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B IBL1

6T E C A

ç f! NT~ ~1t§?

U. A. N. J...

PIRE QUE LA MORT 1
I
Bégonias serrés, mosatque écarlate, giroflées
mielleuses en touffes qui bourdonnent, chrysanthèmes invraisemblables, et la rose dont le nom
suffit, comme on dit : la beauté.
Toutes les fleurs appelées à l'aide, le ban, l'arrière-ban, selon la saison.
Toute l'armée des fleurs immobile, comme une
garde qui veille à l'entour d'un palais.
Sous les traits du soleil, sous les lances des
pluies, les vides aussitôt comblés.
Après celles-ci, d'autres encore et, après la disparition des dernières, le rempart des verdures et
des branches d'hiver.
Une défense de vieux arbres contre la curiosité
des passants.
Une barrière enchantée entre la vie et quelque
chose qui est pire que la mort.
Un rideau de couleurs vives devant la plus
noire des nuits.
D'un livre de po~mes Le Dtmus du Masqut, à paraître prochainement aux éditions d la Nou-wllt Rr-vut franraiu.
1

1
_

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Une conspiration de parfums, de clartés dans
les feuilles et de chants d'oiseaux, pour détourner
l'esprit d'une unique pensée.
Toute la grke du végétal, sa frakhe vue, sa
pure haleine, comme la seule consolation qui
demeure, comme une suprême pitié du monde au
seuil d'un asile interdit.

II
La cour d'honneur à l'italienne, à qui donc faitelle honneur ?
Elle est carrée, et, rectiligne, se ramasse l'ombre,
à midi.
L'ombre, en juillet, d'un bleu épais, tout empâtée d'odeurs trop douces comme une confiserie
d'Orient.
0 beau bleu de l'ombre chaude, surabondant,
chargé de vie, pourquoi ici nous accables-tu ?
Pourquoi faut-il que notre cœur s'écrie : " Eté
splendide, épargne-nous ? ,,
Sous un portique se dressent, dans l'intervalle
des piliers, des v~ses pleins de fleurs encore.
Des fleurs dans un vase, ce sont des fleurs
offertes, choisies, élevées au dessus de la terre,
comme avec les bras, dans le creux des mains. Mais
pour qui cette offrande?

PIRE QUE LA MORT

499
Dans une paix conventuelle les heures tournent
si lentement 1
Comme, à la promenade, des nonnes l'une der'
è
' pas.
ri re l'a~tre, voilées, pareilles et du même
Ou bien, plutôt, des recluses contraintes à quelque obédience, rêvant toujours d'évasion.
Si ce n'est point là un cloître, il n'est cloître en
nul couvent qui ait clôture plus forte.
Si ce n'est point une prison, nulle geôle n'a tant
de portes ni semblables froissements de clés.
La règle, c'est la bienveillance - rigoureuse de
tous les instants.
'
Ecoutez le son de la cloche qui tinte pour le
re~as I Oh l sentez tout ce qu'il y a, dans cette
clall'e sonnerie, de sollicitude inflexible l
La cour d'honneur à l'italienne, à qui donc faitelle honneur ?
A qui la pierre rend hommage les fleurs aussi
sont dédiées.
Le malheur ... il faut me comprendre, c'est ici le
&lt;:hâteau du plus grand des malheurs.

III
S1 vous croisez sous les arbres un serviteur
&lt;le ce château, il vous saluera d'un bonjour en
vérité singulier.

�PIRE QUE LA MORT

500

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dans le geste nul faux empressement.
Dans la voix nulle note obséquieuse.
C'est une nuance imperceptible d'un respect qui
n'a point égard à la mise du visiteur.
Politesse de l'âme qui, usant du mot banal, le
relève le renforce d'un rapide regard vivant :
,
.
.
r.•
I"
"Frère je t'ai reconnu, Je te salue, mon 1rere .
Mai; en même temps, ce salut - à moins qu'il
ne vou~ dépasse - vous grandit, vous confère
un privilège écrasant.
Comme sur le passage d'un convoi funèbre, on
se découv~e dans les rues, devant la majesté de
la mort, qu; représentez-vous donc de triste et
d'éternel devant quoi l'on s'incline ?

IV
Le malheur - il faut me comprendre - c'est
le respect de ce malheur qui s'étend_jusqu'à vous,
jusqu'à moi, qui s'allonge sur mm comme une
ombre.
N'est-ce pas ainsi que la mort est présente dans
.
les larmes de ceux qm restent .
En leur personne vêtue de noir n'est-ce pas la
mort qu'on salue, mêlée à la douleur, comme
deux images superposées sur la même plaque
sensible, et tantôt c'est l'une et tantôt c'est l'autre
qui émerge du fond o~scur.

501

Mais ne dirait-on pas que cette mort en deuil,
qui regarde sans voir de ses pauvres yeux rouges,
est plus proche de nous, plus humaine que la mort
véritable, incompréhensible et déjà si distante avec
son étrange pâleur, ou légendaire et fantastique
avec ses orbites creuses ?
Mais la mort est la mort, on l'appelle par son
nom, car elle est commune, publique, affreusement
ouverte à tous : elle est le grand hall populaire, et
l'on voit de partout les ténèbres du porche où
s'engouffrent tous les chemins.
Ce malheur, non : il faut comprendre. Un couloir secret y conduit.
Et moi aussi je pleure un ami disparu, mais
avant le tombeau.
Vous qui révèrez dans la mort une pensée
éteinte, si faiblement .qu'elle ait brillé, dans quel
esprit d'humilité devez-vous approcher avec moi
d'une mort-vivante qui · est le vacillement même
de cette flamme sous un souffle inconnu 1

V

~

Le masque pâle, aigu, rasé,
Le balancement d'un funambule,
Je ne sais quel air d'être posé
Comme un oiseau sur une tuile,

�502

LA NOUVELLE REVUI FRANÇAIS.!

Toujours gonflant comme une bulle
Quelque espoir d'avenir tranquille;
Bons yeux de myope, bruns et doux,
Fourrés de malice par dessous;
Une lèvre qui s'offre et veut dire :
Cœur d'enfant, cœur étonné;
L'autre, moqueuse, qui retire
Ce que la première a donné ;
Tant6t un doigt levé, tranchant,
Fier d'un mot qu'il croit méchant,
Tantdt grave, lisant un livre
Comme un écolier sa leçon;
Chaque matin, enivré de vivre,
Ravi de siffler sa chanson.
Encore de toi n'ai-je tracé,
Mon ami, qu'un plat portrait
Au simple trait.
Ce qui fit ton charme a passé
Entre ces lignes.
Que reste-t-il ? un amas de signes
Eteints, du noir sur du blanc,
Au lieu du feu
Tremblant
Et bleu.
Mais, par delà le sens des mots,
J'aurais voulu que leur cadence

503

PIRE QUE LA MORT

Menàt comme ta vie une danse
Supérieure à tous tes maux.

J'aurais voulu, loin de décrire
La finesse de ton sourire,
Que mon vers léger sourît
Du même pli fin que ton esprit.

Mais seul, peut-être, un chant de flüte
Eüt pu, déchirant le voile noir
Derrière lequel ton âme lutte,
Tel que tu fus te faire voir.

VI
Il faut comprendre: songez aux passants solitaires que charrient les grandes villes.
Songez à vous-mêmes, à nous tous, ouvriers
que nous sommes, quel que soit notre emploi,
ouvriers de Paris, quand, à la débauchée, nous
aspirons l'air frais de la rue comme un souffle de
liberté.
Court répit entre deux batailles, étroit loisir
resserré entre la fatigue du jour et les tracas du
lendemain.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'âme qu1 étouffe se précipite à cette fente, à
cet interstice azuré.
Chacun de nos pas sur le pavé humide est une
reprise de possession, une conquête nouvelle de la
terre, pour une durée brève et précieuse.
Tous les espoirs tournoient avec les lumières.
Le vacarme assourdissant isole le marcheur
dans son rêve.
Peu à peu les contours des choses ont perdu leurs
arêtes ; rien n'oppose plus aux écarts de la pensée
de barrières précises; une cité fantastique étincelle
dans la brume; le monde de l'imagination s'installe,
profond et bleuâtre, en même temps que la nuit.
C'est bien alors qu'une cervelle humaine est
comme un bol de punch enflammé.
Où courent ces milliers d'ombres sous la pluie
qui les fouette ?
Que d'aiguillons divers emploie la nature, combien d'autres, empoisonnés, la civilisation invente,
pour exciter à vivre ces malheureux!
Des mirages, des mirages dans les glaces ruisselantes, dans les satins gris de la boue !
Le pauvre est riche et se dit: "Je ferai tant de
parts de ma fortune", car il s'accorde aussi le luxe
de se montrer généreux !
L'artiste obscur voit son nom qui flamboie; il
méprisait la gloire, il la dédaigne encore, mais cette
fois sans amertume, avec un fier sourire, comme
un royaume à lui.

PIRE QUE LA MORT

Le barbon galant renifle sans risque l'odeur du
fruit vert.
Le timide regarde en face, le lâche est un héros.
Que de belles actions en un clin d'œil accomplies ! Que de crimes surtout commis danS- le
secret des consciences par les plus honnêtes gens !
Tous les gêneurs décapités!
Et vous, bons vieux parents, assis là-bas, dans
vos provinces, au coin d'un feu économe, un petit
calcul de votre cher fils vous a, dans l'instant,
supprimés.
Mais, par dessus nos souhaits mesquins, Paris,
c'est ton noble vœu qui monte le plus haut dans
le ciel, car ta lueur est autre chose que le reflet
d'une ville quelconque dans les nuages errants !
Quel bureau de statistique fera le compte des
chimères que, depuis des siècles, à toute heure, tu
consommes sans calmer ta faim ?
Loin de te ralentir, le poids du passé te pousse
en avant la tête la première : ah ! tu vas tom ber 1
non, tu te relèves, la course est la loi de ton équilibre, et tes enjambées donnent le vertige.
La route s'allonge, mais derrière toi: tu n'en
suis aucune, mais tu traces la tienne de l'avancée
de ton front dans l'avenir inconnu.
La clarté de ma lampe autour de ce poème,
est-elle un atome de la nébuleuse ? quel sera mon
sort dans le tourbillon ? étincelle qui monte ou
cendre q uî glisse ?

�506

LA NOUVJ!LLE RBVUE PRANÇAISE

Capitale des enchantements, l'ami dont je parle
était dans ton rire une note acide: pourquoi l'as-tu
rejeté?
Nuls yeux plus que les siens ne brillaient de
plaisir au spectacle de tes féeries: pourquoi l'as-tu
égaré?
Nul ne sut mieux que cette àme railleuse· discerner dans les lignes de tes modes changeantes le
dessin éternel, pourquoi l'as-tu puni de t'avoir
tant aimée?

VII
Si la mort germe dans la vie, si la maladie est
dans la santé, chacun de nous peut se perdre
ainsi, comme on dit, dans les vieux contes, qu'un
enfant se perd dans les bois.
D'ordinaire à la 6n d'un songe, un choc nous
révèle que notre âme atterrit ; nous retrouvons,
deçus et pourtant rassurés, les Jabours plats de
l'existence, et notre avare lopin et l'antique char.rue : notre progéniture bruyante et le terme à
payer,
Car ceux qui ignorent ces réalités ne connaissent point la valeur du r!ve : la poésie vraie, qui
comprend tout l'homme, part de la prose, s'élève
au dessus d'elle, et puis y revient comme l'alouette
au sillon.

PIRE QUI LA MORT

L'oiseau lui-même tient du cerf-volant : l'instinct, comme un fil invisible, des hauteurs de l'air
le rattache à son nid.
L'esprit qui vagabonde tire sur la 6celle; la
raison en bas attend son retour; la mémoire cachee
se prépare dans l'ombre à le ressaisir : "Rappelletoi ton nom, ton âge, ton histoire, prends ma
main, voici ta maison. "
Mais il peut arriver, un soir, qu'on s'aventure
trop loin.
On était sorti comme de coutume : "Je reviens
tout à l'heure. "
Comme de coutume, sur le trottoir, nos rêveries
familières nous avaient aussitôt rejoints.
Comment aurions-nous remarqué le changement
de leurs visages, ces paupières baissées qui méditent un mauvais coup ?
Elles nous tenaient au cœur, eJJes nous étaient
si chères, si connues dans tous leurs recoins, dans
leurs sautes d'humeur et dans leurs bizarreries !
Nous les aimions, parbleu, autant que nousmêmes, avec une pudeur jalouse, une délicieuse
honte, comme un vice inavoué .
D'autres que nous se seraient moqué d'elles,
disant: " C'est absurde ! quelles billevesées ! "
Elles étaient cette intimité qu'on ne partage
avec personne, qu'à l'approche de son semblable
chacun renferme sous cent clés, les pensées fantasques de la solitude, celles qu'aux minutes les

�508

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.X

plus imprudentes, dans le délire même de l'amour,
on laisse à peine entendre.
Oui, vraiment, je vous le demande, comment
nous serions-nous défiés !
Cependant, voyez la traîtrise, au lieu de nous
accompagner à la distance convenable, distraites,
amicales, parlant de temps à autre et parfois se
taisant J ce soir-là elles nous encadraient comme un
prisonnier.
Ainsi le condamné s'avance, livide, entre les
valets du bourreau.
.
Encore le condamné sait-il, dans le dur trajet,
que ceux-là qui le soutiennent l'ont renié comme
un de leurs frères.
Mais nos rêves ! Ah 1 nos idées, c'est entendu
qu'elles nous trompent I nous les trahissons bien
nous-mêmes selon le vent !
On forme avec elles de ces faux-ménages où
chacun triche à qui mieux mieux.
Végétations de surface, lentilles d'eau sur l'étang.
Et quand, par hasard, quand, par impossible,
ce qu'on nomme une idée est une chose à nous,
elle change de nature, croyez-moi, et devient un
rêve.
Mais nos rêves, nos rêves fidèles, eux, la flore
des profondeurs, eux qui plongent leurs racines
dans l'épaisseur du tissu, dans la moëlle et dans le
sang 1
Nos rêves dont les tiges frêles, ce frisson dans

PIRE QUE LA MORT

5o9

la brise, sont l'extrême aboutisse~ent, le tout
dernier foisonnement d'une plante disparue!
Nos rêves multipliés par boutures à travers
les siècles, de père en fils l
Quoi! les voilà qui, par sombre magie, prennent
un corps, un corps opaque, et font écran sur le
monde, et se substituent au monde 1
.
Les voilà tous qui nous cernent, nous empoignent nous entraînent!
Hélas ! c'en est fait de nous : on est un homme
escamoté.
A quel moment le sortilège a-t-il commencé ?
A quel moment encore, d'un brusque recul, et
des pieds et des poi'ngs, d'une révolte de tout
l'être, aurait-on pu se défendre, s'arracher de cette
étreinte, revenir sur ses pas ?
Trop tard. La frontière est franchie, Paris est
loin déjà ...
Ce ne sont plus les bonnes r~es où l,'on nav'.guait sans carte, c'est un labynn~e ou, de~uis
l'entrée, le sol descend, descend toujours ; mais la
pente d'abord est presque insensible.
Cela s'est très bien passé, pas de scènes, pas de
cris.

�510

LA NOUVELLE RJ!VUB FRANÇAISE

VIII
Pourquoi souris-tu ainsi de ce sourire délivré ?
D'habitude, notre sourire laisse voir par transparence comme des ombres sur le rideau d'une
fenêtre éclairée : silhouettes de pensées plus ou
moins definies, allant et venant dans le fond de la
chambre.
Les préoccupations ne manquent pas, dont les
contours sont nets, ni les doutes non plus b'urinés
dans l'esprit ou gravés à l'eau-forte, précis et
profonds, et d'un noir magnifique.
Mais ce peuvent être aussi les souvenirs flous
d'anciens plaisirs gàtés, d'anciens soirs de défaites :
ce qu'on appelle l'expérience, et dont la plus heureuse est une désillusion.
Ou, plus vague encore, cette humeur inquiète
qui va de l'impatience à l'angoisse, et qui, inséparable de notre destinée, n'est que la conscience
diffuse de la vie, le sentiment d'une question
posée à chaque sursaut du cœur, éternellement la
même, éternellement suspendue.
Mon ami, pourquoi souris-tu de ce sourire
sans ombres, oublieux, ravi en extase ?
Du présent difficile, et de toute mémoire, et du
triste sort commun ton sourire est si détaché!
Pourquoi, mon ami, ce sourire qui derrière lui

PIRE QUI LA MORT

SII

n'a plus rien, rien que la flamme d'une bougie
dans la chambre vide?
Tu n'es donc plus un des nôtres ! tu n'es
donc plus un de l'équipage sur la vieille coque
pourrie ?
Vois, à la barre du gouvernail, la grappe de
l'humanité, nos fronts soucieux, nos muscles tendus, et les jours et les nuits déferlant sur le pont?
Ton désintéressement est épouvantable.

IX
Mais ta gravité l'est-elle moins?
Un si grand sérieux est-il de ce monde ?
Quel brusque vieillissement I quel affaissement,
tout à coup, de ce qui, dans un visage, se redresse
avec quelque confiance, aspire tant soit peu au
bonheur, comme la feuille se hausse du côté du
soleil !
Tous les traits tirés vers le bas comme des
fils-à-plomb, le masque entier coulant à pic, absorbé, .englouti dans une méditation funèbre.
On croirait que tu viens d'apprendre, chuchotée
à ton oreille rapidement, en trois mots, une nouvelle si accablante que l'avenir par elle est soudain
barré.
Ou de découvrir un secret qui ruine ta dernière
espérance.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
PIRE QUE LA MORT

Une telle expression de tristesse condamne
toute la vie : s'il est vrai que la face de l'homme,
quand ce ne serait qu'une seule fois, peut réfléter
ce fond lugubre, quel optimisme de l'école prévaudra contre ce miroir ?

X
Mots à tout aller, mots de chaque jour,
Habits ripés jusqu'à la corde,
Pièces d'argent passant tour à tour
Des sacs des peines aux doigts de l'amour,
Les seuls mots pleins de miséricorde,
L'unique instrument qui s'accorde
Avec Je ton des camrs émus,
Encore une fois soyez promus
A la dignité la plus haute :
Celle d'accueillir comme un bon hôte
La douleur qui tremble et bégaie.
Vos douces figures sont fatiguées,
Depuis le temps que sur le pas de votre porte
Vous la relevez à moitié morte,
Et lui rendez chaleur et voix.
Ouvrez, bonnes gens, encore une fois
Elle a buté au seuil ce soir !
Que demande-t-elle ? un banc où s'asseoir,
Un coin dans la rougeur de l'âtre :
Or, c'est vous l'âtre et l'escabeau.

51 3

Va, mot cherché, va, mot trop beau
Va-t-en faire fortune au théàtre ! '
Prends, avec la complicité
D' un acteur qu ,on dit très moderne
Cet air contenu, brutal et terne
'
Qui joue à la simplicité !
'
Et toi, mot fat, sot comme une rime
Mot sonore, étincelant sublime
'
Poing au côté, chapea: de trave~s
Va, pousse ta note au bout d'un ;ers
Et toi, joli mot, mot d'esprit,
Reste au salon ! et retourne au livre ,
Mot bien écrit !

V~us seuls s~vez ce que c'est que de vivre,
Vieux mots limés du vieux langage,
Deven~s tran_sparents avec l'àge,
Mots d un cristal qui tient enclos
Le souvenir d'avoir pressé des fleurs.
Incolores ? eh ! quoi comme les pleurs.
Etouffés ? oui, comme les sang.lots.

V~~s, usés, chers vieux mots, que dis-je?
A,1-Je _oublié par quel prodige
.
L antique souffrance ne vieillit point ?
Ah l D"
.
ieu, l'ancienne, comme elle nous point 1
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

C'est vous, le premier cri qu'elle arrache,
Vous, le premier sang qu'un blessé crache.

Défrakhis, vous, routiers du sort,
Vous à qui chaque misère ajoute
Un sens de plus, un trait plus fort ?
Non, mais poudreux d'une très longue route.
Vous qui, sachant comme il en coMe
Au cœur fier d'avouer son deuil,
Rompez les sceaux, violez l'orgueil,
Vous, pâlis, effacés ? non, pâles
D'une mortelle pâleur, ah I peut-être.
On hésite, et c'est comme un râle,
On parle enfin, on va connattre,
Palper comme un corps évanoui,
Comme un cadavre percé d''-!ne lance,
Tout son mal jusqu'alors enfoui
Dans les caveaux sourds du silence.

Ce sont des mots comme on en dit,
Tout plats, sans rien d'abord qui frappe,
Mais où brusquement s'ouvre une trappe :
Des mots plats qu'on approfondit.

Ce sont de cornrnw1s mots terre-à-terre,
Qui ne font pas de bruit, marchant pieds-nus,

PIRE QUE LA MORT

515

Clairs pour tous et voilés de mystère,
Familiers et gros d'inconnu.

Drus, brefs, triés, passés au crible
Des grands chagrins,
Ce sont des mots pareils aux grains
D'un blé terrible ;

Durs grains de l'angoisse et du soupçon,
Faits d'une pensée
Où la douleur comme une moisson
Est condensée ;

La douleur de demain, toute une mer
D'affreux épis,
Des jours et des ans de pain amer,
De mal en pis.

Des mots espacés comme ces gouttes
Qui pleuvent des cieux noirs largement,
Quand, les nerfs tendus, on écoute,
Comme un lourd tombereau sous une voüteJ
Rouler l'orage dans l'éloignement.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB.

Ce sont des mots comme en voici :
" Qu'est-ce qu'il y a ? qu'as-tu ? réponds nous I "
Où toute la vie est comme à genoux,
Où toute l'àme se rend à merci.

Xl
Menus objets, pinceaux, crayons ...
Celui-ci vous range avec minutie, celui-là préfère
à l'ordre évident l'arrangement plus intime d'Ûn
désordre connu, combinaïson brouillée de chiffres
dont il possède seul les nombres.
Aquarelles dans les cartons, livres sur les
rayons ...
Ce qu'on sait caché à portée de la main, et ce
qui compose le léger décor indispensable à nos
aises : entourage choisi, cercle magnétique où l'âme
cesse de feindre et, le soir, se détend, installée
dans son propre reflet comme, au centre de son
halo, la lumière.
L'encre de Chine et le godet à leur place
assignée, et la gomme qui va et vient et qu'on
cherche toujours.
Petites choses soumises, esclaves de nos manies,
de nos méthodes puériles, de notre attachement à
des riens, ces riens eux-mêmes.
Douces choses muettes, humbles formes visibles
que prend le s"ence de la maison.

PJR.E QUE LA MORT

Le chevalet plein d'attente, plein de promesses
plein de reproches...
'
Et la guitare pendue au mur, comme un romanesque sentiment, qu'on cultive et dont on sourit.
Démons du foyer, dieux lares, amis, confidents,
témoins.
Témoins des discussions interminables dans les
fumées de l'esthétique et du tabac.
Témoin du travail, de ce profil à contre-jour
tant de fois penché, près de la fenêtre, sur la table
à dessin.
Témoin d'un bonheur disputé par la vie, nullement pareil à quelque paix armée, semblable plutôt
à un terrain piétiné, jamais perdu, conquis sans
cesse, un bonheur comme une suite de victoires
dans une guerre de montagnes où les forces
s'épuisent.
. Témoins de ce qu'à Paris il est dépensé chaque
Jour de trésors spirituels, de ce qu'il peut y avoir
d~ tenue, de crànerie, d'aristocratie vraie au purgatoire de la bohème.
Témoins, soyez-le aujourd'hui de ce drame
atroce : . votre maître qui s'en va, qu'on emmène
par trahison ; car nous l'avons trahi : tout à l'heure
il chantait !
Et maintenant, vous gisez là comme un bric-àbrac misérable, inanimés.

�518

LA NOUVELLE REVUE FRA, ÇAISE

XII
Amateurs cultivés, connaisseurs délicats,
Emportez. vos certificats
D'élégante et fine industrie,
Etlaissez-nous,mes chers messieurs,on vous en prie 1

Pour rendre à notre ami les respects qui sont dtîs
A l'artiste, à ses maux, à ses efforts perdus,
Quelques uns suffiront, ceux dont la vie étrange
Apparatt du dehors comme un désordre vain,
Mais dont l'œuvre est reliée à leurs jours, comme
[un vin
Aux soleils de l'année où môrit la vendange.
Ceux-là mes vers iront les chercher un par un,
Car, n'étant point des vers qui crient pour qu'on
[s'attroupe,
N'étant point marchands de drogue aux carrefours
[du commun,
Certes ils auront du mal à rassembler leur groupe.
Ils devront quelquefois entreprendre un voyage,
Passer les mers, pour joindre, à un sixième étage
Ou dans la paix des champs, un ou deux inconnus,
Pour tenir, comme on tient un oiseau qui palpite,

PJllE QUE LA

IORT

Et sentir battre un peu plus fort, un peu plus vite,
Un cœur ou deux serrés dans leurs doigts purs et
[nus.
Mais surtout ils viendront, visiteurs familiers,
Rêver, les jours d'automne, en ce coins d'ateliers
Où, quand la pluie et le vent font assaut sur le
[ verre,
La clarté des ciels gris est plus qu'ailleurs sévère.
A tous ceux dont l'orgueil est de sculpter ou pein[dre
Ils diront, mon ami, tes yeux qui n'ont su feindre
Que la gaité, parfois, quand ta verve était lasse,
Et ton martyre enfin, en pleurant, à voix basse.

XIII
Quand je songe à la lourde porte qui s'est
refermée sur toi, ce n'est pas une métaphore, une
vieille figure de langage que mon esprit fatigué
utilise encore une fois pour fixer ses tristes idées.
Je revois une odieuse porte épaisse et matelas~
sée, qui baille et où tu disparais, et qui paresseusement, comme une mâchoire, retombe sur ses
bourrelets.
Rien ensuite qu une surface unie, un hideux
rectangle de toile cirée, noir et lisse comme une
eau dormante affleurant les bords d'une fosse
profonde.

�520

LA NOUVELLE Rl!VU.E FRANÇAISE

Le silence et l'immobilité.
Ce qui s'est passé derrière cette porte, quand
soudain tu t'.es trouvé seul, cela, non, ne m'en
parlez pas, il ne faut pas en parler.
Mais j'ai beau secouer la tête en me bouchant
les oreilles, le démon est dans ma tête, comme un
souffleur dans sa botte.
A peine ai-je dit: "Je ne veux pas, je ne veux
pas y penser 1" qu'aussitôt il me chuchote:" Muré,
enterré vivant ! "
Nous étions là trois camarades qui, l'horrible
chose accomplie, avons regagné, tremblants, uqe
automobile au bord d'un trottoir.
L'heure était tardive, et l'endroit, désert; et ce
groupe hésitant, cette voiture arrêtée, tout cela
ressemblait à une louche aventure.
Comme si, mon ami, t'amusant d'un prétexte
trompeur, nous avions comploté de te conduire là,
pour, de nos mains, par derrière, te pousser à l'abime.
C'était aux approches du printemps : je sens
encore, appuyé sur ma bouche, le baiser mou de
cette inBme nuit.

XIV
Et voici bientôt toute une longue année que
je refais chaque semaine ce chemin où l'angoisse
augmente depuis le départ jusqu'au but.

PIRE QUE LA MORT

p.r

Voici déjà presque un an que je salue chaque
semaine le pont, la berge et le moulin.
Le moulin au bord du canal fait un tic-tac de
grosse horloge qui calculerait les saisons.
Un matin, sort de la terre comme une fine buée
qui enveloppe les arbres d'un nuage verdissant.
Quelques jours plus tard, c'est une vraie dissonance, une vivacité de tons excessive: toute feuille
a sa pointe d'ivresse, tout brin d'herbe hausse
la voix.
D'une multitude de petits cris se compose une
clameur douce qui remplit le ciel lavé.
Quelle naive explosion ! quel entrainement à la
légère 1 quel oubli incompréhensible des leçons
du passé l
Puis, toute cette allègre enfance mürit, prend
du corps, atteint son poids de beauté ; les frondaisons trouvent leurs lignes, ordonnent leurs
masses contre l'azur tendu ; la vie des feuilles,
comme la nôtre, projette une ombre sur le sol.
Puis vient la raideur, et puis la cassure et la
chute en tourbillons.
Et le moulin, pendant des mois, tourne sa roue
dans la brume.
Et, de nouveau, un jour, c'est la même poussée,
la même crise de joie, la même fugue soudaine, la
même absence de mémoire.
Chemin de printemps, d'été, d'autom11e, chemin
d'hiver, chemin de printemps....

�5'22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XV
Est-ce une consolation ou une dernière tristesse, que ce qui d'abord nous semblait la plus
insupportable horreur puisse à la longue prendre
à nos yeux une physionomie familière ?
Faut-il croire que c'est la surprise, l'émotion
d'une attaque imprévue qui rend la douleur
déchirante ?
Sans ce coup de fouet qui Ja redresse comme
une bête endormie, l'âme ne connaîtrait-elle qu'une
douleur résignée ?
Un brutal réveil l'oblige à se défendre ou, du
moins, la force à gémir, mais, l'étonnement passé,
comme elle accepte vite le deuil et l'injustice !
Dans le pire des sorts elle tro11:ve un coin où
camper.
Il n'est peine si profonde, infirmité si cruelle
qui ne finisse, avec le temps, par être une compagnie.
L'homme, au cours des âges, a-t-il tellement
souffert que notre cœur en conserve comme un
morne pli, et que notre œil, dès l'enfance, n'ait
déjà plus que des regards atones pour le malheur
d'autrui ?
Ou bien, au contraire, la pression de la vie estelle en nous si haute que son jet emporte tout ?

523

PIRE QUE LA MORT

Vivre, vivre, encore vivre, cela seul peut-être
est un tel bienfait qu'on prend tôt ou tard son
parti du reste !
Hé! sans doute on réclame, chaque fois qu'on
est frappé, mais bientôt c'est par raison, par besoin
entêté de logique, par un absurde souci d'universelle légalité : simple réserve de style au bas d'un
acte enregistré, qui s'en va rejoindre dans la poussière tous les vieux contrats iniques.
Je me suis, par exemple, demandé souvent :
" Qu'est-ce que les pauvres attendent, pour crier
qu'ils en ont assez ? " Cependant, la révolte est
rare, ils s'accommodent de leurs taudis.
Assurément il y a dans la lumière du soleil un
principe de réparation, de renaissance indéfinie,
une panacée éternelle.
La vie assimile nos maux à sa forte matière
comme le feu antique, sur l'autel des sacrifices, se
nourrissait chaque jour du sang répandu.

XVI
Ainsi, certains jours encore, quand je cause avec
toi, tous deux paisibles, renversés dans de profonds
fauteuils de cuir, il m'arrive par moments d'oublier
où nous sommes.
Ton esprit, revenu des am1ées en arrière, joue

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
524
distraitement dans un monde enfantin ; mais tes
récréations futiles, j'y prends goôt moi-même.
Ces idées sautillantes, ces lectures émerveillées,
ces étourderies et ces découvertes s'accordent en
moi à des choses anciennes, à toute une vie puérile
qui se continue dans mon cœur.
Rien d'extraordinaire et, surtout, rien d'effrayant; l'apparence, plutôt, d'une grande douceur:
deux amis qui se retrouvent de plain-pied, face
à face, dans une clarté innocente.
L'atmosphère est si limpide que les feuilles
d'un arbre voisin de ta fenêtre sont comme ciselées
dans l'or vert, et la substance du ciel sans tach~
ressemble à de l'émail appliqué sur la vitre.
Le regard d'un Créateur attendri baigne les
murs de sa lumière : satisfait de son œuvre, le
Seigneur la contemple et paternellement la bénit.
On aperçoit au loin, par delà les clôtures, aux
bords d'un vaste horizon, quelques cheminées
d'usine : ont-elles une autre réalité· que d'être un
détail minuscule dans uri tableau qui lui-même
ne parait exister que pour le délassement des
yeux?
Le calme, la pureté de l'air, cette délicieuse
sensation d'allègement et presque d'irnpondérabilité que procurent les lieux élevés, s'associent
aux souvenirs de mes longues stations dans des ·
monastères de Russie qui dominent de haut l'immense plaine étalée, et où l'on n'entend aucun

525

PIRE QUE LA MORT

bruit, sauf les continuels murmures de l'espace
et, parfois, des sons de cloches en querelle avec
le vent.
Et ici comme là, dupe d'une illusion, aspirant
,
le silence
comme une vapeur d'.
opmm : "N e
voilà-t-il pas, me dis-je, la retraite que j'ai si
souvent rêvée ?"

XVII
Une autre fois, c'était au jardin, tu mis sous
mes yeux des dessins terribles, rehaussés ,de rou~es
violent~ : les postures, les enlacements d une priapée maladive.
Hélas ! mon ami, de nous deux n'était-ce pas
moi le plus troublé ?
Quelle douloureuse obsession couve au fond
de notre cœur, toujours prête à se renflammer ?
Ainsi, pendant les chaleurs de la canicule, l'incendie dans les bois de pins, avant même qu'il
n'éclate, est déjà là qui semble attendre, dissimulé
dans les aiguilles sèches, dans l'écorce résineuse.
Pauvre décence, pauvres convenances, pauvre
enveloppe de paille !
Qui dira, qui enfin osera dire, comme on fait
l'aveu d'une chose grave, d'un mal secret qui
ravage la vie, jusqu'où va chez certains la hantise
de. la femme, dans quels tourments les jette l'idée

�526

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se_ule de son corps, et comment ses approches
alimentent leur fièvre au lieu de l'apaiser ?
Là encore les voies de la raison croisent les chemins du délire : le banc où nous étions assis était
à l'un des carrefours.
Cependant, mon ami, ayant communié avec
toi dans le même égarement, je me levai, je partis :
devant moi les portes étaient grandes ouvertes,
nul ne songea à m'arrêter.
FRANÇOIS

PoRcHÉ.

DEUX LIVRES SUR
P. J. PROUDHON

1

Le théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, les
radicaux soucieux de réformes sociales, les " morcellistes"
partisans du " bien de famille " inaliénable, et même les
doctrinaires de la Contre-Révolution, se réclament de
Proudhon, le citent à l'envi, s'efforçant moins à tirer au
clair sa pensée qu'à couvrir leurs opinions de son autorité
morale. Si l'on songe combien ces luttes de parti risquent
de déformer une illustre figure, on accueillera d'autant
mieux toute étude ne tendant qu'à nous présenter
Proudhon, tel qu'il fut, à faire revivre devant nous sa
personne, ses idées, son esprit.

I
Proudhon mérite bien une ample biographie à la
manière anglaise. Sainte-Beuve l'avait senti ; il n'a laissé
qu'un livre inachevé, mais c'est une des entreprises qui
font le plus d'honneur au grand critique : pour ce rude
combattant, alors honni ou méconnu, il a su retrouver en
sa vieillesse cette ouverture d'intelligence et de sympathie
La Sociologie de Proudhon, par C. Bouglé. (Armand Colin).
La Jru11esse de Proudhon, par D. Halévy. (Cahiers du Centre,
Figuière éditeur).
1

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui Jui manqua trop souvent à l'égard de ses contemporains. Avec les mêmes dispositions, M. Daniel Halévy
aborde la même tâche. Je ne m'étonne point qu'elle l'ait
attiré, sa Vie de Frédéric Nietzche l'ayant montré fort
sensible à certaine sorte de grandeur et de pathétique
intellectuel. Certes, le développement de Nietzsche ne
res emble guère à celui de Proudhon: Nietzsche,scholar surchargé de culture, doit remanier cette culture acquise et
renier ses premiers jugements pour creuser peu à peu jusqu'à ce qu'il croit être sa plus profonde sincérité; ses affirmations passionnées, il les dégage à force de critique et de conflits intérieurs ; et c'est ainsi qu'il crée sa tragédie. Rien
de tragique, dans la vie de Proudhon, que la résistance
des hommes et des choses ; nul besoin de conquérir sa
vraie personnalité.
le début assuré de sa force et de ses
convictions fondamentales, sans nul retour sur lui-même,
il marche droit en avant, avec la ferveur spontanée d'un
plébéien autodidacte. Il ne traverse aucun doute ; il se
complète, il se corrige, il ne se dément pas. D'après son
expérience intime, il s'est formé de la nature humaine
une notion simple, et qui semblera pauvre à quiconque
se plaît aux analyses d'Aurore et d' Humain, trop Humain :
fllt-il capable de les voir, il négligerait les motifs individuels dont la sommation ne se traduit pas en de puissants
facteurs sociaux.D'ailleurs son esthétique est simple autant
que sa psychologie. Mais comparée à celle de Nietzsche- et
pour parler comme Nietzsche lui-même - sa volonté
est, sans nul doute, d'un plus grand style, droite, inflexible,
toute appliquée à son objet. Ce style, qui vraiment " est
l'homme", fait, sans nulle invention d'art, tout le prix de
son éloquence. Les versets !.es plus lyriques de Zarathustrr,

Des

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

restent l'exaltation d'un rêve sans prise sur le réel, et
l'exaltation du moi qui se glorifie d'avoir formé ce rêve.
Même quand Proudhon déclame et vaticine, ce qui nous
occupe avec lui, ce n'est pas lui, ce n'est pas la rareté de
ses goOts ou la hardiesse de ses idées, c'est vraiment le
destin des hommes, c'est le travail, la dignité et la justice.
En se détournant de Nietzsche, M. Halévy trouve donc
en Proudhon une âme non moins noble, mais plus forte
et plus saine, hantée par des problèmes plus urgents et
plus voisins de l'action efficace ; il la comprendra d'autant
mieux que ces problèmes l'intéressent lui-même depuis
longtemps (témoin son Histoire dt quatre am et ses études
sur le mouvement ouvrier). Oserai-je ajouter encore que
d'avoir été compagnon de Péguy, est une bonne condition pour comprendre Proudhon ?
" Mes ancêtres de père et de mère furent tous laboureurs francs, exempts de corvées et de main-mortes
.
'
depu1s
un temps immémorial. 0 Proudhon aime à rappeler
l'audace de son grand-père à contre-carrer les prétentions
des seigneurs, la probité naîve de son père vendant sa
bière presque au prix de revient : " Tant pour mes frais,
plus tant pour mon travail, voilà mon prix " ; les vertus
et les idées républicaines de sa mère : " Ce que c'est que
la noblesse de race ! Je suis noble, moi l" Il ne sort pas
du prolétariat des villes ; sa petite patrie, à Besançon, est
un faubourg sans usines, une sorte de liaison entre la
ville
. et la campagne ; sa famille, selon les travaux, les
saisons, est urbaine ou paysanne ; elle sait garder sa fierté
en face des cousins devenus bourgeois. Catholique par
tradition, tout en raillant les curés, elle ne se dérobe pas

3

�53°

LA NOUVELLE REVU! FRANÇAISE

aux obligations du culte (c'était au temps de la Restauration). Mais était-ce une race vraiment pieuse, assez
pieuse pour que la religion enseignée à Proudhon dès_ son
enfance ait marqué son !me à jamais ? De tout le livre,
voilà les pages qui prêtent le plus à discussion. Il semble
qu'involontairement l'auteur force le sens des textes.
Faute d'avoir éprouvé par lui-même ce qu'était naguère
encore, dans ces campagnes de l'Est, l'état d'esprit du
peuple catholique, il ne se doute pas à qu:1 point des
pratiques régulières pouvaient aller avec la tiédeur de la
foi. Certes, les propos narquois qu'il rapporte ne sont pas
signes d'impiété; mais d'autr~ part nul fait_ ne montre,
chez aucun membre de la fam1lle, une dévotion exaltée :
" Chez nous, déclare Proudhon, on avait la foi du charbonnier. On aimait mieux s'en rapporter à M. le Curé
que d'y aller voir. " Et le biographe aussit6t de traduire :
"Tout ce peuple dans sa masse et dans sa profondeur,
avait gardé la fidélité des vieux jours." - Il avait gardé
les vieilles coutumes; et, comme en bien d'autres cas, cette
préparation a uffi pour que Pierre-Joseph, vers sa
vingtième années après un temps d'indifférence, se portàt
d'un élan tout personnel vers une piété sincère et fervente .. ,
Sans parti-pris, la question vaut qu'on s'y arrête : Que la
raison de Proudhon ait travaillé sur un fonds indestructible de sentiment religieux ; que sa foi révolutionnaire soit
comme un détournement de son premier enthousiasme
chrétien -cette hypothèse intéressante n'est pas in vraisemblable en soi ; nous pourrions l'admettre sans rien préjuger
sur la valeur de l'une et de l'autre croyance. Mais Proudhon
lui-même est d'un autre avis. Son ouvrage principal, La
Justice dam la Rivolution et dans l'Eglise, affirme éner-

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

53 1

giquement que la notion de justice est immanente à la
conscience humaine, se passe de toute révélation, et ne
peut être qu'obscurcie et faussée par la croyance en un
Dieu transcendant. Pour user d'un argument ad hominem,
pour retourner contre Proudhon sa propre expérience
intime (qu'il aurait donc singulièrement méconnue), il
faudrait des preuves décisives, que M. Halévy n'apporte
aucunement.
" Jusqu'à douze ans, ma vie s'est passée presque
toute aux champs, occupée tantôt à de petits travaux
rustiques, tant6t à garder les vaches... Quel plaisir
autrefois de me rouler dans les hautes herbes, que j'aurais
voulu brouter, comme mes vaches ; de courir pieds-nus
sur les sentiers unis, le long des haies; d'enfoncer mes
jambes dans la terre profonde et fraîche ! Plus d'une fois,
par les chaudes matinées de juin, il m'est arrivé de quitter
mes habits et de prendre sur la pelouse un bain de rosée...
Que d'ondées j'ai essuyées I que de fois, trempé jusqu'aux
os, j'ai séché mes habits sur mon corps, à la bise ou au
soleil ! Que de bains pris à toute heure, l'été dans la
rivière, l'hiver dans les sources l Je grimpais dans les
arbres ; je me fourrais dans les cavernes ; j'attrapais les
grenouilles à la course, les écrevisses dans leurs trous ;
puis je faisais sans désemparer griller ma chasse sur les
charbons. Il y a, de l'homme à la bête, à tout ce qui
existe, des sympathies et des haines secrètes dont la
civilisation ate le sentiment. J'aimais mes vaches - mais
d'une affection inégale ; j'avais des préférences pour une
poule, pour un arbre, pour un rocher ... Quel exil pour
moi, quand il fallut suivre les classes du collège !. .. "
Il les suit pourtant en bon travailleur; mal doué pour les

�53 2

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAIS.E

mathématiques, il prend ses revanches avec le latin " ... A
quatorze ans, je lus (c'était un de ses prix) le Trait/ dt
l'txisttnu dt Dieu, de Fénelon ; depuis lors, je suis
métaphysicien. " Mieux vaudrait dire théoricien, philosophe, idéologue, car précisément la métaphysique
cartésienne le déroute et le déçoit : " Il me sembla, dès
lor , qu'il fallait suivre une autre route pour constituer
la philosophie en science." C'est vers ce temps-là qu'à la
Fête-Dieu, ayant assumé de bon cœur dans la
procession le r61c le plus humble et dont nul ne voulait
(porter la braise et les pincettes), il est payé de raillerie, et
frémit de rencontrer l'injustice dans la maison du Seigneur.
Vers ce temps encore, au bibliothécaire lui demandant :
" Mon petit ami, qu'est-ce que vous voulez faire de tous
ces livres? " il répond rudement : " Qu'est-cc que ça
vous fait ?" Les souvenirs de sa seizième année seront plus
tard traduits en une note qu'on pourrait croire de
Stendhal : '' 1 82 5. Mission de Besançon, grand
fracas, grande dévotion. Derniers soupirs de la religion en
Franche-Comté. A partir de cc moment, cc n'est plus
religion, c'est hypocrisie ou bêtise. " C'est alors que pour
des mois il s'éloigne de l'église. " Je poursuivis mes
humanités à travers les misères de ma famille, et tous les
dégodts dont peut ~tre abreuvé un jeune homme sensible
et du plus irritable amour-propre. Outre les maladies et
le mauvais état de sa santé, mon père poursuivait un
procès dont la perte devait compléter sa ruine. " Dans la
dernière année, il s'acharne, il s'épuise, pour échouer
cnnn au baccalauréat. Il faut que bien vite il gagne sa vie;
sa destinée est en suspens. L'instinct de préserver sa pensée
lui fait choisir cc métier d'imprimeur qui, du moins,
n'éloigne pas des livres.

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

533

"Je me souviens encore avec délices de ce gr:and jour
où mon compostn1r devint pour moi le symbole et l'instrument de ma liberté. Non, vous n'avez pas l'idée de cette
volupté immense où nage le cœur d'un homme de vingt
ans, qui se dit lui-meme : J'ai un ltat ; jt peux alltr
partout. Jt n'ai httoin de ptrsonnt." Devenu vite correcteur, il lit,
l'imprimerie, les Pères de l'Eglise. Il vit
comblé d'une joie alaquelle contribuent ensemble le travail, la pensée, un chaste amour, la ferveur religieuse
conquise ou retrouvée. Il écrivait vingt ans plus tard :

a

a

" Je sais aujourd'hui ce qui rendait à vingt ans mon
Ame si pleine, si aimante, si ravie ; cc qui rendait pour
moi la femme si angélique, si divine; ce qui, dans mes
r~ves d'amour, me rendait si précieuse ma religion en
m'y intéressant d'une façon si douce, en me la faisant
aimer d'amour... J'étais chrétien parce qu'amoureux ;
amoureux parce que chrétien, je veux dire parce que religieux. La religion, en effet, c'est la foi à l'absolu, dans
tous les ordres de la connaissance et de la sensibilité. "

Se croyant appelé à devenir un apologiste du christianisme, il se mit à lire les livres de ses ennemis et de ses
défenseurs. A l'égard de Chateaubriand, sa réaction fut
nette autant que vive : " Ce n'est pas sans une colère
concentrée que j'ai lu, à vingt ans, les ouvrages de ce
phraseur sans conscience, sans philosophie, et dont toute
la dignité fut dans la faconde. Voilà donc, me disais-je,
avec quoi l'on mène les nations ! "Il estime au contraire,
il respecte Bonald ; mais, comme ce grand chrfoen est
moins préoccupé du salut personnel que de l'équilibre
social, comme il cherche en sa religion ce que les gens
de 89 croyaient trouver en leur Déclaration des Droits :

�534

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la loi même des sociétés, les éternels priJ1cipes d'un
ordre juste et stable, par lui Proudhon est ramené à
la recherche d'une justice humaine qu'il oppose bientôt
à la religion :
" Mais quoi ! me disais-je tous les jours en poussant mes
lignes, si par quelque moyen les producteurs pouvaient
s'accorder à vendre leurs produits et services à peu près
ce qu'ils cofttent, et par conséquent ce qu'ils valent, il y
aurait moins d'enrichis sans aucun doute, mais il y aurait
aussi moins de faillis ; et, tout étant à bon marché, on
verrait beaucoup moins d'indigence.
" Déception I me criait aussitôt l'Eglise •.. L'Evangile
nous enseigne que le paupérisme est indéfectible comme
le crime ..•
" Rien ne prouve, répondais-je, que le vice et le crime,
dont on fait le principe de la misère et de l'antagonisme,
n'aient pas préc~ment leur cause dans cette misère et
cet antagonisme, que la doctrine catholique représente
comme en étant le ch!t1ment. Toute la question est de
trouver un principe d'harmonie, de pondération, d'équilibre,
'' Or si, par hypothesc, un tel principe existait, si ... le
bien~tre devenait général, le vice et le crime diminuant
en méme proportion que le paupérisme, le christianisme
ne serait donc plus vrai ! Pour que le christianisme soit
vrai, H faut que la bascule, par suite la misère et le crime,
soient éternels... "
Lisant le Dictionnaire des Hlrlsies de l'abbé Pluquet,
Proudhon s'arrête, de lassitude, à la dernière de ces
doctrines, à celle des Sociniens qui, n'interprétant l'écriture que Pilt les lumières de la raison, rttrancMrmt du
christianisme tous les mysares. Il connaît ce qu'il appellera

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

535

plus tard : " les déchirements de la conscience, lorsqu'elle
passe de l'état &lt;le foi à celui de justice philosophique."
Déchirements plus cruels, si Proudhon ne s'était alors
fait un ami : l'étudiant Gustave Fallot. Tous deux se
complétaient à merveille : " l'un tout bourgeois, délicat,
souple, douteur ; l'autre tout peuple, robuste et fonçant
droit, inapte au doute; l'un observateur lent et sô.r; l'autre
qui se fie à son instinct rapide. " Fallot enseigne à son
ami que le glnie, c'est l'attention. Fallot étudiait la linguistique ; Proudhon l'étudie à sa suite (Bonald l'y disposant
d'avance) ; et la lecture de la Bible en hébreu va devenir
un aliment de sa pensée.
Surviennent les journées de juillet ; d'abord il semble
que par elles bien peu de choses soient changées. Doit-on
dire que 1830 est la date d'une révolution bourgeoise, et
1848 la date d'une révolution socialiste?" Cette opinion
est fausse, dit fort justement M. Halévy. 1848 est la date
d'une crise douloureuse et vaine, d'une liquidation sanglante d~ espoirs. 1848 n'inventa rien. l830, au contraire, et les trois années qui suivirent, marque la vraie crise,
l'invention des idées, l'initiative des mouvements. Alors
le saint-simonisme, le fouriérisme et le blanquisme se
forment à Paris dans les cénacles et les clubs ; et le syndicalisme plante son drapeau noir sur la colline de la
Croix-Rousse ... Jamais la croyance révolutionnaire ne fut
si puissante qu'alors.". Or c'est dans l'atelier où travaille
Proudhon que Fourier fait imprimer sous ses yeux le
Nouveau Monde Industriel. Et Proudhon est fouriériste
pendant quelques jours ou quelques semaines. Ce qui
bient6t le détourne de ce système séduisant et nal'f, ce
sont ses répugnances morales plus encore que sa raison.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
536
La crise produite par la Révolution a contraint

Proudhon au cb6mage. Fallot, installé dans Paris, rêve de
l'y attirer : et sa confiance clairvoyante va jusqu'à la plus
audacieuse prophétie :
" Conservez cette lettre, relisez-la d'ici quinze ou
vingt ans, vingt-cinq peut-être, et si alors la prédiction
que je vais vous faire ne s'est pas accomplie, bn1lez-la
comme d'un fou, par charité et par respect pour ma
mémoire.
" Voici ma prédiction : vous serez, Proudhon, malgré
vous, inévitablement, par le fait de votre destinée, un
écrivain, un auteur ; vous serez un philosophe, vous
serez. une des lumières du siècle, et votre nom tiendra sa
place dans les fastes du XIXe Siècle, comme ceux de
Gassendi, de Descartes, de Malebranche, de Bacon dans
le XVIIe, comme ceux de Diderot, de Montesquieu,
d'Helvétius, de Locke, de Hume, de d'Holbach dans le
XVIIIe. Tel sera votre sort ! Maintenant, agissez à
votre guise, composez des caractères, élevez des bambins,
~ngraissez-vous dans une retraite profonde, recherchez
des villages obscurs et écartés, tous cela m'est égal ; vous
n'échapperez pas à votre destinée. "
.Puis, dans la lettre suivante, il l'exhorte à ne pas se
perdre en vaines hésil:::ltions : " La volonté, la volonté,
Proudhon ! c'est un levier dont vous ne connaissez pas la
puissance ... Tranchez, finissez-en ; si vous voulez quitter
l'imprimerie, si vous pouvez quitter Besançon, si vous
voulez arriver à ce but par la voie la plus courte, la
voici : venez à Paris, j'ai un lit
vous donner, j'ai un
revenu de 1500 li~res à partager avec vous ... " Cette
insistance laisse deviner les sentiments de Proudhon : ses

a

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

537

forces inemployées le tourmentent, non le besoin de
quitter l'atelier, où il se sent dans son emploi et dans
son ordre; mais vivant alors au jour le jour, comment ne
serait-il pas tenté par une chance à courir ? Dans ce
Paris qui ne le séduit point, qu'il regarde avec méfiance,
il travaille fort, s'exalte et s'irrite, méprise avec son ami
les vaines déclamations. Mais ce mépris commun ne les
rapproche point ~ Fallot ne croyait pas au salut des
sociétés humaines, Proudhon y croyait naïvement et douloureusement, allait jusqu'à ce rêve de coaliser contre le
vice et le crime mille ou cent zélateurs du droit faisant
office de francs-juges ! Tous deux souffraient de leurs
disputes, de leur misere. Le choléra sévissait
Paris ·
.
'
Fallot fut atteint, et Proudhon le veillant, attendant
l'agonie, le vit se redresser, tendre les mains, lui dire :
" Si je meurs, jurez-moi que vous m'immortaliserez ! "

a

Fallot survécut. Mais la présence de Proudhon devenait une charge ; il partit chercher du travail en province:
"Lyon, Marseille, Draguignan, petit tour de France " ;
en juin 1832, pendant qu'on se bat
Paris, visite au
maire de Toulon, qu'il somme de lui fournir du travail.
De retour à Besançon, il poJ.1rrait devenir directeur de
journal. On l'a,ertit : " Naturellement vous ne direz
pas toutes vos pensées... - Et pourquoi non ? " par
exemple "pourquoi ne professerait-on pas publiquement
un pyrrhonisme absolu sur tous les ministères présents,
passés et futurs ? Pourquoi n'inviterait-on pas les populations
se rendre elles-mêmes capables de gérer leurs
affaires ... ? " On devine le succès d'un tel programme.
Proudhon sera-t-il du moins journaliste ? Son premier
article est écrit ; avisé qu'il y faut le mandat du préfet, il
jette au feu les pages toutes fraîches. Bientôt il rentre

a

a

�538

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez ses anciens patroI}s et vit là trois années heureuses.
Même travail qu'à ses débuts, même pureté dans ]'amour,
mais non plus mêmes croyances; deux grands ouvrages dont
il surveille l'édition : le Dictionnaire théologique de Bergier,
puis une Bible latine, nourrissent son esprit et toujours y
renforcent l'exigence d'une règle absolue des mœurs,
d'une loi qui s'impose aux hommes.
En I 836, il s'établit imprimeur à son compte, avec
deux associés. Fallot meurt ; et cette perte, provoquant
chez son ami une sorte d' "horreur divine", ravive le
souvenir de la promesse faite dans 1a veillée funèbre.
Fallot ne laissait après lui qu'un livre de linguistique ;
c'est aussi Sllr le langage que Proudhon, à vingt-six ans,
écrit son premier mémoire : une polémique contre les
grammairiens qui soutiennent que le mot premier est le
verbe être. Non, ce verbe tout abstrait n'est ni le plus
essentiel, ni le premier des mots. "Des que l'homme a
ouvert la bouche pour parler, il nous semble qu'il a dCt
dire : moi. " Ce qui est premier, absolu, c'est non pas
l'individu, mais la personne, sujet des mœurs. Ainsi ce
solitaire ardent s'inventer ~ne croyance prétend, par la
science des mots, surprendre le secret de l'univers : " Que
dirait-on, si je soutenais qu'un jour l'étude du langage et
de la philologie nous rapprochera tellement de Dieu,
que nous croirons le voir et le toucher ?...'-'
Cependant l'imprimerie périclite faute d'argent. Pour
élargir sa clientèle, Proudhon retourne à Paris, qui lui
répugne comme autrefois : "Mille causes me font
abhorrer le séjour de la capitale et m'inspirent pour sa
population désespérée une véritable pitié. Tout chante,
tout rit, tout s'agite autour de moi ; il semble que pour

a

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

539

jouir on veuille entrer en convulsion. Les riches s'en
donnent jusqu'à épuisement; les pauvres travaillent et
épargnent pendant quatre semaines pour être heurrox
une nuit. " Aussi, postulant cette bourse d'étude qu'on
appelait la pension Suard, voudrait-il en profiter sans
sortir de son métier ni de sa province. "La Franche-Comté
peut devenir l'arche du genre humain." C'est en mai
1838 qu'il écrit sa lettre de candidature; il y résume
sa vie passée, et ses projets d'avenir : « Né et élévé au
sein de la classe ouvrière, lui appartenant encore par le
cœur et les affèctions, et surtout par la communauté des
souffrances et des vœux, ma plus grande joie, si je
réunissais vos suffi-ages, serait, n'en doutez pas, Messieurs,
de pouvoir désormais travailler sans relâche, par la science
et la philosophie, avec toute l'énergie de ma volonté et
toutes les puissances de mon esprit, à l'amélioration
morale et intellectuelle (Proudhon avait écrit d'abord :
à l'affranchissement complet) de ceux que je me plais à
nommer mes frères et mes compagnons."
A certa,ins des juges, cette déclaration parut dénoncer
une tête chaude, un fort mauvais coucheur. Mals l' Académie de Besançon ne se montra pas moins libérale que
ne l'avait été jadis celle de Dijon à l'égard de Rousseau.
Au scrutin du 23 aoCtt, Proudhon emporta sa pension.
Nulle fumée d'ambition ne lui monte alors à la tête ; il ne
songe qu'à sa mission : "Je suis opprimé des honteuses
exhortations de tous ceux qui m'environnent. Quelle
fureur du bien-être je vois partout l... Prouvons que nous
sommes sincères, que notre foi est ardente, et notre
exemple changera la face du monde. La foi est contagieuse ; or, on n'attend plus aujourd'hui qu'un symbole,
avec un homme qui le prêche et le croie, .,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

Le biographe abandonne Proudhon au cours de sa
trentième année. Vraiment, il n'a rien négligé pour
montrer quelle concentration de forces obscures et quelle
accumulation de pens«s ont déterminé pour toujours le
sens de cette grande vie.

Il
M. Bouglé s'est proposé d'écrire non pas un récit biographique, mais un exposé de doctrines. Toutefois, par le
fait même qu'il ne retient de Proudhon que ses œuvres
destinées au public, il se trouve que cc livre commence à
peu près où l'autre finit. C'est comme la suite d'une
même histoire. Sans doute nous n'y voyons point toutes
les épreuves de Proudhon, les événements de sa vie personnelle et familiale, ses relations avec ses contemporains,
tout cc que nous révélera plus tard la confrontation des
lettres, des journaux intimes, des témoignages confidentiels. Mais attendre tout cela n'est pas ignorer l'essentiel
d'une période où l'existence de !'écrivain tend à se renfermer dans sa production.
Tout lecteur peut s'intéresser à la formation d'un
puissant caractère ; tout lecteur gagne à vérifier sur un
exemple que la vocation du réformateur social n'est pas
moins naturelle ni moins impérieuse que celle du poète
ou de l'artiste. Cet enseignement ne serait pas accru
par une esquisse trop brève, et nécessairement infidèle,
des théories de Proudhon. Pour rassembler en trois cents
pages la substance de -tant de volumes, depuis la Clllbration du Dimanche jusqu'à la Capacitl politique des classes

541

ou'IJrièm, M. Bouglé lui-même a dtl consentir maints
sacrifices. Je ne puis que renvoyer à son essai, mais non
sans prévenir une méprise qui empêcherait de l'apprécier
à sa valeur.

La Sociologie de Proudhon : tel est le titre de l'ouvrage,
Toutes thèses sociologiques impliquent, selon l'auteur,
ce postulat commun : La réunion des unitls individuelles
engendre une rlalitl tJriginale, qutlfjut chose de plus et quelque
chose d'autre que leur simple somme. La " métaphysique du
groupe " va-t-ellc donc nous être donnée pour le seul
fil conducteur qui relie les conceptions proudhoniennes ?
M. Bouglé s'est bien gardé de cette erreur. Son dessein
se borne à nous faire connaître et comprendre Proudhon.
Or il est trop aisé de le comprendre mal : maintes
contradictions apparentes surgissent, quand on oppose
directement des affirmations provisoires ou partielles, auxquelles on attribue à tort une signification absolue ; ces
contradictions se dissipent, dès qu'on rétablit les idées
intermédiaires. Si le point de vue sociologique doit être
enfin mis en pleine lumière, ce n'est pas qu'il absorbe
ou domine les autres; mais, bien qu'il soit partout présent,
la plupart des commentateurs l'ont négligé; et cette
omission est cause des plus graves malentendus.
" Pour le véritable économiste, la société est un être
vivant, doué d'une intelligence et d'une activité propres,
régi par des lois spéciales que l'observation seule découvre...
Et de là vient que le gouvernement des sociétés est
science, - c'est-à-dire étude de rapports naturels - et
non point art, c'est-à-dire bon plaisir et arbitraire, " " La morale, c'est une révélation que la société, le
collectif fait à l'homme, à l'individu ... " Des expressions

�54 2

LA NOUVELLE REVU.E l'RANÇAISE

aussi fortes dépassent le solidarisme, vont jusqu'à ce qu'on
peut appeler le " réalisme social. " Pourtant elles
n'effacent pas, - M. Bouglé le sait et le proclame, cet individualisme intransigeant qui nous frappe d'abord
chez Proudhon. Exigeant que chaque ftme humaine
puisse devenir " un rep,;:ésentant de l'humanité tout
entière" défendant avec énergie la personnalité " libre,
active, raisonneuse, insoumise, " toujours Proudhon
s'est proposé d' "insurger la raison des individus contre la
raison des autorités. ,,
Mais alors pourquoi ne rejoint-il pas l'anarchisme
de Stirner ? Au lieu de s'en tenir .à l' "égorsme
rationnel" et d'im;iter l'individu, l'Unique, à se prendre
pour centre et pour fin, pourquoi le convie-t-il, au
contraire, à s'unir à ses semblables dans l'égalité des
droits. Ce n'est pas inconséquence, timidité de pensée,
acceptation passive d'un préjugé moral, mais reconnaissance d'un fait ; " Ce que les uns nomment conscience,
les autres raison pratique, etc., est pour moi l' Essence
sociale, l'être collectif qui nous contient et nous pénètre,
et qui par son influence, sa révélation, achève la constitution de notre ime. '' - Non point que la masse
humaine porte en elle dès l'origine une claire intuition
de la Justice, 9u bien y soit acheminée par un progrès
rectiligne et fatal ; l'histoire économique et politique
prouve qu'il lui faut traverser toutes les formes d'injustice et d'erreur. Mais cette histoire est une dialectique
en action : au cours de ses expériences, l'être collectif,
peu à peu, dégage la notion de ces lois d'équilibre auxquelles l'individu, une fois averti, ne peut échapper sans
.déchoir. - Seulement, que faut-il entendre par cet "être

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

543

collectif? " lei la distinction précise entre sociftf et communautf aide à fixer la pensée de Proudhon : Eglise, état,
famille, eorporation, ces diverses sortes de communauté
comportent toutes un haut degré de pre~sion ou de
contrainte. Or l'invention juridique et morale naît
justement dans les cas ou la transaction d'intérêts n'est
pas imposée par la force ou l'opinion, mais résulte, après
discussion, d'un contrat mutuel librement consenti :
" L'impersonnalité de la raison publique suppose pour
principe la plus grande contradiction, pour organe, la
~lus grande multiplicité possible, .• Lorsque deux: ou plusieurs hommes sont appelés à se prononcer contradictoirement sur une question, ... il résulte de l'élimination qu'ils
sont conduits, à faire réciproquement et respectivement
de leur subjectivité, c'est-à-dire de l'absolu que le moi
affirme et qu'il représente, une manière de voir commune
.
'
qui ne ressemble plus du tout, ni pour le fond, ni pour la
forme, à ce qu'aurait été, sans ce débat, leur façon de
penser individuelle. Cette manière de voir dans laquelle
il n'entre que des rapports purs, sans mél~ge d'élément
métaphysique ou absolutiste, constitue la raison collective
ou rl;!ison publique. " Cette raison, - et avec elle la
société dont elle est !'Ame, - cesserait de progresser, si
les co~tumes, les croyances, l'organisation du groupe
ét?uffa1ent la discussion. Proudhon le sociologue est donc
lotn de conclure au conformisme social.
Dans le détail, les difficultés d'interprétation sont trop
non_ihreuses pour que M. Bouglé les laisse toutes résolues.
Mais'. reportant chaque livre à sa date, l'expliquant par
les circonstances, et marquant ses rapports avec d'autres
doctrines du même temps, il nous fournit l'introduction

�544

LA NOtJVELLE REVUE FRANÇAISE

indispensable à toute lecture de Proudhon. Plus d'un
motif suscite le besoin d'un tel guide: Non seulement
Proudhon ne se relit jamais, trop fougueusement pressé
de mettre au jour des vérités nouvelles pour se retourner
vers la dche accomplie, et mettre ses découvertes en
accord avec ses jugements passés. Non seulement les faits
extérieurs _ transformations industrielles et financières,
projets de loi, campagnes de presse, révolution, coup d'état
_ le somment de se prononcer vite pour ne pas manquer
l'heure de l'action efficace. Mais en un même livre sa
pensée est toujours, comme le constate M. Bouglé, " une
pensée à feux tournants ou à facettes nombreuses, qu'elle
ne montre que l'une après l'autre. ., Il invente par contradiction; l'invention n'est ample et compréhensive que parce
qu'elle contredit tout ensemble à plusieurs erreurs différentes. Ainsi porté naturellement vers la méthode hégelienne,
Proudhon a longtemps cru qu'en chaque antinomie les
termes opposés peuvent être conciliés en une synthé e qui
les dépasse. Mais plus il vieillit, plus il marche vers " une
philosophie plus large, admettant œns un ~ystém_c . la
pluralité des principes, la lutte des éléments, 1oppos1t1on
des contraires. " - " L'antinomie ne se résoud pas.•.
Les deux termes dont elle se compose se balancent. • .
C'est de l'opposition de ces éléments que jaillit le mouvement politique, la vie sociale. '' Donc, "a.fin d'assurer la
paix ttnir les lntrgies sociales tn lutte perpltuelle. ., Cette
solu:ion paradoxale autant que sage, cet idéalisme viril
qui repousse la chimère d'un équilibre sans tension et sans
combat , n'est-cc point là ce qui, par dessus tout, assure
l'influence de Proudhon sur les hommes d'aujourd'hui ?
Faut-il donc ne lui demander que l'exemple d'une

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

545

attitude énergique, ou, si l'on consulte son œuvre, n'y
chercher que des suggestions éparses? Mais l'empirisme,
le pragmati me, l'intuitionnisme, sont loin de l'esprit de
Proudhon : rationaliste convaincu, il n'a jamais cessé
d'admettre que toutes les vérités se tiennent, que les principes contraires et les forces hostiles ont leur place
marquée dans un ordre vivant. Ce n'est donc pas le trahir
que de compléter comme on peut les lignes d'un système
par lui-même ébauché.
Pourtant, la tentation est grande d'utiliser autrement ses
écrit . Aux partis mêmes dont il fut l'adversaire, aux fils
de ses ennemis, il tend des armes toutes prêtes : Voici des
invectives contre Rousseau, qui s'allient bien sur une
affiche à celles de Lemaître et de Maurras; voici, contre
la Réforme, un réquisitoire sévére et lucide; ailleurs, une
apologie de la guerre; une condamnation en règle de la
démocratie politique et du suffrage universel. S'équiper
dans cet arsenal est un acte de bonne guerre. La mauvaise
foi commence quand telle boutade de Proudhon, telle pièce
détachée de sa démonstration totale, est présentée simplement comme le dernier mot de sa réflexion, ou comme
l'arrêt sans appel de sa conscience révoltée.
MICHEL ARNAULD.

4

�JEAN BAR.OIS

547
MARC-ELIE LUCE:

JEAN BAROIS
(FRAGMENT) 1

•

JEAN BAROJS:

Soixante ans passés.
Des épaules larges, mais voûtées.
Une tête vigoureuse. Un front ca"é, dégarni.
Des cheveux gris, drus et durs. Entre les paupières courbes, plissées, un regard éteint, ou passent encore de brèves lueurs. Aux coins de la
moustache blanchie, qui voile r amertume des
lèvres, deux entailles profondes, par où les joues
semblent s'être vidées de leur chair.

De quelques années plus dgé que Darois.
Une tdte farte, mal proportionnée au corps.
Deux yeux clairs, étrangement enfoncés entre
un front immense et une barbe en éventail. Les
yeux sont d'un gris fin, caressants etjeunes. Le
front, bombé, nu, accapare le cr4ne. La barbe
est toute blanche•
li est l'auteur d'un ouvrage en dix volumes,
Le passé et l'avenir de la croyance, qui lui
a fait attribuer une chaire d'histoire religieuse
à la Sorbonne puis au Collège de France.

. . . . . .

.

. . . . .

UN APPARTEMENT MODESTE,
RUE DE PASSY
Luce, à sa table de travail.

Il a créé, puis dirigé pendant vingt ans de
lutte quotidienne, le Semeur, ancien organe du
dreyfusisme militant, transformé, depuis/' Affaire,
en une revue bi-mensuelle.
Cc chapitre est détaché d'un l'oman de Roger Martin du Gard,
Jean Barois, qui doit paraître ce mois-ci aux éditions de la Nou&lt;velle
Rl'Vut Française. L'épisode auquel nous empruntons ces pages est
intitulé: L'Age Critique.
1

Il retire Mtivement ses lunettes en voyant entrer
Barois, et va vers lui.
LUCE, -

s'est-il passé

Je suis bouleversé, mon cher ami ... Que

r

Barois, essoufflé par les trois étages, s'assied lourdement, le poing sur le cœur ; son sourire demande quelque répit,
LUCE (apr~s un instant). mot aucun motif plausible...

Je n'ai trouvé dans votre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

BAROIS. - Je vous en prie, mon vieil ami, ne cherchez
pas à me convaincre. Ma décision est prise.
Luce fait un geste d'incompréhension, et va s'asseoir
à son bureau.

JEAN BAROIS

549

comme un vaincu, vous comprenez ? Un dernier numéro,
tout entier pour moi seul. Apres, je me tairai.
LUCE. -

Vous ne pourrez pas !

BAR0rs. - J'y pensais depuis longtemps, ce n'est pas un
coup de tête.

BAR0IS. - Pourquoi donc? Justement, les médecins me
prescrivent le repos ; ils veulent que je quitte Paris, que
je m'installe en banlieue, au grand air...

LUCE (attentif). Remettez-vous à un nouveau travail, Barois, et vous verrez, vous retrouverez vite l'équilibre !

Un homme comme vous ne se condamne pas
volontairement au silence !
LUCE. -

Oh si !... Il y a des stations, dans la vie, où
il faut savoir s'arrêter, se tour!}er sur soi-même et prendre
une détermination.
BAROis. -

BA.ROIS. - Je suis incapable de faire un projet. (Soucieux)
D'aÙleurs je vais avoir à m'absenter bient&amp;t ... Vous savez,
cette cérémonie en Belgique ... Ma fille prend le voile dans
quinze jours ...

(vivement). -

Ah ..• Eh bien, attendez, croyezmoi, ne prenez aucun parti avant votre retour.
LUCE

(penché). -

Supposez un instant que les r&amp;les
soient renversés; que je sois venu vous dire : "Je quitte
tout, je renonce vivre ... "
LUCE

a

Ah, vous, vous n'en auriez pas le droit!
Mais ce n'est pas la même chose.
BAROis. -

Barois devine sa pensée; il sourit péniblement.

BAROis. - Non, ce n'est pas ça ... Je ne suis plus, m
physiquement ni moralement, le chef qu'il faut au Semeur.
L'entrain n'y est plus. Le public s'en aperçoit bien. Et les
collaborateurs! En fait, la direction m'échappe de jour
en jour : ce sont les jeunes venus qui donnent le ton,
maintenant. (Sourire amer) Moi je suis le vieux, débordé
et suspect .••
Il tire de sa poche un manuscrit plié qu'il pose
sur le bureau.

BAR0is. - Tenez. J'ai voulu vous soumettre ça: une
sorte de confession, de testament... J'ai l'intention d'y
consacrer un numéro du Semeur. Pour ne pas m'en aller

LUCE. -

Je n'ai rien que vous n'ayez vous-même ...

BAROis. - Vous avez une sagesse qui accepte tout ce ;
qui arrive ... C'est la différence qu'il y a entre le bonheur
et le malheur.
LUCE (souriant). Il est si facile de ne chercher son
bonheur que dans les satisfactions de la raison !

BAR0IS {farouche). -

Elles ne me suffisent plus

!

Une pause.

.BA.ROIS. - J'en ai assez de me débattre dans une vie
dont le sens m'échappe...
Luce est assis, les bras croisés, les yeux à terre. Aux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

55°

derniers mots de Baroia, il lève son regard pensif et
reste un instant avant de répondre.
Voila le point malade•. , Mais pourquoi vouloir
à tout prix porter un jugement définitif sur la vie ? Pourquoi toujours poser ces problemes insolubles ?
LUCE. -

Pourquoi i Mais parce que
si je disparais, moi, avant d'en avoir la clef, mon effort
n'aura abouti à rien ! Qu'est-ce que vous voulez que ça
me fasse, à moi, Barois, de penser que dans deux mille
ans, on en saura peut--être un peu plus que: nous ? Cette
énigme, c'est moi seul qu'elle oppresse l
BAROIS

(violtnu soudaine). -

LUCE. I1 faut se rappeler que Moîse n'est pas entré
en Terre promise...
BAROIS (avec une animositl involontaire). Ah, je ne
sais vraiment pas comment vous êtes fait ! On dirait que
vous ne vous êtes jamais trouvé en tête à têtë avec la
mort ! Vous avez eu des chagrins, pourtant, des deuils.
Après la mort de votre femme •..

Oui, à ce moment-là, j'ai désespéré de tout... Pendant plusieurs
semaines. (Relevant le front) Et puis, un matin, dans le
jardin, - nous habitions encore Auteuil, - je me souviens, j'ai. vu à nouveau les arbres, le soleil, les petits ...
Peu à peu, j'ai remonté la pente.
LUCR

(d'un, voix Jubitement voi/le). -

551

JEAN BAROIS

mordu là, qui m'attire par ce lambeau de chair malade,
qui m'attire, moi, mon œuvre, la joie que j'aurais à vivre...
Ab, je ne peux pas me résigner à ce néant !
Un silence.
LUCE. - Nous ne voyons pas les choses de même. Pour
moi, la vie et la mort se sont toujours confondues, C'est
la suite du même mystère. Et j'envisage ainsi le problème
depuis tant d'années, que je n'ai plus la moindre velléité
de révolte.
BAROIS. -

Votre consentement est au-dessus de mes

forces!

Je ne consens pas! Mais je ne m'insurge
pas non plus, Je me sens si peu de chose dans l'agencement
des lois universelles•.. Je me suis habitué à n'étrc: qu'une
parcelle d'univers qui accomplit sa destinée ; je me relie
au passé et à l'avenir; je me devine, par avance, prolongé
par ceux qui feront, après moi, la même œuvre que moi.
(Souriant) Je vous répète que les satisfactions de la raison
ont pour moi une extrême importance: ce que la mort
a de rationnel, quand on l'envisage ainsi, me la fait
accepter aussi naturellement que la naissance.
LUCE. -

BAR0IS. LUCE. -

Je vous envie.
Mais ce calme est à la portée de chacun !
Barois secoue la tête.

BAR0is. - Moi, voyez-vous, je n'ai plus une heure de
paix, depuis que je sens mon tour approcher ! Autrefois
je me disais : " Oui, elle viendra, elle me prendra, comme
les autres" ... (La main au cœur) Mais maintenant je sais
par o?J, et to1,1t est changé ! Je sens son crampon qui a

LUCE (ton de reproche). Je vous assure que si j'étais,
comme vous, paralysé par la mort, je me contraindrais
à réagir. Nous sommes un fragment de vie universelle,
- peut être le seul qui ait conscience de lui-même:

�55 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cette conscience nous fait un devoir de tJivrt Je plus
po sible.
Vous, Barois, vous qui aimiez tant la vie !

(avec dJuspoir). -

Mais je l'aime plus que
jamais, mon ami, et c'est bien ce qui m'empêche d'accepter qu'elle puisse finir! Plus j'aime la vie, et moins je
me résigne aux condition dan lesquelles il faut vivre.
Pourquoi la conscience, si c'est pour contempler le néant?
BAROIS

Luce le regarde sans répondre.

Le néant... J'ai beau me raisonner, je ne peux plus
sortir de là l
LUCE. Vous vous lai ez dominer par votre moi.
C'est fréquent, lorsqu'on vieillit : la personnalité devient
plus précise, plus pesante ; on est moins sollicité par l'extérieur, on concentre ses facultés sur soi ... Il faut lutter
contre cette ankylose !

(s'abandonnant). -Ah, mon pauvre Luce, comment ne pas désespérer de tout ? V oyons! A quoi ont
abouti nos efforts ? Récapitulez nos déceptions, depuis

JEAN BAROIS

LUCJ! (très formt). - Non, je ne peux pas vous suivre,
je ne peux pas voir le monde si mauvai que vous le
faites ... Non ... Au contraire, je vois qu'en somme, malgré des écarts, qui me désespèrent autant que vous, c'est
tout de même l'ordre et le progrès qui finissent par
gagner, peu à peu ... Vue d'ensemble, l'humanité avance.
C'est incontestable. Aucun esprit de bonne foi ne pourra
le nier.

Barois se met à rire.

BAROIS

l' Affuire l Partout le mensonge, l'intérêt, l'injustice sociale,
comme avant I Où est-il le progrès ? Y a-t-il une seule
de nos certitudes qui se soit imposée, grâce à nous? Au
contraire, je constate plut6t un recul, puisque les jeunes
nous renient, et qu'ils ont pris le contrepied de tout
ce qui nous avait paru définitif l Quelle pitié! Voilà que
beaucoup d'entre eux se soumettent intégralement au
catholicisme ! Est-cc qu'ils ignorent nos attaques ? Non,
mais ils y ont trouvé des répon es en accord avec les
besoins de leurs tempéraments, et ils sont assurés, autant

553

que nous l'étions nous-mêmes! Ils ont même découvert
de subtils détours pour réhabiliter le libre arbitre, et pour
s'en faire une rai on d'agir! Ce sont des faits, mon cher ...
Nous aurons beau travailler à améliorer le sort des
autres, à les affranchir, toute la nature travaille contre
nous : toutes les injustices, toutes les erreurs renaissent
avec chaque couvée neuve, et c'est toujours la même
lutte, et toujours la même victoire du fort sur le faible,
du jeune sur le vieux, éternellement !

BAR01s. Avouez donc que la croyance au progrès
est un postulat optimiste qui est nécessaire à votre équilibre
personnel!

Le progrès ? L'outillage, les méthodes, oui, tout cc qui
dépend de l'observation et de l'exercice, a progre é .••
Mais dans le fond qu'y a-t-il de nouveau depuis les
philosophes grecs? Sur la vie, sur la mort, nous n'en
savons pas plus qu'eux ... Conjectures ! Impossible d'affirmer ni de nier avec certitude l'existence de l'âme, la
liberté...
C'est déja beaucoup d'avoir bien prouvé que
tout se passe comme si l'à.me et la liberté n'existaient pas.
LUCE. -

�554

LA NOUVELL.B REVUE FRANÇAIS!

BARors.
Ces acquisitions négatives et provisoires
ne me contentent plus !
Vous aussi, Barois,
atteint par la contagion? Ah, je reconnais que
à une époque bouleversée... Mais comment
vous pas que c'est l'avenir qui germe sous
rancc ! Tu enfanteras dans la douleur...
LUCE (tristtmmt). -

vous voilà
nous vivons
ne sentez..
cette souf-

Vous n'avez pas prononcé le cri du ralliement actuel,
mais il était déjà sur vos lèvres : lo faillite dt la scienu...
Formule commode ! Une classe ignorante la répète depuis
dix ans, et la jeune génération s'en est emparée, sans
révision ; car c'est plus facile à affirmer qu'à vérifier ...
(Avtc orgu,il) Pendant ce temps-là, clic travaille, la science
en faillite, et son apport s'accroît peu à peu : les théories
qu'elle avait provisoirement ébauchées, elle les retouche
quotidiennement, elle les consolide par de nouvelles découvertes ... Elle avance sans répondre, - et c'est elle qui
aura le dernier mot !
Il se lève et fait quelques pas, les mains derrière le
dos.
C'est w1e réaction inévitable .•. Stupidement,
on a voulu exiger de la science beaucoup plus qu'elle ne
pouvait donner à ses débuts, peut-être même plus
qu'elle n'est susceptible de donner jamais. On a cru tout
possible d'elle. Et maintenant il y a des esprits scientifiques,
comme vous, qui se laissent aveugler par leur point de
vue individuel : ils se disent naJvement, quand sonne leur
soixantaine : " Voilà trente ans que je travaille. En ces
trente années, mon existence à moi s'est chargée d'événements ... Eh bien, pendant ce temps, la science, qu'a.-t-elle
LUCE. -

JEAN BAROIS

555

fait? Je ne vois guère qu'elle ait progressé." (Elt'Vant la
voix) La faillit, de la uienu, mon ami, rlsultt tout simplemmt dt la disproportion 9ui existe tntrt la brièvetl d1 notre
flÎe a' hommts, et la lente lvolution dts connaissanm. Vous et
les autres, vous êtes le jouet d'une apparence : vous êtes
comme nos ancêtres qui ont affirmé pendant des siècles
l'inertie du monde minéral, parce qu'au cours de leur
rapide existence ils n'arrivaient pas à observer de modi_fication sensible dans la composition d'un caillou!
Barois l'écoute avec une incurable indifférence.
Oui ... autrefois ce genre de raisonnement
me satisfaisait. Maintenant non. J'y vois un agencement
logique : mais rien de tout ça ne m'atteint à l'endroit où
je souffre ...
BAltOIS. -

Un silence.
BARDIS

(les larmes aux ytux). -

Ah, c'est affreux de

vieillir...
LUCE

(vfotmmt). -

Mais vous êtes plus jeune que moi?

(grave). - Je me sens très vieux, mon cher.
suis une machine usée : les leviers n'obéissent plus. Le
cœur bat la breloque. J'ai là (il touche sa poitriru) comme
un soufflet percé.•. Le moindre refroidi ement me met
au lit, avec la fièvre ... Je suis fini, je me sens incapable
de fournir une étape nouvelle ...
BAROIS

Je

LUCE

(sans conviction). -

Vous traversez une période

de dépression qui passera ...
(avu rancune). - Mais vous ne sentez donc pas
la années, vous ! Le cerveau qui fléchit, les habitudes
BAROIS

�556

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui se figent ... L'isolement, le vide sentimental, l'impossibilité de prendre quelque chose à cœur... Ah, sapristi,
je les sens bien, moi ! Ma vie est bloquée ; c'est une
impression atroce. Je suis incapable d'activité, je n'ai plus
qu'une mortelle envie d'avoir envie d'agir !
Et quand je me retourne vers le passé, qu'est-ce que
j'y trouve ? Qu'est-ce que j'ai fait?
Mouvement de Luce.
BARQIS (l'interrompant). - Evidemment, j'ai écrit, j'ai
aligné des mots, j'ai échafaudé des argumentations... Je
laisse des livres, des articles qui ont eu leur actualité ...
Mais croyez-vous que je sois dupe? que je m'illusionne
sur la pauvreté de tout ça ?

Vous méconnaissez votre vie, Barois, ce n'est
pas digne. Vous avez cherché ; vous avez trouvé des
parcelles de vérité ; vous les avez divulguées généreusement ; vous avez contribué à extirper quelques erreurs,
et à préserver quelques certitudes qui vacillaient ; vous
avez défendu la justice, avec une ferveur communicative,
qui a fait de vous, pendant quinze ans, l'Ame vivante d'un
parti ... (Simplement) Je trouve votre vie très belle.
LUCE. -

Une fierté dans les yeux de Barois. Il sourit et tend

la main.
Merci, mon ami ..• Autrefois, ces paroles-là
m'auraient fait plaisir.•. Je ne rêvais pas d'autre oraison
funèbre ... Mais maintenant ...
BAROIS. -

JEAN BAROIS

BAROIS (sombre). Mais je ne suis pas_ si sô.r que vous
d'avoir semé le bon grain ...

Luce le considère avec un découragement infini.

J'ai totalement changé d'attitude devant
l'univers. Je ne sais plus où j'en suis, voilà 1a vérité...
Certains jours, comme aujourd'hui, je ne peux plus accepter comme vrai ce que j'ai défendu jusqu'ici. Je sens bien
que je n'arriverais pas à me prouver logiquement l'inanité
de mes convictions passées ; mais, - je ne sais comment
dire, - c'est presque physiquement que je les repousse :
je les repousse parce qu'elles ne m'ont apporté que des
déceptions.
,,.
DAROIS. -

LUCE. -

Un silence.

LUCE. -

A quoi pensez-vous ?
Je viens d'avoir, en vous regard~nt, cette idée

Vous ne raisonnez plus ..•

Ah, on peut raisonner quand on a trente
ans, quand on a la vie devant soi pour changer d'opinion,
une sève qui bouillonne, du bonheur plein les veines !
BAROIS. -

BAROis. -

557

que beaucoup de ceux qui nous ont précédés ont dît
éprouver cette angoisse... Ces hommes, - à qui nous
sommes redevables de tout ce que nous avons pu faire
- ont dît avoir ce même désespoir, ont dei s'imaginer que
leur effort était inutile ... (Un temps) Allez, allez, Barois,
la vérité, c'est qu'il n'y a pas une bonne graine qui se
perde, pas une idée qui ne germe un jour, pas une
parcelle de conscience acquise, qui disparaisse. Savons-nous
si l'une des pensées que nous avons émises, vous ou moi,
ne sera pas le point de départ d'une découverte qui libèrera
davantage l'avenir ? Il suffit, pour avoir fait du bon ouvrage,
de s'être donné, humainement, toute sa vie. Quand on a
semé le mieux et le plus possible, on peut s'en . aller
en paix, et céder la place à d'autres....

�559

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais quand on se sent près du terme, on est tout petit
devant l'infini •••
(Tr~s lmtmunt, lts yeuJt perdu1) On a, par dessus tout,
un désir vague ... le désir d'on ne sait quoi •.. qui serait le
remede à toutes les transes... Un peu de paix, un peu
de confiance••• quelque chose sur quoi s'appuyer..• pour
n'être pas trop malheureux, pendant le temps qui reste
encore ..•

LE GRAND MEAULNES
TROISIEME PARTIE

Il redresse fa tête. Luce, qui souriait m~ancoliquement, rencontre son regard : son sourire s'évanouit.

CHAPITRE III
UNE APPARITION

Long silence.
Après un instant, Barois semble se ressaisir. Il tend
son manuscrit à Luce.
BAROIS, -

Tenez, lisez ça, voulez-vous ?
Vingt minutes passent.

Le jour décroît.
Luce s'est levé, pour s'approcher de la fenêtre. Une
symphonie de blancheurs : la vitre blême, le rideau de
mousseline, son front pale, sa barbe, les feu.illets...
Les coins de la chambre s'emplissent de grisaille.
Barois, les yeux fixes, attend.
Luce tourne la dernière page. Il la lit jusqu'au bout,
attentivement; la main qui tient le manuscrit s'abaisse;
il retire ses lunettes; ses paupières se plissent à chercher
Barois dans la pénombre.
LUCE. Mon pauvre ami, que voulez-vous que je vous
dise? Je ne peux plus rien pour vous, maintenant...
(Après une pause) Non ••. je ne peux plus rien pour
Yous, moj.,.

Je n'avais jamais fait de longue course à bicyclette.
Celle-ci était la première. Mais, depuis longtemps, malgré
mon mauvais genou, en cachette, Jasmin m'avait appris
à monter. Si déjà, pour un jeune homme ordinaire, la
bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devaitelle pas sembler à un pauvre garçon comme moi qui
naguère encore traînais misérablement la jambe, trempé
de sueur, dès le quatrième kilomètre !. .. Du haut des
c&amp;tes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages ;
d&amp;:ouvrir comme à coups d'ailes les lointains de la route
qui s'écartent et fleurissent à votre approche; traverser un
village dans l'espace d'un instant, et l'emporter tout entier
d'un coup d'œil... En rêve seulement j'avais connu jusquelà course aussi charmante, aussi légère. Les c6tes même
me trouvaient plein d'entrain. Car c'était, il faut le dire, le
chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi ...
"Un peu avant l'entrée du bourg, me disait Meaulnes,
1

ROGER MARTlN DU GARD.

1

du

Voir la Nouvell, Rzvur Fra11çaise du
Septembre.

1•

1"

Juillet, du

1 ..

AoClt et

�LA NOUVELLE REVUR FRANÇAISE .

lorsque jadis il décrivait son village, on voit une grande
roue à palettes que le vent fait tourner... " Il ne savait pas
à quoi elle servait ou peut-être feignait-il de n'en rien
savoir pour piquer ma curiosité davantage.
C'est seulement au déclin de cette journée de fin
d'aoô.t que j'aperçus, tournant au vent dans une immense
prairie, la grande roue, qui devait monter l'eau pour une
métairie voisine. Derrière les peupliers du pré se découvraient déja les premiers faubourgs. A mesure que je
suivais Je grand détour que faisait la route pour contourner
le ruisseau, le paysage s'épanouissait et s'ouvrait ... Arrivé
sur le pont, je découvris enfin la grand'rue du village.
Des vaches paissaient, cachées dans les roseaux de la
prairie et j'entendais leurs doches, tandis qu_e, de~cendu de bicyclette, les deux mains sur mon guidon, Je
regardais le pays où j'allais por~er une si grave nouvelle.
Les maisons, où l'on entrait en passant sur un petit pont
de bois, étaient toutes alignées au bord d'un fossé qui
descendait la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme du soir. C'était l'heure où
dans chaque cuisine on allume un feu.
Alors la crainte et je ne sais quel -obscur regret de
venir troubler tant de paix commencèrent à m'enlever
tout courage. A point pour aggraver ma soudaine faiblesse,
je me rappelai que la tante Moinel habitait là, sur une
petite place de la Ferté d' Angillon.
C'était une de mes grand'tantes. Tous ses enfants
étaient morts et j'avais bien connu Ernest, le dernier de
tous, un grand garçon qui allait être instituteur. Mon
grand oncle Moine!, le vieux greffier, l'avait s~i~i de pr~s.
Et ma tante était restée toute seule dans sa bizarre petite

LE GRAND MEAULNES

maison, où les tapis étaient taits d'échantillons cousus, les
tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier,
~ mais où les murs étaient tapissés de vieux dipl6mes, de
portraits de défunts, de médaillons en boucles de cheveux
morts.
Avec tant de regrets et de deuil, elle était la bizarrerie
et la bonne humeur même. Lorsque j'eus découvèrt la
petite place où se tenait sa maison, je l'appelai bien fort
par la porte entr'ouverte, et je l'entendis tout au bout des
trois pièces en enfilade pousser un petit cri suraigu :
- Eh là ! Mon Dieu !
Elle renversa son café dans le feu - à cette heure-là
comment pouvait-elle faire du café ? - et elJe apparut ...
Très cambrée en arrière, elle portait une sorte de chapeaucapote-capeline sur le faîte de la tête, tout en haut de
son front immense et cabossé, où il y avait de la femme
mongole et de la hottentote ; et elle riait à petits coups,
montrant le reste de ses dents très fines. Mais tandis que
je l'embrassais, elle me prit maladroitement, h!tivement,
une main que j'avais derrière le dos. Avec un mystère
parfaitement inutile puisque nous étions tous les deux
seuls, elle me glissa une petite pièce que je n'osai pas
regarder et qui devait être de un franc •.• Puis comme je
faisais mine de demander des explications ou de 1a remercier, elle me donna une bourrade en criant :
- Va donc! Ah ! je ~is bien ce que c'est!
Elle avait toujours été pauvre, toujours empruntant,
toujours dépensant.
- J'ai toujours été bête et toujours malheureuse,
disait-elle sans amertume, mais de sa voix de fausset.
Persuadée que les sous me préoccupaient comme -elle,

s

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la brave femme n'attendait pas que j'eusse soufflé, pour
me cacher dans la main ses très minces économies de la
journée. Et par la suite c'est toujours ainsi qu'elle
m'accueillit.
Le dîner fut aussi étrange - à la fois triste et bizarre
_ que l'avait été la réception. Toujours une bou?ie à
' de la main , tantôt elle l'enlevait,
me
portee
,
_ . laissant
dans l'ombre, et tantôt la posait sur là petite table
couverte de plats et de vases ébréchés ou fendus.
_ Celui-là, disait-elle, les Prussiens lui ont cassé les
anses, en 70, Parce qu'ils ne pouvaient pas l'emporter.
Je me rappelai, seulement alors, en ~evoya~t ce
grand vase a la tragique histoire, que nous avions dmé et
couché là jadis. Mon père m'emmenait dans l'Yonne,
chez un spécialiste, qui devait guérir mon genou. Il
fallait prendre un grand express gui passait av;mt le jour...
Je me souvins du triste dîner de jadis, de toutes les
histoires du vieux greffier accoudé devant sa bouteille de
boisson rose.
Et je me souvenais aussi de mes terreurs.:. A~rès le
dîner assise devant le feu, ma grand'tante avait pns mon
:
è à' part pour lui raconter une histoire . de revenants
pre
'
" Je me retourne ... Ah ! mon pauvre Louis, qu es~-ce que
je vois : une petite femme grise ... "_ Elle passait pour
voir la tête farcie de ces sornettes ternfiantes .••
a Et voici que ce soir-là, le dîner fini, lorsque, fatigué par
la bicyclette je fus couché dans la grande chambre, avec
une chemîs; de nuit à carreaux de l'oncle Moine!, elle
vint s'asseoir mon chevet et commença de sa voix la plus

a

mystérieuse et la plus pointue :
.
.
- Mon pauvre François, il faut que Je te raconte à toi
ce que je n'ai jamais dit à personne...

LE GRAND MEAULNES

Je pensai :
- Mon affaire est bonne, me voila terrorisé pour
toute la nuit, comme il y a dix ans !...
Et j'écoutai. Elle hochait la tête, regardant droit devant
soi, comme si elle se fftt racontée l'histoire a elle-même :
- Je revenais d'une fête avec Moine!. C'était le
premier mariage ou nous allions tous les deux, depuis la
mort de mon pauvre Ernest. Un vieil ami de Moine!, très
riche, l'avait invité à la noce de son fils, au domaine des
Sablonnières. Nous avions loué une voiture. Cela nous
avait coüté bien cher. Nous revenions sur la route vers
sept heures du matin, en plein hiver. Le soleil venait de
~ le~er. Il
avait absolument personne. Qu'est:..ce que
Je vois tout d un coup, devant nous, sur la route : un petit
homme, un petit jeüne homme arrêté, beau comme le
jour, qui ne bougeait pas, qui regardait vers nous. A
mesure que nous approchions, nous distinguions sa jolie
figure, si blanche, si jolie que cela faisait peur !...
"Je prends le bras de Moine! ; je tremblais comme la
feuille ; je croyais que c'était le Bon Dieu! Je lui dis :
" - Regarde ! C'est une apparition !
" Il me répond tout bas, furieux :
" - Je l'ai bien vu ! tais-toi donc, vieille bavarde ...
" Il ne savait que faire ; lorsque le cheval s'est arrêté ...
De près cela avait une figure pile, le front en sueur,
un béret sale, et un pantalon long. Nous entendîmes
sa voix douce, qui disait :
" - Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille.
Je me suis sauvée et je n'en puis plus. Voulez-vous bien
me prendre dans votre voiture, Monsieur et Madame ?
'' Auss1tut
. ~ nous l'avons fait monter. A peine assise, ellç

n'!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISi

564

a perdu connaissance. Et devines-tu

à qui nous avions af-

. , C'était la fiancée du jeune homme des Sablonf:aue
1
•
"ès
nières, Frantz de Galais, chez qui nous étions mv1t

noces!

-

. .

aux

.

Mais alors, il n'y a pas eu de noces, dis-Je, puisque

la fiancée s'est sauvée ?
- Eh bien non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu de noces. Puisque cett! pauvre folle
s'était mis dans la tête mille folies quelle . nous a
. ées. C'était une des filles d'un pauvre
expl1qu
. . tisserand.
•l
tlle était persuadée que tant de bonheur était 1mposs1b e;
·eune homme était trop jeune pour elle; que toutes
qu e le J
.
. .
les merveilles qu'il lui décrivait étaient imagt~a1res ~t
lorsqu'enfin Frantz est venu la chercher, Valentine a p~IS
peur. Il se promenait avec elle et sa sœur_dans le Jardm
de l' Archevêché à Bourges, malgré le froid ~t le grand
.
homme , par délicatesse
et
vent. Le Jeune
. certainement,
,
.
pour.
parce qu•·t
I ai.mait la cadette, était plem d attentions
.
l'atnéc. Alors ma folle s'est imaginé je ne sais ~uoi,
Ile a dit qu'elle allait chercher un fichu à la maison,
:t là, pour être plus sCtre de n'être pas s~ivie, elle a revêtu
des habits d'homme et s'est enfuie à pied sur la route de
Paris.
" Son fiancé a reçu d'elle une lettre où elle lui
déclarait qu'elle allait rejoindre un jeune homme qu'elle

aimait. Et ce n'était pas vrai...
" -

.
. .
Je suis plus heureuse de mon sacnfice, me d1sa1t-

~lle que si j'étais sa femme.
. , .
" Oui mon imbécile, mais en attendant, il n avait pas
du tout l!idée d'épouser sa sœur; il s'est tiré une, ~lie d_e
pistolet, on a vu du sang dans le bois, mais on n a Jamais
retrouvé son corps.

Li GR.AND MEAULNIS

- Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille ?
- Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis
nous lui avons donné à manger et clic a dormi auprès du
feu quand nous avons été de retour. Elle est restée chez
nous une bonne partie de l'hiver. Tout le jour, tant qu'il
faisait clair, elle taillait, cousait des robes, arrangeait des
chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est elle
qui a recollé toute la tapisserie que tu vois là. Et depuis
son passage les hirondelles nichent dehors. Mais le soir, à
la tombée de la nuit, son ouvrage fini, elle trouvait
toujours un prétexte pour aller dans la cour, dans le
jardin, ou sur le devant de la porte, même quand il gelait
à pierre fendre. Et on la découvrait là, debout, pleurant
de tout son cœur...
" - Eh bien qu'avez-vous encore? Voyons 1
" - Rien, madame Moine! l
" et elle rentrait.
" Les voisins disaient :
" -

Vous avez bien trouvé une jolie petite bonne,

M'" Moine)!

" Malgré nos supplications, elle a voulu continuer son
chemin sur Paris, au mois de mars. Je lui ai donné des
robes qu'elle a retaillées ; Moinel lui a pris son billet à la
gare et donné un peu d'argent.
" Elle ne nous a pas oubliés; elle est couturicre à Paris
auprès de Notre-Dame ; elle nous écrit encore pour nous
demander si nous ne savons rien des Sablonnicrcs. Une
bonne fois, pour la délivrer de cette idée, je lui ai répondu
que le domaine était vendu, abattu, le jeune homme
disparu pour toujours, et la jeune fille mariée. Tout cela
doit être vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine
écrit bien moins souvent...

�566

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce n•était pas une histoire de revenants que racontait
la tante Moine! de sa petite voix stridente si bien faite
pour les raconter. J'étais cependant au comble èlu malaise.
C'est que nous avions juré à Frantz le bohémien de le
servir comme des freres et voici que l'occasion m'en était
donnée ...
Or, était-ce le moment de giter la joie que j'allais
porter à Meaulnes le lendemain matin, et de lui raconter ce
que je venais d'apprendre? A quoi bon le lancer dans une
entreprise mille fois impossible ? Nous avions en effet
l'adresse de la jeune fille ; mais où chercher le bohémien
qui courait le monde ?... Laissons les fous avec les fous,
pensai-je. Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que
de mal nous a fait ce Frantz romanesque! Et je résolus
de ne rien dire tant que je n'aurais pas vu mariés
Augustin Meaulnes et Mademoiselle de Galais.
Cette résolution prise, il me restait encore l'impression
pénible d'un mauvais présage, - impression absurde que
je chassai bien vite.
La chandelle était presque au bout ; un moustique
vibrait ; mais ma tante Moine!, la tête penchée sous sa
capote de velours qu'elle ne quittait que pour dormir, les
coudes appuyés sur ses genoux, recommençait son histoire ..•
Par moments, elle relevait brusquement la tête et me
regardait pour connaître mes impressions, ou peut-être
pour voir si je ne m'endormais pas. A la fin, sournoisement,
la tête sur l'oreiller, je fermai les yeux, faisant semblant de
m'assoupir.
- Allons ! tu dors ... fit-elle d'un ton plus sourd et un
peu déçu.
J'eus pitié d'elle et je protestai :

LE GRAND MEAULNES

- Mais non, ma tante, je vous assure ..
- Mais si ! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que
tou\cela ne t'intéresse guere. Je te parle là de gens que;
tu n as pas connus .•.
Et lâchement, cette fois, je ne répondis pas.

CHAPITRE IV
LA GRANDE NOUVELLE

Il :aisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la
grand rue, un si beau temps de vacances, un si grand
calme~ et s~~ tout le bourg passaient des bruits si paisibles, s1 familiers, que j'avais retrouvé toute la joyeuse
assurance d'un porteur de bonne nouvelle ...
, Augustin et sa mère habitaient l'ancienne maison
d écol~. A la '.11ort de s~n pere, retraité depuis longtemps,
et' qu un héritage avait enrichi, Meaulnes avait voulu
qu on ache:it l'école ou le vieil instituteur avait enseigné
pendant vmt années, où lui-même avait appris à lire.
Non pas quelle fut d'aspect fort aimable : c'était une
grosse maison carrée comme une mairie qu'elle avait été
les .fenêt:es du rez-de-chaussée qui donnaient sur la ru;
étaient s1 hautes que personne n'y regardait 1·amais . et la
cou d d ·1
,
·
,
'
r e ernc::re, ou il n y avait pas un arbre et dont un
haut préau barrait la vue sur la campagne, était bien la
~l~ ~eche et la plus désolée cour d'école abandonnée que
J aie Jamais vue ...
. Dans le couloir compliqué ou s'ouvraient quatre portes
Je trouvai la mère de Meaulnes rapportant du jardin u~
gros paquet de linge, qu'elle avait dô mettre sécher dès la

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

première heure de cette longue matinée de vacances. Ses
cheveux gris étaient à demi défaits ; des mèches lui
battaient la figure ; son visage régulier sous sa coiffure
ancienne était bouffi et fatigué, comme par une nuit de
veille ; et elle baissait tristement la tête d'un air songeur.
Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et
sourit :
- Vous arrivez à temps, dit-elle. Voyez, je rentre le linge
que j'ai fait sécher pour le départ d'Augustin. J'ai passé la
nuit à régler ses comptes et à préparer ses affaires. Le train
part à cinq heures, mais nous arriverons à tout apprêter ...
On edt dit, tant elle montrait d'assurance, qu'ellemême avait pris cette décision. Or sans doute ignoraitelle même où Meaulnes devait aller.
- Montez, dit-elle. Vous le trouverez dans la Mairie
en train d'écrire.
En Mte je grimpai, ouvris la porte de droite où l'on
avait laissé l'écriteau Mairie, et me trouvai dans une
grande salle à quatre fcn~trcs, deux sur le bourg, deux
sur la campagne, ornée aux murs des portraits jaunis des
présidents Grévy et Carnot. Sur une longue estrade qùi
tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant
une table à tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis sur un vieux fauteuil qui était
celui du maire Meaulnes écrivait, trempant sa plume au
fond d'un encrier de faïence démodé, en forme de cœur.
Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de
village, Meaulnes se retirait, quand il ne_ battait pas la
contrée, durant les longues vacances...
Il se leva, dès qu'il m'eüt reconnu, mais non pas avec
la précipitation que j'avais imaginée :

LE GRAND MEAULNES

- Seurel ! dit-il seulement, d'un air de profond
étonnement.
C'était le même grand gars au visage osseux, à la tête
rasée. Une moustache inculte commençait à lui traîner
sur les lèvres. Toujours ce même regard loyal. .. Mais sur
l'ardeur des années passées on croyait voir comme un
voile de brume, que par instant sa grande passion de
jadis dissipait ...
Il paraissait très troublé de me voir. D'un bond j'étais
monté sur l'estrade. Mais, chose étrange à dire, il ne
songea pas même à me tendre la main. II s'était tourné
vers. moi,. les mains derrière le dos, appuyé contre la table,
renversé en arrière, et l'air profondément gêné. Déjà, me
regardant sans me voir, il était absorbé par ce qu'il allait
me dire. Comme autrefois et comme toujours, homme
lent à commencer de parler ainsi que sont les solitaires,
les chasseurs et les hommes d'aventures, il avait pris unedécision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour l'expliquer. Et maintenant que j'étais devant lui, il commençait seulement à ruminer péniblement les paroles néces-

saires.
Cependant je lui racontais avec gaieté comment j'étais
venu, où j'avais passé la. nuit, et que j'avais été bien
surpris de voir Mme Meaulnes préparer le départ de son

fils .••
- Ah ! elle t'a dit ?••• demanda-t-il.
- Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage?
- Si. Un très long voyage.
Un instant décontenancé, sentant que j'allais tout à
l'heure, d'un mot, réduire néant cette décision que je
ne comprenais pas, je n'osais plus rien dire et ne savais
par où commencer ma mission.

a

�57°

LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

Mais lui-même parla enfin comme quelqu'un qui veut se
justifier :
- Seure!, dit-il, tu sais ce qu'était pour moi mon
étrange aventure de Sainte-Agathe. C'était ma raison de
vivre et d'avoir de l'espoir. Cet espoir-là perdu, que
pourrais-je devenir ?... Comment vivre à la façon de tout
le monde?
" Eh [ bien, j'ai essayé de vivre, là-bas, à Paris, quand
j'ai vu que tout était fini et qu'il ne valait plus même la
peine de chercher le Domaine perdu ... Mais un homme
qui à fait une fois un bond dans le Paradis, comment
pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le
monde ? Ce gui fait le bonheur des autres m'a paru dérision. Et lorsque sincèrement, délibérément, j'ai décidé un
jour de faire comme les autres, ce jour-là j'ai amassé du
remords pour longtemps...
Assis sur une chaise de l'estrade, la tête basse, l'écoutant
sans le regarder, je ne savais que penser de ces explications
obscures:
- Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage? AHu quelque faute à réparer ? une
promesse à tenir ?
- Eh I bien, oui, répondit-il. Tu te souviens de cette
promesse que j'avais faite à Frantz
- Ah ! lis-je, soulagé, îl ne s'agit que de cela?...
- De cela. Et peut-être aussi d'une faute à réparer.
Les deux en même temps...
Suivit un silence, pendant ~equel je décidai de commencer à parler et préparai mes mots...
- Il n'y a •q u'une explication à laquelle je croie, dit-il
encore. Certes, j'aurais voulu revoir une fois Mu• de

r...

57 1

LE GRAND MEAULNES

Galais, seulement la revoir ... Mais, j'en suis persuadé
maintenant, lorsque j'avais découvert le Domaine sans
nom, j'étais à une hauteur, à un degré de perfection et de
pureté que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort
seulement, comme je te l'écrivais un jour, je retrouverai
peut-être la beauté de ce temps-là...
Il changea de ton pour reprendre avec une animation
étrange, en se rapprochant de moi :
- Mais, écoute, Seure! ! Cette intrigue nouvelle et
ce grand voyage, cette faute que j'ai commise et qu'il faut
réparer, c'est en un sens mon ancienne aventure qui se
poursuit ...
Un temps, pendant lequel, péniblement, il essaya de
ressaisir ses souvenirs. J'avais mapqué l'autre occasion. Je
ne voulais pour rien au monde laisser passer celle-ci ; et,
cette fois, je parlai - trop vite, car je regrettai amèrement,
plus tard, de n'avoir pas attendu ses aveux. Je prononçai
donc ma.phrase, qui était préparée pour l'instant précédent
mais qui n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste,
à peine en soulevant un peu la tête :
- Et si je venais te dire que tout espoir n'est pas

perdu?...
Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux,
rougit comme je n'ai jamais vu quelqu'un rougir : une·
montée de sang qui devait lui cogner grands coups dans
les tempes ...
- Que veux-tu dire r demanda-t-il enfin, à peine
distinctement.
Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que
favais fait, et comment, la face des choses ayant tourné,
il semblait presque que ce f(lt Yvonne -de Galais qui
m'cnvoy!t vers lui.

a

�572

LE GRAND MEAULNES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il était maintenant affreusement pile.
Durant tout ce récit, qu'il écoutait en silence, la tête
un peu rentrée, dans l'attitude de quelqu'un qu'on a
surpris et qui ne sait comment se défendre, se cacher ou
s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle, qu'une seule
fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les Sablonnières avaient été démolies et que le Domaine d'autrefois
n'existait plus :
- Ah ! dit-il, tu vois..• (comme s'il e1lt guetté une
occasion de justifier sa conduite et le désespoir où il avait
sombré) tu vois : il n'y a plus rien•..
Pour terminer, persuadé qu'enfin l'assurance de tant de
facilité emporterait le reste de sa peine, je lui racontai
qu' une partie de campagne était organisée par mon oncle
Florentin, que M 11• de Galais devait y venir à cheval et
que lui-même était invité... Mais il paraissait complétement désemparé et continuait à ne rien répondre...
- Il faut tout de suite décommander ton voyage,
dis-je avec impatience. Allons avertir ta mère.•.
Et comme nous descendions tous les deux :
- Cette partie de campagne ?••• me demanda-t-il avec
hésitation. Alors, vraiment, il faut que j'y aille ?•••
- Mais, voyons, répliquai-je, cela ne se demande pas.
Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les épaules.
,_En b~, Augustin avertit Mme Meaulnes que je
deJei1nerats avec eux, dînerais, coucherais là et que le
lendemain, lui-même louerait une bicyclette et 'me
~uivrait au Vieux-Nançay.
. - Ah ! très bien, fit-elle en hochant la tête, comme
s1 ces nouvelles eussent confirmé toutes ses prévisions.
Je m'assis dans la petite salle à manger, sous les

573

calendriers illustrés, les poignards ornementés et les o~tres
soudanaises qu'un frère de M. Meaulnes, ancien soldat
d'infanterie de marine, avait rapportés de ses lointains
voyages.
Augustin me laissa là un instant, avant le repas, et, dans
la chambre voisine, où sa mère ava~t préparé ses bagages,
je l'entendis qui lui disait, en baissant un peu la voix, de
ne pas défaire sa malle, car son voyage pouvait être
seulement retardé...
CHAPITRE V
LA PARTIE Dl PLAISIR

J'eus peine à suivre Augustin sur la route du VieuxNançay. Il allait comme un coureur. Il ne descendait
pas aux cates. A son inexplicable hésitation de la veille,
avait succédé une fièvre, une nervosité, un désir d'arriver
au plus vite, qui ne laissaient pas de m'effiayer un peu.
Chez mon oncle, il montra la même impatience, il parut
incapable de s'intéresser à rien jusqu'au moment où nous
fdmes tous installés en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prêts à partir pour les bords de la rivière.
On était à la fin du mois d'aot\t, au déclin de l'été.
Déjà les fourreaux vides des châtaigniers jaunis commençaient à joncher les routes blanches. Le trajet n'était pas
long ; la ferme des Aubiers, près du Cher, où nous allions,
ne se trouvait guère qu'à deux kilomètres au-delà des
Sablonnières. De loin en loin, nous rencontrions d'autres
invités, en voiture, et même des jeunes gens à cheval,
que Florentin avait conviés audacieusement au nom de

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. de Galais... On s'était efforcé comme jadis de mêler
riches et pauvres, châtelains et paysans. C'est ainsi que
nous vîmes arriver à bicyclette Jasmin Delouche, qui
grâce au garde Baladier avait fait naguère la connaissance
de mon oncle.
- Et voilà, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui
tenait la clef de tout, pendant que nous cherchions
jusqu'à Paris. C'est à désespérer !
Chaque fois qu'il le regardait, sa rancune en était
augmentée. L'autre, qui s'imaginait au contraire avoir
droit à toute notre reconnaissance, escorta notre voiture
très près, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait fait, misérablement, sans grand résultat, des frais de toilette, et les
pans de sa jaquette limée battaient le garde-crotte de son
vélocipède...
Malgré la contrainte qu'il s'imposait pour être aimable,
sa figure vieillotte ne parvenait pas à plaire. Il m'inspirait
plut6t à moi une vague pitié. Mais de qui n'aurais-je pas
eu pitié durant cette journée-là ?...
Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un
obscur regret, comme une sorte d'étouffement. Je m'étais
fait de ce jour tant de joie à l'avance. Tout paraissait si
parfaitement concerté pour que nous soyons heureux. Et
nous l'avons été si peu !...
Que les bords du Cher étaient beaux, pourtant ! Sur
la rive où l'on s'arrêta, le coteau venait finir en pente
douce et la terre se divisait en petits prés verts, en saulaies
séparées par des cl6tures, comme autant de jardins minuscules. De l'autre c6té de la rivière, les bords étaient
formés de collines grises, abruptes, rocheuses ; et sur

LE GRAND MEAULNES

575

les plus lointaines on découvrait, parmi les sapins, de
petits châteaux romantiques avec une tourelle. Au loin,
par instants, on entendait aboyer la meute du château de
Préveranges.
Nous étions arrivés en ce lieu par un dédale de petits
chemins, tant6t hérissés de cailloux blancs, tant6t remplis
de sable - chemins qu'aux abords de la rivière les sources
vives transformaient en ruisseaux. Au passage, les branches
des groseillers sauvages nous agrippaient par la manche.
Et tant6t nous étions plongés dans la fraîche obscurité
des fonds de ravins, tant6t au contraire, les haies interrompues, nous baignions dans la claire lumière de toute
la vallée. Au loin, sur l'autre rive, quand nous approchâmes, un homme accroché aux rocs, d'un geste lent,
tendait des cordes à poissons. Qu'il faisait beau mon
Dieu!
'
Nous nous installâmes sur une pelouse, dans le retrait
que formait un taillis de bouleaux. C'était une grande
pelouse rase, ou il semblait qu'il y et1t place pour des
jeux sans fin.

Les voitures furent dételées ; les chevaux conduits à la
ferme des Aubiers. On commença à déballer les provisions
dans le bois, et à dresser sur la pelouse de petites tables
pliantes que mon oncle avait apportées.

Il fallut à ce moment des gens de bonne volonté, pour
aller
l'entrée du grand chemin voisin, guetter les
derniers arrivants et leur indiquer ou nous étions. Je
m'offris aussit6t; Meaulnes me suivit, et nous allâmes nous
poster près du pont suspendu, au carrefour de plusieurs
sentiers et du chemin qui venait des Sablonnières. Marchant de long en large, parlant du passé, tâchant tant

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LE GRAND MEAULNES

bien que mal de nous distraire, nous attendions. Il arriva
encore une voiture du Vieux-Nançay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubannée. Puis plus rien. Si,
trois enfants dans une voiture à Ane, les enfants de
l'ancien jardinier des Sablonnières.
- Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce
sont eux, je crois bien, qui m'ont pris par la main, jadis,
le premier soir de la fête, et m'ont conduit au dîner...
Mais à ce moment, l'âne ne voulant plus marcher, les
enfants descendirent pour le piquer, le tirer, taper sur
lui tant qu'ils purent ; Meaulnes alors, déçu, prétendit
s'être trompé..•
Je leur demandai s'ils avaient rencontré sur la route
M. et M 11• de Galais. L'un d'eux répondit qu'il ne savait
pas; l'autre : Je pense que oui, Monsieur. Et nous ne
fl1mes pas plus avancés.
Ils descendirent enfin vers la pelouse, les uns tirant
l'ànon par la bride, les autres poussant derrière la voiture.
Nous reprîmes notre attente. Meaulnes regardait fixement
le détour du chemin des Sablonnières, guettant avec une
sorte d'effi-oi la venue de la jeune fille qu'il avait tant
cherchée jadis.Un énervement bizarre et presque comique,
qu'il passait sur Jasmin, s'était emparé de lui. Du petit
talus où nous étions grimpés pour voir au loin sur le
chemin, nous apercevions, sur la pelouse en contre-bas,
un groupe d'invités où Delouche essayait de faire bonne
figure :
- Regarde-le pérorer,cet imbécile,me disait Meaulnes.
Et je lui répondais :
- Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre
garçon.

577

Augustin ne désarmait pas, Là-bas un .
écureuil avait dll déboucher d'
r , é lrèvr~ ou un
un 1ourr . Jasmm po
assurer sa contenance fit . d 1
.
, ur
'
mme e e poursuivre ·
- Allons, bon .I Il court, mamtenant
•
·
•
.
... fit M eau1nes,
comme s1 vraiment cette audace-là dé
.
autres :
passait toutes les
Et cette fois je ne pus m'empê h
·
•
c er de rire. Meaulnes
aussi ; mais ce ne fut qu'un éclair.
Après un nouveau quart d'heure :
- Si elle ne venait pas ?... dit-il.
Je répondis :
;

Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient 1
su recommença de guetter. Mais, la fin, incapable d~
pporter plus longtemps cette attente intolérable .
- Ecoute
· d' ·1
•
.
:m01, IH . Je redescends avec les autres Je
ne sais ce qu'1J y a maintenant
•
contre moi . m . .• .

a

~este 1~, je sens qu'elle ne viendra J·amais ~ qau1~·1s1 Jet
impossible •
b
I es
.
qu au out de ce chemin tout à l'h
Il
apparaisse.
,
eure, e e

Et il s'en alla vers J
J
•
l
a pe ouse, me la1SSant tout seul Je
que que cent mètres sur la petite route
.
E
, pour passer
1e te
~ps. t au premier détour j'aperçus Yvonne d
Galais, montée en amazo
.
e
. fi .
ne sur son vieux cheval blanc
;~n:ngant ce, matin-là qu'elle était obligée de tirer sur le;
pénibl:our I emp~cher de trotter. A la tête du cheval,
ment, en silence, marchait M de G 1 . S
doute ·1
·
d
·
a ais. ans
de rôl i s avaient 1Î se relayer sur la route, chacun à tour
e se servant de la vieille monture.

fis

pr~::!:a

jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta
..
terre, et confiant les rênes à
l
·
.
son pcre se
dingea ver
s moi qui accourais :

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul.
Car je ne veux montrer à personne qu'à vous le vieux
Bélisaire, ni le mettre avec les autres chevaux. Il est trop
laid et trop vieux d'abord ; puis je crains toujours qu'il
ne soit blessé par un autre. Or je n'ose monter que lui,
et quand il sera mort, je n'irai plus à cheval. ..
Chez MU• de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais
sous cette animation charmante, sous cette grâce en
apparence si paisible, de l'impatience et presque de
l'anxiété. Elle parlait plus vite qu'à l'ordinaire. Malgré
ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour de ses
yeux, à son front, par endroits, une pileur violente où se
lisait tout son trouble.
Nous convînmes d'attacher Bélisaire à un arbre dans
un petit bois, proche de la route. Le vieux M. de Galais,
sans mot dire, comme toujours, sortit le licol des fontes et
attacha la bête - un peu bas à ce qu'il me sembla. De
la ferme je promis d'envoyer tout à l'heure du foin, de
l'avoine, de la paille...
Et Mu• de Galais arriva sur la pelouse, comme jadis, je
l'imagine, elle descendait vers la berge du lac, lorsque
Meaulnes l'aperçut pour la première fois.
Donnant le bras à son père, écartant de sa main
gauche le pan du grand manteau léger qui l'enveloppait,
elle s'avançait vers les invités, de son air à la fois si sérieux
et si enfantin. Je marchais auprès d'elle. Tous les invités,
éparpillés, assis, ou jouant au loin, s'étaient dressés et
rassemblés pour l'accueillir ; il y eut un bref instant de
silence p~ndant lequel chacun la regarda s'approcher.
Meau~nes s'était mêlé au groupe des jeunes hommes et
rien ne pouvait le distinguer de ses compagnons sinon sa

L! GRAND MEAULNES

haute
S79
. taille .• encore y avait-il là d .
aussi grands que lui Il
L:
• es Jeunes gens presque
l'
·
·
ne lit nen · A
attention, pas un geste .
qui put le désigner à
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.
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n avant. Je le voyais
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ses compagnons aux cheveux b. ca~ er, au milieu de
rasée de paysan.
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Puis
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les Jeunes filles et les 1·e
e ala1s. On lui présenta
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pas... L e tour allait ven. d
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ir e mon camp
n is aussi anxieux qu'il
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. e m apprêtais à

.
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' Mais avant que J.,eusse pu rie. d'
s avançait vers l .
n ire, la 1·eune L:11
u1 avec une dé . .
u e
prenantes :
c1s10n et une gravité sur- Je reconnais Augustin Mea
.
Et elle lui tendit l
.
ulnes, dit-elle.
a main.
CHAPITRE VI
LA PARTIE DE PLAISIR

(/in)

sa! De nouveaux-venus s ,approchère
uer Yvonne de Gala.
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nt presque aussit!St pour

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é
IS et es deux .
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Jeunes gens se troua eureux hasard
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. nt point réunis pour le dé'eune '
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Mais Meaulnes sembla1·t J . ra la même petite table
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•
e.
plusieurs reprises
n: con ance et couentre D elouche et M. de , Ga
comme
. isolé
. .Je me trouvais
lais, Je vis de lom
. mon

fusse

�LE GRAND MEAULNES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

580
compagnon qui me faisait de la main un signe d'amitié.
C'est vers la fin de la soirée seulement, lorsque les jeux,
la baignade, les conversations, les promenades en bateau
dans l'étang voisin se furent un peu partout organisés,
que Meaulnes de nouveau se trouva en présence de la
jeune fille. Nous étions à causer avec Delouche, assis sur
des chaises de jardin que nous avions apportées, lorsque,
quittant délibérément un groupe de jeunes gens où elle
_paraissait s'ennuyer, M 110 Yvonne de Galais s'approcha
de nous. Elle nous demanda, je me rappelle, pourquoi nous
ne canotions pas sur le lac des Aubiers, comme les autres.
Nous avons fait quelques tours cet après-midi,
répondis-je. Mais cela est bien monotone et nous avons
été vite fatigué$.
- Eh bien ! pourquoi n'iriez-vous pas sur la rivière?
dit-elle.

-

Le courant est trop fort, nous risquerions d'être

emportés.
- Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot à pétrole,
ou un bateau à vapeur comme celui d'autrefois.
- Nous ne l'avons plus, dit-elle presque à voix basse,
nous l'avons vendu.
Et il se fit un silence gêné.
Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre
M. de Galais.
- Je saurai bien, dit-il, où le retrouver.
Bizarrerie du hasard ! Ces deux êtres si parfaitement
dissemblables s'étaient plu et depuis le matin ne se quittaient guère. M. de!Galais m'avait pris à part, un instant,
au début de la soirée, pour me dire que j'avais là un ami
plein de tact, de déférence et de qualités. Peut-être même

581

avait-il
. . été jusqu'à lui confier le secret d J' ·
Bélisaire et le lieu de s
h
e existence de
a cac ette
Je pensai moi aussi à m'éloi. ner
..
deux jeunes gens si gê és . g . , mais Je sentais les
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n , SI anxieux J'
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un en 1ace de
l autre, que J·e ;·ugeai prudem de ne pas 1, f;'
Tant d d' é .
e aire..•
e iscr t1on de la art de
.
caution de la mien
. p
Jasmin, tant de préne servirent à peu d h
sèrent. Mais invar1·abl
e c ose. Ils cauement avec
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ne se rendait certain
'
un ent temcnt dont il
ement pas corn t M
revenait touJ·ours à toutes Ies mcrve·u
P e, d eaulnes
. . en
chaque fois, la jeune fille
1· 1 es c Jadis. Et
que 'tout était d'
. 1 , ~u- supp ice, devait lui répéter
isparu . a VIe1lle dem
.é
compliquée, abattue . 1
d L
cure s1 trange et si
.
, e gran 1;tang assé hé
et dispersés les enfants
c , comblé ;
aux c harmants costumes
- Ah ! faisait simplement M
...
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comme si chacune d
d' ca~ _nes avec désespoir et
.
e ces 1spant10 l · .11.
raison contre la J·eune fill
ns_ u1 eut donné
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e ou contre mm
ous marchions c6te à c6te V . ...
.
de faire diversion à la t ns. t esse qui
··: amcment J'essayais
.
trois. D'une question b
nous gagnait tous les
a rupte Meaul
d
cédait à son idée fixe Il d ,
.
nes, c nouveau,
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•
sur tout cc qu'il
.
renseignements
avait vu autrefois . I
.
conducteur de la vi ·u b I.
. es pet1 tes filles, le
e1 e er me, les poneys de la
- Les poneys sont vendus aussi ?Il n'y
I cdoursc.••
vaux au Domaine ?
a p us e cheElle répondit u'il n'
.
de Bélisaire.
q
y en avait
plus. Elle ne parla pas
Alors il évo
I b'
brcs ; la grand~ug~a:: ·ol Jet~ de sla chambre: les candéla, e vieux uth b . é Il '
e tout cela
ns ... s enquérait
d
, avec une pas ·
•
.
voulu se persuad
. s10n mso1ite, comme s'il eôt
er que nen ne subsistait de sa belle

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait pas une
épave, capable de prouver qu'ils n'avaient pas rhé tout
les deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau
un caillou et des algues.••
M 11• de Galais et moi, nous ne pilmes nous emp!cher
de sourire tristement : elle se décida à lui expliquer :
- Vous ne reverrez pas le beau chiteau que nous
avions arrangé, M. de Galais et moi, pour le pauvre
Frantz.
" Nous passions notre vie à faire ce qu'il demandait.
C'était un être si étrange, si charmant ! Mais tout a disparu avec lui le soir de ses fiançailles manquées.
" Déjà M. de Galais était ruiné sans que nous le
sachions. Frantz avait fait des dettes et ses anciens
camarades - apprenant sa disparition - ont aussit6t
réclamé près de nous. Nous sommes devenus pauvres et
nous avons perdu tous nos amis en quelques jours.
" Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il
retrouve ses amis et sa fiancée ; que la noce interrompue
se fasse et peut-être tout reviendra-t-il comme c'était
autrefois. Mais le passé peut-il renaître ?
- Qui sait ! dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda
plus rien.
Sur l'herbe courte et légèrement jaunie déjà, nous
marchions tous les trois sans bruit. Augustin avait à sa
droite, près de lui, la jeune fille qu'il avait crue perdue
pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures questions,
elle tournait vers lui lentement, pour lui répondre, son
charmant visage inquiet ; et une fois, en lui parlant, elle
avaît posé doucement sa main sur son bras, d'un geste
plein de confiance et de faiblesse. Pourquoi le grand

LE GRAND MEAULN.ES

Meaulnes était-il là comme un étranger, comme quelqu'un qui n'a pas trouvé ce qu'il cherchait et que rien
d'autre ne peut intéresser? Ce bonheur-là, trois ans plus
t6t, il n'etît pu le supporter sans effroi, sans folie, peutetre. D'où venait donc ce vide, cet éloignement, cette
impuissance à être heureux qu'il y avait en lui, à cette
heure ?
Nous approchions du petit bois où, le matin, M. de
Galais avait attaché Bélisaire ; le soleil vers son déclin
allongeait nos ombres sur l'herbe ; à l'autre bout de la.
pelouse, nous entendions, assourdis par l'éloignement,
comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs
et des fillettes - et nous restions silencieux dans ce
calme admirable, lorsque nous entendîmes chanter de
l'autre c6té du bois, dans la direction des Aubiers, la
ferme du bord de l'eau. C'était la voix jeune et lointaine
de quelqu'un qui mène ses bêtes à l'abreuvoir, un air
rythmé comme un air de danse, mais que l'homme étirait
et alanguissait comme une vieille ballade triste :

Mes souliers sont rouges...
ddieu, mes amours!
Mes souliers sont rouges•••
Adieu, sans retour!

Meaulnes avait levé la tête et écoutait. Ce n'était rien
qu'un de ces airs que chantaient les paysans attardés, au
Domaine sans nom, le dernier soir de la fête, quand
déjà tout s'était écroulé ... Rien qu'un souvenir - le
plus misérable - de ces beaux jours qui ne reviendraient
plus.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

Mais vous l'entendez? dit Meaulnes à mi-voix.

Oh ! Je vais aller voir qui c'est.
Et tout de suite, il s'engagea dans le petit bois. Presque
aussit6t la voix se tut ; on entendit encore une seconde
l'homme siffier ses bêtes en i'éloignant ; puis plus rien ..•
Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée, elle avait
les yeux fixés sur le taillis où Meaulnes venait de disparaître. Que de fois, plus tard, elle devait regarder ainsi,
pensivement, le passage par où s'en irait à jamais le grand
Meaulnes !
Elle se retourna vers moi :
- Il n'est pas heureux, dit-elle douloureusement.
Elle ajouta :
- Et peut-être que je ne puis rien faire pour lui ?•••
J'hésitais à répondre, craignant que Meaulnes, qui
devait d'un saut avoir gagné la ferme et qui maintenant
revenait par le bois, ne surprit notre conversation. Mais
j'allais l'encourager cependant; lui dire de ne pas craindre
de brusquer le grand gars ; qu'un secret sans doute le
désespérait et que jamais de lui-même il ne se confierait
à elle ni à personne - lorsque soudain de l'autre c6té du
bois partit un cri, puis nous entendîmes un piétinement
comme d'un cheval qui pétarade et le bruit d'une dispute
à voix entrecoupées... Je compris tout de suite qu'il
était arrivé un accident au vieux Bélisaire et je courus
vers l'endroit d'où venait tout le tapage. Mu• de Galais me
suivit de loin. Du fond de la pelouse on avait dt'.l remarquer notre mouvement, car j'entendis, au moment où
j'entrais dans le taillis, les cris des gens qui accouraient.
Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, s'était pris une
patte de devant dans sa longe ; il n'avait pas bougé

LE GRAND MBAULNES

jusqu'au moment où M. de Galais et Delouche, au cours
de _leur promenade, s'étaient approchés de lui ; effrayé,
excité par l'avoine insolite qu'on lui avait donnée, il
s'était débattu furieusement ; les deux hommes avaient
essayé de le délivrer, mais si maladroitement qu'ils avaient
réussi à l'empêtrer davantage, tout en risquant d'essuyer de
dangereux coups de sabots. C'est à ce moment que par
hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, était tombé sur le
groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bousculé les
deux hommes au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec précaution mais en un tour de main il avait délivré
Bélisaire. Trop tard, car le mal était déjà fait ; le cheval
devait avoir un nerf foulé, quelque chose de brisé peutêtre, car il se tenait piteusement, la tête basse, sa selle à
demi dessanglée sur le dos, une patte repliée sous son
ventre et toute tremblante. Meaulnes penché, le tll.tait et
l'examinait sans rien dire.
Lorsqu'il releva la tête, presque tout le monde était là
rassemblé, mais il ne vit personne. Il était fkhé rouge.
- Je me demande, cria-t-il, qui a bien
de la sorte ! Et lui laisser sa selle sur le
journée l Et qui a eu l'audace de seller ce
bon tout au plus pour une carriole.
Delouche voulut dire quelque chose, sur lui.

pu l'attacher
dos toute la
vieux cheval,
tout prendre

- Tais-toi donc! c'est ta faute, encore. Je t'ai vu
tirer bêtement sur sa longe pour le dégager.
Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter le jarret
du cheval avec le plat de sa main.
M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort
de vouloir sortir de sa réserve. II bégaya :

�586

LA . NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Les officiers de marine ont l'habitude... Mon
cheval...
- Ah il est à vous?... dit Meaulnes un peu calmé,
très rouge, en tournant la tête de côté, vers le vieillard.
Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il
souffla un instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir
amer et désespéré à aggraver la situation, à tout briser à
jamais, en disant avec insolence :
- Eh ! bien, je ne vous fais pas mon compliment.
Quelqu'un suggéra :
- Peut-être que de l'eau fraîche... En le baignant
dans le gué ...
- Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout
de suite ce vieux cheval, pendant qu'il peut encore marcher - et il n'y a pas de temps à perdre ! - le mettre à
l'écurie et ne jamais plus l'en sortir.
Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitôt. Mais M 11• de
Galais les remercia vivement. Le visage en feu, prête
à fondre en larmes, elle dit au revoir à tout le monde,
et même à Meaulnes, décontenancé, qui n'osa pas la
regarder. Elle prit la bête par les rênes, comme on
donne quelqu'un la main, plutôt pour s'approcher d'elle
davantage que pour la conduire... Le vent de cette fin
d'été était si tiede sur le chemin des Sablonnières qu'on
se serait cru au mois de Mai, et les feuilles des haies
tremblaient
la brise du Sud ... Nous la vîmes partir
ainsi sur le chemin, son bras à demi sorti du manteau,
tenant dans sa main étroite la grosse rêne de cuir. Son
pere marchait péniblement à côté d'elle ...
Triste fin de soirée ! Peu à peu, chacun ramassa ses
paquets, ses couverts ; on plia les chaises, on démonta les

a

a

LE GRAND MEAULNE$

587

tables ; u~e à une, les voitures chargées de bagages et de
gens, partirent, avec des chapeaux levés et des mouchoirs
agités. Les derniers, nous restimes sur le terrain avec mon
oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans nen
· d'1re,
ses regrets et sa grosse déception.
Nous aussi nous partîmes, emportés vivement dans
.
.
'
notre voiture bien suspendue, par notre beau cheval
alezan. La roue grinça au tournant dans le sable et bientôt
Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siege de derrière'
A
d'isparattre, sur la petite route, l'entrée du'
nous _v1mes
che:'11m d~ traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres
avaient pns ...
Mais alors mon compagnon - l'être que je &amp;ache au
monde le plus incapable de pleurer - tourna soudain vers
moi son visage bouleversé par une irrésistible montée
de larmes.
-:- Arrêtez, voulez-vous ? dit-il en mettant la main
sur_! épa~le de Florentin. Ne vous occupez pas de moi. Je
rev1endra1 tout seul à pied.
Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture il
~uta par terre. A notre stupéfaction, rebroussant chem~n
il se prit _à courir --: et courut jusqu'au petit chemin qu;
no~s venions de passer, le chemin des Sablonnières. Il dut
ai:1~er_ a~ Domaine par cette allée de sapins qu'il avait
SUIV!e Jadis ; où il avait entendu, vagabond caché dans les
basses branches, la conversation mystérieuse des beaux
enfants inconnus...
~t c'est ce soir-là, avec des sanglots, qu'il demanda en
manage M 11e de Galais.

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CHAPITRE VII
LE. JOUR DES NOCES

C'est un jeudi, au début de février, un beau jeudi soir
glacé, où le grand vent souffle. li est trois heures et demie,
quatre heures... Sur les haies, aupres des bourgs, les
lessives sont étendues depuis midi et sèchent à la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle à manger
fait luire tout un reposoir de joujoux vernis. Fatigué de
jouer, l'enfam: s'est assis aupres de sa mère et il lui fait
raconter la journée de son mariage.
Pour celui qui ne veut pas être heureux, il n'a qu'à
monter dans son grenier et il entendra, jusqu'au soir,
siffier et gémir les naufrages; il n'a qu'à s'en aller dehors,
sur la route, et le vent lui rabattra son foulard sur la
bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera
pleurer. Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au
bord d'un chemin boueux, la maison des Sablonnières, où
mon ami Mcaulnes est rentré avec Yvonne de Galais,
qui est sa femme depuis midi.
Les fiançailles ont duré cinq mois. Elles ont été
paisibles, aussi paisibles que la première entrevue avait été
mouvementée. Meaulnes est venu tres souvent aux
Sablonnières, à bicyclette ou en voiture. Plus de deux fois
par semaine, cousant ou lisant pres de la grande fenêtre
qui donne sur la lande et les sapins, M 11e de Galais a vu
tout d'un coup sa haute silhouette rapide passer derrière
le rideau. Car il vient toujours par l'allée détournée qu'il
a prise autrefois. Mais c'est la seule allusion - tacite -

LE GRAND MEAULNBS

qu'il fasse au passé. Le bonheur semble avoir endormi son
étrange tourment.
De petits événements ont fait date pendant ces cinq
calmes mois. On m'a nommé instituteur au hameau de
Saint-Benoist des Champs. Saint-Benoist n'est pas un
village. Ce sont des fermes disséminées à travers la campagne, et la maison d'école est complétement isolée sur
une côte au bord de la route. Je mène une vie bien
solitaire ; mais en passant par les champs, il ne faut que
trois quarts d'heure de marche pour gagner les Sablonrueres ...
Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de maçonnerie au Vieux-Nançay. Cc sera bientôt
lui le patron. Il vient souvent me voir. Meaulnes, sur la
prière de Mlle de Galais, est maintenant tres aimable avec
lui.
Et ceci explique comment nous sommes là, tous deux, à
r6der, vers quatre heures de l'après-midi, alors que les
gens de la noce sont déjà tous repartis.
Le mariage s'est fait à midi, avec le plus de silence possible, dans l'ancienne chapelle des Sablonnières, qu'on n'a
pas abattue et que les sapins cachent à moitié sur le versant de la c6te prochaine. Apres un déjetîner rapide, la
mère de Meaulnes, M. Seure! et Millie, Florentin et les
autres sont remontés en voiture. Il n'est resté que Jasmin
et moi.
Nous errons à la lisière des bois qui sont derrière la
maison des Sablonnières, au bord du grand terrain en
friche - emplacement ancien du Domaine aujourd'hui
abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir pourquoi,
nous sommes remplis d'inquiétude. En vain nous essayons

�59°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de distraire nos pensées et de tromper notre angoisse en
nous montrant, au cours de notre promenade errante, les
bauges des lievres et les petits sillons de sable où les lapins
ont gratté fraîchement •.. un collet tendu... la trace d'un
braconnier ... Mais sans cesse nous revenons à ce bord du
taillis, où l'on découvre la maison silencieuse et fermée ..•
Au bas de la grande croisée qui donne sur les sapins, il
y a un balcon de bois, envahi par les herbes folles que
couche le vent. Une lueur comme d'un feu allumé se
reflete sur les carreaux de la fenêtre. De temps à autre,
une ombre passe. Tout autour, dans les champs environnants, dans le potager, dans la seule ferme qui reste des
anciennes dépendances, silence et solitude. Les métayers
sont partis au bourg pour fêter le bonheur de leurs maîtres.
De temps à autre, le vent chargé d'une buée qui est
presque de la pluie nous mouille la figure et nous apporte
la parole perdue d'un piano. Là-bas, dans la maison fermée,
quelqu'un joue. Je m'arrête un instant pour écouter en
silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de
tres loin, ose à peine chanter sa joie... C'est comme le
rire d'une petite fille qui, dans sa chambre, a été chercher
tous ses jouets et les répand devant son ami. Je pense
aussi à la joie, craintive encore, d'une femme qui a été
mettre une belle robe et qui vient la montrer et qui ne
sait pas si elle plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est
aussi une priere, une supplication au bonheur de ne pas
être trop cruel, un salut et comme un agenouillement
devant le bonheur ...
Je pense : " Ils sont heureux enfin. Enfin le bonheur
s'est laissé conquérir. Il est là-bas près d'elle .... "
Et savoir cela, en être sfu-, suffit au contentement
parfait du brave enfant que je suis,

LE GRAND MEAULNES

59 1

A ce moment, tout absorbé, le visage mouillé par le
vent de la plaine comme par l'embrun de Ja mer, je sens
qu'on me touche l'épaule :
- Ecoute ! dit Jasmin tout bas.
Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger ; et
lui-même, la tête inclinée, le sourcil froncé, il écoute ...

CHAPITRE VIII
L'APPEL DE FRANTZ

- Hou-ou!
Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur
deux notes, haute et basse, que j'ai déjà entendu jadis...
Ah ! je me souviens: c'est le cri du grand comédien lorsqu'il hélait son jeune compagnon à la grille de l'école.
C'est l'appel à ·quoi Frantz nous avait fait jurer de nous
rendre, n'importe où et n'importe quand. Mais que
demande-t-il ici, aujourd'hui, celui-là ?
, ~ C_ela ~ient de la grande sapinière à gauche, dis-je
a m1-v01x. C est un braconnier, sans doute.

Jasmin secoue la tête :
- Tu sais bien que non.
Puis plus bas :
- Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce
matin. J'ai urpris Ganache, à onze heures, en train de
guetter dans un champ aupres de la chapelle. Il a détalé
c~ m'apercevant. Ils sont venus de loin, peut-être à
bicyclette, car il était couvert de boue jusqu'au milieu du
dos...
-

Mais que cherchent-ils ?

�LJ! GRAND MEAULNES

59 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je n'en sais rien. Mais à coup sCir, il faut que nous
les chassions. Il ne faut pas les laisser r6der aux alentours.
Ou bien toutes les folies vont recommencer ...
Je suis de cet avis, sans l'a.vouer.
. .
- Le mieux, dis-je, serait de les Joindre, de voir ce
qu'ils veulent et de leur faire entendre raison ...
Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc
en nous baissant, à uavers le taillis, jusqu'à ~a grande
sapinière, d'où part à intervalles réguliers ce crt prolongé
u.i n'est pas en soi plus triste qu'autre chose, mais qui
q
d . .
e
nous semble à tous les deux e sinistre augur •
.
Il est difficile dans cette partie du bois de sapins,
où le regard s';nfonce entre les troncs régulièrement
L.
de surprendre quelqu'un et de s'avancer sans
l t i.::s,
pan
, l'
1
être vu. Nous n'essayons même pas. Je me poste a ange
de la sapinière. Jasmin va se placer à l'ang~e op~sé,
de f:açon à commander comme moi, de 1 extérieur,
• l'
deux des côtés du rectangle et à ne pas laisser fu,_r °,"
des bohémiens sans le héler. Ce dispositions ~nses, JC
commence à jouer mon raie d'éclaireur pacifique et
j'appelle :
- Frantz !...
" Frantz ! Ne craignez rien. C'est moi, Seure!; je
voudrais vous parler,..
.
,
.
Un instant de silence. Je vais me décider a crier
encore lorsque, du cœur même de la sapinière, où mon
regard, n'atteint pas tout à fait, une voix commande :
- Restez où vous êtes : il va venir vous trou,er.
Peu à peu, entre les grands sapins que l'éloigne~ent
fait paraîue serrés, je distingue la silhouette du Jeune
homme qui s'approche. Il paraît couvert de boue et mal

593

vetu ; des épingle de bicyclette serrent le bas de son
pantalon ; une vieille casquette à ancre est plaquée sur es
cheveux trop longs; je voi maintenant sa figure amaigrie ...
Il semble avoir pleuré.
S'approchant de moi, résolument:
- Que voulez-vous ? demande-t-il d'un air très
insolent.
- Et vous même, Frantz, que faites-vous ici ? Pourquoi venez-vous troubler ceux qui sont heureux ?
Qu'avez-vous à demander? Dites-le.
Ainsi interrogé directement, il rougit un peu, balbutie,
répond seulement :
-

Je suis malheureux, moi, je suis malheureux.

. Puis, la tete dans le bras, appuyé à w1 tronc d'arbre,
11 se prend à sangloter amèrement. Nous avons fait
quelques pas dans la sapinière. L'endroit est parfaitement
silencieux. Pas même la voix du vent que les grands
sapins de la li ière arrêtent. Entre les troncs réguliers se
riptte et s'éteint le bruit des sanglots étouffés du jeune
homme. J'attends que cette crise s'apai e et je dis, en lui
mettant la main sur l'épaule :
- Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous mènerai
auprès d'eux. Ils vous accueilleront comme un enfant
perdu qu'on a retrouvé et tout sera fini.
Mai~ il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie
par les larmes, malheureux, entêté, colère, il reprenait :
-

Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi
? Pourquoi ne tient-il
pas sa promesse ?
ne répond-il pas quand je l'appelle

- Voyons, Frantz, répondis-je, le temps des fantasmagories et des enfantillages est passé. Ne troublez pas

7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

594

avec des folies le bonheur de ceux que vous aimez -

de

votre sceur et d'Augustin Meaulnes.
- Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien.
Lui seul est capable de retrouver la trace que je cherche.
Voilà bientôt trois ans que Ganache et moi nous battons
toute la France sans résultat. Je n'avais plus confiance
qu'en votre ami. Et voici qu'il ne répond plus. Il a
retrouvé son amour, lui. Pourquoi, maintenant, ne penset-il pas à moi. Il faut qu'il se mette en route. Yvonne le
laissera bien partir ... Elle ne m'a jamais rien refusé.
Il me montrait un visage où, dans la poussière et la
boue, les larmes avaient tracé des sillons sales - un
visage de vieux gamin épuisé et battu. Ses yeux étaient
cernés de tkhes de rousseur ; son menton, mal rasé ; ses
cheveux trop longs traînaient sur son col sale. Les mains
dans les poches, il grelottait. Ce n'était plus ce royal
enfant en guenilles des années passées. De cceur, sans
doute, il était plus enfant que jamais: impérieux, fantasque
et tout de suite désespéré. Mais que cet enfantillage était
pénible à supporter chez ce garçon déjà légèrement
vieilli ! Naguère, il y avait en lui tant d'orgueilleuse
jeunesse que toute folie au monde lui paraissait permise,
A, présent, on était d'abord tenté de le plaindre pour
n'avoir pas réussi sa vie ; puis de lui reprocher ce rôle
absurde de jeune héros romantique où je le voyais
s'entêter ... Et enfin je pensais malgré moi que notre beau
Frantz aux belles amours avait dô. se mettre à voler pour
vivre, tout comme son compagnon Ganache .•• 'fant
d'orgueil avait abouti à cela.
- Si je vous promets, dis-je enfin, après avoir réfléchi,
que dans quelques jours Meaulnes se mettra en campagne
pour vous, rien que pour vous ?...

LI GRAND MEAULNES

- Il réussi· ra, n •est-ce as ?
595
demanda-t-il en cl aquant desp dents
. Vous en êtes st1r .? me
- Je le pense. Tout dev1ent
.
· . 'bl
- Et comment le
. . poss1 e avec lui !
saurai-Je ? Q •
- Vous
·
· m me le dira?
reviendrez ici d
.
même heure . v
ans un an exactement à
.
· ous trouverez l .
, cette
aimez.
a Jeune fille que vous
Et, en disant ceci ' Je
. pensais
. n
no uveaux
époux, mais
. m ' enquér'
on pas troubl er Ies
et faire diligence m .
A
ir auprès de tante M . 1
01-mcme pour t
ome
L e bohémien m
rouver la jeune fille

'°''.nt! de confian,:

v:ra::::'.:•~s

les yeux avec ~ne

.avait encore et tout de A
m1rable. Quinze ans 1·1
.
mcme qu·
,
nous avions à Samte-Agathe
.
l mze . ans ! _ l'!ge que
1
,casses'.
quand nous fîmes to , l e s~1r du balayage des
-enfantin ·
us es trois ce terribl e serment

Le désespoir le re · 1
- Eh bien, nou/::to::squ'i_l fut obligé de dire :
Il regarda
..
partir.
, certamement avec un grand serrement d
.cœur
, tous ces bois d' l
qui•·1 allait de nouveaue
~uitter.
a entour
' - Nous serons dans tr . .
N
ois Jours, dit-il sur les
d .
. ous avons laissé
. '
routes
cpu1s trente heures
nos voitures au loin Et
pen .
' nous marchio
.
sions arriver à temps p
ns sans arrêt. Nous
1e mari
' our emmener M
l
h
age et chercher avec 1 .
eau nes avant
c erché les Sablonniè
u1 ma fiancée comme il
p .
res...
a
u1s,
repris
pa
- A
r sa terrible puérilité .
. ppelez votre Delou h
. . .
,que s1 je le rencontrais ce c e,_d1t-1l en s'en allant, parce
Peu a
' serait affreux 1
peu, entre les sapins' je vis isparaître sa sil,d Allemagne

d.

�l.A NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

houette grise. Je rappelai Jasmin et nous allàmes reprendre
notre faction. Mais presque aussitat, nous aperçClmes,
là-bas, Augustin qui fermait les volets de la maison, et
nous fümes frappés par l'étrangeté de son allure.

CHAPITRE IX
LES GENS HEUREUX

J'ai su, plus tard, par le menu détail, tout ce qui s'était
passé là-bas. Dans le salon des Sablonnières, Meaulnes et
Mil• de Galais, dès le début le l'après-midi, sont restés
complétement seuls. Tous les invités partis, le vieux
M. de Galais a ouvert la porte, laissant une seconde le grand
vent pénétrer dans la maison et gémir; puis il s'est dirigé
vers le Vieux- ançay et ne reviendra qu'à l'heure du diner
pour mettre tout à clef et donner des ordres à la ferme.
Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant jusqu'aux
jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans
feuilles qui cogne la vitre, du c6té de la grande lande.
Comme deux passagers dans un bateau à la dérive, ils
sont, dans le grand vent d'hiver, deux amants enfenn~
avec le bonheur.
- Le feu menace de s'éteindre, dit Mil• de Galais, et
elle voulut prendre une bCtche dans le coffre. Mais
Meaulnes se précipita et plaça lui-même le bois dans le
feu.
Puis il prit la main tendue de la jeune femme et ils
restèrent là, debout, l'un devant l'autre, étouffés comme
par une grande nouvelle qui ne pouvait pas se dire.
Le vent roulait avec le bruit d'une rivière débordée,

LI GRAND MEAULNES

De temps à autre une goutte d' eau diagonal
.

597

sur la portière d'un t •

. ,
ement, comme
.
ram, rayait la vitre.
Alors la Jeune fille s' écha a
.
couloir et disparut ave
pp.' Elle ouvnt la porte du
c un sourire mysté .
U
dans la demi-obscurité A
.
neux. n instant
doute: " Voici do
u~stin resta seul. Il songea sans
.
ne a maison tant che hé 1
jadis plein de chuchoteme t
d
rc e, e couloir
Le tic-tac d'une
.
n s et e passages étranges ... "
petite pendule fa' .
à manger de Sainte-Agathe...
1sa1t penser à la salle

I

. C'est alors qu'il dut entendre
"•
dit plus tard l'avoir ent d· , -: et M de Galais me
'
en u aussi
1
•
Fraatz, tout près de 1
.
- e premier cri de
La .
a maison.
Jeune femme &gt; alors, eut beau lui m
1es c hoses merveilleuses d
Il
ontrer toutes
de petite fille toutes onthe e était chargée : ses jouets
'
ses P otograph · d' r,
en cantinière elle et F
ies en,ants : elle
.
'
rantz sur les g
d
qui était si J'olie
.
enoux e leur mère
... PUIS tout ce q ·
•
'
petites robes d . d"
.
u1 restait de ses sages
e Ja IS : "Jusqu'à cell .
.
voyez, vers le temps où vou ail" b' e-c1 que Je portais,
oà vous arriviez J·e c .
s iez ient6t me connaître
u
,
rois, au cours d S .
,
.,eaulnes ne vo ai 1
•
e amte-Agathe... "
.
y t p us nen et n'entendait 1
.
Un instant pourtant .1
..
P us nen.
, parut ressa1s1 p la
son extraordinaire, in"imagina
. bl
ar
pensée de
e bonheur.
V
ous êtes là - d'it-1.1 sourdem ·t,
d' ire seulement donnait 1
.
en comme si le
de la table et votre mai e :ert1ge. - Vous passez auprès
Et encore •
n s y pose un instant ...
. -:- Ma mère lorsqu'elle était .
légèrement son bust
Je~ne femme, penchait
Et
d
e sur sa taille pour me
1
quan elle se mettait
.
par cr••.
Alors M11e
. au piano ...
de Gala1s proposa de JOUer
.
avant que la

aJllSI

�LA NOUV.ELLE. REVUE FRANÇAISE

nuit vînt. Mais il faisait sombre dans ce coin du salon et
l'on fut obligé d'allumer une bougie. L'abat-jour rose sur
le visage de la jeune fille augmentait ce rouge dont elle
était marquée aux pommettes et qui était le signe d'une
grande anxiété.
La-bas, à la lisiere du bois, je commençai d'entendre
cette chanson tremblante que nous apportait le vent,
coupée bientôt par le seeond cri des deux fous, qui
s'étaient rapprochés de nous dans 1es sapins.
Longtemps Meaulnes écouta le piano en regardant
silencieusement par une fenêtre. Plusieurs fois, il se
tourna vers le doux visage plein de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, tres légerement,
mit sa main sur son épaule. Elle sentit doucement peser
aupres de son cou cette caresse a laquelle il aurait fallu
savQir répondre,
_ Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets.
Mais ne cessez pas de jouer...
Que se passa-t-il alors dans ce cœur obscur et sauvage?
Je me le suis souvent demandé et je ne l'ai _su q~e
lbrsqu'il fut trop tard. Remords ignorés ? Regrets m~phcables? Peur de voir s'évanouir bienttit entre ses mams ce
bonheur inoui qu'il tenait si serré r Et alon; tentation
terrible de jeter irrémédiablement à terre, tout de suite,
cette merveille qu'il avait conquise? •..
Il sortit lentement, silencieusement, apres avoir regardé
la jeune femme une fois encore. Nous le vîmes, de la
lisière du bois, fermer d'abord avec hésitation un volet ;
puis regarder vaguement vers nous ; en fermer u_n au_tre,
et soudain s'enfuir à toutes jambes dans notre d1rect1on.
Il arriva prts de nous avant que nous eussions pu songer

LE GRAND M.EAUL~ ES

599

à nous dissimuler davantage. Il nous aperçut comme il
allait franchir une petite haie récemment pla~tée et ui
formait la limite d'un pré. Il fit un écart. Je me rapp~le
son allure hagarde, son air de bête traquée. Il fit mine de
revenir sur ses pas pour franchir la haie du côté du petit
ruisseau.
Je l'appelai :
- Meaulnes !... Augustin !...

Mais il ne tournait pas meme la tête, Alors, persuadé
que cela seulement pourrait le retenir ;
- Frantz est là, criai-je. Arrête !
Il s'arrêta enfin. Haletant et sans me laisser le temps
de préparer ce que je pourrais dire :
- Il est là! dit-il. Que réclame-t-il ?
- Il est malheureux, répondis-je. Il venait te demander
de l'aide, pour retrouver ce qu'il a perdu.
, -. Ah ! fit-il baissant la tête. Je m'en doutais bien.
J avais beau essayer d'endormir cette pensée-la ... Mais
où est-il ? Raconte vite.
Je dis que Frantz venait de pa~tir et que certainement on ne le rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour
M~aulnes une grande déception. Il hésita ; _fü deux ou
trois pas ; s'arrêta. Il paraissait au comble de l'indécision
et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son
nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donné
rendez-vous dans un an à la même place.
Augiistin, si calme en général, était ma~ntenant dans
un état de -nervosité et d'impatience extraordinaire :
- Ah! Pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans
do~te, je puis le sauver. Mais il faut que -ce soit tout de
suite. Il faut que je le voie, que je lui parle, qu'il me

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pardonne et que je répare tout ... Autrement je ne peux
plus me présenter, là-bas ...
Et il se tourna vers la maison des Sablonnières.
- Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu
lui as faite, tu es en train de saccager ton bonheur.
- Ah ! si cc n'était que cette promesse, fit-il.
Et ainsi je connus qu'autre chose liait les deux jeunes
hommes, mais sans pouvoir deviner quoi.
- En tous cas, dis-je, il n'est plus temps de courir.
Ils sont maintenant en route pour l'Allemagne.
Il allait répondre lorsqu'une figure échevelée, déchirée,
hagarde, se dressa entre nous. C'était Yvonne de Galais.
Elle avait dO. courir, car elle avait le visage baigné de
sueur. Elle avait dO. tomber et se blesser, car elle avait le
front écorché au-dessus de l'ccil droit et du sang figé dans
les cheveux.
Il m'est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de
voir soudain, descendu dans la rue, séparé par des agents
intervenus dans la bataille, un ménage qu'on croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a éclaté tout d'un coup,
n'importe quand, au moment de se mettre à table, le
dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fête
du petit garçon ... - et maintenant tout est oublié, saccagé. L'homme et la femme, au milieu du tumulte, ne
sont plus que deux démons pitoyables, et les enfants en
larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement,
les supplient de se taire et de ne plus se battre.
Mue de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me fit
penser à un de ces enfants-là, à un de ces pauvres enfants
affolés. Je crois que tous se amis, tout un village, tout un
monde l'cO.t regardée, qu'elle f&lt;lt accourue tout de même,

LE GRAND MEAULNES

601

qu'elle ftlt tombée de la ê
rante, salie.
m me façon, échevelée, pieuMais quand elle eO.t compris u M
. .
q e
eaulnes était bien
mo1ns I1 ne l'abando
.
die pa~ son bras sous 1 .
.
nnera1t pas, alors
e sien, puis elle ne
,
de rire au milieu de se l
put s empêcher
.
s
armes
comme
une
r.
Il
duent rien ni l'
. l'
eniant. s ne
un m autre Mai
1
son mouchoir Meaul
l 1· . . , comme el e avait tiré
,
nes e u1 pnt douce
d
Avec précaution et
l' .
.
ment es mains.
tachai
app icat1on, il essuya le san
.
t la chevelure de la jeune fille.
g qui

U, que cette fois du

- Il faut rentrer, maintenant d1"t-"l
Et Je
· les laissai retourner tous' les 1d•
grand vent du soir d'h.
.
eux, dans le beau
Iu4 l'aidant d I
tv~r qui leur fouettait le visage
e a main aux passa
d 'tn ·1
souriant et se Mtant ges I c1 es ; elle,
vers leur demeure pour
.
aband onnée.
un instant
(à suitm)

•

ALAIN-FOURNIER.

�CHRONIQUE DE CAERDAL

602

CHRONIQUE DE CAËRDAL
XXIIl

.
603
passer outre, tant la fiction d 1
.
blesse souvent l'esp 't Ell e la tragédie française
.
n .
e e fore ' ' b
Jamais que le drame est
.
e a n ou lier
à la fin ce ne sont pl undJeu. Cet ét~rnel corridor,
us es êtres viva t
. ,
rencontrent mais des b
.
n s qu1 s y
courants d':ir qu·
ahstract10ns. 11 règne là des
i enr ument l'é
·
refroidissent tout.
motion, et qui

SHAKSPEAIŒ A PARLS

§
La représentation de Shakspeare en français
est une pierre de touche, et le grand piège de
l'art dramatique. Elle révèle l'or de l'interprétation
ou le titre misérable de l'esprit qui l'anime. Sauf
deux ou trois drames, Othe/l'o, Macbeth; peut être
Hamlet, peut être la Tempête, je ne crois plus
possible de donner Shakspeare tel quel, en respectant totalement le texte. Avant d'avoir vu Coriolan
et César, le Roi Lear et Roméo, je ne pensais pas
de la sorte. Au contraire, Britannicus n'a pas une
ride.
J'ai toujours senti ce que les changements
brusques, dans l'espace et dans le temps, ont
d'imparfait et même de très pénible. Ils rompent
l'intérêt. Ils substituent fatalement le spectacle au
drame. Je n'ai pas aimé l'œuvre ·de Shakspeare à
cause de ces changements, mais malgré ces changements. Ou le drame doit disparaitre, ou la part du
spectacle sera de plus en plus petite.
Pourtant, j'ai eu peut être l'illusion qu'on ptît

•

·
.Les unités· sont ad mirables
soient dans le sujet. Ou du
'. pourvu qu'elles
puisse n'y pas pe
L'
moins, pourvu qu'on
nser. e dram I
comme les actions d 1 . e a ors se déroule
·•
e a vie mêm
.
critique à l'heu
.
e, au point
'
re capitale O
t , l'
le temps qu'on y est L
.. n es ou on est, et
• es un1tés so t d
conventions la plus réelle.
n e toutes les
Les unités de Corneille n
.
sont forcées . au .
1 e sont pas vraies : elles
.
ss1, on es rem
,
quoi elles nous choq
N
arque : c est pour
.
uent. ous
ce qui le gêne.
sommes gênés de

Il faut suivre So h l
.
moins d'un suiet Pt_ oc es, si l'on peut. Mais à
Chez les An · ;; an 1que' on ne pourra guère
ciens tout e t · 1
·
cité du fait im /
s simp e; et cette simplibonh
p ique toutes les autres. C'est 1
eur, et peut êt re 1eur va 'té L
eur
grecque est linéaire
1 111 • a tragédie
avons pris d
l comme e Parthénon. Nous
u vo urne Le
d
celui du volume. C'es Ï•l
m~n e moderne est
t me qui le veut ainsi: Ja

�604

CHRONIQUE DE CAERDAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peut plaire : il est divertissement ; parfois même
volupté, m,ais toujour_s inco~plète. (La musique a
passé par la ; et depuis, on 1 appelle sans cesse au
secours.) Le spectacle n'émeut jamais: il n'est point
de la passion : loin de là, fastueuse ou puérile, il
est la borne où elle achoppe. Enfin, où sont au
théâtre les grands spectacles de l'âme ? Dans le
dialogue, uniquement : le drame n'est fait que
pour ces moments suprêmes et les suprêmes aveux
des héros: Hamlet avec sa mère• Hamlet au
cimetière ; la seconde conversation d'Othello avec
lago; la dernière scène de Rodrigue et Chimène :
Si jamais je t'aimai ... le débat d'Antigone et de
Créo~ ; la fin de Rosmersholm, agonie de trois
consc1 ences.
Jeux de lumière, pompes, cortèges, meubles,
défroq_u:s de toute sorte et chinoises même, paysages, decors, que nous veulent tous ces prestiges,
quand ~e grands cœurs nous parlent ? La plus
accom_phe des apparences, qui réclame ie plus notre
attention, est alors la plus grossière.

vie interieure, qui est la troisième dimension. Le
temple grec est un visage : avant tout, la cathédrale
est un vaisseau.
La vérité des règles est dans Molière: là, on
s'y range sans presque s'en douter. On admire le
même heureux miracle dans Britannicus et dans
Bérénice. Ibsen est unique pour l'exemple qu'il
donne des unités au théitre moderne. Elles lui
sont aussi naturelles qu'aux Grecs, et il n'y sacrifie

nen.

Si la grande poésie pouvait s'enfermer dans le
1 cadre des unités, ce serai_t le chef d'œuvre. Les
' unités seules procurent cette harmonie parfaite et
la beauté des lignes qui font l'œuvre d'art achevée.
Je ne fais plus crédit de ma propre illusion à
Shakspeare, depuis que j'ai vu Roméo et 'jules César.
Je ne dis pas qu'un drame est fait pour être ~u;
mais enfin c'est le destin d'un drame qu'on pmsse
le voir. Les œuvres dramatiques vieillissent et
meurent par la scène : ce qui est du spectacle en
elles , est leur mottalité. Il est incroyable comme
j'aime le drame et combien je hais le spect~cle. J_e
voudrais savoir s'il y a eu d'autres poètes a sentir
cette contrariété, et au même degré. Tous les
spectacles du monde,je les donne pour trois lignes
d'un divin dialogue, comme j'en sais. Le spectacle

605

§
'

A la scène, rien ne me satisfait plus de
Shakspeare que ces hauts moments du drame
pleine eau après la marée, où les caractères étan;
donnés, et les passions aux prises, ils s'affrontent
enfi n e t s ' exp1·1quent. Partout ailleurs, on passe, on

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

\ se rencontre, on se tue même : on se ne s'explique
pas. Les changements de scène conduisent, plus ou
l11

moins, à la pantomime.
Plus la scène est longue, dans Shakspeare, ou,
si l'on préfère, plus l'acte dure, plus en un mot
l'on est où l'on est, et plus le drame est admirable.
On finit par détester ce qui l'interrompt. Les longueurs sont de l'action, comme on appe~~ c~ttc
part du drame, qui en est l'anecdote ou l h1sto1re.
Tout ce qui n'est pas ce fond où je m'émeus,
m'irrite et m'ennuie, au lieu de me distraire. Je
ne veux pas être distrait. Je veux être possédé, et
enseveli dans la beauté qui me possède. Bon pour
les enfants qu'on les promène de distraction en
distraction. Et il est vrai que la plupart des
hommes sont des enfants mal doués : Au théâtre,
ils cherchent toujours le cirque. Ils ne peuvent
pas être fixés dans la profondeur de l'émotion.
~•on les effraie, qu'on les fasse rire, qu'on les
secoue : émus, ils ne veulent pas l'être. Après le
diner, ils ont peur pour leur digestion. Poètes et
public, il faut convenir qu'ils ont un pauvre
estomac. Mais quoi ? Bambins, ils n'ont été
nourris que de petit lait, de pâtes et de bouillie :
ils sont au biberon toute leur vie, et aux
marionnettes : trois petits tours et puis s'en 'Uont.

CHRONIQUE DE CAERDAL

§
, L'épreuve de la scène française est infaillible.
C ~st encore une vertu de la langue reine: car je
~raite de _la scène où l'on parle le français. Peu
importe s1 Shakspeare sans coupures fait bon effet
en allemand.
La langue parlée mesure toutes les convenances
de l'action. Rien n'est soustrait à cette lumière:
allumée au dedans, elle éclaire le monde de l'événement, toute la mimique et toute l'anecdote des
caractères. En français, l'expression juge les sentiments: tout ce qui est superflu, outré sans vérité
ou sans utilité à l'essence du drame, écÎate, à l'insu
du potte, ave~ une grossière indécence. Ici, il faut
montrer ses titres au sublime. Ce qui passe pour
pr~f~nd en allemand est confus en français, et ce
qui 5 Y donne po~ le fin du fin n'est plus qu'un
bavardage outrecuidant. Ce qui semble net et droit
en anglais para1t en français un jeu de mains sans
art, et moins un langage qu'un sec entretien de
~t~es. Certaine verve qui se croit éloquente en
italien est bouffonne en français. La langue parlée
sur la scène française, a une évidence sublime e~
cruelle.

. Yoilà ce qui rend le théâtre des romantiques si

~dieu.le. Tout Y est d'une absurde inconvenance.
es héros sont leurs propres bouffons sans le

�608

L.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

savoir. Ils sont bafoués par ce qu'ils disent. 11
ne reste déjà plus une ligne du père Dumas,
cet éléphant de l'emphase et de la ~iaiserie. L:s
bouffons de Victor Hugo sont, du moms, splendidement parés et curieusement sonores. Tou~,
d'ailleurs, pantins et poupées. De tel papegais
au plumage éclatant, qui jacassent, nous n'en
pouvons plus souffrir le grelo_t de marotte. l~s
seraient vrais à demi, ou pourraient quelques fms
le paraitre, s'ils étaient traduits en espagnol ou en
bavarois. Par un juste retour, les drames espa~nols
et les drames allemands n'ont point en français de
vérité vivante : la langue française ne les trahit
pas : elles les révèle à eux mêmes. En exprimant
les caractères, elle les efface du même coup par ~e
doute qu'elle en inspire, ou I'ironiq~e mépns
qu'elle nous invite à en faire. Le français révèle la
vérité des caractères, comme les acides font passer
du bleu ,au rouge la teinture de tournesol
§

L'unité de lieu n'est pas si essentielle que les
autres. Il suffit, dans le moindre temps possible,
qu'on ne se déplace pas au ~ours d'un acte. En
sorte que si le drame en c_mq acte~ se passe en
cinq endroits différents, l'umté ~e s01t pas ~om~ue
au cours d'une situation. Le heu est la situation

CHRONIQUE DE CAERDAL

609

de l'acte. Et par acte,j'entends un pas considérable
de l'action. Le point, c'est de laisser toute sa
plénitude à chaque moment capital de l'action. Un
tel souci commande le choix des moments.
, 0~ est dans l'émotion : il faut qu'on y reste.
L artiste seul en a les moyens. Shakspeare lui
même n'y réussit pas toujours. C'est, en son art,
la règle unique de Dostolevski : à quoi jamais il ne
manque. Sortir de l'émotion, quan_d on y est,
av~nt ~~ l'avoir ép~isée ou presque, voilà ce qui
rwne 1 intérêt de 1 œuvre, et qui nuit à toute
l'harmonie. Grand poète, celui qui renouvelle
l'émotion à mesure qu'il l'épuise. Dans Roméo à.
peine si l'on voit les deux amants ensemble: 1:ur
amour est perdu au milieu de Vérone et noyé
dans le spectacle des factions. Mais, quand Vérone
et les factions seraient très nécessaires au drame il
est clair
que le drame est des deux amants,
.
toute chose._Et même ne le fi.ît il pas, il faut qu'il
le soit : car il est seul tragique et seul émouvant
su~ la scène. Au théâtre, la foule n'est qu'un
épisode. Ce qui prend le spectateur par la nuque
l'arrache à lui même, ce qui le tire de la vie
commune et médiocre, pour le plonger dans la
passion héroYque, c'est le drame des individus • et
l ,
,
1 n y en a pas d'autre. Le héros est un individu.
~ar définition. Et sur le théâtre plus que partout:
il le serait contre la volonté du poète, supposé que
le poète pô.t penser autrement.
8

:ur

�6 IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

Moins le lieu change, plus le drame est fort et
l'émotion présente.
Changer de lieu mène nécessairement ~ chan~er
de temps. On s'espace en tous sens. On s/parpille
dans la durée, comme on se disperse dan~ 1étendue.
La même facilité entraine les mêmes faiblesses. Et
l'harmonie est vaincue.
La force tragique d'Ibsen se voit d'~b~r~ aux
unités qu'il respecte, et comme il y es~ a 1aise: 1~
ne se fait pas violence pour en user :. il les plie a
soi , il en est maitre.
§

Nous n'avons pas un auteur tragique. sans
a1· s notre théâtre nous a permis de
repro Che • M
.
.
'bl
concevoi·r la tragédie parfaite. Si elle est poss1
,
de,
c'est la forme française avec les gr~ndes sc~nes e
Shakspeare. Je voudrais dire mieux : . 1entendement français, avec la musique intérieure de
Shakspeare.
·
·
Quoi qu'en pensent nos Tnssotms,_
si im pertinents aujourd'hui, la tragédie de Racme es~ une
analyse du sentiment, bien plus qu'une musi_que.
Elle donne la vue et l'intelligence des émotions,
plus que les émotions mêmes. Moins l'être que le
signe.
d
Etant sans musique elle est sans profon e_ur.
Seule, l'émotion est profonde. La grande passion

CHRONIQUE DB CAl!RDAL

6II

aspire à l'émotion, sans relâche ; l'émotion d'un
sentiment en est la musique. Trissotin qui, pour
mieux juger de la musique, n'en daigne pas savoir
un seul mot, ignore ce que je veux dire, et le juge.
Qu'il s'y évertue. Il me lit. Et, c'en est fait, je
ne perds plus mon temps à le lire. Passons.
Dans Hermione, Roxane, ou Mithridate, on ne
trouve pas la pr?fonde résonnance de la jalousie,
qui rend le désespoir d'Othello si tragique. Il n'est
pas un héros de Shakspeare, Hamlet, Prospero,
Macbeth et dix autres, qui n'ait de ces cris ou de
ces murmures, de ces rêveries passionnées, où il
semble que dans un caractère résonne le destin
de toute l'espèce. Il n'y a jamais un seul de ces
traits dans Racine. L'univers est vraiment absent
de son œuvre. Mais, dans Shakspeare, ce ne sont
que des moments. Ils sont perdus dans le désordre
du spectacle. Tout spectacle est naturellement
épars. La loi de -Racine est toute contraire : il tend
à l'épure de géométrie sentimentale. Son ordre est
merveilleux : mais on le touche ; il est admirable :
mais il se fait admirer. Les héros de Shakspeare
ne se possèdent pas, enfin : d'autant plus,
~hakspeare les possède. Un héros qui se possède,
Je vois le poète et la peinture des passions, mais
non pas les créatures passionnées. Gœthe et
Stendhal n'en jugent pas autrement, il me semble.
Je prends donc mon parti de penser là dessus
comme eux.

�CHRONIQUE DE CAERDAL

612

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

§

1

1

L'art et l'ordonnance grecque sont l'ordonnance et l'art français depuis près de trois cents
ans. Mais les émotions de l'âme moderne ne sont
pas épuisées par la tragédie de Racine ni de
Sophocles. Il s'en faut de tout.
11 y a une puissance, une émotion et même une
tendresse dont ces beaux Athéniens ne se doutent
seulement pas. Doux Racine, mais non pas tendre.
La musique nous les a révélées: l'univers n'est
jamais absent de la grande ~usique. Pour moi,
j'ai toujours rêvé du poète qw les fera passer dans
le drame.
Là aussi, il faut réconcilier l'antique et le
moderne, la forme française et la musique.. C'est
la musique intérieure qui fait les moments incomparables de Shakspeare. Mais dix moments
passionnés, dix regards sublimes ne font pas un
drame.
§
11 semble odieux de couper dans le texte de
Shakspeare. Mais il est bien plus o~ieux ~e le
trahir. Certaine fidélité aveugle est la pire trahison.
Garder à l'objet de son amour les raisons qu'on a
de l'aimer, c'est lui rester très fidèle. Et l'infidelité
consiste à l'en depouiller.

613

Shakspeare est aujourd'hui de l'ordre suprême
des grands tragiques faits pour être lus. Ceux là
se~s comptent, sans doute ; et il faut toujours en
finir par là. Cependant il est terrible, il est insupportable que la représentation ne donne pas tort
con~e Shaks~~are à la clique des critiques et au
public. Or, J en conviens : trop souvent à la
scène, ~hak~peare est diffus ; il est morcelé ; il est
~s swtc; il e~nuie. Où l'on voudrait demeurer,
il abrège le séjour; et il revient, il s'installe où
l'on aurait souhaité de ne plus être. La loi de son
•~tacle I~ force à ne jamais se fixer. Il est long,
?ù il nous impo~te moins ; où il nous importe plus,
al est court. C est que notre plaisir mesure la
durée._ Pour brève qu'elle soit, une scène qui ne
no~s mtéresse pas, est toujours trop longue. Les
actions de Shakspeare sont concentriques. Le
monde entoure les héros et les passions du drame
comme les cercles décrits autour d'une pierr;
tombée dans la profondeur de l'eau. Mais si
nombreux ils sont, qu'à la scène le centre s'effac
~n ne distingue plus le point d'impact des pa:~
s1_ons, ~u même les héros, que de loin en loin. Ils
~•spara1ssent dans l'immense ébranlement des
Circonstances qui les entourent, et des ondes qu'ils
répandent.
, !e ne voulais pas le croire, tout en le craignant.
Jai vu, et je ne doute plus. La représentation
fidèle de Roméo est une trahison.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

§
Les planches et ces animaux de c?médiens
portent en eux, vices et vertus, une réalité matérielle qu'on ne peut ni prévoir, ni méconnaitre. 11
faut compter avec la réalité, car ses vengeances
sont cruelles.
La matière du théâtre s'impose à l'esprit de
l' œuvre : elle y incarne les forces et les faiblesses
de la réalité vivante. La scène n'est pas idéale
seulement : quand le rideau se lève, ce sont d~
hommes et des femmes qui s'avancent, en chair
et en os, si peu qu'ils le soient, d'ailleurs, à la
ville. Il y a là toute une part qui échappe au
poète tragique, et qui s'incorpore à ~on œuvre :
elle va vivre sans lui, et contre lui peut être.
Tantôt le drame en est augmenté; tantôt il en est
avili. Ce hasard est glorieux: il tente les poètes.
Ce que les moyens et la vie d'une_ ép?que
impliquent ou supportent, voilà ce qui fa~t la
matière du théàtre : ils renouvellent parfois le
dram,e ; mais souvent il périt avec eux. Plus les
œuvrcs prêtent au comédien et au spectacl:, plus
elles sont périssables. Le livre est la scène 1deale,
qui conserve les chefs d' œuvre.
Il y a du périssable dans Shakspeare, . et
beaucoup. L'·épreuve de la scène le montre, même
quand il s'agit d'œuvres immortelles. Le texte de

CHRONIQUE DE CAERDAL

615
Shakspeare, qui voudrait y porter la main ? Mais
le spectacle de Shakspeare, il faut qu'on y touche,
si l'on veut que l'admiration y reste fidèle, et que
le spectateur continue d'en garder l'émotion et le
respect.
Point de musiques. Point de cortèges. La plus
sobre décoration ; et moins pour voir où l'on est,
que pour inviter que l'on y rêve. Que les fresques
de Véronèse et les costumes de Sardanapale restent
dans les musées. Et les paysages, plus encore,
qu'on leur laisse la paix: qu'ils demeurent honnêtement où ils sont, dans la nature.
Je ne demande qu'une toile de fond, quelques
plans de pierre, d'eaux ou d'arbres, pour permettre
à la pensée de quitter la vie ordinaire, sans que le
sol lui manque. De la lumière ou de l'ombre, plus
ou moins, pour envelopper la tragédie dans la
trame du temps. Un cadre enfin. Et rien de plus.
C'est à la poésie d'habiller le texte. C'est aux
passions profondes d'effacer le misérable jeu de la
mode et des apparences. C'est au puissant amour,
et non au seul geste des corps; c'est à la musique
des idées, et non à un orchestre, quel qu'il soit,
d'ouvrir à l'émotion du spectateur les merveilleuses avenues d'un monde racheté de la vie
par la beauté.
Il n'est point d'autre liberté que celle de la vie
supérieure, que la beauté révèle; et même, il n'est
pas d'autre réalité.
ANDRÉ SUARÈS.

�NOTIS

NOTES
LA LITTÉRATURELE GÉNIE DE FLAUBERT, par Jules dt Gaultier (Mercure de France, 3 fr. 50).
On sait ce que M. Jules de Gaultier a nommé le Bovarysme;
c'est la faculté qu'a l'homme d.e se voir différent de ce qu'il est;
il en fait le principe de presque toutes nos actions, le dynamisme de notre vie morale. L'exemple-type de cette erreur
vitale il l'a trouvé dans le cas de Mme Bovary et, poussant plus
'
.
d
loin sa recherche, dans l'œuvre réaliste et romantique e
Flaubert il s'est aperçu que ce grand artiste avait, en toute
occasion: consciemment ou inconsciemment, peu importe, ob.éi
à la même loi. Bouvard et Pécuchet, Frédéric Moreau, Harnais,
Saint-Antoine ét même Salammbô, autant de cas particuliers,
réductibles à ce seul cas. Ainsi l'objectivisme de Flaubert et son
détachement d'artiste cacheraient une philosophie, qui, s;10s consentir à se formuler, l'art n'ayant cure de formules abstraites,
serait partout présente, partout latente, grande voix_ secrète et
irrésistible, qui, plus que la beauté des mots, ferait la force
de l'œuvre, son unité, sa génialité. Il ne nous déplait pas de
trouver ici les raisons, pour lesquelles Flaubert, comme Baude•
laire , nous semble dominer de si haut son époque. " Quelle
force intime, écrit M. Jules de Gaultier, détermina ce pur amoureux de la forme à composer des livres tels que Madame Bo'flary,
l'Education Sentimentale et Bouf!ard et Pécuclzet, tout pleins, tout
débordants de vérité humaine ? Nulle autre que la passion

même de son métier, le besoin d'écrire, le prurit du style.
Mais cette passion c:st combinée chez lui avc:c le don de vision
des réalités ambiantes, don auquel il ne pc:ut se soustraire .et
qu'il utilise à alimenter ses besoins littéraires. Or, il n'est pas,
comme Gautier, un homme pour qui le monde visible seul
existe ; il est un homme pour qui le monde visible, et aussi le
monde moral et psychologique existent. " Il possédait, dit
Maupassant, la faculté de pénétrer dans la pensée des autres. "
Et cette pensée des autres agit sur sa sensibilité d'écrivain à la
&amp;çon dont les objets visibles agissent sur la' rétine d'un peintre,
Ainsi, physiques ou morales, les images "se dressent devant son
esprit halluciné, implacables comme des fantômes, tenaces
comme des mendiantes, jusqu'à ce qu'elles soient chassées par
le style, jusqu'à ce qu'elles s'évanouissent, masquées par · la
justesse du mot, confondues dans l'identité de l'expression,
abeorbées tout entières dans la substance du terme et de la
phrase. " II ne s'agit donc pas ici d'un labeur volontaire,
entêté, héroi'.que, mais proprement d'une fatalité à laquelle on
n'échappe pas. -Qui pouvait en douter rce n'est n'est pas à froid
qu'un Flaubert choisit ses sujets et ses personnages ; il ne connait pas le jeu gratuit. Il ne sait pas ce que c'est que d'avoir
l'esprit libre , il pense et juge malgré lui ; et cependant il
croit être un jongleur, un tourneur de mots, un virtuose !... Allons plus loin. Le type du bovarysme, c'est moins encore
Emma Bovary que Flaubert lui-même, hypnotisé sur l'art et la
beauté, et pourtant " collé à la terre, comme par des semelles
de plomb". Son rêve insatisfait - ou satisfait à peine et à quel
• 1
pnx
· - 1·1 le transporte sur tous ses personnages, non comme
Wle philosQphie ou simplement une méthode mais comme
l'"unagc même des puissances
.
'
obscures qui bataillent
au fond
de 1u1.· Createur,
·
11· crée à sa ressemblance, et se mire en ses
~ures. Ce n'est pas la vie, mais sa vie qui leur prête quelque
unité· A d'1re vrai,· 1·1 1es tient
·
dans sa dépendance ; il ne sait
pas les laisser vivre comme font un Balzac, un Stendhal, un

�618

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Dostolevsky. Aussi est-il moins né romancier que poète et

1

s'il eut " la faculté de pénétrer dans la pensée des autres ",
je crois qu'il n'éprouvait de joie, qu'à y retrouver sa propre
pensée ou la justification de celle-ci. On pourra objecter que
tous ses personnages font faillite ; s'il s'en sauve, lui, c'est par
l'art. Chez lui, "l'erreur sur $0Ï" est salutaire, elle est m~me

1

tout ,on wut.

H.G.

•••

' I•

LA BATAILLE A SCUTARI D'ALBANIE, par
et Jt411 T"4rauJ (Emile-Paul).

1

1

Jtm11

Quelque part, dans sa Yie ,k Tolsto1, M. Romain Rolland cite
la prcmiùc des admirables &amp;bus du Siège de Séo{I.J/Opol comme
l'un des chcfs-d'œuvre du grand reportage de guerre. Depuis le
génial Russe, d'autres écrivains., Kipling notamment, et let
frères Tharaud cUI-mémes, dan&amp; Dingky l'i!/111/rt étriv_ain (rappelez-vous la chevauchée dans le Veld, à la suite des hussards
de Garland), nous ont donné des modèles achevés de cette
esthétique du correspondant de guerre, qui consiste essentiellement dans la notation simple, précise, brusque, sans littérature,
de faits minuscules, inattendus, insoupçonnables, qui ne peuvent
etre imaginés et qui demandent un témoin aus sens aiguiiés et
au subtil esprit critique, - cc délicat esprit de choix et d'omission, ce tact infaillible et affiné dont parle, daIJs l11tatiQ111, OSCM
Wilde. Ouvrant la Bat4illt i¼ S,11t;zri d' ..!JIJ1111i1 (un beau titre),
j'imaginais conçu et réalisé suivant cette technique cc dernier
livre des Tharaud consacré à une relation des événements de la
guerre des Balkans, d'abord dans le Monténégro, puis au mont
Athos. Et, sans doute, l'est-il en de nombreux passages : "Et
plus forte que la rumeur des torrents et que la lumière brillante,
one odeur plane, éteint tout: l'odeur des immondices partout
au hasard répandues, car le Turc ignore la feuillée : " " Tara-

NOTIS

bosch !... A la lorgnette, je ne distingue rien sur un grand
champ de neige que des zigzags noirs, comme un deS$in sur du
papiu... Autour de moi, quelques canons sont enterrés sous des
abris de terre et de feuillage; un peu en avant, à. deux cents
mètre,, des cadavres d'animau.x marquent la frontière de la
z6ne qu'on ne peut dépasser sans mourir. A la moindre chose
qui bouge le long déchirement d'un schrapnell... J'erre indéfiniment aoos l'averse allant de batterie en batterie, sous les
huttes de feuillage où s'abritent les canonniers et d'où s'exhale
ane terrible odeur de cuir et de laine mouillée, de poudre, de
fromage et d'oignons. Je me sèche un moment près d'un feu
pour repartir ensuite vers un autre refuge." " Sur le quai,
toute la colonne fait halte au pied du grand escalier. Alignés
111 bord de la route comme une longue file de miséreui devant
un uile de nuit, ils se reposent ... Leur premier geste à tous est
de chercher dans la doublure de Jeun poches quelques débris
de ce tabac qo'ils ripaient l'autre jour... " Je pourrais multiplier
let citations. Imaginez un livre tout entier tissé de notations
analogues à celles qu'on vient de lire, et vous aurez une idée de
que j'escomptais.

rœlm'e

Mais, à côté da reporter, il y a chez les Tharaud, le poète,
le penseur, l'historien et !'écrivain. A chaque page, les faits
lel'Yent de point de départ aux émotions du poète, aux nobles
méditations de philosophie naturelle et de philosophie historique. Un soir, on apprend que le plus jeune des treize prêtres
catholiques de la Primatie de Serbie vient de tomber frappé d'une
balle. Un Franciscain prononce avec un soupir: "Le pauvre !
mais il fallait cda. L'autre jour, lh ont eu un de leurs popes
bl*, Il fallait bien que nous ayons un mort..."" Que de sens,
que de passion dans cc mot ! s'écrient les Tharaud. Qu'il
aprime de riîalité, de concurrence, de haine sourde entre
Wres chrétiens ennemis! lh ce sont les Orthodoxes, - les
Onhodoxes qui vont rendre le Bal Iran à la chrétienté et rejeter
l'In6dèlc à l'Asie. Dans cette guerre de délivrance, les Catho-

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

liques ne jouent qu'un rôle effacé, misérable : ils sont si peu
nombreux! Et que deviendront-ils lorsque les Orthodoxes feront
partout la loi l N'auront-ils pas souvent à regretter les Turcs!
Les nations hérétiques montreront-elles à leur égard la large
tolérance dont ils bénéficiaient sous la domination du Sultan!
Tout l'Orient catholique assiste avec angoisse à la débàcle
turque. Cet effroi de l'avenir, cette horreur de l'Orthodoxie,
cette immense inquiétude, c'est tout cela que révélait confu~
ment la réfiexion courageuse et natve du Frate Sicilien." Un
autre jour, au crépuscule, le muezzin de Dukigno dit la prière
du soir. Et les Tharaud écrivent cette page où vibre un écho
de leur Fêtt Arabe, de cette sympathie pour l'Orient et l'Islam
qu'ils partagent avec Loti : "Qu'elle est émouvante à cette
heure cette mince prière qui sort de la barbe argentée (du
muezzin) et se mêle à tous ces bruits de la nature! Dana ce
jour qui finit, elle exprime si bien la plainte de l'Islam, hautaine et résignée ! Elle dit : " Je suis le repos, le rêve, la
contemplation, l'humilité, la sagesse ; je suis les grandes éten•
dues, les roses de la Perse, les jardins dans les sables, les cyprà
dans les cours : je suis la vie dans la mort. Inventez, pour me
détruire, des machines meurtrières ! Vaincu sur votre petit coin
du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine innombrable, le,
Indes embrasées et dans la sombre Afrique. Vos religions à vous
ne s'épanouissent que dans les brumes. Mon domaine à moi es~
celui du soleil, et vous ne détruirez ni l'eau, ni les palmîen, n1
la fleur du rosier, ni l'ombre du cyprès ... " On voit comment
la pure observation des faits s'ép;rnouit chez les Tharaud en
émotions lyriques et en pensées graves. Perspicaces aussi : car,
écoutant à la veille de leur départ du mont Athos, un jeune
moine grec, dans une auberge, ils ne laissent pas de prévoir
cette mésentente des alliés Balkaniques qui est la triste vérité
d'aujourd'hui ... Quant au style, on a remarqué avec raison que
les Tharaud sont très sobres d'épithètes et qu'ils se contentent
le plus souvent de nommer les objets ; très sobres de mots

lfOTIS

621

également, mais sachant par la place qu'ils leur assignent et le
judicieux emploi qu'ils en font, leur donner leur maximum de
,aleur, de signification, de nuance.
En terminant, je ne puis me tenir de citer cette admirable
page où se trouvent condensées presque toutes les qualités
q,arses dans le livre. Le Mont Athos vient d'être délivré par les
Grecs de la tutelle ottomane :
" ... A toutes les églises, à toutes les chapelles, les cloches
IODnaÎent, des cloches argentines, grêles et d'un son trop aigu
qui, dans c~ jour finissant, faisaient songer à un troupeau qui
mitre. Mais dans la cloche en ~te, dans le plus gai carillon,
dm, le troupeau qui rentre, il y a toujours un accent de
tristesse, qu'à cette heure, sur cette montagne, j'étais bien s01d
à ~tir. Mélancolie de _la victoire! Ces grêles tintements, qui
all,1ent se mêler au bruit sourd de la vague, sonnaient l'enter~ent du passé, de quelque chose qui valait ce qu'il valait,
man qui enfin avait duré des siècles et qui était en ce moment
malheureux. Pauvre Kaîmakam ! 1 Que cda t'a mal réussi de
rouloir devenir un homme d'Occident ! Ta race est faite pour
Je dve, pour l'action rapide et violente, pour le loisir et la
paresse, pour toutes ces choses divines que, nous autres, gens
d'Europe, nous célébrons encore dans la prose et dans les vers
IID~ jamais bien les comprendre. Va, renonce à nous pour
toaJours ; tu es fait pour d'autres âges et pour d'autres climats.
Là-bas, dans les jardins d'Asie, va continuer ta vie indolente et
~ile. Et cela encore durera autant que cela pourra. Puis un
Jour, de nouveau, on interrompra ton rêve, on viendra troubler
ta paresse, nous te rejetterons plus loin, et cette fois je ne sais
plus où ... "
Nul doute que, ce jour, les Tharaud ne le souhaitent lointain!

C.V.
1

C'est le sous-prtfct ottoman, emmené pri1onnicr par les Grecs.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTES

LE ROMAN

LA POÉSIE

CH~RLES BLANCHARD, par Charles-Louis Philippe, avec
ae preface de Lion-Paul Fargue (Nouvelle Revue Françai,e,

HEURES ET R°tVES par Gérard Mallet.

1

1

Ce volume reflète bien les préoccupations et les go(1ts des
jeunes gens qui entre 1895 et 1905 n'avaient pas subi l'influence du Symbolisme. La manière rude et tendue de Leconte
de Lisle n'y est plus sensible. La concision de H&amp;édia n'y est
rappelée que par quelques sonnets. C'est le prestige d'Henri de
Régnier qui triomphe ici, non pas celui de ses premières
œuvres, mais celui des Jell)t ruslÎ9ues et divins et des Mldailln
à'Argile. Nos néo-classiques ne peuvent se rendre compte
aujourd'hui de quel enthousiasme nous soulevait la poésie, im
de miel et de vin, de cc nouveau Ronsard. On ne songeait
point alors à Malherbe...
La plus grande part des poèmes de M. Guard Mallet est
historique: Egypte, Grèce, Rome; mais l'on y sent moins ce goflt
du bibelot, commun aujourd'hui, qu'une ferme connaissance de
l'histoire humaine. D'autres pièces sont familières et élégiaques,
d'une distinction un peu froide mais pourtant aisée:

De r argent tiède filtre aux souks retomôants.
Les femmes, dan, k1 paru, respirmt 1ur les bancs,
En tressaillant UJt peu, les senteurs reoenues.
SoJJJ k linon /Iger leurs poitrines sont nues,
Et la molk lueur rend tQut profil plus fin.
C'est JJ1I chudwument, un m11tère san1 fin.
Un vent plei11 dl soupiri erre dt poru ni porte,
Et le pas à regret se ditaurnt et oous porte
Ym l'ombre moins épaùse et om kt rue où luit
Jupiter, lpm,ier splmdidt de la nuit.

J.

S.

3 &amp;. 5o).
Un des poèmes du cycle épique que projetait Lamartine
cleYait s'appeler les Our,riers, et il voulait y mettre, écrit-il à un
ami, "le pathétique élémentaire par le pain et le sel." Probablement c'est le canevas en pro e de ce poème qu'il a publié
clam le Tailltur dt pierres tk Saint-Point. Les fragments ici réunis,
qae Charles-Louis Philippe laissait sur chantier pour le Charle1
Blatluzrd qu'il rêvait, me font penser à ces Ouorien, à ce pain
et à ce sel du pathétique élémentaire. Charks Blanchard allait
kre l'histoire d'un sabotier qui aurait eu une dizaine d'années
CD 18+9, le père meme de Philippe. Et, de très haut, le roman
du 9:1botier eftt ressemblé, dans son idée poétique et son essence
lllllllWC, au poème du tailleur de pierre. Il y a dans le roman
de Lamartine une admirable page, sentie et écrite, comme
r~lllmrn,t, de la colline où montent les bruits tranquillisés du
IDlr, u~e page sur tous les sons, toute l'harmonie en poudre et
Cil pluie que rendent les pierres quand le marteau du travailleur
la frappe. Lisez maintenant dans Charles Blanchard le fragment
lllr la MaisOII du Sabotier. "Le résultat d'un effort bien dirigé
àlccouronnc~cnt d e m ill e soins délicats, la récompense accordée'
_une consc~cnces aupuleusc étaient que deux sabots parfaits,
faisant la pall'e, entre ses mains venaient d'etre achevés. Il les
examinait sur leurs deux faces, il les cognait l'un contre l'autre
~ ren daient
. un son clair et plein, comparable au son que rend,
1111~ belle pièce d'argent ... Les sabots ont une première odeur
'illl _est celle de leur bois. La boutique avait cette odeur amère
et '1Yaec encore du bois fraîchement coupé que lui donnaient

�LA NOUVELLE RBVUE FRANÇAIS!

les sabots nouvellement fabriqués, mais elle avait aussi cette odeur
plus sage et comme résignée des sabots bien secs qui vous fait
penser que les arbres après leur mort gardent ce que l'on pourrait appeler une odeur de sainteté." Et toute une page encore
sut les odeurs de sabots neufs, qui se confondent avec cette
vérité dont la boutique était pleine, cette vérité qu' "oa y
pratiquait un métier parce qu'il faut pratiquer un métier. D
s'agissait ici d'un cas particulier : celui du métier de sabotier,
mais il sortait de la boutique un enseignement plus large... "
J'ai indiqué ce rapprochement, d'abord parce qu'un artiste
comme Charles-Louis Philippe mérite qu'à l'occasion de 11111
nom soit évoqué celui de• plus grands, puis parce qu'il Cil u
poète plus qu'un romancier, et enfin parce que dans Cwlts
BkZ11(/uJrd il voulait réaliser cc poème élémentaire et pathétiqac
du travailleur et du Travail, qui manque encore à notre littérature, et par lequel la génération qui l'eftt écrit et\t vraiment
présenté :1. la génération suivante ce pain et ce sel dont parle
Lamutine. Sur cette réussite suprême de l'épopée" humaine",
il semble qu'ait pesé la même fatalité poétique que sur le sujet
éminent de notre épopée nationale, Jeanne d'Arc. Sans doute
Philippe avait en, après avoir écrit ces fragments, une conscience
plus claire de la grandeur de sa matière et du développement
que pouvaient prendre encore ses forces d'écrivain. Il laissait
reposer ces fragments, les réservant à des années de mataritc
plus avancée, à cette gloire qui lui était promise, et dont
il escomptait tous les bénéfices, y compri, ceux de C(Olluigu/t,
Alors il eftt ouvert à nouveau, comme le Berger de la fable,
le coffre où il ent fait reconnattre les éléments de son meilleur
trésor.
Cette histoire du père de Philippe s'arrête à l'enfance de
Charles Blanchard, aux années oà il fait l'apprentissage de b
misère, et où il passe de la misère à la joie de l'apprentissage.
Comme l'indique Léon-Paul Fargue dans sa pénétrante préface,
ces fragments d'une histoire inachevée ne pouvaient s'incorpoNf

NOTES

625

cosemble à la même œuvre.' ce sont Ies amorces de v · d'
gentes, égaiement possibles entre 1
ell
..
oies iverNéa
· ·1
'
esqu es Philippe eOt h · ·
nm01ns
i
subsiste
de
Chd
k
B'c om.
.
.
,: 1 mndJard de ses di
1rad1cto1res états, une image é é .
'
vers et con..
.
g n rique dont Farg d
,i,aon vivante. Il voulait fai ,,
h
ue onne une
re une c ose pauvre
h
plus en plus pauvre le L1'vre d P
'
'
u auvre Il
d'une• c .ose de
ment qui l'habitait de faire quel ue cho~ ' me. 1sa1t le touret désertique
Ph'J"
q
d horriblement aride
• ippe veut qu ' on y touche le fond de la
Misère... " ...
C'est bien ici le procédé inverse de L

.

i, form, et, plus généralement de amart1ne dans 1~ Tailkur

ch4telain de Saint-Point voit son ~ill to:t ]~ romantisme. Le
mienne et line où lui se
è eur e pierres de la colline
.
prom ne et rêve . a
IUISlcal, avec cette m·1-•-e d
.
.
• vec son marteau
&gt;ce
e sa VIC qui •
· à
le dcit qu'il en fait dans la piété 1· . s apaue la fois dans
.iu.J....
'
re 1g1eusedont elle
~~,., ainsi que d'ailes et dans l'att .
_est encadrée,
nni l'éc
.
'
entive compassion d
è
~- oute, qui le transcrit, qui l'idéali 1 .
u po te
la pauvreté et la douleur font
. ~ e tailleur de pierres,
pa
•
partie intégrante d'
,sage poétique, et c'est au poét
.
un grand
pourrait dire, lui aussi :
e assis sur sa colline qu'il
Dans flos ,ùux, au delà de la l"htrt d.
fi t/ _,
-r
li nues
ut
p u 1'"
fi cet
. abime immobile fi dorma111,
1
e~ -etre a1tt1-flo11s dts choses i11ton11ues
Ou la douleur de l'homme nitre CQfllme lllmmt.

;f

Bouuet
a disco uru sur l' Eminente
.
.
Ji itl d.
ftgliJt. Le romantisme à chanté d
ê'fll
et paurJrts dans
lll!mc creux de poitrine l'é . u m n_ie fonds oratoire, du
dans la société, dans la poé's,· mE1nentde dignité des Mirlral,/er
da
e. t pcn an t q Bo
cérémonies de la p 'd
ue ssuet, maître
JL
rov1 ence assignait au p
UCQ&gt;Utive dans l'h
.
. '.
auvre sa place
. . .
armonieu:r édifice de J'é r
1
ecnviat les dix lignes où ·1
l d
g JSC, a Bruyêre
plus volontaire et la plus :
u paysan, du pauvre, avec la
débordement du romantis;r:ure /:~uvreté.rC'est_ aussi en plein
urope 1ttéraue, que Gogol

P~~t

9

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

écrit ce Manteau, d'où tout le roman russe est sorti, et qui ~t
bien à Lamartine, à Hugo, à George Sand, ce que les dLI
' lignes de la Bruyère sont au sermon de Bo:suet.
Le procédé de Charlu Blanchard est rnve1~se du pr~:édé
romantique, mais il en diffère moins en tant qu mverse, qu il ne
lui ressemble en tant que procédé. L'accent est_ sur la ~o~'.11unauté du genre plus que sur la différence spéc1_fique. Ph1hppe
veut faire une chose pauvre, la chose 'pauvre, le livre du Pa_uvre,
parler du pauvre pauvrement. Et il est bien natur~l, il est
nécessaire que le livre d'un tel écrivain soit le contraire _d'un
pauvre livre, il en est le contraire trop évidem~ent, tr~p richement, j'allais dire ttop ~nsolemment. Il est a~tl-r~manuque trop
·
t (Et au•ourd'hui l'est-on pmais autrement 1)
romantiquemen .
~
.
.
. .
Je prends ici Philippe tel qu'il est, JC ne lui reproche ne~, JC
ne lui fais pas surtout ce reproche absurde d'être trop artiste.
Seulement voici: j'ai nommé le Manteau. Souvenez-:ous du
Manteau, et aussi d'Un c~ur Simple (où Flaube~t a cer~amement
pensé au Manteau) ce sont aussi des œuvres d art_ puissantes et
parfaites. Eh bien, faites lire _le Manteau à u~ vieux, h~m~le,
petit employé, qui ne connaisse que le Pettt_ ?ournal, fait~
l .ue uft,. Cœur Sim1ofe
r à une vieille servante sacrifice, à .un dem1. ,
siècle de servitude, qui n'ait jamais ch.er~hé la ~ettre un\rnnee
en dehors de son paroissien. Plus ou moins lucidement, l ~net
l'autre éprouveront devant l'œuvre qui les transpose à la vie de
l'art le sentiment d'une révélation, de la révélation d'e~x-mê~_es
à eux-mêmes, l'obscure idée qu'ils existent pour quelqu un, qu ils
possèdent dans un monde supérieur un double_ analo~ue à euxmêmes spiritualisé ; ai.nsi le jeune animal qui se v01t ~ourla
premi{re fois dans uri miroir, l'enfant qui s'aperçoit pns d~ns
une foule cinematographie, ainsi tous les échelons élémentaires
de la vie esthétique. Supposez maintenant que Charks Blanc~rJ
ait été achevé, que le père de Charles-Louis Philippe, 1~ ~1e~
sabotier de Cérilly, ait vécu assez pour le lire. Qu'aur~1t il p
'tr de lui· ? R'1en Pas même chez lui l'attendrissement
reconna1 e
•
·

NOTES

du bon Pétrarque,qui ne savait pas le grec,devant un texte d'Homère. Peut-être le sentiment obscur, d'ailleurs très" philippien"
d'une vaste mystification autour de lui, et de ceci, que la littérature n'est pas faite pour les pauvres, que l'histoire d'un sabotier
n'est pas plus faite pour un sabotier que les sabots ne sont faits
pour ceux qui ne les peuvent payer. Ou tout au plus quelque chose
d'analogue à ce qu'éprouve Charles Blanchard devant le salon de
madame Léon Bonnet, aperçu par la fenêtre : " Il en avait reçu
un coup. li avait été vraiment frappé à la face par des rideaux
de soie, par des tapis, par des sophas, par des vases à fleurs, par
des lampes à colonnes de cuivre qui semblaient être au nombre
d'au moins cinquante. Quand il voulait se vanter il disait : j'ai
vu le salon de madame Bonnet." Fargue nous apprend que le père
de Philippe ne voulait pas que son fils fît un livre sur lui. Peutêtre pressentait-il qu'il serait dépaysé dans cette richesse verbale, dans cette luxuriance symbolique. En tout cas CharltJ
Blanchard lui fût demeuré fermé. Et pourtant Charles Blanchard
achevé n'eût peut-être pas été inférieur à Un Cœur Simple et
au Manteau ; - Flaubert et Gogol n'avaient pas mis à leur
auje~ le q~art_ de l'a~our et de la piété qu'employait Philippe;
- ils n étaient pomt placés comme lui par leur naissance
et l~ur instinct au cœur de la pauvreté. Pourquoi et de quoi
ce livre du Pauvre nous paraît-il si riche r
Madame de l\faintenon, dans une b11truction aux demoiselles
~e Sa!~t-Cyr, leur prescrit, en termes très délicats, une parfaite
simplicité. Puis, dans une ln1tr(Kti011 suivante elles les gronde
d' exagérer, avec un dessein plut~t ironique ' cette simplicité
d' en mettre partout, de dire : Je vais jouer avec
' simplicité. - '
Je vais manger ces croquettes avec simplicité. - Cette dame
paraît très piquée que ses élèves traitent , ses instructions .à
pe~ près comme son premier époux avait traité Virgile. Mais
étaient~elles si coupables ? Il est trop facile d'être simple, il est
trop difficile de le devenir. Ceux qui sont devenus simples
l'Eglise les a canonisés comme des , miraculés de la grke. E~

�NOTES

d . .
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quancl un artiste, qu'il s'appelle Titien, Racine ou Flaubert, a
réalisé la simplicité, l'humanité a vu dans cette simplicité
l'effort suprême de l'art et le miracle du génie. Dans Charles
Blanchard, la simplicité est répandue comme elle l'était dans la
classe de Saint-Cyr à laquelle la patronne adressait ses remontrances. Il semble que Philippe éteigne autour de Charles
Blanchard tous les feux extérieurs, tout ce qui projette une
destinée, tout ce qui fait une vie, tout ce qui noue des
points d'attache avec le monde, avec l'amour, qu'il éteigne
tous ces feux peur les rallumer un à un dans l'intérieur, pour
éclairer seulement le néant, la faim et le froid de cette petite
~me, qu'il nous émerveille, qu'il veuille nous émerveiller, avec
une coquetterie d'artiste consommé, de toutes ces valeun
négatives, de toutes ces absences dont la somme constitue le
trésor de la Pauvreté. Il y a là une invention analogue à celle
qu'avait réalisée Charles Blanchard lui-même : " Il mettait à
part de sa tranche de pain un tout petit morceau. Il se disait :
Voilà, ce sera ma pitance, ce sera ce que je mangerai avec mon
pain. Il donnait à pleines dents dans la tranche et prenait de
sa pitance une miette qu'il ajoutait à sa bouchée de pain. Tantôt il s'imaginait que c'était du saucisson, tantôt une moitié de
poire, tantôt de la confiture." Mais chez l'auteur de Crofuignole, c'est l'artifice poétique inverse, c'est-à-dire pareil : cc
sont tous ces trésors délicats, c'est cette pitance qu'il transforme
en pain de pauvre. Et la poésie est la même, car l'essentiel est
dans la transformation, dans le mouvement d'imagination
enfantine et géniale qui convertit soit la pauvreté en richesse,
soit la richesse en pauvreté.
Richesse, richesse débordante, indéfinie, c'est bien l'impression que laisse ce livre du Pauvre. Il est fait de quatre épisodes,
le Froia, le Pain, les Chevaux de Bois, la Maison du Sabotier.
Et l'on a la sensation que sans s'épuiser, sans épuiser son sujet,
Philippe aurait pu étendre ces quatre épisodes en quatre livres
pareils à celui-ci. Cette richesse est différente de la richesse

629

escnpuve qu'on trouve chez Balzac d l .
et pit~oresque qui frappe chez Di:ke e a richesse épisodique
contraire ; elle consiste d
ns, elle en est mêtne le
r .
ans une accumulai"
· é•
,01sonnement
de signifieat'wns, un d égagemention
un
.
. dmt
'fi .neure,
d
s1on et de vie. Mieux que de t
. m e m 'expresde Claudel et de Jammes S lout au~e artiste elle est proche
.
· eu ement 11 manque à
.
cc qui manque aussi à cell es d e la descr"pt"
cette richesse
h
1. 10n c ez Balzac, de
l'épisode
et du tic chez D'tc ken.s .• une raison
•
d , ê
ratSon d'avoir pour limite cette li ne
e s arr ter, une
ou en delà. C'est la r
d
g et non telle autre en deçà
ançon e son abondanc E .d
serait injuste de reprocher à Phili
:· _v1 emment il
n'est pas celui de Tourg
. ff dppe ce qm fait que son art
ueme et e Flaub t M .
tout cela, son roman devi t d
cr · ais enfin, de
un roman.
en avantage une poésie et moins
Certainement l'auteur de Bulm de
.
.
Cr~uignofe aurait, dans l'état d
·r !am Donadieu et de
discipliné cette matiè
d"tr. e mtl e Charles Blanchard,

'fi .

re muse condensé
b
poétique, donné à son rom
,
cette a ondance
fi
an, autant que cel l . ' .
gure, vie et puissance de roman L'" é
a u1 eta1t possible,
est précisément de
. mt rêt de Charles Blanchard
nous montrer à l'état le 1 1 .
plus spontané la sensibilité d Phil.
p us ynque et le
son mouvement d
e
ippe, de nous la révéler dans
, ans son passage à
é
Fargue, Philippe n'a eu b . d
un tat : " Jamais, dit
esom e tout d( d
pour me servir d'une expression mil' ~re, ,: tout sortir, et,
dans Charles Blanchard Il
r .
1ta1re, d mstaller comme
•,
• Y a 1a1m plus que J'
• d .
ntè totale et d'exactitud
e smcé.
e abso1ue' " C'e t ama1s,
. M .
dire est un besoin d'auteur h . . .
s vrai. ais si tout
Et comme le lecteur
'. c OlS!r es~ ~ne nécessité de lecteur.
. .
ne sait pas chomr comm l l
pnnc1pe ne sait rien c'est à l'
d , . e e ecteur en
·1·
'
auteur e choisir
l ·
c1 1er avec cette sincérité t Otal e ce choix
.
pour
'
·
, u1. Concharles Blanc/zard. plus d "ffi ·1
necessa1re, etait, pour
..
, d i . c1 e que pour 1es au t rcs œuvres de
Ph ihppe. C'est
une es raisons pour les Il il
.
un autre temps l'e , . d
que es avait remis à
xecution éfin"t' M ,
Charles Blanchard ' .
l ive.
ais tel que nous l'avons
n en occupe pa
· d
place qui est peut-être la
. 'è s moms ans son œuvre une
prem1 re.
A.T.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

** *

DANS LES RUES, par J. H. Rosny atné (Fasquelle,
3 fr. 50). - SÉPULCRES BLANCHIS, par J.H. Rosny jeune
(Calmann Lévy, 3 fr. 50).
.
Enfin, M. J. H. Rosny aîné conquiert la place que depms
longtemps il mérite. Tandis que s'usent et s'écroulent tant de
réputations usurpées, la sienne grandit chaque jour. On consent
à s'apercevoir de la force de caractère qu'il lui fallut pour
sauvegarder ses idées, sa conscience et ses meilleurs dons, parmi
les risques graves d'une surproduction constante. Peut-~tre les
nécessités du journalisme lui ont-elles fait perdre le souci d'une
condensation dont on put le croire capable et dont Daniel
J'algraive demeure le témoin? Mais c'est là tout. Condam~é.à
écrire vite, il a dft apprendre à écrire large et quant à moi, Je
ne regrette pas les minuties de style et d'observa~ion_ d~ ~a
première manière, ni cette contraction volontaire qm lui fa1sa1t
une langue trop rocailleuse et quelquefois même barbare. J_'ai
dit mon admiration pour Nell Horn ou ces défauts sont moms
sensibles. Je n'admire point tout à fait autant Dans les Ruts,
mais seulement dans ce sens, que ce n'est encore que la seconde
partie d'un tout, un grand roman bourgeois et populaire - et
qu'il serait prématuré de juger, d'après un morceau, de sa
portée, de son ampleur et de ses proportions. M. J.
Rosn! aîné
est peut-être le seul romancier de son époque qui ait _vraun~n~
de l'imagination. Je songe bien à M. Paul Adam, mais cel:11-~1

:I,.

l'a si confuse qu'il faut trop d'efforts pour le suivre ; au fa1~, il
n'a pas une imagination de romancier, mais d~ poète_-philosophe; elle s'empêtre de verbalisme et de vague 1déolog1e: elle
combine à la rigueu:r quelques péripéties, mais néglige les
sentiments; elle n'est pas directe, elle n'est pas émue; je me
demande encore à quel endroit secret, elle peut atteindre le
lecteur moyen. Chez M. J. H. Rosny aîné, je trouve bien_ les
mêmes soucis, le go1Ît des images vives et des généralisations

NOTES

631

philosophiques; comme M. Adam évoque " les élites", lui
dépeint l'animal humain et il rattache volontiers les glaci.s de
Montrouge aux forêts de la préhistoire. Mais il n'imagine pas
dans le vide, il n'édifie pas sur l'abstraction ; il ne se croit pas
quitte avec son temps, quand il a décrit l'aspect d'un faubourg
ou célébré l'aéroplane. Il ne fait appel à l'idée que pour
uniner la matière humaine de ses ouvrages ; à la rigueur ils
pourraient s'en passer ; ils sont pétris en pleine vie. Pesez-moi
le sujet de ce roman d'aventures et de mœurs. - Jacques, enfant
de bourgeois ruinés, fréquente trop la rue ; ses instincts antisociaux s'y réveillent; graine d'apache, il lève, il pousse - et
5CS parents, les réguliers, le voient avec effi-oi grandir. M. J.H.
Rosny ne poursuit pas le pittoresque ; il analyse avec une
précision singulière les sentiments du jeune garçon ; chaque
aventure - et l'enfant ne· vit que des aventures - est en lui
une occasion de conflit, entre la tradition familiale dont il reste
marqué quand même, son orgueil individuel, ses besoins et sa
fantaisie. Il a volé, tué, la police le guette, il se cache chez ses
~nts qui soupçonnent la vérité. Son frère, son honnête frère
l'~dcra à s'enfuir. Or, à ce moment précis où il rentre, - Dieu
~1t à quel point taré et peu chargé de repentir!- que dit-il à sa
Jeune sœur, dont il souçponne l'inconduite ? "Toi, faudra
prendre garde de marcher comme il faut. Tu me connais. "
Déshonoré, brouillé avec la notion d'honneur, il place encore
~e espèce de point d'honneur sur la petite et il lui refuse une
liberté qu'il veut tout entière pour lui. Un seul trait de ce
genre montre le caractère véridique de l'imagination de
M.J.H. Rosny aîné et la subtilité de sa psychologie. Ce trait n'est
pas unique, il importe encore de citer les dernières lignes du
roman. C'est lorsque Jacques est pris: son frère aîné et sa mère
i'étr_eignent; la mère dit : "Qu'avons-nous fait ? Oh ! pourquoi est-ce si injuste? Ce n'était pas la peine d'être honnêtes!"
Et le frère répond gravement : " Nous ne pouvions pas être
nwhonnêtes ! " L'auteur ajoute : "Il sentit là que se trouvait

�632

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

leur vérité profonde. Ils ne pouvaient pas ! C'était la vérité qui
dépasse tout - pour cette raison suprême, éblouissante ~t sans
réplique, 9,1elle est. Il ajouta encore :
nous aurait tués
de ne pas être honnêtes. " Par le ton_ de c~c1, on p~ut ~esurer
la distance qui sépare un semblable livre, s1 natu'.ah~te d aspect,
des meilleures œuvres du naturalisme et aussi bien de ces
épopées idéologiques avec lesque,lles il n:est pas sans ressemblance, mais qui ne répudient 1 observation terre à terre des
mœurs, que pour négliger par surcroît, derrière les mœurs, let

Ç:

caractères et les Ames.

•••
Je ne me hasarderai pas à rechercher quelle put être: dans
la collaboration passée des frères Rosny, la part respective de
l'un et de l'autre. Certes, le livre dont je viens de parler pourrait être signé de leurs deux noms. Mais est-~e ~ dir~ que le
cadet n'a rien apporté d'effectif dans une assoc1at1on si durable
et qu'on s'étonne de voir rompue si tardive~e~t 1 Je m: gar•
derai bien de l'insinuer. Tout au plus ai-Je le droit de
supposer que deux auteurs qui acceptent ainsi d'unir_lidèlement
leurs noms leurs efforts, leur fortune, ne sauraient guère
,
'
revêtir la succession de leurs ouvrages d une apparence
d'unité et d'harmonie - sans que l'un d'eux consente à le
céder à l'autre, sinon dans le détail, du moins dans les !randes
lignes de leur commune production. Une œuvre d art ne
souffre qu'un seul maître, comme une armée ne souffre qu'un
seul chef. - Que les œuvres des frères Rosny ~ortent su~tout
la marque de l'aîné, on le dit, j'incline à le croire ; que 1ainé
puisse se passer du cadet, nous le voyons. Mais celui-ci, dans_sa
seconde carrière, ne va-t-il pas nous révéler sa pers_onn_ahté
secrète 1 ou bien aura-t-il fait en vain ce geste d'émancipatt~n 1
_ Or, tandis que les nouveaux livres de l'aîné semblent naitre
des précédents, les continuent naturellement, les confirment,

NOTES

ceux du jeune s'en distinguent de plus en plus et le tout
dernier, Slpulcres Blanchis, n'a presque plus rien de commun
avec eux : c'est bien l'ouvrage d'un autre homme. Notez que
nous Y retrouvons le même souci idéologique et social la
curiosité des mêmes problèmes et une manière analogue de' les
aborder ou de les poser : on peut changer son art, mais non
pas aussi aisément sa pensée, quand si longtemps on a pensé a
deux. L'art change ici et la mise en œuvre et l'accent ; une
même pensée, y prend un autre timbre. II apparaît que M. J.H.
Rosny le jeune est moins poéte que son frère ; il est aussi moins
~ivain. Il ne recherche pas ce large balancement des images,
qw est un trait épique familier à l'aîné; quand il généralise,
c'est plutôt en savant et sur le mode abstrait. Ce que son récit
perd ainsi en atmosphère, en enveloppe, en musique, il le
regagne en fermeté ... - Pour nous sembler tout à fait magistral,
que manque-t-il donc à ce livre l Un peu plus de soin dans le
styl~, une pl~s exacte proportion entre les parties et la justification esthétique de certains développements. Mais c'est un
idéal auquel le romancier est bien capable un jour d'atteindre.
Quelle distance déjà entre l' Affaire Derive et les Slpulcm B/a11c/m ! J. H. Rosny aîné n'a jamais séparé, dans ses peintures, les
caractères des mœurs, les idées des milieux et des paysages. Je
~is que chez le jeune la psychologie primera ; elle gagnera à
pnmer ; chez lui, l'individu se dégagera de la foule et sans
doote, se suffira. L'Affeire Derive, roman de mœurs, s'embarrassait
de trop d'observations inutiles, de trop d'oiseuses descriptions;
le drame étouffait sous le document ; ni le document ni la
ICllsation ne sont l'affaire de M. Rosny jeune. II se trouve
mieux d'un certain degré de dénudement, voire même d'abstracti~n : l'abstraction a chez lui une sorte d'intrépidité
~tetzschéenne. Autant qu'il nous est permis de prévoir l'évolution_,a'un romancier arrivé à la maturité de son âge, j'imagine
et J espère qu'il évoluera dans ce sens. Du moins aura-t-il
peint dans les Sépulcre, Blanchi, trois figures vivantes, complètes,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

robustes et nul n'a-t-il encore traité avec autant d'ingéniosité
et de hardiesse l'éternel drame de la dépossession du faible
par le fort. Devrons-nous donc à ce divorce, que nous
déplorions tout d'abord, deux bons romanciers au lieu d'un ?
Le fait serait sans précédent.

H. G.

•••
VIE DE SAMUEL BELET, par C. F. Ramuz (Ollendorff,

3 fr. 50).
" Je suis né à Genève en I 74:z., dit Jean-Jacques au début
de ses Confissions, d'Isaac Rousseau, citoyen, et de Susanne
Bernard, citoyenne." "Je m'appelle Jean-Louis-Samuel Belet,
écrit celui-ci par la plume de Ramuz, né à Praz-Dessus, le
:z.4 Juillet 1840, d'Urbain Belet, agriculteur, et de Jenny
Gottret, sa femme. " Sont-ce des confessions ? Est-cc un
roman ? C'est - puisqu'il me faut employer une formule de
ce genre, - un "roman-confession. " Aveu non dissimulé,
moins du héros que de l'auteur. Ne cherchons pas à le nier:
ce qui nous intéresse aujourd'hui surtout, c'est la personnalité
de !'écrivain vue à travers ses personnages. Nous admettons que
leur activité humaine ne soit que fonction de l'activité intellectuelle de celui qui les crée. Il n'est plus question de les
emprunter à la réalité quotidienne à coups de notes prises sur
le vif, mais de leur donner droit de cité par d'authentiques
certificats de " bonne vie ", au bas desquels leur créateur ait la
force d'apposer lui-m~me son cachet. Ramuz est un de ceux-ci,
Samuel Belet un. de ceux-là. Comme Philippe passa du lyrisme
verbal du Père Perdrix au lyrisme d'atmosphère, en apparence plus dépouillé, de Charlts Blanchard, Ramuz est arrivé de
Jtan-Luc Persécuté à la Vie de Samuel Belet. Mais Samuel Belet
n'est ni un paysan, ni un ouvrier, ni un bourgeois, ni un
noble : c'est tout simplement un homme. Ramuz nous aide à

NOTES

nous défaire de cette conception rudimentaire du roman d
mœurs
rurales, de mœurs bourgeo1ses,
• etc. Les différents métierse
,
qu_ exer:e au gré des circonstances son héros ne le dé,.1
pomt ·• Jeune, I·1 quitte
· son pays pour y revenir hom orment
Courbe admirable dont les deux .
A
,
•
me m!l.r .
. . d
pomt extremes fimssent par s
reJom re_ pour former un cercle parfait. Belet est h
_el
souffre • il a de d
d
eureux et 1
Q d' R
s ~utes et es certitudes ; il déteste et il aime
uan
amuz
lUI
dan I li
· fait dire : "Il s'agit que 1es événements .
s es vres, s01ent comme des h .
.
,
endroit donné
.
c emms qui se coupent à un
' et il y a des carrefours où tout le m d
retrouve . .. M o1· Je
· , •
on e. se
. Les choses venaient
comme ell
l . n a1 pas su où J·•ail ais.
. voulu qu'elles
-rien
,,es vou aient' non pas comme J., aurais
. nent 'nous ne sommes pas dupes del' ffi
N
bien que c'est Ram
.
ar 1 ce. ous savons
. . à uz qui parle. Et nous nous rappelons ce que
Gœth d
e 1sa1t
Eckerm an n 1e I 8 avril. 1 8 z 7 . " L' ·
avec la nature dan
d bl
;
artiste est
eacl
s un ou e rapport : il est son maître et son
ave en même temps. ,, Rousseau fut a la fois da
Cnflssions 50
,
ns ses
,_ .
' n propre esc1ave et son propre mahre Ram
d
li Yu de Samuel B 1,
,
•
uz, ans
1
e,et, n est 'esclave de son héros qu'en tant
qa'il le c é . ·1
r e , 1 ne s attache à s
'a I
..
indiquer 1 h . à
es pas qu a cond1t1on de lui
e
c
emm
prendre
'
l'
d
.
hésit Il
1 .
, a en rott où Belet pourrait
lui crO. nle ~ suit que pour continuellement bondir devant
di · . u, p utot et en un mot, pour en revenir à ce que ·e
sais tout-à-l'heure, Samuel Belet c'est Ramuz lui-même. J

H. B.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

Puis il fut question des candidatures. Pour la seconde fois on

parla d'Alice Meyne!!; mais sa nomination aurait eu l'apparence d'une concession faite aux suffragettes. Thomas Hardy

LETTRES AN GLAISES

qui est sans doute, depuis la mort de Tolstoï, le plus grand
nom de la littérature européenne, est justement trop européen
pour n'être que le poète-lauréat de l'Angleterre. Il y avait

WILLIAM ERNEST HENLEY, by L. Cope Cornfard
(London Constable). - LA SAISON 19i3.
.
W E Henley trop courte. Et le titre
Une courte étu de sur • ·
••
.,
de la collection dans laquelle elle est pu~he: ~ Mo~trtl
Biographies augmente notre déception. La partie b1ograph1quc
n'apprend rien ou presque rien de nouveau sur l'homme. ~t
.
..
é · ue trop gros pour valoir
la partie cnuque est un pan gynq
beaucoup. Mais tout ce qui touche à W. E .. ~enley no~s
intéresse et nous écouterons toujours avec pla1S1r c~ux qui,
'
Il
arlent de lui. Il fut
l'ayant connu personne ement, nous P
surtout une grande influence, un grand démol~sseur et _un
réformateur. Nul mieux que lui n'a contribué à briser
gran d
,
l
·n ent
\ les préjugés du public victorien, nul n a p us va1 amm
combattu l'influence détestable de la Jeune Personne et toute
la "Podsnappery" artistique de la fin du XIX• siècl_e. ~t nous
ne pouvons pas oublier que toute une partie de sa vie mtellcc-

~

tuelle était française.

•••
Il y a eu cette année, à côté de la Saison mondaine et
hippique, une sorte de Saison artistique (enfin!) d~nt 1~
. .
x événements ont été . le succès du Sacre du Prmttmp,
prmc1pau
·
. .
d'
eau
le succès de La Grande Ar1enture, la nommat1on un nouv
poète-lauréat, et la découverte de Francis Thompson par les
d
gens du monde.
'Alfred Austin, on parla e
Au lendemain de la mort d
supprimer la charge (bien inutile en effet) de poète-lauréat.

l{.ipling. Or la nomination du poète-lauréat a été faite, par le
gouvernement actuel, contre Kipling, c'est-à-dire contre
l'impérialisme. Le public anglais n'a pas manifesté beaucoup de
surprise ou d'indignation. L'impérialisme est depuis longtemps
mort. Peut-être même quelques personnes ont-elles été contentes
de voir l'impérialisme officiellement condamné. C'est qu'en effet
Pimpérialisme est le grand défaut de l'œuvre de Kipling. Le
patriotisme de Walt Whitman nous émeut, ses tambours et ses
clairons nous ébranlent de la tête aux pieds, et la vue de son
drapeau nous soulève d'enthousiasme. Au contraire, le patrioüsme de Kipling a quelque chose de brutal et de bas, dont tout
homme bien né s'écarte, et que la foule des grandes villes,
involontairement, par la seule for.ce de son mouvement, repousse
et rejette. La différence peut s'exprimer en disant que le
pati:iotisme de Whitman est guerrier, tandis que le patriotisme
de Kipling est militaire. Mais c'est la partie morte de son
œavre. Dans ses romans Kipling est un grand poète.
Une habitude veut, pour quelques années encore, qu'on
appelle particulièrement poète l'artiste qui écrit en vers. Le
gouvernement a profité de cette habitude pour avoir une fois
de plus raison contre Kipling romancier, et pour élire le plus
remarquable des poètes lyriques de la génération qui a succédé
a Tennyson et à Browning. C'est un grand aristocrate, de
naissance, de gotît et de talent; un ouv,ier consciencieux
tomme l'étaient nos Parnassiens; et un admirable musicien du
,ers. Et si la question suivante était posée : quels sont les trois
pins grands poètes anacréontiques qu'a produits l'Angleterre r on
pourrait répondre : Herrick, Lander et Robert Bridges.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI!

Il fut réjouissant d'assister à la découverte de Francis
Thompson par les gens da monde. Il était beau d'entendre le
snob parler de Francis Thompson (qu'il connaissait de la
veille) comme de son poète favori. Mais le snob avait-il
compris Daisy, The Poppy et les poèmes sur les enfants r Oui,
Eh bien ! le snob était absous de son snobisme.
Il y avait une bêtise à dire : " Francis Thompson était
catholique; donc il n'était pas bien-pensant. " Il a fallu que
cc soit la Rerme .Anglaise qui la dise. L'article de M . Austin
Harrison est pénible à lire. Aveuglé par son joug politique, le
critique se trompe presque constamment. Il commet des erreun
énormes, comme celle qui consiste à dire que F. Thompson est
un poète anti-scxuel; alors que toute son œavre est inspirée
par ce qui est au fond le sentiment sexuel pur, et alors que ses
comparaisons, ses allusions, son vocabulaire, sont presque
impudiquement sexuels. Pour lui, les mystères de sa religion ne
sont que d'autres formes d'un même amour. Il est pénible aussi
de voir citer en opposition avec le poème de Thompson :
"Cherchez-moi dans les chambres d'enfants du ciel ", une
Berceuse de Richard Middleton, sans doute pleine de bonnes intentions, mais qui ne fait pas grand honneur à l'auteur
du Yai11eau Fant8me.
Les autres sottises prévues : " anti-moderne, à l'écart de son
temps, sans contact avec la vie" ont été entendues à leur tour
au milieu du triomphe du poète. Mais justement le hasard a
fait que Francis Thompson est le seul poète moderne qui ait
connu et vécu la vie du peuple, et du peuple le plus déshérité.
Il a fait un stage de plusieurs années dans les dernières classes
dl! prolétariat ; il a été un sans-travail. C'est peut-être ponr
cela qu'il est si éloigné du socialisme des millionnaires de la
Revue Anglaise. C'est peut-être pour cela qu'on sent chez lui
cette résistance latente à ce qu'on nomme "l'ordre étatiste";
et la résolution de l'individu moderne à chercher sa justice et
son dieu sans tolérer d'intervention morale ; et la même poussée

NOTES

lente, grave, sans cris, mais insondablement révolutionnaire,

qui rejette l'impérialisme de Kipling. Il est fou de prétendre
que le mysticisme de Francis Thompson est un mensonge, ce
qu'on appellerait "un essai de conservation ou de reconstruction

sociale ". Il est trop évident qu'il était déclassé, et projeté
au-delà de toutes considérations économiques, politiques ou
morales. Et c'est par cette espèce d'anonymat- un homme de
la foule, avec son mystère, est toujours différent de ce qu'on
pensait - et cette façon d'être libre, et méfiant, et fermé, et
secret, d'être avant tout un homme intérieur, chercheur entêté
de son bien suprême et de sa réalisation complète, de sa
s4inteté, c'est par là qu'il est si moderne et si près de nous.
V.L.

*

* *
LE NAPOLÉON DE NOTTING HILL, par G. K.
Clilsterton, traduction de Jean Florence (Edition de la Nouvelle
Revue Française, 3 fr. 50).
Il sera curieux de voir si le succès en France de G. K. Chesterton répond décidément à la réussite chez nous de Kipling
il n'en était pas ainsi, voici peut-être
i quoi il faudrait réfléchir. Wells rencontrait de plain pied
un public français façonné par la lecture de Jules Verne. On
,rait intéressé de retrouver, transposées sur un plan littéraire
plus élevé, des émotions vieilles et jeunes. Rudyard Kipling
présentait au public étranger la figure de l'Angleterre qui
l'inquiétait, qui vivait le plus intensément pour nous : celle de
force, d'énergie, de conquête ; il nous rendait vivant ce que
nous avions intérêt à connaître de l' Anglais. Le cas de Chesterton est assez différent. Celui qui demande surtout à une œuvre
la composition plastique, la solidité, l'enchainement harmonieux:
dont est fait un tout organique, partout bien en chair, sans
parties molles ni mortes, celui-là mettra Chesterton bien
et de Wells. Si par hasard

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

au-dessus de Wells et de Kipling. Par l'art de disposer l'intérêt,
de tenir le lecteur en haleine, ses romans égalent certei
Walter Sc.ott, Dickens et Stevenson. Et voilà, direz-vous, la
qualité qui doit, mieux que toute autre, le faire réus_sir. Attendez. Si Chesterton est aussi fort que Walter Scott, si le Nommi
Jeudi vaut, au point de vue que nous disons, ~ue11ti11. DurwarJ,
c'est-au sens où Sarcey disait que Sophocle était au.ssr fort que
1 d'Ennery, et qu'Œdipt Roi valait bion les Dtux Orpht_line'.,
Sophocle a tout de même quelque chose de plus, ~u1 fait
'il plaît moins aux admirateurs des Deux Orphdtnu, Et
qu
.
. d.
Chesterton, pour triompher près du pubhc franç_a1s, 01~
tourner ou franchir deux obstacles, qu'il porte en lui, et qut
sont lui : le premier d'être un maître de l'humour, et le second
d'être un maître de la plus subtile pensée. L'humour de Chesterton se montre, plus encore que celui de Dickens, entièrement,
strictement anglais. Et sa philosophie, bien qu'il répudie ailleurs
le pragmatisme se place au cœur de ce pragmatisme, si inhérent
aujourd'hui à ia pensée anglo-saxonne, et ~evant lequel l'intel, ligence française ou allemande (malgré Nietzsche et Bergson)
manque vraiment de surfaces de contact.
,.
.
Je parle ici d'humour et de philosophie comme sils pouvaient
chez Chesterton se séparer; mais l'essence de son humour est
de se manifester par une philosophie, et, dans le Napo!éon dt
Notting-Hill, l'humour se prend lui-même pour suJet . de
réflex.ion philosophique. Le livre est la réflex.ion .d'u~ humoriste
sur l'humour sur sa nécessité dans la nature humame, sur ses
limites et se: complémentaires : '' Nous sommes ici, déclare
celui de ses deux héros qui personnifie l'humour, nous sm~mes
ici en un lieu élevé, sous le ciel libre, c'est ici comme le p1c_de
la libre fantaisie le Sinaî de l'humour." Et la merveille
profonde du rom.a~, c'est que ce Sinal de l'humout e~t un Sina'i.
Des lois éternelles la loi éternelle, le Décalogue lu1-mêw.e en
'
.
'
.é ,
tant qu'il est gravé sur la pierre angulatre de 1~u'.11anit .' 5 Y
dromulguent. Le roman peut se paraphraser ainsi : Faisons

cette supposition, qui et\t ravi Renan dans une belle extase,

que le SinaI biblique ait été en réalité un SinaJ de l'humour
- que l'Eternel ce jour-là ait voulu se désennuyer et s'offrir'
un spectacle avec ses comédiens ordinaires d'alors, les Juifs, à
peu près comme le public parisien auquel ces messieurs fournissent aujourd'hui son thé~tre. Supposez qu'à la question du
chœur racinien ;

Sina1, Sina1, 9uelk nuit sur ta face !
Dis-nous pour911oi m flux et ces le/airs ••.

la montagne interpellée réponde '; " Pour le plaisir d'un artiste
b'allscendant. Il y a un humoriste Li-haut. Ces feux sont ceux
de la rampe et ces éclairs sont un divertissement de cinquième
acte. Moïse amuse l'Eternel. L'Eternel, qui a lu le Para"4xt 11tr
I, ComiJinz, s'étonne même que Moïse se prenne au sérieu.x,
qu'il ne voie pas l'envers du théltre, qu'il soit moins raisonnable
que ce peuple autour du veau d'or. L'Eternel qui, pour être
humoriste, n'en est pas moins un bon diable, a même pitié de
cet Hébreu, et lui laisse entendre qu'au fond tout cela
c'est pour rire. Mais Moîse, lui, ne rit pas, et le voici qui
répond à l'Eternel. " (Maintenant c'est Chesterton que je vais
citer) - qui, a cet avertissement : " Supposez que je suis
Dieu et qu'après avoir tout fait j'en ris ! " répond : "Supposez
que je suis un homme. Et supposez encore que je donne
une réponse qui brise jusqu'à votre rire. Supposez que je
ne ris pas de vous, que je ne blasphème ni ne maudis.
Mais supposez au contraire que, dressé sur le sol, de toutes les
.klrccs de mon être, je vous bénis pour le paradis des simple1
que vous avez fait. Supposez que je vous loue, avec toute la
do~eur de l'extase, pour la plaisanterie qui m'a procuré la joie
terrible que j'ai eue. Si en jouant ce jeu d'enfant nous lui avons
donné le sérieux d'une croisade, si nous avons arrosé votre ridicule jardinet du sang des martyrs, d'une nursery nous avons fait
10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un temple. Et je vous demande, àu no~ du Ciel, qui y a

gagné 1"
Dieu dans le roman de Chesterton, c'est l'humoriste Auberon
Ouin, devenu roi, et le Moïse de Notting _Hill, qui est aussi le
Napoléon de Notting Hill, c'est le candide, le. narf, le héJ01
Adam Wayne. Ce n'est d'ai.lleurs pas un hasard s1 Wayne.po~e
ce prénom. Dans Adam Wayne Ches~erton . ~ personnifié
l'homme, l'homme qui est toujours neuf, 1mprévis'.ble, absolu à
chacun de ses instants vrais, à chaque heure où 11 est soul~é
par l'enthousi:tsme, la foi, 'Pane qui paraît proprement ~umain.
Mais Adam Wayne est, comme Adam sans Eve, l homme
incomplet. Savoir se détacher de soi, savoir jouer librement de
so.i-même, posséder cette mobil)té, ce rire des flots, cette couronne de roses riantes qu'est l'humour (souvenez-vous de
Zarathoustra}, cela aussi fait l'homme véritable, s'incorpore à
son métal sonore de Corinthe. Le génie de Chesterton, ~
dont il constitue, par une projection naturelle et nécessaire,
l'homme vrai c'est l'ironie et c'est la foi qui chacune à leur
' l'une l'autre et s'élèvent plus ha~t, c,est
'
1a fi~1.
tour se portent
dans l'humour alternant avec l'humour de la foi ; c est la ~1e
qui crève en riant comme des cerceaux de ,p_apier les c_atégones
logiques, les fausses et rectilignes prophettes, et qui par cc
mouvement même l'rouve qu'elle est la vie ; et le roman
s'achève par la conscience claire de cette vérité. Auber~n et
Wayne font les deux moitiés nécessaires du cerv~u humatn, les
dernier mots du livre fournissent à la fois la parodie et le ret~ur
de ce qui termine le Paradis perdu de Milton: "Dans la lumière
crue du matin, Auberon hésita un moment. Pnis il fit de sa hallebarde le salut réglementaire, et ils partirent tous deux vers le
monde inconnu."
Le Napo!lon de Notting Hill a, mieux encore que le Nqmllfi
Jeudi ce caractère des œuvres géniales, par lequel elles sont
placé:s à un carrefour de vérités en apparence divergentes et
sans contact, font toucher intuitivement dans ces vérités des

NOTES

formes, des traductions d'une m~me vérité, des attributs d'une
~me substance, qui est la découverte même, ou l'acte propre
du livre. De là on comprend parfaitement comment Chesterton, de même que Claudel, a été amené à s'installer dans
le catholicisme ainsi que dans la vérité centrale vivante
d'où tout le reste rayonne, pareil aux avenues de' .l'Arc de'
Triomphe, en branches d'étoile. Et le meilleur commentaire à
donner d'une telle œuvre, ce serait de la voir, comme entre
deu1 glaces, multipliée par les traductions qu'elle autorise et
qu'elle évoque.

Le philosophe qu'est Chesterton se trouve bien curieusement
ttansposer sur le plan du roman humoristique une des démarches
la plus abstraites et les plus audacieuses de la philosophie cartésienne. C'est l'hypothèse du Dieu trompeur que je veux dire.
Parmi toutes les raisons de douter qu'accumule· le doute hype.rbolique de Descartes, ·figwe celle-ci : Et si ce que je tiens pour
le plus assuré et le plus ferme m'était persuadé par un Dieu
trompeur qui aurait ses raisons pour m'abuser, ou plutôt qui
m'abuserait sans raisons, puisqu'étant Dieu ses raisons c'est son
action et rien d'autre 1Sit pro ratione voluntas. - Et l'on ~ait comment Descartes sort de là. Dieu peut me tromper, tnais en me
trompant, s'il me kompe il fait encore que c'est moi qui suis
tro mé, que je pense par le fait même que je suis trompé, que
je suis moi, que je suis. Le pouvoir d'un Dieu trompeur, quelles
qne soient les ressources infinies et la subtilité de sa tromperie,
n'a pas de prise sur le Cogito,
Et ce

fUÎ

brife un m011dt txpirt aux pied1 d'un komme /

C.C Dieu trompeur c'est le Roi Auberon Quin: "La mascarade
incongrue que sa malice railleuse avait enfantée le dépassait, le
~minait pour embrasser l'univers. Là était Je normal, là était le
lllD, là était la nature ; et lui-même avec toute sa raison, avec
to11t son détachement, avec sa redingote noire, il était l'exception à la règle, il était la contingence méprisable, il n'était
qu'un point noir perdu dans cet univers d'écarlate et d'or."

�644

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi il est de l'essence du Dieu trompeur de ne pas ezister,
(comme, dans la preuve ontologique, il sera de l'essenc~ du
Dieu véridique d'exister). Il est de son essence de ne pas ex1st~,
puisqu'il ne peut pas tromper jusqu'au bout sa créature, \u11que, dans le moment même où il la trompe ~n tant qu elle
pense telle ou telle chose, il ne la trompe plus, il ne peut a~
lument la tromper en tant qu'elle sait, qu'ell~ p~nse. Et s'_1l y
a quelque chose qu'il ne peut absolument pas, il n _est pas Dieu,
C. Q, F. D. Et pourtant c'est l'hypothèse de ce Dieu trompeur
qui a déclenché la vérité, l'autorité du Cogito. C'est ~'elle que
naît ce Cogito d'où vont naîtr~ à leur tour par la p~tssan~~ de
la déduction toute la métaphysique et toute la physique, cet
univers d'écarlate et d'or". Le Dieu trompeur n'est pl~s c~mme
Auberon Quin qu'un point noir perdu dans un coi~ daal~tique de cet univers, le Dieu trompeur n'est !lus qu un Dieu
de la Triste Figure, isolé comme don Quichotte, dans 11D
monde qui n'est plus le sien. Il est exclu, semble-t-11, par les
nécessités mêmes de l'être. Et pourtant il n'est jamais exclu
complétement ; ayant été, il ne cesse pas d'être, de d~m~urer
malgré tout présent dans la- pensée, incorporé non à vrai dJrC à
l'être mais au mouvement de cette pensée.
C':st cela que déclare le . dernier chapitre du Naj&gt;Olion dt

Notting Hill. Sans cette hypothèse possible d~ Dieu .tr~mpeur,
le cartésien ne cesserait pas de penser, mais saura1t-1I, J:'°ur
l'avoir éprour1I, qu'il pense ? Quel exercice, quelle gym~ast1q~
autre que le doute, avec le Dieu trompeu,r du do~te, lUJ aurait
donné la conscience de la vérité dans 1acte qui la découvre,
d'une vérité non déposée automatiquement, mais trouvée, iu. et t en du e 1 "Où
ventée, acquise par toute la personne active
est-il, le jean-f... qui n'a jamais eu peur 1" disait Turenne.
Où est-il, l'ignorant qui n'a jamais douté 1 Où est-elle la ~rutc
qui n'a jamais ri 1 Que serait le courage sans la peur, la sc1eac:c
sans le doute, le sérieux de l'homme sans son rire 1 Rire est le
propre de l'homme, et ne pas rire aussi.

NOTES

Dans les Objections aux Méditations il est reproché à Descartes
d'avoir installé l'hypothèse de son Dieu trompeur avec une telle
force, que malgré tout il ne peut plus s'en débarrasser, et que
toute sa philosophie b~tie sur un sol meuble reste menacée d'un
scepticisme latent. Descartes se défend comme il peut, et tâche
de montrer que le Cogito, puis les preuves de l'existence de
Dieu, éliminent irrévocablement son hypothèse provisoire. Estce bien st1r 1 Et le Dieu des preuves logiques, plus clairvoyant
que son philosophe, ne l'entendons-nous pas qui, dans la
dernière page de Chesterton, parle a son collègue du doute
provisoire, au trompeur et à l'humoriste: Excusez-moi, lui a dit

celui-ci.

Exc111tz-moi, dit-il m lui parlant tout bas.
Je 1011pçonne entre nous ljUt flO/ls n'exùtez pas.

Et c'est le Dieu de la quatrième Méditation qui lui répond,
ce nom, qu'il a pris ici, d'Adam Wayne : "Dans les jours
10mbres et tristes, vous et moi, le pur fanatique, le pur satirique,
sommes nécessaires ... Nous avons élevé les cités modernes à la
hauteur de cette poésie que l'on sait, pour peu qu'on connaisse
l'homme, infiniment plus commune que même le lieu commun ...
Le rire et l'amour sont partout. Les cathédrales, bAties en un
temps où l'on aimait Dieu, sont pleines de blasphèmes grotesques. La mère ne cesse de rire de son enfant, l'amante ne cesse
de rire de l'amant, la femme du mari, et l'ami de l'ami.
Auberon Ouin, trop longtemps nous sommes restés séparés :
ffllcz, partons ensemble. Vous avez une hallebarde et moi une
épée, Partons pour nos voyages à travers le monde, puisque nous
CD sommes les éléments essentiels. "
IOUS

L'esthétique allemande de l'ironie, celle de Schlegel, Solger,

Ticck, à laquelle manquèrent seulement des œuvres géniales

.

avait reconnu un peu laborieusement dans le rire l'humour

p·

.

,

'

'

ironie, le doute, la négation, un ressort nécessaire de la
aéation et de la vie. Elle avait adopté et divinisé à l'excès Je
Méphisto de Fau1t. Chesterton reprend ces voies, en philosophe

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus réfléchi, plus discipliné, en artiste plus nerveiu, plw
conscient, plus original. Ainsi les Allemands ont dans Jeun
traditions (et je n'ai rien dit de Heine) de quoi goOter un des
deux plus grands écrivains anglais vivants. En France cela est
peut-être pour la plupart un peu plus difficile. S'il en est
po.urtant qui ont coutume de choyer, comme un faisceau
d'œuvres rares, offertes (c'est la dédicace de l' Eve Future) .Aux
,-Jveurs, mix railleurs, ces quatre livres que sont l' Eve Future de
\ Villiers, Paludes (et joignez-y le Promùhée mal enchaîne) de Gide,
les Moralités Légendaim de Laforgue, le Jardin de Bérénice de
Barrès • s'ils considèrent comme les harmoniques égales d,une
'
.
même note délicate et pro(onde certaine rêverie et certaine
raillerie, je crois que ceux là ne dénieront pas à Chesterton,
dans un tel chœur, la place la plus cordiale etla plus fraternelle.

A.T.

• ••
CHARLES DICKENS, by Algernon Charles Swinhunu
(Chatto et Windus, London, I 91 3).
M. Henry Davray, dans un des derniers Mercure, a écri'.
sur ce Dickens posthume de Swinburne quelques lignes qui
me paraissent d'une excessive sévérité. De ces pages consa•
crées à la louange du grand romancier anglais, il ne veut
retenir que cette phrase : " Par le côté littéraire et sentimenul
de son œuvre, Dickens était un type de sa génération et de sa
classe ; par le côté comique et pathétique, tragique et créateur,
il n'était pas un homme de son époque, mais de tous 1~
temps." Je sais bien que cette phrase est à peu près la seule
où Swinburne, en authentique représentant du génie concret
d'une race a exprimé un jugement général ... Mais, précisémen~
'
..
j'aime que son Charlu Dickens soit, plus qu'une étude_ cnuqu~
un poème. Petit livre ésotérique, qui n'apprendra ne~ ~ ~ui,
déjà, n'aime Dickens "comme un enfant" - ce mot déhcieUJ

est de M. Abel Hermant - mais qu'à mes heures dickensiennes il me plaira d'ouvrir comme un bréviaire. De quelle
ardente et pathétique voix Swinburne élève son action de gdces
au dieu de la fiction anglaise. Il faudrait tout citer, - en anglais:
telle page sur Cruikshank, l'illustrateur, rival de Phiz, des
Sketches by Boz et d'Oliver Twist; telle autre sur Our Mutual
Friend et surtout sur l'un des principaux personnages de ce
livre, Rogue Riderhood, " cette nauséabonde et malsaine épave
des rebuts les plus pourris de la Tamise ; " telle autre encore
ou le génial poète accable de retentissantes invectives Matthew
Arnold, ce " Triton de goujons, " coupable de n'admirer pas
sans réserve Dickens, etc., etc... Pages animées d'une sorte de
ferveur violente ou de furie sacrée, d'un "dynamisme" extraordinaire, et dédaigneuses, certes, de toute abstraction, de tout
intellectualisme, mais riches de sens concret, et d'un style
~datant.
~lus équitable que M. Davray me paraît être M. de Wyzewa
qui, au cours d'un bel article, écrit : " On chercherait vainement, d'un bout à l'autre de la très intéressante étude de
Swinburne sur Charles Diclmu, le moindre essai d'une définit10n
totale du génie du romancier, ou même la moindre trace d'un
jugement d'ensemble sur son œuvre. Après nous avoir répété
. , de préambule, que Dickens sera toujours proclamé'
par mamere
premier Anglais de sa génération", - à quoi il ajoute
mamtenant son regret de ne pouvoir découvrir, dans cette
gé_nération, aucun génie de la trempe de Shakespeare ni de
Victor Hugo, - le critique improvisé se met aussitôt à exami~er tou~. à tour, suivant l'ordre de leurs dates, les principaux
l'~ctts de 1 illustre conteur. Encore les stations qu'il fait succesSIVement devant chacun de ces récits ne sont-elles jamais pour
les considérer d'un point de vue "objectif", ou, si l'on veut
" critique '' : Swinburne se contente de nous dire quels sont,
dans telle ou telle œuvre, les personnages qu'il préfère, et puis de
nous esquisser à sa façon les figures de ces personnages, avec une

"1:

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

justesse de trait, une force de modelé, et, pa~ dessou_s tout cela,
une chaleur continue de tendresse ou de haine, qui suffisent à
racheter, - sinon peut-être à nous faire oublier, - les limites
trop étroites de son horizon."
.
Ce n'est pas un article que j'écris ici sur le Dickens de Swmburne. Je n'ai pas d'autre objet que de signaler ce livre à
l'attention des Dickensiens et d'inviter à le lire. On me permettra donc de me borner à traduire, pour terminer, quelques
pages qui donneront le ton de l'ouvra~e:
. , , .
.
"Dickens avait indubitablement raison, qm prefera1t DarJ1d
Copperjield à tous ses autres chefs-d'œuvr~. !l n'y a_ qùe les
imbéciles pour croire qu'un grand écrivain est mcapable
d'apprécier la supériorité de l'un de ses ouvrages sur les autres
et de discerner et préférer le plus beau et le plus riche produit
de son activité créatrice ; mais, quand nous avons prêté l'oreille
aux revendications de Martin Clzuzzlewit et procédé à leur
examen, il reste que, dans cet inégal et irrégulier chef-d'œ_uvre,
le génie comique et tragique de Dickens s'élève parfois au
dessus de tout. Ni fils d'Adam ni .fille d'Eve, sur cette terre de
de Dieu, pour parler comme M. Carlyle,_ n'aurait
~upposer
qu'il fut possible, oui, humainement possible, de rivaliser _avec
l'indicible perfection que présente l'éloquence de Mn Qu1ckly
dans ce qu'elle a de meilleur ... Cependan~, aucun lecteur dont
l'intelligence dépasse le niveau de ceux qui préfèrent à Shakespeare le Parisien Ibsen et le Norvégien Sardou ne peut _contester
cette inimaginable et triomphale
que M rs Gamp s'est élevée
.
suprématie.
"A la première entrevue qu'il nous est do~né d'avoir avec
l'adorable Sarah, sa nature si divinement altruiste et que nous
n'aurions su exprimer, s'épanche tout entière dans_ ces mo~
d'une simplicité savoureuse et sublime : "Si je pouvais ense~elu
t s mes chers semblables sans qu'il leur en cotith un sou, Jele
w
·y
ferais, tellement je les aime.,, Et nous pensons a~ petit ommy
Harris et au petit soulier de laine rouge qui l'étranglait; à cette

fU

a

circonstance où Mr Harris, son père, chercha silence et abri
dans une niche de chien vide ; à la réflexion mortellement
blessante que ce même M• Harris laissa échapper a la naissance
de son neuvième ; aux sentiments religieux, qui sont le tout de
la vie ; à M• Gamp et à sa jambe de bois, et au précieux petit
Gamp : aux calculs et aux constatations de Mrs Garnp touchant
la proportion des naissances et des décès; à ses vues sur l'urgence
des voyages en bateau, qui anticipent sur celles de Ruskin et
des derniers dissidents de l'évangile de la vitesse et de la religion
du mécanisme; à l'inventaire de la poche de M•s Harris; à
l'incroyable incrédulité de l'infidèle M 0 Prig ; nous pensons à
toutes ces choses et à beaucoup d'autres encore, et c'est avec un
rire inextinguible et une admiration débordante que nous
élevons une infinie action de grkes au plus grand poète ou
créateur comique qui ait jamais vécu pour illuminer la vie des
autres hommes et la rendre par sa féconde intervention plus
joyeuse et plus belle qu'il n'aurait été possible de la rêver...
" ... Quand à Dar;id Copperjield, nous ne pouvons pas ne pas
accueillir avec des applaudissements empreints de la plus ardente
gratitude le don le plus précieux: peut-être qui nous ait été
conféré par la splendide et inoubliable libéralité de Dickens.
Ce livre, du premier chapitre au dernier, est indubitablement,
aux yeux de tous ceux dont la perception dépasse celle d'une
taupe, l'un de ces chefs-d'œuvre à quoi le temps ne peut
qu'ajouter un nouveau charm&lt;; et un inestimable prix. La
composition en est aussi solide et harmonieuse que celle de Tom
J1J11t1, le modèle le plus parfait et certainement le plus inacce&amp;sible que l'on puisse trouver. J'avouerai même que le célèbre
chef-d'œuvre du rayonnant et tonique génie de Fielding, s'il
est supérieur sur certains points, ne l'emporte pas sur tous.
Tom est un type d'enfance brave et de généreuse et virile
jeunesse beaucoup plus complet et plus vivant que David. Mais
meme le lustre de Partridge est plle et lunaire au regard de la
gloire de plein midi de Micawber. Blifil est un venimeux

�NOTES
LA NOUVELLE REVU.E FRA "ÇAJSE

coquin plus vraisemblable que ne l'est Uriah; et Sophie Western
n'a d'égale qu' A.mélia, cette autre hérolne du même père littéraire... Mais, quelque vaste et fécond qu'il soit, le génie de
Fielding n'aurait jamais conçu ni une figure comparable à miss
Trotwood, ni un groupe tel que celui des Peggotty. Et aurait-il
aussi aisément imaginé et évoqué à nos yeux le magnifique décor
de David Copperjidd avec son premier plan de rues et de bords
de routes et son fond de mer tragique ?...
" L'histoire des Grandes Esplranm a droit à une place éminente à c6té de celle de Dat•id Cqpper}itbl. Ce sont les deux grands
chefs-d'œuvre jumeaux du maitre... Des deux petits garçons qui
se racontent, David Coppcrfield est le meilleur petit bout
d'homme, quoiqu'il ne soit pas le plus réel. Mais, de tous les
premiers chapitres, il n'y en a aucun qui puisse être mis en
balance par son mélange d'humour, de terreur, de pitié, de
fantaisie et de vérité avec celui qui confronte l'enfant et le
forçat dans les marais au crépuscule. Sans compter que l'histoire
est incomparablement la plus belle des deux ; il ne peut rien y
avoir de supérieur, s'il y a quelque chose d'égal, dans toute la
série de la fiction anglaise. Et, excepté dans la Foire aux Yanitis
et les Nttt1cqme, si même ces deux livres peuvent prétendre à
faire exception, il ne saurait être assurément montré un nombre
égal de figures vivantes et immortelles. La tragédie et la comédie,
le réalisme de la vie et sa rêverie se trouvent fondus avec une
vigueur et une habileté de main quasi-shakespeariennes. Avoir
créé Abel Magwitch, c'est être, en vérité, un dieu parmi les
créateurs de figures impérissables. Pumblechook est mieux réus,i
et plus drôle et plus vrai que Pecksniff. Joë Gargery est digne
de l'admiration et de l'amour et d'un Fielding et d'un Sterne.
M. Jaggers et ses clients, M. Wemmick et son père et sa fiancée
sont des figures telles qu'aurait pu les créer Shakespeare, si la
destinée l'avait fait vivre de notre temps. De quel autre homme
ou dieu les créatures peuvent-elles mériter un pareil êloge 1 "
C.V.

LETTRES ALLEMANDES
INFLUENCE DU THÉATRE FRA ÇAIS SUR LE
THÉATRE ALLEMAND DE 1870 A 1900, par Paul

FritJth (Paris, Jouve).
Il ~aut distinguer dans l'apport français en Allemagne entre
ce qui est de la culture et ce qui est de l'exportation. Paris a
toujours été le foW11isseur des plaisirs des capitales allemande,.
De sorte quel' "influence" du th~tre français sur le thé1tre
allemand se réduit pour une bonne part à une exploitation
adroite des pièces à succès du boulevard.
Dans la liste des pièces françaises jouées en Allemagne en
1878 - on n'en compte pas moins de 132 - Augier About
Balzac, Coppée, Dumas, Hugo, Meilhac et Halévy, Molière:
Murger, Sand, Sardou, Scribe, Sue, Verne, voisinent sur
l'atlicbe. A Be~lin en particulier le public avait jusqu'en I s4 8
~tendu régul1~ement d_eux fois par semaine une troupe
d acteurs français subventionnés. Puis vinrent jusqu'à la veille
de 1870 des tournées, subventionnées ellesaussi. La guerre jeta
an froid et ce n'est guère que vers 1876 que la consommation
allemande reprit, on saie dans quelles proportions. Brieux,
Donnay, Capus, Hervieu, Mirbeau, Prévost, Maeterlinck,
Rostand ont remplacé les anciens noms. Le public est demeuré
le m~me : il veut être amusé. Quelle que soit la véhémence des
attaques qui reviennent régulièrement dans la presse allemande
co~tre "la tyrannie française sur la scène allemande", quel que
IOI~ l'effort des écrivains nationaux épris de leur art, la "piquantenc" fr ança1se
· I' emporte et, à de certaines années le quart
des droits d'auteur versés en Allemagne a passé en F;ance. Le
malheur est que nous n'y gagnons rien. Les philistins qui se sont
ébaudis à la représentation retournent chez eux en se frottant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

les mains : "So sind wir nicht ! Nous ne sommes pas comme
ça ! " Même les meilleun des critiques, les plus intelligents, un
Kerr par exemple, nous en jugent mal en tant que nation et
cherchent chez Donnay de quoi illustrer leur thèse d'une
France décadente, où les "Sp1itlateiner" sont représentés
comme des gens qui flageollent sur leurs jambes, sans force pour
le bien ni pour le mal, affaiblis et souriants, déplumés, byzantins, "enveloppés de l'insaisissable odeur que répandent les
fleurs ~tiolées des cultures mourantes... Mais il faut être capable
de goôter le pile charme de ces ligures, leur sublimation ; il
faut des organes qui sentent, gofttent, apprécient cet impondérable et fuyant parfum de cadavre - avant de les pouvoir
repousser." (Alfred Kerr, Das ntue Drama.)
Si quelques Français forcent leur estime - on ne saurait nier
sa dette tout entière -c'est qu'ils ont en eux ''den Willen zum
Germanischen ", la volonté d'être germaniques, "la force des
races neuves, non usées".
C'est là tout un .ispect de la question de l'influence française,
qu'il faut soigneusement d6nélcr de l'autre. C'est à ce renre
d'apport que M. Fritsch a consacré son étude. D'une part _il
relève les pièces à succès de 1870 à 1900. Nous ne le suivrons pas dans cette longue énumération. - D'autre part il
dresse la liste des habiles, des courtiers d'influences qui ont tout
à la fois entretenu Je "gollt '' allemand par leurs critiques et
leurs traductions, et exploité l'appétit de leu.rs compatriotes,
leur soif de mousseux.
Les années 1876 a 1884 furent leur belle époque. Le
parvenu allemand se ruait au plaisir. Après tout l'effort du
XJXe siècle une détente se produisait. Un peuple grisé de
l'ivresse grossière des triomphes politiques et économique,
clamait sa volonté de jouir. Il n'éuit momentanément plus de
place pour l'austère recherche, pour les artistes, pour les
écrivains de race. Paul Lindau, Oskar Blumenthal occupaient
la presse et la scène. Sous couleur d'art, avec la prétention

NOTl!S

d'introduire en Allemagne la comédie de mœurs, Paul Lindau
&amp;is.iit acclamer les Limmts P11wre1 d'Augicr au ResidenzTheatcr (où sur 336 représentations en 1877-78, 227 étaient
consacrées des pièces françaises). Puis lui-même fabriquait du
Dumn, du Sardou, du Scribe. Tout en se faisant le chevalier
de la mor.ilité française, il combattait l'Anommoir au meme
titre que des fuces ordurières, telle Nmid1e. Zola traduit et
accommodé à l'allemande était dénoncé au Reichstag comme
mettant en danger la moralité publique. Comme autrefois
lonqu'ils "débarhoui]laient ce polisson de Béranger, qui aimait
1e tralner dans l'ordure, alin de pouvoir le présenter au vertueux
public allemand : der gesitteten deutschen Lesewelt ", les
DOUYeaux Allemands ne toléraient le vice parisien que passé i
l'eau de Cologne, musqué et gazé.

a

Ajoutez quelques recettes de la cuisine dramatique, la chasse

à l'efiët, les calemholll'S équivoques, il n'en fallait pas plus pour
&amp;ire salle comble.

La réaction ne commença que vers 1884 avec les frères

Hart

qui dan, leurs Âuautr criti911t1 dénoncèrent moins
ils étaient acquis A la cause naturaliste
- que la désolante nullité des amuseurs publics, qu'ils fussent
allem.inds ou français. Ils prêchèrent le retour " au grand
lérieux ", se firent les apôtres d'un art moderne, social, qui
s'attaquerait aux graves problèmes que suscit.iit le nouvel état
politique et reflétant la vie contemporaine allemande aiderait à
b formation d'une culture nationale. Plus peut-être que leur
dort et celui de Bleibtren, de Conradi, de M. G. Conrad
qui tout en prônant les Français débitait sur eux de monumentales Aneries, la tournée du Théâtre-Libre d'Antoine à Berlin
CD 1887 favorisa les tentatives de Hauptmann. En 1890 grlce

PinBucnce française -

! Hardcn et à Otto Brah.rn le Théâtre-Libre de Berlin était
fondé. /T/Jf' Son,,maefg1111g lança Hauptmann qui jusqu'aux
'll'tk,- 6t triompher le naturalisme en Allemagne. A sa suite
Sudermann, le profiteur, avec un mélange d'eH"ets à la Dumas

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

655

NOTES

qu 'il avait pillé et de hardiesses naturalistes, monnayait les
nouvelles doctrines : Die Ehre, Sodoms Endè éblouissaient les
Allemands ; Magda revenait en France sans q~'on reconnüt
les modèles parisiens.
Mais vers 1893 déjà l'influence de Zola, des Goncourt, de
Becque commençait à baisser. La revue Freie Biilzne (plus
tard Neue Deuts,ke Rundschan, maintenant Neue Rundschau)
s'était dès sa fondation en 1890, déclarée" bien disposée pour
'
.
1 . ,,
le naturalisme, prête à faire un bout de chemin a~ec ~1 .'
sans cependant vouloir lier cause commune." De Pans arrivait
Herman Bahr. Il en rapportait le symbolisme. Hauptmann
devait bientôt faire jouer Hanntles Himmelfahrt, Die flmunkene
Glocke. Schlaf qui, en collaboration avec Holz, avait écrit Pa~
Ham/et le manifeste du "naturalisme conséquent", dénonçait
à son :our l'abus de réalisme. Nietzsche depuis I 890 avait fait
son chemin. L'impressionnisme allemand de physiologique
devenait psychologique. Les uns réagissaient av~c Za_rathustra
contre le " petit faitalisme " et la décadente 1mpu1ssance à
résister à une suggestion. Les autres s'abandonnaient à leun
sensations, cultivaient avec cette effrayante et na'ive
. ,conse.
quence qu'on ne trouve que dans le Nord, leur 1mpres~1onnabilité morbide. La place était prête pour Maeterlinck.
Hartleben qui avait oscillé entre Zola, Albert Giraud et
Murger, traduisit l'intruse en 1898. Un snobisme nouveau
était né. Hofmannsthal lui doit son snccès.
Ceux qui tiennent la scène maintenant ? Des éclectiques,
comme Schnitzler, auxquels nous prenons plaisir pour cc qu~
·
é
' d ·
e sats
nous retrouvons en eux de français agr mente e Je n
quel parfum exotique; munichois ou viennois.
Le véritable théhre allemand n'est pas là et n~us ne somm~
pas éloigné de partager l'opinion de_ M. Fntsch lor~~ il
conclut : " Au total l'influence française après 1870 na cté
d'auc\ln profit pour la comédie allemande ... " Mais il faut la
chercher

·n

ai

eurs.

F. B.

DIVERS
LE CHARTISME, par Edouard Do/léans (Floury

2

vol.).

Cet ouvrage est l'histoire du mouvement social qui, de r83o
à 18~8 travailla l' A~gleterre. Il nous intéresse parce que le
chartisme fut en partie la mise en œuvre de quelques idées nées
de notre Révolution, et parce que nous vivons aujourd'hui sur
des principes sociaux pour lesquels il a, pour la première fois
combattu. Par sa longueur et par le détail où s'attarde la documentation, ce livre intéresse surtout les économistes. Mais
quiconque est curieux de la psychologie d'un grand mouvement
populaire peut trouver ici une abondante source de renseignements. Les portraits des chefs, un Lovett, un Feargus O'Connor
un Bronterre O'Brien, sont bien dessinés, et· l'on discerne, dan:
ce mouvement général, l'apport de chacun parmi la grande
poussée populaire. Il appartient à d'autres d'examiner la valeur
technique de ce livre. D'un point de vue tout littéraire il nous
intéresse parce que c'est un ouvrage qui a si l'on p;ut dire
di
gué sa documentation. Aucune note au , bas des pages, pas'
d'a~eil critique à la fin du volume. Tout a passé dans le
récit. Un homme qui n'est pas spécialiste peut lire ces deux
,olumes. _C'est là, de la part de l'auteur, un effort de bon goût
et de politesse qui mérite qu'on le signale.
J. S.
THÉÂTRE DU

**
*
VIEUX COLOMBIER.

Depuis que nous avons exposé ici nos projets, des résultats
ont ét~ obtenus, dont il faut que tous nos amis soient instruits.

La VOIX qui s'élevait pour la défense et la rénovation de l'art
!reamatique françai~ à évcillé de nombreux échos. Nous pouvons
que, sur ce pomt, nos espérances ont été dépassées. Non

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

11

1

,,i
1

seulement la grande presse, sans qu'il ait été besoin de la solliciter, nous a marqué son approbation et sa sympathie, mais
encore plusieurs de ses représentants se sont mis spontanément
à notre disposition pour soutenir nos efforts durant la campagne
qui va s'ouvrir. Avant qu'aucune publicité proprement dite n'ait
été entreprise, nous avons eu la preuve que nous ne nous étions
pas illusionnés en faisant fonds sur ce premier contingent
d'amitiés qui devait appuyer notre marche en avant. Cliaqu
jour le courrier nous a apporté et nous apporte encore de, lettres
enthousiastes, des offres de coopération désintéressée, des renseignements propres à faciliter la diffusion de l'entreprise, des
demandes d'abonnements et de cartes permanentes. Ces lettres
ne viennent pas seulement de Paris. Elles arrivent de tous les
points de la France, et même de l'étranger. Quelques unes sont
signées de grands noms. La plupart - il en est qui nous ont
profondément émus - proviennent d'artistes obscurs, d'étudiants, de travailleurs pauvres qui parfois glissent sous l'enveloppe,
en s'excusant de ne pouvoir mieux témoigner leur zele, un
mandat de quelques francs ! Les noms de ces amis-là ne s'effaceront pas de notre souvenir. Que chacun deux trouve autour
de lui quelques partisans nouveaux, que ceux-ci en persuadent
d'autres à leur tour, et voilà le signal donné, la bonne nouvelle
proclamée ; voilà la force réveillée, qui, grandissant, se multipliant, nous assurera la victoire.
C'est le 15 octobre que le Thé~tre du Vieux Colombier
ouvrira ses portes. Le premier spectacle se composera d'Ure
femme tuée par la douceur de Thomas Heywood, contemporain
de Shakespeare, et de l'Amour Médecin de Molière.
Nos matinées :poétiques commenceront en novembre ; donnons-en dès maintenant le programme :
PREMÙR.I SfRlE
1°

XII• siècle : La Chanr1111 de Roland, le Roman de R.Mul dt
Cambrai, le Roman de Tri!tan, le Rr»nan de Lancelot, Cha,uo11t
pour la Croitadt; UN FRAGMENT DU MlSThE D'ADAM.

NOTES

XIII• siècle : Le Sacre de LouiJ le Débom,.aire ; Lais de Marie de
France ; Chansons de Thibaut ; Rutebœuf ; UNE SCÈNE DU Jiu
Dl ROBIN ET MARION.
3° XIV•siècle : Le Roman dt/a Rou ; le Roman du Renard; Fabliaux ;
ballades de Froissard ; Guillaume de Machault etc. ; UNE FARCE.
♦' XV• siècle : Eustache Deschamps ; Alain Chartier ; Charles
d'Orléans ; Villon ; LE FRANC ARCHER DE BAGNOLET.
f Lemaire de Belges, Marot, Ronsard et la Pléiade; UNE sctNE
D'UN! TRAGÉDIE Dl! JODELLE.
6' D'Aubigné, Mathurin Régnier, Malherbe ; les tragiques précoméliens env1sagés comme lyriques.
71 Théophile, Tristan, Racan, Corneille, les burlesques.
I' Racine, Boileau, La Fontaine, Molière ; UN! SCÈNE DB QurllAULT.
91 J. B. Rousseau, Voltaire, les poètes galants, André Chénier.
101 Lamartine, Vigny, Musset et les poet~ minores ; DesbordesValmore, Sainte-Beuve etc. ; UNE sdNit DE LA COUPE BT LES
2•

ÙVRES.

11• Victor Hugo.
n' Leconte de Lisle, Gautier, Banville Hérédia, Baudelaire.
DJ!UXIÈMI SfaIE
Mallarmé et Verlaine.
2° Rimbaud, Laforgue, Corbière, G. Kahn, Elskamp.
31 Verhaeren: UNE SCÈNE ou CLOÎTRE.
♦• Moréas, Tailhade, Samain, H. de Régnier, Van Lerberghe.
s' Vielé-Griffin : PHOCAS LI! JARDrNIER.
6' Claudel : LA CANTATE.
71 Jammes : LE PokTE ET SA FEMME j Péguy : UNE SCÈNE Dl!
JIANNE D'ARC,
a• Gide : BETHSABt.
91 Signoret, Valéry, Ch. Guérin, Mm• de Noailles, etc.
10•, 11°, 12° trois matinées consacrées aux œuvres poétiques les
plus récentes.
11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTES

•• •
Nous redonnons ici une dernière fois la liste des pièces que
nous projetons de mettre à la sdne pendant la saison 1913-1914.

PROGRAMME
THEATRE ANTIQUE:
,Jlgammemnon

Eschyle.
Euripide

Le, 'l::' ro.)lenne.s

THEATRE FRANÇAIS
JO Répertoire Classique:
Molière .
Don Juan
Molière .
L',Jl oare
Sganarelle
ou le Cocu lma1inaire
Molière .
L',Jlmour
:NC&amp;lecin
Molière.

Racine .

THEATRE ÉTRANGER (ancien et moderne)
William Shakespeare. • La :J,(_uit des 'R,o{s
traduction nonvdle de Théodore Lascaris
Thomu Heywood , · . Une femme (yée par la douceur
traduction inédite
Henrik Ibsen . . . , 'R,oamushalm
traduction nouvelle d'Agnès Thomsen
Stanislas Wyspianski. . Lea Jugea
traduction inédite d'Adam de Lada et Lucien M&amp;ury
G. Bernard Sb..w. . • Une Com&amp;lie
traduction d'Henriette et Augustin Hamon

Ces pièces alterneront sur l'affiche à raï.on d'an mom• trois par
-.ÎDcl.

:l3ritann(cu1

2° Pl~ces Moderne, - ,Jl. 'R,eprise,:

Alfred de

MD.1Set • , a:Jarber/ne

Prosper Mêrinée , • •
(Théâtre de Clara Gazai)
Henri Becque. . . .
Jules Renard , . . .
Georges de Porto-Riche
Tristan Bernard . . ,
Georges Courteline • .

L'Occas/on

La [1,{_arJelle
Le Pain Je .:Ménage

La Chance de Françoise
'Dais.li
La Peur des Coups

B. 'Premières Représentations :

Francis Vidé-Griffin,
Paul Claudel .
André Suarès .
Henri Ghéon ,
Jean Schlumberger
Alexandre Arnou:x
Jacques Copeau .

'Phoca3 le Jardinier
L'Echange
La 'l: rag&amp;lie d' Electre et Oreste
L'Eau de 'Vie
Les Fils Louoerné
Le Lien
la Maison Natale

MATINÉES POÉTIQUES :
A côté de cet apecllldes qui occuperont toutes les soirées et la
du Dimanche, le THEATRE DU VIEUX COLOMBIER
claim«a le jeudi après-midi. des matinées poétiques où une conférence
précêdcra des lecture,, des récitation• et, ai le sujet le comporte. dea
reprâenllltions d'œnvres lyriques. Le programme comprendra vingt-quatre
llalinéea, do1Ue C011sacrée1 an puaé, du XII• au XIX• 1iède, de la
Chanson Je Roland à Baudelaire ; et douze antres, alternant de semaine
• semaine avec les précédentes, consacrées â 111 poésie contemporaine,
de Mallarmé et Verlaine aux productions les pliu récentes.
llltÎllée

�661

LIS REVUES

660

œtte 11&gt;rte d'impuissance qui le condamnait à ne s'attacher à rien, à

LES REVUES
RJsVUES FRANÇAISES.

Nous lisons dans l'ÜPINION du 16 Juillet sous le titre suivant :
M. Anatole France et k prohlème de la culture des pages remarquables, encore qu'un peu tendancieuses, de M. Henri Massis.
Nous citons quelques lignes de sa conclusion :
Impuissant à embrasser tout l'homme dans son infinité, il en a
regardé et noté telle partie, puis telle autre, soulignant de son ironie
leurs différences et leurs oppositions, nourrissant son scepticisme de
leurs contradictions, pour en Jin de compte les tourner en ridicule.
Il y trouve à vrai dire " un copieux triomphe de briseur d'idoles,
mais il empoche peu de richesses réelles". Et c'est pour l'invention
un triste emploi que de simplifier, d'appauvrir les motifs des action•
humaines, au lieu de nous en rendre a variété et la conplication
plus intelligibles.
Ainsi cette intelligence même est-elle courte et n'embrassc-t-elle
que ce qui est visible au premier coup d'œil. Elle donne le change
par un air de pénétration pbjlosophique dont on retire tout de suite
de la satisfaction. Mais ne prenant point les choses à plein, elle ne
perçoit qu'une simple nomenclature d'occurences. Bientôt elle se
· trouve désolée et se fait fuyante et oblique. M. France a bien vu
dans quel cercle de solitude tombait l'homme qu'aucune pa 9sion,
qu'aucune vérité n'oriente. "On se lasse, dit-il, on ne se donne
plus. On se retire, on est trahi et ce qui est le plus cruel encore, on
trahit. C'est alors qu'on se sent envahi par un grand dégoôt de soi
et des autres. Mais l'intelligence reste debout sur la ruine des
passions. On ne s'attache plus qu'à comprendre et à expliquer. On
ne prend plus la parole que pour raconter en curieux, sans flamme
et sans trouble. ·•
D'aucuns se désespéreraient devant ce terme du scepticisme.
M. Anatole France en fait une distinction, une qualité très fine. A
propos d'Adolplze il écrit : " On a beaucoup reproché à notre héros

ac renvoyer ainsi qu'un miroir brisé, que des images mutilées; on
a fait peser sur lui, comme une disgrâce et une malédiction, cette
fatalité de son caractère. Mais est-on bien sôr qu'il n'y ait pas dans
cette disgrAce même, la preuve d'une distinction rare de l'esprit, qui
pmid en dégoôt les vulgarités, les sottisea, les misères triviales qui
t6t ou tard se trahissent ou éclatent en toute chose ... "
Ainsi cette intelligence trouve son dernier mot dans le déni. Loin
de voir là je ne $3ÎS quelle "excroissance démesurée de la faculté
compréhensive ", nous sommes bien plutôt disposés à n'y voir qu'une
sorte de rétrécissemment. C'est faire de l'intelligence un emploi
contre nature que d'en user seulement pour détruire et pour nier.
D'elle-même elle aspire à affirmer, c'est-à-dire à être. Elle nous est
donnée pour agir, pour éclairer nos sentiments et non point pour
let obscurcir et nous éloigner de la vie.
Pu plus que nous ne donnons le beau nom de culture à ce qui
tc11d à diuocier les liens humains, nous n'appelons intelligence, ce
jeu pervers qui se fait un plaisir de bouleverser et s'achève dans le
mépria. "Rien de ce qui est plaisir, disait Renan, le Renan de 1 840,
rien de ce qui C$t plaisir, n'est intc1lectuel ; il faut entièrement et
a'beolument bannir ce mot du domaine de l'intelligence. " C'est une
quation a111Si de savoir si l'art même peut s'en accommoder. Nul ne
aongera à contester le go1Ît de M. Anatole France et sa phrase
nmra toujours_le grammairien, l'ami de la rhétorique qui est au
fond de tout Français lettré. Ce n'est pas, certes, le moindre de
DOi étonnements éle voir son style si harmonieux et si joli, quand sa
pemée est ai contradictoire et si incertaine. Mais seules sont fortC$
et originales dans leur forme les œuvres qu'une conviction profonde

• impirées.
C'est peut-~tre là une des principales raisons pour lesquelles

M. France n'a jamais fait, à proprement parler, "œuvre d'art".
Mais Montaigne non plus et aussi bien Voltaire. Le scepticisme
est malgré tout la moitié du génie fran~ais.

• ••
Dans la

même revue, au numéro du 6 septembre, vo1c1

�662

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comment M. Jean de Pierrefeu parle du nouveau livre de
M. Paul Adam:
Stéphanie, puisqu'il faut enfin parler d'elle, est un bloc nouveau
jeté par cet infatigable lanceur de blocs dans le marais des lettra.
Depuis qu'il écrit, c'est-à-dire depuis qu'il est né, si j'en juge par le
nombre de ses ouvrages, ce robuste écrivain a accumulé plus de
blocs qu'il n'en faut pour bâtir une ville. Or, par un sortilège étrange,
tant de matériaux accumulés ne forment qu'un vaste chantier. Pour
lier toutes ces pierres, les grouper en édifices, les aligner en avenues,
les disposer en places spacieuses, il lui e(h fallu la lyre harmonieuse
d' Amphion, le plus économe des architectes. Spectacle un peu décevant que ce paysage de chaos, vision d'une Exposition internationale
de tous les goftts modernes, destinée à n'être jamais achevée. Ici, un
amas de grosses pierres marque la place où devait s'élever un temple
de la richesse ; là le Palais des Colonies érige ses murs en terre
battue où gisent en vrac des collections exotiques ; plus loin, un
temple ; çà et là, au hasard, un temple byzantin, une chapelle
nietzschéenne, le pavillon de l'Empire, la maison du Peuple, le
Palais de !'Industrie, un vélodrome, un stade etc. etc.

Et selon M. de Pierrefeu, Paul Adam serait notre Balzac "1
l'image de notre époque brouillonne ".
Notre Balzac incohérent, scientiste et social, colonial, exotique
et cosmopolite, à la fois secondaire et primaire, et maintenant traditionnel, moraliste et bibeloteur.

•••

LIS JllVUES

et morte sous le rayon qui la colore, un iroupe de Camille Claudel
at toujours creux et rempli du souffle qui l'a "inspiré;" l'un

repouae la lumière ; l'autre dans le milieu de la pièce claire obscure
l'accueille comme un beau bouquet. Tant6t, avec la fantaisie la plus
amusante, la figure ajourée la découpe et la divise comme un vitrail.
Tantôt concave, par le concert profond des jours et des ombres encbea, elle acquiert une espèce de résonnance et de chant.

Critique littéraire :

•••

Spl,inx llpidopûm au vol variant
Tnr à tour ,oultur dt l'Ornéade
Des Panthals, dts Jrulcains tt dt /'Atropos
D• Morpho-Mènflas, dt la Dana1dt,
Dt /'Amaryllis et de la saturnie
Du Polyommate Dtspar ou du Papillon Flambl
'lo11t à ,oup il devient quelque immt#lriel Argus
()ki poudroie et mnble nimbtr d'idfal
Sts ailts d'un bltu 'Violet
Flammlts de '7,lert
Oal/fes d' otre
Et cernéts d'or.

Et voilà qu'au milieu des Elus, ses précurseurs,
Il tDurbi/lonne aimi qu'une immense fleur de punch
Dont s'fclairtrait la dernièrt et 'Verdâtre
Bombance d'un gargantuesque festin de rive
Au pays des BurgrQ!f.JeS.
Apollinaire tst un fastueux danuur.

Il faut feuilleter les nombreuses pages d'iconographie que le
numéro de juillet de l' ART DfrcoMTIF consacre à l'œuvre de
Camille Claudel. La vie, la nervosité, la souplesse qui caractérisent
la moindre de ses maquettes, assurent acet artiste une place de
premier rang dans la sculpture de ce t-emps. Son frère, Paul
Claudel, donne une nouvelle rédaction de l'article paru voici
une dizaine d'années dans la revue l'Oaidtnt. Il oppose l'art de
Camille Claudel à celui de Rodin.

C'est ainsi que M. Paul Napoléon Roinard rend compte des
poèmes de Guillaume Apollinaire dans la PHALANGE d'aot'it.
hi~umé~e numéro un artide-de Jean Florence,qui rapproche la
P 060p~1e de Bergson de celle de Renouvier, duquel M. Julien
Benda vient de s'avouer le disciple. De J'huile sur le feu. ..

Tandis qu'une ligure de celui que j'ai dit, demeure compacte

Pohn ET DRAME, atlas internatùmal des arts 111Qdernu, résume en

• ••

�665
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIU

qudques traits la physionomie des revues littéraires d'aujourd'hui.
A la Nouvtllt &amp;vue Française, écrit M. Banun, Claudel et
Mallarmé règnent non moins despotiquement. La loi de la mailoa
ne peut être transgressée, à mi-chemin d'une tradition néo-classique
mortelle et d'un néo-symbolisme chrétien que nous croyons iatoUrable à la majorité de notre génération.

La Ph4/ange, le Mercure de Frante ne sont pas mieux traita.
Comme on nous connaît mal !

•••

MEMENTO:

-

La Reflue Bleu (2 3 aot1t) : " Erik Gustav Geijer ", par

Lucien Maury.

- L'Oliflier: " Eugène Fromentin", par Bernard Barbery.
- La Rer1ue Critique des Idées et dei Liores : " 1'Actualité de
Descartes", par M. Gilbert Maire.
- La Renaiuance Contemporaine: "Les sources de l'expression
française", par Maurice Privat.
- Le Rer1ue de Paris : " Sophie et quelques autres", par
Jacques Boulenger. - " Galatée," par F. Vielé-Griffin.
- Le Dir1an: "Le Miroir de la Mer", par Joseph Conrad.
- L'Ocâdent (juillet) : "Histoire de la Vieille Maison
Moisie", par M. Léopold Chauveau.
REVUES ALLEMANDES :

•••

Le premier Salon d' Automne allemand, organisé par la revue
DER STURM, dont le directeur est Herwarth Walden, s'est
ouvert à Berlin le 20 Septembre et durera jusqu'au premier
Novembre. Soixante artistes, peintres et sculpteurs, y prennent
part. Ils représentent les pays les plus différents : Amérique,
Bohême, Allemagne, France, Hollande, Inde, Italie, Autriche,
Roumanie, Russie, Suisse, Espagne. Mais tous se rattachent
aux tendances artistiques les plus modernes.
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

lmp.

SAINTE CATHERINE,

Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique)

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES
à

Jacques Rivière.

De tout temps les tribunaux ont exercé sur moi une
fascination irrésistible. En voyage, quatre choses surtout
m'attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le
cimetiere et le Palais de Justice.
Mais à présent je sais par expérie»ce que c'est une
tout autre chose d'écouter rendre la justice, ou d'aider
à la rendre soi-même. Quand on est parmi le public on
peut y croire encore. Assis sur le banc des jurés, on se
redit la parole du Christ : Ne jugez point.
Et certes je ne me persuade point qu'une société puisse
se passer de tribunaux et de juges; mais à quel point la
justice humaine est chose douteuse et précaire, c'est ce
que, durant douze jours, j'ai pu sentir jusqu'à l'angoisse.
C'est ce qu··11 apparaitra
• peut-t:tre
A
encore un peu dans
ces notes.
Pourtant je tiens à dire ici, d'abord, pour temp~rer
quelque peu les critiques qui transparaissent dans mes
récits, que ce qui m'a peut-être le plus frappé au cours
de ces séances, c'est la conscience avec laquelle chacun 1
tant juges qu'avocats et jurés, s'acquittait de ses fonctions.
J'ai vraiment admiré, à plus d'une reprise, la présence
du Président et sa connaissance de chaque affaire•
rd'esprit
,
urgence de ses interrogatoires; la fermeté et la modération
I

�666

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de l'accusation ; la densité des plaidoiries, et l'absence de
vaine éloquence; enfin l'attention des jurés. Tout cela
passait mon espérance, je l'avoue; mais rendait d'autant
plus affreux certains grince~ents de la machine.
Sans doute quelques réformes, peu à peu, pourront être
introduites, tant du c6té du juge et de l'interrogatoire,
que de celui des jurés•.. 1 Il ne m'appartient pas ici d'en
proposer.

I
Lundi.
On procède à l'appel des jurés. Un notaire, un
architecte, un instituteur retraité; tous les autres sont
recrutés parmi les commerçants, les boutiquiers, les
ouvriers, les cultivateurs, et les petits propriétaires; l'un
d'eux sait à peine écrire et sur ses bulletins de vote il sera
malaisé de distinguer le oui du non; mais à part deux
je-m'en-foutistes, qui du reste se feront constamment
récuser, chacun semble bien décidé à apporter là toute
sa conscience et toute son attention.
Les cultivateurs, de beaucoup les plus nombreux, sont
décidés à se montrer très sévères ; les exploits des bandits
tragiques, Bonnot, etc. viennent d'occuper l'opinion:
"Surtout pas d'indulgence", c'est le mot d'ordre, soufllé
par les journaux; ces Messieurs les jurés représentent la
Socilté et sont bien décidés à la défendre.
L'un des jurés manque à l'appel. On n'a reçu de lui
1 Voir à ce sujet l'enqu~te du Temps, N°' du 13 Octobre dernier,
du 14 et sqq. et !'Opinion, N " du 18 et du :t5 Octobre.

,

SOUVENIRS DE LA COUR D ASSISES

aucune lettre d'excuses; rien ne motive son absence.
Condamné l'amende réglementaire: trois cents francs,
si je ne me trompe. Déja l'on tire au sort les noms de
ceux qui sont désignés siéger dans la première affaire,
quand s'amène tout suant le juré défaillant; c'est un
pauvre vieux paysan sorti de la Cagnotte de Labiche. Il
soulève un grand rire général en expliquant qu'il tourne
depuis une demi-heure autour du Palais de Justice sans
pa"enir à trouver l'entrée. On leve l'amende.

a

a

Par absurde crainte de me faire remarquer, je n'ai pas
pris de notes sur la première affaire ; un attentat la
pudeur (nous aurons à en juger cinq). L'accusé est
acquitté; non qu'il reste sur sa culpabilité quelque doute,
mais bien parce que les jurés estiment qu'il n'y a pas
lieu de condamner pour si peu. Je ne suis pas du jury
pour cette affaire, mais dans la suspension de séance
j'entends parler ceux qui en furent ; certains s'indignent
qu'on occupe la Cour de vétilles comme il s'en commet,
disent-ils, chaque jour de tous les côtés.
Je ne sais comment ils s'y sont pris pour obtenir
l'acquittement tout en reconnaissant l'individu coupable
des actes reprochés. La majorité a donc dl1, contre toute
véritE, écrire "Non " sur la feuille de vote, en réponse à
la question": X ... est il coupable de ... etc." Nous retrouverons le cas plus d'une fois et j'attends pour m'y attarder,
telle autre affaire pour laquelle j'aurai fait partie du jury
et assisté à la gêne, l'angoisse même de certains jurés,
devant un questionnaire ainsi fait qu'il les force de voter
contre la vérité, pour obtenir ce qu'ils estiment la

a

a

justice.

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIU

•••
La seconde affaire de cette même journée m'amène sur
le banc des jurés, et place en face de moi les accusa
Alphonse et Arthur.
Arthur est un jeune aigrefin à fines moustaches, au
front découvert, au regard un peu ahuri, l'air d'un Daumier. Il se dit garçon de magasin d'un sieur X... ; mais
l'information découvre que M. X ... n'a pas de magasin.
Alphonse est "représentant de commerce " ; vêtu d'un
pardessus noisette à larges revers de soie plus sombre;
cheveux plaqués, cMtain sombre ; teint rouge ; œil
liquoreux, grosses moustaches ; air fourbe et arrogant;
trente ans. Il vit au Havre avec la sœur d'Arthur; les
deux beaux-fn~res sont intimement liés depuis longtemps,
l'accusation pèse sur eux également.
L'affaire est assez embrouillée : il s'agit d'abord d'un
vol assez important de fourrures, puis d'un cambriolage
sans autre résultat, en plus du saccage, que la distraction
d'une blague à tabac de 3 francs, et d'un carnet de
chèques inutilisables. On ne parvient pas à recomposer le
premier vol et fes charges restent si vagues que l'acc~tioq se reporte plut~t sur le second ; mais .ici encore nen
de précis ; on rapproche de menus faits, on suppose, on
induit...
Dans le doute, l'accusation solidarise les deux accusés i
mais leur système de défense est différent. Alphonse porte
beau, a souci de son attitude, rit spirituellement à ccr•
taines remarques du président :
- - Vous fumiez de gros cigares.

SOUVENIRS DE LA COUR D' ASSISES

_ Oh ! fait-il dédaigneusement, des londrès à 25
centimes!
- Vous ne disiez pas tout à fait cela à l'instruction,
dit un peu plus tard le président. Pourquoi n'avez-vous
pas persisté dans vos négations ?
_ Parce que j'ai vu que ça allait m'attirer des ennuis,
rq,ond-il en riant.
D est parfaitement maître de lui et dose très habile.
Ses occupations
.
d
'"
ment Ses protestations.
e "p l
acter
restent des plus douteuses. On le dit " l'amant" d'une
vieille fille de 60 ans. Il proteste : " Pour moi, c'est ma

mere".
L'impression sur le jury est déplorable. S'en rend-il
compte ? Son front, peu à peu, devient luisant..•
Arthur n'est guère plus sympathique. L'opinion du
jury est que, après tout, s'il n'est pas bien certain qu'ils
aient commis ces vols-ci, ils ont d1l en commettre d'autres ;
ou qu'ils en commettront ; que, donc, ils sont bons à

coftrer.
Cependant c'est pour ce vol uniquement que nous

pouvons les condamner.
- Comment aurais-je pu le commettre ? dit Arthur,

je n'~tais pas au Havre ce jour-là.

Mais on a recueilli, dans la chambre de sa maîtresse
les morceaux d'une carte postale de son écriture, qui
porte le timbre du Havre du 30 octobre, jour où le vol
a~~ commis.
Or voici comment se défend Arthur :
- J'ai, dit-il en substance, envoyé ce jour-là à ma
maitresse non pas une carte, mais deux ; et comme les
photographies qu'elles portaient étaient "un peu lestes,,

�670

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

(elles représentaient en fait l'Adam et l'Ève de la cathédrale de Rouen), je les avais glissées, image contre image,
dans une seule enveloppe transparente, après y avoir mis
double adresse, les avoir affranchies toutes les deux et avoir
percé l'enveloppe aux endroits des timbres, pour en
permettre la double oblitération. Au départ, un seul des
timbres aura sans doute été oblitéré. A l'arrivée au
Havre l'employé de la poste a oblitéré l'autre ; c'est ainsi
qu'il porte la marque du Havre.
C'est du moins ce que j'arrivais à démêler au travers
de ses protestations confuses, bousculées par un Président
dont l'opinion est formée et qui paraît bien décidé à ne
rien écouter de neuf. J'ai le plus grand mal à comprendre,
à entendre même ce que dit Arthur, sans cesse interrompu et qui finit par bredouiller ; le jury, qu'il ne parvient pas intéresser, renonce à l'écouter.
Son système pourtant se tient d'autant mieux qu'il est
peu vraisemblable qu'un aigrefin aussi habile que semble être
Arthur, ait laissé derrière lui - que dis-je ? créé, le .
soir d'un crime, une telle pièce à conviction ? De plus, s'il
était au Havre lui-même, quel besoin avait-il d'écrire sa
maîtresse, au Havre, quand il pouvait aussi bien aller la
trouver?

a

a

Je sais que les jurés ont droit, sans précisément intervenir dans les débats, de s'adresser au Président pour le
prier de poser aux accusés ou aux témoins telle question
qu'ils jugent propre
éclairer les débats ou leur conviction personnelle, que toutefois ils ne doivent point lai~r
paraître... Vais-je oser user de ce droit ?.•• On n'imagine
pas ce que c'est troublant, de se lever et de prendre la
parole devant la Cour... S'il me faut jamais " déposer",

a

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

certainement je perdrai contenance ; et que serait-ce sur
le banc des prévenus ! Les débats vont être clos ; il ne
reste plus qu'un instant. Je fais appel à tout mon courage, sentant bien que, si je ne triomphe pas de ma
timidité cette fois-ci, c'en sera fait pour toute la durée de
)a session - et d'une voix trébuchante :
_ Monsieur le Président pourrait-il demander à l'employé de la poste qui était tout à l'heure à la barre, .si le
timbrage du départ est toujours différent de celui de
l'arrivée?
Car enfin, s'il é~ait possible de reconnaître que le timbre
~ bien été oblitéré à l'arrivée comme le prétend Arthur
et non au départ, comme le prétend l'accusation, que
resterait-il de celle-ci ?
Le Président, n'ayant pas suivi l'argumentation
embrouillée d'Arthur, ne comprend visiblement pas à
quoi rime ma question ; pourtant il rappelle obligeamment le témoin :
- Vous avez entendu la question de Monsieur le juré.
Veuillez y répondre.
L'employé se lance alors dans une profuse explication
qui tend à prouver que les heures des départs n'étant pas
les mêmes que les heures d'arrivée, il n'y a pas de confusion
possible; que du reste les lettres arrivantes et les lettres
partantes ne se timbrent même pas dans le même local, etc.
Cependant il ne répond pas à cela seul qui m'importe,
et nous ne savons pas plus qu ' auparavant s1. l'on· a pu
reconnaître sur le fragment de carte si le timbre est
elfectivement et sarement un timbre de départ et non
d'arrivée. Le témoin cependant a achevé son explication.
• l'. • ?
- Monsieur le juré, êtes-vous sat1S1a1t ....

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

SOUV.!NIRS DE LA COUR D'ASSISES

Je tkhe de formuler une question nouvelle plus
pressante que la première; puis-je dire pourtant que non,
que je ne suis pas satisfait ; que le témoin n'a pas du tout
répondu à ma question ; du reste, cette question, je sens
bien que, non plus que le président, aucun des jurés ne l'a
comprise; du moins aucun des jurés n'a compris pourquoi
je la posais. Aucun n'a pu suivre l'argumentation
d'Arthur, que moi-même je n'ai suivie qu'avec beaucoup de
peine. Il a une sale tête, un physique ingrat, une voix
déplaisante; il n'a pas su se faire écouter. L'opinion est
faite, et quand bien même on viendrait à découvrir à
présent que la carte n'est pas de lui ..•
- Les débats sont clos.

eu un mètre de large et deux de haut ! - Il s'agit ici du
premier vol, celui des fourrures.
Enfin, pour aigrefins qu'ils fussent, ce n'étaient tout de \
m!me pas des bandits ; je veux dire qu'ils profitaient de la
société, mais n'étaient pas insurgés contre elle. Ils cherchaient à se faire du bien, non à faire du mal à
autrui... etc. Voici ce que se disaient les jurés, désireux d'une
sévérité pondérée. Bref, ils se mirent d'accord pour condamner, mais sans excès ; pour reconnaître la culpabilité,
sans circonstances atténuantes, mais dépouillée également
des circonstances aggravantes. Celles-ci pendaient au bout
de ces questions : Le vol a-t-il été commis la nuit? ... à
p"'1ieurs ?... dam un Edifice habité ?... avec fausses-clefs ou

Un peu plus tard, dans la salle de délibération.
Les jurés sont unanimes ; résolument tournés contre
les deux accusés sans nuancer ni consentir à distinguer
l'un de l'autre : aigrefins à n'en pas douter èt malandrins
en espérance, qui 11'attendent qu'une occasion pour jouer
du révolver ou du casse-tête (trop distingués pour user du
couteau, peut-être). Néanmoins, pour les deux vols,
desquels ils avaient répondre, on n'était point parvenu
à prouver leur culpabilité mieux que par quelques rapprochements - qu'eux traitaient de coïncidences; et dans
le réquisitoire, rien d'absolument décisif n'emportait la
conviction des jurés. Coupables à n'en pas douter, mais
peut-être pas précisément de ces crimes. Était-il vraisemblable, admissible même, qu'Alphonse, à Trouville ou il
était fort connu, dans la rue de Paris si fréquentée, et à
une heure point tardive, ait pu, sans être remarqué de
personne, trimballer un ballot énorme qu'on estime avoir

,fraction ?
Et comme il était de toute évidence que le vol avait
été commis, et ne l'avait pu être autrement, les jurés,
tout naturellement, et malgré ce qu'ils s'ltaient promis, se
trouvèrent entraînés à répondre: oui à toutes les questions.
- Mais, Messieurs, disait un des jurés (le plus jeune
et qui paraissait seul avoir quelques rudiments de culture),
répondre non à ces questions ne veut point dire que vous'
croyez qu'il n'y a pas eu d'effraction, que cela ne se passait pas la nuit, etc. ; cela veut dire simplement que vous
ne voulez pas retenir ce chef d'accusation.
Le raisonnement les dépassait.
- Nous n'avons pas à entrer là-dedans, ripostait l'un.
Nous devons simplement répondre à la question. Monsieur
le chef du jury, veuillez la relire.
- "Le vol a-t-il été commis la nuit?"
- }'pouvons tout de même pas répondre
non,
disaient les autres.

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et malgré que quelques : non furent trouvés dans l'urne,
l'affirmative l'emporta de beauconp.
De sorte que tous ceux qui s'étaient promis de voter
simplement : coupable, mais sans circonstances non plus
atténuantes qu'aggravantes, se trouverent entraînés
voter les ·" atténuantes " pour compenser l'excès des
" aggravantes ", que les questions les avaient contraints

a

d'accepter.
Et sitéit après, en chœur :
- Ah l nous avons fait de la jolie besogne ! C'est
honteux I On ne va pas les punir assez ! Circonstances
-atténuantes l S'il est possible ! Si seulement on nous avait
laissés voter coupables tout simplement l...
Au grand soulagement de chacun, le tribunal décida la
peine assez forte (6 ans de prison et rn ans d'interdiction
de séjour) en tenant le moins de compte possible de la

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES ,

67S

d'Arthur, ou du moins, suivant ses dires, que si les deux
cartes accouplées portaient affranchissement des deux
catés de l'enveloppe, il suffisait que chacun des timbres
ft\t de cinq centimes ; et que, réciproquement, si le
timb~e sur le morceau de carte retrouvé était un timbre
de cmq centimes, il fallait qu'il ne fôt pas seul. Le
timbre de dix centimes ne prouverait peut~tre pas
qu'Arthur etît tort; car peut-être n'a-t-il mis sous même
en~eloppe les deux cartes qu'après les avoir affranchies ..•
mai~ le timbre de cinq centimes prouverait stîrement qu'il
a raison. Je me promets de demander demain au procureur géné1ral, q~e j'ai le bonheur de connaJtre, la permission d exammer dans le dossier d'Arthur le petit
morceau de papier.

***

décision des jurés.

Mardi.
J'ai noté avec quelque détail la perplexité, la gêne qui
règnent dans la salle du jury ; je les retrouverai bien a
peu pres les mêmes chaque délibération. Les questions
sont ainsi posées qu'elles laissent rarement le juré voter
comme il l'ellt VO\llu, et selon ce qu'il estimait juste. Je

a

reviendrai là-dessus.
Je sors peu ·satisfait de cette première séance. J'en suis
presque à me réjouir qu'Arthur me reste si peu sympa·
thique, sinon je ne pourrais m'endormir là-dessus,
N'importe ! il me paraît monstrueux qu'on n'ait pas prête
l'oreille à sa défense. Et plus j'y réfléchis, plus elle me
par;aît plausible ... C'est alors que me vint l'idée (comment
ne m'était-elle pas venue plut6t ?) que si la carte pastale

,Comme je passe devant la loge du concierge, celui-ci
~.arrête et me remet une lettre. Elle est datée de la
pnson. Elle est d'Arthur. Comment a-t-il eu mon nom?
Par son avocat sans doute.

_Cet~e q~estion. que j'ai posée au cours de l'interroga~
toire, la laissé croire sans doute que je m'intéressais à lui
que je doutais s'il était coupable que peut-être ·'

I'ai'dera1s. .••

)

JC

_Il me supplie d'user de mon droit, de demander à l'aller
VOlr dans sa cellule : il a d'importantes explications à me
donner, etc.

Je

regarderai d'abord son dossier; si le ·morceau de

�SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

carte postale est insuffisamment affranchi, je ferai part de
mon doute au Procureur. 1

II
La seconde journée ouvre elle aussi par une " affaire
de mœurs ". Le président ordonne le huis clos ; et pour
la première fois, appliquant une récente circulaire du
Garde des Sceaux, on fait sortir, à leur flagrant mécontentement, les soldats de service. Leur présence, dit cette
sage circulaire, ne semble point d'ailleurs le plus souvmt
indispensable (sic), car la salle est vide, et les gendarmes, en et

qui concerne l'accusé, font une garde suffisante.
Ah ! qu~ ne peut-on faire sortir aussi les enfants !
Hélas ! il faut bien qu'ils déposent : la fillette violée,
d'abord ; puis le frère de dix ans, quelques années de plus
que la petite. Par pitié, Monsieur le Président, abrégez un
peu les interrogatoires! Qu'avons-nous besoin d'insister 1
puisque les faits sont reconnus déjà, que le médecin a fait
les constatations nécessaires, et que _l'accusé a tout avoué.
Le malheureux I Il est là, vêtu de guenilles, laid, chétif,
la tête rasée, l'air déjà d'un galérien; il a vingt ans, mais
si malingre, à peîne s'il paraît pubère -; il tient un papier
à la main Ue croyais que c'était défendu), un papier cou-

J'ai pu voir, après la séance,

le dossier : la carte postale porte un
timbre de dix centimes. Je renonce.
Et pourtant je me dis aujourd'hui que, si chaque timbre avait
été de cinq centi~es, l'employé de la poste, au départ, les alll'lit
oblitérés tous les deux ; et que c'est, au contraire, dans le cas où
l'affranchissement d'un des côtés aurait été déjà par lui-même
suffisant, que ["autre timbre aurait pu lui échapper et n'être oblitéré
1

qu'à l'arrivée, ••

vert d'écritures, qu'il lit et relit avec angoisse; sans doute
il dche d'apprendre par cœur les · réponses que lui
suggéra l'avocat.
On a sur lui de déplorables renseignements; il fréquente
des repris de justice et hante les cabarets mal fimés. Son
casier : huit jours pour abus de confiance, et, peu après,
un mois pour vol. Il est accusé maintenant d'avoir "complètement violé'' la petite Y. D. ~géc de sept ans.

Le Président reprend, sans emphase, sur un ton de
réprimande presque douce, très apprécié des jurés :
- Eh bien! mon garçon, c'est pas bien ce que vous
avez fait la.
- Je !'vois bien moi-même.
-Avez-vous quelque chose à ajouter? Exprimez-vous
des regrets ?
- Non, M'sieur le Président.
Il est évident pour moi que l'accusé n'a pas compris
la seconde question, ou qu'il répond seulement à la
première. N'empêche qu'une rumeur d'indignation parcourt le banc des jurés et déborde jusqu'au banc des
avocats.
L'avocat de la défense fait demander à ce moment si
l'accusé n'a pas été interné à l'hospice général, il y a
onze ans ? Reconnu exact.
On appelle les témoins : la mère de la fillette d'abord;
mais elle n'a rien vu et tout ce qu'elle peut dire, c'est que,
lorsque rentrant du travail, elle a trouvé dans la rue sa
petite en train de pleurer, elle a commencé par lui allonger
deux taloches.

�67 8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A présent c'est le tour de l'enfant. 1 Elle est propre et
gentille; mais on voit que l'appareil de la justice, ces
bancs, cette solennité, l'espèce de tdme où sont assis
ces trois vieux messieurs bizarrement vêtus, que tout cela
la terrifie.
- Voyons, n'ayez pas peur, mon enfant; approchez,
Et, comme hier déjà, on fait monter la petite sur une
chaise, afin qu'elle soit à la hauteur où la Cour est juchée,
et que le président puisse entendre ses réponses. Il les
répète aussit6t après à voix haute, pour l'édification des
jurés. Nous voyons de dos la petite; elle tremble; et
cette fois ce n'est plus le rire mais le sanglot qui la
secoue. Elle sort un mouchoir de la poche de son tablier.
Cet interrogatoire est atroce; moi aussi je sors mon
mouchoir; je n'en peux plus ... Et quelle inutile insistance
pour savoir ce que l'autre lui a fait; puisqu'on le sait
1 Hier déjà nous avions vu comparaitre une enfant; une fillette
.à peu près du même âge que celle-ci, et flanquée de sa mère également. Mais, certes, leur aspect plaidait en faveur de l'accusé et a
beaucoup contribué, je suppose, à son acquittement. La mère aYait
un air de maquerelle, et tandis que le coupable sanglotait de honte
:Sur le banc des accusés, la "victime" avançait très résolument vers la
Cour. Comme elle tournait le dos au public, je ne pouvais voir son
visage, mais les premiers mots que lui dit le Président, aprèt que,
pour l'avoir plus près de son oreille, il eOt fait monter la petite sur
une chaise : " Voyo_ns ! ne riez pas, mon enfant, " éclairèrent sufli:samment le jury.
Et encore :
- Vous avez crié?
- Non, Monsieur.
- Pourquoi, à l'instruction, avez-vous dit que vous aviez criél
- Parc' que j'm'étais trompée.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

dl!ja, par le menu. La petite du reste ne peut pas répondre,
ou que par monosyllabes :
La voix de l'enfant est si faible que le Président, pour
l'entendre, se penche et met contre son oreille sa main en
cornet. Puis se redresse et tourné vers le jury :
L'avocat de cette triste cause a négligé de convoquer

à temps les témoins à décharge. En vertu du pouvoir
discrétionnaire

du Président

on

entend

néanmoins

Madame X. une pauvre marchande-des-quatre-saisons
qui a comme adopté ce malheureux être, parce que, ditelle, "sa sœur a eu un enfant de mon fils ".
Madame X. a le teint violacé, le cou large comme une
cuisse ; un chapeau cabriolet
brides sur des cheveux
tirés et lustrés ; le tour des oreilles est dégarni ; une barre
noire en travers du front ; sa main gauche en écharpe est
enroulée de chiffons. Elle pleure. D'une voix pathétique
elle supplie qu'on soit indulgent pour ce pauvre garçon
"qui n'a jamais connu le bonheur ". Elle le peint, fils
d'alcooliques, toujours battu chez lui ; " on le faisait
coucher dans les cabinets " ; il suffit de le regarder pour
voir qu'il est resté enfant ; il s'amuse avec des images,
joue aux billes, la toupie. Mais, déjà précédemment il
a tenté de "se coucher sur la petite", qui alors l'avait
mordu à l'oreille. De la prison il écrit à la marchande de
lqumes, des lettres incohérentes. La brave femme sort
de sa poche une liasse de papiers et sanglote.

a

a

L'interrogatoire est achevé. Le malheureux fait de
grands efforts pour suivre le réquisitoire de l'avocat géné-

�680

LA NOUVELLE REVUE {RANÇAIS!
SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

ral, dont on voit qu'il ne comprend de· ci de là que quelques phrases. Mais ce qu'il comprendra bien tout à l'heure,
c'est qu'il est condamné à huit ans de prison.
Entre temps le Président nous a appris que, de l'aveu
de l'accusé à l'instruction, '' c'est la première fois qu'il
avait des rapports sexuels". Voici donc tout ce qu'il aUrl
connu de " Pamour u !

***
La seconde affaire de cette seconde journée amène sur
le banc des accusés un garçon de vingt ans à I'air doux,
un peu morose et sans malice. Marceau a perdu sa m~rc
a, l'Aage de quatre ans, n ' a pas connu son père, a été élevé
à l'hospice. Dès avant seize ans il avait fait deux places
de mécanicien ; poursuivi -pour vol, le tribunal d'Yvctot
l'avait condamné à six mois de prison avec bénéfice de la
loi Béranger.
A la _suite de cette condamnation le mécanicien qui
l'employait le renvoie : depuis, il travaille encore, mais au
hasard et changeant souvent de patron, tour à tour valet
de ferme, débardeur, mécanicien, Ceux qui l'emploient
n'ont pas à se plaindre de lui ; simplement on lui trouve
" le caractère un peu sombre ''. Enhardi par ma question
de la veille, je . me hasarde à demander au Président ce
que le témoin entend par là.
Le témoin. - Je veux dire qu'il se tenait à l'écart
et n'allait jamais boire ou s'amuser avec les autres.
A cette époque de sa vie Marceau se trouve
devoir:

681

45 francs à un marchand de bicyclettes,
70 francs au blanchisseur,
7 francs au cordonnier.
Avec le peu qu'il gagne, comment pourrait-il s'en tirer,

sans voltrr ..
Son premier vol avait déja été commis "atec préméditation "; le dimanche précédent, apprend-on, il avait
acheté une bougie, puis, la veille du vol, emprunté à son
patron un tournevis, qui lui servit a ouvrir le tiroir où se
trouvaient les 35 francs qu'il avait pris.
Le crime qui nous occupe aujourd'hai demandait une
préparation plus savante. Ou du moins, une première
tentative, qui échoua, servit en quelque sorte de répétition
générale.
La nuit du 26 mars, Marceau pénétrait donc une
premiere fois dans la petite maison isolée qu'occupaient
à
la vieille Madame Prune, restauratrice, et sa
bonne. Il brisait, au rez-de-chaussée, un carreau de la
salle à manger, ouvrait la fenêtre et entrait dans la pièce.
Il espérait, a-t-il avoué, trouver de l'argent dans un
tiroir de la cuisine ; mais la porte de la cuisine était
fermée à clef; après quelques vains efforts pour Pouvrir,
il repartait en se promettant de revenir mieux outillé, le
lendemain.
Le 27 mars après-midi, doutant si le carreau brisé n'a:
pas jeté l'alarme, Marceau enfourchait sa bicyclette et
retournait à ***, lorsqu'il avisa un morceau de fer-àcheval sur la route ; il le ramassa, pensant qu'il pourrait
s'en servir. J'oubliais de dire que, la veille, il s'était muni
d'une bougie, qu'il avait été acheter à Grainville. Donc

***

2

�682

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Marceau s'en fut rbder autour de la maison, s'assura que
tout y était tranquille et, je ne sais trop comment, se
persuada qu'on n'avait rien suspecté - ce qui était vrai.
L'interrogatoire de l'accusé suffit à reconstituer le
crime. Marceau ne cherche pas à se défendre, pas même
à s'excuser ; il accepte d'avoir fait ce qu'il a fait, comme
s'il ne pouvait pas ne pas le faire. On dirait qu'il s'est
résigné d'avance à devenir ce criminel.
Le voici donc, dans la nuit du 2 7, à pareille heure,
qui se retrouve
La fenêtre est restée ouverte,
qu'il avait escaladée la veille, pa~ o~ il ~entre_ dans la
salle à manger. Mais comme ce sém-la ses mtenttons sont
sérieuses il prend soin de refermer derrière lui les volets.
.
'
n tient à, la main la lanterne de sa bicyclette
; c est une
lanterne sans pied, qu'il ne peut poser, qui le gêne et que
tout à l'heure, dans la cuisine, il va changer contre un
bougeoir. Avec son fer-a-cheval il a forcé la porte. Le
voici qui fouille les tiroirs : Onze sous ! Ça ne vaut pas
la peine qu'on s'arrête. Il les prendra tout à l'heure en
repassant. Il monte au premier.
Madame Prune et sa bonne occupent au premier les
deux chambres à droite; dans les deux chambres de
gauche, parfois on reçoit des voyageurs. Douce'.11ent
Marceau s'assure que ces dernières chambres sont vides:
il tient à la main un couteau à courte lame pointue,
qu'il a trouvé dans un tiroir de la cuisine.
Le Président. - Pourquoi aviez-vous pris ce couteau 1
Marceau. - Pour en ficher un coup à la bonne.
Cependant la porte de celle-ci est fermée au v~rrou i
Marceau s'efforce de l'ouvrir; mais entendant du bruit dans

a ***.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

683

la chambre de la vieille, il court se cacher dans une
des chambres inoccupées. Il souffle la bougie, et comme il
se baisse pour poser le bougeoir à terre, le couteau, qu'il
a\lait glissé dans sa veste, par chance, tombe ; et dans le
noir, il ne peut plus le retrouver. Quand il ressort sur le
couloir, c'est désarmé qu'il se rencontre avec la vieille ;
heureusement pour elle, et pour lui.
Madame Prune vient déposer à son tour. C'est une
digne et frêle petite vieille de quatre-vingt-un ans ; elle
se tient à peine et demande une chaise, qu'on apporte
et où elle s'assied, près de la barre.
- J'entends donc craquer chez moi. Je me dis: Mon
Dieu! qu'est-ce que c'est : j'entends craquer. C'est-y la
grêle? Je me lève. J'ouvre la fenêtre sur le jardin ; je
ne vois rien. Je me recouche. V oil.à les craquements qui
reprennent. Je me relève encore. Plus rien. Je me
recouche ; il était minuit à ma pendule. Voila que je
vois de la lumière qui passe sous ma porte : Oh ! que je
me dis, c'est-il pas le feu? J'appelle ma bonne ; elle ne
vient pas. Tout de même, que je me dis, j'ftais plus
courageuse autrefois - et je suis sortie sur le couloir.
Je vais a la porte de la bonne : Y a des voleurs chez
moi, ma pauvre fille, ah ! mon Dieu ! Y a des voleurs
chez moi I Elle ne répondait rien ; sa porte était

fermée.
C'est alors que Marceau, revenant sur le couloir, s'est
jeté sur la vieille, qui ne fut pas difficile à tomber.
- Pourquoi avez-vous saisi Madame Pruné à la gorge?
- Poùr l'étrangler.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Il dit cela sans forfanterie ni gêne, aussi naîvement que
le Président avait posé la question.
Un rire bruy.ant s'élève dans l'auditoire.
L'avocat général. - La tenue du public est inexplicable
et indécente.

Le Président. - Vous avez tout à fait raison. Songez,
Messieurs, que l'affaire que nous jugeons ici est des plus
graves et de nature à entraîner pour l'accusé la peine
capitale s'il n'y a pas reconnaissance de circonstances
atténuantes.
La bonne cependant appelait au secours, par la fenêtre.
Un voisin répondit : " On arrive ! on arrive ! " En entendant venir, le gars prit peur et se sauva, laissant
inachevé son crime.
La cour condamne Marceau à huit ans de travaux
forcés.

A plusieurs reprises j'ai remarqué chez Marceau un
singulier malaise lorsqu'il sentait que la recomposition de
son crime n'était pas parfaiteme'nt exacte - mais qu'il
ne pouvait ni remettre les choses au point, ni proftttr dt
l'inexactitude. C'est ce que cette affaire présenta pour moi
de plus curieux.

685

SOUVINIRS DE LA COUR D 0ASSISES

cacher le col qui est très sale. Il tient à la main une
casquette usée. Bernard n'a pas d'antécédents judiciaires.
Les renseignements fournis sur son compte ne sont pas
mauvais ; tout ce qu'on trouve à dire c'est que son
caractère est "sournois". On ne le voit jamais au
cabaret ; mais certains prétendent qu'il "boit chez lui " ;
néanmoins il jouit de ses facultés. Son père, gardechampêtre estimé, s'est, dit-on, " adonné à la boisson " ;
il a deux frères, " alcooliques fieffés. "
On reproche à Bernard quatre incendies. Le feu est
d'abord mis au pressoir de sa belle-sœur, veuve Bernard,
le 30 décembre 191 I.
Le Président. - Qui a mis le feu ?
L'accusé. - C'est moi, Monsieur le Président
Le Président. - Comment l'avez-vous mis ?
L'accusé. - Avec une allumette.
Le Président. - Pourquoi l'avez-vous mis ?
L'accusé. - J'avais pas de motifs.
Le Président. - Vous aviez bu ce soir-là ?
L'accusé. - Non, Monsieur le Président.
Le Président. - Est-ce que vous aviez eu des difficultés avec votre belle-sœur ?
L'accusé. - Jamais, mon Président. On s'entendait

bien.

1/2

Ce même jour nous avons à juger un incendiaire.
Bernard est un journalier de quarante ans, à l'air
gaillard, à la tête ronde : il est chauve, mais se rattrape
sur les moustaches. Il porte une chemise molle, a
rayures.; une cravate formant nœud droit cherche a

Le Président. - Rentré à 7 h.
de chez votre
patron, qu'est-ce que vous avez fait jusqu'à 9 h.
?
L'accusé. - J'ai lu le journal.

1/2

la Le_ premier janvier, c'-est=~dire deux jours plus tard,
IIlalson de la belle-sœur y passe.

Le Président veut que Bernard ai~ été ivre ce soir-là ;

�686

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et insiste pour le lui faire avouer. Bernard proteste qu'il
était à jeun.
Le soir de ce premier janvier, jour de fête, les parents
se trouvent réunis, cousins, neveux, etc. Bernard refuse
de souper avec eux et repaTt à 6 h. 1/2. Au cours de la
conversation générale, comtne on parlait de l'incendie
de l'avant-veille, on se souvient de lui avoir entendu dire
qu'on en verrait d'autres bientbt.
Et quand cette même nuit le feu se déclare chez la
veuve Bernard et que les voisins l'appellent et crient:
"Au feu ! Au secours ! " lui, le plus proche voisin et
le plus proche parent, s'enferme et ne reparaît qu'un quart
d'heure après ... Du reste il ne nie rien. Le second incendie,
c'est lui qui en est l'auteur, ainsi que du premier et des
deux autres qui suivirent.
Le Président. - Alors vous ne voulez pas dire pourquoi
vous vous les avez allumés ?
L'accusé. - Mon Président, je vous dis que j'avais
aucun motif.
- C'est vraiment fkheux qu'il avait ce goô.t-la, dit la
veuve. Autrement on n'avait pas à se plaindre de son

travail.
Appelé à témoigner~ le médecin assermenté nous parle
de l'étrange soulagement, de la détente que Bernard lui a
dit avoir éprouvés après avoir bouté le .feu.
Il lui a avoué, du reste, n'avoir plus éprouvé la même
détente après les incendies suivants, "de sorte qu'il avait
regretté. "
·
J'eusse été curieux de savoir si cette étrange satisfac~on
du boute-feu et · cette détente n'avaient aucune relation

SOUVENIRS DE LA COUR D 1ASSISES

avec la jouissance sexuelle; mais malgré que je sois du
jury,je n'ose poser la question, craignant qu'elle ne paraisse
saugrenue.

III
Mercredi.
Encore un attentat à la pudeur ; commis sur la personne de sa fille par un journalier de Barentin, père de
cinq enfants dont l'aîné a douze ans. On demande le huis

clos.
Lorsque le public fut de nouveau admis dans la salle,
une rumeur d'indignation accueillit la décision du jury
et son désir de reconna1tre des circonstances atténuantes.
Je fus assez surpris pour ma part (et déjà je l'avais été
dans les précédentes affaires de cette nature) de voir la
modération qu'apportaient ici la plupart des jurés. L'on
fit valoir, dans la salle de délibération, que l'attentat avait
été commis sans violences ; enfin et surtout le grand
déiir que manifestait inconsciemment la femme de l'accusé
de se débarrasser de son mari, la passion qu'elle ne put
s'empêcher d'apporter dans sa dépasition, affaiblit grandement la portée de son témoignage; l'accusé bénéficia également du peu de sympathie que nous pouvions
accorder la victime. Mais c'est ce que le public, par
suite du huis clos, ne pouvait savoir. Même, à certains
jurés la condamnation à cinq ans de prison parut excessive. Par contre, tous approuvèrent la déchéance de puissance paternelle.
· L'accusé écouta sans sourciller la condamnation à cinq

a

�688

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ans; mais, en entendant sa déchéance, il poussa une sorte
de grognement étrange, comme une protestation d'animal,
un cri fait de révolte, de honte et de douleur.

***
L'étrange affaire dont nous nous occupimes ensuite
amena devant nous un commis principal au bureau de
recettes des postes (bureau principal de Rouen).
C'est un gros homme rouge, épais, carré d'épaules, et
sans cou. Ses mains sont gourdes. Il porte un col bas,
une petite cravate grise ; les cheveux demi-ras sur un
front bas. Il a quarante-sept ans, a fait la campagne de
Madagascar où il a pris les fièvres paludéennes ; il boit
par accès et a été sujet à quelques hallucinations ; l'examen médical reconnaît sa responsabilité atténuée. Mais
depuis qu'il est au service des postes sa conduite est irrbprochable - et il était à jeun lorsque, le matin du 2 Avril,
il a soustrait du bureau une enveloppe contenant treize
mille francs. Il reconnaît les faits, s'en excuse et ne
cherche même pas à les expliquer. Tous les jours il était
appelé à manier des sommes considérables ; ce matin
même, à côté de l'enveloppe aux treize mille francs, u111

autre enveloppe en contenant quinze mille !tait là, fgalt111t1tt
à sa portfe, qu'il avait vue, qu'il n'a point p1·ise.

Mais cette enveloppe de treize mille francs, tout à coup,
il la met dans sa poche; il quitte la cabine de·s chargements en disant à son collègue qu'il va aux cabinets;
prend tranquillement son paletot et son chapeau, et comme
il est midi et demie, personne ne s'étonne de le voir sortir.
Dehors il ne se sauve pas, il ne se cache de personne; il

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

va dans un bordel voisin ; dépense 246 francs à régaler la
maisonnée ; puis se réveille tout penaud, pour rapporter
à la direction le reste de la somme et s'engager à rembourser la différence.
Le jury rapporte un verdict négatif; la cour acquitte.

IV
Jeudi.
La fille Rachel est accusée d'infanticide.
Elle s'avance craintivement jusqu'à la barre; elle porte
sur son corsage noir un chile de laine blanche. De la place
ou je suis, je distingue mal son visage ; sa voix est douce.
Elle est domestique à Saint Martin de B., dans la même
maison depuis l'ige de treize ans; elle en a dix-sept
aujourd'hui.
Elle était parvenue à dissimuler sa grossesse ; les
premieres douleurs la saisirent comme elle était en train
de traire les vaches. Elle rentra, coula le lait dans la
laiterie, nt le ménage ; mais les douleurs devinrent si fortes
qu'elle dut s'asseoir; elle était affreusement pile.
- Si tu es malade, monte te reposer dans ta chambrt',
dit sa maîtresse.
La chambre de Bertha Rachel était au premier, cêité
de celle des maîtres. Sitôt étendue sur sa paillasse, elle
accoucha d'une petite fille.
Elle avait" peur d'être grondée", et comme la petite
criait, par crainte que les patrons n'entendissent, Bertha
mit la main sur la bouche de la petite et l'y maintint jusqu'à ce que les cris aient cessé. Quand Bertha vit que
l'enfant ne respirait plus, elle prit une paire de ciseaux dans
sa jupe et en porta un petit coup à la gorge de l'enfant.

a

�690

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Il ressort de l'instruction qu'elle n'a donné le coup de
ciseaux qu'après que la petite était déjà morte étouffée.
Le ministère public cherchera à établir que c'est pour
constater que le sang avait cessé de couler. Je crois à plus
d'inconscience. Le Président presse Bertha de questions,
mais le r6le des ciseaux reste aussi peu clair.
Quand Bertha Rachel se fut assurée que son enfant avait
cessé de vivre, elle cacha le petit cadavre provisoirement
dans son seau de toilette, jeta le placenta par sa fenêtre
qui donnait précisément sur la fumière, puis tout aussit&amp;t
redescendit pour reprendre son travail.
Le lendemain, avec un louchet elle creusa un trou
derrière la grange, au bord du fossé; un petit trou, car
elle était sans forces; où elle enterra l'enfant.
La gendarmerie fut avertie peu de jours après par une
lettre anonyme ; et le cadavre de l'enfant fut retrouvé.
Le Président ne croit pas devoir insister sur cette lettre
anonyme, sur laquelle aucun renseignement n'est donné;
et comme je ne suis pas du jury pour cette affaire,
aucune question n'est posée à ce sujet; et l'on passe outre.
Le Président. - Votre patronne, durant le temps de
votre grossesse, ne se doutait de rien ?
L'accusée. - On voyait bien que je grossissais, mais
ma patronne ne voulait pas le dire. Elle ne m'en a pas
parlé du tout.
Puis, à voix plus basse et un peu confusément, tout à
coup:
- C'est !'fils du patron qui me l'a fait.
Le Président. - Vous n'avez pas dit cela d'abord. Puis se tournant vers le jury: -A l'instruction elle s'est
obstinément refusée à dire qui était le père de l'enfant.

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES

691

La fille Rachel continuant sans écouter le Président :
- Il m'a conseillé de !'faire disparaître pour qu'on ne
sache pas que c'était de lui.
Le Président. - Le faire disparattre comment ?
- En !'mettant dans la terre.
Cela est dit sans intonation aucune ; la pauvre fille
paraît à peu près stupide.
Le Président. - Comme l'accusée n'a rien dit de tout
cela à l'instruction, on n'a pu appeler en témoignage celui
dont elle parle à présent. - A l'accusée : Vous pouvez

vous asseoir.
A ce moment l'avocat défenseur se lève:
- II est fkheux que l'accusée ne nous ait pas parlé ici,
ainsi qu'elle l'avait fait à l'instruction, des lectures du soir
qu'on faisait, dans la ferme, en famille. On lisait les
faits divers des journaux et les vieux parents qui faisaient
la lecture s'appesantissaient de préférence, disait-elle, sur
les infanticides.
Le Président. - Maître X, je ne vois pas trop l'intérêt
que ça peut avoir.
Tant pis ! Heureusemen_t les jurés, eux, le voient bien ;
et tout le drame s'éclaire quand s'avance à la barre la
patronne. C'est une vieille de plus de soixante ans, sèche
et solide, comme momifiée, aux traits durs, aux yeux
froids, aux lèvres serrées. Le visage est cerné par un
bonnet de dentelle noire, et le ruban qui l'attache
retombe sur un petit mantelet noir.
Le Président. - Vous aviez la fille Rachel à votre
service ? Etiez-vous contente d'elle?
La patronne, - Oh ! oui, j'étais bien contente. Pour
s11r je n'ai jamais eu à me plaindre d'elle.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Le Président. - Vous ne vous êtes jamais aperçue de
sa grossesse ?
La patronne. - Non, jamais. Si j'avais su son état, je
ne l'aurais pas gardée, c'est sür.
Le Président. - A l'instruction vous avez dit que vous
voyiez bien qu'elle devenait fameuse, mais que vous
croyiez que ça venait de l'estomac. La veille du jour de
l'accouchement vous avez vu du sang et de l'eau dans la
cuisine, à l'endroit où la fille s'était assise.
La patronne. - J'ai cru que c'était d'un poulet qu'on
venait de vider,
•
Et l'on sent encore dans la voix nette et sèche de la
vieille cette volonté de ne rien savoir, de ne rien avoir
vu, de ne rien voir,
L'instruction a établi que, dans cette ferme isolée, ne
venait jamais aucun homme et que la fille n'a pu voir
que le mari de la patronne, !gé de 7 5 ans, ou que le fils,
!gé de trente-deux ans, à l'une de ses rares et rapides
apparitions. La vieille nous apprend également qu'il
fallait passer par sa chambre pour entrer dans celle de la
servante, - ceci dit comme pour bien montrer que ça ne
peut pas être son fils qui ... etc ...
Et le Président visiblement désireux de ne pas laisser
dévier l'affaire et de limiter l'accusation, passe outre.
La déposition du docteur ne nous apprend rien de
nouveau; il explique tres longuement que l'enfant a
vécu, de sorte qu'on se trouve en présence d'un cas, non
d'avortement, mais d'infanticide ; pourtant le coup de
ciseaux, légèrement donné et comme avec précaution,
était plutiJt pour s'assurer que l'enfant était mort; mais il

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

a respiré car, dans la cuvette d'eau où il l'a mise, la

masse pulmonaire flottait,
Tandis que le jury délibère, une rumeur circule dans
)a salle : le fils de la patronne est dans la salle; on se le
montre, assis à c6té d'elle. Gêné par les regards hostiles,
il tient la tête basse, appuyée contre le pommeau de sa
canne et je ne parviens pas à le voir.
La fille Rachel, reconnue coupable mais comme ayant

agi sans discernement, est acquittée et rendue à ses parents.

•• •
On amène devant nous Prosper, surnommé Bouboule,
tailleur d'habits ; né à X ... en 86.
Extraordinaire tête de plumitif (il ressemble à s'y
méprendre, à Z ... ) vaste front bombé, longs cheveux
plats partagés sur le milieu de la tête ; épaisseur générale
du torse et des membres, petites mains larges et courtes ;
doigts auxquels semble manquer une phalange ; le vêtement de prison qu'il a gardé l'engonce et le grossit encore.
Le juré, mon voisin de droite, se penchant vers moi :
- Il n'a pas l'air intelligent !
Mon voisin de gauche, à demi-voix :
- II n'a pas l'air bête !
De dix à quatorze ans, il s'était fait condamner quatre
fois pour vol ; trois fois remis à ses parents, on l'envoyait
enfin à la maison de correction où il resta jusqu'à sa
majorité, soumis à une surveillance spéciale.
Depuis sa première libération il a été poursuivi cinq

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.!!

fois. De vingt à vingt-quatre ans il travaille à D. ou il
retrouve Bègue, un ancien camarade de la colonie pénitentiaire ; c'est ensemble, toujours ensemble qu'ils vont
opérer. A chaque fois qu'ils cambriolent, on retrouve
dans la cuisine les restes d'un festin impromptu ; sur la
table, des bouteilles vides et deux verres ; et des étrons
sur le tapis du salon. A chaque fois, ils ne se contentent
pas de voler, mais font toujours le plus de dégâts possible ;
dans telle villa où ils n'ont pu trouver d'argent, ils laissent
en évidence un couvercle de boîte d'amidon, où ces mots,
de l'écriture du Bègue : " Bande de cochons, fallait
laisser de l'argent. "
Ce Bègue, six mois précisément avant le jour où nous
sommes, a été condamné aux travaux forcés à perpétuité,
pour avoir dévalisé plusieurs villas à N. et à P. "avec
des circonstances de violence donnant à l'affaire une
tournure particulierement grave ", dirent les journaux.
A ce moment un des accusés faisait défaut : c'est Prosper
qu'on arrêta trois mois apres à Y. où il s'était refugié
après de nombreuses pérégrinations en Espagne.
Begue avouait tout, paraît-il. Prosper nie tout, au contraire ; il se prétend victime d'une méprise, victime de sa
ressemblance avec Bouboule; car Bouboule, dit-il, ce n'est
pas lui. Cette déclaration soulève un grand rire dans la
salle.
Encore qu'elle ne me persuade pas, je voudrais pouvoir
suivre un peu mieux sa défense ; mais le Président la
bouscule et ne laisse pas Bouboule ou Prosper s'expliquer,
A quel point il appartient au Président de gêner ou de
faciliter une déposition (fut-ce inconsciemment), c'est ce
que je sens de nouveau, non sans angoisse, et combien il

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES

est malaisé pour le juré de se faire une opinion propre, de
ne pas épouser celle du Président.

1

Prosper parle d'une voix sourde, qu'on a quelque mal

à entendre, et il semble avoir grande peine à s'exprimer.
Au cours de son interrogatoire, sentant les mailles du
filet, autour de lui, qui se resserrent, il dit que la fatalité
s'acharne contre lui, parle de "coalition ... " ; il devient
livide et de grosses gouttes de sueur commencent de
rouler de son front-.
Le gardien d'une des villas cambriolées, M. X., appelé
¼témoigner, fait une déposition très émouvante et très
belle. Son sang-froid, son courage, semblent avoir été admirables; admirable aussi la modestie de son attitude, de son
récit, que les journaux ont reproduit. Inutile d'y revenir.

Je note ce curieux trait, au cours de l'interrogatoire :
Immédiatement après le cambriolage à N., Bouboule
s'en revenant vers D., à minuit, rencontre sur la route
un ouvrier qu'il connaissait. Quel étrange besoin eut-il de
l'arrêter, quand il était si simple de passer outre ; de lui
demander une cigarette (a-t-il cru peut-être que cela
paraîtrait à l'autre plus naturel) et, après quelques minutes
de conversation, peut-être subitement pris de peur, de
dire à l'autre :
- Surtout ne dis pas tu m'as rencontré cette nuit.

Les jurés furent d'accord pour répondre affirmativement
à toutes les questions posées, et la Cour condamna
Prosper aux travaux forcés à perpétuité.
1
•

Je

crois volontiers que cette dernière remarque ne s'appliqueà celui de la Seine en
particulier.

l'llt

pas ~gaiement à tous les jurys -

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

n'obtient d'elle pas le moindre mot. On dirait qu'elle a

V
Encore un attentat à la pudeur ; le quatrième. Cette
fois la victime n'a pas six ans; c'est la fille de l'accusé...
Pour ce cas comme pour les autres, je voudrais savoir
quelle est la part de l'occasion ; le crime eilt-il été
commis si l'accusé avait eu le choix ... ? et faut-il y voir
préférence, ou simplement facilité plus grande, trompe119e
promesse d'impunité ?
Germain R. a souillé son enfant pendant que sa femme
était l'Mpital pour de nouvelles couches.
Il est petit, laid, de triste aspect ; sa tête est bestiale.
Il porte, sur une vareuse de cotonnade noir-jaunitre, un
épais cache-nez bleu-violet. TI nie obstinément, avec un
air buté, stupide. Les témoignages recueil1is sur lui sont
mauvais. " Il pense à lui plutlit qu'à sa famille."
La Président. - Il était souvent ivre ?
Le témoin. - En grande partie tous les jours.
Et un autre témoin : - l's'saoil.le et laisse ses enfants
crever d'faim.
Ils couchent tous, le père, la mère et les deux petits
de six et trois ans, dans la même p_ièce sans lit, sur la
paille. On prétend que déja précédemment il avait voulu
toucher la petite. Une fois il la fit _entrer avec lui dans
un sac; mais il avait coutume de coucher dans un sac,
et comme on était en hiver, il peut dire que c'était paur
se réchauffer. On ne sait. La petite ne veut ou ne peut
rien dire. Sur la chaise où on la fait monter, pour être
plus près de l'oreille du président, elle pleure silencieuse·
ment et par instant un gros sanglot la secoue. On

a

•

peur d'être punie elle aussi. (Elle est à l' Assistance Publique.Un homme en livrée, à gros boutons de cuivre, l'avait
amenée, qui reste assis sur un des bancs des témoins.)
Puis vient la femme R. épouse de l'accusé. Elle ne
serait point trop laide si sa face n'était si terriblement
boucanée. Elle a l'aspect d'une" femme de journée". Ses
cheveux sont tirés en arrière et lustrés ; un petit cMle de
laine noire tombe sur un tablier bleu.
Le Président. - Qu'est ce que vous avez fait pour
obvier à cet inconvénient ?
Le témoin. Il arrive plus d'une fois que le Président pose une
question en des termes complétement inintelligibles pour
le témoin ou le prévenu. C'est le cas.
On procède à l'interrogatoire de l'unique témoin: la
voisine:
Le Président. - Enfin vous n'avez rien vu !
Le témoin. - C'est que je suis entrée ou trop tat,
ou trop tard.
Et, comme apres tout, l'on ne sait à quoi s'en tenir,
si nous condamnons R., ce sera sur des présomptions
(comme bien souvent) et non point tant pour l'acte reproché, si douteux, mais bien pour sa conduite générale ; et
aussi pour en débarrasser sa famille.

m

Je

suis de nouveau chef du jury pour la dernière
affaire de ce jour.
Joseph Galmier, ~gé de vingt ans, fils d'Anaïse Alber-

3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tine (quels noms on rencontre l Samedi dernier, la pauvre
femme X., dans l'affaire Z., où je n'ai trouvé rien de
curieux à relever, répondait aux noms d' Adélaîde-Hélorse !
Est-ce un sentiment poétique qui pousse les miséreux
à baptiser si étrangement leurs enfants ?) est accusé
d'avoir commis deux vols, avec les circonstances aggravantes : de nuit ; dans une maison habitée ; avec effraction ; avec complices.
Galmier est journalier au Havre ; tête point laide,
banale, rougeoyante; nez un peu trop pointu ; cheveux
ramenés sur le front ; moustache naissante ; l'air d'un
guerrier normand de Cormon. Bien bâti et de formes assez
élégantes; porte un jersey sous une veste déteinte.
Condamné précédemment à six mois.
Arrêté la nuit, porteur d'un pince-monseigneur, en
compagnie de rôdeurs munis de fausses clefs.
Dans une lettre au Procureur, il a fait des aveux
complets ; mais il dit à présent que, cette lettre, un repris
de justice l'a forcé à l'écrire. Et il nie tout.
Le Président. - Quel repris de justice ?
L',accusé. - Je n'ose pas le nommer. Il m'a menacé
d'un mauvais coup en sortant, si je parlais.
Le président reste sceptique.

Je transcris mes notes telles quelles. Toutes ne
s'appliquent peut-être pas à cette cause en particulier :
••. L'accusé qui parle le plus vite possible, par grande
peur que le Président ne lui coupe la parole (ce qu'il fait
du reste constamment) et qui cesse d'être clair - et qui
le sent ... le ~!heureux qui défend sa vie.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

L'innocent sera-t-il plus éloquent, moins troublé que
le coupable? Allons donc! Des qu'il sent qu'on ne le croit
pas, il pourra se troubler d'autant plus qu'il est moins
coupable. Il outrera ses affirmations ; ses protestations
paraîtront de plus en plus déplaisantes ; il perdra pied.

Le caté chien du commissaire de police, dans ses
dépositions ; son ton rogue. Et l'air gibier que prend
aussitat le prévenu, L'art de lui donner l'air coupable.
Le malheureux qui se rend compte, mais seulement
au moment où il l'entreprend, que sa défense est insuffisante. Son effort maladroit pour la corser.

L'imprudence du malfaiteur et cette sorte de vertige
qui l'amène à dépenser aussitet la somme qu'il vient
de voler. Galmier achète un pardessus, un complet, des
chemises, bretelles, mouchoirs, cravates, etc. ; il donne
un franc de pourboire au commis qui lui apporte le
paquet (il loge à côté du magasin).

La joie des malfaiteurs professionnels, lorsqu'ils rencontrent un bleu, flottant et un peu niais, qui consentira
i prendre le crime à sa charge. (On lui a promis de lui
payer un avocat.)
La version la plus simple est celle qui toujours

a le

plus de chance de prévaloir ; c'est aussi celle qui a le

moins de chance d'être exacte.

�700

701

LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAlSI

*

*

*

L'affaire suivante en amene cinq devant nous. Elle
devrait en amener six, mais l'un a pris la fuite. L'aîné
n'a que vingt-deux ans. C'est une bande de chapardeurs.
Huit vols sont relevés à leur charge. Ils avouent tout.
C'est Janvier qu'on a pincé d'abord; le plus jeune; il
refusait de nommer ses complices. Sans domicile depuis
huit jours, il couchait avec un autre de la même bande;
le 12 février dernier, il chipait une saucisse a un étalage;
coôt : •quinze jours, avec sursis.
Janvter sourit facilement, joliment ; il a du mal ne
pas sourire ; il est de belle humeur. Il ne plaisante
pas, mais on sent encore frémir dans ses réponses un
souvenir de l'amusement du vol, des parties de vol ou
l'on s'aventurait ensemble. On jouait à voler, à chaparder ... Cette joie va recevoir tout l'heure un fameux
coup de trique sur la tête.
Peut-on jamais se relever d'une condamnation ? Peuton s'en relever tout seµl ?...
" He can be saved now. Imprison him as a criminal,
and I a.ffirm to you that be will be lost. " 1

POÈMES 1
AMOUR

I

a

Dieu que j'aime à choisir dans l'aurore !
Haute montagne réveillée
Encore toute embrumée
Que le soleil levant adore ...

a

{A suivre.)

Piedsnus j'ai couru sur la mousse etj'ai bu à la source...
- Cette eau fraîche au parfum clair! Je tiens
Dieu dans le creux de mes mains ...

II

ANDRÉ GIDE.

Dieux inférieurs de mes douleurs.
Dieu supr!me de mon plaisir, de mon désir I
Mon Dieu Voluptueux ! ...
1

Ce sont les paroles que John Galsworthy prête à l'avocat d6fen·

seur dans son drame : Justice.

1

Extraits de Ditu /'Obscur.

�702

LA NOUVELLE R.EVUE}FRANÇAISE

POÈMES

III
Dieu que j'aime à sentir dans l'amour...
Dieu que j'ai cherché sur les terrasses !
- Ma divine amante... Elle attendait,
Dieu nocturne m'attendait
Situé dans l'espace
Où je passerais I
Elle était grande et souple et belle de contours.
Elle troublait les nuits comme une proie d'amour...
0 Dieu gu' avant d'étreindre je frissonne autour/
Son fard lui fait un masque orangé, affolant son regard...
Son corps étendu recommence un rythmique remous
De ses épaules aux genoux. Et la caresse
De ses lèvres me laisse un go-ût de rose et d'aloès ...
Je t'oublie~ Dieu si doux,
Dieu !'Obscur, quand je te savoure! ..

TÉNÈBRES

0 toi qui dans la nuit n'étais qu'une ombre
Venue par le hasard à ma rencontre,
De quels secrets accords nous frissonndmes
Pour l'amour de l'amour sous d'invisibles palmes...

J'ai touché tes longs yeux, j'ai rêvé leur regard
Selon ma caresse dans le noir
Guidée par le silence, entraînée par l'espoir ...

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

OASIS

POÈMES

ORGIE A LA POMPADOUR

A lady Rowna.

Non loin de la séghia
- Emotion d'eau vive - il y a
Une jonchée de chairs tranquilles
Aux morceaux de crépuscule splendide ...
je choisis la plus jeune nubile.
Douze printemps chauds
L'ont faite femme et l'on faite belle,
Je sens en elle
Le dégota fort de l'homme bMme !
- Ben Haouah ! je t'appelle...
Que ne t'ai-je appelé plus th ..
J'eusse aimé te l'offrir, 'tu l'aurais dévoré ce fruit
De ton pays,
Et sous ~es lèvres le fruit lui-même
Aurait joui...
Adieu, front malade
Entouré d'un linge sale,
Vieille femelle sauvage,
J'ai remis l'anneau noir, porte-plaisir usé,
A ta maigre main tatouée.

Elle avait réuni dans l'odorant boudoir
Cinq négrillons jaloux, du plus beau noir.
Ah 1 la plus jolie des Pompadour J
Pas de dentelle, aucun bijou. - Son adoré velours ...
Toute poudrée, et sur le ventre, et sous les bras,
Selon le gotu du jour" comme le Roy- voudra''.
Un négrillon au turban rose
Tua Benjamin au turban vert
Et les trois autres ricanèrent.
Pompadour provoquant l'amour
Déclarait la guerre ...
Armistice ! Armistice!
Chacun l' enfouillageait de pampre et de volubilis...
Et chacun à son tour
La houpette à la main pomponnait Pompadour...
Son petit singe, Pondichéry,
Haletait dans sa cage, étranglé par ses cris.
ANDRÉ BAINE.

�LI SACRE DU PRINTEMPS

Une telle musique ne peut rien exprimer que par allusion ;
elle n'atteint pas les choses ; elles les indique seulement ; elle

LE SACRE DU PRINTEMPS 1

La grande nouveauté du Sacre du Printemp1, c'est le renoncement à la " sauce". Voici une œuvre absolument pure. Aigre
et dure, si vous voulez ; mais dont aucun jus ne ternit l'éclat,
dont aucune cuisine n'arrange ni ne salit les contours. Ce n'est
pas une "œuvre d'art", avec tous les petits tripotages habituels.
Rien d'cstompé, rien de diminué par les ombres ; point de
voiles ni d'adoucissements poétiques; aucune trace d'atmosphère.
L'œuvre est entière et brute, les morceaux en restent tout crus;
ils nous sont livrés, sans rien qui en prépare la digestion ; tout
ici est franc, intact, limpide et grossier.
Le Sacre du Printemp, est le premier chef-d'œuvre que nous
puissions opposer à ceux de l'impressionnisme.

I
Considérons d'abord la musique. Elle est dépouillée de toute
vibration, elle a perdu cette auréole dont nous avons pris l'habitude de voir la musique d'orchestre environnée.
La symphonie de Debussy, c'est un foyer d'où s'échappent
de tremblants rayons ; il y a un noyau et tout autour un
frémissement vaporeux:, le flottement de mille incertaines harmoniques ; nous sommes au milieu de la fuite des sons ; ils nous
quittent et se dissipent dans tous les sens, formant aut~ur de
nous une buée délicate, sans cesse en train de s'évanouir. · 1 Ballet par Igor Stravinsky, Nicolas Rœrich et Ylasltl'fl Niji,uli.
Voir!&amp; Nouvelle Revue Fran;aiu du 1" Aol'.lt 1913, p. 139.

nous envoie vaguement vers elles ; elle les émeut sans les saisir.
Tout ce qu'elle exprime reste en dehors d'elle, n'est que retenu
dans ses environs ; elle n'enferme rien, mais il y a mille
présences indistinctes qu'elle s'annexe doucement et qu'elle
persuade de demeurer auprès d'elle. Le plaisir que nous goûtons à l'entendre, c'est justement celui de nous sentir adressés
vers nous ne savons pas bien quoi de tout proche, qui palpite
et se dérobe à moitié.
Sans violence, sans ingratitude, mais très nettement, StraYinsky se dégage du debussysme. Il a compris que ce halo
cU!icieux, au milieu duquel la musique de son maître apparaît
toujours noyée, chez un disciple, risquait de ne plus être que
de la sauce. Il enlève délibérément à sa symphonie toute
indécision, tout tremblement. Dans un article sur le Sacre du
Priltmp1 qu'il a publié dans Montjoie 1, parmi plusieurs naïvetés
qui ne font qu'encourager ma confiance, car elles sont d'un
ftritable créateur, je relève la phrase suivante : "J'ai exclu de
cette mélodie (celle du Prélude) les cordes trop évocatrices et
représentatives de la voix humaine, avec leurs crescendo et leurs
diminuendo - et j'ai mis au premier plan les boù, plus secs,
plus nets, moins riches d'expressions faciles, et par cela même
plus émouvants mon gré. " Dès le début, pour qui prêtait
bien l'oreille et savait entendre les différences, la musique de
Stravinsky rendait un son mat et défini qui lui appartenait en
propre. Elle ne se répandait pas, elle ne s'abandonnait
pas à son retentissement. Dans ses feux d'artifice, dans ses
bouquets, il y avait quelque chose de fixe, de fermé, d'entièrement déterminé. Ses plus éblouissants passages n'avaient
Dl~e pas l'humidité du scintillement. Elle semblait inspirée
par la sécheresse comme par une source ; elle jaillissait, s'ép2-

a

1 Numéro VIII, 29 mai 1913.

�i
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

nouissait et retombait avec une abondance à la fois éclatante et
éteinte. Mais où cette brièveté et cette contraction des soas
deviennent surtout frappantes, c'est dans le Sacre du Printemps:
dès les premières mesures, on les ressent ; aucun rayonnement,
aucune fuite ; la mélodie chemine étroitement ; elle se développe, elle dure sans la moindre effusion ; nous sommes saisis
d'un étouffement tout-puissant ; les sons meurent sans avoir
débordé l'espace qu'ils emplissaient en naissant ; rien ne
s'échappe, rien ne s'envole ; tout nous ramène et nous accable.
Jamais on n'entendit musique aussi magnifiquement bornée.
Ce n'est pas là simplement une nouveauté négative. Stravinsky
ne s'est pas simplement amusé à prendre le contre-pied de
Debussy. S'il a choisi des instruments qui ne frémissent pas, qui
ne disent rien de plus que ce qu'ils disent, dont le timbre est
sans expansion et qui sont comme des mots abstraits, c'est
parce qu'il veut tout énoncer directement, expressément,
nommément. Là est sa préoccupation principale. Là est son
innovation personnelle dans la musique contemporaine. Plus
d'écho, parce que plus rien ne doit être exprimé par simple
allusion. Dans le sujet qu'il se propose, il veut qu'il n'y ait
aucun détail qui soit atteint par la seule diffusion des ondes
sonores, qui soit seulement touché par les franges de l'orchestre.
Il s'interdit d'utiliser l'ébranlement. Il ne veut pas compter sar
ce que la-symphonie entraîne en passant, par une adhérence
fortuite et momenta_née. Mais il se tourne vers chaque chose et
la dit ; il va partout ; il parle partout où il faut, et de la façon
la plus exacte, la plus étroite, la plus textuelle. Sa voix se fait
.,Pareille à l'objet, elle le consomme, elle le remplace ; au lieu de
l'évoquer, dle le prononce. Il ne laisse rien en dehors; au
contraire il revient sur les choses : il les trouve, il les saisit, il
les ramène. Son mouvement n'est point d'appeler, ni de faire
un signe vers les régions extérieures, mais de prendre, et de
tenir, et de fixer. Par là Stravinsky opère en musique, avec un
éclat et une perfection inégalables, la même révolution qui est

1.1 SACRE DU PRINTEMPS

en train de s'accomplir, plus humblement et plus péniblement,
en littérature : il passe du chanté au parlé, de l'invocation au
discours, de la poésie au récit.
Tous les caractères de sa musique découlent de cette volonté
d'expression directe et textuelle.
Et d'abord ce qu'elle a de spacieux. Il y a en elle une sorte

de hauteur et d'aération ; elle est pleine de lacunes hardies,
de simplincations, de larges coupes. - Comme le musicien
a toujours plusieurs choses à dire à la fois et qu'il veut les dire

toutes là où elles sont, dans leur dispersion même, sa symphonie

cesse d'être une masse, un foyer compact, distribuant alentour
1t1

rayons. Il n'est plus au centre comme le poète, qui, sans

bonger, se répand en allusions ; mais comme un général, qui
presse vivement l'ennemi à la fois dans ses trois ou quatre positions les plus fortes, il attaque le sujet en tous ses points essentiels. Si diverses soient les directions qu'il faut prendre, il les
enfile toutes en même temps sans le moindre embarras ; il a
1IDC sorte d'ubiquité active qui lui permet de marcher en
même temps dans plusieurs sens opposés. Aussi perçoit-on nettement entre les différentes parties de sa symphonie je ne sais
qadle distance et quel jeu. On circule entre elles; elles ont
cliacune leur orientation; elles vont et viennent; elles se
aoisent, se rencontrent, s'accrochent ; il y a entre elles de
formidables collisions, mais de mélanges ni de fusions jamais.
Elles demeurent toujours bien détachées, bien largement
liégagécs. Cette grosse caisse, la voici laissée toute seule; d'aucun
~ois côtoiement sa rustique gaieté n'est pimentée. Même
a d'autres instruments parlent dans le même moment, ils
ciiaent autre chose, ils sont ailleurs et je me délecte, autant
,,•,à les entendre, à sentir les clairs et aucfacieux intervalles de
!car discours simultané. Tout vient sur moi en même temps,
lllaÎs non pas à l'état de bouffée, non pas comme une touffe

�710

LA NOUVELU: REVUE FRANÇAIS!

complexe et floue de parfums. C'est un système de mouve.
ments, ce sont des voix distinctes et décidées.
Non pas seulement l'harmonie, la mélodie elle-même reprend
diez Stravinsky une ampleur, une aisance et, si j'ose dire, une
. altitude à quoi nous n'étions plus accoutumés. En effet, chez
Debussy, comme elle ne servait qu'à suggérer les sentiments, elle
bougeait à peine ; elle semblait écrasée sous le poids de l'infini
où elle baignait ; elle rampait aplatie et, sans presque changer de
niveau, par de petites inflexions exquises, en se relevant ou en
s'abaissant d'un demi-ton, elle indiquait les choses. Mais Stravinsky veu,t les dire, les énoncer en toutes lettres ; aussi sa
phrase monte-t-elle jusqu'à les égaler ; elle se développe hardiment, elle s'élève, elle s'étage. La mélodie, dans son œuvre, a
comme une force intime d'ascension ; elle mord sur la hauteur
avec une facilité admirable ; elle la prend en elle à grosses
bouchées. On dirait qu'elle laisse entrer en elle J'espace qui
jusque-là pesait sur son dos. Rien de plus émouvant pour moi
que ses enjambées. Elle a perdu cette timidité et cette retenue
trop aristocratiques qui commençaient m'induire en impatience ; elle ne se tient plus à mi-côte, elle ne manœuvre plus,
avec une délicatesse infaillible, mais à la fin lassante, entre les
formes trop naturelles, trop carrées, trop justes où elle pourrait
tomber. Elle y tombe du premier coup, délibérément, avec
confiance. Dites, si vous voulez, qu'elle est grossière; mais pour
s'abandonner à une grossièreté aussi pure, il faut une miette de
plus de génie que pour s'en garder. Où je reconnais le mieux
la puissance de Stravinsky, c'est à la façon dont il se conduit en
face de la banalité. Il he cherche pas à la fuir ; mais quand il
la rencontre, il l'accepte, il parle avec sa voix, il se sert de tous
ses avantages, il va avec elle aussi loin qu'elle veut l'entraîner et,
sans y presque rien toucher, par l'aisance même qu'il garde en
sa compagnie, il la transfigure, il l'élève jusqu'au sublime. C'est 1
~ette_ fa~ulté de se ~ompr~mettre, de s'enga~er sans crainte_ ~s 1
1ord1narre et le facile, qui donne à sa mélodie cette tranquilhté, 1

LI SACRE DU PRINTEMPS

711

\ cette largeur, cet espace. Ah ! que j'aime son va-et-vient net et
&amp;milier, sa façon de poser les pieds partout où il le faut pour
que le sentiment soit exactement parcouru, la chose bien exprimée comme elle doit l'être ! Je songe à l'air de trompette de ....,
la Ballerine dans Petrouchka et à cette phr.i,se - si limpide, si
droite, si peu inquiète dans sa traversée aller et retour de tout
l'orchestre - qui souligne, au premier tableau du Sacre, les
glüsements latéraux des Adolescentes en rouge.

Le désir d'exprimer toute chose à la lettre explique un
1CCOnd caractère de la musique de Stravinsky : son caractère
acrobatique, que l'on a feint de prendre pour un elfet de
la simple virtuosité du musicien. - Il y aurait quelque
a!ectation à vouloir ignorer ce que cette musique a d'insolite
et PfCSqUe d'extravagant. Elle éclate sans cesse à des endroits
invraisemblables, théoriquement inaccessibles. Ainsi que
PctrouchL:a, tué par le Nègre, tout à coup reparaît au som~ de la baraque de toile, de même elle surgit à chaque
1mtmt là ou vraiment elle n'a pas le droit sans miracle de se
ber. Rien ne l'arrête; elle a une espèce de facilité formidable; tout obstacle lui cède du premier coup ;. elle ne cherchi.;
pas à le tourner, mais elle s'avance et tout s'arrange sous ses
pas; avant qu'on ait eu le temps de comprendre, elle a passé.
Elle se meut continuellement dans l'extraordinaire ; et c'est là
teulcment qu'elle se trouve à l'aise ; elle s'avance sans cesse sur
IIDe corniche; mais c'est une grand'route pour elle. Certes il
at naturel qu'avant tout autre suJet, Stravinsky ait choisi
d'~ un conte de fée. Sa musique est un tissu de tours et de
•tes magiques. Lui-même, je le vois au millieu de son
œuvre comme un enchanteur tout-puissant parmi sa cour
~e. Il lui suffit d'avoir une idée : si étrange, si capricieuse
llllt~e, comme les féroces séïdes de KostcheX domptés par
l'Oùeau de Feu, les sons se bo~culent, se culbutent, s'écrasent,

�712

LA NOUVELLE 1'.EVUE FRANÇAISI

mais ]a suivent. Il faut que ça marche ; il y a sans cesse dam
cette musique du malgré tout ; comme des enfants qu'on tÏJt
par la main, les instruments se présentent tout de guingois et
haletants ; ils ne s'acquittent de leur partie qu'en se défornunt
et en se dépassant ; ils sont happés par l'attraction souvcraiœ
de l'idée et ils s'avancent dans l'attitude où elle les a surprit,
sans avoir eu le temps de prendre leur équilibre normal. Tout
se passe comme dans un monde surnaturel, où_ le ~ouvoir_ de
l'esprit s·ur la matière deviendrait brusquement mfim. Quoi de
plus hétéroclite, de plus incompréhensible et. de plus pamlt
qu'à la fin du premier tableau du Sacre du Prt~temp1, ~ t
la course circulaire des Adolescentes, cette musique où 11 n y 1
plus ni mélodie, ni harmonie, ni jeu de timbres, mais seulement
une sorte de bourdonnement du rythme, d'animation tourt
pure, de tourbillon abstrait, entretenu et prolongé par la monotonie même de la terreur ?
De semblables prodiges toute la musique de Stravinsky est
tissée. Mais il faut en bien voir le sens. Ce ne sont pas des~
baties ordinaires, de simples réussites de métier. Au contram,
elles ne sont possibles que parce que leur a~teur n'est P~.P~
cupé premièrement du métier. Il ne v~1t &lt;iue ce_ qu1l ~
dire; il s'y met tout entier, il s'y perd, il s'y oubh~; e~~est
de ce dévouement 1 la chose que nait sa puissance 1rrésistiblc
·
et comme enchanteresse ; on est tOUJours
récornpensé d'1111
mouv.emen t de con:fi.ance; l'objet, lorsque nous ne voyons pl115 que
lui si difficile qu'il paraisse, finit toujours par inventer en nOIII
ce ~u'il faut pour l'exprimer et le manifester a-ux y~ux de to111.
- Je dis donc que les bizarreri_es dont use contmuellem.~
Stravinsky ne sont pas là pour qu'on les admire, ni pour quon
' mais
. au contraire
• pour nous mettre en contaet
s'en étonne,
.
direct en communication immédiate avec des choses ~dmirablcs
'
r. · re'B.éch_1r s111' uno.
et étonnantes.
Elles ne veulent pas nous ~aire
.
•
b
qm
difficulté vaincue, ma1.s elles viennent a o1·1r un e d111icolté
éet d2JIS
se trouvait sur notre rou.te. Elles ne cherchent pas à cr

LE SAC.RE DU PRINTEMPS

notre pensée une distance à parcourir, mais à en supprimer une,
! rapprocher de nous ce que nous n'eussions atteint qu'avec
d!"ort. Au lieu de solliciter notre émerveillement, elles tkhent
de nollS introduire de plain-pied au merveilleux et de nous
mettre à l'aise avec lui. Leur étrangeté vient de ce qu'elles assument tout ce qu'il y a d'impossible, d'inaccessible, de révoltant

dms les choses qu'elles veulent exprimer ; elles en absorbent
tout le mystère, afin de les en dépouiller pour nous. Presque
d'un bout à l'autre du Sacre du Printemps, les indications de
mesure changent à chaque mesure : cette anomalie, en apparence si gratuite, n'est que pour que nous soyons toujours en
accord avec le sentiment énoncé, pour que son rythme soit le
n6tre, pour que nous nous trouvions spontanément marcher à
IOD pas. Nous reconnaissons ici de nouveau le principe essentiel
de Stravinsky, celui de tout exprimer textuellement, Pour lui,
il n'y a rien qui ne doive être pris de front : l'objet a beau être
fantastique et éloigné de nous de mille lieues, il faut aller Ie
trouver, il faut en découvrir l'entrée et y pénétrer selon son
axe ; il sc charge de tout le voyage et, co~me le cheval volant,
en un instant il nous dépose au seuil. C'est une musique
acentrique, a-t-on dit. Oui, mais il faut prendre le mot à.. la
lettre : c'est une musique qui a abandonné le centre, pour se
présenter toujours normalement en face des chemins les plus
«anés, et qui a des sautes extravagantes, mais pour souffler
toujours droit. Aussi, quand elle s'élève, ce q u~ elle a de pl us
amprenant en définitive, ce qui nous saisit en elle du premier
coup, c'est sa facilité, c'est de sentir combien tout ce qu'elle
raconte sc pr~te aisément à l'intelligence,

Car il faut y revenir en finissant: sa plus grande beauté, c'est
qu'elle est toujours directe. Elle parle; on n'a qu'à l'écouter;

elle •icnt, elle sourd, elle jaillit et elle ne nous laisse rien à faire
que d'être la. Elle dévide son récit comme une grand'mère:
4

�714

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Une araignée,
M'avait attadd par le poignet avec un fil et j'avafr de r IJer6t
ju,q,/au cou;
Et du milieu de sa toile, elle me racontait des histoires telle p'llllt
femme auise. 1
Parole qu'aucune étrangeté ne fatigue d'être naîve. Ce fais.
ceau de timbres bizarres, nous croyons qu'il va se contenter de
nous divertir par sa fantaisie ; mais le voici qui se fond en un
chant unique. Cette grosse chose complexe et embarrassée, dont
on ne sait comment elle pourra bien se mouvoir, voici qu'cllc
s'ébranle d'un seul mouvement; elle s'avance, elle s'approche,
elle se découvre une espèce de voix et elle s'adresse à nom,
nous explique son affaire, nous verse sa confidence ; elle IC
fabrique une éloquence une éloquence aussitôt toute
prochaine et intime, toute pressante, tout attachée à nous.
Déjà nous avons oublié sa composition hétéroclite: nous nous
taisons, nous attendons la suite; nous sommes suspendus à ce
langage prodigieux dont chaque mot est forgé à neuf et ~u~t
se fait entendre du premier coup. Joie de comprendre, JOIC de
recevoir des nouvelles, joie d'être mis au fait. L'extraordinaire
histoire nous est transmise ; nous la prenons par gros morcea.llI
faciles• comme à des sauvages assis en rond le plus ancien de la
tri bu débite avec évidence les aventures surnaturelles des diCIII,
ainsi nous écoutons entrer ~out droit dans nos oreilles_ tan~
d'énormes imaginations. Stravinsky, c'est avant tout celui ~w
parle, c'est le conteur. Par là, malgré la différence de, métier,
il est le seul de tous les musiciens russes qui ressemble a Moussorgsky. On n'a pas assez remarqué combien il était peu
persan. 2
1 Paul Claudel: L' Echange, dans L' Arbre, p. 170.
' Par la faute de Rimsky et de Balakirew, et aussi de ballets com~e
Schlhérazade et Thamar, nous avons fini par confondre la R~
avec la Perse. Je pense qu'il y a tout de même quelques peblCI

U SACRE DU PRINTEMPS

Rien d'exotique chez lui; point d'almées dans sa musique;
aucune espèce de pittoresque, Même dans l'Oiseau de F~u, dont
le sujet pourtant invitait au grand spectacle, pas une mesure de
simple description ; rien qui fasse décor, qui soit là simplement
poar l'effet; rien qui ne veuille d'abord être vrai. La musique
de Stravinsky c'est avant tout une voix: celle de la niania, que
presse une abondance intarissable, qui tantôt se dépêche et
tantôt s'attarde, qui s'interrompt et qui reprend, et qui renoue
us cesse le fil toujours brisé de son récit, ne sachant pas le
faire valoir autrement qu'en y ajoutant des péripéties nouvelles.
M~me égarée dans l'histoire des temps monstrueux, c'est encore
llOtre mère la Russie qui nous parle et dépense pour nous les
trésors de son innocence immémoriale.
II
Si nouvelle soit la musique du Sacre du Printemp1, cependant

Je rapprochement que nous en avons pu faire avec celle de
Moussorgsky, montre qu'elle garde avec nos habitudes certaines
ainités et que nous pouvons retrouver approximativement sa
filiation. Il n'en est pas de même de la chorégraphie. Elle n'a
plllS aucune espèce d'attaches avec la danse classique. Tout y est .
ffCOmmencé, tout y est repris à pied d'œuvre, tout y est réinventé. La nouveauté en est si brutale et si crue qu'il ne faut
point dénier au public le droit -dont il usa d'ailleurs trop conjcÎcncieuscment - de se cabrer devant elle. Tkhons, avec le

dilmnces entre ces deux pays. Le commun des Russes, s'il voyait
quelque habitant de Téhéran se promener en Russie, se demanderait
}ICllt-!tre avec la même stupéfaction que les Français de Montesquieu: "Comment peut-on faire pour être persan? " - Allons plus
loin: j'imagine que Schéhlrazade et Thamar ne doivent pas ressembler beaucoup pl us à la Perse véritable que Carmen à la véritable '

&amp;pagne.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

timide espoir de l'y acclimater, de définir un peu précuémeat
cette nouveauté.
C'est encore, selon moi, le renoncement à la "sauce ".

11 y a, dans la danse en général, si l'on peut dire, deux degré
de la sauce. - D'abord la Lote Fuller : jeux de lumière, floue.
ment de draperies, enveloppement du corps dans des voiles qui
l'illimitent, effacement de tons les contours : la danseuse chesdlt
avant tout à se perdre dans le milieu, à noyer ses mouvemeno
dans des mouvements plus vastes et moins définis, à cacher tom
forme précise dans une sorte d'effusion multicolore, dont die n'at
plus que le centre indistinct et mystérieux. C'est tout naturàlement qu'elle a été conduite à illustrer les Nuages de Dcbuy.
Contre cette première espèce de sauce, les Russes, des lt
début, se sont ouvertement déclarés. Ds ont fait reparaluc
le corps sous les voiles, ils l'ont retiré de cette atmospbàt
ondoyante où il baignait et n'ont plus voulu nous toucher
que par son mouvement propre et par la figure bien visiblt,
bien évidente que dessine le danseur avec ses bras et sa
jambes. Ils ont ramené dans la danse la netteté. Je me SOIIYÏcm
des premiers soirs ! C'était pour moi la révélation d'un nouvaa
monde. Ainsi Pon pouvait sortir de l'ombre, on pouvait Jaig
voir tous ses gestes, les écrire tout au long sur un fond Sdl
mystère, et cependant être profond et pathétique, et tenir apès
soi les spectateurs suspendus comme ils l'eussent été par les jcas
les plus confus et les plus énigmatiques. Je faisais dans l'art mie
découverte analogue à celle de la géométrie dans les sciences Cl
la joie que je sentais était pareille au contentement que domie
une démonstration parfaite. A chaque tourbillon de Nijimlit
au moment où il venait clore, en s'agenouillant et en croisant
les mains, la boucle qu'il avait ouverte en s'élançant c1JIII
l'espace, tout mon plaisir était de revoir par la pensée la 6gurc
entière de son mouvement, vive, pure, stricte, enlevée, etC()llldlt
arrachée d'un bloc et par un coup de force à fa masse indécile

LI SACRE DU PRINTEMPS

da poaiblc. Aucun doute, aucune bavure, rien qui ftt appel en
moi à l'hésitation ; mais j'étais fort et content comme un
homme qui embrasse d'un senl regard un système de proposiliom scrupuleusement isolé de l'erreur en tous ses points.
Pourtant, dans cette danse, qui nous pan.issait si rigoureuse,
N'tjinski, bien avant que nous ne nous en aperçussions nousmemcs,a su découvrir qu'il y avait encore une espèce de ''sauce"

de cette sauce il a entrepris de purger complétcment la choré~
pphie. A un certain malaise qu'il sentait en les exécutant, il a

d

nmnna que les créaùons de Fokine comportaient encore un
ja, an flottement, une sorte de vague intérieur, qu'il fallait
ialnire à tout prix. Cette netteté pouvait etre raffinée, cette

mctitude admetuit d'!tre portée plus loin ... Dès lors il n'a

pus cade repos

qu'il n'cüt lui-même donné ce tour de vis,

~

cc r_esserrement d'écrous dont la machine chorégraphique
mat baom pour atteindre à son fonctionnement le plus strict.

Ceu-là le comprendront que rien au monde n'incommode

dmntage ~ue la sensation du

Uche et de l'à peu pr~.
™tcmunons d'abord en quoi consiste cette deuxième espèce
de sauce. Qu'y a-t-il ici dont Je danseur, même après s'être
clébamssé de ses accessoires, soit encore envdoppé? - Son essor
meme, son passage, son vol à travers le temps l'arabesque
na'il
'
,
.décri t en se mouvant : "Il voyage sur un chemin
qu'il
~ l t à. mes~e. qu? y p.we ; il va le long d'un fil mysténem, qu, se fan inv1S1ble derrière lui ; avec ce geste d'écarter

nec ces mains
· q_u 'il p'.o~~ne en l,air,
.
doiaccm

avec ce corps qui tourne'
ent et mille fois, il a l'air d'un magicien occupé à effiicer
11 •trace ,• nous ne 1e samrons
··
pas ; nous n'arriverons pas à le
lcDIJ',
à
lui
appuy
J
b
cr es ras contre Ies h anches pour le regarder
1 loisi.
• r de haut en bas. " 1 Q uel que chose s'mterposc
.
entre lui

. 'Ce ~ge est pris d'une note que j'écrivais ici-meme, l'an de:rd' .a:Juillet
___ . 1 9 12 ), sur Fok.ine et dans laquelle j'avançais plus
Ille -ll~IIOD
• auJou:rd'hui
•
1JIDS.1c·1 me contratnt
Hait
à renier ~ue N...
non pas tout
lller (1•

1

dq,qé F-~'~ à dt!passer - comme lui-même, sana le renier,
""-WC.

�718

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et nous ; et c'est son mouvement même; nous le voyons passct
dans un monde parallèle au nôtre, mais différent de lui ; il est
perdu dans son propre voyage et nous ne l'apercevons qu'a
travers une brume formée de tous ses gestes et de son inapaisa~~e v~-et-vient. -Précisons davantage: par les dix premien pas
qu d fait, le danseur ébauche une ligne, qui tout aussitôt tend
à le quitter, à s'échapper, à filer toute seule comme une
mélodie, lorsqu'on en a trouvé les premières not:s, se contim1e
d'elle-même, s'improvise à vide et 1init par s'imposer à la voir
qui lui ~ donné naissance. Il y a un ressort en elle qui l'écarte
de son siège. Une fois les premiers mouvements inventés par le
c~~s, c'est comme si, prenant conscience d'eux-mêmes, ils
d1sa1ent à leur auteur : " Assez maintenant ! Laisse-nous faire!''
Et les voilà qui se déchaînent ; par répétition, par redoublement, par variation, ils s' engendrent les uns les autre11 ils font
. d' eux-mêmes une abondance indéfinie. Le corps,
'
sortU"
qui
d'abord les dictait, n'est plus que leur soutien ; on ne lui
demande plus que de les recevoir et de les exécuter. Aussi
perd-il entre leurs mains sa forme et son articulation propres.
Ils l'arrangent, ils le corrigent, ils le retouchent ; ils
mettent des passages en lui là où il y avait des hiatus • ils
réunissent ses membres d'un trait _svelte et continu ; ils elf'a~nt
les angles, bouchent les trous, jettent des ponts. De la tête aim
pieds le corps prend je ne sais quoi de fluide et d'arrondi. Une
élégance supplémentaire, adventice descend sur lui et se pose.
Comme un acteur bien grimé, il n'est plus reconnaissable. Le
Spectre dt la Rost offre lemeilleurexemple de cette transfiguration.
Le corps de Nijinski y disparaît littéralement dans sa propre
danse.• De cet être musclé, aux traits si forts , si maMués,
on
""l
ne voit plus que des contours exquisement fuyants, que des
formes sans cesse évanescentes. Au lieu qu'il soit plongé dans
une_ at~osphère colorée, c'est dans une atmosphère dynamique.
Ma,~ il en reçoit presque autant d'imprécision que la Lok
Fuller de ses voiles lumineux. Si délicieux en soit le spectacle,

1.1 SACRE DU PRINTEMPS

il y a dans le Spectre de la Ro1t un certain manque intérieur de
,&amp;ité, dont je ne parviens plus à n'être pas gêné.
· La nouveauté du Sacre du Printemps, c'est le renoncement à
cette sauce dynamique, le retour au corps, l'effort pour serrer
do plus près ses démarches naturelles, pour n'écouter que ses
iudications les plus immédiates, les -plus radicales, les plus
étymologiques. Le mouvement y est réduit à l'obéissance; il est
sans cesse ramené au corps, rattaché à lui, rattrapé, tiré pa1 lui
en arrière, comme quelqu'un dont on a saisi les coudes et qu'on
cm~che ainsi de fuir. C'est du mouvement qui ne part pas,
aqui l'on interdit de chanter sa petite romance, du mouvement
qui revient prendre les ordres à chaque minute. Dans le corps
au repos, il y a mille directions latentes, tout un système de
lignes par lesquelles il penche vers la danse. Fokine les faisait
aboutir à un seul mouvement qui les rejoignait et les drainait
toutes; plut6t que chacune, c'est leur ensemble qu'il écoutait;
il les exprimait par substitution, en remplaçant leur multitude
divergente par une arabesque simple et continue. Dans le Sacre
a Pri1111mp1, au contraire, autant le corps offre de tendances et
d;occasions, autant de fois le mouvement s'interrompt et recommence; autant il sent en loi de points de départ possibles,
autant de fois le danseur reprend son essor. Il se ressaisit luimême à chaque instant, comme une source dont il faut épuiser
succesaivement tous les surgeons; il remonte en lui-même, et sa
danae est l'analyse, le dénombrement de toutes les inclinations
à bouger qu'il y découvre. - Nous surprenons ici chez Nijinski
la meme préoccupation que chez Stravinsky: aborder toute
chose selon son orientation propre. Quelque écart qu'il y ait
entre elles, il veut enfiler bien droit toutes les pentes pu corps
et ne descendre qu'avec elles au mouvement. Mais, comme
il ne peut les accompagner toutes à la fois, dès qu'il a
nùvi l'une d'elles un instant, il la quitte brusquement, il
rompt avec elle et retourne en chercher une autre. Danse

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

à la fois fidèle et tronquée! Elle est pareille à notre corps;
tous les mouvements dont elle se compose, demeurent dam
une parfaite identité avec les membres qui les exécutent; ils
en ont le sens et en gardent la brièveté; ils leur restent join11
et comme organiquement liés. Et le danseur, lorsqu'on le revoit
par le souvenir, au lieu de s'dfacer derrière ses gestes, apparait
bien distinctement au milieu de leur foule, à la façon d'un
dieu hindou hérissé de ses mille bras.
Dans la manière dont Nijinski a traité les évolutions des
groupes, on retrouve le même effort pour épouser le détail,
pour découvrir et dégager les injonctions singulières. - Dam
les ballets de Fokine les groupes de danseurs se répondaient
exactement de chaque c6té de la scène ; ce n'était pas la
ridicule symétrie de )'Opéra ; mais il y avait une distribution
régulière des masses, un équilibre entre elles que l'œil n'avait
à chercher que juste le temps nécessaire pour avoir le plaisir de
le découvrir. Equilibre non pas seulement statique : il se poursuivait dans la danse, si enchevêtrée fO.t-elle ; une sorte de
balancement subsistait jusqu'au cœur du tumulte. Toute figure
était conçue sur le modèle d'un échange ou d'un va-et-vient :
les danseurs s'étant emparés d'un geste, se le jetaient les uns
aux autres, se le renvoyaient sans fin comme une balle.
Chaque groupe ne faisait jamais de mouvement qu'en réponse
au mouvement du groupe opposé ; ses avancées ou ses
reculades, ses fuites ou ses retours ne lui étaient dictés qae
par les démarches de son partenaire et ne tendaient qu'à leur
compensation. Aussi l'attention se détournait-die bien vite de
lui ; il disparaissait dans son dialogue avec les autres et l'on ne
voyait plus que le motif chorégraphique où il était pris ; sur la
scène il n'y avait plus qu'une certaine forme d'agitation, qu'1111
mode tout pur de mouvement, Et comme une telle .figure était
trop abstraite ponr pouvoir être renouvelée indéfiniment daiu
son essence, Fokine bientôt ne sut plus montrer son invention
qu'en en modifiant le prétexte et les accessoires. Mais aDI

LI SACRE DU PRINTEMPS

fruits d'or que se lançaient les tsarines de l'Oùtau Je Ft11, il
eut beau substituer des poignards dans Tl,amar, des piques dans
Dapluris 11 C/J/QI : c'était lutter contre l'impossible ; pour retrouver la source de la variété, il eOt fallu d'abord redescendre au
détail, reprendre contact avec l'individuel.
C'est ce qu'a bien compris Nijinski. Il s'est rapproché de
chaque groupe particulier; il a consulté ses indications et ses tendances ; il l'a observé comme un savant; il l'a vu se lever, frémir,
onduler, être déporté brusquement sous le coup de sa force
intime ; il a suivi sa formation moléculaire, il a surpris ses
instincts au moment qu'ils se déclaraient, il s'est fait le spectateur
ctl'historicn de ses moindres initiatives. La danse de chaque
groope, cc sont les mouvements qu'il couvait dans sa séparation
d'avec tous les autres, pareils aux éclats spontanés qui naissent
dans les meules de foin. - Il y a dans toute la chorégraphie du
S«rt une asymétrie profonde qui fait partie de l'essence de
l'œuvrc. Chaque groupe commence par soi; il ne fait aucun
geste qui soit suscité par le besoin de répondre, de compenser,
de r&amp;blir l'équilibre; il s'émeut et s'ébranle à l'écart, il glisse
de son côté et tire notre attention à sa suite. Nous finissons bien
par b lui reprendre, mais c'est parce qu'un autre s'en est
emparé et l'emporte avec lui. Non pas manque de composition ;
il y en a une au contraire, et des plus subtiles, dans les
rencontres, les affronts, les mélanges, les combats de ces étranges
bataillons. Mais elle ne précède pas le détail ; elle ne le
commande pas; elle s'arrange comme elle peut de sa diversité.
L'impression d'unité que nous ne cessons pas un instant de
ressentir, c'est celle qu'on éprouve à voir circuler, se croiser,
s'aborder et se séparer, selon leurs intentions particulières, à
la fois familiers et oublieux les uns des autres, les habitants d'un
lllblc monde.
Nous venons d'examiner dans quel sens Nijinski a réagi
contre Fo~nc, ce qu'il a rejeté, ce qu'il a détruit. Il nous faut

•

�722

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

maintenant comprendre l'aspect positif de son innovation. Quel
bénéfice a-t-il trouvé dant ce renoncement à la sauce l Pour
quelle fin a-t-il ainsi brisé le mouvement et rompu les ensembla
chorégraphiques l Quelle sorte de beauté se cache dans cette
danse réduite et étriquée! Sans tenir compte encore de Il
merveilleuse appropriation au sujet du Sacrt du Pri11ttmps, il me
semble facile d'apercevoir par où elle prend l'avantage sur la
danse de Fokine.
Celle-ci est foncièrement impropre à l'expression des sentiments ; on n'y peut lire autre chose qu'une joie vague, toute
physique et sans visage. En effet dans le mouvement liquide et
continu dont elle est faite, comme dans les grandes arabesques
des peintres renaissants, le pouvoir expressif du geste, son secret,
sa force intérieure se dissolvent et se délayent. Sur cette route
indéfinie où le danseur s'élance, ils trouvent une issue trop facile
et se répandent vainement. Au lieu que le sentiment soit l'objet
que le mouvement tftche à peindre et à rendre visible, il n'est
plus que le prétexte qui le déclenche et il est bien vite oublié
dans l'abondance dont il est la source; il se perd bientôt clans
les redoublements qu'il engendre. Le corps entraîne tout; u
liberté remonte jusqu'à l'ftme et en défait les replis, les ressources,
les réserves.
En brisant le mouvement, en le ramenant vers le simple
geste, Nijinski a fait rentrer l'expression dans la danse. Tous les
angles, toutes les cassures de sa chorégraphie empêchent le
sentiment de fuir. Le mouvement se referme sur lui, l'~te,
. 1c contient ; par son perpétuel changement de direction, il lui
enlève tout débouché ; il l'emprisonne par sa brièveté m!mc.
Le corps n'est plus pour l'ftme une voie d'évasion ; au contraile
il se rassemble, il se ramasse autour d'elle ; il réprime G
poussée, et, par l'effort même qu'il exerce contre die, il_ est
tout imprégné d'elle, il la trahit au dehors. De la contramt:
qu'il lui fait subir, il reçoit je ne sais quoi de spirituel qui
paraît dans toutes ses façons. Il y a quelque chose de profond

LI SACRE DU PRINTEMPS

et

72 3

de serré dans cette danse enchainée. Tout cc qu'dle perd

ea entrain, en allant, en caprice, elle le gagne en signification.

La danse de Fokine était si peu expressive que, pour faire
entendre aux spectateurs les changements de leur Ame, les
acœan avaient .besoin de recourir à une mimique du visage:

IOIIICils froncés ou bien sourire. Cda s'ajoutait à leurs gestes,
iy 111perposait et par là-même en dénotait l'impuissance. C'était
an renfort qu'on allait chercher, une ressource d'un autre ordre

qui subvenait à l'indigence du langage proprement choré-

graphique.
Mais, dans la danse de Nijinski, le visage ne joue plus un
r6le indépendant; il prolonge le corps; il n'en est que la fleur.
C'at le corps lui-même d'abord qui parle. Il ne bouge que
tout entier, il fait bloc, et sa parole est de bondir ltout à coup
aa btant bras et jambes, ou de s'en aller de côté, les genoux
Mchis, la tête tombée sur l'épaule. A première vue il para1t
moins adroit, moins divers, moins intelligent. Pourtant avec ses
déplacements compacts, ses brusque volte-faces, ses façons de
tomber en arrêt, puis de se secouer frénétiquement sur place,
il dit mille fois plus de choses que le causeur disert, rapide et
éWgant, animé par Fokine. Le langage de Nijinski est d'un
ditail perpétuel ; il ne laisse rien passer ; il rentre dans les
coins. Nul tour de phrase, nulle pirouette, nulle prétérition.
Le danseur n'est plus emporté par une inspiration légère et
indiférentc. Au lieu de les effleurer dans son vol, il retombe
aar la choses de tout son poids, il marque chacune de sa chute
barde et totale. Sur chaque sentiment qu'il rencontre et veut
aprimer, il saute à pieds joints ; d'un brusque bond il se tourne
Yen lui et le couvre et demeure un instant à l'imiter. Il oublie
loat pour se faire pareil à lui quelque temps ; il l'étouffe
q,ielque temps avec sa forme, il l'aveugle avec lui-même tout
eatier. Comme il n'est plus obligé de mettre du liant entre
• gestes successifs ni de penser sans cesse à la suite, il ne
\
ftleffc rien de lui-même pour la transition. Il cède complétc-

�LA l'lOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ment à l'invitation de l'objet intérieur, il se rend unique
comme lui, il le nomme avec l'inertie momentanée de tout son
corps. Rappelons-nous Nijinski. danseur. Avec quelle éloquence
il s'arrondissait, ainsi qu'un chat, autour des sentiments !
Comme il les couvait étroitement ! Comme Ü savait bien disposer tous ses membres à leur image et trouver en lui-même
leur fidele effigie ! Inventeur, il est le même qu'interprète.
Tout ce qu'il brise, tout ce dont il dépouille la danse, c'est
pour arriver à une imitation matérielle, et pleine, et comme
opaque des émotions. Il prend ses danseurs, il leur arrange les
bras, il les leur tourne, il les leur casserait, s'il osait ; il tra•
vaille ces corps avec une brutalité impitoyable, comme des
choses ; il leur impose des mouvements impossibles, des attitudes
qui semblent contrefaites. Mais c'est pour leur arracher tout ce
qu'ils peuvent donner d'expression: Et en effet ils parlent à la
fin. De toutes ces formes bizarres et violentées s'élève je ne sais
quelle évidence ; elles figurent distinctement mille objets diffi.
ciles et secrets qu'il µ'y a plus qu'à regarder.
Oui, cela est clair et facile ; cela a pris les contours mêmes
de ce qui doit être compris. Voici le sentiment devant nous
désigné, fixé, représenté. Il est là comme une grande poupée
que le danseur laisse derrière lui; tandis qu'il continue. Rien
de plus émouvant que cette image physique des passions de
.l'âme. C'est bien autre chose que leur expression par le langage
articulé. Non pas profondeur plus grande, notation de détails
en elle.s et de finess~ que la parole ne pourrait atteindre. Mais
par cette figure sensible nous sommes conduits plus près d'elles,
nous sommes mis en leur présence d'une façon plus immédiate,
nous les contemplons avant l'atrivée du langage, avant que ne
s'empresse autour d'elles la foule innombrable et nuanc~
mais bavarde, des mots. Pas besoin de traduire ; ce n'est pomt
un signe d'où il faille passer à la chose. M-ais dans la nuit de
l'intelligence, nous assistons ; nous sommes là avec notre corps,

LI SACRE DU PRINTEMPS

72 5

...

et c'est lui qui comprend. Une certaine disposition, une
certaine reconnaissance par l'intérieur ... Chaque geste du
danseur est comme un mot qui me ressemblerait. Si quelquefois
il me paraît étrange, ce n'est qu'aux yeux de ma pensée;
car d'emblée il se rencontre avec mes membres, avec le fonds
de mon organisme dans une harmonie basse, pleine et parfaite.
De méme que la musique faisait entrer en nous son récit "par
gros morceaux faciles ", c'est ainsi que nous considérons cette
danse extravagante avec je ne sais quelle crédulité grossière et
dans une intimité qui "passe toute parole". Nous sommes
devant elle comme les enfants à Guignol : ils n'ont pas besoin
qu' "on leur explique " ; mais ils rient, ils tremb!ent, ils comprennent à mesure.

Nijinski a donné à la danse un pouvoir de signification, dont
elle était dépourvue. Mais son application à la rapprocher
dn corps, à la confondre avec ljétroite solidité de nos
membres, ne risquait-elle pas d'aboutir à la priver de sa fleur
et de sa grâce ? Et en effet où est la grke de ces gestes mesquins et maladroits, toujours captifs, toujours' brutalement
interrompus dès qu'ils sont sur le point·de s'élancer l Il semble
qu'il y ait dans la chorégraphie du Sacre du Printemp1 quelque
chose de cacophonique.
Pourtant la grke n'est pas la rondeur ; elle n'est pas incompatible avec un dessin anguleux. Il y a une grke ici - je le
prétends - et qui est plus profonde que celle du Spectre de la
R.oit, étant plus attachée. La grke n'est rien d'indépendant ;
elle ne vient pas se poser d'en haut sur les choses comme un
oiseau ; elle n'est que l'émanation au dehors d'une exacte nécessité, que l'effet d'un impeccable ajustage intérieur. Or, dans
la chorégraphie du Sacre du Printemp1, tout est mis au point
avec la dernière rigueur ; pour obtenir tels que nous les voyons,
les gestes dont elle se compose, Nijinski les a longtemps culti-

,.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

vés et développés ; il les a choisis au milieu du branchage
confus et divers de nos mouvements instinctifs, il les a présems
l contre les autres, il les a poussés légèrement et menés un peu
plus loin du corps qu'ils n'allaient d'eux-mêmes. En un mot,
il les a patiemment rendus à leur perfection singulière. Et de
cet achèvement natt une harmonie inédite. Si l'on veut biCR
cesser de confondre la gdce avec la symétrie et avec l'arabesque,
on la retrouvera à chaque page du Sacre du Printemps, dans œs
visages de profil sur les épaules de face, dans ces coudes attaches
à la taille, dans ces avant-bras horizontaux, dans ces maim
ouvertes et rigides, dans ce tremblement qui descend comme
une onde de la tête aux pieds des danseurs, dans la promenade
-obscure, éparse, préoccupée, des Adolescentes au Deuxième
Tableau. On la retrouvera même dans la danse de la Jeune
Fille Élue, dans les sursauts brefs et manqués qui l'agitent, dans
ses embarras, dans ses affreuses attentes, dans sa démarche
prisonnière et faussée et dans ce . bras levé au ciel qu'elle
promène tout droit au dessus de sa tête en signe d'appel, dt
menace et de protection.

III
Tout au long de l'analyse que je viens d'esquisser du s«rt
du Printemps, j'ai considéré les moyens employés par Stravinsiy
et par Nijinski comme s'ils avaient une valeur en eux-mêmes,
indépendamment du sujet auquel ils s'appliquent. Cette _sepa·
ration peut sembler artificielle et l'on a le droit de m'ohJedC'.
que je cherche à voir toute une technique nouvelle dans ce qlll
n'a été inventé et n'a de sens que pour une œuvre bien déter·
minée. Cette chorégraphie si anguleuse, me dira-t-on, n'est q~e
pour représenter la gesticulation encore informe et mal~roite
d'êtres primitifs. Cette musique si étouffée n'est que pour pcin~
l'épaisse angoisse du printemps. L'une et l'autre servent étroite-

LI SACRE DU PRINTEMPS

ment le thème choisi ; elles ne le dépassent pas, elles ne s'en

laissent pas distinguer.

Je répondrai que

le propre des chefs-d'œuvre est justement
de créer à leur usage une expression si complète, si habile et si
aeuve qu'elle devient tout naturellement une technique générale.
On n'invente rien de bon à part. Pour avoir des idées nouvelles
eta"une portée~ peu lointaine, il faut travailler à quelque
objtt très précis, il faut vouloir exprimer quelque chose de façon
à ce qu'on ne puisse le confondre avec rien d'autre. C'est tandis
qu'on fait effort vers le particulier, tandis qu'on ramène toutes
les facultés de l'esprit vers un même petit point, qu'éclatent \
IOlldain, comme sous une pression trop forte, les inventions
réellement expansives. C'est de l'extrême urgence que naît la
,muble fécondité. Stravinsky et Nijinski, parce qu'ils n'ont 1
voulu résoudre qu'un problème particulier, se trouvent avoir
découvert une solution générale. Et si, dans une tentative fort (
parente de la leur, les cubistes ont J.·usqu'ici échoué,. cela vient
de ce qu'ils ont élaboré d'abord dans l'abstrait une solution,
qu'ils n'ont cherché qu'ensuite à placer, intacte et absurde
'
'
dans des œuvres.
A ces considérations il faut ajouter que déjà Petrorlthka
contenait en germe la chorégraphie du Sacre du Printemps. Il
est certain que Nijinski, bien que son nom n'ait paru qu'une
fois sur l'affiche, a collaboré à la première comme à la seconde
de ces œuvres. Nous retrouvons sa manière dans la danse sur
place des trois pantins et dans la scène si pathétique de
Petrouchka emprisonné. C'est la même façon d'attacher les
gestes au corps, le même emploi de la saccade, le même souci
de conserver sans cesse au mouvement toute sa force expressive.
Et déjà ce parti~pris nous semblait d'une justesse, d'une
convenance, d'une appropriation merveilleuses. Déjà nous
n'imaguuons
"
pas qu'il pftt valoir pour quelque autre sujet.
Pourtant quel écart entre le thème de PetrotJChka et celui du
S4m ·' Les moyens qu1· l es ont s1· pertinemment
·
. l' un et
serns

f

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

l'autre, comment leur dénier une portée générale et pourquoi
serait-il interdit de les considérer en dehors de leur emploi 1
Cependant le moment est venu de ne plus nous occuper que
du · Sacre du Printempr, de nous placer bien en face de cette
œuvre terrible, de nous enfermer avec elle, afin de recevoir la
commotion particulière qu'elle est faite pour nous donner.
Demandons-nous ce qu'elle représente. Qu'avons-nous ici
devant les yeux? Que se passe-t-il ici? - L'œuvre est si riche
qu'on peut lui découvrir deux étages de signification, Elle a
d'abord un sens évident, officiel, avoué. Le Sacre du Pri111tmp1,
c'est un ballet sociologique. Extraordinaire vision d'un Age
qu'il nous fallait jusqu'ici reconstruire péniblement a l'aide de
documents scientifiques et que voici rendu sensible à notre
imagination.

Certer l'humanité antique était fltnut au def!ant de sa saur,
Et comme jadis au jour de la réparation, nous nous conridérions u
plain pied. 1
Nous assistons aux mouvements de l'homme au temps où il
n'existait pas encore comme individu. Les êtres se tiennent
encore ; ils vont par groupes, par colonies, par bancs; ils sont
pris dans l'affi-euse indifférence de la société; ils sont dévoués
au dieu qu'ils forment ensemble et dont ils n'ont pas su encore
se démêler. Rien d'individuel ne se peint sur leur visage. A
aucun instant de sa danse, la jeune fille élue ne trahit la terreur
personnelle dont son ame ·devrait être pleine. Elle accomplit
un rite, elle est absorbée par une fonction sociale et, sans donner
aucun signe de compréhension ni d'interprétation, elle s'agite
suivant les volontés et les secousses d'un être plus vaste qu'elle,
d'un monstre plein d'ignorance et d'appétits, de cruauté et de
ténèbres. Voici Moloch ramené vivant du fond des plus vieilles
époques. Il tressaille, il ouvre la gueule devant nous. Dieu bas
1

Paul Claudel, Tête d'Or d11ns l'.Arbre p. r31.

LI SACRE DU PRINTEMPS
et sans esprit ! Ses autels sont a son image : ce sont ces pierres
debout aux carrefours de la plaine informe, ces crânes d'animaux
mr des piquets. Dieu qui pèse au même niveau que les têtes,
comme le ciel de cuivre ! Dieu qui règne à quatre pattes et qui
cUvore ses enfants comme une vache pature ! L'homme est
dominé par ce qu'il y a de plus inerte en lui, de plus opaque,
de plus borné, sa société avec les autres.
Mais il y a dans !;-Sacre du Printemps quelque chose de plus
grave encore, un second sens, plus secret, plus hideux. Ce ballet
est un ballet biologique. Non pas seulement la da;;-de l'homme
le plus primitif; c'est e.12core la danse avant l'homme. Dans son
article de Monyoie, Stravinsky nous indique qu'il a voulu
peindre la montée du printemps. Mais il ne s'agit pas du
printemps auquel nous ont habitués les poètes, avec ses frémissements, ses musiques, son ciel tendre et ses verdures pales. Non,
rien que l'aigreur de la poussée, rien que la terreur "panique "
qui accompagne l'ascension de la sève, rien que le travail
horrible des cellules. Le printemps vu de l'intérieur, le printemps
dans son effort, dans son spasme, dans son partage. On croirait
assister a un drame du microscope; c'est l'histoire de la karyolinèse ; profonde besogne du noyau par quoi il se sépare de
!ni-même et se reproduit ; division de la naissance ; scissions et
retours de la matière inquiète jusque dans sa substance; larges
~ tournants de protoplasme; plaques germinatives; zônes,
ccr&amp;, placentas. Nous sommes plongé dans les royaumes inférieurs; nous assistons aux mouvements obtus, aux va-et-vient
stupides, tous les tourbillons fortuits par quoi la matière se
hausse peu à peu à la vie. Jamais plus belle illustration des
théories mécanistes. Il y a quelque chose de profondément aveugle dans cette danse. Il y a une énorme question~ portée
~ tous ces êtres qui se meuvent sous nos yeux. Elle n'est pas
différente d'eux-mêmes. Ils la promènent avec eux sans la comPl:11dre, comme un animal qui tourne dans sa cage et ne se
f.tttgue pas de venir toucher du front les barreaux. Ils n'ont pas

a

5

�730

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

d'a.utre organe que leur organisme tout entier et c'est avec lai
qu'ils cherchent. Ils vont de-ci de-là et s'arrêtent; ils se lancent
en avant comme un paquet, et attendent ... Rien qui les précède
et qu'ils soient obligés de rejoindre. Aucun idéal à regagner. On
est toujours au plus loin en restant avec eux. Comme le sang,
de l'intérieur, sans autre motif que sa poussée, frappe contre les
parois du crâne, c'est ainsi qu'ils demandent issue et avènement
Et peu à peu, par la patience et l'obstination brutes de lear
interrogation, une sorte de solution se forme, qui, elle non plw,
n'est pas différente d'eux-mêmes, qui, elle aussi, se confond avec
la masse de leur corps et qui est la vie.
Le soir de la première du Sacre du Printemps, il y avait,
comme de la lie, au fond de mon immense admiration, je 11e
sais quelle tristesse et quel accablement. J'avais sur le cœur la
lourdeur des choses physiquesJ une inertie minérale. Pour la
première fois je sentais aux doctrines évolutionnistes une sorte
de possibilité désespérante. Je retrouvais en moi les traces d'an
état misérable et gisant ; j'étais repris par l'étroitesse originelle;
il me semblait être né un jour de cette angoim dont je venais
d'avoir le prodigieux spectacle. Ah ! comme j'étais loin de
l'humanité ! Comme sa voix se faisait faible et lointaine à mes
oreilles ! - Il y a des œuvres toutes gonflées de plaintes, d'espoirs, d'encouragements. On y trouve à souffrir, à regretter, à
prendre conliance ; elles contiennent toutes les belles agitations
de l'âme ; on se livre à elles comme on écoute le conseil d'un
ami ; elles ont quelque chose de moral et participent toujoun
de la pitié. - Mais le Sacre du Printempr, c'est un morceau du
globe primitif, qui s'est conservé sans vieillir et qui continueà
respirer mystérieusement sous nos yeux, avec ses habitants et sa
il.ore. C'est une épave du passé, toute grouillante, toute rongée
d'une vie familière et monstrueuse. C'est une pierre pleine de
trous, d'où sortent des bêtes inconnues, occupées à des travaaJ
indéchiffiables et depuis longtemps dépassés.

73 I

LE GRAND MEAULNES 1
TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE X
LA " MAISON DE FRANTZ "

Mal rassuré, en proie à une sourde inquiétude, que
l'heureux dénouement du tumulte de la veille n'avait pas
suffi à dissiper, il me fallut rester enfermé dans l'école
pendant toute la journée du lendemain. Sltôt après
l'heure d' "étude " qui suit la classe du soir, je pris le
chemin des Sablonnières. La nuit fombait quand
j'arrivai dans l'allée de sapins qui menait à 1~ maison.
Tous les volets étaient déjà clos. Je craignis d'être
importun, en me présentant à cette heure tardive,
le lendemain d'un mariage. Je restai fort tard à rader
sur la lisière du jardin et dans les terres avoisinantes,
e5(&gt;irant toujours voir sortir quelqu'un de la maison
fermée... Mais mon espoir fut déçu. Dans la métairie
voisine elle-même, rien ne bougeait. Et je dus rentrer

chez moi, hanté par les imaginations les plus sombres.

Le lendemain, samedi, mêmes incertitudes. Le soir 1·e
.
'
pns en Mte ma pèlerine, mon bâton, un morceau de
pain, pour manger en route, et j'arrivai, quand la nuit
1

JACQUES

Rmiu

Voir la Nouvtlle Revue Franfaiu du

1••

juillet au

1"

octobre.

�73 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tombait déjà, pour trouver tout fermé aux Sablonnicres,
comme la veille ... Un peu de lumière au premier étage;
mais aucun bruit ; pas un mouvemènt... Pourtant, de la
cour de la métairie, je vis cette fois la porte de la ferme
ouverte, le feu allumé dans la grande cuisine et j'entendis
le bruit habituel des voix et des pas à l'heure de la
soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne pouvais
rien dire ni rien demander à ces gens. Et je retournai
guetter encore, attendre en vain, pensant toujours voir la
porte s'ouvrir et surgir enfin la haute silhouette d'Augustin.
C'est le dimanche seulement, dans l'apres-midi, que je
résolus de sonner à la porte des Sablonnières. Tandis que
je grimpais les coteaux dénudés, j'entendais sonner au loin
les vêpres du dimanche d'hiver. Je me sentais solitaire et
désolé. Je ne sais quel pressentiment triste m'envahissait.
Et je ne fus qu'à demi surpris lorsqu'à mon coup de
sonnette je vis M. de Galais tout seul paraître et me
parler presque à voix basse : M 11e de Galais était alitée,
avec une fièvre violente; Meaulnes avait dt1 partir des
vendredi matin pour un long voyage ; on ne savait quand

il reviendrait...
Et comme le vieillard, très embarrassé, très triste, ne
m'offrait pas d'entrer, je piis aussitêt congé de lui. La
porte refermée, je restai un instant sur le perron, le cœur
serré, dans un désarroi absolu, à regarder sans savoir Pour•
quoi une branche de glycine desséchée que le vent balançait tristement dans un rayon de soleil.
Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis
son séjour à Paris av.ait fini par être le plus fort. Il avait
fallu que mon grand compagnon échapp!t à la fin ason
bonheur tenace ...

LI GRAND MBAULNES

733

Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander

des nouvelles d'Yvonne de Galais; jusqu'au soir où, convalescente enfin, elle me fit prier d'entrer. Je la trouvai,
assise auprès du feu, dans le salon dont la grande fenêtre

basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'était point
p!le comme je l'avais imaginé, mais tout enfièvrée au
contraire, avec de vives taches rouges sous les yeux, et
dans un état d'agitation extrême. Bien qu'elle parô.t tres
faible encore, elle s'était habillée comme pour sortir.
Elle parlait-peu, mais elle disait chaque phrase avec une
animation extraordinaire, comme si elle eftt voulu se
persuader à elle-même que le bonheur n'était pas évanoui
encore... Je n'ai pas gardé le souvenir de ce que nous
avons dit. Je me rappelle seulement que j'en vins à
demander avec hésitation quand Meaulnes serait de retour:
- Je ne sais pas quand il reviendra, répondit-elle
vivement.
Il Y avait une supplication dans ses yeux et J·e me
gardai d'en demander davantao-e
,·
t&gt; •
Souvent je revins la voir. Souvent je causai avec elle
a~rès du feu, dans ce salon bas où la nuit venait plus
Vite que partout ailleurs. Jamais elle ne parlait d'el1emême ni de sa peine cachée. Mais elle ne se làSSait pas de
me faire conter par le détail notre existence d'écoliers de
Sainte-Agathe.
Elle
. écoutait gravement, tendrement, avec un intérêt
quast maternel, le récit de nos misères de grands enfants.
Elle ne paraissait jamais surprise, pas même de nos
enfantillages les plus audacieux, les plus dangereux. Cette
tendresse attentive qu'elle tenait de M. de Galais, les
aventures déplorables de son frère ne l'avaient point

�734

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

lassée. Le seul regret que lui inspiràt le passé, c'était, je
pense, de n'avoir point encore été pour son frère une
confidente assez intime, puisque, au moment de sa grande
débâcle, il n'avait rien osé lui dire, non plus qu'a personne, et s'était jugé perdu sans recours. Et c'était là,
quand j'y songe, une lourde tAche qu'avait assumée la
jeune femme, - tkhe périlleuse, de seconder un esprit
follement chimériqt1e, comme son frère; dche écrasante,
quand il s'agissait de lier partie avec ce cœur aventur~
qu'était mon ami le grand Meaulnes.
De cette foi qu'elle gardait dans les rêves enfantins de
son frère, de ce soin qu'elle apportait à lui conserver au
moins des bribes de ce rêve dans lequel il avait v&amp;:u
jusqu'à vingt ans, elJe me donna un jour la preuve la plus
~ucbante et je dirai presque la plus mystérieuse,
Ce fut par une soirée d'avril désolée comme une fin
d'automne. Depuis près d'un mois nous vivions dans un
doux printemps prématuré, et la jeune femme avait repris
en compagnie de M. de Galais les longues promenades
qu'elle aimait. Mais ce jour-là, le vieillard se trouvant
fatigué et moi-même libre, elle me demanda de l'accompagner malgré le temps menaçant. A plus d'une demilieue des Sablonnières, en longeant l'étang, l'orage, la
pluie, la grêle nous surprirent. Sous le hangar où nous
nous étions abrités contre l'averse interminable, le vent
nous glaçait, debout l'un près de l'autre, pensifs, devant le
paysage noirci. Je la revois, dans sa douce robe sévère,
toute p!lie, toute tourmentée,
- Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis
depuis si longtemps. Qu'a-t-il pu se passer ?

LI GRAND MEAULNES

735

Mais, à mon étonnement, lori.qu'il nous fut possible
enfin de quitter notre abri, la jeune femme, au lieu de
revenir vers les Sablonnières, continua son chemin et me
demanda de la suivre. Nous arrivimes, après avoir longtemps marché, devant une maison que je ne connaissais
pas, isolée au bord d'un chemin défoncé qui devait aller
vers Préveranges. C'était une petite maison bourgeoise,
couverte en ardoises, et que rien ne distinguait du type
US11el dans ce pays, sinon son éloignement et son isolement.
A voir Yvonne de Galais on et\t dit que cette maison
nous appartenait et que nous l'avions abandonnée durant
un long voyage. Elle ouvrit, en se penchant, une petite
grille, et se hàta d'inspecter avec inquiétude le lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, où des enfants avaient dü
Ytnir jouer pendant les longues et lentes soirées de la fin
de l'hiver, était ravinée par l'orage. Un cerceau trempait
dam une flaque d'eau. Dans les jardinets, 011 les enfants
anient semé des fleurs et des pois, la grande pluie n'avait
laiS5é que des traînées de gravier blanc. Et enfin nous
cUcouvrtmes, blottie contre le seuil d'une des portes
mouillées, toute une couvée de poussins transpercée par
l'averse. Presque tous étaient morts sous les ailes raidies et
la plumes fripées de la mère.
A ce spectacle pitoyable, la jeune femme eut un cri
«ouffé, Elle se pencha et, sans souci de l'eau ni de la
boue, triant les pous ins vivants d'entre les morts, elle les
mit dans un pan de son manteau. Puis nous entrâmes
dans la maison dont elle avait la clef. Quatre portes
ouvraient sur un étroit couloir où le vent s'engouffra en
sifflant. Yvonne de Galais ouvrit la première à notre
droite et me fit pénétrer dans une chambre sombre, où je

�736

1

L

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

distinguai, après un moment d'hésitation, une grande glace
et un petit lit recouvert, à la mode campagnarde, d'un
édredon de soie rouge. Quant à elle, après avoir cherché
un instant dans le reste de l'appartement, elle revint,
portant la couvée malade dans une corbeille garnie de
duvet, qu'elle glissa précieusement sous l'édredon. Et,
tandis qu'un rayon de soleil languissant, le premier et le
dernier de la journée, faisait plus piles nos visages et plus
obscure la tombée de la nuit, nous étions là, debout,
glacés et tourmentés, dans la maison étrange !
D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid
fiévreux, enlever un nouveau poussin mort pour l'emp~cher de faire mourir les autres. Et chaque fois il nous
semblait que quelque chose, comme un grand vent par
les carreaux cassés du grenier, comme un chagrin mystérieux d'enfants inconnus, se lamentait silencieusement.
- C'était ici, me dit enfin ma compagne, la maison
de Frantz quand il était petit. Il avait voulu une maison
pour lui tout seul, loin de tout le monde, dans laquelle
il ptlt aller jouer, s'amuser et vivre quand cela lui plairait.
Mon pere avait trouvé cette fantaisi~ si extraordinaire, si
drélle, qu'il ne lui avait pas refusé. Et quand cela lui plaisait,
un jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait
pour habiter dans sa maison, comme un homme. Les enfants
des fermes d'alentour venaient jouer avec lui, l'aider à faire
son ménage, travailler dans le jardin. C'était un jeu
merveilleux ! Et le soir venu, il n'avait pas peur de coucher tout seul. Quant à nous, nous l'admirions tellement,
que nous ne songions pas même à être inquiets.
" Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec
un soupir, la maison est vide. M. de Galais frappé par

LE GRAND MEAULNE$

737

!'Age et le chagrin n'a jamais rien fait pour retrouver ni
rappeler mon frère. Et que pourrait-il tenter ?
" Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans
des environs viennent jouer dans la cour comme autrefois.
Et je me plais à imaginer que ce sont les anciens amis de
Frantz; que lui-m~me est encore un enfant et qu'il va
revenir bientôt avec la fiancée qu'il s'était choisie.
" Ces enfants-là me connaissent bien.Je joue avec eux.
Cette couvée de ,petits poulets était à nous... "
Tout ce grand c:hagrin dont elle n'avait jamais rien dit,
ce grand regret d'avoir perdu son frère si fou, si charmant
et si admiré, il avait fallu cette averse et cette débkle
enfantine pour qu'elle me les confiit. Et je l'écoutais sans
rien répondre, le cœur tout gonflé de sanglots...
Les portes et la grille refermées, les poussins remis dans
la cabane en planches qu'il y avait derrière la maison, elle
reprit tristement mon bras et je la reconduisis ...
Des semaines, des mois passèrent. Epoque passée
Bonheur perdu l De celle qui avait été la fée, la princesse
et l'amour mystérieux de toute notre adolescence, c'est à
moi qu'il était échu de prendre le bras et de dire ce qu'il
fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon avait fui. De cette époque, de ces conversations,
le soir, après la classe que je faisais sur la côte de
' Saint-Benoist des Champs, de ces promenades où la seule
chose dont il eôt fallu parler était la seul~ sur laquelle
nous étions décidés à nous taire, que pourrais-je dire à
présent ? Je n'ai pas gardé d'autre souvenir que celui, à
demi effacé déjà, d'un beau visage amaigri, de deux yeux
dont les paupieres s'abaissent lentement tandis qu'ils me

�738

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

regardent, comme pour déjà ne plus voir qu'un monde
intérieur ...
Et je suis demeuré son compagnon fidèle - compagnon d'uhe attente dont nous ne parlions pas - durant
tout un printemps et tout un été comme il n'y en aura
jamais plus. Plusieurs fois, nous retournimes, l'après-midi,
à la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner
de l'air, pour que rien ne ftît moisi quand le jeune ménage
reviendrait. Elle s'occupait de la volaille à demi sauvage
qui gîtait dans la basse-cour. Et, le jeudi ou le dimanche,
nous encouragions les jeux des petits campagnards d'alentour, dont les cris et les rires, dans le site solitaire,
faisaient paraître plus déserte et plus vide encore la petite
maison abandonnée,
CHAPITRE XI
CONVERSATION SOUS LA PLUIE

Le mois d'ao-ilt, époque des vacances, m'éloigna des
Sablonnières et de la jeune femme. Je dus aller passer
Sainte-Agathe mes deux mois de congé. Je revis la
grande cour sèche, le préau, la classe vide ... Tout parlait
du grand Meaulnes. Tout était rempli des souvenirs de
notre adolescence déjà finie. Pendant ces longues journées jaunies, je m'enfermais comme jadis, avant la venue
de Meaulnes, dans le Cabinet des Archives, dans les
classes désertes, Je lisais, j'écrivais, je me souvenais... Mon
père était à la pêche au loin. Millie, dans le salon,
cousait ou jouait du piano comme jadis... Et dans le
silence absolu de la classe, où les couronnes de papier vert

a

LE GRAND MEAULNES

739

déchirées, les enveloppes des livres de prix, les tableaux
q,ongés, tout disait que l'année était finie, les récompenses distribuées, tout attendait l'automne, la rentrée
d'octobre et le nouvel effort - je pensais de même que
notre jeunesse était finie et le bonheur manqué ; moi
aussi j'attendais la rentrée aux Sablonnières et le retour
d'Augustin qui peut-être ne reviendrait jamais...
Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annonçai à Millie, lorsqu'elle se décida à m'interroger sur
la nouvelle mariée. Je redoutais ses questions, sa façon à
la fois très innocente et très maligne de vous plonger
soudain dans l'embarras en mettant le doigt sur votre
pensée la plus secrète.Je coupai court à tout, en annonçant
que la jeune femme de mon ami Meaulnes serait mère
au mois d'octobre.
A part moi, je me rappelai le jour où Y von ne de Galais
m'avait fait comprendre cette grande nouvelle. Il y avait
eu un silence; de ma part, un léger embarras, de jeune
homme. Et j'avais dit tout de suite, inconsidérément,
pour le dissiper - songeant trop tard à tout le drame
que je remuais ainsi :
- Vous devez être bien heureuse ?
Mais elle, sans arriere-pensée, sans regret, ni remords,
lli rancune, elle avait répondu avec un beau sourire de

bonheur :
-

Oui, bien heureuse.

Durant cette dernière semaine des vacances, qui est en
général la plus belle et la plus romantique, semaine de
grandes pluies, semaine où l'on commence à allumer les
feux, et que je passais d'ordinaire à chasser dans les sapins

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

noirs et mouillés du Vieux-Nançay, je fis mes préparatifs
pour rentrer directement à Saint-Benoist des Champs.
Firmin, ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nançay,
m'eussent posé trop de questions auxquelles je ne voulais
pas répondre, Je renonçai pour cette fois à mener durant
huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard et je
regagnai ma maison d'école quatre jours avant la rentrée
des classes.
J'arrivai avant la nuit dans la cour déjà tapissée de
feuilles jaunies. Le voiturier parti, je déballai tristement
dans la salle à manger sonore et " renfermée ", le paquet
de provisions Gue m'avait fait maman ... Après un léger
repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma
pelerine et partis pour une fiévreuse promenade qui me
mena tout droit aux abords des Sablonnières.
Je ne voulus pas m'y introduire en intrus dès le
premier soir de mon arrivée. Cependant, plus hardi
qu'en février, après avoir tourné tout autour du Domaine
où brillait seule la fenêtre de la jeu.ne femme, je franchis,
derrière la ma,ison, la clôture du jardin et m'3$iS sur un
banc contre la haie, dans l'ombre commençante, heureux
simplement d'être là, tout près de ce qui me passionnait
et m'inquiétait le plus au monde.
La nuit venait. Une pluie fine commençait à tomber.
La tête basse, je regardais, sans y songer, mes souliers
se mouiller peu à peu et luire d'eau. L'ombre m'entourait lentement et la fraîcheur me gagnait sans troubler ma rêverie. Tendrement, tristement je rêvais aux
chemins boueux de Sainte-Agathe, par ce même soir
de fin septembre ; j'imaginais la place pleine de brume,
le garçon boucher qui siffle en allant à 1a pompe,

LE GRAND MEAULNES

74 1

le café illuminé, la joyeuse voiturée avec sa carapace
de parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des
vacances, chez l'oncle Florentin •.• Et je me disais tristement : Qu'importe tout ce bonheur, puisque Meaulnes,
mon compagnon, ne peut pas y être, ni sa jeune
femme ...
C'est alors que, levant la tête, je la vis à deux pas de
moi. Ses souliers, dans le sable, faisaient un bruit léger que
j'avais confondu avec celui des gouttes d'eau de la haie.
Elle avait sur la tête et les épaules un grand fichu de
laine noire, et la pluie fine poudrait sur son front ses
cheveux, Sans doute de sa chambre m'avait-elle aperçu
par la fenêtre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers
moi. Ainsi ma mère, autrefois, s'inquiétait et me cherchait
pour me dire : "Il faut rentrer ... ,,, mais ayant pris gmlt à
cette promenade sous la pluie et dans la nuit, elle disait
seulement avec douceur : " Tu vas prendre froid l " et
restait en ma compagnie à causer longuement...
Yvonne de Galais me tendit une main bnllante, et,
renonçant à me faire entrer aux Sablonnières, elle s'assit
sur le banc moussu et vert-de-grisé, du côté le moins
mouillé, tandis que, debout, appuyé du genou à ce même
banc, je me penchais vers elle pour l'entendre.
Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi
écourté mes vacances.
- Il fallait bien, répondis-je, que je vinsse au plus tôt
pour vous tenir compagnie.
- II est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir,
je suis seule encore, Augustin n'est pas revenu ...
Prenant ce soupir pour un regret, un reproche étouffé,
je commençais à dire lentement :

�742

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

- Tant de folies dans une si noble tête I Peut-être le
gotît des aventures, plus fort que tout ...
Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce
lieu, ce soir-là, que pour la première et la dernière fois
elle me parla de Meaulnes.
- Ne parlez pas ains4 dit-elle doucement, François
Seure!, mon ami. Il n'y a que nous - il n'y a que moi
de coupable. Songez à ce que nous avons fait. .•
" Nous lui avons dit : voici le bonheur, voici ce que
tu as cherché pendant toute ta jeunesse, voici la jeune
fille qui était à la fin de tous tes rêves !
" Comment celui que nous poussions ainsi par les
épaules n'aurait-il pas été saisi d'hésitation, puis de crainte,
puis d'épouvante, et n'aurait-il pas cédé à la tentation de
s'enfuir!
- Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous
étiez ce bonheur-là, cette jeune fille-là ..•
- Ah l soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant
avoir cette pensée orgueilleuse ! C'est cette pensée-là qui
est cause de tout.
'' Je vous disais : " Peut-être que je ne puis rien faire
pour lui. " Et au fond de moi je pensais : " Puisqu'il m'a
tant cherchée et puisque je l'aime, il faudra bien que je
fasse son bonheur". Mais quand je l'ai vu près de moi, avec
toute sa fièvre, son inquiétude, son remords mystérieux,
j'ai compris que je n'étais qu'une pauvre femme comme
les autres...
" - Je ne suis pas digne de vous, répétait-il, quand
ce fut le petit jour et la fin de la nuit de nos noces.
" Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne
calmait son angoisse. Alors j'ai dit :

U

GRAND MEAULNES

743

'' - S'il faut que vous partiez ; si je suis venue vers
vous au moment où rien ne pouvait vous rend re heureux,
s'il faut que vous m'abandonniez un temps pour ensuite
revenir apaisé pres de moi, c'est moi qui vous demande
de partir ...
Dans l'ombre je vis qu'elle avait levé les yeux sur moi.
C'était comme une confession qu'elle m'avait faite, et
elle attendait de moi, anxieusement, que je l'approu ve ou
la condamne. Mais que pouvais-je dire ? Certes, au fond
de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et
sauvage, qui se faisait toujours punir plut6t que de
s'excuser ou de demander une permission qu'on lui eltt
certainement accordée. Sans doute aurait-il fallu
qu'Yvonne de Galais lui fît violence, et lui prenant la
tête entre ses mains, lui dit: " Qu'importe ce que vous
avez fait ; je vous aime ; tous les hommes ne sont-ils pas
des pécheurs?" Sans doute avait-elle eu grand tort, par
gEnérosité, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi sur
la route des aventures.•• Mais comment aurais-je pu
d&amp;approuver tant de bonté, tant d'amour !..
Il y eut un long moment de silence, pendant lequel,
troublés jusqu'au fond du cœur, nous entendions la
pluie froide dégoutter dans les haies et sous les branches

des arbres.
- Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien
ne nous séparait désormais. Et il m'a embrassée simplement comme un mari qui laisse sa jeune femme, avant
un long voyage ...
Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fiévreuse
puis son bras et nous remontAmes l'allée dans l'obscurité
profonde.

�744

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

- Pourtant il ne vous a jamais écrit ? demandai-je.
- Jamais, répondit-elle.
Et alors, la pensée nous venant à tous deux de la vie
aventureuse qu'il menait à cette heure, sur les routes de
France ou d'Allemagne, nous commençimes à parler de
lui comme nous ne l'avions jamais fait. Détails oubliés,
impressions anciennes nous revenaient en mémoire, tandis que lentement nous regagnions la maison, faisant à
chaque pas de longues stations pour mieux échanger nos
souvenirs ... Longtemps - jusqu'aux barrieres du jardin
- dans l'ombre, j'entendis la précieuse voix basse de la
jeune femme ; et moi, repris par mon vieil enthousiasme,
je lui parlais sans me lasser, avec une amitié profonde, de
celui qui nous avait abandonnés...

CHAPITRE XII
LE FARDEAU

La classe devait recommencer le lundi. Le samedi soir,
vers cinq heures, une femme du Domaine entra dans la
cour de l'école ou j'étais occupé à scier du boi; pour
l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite füle était
née aux Sablonnieres. L'accouchement avait été difficile.
A neuf heures du soir il avait fallu demander la sagefemme de Préveranges. A minuit, on avait attelé de
nouveau pour aller chercher le médecin de Vierzon. Il
avait d(1 appl iquer les fers. La petite fille avait la tete
blessée et criait beaucoup, mais elle paraissait bien en 1•it.
Yvon ne de Galais était maintenant tres affaissée, mais elle
avait souffert et résisté avec une ,,ailJance extraordinaire.

L1! GRAND MEAULNES

745

Je laissai là mon travail, courus revêtir un autre paletot,
et co11tent, en somme, de ces nouvelles, je suivis la
bonne femme jusqu'aux Sablonnieres. Avec précaution,
de crainte que quelqu'un des deux blessés ne fôt endormi, je montai par l'étroit escalier de bois qui menait au
premier étage. Et là, M. de Galais, le visage fatigué
mais heureux, me fit entrer dans la chambre où l'on avait
provisoirement installé le berceau entouré de rideaux.
Je n'étais jamais entré dans une maison où f(lt né le
jour même un petit enfant. Que cela me paraissait bizarre
et mystérieux et bon ! Il faisait un soir si beau un
v6-itable soir d'été - que M. de Galais n'avait pas
craint d'ouvrir la fenêtre qui donnait sur la cour. Accoudé près de moi sur l'appui de la croisée, il me racontait,
avec épuisement et bonheur, le drame de la nuit ; et moi
qui l'écoutais, je sentais obscurément que quelqu'un
d'étranger était maintenant avec nous dans la chambre...
Sous les rideaux, cela se mit à crier, un petit cri aigre
et prolongé ... Alors M. de Galais me dit à demi-voix :
- C'est cettt blessure à la tête qui la fait crier.
Machinalement - on sentait qu'il faisait cela depuis
le matin et que déjà il en avait pris l'habitude - il se
mit à bercer le petit paquet de rideaux.
- Elle a ri déjà, dit-il, et elle prend le doigt. Mais
vous ne l'avez pas vue ?
Il ou1•rit les rideaux et je vis une rouge petite figure
bouffie, un petit crfoe allongé et déformé par les fers :
- Ce n'est rien, dit M. de Galais. Le médecin a dit
que tout cela s'arrangerait de soi-même... Donnez-lui
votre doigt, elle va le serrer.
Je découvrais là comme un monde ignoré. Je me sen6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

LI GRAND MEAULNES

tais le cœur gonflé d'une joie étrange que je ne connaissais pas auparavant...
_
M. de Galais entr'ouvrit avec précaqt1on la porte de la
chambre de la jeune femme. Elle ne dormait pas.
_ Vous pouvez entrer, dit-il.
..
Elle était étendue, le visage enfiévré, au milieu de_ ses
cheveux blonds épars. Elle me tendit la main e~ souna~t
d'un air las. Je lui fis compliment de sa fille. Dune voix
un peu rauque, et avec une rudesse inaccoutumée - la
rudesse de quelqu'un qui revient du combat :
.
- Oui, mais on me l'a abîmée, dit-elle_ en souriant.
Il fallut bient6t partir, pour ne pas la fatiguer.

Le lendemain dimanche, dans l'après-midi, je me ren,
1 ., Afa
dis avec une hâte presque joyeuse aux Sab onmeres.
porte, un écriteau fixé avec des épingles arrêta le geste
que je faisais déjà :
Prière de ne pas sonner.

Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. J'entendis a
.
des pas étouffés qui accouraient. Quelqu'un
1,.mt éneur
• d
que je ne connaissais pas - et qui était le médecin e
Vierzon - m' ouvrit :
_ Eh bien ! qu'y a-t-il ? fis-je vivement.
,.
_ Chut ! chut ! _ me répondit-il tout ~as, 1a~
Îkhé. - La petite fille a failli mourir cette nuit. Et
mère est très mal.
.
d
Complétement déconcerté je le suivis sur la pointe ~
. étage. L a petite
. fille endormie
pieds jusqu'au premier
dans son berceau était toute pile, toute blanche, comme
un petit enfant mort. Le médecin pensait la sauver,

a

747

Quant la mère, il n'affirmait rien ... Il me donna de
longues explications comme au seul ami de la famille. Il
parla de congestion pulmonaire, d'embolie. Il hésitait; il
n'était pas sür... M. de Galais entra, affieusement vieilli
en deux jours, hagard et tremblant.

Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir cc
qu'il faisait :
-

TI faut, me dit-il tout bas, qu'elle ne soit pas
effi-ayée. Il faut, a ordonné le médecin, lui persuader que
cela va bien,
Tout le sang à la figure, Yvonne de Galais était
étendue, la tête renversée comme la veille. Les joues et
le front rouge sombre, les yeux par instants révulsés,
comme quelqu'un qui étouffe, elle se défendait contre la
mort avec un courage et une douceur indicibles.
Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en
feu, avec tant d'amitié, que je faillis éclater en sanglots.
- Eh bien ! eh bien ! dit M. de Galais très fort, avec
un enjouement affi-eux, qui semblait de folie, vous voyez;
que pour une malade elle n'a pas trop mauvaise mine l
Et je ne savais que répondre, mais je gardais dans la
mienne la main horriblement chaude de la jeune femme
mourante ...
Elle voulut-faire un effort pour me dire quelque chose,

me demander je ne sais quoi ; elle tourna les yeux vers
moi, puis vers la fenêtre, comme pour me faire signe
d'aller dehors chercher quelqu'un... Mais alors une
afti-euse crise d'étouffement la saisit ; ses beaux yeux bleus
qui, un instant, m'avaient appelé si tragiquement, se
révulsèrent ; ses joues et son front noircirent, et elle se
débattit doucement, cherchant à contenir jusqu'a la fin

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son épouvante et son désespoir. On se précipita - les
médecins et les femmes - avec un ballon d'oxygenc,
des serviettes, des flacons ; tandis que le vieillard penché
sur elle criait - criait comme si déja elle eüt été bien
loin de lui, de sa voix rude et tremblante :
- N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as
pas besoin d'avoir peur !
Puis la crise s'apaisa. Elle put souffier un peu, mais
elle continua à suffoquer à demi, les yeux blancs, la tête
renversée, luttant toujours, mais incapable, fM-ce un
instant, pour me regarder et me parler, de sortir du
gouffre où elle était déjà plongée.
... Et comme je n'étais utile à rien, je dus me
décider à partir. Sans doute, j'aurais pu rester un instant
encore ; et à cette pensée je me sens étreint :Par un
affieux regret. Mais quoi ? J'espérais encore. Je me per-

LE GRAND MEAULNES

749

heures, il y avait déjà. deux ou trois gamins dans la cour.
fhésitai longuement descendre, à me montrer. Et lorsque

a

je _parus e nfin, t~urnant la clef de la classe moisie, qui
1

était fermee depuis deux mois, ce que je redoutais le plus
au monde arriva : je vis le plus grand des écoliers se
détacher du groupe qui jouait sous le préau et s'approcher
de moi. Il venait me dire " gue la jeune dame des Sablonnieres était morte depuis hier à la tombée de la nuit".
Tout se mêle pour moi, tout se confond dans cette
d~ule~r. Il me semble maintenant gue jamais plus je
n aurai le courage de recommencer la classe. Rien que
traver~er la cour aride de l'école, c'est une fatigue qui va
me briser les genoux. Tout est pénible tout est amer
. '
,
'
pu1sgu elle est morte. Le monde est vide, les vacances
sont finies. Finies, les longues courses perdues en voiture .
6:1ie,_ la fête mystérieuse •.. Tout redevient la peine qu:
C était.

suadais que tout n'était pas si proche.
En arrivant à la lisière des sapins, derrière la maison,
songeant au regard de la jeune femme tourné vers la
fenêtre, j'examinai avec l'attention d'une sentinelle ou
d'un chasseur d'hommes la profondeur de ce bois par ou
Augustin était venu jadis et par où il avait fui l'hiver

ce matin. Ils s'en vont, par petits groupes, porter cette
~ouvelle aux autres à travers la campagne. Quant à moi,
Je ~ren~s mo~ ch~peau noir, une jaquette bordée que j'ai,
et Je m en vais misérablement vers les Sablonnières.,.

précédent. Hélas ! Rien ne bougea. Pas une ombre suspecte ; pas w1e branche qui remue. Mais, a la lon~e,
là-bas, vers l'allée qui venait de Préveranges, j'entendis le
son tres fin d'une clochette ; bient&amp;t parut au détour du
sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse
d'écolier que suivait un prêtre .•. Et je partis, dévorant

· · • Me voici devant la maison que nous avions tant
cherchée il y a trois ans ! C'est dans cette maison
qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin Meaulnes,
est morte hier soir. Un étranger la prendrait pour
une chapelle, tant il s'est fait de silence depuis hier dans
ce lieu désolé.

mes larmes.
Le lendemain-étaitle jour de la rentrée des classes. A sept

J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe

Voici donc ce que nous réservait ce beau matin de

rentrée, ce perfide soleil d'automne qui glisse sous les
branches. Comment lutterais-je contre cette affreuse

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

révolte, cette suffocante montée de larmes! Nous avions
retrouv~ la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle
était la femme de mon compagnon et moi je l'aimais de
cette amitié profonde et secrète qui ne se dit jamais. Je
la regardais et j'étais content, comme un petit enfant.
J'aurais un jour peut-être épousé une autre jeune fille,
et c'est à elle la première que j'aurais confié la grande
nouvelle secrète ...
Près de la sonnette, au coin de la porte, on a lai~
l'écriteau d'hier. On a déjà apporté le cercueil dans le
vestibule, en bas. Dans la chambre du premier, c'est la
nourrice de l'enfant qui m'accueille, qui me raconte la fin
et qui entr'ouvre doucement la porte ... La voici. Plus de
fièvre ni de combats. Plus de rougeur, ni d'attente ... Rien
que le silence, et, entouré d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un front mort d'où sortent les cheveux
drus et durs.
M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le
dos, est en chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une
terrible obstination dans des tiroirs èn désordre, arrachés
d'une armoire. Il en sort de temps à autre, avec une crise
de sanglots qui lui secoue les épaules comme une crise de
rire une photographie ancienne, déjà jaunie, de sa fille.
'
. la
L'enterrement
est pour midi. Le médecin craint
décomposition rapide, qui suit parfois les embolies. C'est
pourquoi le visage, comme tous le corps d'ailleurs, est
entouré d'ouate imbibée de phénol.
L'habillage terminé - on lui a mis son admirable
robe de velours bleu sombre, semée par endroits de
petites étoiles d'argent, mais il a fallu aplatir et friper les
belles manches à gigot maintenant démodées - au

LE GRAND MEAULNES

75 1

moment de faire monter le cercueil, on s'est aperçu
qu'il ne pourrait pas tourner dans le couloir trop étroit.
Il faudrait avec une corde le hisser du dehors par la
fenêtre et de la même façon le faire descendre ensuite ...
Mais M. de Galais, toujours penché sur de vieilles
choses parmi lesquelles il cherche on ne sait quels
souvenirs perdus, intervient alors avec une véhémence
terrible.
- Plutôt, dit-il d'une voix coupée par les larmes et la
colère, plutôt que de laisser faire une chose aussi affreuse,
c'est moi qui la prendrai et la descendrai dans mes bras ...
Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, à
mi-chemin, et de s'écrouler avec elle l
Mais alors je m'avance; je prends le seul parti possible:
avec l'aide du médecin et d'une femme, passant un bras
sous le dos de la morte étendue, l'autre sous ses jambes,
je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon bras
gauche, les épaules appuyées contre mon bras droit, sa tête
retombante retournée sous mon menton, elle pese terriblement sur mon cœur. Je descends lentement, marche par
marche, le long escalier raide, tandis qu'en bas on apprête
tout.

J'ai bientôt les deux bras cassés par la fatigue. A
chaque marche, avec ce poids sur la poitrine, je suis un
peu plus essouffié. Agrippé au corps inerte et pesant, je
baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte, je respire
fortement, et ses cheveux blonds aspirés m'entrent dans la
bouche - des cheveux morts qui ont un g01h de terre.
Ce got1t de terre et de mort, ce poids sur le cœur, c'est
tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de
vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée tant aimée...

�75 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CHAPITRE XII
LE CAHIER DE DEVOIRS MENSUELS,

Dans la maison pleine de tristes souvenirs, oil. des
femmes, tout le jour, berçaient et consolaient un tout
petit enfant malade, le vieux M. de Galais ne tarda pas
à s'aliter. Aux premiers grand froids de l'hiver il s'éteignit
paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes
au chevet de ce vieux homme charmant, dont la pensée
indulgente et la fantaisie alliée à celle de son fils avaient
été la cause de toute notre aventure. Il mourut, fort
heureusement, dans une incompréhension complète de
tout ce qui s'était passé et, d'ailleurs, dans un silence
presque absolu. Cornme il n'avait plus depuis longtemps
ni parents ni amis dans cette région de la France, il
m'institua par testament son légataire universel jusqu'au
retour de Meaulnes, qui je devais rendre compte de
tout, s'il revenait jamais... Et c'est aux Sablonnieres
désormais que j'habitai. Je n'allais plus à Saint-Benoist
que pour y faire la classe, partant le matin de bonne
heure, déjeunant à m idi d'un repas préparé au Domaine,
que je faisais chauffer sur le poêle, et rentrant le soi~
aussitôt après l'étude. Ainsi je pus garder près de moi
l'enfant que les servantes de la ferme soignaient. Surtout
j'augmentais mes chances de rencontrer Augustin, s'il

a

rentrait un jour aux Sablonnières.
Je ne désespérais pas, d'ailleurs, de découvrir à la
longue dans les meubles, dans les tiroirs de la maison,
quelque papier, quelque indice qui me permît de connaitre

LE GRAND MEAULNES

753

l'emploi de son temps, durant le long silence des année5
précédentes - et peut-être ainsi de saisir les raisons de sa
fuite ou tout au moins de retrouver sa trace ... J'avais
déja vainement inspecté je ne sais combien de placards
et d'armoires, ouvert, dans les cabinets de débarras, une
quantité d'anciens cartons de toutes formes, qui se
trouvaient tantôt remplis de liasses de vieilles lettres et de
photographies jaunies de la famille de Galais, tantôt
bondés de fleurs artificielles, de plumes, d'aigrettes et
d'oiseaux démodés. Il s'échappait de ces boîtes je ne sais
quelle odeur fanée, quel parfum éteint, qui, soudain,
réveillaient en moi pour tout un jour les souvenirs, les
regrets, et arrêtaient mes recherches ...
Un jour de congé, enfin, j'avisai au grenier une vieille
petite malle longue et basse, couverte de poils de porc à
demi rongés, et que je reconnus pour être la malle d'écolier
d'Augustin. Je me reprochai de n'avoir point commencé
par là mes recherches. J'en fis sauter facilement la serrure
rouillée. La malle était pleine jusqu'au bord des cahiers
et des livres de Sainte-Agathe. Arithmétiques, littératures,
cahiers de problèmes, que sais-je ?... Avec attendrissement
plutôt que par curiosité, je me mis à fouiller dans tollt cela,
relisant les dictées que je savais encore par cœur, ta.nt de
fois nous les avions recopiées!" L' Aqueduc" de Rousseau,
"Une aventure en Calabre" de P.-L. Courier, "Lettre
de George Sand à son fils " ...
Il y avait aussi un "Cahier de De voirs Mensuels".
J'en fus surpris, car ces cahiers restaient au Cours et les
élèves ne les emportaient jamais au dehors. C'était un
cahier vert tout j&lt;\uni sur les bords. Le nom de l'élève,
Augustin Meaulner, était écrit sur la couverture en ronde

�754

I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

magnifique. Je l'ouvris. A la date des devoirs, avril x89 ... ,
je reconnus gue Meaulnes l'avait commencé peu de jours
avant de quitter Sainte-Agathe. Les premières pages
étaient tenues avec le soin religieux qui était de règle
lorsqu'on travaillait sur ce cahier de compositions, Mais il
n'y avait pas plus de trois pages écrites, le reste était blanc
et voila pourquoi Meaulnes l'avait emporté,
Tout en réfléchissant, agenouillé par terre, a ces coutumes, a ces règles puériles qui avaient tenu tant de place
dans notre adolescence, je faisais tourner sous mon pouce
le bord des pages du cahier inachevé. Et c'est ainsi que
je découvris de l'écriture sur d'autres feuillets. Après quatre
pages laissées en blanc on avait recommencé à écrire.
C'était encore l'écriture de Meaulnes, mais rapide, mal
tormée, à peine lisible ; de petits paragraphes de largeurs
inégales, séparés par des lignes blanches. Parfois ce n'était
qu'une phrase inachevée. Quelquefois une date. Dès la
première 11gne, je jugeai qu'il pouvait y avoir la des
renseignements sur la vie passée de Meaulnes à Paris, des
indices sur la piste que je cherchais, et je descendis dans
la salle à manger, pour parcourir à loisir, à la lumière du
jour, l'étrange document. Il faisait un jour d'hiver clair et
agité, Tant6t le soleil vif dessinait les croix des carreaux
sur les rideaux blancs de la fenêtre ; tantM un vent brusque
jetait aux vitres une averse glacée. Et c'est devant cette
fenêtre, auprès du feu, que je lus ces lignes qui m'expliquèrent tant de choses et dont voici la copie tres
exacte ...

LE GRAND MEAULNES

755

CHAPITRE XIV
LE SECRET

" Je suis passé une fois encore sous sa fenêtre. La vitre
est toujours poussiéreuse et blanchie par le double rideau
qui est derrière. Yvonne de Galais l'ouvrirait-elle que je
n'aurais rien à lui dire puisqu'elle est mariée ... Que faire,
maintenant ? Comment vivre ?...
Samedi I 3 février. - J'ai rencontré, sur le quai, cette
jeune fille qui m'avait renseigné au mois de juin, qui attendait comme moi devant la maison fermée ... Je lui ai parlé.
Tandis qu'elle marchait, je regardais de caté. les légers
défauts de son visage : une petite ride au coin des lèvres,
un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumulée aux ailes du nez. Elle s'est retournée tout d'un coup
et me regardant bien en face, peut-être parce qu'elle es
plus belle de face que de profil, elle m'a dit d'une voix
brève :
- Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un
jeune homme qui me faisait la cour, autrefois, à Bourges.
Il était même mon fiancé ...
Cependant, à la nuit pleine, sur le trottoir désert et
mouillé qui reflète la lueur d'un bec de gaz, elle s'est
approchée de moi tout d'un coup, pour me demander de
l'emmener ce soir au théitre avec sa sœur. Je remarque
pour la première fois qu'elle est habillée de deuil, avec un
chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

haut parapluie fin pareil a une canne. Et comme je suis
tout près d'elle, quand je fais un geste mes ongles griffent
le crêpe de son corsage ... Je fais des difficultés pour accorder ce qu'elle demande. Fkhée, elle veut partir tout de
suite. Et c'est moi, maintenant, qui la retiens et la prie,
Alors un ouvrier qui passe dans l'obscurité plaisante à
ml-VOIX:

N'y va pas, ma petite, il te ferait mal !
Et nous sommes restés, tous les deux, interdits.

LE GRAND MEAULNES

757

boulevard. Mais à son tour, elle m'a posé des questions
si gênantes que je n'ai su rien répondre. Je sens que
désormais nous serons, tous les deux, muets sur ce sujet.
Et pourtant je sais aussi que je la reverr-ai. A quoi bon ?
Et pourquoi ?... Suis-je condamné maintenant à suivre à
la trace tout être qui portera en soi le plus vague, le plus
lointain relent de mon aventure manquée? ...

-

Au théitre. - Les deux jeunes filles, mon amie qui
s'appelle Valentine Blondeau et sa sœur, sont arrivées avec
de pauvres écharpes.
Valentine est placée devant moi. A chaque instant elle
se retourne, inquiète, comme se demandant ce que je lui
veux. Et moi, je me sens, près d'elle, presque heureux;
je lui réponds chaque fois par un sourire.
Tout autour de nous, il y avait des femmes trop décolletées. Et nous plaisantions. Elle souriait d'abord, puis
elle a dit : " Il ne faut pas que je rie. Moi aussi je suis
trop décolletée. " Et elle s'est enveloppée dans son
écharpe. En effet, sous le carré de dentelle noire, on
voyait que, dans sa hAte à changer de toilette, elle avait
refoulé le haut de sa simple chemise montante.

A minuit, seul, dans la rue déserte, je me demande ce
que me veut cette nouvelle et bizarre histoire ? Je marche
le long des maisons pareilles a des boîtes en carton alignées
dans lesquelles tout un peuple dort. Et je me sou viens
tout à coup d'une décision que j'avais prise l'autre mois :
j'avais résolu d'aller la-bas en pleine nuit, vers une heure
du matin, de contourner l'h6tel, d'ouvrir la porte du jardin,
d'entrer comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permît de retrouver le Domaine perdu,
pour la revoir, seulement la revoir ... Mais je suis fatigué.
fai faim. Moi aussi je me suis hâté de changer de costume, avant le théitre, et je n'ai pas dîné... Agité, inquiet
pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit,
avant de me coucher, en proie à un vague remords.
Pourquoi?

Je
Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de puéril;
il y a dans son regard je ne sais quel air souffrant et
hasardeux qui m'attire. Pres d'elle, le seul être au
monde qui ait pu me renseigner r.ur les gens du Domaine,
je ne cesse de penser à mon étrange aventure de jadis...
J'ai voulu l'interroger de nouveau sur le petit h6tel du

note encore ceci : Elles n'ont pas voulu ni que je

les reconduise, ni me dire où elles demeuraient. Mais je
les ai suivies aussi longtemps que j'ai pu. Je sais qu'elles
habitent une petite rue qui tourne aux environs de NotreDame. Mais à quel numéro ?... J'ai deviné qu'elles
Etaient couturieres ou modistes.
En se cachant de sa sœur, Valentine m'a donné

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

a

rendez-vous pour jeudi, quatre heures, devant le même
thé1tre où nous sommes allés.
- Si je n'étais pas là demain, a-t-elle dit, revenez
vendredi à la même heure, pu:is samedi, et ainsi de suite,
tous les jours.
Jeudi 18 février. - Je suis parti pour l'attendre dans
le grand vent qui charrie de la pluie. On se disait
chaque instant : Il va finir par pleuvoir...
_
Je marche dans la demi-obscurité des rues, un pol&lt;ls
sur le cœur. Il tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il
ne pleuve : une averse peut l'empêcher de venir. Mais le
vent se reprend à souffler et la pluie ne tombe pas cetfe
fois encore. Là-haut, dans la grise apres-midi du ciel tant6t grise et tant6t éclatante - un grand nuage a dd
céder au vent. Et je suis ici terré dans w1e attente
misérable ...

a

Deva11t le théAtre. - Au bout d'un quart d'heure je
suis certain qu'elle ne viendra pas. Du quai où je suis, je
surveille au loin, sur le pont par l~quel elle aurait dd
venir le défilé des gens qui passent. J'accompagne du
'
. .
regard toutes les jeunes femmes en deuil que je v01s ven'.r
et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui,
le plus longtemps, le plus pres de moi, lui ont ressemblé
et m'ont fait espérer ...
Une heure d'attente, - Je suis las. A la tombée de la
nuit, un gardien de la pabc traîne au poste vo~si~ un
voyou qui lui jette d'une voix étouffé toutes .les m1ures,
toutes les ordures qu'il sait, L'agent est furieux, pile,

LE GRAND MEAULNES

759

muet... Dès le couloir il commence à cogner, puis il
referme sur eux la porte pour battre le misérable tout à
l'aise... Il me vient cette pensée affreuse que j'ai renoncé
au paradis et que je suis en train de piétiner aux portes
de l'enfer.
De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette
rue étroite et basse, entre la Seine et Notre-Dame, où je
connais à peu près la place de leur maison. Tout seul, je
vais et viens. De temps à autre une bonne ou une ménagere sort sous la petite pluie pour faire avant Ja nuit
ses emplettes ... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en
vais... Je repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit,
sur la place où nous devions nous attendre. Il y a plus de
monde que tout à l'heure - une foule noire ...
Suppositions - Désespoir - Fatigue - Je me raccroche à cette pensée : demain. Demain, à la même
heure, en ce même endroit, je reviendrai l'attendre. Et
j'ai grand'bate que demain soit arrivé. Avec ennui
j'imagine la soirée d'aujourd'hui, puis la matinée du
lendemain, que je vais passer dans le désœuvrement.. ,
Mais déjà cette journée n'est-elle pas presque finie ?...
Rentré chez moi, pres du feu, f entends crier les journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque
part dans la ville, auprès de Notre-Dame, elle les entend

aussi. ·
Elle... je veux dire : Valentine.
Cette soirée que j'avais voulu escamoter me pese
étrangement. Tandis que l'heure avance, que ce jour-là
va bientôt finir et que déjà je le voudrais fini, il y a des
hommes qui lui ont confié tout leur espoir, tout leur

�LI GRA~D MEAULNES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

· amour et leurs dernières forces. Il y a des hommes
mourants, d'autres qui attendent une échéance, et qui
voudraient que ce ne soit jamais demain. Il y en a
d'autres pour qui demain pointera comme un remords.
D'autres qui sont fatigués, et cette nuit n·e sera jamais
assez longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait.
Et moi, moi qui ai perdu ma journée, de quel droit est-ce
que j'ose appeler demain ?

1

1

Vendredi soir. - J'avais pensé écrire à la suite : "Je
ne l'ai pas rev-ue. " Et tout aurait été fini.
Mais en arrivant ce soir, à quatre heures, au coin du
théâtre : la voici. Fine et grave, vêtue de noir, mais avec
de la poudre au visage et une collerette qui lui donne
l'.air d'un pierrot coupable. Un air à la fois douloureux et
malicieux.
C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de
suite, qu'elle ne viendra plus.
Et pourtant, à la tombée de la nuit, nous voici encore
tous les deux, marchant lentement, l'un près de l'autre,
sur le gravier des Tuileries. Elle me raconte son histoire
mais d'une façon si enveloppée que Je comprends mal.
Elle dit "mon amant " en parlant de ce fiancé qu'elle
n'a pas épousé. Elle le fait exprès, je pense, pour me
choquer et pour que je ne m'attache point à elle.

Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise
grâce :
" N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai
jamais fait que des folies.

" J'ai couru les chemins, toute seule.
"J'ai désespéré mon fiancé. Je l'ai abandonné parce
qu'il m'admirait trop; il ne me voyait qu'en imagination
et non point telle que j'étais. Or je suis pleine de défauts.
Nous aurions été très malheureux. "
A chaque instant, je la surprends en train de se faire
plus mauvaise qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se
prouver ~ elle-même qu'elle a eu raison jadis de faire la
sottise dont elle parle, qu'elle n'a rien à regretter et n'était
pas digne du bonheur qui s'offiait à elle.
Une autre fois :
- Ce qui me plaît en vous, m'a-t-elle dit, en me regardant longuement, ce qui me plaît en vous, je ne puis

'
savoir pourquoi, ce sont mes souvenirs
...
Une autre fois:
- Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne
pensez.
Et puis soudain,. brusquement, brutalement, tristement:
- Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous
m'aimez, vous aussi? Vous aussi, vous allez demander ma
main?..
J'ai balbutié. Je ne sais pas ce que j'ai répondu. Peut-

être ai-je dit: " oui. "
Cette espèce de journal s'interrompait là. Commençaient alors des brouillons de lettres, illisibles, informes,
raturés. Précaires fiançailles !.. La jeune fille, sur la
prière de Meaulnes, avait abandonné son métier. Lui,
s'était occupé des préparatifs du mariage. Mais sans

7

�LA NOUVELLE REVU.E FRANÇAISE

L..E GRAND MEAULNES

cesse repris par le désir de chercher encore, de partir
encore sur la trace de son amour perdu, il avait dt1, sans
doute, plusieurs fois dispara1tre; et, dans ces lettres, avec
un embarras tragique, il cherchait à se justifier devant
Valentine.
CHAPITRE XV
LE SECRET

(suite)

Puis le journal reprenait.
Il avait noté des souvenirs sur un séjour qu'ils avaient
fait tous deux à la campagne, je ne sais où. Mais, chose
étrange, à partir de cet instant, peut-être par un sentiment
de pudeur secrete, le journal était rédigé de façon si
hachée, si informe, griffonné si hâtivement aussi, que j'ai
dô. reprendre moi-même et reconstituer toute cette partie
de son histoire.
14 juin. - Lorsqu'il s'éveilla de grand matin dans la
chambre de l'auberge, le soleil avait allumé les dessins
rouges du rideau noir. Des ouvriers agricoles, dans~ sal_Ie
du bas, parlaient fort en prenant le café du matm: ils
s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre un de
leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes
entendait, dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n'y
prit point garde d'abord. Ce rideau semé de grappes
rougies par le soleil, ces voix matinales mo~tant
la
chambre silencieuse, tout cela se confondait dans l impression uniq-ue d'un réveil à la campagne au début de
délicieuses grandes vacances.

d.U:~

1

!

Il se leva, frappa doucement à la porte vo1Sme, sans
obtenir de réponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il aperçut
alors Valentine et comprit d'où lui venait tant de paisible
bonheur. Elle dormait, absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendît respirer, comme un oiseau
doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux
yeux fermés, ce visage si quiet qu'on eô.t souhaité ne
l'éveiller et ne le troubler jamais.
Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle
ne dormait plus que d'ouvrir les. yeux et de regarder.

Des qu'elle fut habillée, Meaulnes revint près de la
ieune fille.
- Nous sommes en retard, dit-elle.
Et ce fut aussitM comme une ménagère dans sa
demeure.
Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits
que Meaulncs avait portés la veille et quand elle en vint
au pantalon se désola. Le bas des jambes était couven
d'une boue épaisse. Elle hésita, puis, soigneusement, avec
précaution, avant de le brosser, elle commença par dper
la première épaisseur de terre avec un couteau.
-

C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins

de Sainte-Agathe quand ils s'étaient flanqués dans la
boue.
- Moi; c'est ma mère qui m'a enseigné cela, dit
Valentine.
... Et telle était bien la compagne que devait souhaiter,
son aventure mystérieuse, le chasseur et le paysan
qu'Etait le grand Meaulnes.
&amp;Yant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SI!
LE GRAND MEAULNES

I 5 JUm. - A ce dîner, à la ferme, où grâce à leurs
amis qui les avaient présentés comme mari et femme, ils
furent conviés, à leur grand ennui, elle se montra timide
comme une nouvelle mariée.
On avait allumé les bougies de deux candélabres, à
chaque bout de la table couverte de toile bla~che, comme
à une paisible noce de campagne. Les visages, des qu'ils
se penchaient, sous cette faible clarté, baignaient dans
ttombre.
R y avait à la droite de Patrice (le fils du fermier)
Valentine puis Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au
bout, bien qu'on s'adressit presque toujours a lui, Depuis
qu'il avait résolu, dans cc village perdu, afin d'éviter les
commentaires, de faire passer Valentine pour sa femme,
un même regret, un même remords le désolaient. Et tandis que Patrice, à la façon d'un gentilhomme campagnard,
dirigeait le dîner :
" C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir,
dans une sape basse comme celle-ci, une belle salle que
je connais bien, présider le repas de mes noces. "
Près de lui, Valentine refusait timidement tout ce
qu'on lui offiait, On etlt dit une jeune paysanne. A
chaque tentative nouvelle, elle regardait son ami et semblait vouloir se réfugier contre lui. Depuis longtemps,
Patrice insistait vainement pour qu'elle vidit son verrei
lorsque ennn Meaulnes se pencha vers elle et lui dit
doucement:
- Il faut boire, ma petite Valentine.
Alors, docilement, elle but. Et Patrice félicita en
souriant le jeune homme d'avoir une femme aussi obéissante.

Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient
silencieux et pensifs. Ils étaient fatigués, d'·abord, leurs
pieds trempés par la boue de la promenade étaient glacés
sur les carreaux lavés de la cuisine. Et puis, de temps à
2utre, le jeune homme était obligé de dire :
- Ma femme, Valentine, ma femme ...
Et chaque fois, en prononçant sourdement ce mot,
devant ces paysans inconnus, dans cette salle obscure, il
avait l'impression de commettre une faute.
I 7 juin.

-

Uapres-midi de cc dernier jour commença

mal.
Patrice et sa femme les accompagnèrent à la promenade.
Peu à peu, sur la pente inégale couverte de bruyères, les
deux couples se trouvèrent séparés, Meaulnes et Valentine
s'assirent entre les genévriers, dans un petit taillis.
Le vent portait de9 gouttes de pluie et le temps était
bas. La soirée avait un g0t1t amer, semblait-il le goltt
d' un tel ennui que l'amour même ne le pouvait ,distraire.
Longtemps ils restèrent là, dans leur cachette, abrités
sous les branches, parlant peu, Puis le tetnps se leva. Il fit
beau. Ils crurent que, maintenant, tout irait bien.
. Et ils commencèrent parler d'amour. Valentine parlait, parlait. ..
- Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiancé,
comme un enfant qu'il était : tout de suite nous allrions
eu une maison, comme une chaumière perdue dans · la
ca~pagne. Elle était toute prête, disait-il. Nous y serions
arrivés comme au retour d'un grand voyage, le soir de
no~c mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la
nuit. Et par les chemins, dans la cour, cachés dans les

a

�LA NOUVELLE R!VU! .FRANÇAIS!

bosquets, des enfants inconnus nous auraient fait f~te,
criant : " Vive la mariée ! " ... Quelles folies ! n'est-ce
pas?
Meaulnes, interdit, soucieux, l'écoutait. Il retrouvait,
dans tout cela, comme l'écho d'une voix déjà entendue.
Et il y avait aussi, dans le ton de la jeune füle, lorsqu'elle
contait cette histoire, un vague regret.
Mais elle eut peur de l'avoir blessé. Elle se tourna
vers lui, avec élan, avec douceur.
- A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai ;
quelque chose qui ait été pour moi plus précieux que
tout ..• et vous le brillerez !
Alors, en Je regardant fucement, d'un air anxieux, elle
sortit de sa poche un petit paquet de lettres qu'elle lui
tendit, les lettres de son fiancé.
Ah ! tout de suite, il reconnut la fine écriture. Comment n'y avait-il jamais pensé plus t6t I C'était l'écriture
de Frantz Je bohémien qu'il avait vue jadis sur le billet
désespéré laissé dans la chambre du Domaine...
Ils marchaient maintenant sur une petite route étroite
entre les p!qucrettes et les foins éclairés obliquement par
le soleil de cinq heures. Si grande était sa stupeur que
Mcaulnes ne comprenait pas encore quelle déroute pour
lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle lui avait
demandé de lire. Des phrases enfantines, sentimen12les,
pathétiques ... Celle-ci, dans la dernière lettre :

" •.• Ah ! uous avez perdu le petit cœur, impardo1111abl1
petite Yalmtine. Que va-t~I nous arriver r E11ft11 jt nt s11is
pas superstitieux .•• "
Meaulnes lisait, à demi aveuglé de regret et de col~re,
le visage immobile, mais tout pile, avec des frémissements

U

GRAND MEAULNES

IOUS

les yeux, Valentine inquiète de le voir ainsi, regarda

où il en était, et cc qui le fàchait tant.
- C'est, cxpliqua-t-elle très vite, un bijou qu'il
m'avait donné en me faisant jurer de Je garder toujours.
C'é12ient la de ses idées folles.
Mais elle ne nt qu'exaspérer Meaulnes.
- Folles I dit-il en mettant les lettres dans sa poche.
Pourquoi répéter cc mot ? Pourquoi n'avoir jamais voulu
aoirc en lui ? Je l'ai connu, c'était le garçon le plus
merveilleux du monde 1

- Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'émoi,
,ous avez connu Frantz de Galais?
- C'était mon ami le meilleur, c'était mon frère
d'aventures, et voilà que je lui ai pris sa Jiancéc !
"Ah l poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez
&amp;it, vous qui n'avez voulu croire à rien. Vous êtes cause
de tout. C'est vous qui avez tout perdu ! tout perdu !... "
Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la
repoussa brutalement.
- Allez-vous-en. Laissez-moi.
- Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu,
Wgayant et pleurant à demi, je partirai en effet. Je rentrerai à Bourges, chez nous, avec ma sœur. Et si vous
ne revenez pas me chercher, vous savez, n'est-ce pas? que
IIIOD pere est trop pauvre pour me garder ; eh bien, je
repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai
dqà fait une fois, je deviendrai certainement une nile
perdue, moi qui n'ai plus de métier...
Et elle s'en alJa chercher ses paquets pour prendre le
train, tandis que Meaulnes, sans même la regarder partir,
continuait à marcher au hasard.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le journal s'interrompait de nouveau.
Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un
homme indécis, égaré. Rentré à la Ferté-d'Angillon,
Meaulnes écrivait à Valentine en apparence pour lui affirmer sa résolution de ne jamais la revoir et lui en donner
des raisons précises, mais en réalité, peut-être, pour qu'elle
lui répondît. Dans une de ces lettres, il lui demandait cc
que, dans son désarroi, il n'avait pas même songé d'abord
à lui demander : Savait-elle où se trouvait le Domaine
tant cherché?... Dans une autre, il ~a suppliait de se
réconcilier avec Frantz de Galais. Lui-même se chargeait
de le retrouver... Toutes les lettres dont je voyais les
brouillons, n'avaient pas dft être envoyées. Mais il avait
dt1 écrire deux ou trois fois, sans jamais obtenir de
réponse. Ç'avait été pour lui une période de combats
affreux et misérables dans un isolement absolu.
L'espoir de revoir jamais Yvonne de Galais s'étant
complètement évanoui, il avait peu à peu senti sa grande
résolution faiblir. Et d'après les pages qui vont suivre
- les dernières de son journal, - j'imagine qu'il dut, un
beau matin de vacances, louer une bicyclette pour aller à
Bourges, visiter la cathédrale... Il était parti à la premiere
heure, par la belle route droite entre les bois, inventant
en chemin mille prétextes à se présenter dignement, sans
demander une réconciliation, devant celle qu'il avait
chassée.
Les quatre dernières pages, que j'ai pu reconstituer,
racontaient ce voyage et cette dernière faute .••

LE GRAND MEAULNES

CHAPITRE XVI
LE SECRET

(fin)

25 amk - De l'autre c8té de Bourges, à l'extrémité
des nouveaux faubourgs, il découvrit, après avoir longtemps cherché, la maison de Valentine Blandeau. Une
femme - la mère de Valentine - sur le pas de la porte,
semblait l'attendre. C'était une bonne figure de ménagère, lourde, fripée, mais belle encore. Elle le regardait
venir avec curiosité et lorsqu'il lui demanda " si
M11" Blandeau étaient ici ", elle lui expliqua doucemen~
avec bienveillance, qu'elles étaient rentrées à Paris depuis
le 15 aoôt. " Elles m'ont défendu de dire où eUes
allaient, ajouta-t-elle, mais en écrivant à leur ancienne
adresse on fera suivre leurs lettres. "
En revenant sur ses pas, sa bicyclette à la main, à
travers le jardinet, il pensait :
- Elle est partie ... Tout est fini comme je l'ai voulu .••
C'est moi qui l'ai forcée à cela. " Je deviendrai certainement une fille perdue, " disait-elle. Et c'est moi qui l'ai
jetée là! C'est moi qui ai perdu la fiancée de Frantz !
Et tout bas il se répétait avec folie : "Tant mieux l
Tant mieux ! " avec la certitude que c'était bien " tant
pis " au contraire et que, sous les yeux de cette femme,
avant d'arriver à la grille, il allait buter des deux pieds et
tomber sur les genoux.
Il ne pensa pas à déjeuner et s'arrêta dans un café où
il écrivit longuement à Valentine, rien que pour crier,

�770

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour se délivrer du cri désespéré qui l'étouffait. Sa lettre
répétait indéfiniment : " Vous avez pu !... Vous avez
pu !... Vous avez pu vous résigner à cela !... Vous avez pu
vous perdre ainsi !"

/

Près de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait
bruyamment une histoire de femme qu'on entendait par
bribes: " ... Je lui ai dit .•. Vous devez bien me connaître••. Je fais la partie avec votre mari tous les soirs ! "
Les autres riaient et, détournant la tête, crachaient
derrière les banquettes, Hbe et poussiéreux, Meaulnes les
regardait comme un mendiant. Il les imagina tenant
Valentine sur leurs genoux.
Longtemps, à bicyclette, il erra autour de la cathédrale
en se disant obscurément: "En somme, c'est pour la
cathédrale que j'étais venu." Au bout de toutes les rues,
sur la place déserte, on la voyait monter énorme et
indifférente. Ces rues étaient étroites et souillées comme
les ruelles qui entourent les égÙses de village. Il y avait
çà et là l'enseigne d'une maison louche, une lanterne
rouge ... Meaulnes sentait sa douleur perdue, dans ce
quartier malpropre, vicieux, réfugié comme aux anciens
Ages, sous les arcs-boutants de la cathédrale. Il lui venait
une crainte de paysan, une répulsion pour cette église de
la ville, où tous les vices sont sculptés dans des cachettes,
qui est bâtie entre les mauvais lieux et qui n'a pas de
remede pour les plus pures douleurs d'amour.
Deux filles vinrent à passer, se tenant par la taille et le
regardant effrontément. Par dégollt ou par jeu, pour se
venger de son amour ou pour l'abîmer, Meaulnes les
suivit lentement à bicyclette et l'une d'elles, une misérable

L! GRAND MEA ULNES

771

fille dont les rares cheveux blonds étaient tirés en arrière
par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six
heures au Jardin de l'Archevêché, le jardin où Frantz
dans une de ses lettres donnait rendez-vous à la pauvre
Valentine.
Il ne dit pas non, sachant qu'à cette heure il aurait
depuis longtemps quitté la ville. Et de sa fenêtre basse,
dans la rue en pente, elle resta longtemps à lui faire des
signes vagues.
Il avait hàte de reprendre son chemin.
Avant de partir, il ne put résister au morne désir de
passer une dernière fois devant la maison de Valentine.
Il regarda de tous ses yeux et put faire provision de
tristesse. C'était une des dernières maisons du faubourg et
la rue devenait une route à partir de cet endroit ... En
face, une sorte de terrain vague formait comme une petite
place. Il n'y avait personne aux fenêtres, ni dans la cour,
nulle part. Seule, le long d'un mur, traînant deux gamins
en guenilles, une sale fille poudrée passa.
C'est là que l'enfance de Valentine s'était écoulée, là
qu'elle avait commencé à regarder le monde, de ses yeux
confiants et sages. Elle avait travaillé, cousu, derrière ces
fenêtres. Et Frantz était passé pour la voir, lui sourire,
dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y avait
plus rien, rien ... La triste soirée durait et Meaulnes savait
seulement que quelque part, perdue, durant ce même
apres-midi, Valentine regardait passer dans son souvenir
cette place morne où jamais elle ne viendrait plus.

Le long voyage qui lui restait à faire pour rentrer

�L! GRAND MEAULNES

772

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

devait être son dernier recours contre sa peine, sa derniere
distraction forcée avant de s'y enfoncer tout entier.
Il partit. Aux environs de la route, dans la vallée, de
délicieuses maisons-fermieres, entre les arbres, au bord de
l'eau, montraient leurs pignons pointus garnis de treillis
verts. Sans doute, là-bas, sur les pelouses, des jeunes filles
attentives parlaient de l'amour. On imaginait, là-bas, des
!mes, de belles imes ...
Mais, pour Meaulnes, à ce moment, il n'existait plus
qu'un seul amour, cet amour mal satisfait qu'on venait de
souffleter si cruellement, et la jeune fille entre toutes qu'il
eôt d0 protéger, sauvegarder, était justement celle-là qu'il
venait d'envoyer à sa perte.
Quelques lignes Mtives du journal m'apprenaient encore
qu'il avait formé le projet de retrouver Valentine cotlte
que coôte avant qu'il fat trop tard. Une date, dans un
coin de page, me faisait croire que c'était là ce long voyage
pour lequel Mme Meaulnes faisait des préparatifs, lorsque
j'étais venu à la Ferté-d'Angillon pour tout déranger.
Dans la mairie abandonnée, Meaulnes notait ses souvenirs
et ses projets par un beau matin de la fin du mois d'aotlt
- lorsque j'avais poussé la porte et lui avais apporté la
grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait été repris,
immobilisé, par son ancienne aventure, sans oser rien faire
ni rien avouer. Alors avaient commencé le remerds, le
regret et la peine, tant8t étouffés, tant6t triomphants,
jusqu'au jour des noces où le cri du bohémien dans les
sapins lui avait théitralement rappelé son premier serment
de jeune homme.

773

Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore
griffonné quelques mots en Mte, à l'aube, avant de quitter
avec sa permission, - mais pour toujours - Yvonne de
Galais, son épouse depuis la veille :
" Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des
deux bohémiens qui sont venus hier dans la sapiniere et
qui sont partis vers l'Est à bicyclette. Je ne reviendrai
pres d'Yvonne que si je puis ramener avec moi et installer
dans la " maison de Frantz " Frantz et Valentine

mariés.
" Ce manuscrit, que j'avais commencé comme un
journal secret et qui est devenu ma confession, sera, si je
ne reviens pas, la propriété de mon ami François Seurel."
Il avait dtl glisser le cahier en hite sous les autre~,
renfermer à clef son ancienne petite malle d'étudiant, et
disparaître.
ÉPILOGUE

Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais
mon compagnon, et de mornes jours s'écoulaient dans
l'&amp;:ole paysanne, de tristes jours dans la maison déserte.
Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui avais fixé,
et d'ailleurs ma tante Moine! ne savait plus depuis longtemps où habitait Valentine.
La seule joie des Sablonnieres, ce fut bientê&gt;t la petite
fille qu'on avait pu sauver. A la fin de septembre, elle
s'annonçait même comme une solide et jolie petite fille.
Elle allait avoir un an. Cramponnée aux barreaux des

�774

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAID

chaises, elles les poussait toute seule, s'essayant à marcher
sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre
qui réveillait longuement les échos sourds de la demeure
abandonnée. Lorsque je la tenais dans mes bras, elle ne
souffrait jamais que je lui donne un baiser. Elle avait une
façon sauvage et charmante en même temps de frétiller
et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte,
en riant aux éclats. De toute sa gaieté, de toute sa
violence enfantine, on e1lt dit qu'elle allait chasser le
chagrin qui pesait sur la maison depuis sa naissance. Je
me disais parfois : "Sans doute malgré cette sauvagerie,
sera-t-elle un peu mon enfant. " Mais une fois encore la
Providence en décida autrement.
Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'étais
levé de fort bonne heure, avant même la paysanne qui
avait la garde de la petite fille. Je devais aller pêcher au
Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin
Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi pour de grandes parties de braconnage:
pêches à la main, la nuit, pêches aux éperviers prohibés. ..
Tout le temps de l'été, nous partions, les jours de con~
des l'aube, et nous ne rentrions qu'à midi. C'était le
gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant à mo4
c'était mon seul passe-temps, les seules aventures qui me
rappelassent les équipées de jadis. Et j'avais fini par
prendre go11t à ces randonnées, à ces longues pêches le
long de la rivière ou dans les roseaux de l'étang.
Ce matin-là, j'étais donc debout, à cinq heures et demie,
devant la maison, sous un petit hangar adossé au mur qui
séparait le jardin anglais des Sablonnières du jardin potager

LI GRAND MEAULNES

775

de la ferme. J'étais occupé à démêler mes filets que j'avais
jetés en tas, le jeudi d'avant.
Il ne faisait pas jour tout à fait; c'était le crépuscule
d'un ~eau matin de septembre; et le hangar où je
démêlais à la hàte mes engins se trouvait à demi plongé
dans la nuit.
J'étais là silencieux et affairé lorsque soudain j'entendis
la grille s'ouvrir, un pas crier sur le gravier.
- Oh ! Oh ! me dis-je, voici mes gens plus t6t que
je n'aurais cru. Et moi qui ne suis pas prêt!. ..
Mais l'homme qui entrait dans la cour m'était inconnu.
C'était, autant que je pus distinguer, un grand gaillard
barbu habillé comme un chasseur ou un braconnier. Au
lieu de venir me trouver là où les autres savaient que
j'&amp;ais toujours, à l'heure de nos rendez-vous, il gagna
directement la porte d'entrée,
.. ; c' est que1qu ' un de leurs amis qu'ils
- Bon .1 pensai-Je
auront convié sans me le dire et ils l'auront envoyé en
itlaireur.

L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de
la porte. Mais je l'avais refermée, aussittt sorti. Il fit de
~me à l'entrée de la cuisine. Puis, hésitant un instant,
~ to1_1rna vers moi, éclairée par le demi-jour, sa figure
tnqwète. Et c'est alors seulement que je reconnus le
grand Meaulnes.

U~ long moment, je restai là, effrayé, désespéré, repris
IOUdam par toute la douleur qu'avait réveillée son retour.

Il avait disparu derriere la maison, en avait fait le tour,
il revenait, hésitant.
Alors je m'avançai vers lui, et sans rien dire je l'embrassai en sanglotant. Tout de suite, il comprit ;

et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Ah ! dit-il, d'une voix brève, elle est morte, n'estce pas?
Et il resta là, debout, sourd, immobile et terrible. Je
le pris par le bras et doucement je l'entraînai vers la maison. Il faisait jour maintenant. Tout de suite, pour que le
plus dur ftlt accompli, je lui fis monter l'escalier qui
menait vers la chambre de la morte. Sit6t entré, il tomba
à deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tête
enfouie dans ses deux bras.
Il se releva enfin, les yeux égarés, titubant, ne sachant
où il était. Et, toujours le guidant par le bras, j'ouvris la
porte qui faisait communiquer cette chambre avec celle
de la petite fille. Elle s'était éveillée toute seule - pendant
que sa nourrice était en bas - et, délibérément, s'était
assise dans son berceau. On voyait tout juste sa tête
étonnée, tournée vers nous.
- Voici ta fille, dis-je.
Il eut un sursaut et me regarda.
Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas
bien la voir d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour
détourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de
larmes tout en la tenant très serrée contre lui, assise sur
' droit, il tourna vers moi sa tête baissée et me dit:
.
son bras
- Je les ai ramenés, les deux autres... Tu iras les voir
dans leur maison.
Et en effet, au début de la matinée, lorsque je m'en
allai, tout pensif et presque heureux, vers la maison de
Frantz qu'Yvonne de Galais m'avait jadis mont~ée
déserte j'aperçus de loin une manière de jeune ménagere
en colierette, qui balayait le pas de sa porte, objet de

LE GRAND MEAULNES

777

curiosité et d'enthousiasme pour plusieurs petits vachers
encümanchés qui s'en allaient à la messe...
Cependant la petite fille commençait à s'ennuyer d'être
serrée ainsi et, comme Augustin, la tête penchée de côté
pour cacher et arrêter ses larmes, continuait à ne pas
la regarder, elle lui flanqua une grande tape de sa petite
main sur sa bouche barbue et mouillée.
Cette fois le père leva bien haut sa fille la fit sauter
'
au bout de ses bras et la regarda avec une espèce de rire.
Satisfaite, elle battit des mains ...

.

Je m'étais légèrement reculé pour mieux les voir.
Un peu déçu et pourtant émerveillé je comprenais que la
petite fille avait enfin trouvé là Je compagnon qu'elle
attendait obscurément .. La seule joie que m'ellt lai~ée
le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il était revenu pour
me la prendre. Et déjà je l'imaginais, la nuit, enveloppant
• fille dans un manteau, et partant avec elle pour de
nouvelles aventures.
ALAIN-FOURNIER.

FIN

�CHRONIQUE DE CAERDAL

779

En vérité, c'était une princesse.

CHRONIQUE DE CAERDAL

XXIV
MORT D'AMOUR
l
LA PRINCESSE ADIEU

En vérité, c'était une princesse. Elle ne croyait
pas au bonheur ; mais elle le voulait. Elle aimait
assez la vie, pour la quitter déserte. Elle avait
assez de cœur pour ne pas l'abaisser.
Elle était fière et libre ; non pas pour servir
les idoles peintes que les chambellans barbouillent
chaque jour de préjugés et de mensonges, à fin
d'en rafraichir les couleurs ; mais pour ne pas
renier le dieu qu'elle s'était donné. Et certes, son
dieu était l'amour. Sa religion n'était point un
manteau de cour, ni une singerie paîenne : c'était
bien l'amour qui jamais ne pardonne, et jamais
ne marchande, même s'il partage. Et ne f0t elle
point née dans un palais, sous la couronne, c~e
jeune fille avait la majesté des femmes : elle était
reine, puisqu'elle savait royalement aimer.

Ils ont parlé de sa folie, comme si toute grandeur n'était pas insensée au regard des médiocres.
Sur la hauteur, quelle beauté n'a point paru du
délire à l'horrible foule d'en bas? Les mouches
de la vallée bourdonnent contre Prométhée, •même
quand e1les vont loger leur vermine dans sa blessure. Vénus aussi délire, et Orphée. Et les sacristains de la morale ont oublié la folie de la croix.
La belle princesse était donc folle. Elle a porté
si haut sa chère vie, qu'elle n'a pas balancé à la
précipiter, le jour où on l'a contrainte de descendre.
Sans doute, l'incorruptible troupeau des valets,
hochant la tête et soupirant sous la livrée des
mœurs louables, bllme dans une si jeune princesse
le scandale de la mort volontaire ; et ils s'indignent
de la làcheté. Car ils ont, eux, tous les courages ;
et celui de vivre n'est encore rien près de celui
que je leur trouve de respirer ensemble, ou de cet
autre courage, encore plus héroYque, étant ce
qu'ils sont, chacun, de soi même se supporter.
Pour elle, la fiancée de Heidelberg, elle était si
bien née qu'elle n'a pas voulu vieillir avec eux,
ses sujets.
Que cette princesse morte me plait I Elle est
bien sage d'avoir été si folle. Son nom d'ailleurs
était Sagesse ; et je l'appelle aussi la P;incesse
Adieu.

�780

CHRONIQUE DE CAERDAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle tourne le dos à tous ces menteurs, et à
l'ennui sans bornes qu'ils exhalent. Qui ne mène,
à présent, dans la sottise du mensonge universel,
une vie d'accablant ennui ? Toutes les créatures
sont désormais soumises au même sort, réglé une
fois pour toutes. Les plus grandes et les plus
belles figures sont inscrites, dès la naissance, dans
le cercle rigoureux de la convention. Une grâce
radieuse, une forme souveraine en vain naîtrait
au monde : il lui faut passer par l'ignominie du
journal et du critique à un sou.
La princesse Adieu en a par dessus les yeux
d'une vie si mal faite, où le premier faquin venu
fait la loi au cœur d'une femme, pourvu qu'il ait
un titre de ministre ou une clef de chambellan.
En frac et en surplis, les voici qui la menacent
du ciel, comme s'ils en tenaient les foudres par
acte passé devant notaire, et qu'ils en fuss~nt }es
porte glaives, eux qui, même au fond de 1enter,
se retrouveront éternels porte-vases, porte-bourdes
et porte-queues comme devant. Plutôt que disputer avec ces docteurs vêtus en chiens savants, elle
choisit de mourir, la petite princesse.

781

de si grotesque ou de si risiblement lugubre que
cette plébaille de princes, tous lieutenants de la
Providence dans l'armée allemande, et tous en
uniforme ? Celui-ci, Guillaume des LancÎers ou.
Ruprecht de la Garde, ne s'indigne pas que la
pauvre petite reine soit morte par la faute des sots
de son espèce. Non. Soyez. en stîr, son indignation
est plus généreuse: elle vient de la vanité blessée.
Il est furieux que sa cousine n'ait pas pris son
avis pour aimer un homme de son choix. Et
qu'elle osât rêver de l'épouser contre le gré de
toute la maison ! Une fille de ce rang déchoir
jusqu'à chérir le fils d'une autre race, et quelle
race! Un tel affront aux mille Hohenschwein et
aux dix mille Gaensebourg ! à '' tous nos morts ",
et à tant de vivants qui n'en valent guère mieux!
Car cette race est assez. bonne pour leur donner
un Dieu, mais non pas un cousin ou un beau frère.
Tous les menteurs sont généalogistes, il me
semble. Et il n'est bon mensonge que de généalogie.

II
OPHÉLIE D:ÉSESPÈRll

C'est alors qu'un prince de la famille, certain
Guillaume de Hohenschwein xxxvt ou Ruprecht
xuv de Gaenseburg a cru bon d'entrer en_ scène
avec sa couronne fermée et son sabre de bois. Les
buses ont aussi la couronne fermée. Y a-t-il rien

Dans l'amour contrarié, une jeune femme prend
une vue désespérée du monde: elle s'y voit, enfin.
Tout lui manque à la fois, et elle même. Elle perd
sa raison de vivre. Comme une marée de la vase,

�782

CHRONIQUE DE CAERDAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

elle regarde, elle sent monter autour d'elle la foule
des intérêts sordides qu'on lui oppose. Ils sont
tous soulevés avec cette puanteur irrésistible des
bas fonds que l'on cache, à l'ordinaire, sous toute
sorte de corbeilles, de guirlandes et de parterres en
fleurs ; mais l'orage les découvre, et la vieille
ordure des lois, des préjugés et de toutes ces
morales crevées depuis des siècles fume en scandale : c'est l'encens de l'utilité sociale, encens d'une
suffocante odeur.
La jeune femme s'épouvante ; elle se révolte,
elle essaie de fuir. Un seul intérêt faisait pour elle
le droit de tous les autres et la beauté du monde.
Elle veut le sauver, et se sauver avec lui. Elle
prend sa course à travers la fumée, la punaisie des
chambellans et les clameurs des douairières ces
chaises percées du bon usage. Mais elle ne 'peut
~ller assez loin. On la poursuit et on l'arrête.
Epuisée, on la lie par son honneur, et on l'entrave
dans sa fierté même. On lui fait honte de sa chère
ivresse. Elle rentre dans la maison natale, qui est
la citadelle du marais, et toujours une prison, bâtie
sur les pilotis de la vanité et maçonnée de mensonges. Tous les ais sont pourris; et chacun le sait
bien dans la confrérie des ingénieurs politiques,
lesquels passent leur temps à tâter les fondations
de la baraque, et à les cimenter de leur grasse
salive. Mais ils tiennent encore par la force de la
coutume ; et la grande affaire est de ne pas les

ébranler d'un coup trop soudain ou trop rude. Le
corps d'une jeune princesse, qu'il serve du moins
à caler un pan de mur.
Elle pourtant, la jeune fille, le deuil de son
amour est le deuil de la vie. Un dégoô.t sans
limites enveloppe pour elle tout l'univers. Elle n'a
plus d'espérance. Une même vue lui révèle sa
propre misère et toutes les bassesses du monde.
Princesse, étiez vous déjà si femme de ne pas
vous sentir la force de régner là dessus par le
dédain? Vous étiez trop délicate. Et c'est dans le
bonheur seulement qu'une vraie femme est dédaigneuse.
Vous vous êtes laissée étrangler par la théorie et
les sermons des menteurs, de qui chaque imposture
se glorifie d'être une racine. lis ne vous ont pas.
fait peur : ils vous ont écœurée de leur rage et
de leurs mépris. Ils vous ont menacée de leur
conscience, cette pistole de Saint-Lazare. Et couvent pour couvent, vous avez choisi, entre les
deux fleuves du jour et de la nuit, la tranquille
abbaye de sous terre.

III
MORT D'AMOUR

r

La mort d'amour est certes la plus belle. Comment
mourrait on mieux que si l'on meurt d'amour?

�784

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAIS!

Le jour vient où il faut créer son univers, sous
peine de tout perdre. Et même alors la vue que
l'on a prise du néant emplit à ce point les yeux,
qu'ils se ferment. En cette agonie, la douleur
même parait sans raison.
Que rien, rien n'ait de prix, que rien n'ait ombre
d'importance, c'est bien le pis. Si du moins l'on
pouvait se promettre quelque féconde torture 1 Il
vaudrait la peine de souffrir. Mais que rien ne
serve à rien, qu'il ne vaille pas la peine de s'immoler, que rien de nous n'importe plus que son
contraire, pas même un divin sacrifiçe, c'est alors
qu'une ombre infinie se couche sur notre Ame; et
le mouvement même de notre suprême espérance
tourne en infinie nausée.
Cependant, l'amour qui nous perd est aussi
l'amour qui nous sauve. Dans cette profondeur de
dégoôt, rien d'ailé ne nous visite que cette sanglante palpitation de l'amour. Et c'est de ce souffle
qu'on ressuscite.
Mais le sauveur attendu ne sauve que les cœurs
capables d'être sauvés. Il faut être digne de son
amour. Il faut être digne de sa douleur.
Les Saints meurent d'amour, pour s'élever enfin
dans un paradis d'amour éternelle. Bienheureux
sont ils dits, et non à contre sens. Mais qu'on
n'abuse pas de leur bonheur contre nous. Et je
leur dirai un peu, comme le prince Muichkine au

CHRONIQUE DE CAERDAL

mourant qui le brave : "Passez le premier, et
pardonnez nous notre malheur. "
Dans la mort d'amour, quelle foi vive!
Cette mort, qui est partout et qui de toutes
parts nous assiège, la mort d'amour passionnément
la nie. Elle dit que sans amour c'est la vie qui est
la mort. Elle le dit, et elle le prouve.
L'amour a pris toute la créature. Elle n'est plus
elle même : elle est par delà son être, étant
uniquement ce qu'elle aime. Avec douleur, avec
désespoir sans doute. La mort est en fuite, pourtant : elle ne prend de cette femme qui se tue, que
ce qu'elle lui laisse ; mais le rêve de ce camr, la
foi le lui dérobe.
En vérité, ou vivre en Dieu, ou mourir d'amour.
Ceux qui sont morts d'amour valent mieux que
les autres. Rien n'est plus grand, si ce n'est de
subir, dans la vie, l'extrême douleur d'aimer; et
sans se plaindre. Mais il y faut, peut être, trop de
force.
Ils vont dire que j'invite les jeunes filles à se
tuer, et les jeunes femmes à sauter dans la rivière.
Je les retiens sur le bord, au contraire. Tant de
beauté doit faire horreur au plus grand nombre,
et donner du soupçon aux âmes vulgaires. Je ne
pousse que ceux qui sont déjà tombés. Je ne vante

�786

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas la faiblesse de ceux qui meurent par amour ;
mais j'entends la plaindre et la caresser.
Cependant, la puissance d'un homme se mesure
à sa force pour la douleur, et pour vivre.

IV
SE TUER, ET NON

Se tuer, c'est avouer son néant. Or, on n'est
homme et on ne vit en homme, que pour ne
jamais faire cet horrible aveu.
,
..
Il peut être admirable de se tuer, a la cond1t1on
qu'on soit un être doux et faible, qui ne ré~i_ste
plus à un seul sentiment trop fort pour sa frag1hté,
et qui confesse sa douceur avec sa faiblesse. Il y a
là une sorte de sacrifice à une beauté trop forte.
Cette faiblesse s'immole à une grandeur inaccessible. Mais comme elle la connait ! Ha, chères
créatures capables de vous immoler.
Ainsi je ne vois point de plus belle mort que
de mourir d'amour, si en effet on ne peut pas
vivre. Mort très pure, pure de tout reproche, pure
de toute vengeance : pure de cette haine qui tient
si souvent toute la place de l'amour, et qui fait le
fond des jaloux: l'amour des jaloux est une haine:
car ils s'aiment eux mêmes avant tout et par dessus
tout. Et combien d'amants farouches ne se sont
tués que pour attacher leur furie vengeresse au

CHRONIQUE DE CAERDAL

cœur de ceux qu'ils laissent, et qu'ils aiment bien
moins, les aimant de la sorte, qu'ils ne les détestent
à perpétuité.
N'a-t-on pas la force de supporter le mal d'être
et la peine de vivre dans une passion malheureuse,
je consens qu'on se tue. Et mort pour mort, encore
un coup, il n'en est pas de plus belle. L'amour est
une patrie. Il est beau de n'y pas survivre.
Mais il est bien plus beau de souffrir pour elle,
et d'autant plus que plus profonde est la douleur.
Il est beau de porter sa passion : il est divin de
l'embrasser dans le supplice.
Je ne dis pas de la vaincre. Je ne crois pas à
cette sorte de . triomphes, sinon quand la passion
est trop émoussée ou trop faible pour n'être pas
déjà vaincue. Assis dans son rond de cuir, (c'est
son auréole), le docteur de Sorbonne abonde en
ces victoires, pour le compte de Corneille.
Non; il n'est pas question de vaincre sa douleur:
mais d'en être digne, de la charger tout entière, de
la nourrir, de vivre avec elle, d'en avoir au fond
de soi la force, le génie toujours vivace et l'aliment.
Enfin, celui qui connait la passion d'homme, sait
aussi ce qu'elle exige. Il lui faut être le Prométhée
qui ne demande pas grâce au milieu de ses plus
terribles cris. Plus il crie, plus il souffre, et plus il
est immortel. Il ne demeure pas immobile: le mal
lui tord les bras et lui fait bouillir le flanc. Or,
plus il se sent vivre dans la torture, plus il ouvre

,

�788

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son foie au bec qui le déchire. Et toujours malgré
lui. Car il hait la douleur autant qu'il l'accueille ;
et il ne s'y dérobe pas plus qu'il ne ~•y résign~ .•
Que la beauté soit avec nous I C est la pnere
de la douleur.
V
n'uNE MORT VOLONTAIRE

Tombé sur les o-enoux, celui qui se laisse choir
contre terre ne v~ut pas mourir : il s'offre au
maître de la poussière et se fait égorger. La mort
volontaire est hideuse, si elle n'est en effet un
acte de volonté.
Pour la plupart, se tuer c'est succomber à la
tentation d'en bas. On se met à son rang. On se
juge. On se biffe du texte/ un _pauvre mot qui n'a
pas de sens. Ce delea.ur m effraie.
. .
Je vois une grandeur dans la mort volon~re •
mais c'est la grandeur des faibles. Ils veulent vme,
et ne peuvent pas être.

1

1

11 ne faut pas fermer soi même la route où Dieu
peut venir. Entre lui et nous, il ne f~ut p~s cre11ser cet abime de vide. S'il vole un JOUr a notre
rencontre faut il avoir eu l'affreuse faiblesse d'e~
•
cer nous ' mêmes nos traces sur le chemin
ou1 11
nous cherche, de sorte qu'il ne nous trouve plus?

CHRONIQUE DE CAERDAL

789

Dans la faiblesse, il est une séduisante tentation :
dépouiller enfin l'armure ; et se coucher tout de
son long sous le poids. Glisser au fleuve, et que
ces armes ne soient plus, enfin, que la plus lourde
pierre au cou.
Ah, parfois, on aimerait de se laisser aller. C'est
assez, c'est trop être soi même. C'est assez lutter
contre tout ce qui nous offense, et contre la femme
pleurante que nous tenons enchainée au fond de
nous. On est si tendre dans l'abandon de soi,
quand on est recru de ces ardeurs violentes, ou
brüle une bien plus haute, mais terrible tendresse!
Tomber à la rivière ! Que la cruelle coule avec
son babil au soleil ! Et que le courant nous porte
où il voudra, loin de vous, les hommes, et loin
de nous.
Mais c'est trop fléchir. La pensée que je cède
me brtlle au point que je ne puis plus goilter la
morne joie de céder,
Nous ne sommes tentés que pour ne pas succomber à la tentation.

VI
CŒUR INSATIABLE

Plus grand est l'amour de la vie, plus profonde

la connaissance de la mort.
C'est parce que j'aime infiniment la vie, que Je
suis à l'infini dans la mort.

�790

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

Connaître, c'est être. Et tout être à ce que l'on
connaît, y naitre sans cesse et y renaitre. Quel
courage ne faut il pas, pour aller à la vie par ces
voies toutes mortelles ? Quelle vertu pour ne pas
se soustraire au supplice et à l'effroi de ces morts
successives ? Mais ce qui réclame le plus de courage est ce qui me tente le plus.

CHRONIQUE DE CAERDAL

791
mort: c'est force alors de se tuer ; c'est vouloir
libre ; c'est charité. Je veux me restituer entier à
mon dieu, tel ~n enfant grandi, mais qui semble
toujours naitre : comme une feuille de mai, non
comme une branche pourrie.
Mais être las de sa peine, las de vivre, las de
souffrance et lassé de soi? Non. Que toutes occasions de combat nous soient occasions de victoire:
il s'agit de vaincre. Pour soi, non pour le monde.
Pour vous, mon àme, pour vous.

PART DU DESTIN

ANDRÉ SUARÈS.

Cependant Némésis est jalouse. Elle ne veut
pas qu'on se vante, même d'être docile aux dieux;
même de subir sans révolte leur . inconstance.
Némésis prétend être injuste contre les hommes,
et folle s'il lui plait. C est la part du destin, et je
la lui fais dans mon courage. Je réserve donc le
cas de la maladie, qui nous ampute de notre àme;
et du tyran, cette autre maladie, la plus vile de
toutes, quand il prétend nous asservir et nous
dégrader. Car s'il veut seulement me faire taire,
j'y souscris. Les tyrans m'ont rendu le silence plus
cher que toute parole. J'en ai fait dès longtemps
l'essai dans le mépris de cçux qui me diffament
et me méjugent.
L'abjecte maladie qui nous 6te à notre belle
guerre, et qui ne nous permet plus d'être maîtres
de nous mêmes, il faut lui échapper, füt ce par la

�NOTES

79 2

793

en y ~ettant surtout les entours et l'époque de Villon. Ce qui

NOTES
LA LITTÉRATURE
FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TEMPS, par
Pierre Champion (Honoré Champion).
M. Pierre Champion a donné dans les deux beaux volumes
de ce François Villon, un pendant a sa Yie de Charles d'Or/14111.
Le voici avec l'honneur d'avoir écrit sur les deux grands poètes
du XV• siècle les monographies copieuses, complètes, qui
manquaient, et que, d'ici longtemps, on ne refera pas. A un
biograph.e, a un érudit, les deux carrières où puiser ses deux
livres ont d-ti paraître bien singulièrement inégales, mais d'une
inégalité symétrique et compensée. Un des premiers princes
du sang, Charles d'Orléans, laisse dans l'histoire de son
temps, dans les archives de toutes sorte,, une trace assez large
pour que son historien ait aujourd'hui ses coudées franches,
pour qu'il puisse s'attabler devant une table bien servie,
une matière abondante, et que de tout cela ressorte un
portrait en pied, bien réel et bien vivant. C'est avec la vie
même de Charles d'Orléans que M. Champion avait pli
remplir son premier ouvrage. Il n'en est point de même pour
Villon : les pièces d'archives qui le concernent tiendraient
aujourd'hui dans une chemise aussi mince que celle où devait
grelotter l'hiver son maigre corps, et ne concernent que ses
dém~lés avec la justice, part, il est vrai, capitale de son existence.
C'est pourquoi M. Champion a dtî remplir les deux volumes
de son œuvre avec beaucoup de digressions pittoresques, l'étoffer

est curieux, c'est qu'au lendemain de la mort de Villon et de
Charles,
la destinée
des deux poètes, des deux œuvres, soit
·
.
.
précisément mverse de celle qui échut, tant dans le bruit de
le~r temps que dans nos armoires a documents, à Jeurs deux
existences. Charles d'Orléans reste ignoré jusqu'au XVIII• siècle,
~poque où son œuvre est révélée très obscuréme_nt et très
tncornpléternent
:. aujourd'hui encore, il n'y en a pas d'éd'1t1011
·
, ..
de~mtt~e (M. Pierre Champion nous l'a promise et nous la
don) ; 11 n'y en a aucune édition dans le commerce : et il ne
~e semble pas q_~e. le commerce doive la réclamer bien impéneusement, car J a1 eu, ces dernières années, à couper moimême, ~a~s deux bibliothèques d'Université française, les
pages relig1eusement intactes et empoussiérées de l'éd"t •
d'Hé ·
.
,
1100
ricault, mcorrecte sans doute, mais qui loge si bien dans
1
a poche, et pèse si peu, pour une promenade d'été, à un
veston léger. Au contraire, Villon fut de bonne heure tenu
pour un grand. poète (une foii mort, bien entendu), publié de
no~breuses fois, et par Clément Marot lui-même, cité par
Boileau, pour des raisons et en des termes d'ailleurs bizarres à,
l'ordre du jour de l'Art Poltù111e.
'

•
Villon sut le premier, en de1 siècles grossitn. ..
En:endez qu'il en fait une sorte de Malherbe spontané et
M. Pierre Champion aurait pu joindre cela, dans son cha;itre
sor la Lé~ende de Yi/km, aux Frandm Repue1 et aux anecdotes
de ;1ùbela1s ! Aujourd'hui Villon demeure sinon le plus lu, du
moms le plus édité actuellement, de nos poètes antérieurs au
XVII•
siècle. Lorsque le duc Charles et Villon , l'un prem1er
·
•
pnnc~ du sang, ~•autre criminel en rupture de ban, l'un
à ~a paternité d'un roi de France, l'autre aux prisons et
quest10n par l'eau du Châtelet, se rencontrèren~ à Blois si
une bohé mienne
·
· de clairvoyance
.
'
pleme
avait aux deux poètes

r~mu

9

�794

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

annoncé tout cet avenir, lequel des deux aurait cru à sa male
aventure, lequel des deux a sa bonne aventure ?_ •
•
J'ai dit que les documents dont il disposait unposatent à
M. Champion une rédaction différente de ses deux grands
ouvrages. Mais il y a une autre raison. Dans son Charlts
d'Orléans et dans son Villon, il s'est préoccupé du lecteur de ses
deux poètes plutôt que de son propre lecte~. Il_ a vou~u lui
mettre dans les mains un guide abondant et bien informe. Il a
écrit un commentaire biographique des poésies. Or ce commentaire biographique est, pour l'un et l'autre, nécessairement
différent. Les poésies du duc Charles, issues du Roman de 14
Rose, ont pour matière des abstractions, celles_ de Vill~n des
\
réalités hommes et choses. L'exégète n'éclairera pomt le
lecteur' sur Dangier et Merencolie comme il l'éclaire sur la
Belle Heaulmière et Thibault d' Aussigny. Pour que nous comprenions bien les Laiz et le Te1ta~ent, po~r que notre i~t~igence de Villon sorte un peu des cmq ou six balla~es t_rad1t1onnelles qu'il a pour Yaus bri1és, il faut qu'un historien_ nous
prenne par la main, nous conduise par ce ~édale adm1r~ble,
pittoresque, parfois malodorant ainsi que celu~ même ~u vieux
Paris quattrocentiste évoqué par M. Champ10n. Il n Y a pas
·
·
· ·
de la
d'autre commentaire possible
que celm-là.
A l' ongme
poésie française moderne, il semble alors que le duc Charles et
Villon marquent, comme deux ~atières un peu grêles, la plac:
qu'occupe en Italie le seul génie de Dante, que les Balladts e
les Rondeaux de !'Orléanais soient un peu notre Paradm, les
deux Testaments de Villon notre lnfirrro (étant bien ma'.nte_nue,
comme disait Paul-Louis, la distance qui sépare Tivoli de
Pontoise et Gonesse d' Albano). Eh bien ! il faut que le commentaire de Charles soit, co=e celui du Paradis, un comm~ntaire allégorique, le commentaire de Villon un com1:1enta1re
historique ainsi que celui de l' Enfer: Et j'imagme que
M. Pierre Champion a dO. hésiter, pour la rédaction_d\son
Villon, entre deux partis : celui qu'il a pris, et celui dune

NOTES

795

édition infiniment annotée et commentée, une édition analogue a celle que la même et bonne librairie nous donne, un
peu lentement, de Rabelais, et au fronton de laquelle le nom
de M. Pierre Champion eût faé encadré par ceux d' Auguste
Longuon et de Marcel Schwob. Même Rabelais et Stendhal
eussent-ils été, dans la maison, aussi royalement servis r
On ne saurait trop attirer l'attention sur le renouvellement
complet que depuis une vingtaine d'années des œuvres d'érudition comme celle-là ont apporté à la vertu suggestive et
esthétique de textes qui paraissaient avoir atteint leur point de
d'immobilité. Là est le travail véritable et durable, la vertu
propre de la critique contemporaine. Il y a une ou deux semaines
je parcourais, à peine en plus de temps que n'en avait mis
l'auteur à le penser et à l'écrire, un article de M. Faguet sur
Brunetière ; M. Faguet annonçant qu'il donnerait bientôt une
étude ample et approfondie sur son auteur, concluait mélancoliquement que tout cela, peut-être, n'empêcherait pas que
l'oubli ne vînt tôt recouvrir Brunetière, comme d'ailleurs,
ajoutait M. Faguet, moi-même et nous tous, les critiques,
excepté Sainte-Beuve. Or, si dans les coupes sombres d'un
avenir prochain sont comprises l'œuvre de Brunetière et celle
de M. Faguet, en est-il de même pour des travaux d'érudition
en apparence modestes, ingrats, de rayonnement faible, mais
qu'il devient désormais à peu près impossible d'écarter ? Ce
que M. Victor Bérard a fait pour le voyage d'Ulysse, ce que
M. Lefranc et ses compagnons de travail ont fait pour la
guerre picrocholine et pour les navigations de Pantagruel, ce
que M. Pierre Champion, héritier et disciple de Marcel
Schwob, fait aujourd'hui pour les Te1taments, cela n'est-il pas
incorporé pour bien longtemps aux noms d'Homère,de Rabelais,
de Villon r Celui qui apporte des faits historiques est toujours
le bienvenu. Quant aux jugements, il semble que nous en
ayons été fournis une bonne fois par Sainte-Beuve, qui, là où
il ne pouvait savoir, a presque toujours deviné juste. De sorte

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

qu'aujourd'hui l'on dirait que pour un érudit intelligent ~:rire
soit mettre une pierre sur des pierres, et que pour un critique
intelligent ce soit remettre de l'eau claire dans du vin déjà
mouillé.
Et la critique aurait bien tort de dédaigner comme lourdes
au nez et laides à voir les lunettes que lui polissent patiemment
des chercheurs comme M. Champion. En voici un exemple
amusant. U y a dans les LaÎi ces vers :

Por1res orphelins impourueus,
Tow deschalilsiez, tout despouroew,
Et denuez comme le r1er;
J'ordonne 'i,/ il; soient pouffltus,
,,1u moini pour pa11er ut yr1er:
Premièremmt, Colin Lauren;,
Girard Gossouyn et Je/Jan Marceau,
Dt1poUNJeUJ de biens, de parens,
Qui n'ont r1ail/ani l'anu d'un seau,
C!ta;tun de 11111 hitns ungfimau,
Ou fjUIZlre hlans, /ils l'ayment mieulx.
li mengeront maint bon morceau,
Lu enfans, 9uant je seray r1ieulx !
Théophile Gautier écrit sur ces vers: "Certainement Villon
n'était pas né pour être un coupe-bourse ; il avait un~ bell_c
âme, accessible à tous les bons sentiments ... Il soutenait trois
jeunes orphelins... Il leur recommande de travailler. " Or le
bon Théo répand ce jour-là des larmes sur le pauvre Holopherne. Car M. Pierre Champion nous prouve que_ ce .legs,
comme la plupart de ceux des deux Testaments, est u-omque,
doit être compris en antiphrase, et que Colin Laurens, Girart
Gossouyn et Jean Marceau; " ces trois petits enfançons
ditoyables sont trois riches et vieux usuriers, entre les plus

NOTES

797

riches de France ! " De sorte que les vers de Villon sortent de
la même veine que ceux de Banville :

l'autre jour, attendant r1ainement de l'argent
Qui me r1ient de Hanor1re,
Je pleuraii depltil dam la rue, en songeant
Combien Rotsd,ild est paur1rt !
Et je ne fais pas ce rapprochement pour le vain plaisir de
juxtaposer deux stances, mais je le trouve significatif, consolant
et beau; pour un poète du xve siècle ce n'est que par antiphrase
simple et par jeu que l'on peut parler de la pauvreté d'un usurier;
pour un poète du XIX&amp; siècle, cette pauvreté n'est pas ironie,
mais vérité, quand elle se compare a la riche~e de ce qui vaut
vraiment, l'exaltation et la liberté intérieures. De l'un à l'autre
texte, la ligne est la même, mais ascendante vers les sommets et
vers l'air pur.
Dans ces deux gros volumes, M. Pierre Champion n'a
prétendu qu'a un travail d'historien, et, tout en appréciant
sobrement le génie de Villon, il a laissé de côté la technique
et la place de sa poésie. C'était son droit ; il est bien de servir
non seulement de guide au lecteur actuel, mais de base nécessaire à un auteur futur, à un analyste que le Villon de Gaston
P1ris n'a nullement lieu de décourager. Cependant j'aimerais
que M. Champion ait été un peu plus loin dans la psychologie
de son poète. Je ne suis pas insensible an charme ni à la vérité
de la page qui ouvre le tome II, mais M. Champion se contente
d'y reconstituer son Villon sur le type général du jeune homme
que chacun peut retrouver en soi, et non sur le type particulier
du Poète. Il y avait pourtant un terme de comparaison intéresl saut. Je suis étonné que pas une seule fois M. Champion n'ait
prononcé le nom de Verlaine. Et cependant, de Villon à
Verlaine, l'analogie de la vie, l'analogie de la poésie, frappent
à première vue. Tous deux tirant, à une époque de poésie
artificielle, la poésie de l'âme la plus intérieure et de fonds

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

musicaux, bdilants, qu'avant eux on ne soupçonnait pas. Tous
deux débiles de volonté, épris de l'Amour, et le sentant mêlé
aux vibrations de leur génie, mais, par laideur physique ou par
timidité, voués à la Vénus des carrefours. Tous deux sans
défense contre leur temps, écrasés sous l'ordre et sous la loi.
Tous deux trouvant dans leur prison les sources de l'inspiration
chrétienne et la voix qui les rappelle à Dieu : à ce sujet
M. Champion écrit sur Villon une page que l'on peut transporter sans y rien changer à la prison de Mons et aux origines
de Sage,se. Et entre les hasards des événements, quelle concordance frappante 1 "Il y a parfois dans la vie, dit M. Champion,
un instant rapide dont les conséquences se feront sentir sur tout
le reste de notre existence ; une minute mystérieuse la domine,
un accident en modifie toute la suite. Il est un destin qui nous
ferme une route et en inaique irrévocablemeut une autre:
ainsi l'éprouva Villon quand il rencontra un prêtre amoureux
et colérique. " Suit l'aventure du 5 juin 145 5, la rixe de
Villon et du prêtre Philippe Sermoise, Villon blessé, tirant sa
dague, et frappant mortellement son adversaire. De là tous ses
malheurs. Lisez dans le Paul Fer/aine de Lepelletier le récit de
cette dispute armée avec Rimbaud qui valut au poète sa condamnation, puis une vie hors la loi. L'instant rapide, la minute
mystérieuse, le destin, sont les mêmes. 11 semble qu'à deux
moments de notre poésie le même ange soit passé, pour lui
marquer, d'un coup rude, et sans souci de la chair qu'il blessait,
sa route.
A.T.

A PROPOS DE DEUX LIVRES DE M. ANDRÉ
SUARÈS : IDÉES ET VISIONS (Emile Paul, 3 fr. 50). TROIS HOMMES (Nouvelle Revue française 3 fr. 50).
Quelque importance que nous nous plaisions à reconnaître
à ces deux ouvrages, ils ne nous donnent pas l'homme tout

NOTES

799

entier. Aussi bien ne seront-ils pas pour nous le prétexte d'une
étude d'ensemble, mais le sujet de quelques réflexions. Ils rassemblent les plus frappantes qualités de !'écrivain, du penseur, du
critique. Nous n'envisagerons ici l'œuvre complexe de M. Suarès
que sous ce triple rapport.
En un temps ou l'on n' "écrit" plus - ou plus guère - la
moindre page de M. Suarès, la moins bonne comme la meilleure,
étonne en ceci dès l'abord, qu'elle est "écrite''. M. Suarès dit
quelque part que tout auteur vraiment grand a un style et se
reconnaît à cela. Lui aussi veut avoir un style - il en a un. Il
ne joue pas avec le mot; le mot n'est pas pour lui chose légère ;
il ne peut pas souffrir qu'il s'émancipe dans la phnse; il tient
sur lui sa griffe; le sens qu'il veut qu'il ait, il le lui donne; il
le pres~e, le choque, l'éprouve et quand il le sait assez dur, sans
alliage, irréductible à aucun autre, alors il le rive :1 sa place,
forçant, au besoin, la syntaxe, pour l'y mi;ux river. Quand
M. Suarès dit style, il veut dire grand style et il ne conçoit pas
qu'on se puisse soucier d'un autre. Le grand style français !
il n'est pas tant pour lui dans Bossuet que dans Pascal; pas
tant un style d'apparat, qu'un style de passion et de souffrance,
qu'un style intérieur, et même quand il crie. li ne s'arrondit
pas, il épouse tous les àngles de la pensée ; sans la pensée "il
ne serait de rien". Appelons-le le style de l'homme solitaire.
C'est le vertige de -Ja solitude qui met en branle la pensée de
M. André Suarès.
Le solitaire pense en profondeur ; il n'a que faire des
constatations superficielles de nos sens, des déductions dont la
raison de tout homme est capable. La on commence le gouffre,
c'est là qu'il aime à se tenir. Plus il s'écarte du vulgaire - plus
il attache de prix à son originalité, plus il s'écoute, et plus il
parle. Plus il se sépare de l'homme social - plus il sent s'aiguiser
son appétit de l'absolu. Penser n'est plus pour lui la découverte de rapports nouveaux entre les faits et les idées, mais,
par delà l'expérience, par delà' la géométrie, c'est ausculter le

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cœur souterrain de la vie, poursuivre le secret qu'on n'atteint
point et le poursuivre d'autant plus furieusement qu'on sait
qu'aucun homme ne peut l'atteindre. Pour le penseur solitaire
il n'y a pas d'autre problème que celui de notre destin : art,
science, morale, politique, tout s'y rapporte. - Ainsi, M. André
Suarès recommence la tragédie de Pascal. Mais il ne semble
pas que la révélation pacifiante lui soit venue. Ou bien c'est
qu'il l'a repoussée. Il la repousserait encore, je le crois. Il craint
qu'elle ne fasse obstacle à cette vertu entêtée de recoignement,
de réaction, de rétraction sur soi-même qu'il cultive douloureusement. Autre part que dans cette lutte, ses facultés mal
activées ne rendraient pas leur effort maximum.
On me dirz que le solitaire d'autrefois ne se donnait pas en
spectacle au monde, que les cris de Pascal devaient s'éteindre
dans l'œuvre qu'il avait rêvée et qu'il n'eftt pas le loisir de
parfaire. Depuis Pascal, nous avons eu Rousseau, nous avoni eu le
romantisme l Les mœurs littéraires ont changé. Chacun se confesse tout haut, et même qui n'a pas à confesser grand' chose.
Voudrait-on que M. Suarès, si riche d'intimes méditations, fût
seul à garder Je silence 1 S'il nie le monde, il faut bien que le
monde apprenne de lui qu'il est nié] Soit qu'il prenne le masque
du condottière, soit qu'il anime le personnage de Lord Spleen,
c'est donc M. Suarès qui parle et on sait qu'il parle en son nom.
Lorsque je lis dans ldéu et Visions ces extraordinaires Rljltxil/1/S
.Jur la Décadence, ou le chapitre Art-style de Lord Spleen ttl
Cornouaille1, j'entends une voix de prophete sortir de la
caverne; elle me hait, elle me juge, elle me blesse; elle veut
pourtant me convaincre. Elle est si péremptoire et d'une
âpreté si singuliere que je voudrais qu'elle eût toujours
raison. Mais ce n'est pas impunément qu'on se grise sans cesse
de sa propre pensée, et ici - le plus grave obstacle à une
victoire totale sur le lecteur, la raison qui fait que M. Suarès
n'a pas encore la situation qu'il mérite, c'est qu'ayant
choisi le ton du sublime, il lui arrive parfois de rester en

NOTES

801

dessous. On lui saura moins de gré qu'on ne le devrait, de
ses plus hautes et de ses plus justes pensées, pour une pensée
moins haute ou moins juste, qu'il aura laissé passer dans l'élan
de la production. M. Suarès écrit dans son Portrait d' Ibsen " On
est rhéteur d'idées, comme on est rhéteur de phrases; comme
on bâtit sur de grands mots vides, on fait sur de hautes pensées ;
mais la fabrique, ici et là, n'est pas moins vaine." A ce moment,
sans en avoir une conscience claire, je sais qu'il songe à lui ; il
flaire le danger vers quoi l'abus de la pensée l'incline, lui comme
un autre, et comme les plus grands. Son lecteur le plus attaché,
tremble sans cesse qu'il n' "abuse".
Au fond, M. Suares est trop libre de sa pensée, de penser
ce qu'il veut et à ce qu'il veut. Il lui est devenu tout de suite
trop aisé de remplir une page ou un paragraphe de quelques
formules frappantes, durement nouées et qui vont loin. A mon
avis il ne donne toute sa mesure que quand son sujet se particularise, quand ce n'est plus l' "homme" mais "tel homme",
quand la figure d'un Ibsen, d'un Pascal rassemble à soi ses
idées erratiques, le force à les grouper, à les lier et à les
ordonner logiquement dans la continuité d'un ensemble. Nulle
part M. Suares n'est davantage lui-même et ne parle plus
éloquemment de lui-même, que là où il confronte involontairement leur solitude à la sienne. Alors les paragraphes s'enchaînent, se commandent, se poussent ; l'amas de cellules
vivantes consent à un échange et forme un organisme, un être...
Pour caractériser ces grands hommes qui lui ressemblent,
M. Suarès trouve des traits qu'il ne trouverait pas pour lui ; il
lit dans une œuvre et sur un visage tout ce que l'œuvre et le
visage ont tu, comme ferait le plus grand portraitiste. " Ces
yeux d'Ibsen, au milieu de sa vie, ont été tres beaux : bien
logés, ils regardent avec courage ; ils vont, au-devant de
l'attaque ; ils sont fermes ; ils ne vacillent point ; ils avaient
une certitude qu'ils ont perdue, depuis ... La face n'a jamais
été creusée, ni maigre, ni maladive, elle est d'une honnêteté

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

admirable. Un grand air de braver tranquillement l'opinion
d'autrui, la foi en sa valeur propre et en son droit ; un :irtiste
dont les puissances sont encore plus voisines de l'instinct que
des livres et qui n'ont pas encore usé leur passion, sous la lime
des mots." Pour que M. Suarès nous découvre toute sa valeur,
il fautqt1'il se retrouve hors de lui-même. C'est miracle de voir
comment ces yeux, qui nous semblaient tournés vers le dedans,
saisissent et fixent la vie. Il semble que dans son semblable il
trouve l'équilibre et le repos. Il n'y abdique rien de son
inquiétude ni de sa passion, mais la vie des autres les a filtrées.
On sait combien M. Suarès se montre injuste pour les Grecs;
son monde est celui de Pascal, de Beethoven et de Shakespeare;
il conçoit la sérénité comme un manque. J'espère, contre lui,
qu'il la rencontrera. Après ces pages fougueuses et amères, on
souhaite ardemment le spectacle d'un esprit délivré, "détaché",
espoir de Nietzsche, - détaché par le scepticisme ou b fo~
dans l'acceptation sans réticence de la vie, que ce soit un
paîen comme Sophocle, un pyrrhonien comme Montaigne ou
an catholique comme Paul Claudel. Et on lit avec joie les
pages descriptives que M. Suarès a consacrées
la Provence;
là il a consenti à regarder le monde, sans le juger; à n'y considérer que des couleurs et que des formes ; son style lui-même,
sans dessous, tout appliqué à copier, s'aère, s'éclaircit, sans rien
perdre de son beau suc. " Il a fait très chaud, Le ciel dur et
cru se lave d'ombre, il monte peu à peu comme une coupole
aérienne, dans une ascension insensible : et parce qu'il n'est
plus d'an seul bloc il se colore de nuances délicieuses, où l'or
rouge du feu domine, etc ... " Je cite dessein les plus simples
phrases.
H. G.

a

a

•
ETUDES DE PSYCHOLOGIE LITTÉRAIRE, par
Cazamian.

LQUÏ1

Puisque ce livre est extrait d'un des enseignements les plus

NOTES

substantiels qui soient donnés à la Nouvelle Sorbonne, cherchons d'abord dans le sixième essai : Histoire littéraire tt hiJtoire
sociale, le plan de travail proposé par l'auteur à ses étudiants en
lettres anglaises. Au programme de l'examen étaient inscrits ces
deux textes : le prologue des Ca"terbury Tak, et la Visio" de
Pierre le Laboureur ; et ce sujet général : la Vie sociale et la
Religion de l'Angleterre au XIV6 siècle. Le maître pouvait
partir des textes, les éclairer par l'histoire. Il préfère "se placer
delibérément sur le terrain historique, envisager successivement
les principaux aspects de la vie anglaise au XIV" siècle, et
illustrer chacun d'eux à l'aide des textes choisis. " Il v:iut la
peine de peser ses raisons.
D'abord "l'étude des langues et des littératures apparaît
désormais comme liée a celle des milieux sociaux, où se sont
élaborés les esprits nationaux ; où se sont développées les
institutions, les mœurs.,. et toutes les forces en un mot dont les
langues, d'une part, les œuvres littéraires, de l'autre, sont des
expressions. " S'agit-il, en particulier, des langues et littératures
modernes 1 Ici, "l'humanisme purement formel n'a pas jeté de
profondes racines " et ne gêne donc point un élargissement de
la méthode ; le rapport des littératures avec les milieux sociaux
est plus facilement et plus complétement saisissable. Et surtout
"les civilisations de l'antiquité sont mortes, et il n'y a plus
guère à les connaître qu'un intérêt scientilique et philosophique
(esthitirp1e a1111i, sans doute?). Au lieu que les civilisations
modernes - française, allemande, anglaise, italienne, américaine - s'imposent a nous comme les facteurs essentiels de la
destinée même du monde et de l'avenir humain. "
D'autre part, quel sera, dans les lrcées, le rôle des professeurs
d'anglais que l'Université prépare? "Ce n'est pas l'anglais
qu'ils enseignent, c'est l'Angleterre, l'Angleterre des choses et
des hommes, des hommes surtout." Ils doivent donner aux
élnes "le sens d'une de ces grandes énigmes historiques que
IOnt les nations modernes vis-a-vis de leurs voisines" et doivent

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

t

connaître le passé pour comprendre et faire comprendre le
présent.
L'autet1r ne se dissimule point que la notion même des
"lettres" se trouve ainsi modifiée : " Pour le progrès scientifique des intelligences, un sacrifice est nécessaire, et il se fera
probablement du côté de la sensibilité littéraire ; quelque chose
sera perdu sans doute, dans la moyenne, de l'affinement
aristocratique ou triomphait la vieille culture. - Quelque
chose, mais le moins possible .. . " D'aillews, comment l'éviterl
'' D~ux groupes d'études tendent à se constituer; l'un, qui
répond aux " lettres " embrasse à la fois l'homme moral et la
société ; et je n'ai pas besoin de vous montrer que dans ces
lettres nouvelles l'histoire fournit la méthode et la philosophie
de l'esprit; et quele vrai nom de ce groupe serait les "sciences
morales " ou plutôt les " sciences sociales", dans lesquelles
l'histoire littéraire n'est plus qu'une branche de l'histoire
totale, et la culture du gofit littéraire n'est plus qu'une branche
de la pédagogie; et d'autre part l'étude de la nature dans
laquelle rentre l'homme physique; et voilà ce qu'on appelait
proprement "les sciences. " - Et si l'un et l'autre groupe
doivent fournir à l'enseignement sa matiere, le premier restera
la meilleure discipline des intelligences, car !;étude de l'homme
moral est éducative en elle-même, et nul n'est complet s'il n'en
a éprouvé la vertu. Mais la culture de la sensibilité littéraire
n'y gardera sa place et son rôle qu'à condition de se subordonner à un ensemble dont elle est solidaire ... Car de plus en
plus nettement la lin véritable et suprême est : la connaissance
et l'intelligence de l'humanité. "
La méthode esquissée par M. Cazamian ne doit nullement
être confondue avec cette manie d'érudition, cet amour des
petits faits et cette horreur des idées où certains maîtres furent
conduits par une imitation étroite et fausse de la vraie science
germanique. Les plus dangereuses atteintes aux vieilles humanités ont été l'œuvre des philologues. Quand Renan, dans

NOTES

805

l'enthousiasme de sa jeunesse, vantait l'étude historique des
langues jusqu'à n'admettre, en dehors d'elle, nulle esthétique
valable et nulle psychologie, il se trompait assurément ; mais
l'erreur s'est aggravée en se traduisant dans le choix des procédés d'éducation. Notre auteur a sur ce point une ferme
opinion, que j'accueille avec joie : A.ses yeux "la philologie
n'est plus que l'auxiliaire, indispensable il est vrai, d'une étude
générale qui n'est pas celle des mots, mais celle des choses ...
Ce n'est pas assez de rattacher l'histoire des littératures à celle
des langues, si toutes deux n'entrent à leur tour dans l'histoire
des milieux humains ... La philologie n'a plus aucun droit a
dominer les sciences morales ;.. . son objet n'y forme plus
qu'une province dans un empire ... La philologie est la plus
abstraite de toutes les sciences de l'homme, .. Si elle plie
l'esprit admirablement au r\:spect scrupuleux des faits, elle
offre aux facultés de synthèse un champ moins vaste, sans cesse
rétréci par la bizarrerie, l'absurdité, l'exception ... Son étudé
~elève plutôt, dans son ensemble, de la mémoire que du
Jugement." Cette dernière phrase paraît d'abord passer le but.
Nul ne conteste l'acuité de jugement ni la puissance de
synthese qui distinguent un Bopp, un Burnouf, un Bréal, ou,
de nos jours, un Meillet. Mais c'est de nos étudiants qu'il
s'agit, de ceux qu'une vocation spéciale n'attire pas vers la
philologie
: Existe-t-il une autre science ou la compétence soit t
.
aussi tardive ; ou tant d'acquisitions doivent précéder le
moindre effort inventif; où l'activité de l'élève soit aussi
longtemps bornée à de timides et fragmentaires applications?
La philologie, pour l'étudiant moyen, devient simpl~ment... la
grammaire. Quoi qu'on ait dit, la mise en ordre de remarques
morphologiques et syntaxiques sur une page de vers ou de
prose n'est pas un des exercices qui permettent le plus sÎirement, soit de former, soit d'apprécier, les plus solides qualités
d'un esprit.
L'histoire mal entendue n'est pas non plus sans vertus

�806

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dispersives. Mais M. Cazamian, si je le comprends bien,
n'accable pas ses élèYes sous de longues tkhes d'érudition. Leur
travail de première main ne porte que sur des textes restreints.
Et si, pour éclairer ces textes, ils doivent de toutes parts
étendre leur enquête, rarement ils vérifieront, à partir des
documents bruts, les assertions des historiens ; plus souvent,
sur des résultats partiellement élaborés, ils feront œuvre de
choix et de synthèse. Ils ne peuvent saisir la vie d'une époque,
sans la rassembler sous une idée; la Vie et l'Idée ensemble
suscitent la forme, et l'exigent. Tout défaut de composition ou
d'expression serait ici sanctionné par un sentiment pénible
d'embarras intellectuel.
Dès lors, pourquoi regretter qu'un tel enseignement ne soit
plus dominé par un souci de culture esthétique? Ceux qui reprochent aux maitres actuels de négliger la formation du godt
savent bien que, sous un autre régime, le goÎlt des jeunes gens
se réglait fort peu sur le goÎlt déclaré des maîtres, En cette
matière, un maître peut beaucoup; mais ce n'est point par ses
leçons, c'est par la liberté qu'il laisse et par les encouragements
qu'il sait à propos dispenser; c'est par sa façon de corriger un
travail, ou de noter les épreuves d'un examen. Il importe que
la science - histoire ou philologie - n'accapare point le
temps de l'élève -au point de tuer en lui l'amour des libres
lectures; il importe que les qualités de finesse, le sens du beau,
le soin du style, lui soient comptés autant que le savoir, et
n'influent pas moins sur ses chances d'avenir. Pour cette seule
raison, ne souhaitons pas un triomphe trop complet de l'école
scientifique. M. Cazamian use de Chaucer et de Langland Pout
"illustrer", chapitre après chapitre, l'histoire du XIVe siècle;
c'est fort bien, et cela vaut mieux que d'illustrer, au contraire,
chaque vers d'un beau poème par un commentaire de linguistique et d'histoire. Encore faut-il que dans une autre chaire
un autre maître puisse n'.employer l'histoire qu'à faire mieux
sentir les beautés de Chaucer ou de Shakespeare. La Sorbonne

NOT.ES

n'a .pas à rivaliser avec l'esthéticisme d'Oxford; mais que
surgisse chez nous un émule de Walter Pater, il serait fâcheux
que sa délicatesse et son attachement à l'ancien humanisme
pussent l'écarter du haut enseignement français.

A l'ombre de l'histoire sociale, M. Cazamian réserve une
place au talent, à la personnalité originale de !'écrivain. Peutêtre en trouverons-nous la preuve dans son Carlyle. Dans le
présent volume, le seul essai qui traite d'un homme et d'une
œuvre individuelle est le court chapitre sur La Cité de /4 Nnit
Tragirpte, de James Thomson. Tout y concourt à définir l'âme
du poete et l'atmosphère du poème. Mais le cas ne prête guere
à l'analyse psychologique : Autant que les citations permettent
d'en juger, jamais âme plus fortement concentrée sous une
émotion dominante ne fit plus sÎlrement converger vers cette
émo~ion unique toutes les ressources de son art, tout le pouvoir
des images, et des rythmes, et des mots. Cette Nuit épaissie de
brume, qui pèse sur la Cité, est moins tragique que sinistre
moins sinistre encore que morne; des éclairs de pathétique d;
Pfil es rayons de grâce funèbre, ne semblent la traverser 'que
pour réveiller nos yeux à son horreur grandîosement monotone.
Dans l'enfer du Dante à chaque cercle changent la nature des
tourments et l'attitude des damnés; dans l'enfer de Thomson
,
'
c est partout, semble-t-il, un même accablement sous un même
supplice, partout !'Angoisse aggravée par !'Ennui,
~es autres études portent sur des sujets plus généraux ; et
tro1~ d'entre elles offrent trop d'intérêt pour que nous quittions
ce hvre sans nous promettre d'y revenir bientôt.
M.A.

ROMAIN ROLLAND : L'HOMME ET L'ŒUVRE,
par Paul Seippel (Ollendorff).
La première étude d'ensemble consacrée à Romain Rolland

�808

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous vient de Suisse. Elle est de M. Paul Seippel, dont le nom
était connu des lecteurs français, jusqu'ici, par les Deux Fra11m.
M. Seippcl rappelle d'ailleurs, et il parait en concevoir une
belle fierté, qu'il fut le tout premier, dans un article du Journal dt Genève paru le z juillet 1905, à parler de Jean-Christop!tt.
C'est donc à lui qu'il appartenait d'écrire ce livre. Et, quand
on l'a lu, on voit qu'aucun des "Amis de Jean-Christophe",
auxquels le livre , est dédié, n'était, pour nous l'adresser, en
meilleur état de grâce ; on Je voit, à cette idée seule, qui nous
paraît si naturelle maintenant qu'elle est trouvée, de leur avoir
précisément olfert son œuvre, comme le Pantagrutl aux buveurs,
pour l'esbattement des bons Christophistes et non aultres.
C'est en effet un groupe non compact, mais bien vivant,
que celui des "Amis de Jean Christophe" et voyez quelle
différence entre ce mot, qui nous vient si naturellement à la
pensée, et celui de " disciples de Romain Rolland" qu'il serait
impossible de prononcer de bonne foi. Je1111-Chris10plu a créé
une "amitié" dont je parle d'autant plus librement que, franchement, je crois bien rôder avec quelque timidité sur ses confins.
Pour se donner entièrement à elle, pour "en être", sans plus,
il faut, à ce qu'il me semble, et d'après ce qui ressort du livre
de M. Seippel, trois conditions.
" La première condition, en effet, dit M. Seippel, pour être
un digne membre de notre grande famille, est d'aimer par
dessus tout, la musique. " Je ne reviendrai pas sur ce qui est
aujourd'hui un Jieu commun, que Jean-Chris/Qjhe se dé6nit
comme le roman d'un musicien, écrit par un musicien, selon le
fil et les vertus de la musique. Mais il y a de bons esprits
.
" _et
qui se refusent à aimer " par dessus tout, 1a musique
qui bien plutôt l'aimeraient par dessous tout. Je veux dire
comme une chose élémentaire, comme un mouvement par
lequel tout doit commencer à vivre, mais aussi d'où tout ~oit
s'évader pour monter vers un monde de stabilité, de p~asuque
et de formes. Par la musique, les profondeurs deviennent

NOTES

sensibles, les racines de la vie bruissent et se dévoilent, mais
ces profondeurs sont un piédestal pour quelque chœe, idées
et formes, et ces racines alimentent le dôme de branches
-étendues ou retombantes. La musique c'est ce qui nous fait
vivre pour autre chose, aimer autre chose, penser à autre chose.
Comme Jean-Christophe lui-même elle est un instant de la vie,
elle est sacrifiée, elle meurt pour que d'elle s'exalte, pour que
d'elle subsiste, ce qui ne serait pis sans elle et ce qui vaut
mieux qu'elle, son œuvre. Elle est l'll,rnpov, matrice du voiii;,
et qui sait (Christophe le démentirait-il ?) si on ne lui reste pas
plus fidele en l'aimant par dessous tout, comme le terreau de
tout, qu'en l'aimant par dessus tout, comme la fleur de tout r
Dans le poème le plus "musical" de notre littérature, dans le
StuJrt de Victor Hugo, le faune, parmi l'explosion dernière du
lyrique et du vra.i, rejette la fltîte de Mercure et la lyre
d'Apollon, à cette heure brisée et dédaignée. Et à la musique
elle-même n'ai-je pas souvent entendu dire ce que Zarathoustra
enseigne à ses disciples : "C'est quand vous m'aurez renié que
YOus serez le plus près de moi." Mais aussi bien n'est-ce pas,
peut~tre, à ce moment où je crois m'éloigner le plus de l'auteur
de Jea11-CliriJ/Qphe et de l'auteur de ROt11ain Rolland, que je
reviens près d'eux et que nous pensons ensemble?
Une seconde condition - et je puis employer ici des
concepts plus précis - pour appartenir aux vrais amis de JeanChristophe, c'est, je crois bien, d'être anti-catholique? Certes
M. Seippel ne le dit pas formellement. Mais le génie de JeanCiristopht, et la fortune de Je11tt-Christophe, sont liés, en France
et en Europe, ·à 1:t vie profonde de 1'3me protestante. Je vais
m'expliquer. Même si Romain Rolland me le confirmait lui~me, j'hé.iterais à partager l'opinion de M. Seippel touchant
l'inftuence possible d'Empédocle sur Jean-Christophe. " Dans
son l}thme général, on discernerait l'alternance de ces deux
principes eternels de l'Amour et de la Haine qui tantôt se
~parent, et, par Jeurs luttes, engendsent la vie, tantôt se
10

�810

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAIS!

réunissent dans l'harmonie de la bienheureuse sphhc." Je voia
bien que Romain Rolland déclare s'!trc enivré des présocratiques, et que le p~emier dra~e qu'il écrf~it avait E~péd~
pour sujct,je ne crois pas à une mfluence d idées, de ph1losoph1e,
mai, à ceci : les fragments des premiers philorophes, dans leur
obscurité et leur incertitude, sont pour un penseur d'aujourd'hui
d'incomparables thèmes mu,icaw:, ils ont de la musique le
prestige mystérieux, les grands partis fluides, et, musique pure,
ils sont à l'ensemble des systèmes, à cette tragédie de la pensée
qui va de Socrate à Bergson, ce que l'ouverture du drame
musical est au drame, une graine avec un emboîtement de
germes. Le système d'Empédocle en particulier, avec ses COD•
traircs alternés, est pour nous le type même de cette œum
musicale. C'est cette musique retrouvée que Romain Rolland a
dti aimer dans Empédocle et dans les présocratiques. Le thème
de )' Amour et de la Haine, dans Jta11-Chrùtoplu, e~t un dép6t
direct de la musique ; je crois que techniquement il a peu i
voir avec le philosophe d' Agrigente. Tout ceci pour dire qae
Ja &lt;&lt;philosophie" de Jean-Christophe ne d~it pas se ch~~
dans des analogies :ivec les présocratiques, mm dans le prmape
vivant du protestantisme. Cette philosophie c'est la justification
par la foi, poussée à sa. ~imi_tc de"!i~e, purifi_ée de bibli..smc,
justification non par une JUstJce cxteneure, mai par la fo1 ea
)a justice, par la foi en soi, la foi en sa vie, la foi en sa mort.
Il est naturel que Romain Rolland se soit reconnu. dan1 la
philosophie typique du . protcst~n~isi:ne, cont~m.poram, ~
William James, et qu'il ait été, ccrit-il, 'stupéfait quelqucfots
par l'étroite parenté entre certaines idées du Bws0111 ~rdal et
celles de James." Et c'est quelques lignes plus bas qu 1_! formule
le Crtdo le plus absolument anti-catholiqu:' le plus log'.quemea;
protestant, le plus inacceptable_ pour qu1c~n~ue attri.bu~ ~
existence, un poids, à la Tradition : "Je n a1, pour a10 '. d~
plus ouvert un livre de philoso~hie~ depui~ le temps lo1ntain
où, à J' Ecole Torrnale, je m'en1vrau de Spinoza et des préso-

NOTES

8rr

cntiqucs. J'estime qu'un homme vigoureux et sain doit refaire
sa philosophie soi-même, comme il refait sa vie, son art, comme
il se décide dans l'action, et comme il aime .... " Je comprends
mal : en quoi est-on moins vigoureux et moins sain en faisant
appel, pour vivre, à Platon et à Descartes, qu'en s'alimentant à
Michel Ange et à Beethoven ? Romain Rolland maintiendra-til cet individualisme l aura-t-il, lui aussi, sa courbe barrésienne l
om verrons bien.
Troisième condition enfin : être de ceux-là que Niewche

appclJe les bons Européens, appartenir à cette Europe idéale
dont un Michelet du XX0 siècle, monté sur les Alpes comme

le nôtre sur le Jura, fera le tableau, ainsi que le nôtre a fait Je
Tdk4M de la France. Entre la France, l'Allemagne et l'Italie,
J11111-Chrotoplu étend la marche commune où les trois cnltures
se connaissent, s'affrontent, communient. Il était naturel que la
Suisse vît en lui son image, s'y reconnO.t et s'aimk Comme

Amie! l'cO.t goO.té ! Mais que d'inquiétudes et d'hé.sitations nous
~tent lorsque nous rêvons à cette" bonne Europe" de demain,
à cette patrie de Jean-Christophe! Ici j'aurais trop à en dire pour
les limites de cette note : je m'expliquerai a un antre moment.
Aussi ne m'inscrirai-je pas expressément parmi ces amis de
Jean-Christophe auxquels M. Seippel dédie son livre. Je me
tiens sur la réserve, je demeure un ami du dehors, comme il y
a pour l'Eglise des apologistes du dehors. Mais, à dffaut de
Jean-Christophe, quel génie appelle mieux aujourd'hui l'amitié
pleine et sans réserve que celui de Romain Rolland ? Et
Y.raimcnt il méritait un livre comme celui que nous donne
M. Seippcl,. un livre d'analyse saine, loyale, qui laisse l'itnpre.ion d'une étreinte entre deux mains honnêtes de bons
OUTricn : "C'est par la valeur de sa personnalité morale que
Romain Rolland est hors de pair, " dit en commençant
M. Seippel. C'est aussi dans une valeur morale, fleur et sant~
de sa valeur littéuire, que le livre de M. Seippcl trouve son
accent le meilleur et le plus franc.
A. T.

�812

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTES

légendes, d'histoire, d'aventures et de beauté. Et sa voix sonne
toujours le regret et la mélancolie.
PORTRAITS ET SOUVENIRS, par M. Henri de Rlg,titr
(Mercure de France, 3 fr. 50).
M. Henri de Régnier s'excuse, dans sa préface, de réunir en
volume-des articles écrits pour le journal. Besogne Mtive et
improvisée, qui mérite bien peu souvent, en effet, d'être sauvée
de l'oubli. Mais parce qu'ils ne doivent à l'actualité que leur
point de départ, les articles de M. Henri de Régnier soutiennent
l'intérêt longtemps après leur première publication et valent
d'être conservés. Ils ne sont, en eifet, que des prétextes à des
souvenirs de lectures ou de voyages, à des récits de la vie littéraire, Un événement quelconque, un anniversaire remet-il eu
vedette le nom d'un écrivain mort qu'il a connu particulièrement, M. Henri de Régnier en profite pour nous conter cc
qu'il sait de lui, comment il l'a vu, et quelles paroles il lui
entendit prononcer. Les îréquentations de M. Henri de Régnier
étant toujours choisies, ses souvenirs sont de qualité.
S'il s'excuse d'une besogne hhive, c'est, apparemment, par
moqestie. Car depuis longtemps, les pages qu'il écrit en peu
d'instants, sont composées dans sa pensée et elles ont pris ainsi
ce caractère de perfection, qui donne la valeur et la durée.
M. Henri de Régnier nous trompe avec bonne grke. Ses
articles ne sont point tant du journalisme que, déjà, des
mémoires.
Il est vtai aussi que le bon écrivain le demeure en tout ce
qu'il écrit.
Toutes les œuvres en prose de M. Henri de Régnier ont,
d'ailleurs, cette allure de mémoires, moins peut-être par leurs
sujets que par la prédilection de l'auteur pour le passé.
M. Henri d-e Régnier est venu au monde trop tard, presque
de deux siècles. Il n'est pas de nos contemporains. Il ne vit pas
avec nous de la vie d'aujourd'hui, mais dans tln autrefois de

Si Théophile Gautier, nous dit-il, aima spontanément José-

Maria de Hérédia parce qu'il faisait des vers "qui se recourbent
comme des lambrequins héraldiques ", nous aimons, nous,
M. Henri de Régnier parce que son style déploie de belles
manières et observe une parfaite convenance - quoique un peu
hautaine. Ce petit-fils d'émigré - c'est lui qui nous l'avoue_
ne semble pas ·accepter que Victor Hugo ait mis un "bonnet
rouge au vieux dictionnaire" et "fait une tempête au fond de
l'encrier." Il croit encore à l'ancien régime et il écrit en grand
seigneur qui sait son rang et entend ne se montrer jamais en
désordre. Si, toutefois, M. Henri de Régnier emploie tous les
mots - ce dont je ne suis pas sftr - les mots nobles comme
les mots roturiers, il leur confère une égale distinction. Je ne
sais par quel pouvoir mystérieux - sam doute par son pouvoir
de poète.

M. Henri de Régnier fait partie de ces écrivains heureux
:nuquels une situation privilégiée permet de parcourir le monde.
Remercions-les tous qu'ils satisfassent par leurs ouvrages à notre
désir de connaître la grandeur de la terre. Mais il est bon de
remarquer qu'ils ne vont pas sur les même~ chemins.Tandis qu'un
André Gide, par exemple, n'explore les différentes contrées que
pour découvrir la pure et essentielle nature, la création dans
l'acte qui la crée - ce qui nous vaut l'admirable livre des
Nourritures terrntres - M. Henri. de Régnier s'enfonce dans
les pays où fut !'Histoire et ne s'arr~te que devant les images
célèbres la~ssées par l'homme. Les paysages qu'il aime sont ceux
oà des personnages illustres ont vécu, ont passé, sont mor~s. Et
c'est leur âme qu'il y respire.
D'où les sujets de son nouveau livre : Portraits et S011'1111ir1,

G. S.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

'
LA POESIE
PSYCHÉ, poème dramatique par Gahritl MourlJ (Mercure de France, 3 fr. 50).

M. Gabriel Mourey qui a su se montrer naguère moderne
et même moderniste dans les poèmes du Miroir, court aujourd'hui le double risque d'être raillé par les jeunes poètes
d'cxtreme-gauche et loué à l'excès par ceux d'extrême-droite
pour avoir mis en œuvre Je mythe de Psyché. On est moderne (
en tous les temps et dans tous les sujets quand on a l'étotle
d'un homme. Au reste, si on veut bien y prendre garde, il n'y
a pas de matiùe plus riche, plus neuve et si peu exploitée et pas même celle-là que nous propose le monde présent- que
la mythologie des Grecs. On s'étonne qu'après un siècle de
lyrisme elle demeure encore aussi vierge pour nolls et qu'un
Hugo qui a fait de tout sa pSture, ait quasiment dédaigné
celle-ci. Sans Francis Vielé-Griffin, le symbolisme l'c(\t presque
aussi complétement méconnue. Qu'on oppose à cela l'obsession
de l'hellénisme qui règne chez. Keats, Swinburne ou Shelley !
On ne peut dire, n'est-cep~ qu'elle ait desséché leur génie et cc
n'est pas l'abstraction classique que la source antique leur a versée.
Nul n'épuisera les trésors vivants du mythe de Thésée, d'Héraclès, d'Atalante ou de Perséphone ! - Sans doute, Moliùe et
Corneille ont déjà touché à Psyché. Mais c'est une raison de
plus de Jouer M. Gabriel Mourcy de son audace. A vrai d~e,
il reprend le mythe au point où ceux-ci l'ont laissé et la cun~
sité de Psyché n'est pas le thème principal de son poème. Si
Psyché ouvre la pyxide magique qu'elle rapporte des Enf~
c'est qu'elle veut reparaître belJe devant Eros et qu'elle croit
que la boîte recèle un talisman souverain de beauté ; c'est
l'amour qui la guide, non le désir de toucher le fond de

I

NOTES

815

l'amour, dl'.\t cela ruiner Pa.mou même. Le personnage du
Tieux Pan qui mourra de désir, élargit la signification de la
légende ; son règne prendra fin et voici le règne de l'ime.
Mais que l'on ne pense pas que ces symboles viennent au
premier plan et ~tent par une ennuyeuse idéologie la qualité
humaine de l'action. De ces héros fictifs, M. Mourey dche de
&amp;ire des êtres ; il leur prête des émotions délicates et nuancées;
même il les amollit un peu trop à mon gré, mais c'est au bénéfice de la poésie. Au fait, il s'agit d'un poème, non point d'un
drame et la ligne du chant, même aux détours les plus tragiques,
domine les soubresauts de l'action. Je vois à la rigueur Psyd,I
S1l1 une scène, mais enveloppée de musique. Le vers est souple,
peu chargé d'images, parfois classique, plus souvent varié de
rejets hardis ; entre Je vers libre de La Fontaine et notre
Tm libre il garde une sage distance.

- Elle n'entnulra plus les s1111terel/es
Baôiller ..•
- Elle ne r,,n-ra plus briller
La mtr ôleu4 à traflm la grappe des tmmtlles.
- Hl/as, nlltu, dafund de sa prisqn
Elle n'tntmdra plw à la ltme 1tlJllfltllt
Ro~oultr dans /es hauts cyprh lts tourltrtlles
- P,ur tllt il "'Y aura plUJ dt sais0111.
Aucune recherche de mots, mais de ces chutes délicates qui
ducnt ju~tc. C'est l'ouvrage d'un homme de goth qui ne force
pas son talent.
H.G.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE ROMAN
L'APPEL DES ARMES, par Erntit Psichari (Oudin,

3 fr. 50).
Tout en écrivant un livre où. semblent abonder les éléments
autobiographiques, M. Ernest Psichari s'est donné l'air d'é&lt;:rirc
le roman théorique de sa génération. Son jeune héros, cc fils
d'instituteur élevé dans un débile rationalisme et qui par réaction contre tous les principes qui lui furent inculqués, s'éprend
du métier militaire et revient a la foi de ses anc!tres, cette
figure de jeune homme pourrait avoir été tracée en rapprochant
des traits épars fournis par les fameuses enquêtes sur les tendances de la jeunesse contemporaine. On nous les a tant
énumérées, ces tendances, on en a fait si grand tapage, que les
voici, quoi qu'on en ait, fixées et consacrées. Il ferait beau voir
qu'un garçon ne füt pas belliqueux ou qu'il eût encore du go0t
pour les livres ! Ceux qµi sont de ce vieux ,modèle n'ont qu'à
se tenir cois. Ils n'ont plus la parole; ils n'ont plus existence
légale.
Il est bien regrettable que parlant d'un état d'esprit qu'il ne
peint pas en littérateur, mais qui est chez lui conviction forte
et agissante, M. Ernest Psichari paraisse à ce point faire de la
littérature. Il n'est pas permis de donner à un sujet aussi
personnel apparence aussi convenue. Que tout cela paraît concerté ! Le jeune Vincent ne pouvait grandir que parmi ces
idéologies de primaires, responsables de tous les maux dont
nous souffrons ; mais il fallait aussi qu'il naquit en vieille terre
mérovingienne, de la souche la plus authentique - et non
pas ~ Meaux mais à Jouarre, car il convient que dans ce lieu où
une trop fameuse abbesse nous montra la fragilité de la morale,
prenne naissance un réveil d'énergie nationale.

NOTES

Les deux personnages qui interviennent dans la vie de
Vincent ne sont guère moins théoriques. La jeune fille qui
cherche à le retenir est une si pale figure que l'on regrette de
la voir encombrer ce livre de tant de médiocres épisodes.
Quant au capitaine Nangès qui par son courage et sa prestance
enthousiasme le fils de l'instituteur, c'est un type de militaire,
assurément vrai, mais qui manque terriblement d'accent et de
nouveauté. C'est l'officier aristocrate, élégant- riche, ça va sans
dire - peu philosophe, peu communicatif, droit, dévoué à son
métier auquel il se consacre avec une sorte de fatalisme un peu
triste, plus préoccupé de chasse et de chevaux que de la belle
maîtresse qu'il entretient et surtout passionné pour cette chasse
par excellence qu'est la vie militaire coloniale. C'est le seul
trait par lequel il touche .i notre époque, car, pour tout le
reste, il semble sorti d'un roman d'il y a trente ou quarante
ans, et il est, avec une naïveté un peu irritante, le contemporain
de ces hommes d11 monde, plus racés qu'intelligents, qu'on
rencontre dans les pièces d'Alexandre Dumas fils.
M. Ernest Psichari manque de ce don de romancier sans lequel
on ne saurait donner consistance et vie à une figure. S'il s'était
mieux connu lui-même, il aurait renoncé à la faible a/fabulation
de son livre pour nous apporter un simple carnet de notes,
intéressantes et meme émouvantes. Car il y a dans l'Appel
tks Armer quelques passages d'un récit de campagne au
Maroc qui sont d'une aqtre veine que le reste, et quelques
pages à la gloire de la guerre et du métier des armes qui
ne sont pas sans vigueur. " Heureux les jeunes gens qui de
nos jours ont mené la vie frugale, simple et chaste des guerriers." Et en conclusion : "La guerre est divine." C'est une
apologie du métier militaire opposé à l'esprit de l'armée
n~tionale : " On parlait un moment dè mélange avec la nation,
dit le capitaine Nangès. Nous restons moralement au-dessus
d'elle. La nation ne nous ressemble pas : elle roule dam le
progrès. Nous, notre rôle c'est de conserver un certain fonds

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moral, tel que nous l'avons reçu ... Vous aurez beau me prêcher,
la nation n'est pas l'armée. Les principes qui valent pour l'une
ne valent pas pour l'autre. L'armée comporte en elle-même sa
morale, sa loi et sa mystique. Et ce n'est ni la morale ni la
mystique de la nation ..• Nous n'avons pas de conversions à
désirer ni de propagande à tenter. Au contraire. Comme,
pareillement, il serait hors de sens de vouloir que tous les
Français adoptassent la mystique du savant, ou bien encore
celle du prêtre. Le jour où nous perdrons nos belles folies, nous
ne vaudrons plus grand'chose et tout cc peuple souffrira de
notre déchéance particulière. " Ce qu'il peut y avoir de juste,
ou du moins de convaincu, dans de telles affirmations, pourquoi
le mettre dans la bouche d'un personnage de roman ?

,

J.

S.

NOTES

1

LE THEATRE
MADAME SUZANNE DESPRÈS DANS LE RÔLE
D'HAMLET (Théâtre Antoine).

J'ai vu Hamkt avec M. Mounet Sully dans la médiocre
traduction en vers qu'a adoptée la Comédie Française. J'ai vu
Ham/et avec Mme Sarah-Bernhardt dans l'admirable et fidèle
,ersion de Marcel Schwob. Je n'ai pas vu Ham/et avec M. de
Max - et le regrette; mais c'est une chose que j'imagine assez
bien : ces trois comédiens sont de la même race. J'avouerai
aujourd'hui qu' Ham/et ne m'a jamais semblé si haut, si pur et
si profond, jamais si vivant sur aucun théâtre, que sur la scène
du théâtre Antoine où Mme Suzanne Desprès vient d'incarner
le héros danois. Jamais il ne m'a tant ému. - Je consens que
la mise en scène y était bien pour quelque chose, et ce n'est pas
au moment où le théAtre que fondent nos amis, se prépare à
appliquer les mêmes principes dans la présentation des chefsd'œuvre, que je dénierai l'importance d'une absolue sirnplüication du décor. L'œuvre devra gagner en unité, en continuité
et en force quand l'attention du public se concentrera tout
entière sur la parole et l'action. Mais il convient de rendre à
Mme Suzanne Desprès ce qui lui revient et à quoi etît-il servi
que le praticable peint s'effaçât discrètement derrière elle, si
ellc-méme eilt détruit le recueillement de la salle, par des
gestes outrés forçant le sens de l'œuvre et désaxant l'orbe du
drame 1 On conçoit quelle tentation mortelle saisit le grand
acteur qui assume le rôle d'Hamlet. Dans Ham/et, Hamlet est le
centre, le tout du drame, bien plus que Macbeth dans Macbeth,
plus qu'Othello dans Othello. Il ne partage la respomabilité de
ses actes avec qui que ce soit. Macbeth a sa femme ; Othello,
Jago. Hamlet n'a avec lui qu'un spectre. Tout, autour de lui,

�820

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

vit par lui et le tissu de son indécise, fantaisiste et ,douloure~
pensée ramasse et traîne, comme ferait un filet, 1 âme du roi.
l'âme de la reine, l'âme d'Ophélie, l'âme du moindre courtisan.
Ah ! comme il a beau jeu pour se soulever sur ses pointes, pour
parader au premier plan, pour opposer aux masq~es s~ns ~omplexité des comparses, son œil ennuagé, son sourire ironique,
toute la philosophie du monde qui charge son front ! Quelle
occasion de romantisme et de triompher sur les autres ? Au
moment d'entrer dans un pareil rôle quel artiste ne sentirait se
déchainer tout son génie et refuserait à cc rôle tous ses moyens?
Aucun rôle, semble-t-il, n'en requiert davantage. Mais aucun
n'exige davantage de l'artiste qu'il ait une complète maîtrise
sur eux. Si le prince Hamlet s'émancipe, s'il crève l'étroite
sphère où il est condamné à vivre, le drame n'a plus li~u - ~e
héros entre dans le pur lyrisme ou dans le ciel des mctaphystciens; même quand il s'oppose, il faut qu'il garde le contact.
S'il ne demeure pas de plain-pied avec les autres personnages,
son jeu ne nous prend plus au cœur.Oui plus un rôle a de portée,
plus il dépasse la littéralité du texte, plus je saurai gré à l'acteur
de rester proche de moi. On peut jouer " romantiquement"
une pièce brillante et vide, de !'Hugo, du. Ros~nd. Du
Shakespeare, non point. Et aucune œuvre ou respirent des
êtres. - Voilà ce qu'à compris sans doute Mme Dcsprès, quand,
à l'étonnement du plus grand nombre, elle a songé à jouer
Ham/et. Elle a rêvé de lui restituer sa réalité humaine. On a
crié bien haut : "Ce n'est pas son emploi ! " Mais elle n'en a
pas ! elle est seule aujourd'hui, entre tant d'artistes célèbres, i
n'avoir pas d' "emploi". Il y a les Guitry, les Huguenet et
les Simone - emplois précis, une fois pour toutes fixés. Cet11·
U n'abdiquent rien de leur tempérament, et quelque cll'ort
qu'ils fassent pour diversifier leur personnage, ils sont etll·
mêmes et rien qu'eux-mêmes ; ils im~sent à leurs auteurs de
modeler d'avance le héros à leur ressemblance. L'emploi des
Suzanne Dcsprès n'existe pas encore et ne peut exister. Non que

821

NOTES

celle-ci ait moins d'originalité que les autres, mais son talent,
comme celui de Mme Bartet est fait de pudeur, de mesure, d'oubli
de soi et de respect du texte ; il ne se permet pas de passer la
limite que lui assigne le rôle donné. Certes M. Guitry ne compose pas avec un soin moins savant et moins appliqué; mais sa
,olonté personnelle de composition est trop visible; on sent que sa
sobriété même vient moins du rôle que de lui. Mme Suzanne
Desprès arrive souvent à cc miracle qu'on l'oublie, pour n'entendre, quand elle parle, que la voix de son personnage, que cc
soit pqiJ de Carollt ou Ham/et. Son Hamlet, dira-t-on, manque
d'envolée, il manque de langueur. Je l'aime mieux ainsi. C'est
an jeune homme qui lit trop, un étudiant curieux et soucieux,
sans dandysme, mais bien en vie. Or pour moi ses paroles n'ont
d'importance que s'il vit. - Il se peut que Mme Suzanne Dcsprès
n'emplisse pas complétcment cette grande figure! Je prMère le
moins au plus ! Je me résigne à rester, lorsque je l'entends, un
peu en deçà de Shakespeare, plutôt que d'être entraîné par delà
dans un cercle de fantaisie que le génie n'a point prévu.
A,cc elle j'entre dans le chef-d'œuvre - et les autres m'en
font sortir. Il faut de tels artistes pour les bonnes pièces. Mais
les mauvaises n'y résisteraient pa~.

H. G.

• ••
LES" FESTSPIELE" D'OCTOBRE, A HELLERAU.
Les" Fcstspicle" d'octobre, à Hellcrau, ont offert les 5, 1 1 et
19 Octobre, à un public nombreux venu de toute Allemagne et
de l'Autriche, l'Amwnce faite à Marit de Paul Claudel. On sait
combien sont appréciées en Allemagne les œuvres de Claudel: cet
hi,er l'Annonce faite à Marit sera jouée au "Deutsches Theater"
à Berlin ; au théâtre de Hellerau on se dispose à donner
chaque année, des représentations des drames de Claudel, sous
la forme de "festspicle ". On a d'ailleurs traduit en grande partie

�822

LA NOUVELLE REVU!! FRANÇAIS!

l'œuvrc de Claudel: M. J. Hegner, dont on a pu apprécier
l'excellente traduction de l'Â11111J1Ue faite à Marit, travaille
à Têtt d'qr et à Comtaiua11u dt l'Est; M. H. Alberti, qui a
donné dans le " Claudel-programmbuch ", édité au moment
de ces représentations, une traduction du Magnifitat, travaille
actuellement à la Gantait; on trouve, à la librairie de HeUerau
(ville de trois ans dont toutes les maisons sont l'œuvrc du meme
architecte) tous les ouvrages de Claudel.
Nos lecteurs connaissent déjà, par une note descriptive que
nons avons publiée tout récemment, les particularités de construction et d'éclairage qui distinguent le théatre de Hellcrau.
La lumière transforme avec l'action dramatique, enveloppe le jeu
des acteurs qui peut se déployer librement sur cette scène
qu'aucun objet réel n'encombre. L'absence de tous décors permet
de n'apercevoir que la ligne de la pièce, qui se déroule comme
une vaste mélodie dont on pourrait tracer la courbe.. On a
vraiment l'impression que l'on " voit" le rythme intérieur
de l'œuvre, que cette scène ne laisse paraître que la constrUction de la pièce, ses thèmes et leur cnchatnement.
L'insuUation matérielle de cette scène sur troi$ plans superposés permet au public de voir simultanément plusieur motifs
du drame : ainsi au quatrième acte, on voit en bas une cavité
sombre où se trouve le tombeau de Violaine ; au-dessus, sur
un second plan, sont Jacques Rury, Mara, Anne Vercors et
Pierre de Craon ; et au-dessus encore, sur un troisième plan,
on voit, à la fin, apparaître Violaine, vêtue d'or et voilée,
encadrée par une sorte d'ogive lumineuse.
La mise en scène a été réglée avec le plus grand soin par
Paul Claudel lui-même, aidé du D• Wolf Dohrn, qui est
si dévoué à toutes les manifestations artistiques de Hellerau.
L'interprétation a été excellente: on a particulièrement admiré
MU. Mary Dietrich, du "Dcutsches Thcater" de Berlin, qui a
joué Je rôle de Mara avec beaucoup de jeunesse et de spontanéité.
DARIUS MILHAUD.

NOTES

823

•••
No,u flflon1 rtfM du tftXttllf' B01r11ilJ1, gtlldrt dt Stlplumt M a1'4Nlll,
14 tltrt suit1ante :
Paris,

2

Octobre 19 I 3.

Cher Monsieur,
Retour de vacances, je vois aujourd'hui seulement la reproduction, dans le numéro d' Et! des Marges, d'un entrefilet de l 'lntertnltiiaire dis Chercheurs tl tfts Ct1rieux touchant les éditions de
Stéphane Mallarmé.
Je m'excuse de demander une fois encore l'hospitalité de la
Nowtllt &amp;t1ut Franraiu ; mais, en présence du singulier
concours où ks Margts, tel correspondant de f lnt.ermldiairt,
d'autres encore semblent, sous le couvert de protestations
d'amiration pour l'œuvre du Maître, s'efforcer de lancer le
discrédit, j'ignore dans quel but, sur la récente édition des
Poésies de Mallarmé à laquelle vous avez donné tant de soins,
je désire apporter de nouvelles précisions, afin d'éviter que
certains de ses admirateurs puissent être troublés par ces
querelles si faussement byzantines.
Mallarmé préparait au moment de sa mort une UitiQ11 cqurnte de ses poésies, et c'est d'apres des indications laisstcs par
lui, et des prlcldmts établis par lai également (ce dernier mot
pour ceux qui n'ont pas su voir), que nous avons pu mener à
bien l'édition que vous avez s1 heureuscment réalisée.
Quant à la phrase concernant les inldits, je ne :;ais cc qui
l'emporte, ¾ ce propos, du ridicule ou du déplacé : car, que
n'a-t-on songé au terrible et douloureux mystère que vient
jeter la Mort au travers de toute existence humaine, spéciale-ment de celle du Poëte l
J'ajoaterai que Slll' ce point encore, Mallarmé a lai$Sé des
indications, hfüs l in extremis.
A vous cordialement

D1 E. Bonniot.

�LES REVUES

LES REVUES
REVUES FRANÇAISES.

Les revues, les journaux sans distinction d'opinion ont salué
la naissance du Théhre du Vieux Colombier d'encouragements
unanimes.
M. Régis Gignoux, ayant fait un des premiers le voyage de la
Ferté-sous-Jouarre, décrit ainsi dans le FIGARO du 24 aodt
cette Chartreuu de Comédiem:
Aux premiers jours du mois de juillet, uoc troupe de comédiens
descendit à la gare de la Ferté-sous-Jouarre et ne s'inquiêta pas de
savoir où étaient le théâtre et son café. Elle ne daigna pas da,-antage entrer dans le bourg, mais prit délibérément un chemin très
montant et s'en fut jusqu'au hameau du Limon, d'où elle n'est pat
encore descendue. Comme aucune affiche ni le tambour de ,·illt
n'avaient annoncé une tournée extraordinaire, les voituriers et les
badauds ne regrettèrent pas d'être privés du "dernier grand succc!s
de l'année" et ils réservèrent toute leur attention aux pêcheurs à la
ligne, si merveilleusement armés de cannes, de paniers et de
harpons. Ainsi en arrive-t-il dans toutes les villes, petites et grande,,
o_ù il se passe quelque chose.
Car cette troupe de comédiens, installée au Limon, y donne uo
spectacle qu'on n'a jamais vu à Paris et qu'on a encore moins
imaginé. Sous la direction d'un écrivain, elle a fondé la première
chartreuse tb~trale, une école en plein air, à trente lcilomètra de
la retraite de Pont-aux-Dames, l'avenir si près du passé, - suifant
les paroles éloquentes que prononcera dans quelques années le so.uspréfet de Meaux, au nom de M. le Ministre de l'lnstrucuon
Publique et des Beawc-Ans.
Pas de frère portier à la Chartreuse. Au sommet du coteau, en

&amp;ce d'un paysage large et mesuré qui de la vallée étroite de la
~arne ~onte ~ar des champs fortifiés de grands arbres jusqu'au
ciel tOUJours animé de l'Ile-de-France, il y a un jardin qui se divise
CD deux parties : à gauche, une allée tracée par des capucines
conduit à la maison de M. Jacques Copeau ; à droite, cette allée
descend i une pièce d'eau sur les bords de laquelle une grange en
largement ouverte à travers des arbres. Une grange l Non, cc n'est
plus une grange. Avec les murs clairs, la table au fond et d
chai,a, les portes supprimées et toute la lumi~ qui y pénètres
comme reflétée par l'eau toute proche, c'est déjà une acl!ne d~
théAtre. D'ailleurs, un avis est épinglé dans un angle du m .
"ADJOUr
. d'h w,· 9 hcures, travai1: répétition pour mémoire; heures,
ur ·
3
lectlll'CI; 4 heures, culture physique; 5 heures, U11tfimm, mft par
ltz do"uur (au souffleur).

M. Georges Duhamel dans le Mucuu

Dl!

FRANC!

du

1• octobre, complète ainsi le tableau :

Il sera toujours temps de se retrouver dans la pénombre poussiéde la scène, awc heures des répétitions. Aujourd'hui on
tnn.ille en pleine clarté. Pas d'indiscret,, pas de témoin,.' On
attend derrière des portants d'un feuillage authentique ; on arpente
IID.e. allée e.n pesant une réplique; on discute, dans le petit bois
YOWn, de l opportunité d'un i:-este ou d'un sourire ; on entre en
lœlle pour y travailler sans hâte et sans ennui ... A certaines heures,
la troupe se divise : deux écoles se forment sous les arbres et de part
et _d'autre on _s'adonne à cette lecture à haute voix que Copeau
atune avec raison être une parfaite gymnastique de la bouche et
de l'esprit. Une légère émulation est le meilleur garant de l'efficacité
de telles épreuves : et c'est avec étonnement que l'on voit a'appliqaer à cette besogne des comédiens dont plusieurs ont acquis du
renom et la faveur du public parisien.
ffllle

~ue les sceptiques nient librement de semblables pratiques. C'est
tooJoun une attitude aisée que de prendre en pitié les essais les plus
tolarageux et les plus nobles.

11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!
LIS REVUES

•••
M. Louis Nazzi a consacré déjà deui de ses feuilletons dans
CoMŒDIA à la nouvelle tentative et il en annonce un troisième.
Il écrit :
L'étude de M. Jacques Copeau, qui doit servir de thème à noe
réBexions, loin de donner dans le travers que je signale, est l'une
des plus pleines et des plus solides qu'on ait écrites, en ces dernicn
temps, sur le marasme du théâtre contemporain et sur les conditions
nécessaires d'une réforme dramatique. M. Jacques Copeau, qui at
un esprit réaliste, ne se plait guère aux développements oratoires. U
lui faut, avant tout, des raisons et des preuves : il se les sert à IOÏméme avant de nous les n:tourner sous une forme alerte et rigoureuse. Ce qu'il nous livre dans les quelques pages concia et
ramassées de La Nouvelle Revue Fra11faiu, est le fruit d'une curiosité jamais ralentie, qui embrasse les arts et les lettres, et qui a 111
s'assimiler le meilleur de quinu années d'essai• et de recherches
dramatiques.

Et plus haut :
Ce qu'André Antoine a fait pour sa génération, un écriYIÏJI
jeune, décidé, fort d'une culture étendue et profonde, impatient
d'affronter l'adversité pour une cause qui vaille qu'on endure pour
elle, se propose de l'entreprendre, pour le grand bien et la déli,ranœ
de la n6tre. Il réalise enfin un rêve longuement portt,
caressé, discuté, attendu. Il arrive à son heure, il le sait. Il ne doute
pas que le combat sera périlleux qu'il lui faudra livrer contn
l'indifférence et la paresse du public ; mais il a prévu toutes la
épreuves et toutes les menaces ; elles ne l'ébranleront point : tlles le
trouveront souriant, et prêt. Ce jeune artiste, qui n'h~ite pu à
tenter l'aventure, s'appelle M. Jacques Copeau, et le théâtre, qu'il
Yient de monter, d'équiper, et qui, dèi le mois prochain, mettra à la
voile, a pour titre : Tlzllltre du Yitux Colombier. Il se pourrait bien
que ce titre, de tradition à la fois moliéresque et shakespeariCDDt,
laissât une trace ineffaçable dan1 l'art dramatique de notre temps.

Il faut se réjouir que M. Jacques Copeau ait réussi à imposer ses
ici~ et sa volonté ; mais, plus encore, il est heureux que la bataille
mm par la jeunesse contre la production dramatique contemporaine, soit dirigée par cet homme-là. Il serait malséant, sans
doute, de chanter, dès maintenant, victoire. Il y a toujours quelque
choee de puéril et de maladroit à prétendre connattre ce qui sera,
alon que, le plus sou,·ent, nous sommes aveugles aux faits qui
s'encbaincnt et se délient devant nos yeux. Tout de même, on a le
droit, à défaut d'un bulletin de victoire dicté à l'nancc, de prévoir
que "l'affaire sera chaude".

M. Nazzi annonce quelques restrictions - nous ne manquerons pas de les relever - et de les discuter en bonne place.
Dans les DfJIATS M. Henry Bidou en formule aussi qÜel-

q11es-unes:
U y a, dit-i~ une opposition permanente entre les intérêts
d'une entreprise et la beauté du spectacle. C'est désolant, c'est

ab.urde, mai, il en a toujoun été ainsi. Quand Corneille eut donné
pi~es, honneur éternel de la scène, les comédiens furent désespérés. Une actrice exprimait l'avis commun : "Autrefois, on nous

1a1

fiiait des pièces en une nuit, que nous payions trois écus, et qui
rapportaient beaucoup d'argent. Les pièces de Corneille nous
co6tent fort cher et nous rapportent peu de chose. "
IIOIII

Mais

il ajoute :

Les organisateurs du nouveau théâtre savent tout cela, et n'en
sont pu découragés. Ils ont organisé leur entreprise avec beaucoup

de prudence et d'habileté ; ils la mèneront avec énergie. On
murmure le nom de quelques ouvrages qu'ils comptent donner, et

qui sont parmi ceux qu'on désire Ir plus voir à la scène. Remercio111-lca d'avance des belles soirées que nous leur devrons. Et
IDllbaitons un succèi qui, les aidant à tenir leurs promesses, serait
au nénement heureux pour les spectateurs, pour les dramaturges
lt pour l'an lui-même.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

•••
Dans le G1L Bus, M. Georges Pioch croit "réver ". LA

LIBERT! s'étonne que le reve se réalise :
On ac souvient d'avoir lu, ici même, la proclamation que
M. Copeau lançait sur Paris, en lui annonçant se, projets directoriaux.
On se aouvicnt, notamment, du passage où il était question du
"comédien-roi", où M. Copeau diaait son mépris pour ces interprètes qui tirent à eux toute l'affiche et s'imaginent que les oeuvra
commencent et finissent où commencent et finissent leun r6les.
" Pas de ces gens-là chez nous, disait en tubstance M. Copeau ;
rien que des artistes s'oubliant eux-mêmes pour ne songer qu'aux
beautés des oeuvres interprétées, faisant disparaître leur personnali!i
derrière celle de l'auteur ••• "
Nous avions cru que M. Copeau ne trouverait jamais ces
comédiens-là ; il faut croire que nous avions mal cru, puisque,
ainsi que nous le disons plu., haut, la jeune troupe déjà ré~tc ...
Mais attendons ...

•• •

LES REVUES

Mais ce n"est pas tout et ce qui a si bien commencé ne saurait
que finir très bien. M. Jacques Copeau prend sa meilleure plume de
directeur et d'auteur et il écrit une lettre aux journaux. Il déclare
tout net qu'Antoine a développé en lui ce grand amour du drame
qui commandera toute sa vie, que t•enseignement d•Antoine a été la
base sur laquelle se sont élevée, ses premières aspirations et ses
prelDÎères certitudes (sic). Il atteste noblement sa solidarité morale
avec Antoine. Certes, il ,•applique à une tentative esthétique diff"érmte de celle d'Antoine - est-elle si différente que cela t nous le
venons au jour le jour - mais s'il réussit, il a conscience qu'il
nllllÎra aculement puce qu'il aura montré des vertus pareilles à
ccUea qui tirent et qui font la force d'Antoine. Bref, il salue en lui
le maitre et le chef.
Si tons ceux A qui Antoine prodigua des en~gnements et des
exemples avaient la vaillante &amp;anchi,e de M. Jacques Copeau, on
pou.rra.it être lier d•étre Français, et de connaftre les gens de théitre
et de les fréquenter peu ou prou. Mais il ne faut pas trop réclamer
de la nature humaine. L'incident que je vous raconte est déjà
lllllisarnment joli et a.nez significatif. Bravo 1
Signalons aussi !'aimable article qu'il nous consacre dans
L'()plNION •

J.

M. Ernest Charles dans l'HoMME Lieu rappelle l'incident
Antoine. Pour lui, le ThéAtre du Vieux Colombier sera une sorte
de petit Odéon, non loin du grand Odéon. Pourtant :
Antoine ne s'attarde pa, à une coruidération de cette nature. Il
croit que M. Copeau et ses amis ont un beau programme, de
magnifiques intentions, un merveilleux entbouaiasme. Alon dans la
spirituelle et hardie conférence qu'il fait avant la représentation ~e
la pièce de Diderot : Est-il bo,r? Est-il mlclzant? il présente au public
le thMtre de ses jeunes concurrents. Je ne crois pas, dit-il, que ces
jeunes gens m'aiment beaucoup; mais ils sont inté:~"· ~e
manquez pas de suivre Jeun essais avec toute la cunosué qu ila
méritent. .. C'est généreux et c'est charmant. Et ai jamais on voua
demande de M. Antoine : Est-il bon ? Est-il méchant? vous pouves
répondre qu'en dépit des apparences, il est bon et meme très bon ..•

• ••
M. Claude Roger Marx dans CoMœorA lLLOSTltÉ répond par
arance à certaines critiques qu'on ne manquera pas de nous
adresser :
Qu'on n'ai!le pas imaginer le théAtre du Vieux Colombier

comme une tentative austère : ne dites point qu'on y jouera des
œuvra inaccessibles et dont la vie s'est retirée. Les joies profondes ne
IC go(ltent pas dans la paresse : l'œuvre d'art exige un effort qui
troo,e en soi sa récompense...
DURaNDAL, revue catholique, "applaudit de tout cœur à la
belle et noble initiative de ses confrères de Paris. "
Tout ce qui a pour but de régénérer l'art, de le purifier, de le

�830

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rdever, ne peut que nous plaire, à nous qui n'avons jamais eu d'autre
but nous-mêmes, dans l'apostolat artistique que nous exerçons depuis
vingt ans, que de ramener l'art contemporain à l'idéal.
LA REvuE CRITIQUE DEs loÉEs ET DES LivRES, par la plume de
M. André Du Fresnois nous approuve :
Tout ce que nous connaissions de M. Jacques Copeau no111
assurait, du reste, qu'il avait profondément réfléchi sur les conditions
de l'art dramatique et que l'on n'avait point à redouter chez lui cette
erreur de tant de directeurs de théâtre qui, dans le besoin dont il,
sont saisis par moments de "faire quelque chose pour la littérature",
"choisissent des œuvres informes, provoquent l'ennui ou la risée du
public, l'entretiennent dans sa routine et arrivent ainsi par un détour,
à consolider la vogue des auteurs les plus médiocres.
De toutes les entreprises auxquelles nous avons pu assister, celle
de M. Jacques Copeau est donc celle qui se présente avec les plus
grandes chances de réussite.

• ••
M. Albert Flament dans ExcELSIOR expose
justes idées :

a ce

propos

de

Le théâtre, n'est guère une école des mœurs, mais il réflète 10n
temps avec scrupule ; il subit les impulsions des idées et de la mode.
Nous devions donc voir s'établir pour un théâtre ce régime qui
prend depuis quelques années tant d'essor dans toutes les branches
de l'activité, de la pensée et de l'art et qui viendra certainement
aider un autre mouvement nouveau, celui de la décentralisation.
Les équipes de boy-scouts, commes les petits salons, comme les
revues, comme les groupements de toutes les nuances d'art, ne nous
ramènent-ils pas à ces unions primitives, ces confréries, ces communautés, ces collectivités, franches ou secrètes, que la religion qui sut
toujours comprendre les hommes s'adapta si bien, ces corporations
qui ont fait, à ses origines, l'un des moyens de la grandeur et de la
force du pays.

M. Maurice Verne de l'lNTRANSIGEANT a assisté a une répétition.

LES REVUES

831

Les acteurs de M. Copeau, écrit-il, sont étonnants d'humanité
spirituelle ou vulgaire ... Ce ne sont plus des acteurs, ils méritentle
baiser de dévotion. Ils nous préparent des joies pures et de bons
délires. Et plus tard ils iront prouver à l'étranger que le théâtre
n'est pas mort.

•••
M. Lucien Mary, M. Francis de Miomandre, M. DumontWilden soutiennent courageusement l'entreprise. Et je ne parle

pas des longs articles du THÉATRE, de la Vix, de la REVUE BLEUE,
du CouRRIER EuRoPÉEN etc.
Enfin M. Léon W erth dans le GIL BLAs du

12

Octobre,

oppose "le Monstre" au " Héros ". Le monstre c'est " le
théAtre ", le -héros " son directeur". Il rend hommage au
talent de Francis Jourdain quj a rajeuni la salle et la scène avec
un gotît siÎr et choisi et qui inventa les décors. Et il termine
sur cette boutade généreuse :
Ceux d'entre nous qui à vingt ans croyaient au théâtre voient
avec émotion le départ de Jacques Copeau. Nous nous souvenons
des contes de notre enfance. Nous aimions celui qui s'en allait,
armé de sa seule épée combattre la bête sanguinaire. Nous ne voulons pas que Jacques Copeau soit dévoré.
Nous n'avons pas cru pouvoir mieux reconnaître tant de
marques désintéressées de sympathie, qu'en en recueillant ici
quelques-unes.

• ••
I.EVIJE ALLEMANDES.

Dit Weiuen Blaetter.
Une nouvelle revue allemande qu'il nous plah de signaler

entre les autres. Au premier numéro (septembre) ont collaboré
Rudolf Borchardt, Franz Blei, Kurt Hi!ler, Carl Sternheim,
Herbert Eulenberg. Ces noms sont une garantie. Le manifeste

�832

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de la rédaction s'élève - modérément, avec une retenue
hautaine - contre la période précédente, contre le matérialisme bourgeois ou socialiste, contre le pathétique du néo'1" qui. n 'é.
'!",
romantisme, contre I' homme soc1a
tait que soc,a
pour qui les hauts-fourneaux et les aéroplanes a~aient _re~placé
les burgs en ruines et le lierre, contre la prétention sc1ent11iquc
qui avait tué la philosophie, contre la nouveauté des sujets, qui
faisait oublier la forme. "Du renoncement à la forme, par une
sorte de ressentiment de barbare, on s'était fait une sorte de
théorie qui annonçait l'amorphe comme "la forme spécifique"
de l'avenir"... Après trente années, beaucoup de livres, pas
une œuvre ! Bahr, Hauptmann, Wedekind, Dehmel, George
même ne peuvent dans l'esprit des nouveaux-venus tenir toute
la place. " Cette place, s'il faut nommer des noms, Flaubert,
Dostoi'evski Whitman ne la tiendraient-ils pas mieux r" Ils y
'
.
:ijoutent Hôlderlin, accusant ainsi leur désir d'une rénovatJOD
morale, religieuse ", en même temps que littéraire. Au fon~
c'est l'individualisme aristocratique de Stefan George qui
renatt avec moins de froideur ; l'ambition du cœur est plus
grand:, si celle de l'esprit est moindre : "la littérature à venir
sera plus modeste que celle d'hier, mais elle cherchera à se
subordonner à un ensemble plus vaste ; une débutante, sans
éloquence; elle ne sera pas sociale, mais chaudement humaine;
pas de rédemption : de la piété, au sens traditionnel ; elle ne
découvrira pas de nouveaux sujets qu'elle annonce avec
fanfares • elle sera nette et simple et ne s'agenouillera point
devant {es jmes compliquées ; elle adorera les merveilles de
}'!me simple ; la colère y sera la colère, sans nuances'. e~ la
haine, la haine ; et pourtant elle aura sa joie, celle qui vient
d'avoir la terre et le ciel par dessus ... Un monde nouveau se
dégage, du point de vue moral et religieux; c'est là que nous
cherchons notre place. "

?°

833

L'OFFRANDE LYRIQUE
(GITANJALI)
" Tagon 1st lt premier dt nos saints
qui nt u soit pas refùsl à la vit, mt dit
ut hindou, mais hitn ait attendu son
inspiration dt la vit mblu; tl c'est pour
ula prlcitlment qut nous l'aimons. "

W.B.

(Introduction au
Gitanjali).

YEATS

Il n'est sans doute }'lus besoin de présenter Rabindranath
Tagore. Ceux de nos lecteurs qui ne le connaissent pas encore,
peuvent se reporter à l'étude de M. Henry Davray (Mercure
il Frlln(t, n° du 19 aollt 1913), au cours de laquelle ont
6té cités, dans une traduction provisoire, nombre de poèmes
du Gitllnjali. La traduction complète, et seule autorisée, de
l'ouvrage par M. André Gide paraîtra très prochainement aux
éditions de la Nouvelle Rtfl114 Française. Cette traduction a été
&amp;ite d'après la version anglaise que l'auteur a donnée lui-meme
de ses poèmes hindous, originairement écrits en bengali.
1 l

La langueur pèse sur ton cœur, encore, et
l'assoupissement sur tes yeux.
1

Le poèmes que nous publions ici portent en anglais les num~ros

lllivaats : LV, LVI, LVII, LVIII, LIX, LXVII, LXVIII, LXIX.

LE GÉRANT :

ANDRÉ

RUYTERS.

Imp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique).

LXX, LXXI, LXXII, LXXIII, LXXX, LXXXIV, LXXXVI,
XCI, XCII, XCIII, XCIV, XCV, XCVI, XCVII, IC, C.
I

�834

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

N'as-tu donc pas entendu dire que la fleur
règne en splendeur dans les êpines? Eveille!
Eveille-toi ! Et que l'heure ne passe pas
vaine ! A l'extrémité du sentier caillouteux,
au pays de l'intacte solitude, mon ami repose
solitaire. Ne déçois pas son attente ! Eveille!
Eveille-toi l Et si palpite et vibre l'azur par
l'ardeur du rayon de midi... Si le sable
brûlant étale son manteau de soif... Mais
ne sens-tu pas de joie dans le fond de ton
cœur ? A chaque pas que tu vas faire, la
harpe du sentier, d'une suave musique de
peine, ne saura-t-elle pas retentir ?
2

C'est arns1 que la joie que tu prends en
moi est si pleine. C'est ainsi que tu es descendu jusqu'à moi. 0 Seigneur, maître de
tous les cieux, si je n'existais pas où serait
ton amour?
Tu m'as pris comme associé de ton opulence. Dans mon cœur se joue le jeu sans fin
de tes délices. Par ma vie prend forme incessamment ton vouloir.

L10FFRANDE LYRIQUE

835
Et c'est pourquoi, toi, Roi des rois, tu t'es
revêtu de beauté afin de captiver mon cœur.
Et c'est pourquoi ton amour se résout luimême dans cet amour de ton amant ; et l'on
tt voit ici où l'union de deux est parfaite.

3
Lumière ! ma lumière ! lumière emplissant le monde, lumière baiser des yeux, douceur du cœur, lumière !
Ah ! la lumière danse au centre de ma
vie ! Bien-aimé, mon amour retentit sous la
- frappe de la lumière. Les cieux s'ouvrent ,•
le vent bondit ; un rire a parcouru la terre.
Sur l'océan de la lumière, mon bien-aimé,
le papillon ouvre son aile. La crête des vagues
de lumière brille de lys et de jasmins.
La lumière, ô mon bien-aimé, brésille l'or
sur les nuées ; elle éparpille profusion les
pierreries.
Une jubilation s'étend de feuille en feuille,
ô mon amour ! une aise sans mesure. Le
fleuve du ciel a noyé ses rives ; tout le flot
de joie est dehors.

a

�LA NOUVELLE REVUB FRANÇAISE

4
Que tous les accents de la joie se mêlent
dans mon chant suprême - la joie qui fait
la terre s'épancher dans l'intempérante profusion de l'herbe ; la joie qui sur le large
monde fait danser mort et vie jumelles; la
joie qui précipite la tempête - et alors un
rire éveille et secoue toute vie ; la joie éplorée qui repose quiète parmi les larmes dans
le rouge calice du lotus douleur ; et la joie
enfin qui jette dans la poussière tout ce
qu'elle a et ne sait rien.

5
Oui, je sais bien, ce n'est là rien que ton
amour, ô aimé de mon cœur - cette lumière
d'or qui danse sur les feuilles ; ces indolents
nuages qui voguent par le ciel, et cette brise
passagère qui laisse sa fraîcheur à mon front.
Mes yeux se sont lavés dans la lumière
matinale - et c'est ton --nessage à mon
cœur. Ta face, de très haut s'incline ; tes

L 10FFRANDE LYRIQUE

837

yeux ont plongé dans mes yeux et contre
tes pieds bat mon cœur.

6
Tu es le ciel et tu es le nid aussi bien.
0 toi plein de beauté ! ici, dans le nid
des couleurs, des sons et des parfums, c'est
ton amour qui enclôt l'âme.
Voici venir le Matin, avec une corbeille
d'or à la main droite, que charge la guirlande
de beauté dont il va sans ·bruit parer la
terre.

Et voici venir, par de vierges sentiers, le
Soir sur les pacages solitaires et qu'ont
désertés les troupeaux ; il apporte dans sa
cruche d'or le frais breuvage de la paix,
flot de l'océan du repos, pris à la rive occidentale.
~ais là, là où s'éploie le ciel infiniment
afin que l'âme s'y essore,
règne intacte
et blanche la splendeur. Il n'est plus là ni
nµit ni jour, ni formes ni couleurs, et ni
paroles, ni paroles.

la

�839

L'OJFRANDE LYRIQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

7
Sur cette terre que j'habite ton rayon
descend bras ouverts et se tient' devant ma
porte tout le long du jour de ma vie pour
cueillir et ramener à tes pieds les nuées
faites de mes larmes, de mes soupirs et de
mes chants.
Avec un tendre délice, cet humide manteau de nuées tu en revêts ta poitrine étoilée,
l'enroulant, le plissant en formes sans nombre,
le diaprant de tons inconstants.
Il est si léger, si fluide, et mol et plein
de larmes, et noir, que c'est pourquoi tu
l'aimes, ô toi sans tâche, ô limpide ! Et c'est
pourquoi dessous son ombre pathétique tu
couvres ton auguste et blanche splendeur.

8
Le même fleuve de vie qm pousse à
travers mes veines nuit et Jour court a
travers le monde et danse en pulsations
rythmées.
•

1

C'est cette même vie qui pousse à travers
la poudre de la terre en innombrables brins
d'herbe, et éclate en fougueuses vagues de
feuilles et de fleurs.
C'est cette même vie que balance flux
et reflux dans l'océan-berceau de la naissance
et de la mort.
Je sens mes membres glorifiés au toucher
de cette vie universelle. Et je m'enorgueillis,
car le grand battement de la vie des âges,
c'est dans mon sang qu'il danse en ce moment.

9
T'appartient-il, Seigneur, de participer a
la félicité de ce rythme? d'être lancé, perdu,
brisé dans le tourbillon de cette formidable
joie?
Toute chose se précipite, sans arrêt, sans
regard en arrière, sans qu'aucun pouvoir
puisse rien retenir, toutes les choses se
, ..
prec1p1tent.
Emboîtant le pas au rythme de cette
musique inlassée, chaque saison accourt en
dansant, puis passe outre - couleurs, tons et

�LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAISI

parfums déversent djinfinies cascades dans
cette surabondante joie qui s'éparpille et se
renonce et meurt à tout moment.
IO

Que f aie dû foisonner beaucoup et me
retourner en tous sens, projetant ainsi des
ombres bigarrées sur ta splendeur - telle est
ta maya.
Tu poses une barrière à même ton propre
être et, en myriades d'accents, disjoint de toi,
tu réponds à ton propre appel. C'est ainsi
qu'en moi ta départition a pris corps.
Ton chant poignant se reflète à travers les
cieux en larmes irisées et en sourires, en
frayeurs et en espérances ; des vagues se
dressent et s'écroulent, des songes se déchirent
et se reforment. En moi tu te mets toi-même
en déroute.
Cet écran que tu as dressé est diapré
d'innombrables images qu'y peignent le jour
et la nuit; derrière quoi ton siège est tissu
d 1 un prodigieux mystère de courbes, toute
brutale ligne droite exclue.
Cette grande parade de toi et de moi se

L'OFFRANDE LYRIQUE

déploie à travers Je ciel. De l'accord d_e toi
et de moi tout l'air vibre et la partie de
cache-cache engagée entre toi et moi se
poursuit à travers les âges.
I I

C'est lui ce très intime qui éveille mon
être à son profond toucher mystérieux.
C'est lui qui pose son enchantement sur
mes yeux et qui plein de gaîté joue sur la
h:irpe de mon cœur les changeantes cadences
de la plaisance et du chagrin.
C'est lui qui tisse cette maya aux teintes
évanescentes d'or et d'argent, de bleu, de
vert, et laisse apercevoir à travers les plis
du tissu son pied au toucher duquel je

défaille.
Viennent les jours, passent les âges; c'est
lui toujours qui mon cœur émeut à maint
nom et à mainte guise, à maint transport de
joie et de chagrin.
12

Délivrance n'est pas pour mo1 dans le

�8+2

LA NOUVELLE JlEVU:E FRANÇAISE

renoncement. Je sens l'étreinte de la liberté
dans un million de liens de délices.
Emplissant à rexcès ce calice d'argile, toi,
toujours tu verses pour moi le flot frais de
ton vin aux multiples couleurs et parfums.
Mon univers allumera ses cent diverses
lampes à ta flamme et devant l'autel de ton
temple les placera.
Non ! je ne vous fermerai jamais, portes
de mes sens! Les délices du voir, de l'ouïr et
du toucher comporteront ton délice.
Oui, mes illusions brûleront toutes en une
illumination de joie et mes désirs mûriront
tous en fruits d'amour.

13
Je me compare au lambeau de nuage qui
dans le ciel d'automne erre inutilement. 0
mon soleil éternellement glorieux ! A ton
toucher ne s'est pas encore dissous ma
brume de sorte que je ne fasse plus qu'un
avec ta lumière ; ainsi je vais, comptant les
mois et les années où je suis séparé de toi.
Si tel est ton désir et si tel est ton jeu,

L'OFFRANDE LYRIQUE

empare toi de mon inconsistance fugitive,
orne-la de couleurs, que l'or la dore, que sur
le vent lascif elle navigue, et s'épande en
miracles changeants.
Puis de nouveau, si tel est ton désir de
cesser ce jeu à la nuit, je fondrai, disparaîtrai
dans l'ombre ; ou peut-être dans un sourire
du matin blanc, dans la fraîcheur de cette
pureté transparente.

C'est l'angoisse de la séparation qui s'étend
par tout le monde et donne naissance à des
formes sans nombre dans le ciel infini.
C'est ce chagrin de la séparation qui
contemple en silence toute la nuit d'étoile en
étoile et qui éveille une lyre parmi les chuchotantes feuilles dans la pluvieuse obscurité
de juillet.
C'est cette envahissante peine qui s'épaissit
en amours et désirs, en souffrances et en joies
dans les demeures humaines, et, de mon
cœur de poète, c'est toujours elle, qui fond
et ruisselle en chansons.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

L'OFFRANDE LYRIQUE

Jour après jour j'ai veillé pour l'attendre;
pour toi j'ai supporté les joies et les angoisses
de la vie.
Mort, ta servante, est à ma porte. Elle a
franchi la mer inconnue ; elle m'apporte ton
appel.
La nuit est sombre et mon cœur est
peureux - pourtant je saisirai la lampe ;
j'ouvrirai les vantaux et j'inclinerai mon
accueil. Car c'est ta messagère qui se tient
devant ma porte.
Mains jointes, je l'honorerai de mes larmes.
Je répandrai le trésor de mon cœur à ses
pieds.
Et elle s'en retournera, son message accompli, laissant sur mon matin son ombre
sombre ; et dans la maison désolée, rien ne
restera plus, mon Seigneur, que moi-même
à t'offrir en suprême don.

16
0 toi, suprême accomplissement de la vie,
Mort, ô ma mort, accours et parle-moi tout
bas!

Tout ce que je suis, tout ce que j'ai, et
mon espoir et mon amour, tout a toujours
coulé vers toi dans le mystère. Un dernier
éclair de tes yeux et ma vie sera tienne à
Jamais.

On a tressé les fleurs et la couronne est
prête pour l'époux. Après les épousailles
l'épousée quittera sa demeure et, seule, ira
dans la nuit solitaire, à la rencontre de son
seigneur.

Je sais qu'un jour viendra où je perdrai
de vue cette terre ; la vie prendra congé
de moi en silence, après avoir tiré le suprême
rideau sur mes yeux.
Cependant les étoiles veilleront dans la
nuit, l'aurore surgira comme la veille et les
heures encore s'enfleront pareilles à des
vagues marines apportant plaisirs et chagrins.
Quand je pense à cet arrêt de mes instants&gt;

�846

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

-la digue des instants se brise ; soudain pour
moi s'éclaire à la lumière de la mort ton
univers avec ses trésors nonchalants. Exquise
en est la plus humble demeure; exquise y
est la vie la moins prisée.
Les biens que j'ai souhaités en vain et les
biens que j'ai possédés, qu'ils s'en aillent! Et
qu'à ces biens seuls en vérité je m'attache,
que j'ai toujours méprisés ou que je n'avais
pas voulu voir.

18
J'ai mon congé ! Souhaitez-moi bon
voyage, mes frères !Je vous tire ma révérence.
Voici, je mets mes clefs sur la porte ; je
résigne tous droits sur ma maison. Accordezmoi seulement au départ quelques bonnes
paroles.
Durant longtemps nous aurons été voisins,
et j'ai reçu de vous plus que je ne pouvais
vous donner. A présent le jour point ; la
lampe est consumée qui a éclairé mon coin
sombre. Un appel est venu et je suis prêt
pour le voyage.

L'OFFRANDI LYRIQUE

A cette heure du départ, souhaitez-moi
bonne chance, mes amis ! Le ciel est rougissant d'aurore ; le sentier s'ouvre merveilleux.
Ne me demandez pas ce que j'emporte.
Je pars en voyage les main vides et le cœur
plein d'attente.
Je mettrai ma couronne nuptiale. Je n'ai
pas revêtu la robe brune des pèlerins ; sans
crainte est mon esprit bien qu'il y ait des
dangers en route.
Au terme de mon voyage paraîtra l'étoile
du soir, et les plaintifs accents des chants de
la vesprée s'échapperont soudain de dessous
l'arche royale.
20

Je n'ai pas eu conscience du moment où&gt;
d'abord, j'ai franchi le seuil de cette vie.
Quel fut le pouvoir qui m'a fait éclore
1
'
a ce vaste mystere,
comme une fl eur s•ouvre
minuit dans la forêt ?
Lorsqu'au matin mes yeux se sont ouverts

a

�L'OFFRANDE LYRIQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

à la lumière, f ai aussitôt senti que je n'étais
pas un étranger sur cette terre et que, sous
la forme de ma mère, l'inconnaissable sans
forme et sans nom m'embrassait.
Ainsi de même, dans la mort, le même
inconnu m'apparaîtra comme si je l'avais
connu toujours. Et parce que j'aime cette vie,
je sais que j'aimerai la mort aussi bien.
L'enfant gémit lorsque la mère le retire
de son sein droit, pour, un instant après,
trouver consolation dans le sein gauche.
21

Lorsque je m'en irai d'ici, que ceci soit
mon mot de partance : que ce que j'ai vu est
insurpassable.
J'ai goûté au miel secret de ce lotus qui
s'étale sur l'océan de lumière, et ainsi j'ai été
beni - que ce soit mon mot de partance.
J'ai joué dans ce palais des formes infinies
et là j'ai aperçu celui qui est sans formes.
Mes membres et mon corps entier ont tressailli au toucher de celui qui n'est pas tangible. Ah ! ·si la fin vient ici, qu'elle vienne!
- ceci soit mon mot de partance.

22

Quand nous jouions ensemble, jamais je
n'ai demandé qui tu étais. Je ne connaissais
ni timidité, ni frayeur ; ma vie était impétueuse.
Au petit matin, comme un franc camarade
tu m'appelais de mon sommeil et de clairière
en clairière tu m'entraînais en courant.
En ce temps-là je ne m'inquiétais pas de
connaître la signification des chansons que tu
me chantais. Ma voix simplement reprenait
les mélodies; mon cœur dansait a leur cadence.
Mais à présent que l'heure des jeux est
passée, quelle est cette vision soudaine ? L'univers et toutes les silencieuses étoiles se
tiennent, pleines de révérence, les regards
baissés vers tes pieds.

23
Je te couvrirai des t_rophées, des guirlandes
de ma défaite. Il n'est jamais en mon pou·voir de m'échapper de toi non vaincu.
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
L1OFFRANDE LYRIQUE

Certes je pressens la déroute de mon
orgueil; je sais que dans l'excès de la p~ine
ma vie crèvera ses limites ; mon cœur vide,
semblable au roseau creux exhalera de mélodieux sanglots et les cailloux fondront en
larmes.
Certes je sais que ne resteront pas clos à
jamais les cent pétales du lotus, mais _qu'ils
découvriront le trésor secret de leur miel.
Du haut du ciel un œil surveille qui va
me convoquer en silen~e. Ri~n ne ~e se:a
laissé, rien que ce s01t, et a tes pieds Je
recevrai la mort complète.

Quand je lâcherai le gouvernail, je connaîtrai que le temps est venu que tu le
prennes. Ce qu'il y aura à faire, aussitôt sera
fait. V aine est ma peine.
.
Alors résigne-toi, mon cœur ! sans brmt
consens à ta défaite, et tiens pour bonne
fortune de reposer et tout tranquille, là où
1 1
,
tu as ete
p1ace.
Ces lampes sans cesse s'éteignent au plus
petit souffie du vent ; dans l'effort de les

rallumer, sans cesse j'oublie tout le reste.
Mais cette fois je serai sage ; j'attendrai
dans le noir, étalant mon tapis sur le sol, et
quand il te plaira, mon Seigneur, approche
toi sans bruit, voici ta place !

25
Je plonge aux profondeurs de l'océan des
formes, dans l'espoir d'atteindre la perle
parfaite et sans forme.
Je ne navigue plus de havre en havre dans
cette barque battue par la tempête. Les jours
sont loin où je faisais mon jeu d'être secoué
par les flots.
Et maintenant j'aspire à mourir dans ce
qui est sans mort.
Dans la salle d'audience, près de l'abîme
sans fond d'où émane une musique sans notes,
je saisirai la harpe de ma vie.
Je t'accorderai selon le mode de l'éternel,
harpe ! et quand aura vibré ton suprême
sanglot, aux pieds du Silencieux, je te reposerai silencieuse.
RABINDRANATH TAGORE.

(Traduction André Gide.)

�SUR LE COMTE DE GOBINEAU

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

C'est toujours une chose délicate que de· se prononcer
sur la valeur de ses contemporains. Beaucoup s'y trompent, et des plus ingénieux. On ne saurait donc en
vouloir aux Parisiens de la monarchie de Juillet d'avoir
considéré le Comte Arthur de Gobineau comme un homme
quasi insignifiant, et de lui reconnaître tout au plus de la
naissance et une grande culture.
Messieurs Chlendowski, Souverain et Tarride apprirent
à leurs dépens cet arrêt de l'opinion. Ces éditeurs s'étaient
avisés d'imprimer les premiers essais de Gobineau. Chlendowski publia le Pris1Jnnier Chanceux1, et Souverain
les Aventures de Nicolas Be/avoir '. Cc sont des romans
historiques dans le genre alors en vogue, dont raffolait
la clientèle des cabinets de lecture. Ces ouvrages sans
grande originalité témoignaient pourtant des connaissances
étendues de leur auteur, de son goCtt très vif pour le
passé, et surtout d'une verve et d'une spontanéité de vrai
conteur.
L'insuccès de ces publications fut complet. Les libraires
les mirent au pilon. Le même sort attendait Ttrnovt,
Paris, 1847, trois volumes in-8•.
s5 2, quatre volumes in-8°. Ce roman parut sous le pseudonyme
d'Ariel Dts Feux.
1

'

1

853

roman étrange et profond, le premier des écrits de Gobineau, dans lequel se révèle sa personnalité entière1.
Dans ce roman, les souvenirs de Louis de Gobineau,
officier de la garde royale, qui pendant les Centjours suivit les Bourbons à Gand, furent largement
utilisés par son fils. Mais Arthur de Gobineau y mit
beaucoup de son ime. On retrouve plus d'un trait de son
caractère dans cet Octave de Ternove, pauvre, fier et
sensible, plein de mépris pour le monde qui l'entoure, et
pourtant animé du désir de le dominer. Un profond sens
psychologique, une sorte d'avidité à montrer la nature
sans fard, voilà ce qui distingue ces pages et qui apparente
leur auteur à Stendhal. Octave de Ternove, ce paladin de
l'ancien régime, c'est en quelque façon un Lucien Leuwen
gentilhomme. Je ne sais si Gobineau a jamais connu
Stendhal. Mais le certain, c'est qu'il existe une réelle
affinité entre ces deux esprits. L'un comme l'autre, ils
plongent leurs racines dans le dix-huitième siècle. Et leur
existence même présente des ressemblances frappantes.
Tous deux, ils eurent une enfance triste, une adolescence

amère.
Les parents de Gobineau vivaient séparés. Le jeune
Arthur grandit sans connaître la douceur du foyer familial.
D vint à Paris en 1835, à l'igc de dix-neuf ans. Et
1 TmzO'IJt vit le jour dans le feuilleton du Journal des Débats.
Il fut édité en 1848. C'est un livre excessivement rare, bien qu'il
aemble qu'il ait eu deux éditions différente5, toutes les deux à
Bruxelles. On trouve cet ouvrage à la Bibliothèque Nationale avec
le titre : Artltur dt Gobineau. La Nouveautl Littlrairt. TernO'IJt.
Librairie dt Tarride, rue dt L'Ecuyer, 8. Trois volumes in-12°. Mon exemplaire est en deux volumes in-u 0, avec une vignette au
titre, imprimé par Meline, Cans et C1•.

�854

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pendant plus de dix ans, continuellement frustré dans son
espoir d'obtenir son indépendance par la littérature, il mena
l'existence pénible d'héritier sans fortune dans la maison
d'un vieil oncle bizarre.
Enfin, la vie finit par lui sourire. Il rencontra une
compagne et un ami. En I 846, il épousait Mademoiselle Clémence Monnerot. Quelques années auparavant,
il avait fait la connaissance d'Alexis de Tocqueville. Cet
homme éminent s'intéressa à lui, l'honora de son amitié,
et parvenu au ministère des Affaires Etrangères, en I 849,
il le choisit pour son chef de cabinet. Avant de quitter
le ministère, M. de Tocqueville ouvrit à son ami les
portes de la carrière. Gobineau débuta à Berne, il alla
ensuite en Hanovre et à Francfort, puis il représenta
la France à Téhéran, à Athènes, à Terre-Neuve, à Rio de
Janeiro, à Stockholm. Pendant sa jeunesse studieuse, il
avait acquis une érudition extraordinairement variée et
presque encyclopédique. Depuis, il avait parcouru une
grande partie de l'univers. Il avait vu de près, au hasard
de ses voyages, la haute société aussi bien que les mœurs
populaires des pays qu'il traversait. Il observait en artiste
et en philosophe toutes les manifestations de la vie depuis
les intrigues des cours jusqu'aux querelles des rues,. Peu
d'hommes éprouvèrent une curiosité égale à la sienne, et
bien peu eurent l'occasion, comme lui, de contempler le
monde sous tant de faces. Ajoutez à cela, que ce
grand curieux possédait au plus haut degré l'art d'exprimer ses impressions par la plume ou la parole.
Pourtant, il faut se garder de considérer Gobineau
comme un amateur, un gentilhomme lettré, qui se serait
contenté de répandre sa pensée en brillantes impro-

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

855

visations. Il apportait au contraire à tout ce qui touchait ses
travaux la gravité d'un érudit. Et même on doit avouer
qu'il n'échappa point au défaut qu'ont souvent les grands
remueurs d'idées, à savoir de créer des systèmes et d'en
devenir esclaves. Esprit éminemment synthétique, Gobineau s'acharnait à trouver une formule pour expliquer les
phénomènes de la vie des peuples ; il prétendait mettre à
découvert, selon son expression, "la base encore inaperçue
de l'histoire".
Cette base, il crut la trouver dans la race. C'est la
race, selon lui, la raison suprême et fatale qui dirige
le sort des nations. Les Arians forment l'élite des races.
Tout le reste est négligeable. Ce sont les Arians qui ont
créé et maintenu la civilisation occidentale. Les mélanges
de races ont corrompu la pureté du sang de ces dominateurs. De là provient l'abaissement complet de notre
espèce, l'inévitable décadence de l'humanité.
L' Essai sur l' lnégalitl des Races Humaines\ dont la théorie
semble bien discutable, n'en est pas moins un livre admirable dans ses détails. La conviction la plus sincère l'anime.
Ce penseur, pour lequel les siècles les plus lointains
n'avaient plus de secret, qui avait fait le tour de toutes les
illusions humaines, s'attacha aux siennes avec passion. Il
leur assujettit toutes les expériences de son intelligence,
toutes les réalités de sa vie. C'est toujours cette même
idée qui se dégage de tous les ouvrages qu'il écrivit par la
suite. Il s'adonne à de longues et patientes recherches afin
de prouver sa descendance d'Ottar Jarl, pirate norvégien.
Il faisait peu de cas du vénérable hôtel de Bordeaux, où
1

Les cieux premiers volumes de cet ouvrage parurent en 18 53,

les deux derniers en x8 55.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

1

1.

des générations de Gobineau avaient vécu entourées d'une
estime Wliverselle. Mais un jour, en face d'un aride
rocher scandinave, il fut ébloui par la vision du cMteau
de ses aîeux.
L' Esrai sur /'Inégalité des Races n'eut qu'un médiocre
succès. Cette œuvre était trop élevée pour atteindre la foule.
Les intelligences faites pour la comprendre l'accueillirent
avec réserve. Mérimée, tout en rendant justice aux
grandes qualités de son ouvrage, écrivait à Gobineau, qu'à
son gré, quelques individus bien choisis suffisaient pour
relever une race entière, et l'invitait à s'en rendre compte
dans les villes où il y avait des cuirassiers en garnison.
M. de Tocqueville même, qui témoignait l'estime la plus
affectueuse pour l'auteur, ne manqua pas d'élever des
objections lucides et profondes contre l'œuvre 1• Cet échec
fut amer pour Gobineau. D'autres revers allaient l'accabler
encore. Sa hauteur de gentilhomme, son indifférence de
philosophe à l'égard des puissants du jour n'étaient pas de
nature a lui gagner les bonnes grkes des chancelleries.
Il éprouva des injustices dans sa carrière. Son insouciance
des affaires compromit la fortune qu'il avait héritée de son
oncle. La catastrophe de 1870 le bouleversa profondément. Enfin, à force d'étudier, d'observer, de méditer, de
creuser sa pensée, il avait fini par créer autour de lui une
véritable solitude,
Vers 1875, nous le voyons dans un modeste appartement d'une maison bourgeoise a Stockholm, isolé et
misanthrope. Pourtant, il honorait de son amitié son
valet de chambre syrien; il couvait de tendresse ses
Correspondance entre Alexis de Tocqutville et Arthur de Gobineau,
publiée par L. Schemann, Paris, 1909, p. 19 3.
1

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

perruches. Juché sur un siège incommode, il laissait son
vieux chien Otthtllon sommeiller à l'aise dans son fauteuil
et interrompait de temps en temps son travail pour lui
jeter un regard bienveillant - peut-être au moment
même où il venait d'écrire: "Les hommes sont tous,
toujours et dans tous les temps d'assez méchantes bêtes,
et ce que l'Wl reproche à l'autre il l'a fait, ou le fera, ou
n'a pu 1. "
Cette année-la, le tendre misanthrope fit une rencontte
qui devait être décisive pour ses dernières années et pm-1r
sa gloire posthume. Il connut Wagner à Rome. Mais ce
n'est qu'en 1880, à Venise, que les deux hommes se lièrent
d'amitié. Gobineau, sur l'invitation de Wagner, alla lui
rendre visite à Bayreuth aux printemps de 1881 et 1882.
Les deux. vieillards étaient bien faits pour se comprendre. Tous les deux, ils avaient passé leur vie en lutte
avec leur temps. Tous les deux, il partagaient le goîtt
des grandes synthèses, L'un et l'autre s'étaient presque
entièrement détachés de la réalité et étaient arrivé au
plus haut degré d'une généreuse exaltation.
Certes, ils s'entendaient à merveille, Wagner et ce
Français familier de la Walhalla, qui, lui même, s'était
plu à élever un autel aux divinités germaniques. Mais le
Comte de Gobineau avait beau s'enorgueillir de son sang
arian, rechercher le château imaginaire de ses aYeux sur
un rocher scandinave, affirmer bien haut la supériorité de
la race germanique, il n'en restait pas moins profondément français. Et sans doute cette dernière qualité-là ne
contribua-t-elle pas peu à l'amitié des deux grands hommes.
1

Histoire d'Ottar Jarl, Pirate Nr,r,vlgien, et de sa Descendance,

Paris, Perrin, 1879, p.

22 .

�858

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Pour Wagner, Paris représentait la France, et "cette
Babel impure " apparaissait à ses yeux comme un cauchemar, qui lui rappelait les moments les plus pénibles de
sa vie.-En automne 1839, il quittait Riga et débarquait en
France, à Paris, dans un t&amp;tel garni de la rue de la Tonnellerie, près des Halles, apres avoir traversé les mers du Nord
sur un voilier russe. Les dangers du voyage, les rafales des
mers du Nord lui semblèrent bien peu de chose en comparais0n des misères qui l'attendaient dans cette ville. Il
essuya tous les revers, subit toutes les humiliations, endura
le plus terrible dénô.ment. Il en vint jusqu'a s'offrir a
entrer comme choriste dans un thé~tre du Boulevard. On
le refusa. Il se tint pour heureux, quand des travaux de
réduction pour piano lui assurèrent le pain quotidien.
Vingt ans apres, en 1859, nous retrouvons Wagner dans
un petit hôtel de la rue Newton. Cette fois, ce n'est plus
l'indigence qui le fait soufrrir, mais l'hostilité de l'opinion
contre son œuvre, les sifilets de chasse de ces messieurs
du parterre pendant la première de Tannha:user, Le lendemain de cette soirée, Janin conseillait à ces messieurs
d~adopter les armes suivantes: Un sifilet sur champ de
gueules hurlantes, et poiir exergue : Asinus ad Lyram.
Quant à Wagner, il retirait sa partition et quittait Paris.
Lors de son séjour en France, il n'avait connu que
l'atmosphère du monde théitral, de petites et de méchantes
gens, à peine quelques hommes de bien, rencontrés au
hasard, tel le douanier poète Edmond Roche, qui, lors de
l'arrivée de Wagner à Paris, le traita avec bonhomie à
l'occasion d'une visite de douane, et auquel le musicien
confia par la suite la traduction de plusieurs de ses livrets.
Quand Wagner vint pour la seconde fois -à Paris, les

SVR LE COMTE DE GOBINEAU

859

amis de Liszt et d'Emile Ollivier l'accueillirent à bras
ouverts. Il connut par eux et reçut rue Newton de nombreuses personnalités intéressantes, entre autres Baudelaire
et Champfleury. Cependant il se trouvait en ce momentdans une période de lutte, d'inquiétude constante.
Il n'était pas d'humeur à s'occuper du monde extérieur.
Il demeura indifférent aux gens qui l'entouraient.
Gobineau fut, en somme, le premier Français pour
lequel Wagner éprouva un réel intérêt. Etait-ce la
compréhension qu'avait Gobineau de sa musique, ou les
théories de race si flatteuses pour l'orgueil germanique
que professait son htite, qui gagnèrent le cœur de
. Wagner? Ou plutêît, quand ce petit homme frénétique,
qui vivait dans l'état d'ime que Nietzsche appelle
"la poitrine gonflée" cheminait pres de cet ami, grand,
mince et pâle, écoutait ses propos si fins, glissant
légèrement sur les choses et pourtant si pénétrants, ne
subissait-il pas l'attrait d'une intelligence toute française ?
Wagner n'était-il pas la dupe de son Mte? En croyant
aimer le descendant du guerrier scandinave, n'était-ce pas
le Français qui l'avait ensorcelé ?
Gobineau, dupe lui aussi, aurait été le premier à se
défendre d'une telle interprétation. Ce Germain imaginaire
méprisait à tel point les Tartufes du patriotisme, qu'il
éprouvait un réel plaisir à braver l'opinion. Mais cette
attitude factice n'a pas trompé ceux qui l'ont bien connu.
Voici le portrait qu'a laissé de lui Albert Sorel, qui fut de
ses amis dans les dernières annêes de sa vie :
" Sa conversation est certainement la plus éblouissante
que j'aie connue, en facettes, en étincelles, avec un je ne
sais quoi de caché, de mélancolique, de tendre que l'on

la

�860

LA NOUVELLE REVU.! FRANÇAISE

devinait sous la surface ; quelque chose comme les feux
d'artifice, dans les soirs d'été, sur le miroir des eaux de
V ~rsailles, Très moderne pour l'information, assez lointam pour le go(lt littéraire, un ton une délicatesse une
fierté mtellectuelle
.
'
'
d•homme du monde,
peu fréquents
chez les gens d'autant de lecture ; une ouverture d'esprit
plus étendue, avec plus de sorties, sur des frontières plus
larges, que "l'honnête homme " d'autrefois. De l'ironie
de la contradiction, du paradoxe, de la sensibilité tr~
aiguë et perçant tout à coup : un rien un mot un geste
'
q_u1. le touchaient, et ses beaux yeux bleus,
tout' à l'heure
SI x:ioqueurs, se tintaient d'un brouillard léger, et cette
mam nerveuse et blanche, toute moite, serrait la vôtre
d'une étreinte fugitive ; enfin un tempérament délicieux
d'aristocrate français 1 ".

a

Spectacle curieux et touchant
la fois cette amitié
de Gobineau et de Wagner. Voila que le ~énie français,
aupres duquel Wagner avait passé pendant des années en
France, sans l'aimer, sans même le reconnaître vient lui
faire _la révérence à W ahnfried et le conqui;rt dès le
premier abord.
D'ailleurs, cet attachement des deux hommes devait
être de courte durée. En octobre 1882 Gobineau de
l
•
•
'
'
passage a Turin, perdait connaissance dans l'omnibus
d'hôtel qui le conduisait à la gare, et mourait quelques
heures après.
~'ento~rage de Wagner, et, plus tard, l'Allemagne
~ntiere lui vouèrent un véritable culte. En France aussi,
il eut ses admirateurs et ses dévots. Mais ce ne sont pas
1

Albert Sorel, Le Comte de Gobineau. (Le Temps,

22

mars

19 0 4).

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

861

les mêmes qualités que l'on gollte chez lui de l'un et de
l'autre c6té du Rhin.
Les Allemands apprécient avant tout son esprit systématique, sa persévérance dans son œuvre. Ils admirent
cette sorte de passsion d'alchimiste, avec laquelle il
s'acharnait à saisir l'essence même des peuples. Et cette
qualité de Gobineau rend particulièrement précieux à
leurs yeux l'engouement qu'il manifesta de tout temps
pour les choses de leur pays.
S.es compatriotes, au contraire, sont disposés à considérer
ses édifices théoriques comme des châteaux en Espagne.
Mais ceux qui l'ont approché font grand cas du courage
de ses opinions, du côté sobre, clair, aigu de son esprit,
de sa liberté et de sa fantaisie. Et ils ne restent pas insensibles au charme qui émane de cette haute figure de gentilhomme philosophe.
Mais les hommes que nous honorons ne sont-ils pas
comme des miroirs dans lesquels nous nous cherchons
nous mêmes? Il n'est que justice de retrouver les visages
les plus divers penchés sur la mémoire de ce penseur, qui
tenta de pénétrer d'un ferme regard le génie de toutes les
nations.

** *
Le Comte de Gobineau avait un go(lt vif pour les
histoires. Dans sa jeunesse, il s'amusait à inventer des
contes merveilleux pour sa sœur et pour ses amis. Ce
petit monde l'entourait, assis a l'orientale et revêtu de
costumes des Mille et Une Nuits.
Au cours de sa carrière mouvementée, il continuait

a

�SUR LE COMTE DE GOBINEAU

862

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

observer, à imaginer les vies d'autrui, et il se plaisait à
traduire ses impressions en des traits précis et vivants.
Quelques uns de ses contes, les Nouvelles Asiatiques, les
Souvenirs de 'Uoyages atteignent presqU:e la perfection.
D'autres ne sont que les rapides visions d'un artiste au
tempérament de grand seigneur. La laborieuse mise au
point n'était pas son affaire. Mais justement l'absence de
tout apprêt littéraire dans ces improvisations ne manque
pas de charme.
Tant6t, Gobineau crayonnait rapidement ces jolis
mélanges de fantaisie et de réalité. Tant6t, il se contentait d'en éblouir son auditoire.
Adossé à la cheminée, mince, élancé, les yeux bleus,
les paupières un peu tombantes, la bouche petite, tres en
avant, le menton court, les moustaches grisonnantes, il
contait. C'était un bonheur pour lui et pour les autres. Il
accompagnait son récit des gestes de sa belle main, faite
pour les manchettes de dentelle.
Ce n'était d'ailleurs que dans un cercle intime qu'il
laissait libre cours à sa verve de conteur. Les rares
personnes qui avaient le plaisir de l'écouter, conservent
aujourd'hui encore un souvenir délicieux de ces entretiens.
Un soir, le Comte de Gobineau faisait dans un salon
ami le récit d'une anecdote qui s'était passée, disait-il,
dans une cour allemande. Ses auditrices lui demandèrent
de rédiger cette histoire. Il se rendit à leurs vœux. Il
écrivit l'anecdote qu'il leur avait racontée, et leur remit
le manuscrit, tout en le recommandant leur discrétion,
car plusieurs des personnages qui figuraient dans son
récit, prétendait-il, étaient encore vivants.

a

C'était l'histoire d' Adllai'de, une rapide et hautaine
analyse des pires défaillances du cœur humain. Elle
dormait depuis longtemps parmi des reliques d'amit"é,
' été donné d'en avoir communication.
i
quan d J·1 ma
Monsieur le professeur Schemann président de 1
"S oc1'é té Gobineau ", auquel je fis part
' de cette bonnea
for~une, eut d'abord des scrupules à consentir à la publication de ce manuscrit1. Monsieur Schemann est un d
1
•
es
p us anciens disciples de Gobineau, un de ceux qui lui
ont. vo~é le culte le plus touchant et le plus efficace. Il
~ra1gna1t, selon sa propre expression, que ce conte " n'aJOUtit pas un nouveau fleuron à la couronne de Gobineau., " p_ourtant la renommée de œt esprit altier n'est
~lus a faire. Et il m'a semblé qu'il ne serait pas sans
intérêt
. . épour ses admirateurs de lire Adélaïde à tit re de
cunos1t littéraire. Monsieur Scheman a bien voulu se
rendre à ces raisons. Qu'il agrée, ici, mes remerciements
les plus sincères.
ANDRÉ DE HEVESY.

d 1 ~ · de Gobineau avait légué ses œuvres à l'amie dévouée de ses
ern1èr~s années, Madame la Comtesse de La Tour. Celle-ci céda
aes droits à la " Société Gobineau ., à Fn'bo urg-en- Bnsgau.
.

�ADÉLAÏDE

ADÉLAÏDE
(NOUVELLE INÉDITE)

Madame de Hautcastcl arrangea commodément sa jolie
tête sur le dossier de son fauteuil ; chacun fit silence et
le baron parla en ces termes :
L'année même où Frédéric Rothbanner sortit de
l'académie militaire pour entrer aux chevau-légers, Elisabeth Hermansburg le distingua. Ce fut une sorte de coup
de théitre. Rien n'avait préparé la société à une chose si
singulière, et, dans le premier moment, les clameurs
furent infinies. Le gros Maëlstrom, soupirant déclaré de
la comtesse depuis des années, et surtout Bernstein dont
les folies pour elle étaient si connues, folies qu'incontestablement elle avait encouragées, jetèrent feu et flammes,
et ne manquèrent pas de partisans. Le grand duc, luimême, se laissa toucher par l'indignation générale et
adressa à la coupable une épigramme si aiguë qu'elle
aurait d(l en être transpercée ; mais elle répondit vertement à Son Altesse Royale, et sous une couverture tellement respectueuse, que les rieurs passèrent de son c6té.
Bref, ce qui était fut et resta tel sans qu'on y pi1t rien
changer. Au bout de six mois tout le monde sauf les
deux transis évincés, en avait pris l'habitude, et il n'en
était plus question.

Cependant, en apparence du moins, rien de plus
absurde. Elisabeth avait trente-cinq ans et était dans
l'éclat parfait de sa beauté, avec une réputation d'esprit
grandissant tous les jours et qu'il était impossible de surfaire. De son côté Roth banner, pour faire admettre son
bonheur, n'exhibait que ses vingt-deux ans, une jolie
tournure et rien encore de cette valeur intrinsèque qu'on
lui a reconnue depuis. Ce joyau était alors caché dans sa
coquille. Pour déterminer ce qui était arrivé il avait fallu
cette profondeur de réflexion et cette sagacité d'égoïsme,
dons précieux de la comtesse, la plus accomplie des créatures en toutes choses et surtout cette sagesse des enfants
du siècle qui mène ceux qui la possèdent à n'avoir pas
volé la damnation éternelle. Elisabeth Hermansburg avait
pensé qu'au comble de sa gloire elle était bien voisine de
la pente qui allait la conduire à en descendre. Elle avait
monté dans les fleurs; il allait falloir bientôt revenir dans
les ronces. Pour savoir ce qu'une femme adorée devient
d'ordinaire, elle n'avait eu besoin que de jeter les yeux
autour d'elle, et les jardins d'Armide où elle régnait
lui avaient montré en foule leurs gazons verdoyants peuplés de vieilles cigales dont les voix prophétiques n'étaient
comprises de personne hormis d'elle-même. Elle examina
l'une après l'autre les destinées de ces tristes métamorphosées et elle crut pouvoir admettre que la cause de leur
malheur était à trouver dans l'insouciance avec laquelle
chac~ne avait lié son bonheur à un homme qui la dominait,
et qui, partant, la pouvait fuir aussitôt que son coeur à lui
conseillerait la désertion.
.
Elle se dit: Je ferai un heureux. J'aurai un esclave qui
me devra tout, et le premier succès, et le premier bonheur

3

�866

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et la premiere gloire et la première expérience. Il
m'adorera ; et, si je l'adore, je ne le lui dirai pas comme
je le sens, et je règnerai sur lui. Je l'entrainerai où il me
plaira qu'il aille et je le connaîtrai à fond : tête et coeur,
bien et mal, vices et vertus. Des premiers je flatterai ceux
qui me serviront ; des secondes j'étouiferai celles qui
pourraient se dresser contre moi. Je l'aurai tout à moi ;
d'abord parce qu'il sera très jeune et se donnera sans
réserve, et je profiterai de ce moment pour le pétrir et le
repétrir de telle sorte que s'il songe jamais à se révolter, il
n'aura plus ni nerfs ni muscles pour servir son intention.
De cette façon-là je réaliserai une des plus belles fictions
des romans, j'aurai créé un de ces amours hypothétiques
qui durent toujours, et jusqu'à mon dernier soupir si cela
me plaît je serai servie, je serai aimée; du moins le monde,
et c'est l'essentiel, me croira telle. Enfin, en admettant que
ce soit là une chaîne propre à devenir pesante, moi et
non pas lui, ma volonté, non la sienne, décidera de la
rupture.
Quand elle vit Rothbanner pour la première fois, il lui
plut assez pour qu'elle le marquit dans sa pensée du signe
de sa possession. Elle prit juste le temps dé se convaincre
qu'il avait du cœur et tout fut fait ainsi qu'elle l'avait
décidé. 11 va sans dire que Rothbanner se trouva d'autant
plus heureux qu'il ne douta pas de l'avoir perdue.
Les choses marchèrent ainsi très bien pendant cinq ans
et chacun peut porter témoignage comme je le fais moimême, que pas une distraction, pas une marque d'ennui
ne fu,t surprise chez l'amant. Madame d'I-fermansburg
avait alors quarante années échues et les choses allaient
à merveille, quand, aussi sottement et mal à propos que

ADELAÎDE

tout ce qu'il avait fait dans sa vie, son man s'avisa de
mourir, ce qui fut le signal de la catastrophe, car il se
découvrit alors des mystères que personne n'aurait jamais
été soupçonner.
Au bout d'un an de deuil, la comtesse qui depuis dixhuit mois environ paraissait souvent préoccupée et d'une
gaieté un peu extrême, pressa Rothbanner de reconnaître
ce qu'elle avait fait pour lui, en mettant fin par un
mariage à l'irrégularité notoire de leur position. Rothbanner fut surpris, et, ce qui n'était pas adroitt il faut en
convenir, montrant plus de bonne foi que d'amour, il le
laissa voir. Du reste il y avait de quoi s'étonner : la
comtesse, de sa nature esprit fort, ne s'était jamais
beaucoup préoccupée des questions au-dessous d'elle. Son
rang dans le monde, son sang-froid, et, pour tout dire, son
audace, avaient toujours commandé et obtenu le respect, et
il était convenu qu'on lui pouvait et devait passer beaucoup
de choses. Rothbanner objecta à la fantaisie de la dame
que sa délicatesse s'opposait absolument à satisfaire le désir
exprimé ; il était pauvre et paraîtrait avoir abusé de son
influence pour des motifs peu honorables ; on le croirait
d'autant mieux qu'en définitive une fort grande diiférence
d'~ge existait entre lui et la comtesse, et les unions contractées malgré de pareils empêchements donnent toujours
à gloser. Ensuite, il était catholique, la comtesse protestante et, sa famille à lui, qui fermait aisément les yeux
sous le manteau de la cheminée, trouverait certainement
à redire, et tres fort, à une sorte de renonciation publique
à des principes héréditaires. Enfin, et c'était là son
suprême argument, il répéta à satiété qu'il ne voyait pas
pourquoi un bonheur si long, si soutenu, si exempt de

•

�868

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nuages serait troublé, évidemment troublé, par la manie
de changer le bien en mieux.
Tout cela fut bien dit, bien exposé ; cependant la comtesse demeura ferme dans sa proposition, et ne daignant
prendre au sérieux qu'une seule des objections, elle s'en
alla un matin , sans rien dire à Fréderic,. trouver l'Evêque
.
de B. Elle fit part au prélat de son désir de se convertir.
Le prélat qui n'y entendait pas malice, fut naturellement
touché et enchanté. La néophyte avait justement le genre
d'esprit qu'elle voulait avoir. Elle alla au devant de toutes
les instructions, étourdit les abbés qu'on lui donna pour
maîtres par la variété et l'orthodoxie de ses connaissances
théologiques, et, ma foi, par un beau dimanche, le troisième après Pâques, je crois, elle fit tranquillement son
abjuration dans la cathédrale de B. à la satisfaction profonde du public. Le lendemain elle revint à la charge
auprès de Rothbanner et le somma de l'épouser.
La conversation entre les deux contendants fut d'abord
affectueuse et parfaitement tendre ; puis elle devint un
peu seche, et quand la comtesse se fut bien conv~incue
que la victoire ne viendrait pas toute seule, elle pnt son
parti et mit le fer sur la gorge de l'antagoniste.
- Ainsi,\bien définitivement, lui dit-elle, en le regardant avec: des yeux dont il n'avait pas encore vu l'expression âpre ·etfdécidée, ainsi vous ne consentez pas?
- Je ne peux pas.
- Vous ne pouvez pas ?
- Je vous l'ai expliqué.
- Eh bien ! Donnez moi encore toutes vos raisons !
Il énuméra de nouveau, et non sans une nuance de
colere, ce qu'il avait déjà répété vingt fois.

ADÉLAIDE

- Ce sont là vos motifs?
- Vous le savez bien.
- Pourquoi ne me donnez-vous pas le seul véritable ?
- Qu'entendez-vous par là ?
- Je vous demande pourquoi vous ne me dites pas
franchement la raison sérieuse qui vous empêche de me
céder ?
- Je ne sais ce que vous entendez par là !
- J'entends votre liaison avec ma fille !
- Madame!
- Avec ma fille ! vous dis-je; nous voilà enfin en
pleine bonne foi, et, c'est arns1 que nous allons nous
expliquer.
On peut s'imaginer l'attitude des deux lutteurs, car
d'amants il n'en était pas question dans ce moment-là.
Elisabeth pâle de cette pâleur de l'homme de guerre
causée uniquement par la rage de vaincre ; Frédéric agité
du trouble de l'animal pris dans une piege dont il voit
peu de chances de se tirer.
- Monsieur, dit la comtesse, je ne vous ferai pas de
reproches ; calmez-vous, rassurez-vous. Ce n'est pas moi
qui puis être votre juge, j'en ai perdu le droit du moment
où j'ai abdiqué toute dignité. C'est moi qui vous ai introduit dans cette maison, qui vous y ai fait régner, qui en
vous accablant de tout pouvoir, vous ai donné toute
licence. Il est naturel que vous en ayez abusé jusqu'au
crime. Oh ! ne vous révoltez pas! au point où en sont les
choses, si je puis et dois vous épargner les reproches, il est
au moins naturel que vous consentiez à envisager la vérité
en face. Si elle n'est pas belle, convenez que sur ce point
du moins, ce n'est pas à moi qu'il faut s'en prendre. Vous

�870

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avez trouvé une enfant toute jeune, incapable de rien
comprendre, de rien savoir, de rien prévoir. Mais laissons
le passé et songeons à l'avenir. Vous et moi avons donné
tant de scandales au monde que je vous avoue mon impuissance à en ajouter un nouveau. Peut-être auriez-vous
la condescendance d'épouser Mademoiselle d'Hermansburg si je vous en pressais ; mais notre relation a été si
publique que la pensée seule d'une pareille monstruosité
me fait horreur. Ce sont des arrangements, dit-on, assez
ordinaires, je ne l'ignore pas ; mais ils ne vont pas à mon
tempérament, et je ne vois qu'une chose à faire : régulariser notre position mutuelle d'abord ; éloigner Mademoiselle d'Hermansburg pour quelque temps et la marier.
De cette façon tout peut se réparer et je ne saurais
imaginer qu'il puisse vous entrer dans l'esprit de refuser
la seule réparation en votre pouvoir.
Dans ce que venait de dire Elisabeth, et qui ne coordonnait pas trop mal, il y avait du vrai, du douteux et du
faux; c'est ce que l'entrée subite d'Adélaïde Hermansburg
dans le boudoir de sa mère mit sous le jour le plus lumineux. Adélaïde venait d'atteindre ses dix-huit ans. Elle
était blonde extrêmement, blanche à éblouir; une taille
de reine, des bras admirables, rien d'une jeune fille, beaucoup d'une impératrice au grand, moins l'esprit de sa mere,
son audace et sa hauteur implacables, et en plus, ce qui
n'était pas à dédaigner, le sentiment parfaitement défini
qu'elle tenait le pas comme femme aimée vis-à-vis de
celle qui ne l'était plus et comme beauté dans sa fleur visà-vis de la rose plus qu'à demi effeuillée. Quant à une
notion quelconque des rapports de fille à mere, pas
l'ombre.

ADÉLAÎDE

Il faut avouer qu'entre ces deux olympiennes le pauvre
Frédéric Rothbanner, si doux, si poli, si affectueux toujours, si spirituel quand rien ne presse, ne faisait pas
grande mine et je me l'imagine assez, accoudé sur le
marbre de la cheminée, dans son attitude toujours élégante
et correcte, mais ne trouvant pas le plus petit mot à dire.
Elisabeth fut un peu surprise de l'apparition de sa fille,
et par son hésitation elle perdit l'avantage de l'attaque.
D'ailleurs elle ne savait pas ce que la jeune demoiselle
avait dans l'esprit.
- Madame, dit mademoiselle d'Hermansburg d'un
ton froid et léger, je vous demande pardon d'entrer ainsi
chez vous ; mais comme je suppose que monsieur vous a
déjà parlé, vous comprenez si la question m'intéresse et si
j'ai quelque sujet de me mêler de mes propres affaires.
Depuis quinze jours dejà M. de Rothbanner m'annonce
son intention de vous demander ma main; j'y ai consenti,
mais chaque matin et chaque soir il m'allegue quelque
raison pour n'avoir rien fait encore. Je désire la fin de
cette situation, etje tiens à savoir si monsieur vous a fait
connaître nos intentions. S'il n'a rien dit, il faut qu'enfin
il s'explique.
- Mademoiselle, répondit la comtesse, vous n'épouserez pas monsieur de Rorhbanner.
- Pourquoi, Madame ?
- Parce que M. de Rothbanner m'appartient et
m'épouse.
- Répondez, Frédéric ! dit Adélaïde en se tournant
d'un air hautain vers le jeune homme. Celui-ci se trouva
en face de deux paires d'yeux qui le tenaient en joue et
on ne peut assurer qu'il füt à son aise. Il cherchait à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

condenser quelque chose de conciliant dans une phrase
qui ne déterminAt pas une explosion, quand la comtesse
prit la parole.
- Mon Dieu! je ne comprends pas tres bien ce débat;
il seraft ridicule, il faut en convenir, si votre inexpérience
ne l'excusait un peu. Rentrez chez vous et pensez à autre
chose.
- Madame, reprit violemment Adélaîde, en croisant
les bras sur sa poitrine et en portant alternativement sur
sa mere et sur Frédéric des regards où la tempête éclatait,
comme je n'ai rien à ménager, je réclame ce qui m'appartient; et vous, parlez ! dit-elle en frappant du pied ; vous
savez ce qu'il vous appartient de déclarer !
- Et moi encore mieux ! s'écria Elisabeth, Tenez
finissons-en et pas de mélodrame ! J'ai l'horreur des scenes
et du mauvais ton. Vous pouvez être assurés tous deux
que je ne me laisserai écraser ni par l'un ni par l'autre;
mais que je vous écraserai l'un et l'autre peut-être. Vous,
mademoiselle d'Hermansburg, vous n'êtes pas majeure et
je vous mettrai dans un couvent, en disant pourquoi ;
vous, M. de Rothbanner, vous vous débattrez avec l'opinion publique qui, peut-être, comprendra mal que dans
une maison, la mienne, vous vous soyez permis tant de
libertés, Je ne vous donne pas une heure pour choisir, je
vous donne wie minute. Ou moi, ou ce que j'ai dit !
Répondez!
Adélaïde prononça les mots suivants en serrant les dents,
mais d'une maniere fort distincte, et en même temps elle .
regardait le jeune homme en face :
- Le couvent, le déshonneur le plus complet, l'abandon
de votre part., tout, mais ne lui donnez pas le triomphe!

ADÉLAÎDE

La comtesse revint la minute achevée :
- Eh bien ? murmura-t-elle ?
Je ne dis pas que Frédéric joua ici un beau r&amp;lc ; mais
le sort ne donne pas toujours ce qu'on voudrait parmi les
personnages de la comédie de la vie. Choisir ! C'était là
fort mal aisé et je le donnerais en cent aux plus habiles :
il était clair qu'en obéissant à Adélaïde Frédéric n'avait
ni la personne de la jeune fille ni aucun des avantages de
l'amour; mais en désobéissant à la comtesse, il était déshonoré à tout jamais, perdu pour le monde, chassé
certainement de l'armée, obligé de s'expatrier et il
n'avait pas le sou, ce qui aggravait singulièrement la
situation, ne perdez pas ce point-là de vue. Aussi sa perplexité peut-elle n'être pas héroïque, elle n'en est pas
moins assez concevable.
Naturellement, ne sachant au monde quel parti
prendre, il prit celui de perdre contenance et son nez
rougit légèrement, ses yeux devinrent humides et il tira
son mouchoir de sa poche pour se moucher. Ces différents
sympttimes produisirent sur les deux femmes des effets
très contraires ; AMlarde sourit avec dédain et sortit de la
chambre ; la comtesse se plaça en face de Frédéric et lui
saisit les mains.
- En retour, lui dit-elle, je vous pardonne tout,
j'oublie tout, je ne vous retire rien du dévouement
aveugle que depuis tant d'années je vous porte et que vous
connaissez si bien ! Je ne suis ni une sotte ni une bourgeoise. Eh ! mon Dieu, Frédéric, à mon âge on ne se
sauve que par la bonté et l'indulgence. Vous êtes jeune...
vous avez été entraîné autant qu'entrainant... tout
s'oubliera.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle parla ainsi pendant une demi-heure sur le ton de
l'affection la plus maternelle. Tout autre genre de
tendresse n'ei1t pas été de mise a ce moment, et elle le
comprenait comme elle comprenait tout. N'admirez-vous
pas aussi avec quel art consommé elle avait supposé
d'abord partie gagnée et ville conquise? Frédéric eut bien
l'idée de le contester ; mais il perdit du temps a réfléchir
à la meilleure manière d'essayer son opposition, et il se
trouva au bout d'un quart d'heure si bien enguirlandé,
paqueté, emballé, cloué dans sa caisse, que ... ce n'est pas
qu'il n'ei1t par moments des spasmes et des soubresauts;
mais rien de plus inutile ! Cet ange d'Elisabeth comprenait tout, excusait tout, ce n'était plus une amante
irritée, ce n'était pas même une future épouse peu exigeante
sur la théorie de ses droits, ce n'était pas une Ariane
raccommodée avec Thésée par L'entremise de Bacchus,
c'était une sœur de charité! Enfin il n'y a qu'un mot qui
serve : Mademoiselle d'Hermansburg qui, notoirement
avait adoré son père, s'en alla passer trois mois chez une
de ses tantes à l'époque du mariage de sa mère avec
Rothbanner, mais comme il n'était pas moins notoire
qu'elle adorait sa mere autant que son pere, les trois mois
n'étaient pas écoulés qu'elle remuait ciel et terre pour
retourner auprès d'elle, ce qui, vu la résistance opposée à
son désir, détermina l'ouverture d'une campagne stratégique aupres de laquelle les plus savantes manœuvres des
généraux anciens et modernes ne sauraient que pâlir.
La comtesse disait à toutes ses bonnes amies ;
- Ma fille est un prodige de dévouement et d'abnégation ! Qu'elle n'ait pas de goltt pour son beau-père, je ne
saurais le trouver mauvais, et je lui en veux d'autant moins

ADÉLAIDE

que dans toutes les lettres qu'elle m'écrit elle est parfaite à
cet égard de convenance et de mesure ; mais il ne m'est
pas difficile de démêler sa pensée. Adélaïde est trop pure et
trop naîve pour savoir dissimuler. Si elle insiste tant pour
revenir aupres de moi, savez-vous la pensée qui la dirige ?
Elle s'imagine que mon jeune mari ne me rendra pas
heureuse ; et elle veut être là pour me consoler et me
soutenir. Elle a conçu ce roman dans sa petite tête et n'en
veut pas démordre jusqu'à présent ; mais cette fantaisie
passera et je tiens à ce qu'Adélaïde reste chez sa tante
Thérese jusqu'a l'époque de son mariage. Elle y est
parfaitement heureuse; et vous comprenez que même ce
qu'il y a de passion dans sa tendresse pour moi m'oblige à
un sacrifice, le plus grand que je puisse faire assurément !
celui de me séparer pour un temps d'une enfant si chère
et qui jusqu'à présent ne m'avait jamais quittée !
De son côté Adélaïde disait à qui voulait l'entendre : Ma mère sera certainement malheureuse avec M. Rothbanner; elle n'eô.t pas di1 se remarier ; mais ce n'est pas
à moi, sa fille, qu'il appartient de la blimer ; je ne pu.is
voir et je ne vois que ses périls ! C'est la meilleure des
meres : quoi qu'elle fasse, par un sentiment exagéré de
son affection, je sais que je lui suis indispensable. Je lui
sacrifierai mes goûts, ma vie ! Je ne veux qu'elle, je
n'aime qu'elle ! Je retournerai aupres d'elle et je ne me
marierai jamais !
Elle se mit en devoir de tenir parole. On lui présenta,
vous vous en souvenez peut-être, Philippe de Rubeck;
soixante-mille thalers de revenu en biens-fonds, beau nom,
trente-cinq ans, jolie figure, elle le refusa ! A la suite
comparurent deux ou trois autres prétendants qui n'étaient

�AD!LAÎDE

876

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se décida à un changement de front, écrivit à Adélaïde

guère moins convenables. Ils furent évincés de même. La
grande duchesse s'en mêla et fit venir Adélaïde pour la
sermonner. Celle-ci pleura excessivement, demanda sa
mère, voulut sa mère, eut une attaque de nerfs, si bien
que notre excellente souveraine, n'y voyant que du feu,
se tourna tout entière au parti d'Adélaïde et dit à deux
o~ trois reprises que Madame Rothbanner n'avait pas
raison.
Celle-ci commença à se trouver dans un certain embarras; mais elle tomba bientêt dans une perplexité pire. Elle
avait l'habitude assez judicieuse d'aimer à se rendre
compte de tout. Les principes sont choses admirables;
malheureusement, dans l'état d'imperfection où s'agite la
nature humaine, ils nécessitent des applications rarement
irréprochables. II arrivait à Elisabeth d'exécuter des
visites domiciliaires chez son mari pendant que celui-ci
était dehors. Un beau jour elle tomba sur un billet
d'Adélaïde, et ·bien que le texte fut insignifiant, ou pour
mieux dire incompréhensible, il en résultait que ce billet
avait eu des frères aînés, et aurait certainement des cadets
en quantité inappréciable. Cette découverte conduisit
Madame Rothbanner à éclaircir de plus en plus près la
conduite de Frédéric ; elle ne fut pas tout à fait certaine
que, sous prétexte d'affaires de service, il s'absentait de la
ville, mais elle eut tout lieu de le soupçonner. Le fait est
que les chevaux du mari étaient surmenés. De sorte que
pressée de toutes parts, blimée par la grande duchesse,
tenant avant tout à conserver sa position de mère incomparable, clé de la manœuvre qu'elle suivait, se voyant
tournée par l'ennemi, que dis-je ! devinant cet ennemi
possesseur des plus belles intelligences dans la place, elle

que ses supplications l'avaient vaincue, l'alla chercher

elle-même chez la tante Thérese et la ramena en
triomphe. II n'en est pas moins vrai qu'ayant gagné la
première manche, elle venait de perdre la seconde, et elle
avait trop de sens pour chercher à se le dissimuler. Aussi
ne montra-t-elle aucune humeur ni en public, ni en particulier.
Mais je m'aperçois que, me laissant trop entrainer par
le courant des faits, je ne vous ai pas arrêtés assez longtemps sur la personne même d'Adélaïde. Il est cependant
essentiel de vous faire bien connaître cette rem~rquable
créature, et pour la juste appréciation que vous pouvez
désirer faire de ce que je viens d'avoir l'honneur de vous
exposer, et pour celle de ce qui va advenir. Très belle,
très intellig~nte, d'une intelligence aventureuse et sans
scrupule aucun, outrageusement gitée par son imbécile
de père, pour qui elle avait le plus souverain mépris,
absolument abandonnée, même ignorée par sa mere, que
des occupations de toute nature absorbaient, Adélaïde
avait eu pour unique guide dans la vie sa gouvernante
anglaise miss Dickson, tres sentimentale, très a.donnée
la philosophie nuageuse, aimant le sherry, ne détestant
pas le grog et se saturant en secret de romans français
capables de faire rougir des gendarmes, et qu'elle avait
grand soin de passer sa pupille.
Des 1'1ge de quatorze ans, Adélaïde avait su ce que
M. Rothbanner faisait dans la maison et comme miss
Dickson ne lui ménageait pas les commentaires sur ce
point, ce que sa jeune tête n'eat pu encore concevoir lui
était facilement élaboré et transmis dans sa réalité la plus

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

authentique par les connaissances supérieures de la demoiselle anglaise. Supposons un instant que le docteur Gall dit
pu interroger la tête charmante de mademoiselle d'Hermansburg, je ne fais pas de doute qu'il y e&lt;it reconnu à
un degré suprême l'organe de la combativité, et, en effet,
l'amour de la lutte dominait tous les autres penchants
d'Adélaïde, et pendant la vie entière de cette hérorne, ces
penchants étant, grke à Dieu, devenus des passions, avec
le temps l'amour de la bataille a chez elle prédominé sur
tous les autres genres d'amour. Elle s'imagina vers sa
seiz,ième année que ce serait la plus belle chose du monde
que de se jeter à la traverse des sentiments de sa mère,
et de détourner de son propre cêité, à son profit exclusif,
ce qui devait avoir tant de valeur puisqu'on paraissait y
tenir si fort. Outre ce qu'une conquête avait en ellemême de désirable et de glorieux, outre qu'il était à
regretter qu'à seize ans on n'ei1t pas encore pris garde à
elle, outre que le bien d'autrui est nécessairement plus
enviable que celui qui n'appartient à personne, comme sa
mère était en définitive l'être le plus puissant dont elle
etît la notion, elle ne conçut rien de si chevaleresque, de
si vaillant, de si hardi, de si digne d'admiration que
d'affronter sa mère et, si elle pouvait, de la battre et de la
dépouiller. Remplie d'un projet si généreux, elle ne perdit
pas une minute en poursuivre la réalisation, et, subitement, sans transition aucune, Fréderic Rothbanner se vit
l'objet des attentions passionnées et bient6t des déclarations bn11antes de ce petit monstre, la plus jolie, la plus
spirituelle; la plus séduisante des filles de la Résidence.
Il en éprouva d'abord l'étonnement le plus prodigieux.
Il refusa d'y croire. Il chercha à fuir l'enchanteresse, mais

a

ADÉLAÎDE

879
1a chose était difficile puisqu'il lui fallait passer sa vie dans
la ~a_ison. _Il ~urait dô. peut-être prévenir la comtesse;
mais tl ét~1t s1 d~ux, si poli, si éloigné de tout ce qui
ressemble a des v10lences, qu'il lui etlt été dans tous les
cas fort difficile d'aborder une pareille démarche dont les
conséquences l'épouvantaient. Epouvanté! II le fut bient8t plus encore I quand, aux attendrissements, aux regards
profonds succéderent des scènes pathétiques et des menaces
véhémentes de se tuer. Un soir, la comtesse qui avait dtl
rester tres tard à la cour à cause d'une réception de prince
voyageur, rentra sans défiance, et toutes les infortunes du
mond~ étaient consommées. Frédéric s'était indignement
conduit, son désespoir était sans bornes; il se condamnait
sans ,mé~agements ; il comprenait tres bien, trop bien que
ce n était pas une excuse que de mettre au défi tous les
patriar~hes de l'Ancien Testament, et notamment le plus
convenable de ~ous, d'avoir pu affronter une pareille
avent~re ; le fait est qu'il avait tort, impossible d'en
revenir, et la faute commise, le remords au lieu d'éto··œe
r
'
wur
amour, donna des forces à ce qui n'aurait presque pas
méme été un~ fantaisie~ et si bien qu'il devint passionnément épris de l'ange des ténebres dont la griffe tenait
son cœur.
Et e1le aussi, Adélaïde, devint éprise de lui à la rage.
Vous pensez que je n'ai nulle intention de vous faire
l'apologie de ce petit satan ; mais il ne faudrait pas être
111JUste non plus. Détestablement élevée, complétement
abandonnée dès sa petite enfance, n'ayant jamais trouvé
en sa mere que l'indifférence la plus glacée, et commen~t à sentir_que, ~ans la mesure o* sa beauté se développait, elle allait y faire naître la haine, douée, comme je l'ai

�880

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dit, de la fureur des combats, fureur en soi admirable et,
qui n'est pas l'indice d'une âme vulgaire, elle n'avait rien
fait jusqu'alors qui ne fOt coupable sans doute, mais rien
non plus qui ftît de bas-lieu. Si on avait pu lui donner
Frédéric comme elle le voulait, certainement elle se serait
mise à l'aimer tout de bon, et je ne vois aucune raison
pour penser qu'elle n'eôt pu devenir une excellente et
digne femme, si peu qu'elle e1h été éloignée du milieu
déplorable où elle avait vécu jusqu'alors. J'ajouterai,
cependant, que la direction d'une main sage, ferme et
d'une Ame grande n'eOt pas été de trop pour ramener une
nature aussi véhémente, et je ne connais personne qui
j'eusse conseillé d'entreprendre une telle éducation. Cette
observation nécessaire pourrait bien, je le sens trop, réduire
à néant toute une théorie. Rothbanner, nous le connaissons, est assurément un homme distingué ; les gens spéciaux, les militaires, vous diront qu'il a introduit une
amélioration notable dans la construction de la culasse des
obusiers; il passe à bon droit pour bon administrateur; on
l'aime fort dans le monde où il ne porte que les meilleures
façons et le ton d'une bienveillance universelle. Mais avec
tout cela, il me fait exactement l'effet d'un chapeau de
Paris : c'est ravissant, bien chiffonné, d'un air exquis, ça
cotîte très cher, et quand on analyse le fait, ça ne vaut pas
quatre sous de bon argent. Les gens comme Rothbanner
sont comme les vélocipi:des: ils ne roulent que sur les trottoirs. Hors des trottoirs ça tombe. Moi, j'aime mieux les
gens qui sont gênés sur les trottoirs, mais qui peuvent
très bien marcher dans les bois.
Quoiqu'il en soit de ma digression, voilà Adélarde
revenue où elle voulait aller et installée au cœur de sa

a

ADELAIDE

881

conquete. Elisabeth n'eut pas même une heure devant
elle pour organiser les barricades. Aussitat qu'aux yeux
de toute la maison attendrie les deux femmes se furent
embrassées, AdélaJde suivit sa mère dans sa chambre,
poussa le loquet, s'assit et fit le discours suivant :
- Madame, puisqu'il vous a plu de faire le malheur
de ma vie, vous ne trouverez pas mauvais que j'use de
~me envers vous. Vous devez bien sentir que la partie
o'est pas égale entre nous !
- Vous etes la plus forte 1
-

Assurément, et je ne compte pas vous nen

c61er.
- Je m'y attendais et c'est pourquoi je vous cède
tout. M. Rothbanner est ici et je vais le faire appeler.
Le verrou ouvert, Elisabeth sonna, fit demander son
mari ; celui-ci se présenta. Elle sortit et le laissa seul avec
Adélarde. M. Rotbbanner prenant un air digne et froid
rendit à la jeune demoiselle les lettres qu'il en avait reçues
depuis le séjour chez la tante Thérèse et se jeta dans les
considérations les plus vraies, les plus incontestables sur
le présent et sur l'avenir. Il prouva sans peine que sa
conscience d'honnête homme était engagée à mettre
fin à une situation injustifiable à tous les égards; qu'il se
considérerait comme le dernier des misérables s'il avait la
&amp;iblesse de dévier de son devoir si clair, si naturel, si
néces.saire ; il peignit vi,,ement et avec sensibilité la reconnaissance dont lui, le cadet sans ressources, était et devait
~e pénétré pour une femme qui avait fait sa fortune ; il
se condamna pour ce qui avait eu lieu et supplia Adélaïde
de se marier. Il parla très bien, oh ! très bien ! et quand
il eut fini, il se leva et voyant qu'Adélaide ~cgardait

4

�ADÉLAÎDE

882

LA NOUV.ELLE REVUE FRANÇAISE

fixement devant elle et ne répondait pas un mot, il sortit.
Elle avait perdu la troisième manche.
Ma foi 1 huit jours n'étaient pas passés que Christian
Grünewald lui faisait la cour. Vous savez bien, ce petit
Christian, mon cousin, qui avait un si joli cheval provenant des haras du feu roi de Wurtemberg ? Vous ne vous
en souvenez pas ?... Enfin, cela importe peu ; ce qui est
certain, c'est qu'il se mit, comme je vous le disais, à lui faire
la cour, et il fut très bien accueilli par elle. On commença
à en parler partout. Chez Madame de Stein on dit même
que la corbeille avait été commandée à Paris. Madame
Rothbanner, discrètement interrogée, ne répondit pas
précisément, mais laissa entendre qu'on ne lui parlait pas
de choses impossibles. Ce que le monde voyait de la
façon la plus positive, c'est que la santé d'Elisabeth assez
chancelante depuis quelque temps se rétablissait à vue
d'œil, et l'air de félicité parfaite établi sur son visage était
de nature à pousser toutes les femmes d'un certain âge à
épouser des jouvenceaux. On était au plus fort de cette
affaire qui intéressait la société entière quand le ministre
de la guerre donna son grand bal annuel.
Quelques personnes remarquèrent de bonne heure que
Roth banner dans sa grande tenue d'aide de camp, qui, par
parenthèse, lui allait à merveille, ne sortait pas de
l'embrasure d'une porte où il était à moitié caché par un
rideau. Il était pile comme un mort. Vers une heure du
marin, Adélaïde, belle à tourner la tête à l'univers, d'une
gaieté étourdissante, ayant semé à droite et à gauche mille
mots charmants qu'on répétait, n'avait pas quitté une
minute le bras de Christian fou, ivre, délirant de bonheur
(le bonheur lui sortait par tous les porcs, au brave garçon,

883

à la boutonnière semblait le
respirer). Comme on venait de finir une valse, le couple
heureux . se pro~nant en tous sens, recueillant partout
des sounre:s, arnva à la porte où se tenait Rothbanner
adossé contre la boiserie. AdélaYde s'arr~ta devant cet
homme, qui de pile de\'Înt livide. Elle le considéra un
instant sans parler, puis d'une voix pénétrante, elle lui dit
e_~ le regardant dans le fond des yeux d'une façon singu-

et le camélia qu'il avait

here:
- V eux-tu que je le chasse ?
- Oui, répondit Frédéric.
l Mon, Dieu ! ce . n'est pas grand'chose qu'un Ou1,. pas
p us qu .un non, et il ne faut guère de temps pour énoncer
1
d
e paret s monosyllabes • Mais si vous voul-~" un peu vous
représenter
la
nature
moUe
et
pliante
de
Frédéne,
. et ce
,. .
qu il lut
avait
évidemment
fallu
de
tortures
pour
Ie har•
,, ,
.
.
rasser 1usqu a I expression st nette et si absolue d'un dés'
d'
•~
vous serez . avis que jamais parole humaine n'a contenu
plus de passion que ce oui-là.
Il était à peine prononcé que se tournant vers son
~rtner, et dégageant son bras du sien, mademoiselle
d Hermansburg s'écria :
- _Mon ch_er Christian ! comme vous me fatiguez!
Depuis un mois t~ut à l'heure, si je calcule bien, vous me
répétez, c~aque ~01r que Dieu fait, la meme chose ? Savezvous ce qui en resulte ? C'est, et je l'ai appris ce soir par
h~rd, qu'on prétend que je vous épouse ! Allons donc!
~a1tcs-moi l'amitié de me lai cr désormais tranquille et
Jusqu'à ce que ces bruits ineptes aient cessé tout à fait .
vous défends de me parler. Monsieur Rothban~eJre
donnez.-moi votre bras s'il vous plaît.
'

�LA NOUVELLE REVUE 1RANÇAISI

Georges de Zévort se trouvait là; il entendit ces propos
aussi distinctement que je vous les dis; il n'eut que le
temps tout juste d'étendre les bras pour~y recevoir le pauvre
Christian qui tomba comme foudroyé. On lui fit prendre un
verre d'eau, on l'emporta chez lui; il en fit une maladie, je
ne sais laquelle et on prétend même qu'il en a contracté un
tic nerveux incurable. Quand madame Rothbanner apprit
les nouvelles, elle demanda ensuite ce qu'était devenue sa
fille ; personne n'en savait rien. Seulement on l'avait vu
prendre le bras de Frédéric. Ils n'étaient plus au bal ni
l'un ni l'autre. Le temps de s'en assurer, le temps
d'appeler la voiture, de la faire avancer à travers une queue
interminable, tout cela dura, et il se passa bien deux heures
avant qu'Elisabeth exaspérée pôt rentrer chez elle. Il lui
fut impossible de savoir où était son mari, où était sa fille;
toutes les portes étaient fermées à dé excepté la sienne et
elle n'était pas femme à prendre ses domestiques pour
confidents. Maintenant je vous laisse vous la figurer, seule
dans sa chambre pendant cette nuit-là. Imaginez un peu
l'état de cette âme toute domination, toute puissance,
toute orgueil.., que de haine, n'est-ce pas?
Le lendemain s'ouvrit, pour les deux coupables, un
paradis d'enchantement. Toutes leurs passions satisfaites à
la fois ! Victoire, vengeance, amour, bien joué, tout cela
formait la part d'Adélaïde ; celle de Frédéric se composait
d'une jalousie détruite, d'une atroce souffrance aoolic,
d'une passion arrivée par la résistance au dernier degré
d'insanité et qui n'avait plus rien à souhaiter ! Nous ne
pouvons guère nous représenter, nous autres gens paisibles,
ce que peuvent être, ce que doivent être, ce que sont
nécessairement les transports de fous pareils. Pour peu que

ADÉLAIDE

885

les lois physiques s'appliquent à l'amour comme au reste
des choses de ce monde, il est clair que la force d'expansion est en raison des obstacles qu'elle fait sauter et que
la fille la plus aimante du roman bénin d'Augustc Lafontaine, le jour où eUe épouse par devant notaire le plus
candide, le plus adoré des commis de chancellerie, ne
saurait l'aimer comme une AdélaYde ! Reste à savoir si
l'amour d'une Adélaîde ne nous ferait pas nous-mêmes
éclater comme une machine à vapeur mal construite. Du
matin au soir, Frédéric et Adélarde ne se quittaient plus;
on les rencontrait dans les bois, pendus au bras l'un de
l'autre. Cette fille singulière avait du go{tt pour tout, du
talent pour tout. Elle lisait les vers comme personne,
chantait comme autrefois la Sontag, donnait à la musique
des sens que personne n'avait été chercher. De tout cela
après bien autre chose, elle grisait Frédéric et ils cueillaient
ensemble des pervenches et des germandrées l On rentrait
tard pour dîner, on ne s'imposait aucune contrainte devant
Elisabeth, et chacun sut par la ville que, décidément,
cette chère Adélaïde s'était habituée à son beau-père et lui
montrait beaucoup d'amitié. On félicita l'heureuse
madame Rothbanner, qui, fière comme le cacique indien
attaché par l'ennemi au poteau de torture, accueillait ces
compliments avec le plus doux sourire.
Au bout d'un mois, la scène changea; Frédéric se dit
à lui-même : je suis indigne de vivre !
Entre nous, je crois qu'il était la machine à vapeur
mal construite, pas trop capable de porter l'amour d'une
Adélatde. Il commença à devenir sombre. Peut-être avaitil dit à madame sa femme quelques mots offensants dans
les jours de sa félicité; il devint doux comme une fiUe.

�ADÉLAÎDE

886

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il trouva sa victime angélique et fut remercié avec larmes.
Adélaïde prit la chose de très haut et maltraita vivement
l'un et l'autre. Ce n' était pas une nature à concessions.
Ce que voyant, Frédéric formula quelques vérités morales
d'une grande portée, d'ou résulta une explication violente
dans la chambre d' Adélaîde. De paroles en paroles on
s'échauffa et ce matin-là Frédéric déje{l.na en tête à tête
avec Elisabeth. Il voulut, cependant, dans la journée monter chez mademoiselle d'Hermansburg pour lui faire apprécier un plan de conduite entièrement nouveau dont l'idée
lui était venue; mais il apprit que sa belle-fille était allée
passer la journée chez une de ses amies. Ce jeu-là continua
pendant quatre ou cinq jours. Frédéric devint troublé et
inquiet ; Elisabeth toujours résistant, toujours espérant,
toujours luttant du moins, mais se sentant cruellement
maltraitée par le sort qu'elle s'était fait, continua en y usant
les ressorts de sa volonté, à garder la couverture de mansuétude dans laquelle elle avait jugé indispensable de s'envelopper.
Le cinquième . jour, la mère de l'amie d'AdélaJde,
demanda à madame Rothbanner si elle agréerait la recherche que le Comte de Potz se proposait de faire de sa
chère fille. Depuis cinq jours les jeunes gens se voyaient
chez elle et paraissaient sympathiser. Elisabeth ne se trompa
pas une minq.te sur le sens de ce nouvel intermède et elle
eut le double courage et la prudence admirables, d'abord
de témoigner des doutes quant à l'acquiescement de sa
fille à un mariage, secondement de ne pas dire un mot à
son mari. De cette façon elle s'innocentait d'avance aux
yeux du monde des extravagances qu'Adélaïde pouvait
méditer et elle n'éveillait pas elle-même chez Frédéric

.

.

887

cett~ 3alous1e qu'elle avait appris à connattre et dont elle
savait
.
.
d les. conséquences. Il est c uneux
que 1es passions
de
ce ermer ordre-là, ont d'autant lus d'én
.
cruauté
.
P
erg1e et de
que ceux qm les éprouvent sont plus faibles.
Le
exact d e ce qui• s'é tait
. produit avec
. . pendant
.
C
M • de p 0 tz, c ,eSt à drre
. qu'Adélaïde
, hnst1an arnva avec
.
s attacha par les attentions les plus délicates à I .
absolument I tê
.)ourner
. a te et y r éuss1t. parfaitement. OnUI parla
de
I
eur
union
comme
d'
h
l'
.
une c ose assurée. Rothbanner
apprit et , pendant quelques jours sembl d'
é à
·
I
a ispos
y
Prêterd)es mams.
1 en plaisanta avec Adél aïd e eli e-mc:me
A
.
cepen ant les deux femmes intéressées à suivre les m '
vements
de son cœur le virent bientôt devenir sombre
ou.
.
mqwet, absorbé
.'. l' une et l' autre avec des sentiments à'
cou
.
p ~(Îrà bien d_1fférents, prévirent que sa maladie allait
bo
a utir une crise.
En effet, il entr-a un matin chez Adélaîde s'ass·1t ' ô é
d' lI
l · •
,
ac t
r. e_de et u1 pnt la main. Elle se laissa faire et le regarda
iro1 ement.

- Me comprends-tu ? dit-il avec une douceur doul

reuse.

"

ou-

d - Parfai~em~nt, répondit-elle; vous n'avez la force ni
e me vouloir m de renoncer à moi ?
- Puis-je te vouloir ?
- Assurément non.
- Puis-je renoncer à toi ?
- Je puis renoncer à vous et je l'ai fait.
- Tu l'as fait ?
- Je me marie.
- Et c'est à moi que tu oses ...
- D'abord vous savez qu'il ne m ' est pas si difficile

�888

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'oser ; vous ne savez pas vouloir, mais j'ai cette science.
là. Je me marie, vous dis-je un homme que j'estime,
un homme que j'aime ; et, tenez, au point où en sont les
choses, je ne sais pourquoi je ne serais pas sincere, à un
homme qui m'est plus cher que vous ne le fütes jamais.
Le mot est dit : je ne le retirerai pas.
En parlant ainsi, elle regarda -fixement Frédéric, car, le
connaissant comme elle faisait, elle savait quel poignard
elle lui enfonçait dans le plus profond du cœur. Ce couplà le rétablit soudain en parfait équilibre avec lui-même.
Jaloux, sa passion dominante excitée le fit nager en pleine
eau dans la volonté qu'elle suggérait et qu'il ne tirait
jamais d'ailleurs. Furieux, il saisit Adélaïde par le bras:
- Aime-le, ne l'aime pas ; si tu le revois, si tu le
regardes, je le soufflette et je le tue !
- S'il se laisse tuer; mais de toutes manieres il vaut
mieux que vous. Pas de ces façons-là, M. Rothbanner !
Que voulez-vous? Avez-vous la prétention de me faire
passer mon existence entière dans la position odieuse que
nous nous sommes créée, vous et moi r L'amour que j'ai
eu pour vous, vous accorde-t-il cette prérogative inouie
de me condamner au malheur et à l'isolement éternel ?
C'est là ce que vous appelez votre amour?
- Je n'ai rien a expliquer, rien a justifier ... Tiens,
Adélaïde, j'ai eu tort ; je n'aime, je n'aime que toi, je ne
peux pas, je ne veux pas te perdre. Impose-moi telle condition que tu voudras : j'y souscris et je te jure que je la
tiendrai!...
- Tu ne tiendras rien, je ne veux pas te tromper, je
t'ai menti ! je n'aime pas cet homme. Je n'aime que toi,
je n'aimerai que toi! Tant que je vivrai, tant que je respi-

a

a

ADÉLAIDE

rerai, il n'y aura que toi au monde pour moi l Mais je te
méprise, entends-tu bien, autant que je t'aime ! Tu me
trahiras, tu m'abandonneras, tu me vendras comme tu l'as
déjà fait et cela non pas pour un bien, non pas pour une
vertu, tu n'en as pas ! mais pour la peur honteuse de
quelques phrases dont tu ne crois pas le premier mot ! Il
te faut pourtant le savoir, j'aurai la triste et poignante joie
de te le dire une fois dans ma vie : tu m'as perdue et tu
as fait de moi ce que j'ai bien l'intelligence de connaître
que je suis; non pas pour m'avoir prise puisque c'est moi
qui t'ai pris, mais pour n'avoir pas su me garder. Tu vas
me reprendre et tu me rejetteras encore et tu me reprendras toujours et tu tne rejetteras sans cesse, tout cela pour
être honnête à tes propres yeux et lorsque tu n'es pas
assez aveugle pour croire jamais l'être devenu !
- Je te jure!
- Ne jure rien ou tout ce que tu voudras, tu n'es
qu'un liche, mais liche comme tu es, je t'aime ! je me
rends et me rendrai toujours !
Vous le devinez bien : la pauvre fille ne voyait que trop
juste, ne disait que trop vrai. Cette scène-là, ce raccommodement fut suivi de dix scènes en sens contraire qui en
amenèrent dix autres· contrastantes. La maison était un
enfer, bien que les apparences furent gardées toujours. On
se douta bien au dehors de quelque chose et je n'aurais pas
conseillé à des bourgeois de mener cette petite vie ; mais
comme il n'y eut pas d'éclat bien clair, la bonne compagnie protégea les siens et le grand Duc qui avait assez
aimé le feu comte de 11Hermansburg ne voulut jamais souffrir le moindre propos contre sa fille. Madame Rothbanner
fut sublime dans son genre : die céda ne pouvant mieux

�890

LA NOUVILLE REVUE FRANÇAISE

faire, et ne se découragea jamais. Il en résulta quelque
chose d'assez bizarre et qui aurait pu surprendre également
les deux femmes ; à force de lutter ensemble et de se
trouver également inépuisables en ressources, en haine, en
courage, elles prirent l'une pour l'autre cette estime secrète
que l'énergie inspire aux gens énergiques, meme le plus
ennemis et, en outre, un beau matin, elles se trouvèrent
absolument unies dans l'intensité du même mépris pour
cc pauvre Rothbanner. Je les ai tous connus dans un
temps où le malheureux n'osait plus venir à table, encore
bien moins paraître devant ses femmes à aucune heure du
jour, et, quand il n'était pas de service, par conséquent
forcé de passer le temps hor de chez lui, il s'arrangeait
de façon à dormir toute la sainte journée et à n'être sur
pieds que pendant que ces dames allaient dans le monde
ou reposaient dans leurs lits. Il devint comme une espèce
de spectre et c'est ainsi que les années de la jeunesse se
passèrent pour lui et pour Adélalde, absolument dégoût~
de son idole.
Si je vous détaillais un roman, je ferais tranquillement
ici mourir l'un et l'autre d'épuisement, de confu ion, de
douleur. Il y aurait de quoi. Mais pas du tout. Les choses
n'ont guère de ces conclusions dans la vie réelle. Quand
ce diable de Rothbanner eut attrapé quarante ans et un
ventre assez respectable, et que surtout il eut inventé sa
fameuse culasse à mortier, sa jalousie à l'endroit d' Adélaide était devenue fort traitable. Quant à l'amour, depuis
longtemps ce sentiment avait disparu pour lui comme
pour elle. En somme, madame Jtothbanner pouvait être
considérée comme victorieuse sur toute la ligne. Elle
possédait, sans nul partage, un époux qui, désormais, ne

ADÉLAIDE

valait ni plus ni moins qu'un autre. Je ne peux pas deviner par quelle fantaisie de vieille fille AdélaYde voulut
alors se marier. On lui fit épouser un chambellan ; mais
avant la fin de l'année elle planta là son mari et revint
vivre chez sa mère. Ces femmes avaient une telle habitude
de se détester et d'employer l'esprit que le ciel leur a
donné à aiguiser des mots sanglants l'une contre l'autre
et à torturer Rothbanner, dernière et comique marque
d'attention qu'elles ne lui ont pas retirée, qu'on les voit
décidément inséparables, et telles gens qui disent s'aimer
ne se tiennent pas de cette force.
J'ai dîné l'autre jour avec le colont:l Roth banner; la
raison en est qu'il désire passionnément la croix de Louis
le Pieux; je pense pouvoir la lui faire atteindre. C'est ce
' remis. toute cette histoire en mémoire ; n'ayant
qui. ma
rien de mieux à vous offrir, je vous l'ai racontée.

Pendant ce récit du baron, la ravissante madame de
Hautcastel avait, dans le fond de son fauteuil, pris une
ou deux fois, un air assez scandalisé ; elle poussa alors un
profond soupir et en mana:uvrant son écran dans sa
main divine, elle posa son petit pied sur le chenet, sans
dire un mot. Georges de Hamann, regardant la pendule,
s'aperçut qu'il était temps d'aller faire un tour chez la
princessse Ulrique-Maric, et après avoir donné un coup
d'a:il à sa cravate, il sortit discrètement.
Quant à Monsieur de Hautcastel, il avait dormi pendant presque tout le temps ; il se leva avec un effort

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marqué et tira d'un trait la conclusion morale de ce
qu'on vient de lire :
.
- Ce satané baron est bien la plus mauvaise langue
que je connaisse ! Toutes ces balivernes n'empêchent pas
madame Rothbannêr d'être une personne charmante, et
elle joue au whist comme jamais femme n'y a joué !
CoMTl! DE GoBINEAU.

SOUVENIRS DE LACOUR D'ASSISES 1
VI
Nombre de jurés se font récuser ; aussi mon nom sorti! souvent de l'urne ; pour la neuvième fois, je fais donc
partie du jury. Dans la salle de délibération, les jurés insistent pour que j'accepte 1a présidence que M. X. me
prie de prendre à si place ; il paraît qu'il en a le droit.
Seul intellectuel, ou presque, parmi eux, je redoutais l'hostilité malgré les grands efforts que je faisais pour la prévenir. Aussi suis-je extrêmement sensible à ce témoignage
de considération. Il est vrai de dire qu'a quelques-unes
des affaires précédentes le chef des jurés s'était montré
bien fâcheusement incapable et que, par suite de ses
incompréhensions, de ses hésitations, de ses maladresses,
1a délibération et les votes avaient été d'une lenteur
exaspérante.
L'affaire ne présente pas grand intérêt en elle-même.
Elle nous revient de la correctionnelle dont elle ressortissait plutôt, mais où la cour s'est déclarée incompétente.
M. Granville, journalier, a été attaqué à une heure du
matin, rue du Barbot, à Roue.FI, par un malandrin qui lui
a pris les deux pièces de cent sous qu'il avait en poche. La
victime se déclare incapable de reconnaître son agresseur;
mais, à ses cris, Mme Ridel avait mis le nez à sa fenêtre
1

Voir la Nouvelle &amp;&lt;vue Fran;aist du

1""

Novembre 1913.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marqué et tira d'un trait la conclusion morale de ce
qu'on vient de lire :
.
- Ce satané baron est bien la plus mauvaise langue
que je connaisse ! Toutes ces balivernes n'empêchent pas
madame Rothbannêr d'être une personne charmante, et
elle joue au whist comme jamais femme n'y a joué !
CoMTl! DE GoBINEAU.

SOUVENIRS DE LACOUR D'ASSISES 1
VI
Nombre de jurés se font récuser ; aussi mon nom sorti! souvent de l'urne ; pour la neuvième fois, je fais donc
partie du jury. Dans la salle de délibération, les jurés insistent pour que j'accepte 1a présidence que M. X. me
prie de prendre à si place ; il paraît qu'il en a le droit.
Seul intellectuel, ou presque, parmi eux, je redoutais l'hostilité malgré les grands efforts que je faisais pour la prévenir. Aussi suis-je extrêmement sensible à ce témoignage
de considération. Il est vrai de dire qu'a quelques-unes
des affaires précédentes le chef des jurés s'était montré
bien fâcheusement incapable et que, par suite de ses
incompréhensions, de ses hésitations, de ses maladresses,
1a délibération et les votes avaient été d'une lenteur
exaspérante.
L'affaire ne présente pas grand intérêt en elle-même.
Elle nous revient de la correctionnelle dont elle ressortissait plutôt, mais où la cour s'est déclarée incompétente.
M. Granville, journalier, a été attaqué à une heure du
matin, rue du Barbot, à Roue.FI, par un malandrin qui lui
a pris les deux pièces de cent sous qu'il avait en poche. La
victime se déclare incapable de reconnaître son agresseur;
mais, à ses cris, Mme Ridel avait mis le nez à sa fenêtre
1

Voir la Nouvelle &amp;&lt;vue Fran;aist du

1""

Novembre 1913.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SOUVENJRS DE LA COUR D'ASSISES

et prétend avoir pu reconnaître en lui le sieur Valentin,
journalier, qui comparaît à présent devant nous.
Valentin nie éperdument et prétend être resté couché
chez lui toute la nuit. Et d'abord : comment Mm• Ride!
aurait-elle pu le reconnaître ? la nuit était sans lune et
la rue très mal éclairée.
Là-dessus proteste Mmo Ridcl: l'agression a eu lieu tout
près d'un bec de gaz.
.
.
.
On interroge le gendarme qui a aidé à instruire
l'affaire., on interroge d'autres témoins : L'un place
le
.
bec de gaz à cinq mètres; l'autre à 2 5. Un der mer va
jusqu'à soutenir qu'il n'y a pas de bec de gaz du tout à cet
endroit de la rue.
Mais Valentin a un méchant passé, une réputation
déplorable, et i le substitut du procureur, qui soutie~t
l'accusation, ne parvient pas à nous prouver que Valentin
est le coupable, l'avocat défenseur ne parvient pas à nous
persuader qu'il est innocent. Dan le doute, que fera le
juré ? Il votera la culpabilité - et du même coup. ~es
circonstances atténuantes, pour atténuer la responsabilité
du jury. Combien de fois (et dans l'affaire Dreyfus même)
ces "circon tances atténuantes., n'indiquent-elles que
l'immense perplexité du jury I Et dès qu'il y a indécision,
fdt-elle légère, le juré est enclin à les voter, _et d'au~t
plus que le crime est plus grave. Cela veut dire =. oui, le
crime est très grave, mais ~ous ne sommes pa~ bic~ certains que ce soit celui-ci qui l'ait commis. Po~rt~nt il_ faut
un châtiment : à tout hasard châtions celu1-c1, puisq~e
c'est lui que vous nous offrez comme victime ; mais,
dans le doute, ne le châtions tout de même pas par trop.

Dans plusieurs affaires que j'ai ~té appelé à juger, j'ai été
gêné, et tous les jurés qui jugeaient avec moi parleraient
de même, par la grande difficulté de se représenter le
théâtre du crime, le lieu de la scène, sur les simples dépositions des témoins et l'interrogatoire de l'accusé. Dans
certains cas, cela est de Ja plus haute importance. Il s'agit
par exemple ici de savoir à quelle distance d'w1 bec de
gaz une agression a été commise. Tel témoin, placé à tel
endroit précis, a-t-il pu reconnaître l'agresseur? Celui-ci
était-il suffisamment éclairé? - On sait la place exacte de
l'agression. Sur la distance où l'agresseur se trouvait du
bec de gaz, tolij les témoignages diffèrent : l'un dit cinq
mètres, l'autre vingt-cinq ... Il était pourtant bien facile de
faire relever par la gendarmerie un plan des lieux, dont
au début de la éance on eôt remis copie à chaque juré.
Je crois que dans de nombreux cas ce plan lui serait d'une
aide sérieuse.

•••
Ce même jour, une troisième affaire : Conrad, au cours
d'une dispute avec X. lui a flanqué des coups qui ont
entraîné la mort.
Je note, au cours de cette fin de séance, qui du reste
n'offre pas grand intérêt :
Combien il est rare qu'une affaire se présente par la
tht et simplement.
Combien il arrive que soit artilicielle la simplification
dans la représentation des faits du réquisitoire.
Combien il arrive facilement que l'accusé s'enferre sur

�SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une déclaration de par à c6té, dont la gravité d'abord lui
échappe.
_ " Alors, fau de colère ... " dit Conrad au cours de son
récit (il s'agit du coup de couteau donné à sa maîtres.se
au moment que celle~ci voulait le tuer).
Et le Président tout aussit6t l'interrompant :
- Vous entendez, messieurs les jurés : fou de colère.
Et le ministère public s'emparera triomphalement de
cette phrase malencontreuse que le prévenu ne pourra plus
rétracter - tandis qu'il appert que ce n'est là qu'une
formule oratoire où Conrad, très soucieux du beau-parler,
s'est laissé entraîner pour faire phrase.

Ill

VII
Mardi.

1

•

Encore un attentat à la pudeur ; le dernier de ceux que
nous sommes appelés à juger. Celui-ci est particulièrement
pénible, car l'accusé, un jeune journalier de Maromme
était atteint de blennorrhagie et a contaminé la victime.
On a sur lui les plus mauvais renseignements: insolent,
ivrogne impatient au travail; déjà précédemment il a
'
.
vpulu entraîner dans un bois une fillette de dix ans à qui
il offrait des sous et des bonbons.
La petite qui comparaît devant nous, n'a que six ans et
demi. Il l'a attirée dans sa chambre en lui offrant "une
petite tabatière."
On la force à répéter devant nous, par le menu, ce
qu'elle a déjà dit à l'instruction, et que le coupable a
avoué, et que le médecin a constaté. Il semble qu'on
prenne à clche que cette petite se souvienne. Au reste elle

n'a pas été violée; il semble que l'accusé ait pris à son
égard certaines précautions, gr:ke auxquelles il espérait
peut-être ne pas la contaminer; gr:ke auxquelles il
bénéficie des circonstances atténuantes.

* **

j

L'affaire Charles que nous jugeons ensuite avait fait
quelque bruit dans les journaux. La salle est comble; c'est
une affaire "sensationnelle". L'assistance est très excitée.
On se redit de banc en banc le nombre des coups de
couteau dont a été frappée la victime: le médecin n'en a
pas compté moins de cent-dix !
La victime était la maîtresse de Charles. Juliette R.
n'avait que dix sept ans lorsqu'il la rencontra pour la
première fois, il y a de cela trois ans. Elle vivait avec un
amant dont Charles aussitôt prit la place, abandonnant
pour elle femme et enfants, après onze ans de mariage.
Charles a trente-quatre ans; il est cocher, a fait déjà
plusieurs places; mais les renseignements recueillis sur lui
par ses divers patrons sont bons. Sa femme non plus n'avait
pas à se plaindre de lui, malgré qu'il lui faisait parfois
"des scènes". Après qu'il se fut installé avec cette fille,
Madame Charles, à plusieurs reprises, tâcha de le ramener,
de le reprendre; mais rien n'y fit, et l'instruction dit qu'il
avait la fille "dans la peau, suiv:mt l'expression". Il
habite alors avec Juliette R., place de M., chez Madame
Gilet. Celle-ci parfois les entendait se disputer.
- C'est vrai. Juliette me reprochait d'envoyer à mes
enfants une partie de mes gages. Mais jamais je ne l'ai
menacée.

5

�LA NOUV.BLLE REVUE FRANÇAISE
SOUVENIRS DE LA COUR. D'ASSISES

Et Madame Gilet reconnait que les querelles n'étaient
ni fréquentes, ni prolong~.
La voix de Charles est grave; son aspect n'est pas
déplaisant; il est grand, fort, bien fait de sa personne, sans
pourtant rien de bellàtre ou de fat; il me semble que ,rien
qu'à le voir on eôt deviné qu'il était cocher; et non pas
cocher de fiacre : cocher de maison.
Il ne se défend pas, ne s'excuse pas même: on le sent
soucieux de présenter les faits tels qu'ils se sont passés et
sans chercher à influencer le jury en sa faveur. Pourquoi
le Président essaye-t-il de le faire se couper, se contredire?
Sans doute, en ancien juge d'instruction, par habitude
professionnelle.
- Vous avez quelque peu varié, lui dit-il, dans la
reconnaissance des mobiles du crime.
C'est aussi que Charte ne s'explique pas trop b'en à
Jui-m~me comment ni pourquoi il a tué. Il aimait éperdument cette femme; il avait besoin d'elle. Le soir du
12 mars, veille du crime, ils souperent ensemble.
_ Apres souper je me suis couché avec elle, comme
de coutume; mais elle s'est refusée. C'est comme ça que
ça a commencé.
_ Vous vous êtes alors disputé avec elle?
- A cause de cela, oui.
_ Voici le motif que vous donnez du crime. Vous
aviez d'abord donné une autre explication.
L'accusé ne proteste pas; son geste semble dire: c'est
possible.
- La nuit ensuite a été tranquille?
- Oui, Monsieur.
- Vous avez dit aussi que vous étiez jaloux; c'est

mbne là l'explication que vous aviez donnée d'abord.
Est-cc que vous lui connaissiez un amant?
- Elle n'en avait pas.
- Cependant elle était triste; au magasin des Abeilles
où elle travaillait, on a dit qu'elle était anxieuse; elle avait
peur de vous. Un jour elle a confisqué votre rasoir.
Craignait-elle de vous voir vous en servir contre elle?
- A ce moment j'étais malade. On lui avait dit de
me l'enlever pour que je ne m'en serve pas contre moi.
- Arrivons au treize mars.
- Nous nous sommes dit bonjour au matin; je suis
descendu chercher le journal.
- Vous n'avez pas bu?
- La veille, avant le souper, j'avais pris deux tasses
de café à B.; mais ce matin j'étais à jeun. En remontant
près d'elle, je lui ai de nouveau demandé ..• Elle a encore
refusé. Alors, comme elle ne voulait toujours pas, j'ai
perdu la tête. J'ai pris un couteau sur la table, près de
moi; je l'ai frappée au cou. Le couteau me collait da,u la
main.
- Elle était encore couchée ?
- Au premier coup, oui.
- A ce moment elle a cherché a se sauver; elle a
sauté du lit. Vous vous êtes jeté sur elle; elle est tombée.
- A la fin en effet je l'ai retrouvée à terre.
- A la fin? N'allons pas si vite! Nous ne sommes
encore qu'au commencement. Elle est tombée à terre,
disons-nous; et alors vous avez continué à la frapper, à la
frapper comme un forcené, criblant de coups de couteau
son cou, son \'isage et ses poignets.
- Je ne me souviens que du premier coup.

�900

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- C'est trop facile. Vous lui avez donné plus de
cent coups; d'après la déclaration d'un témoin, vous la
mainteniez à terre d'une main, et de l'autre vous frappiez
partout.
- Quand je me suis réveillé, Juliette était morte;
j'étais penché sur elle; il y avait du sang partout ... Je
n'avais pas vu venir Madame Gilet.
- Entendant les cris de la malheureuse, elle était venue
à son secours. Elle vous a vu la frapper avec une telle
violence et une telle rapidité que cela ressemblait, a-t-elle
dit, usant d'une image frappante, au timbrage des lettres
dans les bureaux de poste. Vous entendez, Messieurs les
jurés, au timbrage des lettres dans les bureaux de poste !
Et, là-dessus, le Président, joignant la mimique à la
parole, donne quelques grands coups de poing sur son
pupitre creux, éveillant un tel tonnerre qu'un rire peu
décent secoue l'auditoire. Certainement ça ne devait pas
faire ce bruit-là.
- Votre ma!tresse s'est écriée: "Ah ! Madame,
sauvez-moi I Il a un couteau!" Alors vous avez repo~
Madame Gilet, que votre contact a ensanglant&amp;.
"Retirez..vous; ça ne vous regarde pas", lui avez..vous
dit; puis, vous remettant à frapper la malheureuse, d'~
dernier coup vous lui avez tranché la cariatide (su~
(Madame Gilet dira tout à l'heure que le dernier coup
était " porté au front "). Qu'avez-vous à dire?
- Je ne me souviens pas de tout cela.
- Pourtant quand les agents, qu'avait été prévenir
Madame Gilet, sont arrivés, ils ont été étonnés par votre
sang-froid. Vous n'aviez même pas l'air ému, paraît-il. Le
couteau était sur la table. Vous vous êtes laissé saisir.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

901

- J'étais abruti d'horreur.
- Non pas! Vous avez tranquillement dit: "Avertissez
ma femme", et comme les agents allaient vous emmener,
vous avez demandé la permission de vous laver les mains
avant de descendre dans la rue.
- Je me rappelle en effet avoir donné l'adresse de ma
femme, pour qu'on la prévienne.
- Ensuite, n'avez...vous pas voulu vous pendre?
-Jamais.
- On avait cru cela. On avait trouvé dans la chambre
un piton, de force à supporter un gros poids; on a retrouvé
~ement une lani~re. N'avez-vous pas parlé alors d'une
volonté de suicide?
- Je n'ai jamais parlé de ça.
- N'importe. En définitive vous reconnaissez tous les
faits; et vous donnez de votre crime cette explication :
que Juliette vous refusait ses avantages.
- J'ai vu passer devant moi quelque chose de terrible,
ce matin-là.
- Enfin ... elle est morte, la pauvre fille ! Si elle ne
voulait plus de vous, vous n'aviez qu'à retourner auprès
de votre femme et de vos enfants. Pourquoi la tuer?
- Je ne cherchais pas à la tuer. (Rumeur d'indignation
dans l'auditoire.)
- Allons donc ! Avec cent coups de couteau !
La majorité des jurés pense avec le Président qu'on
cherche plus à tuer quand on donne cent coup de couteau
que lorsqu'on en donne un seul. Pourtant l'examen
médical de la victime nous apprend que ces cent-dix
blessures dont on a pu relever la trace sur la face, sur le
cou, à la région supérieure du thorax, sur les mains, (sur

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

le cou les plus nombreuses), étaient régulières pour la
plupart, et, toutes, petites et peu pénétrantes. (En R~ie
on e~t vu là sans doute un "crime rituel".) Une seule
blessure avait atteint la carotide et déterminé une
hémorragie foudroyante.
N'étant pas du jury, je ne puis demander si, peut-être,
il dépendait de la forme et de la dimension de l'arme
qu'aucune des blessures ne fôt profonde. Mais il ne paraît
pas ; et le docteur dira tout à l'heure que Charles avait
frappé " d'une façon tremblante, ne faisant pas entrer son
arme et comme s'il voulait seulement mutiler".
Les doigts étaient tailladés; la victime avait dt\ essayer
de se protéger.
Madame Augustine, veuve Gilet, logeuse, appelée à
témoigner, dépose d'une voix monotone:
- Charles et la fille Juliette demeuraient chez moi.
Je n'avais pas à me plaindre d'eux. Le 13 mars au matin,
j'entendis des cris; j'entrai chez eux; elle était à terre et
je le vis qui la frappait. Je lui saisis le bras pour le retenir.
Il se retourna et me dit: "Retirez-vous." Juliette n'était
pas morte; quand elle me vit chercher à le retenir, elle
me dit : " Ah ! faites attention, il a un couteau! "
Alors il la frappa encore une fois; il retourna le couteau
dans la plaie; ça a fait : crrac ! (Mouvement d'horreur et
rumeurs dans la foule ; les jurés eux m~mes sont très
impressionnés par le récit de Madame Gilet, et particulièrement par ce dernier détail. Pourtant, sur une
demande de l'avocat défenseur, le docteur X. nous
dira tout à l'heure: "Aucune des blessures n'indique
que le couteau ait jamais été retourné dans la plaie ").

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

C'est comme si le couteau avait du mal à pénétrer,
J'étais stupéfiée. Il frappait vite, comme on timbre les
lettres. Il a peut-être porté vingt-cinq coups devant moi.
Quand j'ai voulu l'arrêter et qu'il s'est retourné, il m'a
ensanglantée; j'étais en peignoir; j'ai retrouvé du sang
par tout mon linge. J'avais si peur, que je ne remarquai
pas l'état de la chambre; ce n'est qu'ensuite que j'ai vu
que le lit était plein de sang. La veille au soir je n'avais
pas entendu de bruit. Il ne venait personne chez eux.
Juliette était tranquille et travaillait régulièrement. On
n'avait rien à lui reprocher. A lui non plus. Il se conduisait bien. Je ne l'ai jamais vu ivre.
- Est-ce tout ce que vous pouvez dire sur lui ?
- L'été dernier, à la suite d'une chute, il avait été
longtemps malade. Ma première idée, quand je l'ru vu
frapper Juliette, c'est qu'il était devenu fou. Il paraissait
l'aimer beaucoup. Ce n'est que quand Juliette m'a dit:
"Il a un couteau " que j'ai compris qu'il avait une arme.
Jusqu'à ce moment j'avais cru qu'il frappait avec le poing.
Charles. - Je n'ai pas vu Mm' Gilet. J'ai idée d'elle;
c'est tout.
Mme Gilet. - Après une pareille boucherie, je comprends qu'on perde la tête. Le dernier coup a di1 être
porté au front. Mais il ne faisait pas clair ; il était six
heures moins un quart; et je n'y voyais guère. Rien,
avant, dans la conduite de Charles, ne faisait pressentir ce
drame ; s'il y avait des discussions, ils se raccommodaient
à peine fichés.
Mademoiselle Gilet, appelée à son tour, dira :
- Ils chicanaient parfois, sauf à s'embrasser cinq
minutes après.

�904

LA

OUVILLE REVU! FRANÇAIS!

Après la déposition de la logeuse et de sa fille, nous
entendons celle des gardiens de la paix :
Le chef de poste M. :
- Quand nous avons voulu conduire au poste l'accusé,
il nous a dit : - "Donnez-moi au moins le temps de me
laver les mains. " Il ne paraissait ni solll, ni fou. Il était
plutôt calme.
Et M. V., commissaire de police :
- Au bureau central, j'ai vu Charles. Il était un peu
énervé ; mais pas ivre. Il m'a dit, apres quelques h~itations : "Je l'ai tuée parce qu'elle me faisait dépenser de
l'argent. Du reste j'allais me jeter à l'eau quand on m'a
arr~té. "
Le Pr~ident. - Eb bien ! vous voyez, Charles, vous
donniez d'abord du mobile du crime une explication qui
n'est pas celle d'aujourd'hui. Voyons, parlez.
L'accusé. - Que voulez-vous que je réponde? Je vous
ai dit la vérité.
M. V. - J'avais l'impression qu'il ne la disait pas
alors, et qu'il dissimulait le mobile du crime. En effet, il
donne d'autres raison aujourd'hui ... Tout cela me semblait si bizarre : je lui ai pris les mains, je lui ai relevé les
paupicres : il était ni ivre, ni fou.

Mme Charles vient à la barre, témoigner que, pendant
dix ans, c'est-à-dire ju qu'au moment où il rencontra la
fille Juliette, elle n'a ait rien eu à reprocher à son mari.
M. le Docteur X ... est appelé à parler de Charles;
il nous le présente d'abord comme un garçon sain et bien
portant ; aucune tare dan son atavisme. Mais il a six
doigts à une main ; il est sujet à des vertiges, à des pertes

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

de mémoire; il a de la difficulté à s'orienter, des défauts '
de prononciation G'avoue que je ne les ai pas remarqués),
l'appréhension de faire une chute dans la rue. Le Docteur
parle encore d'instabilité de jugement, d'indécision et
d'absence de volonté (et n'est-cc pas là ce qui permit
cette brusque transformation du désir insatisfait en
énergie?), puis conclut enfin en disant que, sans etre dans
un état de démence, dans le sens où l'entend l'article 64
du code pénal," l'examen psychi~trique et biologique, ainsi
que la nature d'impulsivité spéciale de son crime, indiquent
une anomalie mentale qui atténue sa responsabilité ".
"Son acte, avait-il dit quelques instants auparavant,
a été accompli sans que l'idée de tuer ait été bien précisée
dans son cerveau. On en trouve la preuve dans la distribution des coups de couteau que j'ai décrite".
Comment l'avocat défenseur lui-même n'ira-t-il pas
plus loin et ne dira-t-il pas que, non seulement Charles
ne wu/ait pas tuer, mais même qu'il tkhait obscurément,
tout en mutilant sa victime, de n, pas la tuer ; que, sans
doute, précisément pour ne pas la tuer, il a'//ait empoignl
lt ctJUttau à mbnt la lame, et que c'est seulement ainsi que
l'on peut expliquer que les coups fussent à la fois forts et
causant de blessures si peu profondes, et que Charles ei1t
des coupures aux doigts (rapport du médecin). Et n'est-ce
pas aussi pour cela que Mme Gilet ne voyait pas le couteau
et croyait qu'il frappait avec son poing?
Rien de tout cela n'e t dit par Me R., l'avocat
défenseur de la victime. Il s'appuie sur le rapport des
médecins pour demander aux jur~ de ne pas aller plus
loin que les experts et de reconnaître à l'accusé une
responsabilité atténuée.

�LA NOUVELLE R:IVOE FRANÇAISE

J'ai longuement insisté sur cc cas, car il lit éclater la
lamentable incompétence des jurés. Il ressortait avec
évidence de l'instruction, des témoignages, du rapport
des médecins, que l'idée de tuer n'était pas nettement
établie dans le cen1eau de Charles; qu'en tout cas l'on
n'avait pas affaire à un profe ionnel du crime, et plus
peut-être à un sadique qu'à un assassin, que si jamais, enfin,
crime pouvait être dit passionnel ...
Après une demi-heure de délibération, on le voit rentrer
dans la salle, congestionnés, les yeux hagards, comme
ébouillanté , furieux les uns contre les autres et chacun
contre soi-même. Ils rapportent un verdict affirmatif sur
la seule question de meurtre posée par la cour; quant aux
circonstances atténuantes qut dtmandait l' accusatim tlltm!mt, peu disposée pourtant à la clémence - ils les ont
refusées.
En conséquence de quoi Charles est condamné aux
travaux forcl-s à perpétuité.

De hideux applaudissements éclatent dans la salle; on
crie: "bravo! bravo!. ", c'est un délire. La femme de
Charles, restée dans la salle, se lève cependant, en proie à
l'angoi e la plus vive; elle crie: "C'est trop l ah! c'est
trop! " et s'évanouit. On l'emmène.
Mais, sit~t après la séance, les jurés, consternés du
résultat de leur vote (n'avaient-ils pas compris que de ne
pas voter l'affirmative pour la demande des circonstances
atténuantes, équivaut à voter la négative?) s'a emblaient
à nouveau et, précipités dans l'autre excès, signaient un
recours en grke à l'unanimité.
Sans doute auraient-ils voté tout bonnement d'abord

SOUVENIRS DE LA COUJl D'ASSISES

les circonstances atténuantes, si Madame Gilet n'avait pas
dit que le couteau, en se retournant dans la plaie, avait
fait : " Crrac ! "
Expliquerai-je un peu l'affolement des jurés si je dis
que, l'avant-veille, avait paru dans le Journal dt Rouen, en
tête, un article sur "Les jurés et la loi de sursis " ( 0 du
17 Mai 1912) que j'avais vu passer de main en main, de
.
Iu .~
sorte que tous mes collègues, ou presque, l ' avaient
Prenant prétexte d'une affaire qui venait de se juger à
Paris, où les réponses du jury avaient forcé la cour
d'acquitter trois précoces malandrins, cet article s'élevait
contre l'indulgence. On y lisait :
"Jamais lts jur{s pariiiens n'avaient donnl une tellt
prturut dt faiblmt qut dans I'ajfoirt flÙ, à la stuptjaction
ctnérale, ils viennent d'acquitter trois }tunes caml,rioltUrs con'Uaincus d' ®oir trntl dt pilltr un pavillon ...
Ctttt indu/gtnu outrét ,t absurdt s'txpliqu, f&gt;rut-hrt dans
/, cas particulitr par f attitudt txtraordinairt dt la plaignantt, qui avait demandl I' acquitttmmt de us agrtssturs tt
aurait mimt, paratt-il, manifistl l'intmtion d'adopter fun
d'nu . .. 1 Mais tst-il !JtSoin d, fairt remarqutr que les jurls
qui tUX doivmt atJoir la têtt solidt tl p1méd,r f t.'(ptrÎtnet dt
, ,
..
.
dt la vit, ne pouvaient suhir le mmu acûs dt maru Stnttmmtalitl (ce «niais" n'est pas très chrétien, Monsieur le
chroniqueur) tl qu'ils ont, par conrlqumt, manqué à ltur
dtVoir en refusant dt condamner dts coupahln avlrlr, tl que
rim nt ltur signalait comme partùulib-tment intlrtmrnts ?
1

Combien ne serait-il pu intfressant de connaitre le r~ultat

de cette rare exf)l'rience !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cet étrange verdict, que la presse a condamné de fafOII
unanime, etc.
En ce temps, où les crimes se multiplient, où l'audace et la
férocité des malfaiteurs dépassent toutes les bornes connues
(ô Flaubert !), où les jeunes gms même entrent si hardiment
dans la mauvaise voie, etc••. "
Qui dira la puissance de persuasion - ou d'intimidation - d'une feuille imprimée sur des cerveaux pas bien
armés pour la critique, et si consciencieux pour la plupart,
si désireux de bien faire !...
- Le Président m'a dit que jusqu'à présent nous avions
très bien jugé, répétait, il y a quelques jours, un des
jurés ; et ce satisfecit du Président courait de bouche en
bouche, et chacun des jurés s'épanouissait à le redire. Ils
en rabattirent bientôt.

VIII
Considérée d'abord comme un simple délit, l'affaire que
nous el1mes juger ce jour-là, avait déja passé devant
le tribunal correctionnel du Havre; l'un des accusés,
protestant contre sa condamnation à deux ans, fit appel.
C'est Yves Cordier, cordonnier; il comparaît en compagnie de C. Lepic et de Henri Goret, ses complices; des
deux filles Mélanie et Gabrielle. Ils sont accusés tous les
cinq d'avoir entraîné le marin Braz, après l'avoir soülé,
de l'avoir "passé tabac" et dépouillé de l'argent qu'il
portait sur lui. Ce marin, reparti en voyage, n'a pu
répondre a la citation, non plus qu'il n'avait pu comparaître,
lorsque l'affaire était passée en correctionnelle. Il avait
déposé sa plainte sitôt apres l'agression; puis, ayant recouvré

a

a

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

son argent, l'avait retirée peu de jours après, avant de se
rembarquer à nouveau. Si l'affaire suivait son cours c'était,
à proprement parler, malgré lui.
Cordier est un grand gars de dix-huit ans un peu
.
'
épais, blond, aux yeux bleus, au visage ouvert et qu'on
imagine volontiers souriant; on dirait un marin ; il a
gardé la grosse vareuse cachou de la prison ; il pleure
continfunent ; par moments, il se tamponne le visage avec
un mouchoir a carreaux qu'il roule en boule dans sa
main droite; la main gauche est enveloppée d'un linge.
Lepic est un journalier du Havre; son état-civil lui
donne vingt-cinq ans; il a ce qu'on appelle: une sale tête;
pommettes saillantes; énorme moustache, nez pointu ; on
n'est pas étonné d'apprendre qu'il a déjà été condamné
sept fois pour vol. Il tient une petite casquette entre ses
mains; d'affreuses mains, noueuses et, l'on dirait, mal
dessinées. Il n'a pas de linge; ou, s'il en a, ne le montre
pas. Pres de lui, Henri Goret paraît fourvoyé. Cette
espece de fils de famille, ne semble pas de la même cla~e
sociale que les autres ; il a du linge, lui, et même un
protège-col; une petite cravate à nœud droit; son
visage aux moustaches naissantes serait presque joli s'il
n'était avili, abruti; sa voix est frêle, fausse et Yoilée; il
ne sait que faire de ses grosses mains gourdes. Le pere de
Goret tient un débit de boissons et une sorte d'Mtel borgne
pres du grand bassin. Henri Gor~t n'a pas vingt ans; il a
épousé une putain qui s'est fait flanquer en prison peu de
temps après le mariage. - N'importe! Henri se présente
assez bien; certainement la décence, et j'allais dire la
distinction de sa tenue, prédispose en sa faveur les jurés;
die accuse la roture et Je dénuement des deux autres.

�910

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Passons au récit de " la scène de violences dont sont
impliqués ces individus", comme dit le Journal tk RMJt'lf

(16 Mai):
C'est le 4 octobre 1911, au soir, que Cordier fit la
connaissance de Lcpic. Ce dernier, sans doute, eut vite
fait•de comprendre à quel complaisant débonnaire il avait
affaire. Ensemble ils s'en vont aux Folies. La représentation finie, ils commencent à vadrouiller par les rues. lis
croisent deux marins, Braz et Crochu. Crochu est ivremort, difficile à traîner; Braz interpelle les deux autres et
leur demande s'ils ne connaissent pas un logement où l'on
puisse coucher le soô.lard. Tous trois emmènent Crochu
rue de la Girafe, chez Lcstocard. On le laisse là, et Braz,
reconnaissant de l'aide que lui ont prêtée Lepic et Cordier,
offre à ceux-ci une consommation.
lis ressortent, bras dessus, bras dessous de chez
Lestocard, et ne se quitteront pas de sitt.t. Place du Vieux
Marché, ils rencontrent deux femmes, les filles Gabrielle
et Mélanie; les emmènent. Il e:;t deux heures du matin.
Place Gambetta, c""est Cordier qui offre une consommation.
Puis ils retournent place du Vieux Marché; au café Fortin
Braz paye une nouvelle tournée. A cc moment se
joint à eux le jeune Goret. Il était là, dans le café, près
du comptoir; lui n'est pas ivre. Quand les autres sortent,
il sort aussi. J'admets que Braz, déja très ivre, ne l'ait pas
beaucoup remarqué.
Il est alors près de quatre heures du matin. Braz
voudrait bien aller se coucher, mais les autres l'entratnent.
lis errent au hasard tous les six et atteignent la rue Casimir
Delavigne. Braz n'en peut plus; il voudrait qu'on le

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

911

laissAt. "Il est temps de s'aller coucher maintenant" M .
.
l'
. ffi
Le pic
ne entend pas ainsi . il prétend l'ent •
h
la ville.
,
ramer ors
- "Viens-t'en _donc! J'ai un jardin là-haut, auprès
du fort de Tournev1lle. Nous cueillerons des roses. J'te vas
donner_ un bouquet que t'en garderas longtemps le
souvenir.~• {déposi_tion de la fille Gabrielle.)
En vam Gabrielle tire le marin par la manche. 11
d . 1
' e e
vou rait e retenir; mai il n'e t plus en état de rien
entendre, ou du moins d'entendre raison • Tous repartent
et commencent à monter la longue et.te.
Une fille se pen~e vers l'autre: - Ça ne va-t'y pas se
giter?... Pour st1r 11s vont lui faire son affaire.
- Non, répond l'autre; il y a toujours des soldats près
du fort.
Braz est entre Lepic et "celui qui a la main en éch
.,
··
arpe
(dé pos1t1on
de Braz). - Cette " main en écharpe ,, l'a
~ucoup frappé. - Les filles suivent, puis Goret à quelque
distance en arrière.
C'est à cinq heures, c'est-à-dire immédiatement avant
l'aube (5 octobre), qu'ils descendent dans le fossé du fort.
sous quel prétexte? je ne sais. Les deux filles resten:
en haut.
~ue ,se passc-t-il alors? Il est malai é de l'c:tablir. Le
mann n est plus là pour le raconter; de plus au moment
de,. l'a~r~ion, il était ivre et il est ~raisemblable
qu il_ n ait pu se rendre que V3t:&gt;O-Uement compte de la
mamère dont on l'attaquait et du r6le particulier de chacun
de ses agre~eurs. Nous n'aurons donc, pour nous éclairer,
que le témoignage des intéressés. Or, chacun des accusés
proteste de son innocence; du moin cherche-t-il à

�912

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI

restreindre le plus possible sa part de responsabilité. (Lepic,
plus catégorique, niera même avoir été de la partie : on
s'est trompé; ça n'est pas lui.)
On procède à l'interrogatoire de Cordier:
C'est sans doute un bien méchant gars: il a déjà subi
trois condamnations pour vol; il n'avait que quatorze ans
Ja première fois; il est rendu à ses parents; il recommence;
de nouveau on le renvoie à sa famille; à la troisième fois
on le confie à une colonie disciplinaire. Mais il prend en
telle horreur ce régime, qu'il s'enfuit et retourne près de
sa mère. Madame Cordier est la veuve d'un marin; elle
tient une maison de blanchissage et emploie plusieurs
ouvrières, Yves Cordier est le dernier de cinq enfants, Le
puiné est au régiment; les autres sont placés, mariés, font
une honnête carrière ; toute la famille est honorablement
notée. Le cadet, celui qui nous occupe, semble particulièrement aimé; et non seulement de sa mère et de ses
frères, mais également par les voisins. Ses patrons donnent
de lui de bons témoignages; on nous Jit une lettre d'un
de ceux-ci, qui parle avec éloge de "sa conduite et sa
probité " et demande à le reprendre à son service. C'est
chez lui que Cordier reprenait déjà du travail deux jours
après sa première libération 1•
Il est à remarquer que la déposition de Cordier et celles
des dewc: filles concordent point par point. D'après leur
récit, Goret aurait brusquement sauté au cou du mar~
par derrière et aurait roulé à terre avec lui. Puis, tandis
que Lepic le baillonnait, Goret l'aurait fouillé et aurait
1 Je ne donne ici que le, renseignements qui nous furent fournis
par la Cour, et non ceux que je pus, de mon c6té, recueillir ensuite.

SOUVENIRS DE LA COUR D1ASSISES

passé à Cordier l'argent qu'il trouvait dans les poche .
Cet argent, Cordier le repassait presque aussitat après à
Lepic. Goret donnait encore au marin deux derniers coups
de pied sur la nuque, et l'on repartait,
Chacun allait de son c6té; mais rendez-vous était pris
pour se retrouver un peu plus tard, dans une charnbre, rue
du Petit Croissant, chez Goret même, et se partager
l'argent.
C'est là que la police, aussit6t prévenue par le marin,
les arrêta.

Le Président bouscule l'interrogatoire des deux 61les.

Il appert que les témoins" de moralité douteuse" ne jouissent pas d'un grand crédit dans son esprit; et cela est tout
naturel. Malheureusement, ici nous n'avons que ceux-ci
pour nous instruire. Gabrielle, pressée de questions, qui se
succèdent sans qu'elle ait le temps d'achever ses réponses, et
qui sent que le Président ne lui kit point crédit, se trouble.
Elle ne peut guère placer que des monosyllabes, répondre
que par oui ou par non. Elle veut dire (c'est du moins ce
qu'il me semble) que Cordier n'a pas participé à l'agression,
et n'a fait que recevoir l'argent que les autres lui passaient.
Si vous croyez que c'est facile!... Evidemment tout cela
a été déjà élucidé à l'instruction: cet interrogatoire, pour
le juge qui a étudié l'affaire, ne peut et ne Jqit apporter
rien de nouveau ; mais pour le juré, tout est neuf: il
cherche à se faire une opinion ; il s'inquiète et doute si
peut-être l'affaire n'a pas été bouclée trop vite, et l'opinion
que s'en est faite le Président.
Le Président. -Est-ce Cordier qui lui mettait 1a main
sur la bouche ?

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La fille Gabrielle. - Non, mon Président.
Le Président. - Alors c'est lui qui a porté les coups.
La fille Gabrielle. - Non, mon Président.
Le Président. -Enfin, l'un frappait, l'autre baillonnait,
le troisième fouillait. Braz dit que c'est Cordier qui l'a
frappé; vous dites que c'est Cordier qui l'a fouillé. Il y a
eu sans doute quelque confusion dans la lutte et par
conséquent dans les témoignages aussi. Il ressort de tout
cela que la responsabilité des trois accusés a été engagée
au même degré, et c'est ce qui paraît évident. Fille
Gabrielle, vous pouvez vous rasseoir.
La fille Gabrielle est la derniere interrogée; on va
passer aux plaidoiries. Alors le Président, selon l'usage, se
tournant vers " celui qui a la main en écharpe " :
- Vous n'avez rien à ajouter au rapport du témoin ?
Cordier, qui sent que tout va finir, en sanglotant :
- Monsieur le Président, j'dis la vérité, j'l'ai pas
touché. - Puis dans un élan pathétique, du plus fâcheux
effet : - Je l'jure sur la tombe de mon pere ...
Le Président. - Mon enfant, laissez donc votre père
tranquille.
Cordier, éontinuant. - ... pas même du bout du doigt ...
Pour Cordier, non plus que pour les autres, aucun
témoin à décharge n 1a été cité. On a bien donné lecture
de la lettre d'un des patrons de Cordier; mais pourquoi
n'entendons-nous pas sa mere? -Parce que Yves Cordier
n'a pas voulu qu'elle fiît appelée; il s'est même refusé
donner son adresse.
Le Président.-Pourquoi n'avez-vous pas voulu donner
l'adresse de votre mère ?

a

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

Cordier ne répond pas.
Le Président. -Alors vous refusez de nous dire pourquoi vous n'avez pas voulu donner l'adresse de votre mère?
Hélas ! mon président, est-ce donc si difficile à comprendre ? ou n'admettez-vau~ pas que Cordier ait pu
vouloir épargner une honte à sa mère ? Si vous pouviez
voir la pauvre femme, comme j'ai fait ensuite, 1 sans
doute vous ne vous étonneriez plus.
Je suis consterné, épouvanté, de sentir que l'interrogatoire va se clore et que le cas particulier de Cordier va
demeurer si peu, si mal éclairé. Car je ne sais presque
rien de lui, mais il m'apparaît déjà que ce garçon n'a rien
de féroce, rien d'un bandit. Il ne me semble même pas
impossible qu'il ait accompagné le marin, poussé par une
sorte de sympathie vague ... Ne saurais-je inventer nulle
question, puisque, juré, j'ai le droit d'en poser, qui puisse
jeter ici quelque lueur, et m'éclairer moi-même - car
peut-être que je m'abuse et qu'Yves Cordier, après tout,
ne mérite point la pitié. Cette question, je n'aurai plus le
droit de la poser, des que les plaidoiries auront commencé.
Je n'ai plus qu'un instant, et déjà l'avocat de Cordier se
l~ve ... Alors, d'une voix étranglée, le cœur battant, je
lis ceci, que je viens d'écrire, craignant sinon de ne pouvoir trouver mes mots et achever ma phrase :
- Monsieur le Président, pouvons-nous savoir quelle
somme a été prise à la victime et dans quelle proportion
le partage s'est fait ensuite entre les accusés ?
1

"Je ne me refuse aucunement à vous donner l'adresse de ma
mère, m'écrivit peu de temps après Cordier, de la prison - car si
je ne l'ai donnée au juge, c'était pour ne pas qu'elle se présent/au
Palais."

�LA NOUVJ!LLE REVUE FRANÇAISE

Le Président procède à un court interrogatoire et nous
apprenons: que 92 francs ont été soustraits à Braz; - que,
sur cette somme, 5 francs ont été donnés à chacune des
deux femmes pour acheter leur silence ; - que Cordier
a reçu 10 francs, qu'il remettait aussitllt après aux agresseurs; et que, du reste de la somme, soit 72 francs, Lepic
et Goret ont gardé chacun la moitié.
Ah I s'il m'était permis de tirer des conclusions et,
d'après ces chiffi.-es précis, de chiff'rer précisément la part
de responsabilité de chacun!. .. L'avocat de Cordier, du
moins, le fera-t-il? - Non. Sa plaidoirie du reste est
solide, habile ; mais il ne peut faire que Cordier n'ait un
casier judiciaire déjà charg~. Il ne peut faire non plus que
Cordier, peu de temps après son arrestation, ou plus précisément, je crois : après la première instruction - n'ait
ttrit au Procureur la lettre la plus absurde, la plus folle :
"Je ne connais ni Lepic, ni Goret, y disait-il. Ils
n'étaient pas là. C'est moi seul qui ai fait le coup, avec
un de mes amis du port. Je ne regrette qu'une chose :
c'est de ne pas avoir achevé le marin. "
Lettre manifestement écrite sous la pression de Lepic,
dira l'avocat défenseur, et sans doute sous ses menaces.
(Lepic chercha également à intimider les deux femmes
en les menaçant de son couteau "catalan".) N'a-t-on
pas persuadé à Cordier que, en tant que mineur, il ne
risquait guère et ne pourrait être condamné sévèrement?
Cette lettre, du reste, l'accusation, tout en la relevant,
n'en tient pas grand compte. Il arrive parfois, souvent
même, que 'le Procureur reçoive de la prison semblables
" aveux ,, destinés parfois à éclairer la justice, parfois à
l'égarer ; lettres écrites, parfois même, sans but et sans

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

raison, dans le désccuvrement de la ge6le. N'importe !
cette lettre, dans l'esprit des jurés, est du plus déplorable
effet. J'ai moi-même le plus grand mal à me l'expliquer
par le peu que l'instruction m'a révél.é du caractère (et
de l'absence de caractère) de Cordier.
Après la première plaidoirie de la défense, le tribunal
demande une suspension de séance et nous allons dîner.
Quand, deux heures après, nous rentrons au Palais,
l'avocat de Cordier n'est plus là. Certes, je n'irai pas
jusqu'à dire que les avocats des deux autres accusés ont
f)rofitl de cette absence, mais pourtant, comme ce n'est
qu'en chargeant Cordier qu'ils pouvaient décharger leur
client, la présence du défenseur de Cordier n'aurait pas
été inutile. Cordier restait tout abandonné à la discrétion
des deux autres.
Et ce n'est pas seulement par là que Cordier eut à
p!tir de passer en jugement le premier. Sans doute, si elle
s'était d'abord déchargée sur Lepic, la sévérité des jurés
se serait montrée moins intransigeante. Ce fut Goret qui,
passant troisième, profita de la réaction ; du reste, son
linge, sa tenue, son air fourbe, avaient favorablement
impressionné le jury.
Nous ne fiimes pas plutôt dans la salle de délibération
qu'un long, maigre " primaire ,, à cheveux blancs, sortit
de sa poche un papier où il avait consigné toutes les
charges contre Cordier, et principalement ses condamnations précédentes. En vérité ce furent celles-ci qui
l'emporterent et dictèrent le nouveau jugement. Tant il
est difficile pour le juré de ne pas considérer une première
condamnation comme une charge et de juger le prévenu

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en dehors Je l'ombre que cette première condamnation
porte sur lui.
En vain, un autre juré donna lecture de la lettre d'un
des autres patrons de Cordier, extrêmement favorable à
celui-ci - lettre qui n'avait pas été versée au dossier et que
je ne sais qui venait, je ne sais comment, de lui remettre
tandis que nous passions dans la salle de délibération ce que je croyais formellement interdit ...
- Tout ça, c'est des bandits, reprenait un autre juré.
Faut en débarrasser la société.
C'est ce qu'on fit dans la mesure du possible. Cordier
fut condamné à cinq ans de réclusion et dix ans d'interdiction de séjour. Goret, à l'heure où j'écris ces lignes, est
relilché depuis trois mois.
Cette nuit je ne puis pas dormir ; l'angoisse m'a pris
au cœur, et ne desserre pas son étreinte un instant. Je
resonge au récit que me fit jadis au Havre un rescapé de
la Bourgogne : Il était, lui, dans une barque avec je ne
sais plus combien d'autres ; certains d'entre ceux-ci
ramaient ; d'autres étaient très occupés tout autour de la
barque à Banquer de grands coups d'aviron sur la tete et
les mains de ceux, à demi noyés déjà, qui cherchaient à
s'ac~rocher à la barque et imploraient qu'on les reprît ;
ou bien, avec une petite hache, leur coupaient les poignets.
On les renfonçait dans l'eau, car en cherchant à les sauver
on eât fait chavirer la barque pleine .••
Oui ! le mieux c'est de ne pas tomber à l'eau. Après,
si le ciel ne vous aide, c'est le diable pour s'en tirer! Ce soir je prends en honte la barque, et de m'y sentir à
l'abri.

SOUVENIRS DE LA COUR D,ASSISES

Avant de rentrer me coucher, j'avais longtemps erré
dans ce triste quartier près du port, peuplé de tristes gens,
pour qui la prison semble une habitation naturelle noirs de charbon, ivres de mauvais vrn, ivres sans joie,
hideux. Et dans ces rues sordides, rôdaient de petits
enfants, M.ves et sans sourires, mal vêtus, mal nourris,
mal aimés .•..
Mais Cordier, lui, est fils d'une honnête famille ; il a eu
de bons exemples sous les yeux. Si on lui tend la perche,
peut-être qu'on pourrait le sauver.
Le lendemain matin, je m'en vais trouver son avocat
et lui soumets le projet de requête que voici (il s'agit, du
reste, d'une demande non de recours en grke, mais
simplement de diminution de peine) :
Attendu

Qut lt seul témoignagt contre f accusl Cordier est celui de
la victime, M. Braz, ivrt au moment où elle a ltl attaquée;
Que du reste M. Braz, marin, reparti en voyage, n'a pu
êirt atttint par la citation ti par comlquent être entendu à
faudimce;
Qu'il rmort néanmoins de sa première dlposition qu'il a
ltl attaqul par derrière et qu'il n'a pu voir I'agrmeu1·. ·D'autre part,
Attendu
Qut la dlposition de Cordier concorde entièrement av,c
telles des filles Gabrielle et M lianie, seuls tlmoim de I' agression, et qu'il ressort de leurs dires que Cordier n'a point pris
part à l'attaque, mais s'est content[ de recrooir l'argent de la
victime, que Goret et Lepic, les deux agresseurs ) lui tend .
aunt;

�920

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Qu'il ressort de us dépositions que Gor,t, beaucoup moins
ivre que les autres, n'ayant participé à aucune des prlcfdmtes
"tournéts ", suivait le groupe par derrière, à l'insu de Braz,
j'usqu' au moment où il a bondi sur lui ; que L,pic entratnait
le marin O'Utc une intention pr!cise; et qu'il semble qTM
Cordier, faible de caradèrt, presque incapa6/e de rlsister à
f entraÎru11Unt et de plus complltement ivre, n'ait fait que
ru,vre.
Que ceci troU"Pe, du reste, confirmation dans le fait que,
lors du partage, Goret et Lepic se r!renant la farte somm1,
,nt jugé slljfisant dt lui danntr l o .francs, comme ils Q)aient
remis 5 .francs à chacune du deux filles, pou,· prix du siltnu,
Attendu
Que la dldaration de Corditr renuillie au C4urs de
l'instruction, dont se sont unis ln a)ocats dlfmseurs des
autrtS accusls, et le ministère public : " C'est moi sml qui ai
fait /;! coup a)ec un autre camarade ; ni Ltpic, ni Goret
n'étaient l?J ;je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas l'a')oir
achné ", 1st manifestement inspirfe par la crainte de Ltpic,
dangereux repris dt justiu - qui, de mlmt, a cherché à
intimider les deux femmes - et qu'il n'y a pas litu par conséquent de tenir compte de cette dlclaration.
Âttendu
Que si Cordier !tait coupablt (du moins dans la mesure
qu'on l'a dit) il est hors dt "Vraisemblance qu'il dt clurchl à
rtporter son affeire drpant une autre juridictim, conmu il a
fait lorsque la Corrt.ctionnelle du Ha)re lui a injiigl un,
p,ine de deux ans.

L'avocat, obligeamment, m'indique telle modification de
forme qu'il croit devoir y apporter, insiste sur le rapport

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

921

du médecin légiste qui estime que Cordier est « d'une
intelligence au-dessous de la moyenne, qu'il s'exprime avec
une certaine difficulté, que sa mémoire lui fait parfois
défaut " et conclut à une responsabilité atténuée. Puis il
m'indique la marche à suivre pour la faire signer, approuver du Procureur général et envoyer à qui de droit.
Une sorte de timidité, la crainte aussi de ne rien obtenir en demandant trop, le sentiment de la justice - car
malgré tout je ne puis considérer Cordier comme innocent - me détournent de demander le recours en grkc
tout simple. Je me rends compte peu après que je ne
l'eusse pas plus malaisément obtenu. Plusieurs jurés en
effet ont médité sur cette affaire ; la nuit leur a porté
conseil ; ils sont prêts à approuver ma requête, et je n'ai
point de peine à recueil!ir les signatures de huit d'entre
eux. Un des autres, un énorme fermier rougeoyant, plein
de santé, de joie et d'ignorance, comme on parle devant
lui de la maladie d'un prisonnier et de l'absence de soins
par quoi sa maladie aurait empiré :
- S'il crève c'est autant de gagné pour la société. A
quoi bon les soigner? s'écrie-t-il. Faut leur dire ce que
répondait le médecin, à l'autre qui voulait se faire couper
son doigt pourri : - cc Pas la peine, mon garçon! tombera
bien tout seul. "
Je dois ajouter que cette boutade n'amène les rires que
de quelques-uns.
Les deux autres qui se refusèrent à signer donnèrent
cette raison : qu'ils avaient voté suivant leur conscience
et qu'on aurait par trop à faire s'il fallait revenir sur
chaque aftàire jugée.
Evidemment : mais j'eusse été tout de même curieux

�922

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de connaître le do ier des deux précédentes condamnations de Cordier. S'il fut jugé alors comme nous l'avons
jugé hier ... 1
1 Awsit6t que j'eus un jour libre, j'allai au Havre et rendis visite
à la mère du condamné. J'eus quelque mal à la retrouver, car la
pauvre femme avait dû changer d'adresse pour fuir les propos et les
regards injurieux des voisins. Dès qu'elle comprit pourquoi je
venai,, elle m'entraina dans une petite pièce écartée où les ouvrières
qu'elle emploie ne pussent pas nous entendre.
Elle sanglote et peut à peine parler ; une de ses filles l'accompagne, qui complète les rècits de la mère :
- Ah ! Monsieur, me dit celle-ci, ça a été une grande misère
pour nous quand mon autre fils (le puîné) a été pris par le service.
Il était de bon conseil et Yves l'écoutait toujours. Quand il s'est
échappé de la colonie, il n'a plps osé habiter à la maison, par crainte
qu'on ne le reprenne. C'est alors que, sans domicile, il a commencé
de fréquenter les pires gens qui l'ont entraîné et perdu.
Tous les renseignements que je recueille ensuite sur Yves Cordier
- de sa mère, de sa sœur, de son dernier patron, de son frère que
je vais voir à la caserne - confirment entièrement l'opinion qui

commençait à se former en moi :
Yves Cordier est sans jugement ; de tête faible et déplorablement
facile à entralner. Bon à l'exces, disent-ils tous : c'est dire aussi :
tans résistance. Son désir d'obliger autrui va jusqu'à la manie,
jusqu'à la sottise. C'est pour un camarade "qui en avait besoin"
qu'Yves Cordier aurait volé une vieille paire de chaussures, son
premier vol.
Quand, à la colonie pénitentiaire, sa mère, utant de la permission,
lui apportait des friandises : "Si c'est pour lui que vous apportez ça,
Madame, lui disait le gardien, c'cat pas la peine; il donne tout aux
autres et ne gardera rien pour lui. "
A la colonie, sur les conseils d"un camarade, il se fit tatouer le
dos de la main gauche. Un autre camarade lui persuada, ausstt6t
après, qoe ce tatouage apparent pourrait le gêner dans la vie, et
Yves, docile a ce nouveau conaeil, appliqua sur le tatouage un

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

92 3

L Qu~lque temps _après j'obtins satisfaction de ma requête:
a pe1_ne de Cordier est réduite à trois ans de prison.
Mats hélas ! après la prison ce sera le bataillon d'Afi .
Et
· d
.
nque,
au sortir e ces six ans, qui sera-t-il?... que sera-t-il?...

IX
C On a ~dé pour la tin l'affaire la plus "conséquente,,

si

l elle qui ,nous occupe ce dernier jour menace d'être
ongue qu on nous convoque dès 9 heures du
t· L .
séa
d
.
ma in. a
nce
urera
Jusqu'à
plus
de
IO
heures
d
.
d
.
u soir, coupée ai_
eux reprises aux heures des repas Il 'aoit d
1
· •l
•
t:,·
es vo s
~~mm1s a a gare de dépôt de Sotteville sur les marchan1ses co~fiées à la Compagnie de l'Etat.
Depm_s le nouveau régime de cette compagnie, les
réclamations
surabondent et l'on se P1amt
• de toutes partS
d

I

e vos sans nombre, certains extremement importants
Un grand soupir
· de sou 1agement se nt entendre dans· la
presse et dan le public lorsqu'on apprit qu'une nombreuse
bande de voleurs et de recéleurs avait été pincée. On ne
nous en offre pas moins d
• , .
dès l déb
e seize a Juger ; le bruit court
ut de la séance que nous aurons à répondre à
1 e
P us de I oo questions.
La lecture de l'acte d'accusation ne va pas sans no

causer
quel que étonnement. On s'attendait à pl
.

usà

mieux; devant l'importance de certains détournem:ts

'

e:nplitre de ~I et _de vitriol qui lui mangea la chair jusqu'à l'os (et
c est pourquoi, le Jour du délit, il avait sa main en écharpe)
- Ce garçon avait seulement besoin d'etre dirigé
;,
6
son patro
d
.
.
, me wt en n
n cor onDJer, qui me parle de lui
demande qu'à le reprendre à son service...
en termes émus et ne

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que les jurés se rappelaient l'un à l'autre avant l'ouverture
de la séance, les chaparderies reprochées aux prévenus
nous paraissent des peccadilles, et l'étonnement cède vite à
l'ennui, à la fatigue, et même, pour quelques-uns des jurés,
à l'agacement, à l'exaspération, au cours de l'interrogatoire.
Une interminable discussion s'engage pour savoir si
trois bouteilles et demi de Cointreau ont été volées par la
femme X., ou achetées par elle, ainsi qu'elle le soutient, à
la femme B. qui, elle, soutient que la femme X. ne lui a
jamais acheté de liqueurs. La femme X. porte un petit
poupon dans ses bras qui pleure et voudrait déposer lui
aussi.
X., époux de la prévenue, reconnaît s'être approprié
"un restant de bouteille de kirsch" ; mais il n'a jamais
donné cette paire de chaussettes à Y.; au contraire, il les
a reçues de ce dernier. Quant au service à découper,
c'est Z. qui, etc ...
X. est bon ouvrier; il gagne cent sous par jour, plus
une indemnité ; il est père de quatre enfants. Sa déposition
concorde avec celle de B. qui dit avoir reçu de N. de la
moutarde et de M. du café et du thé, du reste en quantités
dérisoires: par contre il n'a rien reçu de D. ni de E. Il
reconnaît avoir accompagné N. quand il a chipé le pot de
moutarde, mais lui-même il n'a rien pris. N. ne fait point
difficulté de reconnaître le vol du pot de moutarde.
M. est père de quatre enfants lui aussi; il avoue le
détournement de 5 kilos de riz et de quelques morceaux
de charbon ; c'est bien lui qui a donné à B. deux kilos de
café et de thé; mais il les avait lui-même reçus de R.
La femme M. n'a jamais voulu garder chez elle quoi
que ce soit de provenance douteuse.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

Par contre, la femme W. mère de six enfants est
convaincue d'avoir recélé de la chicorée, du riz et un' pot
de peinture. Elle soutient que ces denrées lui étaient
fournies par M. seul.
T. nettoyeur au dép6t de Sotteville, père de trois
enfants, et dont la femme est mourante à l'h6pital, nous
persuade qu'il n'a jamais rien volé; sa déposition concorde
entièrement avec celle de M. Mais il ne parvient pas à se
laver de l'accusation de recel.
La femme Y. avoue le recel d'une paire de chaussettes
celle qu'Y. a donnée par la suite à X.
'
Un ipre dialogue se poursuit quelque temps entre la
femme O., une hideuse pouffiasse au teint de géranium, et la
femme P. qui sanglote et fait de grands efforts pour montrer
qu'elle est de rang supérieur; chacune des deux reproche à
l'autre de lui avoir apporté de l'huile et des harengs.
P., le mari de la dernière, n'est pas employé à la
compagnie. C'est un homme de cinquante ans, d'aspect
énergique, grisonnant et à fortes moustaches, pere de
famille; précédemment condamné pour coups et blessures;
il vit de ce que lui rapporte son jardin. Ce jardin ouvre
sur la voie, a quelques pas d'un viaduc. En passant sous
le viaduc on gagnait l'autre c6té de 1a voie. (Un plan, ici
encore, nous rendrait service.) Nul lieu ne pouvait être
mieux choisi pour les recels. P. reconnaît avoir recélé les
denrées apportées par O. et par X. Il reconnaît même
avoir fait le guet, une fois, " plut6t pour ma sécurité
personnelle ", ajoute-t-il.
O. fils, âgé de quinze ans, reconnaît avoir reçu de la
femme P. un paquet d'étoffe, mais soutient qu'il en
ignorait la provenance; etc. etc•••

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Durant la seconde suspension de la séance, les jurés en
allant dîner échangent leurs impressions. Pour la première
fois ils se tournent contre le ministère public; c'est un
revirement d'opinion tres net et des plus curieux à observer.

Ils se redisent, ce qui ressort des rapports, que ces
vieux employés étaient demeurés fidèles tout le temps
qu'ils avaient travaillé sous la direction de l'ancienne
compagnie ; si maintenant ils prêtaient la main à la gabegie générale, la nouvelle direction n'en était-elle pas
responsable ? " Quand tout à coup, dira l'un de leurs
avocats, ces hommes ont vu sur leur casquette, inscrit à
la place du mot Ouest, le mot Etat, chacun d'eux a pensé:
l'Etat c'est moi ! Quoi d'étonnant s'ils se sont donné
quelque licence ? " Sans doute on compte sur la condamnation de ceux-ci pour calmer l'opinion publique !
Désespérant de saisir les vrais coupables, ou, qui sait?
peut-être craignant de les saisir, on veut faire payer à leur
place les fauteurs de ces peccadilles ! Non ! non, les jurés
ne seront pas si naîfs et ne se prêteront pas à ce jeu ; ils
ne briseront pas la carriere de ces pères de famille, pour les
beaux yeux de l'accusation et de la noble Compagnie de
l'Etat. Certains déjà se réjouissent à penser à la tête que
fera tantôt le Président quand, sur les réponses des jurés,
qui, sur toute la ligne, se préparent à voter" non coupable",
force sera d'acquitter tous les prévenus. Quelle belle fin
de session ce sera. Les journaux vont en parler pour silr 1
Le Président sans doute a eu vent de ces dispositions ;
son front lorsqu'il réapparaît devant nous à la reprise de
séance, nous semble un tantinet rembruni. Nous écoutons
le réquisitoire ; nous écoutons les plaidoiries. Dans la

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

crainte que quelqu'un de nous ne défaille, on a pris soin
de nommer deux jurés supplémentaires qui se tiennent
prêts à relayer. Et nous prenons grand'pitié d'eux durant
la délibération. Malgré que nous soyons d'accord et tous
décidés par avance, cette délibération durera plus d'une
heure et demie, le chef du jury se refusant obstinément
à sérier les questions et nous forçant à voter pour presque
chacune. Enfermés dans une petite salle à part, les jurés
supplémentaires doivent s'amuser ! Ont-ils au moins des
journaux et des cigarettes ? On prie le garde de service
d'aller s'en informer.
Un point reste assez délicat : nous ne voulons pas
condamner ces chapardeurs, c'est entendu ; mais, sur
le bout du banc, se tenait une vieille sorcière de recéleuse à la tignasse déteinte et à la voix éraillée, qui ne
mérite pas d'échapper. Comme disait l'avocat général,
citant un mot célèbre : le recéleur fait le voleur. Montrons que nous avons compris, et laissons retomber le
cMtiment sur le premier. Nous rentrons dans la grand'salle
tout amusés déjà, avec des sourires de sympathie pour les
pauvres jurés supplémentaires.
A son tour la Cour se retire. Elle revient au bout d'un
instant. Le Président en effet fait grise mine.
- Messieurs, dit-il, je suis désolé d'avoir à relever, sur
la feuille que vous m'avez remise, un illogisme qui rend
votre vote non valable, - une distraction évidemment et qui va me forcer, à mon grand regret, de vous prier de
retourner dans la salle de délibération pour mettre d'accord
vos réponses. Vous votez : oui pour le recel ; non, pour le
vol. Pour qu'il y ait recel, il faut qu'il y ait eu vol. On

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne peut pas recéler le produit d'un vol qui n'a pas été
commis.
Evidemment; mais c'est cet illogisme apparent qui
précisément nous plaisait, Nous pensions être libres de
condamner qui nous voulions ; et, condamner le recéleur
en acquittant le voleur, n'était-ce pas sous-entendre que
nous estimions qu'il y avait eu recel de plus de marchandises
que les vols en question n'en avaient apportées, recel
d'autres denrées, du produit d'autres vols, dont le ministère
public n'avait pas saisi les auteurs. Décidément nous nous
surfaisions notre importance. Nous sommes rappelés au
sentiment de la limite de nos pouvoirs.
Nous rentrons en file dans la petite salle de délibération,
si penauds et la tête si basse que j'ai peine à retenir mon
rire. Les jurés supplémentaires eux aussi sont de nouveau
coffrés.
Nous modifions nos réponses dans la mesure de l'indispensable et aboutissons a je ne sais ph.is quel compromis.
ÉPILOGUE

Trois mois après.
La scène se passe en wagon, entre Narbonne où j'ai
laissé Alibert, et Nîmes.
Dans un compartiment de troisième classe: un petit
gars, de seize ans environ, point laid, l'air sans malice,
sourit à qui veut lui parler ; mais il comprend mal le
français, et je parle mal le languedocien. Une femme d'une
quarantaine d'années, en grand deuil, aux traits inexpressifs, au regard niais, aux pensées irrémédiablement
enfantines, coupe sur du pain une saucisse plate dont elle

SOUVENIRS DE LA COUR D 1 ASSISES

avale d'énormes bouchées. Elle se fait l'interprète du
jouvenceau et la conversation s'engage avec mon voisin
de droite, une épaisse citrouille qui sourit du haut de son
ventre aux choses, aux gens, à la vie.
En projetant beaucoup de nourriture autour d'elle la
'
femme explique que cet adolescent est appelé des environs
de Perpignan à Montpellier où il doit comparaître ce
même jour devant le tribunal; non point en accusé, mais
en victime : il y a quelques jours, des apaches de la campagne l'ont attaqué sur une route à minuit et laissé pour
mort dans un champ, après lui avoir pris le peu d'argent
qu'il avait sur lui.
On commence à parler des criminels:
- Ces gens-là, il faudrait les tuer, dit la femme.
- Vous leur donnez des vingt, des trente condamnations, explique mon voisin ; vous les entretenez aux frais
de l'Etat ; tout ça ne donne rien de bon. Qu'est-ce que
cela rapporte à la société ? je vous le demande un peu,
Monsieur, qu'est-ce que cela lui rapporte?
Un autre voyageur, qui semblait dormir dans un coin
du wagon:
. - D'abord ces gens-là, quand ils reviennent de la-bas,
ils ne peuvent plus trouver à se placer.
Le gros Monsieur. - Mais, Monsieur, vous comprenez
bien que personne n'en veut. On a raison; ces gens-là, au
bout de quelque temps, recommencent.
Et comme l'autre voyageur hasarde qu'il en est qui,
soutenus, aidés, feraient de passables et quelquefois de bons
travailleurs, le gros Monsieur, qui n'a pas écouté :
- Le meilleur moyen pour les forcer atravailler, c'est
de les mettre à pomper au fond d'une fosse qui s'emplit

7

�93°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'eau; l'eau monte quand ils s'arrêtent de pomper; comme
ça ils sont bien forcés.
La Dame en deuil. - Quelle horreur !
- J'aimerais mieux les tuer tout de suite, gémit une
autre dame.
Mais, comme la Dame en deuil l'approuve, celle qui
d'abord avait émis cette opinion, sans doute de cette sorte
de gens qui trouvent un cheveu à leur propre opinion des
qu'elle n'est plus exprimée par eux-mêmes :
_ Mon père, lui, qui Etait du jury, il avait coutume de
ne les condamner qu'à perpétuité. Il disait qu'on devait
leur laisser le temps de se repentir.
Le gros Monsieur hausse les épaules. Pour lui un
criminel, c'est un criminel; qu'on ne cherche pas à le
sortir de là.
La Dame qui n'a presque rien dit, émet timidement
cette pensée que la mauvaise éducation est souvent pour
beaucoup dans la formation du criminel, de sorte que
souvent les parents sont les premiers responsables.
Le gros Monsieur, lui, croit qu'après tout l'éducation
n'est pas toute-puissante et qu'il est des natures qui sont
vouées au mal comme d'autres sont vouées au bien.
Le Monsieur du coin se rapproche et parle d'hérédité:
_ La meilleure éducation ne triomphera jamais des
mauvaises dispositions d'un fils d'alcoolique, Les trois
quarts des assassins sont des enfants d'alcooliques.
L'alcoolisme ...
La Dame en deuil l'interrompt:
- Et puis aussi l'habitude des femmes, à Narbonne,
de porter un foulard noir sur la tête; un médecin a
découvert que ça leur chauffait le cerveau .•.

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES

93 1

Mais elle croit pourtant qu'il y aurait moins de crimes
si les parents n'étaient pas si faibles.
- On en a jugé un, à Perpignan, continue-t-elle; il
avait commencé comme cela: tout petit enfant, un jour,
il a pris une petite pelote de fil dans le panier à ouvrage
de sa mère; sa mère l'a vu et ne l'a pas grondé; alors,
quand Penfant a vu qu'on ne le punissait pas, il a
continué: il a volé d'autres personnes et puis, vous
comprenez, il a fini par assassiner. On l'a condamné
à mort et voici ce qu'il a dit au pied de l'échafaud. Elle gonfle sa voix, et mon manteau se couvre de débris
de Ill'1ngeaille. Pèrres et mèrres de famille, j'ai
commencé par voler un peloton de fil, et si cette première
fois ma mère m'avait puni, vous ne me verriez pas sur
l'échafaud aujourd'hui! Voila ce qu'il a dit; et qu'il ne se
repentait de rien, sauf d'avoir étranglé dans un bercea1:1un petit ·enfant qui lui souriait.
· Le gros Monsieur, qui n'écoute pas plus la Dame que
celle-ci ne l'écoute, revient à son idée: On ne traite pas
assez sévèrement ces gens-là :
- On n'en fera jamais rien de bon; et du moment
qu'on les laisse vivre, il ne faut pourtant pas que ce soit
pour leur plaisir, n'est-ce pas ? Naturellement, ces criminels, ils se plaignent-toujours ; rien n'est assez bon pour
eux ... Je connais l'histoire d'un qui avait été condamné
par erreur ; au bout de vingt-sept ans, on l'a fait revenir,
parce que le vrai coupable, au moment de mourir, a fait
des aveux complets; alors le fils de celui qu'on avait
condamné par erreur a fait le voyage, il a ramené de
là-bas son père, et savez-vous ce que celui-ci a dit à son
retour ? - qu'il n'était pas trop mal la-bas. C'est-à--dire,

�93 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

Monsieur, qu'il y a ,bien des honnêtes gens en France, qui
sont moins heureux qu'eux.
- Dieu i'aura puni, dit la grosse Dame en deuil apres
un silence méditatif.
- Qui ça?
- Eh ! le vrai criminel, pardine ! Dieu est bon, mais
il est juste, vous savez.
- Ça m'étonne tout de meme que le prêtre ait
raconté la confession, dit l'autre dame ; ils n'ont pas le
droit. Le secret de la confession, c'est sacré.
- Mais, Madame, ils éta_ient plusieurs qui ont entendu
cette confession; quand il s'est vu mourir, qu'est-ce qu'il
risquait? Il a demandé au contraire qu'on le répète. Il -y a
sept ans de cela. Vingt-sept ans après le crime. Vingt-sept
ans! pensez. Et personne ne s'en doutait; il avait continué
à vivre, considéré dans le pays.
- Quel crime avait-il donc commis, demande le
Monsieur du coin.
- Il avait assassiné une femme.
Moi. · - Il me semble, Monsieur, que cet exemple
contredit un peu ce que vous avanciez tout a l'heure.
Le gros Monsieur devient tout rouge:
- Alors vous ne croyez pas ce que je vous raconte ?!
- Mais si! mais si! vous ne me comprenez pas. Je dis
simplement que cet exemple prouve que quelquefois un
homme peut commettre un crime isolé et ne pas
s'enfoncer ensuite dans de nouveaux crimes. Voyez
celui-ci : après ce crime il a mené, dites-vous, vingt-sept
ans de vie honnête. Si vous l'aviez condamné, il y a
de grandes chances pour que vous l'ayez amené récidiver.

a

933

- Mais, Monsieur, la loi Béranger précisément ... commence l'autre dame. Cdle en deuil l'interrompt:
. - Alors vous n'appelez pas ça un crime, de laisser
vmgt-sept ans un innocent faire de la prison à sa place ?
Le second Monsieur hausse les épaules et se renfonce
dans son coin. La citrouille s'endort.
A Montpellier, le petit gars descend ; et sitM qu'il est
parti, la Dame en deuil, qui cependant a achevé son repas
et remet dans son panier le reste du saucisson et du pain :
- A voyager comme ça depuis le matin, il doit avoir
faim, cet enfant !
ANDRÉ GrnE.

�935

CHRONIQUE DE CAERDAL

934

CHRONIQUE DE CAËRDAL

XXV
LE PLUS BEAU TEMPS

I
ME, ME ADSUM

La beauté du temps où l'on vit, est celle de la
jeunesse. 0 le plus beau des temps, celui où il
m'est encore donné de vivre.
Vivre, c'est avoir le temps. Et mourir, c'est le
perdre. "En moi, la vie n'est toujours que
jeunesse". Je plains celui qµi ne peut pas se
rendte ce témoignage.
Les Dieux, qui semblent n'avoir jamais été
enfants, sont toujours jeunes. Les Muses se
meuvent dans le plein de la jeunesse immortelle.
Les enfants des hommes font pitié: On ne peut
les voir sans être s-ôrs qu'ils vieillissent. Tous, ils
précèdent leur âge, les pauvres petits. Comme ils
envient l'heure proche qui les menace ! Ils ne
veulent jamais être du temps où l'on vit, mais de

celui où l'on vivra. Quand il dort peu, qu'un
enfant s'ennuie! La plupart des hommes ont six
ans et demi, et presque toutes les femmes.
L'art et l'intelligence font cette vie ardente qui
possède le temps. En dépit de toute horreur, et de
la vie qui nous est faite, le plus beau temps est
celui où nous sommes, où je suis.
Il n'est qu'une douleur: Ja mort. Il n'est qu'un
mal : de vieillir. Mais qui meurt ? et qui vieillit?
Je suis mort, déjà, dans ce que j'aime et qui n'est
plus ; et je n'ai pas vieilli. Voilà que je ressuscite
encore; et mon amour doit vivre quelque part,
dans un temps que j'ignore et qui est fait de lui.
Une âme vivante ne peut pas se rendre. La vie est
la victoire : un triomphe de tous les instants.

§
Cette grande, cette immense, cette terrible
époque.
Tout est confondu, et tout est en question. Le
désordre est partout, et plus profond dans les
faiseurs d'ordre qu'en tous autres : car leur ordre
est mort, et ils offrent un cadavre à l'embrassement
des vivants. Ils ne l'ignorent pas toujours. La
parole aux plus indignes, et le silence à toutes les
grandes voix. Le règne des affranchis et des femmes criardes : comme si l'affranchi n'était pas un
esclave, qui montre encore le bracelet aux armes

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
936
de son mahre, et les marques du fouet jusques

sur le cou. Et les femmes portent les bracelets de
la nature, ces blessures qu'elle leur fait, que rien
ne saurait coudre. Enfin, l'anarchie de toutes les
valeurs, au milieu d'un trouble universel. Et
jamais époque ne fut plus belle, pourtant. Ici,
l'anarchie n'est pas le chaos. La confusion est le
bouillonnement d'un ordre inconnu. Les valeurs
ne sont mêlées qu'à la surface. La haine, la bassesse, la médiocrité générales n'empêchent pas
l'amour, la grandeur et la beauté d'être où il faut.
Plus on les méconnaît, et plus ces puissances
secrètes prennent de force et s'imposent au petit
nombre qui mène le monde, et qui en est la seule
raison d'être. Jamais l'art ni la science n'ont tendu
plus haut ; et que la foule en soit écartée une fois
pour toutes, c'en est la preuve. Le globe est conquis. L'énergie de l'homme s'est emparée de tous
les éléments ; la pensée entoure la planète d'un
réseau où elle est prise, et la pénètre. De plus en
plus, la matière est vaincue par l'esprit, lequel la
livre domptée à la multitude, qui est la matière
du genre humain. Et telle est la charité de l'esprit:
il fait fi de ce qu'il invente ; il ne garde rien pour
lui même, que le privilège de concevoir ce qu'il
dédaigne, peut être, aussitôt qu'il l'a créé.
Ainsi, la vilenie des politiques, les misères de
l'action, la haine et la méchanceté des partis, la
bassesse des idoles et l'ignominie des maitres, tant

CHRONIQUE DE CAERDAL

937

ceux qui le sont que ceux qui veulent l'être ; tout
ce qui nous indigne et nous fait tort ; tout ce qui
nous donne la nausée ou nous soulève de colère;
le poison et l'écume, toute la laideur enfin est
nécessaire : elle nous aide à connaître la magnifique
beauté de ce temps : elle nous aide à la sentir, et
à la tirer de nous. Sans doute, c'est au prix de
notre bonheur. Mais quoi, pense-t-on que la beauté
soit facile, et la grandeur commode ? Ce temps ne
serait pas le plus beau, s'il n'était pas celui qui
nous coô.te le plus ; et notre vie serait moins belle,
si elle n'était pas un si dur et si continuel exercice.
La grande, la misérable, la sublime époque.
Elle ferait croire à l'homme, en ceux qui sont
hommes.
Quand s'est on se~1ti vivre davantage, avec plus
d'espace, ou plus humainement ?Au second siècle?
au sixième ou au quinzième? On y est toujours
en danger. Il ne s'agit plus, comme en d'autres
temps plus brutes et plus anciens, de sauver sa
peau et de la dérober aux factions en armes. Il y
va de beaucoup plus. Le danger est de l'â.me. Les
plus cruelles discordes sont de la conscience. Je ne
voudrais pas de ces temps où l'homme est sans
partage au peu qu'il est. Je me croirais trop pauvre.
Je ne veux pas abdiquer une seule de mes cent
âmes, la grecque et la chrétienne, la russe et la
chinoise, l'italienne et la bretonne, la gothique et
l'hindoue. Il faut faire la paix entre toutes. Qu'on

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
938
me parle de cette unité ! Il est fatal que je l'accomplisse, ou que j'y succombe ; mais je n'envie pas
l'unité d'une pierre, ou de ces hommes d'un seul
tenant, menus cailloux dans la carrière d'une race.
Mon harmonie n'est pas dans l'unisson. Ma guerre
est plus vaste, et soumise à des hasards plus
redoutables. Assurément, nous ne courons plus le
risque des dissensions civiles et des meurtres,
porte à porte, sous le couteau d'un partisan. Quoi
qu'ils fassent à cet égard, le docteur de Sorbonne
et le critique de journal ne valent pas le sicaire ni
le sbire ; et en dépit du poison, la langue le cède
à la dague.
C'est notre cœur, chaque jour, qui lutte contre
les offenses du monde, et qu'elles ramènent à son
propre secret ; c'est lui qui est rendu sans relâche
aux combats plus cruels du fort intérieur. Il a ses
agonies, chaque jour, et ses immolations, d'où il
ressuscite. Jamais temps ne fut donc plus tragique,
en ceux qui ont la force de viv~e, ni plus beau que
celui-ci.

II
VOLONTÉ n'tTRE

Nous avons pris conscience de la nuit. Nous
veillons. Et nous voulons que la lumière soit. Nous
ne vivons que pour la faire naitre. Et voilà tout.

939

CHRONIQUE DE CAERDAL

Le devoir n'est pas de vivre. Ce n'est pas assez
d'une nécessité. Pour nous, le premier doute est là,
. d . ?
et la première agonie: vaut il donc 1a peme e vivre.
Car la peine est capitale. Elle est de fiel, elle est
terrible. Elle est une plongée continuelle dans la
mort, puisque nous avons pris conscience du né~nt.
Or, tel est présisément notre plus beau destm :
plus nous prenons connaissan~e d~ ce n~~t, plus
nous avons compassion de 11llus10n d1vme. Et
plus aussi nous avons l'amour de la vie, ce doux
visage changeant trempé d'innombrables larmes.
Comme Vesper au crépuscule, le sourire est la
plus longue des larmes, je vous ~e dis.
.
La plus belle aussi, parce quelle est sanctifiée
de pardon et d'exquise grâce.
Notre cœur a charge de ressusciter tout ce que
notre pensée anéantit.
Sans fin et sans répit, notre devoir est de nous
créer nous mêmes. Si elle n'est une œuvre de
beauté notre œuvre n'est pourtant rien. Rien ne
'
.
Ce
nous importe
si peu que de vivre pour v1v:e.
n'est pas la mort brute qui s'oppose à_ la vie : la
vie elle même n'est qu'une fleur souriante de la
mort. Mais à la mort l'œuvre belle s'oppose, qui
seule est la vie.

§
Si grand mal que soit la vie, elle est le bien
suprême. Dans les profondeurs de la peine, je

�940

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

t'app~lai toujours, et je t'appelle, vie, espoir, lieu
de triomphe, je dis lieu de souffrance cause de
bien, je veux dire occasion d'amour.' Et toute
l'amertume salutaire des larmes, à seule fin que,
retombant à la source du pardon elles tournent
en incorruptible douceur.
Rien ne m'attache plus à toute la vie que ma
compassion. De là, que la compassion m'est si
essentielle.
Jadis, dans ce vide universel, je m'indignais
que la loi de l'ascension me parlÎt plus certaine
que la vie même. Je l'éprouve, aujourd'hui.
Rien n'est : mais je suis. Il n'y a rien : mais je
m'élève. lllusion ou non, il faut être-soi, et
gagner de vivre, et gagner d'être-soi.
Le soleil est là haut, tout feu et toute flamme &gt;
ce soleil qui n'est jamais le même deux fois.

CHRONIQUE DE CAERDAL

94 1

Convulsion diabolique, si l'on veut. Mais qui croit
au diable, croit à Dieu. Et sans Dieu, le démon
n'a ni réalité ni empire. La Révolution est un
délire chrétien, mené par la raison. La raison
raisonnante, la logique dans l'ordre de la société et
du sentiment, est le diable en personne. Le démon
est ma1tre logicien.
Jamais hommes, nés pour l'art et pour l'action,
n'ont souffert comme nous, ceux de nous qui avions
droit à parler et à faire entendre notre voix, et qui
avons vécu dans le silence et toutes les persécutions
du siècle. Ainsi, nous avons payé rançon pour tout
ce que nous voulions accomplir, et qui s'accomplira
sans doute, si nous ne l'accomplissons : mais comme
ce sera de nous, on aura beau faire, ce n'aura pas
été sans nous.

lll
PAROLES DE PHOS

Le temps de douleur et de confusion, où nous
avons grandi, était l'épreuve de nos forces. Il est
vrai que la France aurait pu y succomber. Le
sentiment d'un péril extrême excuse la haine et les
injures en ceux qui n'ont trouvé ici que motifs
d'invectiver et raisons de haîr. Les plus ennemis
de la Révolution ne se doutent guère qu'elle est
la convulsion du moyen âge, se précipitant dans
l'ordre monarchique pour le renouveler ou le tuer.

Le divin vieillard, qui ne- doit pas mourir, Phos
m'appelle ce matin, près de la source où l'aurore
est d'émeraude ; et il m'enseigne. Il me lave les
yeux dans la fontaine; il me trempe la tête et les
cheveux. Je ruisselle de frakheur ; et si j'ai pleuré
cette nuit, je ne le sais plus.
. Le vieillard Phos, aux doux yeux de _tigre ascète,
me parle dans la clarté matinale ; et sur ses lèvres

�942

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'entends le chant de ses regards, qui font la
lumière.
La magie de la jeunesse est le grand art de
la vie.
La vie se reconnait au pouvoir d'être jeune,
comme l'année au printemps. Chaque avril, la
nature est plus féconde et plus belle. Quel espoir
en son sourire ! Elle se renouvelle ; elle va donner
sa fleur et ses fruits.
I.

La vieillesse n'est si affreuse que d'être la fin
de vivre. Elle ne croit plus au renouveau. Elle ne
sent plus percer la feuille. Elle frissonne en avril.
Elle a froid dans le tronc et les racines. ·
0 jeunes gens, ne soyez pas jeunes en vain.
2.

3. (Quand on pense aux pauvres morts). Ils
ont vécu ! et l'on s'attendrit.
L'ancienne vie est belle à la mesure qu'on la vit
et qu'on l'orne soi-même. L'imagination fait l'ornement.
La goutte d'eau trouvée à Pompéi, au nombril
d'une coupe. Le morceau de pain, à Thèbes, dans
un lit de momie. Ils ont mangé de ce pain ; ils ont
bu de cette eau ! Ils ont aimé. Ils ont souri.
4. Le temps où nous sommes : il a la beauté

que nous lui donnons. Plus je me plains de mon

CHRONIQUE DE CAERDAL

943
temps avec justice, plus je l'exalte: je lui réclame
une beauté que je porte.
Et le temps passé nous doit tout aussi, pour la
même raison : mais c'est, ici, un art d'imitation,
et là un art qui invente.

5. Le temps de vivre est le seul qui comporte
à la fois l'indifférence et la passion.
Passion et indifférence, celle ci comme bouclier
de celle là. Une indifférence violente, active, une
épée blanche et nue dans une main calme, qui ne
tremble pas.
La vie est si belle qu'on peut passer sur les
vivants.
6. AUGURES. - Stoique : c'est la réponse du
courage au désespoir.
Les stolques ont de la noblesse ; mais ils veulent
trop échapper au temps. Ils sont plus nobles que
généreux:.
Quand les Anciens ont ouvert les yeux, et que
le cœur a commencé de leur révéler la véritable
connaissance, ils n'ont plus eu que deux partis à
suivre, sur la route unique du désespoir : le parti
stoîque, de la solitude à la mort volontaire ; ou le
parti sceptique, de la raillerie universelle à la folie
du plaisir. Mais l'extrême parti du plaisir mène
aussi à la mort volontaire, pour peu que le cœur
parle. Et d'ailleurs, il est trop vulnérable aux

�94f

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

atteintes de l'âge. Le suicide est le dernier mot
des g:andes ~.mes à l'antique, quand elles ont
compris.
L'admirable Montaigne, plus on le croit dans
le temps passé, plus il est dans le présent. Il a le
sens de la vie à ce point, qu'il fait venir à lui tout
ce qu'il admire et tout ce qu'il aime. S'il est
stoique, c'est dans les jardins d'Épicure, comme il
n'est guère épicurien qu'à l'ombre du Portique.
Voilà par où Montaigne, qui est l'un des plus
grands entre les Anciens, l'est plus amplement que
jamais ils ne le furent.
Montaigne est un homme dans la force de son
âge. Les Anciens, pour héros qu'ils soient, ou
graves même, ne sont presque tous que des
adolescents. J'excepte ces profonds devins, qui
trempent dans l'Asie, et qui ont un air d'initiés et
de prêtres : Héraclite ou Platon.
7. Les femmes de notre temps sont toujours
celles que notre cœur préfère. Et même, nous les
aimons toujours plus jeunes que nous.
Elles sont la fleur du temps ; et leur grâce est
l'invitation à vivre.
La mode a le même prestige. Celle d'hier nous
choque. Nous sommes toujours pour celle qui
vient. C'est qu'elle porte la jeunesse, comme elle
l'orne. Et comme elle crée souvent le charme
nouveau de la beauté, elle en fait la promesse qui

945
presque seule nous importe. La mode est un art
de désir. Elle a charge de nos changeantes voluptés.
CHRONIQUE DE CAERDAL

8. Tristesse d'Achille, que tu m'es présente etbien chère. Dans la fumée du sang et des actes
magiques, tu passes, grande ombre vaine ; et tu
regrettes le temps où chaque jour voit une aurore
au sortir de la nuit.
Hélas, les ombres n'ont plus d'âge. Leur crépuscule sans pourpre est sans orage. Elles ne se
lèvent plus dans le temps, ni ne se couchent. Elles
ne souffrent plus, selon les heures, diversement.
Elles n'aiment plus.
Elles ne vieillissent même pas : elles sont vieillies, une fois pour toutes. Outre tombe, c'est
l'éternel novembre. Au Tartare ou aux Champs
Elysées, les ombres sont les feuilles de la forêt
transie, aux branches de brumaire.
9. L'homme qui vit avec force peut médire de
son siècle. Tout l'y peut blesser et méconnaître.
Mais c'est de goôter sa mort trop t6t, qu'il en
veut à son temps. Plus il s'en plaint, plus il en
est. Pour tant souffrir de la vie, combien ne faut il
pas l'aimer 1
Terrible amour de vivre, que tout déçoit présentement, que le présent seul peut contenter.
L'amour est insatiable de présence : il la crée.
8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ro. Jouis au moins du mal que tu te donnes.
Sache goüter l'ivresse de ton ascension.
La beauté facile est une laideur qui nous fait
des avances. Elle nous abaisse, si elle se fait aimer.
Laisse-la à ces pauvres gens.
1 r. CANDEUR DES ANÉMONES. Tant la vraie
jeunesse possède le temps, que jamais elle ne le
compte. Et plus souvent, elle l'oublie. Les jeunes
gens sont inquiets, et volontiers mélancoliques :
ils cherchent où ils sont, les fous I Beaucoup de
jeunes hommes ne veulent pas croire que la plus
belle saison ne soit pas celle où ils courent, plutôt
que celle où ils sont.
Les jeunes filles sont plus sages, dans leur folie.
Balancées par l'espérance, sur la prairie, elles sourient à la brise.
Les jeunes filles savent bien qu'il n'y eut jamais
de femmes plus belles qu'elles.
Et le bonheur des jeunes femmes, c'est de le
croire aussi. Que leur fait Flora, la belle Romaine,
Archipiada ne Thaîs? Ni même la royne Blanche
comme lis, qui filt belle en l'an soixante-dix ?
Elles furent aimées l'autre semaine.

12. Il est bon de ne point se perdre dans cette
illusion, qu'un temps où nous ne fümes pas peut
avoir été plus beau que celui où nous sommes.
Quant à moi, je pense que mon siècle a la

CHRONIQUE DE CAERDAL

947
beauté que je lui donne Et sans doute, il est
dur qu'il n'en ait pas d'autre. (Je ne puis être
satisfait).
Un artiste prête à son temps la beauté propre
de sa vie et de sa force. Au fond, celle là seule
nous émeut. On ne l'éprouve jamais mieux qu'en
musique : on est du même temps que la musique
qu'on aime ; et l'on n'aime tout à fait que celle
,
,rt
qu on prerere.
Il vaut mieux vivre dans la plénitude d'une
beauté secrète, que de se perdre dans une beauté
moindre et publique. Mais surtout, il est affreux
de mentir à la vie, et d'aller si loin dans le mensonge qu'on préfère la mort du passé à sa propre
vie. Car à quelques miracles près le passé est mort.
Le passé nous doit tout, à l'heure présente où
nous sommes. Et quand nous ne serions que du
passé, ce passé n'est rien sans nous.
1•

13. Je ne dis pas qu'il faut aimer son temps
contre les temps révolus; Une telle prévention est
trop grossière. Mais je dis qu'il faut tenir son
temps pour seul aimable, parce qu'il est le seul
où l'on puisse mettre son amour, en dépit de tout:
le seul à qui l'on soit capable de se donner, en lui
trouvant, au fond de soi même, quelque~ raisons
vivantes d'être aimé. (Enfin, l'on souffre du, pré1

C'est un divin vieillard qui parle.

�LA NOUVELLE REVUE-,, FRANÇAISE

sent : et qui pourrait souffrir du passé, sans délire?)
Le reste n'est qu'illusion.

14. J'aime un vieillard qui croit à la vie.
Il est aussi beau qu'un jeune homme qui en
doute. Par tendresse, l'un et l'autre.

15.

à

Non,
Cléopâtre ne te vaut pas, jeune fille que je tremble
de toucher et de tenir sur mes genoux. Car je ne
la connaitrais pas sans toi. Ni Y seult, ni Hélène.
Et je n'envie pas une d'elles.
C'est toi qui es aimée: c'est toi qui aimes. Ni
Cléopâtre, la Grecque d'Egypte, ni la plus pure
ni la plus belle entre les belles même de France,
ni celles d'hier, ni celles de la veille, ni ces inconnues qui écloront demain, n'ont ta beauté présente.
La fleur est le moment unique. La passion n'est
jamais que la fleur du moment.
Le temps où l'on est, amour, est le seul temps
où l'on règne, dans son .propre sang. 0 palpitation
de la vie! Rouge gorge qu'on tient dans la main,
et qui chante !
CHAQUE FAUST

SA MARGUERITE. -

16. Je m'arrête à l'harmonie, comme à la seule
sagesse. Calomnierai-je la douleur ? Celui qui
chante son mal, l'enchante.
Je veux oublier que je souffre, et ne croire
qu'au chant.

CHRONIQUE ' DE ' CAERDAL

q.

ÉCHO PATHÉTIQUE. -

949
Il n'est qu'une dou-

leur : la mort.
- Aime pour ne point mourir.
- Il n'est qu'un mal : de vieillir.
- Cherche la beauté, pour ne jamais prendre
d'âge.
ANDRÉ SUARÈS.

�NOTES

95°

NOTES
LA LITTÉRATURE
ETUDES DE PSYCHOLOGIE LITTÉRAIRE, par Loufr

Cazamian.

I. "Il semble que, parmi les facteurs les plus généraux de
l'évolution littéraire, on n'ait point fait assez de place aux
conditions intérieures à l'esprit lui-même ... La psychologie
esthétique retrouve, sous les superficielles catégories littéraires,
des rapports souverains, dérivant de la constitution invariable
de la pensée; et ainsi ramenée a son plan véritable, l'histoire
de la littérature participe à celle des sociétés sans s'y fondre,
car dans le développement général des ~mes collectives, elle
représente une ligne particulière d'oscillation morale, obéissant
.èn même temps à l'impulsion de l'ensemble et à s.es possibilités
déterminées. On pourrait appeler cette ligne l'évol~tion intérieure du golÎt ... "
Voilà bien, à mon humble avis, comment on ne doit pas
écrire ; de telles lignes ont failli m'armer d'injustice contre
leur auteur et la Sorbonne entière. Pourtant cette premiere
Etude sur l'Efloluti011 intérieure du goftt, trop chargée d'abstractions, trop dépouillée d'exemples, mérite d'être résumée toute:
même les thèses les moins neuves y contribuent à préparer
d'intéressantes conclusions.
"L'alternance entre le plaisir de comprendre et celui de
sentir est probablement la loi 1a plus générale de l'évolution
littéraire••. "

95 1

'' Le fait qui domine toute interprétation génétique de
l'histoire littéraire, c'est l'usure progressive des effets, liée ellememe à la fatigu·e des activités spirituelles mises en jeu ... Tout
se passe, ajoute M. Cazamian, comme si une quantité limitée
d'énergie, épuisée par l'exercice de la sensibilité littéraire,
s'épuisait à la longue." - Non, tout ne se passe pas ainsi ;
l'usure des effets se remarque même quand l'énergie nerveuse
a tout le temps de se réparer dans l'intervalle de leur répétition.
La satiété du goüt dépend de la fatigue bien moins que de
l'accoutumance, qui précisément exclut la fatigue; ce n'est pas
l'effort qui augmente, mais la conscience qui diminue. Le
même art qui tout d'abord, déconcertant nos habitudes, exigeait
de nous un appel à de nouvelles activités, une collaboration
avec l'artiste, une transformation de notre être, rencontre plus
-tard en nous une attention tout adaptée; alors sa plus vive
secousse dérange à peine notre équilibre; vraiment il ne nous
imeut plus. Si l'effort apparaît ensuite c'est que l'habitude nous
porte à rechercher obstinément ces mêmes joies qu'elle no.us
empêche de golÎter. 1
1 M. Cazamian n'avait pas à nous dire de quelle sorte sont les
œuvres dont les effets s'usent le moins, ni comment persiste une
élite capable de les apprécier quand elles ne sont plus de mode : Le
mouvement collectif ne s'arrête pas pour si peu 1
D'ailleurs l'appétit du nouveau précède la satiété : Pour étendre
aes plaisirs, on attend, on réclame de~ œuvres différentes de celles
qu'on n'est pas encore las d'admirer.
Impatience des producteurs. Impatience des jeunes gens: Excédé
par l'art contemporain, l'homme mClr se retourne et va faire son
choix dans l'art de tous les temps; le jeune homme pousse en avant,
vers l'art futur.
Comte et Cournot l'ont bien vu, en tout changement social il
faut considérer ce fait, qu'une société humaine réunit trois générations. A la dernière génération, chacune des deux précédentes
transmet des traditions que l'autre a me.connues. La jeunesse en mal

�952

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

De là résulte "la loi de l'intensification progressive des
moyens à l'intérieur des écoles et des formules d'art. .... , le
mouvement qui entraîne les formes littéraires v·ers l'accentuation
et l'exagération de leurs principes.... Un secret vertige paraît
précipiter vers le suicide d'un excès insupportable les écoles
approchant de leur lin. La révolte du go(h n'est point, en
pareil cas, l'expression du jugement critique; ... c'est avant tout
la réaction naturelle d'une faculté de sentir incapable de se
prêter plus longtemps à la violence que !'écrivain lui demande,
et hors de laquelle il ne lui laisse comme alternative que
l'atonie de la sensation."
Qu'une même littérature passe d'une énergie toute neuve
" à une énergie moindre, consciente et savamment exploitée",
la loi d'intensification n'est pas pour cela démentie : car elle
comporte un progrès en raffinement plut6t qu'en vigueur.
Mais quelles sont les conditions qui permettent une restauration d'énergie, une véritable Renaissance? A se poser cette
question, l'auteur nous eftt mieux préparés à concevoir le r6le
important qu'il reconnaît à l'individualité nationale.
Cette nouvelle notion corrige l'hypothèse trop abstraite
d'une oscillation uniforme: Même si partout l'on constate une
sorte d'alternance, il convient, pour chaque peuple, de définir
diff'éremment les phases primaires et secondaires: "L'achèvement de l'unité nationale, par exemple, tend à fortifier, à
prolonger la période littéraire alors en cours, à lui prêter le
prestige durable d'une formule de vie collective qui s'affirme
par elle•.• On peut dire que le groupe de tendances auquel va
d'abord l'instinct de la nation qui se forme, autour duquel
s'élabore la premiére période nettement marquée de sa littérature, définit par avance l'élément le plus essentiel de son
d'invention prend, de cette doubl~ richesse, moins qu'on ne voudrait,
plus qu'elle ne croit, rien qu'elle ne transforme aussitôt avec la plus
heureuse ingratitude.

NOTES

953

tempérament moral; et que les réactions qui le ramèneront
à ce type auront l'enthousiasme particulier d'un retour à soimême.... Il n'est pas indifférent que l'unité française se soit
cristallisée définitivement sous Louis XIV, à une époque de vie
littéraire rationnelle, objective, hiérarchisée; que l'Angleterre
ait atteint sa pleine vigueur nationale et son épanouissement
imaginatif sous Elisabeth; ni quel' Allemagne ait pris conscience
d'elle-même en réaction à la fois contre l'esprit d'ordre logique
et contre les armes françaises. " - Voilà qui réduit le rôle des
influences étrangéres; car "le grain semé ne germe que lorsque
le terrain est préparé ... "
Le goftt évolue ; mais, comme toute réalité spirituelle, " il
est une mémoire, et, dans le présent, conserve le passé. "
Donc "le timbre d'une période est constitué par des résonnances
de plus en plus complexes, où l'oreille perçoit les harmoniques
des périodes précédentes... L'idée même de recommencement
est inadmissible dans cc domaine ... "
Mais alors, " si chaque moment contient quelque chose des
moments antérieurs, les sources de plaisir auxquelles il a recours
ne sont point pures... Le souvenir des moments analogues vient
subtilement paralyser l'impression de la nouveauté, en lui
donnant un arrière-fond de reconnaissance... La fécondité des
rajeunissements successifs va ainsi diminuant ; et il devient
nécessaire que ces oscillations se produisent à des intervalles
de plus en plus rapprochés ... Ainsi s'explique la prodigieuse
rapidité du rythme dans les littératures récentes de la France, de
l'Angleterre et de l'Allemagne, et l'état d'anarchie vers lequel
le goftt paraît tendre en ces trois pays."
Enfin, sans s'aventurer à prédire, soit l'épuisement prochain
de l'invention, soit le renouvellement de ses sources profondes,
M. Cazamian conclut par une réflexion dont la portée, je crois,
s'étend au delà de la littérature et même de l'art tout entier :
" Un fait, de toute façon, domine le présent, et détruit
l'autorité des exemples empruntés au passé : pour la première

�954

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fois qu'il y a des hommes, et qui écrivent, la conscience claire
des réactions psychologiques par lesquel1es se traduit l'impression littéraire est aujourd'hui largement diffusée. Cause de
stérilité en un sens, la conscience et la possession de l'~me par
elle-même pourraient ouvrir d'autre part à l'avenir de l'esprit
des perspectives insoupçonnées ..• "
Oui, la conscience, la culture poussée à fond - ou bien, au
contraire " la volonté de barbarie" qu'affirmait un jour
Charles-Lou.is Philippe. Mais cette volonté même, à présent,
est-elle autre chose qu'une exaspération de la culture, une convulsion de l'esprit critique L
Il. Chacun a ses petites idées sur l'humour ; j'avais les
miennes aussi, qui ne s'étaient point formées d'après les sarcasmes de Swift ou les farces de Mark Twain. Voici, pensais-je,
des Allemands qui cherchent partout notre humour, et n'en
trouvent de faibles traces que chez Xavier- de Maistre, chez
Claude Tillier, ou dans Le Crime de SylveJtre Bonnard. Notre
comique les inquiète, notre ironie les offense ; ils se complaisent
plutôt dans une douce moquerie, dans un comique innocent,
qui ne fait pas de victimes. Il est bien vrai que notre rire, le
plus souvent, manque de tendresse, et même de pitié. Soit que
le groupe social affirme sa santé par un éclat de joie devant
toute raideur, toute manie, et toute grandeur méconnue, soit
que l'esprit, dédaigneux, s'amuse de la sottise, toute communion
d'~me est rompue entre le rteur et l'être qu'il raille : celui-ci
n'est plus notre frère, ni même notre cousin. Mais pour un
Sterne, pour un Jean-Paul Richter, l'attention attachée aux
dehors ridicules sait lire en eux les signes d'une bonté native et
d'une faiblesse humaine dont nou.s avons tous notre part ; alors
le rire ou le sourire stimule notre sympathie en la rendant plus
intime et plus chaudement familière ... Ainsi j'allais, égaré par
une mauvaise méthode, et confondant toujours plus l'essence
d'une forme littéraire avec son contenu partiel, avec une seule

955

NOTES

des conceptions de vie que cette forme, à l'occasion, met en
valeur. Connaissant mieux les écueils du sujet, M. Cazamian
s'avance avec prudence, avec patience, avec lenteur ; il n'entend
se satisfaire que d'une définition rigoureuse, et qui convienne
- selon le précepte scolastique - " à tout le défini, et rien
qu'au défini". Ce scrupule est récompensé; j'ose dire que
jamais conclusions ne me parurent mieux fondées, mieux
soustraites à toutes corrections futuies. Toute leur complexité se
rassemble (p. 150) dans une formule que je ne veux point
transcrire, car elle a l'air traduite d'un mauvais allemand. Au
risque de sacrifier une part de la pensée, mieux vaut citer des
phrases nettes qui portent en elles-mêmes tout leur sens.
"L'essence de l'humour, du point de vue scientifique, n'est
pas qu'il est de la plaisanterie, ni de la satire, ni de la morale,
ni du pathétique, ni de la philosophie ; mais qu'il est une
façon originale de faire naitre la plaisanterie, la satire, la morale,
Je pathétique, la philosophie. Même la recherche du comique
ne lui est pas essentielle ; sa forme est toujours comique, mais
la suggestion propre de la matière peut neutraliser celle de la
forme et toute trace de comique ainsi disparaître.
Les diverses espéces du comique, de la satire, du pathétique,
et tous les sentiments de !'~me prennent une valeur d'humour,
s'ils sont accompagnés chez !'écrivain qui les exprime d'une
sorte de retenue paradoxale, qui détruit dans leur expre$sÏon
les concordances et l'harmonie naturelles à chacun d'eux. On
peut dire que "ce rui rend un sentiment lzumoriJtique, c'est le refus
apparent, tout en l'éprouvant et en le Jaisant nattre, de le reconnattre

pour ce qu'il eit. "
Tel est du moins le mécanisme général, qui seul relève d'une
théorie psychologique. Mais "en fait, nul n'est humoriste s'il
n'est, à quelque degré, un inventeur de comique, ou de satire,
ou de pathétique, ou de philosophie, ou de tout cela ensemble."
La création de l'humour dépend donc, en chaque cas, d'une
originalité personnelle que la critique littéraire est seule appelée
à définir.

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

III. Pour éclairer le paNthéirme der romantùpm anglais, on
en pourrait retracer la préparation idéologique : " Il faudrait
voir ce qui revient à Spinoza, à Shaftesbury, à Swedenborg;
au déisme du XVIIIe siècle, aux formules de la théologie
anglicane, à ce qui reste de néoplatonisme dans la métaphysique
chrétienne ; à l'idéalisme de Berkeley, à l'idéalisme allemand,
au matérialisme de d'Ho1bach . " Mais toutes ces doctrines
ensemble n'expliqueraient pas l'intuition panthéiste. Si Wordsworth, Coleridge, Byron et Shelley sentent une Présence infuse
en l'univers, s'ils affirment l'existence d' "une puissance bienheureuse qui roule autour de nous, au dessus, au dessous de
.
nous " , cette perception
et cette croyance expriment, dans le
langage des sens et de l'entendement, une intense émotion de
ravissement et d'extase; les circonstances où naît cette émotion
montrent assez ce qu'elle doit à l'action· profonde des forces
naturelles sur l'organisme physique; cette action même, enfin,
est composée de mille influences subtiles dont le psychologue
tente l'analyse, en consultant à propos physiologistes et médecins.
Avec nos poètes, désertons les villes: plus de gênes sociales
ni d'effort imposé. Libre expansion de tout l'être; "maternel
accueil de l'espace, amitié des grandes forces"; prédominance
des impressions tranquilles, "dont le flot baigne l'~me et la
berce en silence" ; excitation joyeuse de l'esprit réveillé par
tous les sens à la fois; puis (plus sourdement perçues, mais non
pour cela moins puissantes) ivresse de marche et d'air pur,
influences du frais et du chaud, de la moiteur et de la sécheresse,
du vent marin, des hautes altitudes; toutes ces actions qui
souvent nous pénètrent de façon lente et continue, parfois
soulèvent en nous une brusque poussée d'énergie, d'enthousiasme et d'ineffable délice. Désormais, "réagissant sur l'ensemble
de notre expérience, parce qu'ils tranchent sur elle, ces rares
moments dilfusent à travers toutes nos sensations le souvenir
ou le pressentiment de l'extase mystique." Par leur intensité,
par leur soudaineté, de tels transports échappent à la terre:

NOTES

957

"visites du Saint Esprit" (Amie!), "suggestions d'immortalité" (Wordsworth), en eux l'homme croit sentir Dieu.
Illusion, ou vérité? - Un rêve peut rencontrer le vrai;
mais nulle vérité n'est prouvée par l'intensité d'un rêve. Quand
Wordsworth croit sentir la vie des choses, il ne sent que sa
propre vie à l'occasion des choses; et, mtme si les choses vivent,
not.re intuition de leur vie demeure encore illusoire. Coleridge
en fait le tardif aveu : "Oh ! William, tout ce que nous
recevons, nous l'avons donné, et dans notre vie seulement la
nature est vivante". - Telle est à peu près la conclusion de
M. Cazamian. Il ne se donne point pour mystique; mais sa
culture idéaliste le préserve du "matérialisme médical". Il
peut bien parler de céntrthérie, d'euphorie, et de ton vital, se plaire
à compter des globules, signaler les névroses des romantiques; ,
on trouverait beaucoup plus de physiologie et de pathologie chez
William James, qui pourtant affirme la valeur de l'expérience
religieuse. L'explication par des causes physiques semble exclure
la croyance en un Dieu immanent. "Mais elle n'en a pas le
droit, et, à vrai dire, elle ne le fait point. Elle pose seulement
un intermédiaire "matériel" et connaissable entre l'action de
l'univers infini et notre conscience où il se répercute. Elle ne
préjuge en rien de cet univers, ni de ses énergies".
C'est fort sagement parler. Enumérez au croyant les influences naturelles dont il soupçonne au moins une partie,
l'empêcherez-vous de les tenir toutes pour des moyens ou des
symboles, et de rapporter, malgré tout, son merveilleqx état de
grke à l'action d'un Esprit sur son esprit? Même il faut aller
plus loin : cette interprétation ajoutée à l'extase paraît en
augme_nter la force, la durée, les chances de retour, les vertus
bienfaisantes. On dirait que les impressions de la nature sur nos
sens ne convergent plus en un centre intérieur, ne se fondent
plus en une seule harmonie, quand notre pensée, s'arretant à la
diversité de leurs causes prochaines, cesse de croire qu'elles
émanent, hors de nous, d'un centre vivant. L'extase alors est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

remplacée par une allégresse imparfaite, par le bien-être de la
santé, - à moins que l'âme, partagée entre des sensations trop
fortes, ne se disperse en l'univers et ne sach.e plus revenir de
son égarement. On connaît le désespoir de Byron, le déséquilibre final de Coleridge et de Shelley ; Wordsworth, seul, guéri
de sa "crise d'âme", a conservé jusqu'au bout ce qu'il nomme
« une humeur sereine et bénie". Certes, de ces quatre poètes,
Wordsworth dès le début était le moins malade; mais n'est-ce
pas chez lui seul aussi que le panthéisme, tempéré d'aspirations
morales, n'efface pas la croyance en un Dieu personnel? Lorsque des lyriques épris de la terre, oublieux du ciel, ne se
lassent pas d'appeler " Dieu " tout ce qui les enfièvn: et les
exalte, peut-être n'est-ce pas vaine rhétorique, mais obscur
besoin d'unité.
L'essai de M. Cazamian suggère l'idée d'une étude plus
complète. En y comprenant. nos romantiques français, il faudrait
tenir compte de ce déisme qui persiste chez Lamartine et chez
Hugo. Les cas les plus instructifs seraient sans doute ceux de
Gœthe et de Whitman. Le premier, au lieu de raviver à tout
prix les ravissements de sa jeunesse, en affermit, en élargit le
sens par le travail d'une calme pensée ; le second, si voisin du
pur naturalisme, si près de se perdre dans les choses, sans cesse
ressaisit son être et le simplifie par l'action. Goethe s'attache
à la culture humaine ; Whitman admire et les combats des
hommes, et leur grande Amitié. Chez l'un et l'autre, la puissance des émotions cosmiques a pour contrepoids la vigueur du
sentiment social. Le culte du Grand-Etre - dirais-je volontiers,
dans le jargon d' Auguste Comte - les sauve d'être écrasés par
le grand Fétiche, ou de se dissoudre dans le Grand Milieu.
M.A.

NOTES

959

LES LIVRES DU TEMPS, par Paul Souday (Perrin, 3 fr. 50).
M. Paul Souday est en train de faire oublier l'incompréhensible disgrâce, dont souffrit longtemps la littérature dans un
journal considérable, qui, sans marcher à l'avant-garde des
idées - ce n'est pas là son rôle - tient du moins à honneur
de présenter, d'examiner, de discuter les efforts les plus consciencieux de l'époque, dans tous les ordres de production. Qui dit
" feuilleton du Temp1" ne dit pas nécessairement audace,
mais certainement bonne foi, culture, compétence et réflexion.
On a pu plaisanter Sarcey ; mais en dépit de ses travers,
il représentait au total, de façon quasi symbolique, un état
d'esprit de son temps, celui de "l'o1,mateur de théitre" ; il
parlait de ce qu'il connaissait à fond et l'irritation qu'il nous
causait souvent, ne venait pas tant de ses admirations, que
du naîf refus d'admirer "autre chose " ; du moins convenait-il
de ses faiblesses et avant de juger, étudiait-il les pièces du
procès. M. Brisson qui a recueilli sa succession, 1a gere avec une
compréhension un peu plus large. La critique d'art est tenue
par M. Thiébauld-Sisson. Enfin, M. Pierre Lalo, dont je suis
pourtant loin de partager tous les enthousiasmes et toutes les
colères, nous donne chaque semaine la preuve d'une culture,
d'une autorité, d'une intelligence, d'un style, que peut lui
envier à juste titre le plus grand nombre des littérateurs. Seule
la critique littéraire est restée longtemps en des mains peu
dignes et si M. Remy de Gourmont n'eô.t apporté dans des
articles de "variétés", le goth, l'érudition et le talent qu'on
lui connaît, les belles lettres fussent demeurées sans défense. M. Paul Souday, ayant repris le feuilleton littéraire du Temps
s'est affirmé, comme leur ami compétent, sans préjugés, sans
parti-pris d'aucune sorte. Il nous suffit de feuilletet le volume
où il réunit ses articles, ou d'en parcourir seulement la table,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour nous rendre compte que sérieusement, il y a quelque chose
de changé ici. Que M. Souday étudie Fréderic Masson, Loti,
Bourget, Barrès et France, voilà qui n'a rien d'étonnant ni de
mérîtoire. Mais qu'à côté du portrait de M. Lavisse, il trace
celui de Paul Claudel; que dans son livre, Huysmans coudoie
Jammes; que l'attention qu'il prête à Flaubert, à Mistral, même
à M. de Pomairols, ne le détourne pas de Bourges, de VieléGriffin, de Fort ou de Péguy; qu'il parle de J. &amp;hlumberger,
d'H. Franck, de C. Demange; qu'en fait, la part la plus grande
de sa recherche se porte sur les œuvres des nouvelles générations
littéraires, voilà plus qu'il n'en faut pour signaler son attitude
à la sympathie des lettrés. M. Souday ose parler à peu près de
tout ce qui vaut et jamais au nom d'une école. Il se tient
vraiment hors du jeu; il ne veut être qu'un "critique". Quand
un poète parle des poèmes, si impartial qu'il s'efforce d'être et
croie se montrer, il songe à ceux qu'il fait - ou voudrait faire
- et aussi bien en face d'un roman, le romancier. Mais M. Paul
Souday, pur critique, prêt à épouser toutes les tendances, n'accepte pas que devant lui on condamne celles-ci au nom de
celles-la; il n'accepte pas qu'on soit implacable pour les
derniers essais dramatiques de M. d'Annum:io et que l'excès
de leur esthétisme nous gêne. Il dénonce là-dessous " l'éternelle
haine du génie latin. " Il nous entend mal ... Mais avec chaque
auteur, M. Souday va aussi loin que celui-ci le mène. Il ne
s'inquiète pas de formuler une doctrine unique, solide et temperée. Il examine simplement si telle ou telle doctrine est
recevable et si elle a prnduit des fruits, dont il puisse aimer la
saveur et recomm,al_).der le délice aux autres. Son goüt est divers,
il s'avoue tout franc et c1est celui d'un .homme qui aime la
bonne littérature, füt-elle difficile ; mais il ne craint pas le
travail •.. Et tout ceci je mets d'autant moins d'hésitation à le
dire, qu'il m'a été quelque fois assez dur.

H.G.

NOTES

LA POESIE
INTRODUCTION AUX MATINÉES DE POÉSIE du
Théâtre du Vieux Colombier.
Le Thiâtre du Vieux Colombier a inauguré le 15 nwembre demier
,e, MATINÉES DE POÉSIE. Au début de ,a coeference, notre collaborateur
Hmri Ghlon, en a précisé le plan, le but et l'espr-it en w tcrtn.is:
On sait dans quel esprit a été fondé ce théâtre. Il veut servir
un art essentiellement dramatique, un art inconcevable sans la
scène et ne trouvant que sur la scène sa pleine réalisation. Si les
plu~ neuves tentatives des dernières générations n'ont pas
tou3ours obtenu au théâtre, même auprès d'un public d'élite, la
faveur que semblaient devoir leur assurer leurs qualités littéraires&gt;
c'est que pour la plupart elles n'étaient pas nées expressément
scéniques, c'est qu'elles manquaient aux lois organiques du
drame, c'est qu'elles faisaient passer avant les caractères le&amp;
symboles et les idées; avant le conflit des cœurs, le jeu gratuit
des images ; avant l'action la pure poésie. Et voilà contre quoi
nous voulons réagir. - Le drame n'est pas un poème dialogué
que l'on transporte au besoin sur les planches, mais un "être •~
tout différent du poème, fait pour s'émanciper de la tutelle de son
créateur et d'autant plus libre de cette tute!Je que son créateur
sera plus puissant. Dans le drame, le poète ne parle pas en son
nom ; il se retire du dialogue ; loin de chercher à paraitre, il se
cac;he; il laisse la logique des caractère$ aller son train. Au reste,
le lyrisme pur lui propose un champ assez vaste pour qu'il s'y
éploie tout a l'aise sans empiéter sur le terrain voisin. Il y a
la une confusion, un abus de pouvoir qu'on ne saurait plus lui
permettre.
On nous comprendrait mal pourtant, si on nous accusait de
9

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vouloir délibérément bannir du théhre la poésie, alors que nous
reconnaissons en elle la source vive de toute émotion. Nous
exigeons tout "Simplement qu'elle se subordonne au drame - et,
si elle prétend s'épanouir en lui, qu'elle puise toute sa force dam
la. vertu intérieure, dans la vertu objective de l1actîon. Partout
ailleurs nous sommes prêts à lui accorder la prééminence, b-ien
mieux: à lai rendre le culte que notre vie lui a voué. De là, ces
matinées de poésie.
Certains m'objecteront contre elles, que le poème, tel que
nous l'a fait notre temps, subtil, pudique, recueilli, répugne en
principe à s'offrir à l'audiehce d'une assemblée, qu'il est comme
une essence délicate de fleurs imprégnant la page du livre, et
que l'on doit respirer en secret. "Consolation, exaltation des
imes graves et solitaires, que ne le laissez-vous dans le livre, me
dira-t-on. N'osez-vous pas aller au bout de vos principes r Vous
prêchez le divorce du poème pur d'avec le drame: est-œ pour
le traîner sur les planches aussitôt ? S'il faut au drame le
théatre, il faut au poème le livre : là, toute une foule, ici un
lecteur". - Le poeme, en effet, peut être chose intime et rien
qu'intime, la voix qui cherche un confident : c'en est la
sorte la plus précieuse, mais ce n'est pas la seule - et la plus
puissante non plus. Pourtant, a s'en tenir à elle (ce qui est
vrai pour elle le sera à plus forte raison pour les autres)
quand, autour du poème, nous faisons taire toute rumeur, ne
vous y trompez pas1 c'est afin de le mieux" entendre". Et
lorsque nous croyons que par le chemin de nos yeux, il pénètre
jusqu'au fond de nou.s ainsi qu'un fantôme muet, il n'est pas
un des mots qui le composent1 qui ne vibre physiquement dans
notre esprit. Nous lui rendons son accent et son timbre, et
cela malgré nous, si abstraitement que nous lisions. Sur le
dehors nos lèvres restent closes, mais on peut dire qu'elles nous
le récitent en dedans. Pour qu'il y ait poème enfin, il ne suffit
jamais qu'il y ait harmonie de sentiments, d'images et d'idées;
celle-ci est comme non avenue, s'il n'y a d'abord harmonie de

NOTES

sons. Le poeme le plus intime est encore chose sonore. Même
tO, il parle à l'oreille avant de parler à l'esprit.
Est-ce donc le trahir que de le chanter un jour à voix
haute? Non point. C'est lui restituer sa forme primitive et
naturelle, telle qu'elle naquit et se modela, aussi bien en Grèce
qu'en France, dans la voix des rhapsodes et des trouvères dont
tout poète est l'héritier. En vérité, dans notre chambre vide,
quelle que soit la force oratoire du poème que nous lisons, la
Chanson de Roland ou les Fbes galante1, la Légende de1 Siecle.s,
ou le Grand Testament, par la vertu même du rythme, nous
sommes, sans y prendre garde, notre propre trouvère à nous ..•
Mais combien d'amis de la poésie trouvent le temps de lire
et cette quiétude qui permet de lire tout bas? Notre meilleur trouvère, c'est nous-mêmes, je n'en disconviens pas : mais
la vie le fait rarement disponible et nous, rarement disposés.
Ces lectures publiques n'auront pas d'autre but que de réunir
dans la même salle ceux qui cherchent en vain une heure de
silence et de les contraindre au recueillement. Nous l'obtiendrons plus aisément de compagnie. Et loin que devant les
chefs-d'œuvre, notre émotion propre faiblisse, j'ose espérer
qu'elle s'accroîtra au contraire, pour chacun d'entre nous, de
l'émotion de tous. Les lectures publiques répondent à un
besoin de notre époque ; elles tendent à lutter contre le tumulte
ambiant. Qui sait si le poème, à force de rester reclus, ne
risque pas de perdre peu à peu cette vie authentique qu'il doit
à la parole humaine et qu'il retrouvera en elle, tant qu'elle ne
sera pas déshabituée de lui. Nous lisons trop avec nos yeux : en
délivrant la poésie du livre ne la rendrait-on pas à son véritable
destin r - Enfin, c'est une épreuve utile à la poésie nouvelle, où
tant d'innovations de sonorité et de rythme exigent du lecteur
un elfort personnel que, par paresse ou par routine, il ne consent pas toujours à fournir. Il faut lui faire entendre cette musique, qu'il n'entend pas encore tout seul.
Mais, j'y reviens, il ne s'agit ici que de lectures. Si elles ont

1.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

lieu sur une scène, c'est pour que la voix porte mieux. Il vous
faut oublier que vous êtes dans un thMtre. Vous vous trouvez
en société, vous faites cercle- et l'ùn de vous se lève, ouvre le
livre et lit. De même que nous demandons à l'art dramatique
de se suffire et de ne faire appel au costume, an décor, à
l'éclairage, à tout ce qui est machinerie, que pour donner un
minimum d'illusion et souligner le dessin de la pièce, de même
nous nous garderons bien d'esthétiser la poésie et de lui ajouter des agréments extérieurs ; c'est faire peu de fonds sur son
pouvoir évocateur que de l'égayer de jeux électriques, de
voiles nuancés et de tableaux vivants. Oh ! nous ne dédaignons
pas le spectacle - mais la poésie, non plus que le drame, n'a
selon nous, rien à faire avec lui. Nous vous offrons un texte nu
vivant dans une voix humaine. Une voix seule, ou deux, trois
et quatre voix alternées ; s'il y a lieu, un vrai concert de voix..•
Mais pas la moindre mise en scène - sinon quand il faudra
restituer tel ou tel morceau dramatique, complément obligé de
nos récitations. Rien donc ainsi ne viendra nous distraire des
mots et de leur mélodie. Ce seront les concerts de la grande
poésie française, de toute la poésie française depuis son premier cri jusqu'à sa dernière modulation. Elle a de quoi suffire
à notre joie.
Notre programme général, que vous avez entre les mains,
pourrait vous incliner à croire cependant, que nous poursu~vons
dans ces matinées un but non tout à fait exempt de dogmatisme.
II n'en est rien. Il nous a semblé que notre devoir, au cours
d'une première année, était d'éviter autant que possible les
rapprochements tendancieux et de borner notre intervention
au respect absolu de la chronologie. S'il y a là système, c'est le
temps qui nous l'a dicté. - Pour le passé, nous avons de bons
guides et nous sommes à peu près sllrs, en les suivant, de ne
rien oublier qui soit d'une importance capitale. Pour le présent,
il est plus facile d'errer. Aussi bien, en ce qui concerne les
poètes dernier-venus, auxquels nous voulons accorder la plus

NOTES

large place possible, nous avons fait appel directement à eux ;
eux-mêmes organiseront leurs séances. Sans doute ne pouvonsnous pas accueillir, dès cette saison, tous les groupes; seulement
quatre ou cinq d'entre eux ; mais les autres auront leur tour ;
nous comptons sur leur patience.
On sait que nous consacrerons une moitié de notre programme
à l'ensemble de la poésie française du passé, des origines à
Baudelaire ; et l'autre moitié tout entière, au mouvement
contemporain qui commence à Verlaine et à Mallarmé. Peutêtre quelques-uns, estimant que nous faisons trop de cas de
notre époque, railleront-ils cette inégalité' de traitement ?
Rassurons-les. Nous ne nous donnerons pas le ridicule de mettre
en balance neuf siècles de chefs-d'œuvre et quarante ans d'essaj,s,
sur lesquels on ne peut encore prononcer. Mais de même que
nous ambitionnons pour notre théâtre une existence en partie
double, riche de toute la tradition (nationale, antique et
européenne), mais faisant chaque jour ses preuves d&lt;1ns les
ouvrages les plus neufs, de meme nous nous refusons à laisser
écraser l'admirable renouveau de notre lyrisme, sous le poids
d'un passé d'autant plus cher à notre cœur que nous n'acceptons
pas de nous y laisser asservir. - D'ailleurs nous n'avons pas la
folle prétention d'épuiser la matière du Moyen-Age, de la
Renaissance, du Romantisme, les trois grandes époques du
lyrisme chez nous, en une douzaine de séances. Nous traçons
un tableau d'ensemble. Nous offrons des exemples dignes
d'admiration. Nous travaillons à nous remettre, comme l'écrivait
Jacques Copeau, "en état de sensibilité" devant les monuments qui témoignent de notre génie. Nous ne pouvons être
complets. Nous tkherons d'être vivants.
Aussi bien, les causeries, les conférences, les notices qui
précèderont nos lectures, n'auront en aucune façon le caractère
didactique d'un cours. Chacun y parlera de cc qu'il aime
et s'appliquera à le faire aimer.

H.G.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE ROMAN
L'A VENTURE DE THÉRÈSE BEAUCHAMPS, par
Franâ1 de Miomandrt (Calmann Lévy, 3 fr. 50).

M. Francis de Mîomandre a derrière lui, déjà, une œuvre
délicate, gotitée des lettrés. C'est l'esprit poétique le plus souriant, le plus aimable et le plus inattendu, un Laforgue ensoleillé et de bonne santé. Les fines digressions d'autrefois font
place ici à un récit savant, bien conduit,de poids et de proportions
parfaites. Voilà le premier roman véritable de M. de Miomandre.
On est stupéfait du peu de matière, de l'imperceptible inclinaison dont il s'est contenté pour aller presque aux limites
du romanesque à la fois le plus libre et le plus sobre, le plus
expressif et le plus émouvant. C'est le type m~me du : peu de
matière et beaucoup d'art.
Le roman de M. de Miomandre est un roman d'aventures qui
ramène l'aventure à l'essentiel, à un schème, à un ressort. On
dirait que l'auteur a fait une gageure. Il a pris le sujet-type, le
sujet le plus rebattu et le plus ordinaire du roman français. Il a
demandé à son intrigue, aux habitudes du lecteur, ces fonds
m~mes de coutume et de passé que l'Iiahtlle d'André Gide,
un autre roman d'aventure pure dans la m~me note de sobriété
voulue, incorporait à son décor. Tout simplement la vieille
histoire de la jeune femme exquise et distinguée, mariée à un
nigaud balourd et touchant, à un professeur caricatural : elle le
trompe, en pensée avec un sentimental, en fait avec un roublard
qui a su préparer les terrains d'attaque et de chute. - Et après?
- C'est tout. - Et c'est un roman d'aventure 1- Délicieux.
C'est un roman d'aventure tout simplement parce que les
deux amoureux de la petite femme sont deux Chinois. Et cela
suffit. Toute la perspective se trouve changée ; le domaine

NOTES

de la réalité devient celui de la fantaisie, tout en gardant la
plus essentielle vérité. L'extraordinaire, le singulier, l'aventureux
ne viennent plus de l'extérieur, des événements, mais de l'intérieur, de l'amour tout logique, tout simple et nu, mais où il y
a des Chinois. C'est du romanesque racinien. Ou plutôt, puisque
les Chinois sont ici en jeu, cet extrême de romanesque enveloppé
dans cet extrême de banalité fait l'eff'et des glaçons que là-bas
on mange roulés dans des p~tes frites brOlantes. On trouvait
d'ailleurs dans les œuvres précédentes de M. de Miomandre un
humour tout particulier qui, lorsqu'on y réfléchit, menait après
tout fort naturellement à cette parfaite réussite de Thérhe

Beauchamps.
Les Beauchamps sont un petit ménage des Batignolles ; lui
Eugène, professeur à Rollin, timide, prétentieux, et pauvre,
bien pauvre sot ; elle, Thérèse, petite femme éprise d'élégance,
deluxe, d'un peu d'amour, et qui s'ennuie terriblement lorsqu'elle retrouve l'appartement, ouvert, plus ou moins, sur sa
cour sombre, A la table du ménage, deux figurants : un garnement de seize ans, Georges, apporté d'un premier mariage par
le professeur, affreux potache matiné de voyou batignollais, et
qui abonde particulièrement en calembours idiots Gustement
observé : qui m'expliquera pourquoi seize ans est porté avec
autant de fixité vers les plus bas calembours que vers les ardeurs
printanières ?) - et un pensionnaire, envoyé par une agence,
un étuwant chinois, M. Loung, d'une correction parfaite, mais
taciturne. Un jour M. Loung demande la permission de présenter un de ses compatriotes, de passage à Paris: M. Tchéou,
un banquier multi-millionnaire de Canton. M. de Miomandre,
dans sesœuvres précédentes, excellait à faite mouvoir ces types de
politesse absolument fine et lisse, lisse au point de refléter
autour d'elle, comme des bougies de salon, toutes les nnances
du sourire et de l'ironie. Vous savez combien les Chinois sont
ici nos maîtres (il y avait un beau type de ce genre dans la
Bataille de Claude Farrère), et vous pensez à quel point

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. de Miomandre se trouve à son article - et au nôtre pour nous peindre en touches caressées l'exquis M. Tchéou.
M. Tchéou tombe amoureux de Thérèse : modèle de cour
attentive, émue, délicate. L'urbanité poétique et douce, la
paradoxale distinction de M. Tchéou, les petites infortunes,
ncontées simplement, de sa vie sans joie, et aussi, aux yeux
d'une bourgeoise des Batignolles, le prestige d'un homme à qui
une fortune de banquier cantonais assurent des serviteurs sur
la terre entière, tout cela charme et prend Thérèse. M. Tchéou,
qui était si malheureux dam sa maison de Canton, retournera
en Chine püur liquider ses aflàires, réaliser sa fortune, et il
viendra mettre tout l'amour, toute la vie aux pieds d.e Thérèse:
C'est convenu. Il écrira. Thérèse l'attendra. Il part. Il n'écrit
pas. M. Loung, son ami, chargé de recevoir et de transmettre
ses lettres, ne parle jamais de rien. Voilà Thérèse abandonnée,
retombée a la vie morne qu'elle partage avec les deux tristes
~tres. Et M. Loung bientôt quitte ses hôtes pour s'établir dans
un appartement, au Quartier Latin. Un jour Thérèse n'y tient
plus, et va chez M. Loung lui demander si M. Tchéou n'a
toujours rien écrit. Non, M. Loung n'a rien reçu, mais Thérèse
dans sa désillusion et sa détresse finit par se raccrocher, puisque
M. Tchéou l'oublie, à celui des deux Chinois qui reste. Grâce
à l'habileté persévérante et enveloppante de M. Loung elle
devient sa maîtresse, tombe dans son piège. L'insupportable
potache, qui a à se venger de sa belle-mère, découvre son secret;
il avertit M. Beauchamps, qui acquiert la preuve de son infortune. Scène de ménage. "La femme d'un professeur!" s'exclame
M. Beauchamps. Et avec un Chinois! M. Beauchamps a lu dans
un livre qu'ils sentaient le cadavre ! Thérèse se refugiera-t-elle
près de M. Loung? Mais l'énigmatique et prudent céleste
glisse parmi les choses et les gens d'Occident, il n'appuie pas...
et quand l'affaire a si gravement tourné, il a filé a la chinoise,
pour toujours, dans son pays ... La pauvre Thérèse n~est qu'une
épave, elle n'a pas la force, vous pensez bien, de prêter a l'auteur

NOTES

une situation nouvelle à inventer, elle retourne, oui, chez sa
mère... C'est M. Beauchamps qui vient la chercher,
M. Beauchamps, Boubouroche de l'honneur qui lui demande
pardon. Charles Bovary, le patron d'Eugène Beauchamps, avait
dit un mot profond, dans sa vie, sur la fatalité ; Eugène
Beauchamps ne peut pas faire moins, il dit aussi un mot profond,
sur l'honneur. Que voulez-vous que devienne Thérèse 1 Elle
avait joué sa vie d'aventures sur des cartes chinoisés, elle a perdu,
elle est retombée; elle revient dans l'appartement des Batignolles. Et un soir qu'elle est seule, un jeune Chinois inconnu entre
qui lui remet une lettre de M. Tchéou, M. Tchéou avait écrit,
souvent, souvent et sans réponse, car M. Loung avait gardé
toutes les lettres, M. Loung avait intercepté la bonne fortune
de son ami, dressé subtilement ses rets pour amener, un jour,
Thérèse, de bien loin dans ses bras à lui. Etles dernières- lueurs
d'un jour d'hiver, qui lui viennent de la com triste, Thérèse,
à travers la buée des yeux, les use à lire la lettre désespérée de
M. Tchéou.
"Je ne vous reproche rien, madame Thérèse... Je n'aurais
pas dô partir. Il me semble que si j'étais resté, vous ne vous
seriez pas ainsi détachée de moi. Mais j'ai voulu trop bien faire,
j'ai voulu rendre libre toute ma vie pour vous l'offrir tout
entière. Je vous aimais trop. Et tout est fini maintenant ... Les
hommes d'argent sont pareils aux vers à soie. Ils se font à euxm~mes u.n cocon brillant qui les enferme. Seulement ils y
meurent parfois. Voilà ma vie, désormais... Je vous ai tant
aimée ... C'est fini, C'est la dernière fois que je parle en
français. Mais je ne puis pas arracher de mon cœur les souvenirs
qui le remplis sent : nos rencontres, nos promenades dans la
voiture de laque, les œillets, et cette dernière soirée où j'ai
baisé votre épaule ".
L'aventure autour de laquelle le roman se déroule, c'est
l'aventure qui aurait pu arriver, celle qui souvent ci'ltoie
notre vie sans que nous le sachions, et qui se dévoile à

�970

LA NOUVELLB .REVUE FRANÇAISE

NOTES

97 1

nous au moment où le lit est à sec, où il n'est plus temps.

LE THÉATRE

Je ne fliI !jll'elle était btlle
Qu'en sortant des grands bois sourds.
" Soit.' n'y pensons plus .' " dit-elle.
Depuù j'y peme toujour1.
Tout roman est une construction du possible : il semble
qu'il atteigne un point de paradoxale maturité quand ~ans ce
possible, le possible du lecteur, il enveloppe et réali~e son
possible à lui, le possible de ses personnages. Je ne sais plus
quelle revue ou quel journal avait autrefois demandé à ses
lecteurs de désigner la meilleure nouvelle de Maupassant. Il y
eut une forte majorité pour la Parure, qui répond assez à cette
formule. C'est bien naturel. Fermer un beau roman, qu'est-ce
sinon avoir fait un beau rêve 1 Nous aimons qu'aux dernières
pages soit incorporé cela même que nous gardons du roman,
cette consci~ncc du rêve qui entourait les personnages, cette
idée que leur vie, rêvée par nous, était déjà rêvée par eux.
A.T.

AU THÉATRE DU VIEUX COLOMBIER : Une
femme ttde par la douceur de Thomas Heywood. - L'Amour
Médecin de Molière. - Barberine d'Alfred de Musset. Les Fils Louverné de Jean Schlumberger.
Depuis sa soirée d'inauguration qui a eu lieu le zz novembre
dernier, le Théltre du Vieux Colombier a représenté qua.tre
pièces: Une Femme trde par la douceur de Thomas Heywood,
L'.Amour Médecin de Molière, Barberine d'Alfred de. Musset et
Les Fils Louverné de M. Jean Schlumberger. Lorsque ces lignes
paraîtront, l' Avare, la Peur dn Coups et le Pain de Ménage seront
entrés en outre dans son répertoire. Il a donc payé déjà son
tribut à notre art classique, au grand drame elisabethain, à la
comédie romantique et ,nu: essais contemporains. On n'attend
pas de nous que nous fassions ici son éloge. Mais il nous est
permis de constater sa réussite et c'est notre devoir de rétablir
ses intentions véritables, de donner les raisons qui ont dicté ses
choix et d'exprimer aussi dans quelle mesure, aux yeux de ceux
qui le dirigent, il est ce qu'il voulait être et tient ce qu'il
promettait.
N'osant dire : " Qu'est-ce que Heywood ? " on a dit :
" Pourquoi Heywood 1" et on a fait semblaht de le connaître.
Quand on a su, par le dictionnaire, qu'il ne s'agissait pas d'un
de ces écrivains de premier ordre, absolument consacrés par le
temps, qu'on doit comprendre et admirer, sous peine de passer
pour un imbécile ou pour un inculte, qu'il avait écrit deux
cents pièces et que la meilleure était celle-ci, on s'est mis sur
la défensive et on a résolu de ne point " couper là-dedans",
Les malheureuses gens qui ne savent pas s'abandonner à un
poète, et s'écrier " C'est beau ! '' quand ils ressentent la beauté,

�NOTES

97 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'où qu'elle vienne ! Ne doutez pas que si la pièce ei'.lt été
signée de Shakespeare, ils n'eussent proclamé la rare qualité
humaine de l'action. Mais elle était signée de Heywood ! On a
traité de haut ce D'Ennery anglais du XVII• siècle et tel critique, qui consacrera sans vergogne à la moindre fadaise contemporaine toute la façade et une partie des derrières du rez-dechaussée qu'il occupe dans son journal, n'a pas même daigné
analyser la pièce. Il lui faut cinq cents lignes pour démêler les
intentions raffinées de M. Kistemaeckers ou les ficelles d'un
vaudeville ; pour régler le compte d'Heywood vingt suffiront.
Je souhaite seulement à nombre de nos auteurs à la mode de
laisser après eux une pièce, une seule pièce, contenant une
scène, une seule scène, capable de revivre au bout de trois cents
ans devant un public d'une autre culture, de le tenir, de l'émouvoir, comme font aujourd'hui quatre ou cinq scènes de ce
" me'lodrame bAace
J, " . - Comme le tra ducteur qui. est Jacques
Copeau, avait loyalement et ingénument avoué avoir allégé
la pièce de l'action seconde qui complique inutilement presque
tous les drames de cette époque et qui n'apporte ici à l'action
première aucun élément d'intérêt (une histoire de chasse, en
l'espèce) on a parlé d'adaptation, d'arrangement à la moderne,
que dis-je? à la Claudel. Il importe de l'affirmer à nouveau.
Une Femme tuée par la douceur a été littéralement traduite (sauf
dans les parties que j'ai signalées) mot par mot et ligne après
ligne, sur l'édition anglaise de Wilson Verity, dans la collection "Mermaid Series ". On n'a pas inventé une scène, pas
une réplique ; et quant au style, comment quelqu'un a-t-il pu
n'y pas retrouver toutes les qualités et tous les défauts de la
rhétorique d'alors : ces images hardies et un peu contournées,
ces coups droits, cette plénitude qui tend quelquefois vers le
"gonflement " et cette crudité lyrique? Mais, dans le règne de
"l'absence de style", tout ce qui est écrit paraît" claudélien"
comme dans celui de " l'absence de pensée " tout ce qui est
pensé semble venir d'Ibsen ou de Dostoïevski. Qu'un produc-

973

teur de second ordre ait pu au temps d'Elisabeth se soucier de
la langue, de la force et de la poésie de la langue, voila
qui stupéfia les cacographes du jour. Il faut qu'ils s'y résignent,
même les plus belles scènes et les plus belles phrases sont de
Thomas Heywood et son traducteur lui en laisse tout le mérite
et tout l'honneur. -Avons-nous dit que ce drame füt un chefd'œuvre? Non. Mais nous savons bien qu'il est plus qu'une simple "curiosité ". Son principal défaut, il le partage avec toutes
les pièces du temps, y compris celles de Shakespeare: c'est l'ordre
successif, la fragme11:tation. Là réside peut-être la raison du
demi-succès de Shakespeare en France, où la tradition classique
dans ce qu'elle a de plus précieux, nous a accoutumés à des
scènes liées, déduites progressivement et portant l'émotion d'un
bout de l'acte à l'autre, dans un mouvement indiscontinu. Ce
défaut n'est pas plus frappant dans Une Femme Tuée que dans
Macbeth; même la ligne du développement y est plus simple
et satisfait peut-être davantage la logique de notre esprit.
L'action est pleine et complète ; elle peint tout ce qu'elle veut
peindre ; elle donne aux caractères toutes les occasions possibles
de jouer ; et les caractères sont grands, entiers, définitifs - je
ne dis pas sommaires, ou je le dis à la louange de l'auteur.
Car, ils ne possèdent pas cette complexité par quoi vivent
Hamlet et Cléopâtre. Aussi bien, quoi qu'on en ait, Heywood
ne se réduit pas à Shakespeare - pas plus qu'a Ford, à Webster
ou à Ben Johnson. Mais il aura, ne fût-ce qu'une fois, fait vivre
dans toute sa dureté la tragédie puritaine et bourgeoise, à une
époque où le théâtre était le foyer de la fantaisie, de la passion
déréglée, du plaisir lyrique. Et la grande scène de la" séduction"
unique par son accent fatal dans le théâtre de toutes les époques,
celle du "jugement devant les serviteurs", celle du " luth
retrouvé" et celle du" pardon ", sont à lui, sont de lui, ne pouvaient être d'aucun autre. - Cette réuss.ite fait-elle exception
dans son œuvre ? Il faudrait voir. Et quand cela serait ? quand
Heywood ne serait, au juste, qu'un auteur secondaire ? S'il a eu

�974

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un coup de génie l De génie, son temps en est plein. Comme
iu temps de 1a renaissance italienne ou du XI0 siècle français,
il est partout, il est chez tous. Si un Shakespeare le domine, le
tasse, le résume, les autres le laisseront éclater en eux, à l'heure
qu'il voudra choisir. Thomas Heywood ne serait venu l'autre
soir que pour faire la preuve d'une grande et puissante époque,
que cela suffirait à justifier notre choix.
On a dit : " Pourquoi Molière ? et pourquoi dans Molière
l'Amour Médecin qu'on entend même à !'Opéra-Cornique?"
Parce que nous pensons qu'on ne le joue pas encore assez,
qu'on ne jouera jamais trop Molière. Parce qu'il est selon nous
l'~me même de la scène et la meilleure école des comédiens et
des auteurs. Parce qu'on ne le joue plus ainsi qu'il mérite de
l'être, et que M. Vilbert détonne au milieu de ses partenaires
de l'Odéon, tandis que Bobino s'applique laborieusement à
singer une tradition sclérosée! Parce qu'on le joue partout sans
lyrisme, sans style, trop en " vrai " et sans unité. - D'abord,
nos scènes sont trop vastes pour Molière. Quand on a vu au
Chlteau de Chambord la galerie où fut donnée pour la première fois le Bourgeois gentilhomme en présence de Louis XIV, on
reste confondu de l'exiguïté de l'endroit. Puis, on comprend à
la réflexion, combien devait gagner une action si drue, si nettement dessinée et balancée si justement, à s'enfermer dans un
cadre réduit qui maintînt le contact entre les personnages et
s'opposat à la moindre dispersion. Tout est au premier plan
dans une comédie de Molière ; tout ce qui est en scène veut
être embrassé à la fois. Pas un écart, pas un coin d'ombre.
Tous les rouages visibles d'une mécanique en action. Car jamais
l'action n'y reste intérieure; chacun de ses moments se marque
par un signe clairement lisible, une entrée, un geste, un rapprochement. C'est le contraire d'un calcul mental : une
démonstration inscrite au tableau noir. - Ainsi Molière recherche et obtient le maximum de l'évidence. Comme son texte
s'envole du livre et devient aussitôt parole et mouvement !

NOTES

975

Molière hausse la vie d'un ton et se moque du réalisme. Qui
donc l'a traité de bourgeois l Par l'arabesque volontaire, la
transposition, l'exagération théhrale, il atteint au lyrisme du
"naturel." Il ne faut pas que l'on nous dissimule cette volonté
d'art et même d'artifice, qui coïncide ici avec la plus entraînante spontanéité. Plus le tréteau sera étroit et nu, plus elle
nous sera sensible. L' exiguité même du nouveau thé~tre dit sauvé
celui-ci de la tentation de dissimuler. Il ne se vante pas d'avoir
renouvelé Molière mais d'avoir traduit scéniquement, et de la
façon la plus littérale, les indications du texte. Qu'on en juge
par cet exemple. -Au lever du rideau, Sganarelle déplore devant
quatre de ses amis - M. Guillaume et M. Josse, une voisine et
une nièce - l'étrange maladie de sa ·fille et il leur demande
conseil. Chacun répond à tour de rôle par un avis intéressé. Alors
il se tourne vers eux et les prend à parti, d'abord en bloc puis
chacun après l'autre, dans l'ordre même selon lequel ils ont
parlé ; sur ses derniers mots, tous s'éclipsent, dans une commune fureur. Cette série de répliques et de tirades forme un
ensemble symétrique, construit ainsi que la façade des beaux
hôtels du temps, un fronton sur quatre colonnes. Comment
manifester cette construction ? On a simplement placé sur un
banc, en face de la salle, les cinq personnages : Sganarelle au
milieu, à ses côtés les femmes et les deux commerçants à chaque
bout. La question première part ainsi du centre ; les réponses
successives s'orientent vers le centre symétriquement. Alors
Sganardle se lève, les autres restant assis, les toise tous et doit
se pencher vers chacun, à droite, à gauche et de nouveau à droite,
à gauche, en disant à chacun son fait ; et à mesure chaque
personnage se lève, s'écarte, s'élimine - et toujours symétriquement ; c'est la vie même de la scène et son exact schéma
comique. Or, toute la pièce est écrite ainsi - et on a osé ainsi la
traduire. - Aussi donne-t-elle l'impression de '' l'œuvre d'art
scénique" à laquelle il n'est permis de rien changer : ce sont les
figures d'une danse de style et qui pourtant semble née d'une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

libre joie ; d'un bout à l'autre, un divertissement réglé, dont la
parole fixe le rythme - la parole dans toute sa vérité. Stylisation, exaltation du réel. Cette représentation n'eût-elle fait que
nous révéler en quoi Molière est un "artiste de la scène" en
même temps que et parce qu'il est un grand auteur comique,
elle aurait eu déjà sa raison d'être. Ne sait-on pas lire Molière
qu'on ne s'est pas avisé de faire cette preuve plus tôt 1
Je n'insisterai pas sur Barberine, une des plus variées, une
des plus charmantes comédies d'Alfred de Musset. Elle ne
semble pas composée. Elle se dévide capricieusement et pourtant
se noue - et elle trouve logiquetnent sa conclusion. Il fallait
donner place à cet art si fragile qui marie l'inspiration rom:tnesque des comédies shakespeariennes à l'esprit le plus français,
d'autant qu'il est le seul a représenter dignement, humainement
notre romantisme au théhre.
- Il me reste à parler de la pièce nouvelle. Faut-il que la
critique soit déshabituée de la concision et de la concentration
dramatiques pour faire reproche aux Fils Louverné d'obscurité
et de sévérité? Faut-il qu'elle ait perdu le sens de la tradition
classique pour y découvrir la marque d'Ibsen ou l'esprit de
Dostoievsky 1 Dans le processus psychologique certains ont
préféré reconnaître Stendhal! D'autres ont diagnostiqué dans
le caractère d'Alain une maladie de la volonté 1 Tout ce
qui est psychologie sera pour eux maladie, à ce compte :
aucun personnage n'y échappera ! D'autres n'ont pas supporté
que ces personnages ruraux eussent une vie intérieure. D'autres
ont objecté qu'ils s'exprimaient trop bien. On n'en finirait
pas. Mais l'important est que cette pièce" sévère"," obscure"
si l'on veut, ait touché cependant les ~mes; que l'ampleur des
deux premiers actes, que le raccourci du dernier, que le drame
tacite qui couve au dessous du drame apparent et qui l'éclipse,
aient convaincu le public de la vie des trois héros. Didier
celui qui prend, Alain celui qui renonce, Sylvie celle qui est
au plus fort. Il m'importe peu de pouvoir cerner d'une ligne

NOTES

977

immuable le caractère de chacun ; ils n'esquivent pas les confrontations nécessaires, les chocs directs, les explications ; au
moment voulu ils disent irrésistiblement ce qu'il faut dire ;
dans chaque mot, ils se présentent tout entiers, ou tels qu'ils
sont au total dans l'instant; mais j'ai l'impression, quand je les
quitte, qu'ils continuent de vivre indépendamment de l'auteur,
et que l'auteur lui-même, qui leur donna la vie, ne sait imaginer
tout ce qu'ils en feront. Voilà des personnages de théâtre.
Ils s'imposent à vous et on croit les connaître ; mais jamais
on ne les percera jusqu'au fond ; il répugnent à un examen
didactique. Qu'on appelle cela de l'ibsénisme, j'appelle cela
du théâtre tout court : un art qui satisfait et qui emplit sur
l'heure, mais qui laisse pendantes toutes les solutions. - Quant
à moi j'aime - et je peux bien dire que j'aime - comment
se mêle dans ce drame le concret à l'abstrait, comment le souci
moral est étayé sans cesse par l'esprit de la terre, et cela sans
littérature... Dans aucun de ses ouvrages Jean Schlumberger n'en
a mis encore aussi peu, à moins qu'on n'appelle littérature
la pureté et la force du style et qu'on veuille imposer au drame
le charabia grotesque de. notre conversation. Les Fils Louverné
commentent en somme la même éthique et ils procèdent de la
même esthétique que l'lnr1uiète Paternité; le goftt de la vie s'y
mêle krement au goOt des idées ; une force contrainte s'y
manifeste douloureusement. Et puisque je n'ai point tO ma
louange, je ne cacherai pas la principale critique qui me soit venue
à l'esprit. L'absence de développement du 3e acte nuit à l'effet
de la scène tragique du retour nocturne d'Alain ; il y a là excès
de resserrement et l'action semble moins se concentrer que se
dessécher dans cet acte. La brusquerie et la brièveté du dénouement eOt peut-être exigé jusque là des oscillations plus amples ;
faction se ramasse trop tôt ... Mais ce n'est qu'une impression.
- Il reste qu'en donnant la pièce de Jean Schlumberger, le
Vieux Colombier a donné l'exemple d'un art nullement révolutionnaire, qui a surpris pourtant autant qu'eOt fait une œuvre
10

�LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

follement novatrice, a force de sérieux:, de conviction, de
loyauté et de pénétration humaine. Avec les res~urces courantes de nos dramaturges, des pires comme des meilleurs, dans
le même cadre, dans la même atmosphère, on peut donc faire
preuve de talent, de psychologie ? on peut no~lement émoqvoir? J'en sais beaucoup qui n'en reYiennent po~~t.
.
Je dirai un mot de la mise en scène et de 1interprétation.
_ On a joué Heywood dans des rideaux avec quelques acc_essoires, sous des effets de lumière variés ; Molière en pleme
rampe, sans décors et sans atmosphère; Musset dans _les ndea~
aussi mais .agrémentés de feuillages peints, et les Ftls Louverne
·
' é. C'est
dans' un intérieur vraisemblable, d'un réalisme
attenu
. l'absence de parti pris qui préside à la mise en scène. Le
d1re
da
ublic
curieux de l'innovation des rideaux, n'y songe éJ
P
'
.
plus. Toute l'attention est pour les artistes. Il y en a parmi
eux qui ont fait maintes fois leurs preuv~s ; MM. Roger Karl
et Dullin, Mme Barbieri, Mlle Albane - ils ne détonnent pas;
tous consentent à jouer d'ensemble. On en arrivera bientôt à
ne plus remarquer celui-ci, celui-là, et à ne voir plus que la
troupe : qui sera du " Vieux Colombier'' sera _quelqu'un: Je
citerai MMes Bing et Lory, MM. Jouvey, Talber et Canffa.
C'est dire que tous nos espoirs sont à peu près réalisés et
comme les 5pectateurs ne semblent nullement déçus, le Yieux
Cokimbier sent croître chaq·ue jour son courage et sa confiance :
il tiendra à honneur de ne jamais les décevoir.

H. G.

LE PHALÈNE, par He11ry Bataille (Vaudeville).
Il arrive à M. Bataille une aventure désastreuse. Dirons-nous
qu'il l'a méritée et qu'elle devait fatalement, ce jour-ci ou
l'autre, lui arriver 1.•• On se souvient du triomphal succès

NOTES

979

qui salua, l'année dernière, les F/4mbeaux. Maints critiques,
d'ordinaire plus avisés, prirent au sérieux le dessein de noblesse,
de grandeur, voire d'héro'lsme, conçu par un auteur qui lea
avait accoutumés à des émotions moins pures. Les plus lettrés
crièrent au chef-d'œuvre. Je ne puis croire qu'ils ne sentissent
point à quel excès ils s'abandonnaient en la circonstance.
Leur excuse, sans doute, fut dans l'étonnement ... De quoi
s'étonnaient-ils? Cette tragédie de laboratoire marquait-elle un
renouvellement si profond dans la manière de leur dramaturge ?
S'il peignait des savants au lieu de rastaquouères, cela suffisait-il
à changer la nature de son talent 1 Eh quoi! toutes les professions
de foi de M. Bataille, et il n'en est pas ménager, ne sont-elles
pas là pour nous rappeler orgueilleusement, qu'il ne s'écarte pas
du plan d'ensemble qu'il s'est une bonne fois tracé, un plan
aussi vaste à l'entendre que celui de Balzac, et que toujours,
pour chacun de ses drames, son vrai dessein fut le plus haut 1 Il
ne prétend, en somme, à rien moins qu'à ceci : analyser, épuiser
résumer les conHits les plus généraux:, les plus essentiels, les
plus symboliques de l'~me humaine. Est-ce sa faute si ce sont
des conflits d'amour ? Le milieu seul, en fait, distinguait 1~
Flambeaux des drames précédents. Ceux-ci n'aspiraient pas à un
moins bel idéalisme. Il y était moins apparent et, requis par
des grâces un peu plui frivoles ; nous n'y prenions pas garde,
voilà tout.
J'avoue que les meilleures pièces qu'ait écrites M. Bataille,
me semblent celles où cet ambitieux dessein demeure le moins
avoué. Contre l'Enclzantement, et peut-être la Marche Nuptiale,je
troquerais le reste de son œuvre en bloc, et en premier lieu les
Flambeaux. Je ne me plais à l'écouter que s'il me permet
d'oublier ses intentions de philosophe, son idéologie et &amp;Ci
symboles ; car la pensée n'est pas son fait. On improvise bien
une pièce, non des idées et ce n'est pas étendre la portée d'un
conflit que de le surcharger de digressions métaphysiques. Je
demande à des personnages de théâtre de l'ivre leurs idéCi et de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

me les exposer en les vivant. - Comment n'a-t-on pas signalé,
pour ue citer que cet exemple, l'inconcevable ridicule du
second acte des Flambeaux, où se place l'extraordinaire rencontre
du "plus grand écrivain " et du "plus grand savant" de notr~
époque, dans un jardin de fête illuminé? Les ~ropos ~ut
s'échangeaient là, tandis qu'un aria de Bach chantait au lom,
entre MM. Le Bargy et Jean Coquelin, qui avaient assumé les
rôles, dépassaient vraiment les bornes permises, tant par l'inco· · " , parti. de 1a " sensa t"10n " ,
hérence que par la naïvete., "L'·ecnvam
en passant par " les sentiments " était arrivé aux " idées ";
"le savant " à l'inverse, parti des " idées ", dégringolait vers la
" sensation ". Voilà ce que ces deux esprits supérieurs, après
dîner, osaient se dire! - Mais les grands mots ont du pouvoir
sur nous quels que soient les actes qu'ils couvrent. Les grands
mots fire~t le succès. Si gêné que l'on fût de voir l'émule de
Pasteur se présenter dès l'exposition dans une attitude douteu_se
_ 1l donnait simplement sa maîtresse pour femme il son me1lleur ami - on lui pardonna ses écarts en raison de tant d'él~quence et personne ne se tint plus d'aise quand il vint•~ mourir
en beauté'.' . Qui n'applaudit alors au suprême anoblissement
du talent de M. Bataille? Une fois de plus, on se laissa tromper.
M. Henry Bataille paie chèrement aujourd'hui cette tromperie. On l'a quitté sur les sommets, on le retr~uve "dan~ la
boue" _ ce n'est pas moi qui parle, mais ses anciens
admirateurs. On ne l'y suivra pas. Non, les grands mots ne
portent plus, ne prennent plus. ~l e~ _a mis 1encore dans le
Phalène, et plus qu'ailleurs ... -_ma:s vo1c1 ;.ne Ion _en conteste
la noblesse et la vérité. Cette f01s, 1acte qu ils magmfient - ou
qu'ils excusent, est jugé si laid, si cru, si gratuit,, que ri:n ne
peut donner le change. Ainsi condamne-t-on d un tr~it cet
t qu'on exaltait hier encore. - N'en doutez pas, c est le
:ême art. Mais trop s0.r de l'impunité, que dis-je? de la
victoire il ne garde plus de ménagements. Nous le voyons
soudain' poussé à bout, à bout d'audace dans l'ordre des faits, à

NOTES

bout de divagation dans l'ordre de la pensée; il se montre, il
s'exhibe à nu - le mot exhibition est ici le seul juste - et les
laudateurs de naguère n'ont plus assez de réprobation pour lui.
Le voile est levé : tout s'effondre.
Il y a en M. Bataille un homme de théatre, un psychologue
et un poète qui cherchent vainement l'accord. Lorsque le poète
de la Cnambre Blancl,e qui apportait sa note à lui, un peu
frêle, un peu fausse, mais d'un curieux modernisme, entreprit
de s'imposer à la foule, comme tant d'autres dramaturges si fort
goO.tés au boulevard et qui n'avaient pas son talent, il apprit le
"métier". Le ''métier", d'abord, lui fut salutaire. Grke au
"métier " il dompta peu à peu sa facilité poétique, il en
diversifia l'accent; il étendit aussi le champ de ses analyses
morales - et ces personnages mondains, si vagues et si vides
entre d'autres mains que les siennes, s'animèrent momentanément
d'une vie plus subtile, plus complexe, plus authentique. Ce fut
l'âge d'or de sa production. Mais le succès aidant, le
métier "abusa ", et, comme n'abdiquait pas la "poésie'' elle nourrissait au contraire de croissantes a)Ilbitions - on vit
le psychologue progressivement aveuglé, égaré, évincé, céder le
pas au couple singulier, que forment depuis lors l'homme de
théâtre et le poète - un homme de théâtre qui ne répugne à
aucun truc, un poète à aucun délire. Aux premiers temps de
cette union romantique, le couple put faire illusion, grâce à
un jeu savant de "préparations calculées" et de " coups de
théâtre retardés", mais décisifs, le tout agrémenté de joliesse11
littéraires et gonflé de symboles prétentieux. Mais l'auteur se
prit lui-même à ce jeu. Devant un applaudissement presque
unanime, qui lui semblait venir aussi bien des lettrés que du
grand public, il crut pouvoir tout se permettre, m~me de renoncer au métier ... Eh ! n'était-il pas parvenu à imposer sa poésie l
Désormais,ellesuffuait. -L'heure est venue pour lui de neplus
écouter que son H génie" et de ne plus connaître que l'état
d'inspiration. Non, il ne sera pas plus longtemps confondu uec

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les fabricants de pièces, ses confrères ! Le poète enfin se délivre :
le " phalène " brise sa prison.
11 peut parattre étrange, en cette triste affaire, de nous Yoir
mettre en question la poésie. Mais, si l'on veut y regarder de
près, qu'est-ce donc que le Phalène sinon une idée de poème
qui s'est fourvoy.ée au théâtre, fourvoyée, dévoyée, avilie et
perdue i Traitée en cent beaux vers ou en cent pages débridées
d'une confession lyrique, cette idée pouvait fournir un chefd' œuvre : un être condamné qui brôle sa YÎe dans le plaisir.
Mais est-ce là matière dramatique? Comment M. Bataille, si
peu homme de théâtre qu'il consente à paraître encore, ne s'estil pas avisé de ceci, qu'on ne convertit pas en drame n'importe
quelle idée de poème ; moins que toute autre, l'histoire de
Thyra, telle qu'il avait résolu de la traiter. Celle-ci ne comportait
en soi aucune possibilité de conflit. d'enchaînement tragique,
d'alternatives passionnées, de progression, de "devenir" et, ce
qui est plus grave encore, aucune peinture possible de caractère.
- Cette Thyra de Marliew apprend par un subterfuge enfantin
"qu'elle n'en a plus que pour cinq ans" : elle brise sa dernière
ébauche et elle renonce à l' Art ; elle rend sa parole à Philippe
de Thyeste, soniiancé etellerenonceàl'Amour. Après quoi, elle
court au bal des Quat-z-Arts, en costume de Salomé, s'enivre,
danse et se livre au premier beau mâle venu. Voilà le drame et
tout le drame. Voilà le personnage et tout le personnage. Quand
elle a fait cela, elle a tout fait, tout dit. - Qu'elle révèle
ensuite à sa mère ou à son .fiancé les mauvaises "raisons " de
son acte, que nous importe, puisqu'elle y persiste ! Qu'elle ait
deux, trois ou quatre amants, qu'elle n'en ait même qu'un, et
justement son .fiancé, par une inconséquence inexplicable ...
qu'elle "vive sa vie" au Kamtchatka ou en Sicile, et qu'elle
meure dans un festin, d'une injection de cyanure... voilà qui
nous est bien égal ! Cela n'ajoute pas un trait à sa figure, pas une
péripétie au drame intérieur. Sa décision est prise dès le premier
acte, sans grandelutte,hélas ! - elle n'en changera point. - Mais

NOTES

ne sait-elle point qu'une seule chose pouvait nous intéresser dans
son "cas", et précisément cette lutte, le "comment "; le
"pourquoi", le "faut-il?", le "ne faut-il pas 1" - Un
"poète" ne s'attarde pas à ces vétilles l De sorte que la pièce
de M. Bataille commence juste au point où elle eClt dti finir.
Qu'il l'avoue donc ! Des dessous, des raisons humaines, du
suc même de l'événement, il n'a pas le moindre souci. Ce qui
l'intéresse, c'est le fait brut et le romantisme du fait, les dehors
de son personnage, ses gestes ·insolites, ses rires incongrus, ses
" phrases " vides et ses fausses audaces, toute sa poésie de
bazar. Névrosée l folle r Thyra est-elle même cela ? Du moins
M. Bataille en prend prétexte pour lui passer à peu près tout,
et même l'inexistence. C'est un fantoche qui s'agite parmi
d'autres fantoches ébahis. Que dire de la mère et du fiancé ?
Leur rôle est d'être "estomaqués" - on le serait à moins. Et
du sculpteur poncif qui dit "N. de D." et fume la pipe l Et de
cette cour falote de faux artistes et de rastaquouères mondains
auxquels ne craindra pas de se m~ler une reine de Hongrie l
M. Bataille ne pouvait refuser à une pauvre fille qui br!'lle sa
vie à la flamme, le luxe d'une reine déchue! Tout Ohnet, tout
Feuillet et tout Daudet y passeront, sans compter Francillon et la
Princme dt Bagdad... Quelle puissance de synthèse !
On me dira que s'il n'y a pas drame, il y a du moins poème,
que le personnage de Thyra, à défaut de caractère, a du moins de
la poésie, et que M. Bataille ici n'a voulu peindre qu'un symbole
~ternel. La poésie de Thyra? Hélas! elle n'est pas dans les moti
qui sont la plupart du temps médiocres et ternes, ou d'une
imagerie déplorablement usagée quand ils daignent se colorer.
La poésie de Thyra, ce sont ses gestes. C'est de s'habiller en
pauvresse pour aller consulter incognito à l'hôpital ! C'est de
briser en public le disque phonographique où fut enregistrée sa
voix ! C'est de se faire bercer par sa mère sur une tombe grecque
de Sicile! C'est de se montrer nue à ses meilleurs amis, puis de
mourir en pleine :Œte, sur le coup de minuit, avant" l'entrée des

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

masques blancs"! C'est d'exiger qu'après sa mort la fête pourtant
continue ! C'est de "poser" jusque par delà le tombeau ! '' La
poésie de Thyra, c'est son intérieur, composé par lribe. Et de
même, son " caractère", c'était d'éluder la seule question
dramatique que soulevAt le cas, la question de la mort. - Du
moins nous aura-t-elle rendu le service de nous montrer ce que
M. Bataille entend par "poésie", depuis que le théatre a
exalté sa voix. Friperie d'esthétisme et d'académisme mêlés,
esclaves noirs et roses rouges, symbolisme et paganisme de
primaires, plus, quelques accessoires très modernes, dont la
signification ne vous échappera pas. 0 lyrisme du téléphone !
0 tragique du phonographe ! M. Bataille qui accueiile tous les
poncifs \'eut cependant être moderne. Passons-lui la servante
hindoue, le p~tre sicilien, les pastéques et le reste. Accordonslui qu'il l'est - et finissons.
Dramatiquement parlant - au sens élevé du mot drame le Phalène n'exiite pas. Scéniquement r peut-être ; dans les deux
premiers actes; mais comme existe un mélodrame de Sardou.
Cette première moitié se soutient tant soit peu par l'énigme de
fait qu'elle pose. Dès qu'on sait la raison des gestes incohérents
de Thyra, l'intérêt, d'ordre tout vulgaire, tombe net. Sur la
seconde moitié, qui n'est que verbiage lyrique, j'en ai trop
dit: je n'y insiste pas. Quoi qu'on l'ait expurgée de quelques
erreurs vénielles de langue et d'érudition, qu'une par trop
insolente critique avait eu l'audace de relever, j'y ai trouvé
encore une formule dont le sens m'intrigue. Quand Thyra se
dévoile devant ses amis, le vieux sculpteur la remercie de "ce
geste collectif" (sic). Je réclame une explication.
Scandale, nous dit-on? Le scandale n'est pas, selon moi, dans
ce "geste collectif" : on nous en a fait voir bien d'autres.
Ni dans l'exaltation agressive d'un immoralisme intégral : il y
a en tout la manière. Ni dans l'exemple corrupteur d'une si
pitoyable fille, - qui la prendrait au sérieux, voyons? Il est
dans l'esthétique même de l'auteur et dans l'indignation tardive

NOTES

qu'elle suscite chez le public. Quoi r on s'aperçoit seulement que
cela n'est pas si haut, ni si profond, ni si pathétique qu'on
pouvait croire ? Que cela ne va pas plus loin que le chant d'un
orchestre de tziganes pendant un bon souper? Que, même, la
prétention en gAte trop souvent le charme ? Il a fallu ce coup
suprême de franchise - la seule chose ici dont nous devrions
lui savoir gré - pour que l'art dramatique de M. Bataille
découvrît sa tare profonde : le ferment d'une irrémédiable
fausseté. J'y trouve faux-fuyant,;, fausse passion, fausse pensée,
fausse poésie. Il n'y avait de "vrai " naguère que le " métier" :
il y renonce. - Le scandale, à nos yeux, c'est de voir tant de
dons, que nous n'aurons garde de lui dénier, dons de mots,
dons d'analyse et dons de vie, au lieu de gagner peu à peu en
force,en discipline,en simplicité et en harmonie, trouver,chez un
auteur qui n'a plus de succès à envier, une complaisance qui le:.
fausse, qui les gâte, qui les dissout, qui tourne toutes qualités
en défauts. Nul autant que M. Bataille n'avait besoin d' "économie". La forme logique du drame français, s'il eût consenti à
s'y enfermer, aurait pu le sauver d'une déliquescence, dont le
signe perçait même aux meilleures parties de ses ouvrages. Il a
voulu ses aises, toutes ses aises : il est sorti du drame sans réaliser
le poème. - Aura-t-il désormais la volonté et la force de
réagir ? Tous ceux qui l'admiraient ne l'espèrent plus guère.
La destinée d'Henry Bataille était peut-être que son excès de
" bataillisme " le perdît.

H.G.

•••
LES DEUX FORCES, pièce en quatre act~s, par P.

J.

Joutlt (Edition de !'Effort, z fr. 50).
J'ai dit mon sentiment sur les poèmes de M. P. J. JouYe.
Malgré maintes restrictions sur la forme, j'ai exprimé, alors,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la confiance que je plaçais en ses solides et personnelles
ressources. Le drame qu'il publie aujourd'hui me donne
raison ; je ne cacherai pas qu'il m'apparait comme le plus
intéressant essai, le plus nourri, le plus réalisé qu'il ait été
donné à la génération nouTelle de composer pour le théâtre.
J'y trouve des défauts, ce n'est pas un drame complet et
l'importance que j'y attache ne tient peut-être pas aux scènes
que son auteur y préfère ; je ne souhaite qu'à demi de le voir
représenté ; il annonce de plus fermes œuvres. Mais tel qu'il
est, les scènes qui m'y semblent réalisées le sont complétement,
ardemment et lucidement ; elles sont d'un homme pour qui
ses personnages existent, qui possède le sens inné des rapporti
intimes entre les êtres et sait les manifester visiblement dans l'action -et c'est presque le tout de l'art dramatique. Dans lesDtux
Forus, ce qui m'intéresse, ce n'est pas le motif central: l'amour
capable d'infuser à l'homme l'audace, la force et les vastes
ambitions ; mais justement l'audace, la force et les ambitions
qu'il détermine ; on peut enlever le motif, le drame à mes yeux
ne sera pas diminué ; nous y perdrons quelques scènes de
passion, d'allure un peu trop littéraire, où s'étale une sorte de
" claudelisme ", enTeloppé parfois du jargon unanimiste le plus
froid; nous y perdrons un conflit largement posé,qui n'est ni sans
beauté ni sans grandeur ; nous y perdrons l'unité de la pièce
qui se développe d'un seul rythme avec une indéfectible
rigueur•.. Mais quand j'aurai signalé des qualités de composition
qui déjà sont très remarquables, je n'aurai pas encore touché le
point essentiel. Le motif 6té, reste l'acte. Pour quelque raison
qu'il agisse, ce sont les actes d'ingénieur de l'ingénieur Sériès
qui m'émeuvent, soit qu'il se trouve en face de ses collaborateurs
intimes, soit de son conseil d'administration, soit des délégués
ouvriers. Voilà peut-~tre la première pièce moderne dans
laquelle un ingénieur vive, dans laquelle une grève ne soit pas un
concert de bruits de coulisse, dans laquelle le mot "chantier "
ne sonne pas abstraitement et dans laquelle il soit parlé

NOTES

d'affaires avec émotion et puissance. Les forces sont en présence,
elles se mesurent, elles s'affrontent, elles jonglent avec des
chiffres, des délais, des raisons grossières; mais il n'est pas de
matière grossière, en état de tension. L'ingénieur Sérièa
Taincra-t-il ou non ?- Avec cela M. P. Jouve a fait un drame,
tout au moins plusieurs scènes de drame. Elles appellent le
théitre. Elaguées de quelques images, elies y vivraient toutes
seules. Leur force intime, leur attaque directe, leur style
révèlent un dramaturge-né. Comme il est doublé d'un poète et
sait surmonter le poète, nous espérons beaucoup de lui.

H.G.

•

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LETTRES ALLEMANDES
WOHIN TREIBEN WIR? (OÙ ALLONS-NOUS?)
par Juli1t1 Meier-Gratjè (S. Fischer, Berlin, 1913).

•

Quand on écrira l'histoire des relations intellectuelles entre
la France et l'Allemagne à la fin du XIXe siècle, il est un
nom qui s'imposera : celui de Julius Meier-Graefe. Nul autant
que celui-ci n'aura servi la cause de la culture française auprès de
ses compatriotes. Depuis plus de vingt ans, sans fatigue, il joue
son rôle d'intermédiaire, de " Vermittler ". C'est MeierGraefe qui a, sinon découvert, du moins acclimaté les impressionnistes français en Allemagne. Tour à tour il a lutté pour
Manet, Monet, Degas, V an Gogh, Cézanne ; il leur a préparé
un public, trouvé des acheteurs, conquis une influence qui
excite encore mainte jalousie. Ce critique d'art auquel on
reproche son dilettantisme, cet esthéticien d'avant-garde dont on
raille parfois les annonciations périodiques, cet amateur de beauté
dont la gallophilie est suspecte à certains, n'a-t-il droit qu'à
notre seule reconnaissance ?
A y regarder d'un peu :près, c'est bien la culture allemande
qu'il entend servir. Qu'il parle de Versailles ou de Pqtsdam,
de Cézanne ou du Greco, qu'il vante Paris ou critique Berlin,
c'est à son peuple qu'il pense. Comme les grands Allemands
d'autrefois qui ne furent si durs pour leur pays que parce qu'ils
le voulaient plus un, plus libre, plus fort, Meier-Graefe n'est
si sévère pour la culture du Reich que parce qu'il la voudrait
digne d'hériter de notre passé et de s'imposer au reste de
l'Europe.
Cette culture, quels reproches lui fait-il? On parle trop d'elle:
" Si l'usage qu'on fait d'un mot était, dit-il, un sftr garant de
l'existence de la chose qu'il représente, notre culture serait

NOTES

colossale, comme nos gare!. " Mais il est à craindre que ta
notion ne perde en profondeur ce qu'elle gagne en étendue.
Il est des mots qui grandissent démesurément : le mot culture
finit par ressembler au chapeau haut de forme qu'on voit
dans la maison de Gœthe à Weimar : un petit bonhomme
s'amuse à le mettre, et il lui descend jusqu'aux épaules de sorte
qu'on ne voit plus rien de la tete.
Il semble, dit Graefe, que par toute l'Allemagne on obéisse
à ce mot d'ordre " Reste à tes affaires". La culture y est
devenue elle aussi une affaire. Le pauvre Michel, autrefois si
riche avec ses poches vides, répand dans tout le monde, " sous
la pression de ses canons, une civilisation empruntée à l' Amériqve, et il croit entreprendre une croisade". Ce qu'il prend
pour une chose sacrée, ce qu'il appelle sa culture, tient encore
presque tout entier dans les signes extérieurs de la civilisation :
livres bien imprimés, wagons-couloirs, meubles confortables,
chauffage central, fastes du cirque Reinhardt. Il y a plus, il
y a mieux si l'on veut : des universités parfaitement organisées,
où le travail se débite comme à la machine, des laboratoires
modèles, des sculpteurs qui savent le jeu des lignes, des peintres
qui ont le sens de la couleur, des architectes capables d'adapter
un grand magasin, une gare, un hôtel aux besoins du jour.
Formes, couleurs, matière, histoire, technique n'ont plus de
secrets. L'Allemagne enfante un monde prodigieux par la
richesse du détail, imposant par les effets d'ensemble : "Massenwirkungen ".
Tout cela pourtant ne constitue pas une culture. Selon
l'auteur, on 1ent la misère profonde de cet effort, quand, sortant
du Berlin moderne, on se promène à Potsdam, où " les choses
visibles, mystérieusement, évoquent mille choses invisibles auxquelles elles se rattachent. La beauté n'a pour nous de valeur
que lorsqu'en elle quelque chose dépasse la chose belle, l'œuvre
créée ; lorsque celle-ci nous révèle une volonté plus haute, un
infini par delà les choses finies."

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est cette haute relation spirituelle entre les œones et les
hommes, cet idéal qui seul donne à la culture d'une nation
son unité, son harmonie, sa valeur impérissable, que cherche en
vain Graefe dans le nouvel empire. Tandis qu'en France on
rencontre encore " ce merveilleux instinct du jeu qui est français", tandis qu'on y voit des passionnés de l'esprit, des artistes
dont l'idéalisme ne recule point devant les conséquences extrêmes ; ruine et anéantissement d'une vie politique compromise,
en Allemagne les artistes eux-mêmes considèrent leur art du
point de vue des affaires, de l'intérêt personnel ou national, et
s'ils s'unissent pour protester (" Deutscher Künstlerprotest ")
contre l'achat d'un tableau français dans une ville hanséatique,
ce n'est point au nom d'un idéal esthétique, mais pour dea
gros sous.
Il faut dire que cette maladie d'industrialisation n'est pas
proprement allemande ; et aussi - Meier-Graefe le sait bien qu'il reste en Allemagne des idéalistes qui n'ont point manqué
de répondre à cette levée de boucliers - ou de caducées avec la fermeté qui convenait. Mais, et c'est ce que déplorent
nos voisins, les idéalistes chez eux demeurent isolés, sans contact avec leur peuple. Une nation qui était hier encore celle
des poètes et des penseurs se trouve tiraillée entre un idéalisme
qu'elle ne pouvait désapprendre et un matérialisme qui la grise.
On pourrait dire d'elle cc que dit Meier-Graefe de son empereur : " une personne de bonne volonté qui parle comme
Barberousse et tente d'agir comme un Américain ".
Est-il une conciliation possible entre ces forces anarchiques
au milieu desquelles on se débat ? Reviendra-t-on à cette conception qu'avait Gœthe de la culture, à cet "effort de toutes
les puissances humaines pour organiser le chaos ", à cet ordre,
à cette unité, à cette harmonie qui naît dans la richesse, et
malgré la richesse des relations nouvelles de l'homme avec
l'µnivers ?
Meier-Graefe ne croit cette ,ynthèse possible 9ue par un

NOTES

99 1

retour à l'idéalisme ancien, par un retour aussi à la tradition.
L'~eman~ d'aujourd'hui a .-olontaircment coupé les ponts
derrière lui. Il a cru que surgirait de son seul effort et de
toutes pièces, une " Deutschland-Athcne " si neuve, si ;rande,
que le passé en serait aboli. Or l'Allemagne est grande; elle est
riche, riche d'expériences, de découvertes, d'œuvres; mais à
cette richesse et à cette grandeur il manque le style, " die
mnere Form. " C'est dans l'exemple du passé qu'il lui faudra
retrouver "cette éneq~ie d'ordre purement spirituel", cette
"~spiration infinie ", cette volonté d'atteindre à l'impossible
qui firent grandes l'époque de Fréderic II et celle de Gœthe.
Tandis qu'en France se perpétue "l'apparence au moins de la
beauté", que les écrivains et les peintres s'y sentent les héritier,
d'une tradition dans laquelle ils se meuvent à l'aise que la
,
'
eu1ture n est point pour eux " chose d'église ", mais chose
~'instinct, que leur art a ses racines profondes dans les qualités
mnées de la race dont il est l'expression organique, art et culture en Allemagne continuent de ressembler au chapeau de
Gœthe trop grand pour la tête d'un enfant.

F. B.

�99 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DIVERS
NICE, CAPITALE D'HIVER, par Rohtrt dt Stmza (BergcrLevrault, 7 fr. 50).
Voici un gros livre; le début probablement d'une série,
intitulée : " L'avenir de nos villes, études pratiques d'esthétique urbaine", et dont je ne parlerais probablement pas dans
cette revue s'il n'était écrit par M. Robert de Souza, et si
M. de Souza n'était l'auteur de ce petit livre, si plein de
choses, qui fut discuté ici même : Du Rythme en françaiJ.
M. C. Mairclair a écrit autrefois dans un recueil qui s'appelle,
je crois, Idées f!Îflantu, un article qui mérite d'être relu, sur
l'identité et la Fusion dts Arts. II y faisait ressortir l'autorité et
le poids que donne au critique qui s'occupe d'un art la
fréquentation et la pratique des autres arts, l'intelligence que
peut répandre tout à coup sur une beauté poétique le sentiment
ou l'idée de son analogie avec telle beauté picturale ou musicale.
En général la critique française ne s'est guère engagée dans
cette voie, elle s'est bornée assez exclusivement au fait littéraire, tandis que la critique littéraire anglaise ou allemande se
considérait davantage comme un chapitre de l'esthétique
générale. Il serait d'ailleurs possible de discuter les avantages
et les inconvénients de cette spécialisation, et les Anglais pourraient aussi bien regretter l'absence d'un Sainte-Beuve dans leur
XIXe siècle que nous pouvons déplorer dans le nôtre le manque
d'un Walter Pater.
Le cas de M. de Souza mérite en tous cas d'être signalé,
et il le mérite d'autant plus qu'après l'avoir loué de cette
diversité, il faut lui savoir gré d'une unité très volontaire et
très nette. Du Rythme en françaÏJ et Niu capitale d'Hifler sont
deux exemples techniques qui prennent place dans un même

NOTES

993

chapitre d'esthétique, un chapitre dont un livre ancien de M. de
Souza laissait, dans son titre seul, apercevoir déjà l'esprit, celui
qui s'appelait: La Poésie populaire et lt LyriJme sentimental. L'auteur
s'attache aux faits élémentaires, populaires, de la poésie, ou de
l'architecture, il les tient pour les bases indispensables des
formes supérieures et raffinées, il veut d'abord les élucider et
les ordonner. La disposition, la ligne spontanée que prennent
les valeurs rythmiques dans le langage, que prennent les valeurs
de végétation ou de pierre dans une cité qui vit et croît
normalement, voilà les éléments naturels qu'il faut en premier
lieu discerner. La poésie, l'architecture urbaine, se construisent,
en épousant leurs courbes, sur ces valeurs naturelles.M. de Souza,
dans Nice, capitale d'Hifler, nous montre, en s'appuyant sur des
exemples et une pratique qui ne nous sont guère venues encore
que de l'étranger, la nécessité, pour toute ville, d'un plan
régulateur pour son passé, d'un plan d'extension pour son
avenir. Peut-être pourrait-on reprocher à Du Rytlzmt t11
franrais un excès de plan régulateur et de plan d'extension
dans l'image qu'il présente de la poésie française, et, de l'architecture à la poésie, quelque manque de souplesse dans le
mutandis mutatis. Mais je n'écris pas une étude d'ensemble sur
son œuvre, et je m'en tiens à Nice.
Son livre d'esthétique urbaine su.r Nice ne saurait être q:u'une
série de lamentations, et M. de Souza donne du développement
matériel, édilitaire de Nice, un tableau tel que l'on se demande
si vraiment toute l'œuvre de bassesse et de laideur n'a pas
été irremédiablement consommée. On a un regret de voir
l'auteur dépenser tant de compétence, de travail et _de talent
pour une cause perdue. On se demande alors pourquoi la cause
est perdue et l'on est amené à certaines conclusions générales que
d'ailleurs, je le reconnais, M. de Souza, ayant écrit son livre
d'abord en articles pour un journal de Nice, ne pouvait guère
hasarder devant son public.
M. de Souza, espérant que ses études d'esthétique urbaine
11

�994

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

seront continuées, indique, comme livre, à faire, après Nice,

capitale d' Hiver: Mar1eilk, porte de l'Orient; Lyon, métropole du
travail; Nancy, la Ruche de l'Est; Paris, reine de l'Occident.
Acceptons ces titres, bien que le dernier, dans une série d'esthétique urbaine, sonne assez mal pour la capitale d'Europe qui,
avec Rome,s'enlaidit de la façon la plus inflexiblement progressive.
Ces quatre derniers titres n'en ont pas moins une signification
humaine : ils désignent des organismes de santé, de travail.
Mais Nice, capitale d'Hiver a-t-il un sens ? Cela ne signifie pas
capitale de l'hiver, titre qui s'entendrait assez bien de
Petersbourg. Cela ne veut pas dire non plus : capitale de la
France en hiver. Il faudrait entendre capitale des hivernants,
c'est-à-dire de deux catégories de gens : les maladei, les oisifs.
Laissons les malades de côté : ils viennent demoins en moins à
Nice, et ce ne sont pas eux qui imposent à une ville, en droit et
en fait, ses exigences édilitaires. Restent les oisifs, généralement
étrangers, issus d'Amérique et de Russie. Quel élément de beauté
l'esthétique, urbaine ou autre, peut-elle tirer de la .1 C'est
M. Barrès, je crois, qui dit que l'invasion de tous les rastaquouères de l'univers nous a• forcés à ne grouper sur la Côte
d'Azur que des idées communes (et d'abord ce nom ridicule
dft à M. Stéphen Liégeard). La même nécessité qui nous Y
fait placer des idées communes y fait -pousser des bâtisses
communes. Je prends les premières lignes du livre de M. de
Souza: " Nice est un de ces points du globe, célèbres, que
tout le monde connaît avant de les avoir vus. Les lignes,
les plans du paysage vous sont rendus familiers par les affiches
et les cartes postales. '' Soit. Mais, parmi ces lignes et ces plans,
toute ville célèbre, surtout sous le ciel clair de la Méditerranée,
impose d'abord un point dominant, un sjgne capital, u~ chef
vivant du paysage, Notre-Dame de la Garde à Marseille, le
Vésuve à Na pies, l' Acropole à Athènes, les cierges blancs des
minarets à Constantinople. A Nice ce chef ne manque pas,
qui occupe dans la baie la place de la Tour Eiffel dans

NOTES

995

l'horizon de Paris : c'est le Casino de la Jetée-Promenade.
Sur la mer de Nice il emplit, il hallucine le regard, et la baie
des Anges ne se voit pas plus sans lui que le golfe de Naples
sans son volcan. On ferait le tour de la Méditerranée et même
du monde sans rencontrer rien de plus cyniquement outrageant,
sans trouver l'analogue de cette énorme ordure, posée au milieu
des plus admirables lignes, gratuitement, pour être là, pour
railler, pour infecter, pour rappeler horriblement que ce ciel,
ces montagnes, et cette mer sont les sujets et les servants de ce
qui tient dans le mot et la chose d'un Casino. M. de Souza
a beau nous parler d'embellissements, de rénovation édilitaire,
tant que les Niçois n'auront pas détruit cette Bastille et purifié
leur baie, nous les mettrons dans le même cercle de l'enfer
esthétique que les accroupis de Vendôme.
Je ne ~ais d'ailleurs pourquoi j'ai l'air de m'en prendre ici
à M. de Souza : car lui-même donne d'autres exemples, aussi
énormes, du béotisme niçois. Il laisse l'impression que le mal
passé qui est fait, le mal futur qu'il est impossible d'empêcher,
rendent son livre aussi inutile comme action que lamentable
comme tableau. Mais les questions qu'il soulève dépassent
l'horizon niçois. La dernière partie de l'ouvrage est une description
des efforts faits à l'étranger pour donner la beauté aux villes ou
pour la leur conserver. M. de Souza remarque que presque
toutes les fois qu'une ville étrangère met au concours un plan
d'embellissement, d'organisation ou de création urbaine, c'est
le projet d'un architecte français qui est couronné. D'autre
part la France vient incontestablement bonne dernière en
matière d'édilité esthétique. M. de Souza estime que la faute
en incombe à l'administration et aux polytechniciens. Sont-ils
les seuls coupables 1 Renvoyé à M. Faguet pour " le règne de
l'incompétence" et à M. Maurras pour " l'omnipotence de
l'élection politique. "
A.T.

�997

NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

•••
D1ux1kM1t LIST! DE souscJUPTEURS à l'édition monumentale
de Une Saison en E,1.ftr par Arthur Rimbaud.

Exemplaires surjapm, imptri4l à 100.frm,a: MM. H. Lamertin,
Bruxelles; E. Lemercier; Mme Georges Tamme.
Exemplairts sur r;ergé à la cwe Y an Gt/Jer Zo11e11 à 50 fra11u:
MM. Roger Audouin ; Jean d'AxenofF, Kief; René Barri.lion;
Ivar Campbell, Wa,hington; G. Centueroz.ewer, Varsovie;
François Coulon; Cuenod, Vevey; Joseph Desaymard;
F. Fraenkel, Berlin ; Edwin Frank.furter, Lausanne; Melle
Henriette Gespcrt, Bruxelles; MM. Marcel Groult ; Charles
Herbiet; Stuart Jcnk.ins; MMellea Gaby Kessel-Little; Lilli
Lieser, Vienne; M= Émile Mayrisch; M. A. Mollat;
Mme Hélène du Pasquier; MM. Yves Refoulé; Eugène
Rouart; Georges Roimcau, Odessa; Alfred-Jean Rumpelmeyer;
Jean Ryeul; Rémy Salvator; Henri Thuile, Le Mex (Égypte);
Téodor Toeplitz, Varso..-ie; Alfred Vailette; Henrique de
Vilhena, Lisbonne.

Les souscriptions à cet ouvrage de grand luxe, dont le but
premier est d'honorer la mémoire du grand poète, sont reçues
à Paris: chez l'imprimeur Pichon, :z 1, boulevard de Sébastopol;
à la Nouvelle Rlflue Fra11çaiu, 35, rue Madame, et au Mtmvt
de Fralllt, 1.6, rue de Condé. Le tirage, limité à 50 japon et
100

holb.nde, se fera prochainement.

•••
SouscRJPTlON

POUR L'!iu:cr10N o'UH MONUMENT

à EMMANllEL

SIGNORET.

Voici quelle était la liste des souscripteurs au
Edmond Théry
Henri Dagan

20

Novembre:

100

s

10

Edmond Pilon
100
Louis Giniès
Pierre Jourdan
5
40
Henri Bertin
10
Ch. Gatcau
Conférence Emile Sicard, à Salon
414.50
20
Paul Souchon
JO
Emile Sicard
Marcel Provence
5
Joseph d'Arband
5
Lucien Rolmer
5
Conférence Marcel Provence, à Lançon 53
JO
Emile Ripert
:zo
Jean de Pierrefeu
10
Aleundre Hérenger
JO
A Dragon
20
Edmond J alou:r
:zo
Léo Coren
Gabriel Boissy
5
10
E. Sansot
20
J. Gasquet
10.1.5
Schlesinger
90
Séance à Lançon
Ville de Lançon
126.85
Séance à Pelissanne

us

André Gide
Mercure de France
Nouvelle Revue Française

30

so
30

La souscription reste ouverte ; adresser les envois et la correspondance à M. Louis Giniès, 17, B'nrd Raspail à Paris.
" Est-il temps, peut-~tre, - nous écrit M. André Gide, en
nous envoyant sa cotisation - de rappeler aux admirateurs de

�LA NOUVELLE REVUB FRANÇAISE

Signoret, ou de leur faire connattre, que le poète qu'ils honorent
n'a pas laissé seulement des vers admirables, mais aussi une
veuve et trois enfants dans une situation bien voisine de la
misère.
Peut-être quelqu'un de vos lecteun est-il en position d'obtenir pour eux an secours."

•••
Un certain nombre de matinées littéraires sont organisées au
Salon d'Automne par M. Pierre Jaudon. La conférence d'ouverture a été faite par M. Jean Muller. Puis M.André Thévenin
a parlé de Paul Claudel. Et voici le programme des seances qui
n'ont pas encore eu lieu :
4 Décembre: Le, tmdanw actutlks dl kz pol1it en Allemagr,t.
Conférence de M. Félix Bertaux.
9 Décembre: Ler Caliitrr d'Aufaurd'liui.
Conférence de M. Léon Wcrth.
11 Décegibre : L' Œuvrt dl Ck. PlgMJ tt le, Caliin-1 dl 14

Quinz;aine.
Conférence de M. François Porché.
18

Décembre : Lt Comll dl Gobineau.
Conférence de M. Tancrède de Visan.

Prêteront Jeun Concoun :
Mmea Suzanne Despm, Madeleine Roch, Séphora Mossé,
Sylvette Fillacier, Marcelle Schmitt, Alice Tissot ;
MM. Lugné-Pol!, Jean Hervé, Jouvey, Armand Bernard,
Jacques Robert, Millet.

•••
C'est par erreur que le Théitre du Vieux Colombier a
annoncé à son programme paru dans la Nour,t//e R.tr,ut Française
du 1er septembre 1913 la représentation de L'Esfant g/JJ/ th,

999

NOTES

Mo11d1 Ouidtntal, "traduction inédite" da chcf-d'œuvre de

J. M. Synge.
La pi&amp;:c, sous le titre: Lt Baladin du Montk Orcidtntal, a
été traduite par M. Maurice Bourgeois et lui appartient exclusivement en tous droits de traduction, public.1tion et représentation française ; et c'est M. Lugné-Pol!, directeur du Thé~trc
subventionné de l'Œuvre, à qui M. Maurice Bourgeois avait,
depuis plusieurs mois, donné pleine autorisation de faire jouer
sa traduction, qui la représentera incessamment sur la scène du

ThéAtre-Antoine.

•••
Nous apprenons que le prix Nobel pour 191 3 vient d'être
décerné à Rabindranath Tagore, de qui nous publions dans cc
numéro une série de ~mes.

•••
Le Jeudi 4 Décembre, à 4 1/2 heures, M. André Gide fera
une conférence sur l'œuvre de Tagore au ThéAtre du Vieux
Colombier.

•

•

•

Au moment de mettre sous pre se, une très triste nouvelle
vient nous surprendre; on nous annonce la mort de Louis
Nazzi. Nous le savions depuis longtemps malade, mais rien ne
nous faisait prévoir sa fin prochaine. Tous ses amis de la
Nour:tlle Rtfl~ Fr1111çaist sont douloureusement affectés et adressent à ses. parents leurs condoléances sincères. Dans notre
prochain numéro Jacques Copeau lui rendra l'hommage que
son talent, sa force de vie et sa générosité lui ont mérité.

�LES REVUES

Rxvuis

1001

LES REVUES

1000

FRANÇAISES.

Il n'est pas trop tard pour citer quelques extrait! du fort
curieux article que Mme Simone a consacré dans le TEMPS au
théatre américain. Elle nous y signale une sorte de bouillonnement singulier qui présage peut-être une époque "élisabéthaine ".
On donne une " première". Il y a dans la salle les critiques qui,
entre les dix speetacles qui leur sont offerts ce soir-là, ont choisi,
bien entendu, celui qui leur était sympathique. Fort peu d'acteurs;
fort peu d'auteurs dramatiques ; quelques amis de l'auteur et des
acteurs ; et le public - tout simplement. Ici, pas de repétition
générale ; pas de " couturières " ; aussit6t que la pièce est sue
- quelquefois même avant, - on joue, on est dans la nécessité de
jouer.
La pièce commence; le public est extrbnement attentif I La proximité de la rue, si rassurante pour les gens qui craignent l'incendie,
et l'absence de portes pour séparer la salle des vestibules ont bien
quelques petits inconvénients : vous entendez les tramways passer,
les automobiles corner, Ica vendeurs de journaux crier les nouvelles,
le fracas du chemin de fer aérien quand il est voisin du théâtre. Au
cœur de l'hiver, quand les tuyaux dorés des calorifm:s sont lents à
s'échauffer, les terribles coups de marteau de la vapeur s'ajoutent,
sur la scène et dans la salle, à toua les bruits que je viens d'énumérer.
Rien ne trouble, rien ne dérange les Américains : ils sont habitu6,
me dit-on.
La pièce suit son coun. Dans les entr'actes, un orchestre joue des
airs réconfortants et des petits garçon• n~gres YOUS offrent de l'eau

glacée. Il y a en général, à un moment de la soirée, un nombre
suffisant de rappels pour permettre à l'auteur de prononcer un petit
diacours. Le directeur, qui va et vient entre aea différents thé.ltrcs,
ae mele aux groupes à la sortie, à moins qu'il ne soit au Canada, en
Louisiane ou en Californie. Les acteurs interrogent leurs amis. Tout
le monde attend la presse du lendemain.
Elle est rarelllcnt unanime. Elle est toujours fort claire: les manchettes portent : ImmtnJt sucû1. Pilet rtrVissantt... ou Chute si11istrt.
Pilet dlttstab/t ... Et les acteun sont traités de m!me : c'est un pays
ou l'on vous dit votre fait. li y a, parmi les critiques de New-York,
quelques hommes ffllinenu, spirituels et pleins de goClt, rarement
d'accord. Leurs jugements excellents ne sont guère plus enveloppé!
que ceux de critiques improvisés. Lorsqu'on a lu un journal, on sait
toujours à quoi s'en tenir. On n'est perplexe que si l'on a le malheur d'en lire dCWL

•••
M. Augustin Hamon, dans la revue

FLAMBERGE

étudie Clsar

et Cliopatre de Bernard Shaw. Il cite Shaw lui-meme.
"L'originalité, dit Shaw, donne à on homme un air de franchise, de générosité et de magnanimité, car son originalité lui
permet d'estimer la valeur de la vérité, de l'argent ou du succès,
sans tenir compte des conventions et de la morale habituelles ".
Aussi, César prodvit une impression de complet désintéressement
et de complète magnanimité et il n'agit qu'avec un entier égotsme.
" C'est dans ce seul sens qu'un homme est naturellement grand ;
c'en dans cc sens que j'ai représenté César comme grand. Ayant de
la vertu, il n'a pas besoin de bonté. Il n'est ni clément, ni franc, ni
généreux, car un homme qui est trop grand pour vouloir se venger
n'a rien à pardonner ; un homme qui dit des choses que craignent
de dire d'autres gens, n'a pas besoin d'être plus franc que ne l'était
"Bismarck. Et il n'y a aucune générosité à donner des choses dont
on n'a pas besoin, à de, gens dont on a l'intention de se servir".

�1002

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TABLE DES MATIÈRES

•••
Faut-il attribuer à Racine le Triompl1t de Lulli aux Champ1Ely1!t1 qu'exhume l'abbé Bonnet et qu'il publie dans la REVuE
( 1 5 octobre). C'est une lettre mythologique mêlée de vers, qui
a l'aisance, le ton et le gonflement du grand siècle mais qui
n'ajoute rien i la gloire du poète de Blrhtiu. L'esprit en est
amusant mais facile :

Ctpmdant lt vitux mattht,
Aperttflnnt utte !Jme,
Mtt JO naulle a.flot
Et l'aborde en virtgt coups de rame.
Mais ooyant à son air
Que JOfl rorps n'tlflait pa, t1rcor la 1/pulture,
Il ne voulut poi11t la pamr;
Ce flll l'/Jme prit pour injure.

• ••
Signalons le num&amp;o d'octobre de /'Art et lu .Artistes consacré
par M. de Tressan a la Ptmtrm tn OrimJ et tn Extdme-Orient.
Entre cent reproductions curieuses, une planche en couleur
restitue pour nous one fresque du VIII• siècle japonais qui
orne le Temple Kond6 de Oryu-Ji. Elle nous semble digne
par sa grandeur, sa simplicité, sa sobre richesse d'!tre comparée
aux plus hauts chefHl'œuvre de l'art chinois ancien et aussi
bien de l'art des pré-renaissants d'Italie.

•••
La vaillante revue populaire de diffusion arti tique Note 1ur
lu Âr/1 que dirige M. Ro,noblet nous offre les résultats émouvants de la méthode directe de Mel1• Marchand, profes·eur de
musique i St Quentin. Ses pl:tites élèves pensent en musique et
elles écrivent des narrations musicales du plus vif intérêt. Avec
les sports, la gymnastique rythmique et "l'écriture musicale",
quelles générations nous prépare-t-on 1

CONTENUES DANS

LE TOME X

{JUILLET-DÉCEMBRE

1913)

FRA. ÇOIS-PAUL ALIBERT
15

(LV)

. 195

(LVI)

Le Puits et le Laurier . . . . . .
HENRI ALIÈS
Le Fruit plein de cendres.

.

.

.

.

.

MICHEL AR...~AULD
Deux livres sur Proudhon. . . . . . . . 527 (LVIII)
Etudes de psychologie litté-raire, par
Louis Cazamian . .

.

.

.

.

Etudes de psychologie litlé-raire, par
Louis Cazamian .

.

.

.

8o2

(LIX)

950

{LX)

HENRI BACHELIN
Philémon, vieux de la tJicille, par
Lucien Descaves .

.

.

150
(LV)
634 (LVIII)

.

Vie de Satnuel Belel, par Ramuz.
ANDRÉ BAINE
Poèmes . . . .

. . . . ...

.

.

701

(LIX)

t6o

(LV)

324

(LVI)

FÉLIX BERTAUX
Lettres allemandes : Frtitagskind, par
Otto Flake. . . . . . . .
Lettres allemandes : France et Alle•
magne : Littératures comparées, par
Aug. Dupouy. . . . . . . . .
Lettres allemandes : J nf11U11ce du théâtre
français sur le théâtre alle111and de
r870 à r900, par Paul Fritsch . . .
Lettres allemande : Wohin Treiben Wir1
par Jnlius Meïer-Graefe . . . . .

651 (LVlll)

988

(LX)

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RENÉ BICHET

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Poèmes.

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Poèmes.
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LOUIS DUMONT-WILDEN
Camille Lemonnier .

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EDOUARD DOLLÉANS
L'E,wers du Mu.sic-Hall et Prrou.
Poucette et quelques autres, pa;
Colette Willy . . . . . . .

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1

11

,,
1

Sur quelques ballets de transition .
La Marchande de petits pains pour
les canards, par René Boylesve . 31 3
:Manuscrit trouvé dans une île, par
Luc Durtain
.
. .
Arl_, Chrétien, par Georges Desvalheres. . . . . . . . . .
Devant le monument de Catulle
Mendès.
Nouvelles .Asiatiques, par le Comte
de Gobineau
Laure, par Emile Clermont
A propos des Degas de la Galerie
Manzi. . . . .
Au Musée du Louvre
Le Génie de Flaubert, par Jules de
Gaultier . . . . . .
. . 616
Dans les Rues, par J.H. Rosny aîné et
Sépulcres blanchis, par J. H. Rosny
jeune. . . . . . . . . . 630
A propos de deux livres de l\.f.André
Suarès: Idées et Visions et Trois

(LVII)

16c]

JACQUES COPEAU
Dingo, par Octave Mirbeau
130
(LV)
Jfarie-Magdeleine, par Maurice
Maeterlinck. . , . . . . . 146
(LV)
Stanislas Wyspianski et le théâtre
polonais . . . . . . . . . 299
(LVI}
Un essai de rénovation dramatique; le Théâtre
du Vieox Colombier . . . . . . . .
337 {LVII)

. '

1

354

PAUL CLAUDEL

11

1

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~-".

1

Le
Le
Le
Le
Le

Grand
Grand
Grand
Grand
Grand

ALAIN-FOURNIER
.Meaulnes (I)
Meaulnes {II) .
Meaulnes (III) .
Meaulnes (IV) .
Meaulnes (fin) .

155

297

(LV)

Hommes.
Psycbl, par Gabriel Mourey . . .
Suzanne Desprès dans Hamlet . .
Introduction aux matinées de poésie
du Théâtre du Vieux Colombier.
Les Livres du Temps, par Paul
Souday . , . . . . • . ,
Les premiers spectacles du Théâtre
du Vieux Colombier .
Le Phalène, par Henry Bataille .
Les De11x Forw, par P.J. Jouve

(LVI)

78

(LV)
(LVI)
376 (LVII)
559 (LVIII}
731
(LIX)
213

HENRI GHÉON
A propos de PJnélope et de Boris
Godounov . . . . . . . . 133
711.lien devant un public "averti'' . 142
Riqud à la Houppe au Théâtre
Français. . . . . . . . . 147
!tf arihe et Marie, par Edouard
Dujardin. . . . . . . . . 149
Chronique de la Poésie: La Tapisserie de
Notre-Dame, par Charles Péguy. Alcools, par Guillaume Appollinaire.Le Page de la Vie, par Maurice
Rostand. - De Théophile Gautier
poète, etc.. . . . . . . . . '. 282

(LV)

{LVI)
(LVI)
(LVI)
(LVI)

Souvenirs de la Com d'Assises (I) .
Souvenirs de la Cour d' Assises (Il).

t,. .

-, :

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(LVII)
(LVII)

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(LJX)
(LIX)
(LIX)

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(LIX)

893

(LX}

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ANDRÉ GIDE

(LV)
{LV)

(LVI)

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(LV)

1

COMTE DE GOBINEAU

864

Adélaïde

(LX)
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ANDRÉ DE HEVESY

(LVI)

Sur le Comte de Gobineau. .

,

852

'

{LX)

1

�JEAN SCHLUMBERGER

VALERY LARBAUD
Lettres anglaises : Œuvres Complètes
de Francis Thompson. -Francis
Thampson, par S. Rooker.-Poems
parAliceMeynell. . . , . : 319 (LVI)
Lettres anglaises : William-Ernest
Henley, par L. Cope Cornford. La Saison 1913. . . . . .
636 (LVIII)

Le Mur . .

33

(LV)

. .

. .

(LV)
(LV)
(LVI)

459
louin
Les Vivants et les Morls, par la
f62
Comtesse de Noailles.

(LVII)
(LVII)

Petits Dialogues sur le théâtre et

ROGER MARTTN DU GARD
. .

{LV)

Essais de critique liltéraire et
philosophique, par René Gil-

LOUIS LEFEBVRE

Jean Barois (fragment)

Chronique du Théâtre: La Pisanelle,
126
par Gabriele d' Annunzio
La Gloire A mb11lanctère, par
Tristan Bernard. . . . . 148
Exposition Théo Van Ryssel158
berghe.
La Khovanchtchina, par Mous
sorgsky . . . . . . . 303

l'art dramatique, par Edmond

. • 546 (LVIII)

Sée. . . . . . . . . 473

(LVII)

Heures et Rêves, par Gérard
622 {LVIII)

Mallet .

DARIUS MILHAUD

Le Chartisme, par Edouard

Les " Festspiele '' d'Octobre à
Hellerau . . . . . . .
82 J

(LIX)

655 (LVlll)
Dolléans
l'Appel des Armes, par Ernest
816
(LIX)
Psichari

FRANÇOIS PORCHÉ
Pire que la mort .

497 (LVIII)
JULES RENARD

Lettres à l'amie (1) .
Lettres à l'amie (Il)

5
1 79

(LV)
(LVI)

JACQUES RIVIÈRE
Le Roman d'aventure (fin) • . . . .

.

{LV)

Le Sacre du Printemps, ballet
par Igor Stravinsky, Nicolas
Rœrich et Vlaslav Nijinski .

Le Sacre du Printemps . . . . . . . ,

(LVI)
(LIX)

ANDRÉ SUARÈS
Chronique de Caërdal : Contraires.
Chronique de Caërdal: Pèlerins de
Sion . . • . . . . . . .
Ch,ronique de Caërdal : Shakspeare
a Pans . . . . . . . . .
Chronique de Caërdal : Mort d'amour . . . . . . . . . .
Chronique de Caërdal : Le plus
beau temps . . . . . . .

271

{LVI)

441

(LVII)

6o2 (LVIII)

778

(LIX)

934

(LX)

833

(LX)

. 452

(LVI!)

RABINDRANATH TAGORE
L'Offrande Lyrique (Traduction d'André Gide)

GASTON SAUVEBOIS
JÉROME ET JEAN THARAUD

La Culture française en Belgique,
par Maurice Wilmotte . . 314
Portrailset Souvenirs, par Henri
de Régnier . . . . . . 812

(LVI)
(LIX)

La Disgrâce de Nicolas Machiavel,
par Lucas Dubreton.

. . ,

�ALBERT THIBAUDE'l'
Chronique de la littérature: La Prtface de Stéphanie, par Paul Adam
Les Copains, par Jules Romains. .
Un livre sur Ronsard . . . . . . . , .
Le Roman, par Jean Muller . . .
Charles Blanchard, par Ch. L. Philippe . . , . . . . . . .
Le Najoléon de Notting-Hill, par G.
K. Chesterton, trad. Jean Florence
François Villon, sa vie et son temps,
par Pierre Champion. . . , .
R,main Rolland: l'homme et f:œuvre,
par Paul Seippel . . . . . ,
L'Aventure de Tltérèse Beauchamps,
par Francis de Miomandre . .
Nice, capitale d'hiver, par Robert
de Souza. . . . . . . .

rrs
1 53

198
461

~LV)
LV)
(LVI)
(LVII)

623 (LVIII)
639 (LVIII)

792

(LIX)

807

(LIX)

966

(LX)

99 2

(LX)

CAMILLE VETTARD
La Bataüle à Scutari d'Albanie, par
J. J. Tharaud . . . . . . . 618 (LVIII)
Cltarlcs Dickens, par Algernon Charles Swinburne. . . . . . . 646 (LVIII)
XXX

Le Théâtre d' Hellerau. . . . .
Le Théâtre du Vieux Colombier .
L' Edition monumentale d' Une Saison en Enfer (Première liste de
souscripteurs
Théâtre du Vieux Colombier : programme des matinées poétiques.
L'Editioo monumentale d'Une Saison en Enfer (Deuxième liste de
souscripteurs) . . . . . . .
Souscription pour un monument à
Emmanuel Signoret . . . . .
Programme des matinées littéraires
du Salon d' Automne. . . . .

r. . . . . . .

474
483

(LVII)
(LVII)

487

(LVII)

655 (LVIII)
996

(LX)

996

(LX)

998

(LX)

LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

Imp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, I2, Bruges (Belgique).

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>�SÉJOUR DE STENDHAL A
BRUNSWICK
(FRAGMENT IN:BDIT' DU JOURNAL)

Après s'être convaincu, à Marseille, qu'il n'était pas né
pour faire un commerçant, Stendhal, gdce à la protection des
Daru, redevint fonctionnaire. Parti à la suite de Martial Daru
pour l'Allemagne, où l'on se battait, il est nommé, le 29 octobre
I 806, adj oint provisoire âux commissaires d_
es guerres. Il est
aussit6t désigné pour exercer ses fonctions à Brunswick, où il
artive le I 3 novembre. Il y resta deux ans, presque jour pour
jour. C'est pendant son séjour qu'il fut nommé, le I I juillet
I 807, adjoint titulaire aux commissaires des guerres.
La vie de Stendhal à Brunswick n'est connue, jusqu'a présent,
_que d'une manière très imparfaite. Beyle cependant tint un
journal assez régulier de son existence entre son arrivée à
Brunswick et le mois de novembre I 808. Ce journal était vraisemblablement divisé en deux parties : I 806-1807, et 18071808. Stryienski n'a connu ni l'une ni l'autre partie ; il pensait
détruits à la fois les cahiers de I 806 et I 807, que Stendhal
lui-même disait avoir perdus en Russie, et ceux de 1807 et
1808. (Cf. Journal de Stendhal, éd. Stryienski, p. 331 et 421,
notes.) Ce dernier fragment existait cependant; il a été la
propriété de Chéramy, puis a été acquis par M. Edouard
Champion.
Nous offrons aux lecteurs le seul fragment conservé du
I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Journal de Stendhal pendant le séjour à Brunswick. Il ~t ex~ait
de l'édition intégrale, actuellement sous presse, qm paraitra
cette année même dans la collection des Œuvres Completts de
Stendhal, publiées sous la direction de M. Edouard Champion
(Librairie ancienne Honoré Champion).
HENRY DEBRAYE.

JOURNAL
DU I 7 JUIN 1 807 AU [ MOIS DE NOVEMBRE I 808]

Je commence ce cahier avec toute l'humilité qu'un
bon chrétien pourrait exiger de lui. L'aventure de M. 1
est une bataille perdue, cela m'apprendra le prix du temps.
Si elle ne m'a pas donné un moment sublime, comme
Adèle à Frascati, j'en ai tr-oüv( auprès d'elle de bien
délicieux.

Je ne veux en aimant que la douceur d'aimer.

Ce vers est presque vrai de mon ime, et non de mon
orgtJeil, c'est lui qui m'a donné de l'~umeur depuis Jeudi.
Je viens de prendre ma deuxième leçon de M. Denys
(44 francs pour douze leçons), j'en prends deux par
semaine, deux de M. Mancke, trois de M. Kœchy.
Je compte apprendre incessamment à monter à cheval.
Il p~raît que M. D [ aru] a trouvé de la suffisance à moi
à demander mon changement. Martial recommence à me
bien traiter, parce que je deviens flatteur. Je suis bien
Il s'agit très vraisemblablement de Wilhelmine de _Griesheim, fille du général-major de Griesheim. On sa~t que
Stendhal l'appelait Minette. Il en parle d'ailleurs plus lom.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

547

avec tous les Français; Brichard, avec qui je suis le plus
lié, met souvent de l'aigreur entre nous, il a une jalousie
excessivement susceptible, il est jaloux de tout et d'un rien.
Je viens de lire le Ld. (sic) avec fruit ; je suis en train
de lire Tracy (Logique), Biran et l'Homme d'Helvétius.
J'ai là mes pistolets, auxquels Rasch vient de changer
la sous-garde, j'ai tiré une dizaine de fois, sept à huit cents
coups au plus. Tout mon bien consiste en 71 francs et
50 louis.
Si, comme le dit Biran, l'on n'a de mémoire musicale
que par les sons que l'on peut reproduire, il faut appr:endre
à chanter pour se souvenir des beaux airs.

M. : " Je serais bien ingrate si je ne l'aimais pas, il y
a si longtemps qu'il m'aime ! "

17 juin.
J'ai couru un grand danger ce matin : Brichard a lu
le commencement de ce journal, heureusement pas
jusqu'au bas de la première page.
Je viens d'être très mouillé en allant chez Brandes avec
le prudent Reol ; il est prudent par excellence,
Hier, j'ai été sur le point d'être hors de moi par le
plaisir que je me figurais dans mon enfance d'après les
Baigneuses de M. Le Roy et la pêche de Corbeau 1•
1
Les Baigneuses sont un tableau de Le Roy, professeur de
dessin du jeune Beyle à Grenoble; quant à la "pêche de Corbeau", elle eut lieu dans le Guiers aux Echelles (Savoie),
où Beyle était allé voir, vers 1791, son oncle Gagnon. (Voir rie dt Henri Brulard, H. et E. Champion, éd., t. II,
p. 182.183 et p. 165.)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Musique au Chasseur vert, en revenant d'acco°:1pagnc~
M 11e de T. qui m'a conté son histoire avec L1by, qut
doit me rem:ttre des lettres ce soir et à qui j'en ai écrit
une.
Minette était jolie par la physionomie.
Nous avons tiré trente coups de pistolet, Str [ ombeck]
et moi, moi
mal.
.
.
On peut feindre un mois, deux mois, mais on revient
à son vrai caractère. Je ne mets pas mon capital à avoir
des femmes. Martial a eu, de dix-huit à trente-et-un
ans vingt-deux femmes à peu près, dont douze véritableme~t après une intrigue. J'ai vingt-cinq ans, d~ns l~s di~
ans qui vont suivre j'en aurai probablement suc. J aurai
vingt chevaux d'ici à ce que l'Age m'empêche d.e
monter.

tres

Jeµgi 18juin.
Minette chez l'intendant : " Vous m'avez fait l'autre
jour des questions, je puis bien vous en faire ~ne à _mon
tour : ce que vous faites pour M 11e de T. est-il sérieux,
ou vous moquez-vous d'elle r
, .
_ Pour vous répondre, il faudrait que vous m eussiez
répondu autrement l'autre jour.
:ous ai_ aimée ép~rdument et je vous aime encore ; 11 n ·est pomt de sacnfice,
poin/ de folie, etc. etc ... (Une déclaration_ véhémente, et
qui fut écoutée avec plaisir de coquettene sans doute.~
Me recevrez-vous encore quand vous serez Mme de Heert.
_ Certainement, mais je ne le serai pas de long-

Je

temps.
.
.
Le futur arrivant ~ermina là notre entretien, qm me
' .
'
.l
prouve que je ne suis pas encore confondu parmi ey

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

549

indifférents et que son sentiment pour H[eert] n'est pas
une passion.
J'eus beaucoup d'esprit au commencement de la soirée,
mais de l'esprit ridicule, à la Desmazure; le véritable
auraif tout au plus pu être senti par une Mme de Spiegel
(de Miroir), femme vraiment belle, mais qui dans huit
jours retourne à W eymar.
Mademoiselle de T. trouva encore un prétexte pour ne
me pas remettre les lettres de L. Elle lui parla avec feu;
il s'en alla vers les neuf heures, mais je m'aperçus que je
lui étais importun.
Minette et Philippine questionnèrent beaucoup M. de
Str[ ombeck J sur mon compte.
M [inerte] lui dit: "Je suis silre que Mina ne l'aime
pas, elle en a un autre dans le cœur. "
Phili[ppine] : "Dites-fl1oi: est-ce par hasard que vous
êtes venu l'autre jour au Chasseur vert?"
Str[ombeck] se met à lui conter qu'il n'en sait rien,
que je le suis venu chercher à cheval, etc.
Str[ombeck] à Mina, qui lisait une lettre allemande:
" Ah ! vous recevez des billets doux !
- Est-ce que Beyle vous aurait confié quelque chose r"
J'intéresse leur coquetterie. A dîner, j'ai beaucoup parlé
avec M. Empérius, qui a de l'esprit; mais en qui on sent le
manque d'âme (il n'a pas, dans la conversation, une étincelle de la chaleur de Corinne); il écrase entièrement
Str[ombeck]. Liby ne parle pas mal, il a quelque grâce,
mais il est loin de mys[ eif] 1 (ceci est mon histoire).

1

Moi-même.

�55°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vendredi, 19 juin 1807.
A cinq heures, je vais prendre ma premiere leçon
d'équitation du maréchal des logis Lefaivre, tête étroite.
Je vais tirer à La Mache avec Münchhausen et M. de
Heert. Je tire assez mal. Cette société me fait mal.
M. de Heert ressemble en bien à M. David, professeur de mathématiques, au physique et au moral. Taille
basse, sans grâce ni force, quelque bon sens, parlant bien
plusieurs langues, mais, ce me semble, ne s'élevant pas
jusqu'à l'esprit. Ç'est peut-être ce qui l'aura empêché de
remarquer que ma plai~anterie était contrainte. · Ils ont
commencé par plaisanter assez librement sur Minette .et
Mina; il ne tenait qu'à moi de Je prendre sur ce ton, mais
j'étais affecté assez vivement et, une fois l'occasion passée,
elle ne s'est plus présentée.
Heert a dit à M. de Str[ombeck]: "Je suis charmé que
M. de B[eyle] 1 aille avec moi, il me plaît beaucoup, etc.
(C'est une traduction.) II me trouve tout à fait bon, ne me
traite point en rival. "
Fortifier cette opinion dans ma course de demain.
Je crois que mesdemoiselles de Gr [ iesheim] savent que
Liby a demandé à M. de Siestorpf comment il devait s'y
prendre pour obtenir la main de M 110 de T.
Celle-là est forte. Il est assez enfant pour parler sérieusement, je ne le crois pas assez hardiment scélérat .pour
employer ainsi publiquement cette ruse. J'en serai pour
ma lettre.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

Je me suis barbouillé,aux yeux:'de Mme de Str[ ombeck ],
en faisant un soir un peu le Valmont. Ce n'est pas la
premiere fois qu'il m'arrive de frapper trop fort.
·
M. de Lauingen m'a invité à dî_ner à Lauingen, ensuite Madame et Mesdemoiselles de G[ riesheim ], M. de
Heert, M. de Str[ ombeck]. Ces dame·s reviennent le soir,
Str[ ombeck] et moi allons à Grossen Twilpstedt.
Ce matin, à une heure, en revenant de La Mache de
passer deux heures avec MM. de Heert et Münchhausen, j'ai eu deux heures d'un dégm1t de tout au mo,nde,
même de l'Homme d'Helvétius, que je lisais alors, et qui
me semble le bon sens même. Je trouve plus dans un de
ses chapitres que dans des volumes des autres, et énoncé
plus clairement, et mieux prouvé.
Str[ombeck] convient ce soir avec moi que le défaut·
&lt;;les Allemands est d'être trop minutieux. Leur législation
les y porte sans doute. Que de recettes, que de caisses,
que d'emplois dans les finances de Brunswick! Quelle
complication dans la distribution de l'a justice !
Apres cela, je vais à la comédie. Le Direèteur, de Cimarosa 1, musique charmante. Je vois ces dem~iselles avec
un léger embarras. Je n'ai pas le sérieux convenable à
l'égard du commandant de la place.
23 juin 1807.

P'oyage à · Twilpstedt. ~ Je suis revenu hier soir de
Twilpstedt. Nous sommes partis samedi, ahuit heures et
L' Impresario in angustie, opéra de Cimarosa, fut représenté
en 1786, à Naples (Teatro Nuovo) et en 1789 ~ Paris
(Thé~tre Feydeau).
1

C'est à Brunswick que Beyle, pour la première fois, orna
son nom d'une particule.
1

55 I

�S52

LA .NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

demie, Str[ ombeck] et moi, Mesdames de Str[ ombeck ],
de Gr[iesheim]; Philippine et Minette étaient parties une
demi-heure auparavant, en voiture ; M. de Heert les
escortait à cheval.
Nous arrivAmes à Lauingen à onze heures et demie,
déjet\nimes bien, comme dirait un Allemand, avec dù
rhum, du bishop, du gâteau, ·du beurre et du chocolat ;
rien de chaud.
Je fus content de moi toute la journée, j'étais occupé
de ma situation avec M[inette] et M. de Heert.M[inette]
me rechercha constamment, je fus un peu timide jusqu'a
dîner, il produisit une révolution.
Apres diner, je vis clairement que M [ inette] avait une
extase amoureuse qui n'était pas de sentiment, mais au
contraire, ce qui indique un grand moyen de séduction.
Je finis par lui parler de mon amour tres bien, a mots
couverts mais clairs. De ce moment au départ, M. de
H[eertJ fut triste: il l'aime réellement.
C'est un homme de bon sens, ayant beaucoup de
ressemblance avec M. David, professeur de mathématiques. Je ne savais rien de la Hollande, il m'a donné les
premiers traits d'une description de sa position.
Pillés indignement. Les capitaux diminués de deux
tiers. Le roi a voulu saisir ceux de la banque, on lui a
laissé entrevoir la révolte, ruinant leur crédit : il les
ruinait. Véritable et fort esprit de liberté. Haine encore
nationale contre les Espagnols.
Toute la Hollande est généralement sous l'eau ; quelques endroits a soixante pieds. Caractere . hollandais aussi
peu aimable qu'il est solide. Paysans des environs d' Amsterdam qui ont huit cent mille francs, un million de bien.

sÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

553

M. de Heert lui-même, Hollandais francisé, mais légerement. Le fonds de bon sens se sent toujours.
Il dit à Str[ ombeckJ de ne pas contribuer à marier
Philippine à M. de Lauingen, cela ne réussirait pas,
c'est-à-dire il serait cocu. Lui cependant aime profondément M [ inette J, il est constamment avec elle, il iui parle
sans cesse ; cela est absolument contre les mœurs françaises : cette préférence ouverte choque la société, la
rompt. Les Allemands, moins civilisés, songent bien
moins que nous à ce qui rompt la société.
Les maris caressent à tout moment leurs femmes, mais
d'un air flegmatique et froid.
Tous les Allemands de la connaissance de Str[ ombeck J
se sont mariés par amour, savoir : lui, Str[ ombeck] ;
M. de Mpnchhausen ; son frere Georges; M. de Bülow ;
M. de Lauingen.
Demander à Faure 1 une liste de vingt ou trente maris
français avec les causes de leur mariage : en général, les
convenances, ce qui a rapport à la vanité, passion habituelle des Français. Les Allemands que je connais ont ....
[ Le texte s'interrompt brusquement au bas d'une page; les
trois pages suivantes ont été laissées en blanc.]
Je relis l'Homme à mon entrée dans le monde en

l'an VIII, venant de Grenoble à Paris.
Quel a été mon état dans le monde ?
Mes maîtresses ?
Mes lectures ?
Réfléchir profondément à cela.

1

Félix Faure, camarade d'enfance de Stendhal.

�554

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

30 juin-[ I juillet].
Journée assez heureuse, le matin par l'argent de mon
père. Je vais au Chasseur vert à une heure, je tire trente
coups à vingt-cinq pas : deux dans le petit blanc. En
revenant, le premier beau temps de trot que je fasse cette
année. J'y retourne le soir avec Str[ ombeck]. Mesdemoiselles Gr[iesheim] et mademoiselle Œhnhausen y sont.
A souper, je rends celle-ci un peu amoureuse, à ce que je
puis deviner. Str[ ombeck] m'accompagne, nous regardons
les étoiles.
Ce matin, 1c' juillet 1807, j'ai chanté pour la première
fois avec M. Denys le duo : Se jiato in corpo avete.

3 juillet. ·
Journée heureuse. Nous allons à la montagne de l'Hasse,
mesdemoiselles de Gr[iesheim ], leur mère, madame de
Str[ ombeck ], mademoiselle d'Œhnhausen, M. de Heert,
Strombeck et moi.
Je vois par l'expérience une vérité dont ma paresse
m'éloigne. C'est combien il est utile de choisir les moments.
J'aurais eu besqin de pratiquer cette maxime auprès de
Pacé 1 et des femmes.
J'ai vu Philippine, la grosse Philippine, sensible ; on
aurait pu ce jour-la lui faire comprendre des choses
impossibles les autres jours,, hier, par exemple, chez
Madame de Lefzau.
Pseudonyme- donné fréquemment par Stendhal à Martial
Daru. Celui-ci était, en 1807, sous-inspecteur aux revues et
faisait fonctions d'intendant de la. province.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWJCK

555

Nous nous perdons 1, elle, Minette, M. de Heert et
moi. Colere de madame de Griesheim, air contraint des
susceptibles Lauingen, amphytrion ; son détestable dîner.
J'ai été (autant que ma taille me le permet) bel homme
ce jour-là. Premier jour d'habit gris. J'ai cru remarquer
un peu de trouble sur la figure de &lt;Jlt.Ài1r1ri~wv, 2 le matin,
à huit heures et demie, quand j'entrai chez Str[ ombeck ].
Elle est ici pour quatre jours. Journée très heureuse.

4 [juillet] .
Chez madame de Lefzau. Ennui. Quelle mine faut-il
faire en société, quand on est ennuyé ou malade ?
On a bien raison de dire : audaces fartuna juvat; avec
du respect, quels détours pour pincer les cuisses à mademoiselle d'Œbnhausen ! Par ennui, je l'ai fait hier avec
suctiès. J'ai même touché l'endroit où l'ébene doit commencer à ombrager les lis. Mais je crains que madame de
Str[ ombeck ], faisant fonctions de_ mère, ne s'en soit
aperçue et fkhée.
Somme toute, comme dit Mirabeau, j'ai assez de
Brunswick.
Dimanch~, 5 [juillet].
Journée chaude. J'écris à la petite Italienne que je n'ai
jamais vue. Je tire soixante-dix coups de pistolet à La
Mache.
Je reçois une lettre de Faure peignant bie? ces moments
1 J'étais diablement et ridiculement romanesque, il y a dixhuit mois ! (Note de Stendhal, relisant son Journal à Paris, peu
après son retour de Brunswick).
2 Ce nom grec désigne Philippine de Griesheim.

�556

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de bonheur que le Théitre-Français m'a donnés quelquefois.
M. Réol part demain pour Berlin avec sept chevaux.
J'ai touché avant-hier 580 francs environ du gouvernement. J'ai 4 écus (3,877 x 4) par jour à compter du 24
mai. Voilà une de mes fautes : ma paresse et ma timidité
me ~~ô.-tent 30 fr-éd[ érics] et un écu par jour tant que je
serai 1c1.

M. D[~u] me parla de me faire donner un fr[ édéric] il
y a un mois.
Faire, avant que de partir, le relevé de mes fautes.
1° avoir écrit à M. D[aru] sur l'affaire des bougies; il
a raison, c'est suffisance.
Lundi 6 Juillet 1807.
Tres jolie partie à W olfenbuttel, donnée par Str [ ombeck]. Nous partons· à deux heures, madame et mademoiselle de Gri [ esheim J, mademoiselle d'Œhnhausen,
madame de Str[ombeck], Str[ombeck], M. de Heert
et moi. Je suis tres bien à cheval et vêtu avec élégance.
(Voici ce que j'entends et ce que je veux faire entendre :
on peut porter un vêtement de cinq cents louis et n'avoir
pas l'élégance, qui vient de la convenance de l'habit au
caractere du jour, à la différence avec celui qu'on a porté
la veille, etc., etc., chose importante pour un homme laid.)
La bonhomie de Heert. Ses anecdotes, qu'il raco~te
bien pour ce pays, font la conquête de Strombeck. Il est
bonnement
- et ouvertement amoureux de Minette, il la suit
partout et toujours, lui parle sans cesse, et tres souvent à
dix. pas des autres, le plus souvent en français , avec l'air
sérieux, pesant et sans grke. Il a une figure ignoble, un

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

557

visage lourd, beaucoup plus pedt que moi. Nul esprit
(idées neuves, saillies, vivacité), mais du bon sens. Il
raconte avec netteté et assez de chaleur, mêle sans cesse
le hollandais avec l'allemand, ce qui fait grke.
Un âne, disait Lichtenberg, est un cheval, traduit en
hollandais. Le hollandais est le comble du ridicule pour
une oreille allemande.
J'ai eu le défaut, hier et aujourd'hui, d'assommer de
moi Strombeck. Je m'Me toute grâce en étant beaucoup
avec lui, d'une maniere qui l'ennuie peut-être souvent.
Actuellement, qu'il soupera seul avec sa femme, me
redonner de la grke en y allant plus rarement le soir.
La maniere ouverte dont M. de Heert fait la cour à
Minette serait le comble de l'indécence, du ridicule et de
la malhonnêteté en France.
Mais aussi Strombeck me disait en revenant que, de
toutes les femmes de sa famille (tres étendue), il ne
croyait pas qu'il y en et\t une qui eîtt fait son mari cocu.
S.a singuliere proposition à sa belle-sœur, madame de
Knisted, dont la famille va s'éteindre faute d'héritiers
mâles, et tous les biens retourner aux souverains, prise
avec froideur, mais "ne m'en reparlez jamais".
Il en indique quelque chose à 4&gt;.1 en termes tres
couverts; indignation non jouée, diminuée par les termes
au lieu d'être exagérée: "Vous n'avez donc plus d'estime
du tout pour notre sexe. Je crois, pour votre honneur,
que vous plaisantez ".
Dans un de ses voyages, &lt;l&gt;. s'appuyait sur son épaul~
1

Philippine de Griesheim, que Stendhal dénomme plus haut

4&gt;tÀt'IT7T10tOJI.

�558

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en dormant ou faisant semblant de dormir ; un cahot la
jeta un peu sur lui, il la serra, elle se mit de l'autre côté
de la voiture. Il ne la croit pas inséductible, mais il croit
être s~r qu'elle se tuerait le lendemain de son crime.1
L'amour-propre lui fait peut-être croire cette suite, il l'a
aimée passionnément, si fa riamato, e non ./' ebbe 2•
Du c6té opposé, un homme marié convaincu d'adultère
peut être condamné par les tribunaux à dix ans de prison.
La loi est tombée en désuétude, mais empêche encore que
l'on traite ce point avec légèreté. Il est bien loin d'être,
comme en France, une qualité que l'on ne peut presquè
dénier en face à un mari sans finsulter.
Quelqu'un qui dirait à mon oncle, à Chiese, qu'ils
n'ont plus personne depuis leur mariage les insulterait,
je crois.
Il y a quelques années qu'une femme dit à son mari,
homme de la cour d'ici, qu'elle l'avait fait cocu ; il alla
le dire bêtement au duc, le cocufieur fut obligé de donner
sa démission de tous ses emplois et de quitter le pays dans
vingt-quatre heures, par la menace du duc de faire agir
les lois.
J'ai dit ailleurs que la, majeure partie des hommes se
mariait par amour. Ils ne sont pas cocus, mais quelles
femmes ! des pièces de bois, des masses dénuées de vie. Ce
n'est pas que je n'aime mieux cela que madame Pacé
jouant mal le rôle d'une Française, le jouant comme

Et Stendhal note en marge : "Si je meurs, je prie, au nom
d l'honneur, de brliler ce journal sans le lire. Au nom de
Fhonneur, Français ! ".
1 Il a été aimé en retour, et il ne l'a pas eue.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

559

une mauvaise débutante, et pas de flexibilité, pas de
progrès.
Pour en finir sur les femmes, leur dot. A peu près
nulle, à cause des fiefs: mademoiselle d'Œhnhausen, fille
d'un père qui a 30.000 livres de rente et qui fait valoir
ses terres, aura peut-être 7 .500 francs de dot (2.000 écus);
madame de Str[ ombeck J a eu 4.000 écus (4 X 3,877),
elle en aura encore 1.500 ou 2.000 à la mort de sa
mère. Le supplément de dot est payable en vanité à la
cour. " On trouverait dans la bourgeoisie, me disait
Str[ ombeck ], des partis de cent ou cent cinquante mille
écus, mais on ne peut plus être présenté à la cour, on
est séquestré de toute société où un prince ou une princesse se trouve ; c'est affreux. "
Une femme allemande qui aurait l'âme de «l&gt;tÀ1?T?Tt8wv,
beaucoup d'esprit, et la figure noble et sensible qu'elle
devait avoir à dix-sept ans (elle en a vingt-neuf ou trente),
étant honnête et naturelle par les mœurs du pays, n'ayant
par la même cause que la petite dose utile de religion,
rendrait sans doute son mari très heureux.
"Mais il était marié!" m'a-t-elle répondu ce matin
lorsque je blâmais les quatre ans de.silence de l'amant de
Corinne, lord ... 1
Elle a veillé jusqu'à trois heures pour lire Corinne, elle
la sent, et elle me répond : "Mais il était marié!" Voilà
une femme que le mariage lierait.
Aussi, sans être jolie, trouvée même prude, sèche, par
les petits esprits montés sur de petites âmes comme
1 Le nom de lord Nelvil a. été laissé en blanc dans le manuscrit.

�560

LA NOUVELLE REVUE :FRANÇAISE

Christian de Münchhausen 1, par exemple, m'a-t-elle
fait faire quatre grandes lieues ce matin. Je les ai accompagnés (à onze heures) jusqu'à Ordorf, à un grand mille,
suis revenu au Chasseur vert, ai tiré vingt coups à
yingt-huit pas, comme cela'····
J'apprends peu à peu mon métier. J'ai été levé ce matin de cinq à six heures pour un convoi de charpie.
J'ai vu hier u~ beau chien noir de neuf mois dont le
bourreau de Wolfenbuttel veut 2 fredérics (2 x 20 {. 80 c,)

10 juillet I 807-Acheté le chien noir, que je· nomme Brocken,
l'écu vaut 3 f. 877 centimes 3,

11

écus;

VOYAGE AU BROCKEN.

Lundi ... juillet 4, M. de Str[ ornheck] et moi sommes
partis pour le Brocken par un temps superbe. Nous étions
dans sa caleche, attelés de deux chevaux d'ar [mes] ; il
avait son domestique. Seidler, un ci-devant dragon de
Brunswick, actuellement soldat du train, nous conduisait.
Notre voyage a duré soixante-quatre heures et nous a
c.oÎlté à chacun ... 5
J'avais tort, c'est un bon enfant, un des hommes du meilleur ton qu'il y ait dans le pays, mais point d'esprit et une
sensibilité ordinaire. Octobre 1808. (Note de Stendhal.)
' Suit un dessin du carton.
3 "Volé quelques mois après", ajoute mélancoliquement
Stendhal dans un blanc, en bas de la page.
' Le quantième manque ; il s'agit du 13, du zo ou du
z 7 juillet.
5 Le prix a été laissé en blanc.
•
1

SEJOUR DE STENDHAL A BRU~SWICK

Nous sommes arrivés vers les neuf heures à V iddah.
La campagne prend de la physionomie en s'apprnchant du
Harz. A une heure, nous dînions dans l'auberge de La
Truite Rouge, à Ilsenburg. Nous y trouvons MM. de
Hamerstein, dont l'un a tué à Paris Gustave Knœring.
Nous nous mettons en marche pour le Brocken, à
quatre heures. En montant, nous voyons une batterie de
fer et une fabrique où l'on tire le fer en fil.
Nous arri~s au Brocken vers les huit heures, excessivement fatigués, M. de St[ rombeck] moins que moi
cependant. La petite vallée qui y conduit est très commune; les gens de ce pays l'admirent parce que c'est la
première montagne qu'ils voient. L'Ilsenstein, ou rocher
de l'Ilse, ne mérite aucune attention à mes yeux, et est
cependant célèbre. Sur le petit Brocken, demi-heure l
avant le véritable, il y a une maison abandonnée. Le
comte de W ernigerode, souverain de ce pays, a fait bâtit
sur le sommet du Broc-ken une maison, dont les murs ont
cinq pieds d'épaisseur. Elle est de granit, comme le ll)Ont
lui-même. La maison est exactement au sommet. Ce
sommet est couvert de gros blocs de granit, tout indique
une montagne qui tombe en ruin~. Cette maison est, je
crois, remarquable en ce qu'elle est peut-être la seule du
monde, à cette élévation 2, d'où la vue puisse s'étendre
de tous c&amp;tés. On voit aussi bien les plaines qui sont
adossé~ à la forêt de Thuringe, vers, Gotha et Weimar,
que celles de Brunswick et de Hameln. Le Brocken est
l'habitation la plus élevée de l'Allemagne. Nous y trou1 Stendhal n'a jamais pu se débarrasser entièrement du
dauphinisme " derni-heure ".
2 le Brocken a une altitude de 1. 14z mètres.

2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

v1mes le froid et un vent d'une violence telle que je n'en
ai jamais senti de pareil ; il avait des redoublements
moins sensibles que dans les plaines.
J'étais anéanti. Apres avoir pris du rhum, de la bière
et du thé, nous fîmes le tour de la maison et mont!mes
sur la tour. Voici un croquis de la maison 1• J'ai un peu
exagéré la courbure du sommet, ainsi que la hauteur du
paratonnerre. A neuf heures, Strombeck et moi étions en
A. Le vent me semblait chaud à force de violence, il nous
semblait entendre quarante ou cinquante tambours
battant continuellement.Notre vue s'étendait à un quart de
lieue à peu prés, tous les gouffres qui nous environnaient
étaient rempli&amp; de nuages.
Nous fîmes un souper très passable pour le lieu. Les
chambres sont propres; sans la canaille de Gœttingue et de
Helmstedt, qui y abonde et qui brise tout, - ce sont des
étudiants pour la plupart, - le comte ferait arranger des
chambres beaucoup plus propres. L'hôte qu'il y tient y
est depuis cinq ou six ans ; trois de ses enfants sont nés
dans ce bout du monde ; il est séparé du reste de la terre
pendant trois mois ; il nous dit que ses enfants étaient
baptisés au retour de la belle saison.
Il nous montra de petits in-quarto dans lesquels chaque
étranger met ordinairement son nom et une platitude sur
le Brocken en forme de sentence. Ordinairement, on
admire, sans orthographe, la puissance de Dieu qui a tiré
le Brocken du néant. Le votume qui précède celui où
Suit ce croquis de la maison,
bure dont parle Stendhal est peu
point A est au sommet de la tour,
central. Le paratonnerre s'élève au
1

orientée vers !,est. La couraccentuée sur le dessin. Le
bâtie au centre du pavillon
centre de cette tour.

SÉJOUR DE STENDHAL A BR.UNSWICK

nous mîmes nos noms commence par : Friedrich Wilhelm I,
Louise, Kœnigin von Preussen (Frédéric-Guillaume, roi de
Prusse, et Louise, reine, etc.), écrit en caractères allemands.
Je fus êtonné du peu de noms étrangers: je rencontrai, en
feuilletant, deux inscriptions françaises et une italienne.
Je fus étonné de la platitude d'un tel recueil, elle n'a
pas empêché un libraire d'imprimer les quatre ou cinq
premiers volumes. C'est fort, mais il me ~mble qu'on
imprime plus en Allemagne qu'en France.
9 novembre 1807.
Il faut trop de paroles pour bien décrire. C'est ce qui
m'a fait interrompre ce journal dèpuis le commencement

de juillet. Il serait utile d'écrire les annales de ses dlsirs,
de son &amp;me; cela apprendrait à la corriger, mais aurait
peut-être l'inconvénient de rendre minutieux.
Depuis le mois de juillet j'ai renvoyé Jean, qui
m'excédait, et pris Romain, dont je suis content. Mon
cheval bai a pris le vertigo, j'en ai acheté en octobre un
gris 35 frédérics, léger, mais pas fort, joli cependant.
J'ai tué trois perdrix au vol, à mon grand étonnerpent.
Je suis allé plusieurs fois à !'Elme avec M. Daru. Il
m'a encore parlé de nos anciens différends avec une bonté
extrême.
Le grand maréchal de Mnnchhau~en fu'a entièrement
satisfait par des espèces d'excuses. Cette affaire est terminée et bonne à oublier. 1
1 C'est une affaire d'honneur, à laquelle Stendhal fait allusion
dans sa /Tie de Henri Brulard (Il, 154). Si Stendhal fut malad.roit,
Münchhausen " ne fut pas brave ce jour-là. "

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je me suis guéri de mon amour pour Minette. Je
couche tous les trois ou quatre jours, pour les besoins
physiques, avec Charlotte K,nabelhuber, fille entretenue
par 'M. de Kutendvilde, riche hollandais. J'ai été content
de moi à ce sujet.
Madame Alexandrine D[aru] _a passé et m'a reçu
d'une manière qui avait la façon de l'amitié.
J'ai fait un voyage agréable à Hanovre. J'y ai eu
Jeannette. J'ai gagné 34 ou 35 napoléons à l'aimable
Digeon.
'
J'ai été huit jours moins quelques heures absent de
Brunswick avec Réol (du 26 octobre au 2 novembre).
Voyage agréable, dont je compte faire un journal à part:
Hier, bal animé chez madame de Marchhaltz, avec
qui B. passe sa vie d'une maniere frappante. Str[ ombeck J
était bien malheureux pendant que nous nous am~ions.
Il m'écrit ces propres mots: "Le soir d'hier était ,un des
plus terribles de ma vie: ma femme désolée, _et moi-même
hors d'état à la consoler.
"Toute la nuit, l'image de mon Charles m'était
devant les yeux. - Cela finira comme tout finit. "
Il a perdu son fils Charles du êroup. J'ai été souvent
chez lui le jour de la mort.
14

janvier 1808.

De toutes nos connaissances de Brunswick, le seul qui
ait réellement de l'esprit c'est Jacobsohn. Il joint à son
esprit toute la finesse d'un juif qu'il est, et deux millions.
' Beaucoup d'imagination dans le genre oriental; mais il
ne parle pas bien français, et sa vanité est trop à découvert.
Par vanité, en le flattant, aux bains d'Helmstedt on_ lui a

SÉJOUR DE STENDHAL A B~UNSWlCK

fait dépenser deux mille écus. En le tournant, on lui en
ferait dépenser dix, mais dans l'intérieur de son ménage
toujours cancre comme un juif.
Son mot de l'agio de la religion à la duchesse est joli.

M. de Siestorpf, grand veneur, n°

en esprit.
Homme de soixante ans, 80.000 francs de rente.
Physionomie exprimant finesse et méchanceté. Mauvais ,
cœur ; n'a jamais rendu de service d'argent. Il commande
un télescope à un jeune artiste pauvre de Brunswick
(M. de Siestorpf est très granâ amateur d'ouvrages de ce
genre), il doit donner 200 écus au pauvre jeune homme;
quand il e-st fait, il ne veut plus lui en donner que soixante.
On dit qu'il a été peu sensible à la mort de son fils
unique, mort à vingt-quatre ans, et dont il contrariait la
passion pour une fille naturelle du duc de Brunswick, je
crois, mais ayant le titre de comtesse, dame d'honneur,
reçue à la cour, etc. Homme dur, n'ayant aucune considération pour le malheur. Ressemblant assez à un
sanglier.
2

N° 3. MM. de Münchhausen, ambassadeur; de Strombeck:, conseiller.
Ces deux homm~ mêlés fetaient deux hommes charmants. Ils ont un mérite fort différent.M. de Münchhausen,
homme du grand monde, bavard impitoyable, raconte sans
cesse des anecdotes assez agréables. Se met un peu trop en
avant, voulant toujours rappeler indirectement qu'il était
présent, lorsque M. le prince Henri, M. de BouffiéÎ:s,
M. de Nivernais, etc., disait tel mot agréable. 36.000 frs
de rentes, viagères en majeure partie. Avare et sale au
dc;rnier point. Mettant tout son bonheur, toute son ex1s-

�566

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tence dans les croix, les cordons, les plaques, etc. Homme
de cœur par le fond du cœur.
Bon musicien, touchant bien de l'harmonica, du piano,
etc., ayant fait imprimer de la musique. Au total, le coup
d'œil d'un homme du grand monde (cinquante-cinq ans).
Ce qui est le contraire de M. de Strombeck, qui a l'air
d'un apothicaire. L'esprit lourd, pesant et lent ; des idées
cependant, ni nettes, ni justes, sur l'article de la vertu et
des gouvernements. Bon ami, père tres tendre, bon fils,
bon frère. Aimant les arts, sachant un peu d'astronomie,
tres instruit, mais manquant du levain philosophique, ne
réunissant point ses idées. His love far cf&gt;. fTrente-cinq
ans, et 12.000 francs de rente.
Sa femme est mère, rien de plus. Parfaite nullité, douceur, vertu, mais lenteur effroyable ; Allemande autant
que possible.
4. M. de Bothmer, grand chambellan. A soixante-six
ans. S'il n'en avait que quarante, nous l'aurions sans doute
mis au n° 1t•, Appétit dévorant, mangeant de la viande
comme trois hommes ordinaires. Sait six langues, a fait
de jolis proverbes allemands, a le goftt littéraire qui
régnait en Allemagne sous Frédéric le Grand. Adoration
du genre français, avec ses vices et ses vertus. Les grands
hommes allemands, Gœthe, Wieland, Klopstock, BUrger,
Herder, Schiller, ont changé cela. M. de Bothmer n'est
plus que l'ombre de ce que je crois qu'il fut autrefois. Il
n'a pour vivre que ses appointements, 6 à 7.000 francs;
il est commandeur de· la branche protestante de ]'Ordre
1

Son amour pour Philippine.

SÉJOUR DE STENDHAL A Bl!,UNSWTCK

Teutonique. Il est bon par philosophie, et je crois aussi
par tendresse de cœur; et, par calcul, il vante tout le
monde avec un air de franchise et en parlant à eux et
d'eux, cc qui fait que tout le monde en est enchanté.
Aime beaucoup madame de Marenholtz, sa fille, coquette
par excellence, qui captive entièrement Brichard.
Père d'un sauvage sans esprit, véritable militaire, excessivement fort, fait pour dégoüter un homme qui pense
du métier des armes. Ce fils, nommé Ferdinand, ne voulait pas que Bri [ chard] et moi l'appelassions ainsi.
Père de mademoiselle Caroline de Bothmer, l'amante
de M. de Haugwitz, qui s'est tué. Sa touchante histoire.
Son cœur n'est plus qu'un monceau de cendres; un peu
de vanité les anime de temps en temps.
M. de Bothmer n'a d'idées grandes et arrêtées sur rien.
C'est une petite philosophie médiocre et aimable. Jacobsohn, au contraire, est vraiment l'homme d'ici qui a le
plus d'esprit. Personne n'en d_outerait s'il savait le français
seulement passablement.
I7

[janvier].

Dîné chez le général Rivaud, commandant la division.
Un peu incommodé d'éblouissements depuis trois
jours ; M. Hacur, médecin raisonnable.
Martial est toujours à Cassel avec son frere, moi ici,
faisant quelquefois des chiteaux en Espagne et me voyant
commissaire des guerres dans trois mois et, qui plus est,
suivant M. Z. 1 en Portugal ou en Grece. Je serais
1 Stendhal désig~e très fréquemment Pierre Daru par cette
initiale.

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.!

enchanté de ce voyage. Au total, je suis content de ma
position et de mon état ; le climat seul me donne de
l'humeur de temps en temps. Je lis Sismondi avec plaisir.
U'ai soixante louis environ.)
Je dîne ce soir chez M. La Saulsaye 1, homme, je
crois, très aimable jadis, mais radotant un peu, à ce que
pense Réol.
20

SÉJOUR DE STENDHAL A Bl!,UNSWICK

jamais. I think that 1 shall have this in my caracter 1•
Je n'ai pas lu depuis huit mois une pièce de Corneille
ni de Racine. L'Ecole des Maris de Molière, Othello et
Jules César de Shakespeare.
Shakespeare m'ennuyait il y a trois mois, actuellement
je ne fais pas attention l'enflure et il m'intéresse. Othe/lo
m'a paru presque parfait.

a

26 janvier 1808.

janvier'·

Simplicité, Tragldie, Jules César.

Si des géants bitissaient un mur avec des quartiers de
roche, ils mettraient avec autant de facilité un rocher
gros comme un palais sur un autre rocher qu'un maçon
pose une pierre sur une autre pierre.
De même, de grandes imes faisant urie grande action :
Brutus, Régulus, etc., doivent avoir aussi peu de peine
(remords, sensibilité poétique à part) faire les actions par
lesquelles ils sont connus qu'un lieutenant d'infanterie à
faire faire feu à son peloton.
Voilà la noble simplicité, l'aimeté, . si l'on peut parler
ainsi, qu'il faut que les personnages tragiques aient. Cela
produit tout de suite le sublime, c'est presque le sine qud
non de la tragédie 3• Corneille l'a quelquefois, Voltaire

a

1 La Saulsaye, ordonnateur, était le supérieur direct d'Henri
Beyle.
' Stendhal a écrit dans la marge, au crayon : " Relu avec
plaisir, et trouvé la peinture véritable et utile. 24 juin 1815."
1 Stendhal note en marge, toujours en crayon, et probablement aussi le 24 juin 1815 : "Cette idée n'est pas trop
bonne."

Hier, je suis allé au thé!tre allemand, où j'ai eu un
peu de fièvre. Je suis revenu jouer au billard avec Lhoste
jusqu'a minuit. Nous sommes allés prendre les Mémoires
de Maurepas. Revenu chez moi, je les ai lus jusqu'à
deux heures, ils ne m'ont rien appris.
Ce matin, à dix heures, en me levant, j'ai lu la page
1 75 de la Logique de Tracy.
La comparaison des tuyaux de lunette qui sont renfermés les uns dans les autres et qu'on en tire successivement devient évidente pour moi en songeant à M. La
Saulsaye. C'est un ord [ onnateur J. C'est un homme de
. soixante-trois ans, qui a de l'amabilité, qui a été homme
femmes dans sa jeunesse, de ces têtes dont la force suit
cdle des c ...... , bien la vanité d'un homme du monde,
mais des restes de netteté dans l'esprit. Il a dll être fort
vif autrefois. (Le tuyau s'allonge à chaque nouvelle idée
que je vois dans le sujet des précédentes, dans l'homme
nommé La Saulsaye '.) Il radote un peu, (Nouvea~

a

Je crois que j'aurai cela dans mon caractère.
' Si c'était un raisonnement suivi, ce serait le même tuyau
qui serait allongé. (Note de Stendhal, à l'encre cette fois.)
1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tuyau; mais puis-je le voir sortir du tuyau de ... (des restes
de nettetl dans l'esprit)? - Non. Il faut me figurer M. La
Saulsaye comme la tête de ces limaces dont les trompes
oculaires s'allongent, et se retirent ensuite quand elles ont
peur. Chaque idée nouvelle est comme une trompe
nouvelle qui sort de la tête. 1)
Mais, comme je l'ai dit, on ne se figure comme un
tuyau de lunette qui s'allonge que les idées formant un
raisonnement, comme: le grand juge est un homme qui
ne se connait pas lui-même, ou qui n'est susceptible que
des émotions que donne l'exercice d'une autorité quelconque.
Voilà le fait, la lunette rentrée dans elle-même, dont
je vais tirer les tuyaux.
Il a quarante-cinq ans, trente-six mille livres de rente;
il demande de l'emploi, ce n'est pas . pour gagner de
l'argent, ce n'est pas par amour de la patrie. Donc, le
grand juge, etc. C. Q. F. D.

28 janvier 1808.
Joli bal chez madame de Marenholtz. Je ne danse
qu'une fois.
Jolie idée de M. de Villefosse qu'il faut comparer tous
les états en Europe.
Les courtisans, presque semblables.
Les savants, idem.
Les négociants... Je l'arrête là : la froideur raisonnable
et fière d'un Anglais, la bassesse et l'astuce italiennes.

57 1

SÉJOUR Dl STENDHAL A BRUNSWICK

Les amants... Je l'arrête aussi: figurez-vous cette société
à Milan. La vivacité des Montferrines.
Tache de graisse avec le... 1 à propos de: Je crois que
vous nagez mieux que madame une telle. - La jambe
jusqu'à l'aisselle.
Ier

février.

Je reçois la lettre de M. Daru qui me charge des
Domaines. Je ne suis pas enthousiasmé de cette faveur ;
je ne sais pas encore le cas que j'en dois faire.
Le 5 ou 6 [février].
Réol me conte la conversation of two hrothers upon me 2•

18 [février].
Je dîne pour la deuxième fois chez le préfet. Br[ichard]
m'ennuie assez. Les habitants et moi n'avons pas beaucoup
d'inclination les uns pour les autres. J'ai acheté la Cène,
les portraits de Frédéric et de Raphaël, un beau paysage
du Lorrain et une vue du soleil à minuit à Torneo.
Je mettrai sous ces portraits et paysages: le Nord et
le Midi, tous deux grands; lequel fut le plus heureux?
I9

Je

[février J.

visite toute la chambre des Domaines. Chemin

faisant, j'apprends les mariages de M. l' hofrichter de
Un mot illisible.
Des deux frères à mon sujet. être Pierre et Martial Daru.
1

C'est exactement l'idée de Tracy, I 78, ligne 18. (Note de
Stendhal, écrite le même jour que la précédente.)
J

1

Ces deux frères sont peut-

�57 2

LA NOUVELLE Rl!VUE FRANÇAISE

M-nnchhausen avec mademoiselle de Praun; M. le comte
de Weltheim avec mademoiselle Frédérique de Bnlow.
Voilà deux maris qui auraient grand besoin d'un lieutenant. Si ces demoiselles sont bien pucelles, ils n'en viendront jamais à bout.
J'ai vu tuer hierau commandant Beteilledeux chevreuils
en deux coups.
Enfants meilleurs que des hommes faits. Beaucoup plus
de bonne volonté et moins de coquinerie.
Je vais demain chasser au lièvre. On part à six heures
et demie ; c'est à W olfenbüttel.
Je caracole toujours de temps en temps mademoiselle
Charlotte.
J'ai des velléités fortes et très passageres pour quelques
femmes. Du reste, la morale par moi décrite il y a un an
dans le cahier qui précède celui-ci est presque tournée en
habitude. J'ai gagné de ce c6té. La timidité s'en va aussi.
Si je servais sous un autre intendant général que
M. Daru, mon parent, •ce sentiment me serait presque
inconnu .aujourd'hui.
J'ai écrit, il y un mois, une lettre à Tracy dont Faure
n'est pas très content.
Tout le monde se marie: Adèle à M. Pétiet; mademoiselle Pétiet au colonel Girardin, qui b...... tres bien,
mais est fort laid ; de l'esprit, beaucoup, je crois; enfin,
!'empesé, l'important, l'ennuyeux Nougarede à madame ... 1
fille de Son Excellence M. Bigot de Préaméneu, ministre
des Cultes. Nougarède doit être plaisant.
J'ai fait la bonne connaissance de M- Héron de Ville1

Stendhal a laissé le nom en blanc.

573

sÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK..

fosse, homme d'esprit qui malheureusement a un peu de
ressemblance morale avec M. Nougarède.
11 faut que je corrige un peu de pédanterie dans mes
· manières, peut-être suite de timidité.

25 février.
Depuis lors, j'ai tué trois lièvres, les premiers quadrupèdes de ma vie, et le même jour dtné chez M. de Rodenberg, drossard (sic). M. Diodati, bon petit vieux.
Le vin et la musique me font plaisir.
Temps magnifique, gel et soleil depuis huit jours.
Le lendemain, dîner assez ennuyeux chez M. Bramerd.
Le Lendemain, je donne à dîner, pour la premiere fois, à
sept personnes (92 francs). Dtner demi-officiel, qui réussit.
Le lendemain, chasse aux canards. Nous ne tuons que
deux corbeaux.
Hier 24, j'étais chez M. de Praun, ennuyé de Brunswick, j'étais bien, ne sentais plus ma fièvre depuis quelques
jours, mais presque malheureux par ennui.
Le général Rivaud me conte la lettre bien jeune de Son
Excell.ence M. Morio, Il était outré pour lui, et cela
rejaillissait sur moi.

Déesse, venge-mus, nos causes sont pareilles !
Voici un de ces faits comme il m'en manque quando io
voglio dipingere un carattere 1•
La première page de la lettre finissait ainsi : " Sans la
considération que j'ai pour M. l'ordonnateur Morand, je
vous ordonnerais (le revers continuait :) de faire arrêter ",
etc.
1

Quand je vcui: dépeindre un caractère.

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

Le général Rivaud : " Sans la consid!ration q,u j'ai pour
M./' ordonnateur M orand,je vous ordonnerais !... - De manière qu'il semble que c'est moi que ça regarde, et que s'il
ne m'ordonne pas, c'est par la considération qu'il a pour
M. Morand. "
Je suis st1r que si les trois dernières lignes de cette page
avaient été au commencement du revers, il aurait été
moins irrité.
Le mot ordonner le choquait d'ailleurs, et avec raison (si
on a jamais raison en ayant de la vanité), de la part d'un
homme qui n'est que colonel dans l'armée française, qui
a été dernièrement deux ans sous ses ordres en .:ette qualité, et qui, faisant souvent auprès de lui le service d'aide
de camp, " ... qui était auprès de moi avec •.. cc ... respect,
je puis dire ".
Cette communication, qui aurait fait le malheur d'un
autre, me donna un vif sentiment de plaisir.
J'observais le même effet le 5 mars 1807, lors de l'insulte de Martial.
Hier, mon bonheur se prolongea toute la soirée. Peutêtre serais-je presque constamment heureux si je vivais au
milieu de grands événements.
Celui-ci, qui n'est grand que pour moi, peut avoir des
conséquences bien diverses : probablement, faire gronder
ce jeune ministre; peut-être me faire quitter Brunswick
comme ayant cherché querelle, ou désagréable ici. Je m'en
fous, je voudrais presque quitter Brunswick, M. Z. est si
mal disposé pour moi et la conduite du ministre est si absurde, qu'il peut y croire quelque insulte particulière faite
par moi à quelqu'un, et cela me recule de plusieurs années.
Je m'en fiche, je suis sans enthousiasme.

575

sÉJOUR DB STENDHAL A BRUNSWICK.

Faisons notre devoir et laissons faire aux dieux.
Je viens de finir, avec cette même plume, une grande
lettre de quatre pages à M. D [ aru] qui montre, cc me
semble, l'absurdité du m(inistre] et mon innocence
comme deux et deux font quatre.
2

mars.

Je sors à onze heures de

chez M. de Siestorpf, après
avoir écrit avec cette plume, jusqu'à huit, une grande
lettre !'Intendant général.
J'en ai aussi écrit une grande à Lambert, où je dis ce
que je pense de ce pays-ci, c'est-à-dire pis que pendre.
Cela m'a disposé à la gaieté ce soir, et je l'ai été, point
timide.
J'ai perdu trois écus, il y a huit jours ro ; j'en avais
gagné I 2 ou I 5 il y a quinze jours.
La lettre de Lambert contient, sur la Calabre et sur la
musique de Naples, des choses qui confirment mes idées
au lieu de les modifier. Je trouverais l'homme presque
naturel en Calabre.
Mes yeux ont bien joui, ce soir, de la beauté de
mademoiselle de Klœsterlein.

a

3 [mars].
Société et pharaon ennuyeux chez le général Rivaud:
Madame a la fièvre. Saucerotte m'apprend à gagner en
observant la suite des cartes, parce qu'on ne mêle pas. Je
gagne de l'intimité avec madame Struve.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

4 [ mars].
J'ai reçu une lettre très aimable de Martial, qui me
parle de garde ; mais je ne crois pas qu'il soit de mon
intérêt d'y aller. Z. serait jaloux de la manière. Je suis à
un examen dont j'espère me bien tirer. Je ne serais plus
disponible, une fois dans la garde. Je vais être com[missair Je, à ce qui est probable. Cette intendance-ci peut
me mener à une véritable.

6 mars.
Le peuple de Brunswick prête serment. Laideur propre
au gothique du bâtiment où sont nichées les autorités.
L'ignoble des bourgeois dans les cérémonies me fait
toujours mal au cœur.
Le bourgmestre de Br [ unswick figure ridicule, a lu un
discours que personne n'a entendu. Il n'avait pas eu
l'esprit de faire dire a~ peuple quand il fallait lever la
main ; ce mouvement s'est fait partiellement, et tout le
monde a ri. Les allemands jurent en levant deux doigts
de la main 1•
Les cérémonies me font toujours mal, en me rappelant
l'ignoble de Gr [ enoble
Elles m'en feraient bien plus, si j'en voyais à Gr[ enoble]
même.

J,

J.

11

mars.

J'écris toutes mes lettres officielles aux pieds du portrait
de Raphaël, qui change de physionomie suivant les heures
du jour. Cette ·belle figure, qui tira le bonheur de son
Suit un croquis représentant une main d,i:oite, avec l'index
et le médius levés.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

577

cœur, m'empêche de me dessécher l'Ame entièrement.
J'ai aussi la Cène de Morghen, contrefaite par Rainaldi.
J'en suis fort content, surtout des figures qui sont à la
droite de Jésus.
J'ai aussi un beau paysage du Lorrain, le soleil vu à
minuit à Torneo, et le portrait de Frédéric Il.
Je veux mettre Frédéric à c6té de Raphaël, sous
Frédéric: Nord, sous Raphaël : Midi. Sous Lorrain :
Midi, Nord sous Torneo:
Cela rend un peu mes impressions.
Hier soir, à onze heures, on frappe à ma porte; je
revenais de chez Saucerotte.
C'était l'excellent général Mich[ aud] 1 et Durzy qui
étaient à l'Mtel d'Angleterre. Excellent accueil du général M[ichaud], bonté extrême. Comme il avait l'air
content, comme il m'embrassa en entrant et sortant,
comme il m'éclaira jusqu'à la dernière rampe !
J'étais content, en revenant à une heure, de cette joie
rare que donne le contentement des hommes.
Il rit avec moi du mariage d' Ad [ èle]. Dr6le de panégyrique de Pét[iet] ; il croit qu'il va devenir poitrinaire.
C'est, je crois, un Poco.
Ce soir, soirée chez le grand maréchal ; j'y arrive tard.
Tristesse de madame la grand-juge, air d'épuisement du
mari.
Je reçois une lettre de ma sœur; il y a un an d'expérience entre cette lettre et la dernière. L'agitation forme.
Elle est fort liée avec V.
Beyle avait été aide-de-camp du général Michaud en Italie,
alors qu'il était sous-lieutenant (1801).
1

3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

VOYAGE.
Depuis le I 3 décembre I 806, jour de mon arrivée à
Brunswick:
Le 25 décembre, parti pour Paris, arrivé à Br [ unswick J
le 5 février.
Allé à Wolfenbüttel
A Hambourg
A Cassel.
A Hanovre.
A Blankenbourg
Au Brocken.
A Helmstedt
A Twilpstedt .
A Halberstadt
A la chasse à ]'Elme
A !'Hasse

Il y aura seize mois après-demain,
je suis à Brunswick.

9 fois.
I fois.
1 fois.
idem.
idem.
idem.
idem.
idtm.
2

fois.

7 fois.
2
I

fois.

3 mars 1 808, que

17 mars.
Je suis bien heureux que le hasard m'ait éloigné -de la
cour, où j'avais envie d'être placé i_l y a deux ans. Voilà
une grande erreur où j'ai été et qui doit me rendre
circonspect sur deux choses : le mariage, et la démission
de ma place.
Il est possible que ces deux envies me viennent, mais
il faut y réfléchir longtemps.
L'expérience d'un an que j'ai faite d'être attaché à une
personne et ce que je viens .de lire dans l'abbé Aunillon
me confirment dans l'idée que je suis absolument impropre à la cour. Une place indépendante et solitaire comme

SEJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

579

celle que j'occupe aujourd'hui me convient beaucoup
mieux. Il est vrai que je m'ennuie infiniment.
Je n'ai pas monté à cheval pendant un grand mois.
Depuis six jours, je monte tous les matins. Strombeck est
à Cinbeck, Br[ichard] et moi nous ne nous plaisons pas,
c'est à peu près la même chose avec Lejeune, de manière
que je vis absolument seul, n'aimant personne et aimé
de personne, je crois.
J'ai fini il y a quelques jours Desolme. Cela m'a fait
naître le projet Jun. et Mira. Il y a une grande gloire à
acquérir. Je me suis amusé à dessiner une esquisse, mais
mon crayon ne valait rien ; la finesse de Mira veut
d'excellente mine de plomb.
Une idée m'a frappé, et je l'écris parce que je sens
qu'elle s'en va:
Il est excessivement nuisible que les auteurs qui parlent
pour la première fois à un homme d'un établissement
politique, comme le parlement de Paris, par exemple,
s'engagent dans l'historique de ce que ce corps a été, de
ce qu'il veut être. Sans le nommer, il devrait établir ce
qu'il est ; ce point bien éclairci, venir à l'historique et à
ses prétentions 1•
La méthode contraire, que les auteurs que j'ai lus ont
suivie, fait que j'arrive seulement à des idées frappantes
d'évidence sur plusieurs établissements politiques.
Je ne me méfie pas assez de la mémoire des sots, c'est
le côté par lequel ils réparent leur sottise. R- savait bien
raison.
1

Critique juste, applicable à la Logirpœ de Tracy. 18 I 5.
(Note de Stendhal, au crayon.)

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Deux physionomies m'ont frappé: celle de P., lorsque
je lui dis, en uivant mon imagination (ce qui est un plaisir pour moi), que j• couchais presque chaque nuit avec
Mélanie, sur le boulevard, que cela me tenait plus près
de mes banquiers. Je l'avais assuré du contraire il y a un
an, il me fit répéter.
Celle de madame l'amie de la Major, hier, au Grosse
Jonferstii, la locataire principale de la chambre que j'ai
louée 48 francs par mois pour avoir une de ses filles,
lorsque je vins à parler de l'autre, de celle qui est en Saxe.
Au reste, j'ai de mon père 400 francs par mois, et je
dois encore 3.000 francs, malgré les bienfaits de M. de N.
Voilà ce que P. btlitve 1•

sÉJOOR DE STENDHAL A BRU SWICK

" ... Il s'imagine souvent que tous ceux qui lui parlent
sont emportés, et que c'est lui qui se modère. " (Caractère
du duc de Bourgogne, Histoire de Fénelon, tome 3,
page 144.)
Beau trait à développer, à montrer en action.

19 mars I 808.

Il y a un volume de cinq cents pages bien intéressant
à faire, c'est l'histoire de la religion catholique, de Jésus à
nos jours. On voit bien, quand je dis cinq cents pages,
que je suppose la plus parfaite impartialité et surtout
innniment peu de discussion savante et critique sur les
faits 1•
Ce serait bien là far suoi i temi gia prima trattati

18 mars 1808.
Je prends

une

excellente

leçon

d'anglais

chez

25 mars.

M. Empérius. J'explique Richard IIl,j'en suis fort touché.
Au lieu de renfermer mon imagination en moi-même,
j'ai la bêtise de la dissiper en lui contant deux belles
anecdotes. L'idée me vient de faire une t[ ragédie J de
l' UsurpattUr, auquel je donnerais une tournure de plaisanterie assez dans le genre de Nicom~de et telle que Richard
the third l'a, par exemple dans la scène qui précède la
venue de la reine Marguerite. Je vois nettement ce caractère un moment, et je suis stlr qu'il ferait un grand et bel
effet,
Sans ma maudite manie de bavarder, je verrais encore
ce grand caractère.
Excellent trait :

Pour moi.
Remède souverain contre l'amour : manger des pois.
Éprouvé aujourd'hui 25 mars, après une promenade très
agréable à cheval et un gotlt vif éprouvé pour la petite
voisine du palais Bcwern (?).
Quelle est la meilleure manière, pour ma personne de
tirer parti des moments de froideur et de maladie ?

27 mars.
Le Flatté, comédie assez plaisante de Goldoni. Ridiculiser un flatté par la manière dont ses flatteurs se moquent
de lui et par la manière dont ils le font aller, par sa vanité,
1

1

Voill ce que P. croit.

2•

Variante: "C'est l'admission de très peu de faits."
' Faire siens les themes déjà traités auparavant.

�LA: NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à laquelle ils donnent à propos de nouveaux aliments.
Tartaglia ne/ Angelino Belverde. Gozzi, tomo ITI, 263.
Brighella, pag. 26 L,
29 mars.
J'ai trouvé il y a tr01s Jours dans la Punizione ne/
Precipizio, comédie de Gozzi, que je lisais avec un
extrême plaisir, cette réponse (tome V, page 267) :

Alfonso.
••• ed ogni giorno, il giuro,
Tal tributo averai.
Elvira.
Ed io, fanciullo,
La tua pietà mai non potrà pagarti 1•
Cette réponse m'a semblé le sublime de la délicatesse,
mais il faut se mettre dans la situation.
Je lis depuis deux jours, avec le docte M. Empérius,
l'ouvrage de Colquhoun sur la police de Londres, que je
trouve diablement bavard.
Je lis les œuvres de Gozzi, qui me paraît avoir plus
d'esprit et un meilleur ton que Goldoni.
Je regrette et désire Charlotte depuis que je ne l'ai plus ' .
J'ai été charmé de la prise de Constantinople par les
croisés, racontée par Simon de Sismondi à la fin du
deuxième volume.
1

Alphonse: Et chaque jour, je le jure, je remplirai cette

obligation.

Elflire: Et moi, enfant, je ne pourrai te payer de ta peine.
' La franchise faisait son caractère. 1 8 I 5. (Note de Stendhal,
au crayon.)

583

SÎJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

[2 avril].
Le 2 avril, rassasié de lecture, j'allai, à neuf heures du
matin, porter à M. Daudrillon une lettre de recommandation pour M. de Presle, de Blanckenbourg, où il allait le
jour même.
En déjeunant, M. Daudrillon, de Bothmer, K.ling,
l'architecte, et Valory formèrent le projet de passer par
Halberstadt. Je leur dis que je les accompagnerais. Je
voulais aller demander à M. Clarac les états des domaines
de l'Ildesheim. Rentrant pour monter à cheval à midi, je
les trouvai chez moi.
8 avril.
Grande inondation arrive à ma porte à une heure et
demie du matin le 8 avril.
Je lis la préface de Johnson à Shakespeare. Judicieuse
et à discuter.
Voici le titre d'un livre qui peut être bon : An
may towards Jining the true Standards of witt and humour,
raillery, satire and ridicule, etc., etc., by Corbyn Morris,
esq. Un vol. in-8°, 1744.
Shakespeare a écrit trente-cinq pièces.
II

avril.

Je reçois une lettre de Réol qui me dit que M. Z. est
appelé, que M [ artial] part pour l'Espagne.
J'écris à madame de B [ aure], à madame D [ aru] la
mère, pour demander d'aller en Espagne quand. mon
affaire ici sera finie.
J'écris à mon grand-père d'écrire à M. D [ aru ], Mar-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇ:AISE

tial et madame D [ aru J, pour le même objet. Cela fera
vibrer toutes les cordes et leur fera dire : "Espa~ne ".
'Je trouve dans le Tableau du Portugal, ouvrage où il y
six ou huit phrases charmantes, et de bon ton d'ailleurs
en général, cette phrase (p. 207) : " De nos jours, le juif
Antonio José a publié des comédies dans lesquelles on
trouve un génie particulier et beaucoup de vis comica, mais
il manque de correction ". Voir cela.

[23 avril.]
Le 23 avril, M. de Bothmer me répete qu'il n'y a pas
une bonne tragédie ni une bonne comédie en langue
allemande. Ce qui infirme un peu cette décision à mes
yeux, c'est que je trouve du mérite dans les quatre pic!:ces
de Schiller qui sont traduites en français.
M. de Bothmer me dit, à la même occasion, qu'il y
avait en hollandais une excellente tragédie, intitulée
Gisbert van Amsteal, par Van Vondel. " Mais un peu
trop dans le genre de Shakespeare ", ajouta-t-il.
Architecte du roi qui arrive de Rome et qui a de l'esprit
et du talent me dit qu'il y avait en allemand trois bonnes
comédies, dont voici les titres ... 1
[1etmai.J
Le 1er mai, je tombe par hasard dans une société, chez
le grand juge, ou tout le monde était invité, les Français
excepté. Je fais de bonnes observations tout en jouant au
pharaon. Madame de Marschall, quoique ayant une fille
1

Stendhal a négligé de donner les titres annoncés.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

à marier, me conviendrait; elle paraît avoir de l'esprit, et
pas de pruderie. Mais je me sens timide à son égard, et
d'ailleurs nulle occasion de nous ... (La page est inachevée.)

Le 3 mai I 808.
J'écris ceci à huit heures précises. J'ai lu tres facilement
jusqu'à ce moment la Vic de Johnson 1• Je ne crois pas
qu'on puisse lire dans ce moment a Marseille ou Madrid.
Voici ma vie d'aujourd'hui, qui me servira d' échantillon pour me rappeler celle que j'ai menée au printemps
1808 : a huit heures, le barbier m'a éveillé dans le grand
salon,• où j'ai couché pour la première fois, ce qui m'a
valu une promenade militaire à quatre heures du matin,
l'épée à la main. J'entendais du bruit dans les chambres
voisines, j'étais dans les rêves jusqu'au cou, et, dès que
mon imagination est éveillée, je suis timide. Je ne suis
brave que quand je suis bête, c'est qu'alors je ne perds pas
de vue la terre. Je parle de la vraie bravoure, mon imagination fortifie la bravoure qui vient des passions. Ma
colère est si forte qu'elle me donne mal à l'estomac pour
vingt-quatre he1Jres.
Après le barbier, j'ai lu quelques pages de la Vie de
Johnson, que M. Eschenbourg m'a prêtée. M. Koechi
arrive: leçon d'allemand, j'explique trois pages de l'histoire
des grosses Friedericlz. Ces trois mots, où il y a sans doute
trois fautes au moins, montrent mes progrès dans cette
langue, parlée par des ennuyeux, et qui a quelques moçs
expressifs. Après M. Kœchi, j'ai arrangé les procèsverbaux de versement et de partage d'une somme de
1

Ouvrage très remarquabJe de Bothwell.

�586

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

16.000 th [ al ers J, en or. J'ai pris une soupe de pain,
d'eau et de beurre.
· Je suis allé chez M. Emperius prendre ma leçon
d'anglais. Comme ma montre (l'ancienne) avançait, je
m'y suis trouvé un quart d'heure trop tôt. J'ai lu, dans
une piece voisine de celle où il était, un prologue de
Foote. II faut que je lise cet Aristophane moderne 1• Ces
quatre pages me font croire que son talent a quelque
chose de celui de Beaumarchais et de Moliere dans
l' Impromptu de //mailles.
M. Empérius m'a fait écrire en anglais un livre anglais
qu'il me lisait en français. J'ai ensuite expliqué les quatrième et cinquième scènes du premier acte de Macbeth.
J'ai eu un grand tort de ne pas prendre M. Empérius à
mon arrivée à Brunswick, je saurais l'anglais et le latin.
' Sans esprit, c'est un homme excellent pour .enseigner les
langues.
Apres une heure et demie passée chez lui, je suis revenu
chez moi, où j'ai lu jusqu'à trois heures la Vie de Johnson.
J'en ai lu en tout dans la journée cent pages in-octavo
avec plaisir, sans dictionnaire, car je n'en ai point.
A trois heures, j'ai travaillé trois quarts d'heure à mon
bureau, où Rhule m'a dit, dans son jargon d' Allemand
flatteur, qu'il allait me quitter pour passer chez M. Voigt,
commissaire des guerres westphalien. Ce gredin-là m'a
écrit ce soir une lettre qui répond à mes pensées sur son
procédé. J'ai répondu avec un mépris invisible pour un
Allemand, et dignité.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

A quatre heures moins un quart, j'ai dîné avec du
mouton grillé, des pommes de terre frites et de la salade.
Les deux premiers plats viennent de chez ]anaux et sont
payés 6 bongers piece (18 sous).
Après dmer, Johnson. Je monte à cheval à six heures
et rentre à sept heures un quart. Je passe devant la fille
du cordonnier qui sourit et rentre. Toute ma journée
d'hier a été animée et heureuse du rendez-vous qu'elle
m'avait donné et qui a été très original. J'ai ensuite à
neuf heures rencontré Charlotte, et nous avons promené
ensemble au clair de la lune. Mais la jolie petite fille que
je quittais m'avait glacé pour cette beauté de vingt-cinq
ans et demi qui en paraît trente-deux.
En rentrant aujourd'hui, à sept heures un quart, j'ai
pris du thé : trois tasses, pour m'amuser ce soir avec mon
esprit. J'ai lu jusqu'à huit heures et je finis d'écrire ceci
à huit heures trente-cinq minutes.
J'ai vu les premiers bourgeons le 15 avril I et la nature
en plein réveil le 26 avril. II manque une pluie chaude
au bonheur des plantes et à celui de mes nerfs.
4 mai, apres avoir lu Tom Jones.
Les idées de propriété et de danger sont rappelées
(soit pour elles-mêmes, soit pour en peindre d'autres), sont
rappelées beaucoup plus souvent dans un volume anglais
quelconque que dans un volume français sur un sujet
analogue'·
Je fais du feu le 22 septembre 1808. (Note de Stendhal.)
Très vrai. (N~te écrite au crayon, sans doute en 181 5,
par Stendhal.)
1

Foote (1720-1777) fut en effet surnommé par ses contemporains l' Aristophane anglais.
1

3

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Voir si ce quelconque, qui généralise la remarque qui
me vient dans la tête, est fondé.
Ensuite, si cette remarque est juste et générale, chercher les idées rappelées le plus souvent dans les livres
italiens et français.
J'ai la mauvaise habitude de généraliser sur le champ
mes remarques ; cela vient de l'orgueil d'avoir fait une
remarque i~portante, et de la paresse, car il est beaucoup
plus aisé, au moyen d'un quelconque ou d'un en général,
de généraliser une remarque que d'examiner avec soin si
réellement on a très souvent occasion de la faire.
[8 mai.]
Le 15 avril, la nature s'est réveillée un peu ; le 26,
généralement ; le 5 mai, l'été est arrivé. J'écris ceci en
chemise 1e 8 mai I 80 8.
[ 20

septembre. J

J'écris aussi ceci le jour où j'ai fait rapporter mes livres
de Richmont, le 20 septembre I 808. Cependant, l'on
n'a pas froid, mais je perdais trop de temps à aller et venir.
20

septembre I 808.

Je sors de Cabale und Liehe, ou l'J.mour et !'Intrigue,
drame de Schiller.
Je trouve du vague dans la sensibilité, que l'auteur n'a
pas assez approfondi les grandes idées, enfin que ses
personnages n'ont pas assez d'esprit. A cela près et des
longueurs à la fin, c'est une bonne piece, mais cette
sensibilité appuyée sur des idées vagues et enAées, comme
celle de W erther, et qui me semble une suite du peu

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

d'esprit et du peu de caractère de la nation, ne m'émeut
pas.
Le principal défaut des Allemands, à mes yeux, est de
manquer de caractère. Outre la nature, que j'observe
tous les jours, il me semble qu'on voit ça clairement dans
la différence du style allemand et du style espagnol,
même dans les traductions françaises. Qu'on lise les
nouvelles de Cervantes, les mémoires de don Philippe, et
deux ouvrages allemands analogues.
Ensuite leur gouvernement leur a donné l'esprit de
formalité, le génie jurisconsulte.
Ensuite, la lecture de Bible les a encore rendus niais
et enAés. Cette cause agit également sur le caractère
anglais. 1
La froideur des Allemands s'explique bien par leur nourriture : du pain noir, du beurre, du lait et de la bière ; du
café cependant, mais :il leur faudrait du vin, et du plus
généreux, pour donner de la vie à leurs muscles épais.
Ils ne peuvent pas vivre sans femme (le libraire de
M. Heyer), beaucoup d'enfants. Peu de cocus.
Bonne foi remarquable dans la nation. Preuve : les
nombreux envois d'argent par la poste.
Depuis un mois environ, les préjugés qui me cachaient
le caractère allemand tombent de toutes parts, et je commence à le voir nettement, je crois. Les plus grands
souverains du XVIII" siecle, Frédéric II et Catherine II,
étaient de cette nation. Mais je n'ai pas encore trouvé
que depuis qu'elle a dégénéré du caractère que lui donne
1

A deux reprises, Stendhal a écrit au crayon, en face de ce
paragraphe et des deux précédents, ce jugement : "Vrai ".

�59°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Tacite, elle ait produit des génies ardents, comme le
prince de Condé, par exemple.
23 septembre 1808.

Ministres. -

Il existe dans notre caractère français

actuel (comité de notre gouvernement) un assez grand
nombre d'hommes, tels que Maub. St Gero (sic), qui ont
assez d'orgueil pour mépriser les succès fondés sur les
petites choses, et un besoin, aussi indispensable pour eux
que celui du pain et de l'eau, des applaudissements continuels du public, c'est-à-dire pas assez d'orgueil pour les
mépriser. Ces hommes sont bilieux, peu sensibles dans le
sens ordinaire ; mais, très malheureux par leur insatiable
orgueil, ils reçoivent quelquefois les louanges, qui sont de
véritables consolations pour eux, avec une sensibilité
absolument semblable a la véritable. Heureux, ils sont la
dureté même ; du reste, bilieux, actifs et braves.
Ces hommes sont faits pour occuper les places que
donne le gouvernement, ils doivent faire d'excellents
ministres.

59 1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK
[ 1•r

octobre.]

Je fais du feu pour la première fois le 22 septembre
1808. Il est indispensable le Ier octobre I 808. Je l'avais
cessé le ... 1
[Vers le

10

octobre.]

Foire incessamment (le 13 octobre, jour anniversaire
de mon départ de Paris).
L'examen de ma conscience: comme homme qui
cherche à se former le caractère, les manières, à s'instruire,
à s'amuser, à se former dans son métier.
Je ne sais si dans un an je penserai sur Wilhelm comme
aujourd'hui, mais il me semble que la seule élégance qui
lui convienne est celle du genre Buck : culotte de peau,
bottes à revers, linge frais, habits très neufs, belle montre,
étalage d'une grande commodité, qui suppose richesse ;
le maintien, la démarche. etc. d'un homme qui se fiche
de tout. (M. de B. me disait la même chose de lui, lorsqu'il prenait l'air petit-maitre.)
13 octobre 1808.

26 septembre I 808.
Voilà bientôt deux ans que je suis à Brunswick, sur
quoi je fais la réflexion suivante : j'ai pris les gens de ce
pays-ci en vrai jeune homme, en vrai Français, blftmant
devant eux, comme s'ils étaient des philosophes au-dessus
des préjugés, ce qui me semblait blâmable, et laissant
même entrevoir mon mépris pour leur lourde épaisseur.
Dans la première garnison que je ferai sur les bords de
l'Ebre ou sur ceux de l'Elbe, me déclarer en arrivant
enthousiaste du pays.

Style de }'Histoire.
La gravité, la gravité... Mon style aura un caractère
particulier en se moquant un peu de tout le monde, sera
juste, et n'endormira pas,
Pourquoi veut-on la gravité? - Pour changer les
hist[ ariens] en prédicateurs, pour corriger les vices. Qui
l'histoire veut-elle instruire? - Kings. Ils se foutent d'elle.
En ridiculisant leurs instruments, on rerrdra difficile,
1

La date a été laissée en blanc.

�59 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

impossible même pour eux, ce qu'on a tenté inutilement
de leur rendre odieux. Je m'abstiendrais d'enlever une
jolie femme à son mari, parce qu'un auteur estimé,
nommé Tacite, auteur sérieux, flétrit ce crime? La belle
raison! (Traduit de S. T. page 7 du Ier volume.)

14 octobre 1808.
Les souverains ont, en fait de goÎlt, un grand avantage:
c'est d'être entourés, en artistes, de l'élite de ceux qui
vivent de leurs jours. L'Empereur vient d'accorder une
audience à Gœthe, à Erfurt, et de parler avec lui de littérature allemande. Le poète aura probablement présenté
ses pensées mères. L'Empereur peut donc avoir des idées
beaucoup plus saines de cette littérature que le commun
des hommes. Et il en est ainsi pour tout.
Louis XIV conversait sur la poésie avec Boileau,
Molière et Racine.
19 octobre 1808.

La lumière qu'elle répandait était si sombre que nous
l'apercevions seulement sans en être éclairés.
•.. Un luth tout accordé. (Gil Blas, III, 269-270.)
Ces traits me frappent. Ne pas se donner mal à la tête
en louchant, après avoir pris du café. M. Kuster copie la
bataille d'Oudenarde.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

593

d'amour. La Bihlioth?que Britannique arrive enfin
fais mon premier theme allemand.

1.

Chaque homme est un paresseux : il met le bonheur
derriere l'événement le plus facile. Henri, par exemple,
dans les femmes comme madamt Gherardi, et il y
trouverait probablement l'ennui. Où il trouvera le bonheur, c'est dans le gr. (sic). Mais la paresse le retient.
Novembre

1 808.

Charmant voyage à Cassel. Parti le 13 avec l'ordre
d'aller à Paris dans la poche, de retour le 20.
Bonhomie parfaite et gaieté de Meurizet, Morand.
Ambition pateline de Héron de Villefosse.
Voyage tres agréable. Aller et retour avec le Hollandais
Mauvillon.

M. de Laf. et son aimable femme, Bonhomie. Quel
contraste avec l'habit brodé !
Il n'y a pas jusqu'à la petite Westphalen qui n'ait été
bonne, dans ce voyage.
II coîtte 120 francs environ.
STENDHAL.

Le 28 octobre 1808.
Le plus beau jour d'automne que j'aie remarqué ici.
J'écris ce qui est ci-contre 1• Charlotte jalouse et pénétrée
1

En face, Stendhal a noté quelques réflexions sur la guerre de
la succession d'Autriche, à laquelle il travaillait à cette époque.
1

Je

Beyle avait écrit, le 2 décembre r807, au libraire Paschoud,

po~ s'abonner à la partie littéraire de la Bibliothèque Britannique.

(Cormpondance, éd. Paupe et Chéramy,

t, II, p.

311-3u.)

4

�594

AET!RNAE MEMORIAi PATRIS

595

Ou touchée comme d'un coup sec du doigt de
Dieu sur ma cendre,

AETERNAE MEMORIAE PATRIS
Un seul ftre
esJ dipeupli...

t1011r

manque,

tl

tout

... Depuis, il y a toujours, suspendu dans mon
front et qui me fait mal,
Délavé, raidi de salpêtre et sô.ri, comme une
toile d'araignée qui pend dans une cave,
Un voile de larmes toujours prêt à tomber sur
mes yeux.
.
.
Je n'ose plus remuer la ~oue; ~e plus pettt
.mouvement convulsif, le moindre t!c
S'achève en larmes.
Si j'oublie un instant ma douleur,
Tout à coup, au milieu d'une avenue, dans le
souffle des arbres,
. .
A travers le grondement d'une rue, que sais-Je,
Ou dans W1e plainte lointaine,
.
A l'appel d'un sifilet qui répand du fr01d sous
des hangars,
.
Ou dans une odeur de cuisine, un sou-,
Qui rappelle un silence d'autrefois, à table Amenée par la moindre chosÇ.,

Elle ressuscite ! Et dégatne I Et me transperce
du coup mortel sorti de l'invisible bataille intérieure,
Aussi fort que la catastrophe crève le tunnel,
Aussi lourd que la lame de fond se pétrit d'une
mer étale,
Aussi sec que le volcan fend sa grenade lumineuse!
·
Je t'aurai donc laissé partir sans rien te rendre
De tout ce que tu m'avais mis de toi, dans le
cœur !
Et je t'avais lassé de moi, et tu m'as quitté,
Et il a bien fallu cette nuit d'été pour que je
comprenne •••
Pitié I Moi qui voulais ..• Je n'ai pas su ... Pardon, à genoux, pardon !
, Que je m'écroule enfin, pauvre ossuaire qui
s éboule, oh pauvre sac d'outils dont la vie se
débarrasse dans un ·coin ...
A~, je _vous vois mes aimés. Je te vois. Je te
verrai toujours étendu sur ton lit,
Juste et pur devant le Maître, comme au
temps de ta jeunesse,
Avec ton sourire mystérieux, contraint, à jamais
fixé, fier de ton secret, relevé de tout ton labeur

'

�59 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

En proie à toutes les mains des lumières droites
et durcies dans le plein jour,
Grisé pat l'odeur de martyr des cierges; .
Avec les fleurs qu'on avait coupées pour t01 sur
la terrasse,
.
Tandis qu'une chanson de pauvre pleurait pardessus le toit des ateliers dans une cour,
Que le bruit des pas pressés se heurtait et se
trompait de toutes parts,
Et que les tambours de la Mort ouvraient et
fermaient les portes !

**•
Je t'ai cherché, je t'ai porté ·
.
Partout. _ Dans un square désert au kiosque
vide où j'étais seul
Devant la grille du couchant qui sombr~' et
s'éteint, comme un vaisseau qui brtile, dernere
les arbres ..•
Un jour ..• da~s quelque ~ille_ de province aux
yeux mi-clos, qui tourne et s étemt
Devant la caresse hâtive des express.·•
Dans une boutique où bougent d'un air boudeur des figures de cendre ;
Sur la place vide où souffle l'oubli ;
Aux rides des rues, aux cris des voyages ...

AETERNAE MEMORIAE PATRIS

597

. A l'aube, hors barrière, dans un quartier d'usines,
•.. Au tournant d'un mur, une averse de charbons
lancée par des mains invisibles ;
Un tuyau qui fume en sanglotant...
Dans les faubourgs et les impasses où meuglent
les sirènes, où les scieries se plaignent, où les
pompiers sont surpris par un retour de flamme à
l'heure où les riches dorment...
'
Un soir, dans un bois, sous la foule attentive
des feuilles qui regardent là-haut filer les étoiles
comme un sillage,
·
Dans l'odeur des premiers matins et des cimetières,
Dans l'ombre où sont éteints les déjeuners sur
l'herbe,
Où les insectes ont déserté les métiers ...
Partout où je cherchais à surprendre Ia vie
Et le signe d'intelligence du mystère
J'ai cherché, j'ai cherché l'introuvable...
0 Vie, laisse-moi retomber, lâche mes mains !
Tu vois bien que ce n'est plus toi I C'est ton
souvenir, qui me soutient 1
LioN-PAUL FARGUE.

�PROTÉE

599

ACTE I

PROTÉE
DRAME SATYRIQUE EN DEUX ACTES

A la suite de l' Orestie, Eschyle avait compos~ un
drame satyrique dont il ne nous reste_ que le ~tire;
PROTÉE. C'est en rêvant sur ce tttre que ;e m
trouve avoir écrit la pièce suivante.
P. C.

L'tk de Naxos (JIii pour la commodité de l'actio11 on supposer•
placée entre la Crete et l'Égypte. On la voit tout mtière au milieu
de la scène comme un grand gateau dt mariage anglais e11 sucre
blallc ou comme le C()Uf)erde d'une soupière rococo. C'est un assemblage
assez prltentieux de rocailles pittf/rtJ&lt;juts phti6/ement termi11/ au
sommet par une espè.ce de boucle ou dt voluu. Le rivage est représmtl
par des /Qile, d'emballage bordù, pour écume d'une rucl,e /Jlancl,e
fronde et la mer par une grande /tendue de linol/um.
Le fond dt la scène est cach/ par des bandes d'ltojfe grise.

'
SCENE
I
LA NYMPHE BRINDOSIER

PERSONNAGES :
PROTÉE
MÉNÉLAS
HÉLÈNE
LA NYMPHE BRINDOSIER
LE SATYRE-MAJOR
SATYRES
PHOQUES

Satyres chèvre-pieds, triste brigade, écoutezmoi ! de ceux que Protée, le vieillard absurde de
dessous la vague,
A ramassés un par un comme on pique les
grains mtîrs d'une grappe,
Quand ils riboulaient de l'un de nos bateaux,
car ces bêtes n'ont pas le pied marin, et vous
pensez si nous nous amusions à les ramasser 1
Et ce n'est pas une fois ni deux que le Fils de
Zeus a traversé et retraversé avec furie d'un bord
à l'autre cette mer si bleue qu'il n'y a que le sang
qui soit plus rouge !
Soit qu'il se porte vers l'Inde, soit qu'il ait envie

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
600
de la Thessalie, car ce n'est pas la raison ni aU;cun
ordre qui conduit le dieu du vin !
Et quand le chef même titlJ.be,
A quel fil voulez-vous que se rattache un
pauvre Satyre, quand la mer et le bateau dansent
à qui mieux mieux,
· Et que tout au hasard monte et descend, et vous
direz. que c'est nous qui sommes ivres !
Et que la voilà quand elle s'apaise toute paonnante au soleil de grandes fleurs de pive dans le
grésillement de l''écume !
- M'entendez-vous, petits frères ?

faiblement derrière la scène
( Chœur polyphoni_que.)

LES SATYRES,

PROTÉE

601

Une fois qu'il a pris l'odeur de la terre, plus
forte que celle d'un lion ou de troupeauoc fumants,
Alors que c'est le matin, et que tout est libre
encore, et qu'il n'y a pas une Face-pile à voir, et
queJe monde est à nous !
Sus, durs paysans! que d'autres de vos frères
partent à la recherche des métaux sous la terre !
mais nous, c'est de son sang vivant que nous
voulons tâter !
A nous de reconnaitre la longue et brülante
colline sous les prunelliers pour y mettre la vigne
comme un fausset tortueux et le pépin de feu
entre les durs silex !
Ce soir nou~ serons partis, mes compagnons 1
LES SATYRES

Méééé !
BRINDOSIER

Quelle triste voix ! Mais je vous le dis, bient6t
vos douleurs prennent fin,
Et l'étroite prison de cette œuvre d'art que
Protée appelle son ile, et le régime absurde, et
l'esclavage du Vieillard !
Bientôt le vaste monde à nouveau nous est
ouvert! Ah, qu'il y fait bon mener son train alors
que tout est désert encore.
. .
Et qui reprocherait à un dieu dans sa J01e de
prendre la forme .d'une bête, s'il ne peut s'en
empêcher,

( Chœur polyphonique.)
Méééé I Méééé ! Méééé !
BRINDOSIE;R

M é é ! M.é é I Oui, vous pouvez. bêler ! bêtes à
laine ! bêtes à chagrin l demi-bêtes et demi-dieux !
Notre salut est proche!
Nous pillerons la grappe encore! Frais vallon,
~ous couperons d'un jus rouge encore l'eau rapide
et glacée de ton artère l
. ~t -je déterrerai pour vous ce pot que j'ai enfoui
Jadis entre les pieds du dieu Chronos, empli d'un
dur nectar qui est aussi brun que _la giroflée f

�602

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A la fête des vendanges quand on flambe les
vieilles queues avec une mèche de soufre,
Vous me verrez danser encore pour vous
sur la tonne roulante, une torche dans chaque
main!
Aussi vrai que mon nom est Brindosier, et la
chèvre montagnarde qui m'a conçue
M'a nommée ainsi à cause de la manière dont
je sais prendre le poignet d'un homme et le
ficeler tout à coup comme une couleuvre,
Comme ces longs rubans que le vigneron porte
au cordon de son tablier 1
Et seul le vieillard Protée a sq. un jour me
prendre et me capturer, avec ses perles idiotes !
(mais je lui revaudrai ce tour.)
Car j'ai regardé dans ses phylactères prophétiques où lui-même ne comprend ,~ien, ar~hives du
Futur, et j'y ai vu des choses qu il ne sait pas.
Notre délivrance approche 1
Voici que le divin Ménélas, le fils d'Atrée, le
gendre de Jupiter,
Approche sur un navire aussi fou que son
maître,.Et à chaque vague le fier cheval à la crinière
de chevilles comme une contrebasse qui sans voile
et sans gouvernail entraine la nef cabriolant:
Pique du n,ez dans la plume et le relè:e 1?continent vers le ciel comme une cocotte qui b01t.
Il arrive l Il débarque 1

PROTÉE
LES SATYRES

( Chœur polyphonique -

interrompu.)

Méé!Méél

(Une flèche, puis une autre vole au travers de
la scène, faite éperdue des Satyres.)
MÉNÉLAS,

derrière la scè11e

Maintenant J'ai les deux pieds à terre":'et j~ défie
les dieux 1
•
BRINDOSIER

Il est sauf et, bien s-ôr, la première chose à;faire
est de blasphémer.

Elle se retire à I' lcart.
Entre MÉNÉLAS, l'arc au dos, tenant de la
main droite une épéè et de la main gauche
la main d'une femme ,uoilie, HÉLÈNE.

,

SCENE II
MÉNÉLAS

Dieux I ce n'est donc pas assez d'avoir déchaîné
tous les éléments ensemble contre moi
Et si ce coup de foudre par Je trav;rs de Syra
qui a fait de mon mât une écharde ne nous a pa;
coupés en deux, c'est pas la faute de cel{ii qui l'a
ajusté l
Il fal,lt encore vous moquer de moi 1
Ce matin voilà le -bateau contœ le vent sans

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rames ni gouvernail qui se met à marcher tout
seul comme quelqu'un qui sait où il va,
Et voilà la terre, c'est bien. Mais la première
chose que je vois sur _un rocher qui me regarde
avec ses gros yeux,
C'est un sauvage avec de grandes cornes de
bélier qui lui sortaient de la tête, qui me regardait
en me drant'la langue.
J'ajuste le monstre, je tire, il fuit,
.
Et fuyant à petits sauts il me montre des cwsses
et un derrière tout couverts de long poils comme
celui d'un bouc !
Que me veut cet être biscornu ? Alors, ce n'est
pas assez de me poursuivre, il faut encore m'insulter !
Car les choses que je ne comprends pas sont
pour moi comme une insulte personnelle.
Un homme avec un cul de bouc, j'en ai le
rouge au front !
C'est bien, je vous défie tous, là-haut, toute la
séquelle dans !'Ouranos l
Et toi-même, le beau-pète ! Qu'est-ce que tu
faisais pendant que Pâris m'enlevait ta fille?
C'est alors qu'il fallait brandir tes pétards et ta
machine à tonner ! ·
Mais c'est bien. Sans toi je suis allé la reprendre
où elle était,
Et je ramènerai à Sparte avec moi celle-ci que
j'ai épousée et qui est ma propriété.

PROTÉE

605
Que tu le veuilles ou non, malgré le vent et la
tempête, et toutes ces choses que l'on ne comprend pas.
L'épée du moins est une chose que l'on comprend et le bel Alexandre, là-bas, en a dté, ce cher
Pâris!
Viens, Hélène, tie.ns bien ma main, je ne te
lâcherai pas.
Et je ne puis dire que je tire de toi grand
plaisir.
Mais enfin, telle quelle, c'est toi, et je te tiens,
et tous te reconnaitront, et je te ramènerai dans
Sparte.
Entre BRINDOSIER.

Qui va là?

li la met en joue.
BRINDOSIER

Salut, héros !

'
SCENE
III
M,ÉNÉLAS

Qui es-tu?
BRINDOSIER

Salut, fils d'Atrée et gendre de Jupiter!
MÉNÉLAS

Comment me connais-tu ?

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
BRINDOSIER

Qui ne connatt Ménélas et la vengeance qu'il a
tirée de Priam ?
Toute la mer, bleu-sur-bleu, est emplie de ta
gloire!
Abats cet arc.
MÉNÉLAS

PROTÉE

607

~a~s je n'ai peur de rien. Il n'est pas né, celui
qui m enlèvera celle que je tiens par la main 1
BRINDOSIER

Qui est-ce?
MÉNÉLAS

,

Ecoute. EUe te le dira elle-même.

Es-tu de la bande aussi de ces sauvages r
BRINDOSIER

Je ne suis qu'une pauvre Nymphe, et ma mère
m'appelait Brindosier,
A cause de mes mœurs rustiques et de .mon
simple langage.
MÉNÉLAS

Allons, une Nymphe à présent 1
Et ce sont des cornes que je vois sous tes
cheveux?
BRJNDOSIER

A peine. De tout petits cornichogs d'écaille
blonde, un simple ornement.
Et vous ne me ferez pas croire rqu'un homme
comme vous
N'ait jamais rencontré de nymphe dans sa vie?
Abats cet arc, héros, qui me fait frémir !

abaissant son arc et la main sur
son épée
Tout cela n'est pas clair.

HÉLÈNE

Je suis Hélène.

Elle se tait.
BRINDOSIER

Eh quoi, c'est la fameuse Hélène que vous
tenez par la main ?
MÉNÉLAS,

avec orgueil

Elle-même.
BRINDOSIER

Salut, Hélène.
MÉNÉLAS

Elle ne r~pondra pas. Depuis ce qui est arrivé,
Elle. est si tellement
pleine d' orgue1·1 qu ' on ne
.
peut nen en tirer
Hors " Je suis Hélène " !

MÉNÉLAS,

BRINDOSIER

Salut, fille de Jupiter !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

608

PROTÉE

MÉNÉLA~

MÉNtLAS

Quel est cet air de doute et d'étonnement ?

le tirant à part
Monsieur, c'est que nous avons ici une autre
Hélène.

Voilà comme j'ai peur.

BRINDOSIER regarde HELÈNE et ne dit
rien.

BRINDOSIEJ½

Eh bien? Naturellement c'est le même visage?

MÉNÉLAS

Une autre Hélène?

levant le voile d'HÉLÈNE

BRINDOSIER

Oui.

BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Il y a juste dix ans et le jour où tu ne la vis
plus dans ta maison.

J'attendais cela ! c'est encore un tour pour me
vexer!
Mais je suis un vieux chien dont on ne brouille
pas les voies si aisément.

MÉNÉLAS

J'ai eqtendu déjà cette bonne histoire
,D'une autre Hélène qui vit entre la Crète et
l'Egypte.
BRINDOSIER

Veux-tu la voir ?
MÉNÉLAS

Je n'y tiens pas le moins du monde.

BRINDOSJER

Qui donc, si pas elle, t'aurait décrit à moi si
justement que je te reconnus aussit~t ?
Ce teint coloré, ce front bas, ces petits yeux
défiants, et cet air de taureau ?
Et cette mèche_blanche qui le jour de ton mariage déjà se mêlait à tes boucles d'hyacinthe ?
Allons, lève ce casque.

BRINDOSIER

MÉNÉLAS,

Laisse-moi voir celle-ci.

se démasquant

C'est vrai.
MENÉLAS

A quoi bon?

BRI NDOSIER
BRINDOSIER

As-tu peur?

Veux-tu d'autres détails? Qui d'autre te connaitrait ainsi ?

5

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

611

MÉNÉLAS

Je sais que la véritable Hélène est celle que je
tiens par la main.

BRINDOSIER

L'appât des dieux qui voulaient détruire Priam
a été bon.

BRINDOSIER

Tu le sais?
MÉNÉLAS,

déclamant

MÉNÉLAS

Ne me mets pas en colère, tais-toi ! et dis-moi
quelle est cette ile.

Je le sais, je le vois, et j'en suis convaincu.
BRINDOSIER,

de même

Mais on n'est convaincu que quand on n'est
pas stîr.

BRINDOSIER

Naxos.
MÉNÉLAS

Naxos? D'après la carte elle est bien plus au
nord.

MÉNÉLAS

C'est Hélène.

BRINDOSIER

Elle est ici pour le moment~
BRINDOSIER

Quelles preuves en as-tu ?

MÉNÉLAS

Très bien. Et quel est le maître de Naxos?
MÉNÉJ,.AS

Quelles preuves? Je n'en veux d'autres que
Troie en cendre et deux cent mille hommes
égorgés·!
Et ces dix ans de patience forcenée, l'un après
l'autre, faits de jours que j'ai tous comptés.
Et ma nièce Iphigénie mise à mal, et l'attente
suprême dans le ventre du Cheval ·de bois 1
Et tu dis1que ce n'est pas Hélène !

BRINDOSIER

Le vieillard Protée, roi des Phoques et qe tous
les monstres amphibies.
MÉNÉLAS

Peut-il me donner un grand morceau de chêne
de 20 coudées pour faire un mât ? et un .autre de
10 coudées pour faire une antenne ? et 60 brasses
de funin, et 100 pieds carrés de bonne voile de

�612

LA NOUVELLE REVUE FRAN-ÇAISE

lin, et 40 paires d'avirons, et de l'étoupe, et trois
chaudières de goudron, et un peu de peinture ?
' 1

PROTÉE
BRINDOSIER

Il est poisson jusqu'à la ceinture.

BRINDOS1ER

MÉNÉLAS

Tout cela, il peut te le donner. Mais il est
avare.

Tout est donc à moitié dans. ce pays ! S'il y
avait des canaris je parie qu'ils seraient à moitié
goujons!

1

MÉNÉLAS

Je n'ai rien du tout pour le payer.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Tout de même un homme-poisson, c'est rare!

Tu peux te faire donner tout cela sans argent.

MÉNÉLAS

Est-ce tout ce qui te plaisait en lui ?
MENÉLAS

Comment?

BRII\IDOSIER
BRINDO_SIER

Par art et ruse, que moi, Brindosier, t'enseignerai.
MÉNÉLAS

I m'avait promis des perles.
MÉNÉLAS

Et moi, je n'ai pas de perles à vous promettre,
Mademoiselle, et je ne vous donnerai rien du tout.

Mais toi-même que fais-tu ici ?
BRIN DO SI ER

Bacchus notre ma1tre
M'oublia derrière lui quand il vint quérir Ariane

BRINDOSIER

Tu me ramèneras avec toi?
MÉNÉLAS

Cela, oui, ça peut se faire.

ICI,

( Baissant les yeux.) Le vieillard Protée m'avait
séduite.
·
MÉNÉLAS

Est-il si beau ?

BRINDOSIER

Jure!
MÉr:d1As

Je le jure ! par Zeus, par la terre, par le ciel,

�614

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par le Chaos, par le Styx, par tous les dieux, par
tout "c"e que tu voudras l
BRINDOSIE:R

Moi, et ces tristes animaux ?

PROT:2E

615

On est slir de les trouver, quand le coq apparait à l'arrière avec ses seaux d'épluchures,
BRlNDOSlER

. Tout ce qui tombe à la mer appartient à Protée.

MENÉLAS
MÉNÉLAS

Quels animaux ?

Ouais ! il doit avoir des magasins bien garnis !
BRINDOSIER

Ces Satyres, mes compagnons.
MÉNÉLAS

Non, il§ empoisonneraient le bâtiment.
BRINDOSIER

Tu as besoin
d'un équipage.
1
•
MÉNÉLAS

C'est vrai. Mais qui donc a parqué ce trou,peau
de chèvres ici ?

BRIN.DOSIER

Tout cela est rangé et classé dans les profondes
soutes qui sont au dessous de cette ile avec un
ordre superbe.
Les avirons, les ancres perdues,
Les mâts suivant leur taille, et je ne sais •combien de rouleaux de cordages et de voiles avec
toutes les marques de la Méditerranée,
Marmites craquées, vieux couteaux, fanaux,
accordéons, astrolabes, épissoires, figures de proue.
Tout lui est bon, de tout cela il est amateur.

BRINDOSIER

N'as--tu jamais vu ces longs poissons µairs, qui
se jouent autour des navires et ne les quittent pas ?
Ce sont les coupants marsouins, ennemis d~s pêcheurs, terribles aux filets.
MÉNÉLAS

Ce sont les •amis du marin. Ils dansent et lui •
donnent la comédie; Eux · et les mouettes, leurs
commères criardes,

MÉNÉLAS

Bien, très bien ! tout cela

w1

me servir.

BRINDOSIER

Et le voilà, profitant du travail de Baëchus
notre ma1tre1 qui' a incessamment à courir d'un•
bout du monde à l'autre,
Et du Caucase jusqu'à Madère là-bas dans la
houle Atlantique,

�616

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pour enguirlander toute l'Europe des doigts
entrelacés de ses sarments,
- Qui s'est mis à faire collection de Satyres 1

PROTÉE

617
MÉNÉLAS

Quels?
BRINDOSIER

MÉNELAS

Idée digne d'un phoque !
BRINDOSIER

C'est que tu ne les as jamais vu s'envoler et
traverser la fumée comme des projectiles à vingt
pieds en l'air au-dessus d'un grand feu de bois
sec l
L'antilope de Syrie qui des quatre pieds sans
aucun poids vient se poser sur la tête de son pâtre,
Qu'est-ce qu'elle est à c6té de nos grands
sauteurs?
C'est pourquoi Protée afin d'animer ces rocailles,
A commencé cette collection de demi-dieux.
MÉNÉLAS

J'ai failli en casser un tout-à-l'heure.

D'eau minérale et de lait concentré !
Ou de fromage de cachalot, quand on peut s'en
procurer de temps en temps.
Et l'eau de pluie que nous ramassons,
Il faut que nous en arrosions six plants de
tabac dont il est fier et qui ne paient rien à la
Douane.
Ah, nous serions tous morts sans cette amphore
parfumée de vin de Crète
Dont il nous reste un tesson
'
Et nous nous le passons à respirer
de temps en
temps.
MÉNÉLAS

Triste régime !
BRINDOSIER

Et pas un bon bourbier sentant fort la forêt
'
pour s y vautrer de temps en temps comme les
Satyres en ont besoin à la manière des sangliers
et des autres bêtes r
~tonne-toi qu'ils. aient le poil pendant et décolore comme 1a barbe d'un philosophe.
. Tout est s~c et .E:o_pre dans cet horrible endroit
mcessamment lavé et brossé et rebrossé par la mer
et par le vent.
)

BRINDOSIER

Ah, extermine-les tous de tes flèches !
Ah, cela vaudra mieux que de béquiller misérablement à cloche-pied sur ce vilain petit tas de
pierrailles,
Où le vieillard marin nous entretient de mets
absurdes.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'ail sauvage même, et les cçillets de sable, et
les farigoulettes,
N'y peuvent prendre racine.

PROTÉE

MÉNÉLAS,

faisant le geste

Comme cela?
BRINDOSIER

:MENELAS

Eh bien, je jure par Zeus de vous faire sortir
d'ici.
Dis-moi ce qu'il faut faire.

Ceinture-le par derrière et tiens bon ! et p.ç-ends
garde à ses coups de queue, le vieux requin !
MÉNÉLAS

N'aye pas peur, ma fille !
BRINDOSIER

/

Es-tu fort?

BRINDOSIER

Ne le lkhe pas quoi qu'il fasse J
MENELAS

fait jouer ses mains et ses bras

Ce sont de terribles pinces.
Qtrand je le tiendrai dedans, il saura quels
athlètes on fait à Sparte.
BRINDOSIER

Est-il vrai que tu as étouffé Pâris dans tes bras ?

MÉNÉLAS

Le bon vieux ne me fera rien du tout.
BRINDOSIER

Et même si tout-à-coup tu tiens un lion rugissant entre tes bras, ...
MÉNÉLAS

MENELAS

Il les ;.t trouvés moins frais que çeux de ma
femme, ho, ho !
Il n'y a pas de qùoi me vanter.
Il était gras et sans aucunes vertèbres comme
un haricot vert:
BRINDOSIER

Eh bien, dans ce cas, ceinture-arrière!

Un lion?
BRINDOSIER

N'as-tu jamais ouî parler des tours du Vieux-dela-Mer ? et qu'il devient à volonté un lion ?
Du feu?
·
De l'eau?
Un dragon?
Et un arbre fruitier ?

�620

LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAISE
MENÉLAS

Pourquoi un arbre fruitier ?
BRINDOSIER

Je ne sais, c'est comme ça. Ne te laisse pas
étonner. C'est l'ordre invariable. Il n'a aucune
imagination. Rappelle-toi bien.
(Elle compte sur ses doigts.)
Un lion d'abord, puis un dragon, puis du feu,
puis de l'eau, puis un arbre f~uitier. Quand tu
verras l'arbre fruitier, c'est fim, et tu auras le
bonhomme à ta merci.

PROTÉE

621
C'est un batelier de Chersonèse qui nous l'avait
amené.
Il chantait en langage scythique et appelait à
grands cris son cher père et toute sa famille.
BRLNDOSIER

Quand il aura fini de faire l'arbre fruitier et
que tu lui auras pris ses lunettes,
Tu pourras lui demander tout ce que tu voudras.
MÉNÉLAS

Un mât, des voiles, du goudron ?

MÉNÉLAS

Un arbre fruitier, très bien ! Que de choses on
.
apprend quand on se met a' naviguer
•

'

BRJNDOSIER

N'oublie pas de lui prendre ses lunettes, c'est
d'elles qu'il tient son pouvoir surnaturel.

BRINDOSIER

Tu peux tout lui demander, ce qui se passe sur
la terre et sur la mer. Il sait tout, il a un abonnement.
MÉNÉLAS

Un abonnement-?

MÉNELAS
BRINDOSIER

Ses lunettes, très bien !
BRINDOSIER

Ne laisse pas le vieux phoque t'échapper car il
est glissant et tout huileux.
MENÉLAS

11

1

N'aie pas. ·peur, j'ai déjà vu un phoque qm
parlait.

Ne sais-tu pas qu'à tous les dieux de la mer et
de la terre suivant leur grade Jupiter sert un
abonnement ?
De -temps en temps il leur envoie
Un ruban étroit de papier transparent.
MÉNÉLAS

Eh bien?

�622

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
BRINDOSIER

Il suffit de le dérouler devant une lanterne et
l'on voit tout à la fois,
Le passé, le présent, et l'avenir.
Moi, je n'y comprends rien. Mais fu peux avoir
confiance en Protée.
MÉNÉLAS

Alors je ne serais pas fâché de savoir ce qu'est
devenu mon frère et ce que fait ma belle-sœur
Clotilde à Argos.

PROTÉE

623

Approche,toi
sans qq'il t'entende) et zou 1
•
1
presto ceinture-le par derrière !
- Qu'est-ce qui t'ennuie?
MÉNÉLAS

Brindosier 1
J'aimerais bien, ah, j'aimerais bien avoir un peu
plus de confiance en toi !
BRINDOSIER

Mon intérêt n'est-il pas le tien ?
MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Clytemnestre, veux-tu dire ?

Ce sont ces cornicules sur ta tête qu1· m' ennment.
.
BRINDOSIER

MF.NÉLAS

Clytemnestre. Les pays chauds vous brouillent
la mémoire.
Il revenait de mauvais bruits de là-bas.
BRINDOSIER.

Crois-tu que je ne puisse te d
conseil
onner un bon
MÉNÉLAS

Quel bon conseil peut-il y avoir dans une tête
cornue?
·

Tu- peux tout lui demander.
BRINDOSIER
MÉNÉLAS

Allons ! où est le vieux ?

ha!:1-:~ seulement p_ourquoi ton bateau allait au
a~s que tu puisses le diriger?

BRINDOSIER

Tous les jours à midi il vient ici pour donner à
manger à son troupeau.
Laisse-moi causer un peu avec lui et quand je
lèverai la main,

MÉNÉLAS

Pourquoi?
BRINDOSIER

Regarde à la proue.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MÉNÉLAS

Eh bien?

PJlOTÎI

SCENE IV
L! RIPAS DES PHOQUES

BRINDOSIER

Ne vois-tu pas que le pauvre gros bon œil est
tout effacé 1
MÉNÉLAS

C'est vrai, par Zeus 1
BRJNDOSIER

Comment donc veux-tu que le bateau puisse se
diriger sans son œil ?
MÉNÉLAS

Tu as raison. Je n'y avais pas pensé.
Par l'âne ! par le chien ! tu es une fille de bon
sens et j'ai confiance en toi.
BRINDOSIER

Cache-toi là-bas sous ces pierres et quand je
lèverai la main ...
MÉNÉLAS

Entendu ! Viens, Hélène !
Il son par le fond, emmenant HÉ1.ÈNE.
BRINDOSIER

Parle-lui donc de notre Hélène aussi 1
Elle sort par la droite.

(Musique)
Le platea1t tourne apportant un· autre site de
l'tle. On voil Protée tout nu dans 1t1te baig,,oire à fond convexe dans latp1elle il se
balance et dont le robinet est remplacé
par 1111 bouchon. li est très gros et
po~lu. Barbe blanche assez maigre, oreilles
po1111ues. Cr4ne luisant avec quelq11es rares
cht'Veux. Sur les yeux des luneltes d' automobiliste. Près de lui sont rangés six plants
de tabac dans des pots.
li J a dt'Uant lui une corbeille de joncs remplie
de poissons qu'iljet1e à ses phoques. 1
PROT!B

Cot', cot', cot' , cot' , cot•, 1 Ici mes moutons 1

Ici mes petits poulets I Cot', cot', cot', 1
Dès tltes rondes de phoques apparaissent ;à et
là dans la mer.
. Nou_s y sommes tous? Un, deux, trois, quatre,
six, huit, onze, douze,
Treize ! Le compte y est J
,'. A ~a sc_~oe poinooi et phoques peuvent être remplacés
par I tmagmation des spcctateun et par la musique.

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A qui le cabillaud, à qui le congre, à qui les
,
C ,
,
, 1
rougets ? à qui le filet de fl etan . ot , cot , cot , .
à qui la belle alose ?
~

Tumulte, bataille, cirque, écume, bonds des
pho~ues qui se précipitent du haut des
rochers dans l'eau neige et turquoise, braie171ents, trompettes, coups de queues et de
nageoires. (Tout cela est exprimé par la
musique.)

Ici, Moust1tche ! hâle-toi sur tes défenses ! nous
ne sommes plus jeunes, mon gros. Tiens, prends
ce diable, tu n'en as pas peur !
_
Et toi, Otarys, ma mignonne, viens prendre
cette belle limande., marche voir un peu sur tes
nageoires de devant, comme sur de petits pantalons l
Elle lui prend le poisson dans la main.
A qui la friture ?
- Il sème à pleines m4ms de petits poissons.
Cirque.
A toi, Rhésus ! à toi, Gorgô ! et toi, le petit,
qu'est-ce que tu as à braire là-bas comme un âne?
Attrape, mon petit tonneau 1

Nouvelle distribution de poissons. Cirque.
Iou le panier est vide.
Et ~aintenant, aux choses sérieuses! au travail!
au travail!

PROTÉE

Moustache, quel est le quotie!lt de 0,00005
divisé par 123 ?
Tu n'~n sais rien? Tu me diras cela tout à
l'heure.
Et toi, Tambour, tu vas m'additionner 3.977
et 7.896.
Et toi, Gorg6, s'il te platt, tu m'extrairas la
racine cubique de 27.
Allez, vous avez de quoi vous amuser.

ll souffle dans une co11.q11è.
Brindosier ! Brindosier 1

SCÈNE IV
Entre BRINDOSIER.
On voit MÉNÉLAS qui se glisse derrière. les
rochers, tenant toujours HÉLÊNE par fa
main. Il l'attache avec une corde à un rocher
derrière lequel lui-mfme se dissimule.
BRINDOSIER

Que désire Monseigneur ?
PROTÉE

Oh, quelle polites~e aujourd,'hui ! c'est le langage des cours !
Apporte-moi ma cuvette pour ~e laver les
mams. ,

�628

LA NOUVE·LLE REVUE FRANÇAISE

Ma cuvette de Chine,. famille rose, celle qui a
des mao-pings !
Et que l'eau soit bien chaude.
Elle sort et revient rapportant une moitié dç
cuvette, gu' elie lui met sous le menton.
Protée souiftant et barbotant dans la cwvette.

PJlOTÉi
BRINDOSIER

Moi et les autres animaux à deux pieds, mes
compagnons.

clignant de l' œil
Et que devient Ménélas ?
PROTÉE,

BRINOOSIER

·Bou! Bou 1 Bou 1

Musique.
L'ennui, c'est que l'on ne peut avoir que des
serviettes dépareillées. Une par-ci, une a~tre parlà, jamais un service complet.
Il s'essuie.

Quel Ménélas ?

PROTÉE cligne de l'œil et désigne d'un
petit mou'Uement le rocher derrière lequel
MÉNÉLAS est caché.
BRINDOSI!R

Je ne sais ce que vous voulez dire.

BRINDOSIER

Une bonne femme de ménage vous serait plus
utile qu'une pauvre Satyresse.
· Elle vous rebroderait tout cela à votre chiffre.

s'examinant dans un miroir ébréché
qu'elle lui rie~t
Oui-dà ! Oui-dà ! Oui-dà !
PROTÉE,

PRoT!E, à mi-vo'ix

11 eS t là qui nous guette derrière ce rocher. '
BRINDOSIER,

se jetant à ses pieds
Seigneur, vous savez t out et l' on ne peut rien
vous cacher.
PROTÉE

BRJNDOSIER

Vous m'avez promis de me laisser aUer un jour
si je suis gentille.

Prends garde de casser ma cuvette. Elle a une
fente qui m'inquiète beaucoup.
BRINDOSIER

PROTEE

Oui-dà ! - Ote la brique.
Elle &amp;te la brique qui cale la baignoire. Il se
balance avec satisfaction.

•

Oui,je 'veux tout vous dire!

MÉNÉLAS sort la the, elle lui, fait signe
de se cacher.

�LA NOUVELLE
630
Mais tout d'abord ...

REVUE FRANÇAISE

Elle tire un peigne de sa ceinture et lui peigne
les bou~les.
Laissez-moi vous passer le peigne un peu, car
vous êtes à faire peur avec cette barbe emmêlée
et sablonneuse !
Oh, 'Vieux naufrageur !
Dites, il n'y a pas moyen de vous tenir à la
maison quand la-mer est ~n folie,
Et qu'elle dar1se empanachée dans le vent
Thrace avec toutes ses lanternes allumées !
(Ah, cela fait du bien après ces souffles étouffants du khamsin et l'on respire à pleins poumons!)
Il faut que ce soit vous, n'est-ce pas, que .les
pauvres diables qui vont au fond
Voient le dernier à la crête d'une vague, vieux
baigneur!
Dansant au milieu des épaves et des corposants,
aus~i insubmersible qu'une bouteille !
PROTÉE

PROTÉE

631
PROTÉE

Ça ne fait rien ! Ce bniit de fer autour de ma
tête me procure d'agréables illusions.
Tel, au mois de juin, le colporteur qui s'assoupit en écoutant le coup de la faux dans les prairies
épaisses.
BRINDosrnR,

agitant les ciseaux autour de sa

tête
Mon petit Protée, je vous aime beaucoup.
PROTÉE

Moi aussi.
BRINDOSIER,

de même

Vous ne me croyez pas, cela me fait de la peine.
PROTÉE

Je te crois, Brindosier.
BRINDOSIER

Ah, vous êtes si bon, si simple, si délicat !

Coupe-moi les cheveux..

PROTÉE

C'est vrai.
BRINDOSIER

Mais il n'y a pas de·cheveux ! à péine cinq ou
six filaments impalpables ! Ce sont des ciseaux de
brodeuse qu'il me faudrait!

BRINDOSlER

'--

Si curieux, si original ! Cette que~e de poisson
quelle idée !
'

�LA NOUVELLE REV!JE FRANÇAISE
PROTÊE

N'est-ce pas?
BRINDOSIER

Si riche !
PROTÉE

Oui.

PROTÉE

633

J'ai beau me transformer en lion et en dragon,
en eau, en feu et en arbre fruitier;
Aucun d'eux n'a peur et ne lâche prise et il me
faut lui donner ce qu'il demande.
Et c'est extrêmement lassant pour moi.
Sans parler de la perte de respectabilité pour
un homme de mon âge.

BRINDOSIER '
BRINDOSIER

Vous aimez tellement les beaux-arts I Cett~
collection que vou~ avez, il n'y en a pas deux
dans -toute la mer Egée !
PROTÉE!

Et c'est sur elle que compte Ménélas, n'est-ce
pas, pour répa:rer son petit bateau P
BRINDOSIER

Voulez-vous le garder ici ? J1 mettrait tout en
désordre dan-s cette petite ile si bien soignée.
Déjà il voulait ravager votre plantation. Depuis
qu'il a pris Troie il ne se connait plus. C'est un
sauvage, un vrai dévorant!

Laisse-moi donc partir.
PROTÉE

Bah, tu vois que ces malices ne t'ont pas réussi.
Aucun d'eux encore n'a tenu sa promesse avec
toi. Hi l Hi ! Hi !
?n ne me prend pas ainsi, ]e suis un trop vieux
poisson.
BRINDOSIER

Et savez-vous qui Ménélas amenait avec lui,

la.. tenant par la main ?
PROTÉE

PROTÉE

Ah , rus ée ..I pas vrai, c'es_t toi qm fas endoctr:iné ?
Il n'arrive jamais ici un frère-la-c6te sans que
tu lui indiques le moyen de venir à bout du vieux
Protée!

Qui?
BRIN!;&gt;QSIER

. Vous savez tout, Monseigneur, et je
rien vous apprendre.

ne .puis

�634

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
PROTÉE

T_u sais bien que je ne suis qu'un pauvre dieu
de sixième classe, et mon abonnement à la Destinée
est de la dernière main.
Rien que des petits tâbleaux ridiculement rognés
sur le ruban !
Aux endroits les plus intéressants, allons ! voilà
des gens dont il ne reste plus que la main, ou la
chaussure, ou bien c'est la tête qui manque, et tout
à coup plusieurs brasses vous font défaut. Allez
vous y reconnaitre l
Aussi ayez donc confiance et prenez une servante qui s'appelle Brindosier et qui_a des cor-0es
sur la tête!
BRINDOSIER
1
1

Vous en -êtes fier !

PROTÉE

Et puis cela m'amuse aussi de les voir sauter
de roc en roc. C'est pittoresque. Il me semble que
cela anime la localité I Quel dommage de ne pas
avoir un jet d'eau!
Ah ! je suis un fameux original et il n'y en a
pas deux comme moi.
BRINDOSIRR

Alors vous ne saurez pas qui est avec Ménélas.
PROTÉE

Alors il pourra se passer de mon bon filin de
Phénicie, et de mon bois de teck.
&lt;?uelle pitié ! Cela se dit matelot ! ça veut
naviguer, et ça n'est pas capable de traverser
l'Eurotas un jour de pluie dans un cuveau à
lessive !

,

BRINDOSIER,

PROTEE

Hé ! Hé ! Je ne dis pas 1 On irait loin pour
voir une de ces Nymphes dont on parle tant !
BRINDOSIER

Et de votre troupeau de Satyres aussi, n'est-ce
pas ? Ce n'est pas tout le monde qui a un pareil
cheptel?
PROTb

C'est dans leur intérêt que je les conserve. Je
veux leur apprendre l'hygiène et la morale.

à mi-voix

Hélène ...
PROTÉE

Hélène est avec lui ?

BRINDOSIER fait signe que oui.
Tu l'as vue?
BRINDOSIER

Je l'ai vue.
PROTEE

Aussi belle qu'on le dit?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

BRINDOSIER

Aussi belle. Ce sauvage l'entraine par la main.
PROTÉE,

rtueusement

Dix ans se sont passés depuis qu'à l'arrière du
bateau qui l'amenait vers Troie
J'ai vu flotter son voile couleur ,d'or.
BRINDOSIER

C'est toujours la même Hélène.

PROTÉE

Ah, ne me conseille pas de vîolence I Je suis trop
vieux. Mon tle est petite,
Mais il n'y a pas une cabine de vieux pilote où
tout- soit mieux arrimé et arrangé.
Que les grands dieux en fassent donc autant à
qui est toute la terre !
Je n'ai pas envie que ce bougre de sans-soin
aille foutre tout en l'air 1
BRINDOSIER

PROTÉE

Et ce grand feu -d'où on l'a retirée ne l'a point
roussie ni endommagée ?
BRINDOSIER

C'est toujours la même Hélène.
PROTÉE

Ah, je voudrais la voir.
BRINDOSI,ER

Vous voudriez l'avoir ?
PROTÉE

Je dis que je voudrais la regarder.
BRINDOSIER

Mais il ne tient qu'à vous, Seigneur, de l'avoir et
de la regarder tous les jours dè votre vie.

C'est une bien belle chose qu'Hélène.
PROTÉE

'Elie t'a parlé ?
BRINDOSIER

Elle est tellement remplie d'orgueil depuis ce
qui lui est arrivé
Qu'elle ne dit pas un mot hors : Je suis Hélène.
PROTÉE

Tranquille comme une statue et vivante pardessus le marché I Juste ce qu'il me faudrait.
Pas de scènes à craindre avec elle comme tu
m'en fais tout le temps, petite l
BRINDOSIER

J'ai touché un mot à notre Ménélas de cette
histoire idiote

�638

LA NOUVELLE REVUE PRANÇAlSI

Qu'on raconte dans toutes les Echelles depuis
Marseille jusqu'à Gallipoli:
Qu'il y a deux Hélènes et que celle de Troie
n'était pas la vr.aie.
PROTÉE

Ce n'est pas une histoire idiote, c'est moi qui
l'ai inventée, jamais je n'ai trouvé une meilleure
blague.
Elle vaut son pesant de sel marin.
BRINDOSIER

PllOTÉE

639
PROTÉE

Je ne t'ent-ends pas.
BRINDOSIER

Je n'ai pas tout dit à ce brutal, et que non
seulement vous pouvez vous couvrir de pommes
à cuire entre ses bras,
Mais que si vous le regardez sans vos lunettes,
vous pouvez lui faire croire ce que vous voudrez.
PROTÉE

C'est vrai.

J'ai dit à notre Ménélas
Que cette Hélène qu'il a retirée de Troie parla
main était fausse,
Et que la vraie était en notre possession.

Laissez-lui prendre vos lunettes. Faites-lui voir
que je suis Hélène.

PROTÉE

PROTÉE

Bravo ! Excellent ! allons tu deviens une vraie
fille de la mer.
BRINDOSIER

Mais il ne tient qu'à vous de faire de ce mensonge une vérité.

BRINDOSIER

Lui faire voir que tu es Hélène ?
Hou! Hou!
BRINDOSIER

Il m'emmènera avec lui.
PROTEE

Ho! Ho!
PROTÉE

Comment?

BRINDOSIER
BRINDOSIER

U·ne tient qu'à vous de garder la vraie, l'unique
Hélène.

Et il vous laissera la véritable Hélène.
PROTÉE

Hé! Hé!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ!
BRINDOSIER

Et j'emm ènera1. tous les Satyres, mes frères,
avec moi!

PROTÉE
PROTÉE

Les Satyres tes chastes suivantes! Hou f Hou f
Et pourquoi pas mes phoques ?

PROTÉE

Diable ! Comme tu y vas !

BRINDOSIER
1

Dis que c'est au-dessus de ton pouvoir.

BRINDOSIER

Donnez~moi seulement sa figure.
• ne sui·s pas plus Hélène
Vous verrez s1 Je
qu'Hélène.
PROTEE

Mais il a dejà dti te promettre _quelque cho~e?
BRINDOSI_ER

Promesses d.e mar1·· n 1· Il J. ure trop. facilement.
Croyez-vous qu'un marin se soucie beaucoup
de prendre une bouche inutile
.
.
Par reconnaissance? Ariane et Médée,Je connais
leurs histoires.
La caisse à eau n'est pas gra nde..
- Et mes cornes ne lui disent rien.
PROTÉE

Crois-tu donc qu'il s'en va prendre avec lui
toute cette potée de Satyres à son ~ord ?
BRIN DOS IER

. que ce sont mes suivantes,
Tu lui feras croire
chaste escadron.

PROT,ÉE

Rien n'est au-dessus de mon pouvoir
Ni de la crédulité d'un imbécile.
BRINDOSIER

Soyez gentil, Monsieur !'Empereur-de-la-Mer
et Roi de tous les Menteurs l
PROTÉE

Mais je ne veux pas du tout perdre mes Satyres!
Jamais je ne poll!rai plus former une pareille
collection 1
Tous les dieux de la mer m'envient mon
cabinet 1
Il n'y a que Phorcus qui a ramassé quelques
méchants marins d'Ulysse,
.
Et ils se promènent toute la journée sur son
sable hyperboréen,
Avec leur longue-vue sous le bras et leur petit
chapeau de toile cirée.
Cela ne vaut pas un ensemble comme le mien!
Ils sont connus partout, de vrais fils de l'air !

7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

BRINDOSIER

De vieux moutons puants ! de vieux boucs
ataxiques !
.
.
Si vous les laissez encore un mois à boire de
l'eau minérale, ils ne seront plus bons que pour
l'Ecole des Beaux-Arts.
PROTÉE

Ta! Tal Ta!

PROTÉE

Deux cent mille hommes, dis-tu ?
BRINDOSIER

C'est le chiffre officiel.
PROTÉE

Deux cent mille hommes 1
Tais-toi I tu me mets l'eau à la bouche.

BRINDOSIER

BRINDOSIER

Mais Hélène, en revanche, quelle pièce unique!
. illesse .'
Quel honneur pour ta vie
Un pareil numéro, ça vaut bien tout un trou.
à demi. rogneux 1.
peau de mérinos
,

Quelle per.le pour ta collection !
Je sais que Jupiter la désire et· qu'il y a une
place pour elle au ciel entre les étoiles Dioscures.

PROTEE

Tu m'ennuies !

PROTÉE

Il ne l'aura pas !

brandissant les ciseaux
Non, il ne l'aura pas! C'est Protée tout de
même, c'est ce petit dieu de sixième classe qui sera
le plus malin !
BRINDOSIER,

BRINDOSIER,

avec enthousiasme

Hélène, dirait-on, la vraie, la seule Hélène ...
PROTÉE

Tais-toi, tu m'ennuies.
BRINPOSIER

La vraie, la seule Hélène ! celle que les hommes
et les dieux se disputent! celle dont on parle
partout!
Celle pour laquelle deux cent mille hommes
viennent de se couper la gorge ...

PROTÉE

Tu me fais rire ! Eh bien, il en sera comme tu
voudras!
BRINDOSlER,

levant la main

C'est promis.

MÉNÉLAS sort de la cachette et s'a'Vance en
rampant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

C'est promis!
d
Tout de même il m'en coôte de te per re,
Brindosier.

LES CAVES DU VA TI CAN

l

BRINDOSIER

Moi aussi, mon pauvre vieux.
LIVRE CINQUIÈME

Elle fait signe à MÉNÉLAS.

LAFCADIO

On s'entendait bien tout de même. On avait ses
habitudes, ensemble, quqi• 1·

(Suit, tt fin)

MÉNÉLAS se précipite el saisit Protée par
derrière. La baignoire se renverse. Tumulte.
En avant! hardi! c'est bien! comm_e ça, ceinture-le au-dessus des coudes l Bon 1 tiens ~on 1
tiens bon l que je dis! Ne le lâche p~, 1~
brigand l Attention au numéro II l N oublie p
C'est le lion qui va commencer .
.

v1::~

(L'ombre d'un lion se dessine sur la toile de
fond.)
RIDEAU

(A suivre.)

p AUL

CLAUDEL.

II
Fleurissoire ne poussa pas un cri. Sous la poussée de
Lafcadio et en face du gouffi-e brusquement ouvert
devant lui, il fit pour se retenir un grand geste, sa main
gauche agrippa le cadre lisse de la portière, tandis qu'à
demi-retourné il rejetait la droite loin en arrière par
dessus Lafcadio, envoyant rouler sous la banquette, à
l'autre extrémité du wagon, la seconde manchette qu'il
était au moment de passer.
Lafcadio sentit s'abattre sur sa nuque une griffe
affi-euse, baissa la tête et donna une seconde poussée plus
impatiente que la première ; les ongles lui raclèrent · le
col ; et Fleurissoire ne trouva plus où se raccrocher que
le chapeau de castor qu'il saisit désespérément et qu'il
emporta dans sa chute.
1
1"

Voir la Nouvelle Revue Franfaiu des
mars 1914.

1"

janvier,

1•

févri~r,

�646

LA NOUVELLE REVUE i FRANÇAISE

- A présent, du sang-froid, se dit Lafcadio. Ne
claquons pas la portière : on pourrait entendre à c~té.
Il tira la ·portière à lui, contre le vent, avec effort, puis
la referma doucement.
- Il m'a laissé son hideux chapeau plat ; qu'un peu
plus, d'un coup de pied, j'allais envoyer le rejoindre ;
mais il m'a pris le mien, qui lui suffit. Bonne précaution
qµe j'ai eue d'en enlever les initiales!... Mais, sur la coiffe,
reste la marque du chapelier, à qui l'on ne commande
pas des castors authentiques tous les jours... Tant pis,
c'est joué... Qu'on puisse croire à un accident ... ~on,
puisque j'ai refermé la portière ... Faire stopper le tram L.
Allons, allons ! Cadio, · pas de retouches : tout est comme
tu l'as voulu.
" Preuve que je me possède parfaitement : je vais
d'abord regarder tranquillement ce que représente cette
photographie que le vieux contemplait tout à l'heure...
Miramar ! Aucun désir d'aller voir ça... On manque
d'air ici.
Il ouvrit la fenêtre.
- L'animal m'a griffé. Je saigne ... Il m'a fait très
mal. Un peu d'eau là-dessus ; la toilette est au bout du
couloir, à gauche. Emportons un second mouchoir.
Il atteignit, dans le filet au-dessus de lui, sa valise et
l'ouvrit sur le coussin de la banquette, à l'endroit où il
était précédemment assis.
- Si je croise quelqu'un dans le couloir : du calme ...
Non mon cœur ne bat plus. Allons-y! ... Ah! sa veste;
'
.
aisément je la peux cacher sous la mienne. Des papiers
dans la poche : de quoi nous occuper pendant le reste
du trajet.

LES CAVES DU VATICAN

C'était un pauvre veston élimé, couleur réglisse, de
drap mince, rèche et vulgaire, et qui le dégoô.tait un peu,
que Lafcadio suspendit à une patère, dans l'étroit cabinettoilette où il s'enferma ; puis, penché sur le lavabo, il
commença de s'examiner dans le miroir.
Son cou, à deux endroits, était assez vilainement balafré;
une étroite traînée rouge partait de derrière la nuque et,
tournant vers la gauche, venait mourir au-dessous de
l'oreille ; une autre, plus courte, franche écorchure cellelà, deux centimètres au-dessus de la première, montaït
droit vers l'oreille dont elle avait atteint et un peu décollé
le _lobe. Cela saignait ; mais moins qu'il n'aurait pu
cramdre ; par contre, la douleur, qu'il n'avait pas sentie
d'abord, s'éveillait assez vive. Il trempa son mouchoir
dans la cuvette, étancha le sang, puis lava le mouchoir.
- Pas de quoi tacher un faux-col, pensa-t-il en se
rajustant ; tout va bien.
Il allait ressortir; à ce moment la locomotive siffla.
une file de lumières passa derrière la vitre dépolie d~
~!ose~. C'était Capoue. A cette station si proche de
l accident, descendre et courir dans là nuit se ressaisir
de son castor... cette pensée surgit éblouissante. Il regrettait beaucoup son chapeau souple, léger soyeux tiède et
frais
i "a' l a fois, infroissable, d'une élégance
'
si ' discrète.
Pourtant il n'écoutait jamais tout entier son désir et
n'aimait pas céder, fô.t-ce à lui-même. Mais par dessus
tout il a~ait l'indécision en horreur, et gardait depuis
n~mbre d années, comme un fétiche, le dé d'un jeu de
tnc-trac
que
dans le temps lui avait donné Baldi ,.· 1"l le
•
•
porta1_t touJours sur lui ; il l'avait là, dans le gousset d-e
son gilet :

�648

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si j'amène six, se dit-il en sortant le dé, je descends !
11 amena cinq.
- Je descends quand même. Vite ! le veston du
sinistré !... A présent, ma valise ...
Il courut à son compartiment.
Ah ! combien, devant l'étrangeté d'un fait, l'exclamation semble inutile I Plus surprenant est l'événement, et
plus mon récit sera simple. Je dirai donc tout net ceci :
Quand Lafcadio rentra dans le compartiment pour Y
reprendre sa valise, la valise n'y était plus.
Il crut d'abord s'être trompé, ressortit sur le couloir ...
Si fait I c'est bien ici qu'il était tant&lt;Jt. Voici la vue de
Miramar ... mais alors?.•. Il bondi~ à la fenêtre et crut
rêver : sur le quai de la gare, non loin encore du wagon,
sa valise s'en allait !ranquillement, en compagnie d'un
grand gaillard qui l'emportait à petits
Lafcadio voulut s'élancer -; le geste qu il fit pour ouvnr
la portière laissa couler le veston réglisse à ses pieds.
- Diable ! diable ! Un peu plus et je m'enferrais !...
Tout de même le farceur s'en irait un peu plus vite s'il
pensait que je lui puisse courir apres. Aurait-il vu ?...
A ce moment, comme il restait penché en avant, une
-

P~:

.

goutte de sang ruissela le long de sa jo~e : . .
.
.
- Tant pis pour la valise ! Le dé l avait bien dit : JC
ne dois pas descendre ici.
Il referma la portière et se rassit.
- Pas de papiers dans la valise; et mon linge n'est
pas marqué; que risqué-je? •.. N'importe : m'embarq~er
le plus tat possible ; ce sera peut-être un peu moins
amusant; mais à coup stîr, beaucoup plus sage.
Le train cependant repartait.

LES CAVES DU VATICAN

- Ce n'est pas tant la valise que je regrette... mais
mon castor, que j'aurais bien voulu repêcher. N'y
pensons plus.
Il bourra une nouvelle pipette, l'alluma, puis plongeant
la main dans la poche intérieure de l'autre veston il en
sortit d'un coup une lettre d'Arnica, un carnet de
l'agence Cook et une enveloppe de papier bulle qu'il ouvrit.
- Trois, quatre, cinq, six billets de mille ! N'intéresse
pas les gens honnêtes.
Il remit les billets dans l'enveloppe et l'enveloppe dans
la poche du veston.
Mais quand ·un instant après il examina le carnet Cook,
Lafcadio eut un éblouissement. Sur la première feuille, le
nom Julius dt Baraglioul était inscrit,
- Est-ce que je deviens fou ? pensa-t-il. quel rapport
Julius •.• billet volé?..• non pas possible ! billet prêté sans
aucun doute... Diable ! diable ! J'ai peut-être fait du
gichis; ces vieillards sont mieux ramifiés qu'on ne croit .. ,
Puis, en tremblant d'interrogation il ouvrit la lettre
d' ~mica. L'événement apparaissait trop étrange; il avait
peme à fixer son attention ; sans doute il ne parvenait
pas_ bien à demêler quelle parenté ou quel: rapports entre
Jul~us et_ ce vieux, mais il saisit ceci du moins: que
Juhus était à Rome. Aussitat sa résolution fut prise: un
urgent désir de revoir son frère l'envahit une curiosité
débridée d'assister au retentissement de :ctte affaire sur
ce calme et logique esprit :
- C'est dit ! Ce soir je couche à Naples; je dégage
m~ malle et demain je retourne à Rome par le premier
tram. Ce sera sdrement beaucoup moins sage, mais peutêtre un peu plus amusant.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJl

Ill
A Naples, Lafcadio descendit dans un Mtel vo1sm de
la gare ; il eut soin de prendre sa malle avec lui, parce que
sont suspects les voyageurs sans bagages et qu'il prenait
garde à n'attirer point sur lui l'attention ; puis courut se
procurer les quelques 9bjets de toilette qui lui manquaient
et un chapeau pour remplacer l'odieux canotier (et du reste
étroit à son front) que lui avait laissé Fleurissoire. Il
désirait également acheter un revolver, mais dut remettre
au lendemain cette emplette; déjà les magasins fermaient.
Le train qu'il voulait prendre le lendemain partait de
bonne heure ; on arrivait à Rome pour déjet1ner...
Son intention était de n'aborder Julius qu'apres que. les
journaux auraient parlé du "crime". Le crime! Ce mot
lui semblait plutôt bizarre ; et tout à fait impropre,
s'adressant à lui, celui de criminel. Il préférait celui
d'aventurier, mot aussi souple que son castor, et dont il
pouvait relever les bords à son gré.
Les journaux àu matin ne parlaient pas encore de
J'aventure. Il attendait impatiemment ceux du soir, pressé
de revoir Julius et de sentir s'engager la partie; comme
l'enfant à cligne-musette, qui eertes ne veut pas qu'on le
trouve, mais qui veut du' moins qu'on le èherche, en
attendant il s'ennuyait. C'était un vague état qu'il ne
connaissait pas encore ; et les gens qu'il coudoyait dans la
rue lui paraissaient particulièrement médiocres, désagréables et hicteux.
Quand vint le soir, il acheta le Corriere à un crieur sur
le Corso ; puis entra dans un restaurant, mais par une
sorte de défi et comme pour aviver son désir, il se força

LES CAVES DU VATICAN

65I

d'abord de diner, laissant le journal tout plié posé là

à caté de lui, sur la table ; puis ressortit, et dans \e Cors~
de nouveau, s'arrêtant à la clarté d'une devanture, il
déploya
. d' le journal et en seconde page, v1't ces mots, en
titre un des faits-divers:
CRIMl, SUICIDl ... OU ACCIDENT.

Puis lut ceci que je traduis :
En gare de Naples, les employés de la Compagnie ont
ram_assé dans le fill!t d'un compartiment de premiere classe du
tram ~enu_ de Rome, une veste de couleur sombre. Dans la
poche t~tér~eur~ de ce veston une enveloppe jaune tout ouverte
contenait su· billets de mille francs . aucun autre p ,.,, .
.
p
d' .
.
&gt;
arier qut
":mette ,1den~ijier le propriétaire du v'hement. S'il y a eu
crime, ~n s expl~que malaisémmt qu'une somme aussi impor~ndan:e att été laissée sur le vhement de la victime ; cela semble
t tquer tout
au moins que le crime
• n,aurait
. pas eu le vol
.
pour mobtle.
Aucune ~race de lutte n'a -pu lire relevée dans le cPmpartiment ; mats on a retrou v é., sous une banquette, une manchette
;~ec uàn dol'uble bouton qui figure deux thes de chat reliées
une
autre par . une chamette
"
d' argent doré et' taillées
dans
un quartz. semz-trans"'arent d't
.
h
rejle d I'
r
' 1 • agat e nébuleuse à
ts, e espèce que les bijoutiers appellent : pierre d 1
Des recherches sont faites activement le lonu
de la Vote.
e. une.
ô

L

afcadio froissa le journal.
- Quoi ! les boutons de caro
· 1a maintenant ! Ce
vieillard est un carrefour.
Il tourna la page et vit en dern·'
1ere heure:
RECENTISSIME.
UN CADAVRE LE LONG DE LA VOIE,

�6f1,

LA NOUVELLE REVVB FRANÇAISE

Sans lire plus avant, Lafcadio courut au Grand H6teL
11 mit dans une enveloppe sa carte où ces mots inscrits

sous son nom :
LAFCADIO Wumc.1

vimt voir si lt Comte 'Julius de Baraglioul n'a pas b1soi11
d'un secrétaire.

Puis fit passer.
Un laquais enfin vint le prendre dans le hall où il
patientait, le guida le long des couloirs, l'introduisit.
Au premier coup d'œil Lafcadio distingua, jeté dans
un coin de la chambre, le Corriere della Sera. Sur la
table, au milieu de la pièce, un grand flacon d'eau de
Cologne débouché répandait sa forte senteur. Julius
ouvrit les bras.
- Lafcadio 1 Mon ami ... que je suis donc heureux de
vous voir!
Ses cheveux soulevés flottaient et s'agitaient sur ses
tempes ; il semblait dilaté ; il tenait un mouchoir à pois
noirs à la main et s'éventait avec. - Vous êtes bien une
des personnes que j'attendais le moins ; mais celle au
monde avec qui je souhaitais le plus pouvoir causer
cc soir ... C'est Madame Car,ola qui vous a dit que
j'étais ici ?
- Quelle bizarre question !
- Ma foi comme je viens de la rencontrer ... Du reste
je ne suis pas sàr qu'elle m'ait vue.
- Carola ! Elle est à Rome ?
- Ne le saviez-vous pas?
- rarrive de Sicile à l'instant et vous êtes la première
personne que je vois ici. Je ne tiens pas à revoir l'autre.

LIS CAVES DU VATICAN

-

653

Elle m'a paru bien jolie.
Vous n'êtes pas difficile.
Je veux dire: bien mieux qu'à Paris.
C'est de l'exotisme; mais si vous êtes en appétit...
Lafcadio, de tels propos ne sont pas de mise entre

nous.
_Julius vo~lut prendre un air sévère, ne réussit qu'une
grunace, puts reprit :
- Vous me voyez très agité. Je suis à un tournant de
ma vie. J'ai la tête en feu et ressens à travers tout le
corps ~e ~~cc de vertige, comme si j'allais m'évaporer.
Depuis trolS Jours que je suis à Rome, appelé par un
congrès ~e sociologie, je cours de surprise en surprise.
Votre amvéc m'achève... Je ne me connais plus.
. ~ marchait à grands pas ; il s'arrêta devant la table,
sa1s1~ le flacon, versa sur son mouchoir un flot d'odeur,
appliqua sur son front la compresse, l'y laissa.
Mon
· vous permettez que je vous
. . 1·eune ami...
appelle ~si .... Je crois que je tiens mon nouveau livre l
La _mamèr,e, _encore qu'excessive, dont vous me parlàtes à
Parts, de 1Âir dis Ctm,s, me laisse supposer qu'à celui-ci
vous ne demeurerez pas insensible.
S_es pieds esquissèrent u~e sorte d'entrechat ; le mouchoir t~ba ~ terre! Lafcadio s'empressa pour le ramasser
et tandis qu tl était courbé, il sentit la main de Julius
doucement
se poser sur son épaul e comme avait fait
.
préc~~mcnt la main du vieux Juste-Agénor. Lafcadio
sounatt en se relevant.
~ V oi~ si peu de temps que je vous connais, dit
Julius; mais ce soir 1·e ne me retiens
·
pas de vous parler
comme à un ....

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES CAVES DU VATICAN

1

Il s'arrêta.
- Je vous écoute comme un frère, Monsieur de
Baraglioul, reprit Lafcadio enhardi, puisque vous
voulez bien m'y inviter.
- V oyez-vous, Lafcadio, dans le milieu où. je vis
à Paris, parmi tous ceux que je fréquente: gens du monde,
gens d'Eglise, gens de lettres, atadémiciens, je ne trouv-e
à vrai dire personne à qui parler ; je veux dire : à qui
confier les nouvelles préoccupations qui m'agitent. Car je
dojs vous avouer que, depuis notre première rencontre,
mon point de vue a complétement changé.
- Tant mieux, dit impertinemment Lafcadio.
- Vous ne sauriez croire, vous qui n'êtes pas du
métier, combien une éthique erronée empêche le libre
développement de la faculté créatrice. Aussi rien n'est
plus éloigné de mes anciens romans, que celui que je
projette aujourd'hui. La logique, la conséquence, que
j'exigeais de mes personnages, pour la mieux assurer je
l'exio-eais
d'abord de moi-même ; et cela
n'était pas
b
,
naturel. Nous vivons contrefaits, plut8t que de ne pas
ressembler au portrait. que nous avons tracé de nous
d'abord: c'est absurde: ce faisant, nous risquons de fausser
le meilleur.
Lafcadio souriait toujours, attendant venir et s'amusant
à reconnaître l'effet lointain de ses premiers propos.
- Que vous dirais-je, Lafcadio? Pour la première fois
je vois devant moi le champ libre ... Comprenez-vous ce
que veulent dire ces mots: le champ libre? ..• Je me dis
qu'il l'était déjà; je me répète qu'il l'est toujours, et que
seules jusqu'à présent m'obligeaient d'impures considérations de carrière, de public, et de juges ingrats dont le

655

poète espère en vain récompense. Désormais je n'attends
plus rien que de moi. Désormais j'attends tout de moi ;
j'attends tout de l'homme sincère; et j'exige n'importe
quoi ; puisqu'aussi bien je pressens à présent les plus
étranges possibilités en moi-même. Puisque ce n'est que
sur le papier, j'ose leur donner cours. Nous verrons bien !
Il respirait profondément, rejetait l'épaule en arrière
soulevait l'omoplate à la manière presque d'une aile déj~
comme si l'étouffaient à demi de nouvelles perplexités.
Il poursuivait confusément, à voix plus basse :
- Et puisqu'ils ne veulent pas de moi, ces Messieurs de
l'Académie, je m'apprête à leur fournir de bonnes raisons
de ~c pas m'admettre; car ils n'en avaient pas. Ils n'en
avaient pas.
Sa voix devenait brusquement presque aiguë, scandant
ces derniers mots; il s'arrêtait, puis reprenait plus calme :
- Donc, voici ce que j'imagine.•• Vous m'écoutez?
- Jusque dans l'âme, dit en riant toujours Lafcadio.
- Et me suivez?
- Jusqu'en enfer.
Julius humecta de nouveau son mouchoir, s'assit dans
un fauteuil; en face de lui, Lafcadio se mit à fourchon
sur une chaise :
- Il s'agit d'un jeune homme dont je veux faire un .
criminel.
'
-

Je n'y vois pas difficulté.

- Eh l eh l fit Julius, qui prétendait à la difficulté
qui vous empêche~· et du m ornent
.
,- Mais,
.
. romancier,
,
qu on imagme, d imaginer tput à souhait.
- Plus ce que j'imagine est étrange, plus j'y dois
apporter de motif e~ d'explication.

�656

LA NOUVELLB R.EVlJI FllANÇAISI

- Il n'est pas malaisé de trouver des motifs de crime.
- Sans doute ... mais prttisément, je n'en veux point.
Je ne veux pas de motif au crime ; il me suffit de motiver
le criminel. Oui; je prétends l'amener à commettre
gratuitement le crime ; à désirer commettre un crime
parfaitement immotivt
Lafcadio commençait à prêter une oreille plus attentive.
- Prenons-le tout adolescent: je veux qu'à ceci ,c
reconnaisse l'élégance de sa nature, qu'il agisse surtout
par jeu, et qu'à son intérêt il prHère couramment son
plaisir.
- Ceci

n'est

pas

commun

peut-!tre... hasarda

Lafcadio.
- N'est-ce pas l dit Julius tout ravi. Ajoutons-y qu'il
prend plaisir à se contraindre...
- Jusqu'à la dissimulation.
- Inculquons-lui l'amour du risque.
- Bravo 1 6t Lafcadio toujours plus am.usé: - S'il
sait prêter l'oreille au démon de la curiosité, je crois que
votre élève est à point.
Ainsi tour à tour bondissant et dépassant, puis dép-6,
on eàt dit que l'un jouait à saute-mouton avec l'autre:
Julius. - Je le vois d'abord qui s'exerce; il excelle
aux menus larcins.
Lafcadio. - Je me suis maintes fois demandé commeld
il ne s'en commettait pas davantage. Il est vrai que la
occasions ne s'offrent d'ordinaire qu'à ceux-là seuls, l
l'abri du besoin, qui ne se laissent pas solliciter.
Julius. - A l'abri du besoin ; il est de ceux-là, je l'r
dit. Mais ces seules occa~ons le tentent qui exigent dl
lui quelque habileté, de la ruse...

US CAVES DU VATICAN

Lafcadio. - Et sans doute l'ex~nt un peu.
Julius. - Je disais qu'il se plaît au risque. Au demeurant il répugne à l'escroquerie ; il ne cherche point à
s'approprier, mais s'amuse à déplacer subrepticement tels
objets. Il y apporte un vrai talent d'escamoteur.
Lafcadio. - Puis l'impunité l'encourage...
Julius. - Mais elle le dépite à la fois. S'il n'est pas
pris, c'est qu'il se proposait jeu trop facile.
Lafcadio. - Il se provoque au plus risqué.
Julius. - Je le fais raisonner ainsi ...
Lafcadio. - ttcs-vous bien s0r qu'il raisonne ?
Julius, poursuivant. - C'est par le besoin qu'il avait
de le commettre que se livre l'auteur du crime.
Lafcadio. - Nous avons dit qu'il était très adroit.
!ulius. - Oui ; d'autant plus adroit qu'il agira la tête
fro1d_e. Songez donc : un crime que ni la passion, ni le
besoin ne motive. Sa raison de commettre le crime c'est
prttisément de le commettre sans raison.
'
- C'est vous qui raisonnez son cr1·me ,. 1u1,.
· Lafcadio.
1
s1mp ement, le commet.
raison pour supposer l'auteur d'
.Julius. -. Aucune
. ,
.
un
crime ce1u1 qui a commis le crime sans raison.
. t ou' vous
, Lafcadio. - Vous êtes trop subtil · Au pom
1avez)" porté, il est ce qu'on appelle : un homme l'b
1 re.
Ju ius. - A la merci de la première occasion
Lafcadio. - Il me tarde de le voir à l'œuvr~. Qu'allez-vous bien lui proposer ?
Julius. - Eh bien, j'hésitais encore. Oui . J·usqu'à c
soir, J''hés',tais...
·
E t tout a, coup ce soir le '.
e
d
JOUrnal , aux
ern1 _res nouvelles, m'apporte tout précisément l'exemple
souhaité. Une aventure providentielle ! C'est affi-eux :

·c

,

,

8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

·
-figurez-vous qu'on vient d' assassiner
mon beau- f'
rere 1.
Lafcadio. - Quoi ! le petit vieux du wagon, c'est...
Julius. - C'était Amédée Fleurissoire, à qui j'av~is
prêté mon billet, que je venais de mettre dans le tram.
Une heure auparavant il avait pris six mille francs à ma
banque, et, comme il les portait sur lui, il ne me quittait
pas sans regrets ; il nourrissait des idées grises, des i~ées
noires, que sais-je ? des pressentiments. Or, dans le tram ...

Mais vous avez lu le journal.
Lafcadio. - Le titre simplement du "fait-divers".
Julius. - Ecoutez, que je vous le lise. (Il déploya le
Corriere devant lui.) Je traduis :
La police qui faisait d'actives recherches le long de la voie
ferrée, entre Rome et Naples, a découvert cet après-midi, dans
le Jit il sec du f/olturne, il cinq kilomètres de Capoue, le corps
de la vzcttme il laquelle appartenait sans doute la veste
retrouvée hier soir dans un wagon. C'est un homme d' appa. renct modeste, d'une cinquantaine d'années environ. (Il paraissait plus igé qu'il n'était.) On n'a trouvé sur lui aucun
papier qui permette d'établir son identité. (Cela me donne
heureusement le temps de respirer.) Il a apparemment étl
projeté du wagon, assez. violemment pour passer par dessus Je
parapet du pont, en réparation à cet endroit et remplacl
simplement par des poutres. (Quel style l) Le pont êst élevl
à plus de quinze mètres au-dessus de la rivière; la mort a dfJ
suivre la chute, car le corps ne porte pas la trace de blessures.
Jl est en bras de chemise ; au poignet droit, une manchette,
semblable il celle que l'on a retrouvée dans le wagon, mais à
laquelle le bouton manque... (Qu'avez-vous ?-Julius s'arrêta:

Lafcadio n'avait pu réprimer un sursaut, car l'idée traversa
son. esprit que le bouton avait été enlevé depuis le crime.

LES CAVES DU VATICAN

-

Julius reprit :) Sa main gauche est restée crisp!e sur un
chapeau de feutre mou ...

- De feutre mou ! Les rustres ! murmura Lafcadio.
Julius releva le nez de dessus le journal. - Qu'est-ce
qui vous étonne ?
- Rien, rien ! Continuez.
- De feutre mou, beaucoup trop large pour sa t&amp;e et qui
paratt hre plut6t celui de l'agresseur ; la marque de pr/J'Venance a été soigneusement découpée dans le cuir de la coi l1'e où
zl ma,., ·e un morceau dt la forme et de la dimmsion d'une
feuille de laurier ...

.

'JI.,

Lafcadio se leva, se pencha derrière Julius pour lire par
dessus son épaule et peut-être pour dissimuler sa pâleur.
Il n'en pouvait plus douter présent : le crime avait été
retouché ; quelqu'un avait passé par là-dessus ; avait
déc-?upé cette coiffe ; sans doute l'inconnu qui s'était
emparé de sa valise.
Julius cependant continuait :

a

-

Ce qui semble indiquer la préméditation de ce crime.

(Pourquoi précisément de ce crime ? Mon héros avait
peut-être pris ses précautions à tout hasard ... ) Sitat apr~s
les constatations policières, le cadavre a été transporté aNaples
pour permettre son identification. (Oui, je sais qu'ils ont

là-bas les moyens et l'habitude de conserver les corps très
longtemps .•. )
- Êtes-vous bien slÎr que ce soit lui? La voix de
Lafcadio tremblait un peu.
-

Parbleu ! je l'attendais ce soir pour dîner.
Vous avez renseigné la police?

' - Pas encore. _J'ai besoin d'abord de mettre un peu
d prdre dans mes idées. En deuil déjà, de ce côté du moins

�660

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(j'entends : celui du vêtement), je suis tranquille ; mais
vous comprenez que, sitôt divulgué le nom de la victime,
il faudra que j'avertisse toute ma famille, que j'envoie de
dépêches, que j'écrive des lettres, que je m'occupe des
faire-part, de l'inhumation, que j'aille à Naples réclamer
le corps, que ... Oh ! mon cher Lafcadio, à cause de ce
congrès auquel je vais être tenu d'assister, accepterie7r
vous, par procuration, de . chercher le corps à ma
place?...
- Nous verrons cela tout à l'heure.
- Si toutefois cela ne vous impressionne pas trop. En
attendant j'épargne à ma pauvre belle-sœur des heures
cruelles ; d'après les vagues renseignements des journaux,
comment irait-elle supposer ... ? Je reviens à mon sujet:
Quand j'ai donc lu cc faits-divers, je me suis dit : cc
crime-ci, que j'imagine si bien, que je reconstitue, que je
vois - je connais, moi, je connais la raison qui l'a fait
commettre ; et sais que, s'il n'y eüt pas eu cet appat des
six mille francs, le crime n'dlt pas été commis.
- Mais supposons pourtant que.,.
- Oui, n'est-ce pas: supposons un instant qu'il n'y
ait pas eu ces ix mille francs, ou mieux : que le criminel
ne les ait pas pri : c'est mon homme.
Lafcadio cependant s'était levé ; il avait ramassé le
journal que Julius avait laissé tomber, et l'ouvrant à la
seconde page :
- Je vois que vous n'avez pas lu la d-ernière heure:
le ... criminel, précisément, n'a pas pris les six mille francs,
- dit-il du plus froid qu'il put. Tenez, lisez : '' Cela
semble indiquer tout au moins que le crime n'aurait pas eu lt

vol pour mobile. "

LES CAVES DU VATICAN

661

_Julius saisit _la feuille que Lafcadio lui tendait, lut
a:1d~ment _; puis se passa la main sur les yeux ; puis
s ~1t ; p~1s se releva brusquement, s'élança sur Lafcadio
et I empoignant par les deux bras :
' - Pas le vol pour mobile ! cria-t-il, et comme saisi
d un transport, il secouait Lafcadio furieusement. - Pas
le vol .pour, mobile I Mais alors·•• _ Il repoussait
. Laficad10,
.
courait à _l autre extrémité de la chambre, et s'éventait, et
se frappa1_t le. front, et se mouchait : - Alors je sais,
parbleu l·Je1 sais pourquoi ce bandit l'a tué... Ah •I ma lh eur:~ am~. ah ! pauvre Fleurissoire ! C'est donc qu'il
dISatt
. a1ors
'
évrai ! Et moi qui le croyais déJ'à fiou .... Mats
c est pouvantable.
s'étonnait, attendait la fin de 1a crise;
.
·1
,. Lafcadio
. .
1
s 1rnta1t un peu . il lui semblait
'
.
d'é h
. ., .
que n avait pas le droit
c apper ainsi Julius :
- Je croyais que précisément vous ...
- Taisez-vous!
vous ne save~ rien · Et mot. qui. perds
è
mon tem~ pr s de vous dans des échafaudements ridicules... V tte ! ma canne, mon chapeau
- Où courez-vous?
·
- Prévenir la police, parbleu !
Lafcadio_se mit en travers de la porte.
~ Exph~u~z-moi d'abord, dit-il impérativement. Ma
paro e, on dirait que vous devenez fi
C'
ou.
d e~t tout à l'heure que j'étais fou. Je me réveille
e ~a f~he... ~~ ! pauvre Fleurissoire ! ah ! malheureux
amt
h • .Samte
d ,.v1ct1me ! A temps sa mort m ,arrête sur le
c emm
è
Me I. irrespect, du blasphème. Son sacn'fi ce me
ram ne. 01 qui r;ais de lui !. ..
II avait recommencé de marcher., puis
. s ' am:tant
t.
net et

�662

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

posant sa canne et son chapeau auprès du flacon, sur la
table, il se campa devant Lafcadio :
- Vous voulez savoir pourquoi le bandit l'a tué ?
-

Je croyais que c'était sans motif.

Julius alors furieusement:
- D'abord il n'y a pas de crime sans motif. On s'est débarrassé de lui parce qu'il détenait un secret ... qu'il m'avait
confié, un secret considérable; et d'ailleurs beaucoup trop
important pour lui. On avait peur de lui, comprenez,.
vous? Voilà... Oh! cela vous est facile de rire, à vous qui
n'entendez rien aux choses de la foi. - Puis tout pile et
se redressant: - Le secret, c'est moi qui l'hérite.
- Méfiez-vous? c'est de vous qu'ils vont avoir peur
maintenant.
- Vous voyez bien qu'il faut que je prévienne
aussitêit la police.
- Encore une question, dit Lafcadio, l'arrêtant de
nouveau.
- Non. Laissez-.moi partir. Je suis horriblement
pressé: Cette surveillance continue, qui tant affolait mon
pauvre frère, vous pouvez tenir pour certain que c'est
contre moi qu'ils l'exercent; qu'ils l'exercent dès à
présent. Vous ne sauriez croire combien ces gens-là sont
habiles. Ces gens-là savent tout, je vous dis ... Il devient
plus opportun que jamais que vous alliez rechercher le
corps à ma place ... Surveillé comme je le suis à présent,
on ne sait pas ce qui pourrait bien m'advenir. Je vous
demande cela comme un service, Lafcadio, mon cher
ami. - Il joignait les mains, implorait. - Je n'ai pas la
tête à moi pour l'instant, mais je prendrai des informations
à la questure, de manière à vous munir d'une procu-

663

LES CAVES DU VATICAN

ration bien en règle. Où pourrai-Je vous l'adresser?
- Pour plus de commodité, je prendrai chambre à cet
Mtel. A demain. Courez vite.
Il laissa Julius s'éloigner. Un grand dégo(lt montait en
lui, et presque une espèce de haine contre lui-même et
contre Julius; contre tout. Il haussa les épaules, puis sortit
de sa poche le carnet Cook inscrit au nom de Baraglioul
qu'il avait pris dans le veston de Fleurissoire, le posa sur
la table, en évidence, accoté contre le flacon de parfum ;
éteignit la lumière, et sortit.

IV
Malgré toutes les précautions qu'il avait prises, malgré
l~s r~commandations à la questure, Julius de Baraglioul
~ avait pu empêcher les journaux ni de divulguer ses
liens de parenté avec la victime, ni même de désigner en
toutes lettres l'Mtcl où il était descendu.
Certes la veille au soir, il avait traversé des minutes de
rare angoisse, lorsque au retour de la questure vers minuit
il av~it trouvé dans sa chambre, exposé bien'en évidence:
le billet Cook inscrit à son nom et dont s'était servi
Fleurissoire. Il avait aussitêit sonné et, ressorti blême et
tremblant_ sur le couloir, avait prié le garçon de regarder
sous son lit; car il n'osait regarder lui-même. Une espèce
.d'enquête qu'il poussa séance tenante n'aboutit à aucun
résultat; mais comment se fier au personnel de grands
hôtels?... Pourtant, après une nuit de bon sommeil derrière
une porte solidement verrouillée, Julius s'était réveillé
plus à l'aise; la police à présent le protégeait. Il écrivit

,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nombre de lettres et de dépêches, qu'il alla porter luimême à la poste.
Comme il rentrai~ on le vint avertir qu'une dame était
venue le demander; elle n'avait pas dit son nom, attendait
dans le reading-room. Julius s'y rendit et ne fut pas peu
surpris de retrouver là Carola.
Non dans la premiere salle, mais dans une autre plus
retraite, plus petite et peu éclairée, elle s'était assise de
biais, au coin d'une table reculée, et, pour se prêter
contenance, feuilletait distraitement un album. En voyant
entrer Julius elle se leva, plus confuse que souriante. Le
manteau noir qui la recouvrait s'ouvrait sur un corsage
sombre, simple, presque de bon goô.t; par contre son
chapeau tumultueux quoique notr la signalait d'une
maniere désobligeante.
Vous allez me trouver bien osée, Monsieur le
Comte. Je ne sais pas comment j'ai trouvé le courage
d'entrer dans votre hôtel et de vous y demander; mais
vous m'avez saluée si gentiment hier... Et puis ce que j'ai
à vous dire est trop important.
Elle restait debout derriere la table; ce fut Julius qui
s'approcha; ·par dessus la table il lui tendit l&lt;i main sans
façons:
- Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite?
Carola baissa le front :
- Je sais que vous venez d'être bien éprouvé.
Julius ne comprit pas d'abord; mais comme Carola
sortait un mouchoir et le passait devant ses yeux:
- Quoi! c'est une visite de condoléance?
- Je connaissais Monsieur Fleurissoire, reprit-elle.
-Bah!

LES CAVES OU VATICAN

665

- Oh! pas depuis bien longtemps. Mais je l'aimais
bien. Il était si gentil, si bon ... C'est même moi qui lui
avais donné ses boutons de manchettes; vous savez,. ceux
qu'on a lu leur description dans le journal; c'est ça qui
m'a permis de le reconnaître. Mais je ne savais pas que
c'était Monsieur votre beau-frere. J'ai été bien surprise,
et vous pensez si ça m'a fait plaisir... Oh! pardon; ça n'est
pas ça que je voulais dire.

-

Ne vous troublez pas, chere Mademoiselle, vous

voulez dire sans doute que vous êtes heureuse de cette
occasion de me revoir.
Sans répondre Carola enfouit son visage dans son
mouchoir; des sanglots la secouerent et Julius crut devoir
lui prendre la main :
- Moi aussi, disait-il d'un ton pénétré, moi aussi,
chere demoiselle, croyez bien que...
- Le matin même, avant qu'il ne parte, je lui disais
bien de se méfier. Mais ça n'était pas dans sa nature ...
Il était trop confiant, vous savez.
- Un sain~ Mademoiselle; c'était un saint, fit Julius
avec élan et sortant son mouchoir à son tour.
- C'est bien ça que j'avais compris, s'écria Carola. La
nuit, quand il croyait que je dormais, il se relevait, il se
mettait à genoux au pied du lit, et...
Cet inconscient aveu acheva de troubler Julius, il remit
son mouchoir en poche et, s'approchant encore :
- Otez donc votre chapeau, chere demoiselle.
- Merci; il ne me gêne pas.
- C'est moi qu'il gêne ... Permettez ...
Mais comme Carola se reculait sensiblement, il se
ressaisit.

�666

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vous avez
Permettez-moi de vous demander
quel9ue raison particulière de craindre?
-Moi?
- Oui ; quand vous avez dit
mon beau-frère de se
méfier, je vous demande si vous aviez des raisons de
supposer ... Parlez cœur ouvert: il ne vient personne ici
le matin et l'on ne peut pas nous entendre. Vous soupçonnez quelqu'un?
Carola baissa la tête.
- Comprenez que cela m'intéresse particulièrement,
continua Julius volubile, et mettez-vous en face de ma
. situation. Hier soir, en rentrant de la ques~re où j'avais
été déposer, je trouve dans ma chambre, sur la table, au
beau milieu de ma table, le billet de chemin de fer avec
lequel ce pauvre Fleurissoire avait voyagé. Il était inscrit à
mon nom; ces billets circulaires sont strictement personnels, c'est entendu; j'avais eu tort de le prêter ; mais là
n'est pas la question ... Dans ce fait de me rapporter mon
billet, cyniquement, dans ma cham~re, en profitant d'un
instant où j'en suis sorti, je do is voir un défi, une fanfaronnade, et presque une insulte ... qui ne me troublerait
pas, cela va sans dire, si je n'avais de bonnes raisons de
me croire
mon tour visé, voici pourquoi : Ce pauvre
Fleurissoire, votre ami, était possesseur d'un secret... d'un
secret abominable ... d'un secret très dangereux; .. que je
ne lui demandais pas ... que je ne me souciais nullement
de savoir ... qu'il avait eu la plus Ucheuse imprudence de
me confier. 'Et maintenant, je vous le demande : celui
qui, pour étouffer ce secret n'a pas craint d'aller jusqu'au
crime ... vous savez qui c'est?
- Rassurez-vous, Monsieur
l'ai dénoncé à la police.

a

a

a

LES CAVES DU VATICAN

- Mademoiselle Carola, je n'attendais pas moins de
vous.
- Il m'avait promis de ne pas lui faire de mal ; il
n'avait qu'à tenir sa promesse, j'aurais tenu la mienne. A
présent j'en ai assez; il peut bien me faire ce qu'il voudra.
Carola s'exaltait, Julius passa derrière la table et s'approchant d'elle de nouveau:
- Nous serions peut-être mieux dans ma chambre
pour causer.
- Oh! monsieur, dit Carola,je vous ai dit maintenant
tout ce que j'avais à vous dire; je ne voudrais pas vous
retenir plus longtemps.
Comme elle s'écartait encore, elle acheva de contourner
la table et se retrouva pres de la sortie.
- Il vaut mieux que nous nous quittions à présent,
Mademoiselle, reprit dignement Julius qui, de cette
résistance, prétendait garder le mérite. Ah ! je voulais
dire encore : si apres demain, vous aviez l'idée de venir
à l'inhumation, il vaut mieux que vous ne me reconnaissiez pas.
C'est sur ces mots qu'ils se quittèrent, sans avoir prononcé le nom de l'insoupçonné Lafcadio.
V

Lafcadio ramenait de Naples la dépouille de Fleurissoire. Un fourgon mortuaire la contenait, qu'on avait
accroché en queue du train, mais dans lequel Lafcadio
n'avait pas cru indispe,!lsable de monter lui-même, Toutefois, par décence, il s'était installé dans le compartiment
non pas absolument le plus proche, car le dernier wagon

�668

LES CAY.ES DU VATICAN

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

était un wagon de seconde, du moins aussi près du corps
que les " premières" le permettaient. Parti le matin de
Rome, il devait y rentrer le soir du même jour. Il s'avouait
mal volontiers le sentiment nouveau qui bientôt envahit son
imc , car il ne tenait rien en si grand honte que l'ennui,
ce mal secret dont les beaux appétits insouciants de sa
jeunesse, puis la dure nécessité, l'avaient préservé jusqu'alors. Et quittant son compartiment, le cœur vide
d'espoir et de joie, d'un bout à l'autre du wagon-couloir
il rôdait, harcelé par une curiosité indécise et cherchant
douteusement il. ne savait quoi de neuf et d'absurde à
tenter. Tout paraissait insuffisant à son désir. Il ne songeait plus à s'embarquer, reconnaissait à contre-cœur que
Bornéo ne l'attirait guère ; non plus le reste de l'Italie :
même il se désintéressait des suites de son aventure ; elle
lui paraissait aujourd'hui compromettante et saugrenue.
Il en voulait à Fleurissoire de ne s'être pas mieux défendu;
· il protestait contre cette piteuse figure, edt voulu l'effacer
de son esprit.
Par contre il eîlt revu volontiers le gaillard qui s'était
emparé de sa valise ; un fameux farceur celui-là !... Et
comme s'il l'e{lt d{I retrouver, à la station de Capoue,
il se pencha à la portière, fouillant des yeux le quai
désert. Mais le reconnaîtrait-il seulement ? Il ne l'avait
vu que de dos, distant déjà et s'éloignant dans la p&amp;
nombre ... Il le suivait en imagination à travers la nuit,
regagnant le lit du Volturne, retrou vant le cadavre hideux,
le détroussant et, par une sorte de défi, découpant dans
la coiffe du chapeau, de son chapeau à lui, Lafcadio, ce
morceau de cuir " de la forme et de la dimension d'une
feuille de laurier" comme disait élégamment le journal.

Cette petite pièce à conviction où l'adresse de son fournisseur, Lafcadio, après tout, était fort reconnaissant à son
dévaliseur de l'avoir soustraite à la police. Sans doute, ce
détrousseur de morts avait tout intérêt lui-même à n'at.
.
'
tirer pomt ~ur soi l attention ; et s'il prétendait malgré
tout se servir de sa découpure, ma foi ! ça pourrait être
assez plaisant d'entrer en composition avec lui.
La nuit à présent était close. Un garçon de wagonrestaurant, circulant d'un bout à l'autre du train vint
avertir les voyageW:s de première et de seconde classe que
le dtner les attendait. Sans appétit, mais du moins sauvé
de_ son désœuvrement pour une heure, Lafcadio s'achemm~ à la suite de quelques autres et même assez loin
derrière eux. Le restaurant était en tête du train. Les
wagons au travers desquels Lafcadio passait étaient vides.
de ci d: là divers objets, sur les banquettes, indiquaient e:
réservaient
les places des dfoeurs .· châles, ore1·11ers, 1·ivres
.
Journaux. Une serviette d'avocat accrocha son re d,
Sil~ d'être le dernier, il s'arrêta devant le comparti!::t:
puis entra. Cette serviette au demeurant ne l' tt' .
è
a 1ra1t
gu _re ; ce fut proprement par acquit de conscience qu'il
foudJa.
Sur un soufflet intérieur, en d1'scrètes lettres d'or, la
serviette portait cette indication :
DEFOUQUEBLIZE

Faculté de droit de Bordeaux

. Elle contenait deux brochures sur le droit criminel et
numéros de la gazette des tribunaux.

SIX

- Encor~ qu~lque bétail pour le congrès. Pouah !
pensa Lafcad10 qu1 remit le tout à sa 1
P ace, puis se Mta

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de rejoindre la petite file des voyageurs qui se rendaient
au restaurant,
Une frêle fillette et sa mère fermaient la marche,
toutes deux en grand deuil ; les précédait immédiatement
un monsieur en redingote, coiffé d'un chapeau haut-deforme, à cheveux longs et plats et à favoris grisonnants ;
apparemment Monsieur Defouqueblize, le possesseur de la
serviette. On avançait lentement, en titubant aux cahots
du train. Au dernier coude du couloir, à l'instant que
le professeur s'allait élancer dans cette sorte d'accordéon
qui relie un wagon à l'~utre, une secousse plus forte le
chavira ; pour recouvrer son équilibre il fit un brusque
mouvement, qui précipita son pince-nez, toute attache
rompue, dans le coin de l'étroit vestibule que forme le
couloir devant la porte des commodités. Tandis qu'il se
courbait à la recherche de sa vue, la dame et la fillettepassèrent. Lafcadio, quelques instants se divertit à contempler les efforts du savant ; piteusement désemparé, il
lançait au hasard d'inquiètes mains à fleur de sol ; il
nageait dans l'abstrait ; on e"l1t dit la danse informe d'un
plantigrade, ou que, de retour en enfance, il jouit à.
" Savez-vous planter les choux ? " - Allons ! Lafcadio:
un bon mouvement ! Cède à ton cœur, qui n'est pas
corrompu. Viens en aide à l'infirme. Tends lui ce verre
indispensable ; il ne l'atteindra pas tout seul. Il y tourne
le dos. Un peu plus, il va l'écraser ... A ce moment un
nouveau cahot projeta le malheureux, tête baissée contre
la porte du closet ; le haut-de-forme amortit le choc,
en se défonçant à demi et s'enfonçant sur les oreilles.
Monsieur Defouqueblize fit un gémissement ; se redressa;
se découvrit. Lafcadio cependant, estimant que la farce

LES CAVES DU VATICAN

avait assez duré, ramassa le pince-nez, le déposa dans le
chapeau du quêteur, puis s'enfuit, éludant les remerciements.
Le repas était commencé. A c~té de la porte vitrée,
à droite du passage, Lafcadio s'assit à une table de deux
couverts ; la place en face de lui restait vide. A gauche
du passage, à même hauteur que lui, la veuve occupait,
avec sa fille, une table de quatre couverts dont deux
restaient inoccupés.
- Quel ennui règne dans ces lieux! se disait Lafcadio,
dont le regard indifférent glissait au-dessus des convives
sans trouver figure où poser. - Tout ce bétail s'acquitte
comme d'une corvée monotone de ce divertissement
qu'est la vie, à la bien prendre ... Qu'ils sont donc mal
vêtus ! Mais, nus, qu'ils seraient laids ! Je meurs avant le
dessert si je ne commande pas du champagne.
Entra le professeur. Apparemment il venait de se laver
les mains qu'avait souillées du bout sa recherche . il
. .
'
examinait ses ongles. En face de Lafcadio un garçon de
restaurant le fit asseoir. Le sommellier passait de table en
table. Lafcadio sans mot dire, indiqua sur la carte un
Mont~bello Grand-Crémant de vingt francs, tandis que
Monsieur Defouqueblize demandait une bouteille d'eau
d~ Saint-Galmier. A présent, tenant entre deux doigts son
pmce-nez, il haletait dessus doucement, puis, du coin de
sa serviette, il en clarifiait les verres. Lafcadio l'observait
"
. d
,
s eto~.na1t e s~s yeux de taupe clignotant sous d'épaisses
paupteres rougies.
-. Heureusement il ne sait pas que c'est moi qui viens
de lm rendre la vue ! S'il commence à me remercier •
p·
.
.
.
,a
mstant Je lm fausserai compagnie.

�672

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le sommellier revint avec la Saint-Galmier et le champagne, qu'il déboucha d'abord et posa e~tre les deux
convives. Cette bouteille ne fut pas plus tot sur la table,
Defouqueblize s'en saisit, sans distinguer quelle elle était,
s'en versa un plein verre qu'il avala d'un trait... Le
sommellier déjà faisait un geste, que Lafcadio retint en
riant.
_ Oh ! qu'est-ce que je bois là? s'écria Defouqueblize avec une grimace affreuse.
_ Le Montebello de Monsieur votre voisin, dit le
sommellier dignement. La voilà, votre eau de SaintGalmier. Tenez.
Il posa la seconde bouteillle. .
,
. .
_ Mais je suis désolé, Monsieur ... J y vois s1 mal...
Absolument confus, croyez bien...
.
_ Quel plaisir vous me feriez, Monsieur, interrom_p1t
Lafcadio, en ne voùs excusant pas ; et même en acceptant un second verre, si ce premier-là vous a plu.
_ Hélas ! Monsieur, je vous avouerai que j'ai trouvé
cela détestable ; et je ne comprends pa~ comment~, da~s
ma distraction, j'ai pu en avaler un plem verre ; J avais
si soif... Dites-moi, Monsieur, je vous prie : é'est extrêmement fort ce vin-Ià ?... parce que, je m'en vais vous dire..•
je ne bois'jamais que de l'eau ... la moindre gout~e d'alcool
me porte infailliblement à la tête ... Mon Dieu! mo~
Dieu ! qu'est-ce que je vais deveuir ?.•• Si ~e retournais
tout de suite à mon compartiment?... Je ferais sans doute
bien de m'étendre.
Il fit geste de se lever.
_ Restez l restez donc, cher Monsieur, dit Lafcadio
· a' s' amuser. Vous reriez
bien de manger
qui commençait
11

LES CAVES DU VATICAN

au contraire, sans vous inquiéter de ce vin. Je vous
ramenerai tout à l'heure si vous avez besoin qu'on vous
soutienne ; mais n'ayez crainte : ce que vous en avez
bu ne griserait pas un enfant.
- J'en accepte l'augure. Mais, vraiment, je ~e sais
comment vous ... Vous offrirai-je un peu d'eau de SaintGalmier?
- Je vous remercie beaucoup ; mais permettez-moi
de préférer mon champagne.
- Ah ! vraiment, c'était du champagne ! Et .•. vous
allez boire tout cela ?
- Pour vous rassurer.
- Vous êtes trop aimable; mais, à votre place, je...
- Si vous mangiez un peu, interrompit Lafcadio,
mangeant lui-même, et que Defouqueblize embêtait. Son
attention à présent se portait sur _la veuve :
Certainement une italienne. Veuve d'officier sans doute.
Quelle décence dans son geste ! quelle tendresse dans son
regard ! Comme son front est pur ! Que ses mains sont
intelligentes ! Quelle élégance dans sa mise, pourtant si
simple ... Lafcadio, quand tu n'entendras plus en ton
cœur les harmoniques d'un tel accord, puisse ton cœur
avoir cessé de battre ! Sa fille lui ressemble ; et de quelle
noblesse déjà, un peu sérieuse et même presque triste, se
tempere l'excès de gdce de l'enfant! Vers elle avec
quelle sollicitude la mere se penche ! Ah ! devant de tels
êtres le démon céderait ; pour de tels êtres, Lafcadio, ton
cœur se dévouerait sans doute ...
A ce moment le garçon passa changer les assiettes.
Lafcadio laissa partir la sienne à demi-pleine, car ce qu'il
voyait à présent l'emplissait soudain de stupeur: la veuve,

9

�674

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la délicate veuve se courbait en dehors, vers le passage,
et, relevant lestement sa jupe, du mouvement le plus
naturel, découvrait un bas écarlate et le moJlet le mieux
formé.
Si inopinément cette note ardente éclatait dans cette
grave symphonie ... rêvait-il ? Cependant le garçon apportait un nouveau plat. Lafcadio s'allait servir ; ses yeux se
reportèrent sur son assiette, et ce qu'il vit alors l'acheva :
Là, devant lui, à découvert, au milieu de l'assiette
tombé l'on ne sait d'où, hideux et reconnaissable entre
mille... n'en doute pas, Lafcadio: c'est le bouton de
Carola ! Celui des deux boutons, qui manquait à la
seconde manchette de Fleurissoire. Voici qui tourne au
cauchemar... Mais le garçon se penche avec le plat. D'un
coup de main, Lafcadio nettoie l'assiette, faisant glisser
le vilain bijou sur la nappe ; il replace l'assiette pardessus, se sert abondamment, emplit son verre de
champagne, qu'il vide aussit&amp;t, pui remplit. Car maintenant si l'homme à jeun a déjà des visions ivres... Non,
ce n'était pas une hallucination : il entend le bouton
crisser sous l'assiette ; il soulève l'assiette, s'empare du
bouton ; le glisse à côté de sa montre dans le gousset de
son gilet ; tite encore, s'assure : le bouton est là, bien en
sl1reté... Mais qui dira comment il était venu dans l'assiette ? Qui l'y a mis?... Lafcadio regarde Defouqueblize:
le savant mange innocemment, le nez bas. Lafcadio veut
penser à autre chose : il regarde de nouveau la veuve ;
mais dans son geste et dans sa mise tout est redevenu
décent, banal ; il la trouve à présent moins jolie. Il tkhe
d'imaginer à neuf le geste provocant, le bas rouge ; il
ne peut pas. Il tkhe de revoir sur son assiette le bouton,

LES CAVES DU VATICAN

675

et s'il ne le sentait pas là, dans sa poche, certe~. ·1 d
. M.
-, 1 outera1~ ...,
_a,s, au fa~t, pourquoi l'a-t-il pris, ce bouton !...
qut n était pas à lUJ. Par ce geste instinctif, absurde, quel
ave~ ! quelle _reconnaissance ! Comme il se dési ne à
celui , quel qu '1t s01t,
· et de la police peut-être, qui gl'observe sans doute , le guett e... D ans ce p1'ège grossier
. il a
donné tout droit comme un sot. Il se sent blémir. Il se
retourne brusMqu~ment : derrière la porte vitrée du passage,
personne...
ais quelqu'un tout à l'h
A
l'
eure peut-1::tre
aura vu ! Il se force à manger encore ; mais de dépit ses
dents se serrent. Le malheureux 1 ce n'est
.
ffi''J
·
pas son crime
a eux qu, regrette, c'est ce geste malencontreIDC Q '
d
à és
... ua
one pr ent le professeur à lui sourire?...
Defou~ueblize avait achevé de manger. Il s'essuya les
lèvres, pms, les deux coudes sur la table et chiffonnant
nerveusement
sa serviette
.
.
, commença de regar der Laficad.
10 ; un bizarre rictus agitait ses lèvres . à l fi.
,
, a n, comme
n y tenant plus :
- Oserais-je, Monsieur, vous en redemander un petit
peu?
Il avança
son verre cramt1vement
· ·
.
vers la bouteille
presque vide.
Lafcadio, distrait de son inquiétude et tout h
d
l d'
•
.
eureux e
a ,version, IUI versa les dernières gouttes :
-:-- Je serais embarrassé de vous en donner beaucou
Mais voulez-vous que j'en redemande?
p.•.
- Alors je crois qu'une demi-bouteille suffirait
Def~uqueblize, déjà sensiblement éméché, avai; perdu
le sentu~ent des convenances. Lafcadio que n'effrayait
:éas le vin sec et que la naïveté de l'autre amusait fit
boucher un second Montebello. .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Non ! non! ne m'en versez pas trop! disait Defouqueblize en levant son vacillant verre que Lafcadio
achevait de remplir. C'est curieux que cela m'ait paru si
mauvais d'abord. On se fait ainsi des monstres de bien
des choses, tant qu'on ne le connait pas. Simplement je
croyais boire de l'eau de Saint-Galmier ; alors je trouvais
que, pour de l'eau de Saint-Galmier, elle avait un drôle
de goôt, vous comprenez. C'e t comme, si l'on vous versait
de l'eau de Saint-Galmier quand vous croyez boire du
champagne, vous diriez, n'est-ce pas: pour du champagne,
je trouve qu'il a un dr6le de goôt !...
Il riait à ses propres paroles, puis se penchait par dessus
la table vers Lafcadio qui riait aussi, et à demi-voix :
- Je ne sais pas ce que j'ai à rire comme ça; c'est
certainement la faute à votre vin. Je le soupçonne tout
de même d'être un peu plus chaud que vous ne dites.
Eh I eh ! eh ! Mais vous me ramenez dans mon wagon,
c'est convenu, n'est-ce pas. Nous y serons seuls, et si je
suis indécent vous saurez pourquoi.
- En voyage, hasarda Lafcadio, cela ne tire pas à
conséquence,
- Ah! Monsieur, reprit l'autre aussit6t, tout ce qu'on•
ferait dans cette vie ! si seulement on pouvait être bien
certain que cela ne tire pas à conséquence, comme vous
dites si justement. Si seulement on était assuré que cela
n'engage à rien ... Tenez; rien que ça, que je vous dis là,
maintenant, et qui n'est pourtant qu'une pensée bien
naturelle, croye7,-vous que je l'oserais exprimer sans plus
de détours, si seulement nous étions à Bordeaux? Je dis
Bordeaux, parce que c'est Bordeaux que fbabite. J'y suis
connu, re pecté; bien que pas marié, j'y mène une petite

LES CAVES DU VATICAN

vie tranJuille, j'y exerce une profession considérée : professeur ~ la faculté de droit; oui: criminologie comparée;
une chal_re_ nouvelle ... Vous comprenez que, là, je n'ai pas
la perm1ss1on, ce qui s'appelle : la permi ion de m'enivrer, fat-ce un jour par hasard. Ma vie doit être respectable. Songez donc : un de mes élève me rencontrerait
soul d~ns ia,rue !... Respectable ; et sans que ça ait l'air
con~mt ; c est là le hic; il ne faut pas donner à penser:
~onsteur Defouqueblize (c'est mon nom) fait rudement
b:~n d~ se ret~nir !... li faut non seulement ne rien faire
d_ msoh_te, ~1s e~core persuader autrui qu'on ne pourrait
~en f~_•re d_ insolite, même avec toute licence ; qu'on n'a
rt~n d msol1te en soi, qui demanderait à sortir. Restet-11 encore un peu de vin ? Quelques gouttes seulement
mon . cher complice, quelques gouttes... Une pareill;
occasion ne se retrouve pas deux fois dans la vie. Demain,
à Ro~e, à ce congrès qui nous rassemble, je retrouverai
quantité de collègues, graves, apprivoisés, retenus aussi
compassés que je le redeviendrai moi-même dés que j'aurai
recouvré ma livrée. Des gens de la société, comme vous
ou moi, se doivent de vivre contrefaits.
Le repas cependant s'achevait ; un garçon passait,
récoltant, avec le dtl, les pourboires.
bli A mesure_ que la salle se vidait, la voix de Defouque. ze devenait plus so~ore; par instants, ses éclats inquiétaient un peu Lafcad10. li continuait :
- ~t quand il n'y aurait pas la société pour nous
contraindre, ce groupe y suffirait, de parents et d'amis
auxquels nous ne savons pas consentir à déplaire. lis opposent à notre sincérité incivile une image de nous, de
laquelle nous ne sommes qu'à demi-responsables, qui ne

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous ressemble que fort peu, mais qu'il est indécent, je
vous dis de déborder. En ce moment, c'est un fait :
j'échapp; ma figure, je m'évade de m~i··: 0 vertigineuse
aventure ! e, périlleuse volupté !... Mais Je vous romps la
tête?
- Vous m'intéressez étrangement.
_ Je parle ! je parle ... Que voulez-vous ! même iv'.e
on reste professeur ; et le sujet me tient à cœur ..• M~1s,
si vous avez fini de manger, peut~tre voulez-vous bien
m'offrir votre bras pour m'aider à regagner mon compartiment tandis que je me soutiens encore. Je crains, si je
m'attarde un peu davantage de n'être plus en état de me
lever.
Defouqueblize, à ces mots, prit une sorte d'élan com_me
pour abandonner sa chaise, mais retombant tout auss1t6t
et s'affalant à demi sur la table desservie, le haut du
corps jeté vers Lafcadio, il reprit d'une voix adoucie et
quasi confidentielle.
,
.
_ Voici ma thèse : Savez-vous ce qu il faut pour faire
de l'honnête homme un gredin ? Il suffit d'un dépaysement d'un oubli ! Oui Monsieur, un trou dans la
,
. d'
mémoire, et la sincérité se fait jour !... La cessation une
continuité . une simple interruption de courant. Naturellement je 'ne dis pas cela dans mes cours ... Mais, entr~
nous, quel avantage pour le bitard ! Songez donc : celui
dont l'être même est le produit d'une incartade, d'un
crochet dans la droite ligne ...
La voix du professeur de nouveau s'était haussée ; il
fixait à présent sur Lafcadio des yeux bizarr~, don:_ le
regard tanttJt vague et tanttJt perçant commençait à. 1 mquiéter. Lafcadio se demandait à présent si la myopie de

LES CAVES DU VATICAN

cet homme n'était pas feinte, et, presque, il reconnaissait ce
regard. A la fin, plus gêné qu'il n'etlt voulu en convenir
'
11. se leva et, brusquement :
- Allons ! Prenez mon bras, Monsieur Defouqueblize,
dit-il. Levez-vous ! Assez bavardé.
Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise.
Tous deux s'acheminèrent, en titubant dans le couloir
vers le compartiment où la serviette du professeur était'
restée. Defouqueblize entra le premier ; Lafcadio l'installa, prit congé. Il avait déjà tourné le dos pour repartir
lorsque sur son épaule s'abattit une poigne puissante. II
fit volte-face aussittJt. Defouqueblize d'un bond s'était
dressé... mais était-ce encore Defouqueblize qui,
d'une voix à la fois moqueuse, autoritaire et jubilante,
s'écriait :
- Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un ami,
Monsieur Lafcadio Lonnesaitpluski !. .. Alors quoi ! c'est
donc vrai ! on avait voulu s'évader ?
Du funambulesque professeur éméché de tout à l'heure
plus rien ne subsistait dans le grand gaillard vert et _dru,
en qui Lafcadio n'hésitait plus à reconnaître Protos.
Un Protos grandi, élargi, magnifié et qui s'annonçait
redoutable.
- Ah ! c'est vous, Protos, dit-il simplement. J'aime
mieux cela. Je n'en finissais pas de vous reconnaître.
Car, pour terrible qu'elle füt, Lafcadio préférait une
rlalitl au· saugrenu cauchemar dans lequel il se débattait
depuis une heure.
- J'étais pas mal grimé, hein?... Pour vous, je
m'étais mis en frais ... Mais, tout de même, c'est vous qui
devriez porter des lunettes, mon garçon; ça vous jouera de

�680

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas mieux que ça
les subtils.
Que de souvenirs mal endormis ce mot de subtil faisait
lever dans l'esprit de Cadio ! Un subtil, dans l'argot dont
Protos et lui se servaient du temps qu'ils étaient en
pension ensemble, un subtil, c'était un homme qui, pour
quelque raison que ce füt, ne présentait pas à tous ou en
tous lieux même visage. Il y avait, d'après leur classement,
maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et
louables, à quoi répondait et s'opposait l'unique grande
famille des crustacés, dont les représentants, du haut en
bas de l'échelle sociale, se carraient.
Nos copains tenaient pour admis ces axiomes : 1° Les
subtils se reconnaissent entre eux. '.? 0 Les crustacés ne
reconnaissent pas les subtils. - Lafcadio sè souvenait
maintenant de tout cela ; comme il et-ait de ces natures
qui se prêtent à tous les jeux, il sourit. Protos reprit :
- Tout de même, l'autre jour, heureux que je me
sois trouvé là, hein? ... Ça n'était peut-être pas tout à fait
par hasard. J'aime à surveiller les novices : c'est imaginatif, c'est entreprenant, c'est coquet ... Mais ça s'imagine
un peu trop facilement pouvoir se passer de conseils.
Votre travail avait fameusement besoin de retouches, mon
garçon !... A-t-on idée de se coiffer d'un galurin pareil
quand on se met à la besogne ? Avec l'adresse du fournisseur sur cette pièce à conviction, on vous coffrait avant
huit jours. Mais pour les vieux amis, moi j'ai du cœur ;
et je le prouve. Savez-vous que je vous ai beaucoup aimé,
Cadio? J'ai toujours pensé qu'on ferait quelque chose de
vous. ' Beau comme vous étiez, on aurait fait marcher
pour vous toutes les femmes, et chanter, qu'à cela ne

LES CAVES DU VATICAN

681

tienne, plus d'un homme par dessus le marché. Que j'ai
été heureux d'avoir enfin de vos nouvelles et d'apprendre
que vous veniez en Italie ! Ma parole ! il me tardait de
savoir ce que vous étiez devenu depuis le temps qu'on
fréquentait chez notre ancienne. Vous n'êtes pas mal
encore, savez-vous ! Ah ! elle ne se mouchait pas du
pied, Carola !
L'irritation de Lafcadio devenait toujours plus manifeste, et son effort pour la cacher ; tout cela amusait
grandement Protos, qui feignait de n'en rien voir. Il avait
tiré de la poche de son gilet une petite rondelle de cuir
et l'examinait.
- J'ai proprement découpé ça ? hein !
Lafcadio l'aurait étranglé ; il serrait les poings et
ses ongles entraient dans sa chair. L'autre continuait
gouailleur :
- Mince de service ! Ça vaut bien .les six billets de
mille ... que voulez-vous me dire p~urquoi vous n'avez pas
empochés?
Lafcadio sursauta :
- Me prenez-vous pour un voleur ?
- Ecoutez, mon petit, reprit tranquillement Protos
. '.
,
Je n aime pas beaucoup les amateurs,. mieux vaut que je
vous le dise tout de suite franchement. Et puis, avec moi,
v~us savez, il ne s'agit pas de faire le fanfaron, ni l'imbécile. Vous montrez des dispositions, c'est entendu, de brillantes dispositions, mais...
- Cessez de persifler, interrompit Lafcadio qui ne
retenait plus sa colère. - Où prétendez-vous en venir ?
fait ~n pas de clerc l'autre jour ; pensez-vous que
J aie besom qu'on me l'apprenne? Oui, vous avez une

T,~i

�682

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

arme contre moi ; je ne vais pas examiner s'il serait bien
prudent pour vous-même de vous en servir. Vous désirez
que je rachète ce petit bout de cuir. Allons, parlez !
Cessez de rire et de me dévisager ainsi. Vous voulez de
l'argent. Combien ?
Le ton était si décidé que Protos avait fait un petit
retrait en arrière ; il se ressaisit aussit6t.
- Tout beau ! tout beau ! dit-il, Que vous ai-je dit
de malhonnête? On discute entre amis, posément. Pas
de quoi s'emballer. Ma parole, vous avez rajeuni, Cadio !
Mais comme il lui caressait légèrement le bras, Lafcadio
se dégagea dans un sursaut.
- Asseyons-nous, reprit Protos ; nous serons mieux
pour causer.
Il se cala dans un coin, à côté de la portière du couloir,
et posa ses pieds sur l'autre banquette.
Lafcadio pensa qu'il prétendait barrer l'issue. Sans
doute Protos était armé. Lui, présentement, ne portait
aucune arme. Il réfléchit' que dans un corps-à-corps il
aurait stîrement le dessous. Puis, s'il avait un instant pu
souhaiter de fuir, la curiosité déjà l'emportait, cette
curiosité passionnée contre quoi rien, même sa sécurité
personnelle, n'avait pu jamais prévaloir. Il s'assit.
- De l'argent? Ah ! fi donc ! dit Protos. Il sortit un
cigare d'un étui, en offrit un à Lafcadio qui refusa.
- La fumée vous gêne peut-être? ... Eh bien, écoutezmoi. Il tira quelques bouffées de son cigare, puis, très
calme:
- Non, non, Lafcadio, mon ami, non ce n'est pas de
l'argent que j'attends de vous ; mais de l'obéissance.
Vous ne paraissez pas, mon garçon (excusez ma franchise),

LES CAVES DU VATICAN

vous rendre un compte bien exact de votre situation. Il
vous faut hardiment vous dresser en face d'elle; permettezmoi de vous y aider.
" Ainsi, de ces cadres sociaux qui nous enserrent un
adolescent a voulu s'échapper ; un adolescent symp:thique ; et même tout à fait comme je les aime : naîf et
gracieusement primesautier ; car il n'apportait à cela, je
présume, pas grand calcul ... Je me souviens Cadio
.
'
'
com b1en, dans le temps, vous étiez ferré sur les chiffres
.
'
mais, que, pour vos propres dépenses, jamais vous ne
consentiez à compter ..• Bref, le régime des crustacés vous
dégotlte ; je laisse quelqu'autre s'en étonner... Mais ce
qui m'étonne, moi, c'est que, intelligent comme vous
êtes, vous ayiez cru, Cadio, qu'on pouvait si simplement
que ça sortir d'une société, et sans tomber du même
coup dans une autre ; ou qu'une société pouvait se passer
de lois.
"Law1ess " , vous vous souvenez; nous avions lu cela
~uelque part. Two hawks in the air, two fishes swimming
in the ua not more lawless than wt ... Que c'est beau la
littérature ! Lafcadio ! mon ami, apprenez la loi des
subtils.
- Vous pourriez peut-être avancer.
- Pourquoi se presser ? Nous avons du temps devant
nous. Je ne descends qu'à Rome. Lafcadio mon ami il
arrive qu ' ~n cnme
·
échappe aux gendarmes;' je m'en vais
'
v~us expliquer pourquoi nous sommes plus malins qu'eux:
c est que nous, nous jouons notre vie. Où la polie~
thoue, nous réussi~ons quelquefois. Parbleu ! vous
avez voulu, Lafcad10 ; la chose est faite et vous ne
pouvez plus échapper. Je préférerais que vous m'obéissiez,

�684

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

parce que, voyez-vous, je serais vraiment ~ésolé de_ devo,Ïr
livrer un vieil ami comme vous à la pohce ; mais qu Y
faire ? Désormais vous dépendez d'elle - ou de nous.
_ Me livrer, c'est vous livrer vous-même ...
_ j'espérais que nous parlions sérieusement .. Comp:enez donc ceci, Lafcadio : La police coffi-e les msoumi_s ;
· en Ital'ie, volontiers elle compose avec les subtils.
mais,
.
"Compose", oui, je crois que c'est le mot. Je sms un
peu de la police, mon garçon. J'ai l'œil. J'aide au bon
ordre. Je n'agis pas : je fais agir.
.
. , .
"Allons! cessez de regimber, Cad10. Ma 101 na nen
d ' affi- eux . Vous vous faites des exagérations sur ,ces
choses . si naïf. et si spontané ! Pensez-vous que ce n est
pas déjà par o~éissance, et parce que je le voulais ainsi, que
vous avez repris sur l'assiette, à dtner, le bouton de
Mademoiselle Venitequa ? Ah ! geste imprévoyant ! geste
idyllique ·1 Mon pauvre Lafcadio ! Vous en êtes-v~us
assez voulu de ce petit geste, hein ? L'emmerdant, c est
que je n'ai pas été seul à le voir. Bah ! ne vous frappez
pas,. le garçon , la veuve et l'enfant sont. de mèche.
.
Charmants. Il tient a vous de vous en f;ure des amis.
Lafcadio, mon ami, soyez raisonnable ; vous soumettezvous?
Par excessif embarras peut-être, Lafcadio avait pris le
parti de ne rien dire. Il restait, le torse raidi, le~ lèvres
serrées, les yeux fixés droit devant lui. Protos repnt avec
un haussement d'épaules :
.
_ Drôle de corps ! Et, en réalité, si souple !... Mats
déja vous auriez acquiescé, peut-être, si j'avais d'abor~
dit ce que nous attendons de vous. Lafcadio, mon ami,
ôtez-moi d'un doute : Vous que j'avais quitté si pauvre,

LES CAVES DU VATICAN

ne pas ramasser six billets de mille que le hasard jette à
vos pieds, vous trouvez cela naturel ?... Monsieur de
Baraglioul père vint à mourir, m'a dit Mademoiselle
Venitequa, le lendemain du jour où le comte Juliu&amp;, son
digne fils, est venu vous faire visite ; et le soir de ce
jour vous plaquiez Ma,demoiselle Venitequa. Depuis, vos
relations avec le comte Julius sont devenues, ma foi,
bien intimes ; voudriez vous m'expliquer pourquoi ?...
Lafcadio, mon ami, dans le temps je vous avais connu
de nomoreux oncles; votre pedigree, depuis lors, me
paraît s'être un peu bien embaraglioullé !... Non ! ne vous
fichez pas; je plaisante. Mais que voulez-vous qu'on
suppose? ... à moins pourtant que vous ne deviez directement à Monsieur Julius votre présente fortune; ce qui,
(permettez-moi de vous le dire) séduisant comme vous
l'êtes, Lafcadio, me paraîtrait sensiblement pl~s scandaleux. D'une manière comme d'une autr.e, et quoique vous
nous laissiez supposer, Lafcadio, mon ami, l'affaire est
claire et votre devoir est tracé : vous ferez chanter Julius .
Ne vous rebiffez pas, voyons ! Le chantage est une saine
institution, nécessaire au maintien des mœurs. Eh ! quoi !
vous me quittez? ...
Lafcadio s'était levé.
- Ah ! laissez-moi passer, en.fin ! cria-t-il, enjambant
le corps de Protos; en travers ·du compartiment, étalé
de l'une a l'autre des deux banquettes, celui-ci ne fit
aucun geste pour le saisir. Lafcadio, étonné de ne se
sentir point retenu, ouvrit la porte du couloir et, s'écartant:
- Je ne me sauve pas, n'ayez crainte. Vous pouvez
me garder à vue ; mais tout, plut6t que de vous écouter

�LES CAVES DU VATICAN

686

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus longtemps ... Excuse7,-moi de vous préférer la police.
Allez l'avertir : je l'attends.

VI
Ce même jour, le train du soir amenait de Milan les
Antbime ; comme ils voyageaient en troisième, ils ne
virent qu'à l'arrivée la comtesse de Baraglioul et sa fille
aînée qu'amenait de Paris le sleeping-car du même train.
Peu d'heures avant la dépêche de deuil, la comtesse
avait reçu une lettre de son mari ; le comte y parlait
éloquemment de l'abondant plaisir apporté par la rencontre
inopinée de Lafcadio ; et sans doute aucune allusion n'y
flottait, à cette demi-fraternité qui, d'un si scabreux
attrait, ornait aux yeux de Julius le jeune homme Qulius,
fidèle à l'ordre de son père ne s'en était ouvertement
expliqué avec sa femme, pas plus qu'il n'avait fait avec
l'autre), mais certaines allusions, certaine réticences, avertissaient suffisamment la comtesse ; même je ne suis pas
bien stlr que Julius, à qui l'amusement manquait dans le
trantran de sa vie bourgeoi e, ne se ftt pas un jeu de
tourner autour du scandale et de s'y brtller le bout des
doigts. Je ne suis pas stlr non plus que la présence à Rome
de Lafcadio, l'espoir de le revoir, ne fOt pas pour quelque
chose, pour beaucoup, dans la décision que prit Geneviève
d'accompagner là-bas sa mère.
Julius était à leur rencontre à la gare. Il les emmena
rapidement au Grand H6tel, ayant quitté presque aussit6t
les Anthime qu'il devait retrouver parmi le funèbre cortège,
le lendemain. Ceux-ci regagnèrent, via di Bocca di Leone,
l'M rel oô. ils étaient descendus à leur premier séjour.

687

Marguerite apportait au romancier d'h eureuses nouvelles :. son élection ne faisait plu un pl·1 ; 1,avant-ve ille
1~ card_mal André l'avait officieusement avertie: le candida;
n aurait même plus à recommencer ses visites; d' Il
même l'Académie venait à lui portes
e el'attendait.
'
ouvertes ; on
- Tu vois bien I disait Marguerite Qu'est
.
te disais à Paris? Tout vient à point D.a
-ce qude J_el
,
·
ns ce mon e 1
suffit d attendre.
'
ul-:-Et de ne pas changer, reprenait componctueusement
ius ~n portant la main de son épouse à ses lèvr et
sans voir
le regard de sa fille &gt; fixé sur 1m,. se c harger
es, de
é .
m pris. - Fidèle à vous, à mes pensées, à mes pnncrpe
. . .
L
J

pe'.sé:éra_nce _est la plus indispensable vertu.
Déjà
s élo1gna1ent de lui le souvenir de sa l
b dé
P us récente
em ar e, et toute autre pensée qu'orthodoxe t
autre
·
dé
, e tout
proJet que cent. A présent renseigné i'l s
.
sissa·
ffi
,
e ressa11t 5:1°s e ort. li admirait cette conséquence subtile
par quor son e, prit s'était un instant dérouté• L ur. n ,avait
.
h
pas c angé: c était le pape.
-d' Quelle
.
· ·1 constance de ma pensée, tout a u contraire
se _•5:i1t-1 ; ~uelle logique! Le difficile, c'est de savoir
quor sen temr. Ce pauvre Fleurissoire en est mort d'av .
~étrdé les coulisses. Le plus simple, quand on es; simp~:r
ctué
est e 'en tenir à
· Ce hideux secret l'a'
L
.
ce qu •on sait.
a

à

a connaissance ne fortifie jamais que les forts
N ,.'import
1•
• h
...
r
e . Je suis eureux que Carola ait pu prévenir la
: :e; ça ~e per~et de méditer plus librement... Tout
ême, sri savart que ce n'est pas au VRAI S . Pè
u•·1 d ·
atnt- re
qpourt Aort sodn infortune et son exi~ quelle consolation
rman -Dubois 1. que} encouragement dans sa foi !

�688

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quel soulas !... Demain, après la cérémonie funèbre, je
ferais bien de lui parler;
' .
rande affluence. Trois
Cette cérémonie n attira pas g
l
·t Dans la
. .
le corbillard. Il p euvat .
voitures suivaient
nait amicalement
.,
.
Blafaphas accompag
prem1ere v01ture
.
. fi il l'épousera sans
. (dè
le deml aura pns n,
Armca
s que
. d P u l'avant-veille (abant
s
deux partis e a
d
)
d
nul oute ; ou
. l 1 . r seule entrepren re
chagrin
a
a1sse
donner la veuve à son
'
·
la pensée ·
Bl f; h
'en supportait pas
'
ce long voyage, a ap asp n
ntre pas de la famille, il
tf
ême
1
our
n
1:
d
et quan
ien m_
. . I d ·1 . quel parent valait un
.
ns pns e em '
n'en avait pas_ m01.
' R e depuis quelques heures à
tel ami ?) mais arnvés a om .
. d'
ratage de tram.
peine, par suite un
.
't pr1·s place Madame
·
,
vmture ava1
Dans la dermere
fille . dans la
nd-Dubois avec la comtesse et sa
.'
Arma
vec Anthime Armand-Dubois.
seconde le comte a
. .
1 rie fut fait aucune
d
S I tombe de Fleunsso1re, 1
ur
· au retour u
. aà
alchanceuse aventure. Mais,
allusion sa m
l de nouveau seul avec
cimetière, Julius de Barag iou ,

r

Anthime comme~ça : . d'intercéder pour vous près du
- Je vous avais promis
Saint-Père.
.
.
vous en avais pas prié.
- Dieu m'est témom que Je ne
b don_ Il est vrai. .. ou tré du dénuement où vous a an
. 'É 1· . 'avais écouté que mon cœur.
.
nait l g ise, Je n
.
.
me plaignais pomt.
D'
'est témom que Je ne
ieu_~ J
·s 1 M'avez-vous assez agacé avec
_ Je sais.... e sai ....
.
m'invitez à Y
.
1 Et même pmsque vous
votre rési gnation .
. ,
h Anthime, que je
. .
us avouerai, mon c er
revenir, . Je . vol'
. d
. t té que d'orgueil et que
reconna1ssa1s a moms e sam e

LES CAVES DU VATICAN

l'excès de cette résignation, la dernière fois que je vous
vis à Milan, m'avait paru beaucoup plus près de la
révolte que de la véritable piété, et m'avait grandement
incommodé dans ma foi. Dieu ne vous en demandait pas
tant, que diable! Parlons franc : votre attitude m'avait
choqué .
- La vMre, je puis donc aussi vous l'avouer, m'avait
attristé, mon cher frère. N'est-ce pas vous, précisément,
qui m'incitiez à la révolte, et...
Julius qui s'échauffait l'interrompit :
- J'avais suffisamment éprouvé par moi-même, et
donné à entendre aux autres dans tout le cours de ma
carrière, qu'on peut être parfait chrétien sans pourtant
faire fi des légitimes avantages que nous offre le rang
où Dieu a trouvé sage de nous placer. Ce que je reprochais à votre attitude, c'était précisément, par son affectation, de sembler -prendre avantage sur la mienne.
- Dieu m'est témoin que ...
-

Ah

! ne protestez pas toujours ! interrompit de

nouveau Julius. - Dieu n'a que faire ici. Je vous explique
précisément, quand je dis que votre attitude était tout
près de la révolte ... j'entends : de ma révolte à moi ; et
c'est là précisément ce que je vous reproche : c'est, en
acceptant l'injustice, de laisser autrui se révolter pour
vous. Car je n'admettais pas, moi, que l'Église fClt dans
son tort; et votre attitude, sans avoir l'air d'y toucher, l'y
mettait. J'avais donc résolu de me plaindre à votre place.
Vous allez voir bientat combien j'avais raison de m'in-

digner.
Julius dont le front s'emperlait posa sur sês genoux son

haut-de-forme.
10

�690

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

Voulez-vous que je donne un peu d'air? et Anth1mc,
Plaisamment baissa la vitre de son côté.
corn
'
.
.
Il' · · d
une
- Sitf&gt;t à Rome, reprit Julius, Je so ic1ta.1 one
.
J e fu s re çu. Un étrange succès devait couronner
audience.

LES CAVES DU VATICAN

-

ma démarche .. •
_ Ah ! fit indifféremment Antbime.
.
.
on
ami
Car
si
J·e
n'obtins
en
l'espèce
nen
de
- 0 mm
.
. d
ce que j'étais venu réclamer, je remportai du . mo1nsè :
..
ne assurance qui mettait notre Saint-P re
ma v1s1te u
...
. . .
ue nous
l'abri de toutes les suppositions tnJuneuses q
formions à son endroit.
' . .
. .
formulé
- Dieu m'est témoin que je n at pma1s ncn
. . ux à l'endroit de notre Saint-Père.
d,.IOJUCle
• lésé
.
- Je formulais pour vous. Je vous voyais
; Je
m'indignais.
il
- Arrivez au fait, Julius: vous avez vu le pape.
- Eh bien, non ! je n'ai pas vu le pape, éclata enfin
Julius - mais je me uis saisi d'un secret; ecret douteux
d'abord mais qui bientôt, par la mort de ~otre cher
.c.
t'1on soudaine •' secret
Amédé' devait trouver une connrma
.
ffioya:lc déconcertant, mais où votre foi, cher Anth1~e,
esaura puiser
' du réconfort. C ar sac h ez que de
. cc déni de
justice dont vous fut~ vic~ime, le pape e t innocent ...
_ Eh ! je n'en ai Jamais douté.
- Anthime, écoutez bien: Je n'ai P:"5 v~ le pape
arec que personne ne peut le voir; cclm ~u1 .présente~cnt est assis sur le trône pontifical et que 1tgh~ écout~
.
et qui promulgue;
cc Iu1. qut. m , a par lé, le pape qu on voit
·• ' vu N'EST PAS LE VRAI,
au Vatican, le pape que J a1
d'ê
é tout
Anthimc, à ces mots, commença
tre secou
entier d'un gros rire.

-

Riez I riez! reprit Julius piqué. Moi aussi Je nais

d'abord. Eussé-je un peu moins ri, on n'etlt pas assassiné
Fleurissoire. Ah ! saint ami ! tendre victime!... Sa voix
expira dans les sanglots.
-

Dites donc : c'est sérieux ce que vous nous baillez

là?... Ah mais!... Ah mais!... Ah mais !. .. fit ArmandDubois que le pathos de Julius inquiétait. tout de meme il faudrait savoir...

C'est que

-

C'est pour avoir voulu savoir qu'il est mort.
Parce qu'enfin, si j'ai fait bon marché de mes biens,
de ma situation, de ma science, si j'ai consenti qu'on me
jou!t... continuait Anthime qui peu à peu à son tour se
montait.

- Je vous

le dis : de tout cela lt 'Vrai n'est en rien
responsable;• celui qui vous jouait, c'est un suppat du
Quirinal ...
-

Dois-je croire à ce que vous dites?

-

Si vous ne me croyez pas, croyez-en ce pauvre

martyr.
Tous deux demeurèrent quelques instants silencieux.
Il avait cessé de pleuvoir; un rayon écartait la nue. La
voiture avec de lents cahots rentrait dans Rome.
- Dans ce cas, je sais ce qui me reste à faire, reprit
Anthime, de sa voix la mieux décidée: Je vends la mèche.
Julius sursauta.
-

Mon ami, vous m'épouvantez. Stlr, vous allez vous

faire excommunier.

- Par qui? Si c'est par un faux pape, on s'en fout.
- Dieu m'est témoin que je pensais vous aider à
godtcr dans ce secret quelque vertu consolative reprit
Julius consterné.
,

�LBS CAVES DU VATICAN
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

. t ? Et qui me dira si Fleurissoire
_ Vous pla1san ez....
6
.
P d' n'y Mcouvre pas tout de mcme
en arrivant au ara is
.
que son bon Dieu non plus n'est pas le vrat ?
C
- V oyons ! mon cher Anthime, vous divaguez .. omme
.
. deux I comme s'il pouvait y en
s'il pouvait y en avoir
.
avoir UN AUTRE.
à
Non mais vraiment vous en parlez trop
votr~
.' . 'avez pour lui rien délaissé; vous à qui,
aise, vous qui n
fit
Ah I tenez, j'ai besoin de
vrai ou faux, tout pro e...
.
m'aérer.
. , 1 toucha du bout de sa cann e
Penché sur 1a port1ere i
. '
ê .
l'épaule du cocher et fit arrêter la voiture. Julius s appr tait

à descendre avec lui.

d .
.
. J' sais assez pour me con uue.
- Non! la1ssez-mo1. en
. ., ..
un roman. Pour moi, J écns au
Gardez le reste pour
. .
rand Maître de l'Ordre ce soir même, et dès d:mam Je
g
h . s scientifiques c)e la Dépeche. On
reprends mes c romque
rira bien.
·
· d le voir de
- Quoi! vous boitez, dit Julius, surpns e
nouveau clopiner.
.ours, mes douleurs m' ont
- Oui, depuis quel ques J
repris.
1
'
direz tant 1 fit Julius qui, sans le
-Ah. vous men ·
·
.
regarder s'éloigner, se rencogna dans la voiture. •

VII
. ·1 dans l'intention de livrer Lafcadio à
Protos était-1
· • l'évé.
. . ''l l'en avait menacé ? Je ne sais .
l pohce amsi qu t
•
•
.
a
, .
d reste qu'il ne comptait pomt, parui1
nement prouva u
. C
ci
.
d la police rien que des amis. eux- ,
ces messieurs e
,

prévenus la veille par Carola, avaient dressé, vicolo dei
Vecchierelli, leur souricière ; ils connaissaient de longue
date la maison et savaient qu'elle offrait, à l'étage supérieur, de faciles communications avec la maison voisine,
dont ils gardèrent également les issues.
Protos ne craignait point les argousins ; l'accusation
ne lui faisait point peur, ni l'appareil de la justice; i-1 se
savait peu facile à saisir, coupable en réalité d'aucun
crime, et rien que de délits si menus qu'ils échapperaient
à la prise. Donc il ne s'effiaya pas à l'excès lorsqu'il
comprit qu'il était cerné, et c'est ce qu'il comprit très
vite, ayant un flair particulier pour reconnaître, sous
n'importe quel déguisement, ces messieurs.
A peine un peu perplexe, il s'enferma d'abord dans
la chambre de Carola, attendant le retour de celle-ci
qu'il n'avait pas revue depuis l'assassinat de Fleurissoire ;
il était désireux de lui demander conseil et laisser
quelques indications, au cas probable où il ferait du bloc.
Carola cependant, déférant aux volontés de Julius,
n'avait point paru au cimetière ; nul ne sut que, cachée
derrière un mausolée et sous un parapluie, elle assistait de
loin à la triste cérémonie. Elle attendit patiemment,
humblement, qu'aient été désertés les abords de la tombe
fraîche; elle v:it se reformer le cortège, Julius remonter
avec Anthime, et les voitures, sous la pluie fine, s'éloigner.
Alors elle s'approcha de la tombe à son tour, sortit de
dessous son fichu un gros bouquet d'asters qu'elle posa,
loin à l'écart des couronnes de la. famille : puis resta
longuement sous la pluie, ne regardant rien, ne pensant à
rien, et pleurant faute de prières.
Lorsqu'elle revint, vicolo dei Vecchierelli, elle distin-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISF.

gua bien, sur le seuil, deux figures insolites ; ne ~ompr~t
point pourtant que la maison était gardée. Il lm tardait
de rejoindre Protos ; ne doutant point que ce ne füt
lui l'assassin elle le haîssait à présent ...
. à ses
Quelques' instants plus tard la police accqura1t
cris ; trop tard, hélas ! .Exaspéré de se savoir livré par
elle Protos venait d'étrangler Carola.
'
. en
Ceci
se passait vers midi. Les journaux du s01r
publiaient déjà la nouvelle, et comme on avait trouvé
sur ProtOi la découpure de la coiffe du chapeàu, sa double
culpabilité ne laissait de doute pour personne.
Lafcadio cependant avait vécu jusqu'au soir dans une
attente ou une crainte vague, _non point peut-être de l_a
police dont l'avait menacé Protos, mais de :rotos lmmême ou de je ne sais quoi dont il ne cherchai~ plus à s_e
défendre. · Une incompréhensible torpeur pesait sur lm,
qui n'était peut-être que de la ~atigue ,= il ~enonçait.
La veille il n'avait revu Julius qu un instant, lorsque
celui-ci, à l'arrivée du train de Naples, était allé prendre
livraison du cadavre ; puis il · avait longtemps marché au
travers de la ville, au hasard, pour user cett-e exaspératio~
que lui laissait, après la conversation du wagon, le sentiment de sa dépendance.
Et pourtant la nouvelle de l'arrestation ~e Protos
n'apporta pas à Lafcadio le soulagement qu 11 el1t pu
croire. On etit dit qu'il' était déçu. Bizarre être ! D'auta~t
qu'il avait plus délibérément repoussé tout profit matériel
du crime il ne se dessaisissait .volontiers d'aucun des
risques de' la partie. Il n'admettait pas qu'elle ftit aussit&amp;t
finie. Volontiers, comme il faisait naguère aux échecs,

LES CAVES DU VATICAN

il eth donné la tour à l'adversaire, et, comme si l'événement tout à coup lui faisait le gain trop facile et désin_téressait tout son jeu, il sentait qu'il n'aurait de cesse qu'il
n'et1t poussé plus loin le défi.
' Il dtna dans une trattoria voisine, pour n'avoir pas à
se mettre en habit. Sit&amp;t après, rentrant à l'hôtel, il aperçut, à travers la porte vitrée du restaurant, le comte
Julius, attablé en compagnie de sa femme et de sa fille.
Il fut frappé par la beauté de Geneviève qu'il n'avait pas
revue depuis sa première visite. Il s'attardait dans le
fumoir, attendant la fin du repas, lorsqu'on vint l'avertir
que le comte était remonté dans sa chambre et l'attendait.

Il entra. Julius de_Bar,!glioul était seul; il s'était remis
en veston.
- Eh bien ! l'assassin est coffré, dit-il aussit&amp;t en lui
tendant la main.

Mais Lafcadio ne la prit pas. Il restait dans l'embrasure
de la porte.
- Quel assassin ? demanda-t-il.
- L'assassin de _mon beau-frère, parbleu 1
- L'assassin de votre beau-frère, c'est moi.
Il dit cela sans trembler, sans changer de ton, sans
baisser la voix, sans un geste, et d'une voix si naturelle
que Julius d'abord ne comprit pas. Lafcadio dut se
répéter:
- On n'a pas arrêté, vous dis-je, l'assassin de Monsieur
votre beau-frère, pour cette raison que l'assassin de
Monsieur votre beau-frère, c'est moi.
Lafcadio aurait été d'aspect farouçhe, que peut-être
Julius aurait pris peur ; mais son air était enfantin. Même

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il paraissait plus jeune encore que la première fois que
l'avait rencontré Julius; son regard était aussi limpide,
sa voix aussi claire. Il avait refermé la porte, mais restait
accoté contre elle. Julius, près de la table, s'affala dans un
fauteuil.
- Mon pauvre ènfant ! dit-il d'abord, parlez plus
bas !... Qu'est-ce qui vous a pris? Comment auriez-vous
fait cela?
Lafcadio baissa la tête, déjà regrettant d'avoir parlé.
- Est-ce qu'on sait ? J'ai fait ça très vite, pendant
que j'avais envie de le faire.
- Qu'aviez-v~us contre Fleurissoire, ce digne homme
si plein de vertus?
- Je ne sais pas. Il n'avait pas l'air heureux ... Comment voulez-vous que je vous explique ce que je ne puis
m'expliquer à moi-même.
Un pénible silence croissait entre eux, que leurs paroles
rompaient par saccades, puis qui se refermait plus profond;
on entendait alors les vagues d'une banale musique napolitaine monter du grand hall de l'h6tel. Julius grattait du
bout de l'ongle de son petit doigt, qu'il portait en pointe
et fort long, une petite tache de bougie, sur le tapis de la
table. Soudain il s'aperçut que ce bel ongle était cassé.
C'était une froissure transversale qui ternissait dans toute
sa largeur le ton carné du cabochon. Comment avait-il
fait cela? Et comment ne s'en était-il pas aussit&amp;t aperçu?
Quoiqu'il en füt, le mal était irréparable ; Julius n'avait
plus rien à faire qu'à couper. Il en éprouva une contrariété très vive, car il prenait grand soin de ses mains et
de cet ongle en particulier qu'il avait lentement formé et
qui faisait valoir le doigt dont il accusait l'élégance. Les

LES CAVES DU VATICAN

ciseaux étaient dans le tiroir de la table de toilette et
Julius allait se lever pour les prendre, mais il eM fallu
passer devant Lafcadio ; plein de tact, il remit à plus tard
la délicate opération.
- Et..• qu'est-ce que vous comptez faire à présent?
dit-il.
-

Je ne sais pas. Peut-être me livrer. Je me donne

la nuit pour réfléchir.
Julius laissa retomber son bras contre le fauteuil . il
contempla quelques instants Lafcadio, puis, sur un ;on
tout découragé, soupira:
- Et moi qui commençais de vous aimer !. ..
C'~tait dit sans méchante intent_ion. Lafcadio ne s'y
pouvait méprendre. Mais, pour inconsciente, cette phrase
n'en était pas moins cruelle, et l'atteignit au cœur. li
r,elev~ la. tête, raidi contre l'angoisse qui brusquem,e nt
l étre1gna1t. Il regarda Julius: - Est-ce là vraiment
celui dont hier je me sentais presque le frère ? se disait-il.
Il promena ses regards dans cette piece où, l'avant-veille
malgré son crime, il avait pu causer si joyeusement ; l;
flacon de parfum était encore sur la table, presque vide .. ,
- Ecoutez Lafcadio, reprit Julius : votre situation ne
me paraît pas absolument désespérée. L'auteur présumé
de ce crime ...
- Oui, je sais qu'on vient de l'arrêter interrompit
Lafcadio sechement : Allez-vous me conseiÎler de laisser
accuser a ma place un innocent ?
. - Celui que vous appelez: un innocent, vient d'assasstner une femme ; et même que vous connaissiez ...
- Cela me met à l'aise, n'est-ce pas?
- Je ne dis pas précisément cela, mais ...

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

Ajoutons qu'il est le seul précisément qui pouvait

me dénoncer.
- Tout n'e t pas sans espoir, vous voye'L bien.
Juliu se leva, se dirigea ver la fenêtre, rectifia les plis
du rideau, revint sur ses pas, puis, penché en avant, les
bras croisés sur le dos du fauteuil qu'il venait de quitter :
- Lafcadio, je ne voudrais pas vous laisser partir sans
un con eil : Il ne tient qu'à vous, j'en suis convaincu, de
redevenir un honnête homme, et de prendre rang dans la
société, autant du moins que votre naissance le permet ...
L'Église est là pour vous aider. Allons ! mon garçon: un
peu de courage : allez vous confesser.
Lafcadio ne put réprimer un sourire :
- Je vais réfléchir à vos obligeantes paroles. - Il fit
un pas en avant, puis : - Sans doute préférez-vous ne
pas toucher une main d'assassin. Je voudrais pourtant
vous remercier de votre ...
- C'est bien ! c'est bien, fit Julius, avec un geste
cordial et distant. - Adieu, mon garçon. Je n'ose vous
dire : au revoir. Pourtant, si, dans la suite, vous ...
- Pour le moment, vous ne voyez plu rien à me dire ?
- Plus rien pour le moment.
- Adieu, Monsieur.
Lafcadio salua gravement et sortit.

11 regagna sa chambre, à l'étage au-dessus. Il se
dévêtit à demi, se jeta sur son lit. La fin du jour avait
été très chaude ; la nuit n'avait pas -app0rté de fraîcheur.
Sa fenêtre était large ouverte, mais aucun souffle n'agitait
l'air ; les lointains globes électriques de la place des
Thermes, dont le séparaient les jardins, emplissaient sa

LIS CAVES DU VATICAN

699

chambre d'une bleuâtre et diffuse clarté qu'on eAt
. d la
u cru
vcmr c
lune. Il voulait réfléchir, mais une torpeur
étrange. engourdissait
désespérément sa pensée . .1
.à
, 1 ne
songeait
m
son
crime,
nj aux moyens de s'éch apper,. 1·1
.
essayait seulement de ne plus entendre ces mots atroc
de, , Julius
: " Je• commençais de vous aimer " ... 1 l~
.
UI
n ai~1t pas_Jul1us, ces mot méritaient-ils ses larmes?
?
La nuit
.
éEtait-ce
· · vraiment pour cela qu'il pleurait ....
:1t s1 douce, il lui ~mblait qu'il n'aurait eu qu'à se
sscr aller pour mourir. Il atteignit une carafe d'
ptts de ~n ~it, _tr~mpa un mouchoir et l'appliqua sur
cœur qui lu, fa1sa1t mal.

s·

=~

- _Nulle boisson de cc monde ne rafraîchira plus dé~r~1s cc cœur sec! se disait-il, laissant couler ses larmes
Jusqu à ses levres ~ur en savourer l'amertume. Des vers
chantent à son oreille, lus il ne sait où, dont il ne savait
pas se souvenir :

My heart aches ; a drowsy numbness pains
My senses...

Il s'assoupit.
!~vc-t-'.l ? ~•a~t-il pas entendu frapper à sa porte? La
q~e puna1s il ne ferme la nuit, doucement s'ouvre,
pour la1~r une frêle forme blanche avancer. Il entend
appeler faiblement :

po

-

Lafcadio ... Êtes-vous ici, Lafcadio?
A travers son demi -so mmei·1, L a fccad'10 reconnaît pourtant cette
· doute-t-il encore de la réalité d'une
. . voix
. •M
. ais
ap~1t1on s1 pla1santc? Craint-il qu'un mot qu'un geste
ne mette en fuite? ... Il se tait.
'
Geneviève de B arag1·,ou'
1 dont la chambre était à c~té

�700

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de celle de son père, avait tout entendu, malgré elle, de la
conversation entre son père et Lafcadio. Une into~ér~ble
angoisse l'avait poussée jusqu'à la chambre de celui-ci, et
puisqu'à présent son appel restait sans réponse, persuadée
que Lafcadio venait de se tuer, elle se jeta vers le chevet
du lit et tomba à genoux sanglotante.
Comme elle restait ainsi, Lafcadio se souleva, se
pencha tout entier rassemblé vers elle, sans pourtant oser
encore ' poser ses lèvres sur le beau firont que dans l'ombre
il voyait luire. Geneviève de Baragli?ul sentit alors tou~e
sa volonté se défaire; rejetant en amère cc front que dé;à
l'haleine de Lafcadio caressait, et ne sachant plus en
appeler contre lui, qu'à lui-même : .
- Ayez pitié de moi, mon ami, dit-elle.
Lafcadio se ressaisit aussitôt, et s'écartant d'elle et la
repoussant à la fois :
.
.
- Relevez-vous, Mademoiselle de Baragltoul ! Re~1rezvous! Je ne suis pas ... je ne peux plus être votre.~- '
Geneviève se releva, mais ne s'écarta pas du lit ou
restait à demi couché celui qu'elle avait cru. mort et,
touchant tendrement le front brtllant de Lafcad10 comme
pour s'assurer qu'il vivait :
- Mais, mon ami, j'ai tout entendu de ce que vous
avez dit ce soir à mon père. Ne comprenez-vous pas que
c'est pour cela que je viens?
Lafcadio, se redressant à demi, la regarda. S~ cheve~
dénoués retombaient autour d'elle; tout son visage état
dans l'ombre de sorte qu'il ne distinguait pas ses yeux,
,
.
'1 '
mais sentait l'envelopper son regard. Comme s L n en
pouvait supporter la douceur, cachant sa face dans ses
mains:

LES CAVES DU VATICAN

701

- Ah! pourquoi vous ai-je rencontrée si tard? gémit-il.
Qu'ai-je fait pour que vous m'aimiez ? Pourquoi me
parlez-vous ainsi, quand déjà je ne suis plus libre et plus
digne de vous aimer.
Elle protesta tristement :
- C'est vers vous que je viens, Lafcadio, non vers un
autre. C'est ver vous criminel. Lafcadio ! que de fois j'ai
soupiré votre nom, depuis ce premier jour où vous m'êtes
apparu en héros, et même un peu trop téméraire ... Il
faut que vous le sachiez maintenant : en secret je m'étais
promise à vous dès l'instant où je vous ai vu vous dévouer
d'une manière si magnanime. Que s'est-il donc passé
depuis? Se peut-il que vous ayez tué? Que vous êtes-vous
laissé devenir?

Et comme Lafcadio sans répondre secouait la tête :
-

N'ai-je pas entendu mon père dire qu'un autre était

arrêté? reprit-elle; un bandit qui venait de tuer .. Lafcadio !
tandis qu'il en est temps encore, sauvez-vous; dès cette
nuit, partez ! Partez.
Alors Lafcadio :
- Je ne peux plus, murmura-t-il. Et comme les
cheveux défaits de Geneviève touchaient ses main &gt; il les
saisit&gt; les pressa passionnément sur ses yeux, sur ses
lèvres: - Fuir! est-ce là ce que vous me conseillez?
Mais où voulez-vous maintenant que je fuie? Quand bien
même j'échapperais à la police, je n'échapperais pas à moimême, .. Et puis vous me mépriseriez d'échapper.
- Moi ! vous mépriser, mon ami ...
- Je vivais inconscient; j'ai tué comme dans un
rêve ; un cauchemar où, depuis, je me débats ...
- Dont je veux vous arracher, cria-t-elle.

•

�702

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

Pourquoi me réveiller? si c'est pour me réveiller
Ne comprenez-vous pas
cnmme .
·1 à fai
.,
.
l'
"mpunité
en
horreur?
Que
me rcste-t-1
re
que J a1 1
1.
L? smon,
•
quand le J·our paraîtra, me 1vrer.
à prQent.
- C'est à Dieu qu'il faut vous livrer, non aux ho~~es.
Si mon pere ne vous l'avait point dit, je vous le _d1ra1s à
c d"
présent : L a,ca
io, l'Église est là pour vous prescrire
là votre
peine et pour vous aider à retrouver la paix, par-de votre

. . l Il lui saisit le bras: -

repentir.
, .
.
Geneviève a raison; et certes Lafcadio n a nen de mieux
à faire qu'une commode soumission; il l'éprouvera t6t ::
tard, et que les autres issues sont ~uc~~-.. Fk~eux q
ce s01.t cette an doui"Ile de Julius qui lm ait conseillé cela
d'abord!
. .
.
- Quelle leçon me récitez-vous là, dit-il hostilement.

. .?

Est-ce vous qui me par1ez ams1 .
.
.
TI laisse aller le bras qu'il retenait, le. repo~e ' et
tandis que Geneviève s'écarte, il sent grandtr en lm~ avec
·e ne sais quelle rancune contre Julius, le besom de
~étourner Geneviève de son père, de l'ame~er ~l~s bas,
plus près de lui ; comme il baisse les yeux, tl distingue,
chaussés de petites mules de soie, ses pieds nus.
ds
- Ne comprenez-vous pas que cc n'est pas le remor
que je crains, mais...
la
Il a quitté son lit ; il se détourne _d'elle ; il va vers_
fenêtre ouvertt ; il étouffe ; il appme son front à la v1tr;
brillantes sur le fer glacé du balcon ; l
et ses pau mes
• 11
. oubl"er
qu'elle est P·-, qu'il est près de • e•••
VOU drait
I
- Mademoiselle de Baraglioul, vous avez fait ~our un
·
fill e de bonne famille peut
criminel tout ce qu,une Jeune
.
tenter ; même presque un peu plus .' J·e vov.' en remercie

LES CAVBS DU VATICAN

7o3

de tout mon cceur. Il vaut mieux que vous me laissiez à
présent. Retournez à votre père, à vos coutumes, à vos
devoirs... Adieu. Qui sait si je vous reverrai? Songez que
c'est pour être un peu moins indigne de l'affection que
vous me témoignez, que j'irai me livrer demain. Songez
que... Non I ne m'approchez pas... Pensez-vous qu'une
poignée de main me suffirait?..•
Geneviève braverait le courroux de son père, Popinion
du monde et ses mépris, mais devant ce ton glacé de
Lafcadio, le cceur lui manque. N'a-t-il donc pas compris
que pour venir ainsi, la nuit, lui parler, lui faire ainsi
l'aveu de son amour, eile non plus n'est pas sans résolution ni courage et que son amour vaut peut-être mieux
qu'un merci?... Mais comment lui dirait-elle qu'elle aussi,
jusqu'à ce jour, s'agitait comme dans un rêve - un rêve
dont elle n'échappait par instants qu'à l'Mpital où, parmi
les pauvres enfants et pansant leurs plaies véritables, il lui
semblait prendre parfois contact, enfin, avec quelque
rQJit~ - un médiocre rêve où s'agitaient à ses c6tés ses
parents et se dressaient toutes les conventions saugrenues
de leur monde, et qu'elle ne parvenait pas à prendre leurs
gestes non plus que leurs opinions, leurs ambitions, leurs
principes, non plus que leur personne même, au sérieux.
Quoi d'étonnant si Lafcadio n'avait pas pris au sérieux
Fleurissoire !... Se peut-il qu'ils se séparent ainsi? L'amour
la pousse, l'élance vers lui. Lafcadio la saisit, la presse,
couvre son p!le front de baisers ...

Ici commence un nouveau livre.
0 vmté palpable du désir! tu repousses dans la pénombre les fant6mes de mon esprit.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

704
.
deux amants à cette heure du
Nous qmtterons nos
la vie vont
d
où la couleur, la chaleur et
chant u coq
. L fcadio au-dessus de Genetriompher enfin de la nmt. a . , n'est pas le beau
d
.
soulève mais ce
viève en orm1e, se
fi, _ t que trempe une moiteur,
.
d son amante ce ron
visage e
'
lè
chaudes entr'ouvertes,
ces paupières nacrées, cesb vresl non ce n'est rien de
.
rfaits, ces mem res as,
,
ces sems
pa
.
r
la fenêtre grande
1 contemple - mais, pa · d'
tout cela qu •·1
l' b ù frissonne un arbre du Jar m.
. .
ouverte, au e o
G
"ève le quitte; mais il
b. tek temps que eneVl
Il sera ien
1 é t pench é sur e11 e, à travers son
attend encore ; i cou e,
d 1 ville qui déjà secoue
la vague rumeur e a
lé
souffie ger,
le clairon chante.
A 1 . dans 1es casernes,
sa torpeur. u om,
, .
? et pour l'estime de
·1 noncer a vivre .
Quoi .' va-t-1 re
•
d uis qu'elle
Geneviève, qu'il estime un peu moms . ep ?
l'aime
.
un peu plus, songe-t-il encore à se hvrer .

FIN
ANDRÉ GIDE.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE "FRANCE, par
Maurice B4rrès (Emile-Paul, 3 fr. 50).
La Grt111de Pitii des Eg/im de France est à la fois un acte et
un livre. Un acte, très simple en principe, qui défend la civilisation contre la barbarie, et l'intelligence contre l'animalité.
M. Barrès député a essayé de recueillir des voix parlementaires
pour une loi d'hygiène esthétiqu_e et morale, et il a échoué,
provisoirement. Mais il reste que l'incantatidn de l'artiste a
recueilli dans le pays et dans les paysages français les voix
authentiques et pures de notre terre et de no~re passé, qu'il les
a accordées en un Qeau chœur, et qu'à défaut d'une loi écrite,
il a fait descendre dans son œuvre la plus pure des lois non
écrites qui donnent à la vie d'une race sa dignité, sa résonnance
et son poids.
•
O

Beaucoup ont prononcé le nom de Chateaubriand et ont
proclamé ce livre un nouveau Génie du Clzristia11isme. Mais il est
remarquable que ce nom du précurseur ne se rencontre pas une
fois dans la Grande Pitié. Et pourtant il est exact que M. Barrès
rejoint par tous les côtés la sensibilité de Chateaubriand. Les
deux cloches sonnent à l'unisson. Dans ses charmants croquis
de la vie parlementaire, M. Barres nous apprend, ce qui ne
uurait nous étonner, que de jeunes collègues, surpris parfois
de son :tèle d'incroyant pour la cause des églises, "non seulement pour leur beauté, mais encore d'un point de vue moral
et spirituel", se croient biens .6ns en dis,a nt: "C'est pour les
II

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

704
.
deux amants à cette heure du
Nous qmtterons nos
la vie vont
d
où la couleur, la chaleur et
chant u coq
. L fcadio au-dessus de Genetriompher enfin de la nmt. a . , n'est pas le beau
d
.
soulève mais ce
viève en orm1e, se
fi, _ t que trempe une moiteur,
.
d son amante ce ron
visage e
'
lè
chaudes entr'ouvertes,
ces paupières nacrées, cesb vresl non ce n'est rien de
.
rfaits, ces mem res as,
,
ces sems
pa
.
r
la fenêtre grande
1 contemple - mais, pa · d'
tout cela qu •·1
l' b ù frissonne un arbre du Jar m.
. .
ouverte, au e o
G
"ève le quitte; mais il
b. tek temps que eneVl
Il sera ien
1 é t pench é sur e11 e, à travers son
attend encore ; i cou e,
d 1 ville qui déjà secoue
la vague rumeur e a
lé
souffie ger,
le clairon chante.
A 1 . dans 1es casernes,
sa torpeur. u om,
, .
? et pour l'estime de
·1 noncer a vivre .
Quoi .' va-t-1 re
•
d uis qu'elle
Geneviève, qu'il estime un peu moms . ep ?
l'aime
.
un peu plus, songe-t-il encore à se hvrer .

FIN
ANDRÉ GIDE.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE "FRANCE, par
Maurice B4rrès (Emile-Paul, 3 fr. 50).
La Grt111de Pitii des Eg/im de France est à la fois un acte et
un livre. Un acte, très simple en principe, qui défend la civilisation contre la barbarie, et l'intelligence contre l'animalité.
M. Barrès député a essayé de recueillir des voix parlementaires
pour une loi d'hygiène esthétiqu_e et morale, et il a échoué,
provisoirement. Mais il reste que l'incantatidn de l'artiste a
recueilli dans le pays et dans les paysages français les voix
authentiques et pures de notre terre et de no~re passé, qu'il les
a accordées en un Qeau chœur, et qu'à défaut d'une loi écrite,
il a fait descendre dans son œuvre la plus pure des lois non
écrites qui donnent à la vie d'une race sa dignité, sa résonnance
et son poids.
•
O

Beaucoup ont prononcé le nom de Chateaubriand et ont
proclamé ce livre un nouveau Génie du Clzristia11isme. Mais il est
remarquable que ce nom du précurseur ne se rencontre pas une
fois dans la Grande Pitié. Et pourtant il est exact que M. Barrès
rejoint par tous les côtés la sensibilité de Chateaubriand. Les
deux cloches sonnent à l'unisson. Dans ses charmants croquis
de la vie parlementaire, M. Barres nous apprend, ce qui ne
uurait nous étonner, que de jeunes collègues, surpris parfois
de son :tèle d'incroyant pour la cause des églises, "non seulement pour leur beauté, mais encore d'un point de vue moral
et spirituel", se croient biens .6ns en dis,a nt: "C'est pour les
II

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉR

autres, n'est-ce pas?" Ainsi, en 1802, des Voltairiens pensaient
comprendre et daignaient approuver M. de Chateaubriand, en
estimant que lui aussi, comme leur grand homme, et comme le
Premier Consul, voulait une religion pour le peuple. Et la
réponse de Chateaubriand ne devait pas différer de celle, très
franche et très vraie, de M. Barrès : "Ah ! non, par exemple !
Non! J'ai horreur de cette conception sèche d'une religion pour
le peuple. Je ne suis pas de ceux qui aiment dans le catholicisme une gendarmerie spirituelle ! C'est pour moi-même que je
me bat1." Nul n'en a jamais douté, et la Grande Pitié se relie
au Culte du Moi par les mêmes fils que le Génie à René. Deux
enfants d'une \fieille terre et d'une longue culture, comme ce
Breton et ce Lorrain, ne se conçoivent pas, ne se veulent pas,
sans le capital le plus riche, sans la totalité de leur héritage moral.
Dans cet. héritage la sensibilité catholique figure l'inappréciable coffret des joyaux maternels. Et ce sont ces joyaux qui
s'enroulent à leurs doigts et s'écoulent dans le chant des phrases.
Les deux livres naissent, comme des mouvements nécessaires de
réaction nationale, l'un après la Révolution, l'autre après la
séparation. Tous deux sont des actes politiques, émanés d'écrivains qui se veulent politiques. Peut-êtte Chateaubriand en
1802 envisageait-il comme prochain et probable ce poste
diplomatique romain, pour lequel son livre le désignait, et qui
allait lui échoir quelques années plus_tard. On imagine sans
répugnance une République consulaire et athénienne, ou une
monarchie française, mandant avec élégance Maurice Barrès à
Rome pour négocier le prochain Concordat.
Mais si le nom de Chateaubriand est absent, si M. Barrè!
ne met pas visiblement ses pas dans ces pas, il n'est pas défendu,
sinon d'en chercher les raisons (ce serait bien chimérique), du
moins de rêver un peu là dessus. Le Génie du ChristianiI111t est
la grande ouverture musicale du romantisme et il convint à
M. Maurras de montrer que le romantisme c'était ce "génie"
même du christianisme, se dépouillant une nouvelle fois de la

. . .

ATURE

'lO

d1sc1plme latine et catholi ue . "
7
de la pourpre de Rom "qA' _·. Un protestant honteux v~tu
e
ms1
défi
·
·
·
1
C
cette défi · ·
• . ·,
mssait-I hateaubriand
mt10n, a1gu1see ar d
h .
.
' et
loin. M. Barrès s'est garcié ave es ames perspicaces, porte
récentes fureurs anti-r
.
c un bon_ sens prudent, des
rait pas
omant1ques. Néanmoms il ne lt.ü dépl ._
que son œuvre port:1t
l'h .
a1
contre les suivants et l
contre
éntage romantique
es tenants d u " mus1c1en
· ·
Ce n'est p
l
extravagant" '
as seu ement politi
.
.
parti. C'est aussi ·e
. ' que, tactique, et conscience de
·
.
' J crois, I effet nécessaire d
.
tique et mtellectue!Je.
e sa nature art1s-

Il sem bic, en effet
'1
.
.
moitiés d'~me étra
' qu I y ait touJours eu chez lui deux
de réalisme maté ~gle~ent et pittoresquement associées : l'une
ne , vigoureux
d
à la Stendhal et a I M' . ' sec, en ten ons et en nerfs
opulente b d
a
enmée, et l'autre une ~me de poés' '
, a an onnée et d 'f. •
1e
Ames s'ha
.
. e a1te, tournoyante et vague. ces d
rmomsant moms , 11
,
eux
pensent, ne i;e combatt
qu e es ne se succedent, ne se coml'œuvre de M B ' en_t. Je ne veux pas évoquer ici le reste de
• arres, n1 tout C
• a
à ma mémoire . m . 1 G
e qui, ce propos, remonterait
• ais a rande p ·1 ·'
fficlair de livre a· .
, ,
t te nous o e un modèle fort
msi pense vecu ' ·
·
parlementaire d'
'
' ecnt en partie double. Le monde
une part la t
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.
.
chantante d'autre
r,
erre rança1se, vivante, respirante
part xour ·
d
.
•
les matières enc
'1
n1ssent aux eux mameres contraires
. .
ore P us cont ·
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.
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I
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.
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dans des balane
h peuvent donner, tantôt les onposer
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r:
comme c'est l
. .
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du fond de sa se ·b·1·' n une œuvre exacte, solide C'est
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•
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1· . convoque pomt pour s'en émouso 1ta1remen t .• 1·i 1e convoque pour lui

�llÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
LA NOUVELLE. REVUE FRANÇAISE

faire enfler une toile mesurée, calculée, méthodiquement tendue,
un projet de loi parant à certaines nécessités présentes et précises.
Il introduit contre le romantisme sensualiste de Chateaubriand une volonté de discipline non morale, mais sociale :
"J'ai trouvé, dit-il ailleurs, une discipline dans les cimetières,
où nos prédécesseurs divaguaient." C'est la même discipline
qu'il demande aux églises: et il tire de là, pour lui et pour ses
collègues, une psychologie, une éthique, du législateur vrai.
Voilà un progrès très net, dans le sens d'une saine discipline,
sur le romantisme. Mais, sur cette voie, toutes les disciplines
ne marchent point du même pas. Si du point de vue de
l'homme, nous passons au point de vue de l'artiste, si en
face des deux livres nous regardons (et cela est d'un prix égal
au prix de n'importe quoi) comment ils sont écrits, le Glnie d•
Ckri1tianiJ111e apparaîtra comme un type d'écriture classique,
disciplinée, membrée et méthodique, qui mène à sa fleur l'art
de Massillon et de Rousseau, et la Grande Pitié, en ses parties
lyriques, comme un exemple d'écriture romantique, fluente,
toujour, pr!te à partir sur un thème incertain et pénétrant de.
musique, à abandonner celui-ci pour épouser cet autre, à
enchevêtrer l'un et l'autre en une symphonie plus subtile, à
enrichir d'éclatantes draperies le mode tournoyant et trépidant
de Michelet. Les belles pages lyriques de M. Barrès sont, à la
lecture, un enchantement, mais à chaque lecture un enchantement toujours neuf, parce qu'il n'est rien resté de la lecture
précédente. Musique très analogue à celle des vers libres, qui ne
peuvent jamais s'installer dans la mémoire. Cela se ploie, se
replie, comme une rivière de plaine, en une incertaine molles,e,
et le charme serait presque le même, si l'ordre des phrases
était dérangé. Je lis dans la Grande Pitil ce mot significatif qui
s'appliquerait si bien à l'œuvre de M . Barrès et qui nous mènerait si loin en elle : " Je ne vois pas dans la nature les dieux
tout formés des anciens, mais elle est pleine pour moi de dieux

à demi défaits. "

Mais, avec cette juxtaposition savoureuse et excitante des
contraires q~e nous retrouvons partout chez lui, M. Barrès
dans les parties de son œuvre qui ne sont point lyriques, éclate,
avec robustesse, de toutes les qualités opposées. Alors il a de
to~~cs les façons et sur tous les registres, le don de la figure
samssante qui fait masse, groupe, durée, des tableaux et des
scènes tout formés, comme les dieux des anciens. Dans la
Grllflli: Pitil, !'entretien avec M. Briand, la peinture des
cowo1n, sont d un relief et d'un rendu inoubliables comme la
Journée de l' Accusateur dans Le11r1 Fi[llres ou la ré~nion de la
Salles Chaynes dans les Scènes et Doctrines du Nationalisme. Les
~ages de c~t ordre sont d'~rdinaire semées des plus pittoresques
unages, qui font au contraire presque toujours défaut dans les
pages de musique. M. Barrès a noté à la Chambre " ces !trcs
~s lu~ière dont le gros œil méfiant et très vite irrité ne sait
nen voir au delà de l'abreuvoir du yillage" et l'on év
l
bell
1 .
.
oque a
e zoo og1e de Leurs Figures, la grenouille qui annonce en
rcm~tant sur son bocal, que le beau temps est revenu, le ;and
é~1er sur u~ étang gla~é, et d'autres... Car un chapitre
d~ lr~re _nous revéle que, s1 cet habitant de Neuilly va méditer
d ordinaire ~ans le p:trc de Saint-James ou vers les pins du
boul~ard R1chard-Wallace, il doit, pour préparer congrliment
ses _d1scoun_ parlementaires, se transporter à l'autre bout de
parmi l~s _hôtes d~ Jardin des Plantes: utilisation méthoq c, compos1t1on de lteu, qui suscite nos vieux souvenirs de
l'Hommt
• - On a d'ailleurs la
. Libre, JerscY, H arou é, y emse.
sensation que M. Barrès ne fait qu'cntr'ouvrir, dms son livre
son
·
l carnet d'O bservauons
parlementaires, ne nous donne qu'une'
~~e esquisse de l'arche de Noé où, en vue d'événements qui
ien~ pleuvoir sur le temple au point d'amener le déluge, il
a eLn:egtstré et classé les spécimens de la faune arrondissementiére
un e_t I' autre val ant par des beautés fort différentes les'
d
.
'
. eux
é . motifs' cdu·1 d e batai·ue extérieure
et celui de rêverie
int neure s'enchaîn en t d e f:açon adroite,
,
et leur alternance

~ar:s,

�710

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

donne une composition rythmique, assez analogue à cell~ du
YfJJage de Sparte. L'un est le motif de guerre, l'autre _le ~otif de
paix, et le nœud du livre se trouve placé d'une main JUSte en
son milieu même dans les dix pages de Pax aut Bellum.
M. Barrès s'est p;u souvent, et avec une gran~e justesse; à
comparer son développement et la logique de sa vie à ceux d ~n
arbre qui croît : ces dix pages marquent exactement le point
où la branche qui paraît aujourd'hui prend conta~t avec le
tronc. Pour nous éclairer par une autre comparaison, ~lles
forment le banc de repos placé dans la perspective où un livre
et une œuvre mouvementés, riches, et d'apparence hasardeuse,
sont saisis dan l'acte et l'unité d'un paysage équilibrés. "Pax
tJut Bellum .' m'a dit le solitaire de Monte O)iveto. J'ai répondu:
Bel/um / Aujourd'hui je connais la stérilité de ces lutt~···. Après
trente années la voix du vieil homme s'est fait accueillir : les
cordes qu'elle devait frapper se sont mises à vibrer, et l'enthousiasme qui me disposait à une vie dangereuse se résout en une
nostalgique aspiration à l' harmonie." C'était le Bel/um de La
Hllme emf"lt tout, celui qu'on lisait à chaque page de Du S~ng,
la guerre pour clle-m~me, pour sa beauté, son ivresse, sa passion.
Dans la Grande Pitil les images de guerre sont enchaînées au
char de la paix. Sauf dans l'épisode des Accroupis de Vendôme,
' de, à l' ". ami. t"1é • "
cette guerre tend à la diplomatie, à la mansuetu
En des pages délicieuses M. Félix Bouffandeau e~t incorporé'.
bon gré mal gré, à une "amitié française." Et peut-être, q~1
sait? M. Barrès etît-il étendu cette indulgence sur les Accroupis
eux-mêmes si l'académicien avait eu les coudées aussi franches
que le député des H~lles, et s'était souvenu qu'il reçut sous la
Coupole, en un discours flatteur, l'auteur des Blaiphemu dans
les vers duquel l'adjoint Leguay a pu puiser le food et la forme
de ses actes et de ses propos.
.
.
Sans doute penscra-t-on qu' il y aurait, sur un su1et si
pressant, sur une question qui intéresse toutes les formes d~ la
culture, d autres matières .i réflexion pratique que l'évolution

RÉFLEXIONS SU.R. LA LITTÉRATURE

7II

de )'écrivain et la technique de son art. Mais précisément le
fond et la forme constituent deWI'. ordres que ce livre ne
permet pas de séparer. Le Pax qui lui sert de place centrale,
il semble que les puissances de la Grande Pitil, laissées à ellesmêmes, le prolongeraient plus loin que l'auteur ne l'a conduit,
et moins encore vers une absolution ot\ personne, même les
Accroupis, ne serait coupable, que vers un examen de conscience
qui ne permettrait à personne de s'absoudre à bon compte du
péché qu'il dénonce et condamne chez autrui .
" Moi-même, dit M. Barrès, j'ai prêché cette grande thèse
triste : Laissons aller à la mort ce qui veut mourir. Mais il
s'agissait de Venise et de favoriser le plaisir des esthètes. Quand
nous parlons des églises de France, c'est leur esprit, la réalité
qu'elles protègent, le contenu et Je contenant que nous voulons
maintenir. " Bien. Nous entendons que M. Barrès se garde ici,
avec d'intelligentes précautions, de draper sa défense des églises
dans le manteau funèbre de Chateaubriand, d'aimer en elles
une beauté passée qui ferait cortege à sa vie descendante, et,
comme les femmes d'un roi barbare, l'accompagnerait dans la
mort. Pourtant qui sait si autour de lui un peu du manteau ne
se discerne pas encore i' L'auteur de la Mort dt Yenùe respirait
sur la lagune tous les bouquets défaits de Chateaubriand, et
c'est au nom de la beauté, du "plaisir des esthètes", qu'il défend
de toucher à la misère, à la décomposition et à la lièvre de
Venise. Comme tous ceux qui exigent qu'une ville croupisse
dans son ordure pittoresque, il parle en étranger qui passe, non
en Vénitien qui demeure, et c'et son droit. Disons donc qu'il
s'agit de Venise, et de favoriser le plaisir des étrangers, du
peuple d'esthètes que gouverne le conseil des dix établi par
M. Barrès. Au contraire, quand les églises françaises sont en
jeu il s'agit de favoriser le plaisir, la culture, la civilisation des
Français, qui, du plus humble au plus grand, y trouvent nécessairement, en tant que Français, les conditions et la figure de
leur accord avec le passé et de leur conliance Jans l'avenir.

�7r2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais il convient toujours de favoriser un plaisir, une ém{Jtion,
qui ne différent que par une plus grande richesse, une plus
grande complexité du plaisir et de l'émotion que l'esthète
trouve à Venise. Il est l,,ien entendu qu'il ne s'agit pas pour
M. Barrès de la religion des autres, mais de sa propre religion
telle qu'il la sent et la conçoit : " C'est pour moi-même que
je me bats." C'est pour lui-même qu'il se bat en France contre
éeu.ir .qui ne veulent pa~ arrêter la- destruction, comme c'est
pour lui-mtme qu'il se bat à Venise contreoeeux q.1ü voudraient
l'arrêter. Seulement voilà : dans le monde moral et 1nême 1ans
le monde matériel, les choses se conserven~ par le jeu des
même$ forces qui le.s ont c~,éées ; la conservation, comme le dit
'Descartes, est une création' continuée. Les églises, créées par la
foi, ont été entretenues et roainteuues par la foi. La symp.2thie
pour la foi est-elle capable de tc_p.ir ici la place de la foi ?
M. Barrès exposant les raisons très justes pour lesquelles
l'Etat a aujourd'hui le devoir d'aider largement les catholiques
à entretenir dés églises dont on a attribué la propriété aux
communes, et défendant non moins justement le clergé contre
une sortie de M. Briand, écrit que le devoir des prêtres est de
" courir d'abord aux âmes. Pour nous autr!!s laïques, qµe œ
souci n'absorbe pas, veillons à protéger dès pierres qui intéressent
la nation autant que la religion. "Mais, comn;ie cela est rappelé
dans l'hymne admirable de la consécration, cité au chapitre IV,
les âmes impliquent les pierres, ou plutôt, ainsi que dirait uit
scolastique, les piertes sont conteuues émin.emment, non formellement, da.os les âmes. Les pierres ne peuvent être protégéç:s,
entretenues, continuées, que par des âmes, par l'homme en
tant que chrétien. C'est par un côté artiste et ,artificiel de sa
nature que le laïque, s'il n'est pas ch.rétien, s'intéressera à cette
durée. Je crois même que M . Barrès se rend compte parfois de
sa pos1t10n un peu délicate entre le point de vue chrétien du
fidèle pour qui l'église est la maison de Dieu, et le point de
vue humaiu de l' incroyant pour qui l'église' n' adc valeur et

RÉFLEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

d,.m t'erêt qu ' en tant qu ' œuvre d' art. " Füt-elle dédaignée, la
moindre église rurale enrichit la vie locale et constitue, pour
ceux-!~' mê~es _qui la re~ardent du dehors, une valeur spirituelle. Mais s1 cette églm.: est sans fidèles, que devient cette
valeur spirituelle, _distincte de sa valeur esthétique, et par quel
paradoxe ceux qui la regardent du dehors, ceux qui ne sont
pas les flÎv,r lapides employées à sa constructÎ'on, peuvent-ils
arriver à la maintenir ?
_Essayant de serrer de plus près la question, je dirais que le
grand danger qui subsiste encore, à l'intérieur des sentiments .
de M. Barrès, contre les églises, c'est que, pour lui comme
pour les adversaires qu'il combat, les églises constituent d'abord
des objets de propriété humaine, et ensuite (qu'on me passe le
mot) des objets de cons.ommation : tels sont les deux visages de
leur grande pitié.
Des objets de propriété humaine. J'ai été très frappé d'apprendr~, en lisant le livre de M. Barrès, qu'après la Séparation,
la Cou_r de Cass~ion eut t se demander à qui appartènaient
les églises sous l'ancien régime, et qu'on dut répondre, sans
doute avec quelque embarras et quelque surprise : A Personne !
E~ ~- ~arrès conclut : " II résultait de là non pas une propnéte d Etat, non pas une prqpriété communale, mais une
chose publique, commune à tous, hots du commerce, alfectée à
perpétuité au culte divin. Les églises, dans l'ancien droit, ce
sont des choses sacrées, la propriété de -ceux qui sont morts et
de ceux qui naîtront, un domaine spirituel le domaine de
n·1e_u. ,, _Le domame
. de Dieu,
. c'est, historiquement,
'
très juste,
Mais Dieu, pour M. Barrè~, c'est la continuité-humaine; pour
la Cour d~ Ca:sation, interprète le plus haut de la loi, et pour
toute la 101, Dieu porte bien le nom que Polyphème croit le
nom d'Ulysse. Il s'appelle Personne. La loi. française n'a, commt:
le cyclope
·1 l' œ1·1 maténel.
_ • Elle 1gn0re
.
. , qu' un œ1,
le spirituel.
Ce qui ~t " hors du commerce '' est hors la loi, et la formule
de la Io, de 1902 sur les droits "qui ne sont pas dans fe

�714

LA

CUVELLE REVUE FRANÇAISE

commerce" est typique. Ce mot : le domaine de Dieu, même
pris au sens large, renanien et social, où l'entend M. Barrè., n'a
aucun sens dans la France juridique. Et cela, pour bien des
raisons dont la plus réelle et la plus profonde est que, dans un
pays de petits propriétaires, c'est-à-dire de propriétaires !pres et
stricts, la propriété individuelle gouverne tout, s'étend sur tout;
la propriété communale, la propriété de l'État, ont une tendance
à se modeler sur elle, à en épouser les formes. Non seulement le
domaine de Dieu, mais le domaine non individualisé d'une
continuité historique, paraissent des non-sens. Le jour même
où j'écris ces lignes, les journaux nous apprennent que la
Chambre des députés a fait cadeau d'une pièce importante du
musée national à un souverain étr:inger. Ainsi le Parlement,
dont M. Barrès, député du premier 'arrondissement de Paris,
est comme un chef de file, se reconna1t un droit de propriété
sur les œuvres d'art qui constituent le domaine intellectuel
de la France; la Vénus de Milo n'est le bien de la communauté française que précairement et tant qu'il n'a pas plu au
Parlement de la vendre, de la mettre en gage, de la donner,
ou d'en faire de la chaux : elle appartient comme le chanfrein
de Philippe Il à cette génération, que dis-je ? à cette législature.
Notre propriété va de plus en plus à la forme individuelle et
viagère, et les Egli es de France sont prises dans cette logique.
Le 'domaine spirituel", Je" domaine de Dieu", ces termes sont,
par la nécessité même qui les a dépoui11és de leur sens ancien,
pourchassés par nos légistes jusque dans les signifi cations les
plus souples et les régions les plus générales où M. Barrès les
idéalise.
Des objets de consommation. Avec sa logique intérieure et
vivante d'arbre, M. Barrè · était conduit par tout son sujet à
son dernier chapitre, qui s'appelle : Lu églisu de France ont
besoin de uzinlJ. Ayant convoqué tontes les bonnesvolontés, toutes
les parcelles de divin qui pouvaient s'élancer à la rescousse pour
défendre les pierres du passé, le pas é Je pierres et d"lmes,

llÉFLEXJONS SUR LA LITTÉRATURE

M. Barrès s'écrie : " Que vaudraient ces puissants concour
ces armée dn dehors si, dans la citadelle menacée l'lme vcnai;
à défaillir L. Ne ménageons pas notre peine ; no:s en sommes
abondamment dédommagés par l'honneur de servir une telle
cause, mais faisons des vœui pour que chaque église trouve un
~tre exemplaire..... Devant ces églises, çà et là demi-désertées
demi-écroulées, je me surprends à murmurer la grande vérit/
le mot décisif: les églises de France ont besoin de saints. "
n'~t pas un des sentiments de M. Barrès que je ne partage,
qu 11_ ne rende en moi plus intense et qu'il ne m'aide à faire
fleurir. Mais au dessus de ces sentiments il y a certaines loi
logi ques qu ··1I est peut-être nécessaire de discerner. Les ligness
que je viens de citer nous amènent à nous demander si les deux
états hostil~ de la sensibili~é française actuelle en face des églises
~um_bl~ qui meurent, celui de leurs amis, celui de leurs ennemis
(1nd1fférents parlementaires, épiciers sauvages, accroupis), ne
remontent pas à une même cause, s'il ne sont pas les attitudes
de ~rançais inégaux en culture et en noblesse, mais arrivés
parei~lement, des. mêmes origines et des mêmes lointains, à
~slttuer une société de consommation plutôt que de production. Les églises de France sont un capital entre les ma1·ns
d'h'~rm_ers
· · ;u1,· en dehors des fidèles proprement dits, entendent
en JOUIT, 1 exploiter, non le continuer et l'accroître. Il est dès
lor~ a~l~ent nécessaire que, des deux façons et des deux
main•, il soit dépensé et dissipé. Au plus bas degré des ennemis
les Accr~upi~ ~eprésentent la figure la plus laide de la bête: 1~
Ac~oup1s utilisent le clocher de Saint-Martin selon leur nature
lui cS t basse, qui les amène à terre, ils en font, comme ils
d sent, un "_temple au dieu de la digestion ". Au plus haut
da.cgré des amis, la sensibili té de M. Barrès serait personnifiée
os la figure délicate de l' Ange musicien (je pense à la girou-

1i

:~~/u ~ude dont le moulage est au Trocadero) : cette sensi1 e ut1 se les églises de France, a une pointe extri:me du
temps, comme jadis elle éprouvait "à la pointe extrême d'Eu-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rope " la vibration la plus fine de la plus vieille culture. Cela
est bien, cela est beau, mais je demande si cette consommation
engendre une production, si c'est là un moyen de faire durer les
églises, de les prolonger, ou si ce n'est pas une des nuances
reconnaissables qui attirent un "esthète " sur Venise, la phosphorescence magnifique d'une décomposition 1 Aussi M. Barrès
a-t-il peu de confiance, malgré tout, dans les moyens qui sont
les siens, dans la bataille qu'il livre et dans la chanson qu'il
chante, et il finit par dire : " Les églises de France ont besoin
de saints." Les églises ont besoin non de musiciens mais d'architectes, non d'esthètes mais de chrétiens. Et c'est toujours pour
lui-même qu'il se bat. C'est lui qui, ayant besoin de ces églises,
a besoin de ces chréti~ns. Ah ! le Jardin dl Blrénict ! Si le
christianisme devait périr bientôt (et ce n'est pas vrai), comme
il serait, pour une intelligence éprise du parfait et du logiqu~
encadré entre ce commencement qui produit et cette fin qui
consomme : les chrétiens, les saints d'autrefois qui ont besoin
d'églises et qui les font, les églises d'aujourd'hui qui ont besoin
de chrétiens, de saints. Ceux dont M. Barrès est le chef de
chœur cherchent à l'église la sainteté, mais la sainteté des autre,,
et dès lors rien ne s'édific en pierre, tout coule en sable, en eau.
Il y a quelque temps une société de distillation, ayant trouv~
une formule de liqueur agréable au go(h, en fit ingénieusement
le "coin du quai" de la Chartreuse, la dénomma Bénédictine,
et installa son usine à Fécamp : ses affaires et sa réclame s'étendant elle se construisit des ateliers et des entrepôts en forme
de monastère médiéval (tous les touristes les ont visités) . Et
ce n'est pas tout. Les Bénédictins étaient encore en France,
et la société, devenue fort riche, leur offrit dans ses beaux b1timents un séjour confortable pour le nombre de moines qui
leur plairait, sans autre fonction que d'être là et de montrer
leur robe. Il ne répondirent mêne pas, mais j'imagine que le
président du conseil d'admjnistration, quand il conçut ce
projet, dut se fonder sur cette raison : " La Bénédictine a

llÎrLEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

besoin de Bénédictins. " La culture, la pensée, les livres de

~- Barr~, sont pour la France, aujourd'hui, sa précieuse
liqueur d or, et dans la mesure où nous autres, du chœur
obscur, nous y participons, nous souhaitons avec lui des
~
g 1scs po~ nous, des sainta pour ces églises, toute l'intégrité,
en ~ettc liqueur, de ses substances, de sa saveur et de son feu.
MaIS _les vot\tes et les voix du bel édince qui sert d'écrin à ces
al~b1cs sont-elles bien celles qui préparent et qui imposent des
saints ?

r

,

,

ALBERT THIBAUD!T.

�NOTES

reaaisir avec plus de force. Mais quelle lucidité, q•uelle certitude,
qund clic se fixe sur un livre ou sur un auteur ! - J'aime
turtout M. de Gourmont quand il lit ; je l'aime plus complé-

NOTES

LA LITTÉRATURE
PROMENADES LITIÉRAIRES (Vme Série), par Rt•J
de Go11rmtJ11t (Mercure de France, 3 fr. 50).
Le tour paradoxal que dans ses Epikgues, ~ans ~ dialo~ucs,
dans )es brèves chroniques où il opinait sur les faits du Jour,
se plut souvent à prendre M. Rem_y de Gourmont, aun ptl
quelque temps, indisposer contre lut des lecteurs fidèles. Il 7
cultivait une irrévérence tantôt légère, tantôt un peu trop
appuyée, parfois juste et parfois moins juste. ~I me sem~le que
dans une forme limitée par le seul caprice, 11 se sentait trop
libre, trop à )'aise ; rien n'y bridait jamais les sautes brusques
de son jugement et même sa raison devait sans ccss~ ~tre
tentée d'abuser du plaisir divin d'avoir raison. _Alch1mtSte
naguère et fort curieux alchimiste, il ne nous cachait pas a$$CI
uel contentement et quel orgueil il ressentait à n'être plas
;ien qu'un chimiHc, et renonçant à la pierre ~hilosop~l~ à
hilfrer des formules ou peser des atomes... Mais quel ch1mtste
ccaprtCICUX
••
,. Il y a en M . de Gourmont à la fois du savant
. . et
du dilettante, du sceptique et du partisan ... C'cs~ cc qui fa,t 11
valeur et son charme. li y a surtout chez lui une extrême
curiosité idéologique. Elle ravit et clic comble ; il arrive ~u~cllc
déçoive, mais peu de temps. Elle est la clef de ses contradtcttODI
apparentes. Son érudition s'accomi,agnc de pétulance, et même
d'une sorte d'ébriété. Elle s'amuse à quitter son objet pour le

tcment que quand il observe la vie... On n'a pas eu, depuis
Sainte-Beuve, pareille passion du livre. Exalté par 1:t ch01e
«rite, son esprit double d'acuité et il redouble d'aisance. Il voit
clair, il voit profond ; il va droit, sans en avoir l'air, à l'essentiel, à cc qui e0t dQ, scmble-t-il, crever les yeux à tous les
aaucs, s'ils n'eussent été des aveugles. Son don de mise au point
est peut~trc encore plus admirable que son don de discerne-'
ment et de découverte. Dans cette nouvelle série de PfT)fflnl4IÛJ
Ültir6irts (la cinquième) menée. au jour le jour, au hasard de
l'actualité, chaque détour nous offre une perspective imprévue.
Et comme on sait gré à l'auteur d'insi,ter si discrètement sur ses
tro11vailles ! Nul moins que lui n'est un rhétoriqueur. " Je ne
suis point appelé, écrit-il, tel un docte professeur de bclleslcttres, à dire cc qu'il faut penser d'une œuvre ou d'un homme,
mais cc que j'en pense au moment où j'écris... " C'est le moyen
de toucher juste. A propo. du ven de Vigny :

J'aime la ma}tsté du

SOUFFRANCES HUMAINES

il dira: "Cc qui le touche (Vigny) c'est qu'elles sont majcstupour son esprit: cc n'est pas qu'elles soient des souffrances
pour son cœur. Et ainsi jusque dans sa pitié, il y a de la froideur
et une belle ordonnance csthétiq uc... Alfred de Vigny est l'homme
qui n'a jamais ri. Le rire vient de la conscience d'une supériorité
momenunéc, tellement évidente qu'elle se déploie joyeusement.
Vigny à tou; les momcnti, en toutes les circonstances, se sent
tellement supérieur au reste du monde qu'il ne s'en étonne
jamais. Rien ne peut altérer sa sérénité et comme il domine sa
joie, il domine sa tristesse qui, du premier coup et tout naturellement, atteint au majestueux." Voila qui paraît évident;
mais qui a formulé cela avcc41nc telle plénitude l Je ne résiste
pas au plaiiir de citer encore cette page sur "lt rarMttrt Je La
CIIICS

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

720

. • e I Voilà qui l'intéresse bien plus que
F,
· " •• " Lui mem ·
· Je tabl eau
011ta111e
d
a voulu voir
.
é é 1 de la wciété ont on
.
.
la saure g n ra e
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L Fontaine n'eut 1ama1s,
1 galerie de ses ra es. a
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.
' t récisément parce qu'il ne
je crois, de si vastes .dessemls,.ellt c_ es ~e les avoir 'réalisés. Cet
.
•·1 donne l usion
les avait p~s ~111
,
.
our s'intéresser de si près aux
homme était bien trop egoïste, p r bl si dure, si hautaine,
t la morale de ses 1a es,
.
d
autres homm~ e
_
·' il 'a nulle intention e
.
ell
e prouve bien qu n
. L
si cru e m me,
.
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t t la peint telle qu'il .ui
d la vie comme e e es e
Il
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l . t indifférent'! C'est une
on sent que ça ui es
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voit. ais comme
. r.
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è de VOU1oir raire
idée bien smgu i re
.
l mal que dans leurs rapports
.
Il
&lt;"'.Oit le bien et e
moraliste. ne per T
d l'
mme de l'autre et au
. •
Il s'amuse e un co
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avec lui-m1:me.
é à méditer sur les co 1ts
moment qu'on le croit le plus ~cutp d S· peuples il prépare le
a.nds des rois. e e
'
d
des petits et es gr
' .
.F.
La Fontaine est d'une
.1 é · le Diable en en.ier.
~ e Si par hasard
Papier où 1 va cnre
ïi.
Il est la nature mcm .
inconscience magm que.
. . ,
" bonhomie" je n'y
. ·
, n e1Ît insiste sur sa
.,
c'était en _ce sens quo_
C
d t il faut définir le$ mots.
· ·
à redire. epen an
·
•
trouverais nen
.
h" de l'égoïsme ingénu. Traduisez
Son œuvre est la phtl~sop ie 1
.s sachez du moins ce
1 ot s1 vous vou ez, mai
cela par un seu m '
, d Gourmont ne sera jamais dupe
·1
. t " M Remy e
. de
qu'i cont1en •
·
.
, thét"ciens. Son souci
1
, mplment nos es
/ des mots v~gues qu e
S . . Be ve . de fixer des valeurs
critique est celui-même de amte- u .
• . -. et il se trompe rarement.
prec1ses

. r

H. G.

LA

POÉSIE

ONDE par Paul Castiaux. (Mercure
LUM IÈ RES Du M
'
de France, 3 fr. 5o.)
•
On connaît avantageusement M. Paul Castiaux par SOII

NOTBS

721

second recueil de vers: la Joie P-agabonde. Celui-ci, Lumières du
M011tle est plus libre et plus personnel. Il est écrit en vers libres
presque toujours blancs, mais rythmés avec tant de diversité et
soutenus si à propos par de discrètes assonnances , quand le
rythme devient monotone ou défaillant, q-u'ils donnent à mon
oreille une satisfaction complète. Au fait, ce que j'ai pu reprocher à certains tenants du vers non rimé, ce n'est pas tant le
défaut d'assonnances ou de rimes dans leurs poèmes, que
l'absence voulue de compensations rythmiques et la coïncidence

j

désastreuse d: l'in~nor!té totale avec fa pauvreté ~éC::ni~ue

des coupes. Ici la vie résidé dans le rydu~e. Pourquoi 1exigerai-je par .surcroît dans l'écho wnore r -A peine reprocherais-

je à M. Paul Castiaux d'abuser quelquefois des touches séparées
et de .sacrifier la ligne générale du mouvement à !'.harmonie
partielle des strophes et même aussi, ce qui est plus grave, des
vers. Mais son livre possède tant d'autres qualit.és et il est si
précisément composé dans un esprit de "succession lyrique"
que le reproche doi; tomber. - M. Castiaux se pose ici résolument en po~te de sensations et d'images. On peut découvrir
un sens idéal dans l'économie de son livre ; mais il n'en aurait
pas, qu'il n'y perdrait pour ainsi dire rien. Il vaut par le
chant, par l'ivresse, par la justesse de l'impression pittoresque,
par la variété de la métaphore. Il peint le lumineux essaim des
souvenirs autour d'une ~me qui s'abandonne à son plaisir.
Voici le calme de la petite ville de province :

L'ombre est partout comme de l'ouate ;
Entre les murs et les hagts arbres
Passe, sournois et.froid, un liumide silesce,
Et l'on r,oudrait paifois &lt;pl une goutte de bruit
S'en rlint tomber, pour I' émouooir,
Sur l'eau malade de ce calme.
Voici, du haut de la colline, le pays autour de Florence où

u

�LA NOUVELLE RBVUE FRANÇAISE

722

•• •

fts calmts maisms hlandus
Sommeil/antes brebis
Paissent le reposoir w,dre du crlpuscult.

u11

L - ruuviflcondant l'encensoir.
c aroun
.,.
"

Voici la mer à Ploumanac'h'. le sirocco à Porquerolles... Et
voici simplement une harpe, qui

TenJ sa proue arrondie où hrillt un éclair d'or
lts gréements dt ses cordes..
Serait-ce A rgo t1oulant cingltr
yers ffutl trésor et sous ffutl ciel r ...

Âfltc

. a•
J•s .,'"ands
et beaux départs l,autai11s
...Je me souviens
·.
naflires,
fjuand
lts
t1otlures
0
Se gonflent, fécondées par lt fient a,nqureux,
Glissant fiers l'horizon, sous lt béant ~zur
At1ec transport, comme des lyres Jrémmantes.
.
Mais c'est dans la délicatesse
que M . Paul Castiauxt trollll
ea Ill
ses inflexions les plus personnelles. On go(1te souven ,
lisant
., 11• et nonckalant de la chanson
Le c arme neae
"
Fr8/ant
exfjuisement lt paresseux instant
D'un doux plumage hruissant.

••

petl!IO'
I l n'a plus à mon sens qu'à se débarrasser de quelq~esym

.
t du plus mauvais s
manies syntaxiques qui lui. _v1cnnen
.
e
comme
l'emploi
abusif
du
mot
en
11sm ,

( La t1ilk

l!N

72 3

CENDRES, par Edouard Ducoté (Occident).

Et le soleil descend et il emplit le ciel d'un encens d'or,

Comme

NOTIS

reposoir keureux de sieste)

•
de son métier et de son art et nous don
pour être maitre
des œuvres accomplies.

H. G.

Les vers d'Edouard Ducoté ont toujours été ceux d'un sage.
La forme en est toujours pure, simple et discrète, l'accent
lyrique modéré, l'esprit, l'intention calmement didactiques.
L'ode est moins son fait que l'épitre, l'élégie amoureuse, la
fable. En ce sens, il descend directement de nos poètes classiques. II n'a guère participé en fait au mouvement symboliste.
Il a trouvé dans le vers libre moderne une sorte d'abandon et
certaine musique qui rajeunissent le vers libre ancien, et sans
trop quitter celui-ci, il a su profiter des conquêtes de celui-là.
Son dernier recueil est peut-être, à mon sens, le meilleur de tous.
Cette attitude de noble résignation en face des biens et des
maux de la Yie que résument ses nouveaux Yers, n'est pas neuve
pour lui ; elle a pris simplement plus d'assiette, plus de poids,
plus de maturité; elle est plus légitime à l'été de l'age qu'à son
printemps ; elle est beaucoup plus émouvante ; elle sait mieux
se ramasser. C'est dire qu'aux grands poèmes dialogués la
Nm,,/k Épouse et la Mort d'Héraclts, même au joli récit de
Pt1t1&lt;°'4 où M. Ducoté nous rappelle qu'il sait conter, je
préfùe les courtes pièces où il exprime directement la précoce sagesse de ses quarante ans. N'y cherchez pas d'images
imprmcs, de sensations singulières, de hardiesses ni de fureurs.
Le dépouillement est total ; il ne faut pas plus de métaphores à
Ducoté que n'en eut besoin Moréas; il ne lui faut même pas
cette tension oratoire qui donne aux Stanus leur force dure. Une
main qui se tend, une ceinture qui se dénoue, la simple retombée
d'DD geste humain... A défaut d'un poème qu'il faudrait citer
en entier, voici une pure épigramme sur l'automne :

La tristesse de l'automne
N'a plus pour moi dt douceur :
Q114114 ks hois st découronnent
Jt sais trop hien f/lll j'en meurs.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et à celle-là répond œlle-ci ;

NOTIS

L'ombre élèt1e un pa,:fum de tilleul et de fraise,
Mltonymie, antonomase, catadzrese,
Et &lt;'m sur ses stcrets que je me penche. Elle est
Sn, la tonnelle, une tulipe au bracelet
Et
un brin de buis plein de sèves amères.
Et Je la -cois sourire aux marges des grammaires.

Seras-tu, cœur trop sensible,
A la mtrci des saisons l
Réserr;e-œi, brmne cibk ;
Il est d'autres trahisons.
L'amour, l'art et l'amitié
Te blessmmt sans pitié ;
Et,fol, tu tt mets en deuil
Pour peu que tombent les feuilles.

"!°'d

Go6tez maintenant cette petite allégorie :
Mon esplrance était tombée
Sur le dos comme qn rcarable .••

C'est le même homme qui, penché sur les yeux de son jeune

Mais tu parus sur le chemin
Rieuse une ombrelle à la main.

enfant, s'écrie:

Tu m'es étranger déjà
Ainsi que les autres lwmmes.
Mon fils, tu n'es que cela:
'fout le reste je l'ignore.

Tu retournas l'insecte .fr2/e
Âr;ec la pointe de l'ombrelle.

Cet homme souffre et ne cache point qu'il souffre, et pour
exprimer sa douleur choisit le plus humble langage. En ce
temps de virtuoses et d'équilibristes, voilà qui sonne humain
et franc.

H.G.

Et soudain l'insecte au delà
Des soleils calmes, s'enr;o/a.
Mon esplrance !tait œmbée
Sur le dos comme un scarabée ...

Faites chanter aussi cc joli rythme :
A

LA FLUTE FLEURIE, par Tristan Der2f!'l, (Collectioa
des Cinq).
Le Poème de la Pipe et de l' Escargot annonçait la f/btt f/nril.
Mais il n'e&lt;u pas suffi à nous faire présager de qudle abondance,
de quelle variété la veine ironique et lyrique de M. D ~
était capable. Ce poète facile est un poète charmant. ll 6c:rit
des épitres comme Boileau, mais avec la _plu_s cocasse impertl·
nence et la plus folle imagination. C'est une sorte de Jammes
qui accepterait ·une fois pour toutes d'être plaisant, de n'être
qu'un adroit artiste et qui reculerait délibérément les bornet
jusqu'ici permises de la fantaisie littéraire. Exemple :

Dans le calme; la bar11ue se balance
comme un fiers que je dis;
Dors mon amour, aux t1agues de silence
des go!fes attiédis.

don~~~ vous~ure:r. idée des ressources de métier et de sentiment

se m~S::r ..

_Derlême. Mais il n'a pas besoin pour plaire et
t"fi ces comiques
·
dign d R ongma • d'user d' 3.!...!_
tout au plus
es e ostand et · , ·
.tique de sa poésie : qui n ajoutent nen â l'humour authen-

Ce~i qui partira. loin de la flille, QU'IL LB
ou non, pleurera ton flisage tranquille.

flt#Îl/e

�LA NOUVELLE REVUE FRANCrAISE

11 a assez d'esprit inné pour n'en pas chercher dans le jeu
des rimes. Depuis Banville, nous avons eu Mendes hélas ! et
Bergerat, les Rostand pere et fils... - ce sont des souvenin
pénibles qu'il ne peut étre avantageux a M. Deréme de réveiller.

H. G.

•• •
L'ÁME DU PURGATOIRE, par Pierre Nothomb (Lamertin,
Bruxelles).
J'ai parlé élogieusement ici, l'autre année, d'un poeme de
M. Pierre Nothomb. L'Ame du Purgatoire confirme l'impression
que m'avait donnée Notre-Dame du Matin er je répéterais a son
propos les memes choses. Blancheur, candeur, musique ; un
sens exquis de l'immatériel, de plus en plus voisin de celui que
nous admirons chez Van Lerberghe ... Je transcrirai l'ascension
vers la Lumiere de l'ame délivrée de ses tortures purificatrices.

tiOTIS

Je suis une ltin,elie
Dan, la clartl.
Je reconnais des f!Ífage1,
J'entend1 dts moti wrtigineux,
Je ne 1aiJ plu1, mon Dieu, mon Dieu !
Je 1uis fait de soujfle et de fiu ..•
Et je sens r¡ue tout en moi change
Et r¡111 je m'a.ffranchi1 des formes et du temps
Et r¡ue dans un instant
Cet ange
Qui m'emporte a traflers le grand cíe/ lclatant,
Ya ouf!rir ses deux bras dans l'espace supreme
Et r¡ue de mon propre llan
Je f!ais aller léger, tremblant,
"Yiflre en Dieu meme ".

H. G.

JI bondit !
JI est la ! il tst ,omme un édair !
Et sur lamer

Son ombre de fau mplendit :
Jl déchire le ,iel
D'un f!OÍ surnalurel,
JI ment a moi tout droit,
JI est la Joie !

Je ne respire plus,
JI m'enlefle

Je ne flOÍs plus, je n'entends plus, je ne sais plu, !
Je suis atome dans Je refle,
Je suis un cri dans J'in,onnu !
Je flois battre des ailes,
J'entendJ ,hanter,

LE ROMAN
L'ENQUtTE, par Pirrre Hamp (Editions de la Nouvelle
RCVlle fran?ise, 3 fr. 50).

Ceux qui pensaient etre descendus, avec les romans de Zola,
au ca:ur meme de la vie ouvriere, ceux-la seront assez surpris,
OUYrant un l_ivre de Pierre Hamp, de constater la distance qui
tépare le pomt de vue d'un bourgeois, et1t-il !'esprit ouvert et
la sympathie éveillée, du point de vue d'un homme qui a vécu
de la vie
· ouvr1cre.
·1
L'un voit du dehors l'autre du dedans • et
'
'
11. 1
e premier, ayant l'reil plus frais, peut conserver l'avantage
tant qu'il s'ag1't de sa1S1r
· · ¡e plttoresque
·
de la vi.e populaire,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISl!

NOTES

Le style de l' Enqtdte est de la même veine, sobre et forte, que
celui de Marit fra2ck ou de Yin dt Champagne. On avait pu
•'inquiéter de voir, dans le Rail, un excessif souci de concision
violenter les phrases, les tronquer, les écraser l'une dans l'autre.
Ce livre était mal accueillant, hérissé à plaisir; il fallait relire
deu fois des passages qui n'impliquaient en eux-mêmes aucune
difficulté d'intelligence. Avec l'En{uate on est de nouveau dans
la clarté, aussi loia des concessions au désir de plaire, que des
sacrifices au maniérisme de la sauvagerie.

l'autre seul a le droit d'ouvrir la bouche s'il s'agit d'en atteindre
l'Ame.

Ce qui perd ceux qui pourraient valablement nous parler de
la "peine des hommes", c'est d'abord qu'ils n'ont pas eu le
loisir de se créer un outil littér,aire à la mesure de ce qu'ils
ont à dire; c'est, ensuite et surtout, que les problèmes et les
' conflits qu'ils étudient pèsent sur eux trop directement, trop
brutalement, leur causent trop êl'angoisse et d'indignation.
Leur voix tremble. Ils croiènt décrire, alors qu'ils plaident ; ils
croient fournir des documents, alors qu'ils n'apportent que
thèses et pamphlets. Non qu'il faille faire l'injure à Pierre Hamp
de lui attribuer un sang-froid inhumain ; il est aussi passionné,
aussi révolté qu'on l'attend de lui, mais il tient tête à sa passion.
_
Il sait qu'il y a un temps pour juger, un autre pour combattre
et qu'une plume n'est pas un gant de boxe. Il n'est enrôlé dans
aucun parti, ne reçoit aucun mot d'ordre et ne doit à personne
de ménagements. Aussi le suit-on avec confiance. Si, dans la
peinture des milieux bourgeois, son coup d'œil manque quelquefois de subtilité, ce n'est qu'en ce qui concerne les habitudes et
les mœurs ou, si l'~n veut, l'histoire intérieure de cette classe;
mais l'histoire extérieure, œlle des· conflits du travail, il la
connaît parfaitement. Il la.connaît indépendamment des théories,
par la fréquentation des hommes, de leurs maiso~s et d: l_eun
chantiers. Impartialité en face des deux camps et 1mpart1ahté à
l'égard de la vi~. Quelque noirs que soient les aspects qu'il no~
en retrace, il le fait sans esprit de dénigrement. Quelle que soit
la déchéance humaine, jamais elle n'arrachera à Pierre Hamp
un aveu de découragement; et ~•est la beauté de son livre que
de respirer une foi si robuste malgré si peu d'illusions.
Sous prétexte d'une enquête sur les dépenses alimentaires des
familles ouvrières, Pierre Hamp parcourt usines et taudis, et
~ns ralentir ni refroidir un récit qui reste sans cesse émouvan~
il l'étaie de chiffres et de documents. Ce n'est ni du roman nt
de l'économie politique. C'est le .pathétique vrai du travail.

J. S.
LE THÉATRE

MIGUEL MANARA, mystère en six tableaux par
0.-H'. Milosz (Représentation du Théâtre Idéaliste).
Une courageuse petite troupe, désireuse de monter des chefsd'œuvre, mais dépourvue de ressources, a eu la paradoxale et
heure~ idée d'offi-ir des spectacles gratuits. Donnant l'exemple
du dé11utéressement, elle a su l'encourager autour d'elle, et
chacun sait qu'avec un tel levier on déplace des montagnes. Le
'r~tre Idéaliste qui a déjà trouvé moyen de monter du
Gr1ffin et du Jammes, vient de: représenter Miguel Mafiara de
0.-W. Milosz. On se rappelle cette œuvre noble et passionnée
qui parut ici même en 1912.
..

~uand on songe aux difficultés que représente la mise au
point d'un pareil ouvrage dans un théâtre régulier, avec une
troupe entrainée et qu'aucun autre souci ne distrait on admire
,
'
qn avec des moyens de fortune on arrive à en réaliser même
une ébauche. La représentation du Théâtre Idéaliste n'est pas
davantage, mais pas moins
· non pus.
1 On y a pressenti. quelle

�73°

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

NOTES

figure pourrait faire :l. la scene cette ceuvre ipre et sévere dont
la chaleur et l'éclat semblent s'échapper par les déchirures d'un
cceur tourmenté.
,,
M. Milosz a raison de nommer " tableaux" et non " actcs
les six grandes scenes qui composent son mystere, vu que
.é
t l' " action" en est absente. Ce sont six points de
préc1s men
.
a1·
repere dans une vie accidentée, six étapes, s1x courts P iers.
Point de mouvement ni de crise dans le courant d'une de ces
scenes. L'attaque en est forte, dramatique et s~rprenante; la
suite du tableau ne fait que développer ces p~em1ers,_acco~ds. Et
ce n'est pas !:l. un reproche, car il semble bien qu ¡J so1t dans
··
!'esprit du "mystere "' par oppos1t1on
au "drame" ' de ne
traiter des sentiments que dans leur généralité, sans entrer dan~
ces nuances particulieres ni dans ce détail .de circonstances qui
appartiennent aux conflits purement humams.
Si Miguel Mafiara représente la légende originaire ou plut~t
le récit historique d'ou est sortie la légende de Don Juan, il
faut avouer que la matiere en est riche et belle, et que la
tradition a eu grand tort d'en laisser tomber la plus grande
partie. L'aventure de ce débauch~ qui s'éprend. d'une tou~e
jeune filie, l'épouse, la perd pr~5'.lue aussitót et :u1 de désespoll'
se jette dans la pénitence rehg1euse, portant 1 outrance d~ la
vertu aussi loin qu'il avait poussé l'exces des sens, ~e ré~1t
quelque chose de logique, une vérit~ profonde qui sat1sfa1t
pleinement !'esprit - mieux que ne fa1t le gouffre_ de fla~mes
\
ou ne sachant comment se débarrasser de son admirable hbcrtin, Moliere prend le partí de le précipiter.
La l~ue de M. Milosz a de la force, de la générosité, de
l'accent. Ces six tableaux sont pathétiques et l'on y s~nt, ce
qui est si rare un don de poésie, non verbale, non suraJOUt~
. p1
• ·11·1e d u' cceur méme des personnages, jaillie de la vér1té
1ma1s
le
des sentiments et non du commentaire qui les entoure. Tel
récit de la petite Girolama :l. Miguel amoureux, telle encore
l'exhortation de l'abbé au débauché pénitent. ll y a la de la

73 I

grandeur et de l'émotion. Souhaitons de voir Miguel Mafiara
sur la sctne du Vieux Colombier.

J. s.

•••
LES PORTES DE MADAME SARAH-BERNHARDT.
Madame Sarah-Bemhardt est enfin décorée. Elle avait mérité
d'obtenir plus tót cette distinction. C'est, comme on dit, une
tr~ "grande artiste ". - Or "ses poetes " résolurent de la
f!ter : les poetes sont reconnaissants. L'apothéose eut lieu
l'Université des Annales. La, on les vit défiler en bon ordre sur
une scéne préparée, puis se grouper "en un superbe ensemble"
autour de leur "géniale interprete". On lut des vers, toutes sortes
de vers, ni plus ni moins mauvais que vers de circonstance.
M. Edmond Rostand, ayant composé une fois pour toutes, en
une occasion précédente, le sonnet d'hommage définitif, s'avisa
d'en distribuer les quatorze vers, voire les vingt-huit hémistiches,
:l. une troupe d'interpretes chargés de symboliser les différentes
" créations" qui firent la gloire de Mme Sarah ; il y joignit
méme un chceur, un chceur de voix simultanées, qui déclamaient
le m~e vers :l. l'unisson. Au dernier vers, Hamlet s'inclinait
vers la tragédienne et déposait le baiser de Shakespeare " aux
bagues de ses doigts ". - C'eClt été fort bien, sans Shakespeare.
Shakcspearc ne sernble pas :l. sa place, ni :l. son aise entre
MM. Rostand et Jean Aicard, entre MM. Augustc Dorchain
et Miguel ZamacoYs ! Vrairnent ces messieurs eurent tort de le
prier acettc fetc. Quand il parut, on sentit toute leur misere,
toutc la misere de la poésie qu'a scrvie Madame Sarah. ~es, elle a droit a toute la reconnaissance de MM. Rostand,
Aicard, Dorchain et Zamacois. Elle les a tirés de l'ombre. Elle
1
tn:été ~n talent, son génie :l. leurs médiocres productions.
Mars qu a-t-clle fait pour Shakespeare ? Elle a joué Hamltt ;
c'cst tout ; et moins, je le crains bien, par dévotion shakespea

a

.ª

1

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

73 2

rienne que par amour du travesti. Au cours de sa longue
carrière elle a obstinément ignoré Desdémone, Juliette,
Cordélia. De même, à peine a-t-elle joué Racine .•. Et cette
"princesse du geste", n'aura pas fait l'aumône d'un seul de
ses gestes aux tragiques grecs ! Elle a vécu au tem~ d'Ibsen et
s'est éprise &lt;le Sudermann et de Sardou... Oui ! plus
j'admire son talent, plus je me sens prêt à lui rendre hommage,
plus je mesùre l'étendue de son prestige sur le public du monde
entier, - plus je me sens impitoyable, lorsque je considère
l'emploi qu'elle en a fait. Etant tout à fait libre d'imposer
au monde la poésie la plus pure, la littérature la plus haute,
elle a attelé à son char quelques faiseurs de mélodrame et q uclq ues
poètes disgraciés, qui certes ne la valàicnt pas, mais sur lesquels
elle pouvait dominer encore ... Son souvenir restera lié étroitement à celui de Sardou, de Rostand, de Mendès - et ce sera
la vengeance de Shakespeare.

H.G.

LES EXPOSITIONS

PETITES EXPOSITIONS: CH. CAMOIN (chezDruet);
L'ART DÉCORATIF (chez Manzi); PICASSO (à la Peau
de l'Ours).
On peint trop, on expose trop ; les salons n'y suffisent pas.
Nous renonçons à rendre compte des incessantes marufestationa
de nos peintres. Ils sont en train de devenir les journalistes du
pinceau. Laissons les faire. - Nous nous contenterons de noter
au passage l'émotion neuve ou ravivée que tel ou tel tableau
saura nous procurer encore et de le signaler ici.

733

On dispena, le mois dernier, aux enchères publiques une
collection singulière, dite
de la Peau de l'Ours • On n ,.imagine
' ·
.
~ en~mble plus disparate, plus évidemment inégal. J'en
~1terai la nomenclature fastidieuse. Des noms connus aimés
.. . . .
'
'
y vomncraicnt IDJUStement avec d'autres noms qui jouissent à
mon sens d'une célébrité indue. Personne n'y est très. bie
n
rc~ré s
nt_es1éce, 'n_,est Picasso. Et c'e~t l'occasion de déplorer
qu un pemtre aussi doué, dont on retrouve avec tant de plaisir
apr~ des années les premiers ouvrages et dont la manière
anc1~ne m_e sembl~ aller ~ers une solide consécration, adoptant
la fohe du JOU~, peigne aujourd'hui - . si on peut dire peindre
:-- avec des timbre-poste, des enveloppes et des en-tête de
JO~UX ! L'homme qui a cerné d'un trait un peu dur mais
hardi et ferme, ses curieuses silhouettes de baladins et in~od 't
da
. d'
. .
UI
ns ~ essais_ ~co~atifs Je ne sais quelle spiritualité troublante
d?nt~e ne vois -l exemple nulle part ailleurs, et pas mêm,; l'ind1cat'.on, ~onsentant, aujourd'hui aux excentricités niaises .du
futunsme • quelle dechéance ! quelle misère ! Au milieu d
novato~rs d'hier, sa personnalité domine - et il renonce c~
celle-a. Passons.
Ca mom
. n,est pas Marquet. Son trait a moins de décision et
ses valeurs mo,ms
· d C Justesse:.
·
Mais dans le grand nombre
études exposees à la galerie Druet, quelques unes, - des
~ar~ucs sur l'eau trouble d'un port - marquent une vigueur
h~c::c. ~mme beaucoup do ses émules, il's'en remet trop au
qui n'est pas l'inspiration.
d La ~ouche de Vuillard peut sembler hasardeuse. Non. Ou
u moms la collaboration du hasard il la limito à l'exéc t'
des dé ·1 Le
'
u 10n
. ta1 s.
~asard de la main raffine sur l'effet d'ensemble
quit est. volontairement obtenu. La grande décoration qu'on
ieu 1vo~-~hcz Manzi est le morceau le plus diapré, le plus un
Pus 1 re que nous connaissions de cc peintre L'obiet es;
partout
.
. respect'
.
e et cependant le pemtre
n'abdique · nulleJ part
P
ap1cr pemt, d'ira-t-on. 5o·it: nous avons le papier peint comme·

a•

�734

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les anciens avaient la frCl&lt;Jue.- Des Degas magistraux, de toutes
les époques, deux Roussel complets, absolus_'. où a~cun_e forme
n'est esquivée - c'est chose rare - où l 1mprov1satom garde
pourtant sa fleur ; de lyriques Monet qui, par la fau~e des
empâtements, vieillissent mal, il faut le dire ; des dessms d~
Toulouse-Lautrec... voilà les merveilles nouvelles que M. Manz1
nous découvre. Puvis veille sur la grande salle avec les cartons
un peu froids de la décoration de Boston. Mais quelle grandeur
sous l'académisme hérité, dans le camaîeu à l'huile de son
Pégase ! Et je voudrais que les jeunes peintres d'aujourd'hu~
en quête du trait incorrect qui serait la mar_que visible de l~ur
1
génie, vinssent prendre une leçon de modestie_ devant I_ esquisse
à la gouache de l' Inspiration Chrétienne'. c,elu1-la trava1ll~ po~
lui ; il n'a pas souci d' " épater " ; m d épater le pub~1c '. nt
de s'épater lui-même. Son esquisse r un ouv~~ de bon ecohe~,
on y sent une naïveté qui sait oublier la sc1,ence. - Un d~1n
de Rodin semble toujours un dessin d homme de gerue.
Homme de génie, Rodin l'est, mais aussi veut l'être. Puvis le
sera, mais sans le vouloir. Voilà la nuance. Et quant à DOi
plus jeunes peintres, ils veulent l'être, ils feignent de l'être, et
ne le sont en aucune façon.
1

H.G.

NOTES

735

piété et un rare bonheur le rythme, les images, les paroles de
Claudel. Mais quoique le consentement de l'auteur nous en ôte
presque le droit, nous ne pouvons nous empêcher de protester
contre les transformations qu'a subies !'Annonce faite à Marie
Non que nous voyions dans le changement de Pierre dè
Craon en Peter von Ulm, et du royaume délivré en un vague
empire germanique, autre chose qu'un hommage : Cette
annexion témoigne d'une certaine admiration nietzschéenne
pour l'individualisme aristocratique du XVIIe siècle français et
la violence que faisaient aux anciens Corneille ou Racine. Mais
la transposition gâte par ailleurs l'œuvre française. Il est dans
le drame de Claudel des choses qu'on ne peut rendre, d'autres
qu'~n ne peut supprimer. Que signifie "Warurn quakt {1) denn
mein Herzchen 1 Warum quakt denn mein Schatzchen 1"
auprès du " Quoi qu'i gnia, ma joie r Quoi qu'i gnia mon
.
trésor 1"dont Mara accueille
la résurrection de son 'enfant
(devenue en allemand Obane ! !) ? Et dans la bouche des petits
paysans:

Josef, lieber Josef mein
au lieu de

Marguerite de Paris!
Prhe-moi tes souliers gris !
Pour aller en paradis !
Non seulement l'allemand est impuissant - comme le français
à donner ce qui n'est que de
notre race et en particulier le parler où les gens de l'Est mêlent
à leur rudesse un accent si tendre ; mais il est un autre accent
de !'Ame celui-là, qui va se perdant à Hellerau.
,

le serait pour le Volkslied -

LETTRES ALLEMANDES

VERKUNDIGUNG (L'Annonce faite à Marie), par P4/J
Claudel. Traduction de Jakob Hegner (Hellerauer Verlag).
Il con,-iendrait, si l'on n'envisageait que le détail d e : ~
sion, de louer M. Hegner. Il a rendu avec une int igenUI

,. Je n'avais jamais si bien senti que dans le drame de

Claudel

1im~rtance de l'atmosphère et ce lien mystérieux dont nos
~1nces so~t l'.ées à leur terre, à leur soleil, à leurs moissons.
Il n est pas mddférent au progrès de l'action que celle-ci se

passe à Salhof ou à Combernon, qu'Anne Vercors parte du

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

royaume où " tout est ému et dérangé de sa place", où il n'y
a plus de roi, plus que

deux enfants.
L'un, I' Anglais, d4fls son Ue
Et J'autre, si petit qu'on ne k r1oit plus, entre les roseaux de '4

Loire.
ou bien qu'il évoque à son départ l'aigle germanique
.
. et les
.
brigands noirs du Rhin. Andreas Gradherz peu~ lui aussi te~tr
son fief de Saint Remy de Reims et de Geneviève de Pans :
son imc ne saurait être celle d'un Vcrcors. La Souabe a sa
craie ses cathédrales ; leurs cloches ne sonnent pas comme à
ReiU:s. Faute cFavoir entendu le carillon de Monsanvie1?e la
Violaine allemande n'est plus Violaine. "Violane" redit la
paroles de l'héroïne lorraine, mais elles ~•ont pas de sens dam
la bouche de celle qui n'a entendu au heu du nom de Jeanne
d'Arc que celui de Hans, Hans à la peau de mouton, dont le
peuple se gausse, "votre Hans, la m_ère, qui conduit ~:empereiu
Charlemagne au sacre, avec son casque et son Mton.

F. B.

DIVERS

UN " INSTITUT DE CULTURE FRANÇAISE" A
BRUXELLES.

Il faut que nous sachions qu'on lutte passionném~nt poar
noùs au delà de nos frontières. Le péril le plus grand qui menace
notre langue et notre culture est, après le germanisme dans ICI
pays annexés, Je flamingantisme dans les pays ~elges. ~ ~
même façon que la Rer1ue Als11Cienne, que les Cahiers A/s«UIS

NOTES

737

Strasbourg, l'Institut de Culture Franfaise qui vient de se fonder à
Bruzelles, se dévoue à notre génie. Il se dresse expressément
contre la routine et les tendances flamingantes de l'enseignement officiel. Mlle Marie Closset que nos lecteurs connaissent
bien sous le nom du charmant poète Jean Dominique, a été
l'instigatrice, on peut dire la fondatrice de l'Institut. Son dessein
est d'imprimer dans l'esprit des jeunes filles et des jeunes femmes
qui seront appelées à instruire les nouvelles générations, le souci
de la plus haute liberté intellectuelle. Dans sa leçon inaugurale
elle définit ainsi ce qu'elle attend de son public. " La dignité
consiste à ne pas se leurrer, à ne jamais tromper les autres.
Vous ne vous tromperez pas vous-mêmes, c'est à dire que vous
vous respecterez, si ayant sincèrement reconnu votre ignorance,
vous vous appliquez sérieusement et quotidiennement à en diminuer l'étendue... J'attends que, dès ce moment, vous vous
sentiez entre ses murs, comme obligées par le titre d'élèves de
l'l,rstitut de Culture Françaùe, à découvrir chaque jour dans votre
esprit de nouvelles occasions d'admirer, de nouvelles et impérieuses nécessités de comprendre... " Tu ne jugeras point. " La
sollicitation des examens et des dip16mes, le raccourci des
~rogrammes_ d'une part, et, d'autre part, le point de vue pratiq~e exclusivement utilitaire sous lequel on envisage volontiers
la vie, ont incliné les je~mes gens à une sorte de rapidité désinvol~e. dans l'énoncé de leurs jugements critiques et d'arrogance
positive dans les questions même le~ plus éloignées de leur
compétence. Trancher de tout a toujours été synonyme de ne
savoir rien de rien. Chercher à s'éclairer sur toutes choses ·au
.
'
contraire et se reconnaître, devant la plupart, incapable de faire
figure,. sinon de spectateur et d' " enquêreur " comme dit
M~ntai_gne : voilà la marque d'un esprit conscient de soi-même
qui déjà a fructifié sur quelque point. " Mll• Marie Closset
~~e de ses élèves tout de suite et tous les jours, "un acte
1
~ petit et invisible soit-il, à la glorification d'une idée pou;
l'amour dé·sm,téressé d'une idée, " une séparation volontaire
'

13

�LES REVUES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'avec ce qui est médiocre", conditions essentielles d'un ensci.
gnement suirérieur: Voilà de nobles et fermes paroles ; voilà la
belle attitude de l'intellectuel français. Dans le rapport, pr6senté au congrès de Gand par M 11• Closset, sur " la culture
française dans l'éducation féminine, n~us lisons encore :, "
langue française devrait être en Belgique la base de 1 enset.gnement général. Cela est d'autant plus importan~
let
femmes que leur programme scolaire excluant le latin, etude
continuelle et approfondie du français peut seule devenir pour
elles l'instrument de cette logique, de ce clair enchatnemcnt
des idées, de cette faculté de détacher l'essentiel du détail qui
ne nous est point innée et que. nous avons, en raison de notre
nature, tant de peine à acquérir ... La connaissance de la langte
française et des chefs-d 1œuvre écrits dans cette langue est poat
notre pays l'instrument de la véritable libération de l'i~telligene$
et de son développement. " Et parlant enfin de la nat10n bell'I,
Mil• Closset déplore d'y voir " alliée à tant de beaux et pu•
sants instincts, une si arrogante vanité de l'intelligence", quanil
elle refuse " par obstination et vantardise, de boire à la coapc
toute proche que lui tend la plus généreuse de ses sœun. "

1:'

po:!~

H. G.

739

dentale); Henri Gans; A.-J. Gonon; Charles Henrion;
}.f!Pe Hillel-Erlanger ; MM. Paul Istel ; Keller ; René Kieffer ;

Per Lamm et Ce; Jules Laroche; Jean Lœw; Maurice
Maeterlinck; M"' 8 Matsa; MM. J. Maurice; A. Messein
(2 ex.); O. W. Milosz; Léo H. Myers, Londres; D• Philippe
Nec!; J. Parnin; P.-P. Plan; Joseph Reinach; A.-C. Salomon;
Maurice de Schlumberger, Scribner's sons, New-York; Erich
Steinthal, Berlin ; Charles Vandeputte, Bruxelles; Dr G.
Vitoux; Mmea Eva Wollmann, Berlin, J. Wilmart-Urban,
Bruxelles.

Les souscriptions sont reçues à Paris : chez l'imprimeur
Pichon, 21, boulevard de Sébastopol ; à la Nouvelle kertue Fran(llÏst, 35, rue Madame, et au Mercure de France, z6, rue de
Condé.
Le tirage est achevé ; on peut le voir chez M. Pichon.
L'ouvrage broché sera livré aux souscripteurs dans quelques
jours.

A la page 499 (ligne 7) de notre dernier numéro, dans la
aote consacrée par Paul Claudel à Wolf Dohrn, au lieu de:

ÎllcMJrttnabk, il faut lire : incrmcertable.

•••
TROISIÈME LISTE DE souscRIPTEURs à l'édition monumenta
d'Unt Saison en Enfer par Arthur Rimbaud.

LES REVYES

Exemplaires sur Japon impérial à H&gt;O francs: MM: Gabriele
d' Annunzio ; Brentano's ; Henri Church ; The Times

Book

REVUES FRANÇAJSES :

Club, Londres.

Exemplaires 1ur vergé à la ,uve Yan Gelder-ZfJ1le~ à So fr_111,1:
MM. Asher et CI•, Berlin (:z ex.) ; M•U~ Germame Aud1net;

MM. André Bertaut ; René Boylesve ; Ernest de Crauzat •
Henri Delorme! ; A. Dragon ; Dominique Durandy ; J~
Duriau, Santos (B~ésil) ; E. Fouque, Sedhiou (Afrique

oca-

La REVUE BuuE du 7 mars publie quelques Lettm Jn!t/ites
de Montesquieu, qui sont d'un tour charmant et d'une profondeur aisée. Il écrit à Jean-Jacques Bel, en date du 29 septembre
17z6, à propos d'un ouvrage de l'abbé Dubos :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Vous me demandez de vous expliquer mon sentiment, voici ma
première idée : je prendrais un système moyen, et je crois que l'on
juge par sentiment et par discussion. Deux critiques ont une mesure
égale d'esprit, celui qui a le plus de sentiment et de goilt est le plua
fia. Dans un même ouvrage, il y a des choses qui sont du reseort
de l'un, il y en a qui sont du ressort de l'autre. Ce n'est pas par la.
discussion que vous jugez de bien des beautés de Théocrite, 4c
Virgile, d'Ovide. M . l'abbé Dubos a tort - et vous l'avez biea
remarqué - de distinguer les manières de juger par de certainCII
classes d'hommes ou professions. Un savant, un poète, un orateur,
un homme du monde ne sont de bons ni de mauvais critiquef,
comme un roi n'est ni heureux ni malheureux, et une femme de
qualité n'est ni belle ni laide.
L'expérience est contre l'abbé Dubos. Le sort des ouvra,d'esprit n'est guère fixé que par les gens du métier, qui ont de li
discussion et, outre cela, du sentiment. Ces gens-là touchent, poar
ainsi dire, la corde .dès organes des gens du monde et les avertiaentf;
on voit cela bien clair dans les chansons de la Comédie.
Les gens du monde jugent ordinairement mal ; c'est qu'il• Dt
prennent aucun intérêt aux choses dont ils jugent, n'allant point•
théâtre pour écouter et ne lisant point pour s'instruire. On peot
les partager en deux classes de gens, qui n'osent hasarder ie.
suffrage, ou qui Je hasardent témérairement ... Je barbouille 4'
papier et j'écris sur une chose qui demande beaucoup de réflexiollll
Quelle stireté et quelle modestie !

LE TEMPS du 26 février contenait d'admirables page(
extraites d'une conférence prononcée par Rudyard Kipling l
la Société royale de géographie de Londres. Ce grand voyagear
y traite, en particulier "le sujet illimité, le sujet fascinant del
odeurs dans leurs rapports avec le voyageur". Il faut citer:
Avez-vous remarqué que partout où quelques voyageurs se 1~
vent réunis, l'un deux ne manque jamais de dire : "Vous souv~1
vous de l'odeur qui régnait à tel ou tel endroit ? " Puis il se JlC"'

LIS REVUES

741

que, poursuivant son discours, il se mette

a parler

du chameau -

du pur chameau - dont l'odeur est si profondément évocatrice de
l•Arabie, ou de l'odeur d'œufs pourris de Hitt sur !'Euphrate où
Noé ee procura le goudron destiné à l'arche ; ou encore de l'odeur
dégagée par le poisson qu'on fait sécher à Burma.
Alon, chacun se met à se trémousser à la façon des chats se
roulant sur la valériane, et comme on dit dans les livres, la conversation devient générale.
Je crois, pour ma part, jusqu'à plus ample informé, qu'il existe
eeulement deux odeurs fondamentales capables de produire une
impression sur tous les êtres humains : l'odeur du combustible
en train de brtiler et l'odeur de la graisse fondante, c'est-à-dire ce
tur quoi l'homme fait cuire ses aliments et ce dans quoi il les fait
cuire.
Et plus loin :
Il existe une petite mixture de cinq notes qui vous bouleverse le
coeur : cheval, vieille sellerie, café, lard frit et tabac (qui va du
tabac en carotte à la cigarette enveloppée d'une feuille de mals} et
qui peut faire descendre un homme des camps élevés et secs des
Selkirks ou des camps humides de l'Orégon toujours plus bas, à
traven la poussière rouge et épicée ou la poussière blanche, à
t~vers les émanations parfumées de la sauge et le parfum poivré de
1euphorbe, plus bas jusqu'au sud torride où fiotte une odeur de
chèvre, où il laissera les haricots frits, l'encens et l'abominable
odeur cuivrée de la pulqur, arrivera aux rivages couverts d'une
végétation désolée de manglièrs avec les odeurs fétides de la fièvre
jaune jusqu'à ce qu'il laisse son cheval sur le rivage et que les
tropiques rafraîchissent son cœur avec la rape ~ine de l'odeur du
corail brtilé de soleil et celle du poisson séché.

• ••
Lu dans la LIBERTÉ du samedi 14 mars (compte-rendu d'une
conférence sur Vigny prononcée au Foyer par M . J ean Aicard).

de li s:amuse_ à proposer une énigme à son auditoire,
qui, de Vigny ou de Hugo, sont ces douze v.ers :

a lui demander

�742

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

La ttrrt ltait riar,te tt dans sa fi,ur prttnièrt :
Lt jour a'Vait encor ctltt mAmt lumièrt
Qui du citl tmbtlli couronna les hauteurs
QJJand Dieu la fit tomber dt m doigts crlatturs•••
Rien n'a'Vait dar1s sa formt a/tiré la naturt
Tout sui'Vait sa loi Jouet et son premier penchant.••
La pritrt semblait à la clartl mé/11 ;
Et sur ctftt natur, 1ncor1 immacu/lt
Qui du 'Vtrbt lten11/ a'Vait gardl r accent,
Sttr ce ,nondt clltstt, anglliqut, inn,ctnt,
Le matin, murmurant un, sainte parolt,
Souriait, - et I'aurore /tait ur,e aurlolt•••

LES REVUES

Mais n'y a-t-il qu'un maître du style et qu'un style? multiplicité du style français nous répond.

Et la btautl du mondt atttstait son enfance,
Et rim n'/tait petit quoique tout fût enfant ?

" Le premier vers est d'Alfred de Vigny et le second de Victor
Hugo. Seulement le premier est de 1823 ; le second de ces ven Cil
dans La Llgendt du sitclts, première série, publiée en 18 59. "
Voilà donc les jeux poétiques de ce poète !

,

• •
Dans l'ÜPINION du 14 févrie,r M. André du Fresnois parle
de Flaubert à seiu am - et il prêche contre la contrainte :
Son talent est fait en grande putie de contrainte : il en est de
même de son style. La preuve est éclatante désormais - elle l'a éti
du jour où ton a commencé du publier ses inédits - de la fécondité de Flaubert. Livré à sa verve, l'homme qui s'est peint lui-m~me,
auant et geignant sur les phrases, écrivait d'abondance : il a apprit
à écrire difficilement. On lui fait gçnéralement un mérite de cett.e

La

•••

,I

Eh bien ! les six premiel'I sont de Viiny (Le Dllugt) et Ica aiir
derniers de Hugo (Le Sacre de la Femmt).
"Et maintenant, a continué M. Jean Aicard, à qui attribueron1
nous le distique suivant :

743

diacipline. Certains critiques, cependant, en indiquent les inconYénients. La phrase de Flaubert manque d'aisance et de souplesse .
elle entrave les libces mouvements de la vie ; elle crée la monotonie~
Je n'ai pu entendu la conférence où M. Pierre Lasserre a traité du
style de Renan, mais je me range à son avis, s'il a dit que le grand
maitre en l'art d'écrire ce n'est pas Flaubert, mais Renan.

M!MP.NTO:

- Les Cahiers d'Aujourd'hui (Décembre) : "Dostoievslcy"
par Néel Doff; "Colette", par Régis Gignoux.
- La Rer,ue de Paris ( 15 Février) : La suite du remarquable
essai de M. Léon Blum sur "Stendhal", dont nous aurçms
l'occasion de reparler.

- Le Mercure de France (15 Mars) : "Toulop et la flotte",
par Maurice de Faramond.
- S. I. M. (1"' Mars):" Quelques mots sur l'orchestration"
par Rimsky-Kcmakov (traduction Calvocoressi).
'
. - La Phalange (20 Janvier) paraît sous une couverture
Jaune ; elle publie une pièce en vers de M. Gabriel Mourey •
" Guillaume d'Orange. "

-

•

L'E.ffort Libre (Février): " L'artiste dans la société

future", par Roger Fry.

1

. - Le Dir,an (Février) : " François Perché", par Henri Martineau.

";- _La Rwut Cri~ifue_ des Idées et dei Lir,m (2 5 Février) :
mile Faguet," h1Stor_1en _de la littérature française ", par
le Bois Vierge" poème de F. P. Alibert.
-Les Ecrits Fran,ais: d'amusantes " Variétés" par M.André
Salmon.

J. M. Bernard ;

�RavuEs

745

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

7:44

• ••
ALLEMANDES.

Toutes sont pleines de noms français, de choses françaises.
La génération que l'on découvre est jugée avec une faveur
qu'elle ne mérite point, peut-être, dans son ensemble. Du
moins Charles-Louis Philippe, Claudel, Suarès y gagnent-ile
d'être lus en Allemagne aussi.
Des poètes allemands dont on a fêté le jubilé ne retenom
qne Dehmel. Le nombre de ses admirateurs grandit - et il
s'en trouve d'intelligents, tel Emil Ludwig. Celui-ci, dans la
NEul! RuNOSCHAU essaie de ramener à l'unité les contrastes
dont est pleine l'ime de Dehmel, le dualisme du poète qui se
débat " entre Dieu et Lucifer, ego et rtligio, conscience et
extase".
La synthèse c'est dans l'amour qu'Emil Ludwig la veat
trouver : l'amour universel, fervent, religieux, est seul capabk
de nous porter plus avant : " nur eine Inbrunst ll!st ~1ch tre
entragen zur ganzen WelL"
Nous ne sommes pas très sftrs que cette ardeur dont 1a
flamme court vraiment à travers l'œuvre de Dehmcl ait fonda,
comme le pense Ludwig, tout ce qu'il e!Ît été nécessaire cl,t
fondre. Il semble bien que l'exaltation de l'instinct, des puitsances dionysiennes, la volonté de faire servir à la vie la ·
tout entière, se mêlent à trop de réflexion, de théorie, et 411
d'une façon générale toute l'inspiration de Dehmel ait quelque chose de pénible.
Sa poésie, malgré toute l'ivresse, manque de cette spontaditâ
que nous promettent des poètes moins grands peut-être mail
plus heureux, comme Franz Werfel dont les vers (Nt~ RtlllJ.
sdiau, Wtium BliJtttr) ont, dans leur force juvénile, je ne 11Î1

quel abandon qui attire.
LE

GÉRANT :

A NDRÉ RUYTERS.

Jmp. SAJNTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 1.2, Bruges (Belgique),

RACHEL FRUTIGER

Autrefois, quand ma Mère me par1ait
. d e ses
années de classe, à Genève, et de ses amies d'al
Pé_nélope Craigie et Rachel Frutiger, je ne sa:~;;
voir que ma Mère, telle que J·e la co nna1s,
. se
~romenant avec d'autres dames sous les arbres de
1tle Jean-Jacques, entre les deux grands p t
blancs et !'eau ~leue. Ce ne fut que beaucoup :~.:
~d, un Jo_ur d été et de jeâne cantona~ comme
J~ ~rav~rsa1s Plainpalais, que je compris u 'il
s agissait de petites filles. Et je les vi pareillqe ,
celles que J·'avais
· vues, d'autres jours leur ca tabl
sa
au
dos
et
d
'
r
alla
eux nattes par dessus leur cartablee
nt par deux et par trois et par quatre et s;
d
onnant
le bras. p our t raverser les rues encom'
bé

,!e

r_ es.
sus qui étaient "ces deux petites Françaises : les deux nattes brunes ma Mè . 1
deux nattes blon d es, ma Tante Jane
'
Et ., re
. , . es
.

vers I

·
J a1 su1v1
e centre de la viJle
h .
.
'
être celui de leur école ' ~n c. emrn qui devait
Ell ,
.
. Mais ex1ste-t-elle encore ?
e A.s appelait : les Cours du Bo n P asteur ou.
pe ut-ctre même . des b
p
,
ment 'é .
.
ons asteurs.
aturellec tait " ce q u •·1
. de mieux " , et
i y avait
I

�746

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

madame la directrice disait, en parlant de mon
Grand-père :
.
- C'est bien l'orgueil de ces Français : a-_t-on
idée d'envoyer ses filles à la rension la plus ar1sto. ue de la ville, alors qu on ne peut même pas
cra t1q
1. é 1
payer régulièrement les mensua 1t s • •
·
1
Comme cette pension devait être anstocr~tique.
Sürement elle a dü dispara1tre, ~vec tant _d aut~es
choses aristocratiques. 11 y venait une vrai~ petite
.
e allemande ., et des petites
très
pnncess
. , Anglaises
.
1
. .
J..
et très laides , qui s appe aient,
d 1stmguces
E ilpar
exemp1e .• l'Honorable Mildred Taylor.
- t1a· Y
avait trois sœurs à chevelures ro_usses, qUt par ient
un langage barbare, se donnaient des coups_ de
pied sous leur banc pendant la classe, et portaient
les accomau cou de grandes croix d'or. Un valet
0
1
pagnait et montait la garde devant a porte. n
les appelait "les sœurs Prok ". ~u cours, qu~
elles ne se battaient pas, elles suçaient le~rs croix
d' r au lieu de prendre des notes. Un JOUr une
0
'
•
des croix
se détacha et tomba sur . le .plancher ; on
•
•
1·
s
qu'elle
était
creuse:
un
liquide
en sortait.
vit a or
)a
La surveillante la ramassa, et, se tournant vers
maitresse, elle cria :
_ Madame, c'est de l'éther!
.
Les sœurs Prok étaient devenues aussi rou~
que leurs cheveux, et les deu~ fen:imes se regar
dèrent un bon moment sans rien dire....
..
J'essaie de voir Pénélope Craigie. Mais la moitié

RACHEL FRUTIGER

747

de son nom est un bas-relief de marbre : Pénélope
assise devant son métier, et près d'elle est une
petite lampe plate, à trois pointes, et allumée,
pour montrer qu'il fait nuit. Craigie me fait penser
aux montagnes hyperboréennes. Mais c'est parce
que je sais qu'elle était la fille du ministre de la
chapelle écossaise de Reykiawick, en Islande. La
petite Craigie devait être blonde et nerveuse, avec
une tête ronde grosse comme le poing, deux yeux
gris clair et d'énormes rubans cerise au bout de
ses deux nattes pâles. Même en hiver elle avait
les pieds nus dans des sandales de cuir trop larges.
Et pour tout cela, .et parce qu'elle venait de si
loin, et qu'elle devait se sentir bien dépaysée, et
qu'elle avait une voix lente, et que toutes sortes
d'accidents délicieux arrivaient à sa prononciation,
une des deux petites Françaises, dans le secret de
son cœur, l'aimait.
~achel Frutiger était 1a fille d'un banquier qui
avait une grande maison sur le quai des Bergues.
EJie était une petite Genevoise comme les autres,
avec l'accent, et jurait par: Ah mon père!
Quelques jours avant Noël, à la fin du cours,
M~dame la directrice appela d'un signe les deux
petites Françaises :
- Voilà quinze jours que votre papa m'a écrit
qu'il allait m'envoyer l'argent des deux mois
pa~sés. Vous lui direz de rna part que cette note
doit être réglée avant Noël, dernier délai.

�748

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mon Grand-père descendait d'une famille ancienne : il avait des plats et des couverts d'argent
marqués à ses armes, et un jeu de tric-trac fabuleux, incrusté de plusieurs matières précieuses. Il
avait aussi des opinions politiques, et à cause
d'elles il avait été deshérité par son père, puis
emprisonné par les Commissions Mixtes, et enfin
exilé par le gouvernement du Prince-Président. Et
ainsi il vivait à Genève, au milieu des autres
exilés. C'étaient des victimes et des vaincus ; mais
c'étaient aussi les hommes d'une grande génération. En bien ou en mal ils avaient fait des choses
extraordinaires, dont l'Europe retentissait enc?re.
Des gens qu'ils ne connaissaient pas s'occup~ient
d'eux les admiraient et les aimaient. Les amis de
mon ,Grand-père étaient surtout Monsieur Sue et
Monsieur Barbès. Une fois, M. Sue, en revenant
de Bath avait dû montrer son passeport à une des
douane; allemandes, et le douanier lui avait dit:
· - Euchêne Zue ? oui ? le Chuif-Errant ! la
Chouette ! le Chourineur !
Et M. Barbès, un jour qu'il était allé "voir la.
France" du poteau-frontière de la_ ro~te de,_Gex~
était revenu tout ému, avec une histoire qu 11 lui
fallait dire. Il avait rencontré un train de tombereaux chargés de pierre, venant du Jura. Devant
lui un des tombereaux s'était embourbé et le
train restait immobilisé. Le charretier criait, les
chevaux tiraient, rien ne bougeait. Enfin, s'adres-

RACHEL FRUTIGER

749
sant au cheval de tête, et lui touchant tendrement
les naseaux, le charretier avait dit :
- Allons, mon vieux Barbès, un coup de collier !
Et il y avait les sauveurs de l'humanité qui
partaient fonder des phalanstères en Amérique.
Et les rêveurs aux cheveux négligés, derniers
Sain~-S!moniens et premiers communistes, qui
décrivaient les beautés de la société future d'une
voix si douce, et si longuement, qu'on n'osait pas
leur prêter moins de vingt francs. Et ces pauvres
réfugiés polonais. Et les conspirateurs italiens qui
ne demandent que de quoi pouvoir acheter un
poignard!
Cette fois encore mon Grand-père dit que
Madame la directrice pouvait bien attendre · et
l'
,
~ue argent de France arriverait dans les premiers
Jours du mois suivant. Et aussitôt après il alla
~e~dre à un antiquaire son jeu de tric-trac, pour
inviter quelques amis au repas de Noël, et faire un
don magnifique à la Caisse des Proscrits.
Le jour d'avant Noël, à la fin du cours, toutes
les élèves allèrent poser sur le bureau de Madame
la directrice, _avec un petit bouquet, les enveloppes
que le~r avaient coJ.1fiées leurs parents. Les petites
Françaises auraient bien voulu rester les dernières·
mais_ Rachel Frutiger n'en finissait pas de range;
ses livres et ses cahiers.
- Eh bien, voyons, Mesdemoiselles .. , dit
Madame la directrice.

�750

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les deux petites françaises parlèrent à la fois :
- Papa a dit qu'il recevrait l'argent de France
le mois prochain. 11 a dit . . •
- Enfin, vous n'apportez rien? Eh bien, tant
que les honoraires d-ûs n'auront pas été payés, vous
ne pourrez pas assister aux cours. Dites-le de ma
part à votre papa.
Ce fut alors que Rachel Frutiger s'approcha :
- Moi non plus, Madame, dit-elle, je ne vous
apporte rien.
- Comment,. vous, Mademoiselle Frutiger ?
- Non, Madame. Papa vous enverra l'argent
après Noël. Vous venez, les Françaises_?
Dehors, Rachel fut saisie par surprise, adossée
à un arbre, immobilisée.
. l'argent .'
- Tu as fait ça pour nous. T u avais
- Mais non, je vous jure.
Elle se débattit, et son cartable s'ouvrit, et il en
tomba avec des cahiers, une enveloppe qui sonna
en to~chant le pavé. Rachel Frutiger cria : Ah
mon père ! ramassa ses cahiers et son enveloppe,
et sans rien écouter, et sans dire au revoir, elle
partit en courant.
Après la rentrée, l'argent de France n'étan~ pas
venu, et comme il ne fallait pas faire de la pem~à
papa, on fit semblant d'aller aux cours. 0~ partait,
le cartable au dos. On passait une heure a consolider le bonhomme de neige dressé sur la place de
Plainpalais. Mais après, que faire? On n'osait pas

llACHEL FRUTIOER

75 1

se promener dans le centre de la ville, de peur
d'être vues par quelque élève des cours. Un jour
on essaya d'aller, par des rues détournées, jusqu'à
la rue du Rhône, pour y contempler loisir le
Couteau-à-vingt-cinq-lames exposé à une devanture. Mais Pénélope demeurait justement tout
près de la boutique du coutelier. Et après une
longue marche dans les ruelles, le cœur manqua
aux petites Françaises.
On ne pouvait pas non plus rester
Plainpalais : on risquait
tout instant de rencontrer
papa ou maman. Alors on se rabattit sur les
faubourgs, on suivit de longues rues tristes, le
long de l'Arve, ou dans la direction de Carouge.
On se tenait par la: main. La fatigue venait vite.
E~ o_n sentait qu'on était entouré de dangers. On
fa1sa1t des rencontres terrifiantes. Parfois un ouvrier
plein de bière trouvait un équilibre momentané
au milieu de la chaussée. Il se risquait étendre
les b~as~ et, voyant qu'il ne tombait pas, il se
mettait a discourir, d'une voix grave, avec chaleur.
Les_ femmes passaient en détournant les yeux.
Mats les petites Françaises; pour qui c'était une
nouveauté, s'arrêtaient et le regardaient. Alors il
s'adressait à elles directement, menaçait de s'appr~her; et sa voix les suivait longtemps, les
dési~nant à l'attention des passants. Plus loin des
gami~s leur faisaient peur en criant quand elles
passaient près d'eux. D'autres venaient leur parler.

a

a

a

a

�752

LA NOUVE.LLE REVUE FRANÇAIS!

Un d'eux osa même tirer une des nattes blondes,
comme on tire une sonnette. Cela lui valut une
gifle. Moment de triomphe hie~ court: la f~ite
recommença aussitôt ; une retraite sous la neige,
comme la retraite de Russie. La surprise et le
soupçon accompagnaient ces écolières qu'on voyait
dans les rues aux heures où toutes les autres
étaient en classe. Et un soir la bonne dit à
Maman:
- C'est drôle comme ces demoiselles se salissent, depuis quelques jours, à la pe~sion.
.
Maintenant on était habitué à V1Vre des JOurnées sans leçons ni devoirs ; les cours étaient déjà
oubliés ; autre chose avait commencé. Le cartable
qu'on portait sur les épaules n'avait plus de sens,
n'était plus qu'un poids ajouté à la fatigue, une
dérision ajoutée au sentiment d'une déchéanc~
On marchait devant soi sans voir. L'heure restait
la seule pensée nette dans les esprits engourdis:
rentrer à l'heure juste, comme si on revenait de
la pension.
Une fois, au fond d'une impasse, elles découvrirent une espèce de portail, entr'ouvert. Elles
traversèrent une cour entre des bâtiments ahan·
donnés, et se trouvèrent en face d'une porte
immense, à deux battants, qui batllait sur l'ombre.
.
Elles entrèrent. C'était une salle de dimensions
prodigieuses. Une sorte de quai, comme ceu~ des
ports, régnait sur tout le fond. On y montait par

RACHEL FRUTIGER

quelques marches, et à une des extrémités on en
descendait par un plan incliné. On s'y sentait à
l'abri, comme dans une forteresse placée sur une
hauteur, d'où on domine une plaine ou la mer. En
renversant la tête en arrière, on pouvait voir les
poutres et les autres pièces de la charpente, qui
s'entrecroisaient dans l'ombre où tremblaient des
toiles d'araignées. Dès qu'elles osèrent parler tout
haut, les enfants se mirent à explorer le domaine
qu'elles venaient de découvrir ; et elles eurent
peur, parce que, soudain, entre des caisses et des
to~neaux, près_ du sol, elles trouvèrent deux yeux
qw les regardaient fixement. C'était un chat, et il
eut peur à son tour quand elles battirent des
mains.
~Ues mirent longtemps à s'apercevoir qu'il y
avait une petite chambre au-dessus de la porte
d'entrée, et qu'une échelle de meunier partant
d'un bout de quai, conduisait à la porte 'de cette
chambre. Il leur sembla que cette échelle avait été
apportée et dressée là depuis leur entrée dans la
salle, tant elles furent étonnées de ne l'avoir pas
vue plus tôt. Après un moment d'hésitation elles
ne résistèrent pas à l'envie de voir ce qu'il ; avait
~ns cette ch~mbre,_ et elle~ commencèrent à gravir
echelle. Mais le vide, qu elles voyaient entre les
échelons, leur donnait le vertige, et elles avaient
peur, secrètement, de la chambre abandonnée
Elles n'étaient pas arrivées à la moitié de l'échell~

'

�754

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qu'elles s'aperçurent que la. nuit, venait ; ~llct
redescendirent, et coururent Jusqu aux premières
rues de Plainpalais.
Pendant deux jours e11es cherchèrent l'impasse
et la grande porte. C'était un endroit où l'on pouvait se cacher et se reposer; c'était aussi un bel
emplacement pour des jeux de courses oude guerre.
Et cette chambre inconnue, au dessus de la salle,
comme est le ciel au-dessus de la terre ... Le troi-sième jour elles reconnurent l'impasse. Mais Ja,
grande porte était fermée, et elles lurent un
écriteau : A louer; s'adresser... Et elles recommencèrent à marcher à travers les faubourgs. La
neige fondait en boue. Des odeurs écœurantcs;
froides et viles, montaient des tas de balayures el
des ruisseaux, et s'insinuaient en elles. Elles pre,.
saient le pas et ne disaient plus rien. Depuis CODM
bien de mois cette existence durait-elle ? Exacto,.
ment : depuis onze jours.
Au bout desquels Monsieur Sue revint
une fois d'Angleterre. Il lui arrivait de venir ai
sur le Continent ; mais il laissait de lui tant
choses en Angleterre, qu'on sentait bien qu
n'était que de passage ailleurs. M. Sue avait, c
son tailleur de Londres, un mannequin modeli
sur son corps mème ; il avait, chez son b~ttier dl.
Londres, un moulage de chacun de ses pieds ; •
il avait, chez son chapelier de Londres, une chOllll
sans nom, qui était la forme de sa tête. M. Sui

RACHEL FRUTIGER

755

arriva comme il avait dô partir: avec ses cheveux
bien frisés et le jabot de sa chemise bien plissé. Il
s'asseyait, un peu voôté, et croisait ses belles
mains sur ses genoux croisés. Il était timide et
parlait peu. 11 était triste. Mais ce n'était pas
d'~voir été jadis expulsé du Jockey-Club, ni de
voir ses romans aux mains de petits bourgeois
a_vec lesquels il n'avait rien de commun. C'était,
simplement, de vieillir, et de jeter sur le trottoir de Pail Mail une ombre moins svelte
qu'autrefois.
Séparé du monde comme il l'était par son éducation princière et par une politesse dont le secret
~t à jamais perdu, on s'étonnait que M. Sue
s mt~res~t aux petites choses de tous les jours.
Or, 11 vit tout de suite que les enfants étaient
malheureuses ; il les emmena au jardin et leur fit
tout raconter. Le lendemain on revit les petites
Françaises aux Cours des excellents Pasteurs.
_Enfance propre et blanche, aux cheveux bien
peignés,. petits.pieds nus dans les sandales, douceur
genevoise, petites âmes toutes parfumées des vertus_ évangéliques, souvent j'ai pensé à vous en
feu1ll~tant la Sainte-Bible de ma Mère et son
recueil des Cantiques, dans la reliure noire desquels est !mprimée la croix fédérale. Souvent j'ai
songé à dire de vous ce que je viens d'écrire. Je
suppo
" votre vie
• la plus profonde les Can.
se qua
tiques et leur triste musique se mêlèrent secrète-

�6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ

757

7ment.
5 R ac hel Frutiger, qui aimiez
vout
. l'amour,
d
•
deviez préférer celui qui chante s1 ten rement.

'Plus près, mo11 Dieu, plus près •.•
Mais le plus beau Je to~s les cantiques, c'est
qui a ce vers pour refram :

ccl

PARSIFAL

Reste avec nous, Set;uneur
o
, resre avec nous.
VALERY LARBAUD.

Le propre des grandes ccuvres et le signe de leur autoritt, c'est de nous obliger à les considérer sous un jour
particulier, de suspendre, pour ainsi dire, à leur endroit
les questions de principe. Même si l'on y trouve à reprendre, c'est avec elles seules qu'il faut s'en expliquer,
et non pas a\'ec )'Esthétique. Nous voilà donc tout naturellement placés en tête à tête avec Parnfal, oubliant le
brouhaha des marchands de valeurs, qui pour un instant
s'est Bevé autour de sa sereine immortalité et dont
M. Blanche nous a donné l'écho.

Parsifal est un chef-d'ccuvre : la mode seule peut en
faire douter. Mais il reste à déterminer de quelle espèce ?
Wagner - c'est une chO)e que Parsifal justement met
en lumière - n'est pas avant tout un musicien dramatique. Je veux dire qu'il ne s'entend pas particulièrement à
exprimer les brièvetés de l'action et la consommation des
événements, ni à peindre la rencontre, la dispute, la
mutuelle réplique des sentiments. Sans doute, dans son
œune immense on découvrirait plus d'une scène dont le
mouvement emporte l'auditeur, plus d'un dialogue ou les
PfflOnnages se répondent avec la plus frappante justesse.
Mais dans l'ensemble - il faut le reconnaître - c'est à
quoi Wagner a prétendu exceller qu'il se trouve avoir

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le moins réussi ; et c'est justement l'instrument qu'il
a forgé pour servir son dessein qui s'est retourné
contre lui et l'a fait échouer. En effet il n'a inventé la
continuité musicale que pour se rapprocher le plus possible de la vraisemblance dramatique. Il pensait qu'il était
contre nature d'enfermer un sentiment dans un air, que
c'était le priver de son initiative, de sa liberté, paralyser
son développement. Toutes ses innovations techniques
ont tendu vers une expression aussi souple, aussi suivie
que possible des péripéties tant intérieures qu'extérieures.
Mais lorsqu'il s'est trouvé aux prises avec les changements de l'âme, avec ses volte-faces, ou plutôt lorsqu'il lui
a fallu passer brusquement d'une âme à l'autre, atteindre
en un éclair le sentiment opposé à celui qu'il venait
d'énoncer - ce qui est l'essence de la contestation dramatique - il a senti une résistance, quelque chose qui
l'empêchait d'aller assez vite, quelque chose à bri;er ; des
mains étroites et stlres le tenaient auxquelles il etlt fallu
échapper sur le champ ; il s'est vu empêtré dans la continuité même de sa musique. Rien de plus curieux que de
l'épier quand il aborde un dialogue ; à mesure que le
mouvement se précipite, que les répliques se rapprochent,
son malaise devient de plus en plus sensible; tout furieux,
il se débat ·contre quel(!·1e chost; d'invisible qui n'est rien
d'autre que la suite et la conséquence qu'il à lui-m!me
établies. Il s'en tire en rompant brusquement avec elles,
en bousculant tout ce qu'il a si merveilleusement ména~
jusque-là. Il s'en prend aux voix, les secoue frénétiquement, les disloque, les pousse à des éclats inharmonieux.
La plupart des dialogues de Wagner sont beaucoup plus
-agités que les sentiments qu'ils expriment; ils ont quelque

PARSIFAL

759

chose de spasmodique ; ils sont faits de cris de
travaillés par l'exces et par I d,
colere,
,. 1 .
a emesure. II peut
.
qu I s soient admirables lorsque l
.
arriver
.
,
e
SUJet
corn
d
Trutan, est justement l'exces et I dé '
me ans
1
•
a
mesure (Q · d
p us pmgnant que les hurlement . fi
. . uo1 e
d'Isold
s m ormes de T nstan et
e au moment de leur rencontre d d
.
Mais ils peu Vent être aussi tres froidsu e~1e~e acte ,r&gt;
pauvres. (Exemple : une
d
. , tres vides, tres
·1
gran e partie de la se'
d
deuxu:me
acte ,entre Kundry et P ars11a
·r. 1 ) L
. ene ué
.
a
vraie
de W agner est dans 1
pauvret
es moments de dram M"
l' orchestre y prend souvent
.
.
e.
cme
d'embarrassé (Que l'
Je ne sais quoi de sec et
.
..
on songe par constraste aux
d'
gtcux souLgnements du d'ia1ogue dans Boris
pro
d •Pt/lias !) Le musicien est
et ans
.
comme arraché à
élé
t1 respire mal . 1 ffc
.
son
ment ·
'
' 1 su oque et fait des geste
. '
L heureux et fécond d'
,
.
s convulsifs.
s est interrompu . il n'y a
Plus a• entendre que laiscours
rage d
é
'
de stérilité.
e ce g ant brutal, en mal
. .
. Si Wagner n'est pas pnnc1palement
un én' d
tique, ou donc est son é . ?
.
g_ ie ramachef-d'œuvre ?
P g_ me . En quoi Parsifal est-il un
· arm1 toutes l
· ·
•
·
(lue M BI
h
. .
es opimons inconsidérées
,
· anc e a recueillies
scandaleuse ue 1
. . , aucune ne me paraît plus
de couper le rôl
. d
Gurnemanz q Il at propos1t1on
d
e e11t1er e
· es e tous le l fi . ·
sans doute ce
.l .
p us ourn1 en récits ; c'est
qui u1 vaut d'être
·
superficielle M .
proscrit par une critique
.
. ais comment ne voit-on
est Justement l'h
d , .
pas que Wagner
omme u rec1t? C ·
hasard que les ex . .
. ro1t-on que ce soit par
pos1t1ons de ses d
.
compliquées si 1
..
rames sont tou1ours si
héros si souv,ent o::gues et s1 belles ? par hasard que ses
s rnterrompe t d' ·
passé, pour " ra
. " n
agir pour se rappeler Je
mentevo1r leurs exploits ou leurs mal...-

�1.A

CUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

760

' . besoin de la forme
? Au fond Wagner n avait
.
heurs . .
d
des
occasions
de
récit
.
pour se onner
dramatique que
t de récit . il importe
bien sur ce mo
'
d
Enten ons-nous
r. .
ous ne voulons
,.
rête à aucune con1us1on. qu il . ne p w agner exceIl e dans la musique à programme;
d
pas ire que
à l' d.tI ur . ses développements
· ·
rendre
au e '
il ne sait nen app
. .
aucun accident, aucune
ne description,
ne comportent aucu
sans cesse dans le poemes
me on en trouve
h (
catastrop e corn
.
K koff par exemple). Avec
.
de R1m ky- orsa
symphoniques
, .
• à se deman dcr s1. c'est bien la princesse
lui, on na Jamais
.
violons, si c'est bien le
.
. de mourir aux
1
qui est en train
.
C'est coujours de a
.f .
frage aux cmvres.
navire qui ait nau
' ll s'oppose à la musique
musique pure, au sens ou e e
pittoresque.
alement de comprendre que Wagner
Il faut se garder ég
. ' d nt le po ède par exemple
de
d écit à la mamere o
a le don u _r '
, d.
l don de faire un conte,
c
est-a1re
e
r.
•
gsk
Moussor ,,
1
s et les choses, de iatre
.
édiatement es cre
susciter 1mm
comme feraient les per' ·
parler 1es sons
s'élever, s agiter,
R' de moins direct que
.
ts eux-même . ien
sonnages v1van
Eli est presque toujours comme
.
de Wagner.
e
Il 'est
la musique
à I' b·et qu'elle signifie ; e e n
transposée par rapport
o ~
. lie le représente. Le
.
b. t lui-même, mais e
jamais cet o 1e . l hè e distinct du personnage et
.
' t dire e t m
W
leit-mot,v, ce - dà
besoin profond de
agner,
le symbolisant, correspon
u~
.
dans cette idée, à
- le même peut-être qui s expnme
, s du héros
.
.
ns cesse dans ses poeme '
.
laquelle il revient sa .
h é d
qui vient faire
. .
u1 e t c arg
e ... ,
q ui a une m1ss10n, q
d
C'est sans doute
t à la place e .. ·
quelque chose pou~ e.
W aoner a plu tellement
o
par ce caractère indirect que
aux symbolistes.

e

a

PAJlSIFAL

Pourtant il est bien le mus1c1cn du récit, et vo1c1,

me scmble-t-il, en quel sens : étant donné un certain
nombre de faits, de personnages, de sentiments connus de
l'auditeur, il excelle à les lui présenter à nouveau dans
l'ordre de la plus grande émotion. Si son œuvre a suscité
tant de commentaires et de guides, c'est qu'elle demande
essentiellement à être connue à l'avance ; il importe que,
meme à la première audition, on ait l'impre ion de la
nentendre et que notre seule attente en fa~e d'elle oit
de savoir comment "tout ça" va bien pouvoir nous être
raconté. Car le génie de Wagner, plut6t que d'instruire,
c'est d'introduire ce que l'on sait déjà ; sa musique est
une perpétuelle amenée. Sans doute il est un inventeur
tout-puissant de mélodies. Mais encore mieux qu'à le
trouver, il s'entend à leur préparer l'avenement le plus
juste, le plus frappant. Il les retient jusqu'au moment où
leur sens U'entends leur sens musical, le rapport de leur
notes composantes aux notes précédentes) est devenu si
fort, si séduisant, si propice aux larmes qu'il ne leur reste
plus qu'à paraître ; il attend pour les pousser dan
l'orchestre le point de leur extrême urgence. Tous se

effets sont de croissance, de progre ive nourriture et
d'«latement au moment le plus lourd, le plus saturé.

Nous avons constaté tout à l'heure qu'il lui était
impossible de rien exprimer directement : tout dans sa
musique est un peu tardif; tout a l'air de se succéder à
soi-même ; le sentiment n'est pas énoncé au moment de
son apparition; le thème qui le signifie est un peu plus loin.
Mais nous voyons maintenant ce qu'il y a de positif dans
cette apparente impuissance. Si le theme est ainsi reculé,
c'est parce qu'il ne doit fixer le sentiment qu'au moment
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

7~'2

. . s,étant arraché au trouble de la naissan~e, ayant
ou celw-c1,
.
'étant rassemblé lui-même,
é toutes ses raisons et s
1
retrouv
. s1gm
. ïication , son poids le p .us
.
lus parfaite
atteint sa p
~
ersonnalité la plus noume.
décisif, le plus entrainant, sadp
la plénitude de la désid Wagner est ans ·
.
bl .
Le su 1me e
dire
.
S rythine est lent, parce qu'il ne peut rien
. ,
gnauon.
. on·
létement préparé la place .' plus 1I s atsans lut avoir comp
• l'é 'd nce de ce qu'il manifeste.
ffi t lus s'accroit vt e
.
tarde en_c e 'p
'
1 . ue nouvelle, purement mus1I1 est l'mventeur d une ogiq
doute les
.
· profondes que sans
cale, et dont les lots sont St
. t les démêler. li faut
.
êmes ne saura1en
techniciens eux-m
c
d
vec son système apparent
.
der de la con1on re a
. ~
bien se gar
théories sur le leit-motiv ; appltqu
et avoué et avec se~ .
'
nt J·amais donné qu'une
theones n eusse
. .
à la lettre, ces
.
Il l' même dont ses d1S(1.
t
et
facoce
ce
ea
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musique a trat e
'
d'exemples. Mais chez
nt offert que trop
'
ples ne nous o
.
d' 'mparfaites formules d une
11
'étaient que 1
Wagner e es n. . é
. onduisait secrètement son
'1
t mn c et qui c
science qu t ava1
d langage plus irréfutable que
. . .
Il n'est pas e
b'
msp1rat1on.
.
. 1 d'un raisonnement ,en
.
, t l'éqmvalent mus1ca
le sien ; c es
éd .
forme, disposé en colonne
'bl
é T t le passé r u1t en
men . ou
. arfaitement que poss1 e
h • t combler aussi P
.
pour enva tr e
la mémoire contenatt
retour de tout ce que
'à
le présent; un
.
é, dans un ordr e s1• serré qu'il ne reste qu
à l'état .d,spersWagner cons1'dè re l'histoire qu'il raconte
être vaincu.
c d ·1 ne cherche pas à la retnsenal . au ion t
comme un
. ' • et avec les matériaux qu'il y trouve,
. 1ar pmse
cer; mais , y
'd'énorme cortège qui s'avance vers
il reforme une sorte d
d passage nous occupe et
l e nous eman e
'
.
nous, nous sa u ,
b'
J. e lui préfère Truta",
En ce sen ' ien que
nous submerge.
1 hef-d'œuvre de Wagner,
Parsifal est sans doute e c

PA.RSJFAL

je veux dire l'œuvre où son génie trouve son emploi
Je pJus plein, le plus complet. Ce n'est point un drame,
mais d'un bout à l'autre une immense et impérieuse
salutation musicale. Et, comme par chaque vague le
mouvement d'ensemble de la mer, le rythme en est donné
par la révérence inflexible que dessine chacun des thèmes
de l'ouvrage.
Nous comprenons maintenant le véritable sens de

la continuité wagnérienne. J'imagine assez bien quel
dut être jadis l'étonnement de Debussy en face de Wagner:
il voyait l'inventeur de la continuité musicale négliger de
s'en servir pour la seule fin qui lui semblât, a lui, naturelle:
l'expression dramatique. Que l'on songe à l'impatience
que devaient donner à quelqu'un qui déjà sentait en lui
l'admirable "parlé ", tout immédiat et erré, de P1ll!a1,
les phrases toujours difficiles, toujours lointaines et
inappliquées de la déclamation wagnérienne. Et n'est-il
pas bizarre en effet de voir combien Wagner, ce grand
tenant de la conséquence, a peu respecté les échelJes de la
voix, les passages et les enchatnements mélodiques, tout
cc qui fait l'accent ? Mais il faut se rendre compte qu'il
ne cherchait pas l'accent. Sa continuité est surtout orchestrale ; et elle n'a d'autre fin que de lui laisser la
faculté de choisir lui-même le moment de ses introductions et de lui réserver tous les soins qu'elles nécessitent.
Un air est une forme fixe, qui détermine à l'avance
les endroits où pourront se produire des entrées et la
manière dont elles se produiront ; il rend inutile la
préparation de ces entrées, puisqu'il les implique et les
justifie par lui-même. C'est ce que Wagner n'a pu
accepter. Il a voulu être tout seul avec ses thèmes, avoir

�PARSIFAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

seul le devnir et le plaisir de leur donner naissance, de les
amener, de les greffer sur son orchestre. - Ils sont tous
en contact immédiat les uns avec les autres ; pas de
charpente entre eux ; ils forment eux-mêmes, par leur
seule foule, la masse où ils sont compris; ils n'ont de position que relative et ne prennent leur élan que les uns sur
les autres. Aussi sont-ils dans une perpétuelle préparation
mutuelle. Comme l'acier en fusion découvre peu à peu en
bouillonnant chaque partie de son cœur éblouissant, l'orchestre s'entr'ouvre pour révéler tour tour chacun d'eux;
il le dissimule aussi longtemps qu'il en est besoin, il le
porte et le nourrit, et, quand le moment est venu, étant
tout plastique et sans résistance, il ne retarde pas d'un
instant son apparition. C'est uniquement pour obtenir
cette lenteur de la gestation et cette promptitude dans la
production des themes que Wagner les a versés tous
ensemble et a répudié les formes fixes par quoi tous leurs

a

mouvements eussent été prescrits.
Toutes les critiques que l'on peut adresser Wagner,
tombent, sit6t qu'on a compris qu'il n'est pas d'abord un
musicien dramatique. Ainsi, lorsqu'on lui reproche son
déchaînement et son paroxysme, la surabondance de sa
pite, l'exagération de ses moyens, on veut dire qu'il y a
une disproportion entre ceux-ci et l'effet dramatique qu'il
en obtient. Mais si l'on cesse d'admettre qu'il a cherché un
effet dramatique, sil' on consent à le considérer simplement
comme le musicien de la désignation, ;i.u contraire on ne
pourra manquer d'être frappé par son économie. Économie
au double sens du mot : nous avons déjà insisté sur sa
profonde science de la disposition ; mais la justesse de
cette disposition produit du même coup je ne sais quelle

a

765

sublime maigreur, quelle discrétion dans l'utilisation des
themes,
tout classique des m
. d'1cat1ons
.
'1
·quel raffinement
.
qu I est· impossible
de ne pas sentir• L e gout
,,.. de W agner
•
est
aussi mcontestable que son
.
ü
l'orchestre de nos m . .
mauvais go t. Aupres de
us1c1ens contemporains d
là
m~mes
· é d
, e ceuxqui
pr
ten
ent
réagir
contre
la
h
ri
b"
,
sure arge wagnéenne, corn ien 1orchestre du maître all
d
encombré ! On a parlé de Ri char d. Strausseman
peu
commeestd'un
sorte de Wagner multiplié par IO. ce qui
.
adm tt
l
•
revenait a
e re que a - superposition des themes était l'essence
m~me de . Wagner. Il n'y a pas d' erreur plus flagrante
1
S
trauss,
. d d om de
. l'amplifier' n'a fait que prend re le contre-•
•
W agner n'a
.pie . u hvéntable dessein de son maitre.
Jamais c erché l'amoncellement pour lui mA
·1
s'est jamai
éd
.
- eme ; 1 ne
s. propos e faire marcher ensemble le lus d
choses possible ; il savait bien
p
e
n'avaient d'. té ê
que ces accumulations
. m r t que pour le lecteur de la partition et
ne pouvaient amuser que l'intell"
0
.
.
de capti~er notre Ame entiere. Tou~g:~c:~em:s l~o~!Vatt
contact
immédiat, il est vrai ' nous l' avons d'1t ; mais
. en
n'est
ce
'
pas pour se monter mutuellement sur le d . .
s écraser les uns le
·•
os nt pour
chac
.
s autres ; c est au contraire pour que
. _un p_msse se dégager à son tour avec le maximum d
s1gmficat1on,
. e
no
ffr l ainsi que nous l'avons exp 1·iqué· - Parsifal
Tus o e e plus bel exempîe de l'économie wagnérienne
out y est étroit et indispensable précis nu é J. •
urgent. C'est un
.
'
,
, s vcre,
' é.
corps g1issant et parfait l'athlete d
I asc t1sme.
&gt;
e

~

Il nous reste à, examiner
·
le caractere religieux de
Parsifal
, ou plutôt a chercher par quelles raisons Wagner

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

a été conduit à écrire un tel ouvrage. Car une chose est
bien certaine : c'est que ce n'est pas un ouvrage religieux. La religion est d'abord une certaine humilité
du cœur ou tout au moins de l'intelligence, un certain
manque, un certain besoin, - de la faim et de la soif. Sans
doute il n'y a religion que si ces appétits sont comblés, et
par une doctrine très précise et très définie ; mais il faut
qu'ils préexistent. Or ils font complétement défaut dans
Parsifal. L'âme orgueilleuse de Wagner, jusque dans
sa vieillesse, reste pleine ; elle n'a reçu aucune fêlure ; les
échecs les humiliations n'ont fait que la nourrir et la
hausser' ; ils n'ont pas été jusqu'a lui apprendre a se sentir
dépendante et à demander. Jamais homme ne fut moins
habile à la prière que Wagner. ·
Pourquoi donc a-t-il voulu écrire une œuvre religieuse ? Il semble que ce soit pour des raisons purement
techniques. L'objet le plus naturel de sa manière, telle
que nous l'avons définie, n'est-il pas en effetla solennité?
La solennité, c'est la transposition : un événement ordinaire est supprimé, confisqué au profit de sa représentation; on l'élargit, on le ~alentit, on le décompose en
plusieurs temps; on y introduit de l'espace ; on ne
l'exprime qu'avec un certain retard intentionnel et délibéré sur lui-même. Tout devient préparation, attente ;
les avènements ne se font qu'en pleine maturité. C'est
le règne de l'indirect et du second mouvement. Voilà justement pour Wagner la matière privilégiée.
Déja il avait exprimé la solennité héroîquc dans l' Ânnta",
la solennité bourgeoise dans les M aùres Chanteurs, la
solennité de l'amour dans Tristan. Il lui restait à chanter
la solennité religieuse, - la plus élevée, la plus parfaite,

PARSIFAL

la pl~s frappa_n~e. C'est pourquoi il écrivit Parsifal.
Mais en cho1s1ssant un tel sujet, peut-être obéissait-il

en même temps a une ruse de son génie. Tout artiste a
dans sa carrière une grande épreuve à surmonter : c'est
la disparition, qui se produit t6t ou tard, mais inévitablement, de sa sensualité ; la plupart du temps il ne réussit
pas à Y. survivre ; tout ce qu'il crée ensuite naît flétri.
Quelque~ uns seulement en réchappent, que l'élan de
leur géme et la culture qu'ils n'ont cessé de faire de
leurs vertus proprement intellectuelles emportent audelà de ce passage dangereux. Ceux-là produisent souvent leurs chefs-d'œuvre en pleine vieillesse. Ce ne
peut pourtant pas être sans prendre avec eux-mêmes
certaines précautions, sans biaiser un peu avec leurs
dons. - Sans doute Wagner conçut assez t6t l'idée
d'un drame religieux. Mais qu'il y soit revenu dans ses
dernières_années de préférence a maints autres projets qui
se pressaient dans son esprit, cela ne veut-il point dire
qu'il ~ tr~u_vait quelque chose de spécialement approprié
aux d1spos1t1ons créatrices où il se sentait alors ? Et
en effet il semble bien qu'il ait reconnu - sans doute
inconsciemment - dans Parsifal un sujet qui lui demandait aussi peu que possible de cette sensualité qu'il avait
presque toute perdue, un ordre de séduction ou il ne lui
faudrait ~éplo~er que les grâces abstraites et épurées qui
seules lui restaient. Je ne dis pas que l'œuvre trahisse le
moi~s du monde la décrépitude. Mais justement sa force
consiste en ce qu'elle a su ne la point trahir ; elle est
tempérée de sagesse et de cette sorte de calcul infiniment
sub~il et profond, qui est comme la fleur :uprême du
génie. Calcul perspicace dans l'occasion. Car n'est-il pas

�LA NOUVELLE RE-VUE FRANÇAIS!

remarquable qu'en écoutant Parsifai, on ne sache jamais
si le dépouillement si sensible de cette œuvre par rapport
aùx précédentes est positif ou négatif, c'est-à-dire s'il a
été simplement imposé au musicien par le sujet choisi,
ou si peut-être il n'est pas l'effet de cet affaiblissement
des sens, par quoi l'esprit créateur, à son instant dernier,
devient pareil à un sommet découronné par les eaux ?
Quelles que soient les raisons qui aient poussé Wagner
à · écrire Parsifal, il est certain en tous cas qu'elles ne
provenaient pas d'un mouvement mystique de son âme.
Aussi la solennité de l'œuvre demeure-t-elle tout extérieure. La véritable solennité religieuse n'est pas ici, mais
dans Bach, dans Moussorgski, dans César Franck. On ne
dira jamais assez combien Franck doit à Wagner, et surtout à Parsifal, au point de vue technique. (Tous ses
thèmes sont contenus en puissance dans le seul thème du
Yendredi-Saint.) Mais il y a une chose que Franck a
ajoutée à Wagner: c'est le sentiment religieux. - Parsifal est l'œuvre la plus contradictoire en principe qui se
soit jamais vue. Sous un certain rapport en effet elle est
purement formelle, vide du sujet même qu'elle se propose
de traiter, radicalement ignorante des sentiments qu'elle
prétend mettre en jeu ; tout semble la condamner à n'être
qu'un froid exercice. Pourtant elle existe, elle vit, elle
palpite ; elle a même une formidable réalité. Combien
d'œuvres plus sincères auprès d'elle paraîtraient pâles et
factices ! Cette réussite contre nature nous fait apercevoir
un trait du génie de Wagner qui n'est pas le moins
étonnant : la prodigieuse efficace de la yolonté chez lui.
Tout ce qu'il entreprend pour de bon, il le réalise; pareil
aux héros et aux demi-dieux qu'il a chantés, il maîtrise

PAR.SIFAL

l'impossible et le réduit en servitude. Il n'a pas besoin de
cette espèce d'humanité préalable de la matière dont certains grands créateurs n'ont pas pu se passer. On dirait
qu'il fait exprès de s'attaquer aux sujets les plus faux, les
plus conceptuels, pour montrer que rien ne saurait résister
à son pouvoir de matérialisation. Wagner réunit en lui
les caractères extrêmes du génie allemand. D'une part il
est plein de rhes ; l'imagination en lui est molle, féconde
et indéfinie, comme il arrive toujours quand elle est
inspirée par le sentiment ; il n'est rien de si nuageux et
de si artificiel qu'il ne puisse aller concevoir. Mais d'autre
part, pour servir ces divagations, il a une force indomptable, cette longueur de vue, cette patience inflexible,
cette science des réalités qùi fait les grands hommes
d'état. Je ne pense pas être le premier à le comparer à
Bismarck. Parsifal, c'est une province annexée. Et celle-làdu moins ne boùgera plus. Car elle est tenue par quelque
chose de plus fort qu'une forte administration. Wagner en
effet a réussi ce que les Allemands n'ont pas su faire en
Alsace : à sa captive il a insufflé son ftme. Parsifai a beau
être complétement privé de la religion qu'il déclare et
magnifie : quelque chose est au centre de l'œuvre qui
l' .
,
amme. Une dose aussi formidable de pouvoir créateur
que celle qu'y a dépensée Wagner, laisse d'autres traces
que la perfection toute formelle des contours ; une sorte
d~ noya~ obscur est demeuré au plein milieu, mysténeux résidu de la déflagration du génie, produit immédiat
et sans nom de sa toute-puissance, lambeau de l'âme
d_ure et munificente, despotique ,et sentimentale, chiménque et positive de ce grand démiurge.
JACQUES RIVIÈRE.

�JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

770

77I

l'air d'avoir avalé leur canne. Quelques jours de gros

JOURNAL DE VOYAGE
(CANADA)

San Francisco. Pendredi 3 janvier.
Je suis ici depuis lundi, attendant le départ du steamer
" Moana" qui doit me conduire à Tahiti. Je profite de
ces quelques jours pour revoir les notes prises durant mon
voyage, avant que de nouveaux souvenirs ne fassent
oublier ceux que je laisse derrière moi.
En juin 1912, j'ai quitté Paris pour le Canada, avec
l'idée de m'y occuper d'agriculture ou plutôt d'élevage.
J'espérais rencontrer là-bas une jeune fille ayant _les
mêmes gotits que moi et lui proposer de nous associer.
Nous aurions commencé notre ranch modestement, avec
quelques bœufs, puis l'aurions agrandi. C'était un rêve
naturellement.
Partie sur l' "Empress of lreland ", de la ligne du
Canadian Pacifie (C. P. R.), peu de temps après la cata-strophe du "Titanic". Dans ma cabine une vi~ille_ dame
nerveuse m'envoie la nuit sur le pont pour voir st nous
sommes menacés par un iceberg. Près du Cap Race,
arrêt de dix-huit heures à cause du brouillard, coups de
sirène toutes les deux minutes. C'est sinistre.
Mes compagnons de voyage ne sont pas très amusants.
Tandis qu'en troisième classe les émigrants dansent eJ
organisent des jeux, les passagers de première ont tous

temps, le mal de mer les ont un peu apprivoisés ; sur le
pont on cause avec ses voisins de fauteuil.
Le sixième jour après avoir quitté Liverpool, nous
arrivons, à l'heure du coucher du soleil, à Rimouski sur le
Saint-Laurent. Ici se fait la visite douanière. Les rives de
ce beau fleuve m'ont un peu déçue. On me dit qu'il faut
les voir en automne quand le feuillage des érables est
d'un rouge ardent.

Qulbec, 8 juin.
Procession dans les rues en l'honneur de la Fête-Dieu.

Les Canadiens français que je vois ont quelque chose
d'aigu, d'indien, dans le regard ; leur langage d'un autre

siecle est difficile à comprendre. Les maisons à pignon et
poutres apparentes me font penser à la Normandie.
Québec est vieux, beau et fort sale. Une lettre de

Mme B., femme du Consul général de France au Canada,
ne m'ayant pas été remise à temps par le Commissaire de

l' "Empress of Ireland ", je manque le rendez-vous
qu'elle me donnait en vue d'un voyage à Terre-Neuve.
Partie pour Montréal; de là pour Toronto. Je traverse

le lac Ontario et passe une journée spleenétique au
Niagara, parmi une foule de touristes américains. Les
chutes sont plus impressionnantes encore que je ne l'avais
pensé, mais la réclame bruyante qui les entoure attriste
malgré tout.
Retour à Toronto, puis voyage de trois jours sur les
grands lacs pour aller à Fort William, et de là à Winnipeg. Sur le lac Huron, une infinité d'îlôts boisés ; on
regrette le temps des Indiens et des pirogues. Deux bonnes

�772

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

sœurs rencontrées à bord proposent de m'engager pour
enseigner le français dans leur école. Je fais de nombreux
tours de pont, habitude prise sur le bateau anglais. J'ai le
champ libre, les Américains n'aimant guère la marche.
On a peine à comprendre qu'en deux ou trois générations, le Anglais a~ longue figures fines puissent se
transformer en des gens aux pommettes saillantes, aux
fortes mkhoires, aux épaules carrées. Leur tenue aUS1Î
n'a plus rien de britannique. Les Canadiens ont les
vêtement trop grand , à la mode américaine ; leun
cheveux rasés sur la nuque m'ont fait croire, les premiers
jours, qu'ils portaient tous perruque. Les chaussures de
foot ball, jaune canard, ont la vogue. C'est peut-être
confortable, mai pas élégant. Un chapeau de forme œuf
poché couronne l'édifice. Le femmes que je vois en
bateau et dans les trains me parai ent en général peu
intéressante et assez frivoles, mais j'ai peine à les juger,
les connais ant si superficiellement.
A Fort William, mauvaise correspondance. Je passe
dix heures dan la salle d'attente, par la pluie, à amuser
les enfant , compagnons de misère, dont le père à type
de clown, me dit tenir à Vancouver un hôtel à l'enseigne
de " La Balançoire. "
Trajet ans intérêt jusqu'à Winnipeg, pays pauvre, un
fouillis de rochers sans grandeur et d'arbres rabougris.
J'apprécie les charmes du Pullmann car. Autour d'un
couloir central, longues rangées de couchettes superposœs
deux par deux. J'admire l'adresse du grand nègre qui fait
le service. En quelques minutes, il tran forme le compartiment de jour en compartiment de nuit. Stupéfaction, le
matin, - j'étais dans la couchette de dessous - en sentant

':1:.AL DE VOYAGE (CANADA)

773

pie-~s se p~er à côté de moi, suivis peu après par la
sou~e d un petit curé français,fort sale, qui s'était trompé
~ étai~ descendu par l'intérieur du rideau vert au lieu de
1extérieur. Au wagon-restaurant mon vis-à-vis un Anglais
qui a beaucoup voyagé, me parle de Paris et des Français.
Il l_cs a trouvés pas hy~crites. C'est une qualité négative,
mais pourtant un~ qualité, et ce jugement me fait plaisir.
A~êt de deux Jours à Winnipeg, capitale du Manitoba,
provmce du blé par excellence. Winnipeg est une ville
toute neuve, géométriquement dessinée. Les rues sont
larges, il y s~~e le plus souvent un vent désagréable.
Je trouve qu 1c1 on se réconcilie très bien avec l'architecture des husintss blocks, et les quelques petits gratte-ciels
que j'ai vus jusqu'à présent ne m'ont pas horrifiée.
Départ pour Calgary. Assise dans l'ohstruation car
dcr~ier compartiment du train, terminé par une terr~
à ciel ouvert, je vois très bien le pays traversé. La saison
est e~ retard, et le blé sort à peine de terre. Les champs
sont immenses: le sol de couleur brun-rouge, le plus riche
du Canada. C est la plaine à perte de vue, pas un arbre.
Apres le Manitoba vient le Saskatchewan, pays en partie
de blé, en partie aussi de pâturages. Entre Maple-Creek
et Medicine Hat, ce grand paysage vallonné à l'herbe
rase, où paissent des troupeaux de bœufs et de chevaux
me donne l'illusion d'un pâturage alpestre immense. Pa:
la couleur générale et la qualité de l'herbe, on se croirait
trans~rté dans cette région intermédiaire entre les forêts
de sapms et la neige.
. ~ar ci, par là, le train passe en vue d'une réserve

indienne: qudques tentes pointues groupées dans la plaine

De temps en temps nous voyons galoper un cow-boy:

�774

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Indien ou Blanc. Des deux ct&gt;tés de la voie, d'innombrables petites bêtes, de la famille des fouines,sortent de
leur trou et nous font des révérences.
Nous traversons des baraquements de pionniers formés
de cubes en bois peints en couleurs tendres. La premiere
Mtisse est naturellement celle du real estate man, spéculateur en terrains. Une table, une chaise, une machine
à écrire, voilà tout son mobilier, facilement transportable.
En bien des endroits de l'Ouest, l'indiscrétion de ces
individus, arrêtant les passants dans les rues pour leur
proposer une affaire, est devenue si insupportable, que la
police a dü intervenir. Du train, je lis sur une de ces
baraques, écrit en grosses lettres : "The man who sells
the Earth" (l'homme qui vend l'Univers). Avec la petite
maison du real estate man, celle du forgeron et le bar
forment le commencement d'une future grande cité.
Du Saskatchewan nous passons dans l' Alberta : toujours
la Prairie. Dans cette province, le gouvernement favorise
une agriculture mixte : cultures variées et élevage. Le
C. P. R. a installé partout des fermes toutes préparées;
le pionnier, à l'arrivée, trouve la maison construite et les
semailles faites.
En traversant l'Atlantique j'avais fait la connaissance
d'un jeune Écossais Mr. Mac Phearson. Il pilotait une
cinquantaine de fermiers qui allaient s'installer avec leurs
familles sur des terres du duc d' Aberdeen. Celui-ci a des
méthodes de colonisation analogues à celles du C. P. R.
A Calgary je revois Mr. Mac Phearson, auquel j'avais
fait part de mes projets. Il me donne une lettre d'introduction pour une dame anglaise fixée dans le Dominion
depuis dix-huit mois. Elle exploite elle-même une de ces

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

775

fermes du C. P. R. Tout ce qu'on me dit de Miss Ma
de son espnt
. d' entrepnse
· et de son originalité me donne
h
très envie de. la connaître. Un matin, je quitte Calgary
pour Sedgew1ck, dans la direction du nord. C'est un
voyage de douze heures, la correspondance étant mauvaise.
Je pars avec l'espoir que Miss May aura une petite
place_ pou: m~i sur son ranch. Ce n'est st'.lrement pas le
~vail .~u1 doit ma~quer chez elle et je suis impatiente de
f.&amp;1re n importe quoi. Tout le monde travaille au Canada
et les touristes ne s'y sentent vraiment pas à leur pl ace.
Qui sait si Miss May ne serait pas justement une personne avec laquelle je pourrais m'associer? De toute façon
avant •de m'installer pour mon compte, il me faut bie~
connaitre le pays et ses conditions de vie.
Arrivée à Sedgewick, petit groupement de baraques
carrées toutes neuves. Il a fait terriblement chaud dans
les tr~ins tout le jour. Je loge à l'h6tel "des Pionniers",
endroit amusant et bien nommé. Ici on a tout à fait des
sensations de Far West.
Le lendemain matin départ de bonne heure dans le
" n~
. " d'un_ fiermier
· qm· conduit à travers champs pendant
plu~1eurs milles. De distance en distance nous voyons une
petite ferme du C. P. R., maisonnette d'un étage, domin_ée par le moulinet qui fait monter l'eau. C'est la Praine a perte de vue, plantée de ci de là d'un bouquet d'ar~res _rabougris. Mon conducteur, un Américain à figure
•~telhgente, me parle des avantages de la combinaison de
1Elc~age avec la culture. Il me raconte les déboires d'une
ferm,ere des environs, qui l'année, derniere ayant semé
tou_t son domaine en lin, a perdu toute sa ré;olte. En vrai
business man, il essaye de me vendre un terrain. Après une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

heure de course dans ce véhicule cabotant, j'aperçois
devant une ferme un drôle de petit être aux cheveux
rasés, vêtu d'une blouse et d'un pantalon de toile, un brdlegueule entre les dents : "C'est Miss May", dit l' Américain. Je saute de voiture et me présente. Une lettre de
Mr. Mac Phearson lui a déjà fait prévoir ma visite. Je suis
bien obligée de croire que le drôle de petit être est Miss
May, mais vraiment elle a tout à fait l'air d'un homme,
et même d'un nègre, tant sa figure est noire. Accueil bon
garçon ; Miss May me gardera pour la journée, regrette
de ne pouvoir me loger attendant des visites. Vite elle
reprend sa fourche, après m'avoir présentée à Jack, jeune
fille de dix-huit ans, son sosie en plus jeune et plus jol~
et à Miss S. qui s'occupe du ménage.
Je m'empare d'une deuxième fourche et j'aide Miss
May à changer la litière des chevaux et des vaches. P •
le reste de la matinée avec Jack à traire, écrémer, faire
différents travaux autour de la maison. Tout en travaillant Jack me raconte que son père est officier au Transvaal. Elle a toujours aimé l'agriculture, les bêtes. Arrivée

depuis quelques semaines au Canada, elle veut se placer
chez les autres, jusqu'à ce qu'elle ait gagné suffisamment
pour s'établir sur une ferme à elle. Au fond son ambition
serait d'être cow-boy. Son frère, me dit-elle, est modiste à
Londres. Dr6le de famille ! Jack a un beau regard franc et
courageux. Nous continuons à causer, ou plutôt c'est elle
qui parle, me racontant quelle remarquable femme est
Miss May. Jusqu'à l'arrivée de Jack, elle était seule pour
faire tous les travaux de la ferme, labourage etc. Aux
moments de presse, elle prenait bien un ouvrier agricole
pendant quelques semaines, mais généralement celui-ci

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

777

partait, trouvant la place tro

nord, où la saison est si co!tdu~e1.rEt, dans le Canada du
.
e, 1 1aut se presse
deux Jours de retard pour 1
'Il
. r ; un ou
'l
é
es semai es et l é l
ann e sera compromise. L'étable aux
a r cote de
cochons ont été constru't
M' vaches et celle aux
.
1 es par
155 M
Mamtenant
elles emploi t l
ay et par Jack.
en eurs moments
d
creuser une cave sous 1a maisonnette
.
per us à
Apres avoir déjeuné et fu é
·.
cigarette
aJI
à travers champs, en cab . 1m une
.
, nous ons
rio et voir l'éta d

ferme a un demi-mille
é 'd
t es cultures. La
carr
e supe fi . J'
chevaux ; le bétail auss·
i
r c1e. admire les
i est tres beau .
de race Holstein, grosses bêtes à ela , ce ~nt des vaches
Le soir, après le thé .
p ge noir et blanc.
.
,Je repars. Jack, ay
d
SJons à faire à Sed
• Je,
ant es commisgew1c me rame
route elle descend po
. . ne en voiture. En
ur me cue1lhr un b
sauvages. Je tiens le cheval
d
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de lis
r .
1es cheveux chez Je b b' penL ant qu'ell
.
e se ,ait couper
ar 1er. a nuit n'
tombée. Devant le p.
rr
est pas encore
1onntrs n.ottl
l
grand feutre fument 1 .
1
, que ques hommes à
a pipe; e blanchi
h' .
pend son linge à sécher D
l
sseur c mots susété
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cro, és par le riu d'
I .
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un nd1en à l' ·
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fcmme porte une longu
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air mis rable. Sa
e ro e rose en
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volan ts, et un chAle vert Il
l'
perc e, ornée de
• s sont un t l'
assez dégénéré M .
.
e autre de type
·
amtenant il
·
baraque du forgeron.
s stauonnent devant la

., J'ai fait mes adieux à Jack Elle m'
J espère l'engager à ve .
. . .
est sympathique et
01 r me reJotnd
,,
··
J avais une ferme à . J
.
re, s1 Jamais plus tard
mo,. e vais cns ·t
p·
retrouver ma chamb

d l

Ul

e au

ronners Hotel

le train qui passe à d re he a nuit dernière, en attendant
~~x. ~mdu
· L a chaleur est
SUuocante
et les
.
matin.

moustiques mtolérables• J e ne parviens
.

3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas à dormir et pense à Miss May avec admiration, tout
en n'ayant aucun désir de l'imiter.
De Sedgewick je retourne à Calgary, La chaleur est si
forte que les pieds sont cuits à travers les semelles sur les
pavés br1ilants. Fait la connaissance de plusieurs femmes
dactylographes, institutrices, couturières ; quelques unes
font du colportage, d'autres sont agents pour des ventes
de terrains. Certaines réussissent très bien. Cependant je
me rends compte que les brochures répandues en Europe,
encourageant l'émigration au Canada, sont d'un optimisme un peu exagéré, cachant de parti-pris toutes les
difficultés avec lesquelles le nouvel arrivé est aux prises.
" L'Ouest n'est pas un endroit pour une femme
blanche, " me disait une jeune Anglaise, très énergique
cependant, qui, arrivée au Canada comme jardinière,
trompée par son associée, avait ensuite ouvert un tea room,
fiasco complet, et fini par trouver une place de groom.
Mais on exigeait d'elle un travail si dur qu'elle était
tombée malade et avait dil. retourner en Angleterre.
Celles qui viennent au Canada sans posséder un métier
bien défini, les intellectuelles, les artistes, trouvent difficilement à s'employer. En revanche une cuisinière ou
une couturière est s1'.lre d'un bon accueil et d'un travail
bien rétribué.
Je m'étais toujours figuré l'Ouest canadien comme
étant. très sauvage. Il n'est pas sauvage, mais rude, et cette
"civilisation barbare" n'est pas sympathique. On s'y senÜ
la fois repoussé et attiré ; repoussé par la rudesse des
gens, attiré par leur jeunesse, leur énergie. On perd vite
la notion de l'impossible dans ce pays où se voient tant
de miracles. Si la vie du moment est difficile, on a

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

779

toujours la
.
1 ou mo·
. presque certitude d'arnver
pus
•
à une meilleure situation Il
.
ms vite
. I d'
.
serait amusant d'interroger
sur sa. vie p us un homme à fi gure voIonta1re
. rencontré
tr
en am ou en bateau.
'
Le beau temps. du ranchin g, dont C algary était le centre
est b1·en fi ru. mamtenant
· ont tro
· · Les terrains
é'
de valeur ces dernieres anné
p augment
bonne affaire Je f: . 1
e~, _pour que l'élevage soit une
.
ais a connaissance de M T
h fil
du général. II me raconte q ue v01c1
.. douze ans
• roc•·1 u, s
Canada. Avant de
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poss er un ranch 11 ' é. .
comme cow-boy L
s Y tait engagé
. es autres cow-boys se
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lui, parce qu'il n'était 1
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. . p us tout Jeune et aussi parce qu'il
rança1s, mais il est par
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d'eux et
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venu a se faue respecter
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ville de l'Alb t
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20

juin.

. u1tte Calgary pour Ed monton C
•
nvales, chacune voul
. es deux villes sont
ant ~tre celle qui s'accroît le 1 .
Ed monton e t
.
P us vite.
fort des Roc:eu:onstr~1te sur un terrain vallonné, contrechez des amis
passe quelques jours très agréables
ais.
En quittant Edmonton, je retourne Cal a
'
arrêter et pars pour l'île de V
g ry sans m y
Montagnes Roch
ancouver en traversant les
euses.

irl:/.Y

a

Sooke, près Pictoria 12 ..,,,
A
.
,
JU1 tel.
u départ il pleuvait, et c'est s
la
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cette traversée des M
ous plme que J a1 fait
tant é' .
ontagnes Rocheuses dont J·e m'ét .
r JOUie. Je descen'ds a L
ais
train du lendemain 1 .
aggan pour 1 attendre le
et a1sser aux nuages le temps de se

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

disperser ; mais le lendemain n'a pas été plus beau que la
veille ; un brouillard épais courait le long de la vallée,
cachant les cimes neigeuses. La traversée des montagnes
dure à peu près 24 heures. On ne voit ni pâturages, ni
chalets comme dans les paysages alpestres : rien que des
arb~es sombres et des rochers. A un moment donné, nous
passons cependant près d'un petit village nommé Edelweiss, construit pour les guides suisses importés par le
C. p. R. Mais ce village tout neuf a un air artificiel de
décor de théâtre. A Glacier, trois de cès guides stationnent
sur le quai de la gare. Je saute du train et engage la
conversation en patois bernois. Ils ne comprenµent pas un
mot de ce que je leur dis, par la raison qu'ils sont Anglais.
Le Dimanche matin, 6 juillet, le temps était clair pour
la dernière partie du voyage et -1e pays tr,!.versé tout à fait
beau. Je voyais la forêt vi~ge pour l~ première foi~. La
voie courait entre des arbres géants, del espèce des épicéas,
les plus grands que j'aie jamais vus. Le versant ouest des
Rocheuses forme un contraste absolu avec le versant est.
Là il y avait vraiment trop peu d'arbres, ici il y en a
presque trop; le déboisement est difficile et coil.teUX. No~s
longeons des lacs très beaux, puis la rivière Fraser. Qu01que ce soit dimanche, les gens travaillent sur la ligne, dans
les scieries et partout ; les ouvriers sont pour la plupart
des Chinois et des Hindous en turban. A IO heures, nous
arrivons à Vancouver. La baie est vraiment splendide, la
ville assez semblable aux autres villes américaines, à ce
qu'il m'a semblé. J'en ai remis la visite à un autr~ jour
et suis aussitbt montée sur le bateau. Bordant la baie du
cbté sud est Stanley Park, réserve de forêt vierge, conservée
telle quelle, av:ec le fouillis des sous-bois et des arbres géants,

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

La traversée de Vancouver à Victoria est une chose
exquise, surtout par un aussi beau temps. Puget Sound est
semé d'îlbts boisés. Les Canadiens de l'est m'avaient bien
dit que pour eux la Colombie br.itannique était le lieu de
vacances où ils venaient se reposer apres leur vie de travail
A trois heures nous arrivons à Victoria. C'est une vill~
plus anglaise qu'américaine, habitée par des gens riches,
pour la plupart; beaucoup de familles d'officiers de l'armée
des Indes. Les maisons en bois, entourées de verdure sont
. é
,
temt es en brun, en gris perle, ou encore en couleur
beurre frais avec l'encadrement des fenêtres blanc. C'est
net comme apparence et tres coquet. Le port est assez
étroit et insuffisant. Il est encombré par les steamers du
C. P. R. faisant le trajet Victoria-Vancouver et VictoriaSeattle et par une quantité de petits bateaux à naphte.
Les grands vapeurs qui vont en Chine et au Japon n'en~ent P~ dans la rade. La ville donne, dès l'arrivée, une
impression de prospérité. On y remarque le Palais du
Parleme_n t et la masse monumentale de l'Empress Hotel.
Je suis heureuse d'être ici; c'est un changeD)ent complet apres la Prairie monotone et br{llante. Je trouve à me
loger dans ~ne pension de famille recommandée au départ
par des amis français qui sont à la tête de fa C° FrancoCanadienne. Un de leurs agents Mr. Carmichaël et sa
fem~e, dont j'avais fait la connaissance à Londres en mars
dermer, me reçoivent aimablement.
_Visité la -Yil!e. Sur les conseils de Mr. Carmichaël je vais
voir le Député-Ministre de l'agriculture. A cette période
de mon voyage, l'ambition agricole qui me dévorait au
départ s'est un peu calm!e, Des bœufs, je suis prête à me
rabattre sur les poulets • L es œu1s,
r. para1t-1l,
• • se vendent très

�JOURNAL DE VOYAGE -(CANADA)

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cher à Victoria. Mr. S. le Député-Ministre consulté, me
conseille d'aller voir Mr. Miller Higgs, un Anglais qui
élève de la volaille dans son petit ranch de Sooke, à dixsept milles de Victoria. Je prends l'auto publique, traversant un pays boisé, qui me rappelle tantôt la Suisse et tant6t
le Midi. Le temps est beau ; il fait une chaleur agréable.
Par moments, dans une éclaircie à travers les arbres,
j'aperçois la mer et les montagnes de !'Olympie Range.
La plus grande partie du trajet se fait en forêt. De temps
en temps nous passons à côté d'un groupe de quelques
tentes. Elles sont habitées par des hommes occupés à
déboiser, travail de géant. Mr. Higgs n'est pas chez lui;
je ne trouve que son ouvrier, tout à fait gentleman, mais
idiot et très sale. Je laisse un mot sur ma carte et retourne

à Victoria.
.
Le lendemain matin, jeudi

juillet, répondu à deux
annonces parues dans le journal sous la rubrique Help
wanted Jemale, réclamant des agents féminins. Je vais aux
renseignements. La première situation consiste à aller
tourmenter les gens chez eux: pour les engager faire
agrandir leur photographie. C'est hideux. J'hésite à
refuser, car la commission est assez forte. La deuxième
annonce est celle d'un médecin, qui offre des soins contre
abonnement. L'affaire est plus profitable encore que celle
du photographe, mais j'apprends le jour même qu'elle est
Ier

a

frauduleuse.
Sur ces entrefaites, arrive Mr. Higgs, en ville pour la
journée. C'est un Anglais d'une quarantaine d'années,
tiré à quatre épingles. Il m'invite à prendre le thé à
l'Empress Hotel. Je lui parle de mon idée de poulets, Il
propose de m'emmener passer quelques jours sur sa

ferme; me dit que sa femme m'attend. J'accepte de suite.
Vite j'empile quelques vêtements dans une valise et nous
partons dans le buggey. Après cinq minutes de conversation, nous découvrons, à no.tre amusement
tous deux:
que nous avons en Europe des connaissances communes.'
Sur la route, Mr. Higgs parle tout le monde, interpellant
les ~ens par leur nom. Le matin, à l'aller, des voisins lui
avaient donné des commissions ; l'un d'eux, cuisinier
d'un camp de bûcherons, l'avait même supplié de lui
rapporter une bouteille de whisky, en lui disant : " Vous
promettez
. de n'en rien dire à ma femme 1"
. Mr . H'1ggs

a

a

t&lt;

\ pro~1s tout c~ qu~on a voulu, mais a fait exprès
d oublier la bouteille, nen que pour voir la figure désappointé~ de. l'autre. La route s'allonge et j'ai faim. Je
voudrais voir les veaux: que nous croisons sur le chemin
transformés en côtelettes. La nuit est tombée et les
tentes éclairées
l'intérieur · font penser à des cartes

a

de Noël.
. A onze heures nous arrivons enfin. Mrs. Higgs est une
Jeune femme de mon i ge, à l'air pratique et tres décidé.
Nous prenom, un thé tardif. Je l'aide à préparer ma
chambre. Le lendemain nous nous levons de bonne

a

heure. J'apprends faire le déjetlner des poules. Quand
la volaille a m_angé, nous nous occupons de notre déjel1ner
à nous. Pour toute aide, les Higgs ont l'idiot qui sert à
porter le bois et l'eau. Aux repas, on met un grand
bouquet de fleurs en face de lui pour le cacher car sa
tenu~ à table laisse à désirer, et il est horriblem:nt ·sale.
_Des le premier jour, je me suis sentie installée chez les
Higgs comme chez moi. Nous avons été très occupés à
préparer des sujets pour l'exposition d'aviculture de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vancouver, à laquelle doit assister S. A. R. le duc de
Connaught. Les plus belles volailles de Mr. Higgs sont
les Cornish Game, oiseaux de table, blancs, hauts sur
pattes, très batailleurs. Il faut leur laver les pattes à l'eau
-et au savon, manicurer leurs ongles et les passer au bleu,
Derrière la maison est une terrasse sur laquelle nous
a-elavons la vaisselle, préparons les légumes et faisons la
Jessive. Nous vivons dehors. Les Higgs aiment beaucoup
ies fleurs; leur jardin est ravissant 'avec sa pergola couverte
,de rosiers grimpants et les pois de senteur si chers à tout
cœur anglais.
" Cela ne paie pas, " disent les voisins utilitaires, en
parlant du jardin. " Cela ne paie pas, " disent-ils aussi
quand, le soir, les Higgs, le travail fini, partent pour de
longues randonnées en vqiture dans la campagne. Bientf&gt;t
je connais tous les ranchs des environs et leurs habitan~.
Parmi eux sont plusieurs fils de famille ayant un conseil
_judiciaire. Lorsqu'ils reçoivent, deux fois l'an, la pension
1paternelle, ils vont se terrer dans une auberge du voisi1J1age. Quand tout l'argent est bu, ils retournent travailler.
J'aime beaucoup les jours de semaine à Sooke mais pas
du tout le dimanche, lorsqu'après un sermon interminable
du pasteur méthodiste, il faut retourner le soir à une
réunion de prière. Au bout de quelques jours, je rentre à
Victoria les Higgs quittant leurs poules, qu'ils confient à
.
'
des voisins, pour aller à Vancouver. Cette expérience
ma
montré que je n'aime pas suffisamment les poulets ~ur
leur consacrer ma vie. D'autre part, je me rends très bien
compte que je n'ai nul désir de m'expatrier définitivement en achetant de la terre et en me fixant au Canada.
Mon intention est d'y séjourner quelques années, si j'y

'

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

trouve une situation quelconque et je consulte la page
,d'annonces du Victoria Colonist.
Voici de nouveau tous mes projets changés. Cela a été
-si rapide que j'ai peine à y croire moi-même. En quittant
les Higgs et leurs poulets, j'ai passé à Victoria quelques
journées mélancoliques, cherchant en vain une occupation ; ce n'est pas du tout si facile à trouver qu'on le
croit. Je répondais aux annonces les plus variées et
toujours sans succès.
Dans ma pension est une grande Anglaise, d'une
'juarantaine d'années, un peu originale et bohême Miss
. ; elle donne des leçons d'anglais à une Indienne,
'
Pame
femme d'un Américain, exploiteur de forêts. Hier elle
me dit que cette squaw l'invite à camper au nord de l'île
parmi les gens de sa tribu, et l'autorise à emmener avec
~Ile une amie. Cette Indienne, Mrs. Donahoo, était
veuve d'un chef dont la tribu habitait le long du fjord de
Kyuquot, au nord de l'île de Vancouver. Il y a quelques
2.nnées, une barque contenant trois jeunes blancs chavirait
-sur la rive. Deux d'entre eux se noyèrent ; le troisième
qui était demeuré toute une nuit cramponné à l'épave'
fut recueilli par les Indiens et soigné par la veuve d~
chef. En reconnaissance il l'épousa, et depuis lors ils partagent leur temps entre Victoria et Kyuquot. L'Indienne,
demeurée sauvage, refuse d'habiter une maison, préférant
amper Victoria sur sa gazoline dans la baie d'Esquimalt,
à quelques milles de la ville.

a

Miss Paine semblait un peu ennuyée à l'idée d'aller
seu~e. chez les Indiens; elle a accepté avec plaisir ma proposition de l'accompagner. Il fallait que je sois présentée

�786

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à Mrs. Donahoo, ce qui est fait aussit&amp;t. C'est une femme
d'une quarantaine d'années, habillée a l'européenne, toute
petite, le type de sa race très accentué : une grosse tête,
les pommettes saillantes, le nez épaté, le crhie pointu, ce
qui chez les Indiens est l'idéal de la beauté féminine. Ce
résultat est obtenu par un savant bandage de la tête des
nouveau-nés. Miss Paine ayant fait la présentation, je
suis invitée sur le champ. Le départ est fixé au lendemain. Mrs. Donahoo ne parle que quelques mots d'anglais;
elle rit continuellement d'un rire grimaçant qui la fait
ressembler à un vieux masque japonais.
Nous quittons Victoria le 20 juillet au soir pour Kyu·
L e "T ees " , sur
quot. C'est un voyage de quatre Jours.
lequel nous nous embarquons, m'a été dépeint par
Mr. Carmichael, comme ét;mt très sale et inconfortable.
Je m'aperçois vite que cette opinion n'est pas exagérée;.
mais je passerais par dessus tout, tant je me réjouis de
cette expédition. Ce bateau d'environ quatre cents tonneaux servait à l'origine pour le transport des bestiaux; il
est indigne d'un autre usage. MaLntenant il prend du
cargo, et les quelques passagers, Indiens ou pionniers, sur
la c&amp;te ouest de l'ile.
Jamais je n'oublierai ce départ. Pour arriver à notre
cabine il fallait enjamber des paquets de cordage, des
planches, des tas de charbon, contourner adroitement des
vaches et des gens couchés un peu partout, plusieurs ayant
bu. Miss Paine avait envie de s'en retourner quand nous
avons rencontré Mr. Donahoo, le mari de la squaw, qui
lui a redonné courage.
Nous partageons, Miss Paine et moi, la même cabine.
Elle s'ouvre sur la salle à manger, qui est transformée en,

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

dortoir pendant la nuit, et je soupçonne les nappes d'y
tenir lieu de draps.
Heureusement le temps est très beau durant les quatre
jours du voyage, que nous passons sur le pont, assis sur les.
planches et les cordages. Nous ne voyons guère !'Indienne
qui reste presque tout le temps enfermée dans sa c~bine.
Nous suivons la c8te, entrant dans tous les fjords. Je n'ai
jamais vu la Norvège, mais je me figure que l'île de
Vancouver doit lui ressembler.
A chaque arrêt, toute la population est là pour nous
recevoir. Le bateau ne passant que deux fois par mois,
c'est le grand événement. La population est composée
d'indiens, de Chinois, de quelques Japonais et de Blancs,
concessionnaires de terrains ou b-ô.cherons. Quelques
jeunes ingénieurs, nouvellement arrivés d'Angleterre, font
de l'arpentage et de la cartographie.
Dans ces endroits neufs, les femmes blanches sont rares.
Sur le bateau, une institutrice qui va rejoindre son poste
tout au nord de l'île, au cap Scott, me raconte que la
personne qu'elle va remplacer avait été demandée vingtdeux fois en mariage en six mois. Elle en était devenue·
presque neurasthénique et avait obtenu d'être envoyée
ailleurs.
Les Indiens de la Colombie britannique m'ont beaucoup déçue. Ils n'ont pas le beau type de ceux de la
Prairie, mais sont pe~its et gros, ressemblant aux Esquimaux et aux Japonais. Ils ont la vie facile, se nourrissant
de poisson. Ils tressent des paniers très fins et fabriquent
des canots à l'arrière allongé, terminés par une tête de
cerf ou une tête d'oiseau sculptées. Les femmes et le!.
petites filles portent de longues jupes de percale volants,,

a

�JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

des châles de couleurs vives. Les hommes sont vêtus
comme des trappeurs quelconques. Ils ont beaucoup perdu
le sentiment de l'honneur et de la parole donnée et contrastent en cela avec leurs frères de l'Est.
A chaque arrêt du bateau, tous ces gens sur les passerelles: Indiens, Chinois, Japonais, btkherons aux chemises
jaunes ou vertes, font des taches de couleurs gaies.
C'est la limite extrême du Far West. Les touristes
même ne dépassent guère Victoria. Les passagers sont des
habitants du pays, ceux vus sur les débarcadères.
Quand Mrs. Donahoo se promène sur le quai, elle est
tout de suite entourée de femmes lui padant en indien,
très vite , touchant ses vêtements avec des sourires admiratifs. Dès les premiers jours, on voit que Miss Paine ne
lui est pas sympathique. Elle a di1 ne l'inviter que par
caprice. Pour moi, jusqu'à présent, elle semble avoir une
grande affection, que je n'arrive pas à lui rendre. Je la
~ens vraiment trop différente et trop peu si1re.
22

juillet.

Nous stoppons devant une mise en bohe de saumons
et avons la chance d'arriver en même temps qu'un bateau
rempli de ces poissons qui brillent au soleil. Les hommes
les soulèvent avec des crochets, et les jettent sur une
planche qui s'élève à la manière d'un tapis roulant. Les
pôissons sont retenus par des planchettes fixées à espaces
réguliers. Ce monte-charge les transporte dans un ~nd
hangar, où ils sont grattés, nettoyés, coupés et mis en
boîtes. Dix mille saumons par jour sont ainsi préparés.
Le lendemain, vers le soir, le "Tees" s'arrête devant
une station baleinière. Trois baleines sont là, sur un grand

plan incliné; des Chinois les dépècent. Tout ce qui n'est
pas huile et fanons est brt\lé pour faire de l'engrais.
L'odeur qui s'échappe de ces fourneaux et cheminées est
une chose épouvantable, dont on ne peut se faire idée.
Elle pénetre dans la peau et dans les vêtements, et suffit
à donner le mal de mer. C'est affreux de penser que des
gens peuvent vivre dans un endroit pareil. On me dit
qu'en peu de temps ils s'y habituent, et même engraissent
rapidement. Au dessus des carcasses, tourne un vol de
corbeaux. Des loups, attirés par les débris, hurlent dans la
forêt. Nous les entendons du bateau. L'odeur de baleine
brt\lée que le vent nous apporte devient intolérable. Je
vais supplier le capitaine de nous faire reyartir. Il est au
milieu d'une partie de cartes et ne veut rien entendre.
Nous nous enfermons alors dans une cabine, Mr. et
Mrs. Donahoo, Miss Paine, deux jeunes Américains, deux
petites filles et moi. Nous fermons les hublots et fumons
force cigarettes jusqu'au départ. Il paraît que les baleines
diminuent beaucoup sur la cé)te. Quelques heures plus tard
nous passons devant une autre station baleinière. C'est la
nuit. Nous sommes réveillés par l'odeur.

Mercredi, 24 juillet.
Au matin nous arrivons devant Kyuquot, village indien,
but de notre voyage. Une barque menée par deux indigènes vient nous chercher à quelques milles en mer. Ici
nous trouvons Mr. et Mrs. Ellis, le beau-frère et la sœur
de Mrs. Donahoo, qui tiennent une petite boutique, à la
fois mercerie, épicerie et quincaillerie.
A Kyuquot, il y a une véritable plage. C'est une rareté,
car, depuis Victoria, la rive a été plus ou moins monta-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gneuse; mais toujours les arbres, épicéas d'essences diverses,
descendaient jusqu'à la mer, ce qui est tres beau, qùoique
assez froid et monotone, D'autres endroits, en revanche,
sont entièrement dénudés. Jusqu'à ces dernières années,
les concessionnaires de terrains n'hésitaient pas à mettre
le feu aux forêts. Maintenant une réglementation sévère
interdit ce mode trop radical de déboisement.
Toute la jeunesse indienne est a la pêche pour l'été
ou travaille dans les mises en boîte de saumons. Il ne
reste au village que les vieillards. · Village est un nom
pompeux pour ce groupe de quelques cabanes. Parmi _les
Indiens la coutume est que, lorsque le chef de famille
'
.
meurt tous ses biens soient mis sur sa tombe et sa maison
brtîlée.' Vingt-cinq chefs de famille ont péri dans un
naufrage, il y a quelques années, et cela devait être un
curieux spectacle de voir, _au bord de la mer, sur une
-étendue d'un demi-mille, un alignement de chaises,
tables, commodes, gramophones, ayant appartenu aux
naufragés. Il ne reste plus rien de ces objets, mais, sur la
tombe d'un chasseur mort il y a quelques mois, on aperçoit encore sa grande pirogue, son fusil et des planchettes
piquées verticalement sur la pirogue, chaque planchette
représentant une loutre de mer tuée par lui.
L'héritage n'existe pas parmi les Indiens. Les jeunes
ge s sont aidés par les dons du Potlatch. De temps en
temps un ou plusieurs membres de la tribu font un don
'
. aux
à ..quelques
garçons choisis par eux. Ce don revient
enfants des donateurs et se transmet de génération en
génération. Mais aujourd'hui, les jeunes indiens élevés
-dans les écoles et revenant dans leurs villages avec tous
les défauts des blancs, sans aucune de leurs qualités,

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

79 1

acceptent souvent le don du Potlatch sans le rendre aux
enfants du donateur.
A Kyuquot, nous entrons dans la maison de Moîse,
neveu de tnon h&amp;tesse squaw. C'est un jeune homme
très Sàle et mal tenu, habillé à l'européenne. Il est marié
depuis quelques semaines. Sa femme est une jeune blonde,
qui n'a pas du tout le type i~dien. Elle a l'air d'un
ruminant; sa figure ne change pas d'expression pendant
tout le temps que nous passons chez elle. La maison est
meublée à l'européenne : des chromos au mur, le portrait
du pape et un Reynold reproduits en teintes criardes, un
affreux gramophone, ce qui paraît être pour les Indiens
l'idéal de l'élégance.
Après déjeuner nous partons pour le bungalow des
Donahoo, situé à quelques milles de Kyuquot, sur un bras
de mer. Nous montons dans un bateau à naphte, auquel
sont attachées plusieurs pirogues portant le bagage, les
tentes, les armes, etc.
Quant aux membres de l'expédition, ils-sont une quinzaine, Indiens et Blancs :
1° M. Donahoo, l' Américain, notre chef d'équipe.
C'est un homme de trente-huit ans, toujours de bonne
humeur, ce qui est important dans un camp ; tres énergique,
une belle tête, et, par extraordinaire, pas du tout commun.
Il a vécu tout jeune une vie d'aventures; a fait naufrage
plusieurs fois, travaillé dans les mines d'or, mené au Japon
des convois de chevaux de course.
Il connaît la forêt comme un trappeur. Au reste, il l'a
été. Il est plut&amp;t silencieux, comme le sont les gens habitués à la solitude, mais, quand on arrive à le faire parler
·1
,
1 est très intéressant.

�79 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS~

Mrs. Donaboo, l'Indienne, les cheveux huileux, le
é até, a une haute opinion de sa beauté, et passe des.
nez p
.
. •
, li
h cures à se Coiffer devant mon petit m1ro1r qu e .e
accroc he à un arbre. Boudeuse et capricieu. e, elle
. est ,déjà
Il
.
aimable
avec
moi
et
odieuse
avec
Miss
Pame,
moms
. qu e .e
traite en esclave. Les premiers jours, elle voulait que JC
décide ma famille à me céder à elle, désirant me garder
définitivement, à titre de fille adoptive et ~e da":e de
· Je m'aperçois bientôt que je serais aussi procompagme.
fesseur de danse et relaveuse de vaisselle.
Le plus grand tort de Mrs. Donahoo, c'est de' ne pas
consentir à rester tout simplement la sauvage qu elle ne
2o

peut s'empêcher d'être.
. .
30 Harry Donahoo, cousin de Mr. Donahoo, 1\méncatn
de vingt ans, genre très Chicago. Bon garçon, mais crac~e
trop sou ven t ; porte un mackintosh par le plus beau soleil.
40 Harry Lane, jeune homme du même !ge, sale et
mal élevé.
50 Bec Lane, soeur de Harry, fillette de dix ans, très
attachante, toujours en punition, parce qu'elle a trop de
fantaisie, ce qui déplaît à Mrs. Donahoo.
60 Hatchkett, petite Indienne du même â~e que Bee,
adoptée par les Donahoo, très pratique, mats menteuse
et rapporteuse.
., .
.
70 Un Indien de seize ans, dont J a1 ~ubhé le nom.
go Marks, l' Américain auquel apparaent le bateau à
hte Il vit avec sa femme et son bébé dans une cabane
nap .
1
.
'il
en bois qu'il a construite lui-même sur a conces_s10n qu
tient du gouvernement. Il donn~ des cou_ps de pied à son
chien et paraît avoir une mauvaise conscience . .
90 Mrs. Marks, jeune Californienne ravissante et

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

793

blonde. Elle s'ennuie à mort dans cet endroit solitaire.
10• Le bébé Marks, pauvre petit être de six mois qui
en paraît deux.
11• Mr. Ellis, bcau-frere des Donahoo; tient la boutique
à Kyuquot, commun, gros, mais inoffensif et sans malice.
12• Mrs. Ellis, Indienne, sœur de Mrs. Donahoo, mais
toute différente : grande, jolie taille, très enfantine, mais
charmante.
13• Mis Paine, l'Anglaise qui m'a présentée aux
Donahoo, bohême, désordre, sentimentale, bien élevée et
très malheureu e dans ce milieu.
14° Moi-même. Sweater sang de bccuf, jupe courte à
carreaux noirs et verts - le sweater et l'étoffe viennent
du bazar indien de Kyuquot - grand feutre gris avec
une plume d'aigle, la per onne et les habits déchirés et
très sales.

Le bungalow des Donahoo est itué dans un endroit
spler.dide. C'est la solitude ab olue. Pour y arriver, nous
longeons la rive du fjord. Les aigles perchent sur les
grands arbres au bord de l'eau. La maisonnette est entourée
d'un jardin abandonné, devenu prairie. Nou y passons
trois jours, dévorés par les moustiques.
Mrs. Donahoo, maintenant que nous avons quitté le
"Tees" protecteur, se montre de plus en plu autoritaire
et capricieuse. Elle est orgueilleuse 'd'avoir chez elle des
femmes blanches, plus orgueilleuse encore de les sentir à
• merci, de pouvoir leur commander.
Le meilleur souvenir de ces journées est la capture
d'un gros saumon. Nous étions en pirogue, Mrs. Donahoo
tt moi. Je pagayais san bruit; elle pêchait, assise à
l'arriêre, déroulant la longue ligne terminée par la cuiller
4

�795

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

794

de cuivre et l'hameçon, auquel est attaché un chiffon
rouge, à la mode indienne. Je m'amusais à compter les
grosses méduses jaunes d'or. Tout à coup la ligne se
tend ; un saumon a mordu. La squaw pousse un cri
sauvage, elle saute dans la pirogue au risque de la fairt
chavirer. La ligne se détend ; le saumon est parti, emportant l'hameçon ; Mrs. Donahoo pleure et hurle de rage
en indien. Elle est effrayante à voir. Mais le poisson
mourant revient à la surface ; elle l'achève à coups de
pagaie. Alors c'est un chant de triompi1e et nous rentrons.
De tous les points du fjord arrivent des Indiens en
pirogue, qui viennent rendre visite
notre h~tesse. Elle
est ici dans son élément. Les repas se prennent dehors l
on mange du riz, des haies, du poisson. Mrs. Donahoo et
ses amis forment un groupe a part. Accroupis par terre,
ils grimacent et parlent tres ' vite une langue gutturale.
On les sent bien loin de soi, et l'on n'éprouve pas à leur
égard la sympathie qu'on ressent pour certains paysaDS
et pour les vrais sauvages. On emporte d'eux une impretsion de laideur et de saleté. Les trappeurs de !'Hudson
Bay c• ont forgé une langue : le chinouk, sorte
ranto, qui est généralement employé dans les rapport,

a

d'•

entre Blancs et Indie•ns.
Miss Paine est devenue l'esclave de l'6xpédition. C'elt
elle qui veille au feu, cuit les repas, lave la vaisselle.
L'indienne la rudoie et se moque d'elle. Cette pauvlt
Anglaise me fait vraiment grand'pitié et j'essaie de
l'aider. Le soir nous faisons des feux d'herbes humides

PROTEE

DRAME SATYRIQUE EN DEUX ACTES

ACTE II
·J
11-.
.Même. tableau
.
,&lt;JU' à l'acte précédent• Quand le rtaeau
se IÇtle,

CÉLINE

Rorr.

1111

mt MENELAS etendu sur le ri'{.lage et dormant tenant d.
16
1111Jin
u:uche sur ,e,ans
• la main d'HÉLÈNE '{.loilée et assfre• A o·
pro1u111um

appuyé sur une canne à bout de caoutchouc ,e tient le
A l'orchu~e

BATTRE-MAJOR, écoutant l'orchestre. -

BACCHANALE NOCTURNE

pianfoir110.
LE SATYRE-MAJOR

à l'orchestre

Tout beau, Messieurs ! tout doux ! Plus bas !
Plus bas ! Plus bas !
S'il s'agissait de faire du bruit nous n'aurions
pas besoin de musique.
'
C'est le silenc~ qu'il s'agit de faire entendre
Chhh!

•

Il b~t la mesure. La musir1ue, déjà faible, devient presque imperceptible.

pour chasser les moustiques.

(A suivre.)

1

1

V.
o1r 1a Nouvtile Rwut Française du x"' Avril.

�LA 'NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

PROTÉE

Ça va mieux 1 Sss ! plus bas encore! que diable l
ce n'est pas pour des chaudronniers que vous jouezl
Mais pour des demi-dieux dont l'orçille farouche
se termine en une pointe aussi fine qu'un seul poil.
Et vous allez réveiller ce brave homme qui a
pris Troie et terrassé un phoque et qui est bien
fatigué.
Et Hélène même peut-être. Plus bas!

L' orcftestre joue à vide, les violons retournés,
les cymbales disjointes, les cuivres bouchés.
Très bien 1 Vous m'avez compris! voilà. la musique comme je l'aime.
Le ronflement des tambours, le claquement des
mains, la grêle des crotales, nous
Parviennent comme de l'autre côté de la lune.
Le torrent des sabots 'et des pieq.s nus qui
suivent Bacchus
N'arrive pas plus à l'oreille que le grouillement
au fond d'un fleuve des écrevisses cuirassees.
Ces cris desesperés
Ne sont pas plus pour nous que la froide archerie de Diane,
Quand par un radieux minuit dans les campagnes du Rhône elle prend un large mûrier pour
cible !
Et la trompette elle-même quand elle sonne,
aussi faible qu'un sifilet de verre.

Faible 1riusique.

797

La nuit est aux dieux.
Coups très doucement sur la grosse caisse.
N'est-ce pas! Elle est trop belle ! c'est trop
beau, ce milieu de l'année ! .
C'est pour cela que Bacchus est venu,
Afin de délivrer les campagnes et les déserts et
les énormes replis de la terre tout remplis de
fotêts
. J?e cette ~~rche en triomphe et de ce pas irrés1st1ble au milieu des cris de désespoir imposant
le délice et la terreur !
'
Malheur à celui qui sur les feuilles mouillées à
minuit
Verra le reflet du dieu blanc, pareil à un soleil
de lait!
Malheur au cerf qui parmi ses biches inquiètes
exhaussant sa tête arborescente,
Regarde l'étrange armée cependant qu'elle passe
le gué montagnard en tumulte parmi les pierres
roulantes.
Et le dieu déjà n'est plus là et l~s précède
ct fo n ne v01t
· qu ' un gros
. homme ivre sur son'

Ane 1

Nul à cet appel n'est plus un homme tout-à-fait!
Car l'homme pour bondir prend les jarrets

d'une chèvre,

. Et la chèvre pour happer
vigne qu'on lui tend
·

raigre

poignée .de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

799

PROTÉE
J

MENELAS

Se met debout et devient une fille au front
cornu!
Silence!

La musique cesse peu à peu.

'

Quoi, n'y avait-il pas ici tout à l'heure,
Un de ces vilains Satyres encore qui me tirait
la langue?
LE SATYRE-MAJOR

Salut, Ménélas!

Silence.

Il dort! ce n'est pas en vain qu'il a regardé
dans les prunelles du dieu de la Mer !
Tout pour lui est changé et je vais lui appa..
raitre comme la plus adorable des Nymphes.
Salut, libérateur 1
MÉNÉLAS ouvre les yeux sans se réveiller.
- Le sATrRE-MAJOR lui fait d'horribles
grimaces. - MÉNÉLAS le regarde avec
hébétement et imite !CS gr:imaces. - Puis
d'un bond il se r~lève et saute sur s011
arc, mais peu à peu comme frappé d' étonnement il le laisse se débander.

'
SCENE
I

Il n'y a que moi ici, Seigneur, pour vous servir.
MÉNÉLAS,

se passe la main sur le front.

Qu'y a-t-il ? Monseigneur semble inquiet et
troublé.
' '
MENELAS

Ah, je suis las de toutes ces diableries !
LE SATYRE-MAJOR,

minaudant

Ce n'est pas moi au moins qui vous fais pe.ur ?
M!NÉLAS

Toi, ça va bien. Je t'aime. Tu es jolie. Ah, cela
fait plaisir de regarder une gentille figure.
LE SATYRE-MAJOR,

avec une révérence

Monseigneur !
LE SATYRE-MAJOR

Salut, Ménélas l
MENÉLAS

Qui me parle ?
LE SATYRE-MAJOR

C'est moi, Seigneur, qui vous parle.

MÉNÉLAS

Qu'une longue boucle blonde fait bien le long
de la délicieuse amande d'un jeune visage !
Et quel teint éclatant, aussi pur qu'une fleur de

bégonia!
·Qui es-tu ?

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

PaOTil

LE SATYRE-MAJOR

La servante du seigneur Protée.
MÉNÉLAS

Tu as un bien vilain maitre.
LE SATYRE-MAJOR

Naxos (le plus souvent),
Est une ile au milieu de cette mer qui se trouve
entre les trois Continents,
Et c'est elle qui recueille toutes les épaves des
tempêtes et des courants.

801
MÉNÉLAS

Ça ne fait rien ! ça lui est tellement égal 1 "Je
suis Hélène ".
Veux-tu l je t'emmène I je te donnerai une place
à la lingerie.
Mais dis moi d'abord comment ton mattre se
ressent de la friction que je lui ai administrée.
LE SATYRE-MAJOR

Merci, il va bien et vous demande ses lunettes.
MÉNÉLAS

Un moment l qu'il vienne les chercher.
MÉNÉLAS
LB SATYRE-MAJOR

Tu es une de ces épaves toi-même ?

II n'ose vous affi-onter de nouveau.
LE SATYRE-MAJOR

J'étais abandonnée sur la mer dans un petit
bateau,
Et c'est le vieillard Protée qui recueillit ma
faiblesse et mon innocence.
, ,

MÉNÉLAS

J'ai bien cru que j'allais licher prise 1
Le lion et tout le reste, ça m'est égal! Mais
c'est le numéro de l'octopode que je n'attendais

pas l

MENELAS

Quand je me suis vu tout-à-coup au milieu de

Comme elle a bien dit ça !
Écoute, tu es adorable !

ces lanières flottantes,
Face à face avec ce bec de perroquet et ce crâne
cylindrique, pareil à un énorme cornichon décoloré, plein d'une épouvantable sagesse,

LE SATYRE-MAJOR

Tout beau, Seigneur!
N'est-ce pas là votre dame qui est avec vous?

Et ces yeux sans prunelles où flotte une lumière,
comme une lampe derrière une boule pleine d'eau,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

802

J'ai pensé rendre l'âme de dégoô.t ! Heureusement que la vision n'a pas duré,
Et qu'aussitôt j'ai tenu entre mes mains cet arbre
gluant qui produit des pots de confiture,
Tout mangé par le milieu d'un cancer rose,
pareil à un pis de vache.
Pouah!
LE

SATYRE-MAJOR,joigttant les mains

Vous êtes un Mros !
MÉNELAS

Eh bien! Qu'est-ce qu'il demande encore, le
vieux collectionneur ?

PllOTÉE

Quand les phoques voient ses lunettes, ils sont
frappés de respect et de terreur.
C'est ainsi qu'il les oblige à quêter pour lui et
à apprendre l'arithmétique.
MÉNÉLAS

En voilà encore une invention ! C'est comme
ces rubans qu'il m'a montrés !
Je voulais savoir un peu ce qui se passe à Argos,
car il court de mauvais bruits sur la famille.
Bon! La première chose que je vois, c'est ma
belle-sœur Clotilde à qui un jeune homme inconnu
se mettait en devoir de retirer de son ventre une
grande épée à deux tranchants.
LE SATYRE-MAJOR

LE SATYRE-M;AJOR

Il demande ses lunettes.

Ciel!
MÉNÉLAS

MÉNÉLAS

(il les met sur son nez.)

On ne voit rien avec.

Eh bien! Elle ne souffrait aucunement de cette
familiarité. On la voyait se relever et sortir à
reculons en arrangeant sa coiff~re.

LE SATYRE-MAJOR

Naturellement; elles ne sont pas faites pour voir.

LE SATYRE-MAJOR

Prodige!
MÉNÉLAS
MENÉLAS

Alors?
LE SATYRE-MAJOR

C'est le signe de son autorité.

Aussitôt se présentait un homme, Je crâne fendu
en deux, et Clotilde, - Clytemnestre, veux-je dire,
- qui se tenait à côté de lui, la hache à la main.

�PROTÉE

805

LA NOUVELLE REVlJE FRANÇAISI
LB SATYRE-MAJOR

Grands dieux ! vous me faites peur 1

- Là dessus je n'en pouvais plus et je me suis
endormi,
Tenant ferme la main de cette femme et dans
l'autre les lunettes.

MÉNÉLAS

Le crâne se recollait et mon frère Agamemnon
sortait de la baignoire parfaitement intact et sec.
Et ainsi de suite. Et cela a fini confusément
par une épouvantable fricassée où tout était confondu, le sacrifice de ma nièce et la cuisine qu'on
a faite de mes petits cousins !
J'en ai mal aux yeux.
Si au moins je reconnaissais les gens I Mais
tout tremble et ondule comme les figures qu'on
voit au-dessus d'un feu I et aux endroits les plus
intéressants il y a des grands trous blancs. Car ces
rubans ne sont pas de première main.
LE SATYRE-MAJOR

Les oracles sont toujours obscurs.
M.É NÉLAS

En somme tous ces massacrés qui se raccommodent, c'est un symbole, quoi! et le sens est plutM
consolant.
J'en conclus que tout s'arrange,
Comme le prouve ma propre histoire.
- Mais si j'avais seulement cent brasses de ces
rubans, quelle concurrence pour Delphes !

LJ! SATYRE-MAJOR

Rendez-les moi 1
MÉNÉLAS

Minute! est-ce que ma barque est réparée?
LE SATYRE-MAJOR

Elle est prête et vous attend.
MÉNÉLAS

L'œil du bateau est repeint ?
LE SATYRE-MAJOR

Il est repeint. Vous n'avez plus que la prunelle

à y poser.
Vous avez une voile de lin et une autre de
jute, quinze avirons de la première bordée et
vingt-huit de la seconde,
_Et un beau gouvernail presque neuf qui a été
pour l'Administration des Pompes funèbres
Egyptiennes.

f:ut

MÉ ÉLAS

Je lui

rendrai les lunettes quand je partirai.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

806

PP.OTÉE

I

MÉNÉLAS

LE SATYRE-MAJOR

,

Ecoutez donc! Vous pouvez lui demander
autre chose 1
MÉNÉLAS

Qui êtes-vous ?

lC'Ue son voile.
regarde en silence.

BRINDOSIER

Quoi?

MÉNÉLAS

la

MÉNÉLAS

Regarde, Hélène 1

LE SATYRE-MAJOR

Ne savez-vous pas que la fameuse Hélène
habite depuis dix ans cette île ?
MENÉLAS,

HÉLÈNE,

se dévoilant indolemment

Qui êtes vous, Madame ?

prenant son arc
BRINDOSIER

File, ou je te tue !

Réponds-lui, Ménélas. Dis-lui qui je suis. Cette
voix, ce visage qui se tourne vers le tien, cette
femme devant toi qui t'accueille, cela, ne les reconnais-tu pas ?

LE SATYRE-MAJOR,/uyant

Regardez derrière vous ! ,
SCÈNE II

Entre

BRENDOSIER,

MENÉLAS,

voilée.

à voix basse

Hélène, c'est Hélène.
HELÈNE

BRINDOSIER

Il n'y a ici d'autre Hélène que moi.

Salut, ô mon époux, je te retrouve enfin.
MÉNELAS

MENÉLAS,

se retournant

Quoi?
BRINDOSIER

Salut, ô mon époux, je te retrouve enfin.

Ah, le cœur me bat étrangement ! Voici avec
moi deux Hélènes, celle du passé et l'autre que
Pàris m'a rendue.
Si je ne tenais ta main, ah, je dirais que celle-ci

�808

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

est la vraie. C'est la voix, c'est la taille, c'est le
V1sage,
Plus jeune seulement, plus pur peut-être.
Regarde toi-même.
HÉLÈNE

Je n'ai pas besoin de regarder.

fllOflK
HÉLÈNE

Tu ne l'es mie.
BRINDOSIER

Toujours fidèle, toujours aimante, la même,
Et qui n'ai pas d'autre époux que le mien.
MÈNÉLAS

MÉNÉLAS

Regarde, te dis-je !
HÉLÈNE,

Comment êtes-vous ici, Madame, en cette présente tle de Naxos ?

tournant lentement les yeux vers lui

Cette femme me ressemble comme je ressemble
à Andromaque.

BRINDOSIER

Je dormais.
MÉNÉLAS

MÉNÉLAS

Tais-toi, tu n'y entends rien ! je me souVJens
mieux que toi 1
HÉLÈNE

Il n'y a ici d'autre Hélène qu'Hélène de Troie,
Qui fut enlevée par Alexandre autrement Pâris.
Comme on le sait dans le monde entier depuis
Gadès jusqu'à la Colchide,
Et comme en témoignent ces grands tas de
briques noircies, qu'on voit en face de Ténédos.

Vous dormiez ?
BRINDOSIER

Hermès,
Hermès m'avait flagellé le visage
De ce rameau trempé dans le fleuve Léthéon.
MÉNÉLAS

Vous do:miez. 1 et moi pendant ce temps, casque
en tête et 1épée au poing,
J'assiégeais Troie là-bas où vous étiez.

DRINDOSIER

Je ne sais. Quant à moi, je suis Hélène de
Sparte.

BRINDOSIER

Non pas moi.

s

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

810

MÉNÉLAS

Non pas vous ?

je dormais, c'est moi qui l' àÎ rasée comme avec la
faux, pendant que je n'étais troublée d'aucun

songe 1
BRINDOSIER

Celle-ci, non pas moi !
MÉNÉLAS

Mon corps est-il si puissant que sa seule image
suffise à la volonté d'un dieu ?
Mon âme est-elle si puissante qu'elle suffi.se à
faire vivre deux corps ?

Vous dites bien, car celle-ci est Hélène.
BRINDOSIER

Salut donc, Hélène.

HÉLÈNE

Ce sont des paroles qu'il est difficile de supporter.
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

La reconnaissez-vous ?
BRINDOSIER

Salut, Hélène.
MÉNÉLAS

Maintenant, sœur Hélène, ô mon image,
Maintenant que votre tâche est faite,
Maintenant que je suis éveillée et qu'il fait jour,
Il est temps que vous me cédiez ma place et
mon époux 1
Ayez la bonté de disparaître, je vous en prie.

C'est Hélène que je tiens par la main?
MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Qui d'autre ?
N'est-ce point mon visage? N'est-ce point mon
corps? N'est-ce point mon sein que soulève ce
souffle indigné ?
.
.
Qu'as-tu fait, pendant que je dormais, 6 _1m~
de moi-même I et quel usage les 'dieux ont-ils fait
de mon sommeil ?
C'est moi pour qui Troie a br{ilé pendant que

Souffie dessus un peu po.u r voir si elle va disparaître
Comme la vapeur de l'eau qui commence à

bouillir.
BRINDOSIER

Mais toi, Ménélas, qu'attends-tu pour m'ouvrir
tes bras après ces dix années,
Et ce cœur qui m'appartient?

�.,

812

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAill

813

PROTÉE

MÉNÉLAS

Quelle preuve as-tu que tu es Hélène ?

BRINDOSIER

Une seule suffit.
MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Nulle que la vérité.

Tu dis bien! Il n'y a qu'une Hélène pour moi.
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Je sens je ne sais quel doute en moi.

Une seule, la même.
MÉNÉLAS

HÉLÈNE

Ménélas, j'ai déjà supporté de vous- beaucoup
de choses et j'ai beaucoup souffert par vous :
toutefois ne me poussez pas à bout.
Et il est bien vrai que je suis une femme et en
votre possession : non point tant cependant que
vous le croyez.
Mais je proteste que si vous avez le malheur
de me faire cette injure et de lâcher seulement ma

Tu dis bien, la même pour moi à jamais.
BRINDOSIER

Une seule Hélène, celle qui te fut donnée jadis.
MÉNÉLAS

Je me souviens l
BRINDOSIER

La fille de Léda et de Jupiter •••

main,

Vous ne ramènerez plus Hélène une seconde
fois,
Et ni dans cette vie ni dans l'autre
Vous ne retrouverez ces doigts si longtemps
des vôtres disjoints.
MÉNÉLAS

Je suis le maitre de tout ce qu'il y a d'Hélènes
au monde.

MÉNÉLAS

... La femme du Roi de Sparte.
BRINDOSIER

•·• Jupiter qui tonne dans les nuées,
Ouand les nuages pareils à de grandes montagnes blanches accumulées
S'accroissent peu à peu dans le ciel pur,

�814

LA NOUVELLE REVUE JRANÇAISI

815

Pl.OTÉE
MÉNÉLAS

Au-dessus de ce petit temple rouge bien connu
des bergers dont le fronton n'a pas plus de trois
colonnes.

Que ses eaux étaient claires et quel bruit triste
elles faisaient parmi les pierres roulantes !

MÉNÉLAS

BRINDOSIER

BRINDOSIER

Avant qu'elles n'entrent dans la vaste conque
de Juin.

Tu te souviens ?
Là est une prairie ombragée de peupliers.
HÉLÈNE

Mais il n'y avait pas de peupliers l

MÉNÉLAS

Avant que par mille vannes et coupures,
elles ne soient distribuées à tout le riche herbage.
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Là sont trois chênes consacrés à mon père.

Si, tais-toi, il y en avait l
HÉLÈNE
BRINDOSIER

Là est une prairie ombragée de peupliers.
MÉNÉLAS

Il y avait des peupliers,je me souviens à mesure
qu'elle parle.

Bon, voilà que ce sont des chênes à présent l
MÉNÉLAS

Elle a raison,je me souviens, ce sont des chênes.
BRINDOSIER

Ce grand arbre dont la feuille est la plus tardive.

BRINDOSIER

Là où le ruisseau rapide .•• Il fuit !
MBNÉLAS

Là où le ruisseau rapide •••
BRINDOSIER

Que ses eaux étaient claires 1

MÉNÉLAS

En ce mois de juin QÙ tu me dis que tu m'aimais, à ces hauteurs où nous étions montés.
C'est à peine si elles étaient encore poussées.
BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or.

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

JtllOTÉ.B

MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Non point l'or de la vieillesse, mais le jeune
rameau qui commence !
Avant que Jupiter ne leur ait donné
Cette puissante couleur de vert où ses yeux se
complaisent.

••• N'est-il pas convenable qu'on se purifie
,comme pour les Mystères,
Quand on va épouser la fille d'un dieu?

BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or l
MÉNELAS

Non point du temps qui passe, mais de celui
qui vient de commencer.

MÉNÉLAS

Quant on tient entre ses bras l'enfant divin
.dont les yeux immobiles entre les paupières
Vous regardent avec indifférence.
Et tu étais vierge entre mes bras comme la
Victoire, et la harpe pour l'aveugle,
Et comme ce jeune fô.t de marbre blanc au seuil
de la patrie que l'exilé saisit religieusement de ses
deux mains!

BRINDOSIER
BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or.

Au-dessus de nous s'élevaient ces longs rubans
MÉNÉLAS

dé murs l'un sur l'autre, et cette citadelle dans le

Non point leur couleur, 6 bien aimée!
Mais celle de ce grand feu que j'avais allum6
un peu plus bas et dont l'éclat les enveloppait
tout entiers.

cid avec ses tours déchiquetées,
Et ces longues forêts de chênes toutes plates
sur les terrasses, pareilles à la mousse qui pousse
entre les interstices,
Et ces cascades silencieuses et immobiles,
Et ce lieu d'avance aménagé par la mam des
Titans sur l'ordre de mon père,
Pour être son temple àvec nous.

BRINDOSIER

N'est-il point convenable que l'on se purifie
par le silence et par le jeône .••

MÉNÉLAS

MÉNÉUS

Oui, cela est convenable.

Je me souviens.

�LA NOUVELLE REV\îE FRANÇAISK

PllOTII
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Et que tu étais beau alors, Ménélas, le plus
fort entre tous ceux de ton âge et le plus habile
aux jeux!

Je dormais entre tes bras.
MÉNÉLAS

Dis seulement une chose, fille de Zeus l

MÉNÉLAS
BRIN DO SI ER

Tu es la même toujours.
BRINDOSIER

Oui, je veux te la dire.

La même, c'est toi qui le dis, tu en es stir?
MÉNÉLAS

Hélène: îl n'y a pas d'autre femme au monde.

MÉNÉLAS

Comment moi qui entre les chefs grecs. n'étais
pas ni le premier ni le secpnd,
Ai-je trouvé faveur à tes yeux ?

BRINDOSIER
BRINDOSIER

Dis, t\1.i-je bien fait souffrir ?

N'avais-tu rien pour la mériter?

MÉNÉLAS
MÉNÉLAS

Pas à la mesure de mon amour.

Rien quand je te regarde et que je me souviens f
BRINDOSIER

Était-ce dur d'être séparé de moi ?
MÉNÉLAS

Mon désir ne t'a point quittée.
BRINDOSIER

Ni moi je ne t'ai quitté.

BRINDOSIER

Et qui donc m'aurait tenue ainsi entre ses bras
et ne m'aurait point lâchée?
Ces dix ans qui ne furent qu'une seule heure
de nuit,
Pendant que je dormais.
MÉNÉLAS

MÉNÉLAS

Tu ne m'as point quittée ?

La nuit est finie.

�LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAIU

BRINDOSIER

Elle est finie et je suis réveillée !
MÉNELAS

Elle est finie et je vois de nouveau ces yeux
pleins d'indifférence qui me regardent.
BRINDOSIER

Qu'attends-tu donc pour venir entre mes bras?

Il fait le geste d'aller vers elle.
HÉLÈNE

Ménélas.
MÉNÉLAS

Hélène l
HÉLÈNE

Que fais..:tu? Vas-tu me laisser, une fois encore?
BRINDOSIER

N'écoute point ce qu'elle dit 1 N'écoute pas
cette ombre façonnée par les pouvoirs envieux i
mon image et qui veut te décevoir encore 1

.

821

Est-ce en songe que tu as pris Troie ? Est-ce
en songe que tu m'as retirée du sombre Gynécée
asiatique,
Cette nuit où l'on voyait clair, bien qu'il n'y
ait aucune lampe allumée?
Est-ce qu'il est trompeur, le visage que tu as
reconnu à la flamme d'une telle lumière?
BRINDOSJER

Tout est un songe&gt; excepté ces jours de jadis
qui n'ont pas cessé.
HÉLÈNE

Et dis si c'était un songe aussi à cette heure de
midi cet énorme dos de la mer entre l'Europe et
l'Asie qui s'est levé pour nous prendre comme
l'échine d'un taureau,
Et qui, d'un seul coup m'emportant avec le
Ravisseur en un seul jour
Nous a laissés à sec là-bas I près d'un phare
fumant dans le point du jour qui s'éteignait.
BRINDOSIER

Tout ~st un songe excepté ce visage vers toi et
ces yeux pleins d'ignorance vers les tiens comme
ceux des animaux.

HÉLÈNE

Te décevoir l Réponds lui I Est-ce en songe
que tu as souffert?

HÉLÈNE

Tout est un songe, excepté cette main de nou-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

v:eau dans la tienne et ce corps de nouveau solide
entre tes bras.

Pli.OTÉE

.
BRINDOSIER

Je fus fidèle.
HÉLÈNE

BRINDOSIER

Ah, les fleuves de la terre au mois de Juin,
quand les troupeaux épars remontent l'herbe
difficile et que le pitre écarte du genou ce torrent
qui descend vers lui de la vie verte et rose et
toute luisante, pleine de fleurs, d'abeilles et de
papillons!
Ah, le miel que je fus à tes lèvres et cette t!te
tout-à-coup que j'ai versée sur ton épaule !
HÉLÈNE

Tu caresses et j'ai frappé.

Fidélité dormante.
BRINDOSIER

Fidèle cependant.
HÉLÈNE

Joyau de peu de prix qui ne fut pas perdu et
qui n'est pas disputé 1
BRINDOSIER

_Toujours la même.
HÉLÈNE

BRINDOSIBR

J'ai gagné ton cœur.

Et moi aussi, ne suis-je pas toujours la même ?
Et de plus une autre.

HÉLÈNE

Tu ne l'as point percé.

BRINDOSIER

Femme d'un seul.

BRINDOSIER
HÉLÈNE

Souviens-toi de ces nuits de ma jeunesse où je
dormais à ton c6té 1
HÉLÈNE

Souviens-toi de ces nuits où tu étais seule, et
moi entre les bras du Ravisseur.

Et moi donc, n'étais-je pas ta femme entre les
bras du Ravisseur ?
Quand du haut de la grande tour de Troie
Je voyais autour de cette ville bien défendue
Au Nord, au Sud, au Levant, au Couchant,

�824

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

Pl.OTÉE

Ta patience et ton désir chaque soir autour de

1

SCENE III

m01

Se rallumer avec les cent mille feux de ton
armée campante 1
BRINDOSIER

Silence.
BRINDOSIER

Naturellement, è'est vrai, je l'avoue, c'est vous
~ui êtes Hélène.

Tais-toi, illusion !

HÉLÈNE
HÉLÈNE

Je vous rends grâces.

Tais-toi, imposture 1
BRINDOSIER
MÉNÉLAS

Avouez que l'on pourrait s'y tromper.

Que faire?

HÉLÈNE

Je ne sais. Je ne vous ai pas regardée.

BRINDOSIER

Me croiras-tu si cette création d'un dieu malin
Avoue son imposture et que c'est moi Hélène?
HÉLÈNE

BRINDOSIER

Regardez-moi donc.
HÉLÈNE,

Certes en ce cas il faudra toutes deux nous
croire.

la regardant

Il fau~ que Ménélas soit encore plus fou que je
ne croyais.
BRINDOSIER

BRINDOSJER

Laisse-moi donc seule a:vec elle.

Sort MÉNÉUS.

C'est Protée qui a fait ce prestige.

Silence.
C'est le seigneur Protée qui a fait ce prestige
étonnant.
Silence.

6

�1

1

.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

C'est lui qui a mis l'illusion dans ses yeux.
N'êtes-vous pas curieuse de savoir qui est le
seigneur Protée ?

Pli.OTÉE
BRINDOSIER

Certes et bien digne de Protée.
HÉLÈNE

HÉLÈNE

Vous m'excuserez de ne pas être de votre avis.

Non.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

C'est l'intendant de cette mer ivre et folle où
Médée dispersa les membres de son grand-père,
Dont le fond est troublé par des soupirs sulfureux,
Et dont la surface incessamment est battue et
barattée par les rames d'expéditions extravagantes,
Arg6, Trota,
Tous ces aventuriers au grand nez, au petit
front stupide, glabres comme des acteurs, ramant
de bon courage !
Et là-bas cet anneau d'écume, est-ce un phoque
qui respire ?
Nullement c'est une vache.
C'est Jupiter à la nage sous la forme d'une
bête à cornes couronnée de marguerites qui amuse
une petite fille !

Que vous êtes belle, Hélène, et que j'aime ces
beaux yeux, dépourvus de toute expression,
Que vous tordez lentement vers moi !
HÉLÈNE

Oui, c'est moi qui suis la belle Hélène.
BRINDOSIER

Ah, il n'y a pas de Protét; qui tienne!
. Je le jure, Ménélas est un sot de ne pas faire la
düfërence entre nous deux 1
HÉLÈNE

Il est vrai.
BRINDOSIER

C'est un balourd et un sot.

HÉLÈNE

Dois-je comprendre que vous considérez comme
une démence
Cet honorable effort de toute la Grèce pour me
récupérer ?

HÉLÈNE

Il est vrai.
BRINDOSIER

Un brutal, un méchant!

�PROTÉE

82.8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ah j'en suis slÎre ! ce n'est pas une fois seulement 'qu'il vous a caressé l'échine avec le bois de
son arc.
HÉdNE

Tous les hommes sont de même.
BRINDOSIER

1
·1

Eh quoi, Pàris aussi ...

BRINDOSIER

On ne peut rien vous apprendre.
Laissez-moi vous regarder encore, non pas
comme font les hommes qui n'y connaissent rien,
mais avec l'œil d'une femme.
Grands dieux ! (Soupir.)
Ah, dieux, que vous êtes belle! il n'y a rien à
reprendre en vous.
Ariane même, à qui cette ile doit sa gloire,
N'était qu'une grasse Crétoise auprès de vous.

HÉLÈNE

Non. C'était un homme agréable et qui savait
faire avec les femmes.

HÉLÈNE

Quelque fraicheur, dit-on ?
BRJNDOSIER

JIRINDOSIER

Oui. -

Mais d'où vient cette robe?

Mais il est mort, n'est-ce pas ?
HÉLÈNE
IJÉLÈNE

Il ne faut plus y penser.
BRINDOSIER

N'y pensons donc plus et é~ito~s c;tte ride du
front verticale qui est la plus d1ffic1le a effacer.
11 faut se la masser chaque soir avec le pouce.

Vous ne l'aimez pas? C'était la dernière mode
de Troie pourtant.
BRINDOSIER

Oui.
Et Troie était séparée du reste de la terre
depuis dix ans.
HÉLÈNE,

HÉLÈNE

Avec le pouce et un peu de suint de mouton
raffiné.

la voix tremblante

Qu'y pms-Je faire? C'est la faute de ce vilain
Ménélas.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

831

PROT:h

suite je lui ai dit d'aller piller chez mes belles-

BRINDOSIER

Ce vert si curieux... Ah, je ne l'avais pas revu
depuis longtemps. Ma grand-mère aimait tellement cette couleur !
Et ces grands animaux brodés, que c'est étrange l
cette chaussure Phrygienne, cette agrafe vraiment
Cimmérique ...

sœurs.
Il y en avait cinquante et je connaissais leurs
armoires.
Nous sommes partis avec cinq bateaux remplis
de malles.
Tout cela a péri dans la tourmente!
BRINDOSIER

HÉLÈNE

Ah, c'est un coup bien dur !

Ce n'est pas ma faute !

Elle I' enlace.

Elle pleure.
HÉLÈNE,

BRINDOSIER

Qu'ai-je fait, ma chérie? ne pleurez pas, ne
gàtez pas ces beaux yeux !
Ecoutez! Savez-vous ce que Je pense? C est
vous qui êtes à la mode et moi qui ne le suis
plus déjà.
Ce butin qui se ·disperse de tous côtés ...
Tout, cet hiver, va se porter à la Troyenne.
1

•

HÉLÈNE,

palpant l'étoffe de sa robe

Ma chère, quelle est l'étoffe dont votre robe est
faite? Je n'en ai jamais vu de pareille.

'

larmoyant

Ah, ah 1

BRINDOSIER

C'est du pongé de Chine qui est fait avec de la
soie de chêne.
HÉLÈNE

Et cela peut se laver ?
BRINDOSIER

BRINDOSlER

N'êtes vous pas contente ?

Le navire qui nous l'a apporté était sous la mer
depuis trois semaines. C'était la première consignation pour l'Europe.

HÉLÈNE

Ah, vous me percez le cœur !
Quand ce vilain Ménélas est arrivé, tout de

HÉLÈNE

Oue vous êtes heureuse I

�832

LA NOUVELLE REVUE PR.ANÇAISI
BRINDOSIER

Et que diriez-vous de cette étoffe plus brillante
que la soie, plus frakhe que le lin,
Qui est faite avec de l'ortie ?
HÉLÈNE

Vous en avez beaucoup ?
\1

BRINDOSIER

Quarante caisses bien repêrées au large de
Pharos. Ah, je n'ai jamais rien qui me manque!
Pas une tempête d'équinoxe qui ne nous apporte
les dernières nouveautés.
Pas une maison de Tyr ou de Thèbes Hécatompyles,
Qui ne nous soit bien introduite.
Et quelle pourpre nous avons l
Aussi fraiche que le sang ! Regardez! c'est le
dernier genre de Tyr. On l'appelle" La Troyenne".
Et cette autre est « l'Hélénide ".
Vous rougissez? avouez que c'est flatteur.
HÉLÈNE

Ah, que l'on est heureux d'avoir tant de ~
quentations.
BRINDOSIER

Oui. C'est l'avantage de ce petit port de mer,

833

PROTÉE
HÉLÈNE

Moi, je m'en vais à Sparte.
BRINOOSIER

C'est une ville bien honorable et les mœurs y
sont bonnes.
HÉLÈNE

Simples, mais bonnes.
BRINDOSI.BR

Quelles orgies de fidélité vous pourrez y faire
avec Ménélas 1
HÉLÈNE

La forme des chapeaux y est réglée par la loi
sous la peine capitale.
BRINDOSIER

Mais la nature y est belle.
Que c'est solennel le milieu de ces longs J. ours
d'été,
Quand parmi l'aboiement des cigales interrompues dans la lumière qui fait tout disparaître,
On entend comme le bruit d'un dieu qui aiguise
son épée 1
_Et que le Taygète au soir après l'orage r6tit en
ruisselant devant le soleil

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
834
Comµie une pièce de bœuf devant un grand
feu de bois!
HÉLÈNE

Ce qu'il y a de mieux à faire à Sparte est de
dormir. Je déteste la campagne.
BRINDOSIER

Les femmes y sont belles.

PROTÉE
BRIN DO SI ER

Où est cette fameuse Hélène ? dira-t-on.
Elle est à Sparte et elle coud des poches à sel
pour des pâtres.
C'est elle avec ses femmes qui fabrique ces
biscuits locaux si renommés
'
Que l'on casse avec une masse
de plomb et où
J'on trouve de noires momies de raisins secs.
HÉLÈNE

HÉLÈNE

Elles font le pain, elles traient les vaches et
dansent comme des bêtes.

Vous aussi, votre vie doit être bien monotone.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Les hommes sont de bons compagnons.

Ma chère, que dites-vous? Tout passe ici! C'est

le centre des trois mondes ,
Sans parler de ce ciel au-dessus de nous qui est

HÉLÈNE

On ne me permet que les pères de famille audessus de quarante ans et je ne suis invitée qu'au
dessert.
· et l'on
Alors on craque ensemble des n01x
s'exerce à parler d'une manière Laconique.
BRINDOSIER

Pauvre Hélène ! ah, que vous allez souffrir,
vous qui avez eu des expériences si intéressantes 1

Je quatrième.

Pas de jour qu'un dieu n'en descende. Ah votre
~ m'est bien connu!
'
P~ un héros dont nous n'ayons la visite.
~en ne tombe à l'eau que je n'en aie aussitôt le
meilleur.
HÉLÈNE

Eh bien, vous êtes heureuse !
BRINDOSIER

HÉLÈNE

J'aime mieux ne pas y penser.

Non. Je suis une femme de foyer.
Tranquille, modeste. ·

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Une vie simple et tout unie, voilà ce qu'il me
faut.
Ah, ce serait une position pour VOl.IS l
HÉLÈNE

Ne me tentez pas.
BRINDOSIER

Hélène de Naxos après Hélène de Troie!
HHène-du-milieu-des-mers !
On armerait de tous les ports du monde pour
venir vous voir,
Comme on s'en va à Délos vers l'autel d'Apollon et de Latone !
H'.ELÈNE

Et si Ménélas vient me prendre ?
BRINDOSIER

Fiez-vous à moi. Fiez-vous au seigneur Prot6e.

PROTÉE

837
BRINDOSIER

Vous en ferez ce que vous voudrez.
C'est un original qui à deux jambes préfère une
grande queue de poisson.
·
Il est aussi inoffensif qu'un cul-de-jatte.
HÉLÈNE

Bien sôr, ce n'est pas un peu mort à Naxos?
BRINDOSIER

Mort ? La mer est comme un grand journal où
tout ce qui se passe vient s'inscrire.
Et si Naxos vous ennuie ici,
Rien n'empêche de la mettre ailleurs.
C'est une roche légère et qui flotte comme un
échaudé et comme un blanc d'œuf battu.
Et si vous voulez vous en aller, vous êtes libre.
Allons, votre carrière n'est pas finie ! Il n'y a
pas qu'une Troie au monde.

HÉLÈNE
HÉLÈNE

Qui est Protée ?

En quoi est ce bracelet à votre bras gauche ?
BRINDOSIER

Le plus riche de tous les demi-dieux.
Il a le contrat pour toute la mer jusqu'à Tarente.
Parlez-moi de votre Priam !
HÉLÈNE

Personnellement ?

BRINDOSIER

Il est d'une matière merveilleuse et sans prix
qui s'appelle Cellulorde.
HÉLÈNE

On dirait de l'ivoire mais c'est cent fois plus
beau!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Comment lui a-t-on donné cette couleur rose?
Il semble un ruban de soie et l'on voit la boucle
et les trois trous, pour l'ardillon imités avec un
art merveilleux.
Ah, quel gotît exquis !

PROTÉE

839
HELÈNE

Par derrière ! par la Bonne Déesse ! un corsage
qui se ferme par derrière !
BRINDOSIER

Voyez-vous ces boutons? Il n'y a qu'à pousser
dessus, et clac !

BRINDOSIER

Je vous le donne.

Elle le lui donne.
HELÈNE

Et vous dites qu'il vous reste encore trois
pièces de ce pongé ?
BRINDOSIER

Trois pièces,je compte les prendre avec moi.
HELÈNE

Hélène, ... pardon, ma chère, je ne sais comment
vous appeler....
Laissez-les moi.

HÉLÈNE

Que c'est ingénieux ! laissez-moi essayer moimême. Clic je tire. Clac je pousse. Clic, clac, clic,
clac!
BRINDOSIER

On appelle cela des boutons à pression.
HÉLÈNE

Que vous êtes heureuse ! Je rougis de mes
agrafes scythiques.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

C'est un grand sacrifice.
HELÈNE

Et comment fixez-vous votre corsage?
BRINDOSIER

Par derrière, naturellement.

C'est un voyageur de Jérusalem, la tête en bas
.
'
qw nous les a apportés l'autre jour, en route vers
le fond de la mer.
Nous en avons trois cartons.
HÉLÈNE

Hélène, ma petite Hélène !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

j

PROTÉE
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Il n'y a qu'une Hélène, qui te fut toujours
fidèle.
L'autre s'est dissipée comme un songe.

Eh bien, Hélène ?
HÉLÈNE

Musique à l'orchestre exprimant la solitude
de la mer.

Laisse-moi avoir ces boutons !
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Et vous resterez à Naxos?

Je te crois. Pour moi seul tu seras !'Hélène
que j'ai aimée. La même, toujours fidèle.

HÉLÈNE

J'y consens.

BRINDOSIER

L'autre s'est dissipée comme un songe.

BRINDOSIER

Merci, Hélène.

MÉNÉLAS

Mais, grands dieux l que personne autre ne le
sache l

HÉLÈNE

Adieu, Hélène.

BRINDOSIER

BRINDOSIER

Que personne autre ne le sache ?

Adieu!
HÉLÈNE

s'en va.

MÉNÉLAS

11 faut que tout chacun te croie cette Hélène
que le Ravisseur entraina.

SCÈNE IV

Rentre MÉNÉLAS.
MÉNÉLAS

Hélène, où est cette autre H c1lène qui estvenue
m'inquiéter?

BRINDOSIER

Pourquoi?

•

MÉNÉLAS

Mon honneur y est intéressé.

7

�NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

842
LA
. •
.
.t
la
mienne
?
Et
que
diraient
Quelle g101re serai
qui sont tombés sur
1es m ères de tant de braves
~
les rives du Scamandre .

PJlOTfa

MÉNÉLAS

C'est vrai, je l'ai juré, mais le bateau n'est pas
assez grand.

SCÈNE V
•
,,,.,,,.,,..0 che Il est garni de Satyres
Le navire
arr''
·
ui le poussent avec leurs rames; Et pour
;zus de commodité il est monte sur des
roulettes.

MENELAS

Et quelles sont ces be11 es n~mf hes aux bras
blancs qui conduisent notre esqmf .
BRINDOSIER

Les servantes qui dormaient avec mm. . .
t elles qui nous serviront de manmers.
C
e son
l ·
us fera
Le favorable Auster souffle et e JOUr no
.
voir les rivages blanchissants de 1~ Grèce.

On pose une planche pour l embarquement.
MENELAS

Monte, Hélène.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Il faut tenir son serment.
MÉNÉLAS

J'ai juré par Zeus, mon beau-père.
Cela n'a pas d'importance. Entre parents on n'y
regarde pas de si près.
Mais il me reste le dernier rite à accomplir.

On lui apporte un pot de peinture et du bout
du pinceau il pose la prunelle au milieu de
l'œil du bateau.
Reste ouvert, œil vigilant! Jour et nuit, soir et
matin,
Vers les feux, vers les étoiles, vers les amers,
Guide-nous, gros œil patient de la nef surchargée qui nous contient,
Submergée jusqu'aux épaules au sein nerveux
de ces mers que notre éperon laboure.

Tous deux montent à bord; on retire la planche.

Mais, dis-moi, n ' as-tu pas promis à cette

CHŒUR DES SATYRES

hissant la voile.

Hé-hho !
Nymphe
et à ses Satyres de les emmener
Brindosier
avec toi?

Hé - hhé Hé hho !

hé éhhé -

hé hho !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

844

PROTÉE

Hé hho !
Hé hho !
MÉNÉLAS

Nous ne bougeons pas.
LE SATYRE-MAJOR,

845
de l'admiration générale. L'île en s'enlevant
découvre PROTÉE qui est assis sur une
chaise, en proie à un grand abattement.
La nef reste seule au milieu d'une vaste étendue de linoléum.

au gouvernail
BRINDOSIER

Nous sommes ensablés!
Merveille!
HÉLÈNE

MÉNÉLAS

Ménélas, rends les lunettes à Protée.
Merci, Jupiter !
MÉNÉLAS

Jamais! Ce que j'ai pris par la force, je ne le
rends que par la force.

LE SATYRE-MAJOR

La mer est libre !
AUTRES SATYRES

LE SATYRE-MAJOR

Libre ! Libre ! Libre ! Libre !

Faites la souille.

On fait la souille inutilement.
MENÉLAS

A l'aide, Jupiter !
Coup de tonnerre. IRlS, toute garnie de plaqu~
d'or et de clochettes, en un costume tJIU
rappelle assez celui des danseuses Siamoises,
tombe du ciel au bout d'une ficelle. Elle
attache le crochet auquel elle est suspendue
au crochet correspondant de l'île, et le /QUI
monte au ciel en tourbillonnant au milie#

MÉNÉLAS,

se portant à l'avant

Barre à bâbord, cinq points !
LE SATYRE-MAJOR

Barre à bàbord, cinq points !
LES SATYRES

On bouge ! On bouge ! On part ! On part !
MÉNÉLAS

La brise n'est pas assez forte! Toutes les rames

à la mer!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!
LE SATYRE-MAJOR

Toutes les rames à la mer! (Coup de sifflet.)
Attention!
Souquez!
Une, deux ! Une, deux 1
LES SATYRES

PROTÉE

847

Les pieds contre la muraille
Et le bec sous le robin.
S'il en tombe quelques gouttes,
Ça sera pour me rafraîchir.
Et si le tonneau défonce ;
J'en boirai à mon plaisir.

chantant à gorge déployée

Marguerite, elle est malade I
Il lui faut le médecin I
Marguerite, elle est mala a de,
Il lui faut aut aut, il lui faut aut aut,
Il lui faut le médecin I

}bis.
}bis.

}bis.

MÉNÉLAS

leve la main.

LE SATYRE-MAJOR

Rentrez les rames !
Ou allons-nous, les enfants ?
UN SATYRE

MÉNÉLAS

En France!

0 Nymphes, quelles voix célestes 1 quelle délicieuse mélodie 1
LE SATYRE-MAJOR

UN AUTRE

A Bordeaux!

Sciez, les enfants !
LES SATYRES

Le médecin qui la visite
Lui a défendu le vin.
Médecin, va-t-en au diable,
Si tu me défends le vin.
]' en ai bu toute ma vie,
J'en boirai jusqu'à la fin.
je meurs, qu'on m'enterre,
Dans la cave où est le vin.

s;

LE SATYRE-MAJOR

de même

}bis.
} bis.
}bis.
} bis.

En Bourgogne! Une fois que nous nous serons
débarrassés de cet imbécile.
Entendez le vent qui ronfle dans la toile! C'est
Bacchus lui-même qui nous reprend et nous fait

signer
CHŒUR DES SATYRES

En Bourgogne ! En Bourgogne ! Vive le vm
Bourguignon !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

PllOTÉE

LE SATYRE-MAJOR

Allons planter le vin de Beaune !

LE SATYRE-MAJOR

Sifflez pour la brise.

Ils si.fftent.

MÉNÉLAS

Barre à bâbord, deux points!
LE SATYRE-MAJOR

Barre à Mbord, deux points.
UN SATYRE

LE CHŒUR

Une terre sèche et grumeleuse comme du lait
caillé, et pleine de petits cailloux calcaires
Qui gardent la chaleur comme des briques
Afin que la grappe lourde et dormante cuise
des deux côtés.
LE SATYRE-MAJOR

Je ne m'arrête pas avant Châlons!

Quelle est la terre la meilleure, les enfants ?
UN AUTRE
LE CHŒUR

J'ai soif à mettre la mer à sec !
LE SATYRE-MAJOR

Quel est le vin le meilleur, les enfants ?
LE CHŒUR

C'est celui de la Côte qui est entre Beaune et
Dijon l
LE SATYRE-MAJOR

Quelle est la terre la meilleure, les enfants? La
plus noire, la plus grasse, la mieux fumée ?
MÉNÉLAS

La brise faiblit.

Une terre maigre dont l'os saillit
Comme les vaches qui sont bonnes laitières
dont saillit l'os de la hanche.
MÉNÉLAS

Le vent mollit.
PHoouEs, surgissant autour de la nef
Floue ! floue !
L'île de Naxos a été enlevée au ciel, il y a du
bon pour des phoques !
Floue! floue !
· Une de moins ! moins y a d'iles, mieux cela
vaut pour les phoques. Hourra !
Floue ! floue !
CHŒuR DES

�850

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Le vieux Protée a perdu ses lunettes, hourra 1
nous n'extrairons plus de racines carrées, hourra 1
Floue ! floue !
La mer est libre ! la mer est libre ! Elle est
libre et nous sommes dedans!
La sentez-vous frémir et frissonner ? Sentezvous ce coup de reins qui nous envoie à huit
pieds dans l'air !
Hourra ! Hourra !
Quel bond ! quelle detente !
Elle est libre et nous sommes dedans ! elle est
infinie et nous sommes dedans ! il y a plus ici à
boire ·qu'un coup de vin 1 Y oup, youp, youp,
hourra ! Youp, youp, youp, hourra !
La nef disparaît sui'Uie des Phoques.
PROTEE

seul au milieu de la scène

Et vous trouvez cela raisonnable ?
Quelle folie dans tout cela! quelle derision des
choses serieuses ! quelle farce stupide!
Voilà Jupiter qui a besoin de son Hélène pour
en faire une etoile,
Et c'est vrai qu'il y a une place vide au ciel
qui ne fait pas bien entre les Dioscures.
.
Est-ce qu'il pense une seconde à mes droits
sacrés de proprietaire ?
.
Ou du moins est-ce qu'il va se donner la peine
de piquer la pécore au milieu de mon petit jardin,
où elle est cependant bien visible ?

\

Point. Comme une servante sans attention,
comme une hirondelle sans souci qui pour une
mouche enlève toute la toile d'araignee,
Voilà Iris, on lui a dit Hélène, et c'est toute
ma propriété au ciel qu'elle emporte!
Elle est au ciel maintenant, ma jolie petite île
de Naxos, avec toutes ses collections et ses six plants
de tabac!
Allez donc l'y chercher !
Elle est au ciel et les vagues de l'azur blanchissent contre ses recifs.
Pour moi me voilà seul, ruiné et sans lunettes.
C'est bien je m'en vais, je quitte la surface, on
ne me verra plus !
Je plonge, nunc est bibendum !
Je prends ma retraite à l'etage au-dessous l dans
un monde plus tranquille,j'habite un ~
palais
de bulles d'air au milieu des coraux, des éponges
et des holoturies !
Adieu, Menélas, bon vent! bon voyage, navigateur!
C'est pour cela qu'il a pris Troie !
Pour débarquer sur la rive de Laconie cette
chèvre camuse et ce ·plein chargement de bêtes à
cornes!
Où est le bon sens dans tout cela ? Je vous le
demande. Où est la justice? Où est le bon ordre
et le bon tempérament ? '
Et dire qu'il en sera toujours ainsi tant que le

�'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

monde sera gouverné par les poètes ! Ah, ça n'est
pas près de finir !
Quel malheur l Quel malheur!

CHRONIQUE DE CAERDAL

Il s'abîme.
XXVII

RIDEAU
ET

' STENDHAL
D'APRES

FIN

Protée est comédien : il prend toute sorte de
figures, et n'en a aucune. Il est d'argile, que pétrit
le jeu de la lumière et de l'ombre. Il n'a point de
squelette, ni os ni échine.
Il n'en va pas ainsi des grands poètes : ils sont
profondément ce qu'ils sont, et bien plus encore
ce qu'ils veulent être. Pour eux, être soi-même,
c'est presque toujours garder son plus rare secret
moment où l'on révèle ses divers mystères. Ils
sont femme et ils sont homme, et cent fois pour
une. La figure qu'ils montrent n'est pas d'emprunt,
mais l'une de celles qu'ils ont, et plus souvent
encore celle qu'ils veulent avoir, sans oser la
prendre dans l'action, ou sans en trouver les
moyens. On n'a pas toujours le temps d'être
hérotque. Le crime est en eux, et toutes les vertus.
Leurs plus fameux exploits sont dans leurs livres.
Et moins l'amour, leurs œuvres sont toute leur
vie, et leur fatale aventure.

PAUL CLAUDEL.

En Allemagne, 1913.

au

�LA NOUVELLE REVU&amp; FRANÇAISI

Dostotevski n'est pas, tour à tour, tous les
Possédés ni tous les saints Innocents de sa tragédie
divine. Mais tous les Karamazov et tous les
Muichkine tiennent de Dostotevski, plus ou moins.
Sonia et Raskolnikov ont de lui, comme Marmbladov et Lébédev, Rogojine et Svidrigatlov euxmêmes. Dans ]a vie quotidienne, Dostotevski n~a
pu vivre qu'une fois avec une petite fille ; mais
dans le monde de ses livres, il a connu toutes les
formes de l'excès et de la négation. S'il n,y succombe, plus l'artiste est vaincu selon le siècle, et
plus il doit remporter d'étonnantes victoires dans
le silence br(llant de la création. Stendhal est un de
ces magnifiques vaincus. Cézanne en est un autre.
On se venge ainsi de toutes les contraintes, de
toutes les défaites, de toutes les humiliations. L'art
est bien le monde où le poète est roi. Qu'on lui
conteste ici son règne et son triomphe. L'œuvre
est toujours une confession ; mais quand il s'agit
de Shakspeare, de Cervantès, de Stendhal, de
Dostotevski, on frémit de joie et d'orgueil à contempler l'insolence de leurs conquêtes, la grandeur
de leur domination,et l'étendue de leurs royaumes.
Ah, chiens couronnés, chiens légitimes, chiens de
ministres, chiens politiques, chiens en possession l
Comme on rit de vous, quand on n'a même pas
besoin d'usurper l'empire I mais on se taille un
royaume, on se le constitue de toutes pièces, ~
on se le donne. Et s'il vous est seulement penmt

855

CHRONIQUE DB CAERDAL

d'y pénétrer, vous êtes contraints d'y entrer à
genoux. Certes, il n'est pas d'ironie qui vaille
celle-là: un roi d'Europe, une espèce de sergent à
cent galons, qui bâille à la lecture de Rouge et Noir ;
un tsar trop faible d'esprit pour achever l' Idiot.
Reste à la porte, esclave. Va plut6t ouvrir le bal
des épiciers, ou bénir la Néva, imbécile.
L'artiste est dangereux. Il est sô.r que le souverain-poète abolit, pour son compte, toutes les
coutumes, tous les préjugés et toutes les lois. Il
&amp;it la loi, selon soi-même ; et il substitue à votre
misérable cité un monde où il vous force, bon gré
mal gré, à ne prendre connaissance que de lui. Et
que vous ne vous en doutiez même pas, c'est le
plus divin de ses plaisirs, peut-être. Un Dieu
noble doit jouir de ses athées : échapper enfin à
l'adoration des coquins et des habiles 1
Le monde de Stendhal est moins varié et moins
étrange que l'univers de Shakspeare ou de
Dostotevsky ; mais il n'en porte pas moins la
ressemblance de son mattre. Et pensant aux héros
~u'il a modelés d'une main si impérieuse, quand
JC veux les peindre, je ne peins que lui.
§

Les livres de Stendhal sont les poèmes de
l'action : l'amour étant l'action de la femme et du
jeune homme. L'homme en passion est toujours
Jeune.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAUI

Ces chefs-d'œuvre sont capables de gouverner
u~e vie. La force y arme un génie tendre et ne
l'étouffe pas.

I
TOUJOURS NAPOLÉON

Si La Chartreuse de Parme est le plus beau livre
de Stendhal, Julien Sorel est pourtant son chefd' œuvre. Entre tous les héros qu'il a formés de
sa lumière et animés de son esprit, celui-là a le
plus de portée et le plus de puissance. C'est le
jeune homme de génie, pour tous les temps et
pour tous les peuples à culture. Les merveille~
jeunes gens de Dostoïevski sont_ tous des frèr~
plus sensibles de Julien. Enfin, 1~ y a désormais
de Julien Sorel dans tous les heros adole~cent.s,
comme il y a de Bonaparte dans tous les Jeunes
hommes qui rêvent de l'empire.
Peut-être, faut-il un homme pour comprendre
Julien Sorel ; et un homme à la Bonaparte, pour
l'aimer sincèrement. Les Bonaparte secrets sont
moins rares qu'on ne pense. Ils ne sont pas tous à
l'armée d'Italie, ni consuls: d'où vient qu'on les
ignore. Ils sont moins nombreux aussi qu'on ne le
dit. Les Bonaparte en chambre sont des hér~s sans
matière. Il ne leur a manqué que l'arg1l?e d~
hommes, le four et les feux de l'occasion. Soit,
mais tant pis.

CHRONIQUE DE CAERbAL

Les femmes ne comprennent pas Julien ; ou,
l'ayant compris, l'aiment peu. Il leur semble trop
ingrat. Il leur serait plus facile de l'aimer sans le
comprendre, que de ne pas le haîr en. le comprenant. Madame de Rénal en est seule capable : par
ce qu'on se passe tout à fait de connaître un amant,
quand on l'adore.
Elle l'aime au point qu'elle le veut toujours
enfant, comme dans le premier âge de la passion,
quand tous les baisers d'une femme se confondent,
ceux de la mère et ceux de la maitresse, ceux de
la sœur ainée et ceux de l'amante. Passionnée et
craintive, il était alors l'adolescent qu'une femme
chérit, et rien de plus: c'est-à-dire tout pour elle,
la nature en amour, le monde découvert dans la
~esse, l'univers qu'elle tient dans ses bras. Sa
petite ville lui est toute l-'histoire, et sa maison
toute la terte. Quel Napoléon peut valoir ce jeune
homme pour la femme amoureuse qu'il comble ?
S'il se détache d'elle, fi1t ce pour devenir l'empereur
des siècles, la pauvre Rénal se désespère : son seul
vœu, c'est qu'il abdique. Elle déteste un triomphe
où elle n'est pas. Elle est jalouse de ce vainqueur
qui l'oublie, et qu'elle ne désire même pas comprendre, tant il lui suffit d'en être possédée. Elle
ne peut se défendre de le méconnaitre : pour le
r;n-ouver, elle attend qu'il se démente. Et elle
1adore à mourir, dès qu'il se dément. Au fond, il
faut toujours mourir dans sa fleur, quand on aime.
8

�CHRONIQUE DE CAERDAL

8 58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIU

Les nigauds appellent cette passion là une passion
romantique. Julien n'est pas plus romantique que
Phèdre ou Hamlet. Il n'y a de romantique, il me
semble, que l'art sans conscience : être intérieur,
être vrai avec soi même, ne pas être dupe, c'est
assez de vertu, et la plus classique.
Napoléon est pourtant le hasard, la guerre, la
matière toujours brutale, quoi qu'on fasse, et la
victoire. Julien Sorel est la volonté de la toute
puissance qui se change, à l'apogée, en volonti
d'amour; et cette force si belle court à la seule
beauté qu'elle püt envier encore : à une sublime
défaite. Elle s'y précipite avec ivresse. Julien Sorel
veut être Napoléon. Mais depuis Stendhal, qui•
conque, à vingt ans, veut être Napoléon, rêve de
Julien Sorel.

Il
HOMME QUI NE DATE PAS

Dans son marais de Civita Vecchia, derrière une
triple clôture de bassesse, de mauvais air et
d'eanui, Stendhal est pris au piège; et paur se
mieux moquer de lui, la fortune a voulu que les
rêts fussent italiens. Que va-t-il faire dans sa cage
à cafards et à moustiques ? 11 ne peut plus viff'e
que pour l'an 1880 et l'an 1940. Point d'autre
parti : qu'il le veuille ou non, c'est pour être .•
jour le grand Stendhal, que le petit consul resprc,

859

0~ ne se p~opose jamais de vivre pour le tem s
où _1 on ne vivra plus, quand on a la tête clair:.
mais .onà peut
fort
1
. bien s'y trouver fioreé ; on est,
éd
r mt a gloire' malgré soi · Se 1a promet on ~
N
l' on, sans. doute ,: ce serait la preuve qu ,on ne.
a~ra point et qu on ne la mérite pas. Mais on s'y
é
r signe.
.
• On
, ne vit donc pas po ur l'an deux mille
ce ~ui n a_ pas de sens. On soupçonne seulemen;
~~ on y vivra. On en accepte la condamnation et
1irréparable
'.
'ê
. louange' comme 1e pauvre Achille
d
tre
un
s1
grand
héros
parmi
les
b
Ad
fi .
am res.
eux ois vingt-neuf ans comme ·1 d' .
Stendhal savait fort bien à quoi s'e n t emr
. l sur1sa1t,
son
rro~re compte; et quand personne ne lui eüt rendu
Justice, ayant mesuré les illustres du t
il
devait
sentir
que
pas
un
ne
1
.
à
pe~ps,
1
. à
e va ait
aris Son
nre
Balzac
marque
la
gaité
d
l'h
' t d
e
omme. qui.
sen
en
nommer
enfin
par
son
·
.
nom et par' son
1
tt~el: i ne trahit pas le sot contentement de soi
m a plus sotte madest1e.
· D'ailleurs
•
Stendh 1
comme Baudelaire jug~ avec supériori;é tous
;:ec:r~:utes le~ renommées, toutes les couronnes,
teaubriand, füt ce Racine On
1.
conte pas U
li
·
ne Ut en
d'
. . ne te e assurance dans la sévérité
t
~ne certitude infaillible et cachée
.
par
le Juge.
, qui concerne

1:s

Pouret tenir
bagne
la fiè bon au bor d d u marécage, entre le
les Chr . vre_ q~arte, Stendhal fit société avec
oniques italiennes et Saint Simon. Ces

�860

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

œuvres si vives, qu'elles sont des siècles vivants,
personne ne les a go-ôtées comme lui. Il les a
pratiquées mieux que personne. Là, s'est achevée
sa puissance. Là il est né, vers cinquante ans, pour
les temps à venir.
Est ce trop dire ? Au XIXe siècle, personne
selo11; moi n'est plus assuré du temps que Stendhal
et Dostoievski.
Flaubert a sa date, comme l'huile la plus pure
qui finit toujours par rancir. Tolstoî, tout de même.
Pour plus des deux tiers, Balzac n'est déjà qu'un
docµment d'histoire. Stendhal est immortel, comme
un esprit. Dostoïevski est éternel, comme un
Evangile. Stendhal est une intelligence de la vie,
parmi toutes les intelligences. Dostolevski est une
passion et une connaissance.
L'un et l'autre ne passeront pas plus que
l'Evangile ou que l'esprit d'Athènes. Car, le jour
où on ne les lira plus, ils seront entrés, à tout
jamais, dans la conscience humaine.

III
SIR FIASCO, ESQ.

La sincérité de Stendhal va bien loin dans l'aveu
de toutes ses faiblesses. Il est comme un prince
qui peut se mettre nu devant ses gens.
On se cherche, on se connait soi même, et l'on

CHRONIQUE DE CAERDAL

861

ne se donne pas pour autre que l'on est. On ne
daigne pas mentir, ni à soi ni aux autres. Y etît
on intérêt, on ne le peut pas. Que l'orgueil est
donc sincère! C'est ce qu'il a de beau. Enfin, si
l'on est menteur de nature, on . ment avec
sincérité.
La sincérité consiste à ne pas feindre un rôle,
quand on est fait pour en jouer un autre. Il se
peut, après tout, que tous les hommes jouent
un rôle.
Il est difficile qu'un sot soit jamais sincère.
On peut être intelligent et mentir. Mais on est
sincère dans le mensonge, si l'on ne se ment pas
àsoi même. La plupart des hommes mentent moins
aux autres, qu'ils ne se mentent, chacun à soi. Il
est clair qu'il y a infiniment plus de sots dans le
monde que de vrais fourbes. Mais il y a plus de
fourbes encore que d'esprits sincères.
.
La sincérité n'est pas l'intelligence: elle en est
l'usage viril. Le véritable orgueil l'exige. '

§
Tolstol, qui a tant appris de Stendhal et d'abord

à peindre
.
' idée du
la guerre, lui a pris aussi son

mensonge universel, qui est la vanité de chaque
homme, et le commun ressort de la vie sociale.
La sincérité est l'antidote du vain amour propre.
La vanité est l'univer-selle faiblesse. La modestie

�CHRONIQUE DE CAERDAL
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

est la sincérité des petites gens. Les grandes âmes
n'ont pas besoin d'être modestes : elles so~t
sincères ; et cette vertu suffit.
Stendhal avoue ce que non pas la pudeur, mais
la vanité arrête sur les lèvres d'un homme. 11 est
bien trop aristocrate pour avoir souci d'être
moqué. Je soupçonne qu'il s'en amuse.
Voilà ce fameux. dragon, qui veut qu'on prenne
toute femme au galop et à la charge, dès la
seconde entrevue. Pas un rdtre comme lu~ ni
mieux monté, ni cavalier d'équitation plus vite,
pur sang sur pur sang ; et pas un qui aime mieux
la course, qui se préoccupe plus assidtîrnent de la
chevauchée. Or, illui arrive sans cesse de manquer
la coche et de rester au relais. Quand il y va de
la gloire et de cet honneur amoureux qui est la
vie même, il perd l'étrier : une ombre le démonte,
une idée le désarçonne, un souffle, un cri. Et
le dragon de Marengo n'est même plus un
fantassin : il a mal aux pieds. Loin de br0ler trois
postes ou quatre, il a l'entorse ; et il lui faut
dormir sur place.
Telle est son admirable sincérité, qu'il confesse
raccident, et presque l'infirmité, tant elle lui _est
propre. Il se punit ainsi d'y être sujet. Ow ~
saurait sans lui ? Qui pourrait en rire, s'il n'avait
pas voulu qu'on en rtt?
Je ne ris pas de Stendhal en sa disgrâce. Je l'en
admire davantage. Il n'est jamais grossier, là où

863

tant d'autres hommes ne se défendent pas de
l'être. Il est vrai qu'à mon sens, le fat passe tous
les hommes en grossièreté. Le muletier est un fat,
avec son célèbre quart d'heure.
Puis, c'est le véritable amour qui jette l'amant
dans les faux pas, et qui le fait glisser. La vraie
passion de la guerre est sujette à des défaites, que
les guerrilles ne connaissent pas. L'appétit est
toujours prêt, et non pas la grande soif que rien
n'apaise. Elle fuit peut-être l'apaisement?
L'amant trébuche, où le galant ne bronche pas.
L'amant est le pur sang que le combat épuise, et
le galant est le mulet. Ils ne l'entendent pas ainsi :
mais les amants parlent de l'âme ; et c'est elle qui
qui manque aux mulets. Pour tout le reste, on leur
rend les honneurs du sentier en montagne et du
sabot infaillible au bord des précipices.
Tout est abime pour les amants, et pour les
mulets rien ne l'est. Entre eux, c'est l'immense
vallée de l'imagination. L'ardent Stendhal, cet
amant qui 'Veut toujours l'être, son imagination le
joue; elle le lie, elle l'entrave. L'imagination est
la dame jalouse qui noue l'aiguillette. Et telle est
l'ironique destin de Stendhal, qu'entre tant de
personnages qu'il a joués et dont il a pris le nom,
il n'a jamais été plus lui-même qu'en amant muet,
sous les traits et l'habit de Sir Fiasco, esquire.

�LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISI

IV
ENFIN, JULIEN SE LAISSE VIVRE

Une femme, qui m'est bien chère, ayant fini de
lire Le Rouge et le Noir, me dit : "Ah, je n'aurais
pas voulu que Julien tire le pistolet contre sa
douce amie! C'est bien assez qu'il en soit capable.
Quel affreux courage l Julien traite Madame de
Rénal comme un homme : voilà ce que je lui
reproche." Idée de femme,et vraiment charmante:
un homme ne doit jamais user de sa force contre
une femme, que pour l'aimer. Il doit tout lui
pardonner ; et d'abord, ce qu'une femme ne
lui pardonnerait jamais. Elles sentent ainsi, quand
elles aiment. Puis, elles se perdent, elles se font
tuer, elles vont à la mort plut6t que de rester
dans la tombe de l'absence, et de condamner leur
amour à l'oubli. N'eussent elles pas pitié de l'amant,
elles ont soif et compassion de l'amour en lui.
Rien de plus vrai : Julien traite en homme sa
tendre ma1tresse, parce que l'ambition est l'ennemie
de l'amour. Julien est toujours tout ce qu'il est.
Le dernier feu de sa volonté est un coup de
foudre. Mais cet éclair lui révèle le monde de
la tendresse ; et il n'y entre que pour n'en sortir
jamais. 11 ne retrouve pas Madame de Rénal dans
l'église de Verrières, mais sur le seuil du bonheur.

CHRONIQUE DE CAERDAL

865
Il lui envoie la balle que tous les hommes du
livre et de la vie méritent, pour toute la haine et
l'envie qu'ils exercent contre les jeunes héros.
Admirez, belle amoureuse, que pour le vrai
héros, à vingt-cinq ans et peut-être à cinquante, il
n'y a ni homme ni femme : il n'est que des alliés
ou des ennemis. La preuve en est que l'adorable
Rénal, si chère à tous les cœurs passionnés, s'est
laissée manier elle-même comme une marionnette
par son jésuite. Mille fois plus touchante d'être
aussi victime, elle se perd en perdant son ami. La
pensée de Stendhal est là toute vive, avec son
culte de l'amour: pour gotiter enfin la vie d'amour,
ils se perdent tous deux joyeusement. Jusque là,
tout le reste n'a été que roman, un vain passetemps, un prélude, une attente. Dès le premier
regard, le petit jeune homme en veste de ratine,
et l'honnête femme vêtue d'ignorance et de tranquillité, Julien et l'adorable Rénal, quoi qu;ils
fissent, étruent voués à la même vie et à la même
mort d'amour : l'amour est leur fatalité.
Pour être tout à son amour, il se sépare de la
vie. Il tue son ambition, pour se rendre sans partage à sa maitresse. Tout le passé lui semble une
ridicule erreur. Plus d'ennui, plus de vide. Voici
sonner les heures pleines, les heures inimitables.
Trente de ces jours passionnés et de ces nuits
valent trente fois trente années de vie déserte.
Il fallait donc que Sorel abdiquât tout désir

�866

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ.

médiocre, et que sa volonté tyrannique ne lui n\t
plus de rien, pour qu'il se connllt lui-même, et
pour posséder l'unique bien qui nous comble le
cœur. En se rendant l'amour, il se restitue à soimême. Comme Fabrice n'est heureux que dans sa
prison, Julien n'a de cœur et ne gollte le bonheur
de la vie que dans son cachot, aux viles portes de
la mort. La même fable porte le même symbole ;
et il est si beau que Stendhal n'en cherche pas un
autre. C'est tout gagner, que de tout perdre en
trouvant l'amour. Et peut-être y faut-il la prison,
qui est la rupture du lien avec les hommes.
En Julien Sorel, l'ambition n'était que le masque
de la passion, et le moindre usage d'une nature
conquérante. Ce sentiment me rend le fier jeune
homme plus vrai et plus beau que Bonaparte, son
idole. Et quelle liberté dans ce donjon gardé par
le bourreau et la légitime stupidité des lois. Enfin
la séparation d'avec les hommes rend libre celui
·qui tient l'objet de sa passion: mais il faut qu'il le
tienne, je l'avoue.

§
Voir le monde comme il est : mot qui ne veut
rien dire, précepte de morale à la Carlyle et l
l'allemande: une prophétie concernant l'événement
accompli.
On voit le monde comme on est, quand on a

CHRONIQUE DE CAERDAL

des yeux. On voit comme l'on crée. Le héros est
l'homme_ qui ose l'e plus être soi-même, et qui le
pe~t. Point. de h~ros' sans puissance égoîste, et
pomt de saint moins 1 amour de Dieu.
Personne n'~ du héros une idée plus saine que
Ste.ndhal. Il na pas connu la sainteté ; mais il
était capable de deviner qu'elle lui manque.
Stendhal
a un .esprit qui fait une telle lum1ere,.
•,
,
1
qu e le en éclaire pour lui-même les lacunes et le
•
J:
•
s
tmpenections.
Stendhal est la moitié d'un Gœthe et même un
peu plus. Sa part est autrement aisée et naturelle.
Il suffit de comparer l'Italie de l'un à l'Italie de
!'autr~. L'It~ie de Gœthe est une bourgeoise fort
tnstrwte et bien nourrie, qui porte partout aveC'
elle les .menus de Weimar et les caquets de sa
Germanie; elle ne vit que dans les musées et dans
les ca.binets de province ; avec un contentement
~e sot presque ridicule, elle note toutes ses digesbons d'esprit, elle --minaude, elle rougit d'avoir
passé q~elques bonnes nuits aux bras d'un modèle
académique : elle n'en revient pas de sa folle
audace, et se persuade, décidément, qu'elle a
ren.ouvelé, dans sa chambre d'auberge, tous lesdél1:es de la fable, de l'lda et des dieux. Que de
bruit pour. marier cette vieille Iphigénie de cinqm:nte-tr01s ans avec le pauvre Tasse ! Et tenir~~tre .de leurs moindres soupirs, sur la paillasse
gehca Kaufmann, c'en est trop ; tant de vul-

�868

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

gaire importance appelle un châtiment : ce grand
homme a souvent l'air d'un Polonius, ministre de
}'Olympe.
Sans le moindre effort, Stendhal est un Ancien.
Et non pas un Romain, mais un Grec à Rome.
Pour être juste, après avoir ri, je suis toujours
plus frappé du Romain dans Gœthe. L'antiquité
&lt;le Gœthe est romaine. Le palen de Gœthe est
romain. Tout son esprit est romain, et toute sa
réussite. Plus il veut être Grec, et moins il l'est:
mais toujours le poète lauréat de la Rome impériale, au temps d' Adrien. Il parle sans cesse de
Phidias et de Sophocle ; mais sa muse est la solide
et froide tête de la Junon Ludovisi.
V
POLITIQUE

CHRONIQUE DE CAERDAL

L'argent seul a toute industrie et tout droit : il
n'a donc pas besoin de la violence.
J ulicn Sorel lui même, ce héros plus grand que
Bonaparte, étant bien plus beau et capable de s'accomplir contre lui-même par amour, le siècle le
destine au supplice : à tout coin de rue, la vie
sociale cherche à l'écraser. Enfin elle l'écrase. Les
yeux sur le visage bien aimé de sa maîtresse, il
n'y prend seulement pas garde. Décapité, il sourit.
La grande âme triomphe donc toujours. Mais
à quel prix. Julien Sorel me montre Stendhal,
clans sa petite chambre d'h~tel, à cinquante ans
déjà. Au moment où Julien Sorel porte sa belle
tête sur l'échafaud, Stendhal charge ses pistolets
par dégot\t d'une- vie trop misérable. Et de quoi
s'en est il fallu, qu'il Ht sauter de l'écrin cette
magnifique cervelle, la charnière enfoncée d'une
balle?

§

Ceux que j'appelais naguère les tigres grossien,

il y a mille ans, plus ou moins, au temps où toute
la vallée de la Seine était à feu et à sang, ces gens
là eussent fait souche de grands barons.
Nos siècles sont d'une terrible hypocrisie. On
n'y peut même pas devenir baron sur sa terre, par
le droit du plus fort. Même pas se venger d'un
ennemi, guetté pendant cent mois : même pas
écraser une blatte d'auteur, qui calomnie. La ruse,
second âge de la force, n'est guère plus libre.

Il est profondément aristocrate, par ce qu'il est
républicain de la bonne manière. Tel à quinze ans,
tel à cinquante. Républicain d'esprit et de volonté
.
'
anstocrate de mœurs ; et prince en presque tous
ses got1ts: et d'abord, en cette passion de la vérité,
q~1 est celle de n'avoir point de maître, sinon la
raison. Un prince régnant, dans un monde où il
serait seul roi, parmi tous ces journalistes et

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

lecteurs de journal, peut seul aussi se payer le
luxe et l'insolence de la vérité.
Là encore, Stendhal me rappelle Montaigne.
Stendhal est un Montaigne qui a l'Italie du moyen
:âge pour antiquité; que l'amour occupe par vocation plus que l'amitié; et à qui les œuvres d'art
tiennent lieu de morale.
Ce qui trompe sur les goüts de Stendhal, c'est
la gêne du petit consul, et les manies du vieux
garçon. Je ne sais pour quoi, les princes semblent
toujours mariés chez les modernes ; et chez les
.anciens on ne pense jamais_qu'ils aient pu l'être.
La fo~me est le plus beau luxe de l'homme,
,depuis quinze cents ans : voilà sans doute la
·raison.
Mérimée voyait ainsi cet ami redoutable: original en toutes choses, dit il, et au fond de l'àme
,aristocrate achevé." J'abhorre la canaille, en même
temps que sous le nom de peuple je désire ~
·sionnément son bonheur. J'ai horreur de ce qw est
-sale ; or, le peuple est toujours sale à mes ye~"
Qu'on leur accorde la Charte, en attendant qu ils
-soient dignes de la République.
Le pouvoir absolu aux mains du meilleur,. telle
est la politique de l'art. La dictaturç du gém_e est
selon le cœur de l'artiste, et le seul ordre raisonnable. La religion sacre la monarchie légiti~e, et
elle seule. Les rois ont perdu toute autorité, là
où l'Église vivante ne la leur confère plus. O'm

CHRONIQUE DE CAERDAL

,

dirais autant de l'héritage.) L'Eglise ne vit, politiquement, que dans la volonté unanime et la foi
du peuple. Il faut aux rois la Sainte Ampoule :
Faute de quoi, non seulement ils ne guérissent
pas les écrouelles de l'État, mais on voit trop à
leur pauvre tête qu'elles suppurent.

( A suivre.)

ANDRÉ SUARÈS.

�&amp;iFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

872

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

ANTHOLOGIEDESAVOCATSFRANÇAISCONTEM-

PORAINS, par Fernand Payen. (Bernard Grisset).
Réunir une Anthologie des avocats d'aujourd'hui n'était pa&amp;
une mauvaise idée. M. Payen, qui consacre aux maitres qu'il
a cités des notices élégantes, parfois assez fines, et qui, exception faite pour Waldeck Rousseau et pour Barboux, se limite
hiérarchiquement aux batonniers de l'ordre, a dft choisir, je
n'en doute pas, les meilleures plaidoiries contemporaines. Les
uocats, représentés par leurs chefs élus, plaident,. ici, deva~t le
public et la critique, et pour eux-mêmes, Ils pla1~en~ :u.ss1, et
~- Payen avec eux, pour l'art de l'éloquenc~ JUd1~1a_1re, e~
nous sommes mis en demeure de décider, sur pièces ecr1tes, s1
oui ou non il est raisonnable de laisser, comme on le fait
d'ordinaire, cette forme d'art oratoire sur la rive obscure, hors
du monde esthétique et des genres littéraires. Montons donc,
tel Ubu, sùr notre tribunal, et, nous étant assuré que la trappe
fonctionne, jugeons.
.
Tout à l'heure peut-être nous allons découvrir des merveilles
jusqu'ici ignorées, ou limitées du moins à l'enceinte du tribunal et à la Reflue des Grands Procès. Mais si nous nous en tenons
au tableau consacré des valeurs littéraires, au canon que l'école
nous enseigne, nous nous expliquons d'abord mal ce fait singulier : dans les 'deux littératures da~siques anciennes, l'éloquence
judiciaire paraît tenir une place d'honneur, et même, par sa continuité et son autorité, la première place parmi les genres en

prose comme le théàtre parmi les genres en vers. Dans les temps
modernes, néant ou à peu près. L'éloquence politique chez
nous, n'a pas trop démérité, et depuis ·1e XIVe siècle, on
citerait plus de cent discours qui méritent d'être relus et
admirés ; l'éloquence démonstrative s'est enrichie d'un genre
authentiquement français, le discours académique (dont l'étude
technique, dans une continuité de trois siècles, serait bien
fructueuse pour le critique qui l'entreprendrait). L'éloquence
de la chaire tient pareillement, depuis longtemps la place la
plus éminente. Pourquoi donc cet effondrement apparent de
l'avocat? Faut-il croire ces lignes de Renan que cite M. Payen
"Heureux les classiques venus à l'époque où l'individualité
littéraire était si puissante J Tel discours de nos Parlements
vaut assurément les meilleures harangues de Démosthène ; tel
plaidoyer de Chaix d'Est-Ange est comparable aux invectives
de Cicéron. Et pourtant Cicéron et Démosthène continueront
d'être publiés, admirés, commentés en classiques, tandis que le
discours de M. Guizot, de M. Lamartine, de M. Chaix d'EstAnge ne sortira pas des colonnes du journal du lendemain. "
Laissons de côté Guizot et Lamartine, laissons de côté les
discours politiques de Démosthène et de Cicéron. Ne comparons que le semblable au semblable, les avocats aux avocats. Le
seul procès dont il s'agisse ici, le seul dont nous ayons à discuter la revision, est celui de Chaix d'Est-Ange et de ses confrères,
qu'ils soient Berryer, Henri-Robert ou Poincaré.
Il importe d'abord de remarquer .que Démosthène et Cicéron
ne sont de vrais avocats que par un côté, le plus petit peut-être,
de leur génie. Sans tenir compte ici des reflets passionnants
dont les luttes politiques illuminent et trempent leur éloquence,
,oyez qu'ils n'ont obtenu; devant la postérité, leurs grands
triomphes oratoires que lorsqu'ils attaquaient, non lorsqu'ils
défendaient, que lorsqu'ils faisaient fonction d'accusateurs, analogues, si l'on veut, à ce que sont chez nous les avocats de la
partie civile. Le seul des plaidoyers civils de Démosthène qui

9

�LA NOUVELLK REVUE l'RA!I.ÇAISI

'élève à la hauteur de es discours politiqu~, la Midit1111t, est
:ne attaque. Il en est de même d'Eschi~e, avec l_e Discms
milrt Timarrut. Pour Cicéron, le Pro Atihnt. est b1e~ plut6t
un ]t, Ckdium, et les plaidoyers proprement dits para1SSent en
· ' J, sau f peut -être le Prt1 Murtna, a sez .faibles.
Et, surtout,.
genera
.
ces grands discours sont assez mêlés à la politique, assez no~rru
lie pour nous apparaître comme les précurseurs de I élopare ,
. d' ..
quence parlementaire plutôt que de l'éloquence JU_ 1c1a1re.
Le plaidoyer a pourtant atteint une fois au °:~ms sa pe~fcction chez les anciens, et il a eu, mieux que la poestc dramatique
et que Je dialogue platonicien, l'h~nneur d~ fo_u~ir le modèle
le plus authentique et le plus délicat de 1 amc1sme. Je vem
parler de l'art des logographes et de Lysias. Lysias, étrangement
ignoré des honnêtes gens, est ~ez nous complét~men~ abandonné aux hcllénis~es de profession. Il est même s1~guher que
des trente plaidoyers environ qui nous restent_ de lui, quatre oa
cinq seulement, et pas les plus intéressa_nts,~ aient été, au coon
de nos quatre siccles, traduit en frança1 ·. Et pourtant, co~
cette langue transparente et fine, à mi-chemin entre Volt~re
et Paul-Louis Courier, récompenserait un traducteur avilé,
ayant Je go0t de son humble et délicat méti~ ! ~a belle 6~ ~
carrière pour un magistrat lettré d'autrefois, qui_ s_e fût a1~
avec de l'ambroisie, débarbouillé de toutes les nd1cules ~
doiries subies à l'audience ! Comparés aux morceaux qu 1
recueillis M. Payen, les plaidoyers de Lysias parais_·ent les plm
jeunes ! Sur eux, pas de poussière, mais au contraire un ~u,et
qui persiste. Et le plus grand plai ir qu'ils donnent, ou, _mie:
le plaisir suprême dont ils sont couronnés, est que_ la ra110?
leur valeur unique, comparée à ce qui les a suivis et q~1 la
· h'Jt d e 1Og1que ••
suit encore se conçoit clairement et nous ennc
'
.
louée soit l'Ant!tolagit de M. Payen, qui nous perme t ~ ~ m
distinguer le médiocre et le bon, de connaître l'un et l'autre
par leurs causes.
f4
L'art de l'avocat produit des œuvres éphémères, sans orme

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
et sans écho ; l'art do logographe non seulement nous a laissé
des œuvres durables, nuis il a formé le cœur de l'attici me,
qui est le cœur du classique, qui est le cœur de la beauté.
Pourquoi ? Rien de plus artificid et de plus bÎZ.lrre, semble-t-il,
que les conditions imposées au logographe. La loi athénienne
ignore les avocats ; die impose à l'accusé de se défendre luimême : tout au plus lui tolère-t-elle un aide, parent ou ami,
dont l'assistance est d'ailleurs exceptionnelle. L'homme de l'art
n'intervient qu'en lui fournissant une défense écrite, qu'il apprend par cœur, et récite. On ne saurait imaginer pour le professionnel de la défense une situation plus discrète et même
plus humiliée. L'avocat d'aujourd'hui, déployé dans l'ampleur
toamoyante de ses manches et le fracas glorieux de sa renommée,
considérerait le logographe comme un méprisable hère. Et
pourtant ce sont les lois immanentes de l'art, qui, selon leur coutume, élèvent ici le plus humble et déposent le superbe. L'art
du logographe est avant tout l'art de se faire oublier, de disparaitre dans son personnage, de tout disposer en sorte que les
juges puissent croire sincèrement entendre l'accusé lui-même
et lui seul. De fait, un discours de Lysias nou donne au naturel,
comme le creux de la cendre à Pompéi, la ligure du bonhomme
qu'il fait parler. Du logographe à l'avocat d'aujourd'hui, il y a
aactcment la distance de l'auteur dramatique au comédien.
L'auteur dramatique crée des personnages, s'effii.ce en eux, leur
donne sa place de vivant. Le comédien fait son per.onnage, vit
de lui, tire sa gloire de lui.

Comme l'art du comédien, l'art de l'avocat est un art du
momentané. Il ne vise qu'à un effet momentané, portant sur
un moment décisif. C'est seulement par un détour, par llll
biais, que l'éloquence parlée est élevée à une valeur littéraire
et durable. Ou plutôt, et pour dire net, il n'y a pas de littérature parlée, improvisée, il n'y a que de la littérature écrite.
Les discours de Démosthène et de Cicéron sont des œurres
bites refaites en vue de la publication. Les sermons de Bossuet

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

sont ceux qu'il écrivait avant de monter en chaire, non ceux
qu'il prononçait. Les sermons de Bourdaloue (dont l'art rappelle
par bien des points celui de Lysias) étaient écrits, appris par
cœur, récités mot pour mot. Voyez la différence entre la
discoun parlementaires improvisés de Lamartine, recueillis par
les sténographes, et le discours sur le drapeau rouge, qui figure
dans son H iJtoire de la RépuoliiUl de I 848 et fut rédigé par
lui, comme le Pro Mi/one, à loisir. Une improvisation peut
itre une action foudroyante, décisive, elle ne constitue jamais
une œuvre qui dure. Si le mouvement de la parole se retroun
dans une œuvre écrite, si le style du XVlle siècle est souvent
un style parlé, comme l'a montré Brunetière, il s'agit là d'une
parole transposée, disciplinée, dont est présente l'image,
ou l'idée, beaucoup plus que la réalité. Observez que le
style artificiel par excellence, le style oratoire, a son origine
dans la parole même, dans les poumons robustes de l'orateur
antique, dans les nécessités de l'inspiration et de l'expiration,
dans un jeu d'orgues naturelles ; mais si le principe de ses
mesures est dans la nature, ces mesures ne se développent que
par réflexion et composition. Tandis que l'art de l'avocat qui
· improvise est une logolalie, ou une logomachie, l'art de Lysias
est rigoureusement une logographie. Le logographe écrit des
rôles pour ses clients avec le même soin que Racine en écrivait
pour la Champmeslé. Loin de lui cette Commttlia de/farte où
l'avocat est à la fois acteur et auteur. Mais tout en écrivant,
tout en pesant ses mots, en disposant ses raisons, en composant
ses discours, il faut qu'il ne laisse apparaître nul signe d'artifice,
nulle écriture visible, que tout son art soit tendu a recréer une
nature, à épouser Je naturel.
Si l'improvisation n'a pas de style, elle n'a pas davantage de
méthode. Un discours invertébré, sans ordre, sans plan, peut
frapper, émouvoir, atteindre sur les auditeurs au plus han~ de
l'effet oratoire, il ne se laisse pas lire, et l'écriture ne le livre
qu'informe, affaissé et flasque. Si je mange en automne des

aÎFLEXJONS SUR LA LITTÉRATURE

pommes fraîches, il m'importe peu qu'elles soient entassées dana
un panier ou disposées soigneusement sur des rayons. Mais si Je
il faut qu'elles soient rangées en ordre,
elles pourriraient dans leur tas. Ainsi du discours. Ou trouve
souvent scolastique et artificielle la division, au XVIIe siècle,
du sermon en trois points. En réalité elle lui est aussi nécessaire,
aussi consubstantielle, que les cinq actes le sont au poème
dramatique. Il n'est pas de plaidoyer antique qui ne comporte,
plus ou moins apparentes, les divisions rationnelles inventées,
ou plutôt découvertes, par la rhétorique sicilienne. Elles appanissent chez Lysias dans une détente et un natUJ'els parfaits,
aui nécessaires, aussi peu imposées du dehors, que quatre
membres et une tête à un corps humain. Aujourd'hui, bien
entendu, pas plus qu'autrefois, un avocat ne parle sans un plan,
qu'il modifiera d'ailleurs en cours d'audience. Mais, si j'en juge
par I' Ântho/ogie de M. Paycn, ce plan est généralement théorique
et vague : rien, à la lecture, de plus invertébré, de plus
gélatineux que ces méduses, délaissées sur le rivage, hors du flot
sonore où elles vivaient. C'est que le plan, dans un discours,
indique la plénitude, la densité, la volonté réfléchie, il implique,
comme l'habitude, dont il est une figure artificielle, la dissociation de mouvements synergiques, leur recomposition selon
la loi du moindre effort. Toutes qualités opposées à celles de
l'avocat d'aujourd'hui, marchand de paroles qui donne au
client des paroles pour son argent, et dont l'idéal paraît étre
la facilité, qui étourdit, dissout, rend mol et stupide le juge
ou le juré sous le flot de l'abondance dialectique ou verbale.
Dans ces plaidoiries, que nous fait lire M. Payen, que de
quantité, quel déchet! C'est évidemment la somme de tout ce
q~i répugne à l'atticisme, et l'on dirait que la loi athénienne, gardienne attentive de cet atticisme, ait veillé par
llne sage disposition à ce que la tentation de bavarder f0t
interdite au logographe, et qu'il f0t obligé de dire le plus de
chose en le moins de temps : la clepsydre était là, qui, sauf
YCDX les conserver l'hiver,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exception pour de. grandes circonstances, ne permettait pas à
l'accusé de garder la parole plus d'une demi-heure environ.
C'est dans ce court laps qu'il fallait expliquer aux jurés une
affaire parfois compliquée. Le seul moyen de faire tenir beaucoup
de choses en ce peu de temps était de les disposer -en un
ordre rigoureux, comme dans le vaisseau phénicien dont parle
Xénophon et qui tenait de cette maniere un nombre incroyable
d'objets. Bien entendu un avocat d'aujourd'hui gémirait sur
cette loi, s'il devait la subir, comme un dramaturge romantique
sur la loi des trois unités. Le plaidoyer d'un Lysias est
aussi a l'aise sous la clepsydre qu'une tragédie de Racine entre
les trois règles. Il semble qu'il convertisse cette nécessité
extérieure de la loi en une nécessité intérieure de sa nature. Si
tout a dû se dire en peu de temps, c'est que tout pouvait se
dire en peu de temps.
Mais pôur tout dire en peu de temps, il ne faut dire que
l'essentiel, et l'essentiel, dans une plaidoirie, ce sont les faits et
les raisons. Ce qui devra dès lors être sacrifié, c'est l'appel aux
sentiments, c'e~t l'éloquence démonstrative, c'est le pain quotidien de l'avocat, trempé du sang de l'orphelin, des larmes de
la veuve et des sueurs du peuple. Si Lysias est pour les gens de
go(H le seul maître de l'éloquence judiciaire, c'est qu'il est
(avec des disciples immédiats tels qu'Isée), le plus pur, le seul
pur de tout ce battage, si fastidieusement retentissant mê~e
chez un Démosthène, un Eschine, un Cicéron ! " Il n'y a rien
de plus parfait que Lysias, dit Quintilien, si le rôle de l'orateur
1 e borne à instruire." Éloge qui n'est pas sans restriction chez
ce professeur de rhétorique latine, mais qui, pris en soi, identifie
la parole de Lysias a une perfection aussi transparente que l'eau
dans la clepsydre qui la mesure. Observez que cette eloquence
qui se borne à instruire, qui dédaigne tout moyen de pathétique
grossier, s'adresse à un tribunal de six cents à mille jures, gens
du peuple, petits artisans. Voyez avec quelle sobriété, dans le
premier discours qui ouvre les œuvres de Lysias, parle à l'intd-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

ligence et à la raison de ses juges Eratosthène, traduit en justice
pour avoir tué l'amant de sa femme qu'il a pris en flagrant délit.
Un avocat, aujourd'hui, ferait acquitter son client en plaidant
la passion, en se passionnant lui même avec le tremolo que vous
savez. Lysias; lui, s'attache, avec la plus subtile habileté) à
purifier l'affaire de tout élément passionné. Eratosthène raconte
de la manière qui sera la plus plaisante pour les autres, à la
façon d'un fabliau ou d'un conte de Boccace, les ruses de sa
femme, q1û couche avec lui au premier étage, la servante complice qui est en bas, avec l'enfant, et qui le pince pour le faire
crier, le mari qui envoie la mère lui donner le sein pour le faire
taire, celle-ci qui feint de résister parce qu'elle a peur que son
époux ne lutine, pendant qu'elle n'y sera pas, la petite servante,
et qui, l'enfant criant toujours, finit par descendre retrouver en
bas l'amant qui l'attend. Puis, quand la servante a tout découvert
à Eratosthène, le flagrant délit, les voisins convoqués comme
témoins, et l'amant (qui, dans l'usage athénien, en était
généralement quitte avec la cendre chaude et le raifort) mis à
mort, très posément, par le mari. Devant ces cinq ou six cents
héliastes, le bon système de défense consiste à ne rien dramatiser,
à peindre 1a réalité fine, dépouillée, nue. C'est de cette façon
d'ailleurs que Lysias gagnait, paraît-il, tous ses procès. Transportons-nous maintenant dans l' Anthologie de M. Payen. Voici
une plaidoirie, au cours d'un proces en séparation de corps, pour
Mme C ... , plaidoirie qui "était considérée par son auteur luimême, comme l'une des meilleures qu'il dit prononcées".
L'auteur est Waldeck-Rousseau, qui poussait assez loin, je
crois, la maîtrise de soi et le mépris des hommes. Il ne s'adresse
pas a une foule de six cents jurés, mais a trois docteurs en
droit, aussi blasés sans doute qu'il l'est lui-même. Voici son
langage ;
" Tout mari est, à un moment déterminé, son propre
arbitre; il peut étouffer les explosions de sa colère, il peut se
taire, il peut s'imposer le silence, et alors si quelqu'un laisse

�880

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

tomber un de ces propos qui flétrissent l'honneur d'une femme,
sa main l'écrasera sur la bouche du diffamateur. Celui-li, je le
salue et je l'admire.
" Il peut aussi, plus humain, plus près de la nature, céder
à son ressentiment, chasser la femme indigne et, prenant
l'enfant, l'emporter au loin. Et celui-là qui, pour disparaitre
avec sa douleur, renonce à la fortune, je le salue encore et je
l'estime. Mais outrager une femme, lui prodiguer les accusations
les plus infamantes, la trainer dans la rue dans la détresse et
comme la nudité de l'adultère jusque sous les yeux d'une foule
avide de scandales ... Pois vouloir la reprendre, toute frémissante
encore des injures de la rue, c'est là un excès de bassesse auquel
il est donné à peu de personnes de descendre, et auquel
M. C ... ose cependant prétendre.
"Vous comprenez maintenant ce que j'ai à vous dire.
11 Nous sommes en présence de l'irréparable. Entre sa femme
et lui M. C... a fait couler un ·fleuve de boue que pas 011
homme n'oserait, que pas une juridiction ne pourrait la
contraindre à franchir. "
Dans toutes ces plaidoiries il est difficile de trouver autre
chose que la plus stérile et la plus vaine abondance, une sorte
de gageure professionnelle, qui consiste à dire en le plus de
temps le moins de choses, exactement toutes les puissances
déchaînées de la langue, contre lesquelles la loi athénienne,
élevant une sage barrière, obtenait en récompense un Lysias.
Mais comme les mêmes caractères se retrouvent dans toutes ICI
plaidoiries choisies des b~tonniers que fait défiler devant noUI
M. Payen, et cela malgré toutes ]es di.fférences de tempérament
qu'il nous explique en d'agréables et louangeuses notices, nolll
devons croire que ce genre s'impose nécessairement à l'avocat,
et qu'au barreau la concision c'est l'ennemi. "Nous payons
tous, dit M. Poincaré dans sa plaidoirie pour l'Académie
Goncourt, notre tribut aux exigences de notre profession! Le
médecin est souvent tenté de mettre les borues du monde aaz

aiFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

881

portes de sa clinique; l'homme politique place l'univers dans le
cercle étroit où. mugissent les passions parlementaires; l'avocat ...
mais pourquoi, Messieurs, multiplier les exemples?" Pourquoi,
Maître, ne pas les multiplier ici précisément? C'est que celui-ci
s'exhale clairement de toutes les plaidoiries que collige M. Payen.
La profession de l'avocat exige qu'il emporte un jugement comme
l'orateur parlementaire emporte un vote: en laissant le moins
possible à l'auditoire ou à l'auditeur le temps de se reconnaître,
en étant le plus fort, par tous les moyens, selon les lois de la
guerre, à un moment donné. Voyez la différence entre la
plaidoirie d'un avocat d'assises et celle d'un avocat d'affiiires.
A égalité de réputation, et en considérant des têtes de .file,
comme M. Henri-Robert et M. Poincaré, une plaidoirie du
second tient beaucoup mieux la lecture qu'une plaidoirie du
premier. En matière d'affaires le jugement n'est pas immédiat, il
intervient parfois assez longtemps après la plaidoirie, et il retient
des raisons, des preuves, des appels à la loi, plus que des états
d'émotion ou de passion. C'est d'ailleurs là un principe, non
un fait. "Ce n'est pas à dire, écrit M. Payen, qu'on ne fasse
plus appel à la sensibilité des auditeurs. La Cour de Cassation
elle-même, disait quelqu'un qui la connaît bien, juge presque
toujours en fait. Et qu'est-ce que juger en fait, si ce n'est
laisser fléchir la rigueur des principes sous le poids de raisons
que la stricte raison juridique ne comprend pas i" Il n'en est
pas moins vrai qu'il y a là un ordre de beauté qui suit l'ordre
de vérité, qui à son plus haut point non dans la stricte raison,
mais dans la saine raison juridique, son point inférieur dans
l'appel à la sensibilité animale. "Il ne faut, dit M. Payen,
même aux assises, toucher le clavier des sentiments qu'avec une
enrême prudence. A plus forte raison devant les tribunaux
civils : débordés ·par les affiiires, les juges sont pressés de juger,
Ils demandent des faits et des arguments, et je dirais qu'ils se
passent volontiers d'éloquence, si l'éloquence n'était précisément
et avant toutes choses l'art d'exposer les faits et de développer

�882

LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

]es arguments en disant tout ce qui convient et rien que ce qui
convient." Félicitons M. Payen de mettre en lumière et en
honneur ce vieux principe de l'éloquence attique ; mais
regrettons que ce débordement et cette hâte de juger, favorables
un peu à l'éclosion de nouveaux Lysias, ne nous les ait pas
donnés, et mesurons combien Ieste loin de cet idéal la brochette
de bAtonniers alignée dans l' A11thologie.
Une dernière remarque. Je n'étonnerai personne en disant
que cette anthologie est dédiée à M. Poincaré, commence par
M. Poincaré, et je suis trop ami de la saine hiérarchie pour ne
pas approuver: " Ce serait, écrit M. Payen, peu de dire qu'il
a des clartés de tout. Sa pensée est un phare puissant, qu'il
peut projeter sans fatigue sur les objets les plus divers. Chacun
d'eux tour à tour en est illuminé sur toutes ses faces, dans tous
ses coins et recoins et jusqu'en sa profondeur... Il ne faudrait
à M. P.oincaré que deux heures de préparation pour se mettre
en état de disserter une heure durant sur la politique étrangère,
]a physique, la médecine, la stratégie, la peinture ou l'histoire,
et cette énumération, comme on dit au Palais, n'est pas limitative." Evidemment l'expression fait un peu sourire et l'auteur de
ce buste présidentiel sculpte le large front dans un pavé d'ours.
Il n'en. est pas moins vrai que la culture générale est un bien
prêcieux, et que M. Poincaré, sans avoir pour cela transféré à
l'Elysée le "phare puissant" d'une tour Eiffel de la pensée,
possède abondamment cette culture : ce n'e5t pas tout à fait sa
faute si son panégyriste la confond avec la faconde. Seulement,
il n'est pas besoin de longs discours pour voir dans ces lignes
de M. Payen, qui expriment si clairement et si candidement
l'idéal réalisé de l'avocat professionnel, les raisons pour lesquelles,
dans un régime parlementaire, l'avocat est roi. Dans un régime
parlementaire, c'est-à-dire dans un régime où, comme l'arbre à
pain chez les sauvages, la parole, montée sur un tréteau, est
tout, sert de tout, sert à tout, il ne faut que deux heures de
préparation non seulement à M. Poincaré, mais au moindre

JlÉFLEXIONS SU.R LA LITTÉRATURE

883

sous-produit d'arrondissement, non seulement pour parler de
tout cela, mais pour diriger deux ans durant la politique étrangère, la physique, la médecine, la stratégie, la peinture ou
l'histoire de la France. Le métier politique, éçhappant seul à
la loi de spécialisation croissante qui régit tous les autres, s'est
identifié à celui de l'avocat, qui se charge d'un portefeuille
exactement comme il se charge d'un dossier. L'avocat, ou plus
largement, l'esprit, la profession, les mœurs de l'avocat, sont
nos maîtres. Et je songe que Lysias, .fils d'étranger domicilié,
n'était pas même citoyen. Il fallait décidément que l'avocat
professionnel connô.t toutes les humiliations pour atteindre la
perfection. Berger devenu roi, il serait beau pour lui, en relisant
le vieux logographe, de reprendre contact avec sa houlette.
Il était donc bien naturel que M. Payen nous donn.9.t cette
.JslMlogit, et nous ne nous étonnerons par des accents lyriques
qu'il emploie pour célébrer l'éminence de ses b~tonniers.
L'honneur est à ceux qui parlent, non à ceux qui font, et il
n'est pas moins naturel que nul Payen du siège n'ait l'idée,
l'exorbitante audace, de nous donner une .Anthf!!ogie de la
magistrature assise. Ce n'est pas, j'espère, que celle-ci soit trop
occupée à rendre de bons services pour avoir le loisir de polir
de beaux arrêts. C'est qu'elle n'imagine pas qu'un arrêt, un
jugement motivé puisse avoir la valeur littéraire, extra-judiciaire,
à llquelle prétend une plaidoirie. Une exception, je crois,
a été faite par le président Magnaud, ou en sa faveur :
M. Henri Leyret à publié un recueil, commenté, des Jugemen/J
de ce magistrat populaire. Mais l'exception confirme hautement
la règle ; ces jugements sont généralement des plaidoiries
contre la société; la cour d'Amiens les mettait d'ordinaire en
morceaux, et le bon juge avait suffisamment l'étoffe d'un avocat
pour que des électeurs aient pu y tailler un député. II me
souvient pourtant d'avoir lu assez fréquemment des arrêts qui
&amp;aient des chefs-d'œuvre d'analyse, de clarté, de raison, d'équité
et de style. Tout esprit qui a le goôt de l'intelligence et de la

�885

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

mesure les préfère, du simple point de vue de la beauté, à des
plaidoiries tumultueuses, artificielles, et grossièrement passionnées. Ils sont, pris en eux-mêmes, d'un genre supérieur, et je
songe maintenant qu'un des mérites principaux, dans un
plaidoyer de Lysias, est précisément que ce plaidoyer, par aon
calme, sa lucidité, son intelligence, est donné dans le mouvement même qui va condenser ses raisons en un arrêt, les imposer
d'elles-mêmes, de leur intérieur et de leur vie, au magistrat,
dont elles deviennent la raison.

NOTES

1

LA LITTERATURE

ALBERT THIBAVDIT.

UNE PHILOSOPHIE PATHÉTIQUE, par Julien Benda
(Cahien de la Quinzaine).
Sur le caractère, les intentions, et la portée de ce libelle, un
&amp;Yeu de l'auteur nous renseigne suffisamment : " La guerre des.

mots, dit M. Benda, c'est en réalité la guerre des valeurs pour
l'occupation de ces places fortes qu'on appelle les mots. ,.
M. Benda sait le prestige de ces " t1erbes sacrls ", aussi le confisque-t-il à son profit : il utilise la puissance maléfique des.
mots contre la philosophie bcrgsonienne ; il affuble cette
philosophie d'ornements postiches, et se prépare une attaque
facile, mais une victoire illusoire. Grâce à des définitions fabriquées de tO'Utes pièces, M. Benda combat non une véridique
image du bergsonisme, mais un fantoche de paille auquel
ensuite il es't: aisé de mettre le feu ; et, pour donner à sa thèse
one apparence de vraisemblance, il a soin d'emmêler ces définitions arbitraires, citant tantôt des phrases de ]'Évolution Créatrice,
plus souvent encore des formules empruntées à des bergsoniens.
ou à des écrivains auxquels il confère d'autorité l'ordination
bergsonienne : ces quelques phrases, découpées de ci de là et
isolées du contexte, se prêtent à toutes les inductions. Pour
6tayer la chancelante fragilité des plus fantaisistes interprétations, M. Benda appelle à son aide Mme de Noailles et

�886

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Mm• Colette, dont la simple franchise avouerait qu'elle ignore
M. Bergson.
Cette mixture savamment préparée égarera peut-être le
lecteur pris de " cette douce ébriété " que communiquent les
fumées des mots : l'auteur de la Philo1ophie Pathétique espère
lui faire ainsi accepter la thèse essentielle de ce petit livre. Le
succès du bergsonisme s'expliquerait par "sa cqrrespqndanct"
supposée avec le goût du public ; cette philosophie répondrait
à "des passions de ce temps " : elle serait venue dire "aux
mondains ce qu'ils voulaient entendre, donner expression à
leurs désirs les plus profonds. " M. Benda feint d'ignorer les
préjugés qu'a rencontrés, les résistances qu'a eu à vaincre la philosophie nouvelle, lorsqu'il y a vingt-cinq ans (l' Essai sur les données
immédiates de la conscience est de 1888), elle a lutté contre le
mécanisme et le déterminisme alors à la mode parmi les scientiliques et parmi les mondains. Parmi les mondains ..... tout le
monde sait que, dans le sens où M. Benda entend parler de
mondains, ceux-ci se font les dociles suiveurs des philosophies
les plus opposées ; mais ces engouements à bascule n'ont rien
de commun avec les sympathies intellectuelles de bon aloi qu'a
suscitées le bergsonisme : la plus forte preuve de sa vertu
inspiratrice n'est-elle pas l'accord qui existe entre les tendances
générales de cette philosophie et les recherches poursuivies
dans des domaines très divers par des hommes que ne rapprochent ni le même milieu, ni la même formation, ni le même
tempérament ?
M. Benda réduit le bergsonisme à n'être qu'une philosophio du "pur sentir'', une philosophie du sentiment. Or, pas
une seule fois, dans tout ce qu'il a écrit, M. Bergson n'a fait
appel au sentiment. L'appel " au pur sentiment" est une
invention de M. Benda. Quand M. Bergson a employé le mot
"sympathie", il a expliqué, il a précisé tout au moins par le
contexte que ce mot était pris au sens étymologique pour
désigner une espèce de corncidence de l'esprit avec son objet.

NOTES

887

Il s'agit donc d'un acte de pensée. L'intuition, telle que la
comprend M. Bergson, est, non du sentiment, mais de la
pensée, quoique ce ne soit pas de l'intelligence. L'épithète de
"pathétique" ne se justifie pas : au contraire, toute la doctrine
est un effort pour donner à la philosophie plus de précision,
pour la rapprocher de l'expérience soit extérieure, soit
interne.
M. Benda prête à l'auteur de l' Et1olution Créatrice des
intentions gratuitement faussées, en lui supposant "la haine de
1,.1~ te11·1ge_nce " . Aucun 1ecteur n ' apercevra cette haine irnagînarre proJetant son ombre sur les éclatants développements des
thèses bergsoniennes. Est-ce déclarer la guerre à l'intelligence que
d'affirmer que celle-ci a son domaine propre, qu'à côté d'elle,
la volonté peut être la source d'une philosophie ? La volonté
qui connaît directement, immédiatement, nous offre une façon
de connaître plus profonde : la volonté, s'insérant dans l'intel~igenc_e, ne p~urrait-elle satisfaire la pensée mieux que la seule
intelligence livrée à elle-même ne la satisfait ? La volonté appaquelque chose de plus essentiel que l'intelligence, parce
qu avec de la volonté, on peut faire de l'intelligence, tandis
qu'avec de l'intel1igence on ne peut pas faire de la volonté. "
L'action
. et l'expérience sont souvent, pour les hommes, maîtres
plus subtils de culture ·et d'originalité que l'apprentissage de
l'école.

rat: "

Il Y a une certaine hardiesse à présenter le bergsonisme
comme la philosophie de l'abandon " au pur det1enir" une
philosop~ie de mollesse et d'extase sensuelles, alors qu'à t~avers
tous les livres de M. Bergson retentit un énergique et pressant
appel à la volonté et au caractère. Dès les premières pages de
l'Et1olution Créatrice se rencontrent des formules significatives:

"Nous sommes les artisans de notre flit, chacun de ses m,ments est
ne espèce dt création ...... La durée réelle est celle qui mord sur
le, choses et y laisse l'empreinte de sa dent." Cette création de
soi par soi n'est pas le mol abandon d'une vie qui à va

�888

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

la dérive de 5cs instincts ; elle est toute semée de passionnants
obstacles à surmonter, parfois même d'impérieuses résistances 1
briser : dans le domaine moral comme dans le domaine an.
tique, création est effort persévérant et continu.
M. Benda assimile mobilité et mol/me, alors que tout mounmcnt suppose une tension des muscles, si so~~les soient-ils, si~
soit-elle. C'est vers une paresseuse immobilité que se réfugient
)es êtres passifs moralement, nonchalants physiquement. La
"fixité" de l'âme n'implique pas plus sa force et sa constance
que la mobilité n'implique l'instabilité de la conscience ; ~~
fixité est souvent signe de faiblesse. Une heureuse actmté
su pose un équilibre, mais la stabilité se concilie parfaitc~ent
av~c le mouvement : il n'y a pas que l'immobilité des éd1ficca
qui soit stable. Est-il nécessaire de rappeler_ à ~- Benda
la signification de certains mots sur lesquels 11 se livre à des
faux-sens singuliers? M. Bergson dit que nous nous créons
nous-mêmes par un effort de volonté sans cesse renouvelé ; et
M. Benda traduit (p. 8 1) : "Est-il besoin de dire ...... si elle
exulte cette société qui, toujours toute femelle, ne sait que le
changement de direction du sentir, repousse toute organisation
de l'âme et se salue en Mélisande, si elle trépigne quand un
philosophe vient lui dire que l'instabilité de la conscience en
est la forme supérieure ? "
•,
Tout au long de son petit livre, M. Benda semble poursuivi
par des préoccupations aussi étrangères à la philosophie b:Cgsonienne qu'aux sympathies suscitées par elle. L'auteur de 1 Orin. de "1nssons
r. ·
'' et de " spa smes" ··
nation affectionne les expressions
parlant des bergsoniens, il leur attri bue les plaisirs les ~lus
particuliers " de pâmoison, de communion pâmée, d'adhésion
pâmée au plus secret de leur être". Un passage de~- Le~
Jui suggère "l'extraordin aire bonheur de se hu~er so1~m~me. ;
et aon esprit s'exalte : Quelle joie ! Quel vertige, s'ecne-t-il •
Cet " envahissement sexuel", comme il le nomme, ne hante du
.
. .
Il est p1quan
.
t de voir M · Benda
reste que sa seule 1magmat10n.

NOTES

se complaire à l'évocation de ces plaisirs pames : "On devine,
déclarc-t-il, l'extase d'une société, dont un des désirs manifestes
est précisément de se toucher en ces exquises régions .... Concevez ici le délire d'une société qui, toute femelle, n'a de religion
que pour cc qui se sent." Il est non moins comique d'entendre
M. Benda parler des littérateurs suspects à ses yeux d'hérésie
bergsonienne, "des purs littérateurs, de tant de gens de lettres
fournisseurs de pathétique". M. Benda voit en l'œuvre
d'André Gide l'exemple d'une littérature dont la pensée
"jamais ne se fige en idée nette". De telles formules jouent de
malechance.
Il est pardonnable de nourrir des haines, et même de se
tromper radicalement sur les idées contre lesquelles on entre en
lutte, mais non de déformer celles-ci systématiquement.
M. Benda imagine être plus assuré en prenant un ton impertinent; mais à une désinvolte impertinence en vain cherche-t-il
à atteindre, et sa gaucherie s'essaie à des mots que n'éclaire
même pas une lueur d'esprit : "Nos gens trépignent d'aise ......
le client de la durée, .... l'âme des petites bonnes, .... le bafoueur
du relativisme, le moderne prometteur d'absolu, l'aventure
bergsonienne, le plaisir de bafouer la science, le philosophe
charlatanesque ..... " Que voilà de médiocres inventions, et qui
mesurent une critique dont l'impatiente mauvaise humeur, en
éclatant, trahit la faiblesse!
Le style, qui étonne dans un Cahiet de la Quinzaine, reste
celui d'un pamphlétaire sans envergure. Dès les premières
pages, le lecteur est mis en défiance par l'allure d'une pensée
couleur de politique. Comment ne nous apparaîtrait pas
suspecte une attaque qui cherche à troubler l'esprit du lecteur
par le mauvais ferment de ces louches passions l Tout au début
le bergsonisme est défini " un boulangisme intellectuel, une
aventure semblable à celle du beau général à barbe blonde", et
le petit livre s'achève comme il a commencé. Afin que tous les
appétits de rancune soient éveillés, des dé/initions de la démo-

10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAl!I

cratie et de l'aristocratie permettent à M. Benda de conclure:
"Toutes ces passions reviennent à une seule : éprouver un état
des sens ou du cœur par la spéculation philosophique, refuser
tout état d'esprit ..... Si l'on appelle démocratie une société en
quête du seul se~tir, qu'elle cherche aux _voies l~s pl~s étrange.,
le bergsonisme est rjgoureusement la ph1losoph1e d une démocratie. ''
Ce " rigoureusement " est admirable et concluant. Les
définitions proposées pourraient être inverties : il serait aussi
facile de démontrer que la démocratie a sa source dans une
philosophie purement rationaliste, et c'est même la conception
la plus généralement acceptée. M. Be~da sacrifie t~o~ aisément
à ce " figarisme philosophique " qu'1l reproche st vivement à
Georges Sorel, escomptant une polémique à laquelle l'ap6tre
syndicaliste ne s'est pas laissé entraîner.
.
Faut-il voir dans cette P!tilosop!tie Pathétiqut une manifestation du mouvement récent qu'a provoqué la philosophie bergsonienne et dont Charles Péguy a exprimé le mobile secret
en cette belle formule: ,c Ce qu'on ne pardonne pas à Bergsot1,
c'est d'avoir brisé nos fars?" Même pas. En lisant des phrases
comme celles-ci : " Bien que cette volonté d'une communion
p~mée avec l'essence des choses ait existé de tout temps chez
les sociétés élégantes, je veux dire chez ces groupes de per~nnes
oisives et bien nourries qui viennent satisfaire aux produits de
l'imagination un pléthorique besoin de sentir ... " - le lecte~
se demande si l'auteur ne se moque pas de lui, mais il sourit
de voir M. Benda lui croire tant de na'iveté ; il compare instinctivement ce petit livre à l'acte de ces pauvres hères qui vont
dans les musées esquisser un geste contre une œuvre de maître
afin d'attirer sur leur dénuement l'attention publique.

E. D.

NOTES

JEANNE D'ARC A-T-ELLE ABJURÉ? étude critique,
précédée de: JEANNE o'ARc ET SES voix; - JEANNE o'ARc ET
sis FÉEs, par Marcel Hébert (Nourry, 1914).
Le livre de M. Marcel Hébert présente la "question Jeanne

d'A rc " sous
· un Jour
.
nouveau, et c•est· ce qm· vaut à ce livre
d'être retenu. A première vue, ce n'est pourtant qu'une étude
critique : Jeanne a-t-elle abjuré? Voici les témoignages, les
dépositions contradictoires, les documents certains; voici le
procès de condamnation, dont 1_. minute reproduit les expressions mêmes de l'accusée, et en évoque, d'une façon vivante, la
personnalité. M. Hébert, qui n'écrit pas une vie de Jeanne
d'Arc, qui se propose seulement de dissiper quelques malentendus récents, commente et rapproche ces pièces authentiques,
avec une curiosité attentive et sans parti-pris. Mais ce n'est pas
là qu'est l'intérêt spécial de son travail.
M. Marcel Hébert n'est pas uniquement un érudit ; c'est
un philosophe, que de douloureux débats de conscience ont de
longue date, spécialisé dans les controverses exégétiques. 'Et,
tout en faisant œuvre d'historien, l'angle où il se place, de
lui-même et comme malgré lui, est extrêmement instructif.
Il ne nous laisse pas longtemps penchés sur les textes; dès qu'il
a éclairci les points d'histoire demeurés obscurs, il nous ouvre
(le plus vastes horizons. Très renseigné sur les choses de Rome
·1
'
1 appelle notre attention sur ce qui se passe, autour de nous.
Or nous assistons, sans trop nous en douter, à la formatien
~•~~ mythe ; nous sommes les contemporains d'une des phases
1mt1ales de l'évolution du mythe de Jeanne d'Arc. En effet, la
représentation de Jeanne évolue, d'une manière très sensible, sous
~os yeux, dans les cerveaux populaires : elle s'idéalise progressivement. Et il n'est pas moins curieux de suivre le mouvement
par~lèle que cette progression impose aux interprétations
-0ffic1elles de l'Église.

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRAiilÇAISE

Rappelons les faits. La question précise est celle-ci : Jeanne
d'Arc, conduite, le 24 mai 1431, sur l'échafaud du cimetià-e
de St Ouen, y fut pressée de signer une cédule d'abjuration ;
cédant à la peur du bftcher, elle y apposa une croix ; " pour
sauver sa vie, " avoua-t-elle avec contrition quatre jours plus
tard. Or, depuis le XV 0 siècle jusqu'à nos jours, personne n'a
songé à interpréter autrement les événements, non plus qu'à en
dissimuler une partie ; il n'était venu à l'esprit de personne
qu'une si légitime et d'ailleurs si brève défaillance chez cette
enfant de dix-neuf ans pftt entacher sa mémoire.
Mais, depuis une quinzaine d'années, voici que le point de
vue change. Peu à peu, les historiens officiels de l'Église
s'émeuvent; ne pouvant nier les faits, il les dénaturent, ils
en atténuent la portée. Ils ergotent à l'infini : ils s'appliquent
d'abord à distinguer l'abjuration de Jeanne des véritables
abjurations canoniques ; puis, allant plus loin, ils ne craignent
pas de soutenir ce paradoxe inattendu, que l'abjuration de
Jeanne est " un acte admirable de prudence, de force morale,
de foi ... "
L'explication de cette nouvelle attitude?
A Rome se poursuit Je procès de béatification et de canonisation de la Pucelle...
Le membre de phrase précédemment cité est emprunté au
chanoine Dunand, dans son livre : L'abjuration du Cimttièrt dt
st Oum, d'aprù les texte1. (Paris, Poussielgue, 1901.) Or, il ne
faut pas oublier que le chanoine Dunand est l'auteur d'une
Histoire complète de Jeanne d'Arc, dont les trois forts volumes
font autorité dans l'Église; et que c'est lui, qui fut chargé par
l'évêque d'Orléans, d'écrire un rapport sur l'abjuration de
Jeanne, rapport de deux cents pages, d'abord soumis à la Commission diocésaine d'Orléans, puis, à Rome, aux Consulteurs de
la Sacrée Congrégation des Rites, lesquels adoptèrent officiellement les conclusions du chanoine.

Ainsi, ceux d'entre nous qui savent et qui veulent voir, ont

la bonne fortune de saisir sur le vif, par un exemple contemporain, le travail parallèle des cerveaux populaires et des théologiens autour d'un fait historique. Ils peuvent voir s'opérer
sensiblement devant eux une de ces mutations de l'histoire en
mythe, par ce phénomène d'idéalisation progressive, qui est le
grand agent de l'évolution des dogmes.
M. Marcel Hébert vient d'ajouter là une illustration, et
comme un appendice, saisissant par son actualité, à l' Er;o/utiqn
dt la Foi et au Dir;in 1, ses deux maîtres livres, ceux dont on ne
dira jamais assez fermement qu'ils résument, avec une 'étonnante
perspicacité phychologique et une équité scrupuleuse, tout le
problème religieux de notre temps.
RoGER MARTIN DU GARD.

LE ROMAN
MENGEATTE, roman par Raymond Schwab (Bernard
Grasset, 3 fr. 50).
Pour aimer un peu l'église de Saint-Nicolas-du-Port, en
Lorraine, sans doute faut-il l'avoir vue par une soirée du
5 Décembre, quand sous la grande voftte obscure des centaines
d'enfants tournaient en procession, chacun tenant un cierge
d'une main, de l'autre une petite bannière rose ou bleue. De
jour, la nef est nue et désolée, n'ayant rien gardé des trésors
apportés par les pèlerins ; les piliers baignent dans une clarté
froide, car les ogives, dans leurs pâles verrières, n'encadrent
plus que de rares débris d'anciens vitraux : un démon au mufle
de bête, un cruel guerrier cuirassé ... Au dehors, c'est de loin
que l'on voit s'ériger sur la vallée de la Meurthe les deux tours
massivc;s et grises " double peuplier ébranché issu d'un seul
1

z

vol. in-8°, Alcan, 1905-1907.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

tronc" ; deux toms sans flèches, coiffées de toits bulbeux. Je
me souviens comme nous levions le nez, dans la cour de
l'école, pour regarder les couvreurs travaillant sur leurs minces
planches suspendues. Au matin d'un 13 juillet, d'entre les
ardoises éclatant au soleil soudain jaillit une vive flamme
rouge; et, même après que se furent déployés le blanc et le
bleu du long drapeau, il nous semblait revivre encore le grand
désastre : l'incendie de l'église par les Suédois. Ce désastre
dont l'image restait si vague dans mes rêves d'enfant, j'y crois
assister moi-même aujourd'hui, puisque Mengeatte l'a regardé.
Habitant tout contre l'église, dans la rue des Trois-Pucelles, elle
n'a rien perdu de cette horreur. Elle a vu les hérétiques du
Nord graisser la toiture, et bondir avec leurs torches dans la
nef bourrée de paille et de bois :
" Tout d'un coup, la nef s'illumina entièrement, les vitraux
devinrent rouges, des flèches de feu sautèrent très haut entre
les tours, les soldats sortirent en courant et disparurent, et il
n'y eut plus dans la nuit que le grand vaisseau de pierres, crevé
partout de flammes que la bise tordait ....
"Et le grand vaisseau précieux br1ila six jours et six nuits;
et, pendant six jours, les corneilles volèrent autour des clochers
sans se poser; et les maisons, trop pressées autour de l'église,
éclatèrent comme des coques d'œufs pourris ; et les cloches,
fondues, coulèrent dans l'intérieur en pluie de bronze, pois
suivirent jusqu'à la Meurthe le chemin du sang ; et les
murailles demeurèrent sauves au milieu de J'incendie, rouges
comme braise. Et la grande flamme, pendant six jours et six
nuits, nous déssécha la gorge ".
Or Mengeatte est faite paur souffrir plus qu'une autre de
cette "grande pitié qui est au duché de Lorraine. " Elle a
même prié si fort, à l'heure où Niels Eriks'on tentait d'abattre
la statue de Saint Nicolas, que le chef du saint a frappé la tête
de l'homme, en lui crevant les deux yeux. Pourtant Mengeattc
n'est pas née pour la haine ; elle médité la parole : " Per1onnt 11'"

HOTES
1111 pl/1.1

grdnd dmour _9ue de d011ner J(Z ttie pour m amis. " Elle a
devant elle l'exemple de Jeanne : "Si j'avais été Jeanne d'Arc,
je n'aurais rien dit à personne. J'aurais sauvé le royaume, mais
on n'aurait pas su que c'était moi, on ne m'aurait pas aimée,
et je serais morte avec mon secret ... Il n'y a sur terre que deux
sortes de gens : il y a ceux qui échangent, et ceux qui donnent.
Ceux qui donnent !... " Seulement, Jeanne était toute simple,
Mengeatte est naïvement compliquée. Nulle voix céleste ne laguidant, il faut qu'elle cherche sa mission à ses risques, parmi
les hésitations, les scrupules, les tentations de l'orgueil. Parce
que Charles de Lorraine l'a reçue avec un sourire, elle se flatte
de Je conduire, en héroine, à la victoire ; mais le prince léger
n'a voulu que prendre d'elle son plaisir. Toujours pure, pourtant déchue, voici qu'elle revient vers les siens et reprend ses
habits de femme ; pour prix de son vain sacrifice, elle ne voit
autour d'elle que passion, défiance et fureur du meurtre; si
bien que la petite sainte s'en ira vaguer pur les routes avec le
troupeau des excommuniées....
La première partie de l'aventure nous est contée par Antoine
Coliche, vieil ami de Mengeatte ; la seconde partie par Mangcatte elle-même, sans pastiche d'ancien langage, mais sans
qu'aussi nulle expression choque par sa modernité. C'est dire à
quel point l'auteur a choisi son jeu difficile, afin de le rendre
plus beau. Il y porte l'aisance la plus savante, la simplicité la
plus raffinée : ce n'est point par la seule ressemblance des noms
que Raymond Schwab nous fait sooger à Marcel Schwob.
Moins harmonieusement parfaite que la Croisade du Enfant1,
l'histoire de Mengeatte a plus de mouvement, de chaleur et de
,ie. La merveille ~erait qu'e!Je sût nous imposer une émotion
ingénue. Mais plus l'art se fait délicat, mieux il accu.se la
distance entre les motifs des personnages et la subtile arrièrepensée de !'écrivain ; aussi, comme devant les pages où Renan
parle des saints, notre tendresse admirative se nuance-t-elle
d'ironie.
M. A.

�LA NOUVELLE Rl!VUE FRANÇAISE

• ••
LES HASARDS DE LA GUERRE, par Jean Yariot
(Georges Crès).
Une concurrence obstinée empêcha ce roman de remporter
dernièrement le grand prix de littérature dont l'Académie
dispose chaque année, depuis trois ans, pour récompenser une
œuvre d'importance. La distinction ne lui en demeure pas
moins acquise, moralement, puisqu'il fut proposé, avec beaucoup
d'éloges, par la commission chargée de discuter et d'évaluer
le mérite des candidats. N'ayons donc point scrupule de le
juger avec sévérité. Son auteur, qui y défend les privilèges
d'une classe supérieure, ne saurait d'ailleurs contester que les
hautes dignités n'entraînent de grandes servitudes.
La première fois, le grand prix de littérature fut décerné à
M. André Lafon pour son roman l' Eltvt Gilles dont le principal
mérite se trouvait, en effet, d'être l'ouvrage d'un bon élève. Je
crains que celui-ci ne soit pas d'une autre qualité, bien qu'il
manifeste un tempérament plus fort et plus volontaire que
celui de M. André Lafon. Mais, alors que ce dernier ne paraissait guère qu'un bon élève1 en morale spiritualiste, M. Jean
Variot serait plutôt un excellent élève en politique nationaliste.
Puisqu'il nous parle (page 155) de l'obéissance due à la
Personne Royale, puisqu'il fait de cette obéissance une des
vertus héréditaires de son héros, il nous faut bien, si nous ne
voulons pas ignorer une des principales composantes de l'esprit
qui anime son livre, le compter parmi les hommes d'un parti
que nous connaissons. D'ailleurs, cela, que nous constatons sans
vouloir ici en juger, explique bien des côtés de la réussite
jusqu'où s'éleva ce roman.
Il importe même de signaler cette positio11 poli-tique de
l'auteur parce que vraiment, a;u point de vue littéraire le plus
strict, elle domine et commande son livre. Celui-ci n'est que le
roman d'une idée, d'une idée de M. Jean Variot - à savoir,

NOTES

d'une façon générale, que certaines vieiltes familles constituent
une "classe exemplaire", nécessaire à la société et ne doivent
jamais abdiquer le privilège du commandement ni accepter une
place moins haute que celle où elles sont nées; et, particulièrement, que ces hobereaux campagnards, s'ils sont de l'Alsace
annexée, doivent se vouer au métier des armes pour l'heure
attendue de la revanche, ou tout au moins conserver nationalement, par l'exercice de leurs vertus, le sol et la race qui
n'appartiennent plus à la France. Et toutes les parties du livre
concourent expressément à imposer cette idée au lecteur.
Certes, voilà qui assure une grande unité au roman de
M. Jean Variot ; mais c'est aussi ce qui en fait l'étroitesse et
la faiblesse.
Nous n'aimons pas les livres sans organisation intérieure,
"ceux épars et privés d'architecture", selon l'expression de
Stéphane Mallarmé; mais il ne nous convient pas davantage
que, sous prétexte de "composition", on nous donne de la .
mécanique littéraire, de petits moteurs qui marchent à l'essence
intellectualiste ou autre.
En soi, l'idée de M. Jean Variot est une idée de théoricien
et non une émanation générale de la vie, qui a plus de
diversité, de profondeur et d'incertitude. Son héros échappe
avec trop de parti-pris, à la ressemblance avec les autres
hommes. D'un bout à l'autre du roman il est le sujet
d'un unique sentiment et nous ne voyons point qu'il en
puisse souffrir d'autres, ni se conduire comme tous les jeunes
gens. Une pensée 6xe l'anime continuellement et il n'existe que
pour elle. Dans cet être qu'on nous présente "en fonction "
d'une thèse, il ne nous est pas possible de voir un vivant.
Notez, en outre, que le même sentiment, plus ou moins
fort, se retrouve également, et presque seul, chez les autres
personnages des Ha1ard1 de la Guerre et vous comprendrez tout
ce que l'art de M. Jean Variot comporte d'artificiel et de trop
voulu.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Composé en vue d'un résultat à atteindre, son ouvrage
manque de profondeur, de conscience de soi, d'une vie propre,
enfin, qui lui permette de rester toujours identique à luimame, et d'affi:onter sans perdre aucune de ses qualités la suite
changeante des temps. Que le vent tourne, que les générations
s'orientent vers d'autres horizons politiques, il se trouvera non
seulement abandonné par la faveur qui l'entoure aujourd'hu~
mais dépouillé de toute vertu. On n'en verra plus que 15
artifices. M. Jean Variot n'a-t-il pas de plus hautes ambitions l
Enfin, ,nous savons trop à quel maître un tel écrivain se doiL
Ainsi, lorsque son héros entreprend, pour retrouver sa pcnonnalité égarée ou indécise, le pèlerinage de l'épopée de la
Grande Armée à travers l'Europe, nous ne pouvons point oc
pas penser au exercices spirituels de l'auteur d'Un Homlfll /art.
Que passant à Rome, Andréas Hermann Ulrich s'écrie : "IJ,
plus que p:u-tout ailleurs, le peu que je suis se montrait à moi,
et surtout je sentais que cette ville, parsemée de temples
antiques, n'est éternelle que par la puissance invincible qai
règne au Vatican, cette puissance qui alors m'effi:aya, parce
que j'avais osé vivre, pendant plusieurs années, sourd à !CS
commandements" ; et que pris de la tentation de voguer
vers la Grèce, il y renonce en se disant : " que la Grèce serait
encore pour moi une source d'amertume et que très certainement je ne la comprendrais pas", cette attitude ne lui serait
point possible si M. Jean Variot n'avait lu le Yoyage tk Sparlt,
Mais M. Jean Variot est encore pour beaucoup plu:l l'élève de
M. Maurice Barrès à qui il emprunte ses procédés de style
avec une facilité étonnante.
Je n'entends pas dire, toutefois, que les Hasards dt 14 GtllTf't
soient une œuvre dépo11rvuc de tout mérite. M. Jean Variot est
capable d'une grande application. Il sait, avec quelques mots trà
simples, très ordinaires, ramasser et renforcer un récit, et
surtout placer au bon endroit des épisodes qui excitent l'intér~
Il imagine, d'ailleurs, assez fortement, encore que ses moyens

NOT.ES

paraissent, dans ce livre, manquer d'en'l'Ugure. Son style a de
~euses qualités et on lui reconnaîtra le mérite de le bien

aoigner.
Mais qu'il se méfie de son application. Ce roman de jeune
homme réalise une trop évidente perfection. Une si grande
assurance le dessert. Serré, un peu étroit, on le sent trop bien
fait, trop habilement monté. On aimerait y voir quelques-une
de ces incertitudes qui montrent une âme inquiète de se conquérir et qui sont un des plus stlrs mérites de !'écrivain, parce
que, dans la découverte du monde et de lui-même, c'est ce qu'il
ne connaît pas encore qui doit le plus l'intéresser.

G. S.

•• •
L'HÉRITAGE, roman par Hmri Badulin (Bernard Grasset,

J fr. 50.)
L'effort de Henri Bachelin s'applique trop consciencieusement au réel pour que son style, en chaque livre, ne prenne
point la couleur du sujet. Dans J11/i1tlt la Jolie, - nos lecteurs s'en souviennent, - les scènes d'existence villageoise se
relevaient de verdeur et de fraîcheu_r. Mais unc teinte morne
et grise convenait seule à l'Hiritage; ce tableau d'une ambition
impuissante, ce récit d'une vie manquée, m'a rappelé tels
romans de Gissing - la Ran(IJ1J d'Eve, la Rra des Mturt-tkfà - où la misère des grandes villes, écrasant peu à peu des
lmes délicates, les contraint à renier tous leu_rs espoirs.
Le fils d'un artisan étudie au collège; après quatre ans de
régiment, employé dans sa petite ville, il fait des projets littéraires, il les emporte à Paris, dans les bureaux de la banque où
il lui faut gagner son pain. Mais le manque d'argent arrête ses
mais de poésie comme ses essais de libre amour ; le mariage, la
paternité l'enfoncent de force en son métier ; au jour des
lilnérailles de son père, il se résoud amèrement à l'abdicatiou :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

"Je suis de ceux pour qui la résignation est un devoir, qli
doivent accepter la vie telle que le destin la leur a faite. Ces
conseils d'accroissement, de développement, ils ne sont bou
que pour les riches, que pour les forts !... Ici j'aurais été dans
mon milieu ... Je n'aurais pas d~ aller à Paris ..... Hélas ! je n'ai
pas de doctrines à annoncer, pas de gestes à faire sur les
foules ... Je n'ai rien en moi. "
Vraiment, n'avait-il rien en lui ? Si nous étions forcés d'ea
douter seulement, si sa vocation d'artiste se traduisait, à d~lll
d'œuvres, au moins par la qualité de ses rêves et par l'accent
de ~a révolte, sa médiocre destinée aussitôt nous émouvrait plm
que ces milliers et ces millions d'autres que pressent des liens
non moins étroits. Mais comme il semble peu hanté par la
vision d'une beauté nouvelle ! Combien peu contribue à ta
souffrance le tourment de ne pouvoir dire ce qu'à sa place nal
autre ne dira ! On croirait que l'art n'entre point dans la aabstance de sa vie, qu'il va cesser même de lire et d'admirer, da
moment qu'il cesse d'écrire et d'espérer le succès: comme ai
l'œuvre des autres n'existait que pour stimuler ou rabattre IDII
orgueil. Oui, sa seule marque d'élection, c'est que son envie ne
mord ni banquiers, ni chefs d'usine, mais seulement des écrivains riches, ni pires ni meilleurs que lui, non responsables de
son sort .... Cc sentiment, j'en conviens, est naturel et sincà'c;
il ne fallait pas le voiler ; et, si nous n'y reconnaissons poiat,
comme dans les romans de Ch. L. Philippe, la protesutioD
d'une classe entière, mais les prétentions de l'individu que 90ll
bonheur seul intéresse, cet égoisme même peut n'être aiasi
dépeint que par scrupule de vérité. Mais alors je supparte mal
les quelques pages où l'auteur ne se distingue plus de ~
personnage, et juge par sa bouche les contemporains.... On~
bien qu'ici l'invention s'est greffée sur un fonds d'autobiographie, et que, pour ne point limiter la portée de son étude.
M. Bachelin a réprimé sévèrement toute confidence pcnoanelle ; mais, ne donnant à son '' héros " ni son talent, ni•

901

NOTES

coarage, il eOt mieux fait de ne point lui prêter ses indigna-

tion, ni son mépris.
M. A.

LE THEATRE
MIDSUMMER NIGHT'S DREAM au Stlfloy Tluatn.
Après avoir représenté Twt!ftli Niglit de façon si ingénieuse
et 1i charmante, M. Granville Barker a monté Midsummtr-niglil s
Drtam. Même goOt dans la simplilication des décors, même
fantaisie dans le dessin des costumes, imprévus et fort
beaux, mais un peu trop fignolés. Cette œuvre aérienne a
enfin trouvé une réali ation scénique qui ne la flétrit point.
"Le génie lui-même, dit M. Granville Barker, peut-il réussir
à porter sur la scène le monde des fées l Les pieux commentateurs affirment que non. On cite délibérément cette pièce-ci et
les parties les plus sublimes du Roi Lear comme irréalisables au
thiltre ; et raisonnant ainsi, on fait par contre-coup tomber le
bllme sur le thHtre. Je ne puis suivre cet argumentation. Si une
pièce écrite pour la scène ne peut y être portée, c'est que
fauteur, quel qu'il soit, s'est, semble-t-il, mépris. Est-cc le cas
de Shakespeare, ou n'est-ce pas le metteur en scène qui, de son
c6té, aurait besoin d'un peu de gfoie l Le monde des fées est
b pierre de touche du metteur en scène, et si c'est surtout mon
amour pour cette pièce qui m'a poussé, j'avoue que l'espoir de
triompher de cette épreuve est pour quelque chose dans la
présente tentative." Dans le Songt d'une nuit d'été, le peuple
des fées est sans cesse mêlé à celui des hommes, mais sans
jamais se confondre avec lui. Souvent Obéron, Titania, ou
Puck sont en scène, visibles pour le seul spectateur. Afin de
maintenir de la vraisemblance jusque dans cette convention

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

poétique, il fallait que tout ce qui touche aux fées dt ane
apparence d'irréalité, eC!t l'air composé d'une autre substance
que ce qui est humain. Avec beaucoup de bonheur, M. Gnaville Barlcer s'en est tiré en dorant de la tête aux piedt
ses personnages féeriques : vêtements tissus d'or, cheveu
dorés, mains et visages couverts de poudre d'or. Ce parti-pris
tout extérieur ne compromet en rien l:t vérité poétique ai
l'émotion de ces scènes - comme ferait par exemple l'ezpédicnt de confier à des enfants les raies surnaturels, ce qui avait
peut~tre lieu du temps de Shakespeare. Je ne veux pas dire
que l'invention de M. Granville Barker soit d'ordre général et
qu'à tout jamais la dorure nous donne une commode recette
pour la représentation des féeries ; non, l'élégance même de
cette solution en restreint l'usage, mais l'exemple d'une telle
réu.site indique assez dans quelle direction peuvent porter llOf
recherches.
D'étroites draperies plissées et verticales, vaguement peintes
en façon de verdures et disposées en hémicycle, c'était aaez
pour évoquer la clairière magique. Parfois, dans les attitudes,
quelque souvenir discret de Burne-Jones ou de Rosetti, souvenir opportun, car où le pré-raphaélisme a excellé c'est dans les
mythes précieux et raffinés comme celui-ci, non dans les partiel
âpres et populaires de la légende. Et combien, délivrée ainai
de surcharge, réduite à la seule poésie, cette comédie ailée parait
satisfaisante et, dans son incohérence même, divinement d-.
" Quelle excuse trouver aux trente-cinq vers de Titania sur le
mauvais temps, en dehors de leur seule beauté l dit encore
M. Granville Barker. Mais où trouver meilleure excuse l Partout même excès dans le r6le d'Obéron. Shakespeare est si désespérément heureux quand il écrit de tels vers, qu'il n'hésite pal
à couper la querelle des quatre amants par un charmant discoan
d'Héléna, long de trente-sept vers ... Il met tout son cœur dam
ces passages poétiques et il faut y chercher le cœur m!me de
l'œuvre. Le secret de la piéce, celui devant lequel tombent

OTES
toutes les critiques dogmatiques, c'est que de tels passages ont

beau pécher sans cesse contre la lettre des lois dramatiques, ils
en observent l'esprit intime, car ils sont dramatiques par euxm!mes. Malgré lui, Shakespeare était dramaturge dès le premier
jour. Même lorsqu'il ~emble sacrifier le drame au poème, il
parvient, instinctivement ou non, ;\ rendre le potme plus
dramatique que le drame même qu'il lui sacrifie." C'est en
voulant en escamoter les parties poétiques qu'on fait paraltre
de telles pièces trainantes et diffuses. Une représentation
comme celle du Savoy Theatre nous fait, une fois de plus,
constater le miraculeux instinct dramatique dont Shakespeare
fait preuve dès les pièces de ·a jeunesse. Puisons-y une nouvelle
colère contre les dépeceurs de pièces et apprêtons-nous à saluer
comme il convient le Macbeth de la Comédie Française où sans
doute M. Richepin aura remplacé les "longueurs" par des
beautés d'un vivacité plus méridionale.

J.

S.

LETTRES ANGLAISES
U E CONFÉRENCE SUR KIPLING POÈTE.

Madame Geneviève Ruxton nous a présenté l'autre jour,
dans une belle conférence, le Kipling poète de l'Empire, qui
est si populaire dans les pays de langue anglaise, et à peu prts
inconnu chez nous où, seules, les Chansons de la Jungle ont été
traduites. Madame Ruxton s'est bornée à résumer le contenu
des cinq livres de vers de Kipling. Elle s'est défendue de vouloir
analyser le génie et la technique du poète. C'est dommage.
Kipling offre cette heureuse singularité d'être le chantre de
l'q,opée moderne - tout au moins de l'épopée moderne an-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

glaise - avec des sens et une imagination de primitif. Il voit
les Tommy et les Blue-Jacket " nourris de cinq repas de
viande", il voit la mer " ce chemin des Anglais jusqu'aux
confins du monde", les baleiniers de Dundee, les "clippen"
qui, toutes voiles dehors, ramènent les laines du Sud, les steamers et les destroyers pouseés par leurs 20.000 chevaux, il voit
les machines, la vapeur, les valves, les boulons, les plaques
d'acier, les grandes villes de marchés et d'échanges et leurs offices
et les noires cités industrielles, il voit tout cela non pas avec des
yeux de moderne, ma.is avec des yeux aussi jeunes, aussi frais,
aussi natfs que s'il vivait à l'aurore du monde. Il ne voit pas
des taches, des taches de couleur, comme nos impressionnistes,
mais le tout de l'objet, avec son relief, ses trois dimensions, ses
profondeurs, son volume et, en même temps, sa coloration,
bref ses q,ualités premières et secondes, et ses dépendances et
"les alentours où il se prolonge et qui se prolongent en lui".
Il voit avec des yeux " bibliques. " Et il parle un langage
adéquat, véritable comprimé d'images, chant tout secoué de
pulsations et de saccades, où il y a de l'argot du c()(kney, mais
aussi parfois le sublime prophétique. Ce n'est pas d'ailleun
que tous les caractères que je viens d'énumérer ne puissent
définir, dans une certaine mesure, l'imagination anglaise. Mais
il y a là une question de degré. A son degré d'amplitude et de
fra.tcheur l'imagination de Kipling est plus qu'anglaise; elle est
" primitive". On songe à ces tribus perdues d'Israël de qui
une tradition fait descendre nos voisins d'Outre-Manchc, ou,

si l'on préfère, aux Wikings.
Si M""' Ruxton ne s'est pas souciée de pénétrer dans les
arcanes du génie poétique de Kipling, elle a fait mieux: elle a
orné sa conférence de citations admirablement choisies et
traduites avec beaucoup d'exactitude et un grand sens da
rythme. Elle nous dit elle-même I que "lorsque cela lui a para
possible" elle a "conservé une allure rythmique à la traduction."
1

Voir la Revue Htbdomadairt du 7 mars 190+.

NOTES

"Ailleurs, ajoute-t-elle, je me suis contentée de rendre en la
condensant la substance de la stance ou de la ligne traduite,
tentant de prendre pour modèle la méthode de Taine dans ses
admirables
citations de la Littérature n"ncr'-,,
'
"
.
,,w.,,1 ou,
sans ctre
Jamais sacrilège, il se préoccupe cependant de donner avant
tout à 1:esprit français qui le suit "le sens divin et abstrait de
la =;.,
· " Je voudrais donner quelques unes
l"""',e " qu ,·1
J trad u1t.
de ces. traductions
de
Mme
Ruxton · En voici une, emprunt ée
.
aux c1tat1ons des Ba"ack Room Ba/lads (Les Ballades de la
Chambrée). Un parfum d'eucalyptus en fleur réveille ch
.
A
.
~M
Jeune ustrahen le souvenir de son pays :

C'était rAustralie, toute /'.Australie
Tout ce fjt/$ j'y ai trowé et perdu,
'
Tous ks dsages 9ui me donnent la falie du retqur,
Toutes les /tmmes 9ue j'y ai embrasrées.
Et J'ai t1u Sidney, oui, Sidney,
Ses pi911t-nÏtjue et ses muiiques;
Et la petite maison s11r la rivière,
Et mts Jt11nes vignes ttndant leurs r4tlleaux.
Et tout cela, /Qui cela venait à moi
Dans l'odeur des arbres enjltur à Lichtenberg
Où nous entrionr à ,lzeval sous plrûe.
'

'4

Et _voici, dans une autre note, des visions du Veld où
apparaissent ~ ~lusieurs reprises, " rare apparition dans les
~ e s de K:pltng, des visages de femme, mais elles sont à
1h~nneur_ et c est sur le champ de bataille qu'il les a rencontrées,
les infirmières des trains de la Croix-Rouge."

Qui ,e sollfJient du crépuscule et des tentes alignées
( D'"!s le cristal du soir les âmes des montagnes lointaines?)
LI ht1Umtnt &lt;ÙJ 14Ises tÙ far et le noble rire pitoyable
Et ks flÎsarres
, pquss'"e
: L couvrant leurs
'
o· tk nos saurs et ,a
d1et1eux?

11

�90 6

LA NOUVELLE REVU~ FRANÇAISE

Qui rk nous se souflient des matin.r' où le train suifl~Ît le~ r,wines
( Au fll1fUJ de la plaine déserte dans un petit nuage eclatatent les obus),
Et les wagons de la Croix-Rouge, bdJ/h de soleil, avancent lentement,
[le long de la ligne aux ponts gardis,

Et les !lisages de nos sœurs, penchées anxieuses au« porlierts?

.
Qui se souvient des midis et des conf!ois à travers le march~ .
( Pauvres corp1 roulés dans une couverture' sans drapeau, suwts par les
[mouches),

, , n d'honneur tralnant les pieds, et la poussièt·e, et la puanteur,
Et ,e, pe,o,o
[ /, if,
etaroz ,
Et le viJage de nos sœurs et la gloire brillant Jans leun yeux?
J
t l't'1sue de1 bat4il/es' libres et vénérées dam les camps,
Braves attenaan
.
p . t prudentes etjoyeum dans les flilles assiigées, dans les oz/les
atten -es,
[inft1tées,

Celles-ci ont tout enduré, jusqu'a l'heure où sonna le repos, '
Pauvres petits corps ravagés, ah! si légers à mettre en terre.
C.V.

LETTRES ITALlENNES
ŒUVRES de Carlo Dossi, 4 vol. (Ed. Treves. Milan

NOTES

vulgaire tient pour obscur et alambiqué, et qui est le plus
subtil et le plus raffiné des prosateurs italiens modernes.
Le nom de Carlo Dossi (pseudonyme d' Alberto Pisani
Dossi 1) est à peu pres inconnu en France t ; son œuvrc est
ignorée de la plupart en Italie. De son vivant, Dossi a tout fait
pour rester dans l'ombre. Surtout, son art est de l'espece qui
décourage les paresseux. Dossi a méprisé le suffrage de la foule
"En art, écrivait-il, je suis un aristocrate." Il ne veut relever
que de ses pairs. Il a la nausée du banal et du facile, de tout
ce qu'il appelle vigoureusement le " ruffianisme littéraire".
Plein de respect pour les maîtres (il s'est affirmé souvent le
continuateur de Manzoni), c'est toutefois un moderne à
outrance. Les classiques, dit-il à peu près, ont pressé la vendange et fait le vin. A nous de distiller l'eau de vie, aforce
d'alambics. Aussi réclame-t-il de son lecteur un savoureux elfort
d'interprétation, un second labeur de création.
Ses deux premiers ouvrages Af!ant-hier 3 et la Pie d' Alberto
Pisani 4 déchaînèrent une temp~te. On discutait alors sur cette
fameuse question de la langue, qui a fait perdre tant de temps
et d'encre. Les "toscanisants" triomphaient; Manzoni n'avaitil pas reécrit--en pur toscan les Fiancés ? Dossi se souciait bien
des puristes ! L'essentiel était de modekr sa phrase sur les
plus délicats reliefs de sa pensée, d'enregistrer dans sa prose,
parfois hachée, rapide, le plus souvent harmonieuse comme un
vers nombreux, les plus subtiles variations de l'idée ou du
sentiment. ÜDc donna du barbare, voire du fou à l'outre-cuidant.

1910-

Né en Lombardie en 1849, diplomate, collaborateur de Crispi,
mort en 191 o.
1 Edouard Rod lui a pourtant consacré quelques pages dans les
ltudes sur le XIX• silcle, 1888.
• L'Altr' ieri, 1" édition. 1868 (hors commerce). Ed. Trèves,
1910, tome 1.
' 1" édition : Milan, Perelli, 1870. (30 exemplaires seulement
furent mii; en vente).
1

1913).
lancés par un grand éditeur, quatre volumes. de
' de réim1, œuvre de Carlo Dossi. Trois sont composesbl'é ' t . age
·1ons d'ouvrages publiés hors commerce ou pu i s ~ ir .
presS
• , d.
Desorma1s
. t . un autre est un recueil de notes me ites.
restrem ,
. .
h'
Le prétexte
le Dossi n'est plus une rareté b1bho~rap ique.
ue le
manque aux critiques pour passer sous silence un auteur q
Voici

'

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISE

Ces deux petits livres sont deux autobiographies, qui se
complètent : l'enfant, l'adolescent.
Autobiographies, mais seulement entre les lignes. L' ÂtHJnthitr est une rêverie sur des souvenirs d'enfance; la Yit d'Al/Jtrll
Pisani, un roman de fantaisie et d'analyse tout ensemble (les
ouvrages de Dossi échappent tous à la classification). Curieux
mélange d'humour et de sentimentalité. Historiquement Alberto
Pisani est un type : le jeune italien, cultivé et sensible, entre
1859 et 1870, c'est à dire à l'avant-dernière étape de la conquête, lorsque la main savoyarde commence à peser sur les
provinces annexées (n'oublions pas que Dossi est Milanais),
lorsque le "veto " napoléonien sur Rome décourage les espérances des patriotes. C'est une époque de malaise moral et un
renouveau de "mal du siècle". " Byron, dit un jeune poète
milanais de ce moment, est le seul poète possible en lcalie."
On oscille entre la pensée et l'action. Un profond déséquilibre
des !mes sous la tranquillité apparente. Il y a même des jeunes
qui se tuent, dévorés d'enthousiasmes inutiles, désespérés de voir
se substituer à la poésie des odes guerrières "la sale arithmétique
du fait qui tue l'homme."
Tel est le "moment" d' Alberto Pisani, jeune aristocrate
milanais, timide à l'excès et gauche dans le monde - corps
maladif, inhabile aux exercices physiques - tourmenté du
besoin d'amour, mais répugnant à sa réalisation. "L'amour
parfait lui paraissait une gerbe de très ardents désirs dont on
fuirait la satisfaction. " Le voici penché sur cette admirable
Yita 11Uf/fJa qui est son livre préféré : "On y entend des harmonies bi2;arres; d'étranges clartés s'allument, lueurs de miroirs et
reflets d'eau." Le voici doucement surpris par cette mélancolie
érotique sous laquelle l'adolescent Alighieri se courbait, angoissé,
en larmes, "corne un pargoletto battuto ". Il ne se complaît que
1
dans "un étrange royaume spiritud ", un artificiel Paradis

qu'à l'image du jeune Dante il peuple de Beatrice : "L'admirable Beatrice fut-elle vraie, et toute vraie 1 Ou bien Dant
l' umquc,
.
e,
.con d amné à ne pas trouver d'autre être qui sentît
co~~e lu'. la fo~a-~-i~, l'accomplit-il dans sa haute imagination;
puis illusionné, JOu1t-1l et souffi-it-il de son ombre ? " Alberto
se regarde avec ce pessimisme grossissant des jeunes ; il se laisse
pre~dre aux illusoires déformations de son miroir ; il se juge
"laid et méchant".
Au fond, il y trouve un âcre plaisir ; de sa méchanceté
" a_• 4i01ts uhits
., ,, , •·1 n ' est pas sans attendre quelque levain. Voici
qui fait de lui quelque chose de plus qu'un Werthcr ou un
Jacopo Ortis_ d'arrière-saison. Aussi ne s'épargne-t-il pas. Tout
a~ ~ong du livre, Ego apparaît (comme dans cette exquise fantalSI~ de la ",rinmst dt Pimpirimpara, tohu-bohu d'images,
marionnettes d extravagante bouffonnerie, que je ne puis comparer pour sa complexité humoristique et sentimentale comme
pour l'efficacité du style infiniment souple, qu'à certains
pa»ages des Moralités Ligendairts) - Ego, qui nous montre
dans ;es juvéniles dé espoirs, dans ses enthousiasmes dans
ses affections, toute la petite misère du conventio:alisme
des larmes forcées, des transactions quotidiennes, ' son insen~
sibilité devant les vraies souffi-anccs ", ses apitoiements imaginaires.
Pour connaître Dossi il faut insister sur la Yit d'Al/Jerto
Pisani, car ce livre contient toute l'œuvre future, et le Dossi à
double face : le romantique impénitent, r~veur, sentimental ~t l'hu~oristc spirituel, endiablé. Do si a obéi .l. deux grandes
1mpuls1ons : sa tendresse, sa généro,ité foncières qui ont donné
les Amori' galerie de souvenirs et de rêves, images "d'ogniBaudelaire. " Mon admiration est mêlée à la douleur de voir
qu'un~ partie ~c mes projeu littéraires a été réalisée par lui d'une
façon maccess1blcment splendide. "
l

1

Dossi admirait plus tard profondément les Ponrus en /roSI de

9o9

1887.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

910
gcntilezza ", la Colonie luumut 1 et le Royaumt dt1 cieux• oà
l'auteur veut démontrer la bonté de la nature humaine et
l'utilité de la charité; - et d'autre part, une sombre mauvai1e
humeur contre ses semblables, contre-coup de cette tendrcae
placée en face de la réalité brutale, et d'où sont sortis les

Portraitr humai,rs. Lui-même a divisé son œuvre en " roman de
la bonté" et" roman de la méchanceté".
Le roman dt la borrtl reflète assez bien un moment italien de
positivisme enthousiaste, de foi dans Je progrès continu de
l'humanité. Dossi railla lui-même plus tard cette utopie de la
Colonie heureuse. (Des criminels sont déportés dans une Ue
féconde ; ils cèdent d'abord à leurs habitudes mauvaises, et la
discorde les conduit à la misère. Mais peu à peu la nature,
foncièrement bonne, se découvre en eux. Ils s'unissent, promulguent des lois, poussés par le besoin de vivre. L'amour achève de
cimenter l'œuvre, et la colonie devient florissante.) "Rousseau
marié à de Maistre, le SyllabUJ aux Droitr de I' hommt" écrivait-il
de ses idéologies ...

"La Colonie hturturt, disait pourtant Carducci, est la plus ample

et vigoureuse conception de roman que l'on ait eue en Italie
depuis bien des années". Aujourd'hui, ce livre nous paraît trop
plein d'abstractions.
. _
.
La méchanceté humaine a plus heureusement rnsp1ré J)osa1.
Les silhouettes féminines de la Dirincnce tn A sont tracées
toujours avec verve et parfois avec vigueur. On pourrait
épigrapher le livre :

Je nt la fair par à la port
Je suis la Femme: o,r mt conna1t.
On y trouve de l'ironie philosophico-sentimentale à la Laforgue,
comme aussi un certain tour de Heine et des Goncourt à la
fois. li y a méme quelques éclats de grosse gaieté ; mais cette
1 187 ♦ .
1

1871.

NOTES

911

gros:,ièreté cH toujours voulue et du bout des lèvres ; car
l'homme du monde, l'aristocrate, Dossi ne le dépouille· jamais
complétemcnt. Pensionnats aristocratiques, mères de famille,
casant leurs filles auprès de vieillards très fatigués ; silhouettes
d'entremetteuses, de bigotes, de nobles dames qui tiennent des
tripots : tout cela dans de courts essais, très travaillés, fignolés,
et d'un remarquable "fini".
Des essais toujours, car Dossi n'est qu'un essayiste. Peut-être
eClt-il désiré être autre chose ; peut-être le souvenir de Balzac
le hantait-il, quand il entreprenait les Portraits kumainr. Mais
il a le souffle court et le gotlt, surtout, du "morceau 11 •
Au fond Dossi est un grand seigneur vagabond. Il s'est
promené somptueusement dans bien des domaines de la fantaisie
et du sentiment. Ses utopies sociales, ses satires, son misogynisme, tout cela, il ne l'a pas bien pris au sérieux. Et je ne
veux abwlument pas dire qu'il est insincère : c'est au contraire
une 1me très vibrante et d'une foncière bonté. Mais il ne
s'est jamais plongé dans la vie. Il ne nous apporte nulle vision
nouvelle de la vie, nulle attitude originale en face d'elle.
Une traduction française de Dossi n'est peut-être pas trop
à souhaiter. Cette œuvre est par trop aile de papillon. Dans la
traduction la plus soignée, elle perd Je meilleur d'elle-même,
cette coloration charmante, diaprée, qu'un souffie brouille. Il
faut lire Dossi dans le texte, uniquement dans le texte. Alors
on constate qu'il est un styliste " exceptionnel". li a un don
merveilleux pour refaire une virginité aux locutions les plus
communes. Un rien lui suffit : un terme régional, une expression archarque, un jeu de mots, un féminin au lieu d'un
masculin . Il lui faut le piment du vieux mot peuple, " cet ail
et ces oignons gr1ce auxquels les paroles de nos a'!eux latins
"optumc olebant ".

L. C.

�91 3

NOTULES

912

Baudelaire est le plus puissant, et le plus un, par conséquent,

des penseurs désespérés de ce misérable siècle. Il frappe, il est
vivant, il voit ! Tant pis pour ceux qui ne voient pas."

H. G.

•••

NOTULES

Mfrnnu 01v1Ns, par Jean de Bosschèrt (Occident).
Cette tension du style et de la métaphore que l'auteur doit

à Suarès, semble se relkher ici. Ici, M. Jean de Bosschère se
CHEZ

us

PASSANTS,

par Villiers de J'ltle-Adam. (Georges Crés,

3 fr. 50.)

Ce volume n'ajoute pas gr:md'chose à l'œuvre ni à la gloire
de Villiers de l'Isle-Adam. Il est composé d'articles de journaux, qui ont perdu leur raison d'être et presque tout leur
intérêt avec leur actualité ; de fantaisies humoristiques qui sont
fort inférieures à Tribulat Bonhomet ; d'un morceau de grand
style, comme Villiers en savait composer, Hypermnestra; de
quelques vers pleins et sonores :

F/Qtta, âcres smtturs de l'herbe après l'orage.
Mais aujourd'hui "Sigtftoid l'impertincnt, extase moderne,
étude de style dans le goClt du jour," nous laisse froids. On
connaissait par la Nouvelle Rtflut les Lettres à Baudelaire écrites en
1861 et 1861. qui complètent le recueil; mais on e·t heureus
de les y retrouver. " Quand j'ouvre votre volume le soir, écrit
Villiers, et que je relis vos magnifiques vers dont tous les mots
sont autant de railleries ardentes, plus je les relis, plus je trouve
à reconstruire. Comme c'est beau ce que vous faites! ... C'est
royal, voyez-vous, tout cela. Il faudra bien que tôt ou tard on
en reconnaisse l'humanité et la grandeur, absolument." Et plus
haut : "Quand je pense que je n'ai pas répondu l'autre soir à
M. R .... lorsqu'il me demandait ce que vous aviez créé:
Qu'entendez-vous par créer? Qui est-ce qui crée ou ne crée
pas ? Que signi&amp;e cette chanson et ce refrain d'avant le délugel

rapproche davantage de son autre maître, Max Elskamp. Il
célèbre les métiers avec moins de naiveté que l'admirable
poète d'Anvers ; il surcharge ses descriptions de considérations
symboliques parfois inutiles. Mais la vision est souvent émouvante, en dépit de sa dureté, et j'aime quand l'esprit l'égaie,
comme il arrive dans ce petit morceau :
"Puisqu'ils ont mis une dure carapace de granit à la route,
l'ingénieux maréchal-ferrant cloue une semelle de fer à l'âne et

au cheval.
Il s'éloignent en sonnant des bottines, qui lancent des
paillettes d'or ; et le dompteur du fer rentre dans l'enfer noir

et rouge, dans la nue kre et la fumée de corne rôtie."

H. G.
Dt

•••
BYllOlll A FRANCIS THoMPsoN,

librairie Fayot,

par Flarù De'4ttre (Paris,

191 3).

Ce livre contient, avec des études très remarquables sur
Dickens et Francis Thompson, un essai sur l'Orien/4/isme dans
'4 littérature ang'4ist où l'intéressant problème est traité avec
acience et intelligence. Le Yathelt de Beckford est enfin mis
à sa vraie place, comme l'inspirateur de tout l'orientalisme des
romantiques anglais. Son influence est rendue évidente chez
Southey et chez Byron. Peut-être aurait-il fallu faire une place
plus grande à l'étude du Gebir de W. S. Landor, rejetée dans

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTULES

une note ala fin du volume. De Yatluk, l'auteur die : "Noua
avons montré ce qu'il y avait d'oriental dans l'intrigue, les personnages et la mise en scène ; mais nous n'avons point parlé de
l'ironie qui domine tout le livre, et rappelle Zadig, où l'on
devi11e le persiflage du capricieux millionnaire ; nous avons
négligé ces descriptions lyriques qui annoncent les Martyr1."
L'article Dickcm et Daudet conclut définitivement et réhabilite
- s'il en est besoin - Daudet.

&amp;]aises du Devon et dans les vallées du Sotnerset. Les souvenirs
d'histoire évoqués au sujet de chaque localité sont fort propres
à faire mieux connaître la psychologie du peuple anglais et à
indiquer les différences de caractère et d'esprit qui distinguent
ces corn tés voisins.

•

Ce livre commence par un récit hagiographique : Lu Surpim de la For2t, où Saint-Dié, ennemi du paganisme, reçoit

V. L.

41

LA

CHINE

•

EN RÉvoLllTION 1 par Edmond Rottach (Perrin,

3 fr. 50).
Voici, résumées par un homme qui a longuement vécu en
Chine, les principales phases de la grande crise que vient de
traverser l'Empire du Milieu. C'est plll'.l qu'un manuel d'histoire
politique. On trouve dans ce livre de bien curieuses indications
sur l'esprit chinois et l'on comprend mieux, après l'avoir lu,
ces révolutions et contre-révolutions lentes, où les assemblées
sont plus décisives que les batailles, et dont le principal objectif
semble être d'éviter l'effusion du sang. "On se bat avec courage,
mais rarement. On s'applique plus à la temporisation. On ne
détruit pas la ligne ferrée, tout au plus la rend-on inutilisable
l'espace de quelques rails enfanti11ement déboulonnés et placés
sagement le long des traverses mêmes. On ne coupe pas les
ponts, on ne recourt pas aux moyens héroïques. On laisse aller.
Point d'obstination ni de nervosité; peu de ces atrocités
coutumières en Europe dans des situations que nous estimons

. graves.
moins

"

•••

CR0Qu1s o'ouTRE-MANCHE, par Jacfjues Bardoux (Hachette,
3 fr. 50).
Un bon guide sur les plateaux de Cornouailles, le long des

•• •
CoNTEs ET Rfo1TS V oSGIENS, par Fernand Baldennt (Les
Marches de l'Est).

malgré lui les bienfaits des ;;egipans et des fées. Apres d'autres
épisodes des temps barbares, nous voyons l'esprit de la Renaissance, avec Vautrin Lud et Waldesmuller, se glisser jusque
dans les vallons de la montagne. Puis c'est Cagliostro qui vient
visiter, au village de Ban-de-la-Roche, le vénérable Oberlin.
Dans les douze derniers contes n'apparaissent que des paysans,
des montagnards d'aujourd'hui. L'expression ne cesse pas de se
modeler sur ses divers objets avec beaucoup de nattuel et de
souplesse. Pour tenter ainsi de ".fixer, a divers instants de son
histoire, quelques aspects choisis d'une petite patrie, comme on
les peut entrevoir au hasard d'une rencontre, d'une lecture ou
d'un séjour aux champs", l'auteur n'est point parti d'un
dessein préconçu_ Mais il connaît .bien le double danger du
"régionalisme littéraire" : faire de la province un bibelot et
un objet d'étagère; donner l'impression que "le bon vieux
temps est une toile immuable et monochrome, et que toute
l'impatience du présent, l'humeur de changement, est réservée
au siéclc actuel". En suivant jusqu'au fond d'un pays écarté
les contre-coups immédiats des grands mouvements de la culture européenne, il nous rappelle à propos que" la plus tenace
des survivances a été d'abord, à son heure, une nouveauté et
pcut-!tre une audace".

M. A.

�,,.
LES REVUES

LES REVUES

REVUES FRANÇAISES.

On sait que la rédaction de la Revue Critique des Idées et dts
Livres élargissant son point de vue a rompu avec le dogmatisme
intégral de l'Action Française. On sait que d'autre part la rédaction des Marges a pris position contre le clauicisme de M. Clouard
et la littérature bien pensante et moralisante sans distinction
d'étiage. D'oi\ polémique. Voici en quels termes M. Clouard
répond à M. Eugène Monfort dans la Revu E CRITIQUI

(z 5 mars) :
Puisqu'il s'est trouvé des niais pour mêler le néo-classicisme à je
ne sais quelle littérature bassement bourgeoise et "bien pensante",
je tiens à rappeler que j'ai dénoncé, avant les M argts, - il y a
deux ans ! - la tendance fâcheuse que les Marges se donnent l'air
d'avoir découverte.
Dans son numéro du 25 avril 1912, sous le tiu·e "La vague de
vertu", la Revue Critique a publié la chronique suivante, que les
circonstances me font une nécessité de publier à nouveau :
Un congr~s s'est tenu récemment, soiis la présidence l1onorairt d,
sénateur Bérenger, un congrès ( on le dt-vine) anti-pornographiqut. La
t4che des congressistes menace d'hre difficile, à peu près autant qu
celle des académiciens qui ont à distribuer des prix dt vertu. - "lis
sont trup," murmurera l'Académie, l'an prochain, et elle tn oubliera.
Huges Rtbell disait a'ViC pittoresque , " Un honnête hommt n'a pas
dt conscienct." Il voulait dire que l'honnêteté a le jet naturel d,.
uns droit. Dt ce point de vut, et qui nous doit inquiéter, c'est J'attittult
dt Ja jeunesse in,tellectuelle, qui est prlte à pardonner aux artistes, a1IX

lcrivains, leurs pires erreurs d'art, dès l'instant que leurs caractères ne
sont pas méprisables ... Un exemple. Tout sépare, n'est-et pas, cette jeunesse
de feu Ferdi11and Brunetière? Mais Brunetière avait une "conscimce";
d'où de grandes acclamations. Quel dommage pour '!Joire mémoire
fùture, Monsieur Emile Faguet, que vous Sl!Je&lt;Z resté si bohème !
En attendant dt voir brûlés en cérénwnie les plus beaux livres de
la tradition de Candide, 011 entend d 'excellents Français s'étonner que
des notiom élémentaires se trou'!Jent prises ainsi l'une pou,· l'autre. En
effet, la '!Jtrtu a un contraire (qu'il n'est pas très aisé de nommer d'un
uul mot), mais l'absence dt son contraire ne constitue pas précisément la
vertu; exige un peu plus, vraiment; tt les Latins dans ce mot que
nous ttnons d'eux, avaient imprimé l'idée de farce.
Elle suppose des mœurs, la '!Jertu. Si les mœurs affichées sur notre
tlilâtrt sont J'image exacte de celles de la ville, nos jeunes gem tt nos
"Vieux académiciem espèrmt-ils les réformer ? Sur quel patron ? Il nt
faudrait rien moins qu'une religion nouvelle/ Au moins conviendrait-il
de jeter les yeux du c6té des institutiom ••• Assurément nous sommes t3us
Jas d'un théâtre veule, d'une presse impudente, d'une l1umanité insipide et laide : il n'en est que plus flicheux que l '011 rlclame pour nous,
au lieu de vin, du sirop. Le jeu, l'amour, la nature se voient mis en
q•arantaim, et pour rien.

Et M. Clouard résume ironiquement la pensée de M. Montfort.
Si je dis que notre tradition est celle de Rabelais, de La Fontaine,
de Diderot et de Stendhal, il faut s'entendre. J'oppose ces grands
hommes à un Bossuet, à un La Rochefoucauld, à uh Racine, lesquels
badinent rarement. Mais Stendhal, Diderot, La Fontaine, Rabelais,
sacrifient trop à l'intelligence. Rêvons d'une exquise légèreté de
cervelle. Courons les petites Muses. Nous sommes les sous-offs des
lettres.

En se gardant de renier personne, ni Bossuet, ni Rabelais,
ni nos auteurs légers, comme il serait facile de s'entendre ! Nous
possédons une tradition " totale " : conservons-la.
Les S01RÉl!s

DI! PARIS

du

•15•mars
•

contiennent de curieuses

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lettres de Jarry adressées au docteur Saltas, des reproductions de
Picabia et de curieuses réflexions sur Nick Carter données par
un américain M. Harrison Reeves.
Je ne me rappelle jamais avoir vu un exemplaire de Nick Cartw
avi:.s: nom d'auteur.
Dans le cas où l'une quelconque de ces épopées populaires 1e
trouvait signée, le nom employé était une sorte de nom passe-partout
choisi par !"éditeur et destiné à rester dans l'oreille du public. Ce
n'était, évidemment, pas le nom réel de l'auteur. Je n'ai jamais cra
qu'un seul homme eô.t écrit seul la quantité très considérable des
fascicules de la série de Nick Carter ou des autres importantes sériea
épiques. Il y en avait trop pour un seul homme, qui n'aurait pas
pu faire même ce qui paraissait en quelques mois.
Nick Carter a paru pendant dix ans, sans répétition d'incidents et,
sans doute, cette publication paraissait déjà avant que je ne fuuc
d'âge de la lire.
Mon père m' a souvent dit qu'il avait l'habitude de lire "cette
sorte d'ordure " (comme il disait), quand il était soldat, aa
commencement de la guerre civile, à l'âge de dix-sept ans, en 1861,
et d'après ce qu'il m'en a dit, il passait ainsi ses journées, quand il
n'était pas de garde, devant Vicksburg, ou durant les dimanchea
pluvieux, pendant la marche de Sherman, d'Atlanta jusqu'à la mer,
J'ai compris que ce qu'il lisait alors avait le même caractère épique
que les Nick Carter de mon temps.
Mon idée a toujours été que quelque obscur homme de génie,
dans le monde des affaires d'édition, a simplement donné les idéel
et le style épique à des écrivains à gages, qui ont fabriqué del
milliers de mots par semaine à tant par mille, en se tenant à c6tt
des presses dans quelque grand.e imprimerie de Chicago.
Le tout avait toujours le même style général et la même valeur,
Quelques-uns de ces contes étaient mieux que les autres pour
l'exécution, mais tous étaient également épiques pour la conception.
Le public américain n'a jamais reconnu Nick Carter, ni les autret
épopées populaires comme étant de la littérature.
OÙ m'a touj9urs défendu de lire ces "sales choses", sur l'autoritt
des gouvernantes et des bonnes les plus ignorantes qui avait entend11

LES REVUES

leurs rnahres dire que toute cette "saleté à un penny", comme on
l'a~pelait ~•après le prix de Chicago, d'un penny par exemplaire,
étut un p01son pour l'esprit des enfants,
Quand on m'attrapait en train de lire Nick Carter, on me disait
que j'étais tombé au niveau social des petits télégraphistes et des
voyous des courses.
Je m~ r~ppelle q~e fréquemment j'empruntais des exemplaires
(q~and_ Je n en pouvais acheter) d'un drôle de jeune homme spirituel,
qui était opérateur télégraphiste dans une tour a signaux sur un des
grands réseaux transcontinentaux, passant auprès d'une ville des
plaines dans le South-Dakota, que ma famille habitait.
Il pass~it ses nuits à lire les épopées qu'il recevait d'un employé
des chemms de fer sympathique, qui allait de Chicago à la côte du
P~ciJique et qui passait tard dans la nuit. Souvent j'ai veillé avec
lui, en attend~nt ce train qui apportait un tas de Nick Carter, pendant
que ma famille croyait que j'étais chez un de mes camarades
é~udi~t _le latin p~ur mes exame,ns préparatoires. Les gens de I~
ville d1sa1ent que I opérateur télégraphique était un jeune homme
dégénéré, qui lisait des "saletés à un penny", et ainsi de suite.
Et j_e ~uis s!lr que si on avait su qu'il donnait des exemplaires de
cette lmerature défendue à de jeunes garçons, les chefs du personnel
de la ligne lui _auraient ôté son emploi sur la plainte des citoyens
vertueux de la ville parce qu'il corrompait la jeunesse.
Et M. Harrison Reeves signale " cette sorte d'embarras et
de honte_ à propos de foriginalité" dont souffiit plus tard
Walt Whitman, et " qui a été une des causes les plus considérables parmi celles qui ont retardé le développement intellectuel

du Nouveau-Monde. "
MEMENTO:

- La Revue Bleue (28 Mars): "L'arc d'Ulysse de Gerhardt
Hauptmann ", par A. Bossert.
-

L_es Marches de l'Est (Mars) : ~• La question des langues
en _Belgique", enquête dirigée par Gcôrges Ducrocq et DumontWi!den.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

920

-

921

La Renaissance Contemporaine (24 Mars): "Les Rubriques

littéraires", par Fernand Divoire.
- La Revue de Pari1: "Les Amours perdues", roman, par
Edmond Jaloux.

-

L'Opini(lfl: "André Antoine", par André du Fresnois.
•

•

A LA RECHERCHE

DU TEMPS PERDU

;11:

1

REVUES ANGLAISES :

Le numéro de février de THE ENGqSH REVIEW est particulièrement intéressant. Il contient le texte anglais du Carnet de
Voltaire récemment retrouvé à St Petersbourg. Les phrases sont
tout à fait voltairiennes, mais leurs incorrections leur donnent
un son enfantin et bégayant, qui n'est pas sans charme. La
matière n'est pas neuve, ni la pensée profonde; mais il y a dans
ce carnet certaines qualités que nous aimons chez Voltaire: un
sens du "pittoresque", quand il est à sa portée, un goftt des
choses pour elles-mêmes. Ainsi, il est évident que c'est le plaisir,
la volupté presque physique d'écrire dans une langue étrangère
(surtout puisque rien ne l'obligeait à l'écrire correctement) qui
l'a poussé à réd.iger ces notes en anglais. Et il a su donner la
raison de son plaisir: " Langue anglaise, stérile et barbare à &amp;0n
origine, est maintenant abondante et douce, comme un jardin
rempli de plantes exotiques." - Dans le \même numéro la
suite du nouveau roman de H. G. Wells. - Une esquisse de
vie parisienne par R. B. Cunninghame Graham: El Tngo
Argentino. - Un extrait du prochain livre de George Moore
sur Yeats, Lady Gregory et Synge (la vie solitaire de Synge à
Paris, puis sa mort prématurée, sont racontées avec beaucoup de
force). - Enfin un essai moral et politique de R. A. Scott·
James, The real decadent.
Dans le numéro de -mars de la même revue, un curieux
poème de Gilbert Franken: Tid'apa.
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

Imp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique~

~a mèr_e qui m'envoyait avec ma grand'mère à Bal bec,
mats restait
seule . à Paris ' comprit quel dé sespo1r
. c'é tait
.
.
pour mm de la quitter; aussi décida-t-elle de nous d"1re
ad'
teu sur le quai longtemps d'avance et de né pas attendre
cette heure du départ où, dissimulée auparavant dans des
allée~ _et venues et d~s préparatifs qui n'engagent pas
défi~1t1v~ment, une séparation apparaît brusquement impossible a souffrir alors qu'elle ne l'est déjà plus à éviter
concentrée tout entière dans un instant immense de l . ,
~é ·
uc~
tt impuissante et suprême. Elle entra avec nous dans
la~re, dans ce lieu tragique et merveilleux où il fallait
a d~nner toute espérance de rentrer tout à l'heure à
la àmaison ' mais au s51· 0 ù un miracle
•
. s'
devait
accomp 1·ir
gr ce auquel les lieux où ;·e vivrais b1'ento't seraient
.
là
ceux-

:êmes :u_i n'avaient encore d'existence que dans ma

pc sée. D ailleurs la contemplation de Ba lbec ne me
sembl .
~1t

P:15

moins désirable parce qu'il fallait l'acheter

au
pnx d un
. . au contraire la réalité
d l''
. mal qm· sym bo11sa1t
e impression que j'allais chercher, impressioR qu'aucun
~es fragments sont extraits du deuxième volume de A la
du te'!'ps perdu, intitulé Le c6tl de Guermantes, qui doit
re prochamement chez l'éditeur Bernard Grasset.

:ai/kt

I

�922

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ

spectaele équivalent, aucune vue stéréoscopique qui ~
m'eussent pas empêché de rentrer coucher chez mot~
n'auraient pu remplacer. Je sentais déja que ceux qui
aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêm~
et qûe quelle que fut la chose que j'aimerais, elle ne serait
jamais placée qu"'au terme d'une p~~rs~ite d~uloureuse où
j'aurais d'abord à sacrifier mon plaisir a ce bien S\lprême,
au lieu de l'y chercher.
.
,
Sans doute aujourd'hui, ce serait en automobile qu on
f.erait ce voya~e et on penserait le rendre :ainsi p_lus agréable
et plus vrai, suivant de plus pres les diverses ~
dations selon lesquelles change la face de la terre._ Mats
le plaisir spécifique du voyage ·n'est pas de po~vmr ~escendre en route et de s'arrêter quand on est fatigué, c est
de rendre la différence entre le départ et l'arrivée non pas
aussi insensible, mais aussi profonde qu'on peut, de la
Conserver entière, intacte, telle qu'elle était en nous
· du 1eu oi\
quand notre imagination nous portait

r

nous v1v1ons jusqu'au cœur d'un lieu désir~~ en un ~n~
qui nous semblait moins miraculeux parce qu il f~a~ch1~1t
ne distance que parce qu'il unissait deux indlVlduaht&amp;
u
. d'
à un
distinctes de la terre, qu'il nous menait un nom
autre nom; différence que schématisait (mieux qu'~ne
promenade toute réelle où, comme on débarque où l_on
veut, il n'y a pour ainsi dire plus d'arrivée) ~ette opér~tlOJl
mystérieuse qui s'accomplissait dans ces heux spéc1a~,
.
les gares qui ne font presque
pas par fte de la ville
mais con:iennent l'essence de sa personnalité de mê_me
que sur un écriteau elles portent son ~on:, laborato'.res
fumeux antres empestés mais où on acceda1t ~u ~ysterc:,
grands ~teliers vitrés, comme celui où j'entrat ce Jour-là,_

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

92 3

cherchant le train de Balbec, et qui déployait au-dessus
de la ville éventrée un de ces immenses ciels crus et
tragiques, comme certains ciels, d'une modernité presque
parisienne, de Mantegna ou de Véronese, et sous lequel
ne pouvait s'accomplir que quelque acte terrible et
solennel, comme un départ en chemin de fer ou l'érection
de la Croix.
On nous apprit que l'église de Balbec était à Balbec-levieux, assez loin de Bal bec-plage où nous de11ions habiter.
Il fut convenu que j'irais seul la visiter. Je retrouverais
ma grand'mère dans le petit chemin de fer d'intérêt local
qui menait à Balbec-plage et nous arriverions ensemble à
l'Mtel.
La mer que j'avais imaginée venant mourir au pied de
l'église, était à plus de cinq lieues de distance, et à cêté
de la coupole, ce clocher que, - parce que j'avais lu qu'il
était lui-même une âpre falaise normande où s'amassaient
les grains, où tournoyaient les oiseaux, -je m'étais toujours
représenté comme recevant à sa base la derniere écume
des vagues soulevées, il se dressait sur une place où
s'embranchaient deux lignes de tramway, en face d'un
café qui portait, écrit en lettres d'or, le mot: " Billard ,.
et sur un fond de maisons aux cheminées desquelles ne se
mêlait aucun mk Et I' église,-entrant dans mon attention
avec le café, le passant à qui il fallut demander mon
chemin, la gare où j'allais retourner, - faisait un avec
tout le reste, semblait un accident, un produit de cette
fin _d'apn':~-midi, où sa coupole moelleuse et gonflée sur
le _ciel. était comme un fruit dont la même lumiere qui
baignait les cheminées des maisons, milrissait .la peau rose,
dorée et fondante. Mais je ne voulus plus penser qu'à 1~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

signification éternelle des sculptures ~uand j'eus reconnu les
Apôtres dont j'avais vu les statues moulées au musée du
Trocadéro et qui, des deux côtés de la Vierge, devant
la baie profonde du porche, m'attendaient comme pour
me faire honneur. La figure bienveillante et douce, le dos
vot1té, ils semblaient s'avancer d'un air de bienvenue, en
chantant l'alleluia d'un beau jour. Mais on s'apercevait
que leur expression était immuable et ne se modifiait
que si on se déplaçait, comme il arrive quand on
tourne autour d'un chien mort. Et je me disais : "C'est
ici, c'est l'église de Balbec. Cette place qui a l'air de
savoir sa gloire est le seul lieu du monde qui possède
l'église de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici c'était des
photographies de cette église, et, de ces Ap6tres, de cette
Vierge du porche si célèbres, des moulages dans un musée.
Maintenant c'est l'église elle-même, c'est la statue elle.
l ''
même, elles, les umques
: c ' est b'1en pus.
C'était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme
un jour d'examen ou de duel trouve la date qu'on
lui a demandée, la balle qu'il a tirée, bien peu de
chose, quand il pense aux réserves de science et de
courage dont il aurait voulu faire preuve, de même mon
esprit qui avait dressé la statue de la Vierg~ hors _des
reproductions que j'en avais eues sous les yeux, 10access1bl~
aux vicissitudes qui pouvaient menacer celles-ci, intacte 51
on les déchirait si on les brisait, idéale, ayant une valeur
'
universelle, s'étonnait
de voir la statue qu'il avait mi11e
fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de
pierre, occupant par· rapport à la portée de mon bras une
place où elle avait pour rivales une affiche électorale et la
pointe de ma canne, enchaînée a la Place, inséparable du

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

débouché de la grand'rue, ne pouvant fuir les regards
du ca~é. et du bureau d'omnibus, recevant sur son visage
la m01t1é du rayon de soleil couchant - et bient6t dans
quelques heures, de la clarté du reverbère-dont le bureau
du Comptoir d'Escompte recevait l'autre moitié, gagnée en
mêm~ t~mps que l~i par le relent des cuisines du pitissier,
soumise a la tyran~1e du Particulier au point que, si j'avais
voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est elle la
Vierge illustre que jusque-là j'avais douée d'une existe~ce
~én~rale et d'u_ne intangible beauté, la Vierge de Balbec,
1umque (ce qui, hélas, voulait dire la seule), qui, sur son
corps encrassé de la même suie que les maisons voisines
•
&gt;
aurait, sans pouvoir s'en défaire, montré à tous les
admirateurs venus la pour la contempler la trace de ma
.
craie et les lettres de mon nom, et c'était elle enfin
.
.I'œuvre d'
. art, immortelle
et si longtemps désirée, que'
Je trouvais metamorphosée ainsi avec l'église elle-même
en une petite vieille de pierre dont je pouvais mesurer l;
hauteur et compter les rides. L'heure passait il fallait
' 1
,
r~tourner a a gare. N'accusant de ma déception que des
~trc~nstances ~articulières, la mauvaise disposition où
~/tais, _ma fatigue, mon incapacité de savoir regarder,
J ~saya1s de me consoler en pensant qu'il restait d'autres
villes encore intactes pour moi, que je pourrais, prochainement peut-être, pénétrer comme au milieu d'une pluie de
perl_es dans le frais gazouillis des égouttements de
Quimperlé, traverser le reflet ve1dissant et rose qui baignai
~ont:Aven ; mais pour Balbec dès que j'y étais entré
ç avait é_té comme si j'avais entrouvert un nom qu'il eîtt
fallu _temr hermétiquement clos et où, profitant de l'issue
que Je leur avais imprudemment offerte, en chassant

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway,
un café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du
Comptoir d'Escompte, irrésistiblement poussées par une
pression extérieure, par une force pneumatique, s'étaient
engouffrées à l'intérieur des syllabes qui, refermées sur
eux les laissaient maintenant encadrer le porche de
' persane et ne cesseraient plus de les contenir.
l'église
Je retrouvai ma grand'mère dans le petit chemin de
fer. Ma déception m'occupait moins au fur et à mesure
que se rapprochait le lieu auquel mon corps allait avoir à
s'accoutumer. Au bout de ma pensée je cherchais à imaginer le directeur de l'h6tel de Balbec pour qui j'étais
encore inexistant, et j'aurais voulu me présenter à lui
dans une compagnie plus prestigieuse que celle de ma
grand'mère qui allait certainement lui demander des rabais.
Il m'apparaissait d'une morgue certaine, mais tres vague
de contours. Ce n'était pas encore Balbec-Plage; à tout
moment le petit chemin de fer nous arrêtait a l'une des
stations qui précédaient, et dont les noms même (Criqueville, Equemauville, Couliville) me semblaient étranges,
alors que lus dans un livre ils auraient quelque rapport
avec les noms de certaines localités qui étaient près de
Combray. Mais à l'oreille d'un musicien deux motifs,
matériellement composés de plusieurs des mêmes notes
peuvent ne présenter aucune ressemblance, s'ils diffèrent
par la couleur de l'harmonie et de l'orchestration. De
même, rien ne me faisait moins penser que ces tristes
noms faits de sable, d'espace trop aéré et vide, et de sel,
à Roussainville, à Martinville, à ces noms qui parce que
je les avais entendu prononcer si souvent par ma gran~
tante à table, dans la "salle", avaient acquis un certalA

.

A

LA RE~HERCHE DU TEMPS PERDU

charme sombre où s'étaient peut-être mélangés des extraits
du got1t des confitures, de l'odeur du feu de bois et du
papier d'un livre de Bergotte, de la couleur de grès de la
maison d'en face, et qui, aujourd'hui encore, quand ils
remontent du fond de ma mémoire comme une bulle
gazeuse, conservent leur vertu spécifique au milieu des
couches superposées de milieux différents . qu'ils ont à
traverser avant d'arriver jusqu'à la surface.
C'étaient - dominant la mer lointaine du haut de
leur dune, ou s'accommodant déjà pour la nuit au pied
de collines d'un vert cru et d'une forme désobligeante,
comme celles du canapé d'une chambre d'hôtel où l'on
,ient d'arriver - composées de quelques villas que prolongeait un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le
drapeau claquait au vent fraîchissant , évidé et anxieux ,
de petites stations qui me montraient pour la première
fois, habituels mais par leur dehors, des joueurs de tennis
en casquette blanche, le chef de gare vivant là, près de
5CS tamaris et de ses roses, une dame qui, décrivant le
tracé quotidien d'une vie que je ne connaîtrais jamais,
rappelait son levrier qui s'attardait et rentr~it dans son
cMlet où la lampe était déjà allumée, et blessaient cruellement de ces images étrangement usuelles et dédaigneusement familières, mes regards inconnus et mon cœur
dépaysé. Mais combien ma souffrance s'aggrava quand
nous eümes débarqué dans le hall du grand hôtel de
Balbec, en face de l'escalier monumental qui imitait le
lllarbre, et pendant que ma grand'mère, sans souci d'acaoître l'hostilité et le mépris des étrangers au milieu
desquels nous allions vivre, discutait les " conditions "
avec le directeur, sorte de poussah en smoking, à la figure

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

1'

et à la voix pleines des cicatrices qu'avait laissées l'extirpation sur l'une, de nombreux boutons, sur l'autre des
divers accents dus à des origines lointaines et à une enfance
cosmopolite. Tandis que j'entendais ma grand'mère
dire sur une intonation artificielle : "Et quels sont...
vos prix ?... Ob ! beaucoup trop élevés pour mon petit
budget",. attendant sur une banquette, je me réfugiais
au plus profond de moi-même, je m'efforçais d'émigrer
dans des pensées éternelles, de ne laisser rien de moi,
rien de vivant, à la surface de mon corps insensibilisée
comme l'est celle des animaux qui par inhibition font
les morts quand on les blesse, afin ne ne pas trop
souffrir dans ce lieu où mon manque total d'habitude
m'était rendu plus sensible encore par la vue de celle que
semblait en avoir au même moment, une dame élégante à
qui le directeur témoignait son respect en prenant des
familiarités avec son petit chien, le jeune gandin qui, la
plume au chapeau, rentrait en sifflotant et demandait
ses lettres, tous ces gens pour qui c'était regagner leur
home que de gravir le faux marbre du grand escalier.
Ma grand'mère sortit faire des courses, je me décidai à
monter l'attendre dans notre appartement, le directeur
vint lui-même pousser un bouton : et un personnage
encore inconnu de moi, qu'on appelait "lift", (et qui au
point le plus haut de l'hôtel, la où serait le lanternon
d'une église normande, était installé comme un photographe derrière son vitrage ou plutôt comm~ un orr~i~te
dans sa chambre) se mit à descendre vers mot avec I agihté
,
p'
d'un écureuil domestique, industrieux et captif. uis en
glissant de nouveau le long d'un pilier il m'entraîn_a ~ sa
suite vers le dôme de la nef commerciale. Pour diSStper

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

l'angoisse mortelle que j'éprouvais à traverser en silence
le mystère de ce clair-obscur sans poésie, éclairé d'une
seule rangée verticale de verrières que faisait l'un'ique
water~closet ~e chaque étage, j'adressai la parole au jeune
orga~1.ste, artisan de mon voyage et compagnon de ma
captlVlté, lequel continuait à tirer les registres de son
instrument et à pousser les tuyaux. Je m'excusai de tenir
autant de place, de lui donner si grande peine et lui
demandai si je ne le gênais pas dans l'exercice d:un art
. duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que'
a' l'e.n dro1t
mamfester de la curiosité, je confessai ma prédilection.
Mais il ne me répondit pas, soit étonnement de mes
paroles, attention à son travail, souci de l'étiquette, dureté
d~ son. ouîe, respect du lieu, crainte du danger, paresse
d mtelhgence ou consigne du directeur.
Il n'est peut-être rien qui dorme plus l'impression de
la réali~é de ce qui nous est extérieur, - de l'objectivité
de la vie, - que le changement de la position, par rapport à nous, d'une personne même insignifiante avant
'
,
que nous l ayons connue, et après. J'étais le même homme
qui avais pris a la fin de l'après-midi le petit chemin de
fer de Balbec, je portais en moi la même ime. Mais dans
cette
ime, a l'endroit où, à six heures, il y avait une
.
impossibilité à imaginer le directeur, l'h&amp;tel, son personnel, et une attente vague et craintive du moment où
., . . '
Jarnvera1s, a cette même place se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du directeur,
son geste pour sonner le lift, le lift lui même toute une
ri· d
'
rise e ~ersonnages semblables à des personnages de guignol sortis de cette boîte de Pandore indéniables inamo'bl
,
,
" es et stérilisants comme tout fait accompli mais qui du

'

�930

LA NOUVELLE REVUB FRANÇAISE

ce changement dans lequel je n'étais pas
moins, par
.
, 1 s'était passé quelque chose
intervenu me prouvaient qu 1
.fi
"'éta'
.
. - et d'ailleurs d'insigm ant ; j
,s
01
d'extérieur à m ,
.
soleil devant lui
1
ur qui ayant eu e
l
comme e voyage
t que les heures
ne course consta e
en commençant u
. d 'è lui J'étais brisé de
d 1 le voit ern re
.
é
ont pass quan 1 '
·e me serais couché, mais je
•
·•
·s la fievre J
f~ng~e, ~ ava1
u'il , fallait pour cela. J'aurais voul~
n avais nen de ce q
.
1 l't mais à quoi
. m'étendre un instant sur e i ,
à
au moins
.
,
.
faire trouver de repos
bon _puisque Je n aurai~ pu Y_ st pour chacun de nous
cet ensemble de sensations qm e
tériel et pµisque
. t s·non son corps ma
'
son corps consc1en , i .
. 1 . t en le forçant à
.
qm l'encerc a1en ,
les objets inconnus
.
nt d'une
.
r le pied permane
mettre ses_ ~erceptions_ su maintenu mes regards, mon
défensive v1g1lante, aur~1ent si ·•avais allongé mes jambesh
ouïe, tous mes sens, (m. méed _J t incommode que celle
..
aussi r mte e
dans une position
ll. 1
pouvait
. l L Balue dans la cage o I ne
.
du cardma
a
. ,
. C'est notre attention qui
ni se tenir debout Ill s asseoh1r. b
t l'habitude qui les
.
d
une c am re e
met des objets ansf; . d la plac/ De la placer il n'y en
en retire, et nous _Y ait e h b de Bal bec qui n'était
.
m01 dans ma c am re
.
av~1t pas pour
ar elle était pleine de choses qui ne
mienne que de nom, c
.
1
d'œil méfiant
. .
me rendirent e coup
me conna1ssa1ent pas,
.
. te de mon
.
• . et sans temr aucun camp
.
que Je leur Jet~1 '
ue ·e dérangeais le train-tram
existence, témo1gnerent q l J " la maison je n'entendule - a ors qu a
L
de la leur. a pen
d
ar semaine, seule.
.
uelques secon es P
dais la mienne que q
r d
méditation tais d'une prmon e
d .
ment quan Je sor
. tant à tenir dans une
'"nterrompre un ms
continua sans s ,
. d . t être désobligeant$
langue inconnue des propos qui eva1en

A LA RECHERCHE DU TEMPS Pl!RDU

93 I

pour moi, car les grands rideaux violets l'écoutaient sans
répondre mais dans une attitude analogue acelle des gens
qui haussent les épaules pour montrer que la vue d'un
tiers les irrite. J'étais tourmenté par la présence de petites
bibliothèques a vitrines, qui couraient le long des murs
mais surtout par une grande glace a pieds, arrêtée en
travers de la pièce et avant le départ de laquelle je sentais
qu'il n'y aurait pas pour moi de détente possible. Je '
levais a tout moment mes regards, - dont les objets de
ma chambre de Paris ne gênaient pas plus l'expansion que
ne faisaient mes propres prunelles, car ils n'étaient plus
que des annexes de mes organes, un agrandissement de
moi-même, - vers le plafond surélevé de ce belvédère
étroit situé au sommet de l'Mtel et que ma grand'mère
avait choisi pour moi ; et, jusque dans cette région plus
intime que celle où nous voyons et où nous entendons,
dans cette région ou nous éprouvof\s la qualité des odeurs,
c'était presque l'intérieur de mon moi que celle du
vétiver venait pousser dans mes derniers retranchements
son offensive, a laquelle j'opposais non sans fatigue 1a
rispote inutile et incessante d'un reniflement alarmé.
N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de corps
que menacé par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi
jusque dans les os par la fièvre, j'étais seul, j'avais envie
de mourir. Alors ma grand'mère entra; et à l'expansion
de mon cœur refoulé s'ouvrirent aussitôt des espaces
infinis.

a

Je savais quand j'étais avec ma grand'mère, si grand
chagrin qu'il y etît en moi, qu'il y serait reçu dans une
pitié plus vaste encore ; que tout ce qui était mien, mes
soucis, mon vouloir, y serait étayé sur un désir de conser-

�93 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAID

vation et d'accroissement de ma propre vie autre.ment
fort que celui que j'avais moi-m~me ; et m~s .pensees se
prolongeaient en elle sans subir de ~év1at1on parce
qu'elles passaient de mon esprit dans le sien ,sans c~anger
de milieu, de personne. Et comme quelqu un qui veut
nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que
le bout qu'il voit n'est pas placé par ra~port ~ lui d~
caté où il dirige sa main, ou comme un chien qui poursuit
,
l'
à terre l'ombre dansante d'un insecte, trompe par apparence des corps comme on l'est dans ce monde où nous
ne percevons pas directement les i~es, je. me jetai da~
ses bras, et je suspendis mes l~vres a ses J,oues c~mme ."
. . . a' ce cœur immense quelle mouvrait.
J.,ace éd ais
ainsi
.
Quand j'avais ainsi ma bouche collée à ses J~ues, à so~
front, j'y puisais quelque chose de si bienfa1s~~t, de SI
nourncier, que je gardais l'immobilité, le seneux, ~
tranquille avidité d'un enfant qui tette. Et je regarda11
ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme u~
beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait
rayonner la tendresse. "Surtout, me dit-elle, ne manque pas
de frapper au mur si tu as besoin de ~uelque c~ose ~ette
nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison est tres mine~.
D'ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour voir

. "
si nous nous comprenons b1en.
Et en effet ce soir-là je frappai trois coups - que un~
semaine plus tard quand je fus souffrant je renouvelai
pendant quelques jours tous les matins parce que ma
grand'mère voulait me donner du lait de bonne heure. Alors
quand je croyais entendre qu'elle était réveillée - pour
qu'elle n'attendît pas et ptit, tout de suite après, s~ rendor•
mir,- je risquais trois petits coups,timiderr,ent,fa1bleroent,

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

933

distinctement malgré tout, car si je craignais d'interrompre ~e sommeil de ma grand'mere dans le cas où je
me serais trompé et où elle e{tt dormi, je n'aurais pas
•oulu non plus qu'elle continuât d'épier un appel qu'elle
n'aurait pas distingué d'abord et que je n'oserais pas
renouve~er. ~t à peine j'avais frappé mes coups que j'en
entendais trots autres, d'une intonation différente ceux-là
.
d' une ca1me autorité, répétés à deux reprises'
empreints
pour plus de clarté et qui disaient : " Ne t'agite pas, j'ai
entendu ; dans quelques instants je serai la '' ; et bienrôt
ma grand'mere arrivait. Je lui disais que j'avais eu peur
qu'elle ne m'entendît pas ou crt1t que c'était un voisin
qui avait frappé; elle riait:
- Confondre les coups de mon pauvre loup avec d'autres, mais entre mille sa grand'mere les reconnaîtrait !
Cro'.s-tu donc qu'il y en ait d'autres au monde qui soient
aussi bêt~s, aussi fébriles, aussi partagés entre la peur de
me reve1ller et de ne pas être compris. Mais quand ~ême
elle se contenterait d'un grattement, on reconnattrait
to~t de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi
umq~e et a plaindre que la mienne. Je l'entendais déjà
de~w~ ~n moment qui hésitait, qui se remuait dans le lit,
qui fa1sa1t tous ses manèges.
1

. E!le e_n:r'ouvrait les volets; à l'annexe de l'hôtel qui
faisait sa11l1e, le soleil était déjà installé sur les toits comme
~ couvr~ur ma~inal qui commence tat son ouvrage et
1accomplit en silence pour ne pas réveiller la vi!le qui
do~t encore et de laquelle l'immobilité le fait paraître plus
agile. Elle me disait l'heure, le temps qu'il ferait que ce
~ .
,
n ~it pas la peine que j'allasse jusqu'à la fenêtre, qu'il y
&amp;Vllt de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà

�934

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ouverte : tout ce négligeable " introît " du jour auquel
personne n'assiste, petit morceau de vie qui n'était qu'l
nous deux ; doux instant matinal qui s'ouvrait comme
une symphonie par le dialogue rythmé de mes trois coups
auquel La cloison pénétrée de tendresse et de joie, devenue
harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges,
répondait par trois autres coups, ardemment attendus,
deux fois répétés, et où elle savait transporter )'!me de
ma grand'mère tout entière et la promesse de sa venue,
avec une allégresse d'annonciation et une fidélité musicale.
Mais cette première nuit d'arrivée, quand ma grand'mère
m'e11t quitté, je recommençai à souffrir, comme j'avais
déjà souffert à Paris quand j'avais compris qu'en partant
pour Balbec je disais adieu à ma chambre. Peut-être cet
effioi que j'avais - qu'ont tant d'autres - de coucher
dans une chambre inconnue, peut-être cet effroi n'est-il
que la forme la plus humble, obscure, organique, presque
inconsciente, de ce grand refus désespéré qu'opposent les
choses qui constituent le meilleur de notre vie présente 1
ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation
la formule d'un avenir oô elles ne figurent pas ; refus qui
était au fond de l'horreur que me faisait éprouver la
pensée que mes parents mourraient un jour, que les
nécessités de la vie pourraient m'obliger à vivre loin de
Gilberte , ou simplement à me fixer définitivement dans.
un pays où je ne verrais plus jamais mes amis ; refus qu~
était encore au fond de la difficulté que j'avais à penser a
ma propre mort ou à une survie comme Bergotte la
promettait aux hommes dans ses livres, dans laquelle je ne
pourrais emporter mes souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à l'idée de ne plus être et

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

935

· é ou•
.ne voulaient
. pour moi ni du néant, ni' d'u ne étermt
ils ne seraient plus.
Quand Swann m'avait dit à Paris un 1·our que ''ét .
. l'è
J ais
parttcu I rement souffrant .· "Vous dev nez
· partir
. pour
ces délicieuses tles de l'Océanie. vous verrez que vous
n'en reviendrez Plus " , J·•aurais
· voulu lui répondre .
" .Mais
alors je ne verrai plus votre fille , J. e v1vra1
. . au.
.
milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus.,, Et
~urtan~ ma raison me disait : "Qu'est-ce que cela peut
faire pwsque tu n'en seras pas afHigé? Quand M S
d'
. wann
te it que tu ne reviendras pas, il entend par là que tu ne
voudras pas revenir, et puisque tu ne le voudras pas, c'est
que tu seras heureux là-bas. " Car ma raison savait que
l'habitude
· assumer matntenant
.
1 e qut· a Il ait
,
. - l'hab'tud
1entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer
la place de la glace, la nuance des rideaux, d'arrêter la
pendule, - se charge aussi bien de nous rendre chers
les compagnons qui nous ont déplu d'abord, de donner
une a~tre for~e aux visages, de rendre sympathique le
son d une voix, de modifier l'inclination des cœurs
Certes des amitiés nouvelles pour des lieux et des gen~
o~t pour trame l'oubli des anciennes; mais justement ma
nuson p_ensait que . je pouvais envisager sans terreur la
pe~ctive d'~ne vie où je serais à jamais séparé d'êtres
~nt Je perdrais le souvenir, et, c'est comme une consolation , .q~•eIl e offiait
· à mon cœur une promesse d'oubli qui
ne fa1sa1t au contraire qu'affoler son désespoir. Ce n'est
qu~ notre cœur ne doive éprouver, lui aussi, quand la

!;5

l'bi::;n1on sera_ ~onsommée, les effets analgésiques de
. tude ; mais Jusque-là il continuera de souffrir. Et la
crainte d'un avenir où nous seront enlevés la vue et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

936

rentretien de ceux que nous aimons et d'où nous tiron5
aujourd'hui notre plus chere joie, cette crainte, loin de se
dissiper, s'accroît, si à la douleur d'une telle privation
nous pensons que s'ajoutera ce qui pour nous semble
actuellement plus cruel encore : ne pas la ressentir comme
une douleur, y rester indifférent ; car alors notre moi serait
changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos
parents, de notre mattresse, de nos amis qui ne seraient
plus autour de nous ; notre affection pour eux
aurait été si parfaitement arrachée de notre cœur dont
elle est aujourd'hui une notable part, que nous pourrions
nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée nous
fait horreur aujourd'hui ; ce serait donc une vraie mort
de nous-mêmes, mort suivie, il est vrai, de résurrection,
mais en un moi différent et jusqu'à l'amour duquel ne
peuvent s'élever les parties de l'ancien moi condamnés
à mourir. Ce sont elles, même les plus chétives, même les
obscurs attachements aux dimensions, à l'atmospbere
d'une chambre, - qui s'effarent et refusent en des rébellions qui ne sont que la forme secrète, partielle, tangible
et vraie de la résistance à la mort, de la longue résistance
désespérée et quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu'elle s'insère dans toute la durée de notre
vie détachant de nous à tout moment des lambeaux de
nous-mêmes sur la mortification desquels des cellules
nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse
comme était la mienne, c'est-à-dire chez qui les intermédl.aires, les nerfs ne remplissent pas leurs fonctions,
.
- n'arrêtent pas dans sa route vers la conscience mais Y
laissent au contraire parvenir, distincte, épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humble5

'

'

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

937

éléments du moi qui vont disparaître, -l'anxieuse alarme
que j'éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut
. que la protestation d'une amitié qui survivait en,
n'était
moi, pour un plafond familier et bas. Sans doute cette
amitié disparaîtrait, une autre ayant pris sa place (alors
la mort, puis une nouvelle vie auraient, sous le nom
d'Habitude, accompli leur œuvre double); mais, jusqu'a
son anéantissement, chaque soir elle souffrirait et ce
. s01r-là
.
premier
surtout, mise en présence d'un avenir déjà
réalisé où il n'y avait plus de place pour elle, elle se
révoltait, elle me torturait du cri de ses lamentations
chaque fois que mes regards, ne pouvant se détourner de
ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond
inaccessible.

' '

Mais le lendemain matin I quelle joie, pensant déja
au plaisir du déjeuner et de la promenade, de voir dans

la fenêtre et dans toutes les vitrines des bibliothèques
comme dans les hublots d'une cabine de navire la
mer nue, sans ombrages, et pourtant à l'ombre sur une
moitié de son étendue que délimitait une ligne mince
et mobile, et de suivre des yeux les Rots qui s'élançaient
l'un après l'autre comme des sauteurs sur un tremplin.
A tous moments, tenant à la main la serviette raide
et empesée où était écrit le nom de !'Hôtel et avec
laquelle je faisais d'inutiles efforts pour me sécher
.
'
Je retournais près de la fenêtre jeter encore un regard
sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux et sur
les sommets neigeux de ces vagues en pierre d'émeraude
~ et là polie et translucide, lesquels avec une placide
violence et un froncement léonin laissaient s'accomplir et
dévaler l'écroulement de leurs pentes auxquelles le soleil

'

.

2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

ajoutait un sourire sans visage. Fenêtre à laquelle je devais
ensuite me mettre chaque matin comme au carreau d'une
diligence dans laquelle on a dormi, pour voir• si pen~am
la nuit s'est rapprochée ou éloignée une chaine désirée,
_ ici ces collines de la mer qui avant de revenir vers nous
', .
en dansant, peuvent reculer si loin que souvent ce n eta1t
qu'après une longue plaine sablo~neuse que rapercevais à
une grande distance leurs premieres ondulat10ns, dans un
lointain transparent, vaporeux et bleuâtre c~~~e ces
glaciers qu'on voit au fond des t~bleaux _des pnm1tt~s t~cans. D'autres fois c'était tout pres. de m01 que le soleil nalt
sur ces flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve
aux prairies alpestres (dans ces montagnes o~ le s_oleil s'étale
çà et comme un géant qui en descendrait gaiement, par
bonds inégaux, les pentes) moins l'humidité du sol q~e la
liquide mobilité dt la lumière, Au reste, d_a~1s cette breche
que la plage et les flots pratiquent au milieu du reste du
monde pour y faire passer,pour y accumuler la lumiè~e,c'e:t
elle surtout selon la direction d'oà elle vient et que suit notre
œil, c'est elle qui déplace et situe les .vallonne~ent: d~ la
mer.La diversité de l'éclairage ne modifie pas rn01ns 1one.titation d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu'il nous donne le désir d'atteindre, que ne
ferait un trajet longuement et effectivement parcouru_ eu
voyage. Q uand le matin la luinière venait
. de. Jemère
, .
l'h6tel découvrant devant moi les grèves 1llum10ees JUSqu'aW: premiers contreforts de la mer, elle semblait m'en
· surla
montrer un autre versant et m'engager a poursmvre,
.
·
mobile
et vané
route tournante de ses rayons, un voyage 1m
à travers les plus beaux sites du paysage accidenté des heures.
· au 1om d'un
Et dès ce premier matin le soleil me montrait

la

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

939

doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui n'ont de
nom sur aucune carte géographique, jusqu'a ce qu'étourdi
de sa sublime promenade à la surface retentissante et
chaotique de leurs crêtes et de leurs avalanches, il vint se
mettre à l'abri du vent dans ma chambre, se prélassant
sur le lit défait et égrenant ses richesses sur le lavabo
mouillé, dans la malle ouverte, oà, par sa splendeur même
et son l.uxe déplacé, il ajoutait encore à l'impression dü
désordre. Hélas, le vent de mer, une heure plus tard,
dans la grande salle à manger, - tandis que nous déjeunions et que nous répandions, de la gourde de cuir d'un
citron, quelques gouttes d'or sur deux soles qui bientôt
laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes,
frisé comme une plume et sonore comme une cithare - ,
il parut cruel à ma grand'mère de n'en pas sentir le souffie
,,ivifiant
cause du chassis transparent mais clos gui,
comme une vitrine, nous séparait de la plage, tout en nous
la laissant entièrement voir, et dans lequel le ciel entrait si
complétement que son az.ur avait l'air d'être la couleur
des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. Me
persuadant que j'étais '' assis sur le môle" où au fond du
"boudoir" je me demandais si le " soleil rayonnant sur
la mer" de Baudelaire, ce n'était pas - bien différent
du rayon · du soir, simple et superficiel comme un trait
doré et tremblant - celui qui en ce moment brûlait la
mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir
blonde et laiteuse comme de la bière, écumante comme
du lait, tandis que par moments s'y promenaient ça et là
de grandes ombres bleues, que quelque géant semblait
s'amuser déplacer, en bougeant un miroir dans le ciel.
Mais ma grand'mère ne pouvant supporter l'idée que

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

je perdisse le bénéfice d'une heure d'air, ouvrit ,ubrepticement un carreau et fit envoler du même coup menus,
journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui
étaient en train de déjeuner ; clic-même, soutenue par le
souffle , céleste, restait calme et souriante comme sainte
Blandine, au milieu des invectives qui, augmentant mon
impression d'isolement et de tristesse, réunissaient contre
nous les touristes méprisants, décoiffés et furieux.
Pour une certaine partie - cc qui, à Bal bec donnait à
la population, d'ordinaire banalement riche et cosmopolite
de ces sortes d'h6tcls de grand luxe, un caractère régional
assez accentué ils se composaient de personnalités
éminentes des principaux départements de cette partie de
la France, d'un premier président de Caen, d'un b!tonn ·er de Cherbourg, d'un grand notaire du Mans, qui à
l'époque des vacances, partant des points sur lesquels toute
l'année ils étaient disséminés en urailleurs ou comme des
pions au jeu de dames, venaient se concentrer dans cet
h6tel. Ils y avaient toujours les mêmes chambres, et, avec
leun,fcmmcs qui avaient des prétentions à l'aristocratie, formaient un petit groupe auquel s'étaient adjoints un grand
avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ
leur disaient :
- Ah ! c'est vrai, vous ne prenez pas le même train
que nous, \OUS êtes privilt\,iés, vous serez rendus pour

le déjeuner.
-

Comment, privilégiés? Vous qui habitez la c.1pitale,
Paris la grand'villc, tandis que j'habite un pauvre cheflieu de cent mille !mes, il est vrai cent deux mille au
dernier recensement ; mais qu'est-ce à côté de vous qui
en comptez deux millio'ls cinq cent mille ?

A LA RECHERCHE OU Tl!MPS PERDU

Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans
y mettre d'aigreur car c'étaient des lumières de leur
provinces qui auraient pu comme d'autres venir à Paris
- on avait plusieurs fois offert au premier président
de Caen de venir à la Cour de cassation - mais avaient
préféré rester sur place, par amour de leur ville ou
de l'obscurité, ou de la ~loire, ou parce qu'ils é~icnt
réactionnaires, et pour l'agrément des relations de voisinage avec les ch!tcaux. Plusieurs d'ailleurs ne regagnaient
pas tout de suite leur chef-lieu.
Car, - comme la baie de Balbec était un petit univers
à part au milieu du grand, une corbeille des saisons oô.
étaient rassemblés en cercle les jours variés et les mois
su~ccssifs, si bien que, non seulement quand on apercevait
R1v~bellc, ce qu_i était signe d'orage, on y distinguait du
soleil
. sur les maisons pendant qu'il faisait noir à Balbec,
mais encore que quand les froids avaient gagné Balbec
on était certain de trouver encore sur cette autre rive
deux ou trois mois de chaleur - ceux de ces habitués
de l'b6tel dont les vacances commen~ient tard ou duraient
longtemps, quand les pluies et les brumes arrivaient
faisaient charger leurs malles sur une barque, à l'approch;
de l'automne, et trav~icnt rejoindre l'été à Costcdor ou
à Rivebelle. Tout ce petit groupe de l'Mtel de Balbec
regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu et tout
. de ne pas s'intéresser à lui, interrogeait
'
en ayant I'air
sur
10n compte leur ami le maître d'h6tel. Car c'était le
même - Aimé - qui revenait tous les ans faire la saison
et leur gardait leurs tables ; et mesdames leurs épouses,
sachant que sa femme attendait un bébé, travaillaient
après les repas chacune à une pièce du trousseau, tout en

�942

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous toisant avec leur face à main, ma grand'mère et
moi, parce que nous mangions des œufs durs dans la
salade ce qui était réputé commun et ne se faisait pas
dans la bonne société de Nantes. Ils affectaient une attitude de méprisante ironie à l'égard d'un Français qu'on
appelait Majesté et qui s'était en effet proclamé lui-même
roi d'un petit îlot de l'Océanie peuplé seulement par
quelques sauvages. Il habitait l'h&amp;tel avec sa jolie maîtresse,
sur le passage de qui quand elle allait se _baigner, les
gamins criaient : "Vive la reine " parce qu'elle leur
jetait des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le bàtonnier ne voulaient même pas avoir l'air de
voir les " déguisés" et déclaraient que c'était "à quitter
la France".
Les jours o~ nous allions faire une grande promenade
en voiture avec Madame de Villeparisis, je devais, sur
l'ordre du médecin, rester couché jusqu'au déjeôner et à
cause de la trop grande lumière garder fermés le plus
longtemps possible les grands rideaux violets qui m'avaient
témoigné tant d'hostilité le premier soir. Mais comme
malgré les épingles avec lesquelles, pour que le jour ne
p:'lssit pas, Françoise les attachait chaque soir, et qu'~lle
seule savait défaire, malgré les couvertures, les étoffes prises
ici ou là, le tapis en cretonne rouge de la table, qu'elle Y
ajustait, elle n'arrivait pas à les faire joindre exactement, ils laissaient se répandre sur le tapis comme. un
écarlate effeuillement d'anémones parmi lesquelles Je ne
pouvais m'empêcher de venir un instantposer mes pie~s
nus. Et sur le mur qui leur faisait face et qui se trouvait
partiellement éclairé un cylindre d'or que rien ne soutenait
était verticalement posé et se déplaçait lentement comme

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

943

la colonne lumineuse qui précédait les Hébreux dans le
désert. Je me récouchais; obligé de golÎter, sans bouger,
J&gt;ar l'imagination seulement, et tous à la fois, les plaisirs
du jeu, du bain, de la promenade, auxquels la matinée
invitait, la joie faisait battre bruyamment mon cœur
comme une machine en pleine action mais immobile et
qui est obligée de décharger sa vitesse sur place en tournant sur elle-même. Parfois c'était l'heure de la pleine
mer. J'entendais du haut de mon belvédère le bruit du flot
qui déferlait doucement, ponctué par les appels des
baigneurs, des marchands de journaux, des enfants qui
jouaient, comme par des cris d'oiseaux de mer. Soudain à
dix heures le concert symphonique éclatait sous mes fenêtres. Entre les intervalles des instruments reprenait coulé et
continu, le glissement de l'eau d'une vague qui semblait
envelopper les traits du violon dans ses volutes de cristal et
faire jaillir son écume au-dessus des échos intermittents
d'une musique sous-marine. Puis dans la brèche de silence
qui s'échancrait un instant, entre les arches successives des
petites vagues aux rinceaux d'azur, la musique s'élevait
de nouveau, comme les anges luthiers au portail écumant
et bleu de la cathédrale italienne. Pour voir si Françoise ne
venait pas défaire les rideaux et m'apporter mes affaires, car l'heure dû déjeôner approchait, - je courais jusqu'à
la chambre de ma grand'mère. Elle ne donnait pas directement sur la plage com~e la mienne mais prenait jour de
trois côtés différents : sur un coin de la digue, sur la campagne, et sur une courette aux quatre murs d'une blancheur mauresque, au dessus desquels, et enfermé dans leur
carré, on voyait le ciel aux flots moelleux, glissants et
superposés, comme une piscine située sur une terrasse.

I

�944

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Cette chambre de ma grand'mère était meublée autrement
que la mienne, avec des fauteuils brodés de filigranes métalliques et de fleurs roses d'ou semblait émaner l'agréable et
fraîche odeµr qu'on trouvait en entrant. Et à cette heure
où des rayons venus d'expositions et comme d'heures différentes brisaient les angles du mur, changeaient la forme de
la chambre, à côté d'un reflet de la plage mettaient sur la
commode un reposoir diapré comme les fleurs du sentier,
suspendaient à la paroi les ailes repliées, tremblantes et
tièdes d'une clarté prête à reprendre son vol, chauffaient
comme un- bain un carré de tapis provincial devant la
fenêtre de la courette que le sole il festonnait comme une
vigne, ajoutaient encore au charme et à la complexité
de la décoration mobilière en sembfant exfolier la soie
fleurie des fauteuils et détacher leur passementerie, cette
chambre que je traversais un moment avant de m'habiller
pour la promenade, avait l'air d'w1 prisme ou se décomposaient les couleurs de la lumière du dehors, d'une ruche
où les sucs de la journée que j'allais gmlter étaient
dissociés, épars, enivrants et visibles, d'un j,ardin de
l'espérance qui se dissolvait en une palpitation de rayons
d'argent et de pétales de rose. Je rentrais dans ma
chambre : Françoise entrait pour me donner du jour et je
me soulevais dans l'impatience de savoir quelle était la
Mer qui jouait ce matin-là au bord du rivage comme une
néréide. Car chacune de ces Mers ne restait jamais plus
d'un jour. Le lendemain j'en voyais une autre qui parfois
lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même.
Il y en avait qui étaient f une beauté si rare qu'en les
ap~rcevant mon plaisir était encore accru par a surprise,
comme devant uµ miracle. Par quel privilège, un matin

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

945

plut6t qu'un autre, la fenêtre en s'ouvrant découvrit-elle
a mes yeux émerveillés la nymphe Glaukonome, dont la
beauté paresseuse et qui respirait mollement, avait la transparence d'une vaporeuse émeraude à travers laquelle je
voyais affiuer les éléments pondérables qui la coloraient?
Elle faisait jouer le soleil avec un sourire alangui par une
brume. invisible qui n'était qu'un espace vide réservé
autour de sa surface translucide rendue ainsi plus abrégée
et plus saisissante, comme ces déesses que le sculpteur
détache sur le reste du bloc qu'il ne daigne pas dégrossir.
Telle, dans sa couleur unique, elle nous invitait
la
promenade sur ces routes grossières et terriennes ) d'où ,
de la caleche de Mme de Villeparisis, nous apercevrions
tout le jour et sans jamais l'atteindre la fraîcheur de sa
molle palpitation. Mais d'autr~s fois il n'y avait pas cette
opposition si grande entre une promenade agreste et ce
but inaccessible, ce voisinage fluide et mythologique. Car,
certains jour, la mer semblait rurale elle-même, et la
chaleur y avait tracé comme à travers champs une route
poussiereuse et bJanche derrière laquelle la fine pointe d'un
bateau de pêche dépassait comme un clocher villageois. Un
remorqueur dont on ne voyait que la cheminée fumait au
loin comme une usine écartée, tandis que, seul à l'horizon,
un carré blanc et bombé, peint sans doute par une voile
mais qui semblait compact et calcaire, faisait penser
à l'angle ensoleillé de quelque bitiment isolé, Mpital ou
école. Et les nuages et le vent, quand il s'en ajoutait au
soleil, parachevaient sinon l'erreur du jugement, du moins
l'i-llusion du premier regard, la suggestion ,qu'il -éveille
dans l'îmagination. Car, l'alternance d'espaces aux couleurs
nettement tranchées comme celles qui résultent, dans la

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

campagne, de la contigurté de cultures différentes, le
réseau de la lumière ou de l'ombre qui uniformisait tout
ce qu'il contenait dans ses réseaux et supprimait toute
démarcation entre la mer et le ciel assimilés que l'œil
hésitant faisait, tour à tour, empiéter l'un sur l'autre, les
inégalités âpres, jaunes, et comme boueuses, de la surface
marine, les levées, les talus qui dérobaient à la vue la barque
où une ~quipe d'agiles matelots semblait moissonner, tout
cela, par les jours orageux, faisait de l'océan quelque chose
d'aussi varié, d'aussi consistant, d'aussi accidenté, d'aussi
populeux, d'aussi civilisé que la tene carossable d'où, en
voiture avec Mme de Villeparisis, nous le regarderions.
Mais parfois aussi, et pendant des semaines de suite, dans ce Batbec que j'avais tant désiré parce que je ne l'imaginais que battu par la tempête et perdu dans les brumes,le beau temps fut si éclatant et si fixe que quand Françoise
venait ouvrir la fenêtre, j'étais sâr de trouver le même
pan de soleil plié a l'angle du mur extérieur, et d'une
couleur immuable qui n'était plus émouvante comme une
révélation de l'été, mais morne comme celle d'un émail
inerte et factice. Et tandis que Françoise ôtait les épingles
des impostes, détachait les étoff~s, tirait les rideaux, le
jour d'été qu'elle découvrait semblait aussi mort, aussi
immémorial qu'une somptueuse et millénaire momie que
notre.. vieille servante n'eût fait que précautionneusement
désemmail.]oter de tous ses. linges, avant de la faire apparaître, embaumée dans sa robe d'or.
La voiture de M'"" de Villeparisis nous emmenai.t.
Parfois comme la voiture gravissait une route montante
entre des terres labourées, je voyais - rendant les champs
plus réels, les prolongeant jusque dans le passé, - quelques

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

947

a

bleuets hésitants, pareils ceux de Combray, qui, sur le
talus, suivaient notre voiture. Bientôt nos chevaux les
distançaient, mais apres quelques pas, nous en apercevions
un autre qui en nous attendant avait piqué devant nous
dans l'herbe son étoile bleue; d'autres s'enhardissaient
jusqu'à venir se poser au bord de la route et c'était
toute une nébuleuse qui se formait avec mes souvenirs
lointains et les fleurs apprivoisées.
Nous redescendions la côte; alors nous cro1swns, la
montant à pied, à bicyclette, en carriole ou en voiture
'
,
quelqu w1e Ùe ces créatures, fleurs de la belle journée, mais
qui ne sont pas comme les fleurs des champs, - car
chacune recele quelque chose qui n'est pas dans une autre
et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses
pareilles le désir qu'elle a fait naitre en nous, - quelque
paysanne poussant sa vache ou à demi-couchée sur. une
chanette, qtielque fille de boutiquier en promenade,
quelque élégante demoiselle assise sur le strapontin d'un
landau, en face de ses parents. Certes Bloch, autant qu'un
grand savant ou un fondateur de religion, m'avait ouvert
une ere nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la
vie et du bonheur, le jour où il m'avait appris que les
r~ves que j'avais promenés solitairement du c6té de
Méséglise quand je squhaitais que passAt une paysanne
que je prendrais dans mes bras, n'étaient pas une chimere
qui ne correspondait à rien d'extérieur à moi, mais que
toutes les filles qu'on rencontrait, villageoises ou demoisell~s, ne songeaient guère qu'à faire l'amour. Et dusse-je,
mamtenant que j'étais souffrant et ne sortais pas seul
. .
ne _Jamais pouvoir le faire avec elles, j'étais tout de même
heureux comme un enfant né dans une prison ou dans

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un Mpital et qui ayant cru longtemps que l'organisme
humain ne peut di-gérer que du pain sec et des médicaments, a appris tout d'un coup que les pêches, les abricots, le raisin, ne sont pas une simple parure de la campagne, mais des aliments délicieux et- assimilables. Même
si son geblier ou son garde-malade ne lui permettent pas
de cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui parait
meilleur, et la vie plus clémente. Car un désir nous parait
plus beau, nous nous appuyons à lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en dehors de nous la réalité
s'y conforme, m~me si pour nous il n'est pas réalisable.
Et nous pensons avec plus de joie à une vie qui est capable de l'assouvir, à une vie où, - à condition que nous
écartions pour un instant de notre pensée le petit obstacle
accidentel et particulier qui nous emp~che personnellement de le faire, - nous pouvons nous imaginer l'assouvissant. Pour les belles filles qui passaient, du jour où
j'avais su que leurs joues pouvaient êrre embrassées, j'étais
devenu curieux de leur âme. Et l'univers m'avait paru
plus int;éressant.
La voiture de Mm• de Villeparisis allait vite. A peine
avais-je le temps de voir la fillette qui venait dans notre
dir&lt;:ction; et pourtant - comme la beauté des êtres n'est
pas comme celle des choses, et que nous sentons que c'est
celle d'une créature unique, consciente et volontaire - à
peine l'individualité de la fille qui s'approchait, Ame
vague, volonté inconnue de moi, se peignait-elle, en une
petite image prodigieusement réduite, embryonnaire mais
compl~te, au fond de mon regard distrait, aussitôt - a
mystérieuse réplique des pollens tout préparés pour les
pistils - je sentais saillir en moi l'embryon aussi vague,

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

949

aussi minuscule et aussi entier, du désir de ne pas laisser
passer cette fille, sans que sa pensée prît conscience
de ma personne, sans que j'empêchasse ses désirs d'aller à
quelqu'un d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa
rêverie et saisir son cœur. Cependant notre voiture s'éloignait, la belle fille était déjà derriere nous et comme elle
ne possédait de moi aucune des notions qui constituent
une personne, ses yeux qui m'avaieM à peine vu, m'avaient
déjà oublié.
Etait-ce à cause du passage si rapide que je l'avais trouvée
si belle? Si j'avais pu descendre, lui parler, aurais-je été
déconcerté -par quelque défaut de sa peau que de la
voiture je n'avais pas distingué! peut-être un seul mot
qu'elle edt dit, un sourire, m'e(it fourni une clef, un chiffre
inattendus, pour lire l'expression de son visage et de sa
démarche, qui seraient aussitôt devenues banales? C'est
possible, car je n'ai jamais rencontré dans la vie de filles
aussi désirables que les jours où j'étais avec quelque grave
personne que je ne pouvais quitter, malgré les mille
prétextes que j'inventais. En attenda~t je me disais que le
monde est beau qui fait ainsi crohre sur les routes
campagnardes ces fleurs à la fois uniques et communes,
trésors fugitifs de la journée, aubaines de la promenade,
dont des circonstances contingentes qui ne se reproduiraient peut-être pas toujours m'avaient seules empêché
de profiter, et qui donnent un go11t nouveau à la vie.
Mais peut-être, en espérant qu'un jour, plus libre, je
pourrais faire sur d'autres routes de semblables rencontres,
je commençais déjà à mentir à ce qu'a d'exclusivement
individuel le désir de vivre aupres d'une femme qu'on a
trouvé jolie, et du seul fait que j'admettais la possibilité

�95°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de faire naître ce désir artificiellement, j'en avais implicitement reconnu l'illusion.
Mme de Villeparisis nous mena une fois à Carquevilleoù
était une église couverte de lierre dont elle nous avait
parlé. Bâtie sur un tertre, elle dominait le village, la
rivière qui le traversait et qui gardait son petit pont du
moyen îtge. Ma grand'mère, pensant que je serais content
d'être seul pour regarder l'église, proposa à Mm• de Villeparisis d'aller goi1ter chez le pàtissier, sur la place qu'on
apercevait distinctement et qui sous sa patine dorée était
comme une autre partie d'un objet tout entier ancien.
Il fut convenu que j'irais les y retrouver. Dans le bloc de
verdure devant lequel on me laissa, il fallait pour reconnaître une église faire un effort qui me fit serrer de plus
près l'idée d'église; en effet, comme il arrive aux élèves
qui saisissent plus complétement le sens d'une phrase
quand on les force par la version ou par le thème à la
dévêtir des formes auxquelles ils sont accoutumés, cette
idée d'église dont je n'avais gucre besoin d'habitude
devant des clochers qui se faisaient reconnaître d'euxmêmes, j'étais obligé d'y faire perpétuellement appel pour
ne pas oublier ici que le cintre de cette touffe de lierre
était celui d'une verrière ogivale, là que la saillie
des feui lles était d-ô.e au relief d'un chapiteau. Mais alors
un peu de vent soufflait, faisait frémir le porche mobile
que parcouraient des remous propagés et tremblants
comme une clarté; les feuilles déferlaient les unes contre
les autres; et frissonnante, la façade végétale entraînait
avec elle les piliers onduleux, caressés et fuyants.
Comme je quittais l'église, je vis Jevant le vieux pont
les filles du village qui comme c'était un dimanche se

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

95 1

tenaient attifées, interpellant les garçons qui passaient.
Moins bien vêtue que les autres, mais semblant les
dominer par quelque ascendant, - car elle répondait
à peine à ce qu'elles lui disaient, - l'air plus grave
et plus volontaire, il y en avait une grande qui assise
à-demi sur le rebord du pont, laissant pendre ses jambes,
avait devant elle un petit pot plein de poissons qu'elle
venait sans doute de pêcher. Elle avait un teint bruni,
des yeux doux mais un regard dédaigneux de ce qui
l'entourait, un nez surtout d'une forme petite, fine et
charmante. Mes regards se posaient sur sa peau et mes
lèvres
la rigueur pouvaient croire qu'elles avaient suivi
mes regards. Mais ce n'est pas seulement son corps que
j'aurais voulu atteindre, c'était aussi la personne qui vivait
en lui, et avec laquelle il n'est qu'une sorte d'attouchement qui est de frapper son attention, qu'une sorte de
pénétration, y éveiller une idée.
Et cette personne intérieure de la belle pêcheuse,
semblait m'être close encore, je doutais si j'y étais entré,
même après que j'eus aperçu ma propre image se refléter
furtivement dans le miroir de son regard suivant un
indice de réfraction qui m'était aussi inconnu que si je
me fusse placé dans le champ visuel d'une biche. Mais de
même qu'il ne m'eût pas suffi que mes lèvres prissent
du plaisir sur les siennes mais leur en donnassent, de
même j'aurais voulu que l'idée de moi qui était en elle
. '
,
qui s y accrocherait, n'amenit pas
moi seulement son
attention, mais son admiration, son désir, et me gardit
son souvenir jusqu'au jour ou je pourrais la retrouver.
Cependant, j'apercevais à quelques pas la place ou devait
m'attendre la voiture de Mme de Villep;i.risis. Je n'avais

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qu'un instant; et déjà je sentais que les filles commençaient
à rire de me voir ainsi arrêté. J'avais cinq francs dans
ma poche. Je les en sortis, et avant d'expliquer à la belle
fille la commission dont je la chargeais, pour avoir plus
de chance qu'elle m'écoutit, je tins un instant la pièce
devant ses yeux :
- Puisque vous avez l'air d'être du pays, dis-je à la
pêcheuse, est-ce que vous auriez la bonté de faire une
petite course pour moi ! Il faudrait aller devant un pâtissier qui est, paraît-il, sur une place, mais je ne sais pas oil
c'est, et où une voiture m'attend. Attendez !... pour ne
pas confondre vous demanderez si c'est la voiture de la
marquise de Villeparisis. Du reste vous verrez bien, elle a
deux chevaux.
C'était cela que je voulais qu'elle sO.t pour prendre une
grande idée de moi, Mais quand j' eu prononcé les mots
" marquise " et « deux chevaux", soudain un grand
apaisement se fit en moi. Je sentis qu'elle se souviendrait
de moi et se dissiper avec mon effroi de ne pouvoir la
retrouver, une partie de mon désir de la retrouver. li me
semblait que je venais de toucher sa personne avec des
lèvres invisibles et que je lui avai plu. Et cette prise de
force de on esprit, cette possession immatérielle, lui avait
ôté de son mystère autant que fait la posses~ion physique.
ous revenions par une route qui traver ait la foret.
L'invisibilité des innombrables oi eaux qui s'y répondaient
tout à c6té de nous dans les arbres donnait la meme
impression de repos qu'on a les yeux ferml"S. Enchafoé
sur mon strapontin comme Prométhl c sur son rocher,
j'écoutais mes Océanides. Et quand par ha ard j'apercevais l'un de ces oiseaux qui pa sait d'une feuille sous

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

953

une autre, il y avait si peu de lien apparent entre lui et
ces chants, que je ne croyais pas voir la cause de ceuxci dans cc petit corps sautillant, étonné et sans regard.
Cette route était pareille à bien d'autres de ce genre
qu'on rencontre en France, montant en pente assez raide
puis redescendant sur une assez grande longueur. A~
moment même, je ne lui trouvais pas un grand char
~ .
m~
J Etais seulement content de rentrer. Mais elle devint
pour moi dans la suite une cause de joies en restant
dans ma mémoire comme une amorce où toutes les routes
semblables sur lesquelles je passerais plus tard au cours
d'une promenade ou d'un voyage s'embrancheraient
-it~t sans solution de continuité et pourraient grAce à
elle, communiquer immédiatement avec mon cœur. Car
dès que la voiture ou l'automobile s'engagerait dans une
de ces routes qui auraient l'air d'être la continuation de
celle ~ue je suivais avec M- de Villeparisis, ce à quoi ma
conscience actuelle se trouverait immédiatement appuyée
comme à mon passé le plus récent, cc serait (toutes les
ann~s i~termédiaires se trouvant abolies) les impressions
que J avais eues par ces fins d'après-midi-là, en promenade
pr~ de Balbec,quand les feuilles sentaient bon que la brume
'B .
,
,
1 evatt et qu au delà du prochain village, on apercevait
entre les arbres le coucher de soleil comme s'il avait été
~lque localité suivante, forestière, distante et qu'on n'attet~dra pas le soir même. Raccordées à celles que j'éprouvais
~ntenant dans un autre pays, sur une route semblable,
1 entourant de toutes les sensations accessoires de libre
~iration, de curiosité, d'indolence, d'appétit, de gaieté
~m leu~ étaient communes, excluant toutes les autres, ces
IIDpfCSStons se renforceraient, prendraient la consistance

3

�954

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un type particulier de plaisir, et presque d'un cadre
d'existence que j'avais d'ailleurs rarement l'occasion de
retrouver, mais dans lequel le réveil des souvenirs mettait
au milieu de la réalité matériellement perçue une part
assez grande de réalité évoquée, songée, irretrouvable,
pour me faire éprouver, au milieu de ces · régions où je
passais, plus qu'un sentiment esthétique, un désir fugitif
mais exalté, d'y vivre désormais pour toujours.
Je rent(ais de bonne heure à l'hôtel les soirs où j'allais
avec Saint-Loup dîner au restaurant de R,ivebelle. A
chaque étage une lueur d'or reflétée sur le tapis annonçait
le coucher du soleil et la fenêtre des cabinets. Arrivé au
dernier étage, au lieu d'entrer chez moi je m'engageais plus
avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet de
chambre quoiqu'il craîgnit les courants d'air avait ouvert la
fenêtre du bout laquelle regardait le côté de la colline et de
la vallée mais ne les laissait jamais voir, car ses vitres, d'un
verre opaque, étaient le plm, souvent fermées. Je m'arrêtais
devant elle en une courte station et le temps de faire mes
dévotion à la " vue " que pour une fois elle découvrait au
delà de la colline à laquelle était adossé l'hôtel, et qui ne
contenait qu'une maison posée à quelque distance mais à
laqu'elle la perspective et la lumière du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure précieuse et un
écrin de velours comme à une de ces architectures en
miniature, petit temple ou petite chapelle d'orfhrerie et
d'émaux qui ser;ent de reliquaires et qu'on n'expose qu'à
de rares jours à la vénération des fidèles. Mais cet instant
d'adoration avait déjà trop duré, car le valet de chambre
qui tenait d'une main un trousseau de clefs et de fautre
me saluait en touchant sa calotte de sacristain mais sans

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

955

la soulever à cause de Pair pur et frais du soir, venait
refermer comme ceux d'une cMsse les deux battants de
la croisée et dérobait à mon adoration le monument réduit
et· la relique d'or. J'entrais dans ma chambre. La vue
d'un vaisseau qui s'éloignait comme un voyageur de nuit
me donnait cette même impression que j'avais eue en
wagon, d'être affianchi des nécessités du sommeil et de la
claustration dans une chambre. D'ailleurs je ne me sentais
pas emprisonné dans celle où j'étais puisque dans une
heure j'allais la quitter pour monter en voiture. Je me
jetais sur mon lit. Et, comme si j'avais été sur la couchette
d'un des bateaux que je voyais assez près de moi et que
la nuit on s'étonnerait de voir se déplacer lentement dans
l'obscurité, comme des cygnes assombris et silencieux
mais qui ne dorment pas, j'étais de tous c~tés entouré des
images de la mer.
Mais bien souvent ce n'était en effet que des images,
tant ma pensée, habitant à ces moments-là la surface de
mon corps que j'allais habiller pour tâcher de paraître le
plus plaisant possible aux regards féminins qui me dévisageraient dans le restaurant illuminé de Rivebelle, était
incapable de mettre de la profondeur derrière la couleur
des choses. Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux
des martinets et des hirondelles n'avait pas monté comme
un jet d'eau, comme un feu d'artifice de vie, unissant
l'intervalle de ses hautes fusées par la filée immobile ét
blanche de longs sillages horizontaux, sans le miracle
charmant de ce phénomène naturel et local qui rattachait à la réalité les paysages que j'avais devant les
yeux, j'aurais pu croire qu'ils n'étaient qu'un choix,
chaque jour renouvelé de peintures qu'on montrait arbi-

�A

LA NOUVELLE KEVUE FRANÇAISI

traitement dans l'endroit où je me trouvais et sans qu'ella
eussent de rapport nécessaire avec lui. J'avais pourtant cla
plaisir les soirs où un navire absorbé et fluidifié par
l'horizon apparaissait tellement de la meme couleur que
lui, ainsi que dans une toile impressionniste, qu'il semblait
aussi de la même matière, comme si on n'e(lt fait que
découper sa coque, et les cordages en lesquels elle s'était
amincie et filigranée, dans le bleu vaporeux du ciel. Parfois
l'océan emplissait presque toute ma fenêtre, surélevœ
qu'elle était par une bande de ciel bordée en haut seulement d'une ligne qui était du même bleu que celui de la
mer, mais qu'à cause de cela je croyais être de la mer
encore et ne devant sa couleur différente qu'à un eftèt
d'éclairage. Un autre jour la mer n'était peinte que dans
la partie basse de la fenêtre dont tout le reste était rempli de
tant de nuages poussés les uns contre les autres par bandes
horizontales que les carreaux avaient l'air par une préméditation ou une spécialité de l'artiste, de présenter une
"étude de nuages", cependant que les différentes vitrines
de la bibliothèque montrant des nuages semblables mais
dans une autre partie de l'horizon et diversement colons
par la lumière, semblait offrir comme la répétition, chère l
certains maîtres contemporains, d'un seul et meme effet,
pris toujours à des heures différentes mais qui maintenant
dans l'immobilité de l'art pouvaient être tous vus ensemble
dans une même pièce, exécutés au pastel et mis sous verre.
Et parfois sur le ciel et la mer uniformément gris, un
peu de rose s'ajoutait avec un raffinement exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'était endormi au ba
de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes au bas de
cette " harmonie gris et rose ' dans le goClt de celles de

LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

9S7

Whistler, la signature favorite du maître. Le rose même
disparaissait, il n'y avait plus rien à voir. Je me mettais
debout un instant et avant de m'étendre de nouveau
je fermais les grands rideaux. Au-dessus d'eux je voyais
de mon lit la raie de clarté qui y restait encore, s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans
m'attrister et sans lui donner de regrets que je laissais ainsi
mourir au haut des rideaux l'heure où d'habitude j'étais
à table, car je savais que ce jour-ci n'était pas de la même
sor~e ~ue les autres, plus long comme ceux du ~le que la
nutt interrompt seulement quelques minutes ; je savais
que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait à sortir
par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante d~
restaurant de Rivebelle.
Mais autant à Balbec, dans le courant ordinaire de la
vie, j'exerçais sur moi-même un contrale minutieux et
~onst:in~, su~rdonnant tous les plaisirs au but, que je
Jugeais innmment plus important qu'eux, de devenir assez
fort pour pouvoir réaliser l'œuvre que je portais peut-être
en moi, en revanche dès que nous arrivions à Rivebelle
dans l'excitation du plaisir nouveau, comme s'il ne devai:
plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins élevées à
réal~r, disparaissait tout ce mécanisme précis de prudente
hygiène. Tandis qu'un valet de pied me demandait mon
paletot, Saint-Loup me disait :
- Tu n'auras pas froid? tu ferais peut-être mieux de
le garder, il ne fait pas très chaud.
-: Je répondais : " Non, non ", et peut-être je ne
sentais pas le froid, mais en tout cas j'avais oublié la peur
de tomber malade, la nécessité de ne pas mourir, l'importance de travailler. Je donnais mon paletot ; nous entrions

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dans la salle du restaurant aux sons de quelque marche
guerrière jouée par les Tziganes, nous nous avancions
entre les rangées des tables servies comme dans un facile
chemin de gloire, et, sentant l'ardeur joyeuse imprimée à
notre corps par les rythmes de l'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe immérité,
nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous
une démarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces
gommeuses de café-concert qui, venant de chanter sur un
air belliqueux un couplet grivois, entrent en courant sur
la scène avec la contenance martiale d'un général vainqueur.
Même pendant le trajet de Balbec à Rivebelle, le choc
possible avec une voiture venant en séns inverse dans ces
sentiers ou il n'y avait de place que pour une seule et où
il faisait nuit noire, l'instabilité du sol souvent éboulé de
la falaise, la proximité de son versant à pic sur la mer,
rien de tout cela ne trouvait en moi le petit effort qui
et\t été nécessaire pour amener la crainte de ce danger
jusqu'à ma raison. Je ne faisais en somme que concentrer
dans une soirée la paresse qui pour les autres hommes
est diluée dans leur existence entière où journellement
ils affrontent sans nécessité le risque d'un voyage en
mer, d'une promenade en aéroplane ou en automobile
quand les attend à la maison l'être dont leur mort
briserait la vie, ou quand est encore liée à la fragilité de
leur cerveau l'œuvre .dont la prochaine mise au jour est
leur seule raison d'être. Et de même dans le restaurant
de Rivebelle, les soirs où nous y restions, si quelqu'un
était venu pour me tuer, comme je ne voyais plus que
dans un lointain sans réalité ma grand'mère, ma vie

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

959

à venir, mes livres à composer, comme j'adhérais tout
entier à l'odeur de la femme qui était à la table voisine,
à la politesse des maîtres d'h6tel, au contour de la valse
qu'on jouait, et que j'étais collé à la sensation présente,
n'ayant pas plus d'extension qu'elle ni d'autre but que
de ne pas être séparé d'elle, je serais mort contre elle,
je me serais laissé massacrer sans offrir de défense, sans
bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac et qui
n'a plus le souci de préserver la provision de ses efforts
accumulés et l'espoir de sa ruche.

•••
Un matin comme je passais devant le casino en rentrant
de l'Mtel j'eus la sensation d'être regardé par quelqu'un
qui n'était pas loin de moi. Je tournai la tête et j'aperçus
un homme d'une quarantaine d'années, tres grand et
assez gros, avec des moustaches très noires, et qui, tout en
frappant nerveusement son pantalon avec une badine,
fixait sur moi des yeux dilatés par l'attention. Par moment
des regards d'une extrême activité les parcouraient en
tous sens comme en ont seuls devant une personne qu'ils
ne connaissent pas des hommes à qui, pour une raison
quelconque, elle inspire des pensées qui ne viendraient
pas aux autres, par exemple un fou ou un espion. Il lança
sur moi une suprême œillade à la fois hardie, prudente,
rapide et profonde, comme un dernier coup que l'on tire
au moment de prendre la fuite, et aprcs avoir regardé
tout autour de lui, prenant soudain un air distrait
et hautain, par un brusque revirement de toute sa
personne il se tourna vers une affiche dans la lecture de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

laquelle il s'absorba, en fredonnant un air et en arrangeant
la rose mousseuse qui pendait à sa boutonnière. Il tira de
sa poche un calepin sur lequel il eut l'air de prendre en
note le titre du spectacle annoncé, tira deux ou trois fois sa
montre, abaissa sur ses yeux un canotier de paille noire
dont il prolongea le rebord avec sa main mise en visière
comme pour voir si quelqu'un n'arrivait pas, fit le geste
de mécontentement par lequel on croit faire voir qu'on a
assez d'attendre, mais qu'on ne fait jamais quand on attend
réellement quelqu'un, puis rejetant en ~rière son chapeau
et laissant voir une brosse coupée ras qui admettait
cependant de chaque c6té d'assez longues ailes de pigeon
onduléçs, il exhala le souffle bruyant des personnes qui ont
non pas trop chaud mais le désir de montrer qu'elles ont
trop chaud, J'eus l'idée d'un escroc d'Mtel qui, nous
ayant peut-être déjà remarqués les jours précédents ma
grand'mère et moi, et préparant quelque mauvais coup,
venait de s'apercevoir que je l'avais surpris pendant qu'il
m'épiait ; pour me donner le change il cherchait peut-être
seulçment par sa nouvelle attitude à exprimer l'indifférence et le détachement, mais c'était avec une exagération
si agressive que son but semblait au moins autant que de
dissiper les soupçons que j'avais dt\ avoir, de venger une
humiliation qu'à mon insu je lui eusse infligée, de me
donner l'idée non pas tant qu'il ne m'avait pas vu, que
celle que j'étais un objet de trop petite importru:Jce pour
attirer son attention. Il cambrait sa taille d'un air de
bravade, pinçait les lèvres, relevait ses moustaches et dans
son regard ajustait quelque chose d'indifférent, de dur, de
presque in~ultant, Si bien que la singularité de son
expression me te faisait prendre tantbt pour un voleur, et

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

tantôt pour un fou. Pourtant sa mise extrêmement soignée
était beaucoup plus grave et beaucoup plu\&gt; simple que
celles de tous 1~ baigneurs que je voyais à Balbec, et
rassurante pour mon veston si souvent humilié par la
blancheur éclatante et banale de leurs costumes de plage.
Mais ma grand'mère venait à ma · rencontre, nous flmes
un tour ensemble et je l'attendais une heure après devant
PMtel où elle était allée chercher quelque chose, quand
je vis sortir Mme de Villeparisis avec Robert de Saint Loup
et l'inconnu qui m'avait regardé si fixement devant le
casino. Avec la rapidité d'un éclair son regard me traversa
comme au moment où je l'avais aperçu et revint, comme
s'il ne m'avait pas vu se ranger un peu bas devant ses yeux,
émoussé, comme le regard neutre qui feint de ne rien
voir au dehors et n'est capable de rien lire au dedans, le
regard qui exprime seulement la satisfaction de sentir
autour de soi les cils qu'il écarte de sa rondeur béate, le
regard dévot et confit qu'ont certains hypocrites, le regard
fat qu'ont certains sots. Je vis qu'il avait changé de costume.
Celui qu'il portait était encore plus sombre ; et sans doute
c'est que la véritable élégance intimide moins, est moins
loin de la simplicité que la fausse; mais ce n'était pas que
cela: d'un peu près on sentait que si la couleur était
presque entièrement absente de ces vêtements ce n'était
pas parce que celui qui l'en avait bannje y était indifférent,
mais plutbt parce que pour une raison quelconque il se
l'interdisait. Et la sobriété qu'ils lai~ient paraître sem-.
blait de celles qui viennent de l'obéissance à un régime,
plut6t que du manque de gourmandise. Dans le tissu du
pantalon un filet de vert sombre s'harmonisait à la rayure
des chaussettes av~c un raffinement qui décelait la vivacité

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'un godt mâté partout ailleurs et à qui cette seule
concession avait été faite par tolérance, tandis qu'une tache
rouge sur la cravate était imperceptible comme une liberté
qu'on n'ose prendre.
- Comment allez-vous, je vous présente mon neveu,
le baron de Guermantes, me dit Mme de Villeparisis,
pendant que l'inconnu, sans me regarder, grommelant un
vague " charmé " qu'il fit suivre de : heue, heue, heue,
pour donner à son amabilité quelque chose de forcé, et
repliant le petit doigt, l'index et le pouce, me tendait
le troisième doigt et l'annulaire que je serrai sous son
gant de suède; puis sans avoir levé les yeux sur moi, il se
détourna vers Mm• de Villeparisis.
- Mon Dieu, est-ce que je perds la tête, dit celle-ci,
en riant, voilà que je t'appelle le baron de Guermantes.
Je vous présente le baron de Charlus. Après tout l'erreur
n'est pas si grande, ajouta-t-elle, tu es bien un Guermantes, tout de même.
Cependant ma grand'mère sortait, nous fîmes route
ensemble. L'oncle de Saint Loup ne m'honora non seulement pas d'une parole mais même d'un regard. S'il
dévisageait les gevs qu'il ne connaissait pas (et pendant
cette courte promenade il lança deux ou trois fois son
terrible et profond regard en coup de sonde sur des gens
insignifiants et de la plus modeste extraction qui passaient),
en revanche il ne regardait à aucun moment, si j'en
jugeais par moi, les personnes qu'il connaissait, - comme
un policier en mission secrète mais qui tient ses amis en
dehors de sa surveillance professionnelle.
Quand Mme de Villeparisis en rentrant de sa promenade
nous fit demander à la fin de la journée de venir prendre

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

le thé avec son neveu, je pensai que s'étant peut-être
aperçue de l'impolitesse qu'il avait marquée à mon égard
elle avait voulu lui donner l'occasion de la réparer. Mais
quand dans le petit salon de l'appartement où elle nous
reçut je voulus saluer M. de Charlus, j'eus beau tourner
autour de lui qui d'une voix aiguë, narrait une histoire à
Mme de Villeparisis, je ne pus pas attraper son regard; je
me décidai à lui dire bonjour et assez fort, pour l'avertir
de ma présence, mais je compris qu'il l'avait remarquée,
car avant même qu'aucun mot ne füt sorti de mes lèvres,
au moment où je m'inclinais je vis ses deux doigts tendus
pour que je les serrasse, sans qu'il eM tourné les yeux ou
interrompu la conversation. Il m'avait évidemment vu,.
sans le laisser paraître, et je m'aperçus alors que ses yeux
qui n'étaient jamais fixés sur l'interlocuteur, se promenaient perpétuellement dans toutes les directions, comme
ceux de certains animaux effrayés, ou ceux de ces
marchands en plein air qui tandis qu'ils débitent leur
boniment et montrent leur marchandise illicite, scrutent,
sans cependant tourner la tête, les différents points de
l'horizon par où pourrait venir la police. Sans doute s'il
n'y avait pas eu ces yeux, le visage de M. de Charlus
était semblable celui de beaucoup de beaux hommes.
Mais ce visage, auquel une légère couche de poudre donnait un peu l'aspect d'un visage de théâtre, M. de Charlus
avait beau en fermer hermétiquement l'expression, les
yeux étaient comme une lézarde, comme une meurtriere que seule il n'avait pu boucher et par laquelle,
selon le point où on était placé par rapport lui, on se
sentait brusquement croisé du reflet de quelque engin
intérieur qui semblait n'avoir rien de rassurant, même

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

pour celui qui, sans en être absolument maître, le portait
en soi, l'état d'équilibre instable et toujours sur le point
d'éclater; etl'expression circonspecte, incessante et inquiète
de ces yeux, avec toute la fatigue qui, autour d'eux, jusqu'à
un cerne descendu très bas, en résultait pour le visage, si
bien composé et arrangé qu'il füt, faisait penser à quelque
incognito, à quelque déguisement d'un homme puissant
en danger, ou seulement d'un individu dangereux, mais
tt:agique. J'aurais voulu deviner quel était ce secret que
ne portaient pas en eux les autres hommes et qui m'avait
déjà rendusi énigmatique le regard de M. d.e Charlus quand
je l'avais vu le matin près du c;_isino. Mais avec ce que je
savais maintenant de sa parenté, je ne pouvais plus croire
que ce fiît celui d'un voleur, nf, d'après ce que j'entendais de sa conversation, que ce füt celui d'un fou, S'il
était si froid avec moi, alors qu'il était extrêmement
aimable avec ma grand'mère, cela ne tenait peut-être pas
à une antipathie personnelle contre moi, car d'une manière
générale, autant il était bienveillant pour les femmes, des
défauts de qui il parlait sans jamais se départir d'une grande
indulgence, autant il avait à l'égard des hommes, et particulièrement des jeunes gens, une haine d'une violence qui
rappelait celle de certains misogynes pour les femmes. De
deux ou trois" gigolos" qui étaient de la famille ou de l'intimité de Saint-Loup et dont celui-ci cita par hasard le nom,
M. de Charlus dit avec une ex11ression presque féroce qui
tranchait sur sa froideur habituelle: " ce sont de petites
canailles." Je compris que ce qu'il reprochait surtout aux
jeunes gens d'aujourd'hui, c'était d'être trop effémi~és. "Ce
sont de vraies femmes ", disait-il avec mépris. Mais quelle
vie n'etl.t semblé efféminée auprès de celle qu'il voulait que

a

A LA RBCHERCHX DU TEMPS PERDU

menAt un homme et qu'il ne trouvait jamais assez énergique et virile ?- (Lui-même dans ses longs voyages à
pied, après des heures de course, disait se jetet brillant
dans des rivières glacées.) Il n'admettait pas qu'un
homme port!t une bague. Et je remarquai que même
autour de cet annulaire qu'il m'avait tendu il n'y en
avait aucune. Mais ce parti-pris de virilité ne l'empêchait
pas d'avoir des qualités de sensibilité des plus fines. A
Mme de Villeparisis qui le priait de décrite pour ma
grand'mère un cMteau où avait séjourné Mme de Sévigné,
ajoutant qu'elle voyait un peu de littérature dans ce
d~poir d'être séparée de cette ennuyeuse Mme de
Grignan:
- Rien au contraire, répondit-il, ne me semble plus
vrai. C'était du reste une époque où ces sentiments-là
étaient bien compris. 1 'habitant du Monomopata de
Lafontaine courant chez son ami qui lui est apparu un
peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que le
plus grand des maux est l'absence de l'autre pigeon, vous
semblent peut-être, ma tante, aussi exagérés que Mme de
Sévigné ne pouvant pas attendre le moment où elle sera
seule avec sa fille.
- Mais une fois seule avec elle, elle n'avait probablement rien à lui dire.
- Certainement si; fdt-ce de ce qu'elle appelait
"choses si légères qu'il n'y a que vous et moi qui les
remarquions". Et même si elle n'avait rie!l à lui dire, elle
était du moins près d'elle. Et La Bruyère nous dit que
c'est tout: "1ttre près des gens qu'on aime, leur parler,
. ; c ' est
ne 1eur parler point, tout est éga1• " - Il a raison
le seul bonheur, ajouta M. de Charlus d'une voix mélan-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

colique ; et ce bonheur-là, hélas, la vie est si mal arrangée
,qu'on le got1te bien rarement; Mme de Sévigné a été en
somme moins à plaindre que d'autres. Elle a passé une
grande partie de sa vie auprès de ce qu'elle aimait.
- Tu oublies que ce n'était pas de l'amour, c'était de
:Sa fille qu'il s'agissait.
- Mais l'important dans la vie n'est pas ce qu'on
aime, reprit-il d'un ton plus péremptoire et presque
tranchant, c'est d'aimer. Ce que ressentait Mme de Sévigné
pour sa fille peut prétendre beaucoup plus justement
cessembler à la passion que Racine a dépeinte dans
Andromaque ou dans Phèdre, que les banales relations que
le jeune Sévigné avait avec ses maîtresses. De même
J'amour de tel mystique pour son Dieu. Les démarcations
trop étroites que nous traçons autour de l'amour viennent
-seulement de notre grande ignorance de la vie.
Dans ces réflexions sur la tristesse qu'il y a à vivre loin
&lt;le ce qu'on aime M. de Charlus ne laissait pas seulement
paraître une délicatesse de pensée que montrent rarement
les hommes et surtout les homme de club, comme il était;
,sa voix elle-même, pareille à certaines voix de contralto
en qui on n'a pas assez cultivé le médium et dont le chant
semble le duo alterné d'un jeune homme et d'une femme,
se posait au moment où il parlait de ces sentiments si
délicats sur des notes hautes, prenait une douceur imprévue
et semblait contenir des chœurs de sœurs, de mères, de
fiancées, qui répandaient leur tendresse. Mais la nich~
-de jeunes filles que M. de Charlus, avec son horreur de
tout efféminement, aurait été si navré, d'avoir l'air
d'abriter ainsi dans sa voix, ne s'y bornait pas à l'interprb.tation, à la modulation des morceaux de sentiment.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Souvent tandis que causait M. de Charlus, on entendait
leur rire aigu et frais de pensionnaires ou de coquettes
ajuster leur prochain avec des malices de bonnes langues
et de fines mouches.
Cependant ma grand'mère m'avait fait signe de monter
me coucher, malgré les prières de Saint~Loup qui, à ma
grande honte, avait fait allusion devant M. de Charlus
à la tristesse que j'éprouvais souvent le soir avant de
m'endormir. Je fus bien étonné quand ayant entendu
frapper à ma porte de ma chambre et ayant demandé qui
était là, j'entendis la voix de M. de Charlus qui disait
d'un ton sec :
- C'est Charlus. Puis-je entrer, monsieur ? Monsieur
mon neveu racontait tout à l'heure que vous étiez un peu
ennuyé avant de vous endormir, et d'autre part que vous
admiriez les livres de Bergotte. Comme j'en ai un dans
ma malle que vous ne connaissez probablement pas, je
vous l'apporte pour vous aider à passer ces moments où
vous ne vous sentez pas heureux.
Je remerciai M. de Charlus avec émotion et lui dis
que j'avais au contraire eu peur que ce que Saint-Loup lui
avait dit de mon malaise à l'approche de la nuit, m'eilt
fait paraître à ses yeux plus sfüpide encore.
- Mais non, répondit-il d'un ton plus doux. Vous n'avez
peut-être pas de mérite personnel, je n'en sais rien, si peu
d'êtres en ont ! Mais pour un temps du moins vous avez la
jew1esse et c'est toujours une séduction. D'ailleurs, Monsieur, la plus grande des sottises c'est de trouver ridicules ou
bl!mables les sentiments qu'on n'éprouve pas. J'aime la
nuit et vous me dites que vous la redoutez ; j'aime sentir
les roses et j'ai un ami à qui leur odeur donne la fièvre •

�LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAIS!

Croyez-vous que je pense pour cela qu'il vaut moins que
moi. Je m'efforce de tout comprendre et je me garde de
rien condamner. En somme ne vous plaignez pas trop, je
ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas cruelles, je sais
ce qu'on peut souffrir pour des choses que les autres ne
comprendraient pas. Mais du moins vous avez bien placé
votre affection dans votre gtand'mère. Vous la voyes
beaucoup. Et puis c'est une tendresse permise, je veux
dire une tendresse payée de retour. Il y en a tant dont on
ne peut pas dire cela.
Il marchait de long en large dans la chambre, regardant un objet, en soulevant un a~tre. J'avais l'impression
qu'il avait quelque chose à m'annoncer et ne trouvait pas
en quels termes le faire. Quelques minutes se passèrent
ainsi, puis, de sa voix redevenue cinglante, il me jeta :
" bonsoir monsieur " et partit. Apres tous les sentiments élevés que je lui avais entendu exprimer,
le lendemain matin, qui était le jour de son départ,
sur la plage, au moment où j'allais prendre mon bain,
comme M. de Charlus s'était approché de moi pour •
m'avertir que ma grand'mère m'attendait aussit6t que je
serais sorti de l'eau, je fus bien étonné de l'entendre me
dire, en me pinçant le cou, avec une familiarité et un
rire vulgaires :
- Mais on s'en fiche bien de sa vieille grand'mère,
hein ? petite fripouille ?
- Comment, monsieur, je l'adore !...
- Monsieur, me dit-il en s'éloignant d'un pas, et avec
un air glacial, vous êtes encore jeune, vous devriez en
profiter pour apprendre deux choses, la première c'est de
vous abstenir d'exprimer des sentiments trop naturels

A LA RECHERCHE

DU TEMPS PERDU

pour n'être pas sous-entendus ; la seconde c'est de ne pas
partir en guerre pour répondre aux choses qu'on vous dit
avant d'avoir pénétré leur signification. Si vous aviez pris
cette précaution il y a un instant, vous vous seriez évité
d'avoir l'air de parler à tort et à travers comme un sourd
et d'ajouter par là un second ridicule à celui d'avoir des
ancres brodées sur votre costume de bain. Vous me faites
apercevoir que je vous ai parlé trop t6t hier soir des
séductions de la jeunesse, je vous aurais rendu meilleur
service en vous signalant son étourderie, ses inconséquences et son incompréhension. J'espère, monsieur, que
cette petite douche ne vous sera pas moins salutaire que
,otre bain. Mais ne restez pas ainsi immobile car vous
pourriez prendre froid. Bonsoir, monsieur.

( A suivre.)

MARCEL PllOUST.

�iLÉOIES

I

I

ELEGIES
à Raymond dt la Taill,Jû

Vois, simulant la discorde
De l'univers trop vivant,
Les rameaux comme. ils se tordent
Sous les étreintes du vent.

97 1
Nos chairs se sont enchaînées
Pour fondre un amout' commun,
Nos lèvres entrebaisées
Respirent un seul parfum,
Mais quand règlem le silence
Nos soujfles à l'unisson,
Nous peuplons la terre immense
Du cri des désunions !

***

L'amour ainsi que la haine
Parmi les corps affrontés
Des sombres choses terraines
Roule la diversité:

Je ne sais ce que ftr9
L'avenir de ton visage
Ni quelle sera l'image
Qui mes songes poursuivra :

Une loi vindicative
Plie à des combats pareils
Ceux-là satisfaits qui vivent
Du tumultueux soleil.

Sera-ce ta claire épaule
Qui vaut le jour le plus beau,
Tes cheveux semblant les saules
Qu' automne mire en ses eaux P

Pour nous ce n'est pas rancune
Qu'ici-bas nous échangeons
Quand cette clarté de lune
Attendrit le bois profond :

Est-ce ta tête inclinée
Ou l'orgueil droit de ton front
Qu'un soir me ramèneront
Les regrets, fils des années P

�iLÉGIES

97 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

La guirlande de tes bras
Qui passe les roses claires ?
Sur la route familière
Bellement tressés nos pas ?
Mais que le temps ne transmette
De tes yeux la fixité
Ni de ta bouche inquiète
La tremblante humidité,
De peur que de nos étreintes
Ne se üvent à présent
Et l'espérance et la crainte
De ton souvenir naissant.

Craintive, voici l'ombrage
De la pluvieuse nuit
Où l'approche de l'orage
Eveille un humide bruit:
Comme .tremblent sur nos têtes
Les feuilles, voilà-t-il pas
Ta beaute trop inquiète
Pour se complaire à mes bras ?

973

Vers l'avenir si trop vite
Il bat, ton précieux cœur,
Et le mien qu'il précipite,
De tard mourir ont-ils peur ?
Même l'instant solitaire
Que dans l'ombre nous vivons,
L'étreinte que nous avons
Liée à la vaste terre,
Et la nuit qui nous entend,
Plus que nous sont périssables ;
Ecoute donc comme un sable
Notre amour muet coulant.

***
Sur un mode qui ne se lamente
D'excès de peine ni de ga1té,
Changeant comme vos larmes changeantes,
Et par de rares lyres tenté,
Je veux, Aminte, atendresse absente,
Sur moi vos tristesses irriter.
Que n' hes-vous pour l'heure propice
Sur la terrasse cherchant nos pas
Et déplorant comme s'alanguissent
D'être libres de mes bras, vos bras !
Pliante sous le poids du ciel chaud
Comme sous les yeux qui vous désirent,

�974

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ

Plus lasse que les mouvants rameaux
Que délaisse l'oublieux zéphyre,
Mais toujours brillante du sourire
Qui vaincra _l'horreur de mon tombeau •..
A l'instant qui bat semblablement
Dans nos cœurs séparés de l'espace,
Sans doute, Aminte, sur les terrasses
Vous croisez vos vestiges charmants ;
Et de la plaine à vos pieds soumise
Et des rives du fleuve grondant
Le cri des chiens rompt le soir mortel;
Les trains, dans la paix qui les méprise,
Halètent en vain ; et le 'ciel
Et le lac se varient de nuages
Et de feux navigants ; et ton âge
Fuit, Aminte, sans que le cruel
Destin, rapprochant nos deux visages
Fasse joindre nos regards charnels.

***
Par les prés, les forêts, les buissons,
Quand elle poursuivait Proserpine,
Courait la déesse des moissons
Dont le char fleurissait les épines.
Quittant parfais ses chevaux lassés,
Cette souveraine des montagnes
D'un pas divin défie, accompagne
La course agile des flots pressés,

!L.iGIES
Soit qu'elle descende les rivières
Lumineuses, soit qu'aux doux ruisseaux
Elle jette courbés les roseaux
Sous le poids de sa tristesse fière.
Et seule en certe hâte la suit
L'odeur des bois que le soir soulève,
Ou le vent qui d'une haleine brève
Porte aux corps les frissons de la nuit.
En vain pour la déesse fuyante
Sous le feuillage on fait retentir
Le bel éclat des fêtes dansantes :
Elle passe au loin sans les ouïr;
Car ce qu'elle poursuit, sa tristesse,
Lui tend infatigable ses bras.
Et moi tout semblable à la déesse,
C'est ma douleur secrète sans cesse
Qui commande et détourne mes pas.
Et je cours dans cette obscure vie
En vain, pour dans le sol retrouver
Ta forme à mes étreintes ravie,
Ton image que sut enlever
Le dieu jaloux des chairs enfouies.
***
Il en est qui disent sombres
Les instants déjà vécus,
Comme si la mort et l'ombre
Prenaient ce qu'ils ne sont plus.

975

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

977

Bien plut8t, c'est la présente
Heure que le rude amour
Revh de nuit, mais la pente
De l'oubli brille au vrai jour.

JOURNAL DE VOYAGE
(CANADA)

Et par-delà la mémoire
De ces soucis trop humains
S'allume la pure gloire
Des regrets magiciens,

(Suite)

1

Samedi,

Tant que, si l'heure est en peine
De faire oublier le sort,
C'est le passé m;n domaine,
Où vit l'odeur de ton corps.
ANDRÉ THÉRIV!.

2

7 juillet.

Nous nous embarquons, personnes et bagages, dans le
bateau à naphte et partons pour camper, chasser et
pêcher. Bient6t le fjord bifurque en trois bras. Nous
entrons dans le bras de droite, qui est assez étroit. Sur
les deux rives sont des montagnes couvertes d'une forêt
touffue.
Aussit6t arrivés, les hommes taillent des piquets, montent
les tentes. Sous l'œil de la squaw, le feu du camp est
préparé, les vivres déballés. Nous allons dans la forêt
chercher des baies pour le repas du soir : on s'assied par
terre, tirant à soi les branches des arbustes que l'on trait
à la maniere d'une vache. Les fruits et les feuilles tombent
sur les genoux. On souffie sur les feuilles pour les
faire envoler.
Nous avons, Miss Paine et moi, une tente que nous
partageons avec Hatchkett, la petite Indienne. Les Marks
et leur bébé habitent le bateau à naphte-; les Ellis ont une
tente ; les Donahoo ont la plus grande avec les deux
garçons et Bee. Une biche recouvre ce qui devient la
1

Voir la Nouvelle Revue Française du

1"

Mai.

�978

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

salle à manger. Nous nous sommes faits des lits avec des
branchages de sapin. Miss Paine a même fabriqué une
sorte de moustiquaire. Nous souffions du froid ; par une
erreur d'enregistrement, nos couvertures et mon sac de
couchage ne nous ont pas suivis.
Nous passons huit jours dans ce camp. Les hommes
partent pour la chasse et la pêche de bon matin. Ils
rapportent des biches et des truites. Les femmes cherchent
le bois, l'eau, cuisent et relavent la vaisselle. Mrs. Donahoo
montre toujours plus les côtés désagréables de son caractere. Elle ne parle plus de m'adopter; maintenant elle
m'ignore ou me jette le même regard haineux qu'à
Miss Paine. Hatchkett, notr~ petite compagne de tente,
lui rapporte en les dénaturant les conversations que nous
avons le soir avant de dormir. Nous ne pouvons partir; le
"Tees'' ne revient que dans quinze jours. Il n'y a pas
une demeure de blanc à plus de cinquante milles.
J'arrive cependant à m'échapper un jour avec les
jeunes gens de notre camp pour grimper sur une montagne de l'autre côté de la baie. La brousse est très
épaisse, et j'en sors couverte d'égratignures et de grands
accrocs dans la jupe verte et noire dont j'étais si fiere.
Les arbres sont, pour la plupart, très vieux et pourris; on
risque toujours de partir avec la racine à laquelle on
s'accroche. Près d'un petit étang, mes compagnons me
font remarquer des pistes d'élans et de biches.
Un autre jour, je me baignais dans le bras de mer.
A cent mètres, sur un rocher, j'aperçois un être que je
prends pour un homme; un Indien seul aurait pu s'égarer
dans ce lieu solitaire. Tout à coup mon Indien part à
quatre pattes; c'était un ours.

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

979

Au bout d'une semaine, le poisson étant décidément
trop rare, nous changeons de camp par un jour de pluie.
Notre nouvelle installation est au fond d'un autre bras du
fjord. Les arbres sont moins touffus que dans l'endroit
précédent, mais c'est tout aussi beau. Les moustiques
malheureusement sont toujours insupportables, et le poisson difficile à capturer. Un jour, nous apercevons un
phoque pres de la pirogue ; il a dd se perdre en entrant
dans le bras de mer. C'est lui qui aura mangé ou effrayé
tous les saumons.
Il pleut. Les hommes ne vont plus à la chasse. Ils ont
fait du feu dans une vieille hutte de trappeur, dans laquelle
il n'y a pas d'orifice pour la fumée. On s'assied sur fa
terre battue autour du feu pour avoir chaud. Donahoo et
sa femme préparent des peaux de martres, les grattant et
les tirant sur des cadres de bois. Donahoo, peu causant
d'habitude, raconte des histoires de sa vie, si intéressantes
qu'on croirait lire le plus beau roman d'aventures. J'apprends plus tard qu'il est le héros d'un livre de S.E. Whyte,
très populaire en Amérique: The Blazed Trail.
Un jour, pêchant avec des Indiens, longeant la rive de
très près, nous entendons un bruit de branches cassées et
distinguons entre les arbres un élan immense. Nous
retournons au camp chercher des fusils, descendons de
pirogue, l'élan est encore là. Malheureusement nous faisons du bruit en marchant dans la brousse; il nous entend
et se dérobe.
Le lendemain, dans la forêt avec Mr. Donahoo et les
Indiens, nous trouvons le crlne d'un élan en parfait état;
le bois a trois metres d'envergure; les cornes sont enfoncées dans la terre comme s'il y avait eu lutte.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

Un jour que les hommes sont à la chasse, je pars en
pirogue avec Miss Paine et la sqaw pour chercher du
bois de flottaison sur un ilot à cinq milles du camp. Notre
hôtesse est devenue intolérable ; depuis plusieurs jours je
n'enlève plus mon feutre, de crainte que, voyant mon
crine, il ne lui vienne l'idée de me scalper. Elle connaît
mal les devoirs de l'hospitalité, et ne nous parle que pour
dire : "Je n'aime pas être avec des imbéciles". Quand
nous descendons sur l'îlot pour ramasser du bois, il me
vient un sauvage désir de l'assommer avec une vieille
poutre. J'essaie de l'atteindre à la tête, mais je vise mal.
Mrs. Donahoo a de grandes ambitions artistiques. Elle
se fait donner des leçons de peinture par Miss Paine. Mon
r6le consiste à tenir sa boîte en chassant les moustiques
de ma main libre. L'œuvre la plus remarquable de notre
h6tesse est le portrait de son mari avec son fusil. Miss
Paine a reçu l'ordre d'en faire le pendant, représentant
Mrs. Donahoo debout à c6té d'une pirogue, et tenant un
gros saumon.
Si Miss Paine est professeur de peinture, je suis, moi,
professeur de danse. Ces festivités se passent le soir devant
le feu du camp. L'orchestre est composé d'Indiens. Les
instruments, peu variés, sont des peignes recouverts de
papier, que l'on promène le long de la bouche, à la manière d'un harmonica.
Apres dix jours passés dans ce deuxième camp, nous
sommes partis par la pluie pour Kyuquot. Le vieux "Tees"
m'emmenera au nord de l'île, car je désire prolonger le
voyage et revenir par la c6te est. Il prendra à son retour
à Kyuquot les Donahoo, Miss Paine et les autres invités
qu'il ramènera à V îctoria.

Je n'oublie pas cette derniere soirée passée chez les
Ellis. La gramophone joue des airs de danse jusque tard
dans la soirée. Vers minuit, dans le silence de la nuit ,
j'entends des hurlements partant d'une hutte voisine.
J'apprends le lendemain qu'une femme est morte, et que
toujours les Indiens poussent ces hurlements quand meurt
un des leurs.
passée à
L e "T ees " est en retar d ; encore une Journée
·
l'attendre. Nous voyons débarquer d'une grande baleinière
plusieurs familles indiennes qui reviennent de la pêche en
mer. Ces gens campent sur la rive avant d'aller plus loin.
Je tente de photographier un tout petit bébé lacé dans un
berceau, mais la mère, craignant que je ne veuille lui lancer un mauvais sort, m'en empêche.
4

Aoat.

Ce matin, à cinq heures, j'ai été réveillée par le sifflet
du "Tees" dans la baie. Kyuquot était splendide dans
cette lumiere si gaie. La marée était basse; j'ai pataugé
jusqu'à la pirogue, entourée de merveilleuses anémones
de mer. Mr. Donahoo m'a qienée jusqu'au "Tees". J'ai
abordé sur ce vieux bateau, acceuillie amicalement
par le capitaine, un brave homme plein d'entrain.
Mon étape de ce soir est Quatsino, une des dernières
stations de la c6te ouest. J'y passerai la nuit et ferai
demain à pied les dix-sept milles qui menent à Port Hardy
A
)
sur la cote est. A Port Hardy, on m'assure que je trouverai
un steamer qui me ramènera à Victoria, via Vancouver.
Sit6t arrivée sur le "Tees", le capitaine m'a invitée
à monter sur la passerelle. C'est de là que je vous écris.
D'un c6té sont mes bottines, mouillées par le " patau-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

geage" de tout à l'heure, qui sèchent au soleil; de l'autre
un jeune Anglais, qui fait aussi sa correspondance et
s'interrompt pour me raconter ses expériences canadiennes.
Il appartient à une équipe d'arpenteurs, envoyée au nord
de l'île par un rtal estait man de Victoria. Leur séjour
dans ces forêts encore sauvages durera quatre ou cinq
mois. Mr. W. me dit être parti d'Angleterre sans avoir
de place en vue. Ses débuts ont été curieux. Il a balayé
les rues de Victoria pendant quelques semaines, à raison
de deux dollars et demi par jour.
Cette côte ouest de l'île de Vancouver devient de plus
en plus sauvage, à mesure qu'on monte vers le nord. Les
montagnes sont plus hautes ; des tlots rocheux sortent de
l'océan; sur l'un d'eux sont couchés des phoques.
Au soir nous stoppons à Quatsino. Je prête au jeune
Anglais mon sac de couchage, enfin retrouvé, et fais mes
adieux au "Tees."
Quatsino, situé au fond d'une baie abritée, est un des
espoirs des spéculateurs de terrains. A l'heure actuelle,
quelques pionniers blancs, des Indiens, sont les seuls
habitants de ce Liverpool de l'avenir. Au point de vue
purement pittoresque, la situation de Quatsino est certainement moins attrayante que celle de Kyuquot. Un Lord
anglais, très original, et sa famille habitent ces solitudes.
Ils sont venus attendre le courrier en bateau. Le père
porte une casquette d'officier de mari"ne; les enfants, filles
et garçons, manœuvrent leur barque comme la vedette
d'un cuirassé. Le spectacle est vraiment inattendu, tant
la moindre vision d'élégance paraît étrange dans cet
entourage rude d'Indiens et de Blancs mal dégrossis.
Je passe la nuit dans un petit hôtel neuf, très propre.

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

Pour me faire honneur, le tenancier fait jouer à son
gramophone la Marseillaise, avec une persistance un peu
fatigante. Mes sentiments patriotiques sont touchés; mais
l'instrument est bien enroué. Je finis par m'échapper
dans la forêt.
Le lendemain, à l'aube, je quitte Quatsino dans la
gazoline d'un pionnier suédois; trois Anglais qui m'ont
été présentés sur le "Tees", font le même trajet. Nous
entrons plus profondément dans le fjord. Le paysage est
attristé par des incendies de forêt assez récents. La matinée
est fraîche et le temps clair.
En moins d'une heure, nous sommes arrivés au fond
de Coal Harbor. Après avoir pris congé du Suédois, nous
nous engageons dans un sentier ravissant en plein bois.
Mon bagage n'est pas compliqué. Je le porte dans un
havresac assez lourd, il est vrai. N'étaient mes trois
compagnons peu sportifs et gémissants, qui, non seulement
me laissent porter mon sac, mais voudraient encore me
charger d'une de leurs valises, cette course à travers la
forêt, parmi les grands arbres, serait exquise. Le sous-bois
est très vert et moussu. On me dit qu'ici la pluie tombe
sans arrêt pendant la moitié de l'année.
Les Indiens m'ont appris à connaître les baies; j'en
cueille de plusieurs espèces. Mes compagnons refusent
d'y gotlter. Plutôt que de se pencher sur les ruisseaux
pour boire, ils préfèrent souffrir de la soif. A plusieurs
reprises, nous entendons des craquements de branches.
Est-ce un élan, une biche ? L'animal demeure invisible.
En pleine forêt je suis très surprise de lire sur des
arbres l'indication de rues qui n'existent pas encore : Dixseptièmè rue est, douzième avenue nord. Les real estate

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

men n'ont pas perdu leur temps. Au cours de l'après-midi,
nous nous trouvons devant la baie de Fort Rupert. Un
phoque se chauffe au soleil et les saumons sautent par
milliers. Nous traversons la baie en pirogue, contournons
une pointe et débarq,uons à Port Hardy. Ici on n'a même
pas l'illusion d'une ville future. Une pet;te boutiqueauberge tenue par une Indienne, un semblant de whart
pour accueillir le steamer à sa visite hi-mensuelle, voila
tout Port Hardy. La ligne de chemin!de fer, qui desservita
le nbrd de l'île, doit avoir comme point terminus soit
Fort Rupert, soit Port Hardy; d'où réclame folle autour
de ces villes problématiques.
En débarquant à Port Hardy, j'apprends que le vapeur
attendu n'arrivera peut-être que le lendemain. De toutes
les concessions voisine~, des hommes sont venus pour
chercher leur courrier. Le centre de ralliement est la
petite auberge au bord de l'eau. Ces hommes jouent aux
quilles pour passer le temps. Assis sur le wharf, mes trois
compagnons font une partie de cartes. Quand je suis
fatiguée de regarder sauter les saumons, je pars en pirogue
pour pêcher avec deux fillettes indiennes ; nous revenons
bredouilles. A côté de la boutique, sur- le mur d'un petit
hangar où l'on fume les saumons, sont clouées des peaux
d'ours fraîches. Des hommes ;u-rivent en bateau à naphte
avec un plein chargement de poissons. Ils viennent de
tuer un loup tout pt'~ d'ici. Maintenant, assis sur le bord
de reau, ils l'écorchent. Je fais la connaissance d'un vieux
sang-mêlé, qui se trouve être un érudit sur toutes les
questions indiennes. Il me décrit des danses où les exécutants paraissent couverts de duvet d'aigle. Je l'écoute
longtemps, assise ~ur le ponton. Il fait froid. La nuit

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

tombe ; je perds tout espoir de voir arriver le steamer. Les
trois Anglais veulent me dissuader d'aller m'asseoir dans
la petite boutique chaude, sous prétexte que j'y entendrai
un langage grossier. Cette sollicitude tardive arrive mal à
propos, car je suis à moitié morte de froid, et, sans les
écouter, j'entre pour me chauffer. Plusieurs trappeurs et
bôcherons sont réunis autour d'un feu. On se sent en
plein Far West. Ces hommes, dont la vie est si rude et si
difficile, n'ont pas la prétention d'être &lt;les gentlemen
comme mes co agnons de route, mais ils ont une courtoisie instincti e, et, s'ils ne soignent pas leur langage
entre eux, jamais ils ne se permettraient en face d'une
femme une parole grossiere. Un peu plus tard, sur ma
demande, !'Indienne me donne une chambre. Je n'en ai
certainement jamais vue de plus sale. Mais au moins y
suis-je à l'abri du froid.

Ce matin est arrivé le steamer, si longtemps attendu ;
il est coquet, comparé au vieux "Tees"; mais je préfère
décidément la c&amp;te ouest celle-ci et l'Océan à ce canal
souvent assez étroit, resserré entre des îles. A Albert Bay,
où nous passons une demi-heure, nous pouvons admirer
de nombreux poteaux totémiques, peints en couleurs
vives. Tout à l'heure, nous avons stoppé à cause de la
marée dans une importante station forestière. Les btîcherons avaient interrompu leur travail; ils étaient tous venus
sur le quai. Je fais une promenade en for~t avec une
vieille demoiselle anglaise rencontrée sur le bateau, Élevée
à Versailles, elle parle tres bien notre langue.

a

5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

7 aoÎJt.
Nous avons atteint ce matin Vancouver. J'ai visité la
ville et passé une journée tout à fait charmante, grftce à
des amis français qui n'ont pas été effrayés par le désordre
de mon accoutrement. Maintenant c'est la nuit; le steamer
est en route pour Victoria. Les petites lumières des
bateaux de pêche dans l'estuaire de la rivière Fraser font
penser à des étoiles qui seraient tombées sur l'eau.

8

août.

En arrivant à Victoria, j'ai la surprise de trouver mon
boarding house déménagé et la ma_ison démolie. Cela
m'ennuie de retourner à la, vie civilisée, et je songe à
camper sur les ruines; mais la nuit est frakhe; d'autre part
je n'ai nulle envie de sonner à l'h&amp;tel aux petites heures
du matin. La rue est déserte; mais je finis par trouver un
balayeur qui m'indique la nouvelle adresse de l'Aberdun
boarding house.
Me voici de nouveau à la recherche d'une occupation
quelconque. Je consulte une fois de plus la page d'annonces du Victoria Colonist. Au Département de l' Agriculture, où je m'étais déjà adressée, on me parle de conférences sur des sujets de laiterie. Il faudrait que je les
fasse dans différentes parties de l'île, devant un auditoire de
fermiers; cela me tenterait beaucoup; malheureusement ce
n'est encore qu' un projet et 91ême un projet très vague.

Victoria, 2 7 aot2t.
Enfin je puis vous annoncer que j'ai trouvé une occupation tout à fait intéressante, ou plutôt un ami français
me l'a trouvée. A cent milles d'ici vers le nord, est une

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

petite ville naissante de 1000 habitants, Port Alberni, qui
a tout ce qu'il faut pour devenir, d'ici quelques années, l'un
des ports les plus importants de la Colombie britannique ;
car il est sérieusement question de relier l'île de Vancouver au continent. Le sol de la ville et celui des faubourgs
de l'avenir appartiennent à une société anglaise : l' A lberni
Land C 0 • Celle-ci se propose de construire une laiterie
modèle sur ses terres, à c&amp;té d'une ferme qui existe déjà.
On m'offre la direction de la laiterie. Nous vendrons du
lait aux pionniers et il faudra inventer un fromage inédit
qui rendra Alberni célebre. C'est la premiere entreprise
de ce genre faite dans l'île. J'espere qu'elle sera couronnée
de succès. Le Département de l' Agriculture donner;1 des
conseils pratiques pour la construction des bâtiments et
l'achat du bétail.
En Amérique on ne réussit que par l'aplomb, et d'être
modeste " cela ne paie pas " : mon ami me présente au
Ministre de !'Agriculture, comme un prodige sachant
faire trente especes de fromages différents et une seule
espece de beurre : la meilleure.

A lherni, I 7 septembre.
J'étais venue ici pour y passer deux jours, et voila que
je ne puis plus m'arracher à cet endroit ravissant. J'étais
arrivée avec le Député-Ministre, M. Scott, le " Chef çe
bureau du bétail," et M. Carmichael, agent de l'Alherni
Land C0 , choisir l'emplacement de la laiterie modèle dont
je vous ai parlé. Il a été vite trouvé. C'est un endroit
splendide à l'ombre de grands arbres, au bord d'une
riviere. Un wagonnet sur rails transportera le lait de
l'étable ·à la laiterie. On commencera la construction

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans quelques jours. La laiterie sera à cinq milles de
Port Alberni. C'est par eau que je circulerai le plus
facilement, ou encore à cheval.
Quant à la ville de Port Alberni, elle est magnifiquement située au fond d'un bras de mer extraordinairement
profond, tres poissonneux, égayé par unè quantité d'indiens et de pirogues. La ville n'existe pas encore au sens
strict du _mot. Les 1000 habitants qui la composent
campent pour la plupart sur leurs terrains, dans des baraques ou sous la tente. Mais les rues et les avenues ~ont
déjà dessinées suivant la mode américaine, perpendiculaires les unes aux autres. Les arbres ont été abattus et de
grands feux en détruisent les racines. L'embrasement du
ciel au-dessus de ces incendies, le soir, a quelque chose de
grandiose et rappelle certains décors des opér~s de W ~gner.
On peut dire que Port Alberni appartient vra1me~t
aux spéculateurs de terrains. Le train qui arrive tr~1s
fois par semaine amene, comme une marée, une quant1~é
d'hommes dans le petit Mtel où j'habite ; le lendemain
matin le même train les ramène à Victoria, où il en prend
d'autres.
J'ai fait la connaissance du colonel Rogers ; c'e~t un
beau vieillard de 82 ans. Il est venu passer quelques Jours
ici avec sa fille et son gendre pour faire du sport. Ce qui
est assez amusant, c'est que j'avais rencontré à Paris son
fils et sa belle-fille avant mon départ pour le Canada. La
passion de la pêche au saumon nous a vite rapprochés, le
colonel et moi.
Nous partons tous les matins à quatre heures et demie.
Il fait nuit. Je me glisse dans l'office pour y prendre
quelques biscuits. La pirogue qu'on m'a prêtée est vingt

a

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

minutes de l'Mtel. Pour aller la chercher, il faut suivre la
voie du chemin de fer. La marche sur les traverses est
rendue difficile par le fait que l'espace compris entre
chacune d'elles ne correspçmd point exactement à un pas.
Nous pêchons et ramons à tour de r6le, mon compagnon
et moi. Jusqu'ici la chance nous favorise. Nous croisons
des Indiens dans leurs pirogues et les saluons en chinouk.
J'ai fait la connaissance d'un Américain, expert en pêche.
Il me donne de bons tuyaux, en échange desquels j'aide sa
femme à rajeunir ses vieux chapeaux.
25

septembre.

Mon vieil ami le colonel Rogers est parti hélas; je suis
seule à pêcher maintenant. Afin d'avoir les mains libres,
je passe une boucle de la ligne autour de ma cheville
pour bien sentir mordre le poisson. Parfois le saumon est
si gros et si vif qu'il fait tout son possible pour m'entraîner
dans l'eau à sa suite. Il faut le fatiguer longtemps, puis le
tirer dans la pirogue d'un coup sec.
Maintenant je me suis établie marchande de saumons.
Je vends mon poisson à la "mîse en boîtes", qui envoie
chaque matin son bateau jusqu'à une réserve indienne
toute proche, pour recueillir la pêche. A neuf heures, un
coup de sifilet se fait entendre dans la baie. C'est le
bateau de la " mise en boîte. " Alors nous arrivons, le~
Indiens et moi, nos pirogues plus ou moins chargées.
Nous allons à tour de r6le le long du bord, tendons nos
saumons au capitaine, qui les pèse et inscrit notre compte
sur un carnet, qui nous sera réglé a la fin de la saison. Ce
n'est pas le Pérou: I fr. 25 par poisson de moins de
20 livres; 2 fr. 50 pour tout ce qui dépasse ce poids. Jus-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'ici ma meilleure journée a été 'de un dollar et demi

(7 fr. 50).

.

Quant à la laiterie, on me dit qu'elle sortira de terre
un de ces jours. Je suis allée à Victoria, la semaine passée
pour m'entendre avec le département agricole au sujet
des plans. M. Carmichaël m'a assuré que les bitiments
seraient terminés à la fin de l'année. Il désire que je reste
à Alberni pour surveiller la construction. Nous aurons les
plus belles vaches de l'île, des Ayrshires et des Holstein
pure race, les Jersey ne s'acclimatant pas très bien ici.
Comme personnel, on me promet un Anglais qui traira
les vaches; plus la moitié d'un Chinois, l'autre moitié
étant à la disposition de la femme du fermic:r. Encore
cette moitié de Chinois est-elle problématique. Mieux
vaut commencer modestement. Je prendrai sans doute
mes repas chez les fermiers.
A Victoria, dans la rue, j'ai été étonnée de rencontrer
la squaw, si peu aimable, qui fut mon hbtesse il y a quelques semaines. Elle est revenue à de meilleurs sentiments
et m'a embrassée à trois reprises. Je suis réntrée ici par le
"Tees". rétais heureuse de retrouver Port Alberni et
de reprendre ma vie sur l'eau, L'aut9mne est merveilleusement beau. Il y a dans l'air quelque chose qui rend
heureux et léger.
J'ai fait la connaissance d'une jeune Anglaise de mon
âge, Miss Maclaverty. Elle est fine et charmante. Arrivée
à Alberni depuis quelques mois, elle y a acheté des terrains
et campe sur ses lots, en attendant leur augmentation de
val eut. Elle a, comme installation, une tente accolée à une
minuscule bar;ique en bois. Des amis lui ont faic cadeau
de peaux de cerfs en guise de tapis. Je lui dis que sa tente

JOURNAL DE VOY AGE (CANADA)

99 1

fait penser à l'installation d'un trappeur, ce qui la fiche
toujours. Avec tout son esprit d'aventure, elle ne .tuerait
pas une mouche. Malheureusement elle n'a pas le pied
marin et je n'ai jamais pu la décider à partir avec moi
pour la pêche à la baleine. Ensuite j'ai voulu l'engager à
traverser à pied l'île dans sa plus grande largeur ; on me
dit qu'il existe une piste entre Nootk:a et Campbell river;
mais ma compagne ne peut se décider à quitter Port Alberni
et sa petite tente. Moi aussi, je m'attache à cet endroit; le
paysage un peu monotone en été, malgré sa beauté, prend
de la gaieté, et les arbustes qui poussent au bord du fjord
devant les grands sapins ont toutes les teintes de l'or et
du cuivre, L'amphithéitre de verdure, qui sera la ville
future, est dominé par une montagne à cime neigeuse.

28 octobre.
Hélas, voici la saison des pluies commencée, une pluie
dont vous ne pouvez vous faire idée, des seaux d'eau qui
tombent du ciel, jour et nuit. On ne songe même pas à
compter sur une éclaircie. Dans cette ville, qui n'existe
pas encore, les rues naturellement ne sont pas pavées; ce
ne sont pas des flaques, mais des mares qu'il faut traverser
chaque fois que l'on sort.
On n'a pu encore commencer la laiterie, et, la triste
chose, c'est que les saumons refusent de mordre. Ils
remontent tous ces temps-ci dans la rivière Somass pour
frayer. La plupart d'entre eùx y périssent. Ceux qui ont
la force de nager jusqu'à !'Océan reviennent à la vie, me
dit-on. Ici il n'y a plus que des saumo~s malades ; la
cuiller brillante ne les attire pas. Leurs cabrioles ne sont
pas de joie; ils cherchent à se débarrasser d'un parasite

�99 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui les tourmente. Hier soir, l'un d'eux a sauté sur mon
bras, mais il n'a pas eu la gentillesse de retomber dans la
pirogue.
A propos de pêche, il y a quelques semaines, j'étais sur
l'eau. C'était un matin de brouillard. Tout à coup, dans
le silence, j'entends comme un appel au secours. Je rame
dans cette direction et trouve un Indien poussant des cris,
simplement pour éloigner les mauvais esprits. Voyant que
j'avais pris deux poissons, son sens commercial s'est
réveillé aussitbt. Il a voulu les acheter. J'ai eu la simplicité d'y consentir. Il ne m'a jamais payée. Ce personnage
est connu sous le nom de Cultus Bob, ce qui veut dire
en chinouk : canaille de Bob.
La mort des saumons et la pluie diluvienne ne m'empêchent pas de continuer à vivre sur l'eau. Je suis équipée
comme un marin, avec des bottes, un ciré et un suroît.
Le fjord est maintenant e~vahi par les canards. Il y en a
au moins de cinq ou six variétés. Des vols d'oies passent
tres haut dans le ciel. Je vois parfois un vieux chasseur,
qui me dit avoir tué trente ours, ce qui m'en impose
beaucoup. Je n'avais jamais tenu un fusil avant d'être
venue au Canada. Il me prête son Winchester. Nous
allons nous exercer sur des troncs, à la limite de la zône
déboisée. Je tire sur les q,nards avec une arme, mi-revolver, mi-carabine, qui porte très loin : pour des débuts,
c'est un peu dangereux. J'apprends incidemment que
hier une panthere a étranglé un chien en pleine rue
d'Alberni et que des enfants, allant à l'école, ont croisé
deux ours.
Dans la ville, je ne connais que très peu de monde :
une jeune Irlandaise, son frere et son fiancé. Miss Macla-

993

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

verty, ma gentille amie, est la personne que je vois le plus
souvent. Elle habite à vingt minutes de mon Mtel. Je
vais souvent chez elle, le soir après diner, avec ou sans
lanterne, par des chemins affreux, en pataugeant dans
des mares et en enjambant des troncs renversés. Nous
allons chercher du bois pour son feu parmi les débris de
poutres et de planches de l'h6pital en construction, tout
près de chez elle. L'autre jour, après une bourrasque, sa
tente, tres ébranlée, a failli tomber. Les petits scouts et
leur chef d'équipe sont venus la remettre d'aplomb. Miss
Maclaverty possède un terrain à quelques milles de la
ville, au bord d'un lac. Elle désire le vendre et croit qu'il
augmenterait de valeur, s'il était déboisé. Les arbres ne
sont pas bien gros. Elle a acheté une grande scie et me
convie l'aider dans son travail de b4cheron.
D'une manière générale, il ne se trouve ici qu'une tres
faible proportion de gens un peu cultivés; sans doute
parce que Port Alberni est une ville si jeune. On en
rencontre quelquefois parmi les ouvriers, les Anglais de
bonne famille se mettant facilement à n'importe quel
travail, quand ils arrivent aux colonies. Miss Maclaverty
a même reconnu dans un des charpentiers qui travaillent
à l'h6pital un de ses voisins de campagne d'Angleterre.
Les femmes sont peu nombreuses à l'Mtel ; je suis en ce
moment la seule pensionnaire. Le gérant et la gouvernante
sont de braves gens, qui me forcent à mettre mes bottes
de caoutchouc quand il pleut et à me couvrir chaudement
quand il gèle. Du reste, je ne suis guère l'hôtel qµ'aux
repas, ma vie se passant sur l'eau et dans la tente de
mon amie.

a

a

�994

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Alberni,

10

novembre.

a

Je suis toujours ici. La pluie continue tomber et les
saumons à mourir. Maintenant leurs cadavres flottent en
grand nombre sur le fjord. La personne qui aurait le
courage de les recueillir et de les vendre comme engrais
ferait, je crois, une bonne afiàire. C'est triste et laid, et
cela ne sent pas bon. Enfin je ne dois pas trop médire
des saumons morts, car ils m'ont valu un ami. C'est un
affreux gamin de quatorze ans, qui a perdu ses dents de
devant en se battant avec un camarade. Je l'ai découvert
en train de harponner des saumons morts, du haut d'un
pont, et quand il a su que j'avais un bateau et une carabine,
il a déclaré sans broncher qu'il sortirait avec moi chaque
fois qu'il aurait congé (il est employé chez un boulang("r).
C'est ainsi que, dimanche dernier, amusé par ses manières
de tyranneau, j'ai passé la journée sur l'eau par une pluie
battante. Il aurait voulu monopoliser ma carabine, tandis
que je ramerais. A la fin je lui ai dit tout net que s'il ne
s'enrôlait pas parmi les "boy scouts", c'en était fini de
son .amitié avec la "girl française".
Miss Maclaverty, chassée par le froid se décide à quitter
sa tente. Elle cherche une situation ; on lui offre une
place de jardiniere et de groom, qu'elle va sans doute
accepter.

A lberni,

I2

novembre.

L'autre soir, bal de charité à Alberni. J'y suis allée
par curiosité. La fête se passait dans une salle de réunion,
décorée de drapeaux. Il était venu quelques jeunes filles
en toilette de soirée, beaucoup d'hommes en chemise de
flanelle et sou liers à c!ous. Des femmes avaient amené

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

995

leurs bébés. J'ai songé au livre américain The Virginian
dans lequel on voit un cow-boy, après un bal, qui devait
ressembler à celui-ci, s'amuser à " mélanger " les bébés.
Le c;tmp des hommes et celui des femmes étaient nettement distincts. Pas l'ombre de conversation entre les
danses. Comme musique le " rag time " américain et les
airs rabkhés par tous les phonographes. Tres rude et très
Far West.
Hier,j'étaisâ l'hôtel, assise sur le palier, en train d'écrire
des lettres, quand un Anglais, auquel je n'avais jamais parlé,
s'arrtte devant moi et me dit à brûle-pourpoint : "Êtesvous la dame française qui a été facteur en Suisse, dans
les Alpes?" Le plus drble, c'est qu'il disait vrai. A Lauenen
dans !'Oberland bernois, un hiver, pour rendre service à
la buraliste postale, j'ai fait pendant quelques semaines,
en skis, le service du facteur malade. Mais comment le
savait-il ? Je découvre qu'il connaît mon existence et
tous les détails de ma vie dans les Alpes, étant en relations
avec mes amis du College d'agriculture de Reading.
C'est par hasard que Mr. H. m'a identifiée, quand il a su
qu'une jeune Française, s'occupant d'agriculture, était à
Alberni. De suite, il a pensé que ce ne pouvait être que
celle dont il avait entendu parler.
Mr. Hodgson est ingénieur de la province de Colombie
britannique à Alberni. Sa femme et ses enfants sont
momentanément à Victoria. C'est lâ que j'ai le plaisir de
faire leur connaisance, peu de jours apres avoir été abordée
d'une façon si inattendue par le chef de la famille. Je me
suis décidée en effet à quitter Alberni, où rien ne me
retient plus: ni la construction de la laiterie, ni mon amie
anglaise, partie de la. veille, ni les saumons. Le jour même

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de mon arrivée à Victoria, Mrs. Hogdson me demande
de prendre soin de ses trois bébés pendant qu'elle va à
Alberni rejoindre son mari et installer une maison. Cette
preuve de confiance me flatte beaucoup et j'accepte
aussittlt, Au bout de quinze jours, j'ai la satisfaction de
rendre à leur mère les trois bébés sains et saufs ; la plus
grande joie de l'aîné, Agé de trois ans, n'était-elle pas de
caresser les tramways en marche ?
En quittant les Hogdson, je suis allée passer quelques
jours sur le continent, envoyée par Mr. Carmicbaël pour
visiter diverses étables et laiteries modèles dans les environs de Vancouver, causer avec des fermiers, prendre des
croquis et des idées. Le soir, je retrouvais avec plaisir mes
amis français, très occupés eux aussi.

Noël 1913.
Après avoir joui pendant quelques jours de la gracieuse
hospitalité des Carmichaël, admiré leur nouveau bébé, et
confectionné dans leur cuisine un certain nombre de puddings, sans lesquels Noël ne serait pas Noël, je suis partie
pour Alberni, ou m'invitaient les Hogdson. Il pleuvait
lorsque j'avais quitté cette ville, quelques semaines auparavant. Il pleut encore quand je la retrouve aujourd'hui. Je
passe à l'Mtel pour enfiler le ciré et les indispensables
bottes de caoutchouc. Quatre kilomètres me séparent de
la demeure de mes amis. Je longe le fjord bien connu et
la rivière Somass. Quelques enfants indiens, avec des arcs
et des flèches de leur fabrication, s'amusent à tirer sur les
carcasses de saumons dont on voit partout les nageoires
sortir de l'eau.
La fête de Noël fut tout à fait originale et charmante,

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

997

la cuisinière ayant choisi ce jour-là pour s'enivrer. Nous
avons préparé nous-mêmes, un superbe festin pour les isolés

d'Alberni, et leur en avons fait les honneurs, le soir.
Le lendemain je retourne à Victoria. Là, j'ai une
conversation d'affaires avec Mr. Carmichaël au sujet de
la laiterie d' Alberni. Il m'explique que la mauvaise saison
retardera de plusieurs mois la constructi~n. Il est sérieusement question que je passe un examen me donnant le
titre d'ingénieur de quatrième classe (en français: chauffeur
mécanicien), et me permettant de faire fonctionner la
grosse chaudière de la laiterie. Mais, renseignements pris&gt;
il me faudrait '' chauffer" sans interruption pendant un an
pour avoir droit au dipl6me. Le projet tombe de lui-même.
C'est alors que me vient l'idée de voyager pendant quelques mois, puis de revenir en Colombie britannique pour
y prendre mon poste, quand la laiterie sera prête à me
recevoir. J'ai une nostalgie de soleil, de vie sur l'eau, de
pays lointains.
Tout me pousse à m'embarquer pour Tahiti : la lecture d'un livre de R. L. Stevenson, le souvenir de tableaux
de Gauguin, le grand désir de me sentir de nouveau en
pays français. Je cède bien vite à cette impulsion irrésistible.
CÉLINE RoTT.

�CHRONlQUE DE CAERDAL

CHRONIQUE DE CAËRDAL

XXVII
D'APRÈS STENDHAL 1

(Suite)

2

VI
L'ÉTINCELLE, FLEUR QUI DURE

Le propre du génie, en France, est de ne pas
manquer d'esprit. Une fois de plus sur ce point,
j'admire la rencontre des Français et des Russes ;
et si je savais mieux l'Espagne, je dirais des
Espagnols aussi. Cervantès, qui vaut Homère,
écrit comme Flaubert et a dè l'esprit, comme
Aristophane, en chaq~e mot,
1 Voir la Nouvelle Revue Française du 1" mai.
' Sauf le Journal, publié par Stryiensk.i chez Fasquelle, 1 vol.
in-18, Paris 1899; et la Correspondance, 3 vol. gr. in-8°, Charles
Bosse, Paris 1908, tous les passages cités le sont d'après l'ordre des
chapitres, pour qu'on puisse mieux les retrouver dans les éditions
diverses, en attendant la belle et bonne -édition qui est en cours
chez Champion, seule digne de Stendhal, at qui promet d'être a
fois l'édition originale et la définitive. Pour Henri Brltlard, cf. la
nouvelle édition, 1 vol. in-18, chez Emile Paul, Paris r 9 12, qui est
la plus correcte et la plus commode.

999

A Paris ou en Attique, l'esprit qui ne suffit à
rien, ajoute une grâce suprême à tout. L'esprit est
une aile. Il y a des peuples qui prennent leur
lourdeur pour une vertu. Peuples obèses. Ils n'ont
pas assez de gravité, s'ils n'ont le ventre dans les
genoux. Il faut qu'ils sentent leur panse sur l'eau,
pour être sûrs qu'ils flottent. Mais flotter n'est
pas voler.
La grâce divine est souvent aussi légère qu'elle
peut être dévorante. Elle est comme le feu qui
toujours vole, toujours s'élancè. La flamme, cette
parole du soleil sur la terre, ce verbe brtîlant que
j'adore, est du souffle q1Ji a pris corps ; et comme
il va, il ard. Toujours la flamme est en forme
d'aile et d'alouette qui s'élève, de flèche qui fi.le
droit vers le ciel, de feuille et de victoire que son
bond lance sur la route du zén-ith, ou le père
Soleil l'appelle.
Le génie ne saurait être pesant ni bête, en
France non plus qu'en Ionie. Je sais des épithètes
dans Eschyle, où le sublime le dispute à l'éblouissante clarté de l'esprit. Cette grâce est infinie,
quand elle porte la douleur. La peine de Prométhée a les rayons d'un triomphe. Que dire de
l'ironie dans Sophocle et dans Platon ? Pour un
Grec, n'avoir pas d'esprit, c'est ne pas avoir de
cervelle. La vertu qui fait penser et comprendre
ne se sépare pas du plaisir qu'on met à être
compris.

�1000

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

La deesse enfin ne se révèle pas seulement à sa
force, mais à son charme, à ses lèvres, à toute sa
démarche. Le coup de foudre n'est pas plus le
trait des dieux que l'éclair avec le rire tragique de
l'étincelle.

CHRONIQUE DE CAERDAL

1001

Chateaubriand lui même a de l'esprit, au
moins dans la cruelle invective. Tant il est impossible à un Français de la grande espèce, même
quand il n'est pas naturellement spirituel, d'être
toujours sans esprit.

§

L'esprit est l'adorable étincelle de la pensée.
La vérité seule, comme une veuve, peut être
lourde et frappante. Mais qu:and elle sourit, et
qu'elle étincelle en sa rapidité, elle ~ tout~ la
grâce de la jeunesse : elle a les séductions d une
amoureuse erreur. Ainsi l'esprit semble le privilège d'une jeunesse éternelle. Des peuples spirituels, on dirait qu'ils ne vieillissent pas. Et la
pensée, pour profonde ou sublime qu'elle puisse
être, n'est toujours jeune qu'à la mesure où elle
reste spirituelle.
Les pauvres Barbares ne sont pas dignes de ce
luxe divin. C'est trop pour eux de toutes les
beautés en une. Ils ne veulent pas de la fleur avec
le fruit : ils ne le croient plus assez nourrissant.
Par ce qu'ils ont le fruit assez souvent, et qu'il
leur emplit la bouche, ils ne sont pas capables de
sentir la fleur sur l'oranger, si elle y est, comme
il arrive, avec l'orange. Ils la méprisent ; ils n'ont
pas d'yeux pour elle. Ou s'i~s la cueillent, sur
l'arbre ils ne voient plus le fruit.

Entre tous les grands écrivains, avec le cardinal
de Retz et Montaigne, Stendhal a e_u le plus
d'esprit.
Montaigne est plus latin d'Espagne, à la
Sénèque ; et Stendhal, plus attique. La conversation de Montaigne avec les hommes est un miracle d'humanité. A travers les âges, ce sourire nous
console : Montaigne nous sourit entre les blichers
de Philippe II et les massacres d'Allemagne.
Quand toute l'antiquité serait abimée dans l'éternel oubli, les bons esprits- en jouiraient toujours
dans l'entretien de Montaigne. Le goüt de Montaigne est l'épreuve des intelligences et des caractères. Les fanatiques ne l'aimeront jamais ; et
jamais les cervelles étroites ne le goûtent tout à
fait. Pour Montaigne, il ne faut pas être de parti ;
mais au contraire, il faut pouvoir penser contre
soi même, et prendre au besoin parti contre tout
ce qu'on est. Cet homme est si humain, qu'il y a
chez lui pour tous les hommes ; et comme il
invente perpétuellement son expression, presque

6

�1002

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

tous les poètes y trouvent leur compte. Shakspeare
le savait, lui qui a toutes les voix, et presque tous
les dons de poésie.
Stendhal, qui invente prodigieusement dans
l'ordre des caractères, n'invente pas dans le style.
Plein de génie dans la découverte des hommes, il
en manque à découvrir les mots, à ré_v~ler les
couleurs et les rhythmes. C'est pourquoi 11 parait
décharné aux poètes orateurs. Ceux là sont du
Nord ou de l'Est; mais jamais un Athénien ne
pourra rester insensible à tant_ d'inventio_n spirituelle. Pour moi, si je m'imagme Montaigne sous
Louis Philippe, écrivant des romans, c'est à Stendhal que je pense. Il est du tiers, plus que l'autre;
moins juriste que Montaigne, et plus soldat. Tous
deux, les esprits les plus libres, et le plus dans la
vie. Ils sont le remède souverain à toute abstraction • mais si forts que, pour prendre utilement
cette 1 admirable médecine, il fatlt avoir la fibre
saine et pouvoir être guéri. La plupart des
malades, la cure les empire : ils ne peuvent pas
~tre guéris.

VII
SOUS LE PONT D 1 AVIGNON

Où ai je lu l'anecdote de Stendhal sur le Rh6ne,
quand il rencontre George Sand et Musset, ayant

CHRONIQUE DE CAERDAL

1003

pris à · Lyon, comme lui, le coche d'eau ? Tous
trois allaient en Italie ; ils le croyaient du moins.
Comme si cette fatale Io, pleine de lait, de fromage
social et de meuglements avait jamais quitté son
pâturage I Et commè si le charmant Musset
n'avait pas été le mouton parisien, offert en victime à la sœur de Pasiphaé.
En Avignon, je crois, où Stendhal était déjà
chez lui, comme l'Italie même y commence, dans
le plus rare équilibre de l'âme romaine avec
l'esprit français, Brlllard, le baron Taquin et
H. C. G. Bombet s'amusèrent à scandaliser l'intarissable Muse et son petit bélier. Ils étaient là,
tous deux, d'un sérieux à faire avaler sa langue à
la Tarasque, lui, cherchant la passion, elle, la
portant comme une enseigne, et d'ailleurs fumant
la pipe : l'un et l'autre en quête du pays où la
lune est de miel, et où le gtand amour doit fleurir
coll te que coll te : on entre, à Venise, où il n'y a
pas un arbre ; et le bois d'Eros se charge aussitôt
d'oranges d'or.
Le gros Stendhal, comme l'appelaient ces graves
possédés, avait alors cinquante cinq ans. Il dut
leur paraitre un homme sans mœurs et d'âme
grossière, un soldat suranné qui n'a pas même fait
fortune, un demi solde d'Apollon et de la gloire.
Nul génie, nulle emphase : un quart de siècle
plus jeune que René, et en retard sur son éloquence
de cent ans, en vérité voilà un pauvre homme.

�1004

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Tirant sur sa pipe, brune et culottée plus que le
fourneau d'écume, déjà lourde de lymphe jaune et
de trois cents volumes, 1o voulait bien être le
rendez vous à tous les dieux de l'Europe ; mais il
les lui fallait en corps de ballet et d'Académie:
elle entendait mener ce petit trôupeau, comme
Circé fait tourner le sien autour du mât, gravement, s'il vous platt, en célébrant l'office, en
invoquant les principes, en Muse pour tout dire
d'un mot. Elle méditait déjà ses révdlutions de
nourrice et ses gruyères de morale. Car, au retour
d'âge, ou bien le lait d'Io s'aigrit en haine de
l'homme, ou il m1irit en mol amour de tout le
genre humain. Il ne faut pas moins de l'humanité
pour remplacer Jupiter au flanc de la bonne
Europe. Quelle tête I quels tétons !
Le ridicule et l'ennui sacerdotal de ces deux
amants irrita l'ironie de Stendhal jusqu'à la folie.
Pour mieux rire d'eux, il les fit rire. Sur le pont
du navire, il se mit à faire le fou. Lâchant sa
verve, il déchira les poètes et les auteurs à la
mode. Il joua le méchant, comme il savait si bien
faire. La bonne Io eu pleurait dans son tabac
d'Orient. Tant de cruauté lui cailla le lait dans les
veines. Je hais le lait : plus il est doux, plus il est
tiède, et plus il me dégoilte.
C'est par haine du lait, je. gage, que le gros
Stendhal se jeta sur les bouteilles, ce jour là. Il se
mit à danser et à boire. Aux yeux de ces bouffons

CHRONIQUE DE ÇAERDAL

1005

tristes, il parut le bouffon le plus cruel. Le même
rire l'a dtî prendre, qu'il avouait plus tard à
Balzac. Dans cette feinte ivresse, il s'est comparé
à ces deux illustres, bien plus admirables à leur
propre jugement qu'ils n'étaient déjà célèbres dans
le monde. Lui, l'homme de Rouge et Noir, et qui
rentrait à Civita Vecchia pour finir la Chartreuse
de Parme, n'était pour ce ménage de coquebins
sublimes que le gros Belle, ou le spirituel Stendhal,
un bourgeois un peu ridicule, une méchante
langue, peut être un envieux, incapable de comprendre les grandes passions, la femme à pipe et
les poètes. Et de boire, et de rire I Car, sans ·
peser lui-même son propre génie, il savait bien
pourtant que, pour faire équilibre à sa puissante
intelligence, à l'ardeur de sa vie, à la réalité de ses
émotions, à la plus vaste expérience des faits et
des individ_us, à l'immortelle vigueur de son
invention, à sa profondeur vive, ce n'est pas ce
pauvre couple d'amants partant pour l~s travaux
forcés de Venise, qu'il eilt fallu placer dans la
balance : trois cents Io et dix petits béliers ne font
pas encore une nature d'homme.
Quoi? Il y a dix ou onze livres, tous les cent
ans, qui sont assurés de la durée : en son siècle,
deux pour le moins sont de Stendhal. Voilà de
quoi la Muse de l'herbage, Indiana, Consuelo,
Consuela, OIJ. de quelque nom qu'on la nomme,
n'a pas la moindre idée. Devant le Cha.teau des

�1006

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Papes, elle fume sa pipe pour se mieux couronner
de nuages, et le gentil Musset bêle, bêle. Ils ont
l'air indulgent, dédaigneux toutefois, de la supériorité. Et le gros homme de faire le méchant, de
déchirer les gloires à la mode, et de boire, de
rire et de danser. "Je n'estime que d'être réimprimé en I 900, 1 " pensait cet homme admirable.
Il l'est, et le sera en 2000.
Sous le pont d'Avignon, symbole de l'aventure
éternelle. Et combien plus aujourd'hui que
jamais ! ' Voyez moi passer tous ces glorieux dans
leur armée de sacristains, toutes ces idoles nègres,
avec leur peuple de fidèles intempérants ! Et ils
se moquent de quelque autre, qui rit d'eux peut
être. Mais pour rire, il n'a pas besoin de boire et
de danser : il n'a qu'à les regarder.

CHRONIQUE DE CAERDAL

1007

p. 189.

les menteurs d'habitude le soupçonnent de mentir:
le monde poli aime à croire que le cynique ment.
Tout de même, Stendhal semble sec, parce qu'il
n'étale jamais son émotion. Mais il est partout
ému, et souvent de l'émotion la plus fine. Son
émotion n'est pas d'un poète lyrique, mais d'un
géomètre qui découvre et qui dessine. Il n'a pas
moins de force, que de subtile réserve. Sa défense,
c'est l'esprit. Jamais l'esprit n'a mieux été le
masque du cœur.
Il ne se confesse même pas. Il se parle à soimême : il se souvient. Il raconte moins ses souvenirs, qu'il ne se regarde. Il se met devant un
inaltérable miroir, et il se cherche.
Il vit pour le bonheur. Ce n'est pas qu'il l'ait,
ni peut être qu'il y croie: c'est qu'il le veut.
D'ailleurs, il l'a connu. Le bonheur est d'aimer
avec passion : être jeune, sans doute, et le rester ;
avoir une âme ardente, prompte à toutes les intempéries du gériie : il y a du génie dans la passion.
On a vécu en passion pour quatre ou cinq
formes chéries, trois rêves qu'on emporte dans la
tombe. 1 Là dessus, deux ou trois femmes qu'on
adorait, et qu'on n'a pas eues, les adorant d'autant
plus. Et une au moins vous a trompé jusqu'à la
suprême ironie du suprême ridicule : en vous

' Sous le pont d'Avignon, pour le Carna.val de la gloire, rien ne
m3,Jlque aux cortèges de 1914. Nous avons notre Maistre et notre
Bonald, notre Chateaubriand et notre Victor Hugo, prodige dct
prodiges, notre George Sa.nd et cent Louise Collet pour une.

1 Correspondance, II, 137. Cf. fa notice de Mérimée: "Je ne l'ai
vu qu'amoureux, ou croyant l'être ; mais il avait eu deux amounpuaions, dont il n'avait jama.i• pu guérir. "

VIII
TROP ORIGINAL POUR SEMBLER NATUREL

La seule affectation de Stendhal est la haine de
toute affectation. A force de naturel, il paraît
forcer sa nature. 11 est si loin du mensonge, que
1

Souvenirs d' Égotisme, ch. vu. "Être lu en 19 35. "H tnri Brtdard,

�1008

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aimant. C'est bien assez pour avoir été homme.
On a eu le bonheur de vivre, et la fatale peine.
On voudrait l'avoir toujours. On consentirait à
dix, à cent autres vies, à dix mille, pourvu qu'on
eût l'amour, qu'on fût jeune encore et qu'on püt
donner l'illusion de l'être. Nous passerons donc
au noir nos cheveux et notre collier de barbe.
Ha, ne nous laissons pas faire par la vieillesse, ce
vil exempt de la prison commune. Pardieu, la vie
est là, tant qu'elle y est. Et le bonheur, qui est
une conquête. Et l'amour, qui est l'illusion
d'avoir tout conquis dans une seule proie et seule
désirée, et qui vous rit.

IX

CHRONIQUE DE CAERDAL

manifeste pas moins que la mélancolie, ni mieux
peut-être. La vie enseigne à Stendhal le bonheur
d'aimer, qui est fait le plus souvent d'une si
constante infortune; et plus ce bonheur lui manque,
plus la musique le lui rend.
Il n'entend pas gotîter la musique pour elle
même ; il ne la connait pas et ne parait pas la
comprendre. A l'ordinaire de ceux qui ignorent la
musique, il l'appelle savante et mathématique,
partout où elle est un art. Il préfère à tout les
airs charmants et tendres qui font au sentiment la
réponse souhaitée. Et plus on est réduit au silence,
plus la réponse parait exquise. La musique est
ainsi le colloque d'un amant malheureux ou pensif
avec soi même.

§

CIMAROSA

Stendhal croit aimer la musique. Il n'aime que
l'amour.
Le chant est pour lui l'invitation au voyage du
sentiment. Parce qu'il est passionné, la musique
lui parle, et il cherche sa passion en elle. La
musique est la réponse du rêve aux passions malheureuses.
Une musique ne plait à Stendhal que si elle est
heureuse et tendre. L'amour passionné, tel qu'il
l'envie et tel qu'il le connait, est un sentiment
tendre qui occupe toute l'àme, et que le plaisir ne

"Je ne trouve parfaitement beaux, que les
chants de ces deux seuls auteurs : Cimarosa et
Mozart; et l'on me pendrait plutôt que de me
faire dire avec sincérité lequel je préfère à
l'autre. " 1
"Je n'ai aucun goüt pour la musique purement
instrumentale. " '
" La seule mélodie vocale me semble le produit
du génie. " 3
Quel Français de Marseille et même du boule11 '

Hmri BrlJ/ard, chap.

XXVII.

�1010

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vard ! Ils sont dix mille juges imperturbables, à
Paris, qui portent toujours le même arrêt. Sourds,
ils n'en ont que plus d'assurance. C'est d'ailleurs
tout ce qu'ils ont de Stendhal, ces ânes coiffés du
bonnet d'Aristote, brayant de omni re.
On se flatte d'être musicien, parce qu'on adore
le refrain, qu'on nomme la mélodie. Le refrain,
que les pères ont siffié dans la clef du bon gotît,
est celui que les fils siffient d'une bouche enthousiaste, barytonnant de leur raison et dodelinant
d'une tête entendue.
§

Il adore la jeunesse, comme la musique. Tous
ses héros ont moins de trente ans, et ils ont tous
un air de Mozart ou de Cimarosa dans la tête.
Cet homme si vrai, qui fait tout aveu, ne dit pas
qu'il a cinquante-cinq ans, mais vingt-sept multipliés par deux. Que vous voilà bien, mon cher
duc de Stendhal en Espagne! Q'importe le toupet
de faux cheveux sur ce front éclatant et ces yeux
de feu. N 'ayez pas l'air, vous même, d'y trop
prendre garde,je vous prie: ils sont du plus beau
noir et l'un de vos titres au gouvernement de
Jouvence.
Enfant rempli d'esprit, jeune homme fou de
conquête, homme toujours ardent à vivre : plus
que mtîr, il est l'admirable comte Mosca, qui ne

CHRONIQUE DE CAERDAL

IOII

saurait vieillir. Les années doublent et triplent la
jeunesse. Elles décuplent l'ardeur spirituelle.
Fermez un peu les yeux; ayez cette complaisance :
dans l'obscurité, c'est toujours un maître, et peut
être un amant.

X
ÉGOÏSTE PAR PASSION

Il est passionné en tout. De là son horreur de
la vie banale. Il porte ce dégotît jusque dans les
plus violents appétits. L'amour facile n'est pas
l'amour pour lui. Si l'âme n'y est pas, l'amour
n'y peut pas être. Et pourtant il est le dragon qui
se moque des puceaux, et qui trouve la chasteté
si ridicule. Il est aussi le cavalier robuste, qui a
longtemps eu de grosses fringales. Mais il ne sent
rien pour les conquêtes sous la main, et il les.
manque toujours à l'heure du berger. Bourgeoises
ou femmes de métier, comme il n'a presque pas
eu de ces belles là, il peut dire à cinquante-cinq
ans: "Je ne suis pas blasé le moins du monde. •~
Somme toute, il n'a eu, compte-t-il, que six
femmes de douze ou treize qu'il a aimées. Ce
n'est déjà pas si mal. Avec les mœurs qu'on nous
a faites, et l'infâme morale du Nord, Stendhal
a mérité cinq fois la mort pour haute trahison.
Il est vrai que des six femmes tant aimées, quatre

��1or4

,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Il est tout à son objet, et on le croit abîmé dans
-soi même. Pourtant, la passion est égoiste avec
une générosité que le plus entier sacrifice égale à
peine. Surtout, la passion non satisfaite.
Il est clair que Stendhal s'est beaucoup vanté,
en apparence. Il n'a pas été des plus heureux en
femmes ; il s'en prête qu'il n'a pas eues, on le
devine ; et celles qui lui ont été le plus fidèles,
&lt;On soupçonne qu'elles lui ont rendu chichement
l'amour qu'il leur a prodigué. On se plait, d'ailleurs, toujours à supposer cet échec dans les
.grands hommes. On n'aime pas qu'un héros ait
été plus heureux en amour, que le commun des
mortels, dont le bonheur est si médiocre. (Les
.amours heureuses sont celles dont on ne voudrait
pas.)
Ici, du moins, on a l'assurance de cette flat·teuse infortune. Stendhal avait trop d'esprit : il
devait être gênant, surtout en Italie ; il était aisément ridicule. Les passions très vives, à Paris,
·sont presque toujours déçues : en amour, l'esprit
.d'un homme est une arme contre lui.
On est donc égoiste, parce qu'on n'a pas de
.bonheur. Cet égoiste de Stendhal ne peut même
pas feindre le plaisir : s'il n'éprouve le bonheur
,de sa maîtresse, il ne sent plus le sien. A l'amour,
il demande toute joie, et il n'y trouve le plus
.souvent que mélancolie, faute de certitude. Quel
.egoiste 1

CHRONIQUE Dl CAERDAL

1015

XI
L'ENNUI DE CIVITA VECCHIA

Je vois Stendhal dans l'ennui sinistre de Civita
Vecchia. Il ne peut même plus laisser ce trou à
rats, pour se promener à Rome, comme on ferait
de Corbeil à Paris. Car il ne passe plus inconnu
entre le Vatican et la place du Peuple. A Civita
Vecchia, il est le consul de France en disgrâce,
l'athée, le républicain dont M. de Metternich n'a
pas voulu à Trieste, et qu'on n'a peut-être pas été
B.ché d'éloigner de Paris: enfin le jacobin au bagne.
Il n'a pas, comme M. Ingres, l'étoffe d'un bourgeois sublime. Il ne vivra jamais à l'aise dans
l'habit de la considération ; le drap inusable d'une
classe qui possède, et qui s'estime de posséder, lui
tient moins chaud qu'il ne l'étouffe ; il crève là
dedans ; il en a une malaâie de peau. Il ne peut
pas représenter au naturel le plus faquin des rois.
ll ne représente que lui-même, ou à la rigueur,
Bonaparte et tous les crimes de la Révolution .
L'horizon de Civita Vecchia est à vomir la vie,
pour un homme qui ne peut toujours vivre dans
sa cellule. Les moines mêmes n'ont pas choisi ce
lieu morne, pour y fonder un couvent. C'est une
des seules villes, en Italie, où il n'y ait rien eu, et
où il n'y a rien. La laideur même y est plate. En
1840, Civita Vecchia était le bagne des Etats Pon1

•

�1016

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tificaux. Encore si Stendhal avait pu fréquenter
chez les forçats. A la bonne heure dîner avec tel
assassin au tromblon, prier chez soi tels birbes de
grand cru et de la bonne année : car pour les
crimes comme pour les vins, il y a des saisons
heureuses : il y faut le terroir, et la comète aussi.
M.ais, non. D'affreux prêtres, que le Saint-Siège
envoie purger dans l'oubli une infamie secrète•
de petits coquins ou de sales fripons qui
pénitence ; mais la contrition n'y est pas. Et les
ignobles commis de la police, argousins, ge~liers,
tous espions de la Consulta et de l'Autriche. Ils ne
prennent pas un bain tous les dix-neuf ans • et
.
'
leurs Joues mal rasées, où la suéur groui1le, semblent deux fromages de Roquefort.
Stendhal a été banni des capitales italiennes par
la volonté de l'Autriche: il a eu l'exclusive. Cet
honneur là était bien d-ô. à un homme de sa force :
d'autant plus souverain, qu'on le lui a rendu sans
trop savoir à qui.
Pour le dire e.n passant, que ce soit en I 840 ou
en 1910, comment se peut-il qu'il y ait encore
une Autriche? Se peut-il, véritablement, qu'on
n'ait pas compris que la paix du monde doit se
faire aux frais de l'Autriche ? Elle seule peut
gôrger les Allemands en Europe. Et, du moins,
après le premier engourdissement de la digestion,
y a-t-il des chances qu'ils se dévorent entre eux.
Mais, moi aussi, je m'égare.

fon;

CHRONIQUE DE CAERDAL

1017

§
Port mal famé, entre le maquis et les marais;
une terre plate et basse ; des dunes battues du
sirocco, l'été, et du libeccio en d'autres temps : le
vent porte le sable dans les rues qui sentent l'évier,
et promène dans les chambres la puanteur des
mares. Un trou de ville à maisons grises, barbouillées de jaune ; et les façades ont toutes les couleurs
du bran. Un nid à moustiques, une garenne à
rats, où sévit la fièvre ; où le choléra, il y a quatre
vingts ans, avait trouvé une de ses plus riches
réserves à gibier d'eau. Un peuple jaune et vert,
comme le caca d'oie ; une canaille morne )· de sales
petits bourgeois, gens de boutique, avec leurs
femelles mal lavées, courtes et pataudes. Le port
même a l'air malade: couché dans la torpeur d'un
sommeil malsain, il croupit entre une petite ile et
deux tours fortifiées à la Vauban, lourdes et sottes
au soleil comme la double oraison funèbre d'un
concierge, sans grandeur étant sans emploi ni
raison: deux tours de geôle plut6t que de citadelle.
Ce port n'est pas une place de guerre, mais une
prison.
Sortir de chez soi ? Que ferait Stendhal dans la
rue? Pour rencontrer quelques prêtres à l'œil faux
et trois femmes puantes, ce n'est pas la peine de
quitter la chambre. Aux portes de la ville, le limon

7

�IOI 8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et le désert. Le maquis fume au soleil. Rien ne
passe sur la Voie Aurélienne, sinon, de loin en
loin, quelque lent chariot, ou des paysans qui
sentent le mouton, la sueur et la poussière. Parfois,
un troupeau de vieux agneaux et de brebis aux
boucles jaunes. Çà et là, un fiévreux coin d'eau,
où les moustiques pétillent. Et sur l'horizon sulfureux, la Taifa, une colline hargneuse et plombée,
phare de la malaria.
A la maison, Stendhal, l'homme d'action,
s'épaissit sur sa chaise. C'est là que son sang violent
devient plus lourd de saison en saison, et que sa
mort prend mesure de l'homme. Le tailleur l'attend, à quelques mois de là, rue de Richelieu. Lui,
cependant, il ne vit plus que pour recevoir les
journaux et les livres de France. Vers la fin, il a
goô.té la seule joie d'amour propre qui l'ait sans
doute contenté : l'hommage de Balzac, unique
dans sa vie et, peut-être, dans l'histoire des lettres :
l'homme qui triomphe, rendant les armes au génie
méconnu. Alors, comme il a ri puissamment,
pensant au dépit de ses amis !
Après tout, c'est à Civita Vecchia que Stendhal
a connu le prix de la France. L'amour à Milan, et
tout le reste à Paris.
Quand le temps de l'amour est passé, l'esprit
est une plus belle carrière que l'ambition. On y
règne plus absolument et sans conteste. Bel empire
que l'on soumet sans avoir besoin de soldats, on

CHRONIQUE DE CAERDAL

1019

s'empare de ce pouvoir contre le gré de ceux
mêmes sur qui on l'exerce. Il ne faut qu'une occasion à la conquête spirituelle : Stendhal l'avait à
Paris, et ne l'avait pas à Rome. Il ne l'eüt pas
trouvée davantage dans sa chère ville de Milan,
capitale du ballet et de l'opéra bouffe. Au déclin
de ses jours, je m'assure que la passion de Stendhal
pour l'Italie était de pure imagination. Il vivait
dans l'Italie tragique du moyen-âge, et dans l'Italie
amoureuse de sa jeunesse. L'une et l'autre ne sont
plus que des souvenirs. L'Italie se faisait déjà
aussi niaise et morale que l'ennuyeux Manzoni.
Dès lors, Stendhal n'etit pas été fâché de passer à
Paris cinq mois sur douze. Là, on pense. Là, on
fait la grande guerre de l'esprit. Là, le combat des
idées et de l'art ne finit jamais. Voilà le dernier
effort, les formes toujours jeunes de l'immortelle
passion, et la vie héroïque quand on n'a plus
trente ans ni cinquante.

XII
CENT NOMS ET UN SEUL HOMME

Comme il s'est connu, ce Stendhal! A
quelle profotideur n'a-t-il pas vu son propre
mystère, en acceptant de ne pas l'expliquer ? Et
d'ailleurs, il mesure ses propres richesses à la
misère d'autrui. Il ne se vante de rien ; mais il est
1.

�1020

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une aiguille toujours acérée à percer la vanité des
autres. Il ne dit pas son prix ; mais il le connaît.
Tant d'énergie à être vrai avec soi-même marque
sa force. Contrairement à l'opinion des malins et
des roués, le génie du mensonge ne va pas loin :
le mensonge est bientôt dupe du mensonge.
Témoin, la rhétorique. La recherche du vrai est
seule sans limites. La quête de soi ne finit jamais.
En vérité, ai-je dirigé ma · vie le moins du
monde? se demande ce Montaigne de la Révolution. " Qu'ai-je éte ? Que suis-je ? Je serais bien
embarrassé de le dire. 1 "
"Je passe pour un homme de beaucoup d'esprit
et fort insensible, - et je vois que j'ai été constamment occupé par des amours malheureuses. 1 "
Il a le tempérament mélancolique décrit par
Cabanis : "J'ai eu très peu de succès. 2 " Et il
remarque : "La rêverie a été ce que j'ai préféré à
tout. 2 " Il finit par conclure : "Aurais-je donc un
carat:tère triste ? 1 "

§
Il se faisait appeler Bombet, marquis de
Curzay, et Robert frères ; Domenico Vismara,
ingénieur à Novara, et De La Palice Xaintrailles
atné; comte du Tonneau et baron Raisinet; Cor2.

1
.1

Henri Brâlard, chap.
Ibid., chap. u.

1.

CHRONIQUE DE CAERDAL

1021

nichon, colonel Favier, Jules Pardessus et S. Alt.
le Prince de Villers; chevalier de Cutendre et
Horace Smith : enfin, il a pris et porté deux cents
noms. Il se donnait tantôt pour le duc de Stendhal,
tantôt pour un voyageur en ferrailles. Ce goüt du
masque est-il ]'instinct de la comédie ? le plaisir de
tromper? Ou comment l'accorder avec la fureur
de vérité, ce besoin qui ne se distingue pas, dans
Stendhal, d'avec l'élan de vivre?
Vivre les passions et les connaitre, c'est s'y livrer
deux fois, et les renouveler toutes, la vie n'étant
que le premier temps de l'intelligence : les actions
sont la matière des livres, soit qu'on l'emprunte,
soit qu'on la fournisse. N'y a-t-il pas du mensonge
dans le jeu de mystifier, si l'on s'y plait? Je
répondrai qu'il en est ainsi dans le comédien, et
point du tout dans l'artiste. Le masque de l'interprète n'est pas celui du poète comique.
C'est par imagination que le poète mystifie. Il
fait un nouveau personnage, chaque fois qu'il se
sent l'être. Mais d'abord il l'est. Il ne dupe pas
les autres : il se satisfait lui-même ; quand il s'est
répondu, il leur répond : loin de les abuser, il se
révèle. Il bouffonne au besoin : pour se donner
lieu de rire.
J'ai su quelqu'un, naguère, qui prenait ainsi
toute sorte de noms, par ·un attrait irrésistible :
il bnilait d'être un peu, dans le monde, tous les
hommes qu'il est en secret. Cet homme là, entre

�1022

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

autres manies, ne date jamais ses lettres du jour
où il les écrit ; mais du jour où il y répond dans
sa tête, et fort souvent du lieu où il rêve qu'il est,
où il est en effet, infiniment plus présent que là
où on le croit être. On ne se dérobe jamais mieux
aux autres qu'en se restituant à soi-même.

3. Les femmes de Stendhal sont d'une beauté
ravissante : elles sont dans l'amour, comme le
chant du violon dans la musique. Tout le génie
d'aimer; et le reste est de surcroit. Madame Bovary
exceptée, il n'y a point de femmes dans Flaubert.
Quoi de plus beau ou de plus ardent que Madame
de Rénal, Mademoiselle de la M6le, la Sanseverina
et Clelia Conti ? Il me faut penser à Shakspearc.
Mais Julien Sorel ?
Julien et Fabrice sont le même homme, l'un
en France, l'autre en Italie ; l'.un, contraint de
faire sa fortune; l'autre, la trouvant faite. Fabrice,
c'est Julien Sorel moins la tragédie. De ces deux
princes enfin, Julien est le Bonaparte qui doit
conquérir l'empire; et Fabrice, le cadet d'une
maison royale, qui pourrait régner à la place du dauphin. Julien ne peut sans doute pas être populaire;
mais s'il l'eîit été, on verrait déjà qu'il passe de
bien loin Don Juan.
La misérable postérité de Chateaubriand accuse

CHRONIQUE DE CAERDAL

I02J

Stendhal d'être sans cœur. Stendhal enveloppe la
passion de nudité, si je puis dire : elle est si
éclatante, qu'on ne la distingue plus de sa propre
lumière : elle est comme une ligne de rochers
attiques sur la mer, dans le soleil blanc de midi.
Il y a plus de cœur, en telle page de Stendhal,
que dans tous les romans français pris ensemble :
mais ce cœur est tout action. Ce cœur se livre à
l'esprit : il se fait moins sentir que comprendre.
Qui l'a compris d'ailleurs, est pénétré pour jamais
du sentiment que cette lumière enveloppe. Julien
Sorel est le Don Juan des cœurs vaillants et des
àmes puissantes, et non pas seulement le prince
des grands seigneurs méchants hommes et des
grandeurs oisives. Il est avec Fabrice l'éternel
modèle du jeune homme qui doit vaincre·; mais
si bien né qu'il doit, refuser la victoire, et y
préférer un jour, ne ftit-ce qu'un seul jour, la
sublime issue de la passion.
Comme telle, la passion c'est toujours la mort.
Ou, pour mieux dire, un état si pur et si parfait
de l'âme, que la mort, la vie, rien ne s'y distingue
plus.
§
4. Généreux Stendhal ! Quand il se dit Espa-

gnol, on ne peut s'empêcher de l'aimer ; et ce
gros garçon, eüt-il trois fois plus de ventre et les

�1024

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

joues rouges, son Espagne est celle du sublime
Don Quichotte, et jamais Barataria. En lui et
dans les autres, il appelle espagnol l'instinct
héroïque : une nature rebelle à toute platitude, à
toute bassesse, enfin à tout ce qui nous entoure.
Une àme origin;ùe, non soumise à la règle. Mais
être original, dans la maison commune, c'est être
fou, comme c'est être criminel que d'être pauvre.
" Je devais être un singulier problème dans la
famille Daru ; la réponse devait varier entre :
c'est un fou et c'est un imbécile. " 1
L'indignation a mené sa vie : "Elle m'a créé,
dit-il, le caractère que j'ai. " 2 Le conte espagnol
le plus ordinaire-, s'il y a de la générosité, lui fait
venir les larmes aux yeux. Il détourne ses regards
de tout ce qui est bas. C'est ce qui l'empêche
toujours d'avoir le génie comique. La conversation
du vrai bourgeois le rend hypocondre. Il a une
égale horreur de la vie plate et de la vie commune.
Il ne peut pas s'expliquer à lui-même "la disposition au malheur que lui donne le dimanche ";
point d'autre raison que celle-ci : le dimanche est
le jour du plaisir pour le troupeau. Il est clair que
Stendhal n'ira pas en paradis avec les autres : et
c'est ce qu'il demande. Qu'est-c~ qu'un paradis où
il faudrait retrouver toute cette canaille ? Depuis
que Potachon de la Mirandole admire Parsifal, il
1 1 Henri Brlt/ard, chap.
pour un fou, etc.

XXIX.

Et encore, ch. xvm : Je pasae

1025

CHRONIQUE DE CAERDAL

me semble que je n'aime plus la musique. Cependant, une idée me rassure: Potachon fait semblant.
Demain, il n'y pensera plus : il sera rendu tout
naturellement par son beau génie à Louise, la
sainte arpette, et à Samson le tondu. Car l'Apollon
de cette espèce-là est un Arlequin mi-parti Sor...
bonne, et mi-parti Montmartre.
§

5. " La découverte de Don Quichotte est peutêtre la plus grande époque de ma vie." 1
" L' Arioste forma mon caractère. " 2
" Quel océan de sensations violentes j'ai eu. " 3
Le moins lyrique des hommes, et pourtant des
plus poètes : il est toujours ému. Il ne peut pas,
tête à tête, douter de son génie, même s'il sourit
en le confessant. Sa sensibilité est trop vive : ce
qui ne fait qu'effieurer les autres, le blesse jusqu'au
sang. Telle est son unité:" Tel j'étais en 1799,
tel je suis encore en r 836, mais j'ai appris à
cacher tout cela sous de l'ironie imperceptible au
vulgaire. " 4
Henri Brlt/ard, ch. vm ; ch. xx.
Ibid., ch . vm ; ch. XI .
1 Ibid., ch . xx1x.
' Ibid., ch. XXVI : Les affections et les tendresses de sa vie
sont écrasantes et disproportionnées ; ses enthousiasmes excessifs
l"égarent ; ses sympathies sont trop vives, ceux qu'il plaint souffrent
IJIOÎn1 que lui.
1

1

�1026

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Artiste donc, autant qu'on peut l'être : puisque
c'est le pis aller de l'amant. Mais on peut dire
aussi le contraire du grand homme: amant, le pis
aller de l'artiste. Entre les deux, il y a l'âge : on
finit par l'art, on commence par l'amour. Ha 1
pourquoi l'amour ne finit-il pas ce que l'amour
commence ! Mais si l'amour accompagnait toute
la vie, on n'aurait pas besoin de l'œuvre. On
cherche un divin alibi. Puissance de l'art: on crée
une religion, et on la donne aux autres. Et souvent
ils en vivent, qu'on a cessé soi-même d'y croire.
On donne la foi, et on ne l'a pas. Car il faudrait
avoir le bonheur: et quel dieu l'aura, qui s'est
fait de soi-même ? quel dieu croirait assez à
l'œuvre de ses mains ?

6. Un tel homme ne pouvait rien être dans
l'État, ni dans les bureaux, ni dans les assemblées.
Enfant même, il était de trop dans la famille.
La famille veut qu'on porte en commun des
sentiments ou des intérêts bas. 1 De toutes les
vertus qu'exige la famille, (l'Académie, les cercles,
les coteries de tout ordre) la première est un
Souvenirs d'Égotismt, Journal, Htnri Br4/ard, partout ; mais
d'abord, ch. 1v, v1, vu, v111, x.
1

1027

CHRONIQUE DE CAERDAL

/

estomac robuste : il s'agit d'avaler le linge sale de
la maison, en mesure, et sans s'y prendre à deux
fois. L'indignation est le grand péché contre la
famille. On appelle respect la solidité de l'estomac.
Jamais de nausée, je vous prie, et pas d'indignation. Si le bol est par trop répugnant, ouvre la
bouche et ferme les yeux. Ainsi, jeune coquin,
quand votre père, l'imperturbable rentier de
l'imposture, enseigne l'honneur, la constance
romaine et le sublime désintéressement.
Est-ce qu'il est permis d'être généreux en
famille? Malheureux, c'est trahir la maison. Quant
à être vrai, il n'y a pas de pire forfaiture : c'est
trahir sans plus. La raison d'état n'est rien de
plus que la raison de famille, multipliée un ou
deux millions de fois. L'honneur couvre le mensonge utile. Le plus vil intérêt, la jalousie entre
autres, a toute sorte de beaux noms ; mais 1a
vérité généreuse est la trahison. Le monde est
plein de politiques à puantes racines, qui sont
docteurs en cette théologie. Et moins ils sont
chrétiens, plus ils se fondent sur l'Église. Je les
reconnais là.
§

7. Cruel, oui, à ce qu'il méprise.
Mais comme il aime 1

�1028

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

§

8. Il est musicien de lettres, à sa manière, qui
est celle d'un géomètre, comme Flaubert cherche
sa musique à la façon d'un peintre et d'un orfèvre.
Stendhal disait : "Souvent, je réfléchis un quart
d'he9re pour placer un adjectif avant ou après son
substantif. 1 "
Quelle langue pourtant, quelles ressources pour
le génie, et quelle étendue, celle où en moins de
cinquante ans on a pu lire, usant enfin des mêmes
mots, Stendhal, les Mémoires d'Outre Tombe,
Flaubert et Verlaine.
On sourit du mépris rieur quel' on voit à Stendhal
pour Chateaubriand, se moquant du style moderne.
Dans son antipathie, Stendhal quelque part semble
avoir prévu Verlaine. 2 Il n'est rien de si contraire
à Verlaine que Stendhal. Lequel est le plus d'ici ?
Et Stendhal croit aimer la musique ! Mais quoi,
la France qui a tant méconnu Stendhal, ne sait pas
encore le prix de Verlaine. Or, depuis Dante, c'est
le plus poète des poètes, le plus vrai, le plus pur,
étant toujours en Dieu, et le plus musicien.
§

9. " Mes amis, -

ils auraient fait sans doute

1 Lettre à Balzac, du 30 octobre t 840.
• "Il ntigt dans mon cœur," dit-il en se moquant. Mlmoirts d'u11
Touriste, II, t 8 1 .

CHRONIQUE DE CAERDAL

1029

des démarches actives pour me tirer d'un grand
danger ; mais, lorsque je sortais avec un habit
neuf, ils auraient donné vingt francs, pour qu'on
me jetât un verre d'eau sale... Je n'ai guère eu, en
toute ma vie, que des amis de cette espèce. 1 "
Le Condottière disait un jour, faisant allusion
au goüt patient et à l'indulgence d'un sien ami
pour un Achate outré et ridicule :
Nous aimons à avoir des bouffons, nous autres
rois.
Des Triboulets qui nous chérissent ne sont plus
difformes à nos yeux : ne les chérissons nous pas ?
Et plus sincèrement peut être qu'ils ne nous le
rendent. Témoin Stendhal avec Colomb, son
Romain de Grenoble. Là est le lien entre eux et
nous.
Chérir un homme, c'est lui trouver parfois une
secrète ressemblance avec nous mêmes. Du moins,
nous le croyons ; et nous voulons le croire, si
notre sentiment s'en mêle. Un magnifique bouffon
doit, il me semble, nous présenter la caricature
d'une face au moins de notre propre caractère ; et
moins visible elle est en nous, plus la bouffonnerie
a de saveur dans notre ilote familier. D'ailleurs,
le plus beau bouffon est le moins volontaire. Il y
faut premièrement le don de nature ; puis le
talent, qui l'étend et le justifie. Que le bouffon,
1

Henri Brlilard, chap. II.

�JOJO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

d'abord, ne veuille pas l'être; puis, qu'il s'efforce
de bouffonner parfaitement pour nous plaire. C'est
le fond de l'amitié, en beaucoup d'amis. Ainsi
Bouvard et Pécuchet, le Pylade et l'Oreste des
siècles plats, avec la Science pour maitresse, autrement dit pour Erinnye.

XIII
EUROPÉEN

C'est le destin du génie français de ne pas être
assez français, s'il n'est aussi européen.
Goethe et Stendhal sont les premiers européens
depuis la fin du moyen-âge. Car au temps de la
chrétienté, les grands chrétiens furent hommes de
l'Europe, si Europe il y avait : saint Bernard, je
suppose. Chaque pays pourra continuer d'avoir ses
bons serviteurs, qu'il appelle ses grands hommes;
mais il n'y aura plus, en art ni en poésie, de grand
homme qui ne soit européen. Il faut désormais
porter l'esprit de l'Europe dans l'œuvre même où
triomphe le génie d'un peuple ou d'une race.
Etre européen, ce n'est pas lire et parler cinq
langues, ptlt on écrire avec talent dans toutes. Ni
passer la vie à errer de pays en pays, être connu à
Londres, avoir des amis à Berlin, la gloire à
Genève et un lit à Rome. Ni paraitre enfin sujet
de toutes les nations, plus que citoyen de sa

CHRONIQUE DE CAERDAL

1031

propre patrie. Il s'agit d'être libre citoyen de
toutes, en esprit.
Je ne sais qu'une façoh d'être bon européen :
avoir puissamment l'âme de sa nation, et la nourrir
avec puissance de tout ce qu'il y a d'unique dans
l'àme des autres nations, amies ou ennemies. Les
phis ennemies nous sont amies en ce qu'elles ont
de grand ; et si nous sommes à la beauté, leurs
plus belles œuvres sont à nous. Il n'y a que des
amitiés pour un vaste esprit.
Etre européen : être allemand avec Goethe et
Wagner ; italien avec Dante et Michel Ange ;
anglais avec Shakspeare ; scandinave avec Ibsen ;
russe avec Dostoievski: prendre à soi toutes ces
puissances, et ne point se perdre à force de s'y
répandre. Mais d'abord, se rendre maitre du trésor,
et n'en pas être le gardien asservi ; en posséder
les magies diverses et contraires, au lieu de s'y
éparpiller au hasard : en un mot, y faire l'ordre.
Voilà ce que j'appelle être européen; et c'est à quoi,
de tous, l'homme de France est le plus propre.
Car, s'il a le génie de sa langue, qui est un art,
comme l'art même il est un ordre, et fait un ordre.
Il n'y aura point d'Europe, si l'esprit Français n'y
préside. Ce ne serait pas la peine d'une Europe, si
elle ne se constituait en mère et protectrice du
genre humain. Il reste bien plus de l' Allemand
dans Goethe et de sa province, que de Paris et de
Grenoble dans Stendhal. Et combien notre Stendhal

�IOJ2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

est plus libre, moins docteur, moins timoré, plus
homme enfin. Il ose à tout coup, et jamais il ne
s'émerveille de son audace, comme font les Barbares. Les peuples moraux n'atteignent pas à la
virilité. Ils passent de l'enfance niaise à la violence.
Stendhal est bien l'homme de la Révolution et
l'artiste de la Grande Armée. Son œuvre est la
chronique de l'intelligence française en Europe.
Comme la Grande Armée elle même, il promène
sa pensée de Cadix à Moscou~ et de l'Écosse en
Sicile. On la trouve en Italie plus souvent qu'ailleurs, parce que Stendhal y a ses quartiers d'amour.
Ce grand capitaine a conquis l' ltalie passionné~J la
musique, l'art et les mœurs étrangères; et .il a
offert ces conquêtes à la prose française.
Comme il a voyagé dans toute l'Europe en
voluptueux, il a goüté, sous tous les climats, à tous
les fruits de la nature et de l'histoire. Il n'a jamais
été plus lui même, qu'en faisant cet immens~
butin. Le don de voir et 1de sentir était égal en lui
au don de comprendre. Toutes .ses erreurs sont
passionnées : il y a de la vie dans toutes. Ses sens
l'ont enrichi de mille sentiments divers. Il n'a
jamais repoussé un plaisir du cœur ni de l'intelligence. Il a pris sa volupté et sa peine partout. Et
ce grand amoureux: de la vie s'est sa~si ,.des â~es
étrangères, sans rien ôter à la force et a l mgénu1té
de la sienne.
Plus il semblait sacrifier la France et le caractère

CHRONIQUE DE CAERDAL

1033

français aux passions étrangères, plus il réussissait
à se les asservir. C'est l'amour qui fait les vraies
conquêtes. On est maitre le plus de ce que plus
l'on aime. Je parle de l'esprit et de ces belles
guerres, où le vainqueur cède amoureusement les
armes au vaincu. Avec la bonté du terroir, et
pareille au sol même de la France, la pensée
de Stendhal s'est fécondée de tout l'Occident; les
plants du nord et du midi y purent croitre en
qualité, portant des parfums et des bouquets nouveaux à l'antique culture et au commun vignoble.
Voltaire et Rousseau avaient été des Français
pour- toute l'Europe. Stendhal le premier, depuis
Montaigne, fut un Européen de France. Et lui
seul, avec Goethe, jusqu'ici Pa été.

XIV
ASSEZ HAUT POUR NI! PAS hRE DUPE

Tout pa'ien, et pourtant de sensibilité très
catholique, il se garde, il rirait de méconnaitre la
chair : les barbares qui la violentent, d'ailleurs, la
servent à leur insu plus grossièrement que les
autres. Stendhal, plus il donne aux sens, plus il
les cultive, et moins il s'y limite. La recherche de
la volupté, qui est toute sa morale, ne le porte,
comme Montaigne, qu'à distinguer plus finement
entre les plaisirs. Et comme Montaigne préfère le
8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI
1034
bel entretien d'un livre ou d'un poète à toutes les
jouissances vulgaires; Stehdhal est ·toujours prêt à
trouver une volupté suprême dans la gloire, dans
l'honneur, dans l'action héroique, en toutes ces
( fleurs de l'âme qu'on ne peut cueillir, le plus
/ souvent, qu'en tranchant la tige de la vie.
Le plus réaliste des hommes par l'esprit, il ne
respire que pour les èauses idéales ; et c'est la
raison même qui lui en révèle la réalité, comme
elle lui en fait connaitre le prix. Il ne tient si
fortement à la terre, que pour bondir au dessus
de la boue, des fossés et des plats chemins. Il est
toujours à cheval, et toujours au galop sur la
plaine. Les partis les plus beaux sont pour lui les
plus vrais. Le héros et les amants passionnés lui
semblent les plus raisonnables entre les hommes :
seuls, ils ont fait de la vie un emploi qui vaut la
peine de vivre.
Rien ne lui plait que les choix ·généreux du
sentiment. Il ne croit qu'à l'amour sans calcul et
aux œuvres héroïques : voilà tout ce qui compte
dans la vie ; et dans la mort, il croit passionnément
à la gloire.
Enfin, je trouve en lui, plus qu'en personne, le
goüt divin de la France pour l'immortalité.

ANDRÉ SuARÈs.

Avril r9II.

IOJS

,
,
REFLEXIDNS SUR LA LITTERATURE
.

LA NOUVELLE C~OISADE DES ENFANTS, par
Henry Bordeaux (Flammarion).
"Je l'écris avec certitude: le Kantisme est un poison pour
l'intelligence française. Il l'engourdit et la paralyse. Tout pète
de chez nous, soucieux de transmettre le flambeau de sa race,
devra en préserver ses fils. Il ·ne le leur laissera pas ignorer.
mais il leur montrera son venin. " Ainsi parle M. Léon Daudet
dans ses nerveux, savoureux, endiablés Fantômes et Yioa:,,IJ~
J'ignore comment les péres de famill~ s'accommoderont de ces
hauts devoirs, et de quelles mains subtiles ils démonteront la
Dialectique transcendentale afin d'y r~ndre palpable à leur géniture, et claire sous le flambeau de leur race, la poche à venin.
Ce_ que,. je s~is bien, c'est_ que M. Henry Bordeaux n'expose
pomt I inteil1gence française aux poisons dont la menace le
Kantisme. Au contraire .de la Critique de la Raiion Pure, lea
œuvres de M. Henry Bordeaux, et singulièrement la Nour;t/le
Crofrade des Eefants, se présentent aux " pères de chez nolU "
sous le visage le plus souriant, le moins offensif. Un de ses
admirateurs lui a consacré un livre qui s'appelle : Le RomtJncitr
û la famille Jra1tfaise : " Quelles canailles que ces pères de
fa~ille ! " disait Talleyrand. Qtiels subtils et quels révolutionnaires que ces romanciers de famille ! me disais-je en lisant la
NO#Velk Croisade. Car ce livre se compose d'une préface cc
~'un roman, et la préface et le roman (oui, Monsieur !) m'ont.
mtéressé comme des œuvres de futurisme très authentique.

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1036

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Croyez bien que je ne fais pas concurrence à Mon1ieur
·Mézigue, et laissez-moi vous citer un précédent grke auquel
vous accueillerez mieux mes dires. J'avoue que je n'ai jamais
lu de romans de Luigi Capuana, professeur à l'Université de
Catane. Mais il y a quelques années je me trouvais en Sicile,
au moment où se célébraient les fêtes de son jubilé, et où il
rec1,vait un porte-plume en or que lui offraient les écoliers et
écolières de l'Italie. Les journaux siciliens abondaient en
articles qui l'étudiaient ; il y était généralement exalté comme
un romancier de santé morale, propre éminemment à la cure
de printemps dans les familles italiennes, et même comparé
plusieurs fois, s'il me souvient bien, à M. Henry Bordeaux
lui-même. Quelques mois après, comme je me trouvais encore
en Italie, les journaux retentissaient de comptes-rendus d'un
procès intenté- à Marinetti, à d'autres futuristes aussi peut~tre, pour _outrages à je ne sais plu11 quoi, les mœurs je crois.
Or un éV,énement du procès fut une léttre de Capuana, qui
non seulement défendait les futuristes, mais se déclarait, en
termes itali;missimement enthousiastes~ lui-tnême, futuriste. Et le
journal de l'école paraissait avec cette grande manchette:
Luigi CapUt1na futuriita ! L'auteur du Monoplan du Pape avait
fait là une grande conversion ! Il y a dans la Nouvelle Croiiade
des Enfants un monoplan et un pape, tous deux en considérable
posture. Mais _il est des raisons plus sérieuses pour nous faire
pressentir, dans les conditions naturelles du roman de la famille,
italien ou français, les pentes qui le conduisent vers l'esthétique
.de F. T. Marinetti. Et je pense bien que celui-ci a l'esprit assez
large pour faire siennes ces paroles du duc d'Orléans : "Je ne
redoute aucun concours, de quelque point de l'horizon qu'il
me vien~e. "
La préface de M. Henry Bordeaux s'appelle TroiI Petitts
Mario1me1tes. M. Bordeaux1 afin de remercier ses lecteurs qui
l'ont introduit si souvent dans leur famille, nous conduit à son
tour dans la sienne, et nous présente ses trois fillettes, discrète-

37

10

ment, mais assez pour que nous les jugions charmantes. Je ne
crois pas que le roman de M. Bordeaux dé~ourage ses imitateurs U'en connais !), mais la préface de fyl. Bordeaux, ou plutôt,
dans cette préface, les propos de son aînée, mademoiselle
Paulette, décourageront tous ses critiques, qui ne pounont
jamais qu'ajouter du grossier et du lourd aux deux aphorismes
décisifs dont cette malicieuse petite personne a décoré soil auteur.
Voici le premier. Elle est entrée dans le cabinet de travail
de papa. Elle est entrée là comme on entre chez le marchand
de sucres d'orge. Elle n'a point senti cette aura qui souffle dans
les lieux inspirés. Mais simplement "la voilà qui vient et qui
me pose sa petite main sur le front. - Paulette, ma mie, ·que
me veux-tu ? - Mais, papa, ton front n'est pas mouillé.
- Pourquoi, diable, mon front serait-il mouillé? - Tu ne
gagnes pas ton pain à la sueur de ton front. Elle avait lu dans
son Histoire Sainte, etc. " Cela est profond. Il se voit que
M. Henry Bordeaux n'écrit pas à la sueur de son front, que
son travail est facile et paisible, lisse et-sec. Victor Hugo, ainsi
admonesté par Georges ou Jeanne, aurait peut-être crié, comme
le Colosse de Rhodes dans la Légende des Siècles :
La goutte de l'orage ut ma .seule sueur !

M. Henry Bordeaux, lui, n'avait pas d'orage romantique ni
d'inspiration panique à évoquer, et il est resté coi. - Vous
avez raison, Paulette. Il y a ceux qui gagnent à la sueur de
leur front le pain de leur pensée, et il y a les autres. Quand la
carafe est en sueur, c'est que son eau est fraîche.
Et le second. A :la veille du premier janvier, Paulette et
son papa ont été faire un tour de promenade aux ChampsElysées, mais, comme c'est le moment des étrennes, que la
maison est déjà encombrée de cadeaux, sa mère ,. défendu
qu'on achetât rien à Paulette. Et M. Henry Bordeaux, qui ·
est un jeune papa, tient compte de cette recommandation à
peu près comme ferait un vieux grand-père. Il achète ·ce qu'on

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1038

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lui demande. Il achète un seau de bois : un seau trouve
toujours pour l'acheter, celui que dirait Willy...
•• Après le seau une pelle la tenta ... J'offris la pelle. Qu'estce, en effet, qu'un seau sans une pelle pour le remplir de
sable ? Il y a entre les deux instruments un rapport étroit, un
lien nécessaire qu'un papa n'aperçoit pas immédiatement, mais
qu'un enfant discerne tout de suite. Puis ce , fut une balle.
A vrai dire, la balle ne se rattache à rien. De même la corde i
sauter qui me fut aussi réclamée. J'offris la balle, j'offris la
corde à sauter. Mais j'avais une raison, une raison supérieure,
que tous les parents, soucieux de l'éducation de leurs enfants,
comprendront : je voulais savoir jusqu'où iraient les appétits de
Paulette. Vous conviendrez que c'était là une expérience intéyessante. Alors elle désigna une poupée d'un air tendre et me
la montra sans rien dire. Je vis le point d'or qui court dans sca
y~ux se fixer. Elle souriait, elle était jolie à cro~uer, elle ne
demandait rien. J'offris la poupée.
·
,, Savez-vous comment elle me remercia ? Non, vous ne le
devineriez jamais. Les deux mains pleines, elle me considéra
gravement et me dît enfin :
,, - Comme tu es faible, papa ! "
Aucun critique de M. Henry Bordeaux n'est allé plus loin,
ne s'est exprimé sur son compte avec cette autorité, sévère et
juste. Il est vrai que M. Bordeaux est, en bien des points, un
auteur faible, et j'ai cité cette page afin que l'on vh qu'il est un
auteur faible dans le moment, en la mesure et pour les raisons
qui en font un papa faible. Il est faible, dans les deux cas, par
défaut de volonté, de discernement, de discipline, non par
défaut de moyens naturels, d'invention et d'observation. Que
faudrait-il pour rendre cette page exquise? Cela i:µême qui eOt
fait juger à Paulette que son papa était fort : p.e la décision,
du sacrifice, - rayer, barrer. Supprimez, sans rien ajouter, tout
le remplissage fadasse, toute la sauce à la farine, et il vous reste
ceci :

1039

"Après le seau une pelle : j'offris la pelle. Puis ce fut une
balle. La balle ne se rattache à rien : j'olfris (donc) la corde à
sauter. Je voulais savoir jusqu'où .iraient les appétits de Paulette.
Elle désigna une poupée, d'un air tendre, elle souriait, elle ne
demandait rien : j'offris la poupée.
" (Alors) les deux mains pleines, elle me considéra et me
dit : Comme tu es faible, papa ! "
Je n'ai fait qu'ajouter un donc pour une clarté peut-être
superflue, et bien qu'il fasse pléonasme avec la ponctuation, et
que transposer un alors. La page de M. Bordeaux, mise au
régime des viandes grillées, et fondue, dégraissée, rajeunie, vous
prend tout de suite un petit air piquant et savoureux de
Jules Renard. Je voudrais que ce Renard, en puissance chez
lui, servît un peu à M. Bordeaux de conscience littéraire, de
remords vivant, ainsi que celui du jeune Spartiate, et quitte
peut-être à mouiller son front d'un peu de sueur. Mais que
d'obstacles ! Faiblesse de M. Bordeaux à l'égard de lui-même :
tout cc qui tombe de sa plume, il le garde, et voilà ses pages
qui cheminent, chargées, elles aussi, de seaux, de pelles, de
cordes à saute.r et de poupées, qu'il n'a pas eu la force de
refuser, à mesure que les plus faciles boutiques les lui proposaient. Faiblesse de M. Bordeaux à l'égard des familles, des
éternelles et fortes familles ! A la renommée de Carpentras
contribuent, avec ses berlingots, les inscriptions placées jadis
sur les sièges de la promenade: Bancs pour s'asseoir. M. Bordeaux,
plus soucieux que Mallarmé d'être intelligible, tient excessivement à ne laisser pour les familles, même carpentrassiennes,
aucune obscurité dans ses propos. Il ne dira pas : "Qu'est-cc
qu'un seau sans une pelle?", mais ~îen : "Qu'est-ce qu'un
seau sans une pelle pour le :remplir de sable. " Au moins la
grand'mère, qui est dure d'oreilles, a compris. Les jésuites
mettaient des coussins sous les coudes des pécheurs, M. Bordeaux met des cornets acoustiques dans les oreilles de ses
lecteurs. Mais le style vrai ce n'est pas cela, le style v:rai ce n'est

�1040

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas le style jésuite, c'est même tout le contraire. Et voilà ce
que mademoiselle Paulette nous a fait, d'un mot, saisir.
Maintenant que nous avons la clef, nous pourrions analyser
de même toutes les pages de M. Bordeaux, arriver aux mêmes
conclusions, et nous convaincre qu'il y a dans la Noufle/Jt
Croùade des Eefants une étoffe où l'on taillerait, avec des
ciseau:s:, un conte fort aimable. Mais l'étoffe telle qu'elle est,
dans son entier, dans son superflu, si elle ne nous donne pas
cela, nous donne pourtant quelque chose de plus curieux qu'on
ne croirait. C'est le moment de s'expliquer sur le futurisme de
M. Bordeaux, qui consiste, en gros, je le dis tout de suite,
dans la création d'un type nouveau de roman : le roman-film.
Je rappelle que le futurisme, tant littéraire que pictural, n'est
guère sorti, jusqu'aujourd'hui,,de l'Italie, qui est la terre nationale du cinéma. Et le futurisme, en effet, figure bien' le principe
du cinéma, appliqué de façon inattendue, parfois curieuse, au
arts. Une toile futuriste invite l'œil à la cinématographier,
comme une toile impressionniste invite l'œil à la recomposer
avec des taches; mais l'œil, si j'ose dire, n'en fait qu'à sa tête:
s'il est jusqu'ici (je parle du mien) consentant aux invites de
/ l'impressionniste, il ne veut rien savoir devant celles du futuriste, et il a beau tourner sa manivelle, le cinéma ne marche pas.
Quoiqu'il en soit, M. Bordeaux, qui s'est dépeint, dans sa
préface, comme le père le plus complaisant, doit conduire fort
souvent ses fillettes au cinéma. Ecrivant, dans la Nowellt
Croisade, un conte pour ses enfants et pour ceux des autres,
soucieux de les captiver ainsi que les captive Rigadin, il a, sana
doute, malgré lui, inséré, comme un futuriste, le plus possible
de cinéma dans son roman. Et je vous assure, que vu sous cet
angle, son livre devient très curieux. Vous sayez que la plupart
des romans populaires passent aujourd'hui au cinéma, de
Roger li: Honte à Quo YadiJ, et il y a quelques semaines Ica
journaux nous annonçaient que M. Paul Bourget avait trait6
avec une maison italienne pour la mise en film de Co1mopolis.

llÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

Mais jusqu'ici il fallait que l'adaptateur désarticuUt le roman
pour le projeter sur l'écran. Cette fois il n'aura qu'à prendre
tel quel le roman-scénario de M. Bordeaux pour en tirer le
plus joli film que puissent voir les petits et les grands enfants
d'Europe.
Quand le cinéma sera sorti de sa phase empirique, que son
esthétique propre se dégagera, et que des artistes vrais essayeront
d'en faire autre chose que le pot-pourri assez discordant et
saugrenu qu'il est généralement aujourd'hui, on comprendra
sans doute qu'un film c'est un mouvement, que tout doit y
~tre sacrifié au mouvement, construit ou plutôt orienté en vue
d'un mouvement. La course folle, en boule de neige, la poursuite
des sergents de ville, des étalagistes renversés, des petits pâtissiers, qui fait normalement le fond inchangé d'un épisode
comique, demeurent très caractéristiques : car, bien qu'hérités
du vaudeville, ils sont nécessités par le genre cinématographique,
ils lui sont incorporés comme la 1r6µ:1r71 à l'ancienne comédie
attique. Ils constituent le schéma que doit s'attacher à développer l'art du cinéma. Cela d'un côté, le futurisme milanais
de l'autre, voilà peut-être deux extrêmes encore grossiers qui
aideraient notre imagination à évoquer cet art de mouvement,
cette danse du monde sur l'écran d'une salle, an vrai, complet,
cherchant ses moyens dans son principe et dans son centre, tel
que le courant du siècle le verra certainement s'épanouir.
La Nouvelle Croitade c'est la forme la plus ingénieuse et la
plus délicate qu'ait prise jusqu'ici l'idée de cette course folle,
rythme élémentaire, respiration et vie de tout le roman, et
par laquelle sont aspirés, définis, tous les personnage.\ de
M. Bordeaux. Le titre d'un chapitre : Et la pouriuite c011ti1111t •••
pourrait former le sous-titre du roman, jusqu'au moment où la
poursuite se termine dans la communion des enfants.
Cette course, c'est le départ des enfants d'un village savoisien,
qui, ayant entendu en classe l'instituteur raconter la Croisade
des enfants, celle du XIIIe siècle, sont amenés par un des leurs,

�1042

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le petit Philibert, à se croiser eux aussi, à s'en aller à Rome
pour voir le pape et communier de sa main. Une fois qu'ila
~ont fartis, les pare~ts courent après eux à travers la montagne,
jusqu au mont Cems, conduits par le curé et l'instituteur dont
les discussions servent d'intermèdes comiques et ne ~dront
rie~ à d~v:nir des gestes sur l'écran ; les parents les rattrapent,
~ais Philibert et sa sœur Annette, eux, vont toujours, vont
Jusqu'à Turin, jusqu'à Rome, poursuivis par les parents, par
l'oncle Thomas, le curé tot?jours et l'instituteur encore, et il y
a des chemins de fer, et il y a un aéroplane qui a une panne
au mont Cenis, et qui va à Rome, et qui ptend l'oncle
Thomas, et ils retrouvent enfin Annette et Philibert, à la
chapelle Sixtine, avec le pèlerinage des petits communiants
français, que le pape vient de recevoir. M. Bordeaux a même
mis assez d'art à ne pas ralentir le mouvement de la course, à
( ne jamais l'immobiliser en tableaux plastiques a la façon du
Chatelet.
Elle ne commence, cette course, qu'au sixième chapitre;
mais les cinq premiers y préluderaient par cinq morceaux fait1
à souhait, eux aussi, pour le cinéma, et ménagés comme les
cinq parties d'une ouverture. Voici le Miracle de la N~l, les
jouets que l'oncle Thomas avec du bois et des couteaux
fabrique la nuit de Noël pour les sabots de ses neveux, ces
jouets qui se feraient si joliment, sur l'écran, devant les spectateurs, - le Songe de l'oncle Thomas endormi dans la chapelle
abandonnée, l'oncle Thomas à la porte du Paradis, rudoyé par
Saint Pierre et renvoyé sur la terre par le Seigneur Jésus, l'ancienne Croisade des Enfants, racontée en classe par l'instituteur, et qui passerait sur la toile à la manière du Rh,
de Detaille.
Tout cela est si bien appelé par le cinéma que sOrement, cet
été, dès la fonte des neiges, la croisade des Enfants va être
suivie, en pays savoisien et italien, de la croisade Pathé ou de
p croisade Gaumont. Les opérateurs, ayant transporté I em

JlÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1043

matériel en quelque Avrieux, suivront, vers la mi-juin, par le
Mont-Cenis, la trace des petits croisés. Certainement on ne
sera pas embarrassé pour la figuration, sauf en un point :
Verrons-nous Pie X sur le film 1 La Chapelle Sixtine s'ouvrirat-elle è Et la communion des enfants par le pape, l'apothéose
de la croisade, terminera-t-elle dignement, sur un point final
de stabilité, d'éternité, ce poème oculaire de mouvements ?
Qqel beau problème à agiter dans une assemblée de cardinaux !
Le cardinal Mathieu n'aurait pas vu là de grande difficulté, lui
qui, lorsqu'il entrait pour Vêpres, en grand apparat, dans le
chœur de sa cathédrale, permettait, dit-on, que l'organiste attaquAt : Tiens, voilà Mathieu! Il ne manque pas de curés qui font
servir leur église à des projections cinématographiques, Jérusalem
ou scènes de la Passion. Les journaux nous donnaient récemment
le texte de la lettre fort aimable que Pie X a écrite à
M. Bordeaux pour le féliciter de sa Nouflelle Croisade, et le
pape a collaboré avec l'auteur, puisque les paroles que celui-ci
met dans sa bou.che, à la scène finale, "sont directement
inspirées du discours adressé par le Souverain Pontife, le
1,1- avril I 9 I 2, à la chapelle Sixtine, au pèlerinage des petits
communiants français". Le Pape n'a jamais vu aucun inconvénient à poser devant l'objectif, en une quarantaine au moins
d'attitudes, bénédiction ou même prière intime : la photographie animée ne diffère de la photographie immobile que par un
perfectionnement technique, et Guillaume II ne dédaigne
point de s'y prêter libéralement. Je suis bien certain que tous
les petits •et les grands enfants qui vont au cinéma seraient
reconnaissants à Pie X d'accorder jusqu'au bout son appui au
talent cinématographique de M. Henry Bordeaux.
. C'est là tout le futurisme de M. Bordeaux, et je suis très
disposé à avouer qu'il est beaucoup plus sain que celui de
M. Marinetti. Son roman m'a donc intéressé par la pente
fleurie qui le conduit au cinéma, et parce qu'il fournissait une
donnée aux questions que je me posais ici il y a quelques

�1044

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

années : je me demandais si le meilleur du roman n'allait pas
se déposer dans le théatre; voilà qu'il brlile singulièrement lei
étapes. Mais je reconnais qu'à côté du scénario cinématographique, qui nous donnera tout ce que peut avoir le plus beau
film du monde, la Croisade des Eefant1 a des pages ingénieuses,
spirituelles, d'un esprit parfois un peu préparé et compassé
comme l'était celui de la Petite Mademoiselle. M. Henry Bordeaux sait construire avec habileté un roman, et je me souvieus
même que toute la seconde moitié de la Maison était des
meilleures. Ce qui lui fait défaut c'est, bien entendu, l~s.!}'!e, f
Je n'ai aucun préjugé contre ces sortes d'œuvres, je ne suis pas
assez sot pour leur reprocher leur succès, et je garde assez de
sang-froid pour les mettre à leur rang moyen. Il est exact que
les poètes n'ont pas, en tant que poètes, le droit d'être
médiocres ; ils sont bons ou mauvais. Mais le théitre, le
roman, l'histoire, la peinture, la sculpture, la musique, (tout
en somme sauf la poésie) vivent quotidiennement, normalement, sainement, de talents moyens, ou, simplement, de talents.
Il en est en littérature comme en politique, où la continuité, la
résistance et la santé ordinaires d'un pays résident dans ses classes
moyennes. C'est le terreau qui permet la floraison, c'est le normal
couronné et violenté par l'exception géniale qui lui fournit u
raison d'être, c'est la vie littéraire courante qui apporte, à l'élite,
appui et résistance, et au-delà de laquelle s'épanouissent les moments privilégiés d'amour, c'est le système de rapports sans lequel
il n'y aurait pas d'absolu, c'est l'ordre des appelés hors desquels
sont tirés les élus, mais sans lesquels il n'y aurait pas d'élus. Il
n'est pas besoin de mobiliser toute la pensée de Leibnitz pour
comprendre que notre monde littéraire est, après tout, le meilleur des mondes littéraires possibles. Ne partage pas cet avis
M. Paul Stapfer qui a écrit plusieurs volumes afin de montrer que
les réputations littéraires, passées et présentes, constituent la plus
hasardeuse et la plus incohérente loterie. Il n'en prenait A
témoin, d'ailleurs, que son goO.t personnel, ce qui était peu.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1045

Il se plaignait d'avoir vainement consacré un livre entier à
prouver qu'Adolphe Monod était un prédicateur aussi grand
que Bossuet : ce qui d'ailleurs m'a fait lire Adolphe Monod,
et m'aurait conduit à penser que M. Stapfer était un mauvais
plaisant, si Adolphe Monod n'avait été précisément son parent.
Le jugement de la postérité sur Bossuet et Monod est bon.
Le jugement favorable des classes moyennes sur M. Bordeaux
s'explique par les qualités de M. Bordeaux, qui est un ouvrier
de romans très expert comme MM. de Flers et Caillavet sont
des ouvriers habiles de pièces. Cela n'empêche point la hiérarchie, mais la permet, la dévoile, la consacre. Villiers de l'IsleAdam fait remarquer avec bon sens que le bourgeois préfère
évidemment la •lecture de Scribe à la lecture de Milton, mais
qu'au seul prononcé du nom de Milton, et bien que le bourgeois ne l'ait jamais lu, ce nom implique pour l'intelligence du
bourgeois une lumière de gloire qu'il ne songerait jamais à
placer autour du nom de Scribe, et que la seule comparaison
entre Milton et Scribe lui paraîtrait un parallèle entre un
sceptre et une paire de pantoufles, quelque argent qu'ait gagné
Scribe, quelque pauvre que soit mort Milton. Le succès est
nécessaire, et la gloire est nécessaire, et quand l'homme èle
lettres a distingué avec clarté ces deux ordres, quand il a
compris de plus que la gloire n'est pas l'ordre premier et qu'an
delà il en est encore un autre, qui est à la gloire ce que la
gloire est au succès, ce que le succès est à la réclame, alors il
possède la paix de l'ame, ou du moins il a réalisé l'une de ses
conditions. Charles XII en campagne voulait envoyer une de
IC8 bottes gouverner la Suède à sa place : la littérature d'une
ipoque a ses pantoufles de famille, bienfaisantes et nécessaires ;
le danger ne commence qu'au moment où elle prétendrait les
Bever comme un sceptre.
Ai.BERT THIBAUDIT.

�NOTES

NOTES
,
l.A LITTERATURE
NICOLAS GOGOL, par Louîs Llgtr (Bloud).

M. Louis Uger, qui est professeur de langue et de littérature
russes au Collège de France et qui a formé d'éminents spécialistes au premier rang desquels je me plairai à citer M. Boyer,
vient de publier un Nicolas Gogol dans la collection des Ecritl4ÎIIJ
éh:angm de Bloud.
La biographie de Gogol que nous donne M. Léger ne pouvait être, dans les limites trop étroites assignées à l'ouvrage, 11ne
de ces biographies totales, exhaustives, à l'anglaise, telles que
celle de Thackeray par sa sœur, de Die.kens par Forster ou par
Gissing, de Charles d'Orléans ou de Villon par Pierre Champion.
M. Léger ne devait, dès lor$, nous parler de l'homme et du
roman de sa vie que dans la mesure où cela pouvait servir pour
définir, expliquer et caractériser l'œuvre. De ce point de vue il
n'était pas très nécessaire de nous révéler qu'écolier, Gogol
" dans la même journée fut mis deux fois au piquet pour pro' " Sans ctre
¼
"talruen
··
"ou
. pos grossiers et pour malproprete.
"tainiste ", il fallait surtout parlet de l'Ukraine, cette Provence
russe et du tour d'esprit à b fois moqueur et sentimental,
ironi~ue et humoristique de ses habitants. Il fallait parler des
récits du grand-père, sur les genoux duquel Gogol faisa~t son
apprentissage littéraire, continué (rapp~ez-vous celui de
Balzac chez M8 Passez s:t M8 Guyonnet Meiville) dans 11D

I047

bureau du ministère des apanages o/i le futur auteur du MatJteau rencontra sans doute, en chair et en .os, son immortd
héros, l'humble tchin0'01lik Akakii Akakiévitch. Enfin il n'aurait
peut-être pas été inutile de noter que Gogol s'était fait remarquer d~ le collège pour son aptitude à saisir et reproduire " au
naturel non seulement l'apparence extérieure mais le caractère
de toute personne qu'il troùvait sur soh chemin. " Songez à
Becque qui, travaillant devant sa glace, cherchait jusqu'aux
gestes des personnages et attendait que le mot juste, la phrase
exacte yinssent sur ses lèvres. Songez à Dickens qui faisait également devant un miroir les contorsions et les grimaces qu'il
voulait prêter à ses héros. Songez maintenant à la théorie de
) l'émotion de William James, au mot de Pascal sur la machine,
l'automate. Celui qui prie joint les mains et ploie le genou,
mais, réciproquemçnt, celui qui joint les mains et ploie le genou
se sent prédisposé à la prière et au recueillement. En vertu de
cette correspondance, un romancier, par l'intermédiaire de son.
corps, peut pénétrer dans I'ame d'autrui, s'y tran~fuser pour
ainsi _dire. C'est le don d'avatar dont on a souvent parlé sans
trop l'expliquer, une sorte de faculté dt mimrtismt (non sans
rapport avec l'intuition bergsonienne) qui, on le voit, s'était
manifestée de très bonne heure et à un très haut point chez
Nicolas V assiliévitch.
M. Léger consacre tout un chapitre à ce qu'on est convenu
d'appeler le mysticisme de Gogol. On sait que, vers la fin de sa
vie, Gogol - le "Pascal de la steppe", - se ''convertit"
comme devait le faire Tolstoï. Il se tourna vers " Celui qui est
la source de la vie" et, dégoftté du réalisme, se prit à rêver
d'un art ou le cœur aurait plus de place que l'esprit. Le ton çle
M. Léger est ici d'un esprit fort. M. Léger, dans des pages fort
!~gères à la vérité, ne redoute pas de traiter Gogol, ainsi d'ailleurs
que Tolstoï, d'excentrique, d'exalté, de détraqué. J'ose croire
qu'il aurait mieux valu chercher à comprendre, - à l'exemple,
notamment, de M. Merejkowski, dans l'étude si aiguë, si fouit-

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lée, qu'il a consacrée à la psy~hologie de Tolstoî et où il conclut au conflit d'une conscience chrétienne d'une part, et d'une
physiologie et d'une subconscience pa'iennes d'autre part. Il
n'était pas défendu non plus de discuter - oh! je ne dis paa
d'admettre - les hypothèses imbues de matérialisme médical
de M. Ossip Lourié, 1 encore que de telles hypothèses, depuia
la publication de l'ouvrage de William James, The Jrarieties ,;
religious experitnce, et à une époque travaillée d'orientations
pascaliennes, ne soient plus de mise que dans la pharmacie
d'Yonville-1,' Abbaye, et, sans doute, chez les accroupis de V end6me. Mais surtout il n'aurait pas fallu oublier les pages admirables du Roman Rum dans lesquelles M. de Voguë explique
pourquoi Gogol - qu'il tient pour un janséniste - fut si
facilement convaincu par ses contemporains de mysticisme et
même de folie. Il aurait fallu songer également aux belles pages
où M. Pypine ' cherche le motif de la " conversion " de
Gogol dans l'opposition constante qui existait entre les rêves et
les moyens du génial écrivain, dans l'impossibilité où il se trou,.
vait de mettre son œuvre d'accord avec les aspirations de son
cœur, de faire servir son talent de réaliste et d'humoriste à la
réalisation de cette mission de moraliste et de prophète inspiré
qu'il se croyait appelé à remplir.
Après ce chapitre sur le mysticisme de Gogol, M. Léger
passe à l'étude des œuvres. Maïs il se contentera le plus souvent
d'analyser les plus importantes et d'en traduire, d'ailleun très
exactement, quelques extraits. En ce qui concerne Tarau BouiolJ
- qui ne ~enchante pas plus qu'il ne fait Melchior de Vogul!
- j'eusse aimé que M. Léger me montrât par le menu dans
quelles limites s'est exercée sur Gogol l'influence de Walter
Scott et de ces deux livres &amp; Pouchkine : La Fille du Capitamt
et 'Le Nègre de Pierre le Grand. Et il ne suffit pas qu'on me dise
1 PsyclzolofJÎt des grands romanciers russes.
' Le Messager d"Europe.

1049

que " ce qui fait le grand charme de Tarll!s Boulba ce sont les
paysages, les descriptions, les tableaux de genre." Je voudrais
savoir ce qui distingue le paysage de Gogol du paysage de
Tourguéniev, de Tolstoï, de Dostoïevski. Autant que des
lectur.es plus ou moins lointaines et rapides me permette-nt d'en
juger, il me semble qu'il y a plus de minutie, une plus grande
aptitude à voir le détail plutôt que l'ensemble chez Gogol, plus
de largeur, de coloris et aussi de sensation pure (entendez: non
traduite en sentiments ou en notions) chez Tourguéniev. Chez
Tolstoï, i1 y a un naturisme plus ardent, celui d'un païen qui
étreint la nature et qui se fond en elle encore plus qu'il ne la
voit. Dostoïevski enfin, dans ses paysages, au demeurant si rares,
spiritualise la nature, en donne une image toute pénétrée
d'ime et de pensée, à la Vinci. Si, au surplus, on ne se borne
pas à Tarau Boulba, on peut remarquer que Gogol, comme
Dickens, dotera quelquefois les choses d'un langage (voyez dans
l'admirable Ménage d'autrefois la chanson des portes qui n'est
pas sans rappeler le délicieux trio du grillon, du coucou et de
la bouilloire dans Criclcet on the Hearth) et que, comme Dickens
encore, il s'attachera de préférence à la description des mobilien et des costumes (c'est également le cas de Walter Scott et
de Balzac) et tendra dans les portraits à la caricature. Il -n'est
pas inintéressant de signaler à ce propos que Gogol avait dessiné
à la plume (ces dessins ont été reproduits dans une édition
nisse qu'il m'a été donné autrefois de feuilleter) les dernières
scènes de son Rt11isor avec un évident parti-pris de grossissement
qui rappelle Phiz ou Cruikshank, les illustrateurs de Dickens.
M. Léger proclame une tendresse particulière pour le
M1111t1au. Elle aura.it bien dft refouler dans son encrier les
lignes suivantes : "Après avoir lu et médité le Manttau, qui est
1lll chef-cl' œuvre incontestable, j'engage les curieux à se reporter
au œuvres trop oubliées aujourd'hui de Champfleury. Des
récits tels que les Souffrances du Profmeur Deltheil et Chitn Caillou
Ile redoutent la comparaison ni avec Gogol ni avec Dostoïevski,

9

�1050

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et, s'ils nous étaient revenus il y a quelques années, traduits ou

travestis du russe, nul doute qu'ils n'eussent obtenu un suc~
colossal auprès des snobs et des caillettes." Je renonce à traduire
la stupéfaction où ces quelques lignes m'ont plongé. Elles
révèlent avec une candeur vraiment désarmante à quel point
un philologue peut~trc dépourvu de goO.t et de sens littéraire.
Je sais bien que Champfleury a parfois raconté les souffrances
de pauvres diables, par exemple dans une nouvelle intitul~
Quinfuet, avec une sympathie qui plaide pour sa personne.
Mais enfin l'auteur des Bourgem de Mo/ind111rd ne fut qu'un
piètre romancier, un observateur assez patient, mais dépourvu
de toute espèce de style, et qui, lourdement, prosarquemcnt,
racontait des scènes vues (qu'il n'aurait pu imaginer) avec un
art qui ne dépasse pas l'étiage ordinaire des contes du Jo,mu/
ou autres papiers. Que nous sommes loin, avec cc grimaud, de
Gogol ! Au lieu de rapprocher de Cllitn Caillou, le Manflo
(dont s'inspirera Flaubert dans Un azur simple) il importai_t, aa
contraire, de montrer combien une telle œuvre est umqae,
irréductible à quoi que ce soit d'antérieur dans la fiction. Le
Manflau ne ressemble à rien, il apparaît, dans sa facture
terriblement stricte, " en plein débordement du romantisme
sur l'Europe littéraire", et cc ne sont évidemment pas les
proses d'allure voltairienne de Pouchkine qui en ont fourni ~e
patron. Il semble qu'il soit sorti uniquement de cc do~ p~tlculicr que l'auteur de Born Godoun(Jfl et Biélinslcy r~on~alSSa!ent
à Gogol "d'exposer vivement les misères de la vie, d esquisser
d'un trait ferme le néant d'un homme de rien et cela de façon
que cent riens qui échappent aux yeux des gens distraits ont
chez lai un relief extraordinaire." C'est bien cette "vertu de
miscroscope " - comme disait Gogol lui-même - qui a produit
cette histoire d'un petit scribe, d'un humble expéditionnaire
qui sc prive pour avoir un manteau, et que le vol de c~ man•
teau, lorsqu'il l'a enfin, frappe à mort. Et la m~e1lle, la
marque de grand art, c'est tout ce que ces trente petites pages

NOTES

1051

recèlent de portée symbolique, de verto suggestive. Derrière
le petit tdlùt0fl1lik Akakii Alcakiévitch nous apercevons les innombrables "créatures que personne ne protège, qui ne sont chères
à personne et n'intéressent personne, les créatures passives qui
supportent les lardons d'une chancellerie puis s'en vont au
tombeau sans aucun événement notable", et, en regard de ces
pauvres choses chétives et courbées, nom voyons se dresser
comme un sphinx ce monstre qui n'a ni .figure humaine, ni
cœur, ni entrailles : la Direction générale.
"Le Manteau occupe une place à part dans l'œuvrc de
Gogol. Il annonce l'œuvre de Dostotevslci ... N'eOt-il écrit que
le Manteau, Gogol aurait marqué dans la littérature rt1S!C une
empreinte ineffaçable." Voilà tout ce que M. Uger trouve à
dire sur l'influence exercée par cet incomparable chef-d'œuvrc.
On avouera que c'est peu. On connaît cc mot qui devrait
servir d'épigraphe à tous ceux qui écrivent sur Nicolas
Vassiliévitch et que Melchior de Voguë tenait d'un écrivain
russe: " ous sommes tous sortis du M1111uau de Gogol." En
qud sens et dans quelles limites il est vrai que le Manuau
renfermait dans ses plis toute la fiction russe, que là, en ce
point unique, à cette date (1842), sc trouvait le précieux gisement aurifère d'où divergeraient les filons qui allaient contribuer à la richesse de la littérature slave, c'est ce que l'on
dém~le à peu près clairement une fois qu'on a su lire comme
il convient ces trente pages. Mais on aimerait que cela fut
établi une fois pou.r toutes avec une méthode et une précision
rigoureuses. Et, d'autre part, on eO.t souhaité que M. Uger
îndiqu~t, non pas, puisque la chose a été faite dans le Ro11t1111
R111se, la divergence radicale du réalisme russe et du réalisme
français, mais la divergence moins sensible du réalisme russe et
du réalisme anglais. Et par là on était en bonne voie pour
définir cet humour de Gogol qui n'est pas le rire innombrable
de Dickens, ni cette jubilation de l'esprit qui comprend que
nous rencontrons chez Chesterton, ni le sourire sarcastique qui

�1052

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

erre sur les lèvres de Swift. Faut-il songer à Cervantès, comme
le veut de Voguë r Ou ne sommes-nous pas plutôt en présence
de quelque chose de spécifiquement, de strictement russe ?
Passons avec M. Léger à l'étude des Ames mortes, Mèrtrryid
do/Jchi. Le titre complet est ainsi conçu : Les Aventures tl,
Tchitchikov ou les Ames Mortes. M. Léger déclare que de tel1
doubles titres, à la mode aux environs des années quarante,
nous sembleraient tout à fait bizarres aujourd'hui. Je pense
bien que quelque jeune romancier doit se préparer actuellement
à faire mentir cette assertion. Un peu plus haut, M. Léger
donne une leçon de technique romanesque à Gogol : "Gogol,
dit-il, a négligé au début de nous dire ce qu'était Tchitchikov
et d'où il venait. " Et il estime que ces explications préliminaires, cette présentation, étaient absolument nécessaires. Ordre
logique, dirai-je, qui peut être cher 'à un philologue, à an
abstracteur, mais non pas forcément ordre esthétique. Gogol
observe, en SOIIlllle, le précepte classique d'entrer, tout de
suite, in medias rts, dans le vif du sujet, dès le début du roman.
Et toute l'école naturaliste ne procèdera pas autrement, attendant, pour raconter le passé d'un personnage pris dans le
mouvement d'une action, qu'un rien devienne un prétexte 1
cette évocation. M. Léger s'étonne encore que Gogol ait
commencé à écrire ses Ames Mortes sans se rendre compte des
proportions définitives de l'œuvre. Mais c'est le proc~é
commun à presque tous les romanciers d'aventures. Voyez
Smollett, voyez Sterne, et rappelez-vous cette phrase du ROfflllll
Comique : " Et pendant que les bêtes mangèrent, l'auteur se
reposa quelque temps et se mit à songer à ce qu'il dirait dans
le second chapitre. " M. Léger se demande enfin pourquoi
Gogol a sous-intitulé son livre Poème, et voici sa réponse:
"Par ce sous-titre Poème, l'auteur voulait .évidemment indiquer
qu'il ne fallait pas tout prendre au sérieux dans son récit et
qu'il y faisait une belle part à l'imagination." Ah! la plaisante
explication. Et je ne sais évidemment pas le motif exact, la

NOTES

10 53

pensée secrète qui a pu inciter Gogol à choisir cette étiquette.
Mais quand je sors d'une lecture de son livre, lorsque j'ai vu
se substituer peu à peu dans mon esprit, à mesure que je
tournais les pages, au héros principal Tchitchikov, et à cette
multitude de comparses, si fortement individualisés, à Manilov,
à la dame Korobotchka, à Sobakiévitch, à Nozdrev, au prodigieux Pluchkine, à tant d'autres, l'image de la Russie, de la
Sainte-Russie chargée de maux, de souffrances et d'iniquités, et
qui, pourtant, telle que la britchka de Tchitchikov, brt\le
l'espace, dépassant tout ce qu'il y a sur la terre, devant les
autres peuples et les autres empires effacés pour lui livrer
passage", quand il me semble entendre s'élever de ces pages
les voix, la voix qui chante dans le prélude de Borfr Godounoo
de Moussorgski, alors je comprends que Gogol ait appelé son
livre un poème. Au même titre que Don Quichotte, que le
Moulin sur la Flou, que Madame Booary, que Guerre et Paix,
les Ames Mortes sont une des plus belles rivières épiques de la
littérature.

Le meilleur chapitre du livre de M. Léger, celui pour lequel
son auteur était incontestablement Je mieux préparé, est intitnlé
Gogol et Mérimée. L'auteur de la Chronique de Charles IX
avait appris, parait-il, la langue russe à la même école qu'un
ami de M. Léger, qui, au fameux restaurant de !'Ermitage, à
Moscou, était bien empêché de commander une demi-bouteille

de CMteau-Yquem, parce qu'il avait complétement " oublié"
comment on dit demi en russe. M. Léger relève des bévues

assez amusantes dans la traduction du Revisor que nous devons
à Mérimée. Celui-ci prend un bateau à vapeur pour un train
(en 1836, en Russie!), un bœuf pour un veau, des harengs
salés pour des couleuvres, la Tour de Babel pour l'organisation
d'un dîner et, lorsque Gogol écrit : " Il est arrivé à la SaintBasile !'Egyptien " (c'est-,à~dire le 19 février), il traduit : " Il
est descendu chez Vassili Eghiptianine ". Je ne serais pas fkhé
pour ma part que le théitre du Vieux-Colombier donn!t un

�1054

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

, jour cette comédie du Ret1ist11r qui est très scénique, tr~
amusante, et dont la facture n'a rien de russe. Biélinsky, le
Sainte-Beuve russe, la déclarait supérieure à tout ce qu'a écrit
Molière. M. Léger n'hésite pas à la mettre au même rang que
le Tartuffe et le Misanthrope. L'éloge est peut-être forcé. Mais,
quoi qu'il en soit, et si jamais le RerJùeur était porté à la
scène, on voit qu'une révision sévère de la traduction de
Mérimée s'imposerait.
C.V.

•••
LE SEUIL INVISIBLE (I. La Grke, pièce en cinq actes.
- II. Le Palais de Sable, pièce en quatre actes) par Gabriel
Marcel (Bernard Grasset).
Ce sont deux drames d'idées, sans allégorie ni. symbole.
L'auteur n'y veut rien montrer qu'une "tragédie de pensée",
mais en situant le conflit dans des milieux réels, tout
semblables au nôtre ; en choisissant des personnages "qui ne se
distinguent de la moyenne que par u11e clairvoyance intérieure
plus aiguë". Le lyrisme tragique auquel il tend est un lyrisme
de la conscience claire, qui dédaigne d'exploiter simplement la
surprise inquiète en fac~ du mystère, l'angoisse au seuil de
l'inexprimé. Et le livre, enfin, s'adresse aux esprits religieux et
à eux seuls: "Car la religion considérée dans son essence n'est
pas un credo objectif, portant sur des réalités transcendantes,
pas plus qu'elle n'est un code de préceptes moraux : elle est la
foi dans la valeur absolue de la vie, non pas la divinisation
d'un phénomène naturel, mais l'affirmation qu'il n'y a de
réalité véritable que de l'esprit, et que le reste n'est pas."
Je ne voudrais pas que ce programme abstrait décourageAt
un seul lecteur : ces drames ne sont pas vaine idéologie ; ils
vivent d'une vie intense, ils remuent l'¾me, ils y soulèvent une
exaltation singulière. Mais comment les résumer sans en appauvrir, sans en fausser rnéme la signification ?

NOTES

1055

I. Françoise Thouret ose affirmer : "Quelles que soient les
surprises que l'avenir me réserve, il n'y aura rien dans mon
destin que ma nature n'explique et que ma raison ne justifie."
Sa raison, c'est le déterminisme scientifique ; sa nature, c'est la
passion sensuelle. Vainement son .fiancé Gérard lui apprend
qu'il est atteint de phtisie ; Françoise ne veut pas attendre,
force Gérard de l'épouser. Lui, croit qu'elle s'est sacrifiée ; et,
parce qu'il se sent indigne d'une si haute charité, il a honte de
ses caresses, de ses désirs, aspire à renier sa vie charnelle, et
s'engage dans les voies de la perfection mystique. Aux yeux de
Françoise, cette saintet~ qui endort et paralyse n'est que
l'œuvre de la maladie. Or, elle a beau crier l'aveu des convoitises auxquelles elle a résolument cédé ; Gérard ne voit plus
en elle, qui crut vouloir, qu'une enfant irresponsable, chargée
par Dieu d'une tkhe obscure - la tkhe de son salut.
Françoise l'entend sans être convertie, mais non sans que son
désarroi la détache de cette vaine science à qui l'individu reste
un mystère : ainsi la raison n'éçlaire plus, ne borne plus ses
désirs ; elle prend pour amant son ancien maître ; et quand
Gérard, ramené sur la terre par l'aveu de sa femme, lui offre et
lui redemande le même amour qu'autrefois, elle choisit d'avouer
encore, plutôt que de se partager. Gérard rentre en lui-même,
et proclame sa foi : Passion impure, sacrifice mensonger, trahison
vile, pour Françoise, ne sont rien qu'effets de forces naturelles,
mais sont, pour Gérard, signes et moyens d'élection, mystérieux
instruments de la Gdce. Il meQrt en disant : " Dieu est
libre."
II. Moirans est le champion éloquent de la. cause catholique.
Croit-il lui-même à cette religion qu'il défend î Oui sans doute,
si la croyance n'est rien que l'affirmation même; si croire, c'est
adhérer avec amour à un beau rêve qu'on sait n'être qu'un
rêve, et s'en servir pour mettre en fuite les rêves ignobles ou
médiocres qui font déchoir l'humanité. "Qu'est ce que la
vérité d'une croyance ? Pensez-vous donc qu'on croie à Dieu

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et à l'immortalité comme on croit à l'existence des habitants
de Mars 1 pensez-vous qu'au regard privilégié de la foi les
portes du ciel visible s'entr'ouvrent L. Pour les humbles, oui,
pour les simples, peut-être est-ce cela ... Mais sur les sommets
ardus nulle vision ne fleurit. La foi véritable surmonte l'illusion
de l'objet ; elle sait qu'il n'est pas de roc tangible auquel les
hautes pensées se heurtent ... Au delà d'une liberté qui s'exerce
dans l'absolu, il n'y a plus que le vide. 11
Ainsi la vie spirituelle de Moirans n'est "qu'une danse sur
la corde tendue, avec le vertige de tous c6tés, le vertige de la
liberté toujours en péril." Il lui faudra durement apprendre que
la solitude morale est impossible, et que " nos idées sont des
actions aussi, qui travaillent hors de nous. " Dans ce qu'il
nomme sa foi, il puise bien le droit d'interdire le divorce à sa fille
aînée, qu'il n'aime point; mais non la force d'accepter que sa
préférée, Clarisse, entre au couvent. Pour la retenir, nul argument ne lui coüte, il ne recule pas devant l'aveu de sa phu
secrète pensée : "Rien ne vaut que la ferveur ; qu'importent
-les images qui la traduisent pour nous... L'amour même
ne poursuit qu'un fant6me, et que lui-même a créé. 11 Sa
fille l'a trop bien compris : "Tes paroles ne sont pas d'un
chrétien... Père, qui donc es-tu ?. .. . . . Père, tu me fais
horreur ! " Clarisse, dès lors, n'a plus qu'un dessein : arracher
son père à cette vie de mensonge, obtenir qu'il renonce à
ces luttes publiques où l'on perd la conscience de ce que
l'on est et de ce que l'on croit. " Je ne pourrai, lui dit
Moirans, renoncer à cette existence que si tu restes. " Et
Clarisse, après avoir demandé vainement au prêtre si la vocation
du cloître ne peut pas être une tentation, cède au chantage
monstrueux... Mais, par les joies du voyage, que son père
ensuite ne se flatte pas de l'avoir reconquise au monde ! Bien
qu'elle •ait senti parfois " palpiter en elle une âme inconnue,
une âme facile à contenter, et qui ne demandait qu'à vivre",
elle se refusè au mariage, elle ne voudra pas, ayant repoussé la

NOTES

1057

tentation la plus haute, accueillir la tentation du bonheur·
C'est donc "entre ciel et terre" qu'elle attendra l'heure de la
mort, car maintenant, comme à son père, le ciel des humbles
lui est fermé : "Tu as fait naître dans mon âme l'idée qu'au
delà de ma foi il y avait en moi une autre pensée, un autre
désir, et qui en rendait raison ... L'esprit d'orgueil était mon
maître ... Je connais maintenant cette ivresse des cimes ... ; je
sais ce qu'est cette ferveur abstraite qui monte dans le vide et
que n'exalte la vision d'aucun Dieu. " Mais Moirans n'admet
même plus que cette ferveur, qui fut la sienne, justifie aucun
sacrifice : "Si ma vie était à recommencer, je ne chercherais
plus à l'édifier sur le plan de l'absolu; Mtir sur l'absolu, c'est
bàtir sur le sable. " Et Clarisse de lui répondre, comme il eût
fait autrefois : " Nos pensées doivent savoir se suffire à ellesmêmes" ; mais en ajoutant ceci, qu'il n'a pas eu le courage de
croire : "Il suffit que la pensée de l'ordre soit en nous, pour
que nous puissions affirmer qu'il est." Ainsi leurs routes pour
jamais se séparent ; c'est de cette façon que Moirans expie.
Nous ne sommes pas loin des jours où un public de thHtre
applaudit, contre toute attente, cette pièce d'idées qu'étaient
les Affranchis, de M 11e Lenéru. Mis à la scène, les drames de
M. Marcel obtiendraient-ils même succès 1 ne doit-on redouter
pour eux rien autre chose que la frivolité des auditeurs ? Franchement, je ne le pense point. Ces drames vibrants de jeunesse
n'ont point la forte concision des Affranchis : trois actes suffiraient au sujet de la Grace ; même le Palais de Sable, œuvre
d'une beauté plus accomplie, gagnerait à s'alléger peut-être de
quelques scènes, st1rement de maintes répliques. Le problème
moral, dans les Affranchis, était ou du moins semblait être
moins transcendant, plus simplement humain. Et surtout, le
combat s'y livrait tout entier sur un même plan, où se trouvaient placés ensemble les personnages et l'auteur. En est-il de
même ici? L'auteur a défini la religion (dans sa préface) en
termes métaphysiques ; dans les "milieux réels" où le combat

�1058

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se livre, la Religion, c'est une tradition positive, une institution
sociale, un dogme révélé d'un mot, le catholicisme.
J'admets volontiers que la conception de la grke garde un sens
dans l'idéalisme absolu, et qu'ainsi le premier drame conserve
la valeur d'un symbole adéquat. Mais le second sujet, quelle en
est exactement la portée, si "la religion dans son essence n'est
pas un credo objectif"? Si, dans le Palais de Sable, les paroles
de Clarisse : "Il suffit que la pensée de l'ordre soit en nous... "
font écho, comme il me semble, aux convictions de l'auteur,
où donc situerons-nous exactement, dans l'existence de Moirans,
ce que Gœthe appellerait la faute tragirue, l'erreur fatale qui
précipite la Destinée ? Moirans est-il surtout coupable de ne
pas croire à la façon des humbles ? ou d'encourager chez les
humbles, et chez sa fille elle-même, cette croyance littérale
dont il a l'illusion de retenir l'esprit ? ou de ne point_consentir,
pour la gloire de l'esprit, le dur sacrifice que la lettre seule lui
paraît exiger 1 de peser sur la liberté de Clarisse ? de l'aveugler
de lumière brutale, après l'avoir tenue dans l'ombre? Où
trouver le point d'inflexion où la responsabilité commence, où
la nécessité s'efface devant le choix L. Moirans et Clarisse ne
répondraient pas de même ; il plaît à l'auteur que nous hésitions, que notre doute dure encore, après la lecture achevée.
J'ose, pour sortir de ce doute, risquer une conjecture : - Le
péché de Moirans, sa faute originelle, c'est . de n'avoir jamais
eu qu'une confiance incomplète en /'Esprit; c'est de n'avoir
pas été stir que la pensée de l'ordre, en nous, et notre volonté
de l'ordre sont la m2me chose que son existence absolue. Traiter
de rêves les idées qu'il choisissait, c'était regretter pour elles le
manque d'un objet, d'une réalité supérieure à l'esprit même;
c'était se tenir prêt à renier l'esprit, dès que parlerait la nature.
Issue fatale, pour qui d'abord suspend l'esprit à des idées, à des
images, qui participent en effet de la nature et du rêve. -:
Mais cette interprétation n'a plus rien de catholique ; et SI
nous l'admettons, Clarisse, en qui l'esprit règne sans compromit,

NOTES

1059

n'est pas véritablement dépouillée : car elle ne pourra longtemps:
s'arrêter, comme son père, à l'illusion que cet esprit, qui en
elle exige et commande, n'est rien de plus que son esprit, son
rêve tout individuel... Toutes ces questions abstruses, je le sais,
ne surgiraient pas au théhre dans la pensée d'un spectateur;
mais, sans franchir le seuil de la conscience claire, il est probable
qu'elles se traduiraient par un sentiment de malaise confus.

M. A.

•••
LE JAPON, par Lafiadio Hearn, traduit de l'anglais par
Marc Logé (Mercure de France, 3 fr. 50).
On sait que Lafcadio Hearn, fils d'un père anglais et d'une
mère hellène, artiste formé par les lettres françaises, mais très
curieux d'exotisme et de légendes étranges, quitta les EtatsUnis pour se fixer comme professeur au Japon, et dès lors.
n'écrivit plus que pour révéler aux Occidentaux les charmes et
les vertus de sa nouvelle patrie. Comme il en parla fort bien,
on le copie beaucoup sans le nommer. A lui seul sont empruntées maintes variations sur le " sourire japonais " ; et c'est
d'après lui qu'on caractérise le grand dessein de l'aristocratie
nippone : l'effort pour sauver l'ftme d'une culture antique en
empruntant non les mœurs, mais l'outillage matériel d'une
civilisation plus fortement armée.
Lt Japon rassemble des conférences destinées à l'Université
de Cornell ; Hearn corrigea les épreuves du livre peu de temps.
avant sa mort. 11 n'y faut donc pas chercher, comme dans les
œuvres précédemment traduites, l'enchantement de ses premières surprises, mais les résultats d'une expérience de quatorze
ans, complétée par des recherches érudites ; c'est une œuvre
didactique de sociologie et d'histoire. La moitié - plus d~
deux cents pages - étudie la famille, le culte domestique, les
croyances et les rites du shintoîsme et du bouddhisme ; car on

�1060

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ!ISI

ne peut comprendre ce pays - ni ses mœlll's, ni ses institu.
tions, ni son art - tant qu'on n'en connait point la religion.
En la dérivant toute du culte des ancêtres, l'auteur prend à la
fois pour guides Herbert Spencer et Fustel de Coulanges ; je
\ crois qu'il leur fait trop de confiance ; mais les idées qu'il leur
doit rassemblent bien les faits sans les dénaturer. Les faits eux.
mêmes nous montrent une étroite communauté de famille, de
classe, de tribu, de village, qui de toutes parts contraint et
façonne l'individu. Ce régime patriarcal, ni le pouvoir impérial, ni l'usurpation militaire, ni Ia propagande jésuite, ni la
féodalité ne l'ont modifié gravement jusqu'à l'époque du Meiji;
la vie industrielle, le parlementarisme, sont trop récents pour
en avoir effacé les coutumes. L'esprit des morts continue de
gouverner les vivants : "L'homme demeure soumis à trois
sortes de pouvoirs : la volonté de ses supérieurs le prive de sa
liberté morale ; la volonté commune de ses égaux lui refuse le
droit à la libre concurrence ; la surveillance des inférieurs le
contraint, tout en dirigeant les actions d'autrui, à s'abstenir
d'innovations bienfaisantes ... " Dans la vie scolaire aussi, c'est
toujours la masse qui soumet l'individu : " Dans ce monde
froid, tranquille, ordonné, il n'y a place ni pour la joie, ni pour
la jeuuesse, ni pour la sympathie ".
Cette froideur, cette rigueur cachées sous des dehors tendres
et délicats, on prétend que Hearn lui-même en pâtit, après
que, pour fonder une famille au Japon, il eut renoncé son titre
de citoyen américain. Il est certain que, s'il admire encore, le
ton de ses louanges a changé. Sans doute il voit disparaître 1
regret les résultats merveilleux " des innombrables tyrannies
qui pesèrent jadis sux ce monde de fées : la simplicité de la
coutume antique, l'amabilité des manières, le raffinement des
mœurs, le tact délicat qui se montre dans l'art de faire plaisir
à autrui, l'étrange pouvoir de ne montrer au dehors que les
aspects les meillelll's et les plus gais de son caractère. " Il estime
encore que le Vieux Japon "s'est rapproché de l'idéal moral le

1061

NOlES

plus haut, plus que nos sociétés ne s'en rapprocheront en
plusieurs siècles " ; mais il est prêt à mieux comprendre " ce
aalutaire individualisme, sans quoi aucune nation moderne ne
saurait s'enrichir et prospérer". Ses conclusions laissent entendre
qu'en croyant aimer le Japon réel, il aima surtout son rêve, le
symbole d'un avenir possible, l'illusion " d'un monde plus
Bevé de sympathie parfaite ".

M. A.

• ••
ESSAIS CRITIQUES, par Eugene Péte,jy, traduits du
hongrois par Reni Richet et Robert Stiegelmar (Fontemoing et cie,
3 fr. 50).

Les romanciers nous font connaitre les peuples, ces combinaisons de la race humaine avec les contrées terrestres et ils
doivent être di1férents les uns des autres pour comprendre
toutes les variétés de cette immense histoire naturelle en incessante transformation. Les critiques, eux, de quelque pays qu'ils
$Oient, se .-essemblent tous et nous ramènent toujours aux principes des choses, c'est-à-dire :\ l'homme. D'abord, parce qu'euxmêmes nous montrent, en tout temps et en tous lieux, l'identité
de l'esprit et des opérations du jugement et ensuite piarce qll'ils
opposent aux imaginations, aux enthousiasmes et aux procédés
des romanciers les règles de l'éternelle et immuable raison.
Comprendre, pour eux, même avec amour, c'est réduire les
œuvres à quelques constatations essentielles.
Peut-être, pour cela, sont-ils plus près de la vérité du monde
qu'on ne le croit ordinairement - car on ne les estime guère.
Et peut-être sont-ils aussi les meilleurs ouvriers de cette unité
de conscience intellectuelle dont l'Europe, aujourd'hui, a de
nouveau besoin.
Eugène Péterfy, critique hongrois dont René Bichet et
Robert Stiegelmar ont traduit qudques-uns des meilleurs essais,

�1062

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

confirme pleinement ces vues. Dans une langue qui " manque
presque complétement de toutes attaches d'affinité avec les
idiomes du reste de l'Europe", il exprimait des idées qui noua
sont familières et des sentiments qui sont les mêmes que les
nôtres. C'était un excellent esprit qu.i se servait des proc&amp;Ua
,critiques de l'école, aTec une pénétration remarquable. Ses
-connaissances nous prouvent qu'aucun pays de l'Europe, filt-il
lui-même sans grande littérature, ne se désintéresse de l'elrort
intellectuel des hautes nations.
Dans une carrière relativement courte, qu'il termina par le
•suicide, Eugène Péterfy (1850-1900) a traduit des ouvrages
français, allemands et anglais. " Godfried Keller, nous disent
.ses tradu_cteurs, et Gœthe parmi les poètes, en philosophie
Hegel, Kuno Fischer et l'esthéticien Vischer, en histoire
Ranke - mais avant tout Shakespeare - étaient ses auteun
favoris. Taine et Sainte- Beuve dont il s'est beaucoup occupé,
ont fait moins d'impression sur son esprit, Parmi les anciens,
.sans parler d'Homère et d'Hésiode, les pères de la poésie, et
des tragiques grecs, c'est Platon qu'il aimait le plus."
Son étude sur la tragédie, insérée dans ce volume, est, certes,
,une de ses plus pénétrantes. Il y examine pourquoi ce genre
dramatique est tombé en décadence et les raisons qu'il en
donne sont parfaitement justes. Il ne laisse pas cependant de
-croire à son renouvellement. Prenant le cas de ce petit greffier
que nous présente Gogol, et dont le rêve est de s'acheter un
manteau neuf avec lequel il cessera d'avoir l'air d'un mendiant,
mais à qui des voleurs ravissent ce manteau aussitôt qu'il l'a
acquis avec ses économies longuement amassées et qui en meurt
.de désespoir, Eugène Péterfy écrit:" ... Que faut-il penser d'un
·tel thème ? Un grec n'etlt pas trouvé plus absurde de voir un
ilote ~ur la scène tragique. Shakespeare etlt fait du bureau- .
crate un grotesque, silhouette d'imbécile, plaisanteries de
bouffon. Chez Stern ou Smollett, il etlt tourné au maniaque ;
loin d'emprunter à l'ame du. héros, il n'aurait servi que de

NOTES

,

mannequin à ses réflexions morales et à des paradoxes. Seul
!'écrivain moderne, déposant en cet humble un symbole de
notre sort commun, sait, en dépit de son ironie, illuminer
d'une lueur tragique l'histoire du misérable. Des cas comme
cdui-ci, pour le dire en passant, nous découvrent les terres
vierges de la psychologie ... "
Par "sagesse de critique " Eugène Péterfy se gardait de
prédire " à quelles transformations est réservée maintenant la
tragédie". Il sentait juste, cependant, et il ne faut pas beaucoup
de ces divinations pour faire un bon critique.

G. S.

• ••
MIRAGES D'EXIL, par Jean Rettaud (Bernard Grasset).
Tous ceux qui doivent, par la lecture, tromper leur soif de
voyages, et que ne satisfont point les notations de touristes
Mtifs, attendent beaucoup des expatriés à qui les " terres
étranges" sont devenues lentement familières. Ne décourageons
pas d'écrire nos colons, ni nos officiers des colonies ; ne décourageons pas le lieutenant Jean Renaud. Son dernier livre Lei
Emmts - écrit à la gloire des héros obscurs - le montrait
à ~e qu'1I me semble, un peu gêné dans la fiction ; j'aime bien'
mieux ces Mirages d' Exil, chargés de couleu.r et de songe, qui
nous mènent à travers 1'Annam et le Laos avec le gouverneur
Sarraut. D'un volume à l'autre, l'art s'est fait plus sftr; l'écri~
,~in a conquis ses moyens d'expression ; _sans les souhaiter plus
riches, on regrette que par endroits il se dispense d'en user :
Qu'il veuille nous communiquer son enthousiasme pour ses
compagnons d'armes, ses frémissements de joie ou ses frissons
d'horreur secrète, jamais - qu'il en soit convaincu ! _ l'aveu
direct d'une émotion, jamais les mots qui la nomment, l'exclamation qui la souligne, ne tiendront lieu des faits des obiets
d .
'
J
,
es images propres à la suggérer ... Sans doute, une description

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIII

déçoit, qui ne s'achève pas en rberie ; quand chaque année je
relis le Dlstrl, comment reprocherais-je à Loti de prolonger a
rision distincte par des sensations flottantes et des impressioa
indécises l Mais d'abord il pose nettement les grands traÏla
significatifs. Puis, sa manière ne convient pas également à toit
sujets. Le visiteur de l'Egypte ou de l'Inde, qui veut qu'oa
l'aide à retrouver, non l'atmosphère du pays, mais les lignes
d'un paysage unique, la figure d'un monument, la face et
l'allure des divers types humains, préfère aux phrases un pel
Boues de Loti cette prose patiente, appliquée et précise qa
Taine apprit à Chevrillon.De meme,après que Jean Renaud m'a
conduit devant les temples et les tombeaux d'Annam, je demande à les revoir de plus près, à suivre leurs contours de l'œil
et de la main. Mais je n'attends pas qu'on puisse mieux évoquer
le mystère de la foret laotienne on les aspects du " Par
Inconnu".

M.A.

LE ROMAN
DIDIER HOMME DU PEUPLE, par Maurice
(Payot).

B,,,,,,.

M. Bonneff écrit à l'Humanité des articles très utiles et intéressants sur l'apprentissage et les métien. Il était naturel que
son contact quotidien avec la vie ouvrière le conduisît ~ ~
poser dans un roman son abondante ex~ériance. Anw ~ liomme du pt11pk frappe-t-il par une vérité non dramat1q0u~
nuis naturelle, nécessaire, et, puisque tons les lecteun d 1111
journal populaire en suivent le feuilleton, l'Humnit~ ~6t ét6
mieux inspirée en publiant à son rez-de-chaussée D1J11r ~ae
N4114, tout indiquée, n'est-ce pas l pour servir à l'édncatlOII
populaire. Bien entendu le roman de M. Bonneff, comme la

NOTES

1065

plupart des romans analogues, juxtapose deux éléments qui ne
se mélangent jamais et entre lesquels on suit facilement, sur la
meme page, b ligne qui les sépare. D'abord tout ce qui est
ob!ervation précise et vivante, et ensuite tout ce qui est théorie,

,ie intellectuelle de Didier, vie politique où il est melé : il
était bien difficile de faire vivre cette seconde partie, et
M. Bonnelf n'y a guère réussi. Voici des exemples. Le petit
Didier a perdu son père, et il devenu lui-meme un enfant
perdu, un vagabond. Pour un moment il a trouvé du travail
dans une briqueterie, et un jour viennent se promener de ce
cbté quelques camarades de classe, du temps où Didier avait un
père et allait à l'école. "Le briquetier demande des nouveJles
de l'école : C'est CJépin qui est le pre? - Où c'est qu' vous
en aces en histoire 1 - Didier prend la gibecière du camarade,
il feuiUette les cahiers, parcourt les livres. Car il a quitté an
moment que l'histoire était émouvante : les Anglais étaient
maltres du pays. " Ces traits lins abondent dans la première
partie. La seconde partie, ceJle qui nous montre Didier grandi,
militant ouvrier et secrétaire du syndicat des terrassiers,
s'étend presque entière en espaces morts. Cc que désigne cc
mot: le Parti, ne vibre à aucun moment comme une corde d'art.
Cela devient de la berquinade socialiste. Pourquoi M. Bonnelf,
ici, ne s'est-il pas mis en pleine réalité humaine è On trouve là
un certain Dranis, type très conventionnel et vide de militant
10eialiste arrivé, qui devient ministre, président du conseil.
L'auteur s'est contenté d'nn mannequin. A sa place, j'aurais
animé bravement mon roman, en laissant de c6té cette image
de carton, en introduisant dans mon histoire Aristide Briand
•, lu'.-m~me, dont la psychologie, assez savoureuse, n'est pas compliquée à l'excès, et qui ellt fort bien été en place, à c6té du
militant Didier. M. Barrès, dans le R~rna11 dt I' Energie Nationale,
s'eat essayé avec un succès suffisant à ce mélange de personnages
riicls et de types imaginaires. Excellente ressource pour ceux-là
qui, ainsi que lui et M. Bonnelf, ne sont pas des romanciers-nés,
JO

�1066

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

\ le deviennent du dehors et par artifice d'intelligence. Si je
devais indiquer d'un mot l'ensemble et la raison des quelques
défauts que je reproche à Didier, je dirais qu'il reste dans le
livre trop de convention bourgeoise. Le roman de l'homme du
peuple a été fait par Charles-Louis Philippe, comme le roman
du bachelier pauvre par Vallès. Mais le roman du peuple n'eat
jamais le roman populaire, et il en est un peu des socialistes
comme des catholiques, étonnés et stupides devant Hello, pleins
d'aise et d'enthousiasme devant M. Bolo, un Hello du riche,
bien pire en soi que ne serait un Hello du pauvre. Ce n'est pu
pour M. Bonneff, bien entendu, que je dis cela : j'ai rendu
justice à ce qu'il y a de franc et de juste dans son roman;
lui-même nous donne l' Insurgé comme l'un des livres où son
Didier fait son éducation de militant. J'essaye seulement de
mettre un écriteau devant les mauvaises pentes et les tournants
dangereux du genre qu'il pratique avec conscience et assez de
goût.
A.T.

•••
CONTES D'ITALIE, par Maxime Gorki, trad. de Serg,

Persky (Payot, 3 fr. 50).
Le malentendu commence à se dissiper. Un volume comme
celui-ci démontre avec évidence combien la force de Gorki
résidait dans sa vie et dans son milieu, combien réduit au
seules ressources de l' écrivain, il avait courte haleine. Le succès
de ses premiers livres tint de la frénésie. La sympathie qui
s'attache à toute vie aventureuse y était pour beaucoup; la sure:1citation politique lit le reste. On répandait alors une photographie représentant Gorki se promenant à côté de Tols~oJ, dans
le parc de Yasna Poliana ; et la vogue qu'eut ce portrait pr~uve
bien que les admirateurs de l'ancien chemineau y voyaient

NOTES

autre chose qu'un amusant cliché d'amateur. Des gens qui
n'avaient jamais songé à lire ni la Mort d' lrlan Ilitch ni l'idiot
découvraient la sainte Russie dans Cain et Artheme ou dans les
Yagabonds. Des fanatiques ne reculaient devant aucun rapprochement ...
Qu'il fallth hausser les épaules devant ce~ ovations blasphématoires, c'est évident ; mais qu'il fallOt ranger Gorki bien
après un Tchékhov ou un Chtchédrine, voilà ce qu'aujourd'hui
personne n'osera plus guère contester. Les Contes d'Italie
portent en épigraphe ce mot d'Andersen: "II n'y a pas de
contes plus beaux que ceux que la vie elle-même a composés".
Il faudrait ajouter : "à condition qu'un œil lucide sache les
déchiffrer". Or celui de Gorki n'est pas très pénétrant. Cet
homme a connu, dans sa vie errante, les types les plus curieux;
il en a dessiné quelques uns avec force ; mais il ne les connaît
que comme peut connaître un passant. Ses nouvelles sont des
récits de rencontres, souvent belles, pittoresques et émouvantes;
mais "Pierre qui roule ... " dit le proverbe. Les contes "composés
par la vie elle-même", il faut les chercher dans des régions
plus secrètes. L'aventurier possède cet avantage de n'être pas
aveuglé par les préjugés et les idées toutes faites : c'est quelque
chose. Mais le bon observateur a surtout besoin d'attention. Il
y a une fixité du regard qui manque à Gorki.
Quant à ces Contes d'Italie, ce ne sont pas du tout des
•• contes " , mais
. des artlc
·1es parus sans doute dans quelque
journal russe. Il y a des croquis de grève, des anecdotes, des
"contes" à la façon de ceux que publient nos journaux. En
somme, le carnet d'un reporter qui n'a pas eu la chance de
voir grand'chose et qui n'a guère pu faire causer les gens qu'un
dictionnaire à la main.

J.

S.

�1068

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

LA MUSIQUE
DEUX ŒUVRES RÉCENTES DE CLAUDE DEBUSSY.
S'il ne fallait juger de la valeur et de l'importance d'une
œuvre de musique que par ses dimensions et par le bruit qu'elle
fait, on pourrait se dispenser de parler de Trois Poèmts dt
Stéphane Mallarmé, pour chant et piano, et de la Botte à joujoux.
Ce sont deux petits ouvrages ; non point courts, seulement,
mais de sonorité menue, de fine sensibilité, d'un sentiment qui
ne se gonfle pas pour paraître davantage, mais semble au contraire se modérer volontairement afin de s'énoncer avec plus
de précision. Mais pour cette raison même, au milieu de la
rumeur causée en ce moment par les œuvres plus bruyantes,
plus ostensiblement originales, de M. Strawinsky, il me parait
opportun de signaler ces deux compositions d'un go1Ît pl118
discret, dans lesquelles un tempérament artistique d'une
qualité rare, pour s'affirmer avec plus de délicate réserve, n'en
apparait qu'avec une plus incontestable et vivante intégrité.
-Cette musique se présente sans détours comme aussi san$
fanfaronnade. Dans quelque subtil · raffinement qu'elle se
plaise parfois - ainsi dans le troisième des Poèmes, dont la
manière est la plus " nouvelle" et rejoint certains passages du
Saint-Sébastien ou encore de la seconde série des Préludts jamais on n'éprouve cependant, à la lire, ce fkheux sentiment
d'être dupe que nous donne une musique artificielle ou
contrefaite. Authentique, celle-ci le paraît être jusque dans
ses précieux excès. Toutefois, malgré l'exquise délicatesse du
sentiment, léger comme un souffle, qui donne tant de charme
à la troisième pièce de ce recueil, peut-être préféré-je les deux
autres, plus simples - est-ce bien "simples" qu'il faut dire?
car la complication apparente de Eventail me paraît l'effet, au

NOTES

contraire, d'une extrême simplification et d'une minutieuse
analy~e qui ne retient, de l'idée inspiratrice, que ce qui en est
la qumtessence irréductible - peut-être, dis-je, préféré-je tout
de même la seconde, Placet futile, émue et spirituelle à la fois
comme un madrigal du XVIe siècle et dont l'expression musicale, si claire et si précise pourtant, s'enveloppe d'une atmosphère vaporeuse ; et plus encore la première, Soupir, admirable
la so~re puret: de ses lignes, par l'exacte mesure des moyens
d expr~ss10n, 1:ar I absence de tout effort inutile. Et ce qui en fait
le mérite ce n est pas seulement le go/Jt, si délicat et si excellent
qu'il soit, mais, associée à une émotion réelle, cette autre qualité,
plus rare, le style qui confère une souveraine dignité aux ouvrages
en apparence les plus légers. Ajoutons qu'il est difficile d'imaginer communion plus intime entre la pensée du poète et celle
du musicien. M. Debussy, apparemment, aime pour eux-mêmes
les vers dont il a fait un choix si heureux. Il leur laisse leu;
pleine autonomie. La musique qu'il écrit pour eux semble
n'être que, dégagée et enfin délivrée, la musique qui dans ces
Yers était latente.

p:r

Quant à la Boîtt à joujoux, un ballet d'enfants, c'est une
charmante et plaisante fantaisie ; il n'y aurait peut-être pas lieu
de s'y arrêter, si les sujets les plus frivoles ne pouvaient être
traités avec beaucoup d'art et sans frivolité, et si l'on ne retrounit ici: appliquée,s à un tout autre objet, les qualités qui font
le mérite des Potmes. Aucune affectation, aucun effort de la
pa~~ de _l'auteu~ pour paraître faire autre chose et plus que ce
qu il fait ; mais aussi, il aime ces histoires d'enfants, et les
enfants à qui elles sont destinées, et l'on retrouve, dans la Bo1tt
Ajoujoux cette sensibilité charmante, moitié rieuse, moitié émue
~ont Children's Corner avait déjà donné un exemple. Sans doute:
il Y a de " bonnes blagues" dans ce ballet, mais il y a aussi de
l'émotion, une émotion qui se dégage souvent (voyez le tableau
~e la Bataille) des traits en apparence les plus plaisants : tant
il est vrai que la musique, quand elle est vraiment muûr;ut, est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

moins propre à amuser qu'à émouvoir. Celle de la Boîte à joujou
est d'une sonorité délicieuse que l'on pare instinctivement des
couleurs de l'orchestre auquel il semble, en mains endroits, que
l'auteur lui-même ait pensé.
Sans doute, on peut trouver regrettable, non pas que
M. Debussy ait écrit ces deux charmants ouvrages, mais qu'il
ne nous donne pas aussi le grand ouvrage sur lequel nous
comptons depuis que nous connaissons Pel/las et au sujet
duquel le Saint-Sébastien semblait nous faire les plus belles
promesses. Toutefois il faut se réjouir, croyons-nous, de l'exemple
de probité, de fidélité à soi-même et à son art, que donne leur
auteur même dans de petites choses. Et, au moment où tant
d'amateurs des deux sexes, fort préoccupés par ailleurs d'évoquer
en terre française le génie latin et l' " éminemment français,,
- Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... - célèbrent
avec enthousiasme le mystère des Printemps préhistoriques aux
sons d'une musique savamment barbare, il n'était pas superflu,
'peut-être, d'attirer l'attention sur des œuvres qui peuvent prétendre à représenter quelques-unes des qualités du génie français.
A tout le moins sont-elles, dans leur petit cadre, l'œuvre d'un
grand artiste.
WrttY ScHMID,

LES EXPOSITIONS
EXPOSITION P. JOUVE (Galerie Hauamann).
Depuis longtemps les statues et les dessins d'animaux qu'expose M. Jouve frappent par leur grand caractère et par leur
sens de la synthèse architecturale et décorative. Le souvenir
qu'on en garde est celui d'un art ferme et probe. Il semble que
l'artiste qui s'attache à l'étude de ces fauves ou rustiques
modèles, doive échapper aux modes et au factice des a,teliers;

NOTES

une prévention d'honnêteté existe en sa faveur; l'exposition

de M. Jouve ne la déçoit pas.
Les animaux apportent presque toujours un malin plaisir à
ne pas tenir la pose, ils ne livrent à leurs interprètes que la

matière de notes et de croquis. Mais nul tempérament n'est
. moins apte que celui de M. Jouve à se contenter d'impressions
et d'instantanés. Il a le golÎt du travail large et achevé. Son
coup de crayon ou de pinceau a beau être rapide, il ne s'en
tient pas ades indications ; il lui faut des volumes arrêtés, des
masses de clairs et de sombres qui se balancent. Aussi ne nous
donne-t-il que çà et là l'impression du premier jet ; presque
toujours ses figures semblent le résultat d'études accumulées et
corrigées les unes par les autres.
Une panthère dessinée par lui n'est pas telle panthère
apparue tel jour sous telle lumière particulière ; c'est la
panthère dans l'affirmation la plus forte de tous ses caractères
de race. Aussi n'y aurait-il pas à pousser beaucoup ces études
dans le sens de la simplification, pour qu'elles pussent être
transposées en musique ou taillées dans le granit.
J'avoue pourtant éprouver quelque gêne devant des dessins
d'animaux que complète un grand paysage et qui forment
tableau véritable. Je sais bien qu'il y a les admirables aquarelles
de Barye ; mais elles sont de petite dimension, ce qui les sauve
de toute arrière-pensée d'académisme. Il y a une sorte de
contradiction entre la mobilité de l'animal et l'immobilité du
paysage. Si mon attention tendue a pu surprendre l'attitude
d'un cheval au galop, elle n'a pu, dans le même moment,
remarquer au loin les prés et les arbres. Si, pour parler le
langage de la photographie, l'œil était "au point" quand il
regardait les replis de ce boa, il devait voir " flou " tout
l'entourage. Et ma gêne est peut-être encore plus morale que
logique : je devrais éprouver une si forte émotion à la vue de
ce reptile, être si fasciné par lui, que je ne serais plus en état
de rien apercevoir d'autre.

�1072

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Aussi ma préférence va-t-elle aux dessins qui ne se donnent
pas pour autre chose que ce qu'ils sont réellement, c'est-à-dire
des études d'animaux - d'animaux tout nus, si je pais dire,
sans entourage ni décor, tels qu'en vérité on peut les étudier
cùns une basse-cour ou une ménagerie. Ces dessins-là ont de
l'accent et de la grandeur, simplement parce qu'ils sont vrais.
Nous n'avons pas besoin des bambous de la jungle pour évoquer
la vie du tigre ou du singe; nous l'avons ici, toute frémissante,
grâce à l'exacte observation du jeu des os, des mascles et de la
peau. Et notre imagination en est bien autrement stimulée.

J. S.
LETTRES ANGLAISES
THE ' FLYING INN, by G. K. Clusterto11. (Edition
Tauchnitz, 1 volwne. 1914.)
Le mot de roman ne saurait désigner les fantaisies en prose
que publie de temps en temps G. K. Chesterton. Ce sont
pourtant bien des récits d'événements, et on y trouve aussi des
personnages; mais cela ne suffit pas à constituer un roman. Ce
qu'il y a de plus mauvais comme fiction, même les feuilletons
des journaux populaires, même les romans mondains, méritent
le nom de roman; mais les fantaisies en prose de G. K. Chesterton
échappent à cette classification. Le nom qui leur conviendrait le
mieux serait : récits allégoriques; et peut-être pourrait-on
trouver leurs ancêtres véritables parmi les contes philosophiques
et libertins du XVIII8 siècle. Nous ne disons pas cela pour
dénigrer les récits allégoriques de G. K. Chesterton : qui ne
les préférerait, d'ailleurs, à tous les romans mondains! Simplement, nous constatons que ces récits n'ont pas leur base dans
l'intuition, mais qu'ils sont le produit d'une inspiration purement logique. Us ne contiennent rien qui soit décrit ou peint
d'après nature. Et en réalité, ils tiennent de très près aux deux

NOTES

ro73

grands ouvrages philosophiques de Chesterton ; HérlfifUet et
Ortlwdoxie; et de plus près encore aux articles également
philosophiques recueillis dans les volumes intitulés: Tremendous
Trijle,, What is wrong wiJh the Wor/d, Ali thingi eon1ideretf. Dans
ces livres, dans ces articles, G. K. Chesterton, à l'appui de ses
propositions logiques, offre toujours un ou deux exemples pria
n'importe où pour les besoins de la démonstration. Ainsi, aprèi
aYoir posé l'incompétencedes physiologues en matière de religion,
il fournit l'exemple suivant : "C'est comme si le plombier voue
disait : votre piai:o n'a pas besoin d'~tre arrangé." Peu à peu,
le philosophe s'est ainsi créé une sorte d'algèbre, ou plutôt, un
système hiéroglyphique: Histoire
peuple
cabaret. Science
aristocratie
Lord Bois-de-lierre. D'où l'antinomie : Lord
Bois-de-lierre contre les cabarets. Ainsi ses récits ont été
construits entièrement avec ces signes. Ce sont les exemples de
ses articles philosophiques, isolés du contexte et coordonnés en
une sorte d'action tout artificielle. Ce sont des recueils d'exemples; un tableau noir couvert de figures représentant les
différentes phases de la démonstration d'un théorème, mais
l'énoncé du théorème a été elfacé. De là cette fantasmagorie,
cc manque de vraisemblance, cette expression schématique des
situations qui fait que la représentation qui se détache de la
page écrite est tantôt une caricature politique dans le genre de
celles du classique Punch, tantôt une entrée de clowns (tout le
livre semblant avoir pour sol et pour cadre le tapis rond du
cirque~ couleur de sable, et le sentier de velours de la barrière)
tout cela voulu, se disant et se proclamant voulu.
Dans le dernier venu de ces récits, Thejlying in11 (L'auhtrge
f!Olante), nous suivons les péripéties de la lutte de Lord Ivywood
contre les cabarets. L'aristocrate anglais n'est pas mauvais au
fond, mais c'est un pur intellectuel, et par cela même tout prêt
à se laisser influencer, par les faiseurs de systèmes, les habiles
hérétiques, secrètement ennemis de l'Angleterre et de la
Chrétienté : Sémites, Mahométans. Donc, sous l'influence

=

=

=

=

�1074

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un prophète oriental, le grand seigneur anglais fait passer une
loi qui ferme tous les cabarets. Mécontentement du peuple. Un
noble Irlandais, ex-roi d'lthaque, où il a tenu tête jusqu'au
bout aux armées turques et aux diplomates des grandes puissances durant la guerre des Balkans, Patrick Dalroy, se fait le
défenseur des vieilles tavernes anglaises. Et lorsque la dernière
est détruite par ordre de Lord Ivywood, il en prend l'enseigne,
avec un tonneau de rhum et un grand fromage de Cheddar, et,
suivi du dernier cabaretier anglais, il va de comté en comté,
ounant une taverne partout où il s'arrête. La loi dit que la
présence de l'enseigne rend légale la vente des liqueurs spiritueuses. Ils planteront donc l'enseigne à la porte même de la
salle où le prophète oriental expose ses doctrines ; dans un
village modèle où les exploiteurs de la Vie Simple prétendent
ne boire que du lait; à la porte d'une exposition post-futuriste
où toute l'élite est réunie pour admirer des tableaux qu'elle ne
comprend pas. Lord lvywood modifie sa loi : il faudra désormais
que l'alcool ait été emmagasiné depuis trois jours : c'est la fin
de l'Auberge Volante. Mais non: Patrick Dalroy remarque
combien le nombre des pharmacies a grandi depuis que la loi
contre les cabarets a été mise en vigueur; et il plante son
enseigne devant la grande P.harmacie où les amis de Lord
Ivywood viennent, avec une ordonnance de leur médecin, boire
légalement du whisky et du porto. Le peuple en fureur marche
vers la résidence de Lord lvywood, et la police se joint aux
révoltés, Patrick Dalroy dirigeant tout ce monde. Mais c'est
contre le château où le vieil ennemi du roi d'lthaque, Oman
Pacha, a installé une véritable forteresse turque, que Patrick
conduit le peuple. Combat singulier entre Oman Pacha et
Patrick Dalroy. Le Turc est tué; les infidèles sont exterminé.
par le peuple anglais; Lord Ivywood, qui s'était fait le complice
des orientaux, perd la raison, et Patrick Dalroy épouse Lad!
Joan, la jeune femme qu'il aimait et que Lord Ivywood avait
voulu lui enlever.

NOTES

1075

On voit bien de quoi ce livre est fait. Patrick Dalroy est le
personnage chestertonien que nous avons déjà vu sous le nom
de Jeudi dans Lt 11ommi Jeudi, et il est aussi, par certain! côtés,
le Juan del Fuego, président du Nicaragua, que nous avons vu
dans le Napolion dt Notting Hill. Mais il est surtout la personnification de la doctrine chestertonienne, le champion de la
démocratie, du bon sens, du bien.
Mais la doctrine chestertonienne s'est un peu modifiée depuis
Ortftodoxit. Le développement de la politique parlementaire en
Angleterre, le rôle joué par la diplomatie européenne dans les
guerres d'Orient, ennn et surtout la courageuse campagne
entreprise par Cecil Chesterton et les gens du New Witnm, au
moment de l'affaire Marconi, tout cela n'a pas été sans influencer
G. K. Chesterton. "Le Christianisme et la Révolution sont de
plus en plus proches alliés", dit-il dans f Auberge Yolante. Et en
ell'ct, ce que nous trouvons dans ce livre, les vrais personnages
de ce livre, c'est la Croix et le drapeau rouge alliés contre le
Croissant. Christianisme, syndicalisme révolutionnaire, avec un
peu de mort-aux-métèques et beaucoup d'antisémitisme importé
de France, voilà les éléments irréductibles de ce livre, qui sont
aussi les principes directeurs du Ntw Witnm et de sa politique.
Cette transposition d'une doctrine en récit n'est pas sans
inconvénients. D'abord, pour comprendre tout le récit, il faut
connaître la doctrine philosophique et politique de l'auteur.
L'allégorie n'est pas toujours claire. Le lecteur qui ne connaît
rien d'autre de G. K. Chesterton ne verra guère dans Tht
Jying Inn qu'une Alice au Pays du Meroeillu pour grandes
personnes. Mais il y a quelque chose de plus grave. Le
démonstrateur, en choisissant, pour ses exemples, certains
objets, ne considère habituellement qu'une propriété de ces
objets; en réalité, c'est telle propriété qu'il considère, et du
reste de l'objet, il ne parle pas. Un professeur de mathématiques
définit la sphère. Puis il dit à ses élèves: " Pour vous en faire une
KUe, regardez ce globe terrestre ". Or le globe terrestre est en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

lui-même bien autre chose qu'une sphere : il est une représentation de la terre, il est coloré, etc. (Le professeur a raison,
d'ailleW"s : il n'a jamais dit que le globe terrestre était la sphère
idéale.) Ainsi il arrive qu'en prenant un peu au hasard ses
exemples, G. K. Chesterton manque son but. Il y a en ce
moment toute une correspondance, dans le New Witnei1, proyoquée par l'Auberge Po/ante: des gens nient avec indignation
que Peuple=Cabaret. En langage chestertonien cabaret signi6c
exactement plaisir, superflu, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus
nécessaire - pour le peuple. Mais pour un certain nombre de
gens, et pour beaucoup de femmes d'ouvriers sans doute,
cabaret signifie ruine, maladie, perdition - pour le peuple. 11
est vrai que l'auteur a pris soin de s'expliquer là-dessus (p. 235
et ailleurs) : c'est à l'ancien cabaret anglais qu'il ·a pensé, et non
à l'assommoir moderne. N'empêche que l'exemple choisi pretait
à équivoque. Et nous-mêmes, ne sommes-nous pas souvent un pea
agacés, au milieu de toutes ces abstractions, de tous ces symboles,
de cette nature transformée en plaisanteries chilfrées r
Mais enfin c'est G. K. Chesterton. Il y a la vieille vigueur
de l'auteur d'Hérétir;uts, et le style. Et quelquefois même det
choses comme ceci : "Lady lvywood ressemblait à tous 111
patents des intellectuels. Il y a quelque chose de plus triste à
yoir que la figure d'un enfant abandonné; c'est la figure d'une
mère abandonnée. ''

V.L.

ZI

~

LETTRES, de George Meredith (Londres, Constable,
sh.)

2

,ol,,

Publiée à la lin de 191 z, la correspondance de George
Meredith n'est pas une révélation comparable à celle de Ro_bert
Louis Stevenson. Caractere moins primesautier que l'enthousiaste
et vaillant infirme de Skerryvore, Meredith fut avant tout

NOTES

gouverné par son cerveau. II écrit à son fils : " Mon dessein, et
j'espère le vôtre, est de ne jamais demander conseil à mes
,cnsations, mais à mon intelligence. Je laisse franc jeu am;
premieres, mais je leur nie le droit d'influencer ma décision. "
Or ce n'est pas dans le genre épistolaire que les qualités de
l'intelligence ont leur meilleur renaement. On retrouve pour
ainsi dire tout Stevenson dans sa correspondance, une partie
\ seulement de Meredith dans la sienne.
Tous ceux qui aiment et admirent Meredith regretteront
l'absence presque complete de lettres ayant trait à la
période qui va de 1849 à 1860, c'est-à-dire du mariage
irréfléchi et prématuré avec Mrs. Nicholls jusqu'à la mort de
cdle-ci. Ce furent les années tragiques de !'écrivain : celles du
long désaccord conjugal, suivi de séparation, dont un certain
écho s'est perpétué dans Richard Feverel et dans Modern Love.
Nous aurions voulu, sinon saisir, du moins mieux deviner dans
leur genese ces deux fictions profondément humaines.
Sous ces réserves, la volumineuse correspondance de Meredith
est pleine d'intérêt, et nous présente une vivante image de
l'auteur à partir de sa trente-troisième année ( I 86 l ).
Nous le voyons, d'abord seul et pauvre en compagnie de son
fils orphelin, se créer une nouvelle famille par son heureuse
union avec une Française, M•lle Vulliamy,en 1864. Veuf de
nouveau en 188 5, il est déjà contraint lui-même, par la maladie,
al'inactivité physique qui durera jusqu'à sa mort. Alors seulement la célébrité lui vient. Jusqu'alors il était bien résigné à ce
que la nuit totale se fît rapidement sur ses romans et sur ses
,ers. "Vittoria glisse vers les limbes où repose le reste de mes
ouvrages," écrit-il paisiblement à Swinburne en 1867.
Les trois enfants de Meredith recevaient de lui des pages
afrectueuses et charmantes. Mélancolique physionomie que celle
d'Arthur Meredith, seul né du premier mariage! Sur le lit de
cet enfant, le père a dtî se pencher presque avec les sentiments
de Sir Austin Feverel voyant dormir Richard, les circonstances

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étant si singulièrement analogues. Plus tard la nature "réservée
et hautaine" du fils amena une séparation et un silence qui
durèrent des années. Pendant ce tem~ Arthur Meredith vécut
à l'étranger, sur de maigres ressources. En 1881, mortellement
malade de la poitrine, il revint vers la maison et l'a.ffection
paternelles.
Bien que nous n'ayons pas une ligne de leurs réponses,
plusieurs autres correspondants de Meredith se dessinent dans
notre esprit en traits d'une fermeté remarquable. Tout d'abord
le capitaine, puis contre-amiral, Frederick Augustus Maxse
(1833-1900), l'original de Nevil Beauchaip.p. Comme le héroe
du roman, il nous apparaît follement brave, impulsif, génére111,
francophile ; comme lui il devint subitement radical dans une
famille conservatrice et n'hésita point, par conviction, à sacrifier
un avenir qui lui permettait toutes les espérances. La campagne
électorale de Nevil à Bevisham, si amplement décrite dam
Beauchamp, est celle de Maxse à Southampton en 1867;
Meredith le seconda de sa personne.
La deuxième place, parmi les amis de Meredith) revient à
Sir William Hardrnan, qui mourut éditeur du Morning Post
en 1890. Son torysme, son assurance, ses lunettes et sa carrure
trapue sont ceux de Blackburn Tuckham dans Btauchafllj.
Compagnon de ses longues marches, Meredith ne le désignait
que sous le surnom familier de Tuck. Sous sa signature ont
paru en 1 894 de très précieux souvenirs posth urnes sur la
jeunesse de Meredith.
Les lettres .l. Stevenson, qui fut dès I 878 un familier de
Box Hill, sont relativement rares. Celles .l. John Morley, au
contraire, abondent: très expansives. Elles renferment quelques
vers inédits et fort beaux. On peut dire sans témérité que la
fréquentation de Meredith a largement contribué à former la
haute personnalité du Vicomte Morley actuel, Lord président
du conseil privé.
Meredith sème au courant de la. plume de nombreux juge-

NOTES

1079

ments littéraires, en particulier sur ses propres ouvrages. Voici
par exemple un fragment d'une lettre envoyéele 9 novembre 1906
au docteur Anders, Allemand : " Mieux que mes autres livres,
l' Egol,te approche le degré voulu de plénitude, de parachèvement. Mes critiques avouent que dans Diana of th~ CrouwayJ
respire une femme véritable, et je la sentais vraiment en moi
quand j'écrivais. Certaines pe.rsonnes aiment Rhoda Fleming;
moi peu. Richard Feverd fut conçu sérieusement, et divers
passages méritent la réflexion. Beauchamp n'atteint pas à la même
profondeur, mais le travail superficiel y vaut mieux. " Au sujet
de Diana, il faut lire encore une longue lettre à Lady Ulrica
Baring, en date du 9 avril 1902.
Les remarques de Meredith sur notre pays surprennent à
l'occasion. M. Clémenceau a trop d'esprit pour ne pas trouver
celle-ci exagérée : " Clémenceau est le seul politique français
notoire, chez les contemporains, que j'estime mentalement,
moralement et cordialement. " (A l'amiral Maxse, 18 février
1884.) En 1870, entre le 15 juillet et les premières batailles,
Meredith se montre beaucoup plus francophile que si;s compatriotes. Les mois suivants, il évolue nettement vers l'Allemagne,
et dans les longues discussions qu'il eut à ce sujet avec le capitaine Maxse, il semble avoir eu quelque peine à convaincre son
interlocuteur.
Plus souvent gai que grave, le style de toute cette correspondance n'échappe pas entièrement a une recherche quelquefois
excessive, mais dans l'ensemble la concision s'y accorde avec
une clarté parfaite.

M. William Meredith mérite les remerciements de tous les
lettrés. Les deux volumes dont il a groupé pour nous les matériaux précisent fortement la figure jusqu'alors vague de son
pere ver-s le milieu de l'âge. Ils nous aident à mieux comprendre
toute une fiction dont beaucoup de personnages, selon l'expression de Stevenson, sont de pures découvertes.
GÉRARD MALLET,

�NOTULES

1080

NOTULES

LE DEssous ou MASQUE, poèmes par François Porcli (Edition
de la Nouvelle Revue Française, 3 fr. 50).
Un très beau livre et dont nous eussions aimé parler longuement si les principaux chapitres n'en avaient été publiés
d'abord dans cette revue. Un livre auquel on ne donnera peutêtre pas l'attention qu'il mérite, tant la qualité en est secrète.
François Porché ne s'est pas créé un royaume poétique l part;
pour le suivre iJ n'est pas besoin de s.e dépayser. Il r_ep~e.nd les
objets les plus ordinaires, les événements les plus mev1tablcs
de la vie humaine ; il les reprend avec son ime et elle leur
impose une douce correction, un perfectionnement tout voisin,
un approfondissement sur place par quoi ils nous sont rendus
comme une seconde fois intérieurs. La seule intervention du poète
ici est non pas de développer ni d'agrandir, mais simplement de
remarquer avec plm de lenteur et de respect que nous. ne
saurions faire les choses mêmes que nous avons entre les mams,
les passiohs qui nous sont communes avec lui. Il y a dan~ cc
livre, sur l'amour et sur le plaisir, des poèmes d'une hardiesse
qui, tant elle demeure proche des émotions normales, ressemble
à la plus sévère pudeur. Et cette observance de la n~rmale
persiste jusqu.e dans l'analyse des états les plus égarés, Jusque
dans cette suite a,dmirable intitulée Pire qtte la mort, où le poète
revit l'histoire d'un de ses amis devenu fou. Rien de plus
poignant que la fa~on dont il retrouve la santé au sein même
du délire : il en ranime les traces, il la reconstitue et, par une

1081

audacieuse communion avec le dément, en l'aidant de son
propre équilibre, il le rapproche de nous, il le rachète. - Bien
que son métier ne rappelle que de fort loin celui des Fleurs ,/11
94/ et qu'il n'en ait pas la perf~ction, c'est à Baudelaire que
François Porché s'apparente le plus intimement. C'est le même
pathétique : les passions les plus simples, les plus quotidiennes
de l'Ame, relevées comme des mendiantes au coin des rues,
qu'on lave et qu'on rhabille, et de toutes choses la purification
par la sympathie, - Ce livre ne laisse pas au cœur de la joie,
mais un austère réconfort, car il donne l'impression qu'il peut
y avoir une grande richesse et une grande originalité à sentir
comme tout le monde, à être un homme comme les autres.

•••
PouR

LA

MUSIQUE, poèmes par Léon-Paul Fargru (Edition de

la Nouvelle Revue Française)De même qu'il n'a voulu mettre dans cette délicate plaquettè
que quelques poèmes, de même Fargue en chacun d'eux n'a
déposé que la quintessence de son impression. Quelques touches
rares et distinctes, les mots n'atteignant, ne reconnaissant le
paysage qu'aux deux ou trois endroits nécessaires pour l'animer.
Tout l'art du poète est dans l'extrême raffinement du choix ;
tant il est sftr de son a1Faire, il s'amuse parfois à n'élire que ce
qui peut sembler le moins ~mpo~tant ; mais cette coquetterie
demeure si habile, que l'évocation réussit quand même, et bien
plus délicieuse d'être plus détournée. - Si la poésie est la culture
du souvenir, voici l'un de ses plus subtils jardiniers, l'inventeur
des "variétés " les plus précieuses et les plus fragiles.

•• •
D1oaaoT, LES PLUs

ll.lQ.ES PAGIS (Mercure de

France, 3 fr. 50).

L'œu.vrc énorme et inégale de Diderot se pr~te, entre tout~
au choix et à l'élagage, mais on ne saurait en cnfèrmer l'essentiel
II

�I082

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dans un volume à 3 fr. 50. Toujo,urs ce lit de Procuste où il
faut que Stendhal ou Diderot n'occupent pas plus de place que
Chamfort ou Rivarol. On trouve dans le choix de M. Jacques
Morland, des fragµients qu'il n'est pas toujours facile de
dénicher parmi les œuvres complètes. Mais pourquoi insister
tant sur la Religieuse et si peu sur Jacques le Fataliste qui est
pourtant si étourdissant de verve? Un épisode comme l'histoire
de Madame de la Pommeraie compte parmi les meilleurs récits
du XVIIIe siècle.

• ••
Puvis Dl! CHAVANNl!s, par René Jean (A1can, 3 fr. 50,.
L'œuvre de Puvis, si simple, si droite, si dépourvue de
dessous compliqués, de crises et d'à-coups, se passe parfaitement
de commentaires. De bonnes reproductions, c'est tout ce qu'on
demande. Qu'on y joigne, pour être complet, deux pages de
chiffres et de dates. Mais puisque les grandes personnes sont
devenues tellement raisonnables qu'il leur faut du texte pour
les aider à regarder les images, nous acceptons volontiers celui
de M. René Jean qui est composé avec soin et respect.

•••
L'ÉPICrBR,

par Jean-Jacfjues Bernard (Ollendorff, 3 fr. 50).

Il paraît que le journal professionnel de l'épicerie s'est ému
de ce livre." Depuis quatre-vingts ans, dit-il, qu'on nous bafoue,
nous avons le droit de nous montrer susceptibles." Evidemment!
Une chanson, un dicton, un jeu de mots peut peser sur une
profession aussi lourdement qu'un tarif douanier ou qu'une
crise de main d'œuvre, et M. Jean-Jacques Bernard aurait pu,
par esprit de justice, faire de son pitoyable héros un marchand
de couleurs ou un herboriste. Mais ajoutons que l'ironie du
livre est si discrète, si mêlée de délicatesse et de bonté que

NOTULES

1083

vraiment il faut en considérer le titre comme une gentillesse
plut6t que comme une offense.
Des trois nouvelles qui forment ce volume, l'impress1on
. qut.·
d
se égage est celle d'une charmante qualité d'ame. Bonté,
~rup~le, .~ b~nté portée jusqu'à la faiblesse, scrupule poussé
Jusqu a 1 ~mpu1ssance. On ne manquera pas d'établir une
p~enté filiale entre _les ligures qui peuplent ce livre et celles
qu on trouve en mamt roman de Ttistan Bernard L'É · ·
tl é , . é d'
.
ptcur
e t te s1gn
un autre nom, qu'on n'eth pas stlrement fait le
rapprochement. La maniere de M. Jean-Jacques Bernard est
plus :.om~ue, plus timide; la sensibilité est plus inquiète, l'objet
de 11ron'.e esr, pl_us près du cœur. Ce qui manque encore,
se~ble-t-1_1,_ à d év1~entes qualités d'observation, c'est un sujet
qui l~s utilise, a~ heu que jusqu'ici ce sont elles qui se servent
du sujet pour se mettre elles-mêmes en valeur. L'affabulation
manque de force et de singularité, C'est le propre d'un tel
humour que de ne pas nous prendre aux entrailles • du moins
faudrait-il qu'il ne laissat point de repos à notre i'ntérêt et a
notre curiosité.

• ••
CoNTES

RUSTIQUES,

par Henri Dag@ (Félix Carbonnel, 4 fr.) •

~e sont des contes de deux ou trois pages, dans l'esprit de nos
fabliaux ou des aventures de Till Eulenspiegel : bonnes farces
mys~ifications, franches lippées, exploits de sympathiques fri~
~utiles et de curés en ribotte. C'est un recueil de toutes les
Joyeuses histoires qu'on se raconte autour de la petite ville
d'~pt, laquelle possédait déjà notre sympathie, grke à cette
:eu11le hebdomadaire qui fut pendant trois ans le modèle d'un
Journal de province satirique et littéraire : la Petite Gautte

./ptlsimne.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

•••
SoUV!NIRS suR

LA

REINE AMÉLIE DB PoRTOGAL, par Lutin

Corptchot (Pierre Laflite, 3 fr. 50).

Ce n'est pas une hagiographie, mais c'est un livre écrit avec
piété; ce n'est pas un livre d'histoire, parce qu'envers une
femme détrônée qu'ont frappée deux révolutions, personne ne
se soucie de jouer le r6le des Minos et des Rhadamante, mais
ce sera un document pour les historiens ; on y trouve d~
maintenant des vues intéressantes sur le Portugal, et avec une
élégance un peu barrésienne, le récit vivant et ému d'événements dramatiques.

• ••
LEs CHEMINOTS, DRAMES DB

LA

VOIE

FERRÉE,

par C. F. dl 14

Bernaiu (Basset, 3 fr. 50).
De bonnes intentions; de la familiarité avec la technique du
Rail; mais l'auteur n'a cherché dans le métier, qu'un cadre où
placer de bien gros mélodrames. C'est faire injure à P'.erre
Hamp que de dire qu'un tel livre fait mesurer la portée des siens.

LA Dkouv111t.TB DE L'AVl!NfR

ET

LE GRAND ÉTAT,

NOTULES

vie comporte de miracle et de mystère ? Les conclusions de
Wells sont exactement celles du Com=-place Book: "Toute
chose qui existe est singulière. Si les hommes n'avaient pas pris
les mots pour les choses ils n'auraient jamais pensé à des idées
abstraites. "
Mais, dans les études qui suivent, la DétOUfltrte de l' Aflmir,
le Grand Etat, nous retrouvons le Wells qui nous est familier.
Ici, le censeur des institutions britanniques, le Wells de TonoBungay et du New Machiaflelli, dont la critique acerbe fait
songer, dans l'ordre littéraire, à un Bernard Shaw ou à un
Masterm:m, dans l'ordre politique, à un Winston Churchill ou
à un Lloyd George. Là, le Wells déterministe d' Anticipati1J11s et
de Tht Time Machine, qui se souvient de ses études du Royal
College of Science et qui - ce sont ses propres expressions " à force de regarder toujours en avant a cessé d'être tout à fait
sensible à la beauté des choses immédiates". Si l'on aime les
contrastes, il faut, en fermant ce livre, relire telle page de la
Couronne d'olit1ier sauvage ou de Jusqu'à ce dernier de Ruskin
et, swtout, l'admirable Napoléon dt Notting Hill de Chesterton ;
Et tandis. que des pldants now faisaient oburoer

Tel éflénement 9ui, froidement, mécani1uemen1,
Dtt1ai1 arriver, no1 âme, murmuraient dans l'ombre_.
"Possible, mais il ne man9ue pas de chom plu, probables. "

I"'

H. G. Wells, traduit par H. Davray (Mercure de Fr4"'t,
.3 fr. io).
On ne s'attendait pas à trouver, dans les premières pages de
ce livre, un Wells bergsonien ou berkeleyen. Comm_ent l~
,, scientifique " qui a célébré " le soleil de la généralisation qui
se lève sur les faits ", en arrive-t-il, dans sa Rtdétouoerte dl
J'unifut, à proclamer l'irréductibilité des phénomènes les uns
aux autres, et l'action maléfique des idées générales et du
nombre qui nous frappent de cécité à l'égard de tout ce que la

C.V.

•••
et

LB PAYS DES AVEocus, par H. G. Wells, traduit par H. Davray
B. Kozakiewicz. (Mercure de France, 3 fr. 50.)

En suivant Wells au pays des aveugles ou au royaume des
fourmis et en écoutant tel de ses héros à qui je ne sais quel
sens anormal offrait à certaines heures de l'existence sous
image d'une porte verte dans un mur blanc, une issue, un

r

'

�1086

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

passage secret dans un monde infiniment plus beau que le nôtre,
je· songeais à ces quelques lignes autrefo~s lues dan1 _la R'!'tll
Blanche: "Wells fait de vous ce qu'il lui platt. Son 1ma.gmation abstraite s'il en fut, se projette aussitôt sous une apparence
con~ète, sans effort, naturellement. Les sensations font corps
avec le récit; aucune n'en est détachable ; on se fait de l'événement qu'il raconte une représentation c~ntinue. Ce _n'est
plus, à la manière d'Edgal' Poe, Panalyse de ~ état du pa~1ent;
mais une objectivité si précise qu'elle s'oppose et vraiment
semble empléter sur nous. "
Certes, je souscris entièrement à ce jug_ement. Mais, quel
que soit l'intérêt que nous prenions aux moindres productions
du Wells'' première manière", pourquoi tant différ~r la présentation au public français des gr.ands romans écrits sur le
type de ce roman " divers, total, agressif" que l'auteur d' Â~
Yeronica définissait dans son manifeste de 1912 ? Pourquoi
laisser plus longtemps intraduites des œuvres aussi significatives
que Kipps, the story of a simple soul, Tr1110-Bungay, The Ntfll
Mdc!tiavtlli et Marriage ?
C.V.

NOTVL.ES

ro87

voluptueux, dans le Plrilostrate, la Tlzétlide et surtout dans cette
Fiammttta où Pon a voulu voir le premier essai de roman psychologique et qui est simplement, selon le mot de Boccace, une
"élégie" mais subtile et passionnée, écho de la Vit4 NuO!la de
Dante. Le livre de M. Hauvette est dédié à la " Parisienne
inconnue qui donna le jour à l'auteur du Décaméro,z ".
On s'étonne que le stîr érudit qu'est M. Hauvette ait au
cours de son livre si lprement attaqué le grand critique italien
que fut De Sanctis, et qu'il méconnaisse à un tel point c~
maître de synthèse littéraire. A son propos il fait sonner comme
un injure les mots de "critique esthétique" ! Ces lignes ont
été violemment relevées daps les journaux italiens et particulierement par M. Benedetto Croce.

L. C.

• ••
UNE LETTRE DE

M.

JuuitN BENDA.

Paris, 6 mai 19 1

+·

Monsieur le directeur,
Dans l'article de votre collaborateur sur ma Pllilo10pkie
acôté de vociférations dont je prends mon parti, se
trouvent certilines déformations de ma pensée que vous me
permettrez de rectifier.

pathétique,
BocCACE, par Henri Hauf.lef!e (A. Colin, Paris 1914).
Ce livre est la contribution la plus complète que l'on ait
fournie jusqu'ici à l'histoire de la vie et des œuvres de ~occace.
Il manquait un livre d'ensemble sur l'auteur du Decamlr,,,.
C'est un Français qui en a le mérite. M. Hauvette s'est préoccupé d'élucider dans la mesure du possible les nombreux pro-blèmes d'érudition que soulève la biographie de Boccace, et de
nous offrir une analyse et un commentaire serré de ses œuvres.
Il a dégagé des écrits qui précèdent le Dlcamérr111 tous_ les
germes qui s'y épanouiront plus tard : descripti~ns exquues,
vigueur et finesse à la fois de la touche psychologique, charme

Votre collaborateur cite cette phrase de M. Bergson :
"Nous nous créons nous-mêmes par un effort de volonté sans
cesse renouvelé"; et il ajoute : "M. Benda traduit (p. 81):
Est-il besoin de dire ... si elle exulte cette société qui, toujours
toute femelle, ne sait que le changement de direction du sentir,
repousse toute organisation de l'âme et se salue en Mélisande,
si elle trépigne quand an philosophe vient lui dire que l'instabilité de la conscience en est la forme supérieure ? " Ce mien
passage ne prétend, tout lecteur qui voudra bien s'y
reporter le constatera, .:..._ à aucune espèce de rapport avec la.

�1088

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pensée précité~ de M. Bergson ; laissei-moi admirer l'habileté
qu'on apporte à le présenter comme en voulant être une
''traduction". - Au surplus, je n'ai point du tout néglig~
comme on l'affirme, d'observer que la thèse bergsonienne de la
"mobilité", si elle pose le primat de l'imtabilité, pose en même
temps (et par une contradiction que j'ai fait ressortir) le primat
de l' actitm et de la ooltmté, et n'ai point laissé de montrer que,
sous cet autre aspect, cil~ contente un autre besoin de
pathétique.
Votre collaborateur me fait dire que le Bergsonisme est une
phiiosophie du pur sentir, du pur untiment. J'ai dit, et uniquement : "du pur 1mtir ". La nuance n'échappera à personne :
la philosophie du pur untir est celle de Schopenhauer, à laquelle
I/ j'ai assimilé, en ce sens, celle de M. Bergson ; votre collabora~ teur s'arrange à faire croire que je l'ai assimilée à celle de d'Urfé.
Votre collaborateur me fait diro : " Si l'on appelle démocratie une société en quête du seul sentir, qu'elle cherche aux
ToÎes les plus étranges, le bergsonisme est rigoureusement la
philosophie d'une démocratie." Il ajoute : " Ce rigoureustmmt
est admirable et concluant. Les définitions proposées pourraient
être inverties : il serait aussi facile de démontrer que la
démocratie a sa source dans une philosophie purement rationaliste et que c'est même la conception la plus généralement
adoptée. " Permettez-moi de mettre sous les yeux de vos
lecteurs mon texte intégral, en y rétablissant certains mots dont
tout le monde comprendra combien votre collaborateur, pour
~e faire la leçon qu'il me fait, avait besoin de les supprimer :
" Si l'on appelle, suivant une dénomination évidemmml ab111it1e
ma.is généralement reçue, démocratie etc .... " (On voit qu'il ne
s'agit de rien dim(J1lfrer.) - Quant à ce que ce sens du mot
dén;i.ocratie, - société toute sensuelle, - soit adopté aujourd'hui par tout _un monde nombreux et import;mt (géniralemmt
ne veut pas dire unitlmel/ement); c'est ce que les milieux littéJ"aires seront certainement les derniers à me contester.

NOTULES

Enfin votre collaborateur dénonce, - comme un manquement de ma part, - qu'au lieu de considérer le Bergsonisme
m lui-m2me je l'ai considéré sous son aspect mondain. Laissezmoi apprendre à vos lecteurs que c'était là précisément mon
s~jet en cet opuscule, que je l'y ai déclaré dès la première
ligne, r~ppela~t en maint endroit que, pour ce qui est de
cette ph1Iosoph1e m elle-m2me, j'en ai traité dans d'autres écrits.
Aussi bien trouveront-ils en ces autres écrits {notamment dans
un tra;ail paru au Mercu~e de France sous le nom de RlptJ11st
aux défenseurs du Bergsonume, 181' et 16 ju'illet 1913 ) une
réponse aux attaques de votre collaborateur contre mon interpritation de cette philosophie, notamment de la doctrine de
1' " intuition " ; car ces attaque.s sont, à la forme près, ceJlcs
qu'on m'a toujours faites. Ils pourront juger à ce propos la
vale~ de son assertion, suivant quoi les idées que je combats
seraient par moi "déformées systématiquement''.
Veuillez agréer, Monsieur le directeur, l'expression de mon
entière considération.
juLil!N B111DA.

•••
La. Société d'Encouragement aux Beaux-Arts de Liége a
orgamsé, sur l'initiative de son président M. A. de Neuville,
une exposition de l'œuvre lithographié d'Honoré Daumier a11
Palais des Beaux.Arts, du 16 Mai au zr Juin.

�LES REVUES

LES REVUES
REVUES

FRANÇAISES.

Dans la REVUE BLEUE du I 8 et du 2 5 Avril

M. Louis Thomas

annonce qu'il entreprend la publication de la Correspondance
générale de Benjamin Constant et donne la primeur d'un
certain nombre de lettres de !'écrivain à sa famille. Elles
nous révèlent un Benjamin Constant plein de tendresse et
d'attention pour les siens. On voit pourtant apparaître en
certaines ce mélange de tourment et d'indolence dont son
lme était composée. Pour le bien saisir, il suffit de rapprocher
les deux passages suivants:
Je suis le seul peut-être de qui l'existence n'ait pas été bouleversée
par les circonstances publiques. Cela tient à ce que la destinée, ayant
mis en moi-même de quoi remplacer outre mesure tous les bouleversements extérieurs, n'a pas voulu faire un double emploi, et s'en
est fixée à moi du mal qu'elle m'avait réservé.
Il faut laisser aller les jugements qu'on porte sur moi. Je ne
tl'Ouve pas qu'on ait tort de les porter, quoiqu'ils soient faux. Il ne
vaut pas la peine de les réfuter d'avance.

Le même douloureux désintéressement de soi-même se fait
sentir dans ce compte-rendu de sa vie quotidienne, qui se termine par une allusion à ses relations avec Mm• de Staël:
Vous me reprochez de ne pas vous donner sur moi-même &amp;SKI
de détails, et je vous remercie de ce reproche qui est une preuve
d'intérêt. Ma vie est si uniforme qu'elle ne vaut guère la peine
d'être décrite. Cependant, si vous en voulez l'histoire, la voici en
quatre mots. Je me lève assez tard, et toujours avec le regret de ne

pu m'être levé plus tek Je travaille jusqu'à 6 heures à peu près, à
moins que des visites ne m'interrompent, ce qui m'arrive plus que
je ne le voudrais. Je vais dtner alors dans le monde, je fais cinq ou
six visites jusqu'à minuit, puis je me couche. La société m'est
devenue plus nécessaire qu'elle ne me l'était autrefois, ce qui est une
preuve que je vieillis, et comme le seul moyen de voir du monde est
de dîner chez les gens, j'ai pris ce parti. Voilà de compte fait vingtljU~tre jours de suite que j'accepte des invitations. Les lampes me
fauguent, et les dîners me font mal. Mais ce sont des inconvénients
. illléparables de la vie de Paris. La conversation est restreinte, et tant
soit peu gênée. Cependant on s'en tire, et cc bruit de la société
chauc l'espèce de mélancolie qui s'empare de moi quand je passe
tout un jour dans la solitude. J'achève mon histoire des religions
anciennes, ou pour parler plus exactement, je l'avance, car je ne
sais encore bien précisément quand elle sera achevée. Mon temps
le passe vite, et le présent serait tolérable, s'il n'y avait pas d'avenir
- je ne désespère cependant pas de l'avenir, comme vous en déses~ez pour moi, et comme je n'en exige pas grand chose je ne serai
peut-être pas trompé. J'ai un besoin de repos et de vie domestique,
qui me donnera la force de l'atteindre avant que le moment soit
puaé. C'est sans pouvoir me juger complétement qu'on m'accuse de
faiblesse. Il faudrait avoir été dans mes circonstances pour savoir ce
qu'on aurait fait, et je le dis dans la plus profonde conviction, je
crois que pour faire mieux, il aurait fallu valoir moins.
·

•••

LES LETTRES consacrent leur numéro du J 5 Avril tout entier

à une étude de M. René Johannet sur l' Evolution dt Georges
Sorel. En voici la conclusion :
Esprit bizarre et carré, lourd et subtil à la fois, dur et capiteux,
plus qu'indigène, né de la terre, q_ue vous êtes rare et insoupçonnable!
Cette SoliditlU impassible que Gœthe saluait dans les anciens, revit
en vous, mais passionnée et nébuleuse, suspendue entre ciel et terre
et pleine de chants, comme la Cité des oiseaux. Par tous vos mouvementa vous éludez nos tristes pièges et tout ce que vous touchez se
transforme. Là où vous êtes passé l'atmosphère prend une teinte
plus riche et la matière s'enorgueillit, comme d'être soudain jetée

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au creuset de Nicolas Flame~ alchimiste et bon Français. Rénovation, don magistral qui vous '' suit et trace" comme une eau de
jouvence qu'on n'épuise pas. Non, il n'avait pas tort ce sympathique
abbé de province, qui louant Péguy, l'autre jour, d'avoir révélé pu
mal de jeunes, comme on dit, vous citait - et en bonne place ! parmi les jeunes révélations·. Un peu de lecture l'écartera de cette
idée, mais beaucoup l'y ramènera.
Et c'est sur ce trait que je termine. M. Sorel est un jeune, enven
et malgré tout, et il est un professeur de Jeunesse.

LES REVUES

1093

chose, où le symbole renoue à la réalité. Je réintègre un état de
choses antérieur à l'aventure artiste, un état de l'objet avant que
l'imagination s'y mette et le décompose, avant que l'atmosphère le
dissolve et le digère, avant que le poète y passe. Et cela aussi ctt
une délectation. L'aboutissement logique de cette peinture est la
n~gation de l'art dans l'imitation absolue. Peut-être.
Mais ne serait-ce pas aussi un joie rare et vierge de voir s'éteindre
le vieux flambeau de la beauté, de dessiner avec ses cendres les atêtes
d'un cube parfait et d'y ioscrire : Tout est hébétude et constance ,

•••
Le de11irième CAJUl!R VAuoo1s (20 Avril 1914) conti;nt une
étude inégale, parfois obscure, et d'un style tourmenté, maia
dans l'ensemble très intéressante de M. Paul Budry sur Fé/iJt
Yallotton ou le Retour à l'impauible. Citons-en quelques passages:
Vallotton pein-t comme on fait des sabots ; on pré'nd mesure,
et en avant l'outil. On dirait qu'il copie un tableau qui préexiste.
Sans hasard, sans boutades, sans inconnue. Aussi ne dépend-il pu
d'une réussite.
Et plus loin :
Attrait de l'absurde ! Plus j'enfonce dans les gris corridors que
m'ouvrent ses tableaux, plus je me sens éloigner de mon temps, et
de ce· par quoi je tien, à mon temps, des fins de mon désir, dea
voies actuellës de ma volupté. Et j'en éprouve un cruel contentemenL
A chaque seuil nouveau, je me défais d:une fo;ulté de jo'uiasance,
d'une notion de bien-être. Ici les délices de l'air, ici les floraisona
trompeuses de la lumière, les couleurs et leurs chants inno~ brablea,
la suavité charnelle des créatures, l'ivresse végétale des saisons. Je
m'exerce à la saveur pauvre de l'incotore, je me sèvre et me retranche.
Je m'enseigne à jeàner de tout ce qui est mouvement, pensivité et
illusion. Tout cela n'était-il pas énervement, surchauffement de
cellules ... ? L'art ne serait-il pas de resserrer sa vue jusqu'au1dn6mea
limites où la forme devient certitude 1 Hors des bestîalitéa c:t dea
sentimentalités, hors des lyrismes et d~ curiosités affolé~ de voir
et qui n'est pas, ici j'ai ce fort sentiment de toucher enfin à quelque

La REVUE DES FRANÇAIS du ro Avril insctit au dessous d'une
des photographies dont elle a l'habitude de récompenser ses
lecteurs, cette légende :
Le Prince Albert de Monaco dans son laboratoire, dont on va
œlébrer le :15• anniversaire de son règne.

•••
MEMENTO:

- La Revue de Paris (15 Avril) : "Une étude sur la
passion'', par la Comtesse de Noailles, - "Un petit monde",
roman, par Emile Clermont.
- La Rer1ue Bleue (z et 9 Mai) : "La Quittance du diable",
pièce inédite en 3 tableaux mêlés de chant, par Alfred de
Musset.

-

La Revue Hebdomadaire (z5 Avril et N 09 suivants) :

"Enquête sur les témoignages de- l'expérience".

- La Yie des Lettres (Avril 1914) : "Verlai.n e et Mallarmé'',
tene de la conférence prononcée par André Gide au Thé~tre
du Vieux-Colombier. - Poèmes du poète russe contemporain
Balmont : le premier est consacré a Iarovit ou Iarito, le
dieu auquel s'adressent les rites du "Sacre du Printemps".
-

Les Ecrits Françafr (5 Avril) : "Les Nations d'après leun

journaux", par Gabriel Arbouin.

-

Les Cahiers d'A11jourd'h11i (Février) : " Fragmehts'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

1094

d'Octave Mirbeau. - "La Flandre", extrait d'une conférence
d'Emile Verhaeren. - "Veillée de Noël", par Marguerite
Audou)I'.. - •• Propos d'un Normand", par Alain. - L'Opinion (1 J Avril et N° 8 suivants) : '' L'an prochain, à
Jérusalem", roman par J. Tharaud.
- L'OlifJier (Avril) : Deux poèmes de Mistral.
- Le Feu (Avril) : Réédition de l'étude de Lamartine sur

J.

Mistral.

-

La RçtJue Criti911e de; Idée1 et des Liflm ( 1 o Avril) :
Hommage à Mistral.

•••
REVUES ALLEMANDES :

-

Die G/Jldenkammer, Mars 1914:

Sous la signature de Hans Franck un article sur le "drame
de ityle ". Ce n'est pas d' aujourd'hui que date l'effort des
Allemands pour atteindre à ce style dont ils ne cessent de
déplorer l'absence. Dans tous les domaines de l'art et des lettres
Stefan George, Karl Scheffl.er, Adolf Hildebrandt, Van de
Velde, Georg Hermann, Paul Ernst ont tâché à sortir du
chaos. 11 semble qu'aujourd'hui dans la "lutte pour le style"
on s'attache surtout à r~former, à re-former le drame allemand.
Sophocle ou Shakespeare ? Déjà Paul Ernst et Georg von
Lukàcs se posaient la question. D'une manière qui n'est point
pertinente, pense Hans Franck, D'accord avec ses devancien
pour proclamer que " drame naturaliste " est une antiphrase,
il estime néanmoins qu'il faut désormais tenir compte dca
conquêtes récentes : celles du réalisme qui s'est assimilé le
monde sensible, celles du néo-romantisme, qui s'est appliqué à
l'analyse des réactions de l'âme. Mais ilJaut renoncer aussi bien
au symbolisme facile de l'un qu'au pittoresque superfici~ de
l'autre. Il faut apprendre à "laisser tomber" tout ce qui ~e
concourt point à rendre l'idée et l'essence des choses ; se tcnll'
à égale distanc:e de Sophocle et de Shakespeare, tous deux trop

I

LES REVUES

1095

parfaits pour qu'il puisse être encore intéressant de rec~mmencer
ce qu'ils firent. C'est à Henri de ~.leist qui tent., à son heure,
une synthèse du classique et du moderne qu'il faut revenir.
Unir la perfection de ceux qui surent étJ09uer la réalité à la
perfection de ceux qui surent l'interpréter, "l'essence à l'être
l'idée à l'incarnation, le métaphysique au réel ", telle est, conclu;
Franck, l'œuvre à laquelle doivent s'atteler les écrivains
allemands.
Ces considérations sont caractéristiques. De jour en jour
s'accuse en Allemagne cette tendance néo-classique qui, après
s'~trc affirmée d'abord dans le lyrisme d'un George, d'un Vollmoeller, d'un Stucken, ou dans la prose d'un Thomas MannJ
d'an Emil Ludwig, se fait jour aussi ap théâtr~ : " Nous avons
trop oublié, disait Thomas Mann dans un article récent, que le
style, la mesure, le rythme, la forme - voire même un certain
formalisme, une certaine convention cérémonieu.se sont inséparables de l'essence même du drame ... Richard Wagner, qui avait
i un si haut point le sens du "théâtral", l'.vait bien compris :
d'où Par1ifal. Toute son œuvre l'y conduisait logiquement".

•••
REVUES ANGLAISES.

- Poetry and Drama, (Londres) Mars 1914, paraît sous une
couverture bleu clair qui la fait ressembler un peu à la Eng/û!,
Rn,iew, Poésies de Maurice Hewlett,_ Ezra Pound, Godfrey
Elton et James Elroy Flecker. De bons comptes-rendus.
L'excellente chronique française de F. S. Flint.
-:-The Romanic Ref).few, (New-York) Octobre-Décembre 1913,
contient une longue étude sur le thème de la " Mort Arth.ur "
dans le roman médiéval, par J. Douglas Bruce ; et une étude
sur "les Sources du Roman de la Violette", par D, L. Buffum.
- The New Witnm, (Londres) 16 Avril: Article de F. Y.
Eccles : "France and th.e new royalists ".
- The New Weekly (Londres) est un nouveau journal hebdo-

�TABLE DES MATIÈRES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

madaire, indépendant en politique, et qui est, par ses ·tendances,
le choix de ses collaborateurs, la plus moderne et la plus litt6raire des publications hebdomadaires anglaises.

CONTENUES DANS

LE TOME XI

•••

(JANVIER-JUIN

1914)

RIVUES !TALil!NNES,

- li Marzocco (Florence) 22 mars : une étude d'Alfredo
Understeiner sur le compositeur Riccardo Zandonai. - No du
29 mars : articles sur Mistrai; sur les drames élizabéthains récemment traduits en italien, par G. S. Gargano. - Les Praemarginiilia et les Marginalia.
- La Yoce (Florence) z8 mars : n° pleins d'intéressants
comptes-rendus de livres récents, notamment de " Quelquca
Juifs" d'André Spire(par FeliceManigliano), d'une "Geschichte
der Spanischen Malerei" de A. L. Meyer (par Roberto Langhi).
- France-Italie (Florence et Paris) 1er mars : poèmes en
prose, de Carlo Linati, traduits par L. C.-" L'Opinion française
et l'Italie vers I 840 ", par B. Crémieux. - Les excellentes
chroniques.

•• •
REVUES EsPAGNOLl!S.

- Rt'llista de Américi; (Paris) 10 avril : Supplément "La
Actualidad " contenant des traductions d'André Gide,
d'Alexandre Mercereau, une série de sonnets de José Eustaaio
Rivera. -A l'intérieur de la revue " Mi doctrina y el pema•
miento de mi raza ", par Diego Ruiz. - Poésies d'un jeune écrivain équatorien, W. Pareja.

- Re'llue 111d-américai11e (Paris) avril : Deux poésiea de
Ramon del Valle-Inclan (avec traductio!! française de Jacqaes
Chaumié). Un article d'ethnographie américaine, par
Rey de Castro (qui discute l'existence de l'Atlantide).
- Cuba contemporanea (La Havane) mars : Fin des Lettret
d'amour de la poétesse cubaine Gertrudis Gémez de Avellaneda

FRANÇOIS-PAUL AUBERT

Une Visite à Jean-Dominique Ingres.

185

(LXII)

. . . 336

(LXII)

MICHEL ARNAULD

fJ:'elques juifs, par André Spire
I

C es~ la vie, par Jean Gaurrtent et Camille

See . . . . . . . . . . . • 344 (LXII)
Notule_s_: La Fïlle de l'lunnme, par
Maurice Qu1llot. - Kaligouça le
Cœur-Fidèle, par André Lichtenbe:ger. - Essais de critique liftéra_ire ~t philosophique, par René
G1lloum. - Etudes et,Reche,rches
par Albert de Bersaucourt. Trésor du tourisme ·: L'Italie
Sep~entrionale. - La Sculpture
vénitumne, par Pierre de Bouchaud. - Le~ Mœurs du Temps,
par Alfred Capus, - Maximes
morales et immorales, par Etienne
Re~ .. - L~s petites choses qui font
Platstr, qui vexent, qui flattent .par
~mile Berr. - Ai, hasard de la
'lfte, par Edouard Lockroy. Ombres françaises et visions a11glaises, par le C'• d' Haussonville .
361 (LXII)
M,en~e&lt;:,tte, par Raymond Schwab . . 893 (LXV)
L Heritage, par Henri Bachelin . . . 899 (LXV)
Notule: Contes et Récits Vosgiens, par
Fernand Baldenne
91 5 (LX~~
Le Seul Invisible, par Gabriei Mar~el · • 1054 (LXVI
Le_ lapon, par Lafcadio Hearn.
• 1059 (LXVI}
Mirages d'exil, par Jean ,Renaud
• 1o63 (LXVI)

t.,;

�FÉLIX BERTAUX
Das Hermann-Bahr Buch . • , • • 357
Frau Beate und ihr sohn, par Arthur

(LXII)

Schnitzler . . . . . , . • • • 359

(LXII)

Verkündiging(L'Annoncefaite à Marie),

par Paul Claudel, trad, de Jakob
Hegner . . . •
. . . , , • 734 (LXIV)
JACQUES-ÉMILE BLANCHE
422

Autour de Parsifal . . . . . . . , .

(LXIII)

LOUIS CHADOURNE

Le Tragique quolidim, Le Pil~te av~u!le,
Un homme fini, par Giovanm Pap1m . 172
Notule : L'Italie Moderne, par le

(LXI)

Prince Giovanni Borghèse . , 534 (LXIII)
Œuvres de Carlo Dossi . . . . , • 900 (LXV)
Notule: Boccace, par Henri Hauvette 1087 (LXVI)
PAUL CLAUDEL
498 (LXIII)
598 (LXIVJ
795 (LXV)

Wolf Dohrn.
Protée (Acte I) . ,
Protée (Acte II).
LOUIS DEMONTS
Poèmes en prose

. 212

. . . . . , . ,

(LXII)

EDOUARD DOLLÉANS
341 (LXII)
Le vieux Garain, par Gaston Roupnel
L' Entrave, par Colette Willy . . . . 510 (LXIII)
Une philosophie pathétique, par Julien
Benda . . . • . , . • • •

885

(LXV)

LÉON-PAUL FARGUE
Au Salon d' Automne .
lEternae memoriae p;itris . • . . .

165 (LXI)
594 (LXIV)

139
143
161

(LXI)
(LXI)
(LXI)

16&lt;)
346

(LXI)
(LXII)

348

(LXII)

513 (LXIII)
518 (LXIII)

521 (LXUI)
530 (LXIII)
718
720
723
724
726

(LXIV)
(LXIV)
(LXIV)
(LXIV)
(LXIV)

731 (LXIV)
73-i (LXIV)
736 (LXIV)
912

(LXV)

ANDRÉ GIDE
Les Caves du Vatican (I). . , . .
5 (LXI)
Les Caves du Vatican (II) . . . .
220 (LXII)
Les Caves du Vatican (III) . , . . . . . 438 (LXIII)
Les Heures Bénédictines. par Edouard
Schneider . . . . . . . , .
50-S (LXIII)
Les Caves du Vatican (fin) . . . . . .
645 (LXIV)
P. G. LA CHESNAIS .

HENRI FRANCK
Lettres . . . . . . . . , , . •

HENRI GHEON
Du côté de chez Swann, par Marcel
Proust .
Les choses Voient, par Edouard Estaunié
L' lrréguliére, par Edmond Sée . . .
Ail musée Jacquemart. André, aux galeries Druet, Bernheim, Malpel etc.
Le chèvrefeuille, par Gabriele d' Annunzio
L'ingénu, par Charles Méré et Régis
Gignoux, d'après Voltaire . . . .
La Danse deva11t le miroir, par François
de Curel
Le Baladin du Monde Occidental, par
J. M. Synge . . . . • . . . .
Au Théâtre du Vieux Colombier: l' Avare
de Molière, l' Echange de Paul Claudel,
le Testament du Père Leleu,de R.Martin
du Gard.
Notule : Exposition Jacques-E.
Blanche. . . . . . . . .
Promenades Littéraires (V• série), par
Remy de Gourmont . . . . . .
Lumières du monde, par Paul Castiaux
Cendres, par Edouard Ducoté .
La Flûte Fleurie, par Tristan Derême
L' Am11 duPurgatoire,par Pierre Nothomb
Les poètes de Madame Sarah Bernhardt
Petites expositions : Ch. Camoin, l' Art
Décoratif, Picasso etc.
.
Un Institut de culture française à
Bruxelles .
Notules : Chez les passants, par
Villiers de l'Isle-Adam. - Métiers
divins, par Jean de Bosschère

. . 369 (LXIII)

La Jeunesse d'Ibsen

74

(LXI}

�JEAN SCHLUMBERGER

PIERRE DE LANUX
Journée de Tsoushima.

. . . . . . . . 416 (LXIII)

VALERY LARBAUD

(LXB

par F. Baldensperger . . . • . . 135
353 (LXII
527 (LXIII

Louis Nazzi . . . . • . . .
. •
Miguel Maiiara, par O. W. Milosz

Exposition P. Jouve . . . • .

(LXI)

STENDHAL
Journal: Séjour à Brunswick, 1807-1808. . . 545 (LXIV)

ROGER MARTIN DU GARD

Jeanne d'Arc a-t-elle abjuré 1 par Marcel
. . . . . 891

CÉLINE ROTT
Journal de voyage (Canada) (I) . . . .
Journal de voyage (Canada) (II) . . .

(LXIV)
(LXV)
(LXVI)
(LXVI)

WILLY SCHMID

Lettres de Georges Meredith. . . . . 1076 (LXVI)

JACQUES RIVIÈRE
Exposition Cézanne . . . . .
Parsifal. . . . . . . . . . . .

(LXIV)

Deux œuvres récentes de Claude Debussy . . . . . . . . . . . 1068 (LXVI)

GÉRARD MALLET

MARCEL PROUST
A la recherche du temps perdu. . . .

727
729
901
1o66
1070

Midsummer niglit's dream • . •
Contes d'Italie, par Maxime Gorki.

913 (LXV)
1072 (LXVI)

THÉODORE LASCARIS
De la bibliographie dramatique et de la
nécessité d'une bibliothèque théâtrale 156

Hébert . . . . . .

(LXI)
{LXI)
315 (LXII)

L' Enquête, par Pierre Hamp

La Littérature, création, succès, durée,
Here are ladies, par James Stephens. .
Chance, par Joseph Conrad . . . . .
Notule: De Byron à Francis Thompson, par Floris Delattre. . .
The jlying inn, par G. K. Chesterton . .

'jean Barois, par Roger Martin du Gard 147
La Maison Blanche, par Léon Werth
151

(LXV)

. 921 (LXVI)

351
757

ANDRÉ SUARÈS
Chronique de Caërdal: Ham let, première
partie . . . . . . . . . . .
Chronique de Caërdal: Hamiet, deuxième
partie . • . . . • . . . . .
Chronique de Caërdal : Ardente sérénit.é
Chronique de Caërdal: D'après Stendhal,
première partie . . . . . . . .
Chroni9.ue de Caërdal: D'après Stendhal,
deuxieme partie . . . . . . . .

(LXII)
(LXV)

GASTON SAUVEBOIS
La Vie et l'Amour, par Abel Bonnard
153 (LXI)
Notules: Portraits de sentiment, par
Edmond Pilon. - Figures et quesiio11s de ce temps, par Paul Flat . 532 (LXIII)
Les Hasards de la Guerre, par Jean Variot 8()6 (LXV)
Essais critiqttes, par Eugène Peterfy. . 1061 (LXVI)

(LXI)

305 (LXII)
486 (LXIII)

853

(LXV)

998 {LXVI)

ANDRÉ THÉRIVE
Elégies. . .

770 (LXV)
977 (LXVI)

125

........

, 970 (LXVI)

ALBERT THIBAUDET
Le Cinquantenaire d'Alfred de Vigny. .
Un poète et la poésie provençale. . .
Notule: King Harald, par Luc
Durtajn . . . . , . .
La Bataille Réaliste, par Emile
Bouvier . . . . . . .
Le Père, par Georges Valois •
Sueur de sang, par Léon Bloy

105

{LXI)

319 (LXII)
166

(LXII)

500 (LXIII)
502 (LXIII)
509 {LXIII)

�(

Réflexions sur la littérature : La Grande
pitié des Eglises de France, par Maurice
Barrès . . . . . . . . . . ,
Réflexions sur la littérature: Anthologie
des avocats français contemporains par
Fernand Payen . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : La Nouvelle
Croisade des enfants, par Henry Bordeaux . . . . . .
. .
Didier, homme du peuple, par
Maurice Bonneff. . . . . .

Diderot, les plus belles pages. Puvis de Chavannes, par René
Jean. - L'Epicier, par Jean-Jacques Bernard.-Contes Rustiques,
par Henri Dagan. - Souvenirs
sur la Reine Amélie de Portugal,
par Lucien Corpechot. - Les
Cheminots, drames de la voie
ferrée, par C. F. de la Bernaisc 108o (LVXI)
Une lettre de M. Julien Benda . . . 1087 (LXVI)

705 (LXIV)
87:2

(LXV)

1035 (LXVI)
1o64 (LXVI)

EMILE VERHAEREN

397 (LXIII)

Poèmes . .
FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN

Les Noces d'argent. . . . . . . . .

204 (LXII)

.

CHARLES VILDRAC

. 98

Poèmes . . . .

(LXI)

CAMILLE VETTARD

Les Fêtes du Muscle, par Georges Rozet 505
Une conférence sur K~plin~ poète . . 903
Nicolas Gogol, par Lows Leger. . . . 1046
Notules: La Découverte de l'Avenir
et le Grand Etat, par H. G. Wells.
- Le Pays des Aveugles, par
H. G. Wells. . . . . . . . 1085

(LXIII)
(LXV)
(LXVI)

(LXVI)

XXX

Notule : La Voie Sacrée, par Jules
Laroche .
. . . . . .
Notule : Tu es femme, par Hari or .
Troisième liste de souscription à l'édition
monumentale d' Une Saison en enfer .
Notules: La Chine en révolution, par
Edmond Rottacb. - Croquis
d'Outre-Manche, par Jacques Bardoux . . . . • . . . . .
Notules: Le Dessous du Masque, par
François Porché. - Pour la
Musique, par Léon-Paul Fargue.

368 (LXII)
531 (LXIII)

738 (LXIV)

914

(LXV)
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.
lmp.

SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges {Belgique).

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>�II ~

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

�ilSLlbî!OA CENTRAL
U.A.N.1-

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

.

35 &amp; 37,

PARIS
RUE MADAME,

1914

35 &amp; 37

�TABLE DES MATIERES
CONllNVES DANS

LE TOME · XII

(JUILLET-ÂOUT

1914)

MICHEL ARNAULD
L'abdicatibn llu ~te, par Maurice
Barres. • . . . . . . . 310 (LXVIII)
L, Monarque, par Pierre Mille. . • 325 (LXVIII)
Btmlthi li Silentieu~, el autres contes
juifs, par I. L. Peretz, traduits par
Ch. Bolz. . . . . . . . 326 (LXVIII)

ANDIŒBAINE

Poèmes .

.

.

• 203 (LXVIII)
FÉLIX BERTAUX

Anthologie des poètes lYt"iques allemands depuis Nietzsche, par Henri
Guilbeaux. - Das Poetisch, Berlin,
par Heinrich Spiero. - Ged&amp;nkengut aus meinen W anderfahren, par
Max Dauthendey . . . . . 162 (LXVII)
Dw Tod in Venedig, par Thomas
Mann . . . . . . . . . 338 (LXVIII)
Semmering 1912, par Peter Altenberg 343 (LXVIII)
ANDRÉ FERNET

L'Otage de Paul Claudel au théâtre
de l'Œuvre .

.

.

.

.

•

• 146 (LXVII)

�I
HENRIGHÉON

Dans le Cloaque, par Maurice Barrès. 134 (LXVII)
Un cabinet tle portraits, par Ernest
Tissecand. . . . • • • . 136 (LXVII)
Un film sensationnel de-M. d' Annunzio à Rome. . . . .
169 (LXVII)
A propos de quelques Lautrec . . . 328 (LXVIII)
A l'Opéra•Comique : reprises du Rlue
et
la Péri . • • . . . . 332 (LXVIII)

ae

ANDRÉ GIDE

La Marche turque .

177 (LXVIII)

COMTE DE GOBINEAU
Mademoiselle !mois (I) avec ùn avant-propos
de Tancrède de Visan. • . • . . 24&amp; (LXVIII)
VALERY LARBAUD
L,te,ary Taste, par' Arnold Bennett.

335 {LXVIII)

FRANÇOIS PORCHÉ
Comment1'amour colore le temps .

58 (LXVII)

MARCEL PROUST
A la recherche du temps perdu (fragments)(II)

72 (LXVII)

JEANSCHLUMBERGER
Au Vieux Colombier : l'Eau-de-Vk
par Henri Ghéon. - La Nuit de~
Rois de Shakespeare, traduite par
Th. Lascaris. . . .
137 {LXVII)
La Collection Camondo .
331 (LXVIII)

ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : La
Vieillesse d'Hélène, par Jules
Lem~tre • • . . . . • •
Réflexions sur la littérature : Les
P.-emières Œuflt'es de Flaubert. .
Fantdmes et viuants, ~r Uon Daudet
Voyage du Condotlièt'e, par André
Suarès . . . . . . . • •
La Genèse du XIXe siècle, par Houston-St~ward Chamberlain (édit.
française par Robert Godet) .
Essais choisis par Georges Brandes'
traduits par S. Garling.
'

125 {LXVII)
294 (LXVIII)
315 (LXVIII)

319 (LXVIII)
320 {LXVIII)
323 (LXVIII)

ARTHUR RIMBAUD
Trois lettres inédites (avec une notice de Pa49 (LXVII)
terne Berrichon) .
•
231 (LXVIII)
Ebauches d'Une Saison en Enfer.
JACQUES RIVIÈ RE
5 (LXVII)
Rimbaud (1) . . . . . . . . . .
La saison russe : le Rossi gnol d'Igor
Stravinsky. - L e Coq d'Or de Rims·
ky Korsakov. - La Légende de
150 (LXVII)
Joseph de Richard Strauss.
209 (LXVIII)
Rimbaud (II} .

FONTENAY•AUX- R0SES. -

I MP. L. BELLENAND. -

:a8.374.

�5

RIMBAUD

1

PREMitRE PARTIE
" Apprlcions sans 'lltrtige f lt1ndu1
dt mon innocence. "
A.R.

I
Rimbaud commence par la colère et par l'injure. De
son ime, c'est ce qui vient d'abord à notre rencontre.
C'est ce qu'il nous faut essuyer d'abord, si nous voulons
nous approcher de lui. Impossible de le comprendre si
l'on hésite devant ce flot d'insultes, si l'on tâche de le
tourner. Car, ainsi qu'un grand fleuve s'annonce jusqu'en
pleine mer par de la boue, Rimbaud est naturellement
précédé par cet immense salissement.
Rimbaud n'était pas seulement irritable; il n'y avait
pas seulement à craindre de lui donner quelque motif
1

La longueur de cette étude noua oblige à ne pas la donner ici
dans son intégriü. On la trouvera complète dans le volume de
lettres et d'ébauche, inédites de Rimbaud que les éditions de la
Nouvelle Re&lt;uue Fran;aist se proposent de publier prochainement.
Elle lui servira de préface.

�RIMBAUD

6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'emportement. Il ne vous attendait pas; il prenai_t les
devants, il se ruait sur vous d'abord et sans daigner
s'expliquer. L'injure lui venait si spontanément à la
bouche qu'il ne savait pas résister à sa montée. Elle était
comme une fonction en lui, avec sa volupté spécifique. Il
en possédait toutes les ressources, tous les secrets ; il en
avait le tour, les façons de commencer, les vocatifs ; elle
était chez lui à l'état jaillissant.Bien que, pour ce qui touche
à Rimbaud, l'autorité d'Edmond Lepelletier soit des plus
suspectes, nous pouvons cependant lui emprunter ici_ ~ne
anecdote. Il raconte qu'un jour, " pour faire plaisir à
Verlaine ", il invita Rimbaud chez lui : " D'abord il ne
desserra pas les dents pendant toute la première partie du
repas, n'ouvrant la bouche que pour demander du pain ou à
boire, d'un ton sec, comme à une table d'hf&gt;te ; puis, à la ·
fin sous l'influence d'un bourgogne énergique, dont Verlai~e lui versait largement, il devint agressif. Il lança des
paradoxes provocateurs et émit des apophtegmes des~inés à
appeler la contradiction. Il voulut notamment me plaisanter
·en m'appelant "salueur de morts", parce qu'il m'avait
aperçu soulevant mon .chapeau sur le passage d'un convoi.
Comme je venais de perdre ma mère, deux mois aup_aravant, je lui imposai silence sur ce sujet, et le regardai d:
certaine façon qu'il prit en assez mauvaise part, car 11
voulut se lever et s'avancer, menaçant de mon c6té. Il
avait pris nerveusement et sottement sur la table un
couteau à dessert, comme une arme sans doute. Je lui
collai la main à l'épaule et le forçai à se rasseoir, en lui
disant que je sortais de faire la guerre, etc. " 1 Il est
1

pp.

Paul Perlaine, par Edmond Lepelletier, Mercure de France,
260-262.

7

inutile de citer la suite de c~ passage, où la dignité, 1a
bravoure et le désintéressement de M. Lepelletier s'expriment de la façon la plus comique. Retenons-en simplement
que plus tard Rimbaud ne parlait jamais de son hôte qu'en
l'appelant : "salueur de morts, ancien troubade, pisseur
de copie."
Mais ce n'était là de sa part qu'amusement. Son inspiration injurieuse avait un fonds plus tragique. Les lettres qu'il
écrivait à son ami Delahaye nous laissent sentir de quelle
profondeur en lui surgissaient les paroles ordurières, quel
affreux plaisir il y golitait, avec quelle plénitude, quelle
dilection, quel profit il les crachait : " Ce qu'il y a de
certain, c'est merde à Perrin. Et au Comptoir de l'Univers, qu'il soit en face du square ou non." 1 "N'oublie
pas de chier sur la Renaissance, journal littéraire et
artistique, si tu le rencontres. " 2 Il y a davantage ici que
la grossièreté de l'adolescence. Le ton est plus grave et
plus furieux ; les mots tiennent plus fortement à l'~tre de
celui qui les prononce ; ils le secouent davantage en
s'échappant de lui. C'est presque le transport d'une satisfaction organique. Quelle anormale compéten~e dans la
façon dont il encanaille les mots les plus bénins en leur
forgeant des désinences incongrues ! 3 On dirait qu'il leur
1 Lettre de juin 1872 à E. Delahaye, dans la Nou&lt;velle Re&lt;vue
Franfaist du 1" octobre 1912, numéro XLVI, p. 579.
1 Ibidem, p. 580. Il faut noter que cette Renaissance venait de
publier les Corbeaux. C'est donc à lui-même que Rimbaud adresse
ici ses injures.
1 Voir ibidem: Juimphe, Parmerde, absompiu, tra&lt;vaince, carolopolmerdis, au lieu de : Juin, Paris, absinthe, trtz'Vaille, carolopolitain,
- et dans une autre lettre à Delahaye (p. 53 du présent numéro) :
contemplostate, au lieu de : C()llttmplatjon.

�8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

rend la forme qu'ils doivent avoir pour lui, qu'il les
rétablit dans leur indignité originelle. Jamais homme n'eut
plus naturelle la faculté de travestir, de défigurer, de
souiller.
Mais il n'est pas horrible seulement par ses paroles.
Son àme se tient der~ière ses injures, pareille à elles, plus
effray_ante encore, s'il est possible. Et d'abord, il est d'une
insensibilité incroyable. C'est un monstre. Il est incapable
d'éprouver aucun des sentiments normaux de l'humanité.
Il ne reconnaît rien pour respectable ; il est absolument
dépourvu d'égards, c'est-à-dire qu'il ne trouve rien vers
quoi l'on ait quelque raison de se tourner. Toutes les
habitudes sociales de notre cœur lui sont incompréhensibles. Point de tradition pour lui, point de liens forgés
par les siècles. Son âme est seule dans le temps ; elle est
traversée par le soufll.e désert de la totale liberté. A la
place des innombrables ménagements qui emplis.sent la
netre, il y a en elle comme un vide, mais un vide brt1lant,
féroce, une sorte de flamme négative. Il signe une de ses
lettres~ "ce sans-cœur de Rimbaud." 1 Même s'il l'a
voulu ironique, il faut prendre le mot à la lettre. Il est
privé de ce lieu "intérieur où les sentiments naissent,
fleurissent, s'entretiennent, se développent, de cette petite
maison de la conscience avec ses habitants qui vont et
viennent, entrent et sortent, font Jeur petit redlue-ménage
1 Lettre à M. bambard, publiée dans le Jean-Arthur Rimbaud, le
polte de M. Paterne Berrichon (Librairie du Mercure de France),
p. 9:i. Compare,: le mot que cite Ernest Dclahaye dans son Ri111baMd
(Revue Littéraire de Paris et de Champagire, 190:r), p. 30: "Ce
qui fait ma supériorit~ c'est que je n'ai pas de cO!ur. "

RIMBAUD

9

plein de mesure et de civilité. Pas de terrain moral dans
cette !me; les semences qui y tombent, ne rencontrent
rien qu'une dévorante absence par quoi tout de suite
elles sont volatilisées.
Rimbaud parle de sa mère non pas grossièrement, mais
avec une sécheresse brutale, avec une aridité impitoyable :
"La mother m'a mis là dans un triste trou." 1 "La mère
Rimb (sic) retournera à Charlestown, etc. " ' Elle ne lui
est rien et son indifférence pour elle semble tranquille, complète, sans restrictions intimes, sans remords. Il refuse de
tenir compte de ses volontés, et de cette insoumission, il
ne pense même pas à s'expliquer avec elle. C'est à un étranger qu'il écrit : " ... J'ai fini par provoquer d'a~oces résolutions d'une mère aussi inflexible que soixante-treize
administrations à casquettes de plomb. - Elle a voulu
m'imposer le travail perpétuel, à Charleville (Ardennes) l
Une place pour tel jour, dirait-elle, ou la porte. - Je
refusai cette vie ; sans donner mes raisons : c'etît été
pitoyable. " 3
Même indifférence à" l'égard de la patrie: "Quelle
horreur, que cette campagne française! " ' Au moment où
les Allemands pénètrent en France, il se plaint, avec une
amertume qu'il ne soupçonne nullement d'être déplacée,
que Paris n'envoie plus de livres aux libraires de Charleville. Et voici sous quelles couleurs lui apparaît l'héroYsme
de ses concitoyens :
1 Lettre de mai d73 à E. Delahaye, p. s:i du présent num~ro.
' Ibidem, p. 53 du présent numéro.
1 Lettre -d'aoOt 1871, publiée par M. Paterne Berrichon dans le

Mercure dt Franu du 16 déc. 1911, p. 730.
' Lettre à Delabaye de mai 187 3, p. 53 du préseiit numéro.

�IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RIMBAUD

"Charlèville, 25 aotlt 1870.
Monsieur,
Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville !
- Ma ville natale est supérieurement idiote entre les
petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n'ai
plus d'illusions. Parce qu'elle est à côté de Mézières une ville qu'on ne trouve pas - parce qu'elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious,
cette benoîte population gesticule prudhommesquement
spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de
Strasl:&gt;ourg ! C'est effrayant, les épiciers retraités qui
revêtent l'uniforme ! C'est épatant comme ça a du chien,
les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et
tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !. .. Moi,
j'aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes !
c'·est mon principe. " 1
Il est visible qu'il ne comprend pas. Ce qui se passe
so~s ses yeux n'a pas de sens pour lui ; il ne perçoit pas
le motif de cette agitation ; elle lui apparaît comme vidée
du sentiment qui la prov'oque ; car de ce sentiment il ne
peut se faire aucune image, son àme ne_lui en fournissant
pas d'équivalent. A la place des humbles mouvements du
patriotisme, il ne trouve en lui qu'un affreux désintéressement plein de rire.

Bien mieux : de la haine. Il n'est pas seulement
insensible : il y a en lui une véritable fureur, un profond
besoin de vengeance. Il est tourné contre nous ; il nous
abhorre de toutes ses forces, de tout son cœur : " La
chaleur n'est pas très constante, mais de voir que le beau
temps est dans les intérêts de chacun et que chacun est
un porc, je hais l'été qui me tue quand il se manifeste un
peu. " 1 Il considère tout etre comme quelqu'un d'abord
dont il faut se venger. Il s'approche, il met la main sur
lui, il a un droit sur lui, il vient lui faire payer sa dette.
Et comme il voit qu'on n'en peut rien tirer, il l'accable
de sarcasmes et de malédictions.
Aucun moyen ne lui paraît trop bas pour satisfaire son
grief. II faut parler sans crainte de l'hypocrisie et de la
. làcheté de Rimbaud. &amp;ournois, oui, puisque cela peut être
une arme. Darzens raconte que, dans un dîner de littérateurs où Verlaine l'avait introduit, Rimbaud, légerement
pris de vin, se mit à rythmer d'un mot malsonnant les
vers que récitait un poète. Carjat, après une vive altercation, l'ayant mis à la porte, Rimbaud attendit la fin du
repas et, lorsque son adversaire sortit, se précipita sur lui
avec une canne à épée, dont il lui fit une blessure heureusement peu grave. 2 Certains ont prétendu cette anecdote controuvée et il est important d'indiquer ici que
Verlaine en tous cas en donne une version toute difféLettre à Delahaye de juin 1872, Nou'!Je/le Revue Française du
oct. 1912, p. 578.
1 Voir le Reliquaire d'Arthur Rimbaud, Genonceaux éditeur.
L'anecdote se trouve dans la Préface de Rodolphe Darzens,
p. XXVI. Elle est reproduite, avec quelques variantes, dans le
Paul /Ter/aine d'E. Lepelletier.
1

Lettre à M. lzambard, publiée par M. Paterne Berrichon dans
la Nou'Vel/e Rl!'Vu11 Française du 1" janvier 1912, pp. 24-25. Comparez l'anecdote racontée par Ernest Delahaye à la page 2 7 de son
Rimbaud.
'
1

II

1er

�12

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rente. Pourtant, telle que la rapporte Darzens, elle ne
me paraît pas absolument invraisemblable. Quels scrupules
pouvait-il y avoir pour une colère aussi fondamentale
que celle de Rimbaud ? Les convenances, la mesure
et l'espèce de dignité que nous avons l'habitude de
garder jusque dans l'assouvissement de nos rancunes,
c'est parce que celles-ci sont toujours particulières, limitées, définies : pour les satisfaire nous ne sortons qu'un
instant de l'état de paix; nous savons bien que nous y
rentrerons tout à l'heure; aussi essayons-nous d'en conserver le plus possible les grandes lignes, d'en respecter les
exigences autant que nous le permet notre crime. Mais
chez Rimbaud la haine est totale, absolue, infinie ; c'est
elle qui pose toutes les lois, qui donne sa direction et sa
forme à toute la'conduite; il n'y a pas d'autre voix que
la sienne ; le seul devoir est de la contenter à tout prix ;
ainsi toute !Acheté est permise, pourvu qu'elle soit efficace,
1

1 " Rimbaud eut le tort incontestable de protester d'abord entre
haut et bas contre la prolongation d'à la lin abusives récitations.
Sur quoi M. Etienne Carjat, le photographe-poète de qui le
'récitateur était l'ami littérairè et artistique, s'interposa trop vite et
trop vivement à mon gré, traitant l'interrupteur de gamin. Rimbaud
qui ne savait supporter la bojsson, e~ que l'on avait contracté, dans
ces '' agapes " plut6t modérées, la mauvaise habitude d!! gâter au
point de vue du vin et des liqueurs, - Rimbaud qui se trouvait
gris, prit mal la chose, se saiiiit d'une canne à épée à moi qui était
derrière nous, voisins immédiats, et, par dessus la table large de près
de deux mètres, dirigea vers M. Carjat qui se trouvait en face ou
tout comme, la lame dégainée qui ne fit pas heureusement de très
grands ravages, puisque le sympatlùquc ex-directeur du BoultVard
ne reçut, si j'en crois ma mémoire qui est excellente dans cc cas,
qu'une éraflure très légère à une main. " _(Préface aux Polsies
Complètts d'Arthur Rimbaud, éditio.n Vanier.)

RIMBAU·D

13

pourvu qu'elle aide un peu à calmer cette immense soif.
Rimbaud est toujours en état de légitime offense. Tant
pis pour nous si nous sommes en repos ! Lui est en
guerre. Nous sommes ses ennemis, même si nous ne le
voulons pas. Nous avons beau tourner vers lui le visage le
plus bienveillant : il cherche pendant ce temps comment
il pourra nous faire du mal. Si par hasard il nous trouve
en proie à quelque tourment, c'est toujours autant de pris!
Il s'en félicite avec un transport cruel. Regardez-le qui
exulte affreusement ! En pleine occupation allemande
il écrit : " J'ai été avant-hier voir les Prussmans à
Vouziers... Ça m'a ragaillardi. " 1 Et . il ne pense pas
à retenir ce cri épouvantable et sublime : "Je souhaite
tres fort que l'Ardenne soit occupée et pressur6e de plus
en plus immodérément." 2 Sa haine à des ressorts d'a,cier.
Il ne se fatigue pas de se lever contre nous. I~,est toujours
prêt à porter son accusation, avec la même grande joie
impitoyable, toujours prêt à poursuivre et à condamner.
D'autant plus d'occasions on lui en offre, d'autant plus il
se réjouit. Inépuisablement en lui surgit le rire qui déteste.
Encore ! s'écrie-t-il avec triomphe; Vous voyez, je suis
toujours là; vous pouvez y aller, je ne vous manquerai
point.
Sa fureur est telle qu'elle le tient jusque dans le plaisir.
Il faut entendre le son rageur, siffiant, ironique, indigné
que prend le mot " délicieux " chez Rimbaud. Il semble
dire : "Voilà ce que vous avez trouvé, c'est bien ! je le
prends ; mais ne pensez pas que je vous pardonne davan1 Lettre

à Delahaye de mai 1873 (p. 53 du présenLnuméro.)

1 Lettre à Delahaye de juin 18°72, Nouvelle Revue Française du
1er

octobre 1912, p. 579.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RIMBAUD

tage cette volupté que le reste. Toute ma colere y demeure
co~tractée. Je vous ferai payer ça."
Pour bien comprendre la haine de Rimbaud, il faut y
noter un caractere singulier : c'est qu'elle ne s'occupe pas
de son ~bjet. Elle. se complique d'une indifférence transcendante pour les êtres auxquels elle s'attaque : elle ne
fait entre eux aucune distinction, elle ne les connaît pas ;
elle ne sait rien que se précipiter.

Ses strophes bondiront : Poilà, voilà, bandits l

1

Rimbaud se rue au hasard, il frappe à tort et à travers,
stir que ses coups, où qu'ils portent, seront toujours
mérités. Dans Paris se repeuple, le voici parti pour une
sorte d'apologie de la Commune et de furieuse diatribe
contre les Versaillais. Mais au bout de la première
strophe, il ne voit plus de différences; il ne sait plus à qui
il en a; c'est à tout le monde; sa haine saute en lui dans
tous les sens, elle est comme une boussole affolée. L'esprit
de vengeance chez lui, c'est en même temps l'esprit de
vertige. Des qu'il entre dans sa colère, tout se met à
chanceler et à tour~oyer autour de lui :

Qu'est-ce pour nous, mon cœur, que ces nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout mfir renversant
Tout ordre; et l' Aquilon encor sur les débris;
Et toute vengeance r - Rien!•.• Mais si, toute encore,
Nous la voulons! Industriels, princes, sénats :
1 PariJ ,e repeuple, Œuvrts d'Arthur Rimbaud, édition définitiYe,
librairie du Mercure de France, p. 5!1.

Périssez ! Puissance, justice, histoire : à bas!
Ça_nous est da. Le sang ! le sang! la flamme d'or !
Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur.
Mon esprit! tournons dans la morsure : Ah! passez,
Rfpubliques de ce monde ! Des empereurs,
Des rfgiments, des colons, des peuples: assez! 1
Cette impartialité de la fureur, cette égalité de la rage
trahissent l'étrange détachement où est Rimbaud des
objets qu'il harcèle avec le plus d'acharnement. Il les
déteste, il les attaque, mais en même temps, il les maintient à distance, il leur impose un espace d'avec lui où
viennent s'égaliser toutes leurs petites différences, se
perdre les nuances et les degrés de leur ignominie. Il nous
poursuit, il s'attache à chacun de nous, mais en même
temps il recule, il se sépare de nous tous, il se tient à
l'écart dans un étonnement scandalisé. Il y a je ne sais
quel silence et quel retranchement au fond de ses injures.
Nous n'avons même pas l'idée de nous justifier devant
lui, tellement nous sentons que "ce n'est pas pour ça"
qu'il nous en veut. Au fond il n'a rien à débrouiller avec
nous. Nous ne sommes là que pour recevoir sa haine. Il
ne sait pas qui nous sommes ; qui croirait l'avoir offensé,
lui donnerait à rire. Il a toujours l'air de ne vouloir s'expliquer qu'avec quêlqu'un que nous ne voyons pas. C'est
vers ce spectateur invisible qu'il se tourne sans cesse ; il
nous montre à lui simplement, il nous présente et ça
suffit.
L'ironie de Rimbaud n'a rien à faire avec l'esprit.
1

Les Illuminations: Ycrtige, dans les Œuvres, p.

111.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'C 'est une certaine façon pleine d'arrière-pensée de
nommer les choses, le choix indifférent de l'une d'entre
elles pour l'énoncer, un air de dire : "Voyez-moi ça,
hein ! ", un silence sur ui; mot, une façon d'en appeler
aux dieux, de les prendre à témoins en se taisant sur
quelque chose. Comme le plus parfait éloge est quelquefois
de ne rien dire, ainsi la moquerie de Rimbaud est de
cueillir au hasard n'import·e quoi et de l'entourer de sa
réticence. Le ton de sa voix indique assez tout le scandale
qu'il trouve dans l'objet choisi: s'il vous plaît de regarder,
vous verrez du joli ; mais ça serait la même chose, si nous
avions pris ,à c&amp;té; on ne comprend vraiment pas pourquoi l'on se plaindrait, puisque tout est de la même qualité
que ça, voyez donc ! "Je n'ai rien de plus à te dire, la
contemplostate de la nature m'absorculant tout entier :
je suis à toi, ê'J Nature, ê'J ma mèrè ! " 1
Nous apercevons maintenant quelle est la véritable
essence de la haine de Rimbaud. C'est une révolte non
pas d'ordre social, mais d'ordre métaphysique.
Il faut se garder de prendre Rimbaud pour un bohème;
il ne faut pas le croire lorsqu'il se peint lui-même dans ses
premiers. vers "débraillé' comme un étµdiant ;, 2 ; il est
bien autre chos·e qu'un voyou. Le visage ébouriffé et
désordonné que lui prête Fantin-Latour, s'il n'est pas sans
vraisemblance, cependant risque de suggérer une fausse
interprétation de sa révolte. La bohême est une protestation contre la société et ses usages, contre la hiérar-chie
l Lettre à Delahaye de Mai 1873 (p. 53 du présent numéro).
3

A la musique, Œuvrea, p. 370.

RIMBAUD

des classes, contre l'organisation que les hommes se sont
eux-même.s imposée ; elle prétend renverser tout ce qu'il
y a d'artificiel dans la vie, tout ce qui est surajouté à la
simple nature. Mais elle accepte certains commencements
les fondations dé l'édifice et tout au moins l'existence'
ici-bas. Rimbaud refuse tout en bloc : c'est contre la
condition humaine qu'il s'élève, bien mieux contr~ la
condition physique et astronomique de l'Univers. Là est
l'insupportable : dans tout. Etre vivant : voila l'horreur !
Etre là, subir, admettre, durer : voilà ce qui ne se peut
faire sans honte, sans exécration, sans vengeance ! Il y a
quelque chose qui vous tient à la gorge, qui vous étouffe.
Il y a u.ne impossibilité positive et comme agressive à
"être au monde" 1• La colère de Rimbaud c'est une
intolérance, au sens médical du mot, Il ne' peut rien
" ga_rd er " , tout son organisme
.
est en défense et dans un
état de malaise et . de rejet prim.itif, fondamental,
permanent. Il suffoque, il se tourne et se retouriie indéfiniment ; en vain toujours. Ses fugues continuelles sont
les sursauts de cette intolérance métaphysiq~e. L'endroit
où il se ~~ouve a pour lui quelque chose de br!tlant, la
place qu 11 occupe le chasse comme avec une main . 11
'
b .
,
n a pas esom, pour n'y pouvoir rester, de la méchanceté
des hommes ; le seul fait d'y être situé, la simple station
en ce point sont en eux-mêmes assez épouvantables pour
l'obliger à fuir.
D'un bout à l'autre de cette lettre à Delahaye dont nous
avons déjà cité plusieurs passages, on sent bien l'espèce de
1 "

Nous ne sommes pas au monde. " Une Saison m enfer :
Délire, I: f'ierge Folle, dans les Œuvres, p. ,. 77 .

2

�18

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

folie que la présence en un lieu donne à Rimbaud, on
sent peser cette masse invisible qui, partout où il se tient,
l'écrase, cohtre laquelle il n'a pas trop de toute sa fureur:
" Mais ce lieu-ci ; distillation, composition, tout étroitesses ... " 1 " En ce moment j'ai une chambre jolie sur une
cour sans fond, _mais de trois mètres carrés. - La rue
Victor Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par
le café du Bas-Rhin et donne sur la rue Soufflot à l'autre
extrémité, - Là, je bois de l'eau toute la nuit, je ne vois
pas le matin, je ne dors pas, j'étouffe. Et voilà." 2 Le
monde est sur lui comme sur sa chambre l'énormité des
étages supérieurs. Il est occupé à le subir. Voyez-le attelé
à son mal comme à une besogne. Il est là dans sa chambre
à ne rien faire, à peiner, à écouler silencieusement sa
haine. Courbé, grimaçant, abruti, il crache, il dit non, il
boude monstrueusement.
Ce n'est encore qu'un enfant, mais un grand martyre
lui a été confié: "fai avalé une fameuse gorgée de
poison. -Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé!
- Les entrailles me bnllent La violence du venin tord
mes membres, me rend diffontte, me terrasse. Je meurs
de soif, j'étouffe, je ne puis crier," 3 C'est maintenant
que nous entendons bien le ton de sa voix: non pas
seulement rauque et crapuleux, mais le soulèvement de
tout son être y a, passé ; c'est quelqu'un de travaillé
jusque dans ses profondeuts. qui parle ; et par une souffrance absolument unique et solitaire. Ses cris n'ont aucun
Lettre à Delahaye de Juin 1 872, dans la Nou,vtlle &amp;vue Fran•
du 1 "' Oct. 19n, p. 578 .
1 lbidtm, p. 5 80.
s Une Saison m e11fir: Nuit dt l'En/er, Œuvres p. 27 0.
l

faÎst

I

RIMBAUD

rapport avec la plainte et la revendication. "Toujours
même geinte, quoi ! " 1 s'écrie-t-îl sans doute. Mais en
même temps il ne songe qu'à s'aliéner tous ceux qui
pourraient être tentés de lui porter secours. Il les chasse,
il les bafoue, il se fait aussi repoussant que possible pour
que leur pitié n'aille pas s'égarer vers lui. Il veut être
seul : " Peut-être que tu aurais raison de beaucoup
marcher et lire. Raison en tous cas de ne pas te confiner
dans les bureaux et maisons de famille. Les abrutissements
doivent s'exécuter loin de ces lieux-là." 2 Il s'établit
délibérément hors de toute consolation, de toute sympathie
humaine. Car - et voici que nous touchons au secret de
Rimbaud - le mal dont il souffre, ce n'est pas une
injustice dont il puisse souhaiter la réparation ; c'est un
tourment personnel, réservé, qui lui a été donné en partage
comme un mystérieux privilege.

II
Pour bien c~mprendre la nature de ce privilège, il
nous faut_ considérer cette ime de plus pres, il faut
la débrouiller plus profondément que nous n'avons su
faire jusqu'ici. Tkhons d'atteindre en elle le caractère
qui nous donnera 1a clef de ses humeurs et de son génie.

Et d'abord remarquons un second visage de Rimbaud
que le premier ne doit pas nous cacher. Ce n'est p~
seulement ce sale gamin. Il y a aussi l'enfant irréprochable.
1
1

Lettre: à Delabaye, p. 579 _
Ibidem, p. 57 9.

�20

LA NOUVELLE REVVE FRANÇAISE

Il y a le beau visage derrière la figure chiffonnée. Cela
n'apparaît que si l'on fait attentîon, que si l'on sait prendre
patience quelques instants. On dirait une de ces gravures
qui découvrent un second aspect pour peu que le regard
veuille y mettre quelque insistance. Oui, à seconde vu_e,
Rimbaud se révèle d'une beauté extraordinaite : ses traits,
lorsqu'ils ne sont pas plissés par la haine, ont une harmonie, une justesse et une netteté incomparables. On
trouve rarement une aussi pure, aussi pleine et inflexible
adolescence.
Ne négligeons aucune des apparences revêtues par cet
être étrange. II y a le mendiant qui, de la mansarde que
lui avait offerte Théodore de Banville, lançait par la
fenêtre dans la cour ses haillons pleins de vermine. Mais
il y a aussi, et en mime temps, le bon élève, le lycéen bien
noté, honneur du collège de Charleville. C'est Rimbaud
qui conquiert le prix de vers latins au concours académique
de 1869. Et nous voyons, à cette occa~ion, le principal
du collège le traiter avec cette faveur à la fois paternelle
et légèrement intimidée que les maîtres témoignent aux
élèves de premier ordre. 1 Au reste Rimbaud était en
excellents termes avec ses professeurs : ils lui prêtaient
des livres et lui~ se plaisait en leur compagnie. Il ne
semble pas avoir jamais appartenu à l'espèce des "chahuteurs ". Il avait même le léger brin de pédantisme, si
caractéristique du bon élève : un certain penchant à la
citation, une prédilection pour les mots savants. 2 Ses juge1 Voir 'jean-Arthur Rimbaud, le poète, par Paterne Berrichon
(Libr. du Mercure de France) PP· 37-41.
t Il emploie sans cesse : carolopolitain pour : haiJitant de Char/e-

~ille.

I

RIMBAUD

21

ments littéraires, même les moins perspicaces, ont un ton
d'assurance un peu doctorale ; il écrit, parlant de Louisa
Siefert (?) : " J'ai là une pièce très émue et fort belle :
Marguerite." Et l'ayant citée (hélas!), il ajoute: "C'est
aussi beau que les plaintes d' Antigone àvuµ&lt;f,11 dans
Sophocle. " 1
Je le vois, au milieu de ses camarades, vêtu sans
élégance, mais soigneusement, avec une veste confortable
et un petit col blanc, - l'un de ceux qui portent au
collège l'odeur de la maison. Il y a, malgré tout, en lui
quelque chose de l'enfant sage. Dans une lettre à
M. Izambard, Madame Rimbaud écrira: "Est-il possible
de comprendre la sottise de cet enfant, lui si sage et si
tranquille · ordinairemmt ~ " 2 On ne voit pas qu'il ait
jamais été bruyant, Il était de ceux qui disparaissent avec
un livre pour toute la journée et dont les parents se
demandent tout à coup : " Mais où est-il donc i " On
pourrait presque dire qu'il était timide.
Même dans ses effusions les plus ordurières, je crois
reconnaître l'enfant bien élevé qui dit des " gros mots"
par insatisfaction. Sa crapule, si réelle, si profonde soitelle, n'est que l'expression au dehors de sa hauteur et de
sa distinction. Il est l'élève le plus mal embouché de tout
le collège, mais c'est parce qu'il est le meilleur, le plus
complet, le plus hardi, celui dont les sentiments ont le
plus d'élan, de liberté, d'exigence. Derrière l'enfant
courbé de colère et d'injure, il faut voir l'enfant droit,
1

Lettre à M. lzambard du 25 Aoôt 1870, dans la Nouvtll,
Rwue Française du 1" Janvier 1912, pp. 26-27.
2 Lettre citée par M. Paterne Berrichon dans Jean-Arthur Rimbaud, le poète, p. 79.

/

�21

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vierge, inentamé, "n'ayant jamais aimé de femmes, quoique plein de sang. " 1
La virginité de Rimbaud. Peu nous importe après tout
le problème de sa chasteté physique ! L'âme en tous cas
qui vivait dans ce corps, était vierge. Mais en accueillant
ce mot, gardons-nous de le laisser évoquer, comme il en
a Phabitude, des images tendres et fragiles ; il faut au
contraire lui donner son sens le plus dur, le plus terrible.
L'àme de Rimbaud, c'est une âme qui n'a pas subi
l'humiliation de l'étreinte, qui n'est alourdie, ralentie par
aucun souvenir honteux, forte de toutes ses forces, violente,
injurieuse, armée. La virginité en elle est pareille à la
guerre. " Apprécions sans vertige l'étendue de mon
innocence ! " 2 Rimbaud, c'est l'être innocent entre ceux
à qui on peut faire reproche: "Je n'ai point fait le mal.
Les jours vont m'être légers. Le repentir me sera épargné. " 1
Osez slonc venir témoigner contre lui. Mais c'est lui au
contraire qui s'avance sur vous. Il porte sur son visage
l'éclat de son privilège; son regard tombe ici et là,
étincelant, sauvage. Monstre de pureté et de perfection !
Son épouvantabte jeunesse.,
enfance-prodige ne sont
point un accident en lui, un moment, un passage, mais
son àme même. Il a été construit pour demeurer un
enfant à travers la vie, - un enfant avec son cœur intact
et méchant, avec son .innocence et sa tyrannie.
On peut le dire presque sans métaphore : Rimbaud
c'est l'être exempt du péché originel. Dieu l'a la~

cette

1 Les Dlstrts dt l'Amo11r, avertissement, dans les Œuvres, p. 102.
'Une SaisDTr lfl ,,if": Mauvais Sang, dans les Œuvres, p. 167.
• lhidnn, p. 265.

lllMBAOD

23

s'échapper de ses mains sans l'avoir fléchi, faussé, blessé,
sans l'avoir préparé par les mutilations nécessaires aux
conditions de la vie terrestre ; il a oublié de lui ater
quelque chose dans l'âme. Rimbaud est venu entier,
parfait, c'est-à-dire fait complétement, de tous les c6tés,
sur toutes les faces, - parfait, non pas dans l'ordre du
bien, mais dans celui de l'être. L'ange l'emporte sur
l'homme par autre chose que la pureté et la sages e :
il contient une dose plus forte de réalité, une plus grande
quantité d'existence. A cet égard Rimbaud est un ange.
Un ange furieux. Il n'a pas été touché, il porte intacte
la ressemblance de Dieu, il conserve toute la dépense que
Dieu a faite en lui. Quelque chose de débordant, encore
que d'invisible, émane de tout son être. Il y a dans son
apparition ce je ne sais quoi de flamboyant et de saturé
qui décèle les personnes surnaturelles. Il est le messager
terrible qui descend dans Péclair, tout debout, l'exécuteur
d'une parole inflexible, le porte-glaive.
Si l'on consent à reconnaître ici l'image véritable de
Rimbaud, tout devient clair dans son attitude. Et d'abord
son intolérance, l'impossibilité à " être au monde" dont
il souffi-e. Car il n'est pas fait pour demeurer ici-bas; il
n'est pas au niveau de notre vie ; il n'est pas disposé pour
ses questions, il ne les entend pas et celles qu'il pose n'ont
pas de réponses en elles. - N'allons pas nous le représenter comme un incompris, que froisse la grossièreté
d'ici-bas et qui rêve d'un paradis où sa délicatesse sera it
respectée ; mais au contraire il ne peut s'accoutumer à la
bénignité de nos mœurs terrestres. Il ne s'en va pas
de la poitrine; il n'est pas au-dessous de la vie; mais au

�24

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contraire il 1a déborde, il ne peut s'y réduire, y rentrer,
s'y tasser. Ça ne s'arrange pas : les deux pièces n'ont pas
été faites l'une pour l'autre : "Je suis dépaysé, malade,
furieux, bête, renversé. " 1 Il se débat à la renverse dans
ce cloaque où s'il pouvait du moins disparaître! Mais non !
il surnage irrémédiablement, il n'arrive pas à enfoncer.
Et commè elle fait son tourment, sa merveilleuse
innoçence fait aussi son indifférence pour l'humanité
entière, sa colère et sa haine. En effet, comment cet être
intact et despotique ne serait-il pas mortellement dégotlté
par notre aptitude à la misère, par notre amitié avec la
douleur, par cette sorte de basse aisance à vivre,. d'acceptation à l'avance de çela même qui va nous désoler ? Joie
ou malheur, nous sommes ceux pour qui ça fonctionne
bien. Le bonheur, après tout, n'est pour nous que _supplémentaire; 2 ce n'çst que par acquit de conscience que
nous nous plaignons de ne le pas obtenir ; la proportion
si infime pour laquelle il entre dans la vie, au fond est
justement caleulée. En d'autres termes, nous sommes
dans une harmonie profonde aveo cette vie ; nous nous
arrangeons toujours avec elle, quelque tour qu'elle nous
joue; nous lui s.ommes complices. Voilà ce que Rimbaud
exècre en nous, lui qui de tout son être est en malaise
1 Lettre à M. Izambard du 25 AolÎt 1870, Nou&lt;velle Revue
Française du 1., Janvier 1912, p. 25.
' "Je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur", dira
Rimbaud dans la Saison en enfer (Délires 11: Alchimie du Yerhe,
Œuvres, p. 294) ; c'est-à-dire : je vis que les hommes sont toujoun
heureux, et quoi qu'il le11r arri&lt;ve, d'une sorte de bonheur médiocre,
fixe, constant, qui n'a pas besoin d'aliment. Autrement dit : ils ne
tiennent pas au vrai bonheur, à celui qui leur serait apporté du
dehors comme un message, une récompense, une vérité.

RIMBAUD

avec elle, lui qui, du fait même qu'il respire, la condamne
et la rejette, lui pour qui - joie ou malheur - elle est
toujours offensante. Du même mouvement dont il repousse
la vie, il est tourné contre nous qui l'acceptons. Nous
.faisons partie de ce vaste systeme du tant bien que mal
où il est pris, nous sommes le peuple des " infâmes infirmes ". 1 Il nous hait sans mesure, il a pour nous la
férocité distante et impitoyable d'un être d'une autre
race, voué à des vertus et à des exigences différentes.
Quelle excuse pourrait-il accepter ? Il ne peut pas entrer
avec nous dans des considérations. Tant pis pour nous !
II ne fallait pas fléchir. Il ne nous connaît pas. Tout a
été décidé dans le principe. Qu'est-ce que ça peut lui
faire, maintenant, ce qui nous arrive ? - Il est séparé de
nous d'une manière constitutionnelle. Vraiment, de lui à
nous, il n'y a que la haine qui puisse passer. Comment
échangerait-il normalement ses sentiments avec les nôtres?
Ce n'est pas la même monnaie. Nous avons la reconnaissance, la pitié, l'amour, tout ce qui se partage, tout
ce qu'on éprouve dans une ignoble communauté. Mais
lui~ il a l'innocence avec ce qu'elle a d'acide, de brillant
et de privé ; elle le divise d'avec nous ; elle entretient sa
colère, comme une flamme qui ne dépense pas, dans une
constante intensité; elle nourrit cette prodigieuse solitude,
d'où sans trêve il lance sur nous les éclairs de son insulte.

III
N&lt;;?us tenons maintenant le secret de Rimbaud et du
même coup la clef de sa poésie. Il ne nous reste qu'a
Poème liminaire de la Saison m enfer, Œuvtes, p. 2 5 1.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous en servir, c'est-à-dire à poursuivre et à reconnaître
dans toutes les parties de son œuvre l'idée 'd'innocençe,
Mais disons d'abord, pour éviter toute méprise, sous
quelle forme nous devons nous attendre à trouver cette
idée exprimée, de quelle façon il importe d'interroger,
d'ausculter l'œuvre qui la contient et à quelle sorte de
confession il faut l'amener, - Rimbaud n'a rien d'un
philosophe ; il est absolument impropre à .la réflexion
abstraite ; il ne sait pas isoler ses pensées les unes des
autres, ni les exposer dans l'ordre où elles s'enchaînent
véritablement : "Moi je ne puis pas plus m'expliquer que
le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. lt
ne sais plus parler

!" 1

Rien de ce qu'il pense n'aboutit à la distinction ; pas
de développement, d'épanouissement, d'explication ; tout
rl!Ste non pas vague, mais immédiat et enveloppé. Lorsque
Rimbaud entreprend d'exposer ses théories esthétiques, 2
il ne peut le faire que par des déclarations ·subites et
entières, que par une série d'explosions idéologiques ; il
attend qu'une certaine quantité de pensée se soit accumulée en lui, pour la lkher d'un seul coup ; ses formules
ne résument pas,-elles chassent, elles produisent ; au lieu
de servir au rassemblement de la pensée, c'est à sa projection.
ne faut donc pas demander aux poèmes de
Rimbaud de nous livrer un système ·philosophique, tout
abouti et avoué, ni même une description abstraite de
l'idée d'innocence. Cette idée n'est pas dans l'œuvre, si
on l'y cherche, si on veut l'en extraire, Mais il faut la

,1

1

1

1

Il

1 Une Saison en enfer: Matin, Œuvres, p. 304.
, Voir Lettre du 15 mai 1871, dans la Nouvelle
.
du 1"' oct. 1912, p. 570.

Re&lt;.J111
~

Française

RIMBAUD

sentir simplement, la toucher comme un vaste corps
présent; ses membres se confondent avec ceux de l'œuvre
elle-même ; ou plutat l'œuvre tout entière n'est que son
incarnation.
Au fond ce que dit Rimbaud n'a pas de sens; je veux
dire : de sens vers nous. Son but est prochain, immédiat,
égorste. En écrivant il ne travaille !qu'à se débarrasser
de son innocence. Elle l'étouffe; l'imperfection de ce
mond,e la maintenant en lui comprimée, elle pese contre les
parois de son âme. Pour échapper au supplice .de ce continuel effort intérieur, il dche de la dégager, de lui trouver
une issue, de lui rendre de l'espace, au moins en imagination. Son œuvre est ainsi comme une région plus vaste qu'il
ouvre à sa -propre innocence, comme une habitation à sa
taille qu'il lui construit, comme un corps glorieux qu'il
lui fournit. Elle n'a pas d'autre raison d'être que d'offrir
une matière à son âme irréprochable, que de la recevoir,
de la revêtir et de la soutenir. Tout y est calculé, non
pas pour satisfaire le plus complétement possible l'intelligence du lecteur, mais pour arrêter, fixer, absorber le
plus possible de cette innommable perfection qui emplit le
cœur du poète.
Il est clair qu'une telle œuvre ne peut ni ne doit être
étudiée suivant les méthodes habituelles de la critique. Il
convient non pas de l'analyser, mais_ de la palper, de la
constater pour ainsi ·dire dans toutes ses parties. Pas
d'opération à lui faire subir, pas d'extraction à tenter.
Tâchons seulement d'y reconnaître partout l'innocence.
- Elle est composée de motifs semblables à des thèmes
musicaux, de .groupes d'images qui reviennent de temps
en temps et se chassent les uns les autres. Essayons seule-

�RIMBAUD

•

28

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment en regardant chacun d'eux tour à tour avec une
attention u,n peu insistante, de le faire apparahre
comme un des visages de cette innocence immanénte ·à
l'œuvre entiere.
A vrai dire ce procédé tout modeste et respectueux ne
pourra convenir jusqu'au bàut à notre étude qu'en s'en.
hardissant un peu vers la · fin. Car d'une représentation
toute poétiq1,1e et figurative, nous verrons Rimbaud passer
peu à peu à une expression de plus en plus précise et
textuelle de son innocence, et les derniers poèmes de la
Saison en Enfer nous obligeront à une analyse détaillée
et abstraite.

***
Il est un motif qui revient sans cesse dans l'œuvre de
Rimbaud ; c'est le motif de l'être solitaire, d'une autre
race, sans parenté, sans fonction, sans aucune attache
avec !'.humanité ; " A vendre les corps sans prix, hors de
toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! " 1
Dans /'Avertissement des Dlserts de l'.dmoitt, Rimbaud
déjà se présentait lui-même comme un être absolument
retranché et absent de notre vie : " Ces écritures-ci sont
d'un jeune, tout je111:e homme, dont la vie s'est développée
n'importe où ; sans mère, sans pays, insoucieux de tout
ce qu'on connaît, fuyant toute force morale... " 2
Les étranges habitants qui peuplent les Illuminations ne
Les Illuminations: Solde, p. 246.
• Les Diserts de l'Amour: Avertimment; p.

1

101.

sont assignés à au&lt;;une patrie, ne sont astreints à aucun
lieu ni à aucun temps. Il faut noter le perpétuel emploi
du mot tout dans ces poèmes. C'est l'adjectif indéfini ;
il indique la complète absence de bornes, de restrictions,
de détermination : " Enfant, certains ciels ont affiné mon
optique ; tous les caractères nuancèrent ma physionomie ... " 1 "Toutes les possibilités harmoniques et architurales s'émouvront autour de ton siège ... '' 2 Le .poète,
sans cesse, nous apparaît placé en un point mystérieux où
il est au niveau à la fois de · tout ce qui existe, où son_âme
devient égale à toutes les époques, à tous les mondes et
circule, avec une prodigieuse aisance, à travers les civilisations : " Exilé ici, j'ai eu une scène où jouer les chefsd'œuvre dramatiques de toutes les littératures. " 3 "Dans
un grenier où je fus enfermé à douze ans, j'ai conhu le
monde, j'ai illustré la comédie humaine. Dans un cellier
j'ai appris l'histoire. A quelque fête de nuit, dans une.
cité du Nord, j'ai rencontré toutes les femmes des anciens
·peintres." 4 Il est en tout, parce qu'il n'est en rien ; il ne
s'épanouit qu'en dehors de nos limites : "J'ai horreur de
la patrie. " ~
Dans la Saison en Enfer le thème de la solitude entre
les hommes reprend une foree nouvelle ; il devient le
motif du paien et du ·nègre : " Si j'avais des antécédents
à un point quelconque de l'histoire de France ! - Mais
non, rien. - Il m'est bien évident que j'ai toujours été de
1 Les Illuminations: Jeunesse, p. :135.
' Lts Illuminations: Veillées, p. 195.
1 Les Illuminations ,: Vies, p. 236.
4 Jbid~m, p. 238.
5 Une Saison en rnfer: Mauvais Sang, p. 261.

�30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

race- inférieure." 1 "Je n'en finirais pas de me revoir dans
ce passé. Mais toujours seul ; sans famille ; même, quelle
langue parlais-je ? " 2 " Le sang paien revient. " 3 " Oui,
j'ai les yeux fermésà votre lumière. Je suis une bête, un
nègre."'
Par tant d'insistance sur son isolement, qu'est-ce donc
enfin que Rimbaud prétend insinuer ? - Qu'il est séparé
de nous d'une façon constitutionnelle, qu'il n'est pas
construit sur le même modèle que nous..Sous une forme
plus claire, plus avouée que dans tous les thèmes précédents, c'est la perpétuelle idée de son innocence que nous
voyons ici reparaître, une fois de plus. Paren, c'est-à-dire
antérieur à la rédemption 5, c'est-à-dire èncore antérieur
au péché. Il veut dire q-6.'il n'a pas subi cette déchéance
que nous passons notre vie à essayer de rattraper. L'abîme
entre lui et nous, c'est ~u'il n'a pas besoin d'être racheté;
le baptême n'a pas de sens avec lui ; il l'a reçu quand
même ; on le lui a imposé sans comprendre que c'était un
poison pour lui : " Je suis esclave de mon baptême.
Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le
vt&gt;tre. Pauvre innocent ! " 6 - Même ainsi enr6lé de
force, il ne peut pas suivre notre sort. Il demeure indlfféi:ent à nos inquiétudes et à nos occupations. S'adressant à
cette innocence qu'il porte en lui comme une personne
Une Saison en enfir: Mau'Vais Sang, p. 258.
• Ibidem, p. 259.
1 Ibidem, p. 260.
' Ibidem, p. 264.
~ C'est le sens du: "Je n',ai jamais été chrétien," que nous
trouverons plus loin.
6 Une Saison en enfir: Nuit de l'enfer, p. 271.
1

\

•
•

31
différente de sa personne humaine, il lui dit : " Ma
camarade, mendiante, enfant monstre ! comme ça t'est égal,
RIMBAUD

ces malheureuses et ces manceuvres, et mes em barras. " 1
Dans toutes nos démarches il trouve quelque chose
d'empêtré et d'infirme : "Et l'embarras des pauvres et
des faibles sur ces plans stupides ! " 2 Il passe auprès de
nous, seul, distrait, railleur, plein d'un épouvantable
loisir : " Mais qui a fait ma langue perfide tellement
qu'elle ait guidé et sauvegardé jusqu'ici ma paresse? Sans
me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif
que le crapaud, j'ai vécu partout. " 8 Il nous regarde,
co~rbés sur la besogne, en proie au travail, qui justemertt
est la punition du péché origine_! et dont, ainsi, de par son
exemption merveilleuse, il se trouve dispensé ; il nous
regarde et il rit : "J'ai horreur de tous les métiers.
Maitres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à
plume vaut la main à charrue. - Quel siècle à mains ! Je n'aurai jamais ma main." 4 Il rit: "Jamais je ne
travaillerai. " • Et tout à coup il nous aperçoit mieux ; il
nous découvre rangés en cercle autour de lui, et il a peur :
il est pris ; que lui veulent tous ces visages incompréhensibles ? " Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez
en me livrant à la justice. Je n'ai jamais été de ce peupleci ; je n'ai jamais été chrétien ; je suis de la raEe qui
1 Les Illuminations: Phrases, p. 18 8.
' Les Illuminations ; Soir historique, p. 2. 1 8.
1 Une Saison en enfer: M au'llais Sang, p. 2 5 8.
4 Ibidem, p .. 257.
6 Une Saison en mfer: Délires I: Yierge folle, p. 278. Cf. même
poème, p. 281 : "Il ne travaillera jamais," et clans les Illuminations: Yertige, p. 112 : "Jamais nous ne travaillerons."

�32

/

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ;
je n'ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous
trompez." 1 Il recule avec son regard flamboyant ; soudàin transfiguré, il est l'ange aux abois ; il refuse,- il se
retranche, il interdit qu'on s'approche. Comment s'expliquerait-il ? Il ne peut rien plaider ; il n'a rien à montrer
que sa forme intacte ; il est devant nous sans armes et
scandaleux.
Nous voiJ'à maintenant presque au corps à corps avec
l'innocence de Rimbaud. Dans la Saison en Enfer elle
ne prend plus de symboles pour se manifester. Elle se
montre elle-même, elle s'explique suivant une logique
capricieuse, mais parfaitement définie, et qu'il nous faut
essayer de déchiffrer.
Comment ne pas la reconnaître d'abord dans le motif
de l'Enfer? Une saison en enfer: c'est-à-dire le temps
que l'être sans péché demeure avec nous. L'enfer de
Rimbaud n'est pas ailleurs qu'ici-bas. "J'avais entrevu la
conversion au bien et au bonheur, le salut... Et c'est
encore la vie ! " 1 " Je me crois en enfer, donc j'y
suis." 3 " Ciel ! sommes-nous assez de damnés ici-bas ! "'
"La théologie est sérieuse, l'enfer est certainement
en bas." 5 L''enfer est simplement d'être maintenu en ce
monde par la pesanteur, d'être engagé au milieu de nous.
II est immédiat, présent, tangible. Pas besoin de voyage
Une Saison
Une Saison
3 Ihidem, p.
4 Une Sais'(tl
' Une Saison
1

2

en enfer: Mauvais Sang, p. 264.
en enfer , !f,uit de r enfer, p. 270-271.
27 I .

en enfer.- !'Impossible, p. ::i98.
en enfer~ Nuit dt fenfir, p. 272.

RIMBAUD

33

pour s'y trouver ; il n'est pas le lieu de la punition du
péché, mais au contraire l'horreur d'être plongé innocent
au sein du péché : " Et dire que je tiens la vérité, que je
vois la justice : j'ai un jugement sain et arrêté, je suis
prêt pour la perfection. " 1 Voilà justement la source du
supplice qu'endure Rimbaud : il la porte avec lui ; elle
est sur place. Une chose d'ailleurs prouve que cet enfer
se confond avec la vie, c'est qu'il n'est pas définitif;
on peut en sortir, comme jadis sortirent des limbes
les âmes délivrées par Jésus : "Pourtant aujourd'hui,
je crois avoir fini la relation de mon enfer. C'était bien
l'enfer ; l'ancien, celui dont le fils de Phomme ouvrit les
portes." 2
De plus, la nature même des souffrances qu'on y subit
nous indique quel il est et où il le faut situer. D'un bout
à l'autre la Saison m Enfer est le poeme du malaise et de
l'intolérance. Cela ne paraît pas seule~ent à ce qui s'y
trouve exprimé. La seule disposition des phrases, leur
allure entrecoupée, leur interrogation dans tous les sens,
la variété des tournures qu'elles essaient, et leur piétinement, leur perpétuel faux départ, tout en elles évoque les
cltonnements de quelqu'un qui cherche une attitude où
se reposer et ne la trouve pas. L'être parfait clche à se
faire une place, à se caser au milieu de nous ; il s'adresse
partout et partout il se sent repoussé : " A qui me
louer ? Quelle bête faut-il adorer? Quelle sainte image
attaque-t-on ? Quels cœurs briserai-je ? Quel mensonge
dois-je tenir ? - Dans quel sang marGher ? " 3 " Bah !
1 Uitt Saison en enfer : Nuit de r enfer, p.
-' Une Saison 111 enfer.- Matin, p. 304.
s Une Saison en enfer: Mau'tlais Sa11g, p.

2 7 1.

262.

3

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faisons toutes les grimaces imaginables. ,. 1 Il a beau
s'offrir à tout, se jeter dans tous les sens ; il ne peut pas;
il ne sait pas ; et d'ailleurs on n'a pas besoin de lui ; il se
retrouve vacant et brisé, seul avec son mal, qui est d'être
intact : " Ah ! je suis tellement délaissé que j'offre à
n'importe quelle divine im~ge des élans vers la perfection. "·' Pour ne pas souffi-ir il faudrait qu'il püt se tenir
un peu au dessus de la vie, dans un état d'imperceptible
légèreté. Mais mystérieusement toujours quelque chose
vient le renfoncer. Il a beau vouloir s'évader : "On ne
part pas.." a De nouveau il est en proie aux mille morsures de l'imperfection, aux cruelles atteintes de la
médiocrité terrestre : " C'est l'enfer, l'éternelle peine ! "•
Et de nouveau la brülure du contact avec la vie le
réveille, le fait sursauter : "C'est le feu qui se relève
avec son damné ! " 5
Si nous demandons par quoi la vie est ainsi corrosive
pour cette :lme, voici la réponse : comment sa dureté
" intraitable '' 6 ne sentirait-elle pas comme du feu la
rencontre avec ce monde fléchi, entamé, plein d'usure et
d'ancienneté? La flamme qui la brille, c'est la facilité,
l'arrangement, le tant bien que mal de 'toutes choses :
" Pour lé corps et pour l':lme - _le viatique - on a la
' Une Saison en tnfir: Nuit de fenfer, p. 274.
' Une Saison ,n enfer: Mau'Uais Sang, p. 262 .
3 Ibidem~ p. 261 .
• Une Saison en enfer: Nuit dt l'enfer, p. 270.
i Ibidem, p. 274.
.
' Cf. " Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qw
se referme toujours le bagne," (Une Saison tn enfer: Mauvi;1is Sang,

p. 263.)

RIMBAUD

35

médecine et la philosophie, - les remèdes de bonne
femme et les chansons populaires arrangées. " 1 Tout
ici-bas est coutume et institution. L'institution est un
compromis avec l'imparfait, une réparation à l'édifice
croulant du monde au moyen d'habitudes accumulées.
Elle pousse sur des ruines et ne se soutient que par sa
complication infinie. Il ne faut pas y aller trop fort avec
elle ; il faut prendre sa pente, épouser sa rampe glissante
et .polie, se laisser conduire à son antiquité. Voilà les
ménagements dont l'obligation saisit Rimbaud d'impatience et de folie : " Les blancs débarquent. Le canon !
Il faut se soumettre au baptême, s'habfüer, travailler. ,, '
Tout ce qui nous donne aisance et douceur, tout ce qui nous
facilite la vie, c'est là justement le poison qui l'attaque et
le dévore : "Quant au bonheur établi, domestique ou non ..•
Non, je ne peux pas." a En tout ce qu'il touche, il
trouve je ne sais quoi de bénin et de malade qui le fait
hurler : " Nous mangeons la fièvre avec nos légumes
aqueux. Et l'ivrognerie ! et le tabac ! et l'ignorance ! et
les dévouements ! " 4 " Ce peuple est inspiré par la fièvre
et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu'ils demandent à être bouillis. " 5 De là ce perpétuel effort pour s'échapper de la civilisation, pour
quitter l'Europe : " Me voici sur la plage armoricaine.
Que les villes s'allument dans le soir. Ma journée est
faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brtîlera mes
Une Saison en enfer: Mauvais Sang, p. 260 .
' Ibidem, p. 265.
s Ibidem, p. 267-68.
1

' Une Saison m enfer: L'Impossihü, p. 299 .
5
Une Saison en enfer: Ma11Vais Sang, p. 264-65.

I

�LA NOUVELLE REVUE · FRANÇAISI

poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager,
broyer l'herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqucfil\
fortes comme du métal bouillant, - comme faisaient ces
chers ancêtres autour des feux. " 1 Cette imagination,
c'est une issue à l'enfer ; elle s'élève devant les yeux du
poète comme un moyen de calmer son âme en refaisant
autour d'elle le climat inflexible dont -elle a besoin.
Mais Rimbaud va nous montrer maintenant d'une
façon plus précise et plus complète la délivrance de l'être
intact, ou plut6t, d'abord, sa légèreté parmi nous, l'espèce
de détachement comme métaphysique de toutes ses dé-m,trches. Tandis que tout à l'heure il nous le pr~sentait
dans son contact intolérable avec le monde, il nous le fait
entrevoir à présent qui surnage à la surface ,de la vie, qui
ne s'y laisse pas réduire, ni tasser : " La vie fleurit par
le travail, vieille vérité : moi, ma vie n'est pas assez
pesante, elle s'envole et flotte loin au dessus de l'action,
ce cher point du monde."' Dans le poème intitulé Vierg,
Folle, c'est l'innocent qui reparait sous les traits de cet
être savarit, cruel, inemployé, qui erœ ,comme une ombrt
et comme un démon, avec ses reproches, ses promesses,
ses confidences incompréhensibles, trop élastique pout
cette vie, retenu en elle par à peine on ne sa.it , quel
monstrueux petit oubli. On le voit passer sans bruit ; â
a repris son mystérieux volume et ce développement qut
notre voisinage lui rendait impossible ; il tient à peine l
nous ; il ne peut rester une minute en repos ; on dirait
1

Unt Saison en enfer: Mau&lt;Uais Sang,

' Ibidem,

p. 268.

p. 260-61 .

RIMBAUD

37

qu'il n'y a plus de place pour lui en ce monde qu'à la
condition qu'il ne demeure pas un instant au même endroit. Il se cache, il bondit, il disparaît : "Les nuits,
souvent, ivre, il se poste dans les rues ou dans des maisons)
pour m'épouvanter mortellement." 1 Son génie intérieur
le chasse de partout. Il a cette intolérance du lieu que
nous avons remarquée chez Rimbaud. Même, il a communiqué à sa compagne un peu de son absence d'ici-bas:
"Quelle vie ! la vraie vie est absente. Nous ne sommes
pas au monde." 2 " Avec ses baisers et ses étreintes
amies, c'était bien un ciel, un sombre ciel où j'entrais... " 3
S'il ne nous a pas encore quittés complétement c'est
qu'il a une mission. Celle qui s'est égarée avec' lui se
demande : "Seules, sa bonté et sa charité lui donneraient~lles ~roit ,dans le monde réel ? " 4 Et lui : "Il faut que
J en aide d autres : c'est mon devoir. Quoique ce ne soit
guère ragoütant, chère âme. " 5 Cette charité dont il parle
si souvent 6, cette espèce de sollicitude maternelle qui se
mêle à ~ cruauté 1, elles sont d'une espèce étrange, sans
U~e Saison tn enfer: D{lires I: Yierge folle, p. 278.
Ibzdem, p. 277.
3 Ibidem, p. 280.
' Ibidem, p. 2 8 1.
5 Ibidem, p. 280-2 8 1 .
1

1

• "c·est. notre sort,

s·

à nous• cœurs chan·tables • .. ("
une arson en
enfer : D_a,res I : Yierge folle, p. 2 8 2.) Cf. " 0 mon abnégation, &amp;
ma cha~ité merveilleuse I ici-bas, pourtant ! " ( Une Saison en enfer :
Mauvais Sang, p. 2 6 2 .)
•
7 "Ses délicatesses mystérieuses m'avaient séduite.,. (Yierge folle
P· 2 77-) "Il avait la pitié d'une mère méchante pour les peti~
enfants.•• (Ibidem ' p · 278 ·) "Ses mani.è res de Jeune
.
mère de sœu
ainée." (lbidnn, p. 2 g2 ,)
'

�38

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.Il

rien de moral, toutes métaphysiques. Sa mission est
purement de désorientation. Le secours qu'il vient noua
apporter, c'est de nous rendre le séjour ici-bas impossible
Il a é~é envoyé simplement pour se montrer à nous, pour
passer au milieu de nous avec sa perfection insoutenable,
pour nous faire sentir notre abjecti~n et nous la reprocher
sans paroles, par sa seule présence : " Et que me voulait~
il avec mon existence terne et l&amp;cbe ? Il ne me rendait
pas meilleure, s'il ne me faisait pas mourir." 1 Il est venu
priver de sens et de vertu tout ce q_ui nous entoure, restituer aux perfections de ce monde leur originelle infirmité:
" Il m'attaque, il passe des heures à me faire honte de
tout ce qui m'a pu toucher au monde, et s'indigne si je
pleure. " 2 Il n'explique pas ses violences, ses paroles
jamais ne découvrent les raisons de ses insultes ; mais il
est là, il vit à c6té de nous, il palpite différemment
comme un être cbt\ d'une autre planète. Nous assistons à
son tourment énigmatique et sacré ; il souffie sous nos
yeux de la maladie sans nom qui s'attaque aux prodiges:
et nous. recevons les éclaboussures de son martyre. C'est
là tout l'avertissement qu'il nous donne ; c'est là le seul
présent de sa charité. En effet, devant cette angoisse solitaire et méprisante qui. l'agite, une interrogation peu à peu
se forme en nous qui est le commencement de l'impossibilité au monàe : "A c6té de son ,cher corps endormi, que
d'heures des nuits j'ai veillé, cherchant pourquoi il voulait
tant s'évader de la réalité. " 1 Çela ne s'apaisera plus. Le
sentiment de 'quelque chose de perdu s'est mêlé à notre
1 Une Saison en enfer: Délires I: Yiergefolle, p.
'Ibidtm, p. 282.
'Ibidem, p. 279 .

210.

39

RIMBAUD

sang : "Ce poison va rester dans toutes nos veines." Et
en pleine obscurité, au plus profond de la plus épaisse
ignorance, voici que nous ne pensons plus qu'à une chose,
qui serait d'en être délivrés : " Un jour peut-être il disparaîtra merveilleusement; mais il faut que je sache s'il
doit remonter à un ciel, que je vois un peu l'assomption
de mon petit ami ! " 2
1

L'étrange messager n'aura pas tiré en vain sur les faibles
liens qui l'attachent encore parmi nous, il finira bien par
retrouver complète cette indépendance qu'il a abdiquée à
moitié pour nous venir en aide. Ainsi apparaît l'idée
de la restitution à un état primitif, du retour à l'innocence.
Elle se montre déjà dans les Illuminations, mais encore
enveloppée et symbolique ; elle n'est encore que l'idée
d'un rétablissement d'ordre social, d'un bouleversement
des mœurs. Il y a pour l'humanité une espèce de lueur
en avant, un avenir, quelque chose qui s'ouvrira un jour,
non pas un plus grand bonheur, mais un plus grand
espace, un élargissement de l'existence : "Le travail
humain! c'est l'explosion qui éclaire mon abîme de temps
en temps. " 3 " 0 monde ! et le chant clair des malheurs
nouveaux."• Un moment plus vaste, plus limpide, plus
aigre montera sur l'horizon de l'histoire ; une révolution
changera les conditions de la vie : "Il a peut-être des
secrets pour changer la vie ? " 5 Mais déjà Rimbaud
Lts 1/luminatiom: Matinlt d'ivresse, p. 183.
Unt Sauon m mfer: Dl/im 1: Yitrgt fallt, p. 283 .
'Une Sais11n tn mfer: L'Eclair, p. 302.
• Les Illuminations : Glnit, p. 1 71.
' Un, Saison m enfer: Délires / : Yi,rgt folle, p. 279. Bien que
1
l

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous indique le sens secret de ces évocations confuses;
nous le voyons se demander : " Se peut-il... que les
accidents de féerie scientifique et des mouvements de fraternitl humaine soient chéris comme restitution progressive
de la franchise première ? " 1 Et tout naturellement, dans
Royautl, à l'image d'une de ces transformations de la vie
sociale, il mêle des sensations claires, pures, rafrakhissantes,
une sorte de candeur physique qui trahissent l'objet dont
obscurément est préoccupé son esprit et qu'il tkhe à
signifier: l'avènement de l'innocence:
"Un beau matin, chez un peuple fort doux, un
homme et une femme superbes criaient sur la place
publîque : "Mes amis, je veux qu'elle soit reine ! " "Je
veux être reine ! " Elle riait et tremblait. Il parlait aux
amis de révélation, d'épreuve terminée. lis se p!maient
l'un contre l'autre.
"Et en effet ils furent rois toute une matinée, où les
tentures carminées se relevèrent sur les maisons, et tout
l'après-midi où ils s'avancèrent du côté des jardins de
palmes. 'l 1
A la nn, dans les Illuminations mêmes, le J,llotif de la
restitution se précise, se rapproche de son sens textuel :
'' J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagel'atmospMre en soit toute différente, il faut rapprocher cette vision:
"Et, une heure, je suis descendu dans le mouvement d'un boulevard
de Bagdad où des co~pagnies on.t chanté la joie du travail nouveau,
sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux
fant6mcs des monts où l'on a dtl se retrouver. " (Les 1/luminations:
Yillts I, p. 206.)
1 Les Illuminations : Angoisu, p. 181.
• Les Illumi,ratitms : Royauté, p. z:z-4-

RIMBAUD

ment de le rendre à son état primitif de füs du Soleil, ,et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit
de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule. " 1
Mais il n'éclate sous sa forme vraiment explicite que
dans la Saison en Enfer. On le voit se développer à
mesure qu'on avance dans le poème. Il se dégage du
motif de l'enfer, il passe au travers de l'oppressante atmosphère du début et peu à peu, en grandissant, il la dissipe.
La composition de l'ouvrage est essentiellement dramatique ; il s'y passe quelque chose en effet ; il y a une
action, qui est la recherche par l'~me d'un état où l'innocence soit de nouveau possible. La façon dont l'image de
cet état peu à peu se détermine, se fixe, impose sa
véritable nature : voilà ce qu'il nous faut maintenant
raconter.
Elle est devant les yeux de Rimbaud au moment
même où il étouffe le plus sérieusement. Il ne sait pas
d'abord si c'est l'image d'une réalité, ou seulement un
fant6me consolateur. Simplement il la voit et il y trouve
apaisement.
Mais il ne peut s'empêcher de la presser, de vouloir la
comprendre. Et sa première erreur (f Impossible) est de
croire qu'elle n'est que le souvenir d'un état passé, d'une
sagesse oubliée : "Je vois que mes malaises viennent de
ne m'~tre pas figuré assez tat que nous sommes à l'occident." 2 "Je retournais à l'Orient et à la sagesse première
et éternelle. ,. 3 Mais tout de suite il s'aperçoit que sa
vision est de quelque chose de plus ancien que l'histoire,
1 Lts IJJuminations: Yagabonds, p. 241.
' Une Saison en enfer: L'Im;osrible, p. 298.
s Ibidem, p. 2 99 .

�42

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de plus profond que l'Orient, de plus éternel que le
passé: "C'est vrai ; c'est à l'Eden que je songeais!
Qu'est-ce que c'est pour mon rêve, cette pureté des
races antiques l " 1 Et déjà il ne peut plus admettre,
comme les philosophes le lui suggèrent, que sa vision
n'est qu'une idée confortable et sans réalité. Il en sent au
contraire maintenant l'objet tout prochain et qui dure
encore. Un petit effort suffirait - lui semble-t-il - pour
l'amener en contact avec ce règne de l'innocence qu'il a
cru un moment perdu au fond des siècles. Vn peu plus
de vivacité dans l'esprit, un regard plus luci.de, •.
" - Mais je m'aperçois que mon esprit dort. S'il était
bien éveillé toujours à partir de ce moment, nous serions
bientôt à la vérité, q~i peut-être nous entoure avec ses.
anges pleurant !... " 2
A la fin, son attention, pendant quelques secondes,
semble récompensée :
" 0 pureté ! pureté !
C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de
la puret~ ! " 3
Une chose du moins, à la fin de ce poème, est acquise
pour l'Ame : c'est qu'une demeure pour l'innocence
existe encore quelque part.
Dans l' Eclair Rimbaud l'entrevoit à ~ouveau ; mais il
pense ne pas pouvoir l'atteinpre : "Ah ! vite, vite un
peu ; là-bas, par delà la nuit, ces récompenses futures,

RIMBAUD

éternelles... les échapperons-nous ?... " 1 Quelque chose
l~i manque ; les moyens sont trop simples ou trop 4ifficiles ;
il a gàché ses forces : " Ma vie est usée " 2 Il ne saura
plus s'en servir que pour s'amuser, que pour "quereller
les apparences du monde. " 1
"Alors, - oh 1 - chère pauvre âme, l'éternité seraitelle pas perdue pour nous ! " 4
Pourtant il se rassure (Matin). Car de nouveau la
vision vient se placer devant lui, dans l'avenir. Bien qu'il
ne puisse pas évaluer avec exactitude à quelle distance, il
~it du moins qu'il n'y a besoin que d'avancer pour la
rencontrer, pour s'emp~rer du bonheur qu'elle promet. Il
la voit enfin se fixer et l'attendre :
" Du même désert, à la même nuit toujours mes yeux
las se réveillent à l'étoile d'argent, toujours, sans que
s'émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le cœur,
l'àme, l'esprit. Quand irons-nous, par delà les grèves et
les monts, saluer -la naissance du travail nouveau, la
sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et -des démons, la fin
de la superstition, adorer - les premiers ! - Noël sur
la terre ?
" Le chant des cieux, la ~arche des peuples ! Esclaves,
ne maudissons pas la vie. " 6
La certitude du poète désormais est parfaite, Il sait que
l'image qui le hantait est celle d'une réalité future.
Une Saison en enfer : L' Eclair, p. 302.
Ibidem, p. 303.
3 Ibidem, p. 303.
• Ibidem, p. 303.
$ Une Saison en 1nfir: Matin, p. 305.
1

1

1

Une Saison en tn}tr : L~Împossible,
Ibidem, p. 300.
1 Ibidem, p. 301.

11

p. 300.

43

�44

1.

RIMBAUD

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il faut pourtant que cette image subisse une dernière
purification, achève de se dépouiller de tout élément
sym.!.&gt;olique. La vision du retour à l'innocence, telle que
nous. venons de la considérer, est encore mélangée avec
l'idée d'une transformation sociale ; le mouvement qui
nous rapproche de notre délivrance èst le même que " la
marche des peuples." Dans P.Adieu qui ferme la Saison en
Enfer, Rimbaud comprend enfin que l'objet où tend son
ime ne peut être atteint par aucun progrès terrestre, que
l'état de pureté auquel il aspire comme à une dignité
perdue, c'est tout simplement l'état de paradis, et ce qui
l'en sépare, simplement ce qui lui reste à vivre :
"L'automne déjà ! - Mais pourquoi regretter un
éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de
la clarté divine, - loin des gens qui meurent sur les
saisons. " 1
C'est maintenant tout droit dans le Paradis, qu'aux
moments de lucidité, pénètre son regard ;
" - Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin
couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau
d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons mult-icolores
sous les brises du matin. " 2
En même temps que la réalité de ce qu'it a si longtemps imaginé, et sous des formes si diverses, lui apparatt
enfin évidente, inévitable et paisible, le poète prend
conscience de la vanité de ses inventions : "J'ai essayé
d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de
nouvelles chairs, de nouvelles langues." 1 Tout cela
Cl.nt Saison en enfer: Aditu, p. 306.
Ibidtm, p. 307 .
s Ibidtm, p. 307.

45

n'était qu'en attendant, que comme substitut. Ou pluttJt
tout cela n'était que la plus stricte réalité ; rien de poétique, c'est-à-dire de créé, dans toutes ces images ; voici
qu'elles se confondent tout à coup avec ce paradis enfin
contemplé face à face : " J'ai cru acquérir des pouvoirs
surnaturels. Eh bien I je dois enterrer mon imagination
et mes sôuvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur
emportéè ! " 1 Il ne reste plus qu'une chose à faire : vivre,
suivre le même chemin que tout le monde, mener son
devoir jusqu'au bout, passer dans le travail ce temps
encore qu'il y a jusqu'à mourir : "Moi ! moi qui me suis
dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu
au sol avec un devoir à -chercher et la réalité rugueuse à
' I Paysan ! " 2
étreindre
D'ailleurs la certitude de la ,1s1on que Rimbaud
contemple suffit maintenant à apaiser le martyre qu'il
souffrait ici-bas. Puisqu'il sait que son innocence trouvera
sans faute un jour le climat dont elle a besoin, il cesse de
sentir la violence qui lui est faite en ce monde : " Les
grincements de dents, les sifHements de feu, les soupirs
empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes
s'effacent. " 3 Dès maintenant, .après le terrible "combat
spirituel " 4, il est en communication directe avec son
bonheur futur et le soufHe déjà en parvient par instants
jusqu'à lui : "Cependant, c'est la veille. Recevons tous
les influx de ..-igueur et de tendresse réelle. Et, al'aurore,
armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splen1
1

1

1

1

4

Une Saison en enfer: Adieu, p. 307.
Ibidem, p. 307 .
Ibidem, p. 308.
Ibidem, p. 308.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

dides villes. " 1 L'être innocent connaît mai_ntenant son
avenir ; la patience descend
en lui et l'endurcit• il ren.
ferme soigneusement ses cris et ses sursauts ; il a asse~ de
savoir. Son occupation désormais, c'est uniquement d'attendre " son Jour
·
" 2, - 1e JOUr
·
ou' 1·1 pourra reprendre
toute la place dont il a besoin, où, pour contenir son ftme
intacte, un corps intact et glorieux lui sera donné: "Et
il me sera loisible de posséder la vérité dans une Jme et un
corps. " 3 (;'est sur l'apaisement de " cette promesse
surhumaine faite à son corps et à son ftme créés " 4 que
se termine la Saison en Enfer.
L'idée d'innocence explique, comme nous venons de le ·
voir, toute l'œuvre de Rimbaud. Elle explique même
davantage: le renoncement de Rimbaud à poursuivre
cette œuvre, son étrange et soùdaine mort poétique. Il y
a dans le brusque silence de ce génie de dix-neuf ans un
mystère qu'on .a tenté d'éclaircir par les hypothèses les
plus diverses. Je · ne pense pas qu'on puisse en venir à
bout par la seule considération de la biographie du poète.
C'est · dans la nature même de son œuvre qu'il faut
c,hercher les raisons pour quoi il ne l'a point continuée.
Ecrire ne fut jamais pour lui qu'un moyen, - le moyen
de se débarrasser de son ftme, de projeter hors de lui le
mal merveilleux dont il était atteint. Les Illuminations le
fixèrent à la façon dont certains corps fixent les gaz, en
s'en .imprégnant. Dans la Saison en enfer, Rimbaud voulut
Une Saison en enfer: Adieu, p. 308.
Les Illuminations : Glnie, p. 1 70.
• Une Saison en enfer : Adieu, p. 309.
' Les Illuminations: Matinle d'i'llrtsse, p. 18 3.
1

1

RIMBAUD

47

le fixer en un autre sens, ainsi qu'un médecin fait pour
une maladie: par l'exploration; il comptait bien découvrir,
en même temps que sa véritable essence, le remède qui
l'en guérirait à jamais. Nous avons vu qu'il y réussit;
nous avons vu naître et se développer sous son regard la
vision du paradis. Lorsqu'il l'eut enfin conquise dans
toute son évidence, il ne lui resta plus qu'à en attendre
l'accomplissement. Auprès de cette formidable espérance,
quel sens pouvait garder à ses yeux la littérature? Sit6t la
Saison en Enfer publiée, il en détruisit l'édition, comme on
jette un instrument dont on ne se servira plus. Et qu'avaitil besoin qu'elle fM lue? Il lui suffisait de l'avoir écrite.
Par elle, il sav~ît maintenant tout ce qu'il avait voulu
savoir. Par elle, il avait saisi, en figure, le bien que toute
son ftme désirait. Cette promesse contre son visage 1, c'était"
assez désormais pour lui. Tant il l'avait bien comprise, il
pouvait même l'oublier. Elle avait passé dans son sang;
il n'avait plus que faire des phrases et des mots qui
l'avaient découverte et portée jusqu'en lui.

Si cette explication d'un silence si extraordinaire paraît
insuffisante, qu'on veuille bien prendre patience. Nous
tacherons de la compléter à la fin de cette étude. La
certitude de sa délivrance future n'est assurément pas la
seule raison du renoncement poétique de Rimbaud, parce
1

Comparez: "La douceur fleurie des étoiles, et du ciel, et du

reste descend en face du talus, comme un panier, contre notre

face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous." (Les Illuminations:
Mystique, p. 1 73.)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

que l'idée d'innocence n'est pas le seul contenll de ses
poèmes. Son œuvre est tout de même autre chose que le
réceptacle de son intraitable perfection, autre chose qu'un
corps pour son Ame. Si nous nous sommes bornés jusqu'ici
· à cette façon de la considérer, c'était pour éviter toute
distraction dans notre analyse. Il convient maintenant de
reprendre l'étude de Rimbaud à un nouveau point de vue,
Nous avons examiné ce qui de lui-même avait passé dans
son œuvre ; il faut voir maintenant ce que celle-ci contient
du monde, ce qu'elle a, si l'on peut dire, avalé non plus du
sujet, mais de l'objet. - C'est en même temps changer
d'attitude à son égard: au lieu de nous dévouer à l'éclaircir,
à en rendre compte, à faire apparaître son unité, nous
allons y chercher notre bien, l'exploiter à notre usage, la
mettre en coupe. Devenons résolument égoYstes: cc n'est
plus à servir Rimbaud que nous nou, engageons maintenant, mais à le rançonner.
(à suivre.)

] ACQUES RIVIÈRE,

' ,

49

TROIS LETTRES INEDITES
DE RIMBAUD

Elles sont, de divers lieux, adressées à M . Ernest Delahaye, son
ami d'enfance ; et, de même que celles parues dans le numéro de
la Nouvtlle Revue Française d'octobre 1912, elles nous ont été
communiquées par M. Henri Salfrey, bibliophile. Le ton de familiarité bouffonne qui y est employé pourra, à d'aucuns, paraître grossier, cynique, voire méchant. Nous le tenons, nous, pour très délicat,
pour mieux délicat que des civilités, que des mondanités, le plus
souvent hypocrites. Car, outre qu'il est de complaisance, ce ton
cache à peine, sous le masque sarcastique, truculent et irrité, des
résonnances très profondes d'angoisse, çà et là se trahissant, et l'écho
de cette charité, de cette bonté, de cet esprit de sacrifice dont ceux
qui ont bien connu Arthur Rimbaud de son vivant ont apporté
le témoignage : le destinataire de ces trois lettres-ci, en particulier

La première, mai 1873, est datée de Roche (Ardennes), où la
famille Rimbaud, savons-nous, surveillait à ce moment-là la reconstruction des bâtiments d'exploitation agricole détruits, quelques
années auparavant, par un incendie. Arthur a dix-huit ans. Le
" livre palen ", ou "livre nègre", dont il parle n'est autre que la
Saison en Enfer; et point n'est besoin de réfléchir beaucoup pour se
rendre compte que la partie du livre à laquelle il travaille est le
consisérable chapitre intitulé Mauvais Sang. Le présent document
approuve donc ce que, à une époque où il n'était pas encore tombé
sous nos yeux, nous avons écrit à ce sujet dans Jean-Arthur Rimbaud,
lt Poète. Est-il nécessaire de faire remarquer que la façon badine dont
Rimbaud parle de son travail est démentie par ces mots du premier
post-scriptum : " Mon sort dépend de ce livre " ?

4

�50

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI

Dans cette lettre, on verra jusqu'à quel point l'auteur de la Sais111
e,,. .Enfer s'iatéressait au1' &amp;mances sans Parolts de Verlaine, 1 - car
c'e5t des Romances sans Paroles qu'il s'agit au troisième alinéa, - et
que, non content, selon le propre aveu du Pauvre Lélian, de l'avoir
" poussé beaucoup à les faire ", il s'occupait, avec Ernest Delahaye,
de leur trouver un imprimeur à Charleville.
L'on constatera aussi, toujours à propos de Verlaine, que Rimbaud
n'accepta pas sans hésitation li: rendez-vous à Bouillon, en suite
duquel rendez-vous, eut lieu, le z 5 mai, le dernier départ des deus
amis pour l'Angleterre, départ précédant d'un mois et demi le drame
de Bruxelles.
fl

La deuxième lettre. février 18 75, a été écrite de Stuttgart.
Rimbaud, après des séjours en diverses villes et surtout à Londrel.
où sa mère et l'une de ses sœurs avaient demeuré un certain tempt
avec lui, se trouvait en Allemagne depuis le 13 de ce mois dt
février. Ce serait donc de la seconde quinzaine du mois qu'il
faudrait au juste dater la lettre, et la date du 1 5 mentionnée en SOI
cours se rapporte évidemment au mois de mars. Cela, d'ailleurs, •
,,éri.fie tant par la première des Lettres publiées en volume au.Mtrcur,
dt Franu que par des documents conservés par la famille.
On sait que Verlaine, peu après sa sortie de la prison de Mom,
chercha à joindre Rimbaud. Le sachant à Stuttgart, il y couru~
sans avis préalable, pensant sans doute causer à son ancien camarade
une heureuse surprise. Il l'imaginait de manières invariées, et c'Clt
pourquoi - nous tenons ces détails de Verlaine lui-m~e - _il•
présenta à lui sous un accoutrement plutôt romantique. Mais li
Bateau ivrt's'était plus assagi que Sagesse. Rimbaud, très correct el
Ja pension de famille qu'on lui a,,ait choisie, accueillit ~erlaint
froidement ; et si, sur les instances larmoyantes de ce derruer, 3'1
,d'avoir la paix, il consentit à une excursion hors de la ville, ~~ far
pour gagner la Forêt-Noire et lui infliger là ce que, par déÜoClll
euphémisme, il appelle une '' remonstration " .
.
Une phrase, dans cette lettre, est trooblante. C'est celle où Ruabaud dit n'avoir plus qu'une semaine de Wagner et regretter 111

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

argent payant de fa haine, ainsi que le temps employé à rien. En
marge, parmi des dessins, on lit c:es mots : W AG!&gt;HR. VHR.DA,MMT IN
Ew1cKE1T (Wagner damné pour l'étemité) 1 S'agit-il do grand
musicien, ou tout simplement d'un habitant de Stuttgart avec
lequel Rimbaud est en rapports ? Le lecteur interprètera comme il
l'entendra. Nous lisons là, nous, entre autres choses, !"opinion
exprimée beaucoup plus tard par Nietzsche sur l'auteur de Parsifal.
Au reste, Rimbaud, qui, selon la juste: et forte expression de Paul
Claudel, n'était pas de ce monde, devait nécessairement, vivant en
France, détester les Français, et, vivant en Allemagne, hair les
Allemands.
Enlin, n'oublions pas qu'en 1875 il a vingt ans. Le rapprochement de cette lettre avec la partie de Jeunesse intitulée /Tingt ans
(page 234 de l'éclition nouvelle des Œu'Vrts) et aussi avec la
partie intitulée Guerre, qui suit, devient, sous un certain rapport,
suggestif. Faudrait-il en conclure qu'en réalité q:rtaines illuminations sont postérieures à la Saison en Enfer ?
La troisième lettre, 14 octobre 187 5, a été envoyée de Charleville.
A cette date, le destinataire, M. Ernest Delahaye, était, croyons-nous,
professeur au collège Notre-Dame à Rethe~ où Verlaine, qui lui
succéda, devait, un peu plus tard, colliger Sagesu. Dans cette lettre,
l'initiale V. désigne Verlaine; le "Loyola", c'est Verlaine aussi, etle
mot "grossièl'etés" se rapporte, sans nul doute, à des vers réguliers
de Ctllulairement. Il y au rait certes lieu de s'étonner de l'appréciation,
si l'on ne savait l'horreur nourrie pu Rimbaud, après 1873, à l'endroit de ce genre de littérature, horreor qu'il conserva jusqu'à la fin,
à ce point que le seul aspect typographique de vers réguliers le mettait en colère. Néanmoins, malgré sa réprobation des vers et sa
volonté, manifestée ailleurs, de ne pl us revoir Verlaine, i I aimait à
recevoir - on le constatera - les comm unications de celui qu'il
avait autrefois, avant même de le connaître personnellement, qualifié
de vrai poète.

Il n'a plus, dit-il c6té de la littérature.

est-ce à regret ? -

d'activité à dépenser du
PATERNE BERRICHON.

1

Cf. PmJ J/er/aine, par Edm. Lepelletier, p. 325,

�52

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,I
LaYtou, (Roche) (canton d'Attigny) Mai 73.
Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l'aquarelle ci-dessous.
0 Nature! é') ma•mère !
DESSIN A LA PLUMI! :

[Dans le ciel, un petit bonhomme avec une bêche en ostensoir et ces mots lui sortant de la bouche : "6 nature 6 ma
sœur ! " - Par terre, un bonhomme plus grand, en sabots,
une pelle à la main, coiffé d'un bonnet de coton, dans un
paysage de fleurs, d'.herbes, d'arbres. Dans l'herbe, une oie avecces mots lui sortant du bec : " 6 nature ô ma tante ! "]

Quelle chierie 1 et quels monstres d'innocince (sic), ces
paysans. Il faut, le soir, faire deux lieues, et plus, pour
boire un peu. La ;11other m'a mis là dans un triste troll:•

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

53

Verlaine doit t'avoir donné la malheureuse commission
de parlementer avec le sieur Devih, imprimeux (sic) du
N6ress 1• Je crois que ce Devin pourrait faire le livre de
Verlaine assez bon compte et presque proprement, (S'il
n'emploie pas les caractères emmerdés du N6ress 1 • Il
serait capable d'en coller un cliché, une annonce !)
Je n'ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la
Nature m'absorculant tout entier: Je• suis a toi, t) Nature,
t) ma mère!

a

Je te serre les mains, dans l'espoir d'un revoir que
j'active autant que je puis.

R.
Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t'avoir proposé un
rendez-voL.au dimanche 18, à Bouillon. Moi je ne puis
Y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de
quelques fraguements (sic) en prose de moi ou de lui, à me
retourner.

DESSIN A LA PLUME :

La mère Rimb. retournera a Charlestown dans le
courant de Juin. C'est sô.r, et je tâcherai de rester dans
cette jolie ville quelque temps.

[Le hameau de Roche, vu de la maison où a été écrite la
Saison en Enfer et où les exemplaires de la brochure livrés par
l'imprimeur ont été détruits. En bas du dessin, ces mots :
"Laïtou, mon village. "]

Le soleil est accablant et il gèle le matin. J'ai été
avant-hier voir les Prussmans à Vouziers, une sous-préfecture de 10.000 Ames, à sept kilom. d'ici. Ça m'a ragaillardi.

Je ne sais comment en sortir : j'en sortirai pourtant. Je
regrette cet atroce Charlestown, l'Univers, la Bibliothè.,
etc ... Je travaille pourtant assez régulièrement ; je fais des
petites histoires ·en prose, titre général : Livre pa'ien, ou
Livre nègre. C'est bête et innocent. 0 innocence ! innocence ; innocence, innoc ... fléau !

Je suis abominablement gêné. Pas un livre. Pas un
cabaret à portée de moi, pas un incident dans la rue.
Quelle horreur que cette campagne française. Mon sort
dépend de ce livre, pour lequel une demi-douzaine d'histoires atroces sont encore a inventer. Comment inventer
1

Le N11rd-Est, journal de Charleville.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

54

des atrocités ici? Je ne t'envoie pas d'histoires, quoique
j'en aie déjà trois, fa crnJte tant ! Enfin voilà 1
bon revoir, tu verras ça,
RIMB.

Prochainement je t'enverrai des timbres pour m'acheter
et m'envoyer -le Faust de Gœthe, biblioth. populaire. Ça
doit coll.ter un sou de transport.
Dis-moi s'il n'y a pas de traduction de Shakespeare
dans les nouveaux livres de cette biblioth ..
Si même tu peux m'en envoyer le catalogue le plus
nouveau, envoie.

R.

Il
Février

75.

Verlaine est arrivé ici l'autre jour, un chapelet aux
pinces ... Trois heures apres on avait renié son dieu et
fait saigner les 98 plaies de N. S. Il est resté deux joW1
et demi, fort raisonnable et sur ma remonstration s'en
est retourné à Paris, pour, de suite, aller finir d'étudier
là has dam l'Ue. 1
Je n'ai plus qu'une semaine de Wagner et je regrette
cette argent (sic) payant de la haine, tout ce temps foutu
à rien. Le 15 j'aurai une Ein freundliches Zimmer 1
n'importe où, et je fouaille la langue avec frénésie, tant
et tant que j'aurai fini dans deux mois au plus.
1
1

Rimbaud veut dire sans doute : en Angleterre.
Une chambre agréable.

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

55

Tout est assez inférieur ici- j'excèpe (sic) un: Riessling,
dont j'en vite un ferre en vke des g6deaux gui l'onh fu
naîdre, à ta sandé imperbédueuse. Il soleille et gèle, c'est
tannant.
(Après le I 5, Poste restante Stuttgart)
A toi
DESSIN A LA PLUME :

[En haut de la lettre, à gauche, une maison de quatre étages
protégée par une clôture et entourée d'arbustes ; une voiture,
d'où sort un petit bonhomme empressé, arrêtée devant; sous le
tout, en biais, ces mots : Wagner f!erdammt in Ewigkeit ! expectorés par un personnage fantastique occupant toute la marge de
gauche.

Au bas de la lettre un paysage de ville où se voient, à gauche,
des pieux et des bouteilles formant oriflammes, sur lesquels sont
&amp;:rits ces mots Rimling, Fliegende Natter; et, de gauche à droite,
une espèce de cirque avec, en dessous, des sortes de montagnes
et, encore en dessous, ces mots : flieille flille; puis des maisons
avec des squares, des arbres, un tramwày qui roule vers le haut
et en tournant, et, encore plus haut, des étoiles et un croissant
noir. Tout ce fouillis parsemé, de Riess, Rimling en lettres
capitales.]

III

Cher Ami,

Reçu le Postcard et la lettre de V. il y a huit jours.
Pour tout s1mp
· l"fi
·•ru· d'1t a' 1a Poste d'envoyer ses res1 er, J
tantes chez moi de sorte que tu peux écrire ici, si encore

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

rien aux restantes. Je ne commente pas les dernières
grossièretés du Loyola, et je n'ai plus d'activité
me
donner de ce ctité-la a présent, comme il paraît que la
2e" portion " du "contingent" de la "classe" 74 va-t•
être appelée le trois novembre suivnt ou prochain : la
chambrée de nuit :

a

"1tfvE"

1

1

On a faim dans la chambrlt C'est vrai .•....
Emanations, explosions,
Un génie: ]e suis le gruère !
Leflbvrt : Ktller !
Le génie :
]e suis le Brie!
Les soldats coupent sur leur. pain :
C'est la Vie !
Lt génie : - Je suis le Roquefort !
- Ça s' ra not' mort ...
- ] e suis le gru~re
Et le brie..... ttc.
VALSE

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

57

procurer des livres employés dans ton collège par ex.
pour ce Bachot à moins que ça ne change aux diverses
universités: en tous cas de professeurs où d'élèves compétents, t'informer à ce point de vue que je te donne. Je
tiens surtout à des choses précises, comme il s'agirait de
l'achat de ces livres prochainement. lnstruct militaire et
"Bachot", tu vois, me feraient deux ou trois agréables
saisons! Au diable d'ailleurs ce "gentil labeur." Seulement sois assez bon pour m'indiquer le plus mieux possible
la façon comment on s'y met.
Ici rien de rien.
- J'aime à penser que le Petdeloup et les gluants
pleins d'haricots patriotiques ou non ne te donnent pas
plus de distraction qu'il ne t'en faut. Au moins ça ne
"chlingue pas la neige, comme ici.
A toi "dans la mesure de mes faibles forces. "
Tu écris:

A. RIMBAUD
31, rue Saint-Barthélemy
Charleville (Ardennes) va sans dire.
,

'

On nous a joints, Lefrore et moi ... etc.
De telles préoccupations ne permettent que de s'y absor•
bere. Cependant renvoyer obligeamment selon les occases
les " Loyolas " ~ui rappliqueraient.
Un petit service : veux-tu me dire précisément et
concis - en quoi consiste le " bachot" ès-sciences actuel,
partie classique, et mathém., etc. - Tu me dirais le point
de chaque partie que l'on doit atteindre : mathèm., ph}'!,
chim, etc. et alors des titres immédiats, et le moyen de 1C

P. S. - La corresp : "en passepoil" arrive

a ceci que

le "Némery" avait confié les journaux du Loyola à un
agent de police pour me les porter !

�COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

COMMENT L'AMOUR
COLORE LE TEMPS

59

Ils nous parlent de haut dans un langage clair
Qui, le mdme pour tous, n'est donc vrai pour personne:
Pourquoi la chose écrite a-t-elle toujours l'air
D'une femme sans cœur qui discute et raisonne?
III

I
Je sais que tout ceci n'est qu'un prdt usuraire :
Le charme du secret et du lit défendu,
L' 4pre ardeur d'un baiser rapide et téméraire,
Et l'adieu d'un beau corps à mon cou suspendu.
Ainsi je vais tdchant à divertir l'attente
Du créancier fatal qui peut venir demain,
Et mon toit chaque nuit est pareil à la tente
Qu'on déploie et reploie au bord du grand _chemin.

II
J'ai vainement cherché du secours dans les livres.
Qu'ils sont p4les ! qu'ils sont auprès de ma douleur
Privés de sang, si loin de l'obscure chaleur
Qu'entretient sous la peau la tristme de vivre I

La paix, mais c'est le bruit qui nous en faiJ l' aumbne I
Fracas assourdissants, feux du soir, où choisir
Un asile plus sfir pour rdver à loisir
Que dans votre incendie et dans votre cyclone?

Sans le pavé qui prend toute peine à merci,
Où pourrions-nous creuser à notre aise un souci,
Et divaguer tout haut, et dans la brume étreindre
Le bonheur attendu qui semble toujours poindre ?

Appuyée à mon bras ma douleur m'accompagne,
Lorsque sur le trottoir je rencontre un ami
Qui me vante un tableau qu'il a vu en Espagne.
Elle discrètement se détourne à demi.
Mais je sens que son œil en dessous me surveille,
Et quand déjà mon cœur franchit les cols là-bas,
Elle se penche et glisse un mot dans mon oreille ...
Nous revoici marchant tous deux du même pas.

�6,o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

/7

Tout bouillonnant de bruit et de lumiere crue,
Comme un vase dos, plein d'un liquide qui bout,
Le petit café bar où je m'endors debout
Toujours semble au moment d'éclater dans la rue.
Ma vie aussi concourt à créer cet air chaud :
Sur la mousse fumante, à chaque instant, mon rêve
Gonfle une bulle d'or qui resplendit et crève,
Et mon cœur à Paris ajoute un SO!Jbresaut.

COMMENT L1AMOUR COLORE LE TEMPS

6r

Quel souci hier encor me voilait la lumière,
Comme un souffle ternit l'eau pure d'un miroir?
0 soleil, amiracle I il m'est donné de voir
Le jour, et cette fois est comme la première I

VIII
Mon sang n'avait qu'un cri: "Délivré, délivré!"
Et je marchais..• La nuit cependant est venue,
Brusquant sous une a'Verse au fond d'une avenue
Le départ du rayon qui m'avait enivré.

VI
Comme un gland détaché retourne au sol immense,
Au noir humus profond qui nourrit la forêt,
Mon dme en s'endormant s'enfonce et disparaît
Dans la grande misère et la grande démence.
Paris dans son giron berce alors mon sommeil,
Son dpre suc répare obscurément ma force,
Et la graine, au matin, déchirant son écorce,
Un nouvel arbre natt qui verdit au soleil.

YII
Un matin je m'éveille, ah I je suis libre, seul!
Et sous l'arche du pont le saphir étincelle,
Et dans mon sein ma vie est plus chaude que celle
Qui bourdonne en été dans les fleurs du tilleul !

C'est un frisson pareil au retour de la fièvre,
L'heure où Paris rallume à la hdte au travers
Des arbres dépouillés ses feux tremblant} d'hiver,
Et tout l'ancien dégoût me remonte à la lèvre.

IX
Pous diter, mes amis : "François sait rire. " Eh ! oui,
Je ris, et vous pensez que ma plume exagère.
Ne devinez-vous pas sous la mousse légère
Comme un trésor de peine à chaque heure enfoui ?
Ne comprenez-vous pas la grande politesse
Qui met mon dme au ton de vos propos joyeux?
Mais au seuil de mes vers la mascarade cesse,
Et mon visage alors est nu pour tous les yeux.

�LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAlSB

X

Ah! du moins, mon amour, épuisons l'amertume,
Gofuons dans cet excès comme une autre douceur,
Plions à nos plaisirs le mal qui nous consume,
Et dans notre tourment cherchons notre bonheur.
Regarde cette rose: elle est d'un sombre rouge,
Et le parfum qui brll.le en son creuset profond
Est si fort qu'on croirait le voir soudain qui bouge
Et s'échappe en fumée et se brise au plâfond.

XI
Flambe donc, ô douleur, et renais de ta cendre,
Grandfeu dans la grand' salle, honneur de mon château/
N'arrêtez pas, ôjours, de monter, de descendre
Avec le battement régulier d'un marteau,
Pour que mon cttur frappé qui bondit et qui souffre,
Mêlant les cris de l'âme aux soupirs de la chair,
Résonne chaque soir sur l'enclume de fer,
Et dans l'obscurité darde un long jet de soufre.

XII
Lorsque dans le brouillard les onze coups tardifs
S'envolent lourdement de la tour la plus proche,
Onze fois étonné, mon esprit se raccroche
Onze fois au dernier de nos instants furtifs.

63

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

Tout veut me retenir, tout m'implore et me touche:
Le silence, un reflet du foyer, la pâleur
Du drap défait dam l'ombre et la molle chaleur
Et ce pli du sommeil dans le coin de ta bouche '

'

XIII
Mais quelquefois, pareil au chardon qui frissonne,
Murmure sous mon front un désir irrité
De me lever, de fair avant que l'heure sonne
Pour détourner le cours de la fatalité.
'
Dénouant en secret tous mes liens d'esclave,
Dans tes bras, au milieu d'un long baiser souvent,
le songe ai, pur contact qui rafraîchit et lave,
A l'azur de fa nuit, à l'eau du ciel, au vent...

XIV
l'ai pour_voisin,jai!li des vapeurs de la berge,
Un peuplter droit comme un mdt robuste et.fin
'
QUt. devant ma maison se balance' sans fin
Et dédie à la lune un amour clair et vierge.
Rien ne peut en .aidir son rive gracieux
On dirait que l'hiver le rend même plu: vaste
Et sa légereté demeure grave et chaste
'
Rarce qu 'elle est sans cesse un élan vers' les cieux.

�LA NOUVELLE Rl!VUl! FRANÇAISI

XV
J'ai pour conseil -encore et pour tuteur bizarre
Un vieux bateau pensif dont le plat-bord reluit
Juste sous ma fenêtre et que j'entends la nuit
Respirer en tirant un peu sur son amarre.
Sa coque tout bas chante et dit dans sa chanson
La douceur de l'ennui, le repos dans l'épreuve,
Au point qu'en le voyant si calme sur le fleuve
Je me sens tour confus comme un jeune garçon.

XVI
- Eh/ quoi, me dira-t-on, voilà qu'une péniche
Après un peuplier vous occupe à son Jour /
Quelle part l'une et f autre ont-ils dans votre amour
Et dans cette douleur dont vous !tes si riche?
- Rien que la part du rêve et d'un rfue assez fou :
Dépouiller l'homme enfin, mais garder de la vie
La sève ou le reflet, ce qui fait qu'on envie
Et l'arbre et le bateau,jusqu'à l'humble caillou.

XVII
Ah 1 s'évader un soir de notre chair brAlante,
Pour s'en aller quher le silence et la paix
Dans une autre enveloppe où l' 4me obtuse est lente
Comme un jour endormi derrière un verre épais I

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

65

ursque,
. tard dans la nuit, seul avec les fiantOmes,
le l,s pour détourner mon ctcur de trop souffrir,
Ne plus sentir ce front qui bat entre mes paumes,
Ne plMs penser, et cependant ne pas mourir /

XVIII
Las de suivre les jeux de la flamme dans l' 4tre
rai passé mon habit - pourquoi pas Jaire hon~eur
A mes ennuis autant qu'un autre à son bonkur?Et, cravaté de blanc,je m'en Jus au th!4tre.
C'était dans le plus vaste et le plus décoré :
Les stucs et les velours semblaient d'une voix bite
Jurer du haut en bas : " La vie est une fête/ "
Q1te/ cauchemar 1 le pire : un cauchemar doré.

XIX
S'il est un lieu d'exil, c'est pendant un entr' acte
Un foyer d' Opéra somptueux etfiané
O'u pend du plafond roux un lustre suranné
'
Clair symbole du temps qui croule en catara:te.
LA mort là comme ailleurs n'accorde aucun sursis
Mais, l' eJJ
,1r· 'l'',e, elle y fait la coquette '
,oyable vw
Et, tout du long des murs, ranrrés sur la banqu:lte
Â
.li"
0
,
u "" tell des vivants des spectres sont assis.

5

�66

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

XX
L' dme exilée ici l'est moins que la musique.
Pauvre musique en pleurs dans un vide éternel,
Qui persiste en dehors de toute loi physique,
Lorsque la :aile est comble - absurde et solennel!
0 musique captive, ô musique vendue
.1
A ces barbares Turcs comme une esclave, tot .
Toi la grande vestale et la fille du roi,
'
.J
'
Pareille
sous le rouge à la fiemme peraue.

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

L'heure la plus navrante est l'heure où l'on s'amuse.
Nos pères l'ont bien su, qui gravaient dans le bois,
Ayant posé sa faulx pour jouer du hautbois,
Sous un toquet à plume une horrible camuse.

XXIII
Loin de m'emprisonner dans une tour d'ivoire
'
L'amour et la douleur mainte fois m'ont conduit
Dans ces déserts où seuls les astres de la nuit
Contemplent la cité du pauvre, énorme et noire.

XXI
" Chacun de vos huitains semble un flot qui déferle,
Dira l'un on ne sait comment les relier."
L'autre : :, Ton vers eût-il la belle eau d'une perle,
Il faut encore un fil pour bdtir un collier ! "
_

0 trop logique esprit, que ton discours me peine!

De sa voix, de ses yeux, de son tendre profil,
Ariane .a formé préâsément un fil
Qui partout où je vais se dérotfle et m'enchaine.

XXII
Entrer dans un café, Miller à l' Opéra,
Prendre un morne intérit à quelque assaut de boxe,
Tout cela c'est douleur d' amour, ,sans paradoxe,
Car en des soirs pareils mon cœur souvent 1Jleura.

Tout tremblant je passais les portes derrière eux,
Et longtemps nous errions par la ville interdite.
L'amou~ me disait: "Vois", et la douleur:" Médite",
Et depttzs ces soirs-là j'ai pitié des heureux.
XXIV
Une pitié de prince, orgueilleuse et tranquille,
Sac~an: que·~e b~n~eur n'apprend rien en effet,
Qu tl n est pire tndtgent qu'un itre satisfait,
Et qu'une joie égale est sotte ou puérile.
Si nous,pèsions nos jours dans nos deux poings fermés,
Dans l ttn mettant le rire et dans l'autre les larmes
De 9.uel côté seraient les souvmirs aimés
'
Ceu~ qui devant la mort sont nos derniè;es armes ?

�68

LA NOUVELLE RBVUE FJlANÇ/J

XXV
0 pauvre, 8 roi des rois, comment les murs d'un Loum
Pourraient-ils contenir le trane où tu t'assieds ?
Les mondes sont couchés entre ses quatre pieds,
De sorte que, le soir, sa grande ombre les couvre.
D'autres peuvent singer ton f arouche appareil
En négligeant leur barbe ou se drapant de bure,
Je t'offre une souffrance, hélas l à ma mesure,
Qui ne va pas plus haut, Seigneur, que ton orteil.

XXVI
Rien que cela : poser ma t2te sur ton sein,
Mon amour, c'est mon doux, c'est mon cruel parllll,
Ma joie et mon remords, et c'est bien davantage :
Le toucher qui m'inspire ou tro14ble mon dessein.
La chaleur de ce corps que mes lèvres chérissent,
Ce parfum qui m'accueille et, lorsque je m'en vais,
Me suit, ce Jeu jaloux, sombre, inquiet, mauvais,
Voilà tout le climat où mes songes .fleurissent.

XXVII
Lorsque j'avais quinze ans, je ne comprenais poilll
Pourquoi le bien-aimé dit à la bien-aimée :
"Ta gr4ce est redoutable à l'égal d'une armée."
Mais ces mots entraînaient ma rfuerie au loin ...

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

69

Depuis il m'a paru que l'ardente hyperbole
N'exprimait pas assez combien l'amour est fart
Combien sous son regard la chair est IJche et faÎle
Et je dis : " Redoutable à l'égal de la mort. " '

XXVIII
Redoutable minute, a minute de joie
Où le silence ému semble avoir tressailli
'
Lorsque, dans ~a lueur d'un tison qui rougeoie,
Hors de ses voiles, nue, Ariane a jailli /
Ah ! m_es esprits peureux prennent déjà la fuite /
Et maintenant ma chair est seule et tremble un peu
De voir, de bas en haut coloré par le Jeu
Ton corps d'un rose ardent comme une te'rre cuite.

XXIX
Mieux qu'aucun texte grec, la rougeur d'une braise
La beauté d'une femme et l'élan du désir
'
D~ns Paris pluvieux, en l'an mil-neuf-ce~t-treize,
M ont révélé ton sens antique, 8 dur plaisir/
'Pour 'lue l'instinct sacré parl4t dans ce poème
Je n'ai point déterré le satyre cornu
,
Mais àfor,ce d' amourJ·• at• rqotnt,
. . j'ai
' tenu
Dans mes bras un moment Aphrodite elle-même.

�COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

XXX
C'est un soir, un éclair ouvrant son aile énorme
Comme un grand oiseau bleu redressé sur son nid,
La terre à sa clarté parut vieille et difforme,
Et voici qu' effrayé notre cheval hennit.
Il n'a plus reconnu sous ce manteau livide
Le chemin qu'il faisait chaque jour plusieurs fais,
Le vent se tut, la feuille eut peur au bord du vide,
Puis un rire terrible éclata sur les bois.
XXXI

Orage de l'été, ton souvenir m'enseigne
Que mon dme est la sœur de ce pauvre animal,
Mais plus mystérieux, plus profond est mon mal,
Et plus caché l'éclair dont la pdleur me baigne.
Tout a changé, la route et le calme horizon.
Mes devoirs les plus doux, mes plus chères Ïdées
Prennent en un clin d'teil des figures ridées.
Est-ce que Dieu veut rire aussi sur ma maison ?

XXXll
- Permettez, interrompt une voix ironique,
Vous nous parliez tant6t avec farce chaleur
Des conseils de l'amour, des leçons du malheur,
Maintenant tout n'est plus que tonnerre et panique.

71

- Eh I bien oui, la pensée est vive sous le fouet.
Le ~en~ souffle, mon cœur comme une feuille y plonge,
Mats c est dans l'ouragan une feuille qui songe,
A la fais du destin l'élève et le jouet.
XXXIII
0 couleurs, sons, odeurs, hors de votre atmosphère

Nos passions mourraient dans un vide glacé
'
Et c'est vous que le temps amalgame pour faire
Nos souvenirs d'amour quand l'amour a passé.
Thésaurisez, mes yeux, dans votre chambre noire!
Allez, mes sens, allez, faites votre moisson,
'Pour les jours de disette et la froide saison
Où mon cœur sans désirs vivra sur ma mémoire !
XXXIV

Accueille l'humble image et le bruit familier :
Peut-être un jour n'auras-tu pas d'autre fortune
Que d'évoquer ce pas furtif dans l'escalier
Ou cet angle du toit éclairé par la lune.
Rends grdce au dieu caché dans le plus bref instant,
Garde pour lui ton dme inclinée et ravie
plus longue vertu ne pèse pas autant;
C eSt cela ton amour et c'est cela ta vie.

1";

FRANÇOIS PoRCHÉ.

�A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

A LA RECHERCHE
DU TEMPS PERDU 1
(FRAGMENTS)

Dans la cour de l'immeuble où nous avions loué un
appartement, M. et Mme de Guermantes avaient une
demeure formant hôtel sûr laquelle j'acquis assez vite des
renseignements, grke à Françoise. Car les Guermantes
qu'elle désignait souvent, par les mots de en dessous, en bas,
étaient sa constante préoccupation, depuis le matin où,
jetant, pendant qu'elle coiffait maman, un coup d'œil
défendu, irrésistible et furtif dans la cour, elle disait:
-"" Tiens, deux bonnes sœurs; cela va surement
en dessous "
ou " Oh ! les beaux faisans à la fenêtre de la cuisine, il n'y
a pas besoin de demander d'où qu'il deviennent, le Duc
aura-t-été à la chasse", jusqu'au soir, où entendant un
bruit de piano, un écho de chansonnette, elle tirait cette
conclusion:" Ils ont du monde en bas, c'est à la gaieté l"
Mais le moment de la vie des Guermantes qui excitait
le plus vivement l'intérêt de Françoise, lui donnait le
plus de satisfaction et lui faisait aussi le plus de mal,
était celui où, la porte cochère s'ouvrant à deux
battants, Mme de Guermantes montait dans sa calèche.
C'était habituellement peu de temps après que . nos
domestiques avaient fini de célébrer cette sorte de Pique
1

Voir la Nouvelle Re&lt;y_ue Française du

Ier

Juin 1914.

73

solennelle que nul ne doit interrompre, appelée leur
déjeuner, et pendant laquelle ils étaient tellement "tabous"
que mon père lui-même ne se serait pas permis de les
sonner, sachant d'ailleurs qu'aucun ne se serait pas plus
dérangé au cinquième coup qu'au premier et qu'il aurait
ainsi commis cette inconvenance en pure perte, mais non
pas sans dommage pour lui. Car Françoise (qui depuis
qu'elle était une très vieille femme, se fai,ait, à tout propos,
cc qu'on appelle . une tête de circonstance) n'eat pas
manqué de lui présenter toute la journée une figure
couverte de petites marques cunéiformes et rollges qui
déployaient au dehors mais d'une façon peu déchilfrable
le long grimoire de ses doléances, les raisons profondes de
son mécontentement.
Les derniers rires du festin sacré une fois achevés,
Françoise qui était à la fois, comme dans l'église primitive,
le célébrant et l'un des fidèles, se versait un dernier verre,
détachait de son cou la serviette, la pliait en essuyant à
ses lèvres un reste d'eau rougie et de café, la passait dans
un rond, remerciait d'un œil dolent " son " jeune valet
de pied (qui, pour faire du zèle, lui disait: " Voyons,
madame encore un peu de raisin") et allait aussitôt ouvrir
la fenêtre sous le prétexte qu'il faisait trop chaud " dans
cette misérable cuisine". En jetant avec dextérité dans
le même temps qu'elle tournait la poignée de la croisée et
prenait l'air, un coup d'œil désintéressé sur le fond de la
cour, elle y dérobait furtivement la certitude que la
duchesse n'était pas encore prête, et couvait un instant
de ses regards passionnés et dédaigneux la voiture attelée.
Puis, cet instant d'attention une fois donné aux choses
de la terre, elle levait les yeux au ciel dont elle avait

�74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'avance deviné la pureté en sentant la douceur de l'air
qui venait d'entrer par la fenêtre et regardait ~ l'angl~ du
toit la place où des pigeons, pareils à ceux qm décoraient
le faîte de sa cuisine, ·à Combray, venaient faire leur nid
au dessus de la cheminée de ma chambre et dont, à
chaque printemps, je retrouvais, soudain éclos, le roucoulement matinal, comme un cocorico adouci, transposé et
mauve.
- Ah! Combray! Combray I s'écriait Françoise,
quand est-ce que je te reverrai, pauvre terre ! Quand
est-ce que je pourrai passer toute la sainte journée sous
tes aubépines et nos pauvres lilas en écoutant les gorgerouges au lieu d'entendre cette misérable sonnette de
'
.
notre jeune maître qui me fait tout le temps counr
le long de cc satané couloir. Hélas, pauvre Combray ! peutêtre que je ne te reverrai que morte, quand on me jettera
comme une pierre dans le trou de la tombe. Alors je ne
les sentirai plus tes belles aubépines toutes blanches. Mais
dans le sommeil de la mort je crois que j'entendrai encore
ces trois coups de son~ette qui m'auront damnée d'avance
dans ma vie.
Mais elle était interrompue par les appels de Jupien, le
giletier, celui qui avait tant plu autrefois à ma gran~'~ère
le jour où elle était allée voir M me de Villcpans1~ et
n'occupait pas un rang moins élevé dans la sympathie d_e
Françoise, et qui, ayant levé la tête en entendant ou~
la fenêtre cherchait déjà depuis un moment à atarer
,
.
La
l'attention de sa voisine pour lui dir~ bonJour.
coquetterie de la jeùne fille qu'avait été Françoise affinait
alors pour un instant le visage ronchonneur de notre
• vieille cuisinière alourdie par l'~ge, la mauvaise humeur

A LA RECHERCHE DU TEMPS PER.DU

75

et la chaleur du fourneau et c'est avec un mélange

charmant de réserve, de familiarité et de pudeur, qu'elle
adressait au giletier un gracieux salut mais sans lui
répondre de la voix, car si elle enfreignait les recommandations de maman en regardant dans la cour, elle n'eClt
pas osé les braver jusqu'à causer par la fenêtre. Elle lui
montrait la calèche attelée, en ayant l'air de dire: " Des
beaux chevaux, hein", mais en réalité parce qu'elle savait
qu'il allait lui répondre, en mettant la main devant la
bouche:
- Vous aussi vous pourriez en avoir si vous vouliez,
et même peut-être plus qu'eux, mais vous n'aimez pas
pas tout cela.
Et Françoise après un signe modeste, évasif et ravi qui
pouvait signifier : " Chacun son genre, ici c'est à la simplicité", refermait la fenêtre de peur que m:tman n'arrivât. Ces "vous" qui eussent pu avoir plus de chevaux
que la Duchesse de Guermantes s'ils avaient voulu, c'était
nous, mais Jupien avait raison de dire "vous" car comme ces plantes qu'un animal à qui elles sont entièrement unies nourrit d'aliments qu'il attrape, mange, digere
pour elles et qu'il leur offre dans son dernier et tout
assimilable résidu, - Françoise vivait en symbiose avec
nous; c'est nous qui avec nos vertus, notre fortune, notre
train de vie, notre situation, devions nous charger d'élaborer les petites satisfactions d'amour-propre dont était
formée - en y ajoutant avec le droit reconnu d'exercer
librement le culte du déjeuner suivant la coutume ancienne,
la petite gorgée d'air à la fenêtre quand il était fini,
quelque flànerie dans la rue en allant faire ses emplettes
et une sortie le dimanche pour aller voir son neveu - la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

part de contentement indispensable à sa vie. Aussi notre
départ d'un immeuble que nous avions longtemps habité
(et "où on était si bien estimé de partout"), l'installation
dans une nouvelle maison où les premiers jours, le concierge ne nous connaissant pas, Françoise avait cessé
momentanément de recevoir les marques de considération
nécessaires à sa bonne nutrition morale, l'avaient jetée dans
un état de dépérissement pendant la durée duquel elle
faisait continuellement entendre des lamentations." C'est
l'ennui 1 " disait-elle quand on l'interrogeait sur son mal,
et elle donnait au mot ennui ce sens si fort qu'il garde
dans les tragédies de Corneille et dans les lettres des
soldats qui se suicident par regret de leur fiancée, de leur
village, par " ennui ". Mais elle se releva rapidement
du sien, car Jupien (" De bien bon monde ces Jupien, de
bien braves• gens et ils le portent bien sur la figure ")
lui procura un plaisir, aussi vif et plus raffiné que celui
qu'elle aurait eu si nous avions pris une voiture, en
sachant tout de suite comprendre et enseigner dans toute
la maison que si nous n~en avions pas, d'équipage, c'est
que nous ne voulions pas.
Et quand un fournisseur ou un domestique venait nous
apporter quel.que paquet, tout en ayant l'air de ne pas
s'occuper de lui, et en lui désignant seulement d'un air
détaché une chaise, pendant qu'elle continuait son ouvrage,
Françoise mettait si habilement à profit les quelque5
instantS qu'il passait dans la cuisine, à attendre la
réponse de maman, qu'il était bien rare qu'il repartît sans
avoir indestructiblement gravée en lui la certitude que
"si nous n'en avions pas, c'est que nous ne voulions pas",
'Si elle tenait tant d'ailleurs a ce qu'on nous stlt riches, ce

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

77

n'est pas que la richesse sans plus, la richesse sans la vertu,
fllt aux yeux de Françoise le bien suprême. Mais la vertu
sans la richesse n'était pas non plus son idéal. La richesse,
selon Françoise, était pour la vertu comme une condition
nécessaire, à défaut de laquelle la vertu serait sans mérite et
sans charme. Françoise les séparait si peu qu'elle avait fini
par prêter à chacune les qualités de l'autre, à exiger quelque
confortable dans la vertu, à reconnaître quelque chose
d'édifiant à la richesse.
Une fois la fenêtre refermée elle commençait en soupirant à ranger la table de la cuisine.
- Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise
disait le valet de chambre, j'avais un ami qui y avait
travaillé ; il était second cocher chez eux. Et je connais
que)qu'un, pas mon copain alors, mais son beau-frère, qui
avait fait son temps au régiment avec un piqueur du
Baron de Guermantes.
- La duchesse doit être alliancée avec tout ça, c'est de
la même parenthèse, disait Françoise. C'est une grande
famille que les Guermantes! ajout.ait-elle avec respect,
fondant la grandeur de cette famille à la fois sur le nombre de ses membres et l'éclat de son illustration, comme
Pascal, la vérité de la Religion sur la Raison et sur
l'autorité des Ecritures. Car n'ayant que ce seul mot de
"grand'' pour les deux choses, il lui semblait qu'elles
r
.
n,en 1orma1ent
qu ' une seul e, et son vocabulaire avait
ainsi par endroits un défaut qui projetait de l'obscurité
jusque dans la pensée. - Je voulais demander à leur
maître d'hôtel si c'est eux qui ont leur ch!teau à dix
lieues de Combray, mais c'est un vrai seigneur, un grand
pédant, qui ne cause pas, on dirait qu'on lui a coupé la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

langue. Ah ! si c'était à moi le cMteau de Guermantes,
on ne me verrait pas souvent à Paris. Faut-il tout de
même que des maîtr~ de personnes qui ont de quoi
comme Monsieur et Madame, en aient des idées pour
rester dans cette misérable ville quand ils seraient libres
d'aller à Combray. Qu'est-ce qu'il attendent pour prendre leur retraite puisqu'ils ne manquent de rien; d'être
morts ? Ah I si j'avais seulement du pain sec à manger et
du bois pour me chauffer l'hiver, il y a longtemps que je
erais dans la pauvre maison de mon frère à Combray.
Là-bas on se sent vivre au moins, on n'a pas toutes
ces maisons devant soi, il y a si peu de bruit que
la nuit on entend les grenouilles chanter à plus de
deux lieues.
- Ça doit être vraiment beau, madame, s'écriait le
jeune valet de pied avec enthousiame comme si ce dernier
trait avait été aussi particulier à Combray que la vie en
gondole à Venise.
- Au moins on sai.t dans quelle saison qu'on vit. Ce
n'est pas comme ici qu'il n'y aura pas plus un méchant
bouton d'or à Piques qu'à la oël, et que je n'ai pas
seulement un petit angelus quand je lève ma vieille carcasse. Là-bas on entend chaque heure, ce n'est qu'une
pauvre cloche qui sonne, mais tu te dis, voilà mon
qui rentre des champs, tu vois le jour qui baisse, tu as le
temps de te retourner avant d'allumer la lampe. Ici il fait
jour, il fait nuit, on va se coucher qu'on ne pourrait seulement pas plus dire que les bêtes ce qu'on a fait.
- Il paraît que Méséglise aussi c'est bien joli, madame,
interrompait le jeune valet de pied au gré de qui la con·
versation prenait un tour un peu abstrait et qui se souve-

frcrc

A LA RECHERCHE OU TEMPS PERDU

79

nait par hasard de nous avoir entendu parler, à table, de
Méséglise.
-Oh I Méséglise, disait Françoise avec le large sourire
. touJours
.
qu'on amenait
sur ses lèvres quand on prononçait
ces noms de Méséglisc, de Combray, de Roussainville: ils
faisaient tellement partie de sa propre existence qu'elle
éprouvait à les rencontrer au dehors, à les entendre dans
une conversation, une gaieté a~ez voisine de celle qu'un
professeur excite dans sa da e en faisant allusion à tel
personnage contemporain dont ses élèves n'auraient pas
cru que le nom put jamais tomber du haut de la chaire.
Son plaisir venait aussi de sentir que ces pays-là étaient
pour elle quelque chose qu'ils n'étaient pas pour les autres,
de vieux camarades avec qui on a fait bien des parties ;
et elle leur souriait comme si elle leur trouvait de l'esprit,
parce qu'elle retrouvait en eux beaucoup d'elle-même.
. - Oui tu peux le dire, mon fils, c'est assez joli Méséghse, reprenait-elle en riant finement; mais comment que
t'en as entendu causer, toi, de Méséglise ?
~ ~~ent que j'ai entendu causer de Méséglise ?
mais c est bien connu; on m'en a causé et même souvent,
répondait-il avec cette criminelle inexactitude des informateurs qui chaque fois que nous cherchons à nous rendre
compte objectivement de l'importance que peut avoir pour
les autres une chose qui nous concerne nous met dans
l'impossibilité d'y réussir.
'
- Ah ! je te promets qu'il fait meilleur là sous les
poiriers que près du fourneau.
- Mais c'est à Combray même, chez une cousine de
Madame, que vous étiez placée, alors ?
- Oui chez Mme Octave, ab l une bien sainte femme, •

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAÙI

mes pauvres enfants, et où il y avait toujours de quoï.
et du beau et du bon, que vous pouviez arriver diner l
cinq, à six, ce n'était pas la viande qui manquait et de
premièrcqualitéencere, et du porto blanc, et du porto rouge,
tout ce qu'il fallait. Comme nous disait M. le curé, 1'i
y a une femme qui est sô.re d'aller près du bon Dieu c'est
bien celle-là. Pauvre Madame, je l'entends encore qui
me disait de sa petite voix : " Françoise, vous savez, mai
je ne mange pas, mais je veux que ce soit aussi bon poar
tout le monde que si je mangeais ".
Elle leur parlait aussi d'Eulalie comme d'une bis
bonne personne ; depuis qu'Eulalie était morte, elle anit
en effet complétcment oublié qu'elle l'avait peu ai!MI
durant sa vie.
Mais déjà depuis un quart d'heure maman disait:
- Mais qu'est-ce qu'ils peuvent faire! Voilà plus â
deux heures qu'ils sont à table.
Et elle sonnait timidement trois ou quatre foi.
Françoise, son valet de pied, le maître d'Mtel cntendaieil
les coups de sonnette non pas comme un appel, et sam
songer à venir, mais pourtant comme les premiers d
des instruments qui s'accordent quand un concert 11
bientôt reprendre et qu'on sent qu'il n'y aura plus qlJ
quelques minutes d'cntr'acte. Aussi quand les coups COll-mençaient à se répéter et à devenir plus impatients, •
domestiques se mettaient à y prendre garde et, estimait
qu'ils n'avaient plus beaucoup de temps devant eux avdt
la reprise du travail, à un tintement de sonncil
un peu plus sonore que les autres, ils poussaient
soupir et prenant leur parti, le valet de pied dcsc~
fumer une cigarette devant la porte, Françoise monai

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Sr

ranger ses affaires dans son sixième, et le maître d'hôtel
ayant été chercher du papier à lettres dans une chambre
expédiait rapidement sa correspondance préparée.
Malgré la morgue de leur maître d'hôtel, Françoise
avait pu dès les premiers jours m'apprendre que les Guermantes n'habitaient pa leur hôtel en vertu d'un droit
immémorial mais d'une location assez récente, et que le
jardin sur lequel il donnait, du côté que je ne connaissais
pas, était assez petit et semblable à tous les jardins contigus; et je sus enfin qu'on n'y voyait ni gibet seigneurial
ni moulin fortifié, ni sauvoir, ni colombier à piliers ni
four banal, ni grange à nef, ni châtelet, ni ponts fixe: ou
levis, voire volants, non plus que péagers, ni aiguilles,
ch~cs murales, ou montjoies. Mais un ami de mon père
avait rendu quelque individualité cette demeure déchue
en nous disant un jour de Madame de Guermantes : " Elle
a la plus grande situation dans le faubourg Saint-Germain
elle a la première maison du faubourg Saint-Germain. ,:
Sans doute le premier salon, la première maison du Faubourg Saint-Germain, c'était bien peu de chose auprès
des autres demeures que j'avais successivement rêvées
D'ailleurs mon esprit était embarrassé par cerU:ines
~iflic~ltés, et la présence du corps de Jésus--Christ dans
1hostie ~e me semblait pas un mystère plus obscur que
c~ premier salon du faubourg Saint-Germain situé sur la
nvc droite et dont je pouvais de ma chambre entendre
ba~e les meubles le matin. Mais la ligne de démarcation
qui me séparait du faubourg Saint-Germain pour être
seul ~e~t I'déale, ne m'en semblait que plus' réelle ; je
sentais bien que c'était déjà le faubourg Saint-Germain
le paillasson des Guermantes étendu de l'autre ct&gt;té d;

a

6

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISI
A LA llECHERCHE DU TEMPS PERDU

,

cet Equateur et dont ma mère avait osé dire, l'ayant
aperçu comme moi un jour que leur porte était ouverte,
qu'il était en bien mauvais état. Au reste, comment leur
salle à manger, leur galerie obscure, aux meubles de
peluche rouge, que 3e pouvais apercevoir quelquefois par.
la fenêtre de notre cuisine, ne m'auraient-ils pas sembW
posséder le charme mystérieux du faubourg Saint-Germaïa.
en faire partie d'une façon essentielle, y être géographiquement situés, puisque, avoir dîné dans cette salle l
manger, c'était être allé dans le faubourg Saint-Germain,
en avoir respiré l'atmosphère, puisque ceux qui, avant
d'aller à table, s'asseyaient à c6té de Mme de Guermantcl
sur le canapé de cuir de la galerie, étaient tous du faubourg
Saint-Germain. Sans doute ailleurs que dans le faubourg
Saint-Germain, à certaines soirées, on pouvait voir parfait
tr6nant majestueusement au milieu du peuple vulgairl
des élégants, l'un de ces hommes qui ne sont que da
noms et qui prennent tour à tour pour les personnes qui
ne les connaissent pas, quand elles cherchent à se les ~
présenter, l'aspect d'~ tournoi et d'une forêt domaniale.
Mais ici, dans le premier salon du faubourg Saint-Germait,
dans la galerie obscure, il n'y avait qu'eux. Ils étaient, Cl
une matière précieuse, les colonnes qui soutenaient la
temple. Même pour les réunions familières ce n'était q•
parmi eux que Mme de Guermantes pouvait choisir •
convives, et dans les dîners de douze, assemblés autour dl
la nappe servie, ils étaient comme les statues d'or d&amp;I
aptitres de la Sainte-Chapelle, pilier symboliques et CO!lt
sécrateurs, devant la Sainte Table. Quant au petit boit
de jardin qui s'étendait entre de hautes murailles, dermll
l'Mtel, et où l'été Mme de Guermantes faisait après diner

83

servir
les liqueurs
et l'orangeade, comment n' aurais-Je
. . pas
__
,
•
1
pcDK
que
s
asseoir
entre
neuf
et
onze
heures
du
so·
chaises
1r, sur
ses
du fer, ~ douées d'un aussi grand pouvoir
que le canapé. de cuir, - sans respirer du même coup,
1 b.
es .r1ses
au faubourg Saint- G ermain,
. é taJt
.
. particulières
.
a~•. impossible que de faire la sieste dans l'oasis de
F1gu1g, sans être par cela même en Afrique Et ·1 '
r·
. .
•
1 n y a
que imagmatton et la croyance qui peuvent différencier
des autres certains obiets
certains êtres, e t crccr
L_
J
'
une
atmosphère.
Hélas ces sites pittoresques, ces acc1'dents
turc
na
1s, c~ curiosités locales, ces ouvrages d'art du
faubourg Saint-Germain, il ne me serait sans doute jamais
de_ ~cr mes pas parmi eux. Et je me contentais
e tressa1ll1r en apercevant, de la haute mer (et
· d' ·
.
,
sans
espoir y Jamais aborder) comme un minaret avancé
comme
·
al
,
l'ind ~n premier p mier, comme le commencement de
_ustne ou de la végétation exotiques, le paillasson usé
d
u rivage.

:onné

' laMais si l'hôtel de Guermantes commençait pour moi
a
portebcade son vesti bul e, ses dé pen dances de\·aient
s'ét dr
en e
ucoup plus loin au jugement du Duc qui
tenant tous. les Iocata·ires pour fermiers, manants, ac uére7- d~ bl1ens nationaux, dont l'opinion ne compte ~as,
se a1sait a barbe le matin en chemise de nuit à sa r A
tre, dcscenda· à l
iencch d
tt a cour, selon qu'il avait plus ou moins
d au , en bras de chemise, en pyjama, en veston écossais
e couleur rare, à l ongs po11s, en petits paletots clairs
plus
de col~ que son veston, et faisait trotter en main
vant ut
·
. par un de ses piqueurs
quelque nouveau cheval
qu'il
&amp;Vlllt acheté Tout l
. d
jusqu'à de
.
. e quartier u reste - et cela
grandes distances ne paraissait au duc

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

qu'un prolongement de sa cour, une piste plus étendue
pour ses chevaux. Après avoir vu comment un nouveau
cheval trottait seul, il le faisait atteler, traverser toutes les
rues avoisinantes ; le piqueur courait le long de la voiture
en tenant les guides, la faisait passer et repasser devant le
Duc, arrêté sur le trottoir, debout, immense, habillé de
clair, le cigare à la bouche, la tête en l'air, le monocle
curieux, jusqu'au moment où il sautait sur le siège, menait
la bête lui-même pour l'essayer, et partait avec le nouvel
attelage retrouver sa maîtresse aux Champs-Elysées. M. de
Guermantes disait bonjour dans la cour à deux couples qui
tenaient plus ou moins à son monde : un ménage de
cousi:1s à lui, qui, comme les ménages d'ouvriers, n'était
jamais à la maison pour soigner les enfants car dès le
matin la femme partait à la " Schola " apprendre le
contre-point et la fugue, et lé mari à son atelier faire de
la sculpture sur bois et des cuirs repoussés ; puis. le baron
et la baronne de Norpois, habillés toujours en noir, la
femme en loueuse de chaises et le mari en croque-mort,
qui sortaient plusieurs fois p~r jour pour aller l'église.
Un jour que M. de Guermantes avait eu besoin d'un
renseignement qui se rattachait à la profession de mon
père, il s'était présenté lui-même avec beaucoup de gr!cc.
Depuis il avait souvent quelque service de · voisin à lui
demander, et dès qu'il apercevait mon père en train de
descendre l'escalier en songeant à quelque travail, et dési•
reux d'éviter toute rencontre, le Duc quittait ses hommes
.d'écuries,venait à lui dans la cour, lui arrangeait le col
de son pardessus, avec la servîabilité héritée des anciens
valets de chambre d~ Roi, lui prenait la main, et la rete•
nant dans la sienne, la lui caressant même pour lui

a

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

prouver, avec une impudeur de courtisane, qu'il ne lui
marchandait pas le contact de sa chair précieuse, il le
menait en laisse, fort ennuyé et ne pensant qu'à s'échapper, jusqu'au delà de la porte cochère.

** *
Un jeune poète lyrique comme Bloch, s'il a pris un
fa~teuil pour entendre la Berma ne pense qu'à ne pas
sahr ses gan:s, à ne pas gêner, à se concilier le voisin que
le hasard lm a donné, à poursuivre d'un sourire intermittent le regard fugace, à fuir d'un air impoli le regard
rencontré, d'une personne de connaissance qu'il a découverte dans la salle et qu'après mille perplexités il se décide
à aller saluer au moment où les trois coups en retentissant
avant qu'il soit arrivé jusqu'à elle, le forçent à s'enfuir
comme ses Peres les Hébreux dans la mer Rouge entre
les flots houleux des spectateurs qu'il fait lever. Au
contraire c~était parce que les gens du monde - à ce
gala de !'Opéra-Comique pour lequel j'avais eu une
place - étaient dans leurs loges (derrièi:e le balcon en
terrasse), comme dans de petits salons suspendus dont une
cloison eàt été enlevée, ou dans des petits cafés où l'on va
prendre une bavaroise sans être intimidé par les glaces
encadrées d'or-et les sièges rouges de l'établissement c'est
parce qu'ils posaient une main indifférente sur les ftîts' dorés
des colonne~ qui soutenaient ce temple de l'art lyrique
c'est parce qu'11 s n 'é ta1ent
· - pas émus des honneurs· excessifs'
que ~mblaient leur rendre deux figures sculptées qui
~enda1ent vers les loges des palmes et des lauriers, que seuls
ils auraient eu l'esprirlibre pour écouter la pièce si seule-

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ment ils avaient eu de l'esprit. On n'avait mis en vente
que les fauteuils et la Princesse de Parme avait placé, parmi
ses amies, toutes les loges.
S'élevant à peu de hauteur au-dessus de l'orchestre, où
"'étais
les baignoires ne montraient d'abord que ces
j
'
. d' un coup comme
ténèbres parmi lesquelles on rencontrait
le rayon d'une pierre précieuse qu'on ne voit pas, la
phosphorescence de deux yeux célèbres, ou comme un
médaitlon d'Henri IV détaché sur un fond noir le profil
incliné du Duc d' Aumale. Mais presque partout, les
blanches déités qui habitaient ces sombres séjours, s'étaient
réfugiées contre les parois obscures et restaient invisibles.
Cependant au fur et à mesure que le spectacl~ s'avançait
leurs formes vaguement humaines se détachaient mollement l'une après l'autre des profondeurs de la nuit qu'elles
tapissaient et s'élevant vers le jour, laissaient é~erger ~eurs
corps demi-nus, et venaient s'arrêter à la l'.nute ver~cale
et à la surface clair-obscure où leurs brillants visages
apparai_ssaient derrière le déferlement rieur, écumeux et
léger de leurs éventails de plumes, sous l_eurs ~hevelures
de pourpre emmêlées de perlés que semblait avoir cour~
l'ondulation d'un flux ; après, commençaient les fauteuils
d'orchestre, le séjour des mortels à jamais séparé du son_ibre
et transparent royaume auquel çà et là servait d~ fro_nt1ère,
dans leur surface liquide et plane, les yeux ltmp1des et
réfléchissants des déesses des eaux. Car les strapontins de la
rive les formes des monstres de l'orchestre, pouvaient tout
au ~lus s'y peindre suivant les seules lois de l'optique et
selon leur angle d'incidence comme il arrive pour ces ?eux
parties de la réalité extérieure auxquelles, sachant qu elles
ne possèdent pas, si rudimentaire soit-elle, d'àme analogue à

A LA Rl!CHERCHE DU TEMPS PERDU

la n&amp;tre, nous nous jugerions insensés d'adresser un sourire
ou un regard : les minéraux et les personnes avec qui
nous ne sommes pas en relations. En deçà, au contraire,
de la limite de leur domaine, les radieuses filles de la mer
se retournaient à tout moment en souriant vers des tritons
barbus pendus aux anfractuosités de l'abîme ou vers quelque
demi-dieu aquatique ayant pour crâne un galet poli
sur lequel le flot avait ramené une algue lisse et pour
regard un disque en cristal de roche. Elle se penchaient
vers eux, elles leurs offraient des bonbons ; parfois le flot
s'entr'ouvrait devant une nouvelle néréide qui tardive,
souriante et confuse venait de s'épanouir du fond de
l'ombre ; puis l'acte fini n'espérartt plus entendre les
rumeurs mélodieuses de la terre qui les avaient attirées
à la surface, plongeant toutes à la fois, les divines soeurs
disparaissaient dans la nuit. Mais de toutes ces retraites
au seuil desquelles le souci léger d'apercevoir les oeuvres
des hommes amenait les déesses curieuses qui ne se
laissent pas approcher, la plus célèbre était le bloc de
demi-obscurité connu sous le nom de baignoire de la
princesse de Guermantes.
Comme une grartde déesse qui préside de loin aux
jeux des divinités inférieures, la Princesse était restée
volontairement un peu au fond sur un canapé latéral,
rouge comme un bartc de corail, à c8té d'une large réverbération vitreuse qui était probablement une glace et
faisait penser à quelque section qu'un rayon aurait pratiquœ, obscure et perpendiculaire, dans le cristal ébloui
des eaux ..... . Et quand je portais mes yeux sur cette
baignoire, bien plus qu'au plafond du théitre où étaient
peintes de froides allégories, c'était comme si j'avais

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

aperçu, grke au déchirement miraculeux des nuées coutumières, l'as embl~ des Dieux en train de considérer
le spectacle des hommes, sous un velum rouge, dans une
éclaircie lumineuse, entre deux piliers du Ciel. Tandis
que je contemplais cette apothéose momentanée avec un
trouble que mélangeait de paix le sentiment d'être ignor~
de ces Immortels, la Duchesse, qui m'avait vu une fois
avec son mari, mais avait dtl oublier mon visage et mon
nom, se trouvait par la place qu'elle occupait dans la
baignoire, regarder les Madrépores anonymes et collectifs
du public de l'orchestre dans lequel je sentais heureusement mon moi dissous ; mais au moment où, en vertu
des lois de la réfraction, avait dfi venir se peindre dans le
courant impassible et bleu de ses yeux, la forme confuse du
protozoaire dépourvu d'existence individuelle que j'étais,
je vis une clarté les illuminer : la Duchesse, de déesse
devenue femme et me semblant tout d'un coup mille fôis
plus belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu'elle
tenait appuyée sur le rebord de la loge, l'agita en signe
d'amitié; mes regards se sentirent croisés par l'incandescence involontaire et les feûx des yeux de la Princesse
qui les avait fait entrer à son insu en con8agration en les
bougeant pour chercher à voir à qui sa cousine venait de
dire bonjour, et celle-ci qui m'avait reconnu, fit pleuvoir
sur moi l'averse étincelante et bleue de son sourire.

Maintenant tous les matins, bien avant l'heure où elle
sortait, j'allais par un long détour me poster à l'angle de
la rue qu'elle descendait d'habitude et quand le moment

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

de son passage me semblait proche, je remontais d'un air
distrait, regardant dans une direction opposée et levais les
yeux vers clic quand j'arrivais à sa hauteur mais comme
si je ne m'étais nullement attendu à la voir.
Mais je n'aurais pu dire à quoi je reconnaissais Madame
de Guermantes, car chaque jour dans l'ensemble de sa
personne, la figure était autre comme la robe et le chapeau.
Pourquoi tel jour voyant s'avancer de face sous une
capote mauve, une douce et lisse figure aux charmes
distribu~ avec symétrie autour de deux yeux bleus et
dans laquelle la ligne du nez semblait r~orbée, apprenaisje par une commotion joyeuse que je ne rentrerais pas
sans avoir aperçu M me de Guermantes? pourquoi ressentais-je le même trouble, affectais-je la même indifférence,
d~ournais-je les yeux de la même façon distraite que la
veille à l'apparition de profil, dans une rue de traverse et
sous un toquet bleu marine, d'un nez en bec d'oiseau, le
long d'une joue rouge, sous un œil perçant, rappelant
quelque divinité égyptienne? Tel jour, je venais de me
promener de long en large dans la rue pendant des heures
sans l'apercevoir, quand tout d'un coup, au fond d'une
boutique de crémier cachée entre deux hetels dans ce
quartier aristocratique et populaire, se détachait le visage
confus et nouveau d'une femme élégante qui était en train
clc
se faire montrer des " petits suisses" et , avant que
~
J eusse eu le temps de la distinguer venait me frapper
comme un éclair qui aurait mis moins de temps à
m'atteindre que le reste de l'image, le regard de Madame
de Guermantes ; une autre fois ne l'ayant pas rencontr~c
et entendant sonner midi je me disais que cc n'était
plus la peine de rester à attendre ; je reprenais tristement

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le chemin de la maison ; et, absorbé dans ma déception,
regardant sans la voir une voiture qui s'éloignait, je
comprenais tout d'un coup que le mouvement de tête
qu'une dame avait fait de la portière était pour moi et
que cette dame dont les traits dénoués et piles ou au
contraire contendus et vifs, composaient sous un chapeau
rond, ou au bas d'une haute aigrette, le visage d'une étrangère que j'avais cru ne pas connaître, était Mme de Guermantes par qui je m'étais laissé saluer sans même lui
répondre. Et à cause de ces apparitions successives de
visages différents occupant une étendue relative et variée,
tant~t étroite, tant&amp;t vaste, dans l'ensemble de sa toilette,
mon amour n'était pas attaché à telle ou telle de ces
parties changeantes de chair et d'étoffe qui prenaient
selon les jours la place des autres et qu'elle pouvait
modifier. et renouveler presque entièrement sans altérer
mon trouble pourvu qu'à travers elles, à travers le nouveau
collet et la joue inconnue, je sentisse que c'était toujours
Mme de Guermantes. Ce que j'aimais c'était la personne
invisible qui mettait en mouvement tout cela, c'était elle,
dont l'hostilité me chagrinait, dont fapproche me bouleversait, dont j'aurais voulu captér la vie et exterminer les
amis! Qu'elle arbodt une plume bleue, qu'elle montrât
un teint enflammé, ses actions avaient toujours pour
moi la même importance. Même le visage que, avant de
m'endormir, je me représentais clair et blond étant le plus
souvent quand le matin je le voyais de près, rouge et
sombre, bient~t le désir qui chaque soir me déddait de ne
pas manquer de sortir le lendemain, ce ne fut plus celui de
retrouver une tête d'or mais de revoir une peau couperosée.
Je n'aurais pas senti moi-même que Madame de

À

LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

91

Guermantes était excédée de me rencontrer chaque
jour que je l'aurais indirectement appris du visage plein de
froideur, de réprobation et de pitié, qui était celui de
Françoise quand elle m'aidait à m'apprêter pour ces
sorti~ 1!1atinales. Dès que je lui demandais mes affaires je
vcya1s s élever un vent contraire dans les traits rétractés
et battus de sa figure. Elle avait, pour savoir immédiatement
tout ce qui pouvait nous arriver de désagréable, un pouvoir
dont la nature m'est toujours restée obscure. Peut-être
n'était-il pas surnaturel et aurait-il pu s'expliquer par des
moyens d'informations qui lui était spéciaux; c'est ainsi que
~es pe~plades sauvages apprennent certaines nouvelles plusieurs Jours avant que la poste les aient apportées à la
colonie européenne, et qui leur ont été en réalité transmises, non par télépathie, mais de colline en colline à
l'aide de feux allumés. Ainsi dans le cas particulier de mes
promenades, peut-être les domestiques de Mme de Guer~tes avaient-ils entendu leur maîtresse exprimer sa
lassitude de me trouver inévitablement sur son chemin
et avaient-ils répété ses propos à Françoise.
Mais plus probablement la crainte, l'attention et la ruse
avaient fini par donner de nous à notre servante, cette
sorte de connaissance intuitive et presque divinatoire que
le matelot a de la mer, le gibier du chasseur et le malade
de la maladie. Je n'ai jamais dans ma vie éprouvé une
humiliation secrète sans avoir trouvé d'avance sur le
vi~e de Françoise, des condoléances toutes préparées ;
et 51, dans ma colère d'être plaint par elle, je tentais de
prétendre avoir au contraire remporté un succès, mes
mensonges venaient inutilement se briser à son incrédulité
respectueuse mais visible et à la conscience qu'elle avait

�92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de son infaillibilité. Car elle savait la vérité; elle la taisait
et faisait seulement un petit mouvement des lèvres, comme
si elle avait encore la bouche pleine et finissait un bon
morceau. Elle la taisait? du moins je l'ai cru longtemps,
car à cette époque-là je me figurais encore que c'est _au
moyen de paroles qu'on apprend aux ~utres_ la_ vénté.
Même les paroles qu'on me disait déposaient s1 bien le~r
signification inaltérable dans mon esp:it sen~ibl~ q~e J_e
ne croyais pas plus possible que quelqu un qui m avait d'.t
m'aimer ne m'aimât pas, que Françoise elle-même avait
.
1
de peine à douter, quand elle l'avait lu "sur " 1e JOurna,
qu'un prêtre ou un monsieur quelconque püt,_ contre une
- demande adressée par la poste, envoyer gratuitement un
remède infaillible contre toutes les maladies ou un mo!en
de faire rapporter cinquante pour cent sur tout cap1t~.
Mais, la première, Françoise me donna l'exem~le (que Je
ne devais comprendre que plus tard quand il me fut
donné de nouveau et plus douloureusement, comme on
le verra dans le dernier volume de cet ouvrage, par une
personne qui me fut plus chère), que la vérité n'a pas
besoin d'être dite pour êue manifestée et qu'on peut peutêtre la recueillir plus s1Îrement; sans attendre les paroles
et sans même tenir ensuite aucun compte d'elles, dans
mille signes extérieurs, même dans certains phénomènes
invisibles, analogues dans le monde des caractères à ce
que sont, dans la nature physique, les changeme~ts
atmosphériques. J'aurais peut-être pu m'en douter, puisque à moi-même, dans ce temps-l_à, il m'arrivait souv~nt
de dire des choses où je ne mettais nullement la v~nté,
tandis que je la manifestais par tant de confiden~es _involontaires de mon corps et de mes actions, fo'.t bien inter-

A LA R.ECHERCHB DU TEMPS PERDU

93

prétées par Françoise. Mais pour cela il eüt fallu que j'eusse
su que j'étais alors quelquefois menteur et fourbe. Or
le mensonge et la fourberie étaient chez moi, - comme
chez tout le monde - commandées d'une façon si immédiate et contingente, et pour sa défensive, - par un intérêt
particulier, que mon esprit, fixé sur un bel idéal, laissait
mon caractère accomplir dans l'ombre, ces besognes
urgentes et chétives.
Quand Françoise, le soir, était gentille avec moi, me
demandait la permission de s'asseoir dans ma chambre, il
me semblait que son visage devenait transparent et que
j'apercevais en elle la bonté et la franchise. Mais Jupien
révéla depuis qu'elle disait que je ne valais pas la corde
pour me pendre et que j'avais cherché à lui faire tout le
mal possible. Le pensait-elle vraiment? L'avait-elle dit
seulement pour brouiller Jupien avec moi, peut-être afin
qu'on ne prît pas la fille de Jupien pour la remplacer.
Toujours est-il que je compris l'impossibilité de savoir
d'une maniere directe et certaine si Françoise m'aimait
ou me détestait. Et ainsi ce fut elle qui me donna l'idée
qu'une autre personne n'est pas devant nous immobile et
visible, avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard, comme un jardin avec toutes ses
plates-bandes au delà d'une grille, mais que d'elle, il
n'existe pas pour nous de connaissance directe, et tout au
plus une inductive et d'ailleurs fort trompeuse, les paroles
et même les actions ne nous donnant que des renseignements insuffisants et généralement contradictoires sur
cette ombre à jamais mystérieuse où nous ne pouvons pas
pénétrer et où nous imaginons tour à tour avec autant de
vraisemblance que brillent la haine et l'amour.

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J'aimais vraiment Mme de Guermantes ; le plus grand
bonheur que j'eusse pu demander Dieu ellt été de faire
fondre sur elle toutes les calamités, et que ruinée, déconsidérée, dépouillée de tous les privilèges. qui me séparaient
d'elle, n'ayant plus de maison où habiter ni de gens qui
consentissent à la saluer, elle vînt me demander asile.
J'imaginais qu'elle le faisait. Que de fois je me suis
raconté cette histoire ! Mme de Guermantes m'y disait des
choses si tendres que je ne pouvais pas cesser de lui
savoir gré même une fois que j'avais fini de lire, que
j'avais refermé, mon roman intérieur, d'ailleurs purement
d'aventures, stérile et sans vérité. Dans le jugement
général que, une fois l'illusion dissipée, je portais sur le
caractère de Madame de Guermantes, je faisais entrer en
ligne de compte la douceur des mots que, dans ma rêverie,
je lui avais fait prononcer.

a

J'étais -allé retrouver Saint-Loup dans la ville où il était
en garnison. C'était, dans le nord, une de ces petites cités
aristocratiques et militaires entourées d'une campagne
étendue où par les beaux jours flott1: dans le lointain une
sorte de buée intermittente et sonore qui ~évèle les changements de place 4'un régiment à la manœuvre comme
un rideau de peupliers par ses sinuosités dessine le cours
d'une rivière qu'on ne voit pas. Et l'atmosphère, (même
dans les rues, les avenues et les places) finit par y contracter
une sorte de perpétuelle vibratilité musicale et guerrière ;
le bruit le plus grossier de chariot ou dé tramway s'y
prolonge en vagues appels de clairon indéfiniment ressassés, aux oreilles hallucinées, par l~ silence.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

95

Un souvenir, un chagrin, sont choses mobiles. Un
moment on ne les apercevait plus, aussitoAt ·1
.
.
1 s reviennent
d 1
e ongtemps ils ne vous quittent plus Il
. d . '
ù•
.
• y avait es Jours
o Je ne pensais plus à Mme de Gu
~ M .
.
.
ermantes. ais certains
soirs en traversant la ville pour al!
.
.
er vers 1e restaurant où
dfna1t Samt-Loup j'avais peine ,
h
. ,
.
'
a marc er, on aurait dit
qu une partie de ma poitrine avait été section11é
· h b1
e par un
andatomiste a _
1 e, enlevée, et remplacée par une partie égale
e souffrance immatérielle par un 1,.,.., • l
d
d'
'
"'lu1va ent e nostalgie
amou'.. Et les points de suture ont beau avoir été bien
its, on _vit assez ~alaisément quand le regret d'un être
est substitué aux VJSCeres il sembl
•·1 .
l
'
'
e qu i tienne plus de
p ace qu eux, on le sent perpétuellement et
.
Il
ambiguïté d'être obligé de penser une partie depms que e
SeuJement i·i semble qu'on va·u d
son corps.
b.
.
'
1 e avantage. A la moindre
r1se o~ soupire d oppression mais aussi de la..n
regardais Je ciel. S'il était clair, je me disais. peu~~:ur. IJ!e
est à la cam
•
- re e e
11
. .
~agne, e e regarde les mêmes étoiles et qui
~t s1 en arrivant au restaurant Robert ne
'
d1r . " U
b
'
va pas me
e.
ne onne nouvelle, ma tante m'
.
voudrait te vo · li
. . .
a écnt, elle
ir, e e va venir 1c1. "
Tout en m' h ·
cc D
ac e~mant vers le restaurant je me disais :
y a quatorze Jours que J·e n'ai vu Mme d G
mantes• " Et aussitôt
•
e uer'é · 1
et la b .
. .
ce n tait p us seulement les étoiles
• rt~ mais Jusqu'aux divisions arithmétiques dut
qui prenarent qu 1
h
emps
. . " eEll
que c ose de douloureux et de poét'
Je me disais.
,
1que.
tem
• . e n attendra peut-être pas plus longps pour venir à rési i
Q
long. ,, E .
. p scence. uatorze jours, c'est
et que t Je ne songeais pas qu'elle, elle n'attendait pas
ces quatorze 1·ours de é
.
.
'
travers 1
.
s parat1on, immenses à
e microscope de mon regret qui m'avait permis

=·

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'en compter chaque dixième de seconde, étaient infimes,
peut~tre pur néant, et re teraient tels, même quand
à eux se seraient ajoutés cent fois quatorze jours, pour
M111e de Guermantes qui pendant toùt ce temps n'avait
pas pensé, ne penserait pas une seule fois à moi. Chaque
jour était maintenant comme la crête mobile d'une colline
incertaine, d'un caté de laquelle je me sentais descendre
vers l'oubli, tandis que de l'autre je pouvais, si j'y
retombais, être entraîné par le besoin de revoir Mme Guermantes. Un jour je me dis : " Il y aura peut être une
lettre ce soir" et en arrivant dîner j'eus l&lt;.- courage de
dire à Saint-Loup:
- Tu n'as pas par hasard des nouvelles de Paris.
- Si, me répondit-il, d'un air sombre, elles 50nt
mauvaises.
Je respirai quand je compris que ce n'était que lui
qui avait du chagrin et que les nouvelles étaient celles
de sa maîtresse. ·
J'appris peu à peu qu'une querelle avait éclaté entre
lui et elle, soit par elles, soit qu'elle fiu:' venue un matin
le voir entre deux trains et sans que je l'eusse su.
En tous cas maintenant c'est par correspondance que
leur différend se poursuivait. Elle lui déclarait qu'elle
allait le quitter. Il lui écrivait à tout moment. Il avait
beau savoir qu'elle ne lui avait jamais rien livré de ses
pensées, qu'il ne la connaissait pas, que s'il pouvait
essayer d'induire ce qu'elle désirait, ce qu'elle voulait,
c'était seulement de ses actions et jamais de ses dires qui
n'étaient même pas asse'L uniformément mensongers pour
qu'il suffit d'en prendre le contrepied, malgré cela a
attachait à eux une importance extraordinaire. Au!IÎ

A LA
. RECHERCHE DU TEM PS PERDU
qu~1que persuadé qu'il avait fait
97
Etait possible, dans un m
pour elle tout ce qui
i......,
L
oment comme 1 . .
~t mcchantc avec I . ·1 é
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l'état de veille de c~par vivre. Mais parfois il avai;
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pour qu'il et1t réuss· dé'
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c e, y revenait, étoufiàît en lui-

a

y

7

�99

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

même, aurait voulu s'échapper hors de son corps, hors
de la vie.
Il ne dormait plus un instant la .nuit. Une fois il
s'assoupit chez moi, vaincu par la fatigue. Mais, tout d'un
coup il commença à parler, il voulait courir, empêcher
quelque chose, il disait: "je l'entends, vous ne, vous ne ... "
Il s'éveilla. Il venait de rêver, me dit-il peu après, qu'il
était à la campagne chez le maréchal des logis chef. Il
avait remarqué que celui-ci avait tkhé de l'écarter d'une
certaine partie de la maison. Il avait deviné que le
maréchal des logis avait chez lui un lieutenànt très riche
et très vicieux que Robert savait désirer beaucoup son
amie. Et tout à coup dans son rêve il a-vait distinctement
entendu les petit cris que sa maîtresse avait l'habitude de
pousser à certains moments voluptueux. Il avait voulu
forcer le maréchal des logis de le mener aans la chambre.
Et celui-ci le maintenait pour l'empêcher d'y aller, tout
en ayant un air digne, froissé de cette indiscrétion et que
Robert me dit qu'il ne pourrait jamais oublier.
- Mon rêve est idiot, ajouta-t-il, encore tout essoufllé.
Mais je vis bien que pendant l'heure qui suivit il fut
plusieurs fois sur le point de télégraphier à sa maitresse
que la réconciliation était faite. Puis son rêve s'effaça un
peu de son esprit. Il ne savait rien d'elle, il avait beau à
chaque instant attendre une lettre, son ordonnance ne lui
en apportait plus jamais. Restant sans aucune nouvelle,
Robert formait toutes les suppositions. On a dit que le
silence était une force, dans un tout autre sens il en est
une terrible aussi aux mains de ceux qui sont aimés,
Il accroit l'anxiété de celui qui attend. Rien n'invite
tant à s'approcher d'un être que ce qui sépare de lui, or ·

quelle
barrière que 1e s1·1 ence r' On
d. plus
. infranchissable
.
a it aussi que le silence était un supplice
t
bl
de le rendre fou - pour celui q .
é
~
e . capa e
1
.
.'
m Y tait astreint dans
Mais quel supplice' - plus gran d que de garder
1es prisons.
1
e s1 ence, - de l'endurer de ce qu'on aime I R b
disait : "Que fait-elle donc ' pour qu •e11 e se taise
. . o ainsi
ert se1
II
S d
ans
·
. oute e e me trompe avec d'autres. " Et il l'
sait. Et il se disait encore . " Q ' . . d
. aceu' 11
.
.
. . u ai-Je one fait pour
qu e. e se" taise. ainsi . Elle me hait
• peut-être, et pour
t
ou1ours.
Et. il s'acc
efti
t
. usai·t. A'ms1. 1e silence l'affolait en
e
,
par
la
plous1e
et par le remords . ai·11eurs, p1us
c 1
I .
q~• ce u1 des prisons, ce silence-là est prison lui. me. est une cl6ture immatérielle sans doute mais
impénétrable, cett~ tranche interposée d'atmosphère vide
que
les rayons
visuels de l'abando nn é ne peuvent que
tr
E
avcrser.
st-il un plus terrible éc~~~ek~~ce
1.
.
.
qu\~e nous montre pas une absente mais mille et chacune
se
. , dans une
b !Vrantdé à quelque autre trahison . p-_c
auo1s

~;c

n•

rusqueà ,.tente, ce silence, Robert croyait qu'il ail 't
cesser . l .instant
. venir. Il la voyait
a1
. , que 1a lettre a11ait
Il
cil e arnva1t.' il épia·t
. il était déjà désaltéré,
1 chaque bru1t,
murmurait : " La lettre ! La lettre 1 " P .
è
.,
entrevu
• .
. .
·
uis apr s avoir
piéf
cette oasis 1magma1re de tendresse il se retrouvait
san:~n~t avec désespoir dans le désert réel du silence
· sav01r
. 1.1 me semblait impossible
uePour
I moi
• , sans ne~
qa.tmt a1trLess~ de Saint-Loup eîtt réellement l'intention
u1 er. m- même . ne savait
. qu' en penser. Il souffrait
d'avance
sans en oublier une, toutes les douleurs d'
rupture q 'à d'
une
comme u
autr~ moments il croyait pouvoir éviter
les gens qui préparent toutes leurs affaires en vu;

t

�100

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un départ qui ne s'effectuera pas, et dont la p~nsé~, ~ui
ne sait plus où elle devra se situer le Je~demam, ~ agite
momentanément, désincarnée, détachée d eux, pareille au
cœur qu'on enlève à un malade et qui continue à battre.
.
En tout cas c'est sans doute l'espérance d'une prochame
réconciliation qui lui donnait le courage de persévér~r
dans la rupture, comme la croyance qu'on pourra revenir
vivant du combat aide à affronter la mort. Et com~e
l'habitude est de toutes les plantes humaines celle qm a
le moins besoin de sol nourricier pour vivre et qui apparaît la première sur le roc en apparence le plus désol~, il
aurait peut-être en pratiquant d'abord la rupture par ~emt_e
fini par s'y accoutumer sincèrement. Tous les_ matin~ '.l
venait chez moi l'œil distrait et fixe et ces Jours ou 11
souffrit tant, l'un ap;ès l'autre, dessinèrent dans mon esprit
comme la courbe magnjfique et dure de quelque rami&gt;«:
en fer forgé .d 'où Robert restait à sonder ce mystère qm
l'avait toujours préoccupé, ce que pensait réellement sa
maîtresse, ce qu'elle . était, mais qui était maintena?,t
devenu autrement urgent et douloureux puisque ce qu il
fallait déchiffrer ce n'était plus seulement ce qu'elle pensait,
mais ce qu'elle voulait, ce qu'elle avait résolu, puisque c_e
qu'elle était au fopd, et particulièrement ce_ qu'elle était
par rapport à lui, - son amie pour toujours ou son
esclave haineuse, - n'était plus seulement une essen~e
intime sur laquelle on pouvait disserter, mais alla-it devemr
une réalité effective traduite en actes.
.
Enfin il reçut cette lettre de réconciliation q~'il ava'.t
bien, je pense, imaginée plusieur,; ~illiers d_e. fois, malS
c'était la première que la lettre n était pas sulVJe du doute
si elle viendrait jamais; doute. si anxieux qu'il avait tou-

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

IOI

jours obligé Robert à interrompre une seconde sa pensée
et par là faisait que cette idée de réconciliation possible ou
de rupture peut-être définitive, Robert l'avait à tout
moment abandonnée et ressaisie, plut6t qu'elle n'était
restée en lui immobile. En tous cas, se rapprochant en
un sens du monde de l'esprit, puisque elle était une idée,
par son caractère de perpétuelle présence, par le nombre
prodigieux de fois qu'elle s'était présentée chaque jour
à Robert, elle tenait plutôt de la vie corporelle, organique,
elle avait la fréquence et l'inlassable renouvellement des
mouvements de !_a respiration et des battements du cœur.
Et peut-être seule la souffrance, comme elle lui avait donné
son rythme en y introduisant des interrruttences, l'avaitelle rendue consciente comme ces sensations vitales et
profondes que nous ne remarquons que si elles deviennent
douloureuses.

Il reçut cette lettre où son amie lui demandait s'il
consentirait à pardonner. Aussitôt qu'il sut la rupture
évitée, il vit les inconvénients d'une réconciliation. D'ailleurs il souffrait déja moins et avait presque accepté une
douleur dont il se disait maintenant qu'il lui faudrait
peut-être dans quelques mois _retrouver la morsure. Pourtant il n'hésita pas longtemps. Et peut-être n'hésita-t-il
que parce qu'il était certain maintenant de pouvoir
reprendre sa maîtresse : de le pouvoir, donc de le faire.

Je revins à Paris pour me délivrer de ce fantôme
insoupçonné jusque-là (que m'avait évoqué ma conversation avec elle par le téléphone) d'une grand'mère

�103

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vieillie (elle qui pour moi n'avait jamais eu aucun
âge), résignée à ne pas me v?ir, attendant une lettre
·de moi dans l'appartement vide. Hélas, ce fant6me-là,
ce fut lui que j'aperçus, quand entré au sal~n, sans qu~
ma grand'mère f(\t avertie de m~n retour, _Je
t~ouva1
en train de tire. J'étais la, mais plut6t Je n étais pas
encore là puisqu'elle ne le savait pas; et, comme une
femme qu'on surprend en train de faire un ouvrage
qu'elle cachera si on entre, elle était li:rée à des. pensées
qu'elle n'avait jamais eues devant m01. De m01, par ce
. .
pnv1lège
qm. ne d ure qu•un 1·nstant, au moment du

1:

retour, d'assister brusquement à notre propre absence, il n'y avait là que le témoin, l'observateur, en chapeau
et manteau de voyage, l'étranger qui n'est pa~ de la
maison, le photographe qui vient prendr~ un cliché d~
lieux qu'on ne reverra plus. Hélas ce qm se fit, mécam.t .,
ma
quement, dans mes . yeux, au moment ou . J aperçus
grand'mère, ce fut bien une photographie. Nous. ne
voyons jamais _les êtres chéris que dans le ·système ammé,
le mouvement perpétuel de notre incessant amour, lequel
avant de laisser les images que nous présentent. leur
visage arriver jusqu'à nous, les prend dans son tourb1~lon,
les rejette, les applique, sur l'idée que nous nous faisons
d'eux, depuis toujours.
,
Comment puisque les joues, les épaules de ma gr~nd
mère J·e leur faisais signifier ce qu'il y avait de plus déhcat
· _co_mmen t n 'en
et de plus permanent dans son espnt,
eussé-je pas omis ce qui en elle avait pu épa1ss1r et changer,
alors que même dans les spectacles les plus indiff~rents d_e
la vie notre ccil, chargé de pensée, néglige, comme ferait
une t;agédie classique, toutes les images qui_ne concourent

a

pas l'action, et ne retient que celle qui peut en rendre
intelligible le but. Mais qu'au lieu de notre œil ce soit
un objectif purement matériel, une plaque photographique,
qui ait regardé, alors ce que nous verrons dans la cour de
l'Institut au lieu de la sortie d'un académicien qui veut
appeler un fiacre, ce sera sa titubation, ses précautions
pour ne pas tomber en arrière, la parabole de sa chute,
comme s'il était ivre ou que le sol füt couvert de verglas.
Il en est de même quand quelque ruse du hasard empêche
notre intelligente et pieuse tendresse d'accourir comme
elle fait d'habitude pour nous cacher ce que nous ne
devons jamais contempler, quand elle est devancée par nos
regards, qui arrivés les premiers sur place et laissés euxmêmes, fonctionnent mécaniquement
la façon d'un
appareil photographique, et nous montrent au lieu de
l'être chéri qui n'existe plus depuis longtemps mais dont
elle n'avait jamais voulu que la mort nous ft1t révélée,
l'être nouveau que cent fois par jour elle revêtait d'une
chère et menteuse ressemblance. Et, - comme un malade
qui ne s'étant pas regardé depuis longtemps, et composant
à tout moment le visage qu'il ne voit pas, d'apres l'image
idéale qu'il porte de son moi dans sa pensée, recule en
apercevant dans la glace, au milieu d'une figure aride et
déserte, l'exhaussement oblique et rose d'un nez gigantesque comme une pyramide d'Egypte,-moi pour qui ma
grand'mère c'était encore moi-même, moi qui ne l'avais
jamais regardée que dans mon âme, toujours à la même
place du passé, à travers la transparence des souvenirs
contigus, tout d'un coup, dans notre salon qui faisait
partie d'un monde nouveau, celui du temps, celui où
vivent les étrangers dont on dit " il vieillit bien ", les

a

a

�104

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

personnages de roman dont les dernières années sont
isolées et attendrissent, pour la première fois, et seulement
pour un instant car elle disparut bien vite, j'aperçus sous
la lampe, sur le canapé, rouge, lourde et·vulgaire, malade,
rêvassant, promenant au-dessus d'un livre des yeux un
peu fous, une vieille femme accablée que je ne connaissais pas.

** •
Ayant laissé à Paris, malgré le printemps commençant, les arbres des boulevards à peine pourvus de leurs
premières feuilles, quand le train de ceinture nous arr_ê~
Saint-Loup et moi dans le village de banlieue où hab1ta1t
sa maîtresse ce fut un émerveillement de voir chaque
jardinet pavoisé par les immenses reposoirs blancs des
arbres fruitiers en fleurs. C'était comme une de ces fêtes
singulières, poétiqu~, éphémères et locales qu'on vient de
très loin contempler à époques fixes, mais une fête donnée,
celle-là, par la nature. Les fleurs des éerisiers sont si
étroitement collées aux branches, comme un blanc
fourreau, que de loin, parmi les arbres qui n'étaient
presque ni fleuris, ni feuillus, on aurait pu croire, par ce
jour ensoleillé mais encore si froid, que c'était de la n~ige,
fondue ailleurs, qui était restée après les arbustes. Mais les
grands poiriers enveloppaient chaque maison, chaque
modeste cour d'une blancheur plus vaste, plus unie, plus
certaine, comme si tous les logis, tous les enclos du
village fussent en train de faire, à la même date, leur
première communion.
Jamais Robert ne me parla plus tendrement de son

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

105

amie que pendant ce trajet. Je sentais ce qu'elle était pour
lui, et je me rendis même compte que lui dont les
sentiments étaient pourtant d'habitude si délicats envisageait la possibilité de faire un brillant mariage, rien que
pour avoir des sommes d'argent énormes et que vaincue
par une richesse pareille, elle renon~t à l'idée de le quitter.
Seule elle avait des racines en lui ; l'avenir qu'il
avait dans l'armée, sa situation mondaine, sa fortune per90nnelle, sa famille même, tout cela qui ne lui était certes
pas indifférent comptait pour rien auprès des moindres
choses qui concernaient sa maîtresse. C'était à elle qu'il
pensait sans cesse. C'était de là que lui venaient toutes ses
inquiétudes et par moments une ineffable douceur. Seul,
ce '.111i avait rapport à elle avait pour lui du prestige, à
kl1pser non seulement les Guermantes mais tous les rois
de la terre. Je ne sais pas s'il se formulait à lui-même
qu'elle était d'une essence supérieure à tout, mais il n'avait
de considération, de souci, il ne pouvait éprouver de
v&amp;itable fièvre que pour ce qui la touchait. Par elle, il
&amp;ait capable de souffrir un martyre, de connaître des
dBices, peut-être de commettre un crime. Il n'y avait
d'intéressant, de passionnant pour lui que ce que pensait
11 maîtresse, que ce qui était dissimulé, discernable
tout. au plus par des expressions fugitives, - dans l'espace
~01~ de son visage et sous son front privilégié. Si on
s itatt demandé à quel prix il l'estimait, je crois qu'on
n'cdt jamais pu imaginer un prix assez élevé. Car pour la
garder il eO.t certainement sacrifié avec joie n'importe
quelle fortune et tout ce que la fortune sert seulement et
'
peut ne pas suffire, à procurer, comme par exemple une
grande situation mondaine. S'il ne l'épousait pas, c~était

�106

LA NOUV.1!.LLE REVUE FRANÇAISE

pour la garder, pour la retenir chaque jour ~a~ l'~ttente
du lendemain. Il savait en effet qu'elle ne 1 a1ma1t pas.
Sans doute l'amour, semblable, malgré quelques diversités,
chez tous les hommes, le forçait bie~ par moments,
.
c'est une des manifestations morbides les
plus
puisque
1, . .
essentielles à ce mal, à croire que sa maîtresse _a11~a1t.
Mais pratiquement il sentait que cet amour pour lm n empêchait pas qu'elle ne resdt avec lui qu'à ,caus~ de l'ar~ent
qu'il lui donnait et que le jour où elle n a~a1t ~lus _n~n à
attendre de lui elle le quitterait ou du moms v1vra1t a sa
guise.
Pour gagner la maison qu'elle habitait, ~ous ~ongdmes
un petit jardin, sans doute vide et inhabité hier encor~
comme une propriété qu'on n'a pas loué, mais rempli
maintenant par la floraison récente des branches des
cerisiers et des poiriers ; et l'on ne pouvait s'empêcher de
regarder avec curiosité ces nouvelles venues p~r lesquelles
il était peuplé et .embelli et dont à travers la gnlle on apercevait les belles robes blanches arrêtées au coin des allées.
- Ecoute, puisque je voi que tu . regardes tou~ cel~
reste-là, me dit Robert, mon amie habite tout près, Je vais
aller la chercher.
En l'attendant je fis quelques pas ; je passai devant
·
l · ·
là, à la
d'autres modeste jardins. Je voyais en p em air,.,.. et
hauteur d'un petit étage, suspendues dans les feuillages,
souples et légères dans leur fra:ch~ toilette mauve,
de jeunes touffes de lilas, qui se la1ssa1ent balancer_ par ~
brise sans s'occuper du passant qui levait les yeux Jusqu
· pas mes yeux
leur entresol de verdure. Mais ce n'é tait
seuls qui les regardaient. Car j'avais reconnq en elles les
pelotons violets disposés à l'entrée clu parc de M. Swann,

r,.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

derriere la petite barriere blanche, pour les chauds apresmidi de printemps, et, pour moi, cette ravissante tapisserie
provinciale n'appartenait pas seulement au monde que
nous observons froidement avec nos yeux. Elle en faisait
commencer un autre dont nous sentons que la vision,
- seule chose ici-bas qui nous enrichit, nous donne le
sentiment de la plénitude intérieure et de la joie, s'~tend aussi dans notre cœur.
Je revins aupres des poiriers. Saint-Loup n'était pas
encore là. Tout à l'heure devant les lilas j'avais pensé à
Combray et dans ce jardin-ci c'était bien aussi les Reurs de
Combray, - les Heurs qui avaient fait rêver mon enfance
de tels enchantements que je ne croyais plus que, dans ce
monde médiocre, elles réellement existassent, c'était bien
ces fleurs-là - de poiriers, de cerisiers, que je voyais
attachées aux arbres au dessus de l'ombre propice à la
sieste, à la lecture, à la pêche.
Tout à coup Robert parut, accompaghé de sa maîtresse,
et alors, dans cette femme qui était pour lui tout l'amour,
toutes les douceurs possibles de la vie, dont la personnalité
plus mystérieu ement enfermée dans un corps humain que
le Saint des Saints dans le Tabernacle était l'objet inconnu
sur lequel l'imagination de mon ami travaillait sans cesse
avec le désespoir de l'appréhender jamais, en soi-même,
derricre le voile des regards et de la chair, - dans cette
femme je reconnus à l'instant celle que, dans la maison
de passe où je n'avais jamais voulu d'elle, j'avais surnommœ " Rachel quand du Seigneur" et qui disait à la
maquerelle :
- Alors, demain soir, si vous avez besoin de moi pour
quelqu'un, vous me ferez chercher.

I

�108

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La pitié que j'aurais dô. éprouver pour Robert ne fut
pas le sentiment qui m'envahit alors. Non, si les larmes
me vinrent aux yeux, ce fut plut&amp;~ par l'excès de la joio.
que me donna l'apparition au fond de moi d'une sorte de
vérité confuse encore, mais qui dépassait Robert et son
amie.
Je me rendais compte de tout ce que nous pouvons
ajouter au petit visage d'une femme si c'est avec l'aide de
notre imagination que nous l'avons connue d.'abord; et
inversement à quels éléments matériels, misérables et
dénués de prix peut se réduire pour un autre homme, ce
qui est pour nous le but de tant d'élans, l'objet de tant de
rêveries. Je comprenais que la femme qui dans la maison
de passe m'a:vait été offerte pour vingt francs sans me
paraître les valoir ni être qu'une prostituée quelconque
désireuse de les gagner, poùvait représenter pour Robert
plus que des millions, plus que le Jockey, plus qu'une
belle carrière, s'il avait commencé par chercher en cette
femme un être difficile à saisir, à garder. Ce qui m'avait
été offert en quelque sorte au départ, ce visage consentant,
ç'avait été pour Robert un point d'arrivée vers lequel il
s'était dirigé à travers combien d'espoirs, de doutes, de
rêves.
Il les avait à jamais agglutinés, pour en faire quelque
chose d'unique, d'indivisible, d'indestructiblement précieux,
à ce visage qui me semblait à moi interchangeable avec
tant d'autres, et sous lequel je n'aurais pas eu la curiositE
de chercher une personne, ces regards, à ces sourires, à
ces mouvements de lèvres, pour moi seulement significatifs
d'un acte général et d'une habitude professidnnelle.
Nous voudr.ions aller dans d'autres planètes, dans

a

)

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ro9

d'autr~s m~ndes. Mais ces autres mondes existent près de
n~ mfimment différents, et pourtant voisins ou même
misant occuper une seule place à leurs orbes immenses
Sans doute c'était le même mince et étroit visage de cett~
femme que nous voyions en ce moment, Robert t
.
M•
e m01.
ai~ nous ne le voyions pas dans la même monde. S'il eô.t
appns le peu qu'elle était pour les habitants d'un autre
monde, et ~ue chacun pouvait l'avoir, il eô.t cruellement
~er~ m~1s elle n'aurait pas perdu pour lui de son prix,
car il n était pas en son pouvoir de sortir du monde où il
la _vo!ait ~t qui mettait devant elle un voile de caresses,
lui_ a1outa1t ~ne substructure de soupçons. Nous étions
amv~ à ce visage par deux routes différentes qui ne commu~1quer~nt Jamais et hors desquelles on ne peut se
proJeter so1-meme. Comme une mince feuille soumise aux
colos5:1Ies pressions de deux athmosphères, ce visage était
]~ point de rencontre de deux infinis. Nous ne le regardions pas, Robert et moi, du même c&amp;té du Mystere. Et
ces.
' ·1
!°urs o~ i avait tant souffert, ne sachant pas si elle
allait le quitter, ces jours qui avaient dessiné devant moi
comme une courbe magnifique, métallique et dure au
d~ de laquelle Saint-Loup se penchait vers !'Inconnu
maintenant (tant il était probable que pendant ces jours~
là Cette femme n'avait voulu que se rire de lui ou se
l'atta
'
l . chcr davantage, à moins qu'une fortune si inespérée
_u1 ~dt tourné la têtè) il me semblait en voir se profiler
ironiquement l' om bre mcons1stante
·
·
et exactement inverse
Robert vit que j'avais l'air ému. Je détournai les yeu~
,ers I
··
.•
I
es pomers et les censiers du jardin d'en face. Et
eur beauté me touchait aussi. Ces arbustes que J''avais
VUs dans 1 · d·
e Jar m, en les prenant pour de charmantes

�IIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étrangères ne m'étais-je pas trompé comme Madeleine
quand dans un autre jardin elle vit une forme et " crut
que c'était le jardinier". Gardiens des souvenirs de l'àge
d'or, garants de la promesse que dans la réalité même
la splendeur de la poésie et de l'inn_ocence peuvent
resplendir et être la récompense que nous nous efforcerons
de mériter, les grandes créatures blanches merveilleusement penchées au-dessus de l'ombre, n'était-ce pas plutôt
des anges? Nous traversàme-s le village. Les maisons en
étaie(l.t sordides. Mais à c6té des plus misérables, de celles
qui avaient l'air d'avoir été br{llées par une pluie de salpêtre,
un mystérieux voyageur, arrêté pour un jour dans la cit~
maudite, un ange resplendissant se tenait debout, étendant
largement sur elle l'éblouissante protection de ses ailes
d'innocence chargées de fleurs.

***
C'est dans la maladie que nous nous rendons compte
que nous ne vivons pas seuls mais enchaînés à un être
d'un règne différent, dont des abîmes nous séparent, qui
ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous
faire comprendre : notre corps. Sur quelque brigand que
nous tombions au coin d'un bois, peut-être pourrons-nous
arriver à le rendre sensible sinon à notre malheur, du
moins à son intérêt. Mais demander pitié à notre corps,
c'est discourir devant une pieuvre, pour qui nos paroles
peuvent avoir autant de sens que le bruit de l'eau, et
avec laquelle nous serions épouvantés d'être condamnés
.à vivre. Les malaises de ma grand'mère,, passaient souvent
inaperçus à son attention, toujours détournée vers nous,

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

III

Qua~d elle .en souffrait trop, pour tâcher de les guérir,
elles efforça1,t en vain de les comprendre. Mais si les phénomènes morbides dont son corps éta1't le thé a6 t re restaient
·
obscurs
et
insaissisables
à
la
pensée
de
ma
grand'
è
, .
.
m re, 1.1s
eta1ent clairs et intellio-ibles
pour
des
êtr
t,·
es appartenant
au m~me règne physique qu'eux et de ceux à qui l'esprit
humain a fini par s'adresser pour comprendre ce
que lui dit son corps, comme devant les réponses d'un
étranger on va chercher quelqu'un du même pays q ·
. d''
' Eux peuvent causer avec notre corps,
Ul
servira
. mterprete.
nous due si sa colère est grave ou s'apaisera bient6t,
Cottard que, contre mon désir on avait appelé aupres
de ma grand'mère, ordonna - un jour où du reste elle
ne se. trouvait. pas plus mal
. pl us1eurs
.
· qu'elle n'éta1"t de puis
semames déJà • sa température. Dans
qu ' on pnt
presque toute sa hauteur, le tube du thermomètre qu'on
alla
était vide de mercure . A peine
.
. . chercher
.
s1. l' on
distmguai:, tapie au fond de sa petite cuve, la salamandre d argent. Elle semblait morte. On plaça le chalu~eau de verre dans la bouche de ma grand'mère. Nous
n e~es pas besoin de l'y laisser longtemps . la petite
sorc1ère n' avait
· pas tardé à tirer son horoscope.
'
Nous
la
trouvâ
·
b'l
' mes immo I e, perchée à mi-hauteur de sa tour
et n .en bougeant P1us, nous montrent avec exactitùde
1
e ch1~e que nous lui avions demandé et que toutes les
réllex1ons qu'e{lt pu faire sur elle-même l'âme de ma
pauvr~ grand'mère eussent été bien incapables de lui
fournir·' 3 , 3 · p our 1a prem1ere
.,
. nous ressentîmes
f01s
quelque inquiét ude, N ous secouames
tt
bien
fort le thermotn~tre pour effacer le signe fatidique, comme si nous
avions par
.
pu a ba1sser
la fièvre de ma grand'mère

s

la

�A LA RECHERCHE DU TEMPS PEB.DU

I I2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

en même temps que la température marquée. Hélas il
fut bien clair que la petite sibylle dépouvue d'!mc
n'avait pas donné arbitrairement cette réponse, car le
lendemain, à peine le thermomètre fut-il replacé entre
les lèvres de ma grand'mère que presque aussit6t,
comme d'un seul bond, belle de certitude et de l'intuition
d'un fait pour nou in"isible, la petite prophétesse était
venue s'arrêter, au même point, en une immobilité implacable, et nous montrant encore ce chiffre 38, 3, de sa
verge étincelante. Elle ne disait rien d'autre mais nous
avions eu beau désirer, vouloir, prier, elle ne semblait
pas nous attendre et que ce ftît son dernier mot avertisseur et menaçant.
Alors pour tâcher de la contraindre à nou donner une
autre réponse, nous nous adressâmes à une autre créature
du même règne, mais plus puissante, qui ne se contente
pas d'interroger le corp, mais peut lui commander, la
quinine. Nous n'avions pas fait baisser le thermomètre
au-delà de 37 1/2 dans l'e poir · qu'il n'au_rait pas l
remonter au-dessus. Nous ftmes prendre de la quinine à ma
grand'mère et remîmes alors le thermomhre. Comme un
gardien implacable à qui on montre l'ordre d'un supérieur
auprès de qui on a fait jouer une protection, et qui
le trouvant en règle répond : " c'est bien je n'ai rien
à dire du moment que c'est comme ça, passez.", la vigilante
tourière ne bougea pas cette fois. Mais morose elle
emblait dire : à quoi cela vous avance-t-il? Puisque vous
connaissez la quinine, elle me donnera l'ordre de ne pas
bouger, une fois, dix fois, vingt fois. Et puis elle se lassera,
je la connais, allez. Cela ne durera pas toujours. Alors
vous serez bien avancé. Mais, en attendant, comme une

IIJ

parque montanément vaincue, elle tint immobile son

~ u d'argent. Hélas d'autres créatures inférieures, que
1h~e à dressées à la chas e des ces gibiers mystérieux
qu il ne peut pas poursuivre au fond de lui-même nous
.
'
apportaient tous les jours avec une cruauté involontaire
un ~hiftre d'albumine faible mais assez fixe pour que lui
aussi ~rtît en . rapport avec quelque état persi tant que
nous n apercevions pas.

•••
Le ~oc~eW: du Boulbon ayant déclaré que ma grand'

mcre n avait rien, devait "prendre sur elle"

et mener la
Yic de tout le monde, je la décidai, sur les instances de ma
mere, à faire avec moi une première sortie. Comme nous
venions d'arriver aux Champs Ely ées je la vi qui sans me
parler se dirigeait vers le petit pavillon ancien, grillagé de
Vert, semblable aux bureaux d'action du vieux Paris et
dans lequel avaient été in tallés des Water Clo~ts
F~çoise s'y arrêtait souvent, au temps où je jouais ave~
Gilberte. La tenancière de l'établissement, vieille dame à
perruque rousse et à joues plâtrées que Françoise assurait
Atre une marquise tombée dans la misère avait alors
l'habitude de m'ouvrir un cabinet, en me disant: "Vous
ne voulez. pas entrer? En voici un tout propre pour vous
œse~a gratis
.,,, peut-être tout simplement 'comme les
demoiselles d~ ch~ Boi ier ou de chez Gouache, quand
maman entrait faire une commande, me faisaient l'offre
"pour nen
. ,, d' un des bonbons qu'elles avaient sur le
~ptoir sous des cloches de verre, (ce qui ne me caulllt d'ailleurs que des regrets, car maman me défendait

8

�114

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'accepter) ; ou peut-être moins innocemment comme telle
vieille fleuriste qui voulait toujours me donner une rose et
me faisait les yeux doux. En tous cas si la marquise avait
du goàt pour les garçons très je~nes, en leur ouvrant la
porte de ces cubes souterrains comme les hypogées égyptiennes et où les hommes sont accroupis comme dessphinxs,
elle devait chercher dans ses générosités moins l'espérance de nous corrompre, que le plaisir de se montrer
vainement prodigue envers ce qu'on aime, car je n'avais
jamais vu d'autre visiteur auprès d'elle qu'un vieux garde
forestier du jardin. Cc fut encore lui que je retrouvai
quand, suivant ma grand'mère qui la main devant sa
bouche, avait probablement une nausée, je montai les
degrés du petit théitre rustique, édifié au milieu des
jardin . Au contr6le, comme dans ces cirques forains oi\
le clown, prêt à entrer en scène et tout enfariné, reçoit
lui-même à la porte le prix des places, la " Marquise",
percevant les entrées, était toujours là avec son museau
énorme et irrégulier enduit de plitre grossier, et son
petit bonnet de fleurs rouges et. de dentelle noire sur•
montant sa perruque rousse. Mais je ne crois pas qu'elle
me reconnut. Le garde délaissant la surveillance des
verdures à la couleur desquelles était son uniforme,
causait, assis à c6té d'elle. " Alors, disait-il, vous êteS
toujours là. Vous ne pensez pas à vous retirer." "Et
pourquoi que je me retirerais Monsieur. Voulez-vous me
dire où je serais mieux qu'ici où j'aurais plus mes aises et
plus de confortable. Et puis toujours du va-et-vient, de la
distraction; c'est cc que j'appelle mon petit Paris l mes
clients me tiennent au courant de ce qui se passe. Tcnci,
Monsieur, il y a en un qui est sorti il n'y a pas plus de

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

115

cinq minutes, c'est un magistrat tout ce qu'il y a de plus
haut placé. Eh bien, Monsieur, s'écria-t-elle avec ardeur
comme prête à soutenir cette assertion par la violence si
l'agent de l'autorité avait fait mine d'en contester l'exa~titude, depuis huit ans, tous les jours que Dieu a faits
. hcures sonnent, il est ici, toujours poli, jamais'
comme trots
un mot plus haut que l'autre, il reste plus d'une demiheure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins.
U~ seul jour il n'est pas venu. Sur le moment je ne m'en
su'.s P~ atr~ue. Mais le soir quand tout d'un coup je me
SlllS. dit:
Tiens mais ce monsieur n'est pas venu. Il faut
. mort. ,, ça m'a fait quelque chose parce que je
q~'1t soit
mattache quand le monde est bien. Aussi j'ai été bien
contente quand je l'ai revu le lendemain 1·e lui ai dit.
"M
. il. ne vous était rien arrivé hier.,,
' Alors il m'a.
. onsteur
dit comme ça qu'il ne lui était rien arrivé à lui que
, si
c'étatt. sa ficmme qui était morte et qu'il avait été
~urné qu'il n'avait pas pu venir. Hé bien il avait l'air
tnstc assurément, mais il avait l'air content tout de même
de rev~nir. 0~ sentait qu'il avait été tout dérangé dans
~ petites habitudes. C'est tel que je vous le dis Monsieur
l.JOUta-t-clle d'un ton plus doux en consta~nt que l;
protccte~ des massifs et des pelouses l'écoutait avec
bonhomie sans songer à la contredire, gardant inoffensive
dans 50~ fourreau une épée qui avait plut6t l'air de
quel~ue mstrument de jardinage ou de quelque attribut
rustique.
Et pu i·s, Je
· ch o1s1s
· · mes c1icnts, je ne reçois pas tout le
monde dans cc que j'appelle mon salon.
Enfin ma grand'mère sortit et songeant qu'elle ne
chercherait pas à effi.cer par un pourboire l'indiscrétion

�u6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qu'elle avait montrée en restant si longtemps, je battis en
retraite pour ne pas avoir une part du dédain que lui
témoignerait sans doute la marquise et je m'engageai dans
l'allée mais lentement pour que ma grand'mère p1Ît facilement me rejoindre et contînuer avec moi. C'est ce
qui arriva bient6t. Je pensais que ma grand'mère allait
IJle dire : "Je t'ai fait bien attendre, j'espère que tu ne
manqueras tout de même pas tes amis, " mais elle ne
prononça pas une seule parole si bien qu'un peu déçu je ne
voulus pas lui parler le premier; enfin levant les yeux vers
elle, je vis que tout en marchant auprès de moi, elle
tenai,t la tête tournée de l'autre c6té. Je craignis qu'elle
n'etît encore mal au cœur, Je la regardai mieux et fus
frappé de sa démarche saccadée. Son chapeau était de
travers, son manteau sale, elle avait l'aspect désordonné et
mécontent, rouge et préoccupé d'une personne qui vient
d'être bousculée par une voiture ou qu'on a retirée d'wi
fossé. "J'ai eu peur que tu aies eu une naµsée, grand'mère;
te sens-tu mieœc: ? lui dis-je. " Sans doute pensa-t-dle
qu'il lui était impossible, sans m'inquiéter, de ne pas me
répondre. " J'ai entendu toute · la conversation entre la
marquise et le garde me dit-elle. C'était on ne peut plllS
Guermantes et petit noyau Verdurin. Dieu qu'en termes
galants ces choses là étaient mises. " Voilà le propœ
qu'elle me tint et où elle avait mis toute sa finesse, son
goM des citations, sa mémoire des classiques, un peu plus
même qu'elle n'e(tt fait d'habitude et comme pour
montrer qu'elle gardait bien tout cela en sa possessio~,
Mais cette phrase je la devinai plut&amp;t que je ne l'entendis,
tant elle la prononça d'une voix ronchonnante et en ser•
rant les dents plus que ne pouvait l'expliquer la peur de

1. LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

II7

vomir. "Allons, lui dis-je assez légèrement pour n'avoir
pas l'air de prendre trop au sérieux son malaise, puisque
tu as un peu mal au cœur, si tu veux bien nous allons
rentrer, je ne veux pas promener aux Champs Elysées une
grand'mère qui a une indigestion. " "Je n'osais pas te le
proposer, me répondit-elle. Mais ce sera plus sage. Pauvre
chéri à qui je fais manquer ses rendez-vous." J'eus peur
qu'elle ne remarqu!t la façon dont elle prononç;ût
les mots : " Voyons, lui dis-je bn.isquement, ne te fatigue
donc pas à parler, puisque tu as mal au cœur c'est
absurde. Attends au moins que nous soyions rentrés. "
Elle me sourit tristement et me serra la main. Elle comprenait que je m'étais aperçu qu'elle venait d'avoir une
petite attaque.
Nous retraversAmes l' Avenue Gabriel, au milieu de la
foule des promeneurs. Je la fis asseoir sur un fauteuil et
j'allai chercher un fiacre. Elle au cœur de qui je me
plaçais toujours pour juger la plus insignifiante des peraonnes qui passaient, elle m'était maintenant fermée, elle
était elle-même devenue une partie du monde extérieur,
plus qu'à ces passants j'étais forcé de lui taire ce que je
pensais de son état, mon inquiétude. Je ne pouvais pas lui
en parler avec confiance. Elle venait de me restituer les
pensées, les chagrins, que depuis mon enfance je lui avais
confiés pour toujours. Elle n'était pas morte encore. J'étais
déjà seul. Elle était déja une étrangère. Et même ces
allusions qu'elle avait faites aux Guermantes, à Molière,
à nos conversations sur le petit noyau, prenaient un air
sans appui, sans cause, fantastique, parce qu'elles sortaient
du néant de ce ·même être qui demain peut-être n'existerait plus, pour qui elles n'auraient plus aucun sens, de ce

�118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

néant incapable de les concevoir que ma grand'mère serait
bient6t.
Nous di ons bien que l'heure de la mort est incertaine
mais quand nous disons cela nous nous représen~ons_ cette
incertitude comme un espace vague et assez lomtam, et
nous ne pensons pas qu'elle ait un rapport quelconque avec
la journée déjà commencée et puisse signifier que la mort
- ou sa première prise de posse ion partielle de nous,
après laquelle elle ne nous lkhera plus jusqu'à -:- po~
se produire dans cet après-midi même, si peu mcertun,
avec l'emploi de toutes ses heures réglé d'avance. On
tient à sa promenade pour avoir dans un mois le total
de bon air nécessaire, on a hésité sur le choix d'un
manteau à emporter, du cocher à qui faire signe, on est
en fiacre, la journée est tout entière devant vous, courte,
parce qu'on veut être rentré à temps pour une amie; on
voudrait qu'il fît aussi beau le lendemain ; et on
ne se doute pas que la mort qui cheminait en vous
dans un autre plan, au milieu d'une impénétrable obscurité a choisi précisément ce jo·ur là pour entrer en scène,
da~s quelques minutes, à peu près à l'instant où la
voiture atteindra les Champs-Elysées. Peut-être ceux que
hante d'habitude l'effroi de la singularité particulière à la
mort, trouveront-ils quelque chose de rassurant à ce genre
de mort là-à ce genre de premier contact avec la mort-:parce qu'elle y revêt une apparence connue, familière,qu~
dienne. Un bon déjeuner l'a précédé et la même 5'.1rt1C
que font des gens bien portants. Un retour en vo,~
découverte se superpose à sa première atteinte, et •
malade que fut ma grand'mère, en somme plusieurs per·
sonnes auraient pu dire qu'à 6 heures, quand nous

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Il9

revtnmes des Champs-Ely ées elles l'avaient saluée, passant

en voiture découverte, par un temps superbe. Même
Legrandin nous donna un coup de chapeau, en s'arrêtant,
l'air étonné. Moi qui n'étais pas encore détaché de la
rie, je demandai à ma grand'mère si elle lui avait
rlpondu, lui rappelant qu'il était susceptible. Ma grand'
mère me trouvant sans doute bien léger, leva sa main en
l'air comme pour dire: "Qu'est-ce que cela fait? cela
n'a aucune importance ! "
Oui, on aurait pu dire tout à l'heure que, pendant que
je cherchais le fiacre ma grand'mère était assise sur un
banc, avenue Gabriel, qu'un peu après elle avait passé en
,oiture découverte. Mai etît-ce été bien vrai ? Le banc,
lu4 pour qu'il se tienne dan une avenue, - bien qu'il
soit soumis aussi d'ailleurs à certaines conditions d'équilibre,
- n'a pas be oin de vie. Mais pour qu'un être vivant se
tienne, même appuyé, même en s'appuyant sur un banc
ou dans une voiture, il faut une tension de forces que
nous ne percevons pas d'habitude plus que la pression
atmosphérique, parce qu'elle s'excerce dans tous Jes sens.
Mais peut-être si on faisait le vide en nous et qu'on
nous laissât supporter la pression de l'air, sentirions-nous
pendant l'instant qui précéderait notre destruction, le poids
terrible auquel rien ne ferait plus équilibre. De même, quand
les abimes de la maladie et de la mort s'ouvrent en nous
et que nous n'avons plus rien à opposer au tumulte
avec lequel le monde et notre propre corps se rue sur nous,
alors soutenir même la pesée de nos muscles, même le
frisson qui dévaste nos moëlles, nous tenir immobile dans
une situation stable que nous croyons d'habitude n'être
rien que la simple position négative d'une chose, mais

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ

qui, si l'on veut que la tête reste droite et le regard
calme, exige une véritable énergie vitale, cela devient
l'objet d'une lutte aussi épuisante, aussi désespérée, que
de se tenir accroché par le petit doigt au balustre d'un
balcon, au-dessus du vide.
Et si Legrandin nous avait regardé de cet air étonné,
c'est qu'à lui comme à ceux qui passaient alors, dans le
fiacre où ma grand'mère semblait assise sur la banquette
qui ne pouvait arrêter son corps précipité, elle apparut
sombrant, glissant à l'abîme, se retenant désespérément
aux coussins qui ne pouvaient arrêter son corps précipit~
les cheveux en désordre, l'œil égaré, incapable de plus
faire face à l'assaut des images que ne pouvait plus porter
sa prunelle. Elle apparut, bien qu'à côté de moi, plong6e
dans ce monde inconnu au sein duquel elle avait déjà
reçu. les coups dont elle portait les traces quand je l'avais
vue tout à l'hem-e aux Champs-Elysées, son chapeau, iOR
visage, son manteau dérangés par la main de l'ange
invisible avec lequel elle avait lutté.
Le soleil déclinait ; il enflammait un interminable mur
que notre fiacre avait à longer avant d'arri ver à notre rue
et sur lequel l'ombre, projetée par le couchant, du cheval
et de la voiture, se détachait en noir sur le fond rougeâtre,
comme un char funèbre dans une terre cuite de PompeL
Enfin nous arrivâmes. Je fis asseoir ma grand'mère en bas
de l'escalier dans le vestibule, et je montai prévenir ma
mère. Je lui dis que ma grand'mère rentrait un peu
souffrante, ayant eu un étourdissement. A mes .premiers
mots, le visage de ma mère atteignit a un désespoir
imm_ense et déja. si résigné, que je compris que depuis
bien des années elle le tenait tout prh en elle pour un

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

121

jour incertain et fatal. Elle ne me demanda rien ; il semblait, de même que la méchanceté aime à exagérer les
souffrances des autres, que par tendresse elle ne voultît pas
admettre que sa mère fô.t très malade, surtout d'une
maladie qui peut affaiblir l'intelligence. Ma mère tremblait, son visage pleurait sans larmes, elle courut dire
qu'on allât chercher le médecin, mais comme Françoise
demandait qui était malade, elle ne put répondre, sa voix
s'arrêta dans sa gorge. Elle descendit en courant avec
moi, effaçant de sa figure le sanglot qui la plissait. Ma
grand'mère attendait en bas sur le canapé du vestibule,
mais dès qu'elle nous entendit, se redressa, se tint debout,
fit à maman des signes gais de la main. Je lui avais enveloppé ademi la tête avec sa mantille en dentelle blanche
lui disant que c'était pour qu'elle n'etît pas froid dans
l'esc.alier. Je ne voulais pas que ma mère remarquit trop
l'altération du visage, la déviation de la bouche ; ma précaution était inutile : ma mère s'approcha de grand'mère,
embrassa sa main comme celle de son Dieu, la soutint,
la souleva jusqu'a l'ascenseur, avec des précautions infinies
oà il y avait, avec la peur d'être maladroite et de lui
&amp;ire mal, l'humilité de qui se sent indigne de toucher
à ce qu'il connaît de plus précieux, mais pas une fois
elle ne leva les yeux, et ne regarda pas le visage de la
malade. Peut-être fut-ce pour que celle-ci ne pt'lt pas
s'attrister en pensant que sa vue avait pu inquiéter sa
fille. Peut-être par crainte d'une douleur trop forte qu'elle
t
n osa pas affronter. Peut-être par respect, parce qu'elle ne
croyait pas qu'il lui fdt permis sans impiété de constater
la trace de quelque affaiblissement de l'esprit dans le
visage vénéré. Peut-être pour mieux garder plus tard

�122

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

intacte l'image du vrai visage de sa mère, rayonnant
d'esprit et de bonté. Ainsi montèrent-elles l'une à
cMé de l'autre, - scandalisant presque, par leur froideur,
Françoise qui eüt voulu qu'elles se jetassent en pleurant
dans les bras l'une de l'autre, - ma grand'mère cachée
dans sa mantille blanche, ma mère détournant les yeux.
.. . Maintenant ma grand'mère sentant qu'on ne la
comprenait plus, renonçait à dire un seul mot et restait
immobile. Quand elle m'apercevait elle avait une sorte
de sursaut, comme ceux qui tout d'un coup manquent
d'air; elle voulait me parler, mais n'articulait que des sons
inintelligibles. Alors domptée par son impuissance même,
elle laissait retomber sa tête, elle s'allongeait à plat sur le
lit, le . visage grave, de marbre, les mains immobiles sur
le drap, ou s'occupant d'une action toute matérielle comme
de s'essuyer la main avec son mouchoir. Elle ne voulait
· pas penser. Puis elle commença à avoir une agitation
constan_te. Elle voulut sans cesse se lever. Mais on l'empêchait de le faire de peur qu'elle ne se rendît compte
de sa paralysie. Un jour qu'on l'avait laissée un instant
seule, je la trouvai debout en chemise de nuit qui essayait
d'ouvrir la fenêtre. Peut-être mue par l'un de ces pressentiments, que nous lisons parfois dans le mystère de notre
vie organique si obscure et où pourtant il semble que se
reflète obstinément l'avenir, elle m'avait dit à Balbec le
jour qu'on avait sauvé malgré elle une veuve qui s'était
jetée à l'eau, qu'elle ne connaissait pas cruauté pareille à
celle d'arracher une désespérée à la mort qu'elle a voulue
et de la rendre à son martyre. Nous n'eümes que le temps
de saisir ma grand'mère, elle soutint contre ma mère une
lutte presque brutale, puis vaincue, rassise de force dans son

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

123

fauteuil, elle cessa de vouloir, de regretter, son visage
redevint impassible et elle se mit à enlever soigneusement
les poils de fourrure qu'avait laissés sur sa chemise de nuit
un manteau qu'on avait jeté sur elle quand elle s'était
livrée.
Son regard changea tout à fait, souvent inquiet, gémissant, hagard, ce n'était plus d'autrefois son regard, c'était
le regard maussade d'une vieille femme qui radote.
A force de demander à ma grand'mère si elle ne désirait
pas qu'elle la coiffât, Françoise finit par se persuader que
ma grand'mère lui avait demandé de le faire. Elle apporta
des brosses, des peignes, de l'eau de Cologne, un peignoir.
Elle disait : " Cela ne peut pas fatiguer Madame Amédée
que je la peigne, si faible qu'on soit on peut toujours être
peignée." C'est-à-dire on n'est jamais trop faible pour
qu'une autre personne ne puisse, en ce qui la concerne,
vous peigner. Mais quand j'entrai dans la chambre, je
vis entre les mains cruelles de Françoise ravie comme si
elle était en train de rendre la santé à ma grand'mère,
l'éplorement d'une vieille chevelure qui n'avait pas la force
de supporter le contact du peigne, et cette tête - pour qui
garder une seconde la pose qu'on lui donnait eüt demandé
un effort surhumain, - qui s'écroulait dans un tourbillon
incessant d'épuisement et de douleur. Je sentis que le
moment où Françoise allait avoir terminé s'approchait et
je n'osai pas la hâter en lui disant:" C'est assez", de peur
qu'elle me désobéît. Mais en revanche je me précipitai,
quand, pour que ma grand'mère süt si elle se trouvait
bien coiffée, Françoise, innocemment féroce, approcha une
glace. Je fus d'abord heureux d'avoir pu l'arracher à.
temps de ses mains, avant que ma grand'mere, de qui

�125
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

on avait jusqae là soigneusement éloigné tout miroir,
n'aperç&lt;it par mégarde une image d'elle-même qu'elle ne
pouvait se figurer. Mais hélas, quand un instant après je
me penchai sur elle pour baiser ce beau front qu'on avait
tant fatigué, elle me regarda d'un air étonné, méfiant,
scandalisé : elle ne m'avait pas reconnu.
MARCEL PROUST.

,

1

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

LA VIElLLESSE
(Calmann-Levy).

D'HÉLÈNE,

par

Jules Lemattre

M. Jules Lemaître a loué, dans les Lettres à un Ami, les
vieux bonapartistes, ceux qui menèrent et go1Îtèrent la vie
puisienne avant 1870, des anecdotes qu'ils savent raconter, et
des années enviables dont ils demeurent les témoins. Le temps
n'est pas très éloigné, où des vieillards aussi plaisants, contant,
dans les cercles, à des jeunes gens le Paris de leur ige m1Îr,
celui du XIX0 siècle à sa fin, rappelleront avec complaisance
qu'en leur temps, le dimanche soir, un Parisien ne se couchait
pas sans avoir lu les douze colonnes du Sarcey sur papier blanc
et le, douze du Lemaître sur papier rose. La semaine parisienne
n'eüt pas été une table complète sans cette salière, sel de
cuisine d'un côté, sel fin de l'autre. Gros sel et sel blanc,
sachant qu'ils se complétaient, vivaient en bons termes, et
M. Lemaitre ne désignait le Francisque devenu alors une
institution nationale qu'en l'appelant du nom que donnait
Jacques Tournebroche à l'abbé Coignard: "Mon bon maître."
Un jour, un lecteur écrivit aux Débats pour se déclarer agacé
et indigné de mots qu'il jugeait une ironie sournoise.
M. Lemaitre se défendit dans un feuilleton que nous conservent
les Impressions de Théture, protesta de son âffection pour
Sarcey, et termina en disant qu'il n'était pas peu fier d'avoir
été salué par le bon maître, un soir, comme son héritier
présomptif, en ces termes savoureux : " Allez, allez, après
moi c'est vous qui serez la vieille bête ! "

�126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

Cette ancienne page des Jmprmiqns me revenait à la mémoire
en relisant dans la Vieil/me d'Hllbte, une autre ancienne page
des mêmes Imprmions, écrite il y a bien un quart de siècle,
En marge de r ..db/mse de Jouarre, et que, non sans un subtil
et mélancolique dessein,
Lemaître a voulu replacer dam
son livre d'aujourd'hui.
" li y avait autrefois, dans une ville de l'Inde, un vieillard
très saint, nommé Touriri, qui dès son adolescence s'ét~it
appliqué à dompter sa chair afin d'entrer v:vant dans la pa~
du NirvAna. Mais un jour, ayant lu des hvres étrangers, il
reconnut la vanité de son entreprise et cessa de croire à cc
qu'enseigne le Bouddha. Même il écrivit des ouvages où ~
démontrait que le Bouddha n'avait point fait de miracles et qu'il
n'était pas Dieu. Mais, en même temps, il professait une sag~
si haute et si sereine, et ses écrits avaient tant de gdce, qu'il
se fit, dans la ville et dans tout le royaume, un grand nombre
de disciples et d'admirateurs.
" Cependant, Touri_ri continu~it, à vi:re dans. l~ chast~~
afin que nul ne pflt dire que c'était 1 a~tr:ut des plamrs gro~1cn
ui ]';ivait fait renoncer à ses prenuères croyances. Ma1S, à
qmesure qu'il avançait en Age, ·il para1ssa1t
· · auner
·
beaucou~ les
femmes, et il parlait d'elles satis nécessité dans tous ~es li~~
comme si elles l'eussent préoccupé très vivement: ~t. il écr1va1t
elles des choses si douces, si caressantes et s1 délicates, que
sur
lés .
'
tous ceux qui le Lisaient en étaient charmés et troub Jusqu au

M:

fond de leu_r cœur.
,,
" Or, un jou_r, une veuve de trente ans ...
Cc Touriri, qui avait vers 1889 la figu_re d'Ernest Renan,
voici que, pareil à ce portrait de l'artiste que les sculpte~
allemands mettaient au pied d'une chaire à prêcher quand ils
l'avaient achevée, M. Jules Lemaître, le plaçant à la fin de la
Yiei/kue d' Hl/ene, nous y laisse cette fois reconnaître sa. figure
à lui. Il paraît d'abo_rd au lecteu_r que l'auteu_r a t~ut simplement continué à donner des Cqntes en Marge, à exploiter comme

UrLIXIONS SUR LA LITTÉRATURE

127

La Fontaine un genre qui est devenu son modique, mais délicat
et parfa.it domaine. Et cependant, si l'art reste le même, cette
troùimie gerbe n'est pas faite du même blé que les deux autres.
Sarcey avait prédit à M. Lemaître qu'il serait un jour " la
tieille bête " : entendons cela en tout bien tout honneur.
Comme ce pauvre diable qui était si malheu_rcux qu'il en
dmnt Polonais, M. Lemaître doit convenir qu'il a réaJisé la
prédiction de Sarcey, au point qu'il en est devenu royaliste, la
dernière chose évidemment que Sarcey eflt prévue. Je ne sais
pu si, aprcs ce petit conte de Touriri, Renan lui a écrit :
"Ouand vous aurez mon !ge, vous ferez votre ..dblmse de Jouarre,
i ~té de laquelle la mienne ne paraitra plus qu'une très petite
.œm converse." En tout cas la Yieillme d'Hllefle, vieillesse de
l'Hélme intime et spirituelle qui fut l'ame de M. Lemaître,
c'est, comme lui-même nous l'indique imperceptiblement du
doigt par cc retour de Tomiri, son .Abbme de Jouarre.
Il est d'ailleurs très cmieux et très élégant de voir chacune
des trois séries de Marges, pou_r la fantaisie apparente, dessiner
ane figu_re qui n'appartient qu'à dle, et qui marque, dans la
D8Clle du conteur trois nonchalants étages. Au vrai, la première série seule rend le son clair de la vraie sagesse, et chacun
preaque de ses contes est composé, comme une eau très pure,
transparente et sou_riante, de ces deux éléments fluides, la
clainoyance et l'indulgence. Il y a beaucoup de mal dans le
monde, les belles chimères ne font qu'ajouter à ce mal ou du
moim n'en diminuent rien, et, pour alléger un peu son poids,
pour obtenir un peu de bien, vaut seulement une sagesse usuelle,
faite de bon sens et de mesure, humble de cœur et industrieuse
des mains. C'est la leçon de Thtrsite, du Premier Mouvemmt, de
ûs Rois, de la Seconde Yie des Sept Dormants, de presque
tou les autres contes aussi. Dans l'J,,,,ocmte diplomatie d'Hllbte,
la Tyndaride, qui n'est pas encore la vieille Hélène, s'assortit à
œ chœur par les plus françaises des fines et bonnes manières.
Et tout le recueil se placerait sous l'invocation de Sainte Martht :

l'W

�128

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

u On ~ait que cette sainte si raisonnable et si modérée devint,

par la suite, la patronne la plus populaire des Méridionauz.
Ainsi le voulut l'indulgente ironie divine. " N' ou.blions pas q1IC
la plupart de ces contes sont contemporains de l'excursion de
Jules Lemattre dans la .politique, alors qu'avec de c;mdidea
artifices, il avait r~vé de faire de la Patrie Franfnise une sainte
Marthe, qui, après avoir tué la Tarasque, fftt deven1.1e la
patronne des Méridionaux et de nous. Espérons qu'il nous
donner.a un jour les Mémoires de sa vie sur ces temps et sur
d'autres: en tout cas voilà dans ces premieres Marges les
mémoitcs de son imagination.
La seconde série contient bien, avec l'Enfant Jésus et le Bo,
Maç{/11, un souvenir de la période des bonnets à poil et des
bonnes élections. Mais, dans son ensemble, elle réalise av«
indépendance et souplesse toutes les significations du titre: elle
s'ouvre, en guise de préface, par la lecture académique S111' lll
Yieux Liores, et, cette. fais, M. Lemaître s'efforce de donner
à .ses contes un tour historique., objectif, de nous faire penser
aux .livres m~mes à l'occasion desquels il les écrit. En marge il
Y-,l/elzardoi11 met en présence, simplement, rnme occidentale
sérieuse, simple et forte, l'âme grecque passionnée de subtilité
et mère des hérésies. Le R,mégat ne vise qu'à évoquer la figure
de Saint-Loui.s. PanuPge marié et Dulcinée mènent le D11
Quichotte et le PantagrUt"l à la conscience cl;iire, à l'intelligence
désabusée et tranquille qui les achève comme la fumée da
soir sur le toit d'une maison humaine. Mère etfille, La F/lllfll#ll
chez !.es Voleurs, le Journal du duc- de Bourgog,ne nous fOJlt
pénétrer aussi délicatement dans le r;:ceur de Madame de
Sévigné, de La Fontaine, de Fénélon. Cette seconde série est
du temps où M. Jules Lemaître, passé des conférences politiques
aux conférences littéraires, étudrait, un peu pour eux-mêmes,
Racine, Fénélon, Chateaubriand. Il cherche, dans les vielll
livres, l'âme de ces vieux livres : il ne leur demande pas, 01
leur demande moins, de nous .révéler, la sienne.

a:ÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

Mais des vingt-trois contes de 1a Vieillesse d'Hélène une
vingtaine redisent à. peu pùs la même sagesse : qu'il n'; a de
mu que l'amour, que tout revient à l'amou:i;, que ne pas faire
.
blement faire des bêtises, et que faire
I' amour c' est 1mmanqua
l'amo'ur c'est peut-être bien, c'est même stîrernent, faire une
~tise encore, mais que c'est au moins faire la bêtise suprême, et
que c'est d'être la suprême qu'elle se révèle admirable et devient
la sagesse. Touriri I "parlait des femmes sans nécessité dans tous
ses livres, comme si elles l'eussent préoccupé tres vivement".
Touriri II, Touriri fils de Touriri, lit des livres qui n'en
~.arlent pas t~ujours; qui, à son avis, n'en parlent pas assez, et
11 l_es condmt rloucement .l. en parler, il s'appuie sur leurs
lict10ns pour les solliciter et les achever dans le sens qui par~
~ess~ tout l'occupe. Les marges des vie11x livres, dans lesquelles
il écnt, r~ssemblent alors .l. celles des livres neufs qu'achètent
les collég1 erls : les premières feuilles de leurs Géorgifuti portent
dans les blancs les notes attentives dont les peuplent Ja bonne
volonté _d'octobre et les oracles rendus par le professeur sur la
grammaire -~u la prosodie; m~is le_ quatrième chant, expliqué
dans les mois chauds de l'annee qm finit, ne reçoit plus sur ses
pages que des profüs de minois tendres, et des nez retroussés
sous des chignons vastes ...

La vieillesse est misérable, parce qu_e sont assis, qui la tourmentent, à ses côtés, les fantômes décharnés de l'Amour, -et
~eme, comme deux Dioscures noirs, ses fantômes alternés et
Jumeaux, l'un qui flétrit Hélene et l'autre qui empoisonne
Pén~o~. " Hélène de Sparte, fille du Cygne et de Léda, était
depuis cmquante ans la belle Hélène. " Elle est " pleine d
so~vemrs
'"d'amour, elle a été aimée des hommes, c'est ellee
ma_mtenant qui veut aimer, et qui, repoussée avec mépris
traitée
de " v1e1
· ·11 e enragée " par un beau capitaine des gardes'
"
e6t_ donné toute sa gloire. pour n'être qu'une .fille de quinze
ans, simplement gentille. " Des artifiees de toilette I'obscurit,
doubl d
,
'
e
e u crepuscule et d'un grand chapeau, lui font ses quinze
9

�130

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

an.s pour un petit pâtre qui l'aimeainsi,qui la voulantvoir de pds
la poursuit et va la saisir. " Alors l'héroïque fille du Cygne et
de Uda, tirant un poignard de sa ceinture, le plongea tout
entier dans son cœur avant d'~tre touchée par les mains de
l'enfant et pour qu'il _ne conn*t pas sa vieillesse." - Puis
void, à 1rautre bout d'Homère, la vertueuse gardienne de Il
foi, assise au foyer d'Ulysse. Quand son époux rev~nu tu~ tom
les prétendants, elle commençait à aimer le der:mer arrivé, le
seul modeste et bien élevé d'eux tous, Aristonoos. Certes
"elle s'enorgueillit d'être demeurée fidèle", mais aussi, contln uant d'~tre la sage Pénélope, " comme elle était encore. pl111
triste qu'avant le .r etour d'Ulysse, on croyait que cette tnstCSIC
lui venait de sa piété et qu'elle était convenable à sa vertu. "
Ingres, dans l'Apothéo,e qui entoure le vieillard aux yeux
vides, ayant assis, à ses pieds, l'Iliade rouge entre des armes et
la verte Odyuée sur une rame, groupe à ses c~tés les génies
humains qui lui tendent leur œuvre. Les derruers Contes C1I
Marge mettent sur son tr6ne fragile la vieillesse au cœur
desséché, entre cette trop m!\re Hélène qui se tue et cette
Pénélope d'espoirs morts, de taciturne deuil. Et le conteur
veut que toutes les vieillesses humaines, et celles-la surtoot
du génie, s'approchent du fantôme pour lui porter la même
confidence, pour que ieur vie à eux aussi s'exhale, . ~•
un peu de cette amertume. Voici Racine aux. répetttlODI
d'Esther, qui ne fait et qui ne dit et ~ui n'ente?d avec~
petites filles que les sottises que vous devmez, et qui désonnais,
pour être stlr de lui, n'ira à Sa~t-Cf". qu'avec _M. Despréau.
Voici La Fontaine, tout à fait déreglé, à w1xante-sept ~s
occupé par des jeannetons, par des fillettes qui n'é~aient poi~t
de Saint Cyr, et qui "se disait que l'amour --: et _il entendait
Par là l'amour physique - était de beaucoup la meilleure ~hO!C
. .fi .
'11 CIi
qu'on dH dans cette vie dépourvue d e s.1gn1 cation; ~u .
était plus sth en vieillissant et en se souvenant,'' - mais qui ne
T po!Il
peut supporter que Madame de La Sablière mette un c11cli!

UPLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

131

faite pénitence à sa place, et qui aime mieux faire pénitence
lui-même. Voici Bossuet en personne, qui, ainsi que Socrate
dans ses derniers jours traduisant en vers sur l'ordre du dieu
les fables d'Esope, s'est mis à traduire le CantÏîue des Ca111ifues
"parce que la méditation du Ca"tique des Cantiques, c'est la
,olupté permise aux saints. Et il intitulait sa traduction le
S4it,t Âf11fJur. " Un petit neveu de douze ans, met la main sur
ces vers dans le bureau de son oncle, et, comme il les trouve
trà tendres, il les envoie à Marie de Pécouel, qui a quatorze
ans, et qu'il aime bien, et la fillette, très effrayée, très troublée,
demande à Monsieur de Meaux de la confesser, lui remet les
vcn. "M. de Meaux ne continua pas sa traduction du Ca11tiqu
ûsCantiqus ..." Voici Renan, Touriri et les marges de l'Abbeue ..•
Dans cette anthologie des vieillesses illustres, toutes ces vieillesses
ne sont pourtant pas tendues pareillement du même côté : pour
la vieillesse de Corneille, M. Lemaître a donné à son anecdote
un tour généreux et délicat, ne se permet pas d'oublier que
Corneille est Corneille.
Ce sont les contes d'une soirée d'automne dans la vallée du
Loir. Ils sont en finesse et en réticences ; derrière ces brumes
transparentes tremble une conscience quelque peu troublée, et,
comme sous leur hasard apparent, les trois gerbes sont fort
adroitement composées, il semble que les deux derniers des
nouveaux contes, la /Tierge SarrafÏne et les Grands Soulier,
répondent en fin du livre à ce que sont au début, dans les
deux marges de l'Ody,sle, Hélene et Pénélope. Une statue de
Vierge, sculptée avec le souvenir d'une femme d;Orient par un
imagier qui avait rapporté de la croisade une concubine
naahométane, est habitée par un démon, et cette statue fait
tomber sur ceux qui la prient tous les malheurs mêmes qu'ils
lui demandent de détourner. Elle est désensorcelée un jour
qu'elle est priée par une jeune fille tout innocente, et que la
vision de la jeune fille a purifié l'imagier de ses mauvaises
ardeurs. Puis c'est le conte de la petite fille à qui l'ange de

�132

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Noël n'apporte rien parce qu'elle a mis au pied du poële, non
des souliers à elle (qui d'ailleurs n'en a pas), mais d'énormes
souliets de charretier (que d'ailleurs elle a volés), et qui
trouve le bonheur quand elle a rendu les gros souliers. De sorte
que le livre se termine, ·en somme, par de la sagesse authentique
tout de même, une sagesse qu'on n'osait plus espérer. La
vieillesse d'Hélène et celle de Pénélope se sont évanouies pour
laisser la place à la fraîcheur et aux sources de jeunesse : un
regard bleu exorcise les fant&amp;mes luxurieux d'Orient, - et
Célesrine nous indique la vraie science du bonheur et du
malheur : la vie triste et manquée est celle qui a demandé au
sort qu'il jette ses dons en les plus disproportionnées chaussures,
les hommes avides et sans goftt lui tendent à remplir des soulien
trop grands qui ne sont pas les leurs.
Dans Panurge marié, M. Jules Lemaître faisait boire à Panurge
" ce vin blanc de Vouvray qui sent jusqu'à la dernière goutte
le pressoir et la vendange, et qui continue, même en bouteilles,
à vivre sa vie propre et à subir l'influence des saisons, tour à
tour sec et sucré, pétillant ou paisible, suivant que là-haut, sur
le sol pierreux, la vigne sa mère porte des fleurs ou des grappes."
Les deux dernières bouteilles, je veux dire les deux demien
contes, sont! du sucré et- du paisible, et de fait il y a, tout de
même, souvent, dans certaines de ces bouteilles, un excès de sucre
qui doit plaire aux vieilles dames gourmandes; mais les vrais
amateurs, j lesf fins buveurs, savent aussi où trouver leur part.
Remarquez que le vin de M. Lemaitre, si docile "_dans sa
transparente prison de verre", aux influences des saisons, ~
comporte beaucoup moins bien en tonneaux : il m'arrive parfois
de relire quelques Contemporainr, et je retrouve à chaque
bouteille débouchée la plénitude de leur corps et la fraîcheur
de leur bouquet,; mais le Rousrean, le Racine, le ChateaubrianJ.
ii j'en tire une page dans ma tasse d'argent, me paraissen_t tout
de suite d'une année inférieure (outre que, pour les besoms de
la conférence, le jus!de la grappe y est quelque peu chaptalisé),

llÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1 33

Pareillement si le tiers au moins des Contes ont toute la savoureuse substance des vins de 1906 et de 191 r, si les deux autres
tiers sont encore, à des degrés divers, fort agréables, la seule
fiction que M. Jules Lemaître nous ait donnée en cercles, son
roman des Rois ne nous a offert, quand nous l'avons gofttée,
qu'un jus fade et douteux. Ne souhaitons donc plus qu'ajouter
à ces rangées de V ouvray encore des bouteilles neuves qui
deviendront de vieilles bouteilles. Après tout, cette sagesse en
bouteilles ne diffère pas en nature de la sagesse des énormes
foudres rabelaisiens, et le Panurge marié où Pantagruel démontre
délicatement a Panurge qu' "il est donné à tous maris d'être
cocus, mais non pas à tous d'être trompés; cela n'est donné qu'à
ceux qui avaient droit de compter que leur femme leur serait
fidèle," a pour dernier mot le même qui couronne le " Panurge
à marier" du grand François: Buvons !
ALBERT THIBAUDl!T.

�'NOTES

1 34

1 35

Le député en mal de portefeuille, qu'il ait à le défendre ou à le
conquérir, n'a pas souci, hélas ! de la postérité ; cynique au
rire lourd, à courte vue, abêti par ses convoitises, il vit dans le

· NOTES

LA LITTÉRATURE
DANS LE CLOAQUE, par Maurice Barrès (Emile Paul,
2.

fr.).

Que M. Maurice Barrès soit déplacé au Parlement, la chose
est slire et il le sait mieux que personne. Je ne jurerais pas
' qu'il n'en souffre point quelquefois. Son got'lt de l'action ou si
l'on aime mieux de la pensée active, essaie cependant de s'y
satisfaire: oh ! il s'y satisfait de peu. Sa qualité d'opposant ne
permet pas au romancier de l' Energie Nationale d'assumer un
r6le plus intéressant et moins vain que celui de protestataire...
Si médiocre pourtant que soit condamnée à demeurer là son
influence effective, on ne' regrette pas toujours de l'y voir s'être
fourvoyé. Malgré la suspicion, la " distance", dont pour son
talent même il est dans ce milieu l'objet1 de temps en temps
il élève la voix et ose monter la question à son véritable étiage.
On ne le suit pas ; on l'écoute - et certaines bonnes consciences de parlementaires moins jacobins puisent dans ses
interventions inutiles une sorte \le rassérénement. Au fait, il
n'est pas à la Chambre pour agir ; ni même pour parler : il
est présent, il enregistre ; c'est le " témoin " de nos mauvaises
mœurs. N'ayant droit à aucune ambition - gouvernementale, il
se sent libre de ses mouvements et de ses jugements ; il n'abdique jamais sa supériorité intellectuelle et naturellement se
place "sub specie a:ternitatis ". C'est le délégué de !'Histoire.

Jdsent. Tout de même, je ne suis pas sôr qu'au dernier de ses
joun, ayant pris honorablement sa retraite, il considère avec indül'ércnce le portrait sans ménagements qu'aura tracé de lui un
krivain de race et qui, autant qu'on peut prédire l'éternité
à aucune œuvre, le déshonore à tout jamais. J'aime à me figurer
. moments de séance où sa bassesse passe l'excès,
qu'à certams
il se dit : " Il est là" et réprime un petit frisson en rencontrant
l'implacable regard du juge. - Voilà "Qne tkhe enviable et
M. Barrès, croyez- le, l'a assumée sans répugnance. Il entre, avec
un haut-le-cœur" dans le cloaque", mais il aime son haut-le-cœur.
Au fond, la même attraction morbide qu'exercent sur lui Venise
et Tolède, les villes mortes, sanglantes et pourries, l'a conduit au
Palais-Bourbon et il savoure le spectacle honteux d'une" grande
~nec", comme il ferait celui d'une course de taureaux. Mais
le dégoôt auquel il se complaît, au lieu de susciter quelque
rêverie poétique au rythme prenant et flexible qui déforme
parfois l'objet, réveille en lui le don de la froide invective,
~e et dure comme un constat. Une des principales qualités
de son tal~nt, c'est la stlreté du coup d'œil, la prise directe sur
les ch~es visibles, qu'il s'agisse d'un paysage ou d'un homme,
quand 11 consent à l'objectivité. Nulle part elle ne remplit mieux
et plus complétement son rôle que dans les tableaux politiques ;
ils sont presque toujours puissants et magistraux : on se
IOUVÏent de Leurs Figures, des Scènes du Nati()11a/isme ... - Mais
~encore on jugeait trop sensible la passion du partisan. Boulangiste, anti-panamiste, nationaliste, anti-dreyfusard, M. Barrès
~vain perd à se m~ler à la lutte. C'est autre chose, cette fois.
Dt1111 lt c~111e, l'impuissance de son parti le place hors du jeu,
en nn détachement supérieur qui laisse aux faits toute leur
force, qui les présente à point et les laisse parler tous seuls. La
commission d'enquête de 1914 n'aura pas été une ridicule

�136

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

parade, puisqu'elle nous aura valu à tout le moins des morceaU1
comme celui-ci:" Nous n'assistons pas là à des chocs de systèmes,
mais à des luttes de personnalités. Je regarde MM. Caillaui,
Briand et Barthou. Pourquoi se battent-ils ? Us sont si bîen faita
pour collaborer l Ce·sont des intelligences capables de s'engrener
les unes dans les autres comme les roues d'une montre. Il ne
manque que l'horloger pour monter, ajuster l'instrument. Nous
vivons en parlementarisme et la règle du jeu, c'est la bataille,
etc." Je citerais tout le chapitre. Et qui oubliera, l'ayant la,
le portrait de M. Monis, lequel " semble caché dans un sac de
pommes de terre " ?

H. G.

LE ROMAN
UN CABINET DE PORTRAITS par Ernest Tiutrm
(Nouvelle Revue Française, 3 fr. 50).
On a pu lire ici, signés de M. Ernest Tisserand, une suite
de curieux morceaux· qui ont pris place dans son Cabinet d4
Portraits ; ils nous donnent une idée juste sinon complète de
l'ouvrage et me retirent le droit et le plaisir d'en parler moins
brièvement. - Le mot " portraits " ne me satisfait ;as. Il peut
induire en erreur le public. "Portraits imaginair~ ' aurait à
mon gré plus d'exactitude. Je ne conteste nullementlesqualités
d'observation aiguës et variées dont M. Tisserand dès son début
fait preuve. li possède un répertoire d'images puisées directement dans la vie que pourraient lui envier bien .des écrivains
plus mftrs. Mais la pleine objectivité n'est pas de son âge ; il Y
parviendra quelque jour. En attendant je ne Euis considérer~
personnages comme des êtres qu'il a coudoyés et sui: lesquels il
aurait mis la main, mais comme des reflets de lui-même. C'est

l}

NOTES

1 37

le jeu, tout le jeu, étalé au grand jour, des possibilités qu'il
sent au fond de soi, contradictoires et étranges. Il donne une

forme visible, mouvante, humaine, fortement synthétique à
chacune de ses inclinations, de ses tentations, de ses folies. Il a
un cerveau de romancier, avide de dédoublement et il _faut
avouer que sa collection de types, conçus à peu près tous a priori, ,
est d'une assez étonnante variété. Tous sont nés invinciblement d'un sentiment poussé à bout : An,elme, ou l'insatisfait,
qui a tout et toujours "espère" ; le médecin "perturbateur"
qui renverse l'ordre du monde ; Sulpi~ ou le faux-criminel,
que sa mauvaise conscience fait s'accuser d'un crime dont il
u'est que capable ; et celui- que l'horreur du laid pousse à
tuer ; et le chaste que l'amour obsède, etc., etc ... Le procédé l
est peut-être facile et à la longue fatigant. Mais M. Tisserand
ea.it le diversifier ; il y incorpore aisément toute la gamme
des émotions humaines,. de la terreur à la mélancolie ; il
arrive même qu'il y échappe, en des morceaux souples et
authentiques qui sentent la réalité. Il a de l'ironie et de la poésie.
En mO:rissant il perdra cette outrance, cette continue cruauté à 1
la Mirbeau, qui parfois nous offusque. Nous avons confiance en
son arenir.

H. G.

,

LE THEATRE
AU VIEUX COLOMBIER: L'EAU DE VIE, par Henri
GAion. - LA NUIT DES ROIS de Shakespeare, traduite par
TA. LascariJ.
Comme le Pain joué naguère au Théâtre des Arts était une
tragtdie populaire, l' Eau de rie porte en sous-titre : tragédie
riutifut. Ces mots ne tendent point ici à quelque classification

�138

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

scolaire, mais définissent, dans son inspiiation même, la pièce
de Henri Ghéon. Mais il faut s'entendre sur le sens du terme
tragédie." On confond lrop souvent, écrivait quelque part Henri
Gheon, l'art 'Sa~ré, total, populaire, l'art de "plein air" des
Grecs, avec l'art créé-par Racine, art nuancé, discret, subtil, art
en dedans qui ne s'adresse qu'à l'élite." C'est bien ici d'un art
de plein air qu'il s'agit ; et "populaire" ou "rustique" ne
désignent pas tant le faubourg et la ferme où l'action se passe,
qu·'ils ne cherchent à déterminer le genre même de la peinture,
la tonalité générale de la fresque. Jules Renard a dessiné des
figures de paysans, il a écrit des histoires naturelles qui sont le contraire de "rustiques" ; il a fait preuve d'un art menu, net,
intelligent et contenu. L'art de !'Eau de Yie veut être tout
l'opposé : large3 simple, emporté dans un grand mouvement;
il ne fait appel qu'aux éléments psychologiques les plus courants,
les plus faciles à reconnaître, les moins cérébraux ; il peut se
passer de cette attention aiguë, rapide qu'on demande d'une
élite' intellectuellement entraînée. Le Pain a été joué de faubourg
en faubourg au cours d'une tournée électorale ; r Eau de Yie
. -pourrait être représentée sur quelque "Théâtre du peuple", et
là seulement, cet effort de réaction contre ce que notre thHtrc
a de trop .fignolé, de· trop savant, de trop mondain, cette
protestation contre - si j'osais dire - le "théâtre de chevalet"
prendrait tout son sens et sa portée.
Tragédie, !'Eau de Vie l'est par son sujet, par cette fatalit~
de l'hérédité et du vice, plus forte que les volontés individuelles et qui entratne une famille vers son anéantissement. D
y a là un équivalent du Destin antique, une force aveugle qui
donne le sentiment de la faiblesse de l'homme et qui finit par
le broyer. Cette pièce est encore tragédie parce qu'elle est, avant
tout, lyrique. Elle marque une étape de ce grand mouvement
qui s'efforce depuis vingt ans à trouver un terrain d 'entente, à
amener une réconciliation entre le réalisme scénique et la poésie.
Écrite il y a déjà quinze ans (deux actes en parurent dès 1900

ROTIS

1 39

dans }'Ermitage) la pièce d'Henri Ghéon était un des premiers
appels vers un art qui serait une '' exaltation du réel." Lyrisme
de l'action, lyrisme de la forme. Un rythme indiscontinu
emporte les scènes, commande le mouvement des mots et des

rq,liqucs entrecroisées, les soulève dans une croissante ivresse.
L'E• de Vie est entièrement écrite en vers irréguliers, soutenus

de rimes et d'assonnances, groupés en strophes. Le spectateur a
pu, distrait par la couleur et Je mouvement du spectacle, ne pas
percevoir ce délicat travail prosodique ; mais il y a été sensible
laJIJ le savoir. Ce frémissement, ce dialogue serré, dru, sans
matière morte, tout nerfs et muscles, ce bondissement des
r6pliquea : tout cela n'appartient pas à la prose. Là où le dialogue est par trop coupé, cet effet musical est perdu pour
l'oreille. N'en est-il pas de même avec l'alexandrin, chaque
fois qu'il est brisé en courtes répliques ? Mais dans un cas
comme dans l'autre, l'obscur travail de versification garde une
raûon d'être, puisqu'il ménage les transitions et permet aux
morceaux plus amples et plus proprement lyriques de prendre
WIS à-coup leur essor. On ne saurait trop admirer le tact avec
lequel les rythmes larges se dégagent des rythmes confus, et le
lyrisme libre, du parler quotidien, pour s'y perdre à nouveau
l'instant d'après. Dès que les vers peuvent s'éployer, leur
martellement, leur balan est irrésistible. "Misère .' crie le père
F089al'd en désignant son fils infirme,
Et dire i;ue {a a flécu
- Par 9uel abUJ .'
Quand on a des mains 1ui ne peufltnt pas prendre
li n'est pas permis de les tendre !
Quand on a des jambes de laine
Comme ses bas,
On ne marche pas !
Quand on a de l'eau dans IN fleines
En fait de sang,

�140

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISl

Au premiers froids
On casse comme la pierre gélive !
Et quand on n'est pas fait pour viflre,
On ne vit pas !
Simpleme11t.
Ceux qui l'ont entendu n'oublieront jamais · l'accent dQ
Dullin prononçant ces mots, ni la carrure épique que prenait
son personnage dans ces moments puissants,
L' Eau de Vie est en quelque sorte une tentative de drame
choral. Si l'on en excepte l'infirme Lucas contre qui se déchatne
la catastrophe, la robuste famille du vieux Fossard ne forme
' qu'un bloc. Les individus n'y sont qu'?i peine différenciés. Ce
qui compte c'est cette forte vie collective, cette rude promis,.
cuité autour d'une seule femme. Il n'y avait pas place pour dct
récits ou des explications ; ce qu'il s' agissait de rendre, c'est le
bourdonnement de cette ruche sauvage et rien ne s'y prêtait
comme ces haletantes répliques dont on n'aurait su distinguer,
le plus souvent, de quelles bouches elles étaient parties. L'effet
s'est trouvé si violent qu'il a, plus d'une fois, dépassé ce que
l'auteur voulait nous infliger d'angoisse, et que tous nos nerfs
se crispaient blessés par une trépidation intolérable. C'était
dépasser la mesure de ce que le public peut supporter d'horreur
et d'énervement.
Quel curieux déplacement la réalisation scénique fait subir
au centre de gravité d'une pièce ! Il y a du vrai dans ce que
rabâchent les pères Sarcey de l'indispensable habitude des
planches. Certains éléments, discrets et subordonnés dans le
livre, font les importants sur la scène et tirent à eux toute
l'attention. Il en est ainsi de tout facteur réaliste. Nous avons
vu le Testament du Père Le/eu, avec sop vieillard qui mourait sur
la scène, prendre des airs de drame beaucoup plus noir que
l'auteur ne l'avait pensé, et de même, dans l' Eau de Vie, le
dosage du réel et du lyrisme s'est trouvé faussé aux dépens de

NOTES

la ~ie. Il suffisait du patoisement pour que la beauté verbale
ftt comme couverte d'un voile, et en regard de la précision que
prenaient matériellement certaines figures, le mouvement dionysiaque n'était plus assez fort pour motiver leurs gestes. C'est
ainsi que le rôle du petit Lucas, qui est la partie faible de
l'œuvre, perdait sa consistance et n'offrait plus à l'action un
assez ferme point d'appui. Sa révolte contre les siens paraissait
toute en paroles et ne répondait plus à ce que le reste de la
pièce avait pris de réalité.
L'Eau de Vie, après quinze ans, reste une hardie tentative
pour mettre en œuvre de nouveaux moyens d'expression
dramatique. Déjà dans un ancien article sur la Noblesse de la
Tme de M. de Faramond, Henri Ghéon louait l'auteur d'avoir
introduit dans sa pièce le chœur parlé. Il a tenté lui-même
l'expérience avec un parti-pris plus résolu. Quant au vers libre
"qui commande le geste, qui crée le mouvement, qui est par
essence dynamisme, action, drame", sa cause n'est plus à
plaider. L'Eau de Vie, dans ses parties amples, en montre les
ressources de force et d'accent. Plwcas le Jardinier fera voir, l'an
prochain, quel fluide et racinien dialogue un poète commè
Francis Vielé-Griffin peut en tirer.

Le ThéAtre du Vieux Colombier a clos sa première saison
aur un triomphe. Il est réconfortant de penser que c'est avec
une comédie de Shakespeare, c'est-à-dire une pièce de répertoire à la disposition de qui veut la prendre, que c'est en
jouant cette œuvre, sans luxe de décors, sans tapage ni "clou"
d'aucune sorte, que le Vieux Colombier a remporté son plus
beau succès. Voici démenti, une fois de plus, le préjugé routinier qui écartait de nos programmes quelques unes des plus
belles œuvres dramatiques, sous prétexte qu'elles n'étaient pas
du "théâtre" et que le public n'y prendrait pas d'intérêt. Le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

public peut être injuste à l'égard de drames noirs ; il ne l'est
jamais en face des chefs-d'œuvre souriants. Mais il faut que la
jeunesse de ces chefs-d'œuvre ne soit pas affublée du morne apparat des scènes officielles, ni glacée par le jeu de vieux messiean
et de vieilles dames qui en détiennent les rôles comme des
viagers ou des bureaux de tabac.
Quand on n'a lu la Nuit des Rois que dans les traductions courmtes, dans la raboteuse version de François Victor-Hugo ou dam
les molles paraphrases de Montaigu ou de Guizot, on est tout
étonné de découvrir l'adorable poésie, la vie qui frémît d'un boat
à l'autre de cette pièce. La folle fantaisie y reste toujours coMrente, la préciosité y demeure émue. Il y a parmi la libre
trame des images, de brusques ouvertures sur les profondeun
de la passion, mais si rapides, si discrètes, qu'on hésite à
vraiment il faut donner aux paroles légères le sens qu'on a
entr'aperçu ; et sans cesse on se demande, tant Shakespeare
semble attacher peu de prix à ses trouvailles, si ce n'est pas
nous qui prêtons trop de signification à de fortuites rencontres
de syllabes. Il en résulte une sorte de plaisir anxieux et
délicat, une allégresse exquise, aussi près du fou rire que
des larmes.
Les représentations du Vieux Colombier avaient lieu WII
coupures. Des scènes comiques qu'on présente comme intraduisibles, pas une n'était sautée; pas une réplique même ne man•
quait. Tant il est vrai que les mots, que les calemboun de
Shakespeare jaillissent le plus souvent des caractères mêmes, et
qu'à côté d' une certaine drôlerie qui peut difficilement passer
d'une langue à l'autre, il subsiste dans les plaisanteries et les
coq-à-l'~ne un fond éternel de comique et de vérité. L'action
pas un instant n'a paru traînante ou confuse. Bien que cette
folle comédie garde toutes les marques de l'invention la plus
libre et presque de l'improvisation, elle est dessinée avec un si
juste instinct, toutes les parties se balancent si parfaitement,
l'émotion et le rire alternent avec un tact si sür, que bien des

NOTES

1 43

pi«es plus laborieusement composées n'approchent pas de cette
perfection.
Ajoutons que décors et costumes étaient admirablement
propres à diriger l'esprit du spectateur vers ce qui est le centre
l'essence, l'!me ailée de la pièce. Je disais ici même le plaisi;
que m'avait causé une représentation de la Nuit des Rois au
Savoy Theatre de Londres; mais combien l'interprétation et
les costumes en eussent parus ternes et conventionnels en regard
de ce qu'on a pu voir au Vieux Colombier ! Là, la fantaisie de
M. Duncan Grant avait composé des costumes où se mêlaient
t~utes les contrées et tous les siècles : ceci faisait penser à
Pisanello, cela au temps de Cromwell; on apercevait une femme
enveloppée dans le voile rose d'une Tanagra près d'un duc à
couronne d'or qui semblait emprunté aux figures d'un jeu de
cartes. Et le tout se fondait si heureusement, excluait si francheme~t tout souci d'érudition et de ré~ité géographique, que le
fragile quiproquo de l'intrigue ne venait buter contre aucune
pdoccupation de vraisemblance et qu'on se laissait tout naturellement transporter dans le royaume de la passion et de la
poésie.
"~ Nuit des Rois, écrivait M. Léon Daudet, appartient au
dernier cycle du génie shakespearien·. Composée vraisemblablement peu d'années avant la mort du poète, elle correspond à
cette conception féerique et a.mère de l'existence qui paraît

etrc le pins haut point de sa philosophie. Il se fit à ce moment
dans son esprit capable de tout embrasser, une sorte de fusio~
entre le rêve et le réel, fusion à la fois sensible et volontaire
qui lui permet de se jouer au des~us de la passion, de la douleu;
et du destin, dans une sorte d'atmosphère mélancolique, dans
une griserie
· · 1uc1'd e. Alors 11
· se complait
• aux travestissements
a1IJC superc h enes
. de sexe et de costume,
.
aux rencontres impré-•
vu~ dans des contrées imaginaires, de tempéraments disparates
qui, par leurs conflits ou leur juxtaposition, composent une
trame brillante et troublante. Il s'amuse a justifier les règles

�LA

144

OUVELLE REVUE FRANÇAlSI

de la morale par les hallucinations de la joie ou du simple
plaisir, à mettre la sagesse dans le vin et la malice dans la
folie. Il avive d'une parole ailée, rapide comme un regard
d'amante, la souplesse délicate de ses hérolnes ; car nul n•a
exprimé comme lui•ce qu'il y a de diapré, de mouvant et de
sous-entendu dans l'esprit féminin, qui participe de l'eau et
du feu, et la caressante fantaisie de ces cœun instables, s'ils ne
sont éperdument fixés. La tigrerie des lil~es de _Shakes~
forcément voilée chez les victimes telles qu Ophélie, Cordél11t
ou Dcsdémone, apparait clairement dans les féerie!, où ~"
peuvent s'en donner à cœur joie, être. elles-me~~ co:m,
bondir, rire et pleurer à leur aise, parmi la complicité d une
nature peuplée de lutins et de sylphes, d'épisodes mutins et
railleurs à leur ressemblance. Manifestement, ce qui plait •
Shakespeare, à ce moment frénétique de sa courte vie, c'est_non
plus le caractère fixe et rigide, mais le type ondoyant et d1nn
comme messire André, le fantoche en lisière du tragique,_ l'~
construit de diverses possibilités. Il accumule les pén~tlel
d'apparence inextricable pour avoir le plaisir de les débrou'.ller,
non plus par la mort et le sang, mais par le rire et les bai~
Il enchevêtre les problèmes du cœur jusqu'au moment où il 1C
fondent, s'évanouissent dans une solution très simple, à laquelle
•
personne saufl m,. n 1avait
song é. "
_ Il ~t amusant de rapprocher cette page parue dans l'ÂclÎIII
Fr411faÏle, des jugements prononcés presque au même moment,
sous les auspices du plus grand éditeur d'auteurs étrangers, par
M. Georges Pellissier. 1 On lit dans sa préface :
"Ayons le courage de le dire, ce dieu du th~tre est ~n !RI
mauvais dramatiste. Nous montrerons qu'il taille ses pi~es l
coups de hache, que l'invention lui manque, que son pathetiqoe
rdève en général du mélodrame et son comique d~ la f~
qu'il n'observe le plus souvent ni la vérité matérielle, nt la
1

Slraktiptare tl la s11pmtition shakttptaritnnt (Hachette, 3 fr. so).

145

OTIS

ririté morale, qu'il ne sait pas composer un personnage, qu'il
111bstituc des effets de scène ou des déclamations ampoulées
l l'malyse psychologique, qu'il prend enfin la place de ses
ICte1ln pour parler lui-même par leur bouche." Rien que cda !
lt au long de 303 pages, M. Georges Pellissier démontre. Le
mieux qu'on pourrait faire à l'égard d'un tel livre, c'est de le
paei- sous silence. On pardonne à Tolstol ses bizarres pamphlets sur Wagner et Shakespeare ; on peut bien pardonner
quelque chose à M. Georges Pellissier. Mais vraiment il apporte
à IOD réquisitoire une obstination, une lourdeur, un appareil
ICOlaire qui empêchent qu'on le fasse bénéficier d'une indulgence acquise aux généreuses boutades. Avec un ricanement de
triomphe, M. Georges Pellissicr dénonce les grands coups de
pic à côté des petites négligences. Il divise les caractères de
Shakespeare en personnages incohérents, personnages mal repré1a1tâ, traîtres "abominablement pervers et invraisemblablement
nalfs ", enfin femmes, parmi lesquelles, trouvent seules grkc à
tes yeux Portia "dont Plutarque a d'ailleurs fourni tous les
traits", Mm• Ford et Mme Page, et encore la nourrice de
Juliette. On ne devrait que sourire; mais quand vous lisez que,
tout le long de son rôle, Desdémone "montre une niaiserie et
1111eincrtie vraiment incroyables", vous ne pouvez pas empêcher
clc sentir le sang vous monter à la ligure.
Rt à quoi rime cc déchaînement d'un homme pacifique è
Faut-il y chercher une querelle de boutique, et cet emportement contre le plus grand poète n'est-il que le coup de boutoir
d'an défenseur du latin aux abois è Cc serait une bien maladroite tactique ; car si jamais il fallait choisir entre Shakespeare
et tous les auteurs latins mis bout à bout - eux qui ont si
peu de mol!llc à nous faire gol\ter et dont les traductions
pellTcnt nous donner une image suffisamment fidèle je sais
bien, dis-je, s'il fallait à toute force choisir, de qui je ne me
laisserais pas priver.

J.

S.

10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

L'OTAGE de Paul Claudel au Théâtre de l'Œuvre.
La représentation de l'.Annonce faiu à Marie, celle de
1' Echange, nous avaient déjà fait constater quel accent profond
et péremptoire rendent à la scène les drames de Paul Cliudel.
C'est aussi qu'il s'agit d'œuvres si nourries de vie, si chargées
d'humanité, et portées par une force lyrique si sensible, que
l'épreuve scénique ne fait qu'accuser en elles la vie, l'humanil4
la beauté lyrique.
Cette impression n'a pu être que confirmée par la représentation de I'Ot4ge qu'a réalisée avec beaucoup de bonheur le
Th~tre de l'Œuvre. Une action serrée, et solidement fondée
sur des contingences historiques et matérielles, destinait d'aillean
tout particulièrement l'Otage au théatre. Trois actes, formés
chacun de deux scènes, révèlent une simple et sévère ordonnance,
une construction évidente comme celle des trois porches de la
cathédrale gothique, chacun divisé par le meneau de pierre. Le
poète a systématiquement rejeté ce faux mouvement dramatique,
basé sur l'accumulation des scènes, sur la complication volon•
taire de l'action et de la péripétie. L'événement extérieur agit
comme une pierre jetée dans une eau dormante : l'onde
circulaire s'élargit et'se propage jusque dans les régions les pins
lointaines. Chaque. scène s'approfondit en elle-même, elle est
menée jusqu'à son dernier terme, jusqu'à sa dernière conséquence.
Ainsi le mouvement dramatique est-il assuré par le développe·
ment pathétique des sentiments ; c'est eux qui constituent
l'armature vivante du drame, qui le portent, qui l'abreuvent
comme d'une eau souterraine; nous entendons d'abord la
phrase prononcée, mais il semble qu'un concert de résonnances
nous révèle, par delà la signification immédiate, tout le monde
imprécis des pensées informulées, des hésitations, des doutes
qui se résolvent dans l'affirmation ou dans le refos. Ce n'est pas
un personnage vivant à cet instant précis qui nous parle, c'est
l'être qui a déjà vécu toute une vie de joies et de douleurs,

NOTES

)'~chargé de toutes ses expériences, et qui les concentre dans
une parole actuelle. Il n'est besoin que de citer la scène des
ûnçailles héroïques, et celle, atroce et sublime, où le Curé
Badilon _conduit Sygne à vouloir de sa propre volonté le plus
dur sacrifice; de tout son effort, le vieux prêtre l'assure que
nulle obligation ne la contraint, et que seul son propos délibéré
ft la mener à l'acceptation ; dès qu'elle s'en approche, il l'en
cUtournerait presque, il l'aiderait à hésiter; mais elle s'avance
encore et ne résiste pl us.

Comme dans la cathédrale française, la simplicité, la nudité

de li construction s'allie à la surabondance du détail lyrique,
au foisonnement des images. Le poète appelle à son aide toutes
les similitudes que lui présente le monde et qui viendront ainsi

fortüier le drame psychologique; comme Antée, il trouve des
forces nouvelles en foulant la vieille terre. II faut insister sur le
caractè1'e sensible, sensuel, de l'image poétique chez Claudel; le
monde est pour lui un .spectacle toujours nouveau dont il
confronte les divers aspects. L'image est choisie voisine et
prochaine; elle est empruntée à l'ordre des saisons, à la culture
de la terre, à tout un passé légendaire et traditionnel • elle est
visible, familière, et facile à situer dans son cadre nat:rel : de
là cet accent français, champenois même que l'on reconnaît si
nettement dans l'Otage, comme dans l'Annoncefaite à Marie.
_La représentation de l'Œuvre tirait un intérêt particulier du
fait que Paul Claudel avait à cette intention modifié le dénouement ~e s~n drame. Il semble bien n'avoir pas été conduit par
le souci d augmenter la valeur purement scénique du dernier
acte. Et l'on doit regarder le motif qui l'a décidé comme
1'8lf:ùtement noble. Nous n'avons plus entendu le Curé
Badilon exhorter en vain Sygne au pardon, et se heurter sans
œtse à ce mouvement nerveux qui la force de répondre: Non,
à toutes les paroles du vieux pr~tre. Scène troublante dans
laquelle il semblait que Sygne, ayant épuisé la ceu;e des
douleurs, en eftt conservé la soif, et l'impossibilité même

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

d'espérer. Son sacrifice accompli était trop grand pour qu'elle
pftt s'en affranchir et le dominer. Mais comment pouvait-elle
répondre : Non, à l'abbé Badilon ? comment pouvait-elle
mourir pardonnée, Euisqu' elle n'avait point pardonné à son mari l
La nouvelle version nous présente une scène étrange et
douloureuse entre Sygne et Turelure. Georges est tu~, et Sygne
va mourir. Turelure, qui retrouve dans son passé de moinillon
des exhortations pieuses et des citations sacrées, impose à Sygne,
comme dernière torture, l'obligation de lui pardonner. Mais,
de tout son visage douloureux, elle répond : Non. Le complet
renoncement est encore trop lourd pour elle. Mais il insiste&gt;
avec une froide cruauté :
TuRELURE, - Tu tiens bon, Sygne. Mais tu ne peux me
cacher ces larmes qui coulent de tes yeux.

NOTES

149

Alors, par une admirable invention, où se mAfent le tragique
le bouffon, Turelure, héritier du nom et des biens des
CoAfontaine, parle au nom de la vieille race; c'est lui maintenant, à demi-dupe de lui-même, qui crie : Coftfontaine, adsum.
Et Sygne ne peut résister à l'appel; elle ne voit plus quel est
c:dui qui le profère, elle se lève pour obéir au cri de guerre.
et

TuRELURE. -

... Coftfontaine ! Coftfontaine ! M'entends-tu?

Eh quoi ! tu refuses ! tu trahis !
Lève-toi, quand tu serais déjà morte ! c'est ton suzerain qui

t'appelle ! Eh bien, tu fais défection ?
Lève-toi, Sygne ! lève-toi, soldat de Dieu ! et donne-lui ton
gant,
Comme Roland sur le champ de bataille, quand il remit son

poing à l' Archange Saint Michel.
Lève-toi et crie: ADSUM. Sygne ! Sygne !

(Silence. Elle pleure.)
Croyez-vous que je ne vous comprenne pas r

(Enorme et railleur au-dmus d'elle)

(Silence.)

COÛFONTAINE, ADSUM ! COÛFONTAINE, AD-

Vous ne voulez pas me pardonner. Vous ne voulez pas que
ce prêtre vous impos~ le pardon.
.
, .
Vous voulez bien me donner votre vie, la mort eta1t une
chose trop bonne pour me la laisser,
..
Mais non point me pardonner. Et pourtant c'est la cond1t1on
nécessaire de votre salut.

(Silence.)
Tt1RELURE, lentement, comme s'il /pelait sur ses levres. n'en puis plus, dites-vous?

Je

(Silence.)
TuRELURE, de m2me. - "Tout - est- épuisé- jusqu'au fond.
Tout - est - exprimé- jusqu'à - la - dernière-goutte." Non, cela
n'est pas.
Le devoir ·reste.

SUM !
(Elle fait un effort désespéré comme pour se
lever et remmbe).
TuuLURE, plus bas et comme ejfrayé. -

COÛFONTAINE,

ADSUM.
(Silence.
Il prend le flambeau et fait passer la lumiere
devant les yeux ljUÎ restent immobiles et
fixes.
Le rideau tombe.)
Cette fin nouvelle, on le voit, s'accorde mieux avec le
caractère de Sygne, "soldat de Dieu". Et dès lors il ne convient
pas de rechercher, si elle est plus ou moins favorable que la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI
première à l'intérêt scénique. Mais pourquoi avoir suppri~ la
scène finale, cette étonnante entrée du Roi de France, da
corps de l'Etat, des Rois de l'Europe, qui venaient se groupe,
en une vivante image d'Epinal aux couleurs brutales et natvet,
et cachaient comme un bruyant rideau les corps de Sygne etde
Georges de Collfontaine, et tout le drame? Cette scène eàt-elle
été comprise par le public éminemment raisonnable que
constituent les Parisiens? Je ne sais; elle atteste pourtant, dans
une œuvre comme l'Otage, l'admirable liberté du génie 4C
Paul Claudel.
Il convient d'ajouter que le rôle de Sygne de CoOfontainea
trouvé dans Melle Eve Francis une interprète émouvante. Les
autre, rôles étaient tenus par MM. Lugné-Poe, Savoy, Barbier
et Froment.
ANDRÉ Fu.NET,

LA MUSIQUE
LA SAISON RUSSE: LE ROSSIGNOL, opéra en troia
tableaux d'Igor Strat1insky, d'après le conte d'Andersen. -LE
COQ D'OR, opéra en trois tableaux de Rimsky-Korsalcqœ. LA LÉGENDE DE JOSEPH, ballet en un acte de Rituri
Strauss sur un livret de Hugo f!On Hoffmansthal et du Comte Hm,
Kesskr (Opéra).
Il arrive à Stravinsky une assez étrange aventure. Après a,oir
écrit une œuvre qui était la réalisation magnifique d'une CJthétique jusque là embryonnaire et confuse, voici qu'il en ~
une autre pour démontrer cette esthétique, et pour la démon·
trer mot à mot, minutieusement, petitement, avec une application qui rappelle la façon écolière et indigente dont on la
manifestait avant lui. Il me fait penser à un général qui aurait
oublié complétement qu'il vient de remporter une grande vie-

NOTES

151

toire, et qui prendrait les dispositions les plus savantes, les plus
détaillées et les plus privées de génie pour s'assurer l'avantage
mr un ennemi disparu. - En réalité, nous sommes, je crois, en
présence d'un cas de reconnaissance, mais d'une reconnaissance
que je ne puis m'empêcher de trouver des plus intempestives,
D est incontestable que certains des principes sur lesquels le
S«re du Printemps était fondé, avaient été esquissés d'abord par
les cubistes et les futuristes. Stravinsky semble s'en être aperçu
après coup et, tout _ému de cette coïncidence, que l'unité de
tendances d'une même génération suffit à expliquer, il s'est cru
obligé de revenir v.ers ces précurseurs impotents, d'écouter leurs
petits conseils, d'accepter leurs petits axiomes, de recueillir leurs
petites découvertes et, pour les remercier, d'écrire le Rossignol.
Trop de dévouement! C'est à Messieurs les Futuristes de rattraper Stravinsky, s'ils le penvent, non pas à Stravinsky de les
attendre.
Est-ce à dire que le Rossignol ne vaille pas plus cher que les
B~cubrations des disciples de :tylarinetti ? J'aurais honte de le
lalSSCr croire, füt-ce un instant. Un artiste du rang de Stravinsky,
même s'il y travaille, ne réussira jamais à se ravaler si bas :
même acharné à se rendre médiocre, il ne peut que faire semblant. Dans le Rossignol le génie ressort par toutes les coupures,
comme l'eau d'un sol saturé ; l'œuvre abonde en trouvailles
incomparables. Il n'en est pas main vrai que dans son esse1;1ce
elle est assimilable_ aux œuvres cubistes et futuristes : d'abord,
comme elles, elle insiste avant tout sur ses intentions elle
montre au dehors les principes qui devraient être cachés' dans
ICI fondations, elle affirme ce qu'elle veut être au lieu de laisser
paraitre ce qu'elle est. De plus ces intentions et ces principes,
ce sont ceux du cubisme le plus strict, du futurisme le plus

orthodoxe.
. One Stravinsky ait voulu faire du Rossignol une démonstration, nous en trouvons l'indice dans la manière dont il l'écrivit.

�l5'2

LA NOUVELLE REVUE FN.ANÇAISI

Il en commença la composition vers 1909; mais après avoir achm
le premier acte, il abandonna son ouvrage ; c'est seulement
cette année qu'il l'a repris et terminé. Sujet abandonné : je
crains bien que cela ne veuille dire ici : sujet qui ne s'impouit
pas par lui-m~me, avec une suffisante exigence, à l'esprit du
musicien. Sujet repris voudrait dire alors : sujet dans lequel le
musicien a vu, après coup, à un moment où il avait cessé complétement d'en subir l'attraction, un moyen de faire connaître
ses nouvelles préoccupations, un véhicule pour les découverte
d'ordre technique qu'il pensait avoir réalisées dans l'intervalle.
Quoiqu'il en soit de ces inductions, il est visible en tous cas
que le sujet, ici, est indifférent à l'auteur ; il demeure passif au
sein de son imagination, il n'élève aucune prétention, il ne
cherche pas à se faire reconnaître et accepter pour lui-même.
Nous voilà bien loin de la pesée particulière, autonome, nominale, de l'appel étroit et fixe que le Sacre du Printemp1 a d6
exercer sur Stravinsky ! Le Rouignol se tient inerte dans sa
main. Et en effet le conte d'Andersen a si "peu réclamé" que le
voici devenu à peu près méconnaissable ; dans la traduction que
nous en donne le musicien, je ne retrouve ni sa naïveté ailée,
ni s~ gentille ironie ; il est traité avec le même despotisme
désinvolte dont Nijinski fit ·preuve naguère envers la musique
de Debussy.
A vrai dire, ce n'est pas proprement d'avoir déformé le conte
d'Andersen, que je fais grief à Stravinsky. - Il arrive ~
souvent qu'un grand artiste aperçoit dans l'œuvre déjà connue,
classée, bien explorée d'un prédécesseur, à moitié engagé dans
ses contours, et pourtant différent d'elle, pareil à quelque mon&amp;trueux parasite, un nouveau sujet. N'est-ce pas de cette façon
par exemple que Wagner a distingué dans le Roman de Tris/411,
et qu'il en a extirpé, son Tristan et Isolde? Le conte d' And~
eût très bien pu ne faire que recéler pour Stravinsky un sujet
inédit, qui l'eût attendu comme son libérateur et qui, à peine
démêlé de ses liens, lui eût sauté dessus. Et en effet, en deUJ

NOTES

1 53

ou trois endroits du Rouignol, on touve l'indication d'une
œovre noire, horrible et mesquine comme les entrailles de la
Chine. Si elle se fût développée et épanouie, nous eussions bien
facilement accepté les infidélités faites au conte. Mais elle reste
à l'état de simple possible.
Pourtant, même sans avoir découvert dans le conte d' Anderaen un nouveau sujet, Stravinsky, à la rigueur, dlt encore eu la
permission de le déformer, si c'eût été pour les besoins d'une
recherche personnelle, pour sa propre édification, pour fixer un
point de technique encore obscur à ses propres yeux. - Je
n'en veux nullement à Nijinski de ses deux coups d'état contre
la musique de Debussy; au moment où il les perpétrait, il était
en pleine période d'expériences ; il travaillait à la conquête
d'une nouvelle manière chorégraphique ; il était dans la situation difficile de celui qui va trouver et ne pouvait voir, dans
tout ce qui lui tombait sous la main, que des moyens. Le parti
qu'il a pris d'ignorer les suggestions de la musique et de con,stuire son ballet pour ainsi dire à part, était un renoncement
héroïque à la réussite immédiate, pour rendre possible dans
l'avenir une réussite plus haute. - Mais Stravinsky est dans
un cas tout différent : au moment où il écrit le Rouignol, il est en
pleine possession de sa manière ; il l'a déja portée à sa perfection.
L'autorité qu'il prend sur son sujet est donc tout arbitraire ;
elle ne lui est inspirée que par le plaisir de faire voir tout purs
et comme à vide les procédés qu'il a en main et qu'il préconise.
Ce que je lui reproche expressément, c'est d'avoir considéré son
sujet comme un moyen non pas de s'instruire, mais de nous
instruire, comme une chaire où nous faire la leçon. Leçon,
bien entendu, la plus subtile, la plus élégante et raffinée qui
ae puisse imaginer. (Et même on voit le professeur sourire à
l'avance de ce que la plupart n'y comprendront rien.) Leçon
tout de même. Le RoJJignol est écrit contre le public ; ce qui
en somme est une façon d'être écrit pour le public. On était
trois au moment où l'œuvre s'élaborait ; en plus de l'auteur et

�r54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du sujet, il y avait nous autres les futurs auditeur~, et nom
jouions notre rôle, à notre insu, dès ce moment-là. Uautcur
pensait à la relati?n de l'œuvre avec nous et il déclinait insensiblement à la rendre aussi imprévue, aussi piquante que possible ; il calculait, il êscomptait notre réaction, et son action,
c'est-à-dire sa musique oubliait peu à peu d'être tout à f~it
elle-même pour devenir celle que nous n'attendions pas ; il
devinait tous les points sur lesquels nous nous préparions à
l'accueillir et il s'efforçait de passer à côté. C'est une grande
tentation pour tout artiste intelligent que de s'amuser un peu
avec ceux dont il se sait suivi et guetté. Stravinsky n'a pas su y
résister. Le Rossignol n'est pas à proprement parler une œuvre;
c'est, à la façon des toiles cubistes, un petit code esthétique,
excessivement malin, et même profond par endroits, plein de
déclarations capitales et imperceptibles, et de professipns de fois
d'u~e précision imperturbable, destinées sans doute à nous faire
réfléchir, mais d'abord à nous âéconcerter.
Refusons de nous laisser déconcerter et puisqu'il y a leçon,
arrangeons-nous pour la bien comprendre. Le principe que Stravinsky prétend insinuer, est c~lui-là même que cubistes et futuristes proclament d'un commun accord : il faut renoncer à
:flatter la sensibilité ; l'art nouveau doit être intellectualiste, ne
s'adresser en nous qu'à la faculté de représentation. La musique
doit donc cesser d'être pathétique. Et pourquoi ne serait-elle
qu'une perpétuelle invitation aux débauches du cœur 1 Elle a
de mauvaises manières : elle s'approche trop près de nous pour
nous parler, elle nous tutoie trop facilement, elle fait trop
souvent appel à nos sentiments, elle met trop d'insistance i
~ous entraîner, à nous conduire aux égarements sacrés. Beethoven est le dieu de la passion, c'est entendu. Mais il est entre
tous le modèle à ne pas suivre. Laissons-le en proie à sa gran~c
àme. Pourquoi s'imagi~er que la musique doive forcément _avoir,
comme chez lui, un caractère moral 1 Pourquoi ne serait-elle

WOTES

155

pas, au moins pour un temps, aussi inerte et aussi brute que
les voix de la nature ? Il ne s'agit pas de la rendre descriptive
ni pittoresque, mais simplement, au lieu d'humaine, minérale.
Il faut éviter d'émouvoir : tel est le principe. En voici les
conséquences ;
D'abord le musicien devra renoncer à la répétition des
thèmes. En effet la répétition est un moyen d'attenter à la sen11oilité. Lorsqu'une mélodie revient pour la seconde fois, elle
trouve en nous des chemins plus profonds qui se sont préparés
pour elle en son absence ; elle devient plus intime, plus inéluctable ; l'habitude affaiblissant notre résistance, elle coule tout
de suite au plus bas de notre lime, dans la région où nous ne
sommes que trouble et frémissement. - Pour éviter ces atteintes
indiscrètes, chaque objet ne sera donc nommé, autant que possible, qu'une fois ; il n'y aura pas de rentrée des thèmes. Le
musicien s'interdira avant tout de profiter du temps et des effets
qu'il nourrit ; il proscrira ces suspensions et ces retours, ces
oublis et ces rappels, ces apaisements et ces crises qui sont les
mouvements mêmes du pathétique.
De plus chaque objet sera énoncé à part de tous les autres
et comme environné de blanc. Il ne s'agit pas d'émouvoir,
mais de signifier. C'est un mot que nous dit le musicien, et il
111pprime la phrase qui le ferait entrer en nous, qui le porterait
jusqu'à notre lime. Il montre simplement ; il prend tour à tour
chacune de ses idées et nous la présente un instant : sitôt que
nous avons eu le temps matériel, ou· plutôt légal, de la comprendre, il la retire; il n'en donne qùe juste ce qu'il faut pour
CJ.Ue l'intelligence puisse dépister ce qu'il veut dire ; tout de
suite il coupe le courant, pour qu'il n'aille pas, plus loin que
l'esprit, mettre en danse nos facultés d'émotion. De là vient le
caractère abrégé de sa musique : à la ressemblance des toiles
cubistes et futuristes, elle a l'air -d'un recueil d'échantillons. Il
faut la feuilleter plutôt que la sentir ; il faut examiner ce
qu'elle contient et tourner soi-même la page, lorsqu'on a vu.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Nous ne devons pas nous attendre à partir avec elle. Elle at
immobile et refu e de nous porter. Elle manque complétemeat
de pente, de vitesse, de branle. Rien n'y est disposé pour
permettre le passage. Entr~ deux objets différents, même s'il,
sont à c6té l'un de l'autre, pourquoi, demande Stravinsky,
vouloir créer un lien factice ? Cela n'aurait de sens que si je
voulais toucher mon auditeur, ménager son émotion, en garder
un peu pour la suite, utiliser le trop"'Plein de son Ame, en llll
mot l'entretenir dans un état sentimental où je l'eu e d'abord
placé. Mais mon dessein est tout contraire. Je laisserai doac
chaque chose où elle est ; je la ferai parattre à son tour, et m
son lieu , sans la faire entrer dans aucun ensemble, sans la
rattaclier ni à ce qui précède, ni à ce qui suit. Je procèderu
par articles.
.
.
Et en effet la musique du R.DIJignol fait penser tout ent1ére
à ces lanternes du deuxième acte, si soigneusement posées A
terre, les unes à c6té des autres, à intervalles bien égaux, et bim
exactement isolées: elle a quelque chose de "posé là", de "sur
place", de " pas plus loin que ça ''. Nulle part elle ne se répand;
en tous ses points clle est comme retenue au cantonnemen~
L'économie y est poussé jusqu'à l'insulte. Rien de plus adJni.
rable à la fois et de plus exaspérant que son perpétuel minimum.
Au fond, c'est le chant d'un rossignol qui s'étrangle. Sitôt q111
sa voix va s'élancer, le musicien lui tord un peu le cou : ICI
roulades sont ainsi proférées dans un état de transe, dont il esi
impossible que son bourreau ne se soit pas, à part lui,_ considérablement amusé. - Il me semble d'ailleurs apercevoir que la
raisons pour lesquelles Stravinsky à repris le ujet du _Ros~,-l
sont exactement les raisons contraires de celles que le lui avaien~
fait choisir d'abord. Si nous en croyons le premier acte, q~
représente la conception primitive de l'œuvre, il avait été sédwt
naguère par les invitations à l'épanouissement et aux_ arabetqa~
mélodiques que lui proposait le personnage du_ro~s•g~ol. Malt
lorsqu'il revient à son sujet, c'est pour refuser ces mv1tat1ons, pour

.

lfOTIS

1 57
• prouver à lui-même, et surtout pour prouver aux autres, qu'il
faut les refuser. La démonstration, pense-t-il, sera d'autant plus
frappante que le titre de l'ouvrage fait davantage attendre improrisation, essor et caprice. 1 Tenons notre rossignol en laisse,
cmpkhons-le de s'évader vers l'ampleur et vers le pathétique
et nous marquerons ainsi, avec une évidence décisive, l'av~nement de l'art nouveau qui doit être un art sec, net, étroit et
mbnique.

Telle est la leçon du Rouignol. Et j'avoue d'abord qu'elle me
nrit; les principes ici proposés me sont tout particulièrement
sympathiques; même, comme bon tour joué à ceux qui leur sont
hoatiles, l'œuvre de Stravin~ky m'amuse infiniment. Rien de
plm drôle que la monstrueuse brièveté du dernier acte! Tandis
CJUe le rideau se ferme lentement dix minutes au moins plus
t6t qu'on ne s'y attendait, on voit les spectateurs entrer dans
DD ibahisscment d'autant plus comique qu'ils n'osent pas se
l'avouer. Comme théoricien, je me sens tout réjoui de cette
malice et je ne puis m'empêcher de penser : " Ça leur apprendra!'' - Mais enfin c'est une bien courte joie, et qui ne compense pas celle que m'eClt donnée une œuvre véritable. De
mbie je crains que le plaisir que goClte Stravinsky à la déception de ses auditeurs ne puisse remplacer la satisfaction qu'il
e6t 4'rouvée s'il eClt créé quelque chose. A la révolution qu'il
}ritend opérer je ne trouve rien à redire ; mais je lui reproche
de l'avoir opérée en négatif, alors qu'il pouvait le faire en posi1
D ffl curieux de conatatcr que,pour la deuxième fois avec le Rouig,,o4 StraYinaky entreprend de traiter l'envera d'un sujet. Mais pour le Printempa, cet
tlllffl oistait, était quelque chose de positif, qu'il suffisait d'apercevoir. Id

il •'aiatc paa, ou seulement par un décret tout arbitraire de l'auteur. Un
lllllicnol qiù a peur de s'écorcher le gosier : cela peut se trouver dana la

llltan, mai, cela n'est pas par aoi-meme un sujet; et le musicien ne peut
Yl'l'oir pensé que pour noua exprimer par cc moyen les principes auxquels

il tient.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

tif. Au lieu de vouloir indiquer les nouvelles valeurs par la
négation des anciennes, que ne les a-t-il directement proposées!
Au lieu de vouloir priver la musique de pathétique, que n'a-t-il
tout simplement écrit une.musique non-pathétique? Il est tout
naturel qu'un pauvre cubiste qui n'a que l'idée de ce qu'il faut
faire et qui ne peut rien tirer de lui pour servir de matière à
ses innovations, s'acharne à mutiler celle que lui fournit le
passé et pense inventer à force de suppressions. Mais Stravinsky
dispose de ressources extraordinaires. Il est dans la musique
contemporaine, par excellence, le créateur. Sous la seule application de son esprit, l'impossible s'éveille à l'existence ; là où il
pense, aussitôt se forme un nœud confus, pareil à l'embryon
d'un monde, et qui bientôt sera un être musical nouveau.
Même dans le Rouignol, on voit de temps en temps émerger de
l'orchestre des monstres sonores, entiers, vivants, armés de tOIIS
le~rs membres, et d'origine insoupçonnable. Pourquoi donc le
musicien ne s'en est-il pas remis à son invention, comme il
avait déjà fait dans le Sacre, du soin de changer les valeun l
Justement ce qu'il trouve de lui-même, c'est quelque chose
d'absolument privé d'expression, de vibration, de tremolo, c'est
de l'admirable mécanique rp.usicalc ; cda rend un son brut,
matériel et borné. Ah ! il n'a pas à craindre de se laisser aller au
pathétique. A l'heure actuelle son inspiration est aussi naturellement inhumaine qne celle de Moussorgsky était naturellcm~t
humaine. Qu'il cède, sans calcul, à son formidable pouvotr
créateur ! Et nous entendrons monter de l'ombre un étrange
tumulte physique qui fera une bien plus belle démonstration
que toutes les petites proscriptions du Rosûgnol ! .
Lorsque Stravinsky consentira de nouveau à ~aire us~ge de
son génie, du même coup, qu'il le veuille ou non, il redeviendra
émouvant. Car, lorsqu'il prétend s'interdire de toucher ses
auditeurs, c'est qu'il manque à faire une distinction capitale. ll
•
· mais
· 1·1 a t ort de chera raison de ne pas cherch er a, emouvo1r,
cher à ne pas émouvoir. Il a raison de refuser les caresses que

NOTES

1 59

la musique adresse ordinairement à notre sensibilité, mais tort

de s'appliquer à rebuter celle-ci par tous les moyens. En effet il
y a une émotion qu'un artiste, même s'il ne veut pas éveiller
les grandes passions humaines qui sommeillent dans notre cœur,
ne peut renoncer ;l inspirer, sous peine de se nier pour ainsi

dire lui-même. Toute création positive déclenche dans notre ame
une certaine émotion immédiate, aveugle, presque automatique.

C'est un choc tout pur, sans aucun rapport de qualité avec le
oontenu de l'œuvre; c'est de l'admiration, au sens étymologique
du mot ; c'est le sentiment brusque et neuf qui nous saisit
lorsque nous nous trouvons en face de quoi que ce soit de tiré du
nwit; c'est une part de l'émerveillement que dut éprouver le
premier homme lorsqu'il contempla pour la première fois l'œuvre
du Créateur. Il y entre de l'étonnement, de la reconnaissance et
de la joie. Cette émotion-là, plus que personne aujourd'hui
Stravinsky est désigné pour nous la faire éprouver ; il n'a pas le
droit de nous en frustrer. - Mais je sais qu'il ne nous en
frmtrcra pas. Et si le Rossignol ne m'a pas donné tout le contentement que j'en attendais, du moins il n'a pas diminué ma
confiance: c'est tout de même de Stravinsky que, dans l'état
actuel de la musique, nous pouvons espérer avec le plus de raison
les plus belles surprises.

•••
Au point de vue proprement chorégraphique, la Saison

Russe n'a présenté, cette année, qu'un intérêt très médiocre.
L'absence de Nijinski s'est révélée plus grave encore que je ne
m'y attendais : elle a creusé un vide énorme. Il faut le dire
hautement : Le ballet russe, c'était Nijinski ; lui seul animait
toute la troupe ; il en était l'inspirateur, au sens propre, même
lorsqu'il se bornait au rôle d'interprète : maintenant qu'il se
retire, tout se dégonfle ; la Karsavina, sans lui, n'est qu'une
danseuse agréable ; elle ne retrouve pas, seule, cet esprit, cet

�160

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

accent, ce pathétique que nous lui avons connus. - Nijinski
était plus que l'inspirateur de cette troupe ; il en était le
remords. C'est lui qui forçait les autres à n'être pas contents 1
moitié, lui qui les empêchait de profiter de leur succès, de
retomber dans les voies ouvertes, de se jeter dans les bras du
public. C'est lui qui les obligeait à la recherche et, si j'ose dire,
,à la gaffe : l'an dernier, déjà, la lutte était évidente entre la
tendance de certains membres de la troupe - lesquels ? je ne
sais - à " faire du ballet russe " et la ferme volonté qu'a,ait
Nijinski de ne plus "en faire. " Le frein ôté, et Fokine revenu,
l'entreprise a versé tout entière dans le sens du plus facile.
J'ai fait naguère un grand éloge de Fokine ; j'ai même parlé
de son génie. Hélas ! je me trompais. Comme danseur, il est
agile et adroit ; mais il manque complétement d'expression. D
s'est lui-même soumis, cette année, à une épreuve redoutable,
et dont il n'a pas su se tirer à son avantage: il a joué Petrouchta.
Ah ! combien la scène de la prison, où Nijinski mettait un
tragique si profond, avec Fokine devient pile et vacante ! Son
interprétation du chef-d'œuvre de Stravinsky, c'est comme si
l'o~ enlevait les paroles d'une mélodie : l'air y est toujours,
mais ça ne dit plus rien.
Quant à Fokine inventeur de danses, son importance m'appa·
raît aujourd'hui considérablement diminuée. Au fond il ne sait
pas faire naître la danse de la musique ; dans ses ballets, on se
promène sur la musique, on marche dessus, on la piétine presque au hasard ; on ne la reçoit pas par en dessous, elle ne passe
pas dans le corps, elle ne le conduit pas, ni ne l'inspire. Elle
est pour Fokine un prétexte plutôt qu'une loi. 11 l'écoute, elle
lui donne Je ton ; et dans sa tête il invente, avec des éléments
déjà trouvés, un tableau de mouvements, qui lui correspondra,
qui produira une impression symétrique. Il la traduit d'ensem•
ble, en une seule fois, et ne cherche à lui être fidèle que par le
dehors, qu'en conservant à sa chorégraphie la même couleur. En réalité Fokine est surtout un très habile metteur en scène.

NOTES

161

D s'entend beaucoup plus à éblouir qu'a émouvoir. Ce qu'il
excelle acomposer c'est un spectacle.
C'est pourquoi sa réussite la moins contestable cette
é
éél C ,
,
ann e,
a t e Of d
qui n'était ni un opéra, ni un ballet, mais
an spectacle. Bien que la présentation qu'il en a faite pftt "t
'dér' à
.
c re
c:"1s1 e~ certains . ég:U:ds comme un travestissement de
1œuvre,
. J avoue _y avoll' pris un plaisir extrême • Et d' a1·11 eurs
la m~1~ue de R~msky-Korsakow ne donnait-elle pas toutes les
FC:"111ss1ons? Facile ~t _heureus~ {il est vraiment étonnant que ce
soit une œuvre de vieillesse) a deux doigts de la b 1. é
.
,
. '
ana 1t , mais
~éscrvée d y _tomber par Je ne sais quelle ingénuité charmante,
c est une musique de bnne humeur et qui moins sourc"ll
1 hé • •
,
1 euse
qu: es ~1t1ers du maître, n'a fait que sourire aux libertés
quo? a_ prises avec elle. Sans doute le parti adopté par Fokine
de
chaque rôle en double, à la fco1·s à un ch anteur
. d1str1buer
.

?r,

unmobile et à un danseur plein de gestes, avait dans le fond
q~~ue chose d'un peu lourd et ambitieux. Et en effet la dispos1t1on des chanteurs habillés de vêtements somptueux et
IDalsés sur deux estrades latérales qui formaient comme deux
nwges solennelles autour du texte animé, donnait peut-être
: _aspect _un peu _trop monumental à cette œuvre fragile. et ~s com~ien la mise en scène centrale était spirituelle, naïve
Joyeuse• Et avec quelle intelligence les décors de Mlle Nathalie
Gon~ova accusaient le caractère émerveillé et enfantin de
la m1mque !

HéJa_s ! c'est sans doute à la platitude, à la vulgarité terne et
entieuse de la musique de Richard Strauss qu'il faut attriuer l'
·
do ennui_ que ~égageait la Lége11de de Joseph. Fokine sans
prétb

ute en était aussi responsable, car il déploya ici sans mesure
volont
· d'
a
·
'
'
ficette
u
. e art tout prix, cette recherche des effets magni1~ _es qui perçaient dans le Coq d'Or sans réussir à le gâter
••uu à ses mauvais pe ne han ts, c' est qu •·1
fi.
1 ne rencontrait cette•
ou, aucun obst J n·
•
'
N
.
ac e. 1en au contraire tout les encourageait.
ous lui avons reconnu le don de bien sentir et de traduire

11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

avec exactitude la couleur de la musique qui lui est confiée.
Si dans la Légende de Joseph, sa mise en scène et sa chorégraphie
étaient d.' une couleur si laide,la faute originelle en est donc bien
à Strauss. C'est en lui qù'a pris sa source le mauvais goût dont
l'œuvre était ruisselante et qui empêcha de goûter comme il
e1h fallu le décor de M. Sert et de bien distinguer les hautes
intentions que le Comte de Kessler avait mises dans son livret.
Deux autres spectacles complétaient la série des "créations":
Papillon; ne fut qu'une assez morne parodie du CarnaflaJ.
Je n'ai pas vu Mida;.

J.

R.

LETTRES ALLEMANDES
ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES ALLE·
MANDS DEPUIS NIETZSCHE, par Henri Gui&amp;IIIX
(Figuière).
DAS POETISCHE B~RLIN, par Heinrich Spiero (Georg
Mt1ller, München, 2 vol).
GEDANKENGUT AUSMEINENWANDERJAHREN,
par Max Da11thtndey (Albert Langen, München, 2 vol.)
L'ouvrage de M. Henri Guilbeaux n'est pas seulement une
anthologie, c'est encore un manifeste. A ssez d'd.
e a1gnenxdcs
.
qualités" universitaires", de la recherche patiente e~ méthodique,
du contrôle des faits, des synthèses lentement elabor~es, peu
enclin à la minutie du philologue et auxraffinementsdel ~~
ou simplement de l'homme de goCit, l'auteur se contente d a'JOU
du tempérament. Il veut agir, et tout lui parait préférable l
. d ynam1que
·
" , voilà des mots
l'inertie : " dynamisme ", " po és1e
qu'il répète avec une satisfaction visible. Il se démène, se
. à gauche, pour a1.der au t n·omphe des
débat, frappe à droite,

lfOTIS

Allemands qu'il aime. Quelques Français déjà se sont mis à les
aimer à travers lui: c'est un hommage que nous tenons à lui
midre, le plus beau, le seul.
M. Guilbeaux en effet nous choque par plus d'un côté.
Prmupé d'abattre les frontières, il abuse de la grosse artillerie.
Certes, nous sommes en France trop délicats. Les goCits et les

d•àts que nous entr~tenons témoignent souvent d'une suffisance qui nous paralyse. L'accueil que nous faisons aux poètes
"barbares" est trop poli, d'une politesse qui tient à distance.
Avon1-nous cependant commis envers les Allemands un déni
de justice aussi monstrueux que M. Guil beaux le laisse entendre? Ignorons-nous aucun de leurs grands nomsl Avons-nous
tardé i accueillir aucune des manifestations essentielles de leur
pentéc l Du naturalisme allemand il n'y avait que Hauptmann
à retenir. Or il ne commença de percer qu'en 1889, de
triompher qu'en I 892, et dès I 893 Antoine jouait ses drames.
D faut relire dans la Freit Bahne de 1893 les articles où des
krivains encore si discutés chez eux se réjouissaient de trouver
en France une intelligente sympathie. Dès l'apparition du
Mldmttr Muunalmanach auf das Jahr I 893, Henri Albert
introduisait auprès des lecteurs du Mercure: Bierbaum,
Dehmel, Hartleben, Holz, Liliencron, Schlaf, Scheerbart,
c'est-à-dire avec les modernes de la première heure les repréaentants d'un lyrisme qui allait prendre le pas sur la littérature
IOCÏale et la prose naturaliste. Nietzsche qui jusqu'en 1890
&amp;ait demeuré inconnu de ses compatriotes au point de songer
à ne publier plus qu'en français, allait nous apporter des
llpirations allemandes une synthèse si éclatante et si totale
qu'aujourd'hui encore n'ignorant rien de lui nous ignorerions
àpeine quelque chose de l'Allemagne.
Sur ce point on ne nous apporte pas de révélation. Reste le
gros de la troupe. Nous le connaissons mal, encore que nombre
de ~tes aient fait l'objet d'études remarquables comme celle
que M. Andler a consacrée à Liliencron. Mais l'ensemble

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI
continue de nous échapper et c'est lui qui importe ici plu
peut-être que les individus. S'il n'y a pour nous que demi-~
à ignorer tel ou tel des _littérateurs allemands, nous ne saun0111
nous désintéresser de la littérature allemande. Elle est actuellement plus que la nôtre l'expression de l'esprit public. Sa
représentants, qu'ils le veuillent ou non, d'instinct se subordonnent à une tendance collective. Ils travaillent à une œum
commune, très une malgré l'apparente anarchie. Sur des chemina
divers tous ils se sont mis en quête du "Neuland ". Chacun
à sa façon tkhe à cet idéal d'une commune culture qui rendnit
à l'Europe, fondues au creuset germanique, toutes les richCSlel
anciennes. La " Kulturpolitik" qui entraine dans un même élan
penseurs, poètes, artistes, artisans, commence de faire sentir
chez nous, presque à notre insu, des effets dont l'importance
historique nous étonnera un jour. Ce mouvement nous avons le
devoir de le connaître.
M. Guil beaux n'en dit pas un mot. Il se défend d'avoir
cherché à introduire dans son travail un ordre fictif. Les poètes,
il nous les présente par ordre alphabétique: ce classement
semble s'être imposé impérieusement à son esprit, et pour des
raisons autres encore que ·celle d'objectivité, car M. Guil~
n'a point de l'impartialité un souci exagér~. Les tendances 1~
importent à lui aussi, mais ce sont les siennes propres qu il
poursuit, et non celles qu'un labeur calme pourrait. a_ïder 1
découvrir chez les poètes dont il s'agit. Homme de parti 111~
pour son parti, et si généreux que soit son rêve de fraternit6
sociale et politique, il lui met sur les yeux un bandeau. ,
On croirait à l'entendre que les poètes allemands n ont ell
d'autre idéal que celui du socialisme et celui de Whitmaa OIi
de Verhaeren. Or le mouvement social qui-entraînait un H_olz,
un Schlaf, un Mackay, un Paul Ernst, Hauptmann à ' :
ans, ne se prolongea guère au delà de 1890, date où app .
l'individuaHsme aristocratique dont Dehmel même a subi )J
.
profonde mfluence.
Pour Whi tman ce n,est qu' en 1892. que

NOTES

165

commença la diffusion de ses œuvres et les Allemands y
cherchèrent surtout, selon la propre expression de Schlaf, " le
.
. .
'
sentiment mt1me et exultant d être relié au tout", une
nouvelle "religion ", une nouvelle possibilité de cette synthèse
que la science demeurait impuissante à faire. C'est la même
religiosité panthéistique qui tout récemment les rapprocha de
Verhaeren en qui ils retrouvèrent une source d'inspiration à
laquelle s'est toujours abreuvée la poésie germanique. Il ne faut
donc point nous faire un devoir politique de rendre accueil
pour accueil. Il est douteux que le torrent d'amour universel
dont .~n nous pa:le soit ~e nature à_ rompre toutes les digues,
quel 1vresse poétique devienne aussi une ivresse politique et
fasse de chaque panthéiste un bon Européen. Il est tant de
manières d'être Européen, outre celle qui consiste à penser
"l'Europe c'est moi!" Sans doute il vient parfois de l'autre
c6té du Rhin un appel comme celui du FestspieJ de Hauptmann
auquel nous ne pouvons rester sourds. Sans doute un Dehmel,
un George, un Rilke brôlent-ils d'une ardeur qui est la nôtre
•~i. Mais en nous tendant les mains il faut que nous sachions
bien, que nous sachions tout.
Or M. Guilbeaux sait ou du moins renseigne mal. Nous lui
reprochons moins de prendre les Moderne Dichtercharaktere une
simple anthologie, pour une galerie de portraits, de dat:r de
i898 les Bliitter far die Kunst qui sont de 1 892, d'abandonner
George à la "compagnie d'un excessif maniérisme dans son
~is isolé" où "personne ne songe à interrompre ses méditations extra-huma1nes
· " , et de comparer sa poésie
· à un "manchon
de .bec Auer " , que d' avoir
· une naturelle répugnance pour cc
qui est profond, une secrète horreur de ce qui ne livre pas son
or ~u conquistador qui passe. Il n'est point le guide que nous
a11nons vo_ulu. La sérénité, le loisir, le labeur lui ont manqué
pour. étudier les détours de la sylve germanique où de plus
avertis se sont égarés. Encore qu'il ne se trouble pas il nous
troubl e, et il· nous trompe en se trompant.
'

�166

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Même alors qu'il croit traduire il trahit. S'en tenant à IJlle
puérile substitution des mots aux mots sous prétexte de
littéralité, il défigure l'lmage, déforme le vers, fausse l'idée. ll
est dupe d'une fidélité superficielle qui lui fait traduire "Wcin
her" : " du vin ici"; " es war eine, die" : "il était une qui",
comme si l'on s'attachait à dire: Nicole, apportez-moi ma
pantoufles : "herbringen mir meine Pantoffel ", alors que la
bonne adaptation irait droit aux représentations - et non plat
aux mots - et les "traduisant" une seconde fois, susciterait en
nous, avec des tournures de notre langue, des états identiqua
à ceux qu'y déterminerait l'original si nous le pouvions lire.
Point n'est besoin pour cela de donner au français une saveur
d'étrangeté qui n'est point dans le texte allemand, ni de &amp;ire
fi des rapports grammaticaux qui sont là non pour la joie des
grimauds mais pour répondre à des nécessités internes. Un
accusatif de mouvement par exemple met entre les mou
allemands une relation qui tient au mouvement de la pem&amp;
elle-même, et traduire " Mein Sohn, in deinen Wiegentra11111
zomlacht der Sturm " par " mon fils, dans ton rêve du berceaa
(in deinem ... ) la temp~te rit en courroux", ce n'est point
rendre cet élan, si caractéristique chez Dehmel, de la tempête
qui jette l'éclat de son rire et de sa fureur dans le rbe de
l'enfant au herceau. Ainsi le mot à mot, outre qu'il fait violente
aux deux langues, détruit le rythme que M. Guilbeaux pourtant
se flatte d'avoir rendu. Souvent il fait violence à la pem&amp;
même comme dans cette traduction de Hofmannsthal, oil tous
•
. do
les mots de l'original se retrouvent, mais le sens r Il s'agit

lfOTIS

Er flog mit Schweigen
Durch flüsternde Zirnrner
Und lôschte irn Neigen
Der Ampel Schimmer

11 a volé dans le silence
Par la chambre murmurante
11 a éteint en s'inclinant
La lueur de la lampe.

Pour terminer signalons Da, poetirche Berlin de Heinrich

Spiero, le second volume surtout. Il oriente nettement le lecteur
dans l'histoire intellectuelle de Berlin depuis 1866. En un

résumé succinct l'auteur a su évoquer fidèlement les luttes du
naturalisme et du symbolisme dans la capitale, c'est-à-dire
presque toute l'histoire des lettres allemandes depuis 40 ans.
Gtdankengut atll meinen Wanderjahren de Dauthendey
complète le tableau de cette évolution. Ici c'est un poète qui
raconte ses souvenirs, sa vie tantôt en Suède tantôt à Münich
,
,
m, Pa~is. Avec beaucoup de couleur, de bonhomie,
d'humour, 11 évoque la bohème littéraire et les artistes qu'il
fréquenta depuis 1892. C'est moins la foire sur la place que
~es figures isolées, saillantes, caractéristiques, qui revivent ici :
ehmel, Stefan George, Przybyszewski, et aussi les peintres,
qu'une solidarité étroite unissait aux écrivains d'alors. Dauthendcy lui-même est tout entier dans ce roman de l'histoire, avec
sa &amp;atcheu~. d'"1mpress1ons,
·
·
son pittoresque
sans apprêt, sa poésie,
sa apontaneité.

~-

DIVERS

vent de printeJnpS :

ln zerrüttetes Haar

... Il s'est courbé
Dans des. cheveux en

Und Kühlte die Glieder
Die atmend glühten

Et a fraîchi les membres
Quis' enflammaient enrespiraat

[Er] bat sich geschmiegt

désordre

...

. ..

LE FILM DE L'EXPÉDITION SCOIT (Thé~tre
Réjane).

Le film de l'expédition Scott est d'une beauté si grave il
donne au c1· n éma une s1. p1eme
. et s1. h aute raison
.
,
d'être, qu'il

�168
1

i

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ne s'agit plus d'y chercher un amusement, mais une émotioa
humaine entre les plus grandes.
Déjà les "chasses aux grands fauves" qu'on nous avait
montrées l'an passé au Casino de Paris, dépassaient de beaucoup
par leur ensemble, leur authenticité et par leur intérêt
documentaire ce que l'on a coutume de voir au cinéma. Mais
le voyage polaire a, par lui-même, une noblesse dont est
dépourvu le voyage équatorial. Est-ce là un préjugé puritain!
Il est évident que l'exploration dans les glaces est, sinon plus
difficile, du moins plus 1pre, plus sévère, plus dépourvue de
toute récompense sensuelle. Mais il y a plus. Les difficultés
vaincues sont d'un autre ordre. Elles ressortissent davantage du
calcul et de la prévision. L'aventurier qui subsiste en tout
voyageur, cède le pas à l'homme de science. Scott ne lutte pas
parmi des intrigues de clans nègres, des moustiques et des
miasmes; il n'a contre lui que les forces loyales de la nature; il
n'a besoin de s'appuyer que sur des camarades. Le jeu ne se
joue qu'entre blancs - et entre blancs d'élite. On peut s'y
montrer sublimes comme dans une tragédie et beaux joucun
comme dans le match le plus chevaleresque.
L'opérateur de l'expédition s'est surtout consacré à 1'étude
de la faune polaire. Quand des cinématographies nous permettent d'approcher de si près la vie des animaux, on ne se dHend
pas d'une sorte d'émotion religieuse, comme devant la célébration de mystères vénérables. On n'oubliera jamais le glissement
du phoque s'enfonçant dans son trou de glace, ni la nafre
sociabilité du petit peuple des pingouins. Mais il y a peut-êue
plus beau encore : ce sont les vu~ montrant la banquise craquant
et se disloquant sous les coups de proue du Terra NOfJa, et les
blocs de glace rebondissant le long des flancs du navire. Et les
simples vues d'icebergs, les simples portraits de ces hoJllllleB
héroïques, dans leurs tentes ou parmi leurs chiens, devaient
suffire à attirer tous ceux qui ont le got'.lt du courage et de la
grandeur. - Un jeune conférencier faisait, pour expliquer

NOTES

ces projections, d'extraordinaires dépenses d'esprit et d'accent
anglais. Il n'arrivait pas à nous empêcher d'être émus presque
jusqu'aux larmes.
J. S.

•••
UN FILM SENSATIONNEL DE M. D'ANNUNZIO
A ROME.
Las de jouer les Coriolan, M. Gabriele d' Annunzio vient de
consentir à rentrer dans son ingrate patrie. Il y rentre triomphalement, mais à vrai dire tacitement, par le cinématographe.
D'énormes affiches à ses couleurs pavoisent Rome, et l'on y lit:
CIJbiria. Si ce titre ne vous dit rien, sachez que tel est le nom
d'une suivante de Sophonisbe, prétexte gracieux et " anacréontique" comme l'apothéose qui termine le film, à nous montrer
Rome et Carthage, Annibal passant les Alpes, Massinissa dans
son camp, des forteresses magnifiques dont la toile clouée, cependant, tremble au vent, des guerres et des machines de guerre,
des cort~ges, des meurtres et des évasions. Sauf la palpitation
de la toile, c'est d'une magnificence inutile, incohérente et sans
beauté. Quelque Bakst de cinéma aura présidé à la mise en
acène, bien que M. d' Annunzio en réclame sur le programme
to~~e ~a responsabilité et tout l'honneur. On ne peut croire
q~ 11 ait apporté tant de soins à une si pauvre chose et que la
misère du libretto conçu par lui ne l'ait pas découragé radicalement. Du moins la partition spéciale arrangée pour accompagner l'action, a d1i rasséréner son âme • à son service au
service de Cabiria, on a mis presque tout Wagner ; à col:sse,
colosse et demi - et quand les consuls romains délibèrent
l'orchestre fait entendre le chant d'épreuve de Walther au
premier acte des Meistersi11ger; le contraste est irrésistible. On
~ e Cabiria sur la scène du Châtelet, en dialecte carthaginois, pour la prochaine saison de Paris. - Et cependant les
~o~aux ne tarissent pas d'éloges sur le compte du grand poète
1~en, créateur du "film artistique ... " On dit que M. Bataille
suivra.
H. G.

�170

LIS REVUES

Voili pour les passions observées dans les autres. Avant-hier me

prouva qu'il en était absolument de même pour les passions que
DOUi ressentons. Pour peindre un ambitieux, il faut supposer qu'il
raaüierait tout à sa passion. Eh l bien, j'ai honte de le dire, samedi
IOir j'étais comme cela. 1 did tltink to sp,sar "!Y old &lt;Vicina par lt(l'Vinz
I" tnt il credito dei suoi brotlters, je me sentais capable des plus
grands crimes et des plus grandes infamies. Rien ne me cofttait
plua. Ma passion me dévorait, elle me fouettait en avant, je périssais
de rage de ne rien faire à l'heure même pour mon avancement,
j'aurais eu plaisir à battre M[élanie), avec qui j'étais. Le lendemain,
la passion diminua, le deuxième jour elle devint raisonnable. J'y
pense encore aujourd'hui 9 janvier ; j'ai beau lire Saint-Simon pour
voir (au perfectionnement près) à quoi je me soumettrais en deveunt auditeur au Conseil d'Etat, je ne le désire pas moins au fond
du cœur.

LES REVUES

Il paraît un peu partout des fragments inédits de Stendhal et.
le moindre a de l'intérêt ; mais il en est peu d'aussi lourds de
sens que celui que publie la REVUE BLEUE du 6 juin. Il est da~
du 7 janvier I 806.
Samedi soir 4 janvier, j'ai peut-être eu le plus fort accès de pauioa
que j'aie jamais éprouvé. Il était si fort et me laissait si peu la
-iberté d'être attentif que, quoiqu'il n'y ait que trois jours, je l'ai
presque oublié.
La passion mise en jeu était l'ambition. Une lettre de mon
grand-père, reçue la veille ou l'avant-veille, la réveilla. Ici le mot
est propre: je relisais l'Avare, j'avais parfaitement senti les premien
actes ; la lettre arrive, je la lis comme par manière d'acquit ; je
reprends ensuite ma lecture, mais je n'étais plus attentif, j'étais 1
me liîurt:r le bonheur que /éprouverais si j'étais auditeur au Conseil
d'Etat ou tout autre chose.
Ces sentiments roulèrent dans mon ~e. Enfin, le samedi soir,
dînant par extraordinaire avec M[élanie ], je devais être le pllll
heureux des hommes par l'amour ; il me sembla entièrement éteÎIII,
et peu à peu je devins d'une ambition forcenée et presque furieuse.
J'ai honte d'y penser, je me trouvais de plain-pied avec les actiom
les plus ambitieuses que je connaisse.
A Grenoble., entendant my great fatlter speakjng of my sisttr
Pauline's possible death, je vis que les caractères étaient bien aie&amp; à
peindre, qu'il fallait tout bonnement se supposer désirable ou haJJsable ce que cc personnage désire ou hait, et raisonner sainement
sa.os jamais reculer devant les résultats étranges ou outrés en apparence auxquels un raisonnement juste pourrait conduire. J'6aÏVÏI
cela sur mon Molière.

Nous lisons d'autre part dans le DIVAN de mai (Deuxième
~our de Stendhal à Paris, I 804) :

1

Le bonheur de la passion de la gloire gagne à la solitude, mais
tootea les autres passions s'y perdent, leur bonheur devient bien

plus difficile.

•••
La rédaction des ECRITS FRANÇAIS a posé a quelques écrivains
inégalement notoires cette indiscrète question : "Votez-vous
ou bien vous abstenez-vous ? Et pour quelles raisons ? "
M. Remy de Gourmont écrit à ce sujet dans la FRANCE
(9 mars).
Il serait pourtant curieux de savoir s'il y a une majorité d'abstentionnistes parmi la jeunesse littéraire d'aujourd'hui, comme je suis
l peu près sür qu'il y en avait et qu'il y en a toujours une parmi
la litt«ateurs de mon âge. C'est là un état d'esprit qui n'a pas d(I
beaucoup changer et que, pour ma part, je m'explique assez bien.
C'est presque un aveu. Oui, je le reconnais : quoique je sois fort
dat/11 à un régime qui,jusqu'ici, a garanti ma liberté d'homm~ et
1141 libtrté d'écri&lt;Vain, ce dont je lui suis très reconnaissant, je n'ai

�LA NOUVELLE RRVUR FRANÇAISE

jamais voté. Mais il est probable que je nt me serais pas abstenu
sous un régime qui les tût menacles ou mime discutles. Baudelaire s'est
vanté, peut-être mensongèrement, d'être descendu dans la rue et
d'avoir fait le coup de feu en 1848. J'ai senti parfois que j'aurais
au moins de telles velléités contre un régime destructeur de la
liberté. Mais le vote m'a toujours paru une opération beaucoup
plus grave : comment choisir entre Dupont et Durand 1
Ce sont là raisons égo'istes. Nous nous plaisions à croire cet
état d'esprit disparu.

LES REVUES

173

et Cézanne se mit à taper comme un sourd sur une table, - com
ment peut-il oser dire qu'un peintre se tue parce qu'il a fait un
mauvais tableau I Quand un tableau n'est pas réalisé, on le f... au
feu, et on en recommence un autre 1
Pendant qu'il parlait, Cézanne allait et venait dans l'atelier
comme une bête en cage. Tout à coup il s'arrêta, et, saisissant un
portrait d'après lui-même, qu'il avait enlevé du cMssis pour agrandir la toile, il essaya de le déchirer ; mais comme ses doigts
tremblaient et qu'il n'avait pas sous la main le couteau à palette si
précieux pour ce genre d'exécutions, il fit un rouleau de la toile, le
cassa sur son genou et le jeta dans la cheminée !

Cézanne dit encore: "Zola n'était pas un méchant homme,
L'OccIDENT publie d'amusants souvenirs de M. Ambroise

Vollard sur Zola et Cézanne. Nous transcrivons cette anecdote
parue au numéro de mai:
Un jour que Cézanne me montrait une petite étude qu'il avait
faite de Zola pendant sa jeunesse, vers x 8 60, je lui demandai à
partir de quel moment Zola et lui s'étaient brouillés. " Il n'y a
jamais eu de fâcherie entre nous, me dit-il : c'est moi qui ai cessé,
le premier, d'aller voir Zola. Je n'étais plus à mon aise chez lui
avec les tapis par terre, les domestiques, et l'autre qui travaillait
maintenant sur un bureau en bois sculpté. Cela avait fini par me
donner l'impression, quand j'allais chez mon ami, que je rendais
visite à un ministre. Il était devenu, (excusez un peu, M. Vollard,
je ne le dis pas en mauvaise part !) " un sale bourgeois".
Il reprit : Je n'allais donc plus que ra~ement chez Zola, - car
cela me faisait bien peine de le voir devenu si gnollt, - quand, un
jour, le domestique me dit que son maitre n'y était pour personne.
Je ne crois pas que la consigne me concernât spécialement ; mais
j'espaçai encore davantage mes visites ... Et ensuite, Zola fit paraitre
l'Œuvre.
Cézanne resta un moment sans parler, ressaisi par le passé ; puis

il continua :
- On ne peut pas exiger d'un homme qui ne sait pas, qu'il dise
des choses raisonnables sur l'art de peindre : mais, nom de D ... , -

mais il vivait sous l'influence des événements ! " Et par ce /
mot, il se peint tout entier, lui, son labeur et sa sagesse.

•••
La revue méditerranéenne l'AI.ol!s promet d'~tre savoureuse
si elle répond à la présentation qu'en a faite Francis Jammes
dans ce curieux morceau :
Un de mes oncles habita le Mexique au temps où les fleurs de
feu éclataient dans la forêt vierge.
Il y escortait des convois d'or qu'il défendait des Indiens qui
parlementaient solennellement, des plumes bariolées au sommet de
la tète et d'autres dressées comme des arêtes le long de l'épine
dorsale et les chevaux trépignant auprès d'eux.
Quand le soleil baissait les gens du convoi que commandait mon
oncle apercevaient l'exploitation, la maison longue et basse si triste
dans l'isolement, île déserte entourée de terre de tous côtés.
La large hospitalité faisait un geste. I.e vieux colon aux cheveux
de coton prononçait : "Cavaliers, soyez les bienvenus 1 "
Et la jeune créole assise sur le banc ne parlait poin., mais ses
yeux plus noirs qu'elle n'était pàle semblaient glisser de haut en bas.
On mangeait des patates, des haricots noirs de la Vera-Cruz, du
canard au chocolat. On fumait après chaque plat. Le rhum circulait.
A l'aube repartaient les gens de l'escorte coiffés du feutre gris,
large, rond, dur, où s'enroulait un serpent d'or. Les vestes étaient

,.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de cuir comme les visages. Les pantalons s•ouvraient comme des
éventails à l'envers sur les bottes, au dessus d'étriers monstrueux.
Cette fille avait reçu un coup de poignard à la face. On avait
envoyé a Mexico, préparée dans l'huile bouillante, la tête d'un
malfaiteur. Le ·cuisinier lisait Virgile. On pissait dans des pots de
chambre d'argent massif.
Mon oncle avait rapporté du Mexique un album que j'ai feuilleté,
tout fait de plumes de colibris disposées en tableaux. L'un de ces
tableaux représentait un Indien a genoux recueillant à l'aide d'un
tuyau le suc d'une plante dont les feuilles ressemblaient à des
poignards glauques et dentelés.
Mon oncle nie disait : "L'lndien extrait de cette sorte d'artichaut
géant une boisson incomparable. C'est le vin de l' A.Loks."

• ••
MEMENTO:

- La Re'llut de Parù (15 mars et1 6 ' juin): "L'illusion
héro'ique de Tite Bassi ", par M. Henri de Régnier; la suite
.,, du " Stendhal " de M. Léon Blum.
- 3me Cahier Yaudois: "Tell", drame en 4 actes de
M. René Morax..
- Le Temps Prisent (1er juin) : "Lettres inMites de Beau) 'marchais " à son père et à s.i sœm Julia ( I 746- I 765).
Il - Le Feu: "Hommage à Mistral".
- Le Mercure de France (1 •r juin) : "Les Noces d'Atalante",
\ par Francis Vielé-Griffin.
- La Phalange (:20 mars) : "Lettres philosophiques" de
Henri Franck.
- Yers et Prost Ganvier-mars) : Des lettres de Ch. van
Lerberghe, les " Nocturnes" de Paul Fort, et la réédition des
'' Chants de Maldoror 1'.
- Les Marches de l'Est (mai): "Hommage au Danemark:
Ogîer le Danois", un conte d'Andersen.
- La Renaimmce Contemporaine (10 mai): "Le Sacre du
Printemps", par Jean Huré.

LES REVUES

1 75

- L'Effort Libre (mai)
•· " Gens" , par p·1erre H amp.
.
- Le MaJtJtte (sérte III) : De curieux dessins de James Ensor.
- .Les Lettres
(15 mai): ,, Des conditi ons d' une 1·1tt érature
,,
h1
cat o ique ' par Philippe Rambaud.

I

REVUES ANGLAISES :

- Tite ~nfish Rl!fliew (Londres). - Avril : Poèmes de:
Georges G1ssmg (posthume) Stephen Philr
H T
B li Id
'
.
ips,
·
· W.
ous e 'etc. Une nouvelle de Grant Watson: "An O d'
Corpse . " - M a1. : "The ve1ls
. of Isis, " par Frank Harris
r mary
et
la fin du roma.n de H. G . Wells.
'
I
- The N~w Weekly. - 30 Mai: une nouvelle de W L
George
: "The little Brown Slave" · Cr1·t1·q ue d es 1·ivres •par•
E
. M. Forster, J. B. Mauson, Edward Garnett . du th 'ât
(la derniere pièce d'Israel Zangwill) par R• A. S·cott' J amcse. re

•••
REVUES lTALil!NNES :

- Rassegna contemporanea (Rome). - 10 Avril : "Il fantasma", nouvelle de Francesco Chiesa.
- La Yoce (Florence). - 13 Avril .• étude. sur 1es rrammentt
,,.
.
li . .
trtc1
de
Clemente
Rébora
publiés
a
la
1·b
.
.
d
1
V
g
. . ,
'
.1 raine e a
oce. _
2 avr1~,: mteressants articles de Guiseppe Prezzolini, notamment : Collaborazione al Mondo ".
- France-Italie (Florence et Paris) · _ 1 er Avn·1 : une étudc
d Lo · C
c
uis hadourne sur Carlo Dossî.

•••
Rl!VUES ESPAGNOLES :

-

N_osotros (Buenos-Ayres). -

Avril : fragment d'un roman

de
Mar10 Bravo ; "la leyenda del Kacuy" p 0 è
.
tr ·
d
•
me tragique en
ois actes, e Carlos Schafer Gallo.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

176

177

Cuba contemporanea (La Havane). -

Avril : Etudes~:
Eu enio Maria de Hostos, par R. Blanco-Fombona. - _Mai .
pré~ace pour une anthologie de poètes cubains, par Ricardo
del Monte.

•••
REVUES ALLEMANDES,

Il nous faut regretter la mort prématurée d'Henry Bauer. Le
jeune savant auquel M. Henri Lichtenberger adresse un regret
. un e e'tude ·. "Nietzsche et Pascal" dont
la
ému pr éparait
.
REv:iE GERMANIQUE publie un fragment. En Pascal N1_etzsche
. t
é à la fois l'ami et l'adversaire idéal, le Juge et
avait rouv
d · h 1 ,,
l'antagoniste de sa propre pensée : "Pascal un ic : le
P ascaI, d 1·t Henry Bauer' pose dans toute sa• netteté tragique fit
roblème de l'instinct et de la raison ... et il le résout au pr~
l'instinct. .. Mais l'instinct pour lequel opte Pasc,al n est
int celui de l' Artiste : "Dans l' Art, dit Nietzsche, 1 homm_e
·t de lui-même comme d'un être parfait. Il est perm~s
JOUI
.
• ·
é "fiquement anud'imaginer un état contraire, un mstmct sp ~1 .
. . .
ière
d'être
qui
appauvr1ra1t,
ammc1ra1t,
man
art1st1que, une
.
•
d
anémierait toutes choses... C'est le cas du vrai c_hréuen, c
·
d' avoir corrompu
l " " Le christianisme a sur 1a conscience
P
asca ·
p
1
" " Lourdauds,
d'hommes entiers par exemple asca •
b
eaucoup
'
.
• "é, u'avez
h 1 d uds que vous êtes avec votre prétentieuse p1t1 q. . o our a
.
· 1 V 01c1 que
r 't là ? Etait-ce un travail pour vos mams . 1"
vous 1a1
vous m'avez mutilé et gâché mon plus beau marbre . 'd lb
- Trois jeunes revues : Die Argonauten' à He1 e erg,
r
à Münich Die Kleine Reflue, à Strasbourg, ont
Da, .arum,
,
G
e la
commencé de paraître. La première rappelle Stefan eorg ' .
. K',etne
• R er;ue peut ddevenir
seconde invoque Flaubert. Die
.
•
·
h
l'organe du jeune mouvement est ettque qm· scmble se e'5mer

t

!'°

en Alsace.
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS,

Jmp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique).

LA MARCHE TURQUE
à M. A. G.

Pour vous j'arrache à mon carnet de route et je
copie, en postscriptum aux insuffisantes lettres que je vous
adressais de là-bas, -ces feuilles plus insuffisantes
encore. Je me proposais de les compléter, de les parachever; je ne puis. On note au jour le jour, en voyage,
avec l'espoir, une fais de retour de recomposer à
loisir les récits, de retracer soigneusement les paysages;
puis on s'aperçoit que tout l'art qu'on y met ne parvient
qu'à diluer l'émotion première, dont l'expression
la plus naïve restera toujours la meilleure. Je transcris
donc ces notes telles quelles et sans en adoucir la
verdeur. Hélas ! les jours les mieux remplis et par les
émotions les plus vives sont aussi ceux dont rien ne
reste sur ce carnet, ceux où je n'eus temps que de vivre.
A contempler l'aridité du sol, l'immense terrain vague
entre Andrinople et Tchataldja, on s'étonne moins que les
Turcs ne l'aient pas plus iprement défendu. Des lieues
et des lieues se déroulent sans une habitation, sans
une ime. Le train accepte tous les détours que lui
proposent les méandres d'un petit cours d'eau, et ces
courbes continuelles l'obligent à une extrême lenteur.
I

�q8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pas un tunnel, pas un pont, pas même un remblai. Un
ingénieur qui voyage avec nous, m'explique que le baron
Hirsch chargé de l'entreprise, était payé à tant le kilomètre~ Une fortune !
Des chiens errants accourent de loin vers le train ; on
leur jette, du wagon restaurant, les restes du repas dans des
sacs de papier qu'ils déchirent.
Entre les touffes d'iris sans fleurs et de roseaux, sur les
bords d'un fossé demi-plein d'une eau grise, collées contre
la vase, des tortues, des familles de tortues, des hordes
de tortues, plates, couleur de boue ; on dirait des
punaises d'eau.
Joie de revoir enfin des cigognes. Voici même
quelques chameaux. De-ci, de-là, de flam,boyantes touffes
de pivoines sauvages - que notre voisine, une riche
Arménienne de Brousse s'obstine à prendre pour des
coquelicots.
Mon compagnon entre en conversation avec un jeune
turc, fils de pacha, qui revient de Lausanne où_il "apprenait la peinture" ; voici sept mois qu'il a quitté pour la
première fois sa famille ; il y rentre avec un volume de
Zola sous son bras : Nana, qu'il dit '' beaucoup aimer"
aînsi que "les livres de Madame Gyp. " 11 se déclare
"jeune Turc" de tout son cœur, et croit à l'avenir de
la, Turquie; mais cela me retient d'y croire.
Ier

mai.

Constantinople justifie toutes mes préventions et
rejoint dans l'enfer de mon cœur Venise. Admire-t-on
quelque architecture, quelque revêtement de m0$quée, on

LA MARCHE TURQUE

1 79

apprend, (et l'on s'en doutait) qu'elle est albanaise ou
persane. Tout est venu ici, comme à Venise, plus
qu'à Venise, à coup de force, à coup d'argent. Rien n'est
jailli du sol ; rien d'autochtone ne se retrouve au dessous
de cette écume épaisse que fait le frottement et le heurt
de tant de races, d'histoires, de croyances et de civilisations.
Le costume turc est ce qu'on peut imaginer de plus
laid ; et la race, vraiment, le mérite.
0 Corne d'or, Bosphore, rive de Scutari, cyprès d,Eyoub !
au plus beau paysage du monde je ne saurais pr~ter mon
cœur, que je n'y puisse aimer le peuple qui l'habite.
2

mai.

Joie de quitter Constantinople, qu'il appartient à
d'autres de louer. Riante mer où les dauphins exultent.
Aménité des rives de l'Asie ; grands arbres proches, où
viennent s'ombrager les troupeaux.
Samedi, Brousse.
Jardin de la Mosquée de Mourad 1er où je me suis
assis, non au bord de cette vasque ruisselante, centre de
la terrasse en balcon, mais tout à gauche de la terrasse,
sur la margelle de marbre d'une autre vasque plus petite ,
qu'abrite un kiosque de bois peint. Une simple ouverture
ronde, du cœur profond et. frais du bassin, pousse un
gonflement d'eau qui palpite, silencieuse éclosion de la
source -au dessus de laquelle longuement je reste penché.
Au fond du bassin également, mais sur le c&amp;té, une autre
boyche exacte boit. Dans ce plateau de marbre, où l'eau

�180

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se repose un instant, de minuscules sang-sues se promènent.
Sur le mlll' blanc de la mosquée s'agite l'ombre d'un
platane. A la manière de Sienne, mais selon ~ tout
autre esprit, un arceau simple et presque sans relief sw:monte et fiance deux plus jeunes arceaux. Dans le cet.rait
du relief. les nids d'un peuple d'hirondelles. A mes pieds
le vert S~hel de Brousse, où s'étend la paix lumineuse.
Il fait tranquille. L'air est ineffablement limpide; le ciel,
clair comme ma pensée.
Ah ! ah I recommencer à neuf, et sur de nouveaux
frais ! Éprouver avec ravissement cette tendr~sse exquise
des cellules où filtre l'émotion comme un lait... Brousse
aux épais jardins, rose de pureté, r~s~ ind~lente à l'ombre
des latanes, se peut-il que ne t ait point connue ma
jeun~? Déjà ? Est-ce un souvenir ~ue j'habite ? Est-cc
bien moj qui suis assis dans cette petite cour ~e mosquée,
. et mo1· qui t'aime ? ou rêvé-Je seulement.
mo1. qui. respire,
de t'aimer?.. Si bien réellement j'étais, aurait-elle volé s1
près de moi, cette hirondelle ?
Dimanche. Brousse.
Dès que j'aime un pays, c'est pour so~aiter d'y ,vivre.
Mais ici je ne ferais point d'amis. Ma solitude ne s afparente qu'aux arbres, qu'au bruit des eaux courantes, qu aux
ombres que tressent les treilles au dessus des ru~ _d~
marché. Le peuple est laid ; c'est l'écume que les cmhsations ont laissée.
1
Cinq petits juifs nous accompagnent aujourd'hui de a
M quée Verte 1·usqu'au bazar et à l'hôtel. Chacun d'eux
œ
semble
de race différente, et de deux se ulemcn too

1A MARCHE TURQUE

181

devinerait qu'ils sont juifs. Ce sont des juifs d'Espagne,
ainsi que tous les juifs de Brousse. Ils fréquentent l'école
française et parlent notre langue avec une déconcertante
abondance. lis demandent à notre compagne : - "C'est
vrai, Madame, que dans la France chaque chien possède
un maître?., - et encore: - "Dans la France, n'est-ce
pas, l'eau n'est pas bonne et on ne peut boire que du
vin?"
Chacun d'eux se propose de gagner Paris dans deux
ans, après un premier examen, puis, là-bas, de pousser plus
loin ses études à l'école juive orientale d' Auteuil, pour
enfin devenir Monsieur.
Mardi.
Le premier jour je n'achetai qu'une petite coupe de
porcelaine, vieille et qu'on edt cru venir d'un Orient
plus lointain. Elle est grande à tenir dans la main. Des
dessins b]euitres couvrent un fond de jaunitre blanc
craquelé.
Rien de plus décevant d'abord que ce bazar où nous
fîmes ce premier jour une promenade désenchantée. Au
dessus des boutiques banalisées, les écharpes de soie uniformément bariolées nous faisaient fuir. Mais le second
jour nous entr~es dans les boutiques...
Ce second jour j'achetai trois robes ; l'une verte et
l'autre amarante ; chacune striée de fils d'or. La verte a
des reflets violets; elle convient aux jours de méditation et
d'étude. L'amarante a des reflets d'argent ; j'en ai besoin
pour écrire un drame. La troisieme est couleur de feu ;
je la revêtirai les jours de doute, et pour aider l'inspiration.

�LA MARCHE TURQUE

I

8J

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

182

Ces robes obligèrent l'achat de chemises orientales,
aux larges manches non boutonnées ; puis des souliers
turcs à semelle concave, ol) le pied se sent étranger.
Comme je m'en revenais du bazar, je vis, ce matin-là,
dans l'étroite rue qui fuit au loin vers la montagne, deux
mulets chargés de neige ; elle avait été recueillie sur
l'Olympe; une étoffe de laine l'enveloppait à demi, la
soutenait et la préservait du contact pénétrant des cordages ; de chaque c6té du mulet on aurait dit un bloc de
marbre.

J'ai découvert, un peu au dessus de la ville, un lieu
de repos délectable ; l'herbe où s'étendre est fraîche ;
un rideau de hauts peupliers y répand une ombre légère.
Devant moi se déploie la ville ; à mes pieds le torrent
qui la traverse et que tant6t je remontai, loin, m'enfonçant dans ce ravinement dernier de l'Olympe, aride et
laid, mais qui me promettait un peu plus haut, aperçu de
très loin, un troupeau de chèvres que paissait sans doute
un berger. Ah! que d'heures ainsi je perdis, sur les pentes
de l' Apennin ou de l' Aurès, à suivre les brebis ou les
chèvres, auprès des pâtres, pâtre moi-même, écoutant le
chant de leur rustique flt1te murmurer à mon cœur :

Utinam ex vobis unus...
Brousse. La Mosquée Verte.
Lieu de repos, de clarté, d'équilibre. Az.ur sacré; azur
sans rides ; santé parfaite de l'esprit ...
Un dieu exquis t'habite, 6 mosquée. C'est lui qui

con cille et permet la suspension spirituelle, au milieu de
l'ogive et, la rompant, de cette pierre plate, là, précisément _là ou devraient se rencontrer les deux courbes, à cet
endroit secret, actif, qui prennent aise, à ce lieu de cotncidence et d'amour, qui font trève et s'offrent à se
reposer. 0 sourire ubtil ! Jeu dans la liberté précise !
Que tu en prends donc à ton aise, délicatesse de mon
• 1
esprit
..•.

_Longtemps j'ai médité dans ce saint lieu, et j'ai compns enfin que c'est ici le dieu de la critique qui attend
nos dévotions, et que c'est à l'épuration qu'il invite.
Brousse. Mercredi.
Cette nuit une étrange, incompréhensible rumeur nous
a réveillés ; sorti du plus profond sommeil j'ai d'abord cru

aux préparatifs de mes voisins qui devaient partir vers
6, he~res ; mais, regardant ma montre, j'ai constaté qu'il
n était que 3 heures du matin. Non ; le bruit venait du
dehors ; des gens couraient, poussaient des cris, et à
travers ces cris distincts on percevait une grande clameur
continue faite d'une masse d'appels et de lamentations •
puis des détonations sourdes, d'autres plus claires, cou~
de feu d'autant plus inquiétants qu'ils partaient à la fois
de différents quartiers de la ville. Un instant j'ai pu croire
à, une émeute, un massacre (à quoi l'on peut toujours
5 ~ttendre dans ce pays), une S;iint-Barthélemy d' Arméniens, de Grecs, de juifs... ou d'étrangers. J'ai couru
à ma fenêtre: une grande lueur inégale et rouge éclairait
tragiquement
.
les hauts arbres ; ces coups de feu étaient
un tocsin d'incendie.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le foyer semblait tout proche ; je ~e suis habillé en
hàte. A quelque cent mètres de l'htltel, c'était une
distillerie et un débit de boissons qui br-dlaient. Le feu,
quand je suis arrivé, battait son plein ; la foule s'empressait dans un désordre indicible, avec des vociférations, des
hurlements que je ne sais s'ils devaient exprimer la terreur
ou exciter à l'ouvrage ceux qui couraient portant de l'eau
dans de misérables bidons de zinc à demi-crevés. D'autres
maisons étaient proches, en bois pour la plupart, et le
souvenir des derniers incendies de Stamboul hante encore
les esprits... J'eus une demi-heure durant, un spectacle
rare ; puis les pompes sont arrivées ; non point une ou
deux, mais, presque à la fois, huit ou dix, répondant
à l'appel des coups de feu, de tous les postes de la ville.
Et, comme ici l'eau surabonde, l'incendie a vite été circonscrit puis maté. L'aurore paraissait quand je suis
retourné dormir.
9 mai. En route pour Nicée.

J'aurais quitté Brousse avec moins de regrets il y a
quelques jours ; cette petite ville est d'un charme, d'une
beauté très mystérieusement captÎvé\nte. Tout d'abord j'y
recherchais trop mes souvenirs d'Algérie et je me désolais
de n'y trouver ni musiques, ni vêtements blancs, et rien
que de hid~ux visages ... Mais comment oublier désormais
cette promenade du soir, hier, à l'heure des muezzins, et
prolongée jusque dans la nuit, par ces ruelles silencieuses,
coupées de cimetières en jardin ; et cette vue enfin sur la
ville entière, baignant, flottant dans une fumée bleue que
perçaient les hauts minarets.•.

LA MARCHE TURQUE

Nous avons quitté Brousse dès cinq heures. Le temps
était couvert ; une brume assez épaisse voilait les derniers

plans, comme ce rideau de tulle gris qu'on fait tomber
dans les fécries pour changer la toile de fond. Les arbres
au bord de la route en paraissent plus énormes encore.
Au dessous de ces grands arbres qui surgissent du brouillard par instants, une culture continue de petits m11riers
nains occupe en rangs serrés les environs immédiats de
Brousse. ~lus loin ce sont des champs, puis d'assez vastes
espaces vides. La route enfin s'élève lentement et les espaces
labourés se font plus rares. Les Grecs, les Arméniens
cultivent ces champs; presque jamais les Turcs; de sorte
que, sans l'immigration, resterait à peu près à l'abandon la
terre. C'est du moins ce que nous affirme notre drogman,
juif de Buenos-Ayres, qui parle toutes les langues excepté
l'hébreu, sujet du sultan, italien d'origine malgré son
nom allemand, si difficile à prononcer qu'il a dt1 prendre
un nom de guerre.
Nicolas porte un costume de globbe-trotter : nickerbocker, guètres de cuir verni. Son fez est doublé d'une
coiffe ; il le soulève souvent pour s'éponger, car il a la
sueur facile, et découvre un chef rond et ras. C'est sur
les conseils d'un médecin de ses amis qu'il se rase : au
Caire il avait mal aux yeux, à cause des mouches et du
sable ; alors ce médecin lui a dit : rasez-vous et, tous les
matins, trempez-vous les yeux dans du jus de citron.
Depuis ce jour il est toujours rasé et n'a plus jamais mal
aux yeux.
Il porte beau, se rengorge, est familier avec les autorités
du pays, obséquieux avec les étrangers, hautain avec les
inférieurs, fort de tout l'argent des touristes qu'il accom-

�186

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pagne. Sur quoi que ce soit qu'on l'interroge, il a réponse
prête et continue de répondre longtemps après qu'on ne le
questionne plus.
Comme la montée se fait plus rude, nous descendons
de voiture. Nicolas accoste les gens sur la route. Ici c'est
un berger ; plus loin un bi1cheron qui plie sous un fagot
et sourit en nous voyant passer. Nicolas pointant du
doigt vers son visage ;
- Regardez ses dents ! Et jamais il ne les lave.
Charmant jeune homme ! Extra-extra ! Sont tous comme
ça dans ce pays. J'en ai jamais vu un pareil. Regardez
ce qu'ils sont contents de voir des étrangers. Ça est
intéressant. Rien que ça vaut le voyage. Etc.
A propos de tout et de n'importe quoi il répétera ces
formules.
Émotion de découvrir dans la montagne le daphné
buissoneux de Cuverville, tout en fleurs. La flore n'est
pas très dépaysante : je retrouve les cistes de l'Ésterel,
mêlés aux églantiers de Normandie. Mais chaque plante
ici paraît plus robuste et plus pleine, étalant un feuillage
intact. Sans doute ces plantes doivent leur parfaite santé
à la grande abondance d'oiseaux qui les débarrassent des
insectes.
Que d'oiseaux ! chaque arbre en est peuplé ; le brouillard pénétré de leurs chants mélancoliques. Les Turcs
religieusement les protègent. A .Brousse s~ la place du
marché circulent tranquillement deux vieux vautours
pelés et quatre cigognes blessées. On en voit partout, des
cigognes; elle m'amusent comme au premier jour et me
consolent un peu de l'absence des chameaux.

LA MARCHE TURQUE

_Vers neuf heures le brouillard s'est levé, puis entr'ouvert
après que nous ei1mes doublé la montagne et nous avons
pu voir derrière nous tout le massif neigeux de !'Olympe.
D'abondantes pluies ont défoncé la route. Certes elle
est pavée par endroits, à la manière des routes du Roi ;
mais les pavés alors sont si inégaux, si énormes, si mal
enfoncés, que le mieux est de quitter la route et de faire
sa piste à côté. On a confié la réfection d'une partie de
cette route à un Français que nous avons rencontré tout
à l'heure. Il était à cheval et nous a escortés quelque
teipps ; puis il nous a laissés à l'extrémité de sa concession, nous prévenant que la route allait " devenir
mauvaise ".
Elle côtoyait d'abord une immense étendue marécageuse, naguère cultivée paraît-il, mais au milieu de laquelle,
il y a quatre ans, des sources inopinément ont jailli couvrant les culturCJi d'une eau sans écoulement, d'une eau
morte, où les roseaux ont remplacé les céréales et les
grenouilles les moineaux. Elles font d'un bord a l'autre
de l'horizon un extraordipaire vacarme ; et nous nous
demandons si les faucons qui planent au-dessus des bords
du marais s'en nourrissent, car il ne semble pas qu'il y ait
là pour eux rien d'autre à chasser. Parfois pourtant s'envole
une poule d'eau ou une sarcelle. Sans doute dans le
milieu du marais hante un plus étrange gibier ; des
pélicans, dit-on ; et mes regards obstinément fouillent
l'épaisseur des joncs, des roseaux dont les hampes seches
et les aigrettes fanées de l'an passé suspendent une sorte
de nuage roux au-dessus des fraîches lances vertes.
A Yeni Cheir cependant nous retrouvons une route

�188

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

meilleure ; mais nous avons perdu tant de temps que nous
n'arriverons à Nicée qu'à la nuit.
Oh! que la lumière était belle! quand, ayant franchi
le col, je découvris l'autre versant ... J'avais laissé mes
compagnons regagner les voitures et continué seul à pied
la montée, biaisant, pressant le pas, désireux d'arriver
avant eux au col et de- m'y attarder un instant ; mais il
se reculait sans cesse, comme il advient dans les montagnes
où la hauteur qui paraît la dernière en cache une autre
plus lointaine, d'où se découvre encore une nouvelle
élévation. C'était l'heure où les troupeaux rentrent qui
animent les pentes du mont, et je marchais depuis longtemps dans l'ombre où chantaient avant de s'endormir
les oiseaux.
Sur l'autre flanc tout était d'or. Le soleil se couchait
par dela le lac de Nicée vers lequel nous allions descendre,
qu'éblouissait l'horizontal rayon. On distinguait, à demicaché par la verdure, le petit village d'lsnic, trop au large
dans les murs de l'antique cité. Pressées par l'heure, nos
voitures sans frein dévalèrent d'un train de chute, dédaignant les lacets, coupant court au gré de périlleux
raccourcis. Je ne comprends plus bien ce qui fait verser
les voitures, puisque les n6tres n'ont pas versé.•• Au pied
du mont, les chevaux se sont arrêtés pour souffler ; une
source était là, et je crois qu'on les a fait boire. Nous
étions repartis de l'avant. L'air était étrangement tiède;
des nuées d'éphémères dansaient dans la dorure du couchant. A notre droite, bien que le ciel fflt déjà sombre,
on ne voyait pas une étoile ; et nous nous étonnions que
p'Ô.t briller déjà si fort Vénus, unique, au dessus de l'em-

LA MARCHE TURQUE

brasement du ciel. Comme nous allions franchir la porte
~'Hadrien, la lune a commencé de paraître par dessus
1épaule du mont, la pleine lune, énorme, subite et
sur~renante comme un dieu. Et depuis ma première
amvée à Touggourt, je ne crois pas avoir gotlté d'émotion
p~us ~trange que cett~ _entrée de nuit dans le petit village
d Ismc, honteux, mo1S1, décomposé de misère et de fièvre
blotti dans ses décombres solennels et dans son tro;
énorme passé.
Après un bref repas fait des provisions que nous avions
emportées de Brousse, nous sommes ressortis dans la nuit.
Le clair de lune était doux et splendide. Fondrières au
sortir de l'auberge; le sol semble pourri. Devant la porte
un enfant immobile, appuyé contre le mur• son visage est
' au hasard.
rongé d' un chancre. Nous nous aventurons
A l'extrémité d'une rue défoncée l'espace s'ouvre; devant
nou~ de larges_ fleurs piles, dont on n'aperçoit pas la tige,
de-c1 de-là faiblement se balancent et semblent flotter•
c'est un champ de pavots. Non loin une chouette pleur~
sur la ruine d'une mosquée; l'oiseau s'envole à notre
approc_he ... Nous retournons vers le mystérieux village
assoupi ; pas un feu ; pas un bruit; tout semble mort.

10

mai.

~n vo'.ture jusqu'à Mekedje; puis en wagon jusqu'à

Eski Che1r. Plaine immense et sans agréments, où règne
en toute stîreté la lumière. Parfois un grand troupeau de
ces buffles noirs que déjà nous admirions à Constanti-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nople ; des cigognes. Mon œil g011te inlassablement
l'inépuisable attrait de l'espace.
12

1

l\'1

l
11

l111
111

1

mai.

A 5 h. du matin départ d'Eski Cheir où nous 1avons
passé la journée de la veille. Le train s'engage dans la passe
mystérieuse que l'on distinguait au sud-ouest de la ~ille.
Vallée étroite entre des monts de terre rouge effritée;
monts point très hauts, et de hauteur partout égale,
comme passés à la toise, qui s'achèvent en table; sans
végétation aucune. Noblesse étrange de cette vallée sous
ce ciel admirablement pur.
Bient6t les collines, aux deux côtés de la rivière,
s'abaissent encore; le sommet des collines s'argente;
quelques pins font une moucheture à leurs flancs. On
entre enfin dans une sorte de plaine semée de singulières
efflorescences rocheuses. De loin en loin quelques villages,
chacun d'èux doublé d'un cimetière planté de menhirs.
Puis de nouveau le pays change. Le sol perd sa rougeur.
Une mince rivière que bordent de petites berges abruptes,
hésite en maints détours entre les larges plis du terrain.
De grands labours s'étendent, jusqu'au pied de ces étranges
sursauts rocheux, qui, de loin en loin,' crèvent· la terre
par surprise, sortes de citadelles grises, baroques, que
verdit un peu le lichen et que tapisse aux endroits plans
un gazon ras. La terre est cultivée, mais où sont les
cultivateurs? Aussi loin qu'on peut voir, et depuis assez
longtemps, plus un être, plus un village, plus même une
tente isolée.

LA MARCHE TURQUE

Afioun Kara Hissar.
"Le cM.teau noir de !'Opium". Empire du morne e
de la férocité. Alentour de la ville, de grands champs de
céréales, mais pas trace des champs de pavots dont parle
Joanne et qui sont, prétend-il, si beaux au mois de mai.
Notre train rapatrie grande quantité de soldats. Ceux
que nous avons trouvés dans le train en montant à Eski
Cheir viennent d~ Constantinople ; ils ont fait la guerre
des Balkans, et sortent enfin à· présent des h6pitaux ou
des prisons. Ceux qui montent à Afioun Kara Hissar
reviennent par Smyrne du Yemen, apres avoir réduit une
insurrection des Arabes. Terriblement réduits eux-mêmes.
La plupart sont loqueteux, sordides ; quelques uns semblent moribonds. Nicolas nous appelle pour nous en
montrer un qui n'a plus qu'une guêtre et, à l'autre jambe,
qu'un soulier; qui n'est plus vêtu que de' hardes. Son
pantalon de toile, déchiré, retombe sur la jambe sans
guetre. Sa maigreur est hideuse et sa faiblesse telle qu'on
a d-ô. le hisser dans le train. Sur le quai de la station
d'Afioun, d'abord, il restait assis sur un sac; un camarade
était penché vers lui, et sans doute lui proposait quelque
nourriture, à qui le moribond répondait en balançant la
tête; son regard me rappelait celui d'un chameau abando~né le long de la piste entre M'reyer et Touggourt
qui, un instant, souleva la tête pour regarder passer
notre voiture, puis qui la laissa retomber ; à la fin il
accepte un peu d'eau, ou je ne sais quoi, que l'autre soldat
lui. fait boire, et pour remercier il essaie un sourire,
grimace affreuse qui découvre toutes ses dents.
- Madame a vu comme il est vêtu, dit Nicolas. Sont

�192

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tous comme ça dans l'armée turque. J'en ai jamais vu un
pareil!
A une petite station après Aki Cheir, nous le vîmes
descendre. Il semblait n'être pas s1lr de devoir descendre là.
Etait-ce bien son pays ? On ei1t dit qu'il ne le reconnaissait pas. II n'était reconnu par personne. ~l fit le_salut
militaire en passant près d'un chef, qui ne lUJ rendit pas
son salut. Une grande quantité de gens était _ven~e du
village, distant de plusieurs kilomètres. Le tram s -arrê~
quelque temps et nous vfuies • tout ce monde repartJT
joyeusement dans des voitures, em~enant les nouv~aux
arrivés. Nous nous attendions à le v01r monter dans lune
d'elles. mais non, et quand aux abords de la station ne
resta pÎus personne, de notre train qui s'éloignait no~
le vîmes faire quelques pas en avant sur la route, puis
demeurer la, tout droit, tout seul sous le soleil.

la

La voie s'élève assez rapidement jusqu'aux hauteurs d'où
l'on domine la plaine immense qui s'étend vers le nord
jusqu'a Angora. Le soleil se couche tandis que nous franchissons la passe qui mène dans l'autre plaine, ~elle ~e
Koniah qui s'étendra jusqu'au Taurus. L'ombre l emplit
déja. Quand on arrive à Koniah il est nuit close.

Koniah.
Madame M. de S. est ici la seule femme, comme nous
sommes les seuls touristes. Les gens qui prennent leur
repas près de nous sont ici pour affaires ; de toutes les

LA MARCHE TURQUE

nationalités; mais rien qu'à les voir on comprend qu'ils ne
viennent pas à Koniah pour des prunes.
L'hôtel est à côté de la gare et la gare est loin de la
ville; un petit train y mène à travers la plus morne banlieue•.• Mais avant de parler de Koniah, je dois dire à quel
point je m'étais monté l'imagination sur cette ville. C'est
aussi que je croyais encore (et j'ai du mal à ne pas croire)
que plus on va loin plus le pays devient étrange. II n'y a
pas tres longtemps que le chemin de fer permet d'aller
presque aisément à Koniah. Avant de partir, j'avais vu 1a
p~otograp~ie d'admirables.restes de monuments seldjouc1des que Je devais trouver ici. D'apres eux je construisais
toute la ville, somptueuse et orientale à souhait. Je savais
enfin que c'était la ville des derviches, quelque chose
comme un Kairouan turc...
Et sitôt après le dîner, l'esprit affarné de merveilles et
prêts à toutes les stupéfactions, G. et moi nous étions sortis
dans la nuit; nous ne savions pas que la ville était si
distante et la solitude autour de l'hôtel nous surprit.
Quelques lumières aux côtés d'une large avenue étaient
celles de médiocres cafés et de quelques échopes sans
caractere ; puis un espace béant plein de nuit. A quelques
~ntaines de metres pourtant une clarté beaucoup plus
vive nous attira ; quelque casino, pensions-nous• non .
, .
'
,
c étaient les lanternes-phares d'une auto - celle d'EnverBey, apprîmes-nous le lendemain, qui va de ville en ville
s'assurer des forces dont dispose encore la Turquie. Malgré toutes les promesses qu'il put faire de ne reprendre
point la guerre avant cinq ans, ce voyage ne nous dit rien
qui vaille et nous entendons circuler, depuis que nous
sommes en Anatolie, les bruits les plus inquiétants.
2

�LA MARCHE TURQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1 94

Nous rentrames ce premier soir fort déconfits de notre
exploration nocturne. Le lendemain, levé dès avant cinq
heures, je pris le premier train pour la ville.
Il faut bien finir par avouer que Koniah· est de beaucoup ce que j'ai vu de plus hybride, de plus vulgaire et
de plus laid, depuis que je suis en Turquie, comme il faut
avouer enfin que le pays, le peuple tout entier dépasse
en infirmité, en informité l'appréhension ou l'espérance.
Fallait-il venir ici pour savoir combien tout ce que vis en
Afrique était pur et particulier ? Ici tout est sali, gauchi,
terni, adultéré. Certes Koniah se banalise un peu plus
chaque année,surtout depuis que l'atteint le BaghdadBahn;
surtout depuis qu'un décret de police vient d'ordonner,
pour des raisons de salubrité, la démolition de toutes les
maisons à toit plat et leur reconstruction selon un modèle
à toit de tuiles; mais il faudrait, je suppose, remonter, non
pas de vingt ou de cinquante ans en arri~re, mais bien de
quelques siècles pour retrouver à Koniah quelque authentique et particulière saveur. Pour ajouter à sa disgrke, (je
devrais dire plut~t: à sa défaveur dans mon esprit) Koniah
par sa position par rapport à la montagne voisine et à la
plaine, rappelle irrésistiblement Biskra. Mais combien ces
montagnes sont moins belles, et de couleur et de formes, que
les monts de l'Hamar Khadou; combien moins b.elle que le
1
désert, cette plaine; moins beaux ces arbres que les palmiers, et que les Arabes ces Turcs.
Dans tout le vaste pays parcouru, à peine avons-nous
rencontré de-ci, de-là, quelque costume ou quelque figure
sur qui le regard e1Ît plaisir à poser, de quelque Tzigane,
ou Kurde, ou Albanais amené jusqu'-ici on ne sait par
quelle aventure. Pour les autres, tant Turcs que Juifs, tant

Arméniens que Grecs ou ue Bul
I 95
de fez me paraissent é l q
~es, tous ces porteurs
ga ement laids . et h
races aux vocations . d'
'
c acune de ces
SI
1verses que
l è
tourbe épaisse chaque c6té d 1
con~ o~ rent en une
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e ~ Turquie s1 parfois l'une
ma sympathie c'est l
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qu'on l'opprime.
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orsque J apprends
L'aspect général de la ville m'ind·
les quelques fragments d l K . ispose même contre
•
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· on pour me l f: ·
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de ces faîences et de c
'
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l on trouve en Tur . d
'
me tout ce que
vient d'ailleurs.
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J'ai grand amusement à retrouver
drogman qui prétend
•
. .sur une place notre
connaitre s1 bien K . h Il ,
pas encore 6 heures. Je le soupçon
orna • n est
f,
pour la première fo1's . .t ·1
ne ort de venir ici
. v1 e I apprend
Al
nous ne soyons levés.
son ro e avant que
Enver Bey quitte Koniah ce m .
train spécial l'em è
N
. atm à onze heures. Un
m ne. ous assistons à
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nous laisse pénétrer sans d'ffi 1 é
_son part. On
' d .,
t eu t s sur le qu . d l
ou éJa sont rassemblés mamts
.
représe tan a1d e a gare,
alfa.ires et de 1 C
.
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·d
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esco-turc • p 1
assis devant une table', d~r a porte o~verte on les voit
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,

�196

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.
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ment écartés. on distingue a a roi
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le énéral allemand von Liman.
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défilent successivement des boys s
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.
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" Enver Bey
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tuer pour " a cause.
repartira ~onte~t.
t la députation des derviches. CeuxIl reçoit mamtenan
. bl , l
és sont reconnaissa es a a
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deux landaus ont amen ,
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ci que
fé . les coiffe . certains sont assez ignes,
bombe au ca qui
dé are~aient point la cérémonie du
d'aspect noble, et ne p
1 es uns d'entre eux
.
ns même que que qu
BourgeotS ; avouo .
Il .
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. . tre et protester sans o
ce nouveau m:1;eur fidélité ; leur grand chef escortera
dévouement et e
Afi
les généraux et les
Enver Bey jusqu'à
oun, avec
journalistes.
.
t tout le long du
L diverses députations se rangen
.
.es l
L'heure a sonné. Enver monte en wagon'
quai de a ~are, .
. . t de démarche très assurée; on
il est de taille bien pnse_ e . d c6té Liman suit, très
sent qu'il ne regarde 1ama1s e trop. gras, les cheveux
trop rose un peu
l
grand, un peu
'
·s derrière eux la fou e
.
·s bel homme; put
gnsonnants, mai
J crois assister à une scène de
des notables se presse... e
cinématograph~.
l' E ver Bey reparait à la fenêtre
Le wagon s est emp i. n

LA MARCHE TURQUE

1 97

et commence une série de petits saluts de la main tandis
que le train s'ébranle lentement aux sons de la polka des
roses exécutée par des instruments de cuivre avec une
bouffonne profusion de couacs.
Cet après-midi nous allons à la Mosquée des Derviches.
Un jardin clos l'entoure; faisant face à l'entrée de la
Mosquée, une suite de petites salles, qui sont je crois les
chambres des derviches célibataires, ouvrent sur le jardin,
qu'elles enclosent. D'autres salles plus grandes et de plus
bel aspect sont réservées aux dignitaires. Avec une courtoisie exquise l'un de ceux-ci, au nom du chef des derviches, nous invite à nous asseoir un instant. Nous entrons
dans une sorte de kiosque, largement ouvert de deux
côtés sur le jardin, à l'extrémité du bàtiment où sont les
logements des derviches.
Aucun meuble ; point d'autres sièges que ces bancs
latéraux où nous nous asseyons. Ah l combien volontiers,
déchaussé, je m'accroupirais sur ces nattes, à la manière
orientale, ainsi que je faisais dans la Mosquée Verte !...
On nous offre le café. A travers le drogman j'exprime
nos regrets de n'être point à Koniah le jour qu'il eüt
fallu pour assister à une de leurs cérémonies hi-mensuelles.
C'est, plus encore que leur danse au tournoiement monotone et que avions pu voir à Brousse, leur musique que
je regrette. Je voudrais connaître l'age de cette musique,
et si dans tous les couvents de derviches elle est la même ?
Quels sont leurs instruments? ... Pour répondre à mon
insistance, l'un des derviches va chercher deux longues
fl6tes de bambou, à embouchure terminale, et un carnet
assez volumineux qu'ils me tendent, où, récemment,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ils ont transcrit selon la notation classique le répertoire
complet de leurs airs. Je doute si le dessin de leurs subtiles
arabesques mélodiques n'a pas beaucoup souffert de cette
notation et s'ils n'ont pas dô, pour le clouer sur notre
gamme, souvent détériorer la mélodie. Est-ce d'après
cette transcription qu'ils vont jouer de leurs instruments
ou chanter désormais? ...
Sur ma prière, aimablement ils commencent à souffier
dans leurs roseaux ; mais l'une des flCltes est trop sèche
et s'anime mal; l'autre, qu'elle suivait à l'unisson, s'essouffie ; et bientôt prend fin cc concert de complaisance,
au demeurant fort ordinaire.
ous ressortons dans le jardin. Il est plein du parfum
des fleurs et des rires discrets d'un jet d'eau. En regagnant
la mosquée nous passons non loin des autres salons des
derviches ; ils forment baie sur le jardin ; ce n'est qu'un
large alvéole, recueil d'ombre et de méditation. Dans
plusieurs de ces alcoves nous voyons assemblés des
derviches, assis à la mode persane, comme dans une
miniature.
Ce sont s1'.lrement de tres saintes gens, ces derviches,
mais au grand calme de ce lieu si peu d'austérité est
mêlée, ce jet d'eau conseille si peu la prière, qu'on ne
s'étonnerait pas beaucoup si le miniaturiste avait pris
fantaisie çà et là d'ajouter quelques bayadères.
Dans la mosquée, une salle vaste et claire est consacrée
aux tournoyantes pratiques de ces Messieurs. Tout à
c6té s'ouvre une salle non moins vaste, mais plus obscure,
que les tombeaux de saints illustres sanctifient. D'ignobles
tapis modernes couvrent le sol. Du plafond pend un
nombre incroyable de lanternes et lustres de toutes sortes;

LA MARCHE TURQUE

t~us outrageusement neufs et du plus abominable goôt.
S1 peut~tre pourtant Je
· m,approc he d, une suspension
de cuivre qui me paraît d'art byzantin, je m'aperçois
p~~q~e aussitôt qu'elle est moderne, de vulgaire travail et
d ~nd1scret éclat. Le derviche qui nous accompagne m'explique alo~ ;ue la, vraie lampe est partie en Amérique
et que ceci n est qu une copie que le collège des derviches
a accepté à la place. Il dit cela comme une chose toute
naturelle, sans gêne aucune, et prêt je pense à accepter
quelque nouveau troc de ce genre - si seulement restait
e~core dans ce lieu vénérable quoi que ce soit qui valut
d être convoîté.
De Koniah à Onchak.
Al
· de S...... on entasse dans les wagons de
.. a station
tro1s1ème de notre train quantité de recrues, insoumis ou
déserteurs. Des mères sanglotent sur le quai. Eux affectent
une grande insouciance, et le wagon s'emplit de rires et
de chants joyeux. Ils ont gardé pour la plupart leur
cos~me de la campagne, divers, mais de couleurs chaudes
~t vives et faisant à travers le bariolage, d'un bout à
l autre du wagon, une plaisante et riche harmonie.
A la station qui précède Ak-Cheir montent deux
russ es, IDOUJI··1cs dont 1a mise, le visage, dont tout l'aspect
surprend étrangement ici. Le bas de leur visage est noyé
dans une barbe épaisse ; un chapeau de feutre mou est
ra~attu sur leurs yeux ; de grandes vareuses les couvrent,
qui tombent ur leur culottes brunes, presque jusqu'à leurs
bottes couvertes de boue. Ils sont beaucoup plus grands
et plus forts que tous ces Turcs mais l'expres ion de leur

�200

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

regard est timide, enfantine presque, et d'une douceur telle
que lorsqu'il se pose sur vous on voudrait leur ouvrir son
cœur. Ce sont, nous dit le drogman, des pêcheurs du
poissonneux Akchéhr-Gheul, l'étang que nous venons de
longer. La voiture qui les amenait au train a été attaquée, et le cocher, qu'on hisse à présent dans le wagon, a
reçu une charge de pistolet ou de fusil dans la figure. Il
semble moribond. Nous nous approchons de lui, G. et
moi ; traversant la pouilleuse foule qui encombre le couloir. Il est tout affalé par terre, la tête appuyée à la
hauteur de la banquette, penché en avant comme pour
vomir • il rend le sang assez abondamment par la bouche
'
•
1
ou le nez, on ne sait trop, car son mouchoir, attache en
bandeau , lui cache le bas du
. visage. A peine si les Turcs
du wagon l'ont regardé, bie!1 qu'il soit Turc lui-même.
A la station d' Ak-Cheir, on le descend, inerte, sans
connaissance, mort peut-être, couvrant de sang l'épaule
du débardeur qui l'emporte.
A partir d' Afioun Kara Hissar nous quittons la ligne
par où nous étions venus, et nous nous dirigeons ve~s la
côte occidentale. Le pays bientôt semble s'humamser;
c'est-à-dire que les plis du terrain sont moins vastes et les
terres plus cultivées...
Je ne prends plus plaisir a ces notes et délaisse bientôt
complétement mon carnet. Je ne l'ai repris ni a Ephèse,
ni à Smyrne où nous nous attardimes encore quelques
jours ; après quoi je fus précipité vers la Grèc~, d~ toute
la force même de mon aversion pour la Turquie. Si là-bas
je recommence à écrire, ce sera sur un autre carnet.

LA MARCHE TURQUE

201

C'est de Turquie qu'il est bon de venir, et non de
F~ance ou d'Italie pour admirer autant qu'il sied le
miracle que fut la Grèce - avoir été "sur ces terres désespérées longtemps coutumier d'errer, le défait et le las voyageur" des Stances a Hélène qui se sent ramené comme
chez lui "vers la gloire que fut la Grèce".
L'instruction même que je tire de ce voyage est en
proportion de mon dégoô.t_ pour ce pays. Je suis heureux
de ne point l'aimer davantage. Lorsque j'aurai besoin
d'air du désert, de parfums violents et sauvages, c'est au
Sahara de nouveau que je m'en irai les chercher. Dans
cette malheureuse Anatolie l'humanité est non point
fruste, mais abîtnée.
Fallait-il aller plus loin ? Jusqu'à !'Euphrate?_ Jusqu'à
Bagdad? - Non; je n'en ai plus le désir. L'obsession
de_ ces pays, qui me tourmentait depuis si longtemps, est
vamcue ; cette atroce curiosité. Quel repos d'avoir élargi
sur la carte les espaces où l'on n'a plus souci d'aller voir !
Trop longtemps j'ai pensé, par amour de l'exotisme, par
méfiance de l'infatuation chauvine et peut-être par modestie, trop longtemps j'ai cru qu'il y avait plus d'une
civilisation, plus d'une culture qui pftt prétendre à notre
amour et méritit qu'on s'en éprît ... A présent je sais que
notre civilisation occidentale (j'allais dire : française) est
non point seulement la plus belle; je crois, je sais qu'elle
est la seule - oui, celle-même de la Grèce, dont nous
sommes les seuls héritiers.
"M'ônt ramené comme chez moi vers la gloire que
fut la Grèce". - Sur le bateau qui nous mène au Pirée
déja je me redis ces vers des Stances à Héhne. Mon cœu;

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

203

s'emplit de paix, de rire et de sérénité. Craignant l'admiration bruyante de mon compagnon, je sors de ma valise
un petit livre anglais et j'abrite mon émotion derrière une
demi-lecture. Pourquoi me mettre en frais? Ma joie n'a
rien d'aigu. Je suis si peu surpris d'être ici ! Tout m'y
paratt si familier ! Je m'y parais si naturel! J'habite
éperd(lment ce paysage non étrange ; je reconnais tout ;
je suis "comme chez moi'' : c'est la Grèce.

POËMES 1

29 Mai.

CHANT D 1ADONIS

En mer adriatique.

Réveillé sur le sable bn1!ant par les flots
Dont j'adore l'odeur
'
Et dont ma chair savoure avec lenteur
Les écumeux sanglots ...

Calme voluptueux de la chair, tranquille autant que
cette mer sans rides. Equilibre parfait de l'esprit. Souple,
égal, hardi, voluptueux, 'tel le vol à travers l'azur brillant
de ces mouettes, l'essor libre de mes pensées.

30 Mai.
Entre Vérone et Milan.
A quel point peut influer sur le plaisir que nous y
prenons la position géographique des pays - pour nous
faire trouver, suivant la disposition de notre esprit, plus
beau le plus lointain, ou au contraire le plus-proche ...
Pour être de si facile accès vais-je aimer moins ces souriants
abords du lac Majeur? où l'eau surabondante semble céder
à regret à la terre. Débordée, elle suintait et scintillait à
travers l'herbe ; le ciel était chargé d'humeur, et, comme
nous traversions l'averse, au dessus de ce printemps éploré,
au dessus de l'ivresse des feuilles, d'un bout à l'autre de
mon ciel, la belle écharpe d'lris s'est posée.
ANDRÉ

GrnE.

En ~ain 'l.}OUs étincelez,Jlux et reflux du rivage'
Car;enevousregardepas ! Mapenséevei!!eaularge
A l'horizon des mers
Où parmi' ses oiseaux et dans ses brumes di~phanes
l'attends qu'elle gonfle et s'lc!aire
La plus lointaine, la plus nouvelle et plus belle
Vague! ...
En vain votre souffee fidèle,
D'une saveur amère
'
Rafraîchit mon visage ;
1

Extraits de Ditu l'Ohscur.

�204

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En vain pour me séduire ,flots émouvants sur le sable,
Elancés de rochers en rochers
Vous m'avez avouévotre désir, sans espérer ...
Elle apparaît, rieuse, au large
La plus lointaine, la plus nouvelle et plus belle
Vague ... - Une autre
Vague!
Absorbez-moi·, reposez-mot~jlots sacrés du rivage,
Exultez, si je le veux !
Jusqu'à vous soulever à marée haute,
Me recouvrant, avec un grondement
De tonnerre heureux !

_ . Ne redoute jamais l'harmonieux ri'vage
Ni la chaleur de son soleil
Dont tu serais moins belle,
Vague nouvelle
Vague lointaine!

POÈMES

205

LA VÉRANDAH

Une grande végétale émeraude en vérandah,
De sa pénombre embaumée de mourantes aç~kas
Je contemple les _cieux
Dont l'azur est blanchi par le Jeu,
Et ce gouffre compact et mouvant de cobalt,
Pur enfer,
Le soleil du tropique à midi sur la mer,
Le mouvement de la lumière !
Oh! je sais la fin du jour, l'absence
Du soir, la sublime ùnpatience
De toutes les étoiles! ...
Tous les gros diamants des nuits équatoriales...
Rien ne distrai"t le calme,
Qu'une ondulation de palmes...
Elle se propage
A l'injim~ sur les rivages,
J'en recueille l'écho silencieux.

�Il

206

1

PO:f;MES

207

Ah J qu'une ancienne amertume
Imprègne ma solitude,
Je m'enfonce
Dehors, dans l'au-dehors! pour me me1er au songe
Des gigantesques ombres ...

111

1!

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1
Il

L'ANGOISSE

Et reviens en chantant tendrement
Les plus belles voyelles,
Et courant sous les palmes
.., J I
f
Vers l'immense clatrtere ae ,a mer.•··

Il

1

1

.

il Il 1i1
1

A vingt ans! Et tu n'as que vingt ans ...
Tu t'épanouis dans le plus éphémère printemps! ...
Sais-tu qu'en ce grave moment,
Amour, je sens que le printemps lui-mime
A sa jeunesse et son printemps! Sur ta bouche que j'aime
Goltterai-je
Le printemps du prùztemps !

1

AvrtÏ,Avril! Pour toi', l'heure estfragile ...
-

•

Ce visage limpide aussi' nu que ton corps!
J'ai peur de ta beauté qui vient d'éclore,
Avriï, et qui" palpite encore ...
Rien n'est plus beau que ton corps!

�208

209
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Oh ! je saurais humer la lumière
De sa première fleur ouverte,
Humanité
Parfaite
Qu'une rosée
Humecte!
Amour, voici la dernière heure
Où le parfum de la fraicheur
Couvre encore le parfum de ton cœur ! .. •

RIMBAUD

1

DEUXIEME PARTIE
FRAGMENTS

" Ct nt peut itre que la fin du
monde en avançant. "
A.R.

I

ANDRÉ BAINE.

Il convient d'abord de nous familiariser avec l'aspect
objectif que nous venons de découvrir à l'œuvre de
Rimbaud, Jusqu'ici elle nous est apparue comme le produit immédiat de son àme, comme une sorte de dépôt
psychologique. Mais il suffit de la regarder sous un angle
un peu différent pour y voir un recueil d'expériences, un
document sur le monde extérieur.
Et même un document brut, uniquement orienté vers
l'objet. Elle ne s'occupe pas de nous, elle nous tourne
nettement le dos. De même que son auteur, elle est
complétement dépourvue d'égards, c'est-à-dire qu'en aucun
point elle ne s'incline, elle ne se dérange vers nous. Aucun
effort pour faire passer dans notre esprit les spectacles
qu'elle représente, aucune relation avec nous ; ces poemes
sont écrits au mépris de toute sociabilité ; ils sont le contraire même de la conversation. Ce n'est pas seulement
1

Voir la Nouvelle Revue Française du

1 cr

Juillet.

3

�'210

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

parce que Rimbaud, comme nous l'avons déjà remarqué,
poursuit en eux des fins égoi'.stes. C'est surtout parce
qu'ils regardent vers un objet difficile et ne s'occupent
qu'à l'imiter aussi textuellement que possible. On y sent
quelque chose de fidèle à on ne sait quoi. Ce sont des
témoins. Ils sont disposés comme des bornes qui auraient
servi à quelque repérage astronomique. Il faut prendre le
petit livre des Illuminations comme un carnet qu'un savant
aurait laissé tomber de sa poche et qu'on trouverait
plein de notations mystérieuses sur un ordre de phénomènes inconnu. Nous n'étions pas là. Nous passons par
hasard. Nous ramassons ces reliques inestimables qui ne
nous étaient pas destinées.
. Et comi:.nent Rimbaud songerait-il à s'adresser à nous
alors qu'il ne sait pas ce qu'il dit? On croirait par instants
qu'il raconte n'importe quoi. Ses mots défilent devant
nous dans une espèce de hasard ; on ne reconnaît nulle
part cette intention bien méditée, cette volonté d'écrire
ceci et non point cela, qui paraissent dans tous les ouvrages
de l'esprit, même dans les plus médiocres. A cet égard la
Saison en Enfer peut,
première vue, être considérée
comme un insignifiant et insupportable bavardage: les
phrases y semblent nahre les unes à caté des autres suivant les prétextes les plus fortuits, selon le caprice le plus
vain. - La vérité est non pas que Rimbaud ne sait
ce qu'il dit, mais qu'il ne sait ce que c'est qu'il dit.
L'incohérence de son langage n'est que le reflet de l'ignorance où il est de quelle est l'espèce de chose dont il
parle. Il lui est impossible de nous viser, de préparer pour
nous ce qu'il va dire, parce qu'il ne le tient pas à l'avance,
parce qu'il ne l'apprend qu'au moment oil il le profère.

a

RIMBAUD

2II

Ses paroles naissent
·
trop pr.1de son es ·
•
ci,
puisse les entendre avant de les
. pnt pour qu'il
assiste à ce qu'il expr·
·11
. avoir prononcées. Il
ime; 1 e voit a
•
mais pas plus que no ·1
ppara1tre devant lui
us I ne reconnaît d' ù I .
,
ce que c'est . " C J
o ce a vient, ni
.
ar e est un aut
.l
clairon, il n'y a .
d
re ; si e cuivre s'éveille
., .
nen e sa faute C 1
'
.
J assiste à l'éclosion d,
• e a m est évident :
l'é
e ma pensée . . l
coute ; je lance u
,
, Je a regarde, je
n coup d archet • I
h .
son remuement dans l
c:
• a symp ome fait
es pro1ondeurs
·
,
sur la scène 1 ,, Il
, on vient d un bond
. est au bord de ce q •·1 l . f:
mer, non pas au
.
u J u1 aut expricentre . il le tou h 1 l
provoque. Et cela répo
c e, i e tente, il le
par des révélations spon: épar des sursauts imprévisibles,

d

R.

n es.

ne possede pas son obiet
· imbaud
•
l'
mais simplement 1•·
J
, ne
entoure pas,
mterroge:

Tout notre embrassement n'est qu' une questzon
. '
.
.
a s1 peu en main qu'il n' d'
trouver que de l'att d
a autre moyen de le
en re · " Quel b
belle heure me rend
.
. s ons bras, quelle
ront cette région d' ' .
sommeils et mes
. d
ou viennent mes
fond
'1
mom res mouvements ? s" C'
qu I est par rapport à ce
,.
.·.
est au
état de sommeil L
d
qu tl voit Justement en
.
. e gran ange échap é
d
mams de Dieu
h
. .
p sans éfauts des
,
sa
c
ute
ici-bas
,
C et " esprit " 1 .
pourtant l a stupéfié
ummeux, en prenant
•
émoussé et ·assombri.
1
un corps, s'est
da I
' 1 est entré dans un d .
ns e bourdonnement éto ffé
.
. e em1-surdité,
u
et impuissant du rêve :

II l'

1

Lettre du 15 ma,• 1 871,dans la N,
p. 571.
ouvelle Re-vue Française du

1•r oct. 1912,

Les Sœurs de Charitl. Œ
st L
.
,
uvres, p. 70.
es Illuminations : /Tilles I , Œ uvres, p.

20 5_

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

212

" Je m'aperçois que mon esprit dort... S'il avait été
éveillé jusqu'à cc moment-ci, c'est que je n'aurais pas
cédé aux instincts délétères, à une époque immémoriale 1• "
Il est pareil à l'

Aveugle irrlveiJ/le aux immenses prunelles'·
" Il eut son !me et son cœur, toute sa force, élevés en
des erreurs étranges et tristes... Sc rappellera-t-on le
sommeil continu des Mahométans légendaires, - braves
pourtant et circoncis ! 1 " Sa mémoire a été frappée ;
on dirait qu'elle a été privée d'un de ses hémisphères ;
le contact avec la matière lui a fait perdre non pas ses
images, mais la conscience du monde auquel elles appartiennent : " N'eus-je pas une fais une jeunesse aimable,
héroYque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d'or, trop de
chance ! Par quel crime, par quelle erreur ai-je mérité
ma faiblesse actuelle ? Vous qui prétendez que des bêtes
poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tichez de raconter
ma chute et mon sommeil • ".
Il a l!ché prise et maintenant il ne retrouve plus qu'à
travers je ne sais quel engourdissement le royaume d'où
il a été divisé. Des spectacles qu'il lui arrive encore de
contempler, il n'est pas plus mattre que d'une chose qui
se passerait à distance. Souvent, en même temps qu'il
les note, il indique l'intervalle qui les sépare de lui :
" Il y a une troupe de petits comédiens en costume,
' U,u Saison tn Enftr: L'lmpouiblt, p. 300.
' Lts Sœurs de Cliaritl, Œuvres, p. 70.
• Les Diserts dt r Amour, avertissement, Œuvres, p.
' Unt Saison en Enftr: Matin, p. 304.

102.

RIMBAUD

213

aperçus sur la route à travers la lisière du bois i _ " Ses
v1s_1ons sont pour lui comme un événement latéral : "Je
baISSe les feux du lustre, je me jette sur le lit et tourné
du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles! me~ reines! , ,,
Elles sont au bout de son atteinte. Couché sur le flanc, de
deux bras tend~, il parvient tout juste à les toucher.
C est un reflet qw passe et que nen
•
n ,empéchera de
'é
.
"D
s vanomr :
ans les villes la boue m'apparaissait soudain_ement rouge et noire, comme une glace quand la lampe
circule
dans la chambre voisine •• ,, C e manque de prise
. et
,

se:

d em~rasse~c~t n'est nulle part mieux exprimé que dans
le. p~e~e intitulé Aube. On y voit, d'une façon sensible
f~r 1ob3~t ~nsnomdont le poète tâche de s'emparer. Pour:
suite vertigineuse et vaine, effort, sans cesse déçu
t
1•· . .
, pour conour~er i~sa1s1ssable, et qui ne s'achève que par cette
demi- réussite : "En haut de la route près d'un b . d
1 ·
• l' .
,
01s e
auner ' Je a1 entourée avec ses vo1·1es amasse:;,
Let j'ai
senti un peu son immense corps•. ,,
apercevons
maintenant&gt; d'une 1r.açon
b"1en c Iau-e,
•
à JNous
•
,
•
a ~ois que l œuvre de Rimbaud contient quelque chose
de différent de son Ame&gt; un élément extérieur,
.
et que
nous. ne devons pas compter sur Run" bau d pour nous
expliquer ce que c'est. Il ne peut l'exprimer que tel quel
et tout juste; il le possède d'une façon trop précaire pour
1 Lts Illuminations: Enfa 11u, p. zor.
: Les lliu:"inations: Phrases, P· 190 .
1am Une Satson en .,nfer: Mau'flais Sancr
,., p• 2 6 3· Cemparez : ,, La
. ~e d~ la fam1Ue rougissait l'une après l'autre les chll.lllbre,
voisines. (Les Dls"ts de r Amour Œuvr- p
' L
•
~·, . io4. )
es Illuminations: Aubt, p. ,86.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pouvoir y ajouter des renseignements. ,.C'e,st déjà bien
beau qu'il le retienne pour nous, qu il 1empêche ~~
passer. _ A nous donc de déchiffrer le do_cument ! V 01c1
qu'il nous est remis tout brut entre les mains. Regardonsle scrutons-le sur toutes ses faces. Il y a là-dedans quelque
'
chose
dont, à force de patience et d' adresse, 1·1 no~s .sera
peut-être loisible de prendre connaissance. Il Y a 1c1 un
message obscur dont il faut tâcher de n_ous em~arcr. Plus
simplement essayons de déterminer, pmsque R1mb~ud ne
le sait pas lui-même, ce que c'est qu'il voit et qu'il nous
montre.

II
Il faut saisir les plus minces indications.
" A gauche le terreau de l'arête est piétiné par tous
les homicides ~t toutes les batailles ... Derrière l'arête de
droite la ligne des orients, des progrès 1 ". On trouve
souve~t, dans les Illuminations, ce souci de diviser le
spectacle, de le distribuer, de le démembrer 2• Et en effet
tout ce qui nous est présenté ici, est à l'état rompu et
dans un commencement de dissociation ; ce sont les
débris de quelque chose que voici devant nous _: " So~t-ce
des airs populaires, des bouts de concerts se1gneunaux,
. ? s,,
des r~tants d'hymnes pu bl 1cs .
Les Illuminations : Mystique, p. 17 2.
• •
2 Comparez : " L'ancienne Comédie poursuit ses accords et d~vise
ses idylles." (Les Illuminations: Scènes, p. 165.) "L'opér_a-com_ique
se divise sur notre scène à l'arête d'intersection de ~ cl~1sons
dressées de la galerie aux feux." (Ibid. p. i 66.) ,, A droite I aube
d'été, etc ... (Les Illuminations ,,Ornières, p. 17-4.)
1 Les Illuminations •• poème sans titre, p. 2 2 8.
1

RIMBAUD

215

Quand les objets apparaissent encore dans leur ordre
naturel, les uns à côté des autres, cependant déjà ils ne se
regardent plus; ils nous sont montrés au moment où ils
perdent contact, où chacun, sans avoir bougé, rentre en
solitude : " Assez connu. Les arrêts de la vie. 0 Rumeurs et Visions ! 1 "
Plus souvent encore nous les apercevons déplacés et, si
j'ose dire, déménagés. Ils ne sont plus à leurs niveaux
respectifs ; on les a changés d'étagère : " Des fêtes
amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les
chalets 2 ". "Au dessus du niveau des plus hautes crêtes,
une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus ... 3 "
Rimbaud est hanté par l'idée des différences de hauteur :
"Qu'on me loue enfin ce tombeau, blanchi à la chaux,
avec les lignes du ciment en relief, - très loin sous terre ..•
A une distance énorme au dessus de mon salon souterrain
les maisons s'implantent, les brumes s'assemblent ... Moins'
haut sont des égouts. Aux côtés rien que l'épaisseur du
globe 4 ". "Sur quelques points des passerelles de cuivre,
des plates-formes, des escaliers qui contournent les halles
et les piliers, j'ai cru pouvoir juger la profondeur de la
ville ! C'est le prodige dont je n'ai pu me rendre compte:
Quels sont les niveaux des autres quartiers sur ou sous
l'acropole ? 5 " Les étages se multiplient et toute corresLts Illuminations : Départ, p. 2 3,
Lts Illuminations: /Tilles 1, p. 204
1 Les Illuminations : Yi/les I, p. z o 5
' Les Illuminations: Enfance, pp. 202 et 203.
h Les Illuminations: f/illts II, p. 212.
Comparez : "Et leurs
railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions de cet
hôtel... " (Lts Illuminations.- Promontoire, p. :t 17 .) "A sa vision
esclave, l'Allemagne s' échafaude vers des lunes." {Soir historiquep.2 1 9).
1

1

�216

pondance cesse. La dislocation en hauteur du paysage fait
que ses éléments ne s'abouchent plus ensemble : "La
encore, les maisons ne se suivent pas 1 • "
Un hiatus se forme, un vide mystérieux et sournois
coule entre les choses et vient les détromper d'être
ensemble. Il y a dans Rin:i.baud un motif qu'on pourrait
appeler de la lézarde ou de la brèche. Dans un coin du
tableau tout à coup il se produit quelque chose qui attente
à sa solidité, une infraction imperceptible qui rampe,
descend et s'agrandit, une déchirure qui s'ouvre et se
propage, C'est toujours par en-haut que l' image est
envahie : " Pourquoi une apparence de soupirail blêmiraitelle au coin de la voüte ? 2 " Déjà, dans ses premiers
poèmes, 'Rimbaud aimait à noter la pénétration de l'air
ou du jour dans l'épaisseur des choses :

Sous un golfè de jour pendant du toit 3 •
Pers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc 4,
Dans les Illuminatiom, "l'inévitable descente du ciel 6 "
devient plus fréquente encore.

Je sais que c'est Toi qui dans ces lierres
Miles ton bleu presque de Sahara 6•
On trouve sans cesse dans la vision et, la plupart du
temps, vers le sommet, un bras de mer ou quelque gouffre
1
1

i
4·
i
6

RIMBAUD

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lts Illuminati~ns: Villes ll, p. 11 3.
Les Illuminations : Enfance, p. 203.
Les Po~tes de stpt ans, Œuvres, p. 64.
Les Premières Communions, Œuvres, p. 80.
Lts Illuminations, Jeunesse, p. z 32.
Lts Illuminations : Bruxelles, p. 147.

1

217

d'espace : " Le haut quartier a des parties inexplicables :
un bras de mer sans bateaux roule sa nappe de g'.ésil bleu
entre des quais chargés de candélabres géants 1• " " Peutêtre des gouffies d'azur, des puits de feu? 2 " Ces abîmes
d'en-haut, ce sont les manifestations du vide dont souffre
le spectacle, dont il est secretement atteint, - et qui
finira par le dévorer ; car cet étrange mal ne reste pas
inactif: il travaille au contraire à désorganiser toute la
région où il s'est pris : "Un souffle ouvre des breches
opéradiques dans les cloisons, - brouille le pivotement des
toits rongés, - disperse les limites des foyers, - éclipse
les croisées 3 • " Et les objets qui tout à l'heure
nous semblaient si bien tenir ensemble, se détachent,
se désagregent : " La muraille en face du veilleur est
une succession psychologique de coupes, de frises, de
bandes atmosphériques et d'accidents géologiques• . "
Si vous pouvions attendre jusqu'au bout, de tout ce
monde familier qui nous entoure, il ne resterait plus rien:
"Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit
cette comédie ~. "
Dispersion, désagrégation, chaos mystérieux. Pourtant
les morceaux de ce quelque chose qui nous est montré
brisé, nous les reconnaissons : "C'est, certes, la même
campagne, La même maison rustique de mes parents : la
1 Les Illuminations, Yilüs Il, p. :i: 12. Comparez : "L'eau est
grise et bleue, large comme un bras de mer. " (Les Illuminations ,.
poème sans titre, p. 228).

' Les Illuminations: Enfance, p. 203.
Les Illuminations: Nocturne 'llulgaire, p. 191.
' Lts IJluminations : f/tillles, p. 1 94.
~ Les Illuminations: poème sans titre, p. :u8.
3

�218

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

salle même où les dessus de portes sont des bergeries
roussies avec des armes et des lions 1 ". Tout ce qui passe
sous nos yeux nous l'avons déjà vu, nous pouvons le
nommer. D'où vient donc l'étrange désordre où nous le
retrouvons et quel est le spectacle enfin dont les Illuminations nous ouvrent l'acces ? Quel est l'objet que nous
montre Rimbaud?
Non pas un autre monde, mais celui-ci en tant que
l'autre le désorganise. Non pas une contrée inconnue,
mais nos alentours les plus immédiats, saisis d'incohérence
par le voisinage formidable de l'au-delà. Les meubles
d'une chambre, les arbres que l'on aperçoit par la fenêtre:
mais ils nous apparaissent un peu plus loin que nous
n'avons' l'habitude de les voir, pris déjà dans la z6ne
d'attraction du surnaturel. Comme une comète, en entrant
dans les parages d'un grand astre, se raréfie, se lézarde,
se déchire et rend au néant, les éléments dont elle est
faite, c'est ainsi que les /lluminatiom surprennent notre
monde en train de céder à l'autre ; c'est à sa panique,
à sa débâcle qu'elles nous font assister. Les précautions
que nous avions prises pour boucher tous les interstices,
brusquement se révèlent inutiles. Le foyer s'est approché
par derrière ; la resplendissante face invisible est là tout
pres, qui laisse filtrer ses rayons. Tout chancelle et faiblit.
Nous n'avons pas bougé, mais l'irrésistible gravitation
fait son a:uvre autour de nous.

RIMBAUD

219

Sans cesse le paysage ordinaire, celui où nous étions
enfermés, comme miné par quelque immense flot souterrain, doucement s'effrite, s'effondre, passe à autre chose:
"Puis, 6 désespoir, la cloison devint vaguement l'ombre
des arbres, et je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse
de 1a nui't 1 " . 0 n s' aperçoit
· tout al. coup que là où on allait
mettre le pied, il y a quelque chose qui bouge et clapote,
une transparence indéfinie :
Eh ! l'humide carreau tend ses bouillons limpides J
l'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prbes.
Les robes vertes et déteintes des fillettes
font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brider

2•

Tout endroit devient un lieu pour autre chose.
Boulevard sans mouvement ni commerce,
Muet, tout drame et toute comédie
'
Réunion des sûnes infinies 3,

Se placer en un point, c'est au bout d'un moment ne
plus y être, " puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver
écumeux et à la rumeur de l'été'". Regarder un obiet
, l
. '
.
J
,
c est e VOIT s ouvnr, se creuser, disparaître devant cc qu'il
cachait : " La plaque du foyer noir, de réels soleils des
grèves : ah ! puits des magies ; seule vue d'aurore cette
fois G "•
A vrai dire, nous ne sortons pas tout à fait ; nous

Mille citations pourraient être alléguées ici, attestant
que cet évanouissement du monde naturel devant l'autre,
est bien le drame que nous dépeignent les Illuminations.
1

Les Diserts de r Amour, Œuvres,, p. 1 o S.

Lts Diserts dt l'Amour, Œuvres, p. 107.
Les Illuminations,. Mémoire, p. 1 35.
1 Les Illuminations,. Bruxelles, p. 149.
• Les Illuminations,. Génie, p. 169.
6 Les Illuminations,. ?eil/tes, p.
195 .
1

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

220

n'allons pas réellement jusqu'à l'autre monde. Mais nous
quittons le premier état des choses : " Quant au n;i.onde,
quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tous cas rien
des apparences actuelles 1 . " Nous faisons un pas et, au
lieu de tomber sur la suite, quelque chose s'est mis là
dont ce n'était pas la place, quelque çhose avec quoi la
transition est à la fois facile et absurde : " Le long de la
vigne, m'étant appuyé du pied à une gargouille, - je
suis descendu dans ce carrosse dont l'époque est assez
indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et
les sophas contournés 2 . " En somme, des objets habituels,
par je ne sais quelle mystérieuse déception, nous glissons
sans cesse à leur désordre.
Ce désordre, on le voit se ranimer, derrière le voile de
la réalité immédiate, comme s'il était quelque chose de
plus ancien et de plus vrai que ses éléments: "C'est elle,
la petite morte, derrière les rosiers. - La jeune maman
trépassée descend le perron. - La calèche du cousin crie
sur le sable. - Le petit frère (il est aux Indes !) là,
·devant le couchant, sur le pré d'œillets. - Les vieux
3"
. fié es.
qu'on a enterrés tout droits dans le rempart aux g1ro
.
Cela remonte tout seul, comme se dressent "1es vieux
qu'on a enterrés.'' Le monde retrouve sa vieille incohérence fondamentale ; il échappe aux catégories ; les choses
ne sont plus tout à fait astreintes à elles-mêmes ; elles
Lts Illuminations : Veil/les, p. 196.
Les Illuminations : Nocturne f'ulgaire, p. 191 . Comparez : "Un
pont conduit à une poterne immédiatement sous le dôme de la
Sainte-Chapelle." (Les Illuminations: Yilles II, p. :1.12.)
s Les Illuminations: Enfance, PP· 19&amp;-99.
1
1

RIMBAUD

221

renaissent à l'énormité confuse de la pure existence, celle
que l'esprit n'a point encore distinguée ni construite. Je
ne sais quoi de double se fait jour en elles : " Les lampes
et les tapis de la veillée font le bruit des vagues, la nuit,
le long de la coque et autour du steerage, 1 " Elles
reprennent d'étranges coutumes qu'il y avait entre elles
et qui n'étaient pas faites pour être regardées par nous.
Elles s'accouplent selon des modes parfaitement gratuits :
Les chars d'argent et de cuivre,
Les proues d'acier et d'argent
Battent l'écume,
Soulevent les souches des ronces, etc 2•

Elles reparaissent avec toutes les franchises monstrueuses
dont elles jouissaient du temps de leur inutilité. Cessant
d'être déterminées à telle ou telle fin, elles reviennent
toutes mélangées de possibles qui leur font comme une
seconde et inexplicable nature : "A chaque être plusieurs
autres vies me semblaient dues. Ce Monsieur ne sait ce
qu'il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de
chiens 3. "
Le retour au chaos. Nulle part mieux que dans Enfance
n'en sont exprimées les approches et, si l'on peut dire, les
affres. Nulle part on n'assiste d'une façon plus sa!Slssante
à la crise de notre monde sous l'appel de l'autre. On le
voit pris de malaise et comme de pauvreté ; il se vide, il
devient désert :
1 Les Illuminations : Yeil/les, p. 1 94.
' Les Illuminations: Marine, p. 159.
3 Une Saison tn Enfer : Dl/ires II: Alchimie du f'trbt, p. ~94-·

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

"On suit la route rouge pour arriver à l'auberge vide.
Le cM.teau est à vendre ; les persiennes sont détachées.
- Le curé aura emporté la clef de l'église. - Autour
du parc, les loges des gardes sont inhabitées. Les palissades
sont si hautes qu'on ne voit que les cimes bruissantes.
D'ailleurs, il n'y a rien à voir là-dedans.
Les prés remontent aux hameaux sans coqs, sans enclumes. L'écluse est levée. 0 les calvaires et les moulins
du désert, les iles et les meules ! 1 "
Une sorte de silence se fait autour de nous, à la fois
pesant et vide ; tout se recueille sur place ; tout se sépare
de la vie et de ses rumeurs. Nous voici "bien après les
jours et les saisons, et les êtres et les pays 2 ". Une attente
plane, une aspiration surnaturelle absorbe tous les bruits.
Le paysage devient ingrat, et si maigre, si diaphane qu'on
le sent tout prêt à être distribué ; il est en proie à
l'extrémité : 3 " Les sentiers sont ~pres. Les monticules
se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux
et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du
monde en avançant 4 ".
"La fin du monde, en avançant" : tel est bien l'objet
mystérieux sur lequel portent les observations de Rimbaud
Les Illuminations : Enfance, p. 199.
Les Illuminations : Barbare, p. 1 6 7.
3 L'idée d'extrémité ou de confins se retrouve sans cesse dans
Rimbaud : "Ces derniers potagers ... " (Les Illuminations: Mttro_politain, p. :u 5). "Ces parfums pourpres du soleil des pôles." (Ibid.)
"Par une route de dangers, ma faiblesse me menait aux confins du
monde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre et des tourbillons."
1

1

~Une Saison en Enfer : Délires II: Alchimie du Yerbe, p. 294).
' Les Illuminations: Enfance, p. 202 .

RIMBAUD

2-23

et q~e fixent et retiennent les notes de son carnet. Tel
est bien le spectacle que, sous mille formes diverses, nous
trouvons représenté dans les Illuminations.

Ill
(Cependant on peut contester qu'il y ait vraiment co t
I l" • •
, n enu
ans. es. . uummattom, un objet réel , extérieur • - I n t erpretat1on
, .
b
su 1ect1v1ste de l'œuvre de Rimbaud .• les v1s1ons
•.
d u poè te ne
d

so~t qu_e des produits artificiels, obtenus par un surmenage
method1que
. cette
•
, . de son cerveau. - Textes sur lesquels s'app u1e
mterpretat1on. - Discussion de ces textes
Ils t, .
.
·em01gnent
au contrarre en faveur de !-'objectivité des visions.]

IV
[Preuves directes de l'objectivité des vmons. - Première
preu~e: Nous les r~co~naissons. - Deuxième preuve: Le style
de mbaud est oriente vers un obiet,
suppose un terme, une
J
réaI1té extérieure.]
Ri_

Ce n'est
le style tout fait qu1· té mo1gne
.
. pas seulement
..
d
e la réalité des v1s1ons de Rimbaud ,. c'est en core, c,est
surtout le style en travail, l'opération par laquelle il se
form: et se détermine. Par une heureuse chance, les
brou11lons de deux des principaux chapitres de la Saison
en_ Enfer nous ont été conservés. On les trouvera à l
suite de cette étude. En les comparant au texte définiti;
que nous av~ns eu soin de placer en face, on en compren~ra du premier regard, et sans presque avoir besoin de les
hre, la leçon. Les blancs dont la page de droite est
parsemée, ne se trouvent pas en réalité dans l'édition des
Œuvres; nous avons d(t les introduire pour maintenir la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

224
.
C'est dire combien,
d deux versions.
é
correspondance es
de Rimbaud est plus serr ,
.
d ·è le texte
sous sa forme erm re,
boutir à sa perfection,
plus étroit, plus conden~é ; po:;; sur deux. Et à l'intéil se dépouille presque d une ~ travail de réduction se
rieur de chaque p hrase le mcme

l .

Poursuit.

RIMBAUD

Tais-toi, c'est l'orgueil!

à présent 1•
Ah ! mon Dien ! Mon
Dieu. J'ai peur, pitié 2•

Orgueil.

Pitié
peur.

Seigneur, j'ai

. . quelques excmp es .
En vo1c1
ÉBAUCHE

"Général, roi, disai~je,
si tu as encore un vie~
canon S'·r
,,.. tes remparts qui
l
dégringo1ent, bombarde es
hommes avec des morceaux
de terre sèche ... l "

Je r éfléchis au

bonheur
·11
t.
des b ctes
,• les chem es
étaient les foules sans nom,
les petits corps blancs des
limbes ... [Deux lignes sans
équivalent dan S le texte
définitif.] Heureuse la
taupe, sommeil de toute
la virginité

du
'-34 du
p. 241 du

p.

, P·
1

2.32

" Général, s'il reste un
.
vieux canon sur tes rem•
bombardeparts en rumes,
nous avec des blocs de
terre sèche. "

J'enviais la félicité d~
bêtes - les chenilles qm
re~r~entent l'innocence
des limbes, les ta~p~s, le
sommet·1 de la vir01mté.
0-

2•

Mais il ne faut pas considérer ces transformations de la
phrase au seul point de vue de la quantité. Dans le texte
définitif il n'y a pas seulement moins de mots que dans
l'ébauche ; il y a aussi une allure nouvelle de ces mots,
une rigueur, qui jusque-là n'était pas sensible, de leur
groupement. - Nous avons trop insisté sur l'absence de
toute cadence lyrique dans la période de Rimbaud pour
qu'il ne soit pas nécessaire de revenir maintenant sur cette
remarque et de la corriger. Il est vrai que son style ignore
l'amplitude poétique, le déroulement verbal à longue
échéance. Mais gardons-nous d'en conclure qu'il est
amorphe. De même que sa musicalité est intérieure aux
mots et comme prise dans leurs syllabes, de méme la
phrase, si courte soit-elle, est possédée par un rythme qui
la tient et la commande comme un démon secret. C'est
un de ces "rythmes instinctifs ", avec lesquels Rimbaud
se flattait de parler à tous nos sens et que la comparaison
du brouillon au texte définitif met en pleine lumière. En
passant de l'un l'autre en effet, nous les voyons naître,
s'accuser peu à peu et partout à la fois. Au sein de la
masse verbale, vague et lentement tournoyante, que nous
présentent les ébauches, une mesure entreprend de se
faire sentir, une démarche brève s'empare des phrases sans

a

... M'avertissait avec le
chant du coq a•
1

TEXTE DÉFINITIF

Présent numéro.
présent n,uméro.
présent numéro.

... M'avcrtissaitau chant
du coq.

1

p. 246 du présent numéro.

1

p. 246 du présent numéro.

4

�LA NOUVELL E REVUE FRANÇAISE

é

226

.é

. ·té immédiate
direction : une v1vac1
. &gt; une sorte de n cess1t
sur place:
L'action n'est pas la vie,
L'action n'était qu'une
mais une fàçon de gkher
façon démonstrative _de
quelque
force, un énervegkher une activité _de ~te:
ment.
seulement, moi,je lazssais en

tdchant, au hasard sinistre
et doux, un énervement,
déviation erreur 1•

'amas des mots s'est réduit, mais en
on seulement l
fi
t
. ,
r anisé articulé, mis en orme, e ,
même temps il s est o g
, . Au désordre et à la
. l'
t dire mis en tram.
.
s1 on peu
,
l balancement incantatoire
dispersion succèdent no_n pas e dence nette et bien formée,
de la poésie lyrique, mats une ca
é 11é La définition
d'
ordinairement r ve1 .
quelque chose extra .
'
r de la phrase et elles
et l'activité ont pénétré JUSqufia~ clœuythme s'en présente à
• b. que par 01s e r
l'imprègnent s1 ten
. ns les mots
ém .re bien avant que nous ne retrouv10
notre m , ot
,
de cette façon du moins que, pour
qui la composent. C est
.
d R' baud. Le début
. subis l'obsession e
tm
'
ma part, Je
.
'il revient me tenter et m appeler,
d' Enfance,à chaque fots qu
.
mble de syllabes
d'
mystén eux ense
c'est sous la forme un d-~ tion complexe, mais bien
é
mme une mo mca
.
compt es, co
. " Cette idole, yeux noirs et crin
déterminée, du tem~ .
l
oble que la fable, mexi.
arents nt cour, p us n
. l
Jaune, sans p
d
.
zur et verdure mso ents,
fi
de . son omame a
.
caine et aman '
ée
des vagues sans va1sd plages nomm , par
, ,,
court sur es
slaves celtiques •
,
seaux, de noms férocement grecs,
• P· 236 du présent numéro.
' LtJ I/lumitllltions: Enfarret, p. 197.

RIMBAUD

Faut-il voir dan l'évolution du style de Rimbaud vers
la brièveté une simple mise au point technique? N'e t-ce
que pour rendre sa phrase plus harmonieuse que le poète
s'est appliqué :\ la resserrer ? Je pense que c'est pour la
rendre plus \'raie. Oui, l'espèce d'élaboration qu'il lui fait
subir, nous le montre aux prises avec un objet qu'il veut
saisir, dont il se rapproche peu à peu. D'autres écrivains
ont procédé par condensation ; mais non pas d'une façon
continue ; tantôt ils ramassaient, mais tantôt aussi ils
développaient les donnée premières de leur inspiration.
Rimbaud, pas une seule fois, n'ajoute une ligne à ses
ébauches. Son mouvement est toujours le même : il
revient, il regagne le plus de terrain pos ible sur ce qu'il
a d'abord énoncé. C'est qu'il cherche, c'est qu'il y a
quelque chose, là, au milieu même de toutes ces paroles
émises, qu'il veut trouver.
S'il avait forgé ses visions de toutes pièces, il et'.lt
recouru certainement à l'amplification ; nous l'aurions
surpris en train d'étendre et d'enrichir ses "idées"; nous
aurions assisté à ses trucs de production ; ses brouillons
nous seraient apparu comme en deçà du t exte définitif,
ils en auraient indiqué les linéaments, ils en auraient
formé le squelette. Mais au con traire, tels que les voici
sous nos yeux, leur pauvreté - d'ailleurs incontestable con iste, bien plutôt que dans leur maigreur, dans leur
abondance, dans le surcroît et la foison des phrases; il y a
en eux comme une faible e d'ensemble; on sent que
quelque chose est dissous dans tous ces mots, qu'il va
falloir faire cristalliser.
Plus précisément, le travail du poete, tel que nous le
découvrons ici, n'est pas pour faire naître quoi que ce

�RIMBAUD

228

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

soit, mais pour empêcher quelque chose de passer. Cette
masse confuse des brouillons, cette dépense de phrases
soudaine et désordoanée, c'est le réseau qu'il jett~ tout de
suite sur l'objet entr'aperçu pour l'entrav~r ",_importe
comment et d'abord le retenir. Mais une ~~1s ~u tl_a ~ré~
autour de lui une région d'embarras et qu il la mis ams1
en réserve, à l'abri de la fuite, son effort n'est plus que
pour le rejoindre. L'approche commence, - une approche
de partout à la fois, une précision croissante sur t~us les
points, une marche de concentration, un app~l à _d1stan~e
des mots les uns par les autres, une détermmatJ~n réciproque et convergente des éléments les plus éloignés de
1a p hrase. C'est alors que nous voyons. tomber toutes
, b' les
propositions qui n'intéressent pas véritablement I_ o 1et:
Nous sentons celui-ci au bout de toutes les économies qui
s'accomplissent presque automatiquement sou~ ,nos_ ,yeux;
son pouvoir immobile s'exerce sur les mots qui 1 ass1egent;
ü les décime sans bouger. Et ceux qui succombent
, .
t de sa présence avec la même évidence que
temo1gnen
ceux qui restent.
.
L'apparition du rythme dans la phrase coînc1de avec
l'instant où elle touche l'objet. Nous avons re~arqué que
le rythme, chez Rimbaud se faisait jour intérieurement;
au lieu de s'élancer d'un jet comme une plante folle et
d chercher au dehors les mots qui le soutiendront, nous
voyons sourdre par places entre les mots d~jà assemblés;
il n'est rien qu'une sorte de disposition immédiate que prend
la phrase et qui manifeste au dehors l'état profond où elle
entre au m c"'me moment • Cette allure morcelée,
• ces.
accents si nettement, i strictement marqués, ce ~eu s1
serré des temps forts et des temps faibles, ne sont-ils pas

1:

dans une secrcte, mais évidente correspondance avec les
accidents et, si l'on peut dire, le relief d'un objet? Le
rythme est ici la répercussion au dehors du choc intérieur
des mots heurtant enfin la chose qu'ils enTeloppaient. Il
remonte avertir le lecteur que la rencontre vient de se
produire, que la phrase vient d'obtenir sa vérité.

V
(NouveUe explication du renoncement poétique de Rimbaud:
il était soumis à l'instabilité de la connaissance directe, de
l'intuition pure; de même qu'il était abordé sans avertissement
par ses vi5ions, de même il en pouvait être abandonné.]

Cette union foudroyante et fortuite avec les choses,
qui à certains égards est une infériorité puisqu'elle le met
dans la dépendance de l'extérieur, est pourtant la raison
de l'éminente dignité de Rimbaud. C'est par là qu'il est
un prodige sans équivalent dans l'histoire des littératures;
ou plutôt par là qu'il est hors de toute littérature. Avec
lui, pour la premicre fois, on est sorti des mots, pour la
première fois on a dépassé les constructions de la pensée.
Lui-même, avec une lucidité parfaite, a su définir la
nouveauté de son intervention : "L'intelligence universelle a toujour jeté ses idées naturellement; les hommes
ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on
agissait par, on en écrivait des livres: telle allait la marche,
l'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé,
ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des
fonctionnaires, des écrivains. Auteur, créateur, poète, cet

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

homme n'a jamais existé 1• " Il y a d'un cêlté les "fruits
du cerveau", les "livres" auxquels aboutit le fonctionnement autonome de l'esprit.La littérature est un ensemble de
résultats naturels, obtenus par une bonne surveillance de
notre intelligence. Pour "en faire ", il suffit d'observer
la correction dans les passages et les enchatnements
auxquels nous inclinons spontanément, qui sont en nous
comme formés à l'avance. Ainsi nous élevons-nous peu à
peu à une œuvre, et qui peut être très haute. - Mais en
face de ces travaux et de ces réussites, tout seul de son
cêlté, il y a Rimbaud : "auteur, créateur, poète", cet
homme a existé. Quelqu'un nous a menés hors de l'esprit,
nous a fait faire quelques pas menacés au delà de nos
abris naturels. Que m'importe après tout la beauté de ce
Ïivre ! Que m'importe ce qu'on y peut trouver à louer ou
à reprendre! Pour moi, il n'est qu'un événement, un
accident prodigieux survenu à l'humanité. Je ne le choisis
pas dans ma bibliothèque pour passer le temps, ni pour
m'émouvoir, ni pour ranimer de chères heures oubliées.
Mais je vais le chercher comme un péril dont j'ai pris
l'habitude, je le connais, à sa place, comme une porte
basse et sournoise, par où m'échapper dangereusement.
A chaque fois je m'aventure en lui un peu plus loin; je
n'y rencontre point d'obstacle, en effet, qui, quelque jour,
tout à coup, silencieusement, ne cède et ne se délie. Et
s'ouvre alors un horizon nouveau. J'ai dépassé l'impossible.
Si bien que parfois la peur me vient de m'en aller par là.
JACQUES RIVIÈRE.
1 Lettre du 15 mai 1871, Nou'IJe/le Rnlue Française du
1912, p. 571 .

...

1.,

octobre

231

ÉBAUCHES
D'UNE SAISON EN ENFER
D'ARTHUR RIMBAUD

Ces ébauches nous ont été communiquées par M. F. A.
Cazals, qui les tient de Yer/aine. Cette provenance indique
qu'elles ont été rédigées pendant le séjour que fit Rimbaud
avec Fer/aine à Londres, c'est-à-dire en Juin ou Juillet I 873.
Elles sont écrites sur deux feuilles séparées : le brouillon de
l' Alchimie du Verbe occupe le recto et le verso de la
première; celui de Nuit de l'Enfer (qui portt le titre de
Fausse Conversion) simplement le _recto de la seconde. Le
verso de celle-ci porte - titre aux pieds - le texte original
du poème: Cette saison, la piscine des cinq galeries était
un point d'ennui. Ce détail semble indiquer que ce poème
!tait bitn destiné à Jaire partie de la Saison en enfer et
peut-être à en former le prélude.

�232
2

ÉBAUCHES

33

TEXTE DÉFINITIF

DÉLIRES II : ALCHIMIE DU VERBE

DÉLIRES II. ALCHIMIE DU VERBE

Enfin mon esprit devint .
de Londres ou de Pékin ou 2
qui disparurent pourris du .
de réjouissance populaire. Voilà
des petits a comme des . . . . .
J'aurais voulu le désert crayeux.
J'adorai les boissons tièdes, les boutiques fanées, les
vergers br11lés. Je restais de longues heures la langue pendante, comme les bêtes harassées : je me traînais dans les
ruelles puantes, et les yeux fermés, je m'offrais au 4 soleil
Dieu de feu, qu'il me renvers1t : '' Général, roi, disais--je,
si tu as encore un vieux canon sur tes remparts qui
dégringolent, bombarde les hommes avec des morceaux
de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! Dans
les salons frais ! Que les araignles à la . . . . • Fais
manger sa poussière
la ville ! Oxyde les gargouilles.
A l'heure . . . . du• sable de rubis les

J'aimai 1 le désert, les vergers brtîlés, les boutiques
fanées, les boissons tièdies. Je me traînais dans les ruelles
puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu
de feu.
"Généra4 s'il reste un vieux canon sur tes remparts
en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche.
Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons !
Fais manger sa poussiere à la ville. Oxyde les gargouilles.
Emplis les boudoirs de poudre de rubis bnîlante.-.. "

a

Déchirure. Les points indiquent que les lignes continuaient.
Mots barrés sur le brouillon. Dans la suite tous les mots en
italiques représentent des mots barrés.
1 Au dessus de la ligne : fourmille.
• Mots ajoutés au dessus de la ligne, puis barrés : priais le.
6 Au dessus de la ligne : boudoirs br11lants. Au dessous de
la ligne : emplis.
1

1

1

Page 190 des Œuvrés, Merc1're dt France, 19u.

�2 34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lt portais des vêttments de toile. Je me corrodais du
plAtre 2 juillet 3 cassait des pierres sur les routes balayées
1

toujours. Le Soleil souverain descendait 4 vers une merde,
dans la vallée au centre de la terre, le 5 moucheron
enivré à la pissotière de l'auberge isolée, amoureux de la
bourrache, et qui se dissout au rayon 6

UNE SAISON EN ENFBR

a

* FAIM 7
Je s réfléchis au bonheur des bêtes ; les chenilles
étaient les foules sans nom, les petits corps blancs des
limbes : l'araignée romantique 9 l'ombre romantique envahie
par l'aube opale ; la punaise, brune personne, attendait
sa passionne 10 • Heureuse la taupe 11, sommeil de toute la
virginité !
. . .
Je m'éloignais du contact. Etonnante vtrgtmté, paraissait 12 rire avec une espèce de romance

Mot douteux, presque illisible sur le brouillon.
Mot douteux. Au dessus de la ligne : poitrine.
.
1 Mot barré. Au dessius de la ligne, mot non barré : allais.
• Au dessus de la ligne : daignait.
5 Au dessus de la ligne : son.
6 Au dessus de la ligne : soleil.
1 La présence de ce titre précédé d'une étoile indique q~e. les vers
le portant (page 2 90 des Œuvres) devaient prendre place 1c1.
s Au dessus de la ligne : ai.
' Au dessus de la ligne, non barré : faisait.
10 Mot douteux.
11 Au dessus de la ligne : lesours.
11 Mot douteux, pfesque illisible dans le manuscrit.

2 35

Oh ! le moucheron enivré la pissotière de l'auberge,
amoureux de la bourrache, et que dissout• un rayon !

FAIM

. . . • • . • . . j'enviais 1 la félicité des bêtes, - les
chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les
taupes, le sommeil de la virginité !

Mon caractère 2 s'aigrissait. Je disais adieu au monde
dans d'espcces de romances :

1

1

1
1

Page 1.88 des Œuvres.
Suite du texte précédent, p. 1.88.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
UNE SAISON EN ENFER
*CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR. 1

Je crus avoir trouvé raison et bonheur. J'écartais le'
ciel, l'azur, qui est du noir, et je vivais étincelle d'or de
la lumière NATURE, C'était très sérieux. J'exprimais
le plus bêtement
*ÉTERNITÉ a

CHANSON DE LA PLOS HAUTE TOUR 1

~nfin ', a bonheur, a raison, j'écartai du ciel l'az.
qui est du ~~ir,. et je vécus, étincelle d'or de la lumi:;
nature. De J01e, Je prenais une expression bouffonne et
égarée au possible :
Elle est retrouvée !
Quoi ? )'Eternité .... etc.

Et pour comble De joie, je devins un opéra fabuleux
• ÂGE

Je devins 3 un opéra fabuleux :

o'oa 4

Â attt plriodt, c'ltait c'était ma vie éternelle, non
écrite, non chantée, - quelque chose comme la Providence à laquelle I on croit I et qui ne chante pas.
Apres ces nobles minutes., stupidité complète. Je vis
une fatalité de bonheur dans tous les êtres : l'action
n'était qu'une façon 1 démonstrative de ~cher une
activité 8 de vie : seulnnent, moi, je laiuais en tôchant, au
hasard sinistre et doux, un énervement, ~iation erreur.
La morale était la faiblesse de la cervelle .
• • • • • • • 9 êtres et toutes choses m'apparaissaient
. • . . . . . d'autres vies autour d'elles. Ce monsieur
1 La présence de ce titre piicédé d'une étoile indique que les
ven le pcrtant, pages 114 des Œuvres, devaient prendre place ici.

1
je vis• que tous
es êtres. ont u~e fatalité de bonheur : l'action n'est
pas 1a vie, mais une façon de gâcher quelque force
un énervement. La morale est la faiblessse de I,
cervelle.
a
d A chaque ~tre •, plusieurs autres vies me semblaient
ues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait •. 1·1 est un ange.

t Au dessus de la ligne : du.
1 Ici devaient prendre place les vers qui figurent pages 1+~ el 141,

des Œuvres.
' Voir pages 1 53, 154,
1 Au dessus de ta ligne
• Au dessus de la ligne
7 Au dessu, de la ligne
1 Au dessus de la ligne
• D~cbirure.

1

ss des Œuvrcs.

:
:
:
:

les lois du monde.
le silence.
pas la vie mais une.
sa vie.

P. 289.
P. 282.
a P. 29+.
1

1

• Suite du texte p~cédent.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un ange. Cette famille n'est pas
. n sa vie. Avec plusieurs hommes
re moment d'une de leurs autres vies
visoire plus de principes. - Pas un des
sophismes que . . . . la plus informée, et bien d'autres,
et d'autres 1
Je ne pouvais plus rien. Les hallucinations étaient
tourhillonnaient trop. Mais maintenant je n'essaierais 2 pas
de me faire écouter. Un mois de cet exercice : ma santé 1
s'ébranla 4 • J'avais bien autre chose à faire que de vivre.
Les hallucinations étaient plus vives, plus épouvantes la
terreur venait! 5 Je faisais des sommeils de plusieurs jours,
et, levé continuais les rêves partout 6

UNE SAISON EN ENFER

2 39

Cette famille est une nichée de chiens • Devant p1us1eurs
.
hommes, je causai tout haut avec un moment d'une de
leurs autres vies. - Ainsi j'ai aimé un porc.
Aucun des sophismes de la folie , - la fio1·1e qu ' on
enferme, - n'a été oublié par moi : je pourrais les
redire tous, je tiens le système.

Ma santé i fut menacée. La terreur venait. Je tombais
dan~ des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes.

* MîMOIRE 1
Je me trouvais mlir pour la mort 8, et ma faiblesse me
tirais jusqu'aux confins du monde et de la vie, va le
tourbillon dans la Cimmérie noire, parmi 9 des morts, ou

J'étais. 1 mt1r

pour le trépas,
et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux
confins du :11onde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre
et des tourb1Ilons.

1 Au dessus de la ligne, avec un signe indiquant qu'ils doivent
entrer entre : informée et : et bien d'autres, on lit les mots
suivants : Je pourrais les redire tous et d'autres. Au dessous
de la ligne on lit : Je sais le système.
' Au dessus de la ligne : ne voudrais.
s Au dessus de la ligne : je crus.
' Au dessus de la ligne : fut ébranlée.
6 Au dessous de la ligne : plus.
6 Au dessus de la ligne : les pl us tristes les plus égarés.
7 Ici devaient prendre place les vers qui figurent sous ce titre

à la page 134 des Œuvres.
8

9

Au dessus de la ligne : le trépas.
Au dessus de la ligne : patrie.

1

Suite du texte précédent, p. i 94 .

�UNE SA'ISON .EN .ENFER
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

241

un grand va près 1 une route apercevais dangers laissé
presque toute l'âme aux 2 emb1khes 3 épouvantes

* CONF

DU MARCH l

Je voyageai un peu. J'allai au nord. Je rappelai 6 mon
cerveau à toutes mes odeurs féodales, bergères, sources
sauvages. Je voulus connaître 6 la mer anneau magique 7
sous 8 l'eau lumineuse 9, comme si elle dtît me laver d'une
pour me laver dt ces ab,rrations souillure, je voyais la croix
consolante. J'avais été damné par l'arc-en-ciel et les
magies 10 religieuses ; et par le Bonheur, ma fatalité n,
mon ver, et qui

Je dus voyager 1, distraire les enchantements assemblés
dans mon cerveau. Sur la mer, que j'aimais comme si elle
eC1t_dt1 me laver d'une souillure, je voyais se lever la
cron, consolatrice. J'avais été damné par l'arc-en-ciel. Le
Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver :

1 Mot douteux, presque illisible. Au dessus de la ligne : cap.
Sans doute il faut réunir les deux mots et lire : cyprès.
1 Au dessus ·de la ligne : chez une.
' Au dessus de la ligne , sur un.
4 Ce titre, illisible et qu•on pourrait aussi bien transcrire :
conform du march, indique que devait s'intercaler à cette
place un poème qui jusqu'ici n'aurait pas été retrouvé; à moins que,
Rimbaud changeant volontiers ses titres, les vers en wi:ent ceux
intitulés Michel et Christine, qui figurent aux pages 122, 123
et 124 des Œuvres et qui présentent en effet un caractère
d'orageuse migration pour finir sur une vision de calme mystique,
de paix religieuse.
~ Au dessus de la ligne : fermai mon.
6 Au dessus de la ligne: j'aimais la mer.
7 Au dessus de la ligne et bané: bonhol[lie de l'or.
8 Au dessus de la ligne : dans et au dessus de ce mot : isoler les

principes.
Au dessus de la ligne : Eclairée.
Au dessus de la ligne : féeries.
11 Au dessus de la ligne : mon remort/s.

9

10

1

Suite du texte précédent, p. 29 S·

5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAl9!

Quoique li monde me parut très nouveau, à moi qui avais
r2'ué toutes les impressions possibles 1 : faisais ma vie trop
immense pour aimer bien réellement 2 la force et la beauté.
Dans les plus grandes villes, à l'aube, à matines 3,
q1'and pour les hommes farts le Christ vient', sa dent, douce
à la mort, m'avertissait avec le chant du coq

* BCONV 6
Si faible, je ne me crus plus supportable dans la société,
qu'en force de 6 quel malheur 1 ! Quel cloître possible
pour ce beau dégollt ?
Ça se disp 8 cela s'est passé peu à peu.
Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries

UN! SAISON EN ENFER

ma vie 1 ser 't
.
pour être dévouée à la force et ~1 I tobuJours trop immense
a a eauté.

Le Bonheur ! Sa dent d
à Ia mort
'
·
au c hant du coq _ d ' ouce
.
, m avertissait
dans les plus
'b a . matutmum, au Christus vmit, som res villes :
0 saisons, 6 chAteaux 2 !

Cela 3 s'est passé. J e sais
. auJourd'h
.
u1, sa1uer la beauté,

de style.
Maintenant je puis dire que l'art est une sottise.
Les grands 9 poètes est aussi facile, l'a • . • 10 est une
sottise.
Salut à la beau.
' Au dessus de la ligne : énervais mime apr?s que me disais.
1 Au dessous de la ligne : sincèrement.
s Au dessus de la ligne : ad matutinum.
• Au dessus de la ligne : au Christus venit.
5 Ce titre, aux brouillons, avait d'abord été par Rimbaud écrit :
conv (pour convenion, sans doute). Une surcharge remplaça le C
par un B. li faudrait donc lire : Bonheur, et le poème ainsi
désigné est évidemment celui qui commence par O Saisons,
8 châteaux, pages 151 et 1 s~ des Œuvres.
• Au dessus de la ligne, avec un signe indiquant qu'il faut le
placer après : de, on lit le mot : bienveillance.
7 Au dessus de la ligne : pitié.
8 Sic. Sans doute : dissipe.
9 Au dessus de la ligne : chants.
10 Illisible.
0

t Suite du texte précédent p
' V .
' . 295.
01r page 295 .

s ~- 296. Ces mots qui viennent i
.di
0 saisons, 4 dz6teaux ! forment la n r;ml~ ate.m~nt après le poème:
n e Alclmme du fTtrbt,

�FAUSSE CONVERSION
NUIT DE L'ENFER
Jour de malheur l J'ai avalé un fameux verre l de
poison. La rage du désespoir m'emporte contre tout, la
nature, les objets, moi, que je veux déchirer. Trois fois
béni soit le conseil qui m'est arrivé. Les entrailles me
brillent la violence du venin tord mes membres, me rend
' Je meurs de soif. J'étouffe. Je ne puis crier.
difforme.
C'est l'enfer, l'éternité de la peine. Voilà comme le feu
se relève. Va, démon, va, diable, va, Satan, attise le. Je
brille bien 2• C'est un bel et bon enfer.
J'avais entrevu le salut la conversion, le bien, le bonheur,
le salut. Puis-je décrire la vision : on n'est pas poète en
enfer. Dès qui tait l'apparition des milliers de formes 1
charmantes, un admirable concert spirituel, la force et la
paix, les nobles ambitions, que sais-je !
Ah ! les nobles ambitions! ma haine. Je les•.. 4 l'existence enragée; la colère dans le sang, la vie bestiale,
l'abêtissement du malheur des autres, qui m'importe le plus
Je malheur, car mon malheur, et c'est encore la vie : Si la
damnation est éternelle. C'est encore la vie encore. C'est
l'exécution des lois religieuses. Pourquoi a-t-on semé une
foi pareille dans mon esprit. On les 5 parents ont fait mon
1
1
1
4
5

Au dessus de la ligne : gorgée.
Au dessus de la ligne : comme
Au dessus de la ligne : d'àmes.
Mot illisible.
Au dessus de la ligne, mes.

.
il faut.

J'ai avalé une fameuse gorgée de poison 1• Trois fois' béni soit le conseil qui m'est arrivé!- Les
entrailles me brltlent. La violence du venin tord mes
m~m-~res, me _rend difforme, me terrasse. Je meurs de
soif, J étouffe, Je ne puis crier. C'est l'enfer l'éternelle
• 1V
,
peine• oyez comme le feu se relève! Je brille comme il
faut. Va, démon l

J'avais. entrevu

2

la conversion au bien et au bonheur le
salut. Puis-je décrire la vision? l'air de l'enfer ne souffre
pas les hymnes ! C'étaient des millions de créatures
charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix
les nobles ambitions, que sais-je?
'
Les nobles ambitions !

Et c'est s encore la vie! Si la damnation est éternelle!
Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n'est-ce
pas? Je me crois en enfer, donc j'y suis. C'est l'exécution
du catéchisme. Je suis esclave de mon bapt~me. Parents,

1
2

3

p.

270 des Œuvres.
Suite du texte précédent.
Suite du texte précédent, p. 2 7 1 .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

malheur, et le leur, ce qui m'importe peu. On a abusé
de mon innocence. Ob! l'idée du baptême. Il y en a qui
ont vécu mal, qui vivent mal, et qui ne sentent rien !
C'est mon baptême et ma faiblesse dont je suis esclave.
C'est la vie encore! Plus tard les délices de la damnation
seront plus profondes. Je reconnais bien la damnation.
Un homme qui veut se mutiler est bien damné n'est-ce
pas? Je me crois en enfer donc j'y suis. Un crime, vite,
que je tombe au néant, par la loi des hommes.
Tais-toi. Mais tais-toi! C'est la honte et le reproche à
côté de moi; c'est Satan qui me dit que son feu est
ignoble, idiot; et que ma colère est affreusement laide.
Assez. Tais-toi ! Ce sont des eneurs qu'on me souffle à
l'oreille, les magies, les alchimies, les mysticismes, les
parfums maudits 1, les musiques naîves. C'est Satan qui se
charge de cela. Alors les poètes sont damnés. Non, ce
n'est pas cela.
Et dire que je tiens la vérité, Que j'ai un jugement
sain et arrêté sur toute chose. Que je suis tout prêt pour la
perfection. Tais-toi, c'est l'orgueil! a présent. Je ne suis
qu'un bonhomme en bois, la peau de ma tête se ,dessèche.
Ah! mon Dieu! Mon Dieu. J'ai peur, pitié. Ah! j'ai
soif. 0 mon enfance, mon village, les prés, le lac sur
la grève, les clairs de lune q1.J.and le clocher sonnait
douze. Satan 2 est au clocher... que je deviens bête. 0
Marie, Sainte Vierge. Faux sentiment, fausse prière.

1 Au dessus de la ligne : faux.
' Au dessus de la ligne : le diable.

UNE SAISON EN ENFER

vous av~z fait mon malheur et vous avez fait le vatre,
Pauvre innocent! - L'enfer ne peut attaquer les pa,ens.
•
est la vie encore ! Plus tard, les délices de la damnation
seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au
néant, de par la loi humaine.

c·

.

Tais.t~i&lt; mais tais-toi! C'est la honte, le reproche, ici:
Satan qm dit que le feu est ignoble, que ma colère est
affreusement. sotte • _ Assez ...
!
• D es erreurs qu ,on me
souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. -

., _Et d!re I que je _tiens la vérité, que je vois la justice :
J _ai un Jugement sam et arrêté, je suis prêt pour la petfect1~n ... Orgueil. - La peau de ma tête se dessèche. Pitié !
~e1gneur, j'ai péur. J'ai soif, si soif! Ah ! l'enfance
1herbe, la plui~, le lac sur les pierres, le clair de lune quan;
le clocher sonnatt douze ... Le diable est au clocher à cette
heure. Marie ! Sainte-Vierge !. .. - Horreur de
bêtise'.

m;

1 Suite du texte précédent.
' Le poème continue.

�MADEMOISELLE IRNOIS

les Aflentures de Nicolas Belafloir, celles de Jean de la Tour
Miracle, l' Âbbaye de Typltaine, - autant d'œuvres où une

MADEMOISELLE IRNOIS

A V ANT-PROPOS
Cette nouvelle du Comte de Gobineau que nous publions
aujourd'hui, parut en feuilleton dans _le N~tion~I, durant les
mois de janvier et de février I 847. Mais qui fewllette ~ncore
le National? Il eO.t été vraiment dommage de ne pas tirer de
l'oubli cette œuvre alerte et vivante qui appartient à l'époque
la plus laborieuse de l'existence de notre aut_e~r.
. .
On peut en effet, sans trop d'arbitraire, dLV1ser la :1e intellectuelle de Gobineau, en trois périodes : la première et la
dernière plus spécialement littéraires; la seconde, presque excl~sivement consacrée aux travaux d'ethnologie et d anthropologie.
Une tragédie, des vers, de nombreux romans illustrent les deux
périodes qui vont de 1844 à 1853 et de 1876 à 1877. E~tre
185 3 et 1876 s'insèrent l' Essai sur l'in~galité d~s races h~~atnes,
la Lecture des textes cunéiformes, le Traite des émtures cuneiformts,
les Religions et les Philosophies dans l' Arie centrale, Trois anr li
Asie, l' Hiswire des Perses, - bref tous ou presque tous les
ouvrages scientifiques de Gobineau.
Ces dates ont leur enseignement et, mieux que de long,
commentaires dévoilent tout un pan de la psychologie de
.
d' enl'auteur de l'' Essai. Voici un jeune homme frémissant
thousiasme d'une prodigieuse activité littéraire, dont la
,
é ,
belle fièvre ne s'apaise et ne se satisfait que dans la cr atton
intellectuelle. Et c'est !'Alexandre, le Pris()11nier chanceux, TernOfle, la Chronique rimée de Jean Chouan, les Adieux de Don Juan,

observation singulièrement perspicace se mêle à une fantaisie
toute de verve et de premier j-et. Ce sont là plus que des
~ammes et des exercices de style. A parcourir ces ouvrages de
Jeunesse nous avons conscience de pénétrer une des personnalités les plus originales du XIXe siècle, et de peser au moins
deux chefs-d'œuvre.
Et voilà l'admirable : Gobineau ne s'est pas cherché. Des sês
débuts, il se trouve et se réalise selon sa loi. Son mode d'expression . seul se transforme avec l'~ge ; car dans Ternofle et dans
l' Abbaye de Typltaine, par exemple, nous découvrons en substance
les. idées de l' Essai et tout le système ethnologique de notre
~1ologue. Le fond persiste si la forme change. Au plan littéraire se superpose le plan scientifique, et pour un temps, l'artiste
cède la parole au savant. A partir de 1876, Gobineau revient à
sa forme préférée, celle du conte et du roman. Dans les
Nouflelles Asiati'iues, les Souflenirs de floyage, les Pllïades, la
Renaissance et Amadis il condense sa longue expérience d'observateur en perpétuel éveil et de psychologue désabusé.
Ainsi donc, à suivre de près notre auteur, à l'écouter vivre
et ~ le comparer avec lui-même, on s'aperçoit que le savant
a fait la plus grande place à la forme imaginative et a toujours
préféré, pour se réaliser, la nouvelle et le roman à l'œuvre
didactique.C'est de quoi on commence à se convaincre, grkea nos
efforts persévérants. Beaucoup découvrent un écrivain délicat
un conteur exquis, un psychologue raffiné où ils s'attendaient'
à ne trouver qu'un professeur, voire un savant doublé d'un
diplomate. On se rend compte que Gobineau est plus près
d'un Stendhal et surtout d'un Mérimée que d'un Fustel de
Coulanges ou d'un Tocqueville. Le spectre d'un Gobineau
penché, entre deux rapports d'ambassadeur, sur de gros livres
d'érudition, consumant sa vie
déchiffrer des hiéroglyphes
comme un enfant des rébus, balayant la poussière des biblio-

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

thèques pour la secouer ensuite autour de lui, - commence
à rentrer dans l'ombre, comme d'ailleurs la légende d'un
Gobineau amateur et dilettante, ami des paradoxes et s'amusant
à mystifier ses contemporains. La vérité est plus souriante à la
fois et plus belle. Qu'on cede enfin la place à la vraie physionomie morale d'un artiste extrêment avide de science, mais sans
raideur, d'un lettré doué d'une magnifique culture, grand
voyageur, causeur aimable, pessimiste parce qu 1observateur et
quand même idéaliste parce qu'ami de la Beauté. Dur2nt sa
longue carrière de diplomate - de diplomate par accident Gobineau s'est reposé de travaux officiels, de rapports ministériels, de mémoires fastidieux, en composant des œuvres pleines
de vie, d'humour et de psychologie. Comme tout homme
de génie il eut - qu'on me passe l'expression - deux ou
trois bateaux. Ceux-ci même ne sont dénués ni de style ni
d'élégance et, s'ils prennent Feau, aujourd'hui, par quelques
fissures, encore voyons-nous combien peu il faudrait pour les
rendre imperméables, et comme ils gardent fière allure !
Du moins, dans Mademoiselle Irnpis, il serait difficile, je crois,
de trouver le mauvais Gobineau, j'entends le systématique et
l'homme à thèse. Voici une œuvre exclusivement littéraire.
Cette nouvelle appartient à la première période de la vie de
Gobineau, celle où, désireux de gagner son pain et la gloire
-avec sa plume, le futur auteur des Pléiades, sans chercher plus
loin, collabore aux journ~ux, inonde les périodiques de ses
productions, contes, nouvelles, romans en prose ou en vers, et
ne se fie qu'à sa fantaisie, guidée 4éjà par un sûr instinct
d'observateur. Elle met en lumière les deux qualités maîtresses
de notre écrivain : le don de psychologie et cette froide et
terrible ironie dont il ne se dépàrtira jamais, étant juste le
contraire d'un moraliste.
TANCRÈDE DE VISAN.

251

MADEMOISELLE IRNOIS

CHAPITRE I
Monsieur Pierre-André Irnois fut un d
h d
.
es marc an 5
argent qui, sous la République firent le m'
J
ffi ·
'
.1eux eurs
aO aires. Sans arriver aux splendeurs quasi fabuleuses des
uvrard ' M• Irno·is devmt
· tres
, opulent et
d. ·
, , ce qm· le
istingua surtout de ses COJ1freres, c'est qu'il eut le talent
de co~server, son bien. En.fin, il n'imita pas Annibal : il
sut vaincre. d abord, puis conserver sa victoire • sa race si
elle eô.t duré, et'lt pu le comparer à Auguste. '
,
d'

Dans sa sphere, son élévation avait été plus étonnante
encore que celle de l'adopté de César M I
. é .
t' ·
•
• • rno1s tait
~a t1 de nen. Ce n'est pas là .ce nui m'émerveille .
.
J • •
,
•
, mais
1 n avai-t p~ I pmbr~ de talent ; il n'avait pas l'ombre
non plus d astuce ; il n'était que médiocrement coquin
Quan; à _se fa~filer _aupres des grands ou des petits, ~
capter d utiles b1enve1llances, il n'y avait J·ama·
é
éta b"
1s song ,
. n~ ren trop brutal, ce qui remplaçait chez 1 . 1
d1gmté M I b11 •
.
u1 a
. a at1, grand, maigre• sec, 1·aune, pourvu d' une
é
nor~e bouche mal meublée, et dont la mâchoire massive
aur~1t été une arme terrible dans une main comme celle
del Hercule hébreu, i1 n'avait dans sa personne rien qui
par ~a séduction, fîtt de nature à faire oublier les défec~
tuos1tés de son caractere et celles de son intelligence.

�MADEMOISELLE IRNOIS

25'2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi matériellement et moralement, M . Pierre-André
lrnois ~e possédait aucun moyen de faire comprendre
comment il avait pu réaliser une énorme fortune et se
placer au rang des puissants et des_ heureux. Et p~urtant,
il était arri,é à avoir ix hôtel à Pans, des terres bàttes ~s
l'Anjou, le Poitou, le Languedoc, la Flandre, le Dauphiné
et la Bourgogne, deux fabriques en Alsace et des coupons
de toutes les rentes publiques, le tout ~ouro~né. par ~
immense crédit. L'origine de tant de biens n était explicable que par le étranges caprices de la destinée.
M. !mois, ai-je dit, avait eu son berceau fort bas; tout
le monde du moins le croyait, et lui comme tout l_e
monde. Mais, par le fait, on n'en savait rien ; il ne s'était
jamais connu ni père ni mère et avait co~encé, sa
carrière sous la livrée de marmiton, dans les cu1s1~es d_un
bon bourgeois de Paris. De là, chassé pour avoir lai~
brôler une rôtie confiée à ses soins un jour de gala, il
avait erré quelque temps, soumis aux tristes fluctuations du
vagabondage. Le pauvre diable s'était ensuite ~accroché à
un emploi de laquais chez un procureur, et, b1ent~t co~gédié comme trop insolent et un peu voleur, il aYa1t
manqué mourir de faim, une nuit fatale que 1~ _guet le
ramassa, expirant d'inanition sous un des piliers des
H alies, où il s'était traîné après avoir en vain cherché,
"bl
dans les bourriers d'alentour, quelque honteux comestt e.
On voulut l'envoyer aux Iles. Il s'échappa, se cacha
dans le jardin d'une dame philosophe et philanthrope, et,
découvert, raconta son histoire. Par bonheur, cett~ d~me
avait ce jour-là autour d'elle plusieurs personnes invitées
à dîner, et parmi ces convive , M. Diderot, M. Rousseau
de Genève et M. Grimm.

2 53

Le récit du vagabond déguenillé ervit de texte heureux
à différentes considérations trop justes, hélas ! sur l'ordre
social. M . Rou eau de Genève embrassa publiquement
lrnois en l'appelant son frère ; M. Diderot l'appela au i
son frère, mais il ne l'embrassa pas ; quant à M. Grimm
qui était baron, il se contenta de lui faire de la main un
geste sympathique en l'assurant qu'il voyait en lui l'homme,
le chef-d'œuvre de la Nature.
L'expression de cette grande vérité, reconnue par toute

la compagnie, ne suffisait pas au pauvre diable. Par le
plus étonnant des hasards, en le renvoyant, on pensa à lui
faire donner une soupe et un lit. Le lendemain matin, la
maîtres.se de maison l'avait déjà oublié et, certainement,
aurait donné ordre de le mettre dehors si on lui eCtt
rappelé le chef-d'œuvre de la création, l'homme que la
veiJle elle avait si philosophiquement accueilli. Mais une
vieille intendante lui trouva les épaules suffisamment
plates pour y mettre des charges de bois, et les bras assez
longs pour scier des bQcbes. Il gagna ainsi sa vie jusqu'au
jour où il redevint laquais. C'était une fortune ; c'était de
là qu'enfin l'aigle devait prendre son vol.
En peu de temps, Irnois passa du service de la dame
philosophe à celui d'un comte dévot, puis d'une marquise
intrigante, puis d'un turcaret ; le turcaret, le ,,oyant
suffisamment inepte, le jugea digne de recevoir les droits
à la porte d'une petite ville. Voilà !mois commis ; c'était
une belle position pour le malheureux. Il ne sut pas la
garder, il tint mal ses comptes, il fut chassé. Alors il
voulut revenir à Paris, et dans le trajet il lui arriva une
aventure qui semblera peu probable, mais qui n'en est
pas moins véritable. Qu'on se souvienne en la lisant

�MADEMOISELLE IRNOIS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'Irnois était destiné à devenir le favori de la fortune.
Comme il avait gagné quelque petit argent dans sa
gestion, il avait acheté un pauvre cheval gris dont il
comptait se défaire à l'arrivée.
Un matin qu'il était parti de fort bonne heure de sa
couchée, il arriva au rond-point d'un grand bois vers le
moment où l'aube commençait à poindre. C'était au mois
d'Octobre ; le temps était brumeux, le jour fort terne, et,
enveloppé dans sa cape, son chapeau sur les yeux, Irnois
était loin d'avoir chaud. Par conséquent, son ime, peu
virile d'ordinaire n'avait pas grande fermeté.
Que devint donc l'ex-commis, parvenu au débouché
du rond-point, lorsqu'il vit à l'entrée de l'avenue qui lui
faisait face, et par laquelle il devait absolument passer, un
groupe d'hommes à cheval !
Irnois n'hésita pas en sa pensée, il les reconnut pour
voleurs, et qui plus est, voleurs de grand chemin. Il songea
à fuir ; mais s'il tournait les talons, ces misérables allaient
sans doute mettre d'horribles mousquets en état et le
cribler de balles l II frisonna d'horreur et resta planté sur
sa selle, son cheval retenu fermement.
Les cavaliers placés de l'autre caté du rond-point, le
voyant ainsi immobile, attendirent quelque temps, en
l'observant, mais comme il ne bougeait pas, (il n'aurait pas
remué pour un empire) ils prirent leur parti après un colloque animé, et un d'entre eux s'avança vers Irnois. Celui-ci
se crut à sa dernière heure et allait tirer sa bourse pour
la donner, lorsque le cavalier mettànt son chapeau à la
main lui dit avec une 'extrême politesse : - " Monsieur,
ce bois n'est pas ce que vous croyez; on vous aura fait
quelque faux rapport, veuillez en être convaincu ; mais

255

dans notre désir de vous être ao-réables
-0ffr ·
·
'Il
o
, nous vous
irons cmq m'. e livres, c'est en conscience tout ce que
nous pouvons faire. "
Ir~ois, à_ cet étrange discours, pensa que les bri ands
voulaient aJouter la raillerie à 1 fé . é
g.
d l'é
.
a rocit et se proposaient
e gorger en nant. Sa peur redoubla, et s'il ne se ftlt
cramponné des deux mains à l'arçon de sa sel! ·1
.
·
e, 1 serait
certainement tombé de cheval L
1·
1
.
• e cava 1er, e voyant
muet, ne commit aucune violence, salua au contraire et
retourna vers ses compagnons.
'
Irnois, dont les dents claquaient s'aperçut b' •
deux h
dé
'
1entot que
ommes se tachaient de nouveau d
d' · ·
u groupe et se
mgea1ent vers lui. Il5 l'aborderent non m .
1·
,
• r .
oms po 1ment
qu avait ia1t le premier et l'un d'e
. l
'
ux pnt a parole :
' -_"Allons, Monsieur, dit-il, vous avez décidément
l espnt préve~u ; ne parlons plus de cinq mille livres .
mettons en dix et concluons. ,,
•
l'é- "Oh ! les scélérats ! se disait Irnois au comble de
pouvante ; les scélérats ! "
Pourtant, cette fois encore il ne I .
.
L
.
,
u1 arriva aucun mal
'es ~vahers, apres avoir attendu inutilement sa réponse.
s éloignèrent, et la conférence recommença entre eux e:
leurs compagnons. Enfin toute la bande se dt' .
Ir · •
ngea vers
no'.s qui, pour le coup, se tint assuré d'être arrivé à sa
dern1_ère h~ure_- Mais quelle fut sa stupéfaction, quand le
cavalier qm lm avait parlé d'abord lui dit .
- ." Monsieur, vous êtes au momen. t d'avoir une
mauvaise affaire ! "

-

"Ah I M
·
. . .
ons1e~r, répondit Irnois d'un air !amen' que Je vous aurais de reconnaissance si vous
1·
bie
,
.
,
vou 1ez
n m en temr quitte ! "

table

�LA NOUVELLE REVU E FRANÇAISE

Le cavalier se mit à rire.
- "Je vois, Monsieur, que vous êtes plaisant, et
savez la valeur des choses. Mes associés et moi, nous
voulons agir rondement avec vous. Voici, ajouta-t-il, en
tirant un portefeuille de sa poche, vingt mille livres ; ne
nous en demandez pas plus. Cette coupe de bois est une
bonne spéculation sans doute ; mais elle deviendrait détestable si votre désistement nous co~tait davantage."
Irnois, malgré l'épaisseur de sa judiciaire, comprit alors
que ces affreux scélérats étaient des marchands de bois
qui voyaient en lui un adjudicataire rival. En effet, on leur
en avait annoncé un. Il s'empressa de prendre les vingt
mille livres, plus sa part d'un excellent déje~ner, et il
renonça de grand cœur tout ce qu'on voulut.
Ces vingt mille livres se comporterent vaillamment
dans ses mains. Le gouffre de l'agiotage ne lui engloutit
pas le plus mince écu ; il e(lt beau allèr de l'avànt avec
l'imperturbable témérité de la sottise, tout lui réussit ; et
si bel et si bien, qu'il fît douter plusieurs fois certains
vétérans de la ferme générale s'il n'était pas un génie
financier de premier ordre. Heureusement pour lui
qu'avec ses succes il n'était encore que petit compagnon
lorsque la Révolution arriva. Son humble tête n'appela
pas la foudre dont il e1'.it peut-être mérité les éclats ; il se
cacha et avec lui ses pistoles, et il ne sortit de son trou
pour friponner la République, que lorsque le fort de la
tourmente fut passé. Il réussit assez dans le tripotage des
assignats. Pourtant ses triomphes dans ce genre ne furent
rien, comparés à ses exploits dans les fournitures de
souliers. Il avait eu le bon esprit, par couardise, de se
mettre l'abri derri ère quelques esprits aventureux, aux-

a

a

MADEMOISELLE IRNOIS

2 57
quels il se contentait de prêter de I'
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que sont les demeures humames
.

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans ce coin de Paris. Toutes les chambres étaient
uniformément carrelées de rouge, hors le salon parqueté ;
toutes les chambres étaient uniformément sombres, hors les
chambres à coucher plus sombres que tout le reste, parce
qu'elles donnaient sur la cour.
Les meubles étaient d'acajou dans les grands appartements, de noyer dans les petits ; le velours d'Utrecht
jaune règnait partout en maître, et quelques pendules
dorées, représentant Flore et Zéphyre ou l'Amour attrapant un papillon, sous verre, étaient les dernières limites
de la magnificenœ Irnois. D'objets d'art, il n'y en avait
pas d'autres que le portrait à l'huile du maître du logis,
épouvantable création de quelque barbouilleur d'enseignes.
Le domestique se composait d'une cuisinière, d'une grosse
femme de confiance et d'un petit garçon mal vêtu et
jamais peigné qui cumulait des emplois d'importance très
diverse, tantt&gt;t fendeur de bois, tantt&gt;t commissionnaire,
tantôt secrétaire intime, tantôt laquais. Voilà l'organisation de ce ménage où M. Irnois ne trouvait rien à
changer, oil il trtinait en despote, parlant fort, grondant
fort, ou rechignant du matin au soir.
Mais ainsi que dans ces vallées étroites, stériles,
affreuses, que la nuit couvre d'ombres épaisses, et où le
voyageur marche d'un pas chancelant et effrayé, il finit
toujours par apparaître quelque clarté lointaine qui vous
rend la joie, ainsi, dans l'antre de M. Irnois, il y avait
une clarté ; clarté faible et douteuse, il est vrai, mais
charmante cependant pour les yeux qu'elle éclairait et qui
n'avaient pas besoin d'un grand jour.
Dans cet appartement obscur et maussade, peuplé de
gens désagréables, il y avait comme dans toutes les choses

MADEMOISELLE IRNOIS

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2 59
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. Sa fille ne pouvait l'empêcher d't.tr
t: e maus-

�260

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sade, mais elle pouvait le rendre vingt fois
qu'il n'était d'ordinaire, et cela, par le
matin, il n'aurait pas été réveillé par un
sant sur l'état de santé d'Emmelina :

MADEMOISELLE IRNOIS

plus désagréable
seul fait que le
rapport satisfaiBref il l'aimait

passionnément.
Madame Irnois, de tempérament calme, que dis-je ?
glacial, et n'ayant de sa vie éprouvé la moindre sensation
vive (sans quoi elle n'eüt jamais voulu entendre parler
d'épouser Monsieur son mari), Mme Irnois passait une
grande partie du jour à tenir sa fille sur ses genoux, à
l'embrasser, à la caresser, à lui dire tous les riens que lui
présentait son imagination. Ces riens n'étaient pas jolis,
ils n'étaient pas variés, surtout ils n'avaient rien de spirituel. Mme !mois était aussi complétement nulle que peut
l'être une bourgeoise vieille, laide et ignorante ; mais
elle faisait de son mieux pour amuser sa chère enfant ;
elle sentait son cœur se fondre quand elle la regardait et
ne pouvait pas la regarder sans l'embrasser.
Sous ce rapport, sa tendresse ressemblait beaucoup à
celle de Mues Maigrelut, tantes maternelles d'Emmelina,
seulement un peu plus jaseuses que leur sœur mariée.
Mues Maigrelut étaient tout ce qu'on peut désirer de plus
parfait comme types de vieilles filles. On les eÎlt lkhées
l'une et l'autre au milieu d'une ville de province, qu'elles
eussent développé avec une puissance inouïe une méchanceté de tigre et de vipère. Mais leur séjour constant au
sein de la solitude, dans une claustration presque absolue,
avait mité ces natures dangereuses, et toute leur ardeur
s'était tournée en dévouement servile et convaincu pour
Emmelina.
Ainsi aimée, ainsi adorée et servie, Mue Irnois atteignit

261

sa, dix-septième année ; c'est le moment où commence
l
anec dote que j'ai à raconter.
Elle avait donc ce b I i d .
porte dorée de l . I~ ge e Jeunesse qui est comme la
et d l
a vie. est temps de dire ce qu'elle était
. e a m~ntrer entourée de sa cour, à savoir de son •
maigre et Jaune de sa mè
pere
'
re grosse et corn
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tantes sèches, effilées et bavardes et d
mune, e. ses
valent pas l'h
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' . e ses servantes qui ne
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onneur une description.
On s attend sans dout à
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de p fi .
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e enten re un récit merveilleux
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par l fé d
'
n emp er une jeune fille douée
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~ous
les
charmes
de la beauté et de l'esprit
N
ous a ons v01r !
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CHAPITRE II
Emmelina.' cet ange, ce tte d"1vm1té,
.. cet obiet de t t
de vœux était,
à dix-se
J
an
taille d'une fille d d" pt ans, un~ pauvre créature de la
e ix ans, et qu un sang
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.
privée tout à la fi • d
.
mauvais avait
liere de fi
ois e croissance, de conformation régu'
orce et de santé Sans être é . é
elle avait la taille déjeté~ et
c1s ~ent bossue,
était
·
, en P us, sa Jambe droite
comm:o~:~ gra;de que sa jambe gauche. Sa poitrine était
de sa taille o;; e1'· et_ sa têt_e, penchée de c6té par le vice
, ne ma1t aussi en avant
Avait-elle au moin
· r . .
.
.
'
s un JO I visage pour contrebalancer
quelque peu d aussi grands défauts ? Hélas n I b
n'était
b" .. •
·
on• sa ouche
. pas ten ialte ; ses lèvres trop grosses lui d
.
un air boudeur . sa il
.
onna1ent
Se 1
' p eur maladive ne lui seyait pas bien.
to: :ment ses grands yeux bleus étaient assez beaux et
c ants et sa chevelure, blonde comme celle d'une

tr

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fée, était incomparable. Aussi dan la maison parlait-on
souvent de ses magnifiques cheveux. Les cheveux d'Emmclina étaient le point de comparaison favori auquel on
aimait à rapporter ce qu'on voulait louer le plus.
La pauvre fille, ainsi maltraitée par la nature, avait
grand peine à marcher et à changer de place; elle était
un peu comme un roseau, toujours pliée et affaissée sur
elle-même; et la vieille Jeanne, sa bonne, qui l'avait
portée enfant, la portait encore toute grande demoiselle
qu'elle était.
Elle n'aimait pas à marcher, elle
peine et de fatigue ; puis elle ne s'y
tumée; de telle sorte que lorsqu'il
d'une chambre dans une autre, où

y trouvait trop de
était jamais accous'agissait de passer
entendait la petite

voix douce d'Emmelina:
- "Jeanne! porte moi!"
Et Jeanne la portait.
On pourrait croire que se voyant ainsi adorée, adulée
et obéie, Emmelina était gàtée, très volontaire, capricieuse et toujours en dépense de fantaisies et de volontés.
Mais point. Elle passait à peu près tout le jour dans
le silence et sans rien faire. Sa mère aurait aimé à la
voir s'occuper, mais jamais on n'avait pu obtenir cela
d'elle. La broderie, la tapisserie ne la séduisaient pas ;
l'éclat des laines et de la soie lui importait peu; clic
n'avait aucun gollt de toilette; elle ne songeait jamais
à la parure, et jamais elle ne s'était demandé si sa figure
était belle ou laide. Son tempérament était apathique ;
jamais elle ne voulait ni ne désirait rien; elle ne paraissait pas s'ennuyer, mais elle ne s'amusait pas non plus.Une
fois, on l'avait conduite à !'Opéra, l'événement avait fait

MADEMOISELLE IRNOJS

263

époque dans la maison, M. Irnois, sa femme, ses deux
belles:sœurs et Jeanne avaient été très frappés de la
magnificence
du spectacle.' Emmelina seule n ' avait
. rien
.
.
témo1gn~ et n'en parla point dans la suite. Véritablement
e~le ~va1t peu de part à la vie, et, dans ses grand jours
d activité elle prenait un ourlet touJ'ours le mA
D'é
,
cme.
' . ducation intellectuelle, elle n'en avait reçu aucune;
d a1lle~s, personne autour d'elle ne l'avait même jugé
nécessaire. Seulement la tante Julie Ma'1grel ut qui. de
temps en temps, feuilletait assez volontiers un roman de
~- Du_cray-Duménil, ou de Mm de Bournon-Malarme,
lui avait appris à lire, et elle se servait de cette science
pour prendre quelquefois Peau d'Ane ou le Chat Botté
dans le v~lu~e d~ Perrault. Elle avait commencé par là
avec son mst1tutnce, et elle ne s'était jamais risquée seule
à' aller plus loin. A dix-sept ans encore, elle prenait Peau
d Ane ou le. Chat Botté, et passait toute une journée dans
sa _compagr11e. Elle n'y rencontrait pas grand charme,
mais non plus grande fatigue, et il ne lui en fallait pas
davantage.
Tous les jours, à huit heures, Jeanne qui couchait
dan . sa chambre auprès de son lit, s'en approchait pour
savoir comment elle avait dormi, demande quotidienne
à laquelle Emmelina répondait quotidiennement :
- " Bien, Jeanne."
~ais son teint plus ou moins pile, ses yeux plus ou
~oms ba~u , étaient les véritables témoin que Jeanne
interrogeait. La consultation terminée, Jeanne se rendait
tout courant chez M. et Mme Irnois, où elle communiquait ses sentiments, où elle déclarait combien de fois
Emmelina avait bu pendant la nuit. Si le bulletin était

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mauvais, M. Irnois devenait plus loup que de coutume, et
sa voix furibonde allait porter la terreur jusqu'au fond de
la cuisine. M 11" 1 Maigrelut savaient alors à quoi s'en tenir
sur la marche de toute la journée, et venaient par leurs
glapissements prendre part à la désolation générale.
Si au contraire les déclarations de Jeanne étaient favorables, si Emmelina n'avait demandé à boire que deux
fois, M. Irnois était plus économe de jurons et d'invectives, et chacun se ressentait de cette bénignité.
Alors Jeanne retournait habiller la jeune fille ; ce
n'était pas une toilette charmante comme celle des
Grices; on lui mettait quelque robe de mérinos en
hiver ou de toile en été, avec un bonnet qui tenait ses
beaux cheveux enfouis, et l'affaire était faite jusqu'au
moment de se coucher.
Habillée, Emmelina recevait dans son fauteuil les bonjours et les mamours. de toute la famille, et la brusque
accolade de son père ; après déjeuner, il était assez dans
ses habitudes de dire à sa mère :
- " Maman, je vais m'asseoir sur tes genoux. "
- " Viens mon cher ange ! " répondait Madame
lrnois. La pauvre enfant malade se couchait sur le giron
de sa mère, et souvent s'y endormait, ou veillait sans rien
dire en se laissant couvrir de baisers qu'elle ne rendait
pas.
On ne viendra sans doute pas demander maintenant si
Emmelina avait de l'esprit. Non, certe,s ! elle n'en avait
pas, la malheureuse fille ! ni rien qui ressemblât à
}'qgitation de l'intelligence. Qu'est-ce que l'esprit, sinon
de savoir deviner et exprimer les rapports réels ou factices
qui existent entre les choses? L'esprit ne saurait se ,déve-

MADEMOISELLE IRNOIS

lopper au millieu de la solitude, ni avec la compagnie d~
imbéciles, et il n'était personne, daas la maison de
M. Irnois, dont le contact pl'.lt permettre à Emmelina
d'avoir de l'esprit. Puis, comme on ne lui avait rien
appris, elle n'avait nulle matière a exercer son intelli~
gence ; partant sa conversation, si, par 11asard, quelqu'un
filt venu la solliciter, n'aurait eu rien que de très
vulgaire.
Voici donc mon héroïne : Contrefaite, point jolie de
visage, sans esprit, et la plupart du temps silencieuse ;
maladive, et trouvant son plus grand bien-être a se tenir
couchée sur le sein maternel, comme un enfant de quatre
ans. Il n'y a rien dans une telle peinture qui ·séduise
beaucoup.
Mais le portrait n'est pas achevé tout à fait, puisqu'il
n'a rien été dit de cette disposition rêveuse qui faisait le
désespoir de toute la maison Irnois, et qui, non seulement
formait le trait principal du caractere d'Emmelina, mais
était même tout son caractère.
La pauvre fille, sans avoir ni la conscience ni le regret
de ses imperfections physiques, était, comme tous les
êtres mal conformés, vouée a une profonde et incurable
tristesse, en apparence sans cause, mais que la réaction du
physique sur le moral explique trop complètement. De
cette tristesse irréfléchie qui ne faisait que jeter un voile
sombre sur l'existence de M 11e Irnois, il ne s'exhalait
jamais aucune plainte.
Mais lorsque dix-sept ans étaient artivés, et avec cet
Age les développements mystérieux de l'être, tout l'essaim
de pensées printanières qui, à cette époque de la vie
s'élancent et accourent autour de l'âme, Emmelina jeun;

�266

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fille était devenue plus silencieuse encore qu'Emmclina
enfant.
Bien qu'elle ne connClt pas le travail intérieur de son
être, qu'elle mt très loin de pouvoir l'.anal!ser, elle en
restait malheureuse ; elle aspirait à ce bien inconnu que
les dieux de la jeunesse, le blond Vertumne et ~a _fraîche
Pomone dispensent en souriant ; mais elle y aspirait av~c
Souffrance , et volontiers aurait éprouvé le désir
. de mourir,
si elle eClt su se poser à elle-même une quesaon.
Néanmoins sa tristesse devenait tous les jours plus profonde. Une cause extérieure était venue donner à cette
âme déshéritée plus de souffrance avec plus de vie. Tout
à I heure nous en parlerons en détail.
Emmelina avait renoncé à chercher protection sur les
genoux maternels ; elle préférait maintenant passer sa
journée à une fenêtre de sa chambre qui donnait sur la
cour, et ne voulait plus guère aller dans le salon. Par une
singularité qui étonnait tout le monde, elle sembla ~ndant quelque temps avoir plus de force et de santé qu on
ne lui en avait jamais vu.
Ses joues avaient même eu pendant 9uelques jours une
teinte rosée qui avait paru aux yeux charmés de toute la
maison réaliser l'idéal des doigts de l' Aurore. Pourtant
elle ne voulait plus sortir de sa chambre, et, dans sa
chambre, n'aimait que le coin de la fenêtre ch~isie.
La si douce Emmelina bientôt alla plus loin encore ;
chose inouYe ! elle eut une volonté ; elle prétendit rester
seule ; elle renvoya mère, ~nnc, ~ntes sans piti;: et ~
jour, qu'inquiète d'innovations si étranges, ~ Irn_OJs
essayait quelques observations timides, Emmehna, prodige
effrayant I Emmelina frappa du pied et fondit en larmes.

MADEMOISELLE JRNOIS

Toute la famille fut consternée pendant deux jours;
mais M. Irnois défendit de la manière la plus sévère
qu'on osât se permettre de contrarier sa fille. L'arrêt était
rendu en termes véritablement terribles, mais le juge
était redoutable ; et comme personne ne contestait la
justice du fait, on se mit à obéir avec une ardeur rare
chez ceux qui obéissent. Ainsi Emmelina re ta libre de
passer de longues journées seule dans sa chambre, assi e
dans un fauteuil, à l'angle de sa fenêtre, y faisant ...
personne ne savait quoi.
Cependant elle avait dix-sept ans. M. lrnois s'était
marié, si j'ai bonne mémoire vers Juillet ou Aoôt 1794.
Ce n'était pas trop une époque convenable pour songer
au mariage ni à aucune joie ; mais le brave capitaliste
n'avait pas l'âme très sensible aux dangers de la patrie, et
il s'était uni sans remords à M elle Maigrelut. A l'époque
où je prends mon histoire, on était donc en 1811, et si
l'ancien fournisseur vivait très retiré, son existence n'était
pas pour cela inconnue. L'éclat de l'or est tout aussi
évident que celui du soleil, et un coffi-e-fort bien rempli
ne saurait se dérober à la connaissance, à l'admiration et
à la convoiti e des citoyens d'un grand Etat. En vain
M. Irnois habitait le quartier des Lombards, en vain sa
porte, soigneusement fermée aux hommes graves comme
aux freluquets, ne s'ouvrait presque pour personne, on
savait de point en point combien il y avait d'écus dans
la maison numéro tant, on était pleinement édiJié sur les
habitudes du logis, et l'on avait une parfaite connaissance
de l'existence de M elle lrnois, laquelle, en sa qualité
d'unique héritière des gro biens paternels, tenait attachées
au bout de sa ceinture virginale les clefs de la caisse. Or

�268

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quel serait l'heureux mortel vainqueur du dragon (le père
!mois) et possesseur des pommes d'or (la grosse fortune) ?
C'était une question que l'on s'adressait volontiers dans
quelques cercles des plus élevés de ce temps-là.
L'époque actuelle a la réputation mauvaise, on lui
reproche d'aimer l'argent avec excès. Mais pour ne pas
être injuste envers elle, il faut avouer que la passion du
pécule a dévoré bien des hommes avant que notre génération appartît sur la scène du monde, et que, sous
l'Empire, on pouvait trouver sans peine des personnages
qui, tranchant par leurs convoitises sur les passions
guerrières du temps, s'abandonnaient au gotît des capitaux,
avec autant de verve que nos hommes de bourse les plus
acharnés.
Dans ce temps-là, certains grands messieurs, spéculant
sur la gloire nationale, aimaient à mettre la main dans les
caisses de l'étranger. Il y en eut aussi d'autres qui mirent
leurs espérances de fortune dans la conclusion de riches
mariages, ni plus ni moins que les illustres roués de la
Régence, et, par une circonstance toute particulière à cet
ige, ces gens-la surent détourner souvent à leur profit
l'action de la puissance impériale, en faisant intervenir la
volonté du maître dans des unions qui, sans ce secours
quasi divin, n'auraient jamais pu se conclure. Sans doute
je ne prétends pas dire que Napoléon se soit fait de gaîté
de cœur le soutien d'ambitions aussi basses ; mais il
voulait, en principe, que les grandes fortunes revinssent
aux grands emplois, et, comme il ar~ive fréquemment sur
cette terre,
Où les plus belles choses
Ont le pire destin,

MADEMOISELLE IRNOIS

2 69

que _les ~lus beaux principes y ont aussi quelquefois des
apphcattons fkheuses, plus d~une avidité subalterne profita
des sentiments de !'Empereur, et se faufila, par leur
moyen, dans des familles qui ne voulaient pas l'accueillir.
Il Y avait en 1811, au Conseil d'Etat, un certain.
C~mte. Cabarot dont les services étaient fort appréciés et
qm était en effet un homme de mérite. Petit avocat avant
la Révolution ~ je ne sais quelle cour souveraine, il avait
~ucé avec le lait, dans la famille de basoche dont il était
issu, une érudition judiciaire vraiment profonde. Dès son
plus bas âge, Cabarot avait entendu parler chicane . les
coutumes, la loi romaine, toutes les lois imaginables
lor~bardes, bourguignonnes, franques, et jusqu'à la
salique avaient été les constantes occupations données à
son cerveau par l'auteur de ses jours. Petite merveille
donc, s'il s'était trouvé à trente ans dans le barreau un
des .hommes les mieux instruits. Envoyé à la Convention ,
m~1s orateur peu disert et trembleur parfait, il s'était
reJeté dans la pratique silencieuse des affuires. Sous le
Directoire, le citoyen Cabarot s'était fait remarquer
dans les bureaux des ministères. On l'avait employé avec
succès à toutes sortes de besognes ; dans ce temps-là les
gens de plume devaient être un peu des Michel Morin.
_Ca_barot avait été ministre plénipotentiaire, puis commissaire de je ne sais quoi, puis chef de division à la
Justice, pui~ beaucoup d'autres choses, Bref, Bonaparte,
le voyant s1 expert, le prit et le mit dans le Conseil
d'Etat, où sa vaste érudition en matière légale acheva de
le rendre agréable au maître. On l'avait faite Comte.
Encore une fois, Cabarot était ... je veux dire le Comte
Cabarot était un homme érudit et distingué par ses con-

foi

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

naissances pratiques. Mais il était aussi perdu de mœurs
,que savant et habile. Je ne puis, ni n'en ai la moindre
-envie, entrer dans les détails de son existence intérieure.
Il me suffira de dire que la société qu'il voyait, réunion de
généraux, d'hommes de son métier, de diplomates, tous
gens peu bégueules, riaient volontiers de ses habitudes, et
&lt;jUe le prince Cambacérès lui accordait une part dans ses
confidences.
Le Comte Cabarot avec tant de mérites et la faveur
.de César, n'était pas riche pourtant. Tout . au plus
.
,comptait-il trente mille francs de revenu, qui auraient
bien semblé une montagne d'or à son père, le pauvre
homme ! mais qui ne lui suffisaient pas. Ajoutez à ce
chiffre vingt mille francs de dettes par an environ, et vous
-conviendrez que ce n'était pas assez.
Le comte Cabarot, un jour qu'il travaillait avec sa
Majesté Impériale et Royale, osa lui toucher respectu-eusement quelques mots de sa profonde détresse.
Le souverain des mondes, pour me servir d'une ex'pression orientale, ne répondit à cette plainte touchante
,que par des reproches, peut-être mérités, sur les horribles
voleries de M. le Comte.
M. le Comte s'excusa de son mieux et revint a la
-charge, si bien qu'il lui fut demandé ce qu'il voulait.
_ "La main de Melle Irnois mettrait le comble à mes
yœux " répondit le conseiller d'Etat en s'inclinant:
Là-d:ssus explication sur ce qu'était Melle Irnois;
comme quoi, atl physique, elle était probablement peu
jolie (il était loin de le savoir au juste!) mais im~i co~me
,quoi, au moral, elle avait quatre ou cinq ~ent m1U~ ~ivres
-&lt;le rentes, et qu'une telle union comblerait de féhc1té le

MADEMOISELLE IRNOIS

plus humblè et dévoué sujet de sa Majesté Impériale et
Royale, etc, etc,
Par bonheur le comte Cabarot, en homme d'esprit, et
parfaitement informé, s'était pressé d'agir. Il savait vaguement que la fiUe avait dix-sept ans et qu'avec les vertus
qu'il se plaisait lui-même a signaler en elle, il ne se
pouvait pas qu'avant un mois, l'attention de bien d'autres
céladons de son genre ne se fût éveillée aussi. En effet,
on y pensait déja, mais on ne se Mta pas assez : le comte
Cabarot fut plus alerte.
La puissance auguste qu'il implorait se montra de son
c~té bénévole. Cabarot ne quitta le cabinet qu'en emportant un ordre adressé à M. l'aide de camp de service,
ou tel autre personnage qui alors transmettait les volontés
impériales, de commander a M. Pierre-André Irnois de
se présenter a trois jours de là devant son souverain.
Le comte Cabarot se vit tr~nsporté au septième ciel ;
jamais il n'avait été aussi heureux depuis le jugement de
Tallien qui l'avait regardé de travers.

CHAPITRE III
Le comte Cabarot était un trop fin diplomate pour
faire prématurément confidence à ses meilleurs amis de
l'espoir charmant qu'il avait conçu. Il gardait au contraire
la réserve la plus complète le soir de ce beau jour où
!'Empereur lui avait daigné promettre d'intervenir en sa
faveur. Mais, malgré cette discrétion, un si complet
épanouissement dilatait son laid visage, élargissait sa face
plate, que le prince archi-chancelier, non moins que

�271.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. d' Aigrefeuille et autres, ne purent s'empêcher d'~n
faire la remarque. - "Faites-moi le plaisir de me dire
ce qui clnrme si fort Cabarot ce soir ? ,, se disait-o_n.
C'était bien simple : le tendre Cabarot pensait à sa
prochaine union avec Melle Irnois.
Ici, quelque lecteur s'imaginera peut-être que le_ comt~
n'ayant jamais vu sa belle ni entendu parler de ses infirmités, se préparait à lui-même une douloureuse ~eculade. On
croira peut-être qu'il n'aurait pas voulu d'une Jeune femme
dans l'état de la pauvre Emmelina: Qu'on se détrompe 1
Il faut ici conn~tre le comte Cabarot tout entier. Pour
ix cent mille livres de rente, et même pour beaucoup
moins il aurait sans hésiter donné sa main à Carabosse
avec t~us les travers de taille et les monstruosités d'humeur
de cette fée célèbre. Le comte Cabarot était un homme
positif.
.
Je dis donc que ce soir-là, dans le salon du Prince
Cambacérès, il fut adorable d'esprit et de g~té. Lorsque,
la foule s'étant retirée, il n'y eut plus autour de la
cheminée qu'un petit nombre d'intimes, il se mit à
raconter une foule d'aventures plus ou moins risquées
avec un gollt, un tact,_ un mord~t ~ui lui va!urent des
applaudissements unammes. Il était s1 heureux .
.
Dans la maison de la rue des Lombards, la sensation
ne fiu t Pas absolument la même. Lorsque la missive
.
impériale avait été remise à M. Irnoi, M. Irnois avait
ressenti une profonde terreur. L'idée de ~ar~tre d_evant
son souverain n'avait pas fait n~tre en lut ce sent1me_nt
d'orgueil qui gonfle aujourd'hui la poitrine de_ tout o~c1cr
de la garde civique, enlevé pour la prem1è~e fois au
tonneau obscur où croupit son résiné, pour briller, astre

MADEMOISELLE IRNOJS

nouveau, dans les régions lumineuses d'un bal de la
cour.

M. Irnois était comme tous les gens à argent de cc
temps-là ; il n'aimait pas le contact du pouvoir; le mot
gouvernement le faisait frissonner. Il ne voyait dans les
hommes dépositaires de l'autorité que des ennemis nés
de sa caisse, des harpies toujours en quête de spoliations.
Il manqua tomber de son haut lorsqu'un gendarme lui
remit le hatti-schérif qui le mandait au palais.
Il arriva pile et la figure renversée dans son salon où
bavardaient sa femme et ses bell~sœurs, et bien que ce
ftît cho e assez rare chez lui que de parler de ses aflàires
ou de demander con eil, il se planta au milieu de l'aréopage féminin, et, tendant sa lettre d'un air désespéré,
il s'écria:
- "Mille noms d'un diable! regardez quel pavé me
tombe sur la tête ! "

Six yeux s'illuminèrent de curiosité, six bras s'étendirent, six mains, armées en tout de trente doigts crochus,
voulurent se saisir de l'épître qui bouleversait à tel point
le maître du logis.

Mue Julie Maigrelut fut la plus agile; elle s'empara
de la lettre et la lut rapidement tout haut, puis elle se
laissa tomber dans son fauteuil en s'écriant:
- " Ah mon Dieu ! "
Mue Catherine Maigrelut saisit au vol le précieux
papier tombé des doigts de sa sœur et s'écria de même
après l'avoir lu tout haut :
- " Ah mon Dieu ! ''
Mme lrnois, ne pouvant croire ce qu'elle avait entendu
deux fois déjà, récita ainsi que. ses sœurs le contenu de
7

�.

274

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la lettre, et donna comme elles des témoignages évidents
de sa désolation profonde.
.
Les trois femmes pensèrent un instant qu'il ne s'ag1ssait de rien moins que de faire un très mauvais parti à

à M . !mois.
L'ancien fournisseur fut cependant plus brave que ses
compagnes et les assura que suivant toutes proba~ilités
les choses n'en viendraient pas Là. D'ailleurs ce serait par
trop inique. Jamais il n'avait mal parlé d'aucun gouvernement et de celui de l'Empereur moins que de tout autre ;
ses co~tributions avaient toujours été régulièrement payées.
Sans doute il y avait eu jadis quelque peu à redire dans
Mais toutes
1a man,·ère dont il avait chaussé les régiments.
.
d' 1
ces peccadilles étaient passées depms longtemps,_ et ai leurs il n'avait jamais été en nom dans les fourmtures.
Décidément !'Empereur ne pouvait lui vouloir le
moindre mal. Que lui voulait-il donc?
.
.
Mlle Julie Maigrelut fut la première ~ ou:nr un aVlS
important sur cette question nouvelle ; Je dis n~u:elle
parce que du noir on était passé au rose. Elle_ msmua
que l'Empereur mandant son frère, son frère mnocent
comme un agneau, il fallait absolument que ce füt pour

.?

le récompenser, mais récompe.nser de ,;uo1.
.
_ " De son immense fortune,
répondit aussitôt
Mlle Catherine Maigrelut.
_ " Elle a raison," dit M 11e Julie.
- " Elle a cent fois raison, " murmura Mme Irnois.
- " Me récompenser? s'écria le richard; de qu_elle
manière ? On ferait mieux de me laisser tranqmlle,
ventrebleu !
" Je ne serais pas étonnée, mon frère, reprit

z7 S

MADEMOISELLE IRNOIS

Mlle Julie, que sa Majesté Impériale voulô.t vous faire
duc ou maréchal de l'Empire ! Vraiment! un homme si
riche que vous ! il n'y aurait rien de surprenant!
. sottes.1 cna
.
- " V ous eAtes tr01s
M. Irnois d'une voix
tonnante. Pour devenir maréchal, il faut avoir été soldat.
il me nommera plutôt baron. Enfin n'importe ! Je ve~
que la peste m'étouffe si je suis bien amusé d'aller parader
dans ces Tuileries. Comment faudra-t-il m'habiller ?
Ce fut encore une délicate question. On ouvrit et l'on
re~oussa beaucoup d'avis ; enfin on se rangea au seul
raisonnable, qui fut d'appeler le tailleur et de le consulter.
On n'avait que trois jours devant soi; la précipitation ne
pouvait être trop grande.
L~ désol_ation de M. Irnois fut sans borne, lorsqu'il
appnt le s01r même qu'à toute force, il lui fallait endosser
habit brodé, culotte de casimir, bas de soie blancs souliers
à boucles, chapeau à claque, et se faire friser,' et s'embrocher d'u,ne épée, et mettre des gants!
Cependant il se soumit; et to1.1t en jurant et en se
démenant comme w1e mécanique, il s'abandonna aux
soins du malheureux, du trnp malheureux artisan chargé
de donner des grâces à sa personne.
La maison était sens dessus dessous, et cependant
Emmelina ne prenait pas la moindre part aux terribles
événements déchaînés autour d'elle. Lorsque la lettre du
cMteau avait été montrée par son père à sa mere et à ses
tante~, elle était seule dans sa chambre suivant son usage;
le soir elle entendit parler autour d'elle de ce qui allait
advenir ; on lui dit même (ce fut M 11• Catherine) :
- " T~ ne sais pas Emmelina? Ton pere qui va
après-demain à la cour... c'est joli, ça, ma petite! "
;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Emmelina sourit doucement en regardant qui lui
parlait ; mais elle ne répondit pas, et ne parut même
avoir compris que médiocrement ce qui lui avait été dit :
Sa mère la coptempla avec anxiété, puis leva les yeux
au ciel en soupirant profondement, Dans ce moment,
Mme !mois )Je fut plus la grosse et sotte bourgeoise que
nous connaissons, mais une espèce de ]'Iiobé, tant il y
avait de vraie et profonde douleur dans ce regard lancé
vers les régions où. l'on va si souvent en vain demander
soulagement.
..
Emmelina devenait de jour en jour plus absorbée. Elle
n'était pas plus triste, mais elle parlait encore moins, et ne
s'intéressait plus à rien absolument ; ni le .bavardage de
ses tantes, ni les caresses de Jeanne, ni Peau d' ;\ne, ni
l'ourlet ne pouvaient plus rien sur elle, les tendresses
mêmes de sa mère ne semblaient plus lui tenir à cœur;
autrefois du moins, elle les cherchait ; maintenant elle
paraissait pluteit les éviter, car elle les recevait ayec indifférence ou montrait même en être impatientée. Et cependant, était-elle malheureuse? Ce n'était pas croyable, car
elle avait parfois sur la bouche et dans les yeux comme
un fin sourire, ,comme une flamme subtile qui dénotait
un bien-être infini. Quand on la regardait à la dérobée,
on la voyait ·plongée dans une sorte d'extase qui semblait
l'enivrer des plus ardentes délices. Elle ressemblait alors
à une des saintes du Moyen-Age, et si les gens de son
entourage eussent su ce que c'est que rintelligence, ils en
auraient vu la plus sublime expression sur cette figure
inspirée.
Il fallait que cette puissance de l'exaltation f-Ctt pourtant bien vive, car Jeanne tombait quelquefois dans des

MADEMOISELLE IRNOIS

277

contemplations muettes devant sa maîtresse et
.
,
,
restait
é
partag, e entre
. 1admiration et une secrète terreur. Q uan d
II
e e s arrachait à cet état si étrange pour elle II
.
, e e sortait
~e la ch~mbre sur le bout du pied, sans faire de bruit et
sen allait dans sa cuisine s'écrier :
- "Jésus! Jésus! que Mademoiselle
ressemble à la Sainte Vierge! "

Emmelina

L~ grande crise qui avait lieu autour de la jeune
~xtat~qu~ ne produisit donc aucune impression sur cette
1magmat1on perdue dans une autre sphère et M I .
d
,
. rno1s
ut se p~sser, dans ses hautes préoccupations, des sollicitudes filiales. Du reste, il n'en sentit pas le v·d . ·1
•
•
1 e, 1 ne
pouvait être exigeant, et il était d'ailleurs si absorbé
suspendu en~re la crainte et l'espérance, écoutant, tour
tour, les ~on~ectures de son conseil privé et les importantes
commun1cat1ons de son tailleur qu'i1 n'ava·t
I
d
,
1 pas e temps
,e chercher à diviser ses pensées entre sa présentation à
1Empereur et la tranquillité trop complète de sa fill . 1
lui eüt ~té d'ailleurs impossible de rêver à la fois à ::u:
choses différentes.

à

Enfin, il arri~a le grand jour où, aux yeux émerveillés
de toute la maison, dont les locataires avertis s'éta'
ameutés sur les différents paliers M Pierre And é I ie~t
. l
.
' ·
r rno1s
fi
ranch It e sem1 de sa porte en grand cost
d
• .
. . .
ume e cour
su1v1 du secrétaire mt1me qui laquais ce1'our-là d
.,
l'
1·
.
'
, escenda1t
esca ter en se laissant glisser le long d I
.
.
e a rampe pour
arriver plus vite à la voiture de louag
.
.
i
e et ouvnr la
por t 11:re.
~- Irn_ois, le riche capitaliste, était d'autant plus laid
et d1sgrac1é de la nature en cette circonstance mé
bl
·1
é •
mora e
que sa toi ette tait plus somptueuse et ét 1 . d
a ait avantage

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la prétention de faire ressortir des avantages physiques.
Je ne puis m'empêcher de jeter en courant un coup d'œil
détracteur sur ces pauvres bas réduits à envelopper ... ce
qu'ils enveloppaient, sur cette pauvre culotte de casimir,
flottant en plis mal gracieux autour de ces cuisses qu'on
devinait décharnées, sur ce maigre corps orné d'un jabot
et d'un habit marron brodé d'argent, sur cette pauvre et
déplorable épée !
La voiture roula comme elle put, car elle était fort
antique et délabrée, et atteignit les abords du Carrousel.
En ce temps-là, on aimait fort le luxe, et le souverain,
qui voulait ra_nimer le commerce, en ordonnait l'étalage.
M. Irnois ne fut pas autorisé à faire rouler son équipage
sur la noble poussière de la cour impériale ; il mit pied à
terre, et, sa lettre d'audience à la main, gagna, non sans
quelque risque, à travers les voitures et les chevaux
l'escalier d'honneur.
Il y avait grande réception. A côté de l'aide de camp
de service qui appelait le nom de tous les présentés, se
trouvait un homme d'une quarantaine d'années, assez
laid, mais portant physionomie fine, madrée et spirituelle.
C'était le comte Cabarot, fort inquiet de l'arrivée de son
futur beau-père. L'aide de camp ayant jeté les yeux sur
la lettre d'invitation et sur le personnage qui l'avait remise,
lança un regard significatif au conseiller d'État. Celui-ci
toisa fixement son futur beau-père .....
Mais au lieu d'assister ainsi à une réception impériale,
ce qui est un bien trop grand honneur' pour ce petit récit,
mieux vauf nous en retourner dans la sphère plus humble
du salon de Mm• Irnois.
Là, plus de splendeurs, assez de magnificences, plus de

MADEMOISELLE IRNOIS

2 79

cette pompe un peu théitrale comme on l'entendait sous
l'Empire. Une lampe br~le assez tristement sur un
~éridon au milieu de l'appartement. La tante Julie
tncote, la tante Catherine tricote, et M!h• Irnois tricote
aussi. Emmelina est auprès du feu dans son fauteuil, et,
les yeux fixés sur les charbons, considère, probablement
en Y plaçant l'acte qui se joue lentement dans sa tête le
monde igné dont la flamme change à chaque instant' les
formes.
L?nquiétude est à son comble, tout le monde parle à
la fois. Jeanne a servi longtemps de messager entre les
terreurs du salon et celles de la cuisine; mais les émotions
sont trop vives, la cuisine monte au salon, et à entendre
parler roi, empereur, maréchal, baron, duc, prison et
mort, on se croirait dans une réunion politique.
Enfin un violent coup de sonnette se fait entendre. Le
cri de oh! très prolongé s'échappe de toutes les bouches
la cuisinière court ouvrir. M. lrnois se précipite dans
salon, pâle, non, blême! les yeux flamboyant~, et jurant
co~_tre toutes les divinités de· !'Olympe à part le Styx
qu 11 ne peut nommer, ne le connaissant pas.. Certes,
depuis le jour où le bourgeois, le comte, le procureur, la
dame philantrope, ses anciens maîtres, lui donnèrent son
congé, il n'avait pas été plus démonstratif dans sa colère et
dans son dépit, mais, aux emportements de son langage, se
mêlait un sentiment de frayeur qui n'échappa à aucun
des témoins de cette scène émouvante.

I;

Enfin, M. Irnois, ayant beaucoup juré, lança son
chapeau à claque à la tête du secrétaire intime, s'assit
brusquement devant le feu, et, ayant mis à la porte par un
dernier éclat de voix, tous les échappés de la cuisine, il

�280

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

commença à satisfaire la curiosité trop surexcitée de sa
famille.
"Au nom de tous les Saints! s'écriaient les trois
femmes, dites-nous ce qui vous est arrivé ! "
- "Je suis un homme perdu, ruiné par d'affreux
scélérats, s'écria M• lrnois; voilà ce qui m'est arrivé,
mille noms d'un .... ! Ah ! mon Dieu! dans quelle affreuse
position je suis ! Vous ne savez pas ce qui se passe ?
Eh bien donc l j'entre dans Les Tuileries: une cohue,
un bruit, une chaleur dont on ne se fait pas l'idée 1J'étais
pressé de voir !'Empereur pour savoir ce qu'il me voulait
et m'en retourner. J'arrive dans un dernier salon; on
m'avait 6té ma lettre des mains, je ne sais qui, je ne sais
comment: j'étâis ahuri l Un grand homme tout brodé,
avec des épaulettes et un grand ruban rouge en travers,
me pousse par l'épaule, car, ennuyé de tout ce fracas, je
ne bougeais pas plus qu'un terme. Je ne voyais plus rien!
et je me trouve nez à nez avec l'Empereur ! "
- "Avec !'Empereur!" répéta l'assistance, à l'exception d'Emmelina qui n'écoutait point.
- " Silence donc l bavardes infernales que vous êtes !
s'écria M. Irnois, en donnant un grand coup de pied
dans les b1khes, violence qui fit tressaillir, puis soupirer
sa fille. Silence donc! Oui l'Empereur ! Et il me dit,
cet Empereur, en me montrant du . doigt un homme
placé derrière lui : " Préparez-vous à marier votre fille à
M. le Comte Cabarot; je le fais ambassadeur ! '' Ma foi !
dans le premier moment, sans trop savoir ce que je disais,
je m'écriai: "Donner Emmelina à ce ... Je n'allai pas
plus loin, car !'Empereur me jeta un regard! oh I quel
regard! Il me sembla que la terre s'enfonçait sous moi;

MADEMOISELLE IRNOIS

que j'allais être emprisonné, fusillé, égorgé, massacrt ! Je
me trouvai près de m'évanouir, et il paraît même que je
m'affaissai, car je fus soutenu dans les bras d'un
misérable!... C'était, le croiriez-vous? le misérable auquel
l'Empereur veut que je donne Emmelina, qui osait
m'empêcher de tomber! Je le regardai d'une façon!...
Comme !'Empereur m'avait regardé; mais cela ne lui
produisit pas le même effet. Au contraire, il me fit une
grimace en façon de sourire, et me dit: « Mon cher
M. Irnois, notre connaissance arrive un peu brusquement,
mais n'en soyez pas moins stlr de mes respects; nous
avons des amis communs! - Je ne crois pas, lui.répondisje, avec ce ton que vous meconnaissez1 je n'ai pas d'amis!"
Il ne fut pas étonné, et il me dit en me saluant: "J'irai
présenter mes hommages respectueux à Mnie Irnois
demain, sans faute. Je serai sorti I m'écriai-je. L'Empereur vous ordonne de rester chez vous, toutes les
fois que je vous en avertirai ", me répliqua-t-il en me
regardant dans les yeux. J'eus peur et je m'en revins.
Concevez-vous une pareille position ? "
- "C'est monstrueux I" s'écrièrent les femmes.
- "Il vient demain, le monstre?" demanda Mademoiselle Julie.
- " Demain !" dit Irnois.
- "Eh bien! je suis d'avis, poursuivit la vieille fille,
qu'on lui dise son fait en trois mots: "Vous n'aurez pas
Em.mdina ! Vous ne l'aurez pas! ah damer "
- " Sotte que vous êtes ! hurla M. Irnois; il ira
chercher la gendarmerie et je serai tratné en prison ! "
- " Aimez-vous mieux la mort d'Emmelina? '' dit la
mère.

�282

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MADEMOISELLE IRNOJS

m'en aller avec lui. "
Chacun se regarda ; mais plus on faisait d'efforts pour
comprendre, moins on y parvenait. Il ne semblait pas.
possible qu'Emmelina, toujours enfermée dans la maison,
ne sortant jamais, ellt pu connaître l'époux que la volonté

- "Ne la contrariez pas, dit la tante Julie ; clic aura
sans doute rêvé quelque chose, et demain, vous la verrez
plus raisonnable ; car elle est pleine d'esprit, cette petite
Emmelina. N'est-ce pas, mon bijou, que tu seras demain
plus raisonnable ? "
- "Je veux bien m'en aller avec lui, reprit Emmelina... Quand est-ce que je partirai ? "
- " Ah ! mon Dieu ! dit W 0 !mois, élevez donc les
enfants pour qu'ils soient aussi ingrats! Cette petite qui
est adorée ici, et qui ne songe qu'à suivre le premier
malotru !... Emmelina, vous nous faites beaucoup de peine 1
Emmelina resta fort insensible à cette plainte ; elle
souriait, elle riait, elle frappait ses mains l'une contre
l'autre ; elle était en proie à une agitation nerveuse telle
que jamais on ne lui en avait vu une pareille. Tout le
monde autour d'elle était confondu.
M. Irnois ne savait que penser, et était tout prêt à
lancer des volcans de jurons. Sans y avoir beaucoup songé,
il se croyait sür de l'éternel attachement de sa fille ;
il avait construit sur la mauvaise santé de cette enfant
tout un édifice d'espérances que le moment présent faisait
crouler. La garder constamment auprès de lui avait été le
bonheur sur lequel il avait le plus fermement compté.
L'heure présente était bien cruelle.
Il se promenait de long en large dans l'appartement,
mais il ne disait rien, il était trop affecté pour pouvoir
parler.

impériale imposait à ses parents.
- "Mais, dit Madame lrnois, où l'as-tu vu?"
- "Ah ! ah ! répondit Emmelina fixement ... et puis.
elle s'arrêta, réfléchit et reprit: "je ne veux pas le dire. ,,.

Les deux tantes et la mère pleuraient à chaudes larmes.
La jeune fille n'y faisait pas la moindre attention.
Cc fut ainsi que la soirée finit dans une consternation
profonde d'un c6té, de l'autre dans une joie qui ne cher-

" on, répondit M. lrnois ; mais quand je serais
coffré cela n'emp!cherait pas le mariage."
- "Que faire donc?" dit Mel1• Catherine.
- "Emmelina, dit la mère d'une voix pleine de
larmes et en se mettant à genoux devant sa fille,
Emmelina, on veut te marier! Emmelina, on veut t'emmener d'ici, mon cher amour I réponds-moi, que veux-tu
que je fasse ?"

CHAPITRE IV
Tout le monde fut consterné, lorsqu'à la question de

sa mère, on vit Emmelina soulever doucement la tête de
caté, et dire avec un sourire ineffable de douceur et des
regards brillants :
- "Oui, Maman, je veux bien m'en aller."
- " Comment ! dit M. Irnois, tu veux bien t'en aller ?
Qu'est-ce que cela signifie?... Tu veux nous quitter
. pas.~ "
pour suivre ce Cabarot que tu ne connais
- "Si fait bien, répondit la pauvre fille en secouant
la tête d'un air joyeux ; si, je le connais !.. . Je veux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
MADEMOISELLE IRNOIS

chait pas à se contenir. Jamais on n'avait entendu chanter
Emmelina. Quand Jeanne vint la prendre dans ses bras
pour l'emmener coucher, on l'entendit gazouiller des
notes confuses aussi gaies que l'oi eau puisse en conter
aux arbres des bois.
. A peinc' Emmelina sortie, la bombe éclata: _M. ~:nois
tomba dans un accès de colère et de désespoir qu 11 ne
chercha plus à contenir ; et les femmes, bien que f~isant
chorus avec lui, ne purent esquiver une bonne partie de
ses reproches. Il les accusa d'avoir reç~ Cabaro; en ~on
absence d'avoir souffert que Cabarot lui enlevAt 1 affection
de sa fille d'avoir par sottise féminine monté la tête à
1
•
une enfant innocente ; il les accusa, bref, de son mieux,
et elles se défendirent autant qu'elles purent. Au fond,
elles se croyaient ensorcelées, comme aussi leur fille et
nièce, car jamais de leur vie elles n'avaient aperçu l'ombre
d'un homme qui s'appelit Cabarot, et deux heures auparavant elles auraient encore juré qu'Emmelina ne le
connaissait pas plus qu'elles.
Mais maintenant elles ne savaient plus à quoi s'arrêter.
C'était donc une d~olation générale mêlée de curiosité i
car enfin, il devait y avoir un mot à l'énigmti et le temps,
certes, le ferait connaître.
.
Le lendemain à midi, le secrétaire intime, remplissant
'
les fonctions d'introducteur,
annonça dans le salon qu' un
Monsieur demandait à voir Mme lmois.
- " Comment s'appelle-t-il ton Monsieur ? "
- "11 dit qu'il s'appelle le comte Cabarot. "
_ "Ah l grands dieux du Ciel ! " s'écria toute l'as-semblée ; M. lrnois fajtes entrer ce Monsieur. 0
•
M. Irnois alla en rechignant, mais poussé par la sainte

terreur de l'autorité impériale, au devant de son futur
gendre; il le trouva dans l'antichambre, se débarrassant
de son carrick.
Le comte Cabarot avait fait une toilette de fiancé, il
avait pensé que la parure la plus soignée semblerait¼ la
famille dans laquelle il s'introduisait une preuve d'égards.
Comme il les savait fort bourgeois, il avait aussi étalé ses
ordres et ses croix sur sa poitrine, dans le but de les
éblouir quelque peu.
- "Ma façon de m'introduire auprès de leur fille,
s'était-il dit, est un peu vive ; maintenant que nous
sommes entré au moyen d'un coup d'éclat, c'est d'une
bonne politique que d'atténuer l'elfet produit, par des
procédés convenables. "
Il mit tout à la fois en œuvre ce système de conduite,
aussit~t que la longue figure de M. Irnois se présenta à
lui. Le train du corps penché en avant, la tête rejetée en
arrière, les yeux, les joues, la bouche tout souriant, les
deux mains a.lfectueusement tendues.
- "Eh ! bonjour donc, Monsieur I s'écria-t-il; permettez-moi l'indiscrétion de venir vous troubler si vite !
Je n'ai fait que vous entrevoir hier au ch!teau, et, je
l'avoue, j'avais le désir le plus vif de vous serrer la main 1
Voulez.vous bien me conduire auprès de votre charmante
famille? Je b~le de lui ~tre présenté.••
- "Monsieur, dit l'ancien fournisseur, vous pouvez
me suivre si vous vouJez. Madame Irnois, et vous,
Mesdemoiselles Maigrelut, voilà le Comte Cabarot dont
!'Empereur m'a parlé. "
Le conseiller d'Etat salua plus bas qu'il n'avait fait
pour le maître du logis, et en agitant sa main droite d'une

�286

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

manière tout à fait galante et respectueuse. Quand il
releva les yeux, il chercha à deviner laquelle de ces trois
personnes était la proie qu'il convoitait ; mais il comprit
bientelt que la tante Julie, la plus jeune des trois sœurs,
n'avait pas un profil de seize ans. Il se résolut à patienter,
puis il engagea l'entretien.
- "Mon Dieu, Mesdames, dit-il d'une voix doucereuse, vous voyez en moi un homme tout rond, tout
d'une pièce, qui vous demande la permission d'être à son
aise au milieu d'une famille qu'il estime. Sa Majesté
}'Empereur, dont la sagesse et la haute bonté égalent la
puissance, a daigné penser que je pourrais, par ma position,
mon caractère, mes principes, assurer le bonheur de
Mademoiselle votre fille, qui, par son esprit et par ses
grâces est digne de tout respect. Ne pensez-vous pas que
cette auguste approbation, en me comblant de reconnaissance, vous donne en même temps des garanties
certaines de ce que je suis ! Non, !'Empereur, notre
glorieux maître, ne voudrait pas sacrifier le bonheur d'une
personne aussi intéressante que M elle Irnois. Veuillez me
considérer, Madame, comme un fils respectueux et dévoué; et bien que notre connaissance soit un peu nouvelle,
agissez-en avec moi comme vous feriez envers un ancien
serviteur.
" Voila, se dit-il en lui-même, après avoir débité ce
discours, qui ne peut manquer de plaire à ces pleutres.
Je leur mets la bride sur le cou, nous allons devenir
compères et compagnons."
Quelques seigneurs de la Cour Impériale avaient une
très forte tendance à se poser en très véritables magnats
devant les autres classes de la nation.

MADEMOISELLE IRNOIS

Mme Irnois salua légèrement le comte et lui répondit :
- " Vous êtes bien bon, je ne désirais pas marier ma
fille, "
- " Ah ! mon Dieu ! pourquoi, chère dame ? Elle a
seize ans, elle doit avoir seize ans ; n'est-ce pas l'âge
le cœur commence à .•.... "

ou

-

"V ous ignorez
.
peut-être dans quel état de santé

est notre Emmelina?"
rr
.
- " J' a1. ou1" d'1re, en erret,
que vous aviez
conçu
quelques inquiétudes sur sa poitrine, continua Cabarot de
l'air doucereux qui, pensait-il, lui réussissait si bien. Sans
doute une croissance bitive, le développement précoce de
l'intelligence ... Il ne faut pas trop vous inquiéter, chère et
bonne dame ; vous ne devez pas douter du soin avec lequel
je soignerai cette belle fleur ! "
Toute la famille regardait le comte d'un air effaré.
Evidemment il ne connaissait pas Emmelina; il ne Pavait
ni vue, ni entendue, et c'était la vérité: Cabarot avait
bien su que, de par le monde, il existait un richard nommé
Irnois, et que ce richard avait une fille, mais il s'en était
tenu à ce renseignement, et il ne s'était nullement enquis
du caractère, de la santé, de la beauté que pouvait avoir
le femme &lt;lont il convoîtait la dot. Mais alors, comment
Emmelina pouvait-elle être tombée amoureuse folle d'un
homme qui parlait si aveuglément de sa croissance trop
Mtive et du développement précoce de son intelligence ?
Voilà ce que M. !mois et les trois femmes se demandaient avidement des yeux.
- Monsieur, reprit Mme Irnois, vous n'êtes pas, je
crois, bien informé de ce qui touche notre paune enfant.
Elle est contrefaite, je dois vous le dire. "

�28'8

LA NOUVELLE REVU:E FRANÇAISE

- " Ah l Madame, quel blasphème proférez-vous là ?
s'écria Cabarot qui vit se peindre dans son imagination le
profil d'une bosse. Je suis bien certain que vous exagérez
quelque léger défaut tout à fait insi,gnifiant. D'ailleurs,
serait-il vrai que Mademoiselle votre fille ptît manquer
absolument de beauté, que sont les fragiles avantages des
charmes physiques dans la vie de ménage ? Ses grâces et
son esprit...... "
- " Sans doute, dit M. Irnois, mais elle ne dit jamais
mot. "
- " Les vertus dont elle èSt douée, reprit le Comte
avec un redoublement d~enthousiasme, oui, ses vertus,
voilà ce qui m'attache à etle ! Croyez-moi, je n'ai j~ais
ambitionné qu'une épouse vertueuse et sage ! Mais ne
pourra:is-je voir la belle et touchante Emmelina ? Ne me
sera-t-il pas permis de déposer à ses pieds mêmes l'hommage
. .
,,
de mon cœur ? Vous comprenez mon 1mpat1ence et ...
Une crainte subite vint serrer le cœur de M"'• Irnois :
- "Je vous avertirai d'une chose, dit-elle.
_ " Et de laquelle? s'écria le comté prêt à souscrire
à tout, à ne se laisser' arrêter pas aucune difficulté, à accepter toutes les conditions au moins provisoirement.
_ "Je vous prie de· remarquer que ma fille est une
enfant, et qu'il ne faut pas supposer mal des manières
qu'~lle pourra avoir avec vous. Elle sera peut-être un peu
plus affectueuse qu ''l
I n ' es~ d' usage. "
_ " Pestè ! songea Cabarot, il paraît que .c'est une
égrillarde ! On y veillera."
Il ajouta tout haut :
- " Caractère franc et sans façon: c'est un gage de
bonheur à ajouter à tant d'autres. "

MADE~OJSELLE IRNOIS

2 89

- " Je vous avt;rtis, poursuivit M''" Irnois, qu'elle est
prévenue en votre faveur, et cela je ne sais comment car
~lie ~e sort jamais, et je ne sache pas qu'elle vou: ait
Jamais vu. "

,, C'

rr

est un erret de la sympathie, s'écria Cabarot en
riant; mais encore, ne pourrai-je la voir ? Nous causerons
de tout cela fort à loisir. Je brille de lui être présenté."
- " Catherine, dit Mme Irnois, va je te prie dire à
Jeanne de l'apporter. "
Ce mot l'apporter donna un frisson au comte Cabarot.
Il pensa qu'on venait de lui parler de difformité. II se
figura _les choses au pire. De quelque philosophie qu'il ft1t
doué, 11 eut ~ moment d'hésitation. Il fut sur le point
de se poser lm-même son mariage comme une question et
d'admettre des causes de rupture; heureusement cette
crise ne dura pas. Il se rappela sur le champ qu'une
auguste volonté' avait été compromise par lui dans cette
affair~, et _que reculer c'était en quelque façon faire mépris
des b1enfa1ts du maître; que d'ailleurs il épousait fort peu
1a fille et beaucoup la dot; qu'avec une fortune comme
celle dont il aurait la jouissance, il aurait la pleine liberté
de loger sa femme aussi loin de lui qu'il voudrait, et même
de la reléguer à la campagne, si le séjour dans- un même
hôtel venait à lui déplaire.
Le comte Cabaret avait à peu près terminé les réflexions
que l'on vient de voir plus haut, quand la porte s'ouvrit et
la tante Catherine reparut.
- " Voici Emmelina ", dit-elle en reprenant sa chaise
et son tricot.
En effet, derrière elle entra Jeanne, portant la jeune
fille dans ses bras. Ce fut une scène singuliere.
8

�290

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Au moment où l'on vit la vieille domestique et son
vivant fardeau, la pauvre malade parut ro~ge comme une
cerise, les yeux pleins d'une ivresse angélique, belle, trè
belle ! tant elle avait d'émotion et d'amour répandus sur
tous ses tra .its • Mme Irnois avait bien fait de prévenir le
comte, car le premier mot d'Emmelina fut de s'écrier:
_ Où est-il ? Ou est-il ?
Et elle étendait ses deux bras, et elle e penchait en
avant avec W1e passion indicible.
.
_"Vrai Dieu! dit le Comte Cabarot, elle est horrible
.
. 1"
cette malheureuse éclopée, et funeusement
vive
.
Et comme il avait bien réfléchi ainsi qu'on l'a vu, et
qu'il s'était cuirassé contre les dégo0ts probables de
l'aventure, il se précipita bravement au devan~ de sa
fiancée et voulut lui prendre les mains pour les baiser avec
autant de feu qu'il en était capable.
.
"Mais Emmelina ne le regarda seulement pas, et retirant
ses mains comme on fait à un importun, s'écria :
_ " Où est-il donc ? "
_ Mais devant toi, dit sa mère; voilà M. Cabarot
avec qui tu veux t'en aller." Emmelina se jeta, en arrière
dans les bras de Jeanne, en pol.1$ant un cri d horreur et
d'effroi 1

,

_ "Je ne le connais pas, dit-elle en pleurant. Ce n est

pas lui ! Jeanne ce n,est pas 1ut. 1. "
Elle se mit à sangloter. Son père la prit dans ses bras,
elle le repoussa. " Laissez-moi ", dit elle.
On la plaça dans son fauteuil, et elle continua à pleure~
sans vouloir lever la tête, ni regarder son fiancé, ~u•
maintenait toujours avec soin sur ses lèvres son sourire
courtois et soumis.

MADEMOISELLE IRNOIS

Au fond du cœur, le Comte Cabarot était impatienté
outre mesure.
- " Quoi ! pensait-il, ce n'est pas assez d'avoir une
femme bâtie comme celle que voilà? il faut, qu'outre
toutes ses difformités, je lui découvre encore une affection
pour quelque fat ! J'aurai bien à faire avec cette petite
personne si je veux lui redresser l'entendement. Mais
patience ! j'en viendrai à bout. "
Le salon de Mme Irnois était cependant une vraie tour
de Babel; on ne savait plus qu'y devenir. Après quelques
sanglots, après s'être tordu les mains, Emmelina, le visage
noyé de larmes abondantes, était devenue pâle, pâle comme
la mort, ses yeux s'étaient subitement ternis, elle était
tombée à la renverse dans le fauteuil et s'était évanouie.
- " Voilà ma fille qui se meurt ! " s'écria Mme Irnois.
- "Mille tonnerres ! " hurla le fournisseur. Les deux
tantes imitèrent les parents en accourant a,·ec précipitation
autour de la malade. Cabarot ne fut pas moins leste. Cette
scène douloureuse rentrait pour lui dan les choses prévues.
Il ne s'était pas attendu à en ~tre quitte à moins, car il
avait trop d'esprit pour supposer que l'afiàire de son
mariage, déterminée si brusquement par une volonté d'en
haut, se pourrait conclure sans quelque récri du caté de
l'indépendance violentée.
Il offrit gracieusement son flacon pour faire revenir à
elle son adorable Emmelina, comme il lui plut de
s'exprimer. Mais le flacon n'y faisait rien : Emmelina
restait sans connaissance.
- "Mon Dieu! dit Mme Irnois en levant les épaules
et en regardant Cabarot en face; tout ce monde qui est
là autour d'elle lui fait plus de mal que de bien. "

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cabarot ne crut pas devoir jouer la sourde oreille; il
pensa en avoir assez fait pour un premier jour.
- "Ah! Madame, s'écria-t-il d'un ton soumis, que je
suis malheureux de ne pouvoir encore revendiquer un
droit à prodiguer ici mes soins. Mais je comprends du
moins vos inquiétudes maternelles, et je me retire. Adieu,
Madame; adieu, Mesdemoiselles, à demain. Recevez mes
profonds respects. "
Il saisit la main de M"'e Irnois et la baisa avec effusion ;
il fit la même faveur aux mains sèches et tannées des
deux vieilles filles; il glissa un napoléon dans les doigts de
Jeanne. Puis, se retournant, il prit M. Irnois par le bras
et l'entraîna avec lui vers la porte ... Bien lui prit de le
tenir ferme, car s'il n'eftt dépendu que de sa volonté, le
futur beau-père n'aurait pas suivi son futur gendre.
- "Que me voulez-vous? dit M. Irnois, arrivé dans
l'antichambre à la remorque, ne voyez-vous pas qu'il faut
soigner ma fille?"
M. Cabarot prit un ton mitoyen entre la débonnaireté
et la raideur impérieuse.
- "Mon cher Monsieur, j'ai vu Mademoiselle votre
fille, et elle me convient sous tous les rapports. J'obéirai
très aisément à !'Empereur. A quand fixons-nous la signature du contrat?"
- " Diable I vous allez vite! "
- "C'est mon usage. Et d'ailleurs l'Empercur le
veut. "
- " Mais !'Empereur ne sait pas que ma fille est
malade?"
- "Nous la soignerons. Il faut en finir. L'Empereur
n'aime pas les résolutions qui traînent. "

MADEMOISELLE IRNOIS

-

" Mais si Emmelina ne veut pas de vous? "

- " Ce sont là des caprices de jeunes filles auxquels
des hommes sages tels que vous et moi ne doivent pas
s'arrêter. Comme pere, il doit vous suffire d'avoir une
confiance entiere dans ma probité. "
..;c ne vous connais pas ! "
- "Mais
- "Et comme sujet, reprit Cabarot d'une voix haute
et grave, vous devez obéissance à !'Empereur."
Irnois sentit passer dans ses membres un frisson d'épouvante. Il se trouva si fort à la discrétion de Cabarot, qu'il
fut sur le point de tomber à ses pieds et de lui demander
pardon,
- "Eh bien! à quand le contrat? reprit l'impassible
épouseur ".
- " Quand vous voudrez. "
- "Je vais donc passer sur le champ chez mon
notaire et lui donner ordre de s'entendre avec le v6tre.
Nous serons aisément d'accord. Vous n•avez pas d'autre
héritier que la future comtesse Cabarot? C'est très bien!
Adieu donc et à demain l "
- "Je voudrais, s'écria Irnois, quand le conseiller
d:Etat ne fut plus à portée de l'entendre, que tous les
diables pussent te tordre le cou dans la nuit ! ,,

( A suivre).

COMTE DE GOBINEAU.

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

PREMIÈRES ŒUVRES, par Gustaue Flaubert, tomes

1

et

2

(Fasqucllc).
Voici deux volumes compacts remplis par tous les manuscrits
que Flaubert entassa dans ses tiroirs jusqu'en 1842. lis ne nous
apportent sur l'homme et son ~én~c aucune ~évélatio~. Ils
confirment simplement, sans l'enrichir, le portrait assez simple
qui ressort des romans et de la CorreJ/&gt;!11dance. R~na_n, assez
malin, lorsqu'il voulut publier, de son vivant la prmc1pal~ de
ses œuvres de jeunesse, 1'.Aoeair de '4 Sât11ce, l'appela son vieux
Pourana. Les Premitres Œuures de Flaubert, c'est son vieux
Pourana romantique. Elles constituent une contribution, qui
c(it été déjà fort banale dès cette époque, à la physiologie d'un
jeune homme atteint d'encéphalite ro_man~ique entre 1836 et
1842. Et tout ce Flaubert-là se trouvatt déJà dans les Jeu,mFranu de Gautier. Tel drame en cinq actes, Loys XI, est un
grilfonnage de collège : il sert au moins à nous montrer ~ue la
passion malheureuse de Flaubert pour le th~tre, celle qm nous
a valu le Camlidat et le Clibteau des Caurs, remontait à son
enfance, à son goC:lt pour les cartonnages et les actrices du ~~tre
de Rouen. Marrli, qui est de 1839, est un informe champignon
poussé au pied de Faust, mais aussi u~e pre!11ièrc ébau~c de la
Tentation de Saint-.A11toine. Les Mlmotres d un Fou et Nwem~re
forment deux esquisses de la m~me œuvre, un roman autobiographique, ou simplement un roman de la puberté, for,teme~t
inspiré de la C011ftssion d'un Enfant du Siede. On n Y vmt
Flaubert qu'à l'état érotique, colérique ou dégo0té. Presque

2 95

dans la même page il écrit à trente lignes d'intervalles:" J'aimais
pourtant la vie, mais la vie apansive, radieuse, rayonnante; je
l'aimais dans le galop furieux des coursier~ dans le mouvement
des vagues qui courent vers le rivage; je l'aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le tremblement des regards
amoureux ... , dans le soleil couchant, qni dore les vitres et fait
penser aux balcons de Babylone où les reines se tenaient accoudées en regardant l'Asie," et ensuite: "Je suis né avec le désir
de mourir. Rien ne me paraissait plus sot que la vie et plus
honteux que d'y tenir. " Il n'y a pas là de contradiction, mais
toujours les deux versants du génie de Flaubert, son être d'imagination, son être de réalité. Dans ces deux courts romans, il
est successivement, et sans illusion de sa part, Emma Bovary,
Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchct : personnages peu compliqués. L'homme ne se modifiera plus, ne s'enrichira guère.
Il n'en est pas de même de !'écrivain. L'essentiel de Flaubert,
sa goutte de pourpre, c'est son style : Je reste, un coquillage qui
se sentait broyé par la vie pour servir à cette œuvre de choix !
A ce point de vue, ces deux volumes deviennent intéressants.
lis nous font connaître, dans ses racines et ses origines, ce style.
Ils nous font toucher la nature primitive de laquelle et contre
laquelle Flaubert l'a construit.
On peut en obtenir une clarté sur une que tion que M. Remy
de Gourmont a posée et traitée autrefois dans un de ses livres
les plus aigus : le Probllme du Styk, - et qu'il appelle, à cause
de l'occasion qui la soulève, la question Taine. Il s'agissait du
style de Taine, et de certains aphorismes tranchants émis par
M. Faguet dans l'une de ses Histoires de la littérature ftanraise
(elles ne sont pas encore numérotées). "Le style: de Taine,
disait M. Faguet, est un miracle de volonté. Il est tout artificiel.
On sent que non seulement il n'est pas l'homme, mais qu'il est
le contraire de l'homme. Ce logicien, qui a vécu dans l'abstraction, a voulu se faire un style plastique, coloré et sculptural,
tout en relief et en images, et il y a réussi. Et c'est pour cela

t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

que Taine est un modèle; car, puisque le style naturel ne
s'apprend pas, il reste que c'est dans Taine et dans les écrivains
qui lui ressemblent que l'on apprendra le style qui se peut
apprendre. "
La "question Taine" est donc celle de savoir si un style peut
nattrc de la volonté. Mai$, entre parenthèses, et avant d'aborder
cette question formelle, je dirai que, sur la question matérielle,
celle de Taine lui-m!me, je ne suis ni de l'avis de M. Faguet,
qui est aux antipodes de la vérité, ni tout à fait de celui de M.
Gourmont. Volontaire et artificiel, ou non, le style de Taine n'est
point d'abord on style plastique, tout en relief et en images, mais
avant tout un style oratoire. "Taine, dit M. de Gourmont, est
nettement un écrivain sensoriel. " Oui, mais il l'est secondairement, et son écriture sensorielle ne figure jamais qu'on moyen,
au service d'une lin oratoire. In hilmria oraœr, le mot dont il
épigraphie son Tite-Liot s'applique à lui. Pour que son style
mobilise, déploie, exploite toutes ses richesses, il faut que ces
richesses soient disposées en vue d'un ordre logique, en vue
d'une preuve. Quand on y regarde dç près, c'est la même éducation classique, celle de Cicéron et du COTU-ion11, qui produit
Cousin et Taine, la forme oratoire vide et la forme oratoire
pleine : la b.iudruchc et le marbre ont ici des lignes pareilles.
Tout chez Taine est orienté vers la preuve, vers la thèse;
homme complet, sensitif éveillé, qui enregistre facilement dans
cc qu'il écrit l'apport abondant de sa mémoire émotive, il
n'admet cet apport sensuel que pour le faire passer en maçonnerie, en architecture. Lorsqu'il peint pour peindre, dans
Grainr/Qrge, dans le Yoyage en Italie, le dessin de sa phrase reste
le même, mais rien ne vit, rien ne chante, le livre devient
pesant, artiliciel, il ennuie. Taine ne donne sa mesure, il n'est
lui-même, que dans cc qu'il appelle un palais d'idées, et seul
de son temps il a réussi à construire de ces palais très amples,
très équilibrés, dans le goO.t de la Renaissance : artiste complet
il en est à la fois l'architecte et le décorateur; dans les substruc•

tions visibles, l'appareil à bos,ages avec ces petits faits entassés
et distincts, rappelle le Palais Pitti, et fa peinture puissante
des plafonds est d'un Bolonais qui se voudrait Vénitien. Mais
toute la décoration est subordonnée à l'architecture, à une
architecture logique, oratoire et probante. Quand t;CS images ne
prennent pas place dans un ordre, c'est de l'or qui devient
charbon. Le "logicien qui vit dans l'abstraction", qui aurait
pour contraire son "style pl:istique, coloré et sculptural, tout
en reliefs et en images'', n'existe, comme M. de Gourmont
nous le montre, que dans l'imagination de M. Faguet, et
d'ailleurs, depuis Parménide et Platon, il n'y a pas eu de plus
grands créateurs d'images que les logiciens de génie vivant dans
l'abstraction, ayant comme le cMne de la fable, la tête voisine
du ciel et les pieds vers l'empire des morts. Seulement, le
"visuel" et le "sensoriel" que M. de Gourmont voit dans
Taine, ne fournissent i ce style que le sang en mouvement dans
un corps vigoureux, pondéré, puissant et dont l'essence est de
disposer des preuves, de faire agréer des raisons. Aussi un tel style,
où le visuel et le se~oriel sont subordonnés, semble par là, en
tant même que style, fort différent d'un style où le visuel et le
$ensoriel sont le primordial et l'essentiel, celui d'un Hugo
dans sa prose (comparez les C~ts Y,m aux Carnel, de Yoyage),
d'un Michelet (comparez les Origilles et !'Histoire dt la Rivo/11tion), d'un Gautier (comparez les deux Voyages en Italie, celui
de Gautier qui a conservé ses couleurs, comme un tableau
vénitien, celui de Taine qui a poussé au noir). Les Origines dt
la France cmtt111porai11e, si opposées à Michelet, n'ont qu'un
pendant, qu'un analogue, dans la littérature française, c'est
l'autre chef-d'œuvrc de l'histoire oratoire, !'Histoire des Yariations. Si Bossuet avait conservé dans son Histoire toute la H:unme
imagée de ses premiers Sermons, si cette flamme avait fait partie
de sa bonne conscience, s'il l'avait cultivée et développée, les
deux livres se ressembleraient bien davantage.
Venons à la question générale qui est, en somme, une discus-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sion du mot célèbre de Bufron. M. Faguet admet que le style
peut être, ainsi que chez Taine, le contraire même de l'homme.
M. Remy de Gourmont n'a pas de peine à relever, en ce qui
concerne Taine, la légèreté de ces affirmations, qui ont pour
source une phrase de Sarcey, à montrer aTec quelle naJveté
pataugea dans cette source douteuse un M. Albalat, qui,
" ébloui, suit des yeux" M. Faguet, "le boit " et, auteur de
l' Art d' étrire enseigné en oingt lero111, de la Formation du styk par
I' assimilation tks auùurs, nous assure que "Taine, d'abord
écrivain abstrait,avait plus tard coloré son style artificiellement."
Comme il enseigne, dans ces deux livres, à colorer ainsi un
style quelconque, l'exemple de Taine sert, à point, de
réclame (vingt mille lettres d'attestation) à notre marchand de
poudres colorantes. M. de Gourmont, lui, dit avec beaucoup de
bon sens: "Bufron faisait de la science. Le style est l'homme
même est un propos de naturaliste, qui sait que le chant des
oiseaux est déterminé par la forme de leur bec, l'attache de leur
langue, le diamètre de leur gorge; la capacité de leurs poumon, ... Il y a bien deux sortes de style ; elles répondent à ces
deux grandes classes d'hommes, les visuels et les émotifs." Le
style, pour lui., est donné, comme d'ailleurs tout l'homme, dans
la nature sensible de l'homme, il est secrété par une sensibilité.
On sait que M. de Gourmont représente chez nous, très singulièrement, un délégué du XVlll" siècle, comme Brunetière
tenait jadis la place d'un delégué du XVIl6• Son sensualisme
est dérivé des mêmes sources que celui de Taine lui-même.
L'explication d'un style, ou même de quoi que ce soit, par une
volonté autonome, lui paralt le comble du non-sens. Louant
M. Victor Giraud d'avoir, dans son livre sur Taine, jugé
" irrecevable" l'opinion de M. Faguet, M. de Gourmont
écrit : "La raillerie de M. Giraud est presque muette, mais
elle est profonde. Il appartient à une génération qui n'ignore
plus (comme celle de M. Faguet) le mécanisme physiologique
de la pensée et qui sait que la volonté n'est pas autre chose

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

l

2

99

qu'un état ~~ tension nerveuse, parfaitement involontaire." Les
ass°:an~es 1c1 ~e M. de Gourmont, mises au compte de la
génerauon entière où B.orit M. Giraud, ne seront sans doute
pas par~gées par les philosophes ; le contraste entre ces termes
d~gmauques et le fond de la phrase qui indique un pur aveu
d'ignorance~ un~ dém:~ion de la psychologie, leur paraîtra
peu_t-ê~e singulier. S il est excellent, comme le fait à bon
droit 1 1ntell!gcnce de M. de Gourmont, de relier la critique à
la psychologie, en~ore ne faut-il pas fournir à la critique précisément co~me certitudes les incertitudes de la psychologie. Que la
.volonté libre, capable de créer, soit une illusion ou soit une vérité
que l'état de tension nerveuse soit la volonté elle-même O
'il'
l'
.
.
, n qu
accompagne, tOUJours est-11 que, pratiquement, certain style
nous a_pparaît, plus que certain autre, impliquer une volonté
réfiéch1e, une ri(l(/Îon contre l'luz/Jitwle. La nature de certains
ho~es suppose une assez grande facilité à réagir contre leurs
ha~itudes, ou, si l'on veut (ce qui d'ailleurs ne serait pas la
meme chose), à contracter des habitudes nouvelles rapides
, : 1es anciens
.
momentan_ees
louaient Alcibiade, le plus 'Athénien'
des Athéniens, d'être vite devenu très Spartiate à Lacédémo
è A· ·
ne,
tr s s1at1q ue chez les Perses. Or la littérature nous offre de tels
ex~mples. Il. est des écrivains qui n'ont qu'un style, il en est
qui_ ont plUSJeurs styles, tantôt espèces d'un même genre, tantôt
véritablement des genres différents. Et il en est chez qui telle
forme de style appartient à la mauvaise conscience leur figure
' lequel ils'
comme l' accent de leur pays natal, un ennemi contre
luttent. Complexité que je voudrais signaler, mais que je ne me
flatte pas de débrouiller.
, M. de Gourmont nous dit, avec Buffon, que le style c'est
1 homme, et l'homme élémentaire, sensitif, que Je propos de
Buffon est le propos d'un naturaliste. Et M. de Gourmont a
pleinement raison en tout ce qu'il affirme, m:iis il :i tort en une
part de cc qu'il nie, tant sur Buffon que sur le style. Buffon est
un naturaliste, mais il parle sur le style en humaniste classique.

�.,

300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Le Di1cours sur le 1ty~ est un discours de réception à l'Académie,
et il a recueilli, dit-il courtoisement à ses trente-neuf auditeurs,
ses observations en lisant leurs ouvrages. Entendez en lisant les
bons auteurs français, la dignité del' Académie venant, ainsi que
le disait Mallarmé, de ce qu'elle repr6ente, dans le présent, à
la façon d'une cavalcade historique, le cortège de nos grands
mattres. Ses observations sur les écrivains, sur les hommes, il ne
les expose point comme il fait de ses observations sur les oiseaux
ou les quadrupèdes. Le style c'est l'homme, non l'animal, c'est
l'homme non seulement en tant que sensibilité, mais en tant
que contrcsensibilité, c'est à dire en tant qu'intelligence et que
volonté. Buffon ne pense point comme La Mettrie. Le sensualiste pur qu'est M. de Gourmont niait tout à l'heure, tr~s
péremptoire, toute volonté. Et voici ce qu'il écrit de l'intelligence (tout ce que je cite dans ces pages est tiré du ProMème
du Style) : " Le raisonnement au moyen d'images sensorielles est
beaucoup plus sCtr que le raisonnement par idées .... La logique
de l'œil et la logique de chacun des autres sens suffisent à guider
l'esprit.... La philosophie, qui passe vulgairement pour le
domaine des idées pures (ces chimères!) n'est lucide que conçue
et rédigée par des écrivains sensoriels ... Qu'est-ce qu'une doctrine, sinon la traduction verbale d'une physiologie ? " (Une
doctrine n'est qu'une physiologie, dit M. de Gourmont; un
arbre, disait Hegel, croît par syllogismes : ces deux contraires
paradoxaux disent à peu près la même chose.) En tout cas,
!orque Buffon écrit que le style c'est l'homme, il entend, naturellement, l'homme volonté consciente, :iutant que l'homme
sensibilité spontanée, l'homme tel qu'il se pense comme fin, tel
qu'il se formule à lui-même comme idéal.

Ce 'l,l;J nollS Jau/ à nou1, c'est aux lueurs des lampt1
La uimce confuise et If travail dompté,
C1est le ft1J11t dans les main, du r1itux Faust des e1tampe1,
C'est I' ~bstinalim et c'est la t1olonté.

RÉFLEXIONS SUR LA L1TTÉRATURE

301

Évidemment, il n'existe pas de style qui soit "un miracle
de volonté", qui soit "tout artificiel", qui soit le "contraire
de l'homme". Mais il n'est pas de style non plus où n'intervienne une volonté, un artüice. une réaction de l'homme contre
lui-même. En d'autres termes, sans poser ici des absolus, il est
po. sible de fixer, par des exemples, deux limites, l'une qui figure
l'eitrême de naturel et de spontané dont le style soit capable,
l'autre qui pose son extrême possible de volonté et d'artifice.
Mais ne nous fions pas aux apparences pour dire d'un style
qu'il est naturel ou artificiel : le style des Prwinciale, paraît plus
naturel, plus immédiat que celui des Pensle1, et pourtant les
Prot·incùzks ont été extrêmement travaillées, chacune récrite
plusieurs foi s, tandis que les P1!11sée1 sont génénlement des
notations rapide.•, sans artifice littéraire. Le style de Renan
semble jeté dans la fraicheur et le négligé d'une nature fraîche;
je le crois plus artificiel et laborieux que celui de Taine, qui
donne précisément (et nous aYons vu comme cette apparence a
trompé) l'idée de l'artiiiciel et du laborieux. Pour faire, à beaucoup près, dans un style la part du spontané et du volontaire,
voici, je crois, de quelle pierre de touche il faut user. Si le style
des œuvres littéraires est le même que celui des lettres ou écrits
analogues, le style sera dit plus naturel ; et plus grand sera
l'écart entre les unes et les autres, plus le style sera dit artificiel.
Or le style de Taine dans sa Correl}ond011ce et surtout dans ses
Cart1e/1 de J/oj'agt en France, notes jetées sans ratures sur ses
calepins, écrites pour lui-même, ne diffère pas en nature
de celui de l'lntelligmce et des Origines. Mais il manque la
tension oratoire, élément d'ailleurs capital chez lui. Ce
qui est artificiel chez Taine, c'est le style de telle œuvre
scolaire, telle que sa these sur la Fable (à peu près rien du
La Fontaine) " écrite, dit M. de Gourmont, avec le souci de ne
pas déplaire à M. Géruzez. " De ce point de vue le type du
style naturel, nous pourrons le voir dans la prose de Voltaire,
qui est exactement la même, qui a exactement la même

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

perfection, dans l' Emri sur ks Ma,m et dans n'importe laquelle
de se1 lettres. Et le type du style artüiciel, on le verra dans
Guez de Balzac, incapable d'écrire le moindre. b~e~ sans e~
rra 1re
.
pour la postérité une œuvre péniblement. htterai.re.
.
.Mais
il n'existe pas de style absolument naturel, puisque Jamais ~n
n'écrit tel quel ce qu'on voit, ce qu'on smt, cc ~u'on sait,
puisque le style est cela même qui, en nous, rédwt, par u~e
opération plus ou moins longue, toutes les fractions de la réalité
à un dénominateur commun. Il n'existe pas non plus ~e- style
absolument artificiel parce que le style a toujours so~ ong~ne et
ses éléments dans une sensibilité de l'œil et de l'ore1lle. L ~cart
entre le style littéraire, que l'on écrit, et le style mécaniqu~
que l'on rédige, une fois mesuré pour chaque prosate~r, et ~se
comme son équation personnelle, donnerait lieu à des m_ductt~ns
.
Voyez Mallarmé
et Rimbaud. Le style de D1vagat1Pns
curieuses.
•
est infiniment plus spontané qu'on ne croit : les lettres de
Mallarmé, ses premières chroniques, toute son œuvre ~n apparence exotérique, est écrite dans ce même style précieux, aux
ponctuations et aux coupes originales, qu'il ne peut s'empêcher
de mettre dans ses moindres billets et dont on retrouve to~s
les tours jusque dans un livre de classe, les Mots Angla11.
De Dit-agations à ces documents, le style ne ~~e, comme o~
l'a vu pour Taine, qu'en tension, et le prmc1pal du travail
. te, c0 mmc le confessait délicieusement l'auteur, à y
COUSIS
\ "remettre de l'obscurité." De Rimbaud, nous avons un vol~e
entier de lettres: rien, absolument rien, dans ces notations
èches, pas m~me une tache de couleur ou une coupe de
11
L
se ne rappelle la. moindre chose des llluminations ou d'Une
prrra ,
f; •
C'
c
SaiJon en Enfer. La cloison étanche est par atte. . ~st qu
R . baud la brute de génie la plus étonnante qui soit d~s
im
' • •
êm · é mau
aucune littérature, n'a jamais je ne dua1 pas m_ e a1m '
connu que lui : le reste des hommes, sans exception,_ sont devant
l . mme des nègres. Écrit-on à des nègres I Écnt-on même
Ut CO
L' "dé '
pour des nègres I Publier c'est écrire pour les autres. 1 e n en

l

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

3o3

pouvait même venir à Rimbaud. Madame Aurel a dit :\ peu près
que le métier littéraire appartient de droit awc femmes (comme
tout le reste!) parce que l'œuvre littéraire n'est qu'une variante
de la lettre d'amour, et que, pour la lettre d'amour, à elles la
cocarde! Eh bien, personne ne fut moins femme que Rimbaud
(de même qu'aucun homme ne fut plus femme que Verlaine) /
et la seule idée d'adresser son œuvre, comme une lettre d'amour,
au public, ainsi que le fait chacun sur le trottoir littéraire, lui
paraissait la plus inepte bouffonnerie. Il ne pouvait " écrire "
une lettre quelle qu'elle füt. Aussi on œuvre, écrite pour lui
seul, sans idée d'un public quelconque, est-el!~ la plus
sincère, la plus chimiquement pure de toute pro titution, qui
existe. Aucun style n'est plus naturel que so11 st}:le di~ect,
brôlant, tout en lumière. Ainsi l'écart entre deux natures
d'écrits, très faible chez Mallarmé, presque infini chez Rimbaud,
témoigne, chez l'un et l'autre, d'une égale, d'une paradoxale
sincérité: mais l'une tournée en partie vers autrui, l'autre
réservée exclusivement à soi, concentrée sur soi.
En principe tout écrivain possède donc deux styles, qui
tant6t figurent dewc espèces assez rapprochées d'un même
genre, tant6t, exceptionnellement, foot deux genres düférents.
Et même, quand on dit que l'un est plus naturel que l'autre, il
faut s'entendre sur le sens du mot naturel, ou plut6t distinguer
ses deux sens très différents, même opposés. On peut appeler
naturel le style qui vient naturellement, c'est-à-dire sans eff"ort,
presque sans réflexion, qui est incorporé à une habitude. On
peut appeler au contraire naturel le style qui exprime la vraie
et profonde nature de l'homme, et qui implique parfois, pour
être ramené à la lumière, un effort complexe, un forage difficile.
Le style c'est tantôt l'homme automate fait d'habitudes, tantôt
l'homme social fait d'i.nBuences, tantôt l'homme individuel fait
de conscience et de volonté. Le premier côtoie le péril du
procédé et du gaufrier, où tombe un Zola, le deuxième court
le risque du cliché où se complaît délicieusement toue médiocre,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le dernier effieure l'obscur ou l'ultra-violet d'un Mallarmé et
d'un Rimbaud. L'incapacité d'écrire en clichés est aussi congénitale, aussi naturelle chez Mallarmé, que la nécessité d'écrire
en clichés l'est chez la plupart des scribes, et le besoin d'en lire
chez la presque totalité des lecteurs.
Mais si en principe tout écrivain possède deux styles, il arrive
aussi qu'il en possède plw de deux. Afin de ne pas compliquer
la question, je ne fais pas intervenir ici le style de la poésie. Il
faut noter pourtant que, lorsqu'un bon auteur écrit en prose et
en vers, son style de prose peut etre le contraire même de son
style poétique. Ainsi pour Voltaire. On dira peut-être que sa
prose exprime sa nature, et que dans ses tragédies il rédige un
devoir scolaire, on le dira à tort. Voltaire adorait le th~tre,
pleurait aux pièces des autres, à ses propres pièces, s'y donnait
plus, corps et Ame, qu'à sa correspondance. Alors r M. de
Gourmont, sans songer d'ailleurs à Voltaire, nous fait comprendre cela très finement : "Dans un début de roman aus i
vulgaire que: C'itait par 111u radùuse mati"le de pri"temps, il peut
y avoir une émotion vraie. Cela affirme, sans aucune contradiction possible, que l'auteur n'est pas un visuel, n'est pas un
artiste, mais non pas qu'il soit dépourvu de sensibilité; au contraire, il est par excellence un émotif ! Seulement, incapable
d'incorporer cette sensibilité personnelle en des formes stylistiques de formation originale, il choisit des phrases qui, l'ayant
ému lui-même, doivent encore, croit-il, émouvoir ses lecteurs.
Il est même inutile de supposer un calcul là où il n'y a, en
réalité, que l'association ingénue d'un mot et d'un sentiment...
Tout mot, toute locution, les proverbes mêmes, les clichés, vont
devenir pour )'écrivain émotif des noyau.x de cristallisation
sentimentale." Voilà exactement ce qui se passe chez Voltaire
poète tragique, précisément parce qu'il est un émotif, quand il
fait des tragédies, alors qu'il est le contraire quand il écrit l' Essai
sur lts Mœurs ou Canditk. Le style poétique de Victor Hugo et
son style de prose ne diffèrent pas moins, l'un et l'autre restant

RÉFLEXIO S SUR LA LITTÉRATURE

des styles de génie, et Cltom /Tues réalisant dans son genre Ja
même perfection que le Satyre. De m~me Musset. Lamartine
au contraire.
. Par là nous arrivons au cas de Flaubert, qui e t très complexe.
S1 _Flaubert a vécu tout entier pour son style, nous pouvons
croue que ce style Jui demeurait un peu extérieur, qu'il allait
ve~s ce style, l'incorporait à lui, plus qu'il ne Je dégageait de
lui. La part de volonté y paraît plus grande que d'ordinaire et
c'_est pourquoi dans Flaubert nous reconnaissons des styles iort
d11rérents. J'en distinguerai au moins trois : celui des premières
œuvres jusqu'à Madame Bwary, tel que nous le montrent Jes
M~moirtJ d'1J1t. ~ou, NOf/embre, la première Tentatio", style très
facile, peu ongmal, abondant en clichés, d'un rondouillard
i~termédiaire entre le Chateaubriand de 1 802 et la Coefmio,,
d 1,n E11fimt du Siècle; - le style des grands romans, de Madame
BOflary à Bo~ard, discipliné et savant, le vrai style de Flaubert;
- le style de la Corre.rp011rûmu, plein de fantaisie, tout en
ve~deur et en exubérance, l'éto.ffe riche où il coupait en
ge1g_nant les v_étements de ses personnages. S'il s'était épanoui
en li~erté au lieu de se restreindre en profondeur, il e0t trouvé
sa_ ~oie, ou du moins sa joie, dans une résurrection du style rabela1s1en, dans un Pa"tagruel du XIX• siècle, où ce géant normand
eOt englou_ti 5:s bonshommes de la Bwary et de I'ÉducatiQ11, ses
ombres chmo1ses de Salammbô et de la Tt"latitm, comme Gargantua fait des six pèlerins avec sa salade, les arrosant d'un
horrible traict de vin pineau. Il y a dans la Co"es"""da"ce
1
.
7v••
une
ettrc en langage de Rabelais, où l'on trouve une autre succulence qae dans les p~les CoMes Drôlatirues de Balzac!
Le style définitif et vrai de Flaubert est évidemment le
deuxième, et pour celui qui aime en ses secrets, en son ame la
lang~e française, il n'est p:u d'étude plus passionnante qu/ de
le voir se dégager des .deux autres. Mais est-ce lui qui se dégage,
ou est-ce Flaubert qui le dégage l Nous en revenons toujours à
la meme question, en laquelle il ne faut pas vou·
une pore

9

�306

LA NOUVELLE .REVUE FRA ÇAISE

.
. "Comme tous les écrivains de so~ _temps,
question de mots .
bert a subi l'influence imtLale de
dit M. de Gourmont, ~lau . m·1raculeux ni très important.
b · d 1 • cela n est nt
Cha~cau nan •
Flaubert füt pareillement devenu ce
Sorti de tonte antre école, .
dé uillement. Le but de
.
. 1 • ! e La v1e est u.n po
.
qn'1l était, u1-m m .
d nettoyer sa personnalité,
. .
d'un homme est e
.
d
l'act1V1té propre
.1
'y déposa l'éducation, e
de la laver de toutes les souil ~res qu , l issèrent nos admirala dégager de toutes les empre1n_tes quùyl amédaille décapée est
U e heure vient o a
tions adolescentes. n
I é al Mais selon une autre
·u
d son scu m t .
'
nette et bri ante e
.
d
· qui délivré de ses
.
dé uillement u vin
•
image, JC songe au
po .
fi é de ses fausses couleurs,
.
bl d ses vaines uro es,
parties trou es, e
.
lce fier de toute sa
el ue •our g:u de toute sa gr ,
se retrouve, qu q J . • . • 'une rose nouvelle ... Il faut
• "d t sounant ainsi qu
.
,
force, hmp1 e e
B
l' Éducation stntimenta,e,
.
t Madame
wary,
lire succemvemen
d
e dernier livre que
lzt
n'est que ans c
Boward et Pieu, t; ce
• . d l'homme paraît dans toute
ue le gente e
é
l'œuvre est ac hev e, q
1 descriptions de
u'est-ce que es
beauté transparente... Q
· à · d brèvet
sa
,
b.rases cadencées s v1s- -vis es
.
Salammbo et leurs longues p
d t p1,uc1ztt ce livre qui
• és de B1J1war e e,
,
notations et des resum
Q . /, ,, ., ., Je vois dans le dévelop'à Don use o1,-e T
bl
n'est compara e qu ,
t de Flaubert beaucoup
e, d l'enveloppemen
Pement, ou plut t ans
'
d t M de Gourmont. Je ne
•
que n en a me
·
.
plus de contingence
. é é donné dans sa nature. Sans lui
crois pas que ce style ait t
fran ise de i8+o à 1850, époque de
, Est-ce exact de la prose
ça à 1 Chateaubriand je ne la
a
'
1 b ? La prose
la formation de F au ert
.
.
de deuxième ordre, et
Il d Lamartine, q u1 est
l
vois que dans ce e e .
d
tn"ème En ces années.là e
·
1
Q · t qui est c qua
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,.
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. h I dont 1 mf\uencc par
d
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très nette, avec ceUe e
.
d'Outrt-Tombt et se retrouve
Mlmoirts

Chateaubriand, chez_ FI~~~~~~ vrai style est précisément de r~_mprc
, Le caractère pnncil""'
h
cadencée C'est déJa t~
avec l'assen·issement à la longue p rase
.
visible dans Salammb4.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

3o7

appliquer les lignes légères que M. Faguet a commises sur le
style de Taine, sans faire de son style sa contre-nature, il est
visible qu'il l'a ei:trait de sa nature par un effort de discipline
et par un acte de volonté. Il est visible aussi qu'il pouvait !tre
autre. Faible, incertain, capricieux, mais capable d'amitié solide
et d'admiration dévouée, Flaubert était fait pour déférer au
jugement d'un ami qui lui etlt imposé l'autorité de son gotk
Il chercha cet ami sans le trouver, n'eOt :l sa place qu'un Louis
Bouilhet, qui était un médiocre honnête, et Maxime du Camp,
que ses Sowmirs Littérlliru nous montrent sous la ligure d'un
sot prétentie1U, imposé à la timidité tr~s réelle de Flaubert par
sa suffisance et sa désinvolture vulgaires d'homme du monde.
L'influence d'un ami aurait pu fort bien le déto!U'ner vers
l'exubérance, vers l'exploitation intégrale de ses richesses. Je
l'imagine sous la figure de son Saint-Antoine, tenté par toutes
les formes de la matière verbale : '' Je voudrais avoir des ailes,
une carapace, une écorce, souffier de la fumée, porter une
trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout,
m'émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes....
descendre jusqu'au fond de la matière, - être la matière."
Mais après la tentation revient la figure de l'art choisi, concentré, dépouillé, qui réclame le travail de minutie et de
ferveur : "Dans le disque même du soleil, rayonne la face de
Jésus-Christ. Antoine fait le signe de la croix et se remet en
prières."
Chaque phrase de ce style implique une tension et un choii:.
a son ensemble, comme sa
clef de vol'.lte et son explication dernière, cette idée de tension
et de choiJ:, de mouvement et de volonté. Ce qu'il y a sans doute,
dans le style de Flaubert, de plus intéressant, c'est la courbe
qui le conduit des premières œuvres aux dernières, courbe
logique certainement, mais vivante, contingente, imprévisible,
et qui nous apparaît élue entre d'autres cou.rbes également
' possibles. Le "dépouillement" dont parle M. de Gourmont,

li n'est pas absurde de transposer

�308

LA

OUVBLLE REVUE FRANÇAISE

et qui va de NOrJemhre à Bouvard, ne dépasse-t-il point, d'ailleurs,
le but r Après qu'il est devenu " limpide et souriant ainsi
qu'une rose nouvelle", le Bourgogne tourne à la transparente
pelure d'ognon, puis il s'affaiblit, passe et meurt. Je ne partage
pas l'enthousiasme de M. de Gourmont pour le livre qu'il
appelle "la pièce d'archives où la postérité lira clairement
les espoirs et les déboires d'un siècle". Flaubert disait qu'il
aurait voulu que son livre donnât l'impression d'avoir été écrit
par un crétin, inutile de dire qu'il n'y est pas non plus arrivé.
Mais, dans ce pendant moderne à la TentatitJt1, je ne vois qu'un
inventaire, rédigé par un notaire méphistophélique, dans le
style éteint qui convient, et qui paraît, comme certaines pages
de Stendhal, la démission lucide et désabusée du style. C'est
Madame BDflary, ce n'est pas Bouflard, qui fournit dans son
fond et dans sa forme, le Dan Quichotte de Flaubert.
J'ai parlé d'un Flaubert rabelaisien. Les Premières Œui-res
nous offrent un fragment de Flaubert sur Rabelais, qui se
termine ainsi: "Vienne donc maintenant un homme comme
Rabelais ! Qu'il puisse se dépouiller de toute colère, de toute
haine, de toute douleur ! De quoi vivra-t-il 1 Ce ne sera ni des
rois, il n'y en a plus; ni de Dieu, quoiqu'on n'y croie pas, cela
fait peur; ni des jésuites, c'est déjà vieux. Mais de quoi donc?
Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur
la voie. Mais l'autre? Il aurait beau jeu. Et si le paète pouvait
cacher ses larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre
serait le plus sublime et le plus terrible qu'on ait fait." Voilit,
peut-!tre, l'idée primitive de Bou~•ard, mais d'un Bouflard
qui eflt été en expansion et en romantisme ce que le vrai
Boui-ard est en dépouillement et en sécheresse.
Je ne me dissimule pas ce qu'a d'un peu artificiel et vain un
débat qui roule, en somme, sur le problëme de la nécessité ou
de la contingence du style et qui ne saurait s'abmaircdu problème
général de la nécessité et de la conting:nce, sur lequel on
dissertera indéfiniment. M. de Gourmont, dans son livre déjà

-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

ancien, a levé un lièvre qui n'a

,
.
.
pas cesse de courir. Il m'a
que sa solution mécaniste était
sensualisme et son dét
. .
un peu courte, son
ermm1sme un peu 50
•
L
Taine dépasse de bea
T .
mmaires. a question
ucoup aine ou plutôt ,. ,
médiocrement Taine C T .
,
.
n tntercssc que
.
d e matière vivante et de arfi ame ne . fa1t qu'un avec son style
elle, est dilférente Il
, orme oratoire. La question Flaubert,
.
·
ma paru que beaucoup d
h
passaient chez Flaubert comme s1. 1e choix
. vol
e. c .oses
. se
principe de son style M .
onta1re etatt le
· ais mon rôle s'est borné à · a·
M. de Gourmont, une
.
in 1quer, après
entre I'
.
question encore fraîche, mito enne
csthérique, la psychologie et la méta h .
y
où il serait utile de cre
p ys1que, une plilce
user encore.

s~bJé

ALBERT TH!BAUDET

�NOTES

310

JII

grand poéte." Un des convives, M. Jean des Cognets, prononce
le nom de Dargaud - " un philosophe, celui-là, un ami des
Quinet, des Michelet. "
"Dargaud ! Nous y voiJà ! s'écrie M. Caplain, C'est
l'homme malfaisant qui a constamment agi pour dénaturer l'Sme
de M. de Lamartine. Il le faisait sortir de sa voie naturelle. [l
essayait d'en faire un radical ....

NOTES

LA LITTÉRATURE
L'ABDICATION

DU POÈTE, par Maurice Barrès

(Georges Crès).

N" 1 décomposition de Venise, ni le délabrement des églises
de F~a:ce ne surpassent en pathétique la vieillesse d~lé~ d'un
Lamartine ; et l'on ne s'étonne point que M. Barrès ait mterrogé le mystère de cette grande Ame, longtemps arde~te,. où les
flammes du lyrisme et du génie oratoire semblent, en s éteignant,
, .
6 lai'ssé qu'un peu de fumée et de cendre amère.
n avoir en n
•
M 'd'
Huit recueils de vers se sont succédés des premières t
'"·
·
(l 8 39) '.
. les chants des
tiotrs (1820) aux Rtcuewr:ments
poét19ues
tr t dernières années ne remplissent qu'un maigre v~lume de
en e
• d
8 8 bien avant
.
p, i . JnUitts. Bien avant la Révolution e I 4 '
~n
·
dl~~~
I'Histoire des Girondins, Lammme se détourne ~- a p
.
tend vers l'action. Selon ses id~ chacun jugera s il a_ com~s
ur politique et si ce pur aristocrate a trahi sa vrai_e
une erre
'
. D
·
fut il
nature en s'orientant vers la démocratie. u mo1n~ y
rté par une exigence tout intérieur_e ; on .fausser~t le sens
pode sa vie
. en n e voyantlà qu'une vocation factice suscitée par les

,ta-

id~~esdu&amp;hmL
. ~
La plaquette de M. Barrès débute par le souvenir un
"d'' wier lamartinien ". Le maître de la maison est M. Jules
eJe
.
·
tit-fils de ce
Caplain "un ancien officier, excellent patriote et pe
.d
'
· · d e campa gne et l'ami u
M. Duboi1
de Cluny qui fut le voisin

- Enfin, Caplain, répond Barrès, il faut reconnattre que
Lamartine ne répugnait pas tant que ça à l'endoctrinement
de Dargaud : il l'a écouté toute sa vie.
- .... Croyez-moi, reprenait Caplain, Dargaud était un
délégué de la secte. Le bonhomme avait pour mission de conquérir à la maçonnerie le génie et l'in11uence de Lamartine. Je
ne sais pas si on raconte cela dans vos livres de critique, mais
c'est la vérité. Le cas de Dargaud chez Lamartine, c'est un cas
de tous les jours .... "
Ce qne fut exactement Dargaud, et jusqu'où s'étendit son
action sur Lamartine, - je l'ignore, et n'ai nulles clarté, sur
l'influence de la maçonnerie. Lamartine, à nos yeux, demeure
un poète catholique; s'il sort maintes fois de l'orthodoxie, c'est
de bonne heure, et c'est naïvement ; sa propre nature et les
courants d'idées contemporains expliquent assez ses écarts, sans
qu'il faille encore supposer je ne sais quelles manœuvres
secrètes. M. Henry Cochin donne, au sens de Barrès, un plusjnste
point de vue : "Lamartine désirait le succès politique, et, dans
ce temps-là comme aujourd'hui, pour obtenir une place au
pouvoir il fallait laisser de c6té toutes les idées religieuses".
Mais cela encore n'est vrai qu'à demi ; Barrès lui-même dira
plus loin que rneme dans la politique Lamartine prétend
"réintroduire Dieu ''. - Quant aux origines de sa politique
(et c'est elle ici qui compte avant tout, car c'est par elle qu'il a
troublé les lmes, non par un doute irreligieux), n'oublion s pas
que le désir du succès et l'ambition de la gloire ont travaillé
dans le sen d'une conviction spontanée et très lentement

�I

, J I2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mtlrie ; "Nous partons de deux principes opposés. Tu dis :
"La Révolution de 89 est le mal sans mélange." Je dis: "Les
grands principes de la Révolution de 89 sont vrais, beaux et
bons, l'exécution seule a été atroce, inique, inflime, dégotltante."
Pour que 89 fftt si mal, il fallait que ce que 89 détruisait ftlt
beau; or,je trouve 88 hideux.... La Révolution principe est une
des grandes et fécondes idées qui renouvellent de temps en
temps la forme de la société humaine ; et, si tu veux raisonner
sans passion ,ivec toi-m~me, tu verras que l'idée de liberté et
d'égalité légales est autant au-dessus de la pensée aristocratique
ou féodale que le christianisme est au-dessus de l'esclavage
ancien." Cette lettre à Aymon de Virieu est datée de 1830.
Cinq ans après, revenant de l'Orient - ou. D.argaud, je ~uppose, ne l'avait pas suivi, - Lamartine écnvart .= "~e deviens
de jour en jour plus intimement et plus consc1enc1eusement
révolutionnaire .... Je médite sans cesse, et à genoux, et devant
Dieu, et je crois qu'il faut que nous et ce temps-ci nous servions
courageusement la loi de rénovation .... Je ne me prononce pas
cependant encore tout à fait. J'y mets temps, religion, examen,
prudence. Puis, une fois le parti pris, j'irai très loin . "
Aussi bien cette controverse, que je soulève en passant, n'est
elle pas le sujet choisi par M. Barrès. Le point d~ départ d~ ses
réllexions est ce billet du 26 mars 1863 1 ou Lamartine,
"étranglé entre deux portes.... , véhémentement menacé de la
vente totale de tous ses biens", déclare à son ami, M. Dubois:

,, .. . J'aurai! voulu 1auver Saint-Point pour ma femme, pour
Valentine.
" Quant à la politirue, je m'en fiche et je suiJ à peu près comme le
pays. Je pense à moi et à ceux ~ui vivent de moi."
" Nihilisme pofüique, - dit Barrès - effondrement financier, mystère sentimental, ce papier léger contient tout ... On Y
respire ses grandes et belles qualités, son amour de la terre, son
respect de la famille, et puis cet attrait qu'il exerça jusqu'à la

NOTES

3 13
mort sur la sensibilité féminine .... Comment nous expliquer
qu'à l'âge où l'esprit tire ses conclusions sur la vie il ex.hale une
plainte si désabusée, le plus grand poète idéaliste de notre
race L. Quel portrait à tracer que celui d'un jeune cavalier
heureux, infatué, divin, qui se transforme en un vieillard
abandonné de Dieu, des autres et de soi-même ! " La grande
affaire, c'est de comprendre que "dans sa détresse subsistent et
agis.sent les dispositions morales qui firent sa grandeur. L'âme
an~1enne demeure dans la tour ruinée. Voilà le mystere, voila ce
qui est beau, complexe et déchirant."
".Quel beau. mystère ! Un cygne au plumage éblouissant,
pareil à un sentiment pur, nageait dans un beau lac . on l'a
chass~, obligé de marcher- dans les terres boueuses où boîte
se sotl.ille, s'épuise. Que d'autres rient ou le plaignent ! Nou:
songeons aux passions tristes ou grandes qu'éprouve ce vieux
musicien taciturne .... Comment un si clair génie tout ailé et
tout en lumière est-il devenu cet astre noir ? ,,

:1

Pour l'expliquer, il faut songer d'abord à quel point l'amour
de la vie dangereuse touche de près, chez Lamartine, aux
sources mê~e de son inspiration : " Lamartine attendait de la
démocratie un plaisir sublime, la joie de se faire porter sur un
élém~nt capable de l'engloutir.... Plaisir du risque, plaisir du
ca_vaher, dii nageur, du joueur. " Mais en même temps il obéissait aux plus hautes parties de son génie : " En présence de
tout grand phénomene, Lamartine reçoit une émotion et répond
par un acte d'adoration . Les foules lui ont donné un ébranlement, il y réplique par un hymne... Comment résister à ]'Esprit
ou qu'il souffle l"
·
Voici maintenant ce "vaincu de Pharsale" délaissé de la
foule ~t de ses amis, aux prises avec Ja pauvreté, réfugié dans
ses trots. châteaux dont chacun devient " une usine à copie. "
Pourquoi cette succession d'entreprises engloutissant millions
après mill'.ons ~ pourquoi ce refus, cette indignation, quand
M. Dubois lui propose une combinaison qui sauverait son

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

repos l " Les embarras de Lamartine s'expliquent par une cause
psychologique con&amp;tante : Il est un joueur... Il prenait les
réalités du présent, leur joignait les promesses de l'avenir, les
escomptait et poussait l'optimisme jusqu'à la pr6omption .... Sa
femme fait cette remarque saisissante : "Pout lui, la réalité
disparalt toujoun sous les pcnpectives idéales, et lorsque la
vtaie situation se révèle, c'est un éclair qui précède à peine la
foudre ... " Lamartine aimait sa détrme ; il y trouvait les émotions
du risque. Le risque, la lotte avec le hasard, l'appel à la chance
(je crois qu'il aurait dit la sollicitation de Dieu), bref, l'obéis-sance à son inspiration, voilà le secret profond de son être, voilà
le démon intérieur que nul traitement ne peut dompter."
"A travers ces faits pitoyables, l'hne de Lamartine reste
charmante, rapide, difficile à saisir, comme un cerf à travers les
arbres de la forêt dénudée par l'hiver. " Les images de la
jeunesse et de l'amour ne l'ont pas toutes abandonné. Près de
lai veille sa nièce, "Valentine de Ccssiat, 6gure noble et un
peu mystérieuse", fidèle à la rêverie qu'elle a commencée tout
enfant. "Valentine accompagnait le poète dans ses courses à
travers la campagne, le suivait dans son cabinet de travail,
infatigablement promeneuse et copiste, et le soir lui faisait la
lecture. Il aimait les récits de voyage, surtout dans les grandes
solitudes monotones et désespérées, les voyages vers Tombouctou
où l'on n'arrivait jamais, les expéditions toujours déçues au P6le
Nord. Durant des heures entières, il écoutait ces longs récits....
Tous autour de lui mouraient de froideur et d'ennui. A la 6n,
- dit le secrétaire, - quand arrivait un ours bl.inc, tous poussaient un cri d'intérêt ... "
Mais enfin, pourquoi, - malgré des échappées sublimes,
preuves d'un génie toujours présent (Il Désert, la Yigne et la
Maison), - pourquoi ce reploie.ment d'ailes, ce reniement d'une
mission sacrée, cc mutisme douloureux r Je crois que M. Barrès
rapporte bien à sa vraie cause cette maladie du désespoir :
"C'est un arbre planté sur le bord des eaux vives de l'Espé-

NOTES

31 5

rance et dont le feuillage se déssèche et tombe d~· l'"
'ell J •
, "" instant
qu es_ u1 .manquent. L'Espérance a tari dans cette grande
ime qu1 avait ttop abusé d'elle...

. est un génie primitif dans lequel notre civilisa. "Lamart,.ne
t1on, les alfa1res, la politique, viennent de verser leurs détritus...
Il n~ veut plus, ne peut plus ch.inter... Nul poète plus que
celui-là n'a aimé à aimer. Sa tendresse d'imagiMtion est divine
Ce monde, disait-il, est un océan de sympathies dont n
.
buv
,
ous ne
ons qu une go~tte, quand nous pourrions en absorber des
torrents.,.. Il avait des relations et des am1t1a
· · ,_ par toute la
nature .... Quand ces rapports furent rompus et qu'il n'eut pins
devant les yeux un accueil de J. oie et d'adm. t'
11 'ch·
IJ'a 10n, son cœur
d~ tt~ cessa de vouloir porter sa destinée... Il est incapable
expnmer des sensations, des pen ées mal accordées avec la
n~ture de son âme, et la vie ne lui apporte plus que ces impretons ... Il a la générosité, la vertu de se taire. Il était né pour
me à la _nat~re un perpétuel commentaire d'admiration.
Quand
la vie lui a révélé le mal ' lui a sugge'ré ce qui. décourage
il ,
s _est tu .... Il s'est tu quand ses paroles n'étaient plus dispen~
s.itnces
, . de . bonheur .... 11 s,est re fiusé aux œuvres de colère ....
Il n a Jamais blasphémé. "

M.A.

• ••
ET VJVAN TS, souvenirs des milieux litté.FANTÔMES
..
rall'es, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à r
'è é .
9°5,
rem, re s ne, par Um Da11det (Nouvelle Librairie ationale).

p

v "J
. ~.co~ence, avec ce volume, la publication de mes soul enirs , da M. L~n Daudet, et il nous donne les raisons pour
~uelles, au contralJ'e de l'usage, il livre "au public de émoires
I
sm
avant es portes de la vieillesse et de la décrépitude." A
proprement parler ce ne sont pas là des mém .
. .
d é .
01res su1vn, ce sont
es p1sodes et des portraits, d'un plan tout à fait analogue aux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Souvenirs d'u,1 homme de lettres d'Alphonse Daudet. Évidemment
de vrais mémoires écrits par M. Léoµ Daùdet, et qui porteraient
sur sa vie intérieure autant qu'extérieure, seraient des plus intéressants. Mais on comprend fort bien qu'il ne les ait pas
écrits. Si quelqu'un est à l'antipode d'un Amie!, c'est bien lui.
Homme de spontanéité et d'action, il est parfaitement étranger,
pour le moment du moins, a la culture et à l'analyse du scrupule intérieur. Il s'accepte et s'aime tel qu'il est, il ne porte
pas - ou ne porte que fort peu - les yeux sur lui, il les tourne
extérieurement, vigoureusement, il les assène sur autrui. De
sorte que les mémoires de M. Léon Daudet sont une galerie de
portraits où il ne manque que celui en vue duquel on écrit
généralement des mémoires, je veux dire le sien. Qui, de ses
amis ou de ses ennemis, nous le donnera à sa placer Ne nous
plaignons d'ailleurs de rien : quel que soit le parti-pris du
livre, il est d'un relief, d'une couleur, d'une verve étonnantes.
L'œuvre de M. Léon Daudet est déjà très complexe et très
mêlée, et ce n'est pas ici le moment de chercher pourquoi ses
romans, sauf le rayage de Shakespeare, demeurent toujours par
quelque côté des romans d'intellectuel, où le cordon ômbilical,
comme disait Taine, n'est pas coupé. Mais ses deux qualités
mattresses, la vigueur de la langue saine et imagée, le mouvement à la fois passionné et discipliné des idées, n'ont jamais
mieux trouvé leur emploi que dans ce livre de Souf.lenirs. C'est
le type de livre qui se fait lire, qui, ouvert, exige qu'on aille
sans débrider jusqu'au bout. Les qualités du romancier, du
critique, du pamphlétaire, s'y combinent ~n une proportion fort
juste, excluant à peu près -tout ce qui, des trois personnages
pris isolement, peut faire broncher les délicats. Ce genre des
Hommes Y1t1, analogue à celui des Choses Yues par Victor Hugo,
était, on s'en rend maintenant compte, celui ou M. Léon
Daudet pouvait donner toute sa pleine et parfaite mesure
artistique.
Il faudra que l'histoire littéraire jette les yeux sur ces por-

NOTES

3 17
traits, 'il faudra aussi qu'elle ne soit pas plus dupe de l'art de
~." Le~n Daudet que l'histoire politique n'est dupe de l'art de
arnt-~1mon. M. Daudet par exemple a été un familier de
la maison de Victor Hugo . il ne semble p
,. c:
.
'
as q u 11 1asse un
effort bien généreux pour r-estituer, par dela l'image alourdie
et emp.1tée des derniers jours, par delà l'homme qu'1'] a fr,
' 1
equente, a figure vraie du grand poète Racontant
'è
·
·
sa, prenu re
e~t~evue avec Victor Hugo, M. Daudet écrit : " II articula
d1stmctement ces mots : "La terre m'appeJl ,,
.
.
.
e , qui me parurent
avoir une grande portée, un sens mystérieux. Il ajouta, en me
mettant sur le front une main douce et belle o , d'
.
.
, rnee une
bague que Je vois encore et qui me rappela la conlirmat" .
" Il f: t b.
·11
ion .
. au ien trava1 er et aimer tous ceux qui travaillent. ,, Il y
avart, dans son attitude, une noblesse assez émouvante J·o1· t
•
.
, ne,
Je ne sais encore pourquoi, à quelque chose de b l
"
En tout cas ces propos du Poète n'ont rien de b m~~
1
,
. .
ur esque, et
c est a1ns1, exactement, avec ce tour à la Lou. XIV
'
18
.
.
, qu un
V
ictor Hugo doit parler a un jeune collégien Et si M D d
à t,
d
é ,
·
. au et
. ce age tei:i re, a te sensible au burlesque d'un Victor H
il faut en conclure qu'il n'avait point la vocation du
ugo,
C 1·
respect.
e u1 que M. Daudet appelle le Vieux donne surtout d
r I'"
.
ans son
i:re, 1mpress10n d'un monstre d'indestructible santé "I'b·d meux " qui· " eut Jusqu
·
,au bout toutes ses cordes"' d'1 1
vora
· "
· d
, un
ce qui mangeait, e ses cent-vingt-huit dents int t
ave
1
.
ac es,
c une g outonner1e tranquille" - et d'un
r ·
'
pariait avare
M D
. audet oublie peut-être que cet avare se lai
.
.
1
d'E
ssa rumer par
e coup
tat et par l'exil, et fut obligé, pour se rer . d
'é .
,aire es
ressources, d cnre le feuilleton des Misérabk1 v· t H
,
•
A
•
1c or ugo
etait peut-c:tre avare, il n'était pas avide. Il a mis sur 1
·11
.b ·
a pa1 e
ses 1i ra1res belges, soit. Au moins n'a-t-11 p
.
as~ comme le
magmtique et généreux Lamartine, laissé mettre sa poésie à sec
P,ar les_ commandes de ses libraires, et pour
1essentiel.
nous c'est
Vous pensez bien que M. Léon Daudet s'avance dans son

�318

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

livre le casse-tête à la main, et jonche ses pages de victimes.
Ce sont les Châtiments d'un pamphlétaire, et je ne songerais qu'à
en admirer le verbe si Fauteur n'expliquait ainsi ses haines:
" Certains de ceux que je nommerai ont fait beaucoup de mal
à la France. Morts ou vifs, je tiens à les marquer sans miséricorde." M. Daudet ne confond-il pas un peu ses amitiés et ses
haines personnelles avec le bien et le mal qu'on a pu faire à la
France r Tel poète d'Académie est en effet " marqué sans miséricorde. " Quel mal ce barde a-t-il bien fait à la France par
ses mauvais vers ? D'autre part M. Daudet écrit des pages
toutes de sympathie et d'admiration pour Henri Rochefort.
L'homme privé, chez Rochefort, était en elfet très sympathique
et très noble, serviable et généreux à l'égard d'adversaires.
Tout cela n'empêcbe pas que peu d'hommes aient fait après
1871 plus de mal au pays que ce ~émolisseur étroit, qui n'eut
jamais une idée dans la tête, et qui pendant trente ans intoxiqua, abrutit les Parisiens, en leur faisant prendre des pitreries
de vieil enfant pour de la pensée politique. On écrira peut-être
un jour l'histoire, encore mystérieuse, des causes qui effritèrent,
ruinèrent, effacèrent, durant ces trente ans, le Paris moral et
politique du XIX0 siècle : il faudra faire une place, dans cette
histoire, aux microbes pernicieux et clownesques que furent
les premiers-Paris de I' lntransige4nt.
M. Daudet offre son livre à la jeunesse d'aujourd'hui, éclairée "par la vérité politique, par la vérité royale, qui précède et
commande la quadruple santé militaire, littéraire, scientifique et
artistique d'un splendide pays tel que le nôtre." Je ne combats
point, en tant qu'elle est pureme"(lt politique, la vérité dont
parle M. Daudet ; mais ces lignes, ou plutôt ce que je lis entre
ces lignes, ne laisse pas de me paraître énorme. Lorsqu'une délégation de l'Académie se présenta, en 18 30, à Charles X, le priant
qu'il épargnat à la Comédie Française· la profanation romantique id' Hernani, la pensée de ces messieurs était exactement celle
qu'exprime M. Daudet, sauf qu'ils l'eussent moins bien formu-

NOTES

lée. Charles X, si la vérité royale lui paraissait commander la
santé militaire de la France, ne prétendait pas qu'elle command~t r'.en de littéraire, et il répondit aux hommes verts qu'il
n avait que sa place au parterre. S'il avait montré cinq mois
plus tard autant de bon sens, la France aurait conservé probablement sa famille de rois. Guillaume II n'a rien ajouté à la
santé de l'Allemagne lorsqu'il a mis, à plusieurs reprises, l'épée
du Hohenzollern dans le plateau des valeurs littéraires. La politique n'a en littérature que sa place au parterre comme
la littérature n'a en politique que sa place au paradis.'

A.T.

•• •
VOY AGE DU CONDOTTIÈRE, par Andrl Suarh
(Emile Paul).
Le Yoyage du Con@t1ière que les lettrés chérissaient depuis
plusieurs années dans un volume de fortune, paraît enfin dans
~ne édition convenable. Aucun Voyage en Italie n'est plus
Jeune, plus héroîque, plus sensuel. A la terre de la beauté
~- Suarès "n 'a ~oulu ap~orter que de la beauté, il en a créé, versé,
fait tournoyer a profusion, et, comme un prince de la Renaissance, il ne vit ici que dans les fêtes flamboyantes du style. Il
Y a des phrases où l'on mord comme dans des fruits, des
phrases d'or, de parfums, de cr;stal... Mais ces phrases vives ne
sont \oint v'.des, un cœur ardent les alimente. "Je n'ai pas
mange depuis trente heures. La lumière nourrit." C'est cela,
la phrase boit à torrents une nourriture qui lui verse la vie et
qui ne l'alourdit jamais. Mais précisément parce que c:tte
lumière vibre sur des paysages vrais, sur des fonds substantiels
elle ne cesse jamais de donner l'impression de la réalité. Ell~
est contrainte, comme un fleuve, entre deux rives dures, celle du
pays, celle du voyageur. "Un homme voyage pour sentir et
pour vivre. A mesure qu'il voit du pays, c'est lui-même qui

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

20

NOTES

3

. ch aque JO
· ur plus riche de
.
1 peine d'être vu. Il se fait
vaut mieux,.1ad,
e " Aussi. avan t d'entrer dans le voyage,
tout ce qu 1 • ~couvr . . d ' oyageur. Ainsi procédait Tain·e,
M. Suarès fait-il le portrait . u v;e en Italie. Il est bon en effet
lui aussi, au début de ~on Viloyal&amp; t humaine p·ar laquelle il
1
nna1sse a unet e .
.
que le ecteur co
.
tou1·ours été en passion,
d
"C'est un homme qui a
.
regar :era. d 1 d 1 . même Et c,est par là qu'on l'a s1 peu
écrit Caër a e Ul•
~.
d l'Italie ardente du
. " C'est par là qui 1 compren
'il
compm.
.
,
ar là u'il comprend, qu
Nord celle de la Renaissance, c est P
q
. d l'It;lie
. • '1 laisse couler d ans son sang la passion e,. . ,
revit, qu l
.
'
ar là u'il comprend et qu il aime
l'Italie de la pass10n. C est p
q
L h die ') qui
' d . bl chapitre sur Stendhal en om ar t •
Stendhal (1 a mira e .
.
t la passion sur tous les
.
. é la passion qm, voyan
.
a compris et aun .
''
I
r
plus italienne cent fois
d l'Italie " a crée une ta ie
visages e
avons sous l es yeux. ,, (Éloge? ironie ?1) Et
que celle que nous.
f; 't d'essences, est plus italienne
l'Italie du Collndodtt1è;:;1;::~ ;;u: italienne des musiques, des
encore que ce e e
'
.
couleurs, et des parfums qu'elle y ajoute.
A. T.

LA GENÈSE DU XIXe SIÈCLE, par Houston-Steward
. (éd'it1on
.
firanraise
Chamberlattt
,
' par Robert Godet) 2 vol.
(Payot).

.

è

. d''à
.
de H -S. Cham ber1am,
eJ ancien ' a eu un , suce s
Le livre
.
allemands et anglo-saxons. C est un
prodigieux dans les pa~s
. s suggestif et plus fragile
'dé ble bien que rnom
ouvrage cons1 ra , .
l h f-d'œuvre de l'auteur. Il
,1
I Kant qui reste e c e
.
que 1 .mmanue
,
genre fort d'1scre'd't'
1 e chez nous, mais qui reste
appartient
un les pays d u nor d .. la philosophie générale de
assez goîtté a dans

32r
l'histoire, ou, .plutôt, de Ia culture. Genre qui consiste, en
somme, à systématiser le superficiel, mais enfin un genre vaut
ce que vaut fauteur qui le traite. La pensée de Chamberlain, par
sa subtilité et sa richesse, paru ne souplesse plus ingénieuse que probante, rappellera peut-être au lecteur français les livres de Cournot
et certains livres de Tarde tels que 1a Logi9ue Sociale et les
I
Trans.fannations
du Pouvoir. Mais elle est bien germanique par un
désordre qui n'épargne point notre peine, et aussi par son idée
centrale, l'idée de la race, de sa noblesse et de sa pureté. On
comprend en lisant Chamberlain les raisons qui on,t fait de
Gobineau un grand homme en Allemagne et de ]'Inlgalité des
races humaines un des grands livres français pour un lecteur
d'Outre-Rhin. Chamberlain n'est d'ailleurs pas un disciple de
Gobineau : pour lui une race se crée par une série de croisements
favorables, tres complexes, elle n'est pas donnée dès l'origine.
C'est ainsi que la supériorité des insulaires Anglais et Japonais
consiste non dans la pureté originelle de la race, mais dans la
constance de cette pureté de 1a race une fois formée. Chambe.rlain ne prononce jamais le nom de M. Quinton, et doit l'ignorer. Cependant sa théorie ressemble beaucoup à une sorte de
Quintonisme social, tres intéressant.
Le germanisme est pour l'auteur non "ilne doctrine, mais une
religion. L'apothéose du Germain, dans le type duquel rentrent
d'ailleurs les meilleurs éléments des nations dites latines, se
dresse au tournant de toutes ses idées, et sous des formes parfois
bien comiques. Ainsi : "Le Maure s'imprègne si abondamment
de sang gothique qu'aujourd'hui encore une partie de l'aristocratie du Maroc peut faire remonter sa généalogie à des arenx
germaniques.'' (p. 5u) Aucune référence pour cette extraordinaire allégation, qui a dît naître autrefois dans le sillage de
Guillaume II à Tanger ; mais il n'en faut pas davantage, il en
faut même moins, à un bon pangermaniste pour que le Maroc
lui apparaisse au même titre que la Champagne une terre
authentiquement allemande détenue avec injustice et provisoire-

10

�LA NOUVEi.LE REVUE FRANÇAISE

322
ment par l'ennemi héréditaire. - Ce n'est pas un hasard, estil exposé à la page 637, si le grand principe du christianisme,
la justification par la foi, que retrouvera le Germain Luther,
est formulé par Saint-Paul dans l'Epitre aux Galates, qui sont
des Gaulois, c'est-à-dire des Germains ! - Les Amorrhéens de
la Bible, qui furent exterminés par les peuples voisins, sont
canonisés parents des Germains, représentants en Asie de l'Homo
europ,:eus. Et l'auteur de s'écrier : " 0 Homo europ.eu1, comment
pouv:üs-tu t'égarer en pareille compagnie? Oui, tu m'émeus
comme un regard ouvert sur quelque divin au-delà. Et j.e voudrais qu'il füt encore temps de crie~ : ne suis pas le conseil des
savants anthropologues, ne te commets pas avec ce ramassis, ne
te mêle pas à cette plèbe asiatique, obéis au grand poète de ta
race (Gœthe), reste fidèle à toi-même !... Mais j'arrive trois
mille ans trop tard. Le Hittite demeura, l' Amorrhéen disparut.''
(p. 509). - Chamberlain n'aime pas les Grecs, il leur dénie
une bonne part de leur originalité, et c'est tout juste s'il ne
fait pas des Perses les vrais vainqueurs des guerres médiques, à
la suite, d'ailleurs, de Gobineau, dont il cite l'ultra-fantaisiste
Histoire des Perses comme un ouvrage scientifique. " On sait
aujourd'hui que la pensée hindoue exerça une influence à certains égards déterminante sur la pensée grecque ... Pour Pythagore notamment la preuve est acquise d'une intime familiarité
avec les doctrines hindoues". (p. 1 80.) Voilà à quelles vieilleries s'en tient, sur la pensée grecque, l'auteur d'Immanuel Kant!
Mais la philosophie de l'histoire donne sans doute des lumières
auxquelles n'atteint pas l'histoire tout court ; car celle-ci est
bien étonnée d'apprendre de son ainée que dans la Commune
de 1871 "tout homme clairvoyant a reconnu, dès le début,
une machination judéo-napoléonienne" (p. 45 3).
Toutes ces bizarreries n'empêchent pas la Genèse du XIXe
siècle d'être un livre fort curieux, où les idées originales sourdent
abondamment, mais troubles et qu'il faut filtrer. La théorie
centrale sur les races pures et le chaos ethnique, contient sans

NOTES

32 3

doute
. , et mérite en tout
. une part d e vérite,
cas les discussions
passionnées auxquelles elle a don ne, 1·1eu.

A.T.

• ••
Nous publierons dans notre pro h .
note sur l'ouvrage de H S Ch bcla'.n numéro une seconde
· ·
am er am.

•••
ESSAIS CHOISIS, par Georges B dè
.
Jing, (Mercure de France).
ran s, traduit par S. GarLes essais traduits dans ce volume 1
donnent au lecteur fr
.
. va ent surtout en ce qu'ils
ança1s une idée assez com lè d
d e M. Georges Brandè
L
p te u talent
s. eur contenu est i , al L d
morceaux sur Renan et T . d'.à
.
neg • es eux
ame, eJ anciens n
de chose sur les deux pe
' ous apprennent peu
.
nseurs eux-mêmes . o
r d
mrs personnels intéressants, entre autres u' n y it es .souveR enan et de M Br dè l
.
ne conversat10n de
. an s, e 12 avnl 1870
ès F
AilleursM Brandès
d'
'apr
.
nous it que "lorsque
I , roeschwiller•
Bibliothèque de l'U ·
. , d
que qu un proposa à la
mvers1te e Copenha
d r: .
,
tion de !'Histoire de la L ·,,,
A
. gue e ,aire 1 acquisiz ,erature nglazse l
dit que c'était là
, e conservateur réponune œuvre beaucoup trop s
fi . 11
même un professeur aussi libéral
uper c1e_ e, et
qu'étudier les ouvrages de T . q~e. M. Brochner considérait
.
ame eta1t une occu · . .
et qm ne pouvait s'e r
pation mutile
xp
iquer
que par la tro
d .
d u délinquant " Rap I
d
P gran e Jeunesse
.
pe ons que ans sa préfa à T. .
de la Ré'{/olution, M. Aulard dé 1
'
ce.
ame historien
d'études qui citerait en Sorbo::ee
un tnd1~at au diplôme
autorité se verrait immédi t
d' me . istorien comme une
ont la dent dure pour ceu:l:m:~t JSquahlier. L:s Universités
ailes. Cela n'empêch r
Tq. ne poussent pomt sous leurs
e a pas ame de dem
longtemps que M. Brochner et M. Aulard SeureTr ~n pe~ . plus
· ur ame v01c1 une

i:.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

note, perspicace, et qui le met bien à sa place européenne, de
M. Brandès: " Pour remédier au caractère trop personnel de la
critique littéraire, il a travaillé à lui procurer un fondement
inébranlable grke aux méthodes empruntées aux sciences naturelles. C'est le contraire des tentatives des Allemands au temps
des Schelling et des Hegel, qui eux avaient tenté d'appliquer
les méthodes des sciences morales à l'étude de la nature.''
Les deux meilleurs morceaux du volume sont l'étude sur
Nietzsche et l'étude sur Ibsen. M. Brandès a été le premier à
faire connaitre Nietzsche au grand public, et son étude reste
sinon une des plus profondes, du moins une des plus correctes et
des plus claires qu'on lui ait consacrées. Il a beaucoup pratiqué et
bien connu Ibsen, il en fait un portrait extrêmement vivant,
plein de curieuses anecdotes sur ce puissant et singulier bonhomme. Le récit d'un banquet offert au dramaturge par quel- .
ques touristes lettrés est fort amusant. Il se termine ainsi :
" Un journaliste, qui était le voisin de table de la belle et
excellente actrice Constance Brunn, se leva 1:t dit : " Ma charmante voisine me prie de transmettre à M. Ibsen les remerciements des actrices du Thé1tre de Christiania, et de lui dire
qu'il n'existe pas de rôles qu'elles aiment mieux jouer et desquels
elles aient plus à apprendre que ceux de M. Ibsen. - Ibsen :
A ce propos, je ferai cette observation que, d'une façon générale, je n'écris pas de rôles, je décris des hommes, et jamais de
la vie il ne m'est arrivé d'avoir un acteur ou une actrice en vue
en élaborant une pièce." Ce n'est que la moindre de ses
boutades, mais il ne vous en faut pas davantage, n'est ce pas?
pour vous rappeler ce que vous saviez déjà, qu'Ibsen ne fut
jamais un dramaturge bien parisien.
A.T.

NOTES

LE ROMAN
LE MON~RQUE, par Pierre Mille (Calmann-Levy).
Une attention touJ·ours e n eve1
, ·1 un esprit
é"
une sympathie exempte d
.
.,
sans pr ~ugés,
e partis pn
··
.
de la vie, telles sont les qualités -de tune_ v1s1on libre et franche
ne tend qu'à 1
. Pierre Mille ; son style
es mettre en valeur
N
è
plaisir que me donnait L .
·agu re, en disant le
ouue et Barnar,au ·• •
éloges un petit reproche d
' 1·
x, J avais mêlé aUJ:
e neg 1gence • sur
· l'
protesté, avec bonne grâc t
'.
quoi auteur a
e e non sans droit
·
'é .
expliqué : C'est en v 1
l
' car Je m taIS mal
ou ant ouer en 1 . l
l'
'
essayant de transcrir
I
u1 e mora iste, c est en
.
e que ques remarques de
h 1 •
sociale dont la 1·ustesse m, avait
. fr appé
·, • psyc o og1e
n'y trouver point cette co . i
fi , que J avais souffert de
. , .
nc1s on erme et nette
. d
le trait, 1 aiguise et le fi
d
l
, .
qui étache
xe ans a memo1re M · 1
convenons-en n'est pas
r. .
d
• ais e conteur,
'
un 1a1seur e maximes ..1
que ses réflexions ne 5,- l
.
, 1 est naturel
1so ent pomt de
é .
récit même comme 1·1
.
d
son r cit. Et dans le
,
a raison e ne p t dr
tion figée et glacée I co
'l
a~ en e vers une perfecb
· mme I a raison de v ul ·
onheur des images et le juste choix d
o o1r que le
au rythme de la ph
. d .
_es mots se subordonnent
rase, qui oit smv
. fidèl
possible le déroulement des r •
d re aussi
ement que
1a1ts et es pensée 1
même de la vie!
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Tout de même, le Monar911e me sembl 1
.
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vivement le geste ou le jeu de h '.
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les souligner. Les aventures du pJs1onom1e qui convient pour
peu de chose . l'
,
.
onarque sont en elles-mêmes
, . art n y perd nen ; dans ce livre alerte et 1 •
neux on resp1re bien l'air de I P
um1.
a rovence et l'~me de ses

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

habitants ; par instants il m'a fait songer aux dialogues de
M. de Miomandre,- car la route n'est pas longue, de l'Espélunque aux montagnes de Grasse. Mais un Parisien de race
doit comprendre ceux d" Nord aussi bien que ceux du Midi;
M. Mille prend à merveille l'allure et le ton de la Flandre. Au total, et sans rien grossir, il faut accorder à l'auteur que son
ouvrage est " un peu plus sérieux qu'il n'en a l'air."
M.A .

•••
BO TCHÉ LE SILENCIEUX, ET AUTRES CO TES
JUIFS, par 1.-L. Ptrtlz, traduits par Git. Bolz, avec une préface de Pierre Mille.
Isaac Leibusch Peretz est né en 18 5 1, à Zamoszc, dans la
Pologne russe ; il a rççu d'abord une éducation toute rabbinique; il a partagé la vie que mènent en son pays six millions
d'Israëlitcs. Mais la culture européenne l'a pénétré: " Son
horizon, nous di:t M. Pierre Mille, a dépassé celui de cette
" patrie" juive. Je ne crois pas qu'il ait jamais lu Anatole
France, mais il a beaucoup pratiqué Henri Heine. Ce n'est
plus un croyant, il est au-dessus de la mentalité de ses coreligionnaires de Pologne, il ne partage pas leur foi ; il les considère,
si l'on peut dire, de }'extérieur, et son ironie ne les épargnerait
pas, s'il n'avait d'eux tant de pitié, toute la pitié que mérite
leur malheureux sort. Et enfin c'est un artiste, un très grand
artiste, maitre de sa langue et de sa composition ... Nous pénétrons avec lui dans ce monde inconnu de nous - et magique :
il nous montre !'Israélite polonais sur place, dans les fourmilières d'où il essaime pour se répandre sur le reste du monde. "
- Six millions d'hommes, groupés en tribus très denses, fixés
par la loi sur un sol qu'ils n'ont pas droit de posséder. Ils ne
peuvent pas être tous commerçants ; en immense majorité ils
sont donc ouvriers d'usine, depuis l'ère industrielle, ou perte-

faix, charretiers, commissionnaires bl'l h
32 7
ralement misérables. " Il b .
, c erons même - et génédé
•
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ne sont pas théologiens t
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être humble et naif.
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ur que une calaPeretz nous laisse beaucoup à d evrner
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; les émotions, les nctes

�328

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il décrit, résultent d'une éducation et d'une mentalité
collectives trop connues de lui et de ses premiers lecteurs pour
qu'il ait été tenté de les décrire tout au long. Aussi n'ai-je ~ien
compris son livre qu'après avoir suivi, de semaine en semame,
la précise et patiente étude des frères Tharaud : L'An prochain
à Jérusalem. Ces deux œuvres se complètent et s'éclairent l'une
l'autre ; quoiqu'elles ne nous entrainent point hors de l'Europe,
je les range au rayon des livres exotiques. La nouveauté des
lointains paysages peut renouveler à propos notre puissance de
sentir; mais plus précieuse amon gré, plus mystérieuse et plus
émouvante est la diversité des ~mes étrangères.

M.A.

LES EXPOSITIONS
A PROPOS DE
Manzi).

QUELQUES LAUTREC (Galerie

Que va devenir la peinture? Ce n'est pas là la moindre
inquiétude de notre temps. Taure évolutio~ .pr~gressiv: et
rationnelle semble momentanément arrétée. Fm1s, 1mpress1onnisme et" cé:z:annisme "et" gauguinisme !" On rompt brusquement avec eux. et on exige une révolution. Comme si l'art
n'était encore point né, on pose à nouveau le premier problème:
le problème de la forme, ni plus ni moins. Ceux-ci le résolvent
par la négative (il n'y a pas de forme), ceux là par des équat.ions ... L'étude du cas Toulouse-Lautrec leur serait à tous tant
qu'ils sont, d'un inestimable profit. Mais n'attend~z pas d':ux
qµ'ils l'examinent. Au fait, Lautrec propose à la meme que~uo_n
une solution empirique et individuelle ; et l'horreur de _l'1~d'.vidualisme, voilà le trait de caractère principal de ces mdlVldualistes forcenés qui abdiquent l'humain dans la géométrie.

NOTES

1

\

_U n excentrique, tant qu'on veut et plus excentrique que
~mconque, cet admirable Toulouse-Lautrec. Comment se faitil donc que son excentricité à lui soit durable et continue a
nous toucher ? Il ne laisse pas une toile "faite ". Il préconise
un art d'affiche qu!nd c'est l'opposé que nous souhaitons. Il
soumet à l'actualité son génie, et à ce que l'actualité nous offi-c
de plus fugitif. Que nous sommes loin du Moulin-Rouge du
quadrille des C1odoches, de la Goulue et de la reprise' de
Chilpéric.' Mais quoi, plantés devant son œuvre, espérons-nous
échapper à l'objet? Fôt-ce une minute, quelle folie! Lautrec
est là po~: no~s l'imposer, ~u n'est point. Ce n'est pas de son
talent qu 11 fait parade, mars de son plaisir même en ces lieux
de plais!r. Tant pis pour nous, si nous ne le partageons pas;
nous ne saurions nous plaire à sa peinture: car elle ne s'en
distingue point. - D'où vient donc que si docilement si
enthousiastes, nous rentrions aujourd'hui à sa suite dans ce siècle
si démodé ? Quel est son secret? Tout humain. Un grand amour
un fort métier. La volonté et le pouvoir de dire tout sur
qu'il aime - quoi qu'il aime. C'est ce qui fait le créateur. _
Que Lautrec ait adapté l'objet à son génie ou bien son génie
à l'objet, peu nous importe, si l'adaptation est parfaite la
corn pénétration totale. Ah ! on les compte même au cours d':ne
grande époque, ces minutes de communion entre l'artiste et le
réel ! Celle-ci, une des plus singulieres, n'aura pas été la moins
admirable, car Toulouse-Lautrec, derriere le spectacle, derriere
l'~pp~rence, poursuit toujours l'être secret. Nul n'a poussé plus
lom 1 audace dans le sens de la déformation plastique, nul n'a
serré du même coup la réalité de plus près. Il ne tend pas
seulement à lui donner un sosie figuré, il veut qu'elle parle.
Pour aucun artiste et en aucun temps, ni pour Giotto, ni pour
Degas, le dessin n'a été plus délibérement un ,ig11e, un langage
révélateur ... On peut s'extasier sur la virtuosité du trait sur la
plénitude des formes, sur l'imprévn et l'harmonie de l'ar:besque
dans un tableau comtne le Cirrue ou le Mouli11 de /4 Galette.

c:

�LA

33°

OUVELI.E REVUE FRANÇAISE

Mais ce ne sont là que moyens. Ils ne se suffisent pas plus que
l'élégant tracé des versets du Coran dont on ~écore les mosquées:
ils ont un sens intérieur dont vous ne les viderez pas. Lauuec
en use librement comme d'une écriture symbolique_; ~ n'~!
pas au petit bonheur ou pour la raison que "c~la fait ~•e~x
qu'il amplifie ceci ou rétrécit cela, qu'il . esq~1ve ~n deta1l et
s'attache à tel autre, qu'il passe de la s1mphfi~uon la pins
hardie à la minutie locale la plus aigu!!. Si ce cotn de tabl~u
est v1 e, rc•••~é
..... • , il le fallait pour mettre en valeur ce sourire
auquel le peintre a appliqué l'effort pre_squ: ~otal de sa recherche ; là un tracé synthétique et sans rcl1~.C 1c1 le ,modelé le. plus
strict et le plus subtil. li jette sur l'objet un reseau de lignes
savantes d'où l'objet ne peut s'échapper. Cons'.dérez seul:e~
l' Etude """r un portrait tk Marcelle (collecuon de M
r·
,r_ " . l
Comtesse de T . L.). Le casque de cheveux, une toum:: . a a
chi en ,, sur le front , l'attitude basse du corps, la vulg:mté
.
. du

·a

visage, l'ensemble enfin est enlevé en quelques tra'.ts, nus e~
place grosso ,notk, capté dans un geste s0r e~ r~~1de ; :au
l'artiste s'est attardé curieusement au regard, a l aile du ez;
à l'angle de la bouche, notant là de si déli~atcs d:couvcrtes q~e
les éléments de l'esquisse, subitement h1érarch1sés, reconstituent exactement, authentiquement le modèle: un. être. -~t
voici que noue plaisir esthétique s'accroit_ de l'émotlon spmtuclle que nous fait ressentir un portrait de Latour. Nous
trouvons là bien autre chœe qu'une image et pour Marccl~e nous
oublions même le peintre. - Lautrec, remarquons-le, s1 généralisateur qu'il p0t être, n'aura pas tant représen~é "la ~ile,,
que " des .filles,,. Sa manière symbolique, synthétique,
,
.
. decora,
tive, comme il vous plaira qu'on l'appelle, n est 1a~a•~ ~u un
moyen de sauvegarder le style dans la recherche de J 1~dJV1duel,
la forme et la beauté dans la recherche du caractère qui est pour
lui en omrne l'essentiel. Oui ! un peintre de mœun et d'ames !
Quel prodige en un temps oil l'ime ni les mœurs n'intér~nt
plus que ceux qui ne savent pas peindre, ou pas assez, du moins,

NOTES

33 1

pour exprimer par la forme l'esprit de la forme .. ! Car il faut
pour cela la maîtrise de son métier.

H . G.

•••
LA COLLECTIO

CA.iv1O DO.

Des Channe, des Degas, des Lautrec sont entr&amp; au Louvre !
Expliquons-nous. Des Cézanne, des Degas, des Lautrec sont
entrés au Louvre à la suite de commodes et de canapés que
nos conservateurs n'eussent refusés pour rien au monde et dont
le testament ne souffrait pas que les tableaux fussent séparés. Ces pièces de mobilier sont d'ailleurs de celles qui atteignent
des prix énormes dans les ventes, mais qui, fort riches et fort
surchargées, satisfont mal notre go0t, donnent une idée très
médiocre de la fameuse sobriété française et ne peuvent que
pernicieusement inspirer les décorateurs modernes. Autant les
meubles du XVIII• siècle étaient souvent parfaits d'appropriation et d'élégance quand ils répondaient aux besoins des classes
moyennes, autant il leur arrivait d'être contestables quand ils
étaient destinés aux princes ou aux fermiers généraux. - On
s'est donc résigné, pour l'amour des commodes et des fauteuils,
à fermer les yeux sur les hardiesses des tableaux. Par dessus
quoi ne passe-t-on pas quand on est possédé par le go0t du
bibelot de prix ! Dommage que la statue de Maillol qu'a refusée
le Luiembourg, n'ait pas été accompagnée d'une table ou d'un
pouf - disons d'un Carolus-Duran ou d'un Dagnan-Bouveret !
La série des Degas forme l'ensemble Je plus important des
salles Camondo ; c'est l'apport le plus significatif aux collections
de nos musées. On y trouve des œuvres d'époques très variées,
depuis les premières toiles aux tons argentés, d'un fini à la
Holbein et d'un naturalisme minutieux, jusqu'aux larges pastels
des dernières années oil ne chantent plus que quelques notes
puissantes et dont le dessin atteint à une beauté sombre et

�33 2

LA NOUVELLE REVUE FRA ' ÇAISE

comme fantastique. On regrette que la première période soit
représentée beaucoup plus abondamment _que l'autre, mais on
mesure bien le chemin parcouru par le pemtre. Quel approfondissement, quelle absorption progressive du "suje~ •: p~ la
peinture ! Que l'on passe du Pédirore :\ la Ftm~e (jta s mu!t la
t1Ufue : c'est la seconde qui offusque le bourgeois alo~ quelle
est revêtue d'une admirable majesté ; c'est la première, au
contraire qui malgré l'adorable délicatesse des tons, décourage
' ' tant l'anecdote en est mesquine, sour1gnée et
notre admiration,
offensante.
Un très beau Lautrec. Un des plus fermes paysages de
Cézanne, un de ceux, en tout cas, qui donnent la clef d'œuvrcs
plus libres. De grandioses Monet de la série des Cathldraks.
Parmi les toiles de Manet, voici l'une des plus fortes, non pas cette
sèche Lola mais le Jeu.ne fifre, à côté d'études qui ne valent que
'
.
. ,
par )a signature ... Somme toute, d'admirables pièces, mats ~ere
de pièces uniques ; un ensemble qui témoigne d'on goO.t JUstc,
mais pas d'un goO.t très personnel, et qui ne donne de nul
artiste une définitive révélation.
On remercie quand meme le testateur!
.

J.

S.

LA MUSIQUE
A L'OPÉRA-COMIQUE: Reprises du Rht et de la Péri.
La reprise du Rhlt à !'Opéra-Comique, quelque vingt années
après la première, nous incite à ré.fléchir sur Je cas de M. B:un~au.
Il ne lui est pas personnel. C'est celui de b~u~oup_ ~ artistes
q u•c leur excès de conscience et peut-être aussi d amb1t1on,
. leur
malhabilcté à distinguer dans leur talent naissant cc qu1 vaut
comme neuf et cc qui leur est propre et à en tirer désormais to~t
le profit possible, au sens le meilleur et le pire du mot, condu1-

NOTES

333
sent à des tâches au-dessus de leurs forces et peut-étre étrangères à
leur nature. On s'accorde généralement à reconnaîue dans les
milieux compétents que l'opéra le Rêr1t, par lequel M. Bruneau
débuta dans la carrière musicale, nous apportait certaines nouvelles façons d'écrire et cc qui est mieux de sentir; comme chez
les Russes, le germe de certaines formes harmoniques qui ont fait
fortune depuis, et même de cette "poésie" qui devait s'épanouir
en M. Claude Debussy. Je ne dis pas que ces acèords nouveaux
donnaient toute satisfaction à l'oreille ; ils étaient rudes, souvent gauches, mais ils suffisaient déjà A créer la nue atmosphil:re
où allaient respirer mieux à l'aise les personnages de Pellias.
~ Tout autre, meilleur critique de soi-même ou bien utilisateur plus roué, se ftît appliqué aussitôt A faire fructifier a 11
mieux cc petit trésor personnel, soit en l'épurant peu à peu en
des œuvres de proportions modestes, des lieds, des pièces d'orchestre, des tableaux, soit en le monnayant en vulgaire billion,
pour le plaisir de cette foule qui réclame de ses auteurs Je ressassement des mêmes joies. Massenet, qui était le plus adroit des
hommes, ayant découvert le secret de plaire avec certaine
inflexion de mélodie, voua à celle-ci tout son talent, que dis-je,
toute son existence et se garda de jamais refuser à ses admirateurs
la fameuse "phrase à la Massenet" attendue; les plus vastes
sujets lyriques ne furent pour lui qu'occasions d'en préparer la
"rentrée". Et on sait d'autre part comment M. Fauré jusqu'à
ces derniers temps, avait protégé son talent exquis du danger
des amplifications faciles par un intimisme obstiné. - M. Alfred
Bruneau prit le parti intermédiaire; ni il ne consentit à etre
un auteur rare, ni un auteur vulgaire ; il renonça de quelque
façon que ce fflt à profiter de ce qu'il avait découvert. Il
changea de terrain, il dressa des plans gigantesques; il s'efforça
vers un gonflement oratoire qui était proprement à l'opposé de
son talent. L'011ragan, Mmidor ne sont pas œuvres méprisables.
lt Rêttt, avec ses gaucheries, vaut mieux, A tout jamais sa
carriere était faussée ; il était sorti de son naturel : il avait ren-

�334

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAlSE

contré Zola. - On a réentendu avec plaisir cette jolie partition du Rét1e qui souleva à son époque autant de colères ou
presque que le Sacre du Prinlemp1. Elle ne paraît plus s~gulière'.
mais elle sait toucher encore, par le ton absolument Juste qu1
fait sa durable valeur ; c'est là le co=un caractère aux
hardiesses de bon aloi, que, cessant d'être hardies, elles ne
cessent pourtant pas d'être ...
Dans le même temps l'Opéra-Comique a remis à la scène
la Péri. Voilà un de ces ouvrages qu'il devrait toujours nous être
loisible d'entendre et dont nous sommes trop sevrés. On les
admire dès l'abord; on n'en fait pas en une fois le tour. Ils
sont d'impression mais ils sont aussi de raison. Quand on en a
'
.
oô.té l'éclat, ils veulent encore qu'on en éprouve la sctence et
solidité. M. Dukas qui est un musicien pur, bien plutôt
qu'un musicien de théitre, semble avoir entrepris la tkhe
difficile d'incorporer toutes les innovations de son siècle à la
tradition symphonique léguée par Beethoven et Wagner. Il
entend que la symphonie ou le poème symphoniqu~ ~emeure
le genre "monumental" qu'il était, fortement et VlSlbl~ment
charpenté, étroitement ajusté dans la moindre de ses parties, et
tous les accidents pittoresques qu'il y accueille, il n'a de cesse
qu'ils ne se fondent dans la pâte commun~, dans le mortier qui va
durcir. II y a en lui du Saint-Saëns, mais avec une telle ouverture d'esprit sur son temps, une telle curiosité de l'aventure
moderne une telle soif de rajeunissement! Il cultive de la per'
.
fection une idée traditionnelle, mais n'imagine pas que nen en
puisse jamais être exclu. Il ne la nourrit pas de poncifs et de
formules usagées, il l'abouche avec le présent, avec le con~et,
même avec l'informe ; il la surnourrit de réalité. Parmi les
œuvres de recherche exotique dont la mode nous vient des
Russes et des ballets russes, la Péri nous apparaît comme une
'
.
de ces toiles de soie mêlée d'or, à plis cassés, épaisses, opaques,
telles qu'on en vend en Orient, aux bazars de Brous e_ou de
Smyrne ; épaisse, elle ne pèse point ; opaque, son cMto1ement

fa

NOTES

335

lui donne comme
la regarder, de la
enchante. Tel est
reflet d'un autre;
est bien à lui.

une transparence ... On ne peut se lasser de
toucher, de la froisser ; sans se dérober, elle
l'art de M . Dukas, empruntant parfois le
mais le miracle de sa forte et subtile texture

H . G.

LETTRES ANGLAISES
LITERARY TASTE,par Arnold Bennttt. Neuvième édition,
Londres 19 14.
Tout le monde connaît la Bomb-1/zop, dans Charing-Cross
Road. Elle est, avec la Poetry boolu!zop, cc qu'ont été, chez
nous, la boutique de Léon Vanier et celle de la Plume: ces
chères et charmantes boutiques où on entrait le cœur battant,
en pensant que Verlaine peut-être, ou Moréas, venait d'en
sortir (on n'osait même pas songer à une rencontre, à une
présentation). On y trouvait parfois un livre avec leur nom,
écrit de leur main, sur la première page ; ou mieux encore,
leur photographie. La Bomb-slzop est un peu cela, ce genre de
boutique divine ; on la voudrait peut-être un peu moins visible,
un peu plus à l'écart, moins bien tenue, d'apparence un peu
plus provinciale. (C'est bien vrai qu'elle ressemble assez aux
petites librairies à journaux des plus petites villes de comté.)
Enfin, on s'y sent tout de suite dans le milieu littérature
d'avant-garde dont on aimait respirer l'air, chez Vanier et à
l'ancienne Plume. (On a beau voir bien des nullités et des
mensonges, et des soi-disant livres d'avant-garde, sur les rayons
- c'est si facile, de paraître "avant-garde" - il y a là,
malgré tout, l'air des grandes choses, l'atmosphère et la température favorables au développement de l'art.) II y a surtout les
photographies : Wells, Chesterton, Shaw, Bennett. Il est vrai

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il y a aussi Keir Hardie et Mrs. Pankhurst, mais sans doute
cela fait "partie du mouvement". Curieux mouvement : la
politique en retard de cinquante ans sur la littérature, le
scientisme et le socialisme bourgeois qui s'attardent auprès du
néo-christianisme et du syndicalisme révolutionnaire marchant
la main dans la main ; les vieilles idées habillées de neuf, les
vieilles doctrines fraîchement repeintes. Drôle de mouvement.
Enfin il faut se persuader qu'on avance, malgré tout. Et on
produit. Ou du moins on travaille, ce qui n'est pas forcément
produire. On fait ce qu'on peut. On traduit beaucoup : tout
Strindberg, théfttre, roman, autobiographie ; une invasion
suédoise du domaine intellectuel anglais. On traduit Nietzsche
et Théophile Gautier (belle édition de bibliothèque) et Dostoiewsky dans une édition monumentale digne de lui et de
l'Angleterre. Et le Lys rouge d' Anatole France, à un shilling.
Peu de livres anglais. Et même parmi ceux-ci, la plupart,
(par exemple dans les séries à bon· marché qui s'appellent
Modern Biographies et Philosophies, ancicnt and modern) sont
comacrés à des étrangers. Un Tolstoï, un Verlaine, un Lafcadio
Hearn, un Paul Bourget {par l'abbé Ernest Dimnet, ce
remarquable interprète de la littérature française en Angleterre,
qui parle de Claudel et de Jammes aux lecteurs de la Fortnightly
Review) un Bergson, un Swedenborg, un Auguste Comte, etc.
1
La littérature anglaise est surtout représentée, à la Bomb-shop,
par Bernard Shaw, Chesterton, Conrad, Wells, Bennett et
quelques nouveaux poètes de la Poetry bookshQp. Voici une nouvvelle édition à bon marché de Erewkn de Samuel Butler, et le
dernier roman de Bernard Shaw An umodal socia/ist, enfin, sous
un uniforme simple et sobre de toile bleu foncé, les " petits
manuels philosophiques'' d' Arnold Bennett, parmi lesquels nous
distinguerons celui qui concerne particulièrement la littérature.
Villiers de l'Isle-Adam, écrivant au milieu des ténèbres du
Naturalisme, dédiait un de ses livres : "Aux chers indifférents."
Nous voilà sortis des ténèbres, ou du moins nous croyons en

NOTES

337

être sortis parce que l'idéalisme est, de nouveau, et pour combien
de temps ? à la mode. Et Arnold Bennett en profite pour
essayer d'expliquer, sérieusement, sans arrière-pensée, et simplement, comme il aborderait un passant comme on parlera't •
"d
'
1aun
vmsm e table, c~ que c'est que la littérature, aux chers indifférents. Il leur dit que la littérature n'est pas un passe-temps
comme le g~Jf ou la marche ; et qu'elle n'est pas non plus une
forme supé~ieure âu_ luxe, la suprême chose que s'offie un parven.u, quand 11 a réum autour de lui tous les signes extérieurs de la
richesse. Et pour développer le go0t des lettres chez les gens du
monde, _il indique deux bons moyens : commencer par l'étude
des classiques et comparer, mêler sans cesse leurs œuvres à la ·
·d·
vie
quotl 1enne. Il se donne la peine d'indiquer les
· d
éd" ·
pnx es
, 1t1ons courantes des classiques anglais, et dresse une liste
d o~vrze.s,~orm~t une bibliothèque anglaise assez complète, qui
rev1en ait a trois ou quatre cents francs seulement. Enfin il
recommande la lecture d'ouvrages philosophiques fondamentaux,
et a ce mot heureux : "L'assimilation d'un système équivaut
souvent, pour un homme littérairement aveugle, à l'opération
de la cataracte." En bon Anglais il recommande la lecture des
Premiel's Principes d'Herbert Spencer. Et, en passant tous
l~s problèmes les plus intéressants et les plus difficiles de l:esthétiq~e sont abordés, et parfois très justement et efficacement
traités (par exemple le problème du Style, où Arnold Bennett
se rencontre avec Benedetto Croce).
Ce petit livre est en même temps un document ass
.
,
.
ez
cuneu:x sur I état d'esprit du public et particulièrement d
public ~nglais contemporain. "La nation poétique par exce~
lence, dit Bennett, est précisément celle où la poésie est, actuelle:ent'. le_ p~us en défaveur." Et le dernier chapitre sur la
cap1tahsat1on mentale'' nous fait comprendre le mécanisme
psychologique de cette éxtraordinaire déperdition intellectuelle
qui nous étonne souvent chez les Anglais, qui lisent beaucoup
chez les Allemands, qui -li.sent davantage encore, et en général
l
11
u

,'t
'J'

�338

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez tous les peuples du Nord : ils séparent les livres de la vie;
ne savent pas voir que c'est la mÎ111e c/Jose.
C'e.;t ce qu' Arnold Bennett a essayé de leur faire comprendre,
dans ce petit manud. Mais, même s'ils comprennent, les
" chers indifférents " seront-ils convertis 1 Bennett commence
par dire que le don d'aimer les livres est le fondement de toute
culture littéraire ; et que c'est un " petit nombre de gens
p:issionnês" qui font et entretiennent les grandes réputation~.
"The passionate few." Combien peu, hélas ! Et comme vraiment l'art, et surtout la littérature est bien la chose d'une
aristocratie. (C'est du reste la seule façon possible d'être
vraiment populaire.)

V.L.

LETIRES ALLEMANDES
DER TOD IN VENEDIG par Tlwmas Mann (S. Fischer,
Berlin).
Cent cinquante pages; peu ou point d 1action. La Mor/ à
Ytnbt n'est que l'histoire d'un écrivain pris d'une nostalgie
sans nom sans but. Aschenbach fuit sa ville, sa maison, les
choses ran:ilières. Il fuit pour fuir, pour échapper à ses habitudes,
à sa règle, pour s'évader de lui-même. L'idéal qu'il s'était fait
l'emprisonne : il étouffe et part, à l'aventure. Echoué dans la
ville des lagunes, perdu dans la foule, la solitude, le rêve, !1 se
prend à la beauté d'un enfant blond, un Polonais de quinze
ans qu'il entrevoit à table d'hôte. La mort ~nlève Aschenbach
avant q,u'il ait échangé une parole avec Tadzio.
Plus encore que les Buddenbrooh et K/Jnigliche Hoheit ce
man est ciselé comme une coupe où mille arabesques s'enlacent
ro se dénouent sans jamais aboutir, creusent et r ~ u1sent
.
1a
et
précieuse matière qui prend une vie fabuleuse. Thomas Mann

NOTES

•

339

est en même temps qu'un des fouilleurs d'!me les plus raffinés,
un des rares stylistes de l'Allemagne contemporaine. Nulle
notation ne lui échappe, nulle ne le satisfait. Il s'est libéré de
cc mécanisme de l'habitude qui nous fait reconnaître dans
chaque objet un type, le classer d'un coup dans sa catégorie,
le qualifier d'instinct, d'un mot ... et passer. Thomas Mann ne
reconnaît pas : il découvre; au lieu de passer il s'arrête, appuie
son regard, longuement. Un visage des choses ne lui apparalt
point sans qu'aussitôt en surgisse un autre, qui contredit et
complète le premier. Tout être, toute attitude, tout mouvement, tout moment a sa qualité singulière, unique. L'observateur pour la traduire multiplie les adjectifs. C'est moins
l'épithète rare qu'il poursuit, que l'épithète juste. Elle lai
échappe au moment où il la croyait tenir : il se repent, se
reprend, jusqu'à ce qu'un qualificatif en modifie un autre, le
contrôle, le contrebalance. Venise " wundersame Stadt" ne
suffit point : c'est "wunderlich-wundersam" qu'il faut dire.
L'éther n'y est pas seulement bleu, mais "von einer silbrigflirrenden Blaue " mêlé au "weisslich-seidiger Glanz " du
lointain. Tous les mouvements de l'ime, toutes les nuances de
la passion tiennent en un geste muet, secret, qui les suggère
comme un symbole : "es war eine bereitwillig will lcommen
hcissende, gelassen aufnehmende Gebllrde ". L'oisiveté de la
vie de plage n'a pas seulement la grace légère du plaisir après
l'elfort : c'est un loisir ordonné, une détente où l'on sent aussi
le bienfait de la règle qui continue d'y régner doucement :
"eine leicht geordnete Musse."
Si le style est tel, ce n'est pas seulement parce que Flaubert
sans doute a passé par là, et Goethe, ou non plus parce qae
l'auteur croit, au rebours de ses compatriotes, que c'est un
métier de faire un livre comme de faire une pendule. Le
rythme du verbe n'est autre ici que celui de la pensée,
l'alternance de la passion et de l'anti-plssion, du flux et du
reflux. Sous les traits d' Aschenbach nous découvrons l'auteur et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sa double nature; l'énigmatique conflit est celui des forces
d'expansion, sans cesse réprimées, avec les forces de rétention,
sans cesse entraînées. Thomas Mann aurait, dit-on, une goutte
de sang créole : quelque chose d'étrange en tout cas met dans
l'œuvre de cet Allemand une flamme singulièrement chaude,
une passion inusitée de la beauté sensuelle et plastique.
Il nous présente son héros comme le type de l'écrivain qui
met à écrire la rigoureuse probité qu'apportaient ses ancêtres à
remplir leurs fonctions d'administrateurs. Aschenbach discipline
son talent selon une tradition austère, avec la raideur de l'aristocrate prussien. Imagination, sensibilité sont tenues en lisière,
étroitement, pour les faire servir. Mais son héroïsme, tout
moderne, est celui de la faiblesse. Une génération amenuisée,
affaiblie par l'excès de culture et de pensée, ne peut compter
pour triompher sur les coups éclatants du génie. Elle se défie
de s~ impulsions, tient de ses forces un compte avare, et
s'astreint à une hygiène qui défend tout gaspillage, calcule
tout élan. Son symbole n'est plus le Laocoon puissant encore et
superbe de Lessing, mais le St Sébastien qu'on nous montre
transpercé de flèches, contenu lui aussi et viril, d'une virilité adolescente pans la douleur. Sa royauté, toute spirituelle,
est celle des surmenés, des accablés d'aujourd'hui qui à la
limite de l'épuisement se maintiennent debout; son énergie,
sans rien de dru ni de puissant, est celle des nerveux "capables
par l'exaltation de leur volonté et une sage économie de leurs
moyens, de tirer d'eux, un temps, les effets de la grandeur."
Un jour vient où la trépidante et frêle machine sous le
bouillonnement intérieur éclate. Les forces obscures dont la
puissance explosive décuple d'avoir été contenue, se font jour
dans un tumulte dionysien. Raison, volonté, s'abandonnent,
digues brisées, au torrent de _la passion, au flot trouble du
rêve. Aschenbach touche à cette heure indécise de la quarantaine où il faut que l'être se renouvelle ou se réduise. Un rien
détermine la crise. C'est pour avoir entrevu un étranger dont

NOT.ES

341

la figure évoque l'idée d'inconnu, de vie toute neuve et jamais
vécue, qu'un soir de lassitude il fuit, comme Tolstoï comme
autrefois Goethe. La chimère désormais le maîtrise. L'homme
ne s'appartient plus. Etranger à son propre destin il va dans
une demi-fièvre. La réalité qu'il servait autrefois avec une
h~milité ,relevée de to_ute sa fervente acceptation, il continue
bien de 1accepter. Mais entre cette réalité et lui il n'est plus
de lien que celui du rêve. Lucide, la conscie:ce enregistre
encore les sensations; mais entre celles-ci plus de subordination
plus de hiérarchie : elles s'imposent anarchiques et fatales.
faut les parfums du parc, la ronde des astres, le murmure de la
~er et de la nuit ~our donner un sens au désir du poète, qui
n est plus son désir, pour "commenter son âme", qui n'est
plus son âme.

1i

Non que le réel se perde pour Aschenbach dans une fantasmagorie falote. Les détails au contraire s'accusent avec une
netteté presque douloureuse, comme pour l'œil d'un malade.
La grimace d'une ruine d'homme, déguisé, fardé, mêlé aux
adolescents en fête dont il mime les jeux, le poursuit jusqu'à
!'obsession. Le tragique ici est plus grand que nature, ou plutôt
il est hors nature. L'apparition, plastique et vraie jusqu'à l'exas~ration, gar~e tous les attributs du réel, et pourtant par un
Incompréhensible dédoublement, par une insensible déformation
des proportions, elle participe d'un monde imaginaire où la
matière se joue des lois pltysiques. C'est le fantastique de
Hoffinann, l'hallucination en plein midi. Il n'est plus dès lors
pour l'œil qui regarde de réalité banale. Le gondolier farouche
qui refuse d'aborder est grand comme le destin. Venise,
l1Mtel, la plage n'apparaissent que sous leurs aspects les moins
" ar t·1st es, " 1es p1us nécessa1res,
·
·
en brèves notations,
et pourtant
leur réalité la plus vulgaire laisse à deviner. Quelque chose
P!~ne. ~ans le silence, dans le bruit des fêtes, quelque chose
d 1nsamssable comme l'odeur fade de la mort qui passe dans
l'air salé, comme la peste (_{Ui rôde dans les rues éclatantes et

�342

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sordides. Dans la ville, dans le printemps inquiet, dans le cœur
d' Aschenbach, vie et mort se melent, mystérieusement. Avec
son col marin, son ruban écarlate, ses pieds nus qu'il pose dans
le sable, aussi gracieux qu'Eros, Tadzio c'est la beauté, dont
l'univers s'est servi pour traduire la vie spirituelle, et c'est
aussi l'infini de l'aspiration décevante. Il est la forme dont l'esprit
avait besoin pour se révéler aux regards et atteindre à sa
perfection ; mais il représente aussi quelque chose par delà la
perfection : la " Sehnsucht, " le désir inapaisé, inapaisable,
la soif que l'on a de sa soif: Aschenbach meurt en tendant les
bras vers l'évocation si proche et si lointaine.
La beauté à laquelle Aschenbach aspire, tout l'art de Thomas
Mann lui-meme y · tend : " N'est-ce pas la meme volonté
obscure et familière qui du fond de l'univers a fait jaillir à la
lumière la forme plastique de Tadzio, et, de la pesanteur marmoréenne du langage, l'œuvre de }'écrivain ?... " La beauté est
divine, enseigne Socrate à Phaidros, car elle seule achemine à
la pensée. EJJe en est la forme unique, la seule que les sens
puissent saisir, la seule que l'esprit puisse concevoir et retenir.
" La pensée qui se résout toute en sentiment, le sentiment
tout entier devenu pensée, n'est-ce pas la fortune idéale de
]'écrivain 1" Ainsi s'affirme l'effort de l'auteur pour surmonter
le romantisme de l'inspiration et atteindre au style. Mais son
classicisme ne saurait s'accommoder des formes toutes faites.
C'est s(Jfl harmonie, c'est S(Jfl équilibre, chaque jour atteint et
chaque jour rompu, que recherche le poète " condamné à la
folle aventure de son cœur." Le livre se ferme sur un doute
et un espoir : "Il semblait à Aschenbach que le pile et gracieux
psychagogue lui eftt fait signe, l'eftt précédé, avec un sourire, la
main tendue vers le lointain plein de promesse et de démesure... "
Y faut-il voir le destin de Thomas Ma_nn, plus encore celui de
l'Allemagne littéraire actuelle? Quelque voie qu'elle suive,
Thomas Mann y aura marqué durablement son empreinte.

F. B.

NOTES

• ••
SEMMERING

191 z,

343

de Peter Altmberg. (S. Fischer, Berlin.)

Un livre de Peter Altenberg n'est pas un livre. On
songe involontairement quand on parcourt ces recettes de
"l'art de vivre
. " , aux Journaux
·
de modes. Peter Altenberg
entretient ses lectrices, au jour le jour, de ses nerfs, de son
régime, de SCll cravates. Ou plutôt il en a entretenu les hôtes
du sanatorium d'hiver au Semmering. A 1000 m. d'altitude
ses soins se sont partagés entre les élégantes, les jeunes filles
de quinze ans, quelques hommes aussi qui l'ont sacré l'arbitre
du bon got1t. Le gant de crin idéal, l'usage du tamar indien
grillon, de l'eau froide et de l'eau chaude, la façon d'offrir du
champagne, des fleurs, et de les accepter, l'attitude à garder
quand on est jolie et qu'on traverse les Alpes en chemin de fer
en compagnie d'un poète viennois, les relations esthétiques entre
les fourrures et le teint de la peau, entre la nuance du loden
que l'on porte et le gris des roches ou des brumes, tout cela
Peter Altenberg l'enseigne en brefs dialogues, par aphorismes.
On lui a fait en Allemagne la réputation du plus raffiné des
esthètes,de celui qui sait voir les valeurs précieuses,donner Je ton
sans pédanterie. A cinquante-trois ans il n'est pas hors de page. Il
demeure l'enfant gâté, impertinent et cllin, qui raffole de la
femme, des roses, des poses ; le gourmet de qui on apprend à
savourer la vie, par petites gouttes, délicatement, sans danger.
Il jouerait en France un personnage difficile. Les esquisses
d'une page, de dix lignes, où il prétend faire tenir la vie en sa
quintessence perdraient à la traduction tout leur charme subtil.
En allemand eJles se lisent. On les aime pour leur grâce puérile,
pour cette légèreté qui repose de la métaphysique ordinaire. De
la "Welt- und Lebensanschauung" qu'on n'évite ni dans Je
moindre roman, ni dans la plus petite réforme de couturière il
reste ici tout juste de quoi amuser le lecteur qui retrouve,
ingénieusement cachées dans la trame, des idées chères à Nietsche.

�344

LA NOUVELLE REVUE FRANÇATSE

Ils reposent des surhommes, ces lointains disciples dont l'aristocratisme s'ingénie à régler les menues choses de la table, de la
toilette, de la promenade, de la conversation. On sait la sensibilité exaspérée du Maître qui ne souffrait ni les lits de plume
saxons ni les boulettes allemandes. Il liait les petites causes aux
grands' effets. Les aspirants à la culture ne s'attachent qu'aux
petits effets. Mais ils se sont, en bons Allemands, trouvé une
doctrine, une exégèse qui les dispense de la doctrine, et en Peter
Altenberg une illustration vivante, qui les dispense de l'exégèse.

F. B.

345

LES REVUES

Le bruit court que Beethoven perd du crédit auprès des
jeunes musiciens. M. Alfredo Casella, dans un article sans
ménagements paru au numéro de Juillet de la REvux SuoAMÉRICAINE nous expose le cas :
Alors qu'il y a seulement dix ans, écrit-il, tous les mus1c1ens et
dilettanti étaient prosternés sans exception devant le Dieu formi-

dable et intangible, voici qu'aujourd'hui un certain nombre de
jeunes esthètes osent dire tout haut que Beethoven n'était pas le
stul tt unique musicien, et même qu'une bonne partie de ses œuvres
est de qualité musicale inférieure, et que leur beauté n'apparait plus
distinctement à ceux qui n'ont pas la foi de charbonnier de leurs
pères. Inutile d'ajouter que ces jeunes esprits (auxquels je m'honore
d'appartenir) voient leurs idées accueillies avec une parfaite mauvaise
grice par les critiques et le public.

Quelles sont les raisons de cette rétractation ? La première,
selon M. Alfredo Casella,. est l'abus qu'on a fait un peu
partout, dans ces dernières années, des œuvres beethoveniennes.
Ce sont surtout, dit-il, des œuvres "populaires·".
La solidité et la clarté de la construction, la force et la richesse
de la rythmique, la simplicité et la carrure du ml/os, et enfin l'indigence de l'harmonie expliquent aisément qu'une telle musique
animée souvent par le souffle tout-puissant du génie, soit si accessible
aux foules.

Et aussi bien Beethoven serait "aimé pour ses. défauts bien
plus que pour ses qualités". M. Casella "a acquis peu a peu cette ·
conviction en observant l'attitude des différents publics devant
les œuvres de Beethoven".

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il pla1t aux foules surtout par sa fréquente vulgarité, sa mélodie
d'essence parfois triviale et invariablement symétrique, et par sa
pauvreté harmonique. C'est ainsi que 1a Pasklrale, œuvre dont la
seconde moitié est absolument ratée, est beaucoup plus populaire
que l'adagio de l'op. 106 ou que l'arioso de l'op. 110, qui sont
cependant deux des points culminants de la musique. C'est ainsi
que le public aime sensiblement moins que d'autres symphonies la
septième, qui est pourtant la plus parfaitement belle. C'est ainsi
qu'il préfère (sans oser l'avouer) l'insipide Pathétigut aux extraordinaires dernières Son a tes. etc. etc.

Si Beethoven qui ne vieillit point" pour le grand public",
aurait vieilli pour les artistes, ce serait que :
De tous les éléments qui composent une· œuvre d'art, le dernier
à vieillir est la part de beauté puremmt artistique que contient tette
œune, et non point son sentiment. Celui-ci, reflet toujours d'une
époque, est irrémédiablement condamné, par l'évolution des hommes
et des choses, à perdre peu à peu son action, tandis que la fantaisie
inventive de l'artiste créateur possède une durabilité qui varie en
raison directe de sa richesse.
Or, déciare M. Casella, Beethoven ne fot pas un très grand
musicien. Certes, il n'est pas facile d'assigner des bQrnes à la musique;
mais il est indiscutable que la beauté beethovenienne est d'ordre
extra-musical. Avant Beethoven, les musiciens ne cherchaient qu'à
écrire de la musique, aussi belle que possible, sans exiger d'elle autre
chose que de la sonorité. Avec Beethoven, la pensée philosophique
commence à s'introduire dans l'art des sons. De gros nuages noirs
obscurcissent le ciel paisible et serein de Haydn et de Mozart. Et la
douleur, qui devait prédominer dans toute la pensée humaine du
x1x:e siècle, remplace la douce et enfantine joie du siècle de Louis XV.
S1 Weber et Schubert, génies de moindre envergµre que Beethoven,
mais combien plus musiciens et artistes, continuent à se préoccuper
davantage de musique que de philosophie, on ne les écoute pas...
Il fut un grand penseur, bien plus qu'un grand musicien, et dans
notre époque qlli réagit si violemment contre le romantisme disparu,
nous écartons un sentiment mort pour nous, afin de n'admirer que

LES REVUES

347

la beauté artistique, laquelle, chez Beethoven, est malheureusement
de beaucoup inférieure à l'intention philosophique.

M. Alfredo Casella conclut en ces termes :
Que Beethoven ait été doué d'un puissant génie, nul ne songe à
le contester. Qu'il ait infiniment élargi les possibilités musicales,
cela est non moins certain, Et on peut ajouter que sa venue était
nécessaire pour réagir contre l'esprit irritant, étriqué et frivole qui
aurait, sans aucun doute, continué l'œuvre de Mozart.
Mais surtout, il faut déplorer la surdité de cc grand homme, qui
atrophia en lui toute sensualité sonore et nous priva cruellement de
l'évolution technique que l'on pouvait attendre d'un musicien de
sa trempe.
Ne confondons donc plus l'homme et l'artiste. L'hoinme fut
incomparablement grand et il sera toujours un des plus admirables ,
exemples de ce que peut la volonté humaine contre la destinée.
Mais que la valeur morale de l'homme ne masque pins à nos yeux
les défauts de l'artiste ; n'oublions pas qu'il fut un génie fort inégaL

Nous n'avons pas qualité pour discuter techniquement la
thèse de M. Alfredo Casella, encore que nous la jugions
excessive. Mais comme nous avons reproduit s• arguments,
nous accueillerons la réplique que ne manquera pas de leur
opposer quelque musicien " beethovenien " - s'il en reste.

•••
Encore la tradition : M. Raoul Narsy étudiant le dernier
livre de M. Anatole France, la R.évolte des Anges, relèye une
singulière contradiction entre le classicisme de la forme ·et
l'anarchie romantique du fond (l'OccIDEN'.I', N° de Juin) ;
On ne peut se retenir de faire ici une réflexion. Il est constant
que, parmi les écrivains contemporains, l'auteur de Thals est l'un
de ceux qui rendent témoignage pour la culture classique, qui lui
doivent le plus et qui lui demeurent le plus fidèlement attachés.
C'est sa méthode, sa tradition, le commerce de ses maîtres qui ont

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

modelé l'intelligence de M. Anatole France, formé son jugement et
son goût. Pourtant, ni cette initiation, ni cette di~cipline, ni ces
modèles n'ont empêché qu'il ne donnit dans ces subvers'.~ns d~nt
on fait le propre du délire romantique. Alors. même. qu ~l collige
son r~rgilius nauticus, M. Bergeret montre déJà ce libertinage de
l'esprit, ce criticisme corrosif qui n'épargnent encore croyance~
institutions ordonnances sociales, que par l'effet d'une moquerie
supérieure 'et d'une indulgence dédaigneuse. Il y avait déj~. de
l"anarchiste dans ce dilettante souriant ; et c'est, en définmve,
l'anarchiste qui a prévalu. Dès lors le censeur des lois est devenu
l'ennemi des lois . l'ironiste détaché, un attiseur de discordes, le
prêtre fervent des Muses, un agresseur plein de violence et d'invectives. Je l'ai dit naguère ici même : M. Anatole France est un
sceptique qui s'achève en sectaire. Il a simplement tour~é cont~_e
son passé, contre sa tradition, contre son ordre, les qualités .qu 11
tient d'eux. La culture classique contredit ici l'ordonnance classique.
Elle n'évite donc pas automatiquement de verser dans l'anarchie.
Et il arrive qu'elle la serve au lieu de la combattre.
Les courtes réflexions de M. de Gourmont que nous trouvons
au numéro de Juin des

MARGES

remettront au point la question.

Nous en transcrirons quelques unes :
La tradition est une longue chaîne aux anneaux alternés d'or et
de plomb. Vous n'acceptez pas toute la tradition ? ~a tra~ition .est
donc un choix et non un fait. Considérée comme fa1t, ce n est qu un
amas de tendances contradictoires.
Dès que l'on choisit, on fait un acte de critique arbitraire.
On est toujours tenté d'imiter qui l'on aime,. quand on n'aime
pas assez. Pousser l'amour jusqu'à l'admiration : l'admiration
décourage.
Au fond, tout est vain en littérature, hormis le plaisir littéraire,
mais le plaisir littéraire dépend de la qualité de la _sensibilité. ~o~~es
les discussions viennent mourir contre ce mur qui est la sens1bihté
personnelle et qui, chair du côté intérieur, est un vrai mur de pierre

LES REVUES

349
du côté extérieur. Il y a un moyen de le tourner, mais vous ne
connaissez pas le secret.
Nous avions mis l'art au-dessus de tout et il faut qu'il y reste,
malgré ceux qui voudraient le remplacer par des opinions. Je mets
dans mon sac Candide et Reni. Emportez dans le vôtre la blague de
Voltaire et la foi de Chateaubriand : je n'en ai que faire.
C'est bien cela. Nous ne prétendons rester étrangers à rien,
mais nous ne remplacerons pas l'art par des opinions.

•••
Nous empruntons à un article important publié par M. Paul
Claudel dans le FIGARO du 14 juillet, ces considérations " sur les
rapports possibles de la religion catholique et du théâtre" :
L'attitnde communément attribuée à l'autorité ecclésiastique sur
cette question est celle dont on voit les raisons, d'ailleurs fortes,
dans la fameuse et admirable lettre de Bossuet au P. Caffaro.
Oserai-je dire cependant que, malgré les textes imposants sur lesquels l'évêque de Meaux appuie son opinion, j'y vois une manifestation particulière de cet esprit défensif de retranchement et de
retrait qui fut celui de notre gallicanisme ? L'idée vraiment catholique, c'est-à-dire universelle, c'est que l'homme, tel qu'il est sorti
des mains de son auteur est bon (la Genèse dit même très bon),
qu'aucune de ses facultés, et pas plus l'imagination et la sensibilité
que les autres, n'est en elle-même mauvaise. Ce qui est mauvais,
c'est le trouble et le dérèglement qui, à la suite du péché originel,
se sont introduits dans ces mêmes facultés. L'hérétique est toujours
l'homme qui porte atteinte à l'intégrité de la nature humaine, qui
tantôt nie la liberté et tantôt la grâce, tantôt la chasteté et tantôt le
mariage, tantôt le droit et tantôt l'autorité, et toujours nous appauvrit de quelque chose. Quand Pascal, par exemple, à la suite de
Montaigne, calon;mie la raison humaine, condamne dans leur
racine des sentiments inhérents à notre nature et aussi justes que la
reconnaissance des bienfaits reçus, il parle en hérétique. L'esprit de

�35°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'Eglise n'est pas un esprit de défensive, c'est un esprit de conquête,
Rien de ce qui est humain ne lui est étranger, pas plus l'art que le
reste, et pas plus l'art dramaùque que les autres. Elle est venue,
suivant la devise du grand Pape qui nous gouverne, pour instaurare
omnia in Christo. Non pas pour rien détruire (que le mal), mais pour
tout porter à son dernier point de perfection.

•••
La CRITIQUE INDÉPENDANTE du 1er juin publie un judicieux
article de M. Gaston Sauvebois sur le cas d'un jeune théàtre
qui pensait pouvoir compter sur l'appui des grands journaux.
On sait quelle réponse il reçut :
"Certes, notre critique dramaùque est absolument libre de parler
des œuvre,, comme il lui convient. Nous respectons trop la critique
et ses droits pour lui imposer aucune opinion. Mais il faut qu'un
journal vive. Or, aujourd'hui, un journal coClte cher. Quoi que vous
disiez et malgré vos excellentes intentions, votre théâtre n'est pour
nous qu'une entreprise commerciale. Vous cherchez à gagner de
l'argent avec, peu ou beaucoup, qu'importe ! Si nous parlons de
vous, nous vous faisons de la réclame, et d'autant plus que nous
serons obligés d'en dire du bien. Il est juste que nous vous faisions
payer ce que cette réclame nous coCltera. Sachez bien que nous
remplissons toujours notre journal. Les arùcles payés ou les annonces
ne nous manquent pas. Vous favoriser en vous accordant une place
gratuite dans notre journal, ce serait donc nous priver d'un gain
dont nous avons besoin. Car, je le répète, un journal coClte cher.
Vous méritez, certes, tous les encouragements, vous méritez qu'on
vous soutienne et croyez bien que si... Mais nous ne pouvons pas.
D'ailleurs tous les théâtres ont compris... et ils en passent par là.
Notre critique dramaùque ne se rendra à vos premières que si vous
avez conclu avec nous certain engagement... certain abonnement..."
Le directeur du jeune théâtre avait compris, même avant de venir.
M . Sauvebois conclut ainsi :
Eh bien, nous posons ce cas, et devant le public et devant les

t

LES REVUES

35 1

diverses associations de la critique, aussi bien dramatique que littéraire et qu'artistique, car ce sont partout les mêmes procédés, les
mêmes affaires.
Pour le public, rien de douteux ! L'assemblage des propositions
édifié par le directeur du journal ne ùent pas debout. Le contrat est
violé. Le public achète son journal pour être renseigné. Il doit être
renseigné.
Quant à la critique, c'est de son existence même qu'il s'agit. On
se doute bien qu'un journa~ payé par un théâtre, ne peut pas dire
ce qu'il pense des œuvres jouées sur ce théâtre. Sa conscience est au
tarif. Et quelle liberté est celle de son art, puisque le jeune théâtre
dont nous parlons, jouant un chef-d'œuvre, èt ça lui est peut-être
arrivé dans la saison qui se termine - il lui est interdit, à lui
éritique, d'en avertir le public ?
Il y a certes de la narveté, aujourd'hui, à s'étonner cle ces mœurs.
Nous nous en étonnons cependant. Et nous posons le cas devant
toutes les associations de critiques.
Créées et organisées pour la défense des droits de la Critique et

des intérêts professionnels, elle, ne peuvent pas ne pas s'émouvoir.

•• •
MKMINTO:

- Lu Ecrits Français (5 juin) : "Le roman comique d'un
converti", par Léon Bloy.
- Lu Marches de l'Est (juin): "La vieillesse de M. France",
par André du Fresnois.

-

Le Jardin Fleuri (avril):" Bernard Combette", par Pierre

Mille.

-

La _Revue Fra11co-Wallonne (juin) : " François Millet",

par Romam Rolland.

- La Revue Critifue des Idées et du Livres (10 juin) : "Les
poètes et le néo-classicisme", conférence faite au Théitre du
Vieux-Colombier, par M. Henri Clouard.
- La Revue Bleue (20 juin) : "Le Greco, ses yeux, son
automatisme graphique", par le Dr Philippe Tissée.

�352
-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lts Cahiers Yaudois (5• Cahier)

1

"La République de

Genève ", par Alexandre Cingria.
- Poème et Drame: "La musique poly-harmonique et Alfred
Casella", par Emile Vuillermoz.

-

Les Cahiers d'Aujourd'h1ti: "Un lied", de Schonberg.

LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

Imp. SALNTl&gt; CATHERINE, Quai St-Pierre, 12 1 Bruges (Belgique).

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1914, Tomo 12, Julio-Agosto</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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LA NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE
La Nouvelle Revue Française rompt aujourd'hui le
long silence auquel la guerre, en dispersant dès le premier
jour ses collaborateurs, l'a forcée.
Ce silence, bien qu'elle ne s'y soit pas délibérément
obligée, bien qu'il n'ait pas été de sa part une attitude,
elle ne le regrette pas. Entre autres avantages, il aura eu
celui de lui permettre un examen de conscience approfondi
et une compréhension plus nette des fins qu'elle avait
jusque-là poursuivies peut-être un peu à tâtons.
. La Nouvelle Revue Française a été fondée au début de
1909 par un groupe de sept écrivains : André Gide,
Michel Arnauld, Jacques Copeau, Henri Ghéon, André
Ruyters et Jean Schlumberger, qu'unissaient, en même
temps qu'une étroite amitié, de communes préoccupations
. esthétiques. A vrai dire, ce ne fut pour annoncer aucun
évangile littéraire ni pour proclamer l'avènement d'aucune nouvelle école qu'ils sentirent le besoin de se rapprocher et de créer une revue. Ils avaient passé l'âge
des enthousiasmes absolus, et d'ailleurs leur tempérament ne les disposait guère à jamais croire que le Beau se
pût enfermer dans une formule exclusive, ni qu'il en pût
automatiquement découler. La Nouvelle Revue Française,
I

�r _______u_._A~. N. L
BIBLIOTECA

z

CENTRAL-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans leur esprit, devait être sùrtout un terrain propice
à la création, qu'une critique intelligente maintiendrait
constamment ameubli. Plutôt qu'à poser des axiomes
et au'à prescrire des règles, ils songeaient à écarter les
broussailles de toute sorte, j'entends les préoccupations
d'ordre utilitaire, théorique ou moral, qui pouvaient
gêner ou déformer la végétation spontanée du génie
ou du talent. Si l'on préfère, ils rêvaient d'établir, dans le
royaume de la littérature et des arts, un climat rigoureusement pur, qui permît l'éclosion d'œuvres parfaitement ingénues.
C'est le même programme que se propose aujourd'hui
1e groupe considérablement grossi, mais toujours pareillement inspiré, des collaborateurs de la Nouvelle Revue

7-A

~~
~F.A~~

r-,~,q

dctëëvu.k

t

Française.
La guerre est venue, la guerre a pass_é. Elle a profondé-

ment bouleversé toute chose, et en particuliernos esprits.
Elle a remis chacun de nous au creuset et a recomposé à
plusieurs d'entre nous une âme véritablelllt!nt nouvelle.
Plus d'un osera hri rester à jamais recoJD1aissant de
l'avoir ainsi comme recommencé sur un nouveau et plus
parfait modèle.
Et pourtant, malgré cette refonte morale et psychologique qu'elle nous a fait à tous subir, nous revenons, plus
délibérément si c'est possible qu'autrefois, à notre
premier dessein. NO'tlS voulons refaire une revue
désintéressée, une revue où l'on continuera de juger
et de créer en toute liberté d'esprit, non pas cc comme
si rien ne s'était passé», mais en continuant de n'obéir,
dans chaque ordre, qu'à des principes spécifiques.
Si '.l'on nous demande ce qui peut bien nous encou•

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3
rager dans une intention que certains trouveront peutêtre déplacée, c'est, dirons-nous franchement, qu'une telle
revue nous apparait autant que jamais indispensable,
c'est que la guerre a pu changer bien des choses, mais
pas celle-ci, que la littérature est la littérature, que l'art
est l'art. Elle a pu peut-être - c'est à vok -diminuer
encore leur importance dans les préoccupations des
hommes ; elle n'a pas pu modifier leur essence. Aujourd'hui comme hier, et malgré des millions de morts, il
reste vrai qu'une œuvre est belle pour des raisons absolument intrinsèques, qu'on ne peut démêler que par une
étude directe, que par une sorte de corps à corps avec
elle. Aujourd'hui comme hier, et malgré des monceaux
de ruines, il reste vrai que la création artistique est un
acte original, que créer c'est peut-être avant tout ne rien
sentir, ne rien vouloir d'autre que ce qu'on fait.
Aujourd'hui, par conséquent, comme hier, et malgré les
scrupules qu'on serait tenté d'éprouver, il reste nécessaire de purifier et de maintenir exempte de toute
influence étr!lllgère, l'atmosphère esthétique.

Et après tout, est-ce bien là une entreprise aussi intempestive qu'il peut sembler au premier abord ? Est-elle
dans un antagonisme aussi net qu'on pourrait le croire
avec les nécessités et les convenances de notre époque ?
Je me demande si l'âge où nous entrons n'a pas besoin
au contraire, d'abord, d'une certaine gratuité.
A côté de son action régénératrice, il ne faut pas
en effet oublier les méfaits immenses de la guerre.
Un des plus graves est peut-être d'avoir préoccupé
les esprits ; elle s'est mise à leur dicter toutes leurs

'

f

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

4
pensées; ils n'ont plus rien trouvé tout seuls; ils ont
cessé de pouvoir même regarder un objet devant eux;
non pas ce qu'il était, mais ce qu'il devait être : voilà
seulement ce qu'ils ont vu.
Tous ont subi ce que Maurras appelle, dans un autre
plan, la« mon-archie » de la guerre. Bien plus terriblement
que par l'amour, toutes leurs idées ont été tournées dans
un seul sens: celui où il fallait s'avancer pour vaincre.
L'instinct de création lui-même, qui est pourtant abrité
au plus épais, au plus résistant de l'esprit, a reçu je ne
sais quelle obscure déviation ; toutes ses inventions pendant cinq ans ont été viciées dans leur germe. Qui
pourrait citer une seule œuvre vraiment ingénue, une
seule tige qui soit montée bien droit ?
Notre dessein est de travailler dans la mesure de nos
moyens à faire cesser cette contrainte que la gu~rre exerce
encore sur les intelligences, et dont elles ont tant de mal
à se débarrasser toutes seules.
Notre tempérament tout d'abord nous y pousse.
Dans l'ensemble nous ne sommes pas gens d'action ;
nous ne nous entendons pas principalement à vouloir
et à obtenir. Si nous sommes doués pour quelque chose,
c'est bien plutôt pour penser, pour sentir avec justesse,
pour créer avec sincérité. Nous avons traversé la guerre
avec un minimum d'ambitions et d'illusions. Nous n'avons
jamais été de ceux qui arrangeaient les événements par
l'esprit.
Loin de nous la tentation de nous en vanter. Mais nous
penso:qs qu'une telle disposition peut devenir précieuse
aujourd'hui qu'il s'agit non plus de vaincre, mais de rendre

5

à la pensée sa spontanéité et sa pertinence et de reconstruire la vérité. On voit en tout cas comment elle nous
dévoue fatalement à lutter contre ce qui subsiste de l'exigence de la guerre sur les esprits.

Mais si notre naturel même ne nous encourageait pas
à cette œuvre de redressement des idées, je prétends que

le plus étroit patriotisme nous en ferait un devoir. Oui
je le dis parce que je le crois, c'est la France elle-mêm;
qui appelle de tous ses vœux, qui réclame, qui nous imp_os_e comme premier devoir la détente de l'obligation
c1v1que d:3-11s l'~rdre de la pensée. Elle ne veut plus que
son prestige soit la seule raison de toutes les idées que
nous formons. Elle ne le veut plus, pour sauvegarder justement son prestige.
Car de quoi a-t-il toujours dépendu si ce n'est de sa
faculté de penser et de créer avec désintéressement ?
Par quoi_ la F~ance a-t-elle été grande jusqu'ici dans le
monde, si ce n est par son inégalable, par son invraisemblable, par sa paradoxale sincérité ?
Nous sommes le peuple le plus vrai qu'il y ait sur la
terre. On peut nous trouver durs et batailleurs, on peut
nous :eproche: notre humeur souvent méprisante ou
agr~ss1ve. Mais nous restons insurpassables pour la
vént~ du sentiment et pour la promptitude de l'expression. Les Russes peut-être ont dit des choses plus
basses, plus secrètes que nous n'avons osé; mais toujours
amalgamées avec du mensonge, tout au moins avec
du rêve. Notre littérature est la plus pur l
1
d'
e, a pus
ecantée de toute hypocrisie qu'aucune nation puisse
produire.

�6

LA NOUVELLE REVUE FfuiliÇAISE

C'est pourquoi le joug de la guerre, qui, pour tous les
peuples fut pesant à porter, n'en a tout de même écrasé
et déformé aucun an même degré que nous. Aucun n'a
été par la guerre aussi loin détourné de son génie que
nous. Et s'il est vrai qu'on ne prend toute sa grandeur
qu'en obéissant à son gérue et qu'en épanouissant ses
vertus naturelles, il est pressant, pour la plus grande
gloire de la France, que nous recommencions à ne plus
penser uniquement · à cette gloire, que nous ne nous
laissions plus obséder par elle et que nous dirigions de
nouveau sur le monde un regard parfaitement dépouillé.
Pour achever notre triomphe, il importe que nous nous
montrions de nouveau capables de nous écouter nousmêmes, au lieu de tout ce bruit qui se fait hors de nous,
et dont le rythme voudrait régler encore celui de nos
pensées.
La Nouvelle Revue Française veut devenir l'organe
spéculatif, au sens le plus général.du mot, dont la France
a plus que jamais besoin. Elle se propose avant tout,
d'attendre et d'accueillir les produits naturels de notre
inspiration. On trouvera dans ses pages, le minimum de
volonté et d'intention, le maximum de réalité et d'évidence.

***
Et pourtant il ne faut pas non plus que, par trop
d'insistance sur ce point, j'aille faire croire qu'elle répudie
toute règle de pensée et qu'elle entend s'interdire
toute conception définie et toute prédilection. Des
idées spontanées ne sont pas forcément des idées vagues.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

7

L'effort pour ne pas se laisser gouverner par des exigences
extérieures n'est pas le l'enoncement à toute tendance.
Au cootraire, dirais-je même. Si nous voulons n&lt;1as
axracher à l'esclavage intellectuel où les événements
tendraient à nous réduire, c'est essentiellement pour pouvoir manifester des convictions, des aspirations précises.
Rien ne nous est plus étranger que cette indifférence
qu'on voit à tant de recueils, qui se contentent de recevoir
la copie, comme une citerne reçoit la pluie.
Déjà dans le passé, ce qu'on aimait dans la Nouvelle
Revue Française, c'est qu'à côté d'une parfaite ouverture
d'esprit elle savait montrer du goût et des préférences.
On lui devinait des opinions. Elle avait des idées de derrière
la tête. En même temps qu'elle savait se rendre sensible
comme un microphone aux moindres bruissements de
la Beauté, tout de même elle la cherchait dans la direction
d'où elle devait venir.
Aujourd'hui, plus que jamais, nous avons l'intention de
faire œuvre critique, c'est-à-dire de discèrner, de choisir,
de recommander. Tout an moins en ce qui concerne l'art
et la littérature, nos idées sont parfaitement déterminées,
Nous pensons apercevoir une direction où l'instinct
créateur de notre race, aussi neuf et aussi hardi que
jamais, est en train de s'engager.
·
Nous tâcherons de définir cette direction. Ce ne sera
pas l'œuvre d'un jour, car, comme font ce qui participe
réellement de la vie, elle est fort complexe et ne peut
être précisée que -par touches successives.
Nous essaierons de -faire sentir au lecteur que l'âge
esthétique qui a commencé avec le Romantisme est aujourd'hui, en faît, et malgré certaines survivances, corn-

�8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plètement révolu. Nous ferons apparaître le Symbolisme
et tous ses dérivés comme de simples moyens, désormais
impuissants, de multiplier in extremis les chances de vie
du Romantisme et de lui procurer encore quelque temps
une sorte de respiration artificielle.
Plus simplement, nous tâcherons de déceler ce qu'il y
a de périmé dans la culture des moyens d'expression pour
eux-mêmes, indépendamment de leur valeur signifiante,
dans les recherches purement musicales en poésie, dans la
présentation lyrique des faits, dans la fixation directe
des états de la sensibilité, dans la manière, sil'on peut dire,
globale d'exprimer la réalité psychologique.
Nous dirons tout ce qui nous semble faire prévoir une
renaissance classique, non pas textuelle et de pure imitation, comme les disciples de Moréas et les écrivains de
la Revue Critique l'entendaient et la définissaient avant
la guerre, mais profonde et intérieure. Nous accueillerons
la revendication de l'intelligence qui cherche visiblement
aujourd'hui à reprendre ses droits en art ; non pas pour
supplanter entièrement la sensibilité, mais pour la pénétrer, pour l'analyser et pour régner sur elle. Quand on
songe au raffinement prodigieux que le Romantisme et
le Symbolisme ont introduit dans nos sensations,
quand on réfléchit à tout ce dont ils ont ·enrichi le cœur,
et quand on imagine l'intelligence venant inventorier ces
richesses et leur communiquer sa forme, quand on se
représente l'énorme amas d'impressions et d'émotions
accumulé par l'âge précédent peu à peu soumis à la pensée
claire, on obtient, nous semble-t-il, une vue vraiment
exaltante de l'avenir qui s'offre à nous. Nous le favoriserons de notre attente, nous lui donnerons notre foi et nous

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

9

l'aiderons par tous les moyens en notre pouvoir à se
changer peu à peu en réalité.

*• •
Une dernière indication.
Non seulement en littérature notre libéralisme n'aura
rien de commun avec l'indifférence, mais non plus en matière politique notre neutralité ne devra être confondue
avec un détachement et un dilettantisme que n~
sommes aujourd'hui unanimes à détester du fond du
cœur. Notre attitude sur ce point, parce qu'elle sort un
peu de l'ordinaire, a besoin d'être précisée en quelques
mots,
On voit des gens qui semblent persuadés que l'énormité
et l'atrocité des événements que nous venons de traverser
rendent désormais scandaleuse et impossible toute
position purement spéculative et obligent à ne plus se
proposer que des fins pratiques. On en voit d'autres au
contraire, plus rares, il est vrai-mais on trouverait parmi
eux plus d'un ancien combattant ....: qui, par timidité,
par répugnance pour les partis-pris, par lassitude souvent,
ou par héroïque dédain de ce qu'ils ont fait de plus admirable, affectent de ne plus attacher d'importance qu'aux
jeux de l'esprit et déclarent ouvertement se désintéresser
des affaires publiques.
Nous n'appartenons ni à l'une ni à l'autre de ces deux
catégories. J'ai assez dit plus haut le prix que conservait
pour nous l'indépendance de la pensée et des arts. Je
tiens maintenant à nous désolidariser formellement de
tous ceux qui considèrent que la guerre étant finie, il n'y

...

�IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

a qu'à n'y plus penser, et qui croient qu'on peut limiter
de nouveau le champ de ses préoccupations à la seule
esthétique. Non seulement un tel désintéressement
nous indigne ; mais encore il nous est impraticable. Pas
de tour d'ivoire. Et d'abord pour cette bonne et élémentaire raison que nous serions absolument incapables de
nous en construire une. Une force qui dépasse infiniment
nos forces nous tient rivés à l'actualité, nous inspire
même également à tous le besoin de contribuer personnellement à la solution des grands problèmes posés par
la guerre. Aucun de nous qttl ne sente une ardente envie
de travailler dans la mesure de ses moyens à la reconstitution de la patrie ; certa:ins même, je le sais, brulent
de mettre leur bonne volonté directement au serviee de
l'humanité convalescente.
Simplement nous prétendons ne pas tout mélanger. La
vigueur d'un esprit se mesure peut-être à sa capacité de
maintenir entre ses idées l'écartement qu'il y a entre les
choses qu'elles représentent. Nous avons l'ambition de
nourrir à la fois, conjomtes mais séparées, des opinions
littéraires et des croyances politiques parfaitement définies. Le seul point que nous nous défendions, c'est de
laisser les unes déteindre sur les autres, pensant que ce
ne pourrait arriver qu:à leur mutuel désavantage. La
seule faute que prévoie. notre programme serait de
consentir à leur contamination: mais nous n'y tomberons
pas.
Et si l'on objecte que nous nous assignons ainsi une
tâche surhumaine, impossible, on verra bien. Qu'on nous
fasse seulement crédit quelque temps. On verra bien si
l'esprit français est incapable aujourd'hui de ces dis-

LA NOUVELLE REVUE FRAXÇAISE

II

jonctions par lesquelles il a toujours manifesté sa force.
On verra bien si nous n'avons pas la ressource nécessaire
pour rester à la fois des écrivains sans politique et des
citoyens sans littérature.
Peut-être même essaierons-nous de donner dans la
revue la preuve de notre double indépendance d'esprit.
Je sais que plusieurs d'entre nous retiendront difficilement
leurs réflexions sur les événements actuels, sur le cours
qu'ils pensent leur voir prendre, sur le sens de la guerre.
Ce ne seront jamais tout à fait des professions de foi politiques: plutôt une sorte de critique et d'interprétation de
l'histoire contemporaine, mais à travers lesquelles forcément s'entreverra une couleur politique.
Si je refuse de la définir ici, comme j'ai défini tout à
l'heure notre couleur littéraire, c'est, il faut l'avouer
franchement, parce que je crains qu'elle ne soit plus indécise, ou si l'on veut, moins uniforme. Les accidents de la
guerre nous ont assez différemment modifiés et nous ont
persuadés, dans l'ordre dont il s'agit, de vérités assez
diverses. Nous ne savons pas encore si elles sont convergentes, ou même simplement conciliables. Nous avons
toutefois l'espoir qu'elles se complètent et qu'au fur et
à mesure que nous les exposerons ici, elles s'organiseront
entre elles, comme déjà s'organisent nos idées littéraires.
A supposer le pire, on trouvera dans la Nouvelle Revue
Française plusieurs points de vue sur la politique qui
pourront se combattre, mais qui garderont entre eux ce
lien et cette ressemblance d'être tous également réfléchis
et sincères et de n'entraîner entre ceux qui les défendront
ni haine, ni intolérance.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

r3
A la rencontre de l'avenir, àla fois avec le plus de liberté

et le plus de raisonnement possible, à la rencontre de
l'avenir, d'une âme nette de tout préjugé, mais attentive
aux moindres signes émis par la réalité, et les analysant,
et les interprétant : telle pourrait être notre devise. Si
elle ne se laisse pas résumer en une formule plus brève et
plus saisissante, ce n'est le fait d'aucune timidité en nous,
mais plutôt d'une grande ambition : celle de ne rien
laisser échapper de la nouveauté infiniment riche et
complexe que la France, à peine remise de son terrible
émoi, déjà, dans le secret, nous en sommes sürs, compose
et prémédite.
JACQUES RIVIÈRE

LA MESSE LA-BAS
FRAGMENTS

INTROÏT
Une fois de plus l'exil, l'âme toute seule une fois de
plus qui remonte à son château,
Et le premier rayon du soleil sur la corne du
Corcovado !
Tant de pays derrière moi commencés sans que
jamais aucune demeure s'y achève !
Mon mariage est en deça de la mer, une femme et
ces enfants que j'ai eus en rêve.
Tous ces yeux où j'ai lu un instant qu'ils me connaissaient, tous ces gens, comme s'ils étaient vivants,
que j'ai fréquentés,
Tout cela est pareil une fois de plus à ces choses qui
n'ont jamais été.
Ici je n'ai plus comme compagnie que cette augmentation de la lumière,
La montagne qui fait un fond noir éternel et ces
palmiers dessinés comme sur du verre.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA MESSE LA-BAS

15

Et quand la Création après le jour sans heures se
condense une fois de plus du néant,
Fidèle à l'immense quai chaque soir je vais revisiter l'Océan :

Est-ce que je verrai quelque chose pour moi dans
le ciel se dédoubler comme les feux qui marquent
l'entrée d'un port,
Ou cette étoile près de la Croix-du-Sud qu'on appelle Alpha du Centaure ? 1

La mer et ce grand campement tout autour avec
un million de feux qui s'allument,
L'Amérique avec toutes ses montagnes dans le
vent du soir comme des Nymphes couronnées de
plumes!

Vous aurez beau m'avoir mis près de Vous pour
toujours d'une manière qui est au-dessus du sens
'
Je ne serai pas plus sûr de Vous, mon Dieu, que je
ne le suis à présent.

L'Océan qui arrive par cette porte là-bas et qui
tape contre la berge haute,
Sous le ciel chargé de pluie de toutes parts ces chandelles de cinquante pieds qui sautent !

En cette heure vide, où je suis avec Vous, d'autre
chose que de sa durée,
Toutes choses dont on dit qu'elles passent, je
stùs Votre témoin qu'elles ont passé.

:\Ion esprit n'a pas plus de repos que la mer, c'est
la même douleur démente !
La même grande tache de soleil au milieu sans
rien ! et cette voix qui raconte et qui se lamente !

Sans doute elles ne passent pas inutiles, elles
épuisent jusqu'à la dernière strophe le Poème,
Jusqu'à ces palmes dans le vent du soir ! le
spectacle de ce qui est autre chose que Vousmême.

Voici la contagion de la nuit qui gagne tout le
ciel peu à peu,
Le jour après six jours qui fait sept et pas un qui
ne me rapproche de Dieu.
Quand mes pieds connaîtront le repos, quand mon
cœur aura fait alliance avec la nuit,
Qu'est-ce qui commencera pour toujours aussitôt
que tout sera fini ?

Ce chaos de feuilles et de fougères dans le soleil,
ee séjour de ma cinquantième année,
Ce ne serait pas plus difficile, rien qu'à l'œil en se
fermant, de l'abolir, que ce ne fut de la patrie où je
suis né.
1. Omnia duplicia, unum contra i;num, tt non fecit quidqucm
deesse. (ECCLES., XLII, 25).

�r6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

r7

LA l,lESSE LA-BAS

Ce serait ce visage jadis aimé quand naissait ce
charmant sourire,
Que ce ne serait pas plus difficile aux yeux en se
fermant d'en faire pour toujours un souvenir.

Elles existent pour un moment, mais tout de
même c'était beau!
Il faut ignorer son art pour trouver au Vôtre quelque
défaut.

Qu'est-ce qu'elles feraient, mon Dieu, toutes ces
pauvres choses qui ne subsistent pas,
Sinon, par leur nature qui est de naître et de cesser,
témoigner que Vous êtes ici et là ?

N'avoir écrit une phrase jamais, l'art pour deux
mots ensemble en une seule image de s'éteindre,
Pour ignorer que c'est bien, ce papillon sur la rose
tout-à-coup, muet comme le pinceau du peintre !

Dommage qu'elles ne puissent cesser aux yeux sans
qu'elles déchirent le cœur.
Mais pour ce qui est de les voir mourir on est aussi
bien ici qu'ailleurs.

C'est un mot qu'on nous propos~ nécessaire et qui
de lui-même sur la lèvre vient se placer.
Comment les choses auraient-elles un sens si leur
sens n'était de passer ?

Là-bas dans le pays que j'ai quitté, l'Europe, on
trouve que les choses n'allaient pas assez vite.
Cette ·espèce de grande Exposition Universelle
dont ils étaient si fiers, tapageante, point de cesse
pour eux qu'ils ne l'aient détruite.

Comment seraient-elles complètes, si leur sort
n'était de commencer et de finir ?
Et moi-même, qui parle, qu'est-ce qui parle, sinon
ce qui est immortel en nous et qui demande à
mourir?

Cette vie de soixante minutes, c'était trop long et
trop ennuyeux !
A nous cette grande Coopérative, la guerre, pour
détruire toute autre chose que Dieu !

Sinon ce qui se meurt d'ennui au milieu de ces
choses si belles 1
· Si le monde ne parlait tant de Vous, mon ennui ne
Rerait pas tel.

Ici je n'entends plus rien, je suis seul, il n'y a que
ces palmes qui se balancent,
Ce jardin mystérieux à Votre image et ces choses
qui existent en silence.

Si leur voix n'était si touchante, si elles ne parlaient
si bien d'autre chose
'
Les créat_ures n'auraient pas de question pour nous
et nous serions en paix avec la rose.
2

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA MESSE f.A-.BAS

19

Mais les mots, s'ils ne servent à parler, à quoi estce qu'ils peuvent servir ?
Et s'ils ne vous restituent ce qui est en eux, à quoi
servent le rossignol et le saphir ?

A l'heure où les grands palmiers se réveillent, tout
ruisselants de la rosée matinale,
Et l'on voit une raie d'or, la mer au bout de la
chaussée coloniale.

Pour trouver ce q11i avait besoin d'être dit, pour
nous expliquer de nous-mêmes avec Vous en ce mot
que nous ~wons découvert,
Ce n'est pas trop de fournager la mer et le ciel et
d'aller- jusqu'au bout de la terre.

De ce qui n'était que beauté pour passer à ce qui
est amour,
Il faut profiter de cet appel qui précède celui du
jour.

Où est-il, ce mot essentiel enfin, plus précieux que le
diamant,
Cette goutte d'eau pour qu'elle se fonde en Vous,
notre âme, comme l'amante en son amant ?
Ce mot qui est comme le consentement à la mort,
Votre présence au delà de toutes les images !
Ce n'est pas payer trop cher de mourir, mon Dieu,
afin que Vous existiez davantage!

Le mal que ce serait d'être seul, le bonheur que
Vous soyez là,
Si je n'étais !à pour Vous le dire, peut-être que Vous
ne le sauriez pas.
Pour m'expliquer ce qui fera tout-à-l'heure cette
beauté profane et visible,
Il y a quelqu'un là-bas qui m'attend avec une
suavité indicible.

Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous repoussé? Mon
âme, pourquoi êtes-vous triste ?
Que me veut cet ennemi en moi qui s'attarde et qui
résiste ?

C'est · peu de Vous connaître si je ne Vous vois,
peu de Vous voir si je ne Vous touche,
C'est peu de m'ouvrir les yeux si je ne Vous ouvre
ma bouche.

Debout ! de ce lieu où j'étais pour aller à celui où je
ne suis pas encore,
Quand la lampe du ciel pâlit, c'est pour cela que je
me suis levé avec °l'aurore :

Comme le poisson d&lt;;1ns l'eau vive qui avale et
remonte à contre-courant,
Celui qui est attaché à Vous remonte au rebours
du temps.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

20

LA MESSE LA-BAS

21

Les choses me quittent peu à peu, et moi, je les
quitte à mon tour.
On ne peut entrer que nu dans les conseils de
l'Amour.
La cloche sonne. Le prêtre est là. La vie est loin.
C'est la messe.
a]' entrerai à l'autel de Dieu, vers le Dieu qui réjouit

ma jeunesse.,

"

CREDO
Celui qui dégageant des choses temporelles ses sens
et sa pensée peu à peu,
Refait entre ses puissances l'unité et se met en présence de Dieu,
Il est comme le commandant d'un bateau de
guerre qui a pris son poste dans le blockhaus,
Il écoute et tous ses moyens sous lui sont autour
de lui qui l'attendent, lui-même qui est énergie et
cause.
Car, comme l'existence de l'oreille est d'entendre
et comme celle de l'intelligence est de savoir,
La fonction de tout être, qui dans une autre volonté
que la sienne se connaît créature, est de croire.
Au delà de toute sensation comme au delà de toute
connaissance,
L'homme fait remise de lui-même totale à la chose
dont il a reçu naissance.
Qui nous attaque, c'est clair! mais ce n'est pas être
attaqué que d'être envahi!
Et quand on a horreur de la mort, comment faire
pour se défendre contre la vie ?

�22

LA NOUVELLE REVUE. FRANÇAISE

Toutes ces choses que nous aimons tant et qui dans
le fond nous dégoûtent,
Quelle joie de s'entendre dire enfin qu'il nous faut
les abandonner toutes !
Puisqu'elles ne nous permettaient pas de passer
outre et voici la vérité qui est tellement autre et mieux,
La joie de les avoir, jadis, ne vaudra jamais celle
que nous avons à leur dire adieu !
Autre ? mais ce que nous aimons précisément,
c'est cet air de parenté sublime,
De sorte qu'habitants des vallées, cependant nous
ne sommes pas dépaysés sur la cime !
A travers les Articles éternels tout cela qui nous
est révélé,
Il nous semble que nous l'avions toujours.su, tellament c'est humain et familier.
Et si gour: tout nous expliquer on ne nous apporte
que des mystères,
Ce sont mystères comme entre. les époux et comme
entre l'en.fa.nt et la mère,
Réels, ceux qu'il nous fallait, source d~intérêt
dévorant, et de joie poignante, et de vie !
La Foi donne- leur dignité pour toujot11ls à ces
choses qui seront éternellement comme- ici.
Pas de ces inveniion(blêmes -pour nous.etles mots
faits de main d'homme de- la philosophie!
De quoi est-ce-que le catéchisme nous, parle et, de
quoi sont faites nos prières ?

LA MESSE LA-BAS

23

Un père de qui sont complètement ses fils, des enfants qui sont complètement à leur père,
Des frères sous le même toit ensemble, une mère
admirable et charmante,
(Et comment parlerai-je de Maiie jamais sans que
des larmes montent à ma face pénitente ?)
Du pain qui est vraiment du pain et qui nourrit,
De l'eau véritablement qui lave, du feu véritablement qui échauffe, qui éclaire et qui détruit,
Des fautes qui sont vraiment péchés et dont nous
sommes un peu là pour répondre,
Un Dieu qui s'est fait un homme pour nous et qui
est capable d'écouter et de répondre,
Toutes les possibilités du cœur entre L ui et
nous,
Vivant, Celui qui nous a aimés plus que lui-même,
Sauveur, ami, médecin, conseiller, enfant, frère, père,
époux!
Et bien que ce soit tellement beau, et que ce soit
vrai, et que le Paradis
Soit autour de nous à cette heure même avec toutes
ses forêts attentives comme un grand orchestre
invisiblement qui adore et qui supplie,
Toute cette invention de l'Univers avec ses notes
vertigineusement dans l'abîme une par une par où le
prodige de nos dimensions est écrit,
Cette préparation à travers tous les siècles d'u corps
et du sang de Jésus-Christ,

�24

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce Dieu qui a réussi enfin à se faire homme et le
Verbe à se faire entendre,
Ce cri d'entre les quatre membres écartelés qui
jaillit, ce cœur sur la croix qui se brise dans un suprême effort pour se faire comprendre,
Tout cela pour nous, aux pieds de notre Néant,
qui lui demande h permission d'exister,
.
S'arrêterait devant notre refus et notre mauva1se
volonté.
Et de même toute la science et toute l'histoire et
toute l'exégèse,
.
La machine de la controverse et l'énorme appareil
de la catéchèse,
L'âme comme par des mains exquises débridée
et dessinée devant nos yeux fibre à fibre,
L'enfer et le ciel, tous les deux éternels, et parfaitement nets, et livrés au seul choix de l'esprit clairvoyant et libre,
.
.
Tous ces chemins étranges et bérus,com1cbes, ponts,
défilés, tunnels, et qui mènent tous à Rome,
Ne sont là que pour aboutir à notre consentement
gratuit comme la grâce, tel qu'un pacte conclu
d'homme à homme.
Je n'ai pas besoin d'aucune preuve, et l'oreille
tendue à ce que le prêtre récite,
Je crois cela, Seigneur, simplement parce que c'est
Vous qui le dites.

LA MESSE LA-BAS

OFFERTOIRE
Le Curé, (dans cette église de Paris que je sais),
après qu'il a chanté le Credo, quand il dit : Dominus

vobiscum,
Se retourne vers l'assistance qui est de femmes et
d'enfants et il y a encore pas mal d'hommes,
Tout cela tout de même qui est là pour dire la messe
avec lui et qui est son petit troupeau.
L'un fait semblant de lire dans un livre et l'autre
est bien embarrassé de son chapeau.
Ce n'est pas que ce soit intéressant, et ce n'est
pas positivement que l'on s'ennuie,
Chacun sait simplement qu'on est là pour attendre
que ce soit fini,
Et regarde vaguement le prêtre à l'autel qui trafique on ne sait pas trop quoi.

« Le Seigneur est avec vous, mes frères I Mes frères,
êtes-vous avec moi ?

Ce n'est pas seulement la patène, ce n'est pas
seulement le calice avec le vin,_

�26

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est toi, mon petit peuple, tout entier, que je
voudrais tenir et soulever entre mes mains,
Ces mains, indigne que je suis, dont il dit qu'elles
sont saintes et vénérables !
Voici le plateau qu'on tend, n'as-tu rien que ce
sou misérable !
Cette pièce sans nom sous la crasse à m'offrir,
et le seul porte-monnaie qui s'ouvre ?
Rien de plus ? quoi, n'y a-t-il personne ici qui
souffre?
Vraiment, quand je me retourne vers vous, ô mes
frères et mes sœurs,
Il n'y a pas d'affligés parnù vous ? C'est vrai, il n'y
a pas de péché et pas de douleur ?
Point de mère qui ait perdu son enfant ? pas de
failli sans que ce soit sa faute ?
Point de jeune fille que son fiancé a lâchée parce
que le frère a mangé sa dot ?
Point de malade que le médecin. a jugé et qui sait
qu'il n'y a plus d'espoir ?
Pourquoi donc frustrer votre Dieu de ce qui est
son propre et son avoir ?
Vos larmes et votre foi, votre sang avec le Sien dans
le calice,
C'est cela comme le vin et l'eau qui est la matière
de Son sacrifice !
C'est cela qui rachète le mc.nde avec Lui, c'est cela
dont Il a soif et faim,

LA MESSE LA-BAS

27

Ces larmes, comme de l'argent jeté à l'eau, grand
Dieu, tant de souffrances en vain !
Ayez pitié de Lui qui n'a eu que trente-trois ans
à souffrir!
Joignez votre Passion à la sienne puisqu'on ne peut
qu'une fois mourir !
Et ne l'entendez-vous pas tout bas qui vous parle
et qui vous dit :
«Prœbe mihi cor tuum». Donne-moi ton cœur, ô mon
-fils! »

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA MESSE LA-BAS

29

Il y a ces_larmes solennelles qui coulent, il y a
cette face qw se tourne passionnément vers l'Aurore !
Il y a ces bras qui suffisent à peine à soulever cet
immense vêtement d'or.
PRÉFACE
Les deux pieds solidement assurés sur la base inébranlable de la Foi,
Les deux bras de foute leur longueur étendus jusqu'à la mesure de la Croix,
Le Pontife, au nom de tout ce peuple derrière lui
qui le députe, lui-même à son offrande réuni,
L'œil avec tranquillité levé sur Dieu, confesse,
chante et défi.nit.
Le Ciel et la Terre font silence pour écouter cette
voix grêle
Qui dit les choses l'une après l'autre qu'elle sait et
Dieu à la portée de notre main devant nous qui est
réel.
Et si la Foi encore ne suffit pas à libérer ce corps
déjà ?ltéré d'une autre balance,
Si, cette gloire qui emplit l'âme, la chair opaque
encore suffit à lui opposer résistance,
Il y a l'esprit trois fois libre déjà qui répète le mot
trois fois saint,
Il y a, à tous les Anges mêlée, la voix qui chante
Alleluia dans le matin,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE PAIN BÉNIT
L'endroit de la messe en France que les petits
garçons aiment le mieux,
C'est quand l'enfant de chœur à la fin se détache
de l'autel et vient vers eux
Avec une grande corbeille pleine de morceaux de
pain où il n'y a qu'à prendre.
C'est dimanche, quelqu'un déjà ouvre la porte pour
sortir, il y a des masses d'oiseaux qui crient et la
terre est grande !
Mais précisément au moment où lui aussi va plonger
la main dans le panier,
Avant que, comme Adam dans le Paradis Terrestre, il ait mis ce fruit qu'on lui apporte solennellement dans sa bouche et l'ait mangé,
Qui dira s'il n'est pas un de ces enfants à qui d'un
seul coup d'avance vient d'être communiquée toute
la vie,
Et qui connaît pour la première fois cet étrange
sentiment fait d'expérience préalable et de langueur
et d'ennui,

LA MESSE LA·BAS

3r

L'idée de quelque chose de meilleur, et de poignant,
et de seul désirable,
Dont il sent que toutes les choses autour de lui
sont essentiellement incapables ?
C'est cela que ce qu'on appelle l'amour, ou tout
simplement le plaisir,
Se charge chez la plupart, de transformer, et de
faire semblant de satisfaire, et de détruire.
Mais lui, (pendant qu'il serre ce morceau de pain
dans sa main et ne songe pas à le porter à sa bouche),
Sent qu'il est regardé avec attention par quelqu'un
qui est peut-être prêt à s'avancer, mais encore fr•.rouche.
Il sait seulement que celle-ci, parmi les autres. présences, est là, et rien ne servirait de lever les yeux
trop tôt.
Mais dans son cœur déjà se réunit et se prépare tout
ce qu'il faut
Pour accueillir, pendant que les gens déjà se lèvent
en tumulte et que l'alouette chante éperdument dans
la plaine,
La main impérieuse pour un autre chemin dans la
sienne et le sourire de cette sœur soudaine !

�32

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

IN PRINCI,PIO ERAT VERBUM
L'Océan, comme la Vallée en mouvement de la
Mort, parcouru par les suçoirs des trombes,
A vu jadis cet homme qui portait le Christ et qui
avait le nom de la Colombe,
Quand il tirait à coups de canon sur les noires colonnes d'eau qui le pressaient comme des géants,
Et pacifiait la Création déchaînée en lui faisant du
haut de la poupe lecture de l'Evangile de saint
Jean.
Et plus tard pour les navigateurs qui revenaient
de Mozambique et de Timor,
Le fait, au-dessus des vapeurs de la ~uisine, et des
armes qu'on astique, et des faibles conversations du
bord,
Etait le craquement d'une poulie ou de l'autre làhaut, toutes voiles travaillantes dans le grand
souffle régulier,
Jour et nuit qui, du Pôle jusqu'à la Ligne, prend
toute la largeur de la Mer.
Moi de même aujourd'hui je suis là, et pendant que

LA MESSE LA-BAS

33
la plume à la main, je transforme les sacs de sucre
et de café en milrcis et que je dépouille la Bible,
Je lève de temps en temps la tête et j'écoute, et
dans les palmes j'entends le même souffle irrésistible,
Celui, le même, qui jadis précéda le sommeil de
l' Auteur du genre humain dans le Paradis,
Avant qu'Ève lui fût tirée du flanc, sous les
ombrages de l'Arbre de la Vie.
Pendant que je dors, ou que je marche, ou que
j'écris, la Mer ne cesse pas d'être à mon côté,
Et je ne puis rejoindre la Patrie là-bas de nouveau
sans que j'aie à la traverser ;
Là où la terre n'existe plus, là d'où vient ce mouvement sur la forêt,
D'une rive du monde jusqu'à l'autre il n'y a de
chemin pour moi qu'à travers la Paix,
Cette Paix que le vent sans jamais en émouvoir la
source ne cesse d'interroger avec mystère ou avec
furie!
Sur les choses qu'il a créées ne cesse pas l'interrogation de !'Esprit.
La mer des hommes et des feuilles, il ne cesse de
la brasser et de la remuer, la mer des peuples et des
eaux!
C'est de lui qu'il est écrit : ]'ai cherché en toutes
choses le repos.
Et pourtant, ce souffle impatient du monde il y a
quelqu'un qui a su l'emprisonner.
3

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

35

Il a suffi naïvement pour le prendre de cette Vierge
qui lui dit : Mon bien-aimé !
Un enfant dort sur son sein et la joue contre sa
joue.
.
.
.
.
« Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi
nous. i&gt;
PAUL CLAUDEL

Rio de Janeiro Mai-Dkembre 19r7

RÉFLEXIONS
SUR L'ALLEMAGNE
Après avoir lu le livre de Jacques Rivière sur !'Allemand,

il
1

'

1,i

i'eus la curiosité de rechercher dans mes cahiers du temps
de gue"e les quelques rares pages ayant trait à nos ennemis.
Je les donne sans y rien changer, bien que certaines des pensées que f y exprime aient perdu cet air de nouveauté qu'elles
avaient au temps où je les écrivais ; bien que certaines
autres ne soient pas encore assez admises pou,r avoir cessé
de paraître choquantes. Les considérations d'opportunité
qui me retinrent de les publier plus t6t sont celles même
qui me poussent à les publier aujourd'hui.

•••
Il y a ce que l'on espère; et il y a ce que l'on craint.
Il y a ce que l'on voudrait qu'il arrive, ~t il y a ce que l'on
croit qui sera. Mais depuis la guerre une confusion s'établit de l'un à l'autre. Il est certain que la valeur d'une armée dépend de sa confiance en la victoire ; il est certain
que l'exigence de cette guerre a tout enrôlé dans l'armée.
Dès lors on n'admet plus d'autre vérité qu'opportune;

�36

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

car il n'est pas de pire erreur qu'une vérité susceptible
d'affaiblir le bras qui combat.
A la faveur de cet aphorisme, nous en a-t-on fait voir !
Comme si notre cause, pour paraître bonne, avait besoin
d'être fardée! Comme si la vérité n'était pas plus encourageante, plus probante, plus bienfaisante que tous les
mensonges! Mais pour peu qu'elle paraisse gênante, on
la contourne; et ce faisant on se l'aliène, tandis qu:elle
venait à nous comme une amie qu'il eût suffi de mieux
comprendre.
Et comment ne comprenez-vous pas, vous qui voulez
rejeter tout de l'Allemagne, qu'en rejetant tout de l'Allemagne vous travaillez à son unité ?
Quoi ! nous avions un Gœthe en otage, et vous le leur
rendez!
Quoi! Nietzsche s'engage dans notre légion étrangère,
et c'est sur lui que vous tirez!
Quoi ! vous escamotez les textes oq Wagner marque
son admiration pour la France ; vous trouvez plus avantageux de prouver qu'il nous insultait !
Nous n'avons nul besoin, dites-vous, des applaudissements &lt;l'outre-Rhin.
Comment ne comprenez-vous pas qu'il ne s'agit pas
de ce que ceux-ci nous apportent, mais bien de ce qu~
1
ceux-ci leur enlèvent. Et cela n'est pas peu de chose, s1
c'est l'élite du pays.
Cela n'est pas peu de chose, - tandis que le meilleur
de la pensée de la France, que toute la pensée de la France
travaille et lutte avec la France, - que le meilleur de la
pensée allemande s'élève contre la Prusse qui mène
l'Allemagne au combat.

RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE

37

*

**
Nous avons dans notre jeu les atouts les plus admirables, mais nous ne savons pas nous en servir.
Rien ne peut être plus démoralisant pour la jeunesse
allemande pensante (et tout de même il y en a) que de ne
pas sentir Gœthe avec soi - (ou Leibniz, ou Nietzsche).
- On se rend mal compte en France, où nos grands écrivains sont si nombreux et où nous les honorons si mal,
de ce que peut être Gœthe pour l'Allemagne. Rien ne
peut lui faire plus de plaisir, à l'Allemagne, qu'une thèse
comme celle de M. B... qui déjà découvre dans le Faust
l'invitation à la guerre actuelle. Ce qu'il y a de rassurant
pour nous dans cette thèse, c'est qu'elle est absurde. Ce
qui peut, au contraire, désoler la jeune Allemagne pensante, c'est de sentir que cette guerre monstrueuse où on
l'entraîne, Gœthe ne l'aurait pas approuvée, non plus
qu'aucun des écrivains d'hier qu'elle admire. Il est sans
doute flatteur, capiteux même, de se dire et de s'entendre
sans cesse répéter que le peuple dont on fait partie est
désigné pour gouverner la terre ; mai.s si ce sophisme est
par avance dénoncé par les plus sages de ce peuple même,
est-il adroit de notre part de traiter ces sages de brigands,
d'imposteurs ou de fous ?
L'écrasement de l'Allemagne l ]'admire si quelque
esprit sérieux peut le souhaiter, fût-ce sans y croire.
Mais diviser l'Allemagne, mais morceler sa masse
énorme, c'est, je crois, le projet qui rallie les plus 1
raisonnables, c'est-à-dire les plus Français d'entre
nous. Il n'importe pas de l'empêcher d'exister (au

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contraire : il importe, et même pour nous, qu'elle
existe}, il importe de l'empêcher de nuire, c'est-à-dire
de nous manger ... Diviser l'Allemagne; et pour la diviser,
la première chose à faire, c'est de ne pas mettre tous
les Allemands dans le même sac (et si vous affirmez
qu'au fond tous se valent, faites attention qu'alors c'est
que vous croyez le départ entre eux impossible, et qu'ils
n'accepteront pas, eux, si vraiment ils sont si semblables,
cette division que vous voudriez leur imposer). Combien
ne sont-ils pas plus habiles ceux qui, dès aujourd'hui,
démêlant parmi l'Allemagne moderne l'idée prussienne
comme un virus empoisonneur, excitent contre cet
élément prussien l'Allemagne même et, au lieu de
chercher dans Gœthe des armes contre nous, lisent
ceci par exemple (l'a-t-on déjà cité ? je ne sais) dans ses
Mémoires:
« Au milieu de ces objets, si propres à développer le
sentiment de l'art (il visite Dresde}, je fus attristé plus
d'une fois par les traces récentes du bombardement.
Une des rues principales n'était qu'un amas de décombres
et dans chaque autre rue on voyait des maisons écroulées. La tour massive de l'église de la Croix était crevassée ; et quand, du haut de la coupole de l'église de
Notre-Dame, je contemplais ces ruines, le sacristain
, me disait avec une fureur concentrée:« C'est le Prussien
qui a fait cela. »
Gœthe et Nietzsche (et à de moindres degrés plusieurs
autres) sont nos otages. Je tiens que la dépréciation
des otages est une des plue; grandes maladresses à quoi
excelle notre pays.

RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE

39

Oui, vous l'avez bien dit : les Germains sont de piètres
psychologues ; et leurs plus remarquables erreurs dans
cette guerre révélatrice sont des erreurs de psychologie.
Mais il ne suffit pas de constater c~ci ; il faudrait expliquer pourquoi.
Leur puissance au contraire, et ce qu'on pourrait
appeler leur vertu, vient d'une extraordinaire difficulté
pour l'individu de leur race à se détacher du commun,
de la masse, disons le mot : à s'individualiser. Il ne s'oppose à rien, n'a pour ainsi dire pas de forme propre, ou 1
si l'on préfère, il attend du cadre sa forme; de là sa
soumission à la méthode, aux règles, à toutes les vénérations; il ne trouve pas d'intérêt à désobéir et n'en
éprouve pas le besoin. Il croit que c'est parce que sa
règle est parfaite; mais c'est aussi bien parce que lui, 1
sans règle, est imparfait.
En littérature, leur impuissance à créer des figures
est remarquable. Ils n'ont ni dramaturges, ni romanciers. Le peuple d'alentour ne leur présente pas de figures;
en présenterait-il, eux ne sauraient point les dessiner ;
ils ne savent pas se dessiner eux-mêmes ; et plus absolument ils ne savent pas dessiner.
C'est là. que fait faillite leur culture. Le grand instrument de culture, c'est le dessin, non la musique. Celle-ci
déséprend chacun de soi-même; elle l'épanouit vaguemen~. Le dessin, au contraire, exalte le particulier, il
1 précise ; par lui triomphe la critique. La critique est à. la
• base de tout art.

�40

RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ordination. Les éléments désordonnés, plus nombreux
ils sont, plus confuse et plus vulnérable est la masse.
Nous nous sommes blousés avec l'informité de l'Allemagne. Parce qu'en France tout ce qui vit prend aussitôt contour, l'absence de profil des masses &lt;l'outre-Rhin..
nous a fait croire à de l'incohésion. L'absence de forme
propre permettait à cette matière allemande élastique
d'être versée dans tous les trous. En temps de paix déjà
nous avions vu comme elle pénétrait les spongieux pays
d'alentour. Précisément elle doit, l'Allemagne, à son
défaut de contours, sa force d'expansion prodigieuse.
Elle est de la famille des ficus et comparable au banian
sans tronc principal, sans définition, sans axe, mais dont
la moindre ramille (et même détachée du tronc) pousse
au plus vite, où que ce soit, en haut des bras, en bas des
racines, et vit, croît, prospère, s'élargit et devient à ~on
tour forêt. L'Allemagne se passe des théories de Barrès ;
elle s'en rit. J'ai toujours dit qu'il était bien fâcheux
que Barrès ait contre lui la botanique.

*

* *

Vous allez criant que les Allemands nous détestent,
et faites votre possible pour le mériter, sans comprendre
que tout au contraire leur secrète faiblesse c'est de ne pas
pouvoir nous détester.
Comment ne comprenez-vous pas que toutes les armes
que vous enlevez à l'Allemagne c'est à la France que vous
les donnez et que contre l'Allemagne nous ne serons
jamais trop armés.
Il ne s'agit pas seulement de se battre, il s'agit d'être
victorieux. Tâchez tout de même de ne pas préférer à
1la victoire le combat.
*

**
« Nous aurions été moins éprouvés si nous avions été
plus nombreux.» C'est ce què je lis au début d'un article
sur la diminution de la natalité.
Cette diminution de la natalité française est la preuve
et non la cause de la décadence de notre pays. Que cette
, dépopulation progressive soit déplorable, il va sans dire,
et qu'il faille tenter le possible et l'impossible pour
l'enrayer ... Mais l'erreur est de penser que le nombre
eût suffi là où la qualité manque ; ou que la qualité suffise
sans l'ordre et la raisonnable disposition. Une semblable
erreur nous a d'abord fait crier victoire, à l'entrée en
scène de la Roumanie. Avec un allié de plus, le triomphe
était assuré ! Il fallut bien se convaincre tout de même
que le nombre ne fait pas la force ; du moins pas sans

41

*

**

C.

Jacques Rivière, lorsque je vais le voir en Suisse, où
il achève son temps de captivité, me parle, à propos du
livre qu'il se propose d'écrire, de l'extraordinaire volonté allemande ... Il me semble que c'est déprécier quelque 1
peu ce mot: volonté, et que ténacité suffirait. Je sais bien
que les exemples qu'il me donne tendent à prouver surtout que l'Allemand se donne « à volonté » les sentiments
qu'il estime opportun d'avoir. Mais pour le reste, je veux
dire : cette obstination de bœuf qui lui permet de venir

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à bout de formidables besognes et d'écrire des livres si
épais - je me souviens du mot de S... que j'allais voir à

Zurich deux ans avant la guerre (nous ne parlâmes que
de la guerre, qu'il prévoyait fatale ; oh I qu'il connaissait
bien les Allemands!). Ils sont, me disait-il,« incomparablement plus bêtes, plus informes, plus inexistants que le
Français ne peut les croire. Mais, et à cause de cela même,
ils ne sont jamais distraits. Songez à tout ce qui se passe
dans la tête d'un Français, en travers de son travail,
1quel que soit ce travail. L'Allemand, lui, ne songe à rien;
il n'a pas d'existence personnelle ; il est tout à sa tâche.
Il est capable certains ~;oirs de faire une noce à tout casser,
de se saouler comme une brute ; mais le lendemain matin
il se retrouvera devant son comptoir, ou dans son bureau
comme si de rien n'était.»
Ils ne sont famais distraits. Que de fois je me suis souvenu de ce mot. Il me paraît qu'on n'a jamais dit sur
l'Allemand rien de plus juste. Et quelle explication,
pour nous Français, qui sans cesse nous laissons distraire
par délicatesse, par sensibilité, curiosité du cœur, de la
chair et de l'esprit, et par cette générosité native, irrérressible qui prend le pas sur nos intérêts.

•••
Dans un fauteuil, auprès de moi, ma vieille chatte
allaite les deux petits bâtards qu'on lui a laissés.
Quand tout serait remis en question (et tout est remis
en question) mon esprit se reposerait encore oans la
contemplation des plantes et des animaux. Je ne veux
plus connaître rien que de naturel. Une voiture de maraî-

RÉFLEXIONS SUR ~,' ALLEMAGNE

43

cher charrie plus de vérité que les plus belles périodes de
Cicéron. La France est perdue par la rhétorique ; peuple
oratoire habile à se payer de mots, habile à prendre les
mots pour des choses et prompt à mettre des formules
au-devant :de la réalité. Pour averti que je sois, je
n'échappe pas à cela et reste, encore q_ue le dénonçant,
oratoire...
La question se posait avant la guerre : une civilisation, une culture peut-elle prétendre à se prolonger indéfiniment et selon une trajectoire directe ininterrompue ?
Et comme la réponse est nécessairement négative, cette "
seconde question vient aussitôt en corollaire de la première : notre civilisation, notre culture est-elle encore
prolongeable ?
Ce monde neuf où nous entrons fait-il suite au précédent? Est-ce que nous continuons le ·passé ? Mais si
nous entrons dans une ère nouvelle, qui donc saura
prétendre que ce chapitre premier du nouveau livre n'est
pas un chapitre français et d'un nouveau livre français.
Tout ce qui représente la tradition est appelé à être
bousculé et ce n'est que longtemps après que l'on pourra
reconnaître, à travers les bouleversements, la continuité
malgré tout de notre tempérament, de notre histoire.
C'est à ce qui n'a pas eu de voix jusqu'alors à parler.
C'est une lâche erreur de croire que nous ne pouvons
lutter contre l'Allemagne qu'en nous retranchant dans
notre passé : Rimbaud, Debussy, Cézanne même, peuvent
ne ressembler en rien au passé de n_o tre tradition sans
cesser pour cela d'être Français; ils peuvent différer de
tout ce qui a représenté la France jusqu'aujourd'hui
et exprimer encore la France. Si la France n'est plus

�44

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

capable de nouveauté, pour quoi serait-ce qu'elle lutte?
L'artiste qui, lorsqu'il crée, se préoccupe d'être Français et de faire œuvre u bien française », se condamne à la
non-valeur. Il ne s'agit plus de ce que nous étions, il
s'agit de ce que nous sommes.
A dire vrai, cette culture nouvelle promettait d'être
non tant spécialementfrançaisequ'européenne, il semblait
qu'elle ne pût pas se passer plus longtemps de la collaboration de l'Allemagne. Et par certains côtés, cette guerre
tend à le prouver. Nos plus beaux dons, peut-être avionsnous besoin de l'Allemagne pour les mettre en œuvre,
comme elle avait besoin de notre levain pour faire lever
sa pâte épaisse.
*

* *

C'est une absurdité que de rejeter quoi que ce soit
du concert européen. C'est une absurdité que_de se figurer
qu'on peut supprimer quoi que ce soit de ce concert. Je
parle sans aucun mysticisme : l'Allemagne a suffisamment
prouvé en quoi elle pouvait être utile et nous avons suffisamment démontré ce qui nous manquait. L'important
c'est d'empêcher qu'elle domine; on ne peut laisser cet
instrument de cuivre dominer. Mais il est mystique de
prétendre que, suppriméè, sa voix ne ferait pas défaut
dans l'orchestre; mystique de croire que l'on ferait
mieux de s'en passer -et, par mystique, j'entends: pas
pratique du tout (c'est vous, je crois,Barrès qui, parlant
de Michelet, donniez à ce mot-là ce sens.) Mais : doit
être asservi tout ce qui prétendait asservir.

RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE

45

Vous vous êtes gaussé de ce que nous appelions notre
culture européenne, et faute d'entendre ce que nous entendions par là, vous avez laissé croire et fait croire, et
cru vous-même ou feint de croire, que nous prétendions
dénationaliser les littératures, lorsque, au contraire, nous
ne reconnaissions de valeur qu'aux œuvres les plus profondément 1évélatrices du sol et de la race qui les portait.
L'étrange c'est que cette accusation venait de vous
qui nous reprochiez d'autre part nos tendances individualistes et prétendiez dégonfler l'individu pour le plus grand
profit de l'État. Nous avons soutenu, tout au contraire,
que l'œuvre d'art la plus accomplie sera tout aussi bien
la plus personnelle, et qu'il n'est d'aucun profit pour
l'artiste de chercher à se résorber dans le flot; nous
avons toujours soutenu que ce n'est pas en se banalisant,
mais en s'individualisant, si l'on peut dire, que l'individu
sert l'État; et de même c'est en se nationalisant qu'une
littérature prend place dans l'humanité et signification
dans le concert. La méprise vient de ceci que - convaincu
de la profonde vérité contenue dans l'enseignement du
Christ : quiconque veut sauver sa vie la perdra, mais
quiconque donnera sa vie la rendra vraiment vivante nous avons cru que le sommet de l'individualisme est
dans le sacrifice (mais volontaire) de l'individu ; que
l'œuvre la plus personnelle est celle qui comporte le plus
d'abnégation, et de même la plus profondément nationale, la plus particulière, ethniquement parlant, est aussi
bien la plus humaine et celle qui peut toucher le plus
les peuples les plus étrangers. Quoi de plus espagnol que ,
Cervantès, de plus anglais que Shakespeare, de plus
italien que Dante, de plus français que Voltaire ou Mon-

�47

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

taigne, que Descartes ou que Pascal, quoi de plus russe
que Dostoïewsky ; et quoi de plus universellement
humain que ceux-là ? Je n'ose dire, il est vrai, quoi de
plus allemand que Gœthe ? Car à l'endroit de l'Allemagne, la Prusse est responsable d'un terrible malentendu. La Prusse a si bien asservi l'Allemagne qu'elle
nous a forcés de penser : Gœthe était le moins allemand
des Allemands.

PALME

***
i

1

S'il me fall3:it indiquer, de toute la littérature française,
le livre dont le génie allemand se montrait le plus incapable, je crois bien que je choisirais les Caractères de La
Bruyère 1 • Il me paraît que rien n'est plus français, moins
allemand, que ce que j'appellerai: l'esprit de discrimination. N'étant jamais particulier lui-même, !'Allemand ne
sent Ja particularité d'aucun être ni d'aucune chose; il
n'a jamais su dessiner. La France est la grande école
de dessin de l'Europe et du monde entier.
ANDRÉ GIDE
I, Comme aussi, de toute notre littérature, il me sembl~ que
le livre que l'on s'imaginerait le plus facilement écrit en Allemagne
c'est Jean Christophe et de là sans doute son succès d'outre-Rhin.
C'est une profonde erreur de croire que i'on travaille à la culture
européenne avec des œuvres dénationalisées ; tout au contraire,
plus particulière est l'œuvre, plus utile elle devient dans le concert.
Il importe de le répéter sans cesse, car une confusion tend à s'établir entre cultur, eu,oplentu et dénationalisation. De même que
l'écrivain le plus individualisé est aussi celui qui présente l'intérêt
le plus humainement général, l'œuvre la plus digne d'occuper la
culture européenne est d'abord celle qui représente le plus spécialement son pays d'origine.

A ]EANNJE:

De sa grâce redoutable
Voilant à peine l'éclat,
Un ange met sur ma table
Le pain tendre, le lait plat
Il me fait de la paupière
Le signe d'une prière
Qui parle à ma vision :
-

Calme, calme, reste calme I

Connais le poids d'une palme
Portant sa profusion I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

49

PALMES

Pour autant qu'elle se plie

L'or léger qu'elle murmure

A l'abondance des biens,

Sonne au simple doigt de l'air,

Sa figure est accomplie,

Et d'une soyeuse armure

Ses fruits lourds sont ses liens.

Charge l'âme du désert.

Admire comme elle vibre,

Une voix impérissable

Et comme une lente fibre

Qu'elle rend au vent de sable

Qui divise le moment,

Qui l'arrose de ses grains,

Départage sans myst~re

A soi-même sert d'oracle,

L'attirance de la terre

Et se '{latte du miracle,

Et le poids du firmament I

Que se chantent les chagrins.

Ce bel arbitre mobile

Cependant qu'elle s'ignore

Entre l'ombre et le soleil

Entre le sable et le ciel,

Simule d'une sibylle

Chaque jour qui luit encore

La sagesse et le sommeil.

Lui compose un peu de miel.

Autour d'une même place

Sa douceur est mesurée

L'ample palme ne se lasse

Par la divine durée

Des appels ni des adieux...

Qui ne compte pas les jours,

Qu'elle est noble, qu'elle est tendre/

Mais bien qui les dissimule

Qu'elle est digne de s'attendre

Dans un suc où s'accumule

A la seule main des dieux I

Tout l' arorne des amours ..

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

51

PALMES

Parfois si l'on désespère,

Patience, patience,

Si l'adorable rigueur

Patience dans l'azur !

Mal gré tes larmes n'opère

Chaq_ue atome de silence

Que sous ombre de langueur,

Est la chance d'un fruit mûr !

N'accuse pas d'être avare

Viendra l'heureuse surprise:

Une Sage qui prépare

Une colombe, la brise,

Tant d'or et d'autorité :

L'ébranlement le plus doux,

Par la sève solennelle

Une femme qui s'appuie,

Une espérance éternelle

Feront tomber cette pluie

Monte à la maturité !

Où l'on se jette à genoux !

Ces jours qui te semblent vides

Qu'un peuple à présent s'écroule,

Et perdus pour l'univers

Palme ! ... irrésistiblement !

Ont des racines avides

Dans la poudre qu'il se roule

Qui travaillent les déserts.

Sur les fruits du firmament !

La substance chevelue

Tu n'as pas perdu ces heures,

Par les ténèbres élue

Si légère tu demeures

Ne peut s'arrêter jamais

Après ces beaux abandons;

Jusqu'aux entrailles du monde

Pareille à celui qui pense

De poursuivre l'eau profonde

Et dont l'âme se dépense

Que demandent les sommets.

A s'accroître de ses dons /
PAUL VALÉRY

�VIEUX MONDE

VIEUX MONDE
(EXTRAIT DE JEUNESSE)
A

VALERY LARBAUD

In Snefjels Yoculis craterem kem
delibat umbra Scartaris Julii intra
calendas descende, audas viator, et
terrestre centrum attinges. Kod feci.
(Parchemin d' Arne Saknussem.)

... Dans l'immense toupie nébuleuse, d'où la Trimourti
sortira sa grosse tête de Cerbère aimable, au centre d'un
grand coquemar cerclé de lumière et d'ombre, le plasma
cosmique se condense pour secréter cette sueur noire :
les Hommes.
Les hommes emportés d'étage en étage par la cataracte
des périodes vers la Mort, depuis la première aventure
des Mondes.
Puis, les totons tournèrent moins fort. Les poings de
ténèbres se détendirent, las de brasser l'or et le bitume.
La musique des Sphères leva sa main blanche. A l'appel
d'une voix insensée et pure, la vapeur retint sa fusée
terrible. Les fantômes se groupèrent, les figures écoutèrent, et, sur un ordre argentin, les soleils qui jouaient
aux grâces avec la Mort gagnèrent d'un bond radieux leur
ordre de bataille le long des courbes célestes.
Dans l'ombre où s'espaçaient les voix, l'on entendit
sourdement éclore, l'un après l'autre, les archipels. La
Terre entr'ouvrit sa grenade ignivome. Les volcans saignèrent dans l'eau crissante. Et de toutes parts tonnèrent
les marteaux-pilons de l'invisible chantier des dieux.
Puis quand la douceur se fu.t ipsinuée peu à peu,

53

comme une femme fait entendre une raison spécieuse,
alors les mers siluriennes cessèrent de valser, s'étendirent,
et commencèrent leur sombre grossesse.
Un énorme soleil minium tremblotait dans un ciel
de plomb. La pluie, la pluie. Des museaux de roc affleuraient. Les premiers songes de la Terre bruissaient. Des
lampes muqueuses s'allumèrent et commencèrent leurs
voyages. Des vagins de poix, de houille et de jade
s'entr'ouvrirent. Des pterichtys pointèrent dans les basfonds de gélatine. Les terrains, les forêts sortaient. Un
crapaud géant sonna du cor dans le crépuscule des marécages. De longues fumées de fougères montèrent à
perte de vue, comme un geyser d'étoiles vertes. Les
sigillaires haussaient leurs strobiles de poils. Et des
arbres prodigieux cloisonnaient le ciel. dans leurs serres,
comme une verrière enivrée de lumière et de silence.
... Bientôt les mers se peuplèrent d'une fabuleuse vermine, car les eaux parfaisaient les fruits de la chaleur.
De grands sauriens où s'imbriquaient des émaux crasseux,
sautant comme des marsupiaux battus par l'orage, avec
deux mille dents et des pieds d'oiseaux, se battirent dans
les grottes sonores en ouvrant d'immenses bouches déplaisantes. Les pterodactyles, oiseaux du lac Stymphale et
vampires du Kansa&lt;;, plantés sur les rocs comme des
haches molles ou fendant le ciel d'un geste croche, frappaient l'air des coups secs de leurs becs de fer. Le gouliphon carnassier courait pataudement dans les forêts
solitaires. L'iguanodon l'attendait sans rire, dans quelque
carrefour, dressé sur la lumière pâle, espérant le découdre
avec son terrible pouce de corne. Des bêtes étranges,
couvertes d'une racaille populeuse, écorçaient les arbres

�54

55

LA }&lt;OUVELLE REVUE FRANÇAISE

en y grattant leur dos hérissé d'alfanges. Le grand serpent
de mer venait promener son interminable mélancolie dans
le tiède bassin de la Seine. Et la Lune et Mars étaient
habités ...
Et puis, le ciel devint plus doux. Les pâturages bleuirent.
Le mastodonte apparut lentement le long des mamelons,
comme un immense vaisseau de cuir, secouant dans le
soleil ses oreilles toutes sonores de parasites. Des potassons, des dépotames et des dilépothèses sortirent des
fleuves en ouvrant des mâchoires d'orgue. L'hipparion
bondit sur un pré, boulu comme un cheval antique, et les
singes commencèrent à se dévider le long des arbres...
Et j'étais averti par mes sens d'enfant, tâtonnant à
travers la nuit des époques, et je pressentais que la
main des dieux modelait sournoisement quelque tremblante merveille au milieu des fanons et des grimaces,
et ferait sortir quelque jour, pour mes plaisirs, d'une
vague vermeille, pure comme une amande qui sort de
sa cosse, sous le dais d'une aurore qui ferait du Monde
une chambre d'amour, et comme une chose si parfaite
qu'elle fait pleurer nerveusement et vous donne envie
de l'adorer ou de la souiller ... oh ! la battre et l'embrasser - Vénus Anadyomène !
Quelles scènes se sont passées, à la place où tu as ta
chambre, où tu as songé sous la lampe et trempé ton
front dans tes mains ... Un monstre y ronflait sous la mer ...
Et dans ces rues, et sur ces places, tu passes au bras d'un
ami, vos voix résonnent dans la nuit, et vous rebâtissez
le monde - et le regard des astres morts ne nous
arrive qu'aujourd'hui...
LÉON-PAUL FARGUE

LE

MIRACLE

C'est peut-être aujourd'hui que le miracle aura lieu.
Comme c'est long, mon Dieu! Comme il faut attendre
longtemps pour obtenir cette souffrance sans laquelle on
devra rester à tout jamais privé d'un vrai visage humain !
Et ils attendent.
A la vérité, ils se défendent contre de telles pensées :
ils sont fiers, ils ont l'air calme et détaché. Ils affectent
d'espérer la venue du vaguemestre, la distribution de la
soupe ou le passage de l'infirmier. Mais tout, en eux,
trahit une attenté infinie, obstinée. Ils attendent le miracle qui se produira sûrement dès que l'on voudra
bien s'occuper d'eux.
Et pourquoi le miracle ne viendrait-il pas, dites-moi ?
Vous avez connu Perdrizet: il n'avait que la moitié d'une
figure ; son masque s'arrêtait au nez, et, plus bas, il
n'existait plus que de vagues peaux, avec un orifice
haveur et bafouilleur. Maintenant Perdrizet a une vraie
tête; il a une mâchoire et de la barbe. A le voir de loin,
on dirait un garçon comme les autres.
Et vous avez connu Louba ! Son visage s'ouvrait
comme une fleur horrible ; au fond, on apercevait la
langue, qui ressemblait à une bête vivante, et de ces
choses rouges qui demeurent toujours cachées au regard

�56

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des hommes. Maintenant, Louba peut se montrer dans
la rue sans effrayer les enfants : il a une drôle de petite
figure plate et rose, et des appareils en métal à la place
des dents.
Ceux-là, ils ont été favorisés du miracle. Pourquoi n'y
aurait-il qu'eux ? Ce n'est pas le courage qui manque,
ni la patience. La chair est bonne et le sang vigoureux.
Et s'il faut subir un long supplice, eh bien ! eh bien ! on
le subira 1

***
La salle est une grande salle à colonnettes qu'afflige un
badigeon plombé. C'est une chose dont on ne peut blâmer personne: si vous aviez à peindre de tels murs, vous
seriez vous-mêmes fort embarrassés. Ce n'est pas triste,
et ce n'est pas souriant non plus; c'est variable comme
l'attente et comme l'espoir. La fraîche clarté de Mars
n'y peut rien : elle n'est là que pour compter les jours.
Elle vient témoigner avec une sorte d'indifférence. Les
hommes tirent de leur poche un bout de miroir, et, furtivement, apprécient l'injuste laideur qui s'est abattue
sur leur face.
Pourtant, ils ne sont pas laids. Moi qui les connai~, je
dis qu'ils ne sont pas laids. Ils le savent aussi, et quand
ils murmurent, avec une voix qui n'a presque plus rien
pour s'exprimer : « Je suis bien moche», ils ne font pas
allusion à ce que nous appelions la laideur, avant la
guerre.
I!s sont au delà de toute laideur et de toute beauté.
Ils appartiennent à un monde exceptionnel. Pour la

LE MIRACLE

57

plupart, ils ne peuvent plus être laids, car ils n'ont plus
assez de visage.
Les gens qui possèdent un nez, une bouche, des mâchoires, des yeux, des oreilles, peuvent en faire un usage
indigne, ou soufirir d'un arrangement malheureux de ces
choses précieuses. Ils peuvent avoir des pensées ridicules
ou déshonorantes et les laisser paraître. Mais les hommes
d'ici sont terriblement délivrés de cette servitude : leur
mutilation les affranchit de la laideur humaine. Parfois,
cependant, elle leur laisse l'inexplicable et laborieuse
splendeur du sourire, car, pour manifester sa pureté, il
faut à l'âme un moindre appareil que pour traduire ses
faiblesses.
Presque tous les hommes sont debout. Certains demeurent couchés parce qu'ils furent frappés non seuleinent
à la tête, mais en outre aux jambes ou au ventre. Les
autres marchent, écrivent, lisent, se groupent autour
d'un jeu. Il y en a qui fument, et ils enfoncent le tuyau
de leur pipe dans une cavité dont on ne 'peut pas toujours
dire qu'elle est une bouche.
Les heureux, les miraculés, on ne 1~ voit plus souvent
dans ce pavillon; ils ont été reprendre leur place dans la
vie. Ils reviennent de temps en temps, poussés par la
gratitude, ou parce qu'un point de la mystérieuse broderie réclame les délicates retouches du thaumaturge.

Ceux que voici ont encore tout ou presque tout à
attendre de l'homme surnaturel qui sculpte dans la chair
et s'applique aux besognes de Dieu.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE MIRACLE

59

***

***

La salle est grande, mais elle est encombrée. Les
lits s'y pressent et y forment plusieurs rangées. Chaque
lit est une petite patrie dans cette cohue. Chaque lit
porte une charge de bibelots, de souvenirs, de menus
t résors. C'est au pied du lit que l'on reçoit ses visites.
C'est sur le lit qu'on rêve à la figure qu'on pourrait avoir
plus tard. Il est bon de posséder cette patrie minuscule,
ear, en général, on séjourne ici de longs mois : il faut
beaucoup de temps et d'ingéniosité pour mystifier le
malheur et lui faire lâcher pied.
La porte de la salle s'ouvre ; un grand jeune homme
apparaît. Il a l'air affable et soucieux. Il est escorté
d'autres personnes vêtues, comme lui, de toile écrue.
Est-ce un homme comme les autres ? En vérité, non !
Il n'est pas semblable aux autres : c'est lui qui fait les
miracles.
Il se hâte pour traverser la salle. Il semble que toutes
les pensées et tous les corps qui remuent dans cette
enceinte soient brusquement orientés, comme la limaille
par un pôle d'aimant. Ceux qui gisent sur leur lit, empaquetés dans les pansements, tendent brusquement leur
regard et leur volonté. Les autres se pressent dans l'allée
centrale. Beaucoup contemplent sans rien dire celui
qui doit les sauver; d'autres l'abordent et lui font, à voix
basse, ooe petite confidence qui ressemble toujours à
une supplication.
Il écoute, il répond, il promet, il passe. Il voudrait
dire: « Allez, et que votre visage d'autrefois vous soit
rendu! »

Ce n'est plus ainsi qu'on fait les miracles. Si la confiance
était suffisante, comme dans les temps anciens, tous ces
pauvres gens seraient, dans la même seconde, satisfaits,
guéris, sauvés. Malheureusement l'époque est dure et les
hommes sont trop savants. Le miracle se produit
encore, mais il est aride, il est ingrat. Il ne cède plu.c; au
simple !!Ourire de l'élu. Il faut le poursuivre à travers
toutes sortes de souffrances et de délibérations. Il n'éclate
plus : il vient à nous en rampant.
Le patient monte sur la table avec_une espèce de peur
enthousiaste. Il s'étend, il tremble un peu, bien qu'il soit
résolu et semble parfois transporté. Depuis si longtemps
il attendait son tour ! Il redoute et chérit cette minute.
C'est que les « mutilés de la face » ne sont pas comme
les autres. Ce qui leur fut ravi, ce n'est pas une jambe,
un bras, ce n'est pas une de ces choses si précieuses et, malgré tout, un peu étrangères ; c'est
l'aspect même de leur âme, c'est leur ressemblance
à la divinité.
C'est donc cette ressemblance qu'il nous faut recouvrer
à tout prix. Dix fois déjà nous avons été attachés sur
cette table qui ressemble à l'autel d'une idole farouche·
s'il le faut, nous nous offrirons dix fois encore. La pa~
tience de l'homme savant sera usée avant la nôtre. Nous
sommes pressés, mais bien davantage résolus. Allez-y,
Monsieur, et n'ayez pas peur ! Faites tout ce qu'il faut !
Et si je viens à crier, des fois, prêtez pas attention, surtout ! Continuez, continuez !

�60

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

***
On ne peut pas toujours faire respirer le bon sommeil
libérateur : c'est dans le nez, c'est dans la bouche qu'il
va falloir travailler. On se contente donc d'endormir
un peu la place où s'évertue l'adroit petit couteau.
L'homme est lié par les poignets. C'est préférable,
car avec la meilleure volonté du monde, on peut avoir
des mouvements nerveux. Les poignets sont attachés,
mais les doigts libres. Ils étreignent les bords de la table
de fer, et s'il y a des·moments où les ongles grattent le
métal, c'est qu'il n'est pas toujours facile de se bien
contenir.
Les gens qui ont un os du pied gâté par la carie ne
sont pas toujours persévérants. Ils voudraient bien guérir, retrouver la marche alerte et cette gracieuse agilité
de jadis. Mais, s'ils souffrent trop, ils ressentent vite à
l'égard de leur pied une rancune mêlée de découragement ; ils disent : « Ah ! non ! Tant pis ! laissez cela !
j'aime encore mieux mon mal.»
L'homme dont on sculpte le visage détruit est, lui,
animé d'une grande constance. Il gémit à petits coups ;
il se donne beaucoup de mal pour avaler ou cracher le
sang qui lui remplit la gorge. Comme il a peur que le
chirurgien ne s'arrête avant d'avoir parfait sa tâche, il le
rassure, il le console, dirait-on. Il murmure: «Ça ne me fait
pas trop mal. Je dois vous embêter, n'est-ce pas? Ce
n'est pas ma faute si je... haa... haa... si je gémis comme
ça. C'est idiot, mais c'est plus fort que moi. Excusez-moi,

6I

LE MIRACLE

monsieur I Sftrement, ce n'est pas commode pour vous
de travailler ... »
Parfois, il faut absolument que le faiseur de miracles
demeure seul en face de l'argile sanglante. Il faut que le
patient se livre sans conditions et se retire dans les profondeurs. Alors on lui enfonce dans le cou un petit tube
courbe qui ressemble à un poignard. C'est par là que le
sommeil lui sera dispensé.
Il râle un peu, cède et s'efface. Il tombe dans un profond oubli du présent. Il retourne à des rêves obsédants.

***
Comme elles sont belles, les femmes d'aujourd'hui 1
Comme elles sont plus gracieuses, plus hardies, plus désirables que toutes les femmes de jadis !
Moi aussi, j'avais une fine moustache audacieuse, et
je disais de ces choses qu'on peut dire quand on a une
bouche agréable et de belles dents bien soignées. Moi aussi
j'ai reçu des baisers. Moi aussi je regardais les femmes
dans les yeux, et cela me gonflait le cœur d'une joie sau•
vage, que je ne sentirai peut-être plus jamais.
Je ne suis pas un aveugle. Il me reste un œil pour voir
cette chose difforme et monstrueuse qu'est devenue ma
figure.
J'ai connu, il y a deux mois, une petite putain. Elle
sortait avec moi sur le boulevard. Je nouais un triangle
de drap noir sur mes cicatrices. J'étais fier de ma blessure
et aussi de ce bout de ruban qu'on m'a donné.
La femme n'avait pas assez d'orgueil pour se plaire
avec moi longtemps.

�62

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et puis, ce n'est pas cela, pas cela que je veux. Ni
Berthe, la dactylographe, avec qui je devais me marier
autrefois ... Ah ! je ne sais pas, je ne sais plus. Et maintenant, il va falloir vieillir avec ça.
Pourvu seulement qu'il réussisse ! Pourvu seulement
qu'il puisse faire quelque chose!
*

**

1 1
1

Pendant ce temps, le faiseur de miracles travaille. Il
ne ressemble pas à un Dieu, mais à un homme, car il
« cherche en gémissant ».
Parfois, il est incertain, défiant, mécontent de luimême, mécontent de cette vie qu'il lui faut invoquer
sans cesse. Tout son effort est une lutte contre d'ironiques
fatalités.
Parfois, il est joyeux; il se sent maître de l'avenir ;
il a l'air inspiré. Les décisions lui sont légères; il est
l'heureux ouvrier du destin; rien ne lui sera refusé.
Tout le corps de l'homme s'offre humblement. Tout le
corps veut concourir à restaurer cette face outragée.
Tout le peuple du corps est là pour réparer l'insulte,
pour obtenir justice.
C'est bon! Tout le corps sera donc convié. Les jambes
donneront un peu d'os, la poitrine un petit fragment de
côte, comme dans l'histoire de notre mère Ève. On
cherchera de la peau au bras, au sein, partout où elle est
douce, blanche et souple. La graisse aussi forme de précieux petits coussins ; on la prélève, toute chaude, sur
les cuisses, et on la porte au fond des plaies qu'il faut
combler.

LE MIRACLE

Nous ne sommes pins accueillants comme les arbres.
Nous sommes trop détachés de la commune terre maternelle. Nous poussons, nous vieillissons dans une solitude
farouche. Même notre cœur débordant n'empêchera pas
la vie corporelle d'être un exil sans retour. La chair de
nos propres enfants s'est à jamais séparée de la vieille
souche. La pourrait-on maintenant enter sur notre chair
qui obéit, toute seule, à ses rudes lois ?
Mais ce qui vient de moi est bon pour moi. Si la peau
de mon pied est transplantée sur mon front, elle y retrouvera les coutumes du pays natal, elle acceptera peut-être
d'y subsister, d'y prospérer.
Tout le corps veut rendre service ; la tête doit
assumer la plus grande part de besogne. Elle est
gonflée d'un sang riche et puissant; ses tissus sont d'une
étoffe ample et vivace. C'est elle qui doit payer la plus
lourde contribution. Et puis, il y a des matières rares
qu'on ne saurait trouver que là.
Travaillons ! Travaillons ! L'obus, d'un seul coup, a
fait un vide immense. Pour le combler, il faut réunir
beaucoup de petits morceaux pleins de vie et de bonne
volonté.
*

**
Un sourcil, c'est bien utile pour celui qui travaille à de
rudes travaux. Un sourcil, ce n'est pas seulement un
radieux coup de pinceau sur votre visage, ô madone !
To~t, dans l'apparence de l'homme, est un ornement,
mais tout est de grand usage. Pouvez-vous l'oublier
âme ingrate ? _
'

�L:\ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

64

Le faiseur de miracles va prendre un peu de cuir à
notre tempe et l'étaler.comme ferait un peintre,au-dessus
de notre œil. Cela nous rendra un sourcil bien marqué,
bien dru. Oh! ce n'est pas une chose futile : dans notre
m~tier on transpire abondamment, et les sourcils doivent
être Jà pour empêcher la sueur de glisser_ dans les yeux.
La moustache! oui, je sais, vous,mons1eur, vous ne la
portez pas. C'est que vous avez une bouche hie~ dessinée.
Et puis, vous, vous savez que faire de vos mams ~uand
vous parlez aux femmes. Nous, mon Dieu! nous aimons
tirer sur une moustache quand nous sommes embarrassés,
ou quand l'heure de la liberté tarde trop à tomber de la
pendule du bureau. D'ailleurs, un ~u ~e moustache est
nécessaire pour cacher toutes ces cicatrices.
.
Alors le faiseur de miracles cherche,'furette de-c1,de-là,
puis, discrètement, il dérobe au menton ou ~u. so~met
de la tête assez de peau velue pour faire un Joli bnn de
1

moustache.
_ Attendez seulement trois semaines, et vous pourrez déjà tirer dessus, mon garçon 1

•

**
Il y a dans Paris, une grande léproserie. Elle est
comme une citadelle de désolation au cœur même de
la ville oublieuse. Là, végètent des malheureux dont les
maladies hideuses dévorent le visage. Ils ont presque
renoncé au monde de tous pour vivre dans leur monde
à eux, où il y a des arbres, des rues, des places ~ubliques
et des bâtisses vieilles de trois siècles. Ils se manent entre
eux; ils ont des enfants qui sont parfois misérables et

LE \IIRACLE

parfois beaux, parce que la vie a d'imprévisibles sursauts.
Pour nous, nous ne sommes pas des malades. Tout est
sain, dans notre substance, et c'est justement pourquoi
nous fûmes choisis, c'est pourquoi nous fûmes frappés.
Il ne faut pas désespérer de notre corps : il y a quelque
chose à faire avec lui.
Nous, nous ne voulons pas demeurer, toute une vie,
cloîtrés entre ces grands murs, avec notre tourment. Le
monde nous connaît encore, et il nous attend. Dépêchezvous ! Dépêchez-vous ! Il ne faut pas laisser au monde
le temps de nous oublier. La guerre est .finie pour tous ;
faites, faites, monsieur, que pour nous aussi elle se termine un jour.

***
Et l'homme est reporté dans son lit. Ses rêveE s'épuisent
en balbutiements et en chansons gémissantes. Il va se
réveiller dans son nouvel aspect, dans sa peau bien tirée,
bien tendue, cousue de toutes parts comme une pelote
de tennis.
Voilà notre projet! Voilà notre vœu ! Maintenant il
faut que ça colle ! Il faut que le sang recommence à
passer dans les petits lambeaux déracinés. Il faut que
toutes les cellules de la vie s'emparent du morceau d'os
ou de cartilage et le colonisent, le séduisent, le persuadent.
Après-demain, on enlèvera le pansement. Le faiseur de
miracles aura sa figure inquiète, sérieuse des grands jours.
C'est qu'au fond de lui-même, il n'est sûr de rien : trop
de forces indisciplinées travaillent de concert avec lui.
N'en doutons pas, nous verrons sa longue bouche
5

�66

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

affectueuse se fendre pour un sourire content; toutes les
petites pièces de la mosaïque seront roses et ~ien
vivantes; elles auront reçu leurs lettres de naturalisation.
Nous patienterons quelques jours encore, et le jeune
maître, un matin, recouvrira de plâtre notre visage
nouveau. Nous resterons attentifs et immobiles jusqu'à
ce que, avec des délicatesses de mouleur, il détache de
notre chair une empreinte fidèle, irrécusable, plus constante mille fois que notre propre souvenir.

•••
Il y a, dans cette grande maison du miracle, un petit
cabinet où tous le!' moulages de plâtre pendent, accrochés par centaines au mur glacé.
C'est dans cette pièce minuscule et terrible que les
maîtres de l'univers auraient dû venir discuter les choses
de la paix.
Blanches, inhumainement pâles, ombrées à rebours
par la poussière des années, une multitude de têtes en
plâtre immobilisent, pour l'éternité, des grimaces que
l'on ne pourrait pas, que l'on ne saurait pas imaginer.
Une sérénité désolée tombe de ces murs. Parfois, toutes
ces douleurs difformes semblent se résumer en une expression unique : le divin sourire de la mort.
Il ne faut pas demeurer là si l'on tient à garder son
espoir dans le monde.

67

LE MIRACLE

•••
Mais ils sont peu nombreux, ceux qui doivent pénétrer
dans le cabi_net des masques. Bientôt, ces témoignages
s'endormiront dans la poussière, plus puissante que
toute mémoire humaine.
La pieuse besogne se poursuit et le miracle s'accomplit chaque jour.
Chaque jour, la sollicitude de quelques hommes remporte
de petites victoires, et beaucoup de petites victoires
vaudront un peu de soulagement et d'oubli. Le temps
saura sanctifier ces travaux. Rien, dans les œuvres de vie,
ne se réalise sans le temps ; il a des bienveillances qui
font songer à Dieu.
Presque tous les pauvres gens qui sont ici s'en iront,
un par un, pour rechercher leur ancienne route et pour y
persévérer. Ils regarderont le monde avec un visage
schématique et tout neuf, où presque rien de leur ancien
visage n'aura persisté.
C'est ainsi qu'ils auront été visités par le miracle.
Peut-être pourrons-nous les regarder sans trop de honte.
GEORGES DUHAMEL

�68

. PRitRE POUR UN AVIATEUR

Il se disait assez payé
De ce néant par sa jeunesse,·
Pourtant, dans sa païenne ivresse,
Il tenait son verre haut levé.

PRIÈRE POUR
UN AVlATEUR
A la mémoire de mon camarade
de guerre, Pierre GOUTIER.

Son âme appelait, malgré elle,
Votre ruissellement divin ,·
Seigneur, il lui fallait des ailes, .
Comme aux Anges et comme aux Saints.

Seigneur, le soir est plein d'abeilles ;
Ces beaux avions murmurants
Dans ma fidélité réveillent
L'image d'un de vos enfants.

Mais, tout vain du peu que nous sommes
Il avait placé son désir
A ~ssi haut que l'aile de l'homme
Sur le vent se peut soutenir,

Il était gai, pensif et tendre,
Insouciant et généreux;
Il feignait de ne pas entendre
La secr~te invite de Dieu.

Pas plus I et, lavé de la boue
Où s'humiliaient ses espoirs,
Dans l'azur que fendait sa proue,
Il vous cherchait sans le savoir...

Hélas / il aimait trop la vie,
Celle où sont les tentations,
La science, la poésie,
La volupté, l'ambition.

Quitte à retomber, jeune Icare,
Dans un globe de feu cruel,
Pour avoir effleuré le phare
De votre inaccessible ciel!

Il prenait à deux mains la terre;
Elle était son contentement :
Il s'y voyait déjà, couchant
Pris de son corps, son dme -fi,lre.

- Seigneur, l'héroïque envolée
De cet enfant vers l'idéal
Finit-elle dans la fitmée
D'un destin précoce et brutal?

�70

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Seigneur, ne tiendrez-vous pas compte
De son inconscient amour,
Et la mort vide qu'il affronte
Sera-t-elle vide toujours ?
Seigneur, vous voyez ce qu'il quitte:
Tout son bien I rien n'est excepté;
Comparez aux siens nos mérites ?
Nous mourons - pour ressusciter.

Mais, Seigneur/ tandis que la terre
Tirait à soi le pauvre corps,
L'âme priait et la prière
Est bond, soulèvement, essor.
Au plus haut point de son poème
La ravissant entre vos mains,
Vous l'avez surprise en chemin
Dans le don par/ait d'elle-même.
HENRI GHÉON'

Devant Hangard, 5 mai 1918.

JI

LÉGERE ESQUISSE
DU CHAGRIN QUE CAUSE UNE
SÉPARATION ET DES PROGRÈS
IRRÉGULIERS DE L,OUBLI1
J'allais passer par une de ces conjonctures difficiles en
face desquelles il arrive généralement qu'on se trouve à
plusieurs reprises dans la vie et auxquelles, bien qu'on
n'ait pas changé de caractère, de nature- notre nature
qui crée elle-même nos amours, et presque les femmes que
nous aimons, et jusqu'à leurs fautes - on ne fait pas face
de la même manière à chaque fois, c'est-à-dire à tout âge.
A ces moments-là notre vie est divisée, et comme distribuée
dans une balance en deux plateaux opposés où elle tient
tout entière. Dans l'un, il y a notre désir de ne pas déplaire,
de ne pas paraître trop humble, à l'être que nous aimons
sans parvenir à le comprendre, mais que nous trouvons
plus habile de laisser un peu de côté pour qu'il n'ait pas
ce sentiment de se croire indispensable qui le fatiguerait
de nous; de l'autre côté, il y a une souffrance - non pas
~- Fragment du Tome II de A la recherche du Temps perdu
qw parattra, dans la première semune de Juin, a ux édition~
de la N°:'velle Revue Française, sous le titre de A l'ombre des
Jeunes Filles en fleurs. en même temps qu'un volume de Pastiches
et Mllan,:es et que la réimpression de Du c6té de chez Swann.

�72

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une souffrance localisée et partielle - qui ne pourrait au
contraire être apaisée que si, renonçant à plaire à cette
femme et à lui faire croire que nous pouvons nous passer
d'elle, nous allions la retrouver. Qu'on retire du plateau
où est la fierté une petite quantité de volonté qu'on a eu
la faiblesse de laisser s'user avec l'âge, qu'on ajoute dans
le plateau où est le chagrin une souffrance physique
acquise et à qui on a permis de s'aggraver, au lieu de la
solution courageuse qui l'aurait emporté à vingt ans,
c'est l'autre, devenue trop lourde et sans contre-poids
suffisant, qui nous abaisse à cinquante. D'autant plus que
les situations, tout en se répétant, changent, et qu'il y a
chance pour qu'au milieu ou à la fin de la vie on ait eu
pour soi-même la funeste complaisance de compliquer
l'amour d'une part d'habitude que l'adolescence, r~tenue
par trop d'autres devoirs, moins libre de soi-même, ne
connaît pas.
Après avoir écrit à Gilberte une lettre où je laissais
tonner ma fureur, non sans pourtant jeter la bouée
de quelques mots placés comme au hasard, et où
mon amie pourrait accrocher une réconciliation, le
vent ayant tourné, c'était des phrases tendres que je
lui adressais pour la douceur de certaines expressions
désolées, de tels « jamais plus », si attendrissants pour
ceux qui les emploient, si fastidieux pour celle qui les
lira, soit qu'elle les croit mensongers et traduise « jamais
plus » par &lt;&lt; ce soir-même, si vous voulez bien de moi »,
ou qu'elle les croit vrais et lui annonçant alors une de ces
séparations définitives qui nous sont si parfaitement
égales dans la vie quand il s'agit d'êtres dont nous ne
sommes pas épris. Mais puisque nous sommes incapables,

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATlON ET L'OUBLI

73
tandis que nous aimons, d'agir en dignes prédécesseurs de
l'être prochain que nous serons et qui n'aimera plus, comment pourrions-nous tout à fait imaginer l'état d'esprit
d'une femme à qui, même si nous savions que nous lui
sommes indifférents, nous avons perpétuellement fait
tenir dans nos rêveries, pour nous bercer d'un beau songe
ou nous consoler d'un gros chagrin, les mêmes propos que
si elle nous aimait. Devant les pensées, les actions d'une
femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés
que le pouvaient être devant les phénomènes de la nature,
les premiers physiciens (avant que la science fût constituée
et eût mis un peu de lumière dans l'inconnu). Ou pis
encore comme un être pour l'esprit de qlti le principe de
causalité existerait à peine, un être quine serait pas capable d'établir un lien entre un phénomène et un autre et
devant qui le spectacle du monde serait incertain comme
un rêve. Certes je m'efforçais de sortir de cette incohérence,
de trouver des causes. Je tâchais même d'être« objectif»
et pour cela de bien tenir compte de la disproportion qui
existait entre l'importance qu'avait pour moi Gilberte
et celle non seulement que j'avais pour elle, mais qu'ellemême avait pour les autres êtres que moi, disproportion
qui, si je l'eusse omise, eût risqué de me faire prendre une
simple a.µJ.abilité de mon amie pour un aveu passionné,
une démarche grotesque et avilissante de ma part pour
le naturel et gracieux mouvement qui vous dirige vers de
beaux yeux. Mais je craignais aussi de tomber dans
l'excès contraire, où j'aurais vu dans l'arrivée inexacte
de Gilberte à un rendez-vous, un mouvement de mauvaise humeur, une hostilité irrémédiable. Je tâchais de
trouver entre ces deux optiques également déformantes

,..

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

74
celle qui me donnerait la vision juste des choses ; les calculs
qu'il me fallait faire pour cela me distrayaient un peu de
ma souffrance ; et soit par obéissance à la réponse des
nombres, soit que je leur eusse fait dire ce que je désirais,
je me décidai le lendemain à aller chez les Swann, heureux,
mais de la même façon que ceux qui s'étant tourmentés
longtemps à cause d'un voyage qu'ils ne voulaient pas
faire, ne vont pas plus loin que la gare, et rentrent c~ez
eux défaire leur malle. Et, comme, pendant qu'on hésite,
la seule idée d'une résolution possible (à moins d'avoir
rendu cette idée inerte en décidant qu'on ne prendra pas
la résolution) développe, comme une graine vivace, les
linéaments, tout le détail des émotions qui naîtraient de
l'acte exécuté, je me dis que j'avais été bien absurde de
me faire, en projetant de ne plus voir Gilberte, autant
de mal que si j'eusse dû réaliser ce projet, et que, puisque au
contraire c'était pour finir par retourner chez elle, j'aurais
pu faire l'économie de tant de velléités et d:accep~ati~~s
douloureuses. Mais cette reprise des relations d amitiéne dura que le temps d'aller jusque chez les Swann; non
pas parce que leur maître d'hôtel, lequel m'aimait beaucoup, me dit que Gilberte était sortie (je sus e~ :ffet_dès
le soir même, que c'était vrai, par des gens qui 1 avaient
rencontrée), mais à cause de la façon dont il me le dit :
« Monsieur mademoiselle est sortie, je peux affirmer à
monsieur q~e je ne mens pas. Si monsieur veut se renseigner, je peux faire venir la femme de chambre. Monsieu~
pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour 1~
faire plaisir et que si mademoiselle était là, je mènerais
tout de suite monsieur auprès d'elle.» Ces paroles, de la
sorte qui est la seule importante, involontaires, nous don-

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

75

nant la radiographie au moins sommaire de la réalité
insoupçonnable que cacherait un discours étudié, prouvaient que dans l'entourage de Gilberte on avait l'impression que je lui étais importun ; aussi, à peine le maître
d'hôtel les eut-il prononcées, qu'elles engendrèrent chez moi
de la haine à laquelle je préférai donner comme objet au lieu
de Gilberte le maître d'hôtel ; il concentra sur lui tous les
sentiments de colère que j'avais pu avoirenversmonamie;
débarrassé d'eux grâce à ces paroles, mon amour subsista
seul ; mais elles m'avaient montré en même temps que
je devais pendant quelque temps ne pas chercher à voir
Gilberte. Elle allait certainement m'écrire pour s'excuser.
Malgré cela, je ne retournerais pas tout de suite la voir,
afin de lui prouver que je pouvais vivre sans elle. D'ailleurs, une fois quej'aurais reçu salettre, fréquenter Gilberte
serait une chose dont je pourrais plus aisément me priver
pendant quelque temps, parce que je serais sûr de la
retrouver dès que je le voudrais. Ce qu'il me fallait
pour supporter moins tristement l'absence volontaire
c'était sentir mon cœur débarrassé de la terrible incertitud~
si nous n'étions pas brouillés pour toujours, si elle n'était
pas fiancée, partie, enlevée. Les jours qui suivirent ressemblèrent à ceux de cette ancienne semaine du jour
de l'an que j'avais dû passer sans Gilberte. Mais cette
semaine-là finie, jadis, d'une part mon amie reviendrait
aux Champs-Elysées, je la reverrais comme auparavant;
j'en étais sûr; et, d'autre part, je savais avec non moins
de certitude que tant que dureraient les vacances du jow:
de l'an, ce n'était pas la peine d'aller aux Champs-Elysées.
De sorte que durant cette triste semaine déjà lointaine
j'avais supporté ma tristesse avec calme parce qu'ell;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

n'était mêlée ni de crainte ni d'espérance. Maintenant, au
con.traire, c'était ce èemier sentiment qui presque autant
que la crainte rendait ma souffrance intolérable. N'ayant
pas eu de lettre de Gilberte le soir même, j'avais fait la
part de sa négligence, de ses occupations, je ne doutais
pas d'en trouver une d'elle dans le courrier du matin.
11 fut attendu par moi, chaque jour, avec des palpitations
de cœur auxquelles succédaitun état d'abattement quand
je n'y avais trouvé que des lettres de personnes qui
n'étaient pas Gilberte, ou bien rien, ce qui n'était pas
pire, les preuves d'amitié d'une autre me rendant plus
cruelles celles de son indifférence. Je me remettais à
espérer pour le courrier de l'après-midi. Même entre les
heures des levées des lettres je n'osais pas sortir, car elle
eût pu faire porter la sienne. Puis le moment finissait par
arriver où ni facteur, ni valet de pied des Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au lendemain matin
l'espoir d'être rassuré, et ainsi parce que je croyais que
ma souffrance ne durerait pas, j'étais obligé pour ainsi
dire de la renouveler sans cesse. Le chagrin était peutêtre le même, mais au lieu de ne faire, comme autrefois,
que prolonger uniformément une émotion initiale, recommençait plusieurs fois par jour en débutant par une
émotion si fréquemment renouvelée qu'elle finissait elle, état tout physique, si momentané-par se stabiliser,
si bien que les troubles causés par l'attente ayant à peine
le temps de se calmer avant qu'une nouvelle raison d'attendre survînt, il n'y avait plus une seule minute par jour
où je ne fusse dans cette anxiété qu'il est pourtant si
difficile de supporter pendant une heure. Ainsi ma souffrance était infiniment plus cruelle qu'au temps de cet

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

77

11

ancien I janvier parce que cette fois il y avait en moi au
lieu de l'acceptation pure et simple de cette souffrance,
l'espoir, à chaque instant, de la voir cesser. A cette
acceptation, je finis pourtant par arriver; alors je compris
qu'elle devait être définitive et je renonçai pour toujours
à Gilberte, dans l'intérêt même de mon amour, et parce
que je souhaitais avant tout qu'elle ne conservât pas de
moi un souvenir dédaigneux. Même, à partir de ce momentlà, et pour qu'elle ne pt1t croire à une sorte de dépit
amoureux de ma part, j'acceptai souvent ses rendez-vous,
et, au dernier moment, je lui écrivais que je ne poqvais
pas venir, mais en protestant que j'en étais désolé, comme
j'aurais fait avec quelqu'un que je n'aurais pas désiré
revoir. Ces expressions de regret qu'on réserve d'ordinaire
aux indifférents, persuaderaient mieux Gilberte de mon
indifférence, me semblait-il, que ne ferait le ton d'indifférence qu'on affecte seulement envers celle qu'on aime.
Quand mieux qu'avec des paroles, par des actions indéfiniment répétées, je lui aurais prouvé que je n'avais pas de
goQt à la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi.
H~ 1 ce serait en vain : chercher en ne la voyant plus
à ~ e r en.elle ce goût de me voir, c'était la perdre pour
touiours ; d abord parce que, quand il commencerait à
renaître, si je voulais qu'il durât, il ne faudrait pas y
céd«:1' tout de suite; d'ailleurs, les heures les plus cruelles
~r~ent passées ; c'était en ce moment qu'elle m'était
1
~dispensable et j'aurais voulu pouvoir l'avertir que
bientôt elle ne calmerait, en me revoyant, qu'une douleur
tellement dimi'nuée qu'elle ne serait
• plus comme elle
l'eQt été encore en ce moment même, et ~ur y mettre
fin, un motif de capitulation, de se réconcilier et de se

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

revoir. Et enfin plus tard quand je pourrais enfin avouer
sans péril à Gilberte, tant son goût pour moi aurait repris
de force, le mien pour elle, celui-ci n'aurait pu résister
à une si longue absence et n'existerait plus; Gilberte me
serait devenue indifférente. Je le savais, mais je ne pouvais
pas le lui dire; elle aurait cru que si je prétendais que je
cesserais de l'aimer en restant trop longtemps sans la
voir, c'était à seule fin qu'elle me dît de revenir vite
auprès d'elle. En attendant ce qui me rendait plus aisé
deme con ·amner à cette séparation, c'est que (afin qu'elle
se rendît bien compte que malgré mes affirmations contraires c'était ma volonté et non un empêchement, non
mon é;at de santé, qui me privaient de la voir) toutes les
fois où je savais d'avance que Gilberte ne serait pas chez
ses parents, devait sortir avec une amie et ne rentrerait
pas dîner, j'allais voir Mme Swann (laquelle était redevenue pour moi ce qu'elle était au temps où je voyais
si difficilement sa fille, et où les jours où celle-ci ne venait
pas aux Champs-Elysées, j'allais me promener avenue
des Acacias). De cette façon, j'entendrais parler de
Gilberte, j'étais sûr qu'elle entendrait ensuite parler de
moi et d'une façon qui lui montrerait que je ne tenais
pas à elle. Et je trouvais, comme tous ceux qui souffrent,
que ma triste situation aurait pu être pire. Car ayant
libre entrée dans la clemeure où habitait Gilberte, je me
disais toujours, bien que décidé à ne pas user de cette
faculté, que si jamais ma douleur était trop vive, je pourrais la faire cesser. Je n'étais malheureux qu'au jour
le jour. Et c'est trop dire encore. Combien de_ fo~s P~
heure (mais maintenant sansl'anxieuseattenteqwm avait
étreint les premières semaines après notre brouille, avant

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

79

d'être retourné chez les Swann) ne me récitais-je pas la
lettre que Gilberte m'enverrait bien un jour, m'apporterait peut-être elle-même. La constante vision de ce
bonheur imaginaire m'aidait à supporter la destruction
du bonheur réel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas,
comme pour les «disparus», savoir qu'on n'a plus rien à
espérer n'empêche pas de continuer à attendre. On vit
aux aguets, aux écoutes ; des mères dont le fils est parti
en mer pour une exploration dangereuse se figurent à
toute minute et alors que la certitude qu'il a péri est
acquise depuis longtemps, qu'il va entrer miraculeusement sauvé, et bien portant. Et cette attente, selon la
force du souvenir et la résistance des organes, ou bien les
aide à traverser les années au bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus, d'oublier peu à peu
et de survivre - ou bien les fait mourir.
,. D'autr~ part, ~on chagrin était un peu consolé par
li~~ qu 11 profitait à mon amour. Chaque visite que je
faJSais à Mme Swann, sans voir Gilberte m'était cruelle
mais je sentais qu'elle améliorait d'a~tant l'idée qu;
Gilberte avait de moi.
D'ailleurs, si je m'arrangeais toujours, avant d'aller
chez Mme Swann, à être certain de l'absence de sa fille
cela tenait peut-être autant qu'à ma résolution d'êtr;
brouillé avec elle, à cet espoir de réconciliation qui se
superposait à ma volonté de renoncement (bien peu sont
absolus, au moins d'une façon continue dans cette âme
humaine d~nt ~e des lois, fortifiée par l~s afflux inopinés
de ~uvemrs différents, est l'intermittence) et me masq~t ce qu'elle avait de trop cruel. Cet espoir je savais
b1encequ'1
· de chimérique.
·
I avait
J'étais comme un pauvre

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui mêle moins de larmes à son pain sec s'il se dit que tout
à l'heure peut-être un riche étranger va lui laisser toute sa
fortune. Nous sommes tous obligés pour rendre la réalité
supportable d'entretenir en nous quelques petites folies.
Or mon espérance restait plus intacte - tout en même
temps que la séparation s'effectuait mieux - si je n·e
rencontrais pas Gilberte. Si je m'étais trouvé face à face
avec elle chez sa mère, nous aurions peut-être échangé
des paroles irréparables qui eussent rendu définitive notre
brouille, tué mon espérance et d'autre part en créant une
anxiété nouvelle, réveillé mon amour et rendu plus difficile ma résignation.
Depuis bien longtemps et fort avant ma brouille avec
sa fille, Mme Swann m'avait dit: «C'est très bien de venir
voir Gilberte, mais j'aimerais aussi que vous veniez quelquefois pour moi, pas à mon Choufleury où vous vous
ennuieriez parce que j'ai trop de monde, mais les autres
jours où vous me trouverez toujours un peu tard. »
j'avais donc l'air, en allant la voir de n'obéir que longtemps après à un désir anciennement exprimé par elle.
Et très tara, déjà dans la nuit, presque au moment où mes
parents se mettaient à table, je partais faire à Mme Swann
une visite pendant laquelle je savais que je ne verrais
pas Gilberte et où pourtant je ne penserais qu'à elle.
Dans ce quartier, considéré alors comme éloigné, d'un
Paris plus sombre qu'aujourd'hui, et qui, même dans le
centre, n'avait pas d'électricité sur la voie publique et
bien peu dans les maisons, les 1ampes d'un salon situé
au rez-de-chaussée ou à un entresol très bas (tel qu'était
celui de ses appartements où recevait habituellement
Mme Swann), suffisaient à illuminer la rue et à faire lever

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

8r

les yeux au passant qui rattachait à leur clarté comme à
sa cause apparente et voilée la présence devant la porte
de quelques coupés bien attelés. Le passant croyait, et
non sans un certain émoi, à une modification survenue
dans cette cause mystérieuse, quand il voyait l'un de ces
coupés se mettre en mouvement; mais c'était seulement
un cocher qui, craignant que ses bêtes ne prissent froid
leur faisait faire de temps à autre des allées et venues
d'aut~t plusimpressionnantesquelesrouescaoutchoutées
donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur
lequel il se détachait plus distinct et plus explicite.
Le cr jardin d'hiver », que dans ces années-là le passant
apercev~t ~•ordinaire, quelle que fût la rue, si l'appartement _n était pas à un niveau trop élevé au-dessus du
trottorr, ne se voit plus que dans les héliogravur d
rivres d'étrennes de P.-J. Stahl où, en contraste avec
es es
les
rares ornements floraux des salons Louis XVI d'
. d'h .
auJO~ w - une rose ou un iris du Japon dans un vase de
cnstal à lo~g col qui ne pourrait pas contenir une fleur
d~ plus - li semble, à cause de la profusion des plantes
d app~~ent qu'on avait alors, et du manque absolu
de stylisation dans leur arrangement, avoir dû chez les
maîtr~s de maison, répondre plutôt à quelqu~ vivante
et déliCieuse passion pour la botanique qu'à un froid souci
de morte décoration. Il faisait penser en plus grand dans
les hôtels d'al_ors, à ces serres mmuscules
.
'
et portatives
posées au matin du premier janvier sous la lampe allumée
-fi .les enfants n 'ayant pas eu la patience d'attendre qu'il
t Jour - parmi les autres cadeaux du 1·our de l'an m .
le plus bea d'
, ais
v
. u e~tre eux, consolant avec les plantes qu'on
a pouvorr cultiver, de la nudité de l'hiver ; plus encore
6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇâISE
82

qu'à ces senes.-là. elles.mêmes, ces jardins &lt;tbiver res,semblaient à celle qu'on voyait tout auprès-d'elles, figurée dans un beau livre, autre cadeau de jour de 1:an,
et qui bien qu'elle fût donnée non aux enfants, mais· à
Mlle Lili l'héroïne de l'ouvrage, les enchantait à. tel
point q~ devenus maintenant presque vieillards, ils SR
demande~t si dans ces années fortunées, l'bi:el' ~•ét~~ pas
la plus belle des saisons. Enfin au fond de ce !ardin ~ hiver,
· à travers les- arborescences d'espèces vanées ~m de la
rue faisaient ressembler la fenêtre éclairée au vitrage de
ces serres d'enfants, dessinées ou réelles, le- passant. se
hissant sur ses pointes, apercevait généralement un
homme en redingote, un gardénia ou un œillet à la boutonnière, debout devant une femme assise, tous deux
vagues., comme deux intailles dans une topaze, au. f~d
de l'atmosphère du salon, ambrée par le samovax: - importation récente alo.rs ~ d~ vap~ ~ui s'en écha~pe~t
peut-être encore a.ujourd hm, ma1s qu à caus~ de 1 habitude personM ne voit plus. Mme S~~n. ten_ait beaucoup
à ce « thé n ; elle croyait montrer de l ongmalité et dégager
du charme, en. disant à un homme: «Vous me trouverez
tous les jours un peu tard, venez prendre le thé »,. de sorte
qu'elle accompagnait d'un sourire fin et doux œs mots:
prononcés par elle avec un accent anglais. momentané. et
desq_uels son inte,docutew: prenait bonne note en salua.nt
d'un. air grave, comme s'ils av.aient été quelque cllt&gt;s.e
d'im{&gt;Ortant et de singulier qui commandât la déférence
et exigeât de l'attention. Il y avait une- autre raison que
cellesdo.nnées.plush;nitetpourlaquellelesfleursn'avaient
pas un c.ara.ctère d'ornement dans le salon de ~ e Swa.n:11
et cette ra.ison..J.à ne tenait pas à.1'époque, mais en partie

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

83

à l'existence qu'avait menée jadis Odette. Une grande
coootte, comme elle avait été, vit beaucoup pour ses
amants, c'est-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à
vivr:e:pour elle. Les choses que chez une honnête femme
on voit et qui certes peuvent lui paraître, à elle aussi,
avoir de rimportance, sont celles, en tous cas, qui pour
la cocotte en ont le plus. Le point culminant de sa journée
est celui non pas où elle s'habille pour le monde mais où
' ,
elle se d.éshabfüe pour un homme. Il lui faut être aussi
élégante en robe de chambre, en chemise de nuit, qu'en
toilette de ville. D'autres femmes montrent leurs bijoux,
elle, elle vit dans l'intimité de ses perles. Odette avait
du reste l'air bien plus jeune que vingt ans plus tôt,
car, arrivée au milieu de la vie, Odette s'était enfin
découvert ou inventé une physionomie personnelle, un
« canctère » immuable, un genre de beauté, et, sur ses
traits décousus qui pendant si longtemps livr.és aux
caprices hasardewf et impuissants de la chair, prenant
à Ja moindre fatigue, pour un instant, des années, une
sorte de vieillesse passagère lui avaient composé tant
bien que mal, selon son humeur et selon sa mine un
visage épais, journalier, informe et charmant, a.~ait.
appliqué ce type fixe, comme une jeunesse immortelle,

Les jours oà Mme Swann n'était pas sortie du tout on
la trouvait dans une robe de chambre de crêpe de Chine
blaadie ,.n....-•
.
.
,
~ une première neige, parfois aussi dans un
de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne
semblent q.trune jonchée. de pétales roses ou blancs et
qu•~ 1!romrerait aujourd'hui peu appropriés à l'hiver,
et bien à· tort. Car ce!:! étoffes légères- et ces, couleurs-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LE CHAGRIN DE LA StPARATION ET L'OUBLI

1·

tendres donnaient à la femme - dans la grande chaleur
des salons d'alors fermés de portières et desquels ce que
les romanciers mondains de l'époque trouvaient à dire
de plus élégant, c'est qu'ils étaient « douillettement
capitonnés» -le même air frileux qu'aux roses qui pouvaient y rester à côté d'elle, malgré l'hiver, dans l'incarnat
de leur nudité, comme au printemps. A cause de cet
étouffement des sons par les tapis et de sa retraite dans
des enfoncements, la maîtresse de la maison n'étant pas
avertie de votre entrée comme aujourd'hui, continuait
à lire pendant que vous étiez déjà presque devant elle,
ce qui ajoutait encore à cette impression de romanesque,
à ce charme d'une sorte de secret surpris, que nous
retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes déjà
démodées alors, que Mme Swann était peut-être la seule
à ne pas avoir encore abandonnées et qui nous donnent
l'idée que la femme qui les portait devait être une héroïne
de roman parce que nous, pour la plupart, ne les avons
guère vues que dans certains romans d'Henry Gréville.
- On ne peut pas s'en aller de cette maison, disait
Mme Bontemps à Mme Swann tandis que Mme Cottard,
dans sa surprise d'entendre exprimer sa propre impre.c;sion,
s'écriait: « C'est ce que je me dis toujours, avec ma petite
jugeote, dans mon for intérieur ! » approuvée par
des messieurs du Jockey qui s'étaient confondus en
saluts, et comme comblés par tant d'honneur, quand
Mme Swann les avait présentés à cette petite bourgeoise
peu aimable, qui restait devant les brillants amis d'Odette
sur la réserve sinon sur ce qu'elle appelait la« défensive»,
car elle employait toujours un langage noble pour

85

les choses le~ plus simples. « Voilà trois mercredis que
vous me fa1tes faux bond », disait Mme Swann à
Mme Co~tard. « ~'est vrai, Odette, il y a des siècles,
~nités que Je ne_ v?us ai vue. Vous voyez que
J~ pla1?e cou~able, ma1s il faut vous dire, ajoutait-elle
d un ~r pudi?°nd et vague, car quoique femme de
médec1~ elle n aurait pas osé parler sans périphrases de
rhumat'.sme o~ de coliques néphrétiques, que j'ai eu bien
des petites
misères. Chacun a les siennes· Et pw's J.,a1. eu
.
une case dans ma domesticité mâle. Sans être plus
qu'une autre très imbue de mon autorité ., . dû
f .
' J aI
' pour
~e un exemple' renvoyer mon Vatel qui, je crois, cherchait
d ~eurs une place plus lucrative. Mais son départ a
fa11li entraîner la démission de tout le ministère. Ma femme
de chambre ~e voulait pas rester non plus, il y a eu des
scèn~ hom~nques. Malgré tout, j'ai tenu ferme le gouvernad, etc est une véritable leçon de choses qui n'aura
pas été ~erdue pour moi. Je vous ennuie avec ces histoires
de serviteurs, mais vous savez comme moi quel tracas
c'est d'être obligée de procéder à des remaniements dans
son personnel. »
- ? Mais vous me semblez b"ien .beIle ? Red/ern
/ecit

'!'5

-thN?tn, vous savez que je suis une fervente de

R au m z· Du reste, c' est un retapage

- Eh bien I cela a un chic !
·
Combien
croyez-vous
)
N
h
chiffre.
. ... on, c angez le premier
m'-

Comment
· c,est pour rien, c'est donné On
. .
, ma1s
ava1t dit trois fois autant » « Voilà
. .
l'ff t ·
·
comme on écnt
is o1re, concluait la femme du docteur• Et mon t rant

�86

LA NOUVELLE REVUE J,RANÇAISE

à Mme Swann un tom- de cou dont celle-ci lui avait fait

présent:
- Regardez, Odette. Vous reconnaissez?
- Qui cultivez,vous, Odette, pour avoir de si belles
fleurs? Lemaître? J'avoue qu'il y avait l'autre jour
devant chez Lemaître un grand arbuste rose qui m'a
fait faù:e une folie,
_ Non, je -n'ai de fleuriste attitré que Debac.
.
~ Moi aussi, disait M.me Collard, mais j'avoue que 1e
lui-fais des infidélités avec Laaha\l1lle.
_ Ah! vous le trompez avec Lachaume, je le lui
dirai, répondait Ocktte qui s'efforçait de « conduir.e la
conversation », comme de &lt;c savoir réunir », de « mettre
en valeur», de -s'effacer», de « servir de trait d'union n,
tous ces arts de la maitresse de maison qui J;o.nt, à vrai
dire, les arts du néant.
Cependant MmeBontemps qui avait dit cent fois qu'elle
ne voulait pas aller chez les Verdurin, ravie d'être invitée
aux merctedis, était en train de calculer comment elle
pourrait s'y rendre le plus de fois possible. Elle ignorait
que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
aucun; d'autre part elle était de ces personnes peu
recherchées, qui, quand elles sont conviées à des «séries»
par une maîtresse de maison, ne vont pas chez elle comme
ceux qui savent faire toujours plaisir, quand ils ont un
moment et le désir de sortir ; elles, au contraire, se privent
par exemple de la première soirée et de la troisième,
s'imaginant que leur absence sera remarquée et se réservent pour la deuxième et la quatrième; à moins que
leurs informations ne leur ayant appris que la troisième

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

87

sera particulièrement brillante, elles ne suivent un ordre
iniverse, alléguant que « malheureusement la dernière
fois ~ n 1ét~en~ J&gt;as libres». Telle Mme Bontemps.
su.pputmt comlnen 11 polIVait y avoir encore de mercredis
a.va.nt Pâques et de quelle façon elle arriverait à en avoir
unde plus, sans pourtant paraître s'imposer. Elle comptait
sur .Mme ~ottard, ~vec laquelle elle allait revenir (elle
était to~aurs ravie de trouver une amie secourable
~~é~t un « aotomédon ») pour lui donner quelques
indications.. u Oh I madame Bontemps, je vois. que
voas v®:' leva;, c'estirès mal de donner ainsi le signal
d~ la. :fisi:te. Vous_ m~ devez mre compensation pour
n être pas venue Jeudi dernier... Allons, rasseyez-vous
~-.mœnent. Vous ne ferez tout de même plus d'autre
vis,,te av.a.nt Je dîner. Vraiment vous ne vous laissez pas
tenter, ajoutait Mme Swann et tout en tendant une
assiette de gât~aux: vous savez que ce n'est pas mauvais
du tout ces petites saletés-là. Ça ne paye pasdemine,mais
goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles''·&lt;&lt; Au contraire
ça a l'air délicieux, répondait Mme Cottard; chez vous
Odette, on n'est jamais à cotrrt de victuailles. Je n'ai
P8:5 besoin de ~ous demander la marque de fabrique, je
S8lS que vous faites tout venir de chez Rebattet. »

Le 1er janvier me fut particulièrement douloureux cette
ann~là. Tout l'est, sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est malheureux. Mais si c'est par
exemple, d'avoir perdu un être cher, la souffrance co~siste
9eUiement d8111S une compara1son
·
. avec le passé
plus vive
Ils'y a1ontart
·
· dans mon cas l'espoir informulé que Gil-·
berte, ayant vonlu me laisser l'initiative des premiers pas

�88

"

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et constatant que je ne les avais pas faits, n'avait attendu
que le prétexte du 1er janvier, pour m'écrire : &lt;&lt; Enfin,
qu'y a-t-il, je suis folle de vous, venez que nous nous
expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans vous
voir. » Dès les derniers jours de l'année cette lettre me
parut probable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour
que nous la croyions telle, le désir, le besoin que ~ous e~
avons, suffit. Le soldat est persuadé qu'un certam délai
indéfiniment prolongeable lui sera accordé avant qu'il
soit tué le voleur avant qu'il soit pris, les hommes en
général 'avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette
qui préserve les individus - et parfois les peupl~s - non
du danger mais de la peur du danger, en réalité de la
croyance au danger, ce qui dans certains cas permet de
les braver sans qu'il soit besoin d'être brave. Une confiance
de ce genre, et aussi peu fondée, soutient l'amoureux qui
compte sur une réconciliation, sur une lettre. Pour que
je n'eusse pas attendu celle-là, il eût suffi que j'eusse
cessé de la souhaiter. Si indifférent qu'on sache que
l'on est à celle qu'on aime encore, on lui prête une série de
pensées - fussent-elles d'indifférence - ~e _int:~tion
de les manifester, une complication de vie mteneure
où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais aussi
d'une attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui se passait en Gilberte, il eût fallu que je
pusse tout simplement anticiper dès ce 1er j~vier-là ce
que j'eusse ressenti celui d'une des années smvant~s, et
où l'attention, ou le silence, ou la tendresse ou la fr01deur
de Gilberte eussent passé à peu près inaperçus à mes
yeux et où je n'eusse pas songé, pas _même_ pu songer à
chercher la solution de problèmes qw auraient cessé de

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

89

se poser pour moi. Quand on aime, l'amour est trop grand
pour pouvoir être contenu tout entier en nous ; il irradie
vers la personne aimée rencontre en elle une surface qui
l'arrête, le force à revenir vers son point de départ et
c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que
nous appelons les sentiments del' autre et qui nous charme
plus qu'à l'aller, parce que nous ne reconnaissons pas
qu'elle vient de nous. Le 1er janvier sonna toutes ses
heures sans qu'arrivât cette lettre de Gilberte. Et comme
j'en reçus quelques-unes de vœux tardifs ou retardés par
l'encombrement des courriers à ces dates-là, le 3 et le
4 janvier j'espérais encore, de moins en moins pourtant.
Les jours qui suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela
tenait à ce qu'ayant été moins·sincère que je ne l'avais
cru ~u~d j'avais renonté à Gilberte, j'avais gardé cet
espoir dune lettre d'elle pour la nouvelle année. Et le
voy~t épuisé avant que j'eusse eu le temps de me précautionner d'un autre, je souffrais comme un malade
qui a vidé sa fiole de morphine sans en avoir sous la main
un~ second~. Mais peut-être en moi - et ces deux explica~ion~ ne s excluent pas, car un seul sentiment est quelquefms fait de contraires -l'espérance que j'avais de recevoir
e~fin une lettre avait-elle rapproché de moi l'image de
Gilberte, recréé les émotions que l'attente de me trouver
près d '~Ile, sa vue, sa manière d'être avec moi, me causaient
aut~efois. La possibilité immédiate d)me réconciliation
avait supprimé cette chose de l'énormité de laquelle
nous ne no~s rendons pas compte - la résignation. Les
neurasthém~~es ne peuvent croire les gens qui leur
~surent qu ils seront peu à peu calmés en restant au
lit sans recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se

�LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

90

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

figurent que ce régime neJera qu'exaspérer leor nervosité.
De même leli amoureux, le considérant du sein d'un état
contraire, n'ayant pas commencé de l'expérimenter, ne
peuvent croire à la puissance bienfaisante du renonce-

l ,

ment.
A cause de la violence de mes battements de cœur on
me fit diminuer la caféine, ils cessèrent. Alors je me
demandai si ce n'était pas un peu à elle qu'était due o&amp;te
angoisse que j'avais éprouvée quand je m'étais à peu près
brouillé avec Gilberte, et que j'avais attribuée chaque
fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir
mon amie ou de risquer de ne la voir qu'en proie à lamême
mauvaise, humeur. Mais si ce médicament avait été à
l'origine des souffrances que mon imagination eût alo~s
faussement interprétées (ce qui n'aurait rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant somrent c~~z
les amants l'habitude physique de la femme avec qui ils
vivent), c'était à la façon du philtre qui longtemps après
avoir été absorbé continue à lier Tristan à Yseult. Car
l'amélioration physique que la diminution de la caféine
amena presque immédiatement chez moi n'~êta P~
l'évolution de chagrin que l'absorption du to.x1que avait
peut-être sinon créé, du moins su ren~e pl~ ai~.
Seulement, quand le milieu du m01s de 1anvier approcha une fois déçues mes espérances d'une lettre pour
1
le jour de l'an et la douleur supplémentaire qui avait
accompagné leur déception une fois calmée, ce fut ~on
chagrin d'avant, les Fêtes» qui recommenç~. Ce qu ~~ Y
avait peut-être encore en lui de plus cruel, ces~
J e~
fusse moi-même l'artisan conscient, volonta1re, lDlpttoyable et patient. La seule chose à laquelle je tinsse,

qu:

91

mes relations avec Gilberte, c'est moi qui travaillais à les
rendre impossibles en créant peu à peu, par la séparation
prolongée d'avec mon amie, non pas son indifférence,
mais ce qui reviendrait finalemen! au même, la mienne.
C'était à un long et cruel suicide du moi qui en moi-même
aimait Gilberte que je m'acharnais avec continuité avec
Ja clairvoyanoe non seulement de ce que je faisais dans le
p~t, mais de oe qui en résulterait pour l'avenir : je
~~ n~n pas ~ement que dans un certain temps je
n a.unerais plus Gilberte, mais encore qu'elle-même le
regrett~rait, ~ que les tentatives qu'elle ferait alors pour
me voir, serru.ent aussi vaines que celles d'aujourd'hui,
~ ~ parce_ que je l'aimerais trop, mais parce que
J ~ certamement une autre femme que je resterais
à ~ • ~ attendre, pendant des heures dont je n'oserais
pas distrarre Wle parœlle pour Gilberte qui ne me serait
~lus ~en. Et sans doute en ce moment même, où (puisque
J étm résolu à ne plus la voir, à moins d'une demande
formelle d'explications, d'une complète déclaration d'amour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune chance
de venir), j'avais déjà perdu Gilberte, et l'aimais davan~e, je sentais tout ce qu'elle était pour moi, mieux que
année précédente quand, passant tous mes après-midi
avec el~e, selon que je voulais, je croyais que rien ne
~açatt n~e amitié, sans doute en ce moment l'idée que
Jéprouven.1s un jour les mêmes sentiments pour une
a~tre m'était odieuse, car cette idée m'enlevait outre
Gilberte, mon amour et ma souffrance. Mon amour
ma souffrance, où en pleurant j'essayais de saisir juste~
ment ce qu'était Gilberte, et desquels il me fallait reconnaître qu'ils ne lui appartenaient pas spécialement et

�LE CHAGRIN DE LA SÉPARATIO~ ET L'OUBLI

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

92

seraient, tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De
sorte_ c'était du moins alors ma manière de penser qu'on est toujours détaché des êtres; quand on aime, on
sent que cet amour ne porte pas leur nom, pourra d_:ins
l'avenir renaître, aurait même pu, dans le passé, naitr~
pour une autre et non pour celle-là. _Et d~s le temps ou
l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son
arti de ce qu'il y a de contradictoire dans l'amour,
~.est que cet amour dont on parle à son aise on n~ l'éprouve
pas alors, donc on ne le connaît pas, la co~na1ssance en
ces matières étant intermittente et ne sur_viv:n_t P".'5 _à la
présence effective du sentiment. Cet avenu ou Je n ai~erais plus Gilberte et que ma souffrance m'aidait à devmer
sans que mon imagination pût encore se le' repr~ent~r
clairement, certes il eût été temps encore d avertir G~berte qu'il se formerait peu à peu, que sa_ venue était
'nente, du moins inéluctable, s1 elle-même,
smon
..
Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne dét~sait p~s
dans son germe ma future indifférence. Cornb1~n de f~1s
ne fus-je pas sur le point d'écrire, ou d'aller ~ire à Gilberte : « Prenez garde, j'en ai pris la résolution, la d~marche que je fais est une démarche suprêm~. Je v~us vois
pour la dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai ~lus. »
A quoi bon ? De quel droit eussé-je reproché à Gilberte
une indifférence que, sans me croire coupable pour c~la,
.
anifestais à tout ce qui n'était pas elle? La dernière
Je m
d''
fois ! A moi, cela me paraissait quelque chose, t~ense,
parce que j'aimais Gilberte. A elle cela lui eut fait s~s
doute autant d'impression que ces lettres où des ~s
demandent à nous faire une visite avant de s'expatner,
visite que, comme aux ennuyeuses femmes qui nous
•

unnu·

93
aiment, nous leur refusons parce que nous avons des
plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque
jour est élastique ; les passions que nous ressentons le
dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et
l'habitude le remplit.
D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle ne
m'aurait 'pas entendu. Nous nous imaginons toujours
quand nous parlons, que ce sont nos oreilles, notre esprit
qui écoutent. Mes paroles ne seraient parvenues à Gilberte que déviées, comme si elles avaient eu à traverser
le rideau mouvant d'une cataracte avant d'arriver à
mon amie, méconnaissables, rendant un son ridicule
n'ayant plus aucune espèce de sens. La vérité qu'on me~
dans les mots ne se fraye pas son chemin directement
n'est pas douée d'une évidence irrésistible. Il faut qu'asse~
de temps passe pour qu'une vérité de même ordre ait
pu se former en eux. Alors l'adversaire politique qui,
malgré tous les raisonnements et toutes les preuves, tenait
le sectateur de la doctrine opposée pour un traître,
partage lui-même la conviction détestée à laquelle celui
qui cherchait inutilement à la répandre ne tient plus.
~o~ le chef-d'œuvre qui pour les admirateurs qui le
lisaient haut semblait montrer en soi les preuves de
~on ex~ellence et n'offrait à ceux qui écoutaient qu'une
image insane ou médiocre, sera par eux proclamé chefd'œ~vre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse,
ne peuvent être brisées du dehors par celui qu'elles désespèrent ; et c'est quand il ne se souciera plus d'elles,
que, tout à coup, par l'effet du travail venu d'un autre
côté, accompli à l'intérieur de celle qui n'aimait pas,

�LA ::souVELLE REVUE FRANÇAISE

94
ces barrières, attaquées jadis sans succès, tomberont sans
utilité. Si j'étais venu annoncer à Gilberte mon indifférence future et le moyen de la prévenir, elle aurait induit
de cette démarche que mon amour pour elle, le besoin
que j'avais d'elle, étaient entore plus grands qu'elle n'avai.t
cru, et son ennui de me voir en eût été augmenté. Et 11
est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui m'aidait,
par les états d'esprits disparates qu'jl faisait se succéder en
moi, à prévoir, IIIieux qu'elle, la fin de cet amour. Pourtant, un tel avertissement, je l'eusse peut-être adressé,
par lettre ou de vive voix, à Gilberte, quand assez de
temps eut passé, me la rendant ainsi, il est vrai, moins
indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver qu'elle _ne
me fétait pas. Malheureusement, certaines personnes b1e~
ou mal intentionnées lui parlèrent de moi d'une façon qm
dut lui laisser croire qu'elles le faisaient à ma prière.
Chaque fois que j'appris ainsi que Cottard, ma mère ellemême, et jusqu'à. M. de Norpois, avaient, par de
droites paroles, rendu inutile tout le sacrifice que je venais
d'accomplir, gâché tout le résultat de ma réserve en me
donnant faussement l'air d'en être sorti, j'avais un double
ennui. D'abord je ne pouvais plus faire dater que de ce
jour-là ma pénible et fructueuse abstention que ces
fâcheux avaient à mon insu interrompue et par conséquent
annihilée. Mais, de plus, j'eusse eu moins de plaisir à voir
Gilberte qui me croyait maintenant non plus dignement
résigné, mais manœuvrant dans l'ombre pour une e~tr~vue qu'elle avait dédaigné de m'accorder. Je maudissais
ces vains bavardages de gens qui souvent, sans même
l'intention de nuire ou de rendre service, pour rien, pour
parler, quelquefois parce que nous n'avons pas pu not11!

mal:-

LE CHAGRIN DE LA StPARATION ET L'OUBLI

95

empêcher de le faire devant eux et qu'ils sont indiscrets
(comme nous), nOtlS causent, à point nommé, tant de
mal. Il est vrai. que dans la funeste besogne accomplie
poar 1a destruct10n de notre amour, ils sont loin de jouer
un rôle- égal à. deux personnes qui ont pour habitude
l'une par excès de bonté et l'autre de méchanceté de tout
défaire au moment que tout allait s'arranger. Mais ces
~personnes-là nous ne leur en voulons pas comme aux
mop~s Cottard, car la dernière c'est la personne qoe
nous aunons et la première, c'est nous-même.
•
~cpendant, comme presque chaque fois que j'allais la
VOU', Mme Swann m'invitait à venir goûter avec sa fi.Il
et me disait~ répondre directement à celle-ci, j'écrivai:
50~~t ~ Gilberte, et dans cette correspondance je ne
chomssa1s pas les phrases qui eussent pu, me semblait-il
la persuad~, je cherchais seulement à frayer le lit le ph~
do1a: ~ rmssellement de mes pleurs. Car le regret comme
le désir ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire .
~don c?mmence d'aimer, on passe le temps non
sa"l'Oœ ce qu est son amour, mais à préparer les possibilités
des, renderrvous du lendemain. Quand on r~nonce on
~herche n~ à connaître son chagrin, mais à offrir d~ lui
a celle qm •~ cause l'expression qui nous paraît la plus
tendre. On dit des choses qu'on éprouve le besoin de di
et.que l'autre ne comprendra pas, on ne parle que p re
sc»mêm
. : • J'avais cru que ce ne serait our
. e. J'écrivais
pas
possible.
Hélas!
je
vois
que
ce
n'est
pas
s1·
d'ffi
·1
disais
. .
1 c1 e. » J e
. ~ 1 • Je_ ne vous verrai probablement plus •, je
1e disais en_continuant à me garder d'une froideur qu'elle
e~t ~u cr01re affectée, et ces mots, en les écrivant me
faisatent pleurer parce que Je
• ~entais
. qu'ils exprimaient
'

à

�FRANÇAISE

LA NOUVELLE REVUE
6
9
. mrus
. ce qui arriverait en
.,
.
ulu croire,
non ce que 1 aurrus vo.
e de rendez-vous qu'elle
réalité. Car à la prochrune ~emand
mme cette fois le
.
·, urrus encore co
.
me ferrut adresser, 1 a
f
refus 1"'arriverrus
éd et de re us en
,
courage de ne pas c er , force de ne plus l'avoir ~e
peu à peu au moment où_ à
leurais mais je trouvrus
je ne désirerais pas la voir. Je Pd
de sacrifier le
.
aissais la ouceur,
le courage, 1e conn ,
1 ossibilité de lui paraître
bonheur d'être aupr~ d elle_à
I lui paraître agréable
agréable un jo':11', un 1our,ou, thèse même, pourtant si
me serait indifférent. L hypo
e elle l'avait
1
'en ce moment, comm
peu vraisemblab e, qu .
. ·t ue 1· e lui avais faite,
t la dernière visi e q
.
•
prétendu pend an
.
ais pour l'ennui qu on
elle m'aimât, que ce que Je pdrent n est las ne fût dû
!qu'un on o
•
éprouve auprès d e que
,
e feinte d'indifféqu'à une susceptibilité_ jalouse, ~ ~ t que rendre ma
à la mienne, ne rus
1
al
rence an o~e
semblaitalorsque,dansque résolution moms cruelle. Ilme
.
oubliés l'un
ès ue nous nous senons
ques années, apr q .
ti'vement lui dire que
d · ourrrus rétrospec
.
l'autre, quan 1e p
t ''étais en train de lui écore
• n ce momen J
.
cette lettre que
.
11 me répondrrut : c Cornn'avait été nullement, s'.n~èr\ es~ vous saviez comme je
us m auruez.
ment, vous, vo
., spérais un rendez-vous,
l'attendais, cette lettre, commLeJ e sée pendant que je
fit pleurer. » a pen '
., •
11
comme e e me .
tré de chez sa mère, que J étrus
lui écrivais, aussitôt ren
écisément ce malenpeut-être en train deéconso7ae:!:tesse même, par le
tendu-là, cette pens ~. p~ . é de Gilberte, me pousplaisir d'imaginer que J étais rum
sait à continuer ma lettre.

~ias

Quand Gilberte qui d'habitud e donnait ses goûters

97

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATI0:-1' ET L'OUBLI

Jc jour où recevait sa mère, devait au contraire être
absente et qu'à cause de cela je pouvais aller au « Choufleury » de Mme Swann, je la trouvais vêtue de quelque
belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en
velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie,
et qui, non point lâches commes les déshabillés qu'elle
revêtait ordinairement à la maison, mais combinées,
comme pour la sortie au dehors, donnaient cet aprèsmidi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d'alerte
et d'agissant.
Dans la confusion du salon, venant de reconduire une
visite, ou prenant une assiette de gâteaux pour les offrir
à une autre, Mme Swann en passant près de moi me prenait une seconde à part : « Je suis spécialement chargée
par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour après-demain.
Comme je n'étais pas certaine de vous voir, j'allais
vous écrire si vous n'étiez pas venu. » Je continuais à
résister. Et cette résistance me coûtait de moins en moins,
parce qu'on a beau aimer le poison qui vous fait du mal,
quand on en est privé par quelque nécessité, depuis déjà
un certain temps, on ne peut pas ne pas attacher quelque
prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence
d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait
sincère en se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle
qu'on aime, on ne le serait pas non plus en disant qu'on
veut la revoir. Car, sans doute, on ne peut supporter son
absence qu'en se la promettant courte, en pensant au
jour où on se retrouvera, mais d'autre part, on sent à
quel point ces rêves quotidiens d'une réunion prochaine
et sans cesse ajournée sont moins douloureux que ne
serait une entrevue qui pourrait être suivie de jalousie,
7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

98
de sorte que la nouvelle qu'on va revoir celle qu'on
aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on
recule maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin
de l'intolérable anxiété causée par la séparation c'est
le recommencement redouté d'émotions sans issue. Comme
à une telle entrevue on préfère le souvenir docile qu'on
complète à son gré de rêveries où celle qui, dans la réalité,
ne vous aime pas, vous fait au contraire des déclarations,
quand vous êtes tout seul; ce souvenir qu'on peut arriver
en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire à
rendre aussi doux qu'on veut, comme on le préfère à
l'entretien ajourné où on aurait affaire à un être à qui
on ne dicterait plus à son gré les paroles qu'on désire,
mais dont on subirait les nouvelles froideurs, les violences
inattendues. Nous savons tous quand nous n'aimons plus,
que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant
de souffrances que l'amour malheureux. C'est d'un tel
oubli anticipé que je préférais, sans me l'avouer, la reposante douceur.
D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement psychique et d'isolement peut avoir de pénible, le devient de
moins en moins pour une autre raison, c'est qu'elle affaiblit, en attendant de la guérir, cette idée fixe qu'est un
amour. Le mien était encore assez fort pour que je tinsse
à reconquérir tout mon prestige aux yeux de Gilberte,
lequel, par ma séparation volontaire devait, me semblait-il, grandir progressivement, de sorte que chacune de
ces calmes et tristes journées où je ne la voyais pas,
venant l'une aprè.c; l'autre, sans interruption, sans
prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas de mes
affaires}, était une journée non pas perdue, mais gagnée.

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

99

Inuti1d'_emlarent gagnée peut-être, car bientôt on pourra1·t
me ec- er guen'·. La rc:,ignation,
,_ ·
• modalité de l'hab·t d
permet à certaines f
'
i u e,
Celles .. fun
de s accroître indéfiniment.
, SI m
es que J ava.is pour
le premier soir de ma brouille sup~rter mon chagrin,
portées depm·s lors à
. avec ~Ilberte, avaient été
une pwssance mcalcul bl
ment la tendance
de tout ce qm. existe
. à sea e. 1Seule.
est parfois coupée de b
.
.
pro onger,
rusques unpulsmns aux il
nous nous concédons avec d'autant
. d
que es
de nous laisser aller ue
moms e scrupules
de .
q nous savons pendant c b'
Jours, de mois, noos avons
.
om ien
nous priver. Et souvent , t pu, nous poumons encore,

.?1"~

épargne va être pleine q~'o:7a_ J~~!u~\?ourse où ~'on
sans attendre le résultat d tr .
un coup, c est
on s'est habitué à 1 .
,u a1tement et quand déjà
Mme
w, qu on le cesse Et
.
Swann me redisait ses h b·t
.
un Jour où
plaisir que Gilberte aur .t à a i u_elles paroles sur le
bonheur dont J·e me ~ . me voir, mettant ainsi le
pnvais déjà d
· •
comme à la portée d
.
epws si longtemps
e ma main 1· fus b
prenant qu'il ét ·t
, e
ouleversé en cornai encore poss'bl d
peine à attendre le lend
. i . e e le goûter ; et j'eus
emain ; Je venai d
,
Gilb
s e me resoudre
à aller surprendre
.
.
erte avant son dîner
à pat·ienter tout l'espace ·d'
f tCe qw m'aida
.
.
u un proJet que fe fis D
une Journée
que j'étais r.(.-nc·lié . u moment que tout était oublié
""' 1
avec Gilberte, Je
· ne voulais plus la•
voir qu'en amo
ureux. Tous les ·
moi les plus belles fleurs .
Jours, elle recevrait de
bien qu'elle n'e't
l q~ fussent. Et si Mme Swann
u pas e dr01t d'êt
'
ne me permett ·t
re une mère trop sévère
ai pas des envo · d fi
trouverais des cadeaux plus _is_ e eurs quotidiens, je
Mes patents ne
..a-- . precieux et moins fréquents.
me =ruaient pas assez d'argent pour

�IOO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

achete~ des choses chères. Je songeai à une grande po~iche
de vieux Chine qui me venait de ma tante ~éome ~t
dont maman prédisait chaque jour que Fr~?ç~ise allait
. en lU1' d1'sant .· « A s'est décollée ii et qu il n en restevemr
rait rien. Dans ces conditions n'était-il pas plus sa5e. ~e
de la vendre pour pouvoir faire. tout le. plaisir
lavendre,
que je voudrais à Gilberte. Il me semblait que Je p~urrais bien en tirer mille francs. Je la fis envelopper, 1 habitude m'avait empêché de jamais la voir; ~•en s~parer
eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa
.
ce. Je l'emportai avec moi avant d'aller
connaissan
.
chez les Swann, et en donnant leur adresse au coc~er, Je
lui dis de prendre, par les Champs-Elysées, au ~01~ d~sait le magasin d'un grand marchand de chino1senes
que1s ét
. ·1 ' ff .t
que connaissait mon père. A ma grande surp:1se, 1 m_ o r_1
séance tenante de la potiche, non pas mille, mais dix
mille francs. Je pris ces billets avec ravissem~nt; p~ndant
toute une année, je pourrais combler chaque Jour Gll~erte
de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans la voiture
en quittant le marchand, le cocher, tout n~turellement,
e les Swann demeuraient près du B01s, se trouva,
cornm
l'
d
lieu du chemin habituel, descendre avenue es
~:amps-Elysées. 11 avait déjà dépassé le coin de la rue de
très
Bem,. quand , dans le crépuscule, je crus reconnaître,
d. f
e
la
maison
des
Swann
mais
allant
dans
la
irec
10n
près d
.
. 1 t
t
inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait en emen
quoique d'un pas délibéré à côté d'un je~ne homme_ avec
qui elle causait et duquel je ne pus d1stmgue~ le vis:3-ge.
Je me soulevai dans la voiture, voulant faire arreter,
puis j'hésitai. Les deux promeneurs étaient déjà ~ peu
loin et les deux lignes douces et parallèles que traçait leur

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

IOI

lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
élyséenne. Bientôt, j'arrivai devant la maison de Gilberte.
Je fus reçu par Mme Swann : « Oh I elle va être désolée,
me dit-elle, je ne sais pas comment elle n'est pas là. Elle
a eu très chaud tantôt à un cours, elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de ses amies. i&gt;
«Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Elysées. ii
« Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites
pas à son père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là.
Good evening i&gt;. Je partis, dis au cocher de reprendre
le même chemin, mais ne retrouvai pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été ? Que se disaient-ils dans le soir
de cet air confidentiel ?
Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs
inespérés qui avaient dû me permettre de faire tant
de petits plaisirs à cette Gilberte que, maintenant, j'étais
décidé à ne plus revoir. Sans doute, cet arrêt chez le
marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me faisant
espérer que je ne verrais plus jamais mon amie que
contente de moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas
fait cet arrêt, si la voiture n'avait pas pris par l'avenue
des Champs-Elysées, je n'eusse pas rencontré Gilberte
et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des
rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule
le bonheur qu'il avait causé. Il m'était arrivé le contraire
de ce qui se produit si fréquemment. On désire une joie,
et le moyen matériel de l'atteindre fait défaut. « Il est
triste, a dit LaBruyère, d'aimer sans une grande fortune».
Il ne reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir
de ~ette joie. Pour moi, au contraire le moyen matériel
avait été obtenu, mais, au même moment, sinon par un

�102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

effet logique, du moins par une conséquence fortuite de
cettè réussite première, la joie avait été dérobée. Il semble,
d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours. D'ordinaire,
il est vrai, pas dans la même soirée où nous avons acquis
ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons
de nous évertuer et d'espérer quelque temps. Mais le
bonheur ne peut jamais avoir lieu. Si les circonstances
arrivent à être surmontées, la nature transporte la
lutte du dehors au dedans et fait peu à peu changer
assez notre cœur pour qu'il désire autre chose que ce qu'il
va posséder. Et si la péripétie a été si rapide que notre
cœur n'a pas eu le temps de changer, la nature ne désespère pas pour cela de nous vaincre, d'une manière plus
tardive il est vrai, plus subtile, mais aussi efficace. C'est
alors à la dernière seconde que la possession du bonheur
nous est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même
que par une ruse diabolique la nature charge de détruire
le bonheur. Ayant échoué dans tout ce qui était du
domaine des faits et de la vie, c'est une impossibilité dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur que la
nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit
pas ou donne lieu aux réactions les plus amères.
Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient
plus à rien. Je les dépensai du reste encore plus vite que
si j'eusse envoyé tous les jours des fleurs à Gilberte, car
quand le soir venait, j'étais si malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans les bras de
femmes que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un
plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus ;
maintenant retourner dans la maison de Gilberte n'eftt •
pu que me faire souffrir. Même revoir Gilberte qui m'eût

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

103

été si délicieux la veille ne m'eût plus suffi. Car j'aurais
été inquiet tout le temps où je n'aurais pas été près d'elle.
C'est oe q1lÏ lait qu'une femme par toute nouvelle souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences
envers elle. Par ce mal qu'elle nous a fait, la femme nous
cerne de plus en plus, redouble nos chaînes, mais aussi
celles dont il nous aurait jusque-là semblé suffisant de
la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je
me serais contenté de réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne m'eussent plus contenté et que
j'eusse remplacé par bien d'autres conditions. Car en
-amour, au contraire de ce qui se passe après les combat!,,
on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on
est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer.
Ce n'était pas mon cas à l'égard de Gilberte. Aussi je
préférai d'abord ne pas retourner chez sa mère. Je conti~uais bien à me dire que Gilberte ne m'aimait pas, que
Je le savais depuis assez longtemps, que je pouvais la
revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas, l'oublier à
la longue. Mais_ c.es idées, comme un remède qui n'agit
pas contr~ certames affections, étaient sans aucune espèce
~e pouvo1~ efficace contre ces deux Hgnes parallèles que
Je revoyais de temps à autre, de Gilberte et du jeune
homme s'e?,fo~çant à petits pas dans l'avenue des Champs~lysées. ,c e~ait un mal nouveau qui lui aussi finirait par
5 user, c était une image qui un jour se présenterait à
m~n esprit ~ntièrement décantée de tout ce qu'elle contena1t de nocd,comme ces poisons mortelsqu'onmaniesans
danger, comme un peu de dynamite à quoi on peut allumer

�104

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sa cigarette sans crainte d'explosion. En attendant,
il y avait en moi une autre force qui luttait de toute sa
puissance, contre cette force malsaine qui me représentait
sans changement la promenade de Gilberte dans le
crépuscule : pour briser les assauts renouvelés de ma
mémoire, travaillait utilement en sens inverse mon imagination. La première de ces deux forces, certes, continuait
à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des
Champs-Elysées, et m'offrait d'autres images désagréables
tirées du passé, par exemple Gilberte haussant les épaules
quand sa mère lui demandait de rester avec moi. Mais la
seconde force travaillant sur le canevas de mes espérances,
dessinait un avenir bien plus complaisamment développé
que ce pauvre passé en somme si restreint. Pour une
minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y
en avait-il pas où je combinais une démarche qu'elle
ferait faire pour notre réconciliatiQn, pour nos fiançailles
peut-être. Il est vrai que cette force que l'imagination
dirigeait vers l'avenir, elle la puisait malgré tout dans le
passé. Au fur et à mesure que s'effacerait mon ennui que
Gilberte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le
souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter
qu'elle revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de
cette mort du passé. J'aimais toujours celle qu'il est vrai
que je croyais détester. Mais chaque fois qu'on me trouvait
bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais voulu qu'elle fût
là. j'étais irrité du désir que beaucoup de gens manifestèrent à cette époque de me recevoir et chez lesquels·
je refusai d'aller. Il y eut une scène à la maison parce que
je n'accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il
devait y avoir les Bontemps avec leur nièce Albertine,

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

105

petite jeune fille presque encore enfant. Les différentes
périodes de notre vie se chevauchent ainsi l'une l'autre.
On refuse dédaigneusement à cause de ce qu'on aime et
qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peutêtre pu, si on avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et
qui eût ainsi abrégé vos souffrances actuelles, pour les
remplacer il est vrai par d'autres. Les miennes allaient
se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir au fond
de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un
autre, généralement inspirés par telle espérance ou telle
craint~ relatives à Gilberte. A la Gilberte que je portais
en m01. J'aurais dû me dire que l'autre, la réelle, était
peut-être entièrement différente de celle-là, ignorait tous
les regrets que je lui prêtais, pensait probablement beau~oup moin_s à_ moi non seulement que moi à elle, mais que
Je ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais seul
en têt~ à tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles
~u~ate~t ~tre ses vraies intentions à mon égard et l'imagtnais ainsi, son attention toujours tournée vers moi.
. Pendant ~ _période~ où, tout en s'affaiblissant, pers15te le chagnn, tl faut distinguer entre celui que nous cause
la pens~e constante de la personne elle-même, et celui
q~e raniment certains souvenirs, telle phrase méchante
dite, tel verbe employé dans une lettre qu'on a reçue.
En réservant de décrire à l'occasion d'un amour ultérieur
les form~s diverses du chagrin, disons que de ces deux-là,
la pre~mère est infiniment moins cruelle que la seconde.
Cel~ tient à ce que notre notion de la personne vivant
tou1ours en nous, y est embellie de l'auréole que nous ne
tardons pas à lui rendre, et s'empreint sinon des douceurs

�I06

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à ren:iar~uer que
l'image d'une personne qui nous fait souffnr tient FE:u
de place, dans ces complications qui aggravent ~n chagnn
d'amour, le prolongent et l'empêchent de guérir, co~e
-dans certaines maladies la cause est hors de proportions
avec la fièvre consécutive et la lenteur à entrer en convalescence.) Mais si l'idée de la personne que nons ~ons
t
reçoit le reflet d'une intelligence généralement_ op~imtS e,
il n'en est pas de même de ces souvenirs particuliers, de
ces propos méchants, de cette lettre hostile (j~ n_'en reçus
qu'une seule qui le fût, de Gilberte), on dirait qne la
personne elle-même réside dans ces fragments p~urta~t
si restreints et portée à une puissance qu'elle est bien ~om
&lt;l'avoir dans l'idée habituelle que nous formons delle
tout entière. C'est que la lettre nous ne l'avons pas comme
l'image de l'être aimé, contemplé dans le calme !I1élancolique du regret ; nou~ l'avons lue, dévorée, _dans l'angoisse affreuse dont nous étreignait un malheur mattend_u.
La formation de cette sorte de chagrins est autre ; 11s
nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus
-cruelle souffrance qu'ils sont allés jusqu'à notre cœur.
L'image de notre amie que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite par nous bien des fois.
Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de cette
image restaurée, il est d'un autre âge, il est un des rares
témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé
continue à exister, sauf en nous à qui il a plu de lui substituer un merveilleux âge d'or, un paradis où tout le monde
sera réconcilié, ces souvenirs, ces lettres. sont un rappel à
la réalité et devraient nous faire sentir par le brusque mal

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

I07

qu'ils nous font, combien nous nous sommes éloignés
d'elle dans les fulles espérances de notre attente quotidienne. Ce n'est pas que cette réalité doive toujours
rester la même, bien que cela arrive parfois. II y a dans
notre vie bien des femmes que nous n avons jamais
cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu à
notre silence nullement voulu par un silence pareil.
Seulement celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous
n'avons pas compté les années passées loin d'elles, et cet
exemple qui l'infirmerait est négligé par nous quand
nous raisonnons sur l'efficacité de l'isolement, comme le
sont, par ceux qui croient aux pressentiments, tous les
cas où les leurs ne furent pas vérifiés,
Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir
l'appétit dé nous revoir, finissent par renaître dans l;
cœur qui actuellement nous méconnaît. Seulement il y
faut du temps. Or, nos exigences en ce qui concerne le
temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées
par lec,œurpour changer. D'abord,du temps,c'est précisément ce que nous accordons le moins aisément, car notre
souffrance est cruelle et nous sommes pressés de la voir
finir. Ensuite, ce temps dont l'autre cœur aura besoin
pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui aussi
de ~rte que quand le but que nous nous proposions
deVJendra accessible, il aura cessé d'être un but pour nous
D'ailleurs, l''d'
1 ee même qu'il sera accessible, qu'il n'est.
pas de bonheur que, lorsqu'il ne sera plus un bonheur
pour nous, nous ne finissions par atteindre, èette idée
comporte une part, mais une part seulement de vérité.
Il nous échoit quand Dous Y sommes devenus indifférents
Mais précisément cette indifférence nous a rendus moin~

�.I '
I'

108

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exigeants et nous permet de croire rétrospectivement
qu'il nous eût ravis à une époque où il nous eût peut-être
semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni très
bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité
d'un être que nous n'aimons plus et qui semble encore
excessive à notre indifférence eût peut-être été bien loin
de suffire à notre amour. Ces tendres paroles, cette offre
d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir qu'elles nous
auraient causé, non à toutes celles dont nous les aurions
voulu voir immédiatement suivies et que par cette
avidité nous aurions peut-être empêché de se produire.
De sorte qu'il n'est pas certain que le bonheur survenu
trop tard, quand Qn ne peut plu.c; en jouir, quand on
n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le
manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en décider, notre moi d'alors ; il n'est plus
là ; et sans doute suffirait-il qu'il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur s'évanouît.
Ainsi, autant que (il y avait quelque temps), de croire
que j'étais tranquillement installé dans le bonheur,
j'avais été insensé, maintenant que j'avais renoncé à
être heureux, de tenir pour assuré que du moins j'étais
devenu, je pourrais rester calme. Car tant que notre
cœur enferme d'une façon permanente l'image d'un autre
être, ce n'est pas seulement notre bonheur, qui peut à
tout moment être détruit ; quand ce bonheur est évanoui,
quand nous avons souffert, puis, que nous avons réussi
à endormir notre souffrance, ce qui est aussi trompeur
et précaire qu'avait été le bonheur même, c'est le calme.
Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

109

état moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve,
dans notre esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne sont promises à rien, pas même à
la douleur. D'ailleurs, ceux qui souffrent par l'amour
sont, comme on dit de certains malades, leur propre médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une
émanation de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver
un remède. Elle le leur découvre elle-même à un moment
donné, car au fur et à mesure qu'ils la retournent en eux
cette douleur leur montre un autre aspect de la personn:
regrettée, tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le désir
de la revoir par~e qu'avant de se plaire avec elle il faudrait
la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui
prête on lui en fait un mérite et on en tire une raison
d'espérer. Mais la souffrance qui s'était renouvelée en
moi eut beau finir pars'apaiser, je ne voulus plus retourner
que rarement ~hez .Mme Swann. C'est d'abord que chez
ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'att:nte - même d'attente inavouée - dans lequel ils
~1ven_t se tr~sforme de lui-même, et bien qu'en apparence
identique, fait succéder à un premier état, un second exac~e~ent contraire. Le premier était la suite, le reflet des
mcidents douloureux qui nous avaient bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée d' ff ·
d'
e roi,
autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien
de_nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons
aei
•
o r nous-meme,
et nous ne savons trop quel sera le'
s:.iccès d'une démarche après laquelle il ne sera peut-être
plus possible d'en entamer d'autre. .Mais bientôt, sans
que nous nous en rendions compte, notre attente qui

�IIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par
le souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'espérance d'un avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque
agréable. Puis la première en durant un peu, nous a
habitués à vivre dans l'expectative. La souffrance que
nous avons éprouvée, durant nos derniers rendez-vous,
survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne
sommes pas trop pressés de la renouveler, d'autant ~lus
que nous ne voyons pas bien ce q~e nous demandenons
maintenant. La possession d'un peu plus de la femme que
nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce
que nous ne possédons pas, et qui resterait malgré tout,
nos besoins naissant de nos satisfactions, quelque chose

tt

d'irréductible.
Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à celle-ci
pour me faire cesser complètement mes visites à
Mme Swann. Cette raison, plus tardive, n'était pas que
j'eusse encore oublié Gilberte, mais de tâcher de l'oublier
plus vite. Sans doute, depuis que ma grande souffrance
était fi.nie, mes visites chez Mme Swann étaient redevenues
pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et la _distraction qui m'avaient été si précieux au début. Mais la
raison del'efficacité du premier faisait aussi l'inconvénient
de la seconde, à savoir qu'à ces visites le souvenir de Gilberte était intimement mêlr. La distraction ne m'eût été
utile que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que la
présence de Gilberte n'alimentait plus, des pensées, des
intérêts, des passions où Gilberte ne fût entrée pour rien.
Ces états de conscience auxquels l'être qu'on aime reste
étranger occupent alors une place qui, si petite qu'elle
soit d'abord,est autant de retranché à l'amour qui occupait

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

III

l'âme tout entière. Il faut chercher à nourrir, à faire

croître ces pensées, cependant que décline le sentiment
qui n'est plus qu'un souvenir, de façon que les éléments
nouveaux introduits dans l'esprit, lui disputent, lui
arrachent une part de plus en plus grande de l'âme, et
finalement la lui dérobent toute. Je ·me rendais compte
que c'était la seule manière de tuer un amour et j'étais
encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre
de le faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui
naît de la certitude, que, quelque temps qu'on doive y
mettre, on réussira. La raison que je donnais maintenant
dans mes lettres à Gilberte, de mon refus de la voir,
c'était wie allusion à quelque mystérieux malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait eu entre elle et moi et sur
lequel j'avais espéré d'abord que Gilberte me demanderait
des explications. Mais, en fait, jamais, même dans les
relations les plus insignifiantes de la vie, un éclaircissement n'est sollicité par un correspondant qui sait qu'une
phrase obscure, mensongère, incriminatrice, est mise à
cwssein pour qu'il proteste, et qui est trop heureux de
seatir par là qu'il possède - et de garder - la maîtrise
et l'initiative des opérations. A plus forte raison en est-il
de même dans des relations plus tendres, où l'amour a
tant d'éloquence, l'indifférence siJpeu de curiosité. Gilberte n'ayant pas mis en doute ni cherché à connaître
ce malentendu, il devint pour moi:quelque chose de réel
a~I je_ me référais dans chaque lettre. Et il y a dans
ces situations prises à fau..'C, dans l'affectation de la froideur,
un sortilège que vous y fait persévérer. A force d'écrire :
&lt;t Depuis que nos cœurs sont désunis (pour que Gilberte
me r~ndît: « Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous»,

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'avais fini par me persuader qu'ils l'étaient. En répétant
toujours:&lt;( La vie a pu changer pour nous, elle n'effacera
pas le sentiment que nous eûmes», par désir de m'entendre
dire enfin : « Mais il n'y a rien de changé, ce sentiment est
plus fort que jamais», je vivais avec l'idée que la vie avait
changé en effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui n'était plus, comme certains nerveux pour
avoir simulé une maladie finissent par rester toujours
malades. Maintenant chaque fois que j'avais à écrire à
Gilberte, je me reportais à ce changement imaginé et
dont l'existence désormais tacitement reconnue par le
silence qu'elle gardait à ce sujet dans ses réponses,
subsisterait entre nous. Puis Gilberte cessa de s'en tenir
à la prétérition. Elle-même adopta mon point de vue ; et,
· comme dans les toasts officiels, où le chef d'Etat qui est
reçu reprend à peu près les mêmes expressions dont vient
d'user le chef d'Etat qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais
à Gilberte : « La vie a pu nous séparer, le souvenir du
temps où nous nous connûmes durera», elle ne manqua
pas de répondre : «Lavie a pu nous séparer, elle ne pourra
nous faire oublier les bonnes heures qui nous seront toujours chères » (nous aurions été bien embarrassés de dire
pourquoi « la vie » nous avait séparés, quel changement
s'était produit). Je ne souffrais plus trop. Pourtant un
jour où je lui disais dans une lettre que j'avais appris
la mort de notre vieille marchande de sucre d'orge des
Champs-Elysées, comme je venais d'écrire ces mots :
u J'ai pensé que cela vous a fait de la peine, en moi cela
a remué bien des souvenirs», je ne pus m'empêcher de
fondre en larmes en voyant que je parlais au passé, et
comme s'il s'agissait d'un mort déjà presque oublié, de

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

II3

cet amour auquel malgré moi je n'avais jamais cessé de
penser comme étant vivant, pouvant du moins renaître.
Rien de plus tendre que cette correspondance entre amis
qui ne voulaient plus se voir. Les lettres de Gilberte
avaient la délicatesse de celles que j'écrivais aux indifférents et me donnaient les mêmes marques apparentes
d'affection si douces pour moi à recevoir d'elle.
D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit
moins de peine. Et comme elle me devenait moins chère
mes souvenirs douloureux n'avaient plus assez de fore;
pour détruire dans leur retour incessant la formation du
pf~sir que j'avais à penser à Florence, à Venise. Je regrettais à ces moments-là d'avoir renoncé à entrer dans la
diplomatie et de m'être fait une existence sédentaire
pour ne pas m'éloigner d'une jeune fille que je ne verrai~
p~us et que j'avais déjà presque oubliée. On construit sa
vie pour une person~e et quand enfin on peut l'y recevoir,
~tte _pers~nne ne Vient pas, puis meurt pour nous et on
Vltpnsonruer,dans ce qui n'étaitdestinéqu'àelle.Si Venise
se~b~ai,t à_ mes parents bien lointain et bien .fiévreux pour
moi, il etait du moins facile d'aller sans fatigue s'installer
à Balbe~..Mais pour cela il eût fallu quitter Paris, renoncer
~ ces VIs~tes, grâce auxquelles, si rares qu'elles fussent,
J entendais quelquefois Mme Swann me parler de sa .fille
J~ comme?çai~ du reste à Y trouver tel ou tel plaisir 0 ~
Gilberte n était pour rien.
Quand le printemps approcha ramenant le froid au
te~ps des Saints de glace et des giboulées de la Sem~ine
SaJDte, c~mme Mme Swann trouvait qu'on gelait
chez elle, il m 'arnvait
· · souvent de la voir recevant dans
des fourrures' ses mains
· et ses épaules fnleuses
.
disparais&amp;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

II4
sant sous le blanc et brillant tapis d'un immense manchon
plat et d'un collet, tous deux d'hermine, qu'elle n'avait
pas quittés en rentrant et qui avaient l'air des derniers
carrés des neiges de l'hiver plus persistants que les autres
et que la chaleur du feu ni le progrès de la saison n'avaient
réussi à fondre. Et la vérité totale de ces semaines glaciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi dans
ce salon, où bientôt je n'irais plus, par d'autres blancheurs
plus enivrantes, celles, par exemple, des «boules de neige•
assemblant au sommet de leurs hautes tiges nues comme
les arbustes linéaires des préraphaélites, leurs globes
parcellés mais unis, blancs comme des anges annonciateurs
et qu'entourait une odeur de citron. Car la châtelaine
de Tansonville savait qu'avril, même glacé, n'est pas
dépourvu de fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont
pas séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend
à le croire le boulevardier qui jusqu'aux premières chaleurs s'imagine le monde comme renfermant seulement des
maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se contentât
des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et
que par l'intermédiaire de sa fleuriste «attitrée» elle ne
comblât pas les lacunes d'une insuffisante évocation à
l'aide d'emprunts faits à la précocité méditerranéenne,
je suis loin de le prétendre et je ne m'en souciais pas.
Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne,
qu'à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann,
les boules de neige (qui n'avaient peut-être dans la pensée
de la maîtresse de maison d'autre but que de faire, sur
les conseils de Bergotte, « symphonie en blanc majeur •
avec son ameublement et sa toilette) me rappelassent
que !'Enchantement du vendredi saint figure un miracle

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

II5

naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on
était plœ ,sage, et aidées du parfum acide et capiteux de
~ d ~utres espèces dont j'ignorais les noms et qui
m avait fait rester tant de fois en arrêt dans mes prome~~ de Com~y. rendit le salon de Mme Swann aussi
vtrgtnal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille
a~ surchargé d'odeurs authentiques, que le petit rai~
dillon de Tansonville.
Mais c'était encore trop que celui-ci me f(}t r
lé
Son
· ·
· ,
appe •
souvenir nsquait d entretenir le peu qui subsistait
d~ mon amour pour Gilberte. Aussi, bien que je ne souffnsse plus du tout durant ces visites à Mme Sw
.
les
•
ann, Je
espaçai encore et cherchai à la voir le moins possible.
Tout au plus, comme je continuais à ne pas quitter Paris
me
· certaines
·
. concédai
. -Je
promenades avec elle. Les beaux'
Jours
. savais
.
, étaient enfin revenus• et la chaleur• Commc Je
qu avant le déjeuner Mme Swann sortait pend t
~ e~ allait f~e quelques pas avenue du
de 1E~le et ~e 1endroit qu'on appelait alors, à cause des
g~s qw venaient regarder les riches qu'ils ne connaissaient que de nom, Je• Club des Pannés » - j'obtins de
mes p~nts que le dimanche, - car je n'étais pas libre
en ~ne à cette heure-là, - je pourrais ne dé'
que bien
ès
Jeuner
apr eux, à une heure un quart et aller f .
un tour a
,
aire
.
uparavant. Je n'y manquai jamais pendant ce
mo~s de mai, Gilberte étant allée à la campagne h d
anues J' • .
c ez es
. amvais à !-Arc-de-Triomphe vers midi J f . .
le guet à l'
é
,
• e a1sa1s
. d I entr e de l avenue, ne perdant pas des yeux le
com e a petite rue par où Mme Swann qui n'avait ue
à franchir, venait de t hez elle. Co~e
J
eure où beaucoup de promeneurs rentraient

Bo:, :~

;.~;~::.:~.:es

�u6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

déjeuner, ceux qui restaient étaient peu nombreux et
pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un
coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante
comme la plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi,
Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d'elle une
toilette toujours différente mais que je me rappelle surtout mauve ; puis elle bissait et déployait sur un long
pédoncule, au moment de sa plus complète irradiation,
le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même
nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe.
Mme Swann se tournait vers moi : " Alors, me disaitelle, c'est fini ? Vous ne viendrez plus jamais voir Gilberte? Je suis contente d'être exceptée et que vous
ne me" dropiez, pas tout à fait. J'aime vous voir, mais
j'aimais aussi l'influence que vous aviez sur ma fille.
Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi. Enfin, je ne
veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à
ne plus vouloir me voir non plus 1, • Odette, Sagan qui
vous dit bonjour ,, faisait remarquer Swann à sa femme.
Et, en effet le prince faisant comme dans une apothéose
de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien,
faire front à son cheval, adressait à Odette un grand
salut théâtral et comme allégorique où s'amplifiait
toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme que sa mère ou sa sœur ne
pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout moment,
reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis
lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle,
Mme Swann était saluée par les derniers cavaliers attar·

LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

IIJ

dés, comme cinématographiés au galop sur l'ensoleillenent blanc de l'avenue, hommes de cercle dont les noms
.:élèbres pour le public - Antoine de Castellane, Adal~
bert de Montmorency et tant d'autres - étaient pour
Mme Swann des noms familiers d'amis. Et, comme la
durée moyenne de la vie, - la longévité relative, - est
beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations
~tiques que pour ceux des souffrances du cœur-, depuis
s1 longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais
~ors à cause de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que
J éprouve, chaque fois que je veux lire, en une sorte de
cadran solaire les minutes qu'il y a entre midi un quart
et une heure, au mois de mai, à me revoir causant ainsi
avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le
reflet d'un berceau de glycines.
J'étais arrivé à une presque complète indifférence à
l'égard de Gilberte, quand deux ans plus tard je partis
avec ma grand'mère pour Balbec. Quand je subissais le
charme d'un visage nouveau, quand c'était à l'aide d'une
autr~ jeune fille que j'espérais connaître les cathédrales
g~tbiques, les palais et les jardins de l'Italie, je me disais
~stement _que notre amour, en tant qu'il est l'amour
d un~ certame créature, n'est peut-être pas quelque chose
bien rée]• puisque si des associations de rêveries agréaes ou douloureuses peuvent le lier pendant quelque
~em~ à une femme jusqu'à nous faire penser qu'il a été
msprré par elle d'une façon nécessaire, en revanche si
nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de
ces associations,
· ·
cet amour comme s'il était au contraire
spontané et venait de nous seuls, renaît pour se donner
à une autre femme. Pourtant au moment de ce départ

!~

�LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI

n8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour Balbec et pendant les premiers temps de mon séjour
mon indifférence n'était encore qu'intermittente. Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant
tant d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais
dans ceux, plus anciens que la veille ou l'avant-veille,
où j'aimais Gilberte. Alors ne plus la voir m'était soudain douloureux, comme c'eût été dans ce temps-là. Le
moi qui l'avait aimée remplacé déjà presque entièrement
par un autre, resurgissait, et il m'était rendu beaucoup
plus fréquemment par une chose futile que par une chose
importante. Par exemple, pour anticiper sur mon séjour
en Normandie j'entendis à Balbec un inconnu que je
croisai sur la digue dire : « La famille du directeur du
ministère des Postes. » Or (comme je ne savais pas alors
l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie},ce
propos aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une
vive souffrance, celle qu'éprouvait un moi, aboli pour une
grande part depuis longtemps, à être séparé de Gilberte.
C'est que jamais je n'avais repensé à une conversation
que Gilberte avait eue devant moi avec son père, relativement à la famille du ci directeur du ministère des Postes ».
Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois
générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois
plus générales de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit
tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c'est justement ce que nous avions oublié (parce que c'était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force).
C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est
hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de
renfermé d'une chambre ou dans l'odeur d'une première
flambée, partout où nous retrouvons de nous-mêmes ce

•1

A

II9

que ·notre intelligence, n'en ayant pas l'emP101,. ava.it
.
déd
. rugné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle
fqm· quand toutes nos larmes semblent taries, sa.i·t nous
aire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour .
d"
. dé
mieux
ire, mais . robée à nos propres regards, dans un oubli
plus ou moms prolongé. C'est grâce à cet oubli seul que
n~us pouvons de temps à autre retrouver l'être que nous
f~:5• nous _placer vis-à-vis des choses comme cet être
1était, souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes 1
nous
. 1 . t ,. . .
p us
. . ' mais m, e qu il a.tma.it ce qui nous est maintenant
'.nd1fférent. Au grand jour de la mémoire habituelle les
17age~ du ~assé pâlissent peu à peu, s'effacent, il ne ;este
p us nen d elles, nous ne le retrouverons plus. Ou plutôt
no~ ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
• directeur au mirus
· tère d es Postes ») n'avaient été soigne~m~nt enfermés dans l'oubli, de même qu'on dépose
à la B1bhothèque nationale un exemplaire d'un li
.
sans c 1 ·
•
vre qw
.e a nsquerait de devenir introuvable.
Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte
ne furent
. pas plus 1ongs que ceux qu'on a en rêve, et
~tte fois au contraire parce qu'à Balbec l'H b"t d
c1enne 'ét ·t 1
,
a I u e ande ' n . ai p us là pour les faire durer. Et si ces effets
bé"l Hab1tud~ semblent contradictoires, c'est qu'elle
:n 1t à d~s l~1s multiples. A Paris j'étais devenu de plus
plus md1fférent à Gilberte, grâce à !'Habitude L
chanégement d'habitude, c'est-à-dire la cessation mom.en~
t an
uane de
. l'H~b.itude paracheva l'œuvre de !'Habitude
\
d Je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais stabilise
e e amène la désagrégation mais la fait durer indéfini~
ment.
Chaque 1· our depms
. d es années je calquais tant
.
bien que mal mon état d"ame sur celui de la veille. A

�120

Balbec un lit nouveau à côté duquel on m'apport~t le
matin un petit déjellijer différent de celui de Par~s, ne
devait plus soutenir les pensées dont s'était ~oum m~n
amour pour Gilberte: il y a des cas (assez rare: il est vrai),
où la sédentarité immobilisant les jours, -le meilleur moyen
de gagner du temps, c'est de changer de place. Mon voyage
à Balbec fut comme la première sortie d'un convalescent
qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il est
guéri.

I2I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MARCEL PROUST.

LETTRES OUVERTES
l

A JACQUES RIVIÈRE
Mon cher Rivière,
Je me réjouis que tant de lecteurs aient pu trouver
contentement parfait dans votre livre. Je comprends
de reste le soulagement qu'il leur donne après les imprécations pathétiques et incohérentes auxquelles l'état
de guerre nous avait accoutumés. J'y retrouve avec
émotion les qualités exquises de votre critique, vos scrupules, votre pertinence et votre subtilité ; mais, de même
que vous écriviez ce livre, ainsi que l'annonce votre préface, pour le plus grand soulagement de votre esprit,
de même, c'est pour soulager le mien que je vous écris
à mon tour, car, il faut que je vous l'avoue: votre livre
m'a laissé mal à l'aise.
Vous y présentez plus d'un fait que notre presse préférait laisser de côté, passer sous silence, ou nier, _parce
qu'il lui semblait de nature à tempérer le sentiment de
haine contre nos ennemis, sentiment que l'on estime
indispensable à la victoire.

�122

,, ,
1

j

1

tl

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cet extrême malaise que nous causait la constatation
de certaines manifestations d'apparentes vertus chez
ceux que nous devions et que nous voulions haïr, vous
l'avez pourtant ressenti. Désireux de retrouver
comme vous dites ,, l'aisance de votre souffie et le bon
fonctionnement de votre cerveau ll, vous avez cherché et
vous avez trouvé une explication, une interprétation de
ces faits qui les ren@: d'autant plus haïssables qu'ils
risquaient de nous apparaître, au premier abord, plus
dignes d'estime. Certains esprits vous en sauront le plus
grand gré. Mais il advient parfois, tant votre explication
des faits est subtile, que l'esprit l'oublie peu de temps
après la lecture, pour ne plus se souvenir que des faits
eux-mêmes. C'est parce que nous risquons d'en être dupes
que vous faites bien de nous avertir. Mais vous ne nierez
point que votre interprétation ne -vous ait coûté parfois
quelque gêne. A vrai dire je ne suis même pas sûr que
vous ayez toujours raison, et l'extrême intérêt qùe l'on
prend à vous lire,· vient, sans doute, de ce que, souvent,
en peignant l'Allemand et en vous opposant à lui, vous
vous peignez du même coup vous-même. Ce n'est point
seulement de l' Allemand qu'il s'agit dans votre livre,
c'est aussi de la réaction française. Vous y motivez
admirablement nos raisons d'inadmission en face des
vertus allemandes.
Me permettrez-vous au surplus de vous dire que votre
connaissance du peuple allemand est peut-être encore
un peu jeune? Non point que je pense que le nombre
des années doive vous inviter à la modifier beaucoup
par la suite; mais sans doute serez-vous amené à retrouver
chez d'autres peuples, que vous ne connaissez encore

LETTRES OUVERTES

123

qu'imparfait:ment, certains de ces traits que vous marquez
dans votre bvre comme particuliers à la race allemand 1
~t dont il suffirait sans doute de dire qu'ils sont particu~
lièrement
étrangers aux races latines et a' 1a f rançruse.
.
. .
Votct ce ~ue_ m'écrit_ à ce sujet un Anglais de grande
culture qw vient de lire votre livre :
Cette incapacité d'objectivité que signale J acques
Ri" 'è
VJ re, ne me paraît point particulièrement propre à la
race allemande ; sous une forme ou sous une autre nous
retrouvons ,ce défaut, ce malaise dans toutes les nations
du Nor~. Jose affirmer que l'on peut le retrouver égale1
men~: bien que sous une tout autre forme, en Amérique
e~ s tl ne vous apparaît pas d'abord en Angleterre,
c est peut-être seulement grâce à cette infime minorité
de gens qui m~nent la civilisation anglaise, mais qui
. demeurent en violente réaction contre les sentiments et
. l'attitude de la masse de leurs contemporains».
. Il m'arriva dans la seconde année de cette guerre de
lireàun
· .f ranc?phile
· de mes amies, une page de
. e Dano1:e
mon Journal, qw, Je crois, vous intéressera.
La voici:
Raine,- Maria Rilke est venu, hier matin (2 6 janvier
1 914) me soumettre quelques passages de sa traduction de
~ ~nfant ~r?digue qui ne le laissaient pas satisfait.
as eu plaisir à revoir sa délicate figure. Je sais lire à
present,_ ~ _travers l'insignifiance des traits, la pureté et
la_ s~nssbilité de son âme. Heureux de trouver dans ma
:•~liot~è,que le grand dictionnaire de Grimm, il l'ouvrit
,1 ~rtscle Hand et se flongea dans une patiente recherche
ou 1e l'abandonnai quelque temps. S'amusant à traduire
quelques sonnets de Michel-Ange, il m'a raconté son em-

?

�124

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

. barras devant le mot palma et sa surprise de s'apercevoir
que la langue allemande avait bien un mot pour désigner
le dos de la main, mais nul mot pour en désigner l'intérieur.
- Tout au plus, peut-on dire Handflaechen: la plaine
de la main. L'intérieur de la main, une plaine I s'écria-t-il.
Par contre, Handruecken est d'emploi constant. Ainsi, ce
qu'ils considèrent c'est le dos de la main, cette surface sans
intérêt, sans personnalité, sans sensualité, sans douceur,
cette st"face qui s'oppose, de préférence à la paume tiède,
caressante, douce, où se raconte tout le mystère del' individu 1
A force de fouiller dans le Grimm, il découvrit enfin le
mot : Handteller, avec quelques exemples empruntés au
xv18 siècle.
- Mais, disait-il, c'est la pamne d'une main qui se
tend pot" qi,êter, pottr mendier, qt,i fait office de sébile.
Quel avet, dans cette insi,tfisance de notre langue !

1

Il,\.,!

Une fois de plus, je pouvais constater l'irritation si
1révélatrice d'un écrivain allemand contre sa propre langue;
irritation que j'ai déjà notée par ailleurs et que je ne sache
pas qu'aucun écrivain d'aucun autre pays ait jamais
connue. (Il est bon de noter ici que Rainer Maria Rilke,
un des plus grands poètes de l'Allemagne actuelle, est
de race tchèque.)
- Mais, s'écria mon amie danoise, après que je lui eus
donné lecture de cette page, mais nous non plus, hélas 1
nous n'avons pas de mot... mais dans aucune des langues
scandinaves il n'existe de mot spécial pour désigner la
paume de la main. Les remarques philologiques de
Rilke que vous rapportez, sont en effet révélatrices, mais
faites attention que les conclusions que vous en tirez,
débordent la race allemande et que si vous prétendez en

LETTRES OUVERTES

125

faire une arme, celle-ci blessera du même coup nombre de
vos amis véritables.

Fouillant d'anciens carnets, j'ai ressorti pour vous
quelques notes sur l'Allemagne (v. page 35) où les lec~
teurs de notre
revue puissent voir combien ma pensée,
d
a~ _cours e ~tte guerre, avoisina souvent la vôtre. Je
n ai certes_~mt la_ prétention d'y aboutir à aucune formule définitive, mais me tiendrai pour satisfait si, par elles
et p~ cett~ lettre ouverte que j'y joins, j'invite d'autres
espnts,_ q~ _se sont tus jusqu'aujourd'hui, à donner enfin
le~ a~, let même ou ailleurs, sur des questions urgentes
qw méntent, entre toutes, de nous occuper aujourd'hui.

Il

A JEAN COCTEAU
Mon cher Cocteau

Je vous ai

'

déjà dit ,le plaisir que j'avais pris à lire
le Cap de Bonne-Espérance ; celui plus vif encore à vous
l'en~endre ~e, car vous le lisez avec un talent prestigieux.
. J at_tendais le Coq et l'Arlequin avec une extrême
impahen~, où se mêlait, il faut bien que je vous l'avoue,
une sensible appréhension. Je pressentais que j'allais
~ouver la clef, non de votre talent, car le talent est « de
1homme!11ême», mais de votre esthétique et l'explication
?e ce qw en vous me déconcerte, précisément parce que
~e le ~ens concerté. Ce n'est point que je ne reconnaisse, et .
epws lon~emps, la justesse de vos maximes, mais ccr-

�1
1
111

126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

taines d'entre elles me paraissent bien moins en rapport
avec celui que vous êtes, qu'avec celui que vous voudriez
qu'on vous cnît. Je me dis bien qu'en vou~ écrivant _ceci
je vais soulever chez vous une protestati_on très VIVe ;
pourtant je ne crois pas me tromper. Et Je ne prétends
pas que vos aphorismes ne soient pas sincères - non mais que très sincèrement vous vous trompez sur
vous-même.
Je crois, par exemple, que vous n'avez rien à gagn~r
à chercher à peindre avec peu de couleurs. Les plus plaisantes lignes de vous sont, au contraire, celles où
vous vous abandonnez au charmant démon des analogies,
qui me semble particulièrement votre ;don poétique•.
1 . Par exemple : Cette exquise description d'une danse modern_e
que je ne puis me retenir de citer, bien que vous ~yez cru devou
la reléguer en note, par raffinement de coquetterie peut-être, ou
plutôt, j'en ai peur, parce que vous craigniez de laisser paralt~e
avec trop d'évidence vos dons les plus réels et c'est là ce que 1e
vous reproche précisément :
« Voilà comment était cette danse :
• Le band américain l'accompagnait sur les banjos et d_ans ~e
grosses pipes de nickel. A droite de la petite troupe en habit nou,
il y avait un barman de bruits sous une pergola dorée, chargée de
grelots, de tringles, de planches, de tromp~ de motocyclette.
Il en fabriquait des cocktails, mettant parfois un zeste de cymbale, se levant, se dandinant et souriant aux anges.
» M. Pilcer, en frac, maigre et maquillé de rouge et Mlle
Gaby Deslys, grande poupée ventriloque, la figure de po:celaine les cheveux de maïs, la robe en plumes d'autruche, dansaient
sur ~et ouragan de rythmes et de tambour une sorte de catastrophe apprivoisée qui les laissait t_out ivres et myopes sous une
douche de six projecteurs contre avions. .
La salle applaudissait debout, dérac~ée. de sa mollesse par
1
cet extraordinaire numéro qui est à la Folie d Offenbach ce que le
tank peut être à une calèche de 70. •

LETTRES OUVERTES

127

De même, lorsque vous dites qu'un artiste ne doit
point« sauter des marches», que prétendez-vous et qu'avez-vous jamais fait que cela? Je vous l'ai dit souvent :
chaque fois que je parle avec vous, je songe au dialogue
entre l'ours et l'écureuil. Où je me traîne, vous bondissez.
Certes, je ne vous reproche pas de bondir ; mais de vouloir nous persuader et d'être persuadé vous-même que .
vous êtes un logicien. Je vous reproche de sacrifier vos
qualités les plus charmantes et les plus brillantes au
profit d'autres plus pesantes que, peut-être, vous n'avez
point.
II faut enfin que je vous avoue la gêne que j'éprouve
à lire votre « défense » de Parade. En général, il ne me
paraît ni bien séant ni bien adroit pour un artiste d'expliquer son œuvre; d'abord, parce qu'il la limite du même
coup, et que, lorsque cette œuvre est profondément
sincère, elle déborde la signification que l'auteur lui-même 1
en peut donner; et puis je tiens que la meilleure explication d'une œuvre ce doit être l'œuvre suivante. Dans ce
cas particulier de Parade, ma gêne est augmentée par le
fait que le lecteur de vos explications ne peut se reporter
à la pièce, de sorte que le plus courtois que l'on peut
faire c'est de l'acquitter par défaut.
Mais si le public et les critiques ont fait à Parade
l'accueil contre lequel vous protestez, je voudrais être
plus assuré que c'est à cause de leur sottise; les commentaires que vous en donnez me paraissent justifier moins
votre pièce, que leur incompréhension. Pouviez-vous
raisonnablement espérer qu'ils comprissent, ces spectateurs, que le vrai spectacle n'était point celui que vous
leur présentiez ?... Et même il me paraît que votre erreur

�128

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

129

n'estpointseulementdansla mise en vale_ur d'une ionn:eà
mais dans cette donnée même : le vrai spectac e es
l'intérieur.
.
t vrai de
C
. selon l'opinion des mystiques, ce1a es
.
arons~e apparent et de toute la comédie huma.1~~•
m
Ce
{
·
d'être preci,
d'art par contre n'a d'autre ra.ison
1 œuvre
,
'
tt
arade
sément et d'autre but que de révéler, de ~e re en p ..
.
èt éalité et n'y manque pomt sans fa.illite.
secr e r
'
·
ins
' cette
Mais, sans doute, cette gêne même que Je vous pe . ,
. . 1
d amusement que je prends à votre pebt
aigwse e gran
' t qu'on
livre et puisque « le pire sort d'une œuvre ~ es
· · que vous le dites, Je m'assure
ne lui' reproche rien», ainsi
.
.
que vous prendrez ces qu~lques remarques aussi amicalement que je vous les écris.
1

i

ANDRÉ GIDE.

REFLEXIONS
SUR
LA LITTÉRATURE
ROMANS PENDANT LA GUERRE
A l'époque d'Agadir je crois, Charles Péguy mettait l'un
de ses cahiers sous l'invocation de Saint Louis de Gonzague
en souvenir d'un mot qui lui est attribré. Il jcuait à la
balle dans une cour de séminaire et quelqu'un demanda :
• Si nous apprenions que c'est maintenant le jugement
dernier, que ferions-nous ? - Moi, dit Louis de Gonzague,
je continuerais à jouer à la balle. • En ce temps-là, chacun
se demandait: • Et si c'était la guerre ? • Et Péguy répondait:
«Moi, si c'était la guerre, je continuerais àfaire les Cahie,-s, •
Evidemment Péguy, en ce qui le concernait, n'était pas
prophète; quand il y eut la guerre, le lieutenant Péguy quitta
les Cahiers, et se fit bravement tuer. C'est qu'aucune imagination humaine ne peut égaler cette œuvre de la nature, la
courbe d'une destinée vivante. Le Saint Louis de Péguy
m'évoque le sort d'un journaliste sportif qui, avant 1914, avait
appelé la guerre • une pâle image du rugby•· Il fut blessé au
genou dans l'une des premières batailles, soigné dans un hôpital
par un médecin qui adapta à sa blessure un drain particulièrement ingénieux. Trop ingénieux, car ce major, soucieux
d'en obtenir la gloire et le galon, découvrait devant tout
venant et particulièrement devant les huiles le malade et
l'appareil auxquels il avait donné tous ses soins : le sports9

�130

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
· ,
t

, . mais,
. à force d'être mlS a nu .e
s doute guenr,

·t
man a 11a1 san
. , bl il attrapa une bronchite
,
explique à des officiers cons1dera es,
dont il mourut.
ciel plus indulgent et
Aujourd'hui cependant, sous u~ il est permis peut-être
dans le premier printemps de lad~aJX, s remords : il y avait
es et de le ire san
de le voir sans nuag
b b s les gaz empoisonnés, de
•
les obus les om e •
1
meme sous
'
.
nt demier des peup es,
.
m et du 1ugeme
l'itltima ratw regu
. ,
plissait solitairement en
un jeu de balles idéal qui s accom
rta· rugby dont
hématisme d'un ce m
l
quelques têtes, e se .
.
f d par un côté avec
éd. puisqu'il se con on
il ne faut pas ro ire
elle-même. Joffre
supérieures de la guerre
, •
les val eurs
, . guerrier napoleon1en.
.
t être un genie
n'avait pas peu . .
va la situation en exécutant
Pourtant après Charler01 il sau
l .
de l 'École de
"dit' et sang-froid un thème c ass1que
l
avec uc1 e
p . il continua les grandeS
verture de arlS,
guerre sur l a cou
u't continué à jouer
Louis de Gonzague e
manœuvres, comme
. . l'alla t des chefs et la furia
à la balle : le génie de Gallién1,
n
. t ir la
reste En 1918, Foch dut se mam en
francese firent le
:
'éch
. J'aime mieux jouer
. , f "d d'un 1oueur d
ecs. «
mentalite roi e
. . d L d dorff au moment le
.
1 sienne•&gt; dit-il e u en
ma partie que a
•
d p t-être l'imagination
. •
d l'avance alleman e. eu
plus critique e
d'
tr pe d'attaque ou par
· par l'élan une ou
est-elle plus f rappee
. .
,
· t~•r de chasse
. uli
plein ciel d un avia ._,_
es combats sing ers_en .
r la ma· orité d'une troupe
Peut-être aussi vaut-il mieux, pou
J dr
t peut-être
h h à compren e • e
chercher à agir que &lt;&lt; c erc er .
faisant tuer qu'en
. en effet mieux servi en. se ,
Péguy a-t-il
et de la
h·
Toujours est-il qu au somm
C
continuant les a iers.
.
·t il faut placer
mmet de quoi que ce so1 ,
guerre, comme au so
. .
h ses l'intelligence
ce qu'Aristote met au prmc1pe des c ~ ' tinue un jeu
lm libre et maîtresse d'elle-même qui con
ca e, ,
Ar himède"jusque dans le sac de sa
commenc~, et comme
c
sable fragile les figures. d'une
ville persiste à tracer sur un
géométrie éternelle.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

I3I

Nous avons vu. ces cinq ans, la littérature (puisque c'est
eBe qui est en jeu en ces lignes) suivre l'une ou l'autre des
deux directions esquissées dans ce vieux cahier prophétique
de Péguy: ou bien continuer à jouer à la balle, ou bien dema.uder, tantôt réellement et tantôt plus métaphoriquement, de la poudre et d'autres balles. Je crois que dans
son ensemble elle a confirmé le mot de Péguy et la table
des valeurs à laquelle j'ai fait allusion.
Evidemment, il ne faut pas exagérer. Si nous regardons
la poésie, nous voyons que MM. de Régnier et Viélé-Griffin
s'étant à peu prês tus et le poète inattendu sur lequel quelques-uns comptaient n'ayant point jailli de la guerre,
trois poètes ont ajouté considérablement, sinon en volume
du moins en poids, à une œuvre déjà estimée: Claudel,
Gasquet, Valéry. (Je n'oublie pas le charmant Paul Fort;
mais il est moins un poète que la poésie diffuse de ce
temps: comme la roue du moulin on l'entendrait s'arrêter
mieux qu'on ne l'entend tourner, il se fond dans l'élément,
l'air, le paysage.) Toustroisontreçu, en deux sens différents,
leur impulsion de la guerre. Tandis que Claudel et Gasquet
ont écrit des poêmes de guerre dignes de ce qu'ils avaient
dé_jà fait de plus beau, Valéry a été pou&amp;é par la guerre
même à rêver au son du canon un Divan oriental-occidental,
pris dans le cercle et les froides pierreries de l'Hérodiademallarméenne, une épure étoilée de poésie essentielle. Et quand
on se réfêre au passé de la poésie lyrique, cette dernière direction est peut-être, en ces circonstances, la plus normale :
un soleil d'Austerlitz reste unique dans le ciel, où il n'y a
point place pour deux soleils, mais il suscite comme une
image alternée et rivale le clair de lune de Chateaubriand,
dont nous n'avons pas fini d'exploiter l'héritage et de reproduire les attitudes.
Hors de la poésie on trouverait encore l'occasion de
rendre diverses sortes d'hommages à la littérature de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

132

1 •

..

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

a

'
ait eu surtout une valeur pragm guerre. Il semble quelle
t·
par les services qu'elle
taire. Pragma ique
. .
tique et docum~ s uotidiens que deux de nos principaux
a rendus. Les article q
M rras ont réunis en volumes,
chefs de file, MM. Barrès et au ffi '. ou d'un bon soldat
• d'
t:on o cier
furent comme celui . un .
t ême un beau tour de
· 1oumalier e m
de l'excellent service
.
• .
• ils n'appartiennent
alistes professionnels· mais
force de joum
tn.
l'Aveni, del l ntelligence
pas comme le Jardin de Bir, ice ol~t (On tirerait pourtant,
es que 1 on re i •
au monde des œuvr
. p dont la guerre, une antho. d l'AmeFrançaise en
avec du soin, e
t sentir a5&gt;ez bien la marge
logie admirable.) Ils nous f~n t l monde de l'écrit, les
de de l'action e e
qui sépare le mon .
_ nt l'un et l'autre. Des romans
lois différentes qui r é ~ d
ême ordre ou d'un autre
dre des services u m
.
1
ont pu ren
. f t bien en son temps le 1ouma
L
ccès du Fet, qui u
. a
ordre. e su
"bué lui-mêrr e à le rendre mom
vrai d'une escouade a contn
quelque chose dans les
. ·1
été certainement pour
bl
vrai. 1 a
.
t rendu plus supporta. e,
améliorations matérielles qui onl
ie physique et morale
après les affaires de_ Champagn~s
à lire une sorte de
du soldat : il a obligé les ~ efficaces et plus salutaires
cahiers _du poilu en ~o::;:c~~ue; il a travaillé pour sa
que le 1eu de la vo e
,. propre aux joues vert"10n de cette armce
,
.
,.
l'armée du roi
P art à la .forma . t mieux abreuvce,
.
rneilles, bien nourr~e e d 1
dans les bras de qui, en
p ;nard et de la reine Ma e on, .
C'est ainsi que
. . t' les .Alsaciennes.
novembre, se 1eta1en
.
~~
pierre à Dieu.
b diable po,.,... sa
.
. . .
o us prcsrnns pas
t . e aussi MalS ici ne n
Valeur docurncn arr
.
.
t historique. Nous
documentaire e
et ne confondons pas
.
entre cc qui fut
l'écart enorme
avons déjà pu mesurer
bl.,. t les carnets ou les cor•
, t
pour être pu 1" e
d
écrit par l au eur
.
di 1 és après la mort e
1 familles ont vu gu
. d
respondnnces que es
'Amédée Guiard, le recueil e
celui qui les nota. Le carne\d
réfacées M. André Che•
lettres sans n o~1 qu'a pubhees et p

::efs

r33

vrillon dépassent de beaucoup en accent et en sincérité,
toutes les œuvres c anthumes • (j'exhume ce mot d'Alphonse
Allais, fort inattendu ici, voilà un cas où l'on s'aperçoit
que le mot manquait en effet à la langue). Mais les œuvres
de notre génération n'ont pas encore beaucoup d'années à
demeurer anthumes. La vraie physionomie morale de la
guerre ne se dégagera que dans un demi-siècle, lorsque se
liront, se publieront, se compareront, avec la masse et le
recul nécessaires, les milliers de carnets et de correspondances
conservées dans les familles, les liasses subsistantes des
cinq ou six millions de lettres quotidiennes envoyées du front
ou au front et d'où sortirontprobablementdeschefs-d'œuvre.
Alors, pourra se dresser dans son ampleur, en dehors de tout
aouci d'apologétique et d'action, la vraie carte des Familles
spirituell~s de la France.

La vraie littérature de la guerre, on ne la lira elle aussi que
danscinquanteou cent ans..La grande guerre ne se conçoit que
comme un fait historique, et un fait n'est historique vraiment
que s'il a un avant et un après, s'il possède ses trois dimensions. Laissez-lui le temps d'acquérir la troisième et ce n'est
pas seulement l'histoire, c'est le rêve, c'est l'art, c'est la
création esthétique qui pourront s'installer dans leur domaine,
se sentir les coudées franches, respirer à pleins poumons,
créer dans l'espace avec les matériaux d'un chantier intégral.

•••
Aussi, et sauf quelques exceptions qui confirment la règle,
la littérature normale - et la meilleure - fut-elle, ces cinq
ans, du côté de ceux qui continuèrent à jouer à la balle. j'ai
déjà noté la logique avec laquelle M. Paul Valéry fut conduit
par l'atmosphère même de ces années à reprendre dans une
mine obscure le filon d'or de la poésie mallarméenne. Ainsi
l'on peut dire très vigoureusement et il semble qu'on pouvait

�134

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

prévoir a p,iori que la vraie littérature de guerre serait celle
de la vie intérieure. Un Homme libre est évidemment une
lecture mieux appropriée à la vie de tranchée que l' Uni01S
s11e,,, ou la C,oix de c;ue,,e, et je sais bien que dans toute
ma vie militaire je n'ai fait volontiers que des lectures de
cet ordre. On lit pour sortir de soi ; mais quand on mène une
vie dont l'essence est de vous sortir de vous, on lit pour
rentrer en soi. Il y a peut-être un peu d'intempérance et
pas assez de paix véritable dans cette capitale Possession
du MOflde qui fourmille d'admirables pages, mais M. Duhamel
dont l'œuvre et le nom vont grandir beaucoup a écrit
vraiment en ce beau livre de vie intérieure une œuvre que
lui imposait son temps.
Parmi ces livres de la vie intérieure, meubles d'art propres
à une époque de guerre, je ne veux retenir aujourd'hui que
les romans. D'ailleurs le roman seul entre dans la vie intérieure avec tout le recul, l'indépendance et les moyens d'animation nécessaires pour la disposer sur le plan complet et
vivant d'une œuvre d'art. Quelle marge n'y a-t-il pas entre
la Nouvelle HAloise et les Rêveries d'un p,ome11C1W solitair,
et même les C01tfessionsl J'ai retenu, dans la production
récente, trois œuvres caractéristiques, de premier ordre
toutes trois, et dont les auteurs ont atteint un point de perfection qui ne leur était pas habituel. (Mais à qui la
perfection est-elle habituelle ?) C'est le Jt'5ticier de
M. Paul Bourget, Solitudes de M. Edouard Estaunié, et
Fumées dans la campagne de M. Edmond Jaloux.
Lorsque je lus le]i'5ticie,, j'avoue que je ne l'attendais pas.
Dès le début, M. Bourget comme journaliste (c'était son
devoir) et comme romancier (c'était son droit) s'était mis en
plein dans la littérature de guerre. Il était même, je crois,
arrivé bon premier pour publier un roman sur la guerre : le
S,ns de la Morl, roman à thèse très artificiel selon une de ses
vieilles formules; il avait continué par Lazarine et N,mésis,

UfLEXIOXS SUR LA LITTÉRATURE

135

ce demier simpl~ent curieux, d'une imagination épaisse
et ~al ~ue. _Mais du Justiâw l'éioge le plus haut et le plus
vrai qu Oil pwsse en faire, c'est qu'il nous donne une autre
Ec'ltltmu, cette Echla,zu qui frappa 1·ustement Bru ti....
d' dmir ·
ne s::re
. a
a~on, . d'~e admiration dont parJant à quelqu'un
il co~cluait amsa les raisons : • Cac vraiment on ne peut
~vo~ la mesure d'un romancier que locsqu'il a écrit une
histo~e sans amour, tout aussi bien que l'on ne saurait
obtenir celle d'un en·t·ique tant qu'il ne s'est pas expliqué
sur le xvu• siècle. • Si M. Bourget nous donne une troisième
nouvelle de la même v aleur, l eur recu eil en un volume
demeurera classique.
8tSL'~en~ r~ource, chez M. Bourget, c'est que, derriére
. partis pns rigides et les manies après tout un peu extéde son. ~ogmatisme ~troit, il demeure une tête parfai~ment équilibrée et toujours intelligente, un travailleur
~visé, méth~ique et sage, qui jusqu'ici n'a donné aucun
~ e ~ déclin : lorsqu'il publie un roman médiocre ou mau~ • il ne tarde pas à en écrire un bon. Le publie ne peut
d'ailleurs Jamais
·
· compter sur la critique pour le guider dans
ce~e production mêlée: tout ce qu'on pourrait faire, ce serait
écrire_ un petit indicateur, une sorte de Baedeker qui désignerait les endroits où l'on est sûr de trouver, après chaque
rom~ ~ ou mauvais de M. Bourget, l'article de lancement
et I_article_ de dénigrement systématique. Pourtant rien ne
serait plus mtéressant que de marquer de façon désintéressée
Jes réussites et les échecs d'un grand travailleur, rot ustement doué, qui occupe aujourd'hui la place centrale du
roman français.
A qu_ïconque est sensible au plaisir de l'ouvrage bien fait
et porte à l'estime de l'artiste qui sait son métier, Je Justicier
~ e une_ satisfaction telle qu'on ne voit pas comment il
~ ~ble, dans cet ordre, d'aller plus Join. Le procédé
ordmaire de M. Bourget y apparatt à plein : trois enveloppes

ni:ures

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
1

'

concentriques, moulées l'une sur l'autre et qui ne font qu'un
seul être vivant, et qui sont une histoire habilement posée
et savamment nouée, un drame individuel de conscience, une
question sociale. C'estla construction du Disciple, del' Etape, de
!'Echéance. On aurait profit à démonterl'œuvredeM.Bourget
en se plaçant à chacun des trois points de vue successifs. Dans
le Justicier le demier élément occupe en étendue le moins
de place, mais vraiment en qualité il domine et c'est lui
qui donne à tout le récit son allure et son sens, c'est lui qui
eût mérité à ce morceau une place de choix dans la bibliothèque positiviste de Comte. Cette question sociale, cette
thèse est simple. M. Bourget y renouvelle en somme la doctrine de l'Etape, selon laquelle la famille, et non l'individu,
constitue la réalité sociale, M. Bourget reprend même un
type de l'Etape, le vieux professeur républicain et stoïcien,
entre deux fils dont l'un se construit au delà de lui et dont
l'autre se défait, se dégrade en deça, et l'Etape n'était pas
du tout un mauvais roman, mais la courte nouvelle du Justicier dépasse de beaucoup l'Etape, d'abord parce que la
réussite de métier est meilleure, et ensuite, et surtout pour
deux raisons qu'il importe d'indiquer.
La première est que, dans son travail probe et persévérant
pour enrichir son métier et pour nourrir son œuvre, M. Bourget a fait récemment une découverte. Je ne veux pas dire
que tout soit toujours bon dans les contributions que M. Bourget demande incessamment à son carnet de notes, à ce que
le Dorsenne de Cosmopolis appelle son crachoir; dans
son beau Dlmon de midi n'avait-il pas l'idée de verser tout un
dictionnaire étymologique des noms propres ramassts on
ne sait où, et fort déplacé? Ce que M. Bourget parait avoir
récemment acquis, de beaucoup plus solide et plus fructueux,
c'est le goût et le sens du symbole. Il semble avoir été frappé
au cours de la guerre par le rapport des événements actuels
avec certains mythes antiques, avec les éléments fondamen-

.RtFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1 37

taux de la tragédie grecque. Il en a tiré sa Nünlsis, œuvre
assez curieuse, mais où l'architecture symbolique s'édifie
bien laborieuse et bien bizarre, et dont les côtés fâcheux
m'ont rappelé parfois le Phalène. Il a remis ensuite son symbolisme sur le métier, et le Justicier est né. Au milieu du
Justicier se pose, comme sa figure principale, son personnage
le plus vrai, de la façon à la fois la plus simple et la plus profonde, un tombeau, celui où le• justicier, finit par faire porter
ses deux fils, et dans lequel se réconcilie, s'éclaire et se définit la pleine et grave réalité d'une famille humaine. On a
prononcé à ce propos le nom de Fustel de Coulanges et
rappelé la Citl antique : c'est très juste. Le tombeau du
Justicier m'évoque l'église de !'Annonce faite à Marie
et le symbolisme de M. Bourget me paraît ici, par sa source
traditionnelle comme par le sens même de son art, assez
parent de celui de Claudel.
En second lieu, la conclusion de M. Bourget, d'une si
large, abondante et grave générosité, contraste heureusement
avec le caractère un peu étroitement agressif de ses romans
analogues qui, malgré leurs tendances très positives, sont
en somme écrits surtout contre quelque chose ou contre
quelqu'un. L'esprit, lancé sur cette ligne, ne s'arrête plus,
et quand nous avons fermé un livre qui nous laisse tant
de profondes pensées, nous allons sur sa pente plus loin qu'il
ne va et nous nous retoumons comme pour voir si M. Bourget ne va pas prendre la même route. Puisque cette haine
du père s'est apaisée après la mort dans l'intelligence
puisque l'homme de colère a déposé devant la vérité pos~
thurne son injurieux fardeau, puisque le même tombeau#
par une loi supérieure à l'individu, doit réunir ceux que
l'erreur de la vie sépara, ce qui est vrai d'une famille
n 'est-il pas vrai d'une nation, ce qui est vrai d 'une nation
n'est-il pas vrai de l'humanité? Il est nécessaire peut-être de
se croire justicier devant un homme comme devant un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peuple comme il était nécessaire que l'abbesse de Jo~e
gardât à la société la chasteté qu'elle lui avait promise:
mais l'homme doit-il se coucher dans le tombeau en serrant
encore sur son visage, comme les morts de Mycènes, ces
masques d'or? Rien ne vaut dans la nouvelle de M. Bourget
la r~onnance infinie qu'elle laisse après elle, et, dans notre
nuit actuelle, la durable phosphorescence de son symbol~.
Comme M. Bourget, M. Edouard Estaunié me paraît avoir
écrit dans les trois nouvelles, reliées par le même fil, de
Solit~des, son chef-d'œuvre. Le cas de M. Estaunié est .f~rt
intéressant. Ingénieur, il n'a cessé de pratiquer son m~er
et il est aujourd'hui, je crois, directeur général des !eléphones; il figure dans ces deux ou trois cents c~efs ~echnique~
de services, signalés par la parabole saint-sunon1enne, qui
font marcher la machine matérielle de la France. Ses
premiers romans, à caractère autobiographiq~e, sur ~'-éducation des collèges de Jésuites et sur les déborres de 11_11~énieur pauvre, paraissaient l'orienter vers une transposition
· il I
tardé à.
littéraire de sa vie professionnelle, mais n a pas
suivre la direction inverse et à fair.e de son œuvre littéraire
son alibi sa seconde nature. Il semble, au premier abord,
bien biza~e que le même personnage qui _chasse à ~oup de
sonneries la solitude des maisons et la pane des cabmets de
travail nous ait donné cette analyse parfaite et prof?nde
de la ~litude. Mais, en ces pages minutieuses et triStes,
· ille de glace et de diamant qui fouille si loin,
en cette a1gu
c'est encore l'analyse et l'instrument scientifiq_u~ qu~ ~ous
reconnaissons, et ce roman de M. Estaunié reiomt a.ms1 de
façon frappante la poésie de Sully-Prudhomme.
M. Estaunié n 'a pas écrit- là une œuvre d'~nalyse pers~nnelle, il n'a point tiré de lui-même, comme V1gn~, pour sen
plaindre ou s'y plaire, sa propre solitude. Il ~ f~t, en technicien, en psychologue, en connaisseur mmutieux de ce
réseau téléphonique qu'est le système nerveux, une étude

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1 39

objective, admirable de science et de détail. Je ne veux pas
résumer ses trois nouvelles, d'une lecture passionnante et
d'un art supérieur, mais je puis en résumer le schème théorique. Le malheur de l'homme est d'être seul. Va soli /
Mais la vraie solitude n'est point l'absence de société humaine. Un être peut vivre heureux et occupé dans une solitude matérielle complète qu'il peuplera à sa guise : telle
solitude d'enfant, de vieille fille, de moine, d'artiste, est
une solitudeanimée, bruissante de choses et d'êtres, peut-être
sur terre la figure la plus juste du bonheur égal et constant.
c:ette solitude, M. Estaunié la reconnait de loin, mais ne
s'en occupe pas. Elle n'intéresserait pas son goût d'analyse
a ~ et cruelle, pas pins qu'un avare pur, vivant seul avec
son or, n'intéresserait la comédie de Molière. La solitude
dramatique, pour M. Estaunié, ne commence qu'avec la
présence d'autrui. La vraie, l'horrible solitude, démon
torturant de l'humanité, ne s'installe ni chez celui qu'on
pourrait appeler le solitaire professionnel qui, l'ayaBt prise
comme vaccin, est immunisé contre son mal, ni chez l'homme
des sociétés et des foules. Elle s'établit dans une maison, entre
deux êtres qu'elle repousse chacun en lui-même et qu'elle
crucifie. C'est, à proprement parler, une maladie de l'amour,
comme la jalousie, une maladie qui d'on ne sait quel fond
obscur peut apparaitre tout à coup en plein bonheur. Un
Iago invisible s'établit à côté de l'Othello envahi par ce
supplice do la solitude et lui peint désormais Desdémone à
sa fantaisie. Ce démon de la solitude tel que le suscite M. Estaunié, nous pouvons aussi le comparer au démon de la
perversité d'Edgar Pce : nous sommes sur les mêmes terres
mystérieuses de la nature humaine. Et l'on n'en sort que
par la mort, le crime ou le suicide. M. Estaunié, en réalisant
ce démon, en lui faisant dévorer lentement ses victimes a
jeté dans les abtmes de la vie intérieure un coup de sonde
saisissant.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Fumées dans la campagne,de M. Edmond Jaloux, n'a rien
d'un coup de sonde et parait venir au monde dans un
paysage harmonieux, attendri et doucement triste de Provence. M. Jaloux, jusqu'ici, demeurait l'auteur de ce beau
récit intérieur, frémissant et plein, Le ,este est silence, auquel
Fumées dans la campagne, après dix ans, donne un admirable
pendant. De l'un à l'autre, M. Jaloux, semble-t-il, a perdu et
gagné : on ne retrouve pas toujours dans Fumées ce nombre
grave, cette musique extérieure autour d'une intériorité
lourde, comme un bruissement d'abeilles autour du poids
de miel, que l'on aimait dans Le ,este est silence. Fumées,
plus étendu, plus détendu, comporte au contraire quelques
espaces trainants et quelques négligences, mais il l'emporte
par le détail, l'exactitude et surtout l'intelligence aiguë de
l'analyse. Celui qui sait goûter les pures qualités classiques,
le vrai travail bien fait, le roman construit, la savante composition dans une lumière bien comprise, aimera ce livre et le
relira. L'art de M. Jaloux, dans Fumées, me rappelle d'assez
près celui de Tourgueneff, injustement oublié aujourd'hui,
dont Taine apparentait l'art à celui des Grecs. Ce n'est pas
un hasard si le titre de Fumées, le motif de vie et d'art auquel
il correspond se retrouvent dans un roman de Tourgueneff,
dont le sujet est d'ailleurs tout à fait différent de celui de
M. Jaloux.
c Il regardait les fumées bleues qui montaient, montaient
sans fin dans l'air lourd : -; On dirait vraiment, dit-il,
qu'elles sont alimentées par un brasier énorme. Et pourtant,
si nous nous approchions de ces feux, si nous soulevions
les feuilles encore intactes, nous verrions qu'il n'y a, au fond,
qu'un foyer bien pauvre, à demi éteint, qui consume lentement les dernières fibres sèches. Il en est ainsi de presque
toutes les destinées humaines. Considérées à distance, elles
font un certain effet. On croirait presque, à notre éclat,
qu'il y a en nous une belle flamme dévorante, qui brûle

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

notre vie et fait flamber nos passions et, dessous, on ne
trouverait rien qu'une cendre à peine chaude, qui nourrit
mal nos pauvres désirs, tout le reste s'évapore en fumée... ~
Hiéroglyphe bleu, motif musical sur lequel chacun peut
déployer le roman de ses destinées et des destinées du groupe
auquel l'a associé la vie! M. Jaloux a fait monter ses fumées
dans le ciel mélancolique et noble de la campagne aixoise·
il y a construit minutieusement, et avec une science achevé;
des plans, du relief et de la vie, les petites marionnettes humaines qui Y font quelques tours et s'en vont. Comme d'ordinaire, dans tout roman qui s'énonce à la première personne,
le personnage le plus vivant n'est pas celui qui raconte,
Ra~ond. Et ~ourtant... Plutôt, il nous parait le personnage le
moms construit, parce qu'il a pour fonction, dans la texture du
roman, non de se construire, mais de construire les autres •
il n'y re~résente pas le vivant, mais la vie; il n 'est pas pouss~
volontairement en lumière, mais il fait corps avec l'organisation, la respiration même du récit, il nous figure exactement le tas de bois qui s'échauffe et brûle de l'intérieur. L~
p~us belle fumée du livre, c'est ce Provençal traité posément,
d1SCrètement, dans le mode mineur, avec une mesure
et une minutie discrète auxque!les un connaisseur sourit de
plaisir, Maurice de Cordouan. Les personnages de M. Jaloux
témoignent d'une belle et pleine valeur humaine, mais ils
paraissent garder aussi toute la valeur de documents exacts
sur leur milieu local.

•••
J'ai voulu tirer de la production de ces dernières années
trois romans (on n'en doublerait pas facilement le nombre)
que l'on met à part pour les relire, et dont on découvrira
mieux, à chaque lecture, la solidité. On ne saurait rien imaginer, en apparence, de plus différent que la concentration

�1 43

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

laborieuse et magistrale de M. Bourget; la percée méthodique,
aiguë, impitoyable, de M. Estaunié; le récit appliq~é'. spacieux, égal et plein de M. Jaloux. Et pourtant, S1 Je ~~
reporte d'un coup d 'œil aux épithètes qui sont venues 1c1
sous ma plume, je vois qu'elles ont un trait commun et qu'u~e
même racine, sous des synonymes, se retrouve en les trois
écrivains. C'est de l'art volontairement construit et charpenté, de l'art équilibré et prévu, et en somme et surtout
intelligent. Quelles que soient, dans tous les ordr~, les
valeurs que ces années tragiques ont pu promouvoll' à la
lumière, on n'en voit pas de supérieures à cette intelligence
ordonnatrice, substance de toute qualité humaine. Je ne
veux pas dire que le problème de l'intelligence, de so~
primat ici ou là, soit résolu, ni surtout qu'il soit simple. Mais
cela c'est une autre histoire, et je n'ai pas à sortir
aujourd'hui du court secteur où j'ai essayé, sans vouloir
conclure trop avant, de repérer quelques points.
ALBERT THIBAUDET

NOTES
La Nouvelle Revue Française ne prétend pas embrasser
par sa critique l'ensemble de la production contemporaine.
Elle y fait un choix très réfléchi et ne s'impose aucun compte
rendu de pure courtoisie. Ses notes ont toujours pour but
soit de définir et de classer brièvement une œuvre que l'actua:
lité ou sa propre valeur mettent au premier plan, soit de
marquer, à propos d'un livre ou d'une manüestation artistique, qui peuvent être parfois de second ordre, un point
de vue ou une idée dont ses collaborateurs sont pénétrés.
~eaucoup deproductionsrelativement importantes peuvent
évidemment de cette façon échapper à sa prise. Mais pour
remédier dans la mesure du possible aux inconvénients d'un
tel système et pour mieux documenter son lecteur, la Nouvelù Revue Française se propose de publier dans chacun de
ses numéros un court « mémento critique •• dans lequel
seront signalés tous les ouvrages offrant un titre sérieux à
l'attention.
Peut-être même entreprendra-t-elle de mentionner, au
fur et à mesure de ses découvertes rétrospectives, tous ceux
des ouvrages parus pendant la guerre qui lui sembleront
mériter d'y survivre.

***
NOS MORTS: ÉMILE VERHAEREN.

Emile Verhaeren est mortle 27novembre 1916. Par l'ardeur
de son âme, le don total de son être et la puissance de son
verbe, à lui seul il sut représenter, durant cette formidable
guerre, tout son pays.

�144

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En reprenant sa tâche, la Nouvelle Revue Française, qui
eut l'honneur de le compter au nombre des siens, tient à
rendre un pieux hommage à cette admirable figure d'un
grand artiste qui sut être en même temps un grand cœur.

**•
CHARLES PÉGUY, ALAIN FOURNIER.
La Nouvelle Revue Française donnera bientôt des fragments de la Note sur Descartes, à laquelle Péguy travaillait
d'arrache-pied au moment de la mobilisation et qu'il destinait à notre numéro de septembre 1914. Il est probable
aussi qu'elle publiera un peu plus tard des fragments du
roman et de la pièce qu'Alain Fournier venait de mettre sur
le métier, quand la guerre le prit.
Ainsi s'offrira une occasion toute naturelle de parler de
nos deux disparus. Nous l'attendrons; car seule elle nous
permettra de pénétrer dans l'intimité de leur talent et de
faire revivre avec précision leur mémoire.
Mais nous ne pouvons reprendre aujourd'hui notre tâche
d'écrivains sans méditer un instant sur leur sacrifice, sans nous
le représenter par le dedans, sans comprendre avec le désespoir
qu'il faut, combien toute récompense que nous y pourrons
imaginer restera à jamais lointaine, impuissante, dérisoire.
« Morts pour la France •· Il faut ôter à ce titre splendide
ce qu'il a pris, pour avoir été mérité, hélas I par trop de
gens, de trop courant, de trop naturel. L'ingratitude du cœur
humain est si profonde et si active qu'elle a bien vite rendu
ces quatre mots synonymes des plus ordinaires: on ne réalise
plus ce qu'ils contiennent ; on a mis sous eux une de ces
c idées toutes faites • que Péguy détestait plus que tout au
monde ; on s'en sert même, dans bien des cas, pour expédier
plus vite et plus commodément les mémoires qu'on n'a pas
la force de soutenir.
On ne se représente plus assez, déjà, ce que c'est que de

NOTES

1 45

.

• mounr pour la France» ce q
, t
et de la chois·
'
ue c es que de choisir la mort
rr n?n pas par dépression, ni désespoir, mais dans
un moment où 1 on est en pleine possession de ses fac
on les sent à leur place• prêtes à s ' exercer encore On
ultés, où
représente pas ce que c'est que de choisir la m0 rt .
ne se
public et avec la perspective d' "
, non pas en
co· d' b .
.
unmenses suffrages mais au
tn un ois, lotn des siens entouré de
l
'
qui ne vous verront peut-être, mê
que ques hommes
ront rien redire u
me pas tomber, qui ne sau'il
q e peut-être : • Le lieutenant, j'crois bie
~u
est resté •• - de la choisir avec l'idée que
n
1ama1S ne comprendra rien à
.
personne
l'idée q 1
votre dermère heure, avec
ue es gens se rassureront sur ce
en gloire~ etc dans la furie du combat Pq~e vous êtes c mort
pas ce que c'est que de m
.
. n ne se représente
.
ourir «pour la France• c' t à d •
s1 chère soit-elle et si vivante ta t
. • es - - rre,
entité malgré tout et qui p t êtn que nous vivons, pour une
'
eu - re chez certains
où ils auraient le plus besoin d ,
.
'au moment
cerveau ,
.
e son assistance, parce que le
laisse se:is~t plus libre, se dérobe, se fait hypothétique, les

!

fa On
t ne se représen t e pas... E t pourtant c'est tout cela qu'il

u nous représenter, si nous voulons vraiment c
ce que nos héros ont f ·t
omprendre
pr ue
a1 pour nous et mesurer à quel trésor
d ~ monstrueux d'abnégation nous sommes redevables
e vivre encore de penser d .
,
cela qu'il ne fau;
, e Ju~er, de jouir. C'est tout
v
.
pas que nous perdions un seul instant d
ue si nous voulons rendre à Péguy et à Al .
e
le véritable ho
ain Fournier
mmage que nous leur devons.
JACQUES RIVIÈRE

*
* *
ADRIEN MITHOUARD.
L'occasion
. se représentera de trac l
figure d'Ad . M"
er a noble et douce
rendr
n~n ithouard et de fixer la place qu'il doit
p
e parmi les conducteurs de la pensée française, de la
10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

146
'
fran is avant cette guerre qu'il
fierté française, de l art
ça • t le point de vue de
..L...
On montrera commen
avait prcv ue.
.
'
rasser le champ le plus vaste,
Mithouard
d emb
,. tentait
··t dans
son c,•.,-ssicisme
..
....,..,_______ ' la cathédrale, Nicolas
soit qu il mana •
.
'il étendtt la terre natale et son
Poussin et Renoir, soit qu
h de l'Occident. Catholl . squ'aux marc es
amour pour e e JU
d toute la France, de toutes ses
• il f t l'homme e
.
tique romain, u
t il s'efforça de fan-e de
époques et de tout son rayonnemenl •Chrétienté.Il semblait
d l'Europe et de a
sa cause la cause e
é reuves pour la représenter
entre tous désigné, durant nos p . de Paris• Il le fut. A
d
qualité de c maire
.
devant le mon e, en
tig et la force d'âme. Par sa
défaut du titre, il en eut ~e pres fr e . A une époque où
p • parla. vraunent ançais.
d
bouche, . ans
•
. s de se montrer, telle e ses
l'éloquence eut tant d occasion belles tout à côté de celles
lace parmi les plus
,
d
harangues se p
ilitaires des ordres du jour e
de nos grands chefs m . d, l'àllocution immortelle
F h et de Pétain, e
Joffre, de oc
ha ts notables de Mayence.
du général Fayoll~ a~étaitu as de parler ; il parlait
C'est que son métier n
p la
:....:on de l'acte.
. .
agir dans
conv......
comme il écrivait,. pour hos, de plus près et qu'il les
'il voyait les c es
C'est ( qu
iril'té et de tendresse que ne le pourra
étrcignaitavecplusdev I
t r "e métier - je ne
li · · ou un ora eu "
)· amais faire un po ticien.
d _,._..é les vertus privées
. •
La.issant e =•
dis pas un politique. .
.._._ts que les amis de l'art
réciêes ses amis et les \,&amp;KU
'
•
qu'ont a.pp
.
. t de saluer aujourd bill sa
regrettent, j'estime qu'il convten 'il tint '-'1u'à la mort.
1 rôle civique qu
,--i
d
mémoire ans e
di e de la France, quand justed' 'té
Adrien Mithouacdsemontra gn .
1 •
1
ment elle atteignait au plus h aut point de gnHENRI
GHÉON

•••
Essai sur l'esthétique de la pré;;ente
BELPHÉGOR (
. Benda (Emile-Paul, 1918).
société française) par Julien
. .
M Benda.
.
été tendres ici pour .
Nous n'avons pas touJours

NOTES

1 47

Peut-être même avons-nous fait preuve envers lui de quelque
injustice. Pour un peu son dernier livre me donnerait des
remords de la façon par trop fraîche dont nous avons accueilli
les précédents.
On ne peut pourtant pas dire que son aspect soit beaucoup
plus avenant. M. Benda, pas plus cette fois que les alitres,
ne vient au lecteur le sourire aux lèvres. Il reste résolument
rechigné et s'occupe de se montrer sans cesse aussi désoblig-eant que possible. Il a trop peu de violence pour faire un
satirique : il y a quelque chose en lui de trop confortable ;
pour rien au monde il ne se donnerait la peine de rugir.
Et non plus il n'a pas la fibre morale assez sensible pour
s'élever jusqu' àla véritable indignation. Simplement il n'aime
pas ses contemporains et il s'applique méthodiquement à le •
leurfairevoir. Unepetiterancunebienlogéehabitesoncerveau
et lui dicte un tasdejugements désagréables sur lem compte.
Il leur revaut en détail et avec précision tout cc que le siècle
lui a fait. Je ne puis m 'empêcher d 'apercevoir à la racine de
toute sa critique ce ·• ressentiment • que Nietzsche, en une
généralisation peut-être un peu h'isardeuse, dénonce comme
la passion fondamentale de l 'âme juive.
Mais, si déplaisante que puisse être une telle inspiration,
il n'en faut pas méconnaître la valeur: elle met M. Benda
sur la voie de plus d'une vérité que la bienveillance ne lui
eût sans doute jamais enseignée. • La haine donne du génie••
écrit-il dans BelpMgo,-. Et la mauvaise humeur donne de la '
perspicacité. A force d'en vouloir à son époque, M. Benda
arrive à distinguer ses tares réelles. Activée et comme ventilée par sa rancune, son intelligence pénètre fortement jusqu'à l'essence de notre présente mentalité esthétique et en )
saisit d'emblée le défaut.

11 est certain que la part faite à la sensibilité, aussi bien
dans la perception que dans l'élaboration artistique, est
devenue aujourd'hui exorbitante. D 'une part le lecteur,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'auditeur, le spectateur ont pris l'habitude de ne présenter
à l'œuvre d'art que la surface la plus susceptible à la fois et
la plus informe de leur âme, de ne tendre vers elle que leurs
antennes les plus instinctives et de ne la saisir que par un
quelque chose qui n'est même plus l'esprit de finesse, mais
une intuition à peine distincte de la volupté. On étonnerait
beaucoup l'élite du public contemporain si on lui disait qu'il
peut y avoir en face de l'œuvre d'art une autre attitude que
de frémir à son contact, que de la deviner, que d'aller la
chercher à tâtons, et dans un enivrant à peu près, par le
cœur et par les sens.
Mais on étonnerait encore bien davantage sans doute le
créateur, si on lui disait qu'il a à tenir compte d'autres indications que de celles que lui fournit sa sensibilité. Il en est
venu peu à peu à penser que tout son génie consistait dans la
qualité plus ou moins originale de ses sensations ou de ses
.impressions. La façon dont sont tressées les fibres de son
nerf optique, ou le rythme inédit des battements de son cœur:
voilà ce qui forme à son avis non pas seulement l'essentiel, mais
le tout de ses dons. Quand il compose, il croit devoir n'écouter
que cette voix raffinée, capricieuse, incohérente, qui monte
des entrailles de son esprit: les harmonies éloignées, difficiles,
problématiques parfois, à tout prix nouvelles qu'elle lui
dicte, s'il parvient à les noter, il est content. Suivre son
instinct jusqu'où il voudra bien le conduire, obéir plus loin
qu'on n'a. su faire jusqu'à lui à son système nerveux, se rendre
sensible à des rapports qui avaient jusque là défié l'aperception : voilà toute sa tâche, c'est à quoi s'applique et se
borne toute son ambition.
Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas de nier que l'art ait
son origine et sa fin principales dans notre sensibilité. Malgré
tout c'est bien dans« le charme de sentir t qu'il prend naissance et c'est bien« le charme de sentir t qu'il doit première• ment nous faire éprouver. M. Benda va trop loin quand il

NOTES

affirme que « l'émotion esth't·
149
àb
.
e1queestletyped l''
.
ase mtellectuelle &amp;. Il va tr
.
.
e emotion
plus ou moins ouvertement c:! l~1n aussi q~an~ il introduit '
d'abord une intelligence (P
e Idée que I artiste doit être
· eut-être est ce
nelle qu'il plaide ici secrètement
,. - . sa c~us~ personce point q
et n ms1ste-t-ll SI fort sur
ue pour se prouver à lui- ,
.
sante sensibilité do t il
meme que son msuffi, n
ne peut manquer d'
.
ne l'empêche pas d'êt
.
avoir conscience
re un artiste.)
'
En tous cas, même s'il mêle à sa th
M. Benda a raison quand il
èse ~ uelque exagération,
aujourd'hui courante que rar:;st:ca~da~e de _cette opinion
avec le plus d'intensité possible et a nen à farre qu'à sentir
de plus que le prolongement l'é que_ son œuvre n'est rien
.
Il
• panomssement de
é
touche vraiment le
.
.
son mot ion.
capital de tout notre
tè pomt sensible et le défaut
sys me esthétiq
t
nous reproche de
ue ac uel quand il
nous montrer persuadé
exercice &amp; de l'émoti
s « que le c pur
on en est aussi l'int li t·
argument écrit-il
, .
e ec ion ~ : « Leur
•
'
' en ce des1r que la , Il .
.
d un sentiment soit prol
ree e mtelllgence
c'est que - hJS.t .
ongement du sentiment lui-même
onquement - ceux
.
'
tel sentiment humain
qm montrèrent, sur
' 1es vues les plus prof d
. ,
on es sont des
êtres qui ont éprouvé ce sentim
le fait. Mais la vraie
. ~n:, qm l ont vécu. Admettons
1
il .
question, 1c1, est celle-ci . l'act· "té
aque e ils formèrent ces v
.
1v1 par
est-elle de même nature q uesllprofondes sur un état du cœur
ue ce e par laq 11 1 1
à l'
ue e I s e vécurent ?
P eut-on passer de l'
.
une
autre par « dil t t·
a a ion t, c'est-àd ire par continuité ? 0 u b"ien y a-t-il entre
11 d
ma)gré que la première re .
e es eux, et
antécédent nécessaire qUière p~ut-être la seconde comme
,
, une dualité d'ori ·
.
c_ est là de ces questions qu'il suffi , gme, un hiatus ?
resolve. J'admets qu'un L
. t qu on pose pour qu'on les
fonde sur un mouvemen: h esp~asse trouve cette vue pron'ont pas besoin d'êt
. ~main : « La plupart des femmes
re atrnees . elles ve l t
préférées ~, parce qu'ell
'
u en seulement être
e a vécu le tourment d'a.1mer sans

�'

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

retour ; je ne crois pourtant pas qu'elle la t~u:e par u~
pur p,,okmgement de son action de souffrir, maJS bien en faisant appel à une tout autre fonction, qui est une faculté
singulièrement aiguë de former des concepts et de les lier
entre eux; j'ose croire (qu'on me pardonne cette lèse-démocratie) que la petite ouvrière sans culture, qui n'a pour elle
que sa douleur, pourra la « dilater • jusqu'à la fin de ses
jours sans trouver jamais rien de pareil. » (Pages 94-95 ,)
Un peu plus loin M.Bendaremarque la «haine♦ des esthètes
d'aujourd'hui « pour la transcendance de l'aute~ par rapp~rt
à son sujet ; haine toujours vive, quelque su1et que traite
l'artiste, parce que toute transcendance impliq~e j~~ement
et liberté d'esprit ; mais qui s'exaspère tout particulierement
quand ce sujet est le cœur humain. C'est ce qui apparait .~n
toute lumière dans leurs sorties contre l'analyse, qu ils
n'aiment déjà guère quand elle s'applique au monde inanimé, mais qu'ils poursuivent de leur furie, quand elle
s'attaque à l'âme humaine. » (Page 99.)
Ici M. Benda nous rend un signalé seryice en énonçant,
dans son langage on peu raide mais au moins précis de philosophe, le préjugé qui embarrasse toute la créa~n contemporaine et qu'il nous faut au plus tôt secouer, si nous voulons qu'elle se développe harmonieusement dans de nouvelles
voies.C'est le préjugé de l'immanence de l'auteur à son œnvr~.
C'est un fait, que depuis le romantisme, les artistes et les écnvains ont travaillé à se rapprocher de plus en plus de la chose
qu'ils avaient à exprimer et à se confondre de plus_ en plus
avec elle. Ils ont compté comme un progrès chaque mtermédiaire intellectuel qu'ils ont cru pouvoir supprimer entre e~x
et elle. En particulier, quand cette chose était le cœur humain,
, au lieu d'en entreprendre l'étude, comme eût dit Stendhal,
ils se sont appliqués uniquement à l'épouser avec le plus
d'étroitesse et d'aveuglement possible. Leur idéal cons~nt
a été non pas de comprendre et de décrire de mieux en mieux

NOTES

151

les passions, mais de les subir et de les mimer de plus en plus
près. Le lyrisme a presque partout remplacé l'analyse. Il 1
est devenu la forme normale de l'expression psychologique.
Nous avons fait du chemin depuis Stendhal. Le langage
n'est plus le moyen d'élucider et de fixer les différents aspects
de la sensibilité. Il n'est plus un moyen du tout ; il est un ,
effet. Il résulte directement des mouvements émotionnels
auxquels toute la fonction de !'écrivain consiste désormais
uniquement à se prêter. Il ne les traduit plus qu'en les imitant. Pour le perfectionner, on cherche non pas à le rendre
plus clair, plus explicite, plus logique, mais au contraire à
l'appliquer plus étroitement sur la chose qu'il a à exprimer
et~ le faire adhérer plus complètement à son essence particulière. Le rêve, c'est qu'il se fasse aussi obscur qu'elle. On
attend, on désire qu'il perde toute sa vertu d'abstraction et
~u•~ dev_ienn~ sourd et brut comme elle. C'est pourquoi, à la
limite, il n est même plus nécessaire d'employer des
mots formés, reconnaissables : des bruits, des cris suffisent ;
ou cette • onomatopée abstraite t que Marinetti définit
• l'expression sonore et inconsciente des mouvements plus
complexes et mystérieux de notre sensibilité , et dont il
donne cet exemple savoureux : ~ Dans mon poème Dunes,
l'onomatopée abstraite ran ran ran ne correspond à aucun
bruit de la nature ou du machinisme, mais exprime un état
d'âme. &gt;) Le futurisme dans ses pires extravagances reste
parfaitement conséquent avec la tendance générale de l'art
contemporain.

Il est bien évident que nous somn:es perdus si nous ne
~e~~s pas un terme à cette tendance, si nous ne cessons pas

11nmed1atement de vouloir identifier la parole avec la chose 1
qu'elle a à traduire, si nous ne dégageons pas l'auteur de
cette sorte d'ensevelissement dans sa matière où il est
tombé. Il faut que le créateur fasse appel de nouveau à cette
iaculté de &lt;1 former des concepts et de les lier entre eux •&gt;,

�1

1'
1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que M. Benda a raison de croire seule capable de nous fournir
une haute littérature psychologique. Il faut, au moment où
les plus belles qualités françaises semblent se réveiller, que
nous retrouvions le secret de la transcendance et le goût de
l'analyse.
Mais justement je suis persuadé que ce renouveau est
déjà commencé et je reproche vivement à M. Benda d'y
fermer les yeux. C'est ici que sa misanthropie, après l'avoir
serv:i, le perd. Il a trop de désir de nous surprendre en faute
pour s'apercevoir du moment où nous n'y sommes plus. Il
est visible qu'il ignore, ou qu'il comprend mal, le rôle que
tous les jeunes artistes s'accordent aujourd'hui pour attribuer à l'intelligence dans la composition de l'œuvre d'art.
Et je ne dis pas d'ailleurs que l'emploi qu'ils lui réservent soit
tout à fait approprié. (Il y aura bien des choses à dire là-dessus.)
Mais enfin c'est un signe.
C'était un signe aussi, et que M. Benda n'aurait pas dO.
méconnaître, que l'application qu'a toujours montrée la
Nouvelle Retme Française, dès avant la guerre, à défendre
1 et à faire valoir les vertus intellectuelles en art. Sans oser
nous inculper formellement, par plusieurs passages empruntés
à des collaborateurs importants de notre recueil, M. Benda
semble insinuer que nous sommes tous ici de purs« émotivistes ~- C'est un point que je ne lui accorderai jamais. Sans
doute nous n'avons jamais eu une doctrine d'ensemble
qui fût parfaitement cohérente. Nous avons même refusé d'en
avoir une. Mais enfin si quelqu'un a travaillé à désembourber
la littérature du Symbolisme, à la faire sortir du lyrisme pur
et inarticulé, à rendre de la faveur aux genres qui exigent
du raisonnement, de la composition et de l'artifice, c'est
bien nous. On verra peu à peu l'importance de ce que nous
avons réalisé dans ce sens. Quand l'art intellectualiste,
aujourd'hui en bouton, se sera complètement épanoui, on
s'apercevra que nous en avons été les précurseurs véritables

NOTES

1 53

et on reconnaîtra en part' r
.,
tion d'un Andre' G, 'd
icu ter, J en suis sûr, dans l'évolu1 e, un des plus c ·
efforts qui aient 1·amais 'té t
uneux et des plus savants
e
entés par u , · •
discipliner sa sensibilité et 1 . f .
. n ecnvam pour
l'intelligence des f ·t d ut aire prodmre, sous l'action de
cap:ible.
'
rut s ont elle ne semblait pas d'abord
JACQUES

RIVIÈRE

EXPOSITION BRAQUE (Galene
. Léonce Rosenberg).
Aucune œuvre mieux que celle de M B
comprendre à la fois 1•·
. raque ne permet de
que le cubisme nous a importance et l'insuffisance de ce
Picasso une sorte de pporte. Elle constitue, avec celle de
,
'
&lt;&lt; rappel à l'ordre ♦ et to t
.
1 analysant' doit sentir, s''l
. . q 'il 1u · pemtre,
en
t e,·t smcere
f
trouver son salut, t emr
. compte tout •a u ut
aut,
pour
.
certaine mesure, des recherches
u mo~s dans une
elle est le résultat.
ont elle témoigne et dont

d

L'atmosphère de la galerie L. Rosenber '
celle d'une crèche où s'éb tt
g n est pas encore
a ent des naiss
rose et pesante comme celle d'un h
é ances ; e~Ie est moment à la mort de quelq
h
ypog e. On assISte réelleue c ose et on p rt · ·
.
gr and recueillement qui précède 1~ é 1 . a ic1pe aussi à ce
spirituelles y sont certes
. affi c os10ns. Les promesses
moins
rmées q 1
ments • « J
·
ue es renonce. e ne sais pas encore ce qu'il fa t f .
.
! 'un des principaux cubist
. .
u aire, dit souvent
qu'il ne faut pas faire •' Les, mba~s Je commence à savoir ce
· ' e eu ISme est c
formules de transition, autant destructif 'u::me tou~es les
Qu'est-ce que les cubistes et
. q. onstructif.
détruit et d
, ~n part1cuher M. Braque, ont
'
ans quelle mesure ce qu'il
.
haïssable? L'amat
.
sont supprimé était-il
.
eur, qui a dans l'œil les
Impressionnistes et pcst im . .
.
gammes colorées
lâchée et chanceuse si f -rt preshs10nmstes;ainsi que lafacture
0
en onneur de O ·
quera pas d'être révolté fi
,
n s_ Jours, ne manaustère qu'est M Braq ' ~ _usqlue par les toiles du peintre
.
ue. c1, p us de ces subtils rapproche-

�154

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

155

~b~, dont on ne peut rien retirer ni à quoi l'on ne peut

ments de toos faux, acides, de ces déliquescences colorées,
cultivées avec tant de talent par les •fauves ♦ dont le m~tre
est Matisse. M. Braque réalise des harmonies saines, pleines,
par tons rompus, il se sert d'accords-types, emprun_tés d'ail
. _. des peintres
·
leurs au répertoire
en b'•~a\,.U.Uent , d~~•=
.....-~ hen-

tiers de la tradition picturale, disent les cubistes. En _effet,
ces artisans, mieux que les peintres de l'Ecole, _connaissent
les formules, les procédés élémentaires de la pemture._ L~ur
demander les moyens de réintégrer celle-ci dans ses limite~
propres est un acte d'humilité qui commande le respect, si
on considère que M. Braque possède une habileti qui eût
pu lui permettre d'être un puissant et charmant peintre
c baroque t.
.
.
.
Mais où la révolte de l'amateur impress10nniste devient
· tolérable c'est lorsqu'il constate le renoncement total
:e M. Br;que à l'éclafru.ge. La rupture avec l'écol~ précédente est ici affirmée avec violence. Les formes baign_en:
dans une atmosphère idéale, absolue. Le tableau est constitue
par le développement plastique d'un~ ~~ière dont le_ ce:veau du peintre est l'unique foyer. Vér1te etemelle, enseignee
par les Musées, niée par l'impressionnisme et qu~ Cézanne a
rappelée aux jeunes peintres lassés de la po~rsuite de _cette
chimère : la fixation des phénomènes lummeux. Suivons
attentivement l'effort de M. Braque, rejetant l'étude des
propriétés photographiques de la couleur, délivrant le ton
prisonnier de l'accidentel et essayant de lui donner un sens

général, une valeur pure.
_
.
Mais la conquête la plus importante qu'aient faite les
cubistes est la composition. Depuis l'impressionnisme, les
plus savants tableaux réalisaient tout au plus ~ c arrangement t qu'une fantaisie du peintre ou du hasard eut pu transfo.oner en un autre, aussi plaisant. Ici tous les éléments s~nt
15
réunis avec une_rigueur sans défaillances. Un tableau cu~
est une véritable conglomération d'objets en un tout mdé- ,

:8

nen a1outer sans le détruire.
Aux qualités
. . essentiellement cubistes de constructeu~
M. Braque Jomt une adresse singulière à manier la matière
picturale. ~ « cuisines • de Gustave Moreau broyant des
pierres précieuses sont jeux faciles à côté de l'extraordinaire
~ement auquel il arrive. Chez lui le sable, la crasse, les
matières les plus terrestres sont ennoblies avec une science
indépassable.
Nous serons moins satisfaits si nous analysons l' 4 écriture• picturale de M. Braque. Si ses accords de tons sont les
plus prévus (ce qui à mon avis est une vertu), son dessin est
au contraire inattendu, surprenant : il le découvre â neuf
dans chaque toile. J'ai noté autant de façons de représenter
~ verre, par exemple, que de tableaux. Ceci s'expliquerait
SI le but du peintre était d'analyser différents verres, pris
dans la réalité immédiate. Mais il ne s'agit, pour le cubiste
pur, que d'exprimer le verre « en soi ~- Force nous est donc
de constater, chez cet artiste si soucieux de nécessité un
curieux relâ.chement de la discipline, lorsqu'il crée• ses
formes. L'explication de cette anomalie n'est pas difficile
à trouver : les cubistes ont bomé leur effort à l'étude de
la seule nature-morte, dont on connaît les sempitemels
éléments : guitare, bouteille, verre, pipe, etc. Les motifs
étant limités à l'extrême, force fut, afin d'obtenir la variété
indispensable, de ne point soumettre le dessin des objets
à des lois aussi rigoureuses que la couleur. Donc, point de
ré~les fixes pour exprimer la forme du verre, mais une liberté,
~m, chez d'autres, pourrait être baptisée fantaisie, mais que
1 atmosphère disciplinée de l'école nous oblige â qualifier
d'anarchie. En. somme les tableaux cubistes sont construits
surtout par la couleur. La forme des objets épouse les contours des nappes colorées qui réagissent les unes sur les autres
selon la plus ou moins grande puissance expansive du ton.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Violence grave : la forme est ici, comme dans l'impressionnisme, subordonnée à la couleur, donc détournée de son rôle
traditionnel, qui est de constituer l'architecture préalable
du tableau, de conserver, malgré ce qu'en disent certains
peintres cézannisants, une relative indépendance, d'être
le support indestructible d'une couleur, hélas ! périssable.
Les cubistes, partant d'une conception sans conteste plus
élevée que celle des impressionnistes, arrivent, par leur renoncément à la hiérarchie des valeurs dont l'homme est le
sommet, à un nivellement des motifs picturaux aussi insupportable que la confusion impressionniste. En effet, de
suppressions en suppressions, ils ont éliminé le portrait, le
nu, le paysage. Obéissant à une espèce de dialectique négative et pouss:mt plus loin dans un autre domaineleurssacri:fices par en haut, ils ont non seulement accordé à la couleur
la prédominance sur le dessin, mais aux moyens mêmes la
prédominance sur le but. Ils ont été ainsi aux extrêmes
limites de leur hiérarchie à rebours 4.
Mais il ne sied sans doute pas de trop s'alarmer des manques de mesure des cubistes, à une heure où toutes les lois
picturales sont à redécouvrir. Souhaitons-leur plus de santé
morale. Rendons grâce à l'effort d'artistes qui ont donné à
nouveau droit de cité à la volonté intelligente. Ce sont presque
les seuls qui puissent raisonner sur la peinture et justifier
leurs raisonnements par des œuvres suffisantes. Avouons
enfin qu'il était peut-être nécessaire qu'ils insistassent un
peu lourdement sur leur langage aux dépens de la chose dont
on doit parler. Car sans leurs sermons, nous eussions certainement mis plus de temps à accomplir cet effort vers l'intellec1. Si j'ai noté avec sévérité la faute qui consiste à humilier le
dessin, langage spirituel, devant la couleur, Janvge sensuel,
c'est que je ne parbge pas l'opinion d'esprits simplistes, qui ne
voient dans l'organisation d'un tableau cubiste qu'un jeu déco·
ratif, comparable à celui que réalise un t apis.

NOTES

.

.

1

57

t ua11Sabon de. l'art, qui doit faire de no
les jouets des phénomènes
. d
. us, à nouveau, non

, mais es lég1slate
d
.
fi.cateurs de phénomè
urs, es class1nes; en un mot: des Constructeurs.
ANDRÉ LHOTE

P~EMIER, REGARD SUR L'ALLEMAG:tm
C est une tache bien malaisée de r
1
depuis que, pour tant de gens elle estedpar er de l'Allemagne
Il
t t à
'
evenue la • Bochi
Y a ou parier que neuf lecteurs
·
e, ·
c c'en est assez comme cela• q ,
sur dix trouveront que
finir avec il à
' u on a eu assez de mal à en
.
e e,
la « retrancher de l'êtr
Péguy et qu'il est a
.
e •• comme disait
.
'
u moms prématuré d
.
1
vit encore. Et pourtant ell ·t
e rappe er qu elle
place où était ! 'Ali
e VI encore; c'est un fait. A la
emagne de 1914 il exist
l
une masse nombreuse d
é
'
e que que chose,
malgré tout terriblem~ntense, norme, aveclaquelleil faudra
faudra pas
.
compter, à propos de laquelle il ne
défaveur un instant perdre de vue le mot de Nietzche• • En
de la guerre on peut dire. elle abêtit 1
.
•
ui s' t ·
·
e vainqueur •
q
es SI exactement vérifié
Il
'
après1870.CequiresteradeI'Aiiour e e-même précisément,
et financière de la g
emagne après la saignée réelle
uerre, après le démemb
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.
et politique la ruine
té . il
.
remen terntorial
'
~• ma ne e que lm ap rt
ditions du trait' d
.
po eront les cone e pauc, sera assez exista t
redoutable pour qu'elle co tin
à
. n en~ore, assez
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.
. .
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servir de stimulant à
~erg1e, à la vigilance nationale françaises Il est d
,
saire plus que •
. d'
·
one neces'
JamaJS, ouvrir les yeux, d'être aux é
t
et dans tous les domaines
.
cou es,
le plus diffi il à .
'. - spécialement dans celui qui est
sci ti
c e c_rrconscrrre, à approcher par les méthodes
. en fiques, celm de l'opinion des états d'"
d '
tion ps h 1 •
'
ame, e 1 évolujoli mofc o _og1que, de ce que les Allemands appellent d'un
L'un et :.:ti;;mung~, et d'un mot pédant « Weltanschauung,.
adé
u e trouvent leur expression malgré tout la lus
quate dans la production littéraire b
.p
dans la r
. .
' onne ou mauvaise, et
p esse quotidienne. Etre aux aguets, c'est cequenous

�NOTES

LA ::SOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous proposons ici; et si nos moyens d'investigation, dans un
pays et à. une époque où les questions économiques ont une
influence ausai prédominante, nous ouvraient quelques perspectives sur cette sphère, jusqu'ici en dehors des préoccupations de la Nouvelle Revue Française, nous ne négligerionspas
de signaler ce que là aussi. nous aurions pu voir 011 entendre.
Qu'un rapide coup d'œil en arrière et sur les quatre années
de guerre, nous soit d'abord permis pour éta.blir plus faci-

IM 1

1,.

'

lement la situation présente :
Le phénomène le plus frappant est celui-ci : que dès le
co:nmencement de la guerre tous les éléments avancés
jeunes, le3seuls qui semblent porter le peu de puissance germinative encore constatable dans l'intellectualité allemande
des trois derniers lustres - se sont résolument dltournls
du militarisme, de l'impérialisme, qu'une partie d'entre eux
combat ouvertement, tels les groupes de l'Actio•, du
Stur#t, des W eisse Blae~•. D'autres, et jusqu'à l'affectation,
ont ignoré la guerre, la reléguant au rang des contingences
qui n'influencent en rien ni l'art ni la haute intellectualité.
Dans les revues qui correspondraient le plus, comme ton,
comme moyenne d'opinion (poux autant qu'on puisse risquer
la comparaison, et j'en demande d'avance pardon à qui de
droit, mais il faut ~n donner un fil indicateur) à ce que sœt
en France la Rtv14e des Deux M(Jndes, voire la.RevMe de Paril
{ceci indique assez le côté approximatif de ma comparaison),
telle la Ne,,e Deutsch~ Rund~c/iau, des opinions souvent
opposées se faisaient jour. Il y avait même parfois lieu de
s'étonner de la liberté que la censure allemande laissait
prendre dans le domaine de la spéculation, des considéra·

'

r. Di, weissen Blaette,, revue interdite dès la première année d~
guerre ; depuis éditée à Zurich, elle est dirigée par René Scbickele,
auteur allemand-francophile et pacifiste, né à Strasbourg, révo_
lutionnaire comme tendance, c'est certamement une des plu

intéressarites revues littéraires alleinandes d'aujourd'hui.

r59

tions
. générales. Il est vrai qu'elles étaient le Pl us souvent
récbgé-:S en un style si abstrait, si talmudique qu'elles ne
pouvaient aller qu'à un public extrêmement restreint et q
surtout ell
·
·
ue
.
es ~e ~uaient guêre d'entraîner. J'ai dit• talmudique• et ceci m a.mène à signaler la proportion, j'allais dire
la prépondérance de l'élé:°1ent juü dans la vie intellectuelle
alJemande.
Cette. proportion
est tellement importane
t qu •on
l'
.
se exagérera
difficilement
:
critique
théâtre
1·0
.
.
.
,
. urnalisme,
prod~bon litté~aire {bellétristique, proprement dite) sont
envahis par les israélites; ils sont partout, ave:: leur esprit
~u~le tour à tour et incisif, apportant comme un levain
111dispensable autant que dangereux à l'informe pâte allemande, leur se~ critique, le sentiment aigu qu;ils ont du
défaut d~ la cuU"asse, leur flair, leur don d'insinuation, de
pénétration psychologique, leur sensualité; certains traits
de leur caractère ressemblent à ceux du caractère allemand
et les renforcent
: l'utilitarisme, l'absence de tradition, d e
,
convention, d entrave (Vorausstt.z,mgslosigk...it).
Pour ne citer q~e les noms les plus célèbres : Rathenau,
Harden, Max Rem~rdt, S~egfried Jacobson, Liebermann,
W~d., Karl Sternheun, Emile Ludwig sont juifs. J'en ajout ~ des douzaines au courant de la plume. C'est un chap1tr~ sur lequel il y aura beaucoup à dire dans la suite.
Rien de plus frappant que le contraste de la littérature
de guerre en Allemagne et en France. La médiocrité de la
f~rme, la vulgarité de la pensée, l'absence de facultés plastiques, autant qu'émotives, est ce qui caractérise le livre de
gu8:""e allemand en même temps qu'un manque total d'originalité. Il n'en est presque pas un que, même parfaitement
neutre de sympathie, on puisse lire sans éprouver une sorte
de répugnance.
C~ qui a_paru en France de plus médiocre, de plus courant, _
et Dieu sait combien difficilement se satisfont, même du meilleur, ceux qui se sont battus, paraît encore d'une qualité

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

160

exquise en regard de la moyenne de la production allemande.
C'est ainsi que j'ai entendu, en Suisse, un représentant attitré
de ce groupe nombreux d'intellectuels de gauche pacifistes,
prôner le livre de Barbusse comme l'tm des plus beaux qui
ait été famais écrit et faire un cas énorme de son pendant
austro-allem md Menschen im Krieg de Latzko, qui m'a
paru comme une hideuse et honteuse caricature du Feu.
Cependant si l'on concluait de là que la jeunesse allemande
est allée à la guerre avec moins d'enthousiasme, moins
d'exaltation et moins d'esprit de sacrifice que celle des
autres pays, on risquerait de se tromper du tout au tout.
Depuis l'armistice, il n'y a plus aucun groupe qui fasse
noyau, qui reflète une partie importante et coordonnée de
l'opinion. La déroute est telle, partout, qu'il est presque impossible de parler même de grands courants, et ceci est très
difficile à comprendre pour des Français habitués à se sentir
comme une $ nation individu•&gt;; l'absence de continuité de la
conscience nationale, dans le temps et dans l'espace, fait
de l'Allemagne un agglomérat plutôt qu'un organisme.
, L'Allemand, disait Bismarck, qui le connaissait un peu,
n 'a. pas de conscience nationale, il n'a qu'un sentiment
dynastique». Cela. a. pu se modifier depuis 1870, mais certainement beaucoup moins qu'on ne le croit. Or, un agglomérat est à la fois plus et moins dangereux qu'un individu ;
en tout cas il est beaucoup plus difficile de prévoir et de

16!

NOTE CONJOINTE
SUR M. DESCARTES
PHILOSOPHIE CARTÉS~:Nt!

0

.

1

j

1

définir ses réactions ?
Nous nous réservons d'entrer par la suite plus avant dans
le détail de la production littéraire et théâtrale autant qu'a.rtistique pendant la guerre, là où elle nous en semblera valoir
la. peine, de signaler les courants d'idées qui nous paraissent
les plus curieux; plus d'un se perdra. dans le sable;rien dans
ce pays n'a encore, ou n'a plus forme assurée.
ALAIN DESPORTES
LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
FONTENAY-AUX-ROSES. -

IMP. L. BELLENAND.

(FRAGMENTS)

_C'est le 2 juillet 1914 que fe vis Pé
fois. Comme fe l'interr
.
guy pour la dernière
ogeais sur son tra "l
ur sur les progrès de cette N t
. . vai • et en Parlicuqu'il nous avait promise p o e con1omte sur M. Descartes
Il
our notre num , d
•
y a eu un moment p , .bl
ero e septembre :
« tirait &gt;&gt; un peu M .
e~i e, me répondit-il, et où ça
·
· ais maintenant
1e ne sais Pas 1·us:qu'o '
.
ça se met à foisonner .
u ça ira 1 •
·
·
d En.réalité• d' ap rès les renseignements
u ., .
epuis, à ce moment-là "l '
.
q e 1 ai pu recueillir
Il ne faisait donc all •.• n avait pas encore pris la plume
usion qu'au travail ·
·
son esprit et qui venait d' atteind
qui _se faisait dans
maturité. Les nombreu
. re son Point de parfaite
.
.x soucis que lu · d
.
.
i onnaient comme
tou7ours les Cahiers l'
mettre plus t6t à l' ' avaient d'ailleurs empêché de se
ouvrage Comme p
our toutes les grosses
besognes qu'il vouta ·e t .
i en reprendre il
.
vacances ». Ce qu' "l
.
,
avait attendu « les
art
i nous a laissé de la N t
c es (environ 300 pa ) I
o e sur M. Desentre le 2 juillet et l ges ut ~one ainsi entièrement rédigé
e2août·ilytr
•tt
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•
avai a encore le matin
de ce /ameu.x d.
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imanc e, « premier .
d
g"'nérale », mais s'inter
.
7our e la mobilisation
bien que son livretmir/~mpit ai, milieu d'une phrase et
Plus tard, parti{ la. i ntflire ne le convoquât que deux iou,;
• issa sur sa table la p age commencée.

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Il

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11

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
162
Péguy a écrit son Descartes sur le verso des feuilles
d'adresse qui servaient à l'envoi des Cahiers aux abonnés. Il
avait un gros tas de ces feuilles à sa gauche, où il puisait au
fur et à mesure de ses besoins, et il en formait un autre à sa
droite avec les pages qu'il venait de couvrir de son écriture
fi,ne, haute et serrée. Sur cette même table où s'élaborait
ainsi le Descartes, Clio, simplement repoussée vers le bord,
attendait depuis plusieurs mois que revinssent pour son
auteur les loisirs et l'inspiration qui lui avaient donné
naissance et permettraient de l'achever.
La Note conjointe sur M. Descartes fut d'abord conçue
comme un simple renvoi de la Note sur M. Bergson, et le
manuscrit est en effet paginé: 1 a, za, 3 2 , etc. Ce ne fut
que devant le fiat grandissant de ses pe1isées que Péguy se
décida à leur accorder l'autonomie. Mais par son titre,
l'ouvrage trahit encore cette origine comme latérale et parasite
qu'il a eue et qui fut celle de tant d'autres productions de
son aute1'1.
Malgré la difficulté qu'il y a à découper une œuvre de
Péguy, nous devons nous résigner à ne donner de celle-ci,
dans cette revue, que des fragments. Nous tdcherons de
choisir les plus significatifs. Voici d'abord le début, indispensable pour faire assister à l'ébranlement et à la mise
en train de la pensée, qui, chez Péguy, sont toujours si
émouvants.
J. R,

•

• *

MAIS L'ORDRE QUE J'AI TENU EN CECI A
ÉTÉ TEL. Nous verrons plus tard quel a été cet ordre.
Nous avons bien le temps de le voir. Ce qui importe, ce
qui a marqué le monde c'est cette résolution de tenir un

NOTE SUR M. DESCARTES

163

ordre. Et c'est de l'avoir annoncé en d

Premièrement
i' ai tdché de trouver en genéral
, e tels
termes.
.
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p .
c.pes ou premières causes de tout
.
es rinêtre dans le monde sans rien
.;; qui est ou qui peut
Dieu seul qui l'a crié, ni les tir;:~~:il;er pour cet e//et _que
semences de vérités qui sont naturelleeurstque de certaines
Aprè el ·• ·
men en nos dmes
s c a, 1 ai examiné quels étaient le
.
.
ordinaires effets qu'on pouvait déd . sdpremiers et les plus
uire e ces caus . t ·z
me semble que par là 1·•ai. trouvé des cieux
. ... es ' e i
1 Eh bien! je dis .• qu'importe. Nous savons bien qu''l
es a pas trouvés, les cieux On les
.
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lui. Ou plutôt ils s'étaient t.
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cavalière ; et auss/ décente1 ento e~ent et modestement
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ce1::;:s 1:1ouv~ment de la pensée comparable à ~elui
çais qui a trouvé les cieux · Et il n ,a pas trouvé

y:~~

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1 édition la moins savante

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

seulement les cieux. Il a trouvé des astres, uHe terr~.
Je ne sais pas si vous êtes comme moi. Je trouve pro~gieux qu'il ait trouvé une terre. Car enfin, s?I ne.l'avait
pas trouvée. Et non seulement une te~~ mats meme sur
la terre de l'eau, de l'air, du feu, des minerau.~ et quelques
autres telles choses qui sont les plus communes de toutes et
les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connaît,~:
Puis lorsque j'ai voulu descendre à celles ... , alors, mats
alors,seulement il ne les a plus trouvées et il a eu besoin
que la discrimination de l'expérience vînt au ~evant de
lui. Jusqu'alors, (dit-il) (croit-il), il n'en avait pas eu
besoin. Il suivait la route royale, qui ne trompe ~as.
C'est seulement en arrivant dans cette forêt de Fontamebleau qu'il a hésité à la Croix du Grand-Veneur.
Il est permis de se demander, (nous l'avons fait nou~mêmes), si cette discrimination de l'e~érience n'ét~t
pas venue au devant de lui et s'il n'avait pas eu be~m
qu'elle vînt au devant de lui beaucoup plus tôt. Qu 1?1porte. Il croit, il veut avoir déduit tout cela, et de ~1eu
même, à peine en passant par les principes ou prem1~res
causes, à peine en s'aidant des idées innées, de ces cerla,nes
semences de vérités qui sont nat1,rellement en nos âmes, et
qui elles-mêmes sont déduites, ou sensiblement, des
principes et de Dieu. Nous savons bien qu'il n'eût p~
trouvé les cieux et les astres et une terre s'il n'~n av~_t
pas entendu parler. Je dirai plus. Nous savo~s bien qu 11
n'eût pas trouvé les principes mêmes ou premières caus~s
de tout ca qui est ou qui peut être dans le nu:nde et qu il
n'eût pas trouvé les idées innées, ces certaines s ~
de vérités qui sont naturellement en ~s â'::es ~'il ~•en avait
pas aussi entendu parler, c'est-à-dtre s tl n avait pas eu,

NOTE SUR M. DESCARTES

165
comme tout homme, une certaine e:&amp;périence des opérations de la pensée, je dirai même une certaine expérience
de l'événement des opérations de la pensée. Je dirai plus.
Nous savons bien qu'il n'eût pas trouvé Dieu même s'il
n'en avait pas entendu parler, et s'il ne l'avait pas entendu
parler, c'est-à-dire s'il n'avait pas eu, comme tout homme
réellement métaphysicien, comme tout homme né métaphysique, (et il faut le dire, comme tout homme né chrétien
et Français), une certaine expérience de Dieu. J'irai
jusqu'à dire : une certaine expérience de l'événement de
Dieu. L'expérience n'est pas venue au devant de lui
seulement jusqu'au commencement des choses qui étaient
plus particulières. Elle est venue au devant de lui jusqu'au commencement du commencement. Qu'importe.
Descartes, dans l'histoire de la pensée, ce sera toujours
ce cavalier français qui partit d'un si bon pas.
Ces grandes philosophies sont d'immenses et d'heureuses
et profondes explorations. Les sots croient qu'entre
elles, elles se contredisent. Les sots ont raison. Elles se
contredisent. Les sots croient qu'en elles-mêmes souvent,
à l'intçrieur· d'elles-mêmes elles se contredisent. Les sots
ont raison. Souvent elles-mêmes à l'intérieur d'ellesmêmes elles se contredisent. Les unes disent que l'éléphant
est un animal énorme, les autres que l'éléphant est un
animal un peu moins énorme. Oui, mon ami, car les
unes parlent de l'éléphant d'Afrique, et les autres de
l'éléphant d'Asie.

Ces grands philosophes sont des explorateurs. Ceux
qui sont grands ce sont ceux qui ont découvert des continents. Ceux qui ne sont pas grands ce sont ceux qui n'ont

�166

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pensé qu'à se faire recevoir solennellement en Sorbonne.
Il y a un certain monde, un univers de la pensée. Sur
la face de ce monde peuvent se dessiner des géographies.
Dans la profondeur de ce monde peuvent s'approfondir
et se graver des géologies. Le public pour ainsi dire
toujours croit et les philosophes presque toujours croient
qu'ils se querellent les mêmes terres. Ni les uns ni les
autres ils ne voient pas qu'ils s'enfoncent dans des continents disparates.
C'est déjà beaucoup que d'avoir découvert l'Amérique.
C'est beaucoup que d'avoir pénétré au cœur de l'Afrique.
Que celui qui a découvert l'Amérique soit donc intitulé
Américain. Et que celui qui a pénétré au cœur del' Afrique
soit salué du titre de deuxième, ou de cinquième, ou de
sixième Africain. Sextus aut septimus ille Africanus.
Tandis que si nous voulons que l'un, et que l'autre, et
que chacun de tous ait découvert « la terre », évidemment
nous risquerons de briser l'Américain sur l'Afrique, et sur
l'Amérique, l'Africain.
Il y a une certaine éternité temporelle et spirituelle
des philosophies qui vient de là. Il faut bien qu'un jour
l'histoire arrive à se ranger à la géographie, comme la
géographie s'est rangée à la géologie. On peut vous
arracher le temporel que vous avez. On peut peut-être
vous arracher le spirituel que vous avez. On ne peut pas
vous arracher d'avoir eu ni le temporel ni le spirituel que
1
vous avez eu. On peut abdiquer du temporel et peut-être
du spirituel que l'on a. On ne peut pas abdiquer d'avoir eu
ni le temporel ni le spirituel que l'on aeu. Une peut y avoir
ici aucun désistement. Rien ne peut ôter à Christophe
Colomb d'avoir découvert l'Amérique. C'est toujours

NOTE SUR M. DESCARTES

l'histoire de ce malheureux garçon qui parlait de donner
sa démission d'ancien élève de }'École Polytechnique.
C'est ce qu'on aime généralement à nommer la justice
de l'histoire. Je ne crois pas du tout à l'histoire. Je crois
peu aux justices temporelles. Et j'ai toujours pensé que
la meilleure réparation c'était de ne pas être vaincu. Il
vaut mieux parler d'une sorte de ventilation pour ainsi
dire infaillible qui fait qu'en fin de compte la balle est
de la balle et l'avoine est de l'avoine :

A vous, troupe légère,
Qui d'aile ,Passagère
Par le monde volez,
Et d'un siffeant murmure
L'ombrageuse verdure
Doucement ébranlez :
JEUX RUSTIQUES

d'un Vanneur de Blé, aux Vents.

C'est par de tels jeux rustiques, en définitive, que les
grandes philosophies reviennent aux grands philosophes.
Comme les conHnents, comme les grandes explorations
revenaient aux grands explorateurs.
Il y a des zones immenses de pensée, il y a des climats
de la pensée. Il y a un monde, un univers de la pensée
et de_dans il y a des races de la pensée. Une grande philosophie se reconnaît à ceci, qui ne va pas sans un certain
appareil.
D~ux amis se promènent. Deux et non pas trois, car
à trois on ne sait plus ce que l'on dit. A trois on est orateur J
on est sérieux, on est sentencieux, on est éloquent, o~
est prudent, (tous les vices). A trois on est circonspect ou

�168

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

on fait le téméraire. (Cela revient au même). On craint ou
on brave. (C'est le même sentiment). On fait le moral,
ou l'immoral. (C'est la même chose). Trois, c'est le commencement du parlementarisme.
Deux amis sortent de cette petite boutique. Ils vont
se promener. L'écrasant tracas de cette vie de Paris,
toute de labeur, leur laisse le temps de quelque respiration.
Ils ont trois quarts d'heure, cinquante minutes devant
eux. A trois on est forcé de parler. Mais à deux on peut
causer. Et comme la tentation de la philosophie est la
plus présente pour qui en a une fois pris le goût, ils parleront sans conviction de quelques bas événements temporaires, puis ils seront bien forcés de causer de philosophie.
Qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas du même tempérament de pensée, cela n'a aucune importance. Evidemment
il vaudrait mieux qu'ils fussent de tempéraments adversaires. Le dialogue en serait peut-être plus poussé. Mais
(en philosophie) on arrive à s'entendre même avec ses
amis, et même avec ses alliés.
,Voici nos deux hommes sortis de cette honorable
boutique. Ni l'un ni l'autre, ils n'ont part aux accroissements des puissances temporelles. Ni l'un ni l'autre, ils
n'ont part aux accroissements des puissances spirituelles.
Ni l'un ni l'autre ils n'exercent aucunes magistratures.
Ils ne sont que ce qu'ils sont. Ils ne valent que ce qu'ils
valent. Ni l'un ni l'autre ils n'ont part aux accroissements des puissances intellectuelles. La Sorbonne leur
a conféré une licence d'enseigner dont ils usent tant qu'ils
peuvent. Peu. Mais ils ne s'y sont jamais fait faire
docteurs.

NOTE SUR M. DESCARTES

Les voilà bien les hommes dans la rue. Une pente
fatale leur fait descendre le boulevard Saint-Germain.
De quoi parleraient-ils qui fût plus pressant que le problème de l'être. L'un est le seul adversaire de Bergson qui
sache de quoi on parle. L'autre est, après Bergson, et
j'oserais presque dire avec Bergson, le seul bergsonien
qui sache aussi de quoi on parle. Il a été l'élève et plus
que l'élève de Bergson à !'École Normale. Il a gardé pour
Bergson une fidélité filiale.
Nous les supposerons également de bonne foi. Non par
vertu, mais par bonne foi. Ils commencent donc par
mettre dans le même sac les bergsoniens et les antibergsoniens. Et ce n'est pas un sac de valeurs, je vous prie de
le croire. Cette opération faite, ils se retrouvent, ils se
trouvent ce qu'ils sont. L'un est (en philosophie) un
critique acharné de sévérité absolue. L'autre est un bon
chrétien. Il est même plus bon chrétien qu'il ne voudrait.
Je veux dire que ça lui coûte plus cher qu'il ne voudrait,
d'être bon chrétien. Celui qui n'est pas chrétien est beaucoup plus fort en mathématiques. Celui qui est chrétien
est malheureusement devenu très fort en beaucoup de
choses qui ne sont pas en iques. Celui qui n'est pas chrétien
est animé contre Bergson d'une véritable animosité personnelle, inépuisable. L'autre essaie vainement de l'en
guérir. Et ne s'en console pas. L'autre, (le bergsonien), a
constamment l'impression, et le dit à l'autre, (à l'antibergsonien), qui le sait, et qui le dit, qu'un homme manque
à leur entretien, qu'il y faudrait un homme qui viendrait
en tiers, et que cet homme est précisément Bergson. Lui
seul préside en pensées à leur entretien. Lui seul saurait
mesurer le jeu. (Ce jeu grave). Lui seul saurait évaluer,

�170

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lui seul saurait goûter, lui seul saurait apprécier. Lui seul
saurait se réjouir de telle déliaison, entrer dans telle vue,
pénétrer dans telle profondeur. Il manque, et on ne parlera
que de lui.
On voudrait assez qu'il fût le juge du camp. Qui le
voudrait. L'un; et peut-être encore plus l'autre. Le partisan
peut à la rigueur se passer de la présence du patron. Quoi
de plus doux pour l'adversaire en pensée que de sentir la
présence de l'adversaire. Il y a tel coup, dans cette parfaite escrime, qui ne pourrait être démontré que par lui.
Nous les supposerons quadragénaires, (nos deux
hommes), c'est-à-dire d'un autre monde, d'un autre univers, d'une autre création que s'ils ne l'étaient pas. Car
à quarante ans on sait, depuis cinq ans, qui on est.
1
Nous les supposerons débarrassés de tout, ayant complètement oublié l'école, sans souci de la gloire, naturellement, sans idée de briller, sans pensée même de
paraître. Ils suivent seulement leur pente. Ils aiment
de philosopher comme un vice. C'est la seule façon
d'aimer.
Nous les supposerons animés de ce certain sentiment
qui les fait également et profondément et pour ainsi dire
mutuellement respectueux de la pensée. Ils auront ce
certain goût propre à la pensée sur lequel rien ne donne
le change et qui divise les hommes en barbares et en cultivés. Ils auront ce goût propre qui est en même temps une
gourmandise et une passion profonde,ànulleautre pareille.
Une passion d'un certain goût propre sur lequel, et sur
laquelle rien ne peut tromper. Une passion qui comme un
vice rassemble, et du plus loin, les êtres apparemment
les plus hétéroclites ; et les plus hétérodoxes. Mais ils se

NOTE SUR M. DESCARTES

171

comprennent à de certains signes. Et ils s'entendent avant
que de parler. Et ils se trouvent avant que de se chercher.
Un goût secret les rassemble ou si vous voulez les
assemble des coins les plus secrets et de préférence des
partis les plus contraires. Je ne dis pas seulement des
partis politiques les plus contraires, je dis aussi des partis
intellectuels les plus contraires, des partis spirituels les
plus contraires. Ils aiment les beaux joueurs. Ils aiment
mieux les partenaires que les partisans. Ils se reconnaissent
entre eux avant que de s'être dit un mot. Ils ont un goût
secret pour l'adversaire. Ils ont un mépris secret pour le
partisan. L'adversaire n'est pas seulement utile. Il n'est
pas seulement le point d'appui et le fleuret indispensable.
Il n'est pas seulement l'inévitable complice. Il est infiniment plus et infiniment mieux. Il n'est pas seulement
l'amateur. Les partisans sont des amateurs. Mais l'adversaire est le professionnel. Il est celui qui sait de quoi on
parle. Il aime ce que l'on connaît si bien ( la thèse adverse,
toujours présente). Et il connaît si bien ce que l'on aime,
la chère thèse de pensée infiniment plus profonde que
ce que l'on en fait voir, infiniment plus filleule et plus
affectueusement fomentée que ce qu'on en peut laisser
voir. Et il connaît si bien les rebords de la mauvaise foi,
et que d'aimer, c'est de donner raison à l'être aimé qui a
tort.
Et que c'est de défendre ce que l'on sait bien qui est
indéfendable.
Tous les deux nous les supposerons éclairés de ce
mutuel regard, entendus de cette mutuelle entente,
animés de ce mutuel respect. Tous les deux et l'un vers

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1

I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,,,

l'autre ils sont mutuellement complices de ceci : qu'ils
savent l'incomparable dignité de la pensée, qu'envers et
contre tout le reste du monde, envers et contre tous
les barbares ils savent que rien n'est aussi grave et
aussi sérieux que la pensée.
Ils ne seront donc pas émus de ce qu'il peut y avoir de
comique et d'apparemment détaché dans leurs propos.
Tous les deux classiques, (comment peut-on ne pas être
classique), ils savent que rien n'est aussi grave et aussi
sérieux que le comique, et que rien n'est aussi parallèle
et aussi apparenté au tragique. D'autre part une longue
expérience de la peine et de la fidélité leur a de longue
date enseigné ce qu'il y a d'attachement douloureux et
jaloux sous ces détachements de circonstance. Et que ce
n'est pas une élégance et une politesse mais une secrète
décence et la plus grande pureté.
Ils sont mutuellement respectueux encore en un double
et en un triple sens. Respectueux de la pensée, en ellemême, comme étant incomparablement digne et d'un
prix incomparable. Respectueux de la pensée comme d'une
sorte d'œuvre et d'opération statuaire qu'il faut se garder
comme d'un crime de déflorer. Respectueux de la pensée
comme de la plus belle et de la plus chère et la plus
secrète création. La saluant partout où elle est. Non pas
seulement d'un salut d'escrime, mais d'un salut de culte
et d'estimation singulière.
Étant respectueux de la pensée, ils sont naturellement
respectueux des personnes. Ils seraient volontiers kantiens sur ce point, bien qu'ils n'aiment pas Kant. Ou
plutôt ils aimeraient bien Kant. Mais c'est lui qui ne se
laisse pas aimer. Et puis Koenigsberg est bien loin.

NOTE SUR M. DESCARTES

1 73

Regis mons. Et puis Koenigsberg est bien dur. Si encore
il était né à Weimar.
Ils ont aussi cette idée que l{ant il ne savait pas. Que
c'est entendu, qu'il s'est bien appliqué. Mais que tout de
même il manquait par trop de ce qu'il faut, d'un certain
temporel, d'une vie, et de cette fortune et de cette grâce
qui consiste à être malheureux d'une certaine sorte inexpiable.
Ils ont cette idée que Kant c'est très bien fait mais que
précisément les grandes choses du monde n'ont pas été
des choses très bien faites. Que les hautes fortunes
n'ont jamais couronné les parfaits appareils de mécanismes. Que les réussites inoubliables ne sont jamais
tombées sur les impeccables serrureries. Que quand c'est
si bien fait que ça ça ne réussit jamais, ça ne reçoit jamais
ce gratuit accomplissement, ce gracieux couronnement
d'une haute fortune. Que quand c'est si bien fait que ça
il manque justement de ne manquer de rien, ce on ne sait
quoi, cette ouverture laissée au destin, ce jeu, cette ouverture laissée à la grâce, ce désistement de soi, cet abandonne~ent au fil de l'eau, cette ouverture laissée à
l'abandonnement d'une haute fortune, ce manque de
surveillance, au fond, ce parfait renseignement, cette
parfaite connaissance de ce que l'on n'est rien, cette
remise et cette abdication qui est au fond de tout véritablement grand homme. Cette remise aux mains d'un autre,
ce laissons aller, ce et puis fe ne m'en occupe plm qui est
au creux des plus hautes fortunes, Kant s'en occupe tout
le temps. Du kantisme. Ce n'est pas la manière de réussir
dans le monde. Les vers les plus beaux ne sont pas ceux
dont on s'est occupé tout le temps. Ce sont ceux qui sont

�r74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

venus tout seuls. C'est-à-dire, en définitive, ceux qui ont
été abandonnés. A la fortune.
Respectueux, épris de la pensée, respectueux des personnes, nos deux hommes évitent avec un soin jaloux de
se blesser l'un l'autre. Ils aimeraient mieux peut-être ne
pas s'engager à fond dans l'idée qui leur est la plus chère,
masquer jusqu'à une autre fois, remettre à plus tard,
plutôt que de blesser l'autre. Ils veillent à ceci avec une
attention scrupuleuse, avec une rouerie méticuleuse,
avec une tendre et mélancolique, avec une sournoise et
infaillible habileté. Ils ont quarante ans. Ils savent qu'une
blessure ne se guérit jamais. Et que la plus imperceptible
est aussi celle qui ne pardonnera pas. Par ailleurs ils
savent que l'amitié est d'un prix unique, qu'elle est infiniment rare, que rien ne la remplace; qu'elle est infiniment
sensible.
Respectueux de la pensée, respectueux des personnes
je dirai qu'ils en sont venus à respecter leur propre personne. Non point au sens kantien, naturellement. Il
s'agit bien de Kant. Kant à leurs yeux n'est plus qu'un
officiel, un malheureux professeur attentif. Il s'agit bien
de cela. De même qu'ils ont une peur maladive de se
blesser l'un l'autre, ils ont la même peur maladive de
se blesser chacun soi-même. Une longue expérience de
peine, une fièvre incoercible, une incapacité de ckatrisation, la contusion toujours présente d'une impérissable
meurtrissure leur ont appris que la blessure que l'on se
fait soi-même est la plus inguérissable de toutes. Comme
elle est de toutes la mieux placée, la seule bien placée.
Pa, besoin de nous mettre au centre de misère. Et pour
bien nous place, dans l'a~e de détresse. Ils savent que la

NOTE SUR M. DESCARTES

r75
blessure qu'on se fait à soi-même est la seule savante
et la seule infaillible. Et qu'elle fait mal. Et que ça
fait mal, d'avoir mal. Se vaincre soi-même, disent les
manuels. Se vaincre soi-même ils savent que c'est la
seule manière infaillible d'être vaincu. La seule savante.
La seule parfaite. La seule hermétiquement jointe, sans une
cassure, sans un raccord, sans une échappatoire. La seule
vraiment affreuse et pour tout dire la seule authentique.
Celui qui est chrétien notamment a pris au sérieux
tout ce qu'il y avait dans le catéchisme. Quand il était
petit. Cela l'a mené loin. Il ne s'est point servi des règles
du catéchisme pour vitupérer les autres. Et pour faire
l'examen de conscience des autres. Il s'en est servi pour
se faire beaucoup de mal. Et pour tenir constamment
son propre examen de conscience. Tout ce qu'il peut
faire c'est peut-être de ne point le regretter.
Se vaincre soi-même, la seule défaite qui soit exacte
et la seule aussi qui soit totale. La seule manière irrévocable d'être vaincu. Quand on est vaincu par les autres
ils peuvent se tromper (ils sont hommes). Ils ne savent
pas bien où faire mal. Quand on se vainc soi-même, on
sait où se faire mal avec une affreuse exactitude.
Se vaincre soi-même : être vaincu inexpiablement; la
pire défaite ; la seule défaite et qui compte ; la seule aussi
dont on ne se relève jamais.
Nos deux hommes sont mélancoliques. Comment ne le
seraient-ils pas. Ai-je dit qu'ils avaient passé la quarantaine. L'un d'un an et de quelques mois, l'autre de
quelques années. Qu'importe. Quand on est sur la pente

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

redescendante, quand on descend sur cette pente qui
aboutit à un seul point, qu'importe qu'on ait passé de
quelques mois ou de quelques années la ligne de fatte,
la ligne de partage des jours.
Comment ne seraient-ils point mélancoliques. Tout ce
qu'ils aiment est dangereusement menacé. Souvent ils
se demandent, non pas l'un à l'autre, mais chacun à soimême, si tout n'est pas perdu. Ils voient ce peuple français menacé de toutes parts, trahi de toutes mains, se
trahissant soi-même. Or ils savent qu'il n'y a jamais eu
que deux réussites dans le monde, et que, dans le monde
antique ce fut le peuple grec, et que dans le monde
moderne ce fut le peuple français. Etant entendu que le
peuple juif est et fut et sera toujours une longue ra~e
et la race même de la non réussite et que le peuple romam
était destiné à se faire la voûte d'une immense rotonde.
Comment ne seraient-ils point mélancoliques. Ils
savent que rien n'est fragile, que rien n'est précaire comme
de telles réussites. Ils voient qu'on en a fait une. Et c'est
la Grèce. Ils voient qu'on en a fait une autre. Et c'est
la France. Us se demandent d'où il en viendrait jamais
une autre. Et ils savent bien que de nulle part il n'en
1
viendrait jamais une autre.
Ces deux réussites, les seules qui se soient jamais produites dans l'histoire du monde, leur paraissent d'un prix
infini. Une tendresse anxieuse, dissimulée et comme
résignée chez le Juif, (résignée à la dispersion), inexpiable
et comme forcenée chez le chrétien, les groupe autour de
la culture antique et française comme autour d'une survivance tous les jours plus dangereusement menacée.
Ici éclate la différence internelle de leurs deux races.

NOTE SUR M. DESCARTES

177

Tout Juif procède d'un certain fatalisme. Oriental.
Tout chrétien (actuel, français) procède d'une certaine
révolte. Occidentale. Contrairement à ce que l'on croit,
contrairement aussi aux plus fausses, aux plus spécieuses
des apparences le Juif, quand on le connait bien, trouve
toujours que c'est encore bien comme ça, que c'est toujours ça de pris, qu'on est bien heureux d'avoir au moins
eu ça, et qu'il est même étonnant qu'on l'ait eu. Le chrétien, toujours inconsolé, n'en a jamais assez. Un Dieu
est mort pour lui. Il regarde et trouve toujours qu'on est
bien malheureux.
Tous deux sont fatigués, ne l'ai-je point dit. Non point
tant de travail peut-être que d'un incurable souci. Le
creusement de l'incurable souci du peuple d'Israël, ce
creux de moelle qui court au long du creux de la tige de
cette longue race. Et par Jésus la greffe incurable de ce
souci sur les troncs plus drus de la force française. Ainsi
est née la plus belle race de peine qui soit jamais venue
au monde. Et ceci aussi est la réussite rare entre ces
quelques réussites. Pour obtenir une mélancolie de cette
profondeur incurable, aussi creuse et aussi mortellement
gravée il fallait cette greffe et ce sauvageon, il fallait
cette race et il fallait cette autre race, il fallait cette âme
et ilJallait cette autre âme et ce corps mortel, il fallait
un virus aussi antique introduit dans un corps jeune et
sain et il faut le dire sans défense. Il fallait un virus aussi
icre et aussi sacré, macéré dans la seule race d'Orient
qui ellt été créée contre l'Orient, concentrée par une
reconcentration de trente et de quarante siècles dans le
secret de cette race, brusquement inséré dans une race
neuve, dans tant d'innocence et tant de pureté, dans
12

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tant de grâce et de désarmement, dans cette moelle et
dans cette tendresse, dans tant de nouveauté, dans
tant de sève et tant de sang, dans un si beau corps
temporel, dans une si belle force matérielle, dans tant
d'audace et aussi tant d'âme inoffensive, il fallait tout
cela, il fallait l'opération de cette greffe unique pour que
l'unique inquiétude judaïque devînt l'unique inquiétude
chrétienne et pour que la royale sagesse et la royale
tristesse du roi Salomon devînt la tragique et plus que
royale détresse d'un Pascal. Il fallait tout cela, cette
macération trente et quarante fois séculaire dans le creux
d'une race graduellement vaccinée, ce brusque éclatement
dans une race saine et jeune et qui ne s'y attendait pas.
Eh quoi, dira-t-on, tout cela pour ces deux malheureux
qui descendent cette me et qw n'ont qu'une manie, ce~e
de philosopher. Voyez-les qui descendent, avec leurs airs
entendus. Regardez-les dans cette rue de la Sorbonne
où ils ne coudoient bientôt plus que des étrangers. Quoi,
dites-vous, tant d'affaires pour ces malheureux hommes,
philosophi philosophantes, de l'espèce la plus commune.
Oui, tout cela pour l'un ; et tout cela pour l'autre.
Pour le plus commun des Juifs Moïse a rapporté les tables
de la loi. Et pour le chrétien de l'espèce la plus ordinaire
Jésus est mort. Il n'y a que deux sortes de juifs : ceux
qui sont dévorés de l'inquiétude judaïque et qui jouent
tant de pauvres comédies pour le nier; (et pour se le
nier à eux-mêmes); ceux qui sont dévorés de l'inqui~tude
judaïque et qui ne songent pas même à le nier. Et il n'y a
que deux sortes de chrétiens : ceux qui sont dévorés de

NOTE SUR M. DESCARTES

1 79

l'inquiétude chrétienne et qui jouent tant de pauvres
comédies pour le nier; (et pour se le nier) ; ceux qui
sont dévorés de l'inquiétude chrétienne et qui ne songent
pas même à le nier. Ni l'une ni l'autre de ces deux fois,
ni la foi judaïque, ni la foi chrétienne ne sont des sortes
d'apparaux réservés aux êtres extraordinaires. Elles sont
en un sens, et Pascal l'avait fort bien dit, tout ce qu'il y
a de plus commun. Le même débat éternel et le même
débat capital se joue dans la vie de tous les jours, dans
l'homme de tous les jours. Moïse est tous les jours pour
le Juif. Jésus est tous les jours pour le chrétien.
Portant de si hautes destinées nos philosophes desc.endent. Ici encore éclate la différence et la contrariété
de leurs deux races. Le Juif trouve naturel d'être malade. ·
Fils et pour ainsi dire cellule et fibre élémentaire d'une
race qui souffre dans les siècles des siècles et qui vaincra
l'univers à force d'avoir été malade plus longtemps que
les autres, il dit, il sait que le travail spirituel se paye
par une sorte propre de fatigue inexpiable. Il trouve même
que c'est juste. Il trouve même que c'est encore très bien
comme ça. Il compte les jours où il va bien. Il les admire.
11 trouve qu'on a encore bien de la chance. (Au fond, il ne
le dit pas, mais il est un vieux Juif, et il trouve que le
Seigneur est encore bien bon comme ça, de ne pas être 1
pire). II compte les jours où il a pu travailler. En somme,
il y en a beaucoup.
Sournois, rebelle, fils de la terre, le chrétien vit dans une
révolte constante, dans une rébellion perpétuelle. Élevé
dans une maison où sa mère a travaillé pendant quarante
et cinquante ans dix-sept heures par jour à rempailler

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des chaises, il n'a jamais accepté, il n'a jamais reconnu
que cette partie de la carcasse qui se nomme le cerveau
ne se conduisît pas et ne fût pas aux ordres comme cette
partie de la carcasse qui se nomme les doigts de la main.
Comme ses ancêtres (immédiats) (anciens et immédiats)
(lointains et immédiats) travaillaient dans les vignes et
dans les moissons des seize, dix-huit heures par jour,
dans les pleins jours d'été, dans les grands jours de juillet,
d'août et de septembre, de la première aube qui est
presque à deux heures du matin jusqu'au dernier crépuscule qui est presque passé neuf heures du soir, ainsi il
voudrait continuer, il voudrait en faire autant, lui aussi
il voudrait faire des coups de force. De là les accidents.
Il voudrait faire des drames et des tapisseries, des dialogues et des notes comme on rempaille des chaises, et
que la ligne vînt après la ligne et le vers après le vers
comme le cordon venait après le cordon L'insensé. Il
voudrait faire à sa table de travail, sur ces soixante-dix
décimètres carrés recouverts de grosse toile verte, ce que
ses ancêtres ont fait dans les immenses plaines du Val
et sur les côtes de Saint-Jean-de-Braye: des journées sans
nombre et des journées sans limites. Des journées pour
ainsi dire sans vieillissement. Des journées sans limitations
que les limitations mêmes du soleil. Des journées où c'était
le vigneron qui fatiguait la vigne, où l'échine lassait le
cep, où le moissonneur épuisait la moisson. Je dis plus:
où le moissonneur lassait la moisson. Des journées où
l'homme lassait la terre. Où l'homme lassait l'âge, et
tout ce qu'il y a d'éternel. Voilà ce qu'il voudrait faire,
le sot. Il n'accepte pas sa déchéance. Il sait, mais il ne
1JdUt pas savoir qu'il y a dans la plume un virus qu'il n'y

NOTE SUR M. DESCARTES

181

a point dans la houlette et la boue. Il sait, il ne veut pas
savoir, il se ment, (il le sait), il ne veut pas savoir qu'il y a
dans la plume un venin, un mystère, une réprobation,
un épuisement qu'il n'y a point dans la charrue et la
herse. Comme ses ancêtres il voudrait être le roi, et comme
ses anc:êtres un roi absolu. Comme ils commandaient à
leur tête et aux individus nommés muscles, ainsi il
voudrait commander au cerveau et aux individus nommés
nerfs. Il y trouve la différence. Comme tls se battaient
contre le tour de reins lui il se bat contre son foie. Il y
trouve la différence. Il est le premier de sa race qui est
forcé de filer doux. II est le premier de sa race à qui la carcasse n'obéit pas. Il est le premier de sa race qui est vaincu.
Le Juif est vaincu depuis septante et nonante siècles:
là est son éternelle force. Et là aussi sa victoire éternelle.

Le Juif est malheureux depuis Ève et depuis Adam et
par l'expulsion il a figuré la dispersion : là est son éternelle patience et comme une sorte de bonheur. Le Juif
est forcé de filer doux dans les siècles et dans les siècles :
de là le raidissement éternel de leurs nuques. Quand donc
ils s'en vont tous les deux le Juif essaie de calmer le
chrétien, de remontrer tout cela au chrétien, que c'est
encore très bien ainsi, qu'il faudrait pourtant s'y habituer.
(Et le Juif dit cela au chrétien, mais il sait très bien qu'il
parle, en ceci, au chrétien une langue étrangère et que
le chrétien ne l'entend même pas.) (Mais il continue tout
de même, parce qu'il faut bien, parce que c'est aussi
bien ainsi, de parler, de dire cela, de parler ainsi.) Le
chrétien regarde les jours où il va bien : il n'y en a pas.
Il regarde les jours où il travaille : quel mince réseau.

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(Quand il aurait tant à dire, quand il se sent plein d'œuvres
qui jamais ne seront conduites sur les cortèges, sur les
zébrures du papier). Il ne regarde pas les jours de bonheur:
il n'y en aurait pas ; ce ne seraient même pas ~es dous
qui paraissaient nombreux le long du mur et qUI ne so~t
plus rien dans le creux de la main. Par un obscur besom
de compensation qui est au fond de toutes les morales et
peut-être de plus que les morales, p~ une sorte de :ag:use
et de sournoise opiniâtreté de tal10n contre so1-meme
et au fond d'apaisement des dieux il n'a pas cessé d'espérer
sourdement qu'en sacrifiant le bonheur il aurait au moins
le travail. Mais au fond il sait très bien que l'on n'a ni
l'un; ni l'autre.
Parce que ça serait trop beau .
Jésus a pu greffer l'inquiétude juive dans le corps
chrétien. Il fallait cela pour que la dévoration de cette
inquiétude, atténuée dans une race atténuée, ém~uss,ée
dans une ancienne race, habituée dans une race habltuee,
gagnât dans une nouvelle race, et presque instantanément,
une profondeur enfin incurable. Et Jésus n'a pas pu (ou
n'a pas voulu) greffer la patience juive dans le corps chrétien. Il fallait cela aussi, il fallait doublement cela pour
que fût produit un Pascal, pour que fussent obtenus ce
puits de détresse, ce désert de sable, cet abîme &lt;le
mélancolie.
Et le Jtùf et le chrétien savent très bien qu'en matière
de patience, ou plutôt sur le chef de la patience le Juif
est toujours plus chrétien que le chrétien. Les inquiétudes
du Juif sont devenues à base de patience. Elles sont
alliées, elles sont en ménage avec la patience, elles sont

NOTE SUR M. DESCARTES

conjointes avec la patience. Le chrétien est dévoré
d'une sourde révolte, d'une mauvaise volonté de rural
d'une rébellion sournoise de paysan. Il est le paysan qui'
regarde la grêle ravager sa rérolte et lui hacher son blé.
Il veut bien regarder. Il veut bien que la grêle tombe.
(Surtout parce qu'il ne peut pas faire autrement). L'année
prochaine il ressèmera du blé. Quand même il y aurait de
la grêle tous les ans, il ressèmera du blé toutes les années
prochaines, toutes les années suivantes. Seulement il
ne veut pas être content :

Nous sommes ces soldats qui marchaient par le monde
Et qui grognaient toufours mais n'ont famais plié.
Au fond il est permis de se demander si cette constante
révolte, si cette sournoise rébellion paysanne n'est pas
plus dans l'ordre chrétien qu'une certaine catégorie
de la patience. Combien de patiences ne sont que des
moyens de ne pas souffrir, patientiae non patiendi. Les
patiences de souffrir, patientiae patiendi, les patiences
combattives, les patiences débattues, les patiences
querellées ne sont-elles pas, n'entrent-elles pas infiniment
plus profond dans l'ordre chrétien que tant de patiences
qtù ne sont peut-être qu'anesthésiques et que sans doute
il faut ranger dans la catégorie de la paresse.
Je ne dis pas cela pour les patiences juives. Elles sont
tout autres. Elles sont trop à base d'inquiétude, elles sont
trop liées à l'inquiétude pour entrer jamais dans la catégorie de la paresse. D'ailleurs les Juifs n'entrent jamais
dans la catégorie du péché. S'ils entraient dans la
catégorie du péché, ils ne seraient pas juifs, ils seraient

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chrétienc;. Ils ne seraient pas de l'ancienne loi, ils seraient
de la nouvelle. Tout ce qu'ils peuvent faire c'est
d'entrer dans la catégorie de la désobéissance à la loi
de Moïse.
Je n'en dirai point autant de la loi nouvelle. Je n'en
dirai point autant des chrétiens. Combien de patiences,
(sec.rètement orgueilleuses d'être des patiences), (et d'avoir
vaintu l'impatience), (et d'avoir vaincu la colère), ne sont
que des détournements de l'épaule pour ne pas recevoir
le coup. Combien de patiences ne sont plus que la plus
savante, la plus impeccable tricherie avec la peine, c'està-dire avec l'épreuve, c'est-à-dire avec le salut, comme il
y a une autre patience, (la même),qui est la plus savante
et la plus implacable tricherie contre la race.
Combien de patiences ne sont que des inventions
anesthésiques, des gardes tenues infailliblement contre
la peine, contre l'épreuve, contre le salut; contre Dieu.
De mornes et sournoises abdications de la condition
même de l'homme. Des platitudes calculées pour que le
destin passe par dessus, ne pouvant nulle part accrocher
sa prise. Des mornes et des sourds et des sournois nivellements pratiqués pour que Dieu même porte à faux.
Des envasements égalitaires, des enlisements démocrates pour que nul ne dépasse, pour que rien ne dépasse
dans personne et qu'ainsi le sort, et qu'ainsi la peine, et
qu'ainsi l'épreuve, et qu'ainsi le salut ; et qu'ainsi Dieu
ne puisse pas jouer.
Telles sont les impiétés de toutes ces patiences. Telles
sont les impiétés de toutes ces prudences. Ou p,lutôt telle
en est la centrale impiété. Et je ne crois pas qu'il y en
ait de plus grande. Telles sont leurs sagesses. Pauvres et

NOTE SUR M. DESCARTES

mornes, plates et sournoises sagesses. Ce sont des patiences
de ne point patienter. Car patienter c'est souffrir, et
patienter tout de même. Patienter, c'est endurer. Ne pas
souffrir, refuser toute matière à la souffrance, refuser à la
souffrance ces points d'alignements infaillibles qu'elle
prend sur nous, ce n'est pas seulement tricher, ce n'est
pas seulement se dénaturer, et ce n'est pas seulement se
disgracier : c'est ne pas patienter. - Est-ce que tu crois
que ie vais endurer ça? disaient les bonnes femmes quand
j'étais petit. Ça, c'était n'importe quoi; tout ce qui n'allait
pas; tout ce qui leur déplaisait; que la voisine leur avait
dit un mot de travers; que leur progéniture, (elles en
avaient), leur avait manqué de respect, (ça s'était vu).
Elles étaient dans la saine tradition française et je dirai
dans la saine tradition de la paroisse française.
Elles ne voulaient pas endurer. C'est qu'en bonnes
Françaises elles se représentaient fort bien ce que c'est
qu'endurer. Tolerare, pati, tolerare tamen.
Dans le latin, dans le grec, et jusque dans l'allemand
tolérer c'est porter, supporter, élever, soutenir, soulever
un fardeau de peine. Tolerare, toUere, tulisse; tuli,
(t) latum; et il y a, dit Bréal, cc des traces nombreuses d'un
verbe •tulo. La racine correspondante en grec est -ro:À ou
rl.,,, d'où -rti),o:, « celui qui supporte», -rÀjjv!!:i «supporter»,
n-r&gt;.m1Œ « (ai supporté », noÀv--rÀo:, « qui supporte beaucoup ». - •.• - Tolero ne vient point directement de
tollo, mais d'un substantif perdu •tolus, •toleris. Gothique thulan « supporter», d'où l'allemand Ge-dul-d
« patience » (sur les consonnes germaniques, v. decem).
T«À«1v«, c'est celle qui supporte. Tti},m,o:, malheureuse, répète inlassablement le chœur antique. En

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

français, endurer, c'est trouver que c'est rudement dur.
Mais en français, c'est surtout ne pas endurer. (Je veux
dire c'est endurer parce qu'on ne peut pas faire autrement
et en dedans, comme disaient ces bonnes femmes, ne
pas durer, et comme elles disaient encore : se manger
les sangs).
Endurer ce n'est pas ne pas avoir des dents. C'est en
avoir et endurer qu'on vous les arrache. Et ensuite ce
n'est pas n'en avoir jamais eu. C'est en avoir eu et avoir
enduré qu'on vous les ait arrachées. Le martyr dans
l'arène n'est pas celui qui n'avait pas de membres. C'était
celui qui en avait et qui endurait qu'on les lui arrachât.
Et nous qui n'avons à donner, ou plutôt à ne nous laisser
prendre que de misérables jours, endurer, ce n'est pas
ne pas avoir de ces misérables jours, c'est endurer que,
cela même, on vous les arrae,he.
Ainsi semblables, ainsi différents
ainsi ennemis,
mais ainsi amis; ainsi étrangers, ainsi compénétrés;
ainsi enchevêtrés ; ainsi alliés et ainsi fidèles ; ainsi contraires et ainsi conjoints nos deux philosophes, ces deux
complices, descendent donc cette rue. Une autre différence, profonde, marche entre eux mais ne les disjoint
pas. C'est une différence entre deux remontante, une
autre différence de race, plus subtile, une scission de fissuration peut-être encore plus disjoignante. Le Juif sait
lire. Le chrétien, le catholique ne sait pas lire.
Dans la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent
le Juif peut remonter de génération en génération et il
peut remonter pendant des siècles : il trouvera toujours
• quelqu'un qui sait lire. Quand il remonterait à quelque

NOTE SUR M. DESCARTES

187

marchand de bœufs des plaines de la p1,lta ou à quelque
marchand de chevaux des immensités du tchernosioum,
quand il remonterait à quelque marchand d'allumettes
du Bas-Empire ou d'Alexandrie ou de Byzance ou à
quelque Bédouin du désert, le Juif est d'une race où
l'on trouve toujours quelqu'un qui sait lire. Et non
seulement cela, mais lire pour eux ce n'est pas lire un
livre. C'est lire le Livre. C'est lire le Livre et la Loi. Lire,
c'est lire la parole de Dieu. Les inscriptions mêmes de
Dieu sur les tables et dans le livre. Dans tout cet immense
appareil sacré le plus antique de tous, lire est l'opération .
sacrée comme elle est l'opération antique. Tous les Juifs
sont lecteurs, tous les Juifs sont liseurs, tous les Juifs
sont récitants. C'est pour cela que tous les Juifs sont.
visuels, et visionnaires. Et qu'ils voient tout. Pour ainsi
dire instantanément. Et que d'un seul regard ils parcourent, ils couvrent instantanément des surfaces.
Peut-être une pénétration plus profonde et pour ainsi
dire moelleuse est-elle réservée à celui qui ne sait pas
lire (on m'entend bien) et peut-être une troisième dimension est-elle accordée à celui qui n'est pas visuel. Quoi
qu'il en soit, et l'introduction de ce battement, ou plutôt
de la considération de ce battement, est d'une conséquence presque infinie, dans la catégorie sociale à laquelle
nous nous référons, et qui est peut-être la seule importante, le catholique, ou plutôt commençons par l'autre
bout, le Juif est un homme qui lit depuis toujours, le
protestant est un homme qui lit depuis Calvin, le catho- 1
lique est un homme qui lit depuis Ferry.
Un autre jour, et que je ne tiendrai pas à nous entretenir uniquement de Descartes, il faudrait essayer de

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retenir et d'examiner quelques conséquences de ce
classement. Elles me paraissent infinies. Nul peut-être
ne peut le sentir autant que moi. Quand je suis en présence de Pécaut, je suis en présence d'un homme qui lit
depuis Calvin. Quand je suis en présence de M. Benda,
je suis en présence d'un homme qui lit depuis toujours.
Quand je suis en présence de moi, je suis en présence d'un
homme qui lit depuis ma mère et moi.
Quand je suis en présence de Pécaut je suis en présence
d'un homme qui lit depuis le seizième siècle. Quand je suis
en présence de M. Benda, (et peut-être de Bergson), je suis
en présence d'un homme qui lit depuis les siècles des
siècles. Quand je suis en présence de moi, je suis en
présence d'un homme qui lit depuis 1880 (Voir l'argent,
l'argent suite et surtout voir le cahier de M. Naudy).
Ou si l'on veut le Juif est lettré depuis toujours, le
protestant depuis Calvin, le catholique depuis Ferry.
Ou si l'on veut le Juif est alphabet depuis toujours, le
protestant depuis Calvin, le catholique depuis Ferry.
Ce que voyant le catholique fait un retour sur lui-même.
De quelque côté qu'il remonte il est inalphabet à la
deuxième génération. Ni ceux du Bourbonnais, ni ceux
peut-être de la Marche, ni ceux du Val de Loire et des
premier coteaux de la Forêt d'Orléans, aucun de ses
grands-pères, aucune de ses grand'mères ne savait lire
ni écrire. Et ils ne comptaient que de tête. (C'est dire
qu'ils comptaient mieux que vous et moi). Le catholique,
le français, le paysan se retourne vers sa race et de quelque
côté qu'il remonte il se heurte, aussitôt après son père,
aussitôt après sa mère, à ce quadruple front d'illettrés. Ni
son grand-père, ni sa grand'mère paternelle ; ni son

NOTE SUR M'.. DESCARTES

18g

grand-père, ni sa grand'mère maternelle. Il les reprend
dans l'autre sens. Ni ses deux grands-pères; ni ses deux
grand'mères. Il les reprend dans l'autre sens. Ni la
lignée de son père ; ni la lignée de sa mère. Et il serait
bien embarrassé de rt-monter plus haut. Étant pauvre
et français, catholique et paysan il n'a pas de papiers de
famille. Ses papiers de famille, ce sont les registres des
paroisses. Aucune famille discernée dans cette innombrable ascendance. Aucune tenure dans cette longue race.
Rien qui laisse trace dans les papiers des notaires. Ils
n'ont jamais rien possédé. Pauvres et peuple ils ont
laissé aux Juifs, aux protestants, aux catholiques bourgeois d'avoir une généalogie inscrite.
L'homme s'attarde, il considère longuement ce classement d11 monde et ce classement du monde lui paraît
nouveau. D'un côté ensemble tous les Juifs, tous les
protestants, toute la noblesse et bourgeoisie catholiques
(gens d'épée, gens de robe, gens des charges, hobereaux,
fermiers, tous propriétaires, propriétaires de batailles,
propriétaires de charges, propriétaires de terre) qui ont
tous leurs papiers de famille et en quelque sorte leurs
titres de propriété,- et lui qui n'a jamais rien eu, lui
catholique et pauvre, lui qui n'a jamais rien été, étant chez
lui, lui dont tous les papiers de famille ce sont les registres
des paroisses, lui dont les titres de propriété ce sont les
registres des paroisses, et lui qui jusqu'au jugement ne
sera jamais couché que sur les registres des paroisses.
Il s'arrête un peu ici. Il aperçoit une grande division
du monde. D'un côté le notaire (sous toutes ses formes),
de l'autre ces misérables registres des paroisses. D'un
côté le notaire, c'est-à-dire aussi l'officier de l'état-civil
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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le maire, l'échevin, c'est-à-dire aussi le greffier. C'està-dire aussi l'agent de change. Et la corbeille et la coulisse.
Et le grand-livre de la dette publique. (Et les inscriptions
du Comptoir d'Escompte). De l'autre ces misérables
registres des paroisses.
C'est-à-dire d'un côté toute l'inscription historique.
De l'autre ces misérables registres des paroisses.
C'est-à-dire d'un côté toute l'inscription temporelle.
De l'autre ces misérables registres des paroisses. C'està-dire le livre des baptêmes.

1
1

L'honime se retourne vers sa race et aussitôt après son
père et sa mère il voit s'avancer ce front de quatre et
aussitôt après, aussitôt derrière il ne voit plus rien qu'une
immense masse et une innombrable race, aussitôt après,
aussitôt derrière il ne distingue plus rien. Pourquoi ne
pas le dire, il s'enfonce avec orgueil dans cet anonymat.
L'anonyme est son patronyme. L'anonymat est son
immense patronymat. Plus la terre est commune, et plus
il veut être poussé de tette terre. Plus la nuit est opaque,
et plus il veut être sorti de cette ombre. Plus la race est
commune et plus il a de joie se1.,rète et il faut le dire
un secret orgueil à être un homme de cette race. Il est
bien le même homme dans le goût de sa race qu'il est
dans le goût de tout. Il est bien le même homme qui ne
s'est jamais vêtu que d'une étoffe commune, qui n'a
jamais écrit que sur du papier commun, qui ne s'est
jamais assis qu'à une table commune. Et ce goût du
commun et du pauvre, qui est chez nos riches le crime le
plus affreux, et la plus ignominieuse indécence, étant
la plus monstrueuse affectation, la plus criminelle et

NOTE SUR M. DESCARTES

la plus monstrueuse dérision, la simulation la plus frauduleuse et justement celle à qui il ne sera point pardonné,
- n'est pour le pauvre que la plus dénuée décence. Ce
qui chez le riche n'est que la plus graveleuse et la plus
perverse invention de l'orgueil et de la perversité,
(Tolstoï), n'est chez le pauvre que la plus pauvre décence.
Ainsi notre homme ne veut être qu'un arbre dans cette
immense forêt, un épi commun dans cette immense
moisson.
Un citoyen de l'espèce commune, un chrétien de la
commune espèce.
Le citoyen dans le bourg'; le chrétien dans la paroisse.
Et un pécheur de la plus commune espèce.
Il regarde vers sa race et comme dans le pasc;age de la
mer Rouge une muraille de vague masquait l'énorme
Océan suspendu derrière, ainsi cette muraille de quatre,
ses ~eux gra?ds-pères, ses deux grand'mères, lui masque
le silence dune innombrable race. C'est comme une
paroi de l'Océan même. Et comme on ne sait rien de
cette énorme masse qui est derrière la paroi, sinon que
c'est de l'eau, ainsi il ne sait rien de cette immense race
qui est derrière cette muraille de quatre, sinon que c'est
de la chrétienté.
Et il s'enfonce avec joie dans cet énorme anonymat.
Il regarde vers sa race. Cette muraille même cette
muraille de quatre, ellese présente, cette muraille d'illettrés,
ce rang de quatre, il se présente lui-même comme un mur
de silence. Et il remonte, et il se plonge non pas seulement avec joie dans cet énorme anonymat. Il s'y enfonce

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1

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1 '
1

1

'1

avec une joie secrète. Mais il s'y enfonce aussi avec une
sorte d'accomplissement, de couronnement, de plénitude
d'humilité. Et ne s'y enfoncerait-il pas avec un couronnement et une plénitude d'orgueil.
Et plus encore peut-être avec on ne sait quel gollt et
quelle réussite et quelle plénitude d'anéantissement.
Quand il est fatigué, et il l'est toujours, il se dit que
le paysan aussi est toujours courbaturé ; et qu'il n'en
travaille pas moins ; et qu'il n'en travaille que mieux.
Ce n'est pas seulement une consolation, c'est une théorie.
Il a inventé cette théorie, qu'on travaille mieux quand
on est au moins un peu fatigué. Comme il l'est toujours
beaucoup, il manque un peu de compétence en matière
d'un peu de fatigue. Et il manque tout à fait de l'autre
terme de la comparaison, qui est de savoir ce que serait
et ce que ferait quelqu'un qui ne serait pas fatigué du
tout. Il a exposé longuement sa théorie. Il prétend que
la fatigue du matin est la tradition du travail de la veille
au travail du lendemain, que ce résidu de la fatigue du
matin est la légation de la fatigue et du travail de la
veille à la fatigue et au travail du lendemain, qu'elle
est comme un ferment aigri, comme le levain de la
veille et qui fera lever le pain du jour. C'est une belle
théorie, pour les gens fatigués. Il prétend que le paysan,
que le voiturier se réveille toujours avec les reins cassés, les
jambes raides, et des courbatures qui lui font jurer le
nom du Seigneur, mais qu'il se lève tout de même et qu'à
midi il n'y pense plus. (Ce qui enlève un peu de sa raison
à la comparaison, c'est que lui, à midi, -il y pense encore).
Telle est sa théorie de la fatigue et du travail. Il a beau-

NOTE SUR M. DESCARTES

1 93

coup de théories. Ce qu'il y a de plus fort c'est qu'avec
tant de théories il travaille tout de même, et beaucoup.
Et il produit tout de même, et beaucoup. Et quand il
travaille et quand il produit, on ne s'aperçoit pas qu'il
a des théories. Il a cette théorie que ce restant de la
fatigue de la veille est ce qui opère d'un jour à l'autre,
d'un jour sur l'autre, la continuité de l'œuvre.
Quand il est vraiment fatigué, son appareil mental lui
refuse tout service. (Comme à tout le monde, mais il a
encore cet orgueil de vouloir que ce soit beaucoup plus
et pour ainsi dire beaucoup plus éminemment qu'aux
autres). Et son appareil d'écriture lui manque le premier,
sa machine à écrire, et lui manque carrément, tout ce
qu'on apprend chez Janet, sa machine à faire la graphie,
ses images visuelles et appareils moteurs. Il veut y voir
une rançon justement de ce que ses grands-pères ne
savaient ni lire ni écrire. Sa race n'a pas encore eu le
temps de s'habituer. Ni les images visuelles n'ont eu le
temps de lui entrer dans la mémoire. Ni les appareils
moteurs n'ont eu le temps de lui entrer dans la main. Il
est le premier de sa race qui écrit. Comment s'étonner
que sa race en lui ne sache pas encore écrire, ou enfin
ne sache pas bien. Qu'elle ait si souvent et tant de manques
dans l'écriture. Tant de défaillances. Tant de défauts. Ce
sont les ratés d'une machine non assouplie, non habituée,
non entraînée, et qui n'est mise en branle que depuis une
ou deux générations. Mais plus affreux sera ce défaut,
plus affreuse sera cette rançon, plus précieuse sans doute
sera le bien dont elle sera la rançon, et ce bien sera justement d'être sorti d 'une race, de tremper directement
IJ

�1 94

1 ,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans une race encore toute plongée dans le secret de ne
pas savoir lire, dans le silence et l'ombre de n'avoir jamais
porté la main sur une plume.
Mettre la main à la plume, ce solennel propos du troupier
légendaire lui paraît plein d'un sens mystérieux. Mes
chers parents, je mets la main à la plume, c'est pour vous
dire que le capitaine... Il entrevoit à ces mots un sens redoutable. Ainsi passé son père, qu'il n'a pas même connu,
passé sa mère nul de sa race n'a ;jamais mis ~a main à 1~
plume. Et sa mère même a une écrit~e s1 g~u~e, s1
maladroite, si peuple et si manuelle, s1 peu écnvam. Il
est le premier, et comme seul. Lui-même s~ maladroit. ~t
vraiment si peu habitué. Avec ses gros doigts maladroits
où toutes les engelures de l'enfance ont laissé leurs diffor-

1

,,

,,
1

mités.
Cette plume, son instrument propre, elle lui paraît
un instrument dangereux. Il la découvre un instrument
dangereux. Mais il a des compensations. Quand ça ~arc~e
bien, quand les mécanismes sont montés, quand 11 écnt,
il ne trouve pas que c'est un instrument dangereux.
Quand ça ne marche plus, quand les mécanismes so~t
démontés, quand il est sans nerf devant son papier
commun, il peut se dire que c'est très bien de ne pas
savoir écrire, d'être un mécanisme démonté, parce que
c'est un brevet d'inhabitude. (L'habitude étant, dans
ce système, le plus dangereux, le seul dangereux ennemi).
Un brevet d'être nouveau.
Il y a dans l'écriture un durcissement propre. 11 y a
dans l'imprimé un vieillissement propre. Les jours où il
ne peut pas travailler l'homme se dit que c'est la preuve
que par la nouveauté de sa race intellectuelle il échappe

NOTE SUR M. DESCARTES •

1 95

à~~ d~cissement, à ce vieillissement. Que c'est la preuve
qu il n est pas un être habitué.
Quoi qu',on ~crive, (et ce serait une autre question), il
Y a d~s ~ écnture même un durcissement. Quoi qu'on
fasse ~pnmer, (et ce serait une autre question), il y a
d~s l'imprimé un vieillissement et une vulgarité. (Le vulgaire, dans ce système, étant le contraire du commun).
(Le vulgaire est de la foule, le commun est au contraire
du peuple). Les jours où ça va bien, notre homme fait
comme tout le monde. Il écrit et fait imprimer. Les jours
où ça va mal, il se rappelle qu'écrire et faire imprimer
sont les premiers durcissements et vieillissements de
la mort.
Quoi qu'on écrive, il y a dans l'écriture un durcissement
qui ne sera plus assoupli. Quoi qu'on fasse imprimer il y
a dans l'imprimé un piétinement de mémoire que nulle
abrogation n'effacera jamais. On a trop foulé ce sentier.
(Quand même ce seraient de belles traces). On a trop
marché sur cette route. (Quand même ce seraient des armées
victorieuses). Quand l'homme était cendre et poudre,
son néant même était grand. Son néant même était beau.
C'était encore de la terre. Et même quand il était de la
boue sa bassesse même était grande. Cette: boue, c'était
encore du limon de la terre. Le creux même de la route
était encore de la terre et l'ornière de la route était comme
un sillon. Nos malheureuses mémoires modernes ne sont
plus que des macadams. Et toujours les encombrements
de ces trains de bagages.
li Ya un raidissement de l'inscription, il y a un durcissement de l'écriture ; et il n'y a pas seulement une dureté
de l'imprimé : il y a les innombrables duretés superposées

•

�1 1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des innombrables imprimés. Tout homme moderne
est un misérable journal. Et non pas même un misérable
journal d'un jour. D'un seul jour. Mais il est comme un
misérable vieux journal d'un jour sur lequel, sur le même
papier duquel on aurait tous les matins imprimé le journal
de ce jour-là. Ainsi nos mémoires modernes ne sont jamais
que de malheureuses mémoires fripées, de malheureuses
mémoires savatées.
L'illettré des anciens temps lisait au livre même de la
nature. Ou plutôt il était du livre même, il était le livre
même de la création. Le lettré de tous les anciens temps
était un homme de livre(s) et lui-même il était un ou
quelques livre;;. Le moderne est un journal, et non pas
seulement un journal mais nos malheureuses mémoires
modernes sont de malheureux papiers savatés sur lesquels
on a, sans changer le papier, imprimé tous les jours le
journal du jour. Et nous ne sommes plus que cet affreux
piétinement de lettres.
Nos ancêtres étaient du papier blanc et le lin même
dont on fera le papier. Les lettrés étaient des livres. Nous,
modernes nous ne sommes plus que des macules de jour-

1'

1 I·

naux.

Pris d'une sorte de profond effroi devant son métier
propre et devant ce que ce métier est devenu et devant
la condition faite aux hommes de son temps, l'homme se
retourne vers sa race non plus même avec cette secrète
joie, non plus même avec ce secret orgueil, mais avec une
peureuse, une timide reconnaissance d'avoir au moins
un peu échappé à cet avilissement, c'est-à-dire d'y avoir
si longtemps totalement échappé dans le passé de sa

li

1

NOTE SUR M. DESCARTES

r97

race. Et il a l'impression que ce qu'il tient de cela ce
n'est rien moins que ceci: c'est d'être récemment s~rti
des mains de son créateur.
Dans le silence et l'ombre de l'âme illettrée quelle est
donc cette vertu profonde ; et surtout quelle est cette
grâce profonde. N'est-ce pas la vertu même et la grâce du
désarmement de l'ombre. N'est-ce pas la grâce même du
détendement de la nuit. Les lettres ne sont-elles pas toutes
des lettres d'affiches lumineuses. Les lettres ne sont-elles
pas toujours des rampes de gaz. Les lettres ne sontelles pas toujours alternatives. Les lettres ne sont-elles
pas toutes des enseignes lumineuses et des appareils de
publicité lumineuse et les lettres ne sont-elles pas toutes
et ~oujours inte~ittentes. Les lettres ne sont-elles pas
to~1ours celles qw brisent et qui criblent et qui crèvent la
nmt.

Les lettres ne sont-elles pas toujours de ces lettres
articulées qui découpent dans la nuit des publicités
monstrueuses. L'homme. se retourne vers sa race, vers
cette.longue nuit non troublée. Comme ce silence et cette
ombre sont plus près de la création. Comme ils sont
seuls nobles. Comme ils sont seuls près de la création. Tout
le reste est industrie. Tout le reste est fatras. Tout le reste
est alphabet.
L'homme se retourne vers l'innombrable, vers le tacite
vers l'immense océan de sa silencieuse race. Quelle réserv~
(Et lui qu'en a-t-it fait). Quel trésor secret. (Et lui ne
l'a-t-il pas dilapidé). Mais surtout quel mystérieux prolongement. Comme ces océans qui se prolongent de latitude en latitude, ainsi le silence premier, rompu de toute
part ailleurs, s'est prolongé d'âge en âge dans le silence

�NOTE SUR M. DESCARTES

198

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de l'ignorance de l'âme. Et cette silencieuse race est le
seul écho que nous puissions percevoir du silence premier
de la création.
Silence de la prière et silence du vœu, silence du repos
et silence du travail même, silence du septième jour mais
silence des six jours mêmes ; la voix seule de Dieu ; silence
de la peine et silence de la mort ; silence de l'oraison ;
silence de la contemplation et de l'offrande; silence de la
méditation et du deuil ; silence de la solitude ; silence de
la pauvreté ; silence de l'élévation et de la retombée,
dans cet immense parlement du monde moderne l'homme
écoute le silence immense de sa race. Pourquoi tout le
monde cause-t-il, et qu'est-ce qu'on dit. Pourquoi tout
le monde écrit-il, et qu'est-ce qu'on publie. L'homme se
tait. L'homme se replonge dans le silence de sa race et de
remontée en remontée il y trouve le dernier prolongement
que nous puissions saisir du silence éternel de la création
première.
Comme tout homme de ce temps et digne du nom
d'homme, comme tout homme de ce temps honteux de
son temps, fier de sa race, tournant le dos à tout un monde
l'homme se retourne vers sa race. Qu'en reste-t-il au
monde. Qu'en reste-t-il en dehors de lui; et en lui qu'en
reste-t-il. Il se retourne, il veut au moins se retremper
dans la mémoire qu'il en a. Derrière sa mère, derrière son
père, qu'il n'a pas même connu, cette muraille, cette
silencieuse paroi, ce rang de quatre illettrés. Et une parole
remonte à l'homme du fond des temps : La lettre tue.
Littera occidit. Littera necat. Comme tant d'autres il
savait ce mot de meurtre et il ne savait pas que c'était

1 99

un mot . de meurtre. Il répétait ce mot de meurtre e t 1·1
ne_ vo~ait pas que c'était un mot de meurtre. Il n'avait pas
pns littéralement cette rédargumentation de la 1 tt
Il • ·t
.
e re.
~ avai pas pns au pied de la lettre cette rédargumentation de la lettre.
Cette parole que 1~ lettre était un instrument de meurtre
et peut-être le seul mstrument de meurtre.
Et que dans la lettre était l'appareil même d 1
mort.
e a
Et comme éc~appé d'un immense danger il considère
ses ancêtres qw ne connaissaient pas la lettre Un
t
de sa grand'mère, oublié quarante ans, lui rem.onte soumo
.
. su mes
dain : J e ne sais pas mes lettres• ou ·. Je n'a.i 1amais
lei#
es, ou : On ne m'a jamais appris mes lettres, disait-elle
un peu honteuse (ou animée de quel secret orgueil) .
car en même temps elle se considérait un peu (et mêm;
beaucoup) comme une curiosité, comme une rar té
~mm~ un être d'un autre temps. (Elle ne croyait p~ si
bien dire. Elle était rudement d'un autre temps) EII
était fort i_nte~gente. Elle voyait bien à quoi elle assistait~
Eli~ voyait bien toute la montée de l'enseignement primaire. Elle, voyait
. . bien que tout le monde allait à l'éCO1e.
- Je n ai 1amais été à l'école, disait-elle. Ou de préférence :

-: On_ne m'a jamais envoyée à l'école. Quelquefois elle
expliquait :

- A cet dge là je travaillais. Ou de préférence :
- A cet dge-là tout le monde travaillait.
Je voudrais bien savoir s'il y a un âge, à présent, où
tout ~e monde travaille ; et à quel âge tout le
d
travaille.
mon e

�200

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle n'avait pas été à l'école, mais elle avait été au
catéchisme.
Elle disait encore :
- On ne savait même pas ce que c'était qu'une école.
Elle disait encore.
- Je ne sais même pas lire les noms des rues.
Et elle disait encore :
- Je ne sais pas lire le journal.

Le journal, la plus grande invention depuis la création
du monde et certainement depuis la création de l'âme,
car il touche, il atteint à la constitution même de l'âme.
Le journal, seconde création. Spirituelle. Ou plutôt
commencement. point d'origine de la décréation. Spiri-

11

i11

"

tuelle.
Point d'origine d'une deuxième création. Ou plutôt
pointd'origined'unedégradation,d'unedéformation,d'une
altération qui constitue réellement le commencement
de la décréation. Au moins de la décréation de la création
éminente, de la création essentielle, de la création centrale,
de la création profonde qui est la création spirituelle.
Et en elle, par elle, des autres. Et ici il faut bien s'entendre.
Je suis convaincu qu'il y a des bons et des mauvais
journaux. Je suis convaincu surtout qu'il y en a des mauvais. Et il y a aussi ceux qui sont bons et mauvais. Dans
des proportions variées. J'admets qu'il y ait tout un
échelonnement. J'admets que nous ferons une table des
valeurs. Eh bien Ice que je dis, c'est que ce n'est pas cette
table des valeurs qui m'intéresse.

I! 1
1 1

NOTE SUR M. DESCARTES

C'

I

201

est e registre même où il se fait , 11
des valeurs.
qu e e est une table
. Je. sui~ convaincu qu'il y a des bons et des mauvais
unpn~és. Et peut-être beaucoup d'entre-deux J
.
convamcu qu'il y a une bonne et une mauvais~ e sws
et peut-être beaucoup d'entre-de
C
,.
presse;
c'est que la bonne
ux. e qu il y a de bon,
ut êt
presse est quelquefois mauvaise et
pe - re souvent • et que 1
.
jamais bonne. C'est' tou·ours lea mauvaise presse n'est
versibilité et de la dé~ d t
mêm~ système de l'irréjours. On ne a
.
. a a io~ contmue. On perd tou1
. ~ gne Jamais. Eh bien! ce que je dis c'est
_es mauvais Journaux font infiniment plus de mal
que
Journaux que comme ma
.
comme
infinitivement plus d
uvlais, la mauvaise presse fait
e ma comme pres~
mauvaise. Et c'est . .
,e que comme
Bergson : une mau;:s e~:né que nous_ rejoignons notre
e I e toute faite est infi .
p1us pernicieuse
comme
toute fait e que comme mauvais
mment.
.d
une I ée fausse toute faite est infi .
e,
comme toute faite que comme f
mment plus fausse
ausse.
(à suivre)

CHARLES PÉGUY

�AMOUR COULEUR DE PARIS

202

203

II
Les ombres peuvent descendre;
La rue et l' dme sont prêtes.

AMOUR COULEUR DE PARIS
I
Tout le meilleur de l'azur,
N'en reste-t-il qu'une cendre -

Mais il faudra que tes yeux
Me regardent de tout près
Pour que ie les reconnaisse.
Il faut te pencher un peu
Maintenant que c'est la nuit;

Soir impalpable -

et des murs ?
Pourtant les vitres encore
Te font des sources de ciel,
Tremblantes, mais non taries;

I"

Du ciel pour une heure encore,
Du bleu qui serre le cœur,
Amour couleur de Paris.
,1

Te pencher sur mon épaule,
Amour couleur de Paris.
JULES ROMAINS

�EXPLICATIONS

EXPLICATIONS

,1
1

Une longue confiance dispense de vieux amis, des collaborateurs fidèles, de s'expliquer encore entre eux sur
les termes et les raisons de leur accord. Mais essaient-ils
de les expliquer au public ? Toute formule appellera
complément, ou bien retouche. Plus je relis le _p~ogramme publié ici-même dans le numéro du 1er JUln,
plus il me semble que l'expression dépasse et fausse un
peu la pensée de l'auteur. Il ne f~udr~itt pas-:-- notre
directeur tout le premier ne voudrait pomt - qu elle ptlt
donner le change sur notre pensée à tous. L'occasion
s'offre ainsi de préciser des réflexions générales que nous
devons retrouver maintes fois sur notre route : Comment
ne pas nous demander, d'abord, si l'cc indépendance » de
l'art a rien à faire avec sa « gratuité »? Et comment,
s'il est question d'alléger «l'exigence de la guerre sur nos
esprits», ne pas nous entendre pour éviter t~ute attitude,
tout essai d'influence où la France pourrait perdre sans
que l'art ait chance d'y rien gagner ?
Tout art n'est pas gratuit, la chose est stlre. Et peut-il
exister même un art littéralement, absolument gratuit ?
On s'entend bien, sans trop de peine, sur l'indépendance
de l'art : une œuvre «y est» ou« n'y est pas»; elle« existe»
ou« n'existe pas»; la tendance que par ailleurs on jugera

la plus fâcheuse n'empêche pas une œuvre d'exister •
et la tendance réputée la plus noble ne fera pas, à elle seule:
qu'une œuvre existe. Pourtant nous ne sommes pas
des êtres sans tendances ; nous sommes fils de la terre.
C'est la vie en nous qui demande à se traduire en art
aussi bien qu'en pensée. L'art insatiable se nourrit de
toute la vie : de toute la vie _extérieure et de toute
la vie intérieure; de tous les spectacles, de toutes les
tendances. Ce n'est pas cela qui dispose, mais c'est
cela seul qui peut proposer. L'art n'est donc pas« indépendant » en ce sens qu'il se nourrirait de lui-même ; il est
1 autonome», c'est-à-dire qu'il a ses lois et ses exigences
propres: rien, en droit, n'est exclus dé l'art· mais aussi
rien n'accède à l'art sans se plier à ses conditions spécifi~ues. Plus la vie est intense, plus elle a de peine à se
plier : trop riche, le spectacle trouble la vision ; trop
forte, la tendance égare l'expression. Mais où l'art est le
plus difficile, c'est là qu'il est le plus grand, le plus beau.
Nul artiste ne commence par jeter sur le monde un
regard préalablement « dépouillé » ; ce serait un regard
terne, indifférent, sans choix. Le regard, qu'un intérêt
oriente et trouble d'abord, ne « se dépouille » que dans
l'acte même de la vision, et pour mieux voir. Une discipline pe:Ut l'y aider : ce n'est pas pour rien que, depuis
la Re~a.issance, on a tant réfléchi sur l'art ; ce n'est pas
pour nen que s'est élaborée la distinction de l'éloquence
et du lyrisme, ni que s'est formée la notion d'une« poésie
pure», ou même la doctrine de« l'art pour l'art». Tout de
même, la poésie ne date pas de Baudelaire ; et l'art ne
date pas de la Renaissance. Si la méthode faisait tout
Flaubert n'aurait pas à se sentir petit devant Homère o~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

2o6

' l

1

1

Cervantès.La« pureté» de l'art adépendu,dépend encore
de partis pris autrement larges. De même qu'une grande
âme, tendant au bonheur, ne le veut pas trouble et précaire, obtenu par chance ou par fraude, pareille~ent le
grand artiste ne veut pas une admiration de conmve~ce
et de complaisance, une rencontre facile - soit par chance,
soit par fraude - avec un faux goût que satisferait tout
rappel de beautés connues, d'émotions déjà classées. Il
veut une puissance honnête, et qui dure. Plus simplement
_ Rivière l'a fort bien dit-« il ne veut rien d'autre que
ce qu'il fait». Il ne louche donc pas à côté, vers des ressources étrangères ; comme il ne supprime rien de ce
que commande son vrai propos. L'exclusive ar~eur du
génie, cette« érosion de l'accidentel» dont parle N1etzsch~,
a plus fait qu'aucune esthétique et plus fait qu'aucune en1
tique pour enseigner aux artistes la p~eté des moyens.
Telle est la sincérité de l'art. La sincérité pure et
simple, la franchise est autre chose ; et chacune· à son
tour fait tort à l'autre, l'artiste devant borner ses aveux,
ses confidences, aux limites de son propos. Or, dans notre
littérature française, qui fut une des plus agissantes,
des plus constamment tendues vers l'action, cette «absc_mce
d'hypocrisie » dont Rivière la loue à bon droit a-t-elle
·p
attendu, pour paraitre, le prétexte d'un art gratm_ ·
Le chrétien qui veut s'humilier tel qu'il est, l'antichréhen
qui s'accepte et s'affirme tel qu'il est, sont hommes fort

il'
I.

Evidences; mais:auxquelles on ne s'ouvre pas vite, quand

à vingt ans, on a reçu d'abord l'empreinte de Flaubert. Il faut

alors quelque travail pour ajuster ses do~~es a~xpréférences les
plus nettement senties, et ne pas humilier Lucien Leuwen ou Le
Lys dans la Vallte devant Maàama Bovary ou Salammbd.

EXPLICATIONS

2f!YJ
tendancieu~ ; et c'est ~eur tendance même qui les porte
~ la franchise. Notre sincérité leur doit beaucoup. Pour
smcèrement se connaître, faudrait-il donc ne tendre à
rien, ne rien vouloir ? N'est-ce pas, encore ici, l'ambition
des conquêtes durables qui se traduit par une horreur des
faux-semblants? -Certes, il n'est pas aisé de se découvrir
soi-même, ni comme individu ni comme peuple, à la lumière
d~ ~ournaise d'une guerre ou d'une révolution. Mais,
ains~ qu~ pour l'art, le résultat vaut bien la peine: où
la sincérité coûte le plus, c'est là, non pas ailleurs, qu'elle
a le plus de prix.

Personne en cette Revue ne traitera de gratuites des
œuvres dont la tendance, tout simplement, lui agrée ; et
le mot « gratuité », sous la plume de Rivière n'avait
certainement qu'un sens tout relatif. J'entre dan; ce sens•
j'accorde que l'art domine avec moins d'effort une matièr;
pe~ riche ou d'avance épurée ; j'accorde (encore qu'on
pwsse le contester) que sa nature propre se révèle surtout
dans ses jeux les plus libres, les plus légers, et que, par
leur exemple, le respect de la forme se maintient, s'affine,
et profite à des travaux plus lourds de vie. La littérature
de paix - j'entends celle de tous les siècles - en cela
nous offre assez de modèles, assez de leçons. D'autres
modèles seront les bienvenus; devons-nous craindre d'en
1?~quer ? - La thèse ici soutenue semblait être : que
l e~gence de la guerre sur les esprits, appelle, pour contrepoids, la re:herche volontaire d'une certaine gratuité.
Or, q~and bien même j'accepterais la thèse, je trouverais
à redire aux considérants.
D'abord, je ne consens point qu' « un des méfaits

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1 1

,1 1

les plus graves de la guerre soit d'avoir préoccupé les
esprits ». Cette guerre qui nous coûte dix-sept cent mille
hommes, qui a mis notre avenir en suspens, et l'y laisse,
a bien fixé, durant cinq ans, toujours sur les mêmes
images, nos sentiments et nos idées ; elle a presque
suspendu, pour tout le reste, le travail intérieur des
esprits. Mais la véritable« préoccupation», ce serait, dans
un même travail continué, l'intervention d'idées étrangères qui la faussent, produisant un désarroi des arguments, des habitudes, des principes et des méthodes. A
ce compte, la grande guerre a « préoccupé • la pensée
française dix fois moins que la longue querelle janséniste,
et, je crois, un peu moins que l'Affaire Dreyfus. Nous
sommes loin d'y avoir pensé positivement dans la mesure
de son importance. Ne risquant pas d'y penser trop,
risquant d'y penser trop peu, nous devons y penser bien.
Et je ne consens donc point davantage que le
«détournement» du génie français, son absorption dans
une tâche, doive s'appeler une déformation 1 . Ce qui
déforme l'esprit, c'est de penser tout ensemble à ce qu'on
fait et à ce qu'on ne fait pas. Plus d'un esprit s'est déformé
sans doute. Ceux qui constamment ont pensé en deçà, au
delà de la guerre, au-dessus, au-dessous, à côté, ne sont
pas les moins prêts à chercher maintenant, dans l'art,
1. Peut être Riviére en veut-il surtout à la • littuature de
guerre ,. Ce que j'en ai lu ne me rend pas glorieux; ce que j'en
ai lu ne me fait pas honte. Même si l'on met à part de beaux livres,
comme ceux de Duhamel, cette littérature apparait monotone,
inégale, bien réduite par tant d'absei:ces; mais plus franche, pl111
simple qu'on ne l'eût attendue ; plus pauvre, non plus impure
que la littuature du temps de paix. Je vois, sur une jachère,
quelques essais de culture; non pas un "aste champ empoisonné.

EXPLICATIONS

• 209
autre chose que l'art M .
ont été tournées d . ais ceux « dont toutes les idées
ans un seul sens
t
mal préparés à ce qu'est
» ne s:. rouvent point
de création : « ne rien se t~ur v~us, Rivière, le travail
n Ir, ne nen voul . d'
ce qu'on fait ».
oir autre que

Je ne consens point ,
l'idée de la guerre soi(:écune P:nsée que domine encore
.
essairement prise
sous ' un
esclavage 1ntellectuel » v · · •
telle pensée, n'étant pl~ :;r!:!::e~t le_ ten:ips où une
1obligation diFecte
de servir peut c
dro'
,
, omme toute autre pensée
it •· Voici le temps où ell '
' c pousser
ob'
e n est plus arr'té
Jet par une pression du dehors t e e sur son
. t .
,
' e ne peut ,
mam enir qu en vertu d'une exi
.
.
sy
qui naîtra d'elle a donc chan d~ence ~térieure ; où ce
ce accroitre « les
d •
naturels de notre inspiration M . ,
pro wts
'
•
•· ais c est aussi I t
e emps de
l expérience véritable •
ne relève pas tant de 1' qw, en ?résence de tels événements
t
a sensation que de la ém .
'
oute chaude. C'est le tem s du té .
m oire encore
ment du témoignage s p
' mo1gnage, non pas seulea vu, mais sur ce qu'ourn ce quoén a vécu et sur ce qu'on
•.
a pens sur ce q •
v01s1nage du fait. Ce temps ·1 ,f
u on pense, au
'il
• i ne aut pas le perdr
qu passera très vite B' tôt
e, parce
légende et de l'hi t . . ien
commencera l'ère de la
s o1re. Penser la
reconstruire avec un
.
guerre, alors, sera la
•
e vraisemblance plus
.
assurée, selon que les tém .
ou mo1ns
ce mot - seront plus o oign~es- au sens où je prends
d"-u moms exacts et co l
1.Wurageons aucun tém .
mp ets. Ne
de distrair
. o1gnage, et ne faisons pas exprès
e aucun témom 1
Car je ne consens pas surt
aient besoin d'être aidée Lout,_que les puissances d'oubli
il n'en coûte pas t t ds. a VIe continue d'elle-même;
an e se remettre à vivre· Vraiment,
.
14

�,1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
210

devant ce bel été, dans les rues ou sur les routes, devant
les femmes qui passent ou les enfants qui jouent, et chez
vous, devant un beau livre retrouvé, vous pensez souvent
à la guerre, sans vous forcer, malgré vous? Pour moi,
j'oublie, mon cher Rivière; vous oubliez; je ne vois personne qui ne soit tenté d'oublier. Car tout agit dans le
sens de l'oubli: pour bien sentir et comprendre ce que la
guerre a changé, ou bien ce qui existait avant elle et toujours mais qu'elle nous a montré sous un éclair soudain,
il faudrait sans cesse creuser sous l'apparence et rétablir
à grand'peine un enchaînement de rapports secrets.
D'un côté, ce qui a le plus de pouvoir sur l'homme : les
sensations, l'action présente, les habitudes. De l'autre, ce
qui n'a nul pouvoir, sinon celui que l'homme veut bien
lui donner : des souvenirs pâlissants, des idées peu mûres
et mal affermies ... Il est superflu d'accourir au secours
du parti le plus fort.
Combien il me plairait de reconnaître, dans les dernières
pages du programme, une réponse anticipée à toutes mes
objections I Loin de se désintéresser des graves problèmes
posés par la guerre, la Nouvelle Revue Française, il est
vrai, promet aux discussions politiques et sociales l'accueil
qu'une revue littéraire aurait plein droit de leur refuser.
Pourtant un malentendu reste à craindre : la guerre, avec
tout ce qui s'y rattache, c'est «problèmes» - pourraiton croire - c'est «discussions», donc politique et journalisme. Le reste est «littérature »; le reste appartient à
l'art; car l'art, c'est le naturel ; et le naturel c'est le
gratuit. - Cela, nul de nous ne saurait le penser. Vous
ne le pensez pas, Rivière. Je me garderais de douter,
même si vous ne m'en aviez rien dit,_de l'accueil que vous

EXPLICATIONS

réservez
à tout e belle œuvre ins iré
2II
'
n entendez point qu'on d
p e par la guerre. Vous
en oute Lee
pas tout mélanger nous f
.
ommun souci de ne
mieux, afin que les 1·
orce donc à nous expliquer
ignes de di f
·
passent exactement par le . t s mc~1on entre les idées
E art
s Jus es pomts
c ons une fois de plus,s1. vousytene .
,
z, une confusion
donttout le passé suffisait à
que cette Revue ne conf drnous ~efendre: on le sait bien
t
on a pomt l'art
I
'
e que les croyances politi ues n'
. avec e civisme,
les opinions littér .
M~
y détemdront point sur
a.Ires. rus gardo
,
averti ne nous prête
. ns qu un lecteur mal
une confusion pi . I .
commune à tous su1· t
re . a différence
.
e s, entre l'art v • t 1,
•
nen à faire avec une diff'
rru e art faux n'a
t
erence entre d
.
endances, entre des sources d'i . _es SUJets, entre des
• pures » ou « impures Il , nsp1rabon esthétiquement
». n y a
. t d
pure que l'art n'ait chaqu f . à pom e source déjà si
.t
e ois la clarïi
.
s1 rouble qu'il ne la cl 'fi O
. 1 er; Dl de source
an e. n reviend
sources éternelles M . 1
ra sans nous aux
,
. rus a source neuve t .
n avons qu'un temps u
.
e qw tarira, nous
et trop loin puisée n'~ r.[ blo1re; et son eau, trop tard
,
ura1 p us les mêmes vertus.
MICHEL ARNAULD

�DIALOGUES DES OMBRES PENDANT LE COMBAT
212

DIALOGU.ES DES OMBRES
PENDANT LE COMBAT
I
SCIPION, TÉRENCE.
É
Puisque la bataille a repris, je pensais
T REN_c~- trouver sur cette roche avancée,
bien, Sc1p1on, vouhs d ceux que le combat fait refluer
contemplant la co ue e
vers nous.
,.
·t t bé depuis
Sc1PION.- C0 mbien crois-tuqu I1en soi om ,
le petit jour ? Je regarde s'écouler ce fleuve, tous ces
TÉRENCE. . .ent
.
eux ouverts ces bouches qui en ,
visages pareils, ces Y .
'
d l'huile battue
ces ennemis mêlés un mstant, comme e
dans de 1' eau, e t qui. dé1· à se séparent en deux courants
bosstiles ...N - Combien sont-ils tombés, crois-tu, en cette
CIPIO .
. h
ui auront un
seule matinée, en ces sept ou huit eures q
and nom dans l'histoire ?
.
)
gr TÉRENCE. -Ah I Scipion, que peut bien vous import;à
.
Craignez-vous
qu'ils ne soient plus nombreux
ill q os
u'en
regard
de
ces
nouvelles
bata
v
q
Numance et
J
· es,yeux
victoires ne paraissent rapetissées ? e v~us. vois c~ 1
bien, . es
d urs et distants que nous vous .conna1ss1ons
.t
assez docile.
. ours où la fortune ne vous paraissai pas.
J SCIPIO.,,
"' - Tu croyais savoir lire en moi, Térence, et

213

tu t'imaginais grand connaisseur d'âI!les, parce que tu
avais placé quelques paroles assez vraisemblables dans la
bouche de tes marionnettes et que tu avais joliment déduit les réflexions d'un valet qui va passer sous les verges.
TÉRENCE. - Hé! Scipion, ce peu que je savais du cœur
humain, vous éprouviez quelque orgueil à le partager.
Il fut un temps où il ne vous déplaisait pas que l'on vous
crût pour quelque chose dans l'invention de mes fables
comiques. Et quand on insinuait que votre affranchi
s'était borné à mettre en vers les idées que vous lui jetiez,
vous protestiez avec un sourire si détaché que les gens
se récriaient sur votre tact, sans croire devoir cesser de
louer votre bel esprit.
Sc1PION. -Ah çà, Grec, oses-tu prétendre que j'aurais
été jaloux de ton écritoire ? Cesse de bourdonner autour
de moi comme une mouche. Regarde les remous de ces
ombres. L'univers chancelle selon que grossit l'un de ces
deux courants et qu'avec lui s'échappe la force d'une des
armées. Que viens-tu me rappeler tes masques?
TÉRENCE. - Vous m'étonnez, Scipion, car je ne croyais
pas que l'odeur d'une .bataille pût ainsi changer votre
appréciation des hommes ; mais je reconnais bien votre
promptitude à ressaisir l'avantage et votre passion de
dominer. Maître... s'il vous plaît que je vous appelle
ainsi, je ne vous marchanderai pas ce titre, bien que vous
le réclainiez soudain avec une âpreté qui, pour des yeux
perspicaces, n'est pas trop bon signe. Voulez-vous que
je vous écoute comme un de vos centurions qui se tient
à trois pas, raidi par la crainte et le respect ? Mais quand
je vous parlerais à genoux, empêcherais-je qu'il y ait eu
des temps où les copistes de mes pièces croyaient vous

�214

Ili

' Ill

,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faire honneur en citant votre nom dans une note marginale? Scipion, Scipion, le jour où l'on n'a plus eu peur
de Carthage et où l'on ne s'est même plus soucié de
Rome, c'est moi qui ai maintenu votre mémoire. Vous
avez marché devant mon cortège de musiciens et de
costumiers, et votre souvenir n'est resté vivant que grâce
à ce doute qui flottait toujours : ne serait-ce pas lui qui a
conçu le Phormion et combiné l'intrigue de l'Eunuque?
ScIPION. - Plutôt mille fois disparaître dans la nuit
totale! Ah I tu as des raffinements dans l'insulte et tu
peux te v;i.nter d'être le seul qui m'ait fait monter aux
yeux des larmes de dépit. Dieu soit loué, je ne suis jamais
tombé si bas, que je sois devenu ton.camarade et que nous
ayons mêlé nos ratures sur un même texte ! Si une seule
syllabe de tes pièces est vraiment de moi, je te le demande
en grâce : rejette-la ou crie dans toutes les oreilles que
j'en suis innocent. Tu me dois cette réparation!
TÉRENCE. - Tout blessant que vous vous efforciez
d'être, j'aime, Scipion,ce langage orgueilleux et je ne puis
réprimer un battement de cœur chaque fois que j'entends
cette voix nette et forte. Et vous le voyez : malgré le
rang que quelques-uns m'ont concédé, je me tiens derrière
vous, déférent et docile ...
ScIPION. - Ah! présomptueux jusque dans ton
humilité! Oublies-tu que, vivant, jamais tu n'as pu soutenir mon regard ?
TÉRENCE. - Oubliez-vous que vos yeux sont éteints,
Scipion, et qu'ils ne forcent plus personne à baisser les
paupières ; tandis qu'il me suffit à moi d'une demidouzaine de bateleurs pour que mes comédies, dans leur
fleur même, toutes riantes et vivantes...

DIALOGUES DES OMBRES PENDANT LE COMBAT

215

ScIPIO~. - Assez! j'ai appris la patience, bien qu'elle
ne me fut pas naturelle. Mais parce que je me délecte
d'un mel~n ~~iculièrement doux, faut-il que je m'intéresse au 1ard1mer et supporte ses commérages ? Tais-toi
et me laisse en paix contempler ce grand spectacle.
TÉRENCE. - Je ne dirai plus rien, puisque ma gratitude
même ne parvient qu'à vous offenser. Regardez tout ce
groupe qui a bondi d'un seul coup dans la mort, des
enfants presque...
ScIPION. - Et qui vont rentrer dans l'obscurité
comme Scipion et Sylla, c'est bien ce que tu veux dire?
dans, les, ténèbres où l'on trouve les fidèles compagnons
et ou sen va toute grandeur qui n'est pas bavarde?
Allons, Grec, tu t'oublies. Je t'ai dit d'évaluer le nombre
de ceux qui tombent. Tiens-toi là et compte. Mon cœur
se serre à la vue d'une bataille aussi disputée.

II
ARNAULD, RACINE.
ARNAULD. - Ils ont pris Fismes et menacent Reims.
Le pays tout entier monte en fumée!
RACINE. - Mon Dieu, que vos colères sont terrifiantes l
«Ils ,ont pris Fismes», dites-vous ? J'entends vos paroles
et n ose les comprendre. Ils ont pris et détruit la ville ?
~RNAULD. - Ahl cœur trop passionné, que le chagrin
saisit ~v:c l'impétuosité de la tempête! Le.s lieux que
vous aimiez ne sont pas encore en péril.
RACINE. - Hélas! ce n'est pas pour ces lieux que je
me désole. Les maisons devenues la proie du feu,:on pourra

�216

LA

NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

les rebâtir; les ombrages détruits repousseront d'euxmêmes; mais à la blessure qui m'est infligée, il n'y a point
de remède!
ARNAULD. - Enfant cher entre tous, quel coup vous
vient frapper dans mes nouvelles ?
RACINE. - Puisque le sacrifice avait été complet,
sans duplicité et sans esprit de retour, pourquoi Dieu
me l'impose-t-il une seconde fois ?
ARNAULD. - De quel sacrifice parlez-vous, et s'il
était réellement accompli dans votre cœur, comment
serait-il à recommencer?
RACINE. - Ah! qui peut se vanter de connaître son
cœur? J'avais déchiré tous les liens qui retenaient le
mien au monde. J'avais brûlé tous ceux de mes vers
qui peignaient la passion avec ces mille excuses qu'invente
une âme complice. Vous vous rappelez m'avoir trouvé un
soir devant les cendres de ma cheminée, dans l'exaltation
d'un bonheur qui me couvrait le visage de larmes. J'ai
cru passer mon âge mfir dans le calme port de la Gr~:e'.
mais maintenant je n'ose plus sonder le passé, tant J a1
peur d'y trouver déjà ce désir inquiet qui vient d'être à
jamais déçu et qui me jette dans l'affreuse amertume
où vous me voyez.
ARNAULD. - Vous calomniez cette égalité d'âme qui
fut le triomphe de vos années vieillissantes.
RACINE. - Savais-je qu'une main trop zélée avait pris
copie de ces vers et que, de cette Alceste que j'avais ~ru
détruire, il subsistait déS scènes entières, dans le gremer
d'une humble inaison - hélas, qui ne sont plus que cendre
à leur tour. Pourquoi Dieu a-t-il exigé cela? Je n'avais
rien écrit de plus puissant ni de plus tendre.

DIALOGUES

DES OMBRES PENDANT LE COMBAT

217

ARNAULD. - Cessez, cessez! Vous allez vous meurtrir
d'horribles blasphèmes! Vous étiez un gibier dont les
chiens ne lâchent plus la piste et qui sent venir l'essoufflement. Toute joie vous était pleine d'épines. Conçoit-on
créature plus misérable et plus déchirée que vous ne
l'étiez alors ? Etait-ce payer trop cher la libération de
votre âme?
RACINE. - Mon âme... ah I qu'allez-vous me faire dire ?
Mon âme était-elle vraiment si précieuse qu'elle valût
un tel sacrifice ?
ARNAULD. - Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-lui J
RACINE. - Qu'importe aujourd'hui que j'aie ou non
triomphé de ma misère ? Les hommes ont maudit mon
affreux courage et c'est au moment où je m'élevais au
niveau des grands cœurs que j'ai perdu ma royauté.
ARNAULD. - Royauté exécrable dont vous-même
vous avez eu peur, quand vous avez découvert qu'elle
avait conduit vos pieds dans le crime et qu'elle vous
avait fait le compagnon d'empoisonneurs! Ah! jour
béni où vous vous êtes lavé de cette lèpre f
RACINE. - Hélas! il ne fallait pas en guérir.

III
VAUVENARGUES, DE SEYTRES.

DE S:!YTRES. - As-tu remarqué ce jeune homme à
peine plus âgé que moi et dont le regard est à la fois si
charmant et triste ? Il a sur la manche un petit galon
de sergent. Pourquoi est-il affligé? Je ne l'étais pas, moi,

�218

LA NOU_VELLE REVUE FRANÇAISE

malgré les terribles souffrances de ce siè~e- de Prague.
N'avait-il point, pour le soutenir, une anutié _comm_e la
nôtre, ou bien est-ce déjà plus cruel de mounr à vmgt
ans qu'à dix-neuf ?
VAUVENARGUES. - N'as-tu pas prêté attention à cette
feuille de papier repliée qu'il tient à la m~n'. toute couver~e
de notes au crayon? Peut-être se sentrut-11 le cœur plem
de choses que jamais plus il ne pourra dire. . .,
DE SEYTRES. - Ah I grand ami, quel chagrm J éprouve
à sa vue· il avait peut-être du génie comme toi.
vAU~NARGUES. - Ou peut-être aurait-il grossi le
nombre des auteurs inutiles et vaniteux. Qu'importe,
puisqu'il a su bien se battre.
.
.
DE SEYTRES. _ Jamais je ne prendrru mon parti de
l'imaginer méchant écrivain. Vois comme il penche sa
tête ensanglantée d'une manière grave et touchante.
VAUVENARGUES. - Nous avons conçu de l'~~ratio~
et même de la tendresse pour de méchants écnvruns. et il
y en a d'admirables q~'il nous ~aut désor~~s haïr. Cela
est dur à concevoir, mrus ne serrut-ce pas qu Il Y a quelque
chose d'encore plus grand que la pensée?•··

IV
HUGO, PÉGUY.
HuGo. - Puisqu'ils ont quitté Laon et qu'il va bien
fallojr qu'ils abandonnent Lille et Vouziers ; puisque la
clarté revient dans nos cœurs, laisse-moi t'avouer, Péguy,
une ombre qui obscurcit un peu ma joie : j~ s~s jalo~~
de toi, mon garçon, jaloux de cette mort qw t unmobili-

DIALOGUES DES OMBRES PENDANT LE COMBAT

219

sant au plus haut que tu aies jamais atteint, colore
d'héroïsme ton œuvre entière.
PÉGUY. - Avouez plutôt, grand-père, vieux malin
- vous permettez que je vous appelle vieux malin, car
vous savez de reste en quelle vénération je vous ai
toujours eu - avouez que ma mort vous contrarie quelque
peu, car personne ne parlera plus de vous comme il m'est
arrivé de le faire. Vous voici de nouveau entre les sacristains de votre église et les roquets qui vous sautent aux
jambes.

HUGO. - Certes, je te regrette, car nous étions du même
sang, et l'amour te faisait discerner des beautés qui passent )
l'intelligence des délicats. Ils me méprisent parce qu'il
m'arrive de ronfler un peu quand je dors et que j'ai des
mains de maçon ... Mais il ne s'agit pas de cela. Oui, mon
ami, je te disais que je suis jaloux de ta mort, car notre
instant suprême donne un sens à toute notre vie. Faire
une bonne mort, tout est là. C'est une de ces injustices
contre lesquelles il est vain de ratiociner. J'avais de mon
mieux préparé la mienne; mais cet enterrement m'a peu
profité ; il ne m'a même pas profité du tout. Toi, au
contraire, tu auras éternellement à la bouche le cri que
tu as poussé en entraînant tes hommes contre les mitrailleuses. Tous tes combats, les meilleurs comme les moins
bons, participeront à la sainteté de cet assaut. Et toutes
tes pensées, même les plus reculées, celles du petit étudiant en Sorbonne ou de l'écolierd'Orléans,serontéclairées
P~ ce soleil de la Marne. Que sont les privilèges de la /
nrussance devant ceux de la mort ? C'est ce que tu as
bien compris, toi, mon petit, et c'est ce qu'à Paris ils
ignoreront toujours.

�220

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PtcuY. - Oui, je me le redis, grand-père, et c'est
assurément une belle pensée à remuer dans la solitude
de son cœur. Mais il faut bien que je vous le confesse :
ce cri qui part de toutes les gorges, maintenant qu'on a
les crocs bien plantés dans leurs chairs et qu'on les fait
reculer pas à pas - vous verrez qu'on va les flanquer
dans la Meuse - ce merveilleux bonheur où les âmes
délivrées tournoient comme des brindilles dans un feu de
la Saint-Jean, eh bien! n'est-ce pas, vous le devinez: il
me fait chagrin tout de même. Un arbre a du moins la
voix de ses feuillages, et je donnerais tout l'éclat que la
mienne a pris dans le passé, pour pouvoir entonner
maintenant le Te Deum. - Il ne faut pas être rosse pour
les confrères, mais enfin il n'y avait que nous deux pour
parler dignement de ces grandes choses.
Huco. - Ceux d'aujourd'hui ont la voix grêle. Je les
trouve un peu nains dans ce déchaînement de Titans.
PÉGUY. - Pour ça, vous y allez un peu fort, vieux
burgrave. Que diable, nous ne sommes plus au temps des
armées de métier. Tous sont partis, je veux dire presque
tous. Ils ont été occupés à autre chose qu'à composer
des poèmes. Vous savez qu'il y .faut du temps et du
silence ; et nous pouvons le dire entre nous : l'inspiration,
c'est une digestion légère, un juste équilibre entre le
travail et le loisir. On n'a pas tout cela facilement dans un
gourbi. Il faut être juste, même envers eux, et leur faire
encore un peu de crédit. Mais s'ils ne se désenrouent pas
quand on sera sur le Rhin ...

(Novembre-décembre 1918)

JEAN SCHLUMBERGER

221

POÈMES
CROISADE

Et voici les Américains
croisés aux couleurs de la terre
qui réveillent l'armée dans son linceul de ciel
Ils ont allié leur âme au fer de leurs canons
et leur or est fondu avec leur soleil neuf
Amis il faut sauver le sépulcre du Christ
Holà/ ho/ du vaisseau
France pays des tombeaux
Et le bateau de chair vive
aborde à l'aimable rive
Ça de la tranchée sépulcrale
ressuscite d'entre tes morts
0 peuple-Christ
mon peuple triste.

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ROMANCE
]' avais mêlé la France aux traits de son visage.
0 ma patrie! si je défaille
pardonne
en somme
vaille que vaille
au long des ans, au long des guerres
n'ai-je été un bon militaire ?
]'ai vu la face endolorie
de mon aimée, de ma patrie
0 grands yeux que remplit
Quelque larme, eau claire
0 lac comble, urne amère.
Vous Français peuple triste adonné au désir
i' ai rejeté la femme qui veillait sur mon cœur
i' avais senti la France au fond de la douceur
dont m'accablaient ses bras
0 peuple jamais las
d'une volupté fine.
Gloriole cocasse discipline
Aujourd'hui, je te soumets
mon regret.

POÈMES

223

GUERRE FATALITÉ DU MODERNE
Guerre intrusion de l'âme
La matière est bousculée par l'âme
L'âme brandit son corps contre le fer.
]'ai vu le royaume des hommes entre la mer du nord
et les montagnes centrales.
La force des peuples coulait par toutes les routes.
Là les hordes des mâles se sont exilées.
Il en est toujours qui se rejettent hors des villes.
Ces années-ci beaucoup encore se sont arrachées à la
soumission de la jouissance.
Ils sont venus par les mers tachées d'huile et ils poussent
leurs troupes à travers les décombres de ce continent.
Ce sont les hommes de main, les exécuteurs de la vie.
Leur chant triste et forcené se lève.
Dans cette aire où nous nous tenons tout a été abattu.
Nos canons ont nié un horizon de maisons.
D'abord nous avons enfoncé les toits dans les murs,
l'illusion des portes a été souf fiée et le ciel a dilaté les
fenêtres dans une dérision.
La colère des obus a fait éclat chez les épiciers et la
honteuse obésité des édredons crève par les brèches.

�POÈMES
224

225

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ces maisons avaient assez duré. Les bdtisses maçonnées sans amour ont été aplaties.
Des hommes sont restés debout parmi les gravats avec
leurs canons ardents à interroger le ciel.
Ces étranges chantiers $'étendent aux portes de la cité
d'Europe.
On trébuche dans la ferraille.
La terre dans ses remous roule les cadavres parce qu'ils
ne sont pas voués au repos et que la mort n'est pas une fin.
Dans les coins les saisons mordent hâtivement aux
trophées.
0 force de l'homme dans l'espace épuré.

La force exaspérée imprime un monstrueux vestige.
Le corps du fer pèse et la courbe de la terre plie.
Je vous annonce la venue du royaume humain.
Sous nos pieds la terre s'émacie comme le corps oublié
dans la méditation.
Il se confirme que la tenace usurpation de l'homme sur
les anciens règnes approche de son triomphe.
Les pierres, les plantes et les bêtes sombrent dans
le déluge humain.
La poussière se fait chair et ne veut pas retourner en
poussière.
De gros os de fer s'implantent dans le ciment impourrissable.
PIERRE DRIEU LA ROCHELLE

Sous le ventre de nos armées qui rampe vite sur dix
millions de roues, les villes de plâtre tombent en poudre.
Nous traînons parmi nos rangs d'étonnants équipages.
La terre s'use sous notre foulement métallique.
D'un ongle de fer nous faisons sauter la pellicule
d'humus.
Les végétations se corrodent, la craie s'aigrit, les ch~nes
sont des échardes.
Les routes s'effritent sous les infinis monômes râpeux.
Le pneu coriace et verruqueux échine la côte.
Le fieuve de stérilité déborde et les pistes ravageusos
effrangent la motte de la campagne.
Bottes et sabots roulent chaudement et la roue ch&lt;&gt;ie
inépuisablement.
15

�NUIT A CHATEAUROUX

226

NUIT A CHATEAUROUX
De Melun je filai sur Provins. Dans le périmètre du
Grand Quartier Général, il n'y a pas de troupes ni ~e
convois étrangers. Les routes qui partent en éventail
de Foch ou de Pétain, sont pures, pendant quarante kilomètres, de toute autre race que la. française, et Provins
était ainsi ·au centre de la seule de nos provinces reconnaissables. Tout un après-midi je fus dans une guerre soudain française. Quel repos ! J'étais un interprète qui
revient dans son vrai pays. J'étais un interprète dont l'amie
étrangère parle soudain la langue. Je n'avais plus à préparer en moi, d'une traînée lointai_ne de po~sière, d'un_e
foule encore indistincte, la traduction qm m en donnera.1t
au passage une automobile américaine, un bat~llon po~tugais. Pour la première fois tous les saluts que Je receva.1s
étaient les mêmes que les miens. Au lieu des corps opaques
en Europe _ Siamois, Indous, - qui me renvoyaient
rudement mes regards, des artilleurs français, la capote
entr'ouverte, des fantassins, sous un sac dont je connaissais les moindres objets, l'épaisseur des moindres vêtements tous ces gens pour moi transparents, et à travers lesquels ~ l'auto allait vite -je pou:7ais au besoin. suivre le
paysage. Je ne voyais plus le visage composite de_ la
guerre, mais ses traits nets et simples, et elle ressembla.1t à

la paix.

227

C'était l'après-midi. L'auto donnait dans l'épaisse
chaleur
la buée que font les hommes dans le froid. C',et at·t
.uill
J et, où l'ombre est chaude comme une couverture.
Pas de vent. Autour du soleil naissait parfois, pour disparaître, une fumée... comme si le soleil soudain filait
comme si on rabaissait le soleil. C'était l'été un été
sans instinct, sans réflexe ; il fallait au moins de; oiseaux
pour remuer les feuilles, des poissons pour rider l'eau au
moins un~ jeune fille nue pour rider le cœur; et il n'y ;ut,
dans ces villages et ces forêts, qu'une nymphe de plâtre. Les
bicyclistes n'évitaient notre roue qu'à fa seconde juste où
nous étions sur eux; le chien étendu en travers dela route
la ~ête vers l'accotement, se contentait de ramener sa queue:
pws de fermer les yeux par peur de la poussière. Dans tant
de solitude, la voiture devait se frayer un chemin en touchant vraiment chaque être, comme dans une foule.
No~s de coulommiers et de brie, abreuvés de vouvray,
les piétons aujourd'hui ne se garaient que contre la mort,
chacun avec le geste de défense qu'a son âge, les enfants
se protégeant la joue de leur bras, les femmes rougissant,
et ils attendaient de l'auto une gifle, une caresse. A ma
ga~che, l'attaché militaire serbe peu à peu s'assoupissait,
pws, au moment où il fermait les yeux, piquait du nez,
relevait la tête en se tâtant et ne se garait du sommeil lui
qu'après l'avoir heurté. Tout ce que j'inventais pour le' dis~
traire était de tendre le doigt vers les châteaux blancs dans
la verdure. Alors, il regardait et disait oui. Pas un qui lui ait
fait dire non, qui ait été vert dans des arbres blancs, violet
dans des arbres noirs. Des ramiers volaient, mais perpendiculairement aux routes, et plus lourds sur ces chemins
volants que n'empruntent point les télégrammes ... L'at-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ul château argenté
, ·t Pas un se
. .
taché serbe approu~ ai .. .
h fleur bavard conduisait
s Le c au
dans des arbres rouge . ..
·1
pouvait non plus, car
i et i ne
.
la tête tournée vers mol'. 1 s tournants ou les caniveaux
. d' ·t rassuré ire e
.è
.' . ,.
·ét ·t d'un pneu arn re,
]·•affectais e re
.
Parfois 11 s mqui ai
sur mon visage...
hi
de tout le corps hors
us penc ons
et tous quatre nous no
·tre comme quatre pou.
rtée sans mai •
•
ll
de la voiture empo
1· he à 1· e ne sais que e
ait sans re ac
.
pées... Le planton pomp_
us faisions eau ... De sa main
si no
alli s droit vers l'ouest,
Pompe, affolé comme
d car nous
on
droite, à bras ten u,
. ge cherchant surtout
· tait sur son visa '
l'attaché serbe proJe
t t·t cercle d'ombre...
.
d
eux un tou pe i
.
à couvnr un e ses y . '
urs de l'an dernier, rouillés
ourries par l'hiver;
Je lui montrais les topmambo
il de betteraves, P
les s os
.
1 Serbes aussi lâches
Par l'automne,
• ·
croyais pas es
il approuvait: Je ne
. t.
·nage où la fontaine est
.
Puis vin ce vi
devant les saisons...
t une vieille femme y
,
nymphe nue, e
surmontée d une
.
auve des bas, tout 1e
t
e chemise m
•
lavait un bonne , un
d
phe avec de grandes
h des draps e nym
.
linge de la nymp e,
fi de défense contre avion,
initiales. Puis parut le poste xe ·ne davantage autour de
et le potager s'étalait chaque semtai obile où les observaPuis le pos e m
,
la tour de planches...
d lanter et dorment, les
,
la ressource e P
'
.
-u ·
teurs n ont pas
,.
re ardent plus le ciel... 1.uais
yeux fermés dès qu i~s ~~hor!on fut crénelé de tours et
soudain la terre fléchit,
. ·rent leur étui vide
t chauffeur ceigm
de dômes, planton e .
·tr leurs bérets, coiffèrent
de revolver, y firent disp~ait es . les autos qui allaient
mme des avia eur '
.
leur casque co
. • t un vrai. refi et d'or, contenaient . un
sur Paris laissaien
d Q arti·er c'était Provins.
'ét ·t le Gran u
'
képi de général; c ai
Nous étions à la fin de ce
Il fallut s'arrêter aux portes.

228

NUIT A CHATEAUROUX

229

mois où un lieutenant italien avait pu conduire, de Modane au front de l'Aisne, Lina Pellegrini déguisée en
matelot. Il avait remarqué que les marins, on ne saura
jamais pourquoi, pouvaient sans qu'on leur demandât
aucun permis aller jusqu'aux tranchées et, dans les tranchées, jusqu'aux sapes. Une heure Lina avec ses jumelles de
théâtre regarda la guerre, vit seulement une musaraigne,
frémit, grimpa en criant sur le parapet car un rat passait ;
et conduite au colonel, éclata de rire en montrant ses dents
qui la dénonçaient plus que n'eût fait chez d'autres la
poitrine. Elle avoua qu'elle n'était pas matelot, retira
ses mains de ses poches, laissa tomber ses cheveux,
mit un corset - reprit toutes les habitudes qu'on a
sur la terre et pas sur la mer - n'affecta plus de marcher
en écartant les genoux comme si elle sentait le globe rouler,
et fut reconduite en Italie - la plus belle Italienne ! avec un papier du Quartier Général qui la disait indésirable. Des officiers, disciplinés, se la passaient dans les
gares régulatrices, sans donc la vouloir, mais en la caressant - et l'itinéraire capricieux de son voyage, les cinq
villes, Modane, Bourg, Chalon-sur-Saône, Troyes et
Provins, où l'on ne sait distinguer entre une Bolonaise et
un marin, - d'ailleurs, tout est logique, les cinq villes les
plus éloignées de la mer, - fut désormais semé de postes
et de plantons. La voiture dut suivre un dédale à angles
droits marqués de ces flèches tirées du carquois des gendarmes, qui ne saluaient qu'âprès nous avoir inspectés et
reconnus semblables à eux-mêmes ...
Provins d'ailleurs semblait une ville folle. Au bruit de
notre moteur, chefs et soldats se dissimulaient dans les
portes cochères, ou cachaient de leur main sur eux, comme

�230

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vénus surprise, je ne sais quel insigne ou quel trait défendu, mais pas à la même place de leur c~rps, et po~
chacun cette étrange pudeur changeait d'ob1et. Le soleil
était ardent, et je vis pourtant deux colonels relever leur
col et le maintenir avec force. Les sous-intendants répondaient à notre salut d'un bras court et sans élan,
comme pour contenir des cartes cachées dans leurs manchettes. Les ordonnances couraient avec des dolmans et
des pantalons, ainsi qu'au rugby les managei:5 quai:d ~
joueur a déchiré son maillot ou sa culotte. Mais ce n était
point que le Grand Quartier eût dai:s un eff?rt craqué s~
casaque, point que chaque officier d état-m~Jor e~t senti
soudain combien artificielle est la mode qui consiste à se
couvrir, combien parfois au-dessous de ses vêtements l'~n
est dans l'état-major, petit et nu. Ce n'était pas pour faire
de~ mannequins, tromper l'ennemi, et laisser r~pp~rt~r
à l'Allemagne atterrée par l'avion qui chaque matmfais_ait
sa visite qu'au lieu de douze cents, ils étaient deux mille
officiers, maintenant, occupés malicieusement, sur les
bords de la Voulzie, à lui vouloir du mal. C'était que le
général Anthoine arrivait, et qu'il interdisait, dans so~
premier ordre du jour, sous peine d'exclusion, d'envoi
au front, de mort, les cols rabattus, les pantalons relevés,
les manteaux àmartingale. Des commandants de chasseurs
à pied qui n'avaient pas le passepoil jaune réglementaire
restaient immobiles à leur table, comme en des habits que le
moindre mouvement découdrait à toutes les coutures. Au
risque d'être dégradés, les chefs d'escadrons s'entassaient
dans le train de quatre heures pour aller rechercher dans
leur vieille cantine de Paris un col en celluloïd et leur vieux
képi rouge, car le général avait ordonné le képi rouge à

NUIT A CHATEAUROUX

231

partir de midi, et l'avion allemand à midi avait pu voir
Provins subitement fleuri de toutes ses roses. Les aspirants de hussards, dont les brandebourgs sont tressés des
cheveux de leur bien-aimée, les prétendaient à haute voix,
ingrate excuse, tressés en cheveux de Chinoise. Par les
fenêtres, on voyait les tailleurs couper d'un seul coup de
ciseaux les rebords des pantalons. Le général Anthoine
arrivait ; les caoutchoucs privés de martingale flottaient
autour des maigres généraux ; dans les manches des
médecins-majors remontaient les beaux mouchoirs
de soie comme dans les manches des jeunes filles, ces
longs épis barbus qu'on y glisse l'été. Seul le colonel Carrie
allait à son bureau le front serein, avec des souliers poulaine vernis, étreints par des guêtres patte d'oie bleues à
bandes carmin, avec une culotte kaki passepoil vert,
avec un dolman noir à col rouge, écusson mauve, et
à gigantesques crevés bleus garnis de trente boutons
d'or, avec un fez, un manteau couleur grenade rejeté sur
l'épaule et doublé de crème; et il souriait, et il marchait
au milieu de la chaussée; et ce n'était pas qu'il fût le
plus brave; c'était que sa tenue était réglementaire.
Ainsi se passa ma soirée... dans les transes. J'avais
un col rabattu, les sentinelles me rendaient les honneurs avec pitié. J'évitais les cours intérieures, les
façades. Je remis mes ordres par les fenêtres qui donnaient sur les routes, sur la campagne. Mes renseignements
sur les canons portés et les fourrages américains, je les
pris par-dessus des barrières, disparaissant au moindre
bruit, comme un espion. A la direction de l'infanterie,
centre du Grand Quartier, je pénétrai, malgré la canicule,
en manteau, les autres officiers à cols rabattus m'imitaient,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
232
et l'on approche avec moins de précautions du pôle. Sur le
fauteuil à pivot de Joffre, où Joffre parvenait à ne jamais
tourner et, quel que fût le visiteur, parlait devant lui,
dans la glace, et parfois rudement, à un brave reflet de
Joffre, le général Anthoine tournait déjà à toute allure,
comme une loterie, et celui de nous qui le gagnait n'était
pas fier. Puis il sortit, pour faire museler les chiens civils,·
et je regagnai le co.iffeur en m'abritant tous les quinze
pas dans une porte comme à Paris les jours de raids.
Enfin le soir tomba, et nous nous retrouvions dans les
tonnelles, au bord de la Fausse Voulzie. La journée de
bureau close, tous les officiers venaient se mettre au frais
dans les grands fossés de Provins, au frais et au repos, dans
les plus larges tranchées de France, les plus tranquilles. La
Fausse Voulzie dévalait et l'on entendait un murmure là
où elle se heurtait à la vraie Voulzie. L'hôtelier plongeait
dans la rivière les bouteilles de Graves gris. Pierrefeu,
près de moi, rédigeait le communiqué, mais pour la première fois depuis mars tout sur le front était calme, et,
de tant de téléphones, un seul prévoyait pour la nuit du
travail : une reconnaissance commandée par le lieutenant Michel... Ainsi nous savions le nom du seul officier
qui fût en guerre aujourd'hui... Ainsi, seul, de tant
d'armées, Michel avait aujourd'hui avancé son dîner,
renoncé à sa manille ; lui seul, assoiffé de vengeance,
d'une main qui jamais ne caresserait plus, ouvrait l'étui
de son revolver, mettait la crosse à nu, la caressait;
lui seul, une minute avant le coucher du soleil, impatient
de son dernier jour, fermait les yeux une minute pour
n'avoir désormais à regarder que dans la nuit ; lui
seul, Michel, auquel son colonel enfin a parlé douce-

NUIT A CHATEAUROUX

233
ment et comme si ce nom était un prénom, voit sa
montre arrêtée, frémit, hâtivement la remonte, à
1?esur~ reprenant courage ; on lui remet un petit dictionnaire de poche, on lui apprend trois, quatre mots
allemands comme à ceux qui jadis allaient vraiment
en Allemagne; h,ii seul, toute la nuit, va se pencher
doucement, doucement, sur la tranchée allemande la
tête la première, la bouche ouverte, comme pour bo;e à
un gué... Mais Pierrefeu refuse de donner à la France le
nom de celui auquel le général vient de remettre avec
mille recommandations, comme si c'était le fl~beau
de la guerre - attention, qu'il ne la casse pas, qu'il ne la
casse surtout pas 1 - la meilleure lampe électrique de la
brigade ...
*

**
Le lendemain, à cinq heures, je compris pourquoi le
colonel directeur de l'infanterie, pendant tout le dîner
prévenant, m'avait soudain demandé à voix basse si
j'aimais Falconnet, m'approuvant à voix haute de l'aimer
puis à voix haute si j'aimais Natoire, me blâmant
voix basse de le haïr. Je compris pourquoi il les défend~t et louait comme s'ils formaient un couple inséparable,
déjouant les tentatives où j'essayais d'unir Falconnet à
Fragonard, et Natoire à Houdon. Son planton vint
demander si j'emporterais à Limoges, où était sa femme,
deux objets détournés de Paris par crainte des obus, mais
que le général Anthoine ne tolérerait certes plus dans son
bureau, une petite Délie de Falconnet, la Découverte de
Moïse enfant, par Natoire, et il parut lui-même bientôt,
portant l'un de la main droite, l'autre de la gauche, et il

à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
234
venait vers moi, raide comme un I, me prouvant que
tous deux du moins avaient même poids. Il tint, pour
me convaincre, à déplier le Moïse, enroulé dans des
cartes de fronts qui ne servaient plus, et justement orientales, Dardanelles, Basse-Serbie, il l'ajustait dans le
matin, changeant de hauteur et de place, quand. se
dérobait le gouffre de lumière qu'il voulait aveugler·avec
un Natoire. Nous étions à l'heure exacte où fut sauvé
Moïse, on comparait la Voulzie au Nil, on voyait que
Natoire utilisait pour son aurore un vieux coucher de
soleil. Puis je partis, tenant sur mes genoux la petite
Délie, ainsi qu'un enfant rapporte de la ville un bocal de
poissons rouges, prenant toute la journée la France de
biais, et gardant sur nos voitures, nos uniformes, les mêmes
écharpes transversales d'ombre et d'éclat, jockeys fidèles.
Or, le soir même, j'étais étendu dans un lit, à l'hôpital
de Châteauroux, avec des ballons de glace sur le ventre,
et l'on craignait une appendicite aiguë. J'étais dans une
chambre à deux lits, peinte en blanc, près d'un adjudant
blessé qui s'occupait à tuer les innombrables mouches
avec une orange en caoutchouc. Souvent, et sans qu'on
pt1t le prévoir, car la salle était arrondie aux angles, l'orange
partait par la fenêtre dans la rue, et toujours, sans qu'il
rut besoin de sonner ou de crier, elle revenait, parfois au
bout de quelques secondes à peine, parfois d'un long moment. Parfois une main qu'on voyait la posait sur le
rebord, main tantôt grande, tantôt petite et comme d'un
être plus ou moins lointain, et la balle venait à nous en
roulant. Vers quatre heures, à la sortie du pensionnat,
revinrent par des mains égales, des cerises, des fleurs, des
journaux. Puii l'infirmière-major entra prendre mon

NUIT A CHATEAUROUX

235
nom; son dernier poste avait été Cognac, garnison des
Tchéco-Slovaques :
- Nasdar ! dit-elle en entrant.
- Sdar I répondit mon voisin.
Et tous dans l'hôpital étaient ainsi dressés : c'est le salut
des généraux et des soldats tchéco-slovaques ... Elle me fit
épeler ~on nom comme on l'ordonne aux aphasiques, dire
ma nrussance, comme aux alcooliques, mon âge, comme
à ceux qui vont périr de vieillesse, me rassura et disparut.
- Dobra notché, cria-t-elle de la porte, car elle avait
habité Hyères, garnison des Serbes, qui se souhaitent ainsi
bonne nuit.
- Tché, cria mon voisin.
... Ainsi j'étais dans Châteauroux, où je fus interne
sept ~set où jamais je n'étais revenu depuis les prix de
rhétonque. Mon dernier soir dans cette ville, j'étais coiffé
de neuf couronnes. Or... la fenêtre, aujourd'hui, donnait
sur le Jardin public, sur les faubourgs et les prairies de
l'Indre, comme autrefois celle de mon dortoir, et de Châteauroux, depuis dix-huit ans inconnu, je reconnaissais
chaque bruit : ce glissement que je croyais de la rivière
lointaine et qui était d'un petit canal tout proche; cet
ébranlement, le même, quand passait le train, car j'étais
de nouveau parallèle à la ligne Paris-Montauban · ces ·
batto~rs là-bas qui battaient autour de ce qu~ je
cr~ya.1~ un étang et qui était, je le comprenais ce soir, la
~!rée heureuse; mes a.Inis qui maintenant peuplaient la
ville faisaient juste, juste le même bruit que leurs pères ;
ces écoles de clairons, qui s'exerçaient dans le silence du
crépuscule, pour entendre l'écho de leurs fautes; ce froissement dont je n'ai jamais trouvé la cause, comme une lutte

�NUIT A CHATEAUROUX

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de grandes herbes, même l'hiver; cette voix d'enfant,
du même enfant; et cette auto, et pourtant alors il
n'était pas d'autos; et ce ronflement d'avion en retard;
et tous ces bruits du soir résonnaient en moi plus encore,
me faisaient mal, puisque j'avais grandi, grossi, puisque
j'étais plus près d'eux d'un centimètre, j'étouffais dans
cette gaine trop étroite ; et jusqu'au pas, jusqu'aux
murmures des balayeurs soudanais dans l'escalier étaient
pour moi un souvenir aigu, tant le son de cette ville était
resté le même.
On frappa. La porte était un simple battant sans serrure.
Par en haut, nous apercevions les cheveux, par en bas les
pieds des passants. - Voici le docteur, voici l'économe,
disait mon voisin en voyant les souliers. Il reconnaissait
aussi les nations. Parfois ces pieds étaient de face, c'est
qu'on allait entrer. Seule l'infirmière qui apportait le
dîner entrait à reculons, à cause du plateau, appuyant
du dos contre la porte.
- Voici un Américain, dit mon voisin.
Un Américain en effet venait à mon lit. Comme on
découvre parfois, en Amérique, au fond d'une coque
étrange, une châtaigne semblable aux nôtres, au fond
du mot qu'il prononça, je reconnus mon nom, et il me
tendit une lettre :
- Je vois votre nom sur la feuille d'entrée, disait la
lettre. Etes-vous l'ancien élève de la pension Kissling,
à Munich? Je suis Pavel Dolgorouki.
Pavel Dolgorouki t Mon meilleur ami pendant mes
années de Munich. Nous nous étions rencontrés à la gare
même, nous heurtant de face, venus l'un vers l'autre
de Moscou et de Paris sur le même axe étroit... Sa

2 37

valise était égarée, et toute la première semaine de notre
~tié,_ il_ porta mes vêtements du dimanche... Déjà
l Améncam, voyant ma joie, dégrafait comme une
n?,ur~~e son sein gauche et en dégageait un stylo...
J ecnvis donc au-dessous des deux lignes, avec la même
encre, et ma phrase en paraissait une traduction :
- Viens vite. Je ne peux bouger. Depuis seize ans sans
nouvelles de toi, car tu n'as jamais répondu à ma carte de
Besançon... quelle joie de te voir t
L'adju~ant mon voisin m'expliqua l'Amérique. Elle est
le contra1re de la France. L'hôpital avait des infirmières
jusqu'à minuit : l'annexe américaine des infirmiers · à
partir de minuit, des infirmiers: l'annexe, des in:firmiè;es.
On s'y reposait le samedi et les hommes s'y promenaient
tout nus,_ leur serviette à toilette autour du cou. On y
demand~t. aux entra~ts, non point, comme aux Français,
au cas ou ils mourraient, le nom de celui qu'ils aiment le
pl~~• mais le nom de celui qu'ils aiment le moins, pour
qu Il pftt avec sang-froid prévenir tous les autres.
Pavel Dolgorouki à seize ans I Je revoyais, toute ronde
et comme si ell_e était seule, sa tête... L'impression que
donne une main blanche sortant du vêtement, chez lui sa
tête la donnait. Toujours d'ailleurs il tournait cette têtevers
ce qu'il y avait de clarté dans la pièce ou dans le jardin,
vers la lampe ou vers le soleil, d'un mouvement lent et
sincère, comme s'il arrivait à une vérité et non à la lumière ; s'il avait parfois à choisir entre deux lampes, deux
rayons, on pouvait être sûr, quand il s'installait sous l'un
d'eux, ~u~ celui-là était le plus fort ; je ne vois son visage
q~e m1r01tant et de plusieurs couleurs ; grâce à lui il
n est pas une nuance du jaune au rouge que je n'aie vue

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

1

sur des joues heureuses, car dans notre barque du Stembergersee, j'ai suivi sur les siennes à peu près cent couchers de soleil; toujours sous une projection de lune,
d'allumette; dans l'ombre il se taisait, attendant un bec
de gaz pour me répondre; souvent, de sa main droite, il
battait un peu la clarté devant ses yeux, comme on
essaye un bain...
L'Américain revenait et me tendait la feuille.
- Cher Jean, disait Pavel, quelle malchance! Je ne
pourrai te voir. J'ai la jambe en mauvais état ; on m'embarque demain à six heures pour Bourges, où l'on m'opère.
Mais écris-moi, écrivons-nous, je te réponds ...
Pavel avait de grands cheveux blonds qu'il gommait,
et il semblait toujours, au bal ou au réfectoire, arriver
d'une plongée. A chaque instant il secouait la tête, habitude du temps où ses cheveux étaient bouclés, mais
c'était ses yeux seulement qu'il secouait, et un peu ses
lèvres ourlées, et un tout petit peu son nez ... relevé à
peine. Ses jambes? il les croisait sans cesse et frappait
son genou pour en contrôler le réflexe; jamais la jambe
ne remuait; il n'y avait aucun réflexe en Pavel; il ne
fermait pas les yeux si on le menaçait subitement du
poing; il ne s'écartait pas si on feignait de lui lancer une
pierre; il avait passé son enfance dans un palais, admiré
de tous, et y avait pris la confiance d'un chat couché
dans la vitrine d'un magasin; il ne courait pas en voyant
un accident; il n'avait aucune pitié en voyant un pauvre,
de haine en voyant un lâche, et quand ses amis aux
trains partaient pour toujours, il les saluait par des gambades, comme s'ils arrivaient, tout triste...
Neuf heures avaient sonné ; la lune se levait, et tout ce

NUIT A CHATEAUROUX

2 39

qu'il Y a d'amoureux et de modeste !lur terre, tout ce
qu'écrivit sur le Berry, d'une encre invisible, le jour, la
nostalgie ou la candeur : le cours de l'Indre trompeuse,
les bassins ovales du château Raoul, éclatantes voyelles,
à sa lumière devenait soudain visible. L'adjudant déjà
dormait. Pour qu'il ne fût point dérangé, je fis éteindre
les lampes, à part celle de mon lit, et apporter un paravent.
C'était le paravent dont on sépare d'habitude, quand
l'agonie approche, le malade mourant de son voisin. Sur
une face, il était vert avec des oiseaux japonais ; de
l'autre, jaune sans dessin... J'imagine qu'on place les
oiseaux du côté du mourant... et j'écrivis à Pavel...
Mon cher Pavel,
C'est cela, bavardons toute la nuit par lettres. J'ai
déjà fait cela tout le jour, au Mont des Oiseaux, avec mon
voisin de lit, qui était sourd tout à fait. Nous voilà devenus - sale guerre! - sourds ou invisibles. Mais te
rappelles-tu qu'à la pension Kissling nous passions le
cours de botanique, face à face, à nous écrire? En ouvrant
les enveloppes, nous nous collions les doigts à la gomme
toute fraîche. Tu me demandais, par le langage des muets,
l'orthographe des mots français que tu connaissais mal,
avec le signe de détresse quand c'était un nom propre, et
je savais toujours cinq ou six mots de ta lettre (le mot
•parages» et le mot «œdème »entre autres, que tut'obstinais à employer) avant de la recevoir. Je t'avertis que tu
commets toujours la même faute sur mon nom. II se termine par un x et non par un double z... Te rappelles-tu
aussi les lettres que nous nous adressions et que nous allions déposer tout exprès, à la grande poste, pour l'expé-

�240

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rience, dans la boîte de l'étranger. Elles nous revenaient
toujours par la distribution du soir, glissées sous notre
porte, à nos pieds, plus infaillib~es ~u•~ boomer~g, et
ue 1· arnais le postier mumcho1s ait eu soudain cet
sans q
b" t ê ·
écl ·r qui rend exotique une ville à son ha itan m me,
av: je ne sais quoi pourtant de leur séjour de quelques
heures parmi ces lettres en route pour Melbourne, pour
l'Ouganda surtout et les colonies allemandes, pour Samoa.
Tu as presque la même éen·ture •, un peu plus grosse.
t et tu mets des ~ sur ton •double n comme s1
cependan,
tu revenais d'Espagne ou du moyen age.
.
Mon infirmière va dans ce que tu appel~1s tes
. donne ce mot. Comment es-tu . As-tu
parages. J e lw
d'
changé? Pourquoi m'as-tu laissé partir sans me ire
adieu?
Mon cher Jean,
T . tu n'as pas changé. Toujours tu me fais des
re r:~hes. Tu oublies que tu t'amusais~~; _don~er de
fa~sses orthographes et que par tes conse~s l ai écnt pend t di ans le mot russe avec un c. Maintenant encore
. an
\
difficilement de mettre une cédille sous l's.
Je me rte iens iles un doublez est un x russe. Pour l'affaire
Ceque uappe
11 d t
revenu la ve1 e e on
d es adieux, apprends que je. suis
h
Yourf Je suis resté
dé art en cachette, de Garmisc , avec
.
p ~nne heure sous ta fenêtre, je n'ai pas osé mont~
une d è e Kissling Moi 1· 'aurais deviné que mon meilà cause up r
·
t il
. ét ·t dans la rue avec un chien lapon, don
le~ anut 't ail gueule par ~rainte des aboiements, chaque
main enai a
,
•
d
f0 is que de ton rez-de-chaussée, du café Stéfan1e, un es
.
peintres polonais sortait,
craquant des allumettes pour

NUIT A CHATEAUROUX

son dernier cigare. Yourf détestait les allumettes. J'ai
repris le train de deux heures pour Schliersee; nous
sommes arrivés sur la montagne juste pour le lever du
soleil, et Dieu sait, en le voyant paraître, ce qu'a pu
aboyer Yourf. Je n'ai pas trop changé; toi sûrement pas,
je te vois trop bien encore. Parles-tu toujours en écartant des deux mains l'échancrure de ton gilet, comme
notre sainte de la Theatinerkirche qui s'ouvre ainsi la
poitrine et montre tout son cœur. On ne voyait d'ailleurs
le tien qu'à moitié. A la grande poste justement, quand
tu avançais à petits pas vers le guichet des lettres
restantes, pris entre le groom des Quatre-Saisons et une
vendeuse de Wertheim amie des seconds ténors, tu devenais soudain irascible, tu m'éloignais ... Un vrai œdèmel ...
Ou bien le dimanche, quand il pleuvait sur la Bavière
et qu'assis à ta fenêtre nous passions la journée, avec
une jumelle et un chronomètre, à chercher celui des
tramways circulaires qui faisait le plus vite le tour de
Munich, tu me dictais les numéros et les temps d'un
langage si dur que j'avais envie de mettre des cédilles
sous chaque chiffre. Je pensais que tu serais un grand
ministre et je t'espionnais d'après la Vie de Gladstone
enfant volée au père Kissling. Mais jamais tu ne faisais
les choses comme Gladstone. Tu ne préférais pas l'encre
rouge et le papier oignon. Tu ne te fâchais pas avec ta
fiancée au sujet des pois de senteur. Glasdtone aimait
scier les bftches, abattre les arbres ; je te promenai
dans les bois de Lockharn, sans résultat. Gladstone
aimait la liberté, tu étais un tyran, tu m'éloignais
à ton gré de la Spatenbraü pour me traîner au
Luitpold, sans voir que c'était m'éloigner de Fanny,
16

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que j'aimais, pour me donner à Mitzi.. . Pauvre
Mitzil.,.
Ton infirmière repart. A tout à l'heure.
Mon cher Pavel,
Te rappelles-tu comme je t'enviais, à chaque fête, de
partir pour Lucerne? Tu rapportais d'ailleurs de la Suisse
tout ce que les autres rapportent de la mer, des coquillages, des étoiles sèches, des bérets de marin, et une fois
une perle vraie pour ma cravate. Te rappelles-tu, pendant
la guerre japonaise, quand tu restas trois mois sans recevoir d'argent de poche ni de lettres, et que tu écrivis un
programme des dix grandes aventures de ta vie, racontant chacune pour dix sous et la vendant écrite pour un
mark? J'achetai « Premier Aiguillage », où ta nourrice te
perd à la gare de Berlin et où tu es retrouvé sous la
locomotive, criant à cause de la chaleur. Je désirais « Premier ébat du cœur », mais tu le donnas à Borel. J'ai
toujours cru - tu disais non - que tu avais une
préférence pour Borel. Avoue-la aujourd'hui. Je peux te
dire maintenant qu'il te volait. Il passait la main sous le
volant de ton casier, le soulevant à peine, et puisait à
ton chocolat. Sans mesure : dans une seule étude, il vola
dix tablettes et il allait les manger loin de toi : c'était sa
seule pudeur. Je m'assis à la dixième sur le casier ; je
sentis son poignet craquer. Il ne poussa pas un cri et je
n'osai le dénoncer...
Que de progrès tu as fait en français! Tu n'as pas
encore employé une seule fois le nom des saisons. Te rappelles-tu que tu parlais d'elles si souvent, c'était ton
seul vocabulaire, que le père Kissling te forçait à

NUIT A CHATEAUROUX

2 43

ajouter
entre parenthèses une courte descn·p t·ion ch aque
.
fois qu~ tu prononçais I.e mot été ou le mot printemps ...
Au pnntemps (q~and les feuilles poussent). En été
(qu~d le blé m~t). Tu affectais de te tromper et tu
~p~ns to!15 l~s. fruits des tropiques pour les loger dans
l hiver. C était Justement l'hiver, il te conduisit, furieux,
à la f~nêtre, te montra la neige, te la fit toucher, tu bondis
et revms un quart d'heure après, chargé de bananes
~•ananas et de mangues, mais enrhumé pour quatr;
Jours: Nous nous amusions aussi à lui donner de faux
renseignements sur ces quatre saisons. L'été (quand les
femmes meurent). Le printemps (quand les enfants naissent).
Dis-moi tout ce qui est arrivé à la pension après
mon départ. As-tu revu Mimi Eilers ?
Mon cher Jean,
{e_ ne suis resté que vingt jours à Munich après toi.
Voici les dernières nouvelles, elles datent de seize ans
Mais cela prolongera ton passé de trois semaines·
La Vier~e forte est retournée à Halle avec toutes les pho~
. tographies des tableaux de la Pinacothèque où l'on voit
des héros grecs de face. Tous les Bellérophon et les
Icare de profil, elle les a dédaignés. Tu te rappelles d'aille~s _qu: dans la rue elle nous accueillait avec des clameurs
de_ Joie ~i. nous marchions droit sur elle, et nous saluait à
pem~ si .nous_l'effieurions de côté. Les Grizzi devaient
partir, le frère peintre pour Florence, le frère électricien
pour Fribourg, mais leur mère arriva de Rome, ravissa_n~e, avec des malles à couronne de comtesse, et l'électncien partit pour Florence, le peintre pour Fribourg,

�244

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

on n'a jamais su pourquoi. Fedia Botkine ne m'a jamais
écrit; je sais que son père a été ministre à Amsterdam,
puis à Tokyo, puis à Lisbonne : je suis ainsi sa trace sur
tant de mers, sans savoir ce qu'il devient, par son gros
père, comme un sous-marin par sa bouée. De Miss lsaacs,
j'ai l'impression parfois de recevoir des nouvelles; c'est
faux: c'est sa photographie que je transmets de portefeuille usé en portefeuille neuf, et que je revois ainsi tous
les deux ou trois ans ; elle est assise sous les arcades
du Jardin anglais; elle sourit, on ne voit aucune feuille,
aucun arbre, mais on devine que c'est l'été (quand les
Américaines ont trente-deux dents) et qu'elle suce
de la glace. Notre maitre de déclamation Vogelni~nVollrath, que tu n'appelais jamais que par la traducti.on
française de son nom : l'homme-oiseau plein de conseils,
était très malade à mon départ. J'ai depuis seize ans
l'impression qu'il n'a plus qu'un jour à vivre.
De Mimi Eilers je ne sais qu'une seule chose, et je
viens de l'apprendre à la minute même, car jusqu'ici j_e
n'y pensais point: elle a trente ans aujourd'hui. Je_me sws
brouillé avec elle le jour même où j'ai réussi à lw parler.
Al'exposition du corps del' archiduchesse Gisèle, je l'avais
aperçue, après moi dans la file. C'était le premier ca~avre
qu'elle voyait; j'attendis: je voulais sais~ ~ur son visage
le premier reflet que jamais y jeta cette sm1stre aventure.
Ce fut un reflet tout rose : elle se savait observée et se
protégea de la mort par la pudeur. Je l'approch~ à la
sortie dans le salon en papier mâché de la Résidence.
Mais ~ous avions eu le tort de l'accabler toute la semaine
de ces cartes postales allemandes gaufrées, sur lesquelles
elle pouvait reconnaître avec les doigts, même en refusant

NUIT A CHATEAUROUX

2 45

de les lire, des cœurs percés de flèches, des Tyroliens étreignant des Tyroliennes, et elle m'échappa. Je la rattrapai.
- Bonjour, mademoiselle.
- Passez votre chemin, monsieur.
Elle allait trop vite pour qu'on la dépassât, et j'étais
pressé. Je marchai donc malgré moi tout près d'elle:
- Comme vous êtes jolie, mademoiselle!
- Quevousl'ayezremarquém'en dégoûte, monsieur.
On voyai_t qu'e~e avait pour maîtresse de français,
Mlle Kolb, s1 énergique dans son vocabulaire et dont chaque phrase contenait le mot « ignoble » ou le mot
c dégoûtant». J'étais déconcerté; devant la maison du
vieux Fossard je dis, car je ne trouvais plus d'inspiration
que dans les objets extérieurs, et rien dans le mobilier de
mon âme:
- Tiens, le vieux fou déjeune!
- De plus fous sont en liberté, monsieur.
. D:vant la fleuriste, devant la brasserie, je lui tendis
ams1 le mot « fleur », le mot « saucisse blanche » sur lesquels elle se jetait comme un serpent qu'on agace d'un
bâton. Ou bien, si ma phrase avait trois parties elle
répondait à chacune, et dans l'ordre.
'
- Qu'il fait beau, quel soleil agréable, mademoiselle Mimi.
- Qu'il fasse beau excite mon dégoût, monsieur.
Ce soleil me fait vomir. Que vous m'appeliez par mon
nom me rend répugnante à moi-même.
- Au revoir, mademoiselle.
- A ne jamais vous revoir, la vie serait une
infection!
Alors, je m'en repens, je la pris par le bras, je la forçai à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

me regarder, j'étais timide, si timide! mais je ne sais ce
qu'elle découvrit sur mon visage, le premier qu'elle vit de
face après la face de la mort. Je la tenais juste d'un doigt :
elle se débattait violemment et sans pouvoir se libérer.
Je ne l'effleurais que du bout de ma plus faible pensée :
tout son cœur, tout son cerveau se révoltaient sans mesure
et en vain. Elle m'entraina ainsi jusqu'à sa porte, comme
un oiseau son faible piège. Je ne l'ai plus revue.
J'ai demandé à mon Américain comment tu étais
fait. Il n'a même pas pu me dire si tu avais de la barbe.
Laisse-le te regarder de près.
... Si j'ai changé? Dis-moi d'abord un peu comment
j'étais à seize ans. Donne-moi un peu de mes nouvelles.
Je n'ai ni photos, ni lettres dece temps-là et tu es,-avec
moi, que je ne crois pas, - le seul témoin que je rencontrerai jamais.
Cher Pavel.
Comment tu étais fait ? Te rappelles-tu ce bal masqué
où Julia von Lilienkron me confia son collier pour une
semaine. Ce soir-là, je revins seul ; ce collier, à moi,
me donnait l'humeur vagabonde ; j'avais un peu pressé
Julia sur mon cœur, et pendant qu'elle dansait ses
pyrrhiques avec la marque imprimée de toutes ses perles
autour de sa gorge, comme si on l'avait retirée à temps,
par ses pieds nus, de la mâchoire d'un monstre, je longeai
l'Isaar, les balustrades du Maximilianeum, et tout chemin
enfin qui me laissait un côté libre. Je rentrai ; je déposai
le collier sur mon bureau, dans une boîte de verre. La
lune l'inondait, jamais collier en pension ne fut nourri
aussi abondamment. Je me mis à écrire; la boîte était à

NUIT A CHATEAUROUX

2

47

la place de l'encrier, dès que je cherchais de l'encre, ma
plume s'y heurtait. J'écrivis ton portrait, le dos à la
fenêtre; du ~afé Stéphanie sortaient peu à peu les habitués,_Wedekindet sa femme, et j'entendais plus clairement
la voix de sa femme, car il la portait toujours à califourchon sur son dos; Kurt Eisner, qui soufflait pour le nettoyer_ dans ~n fume-cigarettes j11squ'à ce qu'il sifflât_
parf01s, les Jours de grande fumerie, je n'entendais le sifflet
q~~ de très loin, près de l'Académie ; Max Halbe avec
Lili Marberg, et j'entendais tout près la voix du gros Halbe
comme si cette fois c'était Lili qui le portait sur ses
~aules: J'écrivais lentement; pour chaque phrase sur toi,
Je deva.Js céder ainsi tout un écrivain bavarois, parfois
avec son supplément. J'écrivais le prologue d'un roman
appelé Pavel et Régina :
. « :avel, disait le premier chapitre, ne pardonnait
Jama.Js une phrase méchante prononcée devant lui.
Enfant, alors qu'il n'avait point encore le droit de
parler à table, si l'un des convives attaquait un
absent, il frémissait, ses dents claquaient, il donnait
tous les signes que provoque le vrai venin. Ses
~ouvemeurs avaient dû veiller à ne jamais porter de
Jugements sur ses amis ; on ne condamnait point on
n'ex~utait point autour de lui. Les domestiques renv~yés
parta.Jent pour cause d'héritage, de noces... Ses maîtres
s'habituaient à lui parler sans rigueur des défauts des
crimes. Si l'un d'eux décrivait un péché mortel il, surveillait les yeux de Pavel, excusant le péché à la ~remière
larme, à la première pression de son âme. Les méchants
donc y gagnaient. Des travers intolérables vivaient en
paix autour de lui. En somme il avait ses pauvres, mais

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

c'était la vanité, le vol et la luxure (Borel en un mot).
II était curieux de l'entendre discuter l'histoire avec
Régina, qui ne voulait connaître des héros et des rois
que leur mort, alors que lui ne les connaissait que de
leur naissance à une période brumeuse où ils disparaissaient sans périr.
« Pavel était beau. L~ mode n'y était pour rien, ni son
âge. Tous ses portraits d'enfant étaient beaux - ses
portraits de vieillesse aussi, sa mère, son grand-père et Régina ne pouvait éprouver de défiance pour une beauté
qu'il portait comme on porte un grand nom. Sa prunelle
surtout était si large que Régina n'avait qu'à s'asseoir à
peu près en face, pour se servir avec lui, tendrement
économe, d'un seul regard.
&lt;&lt; Pavel avait des tics. Il touchait ce qu'il admirait.
Si l'un de ses amis étrennait une cravate, toute la journée
il le tenait par cette laisse même, l'étranglant. Dans les
pinacothèques, il arrivait à toucher du doigt, en dépit des
gardiens, ses tableaux préférés, d'un geste sûr, comme s'ils
avaient vraiment un point sensible. Régina redoutait qu'on
fît devant lui l'éloge de ses cheveux, ou de ses bottines, car
il arrivait aussitôt et les touchait. Le pianiste qui jouait
du Mozart avait toutes les peines à l'empêcher de taper
sur la note qui lui avait plu dans la précédente phrase,
et, ses mains occupées, défendait le piano des épaules
ou des avant-bras.
« Pavel était généreux; il passait les journées à maintenir l'équilibre entre les prévenances du monde et ses
réponses. Il était peu d'oiseaux qu'il n'eût suivi des yeux
jusqu'à ce qu'ils disparussent, m'empêchant de parler; peu
de petits Turcs bossus rêvant sur les ponts de l'Isar

NUIT A CHATEAUROUX

249

près desquels il ne se fût accoudé une minute, une seconde
s'il était pressé, composant malgré lui son corps sur le
leur, se voûtant ; ou bien il se libérait des objets en prononçant en français le nom de leur couleur : rouge, l'entendis-je un jour crier du haut du Maximilianeum · bleu
vert! Et l'écho nous revenait. C'était que Pavel s; lib/
rait, non pas d'un perroquet, ·mais de Munich tout
entière, toits, tramways et arbres, et il descendait tout
léger... »
Je n'allai pas plus loin cette nuit-là, Pavel. Le jo_ur me
surprit, et j'entrai dans ta chambre. Tu venais du bal
Goethe, où tu avais figuré en Goethe centenaire. Fauteuils,
tables, lit, tout dans ta chambre était jonché des défroques
de la vieillesse, de perruques, de joncs à bec, de culottes
puce, de tabatières... Toi, endormi, tu éclatais, tes yeux
fermés dans de beaux sourcils neufs : de ce passage dans
la vieillesse, il ne te restait qu'un peu de rouge aux joues.
Voilà ton portrait. Et le mien?
Cher Jean, ·
Pourquoi me rappelles-tu mes retours du bal masqué ?
Pourquoi étions-nous ces jours-là, sous nos loups, si
graves ? Pourquoi ne me semble-t-il avoir porté les
vérités de notre enfance que sous ces déguisements ?
Les balayeuses à jupon vert sous leur chapeau à
queue de chamois arrosaient déjà à flots le macadam ;
les becs de gaz se reflétaient sur le dernier fond des rues
inondées et,dans l'avenue des Théatins, copiée sur Venise,
nous paraissions marcher sur les eaux. Un vieux professeur
rentrait à la dérobée, et ses lunettes flamboyaient tout à
coup - comme les yeux des chats qu'effraie la nuit une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

auto. A travers les jardins royaux et les places semées de
palais grecs, byzantins, florentins, qui semblaient, eux aussi,
déguisés pour la nuit, nous rentrions sous ces masques ~ue
nous dictait je ne sais quel indéfinissable contraste; t01 en
pâtre suisse et moi en Bettina Brentano; toi en Agamemnon et moi en bouc de Goya; ou, simple échange, toi en
Russe et moi en Breton; chacun agrippé à l'arme ou au bâton
de l'autre et nous avions tous les silences, tous les attachements et Îes éloignements subits que peuvent avoir entre
eux des gens qui se tiennent par des épées ou par des
thyrses. Des mandolines résonnaient au l~in, ét~uffées,
car il gelait et les musiciens pour rentrer avatent Illl:s le~
gants. Quand la sentinelle du duc C~l Théo~or avait
le pantalon noir des Prussiens, nous entons : Vive la Bavière et nous nous sauvions, enjambant les tuyaux
d'arr~sage en soulevant nos manteaux et nos traines,
comme des dames...
Ou bien tu parlais, avec tes mots français si purs.
Je te prenais le bras, car on ne pense jamais mieux à toi
que si l'on te prend et te serre. Je me disais que douce est
la certitude de posséder un ami qui, devant la mort, devant
le mal, devant un supplice honteux, se plaindrait dans
un langage noble, ne pourrait appeler à son s~cour~ que
les dieux honnêtes, les hommes honnêtes. J ama1s un 1uron
dans ton langage ; tu donnais je ne sais quel honneur aux
noms propres et c'est depuis toi qu'ils me laissent ~~ns la
bouche leur sens ancien, comme un noyau. Aussi Je ne
m •étonnais pas de te voirinspirer tant de confidences; moi,
je n'avais pas de pensées secrètes, ma~s tous mes mouve~
ments secrets arrivaient près de t01 à ma surface. St
souvent quand j'entrais dans ta chambre, un visiteur

NUIT A CHATEAUROUX

25r

ou une visiteuse se taisait brusquement, tendait une main
vive vers son chapeau ou son pardessus, comme si je
l'avais surpris nu ; il venait de mettre en gage un secret.
Dès lors, entre vous deux, se jouait une intrigue qu'il ne
soupçonnait pas toujours. En toi le secret grandissait, tu
savais par des phrases hostiles le défendre contre son
maitre, quand il avait démérité. S'il le négligeait, l'oubliait,
cela allait mieux encore ; tu l'adoptais pour toi-même.
J'étais irrité de te voir accepter sans choix tous ces
dépôts ; de te voir parler avec complaisance à des imbéciles, à des inconnus, comme si tu supposais à leurs actes
vulgaires une raison. En chaque indifférent, en chaque
médiocre, tu respectais un secret possible, et, moi, tu
semblais me juger non d'après ce visage, que toi-même
disais franc, non par mon langage un peu simple, ou par
ces douze aventures de ma vie qui me rapportèrent douze
marks, mais par quelque qualité étrange, que tu finirais
bien un jour par connaître, et qui était la clef de cette
clarté, de cette simplicité... Ne t'en prends qu'à toi,
alors que ma mère était Russe, si je t'ai avoué qu'elle
était Persane-un jour à Tegernsee où tu semblais chercher
des ombres sur mon visage et où j'avais honte de ma peau
blanche, - ce jour-là où la kronprinzessin voulut jouer
avec nous au tennis, et où nous relançions la balle doucement, doucement, car elle portait un fils.
C'est ainsi que s'écoula la première veille. Déjà les
blessés endormis sur leur côté droit se tournaient péniblement sur le gauche, sur le cœur, et commençaient la part
inspirée de leur nuit. C'est ainsi que nous oubliions tous
deux de nous parler de la guerre, et des seize ans passés.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Chacun interrogeait avidement ce miroir inespéré qui
lui renvoyait son image, un miroir ami, une image jeune.
Et les réponses nous perçaient ou caressaient comme
un feu de lentille. Tous deux vêtus à nouveau de
chemises raides de lycéen, tous deux anonymes, rasés
de frais, épurés aussi par le mal, nous étions aussi
nets qu'il le faut pour se renvoyer des souvenirs. A ce
monde, à ce présent nous appartenions aussi peu_ que
possible, et l'on entendait juste les bruits qu: fait la
terre quand le temps suspend son cours : les vraies glaces
sur les commodes craquer, les infirmiers américains poser
des tasses sur le pavé du couloir... Dans ce même lit où
les enfants berrichons ambitieux s'étendent tout droits et
dorment tendus sur je ne sais quel méridien, voilà que nous
retrouvions, cette fois, le passé ; un passé que nous nous
entendions à ne pas détruire, à garder intact en ne
prononçant pas le nom d'un nouvel ami, à ne pas décolo~er
en disant le nom d'une nouvelle ville ; en n'y mêlant nen
des seize autres années ; en craignant toute nouvelle de
nous-mêmes comme si elle dût être décevante, comme s'il
était éviden~ qu'en vieillissant on démérite; comme s'il
était la règle que deux jeunes gens impétueux et parfaits
devinssent, une fois écoulés dix ans de paix et six ans
de guerre, des hommes paresseux et des lâches ...
Minuit sonna. La grande horloge de l'hôpital était entre
nos deux chambres. Chacun, effleuré par une onde différente, par une caresse autre du temps, se sentit soudain d'un
autre âge que l'autre. Un long moment les infirmiers nous
abandonnèrent, car c'était leur relève. Nous attendions,
énervés, comme deux amis au téléphone dans un danger
quand la demoiselle coupe le fil. Il y avait aussi à lutter

NUIT

À

CHATEAUROUX

2 53

contre le sommeil; je m'endormis; une minute, comme si
la téléphoniste s'était trompée, j'eus à parler avec un
enfant situé juste aux Antipodes, dont le bras s'allongeait
vers moi, s'allongeait, un peu coudé pour épouser la
courbe de la terre; puis, cette fois la téléphoniste s'était
trompée de plusieurs chiffres, avec moi-même général
entrant dans Munich ; sans qu'il y eût aucun étendard
autour de moi, j'avais le visage martelé sans répit comme
quand j'étais soldat près du porte-drapeau et que le vent me
pous~ait _dans les joues les franges de métal; vingt filles
mumcho1ses, leurs coques sur lesoreilles,inclinaient jusqu'à
terre leurs têtes pâles, pâles, et comme elles restaient
courb_ée~ un: mi~ute les relevaient rouges, rouges...
Mais Jamais ami ne fut réveillé plus doucement; l'envoyé de Pavel était maintenant une infirmière · de sa
main elle ouvrit elle-même mes yeux, jamais télé;honiste
ne redo~na plus tendrement un fil. Digne de Jackson-City,
sa patne, seule ville du monde où la place publique soit
entourée de sept temples pour les sept modes d'amitié
Miss Daniels s'amusa de notre aventure et s'y engage~
comme esclave ; elle promit de nous empêcher de dormir·
par des tisanes, par du rhum nous drogua comme de~
coureurs, et prit sur elle, voyant ma soif, d'ouvrir une
boute~e de_ champagne. Le bouchon sauta, et réveillé par
ce ~rwt q~, dans les hôpitaux, annonce une mort prochaine, demère le paravent mon voisin se retourna soudain
comme un dormeur derrière le bouclier de tranchée sur lequel
une balle ricoche ... Mais toute femme, mais une Américaine
même, est trop faible pour maintenir à leur distance
deux âmes d'hommes qui s'appellent et s'évitent. Miss
Daniels me regarda, et en se penchant, pour tout rapporter

�254

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à Pavel, elle toucha mes cheveux, mon poignet, regarda ma

feuille de fièvre. Pavel sut que je n'étais pas chauve, il
sut combien de fois mes artères battaient par minute et,
à un dixième près, ma chaleur ; elle apporta des fleurs,
remua quelques meubles, installa dans la chambre je ne
sais quelle ressemblance avec la chambre de Pavel. Elle
découvrit le Natoire, le déroula, disparut avec lui, et au
retour étendit près de moi, sur mon lit même, tout gonflés encore d'air et s'affaissant comme arrachés à un
fantôme, les habits de Pavel.
Un uniforme lamentable. Un vieux pantalon, avec
une jambe coupée, avec des pièces neuves comme on
en met aux panneaux dans les cibles, et l'on devinait
maintenant que les Allemands visaient Pavel aux
jambes. Une capote un peu plus neuve, mais délabrée
aux coudes : la guerre usait les vêtements de Pavel
aux mêmes places que la pension Kissling. Pavel au combat s'accoudait, comme à la fenêtre de Schwabing,
prenait sa tête dans ses mains. Quand miss Daniels
fut partie, je fouillai cet uniforme, ai_nsi que je _le
faisais parfois d'un mort, devant les lignes, la mut,
m'étendant contre lui, parallèle, caché par lui-et quand
une douleur traversait mon côté droit, m'arrêtant une
minute, rigide et la main soudain immobile dans une
de ses poches, comme autrefois quand une balle passait dans le voisinage. Il s'agissait, il s'agissait justement d'identifier Pavel.
C'était peut-être Pavel. Mais rien, comme d'ailleurs
jadis dans ses vestons, qui aidât à le reconnaître. Il ~échirait ses lettres dès qu'il les avait lues, ses photographies
dès qu'il les avait vues et c'est encore dans la glace qu'il

NUIT A CHATEAUROUX

2 55

se regardait le plus longuement. Rien qu'on n'ait pu trouver
dans la poche du premier tué venu, à part justement un
petit miroir cerclé d'or, tout ce que contiennent les poches
d'un soldat : du côté droit, ce dont on a besoin à chaque
heure, ce qu'on atteint facilement, un porte-monnaie
décousu dont on pouvait obtenir les sous en le secouant
comme une tirelire; un gros couteau del' armée suisse, pays
où l'on mange; un mouchoir tout rouillé, rouge et vert,
à dessins anglais, pays des rhumes ; du côté gauche, ce
qui n'est nécessaire que toutes les semaines, tous les
mois : un jeune porte-monnaie en cuir violet ; un petit
couteau damasquiné de l'armée norvégienne, pays où
l'on sculpte; un mouchoir de pur fil, celui que l'on garde
pour la blessure ou pour une rencontre, gris sur les deux
faces, à l'intérieur tout blanc comme un livre. J'étais
ému de voir Pavel croire encore, comme un simple soldat,
malgré l'âge, malgré _la guerre, que tout objet a deux
buts - couteau ou bourse - orner, servir. Le tout saupoudré de ces grosses miettes de pain, si dures, de ces
fragments de chocolat, de ces graines de riz, qui font que
des moineaux se mêlent aux corbeaux pour picorer les
cadavres. Le tout mélangé de ces correspondances du
tramway Montparnasse, de ces bonnes aventures données
par des sourds-muets et disant, au-dessous d'un dessin de
taureau : Votre caractère est affable... si tristes quand
on les retrouve dans sa poche à l'étranger, plus tristes
encore dans les goussets des morts. II manquait seulement
le livret_militaire, que Pavel avait dû déchirer le jour de
la mobilisation après y avoir contrôlé soigneusement ses
noms et s'il savait nager. Tous ces objets enfin qui, sur
mon lit maintenant rassemblés paraissaient les rouages

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'une horloge démontée, et que je remis chacun dans lapoche
exacte, bon horloger après quatre ans, sans qu'il m'en
restât un seul inutile et mystérieux. Cher Pavel, anonyme
et parfait dans les combats, ainsi que tous, comme
une montre!
La lune était couchée; toutes les lumières étaient mortes;
il n'y avait plus de clair, dans l'hôpital et dans Châteauroux, car miss Daniels ne se souciait pas de tomber ou de
se heurter, que le court chemin qui menait sinueusement,
par des escaliers et par des angles droits, de chacune de
nos deux chambres à un ami inaccessible...

•••
Une femme curieuse ne tourne pas en vain autour de
deux cerveaux.
- Et dans la vie, qu'as-tu fait ? m'écrivit enfin Pavel.
Car, un peu ivre de champagne, il laissait miss Daniels
faire un trajet pour une seule phrase.
- Rien d'irrémédiable, Pavel, j'ai voyagé. Je ne
suis pas marié. Je travaille .. En te quittant j'ai pr_éparé
plusieurs diplômes en Sorbonne et à Harvard ; 11 Y _a
deux ou trois petits arpents de science ou d'art où Je
détiens, plus qu'aucun homme au monde, la vérité_ et
où je reçois désormais ceux qui s'y aventurent: la ques~on
des salaires agricoles dans l'arrondissement de Lapalisse,
les rapports métriques entre les hymnes_d' Alamanni et
les odes pindariques de Ronsard, avec une annexe sur
les rythmes mouvants de Platen ; la distinction dans les
dialogues de Léon Hébreu entre les degrés du demi-cercle
et du cercle entier des choses. Voilà les trois petits fonds

NUIT A CHATEAUROUX

257

de la connaissance humaine où je suis le seul à avoir pied
Et toi?
...
Miss Daniels courut.

- Je s_~s co~e quand tu m'as connu. J'ai voyagé.

Je sws

celibataire... Je travaille.
Ai~si par peur d'être déçus, nous nous entêtions à
v~ulorr rester l'un pour l'autre ce que nous étions autrefois et nous avions toujours ce moyen de nous dire semblables l'un à l'autre. Parler de nos métiers ? Comment
sup~oser qu'ils soient deux métiers égaux, comme nos
destms autrefois. Pourquoi prouver à l'un qu'il avait
perd~ la course ? Du moins, chacun derrière le mot céli~ataire et 1~ mot travail, nous étions à l'abri ... Ou plutôt,
Je le compris plus tard, chacun craignait peut-être de
rencontrer
en l'autre un homme mûr, alors que Iw-meme
· •
,
ne _I était pas. La seule ressemblance entre Pavel et moi
était que le sort nous avait désignés, avec peu d'autres
pour un_e jeunesse vivace, parfaite, que dès dix-sept an~
nous aVIons reconnue, à_ce point ménagée et soignée que
nos défauts et nos qualités de quinze ans n'étaient pas
deven~ ceu~ des hommes, mais de gigantesques défauts
et qualités d enfant... Ou plutôt... Mais ae cela je parlerai
un autre jour...
- Cher Jean, m'écrivit Pavel, miss Daniels m'avoue
qu~ tu as fouillé mes poches. Il manquait mon portefewll~. Je t'envoie le seul papier qu'il contînt. Il te
rens~1gnera mieux sur moi qu'un éphéméride Mais
env01e-moi une lettre du tien - tu en avais toujours
cinquante, - au hasard ...
. ~ l~ttre que m'envoyait Pavel était usée aux plis ;
il I avait recollée, à défaut de papier gommé, avec de
17

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'
était rongée sur tout son
vrais timbres ; 1~n.velop~ dû ouvrir au coupe-papier
contour, comme si 1 on a;1ait.
hes pour lavoir.
f •
les quatre t ranc
.
. ·ner en une seule ois
. ·t 1 1 ttre Je vais nu
Pavel, d1sa1 a e . '.
d
. àl'expositiondevos
.
• n'irai pas emain
« tous vos pro1ets, Je
1
rès-demain voir votre
. ,. · pas non pus ap
u paysages ; Je n irai
. le mois prochain je ne vous
« marchand de couleurs '.
1 .our de mon mariage,
. as· J·e n'aurai pas, e J
« épouserru P ,
.
'étendrai pas dans ce
. ée arvous . Jenem
u une robe dessm .P
. ' Jan .. e ne regarderai pas
u lit dont vous aviez fait lehp. n' ~eFlorencedontvous
.
d, balcon cet onzo
« avec vous, un
'
li
u
crayon
ni
même
celw
.
tracé la gne a
,
u m'avez, un Jour,
tracé àl'encre,nicette
b u que vous avez
l
« de Rome, pus ea ,
., . blié le nom la plus
..
•ll
n plus dont J ai ou
'
,
« tr01sième Vl e no
.
'aurai asconstammentd un
belle dessinéeàlasép1a.Jen
p
uisqui pour
«
'
.
d' de mes enfants, ces croq
'.
« de mes ob1ets, un
. t car vous peignez
dr
t et les comgen ,
« moi, les re essen
êt plus haut que moi. Je ne
« toujours debout et vous es bât ·gnes de Russie dont
. .
. ces grosses c ru
d
« cueillerru Jamais .
Je ne verrai plus e
« vous m'avez dessm~ les coq~esJ.e vais vivre désormais
. us ru mes amis.
d
« peintres, ru vo •
. éni·eur Quelquefois, e
"'é ouse un mg
·
« s~s être.
J
fugitif, de votre œil, je regar~erai
u lom en lom,
un
.
oux mes ma.ms...
.
. ir de m01,mesgen
'
,
« ce que Je po~ai ~o . dé"à fiancée et n'ai pas ose
« Pardonnez-m01. J étais
J
« Vous le dire...
· t e
. la meme,
•
le tt re dans ma cem ur ...
Or j'ava.1s

vu:,

:il

_ Mon cher Pavel,
. ' .
st-il ssible qu'avec un stylo
Avec quoi m écdns::~:d'écl~oussures. Tu dois être le
tu fasses autant e pa

NUIT A CHATEAUROUX

259
blessé de France qui a le plus de taches d'encre à ses draps.
Ci-joint une lettre...
r Jean, disait la lettre, vous savez maintenant à quoi
• j'ai employé chaque heure de ma journée. J'y ai fait
• tenir un enterrement, un baptême, un mariage. Cela ne
« vaut évidemment pas une mort, une naissance, des
• aveux. Mais, même caressée à travers des voiles ou des
• tentures, la vie a son prix. Entre ces cérémonies, car
« vous ne supposez pas qu'elles aient eu lieu dans la même
, famille, j'ai pris le temps de songer à vous. Vous avez
, rendu ma pensée paresseuse, elle ne dépasse plus le pre• mier cercle de mon cœur. J'avais pris dans la voiture,
, non pas vos derniers vers, mais ce cahier de vos devoirs
• de classe, quand vous étiez en quatrième. ]'adore la
• narration du petit naufragé, quand le jeune tigre est
« devenu une accorte tigresse et s'entend enfin avec le
• chien. ]'adore le discours de Thémistocle aux trirèmes,
• lorsqu'il déclare faire plus de cas de sa mère la Carienne
• que de la belle Léocratida. Il est de la fin de juillet, il
• a toute la vieillesse, toute la sagesse de la quatrième. Il
• dédaigne les prosopopées, si belles en janvier; les transi• tions par des phrases sur la nature, si neuves au trimestre
r de la Toussaint. Vous avez eu la jeunesse et la vieillesse
• de chaque année d'enfant, vous l'aurez de chaque âge.
r Vous êtes au fond le seul homme que j'aie jamais vu, le
r seul qui me semble à la fois achevé et périssable. Jamais
r plus vous ne serez redistribué aux éléments, vous voulez
« bien, n'est-ce pas, que je profite, autant que je le peux,
• avec un peu de désespoir, de votre dernière vie... De
• notre dernier mois aussi, car - le saviez-vous - je
• me marie à Pâques.•

�26o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est ainsi, par hasard, mais par la main à chacun la
plus douce et amère, que le métier de chacun fut révélé.
Le même, au fonù, pour tous deux. Je suis certes _le
poète qui ressemble le plus à un peintre. Je ne peux écnre
'au milieu des champs; trouver des rimes qu'en voyant
qu
· fuit
·
des objets semblables ; attein~e le mot q~ . qu~ s1
un homme fait un geste, que s1 un arbre s mc~ne. D _un
index qui laisse les autres doigts tenir la plume, Je dessine
dans l'air, avant qu'elle ait sa vraie forme, chaque ~brase;
· malgré moi le nom de chacun de mes amis avec
J''écns
.
son écriture même, et mes manuscrits semblent p1~ms
de leurs signatures ; les jours où il pleut, je me se~s libre
de mon métier comme les aviateurs, comme les peintres ;
"'écris devant les femmes comme devant un modèle ;
~as un mot sur elles que j'aie écrit à plus de cinq mètres
d'elles. Maintenant même, dans cette chambre dont
on emport,.;t
""' le paravent, car le vent de la mort, c'était
..
bientôt l'aurore, devait souffier dans une chambre voism~,
j'écrivais à Pavelles yeux fixés sur mon voisin endonru.
Il respirait régulièrement, et ces deux gros poumons
attisaient mon cœur. Il se découvrait soudain la
poitrine, je voyais une poitrine semblable à toutes les
autres, des épaules semblables à toutes les ép~ul~,
il devenait soudain mystérieux, anonyme, et c était
comme si un modèle se voile le visage. Il ridait son front
une seconde, et c'était comme si un modèle prend son
rouge sans y pensèr et, sans qu'il s'en doute, s'ajoute une
couleur • et dès que miss Daniels était là, les mots ne me
venaien; plus, comme les teintes à celui qui peint entre
deux lampes.
Pavel parut moins satisfait que moi. Il avait bu

NUIT A CHATEAUROUX

261

presque ~ lui ~eul ~a seconde bouteille de champagne et
cela aussi expliquait son agitation.
- Ah I tu es poète ? m'écrivit-il. Je ne sais si j'en suis
heur~ux ou déçu. Tous les camarades que j'ai laissés
étudiants en droit, en pharmacie, en histoire, un sort
veut que je les retrouve en architectes, en sculpteurs,
en graveurs. A la seconde rencontre, leur métier est moins
matériel encore, ils sont musiciens, poètes. En quel élément seront-ils à la troisième ? Si j'aperçois dans un salon
une brave tête de banquier, de secrétaire d'ambassade,
à mesure que j'avance vers elle, ses yeux se voilent, son
m~nton s'allonge, et j'apprends que c'est une tête de
pemtre, de médailler. Je parle à mon voisin de table, c'est
un orateur qui me répond. Il y a trop d'écho pour moi
dans_ ce monde. Voilà que tu m'obliges aux mêmes précautions ; tu es poète, je suis peintre, que d'histoires !
N~tre cœur à tous deux ne s'arrête que sur les cinq ou six
memes phrases de la musique, sur les cinq ou six mêmes·
poèmes ; nous nous rencontrons sur une terrasse de plus
en plus étroite ; il faut nous saluer maintenant, nous
enlacer avec les gestes mesurés de deux acrobates qui se
retrouvent, après vingt ans, au faîte d'une flèche de tour...
D'ailleurs je me console de ne pouyoir approcher les
hommes... Tant pis l
Car enfin tu les as vus ? Nous avons beau jouer à
reprendre notre âge blanc de Munich, tu as appris depuis
comment ils sont faits, hein ? tu les as vus ? Tu as vu ces
tristes méplats de_ leurs tempes, ces joues de pierre
ponce, . usées comme s'ils passaient leur vie, depuis
~eur naissance, à se frotter à d'autres méplats, à d'autres
Joues ? Du haut du tramway, tu les as vus pousser leurs

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jambes de droite et de gauche, dès qu'une goutte de pluie
les effleure, comme le protozoaire qu'un doigt d'homme a
touché? Tu as vu leur ardeur, leurs salutations mutuelles,
dès qu'ils se mettent à vingt dans un bureau de poste pour
retrouver une pièce de dix sous égarée par une vieille
dame sous la plaque du guichet, et ces joies quand on la
retrouve ? Tu as vu les groupes d'orateurs bruns, semblables à des corbeaux mouillés, du jardin Bourbon
surveiller le pont de la Concorde. Tu as vu de grands
omnibus combles de facteurs remonter la rue de Rennes,
et redescendre, inexplicable relève, combles d'externes
de Stanislas I Tu as vu les trains de banlieue escaladés
par des milliers d'innommables jaquettes, fenduéS en
deux pans que le vent écarte, tristes coccinelles attir~
par Chatou. Tu as vu les quarts d'agent de change revemr
de leur sixième de chasse, tout fiers, avec un merle et
un écureuil entiers. Tu as vu les chefs de bureau
sortir du ministère des Finances, faussement neufs,
invraisemblablement soustraits à la dignité d'homme,
que semble toucher pour la première fois l'air de la rue,
fragiles comme une pendule qui se promène sans son
globe. Tu as vu ceux qui ont l'index plat à force de mettre
leurs souliers sans corne à chaussure, ceux qui ne savent
que faire ae leurs mains, de leurs pieds, - qui' voudraient
être des boules, - qui les cachent dans leurs poches ou
les poussent dans l'ombre, comme les mauvais peintres
les mains de leurs personnages. A l'enterrement de sa
fille chérie, tu as vu, avant le défilé, le père, une minute
droit et digne comme une statue, dos à la sacristie...
droit et per ... puis le premier gagnant de la course des
condoléances l'atteint, comme l'eau lâchée sur un moulin,

NUIT A CHATEAUROUX

263
et dès lors, il se baisse et se relève sans arrêt. Tu as vu
l~s maîtres ~e forges, entrant dans leur chapelle, faire un
s1gn_e de cr01x précis, et les quatre vis qui maintiennent
le visage et la poitrine des maîtres de forges contre leur
cœur sont resserrées pour une semaine. Tu as vu les
bugles, dans Tristan, qui soufflent une note tout d'un
coup, qui sont un peu plus rouges en reposant leur bugle,
comme par pudeur, comme un enfant qui a dans un
salon voulu dire un mot sur Yseult. Tu as vu les violoncellistes, décharnés et coudés comme une mère débarrassée de ~a veille d'un fils, qui discutent avec de grands
gestes, qm hurlent, et c'est qu'ils sont du même avis. Tu
as vu les spécialistes en pharmacie se placer juste en face
des palais Louis XV, Louis XIV, et les ajuster à leur
vue comme un vérascope : alors les spécialistes voient
tout. Avant la guerre, tu ne les connaissais que de vue,
tous ceux-là, tu ne les avais touchés qu'aux mains
mais depuis quatre ans tu les soulèves, tu les pèses. T~
les connais maintenant comme tu connaissais les femmes !
Pas une part de toi qui n'ait touché un homme tu as
dormi contre le ventre d'un mineur, ta tête d:ns des
granges a été prise entre le dos d'un chocolatier et les
genoux d'un notaire ; tu connais leur poids, et le poids
aussi d'un bras ou d'un pied seul, séparé d'eux. Eh bien?
Au revoir, mon cher petit Jean. Les coqs chantent.
Des volets s'ouvrent. J'entends une seconde par la
fenêtre ces gémissements du voisin que j'entends le jour
par la porte. Miss Jackson éteint notre chemin lumineux
et chaque commutateur craque comme si elle écrasai;
un ~ros insecte flamboyant. Les amis que j'ai eus
depms notre départ ? Pourquoi te les nommer ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La plupart sont tués maintenant, et s~ront désormais
étendus entre nous, les pieds vers Munich, la tête vers
Châteauroux. Mes amies ? Te dire que le mot Pavel a été
lié syllabe par syllabe, des années, des mois, au mot
Gilberte au mot Renée ? Les Allemands ? La guerre ?
Non. J'~ à te dire, tout au plus, les deux premières
phrases échangées avec celle dont tu as lu la lettre.
« - Comme vous avez l'air belle, Irène?
« - Il vous plaît à penser, petit Pavel.
J'ai à te dire que je remue toujours le petit d~igt en.
écrivant, mais que je ne fais plus craquer ~es poignets.
J'ai toujours ma manie de citer le mot de Bterbaum : « la
vie est un marais », et de voir les hommes peu à peu
s'enlisant; d'expliquer qu'ils mettent des lorgnons, des
monocles pour que le sable n'entre pas dans leurs yeux,
qu'ils lisent Baudelaire, Dostoiewski, pour ~eux serrer
les mâchoires ; qu'ils vont en auto pour sentir au-des~ous
d'eux enfin un sol de bois ... et toutes les mêmes stupides
plaisanteries, et d'ailleurs c'est vrai. J'ai toujours ma
manie, le soir, en me couchant, dès que je ferme ~es yeux,
de voir mon immense tunnel. Tu me questionnais de ton
lit. Des armées s'y engouffraient dont je te donnais le chiffre
exact : 3 millions 561.000. 4 milliards 21. Des tr?upes
d'oiseaux en sortaient, se heurtaient, oiseau par oiseau,
contre d'autres vols qui arrivaient et tombaient morts ...
Une lueur blanche apparaissait parfois au fond du tube,
· grecque, un Jour,
·
tu te
et devenait une fumée, une ville
rappelles, une licorne. Que le mot licorne est sonore dans
un dortoir!
Au revoir, Jean. Mon électricité brûle touj?urs, m~s
déjà ma veilleuse est éteinte, notre veille est fime. Demain

NUJT A CHATEAUROUX

soir, par le tunnel, comme ce jour où l'on nous avait mis
dans deux cours différentes, et où je regardai la tienne par
un trou de la porte, je ne verrai que ton œil. On me lève.
Je vais remettre cette capote que tu as fouillée, ce pantalon avec sa jambe invisible. Ecris-moi encore puisque
tu ne te lèves pas. Miss Daniels veut t'amener mon
chien. Lui aussi c'est Yourf. Appelle-le par son nom il
croira ~•avoir vu et te reconnaîtra. Adieu. Je pars ix:ur
la Russie dès ma guérison. Mais nous nous reverrons peutêt~e à mon retour, si je reviens ... au printemps (quand la
paix tue la guerre 1)
C'est ainsi que se termina cette nuit, où, plus fortunés
que tous autres amis au monde, nous n'appartenions point
àla race de ceux qui usent de timbres, de tubes postaux, de
récepteurs, mais à celle qui correspondpar les mains d 'Annamites dévoués, d'Américaines. Tout ce qui était de notre
amitié en ce monde était assemblé autour de nous; aucune
lettre de l'un à l'autre ne circulait bassement dans des
bottes, pas de passants pour nous bousculer nous-mêmes.
Nous avions, en ce qui concernait notre affaire JeanPavel, tout liquidé, tout tenniné avec le monde ; et un
écheveau de grandeur moyenne, un signe de l'infini à
peine plus grand que celui dont se servent au tableau les
polytechniciens de seconde année, efit pu nous contenir
tous deux. Ce fut Yourf qui le traça; il aboya tout autour
de mon lit; Pavel l'entendit aboyer...
Cher Pavel,
Il fait presque jour. Mon Annamite reprend dans
l'escalier le dialogue qu'il a chaque matin avec le veilleur
soudanais. L'Afrique dans l'hôpital cède le pas à l'Asie.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les moineaux se réveillent dans leurs nids sous les volets
qu'on ne ferme jamais ; mes murs sont bourrés de leurs
cris. Le train de Montauban est passé ; tu l'as entendu
siffler; c'est que le vent vient de l'est, c'est qu'il est 4 h. II
et qu'il fera beau.
Jerne hâte det'écrirecequej'aioublié: jesuis allédans
ton pays. On m'a confisqué à la douane, à Alexandrovo,
un jeu de cartes espagnoles, un Bœdeker d'Itali~: ~ais
on m'a laissé passer. J'ai vu Pétersbourg, Moscou; J ai vu,
dans le hall de mon hôtel, une petite fille russe assise au
pied de l'aquarium où_ nageaient l:s sterlets, c?mme_ je
lui souriais, passer demère et me fa.ire à travers 1 eau vive
toutes les grimaces des sirènes. J'ai vu Kiev, j'habitais le
palais Potemkine, en stuc rouge, crème et or : _ie télé~honais souvent dans un cabinet vert-pomme et 1aune situé
sous le grand escalier; quand je sortais, la porte froiss~t
les feuilles d'un palmier, c'était le bruit d'une robe de soie
qui tombe, et il y avait en effet, toujours j'eus la même
surprise, une statue de Diane devant moi. J'ai vu des moujicks, ils riaient et, dans chacun de leurs deux yeux mon
image dansait sur un petit bûcher. J'ai vu ton été russe, le
ciel si bleu, la verdure immense supportée par de grands
fûts gantés de cuir blanc ; mille chevaux aimables à
double poitrail, lustrés et bondissants, semblables à des
femmes. Dans lamer Noire ~a nuit si bleue)j'ai voyagé sur
le croiseur Askold, qui avait deux fois contourné le
monde et à chaque escale acheté une tortue, petite ou
gigantesque. Elles habitaient le pont, et dans les tempêtes
on les entendait rouler d'un bord à l'autre. Te rappelles-tu
la vitrine de Kissling, que nous avions aménagée et
que nous appelions le Musée Franco-Russe, où nous

NUIT A CHATEAUROUX

rassemblions des oiseaux empaillés, des nids, des œufs
per~és, _c?mme si cert~nes races d'animaux prospéraient
de 1 amitié de deux nations, et que l'union franco-russe fût
salutaire aux oiseaux. C'était avant Brest-Litovsk, j'ai
vu au Caucase des corbeaux dodus, des hérons avec un
rat arrêté dans leur cou, des aigles gras à lard. A mon
dernier régiment, le colombophile aussi était Russe. Tu sais
le devoir des colombophiles ; ils ont à maltraiter et à
affamer les pigeons et les chiens de liaison, pour qu'ils
retournent plus vite là où on gave et caresse. Un jour,
ses deux chiens furent blessés. Il resta toute la nuit à les
soigner, à les flatter. Les chiens relevaient la tête
remuaient la queue, pensaient désolés : Nous mouron~
le jour où les hommes deviennent bons... Lui aussi fut
tué... Vivent les chiens allemands I Vive la Russie f
Miss Daniels m'arrache ma lettre. Adieu!
C'était l'aube. Par Je tulle de mes rideaux un aigre
jo~ était pris et pressé comme un caillé. Depuis une
mmute à peine il était né, et déjà dans la rue les hommes
se hâtaient. Des cailloux roulaient, des jurons, l'homme
grattait à nouveau sa pauvre planète, sa pauvre âme.
Un clairon sonnait dans la caserne, une cloche dans la
~nsion, soldats et jeunes filles également peureux d'une
.JOurnée nouvelle, pour calmer leur âme des autres âmes
soudain si différentes, pour devenir vite semblables à
tous, passaient vite leurs uniformes. Puis on entendit les
coups de bâton dès laitiers sur la peau de leurs ânes. Un
bruit ~e scarabée qui vole indiquait chaque bicyclette.
Des hirondelles gazouillaient sans répit, sur le fil du
télégraphe, et le courant du matin, avec ses· mots de joie

�268

LA NOUVELLE REVUE F}½NÇAISE

ou de deuil, devait traverser vingt jeunes hirondelles.
Puis, pendant dix secondes à peine, erreur d'un jour si
jeune, une ondée ; dans les gazons, sur les sauges, la
liqueur du matin fut lavée ; des sabots tapèrent le
trottoir ; sur le toit plat de la maison du général Bertrand (construite, colonne par colonne, fronton par
fronton, d'après celle qu'il habitait à Sainte-Hélène et
qui jamais ne reçut une goutte de pluie), les gouttes
crépitèrent ; les gommiers, les caroubiers, les baliviers,
toutes les boutures rapportées de là-bas, par le bel
Arthur avec le corps de Napoléon, furent soudain vernissés comme dans les gravures. Qu'il eût aimé recevoir
cette averse, lui justement, Napoléon, qui regardait en
vain chaque nuage et, toute la première année d'exil,
tendait la main, croyant recevoir une goutte, comme pour
qu'un aigle revînt s'y poser... Elle cessa soudain. Les ânes
abandonnés contre le trottoir laissèrent en repartant, audessous d'eux, leur image sèche. Puis le coq chanta ;
une eau pénétra la terre, mélange d'eau et de rosée. Puis un
rayon traversa ma chambre, enveloppant mon lit sans me
toucher, ainsi que le fait la foudre, mais je pouvais l'atteindre de la main. Puis j'entendis une automobile arriver,
appeler de trois coups de trompe, comme les dames qui
viennent prendre un jeune romancier pour une promenade... Puis des murmures indistincts... Puis aboya un
chien, de qui du moins je reconnus la voix... puis le sable
crissa, l'automobile froissa des buis, des fusains ... Pavel
était parti.
Alors, mon infirmière de la nuit entra, toute fraîche,
un peu humide, car elle avait reçu l'ondée, elle cria à mon
voisin (car elle avait soigné des Zélandais à Bapaume) :

NUIT A CHATEAUROUX

269

- Hope of a bright day, of a sweet day !
- Day I hurla-t-il ouvrant la bouche avant les yeux.
Et le Jour, et Day, naquit...

C'est aujourd'hui ma première sortie de l'hôpital. Je
pars ce soir pour Paris. J'ai dit que je prendrais le train
de cinq heures, je prendrai celui de neuf. J'ai quatre
heures, j'ai un sixième de jour pour revoir la ville où j'ai
passé six ans. Ma valise est dans un café près de la gare,
mais je porte le Falconnet et le Natoire, j'évite chaque
bousculade, je laisse une marge à chaque maison, chaque
passant, je tourne avec autant de précaution autour des
places et des statues de Châteauroux qu'autour des souvenirs leurs images. J'achète des cartes postales. J'achète
l'Avenir de l'Indre. (Vous qui me lisez, prenez garde.
Vous savez ce qui arrive quand je débute ainsi par
petites phrases... Vous savez qu'en moi s'agite ce
vocatif que mes maîtres de grec m'ont transmis et qui
vit en moi comme un asthme, que le moment n'est pas
loin où je vais adresser la parole à un arbre même, à un
passant, à une ville ... Je me contiens... je me contiens...)
0 Châteauroux, ville la plus laide de France, ô tilleuls
sur lesquels sont gravés les premiers prénoms que j'aie
jamais entendus, ô mur derrière ce terrain vague, si banal,
et que je reconnaîtrais en Chine! 0 Châteauroux, pour la
première fois je connais de toi d'autres rues que celle qui
te traverse de bout en bout, la seule que nous suivions
pour les promenades. Je prends toutes tes rues transversales, je te bouscule, je te décoiffe, je t'aime, comme

�270

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une chevelure où la raie toujours fut au milieu et dont on
se venge en riant. Tout ce que l'on me défendit enfant,
je me l'accorde. La rue Descente-de-Ville, je la remonte.
j'entre au Musée voir le chien empaillé de Napoléon.
Je tire enfin au clair tous les secrets qui m'intriguèrent
pendant six ans. La rue du Gué-aux-Chevaux aboutit
bien à un gué ; la rue des Clercs aboutit à une planche
sur l'eau, à un pêcheur, à une ligne aiguë, en ce moment
à une ablette qui se débat; la rue du Foin à des laveuses;
et j'apprends ainsi où se cachait l'orchestre qui a scandé
mes trois mille matins... Tout me ramène à l'Indre, chacun
de mes secrets a des peupliers pour dernière barrière...
Malgré tout, la Grande-Rue seule m'attire. Sur ce
trottoir tous mes pas ont marqué ; voilà que je reprends
malgré moi une marche plus courte ou plus longue selon
les boutiques ; je dépasse chaque étalage avec le même
nombre exact d'enjambées, qu'en mon temps de lycéen:
nos traces dans ce monde sont le plus lourdes là où nos
pas furent le plus légers; chargé de valises sur tant de
continents, chargé du sac et des piquets de tente sur
tant de boues, d'un cerveau de plomb dans tant de
capitales, je n'ai pu marquer sur cette terre, et ici mes
pieds se logent dans leurs antiques moules ; et quelle
surprise de revoir, plus brillantes et plus fortes qu'alors,
ce que je n'attendais que comme un écho, un reflet :
ces superbes enseignes. Voici gravés en mot d'or et en
lettres rouges, gigantesques, les premiers noms, cette
fois, que j'aie entendus et compris, le mot « Bazar », le
mot « Préconiseur public », le mot « Phalanstère ».•• Il est
six heures. Ce que mon voisin appelle day ou sdar
devient rose, devient rouge ... Pour la première fois, je

NUIT A CHATEAUROUX

271

vois des lumières s'allumer dans ces boutiques que je n'ai
vues que de jour, et il me semble que pour la première
fois je ne sais quel âge les touche; ma ville retrouvée va
s'évanouir. De la grande terrasse je la surveille, et je
sûrveille aussi, avec cette fin de journée, toute dorée
mais confuse de sa mort, palpitante (je ne dirai pas si
tous ces adjectifs s'adressent à journée ou à jeunesse),
ma jeunesse.
Dans ces magasins où pour la première fois je vis
les tableaux, le sucre candi, les bijoux, je regarde. Je
reconnais la plupart des vendeurs, mais tous ceux qui
ont personnifié pour moi les métiers sont maintenant
blancs et caducs. Voici que je pénètre dans l'âg~ où les
métiers redeviennent antiques. Voici que les horlogers
ont de grandes barbes de neige, et il ne leur manque
qu'une faux. Voici que les libraires ressemblent aux vieux
écrivains, les barbiers aux vieux savants chauves. Voici
que les bouchers sont à la fois gonflés de graisse et tout
ridés. Voici que les pâtissiers - comme leurs gâteaux
sont petits! - s'éloignent de soixante ans de l'âge où ils
aimaient les gâteaux. Voici que les pharmaciens vont
mourir, regrettés de leurs médecins. Voici l'âge où je
rends au temps ceux qui, les premiers, m'ont fourni le
pain, les livres, l'heure... Tous leurs noms inscrits sur
les vitres vont bientôt monter d'une ligne, laisser leur
place au nom du successeur, monter comme un rouleau
de pianola, et disparaître... Seuls les fruitiers sont jeunes;
seuls ils renaissent à chaque saison ; seules les poires, les
pêches, les bananes sont vendues comme autrefois par
une toute jeune fille, que le patron embauche à seize ans
et loue à dix-sept ans aux hôtels, et cette fillette, dix-huit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

272

fois remplacée, est la seule que je retrouve int~cte. La
v01"là qm. me p èse des cerises, sans se douter qu
. elle
. me.
revend, si fraîche et propre et si vernie (je ne dirat pas s1
ces adjectifs s'appliquent à jeune fille ou à enfance),
mon enfance...
Ainsi tous ces gens ont vécu, travaillé, acheté et
vendu un maigre salaire, fermé le soir dans l'ordre leurs
volets, et payé au jour leurs impôt~, déroulé le même
coupon de drap, allongé sans ~ le m:me lacet, ~our soutenir, jusqu'au jour où je reviendrats, le premI_er déc~r
de ma vie!. .. Seul l'horloger a changé de trottoir et pns
la boutique d'en face ; et cela me gêne un pe~, ~omme un
bracelet-montre attaché du mauvais côté... Ainsi la guerre,
qui tout ruine, les empêchant de passer à leurs fils et
gendres leurs tâches, a, pour mon seul bénéfice, _prolo,ng~
de cinq ans la vie d'un reflet, d 'un écho ... Or, au1ourd hw
ma jeunesse a juste dix-sept ans, comme l:s eut mon e~fance, 1e J.our où 1-e partis d'ici; cette tnstesse en'étm01,
c'est une mère et une fille, du même age, qm s re1gnent ... Toutes deux d'aujourd'hui m'abandonnent, et.
me voici soudain las et incertain, comme tous ceux qw
n'ont qu'un jour.
.
L'Indre est dorée, la rue parallèle à l'Indre est huruneuse: je vais entre ces deux brancards. Qui m:a poussé,
comme ces femmes exilées qui vont sUt: le premier b~te~u
de leur pays en rade mettre au monde leur fils, qm ~ a
poussé pour ce second terme, qui me poussera dans dixsept ans vers cette ville sans charme et sans parents? ...
Enfance, heureuse enfance où le malheur et le ~onheur
étaient le malheur et le bonheur enfants; où 1 amour,
où l'orgueil étaient l'amitié, la tendresse... vertus de

à

A

•

NUIT A CHATEAUROUX
2 73

mon enfance qui depuis avez changé de sexe, cc espoir »
que je retrouve « attente », · cc enthousiasme » que je
retrouve cc indulgence 11... Mais voici le lycée qui me
rappelle les trois ou quatre qui n'ont point encore varié: le
travail, qui est toujours le travail, qui toujours consiste
à voir, au-_dessous du papier blanc, filigrane adoré, un
palais, un phénix; l'inspiration, qui est toujours l'inspiration, qui consiste à vivre parbonds, affectueux cinq minutes,
cinq minutes haineux, comme si le jour et la nuit, au
lieu de se suivre, toutes les cinq minutes alternaient ;
l'amitié, qui est toujours, dans un grand pré où elle d~rt,
s'asseoir à ia tête de celle que l'on aime, se pencher, voir
son visage à rebours; la nostalgie enfin, qui est toujours
cette douce... cette amère ... Mais déjà à cette époque je
n'en pouvais dire plus sur elle!...
Voici le lycée. L'avenue qui de la gare y conduit,
descend, descend, et les enfants en fleurs, du faîte de leurs
dix années heureuses, croyaient déjà redescendre la pente
de la vie. Voici le seul logis où les lois de la pesanteur et
des fluides sont fausses, où il fallait le jour tous les poètes,
tous les savants, le soir toute la nuit pour équilibrer
un cœur bien petit et bien vide. Voici la maison où j'ai
reçu le monde tout neuf, et les mappemondes seules étaient
vieilles, où j'avais un âge qui pour nulle gloire n'était
périmé, que tous les grands hommes avaient été forcés
d'avoir, (12 ans, 13 ans, 15 ans), avant leur premier geste
grand ; que je portais avec retenue et fierté comme du
génie la virginité même, ou comme un de ses attributs;
et enfin hélas vint l'année où j'eus l'âge de Viala, puis de
Bara, puis d'Alexandre ; et la triste vie put commencer.
Voici la citadelle qui, du jour où je l'ai quittée, est devenue
18

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l

274
mon ennemie. Plus d'accès. 0 lycée, on a verrouillé ta
porte d'honneur, gigantesque, qui ne s'ouvre que sur des
petits, qui s'ouvre d'un seul battant, comme un livre. On
a par bonheur continué le Jardin public tout le long du
mur de ronde, comme si l'on supposait que tes anciens
élèves viennent le soir ici rôder ; et je tourne autour de
toi, avec un Natoire et un Falconnet ; et ce n'est pas à
beaucoup près, car tous deux étaient des gens simples
et toi-même m'appris leurs noms, les compagnons ce soir
qui me chargent le plus. Je tourne autour de toi avec tant
de peintres et de lumière, tant de poètes et de chagrins
que tu ne connais pas, avec un Manet et un Rimbaud,
avec un Mallarmé et un Degas... Mais pourquoi, devant
toi, chacun de ces noms me donne-t-il, comme un nom de
faute, un remQrds? ...
Rien qui '.défende un lycée contre l'escalade. Pas de
chien. Pas de servantes... Voici la petite brèche par où
je m'évadai une nuit pour aller dans la campagne. Je
la franchis, je reviens de cette équipée. Voici la cour des
petits, que je traverse d'un pas rapide, car elle est sonore
et un pas paresseux mettrait tous les surveillants en
éveil. Voici la cour des moyens et la porte avec sa fente
par laquelle Dago nous passait, de la cour des grands,
plus voisine du monde, page déchirée par page déchirée,
les poètes défendus, et il fallait ainsi faire injure à son
livre pour pouvoir honorer l'auteur; et voici, donnant sur
les cloîtres, prises au fond des arcades bien plâtrées comme
les fenêtres des maisons construites sous des aqueducs,
les fenêtres de mon étude. Fenêtres si hautes qu'aucun
élève ne peut voir la cour ; percées sur l'étude comme
pour observer les enfants, percées des deux côtés pour les

NUIT A CHATEAUROUX

observer de dos, de face, suivre sur
.
275
même journée tous les
, leur vtsage dans la
et d'où personne 1·
~rogrès de 1 ombre et de la science
amais ne les regard
.
,
'
folle qui s'évadait d S .
C
. a, s1 ce n est cette
e amte- athenne
·
fils, et si ce n'est
.
.
pour voir de là son
mm au1ourd'hui J
•
.
penche ; je tressaille . .e ,
.... e me hisse, Je me
solit .
.
, J m attendais à voir un élè
aire, un visage unique
ve
trente ; et aucun ne
, ma seule enfance ; j,en vois
qu'ils sont moi; 1"'ai ::é ressele~ble, et to~ il est clair
.
c UI là-bas qm écrit d
~ain gauche• 1·•ai été ce roux qw.
e la
ti
été ces deux indolents
. t
a un c au front, j'ai
abuser le maître d fiqm racent au tableau, pour
paroles, un poly~drees guresl sans rapport avec leurs
en parant des ·
rectangle en parlant d f
Jeunes filles, un
es emmes · ·• · é ,
yeux bleus qm·
é
· J ai te ce gros à
pr pare sa ré ·t f
confond l'envie de récit
c1 a 10n facultative et
réciter de la prose O ~t des :vers avec l'envie de
...
VI re qw
• ffr
trente gestes que je n'ai "amai
_m o e, vivants, les
que je n'ai jam .
J
s faits, les trente regards
Se t
ais eus... ô seul miroir fidèle 1
p heures et demie ont son , V . .
moi, celle que Rollin t
ne. o1c1 ma place devant
a eut le pre ·
.
Naudin et déJâ
.
rmer, pws Bernard
,
nous nous disputions ur ,
.
rend myopes ceux . l'
po lavoir. Elle
d'un bec de
. qw occupent, car elle est au-dessous
gaz • un faux pupitre I
élè
qui nous succède lit les
. d
a sur ve. L'enfant
et j'admire comm '1 ~ns ans ses poches, tout droit
e es Jeunes gé ér ti
,
habiles ; de mon temps li . n a ons sont devenues
on écoutait, on sentaiton sfait en se bouchant les oreilles,
.
en ermant les yeux.
d
pensait, on courbait les é
. quan on
les externes surveillés
paules... Sept heures quarante,
murmures et des brui!~sent dans les cloîtres, avec des
e relève, leurs corps surveillés

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tout près d'eux par le maître, leurs ombres du dehors
par le censeur ; puis la cohorte des demi-pensionnaires
qui ne voient leurs parents qu'à la lumière des lampes, ou
le dimanche ; il ne reste plus dans le lycée que ses vrais
f

1

fidèles et que moi.
La lune alors apparaît ; le vent se lève ; les girouettes
grincent ; chaque clef de voO.te des cloitres, forée d'une
ampoule, illumine et soutient un second cloitre de lumière;
les garçons placent à la volée les assiettes sur le marbre
des réfectoires. Près du tilleul, au centre de la cour
d'honneur, le proviseur et le surveillant général. Ils n'ont
pas changé: jadis ils me semblaient si vieux et justement
ils ont vieilli. C'est la première fois où ils ne me voient
pas enfant, et ils me reconnaissent. Pour la première fois
je serre leur main, où jadis le J;JÛenne se perdait, d'une
main égale. Pour la première fois, quand nous tournons
le dos aux cloîtres, mon ombre n'est pas une petite
ombre entre les leurs. Pour la première fois je réponds à
leurs paroles par des paroles égales, et mes mots ont le
poids vérifié par les hommes. De cet enfant dont je suis
venu chercher des nouvelles, perdu pour moi - de moi ils me parlent avec égard comme de mon fils. Il était
soigneux de ses livres, il ne mentait pas... Leurs fils à
eux aussi sont tués; toujours graves, toujours vêtus de
redingotes, coiffés de chapeauxde soie, ils n'ont pas eu le
jour de leur deuil à changer une ride, une cravate.
Il est l'heure de regagner l'hôtel. Un coq, si jamais
coq s'est trompé~c'est ce coq-là, chante... Le proviseur
m'accompagne à la porte, il l'ouvre lui-même et
relâche, cette fois en ôtant son chapeau, pour la seconde

me

fois.

NUIT A CHATEAUROUX

277

- Adieu, mon enfant me dit-il comme à to
us, par
habitude.
'
L'avenue est claire et chaud .
.
est tourné vers la terre et d, e ' le cro1ss~nt de la lune
à droite les tilleuls e b everse sur elle seule son éclat .
m aument '
.
'
Heureux heure
..
' a gauche les Jasmins.
'
ux mon v01sm l'ad' d
. ,
··
saluts et aux souhait
,,
JU ant qm n avait aux
s qu a répondre 1 d .
.
e ermer mot...
Au proviseur disparu voilà
j'y ajoute même une 'syll b que Je répète toute sa phrase,
a e.
- Mon enfance, adieu 1
JEAN GIRAUDOUX

�1

1'

1,

JOURNAL SANS DATES

278

2 79

I"

*

**

JOURNAL SANS DATES
Evidemment ce qui me choque dans le cas de Romain
Rolland, c'est qu'il n'a rien à perdre par le fait de la guerre:
son livre (Jean Christophe) ne paraît jamais meilleur que
traduit. Je vais plus loin : il ne peut que gagner au désastre
de la France, que gagner à ce que la langue française
n'existe plus, ni l'art français, ni le goût français, ni aucun
de ces dons qu'il nie et qui lui sont déniés. Le désastre
final de la France donnerait à son Jean Christophe sa
plus grande et définitive importance.
.
.
Il est de si parfaite bonne foi que parfois. presque Il
vous désarme. C'est un ingénu, mais un ingénu passionné.
Il a tôt fait de prendre pour vertu sa franchise, et comme
il l'a quelque peu sommaire, il a pris pour hypocrisi_e
ce que d'autres avaient de moins rudimentaire que lw.
Je m'assure que trop souvent ce qui permit son attitu?e,
c'est le peu de sentiment et de goût, de compréhension
même, qu'apporte son esprit à l'art, au style, et à cette
sorte d'atticisme qui n'a plus d'autre patrie que la France.
Rien n'est plus informe que son livre; c'est un Kugelhof
où parfois croque un bon raisin. Aucun apparat, aucun
artifice; j'entends bien que c'est par là qu'il plaît à
certains.

(Ecrit en r9r7)

Le jour où La Rochefoucauld s'avisa de ramener et
réduire aux incitations de l'amour-propre les mouvements de notre cœur, je doute s'il fit tant preuve d'une
perspicacité singulière, ou plutôt s'il n'arrêta pas l'effort
d'une plus indiscrète investigation. Une fois la formule
trouvée, l'on s'y tint et durant deux siècles et plus, on
vécut avec cette explication. Le psychologue parut le
plus averti, qui se montrait le plus sceptique et qui,
devant les gestes les plus nobles, les plus exténuants,
savait le mieux dénoncer le ressort secret de l'égoïsme.
Grâce à quoi tout ce qu'il y a de contradictoire dans
l'âme humaine lui échappe. Et je ne lui reproche pas de
dénoncer« l'amour-propre»; je lui reproche de s'en tenir
là ; je lui reproche de croire qu'il a tout fait, quand il a
dénoncé l'amour-propre. Je reproche surtout à ceux qui
l'ont suivi, de.s'en être tenus là.
On trouvera plus de profit à méditer ces phrases de
Saint-Evremond (que je déplore de ne point rencontrer
dans le choix qu'en a donné le Mercure non plus qu'en
aucune anthologie) :
« Plutarque a jugé de l'homme trop en gros et ne l'a pas
cru si dilférent qu'il est de lui-même; méchant, vertueux,
équitable, injuste, humain• et cruel ; ce qui lui semble se
démentir, il l'attribue à des causes étrangères, etc».

Elles sont d'un enseignement admirable.
Toute théorie n'est bonne que si elle permet non le repos
mais le plus grand travail. Toute théorie n'est bonne qu'à
condition de s'en servie pour passer outre. La théorie

�280

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Darwin, celle de Taine, celle de Quinton, celle de
Barrès... La grandeur de Dostoïewsky vient de ce qu'il
n'a jamais réduit le monde à une théorie, de ce qu'il ne
s'est jamais laissé réduire par une théorie. Balzac a
toujours cherché une théorie des passions ; c'est une
grande chance pour lui qu'il ne l'ait jamais trouvée.
Les plus importantes découvertes ne sont dues le
plus souvent qu'à la prise en considération de
tout petits phénomènes, dont on ne s'apercevait jusqu'alors que parce qu'ils faussaient légèrement les
calculs, estropiaient presque insensiblement les prévisions,
inclinaient imperceptiblement de-ci de-là le fléau de la
balance.
Je songe à la découverte de ces nouveaux « corps
simples» en chimie, d'isolation si difficile. Je songe surtout
à la décomposition des corps simples, des « corps » que la
chimie considérait comme « simples » jusqu'aujourd'hui.
Je songe qu'en psychologie il n'y a pas de sentiments
simples et que bien des découvertes dans le cœur de
l'homme restent à faire.
Je redis de La Rochefoucauld ce que Saint-Evremond
disait de Plutarque: « ..• Je pense qu'il pouvait aller plus
avant et pénétrer davantage dans le fonds du naturel.
Il y a des replis et des détours en notre âme qui lui sont
échappés ... S'il eût défi.ni Catilina, il nous l'eût donné
avare ou prodigue: cet alieni appetens, sui profusus, était
au-dessus de sa connaissance, et il n'eût jamais démêlé
ces contrariétés que Salluste a si bien séparées, et que
Montagne lui-même a beaucoup mieux entendues. »

JOURNAL SANS DATES

28r

***
DIALOGUE ENTRE RACINE ET LE P. BOUHOURS : 1
'BOUHOURS. ,-: Il est assurément fâcheux que vous
~ ayez P~ remed1er à cette répétition de sonorités que déjà

Je vous signalais lors de votre première lecture :
Vous mourates aux bords où vous fûtes laissée.
Se peut-il ~ue vous n'en soyez point gêné, vous dont on
a loué parfois la...
RACINE. - Mon ami, la grammaire avant l'harmonie.
~OUHOURS. - Est-ce à moi que vous l'enseignerez?
~-ais pourtant ne pensez-vous point que vous pourriez
1c1 les mettre d'accord ?
RACINE. - Vous savez que je m'y suis vainement
effor~é.. Je parle du vers qui précisément vous chagrine
et qm, Je vous l'avoue, m'a d'abord beaucoup tourmenté.
BOUHOURS. - Je vous ai proposé : « Vous trouvâtes
la mort » ~u lieu de « vous mourûtes » - ou de modifier
au ~ontr~re l'hémistiche suivant. Certainement vous y
~ss1ez arnvé si seulement vous ne vous étiez pas d'abord
dit que cela n'était pas possible.
.~CINE. - Je ne me suis point persuadé que cela
n et~t p~ possible ; mais, à mesure que je cherchais une
modification du vers, qui épargnât aux oreilles délicates
cette_ ré~étition de sonorités dont vous vous plaignez, j'en
venais a me demander s'il était bien nécessaire de tant
~- •• Co~eille _et Racine ont subi la règle; ce ne sont pas eux

~ 1ont faite. St, plus tard, par l'ascendant de leur génie ils sont
h evenus des autorités de langue, de leur vivant, ils se cor;igeaient
wnblement, l'un pour satisfaire Vaugelas, l'autre par res ect
pour le P. Bouhours, correcteur attitré du beau langage ,. p
BiwNoT.

Préface à l'HrSTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE (p. xv)

�LA NOUVELLE REVUE

.,

FRANÇAISE

peiner pour chercher à éviter une répétition que proposait
la façon des'exprimer la plus prompte et la plus naturelle.
Bien plus, je me persuadai bientôt que certains pourraient
trouver dans cette répétition quelques charmes; et je vous
avoue que moi-même, à force de me redire ce vers, je
finis par y en trouver.
BOUHOURS. - On se persuade de tout ce que l'on veut.
RACINE. - Ne me poussez point trop, ou je vous dirais
bientôt, et je me persuaderais en effet, que ce vers_ je
l'écrivis précisément pour cette répétition, au contraire,
et que c'est cette répétition qui m'y plait.
BOUHOURS. - Si vous en êtes là, vous n'avez plus que
faire de mes conseils.

•••
Je pense qu'il y a dans la formation d'un « g~and
homme » quelque chose de particulièrement welltimed
et que son œuvre souvent doit à son opportunité une part
de sa grandeur. Molière, de notre temps, c'est peut-être
de Verlaine qu'il se fftt moqué, et cela eftt été fâcheux;
tandis qu'il était bon qu'il se moquât de Vadi~. Ses
qualités admirables étaient particulièrement appréctabl~
en un temps où c'était d'elles surtout que l'on avait
besoin (mais n'a-t-on pas toujours besoin de bon s~n~ ?).
Et cette sorte de joie pleine, de sagesse un peu triviale,
d'art un peu fruste, d'esprit un peu épais (que j'aime tant,
en lui) je ne dis pas qu'ils seraient moins de mise aujour:
d'hui, mais je doute qu'ils pussent produire aujourd'.hlll
des œuvres d'art aussi accomplies qu'ils le pouvaient
faire de son temps, et susceptibles de rallier les esprits
les meilleurs et les plus divers.

JOURNAL SANS DATES
Je dis tout cela, mais, à mesure que je l'écris, j'en suis
moins convaincu ; car enfin si Mirbeau n'est pas Molière,
il ne tenait qu'à lui de ne pas tant nous le montrer. _
Tout ce que l'on peut dire, sans doute, c'est que Je grand
homme est celui dont les qualités sont le mieux favorisées
par son époque, et qu'il y a entre elle et lui, comme une
sorte de complicité. Ainsi Verlaine au XVIIe siècle n'aurait
peut-être rien valu.

*•*
Dans ces vers de Baudelaire :

Là, tout n'est qu'ordre et beauté
Luxe, calme et volupté.
où le lecteur inattentif ne reconnait qu'une cascade de
mots, je vois la parfaite définition de l'œuvre d'art. Je 1
saisis à part chacun de ces mots, j'admire ensuite la
guirlande qu'ils forment et l'effet de leur conjuration ;
car aucun d'eux n'est inutile et chacun d'eux est exactement à sa place. Vo~ontiers je les prendrais pour titres &lt;les
successifs chapitres d'un traité d'esthétique :
1° Ordre (Logique, disposition raisonnable des parties).
2° Beauté (Ligne, élan, profil de l'œuvre).
3° Luxe (Abondance disciplinée).
4° Calme (Tranquillisation du tumulte).
5° Volupté (Sensualité, charme adorable de la matière
attrait).
'
*

**
Le souhait du romancier n'est pas de voir le lion manger
de l'herbe. Il reconnait qu'un même Dieu a créé le loup

�LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et l'agneau, puis a souri,« voyant que son œuvre était
bonne.»
*

**

Je n'ai pa.5 lu le livre de M. V. de Pallarès contre
Nietzsche mais dans« la Coopération des Idées», à propos
de ce livr~, quelques pages de M. G. Deherme, qui l'approuve tout en se demandant d'abord si N~etzsche a
suffisamment d'importance pour que cela vaille encore
la peine d'en parler.
.
.
« Pour bien apprécier l'œuvre de Nietzsche, Il faut
savoir ce que fut l'homme. M. de Pallarès nous montre
donc Nietzsche enfant prodigue (ou prodige ?) disciple
de Schopenhauer et de Wagner, critique se tournant avec
fureur contre son maître, contre son ami d'hier, souffrant
de tous ses nerfs, mégalomane, évangéliste, Zarathustra,
puis sombrant dans la démence complète douze ans a~ant
de mourir. Impulsif, instable, obsédé, neurasthéruque,
pharmacomane, ce fut un faible et un aboulique. C'est
pourquoi il ne parle que de ce qui lui manque surtout :
la force et la volonté. »
C'est l'accusation qu'on jetait au crucifié:« Si tu es le
Christ, sauve-toi toi-même!» Je la reconnais. Je ne rapproche point ici le Christ de Nietzsche, - encore que ·
M. Binet-Sanglé nous ait démontré naguère que le Nazaréen
n'était lui aussi qu'un malade et qu'un fou-je rapproche
seulement cette absurde accusation qu'on leur lance et
qui procède exactement de la même incompréhension.
Il est d'usage à notre époque de chercher aux_mouve~ents
de la pensée une cause physiologique ; et Je ne dis pas
, qu'on ait tort ; mais je dis qu'on a tort de chercher à JI
invalider par là la valeur propre de la pensée.

,I

JOURNAL SANS DATES

285

_Il est naturel que. toute grande réforme morale, ce que
Nietzsche appellerait toute transmutation de valeurs
soit due à un déséquilibre physiologique. Dans le bien~
être la pensée se repose, et tant que l'état de choses la
satisfait, la pensée ne peut se proposer de le changer.
(J'entends: l'état intérieur, car pour l'extérieur ou social
le mobile d_u ~éformateur est tout autre ; le~ premier~
s~nt ~es chimistes, les seconds des mécaniciens.) A l'origme d une réforme il y a toujours un malaise ; le malaise
~ont_ souffre le réformateur est celui d'un déséquilibre
m~éneur. Les densités, les positions, les valeurs morales
lw sont proposées différentes, et le réformateur travaille
à ,les réac.corder; i_l aspire à un nouvel équilibre ; son œuvre
n est qu un essai de réorganisation selon sa raison sa
logique, du désordre qu'il sent en lui ; car l'état d'i~ordi~~tion lui est intolérable. Et je ne dis pas naturellement
qu il suffise d'être déséquilibré pour devenir réformateur- mais bien que tout réformateur est d'abord un déséquilibré.
Je ne sache pas qu'on puisse en trouver un seul de

ceux qui proposèrent à l'humanité de nouvelles év~uations, en qui ces MM. Binets-Sanglés ne puissent découvrir
et avec raison, ce qu'ils appelleront peut-être une tare~
que je veux si~plement appeler; une provocation. Socrate,
Mahomet, Samt Paul, Rousseau, Dostoïewsky, Luther _
q~e M. Binet-Sanglé les énumère, qu'il m'en pro;ose
d autres encore: il n'en est pas un que je ne reconnaîtrai
pour anormal.
Et naturellement on peut penser ensuite comme ceux-ci
sans être déséquilibré soi-même ; mais c'est un état de
déséquilibre qui d'abord appela ces pensées à la rescousse,

�0

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.t

f

dont le réformateur avait besoin pour rétablir en lui
J'équilibre rompu. Il fallait précisément qu'un premier fût
malade pour permettre la santé de beaucoup. Rousseau
sans sa folie n'aurait donné qu'un indigeste Cicéron ; et
c'est précisément dans la folie de Nietzsche que je vois
le brevet de son authentique grandeur.
ANDRÉ GIDE

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
CRISTALLISATIONS
C'est une grande chance que de trouver, pour exprimer
une idée ancienne, permanente, humaine, une image élégante et neuve. L'idée paraît alors une âme qui cherchant
son corps l'a rencontré, elle pousse autour de l'image une
cristallisation vivante. Voilà précisément ce qui est arrivé à
l'image de Stendhal sur la cristallisation, autour de laquelle
cristallisent elles-mêmes toutes les facettes du livre de
l'Amour. M. Henri Delacroix vient d'ajouter à l'abondante
bibliothèque stendhalienne une Psychologie de Stendhal,
M. Camille Mauclair vient de reprendre dans la Magie de
l'Amour le beau problème de la cristallisation amoureuse.
Voilà une occasion de regarder de près une de ces images
fraîches au moment même où elle descend dans le mécanisme
de notre.pensée et s'incorpore à l'habitude de notre langage.

._M. Delacroix annonce dans sa préface l'intention d'intégrer expressément Stendhal à l'histoire de la psychologie
française au x1x0,_ siècle, histoire,Lque lui-même, l'ayant
professée ou devant la professer à la Sorbonne, se propose
d'écrire en toute sa suite. M. Delacroix a bien raison. Trop,
de philosophes, d'historiens de la philosophie paraissent

1 ,.

...

�288

1 t•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

, encore demeurer à un stade de leur science analogue à celui
où en étaient je ne dis pas les historiens, mais les auteurs
de manuels d'histoire au temps de l'histoire-bataille. Ils
restreignent à on ne sait quel cercle noble étrangement
choisi la suite des noms qui leur paraissent compter. Dès
qu'on nous parle d'une lùstoire de la psychologie française,
écrite par un philosophe professionnel, nous avons instinctivement l'image d'une série de chapitres non seulement sur
Maine de Biran (qui a, celui-là, vraiment avancé dans l'étude
de l'homme), mais sur Jouffroy qui invoque souvent, et de
façon touchante, la révélatie&gt;n de la psychologie, et que la
psychologie traite comme !'Esprit Saint fait des prélats
dans la chanson de Béranger; sur Garnier dont le Traité des
F acuités de l' A me réalisa assez longtemps dans les bibliothèques universitaires une Summa psychologica ; ou, plus
prés de nous, sur Alfred Fouillée, dont la savonneuse Psycho• logie des Idées-Forces et ses complémentaires ne contiennent
pas plus de sens utile. En revanche ni Stendhal, ni Mérimée,
ni Balzac, ni Sainte-Beuve, ni Amie!, ni Rémy de Gourmont
n'y figureraient.
M. Delacroix, qui dans ses études sur le Mysticisme a
déjà annexé à l'étude de l'homme un domaine jusqu'ici trop
abandonné, entamera, comme le prouve son livre d'aujourd'hui, son sujet avec un esprit plus ouvert et plus souple.
Il aura d'ailleurs de la peine à définir ce sujet sous forme
d'une« histoire I suivie : si la psychologie est la connaissance
de l'homme individuel en tant qu'il sent, pense et agit, nous
voyons que cette connaissance, extériorisée en livres, résulte
de quatre lignées qui, au xix• siècle, tantôt se coupent et
tantôt divergent : les philosophes, les médecins, les mora• listes et les romanciers ; et il va falloir sans doute (pensons
à Tarde et à un livre comme les Fonctions mentales dans les
sociétés inférieures de M. Lévy-Brühl) y ajouter une cinquième, celle des sociologues; - et pourquoi pas une sixième,

IŒFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

celle des historiens ? (Les fortes tentatives de Taine et de
Sorel pour fixer la psychologie de l'époque révolutionnaire
appartiennent à la psychologie comme celles de Balzac et
de Stendhal pour fixer celle de l'époque où ils vivaient, et
toute psychologie bien faite d'une époque apporte une
lumière sur la nature gént!rale de l'homme.) ~ Joignez-y
même (vous ne serez pas au bout, mais vous atteindrez au
moins u~ chiffre consacré) comme une septième lignée la
plus ancienne, la plus obscure, la moins écrite, et, dans
les temps modernes la source vraie des autres : tout l'ordre
religieux qui cristallise dans l'Église catholique autour de
la confession auriculaire et qui pousse encore au xrx• siècle
de Lamennais à l'abbé Brémond, de vigoureux rameaux'.
Tout cela promet à M. Delacroix, qui a l'esprit assez assoupli
pour l'embrasser entière, une besogne bien délicate et
compliquée, mais bien intéressante.
. S'~ faut entendre, comme cela paraît raisonnable, par
histoire de la psychologie, l'histoire de la suite qui a contribué à notre connaissance de l'homme intérieur, peu de noms
Y compteront plus éminemment que Stendhal. M. Delacroix
a_ écrit un livre fort intelligent, mais la richesse psychologique de Stendhal est telle qu'arrivé à la fin de ce livre on
le voudrait au moins doublé pour qu'il répondît à son titre.
Le premier chapitre, Stendhal et l' Idéologie nous renseigne
exactement sur le rôle d'Helvétius et des Idéologues dans
la formation de Stendhal. M. Delacroix insiste uniquement
sur les lectures de Stendhal - et c'est son droit, c'est surtout la coutume des historiens de la philosophie de voir leur
1
sujet sous l'angle un peu spécial des dérivations d'idées
issues de lectures. (Qu'on songe au livre curieux de M. René
~erthelot sur Bergson, à l'arbitraire avec.lequel toutes les
idées de Bergson sauf une, sont rattachées à tel philosophe,
et à l'étrange conception qui le montre par exemple empruntant « l'idée de vie I à la médecine vitaliste ou à Schelling).
19

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les livres, surtout celui d'Helvétius, ont évidemment une
influence sur Stendhal, mais la formation de son sens psychologique est due à tout autre chose que ses lectures, qui dans
les lettres à sa sœur donnent lieu aux commentaires les
plus superficiels et les plus contradictoires. Entre vingt et
vingt-cinq ans il est surtout occupé de vie mondaine et
d'analyse. Quand il veut faire travailler à Pauline la Logique
de Condillac, lui faire apprendre par cœur l' A f't Poétique de
Boileau, dont il dira ensuite pis que prendre, ses conseils
partent évidemment d'un fonds moins important, moins
vraiment stendhalien que lorsqu'il veut lui faire prendre, en
1805, l'habitude d'analyser les personnes qui l'entourent,
(•L'étude est désagréable, mais c'est en disséquant des malades que le médecin apprend à sauver cette beauté touchante •) ou lorsqu'il contracte dans ses premières relations
mondaines l'aptitude à traduire par une algèbre psychologique les valeurs les unes dans les autres (« Notre regard
d'aigle voit, dans un butor de Paris, de combien de degrés
il aurait été plus butor en province, et, dans un esprit de
province, de combien de degrés il vaudrait mieux à Paris•).
C'est à cette époque que Stendhal s'accoutume (héritier ici
de Montesquieu qui ne paraît point, je crois, dans ses lectures)
à rattacher instantanément un trait sentimental à un état
social, à mettre en rapport par une vue rapide le système
politique d'un pays avec ses façons de sentir. Ainsi, en 1803,
il est évident « que le Français actuel, n'ayant pas d'occu1 pation au forum, est forcé à l'adultère par la nature de son
gouvernement,. Tout le Rouge et le Noir sortira de rapports
de ce genre, et Taine, grand lecteur de Stendhal, et, lui, de
formation très livresque, s'en inspirera évidemment (le Voyage
en Italie nous rend les Mémoi,-es d'un Touriste surchargés
de pâte oratoire). En tout cas il y a là une ligne
authentique de la psychologie française, peut-être plus
importante que l'influence de Tracy, et dont la place

UFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

291

dans l'œuvre complète de Stendhal est considérable.
Mais enfin, il faut plutôt s'arrêter sur ce que M. Delacroix
nous donne dans son livre que sur ce que, pour des raisons
dont il est seul juge, il ne nous donne pas. C'est restreindre
à l'excès l'activité et l'œuvre de Stendhal que de nous dire
que &lt;&lt; Stendhal s'est appliqué par-dessus tout à décrire et à
analyser l'amour et la musique. » Il s'est appliqué à décrire
et à analyser la vie sur presque tous ses registres et dans
presque toute son extension. M. Delacroix en a retenu ses
idées sur l'amour qui font l'objet de son second chapitre, et
ses idées sur l'art, qui font l'objet du troisième et dernier.
Il les expose avec lucidité, et les apprécie, dans une conclusion intéressante, justement.
M. Delacroix a choisi pour exposer la « théorie , de Stendhal une méthode analytique qui fausserait son sujet s'il
s'agissait par exemple de Rousseau, mais qui ici, ayant pour
effet de ramener l'exposé de Stendhal à celui de ses maîtres
ou demi-maitres, les Idéologues, s'accepte parfaitement. Il
me semble qu'au risque de paraître moins transparent et
moins complet, on pourrait aussi bien suivre la méthode
inverse, projeter le livre analytique et explicatif de l'Amour
dans l'ordre synthétique, esthétique et vivant où se plaçait
Stendhal lorsqu'il écrivait le Rouge et la Cha,-treuse.
Lui-même nous y invite. L'amour, comme M. Delacroix
le montre fort bien, est lié chez Stendhal à la musique, il
estchargédemusique comme la musique est chargée d'amour.
« Pour comprendre les amours de Stendhal il faut se rappeler
la musique. En amour une sensibilité d'artiste, une sensibilité de musicien; en art, la sensibilité d'un amoureux; de
la réserve amoureuse et musicale; ni tout à fait un musicien,
ni tout à fait un amoureux; voilà Beyle amoureux et musicien.• Ce qui fait le charme du livre de l'Amour, c'est beaucoup cette présence, cet afileurement de la musique, et, au
bout des petites phrases sèches et décisives à la Montesquieu,

�••

t

1

292

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ce commencement de cristallisation musicale comme une
rosée qui pointe au bout des herbes fines. De ce point de
vue, l'amour-vanité, l'amour-goût, l'amour-passion, le
mouvement qui conduit Stendhal de l'un à l'autre, quilui fait
apercevoir l'un comme un rêve à l'horizon de l'autre, prennent
une valeur musicale. Son idée de la passion, de l'énergie
tenues pour valeurs suprêmes et fixées pour les sens par la
nature italienne, il faut l'accepter pour une idée musicale,
à la fois très intérieure à Stendhal et détachée de lui. Qu'on
plonge dans le bain musical, pour la faire passer à la vérité
et à la vie, cette notation juste de M. Delacroix:« L'énergie
est chez lui-même l'aspiration à l'énergie, le rêve de l'énergie, la nostalgie d'un passé historique plutôt que la puissance de construction d'un avenir. •
L'image de la cristallisation qui forme le leit-motiv du
livre est à la fois le produit d'une imagination musicale et
l'expression d'une réalité musicale, figure de la réalité amoureuse : « Il me semble, dit Stendhal dans une lettre, qu'aucune des femmes que j'ai eues ne m'a donné un moment
aussi doux et aussi peu acheté que celui que je dois à la
phrase de musique que je viens d'entendre. • La musique,
surtout telle que la goûtait Stendhal qui n'y sentait qu'un
motif de rêverie, c'est le monde et l'acte mêmes de la cristallisation parfaite, de sorte que Beyle, amoureux de second
plan, simple amateur en musique, se définirait peut-être
comme un cristallisateur. Son plaisir propre n'est absolument ni d'aimer, ni de goûter la musique, mais de cristalliser à propos de l'amour et à propos de la musique.
Il cristallise sur ces deux registres, et aussi sur un troisième, celui dont témoignent les MémoiYes d'un Touyiste,
les Promenades dans Rome, le J out:nal, celui des idées :
penser, apercevoir des rapports, lui donne une joie aussi
vive peut-être que découvrir des perfections nouvelles chez
sa maîtresse ou descendre au fil voluptueux d'une musique

I

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE .

293

italienne. Ces trois registres ont suffi sans doute à en faire
un homme après tout pas malheureux.
Voyez-le, en bon fils du xvme .siècle, incapable de cristalliser sur le registre religieux, au point d'écrire des sottises •
comme celle-ci: « C'est uniquement pour ne pas être brûlée
en l'autre monde, dans une grande chaudière d'huile bouillante, que Mme de Tourvel résiste à Valmont. Je ne
conçois pas comment l'idée d'être le rival d'une chaudière
d'huile bouillante n'éloigne pas Valmont par le mépris. ,
Mme de Tourvel n'est nullement représentée comme
une dévote stupide, et Stendhal paraît ignorer que la formation d'une conscience religieuse est une cristallisation très
complexe et très admirable. L'ignorance de la cristallisation amoureuse amènerait pareillement un homme grossier
à trouver ridicule qu'un amoureux se donne tant de peine
pour obtenir d'une certaine femme un plaisir que cent
femmes entre lesquelles il peut choisir lui procureraient à
l'instant. Le signe de l'acte sexuel tient dans l'amour normal
à peu près la même place que la chaudière bouillante dans
la religion normale. Voilà une des limites de Stendhal, et
bien visible.
Dire que Stendhal n'est ni un amoureux, ni un philosophe,
ni un musicien, mais un peu de tout cela en ce sens qu'il est
essentiellement un cristallisateur, cela revient à le définir
. comme un artistè. La définition de l'œuvre d'art correspond 1
1trait pour trait à celle de la cristallisation. Le Rouge et la
ChaYt,euse ont cristallisé autour de faits et de lectures que
nous connaissons, de rameaux d'arbre dont aujourd'hui «les
plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses
que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de
diamants nobles et éblouissants : on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. •
Un grand amour est proche de l'œuvre d'art, et il n'y a pas
d'œuvre d'art qui ne soit parente de l'œuvre d'amour. Les

�2 94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

deux œuvres forment deux espèces d'un genre que l'on peut
bien appeler avec Stendhal la cristallisation. La psychologie
qui a pris après Stendhal la suite et le sillon des analystes du
xvme siècle l'a fort bien étudiée. Après que l'associationnisme
anglais l'eut considérée du dehors, une analyse plus serrée
s'est efforcée de la pénétrer dans sa chimie intime; la théorie
la plus neuve de la psychologie de James, celle de l'émotion, est une théorie de la cristallisation psychologique;
M. Pierre Janet a fait une étude clinique de cristallisations
pathologiques; on tirerait des deux premiers chapitres de
l'Essai sur les Données immédiates de la Conscience un
schème élégant et profond de la cristallisation; et c'est cette
même cristallisation, appliquée à l'ordre même de l'amour
qu'étudie en Allemagne avec un pédantisme charlatanesque
1
qui ne doit pas nous faire méconnaître de profonds coups de
sonde, l'école de Freud.
Mais si la cristallisation amoureuse et la cristallisation
artistique sont deux espèces d'un même genre, chacune de
ces espèces tend à réaliser sur son plan des virtualités de ce
genre particulières et qui s•excluent. A l'état naissant ou
faible les deux cristallisations peuvent se confondre : ainsi
le débutant ou la femme de lettres raconteront avec candeur
dans un roman toute leur propre aventure amoureuse,
cristallisée directement. J'ai lu le raisonnement suivant de
Madame Aurel, que je mets en syllogisme pour être plus court:
Il n'y a rien de plus beau qu'une belle lettre d'amour. -Les
plus belles lettres d'amour sont écrites par des femmes. Donc le jour où les femmes feront imprimer des lettres
d'amour de 300 pages in-18 sous couverture jaune-paille,
elles auront écrit les plus beaux livres du monde. Attendons.
Mais jusqu'à présent tout au moins ce n'a pas été du tout la
même chose. Un grand et parfait amour, un chef-d'œuvre
sentimental, demandent des âmes orientées d'une certaine
façon, et qui s'y donnent entières. Aucun grand artiste ne

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

2 95

paraît avoir réalisé un de ces amours absolus : on ne saurait
même les imaginer chez les héros suprêmes, un Platon, un
Léonard ou un Goethe, dont les cristalli~ations amoureuses
ne peuvent vivre que comme essais, ébauches de leurs
cristallisations esthétiques. Parmi les autres, les exceptions
sont rares, toute~ confirmeraient la règle ; passez en revue
les grands artistes du x1xe siècle, dont on extrait pièce à
pièce les correspondances et les confidences. Que Béatrice
ait ou non existé, on ne saurait se tromper sur la nature de
la cristallisation qu'elle a subie chez Dante, et toutes les
femmes qu'ont idéalisées tour à tour les descendants du
grand poète ont trotivé autour d'elles parfois comme une
prison ou une meurtrissure la cristallisation de l'art là où
elles attendaient le voile diaphane de l'autre cristallisation.
Un livre sur l'amour, et celui de Stendhal aussi bien que
la Vita Nuova, répond donc à une cristallisation esthétique,
et l'effet de cette cristallisation esthétique est de donner
le sentiment authentique et présent de la cristallisation
amoureuse. Il y a eu des cristallisations héroïques d'amour,
dans le monde cythéréen l'équivalent des Platon, des
Léonard et des Goethe dans le monde apollinien ; il y a eu
des Stendhals d'amour analogues au Stendhal de lettres. Il
serait contradictoire que nous les connussions. L'amour a
sa nuit, le poids et le secret des ténèbres dont il se nourrit,
et c'est la lampe de l'intelligence, la lampe sous laquelle
Platon écrit le Phèdre et le Banquet, que Psyché élève sur
son époux et d'où une goutte de l'huile qui éclairait l'Idée de
&lt;l'Amour suffit ici à brûler, à exiler l'Amour.

•••
Depuis le livre de Stendhal rien n'a p aru sur ce sujet de
considérable qu'après la Physiologie de M. Bourget les deux
Essais sur l'Amour,dont M. Camille Mauclair vient de publier

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le second, laMagiede l'Amour. Ce livre n'a pas eu besoin d'être
babillé de vert par M. Alcan pour exprimer une philosophie
àuthentique et pour proposer sur l'éternel sujet des idées
neuves et bien pesantes. Et nul n'était plus qualifié pour
l'écrire que M. Mauclair. Je crois bien qu'il est seul aujourd'hui
à représenter un type complet de critique esthétique, à
qui sont familières chacune des trois branches de l'art, plastique, littéraire et musicale, et qui sait constamment les
réunir par des lianes souples d'idées générales. Son Charles
Baudelaire, ses monographies sur la peinture du dix-huitième
siècle, sa Religion d6- la Musique montrent excellemment
à quel point cette place centrale dans le monde du beau
permet une critique riche et vivante. Mais entre les bosquets
et les eaux de cette place centrale, nécessairement on trouvera un monument à l'Amour. Si l'œuvre d'art garde les
traits de l'œuvre d'amour, la préoccupation de l'art ne va
pas sans préoccupation d'amour. L'art, la critique, à plus
forte raison la critique esthétique générale, exigent cette
préoccupation. Otez de Sainte-Beuve l'atmosphère amoureuse
' qui lui fait comme sa troisième dimension vivante, retranchez de lui ce qui par tous les interstices des Lundis s'insinue,
palpite et fleurit du Livre d'amour, de Volupté, et des voluptés moins singulières de son dernier âge, vous aurez sans
doute un Gustave Planche quelconque. L'amour, qui est
le tout absolu de la cristallisation amoureuse, fait une
grande part de la cristallisation artistique. Et j'imagine
volontiers comme troisième des essais de M. Mauclair sur
l'Amour, une Magie de l'Art, à laquelle les dernières lignes
de son livre actuel semblent préparer, comme les dernières
lignes del' Amour physique préparaient la Magie de l' A mou,.
Comme le titre l'indique la Magie de l'Amour est une
étude nouvelle de la cristallisation. Ce livre et celui de
Stendhal se font suite, dans l'ordre du développement philosophique, de façon curieuse, nous donnent la sensation

RiFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

297

très nette de ce que la philosophie de la vie a ajouté à la ,
philosophie analytique du dix-huitième siècle. Voyez comme
M. Mauclair transfigure l'idée de cristallisation en la transportant dans l'ordre du temps. « Le spasme est une incursion
momentanée dans la mort, un essai de morf: permis à l'être
vivant par la nature. S'étreindre, c'est se jeter à deux dans
la mort - mais avec la faculté d'en revenir et de s'en souvenir... Ceux qui accomplissent le rite sans croire, l'acte
sans aimer, ne songent qu'à l'agrément de cette névrose et
non à la conséquence métaphysique et tragique de l'étreinte.•
Mais l'acte d'amour vrai « cette seconde de la projection
vitale n'étant qu'un éclair entre deux infinis, qu'est-ce donc
que l'idée de possession ? C'est l'idée désespérément chimérique que cette seconde puisse constituer, de par la volonté
qui la répétera, un état permanent de la vie. Et tous les
artifices sentimentaux que nous avons inventés pour orner
l'amour n'ont été en réalité inventés que pour occuper les
intervalles entre les étreintes. Le but essentiel de ceux qui
s'aiment est de créer et de connaître ensemble, par la conjonction psychique et charnelle, l'élan vers la mort, vers la
dépersonnalisation intense : et comme leurs forces physiques
leur défendent la constance de cet élan vers lequel ils tendent
sans cesse, leurs existences ne sont que des conversations
reliant quelques instants de vertige suprême.• Le caractère
tragique de don Juan implique une grande puissance de
cristallisation instantanée jointe à une impuissance à cristalliser dans le temps. Ses conversations ne peuvent que
préparer des instants et jamais les relier. c Il est l'image
parfaite de l'inanité de posséder. •
Cette cristallisation amoureuse dans le temps ne nous
révèle-t-elle pas un parallélisme avec la cristallisation artistique ? L'artiste vrai est celui dont les œuvres vivantes
sont cristallisées autour de ses moments d'inspiration, de
façon à former une série, à remplir harmonieusement une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

durée. L'amour parfait arrive à noyer les instants de possession charnelle dans une telle constance et une telle habitude de possession générale qu'ils cessent presque d'être
des instants privilégiés, ne participent plus qu'à ce privilège
général d'une vie nombreuse, élastique et tendue, qu'ils
relient ces «conversations • tout autant que ces conversations les relient. Il en est de même des moments d'inspiration. Il y a dans les Contemplations une admirable pièce,
Ce,-igo, où Victor Hugo rend sensible comme une palme
d'étoiles cette cristallisation de l'amour dans le temps. On
pourrait la transporter tout entière dans le monde de son
art, dans le rythme intérieur de la création hugolienne, de
l'ordre de Vénus dans celui d'Apollon. Cette pièce de Hugo,
M. Mauclair qui ne s'en souvenait sans doute pas à ce
moment, nous en a rendu le sens et même un peu le mouvement dans son très beau morceau sur la Vieillesse des Amants.
Comme il étend la cristallisation dans la durée, M. Mauclair
l'étend dans l'ordre de l'être et s'efforce de le faire sortir de
l'individualisme où Stendhal, selon lui, l'a trop enfermée.
« La cristallisation de Stendhal dit-il, ne définit qu'un amour
unilatéral : elle exprime ce qui se passe dans le moi d'un
être songeant à rechercher un autre être, elle n'explique pas la
réciprocité de cette recherche et c'est en quoi elle n'est pas
complète. A la cristallisation je suis enclin à substituer la
polarisation. S'il nous est donné aujourd'hui de concevoir
l'être humain comme un faisceau d'énergies nerveuses
capables d'émissions électriques, fluidiques, magnétiques,
et susceptible des actions et réactions propres à ces états, il
nous sera donné par là-même de situer la naissance de l'amour
à l'instant où ces émissions se combinent avec celles d'une
autre créature, et où les unes et les autres se polarisent. •
Il y a pourtant cette différence que la cristallisation est une
idée fort claire parce qu'elle ne veut être qu'une métaphore,
tandis que la polarisation de M. Mauclair devient peut-être

RÉFLEXIONS

SUR LA LITTÉRATURE

2 99

obscure et contestable dès qu'il veut y mettre une réalité
positive. En tout cas, si nous la prenons comme une image,
au même titre que la cristallisation, c'est une image commode,
profonde et vraie. M. Mauclair a montré avec beaucoup de
force et d'éloquence que la réalité en amour c'est le couple
et non l'individu. Et l'on montrerait de même que la réalité
vraie dans l'art ce n'est ni l'artiste, ni l'œuvre, c'est l'artiste
et l'œuvre présents l'un dans l'autre et vivantl'un par l'autre.
L'amour individuel, • l'amour éprouvé se complaisant en soi
et se bâtissant lui-même toute sa tragédie ,, cet amourpassion que Stendhal goûtait chez les autres avec un plaisir
un peu artificiel, est, pour M. Mauclair, à l'origine de toutes
les folies, de toutes les déchéances et de tous les crimes.
• Par l'amour-passion deux créatures s'entre-tuent : dans
l'amour partagé elles s'accordent à reconnaître avec humilité, avec ferveur mutuelle, l'urgence de protéger contre
toute société leur total isolement », et M. Mauclair analyse
admirablement trois couples, Baudelaire et Mme Sabatier,
Adolphe et Eléonore, Des Grieux et Manon.
Nous avons vu la cristallisation artistique s'accompagner
chez Stendhal comme d'une rançon d'un refus très net de
comprendre d'autres cristallisations, telles que la cristallisation religieuse. Or le couple est construit, par l'art abstrait
et rigoureux de M. Mauclair, de manière à exclure toute
cristallisation autre que l'amoureuse. M. Mauclair, du point
de vue du purisme esthétique qui exige le couple parfait et
nu, le défend ardemment contre la cristallisation sociale,
s'attache à en écarter le moindre grain et le moindre soupçon, et une partie de son livre est consacrée à une attaque
véhémente contre toute intrusion de la société dans l'amour
et en particulier contre le mariage.
Ce n'est point ici le lieu de discuter ces idées. M. Mauclair
écrit des pages pleines de verve sur l'hypocrisie du mariage
bourgeois, sur le ridicule d'une journée de noces et J.:.pdieux

�•

300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fréquent de la nuit qui la suit. Je n'en veux rien contester,
mais je songe à la chaudiêre d'huile bouillante de Stendhal.
Non point que je compare le mariage à cette chaudière,
mais bien au contraire, parce que je vois là le signe que
M. Mauclair refuse d'accepter une cristallisation étrangêre à
l'amour. Il y a pourtant une cristallisation sociale comme il
il y a des cristallisations amoureuse, esthétique et religieuse.
Montaigne, devant un grave président au Parlement, se
donnait à part soi la comédie en l'imaginant dans l'entretien
le plus tendre avec sa femme. Ce président était peut-être
partie dans un couple idéal, héros de la cristallisation
amoureuse. Et Montaigne ne le trouvait ridicule que parce
qu'il lui était extérieur. Le mariage, point de départ de la
cristallisation sociale, le mariage bourgeois fondé sur l'argent
peut être ridicule ou odieux du point de vue de l'amour, du
point de vue de l'art, du point de vue de la religion. Mais
depuis des milliers d'années, il est incorporé à notre civilisation : notre société, notre vie et même en partie notre
bonheur ont cristallisé sur lui. Si l'amour était purement
physique il ne nous occuperait que peu d'instants. M. Mauclair a montré que la cristallisation dans la durée consistait
à relier ces instants pour les amalgamer à un tout vivant.
C'est bien. Mais ces quelques instants ont aussi une valeur
pour la société, puisqu'ils servent précisément à la perpétuer,
et que la perpétuité sociale est embranchée sur cette discontinuité de l'acte sexuel. Il est donc naturel et nécessaire que
la société ait construit, elle aussi, sa cristallisation. L'interférence de ces cristallisations donne à la vie son illogisme,
son tragique, son nerf. Une société sans le mariage bourgeois ne se conçoit guêre que sur le papier, dans une Salente
arbitraire (j'en atteste le rêve même de M. Mauclair sur la
procréation par l' « eugénie »). Mais la cristallisation amoureuse et la cristallisation artistique seraient-elles si belles
et iraient-elles si haut si elles n'avaient devant elles, parfois

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

301

comme leur mur de prison et parfois comme leur image
idéale la cristallisation sociale ? Cette cristallisation sociale
(dont Emile Augier fut le Frayssinous ou le Nicolas),
M. Barrês ou M. Maurras seraient bien capables d'en écrire
la Magie, comme Chateaubriand, dans son Génie du Christianisme (Stendhal ne pouvait le souffrir) a écrit une cristallisation, une Magie de la Religion.
Je souscrirais volontiers à ces mots de M. Mauclair (qui
servent encore à nous montrer la pénétration de sa Magie
de l'Amouretd'une Magie de l'Art) :«La caste des artistes
est au monde la plus isolée avec celle des amants, et presque
pour les mêmes raisons : désaveu universel, faculté de se
priver du consentement universel, vaste aspiration vers la
solitude, possession de secrets transfigurateurs. L'une et
l'autre caste sont lentement et sournoisement éliminées
par la société qui les déteste, les jalouse, s'irrite de les deviner
rétives à toute assimilation et libérées de sa morale conventionnelle, et elle ne songe qu'à les reléguer comme indésirables hors de ses frontiêres. ~ C'est exact. Mais l'état social
a ses exigences comme l'art a les siennes et l'amour les
siennes. Il n'y a pas de cour d'arbitrage, de société de ces
nations idéales qui puisse arranger leur conflit, et l'on ne
peut souhaiter ni même supposer qu'un des trois disparaisse.
Les termes, l'accent, le rythme même de pensée qu'emploie
ici M. Mauclair sont presque des lieux communs des
prédicateurs chrétiens (voyez le sermon sur la Haine de la
Vérité et bien d'autres de Bossuet), lorsqu'il veulent marquer la place de la société spirituelle de l'Église, dans le
monde qûi la déteste et l'assaille. L'Eglise tout en se plaignant de ne pouvoir réaliser son absolu, s'arrange pour
réaliser quelque relatif, quelque fragment de la Jérusalem
céleste - le réaliser dans la société, contre la société et même parfois par la société puisqu'elle est elle-même,
comme toute société spirituelle, une société quelque peu

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

politique. Le malentendu, l'hostilité de l'artiste et de la
société ne sont pas niables, mais le tempérament de l'artiste
fait sa partie daus ce malentendu, et il y aurait peut-être
quelque chose de pire qu'une société sans artistes, à savoir
une société d'artistes. (M. Louis Forest écrivit autrefois sur ce
thème un Voleur d Enfants, amusant.) Cette guerre entre les
directions humaines, c'est l'être même de l'humanité. Chacune
en sa loi cherche en guerre sa lumière. Même l'Amour... Y a t-il
un couple amoureux, si parfait, si génial soit-il, dans lequel
- sans aller jusqu'à l'imprécation de Samson - le malentendu foncier des sexes n'apparaisse ou n'affleure? Le mieux
auquel atteigne alors l'amour le plus fidèle et le plus tendre
ne consiste-t-il pas à amnistier, à pardonner, à tout
reporter sur l'être fondamental et préhistorique du sexe,
brutalité de l'un et perfidie de l'autre, qui doivent bien
montrer çà et là comme des os sous la chair leur résistance,
afin d'être amollis et réduits sous l'amour mutuel ? Les
malentendus de l'amour et de l'art avec la société seraientils, pour une intelligence, plus graves ?
Pour arriver à cette pacification il n'y aurait qu'à suivre
sur un plan plus large le rythme même du livre de M. Mauclair.
Tout ce livre est écrit pour aboutir à la troisième partie,
le Miracle de l'Amour, et pour orienter ce miracle même
vers celui du rythme universel, de l'ordre profond du monde.
Les deux parties précédentes étaient un discours sur l'amour;
ici c'est l'Amour même que l'artiste, dans ces trois chapitres
sur le Sommeil dans l'Amour, la Solitude de l'Amour, l'Amoi,r
et la Mort, s'efforce, sans abandonner son beau flux oratoire,
de réaliser en images et en phrases comme un autre art le
formulerait en marbre ou en couleurs, comme Watteau l'a
incarné dans cet Embarquement pour Cythère dont M. Mauclair a écrit la transposition mystique.
cc Si chacun de ces frêles personnages errants dans un
paysage d'or rose figurait un état du rêve, où allaient-ils

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

303

tous, et qu'est-ce qui les incitait à tourner ainsi le dos, avec
une obstination douce, à l'existence réelle d'où je les contemplais, pour s'aller perdre de mirage en mirage dans les zones
successives de cette vaporeuse bleuité? Ils s'en allaient au
delà de la volupté elle-même vers cette conjonction et cette
dissolution qui sont à l'image de la mort. Ils partaient,
oublieux, vers cette lueur éthérée et azurée qu'entrevoit sous
les paupières closes, le regard dilaté par l'amour. Et cette
lueur éclaire une région où il n'y a plus ni devoir, ni morale,
ni chair, mais seulement le rythme universel dont le rythme
de l'étreinte corporelle n'est que le faible et tremblant
présage. Et pour y aller vivre, ils répudiaient notre vie. »
Le rythme de l'étreinte corporelle n'est que présage
dans l'Amour total, mais l'Amour lui-même n'est que présage
pour cette région plus vaste du rythme universel, il n'est
lui-même que l'un des couples de Watteau, le plus près,
levé droit, de l'étang azuré; les autres s'approchent, faits
à son image et qui épousent son mouvement, et il existe
un certain degré de musique, point étranger à !'Embarquement, où l'on sent à la fois et que l'amour n'est plus rien et
que rien n'est plus qui ne soit l'amour.
ALBERT THIBAUDET

�NOTES

NOTES
VOYAGES D'UN StDENTAIRE, par Francis de Miomandre (Émile-Paul).

'.•

M. Francis de Miomandre appartient à cet ordre de natures
heureuses et peut-être de gens heureux (mais il porte une
chemise et, si j'en crois certaines pages de son livre, elle
est du bon faiseur, et il ne nous dissimule pas tous les ennuis
qui se rallient au drapeau blanc auquel nous avons cou·
tume de nous incorporer), de gens peut-être heureux qui, en
tous cas, ont au moins le bonheur certain d'habiter un monde
qui leur appartient et qu'ils gouvernent en toute souveraineté.
Ce monde, c'est lui-même évidemment, et les Voyages d'un
sédentaire sont la tournée d'un propriétaire qui porte tous ses
biens avec lui, mais M. de Miomandre, je l'ai déjà dit, n'est
pas un philosophe nu. Il ne se complète pas seulement, comme
Herr Teufelsdroeck, par des habits, mais par tout un petit
peuple environnant, toute une limaille de fer qu'attire
incessamment l'aimant sympathique de ce charmant esprit
et dont les dix promenades Autour de ma table nous donnent
l'inventaire minutieux. (La seconde partie du volume, recueil
de chroniques parisiennes d'été, n'a pas le même intérêt.)
Car la table de travail de M. de Miomandre est un monde,
une forêt de symboles qui observent l'artiste avec ces regards
si familiers I Personne depuis Andersen et le Grillon du foyer
n'a plus délicatementanimélesêtresfabnqués parmi lesquels
nous vivons. Ce n'est pas lui qui hésiterait, comme Platon,

305

sur ~e problème de savoir s'il y a des Idées des objets
fabnqués. La fantaisie intelligente de M. de Miomandre ne
figure-t-elle pas comme une survivance et un clair de lune
d~ l'~ttention amicale et délicate avec laquelle l'homme
f~isait autrefois les poteries et les corbeilles appelées à
1 accompagner toute sa vie dans sa caverne ou sa tente?
Mais_ T_h_é~phile Gautier disait qu'on reconnaît qu'un peuple
est c~vilise quand il ne sait plus faire un vase ni une corbeille.
AusS1 devons-nous aimer la source fraîche d'ingénuité que
M. de Miomandre, en tournant le dos de son fauteuil à
notre civilisation sans âme sait faire jaillir de sa table.
. J'ai nommé Andersen et Dickens. Ce n'est pas que je
tie~e.beaucoup à cette comparaison qui ne vaut que par
u~ biais rapide. Il me plairait davantage de donner à M. de
Miomandre un masque d'Extrême Orient, de le voir

Imiter le Chinois au cœur limpide et fin.
Lorsq_u'il écrivit !'Aventure de Thérèse Beauchamp, un
lecteur mnocent, m'a-t-on dit, demandait : « Evidemment
ce~ n:est pas mal, mais quelle idée bizarre d'y avoir mis un
Chinois ? • M. de Miomandre y avait mis un Chinois du même
fonds dont il s'y était mis lui-même, dont il y avait mis
son art. Il ne pouvait pas ne pas y mettre de Chinois. Le
Chinois est aussi naturel dans un roman de M. de Miomandre
q~el'o~cierdans un roman d'aujourd'hui. Vaut-il même pour
IU1 la peme d'aller chercher ses Chinois en Chine. La fantaisie
d'Au Bon Soleil et du Veau d'Or, qui sont copiés sur la vie
réelle, dégage des personnages les plus ordinaires toutes leurs
puissances singulières, et paradoxalement chinoises.« Comment
peut-on être Persan ? » se demandaient autrefois les Parisiens.
« Comment peut-on ne pas être Chinois? » leur demanderait
M. de Miomandre. M. Gabriel Moureya traduit dernièrement
dans la Bibliothèque universelle et Revue suisse (où personne,
malheureusement, ne va le chercher) un délicieux Livre du
20

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Thé, de !'écrivain japonais Okakura Kakotzo. Mettez-le dans
votre bibliothèque lorsqu'il aura paru en librairie, entre
l'Aventure de Thérèse Beauchamp et les Voyages d'un Sédentaire. Vous aurez le sentiment d'un accord que je ne veux pas
déflorer et que je vous laisse le plaisir d'éprouver tout neuf.
Vous suivrez l'ordonnance du docteur Paul-Louis Couchoud
dans ses Sages et Poètes d'Asie, vous 1habituant à considérer
la vie sous le double et complémentaire aspect des deux
moitiés de l'humanité, Occident et Extrême Orient, et vous
rendrez grâces à Francis de Miomandre du beau voyage par
lequel, sans quitter Paris et sa table, sans rien nommer de
japonais et sans même vous présenter son Bouddha, il vous
y aura précédé. Il est probable que dans une cinquantaine
d'années le terme d'Extrême Orient sera, pour une sensibilité et une intelligence cultivées, quelque chose d'aussi riche,
complexe, animé que l'est pour nous aujourd'hui le mot
d'Orient. Les Goncourt l'avaient '.fort bien pressenti, mais
il faudra sans doute encore quelques générations pour faire
passer définitivement du monde du bibelot au monde de la
vie ces valeurs de connaissance et de goût. Quelques livres,
quelques façons de sentir d'aujourd'hui, forment de bons
points de repère pour cette route future.
ALBERT THIBAUDET

•••
LA MftLÉE SYMBOLISTE, par Ernest Raynaud (La
Renaissance du Livre).
M. Ernest Raynaud compte consacrer trois volumes à la
Mêlée Symboliste, et le premier, celui-ci, va de 1870 à 1890.
Il n'y faut guère chercher que des anecdotes et des portraits
symbolistes, et l'histoire anecdotique du symbolisme tient
déjà un fort rayon de bibliothèque. La postérité n'aura
aucun mal à identifier les cafés de la rive gauche où fut
renouvelée la poésie française. Les portraits et souvenirs
de M. Raynaud, fort intéressants, apportent à ce dossier

NOTES

une contribution bienvenue. On appréciera dans ses portraits la bonhomie, la modération et la justesse. La fondation
du Dkadent et la figure de cet étrange Baju lui fournissent
de bonnes pages. Les quelques lignes où il caractérise Baju
qui imprima ses premiers vers, sont d'un tact qui est rare
dans les souvenirs de ce genre, souvent bourrés de méchancetés grimaçantes. Le bon ton que garde ici M. Raynaud ne
rend pas son livre moins savoureux, et sauvegarde la décence
du monde littéraire. (Heureusement pour cette décence et
pour cet honneur des lettres, il est inexact que Théophile
Gautier ait jamais, comme le dit M. Raynaud, traité Racine
de polisson. L'auteur de cette obscénité est un nommé
Granier de Cassagnac qui n'a aucun rapport avec la littérature.) M. Raynaud excuse comme il peut les • mœurs de
Caraïbes• et les outrances de langage que l'on a reprochées
aux symbolistes. Il estime que les romantiques et les naturalistes leur ont donné l'exemple. Je ne veux pas entrer
dans cette discussion : la mêlée symboliste est une mêlée
au-dessus de laquelle nous n'avons aujourd'hui aucune
peine à nous tenir. Mais il y eut là, je crois, plus que le duel
ordinaire de deux générations dans une corporation de mœurs
irritables et difficiles. Il y eut le principe d'une véritable
scission qui fut aiguë pendant une dizaine d'années et qui
dure encore jusqu'à un certain point. Cette rupture entre
deux générations, cette difficulté pour l'une de se mettre
• à la page • de l'autre, cette division de la littérature en
exotérique et ésotérique sont des traits particuliers à ces
cinquante dernières années, et qui ne se retrouvaient à ce
point ni dans le romantisme ni dans le Parnasse. La littérature devenant plus ésotérique prenait naturellement
la figure d'écoles fermées, défiantes, agressives. Ecoles et
manifestes, ce pullulement scolastique est dès lors un trait
particulier à l'époque symboliste. De sorte que, sous ce
caractère apparent de «mêlée • dont M. Raynaud nous donne

�308

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la chronique, il y avait là une volonté d'ordre et de discipline qui allait se retrouver pure ·et nue dans la génération
ALBERT THIBAUDET
suivante.

*

**

EXPOSITION MATISSE (GalerieBernheim jeune et CJe).
L'exposition de M. Matisse, venant après celle de M. Braque,
nous fait assister à la lutte des deux esthétiques les plus
violemment opposées de notre époque. Autant M. Braque
est épris d'ésotérisme, cultivant le mystère plus encore que
sa technique, autant M. Matisse limite le sens de ses ouvrages au charme strict de la matière colorée. Autant
M. Braque est épris de spéculation intellectuelle, autant
M. Matisse, dédaignant tout à-priorisme, affirme n'attendre
une raison d'œuvrer que de ses sensations seules. Son activité est purement réceptive. Ce peintre excelle à raisonner
sur le choc de ses sens: il s' avère incapable de se passer d'une
certaine commotion immédiate pour peindre. Le cerveau
de M. Matisse peut très bien être comparé à un piège. Peu
confiant en son imagination, l'artiste quitte son atelier,
que ne hante nul fantôme. Il descend dans la rue, le jardin,
la campagne, et, attentif à l'impression la plus inattendue,
il la capte dès son apparition avec une adresse sans pareille.
L'oiseau-sensation, caressé, gorgé, engraisse : c'est à ce
moment que le peintre dépense des trésors d'ingéniosité
pour donner au plumage de sa capture le lustre le plus éclatant. Ce procédé de travail, il faut l'avouer, provoque des
trouvailles de couleur d'une grande rareté, auxquelles nul
peintre avant M. Matisse n'avait songé. - Je me demande s'il
ne serait pas plus juste de dire : n'avait daigné songer.
En effet, quelle a été la préoccupation capitale de M. Matisse, sinon de s'emparer d'un côté de l'art pictural : la couleur, et de donner à cette valeur, jusqu'à présent soumise à la domination de la forme, la prédominance sur celle-

NOTES

ci?_ Victime de la maladie à la mode, qui n'épargna personne,
mais dont certains d'entre nous essaient laborieusement de
se guérir, M . Matisse a recherché sa personnalité, non dans
l'adoption enthousiaste ou réfléchie d'une technique équilibrée, mais dans le déséquilibre, dans le renversement des
valeurs qui constituent cette technique. L'étude unique des
propriétés de la couleur, suppléant au dessin, au modelé, au
clair-obscur, l'absorba tout entier: un œil étonnamment doué
pour saisir les moindres reflets trouva aisément la solution de
problèmes que le peintre choisit toujours complaisamment
conformes à ses seules aptitudes. Cette culture d'un don
partiel à l'exclusion de tout autre est très caractéristique
d'un certain état d'esprit actuel; elle constitue un fait
absolument nouveau dans l'histoire de l'art et mérite qu'on
l'étudie spécialement.
Si M. Matisse a eu chez Bernheim le succès total que jusqu'ici le public lui avait refusé, ce n'est pas que les tableaux
qu'il y exposa dénonçassent, mieux que ses tableaux antérie~rs, une maîtrise complète. La Toilette ou le N u n o 3
étaient de très belles œuvres, de beaucoup supérieures à celles
qui triomphent aujourd'hui; leur impopularité vint de ce
qu'elles indiquaient chez l'artiste une certaine volonté de
dominer son impression première, alors que ses œuvres
récentes nous le montrent s'abandonnant sans réserves à ses
sensations familières. C'est cette nonchalance qu'aime le
public, qui y voit le reflet et comme le pendant de sa paresse
à réfléchir et à juger.
Voilà pourquoi le meilleur de M. Matisse, ces peintures
de 1910, qui - malgré que portant un peu trop visible le
sceau d'une époque - étaient humanisées par la méditation
du peintre, seront les dernières à plaire au public.
Mais n'est-il pas inopportun de déplorer ce triomphe des
œuvres les plus superficielles de M. Matisse, et son aventure dernière n'est-elle pas la plus propre à l'enorgueillir ?

�310

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

On serait tenté de le croire, en se rappelant le vœu de ce
peintre qui eut le courage d'écrire de l'œuvre d'art résumant ainsi les aspirations de la plupart des artistes de
son époque - qu'il souhaitait qu'elle fût « pour l'homme
d'affaires aussi bien que pour l'artiste de lettres un calmant
cérébral, quelque chose d'analogue à un bon fauteuil qui
le délasse de ses fatigues physiques ,.
L'influence de M. Matisse fut considérable; elle est moins
importante aujourd'hui que la guerre a transformé lamentalité de la plupart des artistes, les inclinant à la méditation
de problèmes plus profonds. Notons que cette influence
fut particulièrement active sur les peintres du Nord, tempéraments peu analytiques, et que les conclusions hâtives du
maître devaient particulièrement séduire. Chez les débutants
et les autodidactes, cette influence fut également très forte.
Les spéculations exclusivement colorées de M. Matisse
révélèrent aux jeunes peintres une partie de la peinture que,
non éduqués, ils ne pouvaient percevoir sous le voile de la
pudique tradition française. L'accord des tons les plus
rapprochés; l'équilibre entre les « chauds , et les • froids , ;
les résonances des complémentaires sont des problèmes
résolus de tous temps avec facilité par les maîtres des musées,
mais la solution seule du problème est par eux introduite
dans leurs tableaux. Le résultat est donné avec tant de naturel qu'on l'accepte sans s'en apercevoir: on ne remarque le
prodige que si l'on connaît le métier. Une toile de M. Matisse, au contraire, débarrassée des détails qui dans la réalité
à la fois et les tableaux classiques supportent la couleur et
en dissimulent la signification technique, nous propose la
solution moins achevée qu'en train de se réaliser. L'artiste
nous prend à témoin de son tour de force : il va même jusqu'à avouer ses incertitudes par les• blancs», et la fièvre de
son travail rapide par les déchets: traits de crayon, bavures
et taches, qu'il laisse comme religieusement sur sa toile.

NOTES

3II

Cézanne, peut-on objecter, laissait aussi des « blancs •·
Mais ils n'étaient à ses yeux que provisoires : il attendait
pour les couvrir de trouver le ton convenable et difficile.
Le maître d'Aix, Titan moins heureux que Michel-Ange,
n'a pas assez vécu pour terminer ce grand tableau des
Baigneuses (de la collection Pellerin) qui devait être notre
« JUGEMENT DERNIER•· Une fissure subsiste dans son œuvre:
M. Matisse s'y est glissé. (Et àsa suite tant d'autres!) Il a fait
éclater un pan de l'édifice et, de ce fait, il a projeté la peinture hors de ses bornes classiques. Le problème qu'avait résolu
Cézanne est donc à nouveau remis sur le tapis. Mais, soyons
justes : après l'empirisme de l'impressionnisme (auquel
échappa Renoir, aussi discipliné que Cézanne sous des dehors
moins sévères), il était nécessaire, pour recommencer à y voir
clair, que nous pussions mettre de l'ordre dans nos sensations
colorées, en attendant de raisonner sur les lois de l'architecture du tableau et sur celles du dessin. Matisse nous a aidés
à résoudre divers problèmes primordiaux et c'est ce dont il
faut nous souvenir. Il figure, au jardin de la peinture française, une fleur extrêmement fragile et trop précieuse, significative de l'époque la plus troublée de l'histoire de l'art.
Mais un artiste, fût-il encore plus spécialisé que M. Matisse,
n'est jamais isolé. Les recherches de celui-ci, si particulières
soient-elles, se raccordent cependant à celles de plusieurs
écoles récentes: Orphisme et Futurisme lui doivent beaucoup.
Son influence gagna même, un certain moment, les peintres
chargés par le destin du plus ingrat de la besogne rénovatrice : les cubistes. A sa suite, ceux-ci étudièrent les propriétés irradiantes de la couleur des objets. Comme Matisse,
ils dissocièrent les éléments constitutifs de la réalité extérieure pour poursuivre à part l'étude de chacun d'eux. Voici
un passage d'un article de M. Severini, assez significatif
de ce que les recherches de M. Matisse et des cubistes ont
de commun : « Matisse me montrait un jour une maquette

�312

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il avait faite I d'après nature • dans une rue de Tanger.
En premier plan un mur peint en bleu. Ce bleu influençait
tout le reste, et Matisse lui a donné le maximum d'importance qu'il était possible de lui donner en gardant la construction objective du paysage. Malgré cela il a dû s'avouer
qu'il n'avait pas rendu la centième partie de • l'intensité
sensorielle• produite en lui par ce bleu. Il a atteint dans une
autre toile (les Ma,-ocains) ce degré d'intensité, mais ici l'architecture réelle du paysage a disparu pour laisser la place
à une architecture volontaire et cependant sensorielle. •
On distingue comment le mécanisme par lequel M. Matisse
accorde à son sens de la couleur pouvoir absolu sur le sen,;
plastique, rejoint le mécanisme par lequel les cubistes cherchent par la couleur d'abord à• reconstruire• plastiquement
la réalité. Ce parallélisme va nous permettre de fixer le processus mental de chacune des deux écoles opposées : où
M. Matisse procède de la sensation à l'idée, les cubistes
procèdent de l'idée à la sensation 1. Ils n'admettent le pouvoir éducateur de celle-ci qu'après l'avoir contrôlé scientifiquement. M. Charles Henry, physicien, écrit quelque part:
• La perception de lumière et la perception des formes sont
considérablement modifiées par l'exercice ou le repos de l'appareil visuel, tandis que la perception de couleur en est
indépendante. • Cela suffit pour que les cubistes acceptent
les prémisses de M. Matisse, mais concluent que, pour sauvegarder la pureté de la forme, il faut, non la gonfler selon
la puissance explosive du ton, comme fait Matisse, mais
mettre le• ton local • en dehors de la • forme locale•· Spéculations prodigieuses de nouveauté et très significatives des
excès auxquels aboutissent fatalement les artistes esclaves
r. Par exemple : M. Matisse a besoin de voir une assiette pour
réaliser peu à peu la venu plastique du cercle. Les cubistes conçoivent d abord un cercle. et condescendent à le • motiver• par
une assiette.

NOTES

313

d'un dogme, victimes de théories basées sur autre chose que
l'exercice d'un sentiment profond ou la connaissance des
lois éternelles de la peinture.
ANDRÉ LHOTE

...

••
ExroslTIONS : PAVILLON DE MARSAN : René Piot. -

Le cas
de M. Piot est tragique. Ce peintre connaît son métier
autant qu'on puisse le connaître aujourd'hui; il l'apprit des
Musées, dont il est demeuré le prisonnier. S'il regarde des
soldats affairés et disséminés dans la cour d'une ferme, ou
égrenés dans une plaine neigeuse, il voit moins ces tristes
hommes qu'un cher souvenir d'un tableau de Breughel le
Vieux. Une charge de cavalerie suscite en son esprit Je
spectre de Paolo Ucello; une maison incendiée tourne pour
lui seul ses volutes de flamme ainsi qu'en une page de livre
d'heures. Un paysage de sapins ou des arbres en fleurs lui
rappellent des estampes japonaises feuilletées un soir d'hiver.
Toute émotion née d'un spectacle vivant ricoche immédiatement en son cerveau vers quelque souvenir pictural. Les tons
eux-mêmes de ses peintures ne sont pas posés nettement,
dans toute leur fraîcheur naissante, mais martyrisés, patinés
comme ceux des tableaux vieillis. Ils ont l'air de refléter le
douloureux débat qui a lieu dans l'âme de ce peintre, dont
il semble qu'on touche la personnalité mieux dans cette salle
du fond, où sont réunies de très belles copies de Piero della
Francesca, de Rubens, de Botticelli, que dans les salles précédentes, qui ne paraissent être de celle-ci qu'un reflet affaibli.
GALERIE L. ROSENBERG : J ttan Gris et Stve,im. M. J. Gris, qui est, avec M. Braque, en quelque sorte le plus ,
actif traducteur logique des intuitions de M. Picasso, nous
montre des œuvres dont les plus attachantes ne sont pas
les plus réussies. Ses natures mortes, d'une parfaite tenue,
procèdent cependant un peu trop les unes des autres. Une
technique précise, rigoureusement appliquée en chaque
toile, donne à l'œuvre totale une unité que nous préférons

�314

.1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à celle facilement obtenue par la répétition des mêmes
formes. Un essai de portrait, malgré que peu réalisé, et des
dessins « d'après nature•• très« ressemblants•• sont d'heureuses dérogations à la règle cubiste. C'est à de telles « faiblesses»qu'on peut dès à présent reconnaître ceux des cubistes
chez qui le cœur l'emportera heureusement sur la pure cérébralité. - M. Séverini nous intéresse moins par ce qu'il a
produit que par ce qu'il promet de réaliser. Un ingénieux
Arlequin et un Joueur d'accordéon, œuvres dernières, affirment, en même temps qu'un désir de renoncer à certaines
harmonies un peu trop tendres, une aspiration vers l'humain,
à laquelle nous ne pouvons qu'applaudir.

GALERIECRÈS.-Acôtéd'œuvresanciennesdepeintresque
nous étudierons plus tard, de très beaux dessins de Derain :
paysages et natures mortes. Un Portrait de femme aux deux
crayons, admirable d'acuité et de fini, dépasse comme réalisation et comme expression tout le reste.

•••

ANDRÉ LHOTE

LA REPRISE DE PELLÉAS ET MÉLISANDE à
!'Opéra-Comique.

' ..

Après nous avoir, pendant de si longues années, privés
de Pelléas et ne nous en avoir accordé, comme à regret, que
des reprises de plus en plus négligentes, !'Opéra-Comique
s'est décidé à faire un geste d'hommage à la mémoire de
Debussy. On aurait souhaité qu'un éclat particulier entourât
cette manifestation. Le jour semblait venu - il aurait dû
l'être depuis longtemps - de placer solennellement Pelléas
au rang qui lui revient dans la musique contemporaine.
Mais qui donc, objectera-t-on, conteste aujourd'hui les mérites
de cette œuvre ? Qui lui dispute une place émine_n te? Le
public ne s'est-il pas apprivoisé et ne se montre-t-il pas
sensible à l'émotion du drame ? - D'accord ; mais il ne

NOTES

s'agit pas de savoir si Pelléas est une œuvre belle et pathétique : personne ne le nie; il s'agit de savoir si c'est une
œuvre hors '.de pair, une grande date de l'art français, si
cet ouvrage domine de très haut tous ceux de la même
époque. Il s'agit de franchir la distance entre un simple
témoignage d'admiration et un acte de respect où justice
soit enfin pleinement rendue à une œuvre maîtresse. Mille
petites considérations empêchent que l'on marque volontiers tant de déférence à un vivant; la mort rend un tel
geste plus facile; nous l'attendions; la représentation de
!'Opéra-Comique ne nous y achemine guère.
M. Messager a conduit l'orchestre d'une manière vivante,
puissante, qui donnait toute leur force aux parties joyeuses
et exaltées de la partition; il nous a même paru quelquefois,
par crainte de toute mièvrerie, pécher par un excès d'énergie
et de netteté. Mais comment sauvegarder l'équilibre d'une
œuvre où le chant et le récitatif ont tant de part, lorsque les
deux rôles principaux sont confiés à des artistes presque aphones ? Chaque fois que Geneviève, Arkel ou Golaud entraient
en scène, le drame reprenait toute sa vigueur; l'orchestre
se subordonnait de la façon la plus heureuse; mais pour
ne pas couvrir les voix de Mélisande et de Pelléas, il lui aurait
fallu consentir à n'être plus qu'un susurrement. Il en est
résulté de grands espaces vides, des trous, des passages mornes
et sans vie, dont certes Debussy n'est pas responsable et
dont il aurait été bienséant de ne pas déparer son œuvre.
La cohue bigarrée qui se presse actuellement dans nos
salles de spectacles ne peut réagir que confusément; mais
ce qui est certain, c'est que toute la partie de l'assistance venue
non pour aller à !'Opéra-Comique, mais pour voir Pelléas,
ne savait comment exprimer son malaise; elle craignait que
l'on ne fît retomber sur l'œuvre une mauvaise humeur
dirigée contre les interprètes seuls, ou que ceux-ci ne prissent
pour eux des marques de joie qui ne les concernaient point.

�3r6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous reviendrons ici sur les dernières œuvres de Debussy
celles qu'il a publiées pendant la guerre, et où reparaissent
certaines de ses qualités les plus attachantes. Bornons-nous
aujourd'hui à constater que, malgré son inégalité, cette
représentation a prouvé combien l'œuvre est intacte et sans
rides ; notre admiration était placée en bon lieu. Imitations
ni démarcations ne sont parvenues à ternir la fraîcheur de ce
langage musical. Si quelques traits ont vieilli, c'est la faute
' du livret, non de la partition. Celle-ci reste une merveille
d'appropriation, de sobriété; elle ne met en œuvre que les
moyens qui ·lui sont indispensables, mais elle le fait avec
tant d'aisance, elle en joue avec un art si accompli qu'elle
donne constamment une impression de richesse, de diversité
et de force. Si jamais qualités ont été françaises, dans le
meilleur sens du mot, ce sont bien celles-là. C'est pourquoi nous
souhaiterions un hommage à Debussy qui fût un événement non pas d'ordre professionnel, mais national.

• •*

JEAN SCHLUMBERGER

L'INSTITUT CONTRE LES INDl!:PENDANTS.
On lit dans le numéro de Mai de la Gerbe sous la signature
de M. Paul Deltombe :
La presse a fait connaître l'existence d'une association qui
s'est formée dans le but de défendre l'art français tant en France
qu'à l'étranger. L'idée paratt excellente, encore qtte l'on se
demande qui peut bien attaquer l'art français en France. Cette
Ligue comporte tous les modes d'action : expositions, tracts,
conférences, cotisations, etc., et haut patronage. C'est en effet
sous les auspices de l'Institut et sous la présidence du Secré
taire perpétuel de l'Académie des Beai,x-Arts que s'inaugure
cette croisade.
La lecture des statuts di, « Club artistique de France • est
édifiante ; on y pr6ne une action énergique en faveur de • ceux

NOTES

3r7

qui sont restés fid~les aux traditions nationales, à l'art bim français •• d'une lutte contre • les internationalistes de l'art». Nous
connaissons cette chanson : nous allons assister à un nouvel épisode de la lutte del' Institut contre l' Art des Artistes indépendants.
Et la singuli"e logique : ces ligueurs de la vraie tradition
ont un programme d'expansion de l'Art français à l'étranger,
cela s'appelle la défense de l'art français; tandis que lorsque
c'est l'art des Indépendants qui in fiuence l'étranger, cela devient
de l'internationalisme, chose abominable J

Voilà donc ce que, en quittant l'uniforme, no11s trouvons dans
la corbeille de la paix : ·une ligue contre nous, dirigée par l' I nstitut comme codicille à l'union sacrée/ Beaucoup d'artistes
indépendants, pour la plupart des ieunes, sont encore sous les
armes ; quels ont dû être leurs sentiments en apprenant cette
nouvelle avanie, ces excitations du public et, chose plus
grave, de leurs camarades, contre leur œuvre passée ou future?
Evidemment ceux d'une indignation trop légitime pour
que nous ne sentions pas le devoir de nous y associer. Il est
inadmissible qu'une certaine classe d'artistes s'arroge le
privilège de représenter exclusivement l'art français, la
• tradition nationale•· Il est inadmissible que les peintres qui
jouissent déjà de tous les avantages matériels que donne le
succès, exploitent la passion patriotique pour jeter le discrédit
sur ceux de leurs confrères dont l'art a le malheur de ne pas
1eur plaire. C'est une « utilisation de la victoire, que nous ne
tolérerons pas.

Sans compter qu'il est au moins pittoresque de voir l'Institut se poser en défenseur de la tradition française, qu'il a
tout fait, depuis un siècle, pour stériliser et pour détruire.
Qu'est-ce que l'Institut après tout sinon • l'ensemble des
forces• qui à chaque époque ont voulu obliger l'art français
• à la mort• ? Et que sont les Indépendants sinon« l'ensemble
des forces • qui y ont • résisté • ?
JACQUES RIVIÈRE

�318

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

•••

Mme GENEVIÈVE BONNIOT-MALLARMil:.
Les lecteurs de la Nouvelle Revue FYançaise auront
appris avec une profonde tristesse la mort de Mme
Bonniot, née Geneviève Mallarmé. La Nouvelle Revue
Française, qui manife::tta toujours pour Stéphane Mallarmé le
respect et l'admiration que l'on sait, prend une part très
vive à ce deuil. Mais nous ne pensons pas pouvoir exprimer
nos sentiments mieux que ne le fit, dans le dernier numéro
du Menure, notre collaborateur Paul Valéry :
• Tous les amis du grand pœte se souviennent de la jeune
fille qui les accueillait avec tant de grâce dans le petit appartement de la rue de Rome; qui plaçait auprès de son père
une fine et claire figure de l'amour filial le plus tendre et le
plus empressé ; et qui disparaissait à la faveur de la fumée
que nous faisions, vers le moment que la causerie allait se
fixer ou se fondre dans ce monologue incomparable dont
ceux quine l'ont pas entendu ne peuvent imaginer la merveille.
, La voici qui s'est retirée à jamais. Elle nous abandonne
l'adorable Eventail que son père lui avait fait des mots les
plus doux, des images les plus délicates, de la substance
idéale la plus précieuse ; poème d'une perfection. d'une musique et d'un charme si rares que ce serait le chef-d'œuvre de
Mallarmé, s'il y en avait un.
11 A ce père elle avait consacré tout le zèle que puisse
souhaiter un poète. Avec l'aide du docteur Bonniot, son mari,
dont le dévouement à la gloire de Mallarmé était l'égal du
sien, elle a publié le volume des Poésies et le Coup de dés.
D'autres publications, que sa mort n'empêchera pas de
paraître. ont jusque dans les derniers jours occupé sa pensée.
, Geneviève Bonniot reposera auprès de ses parents dans
le petit cimetière de Samoreau où nous avons laissé Mallarmé
un jour du mois de septembre 1898, par le plus éclatant et
le plus implacable Après-Midi. •

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
I. BEAUX-ARTS,

CHAttAUBRJAND : La Campa,ne ,a-mai~ (lettre à Fontanes ; Cynthie),
avertissement par Henri Focillon ·
L'A.ri d lu AriisJu. N° de juin: • Le L. Pichon.
'
Musée Rodin • ; l' Art et les Artistes.
Lou1s:i;: CL&amp;:RIIONT ; Emile Clermcnt·
H:ltcroa Ba:auoz: Le Musicien errtffit, B. Grasset.
•
1842-1852; Calmann-Uvy.
MAURICE DEKOBIU : Les Mbllcira
C H ~ BOUV.T : Les CO#peri,ts, de RaJ-de-Cave
Du Cambriolage conorgœnista de l'ltlise SainJ-Gmiais; sidirl comme ,,,, des beau~-arl-s • L'EdiDelagrave.
tion française illustrée.
'
STANISLAS L.u,n : Diaionnaire des
LUCIE DELARU.W:•MARDRUS : Tou•
Sculpteurs Ill l'Ecole t,a,Jfaise, du moyen lcune et son amour ; Albin Michel.
tlte à nos jfJUl's, 7 vol. ; Ed. Champion.
Louis DELLUC : Ci,Uma et Cie ;
Â.LDKRT ANDRÉ :

Rffloir

j

G. Crès.

°"

C.unu11: MA.ucu.1a : L'A.ri in.dépm~ fra"fQ.is sous la troüüme Ripu,.
lil,qiu ; La Renaissance du Livre

B. Grasset.

PIERRE DRIEU LA ROCHl:LLE : /,stn.
ro1aJion, nouvelle édition · Editions de
N. A. RIMSKY·KORSAKOV ; Ma vie la Nouvelle Revue Françabe.
musicale; Pierre Lafitte.
Lou1sDucRos:J.-J. Rosweau:T. II,
AUGUSTE Ro.DJN : L'A.ri, entretiens de Montmorency au Val ,U Travers;
réunis par Paul Gsell (12x19); T. III, : de l'ile Saint-Pierre à Ermfflfm•
B. Grasset.
vt"lle ; E: de Boccard.

II.

LITTÉRATURE,
THÉATRE

ROMANS ,

HENRY

DUVICRNOIS : Edgar;

E.

Flam-

marion.

MARC ELDER: Jaques Bt:mlwmme et
Roou. Atu.ao : L'A'/&gt;l&gt;tlrlen1ent des Jean Le Blanc; Calmano-Uvy.
/eUMS Pales; Camille Bloch.
EDMOND Fum : Le M-ur des Fleurs;
lù::Ni BAZIN : Ln Nouveaux Obnli. Camille Bloch.
Calm.ann-Lévy.
'
PAUL FORT: Chansons à 14 GIUUOise •
Ri.NÉ
BKNJAArIN
Grat1d;011f&lt;m; E. Fasquelle.
'
A. Fayard.
PAUL Fou· : Les EncJranuu,s; MerfuNRY BORDEAUX
Une Jwn,1/te cure de France.
/etnme; B. de Boccard.
FRA.NC-NOH.-\IN: Jabou,u; La &amp;tmal$-

]ACQ.UKS Bouu:NGER
: L'A.flaire sance du LiVTe.
SWnpeare; Ed. Champion.
ALEXANDRE HEPP : Les Gaurs viaoFRANCIS CARCO : Scènes de la vi# /U ,uux ; E. Fasquelle.
Montmartre; A. Fayard.
EDMOND JALOUX: Les A.mour,perdues;

EDMOND

CAZAL :

liomme invisible;

Joë

Rollon, l'autre

L'Edition française

illustrée.

P.-V. Stock.
FRANCIS }A.KM.ES :

La Rose à Marie;

Edouard-Joseph.

J'tJt,

hU; G. Ctt:5.
VICTOR S11:GALli:N : Lettres (Ù Paul
La Clialuon eu Gaupffl à Gwries-Danùl tù Monfr4id.,
Roland, traduction nouvelle d'après précédées d'un hommage; G. Crès.
le manuscrit d'Oxford; Llbr, Armand
LoT : Etude "'' le Lanu/.ol, ffl P,oH;
Colin.
3 phototypies hors texte ; Ed. Champion,
BLAISJC ùtNDRARS:

HRNRI CHA11A.Ro :

�•
320

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI SE

321

ASDR i'..: LtCHTENBRRCER : Le Cœur esi
J.· H. R0SNV ainé: L'Appetdu bm1htu,;
le mime, roman pour jeunes filles i E. Flammarion.

Pion-Nourrit.

fuRRE MAc ÛRLAN : La Fin, souve-

nirs d'un corre.;pondant aux armées en
Allemagne; L'Edition française illustrée.
GEORGES

MARÉCHAL

DE

BIÈVRE

:

Aphrodite couronnû; B. Grasset.

• 1

PAUL ril.utGUERITlE :

Sous lts Pins

tranquilles, roman; Pion-Nourrit.
Anthinea, d'Athènes à Florence; Ed. Champion.
CHAR.LES MAURRAS:

]OS.EPH MhoN; Le Rottriste, poème;
G, Crès.
JEAN Moa:hs : Eriphyle, poème;
L. Rouart.
Timcignage
sanifik; Nouvelle

ALl'HONSX. MORTIER : Le

de 14 Glnirat-ion
Librairie nationale.

t

]BAN RoYÈRI: : Pa, la lumih-e
poèmes ; G. Crès.

J b o u ET JEAN

relive ; Emile· Paul

THAR.AUD

:

U11e

Une permis-

VAILLANT-COUTURIER :

BENJAMIN VALL010N: , ••

Dis-moi qtul

uJ ton pays; Berger-Levrault.
JEAN VARIOT : Lu Grandes H_eurl/f
de Ribeaupief,e, évocation dramatique;
Société LittéJ:aire de France.

VILLON

:

Les œ,wres;

G. Crès.
GILBERT DE VOISINS:

L'Esprit impu,;

G. Crès.
PAUL WBNZ :

Levrault.

FRANÇOIS PORCHÉ : La Jeune F,l/,e
aux ioues roses, comédie en vers et en
prose; Emile-Paul frères.

court.muse,

Le Mar-

WiLLY :

WILDE :

III.

Guy Dl? PoURT,U.ts : MMins d'ea1i
douce; Société. Littéraire de France.

PHILOSOPHIE,

RELIGION.

HENRI GHÉON : L' Homnu

,u de

~

Ttmoi-gnage
d'un conwtf;
MARCEL PROUST : A la Recherche du guerre,
Temps perdu : T. I, Du côte de_ chu Editions de la Nouvt'lle Revue FraoSwann, T. II, A l'Ombre des 1eunes çaîse.
fille; m fleurs; Pastiches tt M llang~s ;
JOHANNÈS
jOERGENSEN' ; . Saiflù
Editions de la Nouvelle Revue Française. Catherine de Sienne, traduction du
]BAN Pslt:HAIU : Sœrtt' Anse/mine, danois; G. Beauchesne.
roman; Plon-Nounit.
D PARoo1 : La Phikisophie wntempoMAURICE

Ollendorf.

RÉlilON : Le grand Soir ; rain~ en France, Essai de c/.a.ssi~iofl
des doctrines; F. Alcan.

.Ali.THUR RnilBAUD : Les mains (Ù
G&amp;:oltGES Sou:L : Mathîaux rl'u~
J,anne•Ma,~, poème ; Au Sans-Pareil, thtorîe rlu p,oUJariaJ; Rivière et Cie.

LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD
FONTENAY-AUX-ROSES.

PREMIÈRE LETTRE

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que
nous sommes mortelles .

Do düu.; Albin Michel.

chand d'Esta,npes, drame; Emile-Paul

frères.

L' Athenaeum, tris antique et céUbre revue londonienne,
actuellement diri"gée pa,y un des hommes les plus distinguAs et
les plus plnlt,,ants de l'Angleterre, M. John Middleton Mu,ry,
a publié dans ses numéros des II Avril et 2 Mai 1919 deux
lettres de M. Paul Valéry. Bien que ces lettres aient été tcrites
spécialement en vue de leur traduction en anglais, et pour le
public d'Outre-Manche, nous pensons intéresser nos lecteurs
en leur en offrant le texte frança,1,°s intdit.

Choses d'hier; Berger

La Maison de la
nouveaux poèmes, trad.
Albert Savine; P.-V. Stock.
OSCAR

LA CRISE DE L'ESPRIT

frèr~.

sioi, de diJente; Flammarion.

V1NCENT MusRLLI
Les Masques,
sonnets héroï-comiques; Chrétien.

GSORGRS DE PoRTO-RtCHE :

peints,

ANDRÉ SPIRE : Le Swel i Editions
de la Nouvelle Revue Française.

FRANÇ0YS

Jeu,: passion,sés,
collection ln Extenso, n° r45; La
Renaissance du Livre.
GAHRISL MOURJ!;Y :

••

J.•H. RosNv jeune : Mimi, les P,ofiteu,s et le Poilu; Calmann-Lévy.

JMP. L. BELLENAND

Nous avions entendu parler de mondes disparus tout
entiers, d'empires coulés à pic avec tous leurs hommes et
tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des
siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et
leurs sciences pures et appliquées ; avec leurs grammaires,
leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques
et leurs SY,11lbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs
·critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente
est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose.
Nous apercevions à travers l'épaisseur de l'histoire, les
fantômes d'immenses navires qui furent chargés de
richesse et d'esprit. Nous ne pouvions pas les compter.
2I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

322
Mais ces naufrages, après tout, n'étaient pas notre affaire.
Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues,
et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France,
Angleterre, Russie ... ce seraient aussi de beaux noms.
Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l'abîme de l'histoire est assez grand pour tout
le monde. Nous sentons qu'une civilisation a la même
fragilité qu'une vie. Les circonstances qui enverraient les
œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les
œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables :

.'

elles sont dans les journaux.

•••

.'

'

'

•
1-

Ce n'est pas tout. La brûlante leçon est plus complète
encore. Il n'a pas snfli à notre génération d'apprendre
par sa propre expérience comment les plus belles choses
et les plus antiques, et les plus formidables et les mieux
ordonnées sont périssables par accident : elle a vu, dans
l'ordre de la pensée, du sens commun, et du sentiment, se
produire des phénomènes extraordinaires, des réalisations brusques de paradoxes, des déceptions brutales de
l'évidence.
Je n'en citerai qu'un exemple : les grandes vertus des
peuples allemands ont engendré plus de maux que l'oisiveté
jamais n'a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu,
le travail consciencieux, l'instruction la plus solide, la
discipline et l'application les plus sérieuses, adaptés à
d'épouvantables desseins.
Tant d'horreurs n'auraient pas été possibles sans tant

LA CRISE DE L'ESPRIT

de vertus. Il a fallu , sans doute be
323
tuer tant d'h
. . , aucoup de science
ommes, d1ss1per t t d
pour
tant de villes en si peu d . t
an e biens, anéantir
·
e emps ·
· -1
moms de qt&lt;alités morales S . ' mais 1 y a fallu non
do ne suspects ?
· avmr et Dev01r,
· vous êtes

•
••
Ainsi la Persépois
1· spirituelle
.
n'est
.
que la Suse matérielle T t
pas moms ravagée
,
• ou ne s'est
s est senti périr.
pas perdu, mais tout
Un frisson extraordi .
Elle a senti par to naire a couru la moëHe de l'Europe
'
us ses noyau
.
reconnaissait plus qu'elle
. x pensants, qu'elle ne se
al! ait
· perdre conscience
'
cessait de se ressembler, qu'elle
·
•·
-nneconsc1ence
·
acquise par
des siecles de malh
d'hommes d
_eurs supportables, par des .Ili
.

u prermer ordre pa

d

m1 ers

phiques, ethniques hi t . ' .r es chances géograAlors
' s onques, mnombrables
, - comme pour une défens d,
·
êt
re et de son avoir physiol .
e esespérée de spn
est revenue conf ,
og1ques, toute sa mémoire 1 .
usement Ses
w
grands livres lui sont rem~ t, ~rand: hommes et ses
tant lu ni si p .
. n es pele-mele. Ja.inais on '
'
ass10nnement
na
demandez aux libraires J ' _que pendant la guerre .
· a.mais on •
·
pro fondément .· demanezaux
d
ê n a tant prié, n,· s1.
tous les sauveurs tous les f d
pr tres. on· a évoqué
t
'
on ateurs t
1
ous les martyrs tous les h.
' ous es protecteurs
·
'
eroslesè
'
samtes héroïnes, les poèt
.'
p res des patries, les
E
es nat10naux
t dans le même désordre
...
angoisse, l'Europe cuit,· . ment:'3, à l'appel de la même
d
vee a subi la
. .
e ses innombrables pe ,
rev1V1scence rapide
nsees · dogmes, philosophies
.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
324
idéaux hétérogènes ; les trois cents manières d'expliquer
le Monde, les mille et une nuances du christianisme, l.es
deux douzaines de pcsitivismes : tout le spectre de la
lumière intellectuelle a étalé ses couleurs incompatibles,
éclairant d'une étrange lueur contradictoire l'agonie de
l'âme européenne. Tandis que les inventeurs cherchaient
fiévreusement dans leurs images, dans les annales des
guerres d'autrefois, les moyens de se défaire des fils de
fer barbelé, de déjouer les sous-marins ou de paralyser les
vols des avions, l'âme invoquait à la fois toutes les
puissances transcendantes, prononçait toutes les incantations qu'elle savait, considérait sérieusement les plus
bizarres prophéties ; elle se cherchait des refuges, des
indices, des consolations dans le registre entier des souvenirs, des actes antérieurs, des attitudes ancestrales.
Et ce sont là les produits connus de l'anxiété, les entreprises désordonnées du cerveau qui court du réel au
cauchemar et retourne du cauchemar au réel, affolé comme
le,rat tombé dans la trappe ...
La crise militaire est peut-être finie. La crise économique est visible dans toute sa force ; mais la crise intellectuelle, plus subtile, et qui, par sa nature même, prend
les apparence.s les plus trompeuses (puisqu'elle se passe
dans le royaume même de la dissimulation), cette
crise laisse difficilement saisir· son véritable point, sa
phase.
Personne ne peut dire ce qui demain sera mort ou vivant
en littérature, en philosophie, en esthétique. Nul ne
sait encore quelles idées et quels modes d'expression seront
inscrits sur la liste des pertes, quelles nouveautés seront
proclamées.

LA CRISE DE L'ESPRIT

325

L'espoir, certes, demeure , et chante a' dem1-vo1x:
. .
Et cum vorandi vicerit libidinem
Late triumphet imperator spiritus,
Mais 1:e_spoir n'est que la méfiance de l'être à l'égard
des prév1swns
précises de son esprit · Il suggère que toute
.
conciuswn
défavorable
à l'être do i·1 e·tre une erreur de son
.
espnt. Les _f~ts, po~ant, sont clairs et impitoyables :
Il~ a des IDllliers de Jeunes écrivains et de jeunes artistes
qm s~nt morts. Il y a l'illusion perdue d'une culture
europ':"nne e.t la démonstration de l'impuissance de la
- con~a1ssance à sauver quoi que ce soit;. il y a 1a science
attemte mortellement dans ses ambitions
al
t
d' h
mor es, e
comm_e es_ onoré~ pa: la cruauté de ses applications; il
y a l I~éalisme, difficilement vainqueur, profondément
meurtri, responsable de ses rêves . le réalism d"
batt
bl'
.
•
e eçu,
u, acca e de crimes et de fautes ; la convoitise et
le renoncement également bafoués ,. les croyances conf ondues dans les cam
· contre cr01x,
. croissant
.
psi cr01x
contre croissant ; il y a les sceptiques eux-mêmes désarçonnés par des événements si soudains, si viol~nts si
émouvants et qui jouent avec nos pensées comm: le
chat avec une souris -les sceptiques perdent leurs doutes
les retrouvent, les reperdent, et {le savent plus se servi;
des mouvements de leur esprit.
L'~scillation du navire a été si forte que les 1am es
les IDleux suspendues se sont à la fin renversées.
p

•••
Ce_ qui ~onne à la crise de l'esprit sa profondeur et sa
graVIté, c est l'état dans lequel elle a trouvé le patient.

�LA CRISE DE L'ESPRJT

327

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je n'ai ni le temps ni la puissance de définir l'état
intellectuel de l'Europe en 1914. Et qui oserait traçer
un tableau de cet état ? Le sujet est immense ; il demande
des connaissances de tous les ordres, une information
infinie. Lorsqu'il s'agit, d'ailleurs, d'un ensemble aussi
complexe, la difficulté de reconstituer le passé, même
replus récent,est toute comparable àla difficulté de construire l'avenir, même le plus proche ; ou plutôt, c'est la
même difficulté. Le prophète est dans le même sac que

.'

1

l'historien. Laissons-les-y.
Mais je n'ai besoin maintenant que du souvenir vague
et général de ce qui se pensait à la veille de la guerre, des
recherches qui se poursuivaient, des œuvres qui se

•r

publiaient.
Si donc je fais abstraction de tout détail, et si je me
borne à l'impression rapide, et à ce total naturel que donne
une perception instantanée, je- ne vois - rien ! - Rien,
quoique ce fût un rien infiniment riche.
Les physiciens nous enseignent que dans un four porté
à l'incandescence, si notre œil pouvai-t subsi:;ter, il ne
verrait - rien. Aucune inégalité lumineuse ne demeure
et ne distingue les points de l'espace. Cette formidable
énergie enfermée aboutit à l'invisibilité, à l'égalité insensible. Or, une égalité de•cette espèce n'est autre chose que
le désordre à l'état parfait.
Et de quoi était fait ce désordre de notre Europe men·
tale ? - De la libre coexistence dans tous les esprits
cultivés des idées les plus dissemblables, des principes
de vie et de connaissance les plus opposés. C'est là ce qui
caractérise une époque moderne.
Je ne déteste pas de généraliser la notion de moderne,

et de donner ce nom à ce t .
d'en faire un pur s o
r am mode d'existence, au lieu
l'h" t .
yn nyme de contemporain Il y ad
1s mre,
des moments et des 1·1eux où n .
.
. ans
nous mtroduire nou
d
ous pourrions
ment l'harrnoni~ d s mo ernes, sans troubler excessivee ces temps-là et
objets infiniment cun·
. fi . '
sans Y paraitre de&gt;?
eux, m mment . 'bl
choquants dissonnant .
. .
vis, es, des êtres
'
s, massmulable o ,
ferait le moins de sensatio I'
s. u notre entrée
n, a, nous somm
nous. Il est clair que la R
d
.
es presque chez
drie des Ptolomées
obme e Tra1an, et que l'Alexannous a sorberait l f ·1
bien des localité
. 1
Pus ac, ement que
s moms reculées
d
1
spécialisées dans un seul t
d ans e temps, mais plus
consacrées à une ~eul
YP: e mœurs et entièrement
, e race a une ul ul
seul système de-vi·
'
se e c ture et à un
e.
Eh bien! l'Europe de
, .
limite de ce
d .
r914 eta,t peut-être arrivée à la
mo ermsme Chaq
,
rang ét:fü
f
.
ue cerveau d un certain
un carre our pour toutes I
d , . .
tout penseur
. .
es races e 1opm10n ;
.
' une exposition universelle de
y avait des œuvres de l'esprit dont! .
pensées. Il
et en impulsions contradi t I
a n~hesse en contrastes
d'éclairage insensé des c o_ ; ; faisait penser aux effets
yeux brûlent et s'ennui:a~, ~ de. ce temps-là : les•
combien de travaux d al ntili. omb1en de matériaux,
de vies hétérogène; ade;t. c ' de siècles spoliés, combien
rnnnées a-t-11 fallu 0
carnaval
.
. comme
p ur
• fût possible et fût mtromsé
f que dce
a
supreme
sagesse
et
t
.
1
nomphe de l'humanité ? orme e

•••
Dans tel livre de cette é
di ocres -.on trouve
poque. - et non des plus mé' sans aucun effort - une m
. fi uence

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des ballets russes, - un peu du style sombre de Pascal, beaucoup d'impressions du type Goncourt, - quelque
chose de Nietzsche, - quelque chose de llimbaud, certains effets dus à la fréquentation des peintres, et
'Parfois le ton des publications scientifiques, - le tout
parfumé d'un je ne sais quoi de britannique difficile à·
doser !. .. Observons, en passant, que dans chacun des
composants de cette mixture, on trouverait bien d'autres
corps. Inutile de les rechercher : ce serait répéter ce que
je viens de dire sur le modernisme, et faire toute l'histoire
mentale de l'Europe.

•••

••

!

Maintenant, sur une immense terrasse d'Elsinore qni
va de Bâle à Cologne, qui tanche aux sables de Nieuport,
aux marais de la Somme, anx craies de Champatne, aux
granits d'Alsace, - l'Hamlet européen regarde des
millions de spectres.
Mais il est un Hamlet intellectuel. Il médite sur la vie
et la mort des vérités. Il a pour fantômes tous les objets
•
de nos controverses ; il a pour remords tous les titres de
notre. gloire ; il est accablé sous le poids des découvertes,
des counaissances, des méthodes et des livres, incapable
d'y renoncer, incapable de se reprendre à cette activité
illimitée. II songe à l'ennui de recommencer le passé, à la
folie de vouloir innover toujours. Il chancelle entre les
deux abîmes, car deux dangers ne cessent de menacer
le monde : l'ordre et le désordre.
S'il saisit un crâne, c'est un crâne illustre. - Whose
was it? - Celui-ci fut Lionardo. li inven~ l'homme

•

LA CRISE DE L'ESPRIT

329

vol~nt, ~ais l'homme volant n'a pas précisément servi
les rntenbon~ de l'inventeur : nous savons que l'homme
volant monte sur son grand cygne (il grande uccello sopra
del dosso del suo magnio cecero) a, de nos jours, d'autres
emplois que d'aller prendre de la neige à la cime des
monts pour la jeter, pendant les jours de chaleur sur
le ~av_é des villes... Et cet autre crâne est celui de Lribniz
q~ rêva de la paix universelle_. Et celui-ci fut Kant, Kant
qu, genu,t Hegel, qui genuit Marx, qui genuit...
,. Hamlet ne sait trop que faire de tous ces crânes. Mais
s Il les ~bandonne !... Va-t-il cesser d'être !ni-même?
Son espnt affreusement clairvoyant contemple le passage
de la guerre à la paix. Ce passage est plus obscur, plus
dangereux que le passage de la paix à la guerre ; tous les
peuples en sont troublés. • Et Moi, se dit-il, moi, l'intellect
européen, que vais-je devenir ?.•. Et qu'est-ce qué la
paix ? La paix est, peut-être, l'état de choses dans lequel
l'hostilité na!urelle des hommes entre eux se manifeste
Par des créations, au lieu de se traduire par des destructions
comme fait la guerre. C'est le temps d'une concurrence
cr~a~ce, et de_ la lutte des productions. Mais Moi, ne
SUIS·J: pas fatigué de produire ? N'ai-je pas épuisé
le désrr des tentatives extrêmes et n'ai-je pas abusé des
savants mélanges ? Faut-il laisser de côté mes d .
diffi ·
evoirs
c1les et mes ambitions transcendantes ., D01S-Je
· · swvre
·
le mouvement et faire COlll1Ile Polonius, qni dirige maintenant un grand journal ? comme Laertes qni est quelque
part .dans l'aviation
? comme Rosenkrantz' qni fait Je
·
.
ne sais quoi sous un nom russe ?
_Adieu, _fantômes ! Le monde n'a plus besoin de vous.
N1 de m01. Le monde qui baptise du nom de progrès sa

�•

330

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tendance à une précision fatale, cherche à unir aux bienfaits de la vie, les avantages de la mort. Une certaine
confusion règne encore, mais ~ncore un peu de temps et
tout s'éclaircira ; nous verrons enfin apparaître le miracle

d'une société animale, une parfaite et définitive fourmilière. ,i
DEUXIÈME LETTRE

I

l

••
r

Je vous disais, l'autre jour,que la paix est cette guerre
qui admet des actes d'amour et de création dans son
processus : elle est donc chose plus complexe et plus
obscure que la guerre proprement dite, comme la vie est
plus obscure et plus profonde que la mort.
Mais le commencement et la mise en train de la paix
son.t plus obscurs que la paix même, comme la fécondation
et l'origine de la vie sont plus mystérieuses que le fonctionnement de l'être une fois fait et adapté .
Tout Je monde aujourd'hui a la perception de ce mystère
comme d'une sensation actuelle ; quelques hommes
sans doute, doivent percevoir leur propre moi comme
positivement partie de ce mystère ; et il y a peut-être
quelqu'un dont la sensibilité est assez claire, assez fine
et assez riche pour lire en elle-même des états plus avancés
de notre destin que ce destin ne l'est lui-même.
Je n'ai pas cette ambition. Les choses du monde ne
m'intéressent que sous Je rapport de l'intellect : tout par
rapport à l'intellect. Bacon dirait· que cet intellect est
une Idole. J'y consens, mais je n'en ai pas trouvé de
meilleure.

J e pense donc à l'établissement -de la paix en tant
qu'il intéresse l'intellect et les choses de l'intellect. Ce

•

LA CRISE DE L'ESPRIT

331

point de vue est faux, puisqu'il sépare l'esprit de tout
le reste d'.'s activités ~ mais cette opération abstraite et
cette fals1ficat10n sont inévitables : tout point de vue
est faux.

•••
Une première pensée apparaît. L'idée de cult
d'. t Ir
,
ure,
m e igence,
d œuvres magistrales est pour nous d ans
.
une re1atton très anci~nne - tellement ancienne que nous
remontons rarement Jusqu'à elle - avec l'idée d'Europe.
Les autres parties du monde ont eu des civilisations
;dm1rables: des poètes de premier ordre, des construc~urs, et m:me des savants. Mais aucune partie du monde
~ a posséde cette _si~gulière propriété physique : le plus

mtense pouvo1r emissif uni au plus intense pouvoir
absorbant.
Tout est v enu ll· l'Europe et tout en est venu. Ou
presque tout.

•••
' Or, l'heure actuelle comporte cette question capitale :
1Europe va-t-elle garder sa prééminence dans tous les
genres?
L'Europe deviendra-t-elle ce qu'elle est en , 1·1,
't'd'
rea,e
c es -a- ire : un petit cap du continent asiatique ?
'
. Ou bien l'Europe restera-t-elle ce qu'elle paraît,' c'esta-d1re : la partie précieuse de l'univers terrestre, la perle
de la ,5phère, le cerveau d'un vaste corps ?
Qu on me permette, pour faire saisit toute la rigueur
d~ cette alternative, de développer ici une sorte de théoreme fondamental.

�•

•

•
332

.'

..

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE •

Considérez un planisphère. Sur ce planisphère, l'en
semble des terres habitables. Cet ensemble se divise en
régions, et dans chacune de ces régions, une certaine
densité de peuple, une certaine qualité des hommes. A
chacune de ces régions correspond aussi une richesse
naturelle, - un sol plus ou moins fécond, un sous-sol
plus ou moins précieux un territoire plus ou moins
irrigué, plus ou moins facile à équiper pour les transports, etc.
Toutes ces caractéristiques permettent de classer
à toute époque les régions dont nous parlons, de telle
sorte qu'à toute époque, l'état de la terre vivante peutétre
défini par un système d'inégalités entre les régions habitées
de sa surface.
A chaque instant, l'histoire de l'instant suivant dépend
de cette inégalité donnée.
Examinons maintenant non pas cette classification
théorique, mais la classification qui ~xistait hier encore
dans les faits. Nous apercevons un fait bien remarquable
et qui nous est extrêmement familier :
La petite région européenne figure en tête de la classification, depuis des siècles. Malgré sa faible étendue, et quoique la richesse du sol n'y soit pas extraordinaire,
elle domine le tableau. Par quel miracle ? - Certainement le miracle doit résider dans la qualité de sa population. Cette qualité doit compenser le nombre moindre
des hommes, le nombre moindre des milles carrés, le
nombre moindre des tonnes de minerai, qui sont assignés
à l'Europe. Mettez dans l'un des plateaux d'une balance,
l'empire des Indes; dans l'autre, Je Royaume-Uni. Regardez: le plateau chargé du poids le plus petit penche !
1

1• •

LA CRISE DE L'ESPRIT

333

Voilà une rupture d'équilibre bien extraordinaire.
Mais ses conséquences sont plus extraordinaires encore .

elles vont nous faire prévoir un changement progressif e~
sens inverse.

' Nous avons_ suggéré tout à l'heure que la qualité de

1, homme devait être le déterminant de la précellence de

! Europe.Je ne•puis analyser en détail cette qualité; mais
Je tro~ve par un examen sommaire que l'atidité active,
la c".:1os1té ar~ente et désintéressée, un heureux mélange
de 1 '.~agmat10n et de la rigueur logique, un certain
scepticisme non pessimiste, un mysticisme non résigné...

sont les caractères plus spécifiquement agissants de la
Psyché européenne,

•••
Un__seul exemple de cet esprit, mais un exemple de
preffilere classe, - et de toute première importance :
Grèce - car il faut placer dans l'Europe tout le
h~toral de la Méditerranée : Smyrne et Alexandrie sont
d Europe comme Athènes et Marseille, - la Grèce a
fondé la géométrie. C'était une entreprise insensée :
nous ,d,sp_utons encore sur la possibilité de cette folie.
Qu a-t-11 fallu faire pour réaliser cette création fant".5tique ? - Songez que ni les Egyptiens, ni res Chinois,
m
~haldé~ns, m les Indiens n'y sont parvenus. Songez
qu ils agit dune aventure passionnante, d'une conquête
mille fms plus précieuse et positivement plus poétique
que ce~e de la Toison d'Or. Il n'y a pas de peau de mouton
qm v~lle la cuisse d'or de Pythagore,
Ceci est une entreprise qui a demandé les dons le plus
communément incOJ]lpatibles, Elle a requis des argonautes

fa

~'.'5

�,
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

334

LA CRISE DE L'ESPRIT

de l'esprit, de durs pilotes qui ne se laissent ni_ perdr~
dans leurs pensées, ni distraire par leurs impressions. N1
la fragilité des prémisses qui les portaient, ni la subtilité
ou l'infinité des inférences qu'ils exploraient ne les ont
pu troubler. Ils furent comme équidistants d~5, ~ègres
variables et des fakirs indéfinis. Ils ont accompli 1 a1ustement si délicat, si improbable du langage commun_ au
raisonnement précis ; J'analyse d'opérations motnces
et visuelles très composées ; la correspondance de ces
opérations à des p'ropriétés linguistiques et grammaticales;
ils se sont fiés à la parole pour les conduire en aveugles
clairvoyants dans l'espace ... Et cet espace lui-même
devenait de siècle en siècle une création plus nche et
plus surprenante, à mesure que la pensée se possédait
mieux elle-même, et prenait plus de confiance dans la
merveilléuse raison et dans la finesse initiale qw
l'avait pourvue d'incomparables instruments :_définitions,

.1

••

axiomes, lemmes, théorèmes, problèmes, ponsmes, etc_-··
Ce serait tout un livre que d'en parler comme il faudrait•

Je ne voulais que préciser en quelques mots l'un des
actes caractéristiques du génie européen. Cet exemple
même me ramène sans effort à ma thèse.

•

•••

Je prétendais que l'inégalité si longtemps observée au
bénéfice de l'Europe devait par ses propres effets_ se
changer progressivement en inégalité de sens contratre ..
C'est là ce que je désignais sous le nom ambitieux de
théorème fondamental.
Comment établir cette proposition ? - Je prends
même exemple : celui de la géométrie d&lt;:5 Grecs, et 1e

!e

335

prie le lecteur de considérer à travers les.âges les effets
de cette discipline. On la voit peu à peu, très lentement,
mais très sûrement, prendre une telle autorité que toutes
les recherches, toutes les expériences acquises tendent
invinciblement à lui emprunter son allure rigoureuse
son économie scrupuleuse de &lt;&lt; matière )), sa généralité

automatique, ses méthodes subtiles, et cette prudence
infinie qui lui permet les plus folles hardiesses ... La science
moderne est née de cette éducation de grand style.
Mais une fois née, une fois éprouvée et récompensée
par ses applications matérielles, notre science devenue
moyen de puissance, moyen de domination concrète
excitant de la richesse, appareil d'exploitation du capitai
planétaire, - cesse d'être une« fin en soi, et une activité
artistique. Le savoir, qui était une valeur de consommation
devient une valeur d'échange. L'utilité du savoir fait du
savoir une denrée, qui est désirable non plus par quelques
amateurs très distingués, mais par Tout le Monde .
Cette denrée, donc, se préparera sous des formes de
. plus en plus maniables ou comestibles ; elle se distribuera
à une clientèle de plus en plus nombreuse; elle deviendra
chose du commerce, chose qui s'exporte, chose enfin qui
s'imite et se produit un peu partout .
Résultat : l'inégalité qui existait entre les régions du
monde au point de vue des arts mécaniques, des sciences
appliquées, des moyens scientifiques de la guerre ou de
la paix, - inégalité sur laquelle se fondait la prédominance européenne, tend à disparaître graduellement.
Donc, la classification des régions habitables du monde
tend à devenir telle que la grandeur matérielle brute, les
éléments de statistique, les nombres -population, superficie,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

matières premieres - déterminent enfin exclusivement ce
classement des compartiments du globe.
Et donc. la balance qui penchait de notre côté, quoique
nous paraissions plus légers, commence à nous faire
doucement remonter, -

r

fait passer dans l'autre plateau, le mystérieux appoint
qui était avec nous. Nous avons étourdiment· rendu les
forces proportionnelles aux masses !

•••

r

Ce phénomène naissant peut, d'ailleurs, être rapproché
de celui qui est observable dans le sein de chaque nation
et qui consiste dans la diffusion de la culture, et dans
l'accession à la culture de catégories de plus en plus
grandes d'individus.
. .
Essayer de prévoir les conséquences de cette diffus10n,
rechercher

,__

comme si nous avions sottement

sJ elle doit ou non

amener nécessairêment une

dégradation, ce serait aborder un problème délicieusement compliqué de physique intellectuelle.
Le charme de ce problème pour l'esprit spéculatif, pro-•
vient d'abord de sa ressemblance avec le fait physique de la
diffusion, - et ensuite du changement brusque de cette
ressemblance en différence profonde, dès que le penseur revient à son premier objet, qui est hommes et non molée1tles.
Une goutte de vin tombée dans l'eau la colore à peine
et teiad à disparaître, après une rose fumée. Voilà le fait
physique. Mais supposez maintenant que, . quelq~es
instants après cet évanouissement et ce retour à la hm•
pidité, nous voyions, çà et là, dans ce vase qui semblait
redevenu eau pure, se former des gouttes de vin sombre
et pur, - quel étonnement.

LA CRISE DE L'ESPRIT

337

Ce_ ph~omène de Cana; n'est pas impossible dans la
physique mtellectuelle et sociale. On parle alors du génie
et on l'oppose à la diffusion.

•••
Tout à l'heure, nous_considérions une curieuse balance
qui se mouvait en sens inverse de la pesanteur. Nous
regardons à présent un système liquide passer, comme
sponta~ément, de l'~omogèue à l'hétérogène, du mélange
ml!me a la _séparation nette ... Ce sont ces images paradoxales qw donnent la représentation la plus simple
et la plus pratique du rôle dans le Monde de ce qu'on
appelle, - depuis cinq ou dix mille ans, - Esprit.

•••
-: Mais !'Esprit européen - ou du moins ce qu'il
contient de plus précieux - est-il totalement diffusible ?
Le phénomène de la mise en exploitation du globe, le
phénomène de l'égalisation des techniques, et le phénomène démocratique, qui font prévoir une deminutio
capitis de l'Europe, doivent-ils être pris comme décisio~s
absolues du destin ? Ou avons-nous quelque liberté contre
cette menaçante conjuration des choses ?
C'est peut-être en cherchant cette liberté qu'on la
crée., Mais pour une telle recherche, il faut abandonner
pour un temps la considération des ensembles, et étudier
dans l'individu pensant, la lutte de la vie personnelle avec
la vie sociale'·
PAUL VALÉRY

I. La suite et les conclusions de cette étude n'ont pas
encorep~u.
22

•

�•

•

ÉLÉGIES ROMAINES

ÉLÉGIES

,

ROMAIN ES

SOIR DE BRUME

•

-

O nuit de R.ome, nuit frissonnante et légère,
Qui, dans l'ombre en suspens, sans toucher presque à terre,
Coules d'un pas léger de velours et d'argent !
La demi-lune au ciel promène un front changeant ;
Les fontaines, tout bas, entre elles roucoulantes,
Dégorgent mollement leurs bouches indolentes ;
Partout des feux subtils, incertains et glissants,
Echangent un reflet de fantômes dansants,
Au milieu d'une. brume impalpable et lointaine.
Que tu plais à mon cœur, douce brume romaine !
Tu n'es plus celle, où perce un somnolent rayon,
Que traîne sur ses flancs l'épais Septentrion,
S'inclinant engourdi vers la lourdeur du pôle.
Rome, pour s'endormir, sur sa tombante épaule,
Laisse comme un fruit mûl s'allonger son beau ioir ;
Puis, négligente et lasse, et riant de se voir
Sous ces voiles de perle, et d'iris, et de rose,
Où sa fauve beauté transparaît et repose,
S'enchante jusqu'au jour d'un rêve bruissant.
Gonflant à gros bouillons son torse verdissant

•

Fait de bronze liquide et d'écume tissée,
Un triton se suspend à sa conque dressée
Dont le ~reux qui déborde en nappes de blancheur
Par la vasque épandue expire sa rumeur.
Et, sans effort, la bête écailleuse et divine
Retentit dans l'éclat de sa force marine,
Et son corps, tout tordu de joyeuse fureur,
Me montre en résonnant le chemin de bonheur
Où flotte, déroulé sur sa pente sereine,
Le nocturne sommeil de Rome élyséenne.

MUSIQUES ANCIENNES

Tais-toi, Rome s'endort, tout est silence. A peine
Si i' entends épanchée une molle fontaine
Dont la rumeur fluide en bas s'égoutte et fuit,
Enfler de son soupir l'espace de la nuit,
Et confondre à l'erreur de ces basses ramures
Sa plainte assoupissante et ses rares murmures
A qui répond de prèi la chute du jet d'eau
Retombant insensible à travers son berceau
Sur ce dôme formé de lune vaporeuse.
Et moi, seul et perdu sous l'ombre bienheureuse
A près d'autres encor, je vous sens à mon tour, '
Accablantes, ce soir, de douceur et d'amour
'

339

�34°

•••

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dans l'air appesanti de votre tiède arome,
Je vo11s sens à mon cou, longues tresses de Rome,
Peser d'un poids si lourd par vos nœuds embrassés,
Qu'ils tiennent sur mon sein languissamment fixés
L'haleine et le sommeil de la V itle enchantée.
Nuit transparente et belle, ô substance argentée :
Arbres vous empruntant vos antiques arceaux :
Branches, jardins taillés, suite épaisse d'ormeaux
A baissant à ma tête une voûte sacrée :
Palais qui semblez faits de matière éthérée,
[)ans votre or veillissant sous la pierre enfoncés,
De quel son grave et pur en moi vous bruissez !
Or, sur le même ton de juste mélodie
Où finit et revient lei;r mesure assourdie,
J'écoute, tout le long de ces marches pendant
Au beau rythme accouplé qui va les accordant,
Et par degrés égaux soutient leur double stance,
J'écoute remonter des musiques de France,
Un chant dont ta cadence et la noble lenteur
Mêlent à leur tristesse un ancien bonheur
Qui m'incline en secret l'âme à son tendre nombre.
Qui fait autour de moi chuchoter la pénombre ?
Que d'amour, cette nuit, invisible et prochain,
Si près que je pourrais, en étendant la main,
Y toucher chaqi;e fois et la ramener pleine,
Tantôt rôde et suspend sa démarche incertaine,
Et reprend pas à pas son silence évasif !
Car l'amour le meilleur est cet amour furtif

ÉLÉGIES ROMAINES

34r

Qui ne traîne après lui qu'une image effacée,
Et de qui l'apparence entre nos doigts pressée
Ne laisse pour seul charme et pour tout souvenir
Que les traits renaissants d'un immortel désir
'
Et sa jeune chaleur à nos lèvres brûlante.
Puis l'air même se tait, et Rome somnolente
S'étire, et s'abandonne au loin sans aucun bruit
Et, bercée ai, repos où s'allonge la nuit,
'
Sur la rampe indolente où sa beauté se couche,
M'attire dans ses bras et respire à ma bouche
Son souffle et cet esprit vague et silencieux
Qu'elle exhale en rêvant vers le calme dçs cieux.
FRANÇOIS-PAUL AUBERT

•

•

•
•

'

�'

.

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

342

ment supérieur aux autres -

&lt;I

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD
UN CHAPITRE DE MA LUTTE CONTRE LA MORT

Si tu plaisantes, on ne peut
plus jouer.

ANTONIN, 22 ans mobilisé comnie aiixiliaire à Paris.
GÉRARD, douze ans et demi, frère d'«n de ses amis.
1

AUX CHAMPS-ÉLYSÉES,PENDANT LA GUERRE

ANTONIN, l'abordant. - Gérard, Dejoie a été tué !
GÉRARD. - Je viens de l'apprendre.
ANTONIN. - Et il y a trois jours encore, tu te souviens, je te parlais de lui. Ce garçon que j'ai c?nnu à
peine, je te disais c9mbien j'aurais aimé que t01, tu le
connaisses. - Tiens, sa photo. (Pendant que Gérard la
regarde.) Il y a des gens qui sont d~s héros nés. Ils n'ont
• pas encore fait leurs preuves, et déjà ils emportent
l'admiration. Qu'avait-il fait d'exceptionnel, ce Dejoie ?
Il était très brave, mais pas plus que beau1oup d'autres.
Pourtant je le mettais à part ; je faisais de lui un type ;
jè recueillais s_es attitudes et ses actes ; j'aurais voul~
lui construire une légende et je sais qu'il m'en eût su gre,
car_ et c'est peut-être le seul point où il ait été franche-

•

343
c'est un héros qui n'était

pas modeste. Et tandis qu'une sainte jalousie ne m'eût
pas laissé de repos avant de l'avoir dépassé, cependant,
pour le monde, j'aurais accepté de paraître moins que lui.
GÉRARD, après avoir regardé la photo. - Tu me la
donnes ?
ANTONIN. - L'extraordinaire chose! J'ai sur moi la
photo d'un €arçon à qui j'ai parlé une heure en tout
peut-être dans ma vie, avec qui je n'ai pas échangé une
lettre, dont je n'ai même pas su où il habitait, - et toi tu
~e l'as jamais vu, et tu me la demandes! Ah! que n'aur:itI! accompli, celui-là, s'il avait vécu! (Un temps. A luimême.) Rien, peut-être.
Il a donné la photo. Gérard la met dam; son
portefeuille.
GÉRARD. - Dis donc, il faut que je te demande
quelque chose ...
ANTONIN, rempli de gravité. - Demande.
GÉRARD. - Tu ne sais pas où je pourrais acheter un
bouchon par ici, parce que Dubois m'a parié que je ne
pourrais pas en allumer un âvec une loupe, au soleil.
. A~TONIN., - Excuse-moi. J'en étais encore à Dejoie.

S1 c est tout 1 effet que ça te fait !
GÉRARD. - Qu'est-ce que tu veux, il est mort. Tout
le monde meurt.
ANTONIN. - Tu ne diras pas ça quand tes parents
mourront.
GERARD. - Si, je pleurerai un peu; et puis je dirai :
&lt;( Il fallait bien qu'ils meurent. ii C'est un raisonnement à
se faire.

ANTONIN. -

Oui, c'est bon. -

J'avais autre chose

�.'

••

344

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aussi à te dire, mais dans ces conditions-là je me tais .
. Un silence.
G:E:RARD - Est-ce que je t'ai froissé ? Tu as l'air de

.•

faire la tête.
ANTONIN. - Je songe seulement à la dernière heure
où j'ai vu ce garçon. C'était il y a un mois dans la chapelle
du collège dont nous étions tous deux des anciens, à ce
fameux Salut de Pâques, - je t'en ai parlé bioo souvent. Il
êtait dans le chœur, face à moi, enveloppé de son grand
manteau de cavalerie, ses cheveux noirs en arrière, ses
mains sur le pommeau de son sabre, et, comme dans le
vers de l'Iliade, « dépassant tous les autres de la taille,
ainsi qu'il convient à un dieu &gt;&gt;. Et moi, avec angoisse, sur
son maigre visage glabre d'ascète et de chevalier, je
cherchais à lire s'il ressentait cette heure autant que moi.
Quand nous sortîmes et qu'il vit les élèves défiler devant
lui sans s'arrêter, il fut pendant quelques secondes comme
recouvert d'une ondée de faiblesse, puis il se plaignit
que, parmi les plus jeunes, personne ne sftt plus même
son nom. Et comme je lui répondais : « Le sauraient-ils
« encore, vous croiriez-vous donc moins oublié ? --. Ah !
« fit-il,il ne faut pas dire cela!» Et voici qu'à présent, tandis
que les étrangers eux-mêmes ont devant cette mort une
bouffée de surprise, de peine, de révolte, je ne sais quoi,
toi, un enfant, le premier de tous, sur ce corps encore
chaud tu jettes ta petite poignée de terre ... Ah ! non, cela,
ce n'est pas bien.
GÉRARD. - Si j'avais su que j'allais te froisser, je ne
l'aurais pas dit.
ANTONIN. - Tu ne m'as pas froissé. Tu emploies toujours des termes inexacts.

•

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

345
GÉRARD. - Corrige-moi.
ANTONIN. - Dis-moi, est-ce que tu penses quelquefois
à la guerre?
GÉRARD. - Pas bien souvent.
ANTONIN. - Et à tout ce qu'on souffre.? Et à tous
les pauvres morts ?
G:E:RARD. - Un petit peu. Pas bien souvent. - Et toi ?
Un silence.
G:ÊRARD. - Ecoute, je réfléchis à quelque chose.
Cest que si j'avais entendu quelqu'un dire ce que j'ai
dit pour la mort de Dejoie, j'aurais été scandalisé. Seulement quand c'est moi qui le dis, je trouve ça tout naturel.
ANTONIN. - Je comprends assez ton sentiment. Tu
es plutôt orgueilleux.

GÉRARD. - Oh! non, pas excessivement. Mais égoïste
ah!ça...
'
_ANTONIN. - On te le dit, ou bien tu t'en aperçois
toi-même?
Gll:RARD. - Les deux.
ANTONIN. - Est-ce que personne n'a le pouvoir de
te faire de la peine ?
Gll:RARD. griffer.

Si, les chats ! Ils peuvent toujours me

ANTONIN. - Gérard, sage Gérard, qui sais si bien
m'avertir, quand il m'arrive de sortir de la mesure.
GÉ~RD. - Quand j'étais petit, maman m'appelait :
«Sa Ma1esté» (Oh! j'étais très gentil, je ne faisais jamais
de mots d'enfant). -Au lycée, ce sont tous des imbéciles.
On ne peut pas parler avec eux de choses sérieuses:
Pourtant, il y en a de plus intelligents que moi. Je suis
dans la moyenne.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA1SE

ANTONIN. - Plutôt au-dessus de la moyenne.
GÉRARD. - Les jours où il fait du soleil.
ANTONIN. - Tu es intelligent, mais assez inégal.
Il y a des heures entières où tu n'as rien de sensationnel.
GÉRARD. - Oh! ça va bien! (Il a rougi.) D'ailleurs,
c'est toi qui veux toujours des choses sensationnelles.
ANTONIN. - J'ai bien tort. - Tiens, entrons une
minute rue Marignan, j'ai une lettre à déposer ...
GÉRARD. - Si tu crois que j'ai le temps! Et mon
travail ?
ANTONIN. - Toujours 1
GÉRARD. - Plus que jamais. Pourtant à condition
que je ne me fatigue pas. Tu sais, je ne suis pas très solide.
ANTONIN. - Ah ! Le médecin ... Toi aussi !
GÉRARD. - Il y a des compositions que je ne fais pas.
ANTONIN. - Des études que tu as la permission de
manquer ...
GÉRARD. - Et je suis dispensé ...
ANTONIN. - Et tu es dispensé de la gymnastique .!
GÉRARD. - Justement !
ANTONIN. - Dire que tant que durera le monde
il y aura toujours des petits garçons qui seront dispensés
de la gymnastique !
GÉRARD. - Ça m'est absolument défendu de toucher
à un livre le jeudi après-midi et le dimanche.
ANTONIN. - Moi, ça m'est absolument défendu de
dormir moins de sept heures par nuit.. Mon Dieu, comme
cest étrange que d'âge en âge .. . (Quatre secondes de rêverie,
puis.sur un autre ton.) Dis-moi, tu me disais tout à l'heure:
« Il y en a de plus intelligents que moi. " Mais, en somme,
intelligent ! intelligent! c'est bien difficile, de dire

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

347
de _quelqu'~n qu'il est tout â fait intelligent. A quoi reconnais-tu, t01, que les gens sont intelligents ?
GÉRARD. - Je trouve intelligents les gens qui comprennent ce que je dis.
ANTONIN. -Ah! comme tout tourne autour de toi!
Et tout le temps c'est ainsi. Je pensais à Dejoie
et à sa mort, et voici que nous causons, et Ja vie m'a
repris.

GÉRARD. - Tiens, un qui n'est pas intelligent, c'est
Chaumont. On m'a donné pour ma fête un accu ... un accu
de vingt-cinq francs ... (je n'ai pas reçu que ça, naturellement .. .) Eh bien! je lui demandais hier un renseignement
dessus, il n'a même pas été capable de me le donner.
ANTONIN. - Non, non, là mon ami, tu dérailles.
Quelqu'un peut être très intelligent et ne pas connaître
le fonctionnement d'un accu. Ainsi moi, qui ne sais pas

au juste ce que c'est.. . (Gérard éclate de rire.) Tu crois que
ce n'est pas possible ? Ah ! je vois, tu vas encore prendre
des airs protecteurs avec moi.

GÉRARD. - Mon cher, quelqu'un d'intelligent, c'est
Brossard.
ANTONIN. - Ton professeur de lettres? Je le connais bien ; j'ai été jadis avec lui ; nous sommes restés un
peu en relations. Défie-toi de lui. C'est un de ces types qui
agissent en vue de leurs idées, et non en vue de tel et tel
être. Tu comprends ?
GÉRARD avec une impétueuse gravité. - Expliquemoi. (Jnconsciemment il ralentit le Pas.)
ANTONIN. - J'aime beaucoup quand tu dis : « Explique-moi». Seulement, je te préviens, c'est encore pour
te dire du mal de quelqu'un. Mais est-ce de ma faute ?

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous vivons au milieu de gens, il y a plus de différence
entre eux et nous qu'entre moi et ce chien.
GÉRARD. - Allez, hop, sale bête I Je n'aime pas les
chiens. Ils obéissent toujours.
ANTONIN. - Les Brossard, les Didier, les Martin,

.,

1•

•

.t

••

ces gens-là n'ont pas d'âme.
GERARD, tournant la tête. - C'est vrai ?
ANTONIN troublé, ému par l'accent de l'interrogation.
- Si bien sûr ils ont une âme. Mais il y a toute une
parti~ de la vie qui leur échappe. (A part.) Je ne le
tromperai pas! C'était pour, les grandes personnes !
GÉRARD.- Le tout est què ce soient des honnêtes gens.
ANTONIN. -Tu as raison. N'empêche que, dans ma
cornpaguie, par exemple, il est hors d~ doute que c'est le
chien du cuistot qui est le seul à avoir quelque chose
d'humain.
GÉRARD. -Oh! ... Ça, ce n'est pas vrai! Tu te trompes!
ANTONIN. - Peut-être .
GERARD. - Certainement !
ANTONIN. - J'oubliais ; • peut-être ,, ce mot-là
n'est pas de ta langue. Mais, voyons, sincèrement, ne
crois-tu pas qu'il y a bien des gens, âgés et avec des
honneurs, et qui n'en ont pas dit dans toute leur vie
autant que nous dans une petite demi-heure ?
GÉRARD. - Tu crois? Des bourgeois? Moi, j'aime·
bi~n ce genre de conversation ; tu as raison, on doit toujours voir les choses en profqndeur. C'est plus facile,
aussi, depuis la guerre.
ANTONIN. - Nous sommes des profiteurs.
Gérard n'entend pas. Il a couru vers un arroseur
public, s'est approché du jet d'eau, avec passion

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

349
cherche à se faire mouiller. Triomphe, voilà
sa manche trempée/ Il revient, s'esclaffe aux
mots bien sentis d'Antonin. Ils repartent. Un
°temps de silence un peu triste. Puis ;

GEAARD. - Et Brossard ? Tu devais me dire du mal
de Brossard ? Ah I mais, d'abord, que je me cuirasse...
Voilà, vas-y.
ANTONIN. - Brossard vous prend par le bras, vous
met le bras autour du cou. On se dit:« Comme il m'aime J
To~t le monde ne me prend pas par le bras comme ça ! ,
Mais observe un peu : Pierre, Paul, Jacques, Je premier
que tu lm amèneras, tous il les prend par Je bras tous il Jes
aime l C'est un professionnel de l'attacheme;t, simple-men_t parce qu'il ne s'attache à personne, qu'il n'aime que
ses idées, son mfluence, ce qu'il appelle son apostolat.
C'est pourquoi je te dis sans plus, mais très sérieusement
que je crois qu'il n'a pas un intérêt vraiment réel, per'.
sonn:l, po~ _toi pas plus que pour les autres. Quant à
m01, J~ cro;s, Je suis sûr que, _le jour où il y aurait quelque
chose a faire pour moi au point de vue moral, Brossard
ne le ferait pas.

,,

GÉRARD, avec une force extraordinaire. - Oh t s·
il le ferait l Tu n'as pas le droit de croire ça!
ANTONIN. - Comment, je n'ai pas le droit t
GERARD. - Non,!
ANTONIN. - Ah) comme tu affirmes! Comme tu dis
que n'ai pas le droit ! Non, là, tu ne te souviens pas ;
ce n est pas de l'entendu à la maison. Eh bien I c'est
beau d'affirmer ainsi l'attachement que les gens ont pour
vous. C'est propre, cela prouve un caractère ...
GERARD. - Oh! là, là, uh caractè;e I Tu ne me

!e

�350

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

connais que comme je suis avec toi, où je me tiens, mais
au fond je suis mou comme une chiffe ... (après une petite
hésitation: ah! premier froncement des sourcils, première
lutte contre Ïe silence, premier heurt contre la muraille!)

une nature, peut-être ...
ANTONIN. - Une nature ... quels mots curieux ... Mais
c'est égal, une nature, non, je t'assure, ici, c'est plutôt
du caractère. C'est du caractère que d'avoir des idées
ainsi à soi et de n'en pas démordre, et puis d'avoir cette
foi dans les êtres. Oui, vraiment, je t'admire.
GÉRARD. - Oh! je t'en prie, ne m'admire pas.
ANTONIN. - Et je songe que tu dois avoir une très
mauvaise opinion de moi, que je te dénigre ainsi un de
tes professeurs.

GERARD. - Oui, je trouve ça très mal.
ANTONIN. - Pourtant, parce que le hasard l'aurait
fait ton professeur, de~rais-je ne pas te mettre en garde,
par exemple, contre quelqu'un dont je saurais que 1a
vie est mauvaise? Non, j'ai conscience de n'avoir pas
mal fait.
GÉRARD. - Alors, de ton côté, tu es tranquille.
ANTONIN. - De mon côté ... Et du tien, je devrais ne
pas être tranquille ?
GÉRARD. - Ne t'inquiète pas. !u sais, je suis bien
soigné au point de vue moral.
ANTONIN. - Nous disons des ~hoses pas ordinaires.
Ils passent devant le Grand Palais.
GÉRARD. - Tiens, là, au coin du pont Alexandre,
hier soir, j'ai attendu papa pendant une heure. Saistu ce que j'ai fait ?
ANTONIN. - Non.

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

351
GÉRARD. -Avec mon couteau, j'ai gravé le nom de
Guynemer dans le parapet. Et puis profond, tu sais !
ANTONIN. - Tu as bien fait.
GÉRARD. - Papa m'a confisqué le couteau. II.a dit
qu~ c'était u? très beau couteau, que je l'avais esquinté.
Mrus, au lycee, tous les types ont fait comme moi sur
leurs pupitres. - A propos, je vais te raconter une' histoire ; tu ne la répèteras pas. Ou plutôt c'est quelque
chose à te demander.
ANTONIN. - Où l'on peut acheter un bouchon ?
GÉRARD. ~ Oh! je t'en prie! Je serai obligé de
cesser mes relat10ns avec toi si tu prends l'habitude de ce
petit genre de te fichotter de moi.
ANTONIN. - Et alors, qu'est-ce que c'est que ton
" histoire » ?

GERARD. - Hier, en récrée, j'étais à côté de grands
qm parlruent. Il y en avait un qui disait qu'on peut vivre
s~s aucune morale. Alors j'ai pensé que ce n'était pas
bien d'écouter et je suis parti. - Dis-moi ce que tu en
penses. Est-ce qu'on peut vivre sans aucune morale ?
ANTONIN. - A côté de toi, non, on ne peut pas. '
GERARD. - Pourquoi "à côté de moi » ? Est-ce que
c'est encore une rosserie ?
ANlONIN._ - (j'étais dans une forêt épaisse, et soudalll Je me sms trouvé devant la mer. Je suis devant lui
comme devant une mer. j'ai les yeux plus grands comme
quand on regarde la mer.) (Haut.) Mes gants crème, mes
bottes bien luisantes, n'y crois pas I C'est toi qui as raison.
GERARD. - Qu'est-ce qui te prend ?
ANTONIN: - (J'ai vu le Bien. Il était beau, aveuglant
comme un€ chose primordiale. Il brûlait comme un

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�354

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de ce que j'écris ; avoir retrouvé à chaque réveil la nuit
que j'avais quittée le soir, et fait ma lampe éternelle comme
si mon front contenait un dieu ; avoir pu vraiment sans
ridicule prononcer les mots : « Se tuer à la tâche &gt;, et se
tuer à une tâche pour laquelle je n'étais ni désigné ni
armé, parce que je la croyais plus pressante en vue du
bien de la patrie, et partir, à présent, prodigieusement
fatigué, fatigué comme tune le sauras jamais,dans ma tête,
mon corps, mon cœur, n'emportant à mes tempes que ma
migraine pour couronne de lauriers, et partir, et toi, avec
tes douze ans et demi, venir me dire que tu me blâmais !
GÉRARD. - Ce que tu as fait est très bien, mais tu as
par1é de compensation : tu compares des choses qui ne
peuvent pas se comparer.
ANTONIN. - Est-ce qu'il n'y a pas une sorte d'équi-

f

:·

1

1

1•
1

•
libre ...
GERARD. - Tu ne sais pas ce que tu dis !
ANTONIN. - Ah I Gérard, comme tu es dur ! Et je
suis là, à me justifier devant toi I Personne ne me juge
autant que tu me juges. j'ai entendu des gens me dire
que je faisais mon devoir, et des gens honorer ma conduite;
je n'en ai jamais entendu me parler comme tu me parles.
GÉRARD. - Tu ne sens pas que tu aurais servi à
l'armée davantage qu'en travaillant pour toi-même ?
ANTONIN. - Pour moi-même ? Mais c'est pour toi,
c'est pour vous tous que j'acquiers! Ah ! S'il n'y avait que
moi, il y a longtemps que j'amais perdu courage. Tandis
qu'avec toi je commence-à être imnaortel...
Un long silence. Gérard se rortille misérablement
pour rouler à l'intérieur les pointes de son col
marin, qui ont un bien _mauvais pli. Enfin ;

LE DIALOGUE AVEC GÉRARD

355
ANTONIN péniblement _Etal
y a beaucoup de gens qui ~nt
ors ... alors tu crois qu'il
là ?
pu penser comme tu penses
GÉRARD · _ Je n' en sais
. nen
.
J
•
psychologiste.
· e ne sms pas un
ANTONIN. - Il se pourrait
.
toutes les civilités ,
,
_que,_depws deux ans.sous
qu on ma faites il y ait
t
réprobation I Je , • .
.
•
eu ce te même
je faisais pl~s qu: 0::":sv;~;gé -~ cela, croyais que
figurer Et ·1 f
... J en étais venu à me
...
I aut que ce soit par t . C
est étrange t (Devant lui t
,
omme tout cela
mort.)
out s éclaire. II est pareil à la

:1

!e

m.

toi.GÉRARD . - Oh .1 J·• ai• tout de même de l'estime pour
ANTONIN. _ A
.
.
sûr
,. .
u moms, mimtenant, tu peux êtr
que, d JCI quatre mois, le petit rub I'
e
GÉRARD (
an, a ...
avec dédain)
Oh l 1 C ,
ANTONIN _ T
:a ro,x de guerre 1
exiges davan~age. u ne sa1s pas ce que je ferai et déjà tu
GERARD. - Ça te fait quel âge en somme 1
AÉNTONIN. - Vingt-deux anse~ avril
.
GRARD. - Ce n ,est plus tout jeune·
ANTONIN, dans un petit souffle. - No~
GÉRARD. - Dis donc, tu fais c0 il · ·
.
Figure-toi ·•e ·
.
echon de timbres ?
.
' J n ai un, ,J vaut cinq cents fr
•
vrai ? Tu ne fais collection de rien I
an'.'5··· C est
que tu fais de ]a boxe? Figure-t .. ,'. (Autreidee). Est-ce
d b
(
01, J ai mventé un« cou »
e oxe... Longue démonstration b.
p
qu'a inventé G' d A
.
• ien confuse, du« coup»
erar . ntonin rend la
. B
Tu pars bientôt ?
main. rusquement.)
ANTONIN. - Demain soir.

�356

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GÉRARD. - C'est vrai ?
ANTONIN. - (Il demande toujours si c'est vrai).
(Haut.) Voici mon ordre de transport.
GÉRARD. - Ah! si je partais avec toi, tu verrais, je
me battrais comme un lion. Mais, par exemple, avec moi,
jamais tu n'aurais de repos. Toutes les fois qu'il y aurait
un endroit dangereux, il faudrait que tu y ailles. Si tu
étais blessé, je te-défendrais de te faire évacuer. Il faudrait
que tu sois tout le temps épatant.
ANTONIN. - Mon Dieu, c'est une très bonne idée ...
tout de même, j'avoue que je ne vois pas ...
GÉRARD. - Et moi, qu'est-ce qu'il va falloir que je

••
!

fasse ?
ANTONIN. - Que tu fasses?
GÉRARD. - Pour la gnerre.
ANTONIN. -Que tu fasses ... pour lagnerre ... (Compreprenànt.) Oui, je suis sûr que tu aurais des façons de te
rendre très utile, très utile. Je vois cela vaguement ... Je
ne pourrais te dire encore rien de précis. Mais j'y réfléchirai, je te l'écrirai.
GÉRARD. - Oui, tu m'expliqueras ça. Mais d'ici
là?
ANTONIN. - D'ici là ... Tiens, je me souviens d'une
chose que tu m'as dite il y a quelque temps et qui m'avait
beaucoup frappé. •Tu m'as dit qu'à la rentrée, dans les
« compositions » de ta classe, tu étais en moyenne vingtième sur trente-sept élèves ...
GÉRARD. - Dame, je suis d'une classe en avance ...
Et je te disais qu'à présent je suis toujours dans les huit
premiers.
.
ANTONIN. -C'est cela. Eh bien! cela. fait évidemment

LE DfALOGUE AVEC GÉRARD

357

une toute petite chose dans Je monde et toi-même tu vas
peu~-être me trouver un peu ridicule, mais je ne peux pas
te dire comme Je trouve _cela admirable.
GÉRARD, très excité. - Oh ! tu as vu ... le chauffeur
nègre ... c'est comme mon oncle Ernest ...
ANTONIN. -Non, écoute-moi! Ne parlons pas d'autre
chose! Ecoute-moi ! Quand je te vois ainsi remonter un
~ar un ~out le peloton, il me semble que c'est comme si
Je voya'.s une lutte à la corde où l'une des équipes est
composee de Français, et tu t'" joins, et tu tires, et à
cause de toi les Français gagnent cinq centimètres de
terrain. Tu comprends ?
GÉRARD. - Un peu.
ANTONIN. - Ton courage ! Toi au lycée et moi à la
guerre ... Mais tout de même compagnons d'armes.
GÉRARD. - Partisans !
ANTONIN. - Nous sommes les forts.
. GÉRARD. - Oui, quelque chose de ... (Plus bas et
vite, parce qu'il n'est pas sûr du mot) de solennel.
'
ANTONIN. - A quoi serviraient ces milliers de
g"-'."ç~ns qui ~e font tuer, si tu ne cherchais pas à être
hmtJèma au lieu de vingtième ? ·
GÉRARD, avec angoisse. - Ah ! voilà que tu recommences à plaisanter ...
ANTONIN.
· t e 1e ]Ure,
·
·
·
.
. - Non , non , Gérard , Je
1ama1s
plus Je ne plaisanterai de ma vie.
, GÉ~RD. - Et puis, j'avais peur que tu te paies ma
tete, et Je veux bien tout, mais pas ça.
•
ANTON!~, merveilleusement. - Je te salue, force
pleme de grace, le Seigneur est avec toi.
GÉRARD. - Ne commence pas tes discours.

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L'AGE DE L Hl." ?IL.\'.'.IT'É

360

Ou un transatlantique abordant rue des Blancs-Manteaux,

L'AGE DE L'HUMANITE'
FRAGME NTS

I
Rue des Blancs-Manteaux
C'était bien l'endroit
Elle avait un manteau d'hermine
Contre mon désir et contre le froid,
Contre le fouet du vent et mes doigts pires que des
couteaux.

Rue des Rosiers
C'était bien l'endroit
Les roses mouraient sur son cœur étroit.
Je ne vis d'elle que son pied
Et sa iambe de soie
Et ses yeux de Sulamite
Rue des Filles-du-Calvaire, ru~ des Guillemites,
Rue des Francs-Bourgeois, rue de la Verrerie ...
Comme s'ils avaiént aperçu un carrosse de féerie
r. Poème à paraître aux éditions de la Nouvelle Revue Française.

Les pl,ts ~ieux petits enfants du monde, - c'était une
ioie de les surprendre ! Glapissaient : Une auto ! ... une auto !
A l'angle de deux murs que le petit matin laissait
encore ténébreux
L'ombre d'un homme qt&lt;'à Lodz en mil neuf cent u11
i' avais vu pmdre
Collait patiemment une grande affiche iamie en hébreu.
Parfumée encore des roses du triomphe
Dont les dernières s' effeuillaient sur ses souliers de
satin
Rachel frigide à moins qu'un désir animal ne gonfle
Ses hanches et ses seins,
Me dit alors, méprisante un peu à cause que ie ne
pouvais pas lire les caractères sacrés :
- Cela c'est le beait théâtre,
Autre chose qite vos tréteaux d'idolâtres,
,
Non, sans doitte, ie n'y parais iamais, ça n'est pas fait
poitr les pittains.
La Terre Promise et les caves de Varsovie,
Les prophètes, les rois et les peuples avides,
Hérode, Beylis le Criméen, David,
Saül Gràneïzen le chasseur des A mbass' toitchant la
harpe de David! ...
Une vieille-à perruque acaiou
Posa un édredon à fleitrs sur le rebord de la fenêtre

�362

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et un oiseau sans plumes sauta dessus comme une puce
sur une 7oue
Chantant aigrement le réveil des choses et des êtres.
Adieu... Déjà, Rachel ?...
Dis au chauffeur d! arrêter ...
Le jour pénètre dans la rue des Rosiers.
Derrière une vitre sale un vrai buisson ardent,
Rachel porte à ses lèvrès peintes un sifflet d'argent,
Un rideau qu'on agite, une porte qui s'ouvre ...
Ne te fâche pas, bel Hébreu qui couvres sa retraite,
J c ne suis pas jaloux, laisse seulement le chrétien faire
encore une fois
Un péché chrétien
En regardant la soie
Vivante de ses bas.
C'est awjourd' hui samedi, jour du Sabbat,
Rachel en loiig manteau d'hermine fermé d'épines,
ô roses qui se fanenJ !
Rachel qu'un vice retrouvé fait illustre entre les courtisanes,
Rachel entre les bras d'un maître aux cent visages,
Rachel sans honte, pmdente et sage,
Rachel toute nue, au lit, au bain, en scène,
Rachel impure, Rachel avec son singe, Rachel obscène,
Dans leur vermine et dans leur fange,
O beauté, comme eux va te laver et va te reposer des
ignobles échanges!

•

L'AGE DE L'HUMANiTÉ

•

II
Mon Dieu, quand sonnera la trompette de l' Ange,
Quand l' Ange sonnera aux malades,
Aux âmes malades pleines d'épouvante,
Quand les ennemis d'ici-bas se compteront tous camarades,
Quand l' Ange trompette-major sonnera d'abord Votre
Refrain,
Vous pourrez témoigner, Seigneur, devant ces âmes,
Que si je ne vous ai pas trouvé
Du moins vous aurai-je beaucoup cherché parmi les
hommes et les femmes
Sans négliger les mauvais lieux
Au temps que i' étais le mieux possédé du plus pur désir
de Dieu,
Et si je n'ai pas su vous reconnaître
Sur le monde et dans le monde périssable des êtres,
Si je ne vous ai pas trouvé
Du moins n'ai-je risqué votre condamnation
Qu'en me trompant de verre et de bouteille
Jaloux d'éprouver l' uii quelcoiique de vos vases d' élection,
.
Seigneur, au temps perdu de mes funestes veilles.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

••
I

] e ne vous ai pas reconnu
A cause de notre folie des habits lorsque vous étiez nu,
]-e ne vous ai pas trouvé dans la nuit où je trébuchais,
Pourtant il est avéré, Seigneur, que vous étiez là où je
vous cherchais.
Comme une recrue imbécile,
Imbécile, pas indocile,
Qui ne sait pas reconnaître les grades
Je ne vous ai pas su rendre les honneurs,
Mais n'ai-je sans hésitation ni murmure accompli
les corvées les plus viles ?
A cause de l'abrutissement qui rend moins lourdes ces
corvées
A cause du sommeil qui suit où l'on rêve à peu près
comme le cheval peut rêver
A cause de ma misère, i' ai méconnu votre splendeur
Mais n'ai-je répondu à tous les appels le premier devant
tous les camarades ?
Et me voilà-t-il pas, le ceinturon de douleur aux reins
Dans l'attente de l' Ange
Dont la trompette éclaboi,ssera de Votre lumière notre
fange
Quand elle sonnera, Seigneur, Votre Refrain ?
ANDRÉ SALMON

•
•

NOTE CONJOINTE
SUR M. DESCARTES ET LA
PHILOSOPH\E CARTÉSIENNE'
DEUXIÈME FRAGMENT
Les u honnêtes gens » ne mouillent pas à la grâce.
C'est une question de physique moléculaire et globulaire. Ce qu'on nomme la morale est un enduit qui
rend l'homme imperméable à la grâce. De là vient que
la grâce agit dans les plus grands criminels et relève les
plus misérables pécheurs. C'est qu'elle a commencé par
les pénétrer, par pouvoir les pénétrer. Et de là vient que
les êtres qui nous sont les plus chers, s'ils sont malheureu-

sement enduits de morale, sont inat&gt;aqnables à la grâcé,
inentarnables. C'est qu'elle commence par ne pas pouvoir
les pénétrer. A l'épiderme.
Ils sont impénétrables, en tout, absolument, parce
qu'ils sont enduits, parce qu'ils ne mouillent pas à l'épiderme, parce qu'ils sont impénétrables à l'origine de
mouillature, à la surface de mouillature, qui est l'origine
et la surface de pénétration.
I.

Voir la Notwelle Revue Française du

1u

juillet

1919.

�•

366

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Un liquide mouillant, un corps mouillant, mouille
ou ne mouille pas. Il ne mouille pas plus ou moins. Il
mouille ou il ne mouille pas. Ce n'est pas une question de
plus ou de moins. C'est une question de tout ou rien. C'est
une question de commencer ou de ne pas commencer.
Et ensuite d'avoir commencé ou de n'avoir pas commencé.
Un acide mord ou ne mord pas ; attaque ou n'attaque
pas. Beaucoup d'acide sulfurique ne féra pas ce que n'a
pas fait un peu d'acide sulfuric1'1e.
Ce n'est plus une question de quantité.C'est une question
d'entrer ou de ne pas entrer.
C'est pour cela que rien n'est contraire à ce qu'on
nomme (d'un nom un peu honteux) la religion comme
ce qu'on nomme la morale. La morale conduit l'homme
contre la grâce.

.
•

•

1

Et rien n'est aussi sot, (puisque rien n'est aussi Louis-

Philippe et aussi monsieur Thiers), que de mettre ça
ensemble la morale et la religion. Rien n'est aussi niais.
On peut presque dire au contraire que tout ce qui est
pris par la grâce est pris sur la morale. Et que tout ce
qui est gagné par. la nommée morale, tout ce qui est
recouvert par la nommée morale est en cela même recouvert de cet enduit que nous avons dit impénétrable à la
grâce.
(C'est la même maladie que de mettre ensemble la
famille et la propriété. Comme si ce n'était pas principalement le régime de la propriété moderne et le goût moderne
de ce régime et de cette propriété dans le monde moderne
qui fait périr, qui anéantit la famille et la race. Et c'est
bien d'ailleurs la même confusion, la même fausse ligature

•

NOTE SUR M. DESCARTES

et conjonction. La morale est une propriété, un régime
et certainement un goût de propriété. La morale nous
fait propriétaires de nos pauvres vertus. La grâce nous
fait une famille et une race. La grâce nous fait fils de Dieu
et frères de Jésus-Christ).
C'est bien ce que l'on disait, dans les siècles de la
grandeur française, c'est bien ce que disaient nos anciens
et nos pères, c'est bien ce que l'on disait quand on savait
parler français, quand on disait que la grâce touche les
·cœurs. Ce qui implique aussi et par là même que quand
elle n'atteint pas, quand elle ne pénètre pas, c'est qu'elle
ne touche pas. C'est qu'elle n'établit pas un contact.
C'est la formule même de Polyeucte. C'est donc la formule
définitive. Et il sèrait bien vain d'en vouloir chercher
une autre. Et il serait bien vain de vouloir chereher mieux.
J'ai dit souvent que Polyeucte était la plus grande œuvre
et la plus parfaite que l'on verra jamais. Car elle n'est pas
seulement parfaite : elle est parfaite de toute part, elle
est féconde de toute race, elle donne de toute main. Et elle
est pleine de toute plénitude. Et elle est sans peur et
po11rtant elle est sans reproche. Et elle est sans reproche
et pourtant elle est sans peur. Elle réalise ainsi, sans
ombre de gêne, et ainsi sans ombre d'effort, sans apparence d'effort, la plus rare liaison, la plus rare conjonction
qu'il puisse être donné à une œuvre d'effectuer. C'est une
œuvre de nature et ensemble une œuvre de grâce. C'est
une œuvre de vie intérieure et ensemble de vie publique.
C'est une œuvre de vie spirituelle et ensemble de vie
civique. C'est la guerre et la paix. Et c'est l'une et l'autre
guerre et c'est l'une et l'autre paix. Les Scythes et le

�•

368

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

péché. Les ennemis et !'Ennemi. Les Daces en fuyant ont
emporté son crime. C'est tout l'homme et c'est toute la
Ville. L'homme et Rome. Le monde et la cité. L'orbe et
l'urbe. Toute la détresse et tout Je triomphe. Et c'est aussi
toute la philosophie antique. Toute la sagesse aux prises
avec toute la grâce (et comme il a bien montré qu'en
effet de tout ce qu'il y a dans le monde c'est la sagesse
qui est la plu, impénétrable à la grâce). Et aussi tout le
secret de la légation du monde antique. Car il manque
bien de respect aux faux dieux, mais il ne manque pas
de respect à celui qui respecte les faux dieux, il ne
manque pas de respect à celui qui adore les faux dieux et
et qui a été nourri de la sagesse antique. Afnsi le monde
chrétien allait rejeter Jupiter mais n'allait point rejeter
Virgile. Afnsi le monde chrétien allait rejeter Zeus mais
n'allait p!lS rejeter Platon, ni Homère ; ni peut-être
même assez Aristote. - Et encore, dans ce Polyeucte,
naïvement et je dirai presque délicieusement Rome
et la province : Gendre d" gouverneur de toute la province. Et l'œuvre est aussi parfaite, aussi irréprochable, aussi irrécusable, aussi impeccable en théologie qu'en poétique. Elle aussi est une œuvre sans
péché.
Ce Diet&lt; touche les camrs lorsque moins on y pense: tellç
est la formule de Polyeucte. C'est la formule même de la
morsure, c'est la formule de l'attàque, de l'atteinte,
de la pénétration de la grâce. Mais elle implique si l'on
veut que celui qui y pense, qui a l'habitude d'y penser,
qui est recouvert de cet enduit de l'habitude est aussi
celui qui donne le moins de prise et pour ainsi dire le
moins de hasard de prise.

NOTE

SUR M. DESCARTES

Je ne veux pas forcer ce vers de Corneille. Je ne veux
pas en forcer le sens. Ce n'est pas une proposition théologique. Il y a beaucoup de propositions de théologie dans
Polyeucte, toutes d'un énoncé et d'une proposition impeccables. Ce vers n'en est pas une. Il est sensiblement autre
chose ; et qui demande une particulière attention. Il est
une proposition de l'histoire ou plutôt de la chronique
de la grâce. Il est une proposition de monument, de
reconnaissance, une proposition monumentaire et monu-

mentale de ce qui arrive, de ce qui se produit dans la
réalité de l'usage de la grâce. Je veux dire doublement de
l'usage que nous en faisons, de l'usage que nous faisons
d'elle et surtout de l'usage qu'elle fait de nous. Pour moi je
trouve ces propositions monumentaires, ces propositions
de reconnaissance de ce qui se passe dans la réalité infiniment plus pertinentes qu'une proposition théorique pure.
Une telle proposition d'histoire et de monument, de reconnaissance, une telle proposition de réalité ramassée, de
réalité arrivée est à une proposition théorique pure ce
qu'une campagne de Napoléon est à un cours de l'Ecole
de guerre.
Mais remontons au texte. Une fois là, remontons le
texte, cette pleine veine poétique, tragique, théœ:&gt;gique.
Nous allons voir combien elle abonde dans notre sens.

Seigneur, de vos bontés il faut que i' l'obtienne ;
Elle a trop de vertus pou, n'être pas chrétienne.
Avec trop de mérite il vous plut la former,
Pou, ne vous pas connaître et ne vous pas aimer,
Pour vivre des enfers esclave infortunée,
Et sous leur triste ioug mourir comme elle est nie.

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

370

PAULINE.

Que dis-tu, malheureux ? qu'oses-tu souhaiter ?
POLYEUCTE

Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.
PAULINE.

Que pluMt..
POLYEUÇTE.

C'est en vain qu'on se met en défense :
Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense.
Ce bienhe.ureux moment n'est pas encor venu ,·
Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

.

••

-

•

Je ne voudrais pas analyser ces vers. Et surtout je ne
voudrais pas les mettre en prose. Et je ne voudrais pas les
commenter. Autant que personne je sais que le vers et la
prose sont deux êtres différents et sans communication
et que dire la même chose en prose et en vers ce n'est
pas dire la même chose. Et qu'il '1 a dans le vers une vertu
propre, une destination propre. Tout ce que je voudrais
retenir de cette admirable poétique c'est que Dieu prend
l'homme pour ainsi dire sur ses mégardes. Mais que
deviendra celui qui n'a pas même des mégardes.
Dieu prend l'homme sur ses défenses. Mais que deviendra celui qui ne se met pas même en défense.
Remarquons bien que le propos de Corneille est ici le
contraire du nôtre. Ou plutôt c'est notre propos qui est
le contraire et le complémentaire de celui de Corneille.
Le propos de Corneille c'est l'histoire de Polyeucte. C'est
l'histoire d'un martyr et d'un saint. C'est la floraison de
la grâce et c'est la fructification du sang. Notre malheureux

NOTE SUR M. DESCARTES

37I

propos au contraire, et au complémentaire, c'est l'histoire
d; ce qui n:est pas Polyeucte. C'est l'histoire de ce qui
n est pas sa.mt et de ce qui n'est pas martyr. Et je dirai
surtout c'est l'histoire de ce qui n'est pas même
pécheur.
Corneille nous montre comment la grâce agit, comment

elle surprend, comment elle saisit, comment elle pénètre.
Notre malheureux propos aujourd'hui est de constater
comment elle n'agit pas, colilIT\ent elle ne pénètre pas.
Et alors Corneille triomphe. Mais nous ne triomphons
_pas.
Corneille triomphe. S'il s'agit de considérer les ravages
de la grâce, tout est merveille. Et tout sera émerveillement. Elle emporte ceux qui sont pour elle. Peut-être
plus elle emporte ceux qui sont contre elle. Mais ceux
qui ne sont ni pour elle ni contre elle. L'innombrable
troupeau des neutres. L'innombrable neutralité des
tièdes.
Elle emporte celui qui se met en garde. Mais celui qui
ne se met même pas en garde.
• Elle emporte celui qui se met en défense. Mais celui
qui ne se met même pas en défen;e.

Et à l'ange del' église de Laodicée écris : Voici ce que dit
en vérité le témoin fidèle et vrai, qui est le principe de ta
créature de Dieu :
Je sais tes a,uvres : que tu n'es ni froid ni chaud : puissestu lire froid, ou chaud.
Mais P~isque tu es tiède, e~ ni froid ni chaud, je commencerai a te vomir de ma bouche.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
372
Et angelo Laodiciae ecclesiae scribe: H aec dicit: A_men,
testis fidelis et verus, qui est principium creaturae Dei :

Scio opera tua: quia neque /rigidus es, neque calidus:
utinam /rigidus esses, aut calidus.
Sed quia tepidtts es, et nec /rigidtts nec calidus, incipiam te evomere ex ore meo.

1 •

Le propos de Corneille est gracieux lui-même. Il s'agit
de montrer comment la grâce opère. Notre pauvre propos
au contraire, et au complémentaire, est ingrat. Il est disgracieux. Il s'agit malheureusement de montrer comment
la grâce n'opère pas.
Tant qu'on est du côté de la grâce ce ne sont que merveilles et éblouissements. Il reste malheureusement à se
demander pourquoi tout n'est pas du côté de la grâce.
Je me rends bien compte moi-même, qu'on le croie,
de l'espèce de bassesse qu'il y a et à analyser, et à com ·
menter une œuvre comme Polyeucte, et à essayer de dresser
quelle mauvaise table complémentaire, quel mauvais
inventaire de complémentation. Mais au point où nous
en sommes il faudra passer par cette bassesse encore.
Le problème que nous nous posons est le problème mêm:
de l'historien. Et c'est moibs celui du théologien que s1
je puis dire de .l'historien de la matière théologique.
/Le théologien étant, dans ce système de langage, le
théoricien de la matière théologique).
Que l'on me pardonne donc, et que je me pardonne à
moi-même d'analyser, de commenter, de complémenter
cette œuvre incomparable, Au point où nous en sommes
cette bassesse est devenue inévitable.

NOTE SUR M. DESCARTES

373

Corneille a choisi la meilleure part. Je ne parle pas
seulement de son génie qui fut un don unique et luimême une grâce unique dans l'histoire du monde. Je parle
de la matière où il allait appliquer son génie.
Corneille } choisi la meilleure part. Il a pris tout un
monde avant le premier éclatement de la grâce. Ou plutôt il s'est donné le monde (car· c'est toujours le même.
C'est toujours le même qui sert, la même matière, le temps
(et même en ce sens la durée) n'ayant qu'une dimension,
de sorte qu'il n'y a point une deuxième dimension par où,
suivant laquelle l'action proprement historique pourrait
s'échapper. De sorte qu'il est nécessaire que l'esprit
travaille toujours la même matière, opère toujours le
même monde).
Corneille s'est donné le printemps de la grâce. Et même
cette première aube du printemps qui passe en espérance
le printemps même et qui est comme une avancée de la
vie éternelle. Comme une anticipation de la béatitude.
Il nous a laissé non pas même les mélancolies de l'automne
et les feuilles tombées, mais. les ingratitudes du bois
mort.

Il s'est donné ce premier éclatement dans le monde du
bourgeon de la grâce. Il s'est donné le monde avant le
premier éclatement de la grâce, et il n'avait plus qu'à
nous représenter ces merveilleux éclatements. Il n''!vait
plus qu'à nous représenter ces cheminements inouïs.
Mais nous notre bassesse et notre malheureux sort nous

contraint à examiner les limitations c'est-à-dire les manquements de la grâce.
Corneille prenait le monde si je puis dire avant le
commencement de la grâce. Il avait donc tout à gagner,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
374
Et rien à perdre. Il ne pouvait que gagner. Mais à partir
d'un certain moment, qu'il resterait précisément à' situer,
et dans le temps, et dans le lieu, à ce certain moment

commence -µne malheureuse ère seconde où nôus pouvons

gagner ou perdre.
Une ère misérable, petite, qui est la nôtfe, et qui est
l'ère même de la militation.
Et de la limitation.
Et qui est à présent pour toujours.
Ce qui revient à dire, et très simplement, que la grâce
même, comme entrante dans le monde, comme s'intro•
duisant, comme opérante dans le monde, n'a point été
soustraite, ne s'est point soustraite aux conditions
générales de l'homme et du monde et que pour la grâce
aussi et pour la révolutiôn chrétienne c'est le coinmencement qui a été le plus beau. Pour la révolution chrétienne
aussi il y a eu une aube.
Et le premier soleil sur le premier matin.

Ce quirevientàdirequec'est une autre face du mystère
. de l'incarnation. Et homo factus est. De même que Jésus a
été vraiment et littéralement fait homme, de même qu'il a
été fait homme loyalement et sans tricherie, ainsi vraiment
et littéralement, par un mouvement parallèle et conjoint, et
peut-être inclus, par une incarnation peut-on dire parallèle et conjointe et peut-être et sans doute incluse, loyalement et sans tricherie la grâce a été faite temporelle et
historique, loyalement elle est entrée dans les conditions
générales de l'homme et du monde, et entre toutes dans
les conditions dominantes et dans celles où se ramassent
peut-être toutes les autres et qui sont les conditions de la

•

NOTE SUR M. DESCARTES

375
mémoire et en elles les conditions de l'endurcissement de
l'habitude. De l'encrassement de l'habitude.
Or si la philosophie bergsonier{ne a été la première
dans l'histoire du monde qui ait été à la mémoire (et en
elle à l'histoire) comme au cœur de la difficulté, si la philosophie bergsonienne a été la première dans l'histoire du
monde qui soit allée directement et centralement et par
une démarche qui a tous les caractères de la démarche
directe et immédiate du•génie, si elle est la première qui
soit allée axialement à matière et mémoire comme aux
deux termes, aux deux pôles rapidement dégagés du
problème le plus profond, qui ne voit par ce nouvel aspect,
qui ne revient à voir, qui ne recommence à voir q'uel
immense commandement la philosophie bergsonienne,
pour la première fois dans l'histoire du monde, nous a
donné sur les difficultés profondes, sur les difficultés
centrales et axiales de ce problème de la grâce qui est
sans doute lui-même le plus profond problème chrétien.
Dans ce problème de la grâce Corneille s'est réservé,
Corneille s'est donné la grâce même et il ne nous a malheureusement laissé que la disgrâce. Hs'est donné la part de
la grâce et il ne nous a malheureusement laissé que la part
complémentaire, qui se trouvait être par définition la
part de la disgrâce. Il s'est attribué la merveilleuse
démarche de la grâce, il ne nous a laissé que les disgrâces
et les inquiétud~s de la contre démarche et des limitations de la démarche. Il s'est donné l'efficience, il ne
nous a laissé que la déficience. Il s'est donné l'efficace, il
ne nous a laissé que les manquements.
Il s'est donné la sève et la fleur et le bourgeonnement.

•

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

.

Il ne nous a laissé que l'ingratitude du soin de Sl\VOir
comment tout cela finissait par ne plus faire que du
bois mort.
Or du bois mort c'est du bois extrêmement habitué,
c'est du bois parvenu à la limite de l'habitude. Ou encore
c'est du bois tout plein de sa propre mémoire et des
résidus de sa mémoire végétale.
Et dans un système bergsonien, (je ne dis pas dans le
système bergsonien ; je ne veux pas engager notre maître
dans ces acheminements que je vois), la mort d'un être
est son emplissement d'habitude, son emplissement de
mémoire, c'est-à-dire son emplissement de vieillissement.
Et ainsi son emplissement de sclérose et de tout durcissement.
(J'entends d'une part la mort matérielle, temporelle ;
et d'autre part dans cette mort matérielle j'entends la
mort non accidentelle, (non par maladie, accidentelle),
qui elle, (la mort accidentelle),est mécanique en ce sens
qu'elle est toujours le résultat d'une faute du mécanisme,
mais la mort pour ainsi dire essentielle, normale, par
vieillissement, essentiel et normal).
Eh bien dans un système bergsonien, (je ne dis pas dans
le système bergsonien), cette mort matérielle, temporelle,
normale et non irrégulière, essentielle pour ainsi dire et non
accidentelle, régulière et non anormale, physiologique et
non mécanique, cette mort usuelle del' être, cette mort usagère est atteinte quand l'être matériel est plein de son habitude, plein de sa mémoire, plein du durcissement de son
habitude et de sa mémoire, quand tout l'être matériel est
occupé par l'habitude, la mémoire, le durcissement, quand
toute la matière de l'être est occupée à l'habitude, à la

NOTE SUR M. DESCARTES

377
mémoire, au durcissement, quand il nè reste plus un atome
de matière pour le nouveau qui est la vie.
En ce sens et dans ce système la mort pour ainsi dire
essentielle de l'être est obtenue, est atteinte quand l'être
atteint la limite de son habitude, la limite de sa mémoire,
la limite du durcissement de son habitude et de sa mémoire.
En d'autres termes, et comme il fallait s'y attendre, la
mort est la limite de l'amortissement.
Ou ce quf revient au même, elle est la limite du vieillissement.

C'est cela le bois mort. La mort est la limite de la plénitude de la mémoire, la limite de la plénitude de l'habitude, •
la limite de la plénitude du durcissement, vieillissement,
amortissement.

Quand toute la matière est consacrée à la mémoire
'
il y a mort.
Quand toute la matière d'un être, toute la matière
dont il peut disposer est affectée à la mémoire, (au vieillissement, durcissement, amortissement, habitude), quand il
n'y a plus un atome de matière de libre, alors on atteint
cette limite qui est la mort.
(La mort matérielle, physiologique).
(Et par là encore on aperçoit la liaison profonde, la
triple liaison profonde de la liberté avec la grâce et
avec la vie. Et qu'il y a une gratuité commune des trois.
Et que le déterminisme, (dans la mesure où il est pensable). (je ne me charge pas de le penser), (et queAdonneB
sans cesser d'être A et sans devenir B, qui lui-même n'esto
pas A, n'est plus A), et que le déterminisme physique et
méthaphysique n'est peut-être que la loi des résidus. De
ce qui;incessamment tombe .

•

•

�378

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le déterminisme, (dans la mesure où il est pensable),
serait la loi de l'immense déchet.
(Et s'il n'est pas pensable par une pensée vivante, par
un être pensant, c'est précisément peut-être parce qu'il
est la loi de ce qui n'est plus dans le vivant, de ce qui n'est
plus dans l'être, du déchet).
.
Un être qui meurt est un être qui arrive à ce pomt, à
cette limite, d'être complètement envahi, complètement
occupé• par son déchet, par l'immense déchet de sa
mémoire.
La poudre et le débris, l'immense débris de son habitude.
Du bois mort c'est du bois extrêmement habitué. Et
une âme orte c'est aussi une âme extrêmement habituée.
Du bois mort c'est du bois habitué à sa limite. Et une
âme morte c'est aussi une âme habituée à sa limite.
Et il est extrêmement remarquable que la mort spirituelle, que la mort de l'âme est représentée dans le langage traditionnel de l'Eglise comme le résultat (et nous
pourrons dire comme la limite) d'un endu;c'.ssement. ,n .
faut se garder de voir là une métaphore. D a1,lleurs il_ n Y
a jamais de métaphore. Quand on parle de 1 endurcissement final et de l'impénitence finale il faut bien entendre
un phénomène réel d'induration qui rend l'âme_comme un
bois mort. C'est bien une incrustation spmtuelle, un
revêtement de l'habitude qui èmpêche désormais l'âme
d'être mouillée par la grâce .
Toute la matière spirituelle pour ainsi dire, toute la
matière de l'âme est alors affectée au revêtement de l'habitude, consacrée au revêtement de l'habitude, dévorée
par ]'habitude pour être, pour devenir ce revêtement.
C'est proprement une dégénérescence et c'est même une

•

•

•

NOTE SUR M. DESCARTES

379

dégénérescence physiologiqne. Le revêtement non seulement revêt. Non seulement il est un revêtement. Mais
descendant le revêtement atteint le cœur. Tout n'est
plus que revêtement. C'est proprement une dégénérescence de tissus. Le cœur même devient revêtement.
Le revêtement est tout et il n'y a plus rien de revêtu. ·
On connaît cette parole de vieil homme et que pour ma
part je trouve admirable. - . Quel dommage, disait-il,
qu'il faille mourir. (Il ne pensait qu'à sa mort physique,
car un homme capable d'une aussi douce parole, et aussi
profondément innocente, ne portait évidemment aucune
trace de cet endurcissement de l'âme qui aboutit à la
mort spirituelle). -Quel dommage, (disait-il), qu'il faille
renoncer à la vie. Dq&gt;uis te temps, ie commençais à
m'y habituer.
Il ne croyait pas si bien dire. C'est précisément parce
qu'il achevait de s'y habituer qu'il aboutissait aussi aux
achèvements de la mort.
Que d'autres cherchent des querelles littérales. La
lettre tue. Pour moi comment ne pas voir déjà, et en
attendant peut-être tant d'autres aspects, comment ne
pas voir une parenté profonde, un mystérieux accord dans
la profondeur de pensée, comment ne pas voir une
démarche et un approfondissement parallèle entre cette
vieille formule traditionnelle de l'enseignement de l'Eglise
que la mort spirituelle est le résultat d'un endurcissement
et ces théories profondes de la mémoire et de l'habitude
qui sont une des irrévocables conquêtes de la pensée
bergsonienne.
Que d'autres nous cherchent ici de misérables querelles.
Nous nous en expliquerons peut-être un jour. Aujourd'hui

�•
380

LA NOUVELLE REV~ FRANÇAISE

je ne vem, que voir ce que j&lt;! vois. Je vois que la pensée
chrétienne,exprimée dans une des plus vieilles et des plus
traditionnelles formules de l'enseignement de l'Eglise,
et la pensée bergsonienne, exprimée partout dans l'œuvre
de notre maître, et notamment dans Matière et Mémoire
(essai sur la relation du corps à l'esprit),et dans !'Essai
sur les données immédiates de la conscience, procèdent
par une démarche à ce point parallèle, pénètrent dans les
réalités spirituelles par un approfondissement à ce point
parallèle et parent que nous ne sommes entrés dans le
plein de l'intelligence de cette vieille formule del' enseignement de l'Eglise qu'armés du plein du sens et de l'intelligence et ·de l'éclairement de la pensée bergsonienne.
Oui l'Eglise et l'enseignement de l'Eglise a toujours
dit que la mort spirituelle était le résultat d'un durcissement et que l'impénitence finale était un endurcissement
final. Mais qui ne voit que le plein du sens de cette formule, et non seulement le plein mais '!'extrême rigueur
et exactitude, qui ne voit que cette formule n'est vidée
de tout son contenu, qui ne voit que le plein du contenu
de cette formule n'apparaît, (et par conséquent n'est
apparu dans l'histoire du monde), que pour celui qui est
éclairé des lumières de la pensée bergsonienne.
Oui l'Eglise et l'enseignement de l'Eglise a toujours
dit que la mort spirituelle, que la mort de l'âme était
le résultat d'un final endurcissement. Mais qu'est-ce à
présent, tout à fait au fond, que le durcissement. Qu'estce que la sclérose, métaphysiquement. Et ainsi qu'est-ce
qu'un endurcissement final. En quoi consiste-t-il au juste.
En quoi est-il essentiellement et aussi exactement mortel.
En quoi est-il un acheminement infaillible à la mort et le

NOTE SUR M. DESCARTES

seu) chemin de la mort et la seule mort même, voilà ce que
nous n'avons pu approfondir qu'armés des résultats des
approfondissements bergsoniens, voilà ce que nous
n'avons pu voir qu'armés des résultats des éclairements
bergsoniens.
. Oui, l'Eglise et l'enseignement de l'Eglise a toujours
dit que la mort spirituelle était le résultat d'un d~rcissement. Mais ce que c'était que ie durcissement même et
en lui-même, ce que c'était que le durcissement dans l'être
même, c'est la pensée bergsonienne qui nous l'a approfondi
au fond, c'est la pensée bergsonienne qui nous l'a éclairé
au juste.
Car il a fallu que la pensée bergsonienne vînt dans le
temps, il a fallu que la pensée bergsonienne vînt dans
l'histoire du monde et que fussent enfin pénétrées au fond
les réalités métaphysiques de la matière, de la mémoire,
de l'habitude, du vieillissement, du durcissement, pour
que fût aussi éclairée et pénétrée cette liaison profonde
de la mémoire, de l'habitude, du vieillissement, du durcissement à la mort.
Grâce à Bergson et grâce à la pensée bergsonienne
quand nous parlons de la matière et de la mémoire et de
la liaison de la matière à la mémoire, quand nous parlons
de l'habitude, du vieillissement, du durcissement nous
savons enfin ce que nous disons, nous le savons au juste,

nous le savons au fond ; et par là et en cela nous conmussons le mécanisme de l'acheminement à la mort spintuelle;et par là et en cela nous connaissons le mécanisme
de cette hébétude, de cet émoussement d'habitude qui
rend, qui finit par rendre une âme impénétrable aux
infusions de la grâce.

•

�382

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est dire que par là et en cela nous connaissons le
mécanisme de cette limitation de la grâce, ou enfin de
l'action de la grâce, qui est devenu, qui fait présentement
l'objet de notre malheureuse étude.
Car du bois mort est du bois tout envahi de tout fait,
tout entier occupé, tout entier consacré au tout fait, tout
entier ·dévoré de tout fait, tout entier consommé pour
ainsi dire par l'envahissement du tout fait. Tout entier
racorni, tout entier momifié ; plein de son habitude et
plein de sa mémoire. C'est un bois qui est arrivé à la limite
de cet amortissement. C'est un bois dont toute la matière
a été gagnée peu à peu par ce vieillissement. C'est un bois
dont toute la souplesse a été mangée peu à peu par ce
raidissement, dont tout l'être a été sclérosé peu à peu par
ce durcissement. C'est un bois qui n'a plus un atome de
place, et plus un atome de matière, pour du se faisant.
Pour faire du se faisant. Aussi, il n'en forme plus, il n'en
fait plus.
Pareillement une âme morte est une âme tout entière
envahie de tout fait, tout entière occupée, tout entière
consacrée au tout fait, tout entière dévorée de tout
fait, tout entière consommée pour ainsi dire par l'envahis•
sement du tout fait. Tout entière racornie, tout entière
momifiée ; pleine de résidus, pleine de son débris ; pleine
de son habitude et pleine de sa mémoire. C'est une âme
qui est arrivée à la limite de cet ~ortissement. C'est une
âme dont toute la matière pour ainsi dire, dont toute la
matière spirituelle a été gagnée peu à peu par ce vieillissement. C'est une âme dont toute la souplesse a été mangée
peu à peu par ce raidissement, dont tout l'être a été
sclérosé peu à peu par ce durcissement. C'est une âme

•

NOTE SUR M. DESCARTES

tout entière envahie par l'encroûtement de son habitude,
par l'incrustation de sa mémoire. C'est une âme qui n'a plus
un atome de place, et plus un atome de matière spirituelle,
pour du se faisant. Pour faire du se faisant. Aussi elle n'en
forme plus ; elle n'en fait plus. Elle n'a plus un atome de
libre. Et ici nous retrouvons, nous rejoignons cette profonde liaison de la grâce et de la liberté, du gracieux et du
gratuit, celle mutuelle exigence irrévocable de la grâce
et de la liberté.
Du bois mort est du bois extrêmement résiduel ; une
âme morte est une âme extrêmement résiduelle.
Du bois mort est du bois extrêmement habitué. Une
âme morte est une âme extrêmement habituée.
Du bois mort est du bois qui organiquement s'en
rappelle trop. Une âme morte est une âme qui organiquement et psychoY-ogiqi:tement se rappelle trop.
Du bois mort est du bois habitué à la limite. Une âme
morte est une âme habituée à la limite.
Du bois mort est du bois trop bourré de son passé. Une
âme morte est une âme trop bourrée de son passé.
Du bois mort est du bois résiduel à la limite. Une âme
morte est une âme résiduelle à la limite.
Dans ce système le germe au contraire est à la limite à
l'autre bout. Le germe est ce qui est résiduel au minimum;
ce qui est du l?"I fait au minimum ; ce qui est de l'habitude
et de la mémoire au minimum.
Et ainsi du vieillissement, du raidissement, du durcissement, de l' amortiss~ment au minimum.
Et ainsi de la liberté au contraire, du jeu de la souplesse
et de la grâce au maximum et à la limite.
Le germe est ce qui est le moins habitué. C'est ce où

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il y a le moins de matière acéaparée, fixée par la mémoire
et par l'habitude.
Le germe est ce où il y a Je moins de matière consacrée
à la mémoire.
C'est ce où il y a le moins- de dossiers, le moins de
mJmoires.
Le moins de paperasseries, le moins de bureaucratie,
Ou encore c'est ce qui est le plus près de la création ;
ce qui est le plus récent, au sens latin du mot recens.
C'est ce qui .est le plus frais. Le plus récemment sorti,
le plus sorti dts mains de Dieu.
Du bois mort est celui où il y a le plus de matière consacrée à la mémoire.
Et la mémoire et l'habitude sont les fourriers de la mort.
Car ils introduisent le vieillissement, le raidissement, le
durcissement qui sont les expressions nfmes de l'amor•
tissement de la mort.
Du bois mort est celui qui a été complètement envahi
par ses dossiers, par l'accumulation de ses mémoires.
Du bois mort est du bois qui a été organiquement
env~ et à la limit~, par l'envahissement de sa mémoire
organique.
Du bois mort est du bois qui a succombé sous l'accumu•
lation de sa paperasserie ; de sa bureaucratie.
Ou encore c'est celui qui est le plus loin de la création ;
le moins récent ; le moins frais. Le moins sorti, le plus
éloigné de sortir des mains de Dieu.
Une âme morte est une âme où il y a le plus de matière
(spirituelle} consaérée à la mémoire.
Et la mémoire et l'habitude sont aussi les fourriers de
cette mort.

NOTE SUR M. DESCARTES

Une âme morte est une âme qui a été totalement envahie
par ses dossiers, par l'accumulation de se; mémoires.
C'est une ~e qui a été organiquement et psychologiquement envahie, et à la limite, par l'envahissement de sa
mémoire organique et psychologique.
.
Cest .une âme où il n'y a plus un atome de place ; pour
la hberté et conjointement pour la grâce.
C'est une âme où il n'y a plus un atome vacant.
C'est une âme où il n'y a plus un atome de matière
(spirituelle) qui soit libre pour la liberté et conjointement
pour la grâce.
Une âme morte est une âme qui a succombé sous l'accumulation de sa paperasserie ; de sa bureaucratie.
Ou enfin c'est une âme qui est le plus loin de la création•
la moins récente; la moins fraîche, la plus décréée. L~
moins sortie, la plus éloignéè de sortir des mains de Dieu.
Et quand on dit que l'Eglise a reçu des promesses
éternelles, qui se rassemblent en une promesse éternelle

il faut entendre rigoureusement par là qu'elle a recu la
p~o.m_esse qu:eue ne succomberait jamais sous son p;opre
vie1lhssement, sous son durcissement, sous son raidissement, sous son habitude et sous sa mémoire.

Qu'elle ne serait jamais du bois mort et une âme morte •
qu'elle n'irait jamais jusqu'au bout d'un amortissemen~
aboutissant à la mort.
Qu'elle ne succomberait jamais sous ses dossiers et sous
son histoire.
Que ses mémoires ne l'écraseraient jamais totalement
Qu'elle ne succomberait jamais sous l'accumulatio~
de sa paperasserie, sous la raideur de sa bureaucratie.
Et que les saints rejailliraient toujours. ·
25

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TROISIÈME FRAGMENT
On parle souvent de la guerre comme d'un immense duel,
d'un duel entre peuples et réciproquement on parle souvent du duel comme d'une guerre pour ainsi dire réduite
et schématisée, d'une guerre entre individus. On parle de
la guerre comme d'un duel sur une grande échelle et du
duel comme d'une guerre sur une petite échelle. C'est une
bien grande confusion. Beaucm:lp d'obscurités historiques,
et considérables, seraient éclairées peut-être, beaucoup de
difficultés tomberaient si l'on voulait bien' distinguer qu'il
y a deux races de la guerre et qui n'ont peut-être rien de
commun ensemble. Jene dirai pas même que la vieille lutte
pour la vie s'est divisée en deux races, dont l'une est la
lutte pour l'honneur, et l'autre la lutte pour le pouvoir. Je n'irai même pas jusqu'à attribuer à ces deux races
de la guerre une origine commune. Je dirai : il y a deux
races de la guerre qui n'ont peut-être rien de commun
ensemble et qui sont constamment mêlées et démêlées
dans l'histoire. L'une procède en effet du duel et l'autre
n'en procède pas du tout. L'une est une extension du
duel, littéralement un duel entre des peuples, (ou comme
dans les Horaces, (mais ceci revient au méme), entre des
individus délégués par des peuples). Il y a une race de la
guerre qui est une lutte pour l'honneur et il y a une tout
autre race de la guerre qui est une lutte pour la domination.
La première procède du duel. Elle est le duel. La deuxième
ne l'est pas et n'en procède pas. Elle est même tout ce qu'il
peut y avoir de plus étranger au duel, au code, à l'honneur.
Mais elle n'est pas du tout étrangère à l'héroïsme.

NOTE SUR M. DESCARTES

387

Il y a une race de la guerre ui ét
•
tout de même pour l'éternel E~ 1 ant pour 1 honneur est

qui étant pour la domina;ion 'e~t a::::tq:::ednetla guerre
temporel.
pour le
. Il y a une race de la guerre où c'est la bataill
.
importe
et
il
y
a
une
race
de
la
e
qw
Il
guerre où c'est la victoire
y a une race de laguerre'où une victoire désho
t .
• . par
'
(p ar exemple une v1ct01re
trahi
. noran
. e•
pire (et l'idée ,
.
son), est mfimment
'
meme en est msupportabl )
'
honorable (c'est à d'
.
e • qu une défaite
'
- . ire une défaite subie, et je dirai obt
nue en un combat loyal).
eEt I·1 y a une rac;_e de la guerre a
t .
réussite justifie tout une
d ul con raire pour qui la
.
•
race e a guerre où !''dé
vient pas même qu'il .
.
i e ne
déshonorante, pourvup:;;;/ av01r nune guerre qui soit
guerre où J''d'
.
Y gag e, une race de la
I ee ne vient même pas q . 1
.
.
une victoire qui soit déshonor t
u I puisse y av01r
Il
an e.
com:a: ~;e/ace de la guerre où tout tend à kl beauté du
, y a une race de la guerre , t
prononcé de la victoire.
ou out tend au

Il y en a une où tout tend à l'énoncé et
,
au prononcé.
une ou tout tend
JI y en a une où tout tend au osé d
,
où tout tend à la solution.
p
n probleme et une

Il Yen a une qui tend à la

à la décision.

·•
position et une autre qui tend

' Il y en a une qui tend à la chevalerie et une qui tend a'
l empire.
Ces deux races de la guerre
et déliées; mêlées et démêlées s:_soént plus ou moins liées
~
·
,œes~~m~esd
stoire militaire et dans l'h'is t mre
. politique.
..
Ellesans
se

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sont plus ou moins alliées, mésalliées, désalliées dans toute
l'histoire de l'homme et du monde. Beaucoup d'obscurités
seraient éclairées, beaucoup de difficultés tomberaient
si on ne les confondait pas toujours, (et ici encore comme
Bergson a raison, comme le langage est tout, (et comme il
ne devrait rierr être), comme il est difficile de distinguer
deux races, pourtant absolument étrangères, aussitôt
que dans toute l'histoire elles sont confondues sous un
même nom), si d'un bout à l'autre de l'histoire on s'appli-quait seulement à distinguer ces deux races, à diviser ce
qui dans la réalité est divisé. Dans Homère la bataille,
et par suite la guerre, est une suite indéfinie de duels.
Le combat général est l'ensemble des combats singuliers.
Et de part et d'autre on attend une victoire générale
comme la résultante de tant de combats singuliers. C'est
alors qu'Ulysse intervient, et d'un seul coup il fausse tout
le système ; car il n'invente pas seulement d'introduire
dans la ville un cheval de bois machiné : il invente en cela
même de remplacer le système de la bataille par le système
de la victoire, il invente de substituer d'un seul coup le
système de gagner au système de se battre, le système de
l'empire au système du combat singulier. En ce sens, et
d'un seul coup, et du premiet coup Ulysse est déjà un
Romain parmi ces Grecs. Il n'est déjà plus l'homme qui se
vante et l'homme qui se bat. Il est déjà l'homme qui se
tait et l'homme qui gagne.
Il n'est déjà plus l'homme qui s'expose et qui se propose,
Il est l'homme qui s'impose et qui se gouverne et qui va
gouverner le monde.
.
Il est déjà un consul. Il n'est plus un chevalier, un
cavalier, l'homme dans un char et qui dépend d'un essieu

NOTE SUR M. DESCARTES

et qu'un essieu cassé fait rouler dans la pous~ière. Il est
déjà l'homme de pied, le fantassin, pedes, et de cette race
pour qui la cavalerie n'a jamais été que de l'infanterie
montée.
Pour nous modernes et en nous plaçant uniquement à
cet étage de _l'âge du monde qu'est l'âge moderne, en
regardant de ces jours où nous sommes vers les jours du
passé, en regardant de ce point de regard que nous
œcupons la remontée de ces deux races de la guerre infatigables et montantes de siècle en siècle à travers l'histoire
du monde il est permis de dire sans défo,;,,er beaucoup la
réalité que l'une race de la guerre, la chevaleresque, est
chez nous d'origine celtique et que Ja deuxième est
d'origine romaine. Et au deuxième degré on pourrait peutêtre dire que la première est d'origine chrétienne et que la
deuxième serait peut-être d'origine impériale.
Duellum, bell«m, c'est le même mot. Duellum c'est la
forme en du qui est celle de d"o et bellum c'est la forme en
b qui a donné bis. Et la forme end" elle-même est la même
que la farine en b, parce que b c'est le v, qu'il y a dv qui
est le même que du. Et ceci n'est pas une charade. Duellum,
dvellum, bdlum. • Duellum, dit Bréal et Bailly, est encore
empl~yé, à côté de bellum, par les écrivains de l'époque
classique. Horace, Ep. I, 2, 7. Graecia barbariae lento
collisa duello. Id. Od, 1, 14, 18. Et cadum M arsi memorem
duelli. Le changement de duell"m en bellum (lev s'étant
changé en b et le d initial étant tombé) est pareil à celui
de duonus en bonus. Le nom propre Duilim est de même
devenu Bilius. Dans perduellio, au contraire, le d est
resté : remarquer le sens particulier de ce mot, qui s'applique au crime de lèse-majesté ; per est probablement

�f

.,.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le préfixe péjoratif que l'on a dans perjurium, perdere,
perire. -Bis est pour• dvis; en grec, c'est le v qui a disparu (,,, pour • ,M,).-» Et il avait dit à l'article des
Dérivés : « Us se partagent en deux séries, ceux en du
(dualis, duellum),ceux en bparchangementdeduendv,b - , (b-ib, b-ellum). » Et il ajoute:« Un ancien dérivé du
nom de nombre« deux» est Je préfixe dis (voyez ce mot). »
De sorte que lorsque nous disons discerner, dissoudre,
distinguer, disséquer, nous dis9ns bien résoudre en deux,
couper en deux. Et dissection est le même mot que dichotomie.
Duellum, duo; bellum, bis. La guerre, c'est ce que l'on
fait quand on est deux. Mais quand on est deux, dans un
système on se mesure. Quand on est deux, pense le
Romain, je doinine.

Tout est proposition dans le système de la chevalerie.
Tout est domination dans le système romain. Tout est
requête dans le système chevaleresque. Et tout est conquête dans Je système romain. Tout est conquête pour
l'empire.
Dans le système chevaleresque il s'agit de mesurer des
valeurs. Dans Je système de J'empire il s'agit d'obtenir
et de fixer des résultats.
Pour nous modernes, chez nous l'un est celtique et
l'autre est romain. L'un est féodal et l'autre est d'empire.
L'un est chrétien et l'autre est romain. Les Français
ont excellé dans l'un et les Allemands ont quelquefois
réussi dans l'autre et les Japonais paraissent avoir excellé
dans l'un et réussi dans l'autre.
On peut dire que dans le monde moderne les Français
sont encore les représentants éminents et peut-être les

NOTE SUR M. DESCARTES

391

seuls de la race chevaleresque, (ainsi rigoureusement
définie), et que les Allemands sont les représentants éminents, et peut-être les seuls, de la race de domination.
Et c'est pour cela que nous ne nous abusons pas quand
nous croyons que tout un monde est intéressé dans la
résistance de la France aux empiètements allemands. Et
que tout un monde périrait avec nous. Et que ce serait
le monde même de la liberté. Et ainsi que ce serait le
monde même de la grâce.
Jamais l'Allemagne ne referait une France. C'est une
question de race. Jamais elle ne referait de la liberté,
de la grâce. Jamais elle ne referait que de l'empire et de
la domination.
Quand ies Français disent qu'ils se taillent un empire
colonial, il ne faut pas les croire. Ils propagent des libertés.
Quand Napoléon croyait qu'il avait fondé un immense
empire, il ne faut pas le croire. Il propageait des libertés.
Veillons au salut del' empire. Cet« empire» était un système
de libertés. On s'en est bien aperçu depuis. Tous les
peuples qui ont refoulé l'« empire» ont mis cent cinquante
ans à ne pas même réussir à reconquérir quelques-unes
des libertés que l' « empire » apportait sans y prendre
garde, dans les fontes de ses lanciers, dans les cantines
de ses vivandières.

Ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'avec tout l'appareil
de l'empire les Allemands n'en aient pas fait plus que
nous, dans Je misérable désordre de notre liberté. Il faut
qu'il y ait dans cette malheureuse liberté un grand secret.
Une vertu. Une grâce. Une force merveilleuse. Un ( autre)
ordre.
·
Je ne dis pas que nous valons mieux que les autres.

�392

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous sommes une race. Et ils sont une certaine autre
race. Nous sommes hommes. (Nous sommes pécheurs).
Nous ne sommes pas toujours de bons maîtres. Nous
sommes toujours de mauvais dominateurs.
Nous qui subissons tous les despptes, surtout quand
ils sont populaires, nous sommes, de race, dès hommes de
liberté. C'est un bien unique, uniquement précieux. Les
Allemands, qui ont été des siècles sans fonder leur empire,
et qui ne l'ont refondé que sur nos ruines, et il y a quarante-quatre ans, sont, de race, et ont toujours été, des
hommes d'empire. Le saint empire romain germanique.
Et c'est encore pour cela qu'aucune véritable philosophie de la liberté ni même aucune véritable pensée de
lillerté n'a jamais pu naître ~n Allemagne.' Ce qu'ils
nomment liberté c'est ce que nous nommons une bonne
servitude. Comme ce qu'ils nomment socialiste c'est ce
que nous nommons un pâle centre gauche.
Et ce qu'ils nomment révolutionnaire c'est ce que nous
nommons par ici un bon conservateur.
Et c'est encore pour cela qu'une philosophie comme la
philosophie bergsonienne, essentiellement libérale et
libertaire, et non pas seulement par système mais de cœur
et de race, ne pouvait naître qu'en français et en terre
et en culture françaises. La liberté française pouvait seule
avoir un cas, qui serait la liberté bergsonienne. Et c'est
aussi pour cela qu'elle est tout ce qu'il y a de plus opposé
à la pensée allemande. (Je dis la pensée bergsonienne et
la liberté bergsonienne).
Quand on voit l'immense appareil de l'empire, on croit
·
· que d e se b attre
que l'univers
en1sera écrasé. Quelle sottise
autrement que pour gagner: Et comme celui qui se mesure

NOTE SUR M. DESCARTES

393

doit être la proie de celui qui ne pense qu'à dominer.
Quand on voit dressé l'immense appareil de l'empire,
quand on compare elles-mêmes ces deux races de la guerre,
celle qui compare et celle qui domine, celle qui combat
et c~lle ~ui vainc ; quand on mesure ces deux systèmes,
celw qm mesure et-se mesure et celui qui domine, et d'un
côté ces immenses bureaux de commandement, et de
l'autre côté tant de désordre, on est convaincu que la
domination a depuis longtemps exterminé la liberté.
Et que celui qui domine a depuis longtemps dominé
celui qui (se) mesure. Et que celui qui vainc a depws
longtemps vaincu celui qui combat. Comment n'en seraitil point ainsi. C'est mathématique. Les forces que l'autre
emploie à se mesurer, il ne les a plus pour dominer. Les
forces qu'il emploie à se battre, il ne les a plus pour vaincre.
Les forces qu'il emploie à être juste, il ne les a plus pour
être fort . Il est mathématiquement diminué d'autant. Et
lui qui livre la lutte pour l'honneur dans un monde où
tout le monde livre la lutte pour la vie, comment n'auraitil pas, et depuis longtemps, et depuis toujours, disparu de
la face de la terre.
Evidemment c'est un problème. Et je dirai que c'est
un mystère. En fait celui qui se mesure a quelquefois été
trouvé plus grand. Et il a quelquefois dominé. Celui qui se
bat a quelquefois vaincu celui qui vainc. Celui qui a voulu
être juste a quelquefois été trouvé plus fort. L'empire
a quelquefois écrasé la liberté. Par ses moyens à elle la
liberté a constamment travaillé l'empire.
Comment celui qui perd son temps, ses forces à se
modeler pourrait-il tenir le coup contre celui qui ne pense
qu'à frapper. Le fait est seulement qu'il a tenu le coup et

�,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

394
que la première race de la guerre n'a jamais été exterminée
par la deuxième et que le prenùer système du monde,
qui est le système de comparaison, n'a jamais été externùné par le deuxième système, qui est le système de
l'externùnation. Il faut qu'il y ait dans la liberté, dans la
justice, (et peut-être dans la vérité), un secret de force, une
vigueur propre, un jaillissement, une espérance et pou~
tout dire une grâce et un secret de destination. De tout
temps, les deux races de la guerre se sont mêlées et
démêlées, de tout temps elles se sont liées et déliées, de
tout temps les deux systèmes se sont mordus et démordus
sans qu'on puisse dire que l'un ait jamais éliminé l'autre.
Et même dans les temps modernes ...

QUATRIÈME FRAGMENT
Tant que l'on parlera le langage français Corneille
demeurera Je poète de ce noble jeu. Du système et de l_a
race pour qui toute vie même et toute action et toute
conduite est un exercice et comme une application de ce
noble jeu. Tant que le français sera parlé et plus tard
peut-être aussi longtemps que le français sera lu et _s~ra
Ja troisième langue classique Corneille sera et le théonc1en
et le philosophe autant que le poète dn noble jeu. Je dis
le théoricien et le philosophe car nul poète autant
· que lui n'a été heureux sur ce point, nul poète autant que
lui n'a réussi à inclure dans la poétique, sans porter
atteinte aux formes de la poétique, les déroulements et
les formules même de la pensée. Nul n'a été aussi astreint,

NOTE SUR M. DESCARTES

395
aussi exact, aussi heureux dans les approfondissements et
dans les perspectives et dans les échelonnements de la
pensée tout en demeurant poète et lui-même et ferme et
heureux dans les formes de la poétique. Et non seulement
dans la tragédie où l'on croit que c'est plus facile et où ça
semble peut-être plus indiqué, mais, et autant, dans la
comédie même, qui signifie plus, étant sans appareil.
La même tendresse secrète et la même noblesse et la
même ardente et ferme jeunesse qui anime et soulève et
peuple le (;id anime aussi et soulève et peuple également
le Menteur. C'est le même poète et c'est le même être et
la même grandeur sur deux plans parallèles. C'est )a
même pièce et la même poétique sur deux plans conjoints.
Et la comédie même prouve plus; justement parce qu'elle
est la comédie. C'est la même pièce qui se joue deux fois,
une fois sur le plan du tragique et une fois sur Je plan du
comique et jamais on n'avait vu si évidemment à quel
point le tragique et le comique sont deux plans parallèles
conjoints du même art, classique, du même être, des
mêmes hommes, du° même temps. Et il est merveilleux
de considérer à quel point le Menteur n'est pas la comédie
du Menteur, ni du menteur, ni du mensonge. Et à quel
point elle est uniquement la comédie de l'honneur et de
l'amour (et un peu aussi du hasard).
Le Menteur est la comédie de l'honneur et de l'amour
comme le Cid en est la tragédie et comme Horace est la
tragédie de l'honneur et de l'amour et comme Cinna est
la tragédie du pouvoir et comme Polyeucte est la tragédie
de la foi (et en deuxième de l'amour).
Car il faut bien s'entendre quand on dit, (avec les contemporains de Corneille et avec Co1neille lui-même),

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(mais il était pour lui-même un assez mauvais contemporain), que toute tragédie de Corneille présente un conflit
entre la passioll et le devoir, conflit qui se termine toujours par le triomphe du devoir. Lui-même il parlait ainsi
et il en convenait, mais c'était un ~tre qui manquait
essentiellement d'orgueil, de l'orgueille plus juste, et qui
défendait mal son œuvre âevant les ·critiques, et qui
défendait mal son génie devant les contemporains, et qui
rendait les armes, et qui condescendait volontiers, et
qui disait comme eux. Quand il déclarait, comme les
autres, et peut-être avant les autres, que sa tragédie
était, représentait un conflit du devoir et de la passion,
et qu'il "donnait à entendre et même quand il disait que
le devoir triomphait et devait toujours triompher de la
passion, et quand il donnait à entendre et même quand il
disait que le devoir est une grandeur et une noblesse et
que la passion est une faiblesse et certainement une
bassesse, il s'appliquait à être de son temps et à parler le
langage de tout le monde. Il s'appliquait à parler le langage de son siècle. Et de tout son siècle. En un mot il
s'appliquait à parler cartésien.
Et même très sincèrement,
parce qu'il manquait
,
d'orgueil, à être cartésien.
C'est pourtant l'entendre bien mal, à la fois inexactement et faussement, que de se représenter son génie et
son œuvre uniquement comme le théâtre d'un conflit
entre le devoir et la passion, conflit où le devoir, grandeur
et noblesse, triomphe finalement de la passion, faiblesse
et bassesse. Le dirai-je, c!est un peu une conception à ]a
Hugo, antithétique. C'est dire combien elle est arbitraire,
artificielle, mécanique et raide. Et c'est encore l'entendre

NOTE SUR M. DESCARTES

397

plus mal, c'est-à-dire vraiment beaucoup mal, si on donne
et à ce mot devoir et à ce mot faiblesse le sens des mora •
listes.
La réalité, ici encore, ici toujours, est beaucoup plus
saisissante et beaucoup plus profonde. On nous fera
difficilement croire que l'amour de Chimène et que
l'amo';IT de Rodrigue soit une faiblesse, (et l'amour de
Pauline), et on nous fera encore plus difficilement croire
que c'est une bassesse. C'est qu'en réalité le conflit dans
Corneille ce n'est pas un conflit entre le devoir, qui serait
une hauteur, et la passion qui serait une bassesse. C'est
un débat tragique, (et une fois comique, mais nous avons
assez vu que c' ést de la même famille), entre une grandeur
et une autre grandeur, entre une noblesse et une autre
noblesse, entre l'honneur et l'amour.
D'un côté ce n'est pas la morale, cette invention. C'est
infiniment plus et infiniment autre : c'est l'honneur. Et
de l'autre côté ce n'est pas la passion, cette faiblesse.
C'est infiniment plus et infiniment autre : c'est l'amour.
Allons plus loin, entrons, pénétrons plus avant. Ce
débat tragique, (et une fois ce débat comique), n'est point
un débat disparate et il n'est point un débat inégal. II
n'est point un débat boiteux. Il n'est point un débat
impair. Il n'a pas lieu, il ne se produit pas entre des
grandeurs décalées, entre des grandeurs qui ne seraient
pas du même ordre,.car cette noblesse est de même ordre
que cette noblesse, et cette grandeur est de même ordre
que cette grandeur.
L'impair, ce serait la préface de Cromwell. Tragique et
une fois comique, (mais c'est le même), la poétique de
Corneille est esssentiellement paire. Elle est essentielle-

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment à égalité. Et c'est en ce sens qu'elle est essentiellement une poétique du noble jeu.
L'impair, le décalé, le porte à faux, c'est le romantisme
même, c'èst le secret du romantisme. Et ce n'est pas un
secret bien malin. C'est un bien pauvre secret. C'est un
secret de mécanique et c'est un secret de _raideur. Le
beau secret, le profond secret du classique, {et_jamais et
nulle part il n'est aussi beau et il n'atteint aussi profondément que dans Corneille), le secret du classique et éminemment du cornélien c'est le pair et le comparable, c'est
le loyal et c'est que tous !es mondes et que tous les êtres
y ·,oient à égalité.
Sans doute c'est le débat (tragique, uhe fois comique,
toujours également poétique), sans doute c'est le débat
de l'honneur et de l'amour. Mais c'est un débat essentiellement pair et plus que pair, c'est un débat pénétré et compénétré. Mutuellement lié. Mutuellement pénétré. Car,
et nous atteignons ici au secret même, au point de secret
de la poétique et du génie de Corneille : L'honneur est
aimé d'amour, l'amour est honoré d'honnenr.
L'honneur est encore un amour et l'amour est encore un
honneur.
On n'entend rien au tragiqne et au comique et à la poétique de Corneille si on n'y veut voir -qu'un conflit pour
ainsi dire intellectuel et livresque entre le devoir pris au
sens des moralistes et la passion pi:ise aussi au sens des
moralistes. Infiniment autre, infiniment plus grave et
plus réel est le débat et en même temps la déliaison et en
même temps la liaison. Il ne fait aucun doute que dans
Corneille l'honneur est aimé d'amour, et notamment dans
le Cid, où cela éclate, et que l'amour est honoré d'honneur,

•

NOTE SUR M. DESCARTES

399

notamment dans le Cid, où cela éclate. Ni l'honneur n'est
estimé ou maigrement aimé d'une maigre estime et d'un
maigre amour de morale, s'il y a des amours de morale
ni l'amour n'est honoré ou flétri d'un maigre et livresqu~
sentiment de morale ou d'immorale. Cela éclate dans le
Cid, où toute cette jeunesse, la plus belle et la plus jeQJ&gt;e
jeunesse qu'on ait jamais mise en poétique, aime l'honneur
d'amour et comme un amour, honore l'amour d'honneur et
comme un honneur. C'est pour cela que l'honneur et l'amour
sont toujours présents l'un à l'autre; et l'autre à l'nn. C'est
pour cela que l'honneur et l'amour sont constamment
compénétrés, mutuellement pénétrés. C'est pour cela
aussi qu'ils peuvent constamment s'affronter et ensemble
jouer le noble jeu.
Il ne faut jamais croire nn poète sur ce qu'il dit. Corneille moins que tout autre. A cause de ce grand manque
d'orgueil, et qu'il en manquait plus que tout autre, et
par suite à cause de cette grande et admirable naïveté.
Pour lui plus que pour tout autre il faut faire attention
à ce qu'il a fait, et non pas à ce qu'il dit qu'il a fait. Il dit
qu'il a fait le conflit du devoir et de la passion. Mais il a
fait l'immense débat, l'immense liaison et déliaison de
l'honneur et de l'amour.
L'amour est un plaisir, l'honneur est un devoir.

Ne l'en croyons pas. L'amour, (je dis dans son système
de pensée, dans son système de sentiment, et dans sa
poétique, et dans son système de la vie), l'amour est nn
honneur, et l'honneur est aimé. Ou alors je dirai plus. Pour
ces admirables jeunes gens, près de qui tout est vieux,
près de qui tout est ridé, l'amour est un plaisir et l'honneur

�400

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aussi et l'honneur ensemble est un plaisir. Ou plutôt l'amour
est un plaisir et l'honneur ensemble est le même amour et
le même plaisir. Ils aiment tout, dans leur jeunesse,
ils aiment tout d'amour, et l'honneur plus que tout. Et ils
honorent tout, d'honneur, et l'amour plus que tout. Le
lQng et lent balancement élégiaque de ce que i,e no~erai
les demi-stances du Cid, c'est;à-dire de cet adnurable
dialogue, de cet admirable couplet alterné entre Chimène
et Rodrigue, le' seul morceau peut-être dans toute la
poétique moderne qui nous rende un écho de la pureté
antique, qÙi nous revaille, qui ait reporté jusq~e dans l_e
monde moderne les alternements de certams demi, chœurs de la tragédie antique et de certains demi-dialogues entre le personnage et le chorège et le chœur ~t
un ou les deux demi-chœurs, cet admirable et parfait
balancement des demi-stances, (et il vaudrait peut-être
mieux dire des doubles stances), plus profond encore et
plus pur et moins peut-être appareillé que celui des
stances n'est point ce balancement forcément un peu mécanique du devoir à la passion, et un peu extérieur. Ce n'est
point un balancement articulé du même à l'autre, ou
plutôt de l'autre à l'autre, forcément un peu brutal et
un peu apparent.C'est un balancement secret, douloureux,
béni, malheureux, heureux, un retour et un retour, un
balancement silencieux du même au même, de cet honneur
et amour nommé honneur, à cet amour et honneur nommé
amour.

Nous n'avons qu'un honneur. Il est tant de maitresses,
dit le vieux don Diègue. Mais l'idée de Rodrigue, et l'idée
cornélienne, leur système d'être et leur système de pensée,

NOTE SUR M. DESCARTES

401

c'est premièrement que nous n'avons qu'un honneur,
deu~_èmement que nous n'avons qu'une maîtresse,
trmsiemement que c'est la même unicité.
Leur idée, leur système de pensée, c';st que la desti~ahon de l'amour est la même que la destination de
1 honneur. Aussi unique.

Il ~aut relire le Cid. Ou plutôt il faut le lire pour la
p~em,ère fois, _et nous-mêmes d'un regard inhabitué.
Lamour de Chimène et de Rodrigue pour l'honneur est
une des nourritures les plus profondes de leur propre
amour. Et leur amour est une nourriture profonde et une
offrande perpétuelle qu'ils font à l'honneur. Et l'honneur
qu'ils rendent à l'amour 'est encore une nourriture de
leur amour.
Il faut relire le Cid. Il faut voir à quel point l'honneur
est entouré, à quel point l'honneur est un objet d'amour
et un objet de tendresse. Et il faut voir à quel point
l'amour est un objet d'honneur.
C' ~t e~ ce sens, et non point au sens des critiques et
des histonens, et non point entre autres au sens de Corneille critique, examinateur et historien, qu'il faut dire'!
que le Cid est la tragédie de l'honneur et de l'amour et
que le Menteur est la comédie parallèle et conjointe de
l'honneur et de l'amour. C'est en ce sens qu'il faut dire,
et seulement err ce sens que l'on peut dire que le Cid
est une tragédie héroïque et que parallèlement et conjointement le Menteur est une comédie héroïque. En comparaison du Menteur, toutes les comédies de Molière (et
pourtant 11 est le plus grand génie comique qui soit jamais
apparu dans le monde) sont des comédies bourgeoises.
Je ne parle pas des Plaidmrs qui ~n comparaison de l'un
26

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de- hM •~ ViCtU1. N11tm:rtl! t11tll!lli!IQI.

•

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•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

404
ull arme
L t ants de la bonne cause ne reçoivent n_ e
es en
armement frauduleux. Il est s1 rare que
frauduleuse, nul
.
t
ne merl t ants de la bonne cause ne reço1ven pas u
es en
' t-à-dire une armure frauduleuse.
veilleuse armure, c es
d 1 bonne cause
• C'est-à-dire, il est si rare que les.tenants e .a
n'aient pas peur.

CINQUIÈME FRAGMENT
Polyeucte mesilre Sévère. Car sa propre,. sainteté est
de
t t non sur !ignorance
fondée sur le dépassemen e
t e est fondé sur
l'héroïsme antique. Et son propre mar dyr l'ant1·que marl'ignorance · e
~e dép~ss::e:e:\:::o:: sur le dépassement et non sur
yre.
rt · mépris du monde.

••

l'ireor:~:;:s : ~e;:ét:e Por:::a

n•::;: ::1!:~

Dieu méconnaisse et ignore et(; pceci e!ore il est tout
le monde sorti de ses ma.ms. n
ce qu'il y a de plus contraire au système dévot).

'

'

h
té de Polyeucte, cette tendresse
De là cette umam .
.
t plus il touche au
f
et qw va cr01ssan ,
fondue et erme,
ul
t Sévère il ne l'aime
'
ID art yre. I l n'admire pas se emen
pas seulement. C'est plus :
Il regrette Sévère.
.
h anité s'oppose à sa sainteté (comme
Et Jorn que son um
allèl ment et conjointement
e
•
1 stème athée et par
dans e sy
l'impression au contraire,
dans le système dévot). on a

•

NOTE SUR M. DESCARTES

•

on voit que la sainteté est tellement grande que partie
de l'humanité, fondée sur l'humanité elle se retourne' et
que c'est encore elle qui nourrit l'humanité. Telles sont
les vraies saintetés et c'est à cela qu'elles se reconnaissent. Elles sont contentes, elles débordent, elles en ont toujours
de trop. Plus il est saint, plus, et par cela même, il est bon.
Plus il est martyr, plus, et par cela même, il est humain.
La bonté, l'humanité, la sécurité, le sourire et l'abandonnement de ceux qui savent bien qu'ils en gagnent
pour les autres.
•
Une espèce de bonhomie, familière. Et on ne sait quoi
dans l'héroïsme qui rejoindrait presque le comique. C'està-dire le vrai héroïsme militaire français.
Les voici donc, Sévère et lui. Non point comme deux
rivaux, au sens grossier de ce mot. Non point même comme
deux émules, au sens de concurrence moderne de ce mot.

Mais comme deux beaux combattants. C'est toujours le
combat de Dieu. C'est même le combat de Dieu entre
celui qui tient pour Dieu et celui q'ui ne tient pas pour
Dieu. Et la pensée de Polyeucte c'est que celui qui tient
pour Dieu se tienne au moins aussi bien que celui qui ne
tient pas pour Dieu.
Chacun défendra sa cause dans son exactitude et dans
son plein. Chacun se présentera dans son exactitude et
dans son plein. Et la pensée de Polyeucte c'est que celui
qui se présente pour Dieu au moins ne se présente pas
plus mal que celui qui ne se présente pas pour Dieu.
Polyèucte voit Sévère devant lui comme un beau combattant et comme un beau partenaire digne de lui. Et
lui-mêmé c'est· bien le moins qu'il soit digne de l'autre.

�•

466

•

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

• Sévère devant lm en combat, en comJyeucte voit
•

·p 0
aison avec lui. C'est bien Je moius que chacun des deux
par
"Et l
termes de la comparaison soit digne de l'autre.
1
faut cela pour que le combat lui-même, pour que la comparaison elle-même soit digne de Dieu qui regarde. Et de
cette couronne d,es autres saints et des précédents martyrs
qui autour de Dieu regardent.
.
Devant de tels témoins, devant un tel 1uge du combat
comment donner un faux combat, comment livrer un
combat frauduleux.
Devant de telles compétences, comment livrer un cornbat inopérant.
A de tels spectateurs comment donner un spectacle
faussé, un spectacle truqué, comment présenter un spec
tacle frauduleux.
A ·de tels assesseurs·, devant un tel juge du combat,
devant celui qui voit tout, devant celui qui pèse les impondérables mêmes, devant un juge du camp, devant un
maitre-du-camp juste comment ne pas donner un combat
· uste comment ne p~s présenter une comparaison juste.
J Il faut,
'
' t·
pour Polyeucte, il faut que devantDieu, ~.es
à-dire jusque dans les recoins les plus secrets de I ame
et de l'être le combat soit intégralement loyal, que la
c~mparaison .soit intégralement à égalité:
Il ferait beau voir que Je tenant de Dieu présentât
l'ombre d'une pensée frauduleuse en face du tenant qm
n'est pas de Dieu.
Pour P,olyeuctè, Sévère est un chevalier romain et_ luimême Polyeucte est un chevalier chrétien. La 101 de

NOTE SUR M. DESÇARTES

chevalerie, la loyauté de chevalerie gouvernera donc tout
le combat, règlera toute la comparaison. Il ferait beau
voir .que dans un combat de chevalerie, dans une corn- •

paraison de chevalerie entre un tenant qui,est de chevalerie et un tenant qui n'est pas de chevalerie ce fût le
tenant qui est de chevalerie qui manquât aux lois de
chevalerie, à la loyauté de chevalerie.
Polyeucte annonce ainsi, il annonce au troisiême siècle
et dans Corneille il rassemble et résume et présente magni-

fiquement le système de pensée, la règle indéréglable qui
dans tous les siècles de chrétienté a gouverné pour
le chrétien llt relation du chrétien au non-chrétien. C'est
la règle, c'est le système de pensée de la juste guerre, du
combat loyal, de la comparaison à égalité.
Cette règle éclate, comme il fallait s'y attendre, dans
les croisades. Au temps de Polyeucte il ne fallait pas que
le chrétien fût inférieur au païen même en honneur païen.
Au temps de la croisade il ne faut pas que le chrétien soit
inférieur à l'infidèle, il ne faut pas que le chevalier chrétien soit vaincu par le&lt;&lt; chevalier » arabe même en honneur
infidèle. De là, cette comparaison d'honneµr, cette joute
constante de courtoisie . qui s'établit rapidement dans la
croisade entre tout homme de chevalerie franque et tout
homme de

tt

chevalerie » musulmane.

Et tout ceci rentre dans l'immense règle générale de ne
pas scandaliser. N otite scandalizare. Pour la même raison
qu'il ne faut pas scandaliser les enfants, pour la même
raison il ne faut pas scandaliser aussi les païens et les
infidèles. Eux aussi ils sont des ignorants ; et par conséquent en un certain sens des innocents et en un certain

sens des enfants, car ils ne connaissent pas le \Yrai Dieu et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par conséquent ils ne peuvent pas l'offenser et par conséquent ils ne peuvent pas pécher comme nous, Ils n'ont
• pas cet affreux privilège de (pouvoir) pécher comme nous,
C'est·tout le système d'un Polyeucte et sans parler d'un
Godefroy de Bouillon c'est tout le système d'un saint

,,•
•·

-

Louis.
C'est tout le système de mesure, de pensée d'un
Polyeucte. Quand· le chrétien est en présence du païen,
quand le chrétien entre en comparaison avec le païen,
(et il 'est toujours en présence du païen, il entre toujours
en comparaison avec le païen), il ne suffit pas que le chrétien vainque en lui-même et pour lui-même et dans son
système de mesure et de pensée. Il ne suffit même pas si je
puis dire qu'il vainque pour Dieu. Et devant Dieu.
Il faut encore en outre qu'il vainque pour l'autre. Il faut
encore qu'il vainque dans le système de l'autre. Polyeucte
ne se contentera pas à moins. Il faÙt qu'il vainque aussi
dans l'honneur qui est dans le système de l'autre. Et
comme lui regrette Sévère, il faut, il veut qne Sévère aussi
le regrette. Comme lui regrette que Sévère ne soit pas
chrétien, il faut, il veut que Sévère aussi regrette que
Polyeucte ne soit pas demeuré païen. Ce regret de
Polyeucte au cœur de Sévère, c'est le seul point vrunérable qu'il puisse y avoir dans le cœur de Sévère, ne
i'oublions pas, car c'est le seul point de recours que nous
y ayons contre l'habitude (et ici nous retrouvons les
irrévocables acquisitions du langage bergsonien, de la
pensée bergsonienne). (Et que nous ne pourrions point
pousser ainsi à fond ces analyses du cœur chrétien si un
Bergson aussi n'était point intervenu). Sévère est un
homme habitué à tout : et par conséquent qui ne mouille

NOTE SUR M. DESCARTES

pas à la grâce ; et sur qtl! la grâce n'a aucun ·point de
pnse. Sévère est un homme habitué à tout et notamment
à tout le païen et sur qui par conséquent le chrétien n'a
aucun point de prise, excepté qu'il n'est point habitué à
ceci, qu'il n'est point fait à ceci et que l'on voit bien qu'il
ne s'y fera jamais : qu'un ho~e comme Polyeucte soit
devenu chrétien.
Voilà le point d'inhabitude et c'est le seul que nous
ayons. Il veut bien que tout le monde soit chrétien. Il
est habitué à ce que tout le monde soit chrétien. II n'est
pas habitué à ce que Polyeacte soit chrétien.
C'est pour lui une sorte de scandale (dans son système)
et ce pomt de scandale est aussi le seul point d'inhabitude
et ainsi le seul point vulnérable que nous ayons. C'est
le, ·seul point d'_ouverture et d'entrée et de pénétrati~n.
C,est le seul pomt par lequel nous puissions espérer que
la grâce puisse passer jamais.
C'est ainsi aussi notre seul point d'espérance.
Et ici nous retrouvons_cette diamétrale contrariété de
l'esp§rance à l'habitude.
C'est proprement un scandale à l'envers, un scandale
dans le bon sens. Le scandale était précisément ceci
consistant précisément en ceci : une rupture d~
l'habitude, un point, une rupture par intercalation
d'inhabitude.
Un scandale ainsi à l'envers, un scandale dans Je bon
sens est ainsi une des formes mêmes, et une des plus fréquentes, et une des essentielles, de l'éclatement de la
grâce.
Si l'habitude est ce qui introduit l'amortissement de
la grâce, le scandale à l'envers, le scandale dans le bon

•

�•
•
410

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sens est ce qui rompt cet a!llllrtissement, étant ce qui
rompt cette habiude.
Ainsi le scandale à l'envers, le scandale dans le bon sens
est tantôt le point d'éclatement même de la grâce, t_antôt
le point de pénétration que pour on ne sait quelle introduction ultérieure elle s'est réservé.

NOTE SUR M. DESCARTES

411

Il ne serait plus en comparaison avec Polyeucte. II
serait en communion avec Polyeucte et le problème ne se
poserait pa.s.
Or, on pense bien que ce n'est pas Corneille qui
escamoterait un problème, ou qui en maquillerait les
données. Ou qui l'étoufferait. Tout l'en garde, et ce génie,
que nous avons dit, et cette intelligence, que nous avons

,

Il ne suffit pas à Polyeucte qu'il vainque Sévère en
réalité. IJ ne suffit pas qu'il vainque Sévère en honneur
dans la réalité spirituelle et en lui-même et devant luimême et devant les autres saints et devant les précédents
martyrs et devant Néarque et devant Dieu.
Il veut encore, il faut encore qu'il vainque (en honneur)
Sévère devant Sévère lui-même et dans le système de
Sévère. Il faut que Sévère garde au flanc ce point de
blessure, il faut qu'il emporte ce point d'inquiétude_ et Ge
point de mémoire, ce point d'inhabilude _et ce ~om~ de
scandale que Pol yeucte est chrétien et qu 11 a étc vamcu
en honneur par un chrétien.
_
Car si tout point d'inquiétude coïncide avec un pomt
d'inhabitude, c'est parce que les surfaces mêmes de la
quiétude viennent en coïncidence avec les surfaces mêmes

de l'habitude ..
Tout point d'inhahitude est un point d'inquiétude.
TÔute plaine d'habitude est une plaine de quiétude.
Or Sévère ne peut compter que dans le système de
compte de Sévère. Sévère ne peut mesurer que dans le
système de mesurode Sévère. Autrement il serait converti,
lui-même, il serait chrétien, il serait avec Polyeucte ~t
non pas en face de Polyeucte et le problème ne se poserait
plus.

dite, et ce système de totale loyauté qui est ce même dont
nous parlons.

Pour que la comparaison ne soit pas truquée, pour que
la difficulté ne soit pas frauduleusement éludée, pour que
le problème demeure et soit présenté dans son exactitude
et dans son plein il faut que Sévère soit lui-même et naturellement ne sorte pas- du système de Sévère. Ni du système
de pensée, ni du système de mesure.
Dès lors pour que Sévère emporte ce point d'inquiétude
et ce point de mémoire, ce point d'inhabitude et ce point
de scandale, pour qu'il soit atteint au moins de cette
atteinte, pour qu'il soit touché au moins en ce point il ne
suffit pas que Polyeucte vainque Sévère devant Dieu,
il faut qu'il le vainque devant Sévère.
DisonsMle rigoureusement : les mesures de Dieu, Jes
calculs de Dieu ne comptent pas pour Sévère. Autrement
il serait chrétien.
Le système de Dieu ne compte pas pour Sévère, C'est
le système de Sévère et il n'y a que le système de Sévère
qui compte pour Sévère.
Il ne suffit donc pas que Polyeucte ,;ainque (en honneur,
en grandeur) dans les comptes de Dieu, il faut qu'il vainq11e
dans les comptes de Sévère.
Si l'on veut que Sévère emporte ce point d'insécurité.

�..

••

1

412

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il ne suffit pas que Polyeucte vainque dans le système
de Dieu, il faut 'qu'il vainque dans le système de Sévère.
C'est ce que j'ai dit je crois dans le Porche du mystère
de la deuxième vertu ou dans leM:;stèredes saints Innoce11ts,
que celui qui aime entre dans la dépendance de celui qui
est aimé et qu'ainsi Dieu même entre dans la dépendance
de celui qu'il veut gagner.
Quand le bon pasteur part à la recherche de la brebis
égarée, il entre dans la dépendance de la brebis égarée
et on peut dite que pour la trouver il se guide sur elle et
sur ses errements.
Celui qui cherche entre dans la dépendance de celui qui
est cherché.
Celui qui veut gagner entre dans la dépendance de celui
qu'il veut gagner.
Ainsi, non seulement Polyeucte entre dans la dépendance de Sévère, mais Dieu même entre dans la dépendance de Sévère. Car il faut que Sévère ne s'en retourne
point indemne.
Il faut que Sévère ne s'en retourne point sans une certaine blessure. En un mot il faut que Sévère ne s'en
retourne point comme il était venu.
Et non seulement eux mais tout le monde chrétien, il
faut que tout le monde chrétien entre ainsi dans la dépendance du monde païen, car il ne faut pas que le monde
paie~ s'en retourne indemne et sans une certaine blessure.

Il p.e faut pas que le monde païen s'en retourne comme
il était venu.
Il ne suffit pas que l'être même de Polyeucte vainque
en lui-même et devant lui-même et devant Dieu. Il

NOTE SUR M. DESCARTES

faut que l'image de Polyeucte vainque dans l'esprit de
Sévère. Sévère ne peut pas connaître Polyeucte lui-même.
Il ne peut pas connaître l'être de Polyeucte. Autrement
il serait chrétien. Car connaître ici c'est connaître en co~~
munion. Il ne peut connaître qu'une certaine image de
Polyeucte. Celle qu'il a. Et c'est une image païenne.
Polyeucte tient extrêmement .à ce que cette image
(païenne) de lui soit une haute image et une image de
grandeur et une image d'honneur et pour Sévère et dans
Sévère l'image de.celui qui l'a vaincu en un honneur ~ême
païen. C'est dans le jeu même de Sévère qu'il faut que
Polyeucte gagne. Car Sévère ne comprend pas l'autre jeu.
, Et pour qu'il se rende compte que Polyeucte gagne et que
Polyeucte vainc il faut que ce soit dans son système de
jeu que .Polyeuct~ gagne et que Polyeucte vainque.
C'est le système et c'est la théorie même de l'image.
Nulle sûreté de ,conscience, même intégrale, ne suffit à
Polyeucte. Il ne suffit pas qu'il soit sûr de soi, conscius
sui, et qu'il ait intégralement raison avec lui-même. Il
ne suffit pas même qu'il soit de Dieu c'est-à-dire du jugement que Dieu porte sur lui et de la connaissance que Dieu
a de lui. Il faut encore qu'il soit sûr d'un jugement infirme
parce que c'est tout de même un jugement d'honneur.
Et il faut encore qu'il soit sûr d'une connaissance inexacte
imparfaite, transposée, parce que c'est tout de tnême un~
connaissance d'honneur. Il ne lui ·suffit pas qu'il ait
intégralement raison avec lui-même. Il ne lui suffit
même pas qu'il ait intégralement raison avec Dieu. Il
faut encore qu'il ait raison devant celui-ci, qui ne s'y
connaît pas, parce que celui-ci est tout de 111ême un
homme d'honneur.

.

.

�•
LA NOÙVELLE REVUE FRANÇAISE

Il ne suffit pas que dans l'adoration et le martyre il
donne à Dieu tout son être. Il faut encore que dans la
conversation, (et aussi dans l'adoration et le martyre),
il donne de lui une certaine image à ce grand païen.
Il ne suffit pas que dans le chrétien il donne tout. li
faut encore que dans le paien il donne autre chose, une
image.
Singulière ,ituation. Le plus ne suffit pas. Il faut Y
ajol_}ter le moins.
.
. ,
~
Il ne suffit pas qu'il vainque pour Dœu, qui s y connait
peut-être. Il faut qu'il y ajoute qu'il vainque aussi pour
cet autre, qui n'est qu'un homme d'honneur.
A une connaissance absolus il faut qu'il ajoute. A une
connaissance parfaite il faut qu'il ajout~. Quoi. La connaissance imparfaite, la connaissance inexact~, la con~
naissance infirme, la noble connaissance qu'aura de lm
cet homme d'honneur, ce paien.
Il ne suffit pas que le monde chrétien révèle son être
et donn~ Je plein de son amour et de son être devant
Dieu. Il faut aussi qu'il donne une certaine haute image
de lui au monde païen.
CHARLES PÉGUY

JOURNAL SANS DATES
CONVERSATION AVEC UN ALLEMAND
QUELQUES ANNÉES AVANT LA GUERRE
Je voudrais que l'on ne se méprît pas sur le sentiment
qui me fait donner ici ces notes. Je les crois d'un certain
intérêt psychologique; mais, bien que quelques traits de la
figure de B. R. accusent une inquiétanteressemblance avec
ceux que certains nous baillent aujourd'hui pour les plus
marquants de la race germanique, je doute qu'il soit prudent de s'attacher trop à leur valeur représentative. Libre
au lecteur de généraliser ; je n'ai fait ici, d'après nature,

que le portrait d'un individu, à une époque où aucune des
considérations ne pouvaient intervenir, qui risquent aujourd'hui de fausser un peu notre peinture. Je transcris ces
notes, sans y rien changer, telles que ie les pris en juin 1904
le lendemain du jour de cette unique rencontre.

•••

A, G .

Dans le hall de l'hôtel, où j'arrive très exactement à
l'heme dite, B. R. m'attendait depuis une demi-heure déjà;
assis en face de la porte, il tenait ostensiblement à la
main, pour m'aider àle reconnaître, l'enveloppe du message
par lequel je lui avais donné rendez-vous. Je m'avançai
incertain dans le hall. Je vis aussitôt cette figure glabre,
comme passée au chlore, ce corps trop grand pour qui
tous les sièges s,ont bas ... Je souhaitai ardemment que
ce fût lui. C'était lw. Von M. n'avait pas exagéré son
élégance. B. R. était parfaitement mis, paraissait plus

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

arl'glais qu'allemand, et je ne m'étonnai point lorsque, un
peu plus tard, il me dit que sa mère était anglaise.
Je l'emtnène au restaurant de l'hôtel terminus. La conversation d'abord un peu traînante au début du repas,
bientôt s'anime. B. R. parle cependant avec une extrême
lenteur cherchant ses mots, ou même ses idées, mais très
correct~ment, s~s accent. Vers la ftn d'! jour il m'a dit:
_ Monsieur Gide, il faut que vous compreniez qu'en
allemand je ne parlerais pas plus vite. Je ne peux plus
parler vite, à présent.
.
II sort de prison_; je le sais, mais il croit que je n'en sais
rien · cache adnùrablement une légère inquiétude lorsqu'il• apprend que Von M. m'a parlé de lui. Il retourne à
Bonn le soir même ; il vient donc à Pans tout uniquement pour me voir.
_ Qu'est-ce qui vous a fait désirer me connaître ?
_ Brusquement, dit-il, quand, dans votre Immoraliste, je suis arrivé au passage où Moktir vole une paire de
ciseaux et où Michel, qui l'a vu faire, sourit.
Un grand silence, puis très lentement :
_ Monsieur Gide. Est-ce que vous savez que ... je
sors de prison ?
A voix très basse et lui prenant la main :
- Oui, je le sais.
Quand ma main touche la sienne, il s'exalte un peu,
et d'une voix à peine un peu plus chaude :
_ Mais vous savez que j'en suis sorti seulement depuis
quatre jours.... et que j'y suis resté quatorze mois ...
_ Je croyais trois mois seulement.
.
_ Depuis ces quatre jours, je n'ai pas encore dormi.
_ Vous semblez extraordinairement fatigué.

JOURNAL SANS DATES

- Ces derniers temps de prison, je ne pouvais presque
plus manger ... par contraction nerveuse, et tenez, mon
menton ... A ma sortie de prison, ma femme m'attendait;
pendant une demi-heure je suis resté sans pouvoir lui
parler, contracté, sans pouvoir articuler une parole ...
La fatigue à la fois et la surtension de tous ses traits,
le tremblement de ses muscles.
- Mais à présent j'ai absolument besoin de parler. En
Allemagne je ne peux plus parler à personne; c'est à vous
que j'ai besoin de parler; à ma femme ce n'est pas la
même chose. Quand je lui ai dit mon intention d'aller
vous voir, elle m'a approuvé; m'a tout de suite dit que
je devais partir. Je serais même venu plus tôt, mais,
avant de partir, j'ai voulu essayer de parler, de m'expliquer avec l'ami qui ... avec celui ... enfin ....
- Qui vous a fait condamner.
- Oui, n'est-ce pas? Je savais bien que, si je lui avais
demandé cette somme, il me l'aurait donnée tout de suite;
mais ... il n'a pas compris pourquoi j'avais agi ainsi ... Je
voulais lui expliquer ... oh! non pas pourquoi je... mais qu'il
n'aurait pas dû exiger cette condamnation ... parce que, en
cinq ans je sava;s que je pourrais payer toute ma dette;
mais à condition qu'on me laisse de quoi vivre d'ici là.
- Et qu'a-t-il répondu ?
- Il a sonné son domestique pour me faire mettre à
la porte.
Un silence; il reprend avec un peu plus d'animation :
- Oui, en cinq ans, je sais que je pourrais tout payer,
avec mes traductions et mes livres; mais ils ont mis inter-

diction sur tout ce qui pouvait me rapporter. Je suis forcé
maintenant de faire paraître sous 13: signature de ma femme

;7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

JOURNAL SANS DATES

ruina complètement. Ma mère et' mes trois sœurs n'eurent

4r9
je lui ai caché la mort de la dernière, qui était mariée en
Amérique; ma mère était à ce moment très malade ellemême et, quelques semaines plus tard, je l'ai perdue.
- Vous aviez quel âge ?
- Dix-huit ans.
- De sorte qu'à présent vous êtes seul.
Il répète machinalement: « Oui, seul », puis reprend :
- Ma mère était une femme admirable. Tout ce qu'il
y a de bon sur la terre, oui, de grandement bon, elle l'avait.
Je ne peux penser à elle sans larmes.
Je le regarde machinalement; ses yeux sont parfaite-

pour vivre que l'argent que je gagnais avec mes leçons.

ment secs.

Il faut vous dire qu'à seize ans j'avais exactement le

- A son lit de mort elle m'a dit:« Kind, dass du stak
bleibe »1, puis elle s'est tournéevers une amie qui l'assistait
et lui a murmuré : « Ich fürc[,te es gehe schlecht mit ihm ,,e_
- Est-ce que quelque chose en vous pouvait lui faire

ou sous des noms d'emprunt. Je suis un terrible travailleur.
Savez-vous bien qu'en prison, pendant ces quatorze mois

j'ai traduit quarante volumes. Toute la correspondance de
Flaubert, Bouvart et Péc11chet, tout Wells, quatre volumes
de Meredith, trois de Quincey, les deux vôtres enfin.
- Comment ! vous les avez déjà traduits ?
- Complètement. Ma femme les lit à présent. J'ai
toujours eu une énorme puissance de travail. A
seize ans, j'aï perdu mon père; c'était un très riche .
industriel du Mecklembourg qui, l'année de sa mort, se

même aspect physique qu'à présent. (Cela n'est pas beaucoup dire, car aujourd'hui, à vingt-six ans, il en paraît
à peine vingt-deux.) Les parents de rnes élèves ne_savaient
pas, ne soupçonnaient pas mon âge. Des leçons de grec,
de latin, de français, d'anglais; j'ai donné jusqu'à quatrevingts leçons par sèmaine. Et ajoutez que je ne savais ni
latin, ni grec; latin et grec j'ai dû les apprendre tout en
donnant mes leçons. Je suis, pour le latin et pour le grec,
un ... comment dites-vous ... un autodidacte, n'est-ce pas ?
- Vous avez trois sœurs ?
- J'en avais neuf, _et je les ai perdues. Toutes sont
mortes de ...
Il cherche et dit en allemand : Eklampseien.
- Moi, je suis le dixième enfant. Le D• X .. . qui
est très célèbre en Allemagne prétend que si j'ai réchappé,
c'est que, seul, je n'ai pas été nourri par ma mère ... Cela
ne vous ennuie pas que je vous parle ainsi de ma famille ?
Oui, ma mère a vu mourir ses neuf filles, ou du moins ...

pressentir ...
- Rien encore.

Un long silence. Puis :
- Il faut que je vous avertisse, Monsieur Gide, que
je mens constamment.

-

De cela aussi Von M. m'avait averti, lui dis-je.
Oui, mais il n'a jamais compris la valeur de mes

mensonges. Je voudrâis vous faire comprendre; ce n'est

pas ce que vous croyez ... J'éJlrouve le même besoin de
mentir et la même satisfaction à mentir qu'un autre à
montrerla vérité ... Non, ce n'est pas ce que vous croyez ...
Tenezparexemple:quandquelqu'unentendun bruitsubità
son côté, il tourne la tête (Il me saisit le bras) : moi pas !
I. «
2. ,

Enfant, puisses-tu rester fier. 11
Je crains bien qu'il ne tourne mal. •

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

420

ou quand je la tourne, c'est volontairement: je ,mens.
- Quand avez-vous commencé à mentir ?
- Sitôt après la mort de ma mète.
Un silence :
- C'est le mensonge qui attache à moi ma femme ;
c' e;t mon extraordinaire faculté de mentir. Quand elle l'a
sentie ellt a quitté p.our moi son mari, s~n enfant; elle a
tout quitté pour me suivre. J'ai d'abord voulu l'abandonner ; puis j'ai compris que je ne pouvais pas me passer
d'elle : c'est avec elle que je mens le plus volontiers. Parfois cela amène entre nous des scènes terribles. Mais c'est
toujours le mensonge qui à la fin est le plus fort. Ce
soir je pars la rejoindre; . nous devons nous marier
dans deux mois. D'ici là nous allons vivre en Suisse ;
en rentrant je vends tout ce que j'ai et tous deux nous
vivons pour cent francs par.mois.
1

Le déjeuner est fini ; il m'offre une cigarette dans le
plus élégant étui que j'aie vu. J'admire aussi une boîte
d'allumettes, en argent ainsi que l'étui; les moindres
obfets qu'il porte sont d'un goût parfait, d'une élégance
sobre et cachée.
- Oui, di t-il, j'aime passionnément l'élégance. Mais tout
cela va être vendu. Oh! les vêtements que j'ai sur moi ont
été quatorze mois dans ma valise ; il y paraît un peu ...
Nous nous levons de table.
- A quelle heure est votre train ?
- A minuit moins le quart; c'est le seul qui ait des
troisièmes.
- Avez-vous quelqu'un à voir, quelque chose à faire
~

Paris 1

JOURNAL SANS DATES

42r

- Non, rien. Je suis venu uniquement pour parler avec
. vous.
Craignant ponrtant qne la journée ne soit longue, je
lui demande si cela ne l'intéresserait pas de voir un peu
de peinture.
! me dit-il, non ;-pas encore. Tenez, si vous voulez
me faire plaisir, emmenez-moi aux Champs-Elys€es.
Une voiture nous mène au bois. traversant le parc
Monceau.
En déjeunant, je le voyais de face. Je remarque, à côté
de lui, combien il est différent, de profil. De face, on
est séduit par son sourire presque enfantin; de profil,
l'expression de son menton inquiète.
Nous reparlons de sa prison.
- Elle a eu ceci de bon, me dit-il, qu'elle a supprimé
chez moi, complètement, tout remords, tout scrupule.
- Et maintenant que la société vous a frappé, vous
vous sentez tous droits contre elle ...
- Oui, tous les droits.
- Lutter contre la société, cela est passionn:..Ot, mais
elle vous vaincra.
- Non. Je sµis terriblement fort.
Il dit cela sans forfanterie aucune, avec une simple
conviction.
Au moins, pensai-je, en cas de demande d'argent (car
je garde une vague crainte qu'il ne soit venu à Paris pour
me taper), ma phrase est prête : Si je vous aidais, vous ne
m'intéresserv,z plus. Mais pour me mettre mieux en
ga:rde, profitant d.'un moment où il affirme son amour
de l'opulence :
- Moi pas, je vous l'avoue, ripostai-je; bien qu'elle

- 9h

�•
422

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne me déplaise point chez les autres.

Jt

ne voudrais pas

être Byron ; mais j'aimerais. de l'avoir connu ...

Je sens qu'il m'écoute un peu moins, et pourle ressaisir:
'
- C'est par là que m'a tant intéressé votre première
plaquette (sur Oscar Wilde). Je crois très juste l'antagonisme où vous placiez la vie et l'art ...

Il m'interrompt.
- Eh bien ! moi je ne trouve pas cela juste du tout.
Ou plutôt ... si vous voulez .. . oui, .il est dangereux pour
l'artiste de chercher à vivre : mais c'est précisément parce
que, moi, je prétends vivre, que je dis que je ne snis pas
un artiste. C'est le besoin d'argent qui maintenant me
fait écrire. L'œnvre d'art n'est pour moi qu'un pis-aller.
Je préfère la vie.
- Mais, dis-je, dans votre brochure vous affirmiez précisément le contraire.

•

- Oui. Je mentais .. Mais vous, vous mentiez donc en
écrivant les Noùrritures .. . Tenez (et il étend le bras
dans un geste admirable) de seulement étendre mon bras,
j'éprouve plus de joie qu'à écrire le plus beau livre du
monde. L'action, c'est cela que je veux; oui, l'action la
plus intense ... intense, ... jusqu'au meurtre ...

Long silence.
.
- Non, dis-je enfin, désireux de bien prendre position,
l'action ne m'intéresse point tant par la sensation qu'elle
me donne qùe par ses suites, son retentissement. Voilà
pourquoi si elle m'intéresse passionnément, je crois qu'elle
m'intéresse davantage encore commise par 1'1 autre. J'ai
peur, ~omprenez-moi, de m'y compromettre.Je veux dire
de limiterpar ce que je fais, te que je pourrai faire. De
penser que parce que j'ai fait ceci, je ne pourrai plus faire

JOURNAL SANS DATES

423
cela, voilà qui me devient intolérable. J'aime mieux faire
agir que d'agir.
·
- Jamais quelqu'un d'autre que vous n'agira comme
vous eussiez agi vous-même. Cela n'est pas la même chose.
Monsiêur Gide, je voudrais vous dire encore quelque chose.
(P hésite.) Je ne trouve pas les mots.
- Dites-le en allemand.
- En allemand je ne le dirais pas mieux. Depnis
longtemps je cherche les paroles. Non, je suis trop nerveux encore. Je ne peux pas. J'ai comme un poids
horrible sur la tête, et mon corps ne me fait plus l'effet
d'être à moi. Je vous ai écrit, sitôt hors de prison, une
longue lettre. Non, vous ne l'avez pas reçue. Avant de
vous l'envoyer je voulais ... vous voir.
- Est-ce moi qui suis cause, à présent, que vous ne

pouvez pas me parler ?
- Non, aujourd'hui, c'est inutile; je ne pourrai pas
vous le dire.
La voiture rentre dans Paris.

- Où dois-je vous mener ?
- Puis-je vous demander un service d'ordre tout pratique ? Il semble extrêmement hésitant et je recommence
à penser : C'est le moment de la tape. Mais non ;
simplement, il reprend :
- Savez-vous où je puis trouver du henné ?
Nous passons rue Saint-Honoré. Je le mène, chez
le coiffeur Philippe. Et là, je lui dis adieu brusquement,
éprouvant qu'il est particulièrement difficile de prendre
congé à 4 heures de quelqu'un qui vient de Cologne
exprès pour vous voir, et dont le train ne part qu'à
minuit.

ANJ?RÉ GI.DE

�•
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

RÉFLEXIONS
LA

SUR

LITTÉRATUR 'E

0

LE MASQUE DE SHAKESPEARE&lt;
M. Abel Lefranc rattache à bon drpit ses deux derniers
volumes qui ont fait quelque éclat à toute la série des travaux
heureux de -sa vie savante. Servi dans la découverte de l'inédit
par un véritable flair d'explorateur, il a fait son tributaii-e quiconque étudiera désormais Rabelais, Marguerite de Navarre
et Marot. Il faut espérer qu'il ajoutera à ·notre fortune les
découvertes sùr Molière auxqu°elles il fait allusion dans son
présent livre et qui sont restées jusqu'ici confinées dans son
enseignement. Sa méthode est une méthode historique et
érudite qui consiste à penser que les écrivains inventent
littéralement peu et s'inspireht constamment d'une réalité
contemporaine qu'il ·est possible de retrouver. Cette méthode
qu'appliquaient instinctiverq.ent et sans grande conséquence
au cours de leurs promenades archéologiques les Ampère et
les Bdissier a fourni déjà à la science française et à l'exégèse
des grands auteurs un chef-d'œuvre,• les Phéniciens et
:r. Sous le masque de William Shakespeare, William Stanley,
VIe comte de Derby, par Abel Lefranc (Fayot). - L' Affaire
Shq,kespeare, par Jacques Boulenger (Cham?ion).

l'Odyssée de Bérard, dont M. Lefranc a mérité que ses
Navigations de PantagYuel, de plan, d'intention et de résultat
analogues, fussent rapprochées. ,
Or, M. Lefranc, depuis le commencement de sa carrière,
songeait, nous dit-il, à étudier dans cet esprit l'œuvre
shakespearienne ou plutôt le mystère shakespearien. Rien
de plus difficUe, le cas Shakespeare étant unique, p-ivilégié
à rebours : il est impossible en effet d'établir un ordre satisfaisant de rapports entre ce que nous savons de 1a vie de
Shakespeare et le contênu des trente-huit pièces qui portent
son nom, c'est-à-dire de la plus formidable explosion de vie
idéale qui soit sortie d'une tête pensante. Dês lors pour
le critique deux attitudes possibles : ou bien étendre considérablement par des hypothèses nos connaissances sur Shakespeare et faire rentrer la composition de_son théâtre dans le
lit commode de ces hypothês&amp;S; ou bien" transférer la paternité
de ce théâtre à un auteur dont la vie, les mœurs, la carrière
correspondraient au caractère de l'œuvre shakespearienne.
Le mystère y est tel que rien n'interdit a priori la seconde
méthode. Remarquons qu'il y avait déjà dans l'antiquité
une question térentienne analogue à la question shakespearienne. Certains faisaient de l'esclave africain Térence le
prête-nom de Scipion et de Lelius, et Montaigne se déclare
de cet avis pour des raisons fort analogues à celles qui ont
fait attribuer le théâtre de Shal,c~peare à un membr'i de
l'aristocratie anglaise, lord Verulam, lord Rutland ou lord
Derby.
C'est pour défendre la cause de ce dernier que M. Lefranc
a écrit son plaidoyer. On ne saurait guère en effet employer
un autre mot. Très convaincu de la vérité de sa cause,
M. Lefranc la soutient d'un bout à l'autre avec une ardeur
verbeuse et "'combative d'avocat qui rappelle les argumentations de Victor Cousin, pèse désagréablement pendant
toute la lecture de son livre et présente évidemment moins

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
f

d'élégance qu'une discussion sobre et circonspecte. Que les
lecteurs du Petit Parisien aient eu la primeur de la découverte de M. Lefranc, je ne prétends ni m'en moquer comme
M. André Beaunier ni en louer M. Lefranc comme M. Jacques
Boulenger. Je crois seulement que lorsque des Savants vont
de cette façon au peuple le meilleur serait précisément de
tranchEf- par leurs qualités propres de réserve scientifique
et de doute honnête sur le ton d'affir.mation tumultueuse en
usage dans la~grosse presse. Ceux à qui la vie militaire a permis de vivre pendant des années avec les lecteurs du Petit
Parisien peuvent affirmer que ces gens simples sont très
sensibles à la réserve, au sens critique dont pourra faire
preuve devant eux celui qu'ils jugent plus instruit. J'admets
fort bien avec M. Boulenger que« si l'on arrivait à captiver
les lecteurs du Petit Parisien par des controverses d'histoire
littéraire, cela.ne pourrait que profiter aux bonnes lettres
et à la paix publique», mais à condition de les habi.t uer
précisément par ces controverses à juger douteux ce qui est
douteux ; excellente garantie de la« paix publique » dans
les affaires Dreyfus de demall).. ~
Le bon Zola qu'est M. Lefranc avait été précédé par un
Bernard Lazare. La piste du véritable auteur des drames de
Shakespeare, William Stanley, fut découverte dês 1888 par
un érudit anglais, Greenstredt, qui produisit les textes
iniiiabx et dont .M. Lefranc nous dit ayec ~e nuance de
reproche qu'il « évite toujours les décla'Cati.ons absolues et
insinue plutôt qu'il n'affirme ». M. Lefranc ne garde point
cette modération et l'on comprend que ses certitudes
tumultueuses aient agacé M. André Beaunier qui dans la
Revue des Deux Mondes a couvert de fléchettes ses deux
volumes orange.
Préoccupé d'exposer son opinion ou plutôt sa certitude,
M. Lefranc - et c'est peut-être le plus grave reproche
qu'on puisse lui adresser - ne prend pas assez la peine de

•

mettre son lecteur en mesure de contrôler cette opinion .
C'est en pareille circonstaJ1ce qu'il faut étaler au ba~ de ses
pages toutes ses,note_s, toutes ses références. M. Lefranc le
fait en gros, non avec le détail qu'on attendrait d'un maître
de l'Ecole des Hautes Etudes. Mais enfi.Il lui-même, tout en
affirmant avec intransigeance, nous donne ses devx volumes
comme une contribution à une question ouverte, comme une
invite aux recherches. Tout cela sera mis au point plus tard.
Venons-en au vif de la thèse.
Elle croise deux argumentations : il est impossible que
William Shakespeare soit l'auteur de son théâtre; cet auteur
est William Stanley, comte de Derby.
La première est la moins convaincante. Quand on lit le
livre où M. Sidney Lee a condensé tout ce que l'on sait ou
croit saVoir sur la personne de Shakespeare, on s'aperçoit
que, les témoignages douteux et les hypothèses de M. L.ee
éliminées, il ne reste, comme le remarque M. Boulenger;à
peu près rien de tout à fait certain. Un homme de Stratford
vient à Londres, appartient à une troupe de- théâtre, la
foumitede pièces, écrit des poèmes, y gagne une petite fortune dont il va vivre dans son pays natal. Il y a des documents juridiques qui nous le montrent revendiquan_t
assez âprement ses droits e! un testament qui ne mentionne
aucun livre parmi les biens qu'il laisse. Rien de cela ne montre
qu'il était capable d'écrire les pièces qui portent son nom,
rien ne montre qu'il en était incapable.« Il en était incapable,
dit M. Lefranc, parce que q'u'il ne songeait qu'à l'argent, qu'il
avait une âme d'usurier,. (M. Lefranc, emporté par son imagination combative, ajoute même qu'il était l'homme d'affaires le plus roué de son temps.) On a déjà objecté à M. Lefranc
que beaucoup de grands poètes ont pas mal aimé l'argent
et M. Beaunier a parlé à ce sujet de Victor Hugo. La Bruyère
s'étonne que Corneille ait écrit de si belles pièces, lui qui était
très lourd en société et qui ne s'intéressait à ses œuvres

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI_S E

que par ce qu'elles lui r3:pportaiellf. Ce mot: « Je suis saoul
de gloire et affamé d'argent » est de Corneille ! Et puis, de
ce que les rares documents authen.tigues sur Shakespeare
sont des documents juridiques, faut-il conclure qu'il fut surtout un homme d'affaires ? M. Lefrapc tourne avec raison
en ridicule :les critiques qui ont vu dans Hamlet une incarna.tien de SÎiakespeare. Il serait, au point de vue stratfordien,
amusant de le voir s'incarner en Shylock comme Henry
Monnier s'estincarnê en Prud'homme qui ressemblait tant à
son auteur. Tant qu'on s'en tient à l'hypothèse stratfordienne,
la personne de Shakespeare reste un x, prête à tau tes les imaginations etle théâtre entier et l'auteur lui-même prennentle
nom d'une de ses pièces: Comme il vous plaira. On peut se
reposer, à la Montaigne, sur ce doute comme su'r un mol
oreiller de rêves qui prolongerait, en une harmonie préétablie le rêve enchanté des comédies shakespeariennes.
Quant à la seconde partie de l'argumentation de
M. Lefranc, la partie positive, elle est impressionnante. Je
n'ai pas dissimulé l'attitude de défiance avec laquelle on
aborde le livre, la mauvaise humeur que donne ~l'intelligence critique le ton de M. Lefranc. Je reconnais d'autre
part qu'il était diffi.cile à un homme de faire sans enthousiasme et sans passion de si curieuses découvertes. Les
concordances trouvées par M. Lefranc entre le théâ.tre
shakespearien et la carrière de William Stanley seraient
presque inexplicables si les pièces que Stanley était, comme en
fait foi le document certain des State Papers, occupé à
écrire pour des comédiens profes~ionnels ne sont pas celles
de Shakespeare lui-même. Peut-être toutes les démonstrations
de M. Lefranc n'ont-elles pas la même valeur, mais celle qui
concerne Peines d'amour perdues reste assez troublante. Le
moment n'est pas venu de-se prononcer. C'est aux critiques
anglais, plus habitués au maquis shakespearien que
M. Lefranc lui-même, qu'il appartient de passer son ouvrage

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

au crible. (M. Lefranc se réfère constamment par de longues
citations à des ouvrages français superficiels ou vieillis,
aux préfaces de Montégut, à Mézières. Un livre comme celuici a dO souffrir d'être préparé en dehors de la salle de
travail-d.u British Museum.)
Si par hasard la thèse de M. Lefranc était acceptée par la
critique anglaise comme la plus vraisemblable, elle substituerait un mystère à _u n autre, le mystère Derby au mystère
Shakespeare. On se demanderait par quel miracle fabuleux
le secret a été, jusqu'à M. Lefranc, ou si l'on v·eut jusqn'à
Greenstedt, si bien gardé. Lord Derby a laissé publier une
de ses compositions musicales, sous son nom ; M. Lefranc ne
nous .a encore laissé entrevoir aucune des raisons pour lesquelles il aurait esquivé avec tànt de soin la pat~té de son
théâ.tre. (Il paraît nous les promettre pour un autre volume.)
Ce qui m'inquiète le plus, c'est que, d'après M. Lefranc luimême, ce secret n'aurait pas été tel que plusieurs contemporains du comte ne l'eussent connu. Dans l'Aétion du Cohn
de Spenser, pris par certains critiques pour Shakespeare,
il voit lord Derby lui-même, et ses preuves sont d'une vraisemblance moyenne. Or Aétion nous est présenté par Spenser
comme un poète : u Sa muse, pleine de l'invention de hautes
pensées, sonne comme lui-même, héroïquement. » Spenser
connaissait donc lord Derby comme l'auteur des trois ou
quatre premières pièces de Shakespe~e et de ses poêmes (ces
vers sont probablement d'après M. Lefranc de 1594 et, dès
1591, Spenser avait fait une allusion analogue) . Il s'agit là
des_ débuts de lord Derby et de son factotum Shakespeare.
Pareillement, en 1_6 II, la Tempfte, selon M. Lefranc, ne put
être composée et jouée sous le règne de Jacques Jer, ennemi
acharné des sorciers, que par quelqu'un qui était capable
« d'imposer cette œuvre et de briser les résistances et les
critiques qu'elle devait fatalement susciter ,, le comte de
Derby lui-même. (Rien pourta.nt ne nous prouve que Jac-

�430

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ques Jer fût plus ombrageux en cette matière que Richelieu qui laissa représenter le Cid en pleine année de Corbie,
en pleine' action de la loi entre le duel, et qui se contenta
de susciter contre la pièce une critique académique analogue
à celle que Jacques Jer, auteur delaptmonologie, ai,rait pu
écrire lui-même contre la Tempête s'il l'avait jugé à propos.
Mais enfin, selon M. Lefranc, le secret de lord Derby était
pe1;cé à jour au commencement comme à la fin de sa carrière
dramatique, et lui-même' paraissait por~er son masque de
William Shakespeare non sur la figure, mais à la main. Comment se fait-il qu'aucun document de i'époque ne nous en ait
rien révélé, autrement que par des allusions mystérieuses
(une sorte de Kutsch bertillonesque) qui devaient, pour
être traduitts en clair, attendre trois cents ans la sagacité
de M. Lefranc ?
Si la thèse de M. Lefranc est exacte, ce document probant
finira bien par être trouvé. Après la riche moisson de vraisemblances colligée par un Français qui étudiait à Paris
au moyen d'une bibliothèque shakespearienne peut-être
un peu maigre, il serait impossible que des travailleurs
d'archives lancés, en Angleterre, sur cette piste, ne fissent
pas quelque lumière. Au cas où rien ne viendrait s'ajouter
aux probabilités inégales de M. Lefranc, il faudrait se résigner
à voir là contre sa thèse une preuve négative importante.
Comme il serait à souhaiter pourtant que cette thèse
fût exacte t On le souhaiterait pour M. Lefranc dont l'ardeur
et l'ingéniosité mériteraient bien ;cette récompense. On le
souhaiterait pour la science française, rendant ici à la race
anglo-saxonne un service digne des poilus dont le sacrifice
lui vaut ~ujourd'hui l'hégémonie économique et politique
de la planète (le livre est dédié à la mémoire de l'aspirant
Jean Lefranc, tué à l'ennemi après les plus glorieuses citations). On le souhaiterait surtout pour l'illusn:ation des lettres
et pour la musique de la vie supérieure. Dans l'hypothèse

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

43r

Shakespeare, Shakespeare est une œuvre. Dans l'hypothèse
William Stanley, William Stanley est un homme, tout un
voile se déchire, et du haut en bas, _dans une lumière à la
Rembrandt, un monde nouveau de la vie intérieure apparaît;
comme dans Hamlet, les comédiens s'en vont, le monde réel
demeure. William Stanley, jeune voyageur cultivé qui revient
en Angleterre pour y être mêlé à la Rlus terrible tragédie
domestique (rien n'est plus frappant dans l'ouvrage de
M. Lefranc que les liens singuliers entre Stanley et Hamlet)
se crée dans les châteaux et les pavillons où il s'isole une
existence prodigieuse. L'aventure devient bien plus belle que
celle de Beckford. Un Der9y peut mépriser, comme un SaintSimon, la gloire littéraire, en habiller comme Salluste ce
Ruy Blas de théâtre, son factotum Shakespeare. La vie réelle
il la trouve dans sa place et ses devoirs sociaux, etla vie idéale
dans ce monde de pensées et de songes, de poésie et de musique
dont il peuple ses œuvres et qui s'en vont parmi les hommes,
sur une scène de théâtre, tout détachés de lui et vivants pour
eux-mêmes, et partis pour la vie éternelle. Il ne fait que
pousser un peu plus loin ce sentiment profond de tout grand
artiste qui ne s'intéresse plus à ses œuvres passées, les laisse
à leur destin, ne pense vraiment qu'à ses œuvres futures,
- cette nécessité aussi qui s'impose à tout créateur, lors
de toute création esthétique, de couper le cordon ombilical,
de dire à l'œuvre : c Va, lève-toi et marche, oublie~moi 11.
Et l'œuvre a marché, l'œuvre l'a oublié. Maisl'œuvre,
après trois cents ans revient vers lui et lu~ tend son miroir,
et nous l'y reconnaissons. Les noms shakespeariens qui,
autour de la personne de William Shakespeare retombaient
impersonnels et mats,. ici ils peuvent chanter, vibrer, s'unir
indéfiniment à une personnalité humaine. Ce solitaire de la
cour et des châteaux c'est Hamlet, c'est Jacques le Mélancolique, c'est Prospero. Prospero! Quelle divination, alors,
lui aurait fait clore son œuvre par ce tableau de la magie

•

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

432

souveraine dans l'île solitaire, magie qui figurerait peut•être
}es jeux de la magie poétique dans les pavillons
de son parc. studieux et peuplés de génies I Et quel son
dans l'adieu de Prospero 1 « Oui, voilà, grâce à votre aide,
jusqu'où mon art a pu porter sa puis~ance. Mais j'abjure
ici cette violente magie, et lorsque je vous aurai ordonné ce que je fais en ce .moment - un peu de musique céleste
pour opérer sur les sens de ces hommes le but (sic, traduction de Montégut citée par M. Lefranc)' que je poursuis, but que ce charme aérien est destiné à me faire atteindre,
je briserai ,ma baguette de ~am.mandement, je l'enfouirai
à pluSleurs toises sous la terre; et plus avant qu~ n'est encore
descendue la sonde, je plongerai mon livre sous les eaux. 1
M. Lefranc remarque que la Temp.ite, dernière pièce écrite
par William Stanley, figure en tête de ,l'édition in-folio
d~ r623 (qonnée par lui-même sous le nom de Shakespeare
ét avec le portrait de Shakespeare au frontispice. Quand
M. Lefranc expliquera-t-il ces étrangetés?) et en conclut qu'il
voulut faire de cette piêce « comm~ une introduction à son
œuvre, comme le programme, en quelque sorte, de sa conception de la vie etdu monde.• Toutel'œuvre shake~peari~nne
prendrait alors un aspect vivant de symphome umque
dans la littérature. C'est un nouveau monde vraiment que
M. Lefranc découvrirait à la critique.
Et je songe à la satisfaction qu'en recevrait ce problème
si attirant et si décevant des correspondances entre Montaigne
et Sb.akespeare ! pn familier de l'un et de l'autre ne saura.itse
soustraire à l'idée d' un rapport fraternel et très mysténeµx
entre leurs ' deux génies. Trop mystérieux! Un Anglais
a écrit tout un livre pour cataloguer les réminiSCences de
Montaigne dans Shakespeare. (La traduction de Florio
n 'ayant paru qu'après les principales pièces de Shakespeare,
il a fallu supposer que celui-ci lisait le français ou bien avait
eu communication de la traduction manuscrite.) Mais un

,

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

•

433
ex:amen attentif de M. Villey, montaniste excellent, l'a
convaincu que toutes ces réminiscences étaient apparentes
et ne pouvaient se rapporter au texte des Essais qu'avec
trop de bonne volonté. Le seul passage de Shakespeare
authentiquement inspiré de Montaigne figure dans la
Temp.ite et il est peu important. Et cependant, comme on sent
que, pendant ces dernières années du xvre slècle, la terre ne
portait peut-être que deux têtes parfaitement et divinement
.ibres, l'auteur des Essais et celui du théâtre shakespearien!
Que de ressemblances dans leur regard sur le monde et sur
l'homme! Alors, on est particulièrement séduit par cette idée
quesil'hypothèsedeM. Lefranc est exacte, Stanley, qui voyagaiten Guyènne et en Navarre vers 1584, a pu voir Montaigne
à la fois dans sa gloire des Essais et dans son lustre de maire
de Bordeaux. Il a pu le rencontrer dans la vie de cour de
Nérac dont Peines d'amoitt perdues sont, selon M. Lefranc,
une transposition vraie jusqu'en les plus curieux détails.
Il a pu lire les Essais sur leur terre d'origine, boire chez
Montaigne lui-même le vin de sa récolte. Et surtout quel
rapport étonnant n'apparaîtrait-il pas entre les retraites
où s'épurent et se décantent ces deux sagesses, entre la tour où
Montaigne écrit les Essais et les châteaux où William Stanley,
de retour dans son pays, composera ses poèmes d'humanité vivante! D'invisibles fils de ,Ia Vierge relient ces deux
asiles, un mirage fond dans une même ile de Prospero ces
deux solitudes. Qui sait si la sagesse même de Montaigne,
si le chapitre même de la Gloire n'a pas déterminé Stanley
à la vie secrète de son génie, à ce travestissement de son
œuvre ? « Ce vice est ordinaire : nous nous ~ignons plus
qu'on parle de nous que comment on en parle, et nous est
assez que nostre nom coure par la bouche des hommes, en
quelque condition qu'il y coure ; il semble que l'estre
conneu, ce soit aucunement avoir sa vie et sa durée en Ja
garde d'autruy ... Il serait à l'aventure excusable à un peintre
28

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1111 ROINII ~ de 1'6pbq11e •

rdll.jlleild poar-tre. en ~Y cram~
1,1, OIi prllidpll : ~ ! - - . de
._ pJeacJw, . , _ . det +a~ellint, et
'l"JlfWI ~--~aaSW,i¼pllll"
~ ~ M. Uifrw

_,, .-.poar

cl._.

'ha* d"utze part vlemlat
dire . a'V'Oir6critdee- '
4e~etde comt•Îlft1ICM, ;Ja.-teat
oii,r.olai...àlitillilplllll'IIB.-àlareacœtael'an del'autae
iil&lt;•-lilelililli-1 mw,m,.:d'ancM6.Dr~1-1-t •
$ ! f .... lbs qae la -.ru,, lgnif&amp;S X jlld
q'iil ic---œ qa'll poawit lliea. a'JGir,

•--~beaacoap1etcœm••.tll!llllll!ln1'-:, • JtalllD, ea fraaçail, • dJalt, •
~ tt,h6c
ffn, \l'atnmr de•,.....
,...._ - f•-1 ·eri41me &lt;l'H&lt;Dtle del dia_.tù!B)
•
.

"''-- ,rude m6al&lt;&gt;in. 4•- .... ◄•

~ pll' la pa1i11on da tltMtle. par Lr..fl6qALl ■fh
•
mein, à -~
ialh:'11..-t et d'an
~ piliile l'lliollit: et le œrpa d'autràl, an -.-me _.
~ de ce - - t rit■l 1ntr.aaillble papn '

�•

•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rade des devises pour les écus des nobles dans les joutes de
cour (c'est le sens_du document de r 6 I 3 sur lequel M. Demblon
a cru devoir aventurer sàn hypothèse) et surtout recevant
pour la composition de ses pièces les indications de lord

I

•

Derby qui a dû lui proposer ses sujets, lui tracer des canevas,
comme Richelieu à ses cinq auteurs, alter même assez loin
dans cette collaboration analogue peut-être parfois à celle
_ de Beaumont et Fletcher et à plusieurs autres de l'époque.
M. i.efranc donne en ce qui concerne P;ines d'amour perdues
des certitudes et en ·ce qui concerne Han-ilet de fortes vraisemblances. Dès lors, il semblé qu'entre stanleyens modérés,
comme M. Boulenger, et stratfordiens modérés, comme on le
deviendrait volontiers, certain accord, comme celui de
Shakespeare et de Stanley eux-mêmes, soit très possible.
Rendons grâce aux érudits, quand nous voyons l'érudition
de M. Lefranc nous apporter cette richesse, mais ne croyons
pas qu'en ·telle matière l'érudition soit tout. Laissons nos
yariations sur Shakespeare aller hardiment de M. Lefranc
à Foottit: il y a plus de choses dans le ciel et la terre shak~speariens qu'il n'en tient dans une philoSophie livresque.
Soyons livresques, mais sans oublier jamais combien Shakespeare l'est peu. Ainsi M. Lefranc et M. Boulenger et beaucoup d'autres considèrent avec étonnement l'insouciance de
Shakespeare touchant la publication de ses pièces, l'indifférence avec laquelle, si âpre à l'argent, il laisse fabriquer par
qui veut des éditions criblées de fautes, mutilées ou pleines
de grossières interpolations, et ils voient là une de ces portes
mystérieuses qu'ouvre la clef Derby. Mais si ses publications
sont ·indifférentes à Shakespeare, c'est d'abord qu'il n'en
souffre pas""dans ses intérêts, les droits d'auteur étant alors
nuls, c'est ensuite et sur.tout que la pièce imprimée ne l'intéressé pas. Joignez à cela l'absence probable de livres dans sa
maison lorsqu'il f3:it son testament. Shakespeare est de théâtre
jusqu'à la moelle des os, de livres pas du tout. Il est fort

RÉFCEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

possible que' les SuJe
. ts d e ses pièces
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lui éta t
, 439
lord Derby, leur préparation livre
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le témoignage d'une collaboration espeare, on doit y ~oir
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ment dramatique de l'intuition
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mouvefournirait 1• ·
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poétique et fulgurante nous
unage un beau couple
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gaux entre 1
• mais a membres inétances et ces~:: nous devons conserver les justes dis. , '
ces sont peut-être les mêmes ue c li
qui separent les valeurs critiques placées sous Ies d eux
q signes.
. e es
ALBERT THIBAUDET

,

•

•
•

�•
NOTES

NOTES
CLIO, dialogue de !'Histoire_ et de l'Ame païenne, par
Charles Péguy (Editions de la Nouvelle Revue Française).

Clio parle, a ruminante eii soi•même; mâchant des paroles
de ses vieilles dents historiques; marmottante; marmonnante: .. 1 Cette Clio, son sort est de n'oublier rien ; sa

•

fonction propre, de tout remémorer. Dès qu'on ne l'attelle
plus à une tâche, dès qu'elle n'est plus tenue dans les bornes
d'une histoire déterminée, on conçoit qu'elle vagabonde à
travers l'histoire entière ; qu'un souvenir la distraie de sa
première pensée et qu'un autre l'y ramène ; que tour à
tour elle s'fgare ou se retrouve au fil des souvenirs. On
conçoit que Péguy, lui passant la parole, n'ait pas à changer
de· manière ; bien plus, ces libertés où il se complaisait,
ces tours, détours et retours, ces digressions et ces répétitions,
jamais ne furent mieux à leur place qu'ils ne le sont ici même,
sous le couvert de la fiction. Clio flâne ; mais Péguy sait
bien où il la mène. Nous passons à son compte, à ·elle, les
piétinements sur place et les longueurs. Mais la pensée,
mais l'émotion, surtout ce regard d'ensemble sur la vie,
cette fatigue et cette tristesse courageuse, ce renoncement
sans amertume, cette religieuse acce~tation, - c'est bien
Péguy, c'est le dernier témoignage qu'il nous ait laissé de .
lui-même. Et, pour tous ceux qui l'aimaient, ce livre est
comme un testament.
Il vaut la peine d'en chercher l'ordre secret. Platon est un
artiste, le Phèdre, une œuvre d'art; pourtant l'unité de ce dialogue illustre est plus facilement sentie que comprise; on ne
saisit pas sans peine, sous un désordre apparent, la progression cachée, les balancements et rappels de thèmes,
l'entrelacement de motifs qui concourent à l'harmonie de
l'effet total. Les proportions du moins, ne cessent d'être

..

4JI

observées. Péguy ne les observe pas, quand il commente
sans :fin la pièce des châtiments écrite sur l'air de Malbrouck
(Paris tremble, ô douleur, ô misère !) . Et le dernier thème
(Comment Hugo s'est arrangé pour emplir un siècle) n'est
p~s. cel~ qu'il fallait pour clore l'œuvre dignement, pour
faire plemement sonner la note finale, si grave et juste. Ces
deux erreurs, je ne les signalerais point, si le monologue
en son ensemble ne me paraissait organique, harmonique,
et très sûrement composé.
L~vrai sujet n'est pas !'Histoire, quoiqu'il en soit beaucoup
parle.« Il me faut une journée, dit Clio, pour faireiil'histoire
d'une seconde. Il me faut une année pour faire l'histoire
d'une minute. Il me faut une vie pour faire l'histoire d'une
heure. Il me faut une éternité pour faire l'histoire d'un jour.
On peut tout faire, excepté l'histoire de ce que l'on fait. n
Que nulle recherche n'épuise une question, et que, par le
manque ou l'excès de documents, l'historien toujours se
trouve, malgré lui, ramené de la science à l'art, - Péguy
n'avait pas attendu pour le rappeler à la Sorbonne· nous le
savions de reste, et ce n'est pas ce qui nous touc~e. Mais
la poésie plus vraie que l'histoire, l'éternelle fraîcheur
d'Homère, les hommes de Grèce plus grands que leurs dieux,
la pureté antique aspirant, par une « grâce intérieure » à la
pureté chrétienne, et toutes deux ensemble condamnant
ces modernes qui n'ont point d'âme - verrons-nous là le
vrai sujet? Non, cette image d'une jeunesse du monde, à
jamais passée, cette vision d'une jeunesse hors du monde
et qui ne passera point, ce regret et cette promess~
accusent par contraste le thème principal : l'idée du Vieillissement : vieillissement de chaque homme, vieillissement
de l'humanité ; opération ~e la mort en toute vie; vanité
des efforts que tente toute vie, pour éluder la loi de vieillesse
et de mort; détresse de l'âme sous les griffes du Temps.
Cette idée, entre toutes, est celle qu'on veut le moins re-

•

�•
442

LA NQUVELLE REVUE FRANÇAISE

garder en face et .fixement; mais elle ne se laisse pas oublier.
Si le livre est pathétique et d'un art sensible au cœur, c'est
qu'il garde à l'idée ce caractère d'inéluctable obsession :
nous tâchions de la fuir; nous croyions échapper, en parlant
cr autre chose; mais toutes les issues sont coupées, le· même
fantôme se dresse en travers de tous nos chemins.

•

C'est, d'abord, Clio même qui se plaint: « Je suis une
pauvre vieille femme sans éternité ... C'est moi qui fus la
belle Clio, si adulée. Comme je triomphais au temps de
mes jettnes réussites! Puis l'âge vint. Moi aussi, j'ai connu
les victoires de la maturité, les victoires aux hanches lourdes.
j'ai mis tout mon bien en viager. Combien d'autres, qui
ont moins triomphé, touchent à l'âge où elles auront tout,
où elles toucheront tout. Et moi je touche à ce même
âge où je n'aurai plus rien. » Elle pleure son passé de
petite Muse apollinienne, l'âge où l'illusion lui restait permise, l'âge où l'ambition d'épuiser la vérité ne lui_imposait
pas une tâche de flétrissure et de mort...
Mais l'art aussi, que penser de son éternelle jeunesse ?
Voici l'œuvre faite et parfaite ; et l'auteur voudrait bien
qu'on lui laisse la paLx. Il voudrait bien être maître chez
lui, « comme si l'homme jamais pouvait être maitre chez lui,
et même être chez lui dans aucune maison ». Mais l'œuvre
ne vit pas par elle-même ; pour couronnement nécessaire,
elle attend la contemplation, la lecture, l'acte commun de
l'œuvre et du spectateur. Elle tombe sous la commune
infortune historique : « Courir ce risque, être en toutes les
mains les plus grossières ... ou courir ce risque pire. le risque
suprême, n'être plus· en aucunes mains - c'est-à-dire la
maladie, la mort. 1 « Si dur que soit ce marbre du Pentélique,
non seulement il a reçu et, perpétuellement, il recevra les
atteintes physiques du temps ... mais il a reçu et perpétuelle•
ment il recevra les atteintes non moins graves, les couronne-

NÛTES

443

ments et les découronnements, les accroissements et les
déchets de la collaboration de tous ceux qui sont dans le
temps ... Une lecture de nous achève ou corrompt cette
Antigone ; une lecture de nous couronne ou découronne
cet achèvement d'Homère, cette Iliade et cette Odyssée.
Quelle injustice criante, et non pas une injustice accidentelle,
mais une injustice essentielle, inhérente au temps, incluse
dans l'ordre même... Tout ce qui procède du temps, c'està-dire tout, est marqué du temps et de cette tare du temps ...
Tout le temporel est véreux ; l'événement est ·véreux ;
l'œuvre, cette part de l'événement, est véreuse ... car l'éternité
seule est saine et pure .. »
Cettç injure du temps, cet avilissement, c'est l'artiste
lui-même qui l'aura commencé. « Il a fermé l'atelier sur
son œuvre. Il avait les yettx brouillés. C'était fini ... Son
regard n'était plus neuf. C'est la seule cécité qui soit irréparable pour l'artiste ... Lui, l'auteur, il commenÇait de voir
comme un public ... Déché.lnce d'art qui ne se remonte point,
déchéance irrévocable de la création même de l'œuvre. Son
regard déjà n'était plus un regard neuf, un regard inexpert,
un regard natü ... ; c'était un regard habitué, pour dire le
mot, un regar&lt;i vieilli ... Malheur à l'auteur dont le champ
du regard a reçu trop &lt;l'injur~s, a enregistré trop d'essais,
a eu à publier trop d'amnisties, èst écrasé de trop d'habitude.
Etant donné qu'un très grand peintre a peint vingt-sept
et trente-cinq fois ses célèbres nénuphars, quand les a-t-il
peints le mieux, Iesq uels ont été peints le mieux ? Le mouvement logique serait de dire: le dernier, parce qu'il savait plus.
Et moi je dis: au contraire, le premier, parce qu'il savait moins.»
« La logique», ici, c'est la théorie du progrès : « une théo~ie
fabriquée par le parti intellectuel d'un temps et d'un peuple
qui venaient d'entrer dans l'âge bourgeois, dans l'âge capitaliste ... C'est bien la théorie d'une capitalisation non seulement à intérêts, mais à intérêts composés.:., une théorie

•

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clam 1-lailloa phi16tclam la. loi,•• D'ua mot IlJ'aie ·
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ftÂ /tlljdis - "8P,dfW l'oa w1■ 1il C
Et auea1 d ' ~ "'19 le fils de Oekubbl a lu, dsul
a!llèmblée estimable, un eosai qu'il avait fait .ai l'abua
vœux monastiques 1 , Le plus graild ~ t &lt;J

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a11 tempil ..eaae et la cloltiaatloa. du Ji41 µ eet. y _.
,(,-:;; ,.... , •• Eu .,. - · tout !" pèld - . .
l!'P8-Elioe_...14. toutaepe,d, et,m,l'adlt.~111•
Noaa 1 1 • ~ poi11t. Y6uadlf,je à,cdl;teld6è.La
'-8deHl180 peut bic llOll8 rappels afaJcè, etNeYWa
l"aird&amp; Valbrouc:k, llOllllrappeler i. cbau1011d•Ch6rablll.
tnlDla par B e a ~ DOUi nll!œa la. Mir• C&lt;NIJflialCi
l'C!IW .dii'ons: c C'ë donc • le oamN etc'RQoiae..Et c'eet donc a jplllle ei: c'eet a Fip,o. Plilà
a fait de cee ~ t y p e de la.jdlln-même, et
ifl 1011t léaleia comme type&amp; de la. j•ua- Jdme, pl,l]tj
- l0Dt les types ~ - traditlonuels, mlllÛ,
et pnaque l&amp;Cralllellteli, plue il eet poi'gnant de lei retl'Ollj,

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~leàreaz l'ac:bamimtà pllcwclua d'.,._ ~ •
'Wùlan 11'eat pu aeaiemeut d'ou~ que la pàet,6ri~•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sera faite d'hommes non moins périssables, non moins
incompétents que nous. Mais 11 chaque génération appelante
se voit seule sous le regard innombrable d'une indéfinité
indéfiniment croissante de générations ultérieures. C'est
le contraire. C'est chacune des générations juges, des générations ultérieures qui est une en face de toutes les générations
passées. »Et cette génération de juges, à quoi songe-t-elle ellemême, sinon à se faire juger par l'avenir? «Longue poursuite
temporelle, perpétuellement décevante poursuite, toujours en
porte-à-faux, et singulière justice, singulière juridiction•!
Le tribunal court après le prétoire. Le nîagistrat lève le pied.
Le juge retrousse sa robe et saute la barre pour se faire admettre accusé ... » Et telle est l'illusion par où l'âme moderne
remplace le jugement dernier et la communion des saints.
Mais cette misère, comment la condamner, si chacun, si le
chrétien même la retrouve dans son propre cœur ? &lt;&lt; Nous
le connaissons peut-être, Péguy, notre homme de quai-ante
ans. Nous commençons peut-être à le connaître ... Il a quarante ans, il sait donc. La science que nul enseignement ne
peut donner, le secret que nulle méthode ne peut. prématurément confier, ... il sait. D'abord, il sait qui il est.
Ça peut être utile, dans une carrière. Il sait ce que c'est
que Péguy.. . Il sait que Péguy c'est ce petit garçon de dix
douze ans qu'il a longtemps connu se promenant sur les
levées de la Loire. Il sait aussi que E'éguy c'est cet ardent-et
sombre et stupide jeune homme, dix-huit vingt_ ans, qu'il
a coii.nu tout frais débarqué à Paris ... li sait que la Sor•
bonne, et l'Ecole Normale, et les partis politiques ont pu lui
dérober sa jeunesse, mais ne lui ont pas dérobé son cœur ...
Il sa.it que toute la période intercalaire ne compte pas, que
la période de masque est finie et qu'elle ne reviendra jamais.
Et qu'heureusement la mort viendra plutôt... Il sait qu'il a
retrouvé l'être qu'il est, un bon Français de l'espèce ordinaire,
et vers Dieu un fidèle et un pécheur de la commune espèce.

NOTES

4f7

Mai..5 enfin et surtout il sait qu'il sait. Car il _sait le g'rand
secret, de toute créature... le secret le plus universellement
confié, de proche en proche, de l'un à l'autre, à demi-voix
basse, au long des confidences, au secret des confessions, au
hasard des routes, et pourtant le secret le plus hermétiquement secret.. . Il sait que l'on n'est pas heureux. Il sait que
depuis qu'il y a l'homme nul homme jamais n'a été heureux ...
Or, voyez l'inconséquence. Le même homme, cet homme
a naturellement un fils tle quatorze ans. Or il n'a qu'une
pensée. C'est que son fils soit heureux. Il ne se dit pas que ce
serait la première fois que ça se verrait ... Il n'a qu'une pensée.
Et c'est une pensée de bête. Il veut que !k&gt;n fils soit heureux ...
Il a une autre pensée. Il se préoccupe uniquement de l'idée
que son fils a (déjà) delui,c'estuneidée fixe, une obsession, une
sorte de scrupuleuse et dévorante manie. Il n'a qu'un souci, le
jugement que son fils, dans le_secretde son cœur, portera sur
lui, il ne veut lire l'avenir que dans les yeux de ce fils. II cherche
le fond des yeux. Ce qui n'a jamais réussi, ce qui n'est jamais
arrivé, il est convaincu que ça va arriver cette fois--ci ... Et
c'est ici la commune merveille de notre jeune Espérance.»
De telles pensées de bête, si on les juge, si on les raille,
ce n'est pas pour s'empêcher de les avoir, c'est pour les
dépasser, pour s'élever à d'autres, qui donneront à celles-là
leur vrai sens: Il ne s'agit pas d'échapper, sur terre, à notre
condition d'hommes. Il s'agit de vieillir bien, non de ne pas
vieillir, comme des dieux. Lisez plutôt Homère et les tragiques
grecs : K Oui, l'homme envie aux dieux leur éternelle jeunesse, leur éternelle beauté ; leur force illimitée, leur instantanée vitesse ; leur éternelle bataille, leur éternel festin,
leur éternel amour. Mais il devient très vite évident que cette
envie même est comme noyée dans un certain mépris ...
Mépris de quoi ? Mais précisément de ceci ; que les dieux
sont éternellement jeunes et éternellement beaux ; presque
universellement puissants, instantanément vites ; mépris de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ce qu'ils livrent une bataille éternelle, un éternel festin, ~t
les batailles d'un éternel amour ... Mépris de quoi ? Mépns
au fond de ce que les dieux ne sont point périssables .. .
mépris de ce qu'ils demeurent et de ce qu'ils.ne passent po~t.

Mépris de ce qu'ils recommencent tout le temps et non pomt
comme l'homme, qui ne passe qu'une fois ... Mépris de ce
qu'ils n'ont point la triple grandeur de l'homme, la mo~,
la misère, le risque ... de ce qu'ils sont assurés de ne pouvoit'
deveniY aussi grands qu'Œdipe ... »
Accepter de vieillir, accepter d'être un homme, n'est•ce
pas la plus sûre grandeur de Hugo ? « Ce n'est pas par h~rd
que sur tant de points nous en revenons toujours à 1~1. 11
Nous l'avons bien senti tout de suite : it Leconte de Ltsle,
Hugo, deux systèmes en ces deux hommes ... L'~n vieillissait
vieillard, l'autre vieillissait vieux ... Tout ce que les paysans
de votre pays mettent dans ce mot: un vieux, tout ce qu'ils
y mettent de noueux, de raciné, de ayant résisté, de ayant
poussé, de ayant vieilli, de ayant tenu le coup ... , c'est tout
cela qu'il faut laisser dans le mot et dire du vieil Hugo :
C'était un vieux. Il laissait à l'autre le soin de porter le
monocle et d'être un Olympien. Lui il portait ses deux yeux,
les yeux aux lcrurdes paupières, avec deux poches dessous,
les yeux, sinon les plus profonds, du moins les plus profondément voyants qui se soient jamais ouverts sur le monde
charnel... Il était un homme, simplement (c'était lui, le
mangeur de bœuf), un vieil homme à l'écorce ridée. Il savait
ce qui éclate partout dans Homère, qu'il y a plus dan~ un
homme que dans un dieu qui étonne au loin. Et passi~le,
il ne voyait aucun inconvénient à laisser Leconte de Lisle
impassible poursuivre sa carrière de vieillard et de ~ieu, .. ,
Ni pareillement à lui laisser la philologie, l'archéologie : 1 N1
archéologie, ni philologie romanes, voilà le secret d'Ay~rillot et du Mariage de Rola-)fd. Ni archéologie, ni philologie
hé"praïques, voilà le secret de Booz endormi. r

NOTES

449

La faiblesse et le péché de !'Histoire, le trait qui l'oppose
aux mémoires, et à la mémoire, nous pouvons le comprendr:e
à présent : Œ 1hre d'un temps et d'un autre temps, voilà
tout ~on programme, dit-elle, vous voyez qu'il n'est pas
compliqué. En somme, c'est toujours ceci : ne pas vieillir.
Ne pas accepter le vieillissement... :Être d'un temps et en
même temps d'un autre temps. ~tre d'un lieu et en même
temps d'un autre lieu. ttre d'une génération et en même
temps d'une autre génération ; précisément ce serait être
dieu, être fait dieu .. . Or justement, nous avons peut-être
assez vu quelle déchéance ce serait que de devenir dieux! »
Vieillir, ce n'est pas .itre passé, et le savoir ; c'est passer,
c'est changer d'âge, se souvenir et regretter.« Rien n•es·t
aussi étranger que la mémoire à l'histoire... Et le vieillissement est avec la mémoire, et l'inscription est avec l'histoire ...
L'inscription est essentiellement une opération par laquelle on
manque de mémoire ... L'histoire s'occupe de l'événement,
mais elle n'est jamais dedans. La mémoire, le vieillissement
ne s'occupe pas toujours de l'événement mais il est toujours
dedan!;. »Or,• c'e~t la mémoire qui fait toute la profondeur de
l'homme.» Une profondeur qu'il redoute: «Descendre en soimême, c'est la plus g,!"ande terreur de l'homme... L'homme
aimera toujouxs mieux se mesurer que de se voir. » C'est
pourquoi le vieillard. à une remémoration organique, préfère un retracé historique. Il se raconte, il dépose en témoin,
il regarde au long de sa vie : " au lieu de s'enfoncer dans sa
mémoire, il fait appel à ses souvenirs. n Mais l'homme de
quarante ans, dans ce plein de la mélancolie, voit ce que c'est
que la vie au moment même qu'elle vient de lui manquer; il
se demande ce qu'il a fait de sa jeunesse et il voit qu'il a
perdu sa jeunesse. Il n'évoque pas ses souvenirs; il invoque
sa mémoire. Œ L'horilme de quarante ans est chroniqueur
et mémorialiste comme l'homme de vingt ans est poète. »
Mais lui-même il sent qu'il va devenir historien et en Iui29

,

,

-

�450

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à quelques misérables dévots va aband

même il fait ses adieux à. la mémoire. Et l'homme, ensuite,
redevient très gai. « Rien n'est gai comme un historien.
D'ailleurs il est constant que rien n'est gai comme un fos-

45r
t

et quel peuple, et tout un m~nde
onner out un peuple,
que ce peuplesontdanslepéchéde~~: qu~ ctedmonde, parce
men telles formes. Où est-il a·t
D' e pom ans les sacradanslepéché' Il letra ,;JI l que ieu abandonne l'homme
·
Vai eaucontrair
c
son chemin qu'il n'a point
e .... epeupleachèvera
commencé. Ce stêcle
d
peuple axrivera par la route par laquelle il n'e;t cpe:;on
paxti~•...ce»

soyeur. Et c'est le m~me métier. Rien n'est gai comme le
vieillard qui évoque ses souvenirs .. "
Péguy ne veut pas être gai, dans un monde où l'on n'est
pas, où l'on ne peut pas être heureux. Il sait bien pourquoi il
retourne et remâche ces songeries d'espoirs temporels toujours
déçus, de regret, de flétrissure et de vieillissement:
Il ne
1
veut pas perdre lui-même, il ne veut pas que nous perdions,
que nous dissipions en vain ces années de mémoire et de
mélancolie où la détresse même est appel de la grâ.c~ et moyen
d'u salut. Il faut, pour guérir, que l'âme païenne s'enfonce
dans le sentiment de son infirmité. « Quand une certaine
détresse, quand un certain goût d'une certaine détresse
apparaît, dans l'histoire du monde, c'est que la chrétienté
revient. 11 Tout ce qui avive cette détresse, agit pour la
chrétienté. « L'homme croyant toujours que ce qu'il n'a pas
eu, c'est une ra.îson pour qu'il l'ait,, cet homme païen, cet
homme de désir, c'est le germe vivant du chrétien. Devant
les illusions des modernes et leurs vains recours à la justice
de l'histoire, les dévots ~rieront à l'impiété, au sacrilège, à
la parodie, parce que ce sont des défourne~ents et des
lalCisations. Mais « Dieu aime mieux peut-être une vertu
détournée que pas de Vertu du tout ... Quand l'éternelle
source ressort d'une sourde infiltration, vais-je déclarer que ·
je trouve indigne, moi, indigne d'elle qu'elle sorte de là,
comme une eau perdue ?... Je sais que la grâce est insidieuse,
que la grâce est retorse et qu'elle est inattendue. Et aussi
qu'elle est opiniâtre comme une femme ... Quand on la met
à. la porte, elle rentre par la fenêtre. Les hommes que Dieu
veut avoir, il les a. Les peuples que Dèu veut avoir, il les
a ... Il serait trop facile de croire, pour plaire à quelques
misérabl~s dévots, que Dieu, lui aussi peut-être pour plaire

Ainsi pensait Péguy à la veille de la
.
et ne ca h ·t
guerre. Il savait
.
c ai pas sur quelle route il prétendait
Lm-même
h h .
nous mener.
ne c erc ait plus sa route Il était
.é
qu'homme peut l'être autant
.
~rriv autant
chrétien qui sait n'ê~
que_ peut se croire arrivé un
.
e pas un samt. " Une expé .
vmgt siècles_ lui d't
Cli0 - ma
, montré q • · nence
1
f • de
la dent de chrétienté a
u une ms que
jamais le morceau
N:ordu _dansd~n cœur, elle ne lâche
d
...
anciens ieux ne savaient pas
mo~ re. ~ais vous avez touché le Dieu qui mord N
anciens
. t pas. Vous avez touché le• Dieu
os
ui dé dieux ne dé voraien
q
vore. » - Péguy veut que nous sentions aussi la morsure,
. enfoncer qu'il insiste
à notre .tour . C' est pour 1a faire
et u'il
q
appuie sur les tristesses d
. illi
sembles' corn .
'
u vie ssement. Et s'il
y
platre, c est peut-être, et probablement
que chaque retour à la d'tr
.
'parce
lui l'ardeur d
.
e .esse surmontee renouvelle en
pas ici les st sa Fo~ et de sa !eune Espérance. Ne cherchons
gnes d une lassitude de vivre Il a r ·t b.
accepté de ·
·
u a1
ien
bo
vivre encore. Il aurait accepté d'attendre 1
Il nheu\de son fils, et le jugement de son fils sur lui-mêm:
aurai accepté de continuer sa tâche et d
.
Cahiers ·
,à
.
.
•
e mener ses
.
Jusqu
la cmquantième série. Mais il acce tait
~are11lement autre chose ; il acceptait jusqu'à s'offrir p car
savait, en gardant malgré l'âge son grade d'offici·er d. .
serve à.
· 1 ,
e re' quoi i_ s engageait pour le jour du combat. L'ent:~dez-vo~s qu~ commente la lettre de Chérubin: la vie m'est
P

'

1euse et 1e vais la perdre aveç joie dans la vive attaque. d'un

�452

LA XOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fort où je ne suis pas commandé:« On n'est jamais commandé,
quand on ne veut pas. On est toujours commandé, quand
on veut. 1 L'entendez-vous, qui plaint les dieux parce qu'il
leur manque « ce qu'il y a peut-être de plus grand dans le
monde ; et de plus beau : d'être tranché dans sa fleur; de
périr inachevé; de mourir jeune dans un combat militaire. •
Pour lui-même, il n'est plus temps de mourir jeune; mais
que vienne ou non le combat militaire, il sent bien qu'il
ne mourra pas vieux. Il écoute Clio, tout à la fin, lui dire :
c Vous même, vous petit, vous n'irez même pas jusque là.
Pas même un demi-siècle. Depuis quinze ans que vous ramez
sur cette galère, vous vous sentez à bout tous les jours ; et il
vous semble qu'il y a une éternité ... Vous ne vous voyez
pas dans trente-cinq ans, dit-elle. Vous ne vous représentez pas présidant à la cinquantième série des cahiers.
Mais vous vous représentez fort bien, et je me représellte
avec vous, mon enfant, me dit-elle avec une grande douceur, ce que vous pe~serez le joQr de votre mort.&gt;
Lire ces mots que tout le livre éclaire, c'est quitter mon
vieux camarade au bord même du champ où il est tombé.
Pour précieux que nous soit le récit d'un de ses compagnons
des derniers jours, s'il nous intéresse, c'est qu'il nous montre
Péguy en pleine action dans l'épreuve attendue, y portant
ce couràge, cette abnégation allègre et totale, cette simplicité
que nous attendions ; mais nous n'y cherchons point une
confidence, la révélation d'un dernier secret. On ne sait pas
tout d'un homme; nous savons de Péguy, grâce à lui-même,
tout ce que nous avons le droit et le besoin de savoir. C'est
un faible privilège que de l'avoir dès longtemps fréquenté,
puisque des amis de jeunesse, après qu'il eut changé de voie,
ont pu se tromper sur ses motifs profoll,dS et méconnaître
l'unité de sa vie. Pourtant ses changements n'ont rien eu de
brusque et d'inexpliqué; si la passîon a" quelque peu faussé
son attitude à l'égard des personnes, ses alliances et ses

NOTES

453

inimitiés, elle n'a pas dévié le cours de ses
.
ni de
"dé
sentiments
ses l es. Sans rien retrancher de l'im rta
qu'eut à s
po nce
_es propres yeux sa conversion, je dis qu'il resta
fid.èle à lm-même, je ne le vois en rien renier les premiè
exigences .de son espn·t m· d e son cœur. Péguy ne dédiait
res
pl~s ses livres à la République Socialiste Universelle . sa
• Cité Harmonieuse&gt;, il ne l'attendait plus qu'au ciel. é•est
chose grave que de livrer la terre à l'in1· ustice histo .
t
d'
t 1
. .
nque e
accep er a failhte de tout ordre temporel au titr d'"
!rangi"bl e 1o1.. G rave surtout si l'on s'm" 1·
e m.
•
c me d evant les
pm~nces du monde et si l'on tourne à leur service les
émotions
de respect et de résignation ,. non pas s,· l' on con.
serve intacts et si l'on répand par l'exemple le goût dlJ franc
parler, l'amour du peuple, le culte du bon travail et de la
pau~eté fière .• ~éguy n'avait pas besoin de nous rappeler
la différence. qu il établit entre« les petites gens&gt; et« les gens
d~ commun,. M~s j'aime que dans sa derniêre œuvre, qui
n est p_as la moms religieuse, il dédaigne absolument de
complaire à • quelques dévots a.
Ce qui fait la singulière beauté de Clio, c'est le vieillissem~nt fr~chement accepté ; c'est le sourd travail d'une âme
qm recueille sans en rien perdre tous les souvenirs, tous les
reg~ets, et réchauffe l'espoir présent aux feux du passé tout
entier. Nous
. illi" ssement
. pouvons appeler ce travail, 1e • vie
de mé~orre &gt;. Le • vieillissement d'habitude &gt; - Péguy
1~ ~~a1t par Bergson - est tout à fait différent. C'est un
vieillissement extérieur et passif : persistance des lis
contracté
·
P
.
s, accum u] ation
des manies, complaisance involo~tai.re ~ux procédés d'action et d'expressio~ qui ont une
f01s servi
· t enant nsquent
.
L
, . la ·pensé
. e, e t mam
de la trahir.
_a memorre attirerait la jeunesse, par ce qu'elle contient de
vie. concentrée ; l'habitude la repousse, comme une diminution de vie_- Voilà ce qui jette une ombre sur la singnlière
beauté de Clio. Quand Péguy s'attriste qu'une belle œuvre

�'
454

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

• puisse être si facilement découronnée par une mauvaise
lecture, nous nous attristons de le voir, au même instant, qui collabore à son propre découronnement. L'arbre
qui vieillit bien ne se creuse pas au dedans ; il garde, sous
l'aubier récent, les cercles des saisons anciennes toujours
plus serrés jusqu'au cœur. Mais sur l'arbre, chaque année,
l'ancien feuillage fait place libre aux pousses neuves. Chez
Péguy, pour mettre en plein jour la jeune verdure et les
fleurs et même pour découvrir la structure de l'arbre vivant,
il fau~ bien, au _risque de casser des branches, é~er le lichen
avec les feuilles mortes. Je présente ici l'œuvre à l'excès dépouillée; c'est qu'il m'a fallu, d'abord, la regarder ainsi pour la
bien v;oir. Je la sentais admirable, mais imparfaite. Je l'admire
davantage, après m'être assuré que rien ne manque à sa vie,
qu'elle ne souffre d'aucun creux, d'aucun vide, et qu'une profusion superflue empâte simpleme;it les lignes d'un cbefd' œuvre que notre amour peut dégager, bien réel et bien entier.
Vieux amis de Péguy. ce n'est pas nous qui sentirons une
fatigue à le suivre, et refuserons de l'aimer jusqu'en ses
défauts mêmes. Mais nous voulons que d'autres l'aiment ;
nous voulons que son esprit ne cesse pas d'agir. Le moyen
n'est pas de dire à une jeunesse impatiente: c Admirez cbaqua
ligne et chaque vers ; dans Jeanne d'Arc, dans Eve, dans
Clio tout est bien comme il doit être, à sa place, à sa mesure.•
No~s ne serions pas écoutés. Mieux vaut dire: c Prenez, lisez,
choisissez. Commencez par vous convaincre qu'en ces livres
la surabondance n'est pas artifice : Péguy parle comme il
pense ; il n'.invente qu'à ce prix ; il faut cet amas de nuages
pour préparer ses éclairs. Connaissant moins que nous les
difficultés de sa vie et l'exigence de production qui le poussait toujours en avant, vous pourrez regretter plus que nous,
qu'au sût élan du poète n'ait pas succédé, chez lui, ce retour
sur l'œuvre faite, qui est une des conditions de l'art. Des
modèles d'ordre et de sobriété, bien d'autres vous les offriront

455

NOTES

qui méritent moins d'être lus. Lisez Péguy, non pas seulement
pour atteindre aux pages d'un art achevé où l'émotion
paierait toute patience ; mais•pour écouter comme il faut
cette voix, l'une des plus pures, des plus chaudes et des plus
graves qu'aujourd'hui l'on pl\isse entendre, alors qu'on
cherche sa route aux premiers carrefours de 1a vie.»
MICHEL

ARNAULD

LA FORl::T nEs CIPPES, essais de critique par Pierre
Gilbert, recueillis et publiés par Eugine !11arsan (Champion
éditeur, 2 volumes).
Après une retraite de quatre ans au front, plus féconde
pour moi que vingt ans de paix dans le siècle, me voici de
nouveau à ma table, mais tout changé, devant un livre dont
il s'agit de rendre compte. Quel embarras! - Le critique
est-il mort en moi ? a-t-il désappris son métier ? Il n'a presque rien lu depuis l'été de 1914 en fait d'ouvrages proprement littéraires ; à peu près exclusivement des livres de
mystique, de théologie et de politique... Va-t-il retrouver
l&amp; contact ? - Il y a cependant une place à prendre aujourd'hui, même dans une revue de littérature, une place qu'ici
- croit-il - ne lui disputei:a personne, la seule qu'il puisse
occuper s'il prétend appliquer ses nouveaux principes
rigoureusement Doit-i! déjà dire laquelle ? - Non, il
préfère différer encore une profession de foi nuancée et
complexe • sur le rôle profond de la parole écrite •· II se
contentera aujourd'hui d'avouer, pour ne pas prendre le
lecteur en traître, que la notion de l'art à laquelle il garde
son culte n'est plus pour lui absolument incompatible
avec la notion de l'utilité : il a appris et refuse de désapprendre que le mot est pensée, que la pensée est action.
Sa tâche, déj~ lourde et délicate hier, se compliquera désormais de responsabilités si nouvelles qu'il attendq. de s'être
vu lui-même à l'œuvre, pour l'assumer publiquement.

•

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il n'est peut-être pas de groupe littéraire qui ait donné
autant à la Patrie que la Revue critique des Idées et des Livres.
Si le sang versé des martyrs répond de la vérité de leur Foi,
nous ne saurions trop prendre en considération une doctrine
qui, s'affichant natio~aliste, a formé de tels hommes pour
défendre la nation. Je n'ai pas le dessein d'étudier aujourd'hui
les raisons qui, avant la guerre, pouvaient justifier certains
heurts, certains froissements et même, disons le mot, une
sorte d'incompatibilité de nature entre Ja Revue critique
et notre revue. Note~ qu'ici et là, nous pensions travailler
pour_ la même cause, celle du classicisme français ; mais le
mie_µ tentait quelquefois des aventures si risquées, qu'il
devait juger rétrograde celui de nos émules et rivaux. Je
m'entêtais à ne vouloir considérer dans leur doctrine que les
restrictions au lyrisme (dans la forme comme dans le fond)
dont nous donnait l'exemple raisonnable le poète JeanMarc Bernard. C'est toute une enquête à r~aire et je suis
décidé à la faire en ami. Certes, je, ne déniais pas au groupe
ses qualités d'intelligence ; ni Eugène Marsan, ni André du
Fresnois, Ill Pierre Gilbert, ni même Clouard n' étaiel).t
pour moi des étrangers ; mais leur raison me paraissait trop
souveraine et je lui reprochais de dessécher le cœur, d'éteindre
la curiosité, de glacer l'inspiration. Que tout cela est loin !
- Entrons dans la Forêt des Cippes.
Des cippes ? non. Je vois des arbres, de jeunes arbres, au
ftît droit en effet, mais poussant de partout de fins rameaux
au bout de fortes branches, puisant partout l'air et le jour.
Cen' est pas la froide raison qui, dès les premiers pas, me frappe,
c'est la vie, la hardiesse, l'originalité, la sensibilité de l'esprit.
Pierre Gilbert, qu'il faut pleurer, s'intéressait autant, et
peut-être plus aux hommes qu'aux œuvres, à l'écrivain qu'à
ses écrits ; c'était un peu le cas de Sainte-Beuve. Aussi,
son pieux camarade n'aura-t-il pas eu tort de placer en tête
du livre, ces «Anecdotes sur le prince de Ligne» si pleines

•

NOTES

457

d'accent, de mesure et de vivacité. Voici Boileau, et non pas
« personnage et autorité », régent du Parnasse mais homme
homme sensible se racontant dans ses Epitre; :
,
'
... mon cœur toujours conduisant mon esprit.
Voici Bernardin de Saint-Pierre, vieux libertin en vêtement de feuille'.s vertes. Voici Chateaubriand dont la sincérité « ne consiste pas à dire la vérité, mais ~n une assez juste
divination de la musique qui charmera pour un moment ce
cœur vide»; c'est «charité envers lui-même». Voici Stendhal
enfin, qui « n'éCrit que pour exprimer et parce que l'expression le passionne». Citons : « D'autres ont tenu la plume pour
fixer des sensations, des impressions, des émotions d'âme,
qui étaient passées, mais à celui-ci l'écriture sert à produire
ces sentimentsetcesémotions; elle n'est pas effet, mais cause;
elle précède le plaisir.et l'engendre ; au-dessus de tout, il
place l'expression et le tour ; un événement ne le touche à sa
vraie profondeur qu'après qu'il lui a prêté son accent. »
Ceci est curieux et, certes, on peut y voir une pointe de
parado..xe. Stendhal écrit pour son plaisir, mais parce que
d'abord, il a eu grand plaisir à yivre; il crée de l'action, des
sentiments, des passions ; mais parce que d'abord il a
furieusement agi, senti, s'est furieusement passionné. Gilbert
ne dit pas toujôurs tout, il faut l'entendre, et ce qu'il dit, il le
dit parfois avec une autorité un peu cassante. C'est le fait
d'une jeune et riche nature, qui est trop sûre de son fait. Ses
réflexions sur le style même de Stendhal ne sont-elles pas
étonnamment justes ? « Analytique certes... mais ce n'est
qu'une partie de son art. Là où un autre explique, il peint,
sensibilise, à l'aide de mouvements expressüs. Il met de la
musique sur ce qui, chez un autre, demeurerait libretto.» En
effet, pas d'images, un rythme ; comme Racine exactement.
J'ai trop aimé Flaubert - mais plus peut-être l'homme que
l'œuvre - pour n'être pas un peu choqué par le« plaidoyer
pour Emma Rouault, femme Bovary 1). Ce procês-là est à

�•
•

458

•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

reprendre.Mais dans le jugement indigné et parfois som~aire
qui nous est présenté ici, que d'attendus frappants qu il ne
faudrait que nuancer et qui donnent la clé de la grandeur et
de l'impuissance du maître ! a Emma était, de tempérament,
plus sentimentale qu'artiste, cherchant des émotions et non des
paysages ,, écrit Flaubert. « Texte succulent, dit G~b~rt.
Il réduit l'art à la description et bien entendu à la descnption
physique.» Pas tout à fait, non! pas toujours! mais sou~ent
hélas! et voici qui semble plus important dans l'affaire_:
" Flaubert (l'impassible Flaubert) était persuadé d'avo~
renvoyé ses personnages dos à dos. De fait,_il les a tous, flétns
(rapetissés, du moins). Grave erreur qui conf~n~. 1.a.r: et
l'impersonnalité comme s'il y avait aucune possibilité d art
ou comme s'il pouvait exister un style, un langage, sans un
sujet qui nomme, sans un homme qui donne au _verbe sa
per;on"ne., Là gît précisément toute la difficulté; faue passer
l'inflexion du créateur, dans la voix de sa créature ~ns_ en
altérer le timbre authentique. - Je ne puis, dans les linntes
d'une note, compter tous les trésors encore mêlés d'un livre
si vivant et si nombreux. Les articles sur le théâtre dont
Gilbert rendit compte pendant plusieurs saisons, demande.raient à eux seuls une étude spéciale; mais so~ talent s'exerce
ici sur de sf médiocres objets, qu'il ne peut donner sa mesure.
Nous n'oublierons cependant pas l'indication précieuse
qu'il nous propose en travaillant à rendre toute so~ importance à la notion du « public». Les dramaturges qui font ~e
l'art oublient souvent d'en tenir compte. - Reste la partie
politique du livre. Elle flatte trop mes préférenc~s pour ?ue
j'accepte d'en parler. Mais ne pourrait-on pas dire de 1 art
de delllain ce que je lis ici du gouvernement des Etats? et
quelque conclusion qu'on adopte, l'avenir n'est-_il pas toujoursle fruit de la leçon, bien ou mal entendue, bien ou mal
suivie, du passé ?

HENRI

I

GHÉON

NOTES

459

•••
COLAS BREUGNON, par Romain Rolland (Ollendorfl).

La curiosité des lecteurs de M. Romain Rolland, en
ouvrant Colas Breugnon, a été déçue. On attendaitavecimpatience ce que M. Romain Rolland a dû écrire ces cinq années.
C'est partie remise, car Colas B-,eugnon était ei'.itièrement
imprimé dès 1914 et la publication en avait été différée
pendant la guerre. Mais, même paru en 1914, la déception
ne nous eût pas été épargnée.
M. Rolland a écrit Colas Breugnon, comme le chat botté,
une fois haut placé, courut après les souris, pour se divertir.
Son œuvre « est une réaction contre la contrainte de dix
années dans l'armure de Jean-Christophe, qui, d'abord faite
à ma mesure, avait fini par me devenir trop étroite. J'ai
senti un besoin invincible de libre gaieté gauloise, oui,
jusqu'à l'irrévérence ». C'est fort naturel. M. Rolland n'a
pas porté si longtemps sans impatience la chaîne qui le
liait à Jean-Christophe : la détente aprês cette longue décalogie a engendré une sorte de drame satyrique, né ici de
conditions analogues à celles qui ont fait écrire le Protée de
Claudel. Et, aussi, détente française contre l'emprise étraÎJ.gère du musicien gerinaniqrie : Colas est un Nivernais du
temps de Louis XIII qui raconte son histoire en un langage
lyrique et goguenard, bousculé et touffu. M. Rolland a rédigé
cela à l'occasion d'un retour au sol natal, qu'il n'avait pas
revu depuis sa jeunesse. Il en avait perdu l'habitude et
comme la patrie est une habitude, tout cet inhabituel lui
est sauté au visage, avec intempérance, désordre et tumulte,
il s'est mis à danser dans ses habits nouveaux et ses sabots
avec une formidable ébriété. Il lui reste d'ailleurs un scrupule;
K Je n'ose croire que la compagnie de mon Colas Breugnon
divertira autant les lecteurs que l'auteur. »
Non. Elle ne les divertira pas autant. Colas Breugnon ne
se lit pas avec agrément. C'est un de ces livres (il y en a

�•
NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plusieurs dans son œuvre) où M. Rolland s'abandonne ~
dévider sans contrôle des pages qui lui chantent, mais
qui laissent le lecteur plus froid. Evidemment .on continue
à lire le livre, on sent que c'est tout de même, que c'est encore
de quelqu'un, mais on demeure gêné parce que le ~our~t

de communication de l'auteur au lecteur ne s ét;a~ht
pas, ce même· courant qui circule et fré~t avec la
plénitude continue et dense d'une belle musique dans
les épisodes parfaits de Jean-Christophe, dans !'Adolescent le Buisson Ardent, et d'autres, - ce courant que
M. ~olland sent circuler entre son auteur et lui, et qu'il
sait nous rendre, quand il écrit la vie de Beethoven et celle

de Michel-Ange. Ici, sans ~ontestation possible, c'est manqué.
Pourquoi ce courant est-il à peu prês absent de Co~as
Breugnon ? Il faut bien en chercher les raisons ou du moins
en proposer quelques raisons tant à l'auteurqu'au lecteur, qui
doivent désirer également les entendre.
On pourrait d'abord en alléguer une toute provisoire et
superficielle. M. Romain Rolland appartient chez nous à ce
groupe de lettrés français, qui tiennent à être de bons Eur0péens, qui croient justement à l'e:Ïstence d'~ne. Europe
dont la France est une partie essentielle, et qui voient à la
façade de la France de larges fenêtres ouvertes sur les _horizons étrangers, - un de ces hommes dont la place ~û t ~té
autrefois (un autrefois qui reviendra peut-être) à l'Uruvers1té
de Strasbourg. C'est un regard ouvert sur l'au-delà dés frontières· et cela :fÎt, dans son ensemble, de]ean-Christophe un
grand' morceau de littérature européenne. Mais jusqu:ici
M. Rolland a moins réussi lorsqu'il a porté son attention
sur la France. Des trois parties de Jean-Christophe, ] eanChristophe à Paris demeure la moins bonne. M. Rolland n'a
pas vu la ·France avec des yeux d'artiste aussi délicats,
avec une âme aussi musicienne qu'il a abordé l'Allemagne.
On sent qu'il n'~ pas pénétré dans son pays par le portique

•

de Beethoven. Je suis sensible dans Jean-Christophe à la vie
et au charme vrais d'Olivîer ; artistiquement il ne vaut pas
le héros du roman et les personnages français ne valeiit
pas les personnages allemands. On sent que )'écrivain a
besoin du recul simplificateur, rempli, comme au théâtre,
par l'orchestre. C'est là, j'ai hâte de le dire, une raison de
second plan. M. Rolland triomphera probablement de cette
difficulté. Il avait promis autrefois une vîe de Hoche, qui
sera peut-être, s'il l'écrit, très belle. Et peut-être aussi la
France, vue d'un recul de cinq années et des hauteurs
de Saint-Cergues et de la Dole est-elle exactement au point
d'optique nécessaire pour suggérer le prochain chef-d'œuvre
de l'auteur de Jean-Christophe .
Puis, l'art de M. Romain Rolland est un art &lt;le totalité,
ou plutôt un art d'addition indéfinie qui tient à donner
beaucoup et à jeter un peu indégrossie une matière abondante.
Cet art quantitatif est bien dangereux quahd il n'est pas
équilibré. Dans Jean-Christophe il était équilibré, son
débordement de matière était retenu et discipliné par le
mouvement inverse, celui de l'analyse, la conversion vers
le dedans, et des caractêres, un caractère surtout à. démêler,
à expliquer, à faire vivre. Jean Christophe ne s'est
pas, comme Colas Breugnon, imposé à l'auteur avec
une brusquerie autoritaire qui s'installe en pays conquis,
domestique le pauvre écrivain qui n'en peut mais. Son
Christophe, M. Rolland s'était donné la peine d'aller le
chercher lui-même, de le prendre petit et faible, de le nourrir,
de l'élever, d'en faire vraiment son œuvre, de livrer continueUement une bataille contre ce qui résiste et ne veut pas
se formuler. Dans Jean-Christophe il utilise sa matière, dans
Colas Breugnon il se laisse absorber par elle. Il appelle
quelque part Jean-Christophe son grand ours mal léché de
la forêt germanique, mais ce bavard de Colas n'est même
pas mal léché : il se voit qu'il n'a jamais reçu sur la peau le

•

•

�•
NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

moindre coup de langue maternel. Sans doute y avait-il en
puissance un Jean-Christophe aussi informe en trente volumes
sur lequel M. Rolland a su conquérir le sien...
.
Et enfin et surtout il est une troisième raison, en laquelle, s1
je m'examine, je vois bien la principale cause de ma mauvaise
humeur. A la dernière page M. Rolland recopie ces lignes
de Pantagruel : « Comment, dist frère Jean, vous rhythmez
aussy ? Par la vertu de Dieu, j_e rhythmeray comme le~
aultres, je le sens bien; attendez, et m'ayez pour excuse, s1
jenerhythmeencramoisi. » Voilà le terrible du livre: le bav~dage de Colas est un bavardage rythmé, entendez que ces ~01s
cent vingt pages sont pour les trois quarts à peu près écntes
en alexandrins blancs. M. Rolland abusait bien un peu de
cette forme dans les passages lyriques de Jean•Christophe,
mais cela venait tout seul, passait avec le reste, portait
souvent d'admirables images. Ici l'oreille endure le plus
affreux supplice. Dans ce genre de langage, en horreur légi•
time depuis cinq siècles à tout bon Français, on ne sait si
c'est la prose ou si c'est le vers qu'on assassine, c'est probablement tous les deux, mais enfin on est sûr qu'il y a meurtre.
Que M. l\olland y prenne garde: la décadence ~e
Mret~~linck, autre grand écrivaineuropéen, a commence du 1our ou 11
s'est mis àécriredesjoyzelleetdes Monna Vanna en vers blancs.
Le vers n'est d' ailleurs pas toujours blanc, il porte des asso•
nances, mais n'en vaut pas mieux:« Par moments, je me dis:
Mais Brugnon, mon ami, en quoi diable peut bien t'intéresser
ceci ? Qu'as•tu à faire dis.moi, de la gloire romaine ? Encor
moins des.folies de ces grands sacripants ? Tu as assez des
tiennes, elles sont à ta mesure. Que tu es désœuvré pour aller
te charger des vices, des misères, des gens qui sont défunts
depuis mil huit cents ans ? » On dir~t que M. Rolland _a
écrit son livre au sortir d'une lecture de Paul Fort, et fait
arler en Colas Breugnon un Paul Fort nivernais. La marche
:énér;le de ce quasi•poème rappelle assez le Roman

4

M:

a:,

Louis XI. Mais Paul Fort est un poète, il n'écrit pas en
faux vers, mais en vrais vers, et sa typographie, très sensée
et très fine au fond, ne doit pas faire illusion. Il n'est pas
donné à tout le monde d'être poête. Il est donné à moins
de monde encore de saisir comme Bossuet Massillon
Rousseau, Chateaubriand, le sef ret des nombres' de la pros;
française, ou comme La Bruyère, Montesquieu et Flaubert,
celui de ses coupes. Il _y a tout de même au.dessous de ces
secrets suprêmes\ une bonne prose française, solide et succu
lente, ou délicate et nerveuse, qu'on a encore aujourd'hui
l'occasion de saluer dans bien des livres, et dont on trouverait
des exemples dans les belles pages narratives de Jean-Christo.
phe, ces pages qui tious suggèrent assez de musique intérieure
pour qu'elles se dispensent de faire de la musique verbale. Mais
l'Ersatz d_e musique que sont les vers blancs de Colas, non!
M. Rolland dira qu'il ne les a pas cherchés, que cette
forme s'est imposée à lui comme la rondeur naturelle du
langage gaillard et rebondi que lui parlait Colas Breugnon.
Eh! oui,je le vois bien. Je n'accuse pas du tout M. Rolland
de s'être battu les flancs pour arriver à une expression
pseuP,o•poétique. J'ai même exactement la sensation con•
traire. La forme comme le fond sont de bonne foi. C'est« tout
franc, tout rond ». Ici, COIJlllle sur d'autres terrains, la fran•
cbise et le parti d'honnêteté de M. Rolland éclatent avec la
plus pure authenticité. Il n'y a chez lui - c'est une de ses
forces et un de nos grands espoirs - rien d' artificiel ni de
mensonger. M. Romain Rolland eût, je crois, peiné beaucoup
plus s'il avait voulu échapper à ce rythme qui s'imposait
bizarrement à lui. ·Il a préféré être lui.même, jusqu'au bout,
carrément, et après tout il a bien fait. C'est le vin de sa vigne,
je ne l'aime pas, mais je ne le sens ni mouillê, ni truqué.
Si Colas Breugnon ne divertit pas autant le lecteur que
l'auteur, je reconnais qu'il doit intéresser ce troisième larron
' qu'est le critique. Il tiendra une place curieuse d;ns l'œuvre

..

•

•

•

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de 111. Rolland, analogue à celle de H~n d'Islande ou de
l'Homme qui ,-it dans Victor Hugo, ou de ce Protée que je
rappelais tout à l'heure. Il attestera le fond rob~ste
et plantureux. la terre grasse qui nourrit son . nche
talent. Cette terre en mottes n'est pas en so1 fort
belle à voir, mais c'est une.bonne nourrice, elle nous fait
penser aux belles récoltes d'hier, aux dix voitures plein_es
de Jean-Christophe, et penser aussi avec confiance aux ~01ssons, aux récoltes de demain. M. Rolland, dans ce gros livre
mal plaisant ou trop plaisant, nous avertit que bonhomm~
vit encore nous le fait voir avec une santé que nous ne lm
connaissio~s pas tout entiêre: nous l'attendons à l'emploi
vrai de cette santé.
ALBERT THIBAUDET

LETTRES,DE PAUL GAUGUIN A GEORGES DE
MONFREID (G. Crès).
Nous ne discuterons pas ici de l'opportunité de la publication de cette correspondance, qui nous eût bouleversés
il y a dix ans. Certes, les tourments d'un ho~e de _vale~r,
sans cesse en butte à des soucis d'argent, asSistant 1mpmssant à la trahison de ses disciples, aux fausses interprétations des poètes et aux manœunes cupides de certains spéculateurs, nous émeuvent; mais nous ne retrouvons plus dans
noh-e cœur cette profonde tendresse que nous eûmes pour un
de nos premiers initiateurs à «l'esprit nouveau·•·:· ~•avant 1a
guerre, et les soucis d'art du peintre de Tahiti, s1 nous les
voyons parfois exprimés dans ces lettres, nous ne pouvons
presque plus les comprendre.
. .
, Aussi bien la pente qui nous entraîne est-elle -p~ur ams1
dire le versa.nt opposé de celui où se tient Gaugum - et
nos préoccupations récentes, nous les constatons absolument aux antipodes de celles qui sont formulées en quelques
pages de. ce livre.

NOTES

Presque chacune des affirmations picturales de Gauguin
nous est un motif de révolte, et notre chagrin s'accroît
lor5que nous les découvrons à la base de presque toutes
les doctrines actuellement en honneur chez le public.
Un jeune critique d'art poussait dernièrement l'étoucderie
jusqu'à affirmer : • li n'y a pas la Peinture; il n'y a que des
Peintres. • Qui a lu Cennino-Cennini, le Vinci, Delacroix
même, ne peut sans sourire entendre pareille sentence, e
demeure interdit lorsqu'il lit ce passage de Gauguin:« Vous
serez toujours à même d'arriver à la précision si vous y
tenez; le métier vient tout seul, malgré soi, avec l'exercice,
et d'autant plus facilement qu'on pense à autre chose que le
métier.• Voici, exprimé sous la plume d'un peintre, le vœu
du plus vulgaire des publics. En effet.que nous rabâche-t-on
aujourd'hui, sinon qu'il faut que l'artiste peigne comme
l'oiseau chante, sans y penser, en puisant dans ses sensations,
comme s'ils en pouvaient sortir par génération _spontanée, les
éléments de sou langage ? Ailleurs, nous lisons ceci : « Le
tout est dans le droit chemin, c'est-à-dire celui qui est en soi,
n'est-ce pas I Et ~ire qu'il y a des écoles 111 pour apprendre
à suivre la même route que son voisin. • Ce qui est symptomatique dans _cette dernière phrase, ce n'est pas tant le
mépris des écoles, nécessaires cependant, mais dont il est
vrai que la meilleure, aujourd'hui,ne vaut pas grand'chose,que cette peur de ressembler au « voisin :1. L'originalité
à tout prix, voilà le tourment de Gauguin et celui dont
héritèrent \nos peintres modernes. Préjugé romantique s'il
en fût. Imagine-t-on Raphaël révolté contre l'enseignement
du Pérugin I On le voit plutôt appliquant sans inquiétudes
ni remords un métier acquis, anonyme à _l'expression de sentiments personnels.
Le malentendu provient de ce que l'on confond, dans tous
les arts, esthétique et technique. Celle-ci n'est qu'un moyen
qui, sous des variations seulement apparentes, est conditionné
30

•

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par des lois i.nimuables (qu'iluous faudra bien énumérer un
jour) et que l'on apprend, sans révolte. Celle-là est essentiellement variable: elle est conditionnée par des buts spirituels
qui changent selon les époques. Il est évident qu'il y a
ihflueuce de l'esthétique, que l'on élabore en commun, sur
la technique dont chacun hérita, et que cette transformation
des moyens s'opère fatalement, sans efforts ni recherche
maladive d'originalité. Elle provient d'une mystérieuse
répercussion de l'esprit sur la main. Le peintre classique
s'applique seulement à découvrir la direction de son époque
et cherche à réaliser l'accord de son âme avec l'âme universelle. Il renonce donc autant à la poursuite des sujets nouveaux qu'à la culture pour elles-mêmes des petites originalités techniques. Il cherche surtout le~ aspects nouveaux
de sujets éternels, pris dans la réalité immédiate.
Mais le plus grand péché contre la tradition dont Gauguin
est fautif est ce goût des voyages, dont surent si bien se
garder nos grands classiques français. Notre haine des voyages
est proverbiale. Cela tient au génie même de notre race et à
la richesse de notre sol. Notre imagination, vite échauffée,
glisse sur la pente la plus modeste et, s'emparant du moindre
phénomène, sans peine rejoint !'Universel. Nous n'avons pas
besoin de longs déplacements : un simple récit nous suffit
pour reconstruire le monde - ou bien. un détail du paysage
français, pourvu qu'il offre la moindre ressemblance avec une
vignette du Journal des Voyages! Pour qui possède la richesse
intérieure, une branche chargée de fruits évoque le Paradis,
n'importe quelle île est Pathmos, et tout voile soulevé
découvre Isis.
Un exemple typique de cette faculté prodigieuse de reconstruire le monde d'après le plus petit détail, nous est offert par
ce douanier Rousseau, le plus rustre des peintres modernes.
à qui le Dictionnaire Larousse offrait par ses piètres images un
tremplin suffisant pour bondir au sein des plus merveilleux

1

paysages exotiques, On trouverait difficilement la centième
p~e du pouv~ir évocateur de ces peintures à la fois pri•
mitives et raflinees dans les tableaux à grands frais exécutés
par nos ridicules u Orientalistes ».
Ce besoin puéril de sujets inédits, extraordinaires, ce goût
pour les spectacles les- moins quotidiens s'exprime dans un
grand nombre de lettres de Gauguin : "Ici mon imagination
commençait à se refroidir». écrit-il au momentdequitter Tahiti
pour les Marquises. Il croit qu'avec u des éléments tout à fait
nouveaux et plus sauvages » il va faire « de belles choses ».
Puis plus tard, envisageant la possibilité de rentrer en Europe
il écrit : oc J'irai alors m'établir de votre côté dans le Midi
quitte à aller en Espagne chercher quelques éléments nouveaux. » Cette obsession du « nouveau », cette recherche de
l'inattendu par l'exotisme, voire par le« sauvage». il l'affirme
dês qu'il parle Art. Enumérant ce qu'il a fait en deux ans de
séjour, il ajoute au chiffre de ses peintures 1tquelques sculptures ultra-sauvages. »' Plus loin il conseille : 11 Ayez tau:.
jours devant vous les 1'ersans, les Cambodgiens, et un peu
!'Egyptien. La grosse erreur, c'est le Grec, si beau qu'il soit. 1
Voilà, pour un esprit français, un langage bien difficile à comprendre, n'est-ce pas ? Parle-t-il technique, il renonce au métier complexe pour dire, par exemple, de ses essais xylographiques: 11 C'estjustelI!_ent parce que cette gravure retourne
aux temps primitifs de la gravure qu'elle est intéressante, la
gravute sur bois comme l'illustration étant de plus en plus
comme la photogr:i,vure, écœurante. 1 Nouvelle.erreur et pré• jugé néfaste que de croire plus " artiste» l' utilisation d' un métier simplifié, Le raffinement, au contraire, ne consiste-t-il pas
enl'emploi d'un métier difficile pour un résultat en apparence
simple ? De combien de faux-primitifs, autant peints que
gravés, Gauguin est-il responsable, pour n 'avoir pas su montrer que la vulgarité de l'art actuel ne tient pas à la complication des techniques, mais bie_n plutôt à la bassesse

•

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des esprits que nulle règle ne vient rappeler à l'ordre t
Nous nous permettrons de fixer encore un des principaux
travers d'un peintre dont la silhouette s'efface singulière~
ment à mesure que les seuls maîtres Cézanne et Renoir se
rapprochent de nous. Nous avons longuement réfléchi avant
del' accuser d'un certain mal dont nous sommes à peine guéris.
Il sera curieux de comparer à la fois les textes et les œuvres
pour prouver plus tard ce que nous ne ferons qu'énoncer
aujourd'hui : la part qui revient à Gauguin dans le malaise
cubiste, que nous considérons comme une métaphore plastique, Parlant de la sculpture, Gauguin écrit que c'est• très
facile quand on regarde la nature, très difficile quand on
veut s'exprimer un peu mystérieusement en paraboles,
trouver des formes.• Parlant de la peinture, il écrit: • J'ai toujours dit (sinon dit) pensé que la poésie littéraire du peintre
était spéciale et non l'illustration ou la traduction, par des
formes, des écrits : il y a en somme en peinture plus à chercher la suggestion que la description comme le fait d'ailleurs
la musique. »
Nous lisons chaque jour l'équivalent de cette phrase dans
les manifestes des poètes et des peintres dits cubistes. Nous
rapprocherons plus tard ce passage significatif d'un article
de M. Reverdy, poète initié aux arcanes du cubisme, qu'il
considère comme une nouvelle branche de l'activité artistique
et qu'il formule: ci Cubisme, poésie plastique.» On devine déjà
les multiples répercussions d'un terrible malentendu.
On jugera peut-être sévèrement cette .courte étude sur
un homme que la plupart des littérateurs considèrent comme
un grand artiste. Comment des poètes résisteraient-ils àdécouvrir de la I noblesse 11 dans l'attitude Clu peintre qui écrivait à
M.deMonfreid, en réponse à une iettreoù celui-ci lui parlait
des soins à apporter au métier : 1 Le principal qui m'occupe
toujours c'est de savoir si je suis dans la bonne voie, en progrès, si je fais des fautes d'at't. Car les questions de matière,

f

NOTES

•

de soins d'exécution et même de préparation de toile arrivent tout à fait en dernier plan.» Malgré le respect auquel a
droit' un peintre aussi pur d'intentions, nous ne pouvons
nous empêcher de déplorer justement cette attitude trop
« artiste •• et de lui préférer l'humilité d'une application
naïve à peindre le mieux possible, à bien « préparer sa toile»,
comme le firent tous les maîtres dont Je problème de la conservation des œuvres fut un des plus beaux tourments ainsi
que les« soins d'exécution» pour arriver à la« belle matière,.
½. !'Artiste, 1a main sur son cœur, nous avouons préférer
l'« artisan_)j qui ne cherche qu'à bien conduire son pinceau .
Comme ce dernier, nous sommes sûrs que le cœur parlera
sans qu'on le presse, et que le Mystère et que le Rêve, dont il
est trop souvent question dans les lettres de Gauguin, nous
n'avons pas à nous en préoccuper; c'est affaire à notre subconscient, ce fleuve donttous nos efforts ne pourraient grossir
les eaux et à qui nous devons seulement tâcher de préparer
le lit que son volume exigera.
ANÎ&gt;RÉ LHOTE

LES ÉTATS-UNIS ET LA GUERRE, par Emile Houelaque (Alcan) .
« I do~'t can mue.li fot' France!» répondait dans l'express
de New-York à Philadelphie un soldat de la 270 division
à un quidam lui demandant ses impressions. - Et nous ?
Nous soucions-nous beaucoup de l'Amérique? Tâchons-nous
vraiment à la comprendre autrement que par le dehors ?
Pershing et Joffre, Wilson et Viviani, trois millions d'Américains qui ont vu la France et que la France a vus, n'y font
guère. Une vague de sympathie d'un coup surgie et d'un
coup disparue, à la façon d'un phénomène de I~ nature
irresponsable, ce n'est pas assez. Il ne suffit pas non plus
d'études à la Bourget - ceux qui saverlt sourient - ni des
tracts de Barrés, de Daniel Halévy, ou des articles de

I·

•

�•
470

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Chevrillon, qui ne témoigneront que de l'intention qu'on
eut un jour de s'exalter mutuellement, ni des études du
réaliste Tardieu. Il faut remonter aux sources du flot qui
trop tôt s'est étalé, retenir les éléments qu'il a déposés, les
élaborer pour qu'ils servent à la connaissance et à un profitable renouvellement.
Dans les Etats-Unis et la Guerre cette tâche est entreprise. L'ouvrage - un volume de cinq cents pages - fait
pendant à ceux où Edith Wharton a dessiné les grands
traits de le. France. Il est d'un psychologue. Emile Hovelaque, qu'il étudie l'Allemagne, l'Angleterre, le Japon, ou
les Etats-Unis, s'applique à dégager de la multiplicité des
faits les forces profondes. Il procède par « saisie intérieure 11.
Sans doute la psychologie des groupes humains resterat-elle un art autant qu'une science. Pas de résultats définitifs.
• La méthode de Taine est insuffisante, celle des Allemands
fausse. Nous tâtonnons. Certains , comme l'auteur de !'Allemand, ne voulant point préjuger, préparer, se parer, avancent
pour ainsi dire nus au devant des faits. En présence du
groupe étranger ils réagissent spontanément. Ainsi leur
témoignage est authentique, et l'intuition les sert autant
que l'observation. D'autres, décrivant comme le barbet de
Faust, des cercles concentriques, serrent de toujours plus
près leur sujet. Ce n'est qu'\Près une vaste enquête générale
qu'ils entrent au vif. A condition qu'elle n'ait .pas déformé
l'œil, la documentation leur sert à interpréter le détail, à le
mettre à son plan dans une juste perspective.
Emile Hovelaque, éclectique, combine ces deux procédés
d'investigation. Mis en face des réalités, il ou blielaconnaissance
qu'il avait d'elles antérieurement. Rien de préconçu n'intervient: il semble qu'il ait gardé un coin vierge où laisser agir
les impressions nouvelles. Ce n'est qu'ensuite qu'il compose
l'image. A peine s'il la compose: il laisse plutôt souvenirs
et visions, observation et divination, se fondre en une natu-

•

•

•

471

relle synthèse. L'unité est dans le moi. La pensée s'organise
par élans successüs au contact des êtres et des choses. Son
rythme va au rythme d'alentour, Les chapitres intitulés :
L'Opinion américaine etla Guerre, -Les Ecrivains américains
et la Guerre, - La Mission française, -De la Neutralité
à la Croisade, - L'Ofiensive morale contre l'Allemagne, ne s'enchaînent pas. Ils se retouchent, se corrigent l'un l'autre,
au besoin en se contredisant : la vie au lieu de la logique.
Il y faut donc chercher moins une histoire d'ensemble
des événements, que la chronique pleine de couleur et de
suggestions du missionnaire qui fut l'interprète de Joffre
et de Viviani; non une construction de la « mentalité »
américaine, mais des regards allant au fond qui se dérobe.
Assister au prodigieux mouvement qui finit par l'intervention
armée : cela eût suffi à captiver le témoin le plus sec. y être
mêlé comme le fut l'auteur, intervenir à différentes reprises
pour hâter l'évolution: c'était une aventure passionnée.
Espoirs, indignations, impatiences,enthousiasmes,q u 'Emile
Hovelaque n'a point eu souci de cacher, font de son
livre comme un roman. Mainte page, entre des considérations générales et des discours de Viviani - beaucoup de
discours de Viviani - garde la couleur et le frémissement de
là-bas. La. blanche New-York entre ses bras de mer, MountVernon et les reliques de Washington, Chicago monstrueuse
cité de la fièvre, la vallée de la Juniata - six cents kilomètres de rivière entre des bois qu'argente en mai le dogwood
en fleur, Pittsburg où il n'y a d'horizon que les palpitantes
fumées qui se marient, se combattent et en.fin se confondent
- tout cela revit aux yeux de ceux qui l'ont vu : une grandeur matérielle qui est elle aussi élément de beauté. Notre
esthétique un jour en tiendra compte.
Il faut avoir présentes aux yeux cette grandeur, demeurée
élémentaire, cette richesse, d'où pourra naître l'inspiration
artiste, pour comprendre un peuple demeuré tout de pionniers.

•

•

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

473

D'immenses voies continuent de s'ouvrir aux Américains.
Ils entendent s'y engager. Ils renoncent provisoirement à se
fixer. Sentant comme il serait vain de vouloir enserrer dans
des formules ce qui se refuse encore à la définition, l'auteur
a évoqué les multiples visages que l'Amérique offre à l'étranger. Des foules pressées, exaltées, violentes, de~ hommes de
toute classe et de toute race emplissant gares, rues, abattoirs,
clubs,· salles de réunions politiques et halls d'Universités,
on voit se détacher, un à un, les individus, les leaders. C'est
d'elles, de leur activité énorme et confuse, de leurs poussées
incohérentes et contradictoires, qu'ils dépendent. Nous
jugerions autrement Wilson sachant à quelles pressions il
cède, de quels courants il se sert pour avancer. Abstraction
et couleur, calcul et passion, idéologie à lointaines visées et
souci des plus courtes réalités, on devine tout cela dans le
portrait qu'a tracé du Président un -observateur favorisé :
une physionomie caractéristique y. est rendue dans sa
complexité vivante.
C'est cette complexité qui nous échappe quand nous
jugeons les Américains. Peu ou point de discrimination.
Nous cherchons le caractère national là où il y a à peine une
n'ation, au sens où nous entendons ce mot. Hypnotisés par
la durée, nous concevons mal des existences où l'on est
surtout préoccupé de l'espace. En nous-mêmes rentrés,
nous nous étonnons de ne trouver chez d'autres nul besoin
de repliement. Ayant fait choix d'un système, disons d'une
ligne selon laquelle évoluer, nous sommes déconcertés par
ceux qui n'ont pas choisi.
L'absence de choix fait la force de l'Amérique et sa
secrête faiblesse. Tout lui est possible parce qu'elle dispose
de prodigieuses ressources matérielles et parce qu'elle ne
s'est fermée aucun horizon intellectuel. Mais elle n'excelle
en rien parce qu'elle n'est pas encore définitivement orientée.
Elle est libre, libre d'esprit, mais on voudrait avec autant de

liberté une plus fine spiritualité. Son idéalisme reste vague,
son idéologie géométrique. Elle obéit à des suggestions plutôt
qu'elle ne se livre à des réflexions. Les images ont plus de
vertu que les idées dans un pays où la culotte rouge de
Joffre a fait des miracles : la détermination y vient eijcore
du dehors ~t du concret.
L'avantage est qu'au moins l'objectif une fois fixé, et
à assez courte distance, on fonce droit dessus, strai'ght away.
Et qu'aussi l'on ne trouve rien qui soit irrémédiablement
cristallisé, rien qui doive être défait. L'influence allemande
n'a pas formé _à la prussienne, pas déformé l'Amérique.
Demeurée admirablement fluide, sa définition, si elle devait
se donner d'un mot, serait : mouvement - de plus malicieux disent : mobilité.
Ce mouvement, on le perçoit à travers toutes les pages
des Etats-Unis et la Guerre. II alterne du réel à l'idée, de
l'idée au réel. Nous gagnerions, les Américains et nous, à
faire ensemble le chemin que nous faisons séparément d'un
•
pôle au pôle contraire.
De l'un à l'autre il reste à découvrir
des relations neuves.
FÉLIX BERTAUX

•

LETTRES ANGLAISES.
LES ANGLICISMES.

'

Les événements politiques de ces derniêres années ont
eu pour résultat l'introduction momentanée d'un certain
nombre d'anglicismes dans le français d'usage couiant. La
liste en serait assez longue : on en rencontre en effet un peu
partout : aussi bien dans les discours de la Conférence de la
Paix que dans la Madelon de la Vict.oire. De toutes parts,
des puristes protestent contre ce qu'ils appellent une invasion, une corruption de la langue. Il nous semble que leur
zêle va trop loin et que leurs protestations ne sont pas toujours justifiées. En effet, il n'est pas difficile de voir qu'un

•

•

•

�474

•

certain goût, et même un grand tact, un sens délicat de la
langue, président au choix et à la mise en circulation de ces
anglicismes. D'abord, l'homme d'état qui en a employé le
plus grand nombre en connait bien la valeur : on a fimpression qu'il a surtout appris l'anglais littéraire dans
Darwin et dans la littérature évolutionniste de ftépoque de
Darwin. Le mot fameux « 11oble cando1,,, • a étè employé
souvent à l'époque où l'auteur de !'Origine des Esplces
était encore discuté : la « perfect candottr • de Charles
Darwin était un des dogmes intangibles des darwiniens, un
des grands clichés de la littérature darwinienne, et que les
adversaires de ce qu'on appelait alors I l'évolution• - M. de
Quatrefages lui-même - employaient couramment. Ensuite,
dans les journaux, dans l'usage quotidien, parmi le public
lui•même, on peut remarquer une tendance bien constante
à franciser les anglicismes qu'on adopte, et à n'adopter
que ceux qui ne choquent ni l'oreille. ni le génie du français.
C'est ainsi que bien des anglicismes nouveaux, et contre
lesquels les puristes protestent, ne sont a"u fond que d'an~iens gallicismes, introduits dans l'anglais aux xve, xv1e et
xvue siècles, qui rentrent dans l'usage courant du français, et y reprennent leur ancienne place. Par exemple,
• avoir le meilleur » (dans une contestation ou dans une
dispute) peut paraître, à première vue, t1ne traduction mot
à mot de l'anglais ; même, celui qui emploie cette expression
peut croire qu'il frai°J.cise une expression anglaise; en
réalité, c'est une façon de dire pàriaitement française .
Il y a une autre classe d'anglicismes qu'il faudrait bien se
garder de rejeter en masse: ce sont ceux qui réintroduisent
par le moyen de l'anglais, des mots latins qui ont gardé, dans
la langue de nos voisins, leur pur et exact sens primitif.
Le français en prend à son aise avec le latin: nous avons une
tendance curieuse à détourner de leur sens premier et réel
un grand nombre des mots latins que nous devons à nos

•

475

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

humanistes : il suffit de feuilleter un dictionnaire pour s'en
rendre compte. Le mot latin est là; nous l'avons, nous l'employons tous les jours, mais nous l'employons dans un sens
second ou même dans un sens troisiême qui n'a jamais été
familier aux écrivains de Rome. Or, ces mêmes mots en
anglais, et en dépit - ou peut-être à cause - du con~ct
avec les mots germaniques, ont gardé leur sens plein, leur
sens classique, celui qu'ils avaient dans Plaute et dans
Catulle. Il n'est pas mauvais, on en conviendra, que
notre fonds de mots latins d'introduction savante se trouve
ainsi rafraîchi et fortifié par l'apport de ces c anglicismes•.

•••
REVUES ET PUBLICATIONS LITTÉRAIRES.

Nous avons plaisir à constater les progrès faits, dans ces
derniers temps, par quelques publications périodiques
ancie~es et bien connues, et qui se sont renouvelées,
agrandies, et, peut•on dire, • aérées •• aprês avoir traversé
sans trop de peine la période 1914-1918. Il faut citer, au
premier rang, le Supplément Littéraire du Times.•
C'est, comme on sait, une publication hebdomadaire,
qui contient, en général, une étude assez longue sur un
écrivain ou une question littéraire importante; une série
d'études plus courtes sur des livres nouveaux, anglais ou
étrangers : des comptes•z:endus sur les plus récentes mani•
festations littéraires : romans, théâtre, ré-éditions de classiques; une intéressante correspondance due aux lecteurs
du Supplément, et où sont débattues toute espêc~ de questions
d'art et d'érudition; et enfin une bibliographie assez complète des livres publiés dans la semaine. Il suffit de signaler
quelques•uns des articles et comptes-rendus publiée dans les

•

I. The Times Literary s:pplemenl. Adre!:&gt;SC: Th-! Publisher,
Pnnting House S,1uu-e, Londres E. C. 4. Abonnement annuel pour
l'étranger: 13 shillings .

•
•

�•
476

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

numéros de ces quatorze ou quinze dernières semaines pour
que le lecteur voie aussitôt l'intérêt que présente au point
de vue o: critique • et • renseignements » littéraires le Supplément du Times tel qu'il est actuellement rédigé. On verra la
place qu'y tient la littérature française contemporaine, et
l'attention avec laquelle les collaborateurs du Literary
Supplement (tous anonymes, selon le principe absolu de
cette publication} suivent ses plus récentes manifestations.
Numéro du 17 avril 1919 : article sur The journal of a
disappointed man, de W. N. P. Ba.rbellion; - 1er mai: compterendu de Les Etapes du Mysticisme passionnel, d'Ernest
Seillère ;-8 mai : étude sur les poèmes de guerredeG. d'Annunzio; -15 mai: articles sur la Poésie de M.And-ré Spire
et sur le dernier livre de Benedetto Croce; - 2 2 mai: une étude
sur les romans en général, un article sur le premier numéro
de la revue anglaise CoteYie, de brefs comptes-rendus de
quelques livres étrangers (cinq français et un espagnol);
- 29 mai: article sur le Témoignage d'un ConveYti, de Henri
Ghéon ;-5 juin : article sur VcwmaYsch, roman de Walter
Bloem, directeur du Hoftheater de Stuttgart, et officier
dans l'armée de von Kluck ; compte-rendu de l' Art indépendant français sous la T1'oisième République de Camille
Mauclair ; - 12 juin: études sur le dernier livre de M. Aulard,
et sur Clarté de Henri Barbusse, long article sur Charles
Kingsley; - 19 juin: étude sur Addison, et article sur de
récents ouvrages espagnols;- 26 juin: longue étude sur le
Roman f1'ançais et la Tradition française, à propos de la
publication du second volume de A history of the Fren,ch
Novel du Professeur Saintsbury, et articles sur Francis
Jammes et André Gide ; - 3 juillet: articles sur The Toy
Cart d'Arthur Symons, et sur La revue en France ('Afercure
de France et Nouvelle Revue Française). Il fau.t ajouter que.
le Literary Supplement ne se limite pas aux sujets purement .
littéraires, mais qu'il rend compteauss~d' ouvragesd' érudi tian,

477

d'histoire, de biologie, de philosophie et de géographie.
Dans ces quelques numéro.s, il nous faudrait signaler enfin
des articles três bien faits sur la plus récente littérature
allemande, sur des ouvrages anglais, italiens et français
concernant certaines périodes de l'histoire littéraire et sociale
de l'Angleterre; des notes, quelquefois assez étendues, sur
des revues nouvelles telles que The Owl, ou sur des anthologies telles que L'Armoire de Citronnier, ou sur de nouveaux tirages de livres récents et cependant déjà classiques,
tels que The Way of ail Flesh de Samuel Butler. Pour
tout dire, nous ne connaissons pas de publication hebdomadaire mieux rédigée au point de vue critique, ni mieux
faite pour renseigner les lecteurs sur le moµvement littéraire
anglais, américain, italien, allemand, espagnol, et français.
Parmi les · nouvelles revues 1mensuelles anglaises, une des
plus intéressantes est The Anglo-French Review, la Revue
/ranco-lwilannique, dirigée par MM. Henry D. Davray et
J. Lewis May. Elle est politique, littéraire, artistique et
scientifique, et contient des articles en français et en anglais•.
Le numéro d'avril, que nous avons sous les yeux, contient
un excellent article sur la sensationnelle entrée en scène de
M. Abel Lefranc dans la controverse shakespearienne;
une étude de M. Camille Mauclair sur l'État technique de la
Peinture /ranfaise ; des poèmes de Richard Aldington,
A. Ferdinand Herold et John Still; des notes très bien
faites sur des livres anglais et français récents (par exemple,
une de Henry Mannering, en anglais, sur le dernier livre
d'Anatole France; et une d'Yvonne Dusser, en français,
sur deux "récents recueils de poèmes anglais); et enfin un
article sur Florent Schmitt par Herbert Antdiffe.
VALERY LARBAUD
1.

•

On la trouve chez

Augustins, Paris) .

•

J. M.

Dent et fils, 33 Qu ili des Grands-

�•
•

478

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE:
L'AUGMENTATION DU LIVRE.
Quelques grands éditeurs ont décidé de porter uniformément à 7 francs le pri.ic des volumes autrefois vendus 3 fr. 50
et actuellement 4 fr. 55. Cette mesure représente, à notre
avis, une solution un peu trop simple d'un problème passa
blement compliqué.
D'une part nous estimons que la collection dite du u trois
cinquante», qui contenait dans un format et sous une couverture identiques des ouvrages de densité différente n'a
plus sa raison d'être si elle en eut jamais une aujourd'hui que la différence entre les prix de fabrication

•

•

des ouvrages s'est accentuée. Il est, de toute évidence,

1

arbitraire d'adopter un prix de vente unique pour des volumes de 200 et de 500 pages, de 150,000 lettres et de I .000.000
de lettres, tirés les uns à 1,000, les autres à 10.000 exemplaires. D'autres facteurs entrent encore en jeu : variété des
droits d'auteur, no}oriété inégale des auteurs. etc.
D'autre
bien que le prix du papier ait baissé et qu'on
puisse prévoir que ce mouvement de baisse continuera~, il
est incontestable que l'application de la journée de huit
heures, le relèvement des salaires, l'élévation progressive des
frais généraux, justifient une certaine augmentation •du
prix de vente.
Comme on le voit, la question est complexe et d'autant
plus délicate que le statut de la vie d'après-guerre n'est pas
encore établi nettement. C'est pourquoi nous croyons utile

Part,

A:

J.
ce propos, il est curieux de noter l'erreur qui, propagée
par la presse, s est introduite ddils l esprit du public: celui-ci considère que la cause déterminante de la dernière augmentation du
liv re est exclusivement liée à la question du papier. Il serait
déplorable de laisser s·établir une pareille confusion .

•
•

479

d 'indiquer les principes sur lesquels nous appuierons désormais notre action. Nous voulons :
1° Assurer en France à nos publications la plus grande
diffusion possible ;
2° Aborder le marché étranger avec des livres de belle
présentation et de prix comparables à ceux de la production '
même des pays envisagés ;
30 Permettre le succès aux jeunes auteurs en éditant les
œuvres de valeur reconnue aux conditions les moins dispendieuses - un prix élevé étant, à notre avis, prohibitif en ce
qui les concerne ;
4° Encourager la bonne volonté évidente des lecteurs
chaque jour plus nombreux ;
5° Défendre les légitimes intérêts des libraires.
Pour obtenir ces résultats nous entendons ;
1° Déterminer - comme nous avons commencé à le faire
depuis plusieurs mois - le PRIX DE VENTE de nos livres
exactement d'après leur PRIX DE REVIENT, et ceci, quels que
soient les cbangemenls que nous réserve l'avenir. Nous
aurons ainsi une échelle de prix variant de 4 à ro francs.
Le prix du volume établi et vendu dans ces conditions
sera le plus souvent de 5 ou 6 francs environ. Une
paréille mesure implique comme corollaire la suppression des
« majorations ». Nos livres seront désormais marqués de
leur prix net ;
2° Réglementer la vente des II première édition• qui donne
lieu actuellement à des pratiques désavantageuses pour le
public et dont ni l'auteur ni l'éditeur ne retirent le moindre profit.
30 Adopter, avec ceux de nos confrères qui partageront
notre sentiment, de nouvelles méthodes de travail.
Nous pensons ainsi réaliser cette collaboration entre l'édi~
teur, l'auteur, le libraire et le lecteur, qui est la véritable
raison d'être de notre entreprise.

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
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Sans-pareil.
Lo111s BRUN : Hebbll ; sa pe,soru1aliU et
son œwre lyrique; Alcan.
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GEoaoES CouarsLlNII : Œ""'es choisits :
Le Miroir concave, dessins à la plume de

P.-J.

Poitevin; Société littéraire de
France.
NtEL Don : K eetje, roman ; Ollendorff.
LoVIS DELLUC : Le Train sans yeu:r ;
G.CrèS.
FABRB o'Eou-NTUJE : œ""'es poli1;ques, introduction de Charles Vellay;
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T. Ill : 1843-1855. L'Eaucalion smtillUlllaù, P,tfflièrt ue,sion ; Fasquefie.
JOACBlll GAsÎIUBT : Les Bienfaits de la
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F. GoWN : L'Œ""'• poétique d'Albert
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Edltioœ de la Nouvelle Revue Fran·

lA plus belle His-

wi,e du Monù; René Kiefler.
MAURICE M.\&amp;TltRl.lNCK : Les Stnlins
dans la Monlag,u; Fasquelle.
ANollÉ MAUROIS :

Ni Ange, ni Bite ;

B. Grasset.
lA Jeu,u Fille au"
Pinceau:&lt; ; !'Edition Française illustree.

JEAN PELLERIN :

MARCEL Pa.tvosT : L4 Confession d',m
A m&lt;1nt ; Flaromarion.
MAURICE RltNARD : Le Docltur l..erM,
sous-dieu ; !'Edition Française illus·

trée.
llo&gt;10ND Si:E :

Con{idenu. ; Flamma·

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jKRô&gt;11tJt ]BA.'&lt; TIIARAUD:

li11e Rtlàle;

llmile-Paul.
FRANÇOIS \'1LLON ;

Œuvres c;ompütes,

Collection Selecta ; Garnier.
Ill, PHILOSOPHIE,
SCIENCES SOCIALES
HENRI BBRGSON :

L' E...,gie spirituelle,

essais et conférences ; AJcan.
ROGER CHARBONNEL : La Pmsi• ila·
lim,.. .,,. xv1• siùle et le Courant liber-

t;,. ; Ed. Champion.
A. L. GALÉOT : De l'Organisation des
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Nationale.
RltNÉ Lors :Millervt a Vulcain. L'[nàlU1,ialis""' ,t la
voulledutll• ;
Nouvelle Librairie Nationale.

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LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD
U,IPRIMERlE LOUIS
FONTENAY-AUX-ROSE~

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1919, Tomo 13, Junio-Agosto</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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r "'1'

1I

CONSIDÉRATIONS
MYTHOLOGIE

SUR LA

GRECQUE

FRAGMENTS DU TRAlTÉ DES DIOSCURES

I
La fable grecque est pareille à la cruche de Philémon,
qu'aucune soif ne vide, si l'on trinque avec Jupiter.
(Oh I j'invite à ma table le Dieu !) Et le lait que ma soü
y puise n'est point le même assurément que celui qu'y
buvait Montaigne, je sais - et que la soif de Keats ou de
Goethe n'était pas celle même de Racine ou de Chénier...
D'autres viendront pareils à Nietzsche et dont une nouvelle exigence impatientera la lèvre enfiévrée... Mais
celui qui, sans respect pour le Dieu, brise la cruche, sous
prétexte d'en voir le fond et d'en éventer le miracle, n'a
bientôt plus entre les mains que des tessons. Et ce sont les
tessons du mythe que le plus souvent les mythologues
nous présentent ; débris bizarres où l'on admire encore
de-ci, de-là, comme sur les fragments d'un vase étrusque,
une accidentelle apparence, un geste, un pied dansant,
une main tendue vers l'inconnu, une poursuite ardente
d'on ne sait quel fuyant gibier, un chaînon détaché du
3I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chœur parfait des Muses, dont tournait, encerclant le
vase on suppose, la guirlande ininterrompue...
La première condition, pour comprendre le mythe
grec, c'est d'y croire. Et je ne veux point dire qu'il y
faille une foi pareille à celle que réclame de notre cœur
l'Eglise. L'assentiment à la religion grecque est de nature
toute différente. Il est étrange qu'un grand poète tel que
Hugo l'ait si peu compris; qu'il se soit plu comme tant
d'autres à décontenancer de tout sens les figures divines
pour ne plus admirer que le triomphe sur ell_es de certain:5
forces élémentaires et de Pan sur les Olympiens. Ce n éta1t
pas malin, si j'ose dire, et son alexandrin en :ouffre moins
que notre raison. « Comment a-t-on pu croire à cela ? »
s'écrie Voltaire. Et pourtant chaque mythe, c'est à la
raison d'abord et seulement qu'il s'adresse, et l'on n'a
rien compris à ce mythe tant que ne l'admet pas d'abord
la raison. La fable grecque est essentiellement raisonnable,
et c'est pourquoi l'on peut, sans impiété chrétienne, dire
qu'il est plus facile d'y croire qu'à la doctrine de Saint
Paul, dont le propre est précisément de soumettre, supplanter, « abêtir » et assermenter la raison. C'est par
défaut d'intelligence que Penthée se refuse à admettre
Bacchus ; tandis que c'est l'intelligence, au contraire,
de Polyeucte qui s'interpose et obscurcit d'abord ~a
triomphante vision. Et je ne dis pas que l'intelligen~e ne
trouve pas dans le dogme chrétien, en fin de compte,
une satisfaction suprême, ni que le scepticisme soit de
plus grand profit pour la raison que la foi ; mais ce~~e foi
chrétienne pourtant est faite du renoncement de l mtelligence; et si peut-être la raison ressort de ce renoncement
magnifiée, c'est selon la promesse du Christ :iTout ce que
1

CONSIDÉRATIONS SUR LA MYTHOLOGIE GRECQUE

vous sacrifierez par amour pour moi, vous le retrouverez
au centuple - et parce qu'au contraire celui qui veut ici
sauver sa raison, la perdra...
La mystique paienne, à proprement parler, n'a pas de
mystères, et ceux-là mêmes d'Eleusis n'étaient rien que
l'enseignement chuchoté de quelques grandes lois naturelles. Mais l'erreur c'est de ne consentir à reconnaître
dans le mythe que l'expression imagée des lois physiques,
et de ne voir dans tout le reste que le jeu de la Fatalité.
Avec ce mot affreux l'on fait au hasard la part trop belle;
il sévit partout où l'on renonce à expliquer. Or je dis
que plus on réduit dans la fable la part du Fatum, et
plus l'enseignement est grand. Au défaut de la loi physique
la vérité psychologique se fait jour, qui me requiert bien
davantage. Que nous enseigne le Fatum, chaque fois que
nous le laissons reparaître ? A nous soumettre à ce dont
nous ne pouvons point décider... Mais précisément ces
grandes âmes des héros légendaires étaient des âmes
insoumises, et c'est les méconnaître que de laisser le
hasard les mener. Sans doute ils connaissaient cet « amor
fati » qu'admirait Nietzsche, mais la fatalité dont il s'agit
ici, c'est une fatalité intérieure. C'est en eux qu'était
cette fatalité ; ils la portaient en eux ; c'était une fatalité
psychologique.
Et l'on n'a rien compris au caractère de ~ésée, par
exemple, si l'on admet que l'audacieux héros

Qui va du dieu des morts déshonorer la couche,
a laissé par simple inadvertance la voile noire au vaisseau
qui le ramène en Grèce, cette u fatale » voile noire qui,
trompant son père affligé, l'invite à se précipiter dans la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
CONSIDÉRATIONS SUR LA MYTHOLOGIE GRECQUE

mer, grâce à quoi Thésée entre en possession de son
royaume. Un oubli ? Allons donc I Il oublie de changer
la voile comme il oublie Ariane à Naxos... Et je comprends
que les pères n'enseignent pas cela aux enfants ; mais
pour cesser de réduire l'histoire de Thésée à !'insignifiance d'un conte de nourrice, il n'est qu'à restituer au
héros sa conscience et sa résolution.
Cette fatalité intérieure qui le mène, qui le pousse aux
exploits, combien j'aime à la retrouver dans ces paroles
de Racine :

Compagne du péril qu'il vous fallait chercher...
Oui, je tire à moi, quelque peu, le s.ens de ces mots_ ;
je l'avoue. Mais laissez donc I L'œuvre d'~ accomphe
a ceci de délicieux qu'elle nous présente tou1ours plus de
signifiance que n'en imaginait l'auteur; elle permet sans
cesse une interprétation plus nourrie. Croyez-vous un
instant que Hugo ait songé, en écrivant sur l'air de Malborough sa chanson funèbre, à tout ce que Péguy dans
sa Clio, y découvre? Et pourtant qui osera dire que
Péguy n'a pas eu raison de l'y voir?
J'imagine à la cour de Crête, ce Thésée
Charmant, feune, t,atnant tous les cœurs après soi,

. dont va s'éprendre la fille aînée de Minos, et qui va
s'éprendre de la cadette. Il vient pour triompher de ce
monstre, fils de la reine et du taureau (j'ai déjà dit mon
opinion sur le Minotaure : pour peu que Pasiphaë ait eu
vent de l'amoureuse aventure de Léda, elle pouvait bien
supposer après tout que ce taureau cachait Jupiter même.
Certaine école critique ne consentit à voir dans le taureau qu'un certain Taurus, jardinier du roi, ou général ;

mais nous enverrons, si vous le voulez bien, cette explication rejoindre celle des mythes solaires et des Totems).
Il vient, lui, fils de roi, combattre un bâtard royal ;
il vient, assoiffé d'aventure, le muscle encore tendu par
l'effort de soulever des rocs - car c'est sous l'un de ces
rocs, lui laissait entendre son père, qu'il découvrirait
ses armes. Admirable épreuve d'entraînement. Chacun
de ces héros a ses armes à lui, et qui ne sauraient convenir
à nul autre: c'est seulement quand il eut repris à Philoctète l'arc de son père Achille, que Néoptolème fut à même
de tuer Pâris; et nous savons que l'arc d'Ulysse ne pouvait être bandé que par Ulysse.
Il s'embarque (je parle de nouveau de Thésée) avec
ce troupeau de vingt jeunes garçons et de vingt jeunes
filles, que la Grèce payait à la Crête en tribut annuel pour
être dévorés par le Minotaure, dit le conte de nourrice ;
pour moi je pense que le monstre au fond du labyrinthe
s'en devait former un sérail. Pourquoi ? Oh l simplement
parce que cette carnivoracité je ne la vois héritée ni de
Pasiphaë, ni du taureau progéniteur, mais bien un appétit
de luxure. - Pasiphaë, Ariane, le Minotaure... Quelle
famille ! Et à la tête de tout cela Minos, le futur juge des
Enfers! Comment Minos jugea la conduite de sa femme et
de ses enfants, je ne sais; ni pourquoi Minos, avant d'être
appelé à juger les morts, devait avoir eu sous les yeux des
exemples de tous les crimes ... Je ne sais ; mais ce que je
sais c'est qu'il y a là une raison. Il y a toujours une raison
dans la fable grecque.
Et je me demande aussi pourquoi de tous les héros
grecs qui combattirent au siège de Troie, le seul Ulysse,
pérégrin inlassable, au retour si désespérément différé,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fut aussi bien le seul à retrouver la paix conjugale. Cepen
dant que le retiennent Calypso, Circé, Nausicaa, les
Sirènes, dix ans (n'est-il pas le fils de Sisyphe ?) dans
Ithaque l'attend une Pénélope fidèle. Mais les autres, s'ils
sont si pressés de rentrer, n'est-ce pour ne trouver à leur
foyer délaissé que désordre, épouvante et ruine ?
Je ne sais, mais il doit y avoir une raison. Agamemnon,
Ajax, fils d'Oïlée, Idoménée, Diomède, tous, vous dis-je,
précipités vers un péril

Qu'il leur fallait chercher,
sont accueillis à leur retour par l'adultère, le meurtre, la
trahison, l'exil, et les crimes les plus affreux ; et c'est vers
cela qu'ils se hâtent. Tandis qu'Ulysse qui, seul d'entre
eux tous, doit retrouver à son foyer, fidélité, vertu,
patience, en reste dix ans séparé par mainte traverse, et
je crois aussi par sa curiosité vagabonde, l'inquiétude de
son humeur. Il y a un peu de Sindbad dans Ulysse ; et
je sais bien qu'il regrette Ithaque, mais c'est pressé par
un revers et à la manière de Sindbad, ce qui n'empêchait
point ce dernier, sitôt rentré, de repartir. Il semble
qu'Ulysse pressentît que ne l'attendait à son foyer point
d'aliment pour son inquiétude et que son industrie y
demeurerait inemployée. Est-ce l'absence de péril pressentie et la tranquillité d'Ithaque qui le fait atermoyer
ainsi son retour ?
Et j'admire en Thésée une témérité presque insolente.
A peine à la cour de Minos, il suborne Ariane ; rien ne
montre qu'il l'aime. Mais il se laisse aimer par elle aussi
longtemps que cet amour peut le servir. Ce fil qu'elle
attache à son bras est-ce pour le guider seulement? Non :

CONSIDÉRATIONS SUR LA MYTHOLOGIE GRECQUE

c'est le « fil à la patte &gt;&gt; et Thésée le trouve aussitôt un
peu _court ; il se sent tiré trop en arrière tandis que le
voici qui s'avance avec horreur et ravissement dans
l'inconnu repli de sa destinée. Et sans doute, il y a là le
sujet d'une opérette... Ah I je voudrais savoir s'il songeait
à Phèdre, déjà ? Si quittant la cour de Minos, il enleva
les deux sœurs à la fois ?

II
Sans doute est-il possible et plaisant de reconnaître,
dans les écuries d'Augias un ciel encombré de nuées,
que nettoie un Hercule solaire. Il suffit pour que cela
soit grec, que cela ne soit point irrationnel. Mais combien
il m'importe davantage de considérer ceci, par exemple :
Qu'Hercule, de tous les demi-dieux, est le seul héros
moral de l'antiquité, et qui, devant que de commencer sa
carrière, se trouve un instant hésiter entre «le vice et la
vertu » ; le seul héros perplexe et que la statuaire, à
cause de cela, nous présentera comme un héros mélancolique; et de nous souvenir alors que, en effet, il est l'unique
enfant de Jupiter dont la naissance ne soit point le résultat
d'un triomphe de l'instinct sur la décence et sur les mœurs ·
et que le dieu pour posséder la vertueuse Alcmène, du~
prendre l'aspect du mari. Si sans doute la théorie des
lois de l'hérédité est de fonnat!on plus récente que le
m~he lui-même, j'admire d'autant plus que le mythe
pwsse nous présenter cette exemplaire signification ...
ANDRÉ GIDE

�CHIRURGIE DE GUERRE

CHIRURGIE DE GUERRE
A EMY SIMON-BLMER

Terrassiers en furie
mille et mille lancinements suraigus s'abattent.
Soudain flambent et fument et crachent
les énormes mâchoires de la terre perforée.
Jets noirs vociférants.
La plaine danse.
Et sec
un coup de fouet féroce
déchirant muscles et tendons
l'éclat d'acier vertigineux
déchire et crève.
Culbute de lapin.
Allons quoi
tiens
ma iambe
Ça y est.
-

En avant -

continuez fusqu' aux mitrailleuses...

Et puis vidant du sang
le corps
douloureusement s'allonge.

Aube.
Défà la gorge sèche
bra,le de fièvre
le gladiateur mourant
essaye vainement d'agiter son corps lourd
rivé au sol.
Pénible acuité de la vision.
Tout près une balle cingle
et brise net une crosse de fusil.
Dans une fiaque d'eau un peu de ciel
où nage une vieille loq1,e.
Ça

un cadavre.

Des globes de feu
éclaboussent un nuage
en miaulant.
L'avion bourdonne.
Au bord d'un trou
quelque chose râle.
Des plaintes s'élèvent
de tout ce peuple horizontal,
brisé si vite.
Atfat de canon fendu en deux
comme dans les tableaux de batailles.
A venture vécue des chromos classiques.

�49°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

V a-t-on venir.
V a - t - on
venir.
venir
nir.
ve
Réveil
Balancement.
Douleur rythmée par quatre épaules.
On fait la planche.
Le brancard véhicule
ce pauvre roi fainéant
maculé de rouge.
Eh
Près de ma tête
deux têtes
et là-bas
deux encore.

491

CHIRURGIE DE GUERRE

II
Virage
grondement halètement.
Frein.
L'essence subitement s'endort sous le capot.
Précipitation ordonnée.
Des hommes sautent
et comme hors d'un four
tirent et sortent
•
quatre grands corps inanimés.
Fini le martyre
de la route cahoteuse
éventrée par des volcans subits.
C'est
l'Ambulance.

Dormir.
Et des paysages défilent en sens inverse
imprévus
à cause de la marche.
Voilà des artilleurs
et ceux-là camoufl,ent
et ceux-là
Ah I cette douleur
qi,i revient.

Triage
Interrogatoire par une paire de lunettes
derrière un bureau.
Nous sommes beaucoup
couchés là,
pâles
et gémissants.
Attente
et puis

•

�492

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

balancement du brancard.
Un voile se soulève.
Magie blanche
baignée par des ondes d'odeur.
Des masques contemplent
examinent
des mains mettent le corps à nu.
On palpe on touche
hurlement désespéré
et de nouveau
la planche
sur une longue table d'acier.
Cliquetis d'instruments:
Monstre soumis
l'autoclave trépide
Auréolé de vapeurs fusantes.
Les masques parlent à voix basse.
Seul acteur immobile
des lampes me zè'brent de rayons.
Derrière moi une voix
rassure
et sournoisement
le long de mon visage
glisse un étrange masque.
Respirez.

CHIRURGIE DE GUERRE

D'abord rien.
Un bras happe la jambe saine
fixe une pieuvre
enregistreuse de pulsations.
Ce n'est plus l'air.
Cette dense bouffée d'éther
bouillonnante
envahit les veines
et pénètre et dilate
Suffocation
saccades
le corps se déchire à des lianes infiexibles.
Une lampée de plomb fondu obstrue la gorge
les oreilles s'exaspèrent
et sous les paupières
tournoient
les taches écarlates
des yeux qui ont regardé le soleil.
Et puis
concert extravagant.
Le!/orgeron)nvisible
dans la poitrine
s'acharne sur une enclume de cristal.
On remplit une immense cuve
d'eau bouillante

493

�494

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

immense cuve d'eau bouillante.
Sonneries
appels brefs.
branle-bas
volées de cloches
tempête interne
TEMP2TE.
Les masques encore.
Faiblesse noire vide exsangue
Dans le cerveau
un tocsin électrique brtile éperdument.
Ch-ute.

CHIRURGIE DE GUERRE

Où? suis JE
Recomposition
murmure confus.
Des formes.
Tentative de geste
suivie d'un grand cri.
De la hanche au talon
une longue barre de fer en fusion .
Ah
oui
maintenant

je

III

Ha
Ah
Sourd travail
nausée.

me
souviens.
Nausée
l gnoble odeur de l'éther
et les muqueuses à vif
Une main secourable
arrange
les oreillers.

Ha
un hoquet brusque rétablit le contact
disperse le néant
branche une communication
avec

Mal à la tête
intolérable fer rouge
au genou et au talon

495

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Fièvre.
La main promène
sur le visage
quelque chose de frais.
Innombrables aiguilles.
Mal

très mal
des cris sortent
que i' écoute.
La main s'agite
et mouille de froid
cette autre jambe.
1nstantanée
une aiguille s'insère.
Dormez.
Mes doigts
fouillent cherchent
et trouvent
une grosseur
qui sohlève la peau
Riche~ insigne.
Déjà au cœur
une légère angoisse
indique le prochain miracle.

CHIRURGIE DE GUERRE

497

Lentement
le métal en fusion
s'évapore.
Des tenailles disparaissent
et ce n'est plus
qu'un écho assourdi
du mal
très loin.
Un tiède fl,euve
s'insinue
et baigne doucement
ce pauvre corps.
Douceur.
Chaque fibre
devient un plaisir.
Douceur
douceur
douceur
doucei,r.
GEORGES SIMON

�LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ•
Nous avons combattu c pour le Droit et pour la
Liberté 1.
Je ne comprenais pas d'abord très bien le sens de cette
formule ni toute sa portée; elle me paraissait vague et
abstraite; elle n'exprimait que très imparfaitement
l'objet de mon enthousiasme guerrier. Si l'on m'eût un
peu poussé, j'eusse probablement avoué n'y voir qu'une
vaine fleur de rhétorique parlementaire.
Et sans doute était-elle cela principalement. Mais si
disgraciés de la nature qu'on suppose nos hommes politiques, on ne peut leur contester un certain instinct de
ce qu'il faut dire, une divination plus ou moins nette
des sentiments secrets de la masse et l'art de les flatter
en les traduisant. Ils n'eussent certainement pas insisté
si fort sur ces notions de Droit et de Liberté, si elles eussent
été véritablement sans aucun rapport avec les aspirations de ceux qu'ils voulaient entraîner au combat.
Et en effet, à force de vivre au plein milieu du peuple,
à force d'épier ses paroles, de suivre et de prolonger ses
pensées, j'ai distingué peu à peu tout ce qu'elles signifiaient
pour lui et combien elles s'harmoniaient à ses préoccupations profondes : sans doute les exprimaient-elles à leur
état de plus haute généralité, mais elles représentaient bien
1. Cet essai est le premier d'une série de trois qui paraîtront,
avec des intervalles, dans la Nouvelle Revue Française.

499
leur épanouissement le plus naturel. Ces braves gens, ces
voyous, ces endormis eux-mêmes, ou ces froussards, à
côté de qui je vivais, tous - leurs moindres gestes le
proclamaient avec évidence - c'était bien pour défendre
leur droit, c'était bien pour être libres, pour rester libres
qu'ils avaient pris les armes avec une si parfaite absenc:
d'hésitation.
C'était même pour quelque chose de plus : pour perme~tre aux autres peuples d'être, de rester libres ; pour
obliger à le devenir ceux qui ne l'étaient pas encore. Ce
qui s'était enflammé dans leur cœur à la première menace
allemande, _c'était plus que de la jalousie nationale, plus
que le souci un peu étroit de protéger la borne de leur
champ, d'interdire à l'envahisseur le sol de la Patrie
~u'iJs en eussent ou non conscience, un ancien et vast~
idéal s'était réveillé, avait déployé en eux ses ailes. Des
esprits biscornus comme le mien pouvaient bien en secret
se proposer d'autres fins. Eux n'en connaissaient et n'en
poursuivaient qu'une: l'émancipation des peuples:
Tyrans, descendez au cercueil/
la vieille phrase solennelle gardait pour eux tout son
sens et toute sa saveur. C'est de toute leur âme q •·1
1 l
. t .
uis
a .c amaien , Je m'en souvenais maintenant, dans les
trams de mobilisation, assis, les jambes pendantes, aux
P?rt:5 des wagons. Visiblement, dès cet instant, elle leur
disait quelque chose.
. La haine des tyrans! Que l'on songe au rôle qu'aura
Joué d~ns la formation et dans l'entretien de notre courage hmage de Guillaume, conçu comme le mauvais
· · son peu.pie et le poussait de force
Prince qui· oppnmait

�500

I:A

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contre nous. Les plus monarchistes d'entre nous ne la
considéraient pas sans se sentir émus d'une sorte de colère
organique, à laquelle ils ne comprenaient rien. « La tête
de Guillaume»: c'est ce que tous nous avons tout de suite
demandé, voulu; et c'est l'appât qui, malgré les déceptions, par-dessus les fatigues, à travers tant d'épreuves,
nous a menés jusqu'à la victoire. Oui, je voudrais bien
savoir ce qu'il fût advenu, aux mauvais jours, de notre
résolution, si nous n'avions toujours eu devant les yeux
cette tâche que nous ne pouvions pourtant pas laisser
inaccomplie : Guillaume, le kronprinz à détrôner, à souffleter, à punir.
Rien ne peut rendre mieux sensible la direction de
notre instinct profond, que la façon dont nos prisonniers
en Allemagne essayaient de travailler leurs gardiens:
ils ne visaient à rien moins qu'à leur enseigner la liberté.
Les plus humbles, à cet égard, se sentaient des âmes Ide
missionnaires. J'ai vu de simples paysans entreprendre,
avec une patience et une bonne volonté inénarrables,
l'éducation de leur sentinelle; ils la « prenaient » un certain nombre d'heures par jour, ils lui serinaient ses droits,
ou plutôt ses devoirs d'homme libre. Qu'un feldwebel
la bousculât, aussitôt ils lui expliquaient ce qu'il y avait
d'inadmissible dans l'incident; ils lui remontraient qu'en
France ça ne se serait jamais passé comme ça et qu'un
soldat, brutalisé par un supérieur, n'eût pas hésité à se
défendre à coups de pied et à coups de poing. « Fallait
lui f. .. un marron dans la gueule 1 » concluaient-ils
immanquablement.
La leçon prenait, ou ne prenait pas. J'ai connu un Allemand que ses prisonniers avaient ainsi peu à peu complè-

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

50I

tement redressé: au bout de quinze jours il tenait tête à
son feldwebel, et si fermement que l'autre, mal habitué à
cette sorte de résistance et ne sachant comment la réduire
choisissait de le laisser tranquille.
'
Mais pour l'instant, plus que ses fruits qui dans l'ensemble restaient assez médiocres, c'est la nature même du
prosélytisme français qui nous intéresse. Je le vois comme
un grand effort pour arracher chaque individu à la masse
sociale, pour le désengager, pour le « désubordonner »
pour lui rendre de l'indépendance, de la taille et, si j'os;
dire, de la tige. Il ne tend nullement à l'établissement
d'un ordre nouveau. Il cherche surtout d'abord à relâcher
une trame trop serrée pour son goût; il veut réintroduire
les intervalles qu'on lui semble oublier; son œuvre est
avant tout de disjonction, et de restitution des individus
à_ eux-mêmes; son but est leur affranchissement pur et
~impie, sans aucune préoccupation des suites possibles ;
Il leur remet la bride sur le cou, et ensuite, d'une petite
tape sur la croupe, il leur conseille simplement d'aller.
Pour le Droit et pour la Liberté. Nous avons combattu
avec une colère et une obstination prodigieuses, pour qu;
chaque homme au monde puisse enfin faire ce qui lui
plaira et ne soit plus « embêté par personne ». Pour rien
de moins, mais pour rien de plus. On n'a peut-être jamais
vu, dans toute la suite des temps, un peuple retrouver
aussi exactement sa propre tradition, recommencer
~ussi_ textue~ement, à un siècle d'intervalle, la tâche qu'il
s était m:e _f01s don.~ée. C'en est touchant, c'en est presque
un peu n~cule. L idéal que s'étaient formé nos pères de
la Révolution, à notre tour nous l'avons saisi, embrassé,
adoré, nous l'avons serré tel quel contre notre cœur.

�502

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C' t lui qui a fait le cran de nos hommes à l'assaut,
le: patience au fond des tranchées.C'est lui peut-être qui
s'est glissé comme un peu de lumière encore entre les
paupières de nos mourants.
. .
.
Et je prétends que c'est lui qu:ont s~vt en fa.tt tous
nos intellectuels, à quelque doctnne qu ils fussent officiellement inféodés. • Nous sommes, de race, des hommes
de liberté », écrivait Péguy, justement dans cette Note
sur M. Descartes qui a paru ici même et qui est comme son
testament. Et encore:« C'est pour cela que nous ne nous
abusons pas quand nous croyons que tout un mond: est
·mtéressé dans la résistance de la France aux.emp1ète.
ments allemands. Et que tout un monde pénra.tt avec
nous. Et que ce serait le monde même de la liberté."
Non pas seulement les petits lieuten~ts de Normale,
non pas seulement les instituteurs, déJà tout caparaçonnés d'orthodoxie républicaine, mais les plus exaltés
des nationalistes, si l'on etlt pu soulever le couvercle
de leur cerveau et y regarder directe~ent, c'est. cette
croyance si bien exprimée par Péguy, c est cette lillage
de la Fr~nce rempart de la Liberté, qu'on Y etlt av~t
tout découvert. Et c'est aussi, chez la p~upart, un :éntable fanatisme libéral, un besoin féroce de délwrer
tout ce qu'il pouvait y avoir dans l'univers d'enchaîné,
de replié, de contraint. Les quinze cents mètres à la
baïonnette sous les mitrailleuses, et plus tard le bond
par-dessus le parapet, le dur carnage dans la tranchée
ennemie, l'impitoyable besogne du nettoyage (si l'on
fait abstraction d'un certain goftt natif pour l'œuvre
guerrière), c'est pour défendre • le mond~ de la
liberté », mieux encore, c'est pour donner la liberté au

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

503

monde que tous ces gens de bibliothèque, d'école ou de
bureau s'y sont si facilement, si joyeusement résignés.
C'est pour la liberté du monde que l'intelligence française
s'est fait pendant plus de quatre ans décimer.

•••
Or, voici où commence le drame. Voici où notre situation devient vraiment tragique.
Il n'est pas bien sûr que le monde ait besoin de cette
liberté que nous pensons lui avoir acquise au prix de si
monstrueux sacrifices. Il n'est pas bien sûr que la liberté
soit aujourd'hui son vœu le plus cher, l'aliment dont il
ait le plus faim. On peut en douter, on est en droit de
s'inquiéter s'il n'aurait pas par hasard de tout autr~s
appétits. Il semble bien que la demande, en matière de
liberté, soit à l'heure actuelle, pour l'humanité, prise dans
son ensemble, de beaucoup au-dessous de l'offre que nous
faisons. Il est à craindre que le marché ne soit pas du tout
tel que nous l'avions supposé; nous risquons fort de rester
avec notre stock sur les bras.
Si nous prenons la guerre dans son ensemble, si nous
cherchons à la considérer d'un point de vue extra-national,
il nous sera bien difficile de la voir comme la suite ou le
complément des guerres de la Révolution. Elle a été cela
pour nous, la chose est incontestable. Mais on peut se
demander si nous n'avons pas fait notre guerre tout seuls.
N'aurions-nous pas, par hasard, combattu dans un plan
mental absolument différent de celui où tous les autres
peuples sont placés ? L'idéal des « droits de l'homme »
ne serait-il pas quelque chose de relativement subjectif ?
Ne serions-nous pas les seuls aujourd'hui, je ne dis pas

�I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à le comprendre, mais à le sentir ? les seuls qu'il puisse
encore faire vibrer? Je ne puis m'empêcher de voir que
nous sommes infiniment moins porte-flambeaux qu'il y
a cent ans. Ce que nous croyons apporter aux peuples de
nouveau et d'indispensable, peut-être l'ont-ils déjà
dépassé sans en avoir eu besoin.
En tous cas, même s'il y a eu, sur notre initiative, une
guerre des démocraties contre l'autocratie, ce n'a pas été
la seule.
Voilà le fait qu'il faut oser regarder en face et qui, seul,
peut donner la clef des événements auxquels nous assistons maintenant. Il y a eu deux guerres à la fois, qui ont été
menées l'une dans l'autre jusqu'au bout. On ne les a
jamais très bien distinguées; c'est leur mutuelle implication qui a fait tout le temps l'obscurité de la situation,
et l'impossibilité de deviner d'un jour à l'autre ce qui
allait se passer. C'est elle, encore aujourd'hui, qui rend
si étrange, si peu décisive, si peu purgative, la victoire.
Car sans doute l'une des deux guerres est finie et son
résultat est aussi clair que possible : c'est celui que nous
avions toujours attendu, toujours passionnément cherché
et voulu ; les rois sont en fuite, la démocr~tie triomphe.
Mais l'autre guerre subsiste par-dessous et ses soubresauts ébranlent la mince croftte d'acquisitions positives
dont nous nous félicitons.
Jamais victoire ne fut aussi partielle, aussi provisoire,
aussi conditionnelle que !a nôtre. Non pas en ce sens qu'il
faille craindre le réveil des forces dont elle représente
l'anéantissement, mais au contraire en ceci que nous
n'avons vaincu que les forces dont l'anéantissement était
comme entendu d'avance. En venir à bout n'était qu'une

LA DÉCADENCE DE LA UBERTÉ

question de temps et de moyens : leur condamnation
était écrite lisiblement dans l'histoire. Il n'y a eu qu'à
faire ce qu'il fallait. Mais par leur suppression même,
d'autres ont été libérées qui grouillaient par-dessous et
qui sont maintenant pour nous à vaincre ouà subir. Notre
victoire ne les atteint nullement. Au contraire, elle ne
fait que leur donner incitation, courage et conscience. Et
voici qu'elles se dressent contre elle avec une résolution
dont elles avaient été jusqu'ici incapables : elles la
contestent radicalement ; elles manifestent ouvertement
leur intention de la réviser.
Cette guerre des démocraties contre l'autocratie, que
nous avons cru ou voulu croire être toute la guerre, elle
a duré bien longtemps. Ce fut un tort de sa part. Pour une
question si limpide et, en principe, si bien réglée à l'avance,
tant de lenteur fut une faute. Car dans la vaste machine
des peuples au travail les uns contre les autres, une usure
intérieure s'est produite; un plus grand nombre de valeurs
que certains n'auraient voulu ont été soumises à l'examen, au doute, à la détérioration. Notamment Je libéralisme. Jusqu'au bout il a paru mener le jeu; mais il était
déjà sérieusement accroché par de nouveaux et solides
adversaires ; il traînait une grappe de lutteurs sur son
dos; une pesée formidable s'exerçait sur lui tout le temps.
Et le voici qui sort plus que fatigué de l'affaire.
Il tient son ennemie, l'autocratie, sous son genou. Mais
dans l'obscure bagarre, dans ce corps à corps de quatre
ans, il semble bien qu'il ait reçu un mauvais coup, lui
aussi. On était trop près les uns des autres. C'était fatal
qu'il lui arrivât quelque chose. Il est vainqueur, c'est
entendu. Mais il a bien mauvaise mine. II y a des contu-

�506

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sions internes dont on ne meurt qu'après des années. On
peut se demander s'il n'est pas secrètement et irréparablement atteint.
Plus on y réfléchit, plus il apparaît naturel et normal
qu'une aussi effroyable épreuve que celle que nous venons
de traverser ait consommé plus d'une doctrine, et peutêtre successivement les deux qui semblaient s'opposer,
entre lesquelles on pouvait croire que se jouait la
partie : le libéralisme après le despotisme.
Peut-être l'acmé de la liberté dans le monde vient-elle
d'être dépassée. Au moment même où nous autres Français pensons, par notre effort, y avoir porté l'humanité
tout entière, peut-être au contraire celle-ci commencet-elle de redescendre la pente et s'avance-t-elle vers un
nouvel idéal (car elle en change). Peut-être les hommes
commencent-ils à trouver meilleur d'être moins libres.
Pour offrir aux dures conditions que leur fait la vie un
front plus résistant, peut-être ont-ils besoin avant tout
aujourd'hui de se coaliser et pour cela d'offrir à la société
en holocauste leurs droits les plus essentiels et cette
indépendance individuelle dont ç'aura été la gloire de la
France dans le passé de les avoir dotés. La liberté n'aura
peut-être été qu'une phase dans l'évolution de l'humanité. De même que l'existence humaine semble bien avoir
revêtu d'abord la forme collective, de même il est possible
qu'elle tende maintenant à la reprendre. Peut-être
entrons-nous aujourd'hui dans un âge collectiviste.

***
Mais ce sont là de grandes hypothèses auquel il ne serait
pas français de donner trop de crédit. Je m'en voudrais

I

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

de tomber dans le genre prophétique et de faire concurrence aux Allemands dans le domaine de la Geschichtsphilosophie 1.
Un point de vue plus modeste et plus positif reste
possible. Sans préjuger de ses chances de réalisation, nous
pouvons étudier comme un fait le nouvel idéal qui vient
de naître dans le monde. Il existe, plus ou moins nettement formulé, dans des millions d'esprits. On peut le
constater expérimentalement; il s'offre et se prête à une
analyse parfaitement scientifique.
Il est de première importance, pour nous Français qui
sommes si mal prédisposés à le comprendre, de le contempler, au moins une fois, avec attention et impartialité.
Parce qu'il est principalement celui de nos ennemis,
nous ne devons pas l'ignorer ni le méconnaître. Au contraire, et du point de vue même du plus étroit patriotisme, nous avons tout intérêt à le laisser se développer
tranquillement et complètement sous nos yeux. Quoi de
plus important, quoi de plus avantageux que de savoir
emprunter pour un moment le regard de son adversaire
et que d'apercevoir ses idées sous le joÙr même où il les
considère?
Il faut nous rendre compte combien la liberté peut
prendre, pour des esprits d'une autre complexion que le
nôtre, un aspect détestable et funeste. Je me souviens
d'avoir lu, dans une revue allemande, une lettre écrite du
front par un jeJ1I1e officier; il y expliquait, comme tant
d'autres dans les deux camps, ses aspirations, ses espoirs,
l'avenir qu'il rêvait pour le monde, et sous sa plume était
1.

Philosophie de l'histoire.

�508

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

venue tout naturellement cette phrase : « Il faut espérer
que cette guerre n~us permettra d'en finir une bonne fois
avec les vieilles idoles rationnelles de Liberté et d'Égalité. » Il ne voulait pas dire du tout : par l'établissement
d'un impérialisme universel. Non, c'était autre chose
qu'il caressait dans son imagination et souhaitait de pouvoir mettre enfin à la place de l'idéal français. La liberté
ici pour lui n'avait pas pour inconvénient de s'opposer à
l'hégémonie de l'Allemagne sur le monde. C'est d'un tout
autre crime qu'il l'accusait, et non pas peut-être tout à
fait injustement.
Qu'on se place mentalement dans la situation des opprimés d'aujourd'hui. Que peuvent-ils désirer d'abord ?
Est-ce le droit de faire tout ce qu'ils voudront ? Est-ce
le droit d'être libres? De quoi leur servirait-il? Où
iraient-ils avec leur liberté ? Qui voudrait la recevoir
comme monnaie? Leur donnerait-elle du pain? Non,
mais ils désirent d'abord, ils veulent, ils exigent avant
tout d'être protégés contre la liberté des autres. La
cause permanente, inflexible, inexorable de leurs souffrances, ils le savent bien maintenant, c'est la liberté des
autres. Et, en effet, si, par un décret de la raison on
suppose tous les individus égaux et si on confère à chacun le droit de tout faire, excepté de tuer, de voler et
de se parjurer, c'est exactement comme si on remettait
les plus faibles aux plus forts pour qu'ils les mangent.
Si l'on se contente d'interdire à chacun tout ce qui nuit
directement au prochain et si pour tout le reste ou lui met
la bride sur le cou, c'est absolument comme si on lançait
les plus avides, les plus dégagés aux frousses des timides
et des indigents.

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

509

Rien- de moins tutélaire aujourd'hui que le Droit et
que la Liberté, tels que notre Révolution les a conçus.
Car les conditions économiques de la vie ont changé pardessous : des armes redoutables ont été remises secrètement aux mains des entreprenants, qui multiplient sans
mesure leur puissance et dont absolument rien ne leur
interdit de faire usage contre leurs soit-disant égaux. Les
Droits de l'homme: sans doute ils mettentl'individu à l'abri
des outrages, des violences, du knout; ils lui garantissent
l'honneur ; mais ils ne lui garantissent nullement la vie.
Tous les attentats à sa dignité et à son indépendance
sont prévus et exclus. Mais l'attentat, le guet-apens de
la misère, non seulement le Droit et la Liberté ne les
empêchent pas : ils les favorisent presque ouvertement.
Car si l'on vient prévenir le riche d'avoir à relâcher un
peu les mailles du filet où il tient le pauvre enserré, aussitôt
il a la Loi pour lui, il peut faire valoir son droit : n'est-il
pas libre comme les autres ? S'il ne pouvait pas exercer
son activité sans contrôle et sans limitation, ne serait-il
pas moins libre que sa victime ? Qu'on ne vienne pas se
mêler de ses affaires. On lui a promis, en même temps
qu'à tous les autres, de le laisser tranquille. Il ne demande
rien de plus.
Rien ne fait apparaître avec plus de force que ce langage, hélas I trop facile à recueillir sur trop de lèvres,
les inconvénients désastreux que d'immenses masses
populaires commencent aujourd'hui de reprocher à la
Liberté. Elle leur apparaît comme la plus cruelle des
marâtres, c'est elle qui leur semble former de ses propres
mains leur détresse. Elle encore qui les prive de tout
recours et de tout espoir. Car si elles s'avisent d'élever

�510

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la voix et de faire entendre leurs doléances : « Ne vous
gênez pas, leur répond-on. Réclamez ; protestez ; vous ·
êtes bien libres. La loi est la même pour vous que pour
vos oppresseurs. Vous pouvez dire tout ce qui vous
chantera. A condition que vous respectiez les droits qui
s'exercent à vos dépens, nous vous garantissons la liberté
de vos meetings; vous pourrez y exposer sans retenue
toutes vos revendications. »
Et ainsi de partout la Liberté se moque d'elles. Du
moins elles l'en accusent. Aussi n'en veulent-elles plus.
Elles la chassent délibérément de leur programme. Leur
idéal devient exactement le contraire de celui que nous
avons pris l'habitude en France de considérer comme le
seul révolutionnaire 1 : suppression de tout le jeu dont
profitait jusqu'ici l'individu, réglementation de plus en
plus étroite de son activité, resserrement de la trame sociale
jusqu'à ce qu'il s'y trouve pris et parfaitement empêché,
transmission à la collectivité de tous ses droits, stricte
surveillance par elle de toutes ses démarches même les
plus indifférentes moralement.
Je ne me donnerai pas le ridicule de définir après tant
d'autres l'idéal socialiste. En gros, c'est lui qu'embrassent
et chérissent, avec une force jusqu'à ce jour inconnue, des
peuples entiers, et particulièrement ceux qui ont combattu
contre nous ou qui ont retourné contre nous leurs armes :
l'Allemagne et la Russie.
I. Dans un discours récent sur le programme de la Confédération Générale du Travail, M. Léon Jouhaux observait avec beaucoup
de raison : • Si nous avons été nourris dans la tradition révolutionnaire, nous nation française, nous l'avons été dans une tradition
révolutionnaire politique et non pas dans une tradition révolutionnaire économique. •

LA DÉCADENCE~DE LA LIBERTÉ

Je voudrais, dans ce qui va suivre, _expliquer quelles
raisons profondes prédisposaient chacun d'eux à le choisir
et, du même coup, le rendaient hostile à notre vieux rêve
d'universelle liberté. Ce sont choses peut-être qu'il n'est
pas très agréable pour nous de considérer. Mais il faut
absolument que nous perdions l'habitude de traiter par le
dédain et par l'ignorance tout ce que nous n'aimons pas.
J'ai moi-même un peu trop cédé à ce penchant si français
et c'est pour calmer mes remords, et en quelque façon
à titre de pénitence, que je me décide à entrer dans
les considérations que voici.

• **
Je n'ai pas la présomption d'avoir pénétré jusqu'en
son fond l'âme russe. C'est la plus difficile, la plus dérobée,
la plus décevante qui soit. Je pense que dans son essence
elle reste à jamais insaisissable, comme à peu près
impossible à dominer pour un étranger reste sa langue.
Il Y a un proverbe russe qui dit : « Quoi que tu donnes
à manger au loup, il tire toujours vers la forêt; si loin que
la Russie s'avance à la rencontre de l'Europe, elle reste
toujours toute tournée vers l'Asie. » Et en effet on a
l'impression que par cette immense ouvertur: vers
l'Est s'enfuit à chaque fois chaque trait de son génie
qu'on a cru saisir. Pas de peuple, je le dis sans haine,
pl~ « carottier » que le russe, et au point de vue psychologique même : ce qu'il vous laisse dans les mains, c'est
presque toujours une u attrape ».
Cependant il Y a quelques traits très évidents de son
caractère qui, bien aperçus, bien suivis, eussent permis de
prévoir combien peu de raisons il avait de s'éprendre de

�512

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA DtCADENCE DE LA LIBERTÉ

la liberté, et au service de quel idéal tout différent il
devait fatalement être amené à employer ses forces. Avec
un peu de perspicacité nous nous fussions évité la dé~onvenue presque ridicule que nous a donnée sa révolution.
Je me rappelle avoir eu, dès les premiers_;emps de _ma
captivité, la sensation directe de ce que J appellerru le
phénomène du soviet.
Les Allemands nous avaient réunis avec les Russes et
distribués en nombre égal dans chaque baraque. C'était',
nous disaient-ils, pour que nous apprissions à connaître
« nos chers alliés», autrement dit pour nous dégoftter d'eux.
Nous vivions donc côte à côte, ou plutôt les uns sur les
autres car nous étions si serrés que pour bien faire il eftt
fallu l; soir nous coucher tous en même temps ; celui qui
rentrait après les autres risquait de ne plus trouv:r en~e
les corps étroitement tassés l'alvéole à laquelle il avait
droit. J'ai vu plus d'un camarade, après beaucoup d'injures, être obligé de s'étendre sur la mince frange de
paille aplatie qui dépassait seule les pieds des d~rmeurs.
Eh bien I malgré la promiscuité dont ce détail donne
une idée, il était curieux de voir comment les Fr:mçais
trouvaient moyen de réserver leur indépendance. Si vous
les eussiez vus dans la journée, chacun avait sa petite
occupation, qu'il fondît des bagués en aluminium ou
sculptât un jeu d'échec, il le faisait tout seul ; pour manger sa soupe, il « dégotait » immanquablem~n.t un ta~uret ; il avait sa poêle à frire, faite d'une moitié de bidon
et pour faire «revenir• son hareng il p~ai~ ~ poêle _à
son tour. L'espace insuffisant dont nous JOWSSions était
utilisé avec génie pour le maintien de la plus grande
discrétion possible entre nous.

513

Au contraire les Russes, à eux tous, n'employaient
même pas tout celui qui leur était réservé. Ils vivaient
spontanément à l'état aggloméré. Ils formaient une seule
troupe, un véritable« banc». Je les revois encore, tous en
paquet autour du poêle, se racontant interminablement
des histoires (quand je leur demandais ce qu'ils faisaient : « Onne razskazivaiette, il raconte 1 • me répondaient-ils), ou bien chantant en chœur avec une douceur,
une tendresse, une harmonie inimitables. Il y en avait
qui étaient assis sur des tabourets, d'autres debout juste
dans leur dos, d'autres à califourchon au-dessus d'eux
sur les porte-selles (nous étions logés dans une écurie).
Et cet étagement n'était que l'image sensible de la mutuelle et toute naturelle implication de leurs âmes.
Il y avait des disputes entre eux, et même peut-être
plus fréquentes et plus durables qu'entre nous. Quand il
en éclatait une, on pouvait compter qu'elle occuperait
la journée tout entière. Mais tout de suite on y sentait
un manque inouï de gravité. Elle prenait comme un
incendie à ras de terre, mais qui ne consumera jamais
que des brindilles. Ce n'étaient pas des individualités
qui s'affrontaient, se colletaient, qui cherchaient le faible
l'une de l'autre, et à se jeter par terre l'une ou l'autre.
Rien de méchant, rien de mortel. D'avance on était sftr
qu'il n'y aurait pas de victimes. Il ne fallait que les
entendre gazouiller, avec leur voix perchée, douce et
fausse, pareils à une nichée d'oiseaux. Ils se moquaient
les uns des autres, et de temps en temps un tendre rire
secouait à la fois toute l'assemblée. Surtout ils n'avaient
aucune envie de finir. Leur différend était entre eux
comme le furet qu'on se fait passer en cachette dans la
33

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA DlkADENCE DE LA LIBERTÉ

main et qui circule à travers la compagnie sans qu'o_n
sache jamais bien où il est. En réalité il leur a~partena1t
à tous à la fois, et c'est surtout pour ça qu aucun ne
voulait céder : les autres aussitôt l'eussent tenu pour un
voleur.
Des âmes étonnamment peu retranchées. Rien ne leur
est plus facile que d'habiter les unes che~ les au~res. Il
faut toujours se souvenir de Dostoïewski. C?~b1en , de
ses personnages qui n'ont pour tout dotn1cile qu un
•coin» de chambre sous-loué chez un étrang~r I Et ils
vivent là derrière un pan de rideau qui est un merveilleux
symbole de ce presque rien par quoi seul leur individu
reste séparé de celui du voisin. Ils n'existent, psychologiquement aussi, qu'à l'état parasitaire; en ~egard~t
bien, on trouverait sur chacun le logement d au moms
un autre 1 .
Ce sont des êtres sans carapace ; ils ne sont doués ni
pour la défense et pour la limite, ni pour l'attaqu~ et
pour Ja prétention. L'individu chez eux_ est sans poids ;
son insuffisante densité l'oblige à cramdre les chocs,
l'empêche de se « poser là ». Il ne s'a~rme que p~r la
tendresse, la plainte, la ruse ou la trahison. Certes, li ne
1. Dans la langue russe elle-même, il arrive~~ cesse que des
lettres supplémentaires, adventices viennent s mco_rpo~er aux
mots sans qu'on en puisse toujours donner pour explication une
nécessit~ euphonique. C'est ce que les grammairiens appellent:
l'lpenthise. (Voir la grammaire de Reifl.) Demêmepresqu~ chaque
verbe en a plusieurs autres qui vivent sur lui, se n_ournssent de
11 es formes, y en ajoutent. Chaque action est expnmée non pas
par un seul verbe qui se conjuguerait pour correspondre à tous
,es aspects, mais par un groupe de verbes, à la fois par~ts et
distincts, qui se substituent les uns aux autres à mesure qu il faut
faire face à ses &lt;!iflérentes modalités.

5r5

manque pas de personnalité ; mais toutes les manifestations en sont obliques; tendre la main, supplier, pleurer,
aimer, voler, tromper, fuir : telles sont ]es voies où elle
se révèle. Pour prendre tout son développement, surtout
il faut qu'elle n'aille rencontrer personne; elle ne s'épanouit que par le détour.
Je ne connais rien de plus admirable, rien de plus attendrissant que les chansons de guerre russes. Elles sont
pleines d'un hérolsme timoré. Le beau kazak, tout harnaché, part en campagne ; il brandit sa lance ; on entend
son petit cheval trotter joyeusement. Il va tout dét.ruire,
tout raser. Le Turc en verra de cruelles. Mais qu'au moins
le gredin n'aille pas s'aviser d'être trop fort ! Le hardi
guerrier aurait tôt fait de tourner bride; dans la cadence
même de la conquête, se dessine comme à ]'envers, apparaîtrait par la plus simple des conversions la cadence de
la fuite.
Je me promenais souvent seul le long de notre baraque:
un Russe avait pris la même habitude, et nous nous croisions quinze ou vingt fois de suite chaque jour; c'était
un haut gaillard, avec toutes les apparences de 1a santé et
de la robustesse ; mais je me rappelle ce regard qu'il me
jetait en passant ; je retrouve ses yeux si grands, si
beaux, si aimants, si effrayés, si faux : ils m'effleuraient
à peine, ils eussent voulu me gagner, ils cherchaient la
petite porte de mon âme. Mais si j'eusse agité les bras
si j •eusse poussé un cri, ils se fussent tout de suite dérobés;
je ne les eusse jamais revus.
Tant de timidité interdisait au Russe tout désir, toute
volonté d'émancipation individuelle, Ce n'est pas avec

�516

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son cœur tendre mais « fianchard » qu'il pouvait souhaiter
la liberté et le droit de faire tout ce qu'il voudrait. Rien
ne pouvait être plus étranger à cet être sensible et faible
que notre dur idéal d'indépendance et de labeur.
Rien ne pouvait lui être plus odieux. Le Russe a contre
le libéralisme une hostilité de principe et, si l'on peut
dire, de complexion. Il faut comprendre le sens profond
de sa haine pour !'Anglais. Cet homme calme et fort,
bien campé, bien équipé, muni de son « habeas corpus »
comme d'une sorte de waterproof et qui pense d'abord à
faire des affaires et à s'assurer une honnête place dans le
monde, cet homme droit, simple, court, paisible et impitoyable, ce grand fabricant de richesse, le Russe lui en
veut comme à sa plus exacte antithèse.
Il exècre son aisance dans les deux sens du mot et
cette manière qu'il a de se suffire. Il ne peut pas supporter
un être qui se tient debout tout seul, qui va, qui vient, qui
marèhe, sans jamais penser aux autres que pour les respecter. Il lui découvre un affreux égoïsme ; ses entrailles
s'émeuvent contre tant d'assurance et d'isolement.
Non, certes, jamais il ne s'éprendra d'un idéal aussi
bref et aussi féroce que le libéralisme. Quel usage y pour_
raient bien trouver ses vertus craintives ? Comment y
adapterait-il son âme communicative et balbutiante ?
Il ne se trouve pas ainsi séparé, agressif. Il n'a aucune
envie de gagner de l'argent et de se&lt;&lt; faire une situation».
Il n'a besoin d'aucune loi qui vienne protéger son initiative; et d'abord pour cette bonne raison que d'initiative il n'en a pas.
Au contraire, il a besoin de faire reconnaître et sanctionner avant tout son état naturel qui est une combinaison

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

517

de son âme avec les autres, une fraternité obscure, une
mystérieuse disposition à l'amas. En Russie, il n'y a pas
de poussée de l'individu comme tel, mais une poussée
directe des masses. Ce sont elles qui cherchent l'autonomie
politique. II ne faut s'attendre à y voir parvenir que des
colonies d'âmes du genre de celle que je décrivais tout à
l'heure 1 .
Une fois libres, les Russes ne pouvaient avoir qu'une
idée : mettre au monde leur socialisme intérieur, faire
aboutir le soviet qu'ils formaient déjà avec leurs cœurs
et avec leurs esprits. Le tsarisme au fond ne les gênait
que dans la mesure où il voulait les forcer à une unité
d'ensemble, qui dépassait Jeur pouvoir spontané d'agrégation. La violence que nous les plaignions de subir, les
brutalités policières, les emprisonnements illégaux, la
Sibérie, tout oela ils ne le sentaient pas. Qui eût bien connu
leur nature profonde, eût dû prévoir que la disparition
de la contrainte tsariste ne pouvait être saluée par eux que
comme le moyen de s'organiser enfin en droit, comme ils
l'étaient depuis longtemps en fait,c'est-à-direen groupes,
en sociétés, en soviets.
. Le bolchevisme n'est peut-être pas un régime viable;
il est peu probable que la Russie le conserve définitivement. Mais elle ne pourra le remplacer qu'en faisant
appel à l'étranger, car il est, de toute évidence, le plus
~at~el, le plus ressemblant à son essence qu'elle ait
Jamais connu. Il est le produit tout à fait immédiat de
I, • Pour lui (pour le bolchevik) l'individu n 'est rien· l'âme
l'id~, l_e ~ Douch ~ est tout : le fondement de la vie sociaÎe n'est
pas Juridique, ma1S affectif.» (Etienne Antonelli: la Russie bolcheviste, p. 210, Bernard Grasset.)

�518

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ses aspirations; pour y aboutir, ses vœux n'ont eu presque aucune distance à parcourir; elle y est tombée au
premier pas qu'elle a essayé de faire toute seule.
On verra, dans le livre si intéressant de M. Antonelli
sur la Russie bolcheviste, dont je citais tout à l'heure un
passage, la façon dont Lénine et Trotsky s'y sont pris
pour établir et pour asseoir leur régime 1 . Au fond ils n'ont
pas eu vraiment à l'imposer; ils n'ont fait œuvre que de
psychologie. Partout ils ont prévu et prévenu les désirs
essentiels des masses. A la différence de tous les partis
qui les avaient précédés au pouvoir, ils ont su démêler
la tendance vraiment profonde et primitive du génie
russe, et tout leur programme n'a été que de lui donner
satisfaction. Les premiers ils ont su comprendre que le
Russe cherchait, appelait de tout son instinct la vie
collective et qu'il ne rêvait de liberté que pour le groupe
dont il faisait partie.
Les bolcheviks ont su transformer le socialisme exactement dans la mesure où il le fallait pour qu'il çevînt
l'exercice le plus spontané et le plus agréable que le peuple
russe pût souhaiter de ses fonctions psychologiq~es. En
effet : «,Rompant totalement avec les méthodes occidentales
que les libéraux ou les socialistes démocra~es s'efforçaient,
pendant la première partie de la Révolution, de plaquer
sur le vieux fond slave, les bolcheviks n'ont jamais conçu
le pouvoir comme une nappe d'autorité s'étendant de
la source au peuple, de telle sorte que le maître de la
source soit toujours le maître de l'épandage autoritaire.
Ils ont, au contraire, laissé l'autorité s'épanouir directe1. Voir en particulier le chapitre III: us bolcheviks et le peuple,
p. 69.

LA DtCADENCE DE LA LIBERTÉ

ment de la masse sociale, sans aucun sens de l'unité du
pouvoir ou de la personnalité de l'Etat. L'anthropomorphisme juridique qui a créé l'Etat, « être de droit », personne morale » et qui n'est qu'un aspect particulier de
notre philosophie occidentale de l'individu considéré
comme fin et centre du droit, est totalement ignoré par
le bolchevisme. On assiste alors à une floraison confuse
et luxuriante d'autorité, à de singuliers chevauchements,
à de surprenantes contradictions apparentes, qui nous
donnent l'impression, à nous Occidentaux, qui avons une
âme géométrique, du gâchis total, mais qui laisse l'âme
slave évoluer très librement à travers ces contradictions
et ces superpositions. C'est ainsi que l'on pourra voir
un soviet « local » - celui de Moscou - décréter la
« nationalisation » de l'industrie textile; parfois même ce
sera un simple quartier - celui du rayon de Poluostrovo - qui décrètera la « nationalisation » de tous les
immeubles. On verra, dans la même ville, des autorités
très différentes coexister, sans qu'il y ait opposition
violente ou incohérence réelle. A Moscou, par exemple,
les anarchistes établiront une autorité tout à fait distincte des bolcheviks, réquisitionnant les immeubles et
Y installant des services. Le désordre n'est pas accru : le
drapeau noir remplace seulement le drapeau rouge sur
les lieux réquisitionnést. »
. Le bolchevisme est l'épanouissement à peine organisé,
à peine systématique, des instincts russes. Ce qui nous
trompe et nous fait croire qu'il est un régime adventice
et arbitraire, imposé par la force à une masse récalcitrante, c'est la tyrannie qu'il exerce envers les individus.
t.

Voir la Russie bolcheviste, .p. 213-14.

�520

LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE

Mais il faut nous rendre compte que les Russes n'ont pas
de quoi percevoir cette tyrannie : elle ne froisse et ne
contrarie en eux que des velléités idéalement faibles,
tandis qu'elle en flatte au contraire et en favorise de très
puissantes: et d'abord le besoin de commandement collectif. Le Russe n'imagine rien de plus beau que de pouvoir
discuter, décréter, régenter, mais toujours par le moyen
et par l'intermédiaire du groupe auquel il adhère. Il se
moque pas mal d'être morigéné et même violenté en
tant qu'individu, il recevra volontiers le fouet, pourvu
qu'il puisse, en tant que membre de quelque « conseil »,
manifester son autorité, prescrire des règlements, dicter
des lois.
Encore une fois le soviet lui donne toutes les satisfactions dont il a jamais pu rêver : c'est d'abord un endroit
où l'on est à plusieurs, où l'on peut bavarder et se plaindre
ensemble: où l'on peut se livrer, sans crainte désormais
d'être dérangé par la police, à ces interminablesrazgovori1
dont parle M. Antonelli 11• C'est ensuite un moyen de
fixer aux individus des devoirs et des charges, de les
rappeler sur un ton mi-grondeur, mi-suppliant, à l'humilité, à la charité, à la misère, de détruire ce produit mons
trueux de la liberté qu'est la richesse, de prendre des mesures draconiennes contre l'égoîste initiative de l'industriel
et du marchand, de réduire à coups de prikazi 8 tout ce
qui dépasse le niveau de l'Evangile. Le Russe est tout
entier, avec sa petitesse et avec sa sainteté, dans Je soviet.
C'est pour lui le milieu idéal, le seul où il puisse vraiment
x. Conversations, délibérations.
2. Voir la Russie bolchevisk, p. 72.
3. Ordre, décret.

LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ

52I

prospérer et porter ses fruits. Je dirais presque qu'il ne
prend de véritable existence qu'au moment où son être
individuel vient ainsi se perdre, ou plutôt se retrouver,
dans l'être social, et qu'il ne reçoit le signe positif qu'en
s'intégrant dans cette entité.
C'est là un fait dont il faut bien comprendretoutel'importance pour l'avenir du monde. Jusqu'ici le socialisme
était quelque cho~e qu'on conçoit, qu'on étudie, ou même
qu'on applique. Il existait dans les livres et il y avait des
hommes de bonne volonté qui, à grand ahan, s'efforçaient d'en faire passer quelque chose dan:, la vie. Mais
le mal qu'ils se donnaient était si grand, si violente la
résistance qu'ils avaient à vaincre et si minces les résultats auxquels ils parvenaient, qu'on pouvait à bon droit ,
se demander si leur doctrine était autre chose qu'une
généreuse utopie, si elle était vraiment susceptible d'incarnation.
Grâce aux Russes commence pour le socialisme une ère,
non pas certes pratique, non pas de réalisation, mais ce qui est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins de réalité. Il naît des socialistes, des socialistes tout faits,
antérieurs à leur doctrine et qui ne l'adoptent qu'à cause
de ses affinités avec leur tempérament. Il naît des gens qui
se mettent à vivre-bien ou mal? dans le bonheur ou dans
la misère ? la question reste réservée - à vivre tout de
même socialement. Un peuple, sans avoir à se forcer,
dépouille toute envie d'être libre;au moment même où la
déconfiture de son« tyran• lui en donne enfin le loisir, il
préfère autre chose. Il passe hardiment d'un seul coup
par-dessus la phase libérale de l'évolution politique,

�LA NOUVELLE REVVE FRANÇAISE

qu'on pouvait croire imprescriptible, et il revient tendre
docilement les mains à un nouveau despote, le despote
social. Ou plutôt il devient lui-même ce despote ; il nous
le montre pour la première fois en chair et en os ; sans
doute pas aussi concentré ni aussi « groupé » que les descriptions théoriques le faisaient attendre ; tout de même
à l'état naturel, doué déjà de vie et de respiration. « Les
morceaux en sont bons », pourrait-on dire : chaque soviet
représente déjà, d'une façon très suffisamment concrète,
cette « autorité directe de la masse sociale », qui est un
phénomène absolument nouveau et dont la possibilité
même pouvait faire jusqu'ici l'objet d'une question. Il
faut voir les choses en face : même s'il est vrai que le
peuple russe subit en ce moment d'affreuses misères,
même s'il se repent d'être bolcheviste, un fait subsiste :
c'est qu'il l'est, et que, par lui, en un point du globe,
l'existence socialiste a commencé.
JACQUES RIVIÈRE

PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE
Le Louvre a ouvert enfin ses portes ou plutôt les a
entre-baîllées. Nous attendions ce moment avec une grande
impatience. Ceux-là mêmes parmi nous qw, en temps
normal, fussent restés plusieurs années sans entrer dans
un musée, sentaient obscurément la nécessité de revoir,
ne fût-ce qu'une fois, les œuvres dont ils furent par
force privés. Il nous semblait à tous indispensable de
nous faire une décisive opinion sur nos maîtres et en
même temps de nous situer, nous autres naufragés dans
!'Océan tourmenté de la peinture. Cette nécessité de
procéder à une espèce d'inventaire d'idéal et de moyens
réunit, pendant quelques jours, les artistes de tendances
les plus opposées, dont la plupart, hélas, trahissaient par
leur attitude et leurs propos, le désarroi profond de leur
esprit.
A travers l'imprécision des aveux, un sentiment unanime cependant se dégageait ; une constatation générale
s'affirmait, celle de la dérivation formidable subie par
notre vaisseau. Quel courant mystérieux l'avait donc ainsi
poussé hors du port, quel vent puissant l'avait déradé?
Explorer les régions inconnues où nous fûmes insensiblement emmenés, faire le point et trouver le plus court
chemin pour rejoindre, par des mers jamais parcourues,
un port traditionnel, voilà, j'imagine, la résolution que

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

durent emporter en leur atelier, après cette visite, les
plus clairvoyants d'entre nous.
.
Justement, au premier rang de ceux que nous vemons
voir, nous attendait un voyageur aventureux, reposé de
ses fatigues, nous servant d'exemple et de réconfort :
Renoir est enfin au Louvre avec un chef-d'œuvre, le
portrait de Mme Charpentier, et il nous accueill~ av,ec ~on
clair sourire français. On pense à Watteau, trait d UnIOn
entre Rubens et nous, mais, par ricochet, on ne peut s'empêcher de frémir devant ces reflets de perle, en songeant
aux couches successives de vernis dont d'impitoyables
« conservateurs » les recouvriront, comme ils ont, sans
vergogne, submergé les fraicheurs de Rubens et de Watteau. De chaque côté de Renoir, comme pour nous rappeler
que nous vivons à une époque hostile à toute hiérarc~ie
des valeurs, trônent,encombrants et sans beauté, FantmLatour, Degas et Dubufe. Nous n'avons aucune admir:·
tion ni pour Fantin, ni pour Degas, et Dubufe nous parait
à peine plus ennuyeux que ses voisins, dont nous nous contentons de respecter l'effort; à quelque impartialité que
nous nous appliquions, nous ne pouvons pas ne pas avouer
que l'intérêt documentaire de ces mornes toiles n~us
semble disproportionné avec leur étendue. La collection
Chauchard déshonore déjà le Louvre, mais elle figure
à l'écart, et on peut admirer des chefs-d'œuvre,
sans passer par cette boutique de bric-à-brac où règne
Meissonier le premier « intrus ». L'enterrement à Ornans
est resté des années en pénitence dans la salle sombre
que l'on sait. Pourquoi n'infligerait-on pas aux toiles
de Dubufe, de Fantin et de Degas, d'où la couleur
est totalement absente, et où la forme est exclusivement

PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE

525
'

descriptive, une épreuve semblable, en attendant, pour
décider de leur sort, le jugement des gens du métier ?
Que l'on tente l'expérience d'un referendum parmi les
peintres, et on verra à quelles hauteurs ils placent, par
rapport aux trois peintres précités, les deux seuls génies
authentiques de notre époque : Renoir et Cézanne.
La collection Camondo, qui renferme d'admirables
toiles de Cézanne,n'est pas encore installée, mais à défaut
des œuvres du maitre d'Aix, le Louvre actuel nous
propose les Paysans des frères Lenain, qui nous adresseront, si nous savons les entendre, les mêmes injonctions
salvatrices.
Un des miracles qu'opère Cézanne consiste à faire
rebondir l'esprit aux plus grandes hauteurs, en partant
du plus bas possible. Le sublime pour lui ne réside pas
dans le su1et que l'on choisit, mais dans le résultat que l'on
obtient à force de ferveur. Ce n'est pas le point de départ
qui importe, mais la conclusion à laquelle une âme ardente
seule peut arriver. Cet idéal est devenu celui des peintres
modernes, encore que les œuvres cubistes le dévoilent
fort mal.
Voici les paysans des Lenain. Ils ne font rien qui
. sorte de l'ordinaire. Le peintre nous les représente dans
l'attitude la plus quotidienne. Nul mouvement ne les
anime, qui pourrait dramatiser la scène. Nulle obliquité,
nulle courbe : la verticalité sur l'horizontalité. C'est le
poème de ce que les grands seigneurs de la peinture appelleraient la médiocrité, le poème du devoir de tous les jours
a~cepté sans révolte. Les personnages de Lenain s'appliquent à dépenser le moins possible de gestes, à faire le
moins possible acte d'indépendance. Et le peintre est

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

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comme ces paysans un modèle d'application, d'obstination
au devoir. Il n'aborde pas son sujet avec une idée préconçue, un truc infaillible pour obtenir la beauté. Il
connaîtle « métier »; il possède une fois pour toutes des
moyens suffisants. Il n'essaie pas d'amplifier le sens de
son œuvre par un tour de main, un énervement de la
brosse, une agitation volontaire. Son travail reflète sa
sérénité intérieure. Il fait pour le mieux. Il ne bouscule
rien; il n'adopte aucun maniérisme qui pourrait troubler
la pureté de son interrogation : il analyse, et c'est là le
secret de sa grandeur; c'est là le secret de la grandeur des
peintres français. Des poètes agités, des peintres aux
visées grandioses nous ont trop parlé de l'Italie, comme
certains philosophes nous ont trop parlé de l'Allemagne.
Le« Colossal», le «Décoratif», nous ont trop longtemps
séduits. Il nous faut à tout prix réaliser que la pureté de
notre culture française consiste, non dans le goftt de la
quantité, mais dans un sens de la qualité que nous sommes
les seuls à posséder depuis les Grecs. Raphaël, certes, est un
héros de la peinture, mais ce qui fait sa grandeur dans son
pays est justement ce qui ferait son étrangeté en France.
Il peint directement des Dieux. Les meilleurs peintres de
chez nous peignent des hommes et ils obtiennent des Dieux.
Nous ne voulons pas affirmer que ce soit là le secret définitif de toute bonne peinture; mais actuellement le salut
des peintres de tous pays dépend uniquement de celui
des peintres français et le salut de ceux-ci dépend d'une
appréhension des vertus strictement françaises. Il nous
faut donc momentanément regarder d'un peu loin les
génies étrangers que nos pères, en d'autres conjonctures,
eurent profit à étudier, et décider, avec une volontaire

PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE

intolérance, un parti pris qui n'exclut pas la lucidité,
que seule importe, en la crise aiguë que nous traversons
la leçon des maîtres français.
'
En la seule salle Lacaze, ce peintre anonyme du xvie
qui pourrait être Fouquet, Lenain, Ingres, avec se~
dessins prodigieux d'acuité et de style, le Chasseriau
« ingriste » et enfin Renoir nous exhortent à chercher le
salut dans l'analyse, à n'opérer de synthèse qu'à l'aide
d'éléments obtenus par une patiente interrogation de la
nature.
La première leçon que nous avons reçue est d'ordre
moral. Elle nous ~ été donnée par des peintres qui, pour
la plupart, cachaient leurs procédés, cc implicitaient »
leurs intentions. Effacer soigneusement les traces du
travail pour donner à l' œuvre d'art l'apparence du naturel
c'est la méthode classique pure. Nous est-il permis d;
redevenir classiques dans ce sens ? Trop d'éléments étrangers sont venus s'interposer entre la Tradition et nous
t~op d'événements étonnants ont eu lieu, trop de tenta~
tives ont ét~ osées, trop d'hypothèses émises pour que
nous re~ro~vion~, de longtemps encore, le repos spirituel,
la _s~currté m~éneure qui, seules, permettent l'application
pa1~1ble de l01s infaillibles. Quelque chose d'irréparable a
eu heu, qu: nous étudierons minutieusement un jour, dont
nous ét~bliro,ns ~a genèse, mais dont nous nous contenterons au1ourd hm de so'uligner le caractère essentiel
N?us ~oici dans la salle du Couro-nnement : des ~ffi.rmations e~?quent~s, un épanouissement de formes sculpturales. L 1IDpress1on de certitude qui s'en dégage n'est
P?urtant pas tellement forte que nous ne puissions
discerner l'an1orce de l'inquiétude moderne. David i:,

�- 528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE

règne en maître. Presque toutes les œuvres portent le
sceau profond de son influence. Il est co~venu ~ue les
portraits seuls de cette école méritent 1 attention._ Ils
sont en effet d'un accueil facile et, à quelques exce?tions
près, conservent le sourire engageant d:' portnuts d_u
xvme siècle. Mais ces toiles ne pourra.ient nous temr
qu'un langage déjà entendu à la s~e. précédente: N~us
sommes venus chercher autre chose 1c1 ; une exphcat1on
du malaise dont nous souffrons ; une image de nous-mêmes
réduite, mais déchiffrable. La toile dans laquelle nous
nous reconnaîtrons le mieux est justement celle dont
Cézanne avait fixé une reproduction à son mur : les
Sabines. Le maître d'Aix porta souvent sur c~tte œuvre
un jugement où son fonds natal de romantis~e et sa
volonté de classicisme entremêlent les affirmations contradictoires. On sent qu'elle le tourmentait. ~l dut souvent
jeter sur la photographie des regards de désir et de_désespoir, et peut-être ces lignes droites et ~ourbes, qm, _dans
ses tableaux à lui, s'emmêlent, se conJ~guent, :e repondent et s'opposent avec une telle science, n ont-elles
cette démarche savante que parce qu'elles obéissent au
rythme dont les Sabines contiennent ou plutôt avouent le
secret.
.
Il faut faire effort pour se séparer du tableau des ~nam.
Ce sont les Sabines, qui, maintenant, nous retiennent
prisonniers. Merveilleuses et fécondes ca~tivités ! Les
personnages de Lenain, devant le regard mterrogateur,
abandonnèrent insensiblement leur enveloppe fruste,
et montrèrent doucement leur âme; le repas de paysans
disparut peu à peu pour faire place à une assemblée de
Dieux méditatifs. Les personnages de David nous parlent

dans un langage moins direct, plus métaphorique. Ils
s'expriment par signes. Leur expression profonde ne
gît pas cachée au creux des replis de leur visage. Celui-ci,
au lieu d'absorber toute l'émotion se simplifie pour n'être
qu'un détail de la figure générale. Et cette figure ellemême se dédouble en gestes, elle devient hiéroglyphe et
prolonge sa géométrie par c~lle des casques, des lances
et des boucliers traçant sur le fond amorphe la trame de
leurs affirmations éloquentes. Le public inculte èt paresseux, uniquement sensible à l'anecdote, ne voit là que
l'étalage un peu naïf d'une quincaillerie pompeuse. Mais
qui sait voir au delà de la signification étroite des formes
et s'évader des racines pour contempler le faîte de l'arbre,
goûtera de pures émotions pla.stiques.
Au sein des plus dangereuses frivolités picturales
du xvme siècle, David, plein d'un juste courroux, s'élève
au-dessus du chaos. Dieu des peintres lucides, il épure,
sépare et délimite les éléments confondus par la trop
aimable négligence des Boucher et des F ragona.rd, premiers
impressionnistes. Il maîtrise le désordre ; dès que le
mouvement devient trop sentimental ou trop tragique,
il y renonce. Il n'est pas de mêlée si compacte ou si
confuse qu'il ne sache l'arrêter en une minute solennelle.
Ses guerriers et ses femmes, dans le tableau des Sabines,
ne consomment pas l'action qu'ils ébauchent. Suspendus
au bord de l'abîme du ridicule - comme tous les héros ils arrêtent leur geste au sommet de sa trajectoire, et
s'immobilisent pour l'éternité.
Les Paysans et les Sabines s'opposent et se complètent merveilleusement, pour notre éducation. Ils semblent situés aux deux pôles. de l'activité artistique.
3i

�53°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'étude de leurs dissemblances et la recherche de leurs
points communs seront pour nous fécondes en enseignements. L'analyse du « cas» David jettera un peu de
lumière sur notre propre cas. Avec les Lenain, nous
sommes en contact avec des peintres qui, sans s'en apercevoir, se servaient d'un métier qu'ils avaient appris et
dont l'emploi leur était devenu instinctif. Toutes leurs
recherches visaient le choix d'un sujet dont l'apparente
vulgarité ne fftt pas incompatible avec la nobl_esse. Davi_d
arrlve à un moment de grande défaillance. Il lw faut réagir
contre le premier flux violent du romantisme et lutter à la
fois contre la sentimentalité ou la mièvrerie des sujets,
encouragée par les littérateurs (Diderot en particulier) et
contre la virtuosité trop hardiment étalée. Comme un
conducteur dont l'attelage faiblit tout à coup serre les
rênes qu'il laissait flotter et calcule la force du _fouet
jusque-là inutile, David a besoin, po?1' mener_ à ~1en sa
besogne, de réaliser tous les pouvoirs dont 11 dispose.
Il surveille et souligne son jeu. Il met en évidence ses
moyens et les explique. Voici le maître emporté ~ar ce
courant qui devait nous mener si loin. (Jusqu'au cubisme.)
Le caractère de la peinture moderne n'est-il pas dans ce
penchant à la confidence, dans ces démonstrations sur
la toile que fait le peintre de ses méthodes? C'est ~ar
les tableaux de David - tableaux d'histoire ou portraits
(les originaux de ceux-ci ne déploien_!:-ils pas leurs bras
ou n'inclinent-ils pas leur visage selon la même courbe
qu'un bouclier ou le même angle que souligne une épée?)
_ c'est dans la salle du Couronnement que nous assistons
à la naissance d'un événement tout à fait nouveau en
peinture: l'enivrement de l'artiste à manier les ~léments

PREMitRE VISITE AU LOUVRE

531

de son métier. La pensée réduisant l'objet de sa méditation jusqu'à ne lui demander qu'une orientation, et
s'alimentant d'elle-même ; le peintre se substituant à la
nature après avoir accordé à celle-ci la référence la plus
courte, voilà, grossi pour plus de clarté, l'accident irréparable qui s'est produit.
Des esprits chagrins le déplorent. Plutôt que de nous
demander si c'est un bien ou un mal, ce dont il n'appartient qu'à l'avenir de juger, ne serait-il pas préférable
de tirer de cette situation nouvelle le meilleur parti ?
Ne nous demandons pas plus longtemps si nous eûmes
tort ou raison de nous laisser entraîner par un courant
inconnu. Nous avons la chance d'être mus par des forces
qui cesseront d'être dangereuses le jour où par nos soins
elles cesseront d'être aveugles. Il nous suffira, pour échapper au désastre que l'on prédit inévitable, non de revenir en
arrière, - folie que tentent certains essayistes malheureux
- mais d'assumer courageusement les fatalités qui nous
mènent. Avoir conscience du danger que l'on court, c'est
déjà posséder les moyens d'y échapper. Et puis n'avonsnous pas, étoile de notre ciel et boussole de notre pont,
le conseil d'humilité de nos maîtres français?
Est-il si difficile de tirer une conclusion et d'emporter
un encouragement de notre première visite au Louvre,
malgré les antinomies que la comparaison de deux
œuvres types nous a fait relever ?
Nous considérons David comme le prototype du peintre
moderne, comme l'artisan de cette révolution qui Sd
continue en nous plus que nous ne la continuons. Le trait
qu'il possède en commun avec les peintres traditionnels
est celui qu'il nous est indispensable de conserver, puis-

�532

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que cette survivance d'un principe prouve son immutabilité. Ce trait commun, cette vertu essentielle est précisément la moins en honneur, la moins répandue chez les
artistes contemporains. C'est la faculté de soumission à
l'objet, cet effacement provisoire, mais primordial, du
peintre devant la réalité, cette recherche, ou cette acceptation, dans la réalité, des motifs générateurs de l' œuvre
d'art.
Tâchons d'en retrouver le secret. Mais ayant recueilli
cette leçon, sachons aussi approfondir la différence radicale que nous avons aperçue, entre l'art qu'inaugure
David et celui de ses prédécesseurs. Etudions dans tous
ses détails le mal dont nous souffrons et dont nous avons
découvert les origines ; nous en guérirons précisément
en le cultivant. Pratiquons une homéopathie savante et
salutaire. Une fois en paix avec notre conscience, en
règle avec la Tradition, montrons courageusement dans
nos œuvres notre immixtion parmi les objets et n'ayons
pas peur de convertir en motif le mobile classique. Rendons explicite ce qui ne fut qu'impltcite 'jadis. La fougue
des improvisateurs, la minutie des naturalistes se trouveront fort mal de ces nouvelles méthodes de travail.
Faut-il le regretter ? Rejetons toutes les inquiétudes
et travaillons joyeusement, les yeux fixés vers le lieu
où nous savons trouver cette« passe» étroite qui des mers
agitées conduit au hâvre du salut.
ANDRÉ LHOTE

533

LE PÈRE HUMILIÉ
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
La sctne est à Rome, le four de la
fête de Saint Pie, le 5 mai 1869, qui
est aussi l'anniversaire de la mort
de Napoléon. Fête travestie dans les
jardins de la villa Wronsky d'où l'on
domine toute la ville. Une belle
nuit où flotte encore la rougeur du
crépuscule. Tous ces arbres à la
verdure foncée.

PENSÉE DE COÛFONTAINE (costume d'Autom~e)
SICHEL (la Nuit), au bras du
PRINCE WRONSKY (le Fleuve Tibre).
PENSÉE, avec une expression d'angoisse au milieu
de la scène, elle fait un pas en allongeant le bras comme si
elle allait tomber. - Mère, où es-tu ?
SICHEL, courant à elle. - Pensée ! Me voici, mon
enfant.
LE PRINCE, s'approchant. - Vous êtes souffrante
'
mademoiselle ?

�534

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PENSÉE. - Ce n'est rien.
SICHEL, la soutenant. - Quelque malaise de jeune
. fille. Pensée, mon enfant ! (Elle la fait asseoir sur un banc.)
Excusez-nous, Prince, je vous prie. Ce n'est rien.
LE PRINCE. - Je laisse donc l'Automne entre les
bras de la Nuit.
Il sort.
Moment de silence.
PENSÉE, relevant la tête, avec un faible sourire. - Je
crois bien que je me suis évanouie.
SICHEL. - Pensée, c'est moi! Pourquoi me faire
peur ainsi?
PENSÉE. - Me voici de nouveau vivante. C'est
doux de revoir la lumière.
SICHEL. - Ne me perce pas le cœur.
PENSÉE. - Mais peut-être que si je voyais je n'entendrais pas aussi bien.
SICHEL. - Tu m'entends, mon enfant bien-aimée,
et tu sais que je t'aime.
PENSÉE. - Oui, mère.
SICHEL. - Ne me regarde pas ainsi avec ces yeux si
beaux!
PENSÉE. - Est-ce que mes yeux sont beaux ?
SICHEL. - Les autres reçoivent la lumière, mais les
tiens me la donnent.
PENSEE. - Et personne ne les voyant ne penserait
que je suis aveugle ?
SICHEL. - Ne dis pas ce mot 1
PENSÉE. - C'est vrai qu'on peut me voir rren qu'en
me regardant?
SICHEL. - Ce ouP. nP.11vent voir nos yeux à nous.

LE dRE HUMILIÉ

•

535

PENSÉE. - 11 y a donc en ceux-ci une grande puissance.
SICHEL, lui caressant la main. - Ce sont de beaux
yeux bleus, d'un bleu pur et presque noir.
PENSÉE. - Comme le raisin en sa saison.
SICHEL. - Comme le raisin en sa saison, oui, c'est
ce que je t'ai dit un jour, tu te rappelles? Ce matin que
nous étions sorties ensemble, de si bonne heure.
Et tu voulus alors te rendre sensibles ces grappes toutes
lustrées de la fraîcheur nocturne,
Entre les feuilles qui étaient devenues comme de l'or
sous tes doigts, mon bel Automne !
Silence.
PENSÉE. - Que c'est gentil de me faire comprendre
les choses! Que c'est gentil de ne pas me parler comme à
une... , comme à une in~ortunée.
«Bleu».
Crois-tu que cela ne réponde à rien pour moi ?
SICHEL. - Je sais que tu sais tout.
PENSÉE. - Bleu, Rouge, de l'or, la belle couleur
verte, crois-tu que cela ne réponde à rien pour un aveugle ?
Tout cela est en lui d'avance, comme le monde avant
qu'il ne fût fait.
La pauvre âme en ce qui est d'elle fournit tout ce qu'il
faut pour voir.
Chaque couleur et la plus petite nuance.
Moi aussi je puis en parler et il ne faut pas me le
défendre.
SICHEL. - Ce soir si beau...
PENSÉE. - J'en jouis autant que toi, mère!
Tout à l'heure, oui, c'était vraiment de l'or, je le sais,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cette impression solennelle, cette température divine,
cet air sur ma face, cette caresse sur mon corps nu dont
je sens toutes les variations,
Par quoi s'annonce la Nuit,
Désirée de beaucoup, comme moi, je désire le jour!
La vigne aussi, eh bien, où sont ses yeux? Et auprès
d'elle qui est-ce qui connaît le soleil? C'est de lui qui
sont faites ces grappes à mes tempes !
Les autres autour de moi, toutes ces personnes,
Qu'est-ce qu'ils savent des choses, n'en prenant bien
vite que ce qui leur est nécessaire, deux clins d'œil pour
se guider au travers de leur petite comédie?
Mais moi, tout me parle, tout me touche jusqu'au fond
du cœur.
- Cette voix par exemple que j'entends.
SICHEL. - Je n'entends point de voix, ma fille.
PENSÉE. -Tu ne l'entends pas, ma mère, mais moi,
je l'ai entendue. Il a cessé de parler et je l'entends encore.
Il parle et mon âme tressaille de l'entendre.
SICHEL. - Pensée, qui est-ce '?
PENSÉE. - Qu'importe? Il n'a point de nom. J'ai
entendu seulement cette parole qui parlait.
SICHEL. - Pensée, qui est-ce ?
PENSEE. - Et que veux-tu savoir, quand lui-même
ne sait rien encore? Heureuse que je suis! C'est lui qui
m'a choisie ce soir entre toutes les autres jeunes filles,
sans qu'il le sache.
SICHEL. - Et c'est cela tout à l'heure qui t'a causé
une émotion si vive ?
PENSÉE. - J'ai perdu mes repères quelque peu.
SICHEL. - Je n'étais pas loin de toi.

LE PÈRE HUMILIÉ

537

PENSÉE. - Je suis perdue désormais partout où je
ne suis pas avec lui 1
SICHEL. - Parole dure pour ta mère.
PENSÉE. - Pardonne! je ne sais ce que j'ai dit.
Et quand il ne serait jamais à moi, rien ne peut empêcher
que je ne l'aie trouvé!
Je l'ai trouvé, et lui, me trouvera-t-il dans les ténèbres
où je suis?
Cette joie inattendue, et ce malheur qu'elle m'a révélé!
Tout cela d'un même coup comme une lame en plein
cœur !
SICHEL. - Va, il ne t'aimera pas comme je t'aime.
PENSÉE. - M'aimer, grand Dieu! Et qui parle de
cela ? Quel mot dis-tu ? oui, je le veux I il ne me connaitra
jamais. Que parlais-je de ténèbres ? Heureuses ténèbres,
qui me permettent d'y être si bien cachée !
Ah, je n'y suis plus seule désormais et la découverte
de ce seul moment est assez grande ! Viens, fuyons !
Comment me laisserais-je enlever mon secret ? Que ferat-il d'une aveugle? Que ferai-je s'il vient à me deviner ?
C'est sûr, il me repoussera. Que ferai-je s'il me méprise,
ou si seulement il vient à s'apercevoir de ce sentiment ?
- Belle? Tu m'as dit quelquefois que j'étais belle,
maman?
SICHEL. - Trop pour que tu me sois laissée.
PENSÉE. - Aussi belle que la plus belle en ce monde
que je ne connais pas ?
SICHEL. - Tu le sais, et ton jeune cœur en toi suffit
pour te l'apprendre.
PENSÉE. - Dis, est-ce que tu m'as fait bien belle
ce sdir?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SICHEL. - N'as-tu pas entendu ce que disait le Prince,
tout à l'heure ?
PENSÉE. - C'est vrai que tu as fait de moi un si bel
Automne
Qu'on l'appelle à bon droit cette saison où le soleil
est plus près de nous et qu'il se laisse vendanger à pleins
rayons,
Comme une vigne animée de tant de grappes qu'elle
fait rompre tout et qu'elle ne réussit plus à tenir à ce
mur où on l'avait crucifiée ?
Un Automne si ardent, le moment qui consomme tout,
que toutes les autres saisons y cuisent ?
Ma grande vigne pleine de grappes qui croule dès que
son maître y touche et dont il est comme submergé, ce
grand pampre-ci que les bras ne suffisent pas à maintenir, ah, ce n'est pas avec les yeux seulement qu'il en
connaîtra le fruit, voici l'ivresse pour les..Iui fermer !
Et pour en épuiser la sève, ce n'est pas affaire seulement que de la saisir.
SICHEL.-C'est ainsi que parle la Fiancée de Salomon
dans nos livres.
PENSÉE. - Mon sang est le tien, mère.
SICHEL. - Oui, tu es une Juive comme moi. Et cependant il y a en toi quelque chose qui ne vient pas de nous
autres et qui m'étonne.
PENSÉE. - Cela qui vient de mon père ?
SICHEL. - Oui, ou de plus loin. - Tu sais qu'entre
ton père et moi, tu peux appeler cela un mariage, oui,
ce fut une espèce d'alliance réfléchie.
- Quelque chose d'entièrement nouveau et qui n'est
pas de nous.

LE PÈRE HUMlLilt

539

PENSÉE. - L'important n'est pas de qui nous sommes
nés, mais pour qui.
SICHEL. - Tu le sais ?
PENSÉE. - Oui, mère, je le sais aujourd'hui.
SICHEL. - Et comment voudrait-il d'une aveugle et
d'une Juive?
PENSÉE. - Tu as donc deviné qui est cette personne ?
SICHEL, ambigua et tout bas. - Orso de Homodarmes.
PENSÉE. - Je ne sais qui est cet Orso.
SICHEL. - Celui qui te parlait tout à l'heure.
PENSÉE. - Je ne sais. Je ne l'écoutais pas.
SICHEL. - Mais lui te regardait.
PENSÉE. - Oui. Que m'importe.
SICHEL. - Mais ce n'est pas Orso que je voulais dire.
Où avais-je la tête ? C'est son frère, celui que nous
sommes àllées voir l'autre jour. Comment l'appelle-t-on ?
Un nom étrange.
Orian de Homodarmes.
PENSÉE, lui mettant la main su, la bouche. - Non, ce
n'est pas lui !
SICHEL. -Ah! mon enfant, tu ne peux rien me cacher.
PENSÉE. - Non, ce n'est pas lui !
·
SICHEL. - Je le savais avant toi. Ce jour où nous
sommes allées le voir dans sa maison, ce vieux petit
palais que tu aimes tant et que tu nous as forcés à
acheter.
Ce jour-là même, j'ai reçu un avertissement.
PENSÉE. - Mais je ne l'aimais pas alors et l'avais
à peine remarqué.
SICHEL. -Ah! c'est moi qui t'ai faite, et je sais tout
d'avance 1

�540

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PENSÉE. - Pourquoi donc m'avoir amenée ici ce
soir?
SICHEL. - Déjà j'avais parlé à ton père.
PENSÉE. - Mon père? Ils n'ont point de fortune.
SICHEL. - Oui, mais ils sont neveux du Saint-Père,
Orian est son filleul.
·PENSÉE. - Toi-même, mère, que dis-tu?
SICHEL. - Pensée, comment aimerait-il une aveugle
et une Juive ?
PENSEE. - Oui, cela est impossible.
SICHEL. - La fille de son ennemi? L'ennemi du
Pape, - car il sait l'œuvre que fait ton père
A Rome et à Paris.
PENSÉE. - Non, il ne peut m'aimer.
SICHEL. - Sa maison même, nous venons de la lui
prendre.
PENSÉE. - Pauvre garçon !
SICHEL. - Quelqu'un dit qu'il veut embrasser la
carrière écclésiastique.
•
PENSÉE. - II reste Orso.
SICHEL. - Pour moi, c'est celui que je préfère.
PENSEE. - Il ne me plaît pas.
SICHEL. - Mais comment peux-tu les distinguer?
Leurs voix sont si semblables
·
Que je ne puis y voir différence, pour mon oreille qui
est celle d'une musicienne.
PENSEE. - Non, ils ne sont pas semblables.
SICHEL. - C'est Orso qui est le plus fort et le plus
beau. On ferait quelque chose de lui.
PENSÉE. - Oui. C'est peut-être lui que j'aimerais,
si je voyais clair.

LE PtRE HUMILIÉ

541

SICHEL. - Orian ne pense pas à toi. ,
PENSEE. - Mais s'il venait à y penser cependant ...
SICHEL. - Nous ne le verrons plus.
PENSEE. - Et quelle manière m'as-tu donnée de
cesser de le voir ?
SICHEL. - Pardonne-moi !
PENSEE. - S'il venait à penser à moi, - et je sais
qu'il n'y pense aucunement, tu dis vrai! Le voici non
loin de moi comme un homme entièrement libre et
dégagé,
Sans savoir que cela n'est pas et de quel lien je lui
suis déjà attachée,
Oui, qu'il le veuille ou non ...
SICHEL - Ce lien peut se rompre encore.
PENSÉE. - S'il venait à y penser cependant,
Que faire alors ? Où le fuir ? Quel moyen de me retirer ?
S'il venait à penser à moi,
Ce n'est pas parce que je suis aveugle qu'il cessera de
voir ma part de la lumière I Ce n'est pas parce que je
n'ai point d'yeux qu'il ne me voit pas! Ce n'est pas parce
que je ne connais point mon visage qu'il l'ignore !
Ce n'est point parce que je suis privée de tout que j~
puis aussi me passer de lui !
SICHEL. - Mais lui peut se passer de toi.
PENSÉE. - Qui le sait ?
SICHEL. - Crains de lui faire pitié.
PENSÉE. - C'est à lui de craindre.
SICHEL. -Quel orgueil un homme tirera-t-il de cette
femme qui l'aime sans le voir?
PENSÉE. -C'est à lui de voir, c'est à moi d'être assez
belle pour qu'il me voie et que je voie par lui.

�542

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SICHEL. - Mais il ne t'aimera pas.
PENSEE. - Et moi, est-ce que je demandais de
l'aimer?
SICHEL. - C'est moi seule, qui t'aime.
PENSEE. - Oui, mère.
SICHEL. - Cet homme que tu ne connais pas et qui
ne te connait pas davantage I Et quand même j'aurais
voulu que tu l'épouses, maintenant je ne le veux plus 1
Ah, tu l'aimes, je le vois, et c'est cela qui m'épouvante!
De tels sentiments la fin ne peut être heureuse.
PENSEE. - Mère, est-ce que j'ai été une fille mauvaise jusqu'ici? Une personne déraisonnable et qui ne
sait ce qu'elle veut ?
SICHEL. - Non, Pensée, tu es ma sage enfant, la
joie et le remord!' de ta mère.
PENSÉE. - Pourquoi le remords ? Appelez-vous
cette nuit où je suis un malheur ?
SICHEL. - Ph1t au ciel que je puisse la prendre pour
moi.
PENSÉE. - L'appelez-vous un malheur? Non, je le
sais et je viens de l'apprendre, elle est le bonheur de ma
vie, plus grand que je ne l'avais mérité.
Si je voyais, je serais moins à lui. Si j'étais moins obscure, il y aurait moins de bonheur à m'avoir trouvée.
SICHEL. - Cet homme qui nous est hostile, je le sens,
je le sais I Peu de joie nous attend de sa part.
Bruit de voix au dehors.
PENSÉE, lui saisissant la main. - Mais non, si tu le
veux, viens I Nous ne le verrons plus. Allons-nous-en !
SICHEL. - Partons. Et d'ailleurs je tremble de te ..

LE PÈRE HUMILit

543

laisser ainsi aller seule. Pourquoi ce caprice de n'avoir
pas voulu que l'on sache encore que tu es aveugle ?
PENSÉE. - Je viens à peine d'arriver en ce pays.
Laisse les gens croire en moi pendant ces quelques
jours.
Personne s'en est-il donc aperçu ce soir?
SICHEL. - Non. Tu te diriges partout dans ce jardin,
non pas comme si tu voyais clair, c'est différent,
Mais parmi toutes ces choses nouvelles comme si tu
t'étais entendue d'avance avec elles, une espèce de connivence.
PENSÉE. - Ne nous sommes-nous pas promenées
ensemble hier dans ce jardin et ne m'as-tu pas tout
expliqué?
SICHEL. - Et cette seule visite t'a suffi ?
PENSÉE. - Viens 1
Elles parlent en s'éloignant vers ·
le fond, pendant que la scène se
remplit peu à peu des personnages
àe la partie suivante.
Comment te faire comprendre,? J e ne sais, c'est quelque
chose comme le don des trouveurs de sources.
Le pied seul me ferait connaitre où je suis, mille bruits,
mille touches, mille différences de son que vous n'entendez
pas, mille signes aussi instantanés que le regard.
L'attention toujours éveillée, la conscience de ses
mouvements, le sentiment de la distance, un peu de
finesse.
Et même sans tout cela, je suis avertie intérieurement
de tout. Vous lisez, et moi je sais par cœur.

�544

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SCÈNE II
Entrent par divers c~tés COÛFONTAINE (le ver-luisant),
ORIAN DE HOMODARMES (le Jardinier),
ORSO DE HOMODARMES (l'ingénieur Florentin),
SICHEL, LE PRINCE WRONSKY, LADY U. (la Ville
de Rome).

COÛFONTAINE. - Mesdames, je vous l'amène, le
traître voulait nous échapper. Oui, que complotiez-vous
là-bas, s'il vous plaît, avec votre frère, sous la statue de
Jupiter tonnant ?
SICHEL. -Eh quoi, mon cher chevalier, déjà partir?
ORIAN DE HOMODARMES. Mon service
m'appelle demain au Vatican de fort bonne heure.
LADY U. - Mille choses à votre parrain!
ORIAN. - Quel est ce beau costume, Milady?
LADY U. -Je suis la ville de Rome!
ORIAN. - Le Saint-Père sait tout l'amour que Rome
lui porte.
COÛFONTAINE. - Mais il ne faut pas partir 1
Pensée, dites-lui de rester !
I
•
Vous connaissez ma fille, chevalier ?
ORIAN. - J'ai eu le plaisir de rencontrer mademoiselle, l'autre jour.
SICHEL. - Tu sais, Louis, quand nous sommes allés
acheter le palazzino.
PENSEE. - Restez !
LE PRINCE. - Il faut se rendre.
ORSO. - Reste, Orian, je te le demande.

LE PÈRE HUMILIÉ

545

ORIAN. - Je reste.
LE PRINCE. - Merci, Orso. Donne-moi ces dernières
heures, mon petit.
Demain il n'y aura plus de villa Wronsky et de Prince
Doublevé.
C'est demain que l'on me saisit et j'ai invité toute la
Ville à passer la nuit avec moi et à attendr~ le moment où
paraîtra avec le soleil le funeste mandataire de la Loi
escorté de ses satellites !
'
Tout ce qu'il y a à Rome de Français, d'Américains,
d'Anglais, de Scythes et de Sarmates parmi les authentiques fils de la Louve,
Les gens du Vatican et ceux du roi Galant-homme
Tout cela à l'abri des masques est chez le vieux Princ;
cette nuit et de sa maison et de son jardin ne fait qu'un
seul feu de joie !
Tout est plein d'intrigues, d'amours, de conspirations,
de musique et d'éclats de rire!
De longs aveux que les belles rêveusement, autoqr du
doigt, se roulent comme des rubans de satin et de grands
secrets impromptus qui partent comme des coups de
pistolet!
Il Y a un punch qui brfile tout seul dans ma salle à
manger.
Il Y a une fusée qui monte au ciel, il y a un luth qu'on
accorde quelque part.
Il Y a un amant et sa maîtresse dans l'endroit où l'on
fait les couteaux, qui ont juré de se séparer éternellement
et qui pleurent toutes les larmes de leur corps !
(Et tous les domestiques l'un après l'autre dix fois de
suite qui ouvrent la porte et la referment précipitamment.)
35

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

546

Il y a un piano sous les arbres tout entouré de_ mouches
à feu et un monsieur à grosses moustaches, le ci~are à l~
bouche, qui fait do naturel dessus avec un doigt aussi
long qu'une canne.
Il y a sur la place au-dessous, toute une bande de mules
dansantes et sonnaillantes, toutes garnies de mant~aux'.
de paniers, de lanternes et d'escopettes, pour les amis qw
sont venus nous voir de la campagne.
Et il y avait un vieux fou tout à l'heure du haut du
• bosco » qui regardait sa Rome pour la dernière fois,
La ville aux cent dômes, dans l'obscurité avec une
seule place rougeoyante comme un feu de bivouac,
D'où sortait le bout d'une colonne antique surmontée
de la statue d'un Apôtre 1
LADY U. - Prince, toutes les maisons de Rome seront
les vôtres.
LE PRINCE. - Merci, Capitole! Que je vous embrasse
pour cette bonne parole 1

Il (ite sa barbe, et, l'ayant accrochée à une branche, fait le geste
d'embrasser sa voisine.
LADY U, riant. _ Prince, je vous en prie I Behave

yourself, sir 1
COÛFONTAINE. _ Que devient le Tibre sans sa
barbe?
SICHEL. _ Il a profité de sa fausse barbe pour raser
la vraie. Prince, mais que vous êtes drôle ainsi 1
Quelle bouche bonne et sensuelle, fraîche comme celle
d'un enfant I Il a cette longue lèvre supérieure d'un
homme qui est fait pour jouer de la clarinette.
· p nnce.
·
r Oui'
LADY U. - Mais je vous reconnais,

LE PÈRE HUMILIÉ

547

~ous_ av?ns. fait une traversée ensemble, du temps où
J étais 1 étoile de la Compagnie Trombini, quand on
mettait quarante jours pour aller de Ténériffe à BuenosAyres.
LE PRINCE. - Eh quoi, cruelle, vous m'aviez oublié 1
Et tous ces beaux couchers de soleil donc, auxquels nous
avons prêté assistance,
Et ces nuées de poissons volants qui se levaient sous
notre étrave en frétillant, comme les Amours autour du
char d'Amphitrite !
ORSO. - Tout le monde a l'air de se retrouver ce
soir. Vrai ! pour se faire reconnaître, il n'est rien de tel
que de se déguiser.
1

LE PRINCE. - Eh quoi, vous m'aviez donc oublié?
LADY U. - Non, prince. Pourquoi ne m'avoir jamais
rappelé ces belles nuits de l'Equateur ?
LE PRINCE. -Bah! Tout a changé tellement I Vous
n'êtes plus cette Beltramelli dont je baisais le poignet,
- Avec un fragment de la Croix du Sud dans chacun
de ses yeux noirs !
Mais je ne sais quelle Lady U. !
LADY U. - Si fait I C'est toujours la« Lionne Italienne», comme on m'appelait sur les affiches de Pernambouc, l'héroïne du Trente avril, l'amie de Mazzini et de
Garibaldi!
COÛFONTAINE, montrant Orian. - Chut!
ORSO. - Bah, ne sommes-nous pas tous en vacances
ce soir?
COÛFONTAINE. - Il est vrai. C'est comme une de
ces dernières classes que l'on fait au mois de juillet, quand
on ne prend plus au sérieux le professeur,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

On sent tellement qu'il y a quelque chose qui va finir !
LADY U., regardant Orso. - Dès que messieurs les
Français seront partis.
ORSO. - Jamais! Ils me l'ont dit. Qui pourrait
s'arracher de l'Italie ?
LE PRINCE, agitant la main. - Adieu, chère Rome !
SICHEL. - Prince, quel est ce camée que je vois à
votre bras?
LE PRINCE, le lui montrant. - Il vous plaît ? Quelle
jolie tête, n'est-ce pas ?
SICHEL. - C'est étrange. Elle me rappelle quelqu'un.
LE PRINCE. - Moi aussi. C'est pour cela que je le
porte toujours. Elle s'appelait Lumîr.
La comtesse Lumîr. Pauvre fille, elle est morte tristement! - C'est à ce moment que j'ai quitté la Pologne.
SICHEL. - N'était-elle point la sœur d'un nommé
Posadowski?
LE PRINCE. - C'est possible. L'avez-vous connu?
SICHEL. - Le comte l'a connu autrefois,
En Algérie, Louis, tu te souviens ?
COÛFONTAINE. - Vaguement. C'était un grand
ivrogne.
LE PRINCE. - Che fare ? On boit. Il faut bien remplacer ces deux grandes ailes dans le dos qui, autrefois,
faisaient l'accoutrement de nos houzards ?
LADY U., à Orian. - Mais vous aussi, chevalier, quel
bijou magnifique vous portez à votre doigt ?
ORIAN. - C'est un joyau de famille. On l'appelle« la
pierre qui voit clair ». On n'a qu'à fermer les yeux et la
main voit. Elle est là qui vous conduit au travers de
l'obscurité.

LE PÈRE HUMILIÉ

549

ORSO, lui prenant la main et l'emmenant à Pensée. ~oyez, mademoiselle, je vous prie. Regardez, vous qui
aunez les belles pierres.
P~NSÉE, comme si elle regardait, touchant légèrement
la pierre. - C'est un saphir, je crois ?
SICHEL. - Un très beau saphir.
PENSÉE. - Tout entouré de brillants. De ces vieux
brillants carrés qui ne bougent plus et dont le temps a
fixé l'éclat.
SICHEL. - Une belle bague de fiançailles.
ORIAN. - C'est elle qui me conduit ce soir.
:E~SÉE. - Croyez-vous qu'il n'y a que les pierres
qw 3.1.ent des yeux pour voir au travers de l'obscurité ?
ORIAN. - Les miens n'y suffisent pas.
PENSÉE. - Prince, ai-je beaucoup fréquenté votre
jardin ?
LE PRINCE. - Une fois I une fois seulement et je
n'étais pas là f
Une fois seulement vous m'avez fait l'honneur de visiter
ma pauvre maison.
PENSÉE. - Chevalier, gageons-nous que les yeux
fermés, je vous fais faire le tour du jardin et vous ramène
ici ?
SICHEL. - Pensée, mon enfant !
PENSÉE. - Laisse, mère !
Je ferme les yeux. -Ainsi 1- Votre main. - Cachons
bien cette pierre qui voit clair. - Venez monsieur le
Jardinier !
'

Ils sortent.
. COÛFONTAINE. - Pourvu qu'ils ne parlent pas politique!

�•

550

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LADY U. - Ce n'est pas un mauvais moyen de faire
couler à l'oreille de qui de droit les choses que soi-même
on ne peut pas dire.
COÛFONTAINE. - Vous me percez de part en part.
SICHEL. - Je crains que Pensée ne perde sa gageure.
COÛFONTAINE. -Bah! llsseretrouveronttoujours.
On va loin dès qu'on se laisse conduire par quelqu'un
qui ne voit pas clair. (A Orso.) Qu'en dites-vous, Florentin?
qu'en dites-vous, noir Ingénieur?
ORSO. - Je m'en vais. Il y a trop de secrets ici ce soir,
et trop de trahisons.
Je vais régler mon instrument. Il y a dans ce concert
d'eaux jasantes que j'ai distribuées de toutes parts
dans la nuit quelque chose de trop rapide et plein de
perfidie ! Il est temps que je leur donne un petit tour de
clef.
A peine avons-nous commencé à penser ou dire quelque
chose que leur pente s'en empare et c'est nous qui parlons
déjà, persuadés que c'est leur murmure encore.
Il sort.
LE PRINCE. - L'eau qui tombe sur de l'eau et la
grande masse grave
Des cloches quand elles- s'éveillent toutes ensemble,
le matin et le soir au moment de l'Ave Maria, comme des
Anges confus, et à midi,
Voilà ce que je n'entendrai plus demain !
COÛFONTAINE. -Et voilà le bruit que vous voudriez
faire taire, Milady ?
LADY U. - A Dieu ne plaise! Je suis bonne catholique.

LE PÈRE! HUMILIÉ

551

COÛFONTAINE. - Et cependant vous voulez
prendre au Pape sa maison.
LADY U. - Comment faire? Je vous le demande
à vous-même.
Comment séparer l'air de l'air, la terre de la terre, la
chair de la chair, le cœur du corps, et Rome de l'Italie ?
Vous, étrangers, dès que vous êtes à Rome, vous vous
y prenez comme l'enfant au sein.
Et nous, Italiens, nous nous passerions de notre mère ?
A
COUFONTAINE. -Le Pape est votre père.
LADY U. - C'est entendu.
- Vous êtes pour lui un ennemi plus dangereux que
je ne le suis, monsieur !'Ambassadeur.
COÛFONTAINE. - Quelle injustice ! Le Saint-Père
n'a pas de fils plus dévoué. Oui, je suis un fils pour lui.
Plût au ciel qu'il daignât parfois me prêter une audience
plus favorable !
LADY U. - Laissez-nous faire!
COÛFONTAINE. - Non. J'ai horreur des voies violentes! Je suis un homme de paix. C'est ce qui m'a fait
quitter l'armée autrefois.
Pourquoi cette intransigeance qui n'est pas de notre
temps? Ces prétentions sans mesure qui attristent tous
les sincères amis de la Papauté et, je puis le dire, tous
les vrais chrétiens? Que veulent dire ces défis? Cette
lnfai!libilité qu'on est en train de se faire décerner!
LADY U. - Oui, je l'ai souvent pensé. Tout cela fait
bien du tort à la religion.
COÛFONTAINE. - En un temps où elle est si nécessaire!
Où toutes les bases sont

�552

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sapées! Oui, sapées, c'est le mot, je ne crains pas de
le dire.
Mais je m'échauffe, pardonnez! Je sens ces choses trop
vivement.
Mon nom est paix, accord, conciliation, transaction,
entente, bonne volonté réciproque.
LADY U. - C'est vrai. Pas un de ces passages délicats
en France d'un régime à un autre
Auquel votre nom ne soit associé. .
COÛFONTAINE. - Vous parlez de mon père, Toussaint Turelure? C'était un bon serviteur de la France.
Oui, un homme mal jugé. Moi seul l'ai bien connu.
- Mais venez, Sichel, je vois monsieur le Ministre
de Prusse qui nous fait signe.
LE PRINCE. - Fi ! Vilain petit représentant d'un
vilain petit Etat. Il est venu sans que je l'invite.
Sortent COÛFONTAINE et SICHEL.
LADY U. - Eloignons-nous aussi. J'imagine que
M. de Homodarmes et sa Psyché vont avoir fini leur
petit tour de jardin.
Quelle scène étrange 1
LE PRINCE. - Et quelle étrange fille 1
LADY U. - On ne se présente pas ainsi I C'est le
manque de vergogne juif. Et les parents ne voient rien
à dire.
LE PRINCE. -Homodarmes cependant n'est pas riche.
LADY U. - Il est le filleul et un peu le neveu du pape.
Epouser le pape ! Quel triomphe pour notre Sichel ?
LE PRINCE. - Elle a de bien beaux yeux.
LADY U. -Je vous défends absolument d'en regarder
d'autres que les miens.
I

LE PÈRE HUMILIÉ

553

LE PRINCE. - Pourquoi me les avoir dérobés si
longtemps?
LADY U. - Il n'y a pas si longtemps que R~me, et
moi ne faisons plus qu'un.
LE PRINCE. - Non, il n'y a pas longtemps.
Vous n'êtes pas Rome pas plus que ce n'est Rome
ces blanches bouffées de grêle sur ses places de temps en
temps qui s'épuisent en trois coups de tonnerre, et le
passage par siècle une fois ou deux des Barbares entre
une porte et l'autre!
LADY U. - C'est sans doute de vos mercenaires que
vous parlez ? Car nous ne sommes pas des barbares,
monsieur le Prince ...
Pardon, je n'ai jamais pu prononcer votre nom, - ni
celui de mon mari d'ailleurs!
De Rome à l'Italie, il y a tout de même quelque chose
de commun.
LE PltINCE. - Rome est ce qui dure et je vous vois
trop jeune parmi vos cheveux toujours noirs I Cette forêt
de serpents nerveux! Vivante de trop de vie à la fois, trop
d'espoirs
Pour la Ville qui n'a jamais cessé de tout posséder.
- Toute pleine d'une confiance naïve et enivrée en
cette heure qui sera demain
Une heure parmi les autres.
Ce n'est pas Rome, ce rude souffle de la campagne qui
nous emplit de temps en temps,
Ou l'invasion des houpeaux quand ils marchent vers
les Abruzzes à l'époque de la transhumance et la con4.ue
rauque du pasteur sous l'arc de Septime Sévère l
Ce n'est pas son visage que je reconnais dans celui que

�554

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

je vois devant moi et que j'ai tant aimé (mais les femmes
ne deviennent intéressantes qu'à cinquante ans), plein
de désirs et de résolution,
La Sibylle colorée par le reflet de l'eau verdâtre, la
sorcière Marse, la vivandière de Garibaldi, le cri perçu
à midi, qui appelle les moissonneurs sous le chêne Samnite 1
LADY U. -Qu'est-ce donc que Rome, s'il vous plaît?
LE PRINCE. - Eh, vous le savez mieux que moi 1
Lorsque j'étais enfant nous avions une terre qui
n'était pas éloignée des rapides du Borysthène,
Et tout le jour sans interruption, toute la nuit,
On entendait l'immense affaire de ce fleuve qui se précipite (jamais je n'ai eu la curiosité d'aller le voir),
Avec un grand bruit de bronze
'
Et depuis, j'ai mené ma vie d'exilé, poussière, quoi!
danse d'atome,
(Que tout cela, d'où je suis; me paraît confus, et sombre,
et embrouillé, oui, ce fut ma vie !)
Avec parfois un de ces heureux moments de plénitude,
L'amour, le succès, ou quelque chose tout à coup, sans
cause et inopinément comme la grâce,
Où l'on est roi, maître de tout, où l'on fournit de l'inconnu, où l'on fait son petit paraphe de phosphore!
Mais toujours quand je prête l'oreille là-bas, j'ai le
sentiment de ce fleuve qui tonne, le bruit de ces éternelles
cataractes !
Voilà ce qu'est Rome, pour moi, quelque chose de
solennel et de sous-entendu, la majesté en silence de quelque chose où nous sommes, qui n'est pas de nous et qui
ne dépend pas de nous,

LE PÈRE HUMILIÉ

555

Et l'on ~ait que si l'on rouvre les yeux, ce ne sera pas
pour se v01r emporté les pieds en l'air par le tintamarre
d'une rue comme une eau de moulin, une furibonde et
vaine bousculade de ces morceaux coloriés qui sont les
voitures et les passants fracassés contre les glaces des
boutiques,
Mais ce qui s'offre au regard, c'est une colonne de
porphyre entourée d'une guirlande d'or qui s'élève parmi
la fumée des sacrifices !
LADY U. - Prince, tout de même, Rome est faite pour
autre chose que pour vous tenir lieu de cataracte dans vos
vieux jours 1
~E PRINCE. - Demain, aujourd'hui même, je la
qwtte !
LADY U. - Le présent sera peut-être moins beau que
le passé. Le présent a toujours tort.
,_Ça ne fait rien. On vivra tout de même. On s'arrangera
n Importe comment. Je vous jure que ce peuple a trouvé
~n autr,~ moyen d'être éternel que d'être mort. Je vous
Jure qu Il a sa part à faire dans la vie. Je vous jure qu'il
est ~rès décidé à ~';e, que cela vous plaise ou pas !
~ est be~u aussi d un bout à l'autre d'un pays un peuple
qw se réveille,tout à coup avec un grand frisson comme un
corps d'homme, et qui s'aperçoit qu'on parle la même
langue.
Et que d'un bout à l'autre on n'est qu'une seltle pièce,
un seul corps dans une seule âme !
LE PRINC~. :-- Mon pays était sur terre la Pologne
pour laquelle il n y a pas d'espérance.
~ADY U. - Il Y a toujours de l'espérance I C'est vous
qw me dites qu'il n'y a pas d'espérance et vous avez déjà

�556

,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus de soixante ans 1 Comment donc avez-vous fait
pour vivre jusqu'ici ? Combien de choses que nous
n'aurions jamais cru faire et que nous avons faites tout
de même ! Combien de coups qui ne nous ont fait aucun
mal! Combien d'ennemis par terre! Combien d'obstacles
dépassés!
LE PRINCE. - Il y a la maladie devant moi.
LADY U. - La maladie comme c'est intéressant!
La guerre est toujours une chose intéressante. S'apercevoir que l'on a une force, ou un cœur, quelle découverte 1
LE PRINCE. - Il y a la mort.
LADY U. - Nous en viendrons à bout comme du
reste avec l'aide de Dieu ! Merci à Dieu, je le dis du fond
du cœur, qui à cinquante ans me permet enfin d'atteindre
la jeunesse et de voir le jour d'aujourd'hui!
Libre de cœur ! Libre d'esprit! Franche de tous les
attachements stupides et de tous ces désirs odieux autour
de moi jadis 1
Inspiratrice, conspiratrice! toute entourée d'amis dont
je suis l'âme,
Comme au temps où toute une salle venait boire à
mesure à mes lèvres la parole et je la voyais dans ces
milliers d'yeux en vie étinceler comme de l'argent!
Et non plus dans cette belle lumière d'Italie comme une
pierre sous la cascade qui n'en retient pas une goutte,
Mais ce qu'est un cœur pleinement dilaté comme
une vasque profonde et généreuse
D'où s'échappent de temps en temps de grandes nappes
irrégulières, le trop-plein qu'elle n'est pas capable de
retenir!

557

LE PÈRE HUMILIÉ

LE PRINCE. - Telle celle que je vous montrais tout
à l'heure, un homme pourrait y nager.
LADY U. - Et ce petit nuage avec la lune, qui s'y
reflétait près du bord comme un mouchoir de soie brillante!
LE PRINCE. - Je vois nos amoureux qui se rapproprochent. Venez!
Ils s01'tent.

SCÈNE III

Entre PENSÉE tenant toujours ORIAN par le
poignet et de l'autre main l'anneau qu'elle tient élevé.
ORIAN. - Nous y sommes. Vous m'avez merveilleusement conduit
Avec cette prunelle fée que vous tenez élevée entre
vos doigts. Vous pouvez rouvrir les yeux,
Pensée. C'est ainsi qu'on vous appelle, je crois ?
PENSEE. - Oui. Je vois que ma mère n'est pas là.
ORIAN. - Tout le monde est parti.
PENSÉE. - Tout le monde est au feu d'artifice, de
l'autre côté du jardin. J'ai entendu les premières fusées
qui montent au ciel parmi les cris atténués de la foule.
ORIAN. - Evviva il Papa Re!
PENSÉE. -Avant longtemps vous n'entendrez plus
ce cri à Rome.
ORIAN. - Voulez-vous, ne parlons pas politique. Et puisque vous êtes l' Automne, Pensée,

�558

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Expliquez-moi plutôt ce que vous allez faire de ce
jardin que j'ai préparé, et mon ami l'ingénieur par son
art,
- Orso qui vous parlait tout à l'heure, - y a introduit
de bien loin
Ces eaux, les entendez-vous? qui jamais ne font silence.
Tant de fleurs, voyez! Tant de choses dont j'ai eu
l'idée et qui toutes cette nuit sont devenues des roses,
Pour vous, Pensée.
Tout ce qui tient dans la corbeille de mai I Tout ce
sommeil et cette continence de la terre qui peu à peu,
sans aucun viol, s'est enrichie jusqu'à une plénitude
merveilleuse 1
Comment ferez-vous pour venir à bout de tout cela !
Ce printemps si beau I Quoi, ne voulez-vous rien épargner?
PENSÉE. - Il ne reste que ces feuilles d'inaltérable
à ma tête et cette petite grappe de raisin près de mon
oreille.
ORIAN. - Pourquoi donc avoir choisi ce personnage
de l'Automne quand je vous voyais plutôt venir à moi,
telle que le Printemps avec un grand œillet comme un
javelot entre les doigts ?
PENSÉE. - L'automne me plaît davantage et l'hiver
plus encore,
L'intègre hiver qui de toutes choses ne laisse que l'âme
Toute nue et sans visage dans la foi.
ORIAN. - Rome n'a point d'hiver, une heure de suspens seule, le retour et non point l'arrêt, un sourire plus
obscur entre des nuits plus longues.
Ici, la main de l'Automne est dé.c;armée et votre pouvoir échoue.

LE PÈRE HUMILIÉ

559

PENSÉE. - Qui fera donc mûrir vos raisins, monsieur
le Jardinier ? Qui fera descendre jusqu'à la main peu à
peu la branche dont le fruit s'accroît ?
ORIAN. - Nous saurons vous rendre captive, ô
saison qui piquez toute chose avec votre flèche ardente !
Nous saurons faire miel de votre or fugitif I Ici le temps
n'est plus.
Ici j'ai détruit cet ennemi qui de tous lieux chassait
notre cœur insatisfait et qu'on appelle le hasard. Ici les
sens ont trouvé leur repos en ce lieu que l'intelligence a
conjuré.
Voyez I ces murailles de verdure presque noire sur qui
vous n'avez aucune prise,
Ne sont là que pour nous séparer du monde.
Tout ce que peut déverser un ciel d'été,
Il faut ces pins qui sont au-dessus de nous l'ombrage
et la bénédiction, il faut pour amener notre œil jusqu'à
cet imperceptible petit point de lumière, là-haut, cette
étoile vertigineuse, l'éboulement de ces sombres avalanches 1
Ce palmier derrière vous, (l'entendez-vous frémir?) estce qu'il ne se connaît pas en fait de royauté, le jardinier
qui a fait place ici à ces cataractes végétales ?
Le voici comme une éruption superbe et humble, qui
de toutes parts, retombe en une gerbe mélodieuse.
Et il y a aussi le cyprès mince et droit pour nous parler
de la mort.
- L'immobilité autour de nous de ces créatures qui
ne peuvent pas être plus belles.
PENSÉE. - Oui, je vois toutes ces choses avec vous
à mesure que vous me les montrez.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORIAN. - Jadis j'avais à moi un jardin.
PENSEE. - Nous vous l'avons pris, chevalier.
ORIAN. -Oui, vous l'avez acheté, il est à vous maintenant. Je viendrai le voir quelquefois.
Il était bien petit, mais je l'aimais quand même. Trop
beau sans doute encore pour un homme si dénué.
PENSÉE. - J'ai honte. Pardonnez-moi.
ORIAN. - Mais non, c'est un service que_vous m'avez
rendu, me voici bien débarrassé. Qu'est-ce que ces vieux
murs?
C'est en avant qu'il faut regarder, pas en arrière.
PENSÉE. - Parole qui m'étonne de vous. Je vous
croyais le chevalier du Passé.
ORIAN. - Le Pape est ce qui ne passe pas.
PENSÉE. - Pourtant, dont il faudra se passer.
ORIAN. - Mais votre père est là pour nous aider à lui
garder son trône.
PENSÉE. - Trônes bien menacés que ceux-là qui ont
l'appui des gens de notre famille !
ORIAN. - Je sais de quel côté vont les vœux intimes
de votre père.
PENSÉE. - Qu'attendre? C'est la Révolution qui
coule dans nos veines.
ORIAN. - La France à travers toute Révolution veut
le Pape intact à Rome.
PENSÉE. - Eh quoi, pour sauver le Père, comme vous
l'appele~.
II est besoin autour de lui d'une police étrangère ?
ORIAN. - Il est le père pour moi, tant que je suis son

fils.
PENSEE. - Je sais qu'il est un peu à vous, votre par-

LE PÈRE HUMILIÉ

561

r~in à tous deux, votre tuteur aussi, qui n'aviez plus père
ru mère.
C'est_lui Jui :ous a élevés dans son palais, Orso et vous,
quand il n était encore qu'évêque Oui 1"'ai
. t
cela ce soir.
.
'
appns out
ORI~N. - . Vous êtes bien renseignée. Ma famille est
de Sav01e, mais ma mère était Mil
.
PE É
.
ana1se.
NS E. - La llllenne est Juive, vous le savez.
ORIAN. - Non, je ne le savais pas.
PEN~ÉE. - Je veux que vous le sachiez. Une Juive
convertie naturellement Mon père l .
.
.
•
w aussi est un bon
catho11que.
C'est à cela qu'il doit sa fortune. Quoi! votre frère
Orso ne vous a pas otppris tout cela ?
ORIAN· - Il ne sai·t nen
· de plus que je ne sais
PENSÉE
-Aqu
·1
·
.
.
.
.
.
o1 w sert-1'Jdone de me swvre
comme
il le,fait depuis
Je
·
ù
·
l'
•
.
Jour O Je a1 rencontré avec vous ?

L autre ]Our pendant que nous roulions à travers la
Campagne, J· •ent en dais
· le galop de·.son cheval derriè
nous.
re
~t pendant que nous laissions l'attelage souffler, il
était là sous un tombeau qui nous regardait, enveloppé
dan~ sa grande cape romaine. Ma mère l'a vu.
, C e~t quelque chose bien près de vous qui s'intéresse
a moi.
O~IAN_ ~ Orso eSt un bon enfant qui fera tout ce
que Je lw dis.
PENSÉE. - Sans doute il vous aime plus que moi
ORIAN. - Il a été avec les Chemises-rouges quelqu~
temps, c'est moi qui l'ai tiré de là et qui l'ai engagé dans
les troupes papales.
36

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PENSEE. - Et moi, je puis faire qu'il perde le goût
d'être où je ne suis pas.
ORIAN. - C'est vous qui pouvez venir où il est.
PENSÉE. - J'y viendrai s'il est le plus fort.
ORIAN. - Et comment fait-on pour être le plus fort
avec vous?
PENSEE. - Il sera le plus fort, si je l'aime 1
ORIAN. -Comment n'aimerait-on pas Orso?
PENSÉE. - Si vous l'aimez, dites-moi de ne pas
écouter ce qu'il vous a chargé de me dire.
ORIAN. - C'est vrai, il a voulu absolument que je vous
parle.
PENSEE. - Il fallait refuser, Orian.
ORIAN. - C'est ce que. j'ai tâché de faire.
PENSÉE. - Est-ce qu'on épouse uce Juive?
ORIAN. - Vous n'êtes pas Juive.
PENSÉE. - Si vous l'aimez, dites-lui de ne pas épouser
une Juive 1
ORIAN. - Vous êtes baptisée.
PENSÉE. - Il faut beaucoup d'eau po~ baptiser
un Juif.
On ne perd pas si facilement l'habitude de tant de
siècles I Tous les siècles depuis la création du monde, il
me semble que je les porte avec moi 1
L'habitude du malheur, l'intimité mauvaise avec sa
propre déchéance.
Tant d'attente
Que nous n'avons pu arriver à changer d'attitude 1
tant de foi dans la promesse qui n'était pas réalisée
Que nous n'avons pas pu y croire, du moment où l'on
nous a dit qu'elle l'était.

LE PÈRE HUMILIÉ

Vous savez bien que nous n'appartenons pas à la même
race. La même, et cependant à part. Il n'y a pas d'union
possible entre nous. Oui, vous auriez beau me tendre la
main.
ORIAN. - Nous sommes les enfants du même père.
PENSÉE. - Un père? Je n'en ai pas. Qui sont ni.on
père et ma mère? Donnez-moi des yeux pour que je les
voie I Je suis seule.
Cet homme qui parlait tout à l'heure, c'est lui que vous
appelez mon père ?
Croyez-vous que je l'aime? Croyez-vous que j'aime ma
mère? Si, pauvre femme, je l'aime, elle m'aime tellement! Je tiens à elle, je ne puis me passer d'elle.
. Mais i~s ne me connaissent pas et je sens tellement que
Je ne puts leur parler et qu'ils n'ont rien à me dire I Ab
de quel poids ils me sont tous les deux!
'
ORIAN. - Pensée qui êtes à côté de moi...
PENSÉE. - Orian.
ORIAN. - J'ai eu tort d'accepter de vous parler de
mon frère.
PENSEE. - Non. Je suis heureuse que vous soyez
venu.
ORIAN. -Je ne puis supporter de vous entendre vous
plaindre ainsi, comme si vous en appeliez à moi.
PENSÉE. - Que vous importe ?
ORIAN. -D'autres souffrent. J'ai eu tort d'être venu.
J'ai tort, à ce moment même, d'être à côté de vous.
PENSÉE. - Il faut avoir tort quelquefois.
ORIAN. - D'autres souffrent I Mais rien que de voir
la lumière est beau 1
PENSEE. - Parole que j'ai entendue souvent.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORIAN. - Belle comme vous l'êtes ...
Elle lui met légh'ement la main
su, le bras.
Eh bien?
PENSÉE._ J'écoute ce que vous dites.
ORIAN. - Et quand vous seriez misérable encore
et autant que vous le croyez.
. es I Et la vie est grande ouverte
Nous sommes 1eun
devant nous, celle-ci, et l'autre par dem'ère qw· n'a aucune

1ii

fin l rien que de vivre et de voir et d'.avoir les yeux
ouverts et d'être vivant et de voir le soleil ~st beau 1
PENSÉE. - Oui, rien que de voir la lunuè~e ~t do~.
ORIAN. - Ou la nuit même sans laquelle tl n y aurait
pas toutes ces étoiles.
1
PENSÉE. - Je ne les vois pas, j'écoute ~ul~m~nt.
. J''écoute 1 (Et tenez,•ce brwt s1 tnste,
Je ne veux pas voir,
entendez-vous ? comme un plumage fro~ssé,
C'est le troisième palmier à notre dr01te.)
Mais peut-être que si vous me disiez : Ouvrez les yeux,
Pensée 1
.
·
P ~t -être qu'alors j'ouvrirais les yeux et 1e verrais.
ORIAN. - Est-ce pour fermer les yeux que vousMes
venue à Rome ?
.
d 1
PENSÉE. - Montrez-moi la Justice et cela v~u ra a
peine de les ouvrir IQu'est-ce que cette Beauté qui ne nous
em êche pas d'être aveugles?
.
ussi on m'a conduite au milieu de vos dieux grecs,
. 01:-Ssi •1·'ai posé la main sur ce marbre qui brfile?
moi a
,
• •
Foi nous
C'est ce que nous, les gens de 1 anctenne
•
appelions les idoles.

i.

LE PtRE HUMILIÉ

Qui a connu la nuit pour de bon, il faut un autre soleil
que celui-ci pour en venir à bout ?
ORIAN. - Quelle est donc cette nuit dont vous me
parlez toujours ?
PENSÉE. -Ténèbres furent-elles jamais plus grandes
que celles-ci qu'aucun ami jusqu'à moi ne peut traverser?
Je suis une Juive comme ma mère, et elle pensait que
la Révolution était venue, et que tout allait se mêler
et s'égaliser et que vous l'accepteriez parmi vous, elle
a tant de bonne volonté 1
Mais je suis mieux instruite ;
Tout v~ut mieux que le faux amour, le désir qu'on
prend pour la passion, la passion qu'on prend pour une
acceptation, et puis
La position qu'on reprend peu à peu de part et d'autre,
et ce cœur peu à peu qui vous redevient étranger, - cet
Orso que vous voudriez que j'épouse!
Moi, je suis comme la Synagogue jadis, telle qu'on la
représentait à la porte des Cathédrales,
On a bandé mes yeux et tout ce que je veux prendre
est brisé.
(Bas et avec ardeur). Mais vous autres qui voyez, qu'estce que vous faites donc de la lumière ?
Vous qui voyez du moins, vous qui savez du moins,
vous qui vivez du moins,
Vous qui dites que vous vivez, qu'est-ce que vous faites
de la vie ?
ORIAN. - Cette eau qui nous fait vivre, nous aussi,
elle a touché votre front.
PENSÉE. - Elle n'a point touché mon cœur !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Une âme comme la mienne,~ n'est pas avec l'eau qu'on
la baptise, c'est avec le sang!
.
. ..
ORIAN. - A cette eau le sang d'un dieu était 1omt.
PENSEE. - Cette eau, est-ce moi qui l'ai appelée?
ORIAN. -Mais ce sang, c'est vous qui l'avez répandu.
PENSÉE. - Ce dieu, c'est nous qui vous l'avons
donné!
Ah ·e le sais, s'il y a un Dieu pour l'humanité, c'est
' 1 cœur seul qu'il était capable un jour de sortir
. .
de notre
ORIAN. - N'en est-il point sorti ?
PENSÉE. - Qu'en avez-vous fait? Est-ce pour cela

'

que nous vous l'avons donné,
Pour que les pauvres soient plus pauvres, pour que les
riches soient plus riches ?
Pour que les propriétaires touchent leurs loyers ?
Pour que les rentiers mangent et boivent? Pour que des
rois à demi fous règnent sur des peuples abrutis ?
Et que là où les vieux rois tombent, surgissent pour les
remplacer d'affreux avocats à pantalon noir,
Des fripons, des convulsionnaires, des professeurs, des
hypocrites à mâchoires de loups, mêlés à de vieilles femmes,
Des hommes comme mon père ?
Et qu'il soit défendu de rien changer à tout cela ?
Parce que tout pouvoir vient de Dieu.
ORIAN. - Par quoi les remplaceriez-vous?
PENSÉE. - Grand Dieu I ce sera beaucoup déjà d'être
défait de ceux-ci et de ce voile dégoûtant tout de suite
qui nous aveugle et nous asphyxie !
.
.
Et qui sait si la lumière n'existe pas, et s1 pour la voir
il ne suffirait pas de rompre tous ces corps morts autour
de nous comme une affreuse forêt ?

LE PÈRE HUMILIÉ

567
Il _n'y a pas de résignation au mal, il n'y a pas de résign~tton au mensonge, il n'y a qu'une seule chose à faire
à I égard de ce qui est mauvais, et c'est de le d't · 1
Et ,
e ruire.
c est ~ourquoi je déteste tant cette chose que vous
savez, et qw me sépare de vous,
Parce qu'elle est la grande étouffeuse, parce qu'elle
est la grande endormeuse
. Parce qu'~lle vou~ait ,rendre intangibles toutes ces
idoles humaines et lier éternellement les vivants avec
les morts,
Comme si ce que 1~ force et la ruse ont fait, la force
avec la ruse ne pouvait pas le défaire! Comme si c'était
sacré et oint de Dieu, toutes ces larves autrichiennes l
Ce n'est pas assez d'avoir vu un seul jour toutes ces
longues faces blafardes, vous voudriez les rendre éternelles r
Etc'
.
est pourquoi· tout mon cœur est avec cette Itali ·
qw se réveille et qui aspire à la forme qui lui est t e
re~
M~
Et qui estime qu'elle est assez grande pour avoir soin de
ses propres affaires sans tous ces étrangers, et qui ne
supporte plus sur sa chair vivante
Ces c,hoses mortes qui n'ont raison, ni ordre, ni nécessité,
Et c est vous que je vois devant moi comme l'avenir
et comme 1~ jeunesse, qui vous rangez avec les morts
contre les Vivants !

ORIAN. - Je ne suis pas un Autrichien. Mon père est
mort en se battant contre eux· Et quant à tous cespnnces
.
dont vous me parlez,
Qu'ils se débrouillent avec leur Révolution, avec tous
ces gens dont vous êtes tellement siirs qu'ils vivent et
toute cette semence de députés.

�•
568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les morts sans moi sont assez bons pour ensevelir les
morts.
PENSÉE. - Et n'est-ce pas un mort que vous défendez,
cette idole que vous appelez le Pape ?
ORIAN. - Christ aussi dont le Pape est l'image est
un mort.
PENSÉE. - Quelle part donc réclame-t-il parmi
nous?
ORIAN. - Pas plus large que la croix.
PENSÉE. - Le Christ n'a pas eu de terre à lui.
ORIAN. -Assez pour que la croix y fût plantée.
PENSÉE. - La croix est la souffrance.
ORIAN. - Elle est la rédemption.
PENSÉE. - Nous ne voulons pas de la souffrance l
ORIAN. - Qui tuera donc !!Il nous ce qui était capable
de mourir?
PENSÉE. - Nous ne voulons pas de la souffrance.
ORIAN. - Vous ne voulez donc point de la joie.
PENSÉE. - Nous ne voulons pas de la joie? C'est
à moi que vous dites que je ne veux pas de la joie ? La
joie, Orian ! Ah, quel mot avez-vous prononcé ?
ORIAN. - Demain, vous épouserez mon frère.
Silence.
PENSÉE. - Dois-je croire que vous le désirez ?
Dois-je croire que vous désirez qu'il y ait ce lien entre
nous?
ORIAN. - Non pas un lien, mais quelque chose d'irréparable entre vous et moi, il le faut.
PENSÉE. - Et c'est pourquoi vous avez eu tellement
hâte Je me parler pour lui ?

LE PÈRE HUMILIÉ

ORIAN. - Demain, je serai seul ici et j'entendrai
dans la nuit cette même palme derrière moi frémir.
PENSÉE. -Et est-ce qu'elle ne parle pas de souffrance?
ORIAN. - Elle parle de triomphe l
PENSÉE. - Et sera-ce un triomphe bien cher à votre
cœur, Orian,
Que celui qu'il vous est offert de remporter
Au détriment du mien ?
ORIAN. - Paroles amères à écouter! Je les entends
donc de vous à la fin ! Oui, je les aurai une fois entendues !
Vous êtes faite pour l'amour, Pensée, et l'amour n'est
pas fait pour moi.
PENSEE. -Et pourquoi voudrais-je de cet amour dont
vous ne voulez pas ?
ORIAN. - Le bien que je ne puis pas vous faire, un
autre, - ce que je ne puis pas vous dire,
Un autre vous le dira à ma place.
PENSÉE. - C'est Orso, votre frère, dont vous voulez
parler?
ORIAN. - Que vous donnerais-je, Pensée, qui me soit
plus cher ? et que lui donnerais-je...
PENSÉE. - Oui, que lui donneriez-vous, à cet heureux
frère,
De meilleur que ceci dont vous ne voulez pas?
ORIAN. - Si vous m'étiez indifférente, Pensée,
Je n'aurais pas accepté si aisément de vous parler de
lui.
PENSÉE. - Dites-lui de ne pas épouser une Juive!
Est-ce lui qui viendra à bout de ces ténèbres avec moi.
Imprudent ! Ce que vous avez rallumé en lui, qui sait si
je ne suis pas là pour l'éteindre ?

�570

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et moi, pauvre Pensée,
Ce qui a été refusé une fois, comment faire désormais
pour le donner ?
Ces ténèbres dont on n'a pas voulu, cette âme rebutée,
cette âme, l'unique chose qui fût à moi, si pauvre, mais
cependant unique, - ces ténèbres que j'offrais n'ayant
pas autre chose à donner, Il faudra une bien grande lumière désormais, pour en
venir à bout!
ORIAN. - Que puis-je faire, Pensée?
PENSÉE. - Il est juste que vous préfériez votre âme
à la mienne.
ORIAN. - Juste ou non, oui, malgré ce lâche
cœur qui me trahit, oui, malgré cet affreux appétit de
bonheur,
Pendant que j'ai encore assez de raison pour en
juger,
Ce dont j'ai besoin, je sais qu:'il n'est pas en votre
pouvoir de me le donner.
PENSÉE. - Est-ce que la joie existe, Orian ?
ORIAN. - Ah! est-ce qu'il ne faut pas qu'elle existe
pour que je la préfère à vous?
Elle existe! Et mon seul devoir est de l'atteindre.
PENSÉE. - Que ferons-nous des autres ?
ORIAN. - En seront-ils plus vivants si je péris ?
PENSÉE. - Qu'ils périssent donc !
ORIAN. - Mon devoir n'est pas avec eux.
PENSÉE. - Il est contre eux. Ce peuple qui est de
votre sang, à cette heure qu'il demande à vivre et que
tous ses membres cherchent comme un corps qui ressuscite
à se 1ejoindre,

LE PÈRE HUMILIÉ

571

A cette heure où du Sud au Nord il ne veut plus être
qu'un seul corps en une seule âme,
C'est vous qui vous rangez contre lui.
ORIAN. - Je ne puis être contre mon père.
PENSÉE. - Ainsi entre la vie et vous, entre vous et
moi,
Toujours cet absurde vieillard pour qui le temps ne
marche pas!
ORIAN. - Ce qui est raisonnable pour lui l'est bien
assez pour moi.
PENSÉE. - Il y a tout un peuple avec moi qui a
besoin de vous.
ORIAN. - Et moi, je n'ai besoin d'autre chose que de
la joie.
PENSÉE. - Où est la joie autre part que dans la
vie?
ORIAN. - Au-dessus de la vie, et qui d'autre que
lui la donne ?
L'origine et le Père qui n'a jamais tort.
Où est la paix autre part que dans le Père qui
n'est hors d'aucune chose et qui n'a de haine pour
aucune?
Est-ce le peuple qui a raison? Tous ces aveugles qui
crient! C'est ça de qui vient la vie? Ah! je sais que mon
cœur est faible et ce qui crie en eux ne parle que trop en
moi!
Ce n'est pas par aucune violence que nous entrerons
en possession de notre héritage.
PENSÉE. - C'est la joie qui est cet héritage?
ORIAN. - Héritage vraiment, ce qui ne peut être
acquis, ni conquis, ni mérité,

�572

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et qui est notre droit par le fait d'un autre.
PENSÉE. - Qu'est-ce que la joie?
ORIAN. -Ce que je puis dire est qu'elle ne commence
pas et qu'elle n'a aucune fin.
PENSÉE. - Et pourquoi penser que je suis votre
ennemie et que je vous veux aucun mal ?
ORIAN. - Vous n'êtes pas mon ennemie, Pensée.
PENSÉE. - C'est vrai que vous n'êtes pas mon
ennemi? Ah, que j'entende seulement un mot de vous,
avec douceur et vous n'aurez plus besoin d'obstacle pour
le placer entre nous 1
Je sais que là où vous êtes, il n'y a aucune place pour
moi.
ORIAN. - Pourquoi n'y en aurait-il aucune ?
PENSÉE. - Qui me conduira où vous êtes ? Qui me
donnera ce que vous me refusez ?
ORIAN. - Et que nous soyons heureux l'un par
l'autre ici-bas, Pensée, est-ce là le plus grand des
biens?
PENSÉE. - Il n'y a de bien pour moi que celui que
je tiens de vous.
ORIAN. - Et n'est-ce pas de moi déjà que vous tenez
cette souffrance ?
PENSÉE. - Vous-même, n'en tenez-vous de moi,
aucune? Ah! dis ce que tu veux, je sais qu'il y a en vous
une chose qui m'appartient et qui est mon droit 1
Une chose qui est à moi seule, une chose qui est pour
moi seule,
Une parole qui est à moi seule et que nulle autre ne
peut entendre !
ORIAN. - Qu'attendez-vous donc de moi, Pensée!

LE PÈRE HUMILIÉ

573
PENSÉE. - Une seule chose que vous ne pouvez pas
faire! Un seul mot que vous ne pouvez pas dire 1
ORIAN. - Qu'est-ce donc que je ne puis pas faire,
petite fille ?
PENSÉE. - Que je voie mon âme tout entière dans
la vôtre 1
ORIAN. - Ouvrez donc les yeux, Pensée, et voyez!
PENSÉE. - Je ne les ouvrirai pas que je ne sache
que vous m'avez pardonné.
ORIAN. - Eh quoi, pardonné seulement?
PENSÉE, elle avance la main et des doigts lui touche
légèrement la bouche. - Ah! tais-toi, mon bien-aimé 1
et ce mot que tu vas dire, ah, réserve-le-moi pour un
autre moment, quand le corps et l'âme se séparent !
Tais-toi I et ce mot qui n'est pas fait pour la terre, ce
mot sans aucun son que tu me dis, voici que je l'ai lu sur
tes lèvres 1
ORIAN. - Venez que je voie mieux votre visage.
Il l'attire aux ,ayons d'une lampe.
Pourquoi tenir les yeux baissés, ma colombe ?
Elle les lève ve,s lui.
PENSÉE. - Est-ce qu'ils sont beaux ?
ORIAN. -Assez pour que je les reconnaisse au delà de
la mort?
PENSÉE. - Si beaux ?
Elle les baisse lentement de nouveau.
ORIAN. - Ah, pourquoi me les cacher si tôt? ah,
lève-les de nouveau sur moi, ma bien-aimée 1
PENSÉE. - Je suis aveugle!

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ACTE

II

SCÈNE I
Un cloître de marbre blanc avec des
colonnes antiques dans un couvent
franciscain des environs de Rome.
Au milieu un puits de marbre muni
de deux colonnes. Le fardin est tout
planU d'orangers défà chargés de
leurs fruits à moitié fa1mes.

LE PAPE PIE est assis à côté du (puits sur la margelle
duquel il tient le bras allongé, comme un homme
accablé de douleur. De l'autre côté du puits, d'abord
assis, puis debout,
LE FRÈRE MINEUR ; il a l'air tout feune.
LE FRÈRE MINEUR, à demi-voix, la main levée sur le
Pape comme un prêtre qui achève de donner l'absolution.
- ... Ainsi soit-il l
Silen-ce.
Mon fils, allez en paix.
Pause.
Saint Père, puisque je vous ai absous, il ne faut pas
être triste.
LE PAPE PIE. - Petit frère, quoi, veux-tu déjà me
congédier?
Supporte-moi avec patience un moment, il fait bon
près de ton puits.

LE PÈRE HUMILit

575
Laisse-moi te montrer ma faiblesse, mon enfant,
comme je t'ai montré ma misère. Je ne suis qu'un vieillard.
LE FRÈRE MINEUR. - Restez, Saint Père. Ici
vous êtes bien à l'abri avec nous et personne ne vous
veut de mal en ce lieu.
C'est cette grande chaleur qu'il a fait aujourd'hui
qui vous a éprouvé.
LE PAPE PIE. - Le soir to~be.
LE FRÈRE MINEUR. - Laissez-moi aller vous
chercher une cruche d'eau. Un peu de miel aussi, il est
très bon, c'est moi qui m'occupe des abeilles,
Le Prieur des ruches, comme on m'appelle.
LE PAPE PIE. - Reste avec moi.
LE FRÈRE MINEUR. - Si je vous vois ainsi désolé,
moi aussi, je vais être triste.
LE PAPE PIE. - Et comment ferais-tu, frère Pecorello, pour être triste ?
LE FRÈRE MINEUR. - Qui pourrait s'empêcher
de pleurer en voyant votre grande humilité,
Et cet aveu que vous m'avez fait de vos péchés, simple
comme un petit enfant?
LE PAPE PIE. - Tu m'as sagement parlé, petit frère,
et je t'écoutais en prenant de bonnes résolutions.
N'étais-tu pas berger autrefois? C'est en soignant les
moutons que tu as si bien appris à consoler les hommes?
LE FRÈRE MINEUR. - Souvent j'ai rapporté sur
mon dos quelque sotte brebis.
LE PAPE PIE. - C'est Nous qui sommes la sotte
brebis?
LE FRÈRE MINEUR. - Pardonnez à ma grande
bêtise.

�576

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE PAPE PIE. - Et toi qui es le sage Pasteur ?
LE FRÈRE MINEUR. - Il n'y a pas deux manières
de souffrir, Saint Père, et il n'y en a pas deux d'avoir de
la peine pour un autre.
LE PAPE PIE. -Ces paroles sont meilleures pour moi
que de l'eau.
LE FRÈRE MINEUR-Père, je n'ai pas autre chœe
que mon cœur à vous donner.
LE PAPE PIE. - Je sais que celui-là n'est pas né
qui m'enlèvera l'amour de mon petit frère.
LE FRÈRE MINEUR. - Saint Père, comment tout
le monde ne vous aime-t-il pas?
LE PAPE PIE. - Beaucoup seraient contents de
Nous voir mort. Beaucoup se réjouiraient et donneraient
des festins et enverraient des présents à leurs amis, disant :
Il n'y a plus de Pape enfin. Il est mort, le vieillard obstiné.
LE FRÈRE MINEUR. - Du moins il n'y a personne
qui pense ainsi dans votre ville de Rome !
LE PAPE PIE. - Non, petit frère.
LE FRÈRE MINEUR. - S'il y a vraiment des gens
qui vous haïssent, ce sont les Turcs, ou les Allemands
là-bas, ou les Russes, ou quelqu'un de ces mauvais Français révolutionnaires,
Ou les Chinois dont on m'a dit qu'ils ont une queue
dans le dos, cela nous a fait bien rire !
Mais nous autres, nous vous connaissons bien, qui
vivons à côté de vous et sur les marches de votre maison,
A part quelques pauvres frères peut-être mélancoliques et vexés par le démon, - Dieu ait pitié de leur
âme tourmentée !
LE PAPE PIE. - Petit frère, il faut faire une instante

LE PÈRE HUMILIÉ

577
prière pour Nous, ce soir même, à Saint François et à
la Madone.
LE FRÈRE MINEUR. - Oui, je la ferai.
LE PAPE PIE. -Non recuso laborem ! Mais avant que
ce que Nous attendions arrive, avant que Nous recevions
de Nos propres enfants ce coup,
Plaise gracieusement à Dieu que Nous soyons adjoint
à Nos prédécesseurs !
Nous avons vu les années de Pierre. Nous avons fait
Notre tâche, oui, plus longue que celle d'aucun Pape
depuis les jours du fils de Cepha,s.
LE F~RE MINEUR. - Saint Père, celui qui est
mort en Dieu, peu lui importe qu'il soit vivant ou non
en cette chair.
LE PAPE PIE. - Nous savons que Notre infirmité
est grande et Notre vertu petite.
~E FRÈRE MINEUR. - Il y a bien des anges qui
pnent pour vous en ce moment au ciel et sur la terre.
L~ PAPE PIE. - N'est-il pas écrit que le Pasteur
oublie toutes les autres brebis à cause d'une seule qui
bronche?
Que ferai-je quand je paraîtrai devant Dieu à la tête
de ce troupeau décimé,
Et que je n'aurai d'autre excuse que de dire : Ce n'est
pas ma faute.
LE FRÈRE MINEUR. - Non, ce n 'est pas votre
faute.
LE PAPE PIE. - Plût au ciel qu'elle fût tout entière
sur Nous et non pas sur eux l
LE FRÈRE MINEUR-Pauvres amis, leur ignorance
est grande.
37

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE PAPE PIE. -Ah, je suis désarmé devant eux et il
est trop facile de m'atteindre !
LE FRÈRE MINEUR. - Ce n'est pas vous qu'on
hait, mais une image vaine qu'ils se font.
LE PAPE PIE.-Quellearme ai-je contre mes enfants ?
Il est trop facile de percer le cœur d'un père !
Il est dur pour un père d'être haï de ses enf~ts.
LE FRÈRE MINEUR. - Ainsi pleurait DaVId sur son
fils Absalon.
.
LE PAPE PIE. - Petit frère, qui es tout près de Dieu,
. 1?.
pourquoi le monde Nous h a1t-1
.
LE FRÈRE MINEUR. - Il haïssait Jésus-Christ..
LE PAPE PIE. - Nous voici accoudé près de ce pwts
comme jadis le fut Notre Seigneur près _de _celui ?e Jacob
on dirait qu'il n'y arien de changédepmsd1x-hmtcents ~11-.
Le soleil est à la même place. C'est toujours la me~e
Samarie et le Vicaire de Jésus-Christ n'est pas moms
abandonné que le Fils de l'Homme.
Celui qui est venu, c'est comme s'il n'était ,pas _venu.
pas
T out ce qui a été dit, c'est comme si cela. n ava.tt
l '
·t
été dit; tout ce qui a été fait, c'est comme s1 ce an ava1.
pas été fait ; tout ce qui a été entendu, c'est co~e s1
cela n'avait pas été entendu.
. .
.
LE FRÈRE MINEUR. _ n y a la Samantame aussi

:t

qui est en marche déjà.
LE PAPE PIE. _ Dieu bénisse cette porteuse de vase t
LE FRÈRE MINEUR. _ Quand tous les puits seront
à sec celui-ci aura de l'eau encore.
.
LÉ PAPE PIE. _ Ils disent qu'ils n'ont pas soif ;
ils disent que ce n'est pas une sour;e ; ils ~~se~t q~e c~
n'est pas de l'eau; ils disent que ce n est pas 1 tdee queux-

LE PÈRE HUMILIÉ

579
1!1êmes se. font d'une source et de l'eau ; ils disent que
I eau n existe pas.
I

Quant à_Nous, Nous ne savons autre chose, sinon qu'elle
donne la VIe et que nul ne peut vivre sans elle.
~_Si cel~ est, cela n'est pas Notre faute,pourquoi Nous
en font-ils un reproche ?
Et pourquoi disent-ils qu'on ne peut y arriver? Alors
q~e cet abreuvoir des Patriarches est parfaitement visible,
bien que ses murs soient de la couleur de Ia terre.
Et que de loin on le prenne pour un tombeau,
Pourquoi choisissent-ils de mourir , Et po
·
. ill d .
.
.
urqum,
vte ar mutile, ne suis-je placé en un lien si étroit n 1
. . d
'1ue a
V1s1on e ce désert où meurent mes enfants me soit retirée?
LE F~RE MINEUR. - Mais vous aussi, Saint Père,
VOllS aussi vous avez un père pour y cacher votre visage.
LE PAPE PIE. - Parce qu'il&amp; n'ont plus de Père
en se~ont-ils plus heure.u x? Si je ne suis plus avec eux'
en qm seront-ils frères ? Y aura-t-il plus de concorde entr~
eux et plus d'amour?
LE FRÈRE MINEUR cesser d'être vos fils.

Il ne dépend pas d'eux de

LE PAPE PIE. - Que Nous reprochent-ils ? Ce n'est
pas Nous qui avons fait le Ciel et la Terre !
Ce n'est pas Nous davantage qui avons fait le péché.
Est-ce Notre faute ? Il est dur de voir la haine dans leurs
yeux. Il est dur_ de les entendre tout le long du jour
blasphémer et dire des choses mauvaises contre. Dieu.
Pourquoi s'en prennent-ils de Teur malheur à Nous qui
ne savons donner autre chose que la Vie ?
S'ils nous écoutaient, s'ils avaient confiance en Nous
il n'y a pas de chose que Nous ne saurions leur expliquer.

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Est-ce qu'on est jamais assez grand pour se passer de
père? Est-ce que Nous serons jamais assez vieux pour
N ou~ passer de fils ?
Ah, que l'un seul d'entre eux périsse, c'est un malheur
assez grand pour que l'amour de tous les autres ne suffise
pas à Nous en conseler !
. ,
Et qui, sinon ces ingrats, me donnera ma posténte,
la race qui en Notre Successeur sera la future Eglise ?
LE FRÈRE MINEUR. - Priez.
LE PAPE PIE. - Si encore Nous comprenions ce qui
les éloigne de Nous l .
Hélas, si ce qu'ils proposent à la place de ce que ~ous
savons avait quelque beauté ou quelque vraisemblance!
Mais jamais le vieux Déprédateur ne s'est mis moins
en peine de cacher son hameçon.
.
Ce n'est plus avec le plaisir qu'on les pêche, ou le fnut
qui fait devenir comme Dieu,
Mais avec la i:nort toute nue, et le désespoir, c'est cela
qu'on leur promet, et le Néant, c'est cela qu'on leur dit
qui existe!
Pour Nous, il n'est pas en Notre pouvoir que ce qui est
vrai soit faux.
LE FRÈRE MINEUR. - Saint Père, si vous étiez
auprès de chacun d'eux, comme vous êtes en ce moment
près de moi, sans doute qu'ils vous entendraient.
LE PAPE PIE. -Où sommes-Nous donc, petit frère?
LE FRÈRE MINEUR. - Ils ne vous voient que sur
votre trône au milieu des épées flamboyantes, le front
ceint de la triple couronne et fulminant l'excommunication.

LE PÈRE HUMILIÉ

58r

LE PAPE PIE. - Il Y a un autre lieu cependant où
Nous ne cessons pas d'être.
LE FRÈRE MINEUR. - Où donc, Saint Père ?
LE ~APE PIE. - Ils Nous trouv~eraient, s'ils nous
cherchaient où Nous sommes.
LE FRÈRE MINEUR. - Où donc êtes-vous ?
LE PAPE PIE. -A leurs pieds, avec Notre Seigneur.
LE ~RÈ~E MINEUR. - C'est du Pape en effet qu'il
est écnt, qu il est le Serviteur des serviteurs.
LE PAPE PIE. - Telle est la place qui est par excellence la Nôtre, la plus basse entre tous les hommes
C'e~t là que Nous sommes assis continuelleme~t, les
suppliant pour le salut de leur âme et pour la libération
de la Nôtre.
LE FRÈRE MINEUR. - Ah ! je remercie Dieu de
n:être qu'un pauvre petit frère qu'on n'a même pas jugé
digne de rester le cuisinier !
LE PAPE PIE. - Et maintenant voici qu'ils ne se
contentent point de ce qui est à eux et qu'ils réclament
de Nous Notre héritage, comme si Nous étions mort.
~E FRÈRE MINEUR. - Ah ! donnez-le leur donc,
Saint Père! 11 est si agréable de donner! li est si bon de
n'avoir rien à soi l
~ui demande la robe, qu'on lui donne aussi le manteau f
Qi_u veut_ Nous forcer à aller jusqu'à Sainte Agnès avec
lw, nous irons de bon cœur jusqu'à Viterbe.
LE PAPE PIE. - Petit frère, ici tu ne me conseilles
pas comme un homme sage.
~E FRÈRE MINEU~. - N'est-ce pas l'Evangile
qw parle ainsi ?
LE PAPE PIE. - Quand tu étais berger de moutons,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

est-ce que les moutons étaient à toi, et est-ce que tu
avais le droit de les donner ?
LE FRÈRE MINEUR. - Non pas, c'est vrai.
LE PAPE PIE. - Et si un Anglais te demandait cette
belle chaudière en cuivre dont tu es si fier, où l'on fait
cuire le repas de la communauté, et qui porte les armes
d'un cardinal,
Est-ce que tu aurais le droit de la vendre ?
LE FRÈRE MINEUR. - Ce serait un grand péché.
LE PAPE PIE. -Ainsi je n'ai pas le droit davantage
de donner ce q11i n'est pas à moi.
Ce qui n'est pas à Nous, mais à tous Nos prédécesseurs
avec Nous et à tous Nos successeurs avec Nous, ce qui
est à toute l'Eglise, ce qui est à tout l'Univers avec Nous.
LE FRÈRE MINEUR. - Eh bien, ce que vous ne
pouvez leur donner, qu'ils le prennent !
LE PAPE PIE. - C'est une chose défendue que de
prendre ce qui n'est pas à soi.
LE FRÈRE MINEUR. - Cela sera à eux une fois
qu'ils l'auront pris. Hélas, cela fera partie de toutes ces
chœes qui sont tellement à eux et qui l~s rendent si
contents!
Pour vous, n'avez-vous pas fait ce que vous pouviez?
Réjouissez-vous parce que votre fardeau est allégé. Et
priez pour ces pauvres enfants, que Dieu trouve moyen
d'arranger ses comptes avec eux.
Saint Père, le monde devenait trop exigeant, une
machine trop compliquée. Qui veut s'en occuper, il faut
qu'il en soit trop l'esclave.
Jamais le fardeau ne fut plus lourd, réjouissez-vous
parce qu'il a plu à Dieu de vous en soulager.

•

LE PÈRE HUè',fIUÉ

Vous voici comme un pauvce curé réduit à son presby~è:e. Vous voici un vrai franciscain comme nous.
V01clle Séraphin d'Assise qui a obtenu la Pm,1vTeté pour
le Pape de Rome.
LE PAPE PIE. - L'amère pauvreté est celle de
l'amour de mes enfants.
LE FRÈI_&lt;E M!NEUR - Ce qui vous manque de
leur P~, ?ieu lm-même se chargera de vous le régler.
Qum, Samt Père, sont-ce là vos bonnes résolutions ?
Est-ce là ce que vous venez de promettre à votre confesseur?
Vous avez un père aussi, croyez-vous qu'il soit content
de vous voir triste,
-P:- cause de ce présent qu'il vous a fait d'un dénuement
qm est comparable au sien ?
Ces minutes qui vous semblent si amères, cependant
elles font partie de l'An de Grâce et du temps de Ja
Bonne N-Ouv~e J
A cause des choses bonnes que nous ne pouvons donner
oubli:1"ons-nous celles que nous-mêmes avons reçues ?
Samt Père, qu'est-ce qu'il tait, celui qui n'a plus de
péchés ? Il chante !
Ainsi Christine l'Admirable sur son lit de souffrances
et de ses lèvres immobiles, de ce -cœur pareil au soleil
l:vant sous .cette f~rme à demi détruite, de même que
1on reconnait un oiseau parmi les autres oiseaux
Un~ mélodie de jubilation sans aucune re;rise de
l'ihal_e~e s'élevait comme le chant d'un.séraphin en extase!
~ms1 notre frère Pacifique qui de deux morceaux de
bois n_iort ramassés au fond du jardin, se faisait un violon
dont Il savait jouer mieux qu'un tireur d'archet ,

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et la musique qu'il en faisait sortir, il n'y avait que
Dieu et lui pour l'écouter!
LE PAPE PIE. - C'est vrai, petit frère, ce que tu dis.
LE FRÈRE MINEUR. - Article Premier de la théologie, celle que je fais à mes abeilles. Il est temps que
j'aille m'occuper d'elles.
Votre bénédiction, Saint Père.
- Je vois vos deux neveux qui s'approchent pour
vous· parler.
Il sort.
SCÈNE II

Entrent ORIAN et ORSO. Ils s'agenouillent tou,
à tou, devant le Pape et lui baisent la main.

LE PAPE PIE. - Je suis content de vous voir, mes
enfants.
ORSO. - Père, je vous amène un homme obstiné
afin que vous lui fassiez entendre raison.
ORIAN. - C'est lui qui a perdu le sens et il faut que
vous lui imposiez votre volonté.
ORSO. - Il a fini par se rendre quand je lui a.i proposé
de soumettre ia chose à votre jugement.
LE PAPE PIE. -Je suis prêt à vous écouter.
ORIAN. - Par où commencer, Orso? Mais je !:'ais
ce que notre Père décidera. C'est absurde de nous avoir
amenés ici.
ORSO. - Père, il a vingt-huit ans et je n'ai qu'un an
de moins que lui.

LE PÈRE HUMILIÉ

Mais il est plus sage que moi, les chevaux et les armes
sont plus mon affaire que les livres.
ORIAN. - Vraiment, ce qu'il dit est si bête qu'il vaut
mieux ne pas y répondre.
ORSO. - C'est lui qui m'a ramené à vous, Père, quand
je m'égarais tristement.
ORIAN. - Non pas moi, Orso, mais la grâce de Dieu,
et les prières de notre mère, et le bon sang qui coule
dans tes veines.
ORSO. - Père, il est mon aîné, regardez-le! Il est
grand. Je l'aime, je l'admire.
C'est à lui de décider tout, et moi, je le suis où il va.
Dieu m'a tout disposé pour être son frère, le second
avec lui, ce qui était en plus quand on l'a fait. Pour l'aider,
pour l'aimer, pour faire ce qu'il me dit ; et non pas pour
prendre ce qui est à lui et pour lui causer aucune peine.
LE PAPE PIE. - Je sais que tu es un bon enfant,
mon Orso.
ORSO. -Alors est-ce que je vais lui prendre la femme
qu'il aime?
ORIAN. - Père, n'écoutez pas ce qu'il dit.
ORSO. - Ah, j'ai eu bien dÙ mal à lui arracher cet
aveu. Je le voyais si sombre et si fermé. Et je sais qu'elle
l'aime aussi.
ORI~. - C'est triste d'entendre de telles sottises.
LE PAPE PIE. - ;Est-ce vrai, Orian? Eh quoi, mes
enfants, êtes-vous si grands déjà, il me semble que je vous
vois tout petits encore. Voilà que vous voulez prendre
femme et le vieux Père ne vous suffit plus !
ORSO. - Si fait, Saint Père, nous du moins nous serons
toujours avec vous.

�LA NOUVELLE REVUE FRA,'&lt;ÇAISE

ORIAN. - Père, voici ce qu'il en est et je vais tout
vous expliquer.
Cet Orso que vous voyez s'est follement épris d'une
certaine personne.
Et parce qu'il n'osait pas lui parler, c'est moi qu'il a
chargé de lui faire part de ses sentiments.
A quoi j'ai par faiblesse et plus follement encore,
consenti.
ORSO. - Je me le reproche, Orian. C'est un tort
que je t'ai fait d'avance.
J'aurais dû savoir qu'où va mon cœur, là le tien doit
être aussi.
ORIAN. - C'était -à cette fête que donnait le Prince
Wronsky. J'ai donc... J'ai parlé avec cette jeune fille.
Ah, j'étais trop orgueille11x aussi, trop dur, trop sûr
de moi-même ! Tout œla qu'il y avait en moi et que je
ne connaissais pas à mesure qu'elle parlait, tout cela qui
fournissait en moi comme de la musique !
Il ne fallait pas que la vie fût si facile pour moi, il y
a quelqu'un qui s'est chargé d'y mettre bon ordre l
Ce n'est pas drôle qu'à la vue de ce beau visage, sans
que je sache comment, il y ait quelque chose en moi qui
se soit mis à chanter, de si triste, de si enivrant, de si
amer?
Toute une partie de moi-même dont je croyais qu'elle
n'existait pas, parce que j'étais occupé ailleurs et que je
n'y pensais pas. Ah! Dieu! Elle existe, elle vit terriblement! Oui. Je n'ai pas une année de plus que mon âge!
Et ce qu'elle m'a dit (cette personne dont je parle),
je ne peux plus l'ôter de ma pensée.
J'y arriverai cependant.

LE PÈRE HUMILIÉ

LE PAPE PIE. - Oui, il faut y arriver.
ORIAN. - L'entretien que nous avons eu, je voulais
le garder pour moi. Je voulais me taire, fuir.
C'est lui qui ne m'a point laissé de repos et qui m'a
forcé de tont lui dire. Du moins je ne serai pas un traître
avec lui.
ORSO. - Et moi je n'en serai pas un avec toi.
Père, délivrez-le de ces scrupules bêtes.
Est-ce qu'il croit vraiment qu'il va me forcer à épouser
cette pœoonne qui l'aime et ne m'aime pas ?
ORIAN. - Elle t'aimera, Orso.
ORSO. - E st-ce que je te prendrai ce qui est à toi ?
Est-ce que je ferai le bonheur de ma vie de ce qui serait
le malheur de la tie'nne ?
Ce n'est pas làcequenous noussommesjuré,mongrandl
Ce ne serait pas la peine d'être frères si nous n'étions en ·
même temps de si bons amis..
ORIAN. -Tout ce que tu dis, Orso, je pourrais le dire
aussi bien.
ORSO. - Mais ce n'est pas moi qu'elle aime, bon Dieu l
C'est toi, elle a raison! Ce n'est pas un sacrifice que je te
fais!
Quant à moi, je suis un soldat, est-ce que je vais fonder
une famille, c'est ridicule 1
Pour quatre jours peut-être que j'ai la compagnie
de tous mes membres J Car·nn temps a l'air de s'approcher
qci ne promet pas l'âge de Mathusalem à l'espèce d'homme
que je suis!
LE PAPE PIE. - Cette jeune fille n'a-t-elle pas d'yeux
pour faire son choix elle-même entre vous deux ?
ORIAN. - Précisément elle n'en a pas.

�LE PÈRE HUMILIÉ

588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE PAPE PIE. -Aveugle! C'est la fille du Comte de
Coûfontaine ?
ORIAN. - L'Ambassadeur de France, oui.
LE PAPE PIE. - Il y a une tradition que jadis une
demoiselle de Coûfontaine a sauvé Notre prédécesseur.
ORIAN. - Je ne sais.
LE PAPE PIE. - Vous sav\z que son père est Notre
ennemi, en secrète union avec tous Nos persécuteurs?
ORIAN. - Je ne veux rien savoir de cet homme.
LE PAPE PIE. - Et que la mère est née Juive, et
que l'enfant sans doute a été élevée dans la haine du
Christ?
ORIAN. - Saint Père, elle est a"."eugle.
LE PAPE PIE. - Et vous qui voyez, c'est une
aveugle que vous voulez prendre pour épouse ?
ORSO. - Comment essayer de m'expliquer? Il ne
faudrait pas avoir d'honneur! Cette faiblesse qui me
donne un droit sur elle, un devoir sur elle ! Il y a quelque
chose en moi dont je sentais·qu'elle ne pouvait se passer.
Ces yeux où il n'y a pas besoin qu'il se forme une image
pour qu'ils me voient.
ORIAN. - :Vous entendez ce qu'il dit.
LE PAPE PIE. - Et que dis-tu toi-même?
ORIAN. - Père, que faire? Ce n'est pas ma faute!
Tant qu'on n'aura pas trouvé autre chose que les femmes
pour en être les enfants, jusque-là sur un cœur d'homme
elle conserveront leur droit et leur empire.
Qui serait resté insensible en la voyant ainsi chancelante
et aveugle et perdue au milieu de ténèbres irrémédiables,
et appelant, et me tendant les bras !
La première personne en cette vie qui m'appelle et qui

589

s'adresse à moi ·! Comme quelqu'un de plus faible et
cependant de plus fort,
Ce visage à la fois absent et nécessaire avec une délicieuse autorité 1
Ainsi l'homme après un long exil qui retrouve le pays
natal, et qui, le cœur battant, sous le profond voile de la
nuit, reconnaît que c'est la patrie qui est là !
LE PAPE PIE. - Nous n'avons pas de vraie patrie
ici-bas.
ORIAN. - Père, nous ne faisons rien sans vous. Tous
les deux en même temps nous avons trouvé cette chose
que nous ne cherchions pas.
Père, nous vous l'amenons, dites-le nous! que faut-il
que nous fassions de notre petite sœur ?
LE PAPE PIE. - Est-ce un conseil que vous me
demandez, enfants? Car je ne puis sonder vos cœurs,
Et vous savez que le mariage est un sacrement, dont
l'époux et l'épouse sont les seuls ministres.
ORIAN. - Conseillez-nous.
LE PAPE PIE. - Dans tout ce que vous dites je ne
vois que la passion et les sens et aucun esprit de prudence
et de crainte de Dieu.
Cette jeune fille vous a plu et vous ne voyez rien autre.
Mais le mariage n'est point le plaisir, c'est le sacrifice
du plaisir, c'est l'étude de deux âxnes qui pour toujours
désormais et pour une fin hors d'elles-mêmes,
Auront à se contenter l'une de l'autre.
C'est une grande affaire et qui mérite réflexion et le
conseil de plus anciens, comme la fondation d'une ville,
Cette maison fermée au milieu de qui jadis on conservait
le feu et l'eau.

�590

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORSO. - Père, si l'on réfiéchissai1, il n'y aurait
pas beaucoup de mariages au monde et beaucoup de
villes.
LE PAPE PIE. - Voilà le militaire qui mène tout
tambour battant !
ORSO. - Père, ce ne sont pas des vieillards qui se
marient, ce sont des jeunes gens.
LE PAPE PIE. -Ainsi, s'il n'y avait point cette crainte
de faire de la peine à ton frère,
Ce ne seraient point Nos conseils qui t'arrêteraient ?
ORSO. - Il me faudrait un ordre positif. Autrement
ce n'est pas vous qui vous mariez, c'est moi, pauvre petit
bonhomme!
Et qui endure les conséquences.
LE PAPE PIE. - Et que cette jeune fille net'aime pas,
ce n'est point cela non plus qui t'arrêterait ? Allons,
n'hésite pas, sois franc.
ORSO. - Père, vous le voulez, eh bien, pour dire la
vérité, non, ce n'est point cela qui m'arrêterait.
Puisque je l'aime, pourquoi ne m'aimerait-elle pas ?
Puisque je suis capable de la prendre en mains, pourquoi
ne la prendrais-je pas ?
Cela arrêterait Orian, parce qu'il n'est pas assez patient
et assez simple.
Il n'y a rien à quoi on n'arrive avec de la patience et
de la douceur et de la sympathie, et un peu d'autorité,
et un certain savoir-faire.
LE PAPE PIE. - Cette mère qui ne verra pas ses
enfant5.
ORSO. - Eux-mêmes la verront.
L~PAPE PIE. - Et cette famille que tu connais, ce

LE PÈRE HUMIUÉ

père et cette mère qui sont les siens, ce n'est pas cela non
plus à quoi tu fais attention ?
ORSO. - J'aimerais mieux que la fille ne fût pas
aveugle et que la famine ne fût pas borgne, mais qu'y
puis-je ?
Quand on livre bataille on ne choisit pas toujours le
lieu et l'heure. Quand on construit une ville, on n'est pas
sûr que le chemin de fer y passera.
Ce ne sont pas les difficultés qui arrêtent un homme de

cœu.r.
Celui-là est incapable de quoi que ce soit qui n'a pas.
en lui un certain sentiment de la nécessité.
LE PAPE PIE. - La jeune fille est riche et tu es
pauvre 1
ORSO. - Tant mieux pour la ville que nous allons.
construire 1
Sa fortune ne sera jamais aussi grande que l'usage que
je saurai en faire.
LE PAPE PIE. - Mais tu ne construiras rien du tout r
puisque c'est ton frère qui va épouser celle que tu aimes-..
ORSO. - Voilà ce qu'il faut lui enjoindre positivement.
LE PAPE PIE. -Et tu ne mourras point de douleur ?
ORSO. - Je ne mourrai que si on me casse la tête et it
y faudra un bon coup.
Ce n'est pas une petite fille qui privera d'un officier
les armées de la Sainte Eglise.
LE PAPE PIE. - Orian, qc e pouvons-nous contre cet
homme résolu ? Il n 'y a qu'à lui laisser le chemin libre.
ORIAN. - Je .n'attendais pa:&gt; de votre sagesse un
autre avis.
LE PAPE PIE. - Pàuvre enfant, tu l'aimes trop~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Toi qui étais si fier de ta force, quand la main de Dieu se
retire, vois ce qu'une simple créature peut sur nous.
ORSO. - Et c'est parce qu'il l'aime trop que vous
lui dites de ne pas l'épouser ?
LE PAPE PIE. - Ce n'est pas parce qu'il l'aime trop,
mais parce qu'il ne l'aime pas assez.
ORSO. - Je ne vous entends pas.
LE PAPE PIE. - Ce n'est pas aimer quelqu'un que
'
de ne pas lui donner ce qu'on a en soi de meilleur.
ORSO. - Et qu'y a-t-il de meilleur que l'amour également rendu?
LE PAPE PIE. - Ce qu'elle aime, ce n'est pas cet
Orian qui est mon fils et que je connais seul.
ORIAN. - Point celui-là, mon père, mais un autre qui
est bien fort 1
LE PAPE PIE. -Je le sais, pauvre enfant 1
ORSO. - Ainsi, pour tout le bien que je lui dois, la
peine que l'on puisse lui faire la plus grande,
Vous voulez que ce soit moi qui la lui fasse ! La chose
qui est la plus précieuse,
Que ce soit moi qui la lui prenne !
ORIAN. - C'est moi seul, Orso, qui te le demande.
ORSO. - Je ne t'écouterai pas.
ORIAN. - A qui d'autre confierai-je ce qui m'est le
- plus cher au monde ?
ORSO. - Manque à celle-là qui t'appelle et qui n'a
que toi au monde !
ORIAN. -Où tu es je ne suis pas absent.
ORSO. - A décevoir son cœur ses ténèbres ne sont pas
assez grandes.
ORIAN. - Cesse, Orso, tu me fais mal.

LE PÈRE -HUMILIÉ

,

593

ORSO. - Mais il faut que tu l'épouses.
ORIAN. - Notre père me donne un autre conseil.
ORSO. - Te laisses-tu ainsi dépouiller de ce qui est
à toi?
ORIAN. - Orso, si je l'épousais, il n'y a point de mesure
possible entre nous ;
Ce qu'elle demande, je ne peux le lui donner,
C'est mon âme qu'elle demande et je ne peux absolument
pas la lui donner,
Moi-même ne la possédant pas.
ORSO. - Et moi, père, quel conseil me donnez-vous?
LE PAPE PIE. - Ne viens-tu pas de Nous dire que tu
n'avais besoin d'aucun ?
ORSO, à Orian. - Je ne puis te faire ce tort.
ORIAN. - Aucun tort. Sois à cette âme obscure le
guide que je ne puis pas être.
De moi ce n'est pas la lumière qu'elle demande, c'est
sa nuit qu'elle voudrait me partager.
Ce n'est pas un tort que tu me fais
A moi de m'interdire ces ténèbres, à elle de lui donner
la lumière, si tu le peux, - la cruelle lumière !
LE PAPE PIE. - La lumière n'est pas cruelle.
ORSO. -Adieu, Père ! (Il lui baise la main.) -Adieu,
Orian.
Il sort.
Silence.
LE PAPE PIE. - Mon fils, il ne faut pas m'en vouloir.
II Y a assez de gens qui me haïssent sans toi.
ORIAN. - Père, je ne vous en veux pas.
LE PAPE PIE. - Dis-moi, c'est donc si fort, ces
attachements de la terre ?

�LA NOUVELLE REV-UE FRANÇAISE

594
ORIAN. _ Je vois une face qui se tourne vers la
mienne, un beau visage, père, un pauwe visage qui ne

voit pas!
LE PAPE PIE. - Il te verra plus tard.
ORIAN._ J'entends une voix qui dit: Orian1 ne me
reconnais-tu pas?
- .
LE PAPE PIE. - Il faut lui fermer tes oreilles,
ORIAN. - Je revois de nouveau cet te expression
qu'elle avait, la joie peu à peu qui devi:nt plus forte ~ue
le doute, ce mélange si touchant de désir et de confusion
et d'e dignité virginale !
LE PAPE PIE. - -Sois fort !
ORIAN. - Je vois cette tête qui fléchit, j:entends,cette
voix qui dit tout bas: Orian! E t de nouveau., - de nouveau_ si bas-- qu'on peut à peine l'entendre...
Silence.
LE PAPE PIE. - Pleure, mon enfant, cela te fera du
bien.
ORIAN. - Je ne pleure pas.
LE PAPE PIE.-Pardonne-moi si je t'ai parlé,non en
mon nom, mais au nùm de ce qu'il y a de plus profond en
toi.
Bientôt le vieillard importun n'est plus. ·
Reste avec moi du moins, toi, mon fils préféré, à cette
heure de la tribulation et du dépouillement qui approche.
Reste avec moi à cette heure où tous vont me répudier.
o RIAN. _ Je- reste avec vous. J'ai foi en vous. Je
crois que ce que vous me conseillez est b.ien.
.
LE PAPE PIE. - Est-ce moi seul qw te conseille?
ORIAN. -Ah, votre voix n'aurait pas tant d'empire,

LE PÈRE HUMILIÉ

595

elle ne m'obligerait p as à de tels sacrifices, si elle ne
répondait à ce qu'il y a de plus fort en un homme,
A ~e~te :ho~e que j'ai à faire et pour laquelle je sais
que J a.J éte mis· au monde, à cette chose qui l'a obligé
à n aître, ~ ce~te chose en un homme la plus forte qui
demande 1 action et non pas le bonheur :
Il ne-me reste qu'à la connaître.
LE PAPE PIE. -Est-ce que Dieu n'est pas une réalité
pour toi?
ORIAN. - Dois-je marcher vers lui directement?
LE PAPE PIE. ~ Tu n'iras pas avec Dieu avant d'être
débarrassé de ce que tu dois aux hommes.
Orian, donn~leur la lumière ! Il n'y a pas qu'une
aveûgle au monde.
Pour celui qui sait" ce que c'est que la lumière et qui la
voit, est-ce qu'il n'est pas responsable de ·ces ténèbres
où sont tant de pauvres âmes autour de lui ef comment en
soutenir la p ensée ?
Orian, mon fils, ce que je n'ai pu faire, fais-le! toi qui
n'as pas ce trône où je.suis attaché pour mieux entendre
le cri désespéré de toute laitette ! c~ supplice d'être attaché
pendant que toute la terre souffre et qu'on sait qu'on a en
soi le salut ! toi qui n 'as·pas ce vêtement devant lequel
par la malice du diable tous les cœurs reculent et se resserrent l
Parle-leur, toi qui sais leur langage, qui n'es un étranger
à aucun repli de leur nature !

Fais-leur comprendre qu'ils n'ont d'autre devoir au
monde que la joie !
La Joie que Nous connaissons, la joie que Nous avons
été chargé de leur donner, fais-leur comprendre ··que ce

�597

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

n'est pas un mot vague, un insipide lieu commun de
sacristie,
Mais une horrible, une superbe, une absurde, une éblouissante, une poignante réalité, et que tout le reste n'est
rien auprès,
Quelque chose d'humble et de matériel et de poignant,
comme le pain quel' on désire, comme le vin qu'ils trouvent
si bon, comme l'eau qui fait mourir si on ne vous en
donne, comme le feu qui brûle, comme la voix qui ressuscite les morts 1
Mon âme est avec la tienne, mon fils! Fais-leur comprendre cela, Orian !
LE FRÈRE MINEUR, est là depuis un moment. - Il
y a à la porte du couvent toute une compagnie de dames
et de cavaliers, la femme et la fille de l'Ambassadeur de
France, je crois,
(A Orian) Et il y a avec eux le signor Orso qui dit que
vous veniez.
ORIAN. - Je ne puis.
LE FRÈRE MINEUR. - Il m'a bien recommandé
d'insister et désire absolument que vous veniez.
Silence.

ORIAN. - Non, je ne puis pas. Dites-leur que je ne
puis pas.
(A suivre)

PAUL CLAUDEL.

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
LE ROMAN DE L'AVENTURE
Il ne serait pas très juste de- parler, pour quelques bons
romans d'aventures récents, d'une renaissance. On a toujours
aimé les récits de ce genre, parce qu'on y trouve l'essentiel du roman, qui est de conter une histoire neuve.
Ceux qui réfléchissent sur leurs lectures reconnaissent
ensuite que cette histoire neuve était très vieille, et
d'avoir paru neuve n'en prenait que plus de valeur. Il est
certain que le roman d'aventures a récrit l'Odyssée ou Robinson au moins autant de fois que le roman psychologique a
récrit Manon ou Madame Bovary. Ces récritures, qui peuvent
être bonnes, médiocres ou mauvaises, c'est la vie même de
l'art, comme les variations sur les thèmes du temple grec ou
de la cathédrale. Et mettre à nu ces thèmes, apercevoir ce
permanent, c'est la vie même de la critique.
Le public à goûté les deux premiers romans de M. Pierre
Benoît, Kœnigsmark et l'Atlantide. D'autre part l' Edition
Française illustrée publie, sous une forme artistique, avec
d'excellents bois de Daragnès, une Collection littéraire des
romans d'aventures qu'inaugure avec une traduction de
!'Etonnante vie du colonel Jack, de de Foë, le Maître du
Navire, de M. Louis Chadourne.
Tout cela fait une lecture agréable. Je ne méconnais
pas ce qui s'y trouve d'original et d'inattendu, ce qui en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fait de vrais romans d'aventures. Pourtant je me trouve
plutôt disposé à y chercher des similitudes, tout simplement
parce que des similitudes offrent un meilleur terrain pour
filtrer et clarifier des idées. De ces similitudes je retiendrai
deux, l'une entre les deux romans de M. Benoît , l'autre
entre l'Atlantide de M. Benoit et le roman de M. Chadourne,
et j'essaierai d'en ttirer des conclu~ions.

* **
M. Benoît doit une RB,I;.tie ,de sop. ,5,qccès à l'aisance de sa
narration, à la fluidité ingénieuse de ses tableaux successifs,
à la so-uple solidité de sa composition, à des qualités techniques et à une certaine présence ou virtualité de romancinéma. Mais fout cela, et la suite plus ou moins imprévue des
aventures, ce sont les moyens d'un roman, ce n'est pas son
essence ni son noyau. Or, les deux romans de M. Benoît
racontent des histoires différentes, dénouent des écheveaux:
originaux, mais il les racontent et les dénouent ~utour du
même noyau.
Le centre de Kœnigsmark c'est la gt"ande--duchesse Aurore
de Lautenbourg, et ·Ie centre de l'Atlantide c'est la princesse
Antinea. Toutes deux, également ·belles bien -entendu, diffèrent apparemment beaucoup dans leur chair : Aurore est
une Russe qui fait à Vignerte dans la manière d'Astiné
Aravian à Sture! le récit de ses aventures aristocratiques,
décousues, pittoresques et savoureuses, et à qui ces av-entures
de jeunesse ont donné le dégoût de l'homme, de sorte qu'elle
est pour bien dire, ou plutôt pour ainsi dire, vierge. Bien au
contraire, l'Antinea del' Atlantide -est une sol'te de Sémiramis
ou de Catherine II da ns la sensuailité saharienne et terrible
de qui tient garnison un officier fréquemment r.enouvelé,
happé pour l'amour et la mort par cette fosse de fourmilion qui s'ouvre fabuleusement dans il e désert rouge. Pour·,t;ant, quelles que soient les différences •plastiques et sensuelles

RÉFLEX.IO~S SU.R LA LITDÉRATURE

599

.entre la fille des neiges et la fille du soleil, on a vite lait .de
les '1'econnattI:e l'une et l'autr.e et de les .classer comme les
amants d'An:tinea dans la même salle circulai.te de ,mar.bxe
et r.sous la même armure d'orichalque. M. Pierte Benoît
est un -poète, U'aute.ur de .Diadumène ; ces deux fe=es
appartiennent 11u monde des poè.te,g plus qu'au monde des
hommes. Nous:œconnaissons en·elles de somptueuses.figures
Tomantiques:etsymbolistes, sous J.es,bijowc et lesy.erui:: de,qui
on trouve moins d"C aha:ir que demar.bre, celle que schématise
en lignes de diamant !':Hérodiade de Mallarmé, ,celle que
Villiers ne s'est point lassé de produire en Elen ou .Morgane
ou Tullia Fabriana. Il est vrai que dans SalammM le -génie
de Flaubert a .réussi à eu Jaire cadrer la .forme passiv.e
avec le type vivant et durable de la lemme d'Orient.
Et je ne -méconnais pas la souplesse .i:Ittelligente avec
laquelle M. Benoit sait animer de v.rais .feuillages dans
l'air autour de la -figure .d'Aurore. iEt comme M. Benoît
·e st un artiste .adroit, tout cela 1demeure fort acceJ&gt;table.
Mais enfin reste ceci qu'.il. 'Y au ·milieu de ses .d eux .i:omans, et
peut-être de son ·. imagination poétique et roman.tique, une
image artificielle et belle de l'éternel féminin, autour de
laquelle se déroule l'aventure.
Cette Temarque, dira,t-on., que des tomans, .fussent- ils
d'aventure, s·e développent autour d'une femme, ou plutôt
d'un homme ou d~une±emmeet delawieille aventure amoureuse, -ne va peut-.être ·pas très loin. Saurait-il ,y avoir
d'autre roman que .cela. &lt;? Le :mot .roman pour ,vous-signifie
un in-18 qu'ilfau:t &lt;roupe:r., lire,·parce qu.e'lire les romaD:Snou'Veaux est, comme la cigarette, une habitude prise depuis la
Bibliothèque Ro-se et le Jules Veme:annuel. rAvec..ces pages
vous bâtissez des châteaux de cartes d'idées comme avec la
inmée d-e la cigarette vous fait.es monter des cercles couleur
de rê:ve ; mais dans le langage populaire, ,qui est le vrai,
roman ne signifie pas .essentiellement un in-18, :il signifie

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une histoire d'amour intéressante, et, pour la concierge,
s'applique aussi bien à celle qui se passe au sixième de son
immeuble qu'à celle qui se déroule dans le rez-de-chaussée
de son journal. Il y a quelques années, l'Eclai1' publiait
des réponses de soldats à des questions d'histoire posées
par leur capitaine (le journaliste qui les trouvait absurdes
ne révélait que sa propre absurdité). Interrogé : « Qu'est-ce
que l'Algérie ? » Dumanet avait répondu : « C'est où il y a des
zouaves. • Un roman, en français, c'est où il y a de l'amour.
Ne vous étonnez pas que M. Benoît ait écrit des romans en
français.
Entendu. Mais notez - et c'est là que je voulais en venir
- que dans les romans d'aventures, qui forment jusqu'ici
un genre réel, ordonné, abondant, avec sa manière, ses
limites et ses lois propres, l'amour ne tient jamais aucune
place, sinon par hasard et très épisodique et banale. Le roman
d'aventures exctut l'amour comme la tragédie classique
excluait le personnage d'un mari trompé. Aussi, dans un
certain français, n'est-ce pas un roman, pas plus que les
Provinciales n'étaient un pamphlet pour le juré de PaulLouis Courier. Etant gamin, je demandai, un dimanche, à
la vieille demoiselle qui tenait la bibliothèque paroissiale
un roman de Jules Verne. Elle était entourée de quelques
assistantes, consœurs en sainte Catherine, qui se mirent à
rire, et leur chef me déclara : «Je vais vous donner un livre
de Jules Verne, mais si c'était un roman je ne vous le donnerais pas. » Telle une _cigarette en chocolat n'est pas une cigarette. Je fus humilié_d'avoir été surpris en flagrant délit Ae
folie des grandeurs, ne me doutant pas que j'utiliserais
beaucoup plus tard la leçon de sémantique de l'académie
en jupons.
Précisément, dira-t-on, leur meilleur public, les romans
d'aventures le trouvent chez les enfants et les adolescents.
L'intérêt et les convenances commandent aux auteurs de

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

601

faire voyager leurs héros dans tous les mondes possibles,
excepté dans le pays du Tendre. Et les romans d'aventures
sont tout à fait adaptés à la mesure de ce public. Aussi ce
genre de production reste-t-il ordinairement dans certaines
limbes et s'oublie-t-il avec la culotte courte. Peu de livres
qui aient fait passer autant d'heures délicieuses que les
Aventures de Jean-Paul Choppart et celles de Robert Robert.
Et qui connaît Louis Desnoyers? D'ailleurs quand il a voulu
écrire des u romans», ces romans n'ont rien valu. Jules Verne
fut candidat à l'Académie française, et, comme un :écrivain
pour enfants n'entre pas plus à l'Académie qu'un tailleur
pour enfants n'obtient la renommée de Faquin, les gardiens de la tradition verte jugèrent cette candidature aussi
fantaisiste que l'eût été celle du comédien Molière sous
Louis X.IV, que l'ont été celles de Baudelaire et de Paul
Fort. Si les romans d'aventures sont des romans sans amour,
ce n'est pas une question de genre, c'est une question de
public.
Il y a là quelque chose de vrai, mais qui s'applique surtout à la France où le développement du roman d'aventures
est en effet resté médiocre. Cependant voici des faits qui nous
montrent la question plus complexe. Le vrai roman français, le roman d'analyse, a toujours répugné à incorporer
l'aventure à ses études humaines.-Il y a eu toute une période
de notre histoire littéraire où le roman d'aventures a été en
même temps roman d'amour: c'est l'époque des romans du
cycle breton, et, à la limite, du Roman de la Rose : cela n'a
rien produit de bon.- Enfin il y_a un pays où.le roman d'aventures est un genre vivace, puissant, enraciné en pleine humanité et qui a donné des chefs-d'œuvre. C'est l'Angleterre. Or,
le roman d'aventures anglais est toujours absolument sans
amour.
Ce roman anglais d'aventures est fondé par un des livres
capitaux de la race anglo-saxonne etde la littétature d'Occi-

�602

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•dent, Robinson Crusoé. Robinson :met àJ'origine du roman
.cl.' aventures cett.e :sorte de cristal, de.miel sans .cire, de schématisme pur que le Cid installe à la.naissance de la tragédie
classique ou la Prinr,esst de Clèv,rs au :prinaipe du xoman
d'analyse. Deux éléments: le désir de l'a.venture, puis l'aventure elle-même, sous·sa forme la -plus extraordinaire, la plus
neuve pour un homme animal politique, .la plus -purement
~nture: la solitude. L'hyperbole de l'aventure est réalisée
par une économie hyperbolique de moy.ens, etc' est soutenu
par la vigueur même de son -sujet que de Foë a -pu, comme
!l'auteur du Cid et de 1a Prinusse, ,écrme :son che:f-d'œuvre.
Tel qu'il e!it :fondé ici par le romancier anglais., le roman
d'aventu~es est le Toman de llén~e, de l'intelligence utile
et de l'action, et c'est ainsi d'ailleurs que les Grecs l'avaient
compris dans l'Odyssée. L'Od;yssée, que Bérard _a reliée si
maitériellement à l'idée i:haJassoci:a;tique, est comme Robinson
le livre d'un peuple de =arins, de aol:onisate.urs et qui obéit
exactement aux mêmes lois. Un héros amoureux y serait
ridicule. Sur un tel métal toute faiblesse, -toute avance délicate d'amour parait rouille, énerve l'œuvre d'art dans la
même mesure et pour les mêmes raisons que le héros, Virgile nous l'apprend à ses dépens. Le sujet de Rob:inson
excluait autommiquement l'amour, et c'est pourquoi aussi
il réalisait automatiquement l'eau-mère du ·roman d'aventures. Mais 1e cr;ois bien qu'un romancier français n'aurait
pas résisté à l'idée de rfaire de V endr.edi une sauvagesse.
Comme l'Odyssée, Rabinson est écrit pour une race, non
rpour run public, s'imprime 1,ur l'homme dès qu'il sait lire et
l'intéresse encore quand •il .n'est .plus qu'un des vieillards
spectateurs du Ludi pro patri,a. Et l'auteur de .Mozl
Flanders et de Roxana n'écrit pas seulement comme celu
d' Hector Servadac pour les enfants. Il sait créer .des
femmes vivantes, touchantes, .amoureuses, mais elles
demeurent dans le gynécée littéraire. Considérez mainte-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

nant l'autre Anglo-Sa.xon qui a été, :sur une autre voie, à la
plus admirable limite du roman d'aventures, Edgar Poe.
Lui, qui a dessiné quelques-unes des plus pures et musicales
figures de femmes qui soient, se fût gardé de les placer dans
le Scarabée d'or et Gordon Pym. L'aventure et l'amour
rehennentchezluisur leurs plans sans communication toute
leur pureté de diamant.
Wells .nous instruit mieux encore. Qn l'a appelé le Jules
Verne anglais, alors qu'il y a entre Jules Verne et Jui la
différence d'une imagination ingénieuse à un art véritable
créateur de vie. \Vells a-écrit des romans d'aventures et des
romans d'analyse. Autant dans ceu.."C-ci il met en scène joliment et profondément l'amour, autant il l'exclut rigoureusement de cea:x-là. Chez ce romancier si parfaitement intelligent il ya une sciencei:rès sûre des lois organiques qui constituent les genres. Aussi l'Amour et M. Lewisham est•il un
chef-d'œuvre, et les P remiers Hommes dans la Lune un autre
chef-d'œuwe. Le public français a.fait surtout un succès à
des imaginations --pittoresques comme la Gi1erre des Mondes,
et l'on ouvre les Premiers Hommes avec une défiance instinctive contre un sujet épuisé depuis Cyrano et même Arioste
jusqu'à Jules Verne. C'est-pourtant ce que Wells a écrit de
plus vivant comme caractère, de plus adroit comme construction, de plus .in._telligent comme •résonnance de pensée. J'ai
employé le mot caractère au singulier, car Cavor est le seul
qu'il y ait dans le roman, et singulièrement ai:tirant parce
qu'il appartient à la lignée morale de Robinson. L'aventure
de Robinson, nous la voyons, chez ce savant opiniâtre et
bourru, transférée sur le terrain de la découverte scientifique comme les héros de la mythologie grecque dans le ciel
étoilé; elle y prend une valeur, un éclat, un orient admirables.
L'amour ne tient pas plus de place dans les romans où
Stevenson a condensé en poête toute l'âme de l'aventure, et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faut-il rappeler qu'il est pareillement absent de l'œuvre où
toute la race anglo-saxonne a reconnu pendant vingt ans
son âme d'énergie aventureuse, celle de Rudyard Kipling ?
Voilà donc un trait constant du roman d'aventures et
fort naturel, puisque le roman d'aventures est par excelle~ce
le roman de l'action et le roman d'analyse le roman de la
passion. La passion n'est introduite dans le roman del'action
que comme élément de détente ou de comique. On admet
parfaitement que le vaisseau de l'aventure porte son poltron
innocent et passif, son Toussaint Lavenette. Il pourrait
porter aussi son amoureux. On attend Dulcinée autour de
don Quichotte alors qu'on ne saurait imaginer une Dulcinée
sérieuse de Robinson et de Cavor. Or, les officiers français
qui dans les deux romans de M. Benoît représentent l'aventure vont bien à l'aventure pour des Dulcinées. L'aventure
française, contrairement à l'aventure anglaise, se présente
avec I'odor di femina, plus qu'avec celle de !;embrun et du
large. Aussi garde-t-elle quelque chose d'artificiel, et nous
vérifions ici à la manière de Brunetière, une bonne loi
des genres.
M. André Beaunier, étudiant récemment dans la Revue
des Deux Mondes les romans de M. Benoît, intitulait son
article: Une Renaissance du roman romanesque. Et je ne sais
pas si le roman romanesque était si mort que cela, puisque
M. Marcel Prévost, qui écrit encore, ·avait déjà prétendu le
faire renaître d'une mort peut-être aussi hypothétique.
Mais enfin c'est bien cela: les romans de M. Benoît sont
moins des romans d'aventures que des romans romanesques,
et tout roman d'aventures traité par un Français tendra
au roman romanesque.
Le roman romanesque n'est d'ailleurs pas très facile à
définir. Pratiquement, c'est le roman qui satisfait l'esprit
romanesque, c'est-à-dire imagine et fait imaginer l'amour
non colllme venu d'un intérieur et mêlé à la trame ordinaire

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

605

de la vie, mais descendu par un vol inattendu de la destinée,
et prenant une figure extraordinaire et lyrique. L' Amadis de
Gaule et les romans de Mlle de Scudéry sont des romans
romanesques, et le Roman d'un feune homme pauvre ou
l' Abbé Constantin pareillement, les romans romanesques
d'une société d'argent. Don Quichotte parodie le roman
romanesque et Madame Bovary de même.
Le roman romanesque a pour clientèle des femmes à
l'imagination faible et à la vie froissée, des Emma Bovary.
Il a pu rencontrer, avec les Amadis, avec Madeleine de
Scudéry, avec nos auteurs de roman-feuilleton, d'immenses
succès de lecture, il est toujours demeuré en dehors de l'art.
D'autre part le romanesque, c'est-à-dire un certain arrangement inattendu des événements analogue à celui qui est
requis au théâtre, figure comme élément secondaire et utile
dans le roman normal, ne disparaît même pas du roman que
le réalisme construit contre le romanesque, comme Adam
Bede ou l'Education sentimentale. Tout roman sur l'amour,
en tant qu'il montre l'amour tourmenté ou empêché, implique
du romanesque, tout roman sur la vie, en tant qu'il la montre
froissée ou accidentée, implique du romanesque. Si le roman
d'aventures anglais nous paraît appartenir à une nature
vraiment différente du romanesque, c'est que, mis en
présence des circonstances les plus extraordinaires, ses
héros demeurent tendus uniquement vers l'action ; leur
représentation est, pour varier une expression bergsonienne,
superposable à l'action. Or, le romanesque prend sa source
dans un exercice de l'imagination, un débordement de la
représentation, un reflux ou uneécumede l'action impossible
ou empêchée.
Il semble donc qu'à la différence du roman d'aventures
anglais qui demeure uniquement, aisément, naturellement sur
le plan de l'aventure, les Français entendent par roman
d'aventures une fusion ou, comme disent les philologues, une

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contamination de l'aventure et clti romanesque. Cela est
lié à l'être même de notre race: il fallait la guerre pour que
la Vie Parisienne connût ce fabuleux succès que ne lui
pouvaient même. assurer autrefois les hommes d'esprit.
groupés autour de Marcelin; et les femmes d'Hérouard,
-collées dans tous les bureaux de compagnie et toutes les
guitounes d'officiers, sont devenues l'art propre aux tranchées
françaises, comme les rennes, les bœufs sauvages, et les
mammouths peints. ou gravés au trait étaient l'art propre
d'une civilisation troglodyte plus ancienne. Le romanesque
a fructifié sur cette·aventure de cinq ans comme sur son
terreau naturel et il prendra bien d'autres fonnes que les
romans de M. Benoît. N'imaginezTVous pas M. Jean Giraudoux nous donnant un roman romanesque pur qui exclûrait
l'aventure aussi rigoureusement que le roman d'aventures
anglais exclut le romanesque ?
N'oublions pas que l'année même qui précéda la guerre
on appelait une renaissance du roman d'aventures. Les
lecteurs de la Nouvelle Rwiw Française se souviennent de
l'article publié sous ce titre par Jacques Rivière, et ils se
souviennent du Grand MeauJnes. Or, le Grand Meaulnes
reste aujourd'hui et restera peut-être longtemps encore le
-chef-d'œuvre de l'art que comporte le roman d'aventures
conçu à la française, c'est-à-dire le roman romanesque
d'aventures ou le roman de l'aventure romanesque. Alain
Fournier s'était placé avec un art parfait au fil de certaines nécessités. D'abord il avaft compris que J'aventure
romanesque n'est purement belle que dans un milieu d'enfants : un enfant romanesque est poétique ; une vieille
&lt;lemoiselle romanesque ne l'est pas, et Bélise n'appartient
qu'à la comédie. Puis l'aventure romanesque de Meaulnes
vient du dedans et non du dehors, est donnée par l'effet de
l'imagination naturelle, non par un accident comme celui
qui engage Vignerte dans une cour d'Allemagne ou le

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

607

capitaine de Saint-Avit dans le couloir de rochers au bout
duquel il y a l'Atlantide. Elle fait corps avec cette imagination, c'est-à-dire avec de la substance, de la plante et de la
fleurhumaines. Enfin et surtoutil y a là une économie. merveilleuse de moyens: le château des·Sablonnières etle passage
des saltimbanques, cela demeure peu de choses et ne dépasse
pas l'horizon d'une carte d'école primaire, et toute l'aventure.
romanesque fran:çaisetientlà-dedans comme toute l'aventure
active anglaise tient dans certaines pages si simples et si
infiniment résonnantes de Stevenson. Mais comme il est
difficile à l'aventure et au romanesque de se rejoindre sans
que celui-ci empâte et rabaisse celle-là! Le Grand Meaulnes
a; peut-être cent pages de trop, c·elles où le romanesque prolonge l'aventure quand l'aventure a donné tout son effet : le
romanesque est jeté sur les marcs de l'aventure pour en.
faire une seconde cuvée. Et la dernière phrase qui nous.
montre Meaulnes engagé dans le romanesque pour sa vie
entière diminue par un choc en retour l'intérêt de la première et pure aventure d'enfant, qui devrait demeurer
l'unique.
Je n'ai encore rien dit du M attre du Navire de M. Louis
Chadourne. On y trouve la même ingéniosité que dans les.
livres de M. Benoît, mais son orientation paraît très différente. M. Benoît eshm charmant imaginatif qui invente des'
histoires pour le plaisir de les inventer, les conte pour le
plaisir de les conter. Le géomètre qui demandait d'Athalie:
Qu'est-ce que cela prouve? méritait une réponse positive,
car Athalie prouve ou tout au moins démontre beaucoup de
choses, poétiques, politiques et humaines. En ce sens les
romans de M. Benoit ne • prouvent » à peu près rien, tandis
que le Maftre du Navire est écrit pour prouver, ou démontrer,
ou montrer une certaine idée de l'homme et du monde.
Le roman, fort intelligent, de M. Chadoume appartient à

�608

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la lignée des contes philosophiques du A'Ylll8 siêcle. Ce n'est
pas traité dans la maniêre sobre de Candide et de Zadig,
mais c'est traité dans leur esprit.
Le roman ou plutôt le conte de M. Chadourne développe
un thême qu'un poête três minime du nomd'Eugêne Manuel
mit à la portée des enfants en des vers sans artifice. Des
enfants se disputent un tas de noix et demandent à un vénérable derviche qui passe là de le partager entre e1Lx, lui
disant que son partage sera pour eux aussi juste que s'il
était fait par Dieu lui-même. - Vous voulez donc, mes
enfants, que je partage comme Dieu. - Oh I oui I Ainsi fait
le derviche, donnant tout aux uns et rien aux autres. M. Chadourne a imaginé un Hollandais qui, dans une ile inconnue
où il est le seul maître et où lesindigênes vivaient dans l'état
d'innocence heureuse du Si,pplément au Voyage de Bougainville, établit le rêgne de Dieu ainsi entendu, à son gré
donnant les plaisirs ou infligeant maladies et tortures, de sorte que l'île expérimentale de Van den Brooks, où Van
den Brooks s'est proclamé Dieu (un pauvre bonhomme de
Dieu qui, découragé par sa solitude, finit par abdiquer), est
à peu prês dans l'ordre moral et religieux ce qu'est dans
l'ordre de la vie physique l'île du docteur Moreau. Le ton
ironique et agréable du récit contraste de façon curi~use
avec l'âcre philosophie de M. Chadoume et avec son idée
sensuelle et sombre de la soufuance. Je laisse cela de côté
et ne veux m'intéresser aujourd'hui qu'à une certaine
technique et une certaine orientation nécessaire du roman
d'aventures.
A côté des deux sortes, anglaise et française, active et
romanesque, du roman d'aventures que l'on discernait tout
à l'heure, le Maître du Navire nous donne l'occasion d'en
spécifier une troisiême. J e l'appellerais le r~man de l'a~enture intellectuelle, le motif de l'aventure lié de façon ironique et symbolique à un certain romanesque de l'intelli-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

6og

gence libre. Les exemples feront mieux comprendre. On
rangerait sous cette étiquette d'abord, à une frontiêre, les
romans de voyage en Utopie, tantôt mornes comme celui
de Thomas Morus, tantôt pittoresques et vivants comme ceux
de Cyrano de Bergerac, - puis, comme le cœur véritable
et le massif du genre, ces romans de l'intelligence en aventures dont le xvme siêcle, tant en Angleterre qu'en France,
donne les chefs-d'œuvre, avec les romans de Voltaire et
Gulliver, - enfin ces tapisseries où l'aventure n'est plus
qu'un motif idéologique, et dont le symbolisme a donné
autrefois deux figures presque jumelles, avec le Voyage
d'Urien d'André Gide et Couronne de Clarté de Camille Mauclair. On pourrait dire sommairement que, dans le roman
d'aventures anglais l'aventure intéresse l'action, que dans le
roman d'av~ntures romanesque elle décore la sensibilité et
que dans le roman d'aventures idéologiques elle matérialise
l'intelligence. Aussi ne faudra-t-il pas demander au dernier
de créer des personnages vivants.
Mais (c'est elle que j'annonçais en commençant), certaine
ressemblance en apparence tout extérieure entre l'Atlantide
et le Maître du Navire paraît assez typique. Tous deux sont
les romans d'une île, les solitudes de sable se comportant géographiquement comme celles de la mer, d'une mer à la
deuxiême puissance qui isole toujours et ne réunit jamais. En
apparence la remarque ne va pastrês loin. Mais notons qu'au
fond on en pourrait retrouver autant dans le Grand Meaulnes.
Le château mystérieux du Grand Meaulnes est perdu légendairement dans les sables de la Sologne comme le domaine
d'Antinea est perdu dans les sables du Sahara, et l'art qui
obtient ici le plus d'effet est évidemment celui dont les
moyens sont plus sobres. Je rappelais au sujet du Mattre
du Navire l' Ile du docteur Moreau. Une île mystérieuse où les
choses ne se passent pas comme ailleurs paraît le lieu naturel
du roman d'aventures, etla découverte de cette île l'aventure
39

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de ce roman. Tel était le thème du premier grand roman
d'aventures, fort curieux, qu'il y ait eu dans notre langue, le
Polexandre de Gomberville. Songez à l'île de Robinson. Allez
même jusqu'à l'île de la Tempete. Et le livre-souche des
romans d'aventures, l'Odyssée, n'est-il pas le roman des îles
mystérieuses, celle de Calypso, celle des Morts, celle des
Lotophages, celle des Phéaciens, et celle du retour d'où monte
la fumée du foyer ?
La raison en est simple. L'aventure s'identifie en quelque
sorte avec la mer. La mer d'eau ou la mer de soleil et de
sables, le fluide, le mystérieux, l'illimité, voilà le milieu, la
matière passive ou la matrice de· l'aventure. Le roman
d'aventures s'épanouira naturellement chez un peuple de
marins, Grecs, Anglais, Arabes de la mer Rouge, et les
repos et les découvertes et les fleurs de la mer ce sont ses
îles. Les îles constituent, on le sait, des conservatoires de
formes vivantes anciennes. Le domaine d' Antinea et celui
des Sablonnières se comportent dans l'imagination du
romancier comme, dans l'économie de la nature, Madagascar, l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. Leur isolement,
après un cataclysme {fictif dans le roman d'Alain Fournier et réel dans celui de M. Benoît), y a maintenu de
vieilles formes extraordinaires, disparues sur les continents,
comme les monotrèmes et les oiseaux géants. Le Mattre du
Navire nous rend d'ailleurs fort bien le fil qui réunit l'imagination la plus libre à la réalité géographique: c'est un supplément au Supplément au Voyage de Bougainville. Et si les
îles apparaissent comme des conservatoires de formes
anciennes, l'imagination y verra pareillement et inversement de possibles laboratoires pour des formes nouvelles :
telles l'île du docteur Moreau et celle de Van den Brooks.
De sorte que, réellement, tout roman d'aventures tend
à cristalliser sous la forme de Robinson et de l'île de Robinson. Voilà. bien l'aventure et le lieu de l'aventure ramenés

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

6u

à leur schéma essentiel, à leur substance ou à leur loi. L'aven-

ture de Robinson est la plus extraordinaire qu'un homme
puisse vivre, et en même temps on la voit à la portée de chacun. l'out coin de terre où nous sommes peut nous devenir
l'île de Robinson. Il suffit que nous nous retrouvions nousmêmes. André Gide a réuni dans un même volume Paludes
et le Voyage d'Urien, et en effet Paludes comporte autant
d'aventures curieuses que le Voyage d' Urien. Le poêle de
Descartes, la chambre de Hollande où il écrit les Méditations, voilà d'autres îles de Robinson, et les motifs transcendants de l'aventure, motüs qui descendent pour prendre
corps et se charger de matière dans la durée et dans le roman.
Le vrai, le pur et le transparent roman d'aventures, c'est celui
dont la dernière démarche consiste à abdiquer l'illusion de
l'aventure, à enterrer comme Prospero sa baguette magique à
reconnaître que l'aventure est partout, et qu'il suffit ~e
regarder a:ec,_certains yeux la vie humaine la plus simple
pour la voir s mstaller, s'éployer, éclatante d'imprévu, dans
le royaume de l'extraordinaire.
ALBERT THIBAUDET

•

�NOTES

6I2

« L'intelligence nationale au service de l'intérêt national :
tel est notre premier principe. •

NOTES
LE PARTI DE L'INTELLIGENCE
L'intelligence est décidément à la mode. Il n'est plus
personne qui ne se réclame de ses faveurs; il ne paraît plus
de manifeste où elle ne soit préconisée comme la première
des vertus. Et voici même que .se forme un Parti de !'Intelligence auquel adhèrent d'emblée plusieurs esprits distingués. Il n'entre pas dans les desseins de la Nouvelle Revue
Française de faire à celui-ci la moindre obstruction. Mais
je voudrais présenter, strictement en mon nom personnel,
quelques réflexions que me suggère la déclaration de principes signée par ses adhérents.
A ne la juger que d'ensemble, elle me paraît empreinte
d'une certaine confusion, qui étonne un peu de la part de
gens dont le souci avoué est de rendre la place d'honneur à
la faculté logique. Je ne puis me retenir de signaler les principales contradictions que j'y découvre.
Et d'abord il semblerait qu'un Parti de l'intelligence dût
se donner pour mission essentielle de défendre les droits de
l'intelligence, de veiller à ce qu'elle puisse s'exercer librement et pour la seule conquête de la vérité. Or, nous lisons
bien dans le manifeste que j'ai sous les yeux, qu'on se propose « d'organiser la défense de l'intelligence française ••
et cela « en vue de l'avenir spirituel de la civilisation tout
entière ». Mais quelques lignes plus bas nous trouvons :

~l ~aut p~urtant choisir : ou bien l'intelligence française
doit etre rmse au service des intérêts français ; et alors ce
n'est plus elle qu'on défend; c'est la France qu'on défend
par e~e, p_a~ son moyen. - Ou bien l'intelligence française est
ce qui mente avant tout d'être protégé, préservé, dégagé;
de cet ensemble de biens qu'est la France c'est celui que nous
tenons pour le plus précieux; c'est celui que nous voulons
contre toute contrainte, c'est-à-dire contre toute influence
maintenir sauf; et alors nous devons èn effet le maintem:
sauf, nous devons éviter de le mettre en gage, de le louer
à qui que ce soit, fût-ce à notre patrie, fût-ce à nousmêmes ; nous devons libérer notre réflexion de toute finalité
préconçue, nous ne devons vouloir aboutir à quoi que ce
soit d'autre qu'à ce que nous trouverons; nous devons permettre à_l'intelligence française de voir tout ce qu'elle voit,
et dele dire, quoi qu'il en puisse résulter,fût-ce, pour emprunt~r une expression chère à Péguy, notre mort temporelle,
fu~-ce notre anéantissement par la foudre. (D'ailleurs je
SUIS sans crainte; si quelque chose aujourd'hui tout au
contraire peut être pour nous bienfaisant et reconstituant
c'est bien la vérité directement et simplement perçue.)
'
Et sans doute, comme le dit le manifeste, a pour agir, il
faut être•; pour pouvoir penser librement, il faut d'abord
que la France existe, il faut qu'elle ait un tronc et des
membres, une « substance ». Mais, après tout la France
existe, il me semble. Elle existe même plus que j~ais. Nous
avons été vainqueurs, crois-je bien : il faudrait tout de même
nous le rappeler. Parmi les signataires du manifeste il en est
plusieurs qui ont contribué glorieusement à notre victoire
et devant qui je m'incline très bas, surtout quand je pens;
à la pauvre guerre que j'ai faite. Mais justement, comment
se fait-il qu'ils refusent de tenir compte dans leurs raisonne-

�614

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ments de ce que leurs actes nous ont valu ? Ils ont sauvé
la France : pourquoi ne peuvent-ils pas se résigner à ce que
ce soit pour de bon?
« La victoire apporte à notre génération des possibilités
magnifiques. C'est à ceux qui survivent qu'il appartient de
les réaliser, en pensant cette victoire où ne doit pas s'achever
leur effort. » Nous sommes entièrement d'accord sur les
termes. Mais a penser la victoire », pour les auteurs du
manüeste, c'est continuer d'en penser les moyens, alors
qu'elle est déjà acquise; pour moi, c'est commencer à en
penser les résultats, les fruits; c'est l'épanouir; c'est lui
faire rendre ce qu'elle contient; c'est profiter justement
de cet « être » qu'elle nous donne; c'est en profiter pour
augmenter le plus possible notre « comprendre• (qui d'ailleurs, j'en suis persuadé, se changera en du • plus-être •
presque aussitôt).
Et je sais bien que l'on va m'objecter un passage de l'article que je publie dans le présent numéro, où je dis nettement que notre victoire n'est ni complète, ni décisive; on
me demandera comment je puis dès lors contester qu'elle
ait besoin d'être prolongée, achevée et qu'il faille continuer de lui dédier toutes nos forces, intelligence comprise.
- Je demande pardon. L'insuffisante victoire dont je parle
plus haut, c'est seulement celle de notre idéal politique.
(Et je ne pense pas d'ailleurs qu'elle fût souhaitable complète.) Nulle part je ne mets en doute la plénitude ni l'intégrité de notre victoire matét-ielle sur l'Allemagne. Quoi qu'il
puisse maintenant se passer, la France, comme nation, me
parait avoir acquis une assiette, qui non seulement lui
permet, qui lui fait un devoir de penser hardiment et dans
tous les sens, sans plus se laisser paralyser par l'instinct de
conservation.
u Défense de l'intelligence française » : c'est exactement
à cela que je voudrais dévouer mes forces, que je souhaiterais

NOTES

615

que la Nouvelle Revue Française dévouât toutes les siennes.
Comme les auteurs du manüeste, je suis persuadé qu'il n'y
a pas aujou~d'hui de tâche plus grande, plus urgente; et,
comme eux, Je pense: plus profitable aux intérêts du monde
entier, de la civilisation universelle.
Car ~•es,t vr~ que l'intelligence française est incomparable ; il n en existe pas de plus puissante, de plus aiguë, de
plus profonde. Dût-on m'accuser d'effronterie, j'irai jusqu'au
bout de ma pensée : c'est la seule aujourd'hui qu'il y ait au
monde. Nous seuls avons su conserver une tradition intell~ctue~e ; nous seuls avons su nous préserver à peu près de
1 abêtissement pragmatiste ; nous seuls avons continué de
croire au principe d'identité ; il n'y a que nous dans le monde
je le répète ~oidement, qui sachions encore penser. Il n';
aura, en matière philosophique, littéraire et artistique, que
ce que nous dirons qui comptera.
Déf~nse do~c, c défense et illustration » de l'intelligence
française. Mais pour Dieu I faisons bravement consister
toute cette défense en de l'illustration I Ne perdons pas toute
notre énergie à ces mesures de« salut public», dont les auteurs
du manüeste semblent si préoccupés et qui n'ont rien à faire
dans domaine de la pensée! Ne soyons pas soupçonneux,
sourcilleux, tâtillons I Ne passons pas tout notre temps à
n:ionter_ la garde sur nos frontières intellectuelles « pour ne
nen laisser entrer»! Ne ;veillons pas sur notre ignorance
comme sur un trésor I N'ayons donc pas peur. Ce n'est pas
~otre genre. Soyons ce que nous sommes! Illustrons l'intelligence française en comprenant tout ce qui est au monde
à comprendre et en sympathisant avec par l'esprit! Illustrons-la par cette œuvre suprême, dont personne d'autre
~ue nous n'est capable : l'analyse, la description, la traduction en formules avant tout exactes de cet immense chaos
que_ la guerre a créé. Quand nous aurons fait ça, nous aurons
vraiment « pensé » notre victoire ; nous en aurons fait sortir

!e

�616

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tout ce qu'elle contenait; nous aurons à la fois complété
et justifié notre u hégémonie» sur le monde.

Aurai-je l'air de m'acharner et de« chercher la petite bête»,
si je signale encore dans le manifeste du P ~ de !'Intelligence une équivoque qui, à vrai dire, n'y est que latente,
mais dont je ne puis m'empêcher d'être gêné?
Elle réside dans l'idée que les auteurs semblent se faire de
l'intelligence elle-même. Sans doute prennent-il~ la précaution de mentionner à plusieurs reprises sa fonction de définition et de détermination. Mais on voit qu'en même temps
ils ne peuvent se retenir de la concevoir surtout et avant tout
comme un instrument de liaison, de coordination, de synthèse, d'unification. La façon dont leur pensée sur ce point
flotte et invinciblement dérive, est rendue nettement sensible par la chaîne de phrases que voici :
« Le progrès ne consiste pas... à effacer les limites, à nier
les règles, à repousser les dogmes, mais il se manifeste dans
une détermination de plus en plus précise des principes. »
(C'est la vérité même, et je suis si bien ~•a~cord ave~ ce commencement de texte que je m'en servirais volontiers pour
formuler le grief que j'ai contre l'internationalisme intellectuel et contre ceux que le manifeste appelle, d'ailleurs très
improprement, les bolchévistes : de ce côté-1~, en effet, on
travaille à la suppression des limites, des différences, p~r
conséquent on mine les résultats du _progrès; c'est ~urquo1,
c'est seulement pourquoi je ne pws y aller.) Mais reprenons notre lecture : « L'intelligence humaine est faite pour
définir et pour conclure. , Bien. c Son impuissance à ~•accomplir que certains confondent avec la liberté, est le signe
qu'il y 'a en elle quelque chose de vicieux. , A ttention 1.

NOTES

« L'intelligence, ce geme des ensembles qui organise le

monde, etc. » Voilà qui ne va plus du tout.
Bien entendu, il n'entre pas dans mes intentions de contester que l'intelligence soit faite pour unir et pour combiner,
pour produire un ordre, qu'elle soit un facteur d'organisation. Mais je reproche aux auteurs du mauifeste de croire
qu'elle est ça essentiellement et d 'abord. - Essentiellement et d 'abord l'intelligence est )a faculté de distinguer,
1 de reconnaître le différent pour différent, la faculté d'apercevoir déux idées, deux objets là où ceux qui n 'en sont pas
doués n'en aperçoivent qu'un; son premier mouvement est
la discrimination, l'analyse. Si on ne le lui laisse pas accomplir librement, posément et pour ainsi dire toute seule, tout
le reste de son opération est vicié. Si l'on veut qu'elle soit
synthétique d'abord, on renonce du même coup à ce qu'elle
fasse son office propre, qui est d 'approcher le plus possible
la vérité. Si on la conçoit comme étant d'abord «le génie des
ensembles», c'est le signe certain qu'on veut lui faire exécuter
des tours de passe-passe, qu'on est constructeur, réformateur, politicien (on en a, d'ailleurs, bien le droit), mais non
pas penseur, non pas « partisan » et véritable défenseur de
l'intelligence.
Et, en fait, si on relit le manifeste d ' un seul trait, on y voit
apparaître une tendance qu'on sent d'une tout autre espèce
qu'intellectuelle. « Si nous sentons la nécessité d'une pensée
philosophique, morale, politique, qui organise nos expériences,
si nous prétendons opposer au désordre libéral et anarchique,
au soulèvement de l'instinct, une méthode intellectuelle
qui hiérarchise et qui classe, si en un mot nous savons ce
que nous voulons et ce que nous ne voulons pas, etc... » (Ce n'est
pas moi qui souligne.) Voilà le grand mot lâché. Ces messieurs
« savent ce qu'ils veulent et ce qu'ils ne veulent pas », et
l'intelligence est pour eux le moyen d 'obtenir le premier,
d'empêcher le second. Elle est là pour« classer,, pour• hiérar-

�,618

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chiser ,, pour imposer au réel une forme une fois pour ~outeli.
choisie et décrétée. L'intelligence est en somme destinée à
faire taire les exceptions, à supprimer ce qui gêne et à faire
admirer combien tout le reste marche bien ensemble. L'intel·
ligence est créatrice de « monarchie ,.
. .
Pour moi l'intelligence est d'abord le moyen de distinguer
ce qui est de ce qui n'est pas.
JACQUES RIVIÈRE

!!MILE CLERMONT : SA VIE, SON ŒUVRE, par
Louise Clermont (Bernard Grasset).
Il convient, semble-t-il, de voir dans le livre de Mlle Clermont, non point, comme elle parait l'avoir souhaité, une
étude exhaustive, portant sur la vie et l'œuvre de son frère,
mais une sorte d'introduction à une édition ultérieure de ses
lettres et de son journal, introduction portant presque exclu·
sivement sur l'évolution morale et religieuse de sa pensée.
A vrai dire même si on accepte d'en limiter ainsi la portée,
on ne pou:ra de bonne foi se déclarer entièrement satisfait
de cet exposé certainement un peu tendancieux. Mlle Clermont, obéissant à un sentiment d'ailleurs infiniment respec·
table, est trop préoccupée de souligner l'orientation, selon
elle de plus en plus décidément catholique de la pensée de
son frère, pour que ce zèle même n'éveille pas en nous une
inquiétude. Elle ne déforme rien, cela est bien en~en~u, ~ton
doit admettre, dans les limites que je tâcherai d mdiquer
plus loin, que sa thèse est exacte. Néanmoins, même si on
accorde que cette évolution s'est faite en gros dans le sens
qu'elle indique, on devra convenir d'autre part que ses
affirmations sur ce qui en eût été, d'après elle, le terme
fatal, ne sont pas exemptes d'imprudence. Rien ne se

NOTES

619

laisse moins aisément réduire à un schème élémentaire
que la courbe d'une conscience aussi complexe, aussi
chargée d'inquiétudes contradictoires. Cette Ame, comme
tant d'autres, se simplifia, s'allégea au contact de la
guerre; ceci n'est point douteux et j'y reviendrai; mais eston en droit d'assurer que Clermont, s'il avait survécu,
n'aurait pas vu un jour dans cette simplification une mutilation passagère? Contre cette hypothèse quelque chose en
moi proteste - et cependant... Mlle Clermont, profondément
croyante elle-même, n'apprécie peut-être pas toujours à leur
valeur les difficultés auxquelles son frère se heurtait sur le
chemin de la foi. Il avait horreur de « cette religiosité sans
idées claires, de cette mysticité sans foi qui est bien une des
plus lamentables conquêtes de notre temps. » On reconnait
chez luil'appétitdulittéral et comme une soif de dogmatique.
Paradoxe surprenant en apparence, ce fervent de la vie intérieure exècre tout ce qui est simplement subjectif, il aspire
à s'élever au-dessus des préférences individuelles, et aussi
des vaines constructions qu'édifie stérilement la fantaisie
orgueilleuse des solitaires. Mais précisément rien ne saurait
mettre mieux en évidence ce qu'il y a de tragique dans
l'attitude de Clermont en présence du problème religieux,
puisque, aussi bien, la religion seule peut apaiser une semblable
inquiétude, et que notre réflexion investigatri;e parait
condamnée soit à bâtir sans fondations une religion factice,
soit à s'arrêter impuissante devant le seuil interdit. Ce mot
«tragique», ce mot nietzschéen revient d'ailleurs continuellement sous la plume de Clermont. L'idée d'une connaissance
tragique, celle aussi peut-être du héros de la connaissance,
sont familières à Clermont. S'il dédaigne le naturalisme
nietzschéen et aussi tout ce qu'il y a de laborieusement
mythique dans Zarathustra, en revanche il a lu et médité
Humain, trop Humain et aussi Par delà le Bien et le Mal
et sans doute le Gai Savoir. C'est bien là qu'il semble avoir

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

puisé cette idée-lemotconvient-il ?_ - qu'il y a unevie_aventureuse de la connaissance et qui comporte des nsques
infinis. Et entre cette expérience et la notion chrétienne
du salut il est bien clair qu'une liaison s'est faite dans son
esprit, j'y reviendrai à propos de Laure ; ~ serait ex~essif
de dire que cette relation est d 'ordre exclusivement lynque,
· il parait difficile d'admettre qu'entre les divers
mais
. .systèmes
.
.
de valeurs entre lesquels oscillait sa pensée, 11 ait Jam~s
réussi à instituer des connexions rigoureusement définissables. Le traité de philosophie auquel il .~availlai~ de~~
des années quand la guerre éclata, et qu il comptait d ailleurs refaire entièrement, pourrait seul nous fixer sur ce
point.
, ..
1 Un livre de doutes, du plus grand doute, ecnt-il à propos de ce traité. Tourner autour des question~, regarder
dessus, dessous, les déplacer, peut-ê tre les suppnmer.
1 Quelle tendance? trouble, nébuleuse, inquiète. Non pas
héroïque, mais prudente, indécise entre la sagesse et la co~quête, sur le plan et avec la volonté du plus haut savoir.
Du dangereux, du capital, du décisif. •
.
,
Ces lignes où passe un étrange frémissement, bien d autres
encore que ci·te - un peu au hasard - Mlle, Clermont,
.
.
permettent d'entrevoir au moins confusément 1 onentatio_n
de cette pensée, qui, de par son essence même, ne d,ev~t
· amais pouvoir se déployer en système. Sans doute s agis~t-il avant tout de tenter la réhabilitation de l'intelligence, de la critique dans le domaine que ce~s.prétendent
réserver à une intuition dont ils n'ont pomt pns gard~ ~e
déterminer les limites. « Péril des esprits intuitifs, écnt-il,
mollesse, désabusement, ne plus rien éprouver qui ait du P~·
L'intuition ne fait pas la générosité d'âme, ni même unesenSlbilité féconde, très souvent les mille facettes aiguës empêchent
un beau reflet large, l'ampleur., - « Qu'il subsiste un usage
de la raison ou du moins que le mot raison a un sens, et

NOTES

621

désigne un ensemble de manières d 'être qui l'emporte
comme valeur et comme connaissance sur ce que désigne
le terme intuition •· Sur la portée exacte de cette entreprise,
il faut bien reconnaître que le livre de Mlle Clermont ne
nous permet de former que les plus vagues conjectures, et
les commentaires dont elle accompagne les citations, malheureusement arbitrairement choisies, qu'elle multiplie
avec raison, ne projettent qu'une faible clarté sur cette
pensée en marche et toute tendue vers l'invisible. Quelque
effort qu'elle fasse pour disposer les citations en série, elle
ne parvient pas à emprisonner cette méditation dans des
formes toutes faites, à en immobiliser l'ondoiement multiple
et anxieux. Elle ne sait pas d'ailleurs toujours reconnaître
ce qui est vraiment de lui et ce qu'il a puisé ailleurs, chez
Wagner ou chez Nietzsche; aussi même ce livre émondé impose-t-il au lecteur un lent et assez pénible travail de discernement. Mais çà et là jaillit une phrase qui va loin, une
phrase d 'une beauté intacte et singulière qui illumine de
vastes espaces. • Du petit mysticisme. Une certaine fadeur
mystique, un certain fondu des sentiments à leur limite
extrême, un flou, une demi-aurore mystérieuse, une facile
détente des idées passant de leur forme arrêtée et dure à un
certain vague en apparence plus compréhensif. Tout cela
fort répandu actuellement, pour beaucoup d'esprits le signe
même de la hauteur de pensées et de sentiments, cependant
chétif, médiocre, à peine un résidu laïque des fortes déterminations religieuses. , C'est bien là toujours cette même
volonté de rigueur et de discrimination qui marque la
pensée de Clermont du signe de l'actualité. Quelque brumeuses que puissent être souvent les perspectives devant
lesquelles s'attarde sa rêverie, il est au delà des oppositions
périmées qui alimentent encore les disputes d 'école. Et cela
seul est déjà important, même s'il s'en tient au fond à
une affirmation générale dont le contenu ne parvient

�622

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas encore à se spécifier. A travers toute l'œuvre de Clermont
court le pressentiment d'un ordre spirituel où la pensée
même sera jouissance substantielle, vision, possession du
concret dans sa plénitude ; et c'est ce pressentiment qui
confère à tout ce qu'il a écrit une marque essentiellement
métaphysique. Pourtant ce métaphysicien n'aimait pas les
philosophes: sans doute, se méprenant un peu sur le sens réel
de certaines formules d'apparence impersonnelle, méconnaissait-il l'émoi secret qui les suscita; peut-être aussi éprouvait-il quelque impatience en présence de la diversité d"
systèmes qui en accuse les trop humaines origines. Berkeley,
Bergson, de tous les philosophes les moins systématiques,
les plus anxieusement penchés sur le mystère de la vie intérieure : tels furent ses maîtres; à ces deux noms on serait
tenté d'ajouter celui de Biran, mais Clermont ne semble
pas avoir bien connu l'auteur du Journal intime.
Il peut sembler vain d'insister de la sorte sur une philosophie de romancier qui ne réussit pas à dépasser la phase
des velléités et des aspirations : ce serait à tort cependant,
je crois, et on laisserait échapper ce qu'il y a de plus original
et de plus profond dans l'œuvre romanesque de Clermont, si
on ne s'attachait à reconnaître expressément l'intention
métaphysique qui l'anime. Son plus beau livre, Amour
promis, quoi qu'on en ait pu penser le plus souvent, n'est
pas une simple étude de pathologie sentimentale, l'analyse
précise et cruelle d'un cas singulier. En réalité Clermont
y dénonce, avec quelle poignante exactitude I l'infirmité
radicale de notre sensibilité moderne, toujours prompte à se
déprendre de ce qu'elle convoitait, aùssitôt que l'objet du
désir perd en se réalisant les couleurs merveilleuses dont
le parait notre nostalgie. Certes on doit regretter que Clermont, par un souci excessif de rigueur, ait passé en quelque
sorte la limite et n'ait pas reculé devant un dénouement
invraisemblable et d'une offensante brutalité. Mais les vio-

NOTES

Iences inatt~ndues de la fin n'altèrent guère l'impression
profonde qm se dégage du livre. C'est qu'en effet André n'est
pas_ un m~ns~e ; il est surtout digne de pitié, et l'espèce de
sadisme ou viennent sombrer ses aspirations est comme la
rançon du besoin d'infini qui le tourmente, de cette hantise
de l'intériorité absolue qui finit par marquer toute expérience
présente - par cela seul qu'elle est présente et vient se
détacher sur les lointains de l'âme- d'une flétrissure mort~e. ~ e ne pens~ pas qu'on ait jamais décrit avec plus
d emotion et de ngueur cette fatale évolution d'un être en
q~ la conscience même apparaît comme un principe de
dissolution sentimentale et de mort. Clermont ne devait pas
~etrouver dans Laure ce style à la fois fluide et précis qui
epouse fidèlement toutes les sinuosités de la vie intérieure.
&lt;:8rtes on peut, ~ l'on y tient, relever l'étroite parenté qui
lie A mQUr promis à Volupté, et il est également loisible
au critique de retrouver dans la sonorité grave et confidentielle du récit l'accent deDominique. Mais ces rapprochements
sont vains, puisqu'ils ne rendent point r::ompte de ce qui
donne à Amour promis sa saveur unique : un singulier
mélange de fiévreux lyrisme et de lucidité dégrisée, le sentiment intense de l'écoulement intérieur et la nostalgie de
l'immuable.

, Laure. est u~ livre troublant et complexe sur lequel il
~ est pomt facile de s'accorder avec soi-même ; car les
imperfections et les beautés de cet ouvrage sont également
flagrantes. Les imperfections d'abord : les fondements
ps!chologiques du roman sont mal assurés, la part de ce
qm n'_est qu'affirmé, de ce qui ne peut être pour nous qu'objet
de fo1, est disproportionnée; or, il est dangereux de trop
escompter notre générosité. Au fond, nous ne croyons point
à l'amour de Laure pour l'ennuyeux Marc ; rien ne nous
re~d ce; amour intelligible ou même sensible; c'est un simple
fait qu il faut admettre; mais s'il en est ainsi, comment

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

prendrions-nous au sérieux l'acte par lequel Laure sacrifie
cet amour ? Ce n'est pas tout. Clermont ne nous met pas en
mesure de comprendre distinctement comment les aspirations idéales et fort indéterminées de son héroïne trouvent
à se satisfaire dans le catholicisme orthodoxe ; rien n'est
plus arbitraire que ce passage, et l'attitude de Laure au lit de
mort de son père apparaît par là même comme à peu près
inintelligible. Cette incertitude sur la qualité véritable du
mysticisme de Laure rejaillit sur tout le roman, dont elle
obscurcit la signification. Au fond le goftt nietzschéen du
périlleux est plus caractéristique de Laure que les qualités
proprement chrétiennes. En outre les personnages de second
plan sont extrêmement peu vivants : ce sont des figures
exsangues aux traits mal définis. Enfin, le langage que Clermont prête à ses héros n'a presque jamais le son de nos
paroles, et l'on ne s'habitue guère à ce dialogue apprêté.
Malgré tous ces défauts, le livre est d'une qualité exceptionnelle. Chaque fois que s'interrompt le récit aux pentes unies,
le long desquelles l'attention glissait sans heurts, de merveilleux paysages se profilent sur le ciel, Tous les arrêts,
tous les interludes sont admirables, et ils sont nombreux.
La charpente précaire disparaît alors ; par une sorte d'enchantement, qui s'apparente à la transfiguration musicale
d'un médiocre livret, une vie renouvelée s'empare soudain des formes desséchées. Entre l'ambiance variable
et colorée où évoluent les personnages, et le fond essentiel
de leur sensibilité, pour un instant l'harmonie se fait ; un
accord révélateur jaillit, interrompant l'écoulement décevant,
le devenir épars des existences humaines1 : soudain une
signification éternelle se condense en de l'instantané, et le
(1) Cf cette note citée p ar Mlle Clermont, p. 4-24. • Voilà la plénitude: accord de l'âme et des images extérieures Celles-là très peu
nombreuses, quelques minutes simples et surprenantes. •

NOTES

625
souvenir de ces moments privilégiés où l'âme s'exalte et
dépasse rayonnera sur les lendem.,;M
se
......., monotones il les
éclairera doucement de loin d'une l
d
,
Il ,
ueur e promesse
n est pas surprenant que Clermo t ·t
. .
é 'sod
n ai entendu en mUS1que
ces p1 es de son livre, ils sont vrainient de la
.
leur mélancolique sérénité évoque po
.
musique, et
il l'
·t
ul
ur moi, non pas comme
aurai vo u, paraît-il, certaines pages wagné .
mais pl tôt la
•
nennes
u
.
'
Ble
n· gravité recueillie de la fin d'A r1ane
et Barbeue. 1ra-t-on maintenant que de belles descri ti
ne font pas un bon roman ? M .
éali
. p ons
•
,
3lS en r
té ces mterludes
sontlom d être
purement
descriptifs
il
. .
, s ponctuent le développement spintuel du livre. Ce qui compte dans La
dirais ·
·
ure c'est
-Je volontiers, une certaine ligne mélodi
'.
•
confond null
que qm ne se
~ part ~ve~ le récit proprement dit. Entendu
co~~ ~ne ~ple histo1re, si psychologique soit-elle, le livre
serait mmtelligible,
avouons-le• au moins dans ses d erwères
.
,
parties : qu est-ce en effet que ce I savoir dang
.
ereux • cette
• connaissance fatale à la f01SSC1ence
· ·
. métude»
.
et mq
que'Laure
a commis la fa u t ~ d e laisser
·
•
soupçonner à sa sœur ? Et comment comprendrions-nous
davantage ce que serait
. • cette
.
sagesse meilleure venue des au-delà du monde qui off. 't
à ses
.
mai
. enfants les cor beilles d e la vie•
? Nous sommes ici
·e
cro1S, sur le ~uil d'un monde qui n'est pas celui de l'enten~!ment analytique - hors de ce qui se peut co
.
par des ,.;an
t ,
mmuniquer
-o es ; e c est par exemple en évoquant un
d
longuement contemplé, en nous remémorant le timr_egarb
troublant d' un e voix,
• que nous pourrons aborder à
. re
mystérieu
ces nves
11
.
ses. est probable, commejel'ai dit
était p~upé de rétablir la domination de• ~u=ont
ces domames lointains et délaissés ..,.,;a il ,
e sur
·
• ........,
n en reste pas
moms que seules quelques phrases ad.mir bl d
ap rtent
.
'
a es u reste
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· tellectuelle à ce'
· dans un• rudiment d'appro,,;m~tï
.............. on. m
qw
le livre reste en général .
.
,
d'évocati
.
Simple 0bJet d allusion
on 1ynque et détournée. • Ce que moi-même j'~
40

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fait dans ma vie toujours s'est décidé au-dessus de moi...
Tout s'use et s'efface en des jours trop faciles : il est bien que
sur un bonheur qui décline passe l'ombre de ce qu'il a collté.•
Et celle-ci, plus largement intelligible encor~ e~ qu~
Nietzsche aurait aimée : • Je me reproche d'avou ignore
que la forme la plus haute et la plus libre du ren~ncem~~
n'est pas celle qui naît du malheur, et_ qu'en. se r~ugian~ ~si
dans un ciel mystique souvent on vit au lieu d une his~ue
divine une histoire, hélas I trop humaine •· En cette dernière
phrase me semble se condenser l'enseignement qui se dégage
de Laure et peut-être de toute l'œuvre de Clermont. ~u'il Y
ait pour l'âme une façon imprudente, une façon périlleuse
d'entrer en communication avec l'infini, qu'il Yait en so~e
des tentations spirituelles, voilà bien ce que Clermont n a
cessé de reconnaître avec une netteté grandissante. Seulement on se tromperait en interprétant cette découverte
progressive comme la pure et ~ple élimination du • mal
romantique• par un esprit en croissance ;_no~s ne sommes
pas en présence de la réédition d'une histoue connue,_ et
une crise semblable ne saurait se résoudre par l'acceptation
résignée ou cynique du• purement humain•• mais au contraire par une « conversion absolue• de l'âme trou:_ant ~ans
la charité l'expression la plus adéquate de l mfini. Il
faut voir dans la hantise de la sainteté qui, de plus en
plus, le posséda, non point un legs . héréditaire de ses
aïeux catholiques, une survivance, mais le couro~ement
de toute une graduelle évolution d 'âme; les admirables
lettres de guerre dont Mlle Clermont cite des ~ents trop
rares à mon gré, donnent à penser que, dans la nwt des tranchées, il vit luire l'aube espérée. Comme le chant de promesse qui triomphe des fracas guerriers de la Mess, en ri,
on dirait que du fond de la plus grande misèr~ et d~ cœur
même du péril monte pour lui la mélodie pactfi~~ce.. La
mort continuellement coudoyée n'éveille plus en 1ml angoISSe

NOTES

métaphysique de jadis, elle n'émeut plus, en cette grande
âme qui s'apaise, le flux et le reflux des méditations sans
terme. • A côté de ce que j'étais l'an dernier, nerveux, tendu,
blessé, irrité par toutes choses, venu à l'extrémité, ne pouvant plus vivre; et maintenant si corrigé, guéri, un grand
calme revenu. - Cette grande atmosphère de tragédie ;
peut-être cela •· On dirait que son être même - non point
sa pensée questionneuse qui s'esttue- est parvenu à l'état
de certitude, sans que rien d'ailleurs.je le répète, nous autorise
à affirmer qu'il rot à la veille d'adhérer explicitement au
catholicisme. Ce qui ressort des lettres avec une évidence
absolue, c'est que ce grand solitaire arraché par la nécessiU
à ses rêves douloureux, trouva dans le contact des hommes,
dans le commerce des humbles, de quoi se réconcilier peu à
peu avec les rigueurs mystérieuses de la fortune. Et quelque
déchirant regret que nous éprouvions devant cette disparition, comment n'admirerions-nous pas que cette âme ait
étl: cueillie au plus haut de sa ferveur, alors que, lasse de
ses tragiques enquêtes, déprise enfin d'elle-même et de son
inquiétude, elle s'abandonnait avec une candeur vaillante
au courant irrésistible de son destin ?
G. MARCEL

LE T~MOIGNAGE DE LA GtNÉRATION SACRIFitE,
par Alphonse Mortier (Nouvelle Librairie nationale).
M. Alphonse Mortier n'a pas tardé à rendre aux morts de
la grande guerre un hommage que nous ne devrons jamais
leur mesurer. Les plus précieux de nos biens nous leur devons
de les posséder aujourd'hui encore et peut-être aussi, pour
Certains d'entre nous, nos personnes, C'est notre premier
devoir de reconnaître qu'aucun d'eux ne s'est sacrifié en
Vain,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pourtant, voici que, déjà, des interprétations différentes s'élèvent sur le sens de leur sacrifice, et surtout
que les partis s'empressent de réclamer ceux des leurs
qui sont tombés. Puisque la victoire a couronné nos
1
efforts, il semble que chacun veuille trouver en elle, par
le nombre de ses morts, une justification suprême de ses
idées.
Qui se fierait à ces apologies pour découvrir le sens ré~
de la guerre - car il est certain que la grande guerre, s1
dominée par les idées, a un sens et que nous devons nous
efforcer de le pénétrer afin d'en tirer leçon, une leçon européenne - risquerait fort de tomber dans la plus étrange
confusion. M. Alphonse Mortier ne le voit pas, qui prêche
pour son saint et dont la foi, en toute sincérité, est exclusive.
En réalité on se retrouverait et nous nous retrouvons pour combien de temps encore ? - dans la même confusion
intellectuelle qui existait à la veille de la guerre et dont les
preuves ont été rassemblées par M. Alphonse Séch~ dans
un livre paru en 1914, qui porte précisément pour titre Le
Désarroi de la Conscience Française. Si l'on avait besoin
d'autres témoignages on les trouverait abondants dans les
enquêtes ouvertes sur l'esprit de la nouvelle génération et
particulièrement dans l'enquête de M. Emile Henriot : A
quoi revent les ieunes gens (1913), dans celle de MM. J~n
Muller et Gaston Picard: Les Tendances présentes de la littérature française (1913) et enfin dans le gros livre de M. Florian-Parmentier : Histoirè Contemporaine des Lettres Françaises (1914).

On doit cependant remarquer que cette confusion portait
sur l'ensemble et résultait de la grande diversité des opinions.
Elle n'était pas dans les âmes. La plupart se montraient au
contraire très sûres d'elles-mêmes, tout à fait affirmatives
sur leurs principes et il y avait en effet en cela quelque chose
de nouveau. Vingt ans auparavant, bien peu de jeunes

NOTES

~o~es montraient de la certitude, la mode étant au scepticisme et les esprits qui avaient voulu trouver une foi nouvelle, à la suite des Taine, des Renan, des Berthelot, par les
moyens de la science, voyaient alors peu à peu leur désillusion s'accroître et leur trouble augmenter. Or, quelques
années avant la guerre, il semble bien que la situation se
fdt éclaircie. Les jeunes gens surtout paraissaient posséder
sur les choses du monde et de la vie une assurance d'idées
qui devait certes, être à leur avantage. Mais, nous le répétons, aucune convergence générale dans cet ensemble de
certitudes individuelles. Et si, parmi les autres, on arrivait
à distinguer un mouvement qui s'enorgueillissait des certitudes les plus absolues, il faisait trop figure de« restauration•
pour attirer les esprits soucieux de la vie moderne et de la
vérité du temps.
C'est ce mouvement qui intéresse M. Alphonse Mortier
et d'après les définitions qu'il en donne, on pourrait le qualifier de mouvement des retours. La génération il la voit toute
repentante et c'est, à l'en croire, pour le rachat des égarements de celle qui l'avait précédée qu'elle s'est généreusement
sacrifiée dans la grande guerre. C'est ainsi qu'il nous présente
dans son livre : Ernest Psichari ou le retour à la Discipline,
André Lafon ou le retour à la Vie Intérieure, Charles Péguy
ou le retour à la Patrie, Joseph Lotte ou le retour à la Vie
Chrétienne, Paul Acker ou le retour à l'Alsace, Maurice
Deroure ou le retour à la Maison, Lionel des Rieux ou le
retour à l'Art Classique, Henri Lagrange ou le retour à la
Tradition, Jacques Baguenier-Désormeaux ou le retour à la
Grâce Française, Henri du Roure ou le retour aux Vertus
simples et alii.
Tant de retours, ne les nions pas, encore qu'ils n'aient pas
entraîné, loin de là, toute la génération. Mais ils posent une
q~estion importante qu'il faut mettre au point au plus
tôt, et nous pensons qu'on peut le faire aujourd'hui sans

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

passion, parce que c'est déjà une chose de l'histoire de la
littérature et des idées.
A la vérité, il y eut d'abord, voici une douzaine d'années,
un autre mouvement qui précéda ces retours, un mouvement
beaucoup plus général et plus aécisif. Par suite de diverses
circonstances, qu'il sera intéressant d'étudier un jour, la
littérature française s'était jetée à la découverte de l'art
étranger. Toute l'Europe, cette fois, y passait. Or, à un certain mom~t, on se trouva comme à la fin d'une opération
d'inventaire. On quitta en quelque sorte la voie étrangère
pour reprendre naturellement la voie f~n~se, et ce.fut un
grand mouvement de reprise qui reste mscnt dans bien des
faits. Mais c'est à ce moment que la génération commença
de se diviser, les uns persistant sur la route française à aller
de l'avant et les autres se précipitant dans les directions de
tous les retours possibles vers le passé.
En littérature, une question résumait toutes les autres :
celle du classicisme ou dernière et parfaite expression des
œuvres. On y voyait avec raison la marque du génie français,
la qualité de notre haute vertu nationale. Apres pes égarements du Romantisme, du Symbolisme, et même d'un
certain Naturalisme, on voulait en revenir à ce qu'il Y a
de plus excellent en nous et par quoi nous avions dé.i à
montré une extrême supériorité.
Or, n'ont-ils pas cédé trop vite à un trop simple raisonnement ceux qui, pour réaliser un nouveau classicisme, se sont
précipités à la recherche des mêmes matériaux qui avaient
déjà servi à constituer l'autre, celui du xvue siècle ? Car
voilà bien le sens de tous les retours dont il est question dans
le livre de M. Alphonse Mortier. Ils s'empressent à recommencer ce qui a déjà été fait. Le conseil en est donné par les
maîtres du nationalisme littéraire, les Barrès et les Bourget.
Allant plus loin encore, M. Charles Maurras soutenait cette
théorie qu'un classicisme ne pouvait reparaître sans une

NOTES

•société, pareille à celle qui entourait le Grand Roi, et beaucoup de jeunes gens s'en trouvaient portés à adhérer aux
conclusions monarchiques du maître de l'Action Française.
N'était-ce pas cependant le moment de se demander s'il
s'agissait de restaurer l'ancien classicisme ou de travailler
à la réalisation d'un classicisme nouveau ? La perfection
du grand siècle était-elle donnée en imitation à toutes les
générations à venir et celles-ci devaient-elles se contenter
de copier les œuvres des maîtres de cette époque sans qu'aucune d'elles p0t espérer jamais, pour son propre compte,
une même réussite ? L'avenir de la littérature était-il ainsi
fermé aux tentatives et aux rech~rches et ne fallait-il plus
compter sur le génie ?
Lorsque la guerre éclata, le mouvement de réaction en
faveur du classicisme entendu de cette façon battait son
plein. Peut-être n'avait-il plus à gagner beaucoup en nombre
mais il était dans sa plus grande vigueur. La guerre l'aura~
t-elle favorisé ? On ne saurait encore répondre d'une façon
précise à cette question. Bien des indices, cependant, tendraient à prouver que le mouvement contraire y aurait gagné.
Ce ~u•~ Y a de certain, toutefois, c'est qu'aujourd'hui, après
la victoll'e, les mêmes conditions qu'auparavant se retrouvent
pour la littérature. Le même tourment de classicisme étreint
l'àme des écrivains et des artistes. On attend l'éclosion d'une
nouvelle grande époque française.
C'est un classicisme moderne qui veut naître et les raisons
en existent dans le mouvement même du monde. On vit son
temps et point un autre. Et il nous semble bien que ceux-là
ont repoussé les éléments les plus propres à constituer le
corps de la perlection d'aujourd'hui, qui se sont défaits des
idées, des sentiments, des sensations dont la littérature
française s'était augmentée depuis un siècle et demi et surtout depuis le Romantisme. Pour quelques valeurs fausses

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ou douteuses n'ont-ils pas sacrifié de précieuses richesses ?
S'il est entendu que le classicisme a pour principal caractère d 'être universel et d'assumer le plus possible d'humanité,
comment peut-on espérer réussir un classicisme actuel en
rejetant les apports les plus récents et les plus nou~e_aux
de l'homme et de la vie et en se détournant des conditions
du monde présent. Pense-t-on d'ailleurs, que la connaissance
de la moitié de l'Europe seulement, comme celle qui soutient
notre classicisme méditerranéen du xvue siècle, puisse suffire
aujourd'hui à la grande conception de l'humanité que nous
devons nous former ?
.
Comme ils paraissent avoir été mieux avisés ceux qui
n'ont point opté pour les retours et qui ont gardé dans leurs
mains les biens rapportés des dernières découvertes. Comme
i 1s ont eu raison de faire confiance à la vie et de ne point
douter de la force ingénue qui est toujours en elle.
Dirons-nous maintenant que nous pensons, en dépit des
affirmations de M. Charles Maurras, que les lettres vaincront
les conditions défavorables de notre époque ?
Nous ne le nions point: la démocratie ne les soutient pas.
Elle n'a pas constitué une société supérieure et toutes ses
forces tendent vers en bas. De plus en plus, hélas, l'artiste
vivra incompris et isolé.
Mais une connaissance profonde et sûre des conditions
de l'art, de la beauté, de la perfection, remplacera pour lui
l'aide et le soutien qu'il trouvait naturellement autrefois dans
le goftt des gens qui l'entouraient. N'a-t-on pas remarqué
que la notion du classicisme a été étudiée à notre époque
avec une application, une insistance dont nulle théorie d'art
n'avait jamais bénéficié ? Il ne serait pas difficile de démontrer que la critique, se faisant enfin constructive, y procédait
à une sorte de création préparatoire, composait presque un
système de-mise en œuvre auquel les artistes n'ont plus qu'à
se fier. Et si l'on se reporte à l'étude de M. Henri Ghéon

NOTES

l' Exemple de Raciml, on se rassurera devant cet appareil
en constatant que, pour le plus représentatif de nos classiques, et celui qui semble même le plus spontané, le plus
ingénu, la réussite ne fut que le résultat d'un long et patient
travail de la volonté appliqué, en somme, à peu de moyens.
Mais la question d'application peut-elle être mise en doute
pour aucun des classiques ?
Ainsi l'objection politique ne doit-elle point, croyonsnous, s'opposer à la réalisation du nouveau classicisme. Et
c'est, de la part de l'intelligence, liberté laissée à l'évolution
sociale, à cette évolution qui se manifeste si nettement aujourd'hui, contre les vieux nationalismes antagonistes, créateurs des guerres.

Pour en revenir au livre de M. Alphonse Mortier, ne seraitce pas vraiment pour cette même chose, pour la suppression
de toute guerre, que se sont sacrifiés les morts de cette génération et aussi bien ceux des campagnes que ceux des villes
et les ignorants que les intellectuels ?
Ne faut-il pas, lorsqu'on prononce ces paroles : la génération sacrifiée, penser à tous les morts ensemble et entendre
un sacrifice qui leur fut commun ? Tous sont venus sur les
rangs, en armes, parce que la France était attaquée, menacée.
Ils sont morts pour la sauver. Mais sans l'agression de l'Allemagne, la France ne fût-elle pas devenue plus grande par
leur vie, par leur œuvre à tous ? Ne savons-nous pas des
pertes irréparables, car il y avait du génie chez certains de
ces morts ? En s'accomplissant, leur sacrifice proteste contre
le destin qui n'était point fatal. Il n'est venu que des hommes,
~e ce~s hommes. Il pouvait être éludé... Il n'est pas
unposs1ble que les guerres épargnent désormais de plus nombreuses générations ou qu'on les supprime, peut-être. Que
le sacrifice des morts de celle-ci serve d'exemple à toutes
I.

Nos Di,utio,,s, éditions de la Nouvelle Revue Française.

�634

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1e3 générations futures. Voilà le sens ~ue nous lui voyons,
et il n'est point de mort qui, s'il pouvait parler....
M. Alphonse Mortier a choisi les siens pour les honorer
articulièrement. Nous avons pour tous la même reconp
' t a~ss1.
'd
naissance
profonde - et il y a des siens q u1· étai~n
es
nôtres. Nous ne dédaignons pas les œuvres oils expnma.ient
ces ,etours sincères, mais pas plus aujourd'hui qu'hier elles
ne sauraient enchaîner notre liberté et nous demander ~e
les juger autrement que sur la valeur des idées et des sentiments qui sont en elles.

GASTON SAUVEBOIS

***
L'ESPRIT IMPUR, par Gilbert de Voisins (Crès).
M. Gilbert de Voisins, s'est attaqué dans ce roman à un
sujet nouveau, hardi, pathétique, qui ne pouvait lui promettre aucun succès banal et n'en doit attirer que plus fortement l'attention des lettrés. C'est la lutte d'un jeune homme
cultivé et passionné, aidé par l'amitié et par l'amour, contre
une hérédité alcoolique, un esprit impur qui l'entraîne à la
folie comme il y a entraîné son père. L'effort par lequel il se
reconnaît sur cette pente, mesure sa chute, la ralentit, finit
par l'arrêter et par remonter, a été analysé et exprimé par
M. de Voisins avec un calme, une précision, une sécheresse
parfaites. Cette brièveté, cette netteté, ce poids évoquent
le bois et le métal d'une sorte de machine d' Atwood morale,
qui rendrait intelligibles des mouvements et des arrêts de
la volonté. Ces personnages qui s'observent et s'analysent les
uns les autres nous font vivre dans une clarté continue,
une atmosphère de lucidité sèche. L'étude a toute la
valeur d'une observation clinique qui ne se dém~nt que dans
les dernières pages, l'achèvement de la guérison par le voyage;
\

NOTES

635

mais il eût alors fallu écrire un second volume, et l'auteur
n'a pas voulu aller contre les hii,bitudes du lecteur français
qui répugne au roman en deux ou trois tomes i. l'anglaise
ou à la russe. C'est d'autant plus regrettabfe ici que
M. de Voisins nous dit avoir terminé son roman en Chine et
qu' une matière vivante n'eût pas manqué à cette suite. II
faut admirer la manière intelligente dont le romancier
embranche sur la précision d'une étude vigoureusement
vraie la double figure religieuse de !'Esprit impur, l'anime
en une étrange apparence d'idole polynésienne qui fait
corps avec l'hallucination, avec le doigt tendu dans l'ombre
vers le chemin de la folie, et l'explique ensuite sous le visage
de la théologie catholique. Le tout parfaitement exempt
de surcharge et limpide, et nous ouvrant comme les corridors et les chambres d'une clinique blanche et nette.
L'esprit impur, son âme et son corps sont réalisés en un être,
en l'être même du roman; on a le sentiment qu'il succombe
sous la concentration de l'intelligence qui l'esquive, le
définit, l'annihile.
C'est là un des livres qui cette année•
1
m'ont paru dignes d'être retenus davantage. Je tiens à le
signaler à ceux qu'irrite le morne piétinement du roman dans
les sujets rebattus et qui pressentent quelle carrière lui
réserveraient tant de mers et de terres inexplorées du monde
intérieur.
ALBERT

THIBAUDET

***
LA REVUE CRITIQUE
Signalons la réapparition de la Revue Critique des Idées
et des Livres, qui fut, comme la Nouvelle Revue Française,
interrompue par la guerre. Trois numéros seulement paraîtrontcette année ; ils auront un caractère principalement réca-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pitulatif : le premier retrace l'œuvre de la revue avant la
guerre ; le second fera revivre le souvenir de ses nombreux
collaborateurs morts pour la Patrie. La publication normale
reprendra à partir de janvier prochain.
Cette résurrection sera sans doute pour nous l'occasion
d'apprécier ici avec détail le rôle important joué par la
Revue Critique avant la guerre et d'établir un parallèle entre
son effort et le nôtre.

MOUVEMENT DADA
Dans les pages d'annonces d'une de nos jeunes revues les
plus vivantes, on lit l'annonce suivante :

DADA
1 - 2 -3-4-5

Tristan Tzara, Directeur.
pour tous renseignements lui écrire :
Mouvement DADA, Zurich-Seehof Schifflande, 28.
Il est vraiment fâcheux que Paris semble faire accueil
à des sornettes de cette espèce, qui nous reviennent direc-

tement de Berlin. Au cours de l'été dernier, la presse allemande s'est, à plusieurs reprises, occupée du mouvement
Dada et des récitations où les fidèles de la nouvelle école
répétaient indéfiniment les syllabes mystiques : c Dada
dadada dada da. » En septembre 1918, une élection complémentaire eut lieu dans la première circonscription de Berlin,
et le « Klub Dada » mit en avant la candidature de son
« Ober-dada ». Voici les renseignements que, d'après les
circulaires du club, le Berline, Tageblatt fournissait sur le
nouveau candidat :
• M. Baader est né le 21 juin 1875 à Stuttgart. La série

NOTES

• des événements considérables
.
• commença l .
qm marquèrent sa vie
' e Jour de la Saint S l
• coucher de soleil sur les Al es ' - y ves~e 1876, par un
• un rapport étr ·t
p • d un éclat mouï et qui avait
01 avec sa perso
D
• tard il céléb
nne. eux ans et demi plus
•
ra pour la pr ·è f •
• rite de la saint
di
emi re ois, à lui tout seul, le
e nu té, dans un bois écarté
• de Zurich M B d
, au bord du lac
· · aa er est un des
h.
• nents de l'Ail
arc itectes les plus émiemagne ; ses tombea
t
• mentaux sont unive ell
ux e ses travaux monurs ement connus »
La candidature du Grand-Dad
.
• .
prise fort au sérieux et l .
a semble n avoir pas été
.
es Journaux oubliè t d'. .
combien de voix il a ·t b
ren
mdiquer
vai o tenues N
cules que les électeurs d l
·. e ~yons pas plus ridinoise
e a première circonscription berli-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

~MENTO BIBLIOGRAPHIQUE
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Le TlrlJJre tle
M atlelllOi,elle ; Attioger tmes.
CHAJtLES NODIER : Conta tle la ,..UU,
Contu ft1.nlastiq,.., ; Larousse.
]BAN PELLSRJN : Le Copisù i,ul...,d;
Albin Micbel.
PtaoN : L' a,uvre badi,u tl' Alui, Pi,01' ;
L'Edltion.
JULES loNARD: US {;JQporla; G. Cùs.
Ro1u1N RoLLAND : Lil,ùi; Editions du
Sablier.
JEAN SuBBRVU.LS : Le TW,. tl'Ed-"
Rostand. L'Œuvre. Le
Le
PoU• ; Editions et Librairie.
Juus SUPllvr&amp;LLlt: Ponws; Figul~

Dt"""""'''·

Ptnll Vusa : Les CoueMS yrof01'IÜ$;
Calmann-Lévy.
LAUUNT VJNSUIL
Michel.

III , -

:

L'Erreu, ; Albin

IDSTOIRE, PHILOSOPHIE,
SCIENCES SOCI ALES,

JOSEPH B&amp;DIH : L' Efforl frt1.llytl.U :
(Jtulques asf&gt;«:1$ û la ,,.,.., ; La Renais-

sance du Livre.
• Las CoJll'AGNONS. : L'Unw.,,iU - velu. 11 : Les at&gt;f&gt;lications tle la 4oàriru ;
Fischbacher.
H&amp;NRJ HoVSLAllUS : Pricu "' l' huloirl
des El&lt;ds-U,.;, ; Delagrave.

LB GtRANT : GASTON GALLIMARD
FONTENAY- AUX - ROSES.

IMPRIMERIE

LOUIS

BBLLRNAND,

�LA PENSEE FRANÇAISE
DEVANT LA GUERRE
« Je regarù h11mainement les choses. »
VAUVENARGUES

En bouleversant les manières d'agir et les manières
d'être, en suscitant des conditions d'existence nouvelles,
l'état de guerre a eu, dans tous les domaines, une profonde répercussion. Il n'est pas jusqu'à l'ordre mental luimême qu'il n'ait modifié spontanément et pour ainsi dire
à l'insu des esprits. La nécessité de faire face à un péril
vital et de se mettre en état de défense a interrompu le
jeu régulier des forces intellectuelles. Des forces nouvelles
ont surgi qui se sont emparées des consciences. Absorbés
par les événements, sollicités par l'imagination, transfigurés par des émotions intenses, les esprits ont perdu
leur individualité logique. Il a fallu agir et non plus penser,
dans une communion étroite de sentiments. Et la vie
intellectuelle, qui est faite d'échanges et d'élaboration
critique, qui se nourrit des divergences et même des
dissidences, a disparu.
Peu à peu, le besoin de comprendre sa propre activité a
suscité dans la nation le réveil d'une réflexion timide.
Constatant l'existence d'un état de conformisme, elle a
41

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA PENStE FRANÇAISE DEVAMT LA GU.ERRE

entrepris de le justifier et, comme elle était insuffisamment
critique pour se débarrasser du mysticisme qui l'aveugle
encore, elle n'a pas vu dans la modification des rappo~
internationaux la cause première de ce courant sentimental. Elle a rapproché ce courant d'un mouvement
mi-artistique, mi-philosophique d'avant-guerre pour
établir entre l'un et l'autre une filiation secrète. La prédominance de la sensibilité a paru être comme le passage
d
les mœurs de la philosophie du sentiment et de
l':uition. Inversement, le spiritualisme a hérité des
susceptibilités légitimes de l'état de. guerre et, non
content d'interrompre tout commerce mtellectuel avec
l'ennemi il a donné à cet acte de convenance une valeur
rétroacti~e. Il a entrepris une révision critique de la
sée d'avant-guerre pour déceler en elle toute trace
r.t:auence allemande. Sans toujours faire preuve d'une
· ur, d'une méthode et d'une documentation
suffisantes,
ngue
.
il a dénoncé l'action de Kant, de Fichte, de Hegel, de
Schopenhauer et de Nietzsche sur nos phil?5°phes. Il a
fait ressortir l'influence de Wagner sur la musique contemraine et l'invasion de l'art munichois. Il a même été
~u'à voir dans l'extension au_ travail intellectuel des
disciplines scientifiques la manière allemande.. Et ces
recherches généralisées ont eu des conséquences mattendues. Sans doute, dans des questions délimitées, lorsqu'elles ont été entreprises avec quelque souci de méth~e,
elles ont pu donner des résultats incontestables : c~rtams
historiens ont mis ainsi en lumière .Ie caractère belliqueux
que l'idée nationale a toujours revêt_u e_n ~emagne.
Mais, quand ils n'emportaient pas de JUSh~cation suffisante pour ne trahir qu'une réaction sentimentale, de

semblables travaux se sont retournés contre leurs auteurs.
Ils ont jeté la suspicion sur la pensée française d'avantguerre qui vivait normalement d'échanges avec toutes les
nations européennes. Et ils ont permis aux anti-intellectualistes de remporter une victoire à la Pyrrhus.
Devant une telle confusion, il ne faut pas regretter
seulement le manque de discernement qu'elle implique.
Elle crée encore un état de déséquilibre et de malaise qui
est un danger pour la pensée française. Par un retour
singulier, ce sont les mêmes esprits qui étaient le plus
ouverts aux influences étrangères qui, aujourd'hui, les dénoncent. Ils avaient engagé la jeunesse française d'avantguerre en lui donnant des directions, en lui imposant des
programmes, en limitant ses curiosités. Ils auraient dtl
accepter en silence la leçon des faits et personne n'etlt
songé à leur reprocher leur erreur. Maintenant qu'ils ont
donné le spectacle d'un reniement douloureux, que
reste-t-il des idées professées ? Les mots apparaissent
vides de sens et comme privés de vie ; les formules se
désagrègent ; les systèmes dialectiques s'écroulent. Cepen~ant il,! a ~ de jeunes hommes. Quel est leur partage,
smon 1 mqwétude ? Quels conseils peuvent-ils recevoir
d'alnés qui n'ont pas su conserver une tradition véritable? Les maîtres intellectuels que l'opinion se donnait
hier encore n'ont pas su conserver la tradition catholique
qui avait bien sa grandeur quand un Malebranche s'en
faisait l'interprète, ni la tradition libre-penseuse du
siècle. Ils ont cru à la solidité des compromis ;
ils ont cru que l'on transige avec la vérité comme on
transige avec les consciences. Maintenant ils prononcent
la faillite de l'intelligence avec la sourde haine de l'ilote

:"vme

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour la force ; ils laissent sans direction des hommes qui
veulent vivre.
Sans doute, quand toutes les énergies sont tendues
vers la réorganisation du monde, la situation ~e la ~nsée
est bien délicate. Et pourtant, au sortir de l e~ence
tragique où se sont peut-être élaborées quel~ues c~rt1tudes
nouvelles, nos devoirs intellectuels sont 1mpéne~. La
dans l'action• demeure hésitante,
France, si. déc"dée
i
,.
.
mobile et troublée devant son passé et dev~t l intelligence. Elle ne sait que penser d'elle-même. Il 1IDpo~e de
dissiper ce malaise. Il faut savoir ce qu~ v~ent les idées
que nous avons aimées et qui nous ont fait vivre, dilt cett~
recherche être pénible. Nous ne pouvons pro~on~r aussi
légèrement la déchéance de la pensée ~ançaise d avan~guerre, la déchéance de l'intelligence. Il importe de savorr
dans quelle mesure et sous quelle forme la ~nsée française a subi l'empire des idées allemandes, et si les -~nséquences qu'on dégage de _cette se~tude sont l~times:
N' ayant m· l'étroitesse, m les amère-pensées
, .
.
. d un, parti
politique le sentiment national n a 1amais exigé qu aucun
sacrifice ~oit fait de la vérité et de la logiq~e. L'a~an~on
aûx événements n'est pas une discipline, l'unprovisabon
n'est pas une méthode, le sentiment n'est pas un_ dogme.
E t tout même un traditionalisme strict, buté, qw mécon·
naîtrait, les exigences essentielles
de la pensée moderne
. ,
serait préférable à l'attente sans objet d'un opportuniste
éternel.

D'une manière générale, la crise actuelle ne saurait nous
surprendre. La Cessation d'échanges intellectuels avec

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

l'Allemagne est un fait de même nature que la cessation
d'échanges commerciaux. Mais elle répond encore à des
raisons plus profondes et plus subtiles. A l'état de paix,
1~ échanges portent sur des systèmes de représentations,
SCJence, philosophie, art, religion, dont le caractère est
international en ce sens qu'ils sont des modes de l'activité
humaine ne correspondant pas à une structure sociale
déterminée. Certaines aspirations collectives, certaines
doctrines, certaines découvertes surgissent parfois dans
plusieurs nations simultanément, et semblent être surtout
l'expression d'une époque. Les mouvements de toutes
sortes se propagent, se transmettent et circulent à travers
le monde. De fait, au cours du xixe siècle, les esprits
instruits des différentes nations possédaient une somme
de connaissances à peu près identiques. Ils étaient bien
près de penser les mêmes réalités de la même manière.
Sous l'action de la science qui semblait devoir hériter
du caractère universel, catholique, de la religion, l'accord
des ~sprits paraissait se réaliser. Et quelques critiques,
sensibles à cette transformation lente, pouvaient en pressentir les conséquences et annoncer, sans trop d'invraisemblance, la constitution d'un esprit européen.
Maislaguerreaétérévélatrice des peuples en dégageant
leur être intime. Les collectivités en état de défense, ramassées sur elles-mêmes, se sont dépouillées des attitudes
apprises. Alors seulement il est devenu évident qu'elles
possèdent une physionomie propre, des caractères inimitables et irréductibles. L'antagonisme des mœurs, des
conceptions juridiques, de la sensibilité s'est révélé.
Notre bonne foi surprise a pu découvrir dans l'Allemagne
contemporaine bien des aspects que le commerce intellec-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tuel ne laissait pas transparaître et certains traits moraux
assez odieux que Mme de Staël avait déjà pénétrés, encore
que nos critiques lui aient généralement dénié l'intelligence
des choses étrangères. Aussitôt la pensée s'est reprise
instinctivement. Emportées par le mouvement national,
avec l'ardeur d'une passion morale, toutes les disciplines:
science, art, philosophie - la religion exceptée - ont
tenu à répudier tout contact étranger et sont devenues nationales.
Cette réaction naturelle n'a pas été exempte d'exagération. En donnant à la seule attitude que nous puissions
concevoir, et que nous devions avoir actuellement, une
signification rétroactive, en étendant au temps d'avantguerre ce qui vaut pour une époque de crise, on méconnaîtrait gravement les conditions de la vie intellectuelle.
Et tout jugement porté sur les échanges intellectuels
d'avant-guerre cesse d'avoir une valeur positive, s'il est
seulement l'expression d'un mouvement de sensibilité.
Car il ne suffit pas de haïr; il faut trouver pour notre haine
comme pour notre amour des raisons entières et durables.
Il serait vain de regretter tout échange. Mieux vaut
rechercher le sens de l'échange et s'appliquer à discerner
dans les influences de pays à pays toutes les gammes et
les nuances qui s'y trouvent.
L'échange est nécessaire. Il secoue et rénove. La confrontation de l'expérience que nous vivons avec celle que
les autres peuples sont en train de vivre, fait que nous ne
demeurons pas les esclaves d'habitudes acquises. Sans le
va-et-vient des idées, la vie se retirerait de nous. Et l'esprit
critique assure la continuité d'une vie spirituelle toujours
changeante à la surface en ne demandant aux suggestions

LA PENStE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

étrangères qu'un prétexte pour se mieux connaître et
rejoindre ses traditions véritables. Il se passionne, il se
prête à tous les mouvements d'enthousiasme, il a toutes
les curiosités. Mais jamais son admiration n'est entière.
La vigueur de ses instincts, la force avec laquelle ses
tendances s'expriment le défendent des émotions fugitives
et superficielles. Celui-là seul redoute }!échange qui craint
de ne pouvoir réagir. L'appréhender, c'est déjà douter un
peu de soi-même, c'est sentir la misère de sa personnalité.
Car, dès que l'homme est trop faible pour laisser la
marque de sa pensée empreinte sur les choses, les idées
se désagrègent. Leur signification objective, impersonnelle
se dissipe. Elles se métamorphosent et ne sont plus que
cristallisation de tendances, expression indécise d'images
et de désirs. Elles engourdissent l'intelligence, envahissent
l'être devenu trop plastique et s'emparent de la sensibilité
surprise. Il n'y a plus échange, mais substitution.
Cette distinction jette sur l'influence allemande un
jour nouveau. Il n'y a ni à s'étonner ni à s'inquiéter si,
dans l'ordre scientifique et philosophique, des idées allemandes ont pu attirer notre attention, puisque la pensée
allemande participait, jusqu'en 1914, de la pensée européenne. Mais on peut se demander si, à la faveur et sous
le couvert d'idées qui ont une portée internationale, la
sensibilité allemande, demeurée profondément nationale,
n'a pas introduit en France une manière nouvelle de
sentir que nous avons crue naturelle et autochtone. On
peut se demander si la sensibilité allemande n'a pas été
un des agents les plus directs de la désorganisation intellectuelle entreprise en France par la philosophie du sentiment.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•••
Sous le mouvement qui transforme l'Allemagne à la
fin du xvme siècle et au début du XIX8 , qui traverse la
1

1

religion, la philosophie et l'art, c'est l'esprit allemand qui
secoue la tutelle où le tenaient notre politesse et nos lettres
et donne libre cours à sa sensibilité. Il révèle, comme Faust,
« un cœur d'enfant et un esprit séculaire». Son émotion
devant la vie l'enchante, tant elle paraît neuve; car il est
sans souvenirs. Il ne sait qu'imaginer son passé et projette sur le présent ses aspirations confuses. Alors une
réalité seconde se dévoile. A l'appel des poètes tout un
monde caché et invisible qui sommeillait dans l'œuvre
d'Albrecht Dürer, qui chuchotait à travers les légendes
ancestrales, se reprend à vivre. Les cosmogonies renaissent.
Dans la nature célébrée jadis par Jacob Bohme, tout
devient étrange et prend un sens mystique. No~alis épie
au fond de l'être humain l'action sourde de forces insoupçonnées. La sensualité rêve avec Schumann au jardin de
Marguerite. L'ivresse lourde et la joie triste des foules
traversent les symphonies de Beethoven comme une
supplication. Partout l'imagination se joue. Toujours
créatrice, elle ignore la saveur des plénitudes et jamais
elle ne souhaite arrêter la minute qui passe.
Telle est la sensibilité allemande. Tout en elle traduit
le trouble, l'inquiétude violente, le désir de vivre insatisfait. On sent ses religieux, ses musiciens, ses philosophes
à la poursuite de la vie. Mais elle est impétueuse et
brutale; c'est une chasse plutôt qu'une recherche. La vie
se dérobe. Ils voudraient l'enserrer, la contenir dans un

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

mouvement du cœur, dans un thème ou dans une formule
car ils croient encore à la puissance magique des formules'.
Ils apprêtent un piège dialectique. La vie mobile et
fuyante contourne les appareils formidables de mots
sans laisser d'elle davantage qu'un reflet. Ils essaien;
alors de l'imiter ; ils se veulent multiples et universels
comme elle. Ne voyant plus dans le réel que conflits, contradictions, antagonismes, ils demandent à l'imagination
distendue le secret des métamorphoses. Le même mouvement d'idéalisme traverse Hegel, Fichte, Schelling et
Wagner. Ils n'ont jamais su trouver la forme harmonieuse
et aimée en qui la vie suspendue s'épanouit et s'achève.
Leur métaphysique ne trahit qu'un mauvais esprit de
révolte et leur inquiétude ne s'apaise que dans un rêve
d'orgueil mystique. Ils ne savent que l'art de rêver.
Cet esprit s'introduit en France, au lendemain de
l'aventure impériale, lorsqu'il ne reste, avec l'amertume
du souvenir qu'un vide de l'âme. Au sein d'une dissolution
générale où rien d'autre ne subsiste que des cadres administratifs, on attend de la Sainte Alliance un roi et un
régime mental. L'invasion de 1815 permet une invasion
plus subtile, plus complexe, plus tenace. La sensibilité
nouvelle s'empare des esprits, qui combine étrangement
le réalisme des buts politiques et le mysticisme. Les
élé_ments empruntés à la civilisation françai?e s'y recon:
naissent encore assez pour qu'elle ait comme un air de
parenté avec l'esprit français. Mais sa violence naturelle
la rend dominatrice. Exploitant la réprobation morale
qu'inspire l'irréligion du xvme siècle et la crainte qu'inspirent les idées révolutionnaires, elle conquiert la pensée
française. Et le mouvement d'enthousiasme qui anime

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la jeunesse de Cousin et qui pouvait être le prélude d'une
Renaissance dévie, tourne court et s'achève en une Restauration.
C'est un courant de poésie et de lyrisme à la fois
mystique et social qui s'insinue et pénètre dans le
domaine de l'art et de la philosophie. L'esprit de l'école
romantique et l'idéalisme postkantien agissent confusément sans susciter d'imitation précise. Aussi n'éveillent-ils
pas l'attention et ne rencontrent-ils de résistance que
chez Stendhal. Ce que nous retenons des contacts brefs
et des voyages, c'est une ambiance imprécise faite d'images
plus encore que d'idées. Nous apprenons à rêver ; et la
rêverie allemande nous repose des élans passionnés et de
la nostalgie où nous venions de nous complaire. Sous son
charme, la sensibilité se libère de toutes les disciplines,
conquête patiente d'une vie intérieure qui se veut harmonieuse et établit entre toutes les puissances de l'être
une hiérarchie. L'imagination prend la clef des champs
et vagabonde.
Mais les artistes de 1830 sont trop proches de la vie de
sensation et souvent d'une ingéniosité trop subtile pour
que le tourment métaphysique s'empare d'eux et les
tristesses sans cause. L'originalité de leur nature les
rend assimilateurs ; mais leur fantaisie les défend du
mysticisme. Ils admettent qu'une manière nouvelle de
sentir s'incorpore à notre sensibilité et l'enrichisse, mais
seulement au prix de sa sujétion. Et le romantisme allemand, contenu dans l'art, ne réussit à s'emparer que du
domaine spéculatif.
Le discrédit où sont tombées la science, l'analyse et
l'expérimentation, qui ont partie liée avec le scepticisme

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

du siècle précédent, facilite sa besogne. L'éducation scientifique disparaît presque complètement et fait place à
l'à-peu-près facile et brillant de l'éducation littéraire.
Devant les choses, les idées, la pensée n'analyse ni ne
regarde ; elle se laisse envahir par l'émotion immédiate.
L'atmosphère qui se dégage, une impression fugitive,
un mouvement instinctif la contentent. L'émotion confuse
et amorphe est une possibilité indéfinie de sensations ·
au gré des suggestions, elle se prête à toutes les métamor~
phoses. Le jeu des affinités se substitue à la logique. Les
idées cessent d'avoir une valeur en elles-mêmes, toute
certitude étant sentimentale. La recherche des causes
à la manière du savant est abandonnée pour la poursuite
d'analogies mystérieuses. Car le monde entier, vaste
poème, se modèle sur les données intimes. La sympathie, l'intuition sont élevées au rang de méthode.
Philosophie et poésie se confondent. Et le sentiment, dans
les limites de l'expérience individuelle, devient source
de vérité.
Ainsi la prépondérance d'une sensibilité trouble corrode la pensée et entraîne une modification profonde dans
l'attitude spéculative traditionnelle. Il naît, dans l'école
de Cousin, un mouvement ambigu et opportuniste, le
spiritualisme. Celui-ci se colore diversement, suivant les
tempéraments, les modes et le jeu des influences. II revêt
successivement toutes les formes. Parfois même, telle de
ses manifestations paraît assez orginale pour laisser
croire à un renouvellement et à un travail véritable de
la pensée. Et pourtant, lorsque tombe le vêtement un
peu flottant dans lequel il s'enrobe, il ne demeure de lui
que quelques croyances traditionnelles et quelques dogmes.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est que, sous la Restauration, les besoins philosophiques
se confondent avec les besoins religieux. La pensée ne
tend qu'à rendre plus fermes et plus assurées les croyances.
Dieu et l'immortalité de l'âme demeurent les questions
primordiales. Mais on a tenu à substituer à la discussion
des dogmes théologiques, qui exige, somme toute, une
dialectique serrée et de l'esprit de suite, le témoignage
infaillible de la conscience morale. D'ailleurs, le goût du
schisme est assez prononcé; la morale règne ; la raison
pratique l'emporte sur la raison spéculative. Et la science
est lettre morte sans l'esprit métaphysique dont les formules donnent, comme autant d'opérations magiques et
hermétiques, le secret des c:::hoses et du monde.
Et l'œuvre de la Restauration se prolonge sous la
Monarchie de Juillet. L'action d'une classe bourgeoise
prospère et détentrice du pouvoir amène la pensée à
composition sous couleur de libéralisme. Balzac, son
peintre, n'a pas l'ironie d'Henri Monnier; les philosophes,
sous peine d'être notés de « matérialisme », deviennent des
directeurs de conscience encore plus accommodants que
les jésuites. Le spiritualisme cesse alors d'être le grand
système que Malebranche et Maine de Biran ont pu concevoir. u Par l'éloquence de la parole, le concours de la
théologie chrétienne, la propagation de l'enseignement
classique, il devient une sorte d'institution sociale 1• » Il
sert la politique qui s'efforce de capter les idées révolutionnaires pour leur interdire l'avenir. Il se retourne à la
fois contre les doctrinaires et contre Auguste Comte qui
renoue, par l'entremise des idéologues et des médecins,
1. VACHEROT, f-a situation philosophique en France (Revue des
Dnu Mondes, juin 1868).

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

avec le xvme siècle. Il profite de toutes les confusions•
de toutes les ignorances; il entraîne après soi toutes les
forces conservatrices. Il va chercher loin de la tradition
françai~e, dans la religiosité allemande semi-catholique
et semi-protestante et dans le romantisme de Schelling,
ses thèmes et ses prétextes. Ayant la vitalité des courants
qui servent les intérêts des groupes, il survit aux journées
révolutionnaires de 1848, à la proscription impériale qui
bâillonne l'Université de 1852 à 1864 ; et il réapparaît
pour emprunter à Ravaisson le prestige de son talent 1.
Même après 1870, bien des intelligences ne réussissent pas
à s'en affranchir. Par son intermédiaire, elles se mettent
à l'école de la philosophie allemande. Et, là-bas, elles ne
pressentent ni ne discernent le développement du machinisme, les applications techniques de la science, l'accroissement constant 'des exportations commerciales, le besoin
de d~bouchés nouveaux, la naissance d'une politique
mondiale menaçant l'équilibre européen. De tout ce
travail qui inquiète Nietzsche et qui transforme la pensée
elles ne devinent rien. Méphistophélès les guide toujours
à travers l'Allemagne.
De la sorte (et jusqu'en 1914), la philosophie est
devenue trop souvent une manière d'art quand elle n'est
pas une théologie bâtarde. La religiosité, le moralisme
le mysticisme sont les qualités auxquelles se reconnaî;
un« _esprit philosophique ». Tout est vu sous l'espèce
du bien et sous l'espèce du beau. Les penseurs allemands
nous fournissent les types. Faust, qui n'avait fait
que visiter Berlioz et Delacroix, s'installe à demeure
1

· Cf notre article sur La Doctrine de Ravaisson et la Penste
modeme (Revue de M4taphysique et d8 Morale, mai-juin 1919).

�LA MOUVJtLLE DVUB FRANÇAISE

chez les philosophes. On le consulte; il rend en vers
ses oracles. Goethe ne sait-il pas toutes les raisons de
vivre, comme Kant sait toutes les raisons d'être moral et
toutes les bonnes raisons que nous avons de croire à la
fusion posthume du bonheur et de la vertu. Schelling
épèle les secrets de la nature, révélation vivante. Le
catholicisme de l'école de Munich neutralise heureusement le piétisme de Kœnigsberg et le protestantisme
d'léna.
Aussi n'y a-t-il pas place pour notre passé: le spiritualisme supprime le XVIII8 siècle et annihile l'expérience d'un
peuple. Il appauvrit l'histoire et la rabaisse à la mesure
de ses intérêts et de ses scrupules. Il oublie que Kant a
été influencé par Rousseau et il le faut bien pour taire
l'originalité des Confessions, modèle lucide et si peu romantique d'analyse psychol_ogique. Il oublie que Goethe connaissait très bien Diderot. Il oublie que Schopenhauer
et Nietzsche se sont nourris de nos moralistes, qu'ils
ont aimé nos correspondances et nos mémoires ; autrement il eût fallu reconnaître que, même au grand siècle,
les Français ont été des observateurs des mœurs indulgents
ou passionnés. Il oublie d'Alembert et Condorcet. Il
oublie que Voltaire, Condillac, Destutt de Tracy et Cabanis
ont posé les fondements d'une philosophie de la sensibilité ;
que, même pendant la Révolution, il y eut un mouvement
d'idées traqué par l'Empire, étouffé par la Restauration. Il
fallait bien créer la légende de l'athéisme et du sensualisme du xvme siècle. La France devient alors un pays
affaibli par de longues secousses politiques, sans sève
intellectuelle, qui doit sa vie aux révélations venues
d'Allemagne et d'Alexandrie. Tout au plus est-elle la

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

655
patrie d'un Descartes mystique et halluciné, d'un
Pascal, génie scientifique pris au piège du doute et se débattant dans les rêts de Port-Royal. Un vent de piétisme
souffle. Une dialectique morose place devant l'initiative
et l'expansion humaine l'image du péché. Sur le monde
entier, sur les êtres et les choses qui réjouissent l'artiste,
elle répand une atmosphère de contrition. Naïvement
insincère, tourmentée par la passion morale, elle se pare
du devoir pour masquer sa confusion. Sans spontanéité,
sans fantaisie et sans amour, elle est mauvaise ouvrière de
vie.

~ travers le siècle, un certain nombre d'esprits,
obéissant à des considérations pratiques plutôt qu'à des
exigences spéculatives, se sont donc laissé séduire par la
sensibilité allemande. Ils ont introduit l'esprit métaphysique. La dissociation de la sensibilité et de l'intelligence, la
prééminence de la sensibilité, la confusion dans les idées
qui s'ensuivirent, coïncidèrent avec une méconnaissance'
de l'esprit français. Replacé dans l'histoire des idées, le
spiritualisme n'a ni l'ampleur ni l'importance qu!on lui
prête. Il ne saurait mettre en cause la valeur de l'intelligence. Le mouvement intellectuel et scientifique, les
modifications sociales, les événements historiques autour
de lui ont transformé le monde. Maintenant, à son réveil,
il éprouve une stupeur douloureuse et s'étonne de voir
Wundt revendiquer avec âpreté Leibniz, philosophe
allemand. Les discours de Pangloss ne nous avaient-ils
pas mis au fait ? Et serions-nous si surpris aujourd'hui
si Candide était, par hasard, devenu un livre classique?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA PENSÉE FRAN~AISE DEVANT LA GUERRE

•••

1
1

1

l

,I
1

1

Cependant la France véritable est aille~. P~ler. de
qualités de race, de l'esprit gaulois et du gérue latm c ~st
encore presque n'en rien dire, tant ~e conc~urs des ~irconstances qui nous ont créés est multiple. Mais, dès qu on
cesse de prêter à la culture une finalité singulière, pour_ Y
voir seulement une image et comme un reflet de la ;1e,
surgit notre peuple. Il suffit de se dép;e_n~e des ad~ations de collège qui font tenir dans la prec1os1té alexandrine
de Virgile, dans l'épicurisme trop r~lâché d'Horace et
même dans la correction froide de Racme tous les mouvements du cœur humain. Seul le commerce assidu de nos
artistes de nos savants, de nos philosophes, s'unissant
au goût'pour les campagnes françaises, révèle la sensibilité
frémissante de la nation.
Cette force nouvelle quel'Allemagne venait de découvrir
et dont on s'est entretenu mystérieusement au x1xe siècle,
il y a beau temps que nous e~ avons _approfondi le secr~t
et que nous avons su en dormner la VIolen:~ ~ar ~e ~aitrise constante de nous-mêmes. Notre c1V1lisation n est
pas d'un jour. Tant de générations courbées sur les terres
du Valois et de l'Ile-de-France ont vécu le drame de la
vie et jeté dans le brasier leurs joies et leurs souffrances,
que notre image se coule en un alliage toujours plus
riche. L'être a acquis peu à peu une finesse nerve~e et
une sensibilité pénétrante. Lentement il a conqws sa
et
personnalité '· il est parvenu à vivre d'une vie propre
.
1
à mêler au chœur des grandes émotions collectives e
chant encore tremblant des émotions personnelles. Sans

désapprendre de pleurer et de rire, il a appris la mesure
dans l'expression des sentiments. Jamais il ne s'abandonne
à l'ivresse de sentir. C'est qu'un plaisir d'intelligence
rend plus intense encore son émotion. Il sait le prix
des mouvements spontanés ; mais il n'a jamais douté
que la pensée qui les arrête au passage et les retient encloses dans une forme durable n'ajoute encore à leur
prix. Il va même parfois jusqu'à rougir d'être ému ; et
l'ironie légère fuse instinctivement, comme une défense.
Carl'esprit français n'est ni très sensuel ni très mystique.
Il ignore la sensualité inquiète, énigmatique et pesante
des pays protestants. Amoureux des lignes, des couleurs
et des formes, il goûte dans les sensations une joie pure
et subtile. Il est trop mobile pour être sentimental. Il y
a en lui un besoin de précision et de netteté par quoi il
répugne, jusque dans sa musique même, qui est musique
de danse, aux inquiétudes prolongées. Pour lui le monde
extérieur existe. Et, comme il est curieux, le spectacle
des choses l'empêche de méditer trop longtemps et de se
perdre dans la contemplation mystique du moi. Il ignore
le tourment de l'infini, car il sait que là où sont les raisons
véritables de vivre est aussi la joie de vivre. Sa tristesse
est dans la nostalgie, dans le regret des horizons accoutumés, Depuis Ronsard, son lyrisme intérieur et sans
fièvre dit la fluctuation des désirs précis et le retour
des saisons.
Aussi il est bien vrai que notre goût «s'étend tout autant
que notre intelligence et il est difficile qu'il passe au
delà 11. Y a-t-il lieu de le regretter ou n'est-ce pas plutôt
notre privilège ? La France, où convergent les mouvements européens, a toujours évité la consomption des
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�LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

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nations qui s'isolent, ne vivent que de souvenirs et fouillent un passé mort. Sachant que la vie spirituelle est
dans l'échange, elle a accueilli toutes les idées, sûre
d'elle-même : sa fantaisie, son esprit, le sentiment du
ridicule, qu'elle a très vif, constituent sa sauvegarde.
Elle refuse de suivre l'engouement des classes oisives
qui mettent indifféremment à la mode un costume ou
une nuance de sentiment. Assez artiste pour ne rien
mépriser, elle détient le secret des transpositions. Le
tumulte des désirs peut monter des cours italiennes avec
une rumeur de fête et un parfum d'aventure, elle en
fait des châteaux en Touraine. Quand les idées anglaises
affluent, elle les discute avec passion. Mais l'inquiétude
métaphysique exaspérée par la vie triste des petites
villes d'Allemagne du Nord s'insinue-t-elle; son rire la
dissipe et son sens exact des choses. Sans doute, il y eut
parfois imitation servile et non adaptation véritable.
L'action de l'Italie sur nos peintres, de la Grèce sur nos
sculpteurs, de la pensée dite classique sur nos écrivains,
de l'Allemagne sur nos philosophes fut telle. Elle est survenue toutes les fois qu'un doute de soi-même ou une
défaillance passagère permettait le jeu ~e sentiments
factices. Mais ces accidents sont négligeables. Aucun
académisme n'a jamais rallié l'unanimité des esprits.
Les mouvements conventionnels ont toujours été le
fait de groupes qui doivent à des circonstances imprévues
un prestige usurpé et qui agonisent d'une mort lente à
l'écart des courants nationaux. Eux seuls portent en eux
tout l'avenir, d'eux seuls jaillit, impétueuse comme une
force élémentaire, notre volonté profonde.
Et cette volonté est de comprendre. Notre pensée

•

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

s'est tournée vers l'étranger quand elle avait besoin de
distraction et de détente. Elle a caressé les robes espagnoles
comme elle s'est promenée dans les jardins d'imagination,
au clair de lune, par manière de jeu. Elle savait que pour
bien penser il faut être un peu poète ; mais elle savait
aussi que toute poésie est intime. Elle semblait avoir
des fantaisies et des caprices. A regarder penser et sentir
les autres, elle assistait à sa naissance véritable. Sous
son instabilité apparente, sous le jeu des influences, sous
son cosmopolitisme même, il y a élargisse)llent, enrichissement et suprématie de la sensibilité française. Elle a voulu
pénétrer l'homme.
Notre pensée doit à cette alliance singulière de la sensibilité et de l'intelligence autant qu'à son indépendance
d'avoir toujours été une réflexion sur l'activité humaine
contemplée avec sympathie. Par là, elle prolonge la
tradition hellénique. Plus proche de la nature, plus immédiate, plus sensuelle, la Grèce, quand on la dégage des
subtilités orientales qui s'entrelacent dans les dialogues
de Platon comme des arabesques intellectuelles, c'est le
culte de l'animal humain plutôt que le culte de l'homme.
La France est infiniment plus complexe. Elle a traversé
le christianisme, puis la science. Elle a découvert la
valeur active de l'idée vraie, après avoir découvert la
valeur active de la croyance. Elle a reconnu dans l'art et
la science, dont les valeurs constituent le monde spirituel,
les formes de vie les plus hautes. Créatrice, elle a sculpté
ses rêves et prêté à ses désirs la magie des couleurs et des
mots. Moraliste, elle a suivi le mouvement des conditions
sociales et le développement des mœurs, Soucieuse du
détail, elle a su ne pas trop s'y complaire ; il y a en elle

�660

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un dogmatisme, un besoin voilé de donner des directions
qui sont signe de force et affirmation de soi. Elle redoute
la fausse gravité des métaphysiciens, car elle excelle dans
l'essai où se rejoignent tout simplement, tout uniment
la spéculation et l'action, la réflexion et la vie. Sa science
_ faite de sagesse ne saurait tenir dans des formules ni recevoir de développement dialectique; elle est un humanisme
fécondé par la rencontre des événements et des caractères.
Ainsi, peu à peu, s'est modelé le visage de l'homme.
Au type latin fruste et taillé tout d'une pièce, tenace,
endurci et n'ayant qu'une entente limitée des choses,
s'est substitué un type plus riche. Les esquisses en sont
nombreuses; nous nous sommes repris à plusieurs fois pour
nous parfaire, car nous nous sommes sentis toujours
plus divers et plùs multiples. Mais, plusieurs fois, la société
française a connu des époques de quiétude. Elle a vécu
son présent pleinement, sans regret du passé et sans
grand souci d'imaginer l'avenir. Elle a réalisé une fusion
complète de la culture et des mœurs. Si elle a compris
que, sans la science de l'homme, la science des mœurs
serait vaine, elle n'a jamais ignoré que, sans discipline,
la science de l'homme serait un moyen assez médiocre
de parvenir. Elle a regardé la vie à hauteur d'homme, sans
illusion, avec clairvoyance. Et lorsque sa sincérité et sa
lucidité lui ont fait un devoir d'écarter des raisons de
vivre périmées, il est resté à ceux qui sont allés au delà
. des croyances un optimisme intellectuel.
A travers toute son histoire, la pensée française est art
de vivre, science du bonheur, discipline vivante. La
continuité de son œuvre dans tous les domaines révèle
moins une nation classique que la nation humaine.

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

661

*

**
Si cet esprit a des racines profondes, un siècle de romantisme suffit-il pour détruire cette attitude atavique,
instinctive que nous avons devant la vie et qui est riche
de tant de souvenirs ? L'anarchie sentimentale a-t-elle
pu tuer en nous la sensibilité artistique, l'émotion intellectuelle, l'intelligence critique ?
De fait, il semble bien à première vue qu'avec le
xixe siècle une expérience nouvelle commence où notre
passé n'a point de part. Elle se présente comme une réaction
unanime contre l'esprit du xvme siècle. Mais c'est que sa
stérilité de sentiment et sa souplesse morale ont acquis
au spiritualisme les sympathies de l'opinion. Son inertie,
son art de durer lui suffi.sent qui le dispensent de conquérir
les esprits à l'aide du vrai. Disposant des pouvoirs officiels,
de l'enseignement, de la critique, il laisse tomber sur le
passé le voile du silence ; contre son époque il n'use que
de polémique. Aussi le jugement qu'il porte sur un siècle
dont il ne représente pas l'esprit est sujet à caution et
révisible. Il faut rejoindre les forces vives qu'il a cru
pouvoir écarter sans se mesurer avec elles et qui sortaient
de notre passé.
La Révolution a généralement capté l'attention de l'historien. Elle n'est pourtant que l'épisode politique d'une
épopée industrielle. Dès le XVIIIe siècle, une révolution économique liée au développement des sciences
se prépare. Les conditions nouvelles du travail humain,
de l'échange, de la circulation des richesses, devinées par
les encyclopédistes, entraînent des modifications dans

�662

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la physionomie des groupes. Un régime croule ; des cadres
sociaux éclatent ; une force anonyme surgit, inorganique
et instable. Ses souffrances et son absence de loisirs la
maintiennent longtemps dans un état d'enfance. Impulsive, elle croit à des lendemains meilleurs. Elle passerait
presque inaperçue si ses sectes mystiques et ses émeutes
qui avortent ne bouleversaient l'ordre moral. Précipitée
du pouvoir chaque fois qu'elle s'en approche et l'atteint,
elle est incapable de s'emparer de la pensée et de formuler
clairement ses exigences. C'est la pensée de nos écrivains
sociaux et de nos polémistes qui doit aller à elle pour
discerner, dans les masses populaires, la vitalité et la
promesse ardente des êtres jeunes à qui l'avenir est dévolu.
Tandis que certains esprits connaissent successivement
toutes les inquiétudes et se prennent à rêver, d'autres,
face à la vie, se plient à la discipline française ou partagent
les enthousiasmes naissants. Se tenant au-dessus de leur
époque, là où les passions mesquines viennent mourir,
où le cours des événements n'altère pas la valeur durable
de l'idée, ils font œuvre de savant ou d'artiste. Les savants,
faisant justice des hypothèses métaphysiques puisées
dans Stahl, Schelling et Fichte, préfèrent aux raisonnements la pratique du laboratoire ; aux vues d'ensemble,
les conclusions partielles et modestes. Laissant aux talents
peu doués le soin de poursuivre le beau moral et idéal
dont Winckelmann s'est fait l'apôtre, l'artiste tente
d'exprimer simplement la joie de la lumière. Par delà
les paysagistes de Fontainebleau et Delacroix, les impressionnistes rejoignent Watteau, Chardin et Fragonard en
même temps qu'ils disent la P.Oésie de la vie moderne.
Se dégageant de toute sensibilité factice, Stendhal et

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

Flaubert poursuivent, sans aucune arrière-pensée morale,
avec la netteté d'un clinicien, l'exploration du cœur
humain, cependant que le roman social se constitue avec
Zola qui les reconnaît comme ses maîtres. Taine reprend
les études psychologiques au point où les idéologues les
avaient laissées. Comte discerne, sous les fluctuations
politiques, la constance des forces sociales et tente d'en
pénétrer la nature.
Ainsi, à la suite de Stendhal, dispersés dans tous les
domaines avec une prodigalité heureuse, les libres esprits
continuent à sentir et à penser à la française. Ils demeurent
en contact avec l'esprit du XVIU8 siècle. Suspects pour
avoir lutté contre la paresse et l'engourdissement romantiques, ils ont été tenus pour la plupart en dehors de la
pensée officielle. Le merveilleux enseignement qu'ils apportaient à la jeunesse a été méconnu ; ils n'ont pas eu les
honneurs du collège. Certains ont vécu dans l'oubli ;
d'autres ont connu le mépris plus douloureux encore que
le silence. Ils n'en avaient cure. Ils ont consacré leur vie
à une œuvre dura,ble, sachant que le secret des créateurs
est dans la persévérance ; ils se consolaient peut-être
aussi en estimant avec Balzac que « les grands ouvrages
font justice des petits ennemis ».
Pourtant, ils ont été nos maîtres véritables. Parmi leurs
contemporains ils ont mieux senti, mieux vu, mieux
compris. Et ils ont aimé davantage. Ils ont eu et donné
ce qui fait notre orgueil : la conscience. Et ils ne sont pas
seulement la conscience de leur époque ; en eux l'esprit
français se retrouve. Il faut les unir et les rapprocher,
sans craindre l'épithète de dilettante, appliquée aux esprits
qui entendent dominer toutes les idées, toutes les émotions

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

et reconnaissent, dans la diversité harmonieuse de leur
nature, une richesse. Alors de toutes les œuvres, une
impression unique se dégage ; elle révèle une tradition.
Cette tradition n'est pas un dogme; elle devient un fait
d'expérience.
Les œuvres françaises ne sont que les moments d'un
seul effort critique poursuivi à travers les siècles. Face
à la vie, la pensée souhaite de comprendre. Elle répugne
aux enveloppements, aux atténuations, aux marches et
contre-marches des esprits sans virilité. Elle veut l'émotion
exacte, la phrase précise, la décision directe. Positive et
expérimentale, elle bannit la sensibilité trouble sans désagréger l'émotion. Car elle ne saurait se confondre avec la
«raison» des métaphysiciens allemands, non plus qu'avec
l'« esprit » des spiritualistes. Elle n'est pas davantage
un art de raisonner suscité par un mauvais goût de logique.
La pratique de l'art et de la science, la conduite même
révèlent sa nature, qui supposent également une concentration et une collaboration de toutes les puissances de
l'être. Elles laissent deviner une fusion étroite de la sensibilité et de l'intelligence. Issue de la vie, notre attitude
est l'expression et comme l'épanouissement de l'être qui
voit clair en soi. Il a conquis, au prix d'une discipline
constante, son unité ; par là, son œuvre aussi est une
conquête. Tel est l'intellectualisme français qui nous
défend de l'anarchie, qui restitue son sens profond et sa
noblesse à l'effort humain: présence d'esprit.

•••
Mais à quoi bon évoquer l'intellectualisme français ?
Des écrivains qui se sont découvert tout d'un coup une

âme sociale déclaraient avec ensemble, tant ils sont accoutumés à se plier aux modes, et aux heures les plus cruelles
de la guerre, que les intellectuels apparaitraient après la
guerre comme « des produits de luxe un peu démodés ». Il
est vrai que chacun se fait de l'intellectualisme une conception à la mesure de son esprit. Il est vrai aussi que les
problèmes actuels sont d'ordre pratique. Mais sont-ce des
raisons suffisantes pour que nous doutions de l'intelligence?
Ceux qui se sont tenus délibérément à l'écart de la vie
moderne et qui faisaient fonction de penser ne sauraient
lui reprocher son aveuglement. Eux seuls ont méprisé la
science et ses méthodes, méconnu la puissance de l'industrie, oublié que les intérêts économiques nationaux
l'emportent sur les considérations de parti. La philosophie
du sentiment doit imputer au seul défaut d'une discipline
qu'elle n'eut jamais le courage de se donner, son manque
de clairvoyance.
Sans doute, les conditions de la spéculation se transforment. Les problèmes d'école qui ont toujours conservé
• une mine paysanne et scolastique , disparaissent. Les
problèmes véritables s'infléchissent. Nous devons faire face
à des réalités nouvelles. La réalité collective se dévoile dont
certains penseurs avaient entrepris, après Montesquieu,
l'étude, malgré l'opposition des spiritualistes soucieux de
défendre un individualisme étroit et craignant de voir
une interprétation positive des mœurs susciter une orientation nouvelle de la conduite. La structure sociale, mise
à nu par des forces dévastatrices longtemps contenues,
révèle, plus violemment que ne l'ont fait les crises de
gouvernement et les crises économiques, les forces morales
qui se dégagent des groupes. Imperceptiblement, échap-

�666

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pant presque aux observateurs les plus attentifs, un double
mouvement de ségrégation et de coalescence emporte les
sociétés et modifie profondément la physionomie des
peuples. Des forces meurent. Des forces embryonnaires
apparaissent. Des courants se forment; des idées nouvelles
s'ébauchent. De tout cela autant que des événements
politiques est faite l'atmosphère dans laquelle nous vivons.
C'est à cette réalité spirituelle au moins autant qu'aux
facteurs matériels que nous avons affaire pour résoudre
les problèmes d'après-guerre.
En présence de cette réalité, une attitude expérimentale
s'impose. Or elle ne saurait s'improviser. Aucun aspect
de la réalité ne s'appréhende, comme le croient les philosophies paresseuses, du dedans et par intuition. La signification du milieu ambiant qui souvent détermine nos
actes ne se révèle pas immédiatement. Ce que chacun de
nous en pressent est fragmentaire, enveloppé d'une
gangue affective. Une synthèse est nécessaire qui n'est
l'œuvre ni d'un individu ni d'un jour. Mais chacun peut
obtenir le détachement de soi-même et soumettre les
faits à une investigation qui autorise une opinion raisonnée
et une volonté droite. On s'imagine communément que
nous sommes tous égaux devant l'expérience. Or l'expérience des réalités collectives, comme l'expérience de la
vie intérieure, exige, pour être féconde, les délicatesses,
les tâtonnements, l'impartialité d'une expérience scientifique faite dans un laboratoire. Elle exige la même discipline intellectuelle. Se plier aux circonstances, ne pas les
affronter pour en pénétrerla leçon latente, c'est les subir
sans plus. Trop de facilité à s'adapter, trop de souplesse
sont même parfois, autant que signe de médiocrité

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

-morale, défaut de probité intellectuelle. Notre attitude
actuelle est donc solidaire d'une discipline. Elle suppose
cette présence d'esprit et cette maîtrise de la sensibilité
qui sont nos qualités essentielles.
Aussi devons-nous nous garder de toute attitude sentimentale. Sans doute nous sommes plus que jamais portés
à l'émotion et sans direction véritable. Les groupements
politiques, prisonniers des formules d'avant-guerre, demeurent en face d'un monde qui se refait, insensibles à
la nouveauté des choses. Les groupements intellectuels
témoignent d'une inconscience étrange. L'opinion se
penche sur le cours capricieux des événements pour y
retrouver le reflet de son angoisse et de ses alternatives irraisonnées. Mais cette crise est passagère. Sous
la pression irrésistible du réel, chaque jour une idée
toute faite se désagrège et nous nous rapprochons de la
lucidité. Nous devons laisser le retour progressif à la
vie logique s'opérer normalement, car il n'est de conviction stîre que celle qu'on acquiert par soi-même. Mais il
faut écarter l'anti-intellectualisme d'avant-guerre qui ne
pourrait que prolonger le divorce de la pensée critique
et de l'opinion au prix d'influences étrangères.
Ce n'est pas que nous devions nous défendre de toute
influence. Nous avons des affinités avec la pensée angloaméricaine : même positivité, même goût du détail concret
même sentiment de l'expérience; dans notre passé, les
contacts avec l'Angleterre furent féc0nds. L'introduction
de la pensée anglaise en France au XVIII8 siècle a donné
aux sciences de la nature, aux sciences politiques et aux
méthodes expérimentales une impulsion nouvelle. Vers
186o, l'action de Stuart Mill et de Spencer a permis à des

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA PENSÉE FRANÇAISE DEVANT LA GUERRE

esprits comme Taine d'échapper à la métaphysique allemande; elle a prolongé, sans toutefois l'enrichir d'apports
nouveaux, l'action du positivisme; et, encore aujourd'hui,
elle serait nécessaire pour combattre la dialectique et
rappeler la simplicité des démarches logiques. Mais là
doit s'arrêter l'échange. Car nous ne tendons pas depuis
tant de siècles à nous affranchir de toute tutelle religieuse
pour remplacer la religiosité allemande par la religiosité
anglo-américaine. Si cette substitution peut être relevée
chez certains spiritualistes contemporains, elle a été faite
au mépris de nos traditions rationalistes. Aussi les résistances que le Pragmatisme a rencontrées en France
sont légitimes; elles doivent être maintenues. Car le
peuple américain fait l'apprentissage de la pensée. Il
vient de s'apercevoir que la vie matérielle n'est pas tout;
que l'homme n'épuise pas, même en des labeurs gigantesques, son activité; qu'il existe aussi une vie spirituelle.
Sa religiosité, son inquiétude morale, son idéalisme sont
l'expression lyrique et confuse de cette découverte.
Partout, chez James comme chez Emerson, se retrouvP
une même tentative pour constituer des traditions intel
lectuelles. Et l'Amérique est vraisemblablement appelée
à connaître, maintenant que son union nationale se fait au
sortir de cette guerre, une crise intellectuelle qu'elle
soupçonne à peine : au prix du scepticisme elle apprendra
que la vérité, même relative et transitoire, ne se persuade pas, mais se démontre.
Le Nouveau Monde peut être le champ magnifique d'une
expérience humaine sans apporter un terme à la pensée
européenne. Sans doute, nous devrons beaucoup à la
nation qui fit le don de sa jeunesse. Mais, si nous tePons

66g

de notre âge quelque lenteur et un attachement exagéré
pour les habitudes acquises, nous nous sommes fait a~i
un cœur et un esprit plus savants. Nous sommes moins
neufs dans l'art d'aimer et de souffrir. Dans notre vieillesse est notre privilège, est notre science. Nous sommes
lucides, sachons le demeurer.
Déjà nous n'avons guère profité de l'expérience ré~olutionnaire pour avoir manqué du réalisme nécessaire
aux hommes et aux peuples qui veulent vivre. De notre
histoire nous avons fait une épopée et nous avons menti
à notre passé. Il n'y a pas d'épopée. Il y a des forces ;
des forces aveugles et brutales, des forces spirituelles et
morales. De leur rencontre, de leur asservissement mutuel
et alternatif, jaillit l'histoire du monde. Arc-boutée
contre trois siècles de civilisation, la France a pu maintenir vacillante la lueur d'intelligence qui refera la clarté
sur l; monde. M~s ses souffrances seraient inexpiables si
elles ne nous avaient rien appris.
RAYMOND LENOIR

�SONNETS

SONNETS
AMOUR, LORSQUE MA LÈVRE...

MÉDITATION ÉGOÏSTE

Amour, lorsque ma lèvre, en ta jeune toison,
Cherchait à prolonger des instants misérables,
Mon cœur, troubté par toi, ne jugeait désirables J
Ni le repos des champs, ni la sage raison.

Dans ma mémoire, hélas I quels visages vous faites,
Vous dont mes jeunes pas suivaient les pas lassés I
Vos yeux se sont éteints, vos corps se sont tassés,
Je vous ai. trop connus, compagnons de mes fêtes.

L'hymne que tu fais naître était son oraison,·
A tous émois, les tiens lui semblaient préférables
Et ses attachements étaient si peu durables
Qu'il en fallait plus d'un pour combler sa saison.

Hermann, doux ignoré, toi qui chantas les bêtes,
Tu noyais dans le vin tes grands chagrins passés,
Et toi, pauvre Cryon, toi que i' aimais assez,
Ne méprisais-tu pas l'amour et les poètes r

Or, vois comme il se rit aujourd'hui de tes charmes I
Laisse, méchant en/ant, laisse tomber tes armes:
Ta flèche ou se romprait, ou manquerait son but.

0 fantômes sans voix que cherche à retenir
L'esprit qui vous a da ses premières alarmes,
Votre amitié déjà n'est plus que souvenir:

Ici, l' œil apaisé peut M,ner sans surprise,
L'ordre règne, et la coupe où gravement l'on but,
La main ne la rejette et la dent ne la brise.

Artisan d'un bonheur qui peut ne point finir,
Je vous évoque, avec vos travers et vos charmes,
Et ne sais si vraiment vous méritez des larmes I

�,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SONNETS

POST MORTEM
POÈTES JAPONAIS...

Poètes japonais qui viviez autrefois,
Pleins de calme raison, dans vos maisons..légères'
Fré/,es magots bouffes, bibdots d'étagères,
Vous qui chantiez la mort en vous tournant les doigts;

Lorsque je descendrai dans le sein de la terre,
Quelques rares amis, joignant leurs tristes mains,
Déploreront ma perte avec des mots humains,
Puis l'on dira de moi : u C'était un solitaire I.•• »
Toi seule auras des pleurs. Au bois plein de mystère,

Qui, le soir, descendiez dans vos jonques de bois
Quelque fleuve paisible aux rives mensongères.
Et, le matin, goatiez les douceurs bocagères
Dans un jardin menu coupé de ponts étroits;,
Voluptueux vêtus de superbes étolfes,
J'ai lu dans le fracas des cités d'Occident
Vos poèmes plus courts que nos plus courtes strophes:
Je vous dois le bonheur de savourer l'instant
Et i' ai reçu de vous le secret, philosophes,
De conformer ma lèvre aux bruits du cœur battant.

A ces coteaux légers où marissent nos vins,

Tu confieras, pour eux levant ton voile austère,
Ta soulfrance, sans cris désordonnés et vains.
Je t'accompagnerai dans ces lentes sorties,
Je serai dans le vent qui couche les orties,
Dans l'air froid de janvier, dans la douceur d'avril.
Seule, occupée à coudre en la maison déserte,
Tu frémiras, mon ange, et briseras ton fil
Quand je m'engouffrerai pa, la porte entr'ouverte.
HENRI DEBERLY

43

�LE dRE BUMILIH

'

LE PÈRE HUMILIÉ 1
ACTE III
Les ruines du Palatin. Un soir de la
fin de septembre 1870.

SCÈNE I
ORIAN, ORSO
ORSO. - Frère, ne sois pas si triste. Cela n'est pas
déjà si amusant d'être parmi les vaincus, non, je n'aurais
jamais cru que cela fût aussi désagréable 1
Cet officier qui recueillait nos armes et qui riait en
me regardant! Il m'a reconnu et je le reconnaissais
bien aussi. C'est un ancien camarade de loge.
Bon Dieu I ne fais pas cette tête !
ORIAN. - La révolution est entrée à Rome, - à Rome
aussi. - Les cloches ne sonnent plus de même pour moi.
ORSO. - Il y a tant de choses déjà que Rome a vu
entrer et sortir 1
- Entre autres, mon futur beau-père.
1. Voir la Not1t11lle Rnua Française du 1•r septembre.

Une révolution à Paris, une autre à Rome, c'est trop
pour ce descendant de jacobins! et cette chose monstrueuse
est arrivée que subito, instantanément,
Il s'est trouvé sans place!
Sans place, comprends-tu? Pas plus de place sur la
terre qu'un pur esprit !
Toutefois, le vieux sang républicain n'a pas été long
à parler, son collègue de Londres vient de mourir, cette
nouvelle lui a donné des ailes l
Je l'ai accompagné à la gare ce matin. II dit qu'il
m'aime comme un fils. Il a ôté son cigare de sa bouche
pour me dire ça.
ORIAN. - J'espère qu'il arrivera à Paris avant les
Prussiens.
ORSO. - Les Prussiens? qu'est-ce que les P(Ussiens ?
. Ce qui est important, c'est le collègue de Londres qui
Vient de crever, c'est cela qui lui pétille dans les veines !
La France n'est pas concevable sans un Turelure pour la
servir.
ORIAN. - Pauvre France I Eh bien, nous allons aider
le beau-père dans cette tâche.
ORSO. - Ma foi, c'est une bonne idée que tu as eue
de nous engager ! Cette petite volée de plomb de la Porta
Pia m'a chauffé le sang. J'ai hâte de me sentir un chassepot
dans les mains.
ORIAN. - Et que deviendra le mariage ?
ORSO. - Orian, grand âne, le mariage deviendra
ce qu'il pourra.
Depuis un ~ que je f.üs ma cour, ce que j'.u obtenu
est vr.ument peu,
Pendant que tu te promenais sur la côte d'Afrique.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pourtant, je dois le dire, hier elle m'a dit tout à coup
qu'elle voulait bien m'épouser.
ORIAN. - Hier?
ORSO. - Hier même. Ne fais pas cette figure!
Elle m'a mis ça dans la main. Tu penses si j'étais
étonné?
C'est sans doute la nouvelle de ce départ qui a parlé
à la petite imagination de Mademoiselle.
Oui, quand j'ai eu l'avantage de lui annoncer que je
partais à la campagne, à ce coup j'ai cru que j'allais
l'intéresser.
ORIAN. - Qu'a-t-elle dit ?
ORSO. - Elle a demandé si tu partais aussi.
ORIAN. - Ce n'est pas moi qui t'ai demandé de partir
avec moi.
ORSO. - Malin I N'est-ce pas, j'allais te laisser aller
seul ! Un troupier comme toi !
- N'as-tu absolument rien à lui dire?
ORIAN. - Dis-lui adieu.
ORSO. - Court, mais substantiel.
ORIAN. - Sois éloquent à ma place.
ORSO, lui mettant la main sur le bras. - Orian, elle
est ici et veut te parler.
ORIAN. - Quel est ce guet-apens?
ORSO. - Elle m'a demandé de la conduire ici.
ORIAN. - Vous avez combiné cela ensemble?
ORSO. - Et quand cela serait encore ?
ORIAN. - J'ai promis de ne plus la revoir.
ORSO. - Dans huit jours nous serons tous les deux sur
le champ de bataille.

Silence.

677

LE PÈRE HUMILIÉ

ORIAN. - Tu le veux? c'est bien.
Tout m'est indifférent. Je ne suis pas capable de dire
non à rien.
Tu as bien choisi le lieu et le moment, ces ruines, ce
jour couvert de septembre, qui vous montre bien que tout
est fini et que d'ailleurs tout était inutile.
Oui, je la reverrai, je le veux.
Qu'elle vienne! Je manque à ma promesse. Pourquoi
serais-je la seule chose au monde qui n'est pas capable
d'être vaincue?
ORSO. - Mon vieux, dans huit jours, nous serons sur
le champ de bataille, c'est sûr, et dans dix, nous serons
tous morts, c'est possible, et alors nous serons bien tranquilles.
Il faut que tu lui parles. Avant que tu ne disparaisses,
d'une manière ou de l'autre.
Toutes les choses qui doivent être dites entre elle et
toi, il est nécessaire qu'elles soient dites.
Il sort.

SCÈNE II
Entre PENSÉE.

PENSÉE. - Si vous devez me parler durement,
Si je dois entendre de vous ces paroles auxquelles je
ne suis prête que trop,
Si la raison de ce silence est telle qu'il ne m'est que trop
facile de le supposer,
Si ce cœur qui pour un moment me fut ouvert m'est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

clos, si cette voix que j'ai entendue du fond de la nuit où
je suis étroitement enveloppée depuis ma naissance comme
dans un voile,
Si cet époux qui me parlait mystérieusement, ce soir
de mai, jadis,
Un seul mot, mais qui m'a suffi! un seul mot u Ma bienaimée » mais qui m'a suffi,
Pauvre âme, pour que je sois à lui, pour toujours,
S'il n'est là de nouveau après ce long silence que pour
que je l'entende qui me juge et qui me repousse,
Vous pouvez m'épargner, Orian! un seul signe, un
seul mouvement suffit.
Et si vous devez parler I ah, du moins, que le ton
ne soit pas trop sévère, et ce mot qui doit m'éloigner de
vous pour toujours : « Va-t'en »,
Dites-le bas,
Aussi bas que cet autre aveu qu'une femme aime.
« Va-t'en», et cela suffit.
ORIAN. - «Va-t'en» seulement, et rien d'autre que
ce mot, Pensée ?
PENSÉE. - «Va-t'en de moi, Pensée I Va-t'en, femme!
- Va-t'en de moi, ma bien-aimée!»
ORIAN. - Pensée, non, il n'est pas en mon pouvoir de
vous dire : Va-t'en.
PENSÉE. - Pourquoi m'avez-vous abandonnée?
pourquoi cette longue absence ?
ORIAN. - J'ai voyagé. C'est la semaine dernière seulement que je suis revenu à Rome : deux jours avant que
les Piémontais y entrent, ces amis de votre famille.
PENSÉE. - Je vous ai déjà pris votre maison. Maintenant c'est votre ville que je vous enlève. Et celui que

LE PtRE •UMILll't

vous appeliez votre Père est mis par nous en un lieu d'où
il ne peut sortir.
ORIAN. - Vous ne me prendrez pas moi-même.
PENSÉE. - Vous voulez que je vous prenne votre
frère.
ORIAN. - C'est la guerre qui nous prend tous les deux.
PENSÉE. - Il est donc vrai ? Vous partez ?
ORIAN. - Serais-je ici, si je ne devais partir ?
PENSÉE. - Oui. Comment seriez-vous avec moi
autrement que dans un rêve ?
ORIAN. - Mon frère vous reviendra.
PENSÉE. - Et je l'épouserai alors?
ORIAN. -Alors je serai sans doute en un lieu où ces
choses ne font plus souffrir.
PENSÉE. - Mais c'est vous qui lui avez commandé
qu'il m'épouse.
ORIAN. - Bientôt, sans celle-ci, il y aura entre vous
et moi une séparation suffisante.
PENSÉE. - Quand je serai morte, Orian ?
ORIAN. - Et que vous soyez à un autre, ne comprenezvous pas que cela pour moi est plus que la mort ?
PENSÉE. - C'est vous qui l'avez voulu.
ORIAN. - Oui.
PENSÉE. - Je n'ai plus d'orgueil. Qui suis-je pour
dire non ? Mon corps est-il de tant de prix ?
Pour une chose que celui-ci (elle montre faiblement
Orian ?) me demandait, comment la lui aurais-je refusée ?
ORIAN. - Vous l'aimerez dès que vous serez à lui.
Pause.
PENSÉE. - Orian, comprenez-vous ce que c'est qu'une
aveugle ? Ma main, si je la lève, je ne la vois pas. Elle

�680

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

n'existe pour moi que si quelqu'un la saisit et m'en donne
le sentiment.
Tant que je suis seule, je suis comme quelqu'un qui
n'a point de corps, pas de position, nul visage.
Seulement, si quelqu'un vient,
Me prend et me serre entre ses bras,
C'est alors seulement que j'existe dans un corps. C'est
par lui seulement que je le connais.
Je ne le connais que si je le lui ai donné. Je ne commence à exister que dans ses bras.
ORIAN. - C'est ainsi iue vous vous donnerez à lui?
PENSÉE. - Il le faut ponc, Orian ? dites-moi.
Silence.
ORIAN. - Non, Pensée, il ne le faut pas. Il ne faut
pas que ma chère Pensée soit à un autre qu'à moi seul.
Silence.
Vous ne dites pas un mot?
PENSÉE. - Ce sont des paroles longues à pénétrer.
ORIAN. - Votre cœur y est-il sourd?
PENSÉE. - Qui s'est habitué au malheur, la joie ne
le trouve pas si prompt.
ORIAN. - Bientôt nous serons séparés,
Bien séparés cette fois, et si c'est de la douleur que vous
attendez de moi
Tout à l'heure celle qui nous attend l'un et l'autre
a de quoi suffire.
PENSÉE. - Il est nécessaire que nous soyons séparés,
Orian?
ORIAN. - Il est nécessaire que je ne sois pas un
heureux I Il est nécessaire que je ne sois pas un satisfait!
Il est nécessaire qu'on ne me bouche pas la bouche et

LE PÈRE HUMILit

68r

les yeux avec cette espèce de bonheur qui nous ôte le
désir.
Vous dites que vous m'aimez, et moi je sais que c'est
moi-même qui suis mon pire ennemi.
Vous dites que je dois voir pour vous, etje sais que ce
sont ces yeux mêmes qui m'empêchent de voir et que je
voudrais m'arracher!
Il est nécessaire que je ne me laisse pas mettre la main
dessus. Pensée, vous êtes le danger pour moi.
La grande aventure vers la lumière, le diamant quelque
part, il est nécessaire que j'en sois seul.
- Mon père, il y a un an, me disait d'aller vers les
autres. Les autres ? Quels autres ?
Que m'importent les autres ? Quel bien est-ce que je
puis leur faire? Qu'est-ce que je suis capable de leur
dire? Quand on manque de tout soi-même, qu'est-ce que
je suis capable de leur donner ?
Je n'ai qu'un devoir envers eux qui est que le mien
propre soit rempli.
PENSÉE. - Quel ?
ORIAN. - Ah! n'est-ce pas mourir quand on est
aveugle que de savoir que le soleil existe et qu'entre tant
de rayons autour de cet objet éternel comme des épées
il n'y en aura donc pas un seul pour nous, pour venir à
bout de cette affreuse nuit inguérissable, - à se jeter
dessus enfin à plein cœur avec un grand sanglot pour
exterminer ce qu'il y a en nous de mortel et qui est deux
fois mort déjà!
Vous ne me comprenez pas.
PENSÉE. - Je ne serais pas aveugle si je ne vous
comprenais pas.

�68z

' 1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORIAN. - Vrai
)
PENSÉE. - Est-ce qu'il n'y a pas un chemin avec
patience vers cette lumière que vous dites ? quelque passage?
ORIAN. - Pensée, je suis capable d'obstination, mais
non pas de patience, et de mille coups de tous côtés, mais
non pas de méthode, et de désir, mais non pas d'intelligence, de désir, mais non pas de résignation 1
Ainsi l'absurde papillon, cette chose palpitante et
dégoûtante, le papillon qui n'est qu'un sale ver avec
des ailes énormes, aussi inconsistant que de l'haleine,
Et qui ne sait rien que de se jeter, et se rejeter, et se
rejeter stupidement, et se jeter encore de toutes ses forces
misérables,
Contre le globe de la lampe, et qui, quand il s'interrompt, il est comme mort, quelque chose de i:am·
pant,Quelque chose d'immonde et de rampanfque l'on ne
saurait toucher.
PENSÉE. - Ainsi, quand mon père me parlait, - et
vous ne savez à quel point il est capable d'enthousiasme
à ses heures, De ce temps où nous vivons, de ces grandes et admirables inventions qui rendent une chose si belle de vivre
dans le temps où nous sommes, de ces merveilles inouïes,
disait-il, le chemin de fer, les câbles sous-marins,
De l'empire que l'homme établit sur toute la nature,
du progrès qui balaye les vieilles superstitions, et de ces
années devant nous qui assurent le triomphe de la raison
et de la connaissance et du bien-être général,
Oui, ce sont les expressions dont il se sert, ...

LE PtRE HUMILIÉ

,.

683

ORIAN. - Ouvrez les yeux, Pensée, et voyez toutes
ces choses.
PENSÉE. -Je suis aveugle.
ORIAN. - Une seconde seulement, je vous en prie 1
Quel dommage que vous ne puissiez pas ouvrir les
yeux une seconde et voir ce que c'est qu'une fabrique
de phosphore par exemple, ou un buffet de gare,
Un monde tout entier consacré à la production de
l'utile. Un jour, l'heureuse Rome aussi se réjouira de ses
docks et de ses usines. Oui, c'est un glorieux temps que
celui-ci.
PENSÉE. - Où je suis il n'y a point de temps.
ORIAN. - Bientôt, le temps existera pour vous quand
vous m'attendrez et que je ne reviendrai pas.
PENSÉE. - Maintenant, vous êtes là, et c'est tout ce
que je sais.
ORIAN. - Vous êtes là vous-même, laissez-moi prendre
toute la mesure de votre présence! Ah! vous n'êtes que
trop réelle !
Cher compagnon, c'est bon de vous entendre parler
et de penser que vous êtes là et votre voix est pour moi
comme de la musique.
Je suis tellement jaloux I Vous savez que c'est par moi
que vous êtes aveugle et c'est moi qui monte la garde
à la porte de chacun de vos sens,
Et s'il y a une manière &lt;!'être à moi que je ne veux pas
vous demander, c'est parce que je ne veux pas renoncer
à toutes les autres.
Si je n'étais là pour vous le dire, si mystérieusement 1
vous ne sauriez pas que vous êtes belle.
Et si vous n'étiez là,machérie,jene saurais ce que c'e&amp;t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que ce grand ennui, qui est de s'ennuyer de soi-même.
Quand je vous ai quittée, Pensée, c'est alors que vous
vous êtes emparée de moi. Chaque jour. Chaque nuit le
même rêve après les premières heures de sommeil. La
même Pensée.
On me remontrait une expression de votre visage,
Une inflexion de votre voix, un mouvement de votre
corps, ce corps féminin, si amer, si intelligible pour moi 1
Il y avait un cri dans la nuit, votre voix que je reconnais entre toutes les autres!
Il y avait une forme chancelante quelque part qui me
tendait les bras I il y avait quelqu'un d'aveugle qui m'appelait ! quelqu'un de taciturne et qui ne me répondait pas.
PENSÉE. -Si je chancelle, Orian, c'est parce que vous
n'êtes pas là pour me tenir. Et je ne suis aveugle que parce
que je ne puis pas vous voir.
ORIAN. - Puis
Tout cela même a été mis de côté et de vous à moi s'est
établi quelque chose de plus direct. Il y avait quelque
chose en moi qui tenait à se séparer de moi-même.
Alors, j'ai connu un autre désir,
Sans image ni aucune action de l'intelligence, mais
tout l'être qui purement et simplement
Tire et demande vers un autre, et l'ennui de soi-même,
toute l'âme horriblement qui s'arrache, et non pas ce
brûlement continu seul, mais une série de grands efforts
l'un après l'autre, comparables aux nausées de la mort
qui épuisent toute l'âme à chaque coup et me laissent aux
portes du Néant!
J'ai tenu bon cependant, et quand j'aurais voulu revenir,
le bateau était là qui m'emportait.
Demi-pause.

LE PÈRE HUMILit

685

Et quand je serais revenu encore, et quand vous auriez
été là comme vous l'êtes en ce moment,
Je savais trop que ce que je vous demandais, vous
étiez bien incapable de me le donner, et que ce qu'on
appelle l'amour,
C'est toujours le même calembour banal, la même coupe
tout de suite vidée, l'affaire de quelques nuits d'hôtel,
et de nouveau
La foule, 1a bagarre ahurissante, cette affreuse fête
foraine qu'est la vie, dont cette fois il n'y a plus aucun
moyen de s'échapper 1
- Et je sais les grands et incomparables biens que
le mariage apporte.
Mais je sais aussi que c'était tout autre chose, incompatible avec tout, que demandait un désir comme le
mien,
En moi sans doute allumé pour le juste châtiment de
mon orgueil et contre ma volonté. PENSÉE. -Ami, comment avez-vous pu vous tromper
ainsi et croire que vous pourriez être quelque part où je
ne sois pas?
On dit qu'il n'y a pas d'âme qui ait été faite ailleurs que
dans une vue et dans un rapport mystérieusement avec
d'autres.
Mais nous deux, c'est plus que cela encore, toi, à mesure
que tu parles, j'existe 1 une même chose répondante en
ces deux personnes.
Quand on vous préparait, Orian, je pense qu'il restait
un peu de la substance qui avait été disposée pour vous,
et c'est de cela que vous manquez et que je fus faite.
Et pour qu'elle fût capable de retrouver la vôtre, pour

�'086

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'aucun prestige ne l'égarât, pauvre âme, pour que son
chemin filt sûr,
Pour que ce qui était à vous seul vous filt entièrement
conservé,
C'est pour cela sans doute que mes yeux furent clos.
Et maintenant que je vous ai retrouvé, eh quoi, tu
me veux donc écouter ?
- Pourquoi m'avoir répudiée? qu'ai-je fait? pourquoi m'avoir donnée ainsi cruellement à un autre?
ORIAN. - Paroles que j'ai entendues en rêve souvent.
PENSÉE. - Elles ne sont que trop vraies.
. ORIAN. - Qu:importe le passé? Je vois votre visage,
Je prends votre ma.m dans la mienne, et si je vous demandais
de vous embrasser, sans doute que vous me laisseriez faire.
Que demander de plus? Se voir, se toucher, parler,
entendre l'autre qui parle,
(Le peu de temps nécessaire pour comprendre qu'on n'a
plus rien à se dire),
Il paraît que cela suffit pour être présent l'un à l'autre.
PENSÉE. - Je le sais cependant, oui, en dépit de tous
vos raisonnements, vous ne me ferez pas croire le
contraire.
Il y a quelque chose en vous qui se réjouit que je sois
avec vous en ce moment, - de la manière que je puis.
ORIAN. - Dans un instant je vous aurai quittée.
PENSÉE. -Est-ce qu'il est si facile de s'en aller quand
je suis là ?
ORIAN. -Non, je ne le sens que)rop,: Pensée.
PENSÉE. -Tu ne me quitteras pas avant de m'avoir
entendue. Toutes ces paroles que j'ai préparées et mises
ensemble,

LE PtRE HU:MIL111

Ces longs jours de solitude, ces nuits où l'on ne dort pas
et où l'on pleure beaucoup,
ORIAN. - Je les connais.
PENSÉE. - Tu les connais comme moi, mon cœur ?
- Ces paroles que j'ai mises ensemble. -Ensuite, va-t'en
et tâche de les oublier 1
Il y eut une femme jadis qui a sauvé le Pape, - un
homme ne peut donner que sa vie, mais une femme peut
donner plus encore, - la mère de mon père, Sygne de
Coûfontaine.
Etc' est sa fille maintenant sans yeux qui tend les mains
vers celui que le Pape auprès de lui appelle son fils 1
Et voici que dans mes veines le plus grand sacrifice
en moi s'est réuni à la plus grande infortune, et le plus
grand orgueil,
Le plus grand orgueil à la plus grançle déchéance et
à la privation de tout honneur, le Franc dans une seule
personne avec le Juif.
Tu es chrétien, et moi, ce qui coule dans mes veines
c'est le sang même de Jésus-Christ, ce sang dont un dieu
fut fait, maintenant dédaigné !
Pour que tu voies, c'est pour cela sans.doute.qu'il fallait que je fusse aveugle ;
Pour que tu aies la joie, il me fallait sans doute cette
nuit éternelle sans aucune parole .que ma part .est de
dévorer 1
ORIAN. - Viens avec moi où je suis.
PENsltE. - Où tu es, est-ce qu'il y a de la place aussi
pour le malheur ? où il y a tant de lumière, est-ce qu'il
y a de la place aussi pour ces yeux qui ne veulent pas
s'ouvrir?

�688

LA NOUVELLE REVUE FBANÇAISE

Cette humiliation que j'ai apprise depuis le jour où je
suis née, Juive, aveugle,
.
Est-ce que ce sera pour rien ? Ces larmes les oublierai-je? Ah! il ne faut pasm'aimerl
Jures-tu qu'il y a un endroit quelque part pour que
ces deux choses y subsistent :
Ce besoin que j'ai de l'amour et cette certitude qu'il
n'y a rien en moi pour le mériter ?
.
ORIAN. - C'est vrai qu'il ne faut pas vous auner?
PENSÉE. - Non, cher époux, non, il ne faut pas
m'aimer 1Quel chemin y a-t-il de vous à moi ?
Je vous aime trop. Je vous ai tellement attendu.
Pour me faire croire que vous m'aimez, Orian, c'est
difficile. Qui ne voit pas, il lui faut autre chose que ces
paroles à tous.
. . .
Quelque chose qui soit à lui, quelque chose qm lw soit
personnellement adressé. Une preuve qu'il n'y ait pas
moyen de récuser. Et puisqu'il ne voit pas,
Ce que ses mains peuvent tenir.
ORIAN. - Et si je meurs pour vous, Pensée, est-ce
que ce sera suffisant ?
PENSÉE, geste vers lui. - Si vous mourez 1
Si vous mourez, ce ne sera pas pour moi, mais pour
la France que vous me préférez.
ORIAN.-Si jene meurs,jene puis arriver jusqu'à vous.
PE:MS:ÉE. - Et qui donc alors me fera entendre ce m~t
que mon cœur attend? Pour me faire croire que vous~• aimez,Orian,c' est diffi.cile,-à moins que vous ne me le disiez 1
Mais dites seulement : Je vous aime 1 et cela me
suffit. Dites seulement; Je vous aime, et je le croirai
aussitôt.

LE PÈRE HUMILIÉ

689

ORIAN. -A peine vous l'aurais-je dit que cela cesserait
d'être vrai.
PENSÉE. - Je ne comprends pas ! Comment est-ce
que vous me demandez de vous comprendre ? Comment
est-ce qu'il peut être bon pour moi que vous soyez mort ?
Bon, quand on aime quelqu'un, qu'il cesse d'être là?
Ceux qui voient, est-ce qu'ils se lassent du soleil ? Et
moi qui n'ai pas de soleil, est-ce que je me passerai de
cette voix comme la révélation de tout, qui m'a dit une
fois : Ma bien-aimée 1
Quand je vivrais cent ans, et quand chacune des
secondes de ces cent vies serait faite de cent années,
En cela je ne vieillirai jamais que je suis sfue que
j'aurai toujours quelque chose à vous dire,
Quelque nom pour vous appeler, quelque invention
nouvelle de mon cœur, quelque récit de moi-même qui
ne pourra jamais tarir.
Est-ce ma faute, si c'est vous qui êtes la force? si
c'est vous qui êtes chargé de savoir pour moi ? si tout ce
dont j'ai besoin au monde n'est pas en moi, mais, hors
de moi-même, ceci ? Si c'est vous auquel m'attache une
chose plus forte que le droit, la nécessité sans aucune
espèce de droit ?
Ah I quand je vivrais cent ans, vous serez toujours le
même pour moi, et il me semble que j'aurai toujours
quelque chose à vous dire, quelque mot bien tendre, quelque partie de votre cœur dont vous auriez pensé
qu'elle m'était close,
Cette pauvre âme aveugle entre vos bras qui ne cesse
de vous appeler par votre nom et de vous dire qu'elle
vous aime!
44

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORIAN. - Alors, est-ce que vous me conseillez de
déserter? Est-ce que vous m'enfermerez à clef dans
votre maison et je n'aurai pas d'autre affaire au monde
que de vous caresser ? Est-ce que je n'aurai pas d'autre
but que vous ?
Qu'est-ce que vous aimez en moi, si~?~ ~e b~t pour
lequel j'ai été fait? sinon ce terme que J ai et~ fait po~
atteindre et qui m'explique et sans lequel Je ne sws
qu'une réunion de membres au hasard ?
.
Quand je l'aurai atteint, et s'il me faut mounr _pour cela'.
c'est alors que je possèderai mon âme et que Je pourrai
vous la donner. C'est pour vous aussi qu'il est nécessaire
que j'existe.
.
Jusque-là c'est le devoir qui passe d'abord, quel qu'il
soit, urgent, aussitôt, dès qu'il se présente_!
.
Quand je vivrai enfin, quand je ne serai plus cet Onan
aveugle et à demi dormant, mais quelqu'un dans un rapport éternel enfin avec une Cause raison~able... .
PENSÉE. - Cet Orian que vous dites, était assez
pour moi.
.
.
.
ORIAN. - ... C'est alors que Je pourrai reverur vers
vous, ma chérie, et vous dire : Ouvre les yeux, Pensée !
PENSÉE. - Il n'y a rien à voir dans mes yeux.
ORIAN. - Il y a la mort qui m'attend, sans œuvres et
sans postérité.
PENSÉE.-C'est cela que tu vois quand tu me regardes?
ORIAN. - C'est cela que tu m'annonçais et que j'ai
aimé en toi.
PENSÉE. - La mort pour moi, est-ce que tu la préfères à la vie ?
ORIAN. - Oui, Pensée.

LE PÈRE HUMILIÉ

PENSÉE. - Que puis-je demander davantage ?
ORIAN. - Ce que je dis, ne le savais-tu pas?
PENSÉE. -Tout ce que tudis,je le savaisd'avance.
ORIAN. - Te souviens-tu de ce que je t'ai promis,
il y a si longtemps qu'on ne saurait dire le moment,
Cette chose entre nous qui était avant notre naissance ?
PENSÉE. - Je m'en souviens.
ORIAN. - ... Que je t'aimais et que je n'en aimerais
aucune autre ?
•
PENSÉE. - Je le crois, Orian.
ORIAN. - L'anneau d'or de notre mariage, je te le
mettrais au doigt.
PENSÉE. - Dis, pourquoi avoir voulu me laisser à
un autre?
ORIAN. - Ce fut du temps, ma Pensée, où je vivais
encore.
PENSÉE. - Est-ce bien vrai, du moins, que maintetenant au moins je suis à vous ?
ORIAN. - Quand j'aurai libéré mon âme, alors je
pourrai vous la donner.
PENSÉE. - N'y a-t-il pas d'autre moyen de la libérer,
sinon qu'elle soit ainsi cruellement séparée de ce corps et
du mien ?
ORIAN. - Heureux de qui le devoir est court I heureux à qui le devoir est clairement montré! Défendre
sa mère, défendre sa patrie, quoi de plus court, quoi de
plus simple ? Les circonstances se sont chargées de tout
régler pour moi. Le même humble, le même facile
devoir que pour tous, quel bonheur ! Et le prix qui est
avec moi, cette Pensée.
J'étais trop impatient pour la vie, brusque, trop capri-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cieux, trop prompt. L'insecte mâle qui n'est réglé que
pour une heure.
PENSÉE. - J'étais patiente pour toi.
ORIAN. - Ce que je te demandais, ce que je voulais
te donner, cela n'est pas compatible avec le temps, mais
avec l'éternité.
PENSÉE. - Moi, si je te disais que je t'aime, es~ce
que ce serait facile que de me quitter ?
ORIAN. - Je le sais sans que tu le dises.
PENSÉE, elle se met entre ses bras. - Toutefois c'est
une chose douce à entendre alors qu'on sait que c'est moi.
ORIAN. - Ne me tente pas, ma rose dans la nuit? Ne
te place pas entre mes bras I C'est dangereux d'être une
rose quand on n'est défendue que par des chèvrefeuilles!
PENSÉE. -Comment saurai-je que je suis la plus belle
si tu ne me le dis pas ?
ORIAN. - Il n'en est aucune autre pour moi.
'PENSÉE. - Où est-elle, la plus belle de toutes les
femmes?
ORIAN. - Si près que je ne puis plus la voir.
PENSÉE. - Où est-elle, cette place contre ton cœur ?
ORIAN. - Mon ennemie l'occupe.
PENSÉE. - Si je la trouve, on ne me la fera pas quitter
si aisément.
ORIAN. -Ah! je ne le sais que trop, que tues la plus
forte 1
PENSÉE. - Si je veux vraiment que tu restes, est-ce
que tu pourras partir ?
ORIAN. - Je ne sais plus rien que toi seule 1

Silence.
PENSÉE, elle se sépare de lui. - Adieu donc 1

LE riRE HUMILIÉ

ORIAN. - Pensée I ah! est-ce toi maintenant qui me
dis adieu?
PENSÉE. - C'est fini. Ne viens pas plus près.
ORIAN.-Pensée I ah! je resterai avec toi, si tu le veux.
PENSÉE. - Ne dis pas des choses indignes.
ORIAN. - Ah! je suis fou! ah! qu'importe tout le
reste au prix de ce seul moment que tu peux me donner ?
PENSÉE. - II me faut plus qu'un seul moment.
ORIAN. - Tu es en mon pouvoir 1
PENSÉE. - C'est vrai. Comment fuirais-je?
ORIAN. - Il est impossible de nous séparer.
PENSÉE. - Non, ce n'est pas impossible.
ORIAN. - Je ne le veux plus, Pensée I Je ne le peux
plus, Pensée 1
PENSÉE. - Ce que font tant de Français, ne peux-tu
le faire ? Ce que tant de femmes supportent, ne puis-je
le supporter ?
ORIAN. - Il ne fallait pas venir si près de moi.
PENSÉE. - Il ne fallait pas, Orian ?
ORIAN. - Il ne fallait pas que je te prenne entre
mes bras.
.PENSÉE. - Et si mon cœur n'avait battu si près de
toi, comment l'aurais-tu connu ?
ORIAN. - Connais-tu le mien aussi ?
PENSÉE. - Je le connais, homme impérieux !
ORIAN. - Quand tu t'es mise entre mes bras, la nuit
est venue sur mes yeux.
PENSÉE. - J'ai donc pu t'enseigner cela du moins?
ORIAN. - Je sais ce que c'est que la nuit.
es PENS~E. - Dis: est-ce que c'est une chose si cruelle ?
t-ce qu il y a besom de se voir, quand on s'aime ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORIAN. - Il n'y a besoin de rien autre.
PENSÉE. - Non.
ORIAN. - Mais comprends--tu aussi maintenant ce
que je te disais quand je te parlais d'une autre présence?
PENSÉE. -Ah l je suis faible, et ce qui suffit à d'autres
femmes m'eût suffi.
ORIAN. - Pourquoi donc me dis-tu de partir ?
PENSÉE. - Je suis forte aussi.

Silence.

ORIAN. PENSÉE. -

Je t'aime, Pensée.

Demi-pause.

Je comprends que c'ést adieu que cela

veut dire?
ORIAN. - Adieu.
PENSÉE. - Laisse-moi une dernière fois tendre les
mains vers toi,
Comme les mourants quand un Ange place la harpe
éternelle déjà entre ces doigts qui la cherchent !
EUe lui touche la figu,e avec les mains.
Laisse-moi une dernière fois connaître ton visage !
laisse-moi en prendre l'empreinte avec cette cire vivante,
Ces deux mains qui ne sont autre chose avec leurs
doigts que mon âme dès que je t'ai touché 1
Adieu, chère tête l
Sort ORIAN.
SCÈNE III

Ent,eORSO.
PENSÉE. -Orso, il nous faut de ce pas annoncer à ma
mère que nos fiançailles sont rompues.

LE PÈRE HUMILIÉ

695

ORSO. - Bravo! nous y sommes donc enfin! Vous
voyez que mon conseil était bon !
Vous l'ai-je pas amené au bon moment ?
PENSÉE. - C'est vous qui êtes bon, Orso, et je vous
aime bien.
ORSO. - C'est tout ce qu'il me faut. Vous aurez
toujours la première place dans ce cœur de gendarme.
PENSÉE. - Vous n'avez pas trop de peine?
ORSO. - Juste ce qu'il faut. Juste assez pour cette
ombre de mélancolie qui sied à une mâle figure.
PENSÉE. - Ne plaisantez pas !
ORSO. - Me voilà bien débarrassé. Grand Dieu !
qu'aurais-je fait de cette madame Cogne-Partout ?
~ENS~~- - Si aveugle que je sois, je ne suis pas mal
amvée ou Je voulais,
Et, pour avoir des yeux, celui-ci n'a pas su fuir si loin
qu'il ait réussi à m'échapper.
ORSO. - Comptez sur moi pour le maintenir dans le
devoir.
.
PENSÉE. - C'est vrai qu'il y a tant de danger pour lui ?
ORSO. - Il ne faut pas qu'on vous le détériore pas
vrai?
'
PENSÉE. - Il est persuadé de ne pas revenir.
ORSO. - Et moi, je vous dis que je vous le ramènerai.
PENSÉE. - C'est la mort qui me l'a rendu accessible.
, ORSO. - Pourquoi parler de sa mort, vous aussi ?
C est vexant. Je n'aime pas que vous parliez ainsi.
, PENS~E. - Et quand ce serait la mort, et quand il
n Y aurait eu que ce seul moment
&lt;:e mo~ent tout de même je l'~ eu, et c'est assez pour
mor, et nen ne peut empêcher qu'il existe !

�696

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi, malgré ce voile indéchirable qui m'entoure,
ainsi l'amour a pénétré jusqu'à moi, et rien n'a su m'en
défendre! Il m'aime, je crois en Dieu! Il n'y a plus de
mort pour moi, il n'y a plus de nuit ! Ah l le bonheur est
une chose si grande qu'il n'était pas en mon pouvoir de
lui échapper l
Il y a beaucoup de femmes plus belles que moi, et
cependant c'est moi qu'il a choisie! Il y a beaucoup de
femmes qui sont capables de voir, et moi j'ai les yeux
fermés à toute autre chose que son amour !
Loué soit Dieu parce que je lui ai paru désirable !
loué soit Dieu, parce qu'entre toutes il a désiré ces choses
seules que j'étais en état de lui donner 1
J'étais donc dans ma nuit sans le savoir maîtresse de
ces grands trésors l
Ah l puisqu'il m'a aimée aveugle, c'est d'être plus
aveugle encore que je désire 1
Et non seulement que je ne le voie pas, mais qu'il ne
me voie pas non plus et non plus ce visage périssable, mais
cette chose seulement que je lui ai donnée et qui est à
lui, et que ni la vie, ni la mort ne seront capables de
1ui arracher l
Et puisqu'il m'a aimée dessaisie, c'est d'être plus pauvre
encore que je désire, gratuite entre ses bras, inexplicable
à tous,
Et au regard de cet honneur que le monde accorde,
plus dépourvue qu'aucune de celles-là sur qui un nom
juif est écrit 1
Dans la nuit où j'étais, il a bien su me trouver et s'il
faut maintenant que lui aussi disparaisse aux yeux de
ceux qui voient,

LE PÈRE HUMILIÉ

Ce n'est pas cette nuit-là à mon tour qui me fera peur
et qui sera suffisante à me séparer de lui l
ORSO. - Et moi, Pensée, est-ce que je serai toujours
votre ami?
PENSÉE, lui tendant la main. - Mon grand ami 1
ORSO. - Quand la paix sera revenue, il faudra que
vous me preniez un jour et que vous m'expliquiez pourquoi j'ai eu de l'amour pour vous, jadis.
PENSÉE. - Est-ce que vous n'en avez plus ?
ORSO. - Qu'est-ce qu'il faut que je réponde ?
PENSÉE. - Cela me fâcherait que vous répondiez
non.
ORSO. -Je ne vous aime pas comme mon frère. Vous
me suffisiez telle quelle. J'aurais été patient avec vous.
Il y a bien des hommes qui ne sont pas autrement
sensibles, et qui pleurent parce qu'une joue d'enfant ne
s'est jamais posée contre la leur.
Il Y a quelqu'un qui se serait alourdi entre leurs bras.
Cette décoloration solennelle de la femme en proie à un
autre être qui se fait d'elle !
Et moi d'abord je vous avais admirée, vous me sembliez
si fière et si forte I Oui, vous fouliez le sol avec tant de
grâce et de dignité.
Puis quand j'ai su que vous étiez aveugle,
Avec cet air de reine, avec ce visage de jeune dieu,
C'est cela qui vraiment m'a touché. De vous sentir
si faible avec moi, sans aucun chemin si je n'étais pas
avec vous, .
Cela m'aurait expliqué toute la vie.
D'avoir votre petite main dans la mienne, c'est cela
qui m'aurait donné de la force.

�6g8

'i

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette main, où cela aurait-il été .meilleur pour elle que
dans la mienne ?
PENSÉE. -Ne pensez pas que vous m'ayez caché tout
cela jusqu'ici.
ORSO. - Ça ne fait rien, Pensée. N'en dites pas plus
long. Un homme aussi peut avoir de la pudeur.
J'ai gagné cela du moins sur mon frère, c'est que je
suis libre, léger comme une plume au vent I Lui est lourd,
retardé, il vous aime trop ! Il ne va pas à la guerre comme
j'y vais l
C'est bon d'être entièrement léger! C'est bon d'être
libéré de toutes les tâches de la vie ! Gais, chantants, le
col de la chemise arraché I Oui, même parmi les âmes, je
crois qu'on reconnaîtra à leur air ceux-là qui sont morts
à pleine poitrine, en pleine jeunesse !
Une â.Jne de vingt ans, c'est cela qui flambe dans le
soleil de Dieu l
C'est une chose si facile que de mourir et on ne nous
aura pas demandé autre chose l Mourir en hommes, au
lieu de vivre bassement en esclaves, en spécialisés !
Voici toutes les ombres à la fois, le premiet rayon de
grand soleil qui vous flambe la fenêtre d'un seul coup avec
le cœur l
C'est pour cela qu'on voit des morts avec des visages
si beaux, ils sont comme des enfants qui regardent.
Ils ne regrettent rien. Mourir pour la patrie est une
chose si belle qu'ils en gardent un sourire ébloui !
- Venez, madame la Taupe l Venez, madame la
Chauve-souris! Donnez-moi le bras. Je m'en vais vous
ramener à votre maman.
Ils sortent.

..

LE PÈRE HUMILIÉ

699
ACTE IV
Fin de janvier 1871. Une chambre dans
un Palais de Rome.
PENSÉE, debout, la main appuyée
sur une table et aspirant l'odeur d'une
grande corbeille de magnoliers qui est
Placée au milieu.

SCÈNE I
SICHEL, PENSÉE
PENSÉE. - Que ces fleurs sentent bon l elles m'enivrent I C'est à peine si je puis les supporter. Leur
odeur est si forte qu'elle me donne le vertige.
SICHEL. - Pourquoi les a-t-on laissées ici ? je voulais
les faire enlever. Tout te fait mal en ce moment.
PENSÉE. - Non. Laisse-les.
SICHEL l'a aidée à se rasseoir.
SICHEL. - Veux-tu que j'ouvre~ peu la fenêtre?
PENSÉE. - Oui. Laisse entrer ce dernier rayon si
doux jusqu'à moi.
La couleur rouge du soir.
Laisse entrer Rome jusqu'à moi.
SICHEL entr'ouvre la fenêtre.

Rumeur des cloches au dehors.
PENSÉE. - C'est l'heure de l'Ave Maria.
SICHEL. - Ces fatales cloches me serrent le cœur.
Qu'est-ce qu'elles disent ainsi à coups pressés?
PENSÉE. - Moi, je les aime, je les connais toutes,

�700

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les petites et les graves, toutes proches et celles qui sont
le plus loin,
.
.
Tant que toute la Ville Sainte autour de mot se dispose,
édifiée par le son. Pures cloches au lieu de tant de paroles 1
ce serait bon de résonner comme elles
Soi-même et de n'être éternellement que la et mi.
Ah I je voudrais voir Dieu comme elles, ne serait-ce
que le temps de compter jusqu'à cinq 1
SICHEL. - Et moi, si je puis voir Dieu, mon enfant,
Ce ne sera jamais que dans tes yeux, quand ils se seront
ouverts.
PENSÉE. - Fais-moi un peu de musique, maman.
SICHEL, se levant. - Que veux-tu que je te joue?
PENSÉE. - Non. Reste avec moi. La musique m'en.pêcherait d'entendre.
.
SICHEL. -C'est ainsi que je te vois toujours attentive
et attendante,
Comme si tu n'avais d'oreilles que pour ce qui au dehors
va arriver.
PENSÉE. - Il n'arrivera personne.

Silence.
Et comment ferais-tu, mère, si tu n'avais que l'ouïe
et le toucher
Pour construire une ville comme celle-ci ?
•
Rien qu'avec des voix qui viennent de divers côtés,
le roulement des voitures, une femme qui chante, une
querelle, un marteau qui tape, un cri d'oiseau,
Avec la différence du chaud et du froid, toutes les
nuances qu'il y a dans l'ombre, tous ces souffles divers,
Et ce sens de la vision, qui est absente, réparti sur tout
mon corps?

LE PtRE HUMILIÉ

701

C'est à moi d'arranger une ville de tous ces sons qu'elle
modifie comme les murailles font de la lumière,
Cette Rome merveilleuse avec ces escaliers qui montent
vers de grands jardins, ces rues disposées pour les pas de
la procession,
Et au sortir de beaucoup d'ombre ce que tu m'as dit:
tout à coup ces palais couleur de jour! Ah! ce doit être
beau!
Je suis comme un enfant le premier jour qu'il se réveille,
dans une chambre fermée, dans un pays inconnu,
Ce monde qui vous semble si naturel, il est invisible
pour moi. J'y suis comme si je n'y étais pas. Le séjour,
d'ailleurs, ne sera pas long. Il me faut faire ma provision
pendant que j'y suis.
Je ne le connais que par ce que tu me racontes. On m'a
fait des yeux sans doute qui ne lui étaient pas adaptés.
Et lorsque je le verrai peut-être, ce sera bien loin en
arrière lorsque déjà il fuit 1
Comme le passager qui s'est réveillé trop tard et qui
ne voit plus le rivage et la ville qu'on lui montre avec
ses monuments
Autrement qu'une longue ligne blanche là-bas dans la
grande lumière du matin,
Presque pareille à l'écume.
SICHEL. - Il y a quelqu'un qui t'aime sur la jetée,
qui te fait signe avec son mouchoir.
PENSÉE (Elle se passe la main sur le jlam comme si
elle ressentait une douleur subite.)
SICHEL. - Qu'y a-t-il ?
PENSÉE. - J'ai senti un mouvement en moi.
SICHEL, à mi-voix. - L'enfant?

�702

. !

PENSÉE, de même. - C'est lui.
SICHEL, comme pou, elle-même. - Sans doute. Quatre
mois se sont écoulés.
PENSÉE. - Mon enfant a bougé en moi !
SICHEL. - Pourquoi n'écris-tu pas à Orian ?
PENSÉE. - Lui-même ne m'a pas écrit une seule
ligne.
SICHEL. - Mais moi, je lui ai écrit pour toi il y a
quinze jours.

Süence.

1

11

l

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Oui, je m'y suis décidée,
Bien que tu me l'aies défendu.

Süence.

Tu ne me grondes pas ?
PENSÉE. - Non. Cela ne fait rien.
SICHEL. - Mais pourquoi Orso, lui aussi, nous laisse•
t-il sans nouvelles,
Alors que nous recevions une lettre de lui, chaque
semaine?
- On m'a dit qu'il devait venir ici, chargé d'une
mission. Aucun mot de lui depuis cette nouvelle année.
PENSÉE. - Il y a eu des mouvements de troupes.
SICHEL. - J'ai peur que quelque chose ne soit arrivé.
PENSÉE, montrant la corbeille. - Il n'est arrivé que
ces belles fleurs.
SICHEL. - Je voudrais bien savoir qui nous les a
envoyées. - Je suis inquiète pour ton père aussi. Il est
là-bas tout seul dans ce pays froid. Je suis sûr qu'il ne
se soigne pas comme il faut. Il est si imprudent! Lui
aussi, pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
PENSÉE. -Tout cela n'est pas important.

LE

PèRE

HUMILIÉ

SICHEL. - Qu'est-ce qui est important ?
PENSÉE.-Ce qui est important est que mon enfant vit!
SICHEL. - Il faudra que nous ayons quitté Rome
bientôt.
PENSÉE. - Pourquoi ?
SICHEL. - Nous irons à Paris en grand secret. Là,
tout peut se cacher.
PENSÉE. - Il n'y a rien à cacher.
SICHEL. - Je n'ai rien osé dire à ton père. Il est
terrible pour ce genre de choses et tout ce qui est de notre
considération. Grand Dieu! je le vois d'ici.
Mais laisse-moi faire, mon enfant ! Ta mère est fine
et elle sait plus d'une adresse. Nous saurons dérober à
tous cet enfant de l'amour.
PENSÉE. - Crois-tu que je vais abandonner mon
enfant?
. SICHE~. - Laisse-moi croire ce que je vewc. A chaque
Jour sa peme. - Qui te dit cela ? Ne m'ôte pas l'esprit et le courage que je puis avoir.
J'en ai besoin.
PENSÉE. - Mère, as-tu honte de moi, toi aussi ?
SICHEL. - Honte de toi, Pensée 1
PENSÉE. - Il n'est personne au monde plus fière
que je ne le suis.
SICHEL, lui ,Posant la main su, le genou. - Va, mon
enfant, je sais ce que tu souffres f
PENS~E, à voix basse. - C'est vrai, mère, c'est dur
pour moi. J'étais faite pour être irréprochable.
Je souffre de tous ces yewc qui me regardent. Une
aveugle, comment peut-elle se défendre ?
- Et que pensera-t-on de lui ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SICHEL. - Moi, je suis avec toi. Que nous fait le
mépris de tous? J'y fus habituée jadis et la honte est
pour moi comme une patrie recouvrée. Pauvres femmes 1
Dieu est avec nous dans notre petitesse.
PENSÉE. - Qu'est-ce qu'on peut me faire après tout ?
Maintenant, il y a mon enfant avec moi pour partager
mes ténèbres 1
SICHEL.- Maintenant, tu sais ce que c'est que d'être
mère!
PENSÉE. - Que c'est singulier de penser qu'e:o ce
moment il se fait de moi des yeux qui seront capables de
voir et que je porte ces étoiles vivantes dans mon sein 1
SICHEL. - Qu'est-ce qui serait à soi sinon ce petit
que l'on a fait de soi-même ?
PENSÉE. - Il me verra et je ne le verrai pas. Les autres
mères guident leur enfant, c'est lui qui guidera la sienne,
Chancelante à jamais au travers de ces choses inconnues
qu'il trouvera si sûres.

SCÈNE Il
Paratt sans aucun bruit ORSO.
SICHEL fait un mouvement de
surprise.
Il lui fait signe impérieusement de
se taire et de rester immobile.

PENSÉE. -

Qui est entré ?

Je demande qui est là ?

Silence.
Silence.

LE PÈRE HUMILIÉ

ORSO. c'est moi.

Pensée de Homodarmes, ma chère femme,

Silence.
PENSÉE, faiblement. - Est-ce vous, Orian ?
ORSO. - Ne me reconnaissez-vous pas ?
PENSÉE. - Je ne sais. C'est la ,voix d'Orian et ce
n'est pas la sienne.
ORSO. - La voix et le cœur, Pensée, et tout ce qu'une
seule heure permet de présence avec vous
A quelqu'un qui bientôt sera obligé de repartir.
PENSÉE. - Si vous êtes Orian, pourquoi ne venezvous pas plus près ?
Et pourquoi déjà ne suis-je point, trop heureuse femme,
entre vos bras ?
ORSO. - Si je me laissais prendre, on ne me laisserait
plus partir.
PENSÉE. - Toujours partir! Ah! je ne sais que trop
que je ne puis vous retenir pas 1
ORSO.- Quatre mois, c'est à peine s'ils se sont écoulés,
Et déjà vous ne reconnaissez plus ma voix.
PENSÉE. - Il faut que mes sens se soient émoussés,
Comme une plante qui se ternit à cause du fruit qu'elle
porte.
ORSO. - Cet enfant, Pensée ?
PENSÉE. -Aujourd'hui même je l'ai senti qui s'éveillait dans mon sein.
Oui, j'ai failli m'évanouir pendant que je respirais ces
fieurs.
ORSO. - C'est moi qui vous les ai envoyées.
PENSÉE. - Pourquoi m'avoir laissée ainsi sans nouvelles ?
45

�7o6
1

'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORSO. - Qu'est-ce qu'une lettre pouvait dire que
vous n'eussiez su déjà?
PENSÉE. - Comment va votre frère ?
ORSO. - Orso est bien. Est-ce que vous pensez encore
à lui?
PENSÉE. - Je l'aime comme vous l'aimez.
ORSO. - Il ne faut aimer que votre époux. Aucune
parcelle de votre cœur aujourd'hui,
Cet avare Orian ne veut plus la laisser à un autre.
PENSÉE. - Vos paroles sont douces, Orian, · plus
tendres
Qu'aucune de celles que vous m'ayez dites autrefois,
en ce temps qui fut court.
.
Pourquoi est-ce que je les écoute avec un cœur aussi
pesant?
ORSO. -Parce que je vais repartir, vous le savez; mon
congé qui n'est que de peu d'heures expire.
.
PENSÉE. - N'est-ce pas, pour ne plus nous revoir?
ORSO. - Est-ce que vous me voyiez tellement?
PENSÉE. - Au delà de tout ce que les yeux peuvent
voir nous nous sommes touchés.
ORSO. - Pensée, je suis venu pour vous dire de
prendre soin de cet enfant que sans doute je ne connaîtrai
pas
.
Et qui est à son père comme il est à vous, ce qw demeure
de lui,
Pour vous dire de ne pas l'oublier.
PENSÉE. - Je ne vis que pour lui et pour vous.
ORSO. - Et je suis venu vous dire une autre chose
aussi, Pensée.
PENSEE. - J'écoute.

LE P:bE HUMILIÉ

ORSO. - C'est qu'il ne faut pas douter de celui qui
vous aimait
·
Malgré ce long silence. Mais qu'est-il besoin de paroles
à ceux qui ont foi l'un dans l'autre ? Quel mérite y auraitil à me croire si j'étais là toujours ?
Nul ne vous aurait aimée comme lui vous aimait. Il
faut le'croire.
PENSÉE. - Je le sais, je le crois.
ORSO. - L'absence fut longue.
PENSÉE. - Vous voici 1
ORSO. - Et si elle devait être plus longue encore, ne
le supporteriez-vous pas avec courage ?
PENSÉE. - Tout le courage que vous me demanderez.
ORSO. - Pauvre enfant ! il n'y a chose si dure que
mon exigence n'aille plus loin.
PENSÉE. - Pas aussi loin que mon amour !
ORSO. - Après une si longue séparation, si vous êtes
avec moi, Pensée, ah, qui sera capable de nous dissoudre?
Je ne veux plus qu'une réunion telle
Que ce ne soit plus le temps qui la fasse cesser, mais elle
qui soit capable au contraire de faire cesser le temps.
PENSÉE. - Vous m'aimerez toujours?
ORSO. - Il y avait un homme qui ne pensait qu'à
lui-même.
L'appel auquel son oreille était tendue, il croyait qu'il
ne s'adressait qu'à lui seul.
Tout était simple : lorsque vous êtes venue, Pensée.
Et la blessure que vous lui avez faite est telle que rien,
et même la mort, ne sera capable de le guérir.
PENSÉE. - Pourquoi parler de la mort alors que vous
êtes vivant ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORSO. - Maintenant, si son absence est longue, s'il
ne répond pas lorsque vous l'appellerez,
.
Il ne faut pas croire que ce soit sa faute, et que celui
qui vous a tant aimée trahisse.
_ Je jure qu'il vous aimait.
Silence.
PENSÉE. - Ce n'est pas Orian.qui parle.
ORSO. - Qui serait-ce donc ?
Silence.
PENSÉE. - Orso, qu'avez-vous fait de votre frère
Orian ? Où est-il?
ORSO. - Pensée, c'est maintenant qu'il faut montrer
ce courage que vous m'avez promis.
Tout ce que j'ai dit, oui, c'est bien lui qui vous le disait
par ma bouche. Nous ne nous sommes pas quittés. Il
n'avait rien de secret pour moi et j'entendais chaque
battement de son cœur.
Pensée de Homodarmes, maintenant, ce que j'ai à
vous annoncer, il faut que vous l'écoutiez sans fléchir:
Orian n'est plus.
Silence.
PENSÉE. - Orian est mort. C'est bien. Je le savais
et mon cœur n'attendait pas autre chose.
ORSO. - Il est mort, et ce message dont il m'a chargé
pour vous est qu'il faut vivre.
PENSÉE. - Je vivrai.
ORSO. - La veille de sa mort, nous avons causé
ensemble toute la nuit, de vous et de votre enfant. Il
m'a chargé de vous demander pardon.
PENSÉE. - C'est moi qui ne cesse pas de lui demander
pardon.
ORSO. - J'ai su ce qui s'était passé entre vous,

LE PÈRE HUMILIÉ

La veille de son départ. J'ai compris ce que fut cette
heure d'aveuglement et de vertige.
SICHEL. - Une rencontre désespérée et sans aucune
parole, comme de gens qui n'en peuvent plus et qui ne
savent ce qu'ils font.
ORSO. - Il est heureux que votre mère ait pensé à
m'écrire.
PENSÉE. - Je le lui avais défendu.
ORSO. - Il voulait revenir dès qu'il l'aurait pu.

Silence.
PENSÉE, criant tout à coup. - Orian est mort ! Orian
est mort! Il n'est plus.
Où êtes-vous, mon cher mari, et pourquoi n'êtes-vous
pas avec moi ?
SICHEL, la soutenant. - Pensée, mon enfant bienaimée!
Silence.
PENSÉE. - Comment est-il mort ?
ORSO. - Tué d'une balle au cœur comme nous chargions les Allemands dans un mauvais petit champ de
vignes à travers les échalas.
Je l'ai vu tout à coup qui lâchait son fusil et qui tombait
en avant. Son corps est resté plié en deux, accroché à un
petit mur de pierres sèches parmi les ronces.
PENSÉE. - Vous l'avez laissé là?
ORSO. - Les Prussiens tiraient sur nous, tant qu'ils
pouvaient.
PENSÉE. - Moi, je serais morte avec lui.
ORSO. - Je suis un officier, et mon devoir n'était pas
de me faire tuer, mais d'assurer le commandement de ma
section.

�710

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous avons dû nous replier peu après, abandonnant le
corps.
PENSÉE. - Quoi, vous ne me rapportez rien de lui ?
ORSO. - Que voulez-vous faire d'un mort ?
PENSÉE. - Je l'aurais senti une dernière fois entre
mes mains, ces sages mains !
Qui sait s'il aurait été mort tout à fait pour moi ?
Entre l'âme et le corps qu'elle a fait il y a un tel lien
que la mort même n'est pas entièrement puissante à le
dénouer,
Où que soit cette pauvre âme.
ORSO. - La sienne est avec Dieu. Ce Dieu qu'il aimait
comme un sauvage et non pas comme un saint, il l'a
conquis. Le corps est resté accroché misérablement quelque part.
Point d' œuvre derrière lui, rien que ce corps embarrassé
dans les épines,
Plus loin que nous n'avons pu nous-mêmes aller et
qui ne l'a pas empêché de passer outre.
Cette liberté qu'il désirait plus que la vie, elle est sa
part enfin ! cette lumière vers laquelle il tendait de tout
son être, il y est ! Ce Père dont il était le fils.
PENSÉE. - Les yeux qui étaient chargés de voir pour
moi, où sont-ils ?
ORSO. - Qui sait si je ne vous les ai pas rapportés?
PENSÉE. - Que dites-vous ?
ORSO. - Je n'ai pas voulu l'abandonner aux Boches
tout entier.
De cette tête qui était le capitaine de la personne en
un corps qui ressuscitera et qui dort,
Quelque chose encore de celui que nous aimions émane.

LE PÈRE HUMILIÉ

7II

PENSÉE. - Quoi ! est-ce que vous me rapportez...
ORSO. - Sa tête. Oui, j'ai pu la détacher.
Elle était lourde avec moi, tout ce temps que je la
portais avec moi sous mon manteau.
PENSÉE. - Où est-elle ?
ORSO. - Au fond de cette corbeille de fleurs que je
vous ai envoyée ce matin.
Silence.
PENSÉE, se levant et fais ant un mouvement vers la
corbeille. - Orian, mon cher mari, êtes-vous là ?
ORSO. - Pensée, ne le touchez pas, car il est mort.
Il appartient à un orme différent, il n'est plus avec nous
à notre manière.
Que de lui jusqu'à vous l'encens de ces larges calices
dont j'ai fait sa sépulture soit un signe suffisant !
PENSÉE. - Il n'a point eu horreur de moi, je n'aurai
point horreur de lui, parce qu'il est mort,
Et qui aurait le droit, si ce n'est moi, qui suis sa femme,
de le saisir entre ses mains et de le garder sur son sein,
comme sa possession ?
ORSO. - Respectez ce reste insulté.
PENSÉE. - Il n'a point eu horreur de moi! Il est
venu jusqu'à moi qui suis la dernière des femmes !
Malheureuse obscurcie! il est venu à moi quand il en aurait
pu trouver une plus belle !
C'est moi qui l'ai blessé, dë cette blessure inguérissable !
C'est moi qui l'ai arraché à son Père! Oui, je sais que
c'est à cause de moi qu'il est mort et qu'il n'est plus rien
de visible 1
Ah 1 qu'on me donne un voile de soie pour recevoir
ce qui me reste de lui! qu'on me donne le linge le plus fin
pour couvrir ces mains indignes !

•

�712

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ORSO. - Tout à l'heure vous serez seule avec lui.
PENSÉE. - Mais dès maintenant je puis me pencher
sur lui et respirer son âme I cette bouffée de parfum qui
monte de sa sépulture.
ORSO. - Il est mort et ce n'est plus par aucun de vos
sens que vous êtes capable de l'atteindre.
PENSÉE. - Orian, qui êtes là, est-ce vrai ? Ah I je
crois qu'il n'y a rien en moi qui ne soit capable d'aller
jusqu'à vous !
ORSO. - Il vit en vous, et c'est pour ce qui de lui
vit au fond de vos entrailles que vous devez vivre vousmême.
PENSÉE. - Il vit, et je me meurs 1
SICHEL qui l'enlace, l'a ramenée à son siège.
ORSO. - Maintenant c'est assez de faiblesse. Il est
temps que vous entendiez ce que je suis chargé de vous
dire.
Voici ce qu'Orian m'a chargé de vous dire, prévoyant
sa mort,
Cette dernière nuit que nous avons passée ensemble.
PENSÉE. - Parlez, je vous écoute.
ORSO. - ... Et sachant ce que votre mère m'avait écrit,
Ce fruit de lui que vous portez en vous, hors de la loi.
Oui, ça été une grande joie et une grande amertume
pour lui.
Vous ne m'avez pas répondu tout à l'heure quand je
vous ai dit qu'il m'avait chargé de vous demander pardon.
PENSÉE fait un geste de déprécation.
C'est fait? Bien. Rien ne pèse plus sur son âme.
SICHEL. - Je lui pardonne aussi.

LE PÈRE HUMILIÉ

713

ORSO. - Maintenant, le mal qui a été fait, il faut le
réparer en ce qui est de nous. Il n'est pas possible que
l'enfant d'Orian
Naisse sans nom, et que sa femme avec son enfant ait
cette tache publique.
PENSÉE. - Ce que son sang n'a pu effacer, je suis là
pour le supporter.
ORSO. - Il ne s'agit pas seulement de vous,
Mais de lui et de cet enfant qui le continue. Il faut
sauver le nom de l'insulte, comme on sauve le drapeau.
PENSÉE. - Je ferai ce que vous voudrez.
ORSO. - La suprême volonté d'Orian, sa dernière
parole près de la mort
Est que vous m'épousiez.
PENSÉE. - Je ne veux pas! je ne serai pas à un autre
que lui.
z
ORSO. - Madame, je vous répète que ce n'est pas ce
que vous voulez qui est important.
PENSÉE. - Ne suis-je pas maîtresse de moi-même,
de mon âme et de mon corps,
Et de ceci que j'ai fait de moi ?
ORSO. - Non.
PENSÉE. - Orian, quoi ! est-ce là ce que vous me
demandez?
ORSO. - Celle qui fut à mon frère, croyez-vous qu'elle
soit jamais pour moi
Autre chose qu'une sœur ?
Silence.
PENSÉE. - J'accepte.
ORSO. - Bien, petite sœur. D'ailleurs la guerre n'est
pas finie.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La nuit vient qui efface l'une après l'autre ces deux
voix entre lesquelles votre cœur hésita
Ce soir d'été jadis ;
- Ces deux braves dont le cœur était plus haut que
la mort.
PENSÉE. - Ne viendra-t-elle pas aussi pour moi tout
de bon?
ORSO. - Votre devoir est de vivre.
PENSÉE. - Je vivrai! Pour qui me prenez-vous?
Je vivrai pour cet enfant obscur qui est héritier en
moi de mon âme avec la sienne 1
Tant que l'on voudra I Toute la vie que l'on voudra
jusqu'à la dernière minute I Moi qui fais la vie, est-ce
que je n'aurai pas le courage de l'accepter?
ORSO. - Demain le prêtre nous unira.
PENSÉE. - Je serai une femme loyale.
ORSO. - Ainsi vous aurez accompli ce qu'ûrian vous
demandait.
PENSÉE. - Vous le pensez ? Ah I il est difficile pour
celui qui aime de faire tout ce que l'amour lui demande!
C'est pourquoi l'odeur de ces fleurs est plus enivrante
pour moi que celle du laurier, le laurier qui parle de la
victoire!
Ne pouvoir rendre amour pour amour,
Aimer, comme moi, et ne pouvoir le faire comprendre avoir sa tâche comme lui et ne l'avoir pu faire, Ah, c'est là le parfum mortel qui fait se rompre ces
globes d'ivoire 1
Rome, 30 juin 1916, S. Paul, Ap.
PAUL CLAUDEL

715

LE DERNIER CAPITALISTE
DÉCOR
Le tribunal prolétarien est installé dans le tribunal bourgeois.
A l'endroit, sur le mur, où de tout petits bourgeois avaient
enlevé la croix, les révolutionnaires ont accroché une image
qui représente le Travailleur Manuel Inconscient et Organisé.
Encore un Christ qui sera crucifié par son église.
Les organisateurs de l'inconscience siègent derrière la table.
Il n'y a pas de juges, mais un jury. Il est élu par le peuple.
(Il ne faut pas prendre ce mot dans son sens large, mais dans
le sens étroit que les aristocrates lui donnaient, que les ploutocrates sous-entendent et que les intéressés retournent contre
eux. Ce sont les manuels, les gens qui travaillent avec leurs
mains. Les mains des esclaves de la machine sont gourdes.
Autrefois, les manuels étaient gantés d'esprit.) Le jury est élu
par le peuple, mais sélectionné par le Dictateur Délégué Suprlme
du Prolétariat. Le jury n'est fOYmé que de trois hommes. Pas
de président, un Premier-]uré qui départage ses acolytes tel Dandin des Plaideurs. C'est un meneur du Bâtiment, vigoureux,
sonore comme un écu neuf, sensé, de l'espèce dont on faisait hier
1mco,e des petits patrons fort concrets. Il ne sacrifie rien de
ses qualités à l'Idée qui niche dans son cerveau comme une
madone dans la façade d'un marchand, et à laquelle il décerne
des prières qui sont des projets économiques, précis, sains,
sagement sériés.
Les deux autres acolytes sont : l'un, peintre catastrophiste,
l'autre, archiviste-paléographe; - celui-là un primaire (c'est
ainsi qu'on appelle un pauvre homme en qui une instruction
maladroite a ravagé cette charmante éducation populaire
d'autrefois), celui-ci un secondai1'e (un pauvre homme chez
qui une instruction maladroite a ravagé cette charmante instruction bourgeoise d'autrefois).

�716

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le public est formé, comme dans la plupart des lieux où
les Français sont appelés à se réunir en commun, de rares
particuliers et de pas mal de subalternes officiels insuffisamment
camouflés en complaisants officieux. En l'espèce, ce sont des
gardes ultra-violets couramment appelés « prétoriens prolétaf'iens • et appartenant au f'égiment personnel du Dictateur et
Délégué Supreme du Prolétariat. Leuf's grosses moustaches
rappelleraient les sicaires de la T,-oisième si elles n'étaient
noyées dans le flot hirsute de barbes libertaires.

JURÉ N° 1. - Introduisez le N° 8.333 et dernier.
JURÉ N° 2 (le catastrophiste). - Comment, dernier ?
Il n'y avait en France que 8.333 capitalistes ?
JURÉ N° 3 (l'archiviste). - Ouf I tant mieux I j'en
ai assez. J'ai hâte de revenir à la science paléographique.
Le comité de,, Répartition Intellectuelle» vient de m'octroyer une équipe de terrassiers qui m'aideront singulièrement à piocher les palimpsestes.
N° 1. - Notre dictature est scientifique, méthodique
et nullement dénuée de roublardise. Nous ne frappons
que les capitalistes invétérés et entêtés, ou inaptes aux
corvées, ou ces empotés qui n'ont pu trouver des « parrains prolétariens » conformément au décret automatique
du jour 15, mois 4, de l'année 2. Mais nous gardons soigneusement les autres pour balayer les chambrées, rues
et bistrots.
N° 2. - Le prolétariat absorbe bien des traîtres. Depuis
qu'on a décrété l'habit obligatoire dans les cinémas nationaux, on ne reconnaît plus les siens.
N° 3. - Ah ouiche ! Les ci-devant gens du monde ont
des façons crapuleuses qu'on flaire à quinze pas.
No 1. - Voici le N° 8.333.

LE DERNIER CAPIÎALISTE

N° 1. - N° 8.333. Kokuparki Wladimir ?
KOKUPARKI. - Oui. Né à Santa Fé de Bogota,
en 1900, de la république polonaise décentralisée moléculaire.
N° r. - Je m'en fous. Profession sous l'ancien régime ?
KOKUPARKI. - Agent de liaison entre la peinture
et la musique. Inventeur du tableau phonographique.
N° r. - Bon. Je m'en fous. Vous êtes accusé par l'androgyne André-Andrée, rue 30, n° 3, centre 4, d'avoir
tenu des propos « faillitistes ».
KOKUPARKI. - Par exemple!
N° r. - Dans une coopérative de lettres vous avez
élucubré une conférence où vous annonciez traîtreusement la déconfiture prochaine de la Révolution.
KOKUPARKI. - Je ne me suis hasardé à aucune
allusion politique dans cette conférence qui traitait de
• la Genèse du Génie ».
N° 1, qui farfouille dans le dossier 8.333, bondissant. Ah! vous trouvez que votre topo n'était pas politique I Je lis dans la sténographie :
• Un homme naît avec du génie. Et le voilà prince parmi
les hommes. Il se range dans cette élite des privilégiés... »
Ce n'est pas politique, ça ? Ça n'est pas une théorie
sociale ? Ce ne sont pas des idées subversives, peut-être ?
Ça n'est pas du capitalisme béat ?
KOKUPARKI. - Mais, pardon, camarade juré...
N° 1. - Ne m'appelez pas camarade. Est-ce que je
vous appelle « monsieur », moi ?
KOKUPARKI. - Pardon ... mais pardon... heu... le

�718

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

génie est un fait particulier... (Il se tourne vers le furé
N° 3.)
N° 3. - Le génie a été, mais ne sera plus un fait particulier grâce à notre méthode de coopération éducative,
qui réalise le rêve médiéval de l'alchimie et transmue en
or les têtes en bois.
Le génie, ç'a été un fait économique spécial à l'ère
capitaliste, voilà tout. Un des méfaits du système de
l'hérédité, rien de plus.
KOKUPARKI. - Comment! mais le génie n'est
fichtrement pas héréditaire.
No 3. - Je m'entends. Vous êtes un sot et vous voulez
me faire dire des sottises. Certes, on n'a jamais vu un
père de génie engendrer un fils de génie. Ç'aura été une
des beautés du régime capitaliste, les fils des grands
hommes. Mais l'homme de génie était bien le résultat
inattendu de croisements mystérieux entre les idiots,
les toqués, les sages, tous les fantômes de sa lignée. Un
beau jour tous ces inconscients faisaient fortune : un
enfant de génie leur naissait, comme un œuf d'or. Au
fond c'était aussi injuste de naître Victor Hugo avec
100 volumes tout écrits dans la tête que fils-à-Rothschild
avec des millions de rentes inscrits à la banque. On
laissait aller la nature à la bonne franquette, avant
comme après la naissance des hommes.
On comptait sur les réussites toutes faites issues des
entrailles de la femme. Mais Kokuparki, pauvre, il n'y
a pas que l'Hérédité. Rappelez-vous un autre vieux
dogme : l'influence du Milieu. Nous nous en emparons,
et avec ce second dogme nous fracassons le premier.
Nous ne tenons plus compte de la sélection antécé-

LE DERNŒR CAPITALISTE

dente, obscure et prestigieuse, parce que nous organisons,
nous, une sélection actuelle, humaine, à ciel ouvert, bien
plus énergique et bien plus vaste que votre petit jeu de
qui perd gagne.
Nous substituons l'éducation intensive et progressive
à la vieille hérédité.
Nous prenons l'enfant dès le berceau et nous le suivons
jusqu'à l'âge d'homme. Le Comité de Répartition Intellectuelle, qui est la cheville ouvrière de la nouvelle société,
détient le grand Fichier Public, où tous les Enfants de
la République - même les enfants des capitalistes invétérés, vous voyez que nous sommes bons - sont classés
et possèdent leur carton. Il n'y a, du reste, pas tellement
d'enfants, maintenant, on peut les compter.
Nous commençons par donner à tous la même instruction primaire ...
KOKUPARKI. -Comment I à tous?
N° 3. - Nom de Dieu ! oui, à tous.
KOKUPARKI. -Aux aveugles et aux sourds-muets
peut-être, mais pas aux idiots, aux fous, ni.....
N° 3. - Ça viendra. Nous subventionnons à Elberfeld l'école des chevaux...
Puis, nous faisons passer au régime secondaire ceux
qui ont satisfait aux épreuves du baccalauréat primaire.
Les autres, nous les envoyons à l'Université d'apprentissage manuel. A 18 ans, ils sont versés dans la catégorie
des Manœuvres. Ce sont eux qui touchent les plus gros
salaires pour les consoler de leur échec et qui ont voix
prépondérante en nos conseils.
·
Voix dans la foule, ponctuée d'un ricanement:
1 Ils ont le poing prépondérant, mais pas la langue. »

I

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La sélection graduée continue à travers les régimes
secondaire, supérieur. Mais un des principes essentiels
de notre constitution sociale est de n'admettre personne
comme intellectuel pur. Tout homme doit donner quelques
heures chaque jour au travail manuel. Ainsi, l'égalité
est rétablie.
KOKUPARKI. - Elle n'est pas rétablie du tout, l'égalité.
N° 3. - Elle est rétablie. (Tourné vers le N° I.) Le
sculpteur ne fera plus fi du maçon et Mallarmé, petit professeur du lycée, aura sa chance comme de Lamartine,
gentilhomme propriétaire.
N° I. - Fort bien.
KOKUPARKI. - Mais vous n'empêcherez pas que
certain garçon, pour ces raisons mystérieuses honnies par
vous, prendra de l'avance dans le sein maternel et à peine
débarqué battra d'étapes en étapes ses concurrents.
N° 2. - Nous le handicaperons.
Voix dans la foule : « C'est ça, plus de tricheurs. •
KOKUPARKI. - Diable I comment ferez-vous.
LES TROIS JURÉS, ensemble. -Nous ... ( Ils s'arrêtenl

embarrassés.)
No I . - Bah! ma foi! je ne vois rien à ajouter à ce
que nous avons inventé. Aux gamins de se débrouiller
entre eux. Si tout de même la nature veut dire son mot ...
No 2. - Halte-là! Vous déraillez, juré n° I. Vous oubliez les principes. Ma nature d'homme, d'ancien élève
des Beaux-Arts est aussi naturelle que la Nature avec
un grand N. Or, il est de ma nature de dénoncer les tricheurs comme ce Paulot Picasse qui, à dix-huit ans, prétendait déjà peindre des chefs-d' œuvre alors que les

LE DEllNIER CAPITALISTE

721

garçons modestes comme moi en étaient encore à peloter
la mie de pain.
Il faudra que nous trouvions un truc pour parfaire
notre système.
KOKUPARKI. - Et vous aurez beaucoup d'hommes
de génie?
No 3. - Plus de génie, vous ai-je dit, mais un talent
universel. Nous comptons sur un rendement de 6o o /o.
La science est modeste.
KOKUPARKI. -Et les génies d'ancien régime, qu'en
faites-vous ?
N° 3. - Nous les nions sans honte et nous les trucidons
sans vergogne.
Nous n'avons pas plus réussi à nous entendre avec
Romain Rolland qu'avec Claudel. Quant à Barbusse,
Bourget, ce sont des gens à pognon.
Ces gens sont victimes de l'hérédité qu'ils portent.
Un poète de génie selon la formule d'ancien régime est
aussi irresponsable que Louis XVI, mais aussi dangereux.
Ces gens sont pleins d'orgueil,.et embrouillés dans un
rêve qui n'est pas plus de ce monde socialiste que du
monde bourgeois.
N° I. - Ce sont des salauds qui ne se sont donné que
la peine de naître et devant lesquels les badauds s'ébaubissent, alors qu'il y a de braves garçons qui s'esquintent
toute leur vie à s'instruire et qui n'arrivent à rien. Il
faut les mettre au pas, ou les zigouiller.
Si vous vous rangez parmi ces types dont vous parlez
dans votre conférence...
N° 2. - Non, je connais Kokuparki. Je m'en porte
garant. C'était un rondibiste. Il n'avait pas de génie,
46

�\

722

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas l'ombre de talent . .Il y avait moins de talent dans
toute l'école rondibiste que dans un seul poil du pinceau
d'un catastrophiste.
N° I. - Cet interrogatoire devient oiseux. Il faut en
finir.
N° 3. - Oui, finissons-en. J'ai sacrifié huit jours dema
vie et 8.000 capitalistes à la sociologie. J'ai hâte de revenir
à la paléographie.
N° 2. - Encore une fois, Kokuparki n'a aucun talent.
Si je n'avais eu que de tels concurrents I Il n'est pas
dangereux.
N° I. - Alors, acquittons-le et foutons-le dans les
paveurs.
Murmures dans la foule autour d'un homnu
et d'une femme qu'on pousse vers le jury. Cris:
« Et les témoins I Mort aux capitalistes I Et la
loi su, le témoignage-accusation obligatoire! ,
N° I. - Silence, nom de Dieu 1... Ah! bon I très bien 1
qu'on traîne les témoins à la barre. Premier témoin :
JUSTE (Parfait).
PREMIER TÉMOIN. -Pardon, Parfait JUSTE.
N° I. - Non, JusTE (Parfait).
PREMIER TÉMOIN. -Je ne voudrais pas vous contredire, mais mon père s'appelait JUSTE.
N° I. - Idiot I Naturellement. Vous vous appelez
JusTE, entre parenthèses : Parfait. Déposez.
M. JUSTE pose sa canne et son chapea11.
M. JUSTE. - M. Kokuparki, qui est mon voisin, est
un bohème, et le bohème est dangereux à l'habitant de
Paris, comme le bohémien à l'habitant des campagnes.

LE DERNIER CAPITALISTE

723

Sous les apparences d'un correct gentleman-bookmaker,
je reconnais en ce jeune homme, avec ma lucidité bien
trançaise, le rapin qu'ont connu et justement honni
nos aïeux. M. Kokuparki ne travaille pas; il passe son
temps à combiner des inventions que je qualifierai de
charlatanesques en vue de gruger ses contemporains et
leur' soutirer la monnaie qu'il est incapable de gagner
à la sueur, sinon de ses pieds, tout au moins de son front.
Car, Messieurs, je ne viens pas ici faire le procès des
beaux-arts et du labeur cérébral, moi qui suis architecte.
Il était d'honnêtes romanciers comme il était d'honnêtes
commerçants. Tenez I M. Brûlat, qui demeure dans mon
quartier, est fort rangé, ou M. Bordeaux, dont les crus
de Savoie sont excellents. De même, il est des peintres
qui peignent des filles nues et qui ne trompent pas leur
femme, j'en suis persuadé.
Mais M. Kokuparki méprise le travail. C'est un anarchiste. Il prétend ne rien faire pendant que les autres
s'esquintent. Il passe ses matinées à dormir, ses journées
à muser dans son atelier et ses nuits, m'a-t-on dit, dans
des salons où l'on voit des duchesses danser avec des
apaches affiliés à une bande qui s'intitule les « Cubistes
de Montparnasse ». Leur chef répond au sobriquet de
• la Terreur des Cônes».
Je profite de ma présence dans un prétoire pour élever
ma plainte d'homme simple et laborieux contre ces
survivances abominables de l'ère de corruption que fut
la Troisième République.
Pour en revenir à M. Kokuparki, je le stigmatise comme
hors-la-loi, rebut de la société, contempteur du devoir
social qui est de se nourrir, de nourrir les siens, et peut-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

être quelques petits serins, comme je me le permets à
mes instants de loisir.
N° r. - Parfait, vous êtes un juste.
JUSTE. - Pardon, Juste.
N° I. - Juste, vous êtes parfait. Foutez le camp.
z me témoin: Femme Maure-Haumuse? Tous ces cidevants avaient des noms à deux ou trois places. Déposez.
DEUXIÈME TÉMOIN. - Permettez-moi de garder
mon sac. En dépit des bouleversements sociaux, je garderai toujours mes sels et ma poudre d'ocre.
N° r. - Poudre d'oc ? Subversif. Fouillez-la.
Deux gardes ultra-violets, bavant et tremblant, car
Mme Maure-Haumuse est fort affriolante, s'af&gt;prochent. Un mauvais plaisant éteintl'électricité.Petits
cris. Le premier juré crie: « Nom de Dieu I »Onentend à de brefs intervalles deux hurlements d'hommes,
courts mais affreusement angoissés. L'électricité se
rallume. Les deux gardes s'écartent, tratnant la patte
comme des chats écrasés. Mme Maure-Haumuse
se poudre avec un soupir.
Le jury est rêveur. Une faible rumeur se soulève
et retombe dans la tribune.

N° I. - La séance continue.
Que pensez-vous de Kokuparki?
DEUXIÈME TÉMOIN. - C'est un homme de génie.
KOKUPARKI. - Nom de Dieu! la gaffe 1
LES TROIS JURÉS, intéressés. - Vous avez dit?
DEUXIÈME TÉMOIN. - Oui, c'est un homme de
génie. Je le sens. Je l'ai senti. Il est né avec le génie comme
d'autres fils de roi. Tout de suite, il fut prince parmi les

LE DERNIER CAPITALISTE

hommes. Il s'est rangé dans cette élite de privilégiés
qui fréquentaient mon salon ...
KOKUPARKI. - Nom de Dieu!
DEUXIÈME TÉMOIN. - Ma salle à manger est ornée
de ses plus belles fresques phonographiques. Ah I cette
courbe sonore qui se prolonge dans la durée tandis que
la ligne rythme l'espace. Ah I ces taches chromatiques
qui composent des valeurs inouïes avec les bruits bleus,
rouges, jaunes I Quelle richesse ! quel tohu-bohu! quelle
sensualité dans un si grand sentimental 1
Voyez-vous, Kokuparki, comme je vous le disais,
vous étiez le plus riche de nous tous.
Vous avez encore un inépuisable capital de beauté.
LES TROIS JURÉS. - Capital I Génie I Capital 1
N° 2 (le catastrophiste). - C'est faux. Kokuparki est
le dernier des pompiers. Il n'avait pas plus de richesse
sur sa palette que moi dans mon porte-monnaie. D'abord
tous les rondibistes étaient de pauvres êtres...
N° 3. - La chromo-phonographie ne vaut pas la paléographie renouvelée par de puissantes méthodes d'exploitation. J'ai inventé une défricheuse mécanique de palimpsestes.
N° r. - Ça suffit. Le Jury est amplement informé.
Femme Maure-Haumuse, vous pouvez lever le camp...
Kokuparki (Wladimir), vous êtes condamné à mort pour
accaparement et recèlement illicite de capitaux non
déclarés.
KOKUPARKI. - Pardon, j'ai toujours dit que j'avais
du génie.
PIERRE DRIEU LA ROCHELLE

�LA SYMPHONIE PASTORALE

LA SYMPHONIE PASTORALE
A JEAN SCHLUMBERGER

PREMIER CAHIER
IO

Février

I89 ...

La neige qui n'a pas cessé de tomber depuis trois jours,
encombre les routes. Je n'ai pu me rendre à R. ... où j'ai
coutume depuis quinze ans de célébrer le culte deux fois
par mois. Ce matin trente fidèles seulement se sont rassemblés dans la chapelle de La Brévine.
Je profiterai des loisirs que me vaut cette claustration
forcée, pour revenir en arrière et raconter comment je
fus amené à m'occuper de Gertrude.
J'ai projeté d'écrire ici tout ce qui concerne la formation et le développement de cette âme pieuse, qu'il me
semble que je n'ai fait sortir de la nuit que pour l'adoration et l'amour. Béni soit le Seigneµr pour m'avoir
confié cette tâche.
Il y a deux ans et six mois, comme je remontais de La
Chaux-de-Fonds, une fillette que je ne connaissais point
vint me chercher en toute hâte pour m'emmener à
sept kilomètres de là, auprès d'une pauvre vieille qui

se mourait. Le cheval n'était pas dételé; je fis monter
l'enfant dans la voiture, après m'être muni d'une lanterne, car je pensai ne pas pouvoir être de retour avant
la nuit.
Je croyais connaitre admirablement tous les entours
de la commune ; mais, passé la ferme de la Saudraie,
l'enfant me fit prendre une route où jusqu'alors je ne
m'étais jamais aventuré. Je reconnus pourtant, à deux
kilomètres de là, sur la gauche, un petit lac mystérieux
où jeune homme j'avais été quelquefois patiner. Depuis
quinze ans je ne l'avais plus revu, car aucun devoir pastoral ne m'appelle de ce côté ; je n'aurais plus su dire
où il était et j'avais à ce point cessé d'y penser qu'il me
sembla, lorsque tout à coup, dans l'enchantement rose
et doré du soir, je le reconnus, ne l'avoir d'abord vu qu'en
rêve. La route suivit le cours d'eau qui s'en échappait, coupant l'extrémité de la forêt, puis longeant une tourbière.
Certainement je n'étais jamais venu là.
,
Le soleil se couchait et nous marchions depuis longtemps dans l'ombre, lorsqu'enfin ma jeune guide m'indiqua du doigt, à flanc de coteau, une chaumière qu'on
eût pu croire inhabitée, sans un mince filet de fumée qui
s'en échappait, bleuissant dans l'ombre, puis blondissant
dans l'or du ciel. J'attachai le cheval à un pommier voisin, puis rejoignis l'enfant dans la pièce obscure où la
vieille venait de mourir.
La gravité du paysage, le silence et la solennité de
l'heure m'avaient transi. Une femme encore jeune était
à genoux près du lit. L'enfant, que j'avais prise pour la
petite fille de la défunte mais qui n'était que sa servante,
alluma une chandelle fumeuse, puis se tint immobile

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au pied du lit. Durant la longue route, j'avais essayé
,d'engager la conversation, mais n'avais pu tirer d'elle
quatre paroles.
La femme agenouillée se releva. Ce n'était pas une
parente ainsi que je supposais d'abord, mais simplement
une voisine, une amie, que la servante avait été chercher
lorsqu'elle vit s'affaiblir sa maîtresse, et qui s'offrit p~ur
veiller le corps. La vieille, me dit-elle, s'était éteinte sans
souffrance. Nous convînmes ensemble des dispositions
à prendre pour l'inhumation et la cérémonie funèbre.
Comme souvent déjà, dans ce pays perdu, il me fallait
tout décider. J'étais quelque peu gêné, je l'avoue, de
laisser cette maison, si pauvre que fût son apparence,
à la seule garde de cette voisine et de cette servante
enfant. Toutefois il ne paraissait guère probable qu'il
y eftt dans un recoin de cette misérable demeure
quelque trésor caché... Et qu'y pouvais-je faire?
Je demandai néanmoins si la vieille ne laissait aucun
héritier.
La voisine prit alors la chandelle, qu'elle dirigea vers
un coin du foyer, et je pus distinguer, accroupi dans
l'âtre, un être incertain, qui paraissait endormi ; l'épaisse
masse de ses cheveux cachait presque complètement son
visage.
- Cette fille aveugle ; une nièce, à ce que dit la servante ; c'est à quoi la famille se réduit, paraît-il. Il faudra
la mettre à l'hospice ; sinon je ne sais pas ce qu'elle pourra
devenir.
Je m'offusquai d'entendre ainsi décider de son sort
devant elle, soucieux du chagrin que ces brutales paroles
pourraient lui causer.

LA SYMPHONIE PASTORALE

- Ne la réveillez pa.c;, dis-je doucement, pour inviter
la voisine, tout au moins à baisser la voix.
• I
- Oh! je ne pense pas qu'elle dorme; mats c est une
idiote ; elle ne parle pas et ne comprend rien à ce qu'on
dit. Depuis ce matin que je suis dans la pièce, elle n'a
pour ainsi dire pas bougé. J'ai d'abord cru qu'elle était
sourde ; la servante prétend que non, mais que simplement la vieille, sourde elle-même, ne lui adressait jamais
la parole, non plus qu'à quiconque, n'ouvrant plus la
bouche depuis longtemps, que pour boire ou manger.
- Quel âge a-t-elle ?
- Une quinzaine d'années, je suppose ; au reste je
n'en sais pas plus long que vous...
Il ne me vint pas aussitôt à l'esprit de prendre soin
moi-même de cette pauvre abandonnée ; mais après que
j'eus prié-ou plus exactement pendant la prière que je
fis, entre la voisine et la petite servante, toutes deux
agenouillées au chevet du lit, agenouillé moi-même - il
m'apparut soudain que Dieu plaçait sur ma route une
sorte d'obligation et que je ne pouvais pas sans quelque
lâcheté m'y soustraire. Quand je me relevai, ma décision
était prise d'emmener l'enfant le même soir, encore que
je ne me fusse pas nettement demandé ce que je ferais
d'elle par la suite, ni à qui je la confierais. Je demeurai
quelques instants encore à contempler le visage endormi
de la vieille, dont la bouche plissée et rentrée semblait
tirée comme par les cordons d'une bourse d'avare, instruite
à ne rien laisser échapper. Puis me retournant du côté
de l'aveugle je fis part à la voisine de mon intention.
- Mieux vaut qu'elle ne soit point là demain, quand
on viendra lever le corps, dit-elle. Et ce fut tout.

�730

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Bien des choses se feraient facilement, sans les chimériques objections que parfois les hommes se plaisent à
inventer. Dès l'enfance, combien de fois sommes-nous
empêchés de faire ceci ou cela que nous voudrions faire,
simplement parce que nous entendons répéter autour
de nous : il ne pourra pas le faire ...
L'aveugle s'est laissé emmener comme une masse
involontaire. Les traits de son visage étaient réguliers,
assez beaux, mais parfaitement inexpressifs. ]'avais
pris une couverture sur la paillasse où elle devait reposer
d'ordinaire dans un coin de la pièce, au-dessous d'un
escalier intérieur qui menait au grenier.
La voisine s'était montrée complaisante et m'avait
aidé à l'envelopper soigneusement, car la nuit très claire
était fraîche ; et après avoir allumé la lanterne du cabriolet, j'étais reparti, emmenant blotti contre moi ce
paquet de chair sans âme et dont je ne percevais la vie
que par la communication d'une ténébreuse chaleur.
Tout le long de la route, je pensais : dort-elle ? et de quel
sommeil noir... "Et en quoi la veille diffère-t-elle ici du
sommeil ? Hôtesse de ce corps opaque, une âme attend
sans doute, emmurée, que vienne la toucher enfin quelque
rayon de votre grâce, Seigneur! Permettrez-vous que
mon amour, peut-être, écarte d'elle l'affreuse nuit ?...
J'ai trop souci de la vérité pour taire le fâcheux accueil
que je dus essuyer à mon retour au foyer. Ma femme est
un jardin de vertus ; et même dans les moments difficiles
qu'il nous est arrivé parfois de traverser, je n'ai pu douter
un instant de la qualité de son cœur ; mais sa charité
naturelle n'aime pas à être surprise. C'est une personne

731

LA SYMPHONIE PASTORALE

d'ordre qui tient à ne pas aller au delà, non plus qu'à
rester en deçà du devoir. Sa charité même est réglée comme si l'amour était un trésor épuisable. C'est là notre
seul point de conteste...
Sa première pensée, lorsqu'elle m'a vu revenir ce soir-là
avec la petite, lui échappa dans ce cri :
- De quoi encore est-ce que tu as été te charger ?
Comme chaque fois qu'il doit y avoir une explication
entre nous, j'ai commencé par faire sortir les enfants,
qui se tenaient là, bouche bée, pleins d'interrogation
et de surprise. Ah ! combien cet accueil était loin de celui
que j'eusse pu souhaiter. Seule ma chère petite Charlotte
a commencé de danser et de battre des mains quand elle
a compris que quelque chose de nouveau, quelque chose
de vivant allait sortir de la voiture. Mais les autres, qui
sont déjà stylés par la mère, ont vite fait de la refroidir
et de la forcer à prendre le pas.
Il y eut un moment de grande confusion. Et comme
ni ma femme, ni les enfants ne savaient encore qu'ils
eussent affaire à une aveugle, ils ne s'expliquaient pas
l'attention extrême que je prenais pour guider ses pas.
Je fus moi-même tout décontenancé par les bizarres
gémissements que commença de pousser la pauvre infirme sitôt que ma main abandonna la sienne, que j'avais
tenue durant tout le trajet. Ses cris n'avaient rien d'humain ; on eût dit les jappements plaintifs d'un petit chien.
Arrachée pour la première fois au cercle étroit de sensations coutumières qui formaient tout son univers, ses
genoux fléchissaient sous elle ; mais lorsque j'avançai
vers elle une chaise, elle se laissa crouler à terre, comme
quelqu'un qui ne saurait pas s'asseoir ; alors je la menai

•

�732

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jusqu'auprès du foyer, et elle reprit un peu de calme
lorsqu'elle put s'accroupir, dans la position où je l'avais
vue d'abord auprès du foyer de la vieille, accotée au manteau de la cheminée. En voiture déjà elle s'était laissé
glisser au bas du siège et avait fait tout le trajet blottie
à mes pieds. Ma femme cependant m'aidait, dont le mouvement le plus naturel est toujours le meilleur ; mais
sa raison sans cesse lutte et souvent l'emporte contre
son cœur.
- Qu'est-ce que tu as l'intention de faire de ça?
reprit-elle, après que la petite fut installée.
Mon âme frissonna en entendant l'emploi de ce neutre
et j'eus peine à maîtriser un mouvement d'indignation.
Cependant encore tout imbu de ma longue et .paisible
méditation je me contins, et tourné vers eux tous 'qui
de nouveau faisaient cercle, une main posée sur le front
de l'aveugle :
- Je ramène la brebis perdue, dis-je avec le plus de
solennité que je pus.
Mais Amélie n'admet pas qu'il puisse y avoir quoi que
ce soit de déraisonnable ou de surraisonnable dans l'enseignement de l'Evangile. Je vis qu'elle allait protester,
et c'est alors que je fis un signe à Jacques et à Sarah,
qui habitués à nos petits différends conjugaux, et du
reste peu curieux de leur nature (souvent même
insuffisamment à mon gré), emmenèrent les deux petits.
Puis, comme ma femme restait encore interdite et un
peu exaspérée, me semblait-il, par la présence de l'intruse:
- Tu peux parler devant elle, ajoutai-je ; la pauvre
enfant ne comprend pas.
Alors Amélie commença de protester que certainement

LA SYMPHONIE PASTORALE

733

elle n'avait rien à me dire, - ce qui est le prélude habituel des plus longues explications, - et qu'elle n'avait
qu'à se soumettre comme toujours à ce que je pouvais
inventer de moins pratique et de plus contraire à l'usage
et au bon sens. J'ai déjà écrit que je n'étais nullement
fixé sur ce que je comptais faire de cette enfant. Je n'avais
pas encore entrevu, ou que très vaguement, la possibilité
de l'installer à notre foyer, et je puis presque dire que
c'est Amélie qui d'abord m'en suggéra l'idée lorsqu'elle
me demanda si je pensais que nous n'étions pas • déjà
assez dans la maison ». Puis elle déclara que j'allais toujours de l'avant sans jamais m'i~quiéter de la résistance
de ceux qui suivent, que pour sa part elle estimait que
cinq enfants suffisaient, que depuis la naissance de Claude
(qui précisément à ce moment, et comme en entendant
son nom, se mit à hurler dans son berceau) elle en avait
« son compte» et qu'elle se sentait à bout.
Aux premières phrases de sa sortie, quelques
paroles du Christ me remontèrent du cœur aux
lèvres, que je retins pourtant, car il me paraît toujours malséant d'abriter ma conduite derrière l'autorité
du livre saint. Mais dès qu'elle argua de sa fatigue je
demeurai pellllUd, car je reconnais qu'il m'est arrivé
plus d'une fois de laisser peser sur ma femme les conséquences d'élans inconsidérés de mon zèle. Cependant
ces récriminations m'avaient instruit sur mon devoir ;
je suppliai donc très doucement Amélie d'examiner si
à ma place elle n'eût pas agi de même et s'il lui eût été
possible de laisser dans la détresse un être qui manifestement n'avait plus sur qui s'appuyer ; j'ajoutai que je
ne m'illusionnais point sur la somme de fatigues nouvelles

�73-4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que le soin de cette hôtesse infinne ajouterait aux soucis
du ménage, et que mon regret était de ne l'y pouvoir
plus souvent seconder. Enfin je l'apaisai de mon mieux,
la suppliant aussi de ne point faire retomber sur l'innocente un ressentiment que celle-ci n'avait en rien mérité.
Puis je lui fis observer que Sarah désormais était en âge
de l'aider davantage, Jacques de se passer '1.e ses soins.
Bref Dieu mit en ma bouche les paroles qu'il fallait pour
l'aider à accepter ce que je m'assure qu'elle eût assumé
volontiers si l'événement lui eût laissé le temps de réfléchir et si je n'eusse point ainsi disposé de sa volonté par
surprise.
Je croyais la partie à peu près gagnée, et déjà ma chère
Amélie s'approchait bienveillamment de Gertrude ; mais
soudain son irritation rebondit de plus belle lorsque,
ayant pris la lampe pour examiner un peu l'enfant, elle
s'avisa de son état de saleté indicible.
- Mais c'est une infection, s'écria-t-elle. Brosse-toi ;
brosse-toi vite. Non, pas ici. Va te secouer dehors. Ah 1
mon Dieu 1 les enfants vont en être couverts. Il n'y a
rien au monde que je redoute autant que la vermine.
Indéniablement la pauvre petite en était peuplée : et
je ne pus me défendre d'un mouvement de dégoût~en
songeant que je l'avais si longuement pressée contre moi
dans la voiture.
Quand je rentrai deux minutes plus tard, après m'être
nettoyé de mon mieux, je trouvai ma femme effondrée
dans un fauteuil, la tête dans les mains, en proie à une
crise de sanglots.
- Je ne pensais pas soumettre ta constance à une
pareille épreuve, lui dis-je tendrement. Quoi qu'il en

LA SYMPHONIE PASTORALE

"

735

soit, ce soir il est tard, et l'on n'y voit pas suffisamment.
Je veillerai pour entretenir le feu auprès duquel dormira
la petite. Demain nous lui couperons les cheveux et la
laverons comme il faut. Tu ne commenceras à t'occuper
d'elle que quand tu pourras la regarder sans horreur.
Et je la priai de ne point parler de cela aux enfants.
Il était l'heure de souper. Ma protégée, vers laquelle
notre vieille Rosalie, tout en nous servant, jetait force
regards hostiles, dévora goulûment l'assiette de soupe
que je lui tendis. Le repas fut silencieux. J'aurais voulu
raconter mon aventure, parler aux enfants, les émouvoir
en leur faisant comprendre et sentir l'étrangeté d'un
dénuement si complet, exciter leur pitié, leur sympathie
pour celle que Dieu nous invitait à recueillir ; mais je
craignis de raviver l'irritation d'Amélie. Il semblait que
l'ordre eût été donné de passer outre et d'oublier l'événement, encore qu'aucun de nous ne pût assurément
penser à rien d'autre.
Je fus extrêmement ému quand, plus d'une heure
après que tous furent couchés et qu'Amélie m'eut laissé
seul dans la pièce, je vis ma petite Charlotte entr'ouvrir
la porte, avancer doucement, en chemise et pieds nus,
puis se jeter à mon cou et m'étreindre sauvagement en
murmurant:
- Je ne t'avais pas bien dit bonsoir.
Puis, tout bas, désignant du bout de son petit index
l'aveugle qui reposait innocemment et qu'elle avait eu
curiosité de revoir avant de se laisser aller au sommeil :
- Pourquoi est-ce que je ne l'ai pas embrassée ?
- Tu l'embrasseras demain. A présent laissons-la.
Elle dort, lui dis-je en la raccompagnant jusqu'à la porte.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis je revins me rasseoir et travaillai jusqu'au matin,
lisant ou préparant mon prochain sermon.
Certainement, pensais-je (il m'en souvient), Charlotte
se montre beaucoup plus affectueuse aujourd'hui que
ses aînés ; mais chacun d'eux, à cet âgè, ne m'a-t-il pas
d'abord donné le change ; mon grand Jacques lui-même,
aujourd'hui si distant, si réservé... On les croit tendres,
ils sont cajoleurs et calins.
27 février . .11
La neige est tombée encore abondamment cette nuit.
Les enfants sont ravis parce que bientôt, disent-ils, on sera
forcé de sortir par les fenêtres. Le fait est que ce matin
la porte est bloquée et que l'on ne peut sortir que par
la buanderie. Hier, je m'étais assuré que le village avait
des provisions en suffisance, car nous allons sans doute
demeurer quelque temps isolés du reste de l'humanité.
Ce n'est pas le premier hiver que la neige nous bloque,
mais je ne me souviens pas d'avoir jamais vu son empêchement si épais. J'en profite pour continuer ce récit
que je commençais hier.
J'ai dit que je ne m'étais point trop demandé, lorsque
j'avais ramené cette infirme, quelle place elle allait pouvoir occuper dans la maison. Je connaissais le peu de
résistance de ma femme ; je savais la place dont nous
pouvions disposer et nos ressources, très limitées. J'avais
agi, comme je le fais toujours, autant par disposition
naturelle que par principes, sans nullement chercher à
calculer la dépense où mon élan risquait de m'entraîner
(ce qui m'a toujours paru antiévangélique). Mais autre

LA SYMPHONIE PASTORALE

737

chose est d'avoir à se reposer sur Dieu ou à se décharger
sur autrui. Il m'apparut bientôt que j'avais déposé sur
les bras d'Amélie une lourde tâche, si lourde que j'en
demeurai d'abord confondu.
Je l'avais aidée de mon mieux à couper les cheveux
de la petite, ce que je voyais bien qu'elle ne faisait déjà
qu'avec dégoût. Mais quand il s'agit de la laver et de la
nettoyer je dus laisser faire ma femme ; et je compris
que les plus lourds et les plus désagréables soins m'échappaient.
Au demeurant, Amélie n'éleva plus la moindre protestation. Il semblait qu'elle eût réfléchi pendant la nuit
et pris son parti de cette charge nouvelle ; même elle
y semblait prendre quelque plaisir et je la vis sourire
après qu'elle eftt achevé d'apprêter Gertrude. Un bonnet
blanc couvrait la tête rase où j'avais appliqué de la pommade ; quelques anciens vêtements à Sarah et du linge
propre remplacèrent les sordides haillons qu'Amélie
venait de jeter au feu. Ce nom de Gertrude fut choisi
par Charlotte et accepté par nous tous aussitôt, dans
l'ignorance du nom véritable que l'orpheline ne connaissait point elle-même et que je ne savais où retrouver.
Elle devait être un peu plus jeune que Sarah, de sorte
que les vêtements que celle-ci avait dû laisser depuis
un an lui convenaient.
Il me faut avouer ici la profonde déception où je me
sentis sombrer les premiers jours. Certainement je m'étais
fait tout un roman de l'éducation de Gertrude, et la réalité me forçait par trop d'en rabattre. L'expression indifférente, obtuse de son visage, ou plutôt son inexpres sivité absolue glaçait jusqu'à sa source mon bon vouloir.
47

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle restait tout le long du jour, auprès du feu, sur la
défensive, et dès qu'elle entendait nos voix, surtout dès
que l'on s'approchait d'elle, ses traits semblaient durcir;
ils ne cessaient d'être inexpressifs que pour marquer
l'hostilité ; pour peu que l'on s'efforçât d'appeler son
attention elle commençait à geindre, à grogner comme
un animal. Cette bouderie ne cédait qu'à l'approche du
repas, que je lui servais moi-même et sur ~equel elle se
jetait avec une avidité bestiale des plus yérubles_ à obse~ver. Et de même que l'amour répond à 1 amour, 1esenta1s
un sentiment d'aversion m'envahir, devant le refus
obstiné de cette âme. Oui vraiment, j'avoue que les dix
premiers jours j'en étais venu à désespérer, et même à
me désintéresser d'elle au point que je regrettais mon
élan premier et que j'eusse voulu ne l'avoir jamais em•
menée. Et il advenait ceci de piquant, c'est que, triomphante un peu devant ces sentiments que je ne pouvais
pas bien lui cacher, Amélie prodiguait ses soins d'autant
plus et de bien meilleur cœur, semblait-il, depuis qu'elle
sentait que Gertrude me devenait à charge et que sa
présence parmi nous me mortifiait.
.
J'en étais là quand je reçus la visite de mon a.nu le
docteur Martins, du Val Travers, au cours d'une de ses
tournées de malades. Il s'intéressa beaucoup à ce que
je lui dis de l'état de Gertrude, s'étonna grandement
d'abord de ce qu'elle fût restée à ce point arriérée, n'étant
somme toute qu'aveugle ; mais je lui expliquai qu'à son
infirmité s'ajoutait la surdité de la vieille qui seule jusqu'alors avait pris soin d'elle, et qui ne lui parlait jamais,
de sorte que la pauvre enfant était demeurée dans un
état d'abandon total. Il me persuada que, dans ce cas,

LA SYMPHONIE PASTORALE

739

j'avais tort de désespérer ; mais que je ne m'y prenais
pas bien.
- Tu veux commencer de construire, me dit-il, avant
de t'être assuré d'un terrain solide. Songe que tout est
chaos dans cette âme et que même les premiers linéaments n'en sont pas encore arrêtés. Il s'agit, pour commencer, de lier en faisceau quelques sensations tactiles
et gustatives et d'y attacher, à la manière d'une étiquette,
un son, un mot, que tu lui rediras, à satiété, puis tâcheras
d'obtenir qu'elle redise.
Surtout ne cherche pas d'aller trop vite ; occupe-toi
d'elle à des heures régulières, et jamais très longtemps
de suite ...
- Au reste cette méthode, ajouta-t-il, après me l'avoir
minutieusement exposée, n'a rien de bien sorcier. Je
ne l'invente point et d'autres l'ont appliquée déjà. Ne
t'en souviens-tu pas ? du temps que nous faisions ensemble notre philosophie, nos professeurs, à propos de
Condillac et de sa statue animée, nous entretenaient déjà
d'un cas analogue à celui-ci ... A moins, fit-il en se reprenant, que je n'aie lu cela plus tard, dans une revue de
psychologie ... N'importe ; cela m'a frappé et je me souviens même du nom de cette pauvre enfant, encore plus
déshéritée que Gertrude, car elle était aveugle et sourdemuette, qu'un docteur de je ne sais plus quel comté d'Angleterre recueillit, vers le milieu du siècle dernier. Elle
avait nom Laura Bridgeman. Ce docteur avait tenu
journal, comme tu devrais faire, des progrès de l'enfant,
ou du moins, pour commencer, de ses efforts à lui pour
l'instruire. Durant des jours et des semaines, il s'obstina
à lui faire toucher et palper alternativement deux petits

�740

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

objets, une épingle, puis une plume, puis toucher sur
une feuille imprimée à l'usage des aveugles le relief des
deux mots anglais : pin et pen. Et durant des semaines
il n'obtint aucun résultat. Le corps semblait inhabité.
Pourtant il ne perdait pas confiance.« Je me faisais l'effet
de quelqu'un, racontait-il, qui, penché sur la margelle
d'un puits profond et noir, agiterait désespérément une
corde dans l'espoir qu'enfin une main la saisisse.» Car il
ne douta pas un instant que quelqu'un ne fût là, au fond
du gouffre, et que cette corde à la fin ne ftît saisie. Et
un jour enfin, il vit cet impassible visage de Laura s'éclairer d'une sorte de sourire ; je crois bien qu'à ce moment
des lannes de reconnaissance et d'amour jaillirent de
ses yeux et qu'il tomba à genoux pour remercier le Seigneur. Laura venait tout à coup de comprendre ce que
le docteur voulait d'elle ; sauvée I A partir de ce jour
elle fit attention ; ses progrès furent rapides ; elle s'instruisit bientôt elle-même, et par la suite devint directrice d'un institut d'aveugles - à moins que ce ne fut
une autre... car d'autres cas se présentèrent récemment,
dont les revues et les journaux ont longuement parlé,
s'étonnant à qui mieux mieux, un peu sottement à mon
avis, que de telles créatures pussent être heureuses. Car
c'est un fait : chacune de ces emmurées était heureuse,
et sitôt qu'il leur fut donné de s'exprimer, ce fut pour
raconter leur bonheur. Naturellement les journalistes
s'extasiaient, en tiraient un enseignement pour ceux
qui, « jouissant • de leurs cinq sens, ont pourtant le front
de se plaindre...
.
Ici s'engagea une discussion entre Martins et mo~,
qui regimbais contre son pessimisme, et n'admettais

LA SYMPHONIE PASTORALE

741

point que les sens, comme il semblait l'admettre, ne servissent en fin de compte qu'à nous désoler.
- Ce n'est point ainsi que je l'entends, protesta-t-il,
je veux dire simplement que l'âme de l'homme imagine
plus facilement et plus volontiers la beauté, l'aisance
et l'harmonie que le désordre et le péché qui partout
ternissent, avilissent, tachent et déchirent ce monde et
sur quoi nous renseignent et tout à la fois nous aident
à contribuer nos cinq sens. De sorte que, plus volontiers
je ferais suivre le « Forlunatos nimium II de Virgile, de
• si sua mala nescient 11, que du « si sua b~ wrint » qu'on
nous enseigne : combien heureux les hommes, s'ils pouvaient ignorer le mal.
Puis, il me parla d'un conte de Dickens, qu'il croit
avoir été directement inspiré par l'exemple de Laura
Bridgeman et qu'il promit de m'envoyer aussitôt. Et
quatre jours après je reçus en effet Le Grillo1i dti Foyer,
que je lus avec un vif plaisir. C'est l'histoire un peu longue,
mais pathétique par instants, d'une jeune aveugle que
son père, pauvre fabricant de jouets, entretient dans
l'illusion du confort, de la richesse et du bonheur ; mensonge que l'art de Dickens s'évertue à faire passer pour
pieux, mais dont, Dieu merci I je n'aurai pas à user avec
Gertrude.

Dès le lendemain du jour où Martins était venu me
voir, je commençai de mettre en pratique sa méthode
et m'y appliquai de mon mieux. Je regrette à présent
de n'avoir point pris note, ainsi qu'il me le conseillait,
des premiers pas de Gertrude sur cette route crépusculaire, où moi-même je ne la guidais d'abord qu'en tâton-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
742
nant. Il y fallut, dans les premières semaines, plus de
patience que l'on ne saurait croire, non seulement en raison du temps que cette première éducation exigeait, mais
aussi des reproches qu'elle me fit encourir. Il m'est pénible d'avoir à dire que ces reproches me venaient d' Amélie ; et du reste si j'en parle ici, c'est que je n'en ai conservé nulle animosité, nulle aigreur - je l'atteste solennellement pour le cas où plus tard ces feuilles seraient
lues par elle. (Le pardon des offenses ne nous est-il pas
enseigné par le Christ immédiatement à la suite de la
parabole sur la brebis égarée?) Je dirai plus: au mome~t
même où j'avais le plus à souffrir de ses reproches, Je
ne pouvais lui en vouloir de ce qu'elle désapprouvât ce
long temps que je consacrais à Gertrude. Ce que je lui
reprochais plutôt c'était de n'avoir pas confiance que
mes soins pussent remporter quelque succès. Oui, c'est
ce manque de foi qui me peinait ; sans me décourager
du reste. Combien souvent j'eus à l'entendre répéter:« Si
encore tu devais aboutir à quelque résultat... » Et elle
demeurait obtusément convaincue que ma peine était
vaine; de sorte que naturellement il lui paraissait malséant que je consacrasse à cette œuvre un temps qu'elle
prétendait toujours pouvoir être mieux employé différem, ment. Et chaque fois que je m'occupais de Gertrude elle
trouvait à me représenter que je ne sais qui ou quoi
attendait cependant après moi, et que je distrayais pour
celle-ci un temps que j'eusse dft donner à d'autres. Enfin
je crois qu'une sorte de jalousie maternelle l'animait,
car je lui entendis plus d'une fois me dire : « Tu ne t'es
jamais autant occupé d'aucun de tes propres enfants.•
Ce qui était vrai ; car si j'aime beaucoup mes enfants,

LA SYMPHONIE PASTORALE

743
je n'ai jamais cru que j'eusse beaucoup à m'occuper d'eux.
J'ai souvent éprouvé que la parabole de la brebis égarée reste une des plus difficiles à admettre pour certaines
âmes, qui pourtant se croient profondément chrétiennes.
Que chaque brebis du troupeau, prise à part, puisse aux
}!eux du berger être plus précieuse à son tour que tout
le reste du troupeau pris en bloc, voici ce qu'elles ne
peuvent s'élever à comprendre. Et ces mots : « Si un
homme a cent brebis et que l'une d'elles s'égare, ne laisset-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes,
pour aller chercher celle qui s'est égarée ? » - ces mots
tout rayonnants de charité, si elles osaient parler franc,
elles les déclareraient de la plus révoltante injustice.
Les premiers sourires de Gertrude me consolaient de
tout et payaient mes soins au centuple. Car « cette brebis
si le pasteur la trouve, je vous le dis en vérité, elle lui
,cause plus de joie que les quatre-vingt-dix-neuf autres
~ui ne se sont jamais égarées». Oui, je le dis en vérité,
Jamais sourire d'aucun de mes enfants ne m'a inondé
le cœur d'une aussi séraphique joie que fit celui que je
vis poindre sur ce visage de statue certain matin où brusquement elle sembla commencer à comprendre et à s'intéresser à ce que je m'efforçais de lui enseigner depuis
tant de jours.
Le 5 mars. J'ai noté cette date comme celle d'une
nai~ance. C'était moins un sourire qu'une transfiguration. Tout à coup ses traits s'animèrent; ce fut comme
un éclairement subit, pareil à cette lueur purpurine dans
les hautes Alpes qui, précédant l'aurore, fait vibrer le
sommet neigeux qu'elle désigne et sort de la nuit · on
etît dit une coloration mystique ; et je songeai égaler:ient

�744

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à la piscine de Bethesda au moment que l'ange descend

,,...

et vient réveiller l'eau dormante. J'eus une sorte de ravissement devant l'expression angélique que Gertrude put
prendre soudain, car il m'apparut que ce qui la visitait
en cet instant, n'était point tant l'intelligence quel'amour.
Alors un tel élan de reconnaissance me souleva, qu'il
me sembla que j'offrais à Dieu le baiser que je déposai
sur ce beau front.
Autant ce premier résultat avait été difficile à obtenir,
autant les progrès sitôt après furent rapides. Je fais effort
aujourd'hui pour me remémorer par quels chemins nous
procédâmes ; il me semblait parfois que Gertrude avançât
par bonds, comme pour se moquer des méthodes. Je me
souviens que j'insistai d'abord sur les qualités des objets
plutôt que sur la variété de ceux-ci ; le chaud, le froid,
le tiède, le doux, l'amer, le rude, le souple, le léger... puis
les mouvements : écarter, rapprocher, lever, croiser,
coucher, nouer, disperser, rassembler, etc... Et bientôt,
abandonnant toute méthode, j'en vins à causer avec
elle sans trop m'inquiéter si son esprit toujours me suivait;
mais lentement, l'invitant et la provoquant à me questionner à loisir. Certainement un travail se faisait en
son esprit durant le temps que je l'abandonnais à ellemême ; car chaque fois que je la retrouvais, c'était avec
une nouvelle surprise et je me sentais séparé d'elle par
une moindre épaisseur de nuit. C'est tout de même ainsi,
me disais-je, que la tiédeur de l'air et l'insistance du
printemps triomphent peu à peu de l'hiver. Que de fois
n'ai-je pas admiré la manière dont fond la neige: on dirait
que le manteau s'use par en-dessous, et son aspect reste

LA SYMPHONIE PASTORALE

745

le même. A chaque hiver Amélie y est prise et me déclare :
la neige n'a toujours pas changé; on la croit épaisse encore
quand déjà la voici qui cède et tout à coup, de place en
place, laisse reparaître la vie.
Craignant que Gertrude ne s'étiolât à demeurer auprès
du feu sans cesse, comme une vieille, j'avais commencé
de la faire sortir. Mais elle ne consentait à se promener
qu'à mon bras. Sa surprise et sa crainte d'abord, dès
qu'elle avait quitté la maison, me laissèrent comprendre,
avant qu'elle n'eût su me le dire, qu'elle ne s'était encore
jamais hasardée au dehors. Dans la chaumière où je
l'avais trouvée, personne ne s'était occupé d'elle autrement que pour lui donner à manger et l'aider à ne point
mourir, car je n'ose point dire: à vivre. Son univers obscur
était borné par les murs mêmes de cette unique pièce
qu'elle n'avait jamais quittée ; à peine se hasardait-elle,
les jours d'été, au bord du seuil, quand la porte restait
ouverte sur le grand univers lumineux. Elle me raconta
plus tard, qu'entendant le chant des oiseaux elle l'imaginait alors un pur effet de la lumière, ainsi que cette
chaleur même qu'elle sentait caresser ses joues et ses
mains, et que, sans du reste y réfléchir précisément, il
lui paraissait tout naturel que l'air chaud se mît à chanter,
de même que l'eau se met à bouillir près du feu. Le vrai
c'est qu'elle ne s'en était point inquiétée, qu'elle ne faisait attention à rien et vivait dans un engourdissement
profond, jusqu'au jour où je commençai de m'occuper
d'elle. Je me souviens de son inépuisable ravissement
lorsque je lui appris que ces petites voix émanaient de
créatures vivantes, dont il semble que l'unique fonction
soit de sentir et d'exprimer l'éparse joie de la nature.

,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(C'est de ce jour qu'elle prit l'habitude de dire : Je suis
joyeuse comme un oiseau). Et pourtant l'idée que ces
chants racontaient la splendeur d'un spectacle qu'elle
ne pouvait point contempler avait commencé par la
rendre mélancolique.
- Est-ce que vraiment, disait-elle, la terre est aussi
belle que la racontent les oiseaux ? Pourquoi ne le dit-on
pas davantage ? Pourquoi, vous, ne me le dites-vous
pas ? Est-ce par crainte de me peiner en songeant que
je ne puis la voir? Vous auriez tort. J'écoute si bien les
oiseaux ; je crois que je comprends tout ce qu'ils disent.
- Ceux qui peuvent y voir ne les entendent pas si
bien que toi, ma Gertrude, lui dis-je en espérant la
consoler.
- Pourquoi les autres animaux ne chantent-ils pas ?
reprit-elle.
Parfois · ses ·questions me surprenaient et je demeurais un instant perplexe, car elle me forçait de
réfléchir à ce que jusqu'alors j'avais accepté sans m'en
étonner. C'est ainsi que je considérai, pour la première
fois, que, plus l'animal est attaché de près à la terre et
plus il est pesant, plus il est triste. C'est ce que je tâchai
de lui faire comprendre ; et je lui parlai de l'écureuil et
de ses jeux.
Elle me demanda alors si les oiseaux étaient les seuls
animaux qui volaient.
- Il y a aussi les papillons, lui dis-je.
- Est-ce qu'ils chantent ?
- Ils ont une autre façon de raconter leur joie, repris-je
Elle est inscrite en couleurs sur leurs ailes... Et je lui
décrivis la bigarrure des papillons.

LA SYMPHONIE PASTORALE

747
28 févr.

Je reviens en arrière; car hier je m'étais laissé entraîner.
Pour l'enseigner à Gertrude j'avais dû apprendre moimême l'alphabet des aveugles ; mais bientôt elle devint
beaucoup plus habile que moi à lire cette écriture où
j'avais assez de peine à me reconnaître, et qu'au surplus,
je suivais plus volontiers avec les yeux qu'avec les mains.
Du reste, je ne fus point le seul à l'instruire. Et d'abord
je fus heureux d'être secondé dans ce soin, car j'ai fort
à faire sur la commune, dont les maisons sont dispersées
à l'excès de sorte que mes visites de pauvres et de malad~ m'obligent à des courses parfois assez lointaines.
Jacques avait trouvé le moyen de se casser le bras en
patinant pendant les vacances de Noël qu'il était venu
passer près de nous - car entre temps il était retourné à
Lausanne où il avait fait déjà ses premières études, et était
entré à la faculté de théologie. La fracture ne présentait
aucune gravité et Martins que j'avais aussitôt appelé put
aisément la réduire sans l'aide d'un chirurgien; mais les
précautions qu'il fallut prendre obligèrent Jacques à
garder la maison quelque temps. Il commença brusquement de s'intéresser à Gertrude, que jusqu'alors il n'avait
point considérée, et s'occupa de m'aider à lui apprendre
à lire. Sa collaboration ne dura que le temps de sa convalescence, trois semaines environ, mais durant lesquelles
Gertrude fit de sensibles progrès. Un zèle extraordinaire
la stimulait à présent. Cette intelligence hier encore
engourdie, il semblait que, dès les premiers pas et presque
avant de savoir marcher, elle se mettait à courir. J'admire le peu de difficulté qu'elle trouvait à formuler ses

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA SYMPHONIE PASTORALE

pensées, et combien promptemen_t elle parvint à s'exprimer d'une manière, non point enfantine, mais correcte
déjà, s'aidant pour imager l'idée, et de la manière la
plus inattendue pour nous et la plus plaisante, des objets
qu'on venait de lui apprendre à connaître, ou de ce dont
nous lui parlions et que nous lui décrivions, lorsque nous
ne le pouvions mettre directement à sa portée ; car nous
nous servions toujours de ce qu'elle pouvait toucher ou
sentir pour expliquer ce qu'elle ne pouvait atteindre,
procédant à la manière des télémétreurs.
Mais je crois inutile de noter ici tous les échelons premiers de cette instruction qui, sans doute, se retrouvent
dans l'instruction de tous les aveugles. C'est ainsi que,
pour chacun d'eux je pense, la question des couleurs
a plongé chaque maître dans un même embarras. (Et
à ce s~jet je fus appelé à remarquer qu'il n'est nulle part
question de couleurs dans l'Evangile.) Je ne sais comment s'y sont pris les autres ; pour ma part je commençai
par lui nommer les couleurs du prisme dans l'ordre où
l'arc-en-ciel nous les présente ; mais aussitôt s'établit
une confusion dans son esprit entre couleur et c1arté ;
et je me rendais compte que son imagination ne parvenait à faire aucune distinction entre la qualité de la nuance
et ce que les peintres appellent, je crois, « la valeur». Elle
avait le plus grand mal à comprendre que chaque couleur à son tour pût être plus ou moins foncée, et qu'elles
pussent à l'infini se mélanger entre elles. Rien ne
l'intriguait davantage et elle revenait sans cesse làdessus.
Cependant il me fut donné de l'emmener à Neuchâtel
où je pus lui faire entendre un concert. Le rôle de chaque

r

749

instrument dans la symphonie me permit de revenir
sur cette question des couleurs. Je fis remarquer à Gertrude les sonorités différentes des cuivres, des instruments
à cordes et des bois, et que chacun d'eux à sa manière
est susceptible d'offrir, avec plus ou moins d'intensité,
toute l'échelle des sons, des plus graves aux plus aigus:
Je l'invitai à se représenter de même, dans la nature,
les colorations rouges et orangées analogues aux sonorités des cors et des trombones; les jaunes et les vertes
à celles des violons, des violoncelles et des basses ; les
violettes et les bleues rappelées ici par les flûtes, les clarinettes et les hautbois. Une sorte de ravissement intérieur vint dès lors remplacer ses doutes :
- Que cela doit être beau I répétait-elle.
Puis, tout à coup :
- Mais alors: le blanc? Je ne comprends plus à quoi
ressemble le blanc...
Et il m'apparut aussitôt combien ma comparaison
était précaire :
- Le blanc, essayai-je pourtant de lui dire, est la
limite aiguë où tous les tons se confondent, comme le
noir en est la limite sombre. - Mais ceci ne me satisfit
pas plus qu'elle, qui me fit aussitôt remarquer que les
bois, les cuivres et les violons restent distincts les uns
des autres dans le plus grave aussi bien que dans le plus
aigu. Que de fois, comme alors, je dus demeurer d'abord
silencieux, perplexe et cherchant à quelle comparaison
je pourrais faire appel.
- Eh bien I lui dis-je enfin, représente-toi le blanc
comme quelque chose de tout pur, quelque chose où il
n'y a plus aucune couleur, mais seulement de la lumière ;

�75°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le noir, au contraire, comme chargé de couleur jusqu'à
en être obscurci ...
Jenerappelleicicedébrisdedialoguequecommeunexemple des difficultés où je me heurtais trop souvent. Gertrude
avait ceci de bien qu'elle ne faisait jamais semblant de
comprendre, comme font si souvent les gens qui meublent
ainsi leur esprit de données imprécises ou fausses, par
quoi tous leurs raisonnements ensuite se trouvent viciés.
Tant qu'elle ne s'en était point fait une idée nette, chaque
notion demeurait pour elle une cause d'inquiétude et
de gêne.
Pour ce que j'ai dit plus haut, la difficulté s'augmentait de ce que, dans son esprit, la notion de lumière et
celle de chaleur s'étaient d'abord étroitement liées, de
sorte que j'eus le plus grand mal à les dissocier parlasuite.
Ainsi j'expérimentais sans cesse à travers elle combien
le monde visuel diffère du monde des sons et à quel point
toute comparaison que l'on cherche à tirer de l'un pour
l'autre est boiteuse.

Tout occupé par mes comparaisons, je n'ai point dit
encore l'immense plaisir que Gertrude avait pris à ce
concert de Neuchâtel. On y joµait précisément la Symfhonie Pastorale. Je dis «précisément», car il n'est, on
le comprend aisément, pas une œuvre que j'eusse pu
davantage souhaiter de lui faire entendre. Longtemps
après que nous eûmes quitté la salle de concert, Gertrude
restait encore silencieuse et comme noyée dans l'extase.
- Est-ce que vraiment ce que vous voyez est aussi
beau que cela ? dit-elle enfin.

LA SYMPHONIE PASTORALE

751

- Aussi beau que quoi ? ma chérie.
- Que cette « scène au bord du ruisseau •·
Je ne lui répondis pas aussitôt, car je réfléchissais que
ces harmonies ineffables peignaient, non point le monde
tel qu'il était, mais bien tel qu'il aurait pu être, qu'il
pourrait être sans le mal et sans le péché. Et jamais encore
je n'avais osé parler à Gertrude du mal, du péché, de
la mort.
- Ceux qui ont des yeux, dis-je enfin, ne connaissent
pas leur bonheur.
- Mais moi qui n'en ai point, s'écria-t-elle aussitôt,
je connais le bonheur d'entendre.
Elle se serrait contre moi tout en marchant et elle pesait
à mon bras comme font les petits enfants :
- Pasteur, est-ce que vous sentez combien je suis
heureuse ? Non, non, je ne dis pas cela pour vous faire
plaisir. Regardez-moi : est-ce que cela ne se voit pas sur
le visage, quand ce que l'on dit n'est pas vrai ? Moi, je
le reconnais si bien à la voix. Vous souvenez-vous du
jour où vous m'avez répondu que vous ne pleuriez pas,
après que ma tante (c'est ainsi qu'elle appelait ma femme)
~us av~t reproché de ne rien savoir faire pour elle ;
Je me sws écriée : Pasteur, vous mentez l Oh I je l'ai senti
tout de suite à votre voix, que vous ne me disiez pas la
vérité ; je n'ai pas eu besoin de toucher vos joues, pour
savoir que vous aviez pleuré. Et ellè répéta très haut :
no?, je n'avais pas besoin de toucher vos joues - ce
qw me fit rougir, parce que nous étions encore dans la
ville et que des passants se retournèrent. Cependant elle
continuait :
- Il ne faut pas chercher à m'en faire accroire, voyez-

�752

LA SYMPHONIE PASTORALE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vous. D'abord parce que ça serait très lâche de chercher
à tromper une aveugle... Et puis parce que ça ne prendrait pas, ajouta-t-elle en riant. Dites-moi, pasteur, vous
n'êtes pas malheureux, n'est-ce pas ?
Je portai sa main à mes lèvres, comme pour lui faire
sentir sans le lui avouer que partie de mon bonheur venait
d'elle, tout en répondant :
- Non, Gertrude, non, je ne suis pas malheureux.
Comment serais-je malheureux?
- Vous pleurez quelquefois, pourtant?
- J'ai pleuré quelquefois.
- Pas depuis la fois que j'ai dite ?
- Non, je n'ai plus pleuré, depuis.
- Et vous n'avez plus eu envie de pleurer?
- Non, Gertrude.
- Et, dites... est-ce qu'il vous est arrivé, depuis,
d'avoir envie de me mentir?
- Non, chère enfant.
- Pouvez-vous me promettre de ne jamais chercher
à me tromper.
- Je le promets.
- Eh bien I dites-moi tout de sili.te : Est-ce que je
suis jolie?
Cette brusque question m'interloqua, d'autant plus
que je n'avais point voulu jusqu'à ce jour accorder attention à l'indéniable beauté de Gertrude ; et je tenais pour
parfaitement inutile, au surplus, qu'elle en fût elle-même
avertie.
- Que t'importe de le savoir ? lui dis-je aussitôt.
- Cela c'est mon souci, reprit-elle. Je voudrais savoir
si je ne... comment dites-vous cela? .. : si je ne détonne pas

'

753

trop dans la symphonie. A qui d'autre demanderais-je
cela, pasteur ?
- Un pasteur n'a pas à s'inquiéter de la beauté
des visages, dis-je, me défendant comme je pouvais.
- Pourquoi?
- Parce que la beauté des âmes lui suffit.
. - Vous préférez me laisser croire que je suis laide,
dit-elle alors avec une moue charmante ; de sorte que,
n'y tenant plus, je m'écriai:
- Gertrude, vous savez bien que vous êtes jolie.
Elle se tut et son visage prit une expression très grave
dont elle ne se départit plus jusqu'au retour.
r

Aussitôt rentrés, Amélie trouva le moyen de me faire
sentir qu'elle désapprouvait l'emploi de ma journée.
Elle aurait pu me le dire auparavant ; mais elle nous
avait laissés partir, Gertrude et moi, sans mot dire,
selon son habitude de laisser faire et de se réserver ensuite
le droit de blâmer. Du reste elle ne me fit point précisément des reproches ; mais son silence même était accusateur ; car n'eût-il pas été naturel qu'elle s'informât de
ce q~e nous avions entendu, puisqu'elle savait que je
menais Gertrude au concert; la joie de cette enfant n'eût~e pas. été a~gmentée_ par le moindre intérêt qu'elle
eut senti que 1 on prenrut à son plaisir ? Amélie du reste
ne demeurait pas silencieuse, mais elle semblait mettre
~~ sorte d'affectation à ne parler que des choses les plus
indifférentes ; et ce ne fut que le soir, après que les petits
furent allés se coucher, que l'ayant prise à part et lui
ayant demandé sévèrement :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
754
- Tu es fâchée de ce que j'aie mené Gertrude au
concert ? j'obtins cette réponse :
- Tu fais pour elle ce que tu n'aurais fait pour aucun
des tiens.
C'était donc toujours le même grief, et le même refus
de comprendre que l'on fête l'enfant qui revient, mais
non point ceux qui sont demeurés, comme le montre
la parabole ; il me peinait aussi de ne la voir tenir aucun
compte de l'infirmité de Gertrude, qui ne pouvait espérer
d'autre fête que celle-là. Et si, providentiellement, je
m'étais trouvé libre de mon temps ce jour-là, moi qui suis
si requis d'ordinaire, le reproche d'Amélie était d'autant
plus injuste qu'elle savait bien que chacun de mes enfants avait soit un travail à faire, soit quelque occupa•
tion qui le retenait, et qu'elle-même, Amélie, n'a point
de goût pour la musique, de sorte que, lorsqu'elle disposerait de tout son temps, jamais il ne lui viendrait à l'idée
d'aller au concert, lors même que celui-ci se donnerait
à notre porte.
Ce qui me chagrinait davantage, c'est qu'Amélie eftt
osé dire cela devant Gertrude : car bien que j'eusse pris
ma femme à l'écart, elle avait élevé la voix assez pour
que Gertrude l'entendît. Je me sentais moins triste qu'i~
digné, et quelques instants plus tard, comme Amébe
nous avait laissés, m'étant approché de Gertrude, je
pris sa petite main frêle et la portant à mon visage :
- Tu vois I cette fois je n'ai pas pleuré.
- Non ; cette fois, c'est mon tour, dit-elle, en s'efforçant de sourire ; et son beau visage qu'elle levait vers
moi, je vis soudain qu'il était inondé de larmes.

LA SYMPHONIE PASTORALE

755
8 mars.

Le seul plaisir que je puisse faire à Amélie, c'est de
m'abstenir de faire les choses qui lui déplaisent. Ces témoignages d'amour tout négatifs sont les seuls qu'elle me
permette. A quel point elle a déjà rétréci ma vie, c'est
ce dont elle ne peut se rendre compte. Ah ! plût à Dieu
qu'elle réclamât de moi quelque action difficile! Avec
quelle joie j'accomplirais pour elle le téméraire, le périlleux I Mais on dirait qu'elle répugne à tout ce qui n'est
pas coutumier; de sorte que le progrès dans la vie n'est
pour elle que d'ajouter de semblables jours au passé. Elle
ne souhaite pas, elle n'accepte même pas de moi, des
vertus nouvelles, ni même un accroissement des vertus
reconnues. Elle regarde avec inquiétude, quand ce n'est
pas avec réprobation, tout effort de l'âme qui veut voir
dans le Christianisme autre chose qu'une domestication
des instincts.
Je dois avouer que j'avais complétement oublié, une
fois à Neuchâtel, d'aller régler le compte de notre mercière, ainsi qu'Amélie m'en avait prié, et de lui rapporter
une boîte de fil. Mais j'en étais ensuite beaucoup plus
fâché contre moi qu'elle ne pouvait être elle-même ; et
d'autant plus que je m'étais bien promis de n'y pas manquer, sachant de reste que« celui qui est fidèle dans les
petites choses le sera aussi dans les grandes », - et
craignant les conclusions qu'elle pouvait tirer de mon
oubli. J'aurais même voulu qu'elle m'en fît quelque reproche, car sur ce point certainement j'en méritais. Mais
comme il advient souvent, le grief imaginaire l'emportait
sur l'imputation précise. Ah I que la vie serait belle et

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

notre misère supportable, si nous nous contentions
des maux réels sans prêter l'oreille aux fantômes et aux
monstres de notre esprit ... Mais je me laisse aller à noter
ici ce qui ferait plutôt le sujet d'un sermon (MAT. XII, 29.
« N'ayez point l'esprit inquiet»). C'est l'histoire du dé~e:
lop:eement intellectuel et moral de Gertrude que J at
entrepris de tracer ici. J'y reviens.
J'espérais pouvoir suivre ici ce développement pas à
pas, et j'avais commencé d'en raconter le dét~l. ~ais
outre que le temps me manque pour en noter mm~he~sement toutes les phases, il m'est e"'-trêmement difficile
aujourd'hui d'en retrouver l'enchaînement exact. ~on
récit m'entraînant, j'ai rapporté d'abord des réflexions
de Gertrude, des conversations avec elle, beaucoup plus
récentes, et celui qui par aventure lirait ces pages s'étonnera sans doute de l'entendre s'exprimer aussitôt avec
tant de justesse et raisonner si judicieusement. C'est
aussi que ses progrès furent d'une rapidité déconcertante_:
j'admirais souvent avec quelle promptitude son espnt
saisissait l'aliment intellectuel que j'approchais d'elle
et tout ce dont il pouvait s'emparer, le faisant sien par
un travail d'assimilation et de maturation continuel.
Elle me surprenait, précédant sans cesse ma pensée, la
dépassant, et souvent d'un entretien à l'autre je ne reconnaissais plus mon élève.
Au bout de peu de mois il ne paraissait plus que son
intelligence avait sommeillé si longtemps. Même elle
montrait plus de sagesse déjà que n'en ont la plupart
des jeunes filles, que le monde extérieur dissipe e~ dont
maintes préoccupations futiles absorbent la meilleure
attention. Au surplus elle était, je crois, sensiblement plus

LA SYMPHONIE PASTORALE

757

âgée qu'il ne nous avait paru d'abord. Il semblait qu'elle
prét~nclit tourner_ à profit sa cécité, de sorte que j'en
venais à douter s1, sur beaucoup de points, cette infirmité ne
devenait pas un avantage. Malgré moi je la
comparais a Charlotte et lorsque parfois il m'arrivait
de fai~e ré?éter à celle-ci ses leçons, voyant son esprit
tout distrait par la moindre mouche qui vole, je pensais :
• Tout de même, comme elle m'écouterait mieux, si seulement elle n'y voyait pas ! »
11 va sans dire que Gertrude était très avide de lecture •
~ais ,souc~eux d'accompagner le plus possible sa pensée:
Je preférais qu'elle ne lût pas beaucoup - ou du moins
pas beaucoup sans moi - et principalement la Bible
ce qui peut paraître bien étrange pour un protestant:
Je m'expliquerai là-dessus; mais avant que d'aborder
un~ question si importante, je veux relater un petit fait
q~ a rapp_ort à la musique et qu'il faut situer, autant qu'il
men souvient, peu de temps après le concert de Neuchâtel.
Oui, ce concert avait eu lieu, je crois, trois semaines
avant les vacances d'été qui ramenèrent Jacques près
de nous. Entre temps il m'était arrivé plus d'une fois
d'asseoir Gertrude devant le petit harmonium de notre
chapelle, que tient d'ordinaire mademoiselle de la M... chez
qui Gertrude habite à présent. Louise de la M... n'avait
pas encore commencé l'instruction musicale de Gertrude.
Malgré l'amour que j'ai pour la musique, je n'y connais
pas ~and'chose et ne me sentais guère capable de rien lui
enseigner lorsque je m'asseyais devant le clavier auprès
d'elle.
- Non, laissez-moi, m'a-t:elle dit, dès les premiers
tâtonnements. Je préfère essayer seule.

!ui,

�758

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et je la quittais d'autant plus volontiers que la chapelle
ne me paraissait guère un lieu décent pour m'y enfermer
seul avec elle, autant par respect pour le saint lieu, que
par crainte des racontars - encore qu'à l'ordinaire
je m'efforce de n'en point tenir compte ; mais il s'agit
ici d'elle et non plus seulement de moi. Lorsqu'une tournée
de visites m'appelait de ce côté, je l'emmenais jusqu'à
l'église et l'abandonnais donc, durant de longues heures
souvent, puis allais la reprendre au retour. Elle s'occupait
ainsi, patiemment, à découvrir des harmonies et je la
retrouvais vers le soir, attentive, devant quelque consonnance qui la plongeait dans un ravissement prolongé.
Un des premiers jours d'août, il y a à peine un peu
plus de six mois de cela, n'ayant point trouvé chez elle
une pauvre veuve à qui j'allais porter quelque consolation,
je revins pour prendre Gertrude à l'église où je l'avais
laissée; elle ne m'attendait point si tôt et je fus extrêmement surpris de trouver Jacques auprès d'elle. Ni l'un
ni l'autre ne m'avait entendu entrer, car le peu de bruit
que je fis fut couvert par les sons de l'orgue. Il n'est point
dans mon naturel d'épier, mais tout ce qui touche à Gertrude me tient à cœur: amortissant donc le brui,t de mes
pas, je gravis furtivement les quelques marches de l'escalier qui mène à la tribune; excellent poste d'observation.
Je dois dire que, tout le temps que je demeurai là, je
n'entendis pas une parole que l'un et l'autre n'eussent
aussi bien dite devant moi. Mais il était contre elle et,
à plusieurs reprises, je le vis qui prenait sa main pour
guider ses doigts sur les touches. N'était-il pas étrange
déjà qu'elle acceptât de lui des observations et une direction dont elle m'avait dit précédemment qu'elle préférait

LA SYMPHONIE PASTORALE

759

se passer? J'en étais plus étonné, plus peiné que je n'aurais voulu me l'avouer à moi-même et déjà je me proposais d'intervenir lorsque je vis Jacques tout à coup tirer
sa montre.
- Il est temps que je te quitte, à présent, dit-il ; mon
père va bientôt revenir.
Je le vis alors porter à ses lèvres la main qu'elle lui
abandonna ; puis il partit. Quelques instants après, ayant
redescendu sans bruit l'escalier, j'ouvris la porte de l'église
de manière qu'elle pût l'entendre et croire que je ne faisais que d'entrer.
- Eh bien, Gertrude! Es-tu prête à rentrer. L'orgue
va bien?
- Oui, très bien, me dit-elle de sa voix la plus naturelle ; aujourd'hui j'ai vraiment fait quelques progrès.
Une grande tristesse empJissait mon cœur, mais nous
ne fîmes l'un ni l'autre aucune allusion à ce que je viens
de raconter.
Il me tardait de me trouver seul avec Jacques. Ma
femme, Gertrude et les enfants se retiraient d'ordinaire
asse~ tôt après le souper, nous laissant tous deux prolonger
studieusement la veillée. j'attendais ce moment. Mais
devant que de lui parler je me sentis le cœur si gonflé
et par des sentiments si troublés que je ne savais ou n'osais
aborder le sujet qui me tourmentait. Et ce fut lui qui brusquement rompit le silence en m'annonçant sa résolution
de ~asser toutes les vacances auprès de nous. Or, peu
de Jours auparavant, il nous avait fait part d'un projet
de voyage dans les Hautes-Alpes, que ma femme et moi
avions grandement approuvé; je savais que son ami T ...

�760

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il choisissait pour compagnon de route, l'attendait.;
aussi. m , apparut -il nettement que ce revirement
. subit
.
n'était point sans rapport avec la scène que Je vena.1s
de surprendre. Une grande indi~ati_on me souleva
d'abord, mais craignant, si je m'y la.1ssa.1s all_er, que mo~
fils ne se fermât à moi définitivement, cra.1gnant aussi
d'avoir à regretter des paroles trop vives, je fis~ grand
effort sur moi-même et du ton le plus naturel que Je pus :
_ Je croyais que T ... comptait sur toi, lui dis-je.
_ Oh! reprit-il, il n'y comptait pas absolument, et
du reste il ne sera pas en peine de me remplacer.. Je m_e
repose aussi bien ici que dans !'Oberland et je crois vra.1.
'à
ment que je peux employer mon temps mieux_ qu
courir les montagnes.
_ Enfin, dis-je, tu as trouvé ici de quoi t'occ~per.
Il me regarda, percevant dans le ton de ma voix quelque ironie, mais, comme il n'en distinguait pas encore
le motif, il reprit d'un air dégagé :
,
.
,
_ Vous savez que j'ai toujours préfére le livre à 1 alpenstock.
_ Oui, mon ami, fis-je en le regardant à mon tour
fixement • mais ne crois-tu pas que les leçons d'accompagneme;t à l'harmonium présentent pour toi encore
plus d'attrait que la lecture?
.
.
Sans doute il se sentit rougir, car il mit sa mam devant
son front, comme pour s'abriter de la clarté de la lampe.
Mais il se ressaisit presque aussitôt, et d'une voix que
j'aurais souhaitée moins assurée :
_ Ne m'accusez pas trop, mon père. Mon intention
n'était pas de vous rien cacher, et vous devancez de bien
peu l'aveu que je m'apprêtais à vous faire.

LA SYMPHONIE PASTORALE

Il parlait posément, comme on lit un livre, achevant
ses phrases avec autant de calme, semblait-il, que s'il
ne se fût pas agi de lui-même. L'extraordinaire possession
de soi dont il faisait preuve achevait de m'exaspérer.
Sentant que j'allais l'interrompre, il leva la main, comme
pour me dire : non, vous pourrez parler ensuite, laissezmoi d'abord achever; mais je saisis son bras et le secouant:
- Plutôt que de te voir porter le trouble dans l'âme
pure de Gertrude, m'écriai-je impétueusement, ah! je
préférerais ne plus te revoir. Je n'ai pas besoin de tes
aveux !Abuser de l'infirmité, de l'innocence, de la candeur,
c'est une abominable lâcheté dont je ne t'aurais jamais
c~ capable ; et de m'en parler avec ce détestable sangfroid 1... Ecoute-moi bien : j'ai charge de Gertrude et
je ne supporterai pas un jour de plus que tu lui parles,
que tu la touches, que tu la voies.
- Mais mon père, reprit-il sur le même ton tranquille ,
et qui me mettait hors de moi, croyez bien que je respecte
Gertrude autant que vous pouvez faire vous-même. Vous
vous méprenez étrangement si vous pensez qu'il entre
quoi que ce soit de répréhensible, je ne dis pas seulement
dans ma conduite, mais dans mon dessein même et dans
le secret de mon cœur. J'aime Gertrude, et je la respecte,
vous
dis-je, autant que je l'aime. L'idée de la troubler,
,
d abuser de son innocence et de sa cécité me paraît aussi
abominable qu'à vous. Puis il protesta que ce qu'il voulait être pour elle, c'était un soutien, un ami, un mari ;
qu'il n'avait pas cru devoir m'en parler avant que sa
résolution de l'épouser ne fût prise; que cette résolution,
&lt;:ert~de elle-même ne la connaissait pas encore et que
c était à moi qu'il en voulait parler d'aborrl. - Voici

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'aveu que j'avais à vous faire, ajouta-t-il, et je n'ai rien
d'autre à vous confesser, croyez-le.
Ces paroles m'emplissaient de stupeur. Tout en les
écoutant j'entendais mes tempes battre. Je n'avais préparé que des reproches, et, à mesure qu'il m'enlevait
toute raison de m'indigner, je me sentais plus désemparé,
de sorte qu'à la fin de son discours je ne trouvais plus
rien à lui dire.
- Allons nous coucher, fis-je enfin, après un assez
long silence.Je m'étais levé et lui posai la main sur l'épaule.
Demain je te dirai ce que je pense de tout cela.
~ - Dites-moi du moins que vous n'êtes plus irrité
contre moi.
- J'ai besoin de la nuit pour réfléchir.
Quand je retrouvai Jacques le lendemain, il me sembla
vraiment que je le regardais pour la première fois. Il
m'apparut tout à coup que mon fils n'était plus un enfant,
mais un jeune homme; tant que jele considérais comme
un enfant, cet amour que j'avais surpris pouvait me
sembler monstrueux. J'avais passé la nuit à me persuader
qu'il était tout naturel et normal au contraire. D'où venait
que mon insatisfaction n'en était que plus vive? C'est
ce qui ne devait s'éclairer pour moi qu'un peu ~l~s t:i-rd,
En attendant je devais parler à Jacques et lm sigrufier
ma décision. Or un instinct aussi sûr que celui de la
conscience m'avertissait qu'il fallait empêcher ce mariage
à tout prix.
J'avais entraîné Jacques dans le fond du jardin ; c'est
là que je lui demandai d'abord :
- T'es-tu déclaré à Gertrude?

LA SYMPHONIE PASTORALE

- Non, me dit-il. Peut-être sent-elle dé[à mon amour ·
mais je ne le lui ai point avoué.
·
'
- Eh bien ! tu vas me faire la promesse de ne pas
lui en parler encore.
- Mon père, je me suis promis de vous obéir ; mais
ne puis-je connaître vos raisons ?
J'hésitais à lui en donner, ne sachant trop si celles
qui me venaient d'abord à l'esprit étaient celles mêmes
qu'il importait le plus de mettre en avant. A dire vrai
la conscience bien plutôt que la raison dictait ici ma
conduite.
- Gertrude est trop jeune, dis-je enfin. Songe qu'elle
n'a pas encore communié. Tu sais que ce n'est pas une
enfant comme les autres, hélas ! et que son développement
a été be~ucoup retardé. Elle ne serait sans doute que
trop sensible, confiante comme elle est, aux premières
paroles d'amour qu'elle entendrait ; c'est précisément
pour~uoi il importe de ne pas les lui dire. S'emparer de
ce qm ne peut se défendre, c'est une lâcheté; je sais que
tu n'es pas un lâche. Tes sentiments, dis-tu, n'ont rien
de répréhensible ; moi je les dis coupables parce qu'ils
sont prématurés. La prudence que Gertrude n'a pas
encore, c'est à nous de l'avoir pour elle. C'est une affaire
de conscience.
Jacques a ceci d'excellent, qu'il suffit, pour le retenir,
de ces simples mots : « Je fais appel à ta conscience»
~ont j'ai souvent usé lorsqu'il était enfant. Cependant
Je le regardais et pensais que, si elle pouvait y voir, Gertrude ~e laisserait pas d'admirer ce grand corps svelte,
à la fois si droit et si souple, ce beau front sans rides,
ce regard franc, ce visage enfantin encore mais que sem-

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

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blait ombrer une soudaine gravité. Il était nu-tête et
ses cheveux cendrés, qu'il portait alors assez longs, bouclaient légèrement à ses tempes et cachaient ses oreilles
à demi.
- Il y a ceci que je veux te demander encore, repris-je
en me levant du banc où nous étions assis : tu avais l'intention, disais-tu, de partir après-demain ; je te prie de
ne pas différer ce départ. Tu devais rester absent tout
un mois; je te prie de ne pas raccourcir d'un jour ce voyage.
C'est entendu?
- Bien, mon père, je vous obéirai.
Il me parut qu'il devenait extrêmement pâle, au point
que ses lèvres même étaient décolorées. Mais je me persuadai que, pour une soumission si prompte, son amour
ne devait pas être bien fort ; et j'en éprouvai un soulagement indicible. Au surplus, j'étais sensible à sa docilité.
- Je retrouve l'enfant que j'aimais, lui dis-je doucement, et, le tirant à moi, je posai mes lèvres sur son front.
Il y eut de sa part un léger recul ; mais je ne voulus pas
m'en affecter.
10

mars.

Notre maison est si petite que nous sommes obligés
de vivre un peu les uns sur les autres, ce qui est assez
gênant parfois pour mon travail, bien que j'aie réservé
au premier une petite pièce où je puisse me retirer et
recevoir mes visites ; gênant surtout lorsque je veux
parler à l'un des miens en particulier, sans pourtant
donner à l'entretien une allure trop solennelle, comme il
adviendrait dans cette sorte de parloir que les enfants
appellent en plaisantant : le Lieu Saint, où il leur est

LA SYMPHONIE PASTORALE

défendu d'entrer ; mais ce même matin Jacques était
parti pour Neuchâtel, où il devait acheter ses chaussures
d'excursionniste, et, comme il faisait très beau les enfants '
'
après déjeuner, sortirent avec Gertrude, que
tout à la'
fois ils conduisent et qui les conduit. {J'ai plaisir à remarquer ici que Charlotte est particulièrement attentionnée
avec elle.) Je me trouvai donc, tout naturellement, seul
avec Amélie à l'heure du thé, que nous prenons toujours
dans la salle commune. C'était ce que je désirais, car il
me tardait de lui parler. Il m'arrive si raremen,t d'être
en tête à tête avec elle que je me sentais comme timide,
et l'importance de ce que j'avais à lui dire me troublait
comme s'il se fût agi, non des aveux de Jacques, mais
des miens propres. J'éprouvais aussi, devant que de
parler, à quel point deux êtres, vivant somme toute de
la même vie, et qui s'aiment, peuvent rester (ou devenir)
l'un pour l'autre énigmatiques et emmurés ; les paroles,
dans ce cas, soit celles que nous adressons à l'autre, soit
celles que l'autre nous adresse, sonnent plaintivement
comme des coups de sonde pour nous avertir de la résistance de cette cloison séparatrice et qui, si l'on n'y veille,
risque d'aller s'épaississant ...
- Jacques m'a parlé hier soir et ce matin, commençai-je tandis qu'elle versait le thé ; et ma voix était aussi
tremblante que celle de Jacques hier était assurée. II
m'a parlé de son amour pour Gertrude.
- Il a bien fait de t'en parler, dit-elle sans me regarder
et en continuant son travail de ménagère, comme si je
lui annonçais une chose toute naturelle, ou plutôt comme
si je ne lui apprenais rien.
- Il m'a dit son désir de l'épouser ; sa résolution ...

�I

766

1 1'

1 :1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- C'était à prévoir, murmura-t-elle en haussant
légèrement les épaules.
- Alors tu t'en doutais ? fis-je, un peu nerveusement.
- On voyait venir cela depuis longtemps. Mais c'est
un genre de choses que les hommes ne savent pas remarquer.
Comme il n'eût servi à rien de protester, et que du
reste il y avait peut-être un peu de vrai dans sa répartie,
j'objectai simplement :
- Dans ce cas, tu aurais bien pu m'avertir.
Elle eut ce sourire un peu crispé du coin de la lèvre,
par quoi elle accompagne parfois et protège ses réticences,
et en hochant la tête obliq~ement :
- S'il fallait que je t'avertisse de tout ce que tu ne
sais pas remarquer !
Que signifiait cette insinuation ? C'est ce que je ne
savais, ni ne voulais chercher à savoir, et passant outre:
- Enfin, je voulais entendre ce que toi tu penses
de cela...
Elle soupira, puis :
- Tu sais, mon ami, que je n'ai jamais approuvé la
présence de cette enfant parmi nous.
J'avais du mal à ne pas m'irriter en la voyant revenir
ainsi sur le passé :
- Ilne s'agit pas de la présence de Gertrude, repris-je;
mais Amélie continuait déjà:
- J'ai toujours pensé qu'il n'en pourrait rien résulter
que de fâcheux.
Par grand désir de conciliation je saisis au bond la
phrase :
- Alors tu considères comme fâcheux un tel mariage.

LA SYMPHONIE PASTORALE

Eh bien I c'est ce que je voulais t'entendre dire; heureux
que nous soyons du même avis. J'ajoutai que du reste
Jacques s'était docilement soumis aux raisons que je
lui avais données, de sorte qu'elle n'avait plus à s'inquiéter ; qu'il était convenu qu'il partirait demain pour ce
voyage qui devrait durer tout un mois.
- Comme je ne me soucie pas plus que toi qu'il retrouve Gertrude ici à son retour, dis-je enfin, j'ai pensé
que le mieux serait de la confier à mademoiselle de la M...
chez qui je pourrai continuer de la voir ; car je ne me
dissimule pas que j'ai contracté de véritables obligations
envers elle. J'ai tantôt été pressentir la nouvelle hôtesse,
qui ne demande qu'à nous obliger. Ainsi tu seras délivrée d'une présence qui t'est pénible. Louise de la M...
s'occupera de Gertrude ; elle se montre enchantée de
l'arrangement; elle se réjouit déjà de lui donner des leçons
d'harmonie.
Amélie semblant décidée à demeurer silencieuse, je
repris :
- Comme il faut éviter que Jacques n'aille retrouver
Gertrude là-bas en dehors de nous, je crois qu'il sera bon
d'avertir mademoiselle de la M... de la situation, ne pen;
ses-tu pas?
Je tâchais, par cette interrogation, d'obtenir un mot
d'Amélie ; mais elle gardait les lèvres serrées, comme
s'étant juré de ne rien dire. Et je continuai, non qu'il
me restât rien à ajouter, mais parce que je ne pouvais
supporter son silence :
- Au reste Jacques reviendra de ce voyage peutêtre dé'à
J guéri· de son amour. A son âge, est-ce qu'on
connaît seulement ses désirs ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1
1

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.,,
1

- Oh ! même plus tard on ne les connaît pas toujours,
fit-elle enfin bizarrement.
Son ton énigmatique et sentencieux m'irritait, car
je suis de naturel trop franc pour m'accommoder aisément du mystère. Me tournant vers elle, je la priai d'expliquer ce qu'elle sous-entendait par là.
- Rien, mon ami, reprit-elle tristement. Je songeais
seulement que tantôt tu souhaitais qu'on t'avertisse
de ce que tu ne remarquais pas.
- Et alors?
- Et alors je me disais qu'il n'est pas aisé d'avertir.
J'ai dit que j'avais horreur du mystère et, par principe,
je me refuse aux sous-entendus :
- Quand tu voudras que je te comprenne, tu tâcheras
de t'exprimer plus clairement, repartis-je d'une manière
peut-être un peu brutale, et que je regrettai tout aussitôt ;
car je vis
instant ses lèvres trembler. Elle détourna
la tête, puis, se levant, fit quelques pas hésitants et comme
chancelants dans la pièce.
- Mais enfin, Amélie, m'écriai-je, pourquoi continues-tu à te désoler, à présent que tout est réparé ?
Je sentais que mon regard la gênait, et c'est le dos
tourné, m'accoudant à la table et la tête appuyée contre
la main, que je lui dis :
- Je t'ai parlé durement tout à l'heure. Pardon.
Alors je l'entendis s'approcher de moi, puis je sentis
ses doigts se poser doucement sur mon front, tandis
qu'elle disait d'une voix tendre et pleine de larmes :
- Mon pauvre ami !
Puis aussitôt elle quitta la pièce.
Les phrases d'Amélie qui me paraissaient alors mys-

LA SYMPHONIE PASTORALE

térieuses, s'éclairèrent pour moi peu ensuite ; je les ai
rapportées telles qu'elles m'apparurent d'abord ; et ce
jour-là je compris seulement qu'µ était temps que Gertrude partît.
12

mars.

Je m'étais imposé ce devoir de consacrer quotidiennement un peu de temps à Gertrude ; c'était, suivant
les occupations de chaque jour, quelques heures ou quelques instants. Le lendemain du jour où j'avais eu cette
conversation avec Amélie, je me trouvais assez libre, et,
le beau t~ps y invitant, j'entraînai Gertrude à travers
la forêt, jusqu'à ce repli du Jura où, à travers le rideau
des branches et par delà l'immense pays dominé, le regard,
quand le temps est clair, par dessus une brume légère,
découvre l'émerveillement des Alpes blanches. Le soleil
déclinait déjà sur notre gauche quand nous parvînmes à
l'endroit où nous avions coutume de nous asseoir. Une
prairie à l'herbe à la fois rase et drue dévalait à nos pieds ;
plus loin pâturaient quelques vaches ; chacune d'elles,
dans ces troupeaux de montagne, porte une cloche au
cou.
- Elles dessinent le paysage, disait Gertrude en écoutant leur tintement.
Elle me demanda, comme à chaque promenade, de
lui décrire l'endroit où nous nous arrêtions.
- Mais, lui dis-je, tu le connais déjà; c'est l'orée d'où
l'on voit les Alpes.
- Est-ce qu'on les voit bien aujourd'hui ?
- On voit leur splendeur tout entière.
. 49

�770

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Vous m'avez dit qu'elles étaient chaque jour un
peu différentes...
.
.
_ A quoi les comparerai-je aujourd'hw ? A la s01f
d'un plein jour d'été. Avant ce soir elles auront achevé
de se dissoudre dans l'air.
__ Je voudrais que vous me disiez s'il y a des lys dans
la grande prairie devant nous.
_ Non, Gertrude ; les lys ne croissent pas sur ces
hauteurs ; ou seulement quelques espèces rares.
_ Pas ceux que l'on appelle les lys des champs.
- Il n'y a pas de lys dans les champs. .
_ Même pas dans les champs des ,environs de Neuchâtel.
- Il n'y a pas de lys des champs.
_ Alors pourquoi le Seigneur nous dit-il : « Regardez
les lys des champs »?
,.
_ Il y en avait sans doute de son temps, p~ur ~u il
le dise ; mais les cultures des hommes les ont fa1t disparaître.
_ Je me rappelle que vous m'avez dit souvent que
le plus grand besoin de cette terre est de confiance et
d'amour. Ne pensez-vous pas qu'avec un peu. plus d_e
confiance l'homme recommencerait de les v01r ? Mot,
quand j'écoute cette parole, je vous assure que je.l~ vois.
Je vais vous les décrire, voulez-vous ? - On dirait des
cloches de flamme, de grandes cloches d'azur emplies
du parfum de l'amour et que balance le vent, du soir.
Pourquoi me dites-vous qu'il n'y en a pas? la_ devant
nous. Je les sens! J'en vois la prairie tout emplie.
- Ils ne sont pas plus beaux que tu les vois, ma Gertrude.

LA SYMPHONIE PASTORALE

771

-

Dites qu'ils ne sont pas moins beaux.
Ils sont aussi beaux que tu les vois.
- « Et je vous dis en vérité que Salomon même, dans
toute sa gloire, n'était pas vêtu comme l'un d'eux,»
dit-elle, citant les paroles du Christ, et d'entendre sa
voix si mélodieuse, il me sembla que j'écoutais ces mots
pour la première fois. c&lt; Dans toute sa gloire, » répéta-t-elle
pensivement, puis elle demeura quelque temps silencieuse,
et je repris :
- Je te l'ai dit, Gertrude: ceux qui ont des yeux sont
ceux qui ne savent pas regarder. Et du fond de mon cœur
j'entendais s'élever cette prière : « Je te rends grâces,
ô Dieu, de révéler aux humbles ce que tu caches aux
intelligents ! »
- Si vous saviez, s'écria-t-elle alors dans une exaltation enjouée, si vous pouviez savoir combien j'imagine
aisément tout cela. Tenez ! voulez-vous que je vous décrive
le paysage ?... Il y a derrière nous, au-dessus et autour
de nous, les grands sapins au goût de résine, au tronc
grenat, aux longues sombres branches horizontales qui
se plaignent lorsque veut les courber le vent. A nos pieds,
comme un livre ouvert, incliné sur le pupitre de la montagne, la grande prairie verte et diaprée, que bleuit l'ombre, que dore le soleil, et dont les mots 'distincts sont des
fleurs, - des gentianes, des pulsatilles, des renoncules,
et les beaux lys de Salomon - que les vaches viennent
épeler avec leurs cloches, et où les anges viennent lire,
puisque vous dites que les yeux des hommes sont clos.
Au bas du livre, je vois un grand fleuve de lait fumeux,
brumeux, couvrant tout un abîme de mystère, un fleuve
immense, sans autre rive que, là-bas, tout au loin devant

�77 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous, les belles Alpes éblouissantes... C'est là-bas que
doit aller Jacques. Dites : est-ce vrai &lt;j_U'il part demain ?
- Il doit partir demain. Il te l'a dit?
- Il ne me l'a pas dit ; mais je l'ai compris. Il doit
rester longtemps absent ?
- Un mois ... Gertrude, je voulais te demander... Pourquoi ne m'as-tu pas raconté qu'il venait te retrouver à
l'église ?
- Il est venu m'y retrouver deux fois. Oh ! je ne veux
rien vous cacher; mais je craignais de vous faire de la peine.
- Tu m'en ferais en ne le disant pas...
Sa main chercha la mienne.
- Il était triste de partir...
- Dis-moi, Gertrude... t'a-t-il dit qu'il t'aimait~
- Il ne me l'a pas dit ; mais je sens bien cela sans
qu'on le dise. Il ne m'aime pas tant que vous.
- Et toi, Gertrude, tu souffres de le voir partir?
- Je pense qu'il vaut mieux qu'il parte. Je ne pourrais pas lui répondre.
- Mais dis : tu souffres, toi, de le voir partir ?
- Vous savez bien que c'est vous que j'aime, pasteur...
Oh ! pourquoi retirez-vous votre main ? Je ne vous parlerais pas ainsi, si vous n'étiez pas marié. Mais on n'épouse
pas une aveugle. Alors pourquoi ne pourrions-nous pas nous
aimer ? Dites, pasteur, est-ce que vous trouvez que
c'est mal?
- Le mal n'est jamais dans l'amour.
- Je ne sens rien que de bon dans mon cœur. Je ne
voudrais pas faire souffrir Jacques. Je voudrais ne faire
souffrir personne... Je voudrais ne donner que du bonheur.
- Jacques pensait à demander ta main.

LA SYMPHONIE PASTORALE

773

- Me laisserez-vous lui parler avant son départ ?
Je voudrais lui faire comprendre qu'il doit renoncer à
m'aimer. Pasteur, vous comprenez, n'est-ce pas, que je
ne peux épouser personne ? Vous me laisserez lui parler,
n'est-ce pas ?
- Dès ce soir.
- Non, demain ; au moment même de son départ...
Le soleil se couchait dans une splendeur exaltée. L'air
était tiède. Nous nous étions levés et tout en parlant
nous avions repris le sombre ch~in du retour.
( A suivre.)

ANDRÉ GIDE

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

774

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÊRATURE
LES SPECTACLES DANS UN
FAUTEUIL

,li

1 1

f

Il m'est arrivé, il y a deux mois, de faire à un point d'exégèse
shakespearienne une allusion trop rapide qui prêtait à
l'équivoque. Une lettre de M. Jacques Boulenger, de qui
j'analysais l'intéressant ouvrage, est venue m'en faire prendre conscience.
Il me paraissait que tout dans les pièces de Shakespeare est
vie de théâtre, sent le milieu d'une troupe, et les planches,
les chandelles, souvent aussi le théâtre de verdure. M. Boulenger se dit frappé au contraire de ce que ces pièces présentent de livresque, de spectacle dans un fauteuil. Et son avis
est conforme en effet au goût le plus répandu. L'opinion de
Charles Lamb est assez commune dans la critique anglaise.
Elle est générale dans la critique française. Shakespeare
a pu être galvanisé un instant devant les spectateurs français
par le génie d'un grand acteur comme Mounet-Sully dans
Hamlet, par une mise en scène pittoresque comme dans les
tableaux d'Antoine et Cléopdtre ou de Jules César, par
l'intelligence sobre et le goût littéraire de cette même
mise en scène comme dans la Nuit des Rois au VieuxColombier. La critique s'est toujours refusée à y voir

775

du théâtre au sens plein et carré du mot. Sarcey ne
lui dispensait nullement l'éloge par lequel il classait si haut
le Sophocle d'Œdipe-Roi: C'est aussi fort que du d'Ennery.
c Ses tragédies, dit Rivarol, ne sont que des romans dialogués.» Et Rémy de Gourmont: c Il n'est pas une pièce de
Shakespeare qui ne m'ait déçu au théâtre, tandis que j'y ai
vu grandir immensément Racine et Molière. C'est au point
que je me repentirai toute ma vie d'être allé voir Jules Césa1',
à l'Odéon. Je ne fus pas le seul, d'ailleurs, à en revenir navré ;
d'autres en revinrent contents, mais pour le même motif qui
me désolait. J'y perdais une illusion ; ils y trouvaient la
confirmation de leurs goftts et de leurs théories, une raison
décisive pour situer Shakespeare à l'arrière-plan dramatique,
parmi ces génies décidément mal faits pour contenter notre
race.»
Tout cela ne manque pas de justesse. D'autre part, je
ne crois pas avoir eu tort. Il va de soi que dans les deux cas
on n'attache pas la même signification au mot théâtre. Mais
précisément nous trouvons là une occasion de faire
tourner comme une statue de musée sur son pivot ce
mot pas toujours très clair. L'état actuel de notre production théâtrale, le dégoût raisonné et raisonnable des
écrivains devant la perspective d'exercer le métier autrefois
si envié de critique dramatique, rendent peut-être quelque
intérêt à ces discussions académiques, qui se développent
mieux sous les platanes que sous le lustre. Livrons-nous
sans remords à cette critique dans un fauteuil, et, puisque
M. Boulenger nous convie à le prendre pour type du spectacle
dans un fauteuil, ouvrons Comme il vous plafra.
C'est une des comédies les plus agréables de Shakespeare.
Jouée avec grâce et avec goût, je ne sais ce qui lui manquerait pour séduire un public lettré. Au contraire de beaucoup
d'autres comédies shakespeariennes, elle est pleine de caractères bien dessinés et charmants. On y trouve un mélange

�776

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI_sE

parfait, avec les valeurs les plus justes, de grâce, de mélancolie et de gaîté. D'autre part, comme toutes les pièces analogues, elle fourmille de hors-d'œuvre. On enlèverait la
valeur de deux actes sans nuire à l'action. On supprimerait
de même avec pareil effet plusieurs personnages, le lutteur
Charles, le bouffon Touchstone, le mélancolique Jacques.
Ce serait d'ailleurs à peu près comme si on coupait la moitié
de l' Embarquement pour Cythère, en disant qu'il en reste
l'essentiel et qu'il n'y manque que du feuillage et des brumes
bleues. Mais enfin le théâtre a tout de même d'autres règles
de composition que la peinture, et si la moitié d_e la pièce
ne sert pas à l'action, on pourra dans cette moitié voir de
charmants dialogues ; l'appellera-t-on du théâtre ?
Pourquoi pas? Si nous voulons poser sous le mot théâtre
tout son sens vivant, il ne nous faut pas l'aborder trop vite
avec un sécateur. Le théâtre est destiné à nous donner, avec
des personnages que nous sentons vrais, une idée de la vie
humaine plus claire et plus complète que celle qui naît de
notre seule expérience. Un grand dramaturge est d'abord un
créateur d'hommes qui vivent et qui en vivant nous font vivre.
Personne n'a jamais mis Shakespeare en dehors de cette définition. Seulement, il y a peut-être deux classes de créateurs
dramatiques : ceux à qui la vie humaine, objet propre de leur
art, est donnée comme un~ action à développer, ceux auxquels elle se présente comme un thème à jouer.
Qu'on me permette, pour être clair, d'alléguer encore un
exemple tiré de l'autre grand art créateur d'hommes. Voici
deux puissantes pensées : la Cène et la Ronde de Nuit. Les
deux sujets sont donnés du dehors à Léonard et à Rembrandt:
le dernier repas du Christ avec ses disciples, le portrait de
la compagnie du capitaine Cocq. Mais Léonard a pensé une
action, celle qu'exerce sur l'attitude et le visage des douze
disciples l'annonce de la trahison ; Rembrandt a pensé un
thème, celui de la lumière éclairant des soldats en marche.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

777

L'action se lit clairement, comme un discours. Si,la première
qualité du discours est l'action, une qualité de l'action dramatique ou pittoresque est le discours, c'est-à-dire la possibilité d'être traitée comme un enchaînement ordonné,
conscient, logique. La Cène, un tableau de Raphaël ou de
Poussin non seulement se voient, mais se lisent. Et, à la
limite, il y a tout l'art conventionnel, ou académique, ou
allégorique, que vous savez. Opposez-les à un Vénitien, à
un paysagiste, à un Watteau, à un Monet, qui traitent des
thèmes. Rembrandt, dans la Ronde de Nuit, pense, à l'occasion du portrait commandé de quelques gardes civiques,
le thème indivisible et musical de la lumière en mouvement
qui éclaire des hommes en mouvement. La petite fille et le
coq, qui tiennent une place si puissante dans le tableau,
sont imposés par la logique du thème. Pour qui voit et comprend de l'intérieur le chef~d'œuvre ils sont l'Idée de la
lumière. Celui qui penserait vraiment que Rembrandt a
mis là un coq parce que le coq est l'annonciateur et comme
l'hiéroglyphe de la lumière parodierait une idée d'ailleurs
juste ; car réellement le coq ici n'exprime pas la lumière,
il est la lumière même. Et celui qui n'y verrait qu'une
allusion au nom français du capitaine Cocq aurait peut-être
son petit bout de raison, puisqu'il désignerait certaine
cause occasionnelle. La sculpture pense presque toujours
par action et par discours, c'est son genre commun, ainsi
que celui de la peinture. Mais parfois un génie insolite
vient aussi la mettre en face de la pensée par thème :
ainsi Michel-Ange à la Chapelle des Médicis, ainsi Rodin.
Le Balzac atteste comme la Ronde de Nuit le génie qui fonce
dans un thème et le réalise par l'acte indivisé d'une création
intérieure. Le:« Ce n'est pas de la sculpture•, qui l'accueillit
dans la mare aux grenouilles, se coassait exactement sur
l'air du : • Ce n'est pas du théâtre •• par lequel on croyait
exécuter Ibsen et que le recul de quatre siècles, l'épée nue

�778

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'archange qu'interposait la Gloire, épargnaient davantage
à Shakespeare. Il est naturel qu'il en soit ainsi. La pensée
par thème n'apparaît dans les arts plastiques qu'exceptionnellement, à des moments privilégiés où ils transcendent
par une explosion de feu souterrain le normal et le naturel
de la peinture et de la sculpture. Mais les arts qui n'expriment
pas directement l'homme, l'~chitecture et la musique,
procèdent par thèmes. Il y a des thèmes généraux, comme le
temple, l'église ou le château sur lesquels l'artiste répand
comme une végétation vivante les thèmes particuliers de
son génie. Quant à la musique c'est à sa langue même que
j'emprunte ici l'idée du thème, qui n'est claire que si on lui
laisse, comme de la terre à des racines, tout son sens musical :
elle est le lieu du thème.
Les arts littéraires, qui oscillent plus librement entre des
limites plus espacées, comportent à leurs deux extrémités
certains états de discours et d'action et certains états de
thèmes, les uns et les autres presque purs. L'Histoire de
Thucydide, un discours de Démosthène, un sermon de Bossuet, sont construits à peu près exclusivement par le discours
et l'action. A l'autre extrémité !'Après-midi d'un Faune et la
Prose pour des Esseintes réalisent le thème à un moment de
pureté paradoxale, au tournant dernier où il se veut chimiquement pur, et dans le mouvement même par lequel il exclut
les essences de l'oratoire et de l'action. Malgré les apparences
contraires, les palais de discours que sont les grands systèmes
de philosophie sont construits plus ou moins sur des thèmes,
se rapprochant davantage de la musique que des arts plastiques. Un lecteur artiste discernera le thème indivisé du
Phèdre, du Banquet, de la République, de !'Ethique, du Monde
comme Volonté, de Matière et Mémoire du même fonds et par
le même mouvement qu'il reconnaît le thème de la Ronde de
Nuit et du Balzac, du Satyre et de la Maison du Berger. Mais
dans cet ordre, de même que dans celui du roman et du

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

779

théâtre, ce n'est jamais qu'une question de plus et de
moins et les deux éléments nécessaires demeurent toujours
unis. Précisément cette distinction du plus ou du moins
portera peut-être quelque clarté dans la question du théâtre
qui nous occupe ici et qui après ce détour nous apparaîtra
sous une meilleure lumière.

*

**
Notons d'abord que si le théâtre nous a montré parfois,
avec Hamlet, que l'action n'est pas la sœur du rêve, il nous
fait voir toujours en elle la sœur du discours, rend claire
cette union de l'action et du discours que nous avons posée
en face du thème comme le premier terme d'un couple.
L'action au théâtre se forme, s'exprime, s'éclaire, se ralentit,
se précipite par des discours et des arrêts de discours : le
poète dramatique emploie les discours pour exprimer l'action
comme le peintre emploie les couleurs pour exprimer la
lumière.

Ceci posé, il y a des auteurs dramatiques qui conçoivent
leur œuvre essentiellement en discours et en action, d'autres
qui la conçoivent essentiellement en thèmes, et ces derniers
ne constituent pas comme dans la sculpture une exception
foudroyante mais, à l'exemple de la peinture, comme
un demi-chœur qui paraît sensiblement égal à l'autre.
Chez les Grecs, Sophocle et Euripide seraient des premiers,
Eschyle des seconds. Une pièce de Sophocle est conçue avec
la _même raison constructive, la même action ordonnée qu'une
toile de Raphaël. Ajax, Philoctète, Œdipe, une fois le minimum
de thème, l'esquisse générale donnée, entrent peu à peu
dans l'inspiration de leur auteur comme les parties d'une
œuvre vivante qui s'agencent aisément et puissamment.
Mais le Prométhée, les Perses, les Sept, les Euménides com-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

portent comme leur centre et leur être vivant un thème
fulgurant, avide, irrésistible, dont les mains s'avancent pour
saisir, presser, modeler à son image, jeter à la fonte pour
sa statue ou faire tournoyer dans son tourbillon tout le détail,
la marche et les héros du drame.
Le thème du Prométhée est unique et parfaitement simple :
c'estle héros humain réduit à l'immobilité, lié au roc, et, autour
de cette figure imposée elle-mêmecommeunrocaucentrede
l'imagination d'Eschyle, le reste du ciel et de la terre, les
dieux et les puissances marines, la parole et le mouvement
saisis dans le seul tragique du contraste parfait qui les oppose
à elle : le silence de Prométhée contre la parole de ses deux
bourreaux, la parole de Prométhée contre le silence des cieux
et des mers, la montée des Océanides lentes, humides et
blanches devant le dur rocher du captif et sa volonté plus
dure encore, - et surtout le passage de l'autre victime des
dieux Io la génisse errante en fuite sur la terre sous l'aiguillon q:U {,excite. Evidemment Io n'importe pas à l'action.
C'est un hors-d'œuvre. Mais un hors-d'œuvre exactement
pareil à la petite fille au coq dans la Ronde de Nuit, et qui
devient, pour le regard qui saisit le thème en plongeant à
l'intérieur de l'œuvre, le cœur même de l'œuvre, et le thème
du thème. Eschyle ne pouvait pas plus éviter cette figure, que
Rembrandt la sienne. Son thème comportait dans sa forme
plastique une rencontre analogue à celle du Sphinx et de
la Chimère. Et Flaubert ne vient pas ici au hasard. Nous
sommes bien, dans la forêt littéraire, à une croisée des ch~m.ins. Flaubert réalise peut-être chez nous, le type le plus saisissant du romancier qui pense par thèmes, comme Eschyle.
C'est ainsi qu'il faut comprendre un mot de lui qui a pu
paraître bizarre et qui dit à peu près üe cite de mémoire):
• Dans SalammM, j'ai voulu donner l'impression de la couleur
jaune. Dans Madame Bovary j'ai voulu faire q_uelque ~hose
qui fût de la couleur de ces moisissures des coms où il Y a

RfFLEXIONS SUR LA LITTfRATURE

des cloportes. Quant au reste, le plan, les personnages, cela
m'est bien égal. • Il n'y a qu'à ôter à cela tout l'appareil
mystificateur pour en reconnaître la substance vraie.
Il est naturel qu'un art dramatique construit de thèmes
ait moins qu'un art dramatique, fait essentiellement de discours et d'action, une tendance à créer une suite, un genre, une
école. Eschyle reste isolé dans la dramaturgie grecque. La
tragédie française ne procède pas plus que celle de Sophocle
et d'Euripide par thèmes : il y a d'ailleurs des exceptions,
il semble qu'on reconnaisse un thème originel, simple et
puissant dans le Cid, Polyeucte, Athalie. On se rendra d'ailleurs assez bien compte de l'origine d' une pièce en imaginant
sur elle une ouverture musicale, et en cherchant si elle rend
ou non comme source de cette eau nouvelle. Gounod et Massenet ont eu beau faire un Polyeiute et un Cid médiocres : ils
ne se seraient jamais risqués à une audace pareille sur
Mithridate ou N1comède. Mais Shakespeare, Gœthe, Ibsen
sont trois types d'auteurs dramatiques qui pensent leurs
drames par thèmes. Hamlet et la Tempete, Faust et Iphigénie,
Peer-Gynt et Brand ne sont point isolés dans leur œuvre, ils
appartiennent à tout un massif qui les soutient et les élève.
On pourrait montrer dans Claudel un type remarquable de
ces auteurs dramatiques à thèmes (le contraire exactement
des auteurs à thèses). Je m'en tiens à Shakespeare, ou
plutôt à Comme il vous plaira.

•••
Le thème de Comme il vous plaira se retrouve dans beaucoup de pièces de Shakespeare et il n'en est pas qui l'ait
davantage hanté. C'est ce qu'on pourrait appeler d'un mot
le thème de l'exil. Certaines valeurs de bonté, d'intelligence,
de lucidité, de nervosité excessive sont de trop ou ne sont pas

�782

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à leur place dans une cour royale, livrée aux ambitions, aux
fureurs et aux vices (Souvenez-vous de l'histoire d' Angleterre sous Henri VIII et ses trois enfants.) C'est le sujet de
la première pièce de Shakespeare,Peinesd'Amou,-pe,-dues,et
de la dernière, la Tempete. C'est, sous des formes variées, le
sujet de HamleJ, du Roi LeaY, et aussi de Co,-iolan, et même
de Roméo, où l'amour est exclu du monde comme le génie
l'est de la cité et de la cour. Et c'est le thème de Comme il
vous plafra. D'après les détails que donne M. Lefranc sur
lord Derby, il ne serait pas invraisemblable que ce thème ait
été dicté à Stanley par les circonstances de sa vie.
Il ne serait pas plus invraisemblable qu'il ait été imposé
au génie de Shakespeare par sa condition sociale, qui l'exilait
sur les planches d'un théâtre, mais qui lui permettait de faire
de ce théâtre une sorte de forêt des Ardennes ou d'ile de
Prospéro où s'élevaient librement ses rêves et ses magies.
Ce thème est installé dans le théâtre de Shakespeare avec la
même obstination que l'est, par exemple, dans l'œuvre de
Victor Hugo, le thème du paria ou du condamné qui se
relève et qui fait rouler sur la tête des puissants une masse
formidable d'invectives et de lyrisme, - un discours d'oppo
sition rentré qui s'épanche sur le papier, les apostrophes de
Saint-Vallier, de Ruy Blas, de Barberousse, de Gwynplaine,
les Quatye jouYs d'Elciis, et, comme si tout cela n'était
qu'essais imparfaits d'une merveille en gestation qui cherche
son heure et sa voie, la transfiguration étoilée du thème
dans le Saty,-e.
Le thème ainsi donné, l'essentiel n'est pas de l'enchaîner
à une action ininterrompue, mais de le manifester par toutes
ses figures et de convoquer autour de lui les réalités dramatiques qui lui conviennent. Ces réalités dramatiques, ces
personnages et ces artifices sont fournis à Shakespeare par le
théâtre même de son temps, par le génie de ces planches
sur lesquelles il joue, pense et vit, par des thèmes dramatiques

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

généraux, qui sont liés à l'être d'une troupe anglaise au
xv18 siècle et particulièrement de celle qui au Gtobe subit
l'influence de Shakespeare.
Le thème de l'exil, de la solitude, n'est pas nécessairement
dramatique. On peut même dire qu'à l'état pur il ne l'est pas
du tout. La dernière chose qu'on puisse tirer de Robinson
c'est évidemment un drame. Le théâtre sera dès lors conduit
d'abord à placer dans une solitude relative un groupe plutôt
qu'un individu, et surtout à varier le thème en lui faisant
animer diverses figures, divers groupes de solitaires ou d'exilés
qui s'entre-croisent et dont le chassé-croisé, joli bouquet
dispersé que nouera l'ingénieuse Rosalinde, entretient la vie
délicate et fleurie de la pièce. C'est le vieux duc et sa cour,
c'est Rosalinde et Célia, c'est Orlando. Les pas des personnages dans cette forêt des· Ardennes sont réglés par une
invisible musique de ballet, par quelque Ariel caché dans
les feuillages.
Que les planches du théâtre shakespearien soient débitées
à même le bois de cette forêt solitaire, c'est ce que nous
suggère un autre thème, celui que j'appellerais le thème du
théâtre au théâtre. Shakespeare ne tient nullement à nous
faire oublier que nous sommes au théâtre, et l'on sait combien &lt;
les artifices de mise en scène illusionniste sont étrangers au
drame anglais. Lui-même et les personnages de sa troupe
sont présents dans ses pièces comme Véronèse et ses contemporains dans les Noces de Cana. De là son goût pour la pièce
dans la pièce, les comédiens intercalés dans l'action, comme
dans Hamlet, le Songe d'une Nuit d'été, les]oyeuses.CommèYes.
Ici les acteurs ne paraissent pas, mais le poète ;t ses héros,
qui ont fait du théâtre, de la forêt spirituelle et poétique leur
monde, savent que ce théâtre tient le monde, et que le monde
n'a rien qui ne se trouve au théâtre. Le couplet de Jacques
est même le plus célèbre de la pièce : « Le monde entier est
un théâtre où tous, hommes et femmes, sont de simples

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

acteurs : ils ont leurs entrées et leurs sorties, et un homme
dans sa vie joue plusieurs personnages; les actes de sa pièce
sont répartis en sept âges. , L'optique du théâtre shakespearien est ici complétement différente de celle du théâtre
français. Dans ces longues scènes, inutiles à l'action, où les
personnages échangent des pointes et des tirades, ils parlent
non l'un pour l'autre, mais pour le public, comme dans une
parade de clowns ou de foire. On retrouve le même genre
dans ce joli théâtre de la Foire, de Lesage et d'Orneval, qui
encore aujourd'hui n'est pas désagréable à lire. Sur une autre
ligne, on le rencontrait assez ordinairement non seulement
chez Aristophane, mais chez Euripide dont les acteurs, quand
ils débitent leurs maximes, sont bien des acteurs, s'adressant
à la foule. On serait mal venu à dire que tout cela n'est pas
du théâtre.
A ce thème se rattache celui du bouffon ou du fou, personnage qui ne sert en rien à l'action et qui est presque obligatoire dans la comédie shakespearienne. Le bouffon anglais
n'a rien du valet de comédie ni du gracioso. Le seul personnage avec lequel ou puisse le confondre est son compatriote,
le clown qui lui survit encore aujourd'hui. Le bouffon saute
même de la comédie dans la tragédie: c'est le fou qui accompagne Lear sur la lande, et le personnage de Hamlet en est
peut-être, transposé très haut, la forme idéale. Si Comme il
vous plaira est animé par les saillies du fou Touchstone, si
on y trouve au premier acte un combat de boxe, c'est en
partie parce que cela plaisait au génie de Shakespeare, mais
en partie aussi parce qu'il fallait donner à certains acteurs
de la troupe du Globe leurs rôles habituels, comme à !'Arlequin ou à la Colombine du théâtre italien. Un spectacle danS
un fauteuil n'eût pas été grevé de ces servitudes, si légères
d'ailleurs à porter.
Enfin les mêmes nécessités de matérialité théâtrale
expliquent aussi dans Comme il vous plaira et ailleurs un

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

caractère très habituel de la comédie shakespearienne, le
thème des travestis, les jeunes filles qui s'en vont dans le
monde déguisées en garçons. N'oublions pas que tous les
rôles féminins étaient alors tenus par des adolescents, que les
plus aimables ou les mieux disants étaient étrangement à la
mode, au point que des théâtres entiers de jeunes garçons
faisaient une concurrence redoutable aux théâtres d'hommes
(voyez Hamlet). Je ne m'inquiète pas de savoir ce que le
diable pouvait au juste perdre à cette exclusion des femmes;
mais je vois bien que ce trait importe fort quand on considère les caractères féminins de Shakespeare. Cet homme de
pur théâtre n'avait pas d'actrices autour de lui, et cela nous
écarte beaucoup de Molière et de M. Sacha Guitry. Aussi
ne trouverait-on pas dans son théâtre une Chimène ou une
Pauline, une Agrippine ou une Phèdre, une Agnès ou une
Célimène. Ni Desdémone, ni Cléopâtre ne vont bien loin.
Le vrai charme de ses créations féminines se trouve dans
certains types de jeune fille (Rosalinde et Cœlia en sont deux
échantillons exquis) qu'animent une grâce, une loquacité, des
insolences de page. Elles flottent un peu incertaines sur les
limites des deux sexes, leur travesti n'en est pas un, elles pourraient dire comme Ruy Blas : Je suis déguisé quand je suis
autrement. Chataubriand, dont le goût littéraire est si sûr,
les appelle de charmants éphèbes. Il est clair qu'elles sont
nées elles aussi sur les planches et que Shakespeare les a
créées à la mesure et d'après les traits extérieurs des
garçons turbulents ou tendres qui leur prêtaient leur figure.

•••
Le théâtre de Shakespeare est donc bien du théâtre. Reste
que ce théâtre nous parait aujourd'hui très différent du
nôtre et qu'on ne saurait demander à un Français ni même à
50

�786

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un Anglais de se faire la mentalité d' un Londonien d 'Elisabeth. Une pièce de Shakespeare, pleine à craquer des
éléments les plus divers, devait satisfaire à elle seule à des
besoins différents de l'esprit qu'une division du travail dramatique a contentés depuis par des spectacles différents. Elle
tenait lieu d'opéra-comique, de tragédie, de comédie, de
cirque. Elle tenait aussi lieu de romans. Beaucoup ne savaient
pas lire et l'imprimerie ne suffisait pas à toutes les curiosités.
Les pièces de Shakespeare, qui découpent généralement en
scènes des chroniques, des histoires, des nouvelles dont elles
suivent assez fidèlement les lignes, • montraient » ces livres
au public, comme la peinture, la sculpture et surtout les
mystères du moyen-âge lui montraient les écritures. Le
drame anglais, c'est le mystère transplanté dans l'histoire
profane. Quand certains courants ont reporté le goût du
public sur cet art de thèmes et de totalité indivisée, il trouve
là une clef qui lui permet de rouvrir Shakespeare et de le
mieux goftter : le succès de la Nuit des Rois au Vieux-Colombier a été fait un peu, malgré le contraste de la mise en scène,
par le public des ballets russes.
Cela n'empêche pas que le théâtre de Shakespeare, n6
du livre, retourne volontiers au livre. Au théâtre même,
l'infl.uence de Shakespeare n'a pas été très heureuse : ce que
lui doivent Ibsen et M. Maeterlinck n'est pas ce qu'ils ont
de meilleur. En revanche c'est de lui, authentiquement, que
descend ce spectacle dans un fauteuil qui est peut-être le
vrai chef-d'œuvre dramatique français du x1xe siècle : le
théâtre d'Alfred de Musset, qui de Loremaccio à Ba,beri,u
suit tant de sentiers shakespeariens; - le théâtre non joué
de Victor Hugo, qui ne contient pas seulement Mangwotllils ? et les pièces inégales du TM/Jtre en Liberté, mais ce
joyau des Deux trouvailles de Gallus, que notre scène aurait
d~ depuis longtemps recueillir comme une merveille par·
faitement jouable, hautement dramatique, et que presque

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

787

personne ne connaît, parce qu'il est enseveli d
V t d l'E .
ans ces Quat,,e
en s e sP,it dont trois sont réellement po ü .
ce délicieux théâtr d
.
uss s, - enfin,
e e Renan qui, avec Caliban et l'Eau de
Jouvence nous fait voir quel beau domaine ét ·t
1
.
losophie l'île de Prospé
ai pour a phiro, et comme elle y entre au1·ourd'h .
encore de plain-p1·ed . Né du livre, déployé sur les planches
w
co~me sur son domaine naturel, le théâtre shakespean·
revient' au livre pour 1u1· msmuer
• .
en
ses esprits les plus vivants
et ce n est là encore que l'_un des chemins de l'un à l'autr;
desquels peuvent aller en liberté ses inépuisables puissances.
.
ALBERT

THIBAUDET

�NOTES

788

NOTES

SUR LE PARTI DE L'INTELLIGENCE.
Nous t'ecevons de nott'e collaborateut' Jean SchlumbergM
la lettt'e suivante :

Mon cher Rivière,
Si j'étais catholique, j'aurais signé le manifeste du Parti
de l'Intelligence. Tout ne m'y plaît pas également. Je reconnais que plusieurs de tes critiques sont judicieuses et dénoncent des malentendus auxquels il est bon de rester attentifs. Je suis fort hostile à un goût de l'ordre qui tend à
exclure, à limiter, à faire du protectionnisme intellectuel,
plutôt qu'à conquérir, assimiler, plier toute chose en vue de
nos habitudes et de nos besoins. j'estime qu'en temps
normal nous avons l'estomac assez bon pour pouvoir nous
passer de régime. Mais, malgré cela, j'aurais signé, précisément parce que je ne parviens pas à me persuader que nous
soyons sortis de cette ère troublée où des« mesures de salut
public, restent nécessaires. La guerre est terminée, je veux
bien le croire puisque me voici démobilisé ; mais elle nous
laisse en face de tels dangers, si mal armés au dedans comme
au dehors, que nous goûtons la joie de la trêve sans oser
nous laisser aller à l'insouciance de la paix.

Pour arriver à nous mettre tout entiers au service du
pays, nous avons dû sacrifier tant de goûts, de préférences,
d'habitudes intellectuelles, l'effort a été si rude que, s'il faut
recommencer à brève échéance, nous demandons à ne pas
perdre notre entraînement. A notre âge, on n'est plus assez
souple pour se donner et se reprendre plusieurs fois. Pendant
cinq ans, nous n'avons raisonné, jugé, espéré qu'en fonction
de la France. Parfois il nous a fallu haïr là où nous aurions
peut-être éprouvé naturellement de la sympathie ; il nous a
fallu nouer des amitiés auxquelles notre instinct ne nous
aurait peut-être pas portés. Puisqu'on nous accorde quelque
répit, corrigeons. ce que la nécessité nous avait imposé d'un
peu trop contraire aux démarches naturelles de notre esprit ;
mais nous n'allons pas, à la façon des politiciens, changer
d'alliances comme de chemises. Notre attitude pendant la
guerre n'a rien eu de commun avec un geste politique; nous
ne nous sommes pas prêtés mais donnés ; ce n'est pas la
même chose.
Je reconnais parfaitement que l'intelligence n'a toute
sa force créatrice et toute sa vertu de rajeunissement que si
elle peut, à certains moments et dans certains esprits,
s'exercer, s'éployer et prendre son élan, sans aucune préoccupation utilitaire. Mais ces beaux ébats, ces fécondes révoltes
ont besoin d'espace et de loisir. Il faut avoir beaucoup de
temps si l'on veut pouvoir faire des écoles, revenir sur ses
pas; il faut jeter sa vieille armure pour en essayer une nouvelle, c'est-à-dire rester momentanément désarmé. Pour
cela, il ne faut pas que le Boche puisse nous retomber sur le
dos d'une minute à l'autre.
Tu l'as fort bien montré toi-même : toute une partie de
l'humanité tend à aliéner certaines prér ogatives de sa
liberté afin de s'assurer plus de bien-être. C'est une puissante tactique et qui a ceci de fâcheux qu'elle force les autres
à faire de même, s'ils ne veulent pas être anéantis. Or, tant

�790

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'à aliéner quelque peu de notre liberté intellectuelle,
mieux vaut le faire librement et pour vaincre, que vaincus et
par épuisement.
u Pour moi, dis-tu, l'intelligence est d'abord le moyen
de distinguer ce qui est de ce qui n'est pas. • Voilà qui est le
mieux du monde, mais qui nous laisse en somme à la contemplation de nos ruines. Le Parti de l'intelligence ne prétend
point du tout, que je sache, saper les bases de la philosophie.
Il ne s'agit pas d'empêcher un Descartes de s'enfermer dans
un , poêle » afin d'y chercher la vérité ; il s'agit de ramener
un peu d'ordre, de discipline, de discrétion, dans la république bruyante et brouillonne des lettres. Nous poursuivons,
dans la Nouvelle Revue FraHfaise, un but assez semblable.
Alors pourquoi ne pas saluer, avec une joie plus ingénue, la
formation d'un groupe dont nous rapprochent tant de préoccupations communes ?
Je ne voudrais point paraître déprécier un métier que
j'aime, que je respecte etauqueljeconsacretoutesmesforces.
Mais mon voisin le cordonnier a, lui aussi, sa fierté professionnelle ; pour rien au monde il ne manquerait à l'honnêteté
d'un ressemelage; et pourtant il ne se met pas dans la tête
que tous les intérêts du pays doivent s'effacer devant ses
semelles. Que le jour vienne bientôt où la pensée française
pourra de nouveau se permettre tous les luxes, tous les jeux,
toutes les prodigalités, je le souhaite autant que personne;
d'ici là, il manquera quelque chose à la beauté du monde.
Mais l'essentiel reste provisoirement d'assurer un peu de
recueillement et de silence autour de ceux qui s'efforcent
de reconstruire en France autre chose qu'une tour de Babel.
Et, tout comme au cours de ces cinq années, il reste nécessaire que les bavards ne fassent pas chez nous le jeu de l'ennemi. Ne voyons-nous pas des esprits, dont plusieurs méritent
par ailleurs la sympathie et même l'admiration, s'oublier
jusqu'à vouloir causer des intérêts de l'art avec ceux qui nous

NOTES

791
ont ~émoli Reima? Ne Mt-ce que pour empêcher de telles
trahisons, le Parti de l'intelligence a aa raison d'~tre.
JEAN SCHLUMBERGER

SAINTE CATHERINE DE SIENNE, par
Jœrgensen (Gabriel Beauchesne).

1

J ohannès

L'attention que nous prêtons depuis un peu plus de vingt
ans au mouvement des lettres scandinaves aura été accaparée par _les auteurs qui nous semblaient le plus franchement exotiq~es, le plus hardis et le plus différents de nous.
En~ore fa~t-il être bien sûr qu'ils ne nous renvoyaient pas,
maintes
, fois, notre propre écho .· n'a-t-on pas cru d"iscerner
dans 1 œuvre d'Ibsen telle survivance d'idées qui avaient
eu chez nous leur temps de vogue ·~ Il n'entre pas d ans ma
pensée de contester la valeur, l'importance du grand dramaturge de Rosmersholm et ce n'est pas le lieu d'apprécier
la !'°rtée morale et sociale de ses ouvrages ; ils ne se défendaient pa_s d'en avoir une, cependant. _ En Danemark
on_ nous ~t louer Georges Brandès d'avoir dressé l'étendard
pns à Nietzsche contre toutes sortes de traditions dont
beau~up étaient de chez nous. Il faut en convenir: Danois,
Suédois ou Norwégiens, nous ne rayonnions plus sur eux, mais
eux sur nous, comme ils faisaient déjà et plus facilement
sur l'Allemagne. Il eût été de bonne politique, pour tenir la
balan~e _égale, d'encourager là-haut les rares écrivains qui
trav~laient encore pour la latinité et notre influence abolie.
A~ fait, en restait-il un seul ? Un, tout au moins, et de première marque, Johannès Jœrgensen : Wyzewa nous le
présentait. Mais il n'Hait pas bien commode d'émouvoir
alors la jeune critique, tout avide d'étrangeté, à propos

�79 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un auteur qui n'était venu de si loin que pour nous entretenir de ses voyages d'Italie, d'Assise et du bon Saint François. Nous attendions d'autres breuvages; non le Chianti,
mais l'hydromel. Voici l'occasion de réparer notre oubli,
notre erreur.
Il n'est pas possible de détacher de sa vie les ouvrages
de J oergensen. Dans le groupe de Georges Brandès où il
débuta jeune il n'était pas le moins brillant. Nature délicate,
rêveuse, mais entière, il secoua le protestantisme pour épouser
avec violence l'immoralisme et l'athéisme nietzschéen. Il
était désigné pour mener à l'assaut la horde. Or, au cours
d'un voyage en Bavière, puis en Ombrie, il rencontra la
liturgie, dont il ignorait jusqu'au nom, c'est-à-dire la personne même de l'Eglise avec son port de tête, sa démarche,
sa grande voix. Etant artiste, il la trouva si belle qu'il
voulut l'admirer de près. Il y fut pris. La liturgie l'attira
dans un cloître et, là, le présenta au « Poverello », Saint
François. Quand il rentra dans son pays, ses amis eurent peine
à le reconnaître. Il rapportait la certitude intime d'avoir
approché non un mythe, non le plus beau des mythes, mais
la plus exacte réalité : hélas ! aussi la plus pressante. Pourtant, il ne se rendait pas. « Alors - je le laisse parler - il
s'aperçut tout à coup d'une vérité singulière : il comprit qu'il
y avait en lui une répugnance préconçue contre le miracle
et que c'était lui-même qui, de toutes les forces de son âme,
s'opposait à l'admission des pensées religieuses. Il constata
qu'il y avait en lui une volonté formelle de ne pas croire
et que c'était uniquement à cause d'elle qu'il s'obstinait à
suggérer des arguments à son incroyance. 1 Il brisa cette
volonté, qui est volonté propre, amour-propre et orgueil,
et il mit désormais sa plume avec« toutes les forces de son
âme » au service de ses nouvelles et définitives convictions.
Léon Bloy, devant qui il avait trouvé grâce - et c'est

NOTES

793

tout dire - le malheureux, affreux et magnifique Bloy, a
tracé un jour son portrait : • Il a jusqu'à l'outrance, écrivaitil, le type de ces mangeurs de chandelles venus des plateaux
tartares, qui entreprirent au xne siècle d'avaler tous les
luminaires de l'Occident... Puis l'étrange douceur de cette
face patiente l'a transfigurée pour moi et je me suis cru
en présence d'une tranquille image byzantine des belles
époques... Figure isocèle, pénitente et contemplative... 1
Et par surcroît, ajoute Bloy, «intelligent». Je n'ai pas, dans ses
livres, retrouvé le Tartare. Mais peut-être, à dater du Livre
de la Route, le premier de lui que nous connaissions, avait-il
déjà pris l'empreinte du poète sacré d'Assise, dont le primitivisme latin, quedis-je français (François n'est-il pas né d'une
mère provençale et ne parlait-il pas notre langue par goût?)
est aussi loin de la Caspienne que de Byzance. En ce cas, il
y était donc prédestiné. La limite de I'« asiatisme , en
Joergensen, c'est Henri He.i.ne - le Heine voyageur, celui
que Paris poliça. Par le cœur peut-être sauvage, mais par
l'esprit, méditerranéen.
Le Livre de la Route est le charmant portique du monument qu'il éleva au Saint d'Assise. Il descend vers l'Italie,
comme Goethe, et croit peut-être n'y trouver que les Dieux.
Il regarde beaucoup autour de lui, tout le captive ; il a de
l'humour, il sourit : il est ivre de poésie; ici rêveur, là impressionniste (on songe aux Reisebilder), il sait conter et il sait
peindre, avec des traits un peu tremblés, déjà très purs; il parle
volontiers de soi ; mais né s'agit-il pas d'évoquer les étapes
de son chemin pittoresque vers le salut? Il est comme nous
tous et il aime trop son histoire ; il mêle le dilettantisme à
la plus profonde sincérité ; on remarquera dans ces pages
l'admirable récit de la rencontre légendaire de Don Juan
avec la Mère de Dieu. - Dès les Pèlerinages Franciscains,
l'auteur se perd au paysage ; le paysage est habité par plus
pur et plus grand que lui. Pourtant, il peint encore pour

�794

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peindre et il ne cache pas le plaisir qu'il a à nuancer sur sa
palette les couleurs infiniment tendres qui sont celles
qu'on voit aux Gozzoli de Pise et aux tableaux d'autel de
Fra Angelico. - Mais pour dresser enfin le dôme, pour
écrire la grande vie de Saint François 4 qui ne pâlira pas c'est le plus bel éloge qu'on puisse en faire - à côté de celle
de Sabatier, il dépouille sa fantaisie : l'artiste a résolu de se
doubler d'un érudit. Il s'astreint, des années durant, au plus
ingrat labeur critique. Puis chaque texte, chaque détail
du texte, il tient à l'éprouver au jour. Pas une pierre où Saint
François ait pu s'asseoir, pas un bosquet où les oiseaux « ses
frères » se soient posés au-dessus de sa tête, pas une de ses
traces à la route, que Joergensen n'ait «relevés» sur le terrain. Il aura respiré dans la même saison l'air de Rivo Torto
et de l'Alveme, à toutes les heures du jour contemplé le
même pays, enfin prié aux mêmes places. Il a chassé des
textes ce qui semblait douteux ; la nature, qui ne ment pas,
comble les vides de l'histoire. Ayant vécu avec scrupule une
« imitation » du saint, comme le saint avait vécu une
« imitation » de son maître, il est prêt et n'a plus qu'à laisser
la plume courir.
Dès lors, J oergensen a trouvé sa voie. Pourquoi chercher
ailleurs? Que proposer au monde sinon l'exemple des héros
de la chrétienté ? Quel sujet plus digne de l'art ? Il sera le
Jacques de Voragine d'un temps décatholicisé. Par lui, les
saints qu'il aime rentreront dans la vie ; ils valent bien
Zarathoustra.
Les saints sont les aventuriers de l'Eglise. Ils veulent
devant eux le plus profond espace. L'Eglise est assez vaste
puisqu'elle monte jusqu'à Dieu. Ils en sortent parfois, mais
pour y rentrer plus dociles. Tous n'y sont pas nés, mais tous
y mourront. Ceux-ci auront couru la moitié de leur aventure
r. Saint François d'Assise. (Perrin.

1

vol.)

NOTES

795

dans le péchê du siècle ; ce ne seront pas les moins grands ;
au jour choisi, il~ forceront la porte et s'il faut, sauteront le
mur,quitte à s'y déchirer les mains, au prix du sang. On n'en
connaît pas deux qui aient suivi la même voie; mais toutes se
joignent au même point. Il y a là de quoi nourrir des milliers
de drames et de romans épiques - qui seront vrais. - Pour
marquer cette div~ité admirable, à Saint François d'Assise
Joergensen oppose aujourd'hui la fille ardente et sévère de
Dominique, Catherine de Sienne, la Sainte de la volonté.
Il l'a choisie bien sûr pour faire pénitence; Saint François
lui était trop doux. Il l'avouera dans sa Préface, il ne vint
pas à elle par le cœur : « Il y a dans la nature énergique de
la Siennoise un je ne sais quoi d'esprit de domination, un élément de tyrannie qui me déplaisait... » Elle forme contraste
absolu avec le« doux ombrien qui préférait voir s'effondrer
l'œuvre de sa vie plutôt que d'user de pouvoir et d'autorité
comme les Podestats de ce monde.» Oui! Catherine dit:« je
veux»,jo voglio,maispour le bien, et le dit d'abord à soi-même;
quand on l'a bien compris, ce« je veux», vous devient aimable.
C'est ce qui advint à l'auteur. Par toute une jeunesse de
plaisir, n'oublions pas que François a purgé son corps et son
âme du trop-plein de la force et de la passion. Dès l'âge de
six ans Catherine se donne; l'exubérance de son tempérament
de feu devra se déployer, jusqu'à sa dernière heure, dans le
cadre d'une fi.délité si étroite que celle-ci sera à peine interrompue autour de la quinzième année par une crise de frivolité et quelques mois plus tard par un' furtif regret du monde
dont on nous dit que la Sainte a porté jusqu'à la tombe le
remords. Sous cette compression implacable la prière devient
extase, la pensée vision et l'action combat. Pas une vérité
reçue qui ne commande à la minute un geste ; Dieu n'entre
pas dans la cellule, il attend la Sainte à la porte pour l'attirer
dans le siècle où elle portera sa cellule avec soi. Chez
Catherine comme chez Jeanne d'Arc, la prière est publique,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

active, ba~euse, mais ·elle n'a pas besoin de glaive pour
frapper.
L'Italie est en feu, les partis la déchirent, Rome se bat
contre Florence et Sienne contre Sienne ; l'empereur et le
roi de France s'en mêlent; le condottière anglais Hawkwood
passe d'un camp à l'autre avec ses gens ; le pape s'accroche
à Avignon parmi sa cour décomposée; rentré dans ses Etats,
ce sera bientôt le grand schisme ; l'Eglise est divisée et
les fidèles parlent de « se croiser ,. Mais Catherine, la seule
Catherine veut la paix. Que ne fera pas la Siennoise t Elle
sait que « jamais Dieu ne nous impose de fardeaux plus
lourds que nous ne pouvons les porter. , Dans cette conviction
tout est possible à l'homme. Elle sera partout, elle sera l
tous, aux particuliers, aux Etats, à ses parents, à ses disciples,
à l'Eglise. Pour elle rien de trop grand et rien de trop petit,
rien de trop élevé et rien de trop vulgaire, lavant la nuit le
linge de ses frères, le jour apaisant les querelles entre ses
cousins, ici dépistant un complot et là dissipant un scrupule,
pansant, baisant d'horribles plaies, traitant avec les hommes
d'armes et rappelant au devoir les prélats - et tout cela
dans le jeûne et l'extase, dans la souffrance et le mépris
de soi.
« Ah ! s'écrie-t-elle, perdons nos dents de lait, ayons à la
place les dents solides de la haine et de l'amour. Revêtonsnous de la cuirasse de la Charité et du bouclier de la très
sainte foi et courons comme des hommes sur le champ de
bataille ; soyons fermes, avec une croix devant et une croix
derrière afin qu'il nous soit impossible de fuir... » Pour
aller au ciel il n'y a pas d'autre voie que celle-ci : « se perdre
soi-même», «chercher l'honneur de Dieu, le salut des âmes,
la paix des Etats ,. « Et moi, misérable femme, je ne suis
pas sur terre pour autre chose. » De quel accent elle entraîne
les siens au combat 1 « Que Dieu fasse de nous des mangeu,-s
d'times. ,: Elle-va aux grands, elle va _au Pape; après l'avoir

NOTES

797

supplié à genoux, elle se lève et lui commande: « 0 babbo
mio, doux Christ de la terre, suivez l'exemple de votre homonyme Saint Grégoire... Vous pouvez faire ce qu'il a fait, car
il était homme comme vous et Dieu est toujours ce qu'il était
alors; il ne nous manque que la vertu pour le zèle et le salut
des âmes... • Qu'il ne soit pas celui « qui fait semblant de ne
pas voir les défauts et les péchés de ceux qui lui sont soumis
afin de n'être pas obligé de les châtier» ou qui «s'il les châtie,
c'est avec tant de nonchalance et avec une telle lâcheté de
cœur que ses reproches ne sont qu'un onguent posé sur le
vice... Et cela, parce que s'aimant lui-meme, il craint de
déplaire aux autres, et de s'attirer des ennemis. , Elle est
venue à Avignon, elle a plaidé devant Grégoire la cause du
retour à Rome et elle ajoute : «Ne soyez pas un enfant timide,
soyez un homme t ouvrez la bouche et prenez ce qui est
amer pour ce qui est doux.» « Vainement, écrit Joergensen,
les cardinaux éclatèrent en sanglots, vainement le père de
Grégoire... s'étendit sur le seuil de la porte en conjurant son
fils de rester. L'âme toute pleine de l'énergie surnaturelle
de Catherine, Grégoire passa sur la tête grise de son père,
tandis que seslèvresmurmuraient: «Il est écrit: Tu marcheras
sur l'aspic et sur le basilic. , Ainsi elle soutenait la double
tàche de réformer au-dedans le chef de l'Eglise en le défendant au dehors. « Je sais, écrivait-elle, que beaucoup ne
croient pas avoir offensé Dieu et qu'ils s'imaginent plutôt
lui rendre service en persécutant l'Eglise et ses ministres.
Mais moi je vous dis ce que Dieu veut et vous ordonne; lors
même que les pasteurs de l'Eglise et le Christ de la terre
seraient des démons incarnés, il vous faudrait bien être
soumis, non pas à cause d'eux, mais en vertu de l'obéissance
que nous devons à Dieu qu'ils représentent auprès de nous. »
Et toujours ce « je veux » qu'on l'entendait prononcer, nous
dit-on, jusque dans ses prières.
Faut-il se demander, comme fait Joergensen, pourquoi la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dernière heure de Catherine n'a pas été « aussi paisible que
celle de François d'Assise • ? c Au moment suprême, des
doutes l'assaillirent, l'avocat du diable que devient la conscience, quand la lumière du monde de la vérité commence
à luire dans l'âme... lui souffla que l'œuvre de sa vie entière
n'avait été inspirée que par l'obstination et par la vanité... •
Hélas 1 l'homme d'action court plus de risques d'erreur
que l'homme de pure prière. Mais oublie-t-on de quoi Catherine payait la haute régence spirituelle qu'elle exerçait
à juste titre sur son temps? de quel oubli, de quel mépris,
de quelle persécution volontaire de sa personne ? Dans la
grande détresse de sa patrie, ravagée de vice et de haine,
qui accusait-elle d'abord ? Elle-même. • Il lui semblait qu'elle
était cause de tout le mal qui se déchaînait sur le monde,
car si, en telle ou telle circonstance, elle eût agi différemment,
ceci ou cela ne se serait point produit et les événements
eussent pris une tout autre tournure... C'est sous l'empire
de ce sentiment qu'elle s'abîmait toujours dans la .prière en
s'exclamant: « Peccavi, Domine miserere mei. • Et comment
n'eût-elle pas tout réclamé des autres, quand elle obtenait
tout de soi ? Mais il faut la voir dans sa charité. c Je l'attendis
donc au lieu de la justice (il s'agit d'un jeune condamn6
à mort, Niccolo Toddo, de Pérouse) en priant et en invoquant sans cesse l'assistance de Marie et de Catherine vierge
et martyre. Avant son arrivée je me baissais et je plaçais
mon cou sur le billot, mais sans obtenir ce que je désirais et
je priais et faisais violence au ciel et je disais: Maria I Je
voulais obtenir la grâce qu'elle lui procurât la lumière et la
paix du cœur à ses derniers instants... Mon âme alors fut
tellement enivrée de la douce promesse qui m'était faite,
que je ne distinguai personne, bien qu'il y e12t sur la place
une grande multitude. • Ainsi tout cela, en public. « Il arriva
enfin, comme un agneau paisible et en me voyant il se mit
à sourire. Il voulut que je fisse sur lui le signe de la croix.

NOTES

•

799

Quand il l'eut reçu, je lui dis tout bas: « '7a mon doux frère,
sous peu tu seras aux noces éternelles! • Il s'étendit avec
une grande douceur ; je lui découvris le cou et inclinée vers
lui, je lui rappelai le sang de l'Agneau. Ses lèvres ne proféraient que c Jésus 1 , c Catherine 1 • Et je fermai les yeux en
disant : c Je veux • et je reçus sa ttte entre mes mains. - Aussitôt, je vis l'Homme-Dieu dont la clarté ressemblait à celle
du soleil... Cette âme entra dans la blessure ouverte de son
côté et la vérité me fit comprendre que cette âme était sauvée
par pure miséricorde, par grâce, sans aucun mérite de sa
part... - Et cette âme fit quelque chose d'une douceur telle
que mille cœurs ne pourraient la contenir... Déjà elle commençait à goûter la suavité divine ; alors elle se retourna
comme fait !'Epouse, quand elle est arrivée au seuil de la
maison de !'Epoux : elle regarde en arrière et incline la We
pou, saluer et remercier ceux qui l'ont accompagnée. » Catherine ajoute : c Hélas 1 pauvre misérable, je ne veux plus rien
dire. Comment pourrais-je supporter de continuer à vivre
ici-bas sur cette terre 1 • C'est le cri qui revient sans cesse
dans ses Lettres intarissables et dans le Dialogue avec Dieu
qu'elle dicta en moins de six jours : c Amore, Amore, la
morte ti addimando l Amour, amour, je te demande la mort. •
Ah I quand donc" celle qui n'est pas, sera-t-elle en présence
de« celui qui est•• qui tant de fois lui fit entrevoir son visage 1
Cette vierge farouche a une cour de saints adorateurs ; un
seul osa un jour lever les yeux sur elle ; il s'enfuit aussitôt
et comme Judas, de honte - se pendit. Ils n'étaient pas là
pour tuer le temps, comme dans les jardins de Boccace ; elle
leur répétait le précepte du laboureur : , Ne détournez pas
la tête pour regarder la charrue•; quand ses yeux se fermèrent
ils n'avaient pas quitté la direction du sillon. - On sait que
les œuvres de sainte Catherine de Sienne comptent parmi les
monuments de la littérature italienne, au même titre que
les Fior,tti; tout entières « parlées , - Catherine n'écrivait

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas - elles ont la vigueur, la suavité, l'éclat, elles débordent
d'images savoureuses et décisives ; elles ont aussi la sagesse
même pour les non-croyants, car elles prêchent un amour
qui ne s'abstient pas et une volonté qui n'admet paa
d'obstacles. Joergensen n'ellt-il que vulgarisé leur leçon,
qu'il aurait beaucoup fait pour nous. Il a fait encore davantage. Il a rendu le souffle, la couleur et le mouvement à un
temps aboli qu'on s'aperçoit soudain n'être pas si lointain, si
étranger, si différent du nôtre que l'histoire nous le représente. Il a traité l'histoire comme le romancier traite la vie,
directement. La supériorité de sa Catherine cù Sienne sur
•on Saint François vient de là ; je mets à part les parties
narratives et descriptives de celui-ci, où tout son amour
s'épanchait et qui restent inimitables. Il a renoncé cette
fois, et je l'en loue, à mêler au récit la critique des textes ;
tout l'appareil scientifique est rejeté dans un appendice
final. Ayant fait ses preuves de loyauté et de sagacité dans
son premier ouvrage, il sait que le public de bonne foi lui
fait confiance désormais ; ce qu'il tient pour vrai, il le dit ;
quand il ne fait que supposer, il le remarque, et toute sa
matière est si bien digérée que le récit se développe égal et
sllr. C'est un récit à la française, sans bosses, sans tirades,
sans ornements, mais rempli d'agréments de toutes sortes.
Johannès Joergensen s'est imposé en Danemark, malgré
son schisme; réjouissons-nous que, là-haut, un écrivain de sa
valeur donne à ses compatriotes l'exemple de la façon logique,
calme et nuancée dont fonctionne l'esprit chez nous.
HENRI GHtON

*

••
LES CLOPORTES, roman par Jules Renard (Crès et C").
Il ne s'agit point ici d'analyser dans son ensemble l'œuvre
de Jules Renard. Voici de lui un livre posthume, et qu'il
s'est toujours refusé à publier. Ce n'est jamais sans

NOTES

801

appréhension que l'on voit sortir de telles reliques des
tiroirs où leur auteur les avait confinées. Dans le cas
actuel, cependant, l'initiative des héritiers n'est pas sans
justification. Non pas que les Cloportes puissent ajouter
grand'chose à la gloire de Jules Renard. Ils ne font
qu'éclairer son œuvre et d'une façon qui intéresse davantage les gens de métier, les critiques et les romanciers que le
public. Mais c'est là une qualité qui a sa valeur.
Les Cloportes sont le premier roman de l'auteur des
Histoires Naturelles. Il l'écrivit, nous dit son préfacier,
M. Henri Bachelin, qui le connut de près, à l'â.ge de
vingt-trois ans, de l'année 1887 au 30 juin 1889, en s'interrompant pour donner quelques nouvelles. Plusieurs fois
lelivre fut annoncé, mais Jules Renard ne se décida pas
à le publier.
Quelles furent les raisons qui l'en dissuadèrent? - Nous
ne les connaissons pas, et celles que nous donne M. Henri
Bachelin, c'est seulement de l'étude de l'œuvre de Jules
Renard, et un peu comme de lui-même qu'il les tire. Elles
paraissent pourtant vraisemblables : « Une certaine dramatisation de la vie... contre quoi, dès 1890, il commença de
protester par sa production personnelle. Déjà il avait pris
en aversion les combinaisons d'intrigues romanesques qui,
selon lui, au lieu d'agrandir la vie ou de la creuser en profondeur, n'aboutissent qu'à la déformer, les grands gestes
éperdus qui lui paraissaient caricaturaux, les fins à effet,
les récits rétrospectifs, en un mot tout ce qui n'était pas
l'expression exacte de l'existence humaine dans ce qu'elle a
de plus ordinaire et dépouillée de tout ce qu'il considérait
omme oripeaux de sentimentalité romantique et de faux
métier naturaliste. , Ajoutons que Jules Renard, de nature
méticuleuse, fut toujours difficile pour lui-même. Avec les
Cloportes, il inaugurait son écriture tout influencée par le
style artiste des Goncourt et il était tout naturel qu'il se
.51

�802

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

défiât un peu de ses premiers essais. Enfin, mais je donne
cette raison pour ce qu'elle vaut, à cet âge de vingt-cinq ans
qui est encore la jeunesse, n'éprouva-t-il pas, au moment de
livrer son roman au public, une sorte de pudeur qui pouvait
provenir de ce qu'il y avait trop de réalité et trop de sa vie
même dans le sujet, les personnages et le milieu du livre?
Ce serait bien, il me semble, dans le caractère de M. Lérin ou
Lepic.
Mais tout cela n'explique que la première décision, celle
du refus de publication aussitôt le roman écrit. Dans la suite,
Jules Renard ne pouvait-il le retoucher ?-M. Henri Bachelin
ne considère pas la chose comme impossible puisqu'il en a
eu lui-même l'idée - du moins en ce qui concerne la première
partie : 1 Ces quinze chapitres j'aurais pu, les retravaillant
après lui, selon - autant qu'il m'eût été possible - la
méthode qui fut la sienne pour écrire le reste du livre, les
amener au ton général. » Pourquoi Jules Renard, qui
avait de la patience, de l'obstination même, n'entreprit-il
pas une besogne qui n'avait rien d'insurmontable et qui
lui eût permis de ne pas laisser perdre le travail de deux
années?
Eh bien, je ne crois pas me tromper en disant que Jules
Renard a bel et bien recommencé les Cloportes et qu'il les
a publiés. Seulement il leur a donné une autre forme et un
autre titre, plusieurs autres titres même, dont le principal est
Poil de Carotte. Tous les principaux personnages de ce premier
roman, nous les retrouvons en effet dans son chef-d'œuvre:
la famille Lérin est devenue tout simplement la famille Lepic
et Honorine est restée Honorine. Seule Françoise manque ;
mais n'est-ce pas elle qui est le personnage romantique des
Cloportes, et n'est-il pas tout naturel que Jules Renard l'ait
supprimée? Voilà encore, sans nul doute, le même village
de la Nièvre, les mêmes paysans, la même maison avec le
même jardin, le même puits et le même banc dans le jardin,

NOTES

803

Voilà aussi presque les mêmes scènes, et les mêmes idées.
(L'anticléricalisme de M. Lepic, dans Poil de Carotte et
la Bigote, ne le voit-on pas déjà apparaître dans le chapitre XVIII des Cloportes ?} D'ailleurs M. Henri Bachelin ne
reconnaît-il pas que l'auteur exploita lui-même son roman
lorsqu'il écrit, toujours dans la préface: « Et l'on ne manquera
point d'établir des comparaisons entre la forme des chapitres
extraits de ce roman que Renard corrigea pour les publier
de son vivant en manière de contes, de chapitres indépendants ou de notes, et la forme que primitivement il leur avait
donnée dans les Cloportes. • Ayant utilisé son livre de cette
façon, Jules Renard, dont on sait la probité, pouvait-il
vraiment le publier ensuite dans sa première rédaction ? II
en avait tiré parti, il ne pouvait plus que le garder secret dans
ses tiroirs. Pour lui, ce n'était plus un roman' une œuvre
mais une esquisse ou plutôt une suite d'esquisses de valeur
uniquement personnelle.
Pour les critiques, pour les curieux de l'histoire littéraire
il est précieux de découvrir aujourd'hui les Cloportes. Il~
en comprennent mieux Jules Renard qui leur apparaît
ainsi, obstinément, patiemment, amoureusement, !'écrivain
d'un seul livre - le livre de son village. Ce livre, il le travailla
toute sa vie, le reprenant page par page, faisant de chaque
page une sorte de dessin, d'eau-forte, qu'il poussait davantage à chaque reprise, apportant plus d'exactitude dans le
détail, creusant le trait, marquant surtout le caractère
expressif des êtres et des choses - à la manière des artistes
japonais dont les Goncourt avaient, eux aussi, pris pour
m~èle l'art fini et tourmenté - mais en ajoutant au style
artiste cette marque bien à lui, l'ironie sèche et pincée parce que les hommes et leurs actions, il les jugeait en en
traçant l'image.

.

GASTON

SAUVEBOIS

•

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA CRITIQUE D'ART ALLEMANDE.

, Pa, la ressemblance fondamentale (d'essence) de tout le
particulier, cet absolu perd sa valeur individuelle, et le sous•
humain sur-individuel c'est le • rien , indifférent, insensible,
privé d'être, ni petit, ni grand, ni triste, ni foyettK ; le supra.
personnel veut ici communique, aans la sur-humanité. Il
n'y a ici ni volonté, ni but. L'arbre n'est pas une individualité
séparable, dont la forme rendrait compte des lois de sa crois•
sance - aussi peu que l'est le corps humain. Chaque eKpérience individuelle, chaque connaissance apparaît comme un
leurre ; d'un bout à l'autre la vie semble se convertir en un
désert, dans lequel subsiste comme unique objet (« das einzige
Obfektive ») ce néant insécable, où nous notis perdons, qui
nous assimile, tout comme fait la mort. Ce n'est que par la
ntgation de toute traduction, le retour à une contemplation
dtpourvue de tout dtsir, de tout instinct, que cette connais•
sance trouvera sa forme. •
Si avisés que l'on soit en droit de supposer les lecteurs de
la Nouvelle Revue Française je ne pense pas qu'il s'en trouve
un seul assez sagace pour avoir deviné que cet étonnant
passage - tiré d'un ouvrage illustré en deux volumes a trait à de la peinture, bien plus, à un peintre précis.
Cezanne et Hodler, introduction à la peinture contemporaine.
L'auteur, mort à la guerre, était un Allemand du Sud, professeur et écrivain, et, comme tel, exerçant une influence
considérable sur ses élèves « hommes et femmes •• nous
apprend le critique sensé de ce critique, qui continue ainsi :
•Ceton de spéculation enthousiaste, ces plaidoyers à l'aide
d'une terminologie philosophique gonflée, cette ébriété

l

805

cérébrale, cette faculté de ramener les choses sensibles
à des notions abstraites et de s'exciter par la dialectique,
nous paraissent symptômes d'autant plus graves qu'ils
le sont d'une forme de la pensée qui domine tout notre
temps, toute cette génération-ci... , Et plus loin : c Fritz
Burger était une tête non point claire, mais confuse,
- sa vision était adaptée à discerner les caractéristiques
d'un style bien plus que des düférences de qualité. Le
titre du livre est à lui seul un manque de tact.» - « Nous
sommes en Allemagne inondés d'ouvrages de ce genre. »
Le passage initial et ces commentaires sont tirés d'une publication d'art berlinoise Kunst und Kûnstler paraissant
depuis plus de trois lustres chez Cassierer à Berlin, dirigée
par Karl Scheffier, publiciste connu, auteur d'une quantité
d'ouvrages de valeur sur l'art, la vie, etc.
C'est dans le domaine des arts plastiques que les Allemands sont le moins doués. L'Allemand ne sait pas dessiner,
disait naguère ici même André Gide. Il s'y applique d'autant
plus, et je pense qu'il n'est point de pays où l'on ait peint,
bâti et sculpté autant qu'en Allemagne, durant la période
d'invraisemblable prospérité matérielle qui précéda le grand
désastre. Nécessairement, et plus nécessairement en Allemagne qu'ailleurs, ce genre d'activité excite la critique, fait
naître des théories, des controverses, et couler des flots
d'encre. En France, assez naturellement, la tradition s'oppose
aux courants novateurs; c'est de la lutte et de la balance des
deux que procède cet admirable - je ne dis pas progrès, mais avancement continu, qui fait qu'après tant de siècles
de production, c'est encore à la source française que vient
puiser le monde. Comme conséquence, le rôle de la critique
est relativement aisé, et les voix de son double chœur assez
nettement distribuées. Mais en Allemagne, depuis la renaissance, il n'y a plus de tradition (sinon d'importation française, et combien passionnants à étudier seraient les tours et

�8o6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

détours et les aflleurements de ces filons, jusqu'à nos jours),
En plus les Allemands ont la passion de l'érudition, la volonté
et l'amour de l'innovation, où les portait aussi, en architecture surtout, l'habitude d'un perpétuel renouvellement de
leur technique et de leur industrie. Quoi d'étonnant si dans
ces conditions, un éclectisme effréné a envahi la production
aussi bien que la critique? - Das deutsche « und ». Cézanne
et Hodler.
« Der psychologische Takt der Deutschen scheint mir durch
eine ganze Reihe von Fttllen in Frage gestellt... Was
ich nicht hôren mag, ist ein berftchtiges «und» die Deutschen
sagen : Goethe und Schiller. (Le tact psychologique des Allemands me paraît mis en question par toute une série de
cas... Ce que je ne puis supporter est un o und• fâcheusement
fameux. Les Allemands disent: Goethe et Schiller◄.)
On sait assez l'importance du marché que la peinture
française moderne avait en Allemagne; d'où le grand
nombre de toiles de nos maîtres impressionnistes tant
dans les musées de Berlin et d'autres villes, que chez
les collectionneurs de la capitale et de la province. Je ne
crois pas beaucoup m'avancer en disant que la peinture
française moderne est sans doute mieux et plus abondamment représentée dans la province allemande que dans
la française. Des amateurs de Mannheim, de Hambourg.
de Francfort, de Hagen en Westphalie, collectionnent les
Cézanne, les Lautrec, les Bonnard, etc. L'influence des grands
peintres de la première époque impressionniste a été dominante, et commence à se faire sentir dans les dix dernières
années du siècle passé. On s'est appliqué à comprendre ce
mouvement d'art, comme, du reste, en Allemagne, on n'a
cessé de s'appliquer à tout: on a voulu à toute force acquérir,
posséder de la culture - à la manière presque dont on
x Nietzsche: Le Crépuscule des Idoles.

NOTES

possède des choses palpables :et mesurables - culture
de dernière invention - culture la plus en vogue.
La tentative du musée de Hagen, assez généralement
connue, est de toutes les tentatives d'inoculation artificielle de culture, une des plus curieuses ◄•
A côté de cette peinture de premier ordre on achetait
d'ailleurs, et toujours en vertu du fameux «und», des peintres
locaux dont l'inexistence, pour parler poliment, plongerait
dans la perplexité le visiteur non averti de ces collections.
Je ne dis pas qu'en France aussi la mauvaise peinture
ne voisine pas souvent, hélas, avec la bonne, mais je doute si
le public, qui chez nous s'éprenait des Degas ou des Renoir,
aurait acheté d'un même élan des Roybet et des Detaille.
Il y a là, chez !'Allemand, une sorte d'absence de sens, pourrait-on dire en prenant le mot dans ses acceptions les plus
diverses : le sens, c'est-à-dire la direction, tant extérieure
qu'intérieure, la sensibilité des nerfs et des organes sensoriels, la réaction spontanée de l'individu affectif, nerfs et
cœur; le sens, c'est-à-dire encore le bon sens, expression
essentiellement française pour désigner la saine et complète
raison, qui depuis le temps de Montaigne est chez nous la
marque des meilleurs esprits. C'est à cela qu'il faut toujours
en revenir avec les Allemands : le défaut de sensibilité spontanée, c'est ce qui les explique le mieux. Ils ne réagissent par

x. Le Folkzangmuseum, collection particulière que son propriétaire, M. K. E. Osthans a transformée en un musée public,
logé dans un bâtiment d1i à l'architecte belge Henry van de Velde.
Il y alàdel'art asiatique,dela sculpturenègre,desCorot,des Cézanne, des Van Gogh, des Gaugùin, des Renoir, des Matisse,
des Maillol, des Manet, des Lautrec et des Seurat. Des miniatures
gothiques,des bois et des bronzes de l'époqueromane,des animaux
égyptiens. Tout cela dans un pays d'intense industrie, de population aux sept huitièmes ouvrière, et qui a moins de traditions
d'art que par exemple notre bassin de Lens, ou, en Belgique, le
pays de Charleroi.

�808

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réflexe en aucun domaine. Il faut que cela traverse d'abord
le cerveau, et t'est pourquoi tout leur peut être expliqué, de ce qui se laisse expliquer, bien entendu. - Or, comme on
explique aussi bien et encore mieux la mauvaise peinture
que la bonne, mais que la bonne s'explique aussi, et la littéraire, le néo-impressionnisme au même titre que le cubisme,
une série de ces und finit par se comprendre, tout au moins
par se concevoir.
On distingue dans la critique allemande deux grands
courants: l'un, auquel ressortit la citation par où débute ma
note d'aujourd'hui, est dans la ligne de l'Allemand d'autrefois : livresque, métaphysique, idéaliste, étranger à la vie.
C'est celui de la critique esthétisante et théorique. Si ses
productions nous paraissent bizarres parfoisj usqu'au comique,
cette critique est pourtant moins antipathique que l'autre,
que j'appellerais volontiers la critique désinvolte, celle qui
opère avec des expressions techniques, en se servant du
jargon d'atelier et des marchands de tableaux, et dont MeierGraefe, que l'on n'a que trop connu à Paris autrefois, reste
le représentant le plus typique; si typique qu'il y aura lieu de
revenir un peu plus longuement tout à l'heure sur son cas.
La critique esthétisante pousse l'abstraction jusqu'à faire
une théorie de la beauté ornementale du paysage, avec graphiques, schémas géométriques, etc. 1
L'échantillon cité plus haut n'a rien d'exceptionnel. Je
crois qu'on y pourrait puiser une foule d'indices intéressants sur la constitution de la cérébralité allemande. Pe~dant la guerre il a paru un livre de cet ordre, plein d'idées,
une étude étrange, excitant la pensée, théorie ingénieuse du
phénomène qu'est l'art gothique: de, Gothik Formp,obleme,
par Wilhelm Worringer. Il fait suite à un petit traité d'esthétique qui a pour titre Abst,aktion und Einf-ahlung («Abstrac1.

Hugo Marcus : Die ornamentale Schanheit de~ Landschaft.

NOTES

809

tion et intuition »). Je ne signale celui-ci que parce que, en
dépit d'une abstraction à la troisième puissance, si j'ose dire,
il en était au bout de deux ans, à sa quatrième réédition.
Nous nous défaisons difficilement de l'idée qu'un effort
cérébral relativement désintéressé ne comporte pas, malgré
tout, quelque noblesse. Le livre même de Worringer nous
fournit la clef de cette tendance profonde qui pousse l'esprit
allemand vers les pacages infertiles où il tourne en rond avec
tant d'efforts. « Wie ein Thie, au/ dûr,e, Heide von einem
bôsen Geist im Kreis he,umgefûhrt.» (a Comme un animal sur
la lande aride, tourne en cercle, agité d'un malin esprit »)1 •
Cette difficulté qu'éprouvent leurs sens à entrer en scène,
cette incapacité de se saisir d'un phénomène autrement que
par le cerveau, est une disposition qui peut donner des résultats pathétiques aussi souvent qu'incongrus.
Meier-Graefe est peut-être, de tous ceux qui ont écrit sur
les questions d'art, celui qui, en Allemagne, a eu le plus d'influence, qui a fait le plus d'adeptes. Il fut il y a vingt ans,
l'un des principaux coryphées du mouvement d'innovation
dans les arts appliqués (Kunstgewe,be), le propagandiste
de l'impressionnisme et de la peinture française, vivant
d'ailleurs beaucoup à Paris où il tenait boutique d'objets
d'art et de tableaux. Lié avec nombre d'artistes, MeierGraefe édita le grand album de Germinal, dédié à Zola.
On lui doit un ouvrage important en trois volumes sur le
développement de l'art depuis le romantisme, histoire presque uniquementdeladernière grande période de la peinture
française, de nombreux traités, un livre sur Velasquez, un
voyage en Espagne, un ouvrage sur le Greco, etc. Il garde
dans tous ces ouvrages une grande facilité de plume, un tour
souple et quelque peu vulgaire, des procédés sommaires et
désinvoltes, mais il dispose aussi d'un choix très étendu de
1.

Faust I.

�..
8ro

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

termes, de catégories, d'idées et de points de vue, dont il
change d'ailleu15 facilement. Ecrivain antipathique, malgré
d'exceptionnelles qualités d'intelligence et de tempérament,
on sentait chez lui une indiscrétion, une sorte d'impudence
latente, qui s'est fait jour depuis la guerre. Fin 1914 parut
dans le Journal de Francfort un feuilleton de son cru où il
évoque en quelques phrases hypocritement sentimentales
une soirée sur la terrasse de Saint-Germain, passée en compagnie d'un de nos grands artistes. Il parle de la grande époque
de la peinture qui s'arrête en France à la mort des derniers
grands maîtres de l'impressionnisme, et en vient à déclarer
que la France est indigne de son patrimoine d'art, qu'elle
ne sait plus ni apprécier ni administrer, et que l'Allemagne
est là pour heureusement se substituer à elle et recueillir
cet héritage l.
Il serait injuste, toutefois, de ne pas citer ici Karl Scheffler,
le seul critique d'art allemand qui semble avoir échappé tant
â. l'esprit de stérile abstraction qu'à la folie novatrice. Tout
aussi éloigné à la fois du jargon prétentieux des connaisseurs, qui appliquent à tort et à travers des termes de rapin,
que de ce langage philosophique qui n'arrive pas à rejoindre
la vie, il doit sa valeur non tant peut~tre_à quelque intuition
géniale, qu'à des qualités de caractère bien exceptionnelles
dans le milieu berlinois : probité intellectuelle, émotivité
profondément sincère, ardeur d'âme et parfaite pureté
d'intention, voilà ce qui, joint à une solide et sérieuse intelligence, à un jugement élevé, fait de Karl Scheffler un authentique critique, quelqu'un qui délimite et précise les catégories,
amène le public à classer les valeurs et à considérer surtout
la qualité. Le sens artistique est chose qui ne s'enseigne pas
et ne s'apprend guère.« Wenn ihr's nicht /ùhlt, ihf' werdefs
1. • Die schmachtigen Kerlchen in rothen Hosm • (ces chétifs
petits bonshommes en culottes rouges), dit-il en parlant des

Français.

NOTES

8u

nicht erfagen. »«Ce que vous ne sentez pas naturellement, le
pourchas ne vous le donnera pas.-l Mais le goût d'une société
néanmoins est susceptible d'éducation, ce qui ne va jamais
sans quelque retentissement sur les mœurs.
_Scheffler, bien avant la guerre, regardait avec un pessimisme profond l'état en apparence si brillant de son pays,
et a osé en des paroles mesurées, du temps de sa toute-puissance, dire de cinglantes vérités à Guillaume II, ce saboteur
de culture.
ALAIN DESPORTES

**•

LE SOCIALISME IMPÉRIALISTE DANS L'ALLE~GNE CONTEMPORAINE, par Charles A ndler (Collection de l'Action Nationale).
Ce dossier d'une polémique avec Jaurès remet sous les
yeux du public des documents désormais historiques. On se
souvient qu'en novembre 19rz, Charles Andler avait publié
dans l'Action Nationale une étude approfondie du socialisme
impérialiste dans l'Allemagne contemporaine. II y dénonçait
les tendances de l'aile droite du parti socialiste allemand.
Gerhard . Hildebrand, Atlanticus appuyé sur Kautsky,
Max Sch1ppel, Ludwig Quessel, Sudekum et l' Autrichien
Karl Leuthner réclamaient une politique coloniale supposant l'appui socialiste donné à la. diplomatie pangermaniste
et au militarisme allemand. Hétérodoxie au sein de la
Socialdémocratie, soit. Mais celle-ci n'avait acquis d'écrasantes majorités électorales qu'en allant au-devant des
appétits germaniques. Gardant, par une imposture devenue
éclatante en 1914, la façade internationale au-dedans, elle
s'était faite nationale, de plus en plus étroitement. Au

1

'I

x. Faus, I.

•

�812

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

congrès d'léna il avait échappé à Bebel : , Le mot d'ordre
n'est pas de désarmer, mais d'augmenter les armements. •
Cet esprit -faut-il dire nouveau 1- du socialisme allemand, Charles Andler nous le révéla en 1912. Sans se croire
héroïque. Sans chercher le bruit.
Simplement il accomplissait un double devoir : devoud'historien qui a jeté un nouveau coup de sonde dans des
parages explorés par lui depuis vingt ans ; devoir de socialiste dont l'attachement à un idéal humain restera exemplaire.
Mais tandis qu'Andler épiait dans les livres et dans la
vie l'évolution sociale, que de toute son âme et de toute sa
conscience il recherchait la vérité, d'autres intellectuels
du parti restaient politiciens, tacticiens purs. Ignorant les
taits qui les eussent tirés d'un optimisme béat, ils se prétendaient assurés de mener un mouvement international et
unifié. Rêvant généreusement de souder les églises nation.ales, ils repoussaient la probe information qui démentait
leur rêve. Même Jaurès fut victime de l'illusion ; il voulut
l'être. Mal entouré, circonvenu et trop fail:&gt;le un jour pour
regarder les choses en face, il se laissa aller à reprocher à son
ancien camarade de travailler • pour l'Europe bourgeoise
et réactionnaire •· Et à sa suite un • troupeau de buffles •
piétina l'apôtre de la vérité, au printemps de 1913, alors que
l'on discutait la loi de trois ans.
La justification d'Andler est venue - combien vite 1 et la réparation. Jean Richard-Bloch, Charles Albert, les
plus purs, les meilleurs ont compris et témoigné. Jaurès
aussi fût venu à résipiscence, dit Andler dans une émouvante introduction.
Ainsi se clôt pour l'auteur un débat dont il sort grandi.
Et les pièces qu'il rassemble éclaireront l'histoire d'hier.
Elles serviront en outre d'introduction à la vie de demain.
Un merveilleux remueur d'idées nous initie dans ce livre,

NOTES

comme dans sa collection du Pangermanisme l et dans ses
récents articles de l'Action Nationale, aux détours d'une
politique sociale restée agissante. Lui seul peut-être connaît
l'ensemble des faits, lui seul les domine. Il est vraiment audessus de la mêlée pour l'avoir traversée en y laissant un
sang généreux, pour l'avoir dominée d'une intelligence
souveraine. C'est sur cette intelligence qu'il faut insister ;
alors que la cervelle s'oblitère chez des maniaques dangereux, un homme a su allier à la ferveur de l'action la
probité de l'étude, à l'enthousiasme la conscience, à la chaleur la lucidité. Seuls des esprits ainsi libres doivent nous
guider dans l'élaboration d'une nouvelle civilisation intellectuelle et sociale. Avec des maîtres comme Andler, des
annonciateurs comme Albert Thierry2, des chercheurs
comme Pierre Hamp, la France y peut apporter une assez
belle inspiration.
FÉLIX BERTAUX

DES LIVRES FRANÇAIS POUR L'ALSACE.
Chacun de nos lecteurs possède quelques livres qui font
dou?le emploi dans sa bibliothèque, ou qui ne lui servent plus,
ou sunplement dont il peut se passer. Qu'il les réunisse aussitôt_ en paquet et qu'il les adresse, soit par la poste, soit par
colis postal, à la Société du Livre français, 2, rue Gailer, à
Strasbourg.
On sait avec quelle passion les Allemands se sont appliqués à extirper d'Alsace la langue française, quels obstacles
ils ont opposés aux cours, aux représentations dramatiques,
à toutes les occasions que l'ingéniosité alsacienne s'obstit. Édition Conard.
2.

Les Conditions de la Paix (Ollendodl) .

�814

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nait à susciter pour faire entendre à la population la langue
de France. On sait que, pendant la guerre, sous peine de
prison, il a été interdit de parler français dans la rue et dans
tout lieu public, et que d'innombrables condamnations ont
été prononcées de ce fait. Ces violences ont exaspéré l'Alsace,
mais elles ne sont pas, hélas, restées sans effet. Il importe
de donner à ceux qui ont été systématiquement empêchés
de lire ou d'entendre du français, l'occasion de reprendre, Je
plus vite possible, contact avec notre langue. La Société
du Livre français s'efforce de créer partout des bibliothèques
populaires. Les volumes de vulgarisation y trouvent leur
emploi aussi bien que les ouvrages d'un caractère plus
littéraire ou scientifique, réservés particulièrement au
personnel enseignant. Il est inadmissible que les hommes et
les femmes de cœur qui se dépensent avec un zèle inlassable
dans des réunions et des cours du soir ne soient pas activement soutenus par tous ceux qui peuvent, si facilement, leur
apporter une aide et une preuve de sympathie.

815

NOTES

MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
I. -

LITTÉRATURE.

GABRJXLE D'ANNUNZIO :

Terre vierg,

La Renaissance du Livre.
El&lt;ILE BERGERAT :

T,ente-si:r conus de

toides les c01deurs ; Fasquelle.
CA111 : Le fils des T,ois Mousqunai,es
L'Edition française illustrée.
CONAN DOYLE: La Nouvelle Rlvdlali&lt;m ;
Payot.
HENRI DuvERNOIS: La bonne lnforlune;
Flammarion.
l!IIUSO!f : Ho"'mes ,,présenlatifs, trad.
Jeao Izoulet et Firmin Roz ; Crès.
A&gt;mat Grna: : Le Voyage d'Uriffl
Emile-Paul.
CHARLES-HENRY HIRSCH : Le Cra,;,u'""" ; Flammarion.
)!AUJlJCE LEVEL : Mado ou la Gue,r, Il
Pa,is ; Flammarion.
l'RINCE Dit LIGNE : En ma,g, des rlve,ies
dv M""kluil de Sax,. Les Embarras
Ed. Champion.
LoNGUS: Daphnis t!l Clùol, trad. Amyot,
avec iUustrations de A. Hofer; Société
littéraire de France.
Daun1 DE MbiJKOWSKI : Le ,aman d•
Uc,,wd de Vinci. La Résumdi&lt;m des
Dieiu; Calmann-Lévy.
BaoN DE MA&gt;.'DRll : Glntalogû complète
d• la /a,,,ill, de lllussel ; Ed. Champion.

N ... : La chanson d'AsP,emont, chanson
de geste du ,w• siècle, publiée par
L. Brandin ; Ed. Champion.
N... : Gout;,, d'Ap,.is, poème comtois
du xm• siècle, publié par E. Faral
Ed. Champion.
EDMOND Plr.oN : Sous l'lgidt de la
Ma,.u, histcir• d'un, ,wièr, ; Bossard.
M. C. POINSOT : Le cœu, ail/; la Renais·
sance du Livre.
RAKuz : Les Signes parmi nous ; Crès.
PAUL RllBoux : Jose#e ; Flammarion.
MARQUIS Dit Roux : Pascal ,,. Poitou
et ks Poüevins dans les P,ovinci4les ;
Ed. Champion.
ALBERT S.uu.tN : Aux llanes du vase
nouvelle édition ; Crès.

II, -

HISTOIRE, RELIGION,

SCIENCES SOCIALES.
Otto BAUIIR : La marche au Socialis1"e

trad. F. Caussy; Librairie de l'Humanité.
PAUL GBNTIZON : La Rlvolulion all,mand, ; Payot.
ALFREDO N1c1tPORO : De l ,negaliU
parmi les hommes ; M. Giard et E. Brière.
A.·D. Stü&lt;TILLANGES : L Acti&lt;m sociale
et la vi• surnaturelle ; Editions de la
Revue des Jeunes.

LI! GÉRANT : GASTON GALLIMARD
FONîENAY·AUX· ROSES.

IMPRIMERIE

"LOUIS

BELLENAND.

�817

LA RÉOUVERTURE DU
VIEUX COLOMBIER
En octobre 1913, le VIEUX COLOMBIER se mettait au
travail.
On a d'abord souri de ses efforts... Nous avions nousmêmes le sentiment profond de notre insuffisance au
regard de la tâche à laquelle nous commencions de dévouer
notre vie. Mais nous travaillions, jour et nuit, sans relâche,
regardant devant nous notre idéal grandir. C'est à la
continuité de notre labeur, puis à sa qualité qu'on eut
à rendre justice.
La feneur, le dévouement, une certaine insouciance
des dangers à courir, avaient inspiré notre élan. Des
amitiés sérieuses, groupées autour de nous en nombre
grandissant, l'avaient affermi, soutenu. En mai 1914,
l'heureuse réalisation d'une comédie de Shakespeare,
la Nuit des Rois, fit entrer le VIEUX COLOMBIER dans la
notoriété.
***

Aodt 1914 disperse aux armées ou dans les services
dt guerre les jeunes hommes de notre maison. Tout
paraissait fini. C'est alors que commence à vivre, de sa
52

�818

LA RÉOUVERt'ORE DU VIEUX COlOMBIER

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et la souille, remettre aux mains du créateur, pour son
libre jeu, un instrument docile.

vraie vie spirituelle, l'idée du VIEUX COLOMBIER. Ce que
la violence, la séparation, le deuil ont détruit, la pensée
le reforme. Où qu'ils soient, en quelque condition qu'ils
se trouvent, les fondateurs, les collaborateurs, les amis
du VIEUX COLOMBIER pensent à cette petite maison
menacée. Ils éprouvent qu'un sentiment commun les
unit entre eux, et les relie à ce point du monde français.
Ils prennent conscience d'une chose qui existait, là. Une
chose plus belle peut-être et plus grande que nous n'avions
nous-mêmes su la voir. Et même après que nous eûmes
compris que la guerre serait longue, nous n'avons point
renoncé à préserver, nourrir, fortifier en nous la foi qui
nous montrait l'avenir et nous promettait une renaissance.

*

**
Aujourd'hui, cinq ans passés, nous n'avons rien d'autre
à dire.

*

**
En 1913, nous:disions :
Le théâtre est aux mains des cabotins et des marchands.
Tout ce qui le touche s'avilit. Le vrai poète s'y refuse.
Le vrai public s'en détourne. Une poignée de travailleurs
convaincus, que l'indignation arrache à leur solitude
d'écrivains et d'artistes, vont essayer de servir l'œuvre
d'art au théâtre. Ils n'ont pour doctrine que leur
conscience droite, leur désintéressement, le respect de la
beauté. Gardiens de la culture, ils veulent rendre la vie
aux chefs-d'œuvre des maîtres. Ouvriers de l'avenir,
ils veulent que toute œuvre vraiment neuve et sincère
trouve ses interprètes et son public. Ils veulent avant
tout, sur des fondations intactes, élever un théâtre
nouveau et, débarrassant la scène de ce qui l'opprime

819

1

l

t

A ceux qui, depuis cinq ans, nous demandent : que
ferez-vous après la guerre ? nous avons eu la fierté de
pouvoir répondre : nous continuerons ce que nous avions
commencé.
Nous avions fait déjà quelques preuves. Nous en avons
fait de nouvelles, d'octobre 1917 en avril 1919, aux
Etats-Unis, où le VIEUX COLOMBIER reçut mission de
représenter, pendant deux ans, le théâtre français.
Les mêmes hommes se réunissent au même lieu pour
reprendre un effort commun. Ils ont mûri. Ils ont
plus d'expérience et de raison. Non moins d'ardeur. Ils
ont subi des épreuves. Leur volonté n'a point fléchi, ni
tourné. Ils ne sont pas nés de la guerre. Mais elle a pesé de
tout son poids sur eux, d'un poids dont ils ne seront jamais
plus soulagés. Elle les a poussés, mais dans le sens où
librement ils s'étaient engagés. Elle a pour ainsi dire
accusé chaque trait de leur figure et de leur caractère.
Ils sont plus que jamais résolus à se donner tout entiers
à leur tâche, pour l'amour de ce qu'ils font, et pour la
grandeur du pays.

***
La situation du théâtre français est pire à la fin de 1919
qu'elle ne l'était en 1913-14. Partout c'est le désarroi

�820

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui succède au malaise, la rébellion au dégoût. D'entre
ceux-là mêmes qui trop longtemps furent les complices
d'une si profonde démoralisation, des voix s'élèvent pour
appeler un renouvellement. Nous souhaitons le succès
de ces volontés retrempées. Leurs œuvres témoigneront
de la vertu deSihommes nouveaux. Mais, si nous ne sommes
plus seuls à protester, on voudra peut-être se souvenir que
nous fûmes les premiers à combattre. On voudra peut-être
relire ce que nous écrivions il y a six ans. On saluera
peut-être avec confiance, à l'heure où il reprend vie, le
VIEUX COLOMBIER dont toute l'ambition est de compter,
dans ce grand changement du monde, comme une force
de résurrection.
JACQUES COPEAU

***
Le samedi 8 novembre, à 16 heures, H6tel des Sociétés
Savantes, 8, rue Danton, se tiendra la première RÉUNION
DES AMIS DU VIEUX COLOMBIER. M. Jacques Copeau 'Y
parlera de !'Avenir du Vieux Colombier. Tous les abonnés
et lecteurs de la Nouvelle Revue Française sont cordialement invités. Ils sont priés de donner une réponse, avant le
4 Novembre, au Secrétariat du Théâtre, 21, rue du VieuxColombier.

r

DONOGOO-TONKA
ou

LES MIRACLES DE LA SCIENCE
CONTE CINÉMATOGRAPHIQUi

NOTE
Les parties du texte encadrées seront pro,jetées sur l'écran.
Tout le reste devra s'exprimer par le feu des acteurs et les
ressources de la mise en scène.
Sauf indication particulière, dans le texte même, les scènes
devront se dérouler sur le rythme ordinaire des événements
de la vie. On se gardera surtout de cette précipitation uniforme et pénible que trop de gens semblent tenir pour une
des conventions essentielles de l'art cinématographique.
Lorsqu'il y aura quelque doute sur ce point - dans les scènes,
pa, exemple, où les seuls événements qui défilent sont les
pensées des personnages - il vaudra mieux pécher par un
excès de lenteur et par un soin trop scrupuleux à dégager
toutes les intentions et toutes les nuances.

PREMIÈRE

PARTIE

1
Bénin et Lamendin se rencontrent fortuitement sur le
pont de la Moselle
A Paris, dans le port de la Villette, le sommet du pont
de la Moselle, en plein ciel, avec son horloge.

�822

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Bénin et Lamendin, qui ont monté à la rencontre
l'un de l'autre, sans se voir, se trouvent nez à nez, tout
à coup.
Bénin fait cent démonstrations d'amitié. Lamendin
y répond ; mais son maintien demeure languissant et
presque lugubre.
Qu'ils auraient de choses à se dire ! Lamendin ne se
félicite pas de sa santé, tant morale que physique. Il a
maigri. Il désigne sa redingote trop large, le devant de
son gilet comme un raisin vidé, la ceinture de son pantalon.
Bénin constate et s'apitoie.

2

DONOGOO-TONKA

«l'âme ne va plus•· Bénin le presse de questions. Lamendin

fait des gestes découragés, et avoue qu'il était venu sur
le pont de la Moselle avec quelque dessein de se jeter à
l'eau. Bénin s'émeut, s'étonne, s'indigne. Voilà qui ne
peut durer 1 Bénin vide coup sur coup deux verres de
vin blanc. Il cogne la table du poing. Son amitié s'irrite.
Il se croise les bras. Il hoche la tête. Lamendin affaissé
semble demander pardon.
Mais la face de Bénin s'éclaire. Il se fouille, prend son
portefeuille, qui est énorme, y tâtonne longuement t:t
finit par en extraire un carton qu'il secoue sous le nez de
son camarade.
LE PROFESSEUR MIGUEL RUFISQUE
Commandeur du Christ de Portugal
DIRECTEUR DB L'

INSTITUT DE PSYCHOTHÉRAPIE
BIOMÉTRIQUE

Une chopine de vin blanc
au Cabaret de !'Ambassade
On voit les silhouettes de Bénin et de Lamendin descendre les degrés du pont de la Moselle à contre-jour sur
un ciel fin de Paris. La pensée de Bénin se dirige vers le
cabaret del' Ambassade, et son doigt l'indique.
Ils arrivent sur le quai, passent entre le bassin et les
docks, contournent des bâtiments. Ils sont devant
l' Ambassade.
Ils entrent, s'assoient. Bénin commande une chopine
de vin blanc. Lamendin paraît accablé. Il explique que

zh.à6h.
Lundi, Mercredi, Vendredi

II 7, r. de Londres.

D'une autre poche, il tire un autre portefeuille non
moins bourré, et du portefeuille un prospectus double.
Sur la première page, on lit :

AVANT DE VOUS SUICIDER ...

ne manquez pas
de tourner cette page

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

puis, le prospectus ouvert :
LE PROFESSEUR MIGUEL RUFISQUE
117,

Rue àe Lonàf'es,

117

SPÉCIALISTE D

SUICIDE
vous donnera e n 7 jours

un amour violent de la vie

1

Sous le nez de Lamendin, Bénin agite Je prospectus,
comme un mouchoir imbibé d'une essence ravigotante.
Lamendin respire d'un souffle plus court ; mais il y a
une trace de sourire autour de sa bouche.
Bénin entreprend l'éloge du Professeur Rufisque et
engage Lamendin à l'aller consulter au plus tôt.
Ce que Lamendin consent à promettre.

3

Lamendin chez le Professeur
Command. Miguel Rufisque
Debout sur le trottoir de la rue de Londres, Lamendin
considère la façade de l'Institut de Psychothérapie biométrique, qu'annonce une large inscription.
C'est un hôtel d'une architecture nourrie, avec un
soupçon d'emphase. Des voitures attendent, rangées.
Lamendin pénètre dans le vestibule. Un portier cha-

...

825

marré l'accueille, s'enquiert de ce qu'il désire, le mène à
un ascenseur.
L'ascenseur, cubique, tout en glaces biseautées, semble
un énorme coffre à bijoux.
Deux étages de montée. Un autre vestibule. Un valet
en bas blancs. Lamendin s'adresse à lui. Le valet prend des
airs importants, lève les bras. Il sera très difficile de voir
le Professeur en personne. Le Professeur est accablé de
clientèle et ne reçoit que sur rendez-vous. Pour appuyer
son dire, le valet ouvre la porte d'un vaste salon d'attente.
On aperçoit toute une perspective de clients, assis, debout,
accroupis, accotés au mur, couplés dos à dos, bref, dans
l'arrangement le plus varié, mais témoignant chacun
par sa posture, sa mine ou sa mise, d'un mauvais équilibre des facultés de l'esprit.
Lamendin s'approche de la porte. Il y a je ne sais quoi
de fasciné dans son regard et peu de liberté dans sa marche.
Il est sur le seuil; il s'appuie au chambranle; il penche
la tête vers le dedans du salon.
C'est le contenu de son regard qui s'étale sur l'écra.Il :
tout un vaste salon, sans autres meubles qu'un guéridon
et des sièges, mais gonflé et craquant de délire.
L'absurdité, suée par tant de cervelles, devient palpable. On commence à distinguer une sorte de vapeur
très subtile qui se dégage des corps humains et charge
l'air peu à peu. Une femme surtout, assise sur un pouf au
milieu de la pièce, et vêtue à la façon des vieilles joueuses
de Monte-Carlo, fait l'office d'une puissante fumerolle.
Les objets eux-mêmes en sont déformés. Les pieds du
guéridon se tordent et la tablette s'incurve. Les murs
reculent, et l'on croirait qu'ils vont se mettre à tourner.

�826

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Maintenant c'est le visage de Lamendin qui se projette.
Il exprime d'abord un étonnement fixe et résigné;
puis de la gêne, une oppression ;
puis une sorte d'épouvante souriante ;
puis un consentement mystérieux qui fait se ramollir
la bouche et luire assez stupidement les prunelles ;
puis une ivresse sans regard.
Mais le valet le touche à l'épaule.
Lamendin se retourne d'une pièce, se réveille, tâte
ses poches, enfin tire une carte.

H. P. BÉNIN
recommande très exceptionnellement
son vieil et cher ami Lamendin à la
savante attention du Prof. Gamm.
Miguel Rufisque.
4, 'l'ue des Saules.

Le valet examine la carte, hoche la tête, puis disparaît
par une petite porte. Lamendin retourne à la contemplation du salon d'attente.
Le valet revient et fait un signe discret. Lamendin le
suit. Un étroit couloir ; puis le cabinet du Professeur.
C'est une salle large et haute, emplie d'objets singuliers:
appareils à cadrans gradués ; cylindres enregistreurs de
toutes tailles; batteries de tubes reliés entre eux par des
tortillons de fil ; grands disques de verre, avec un secteur
d'argent et un secteur d'or ; sortes de bascules ; bobines
d'induction.

DONOGOO-TONKA

Spécialement, un large fauteuil sur plate-forme, avec
un serre-tête en cuivre, des appuie-mains en cuivre et des

pédales du même métal.
Du siège, du dossier, des bras, des pédales, du serre-tête,
partent des fils ou des tubulures souples qui aboutissent
aux divers appareils enregistreurs.
Un grand tableau noir sur chevalet est placé non loin
du fauteuil. Un petit groom nègre, vêtu de rouge, se tient
à la gauche du tableau, ayant en main une éponge humide
et une sébille pleine de morceaux de craie.
A droite, contre la muraille, un vaste meuble, composé
de centaines de petits tiroirs numérotés.
Le Prof. Miguel Rufisque, en habit, le cou chargé d'une
cravate de commandeur et d'une croix aux scintillements
compliqués, accueille aimablement Lamendin et lui fait
quelques questions.
Ensuite il l'invite à s'asseoir sur le fauteuil. Lamendin
obéit, mais trahit quelque inquiétude. Tandis qu'il
s'assure que tout est bien en place, le Professeur laisse
tomber cinq ou six phrases, touchant ses principes et sa
méthode.
Il corrige la position des bras et des pieds du patient ;
ajuste le serre-tête.

« Fermez les yeux. Pensez
fortement. Et ne vous occupez pas de moi. »
Lamendin ferme les yeux, ramasse les traits de son

�828

DONOGOO-TONKA
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

visage. Alors, peu à peu, l'on voit s'ébranler, s'agiter
les aiguilles des divers cadrans. Elles oscillent, tressaillent
tardent plus ou moins à se fixer. Le Professeur les observe'
puis, sans les perdre du regard, commence au tableau d;
vertigineux calculs d'équations. Il va si vite que le tableau
s'emplit en un moment ; mais le groom est là, qui efface
non moins vite ; et, quand un morceau de craie, dans la
main du Professeur, casse, il en glisse prestement un autre.
Parfois Lamendin pousse un gros soupir. Aussitôt les
aiguilles ont une secousse et plongent vers cette région
du cadran qui se dénomme dans les baromètres : Grande
pluie. Tempête. Enfin le Professeur Commandeur reprend
haleine et, au milieu du tableau, écrit en gros caractères :

(

4

L'ordonnance du Professeur
Command. Miguel Rufisque
Lamendin sur le trottoir, décachète son enveloppe et
en extrait une ordonnance.

INSTITUT DE PSYCHOTHÉRAPIE
BIOMÉTRIQUE
CABINET

DU
PROF. MIGUEL RUFISQUE

par excès
Il invite Lamendin à ouvrir les yeux, lui montre le
résultat, que Lamendin contemple assez sottement ; puis
se dirige vers le meuble aux tiroirs, et du tiroir 337 tire
une enveloppe cachetée qu'il remet à son visiteur.
Ils se font des politesses. Lamendin quitte le cabinet,
tenant l'enveloppe.

]'ordonne:
Vous trouver aujourd'hui même
carrefour de Buci, à I7 h. IS, Observer
attentivement, à partir 'de cette minute,
les voitures de place qui pénètreront
dans le carrefour, venant de la rue
Mazarine.
Compter seize voitures occupées (les
vides restant hors compte).
Quand la dix-septième paraîtra,
vous y précipiter; vous y installer

�(
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par tous les moyens ; mais autant
que possible avec courtoisie et sans
violence.
Exprimer à l'occupant, ou au ·
principal occupant, que ses protestations sont inutiles ; qu'il sera accompagné malgré lui; mais qu'il n'a
d'ailleurs rien à redouter de vous.
Quand il se sera calmé, lui signifier que vous vous remettez sans
réserve entre ses mains ; que vous le
suppliez, que vous lui enjoignez
même de disposer de votre personne
et de votre vie à n'importe quelle fin
et entièrement comme il lui plaira.
Lui faire comprendre que le plus
simple, pour lui, est d'en passer par
là.
Insister d'une manière croissante,
et jusqu'à satis/action.
Prof. Corn. MIGUEL RUFISQUE.

Le texte de l'ordonnance est projeté phrase par phrase,
et nous en pouvons suivre l'effet sur le visage de
Lamendin.

DONOGOO-TONKA

5
Carrefour de Buci
Lamendin, sur le refuge du carrefour, consulte sa
montre et guette les voitures. Il compte sur ses doigts.
Soudain il boutonne sa redingote et se précipite.
La dix-septième voiture est un vieux fiacre découvert,
que traîne une rosse de couleur crème. Un sexagénaire
l'occupe. Il porte une redingote, des lunettes, un chapeau
de paille noire, une Légion d'honneur en papillon. Une
serviette est posée près de lui. Il lit un périodique.
Lamendin bondit dans le fiacre, tout en saluant avec
politesse.
Le fiacre oscille largement. Le cocher jette un coup
d'œil par-dessus son épaule, puis retourne à ses pensées.
Le sexagénaire sursaute, enlève ses lunettes, les brandit.
Lamendin le supplie de n'avoir aucune crainte, met la
main sur son cœur, tombe à genoux.
Le sexagénaire crie : « Cocher I cocher 1 » mais d'une
voix sans doute fort grêle, car le cocher, qui tout justement se mouche du revers de la main, paraît ne rien
entendre.
La voiture continue à rouler vers l'Odéon. On voit
gesticuler les deux hommes en redingote. Le cocher reste
calme.

Les gestes s'apaisent. Les deux hommes, assis maintenant l'un en face de l'autre, s'essuient le front.

�832

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
DONOGOO-TONKA

Le fiacre s'a.J.Tête devant une maison ancienne de la
rue de !'Estrapade. Les deux hommes descendent.
Le sexagénaire tente de se débarrasser de son corn pagnon. Mais Lamendin s'obstine. L'autre lève les bras
au ciel, pénètre dans l'immeuble. Lamendin marche sur
ses talons.

6

Le cabinet de M. le Trouhadec, Professeur de Géographie au Collège de France
M. le Trouhadec, suivi de Lamendin, ouvre la porte
de son cabinet. Une vaste pièce, de la vieille façon.
Plusieurs tables. Des bibliothèques. Des fichiers. Des cartes.
M. le Trouhadec s'assi'ed d'un air accablé.
Lamendin reprend son discours. Il ne demande qu'une
chose : que M. le Trouhadec veuille bien disposer de lui,
corps et âme. Il le demande avec respect, mais aussi avec
beaucoup de force, et ne saurait s'accommoder d'un refus.
M. le Trouhadec hausse les épaules. Il apparaît qu'il
tient son hôte pour un fou, inoffensif peut-être, mais très
importun.
Puis il s'enfonce dans ses pensées.
Lamendin se tait, regarde autour de lui. Il s'avise de
la nature spéciale des choses qui sont là. Afin de se donner
une contenance, il s'approche d'une carte, et prononct"
quelques mots aimables pour la géographie en général.

833

M. le Trouhadec lève la tête, fait une sorte de ricanement,
puis se plante devant Lamendin en croisant les bras :

« Etes-vous capable d 'écrire

des articles de polémique
dans une rev11e spéciale de
géographie ? »
Lamendin, plein de confusion, s'en déclare incapable ;
mais ajoute à cet aveu des paroles tellement aimables
pour la géographie en général et l'expression de sentiments
si distingués pour les géographes, que ·M. le Trouhadec
en est visiblement touché, et commence à considérer
Lamendin d'un autre œil.
Un silence. M. le Trouhadec se promène de long en large,
les mains derrière le dos.
Il s'arrête, devient confidentiel :

« Je n'ai qu'une ambition:
être nommé membre de
l'Institut à l'élection de l'hiver prochain. Mes rivaux,
hélas ! font bonne garde,
Vous allez voir ce qu'on impnme. »
53

�834

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il cherche parmi les papiers qui couvrent sa table
de travail et tend à Lamendin une coupure de journal.
SOUS LA COUPOLE
M. le Trouhadec se porte candidat
à la succession du regretté F. Van

Schooneert. Il aurait quelques chances
d'être élu, vu son âge, si les académiciens n'avaient bonne mémoire, et ne
se rappelaient la ridicule histoire de

Donogoo-Tonka.
Dans sa volumineuse Géographie
de l'Amérique du Sud, parue il y a dix
ans, et qui est son ouvrage capital,
M. le Trouhadec donne d'abondants
renseignements sur la ville de DonogooTonka, ainsi que sur la région aurifère
dont elle forme le centre.
Le seul malheur est que la ville de
Donogoo-Tonka n'a jamais existé.
M. le Trouhadec a été la dupe de
quelque récit fantaisiste d'aventurier,
ou d'une invention d'humoriste.
La jobardise n'est pas encore un titre
pour l'Institut.

Lamendin prend une mine de circonstance. M. le Trouhadec s'approche d'une carte de l'Amérique du Sud,
pendue au mur, désigne la région du Tapajoz qu'il
tapote rageusement. Puis il va à une bibliothèque, saisit le
Tome III de son ouvrage capital, l'ouvre vers le milieu,

DONOGOO-TONKA

et le fourre sous le nez de Lamendin avec toutes les
marques d'un dépit qui ne se contient plus.
Lamendin interroge du regard M. le Trouhadec. Le visage
du savant confesse sans ambiguïté que Donogoo-Tonka
n'existe nulle part ailleurs que dans le Tome III de
l'ouvrage capital.
Lamendin ne peut que hocher la tête.
Les deux hommes restent silencieux, méditatifs.
Lamendin questionne timidement :

« Dans combien de temps,

l'élection ?
- Six mois, à peu près. »
Lamendin réfléchit.
Puis:

« J'ai bien une idée.

- Parlez!
- Je pourrais, d'ici là, essayer de fonder la ville de
Donogoo-Tonka, puisque je
crois comprendre qu'elle
n'existe pas encore. »
M. le Trouhadec et Lamendin se regardent longuement.
FIN DE LA PREMIÈRE PAR-rIE

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

« En somme, monsieur le

DEUXIÈME PARTIE
1
Lamendin à la recherche
d'une ·c ommandite de vingtcinq millions
Lamendin, fort correctement vêtu, une sertjette sous
le bras, le teint déjà plus frais, arpente une rue du quartier
de la Bourse.
Il s'arrête devant une banque, envisage la façade,
parcourt de l'œil les inscriptions ; puis entre d'un pas
assuré.
Un petit vestibule. Une salle publique avec des guichets.
Lamendil\ se renseigne auprès d'un garçon galonné. Le
garçon consulte l'horloge, fait un signe affirmatif et
indique le bureau directorial.
Lamendin se heurte à un groom. Brève attente entre
deux portes. Lamendin est introduit.
Le directeur est un homme obèse, barbu, fleuri. Il
désigne un siège.
Echange de propos préalables. Quelques gestes vagues
et polis du directeur.
Puis:

Directeur, l'affaire se présente ainsi : j'ai besoin de
vingt-cinq millions pour
donner à la ville de Donogoo-Tonka toute ]'ex~ension
qu'elle mérite et qu'elle n'a
pas reçue jusqu'ici; et pour
mettre en valeur la merveilleuse région aurifère dont
elle forme le centre. »
Le J.irecteur paraît décontenancé, une minute, tant
par l'énormité de la prétention que par l'aplomb de
Lamendin.
Puis il réclame des clartés sur l'affaire. Lamendin se
dépense, prodigue les gestes, trace des figures daps le
vide.
L'autre écoute d'un air ambigu qui tourne peu à peu
au sourire.
Mais Lamendin, le sourcil froncé, la lèvre victorieuse,
frappe sur sa serviette et l'ouvre.

« Vous allez voir, mon-

sieur le Directeur, ce que
pensait, il y a dix ans déjà,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Donogoo-Tonka et de sa
région, le grand savant, l'illustre professeur au Collège
de France, dont le génie honore à la fois notre pays et
l'humanité, j'ai nommé
Yves le Trouhadec ... »
Il exhibe le Tome III, ouvert à la page inoubliable, et
le tend au directeur.
L'autre lit, non sans quelque nuance de respect, semble
même un peu ébranlé, mais expose avec beaucoup de
courtoisie qli « en ce moment c'est impossible... la banque
déjà très surchargée... gros engagements... évidemment
très regrettable... affaire à étudier... j'en prends note...
laissez-moi votre adresse... on verra plus tard. »
Lamendin se retire.
Il est de nouveau dans la rue. Quelques pas. Une autre
banque. Il y pénètre.
La scène précédente se reproduit, avec de légères
variant~ et plus de précipitation dans les événements.
Lamendin recommence le coup de la serviette. Même
résultat.
De nouveau, la rue. Une troisième banque. Même scène,
encore plus rapide.
Ainsi jusqu'à une septième banque, avec une accélération régulière du rythme des événements, de telle sorte
que la septième scène se déroule comme une vision de
noyé.

DONOGOO-TONKA

2

Mélancolie au café Biard
Lamendin épuisé, s'affaisse dans le coin d'un petit
bar Biard. Il commande un café.
Son visage exprime d'abord une complète prostration ;
puis le dégoût, l'amertume ;
puis une sorte d'ironie ;
puis quelque chose comme : « Ça aurait pu marcher
encore plus mal » ;
puis quelque chose comme : « Leur ai-je envoyé ça !
Etait-ce tapé, mon boniment ! »
puis : &lt;&lt; Au fond, ces gens-là sont des andouilles. Si j'y
mettais le prix, je finirais par les avoir. »
puis une envie de recommencer la partie dans quelque
temps;
puis la volonté de recommencer tout de suite.
Il vide sa tasse, paie, s'en va.

3
Un homme sérieux
Une rue étroite, dans _le même quartier. U!ie petite
banque, de maigre apparence. Lamendin y pénètre.

�lA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE

l
1

Les événements se développent à peu près dans l'ordre
habituel, mais sans aucune précipitation.
Une différence est que tout ici, depuis la casquette du
garçon jusqu'à la jaquette du directeur, trahit l'incertitude des bilans et les crampes du coffre-fort.
Lamendin s'assoit, se présente, expose, disserte.
Le directeur écoute avec beaucoup de patience, et
sans mouvements de physionomie.
Au point convenable, Lamendin frappe sur sa serviette
et exhibe le Tome III.
Le directeur le laisse finir ; puis, sur un ton d'une
grande douceur

je ne
crois pas un mot de tout ça.
Mais comme vous m'avez
l'air d'une fine crapule et
que j'ai besoin de gagner un
million sous peu de jours,
nous allons tâcher de nous
entendre.»

DONOGOO-TONRA

4
M. le Trouhadec, dans son cabinet de travail. Il est
soucieux. Il remue des papiers, relit rapidement un
billet, une coupure de revue, hoche la tête.
Il se lève, essaie quelques pas; mais irrésistiblement la
carte d'Amérique le tire à elle. Son regard s'attache à la
région du Tapajoz. C'est un regard fixe, ardent et coléreux.
Alors, de ce point de la carte, s'élève tout doucement
une petite fumée, comme au foyer d'une forte loupe.
Mais on frappe. Une vieille servante tend une lettre.

« Naturellement,

Quelques mines effar&lt;;&gt;Uchées de Lamendin. Puis un
bon sourire de part et d'autre. Puis une cordiale poignée
de mains.
Ils échangent des propos de u base », se fixent un très
prochain rendez-vous, et se séparent, non sans effusions.

Mon cher Maître,
Vous voudrez bien me pardonner
de vous avofr laissé quelque temps
sans nouvelles de moi. Mais ie ne
suis point demeuré inactif, comme
vous allez le voir.
Vous m'obligeriez infiniment en
acceptant de faire, samedi prochain à
3 heures, devant une petite assemblée
de capitalistes, une conférence scientifique sur la ville de DonogooTonka et sur les ressources minières
de la région dont elle forme le centre.
Je viens en effet de fonder, avec
un financier d'une grande ouverture

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'esprit, la Compagnie générale franco-américaine pour l'embellissement
et l'extension de la ville de DonogooTonka, et l'exploitation intensive de
sa région aurifère, ou plus brièvement
la Compagnie de Donogoo~Tonka.
Je suis en mesure de vous assurer
un cachet de fr. 5 . 000 (cinq mille
francs) pour votre conférence.
Le texte de ladite conférence vous
sera d'ailleurs remis par mes soins
la veille au soir.
Un tailleur, un chemisier, un
chapelier, un bottier iront aufourd' hui même prendre vos mesures. Ils
ont mes ordres. Ne vous souciez de rien.
A près votre exposé, mon ami Lesueur contera, en une causerie f amilière, son récent voyage d'exploration à Donogoo-Tonka et les impressions qu'il en rapporte, c'est-à-dire
les impressions qu'il n'aurait pu
manquer d'y avoir, si les circonstances
ne l'avaient retenu à Montmartre
depuis plusieurs années.
Veuillez croire, mon cher Maître,
à mon dévouement respectueux.
Û. LAMENDIN.

DONOGOO-TONKA

La projection de la lettre, paragraphe à paragraphe,
alterne avec la projection du visage de M. le Trouhadec,
dont ainsi nous pouvons saisir les moindres mouvements
de physionomie.

5
Un débat dans une
conscience de savant
M. le Trouhadec est debout, la tête inclinée, les mains
derrière le dos, la lettre à une main, pendante.
Dans cette haute conscience de savant, un débat
solennel s'inaugure.
Son visage, et parfois un mouvement des mains, ou du
torse, ou des épaules, vont nous en révéler toutes les
phases.
Mais dès le premier instant, le spectateur doit pouvoir
deviner que ce tragique débat est une frime.
Au fond, bien au fond de lui-même, M. le Trouhadec
n'a pas la moindre hésitation. Mais à la surface, c'est
autre chose.
Il s'interroge: « Où est mon devoir ? Car, il n'y a pas
à tortiller, je ne connais que mon devoir, et je ne ferai
que mon devoir. »
« Mais le devoir n'est pas toujours simple et évident.
Ce serait trop commode. »
« Il s'agit en somme des intérêts de la science et de
l'humanité. Ces intérêts sacrés, de quel côté sont-ils ? »

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

« Sans doute, la vérité, la vérité... avec un grand V

,, 1

Une perspective de cahutes et de baraquements. Chariots. Palanquins. Pousse-pousse.
Lamendin, en redingote, sue abondamment. Il donne des
ordres aux figurants et aux opérateurs.
Il règle une scène de pugilat, avec coups de revolver,
entre deux chercheurs d'or.
Mais le t..errain n'a pas été bien nettoyé. Lamendin
arrache un fragment de vase de nuit qui émerge trop
visiblement et gâte l'effet.
Après quelques tâtonnements, quelques reprises, la
scène marche. L'un des aventuriers gît à terre. Des policiers à cheval arrêtent le meurtrier et dispersent la foule.
Lamendin, satisfait, distribue des félicitations et des
poignées de inains à tout son monde, y compris le mort
tJ.UÎ se relève en s'époussetant.

Une certaine forme de vérité... abstraite ! Une vérité.. •
théorique ... Un fantôme de vérité. »
u ••• II y a aussi la vérité... vivante... la science créatrice...
créatrice de vérité... II y a l'humanité... en gestation
incessante ... l'humanité qui veut croître... qui veut construire... et qui se moque de la vérité théorique. »
Mais, derrière cette muette logomachie, le spectateur
doit apercevoir clairement deux pensées assez élémentaires,
deux petits bouts de phrases :
« Yves le Trouhadec, membre de l'Institut, »
et
« frs. 5.000. »
Au plus pathétique de cette crise, quelqu'un frappe à la
porte, et l'on voit entrer, souriant, pommadé, décisif,
le maître tailleur.

7
6

Une conférence d'une haute
tenue scientifique

Sur le plateau de Châtillon,
Lamendin dirige la prise de
vues photographiques et cinématographiques de Donogoo-Tonka

Une petite salle de conférences. Une cinquantaine
d'auditeurs d'aspect cossu. Bedons, barbes, favoris,
calvities, décorations.
Sur l'estrade, M. le Trouhadec, très représentatif.
Il conférencie avec chaleur. Un écran est à sa droite.
L'assemblée applaudit, par instants.
Des vues de Donogoo-Tonka sont projetées sur l'écran
que M. le Trouhadec désigne d'une main autorisée.
Nous n'avons pas de peine à reconnaître les perspec-

Une lisière de bois. Lamendin se démène, dans un
grouillement de personnages diversement costumés :
indièns à plumes, nègres, gauchos, piétons et cavaliers
à carabines, boys, etc.

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

tives du plateau de Châtillon, et cette rixe de chercheurs
d'or qui coûta tant de sueur à Lamendin.
Mais les capitalistes approuvent de la tête une documentation aussi impartiale.

8

Le prospectus de la DonogooTonka
Au bas de l'escalier de la Bourse, un rentier examine
un large prospectus.
Les pages se présentent l'une après l'autre.

COMPAGNIE
GÉNÉRALE
DE DONOGOO - TONKA
Capital :

2

5

millions

ÉMISSION AU PAIR
DE 50.000 ACTIONS DE 500 FRANCS

Un champ aurifère.

AU PORTEUR

pour les travaux d'embellissement et
d'agrandissement de la ville de
DONOGOO - TONKA
et l'exploitation intensive
de la région aurifère de
DONOGOO - TONKA

Une seconde page offre deux vues :

-

Sur la troisième page, un article, dont on ne distingue
que le titre :

DO:NOGOO -TONKA et sa Région
PAR

YVES LE TROUHADEC
Professeur au Comge de France

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Chaque page produit un nouvel effet sur le rentier,
dont la confiance, imperceptible d'abord, grandit à vue
d'œil.

9

Une élection qu'on a en
poche
M. le Trouhadec, au centre de son cabinet de travail.
Ce n'est plus l'homme que nous avons connu dans un
mauvais fiacre. Sa mise, sans tomber dans le goût frivole,
a pris un accent d'élégance. Son regard est assuré. Il
est enfoncé dans un excellent fauteuil. Une tasse de café
fume près de lui.
Il tient à la main une revue spéciale. Il savoure ligne
à ligne l'entrefilet que voici, dont la projection successive
alterne avec celle de son visage.
Samedi dernier, une assistance d'élite
comprenant les plus hautes personnalités de la finance, de la politique et de
l'industrie applaudissait une savante
conférence que notre grand géographe
Yves le Trouhadec consacrait à Donogoo-Tonka et à sa région.
Donogoo-Tonka, on le sait, est au
premier plan de l'actualité. De puissantes entreprises vont donner à tout

DONOGOO-TONKA

ce territoire si riche d'avenir un essor
incomparable.
Le nom de le Trouhadec restera
glo!"Ïeusement attaché à celui de Donogoo-Tonka ; car sans le Trouhadec,
sans son admirable Géographie de
l'Amérique du Sud, le monde civilisé
ignorerait encore les ressources et
jusqu'à l'existence de ce moderne
Eldorado.
Vaut-il la peine de rappeler que des
confrères envieux discutèrent jadis
âprement les assertions du maitre
géographe et allèrent jusqu'à l'accuser
d'imposture ?
De ces amertumes, qu'ont connues
tous les bienfaiteurs de l'humanité,
une prochaine et triomphale élection à
l'Institut vengera Yves le Trouhadec.

10

La propagande de la Donogoo-Tonka
Une succession de tableaux rapides, chacun ne durant
guère qu'une minute, nous montre la propagande de la
Donogoo-Tonka, insidieuse, foisonnante, incoërcible.
54

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

r. Un gras quinquagénaire prend son chocolat du
matin dans une salle à manger plaisante. La bonne apporte
le courrier. La première enveloppe, en s'ouvrant, laisse
apparaître le prospectus de la Donogoo-Tonka._ L'ho~e
le parcourt, sans cesser de manger ses tartmes. Mais
.voilà que du papier, les douze lettres Don o go o Tonka
se soulèvent, s'arrachent, s'échappent et se mettent à
trotter, l'une derrière l'autre, sur la table, comme une
bande de petites souris.
2. Par la vitre d'un.wagon-couloir, un voyageur aperçoit un grand panneau-réclame fuyant au long d'une
prairie. SOCIÉTÉ DE DONOGOO-TONKA. Levoyageur
se retourne vers le dedans du wagon ; mais son regard n'est
pas délivré et partout où il se pose, au plafond, sur les
coussins, sur le tapis, apparaît soudain faiblement, comme
dans la projection d'une lanterne: DONOGOO-TONKA.
3. Un homme gravit les marches d'un escalier souterrain.
Sur la tranche de chaque degré : DONOGOO-TONKA.
L'inscription, d'abord terne et neutre, devient plus luisante, plus active, de marche en marche. A la fin les lettres
saillent, mordent, brûlent. L'homme tourne à. demi la
tête, et, à travers le crâne qui cesse d'être opaque, l'on
devine la cervelle, marquée, comme l'épaule d'un bagnard,
de douze petites lettres grésillantes.
4. Une vieille, crasseuse étude de notaire, dans un fond
de province. Un croquant cossu demande des conseils au
digne officier ministériel qui saisit, parmi les papiers de sa
table, le prospectus de la Donogoo-Tonka et se met à le
tapoter gravement. Mais soudain, sous le choc du do~gt'.
le prospectus lâche un louis d'or, puis un autre ; et a.1ns1
à chaque coup. Peu à peu le prospectus se gonfle, s'arron-

DONOGOO-TONKA

dit, se remplit, prend la forme d'une poule, que le croquant émerveillé regarde pondre.
5. La porte d'une cour dans une ferme normande. Une
femme guette le facteur. Il arrive, tend une enveloppe que
la femme décachète. Un prospectus se déploie, se soulève,
s'envole doucement, comme un oiseau miraculeux, et
voilà qu'au ciel, sur un beau nuage rond, l'on peut lire en
lettres couleur de soleil couchant: DONOGOO-TONKA.
6. Un marché, dans un bourg vendéen. Paysans,
bestiaux, volailles. Un arbre au tronc énorme, contre
quoi un homme colle une affiche. L'affiche reproduit en
gros caractères la première page du prospectus. Les gens
s'attroupent. Le mouvement du marché se ralentit et
se trouble. L'affluence devient volumineuse, pressante.
Il s'y mêle des bêtes à cornes, des cochons, des volailles ;
tout cela fasciné.
Peu à peu, la lumière se brouille. Les choses d'alentour
fondent et se simplifient. L'arbre, insensiblement, se
dépouille, se transforme en un fût, en une colonne vibrante,
et ne dirait-on pas que, dans une sorte de lande déserte,
une colonne de feu marche en avant d'une immense
foule faite de paysans, de bêtes à cornes, de cochons et
de quelques volailles ?
7• Un petit théâtre, dans une ville du Midi. Le rideau
S'abaisse, bordé de réclames locales. Mais au centre s'étale
une reproduction de la première page du prospectus, entre
la vue de la rue principale et celle d'un champ aurifère.
D'abord les gens sont distraits, les âmes disséminées.
Puis Donogoo-Tonka s'installe dans les regards, les soumet, les fixe. Toutes les têtes sont maintenant tournées
vers l'inscription.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis les bustes se tendent, s'étirent, font saillie hors
des loges et des galerie~. On croit voir des centaines de
gargouilles grandissantes.
Puis c'est l'ossature même du théâtre que l'on ne sait
quoi travaille. A coup sûr l'espace diminue entre les gradins et le rideau. La courbe des galeries rentre, s'affaisse;
comme si quelqu'un, ayant terrassé le théâtre, l'écrasait
lentement sous son genou.
8. Les scènes qui viennent d'être projetées successivement reparaissent côte à côte et se poursuivent ainsi
pendant quelques secondes, sur un rythme accéléré.

11
Les bureaux de la DonogooTonka
1
Une façade sur les grands boulevards.
Un vestibule. Un groom rouge; en lettres d'or, DONOGOO-TONKA sur sa casquette. Un ascenseur.
Le premier étage. Une majestueuse double porte.
Une salle, avec des guichets, des tables, des banquettes,
du public.
Un vaste cabinet directorial. Dans un fauteuil de cuir,
Lamendin, vêtu comme Edouard VII, fume un cigare de
sept francs soixante-quinze.
Il écoute un solliciteur qui se répand en · paroles. Il
réplique parfois d'une phrase courte, que l'autre accueille

DONOGOO-TONKA

avec un sourire obséquieux et à quoi il accroche quelque
nouveau développement.
Lamendin s'imagine faire son métier de directeur et
prêter une attention correcte aux propos qu'on lui tient.
Certes, son attitude est courtoise, et l'extérieur de sa
pensée n'est pas s~s contact avec celle de l'homme. Mais
presque tout lui-même, à son insu, forme un carrefour
nocturne. Mainte vision, à peine saisissable, y tournoie,
ou le traverse, puis s'évanouit.
Nous en avons le sentiment ; car sur l'écran, autour
de sa tête, se devine une circulation de songes, où nous
pouvons reconnaître :
le pont de la Moselle ;
un recoin de bar Biard ;
lecabinet du Professeur Commandeur Miguel Rufisque;
Bénin, près d'une chopine de blanc, cognant du poing
la table ;
le Trouhadec devant une carte d'Amérique;
un couloir particulièrement sévère dans une banque de
tout repos.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TROISIÈME

PARTIE

1

855

DONOGOO-TONKA

débardeurs ont interrompu leur travail pour écouter
une petite fripouille, mince et brune, parler d'un pays
magnifique où il suffit de se baisser à terre pour ramasser
des poignées d'or.
3

'

Les aventuriers sans emploi
du monde entier entendent
parler de Donogoo-Tonka et
de ses champs d'or
I

A Marseille
Une rue du vieux port, devant un cabaret à matelots.
Au bord de la chaussée, les pieds dans des épluchures,
trois individus poursuivent un entretien animé. L'un
d'eux tient un papier dont le texte, visiblement, fournit la
matière de son éloquence. Une fille en chemise verte se
penche par-dessus son épaule. Nous apercevons avec elle
le prospectus de la Donogoo-Tonka et l'article d'Yves le
Troubadec.
2

A Naples
Le port marchand, tout près de l'Immacolatella vecchia.
On décharge un cargo. Une charrette, attelée d'un âne,
d'unchevaletd'un bœuf attend qu'on l'emplisse. Quelques

A Londres
Une des plus fumeuses tavernes de Commercial Road,
à deux pas de Stepney Station. Autour d'une table rectangulaire, une douzaine d'hommes, fort divers de mises et
de mines, braillent, discutent. Sur la table, avec un bout
de charbon, ils tracent des plans, des cartes, des itinéraires.
Ils font sur leurs doigts et recommencent des comptes
compliqués.

4

•

A Porto
Sur la plate-forme du tram qui va de la Praça de DomPedro à la Estaçao del Leste. Un voyageur bedonnant
développe, en même temps que le plus agréable sourire,
ses vues sur l'émigration et les entreprises lointaines. Il
semble dire : « Moi, je ne suis plus assez jeune... Mais si
j'avais vingt ans!... » De ses doigts replets qu'ornent des
bagues il ouvre un portefeuille et il en extrait avec une
lenteur soigneuse le prospectus de la Donogoo-Tonka.
Ondevinequ'ilajoute: « Voilà l'avenir... Pauvre Portugal!
Où est l'antique audace de tes enfants? » Trois autres
voyageurs l'écoutent, bouche bée. Le conducteur du tram

�1

I'

856

1

,l
1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

857

DONOGOO-TONKA

captivé lui-même en oublie de donner le signal du départ,
ce dont les gens de l'intérieur s'impatientent.

garçon ou quelque client passe près d'eux. Le prospectus
de la Donogoo-Tonka est plié sur une soucoupe.
8. Les scènes précédentes reparaissent tout~ à la fois,
et se poursuivent ainsi une fraction de minute, sur un
rythme plus hâtif.

1

5
A Amsterdam
A l'entrée d'un pont mobile, dans le quartier des
diamantaires. Une péniche bien coloriée pèse sur le canal
étroit.
Un groupe d'individus, debout, accroupis, :chevauchant
une borne, accoudés à une rampe. Ils fument des pipes ou
de gros cigares. L'un d'eux, à plat ventre sur le pavé,
désigne des choses au centre d'une carte qu'il a étalée
devant lui. On l'écoute et l'on regarde, sans mot dire.

6
1A

San Francisco

1

Un bar automatique, prodigieusement reluisant. Des
gens qui boivent ou qui mangent, debout. Dans un angle,
un groupe expédie une conversation à la fois discrète et
mouvementée.

7
A Singapour
La terrasse d'un café, sous une tente. Un garçon chinois
arrose le sol. Quatre coloniaux défraîchis devisent mystérieusement autour d'un guéridon. Ils se taisent quand le

2
L'ère des difficultés

1

Un restaurant au Bois de Boulogne, vers la fin du jour.
Lam~ndin et le banquier, son associé, dînent en plein
air, à une petite table galamment servie.
Ils paraissent gais et bavardent.
Mais l'on devine que le banquier a quelque chose d'important à dire et ne cesse d'y penser, derrière ses propos.
Il y a non loin d'eux un massif d'arbustes, dans la
pénombre.
Tandis qu'il prononce des riens, le banquier, parfois,
laisse son regard se perdre du côté de ces profondeurs, où
l'on ne sait quoi de confus semble alors se tracer: quelque
chose d'aussi vague que le visage de la lune, une sorte de
mappemonde imaginaire.
Lamendin, d'abord insouciant, est peu à peu saisi par
le faisceau de cette pensée silencieuse. Lui aussi, entre
deux phrases, regarde vers les arbustes. Il soupçonne, puis
à chaque nouveau regard déchiffre mieux l'allusion que
l'esprit du banquier projette sur les ténèbres.
On ne peut s'y tromper : cette forme noirâtre, c'est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

1 ,

l'Amérique du Sud, qui fait gros dos, pleine de secrets et
de malices. Et, sur la droite, la brave Europe, où l'on est
si bien. Entre elles deux, l'Océan, d'une étendue si excessive ; une manière de trait ou de fil, à travers l'Océan,
comme la corde de l'acrobate, et là-dessus, un petit
bateau qui n'arrivera jamais.
Les deux hommes finissent par se regarder en face. Le
banquier rigole, fait des gloussements. Lamendin, le plus
piteux sourire.
Maintenant, ils parlênt, et l'on sent que leur pensée est
revenue dans leurs paroles.
Le détail de leur conversation nous échappe, mais
nous comprenons que le banquier dit à peu près ceci :
cc C'est charmant de dîner au Bois de Boulogne, et on
aurait tort de se faire de la bile. Pourtant, ça ne suffit pas
à justifier l'émission de 50.000 actions de 500 francs au
porteur. Mon petit, il va falloir en mettre un coup. Je me
sentirai plus tranquille quand vous m'aurez envoyé une
vraie photographie des premières cahutes de DonogooTonka. Je ne vous demande pas de reconstruire SanFrancisco, ni de m'expédier chaque mois une cargaison
de pépites. Mais il faut que vous partiez. »
Lamendin ne peut que répondre :
cc Evidemment ! Il faudra bien finir par là ! Il faudra
bien finir par fonder cette sacrée ville d'apaches dont le
monde se passe si facilement ! Si au moins ce vieil idiot
de le Trouhadec l'avait fourrée dans un endroit possible 1
A-t-on idée? C'est une gageure! Au fin fond du Brésil 1
Tout au bout de ce Tapajoz de Dieu ! Ça ne lui coûte rien
à lui ! Il y en aurait bien mis une douzaine ! »
Nous n'avons pas trop de peine à suivre leurs propos,

DONOGOO-TONKA

car, par moments, la pensée est si intense qu'elle devient
visible. Il se forme autour de leurs têtes des fantômes
fugitifs, que nous avons juste le temps de reconnaître.
C'est un navire sur une mer sans limites, ou une forêt
déserte au bord d'un fleuve torrentueux, ou le Trouhadec
pérorant devant une carte.
Le banquier prodigue à Lamendin des paroles encourageantes, affectueuses ; il lui verse une coupe de champagne.
Il y a de l'héroïsme dans la façon dont ils trinquent.
Le banquier insiste pour payer l'addition.

3
Les aventuriers se décident
Les scènes de Marseille, Naples, Londres, Porto, Amsterdam, San-Francisco, Singapour, sont de nouveau projetées simultanément. Les personnages sont les mêmes.
Mais la conversation a fait un pas décisif. Il passe des
gestes qui signifient : cc Entendu! », cc Comptez sur moi! »,
« Je suis votre homme», ou : cc Rendez-vous demain 1&gt;,
ou : c&lt; Donnez-moi votre adresse ».
On inscrit des noms sur des carnets et des bouts de
papier.

•

�860

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

4

Lamendin prépare son expédition
Lamendin, dans son cabinet directorial. Des cartes,
des plans, des guides couvrent le sol, les tables et les murs.
Lamendin marche, s'arrête, s'accroupit, se hausse sur la
pointe des pieds, grimpe sur un escabeau. Il applique des
règles, pousse des curvimètres. Il oriente les cartes à l'aide
d'une boussole. Il plante de petits drapeaux.

5

Les aventuriers en route

•

Les scènes sont d'abord successives; puis simultanées.
r. A Marseille, vers le fond de la Joliette. Un bateau
d'émigrants en partance pour l'Amérique du Sud. Des
hommes hâves s'embarquent. On retire la passerelle
derrière eux.
2. A Lisbonne, le Caes do Sodré. Un bateau décolle
lentement du quai. Des adieux s'échangent entre la terre
et le navire.
3. Un train qui roule, une douzaine de lieues après
Guadalajara. Des hommes silencieux fument sur la plate·
forme d'un wagon. Le lac de Chapala scintille à perte de
vue.

861

DONOGOO-TONKA

4. Le fond d'un fleuve desséché, l'on ne sait pas trop
où, mais peut-être bien dans le Honduras. Il n'y a pas de
chemin. Quatre mauvais mulets, accablés sous un chargement disparate, marchent à la file dans le lit même du
fleuve. Une demi-douzaine d'aventuriers les escortent.
5. Trois cavaliers armés, et de sombre mine, sur une
lande, au soir tombant. De gros paquetages en selle. Il
dépasse des manches d'outils.
Les cavaliers examinent une petite bourgade, que l'on
aperçoit à l'horizon, sur un renflement crayeux, et que le
couchant éclaire encore.
Chaque fois, malgré le changement de costume, d'allure,
de situation, nous parvenons à reconnaître certaines des
physionomies que nous avions remarquées à _Naples, à
Londres, ou ailleurs. Et quand par hasard les têtes se
tournent vers nous, nous avons l'impression qu'eux aussi
ils nous reconnaissent.

6

Lamendin recrute quelques
pionniers à Montmartre
Lamendin, accompagné de Lesueur, entreprend une
tournée à Montmartre et à Montparnasse. Il lui faut,
pour son expédition, quelques hommes SÛI:5 et sympathiques, et que l'idée même de travailler à l'embellissement d'une ville tout juste probable ne soit pas de nature
à déconcerter.

�..

862

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les deux amis se rendent d'abord place du Tertre.
Nous les voyons qui pénètrent chez Bouscarat. Ils y
trouvent trois ou quatre camarades qui sont de loisir.
Lamendin les interroge avec bienveillance sur leur santé,
leurs occupations et leurs projets.
Il leur demande s'ils ne s'ennuient pas, si Montmartre
n'est pas un peu étroit, la place du Tertre un peu égale.
Que penseraient-ils d'un voyage... au Brésil ? Traversée
magnifique ! Les rades I Les villes ! Les fleuves ! Les
forêts! Donogoo-Tonka !
« L'argent ? Ne vous en souciez pas! Puisque l'on vous
invite! ... Et dépêchez-vous d'accepter, car les places
seront bientôt prises. »
Vraiment, ils n'ont pas d'objections préparées. Et ils
n'espèrent pas en découvrir, à cause de la chaleur et de
la fatigue. Pourquoi faire des façons ? Ils acceptent.
Les voici qui sortent de chez Bouscarat à la suite de
Lamendin et de Lesueur.
Tous franchissent le seuil de Spielmann.
Lamendin avise quelques âmes désœuvrées et peu •
défendues qu'il a tôt fait de réduire.
La petite troupe s'augmente. Les premières recrues
travaillent elles-mêmes, par leurs propos et leur seule
présence, à la capture des autres.
Un rassemblement général des Pionniers se fait dans
le jardin de chez Catherine. On apporte des pichets et]
des verres. Lamendin prononce quelques mots. Les Pionniers boivent quelques verres.

863

DONOGOO-TONKA

7
Un grand atelier de sculpteur à Montparnasse. Lamendin dirige l'équipement des Pionniers. Ce ne sont par
toute la salle qu'essais de bottes, de jambières, de leggins, de vestons de cuir, de chapeaux cow-boy, de bandoulières, manœuvres de rifles, de couteaux à virole et
de pistolets à répétition. Dans un coin, trois pionniers
apprennent à monter une tente.
Pas trace de sourire sur les visages, bien au contraire.:
ils expriment le sérieux, la concentration, le sentiment des
responsabilités, et par-dessus tout l'idée que c'est bigrement difficile de faire des métiers pareils.

8

Première revue des Pionniers
sur le plateau de Châtillon
Ce morceau du plateau de Châtillon que nous connaissons déjà. La mise en scène de l'autre fois subsiste encore,
mais a pris une apparence assez piteuse. Il a dt1 pleuvoir
là-dessus. Les constructions de Donogoo-Tonka sont à
demi effondrées ; les palanquins et les pousse-pousse ne
forment plus qu'un tas de débris.
Mais il n'importe. L'affaire n'est pas, pour le moment,
de donner aux actionnaires de la Donogoo-Tonka une
documentation véridique et saisissante. Il s'agit de passer
les Pionniers en revue dans leur tenue de départ.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

11

La cérémonie a lieu entre intimes. Pourtant Lamendin
a voulu l'empreindre de quelque solennité.
Au premier plan et à droite, sur une petite estrade
sont assis :
Le Professeur Yves le Trouhadec, à la place d'honneur~
à sa droite, le Professeur Commandeur Miguel Rufisque ;
à sa gauche, le banquier ;
.
de part et d'autre, Lesueur, Bénin et quelques anus.
Les Pionniers, au nombre de vingt-quatre, sont rangés
sur deux lignes au fond du terrain.
En face de l'estrade, une fanfare de huit exécutants.
Lamendin, qui vient de s'entretenir avec les personnalités de l'estrade, se dirige vers les Pionniers.
Il a gardé sa redingote, d'une coupe excellente. Mais
l'effet en est tout autre que d'habitude ; car il l'a serrée
à la taille dans un fort beau ceinturon de cuir, et il porte
une casquette qui pourrait être d'amiral. Il tient une
canne de jonc.
.
On le voit qui inspecte rapidement ses hommes. Puis
il se place devant eux, donne un ordre.
Les Pionniers sur deux rangs de douze s'ébranlent,
tandis que la fanfare rompt les chiens.
Alors le Professeur Yves le Trouhadec, son chapeau de
soie à la main, se lève. Le Professeur Commandeur Miguel
Rufisque l'imite.ainsi que toutesles personnalités présentes.
Les Pionniers, conservant un alignement impeccable,
s'avancent derrière leur chef. A la hauteur de la tribune,
leurs têtes se tournent d'un seul mouvement vers les
personnalités qui éclatent en bravos.
Il y a une minute d'émotion indescriptible; les plus
sceptiques sentent leur gorge se serrer.

DONOGOO-TONKA

865

9

Les Aventu riers à la recherche

de Donogoo-Tonka
Projections successives, puis simultanées.
I. La place principale de Cuyaba. Une de nos bandes
d'Aventuriers vient d'y faire halte. Huit compagnons,
avec des bêtes de somme.
Les Aventuriers, visiblement, sont perplexes. Ils ont
des cartes à la main. Ils discutent ; pour un peu, ils se
querelleraient.
'- Ils interpellent des habitants, les interrogent d'une
manière pressante. Personne ne peut leur répondre. Même
un vieillard, d'aspect très honorable, n'a jamais entendu
parler de Donogoo-Tonka.
2. Une autre bande, au carrefour de deux chemins,
dans un pays forestier. Quelques huttes d'indigènes. Les
Aventuriers palabrent avec les Peaux-Rouges. Ceux-ci
affirment qu'ils ne connaissent point ce dont on leur parle.
Les Aventuriers soupçonnent que les indigènes ont quelque
intérêt à mentir. Ils insistent... Ils promettent des cadeaux.
Mais les autres font de grands serments. Ils paraissent
sincères. Donogoo-Tonka? Non, vraiment. Ils ne savent
pas ce que c'est.
Les Aventuriers sont désespérés.
3. Une autre bande arrive au bord d'un fleuve où
trempe une immense forêt. Les Aventuriers s'arrêtent.
Ils traînent avec eux un jeune garçon qui leur sert de
guide, bien malgré lui, semble-t-il.
55

�866

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ils Je poussent au milieu d'eux; ils le rudoient.
« Vas-tu nous dire où loge ce sacré pays ? »
Le jeune garçon proteste de son ignorance et fond en
larmes.

10
Nous apercevons brièvement la fin de la cérémonie,
sur le plateau de Châtillon. Tout le monde est groupé
et
t ur d'une vaste table chargée de rafraîchissements
mo
p·
.
de munitions de bouche. Les Personnalités et les 10nmers
forment une confusion amicale. Yves le Trouhadec, gagné
par l'esprit du champagne, porte de nombreux toasts ~t
trinque spécialement en l'honneur de la psychothé~ap~
biométrique. A quoi le Professeur Commandeur Migu
Rufisque sait répondre. Un petit soleil d'Ile-de-France
l'féside.

11
Quelques Aventuriers, lassés
de leur recherche" décident
de s'établir là où ils se
trouvent
Vers la fin du jour, une plaine, mal couverte d'une ~égétation clairsemée. Des hauteurs boisées ferment l'honzon.
Une mince rivière coule sur la gauche.
Une troupe d'Aventuriers. Nous avons du voir ces
A

•

DONOGOO-TONKA

têtes-là du côté de Commercial Road. J'en compte bien
une douzaine, et leur équipage est important : plusieurs
mulets, de volumineux bagages, deux chiens.
Tous semblent harassés et de méchante humeur.
Ils ont une discussion suprême dont il est facile de
deviner le sens.
u A quoi bon chercher plus longtemps ? C'est une
histoirestupide. Nous finirons par épuiser nos provisions
et par crever de faim. Donogoo-Tonka? Une fichue plaisanterie! »
Les uns parlent de retourner à la côte. Mais un grand
maigre donne son avis avec véhémence :
« Retourner? Jamais de la vie. Nous sommes éreintés.
Les bêtes aussi. Et puis, qu'est-ce que nous deviendrons,
une fois là-bas? Moi, je reste ici. En somme, l'endroit
en vaut un autre. On verra bien ... Il peut se produire un
coup de veine... En tout cas, j'aime mieux pourrir ici
que de refaire la route. »
L'épuisement de tous ajoute du poids à ses raisons. On
adopte ce parti, quitte à tenter mieux, plus tard, quand
on se sera reposé.
L'installation commence. On débâte les animaux. On
dresse des tentes.
Certains, armés d'outils, coupent des branchages et
éclarcissent la broussaille.
Le premier feu s'allume au centre du campement.

12
Une rue de Montparnasse. Plusieurs camions de la
Compagnie d'Orléans attendent le long du trottoir.

�DONOGOO-TONKA

868

869

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous voyons de biais une petite cour, et l'atelier de
sculpteur dont le dedans nous est connu.
Lamendin et ses Pionniers s'agitent. On pousse des
caisses, on les charge sur les camions.
Lamendin n'a pas l'air de s'amuser.

13

Les hommes, qui semblent de bonne humeur prennent
un repos. L'un d'eux place une gourde et d~ gobelets
sur. une tabl~ à tréteaux devant la première cabane de
droite. Ils b~1vent, ils s'animent, ils s'esclaffent.
On en v01t un qw· saisit
· · un bout de planche y , .t
a;7ec un charbon quelques lettres grossières ; puis ~ :
d,.un marteau
et de clous' gn·mpe au poteau, pour y 'clouer
. .
1mscnpbon.
Les Aventuriers, applaudissant, vociférant, forment
une ronde autour du poteau qui porte à son sommet:

Les Aventuriers, en manière
de dérision, baptisent leur
campement du nom de la
ville introuvable

DONOGOO-TONKA.

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

Quelques jours ont passé, et l'aspect du lieu n'est déjà
plus le même. Le sol est nettoyé de broussailles sur une
certaine étendue. On a ménagé une sorte de place ronde
et planté au milieu un poteau muni de crochets de fer
pour l'attache des bêtes de somme.
Autour de la place, des tentes sont encore dressées,
mais l'on travaille à édifier des cabanes en planches.
Un homme trace une rigole pour l'écoulement des eaux.
La rigole contourne chaque cabane et file ensuite vers la
rivière qui est à gauche.
De la place à la rivière, le passage des hommes et des
bêtes a déjà marqué un chemin. Un autre chemin s'annonce, qui joindra la place à une petite prairie caillouteuse qui est en face de nous, à trois cents mètres, et où
les animaux paissent, pour le moment.

( à suivre.)

JULES ROMAINS.

�870

POhJES

Où êtes-vous ? Repartis Beaucoup avec, dans les orbites,
Des lumières mêlées de vertiges,
D'autres, de l'amertume dans la bouche,
D'autres, lents de la lassitude
Que laissent aux membres
Les fardeaux otferts qu'on n'a pas touchés.
Repartis - au delà
De l'immense trait de l'horizon
Derrière vous tiré comme une signature.

POÈMES

AUX SOLDATS AMÉRICAINS

Amis, compagnons, ô frères
(Comme si fe poiwais vous saisir
De ces tn()ts comme des mains tendus}
Partis de là-bas, visages nature comme des mottes de terre,
Avec dt, vrai vent d'air dans la poitrine
Et les quatre membres forts dont on se sert,
0 frères, venus
Dans cette vieille E1trope gdtée de haines
Qui ressemble au malheur, qui ressemble au passé,
Venus dans la bagarre absurde
Sur notre bout de terre où un peu plus
De fustice et de liberté,
0 ù une espèce d'innocence
Vous laissait place nette pour poser le pied,

f

Repartis. - De vous, quelque chose
Subsiste-t-il parmi ces verdeurs qui poussent
Sous notre ciel variable comme un dessous d'arbre
Gris et bleu tour à tour selon les saisons ?
Repartis. -Pas tous. Quelques-uns,
Dont le nom est multitude,
Ont passé plus avant que d'autres.
Ils sont allés sous la surface.
Ils ont voi,lu voir ce que c'était vraiment.

,

Certes. Et ils en ont eu
Par delà tout vivant désir,
Au-dessus d1, ventre et du cœur, au-dessus
De la pensée même.
Il y a plus d'une pelletée de terre par-dessus.

�872

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

POÈMES

Rien n'en dépasse que cette Ombre
Droite, barrée d'un trait,
Dont les vieilles religions rappellent la douleur d'être:
La croix - le iaillissement plus
L'obstacle qui barre A iamais dressée sur chaque homme
Et qui, lorsqu'il s'est enfoncé"'sous terre,
Devenue visible, seule dépasse.

Le baiser léger qu'un instant suspendit
A vos lèvres cette ouvrière aux chevilles fines, rue du Temple
Les bras ouverts du grand-père Charvasse
à Saint-Mihiel,
Tout cela qui est nous mais, certes, fut vous-mêmes autant
Que vos villes dressées et vos larges motifs de mourir,
Toute la preuve fraternelle
Qu'entre humains vouloirs il n'est pas d'abîme, ni même
L'eau colossale qui songe aux tempêtes.
Comme au bout du pont la dernière pierre, toute ensevelie,
Laissez-nous ici vos os.

Les)oilà, les croix blanches, rang par rang,
En grand nombre, bien comptées,
Comme une troupe qui avance encore.
Des chiffres, des noms sont sur chaque croix.
Le sol est net et bien sablé.

0 vous, qui maintenant gisez
Sourds et aveugles, laissez bien
Dissoudre les i ointures de vos membres ;
Déposez éloquemment
Non plus des mots, mais vos mâchoires ;
Ouvrez le creux de vos poitrines
Où la terre entre par dessous.
Dans l'épais continent laissez
V os entrailles et vos trouvailles :
Le premier goîtt d'une côte de France apparue
Suave, changeant de côté
ainsi qu'un bonbon dans la bouche,

Une autre troupe aussi s'avance
Irrégulière, un peu désordre, presque gaie De vraies croix, hélas, de Français.
Çà et là des tombes vaincues
Comme honteuses, cachées d'herbe ...

0 Morts des Mondes, est-ce que

,.

Vous n'allez pas vous rencontrer sous la terre ?
Trop d'espaces se sont unis sur la nôtre
Pour que, limitée, fermée,
Elle s'appartienne à elle-même désormais.

0 Morts des Mondes, en cette Europe
Vous n'avez pas fini votre tâche.

,

�874

875

POÈMES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis tout a goat de fer : grues,'_treuils, coques
Enormes rayonnant des cheminées,
Des tôles, des barres, des ronds, des angles.
Ça se pousse, ça se débrouille, ça se pénètre.
Toutes les choses se crachent dans la bouche.
UN PORT

Si tu vises les quais, tête à trous,
Tl t'en tombe, des trucs, dans tes âmes :
Des monts de charbon, des pays de brique,
Des sacs qui croulent, des oranges neuves,
Des fumées, des cris, de( bagarres.

Qu'est-ce qu'on pourrait dire pour marquer
A vif la vraie·peau de la mémoire ?
Des mâts, des mâts, des mâts, des mâts
Et puis cordages, cordages, cordages.
Ça paraît naïf, mais c'est ça.
Les mâts sortent du tas des maisons :
Façades, clochers, toits et façades.
Les mâts sortent du tas des bonbonnes
(Vertes et rondes, acide sulfurique).
Il m'en sort des épaules, des joues,
Ça pousse partout, l'herbe à navires.
Maintenant, les cordages : réseaux
Dessinés, agrès et échelles.
C'est dans l'air, ça se répète sur l'eau ;
Ceux de l'air, c'est fin, ça se balance,
Ceux de l'eau, ça bouge en plaques molles.

t

Ca,, surtout, y a de l'homme. Groupe et grappe,
De la foule, de la file, du seul, et même
Au creux de tout ce qui flotte ou se pose,
Plein les navires, les bars, les docks.
Vrai, ça teinte tout. Yeux bleus, ces flaques bleues ?
Les odeurs sont anglaises ou turques ?
Tout le faune est chinois, l'ombre est nègre.
Qu'on massacre ailleurs, qu'on enterre,
Par ici comme y a de l'homme, bon dieu I
Comme y a de l'homme par le monde,
comme y a del' homme!
LUC DURTAIN

�L'ENFANT QUI s'ACCUSE

el lui causer tant d'inquiétude. Il a rédigé ces notes au four
le jour, sans pensée de publication ; s'il se décide aufourtl'hui à les laisser paraître c'est dans le désir de verser un

document aussi caractéristique à l'étude de la criminalité
J. s.

en/antine.

L'ENFANT QUI S'ACCUSE
CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DE
LA CRIMINALITÉ ENFANTINE

Quelques indications sont nécessaires à l'intelligence de
ces notes. Jacques L ... , de qui fe les tiens, habite avec les
siens, en Normandie, une petite propriété nommée la
M attraie. C'est un ancien bâtiment de ferme, resté très
rustique et situé au milieu d'un pré planté de pommiers.
La maison n'a qu'un étage; certaines parties doivent être
fort anciennes, car par endroits les murs ont quatre pieds
d'épaisseur. L'habitation est entourée, sur trois c8tés, d'une
sorte de petit fardin de curé, ou pour mieux dire, de deux
plates-bandes continues, que sépare un sentier dallé el
qu'une palissade protège contre les bestiaux. La M attraie
faisait autrefois partie de l'important domaine de Maisonneuve aitquel elle reste rattachée par de nombreux liens.
Elle s'y fournit de laitage, de volailles etde légumes. Pour
tous les menus travaux, c'est le gérant du domaine, Dolet,
qui prête ses ouvriers et c'est sa carriole qui assure les communications entre la Mattraie et la gare la plus proche.
Mme L ... venait de rentrer, après une absence assez
longue, et son mari la refoignait le ·surlendemain, lorsqu'il
apprit l'incident qui devait piquer si vivement sa curiosité

(

Le vendredi 2 juin, en me ramenant à la Mattraie, de
la gare où il est venu me chercher en carriole, Dolet me
raconte les différents événements qui. agitent le pays :
il y a notre chienne Walda qu'on a retrouvée à P ... après
six jours de disparition ; il y a le facteur qui, poursuivi
par un chien, a voulu grimper dans un poirier, en est
tombé et s'est cassé la jambe.
- Et puis, Monsieur ne sait peut-être pas que le portemonnaie de Mme Jacques a été volé ?
- Non, dis-je, volé, quand ça?
- A la Mattraie, juste après l'arrivée de Madame, il y
a deux jours. Vous avez télégraphié pour avoir une adresse
qui se trouvait dans le porte-monnaie. C'est alors que
Madame l'a cherché partout sans pouvoir le retrouver.
- Celui qui a fait le coup a bien choisi son moment.
Le porte-monnaie contenait au moins trois cents
francs.
- Non, car heureusement Mme Jacques nous en avait
tout de suite remis deux cents pour régler une note.
ll lui restait un billet de cent francs et une pièce d'or.
Madame ne se souvient pas si c'est de dix ou de vingt
francs. Il y avait aussi la clef de la malle et une collection de timbres étrangers que Madame voulait envoyer à
sa petite nièce.
- Est-on sûr qu'il est perdu ?

�L'ENFANT QUI S'ACCUSE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- On a cherché partout, même dans l'herbe où
Mme Jacques est restée assise un moment. Du reste nous
av?ns de~ soupçons: je crois bien que c'est le petit Julien
qw a fait le coup pendant qu'il montait les bagages.
Mes deux ~~tr~ ouvriers,
ne les ai que depuis peu de
~emps, mais Il n est pas possible que ce soit eux. D'abord,
ils monta_ient à deux les grosses malles, ce qui fait qu'il
leu~ aurait fallu se mettre d'accord. C'est déjà difficile à
cr~ire. ~t puis j'ai confiance en eux. Au contraire Julien,
qw était chargé des petits bagages, les montait seul.
Mme Jacques se rappelle qu'elle a posé son porte-monnaie
sur la table de la salle à manger, à côté de son sac de
voyage. Il n'avait donc qu'à étendre la main pour le
prendre en passant. Et puis il y a des choses louches.
Quand, à la ferme, on a su la disparition du porte-monnaie
ma femme~ dit à Julien: cc Est-ce que tu n'étais pas aussi
à la Mattr,aie _? » Il a tout de suite)ffirmé qu'il n'y avait
P~ été.' C était un mensonge évident, puisqu'il est, par
t~ois foi~, monté au premier étage. Un peu plus tard il a
di~: «Sile porte-monnaie de Mme Jacques est perdu, je
vais aller à la Mattraie et je le retrouverai.» Malheureusement, sur ces entrefaites, les autres lui ont fait peur,
Ils ne veulent pas qu'on les soupçonne et ils lui ont dit
que s'il retrouvait si facilement le porte-monnaie, ce serait
la preuve qu'il l'avait caché quelque part. A la suite de
cela'._le p~tit est resté à la ferme, ;ee qui est bien dommage,
car Je sws sftr qu'il aurait rendu le porte-monnaie.
- Avez-vous des raisons de croire qu'il ait déjà commis
des vols?

i:

- On ~e peut pas dire qu'il ait volé, bien que tout le
monde soit persuadé que c'est lui qui a pris la serpette du

r

jardinier. C'était un couteau si facilement reconnaissable
que Julien n'aurait guère pu en faire usage sans être immédiatement dénoncé. Or, trois semaines plus tard, la serpette
se retrouve sur l'établi, bien en vue. Il faut qu'il l'ait
rapportée là. Pour l'argent, chaque fois que Julien en
a eu entre les mains, il en a rendu compte exactement.
C'est seulement ces temps derniers que nous avons
remarqué de petites choses. Il s'est vanté à ses camarades
d'avoir carotté vingt sous sur une saillie. Puis, la semaine
dernière, je lui ai donné la clef de la cave pour aller chercher du cidre. Deux jours après, je dis à ma femme:
« Est-ce toi qui es retournée à la cave ? » Elle dit que non
et qu'elle n'a donné les clefs à personne. Alors j'ai été
voir de plus près et je me suis aperçu qu'on avait tiré le
verrou intérieur qui fermait la porte de derrière. Ce ne
pouvait être que Julien. Il a commencé par nier. Ça, il
est menteur; c'est ce qu'on peut surtout lui reprocher.
Mais à la fin, il a bien été obligé de reconnaître qu'il avait
ouvert la porte, et que, n'ayant pas de verre sous la main,
il avait bu dans l'entonnoir. Il aurait encore bien été
capable de s'entendre avec son père pour emporter du
cidre. Tout cela est ennuyeux parce que j'étais plutôt
content de lui. Il faisait bien son travail. Il n'aime pas
soigner les cochons, mais je lui avais promis les chevaux
s'il se conduisait bien. Souvent, quand je rentrais du
marché, il venait de lui-même au devant de la jument et
offrait un coup de main, ce qu'aucun des autres n'aurait
jamais fait.
Le jeune Julien Vincent, dit Rongeard, va avoir quinze
ans. Son père, qui est venu chez moi élaguer les haies et
planter des arbres, travaille à la journée; c'est un homme

�880

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

intelligent, au regard hardi et sensuel. Il travaille bien ;
c'est pour cela qu'on le garde, malgré sa mauvaise réputation. On dit qu'il a fait de la prison pour braconnage;
aussi reproche-t-on dans la commune à Dolet d'employer
du triste monde. Il est si endetté qu'aucun boulanger ne
lui fait plus crédit ; il boit toute sa paie et laisse sa femme
se débrouiller avec ses quatre enfants. L'aîné est Julien;
le second va encore à l'école et, au dire de l'instituteur,
• c'est une graine d'apache ». Il y a encore une petitt
fille et un petit garçon de trois ans. La femme est une
pauvre créature, pleurante et incapable. L'année dernière, elle disait ne pouvoir travailler parce que son garçon de deux ans ne se laissait pas sevrer et refusait la
soupe. Il fallut que, pendant un mois, ma femme la fit
venir chaque jour pour lui montrer comment on accoutume un enfant à la cuillère. Il y a trois ou quatre ans,
la misère des aînés faisait pitié à tous les voisins. Ils
étaient roués de coups et allaient presque nus. Un hiver,
Rongeard qui avait pris à l'alloue des terrassements,
faisait pousser la brouette au petit Julien dont les pieds
saignaient d'engelures. Sa mère venait parfois se plaindre
de l'enfant, attribuant tous ses défauts au fait qu'elle ne
l'avait pas élevé elle-même, mais qu'il avait été confié à sa
tante : • A son âge, tous les vices qu'il a déjà I Il en a que
je ne peux seulement pas vous dire. »
- Depuis que Dolet l'avait pris à son service, ce petit me
frappait par sa mine éveillée, son joli regard, son sourire
content sitôt qu'on lui adressait la parole. Dolet ne cache
pas qu'il éprouve un certain attachement pour cet enfant.
- Je suis bien embarrassé, dit-il. On ne voudrait pas
lui nuire s'il n'a rien fait. Mais ce n'est pas lui rendre ser-

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

881

vice non plus que de Je laisser continuer. Peut-être qu'il
avouerait, s'il était questionné par l~s gendarmes.
- Je me demande, en effet, si ce ne serait pas encore le
meilleur parti. Qu'il ait pris ou non le porte-monnaie, il
verra du moins que ce n'est pas une plaisanterie. Il n'est
naturellement pas question de poursuites.
- Oh! Monsieur peut toujours retirer sa plainte. Et
puis, les autres domestiques voudraient que l'affaire soit
éclaircie.
- Eh bien, dis-je, le mieux est d'avertir le brigadier
et qu'il interroge vos trois domestiques.
La carriole me dépose chez moi comme on sonne pour
le déjeuner. Deux heures plus tard, ainsi que nous en
étions convenus, Dolet repart pour D ... sans avoir prévenu
personne. ci Hier, m'avait-il dit, j'ai cherché partout dans
sa chambre, pendant qu'il était au travail ; j'ai même
regardé dans la paille de la porcherie. Mieux vaut qu'il ne
sache rien pour qu'il n'ait pas le temps de préparer ses
réponses. Il est assez malin pour combiner des histoires
qui aient tout l'air d'être vraies, surtout s'il est de mèche
avec son père. Il regarde toujours dans les yeux quand il
ment.,
Au commencement de l'après-midi, je me trouve descendre à la ferme. Justement je croise Julien. Son premier regard, inquiet et interrogateur, me fait mauvaise
impression; mais comme je lui dis bonjour à mon ordinaire, il salue avec son soorire de tous les jours.
Dolet revient me dire que les gendarmes passeront le
lendemain matin. Puis il m'amène Julien.
- Je l'ai encore interrogé, dit-il. Il affirme que ce
n'est pas lui qui l'a pris.

..

�882

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je prends une grosse voix paternelle pour lui dire :
- Voyons, mon garçon : tu as tellement l'habitude
de mentir qu'on ne te croit plus sur par-;,le. Si tu as pris
ce porte-monnaie, rapporte-le tout simplement.
Il a un air fermé de petit paysan qui n'en dira pas plus
long qu'il ne veut.
- M'sieur Jacques, je ne l'ai pas pris.
- Je te donne jusqu'à ce soir. Je travaille dans le
jardin. Rapporte-le-moi. Personne ne te verra, et ce sera
une affaire finie. Mais je ne veux pas que tu te moques de
nous. Va, réfléchis.
Il ne reparaît pas dans la soirée. J'apprends seulement
qu'il a dit à un des autres valets de ferme :
- Celui qui a pris le porte-monnaie, il me le paiera.
Le lendemain, vers dix heures, arrivent le brigadier
et le gendarme. Je connais déjà ce dernier, un rouquin
maigre qui n'a pas l'air méchant, mais jamais je n'ai vu
le brigadier : grand, trapu, moustaches retroussées. Je
les fais entrer dans la salle à manger et je leur raconte ce
que je sais de l'histoire. On me questionne sur mes
domestiques. Je me porte garant de leur honnêteté.
Mon récit est abrégé, transposé dans le style du brigadier
et dicté au gendarme. Je signe et je laisse les deux hommes
descendre à la ferme de Maisonneuve.
Au bout de vingt minutes, le brigadier revient :
- II a avoué... ah ça n'a pas été facile. Il est roublard.
Tout de suite j'ai voulu lui faire de l'impression : «Allons,
toi, prends tes affaires et suis-nous. » Puis dans la petite
salle de la ferme, j'ai commencé à l'interroger : « C'est
toi qui as fait le coup. Allons, avoue-le. &gt;&gt; M. et Mme Dolet
lui disaient : « On ne veut pas te faire de mal, mais on veut

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

883

savoir qui a pris le porte-monnaie. » Il n'y a rien eu à en
tirer. Alors nous lui avons dit : « Ça va bien. On va t'interroger chez le juge de paix. Tant pis pour toi. » Et nous
sommes partis avec lui. J'ai continué : « Voyons, l'as-tu
donné à quelqu'un ? » Il a fait : non. « L'as-tu caché
quelque part? L'as-tu enfoui ?" » Il a encore fait :
non. «L'as-tu jeté dans l'étang pour t'en débarrasser? »
Alors il n'a rien répondu. Ah! j'ai senti que ça venait. Je
l'ai pressé. J'ai dit : « Oui, tu l'as jeté dans l'étang. »
J'ai vu les larmes qui lui montaient. Il a fait un signe de
tête.« C'est bien ça? Tu l'as jeté dans l'étang? » Alors il
a dit:• Oui._» Il est à votre barrière avec le gendarme.
Comme nous allons les rejoindre, le brigadier reprend,
avec la joie que donne un travail lestement fait ;
- Oui, depuis un moment, je sentais que ça venait,
que ça montait..•
Et pour mieux me faire comprendre, il respire comme
un homme qui se noie :
, -:-- C'était l'instant dont il fallait profiter... Alors je
l ai pressé... Maintenant il pleure... Il est comme soulagé.
Le petit a quelques larmes, en effet. Mais elles semblent
arrachées par la rage d'avoir faibli, plus que par l'angoisse
ou la honte. Je lui dis:
, - . P?urquoi n'as-tu pas avoué tout de suite que tu
l ~vais Jeté dans l'étang? On n'aurait pas fait tant d'histoires. Les gendarmes ne seraient pas venus. Maintenant
tout le monde le sait.
- Dis-nous à quel moment tu l'as pris? demande le
brigadier.
-

En traversant la salle à manger.
Où était le porte-monnaie ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Sul'coin de la table.
- C'est quand tu montais les colis?
- Oui.
- Tu l'as pris tout de suite en entrant dans la maison ?
- Quand je montais le second colis.
- Pourquoi l'as-tu pris ?
- Je ne croyais pas que c'était un porte-monnaie,
je croyais que c'était un portefeuille.
- En voilà une excuse. Un portefeuille, c'est là justement qu'on met souvent le plus d'argent.
- Je ne savais pas; je ne croyais pas qu'il y avait de
l'argent.
- Alors tu l'as mis dans ta poche ?
- Oui.
- Puis qu'est-ce que tu en as fait?
- Je l'ai caché dans la paille du cochonnier.
- Quand l'as-tu jeté dans l'étang ?
Il a l'air de chercher.
- Voyons, à quel moment ?
- C'était ... le lendemain ...
- Alors jeudi, avanl-hier ?
- Oui.
- A quelle heure ?
Il cherche encore.
- C'était... j'sais pas au juste... vers les huit heures...
neuf heures...
- Le soir?
- Oui ... avant le souper.
- Eh bien, nous allons descendre à l'étang. Tu vas
nous montrer l'endroit où tu l'as jeté.
Comme il faut traverser la ferme, je dis :

L'ENFANT QUI

s' ACCUSE

885

- Laissez-le aller en avant. Ce n'est pas la peine qu'on
le voie entre deux gendarmes.
On se décide à lui laisser prendre les devants. Le brigadier reprend :
- Oui, j'aurais voulu que vous entendiez cet interrogatoire. Ça vous aurait intéressé. Il faut du flair, vous
savez, pour saisir le moment...
On est à l'étang. Julien longe la digue, nous conduit
à l'endroit le plus profond :
- Là, dit-il.
- C'est là que tu l'as jeté? A quelle distance?
- ]'sais pas... je n'ai pas regardé où il est tombé.
- Ça ne peut pas être loin, fait remarquer le gendarme, autrement ces branches l'auraient arrêté. Montrenous comment tu as fait.
- J'ai d'abord mis une pierre dedans.
Etonné je lui demande :
- Une pierre de quelle taille ?
Il en ramasse une, plate, de cinq ou six centimètres
de longueur ; en effet le porte-monnaie aurait pu en contenir une pareille.
- Une pierre comme ça.
L'idée de ce porte-monnaie gisant au fond-de l'eau ne
veut pas entrer dans la tête des gendarmes.
- Tu avais retiré l'argent?
- Non, je l'ai jeté tel que.
- Pourquoi as-tu fait cela ?
- J'ai eu peur qu'on le trouve.
- Par où es-tu descendu vers l'étang ?
Il montre l'avenue, par où effectivement il pouvait
descendre sans être vu ; et l'endroit del' étang qu'il désigne

�886

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

est le plus profond qu'on pouvait choisir, tout en étant
hors de vue de la maison du garde.
Nous remontons à la ferme et l'interrogatoire se
continue dans la petite salle.
- Comment est-il, ce porte-monnaie ?
- Il est... en cuir brun ...
- Comment grand ?
11 montre la longueur de sa main, puis la largeur de
quatre doigts.
- A peu près... comme ça... et comme ça.
- Qu'est-ce qu'il y avait dedans?
- Il y avait ... un billet de cent francs... et une pièce
d'or...
- Un louis de dix ou de vingt francs?
- ]'sais pas.
Mme Dolet, qui est seule avec nous, s'écrie avec emportement:
- Messieurs, il ment. Il ne fait que mentir. Tu ne
nous feras pas croire que tu n'as pas regardé ce qu'il y
avait dans le porte-monnaie.
Il se décide :
- Un louis de vingt francs.
- Tu ne pouvais pas le dire tout de suite? Et qu'estce qu'il y avait encore ?
- Y avait une clef.
- Et quoi encore ?
- Des timbres neufs.
- C'est tout ?
- Y avait aussi une carte avec quelque chose d'écrit.
Sur quoi le brigadier rédige la déclaration que Julien
devra signer.

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

- Tu es né quand ? Le nom de ton père ? Tu sais lire
et écrire ? «Je reconnais que mercredi dernier, en montant
des bagages à la Mattraie, j'ai pris un porte-monnaie qui
était sur le coin de la table. Je l'ai pris en montant le
second colis. J'ai cru que c'était un portefeuille. Il contenait, etc. Quelques instants plus tard, je l'ai caché dans la
paille de l'étable aux porcs. Le lendemain, craignant
d'être découvert, j'ai jeté l'objet dans l'étang.» Regrettestu ce que tu as fait ?
L'enfant pleure de nouveau, mais comme à regret,
sans détresse visible, sans abandon. Il fait un signe de tête.
Le brigadier dicte :
- Je regrette l'action que j'ai commise. Maintenant
signe. Tu sais signer ?
Le gendarme fait remarquer :
- Puisqu'il sait lire et écrire.•.
Le moment me paraît affreusement solennel. L'enfant s'approche et signe. Il a franchi la limite légale qui
sépare l'honnêteté du crime. Il est de l'autre côté.
Je signe à mon tour une déclaration où, invoquant les
aveux et l'âge du coupable, je prie M. le Procureur
qu'aucune suite ne soit donnée à l'affaire.
Sur le seuil, lebrigadierselivreà unedernièreexhortation:
- M. Jacques a retiré sa plainte, mais n'oublie pas
qu'il peut toujours la renouveler. Est-ce vrai ce que tu
nous as conté? Tu as déjà menti à M. Jacques. Mais
mentir aux gendarmes, c'est encore bien plus grave.
- Oui, c'est vrai que je l'ai jeté dans l'étang.
' Dans l'après-midi, je prie Dolet de lever la vanne.
Mais nous nous y sommes pris trop tard : l'étang ne sera

�888

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas vide avant la nuit. Le poisson risque de crever. Il faut
refermer l'écluse et remettre nos recherches au lendemain.
Le soir, la mère Rongeard vient pleurer à la Mattraie.
- Ah! mon Dieu, quel malheur! Si c'est permis! J'ai
toujours dit qu'il ne nous donnerait que du chagrin. Il n'a
seulement pas été élevé. Ça se voit tout de suite. Voilà ce
que c'est que de l'avoir confié à sa tante...
On essaie, par de bonnes paroles, d'arrêter ce torrent.
Elle finit par s'en aller, pleurant toujours.
Comme le lendemain est dimanche de Pentecôte, les
recherches dans l'étang ont vite fait d'attirer garde, jardiniers, garçons d'écurie. En traversant la cour de la ferme,
je trouve Julien assis sur une chaise, devant la porte. Il
a sa belle chemise bleue du dimanche. Il semble parfaitement indifférent.
- Ecoute, Julien, lui dis-je. Réfléchis encore une fois.
Ne nous fais pas vider l'étang pour rien. L'eau est froide;
on va probablement être obligé d'y entrer. Un homme
pourrait encore y attraper du mal. Si le porte-monnaie
n'y est pas, il est encore temps de le dire.
- M'sieur Jacques, c'est comme je l'ai dit.
A l'étang, les opérations sont plus avancées que je ne
le croyais. Il y a deux ans, lors d'un curage, on a par
endroits retiré trop de vase; l'eau est à l'étiage et il en
reste, au milieu, près d'un mètre cinquante. Un garçon de
ferme vient d'y entrer. Tant qu'il n'en a que jusqu'aux
genoux, cela va bien ; il tâte la vase avec les mains. Mais
dès qu'il veut s'enfoncer jusqu'à la ceinture, le froid le
~sit. Au bout de quelques vaines tentatives, il faut qu'il
ressorte. Un autre essaie à son tour, sans meilleur résultat.

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

889

- J'ai amené Julien ce matin pour me montrer l'endroit exact, me dit Dolet. Ce n'est pas tout à fait celui
qu'il avait indiqué d'abord. Et puis j'ai fait dire à Rongeard qu'il vienne aider. Il peut bien se remuer un peu.
Il n'est décidément pas possible de chercher à la main.
Nous construisons en treillage une sorte de drague au
moyen de laquelle nous râclons la surface de la vase.
Pendant ce temps les commentaires vont leur train :
personne ne peut admettre l'idée de cet argent jeté à
l'eau; et ce sont des allusions couvertes à d'autres portemonnaie disparus, à d'autres histoires touchant les Rongeard. Tous les vieux soupçons qui couvaient reprennent
comme sur de l'amadou. Au bout de près de deux heures,
la drague n'a ramené que trois grosses truites. Au moment
où nous remontons, paraît Rongeard.
Il a, lui aussi, ses vêtements propres et ne semble pas
avoir songé à descendre dans l'eau. Il a déjà dû boire
une partie de sa paie d'hier soir. Sa colère doit un peu de
sa chaleur à l'alcool; par ailleurs elle sonne faux et semble
feinte.
- Le malheureux I Le malheureux I Déshonorer ses
parents. Qu'est-ce que nous allons devenir ? Il vaudrait
bien mieux qu'il soit mort. On est des pauvres travailleurs, mais il n'y a jamais eu à jaser sur notre compte.
Aller voler ceux qui sont bons pour nous, ceux qui nous
donnent notre pain. Sa pauvre mère, si je ne l'avais
veillée toute la nuit, elle se serait détruite... Mais je sais
ce que je vais faire : à la prison, à la maison de correction,
et qu'il y reste jusqu'à son service militaire. Je ne veux
plus rien savoir de lui.
Je lui réponds :

�890

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Vous allez me faire le plaisir de le laisser tranquille.
Ce n'est pas à la maison de correction qu'il s'améliorera.
On ne prend pas des décisions pareilles dans un moment
de colère. Il commencera par rester à la ferme jusqu'à ce
que le bruit soit passé. Après on verra.
- Mais, monsieur Jacques, s'il recommence, et si moi
j'en suis responsable... Non, il ira à la gendarmerie. Et là
il pourra raconter tout ce qu'il voudra, vous savez, tout
ce qu'il voudra.
Cesparolessontjetéesd'unairdemenace.Doletlesrelève:
- Qu'est-ce qu'il racontera?
- Oh ! on verra toujours, on verra, reprend-il plus
timidement, comme s'il s'apercevait qu'il s'était défendu
trop vite contre une accusation de complicité.
J'entre un instant à la ferme. Quand j'en ressors, le
père tient son fils par le bras et le secoue.
- Dis où tu l'as mis. Parle ou je te tue.
Les mains de l'enfant tremblent et les larmes lui viennent aux yeux quand le père serre le bras trop fort. J'interviens:
- Vraiment, Julien, la plaisanterie a suffisamment duré.
Le porte-monnaie n'est pas dans l'étang. Tu t'es fichu
de nous.
Mais il n'y a rien à en tirer.
- Je l'ai jeté dans l'étang... je ne peux pas dire autre
chose.
- Ne t'imagine pas que tu vas pouvoir te servir de
cet argent. On a le numéro du billet ; tu ne peux donc
rien en faire.
Il donne l'impression d'un petit paysan têtu, pour qui
cent vingt francs qu'on pourra rechercher quelque jour

L'ENFANT QUI

s'ACCUSE

891

dans une cachette valent qu'on risque des coups et de la

prison. Il retourne à sa chambre et le père s'en va.
Dans l'après-midi, passant devant Maisonneuve, je
reconnais Julien qui regarde, dans une allée, les garçons
jardiniers jouer au bouchon. Je demande, le soir, s'il s'est
décidé à chercher lui-même dans l'étang. On me dit que
oui. Vers la fin de la journée, on l'a vu descendre à l'étang
et entrer dans l'eau ; mais personne n'était assez près
pour juger si ses recherches furent bien sérieuses. On est
indigné de son attitude indifférente. Un garçon jardinier
lui a dit, comme il venait les regarder jouer : « Tu ferais
mieux de te cacher un peu, dans ta position. » Il a répondu,
mais je ne sais trop sur quel ton : « C'est une position
comme une autre.» De plus, on vient d'apprendre que le
père est à jouer aux boules à la fête du village voisin. Le
fait paraît si incroyable que, de lui-même, un des
valets de ferme prend sa bicyclette ; parmi les
joueurs, il trouve en effet Rongeard. Celui-ci le reconnaît et lui crie : « Dis à Julien qu'il se tienne prêt
.demain à cinq heures ; j'irai le conduire à la gendarmerie. • Tout le monde est assez irrité de l'attitude
du père et du fils. On ne sait trop comment on pourrait
intervenir.
En effet, de bonne heure, sans être même retourné chez
lui, Rongeard vient prendre son fils. Mais ils rentrent
deux heures plus tard. Puisque j'ai retiré ma
plainte, la gendarmerie refuse de se charger de
l'enfant. Tout le monde dit : « Le père et le fils
sont de mèche. Nous aurions été bien étonnés s'ils
n'étaient pas revenus. »

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Comme je me réveille, le mardi, ma femme me dit :
- J'ai entendu marcher cette nuit dans le jardin. Ma
première pensée a été qu'on venait mettre le feu...
Je lui fais remarquer que notre nouvelle chienne qui
couche dans la maison n'a seulement pas grogné.
Mais dans la matinée, j'entends un cri de la femme
de chambre: «Le porte-monnaie est retrouvé!» Je descends.
Les femmes sont réunies au rez-de-chaussée, dans la
chambre d'amis que, pour la première fois depuis l'arrivée,
on s'apprêtait à nettoyer. La femme de chambre, en entrant, _a trouvé le porte-monnaie sur la table, tout près de
la fenêtre; celle-ci était ouverte, derrière un volet simplement tiré, non fixé au crochet. Le porte-monnaie est
intact: le billet est à sa place,mais le louis est de dix francs,
non de vingt. J'examine l'apparence du maroquin. Je ne
me rappelais pas que le porte-monnaie fût si usé. Il paraît
plus poussiéreux que la table. Sur celle-ci, une curieuse
marque de pouce, comme si, de la fenêtre, quelqu'un s'était
appuyé sur la taLle. Dans la petite plate-bande, large de
80 centimètres, aucune trace de pas. Il est vrai que, sans
y marcher, on peut poser le genou sur l'appui de la fenêtre,
haut seulement de 50 à 60 centimètres. Juste au pied du
mur, une branche de rosier est fraîchement cassée. J'ai
sarclé la plate-bande les jours précédents, mais je n'ai
pas souvenir de m'être avancé jusqu'au rosier.
Je cherche à m'expliquer pourquoi le volet n'était que
tiré. La femme de chambre se souvient que, le jour de
l'arrivée, ma femme lui montra cette pièce, disant qu'elle
pourrait y coucher si l'on entreprenait des réparations au
grenier. Comme il faisait très chaud, la fenêtre avait été
ouverte par Mme Dolet derrière le volet clos afin d'aérer

L'ENFANT QUI

s' ACCUSE

la maison. Ma femme défit le crochet, puis comme le
volet résistait un peu, le laissa tel quel, disant que rien
ne pressait, qu'on verrait cela plus tard. Ma femme n'avait
aucun souvenir d'être entrée dans cette pièce. La bonne
affirme qu'après la disparition du porte-monnaie, elle a
fait, là aussi, des recherches minutieuses.
Ma femme a-t-elle, dans un moment de complète distraction, porté dans cette chambre sa petite sacoche
porte-monnaie, et la bonne, en cherchant, n'a-t-elle pas
aperçu cet objet qui crevait les yeux? Ou bien n'a-t-on,
en vérité, pas du tout cherché dans cette pièce ? Ou encore
une restitution a-t-elle eu lieu cette nuit ? Peut-être avec
l'aide de Rongeard? Le père et le fils ont pu se mettre
d'accord durant cette course au chef-lieu de canton.
Je remarque que la chaînette de la sacoche est rentrée
dans une pochette extérieure, juste comme ma femme a
l'habitude de la disposer. Mais les timbres neufs ont collé
ensemble, comme si l'objet avait séjourné dans une poche
chaude ou dans un endroit humide. Pendant le voyage,
ma femme n'avait pas la sacoche dans sa main, mais dans
son sac de voyage. Il est vrai que près d'une fenêtre
ouverte ... mais il faisait sec et chaud... Rien à tirer de
ces indices contradictoires.
Je cours à Maisonneuve afin de rencontrer Julien avant
qu'il sache rien de la découverte. Il est à l'abreuvoir.
- Pourquoi, lui dis-je, nous avais-tu raconté des
histoires ? Le porte-monnaie est retrouvé.
Je l'observe avec une grande attention. Son visage
marque la surprise, mais trop discrètement pour qu'elle
soit feinte. D'ailleurs pourquoi, après ses aveux, se cacherait-il d'une restitution ? Il me dit lentement :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Alors c'est qu'il était tombé au bord de l'étang.
- Assez de cette invention. Il n'a jamais été dans
l'eau. Tu le sais mieux que personne. Il n'a pas été retrouvé
dans l'étang.
Il demande:
- A la Mattraie ?
- Oui, à la Mattraie.
Alors il me dit :
- Je l'ai jeté dans l'herbe.
Son regard est inquiet ; des gouttes de sueur perlent
sur son front et sur son nez. Cette fois, il est visible que
son esprit bat la campagne, à la recherche de n'importe
quelle invention. Je lui dis :
- Ce n'est pas dans l'herbe qu'on l'a retrouvé.
~ L'enfant reste court. Je ne puis rien lui faire dire de
plus précis. Sa culpabilité me paraît de plus en plus problématique. J'essaie encore de lui faire décrire le portemonnaie. Ce sont toujours les mêmes qualificatifs, ceux
mêmes, me semble-t-il, que lors de la disparition ma femme
a dû donner comme signalement ; car, pour faciliter les
recherches, l'objet a été décrit avec précision. Tout ce
qu'en a dit Julien durant son interrogatoire, il a très
bien pu l'entendre. Cette fois encore, je ne puis arracher
de lui aucune remarque inédite. Je tente de le prendre par
la douceur:
- Pourquoi ne cesses-tu de nous faire des mensonges?
Dis donc les choses tout simplement comme elles sont.
On ne veut pas à toute force te coudamner. Tu vois bien
qu'à la ferme on a continué à te traiter gentiment, comme
si de rien n'était.
Alors il me regarde, hésite et murmure :

L'ENFANT QUI

s'ACCUSE

895

- Ma vraie pensée... c'est que je ne l'ai pas pris.
C'est tout. Je le quitte pour n'avoir pas l'air d'accueillir
trop facilement sa rétractation, mais j'ai peine à ne pas
être impressionné par l'accent même de cette phrase
dans laquelle l'enfant semble n'avoir placé aucun espoir,
qu'il a prononcée sans aucune insistance. On croirait
qu'il y tenait à peine.
Je raconte tous ces détails aux Dolet, aussi soucieux
que moi de toute cette aventure. La peine qu'ils ont prise
pour cet enfant les a attachés à lui. Ils ne souhaitent
que de croire à son innocence. Mais toutes les circonstances s'enchevêtrent de la façon la plus déroutante.
- Ainsi, dit Dolet, je lui ai fait montrer l'endroit de
l'étable où il avait, pendant un jour, caché le porte-monnaie, et il me désigne précisément le seul coin où je n'avais
pas cherché.
- Quelle est son attitude ?
- Comme tous les jours. Personne ne lui a fait d'ennuis. Il parle à table et rit comme d'habitude. On a
autant de peine à se le figurer coupable, qu'innocent
iaussement accusé.
' - Il ne s'est ouvert à personne au sujet des accusations portées contre lui ?
- Non, il n'en parle pas. Il faut dire qu'il n'a guère
confiance en personne. Il a peur de ses parents. Il s'imagine que nous sommes contre lui.
- Oui, mais ses camarades? J'admets très facilement que le brigadier lui ait fait peur et que, dans la
crainte d'être emmené à D ... , il se soit accusé, simplement
pour éviter le danger immédiat. Mais comment se fait-il
qu'un garçon aussi débrouillard, aussi hardi, n' ait pas

�896

,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fait un effort pour se justifier, un enfant qui, sous plus
d'un rapport, a plutôt l'expérience d'un homme ? Je
ne vois qu'une chose, c'est qu'à force d'avoir été maltraité
injustement, il n'établit plus aucun lien entre les coups
qu'on reçoit et la faute qu'on a pu commettre. L'accusation de vol est tombée sur lui de la même façon ; il
l'accepte comme un malheur naturel.
J'écris le matin même au Procureur pour lui faire savoir
que le porte-monnaie est retrouvé; j'ajoute que, malgré
les aveux de l'enfant, je suis obligé de considérer comme
possible que l'objet n'ait été qu'égaré; qu'on est prêt à garder le jeune Julien à Maisonneuve et que je prie, une fois de
plus, qu'on veuille bien ne pas donner de suite à l'affaire.
Après dîner, Rongeard monte à la Mattfaie, fort pris de
boisson:
- Le porte-monnaie est retrouvé... Je voudrais bien
savoir comment ça se fait ... Ah ce malheur! Tout le monde
en parle dans le pays. Son petit frère est maltraité à
l'école. Pour un peu il se détruirait ...
C'est la même fausse violence que la première foisa
On sent, sous le ton à demi menaçant, le vague espoir
d'une petite indemnité. Pas une fois cependant, il n'essaie
de plaider l'innocence de son fils. Visiblement il n'y croit
pas. Il a cependant cette phrase :
- Il a dit à sa malheureuse mère : « Je me suis vu
pris par les gendarmes, alors j'ai dit que c'était moi.»
- Pourquoi n'est-elle pas venue nous le répéter?
Il ne le sait pas. Il ne fait mention d'aucune confidence
de ce genre que son fils lui aurait faite à lui, pendant leur
course à D... Il préfère recourir au pathos :

1
L ENFANT QUI S'ACCUSE

897

- Il est comme fou. On voit bien tout de suite qu'il
n'a plus sa tête. Je ne lui ai plus parlé, mais j'ai bien vu
son air, rien qu'en passant.
Fort heureusement, je suis renseigné sur le calme
stupéfiant de Julien. Je me contente de déclarer à
Rongeard :
- Vous pouvez dire à ceux qui jasent que Julien reste
à Maisonneuve et que vous-même vous continuez à tra-,
vailler dans les bois. Au reste, il y a une séance du conseil
municipal après-demain. J'en profiterai pour déclarer
publiquement que j'admets que le porte-monnaie a été
égaré et que je considère l'incident comme clos.
Assez tard, quand je suis déjà couché, Mme Dolet
vient m'appeler sous ma fenêtre. Elle a vu monter Rongeard et, comme une vache qui va vêler dans une pièce
voisine l'amène près de la Mattraie, elle passe s'enquérir
de ce qu'il me voulait. Or la chienne n'a pas le pl petit
grognement. Elle ne connaît pourtant pas plus Mme Dolet
qu'elle ne connaît Julien. Elle dort tout simplement;
nous ne pouvons donc rien inférer du fait qu'elle n'a
pas aboyé la nuit précédente.
Deux jours plus tard, au moment où le conseil municipal
se sépare, je dis quelques mots de l'affaire. Personne
n'admet un seul instant l'hypothèse de l'innocence. On
croirait bien plus facilement à celle d'un viol ou d'un assassinat. Il n'y a dans la commune qu'une opinion sur les
Rongeard et on n'a nulle intention d'en changer.
Le brigadier repasse par la Mattraie pour me parler
d'une question qui le concerne personnellement. Je lui
dis qiie le porte-monnaie est retrouvé, dans quelles
57

�898

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conditions, et je lui soumets l'hypothèse que l'enfant
ait pu prendre peur et s'accuser faussement.
Naturellement cette supposition ne l'enthousiasme
pas. Il veut retourner à la ferme et questionner à nouveau.
Comme je ne vois guère qu'il puisse en résulter qu'un peu
plus de bruit, je l'en dissuade.
Mais le surlendemain, me conduisant de bonne heure à la
gare pour prendre le train de Paris, Dolet me dit que le brigadier, passant dans le quartier, est entréàlafermehiersoir,
et que Julien a reconnu avoir rapporté le porte-monnaie.
- Cette fois, il s'y est pris très doucement. C'est devant
nous qu'il l'a interrogé. Il lui a dit : « Nous ne te faisons
pas peur. Ne t'occupe pas de ce que tu nous as dit l'autre
jour. Si ce n'est pas toi qui as fait le coup, tu n'as pas
besoin de t'en accuser et si tu dis différemment de
l'autre jour, il n'y a pas de mal. Voyons, l'as-tu rapporté ?a
Il a répondu : « Oui. » - « A quel moment ? 11 Il ne
pouvait pas préciser, mais il a répondu que ça devait être
vers les neuf heures.
- Quel air avait Julien ?
- Il est entré comme un condamné. Il semblait tout
à fait abruti.
- Il n'a rien dit d'autre?
- Non. J'aurais voulu le forcer à donner des préci•
sions, mais les gendarmes étaient pressés et se sont contentés de cette déclaration.
- Je me suis demandé, observai-je, si par hasard il
n'aurait pas envie d'aller dans une colonie pénitentiaire,
par goût du changement, ou parce qu'il croit qu'on y a
moins à faire qu'à la ferme. Sait-on ce qui peut se passer
dans sa tête ?

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

'

- Il n'a pourtant pas l'air malheureux et tout le
monde est bon pour lui.
A mon retour de Paris, j'apprends que l'instituteur
est chargé de remplir le questionnaire d'une contre-enquête, et je reçois une convocation devant le juge de paix.
Décidément, cela s'aggrave. Dolet et sa femme se tourmentent autant que moi de cette histoire. Quelle redoutable machine que la Justice! On la met en branle presque
san_s s'en douter, et plus moyen de la retenir. Depuis un
mois, nous ne sommes occupés qu'à •débrouiller le cas du
petit Julien. Il est d'une complication peu commune·
mais est-ce sûr que de telles obscurités soient si rares?
Et qui a le temps de les tirer au clair? Cet enfant n'est
e~touré que de gens qui lui veulent du bien; que serait-ce
s1 un seul d'entre nous avait à son égard la moindre disposition hostile? Il est trop évident qu'avec le tour
qu'a pris l'affaire, si l'on n'intervient énergiquement
l'enfant n'a plus aucune chance de salut.
'

Au cours des jours suivants, nul fait nouveau sinon
ce c~eux détail que me signale Dolet. Julien' ayant
manifesté l'envie d'écrire à l'ancien gardien de la ferme,
avec lequel il était en confiance, on pensa que cette lettre
~urrait fournir quelque indication et l'on pria le gardien de 1~ renvoyer. Elle ne contenait pas un mot au sujet
du vol ru de la fausse accusation. Rien que des potins,
et la Plupart imaginaires : « La gardienne actuelle était
maltraitée; tout le personnel voulait s'en aller et luimême pensait quasiment à faire la même chose... 1,
Ceci encore : Tandis qu'on faisait les foins, Dolet le
voyant à l'écart et tranquille, s'approcha de lui et affec-

�900

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tueusement lui dit qu'il voudrait bien savoir enfin la
vérité. Avait-il oui ou non pris le porte-monnaie. Julien
répondit :
- Je ne l'ai seulement jamais vu.
Puisque nous sommes convoqués ensemble devant le
juge de paix, j'emmène Julien avec moi en tacot. Nous
sommes seuls l'un à côté de l'autre; il ne semble pas
méfiant. Je profite de ces quelques moments pour lui
recommander de n'en pas dire plus qu'il n'a fait réellement. On ne lui demande pas de s'accuser, mais de dire
simplement ce qu'il sait. Personne ne lui veut de mal, etc.
Dolet lui a fait les mêmes recommandations avant le
départ. Je n'ose vraiment pas lui préparer davantage ses
réponses, tant son rôle est désormais facile.
Arrivé à D., j'ai un instant de conversation avec le
greffier qui est jeune, aimable et semble ouvert. Puis le
juge de paix arrive. C'est un petit homme de soixantecinq ans, dans le visage de qui l'on ne remarque que les
globes des yeux passablement saillants. On le dit indulgent.
Il ordonne à Julien d'aller s'asseoir sur une chaise, dans
le couloir, et j'entre dans les explications les plus détaillées.
Je complète ma première déposition, je la rectifie sur une
série de points qui n'ont été précisés que depuis. J'indique
toutes les contradictions de l'enfant. J'insiste à l'excès
sur la distraction possible de ma femme, sur la hardiesse
que supposerait la restitution, bref je rédige un plaidoyer
selon toutes les règles. Il me semble avoir persuadé le
greffier, mais je vois bien que le juge reste sceptique. Je
sors en lui laissant, avec le vrai porte-monnaie, mon carnet
de poche, pour qu'il essaie si Julien ne s'y trompera pas.

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

901

~e passe un quart d'heure au bureau de poste, puis
reVJens au greffe. Le juge aussitôt me fait entrer dans la
salle.

- Il dit que c'est lui, il affirme que c'est lui qui l'a
rapporté.
Cette fois les bras m'en tombent.
- Restez dans la salle, vous allez voir. Ou bien c'est
un fou, ou je n'y comprends rien.
Et il continue l'interrogatoire :
- Avez-vous rencontré quelqu'un ?
- Non.
- Sur quelle table avez-vous remis le porte-monnaie ?
- U où je l'avais pris.
J'interromps :
- Mais ce n'est pas l'endroit où on l'a trouvé.
- C'est la réponse qu'il nous fait depuis le commencement, dit le juge. Il l'a remis là où il l'avait pris.
. Cette fois aucun doute n'est plus possible : l'enfant
mvente; et il invente ce qui lui semble l'aveu le moins
compromettant. Cela saute aux yeux. Mais comment
faire comprendre au juge l'absurdité de cette réponse.
l faudrait un plan de la maison. Tout ce que je dis ne
1mtéresse pas. Alors j'essaie, par une autre voie, de surprendre un flagrant délit de mensonge.
Je désigne mon portefeuille en peau de truie qui se
trouve toujours sur le bureau.
- Non, fait le juge, je ne le lui ai pas encore montré
Il le prend et le tend à Julien :
- Tu le reconnais bien ?
Mais l'enfant ne s'y laisse pas prendre :
- Non, il était marron.
~

1

�902

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Alors on.lui montre le porte-monnaie.
- Oui, c'est celui-là. Il y a une chaîne.
- Vous voyez bien, dit le juge : il le connaît.
A mon tour, je prends le porte-monnaie :
- Montre comment tu l'as ouvert.
Il faut pousser vers le bas un petit bouton orné d'une
perle. L'enfant voit bien que c'est sur le bouton qu'il faut
agir. Il le pousse vers le haut, à droite, à gauche. A
la fin, il essaie de tirer sur le cuir. Je suis obligé de
l'arrêter :
- Ne le déchire pas.
Il me semble manifeste qu'il n'a jamais ouvert ce portemonnaie. Mais à cet instant même, il a une phrase qui
déroute tout bon sens, tant elle suppose que l'enfant est
hypnotisé par son rôle de coupable :
- Cette fois, ça ne veut pas s'ouvrir.
Au même instant, inconsciemment, sa main pousse le
bouton dans la bonne direction et le porte-monnaie
s'ouvre.
Le juge dicte au greffier :
- Le porte-monnaie lui étant présenté, il l'a reconnu
parfaitement et l'a ouvert sans difficulté.
Nous protestons. Il rectifie :
- « Après quelques difficultés ».
Le greffier me fait un signe désespéré. L'opinion du
juge est faite depuis le commencement.
Alors j'essaie de contraindre l'enfant à se couper. Je
lui montre dans le porte-monnaie un menu échantillon
de fourrure qui s'y trouve je ne sais comment depuis
longtemps, et dont personne n'a songé à parler dans les
signalements qu'on a donnés.

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

- Est-ce que ça y était ?
Il évite le piège sauveur avec un flair de petit sauvage:
- Je ne sais pas... Je n'ai ,Pas longtemps regardé.
Je reviens à l'argument décisif: l'endroit de la restitution :
- Par quelle porte du jardin es-tu entré ? Celle de
devant ou celle de derrière ?
- Celle de derrière.
- Et la fenêtre où tu dis que tu as remis le portemonnaie, était-elle du même côté, c'est-à-dire sur le
derrière de la maison, ou de l'autre côté, c'est-à-dire sur
le devant?
- Sur le derrière.
- Messieurs, vous voyez bien que nous sommes en
plein roman. Cet enfant parle de la seule pièce de ma maison qu'il connaisse, la salle à manger, qui est fort loin de
la chambre d'amis. La fenêtre en est inaccessible, à un
mètre cinquante du sol, derrière une plate-bande touffue.
Il aurait fallu faire une escalade et entrer dans la pièce,
car la table est encore fort loin de la fenêtre. Celle-ci
est toujours fermée le soir. Ce récit ne tient pas
debout.
Le juge lève les bras au ciel :
- Mais alors c'est de la mystique, de la mystique...
C'est l'affaire des aliénistes... Lombroso ...
Il pose une dernière question :
- Y avait-il de la lumière dans cette chambre ? A
neuf heures on n'est pas couché.
- Non, il n'y en avait pas... mais il y avait un peu
de lumière qui venait de la cuisine.

�&gt;

1A NOUVEl.LE REVUE FRANÇAISE

!•

\

Une telle ingéniosité à se perdre me laisse confondu et
à bout d'arguments.
- Vous n'avez rien à modifier à vos déclarations?
L'enfant fait un vague signe. Le juge dicte:
- « Je maintiens toutes mes déclarations. »
On va signer... Mais depuis un moment, le juge regarde
sa montre avec agitation. Sa patience est épuisée depuis
longtemps, et l'obstination que j'apporte lui est incompréhensible.
- Vous m'excuserez une seconde, dit-il.
Pendant les quelques minutes qu'il nous laisse seuls
nous tentons un dernier effort. Le greffier me paraît
décidément convaincu.
Il a récité une leçon, me dit-il, et le juge l'a
tout de suite traité en coupable. Il n'a eu qu'à répondre
par oui ou par non aux questions qui lui étaient
posées.
Puisque l'enfant refuse de saisir toutes les perches
qu'on lui tend, il faut le soulever sur un radeau. Nous le
raisonnons doucement.
- Pourquoi inventes-tu à plaisir? Tout cela, ce sont
des mensonges. Tu n'as pas besoin d'avoir peur. Le juge
est parti. Est-ce qu'on t'a dit de t'accuser? Est-ce que
celui qui a pris le porte-monnaie te force à dire que c'est
toi ? Est-ce qu'on t'a promis de l'argent pour le dire?
Est-ce qu'on t'a menacé? Est-ce que c'est un de tes camarades?
Il semble complètement abruti. On dirait qu'il cherche,
un instant, q~ il pourrait accuser. Puis il finit par
dire:
- Je ne sais pas qui l'a pris.

1

L'ENFANT QUI S ACCUSE

905

- Alors ce n'est pas toi ?
- Non, ce n'est pas moi.
Enfin I Mais cette phrase lui est arrachée comme à
d'autres l'aveu d'un crime. Il était temps; le juge
rentre.
- Il dit maintenant qu'il ne l'a pas pris du tout, fait
le greffier joyeusement.
Cette fois le juge en a assez. Les yeux lui sortent de la
tête. Il se tourne vers Julien :
- Alors vous venez déclarer ex abrupto que votre
déposition était erronée.
L'enfant, complètement hagard, fait oui de la tête,
b~en qu'il n'ait compris ni ce que signifie « ex abrupto»,
B1 ce qui est plus grave - « erronée ,1. La moitié des
questions n'ont-elles pas dû lui échapper de la même
manière?
- Pourquoi avez-vous dit que vous l'aviez pris?
- J'ai eu peur...
Le juge dicte au greffier une courte déclaration où
i
l enfant se rétracte. On signe. Le juge aimablement m'accompagne jusqu'au tacot en parlant d'autre chose.
Puis au dernier moment, d'un ton paternel et comme pour
me montrer qu'il n'est pas dupe de mon excès d'indulgence:
I

- Il n'y a aucun doute sur le fait matériel, aucun
doute.
Consterné de la tournure qu'a prise l'interrogatoire, je
brusque un peu l'enfant dans l'auto:
- Tu peux te vanter d'avoir été malin. Pourquoi astu raconté tout ça ?
Mais je ne puis rien en tirer.

�9o6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le lendemain je vais, sur la demande du juge, réclamer au maire la feuille de la contre-enquête. Justement il
allait l'envoyer. Il me la montre. Seules y sont importantes les déclarations des deux instituteurs qui ont eu
affaire à Julien. Celui de Courville dit qu'il ne l'a connu
que peu de temps, mais qu'il n'a jamais eu à se plaindre
de lui; celui de Rauval au contraire déclare qu'il l'a toujours considéré com~e un enfant anormal et singulier,
que Julien a volé un porte-monnaie à Rauval et que son
oncle a dû restituer la somme. Cette fois, c'est le coup de
grâce, car si l'affaire est poursuivie, rien ne prévaudra
contre un tel précédent.
Aussi je pars sur-le-champ pour P ... où je vais voir le
juge d'instruction. C'est un homme jeune, intelligent,
Nous sommes sauvés. Tout de suite la question est placée
sur son vrai terrain. Le juge d'instruction s'intéresse à la
criminalité enfantine ; au bout d'un quart d'heure j'ai
gagné ma cause. Il me promet d'examiner l'affaire de
très près. Selon toute vraisemblance elle sera classée;
on se contentera d'une forte admonestation.
Un mois plus tard, Julien est convoqué devant le tribunal de P. On le laisse s'y rendre seul. C'est la première
fois, paraît-il, qu'il prend le chemin de fer. On pense qu'il
rentrera vers deux heures. A six heures du soir il n'est pas
encore de retour. On commence à chuchoter:« Parbleu, il
s'est sauvé. » Dolet, qui comptait sur lui pour faner, est
de mauvaise humeur. Moi, je ne suis pas tranquille: avec
ces sacrées enquêtes et ces tribunaux, est-ce qu'on sait
jamais? Je redescends à Maisonneuve après mon dîner.
Julien sort justement de table. Je l'appelle :

L'ENFANT QUI S'ACCUSE

- Eh bien?
- On m'a fait signer.
- C'est tout ?
- Oui, on m'a dit que c'était fini.
- Et alors, qu'est-ce que tu as fait pendant toute
l'après-midi ?
- J'ai rencontré à P ... un camarade. Comme il avait de
quoi, on a pris le train.
- En voilà une idée! C'était bien le jour. Et où avezvous été?
- On a passé l'après-midi au bord de la mer.
Il est parfaitement heureux de sa journée.
JEAN SCHLUMBERGER

f

,

�POÉSIE ET MÉMOIRE

9o8

POÉSIE ET MÉMOIRE
Les regards perdus dans la fourrure de ces blaireaux et
renards alternés dont les gueules s'affrontent au centre
du tapis, je goûte l'heureuse fatigue d'une journée de
chasse et j'écoute la fille du gentilhomme fermier, qui
s'est assise au piano.
En attendant le dîner, dont les prémices odorants leur
viennent par bouffées, les chasseurs donnent quelques
minutes d'attention courtoise à la demoiselle de céans.
Elle vient d'ouvrir sur le pupitre un ancien recueil de
romances. Un poète aux cheveux orageux, aux pantalons
à sous-pieds, y rêve à la cime d'un rocher romantique.
Des amants de keepsake lèvent des yeux extasiés vers le
gris clair de lune des lithographies. Dans ce manoir normand, le fox-trott, le tango n'ont pas pénétré, ni même
les valsès lentes du temps de la dernière Exposition universelle.
Et voici qu'elle chante, d'une voix fruste et fraîche
de couventine. Dans le salon où le soir est entré, où les
ors des cadres Louis-Philippe se teignent d'un reflet
mourant de l'astre en flammes, les vers divins ont pris
leur vol:

Ainsi toujours poussé vers de nouveaux rivages
Dans la nuit éternelle emportés sans retour...

'

f

Les hommes qui sont là se souviennent vaguement de
l'âge où, collégiens en vacances, ils admiraient quelque
amie de leur mère, une brune qui n'était pas du pays, et
qui chantait cette même mélodie, avec l'ardeur trouble
d'une Emma Bovary. Par un signe d'attention, par une
lueur au fond des yeux, chacun témoigne du pouvoir
charmant des rengaines heureuses, dont on a tort de rire
et qu'il ne faut pas mépriser.
Seul un métal précieux et rare peut rester sous la mer
longtemps sans s'altérer; de même, sous l'alluvion de
calculs, de peines et d'oublis que les jours y déposent, au
fond de la mémoire, un beau vers luit comme un trésor
perdu. Elles ne sont presque jamais indifférentes, ces
choses qui sont, comme disent les conférenciers, « dans
toutes les mémoires ». Celles qui sont aujourd'hui sur
toutes les lwres n'ont pas encore dépouillé la saveur de
mode qui peut-être est tout leur mérite, et qui ne les fera
pas vivre au delà d'un engouement passager. Comptez
les chansons qui demeurent, les vaudevilles dont on ne se
dégoftte pas, après les avoir chantés. Ils sont rares ; il en
1
est pourtant.
Nous revenions, une jeune amie et moi, d'une promenade à bicyclette. C'était un soir de la moisson ; nous
avions dft descendre de machine pour laisser passer un
de « ces grands chars gémissants » sous leur richesse
dorée. Les enfants et les jeunes filles, juchés sur ce dôme
magnifique, chantaient en chœur. Ces solennités champêtres que chaque été ramène prolongent la vie des
traditions : pour les foins, pour la moisson, pour les
vendanges, il est des chansons rituelles dans les provinces
françaises. Mais comment dire avec quelle émotion je

�9IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

reconnus, sous le déguisement aimable de l'accent
cauchois, le refrain de la villanelle de Philippe Desportes :

Croit-on que des œuvres de mince valeur artistique
puissent résister à plusieurs lustres de tradition orale ?
Les chansons de Béranger, qui ne sont pas sans mérite
pourtant, fournissent la preuve du contraire. Tout le
monde les a chantées et personne ne les sait plus. Seul,
un vieux notaire de campagne, après boire, fredonne
encore parfois les stances fameuses :

... Jamais girouette légère
Au vent sitôt ne se vira,
Nous verrons, volage bergère,
Qui premier s'en repentira.
"

• 1

9n

P0ÉSIE ET MÉMOIRE

•

Heureux chef-d'œuvre qui traversa plusieurs siècles
~ans ri_en perdre de sa fraîche odeur. Ma jeune compagne
1gnora.1t les vers de Desportes. Elle était, comme moi,
contemporaine de ces fâcheux recueils de morceaux
choisis, où les productions de MM. Autran, Lacaussade,
de La~rade et Emmanuel des Essarts tenaient une place
excessive, et de ces professeurs de seconde qui nous faisaient plus volontiers apprendre les sonnets de M. de
Hérédia que ceux de Voiture ou de Tristan l'Hermite.
C'était ce qu'ils appelaient sacrifier au modernisme.
Donc, tout en pédalant de compagnie, je racontai à
mon amie comment la villanelle dont elle venait d'enten~e le refrain dans la bouche des lieuses de gerbes,
éta.tt celle-là même que le duc de Guise chantait à sa
maîtresse, la nuit qu'il fut assassiné, au château de Blois.
Et je la lui récitai tout entière. Et je n'ai pas oublié la
mélancolie qui voila son front de flirteuse intrépide
lorsque j'en fus à la strophe si touchante:
Où sont tant de promesses saintes,
Tant de pleurs versés en partant,
Est-il vrai que ces tristes plaintes
Sorlisse11t d'un cœur inco1istant ?...

Vous vieillirez, ô ma ieune maîtresse...

(

r

Ainsi la sélection de la mémoire vulgaire confirme
l'opinion des bons juges selon qui ce poète ne fut jamais
mieux inspiré que par un thème banal de la poésie érotique.

***
Il y a quelques années, le journal l'Intransigeant
demanda à ses lecteurs de citer « le plus beau vers ». Le
résultat de ce referendum est curieux à consulter. Les
jeunes gens choisirent des vers purement descriptifs,
et les écrivains, en majorité, des vers pleins d'images.
D'autres, accordant leur préférence à des vers d'idées,
sont moins nombreux, mais leurs noms se trouvent être
aujourd'hui ceux d'auteurs estimés. Enfin, comme il sied,
les « enquêtés » d'un certain âge marquaient une prédilection pour les vers tournés en forme de maximes, les vers
dorés.
On entend dire maintenant qu'il n'y a pas de beau
vers isolé, que cela n'est d'aucun intérêt, qu'il faut considérer l'œuvre, le poème dans son ensemble. C'est le
point de vue critique, mais on peut envisager aussi la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mémoire poétique moyenne d'une époque, d'une
nation.
Les anthologies, dont on a fait un grand abus, sont
passées de mode, mais il n'est pas sûr qu'on lise davantage les œuvres complètes. C'est une question de décider
quelle destinée est plus enviable du poète d'anthologie
ou du poète de bibliothèque, de celui qui n'a laissé qu'un
vers (comme l'auteur de « le Trident de Neptune est le
sceptre du monde») ou de l'auteur d'un gros livre dont
chacun sait le nom et que personne ne lit plus. Racan
est immortel et pourtant, à part deux pièces célèbres,
il est illisible.
Je ne voudrais pas causer à M. Paul Souday une peine
même légère, mais je me demande si le nom de Victor
Hugo, poète, serait dans cent ans autre chose qu'une inscription sur un vaste monument que tout le monde salue
en passant et qu'on ne visite guère, s'il n'était associé au
souvenir d'Oceano nox et d'une dizaine de « rengaines •
inoubliables.
Il y a quelque chose de tendre et d'amoureux dans cette
expression : savoir par cœur. Diderot rusait en parlant
d'une élève qu'on l'avait prié d'instituer dans les bonnes
lettres et qui trompait ses soins : « Que voulez-vous que
je lui apprenne, elle ne m'aime pas 1 »
Comment, aussi, retenir « par cœur » ce que le cœur
n'a point senti.
Le moment est proche où les chefs-d'œuvres de
l'antiquité ne seront plus guère connus que par des
citations de référence. Je serais eu.peux de savoir
si parmi les hommes politiques interrogés par le Figaro,
en dehors des deux ou trois lettrés dont la réputation est

rotsIE ET MÉMOIRE

établie, il s'en trouve qui aient cité de mémoire un vers
de Chénier... sans recourir à leur bibliothèque.
Le poète contemporain le plus lu, surtout par les
femmes, est sans doute Albert Samains. Dans l'œuvre
de ce poète, si riche en beaux vers descriptifs, on trouverait difficilement un vers animé de cette vie émouvante qui est un gage de durée. Mais dans un siècle,
peut-être qu'une jeune fille se reprendra à feuilleter un
album de musique et chantera, sur les rythmes faciles
de M. Gabriel Fauré :

Voici que les jardins de la nuit vont fleitrir ...
Les deux genres de poésie qui se gravent le mieux dans
la mémoire sont justement ceux que nos contemporains
ont négligés volontairement. Les uns ont pris à la lettre
le conseil de Verlaine, et ayant « tordu son cou» à !'Eloquence ont servi, en son lieu et place, une muse bégayante;
les autres, par un souci d'originalité extérieure, ont fui les
rythmes chantants et les cadences trop nettes. Parfois,
un souci d'art très noble, une conscience scrupuleuse
dictaient cette attitude. On a tort de regarder comme
futiles les questions de prosodies et les controverses
auxquelles elles donnent lieu. Dans les Notes sur la technique poétique, de MM. Ch. Vildrac et G. Duhamel, qui
sont intéressantes à plus d'un titre, on saisit très bien les
dégodts, les aspirations et les intentions de toute une
génération de poètes qui débutaient alors dans les lettres.
Rien de plus instructif que ce genre d'ouvrage; il faudrait
qu'il en parût un tous les ilix ans, de même valeur, où
des poètes tâcheraient à justifier leur technique et à

,

58

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'accorder à l'esprit et au nombre de la langue. Les auteurs
du livre cité plus haut n'écriraient peut-être pas exactement les mêmes choses, aujourd'hui. Il apparaît que la
poésie qui se confondait à l'origine avec la musique, tend
à se différencier de plus en plus. Mais un art est toujours
influencé par les modes qui règnent dans un art voisin.
Il est aisé de voir que l'impressionnisme s'est propagé à
travers diverses formes d'art, mais presque impossible
d'en discerner le point de départ.
Beaucoup de tentatives récentes donnent l'impression
d'un effort d'illusion et de remplacement. Le besoin de
nouveauté est naturel et fécond, mais ne pouvant se
~atisfaire aisément dans le domaine de la pensée et du
sentiment, il se tourne vers l'expression ; aussi est-il
enclin à se satisfaire de ces artifices de typographie qui
trompent une curiosité superficielle.
C'est pourquoi l'on est amené à se demander s'il est
juste de voir, dans l'instinctive fidélité que garde la
mémoire aux formes anciennes des vers français, une simple
routine de l'esprit. Ne serait-ce pas un hommage involontaire rendu à leur excellence? Dans cette hypothèse,
beaucoup de tentatives s'exerceraient en dehors ou contrairement à l'esprit d'une langue dont toute l'histoire
n'est qu'une longue sélection des formes les plus favorables
à sa nature. On les croit desséchées, mais c'est peut-être
seulement qu'elles sont vides. Ce serait alors non plus de
nouveautés techniques, mais d'une rénovation du senti·
ment et, partant, des modes d'interprétation collective
des thèmes éternels qu'on devrait attendre un soulèvement lyrique comparable à celui du romantisme ?
Quoi qu'il en soit, la mémoire poétique est un phéno-

POÉSIE ET MÉMOIRE

915

mène de représentation lié à certaines mesures sonores ;
on peut lui demander d'en retenir de compliquées, mais
non d'incertaines et changeantes, ou trop personnelles.
La poésies' est rapprochée des autres arts pour reprendre
contact avec la vie, mais elle doit se replier sur elle-même
pour ressaisir la notion de ses prestiges essentiels et pour
pousser, à travers la curiosité des lecteurs ou l'information
des lettrés, des pointes lumineuses qui gravent dans la
mémoire populaire des inscriptions ineffaçables.
On connaît cette belle pièce qui ouvre la Vie unanime
de M. Jules Rom~ns, et l'émouvante image du futur
lecteur inconnu qu'anime le double rythme du train qui
l'emporte et du poème qu'il lit.
Il faut souhaiter aux vers de M. Jules Romains et de
ses pairs un destin plus rare, celui des vers que l'on se
chante à soi-même, par cœur, pour accompagner une
promenade solitaire, pour bercer un profond chagrin,
ou donner des ailes à la joie, une cadence au plaisir.
ROGER ALLARD

�LA SYMPHONIE PASTORALE

916

LA SYMPHONIE PASTORALE 1
SECOND CAHIER

25 Avril
1

'i
j'ai dd laisser quelque temps ce cahier.
La neige avait enfin fondu, et sitôt que les routes furent
redevenues praticables, il m'a fallu m'acquitter d'un
grand nombre d'obligations que j'avais été forcé de remettre pendant le long temps que notre village était
resté bloqué. Hier seulement, j'ai pu retrouver quelques
instants de loisir.
La nuit dernière j'ai relu tout ce que j'avais écrit ici...
Aujourd'hui que j'ose appeler par son nom le sentiment si longtemps inavoué de mon cœur, je m'explique
à peine comment j'ai pu jusqu'à présent m'y méprendre;
comment certaines paroles d'Amélie que j'ai rapportées,
ont pu me paraître mystérieuses ; comment, après les
naïves déclarations de Gertrude, j'ai pu douter encore
si je l'aimais. C'est que, tout à la fois, je ne consentais
point alors à reconnaître d'amour permis en dehor.: d~
mariage, et que, dans le sentiment qui me penchait st
passionnément vers Gertrude, je ne consentais pas à reconnaître quoi que ce soit de défendu.
1. Voir la Nouvelle Revue Française du 1•• octobre 1919

La naïveté de ses avemc, leur franchise même me rassuraient. Je me disais: c'est une enfant. Un véritable amour
n'irait pas sans confusion, ni rougeurs. Et de mon côté
je me persuadais que je l'aimais comme on aime un enfant infirme. Je la soignais comme on soigne un malade,
- et d'un entraînement j'avais fait une obligation morale, un devoir. Oui, vraiment, ce soir même où elle me
parlait comme j'ai rapporté, je me sentais l'âme si légère
et si joyeuse que je me méprenais encore, et encore en
transcrivant ces propos. Et parce que j'eusse cru répréhensible l'amour, et que j'estimais que tout ce qui est
répréhensible courbe l'âme, ne me sentant point l'âme
chargée je ne croyais pas à l'amour.
J'ai rapporté ces conversations non seulement telles
qu'elles ont eu lieu, mais encore les ai-je transcrites dans
une disposition d'esprit toute pareille ; à vrai dire ce
n'est qu'en les relisant cette nuit-ci que j'ai compris...

Sitôt après le départ de Jacques - auquel j'avais
laissé Gertrude parler, et qui ne revint que pour les derniers jours de vacances, affectant ou de fuir Gertrude
ou de ne lui parler plus que devant moi - notre vie avait
repris son cours très calme. Gertrude, ainsi qu'il était
convenu, avait été loger chez Mademoiselle Louise, où
j'allais la voir chaque jour. Mais, par peur de l'amour
encore, j'affectais de ne plus parler avec elle de rien qui
nous pût émouvoir. Je ne lui parlais plus qu'en pasteur,
et le plus souvent en présence de Louise, m'occupant
surtout de son instruction religieuse et la préparant à
la communion qu'elle vient de faire à Pâques.
Le jour de Pâques j'ai, moi aussi, communié.

�918
'

l

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il y a de cela quinze jours. A ma surprise, Jacques,
qui venait passer une semaine de vacances près de nous,
ne m'a pas accompagné auprès de la Table Sainte. Et
j'ai le grand regret de devoir dire qu'Amélie, pour la
première fois depuis notre mariage, s'est également abstenue. Il semblait qu'ils se fussent tous deux donné le
mot et eussent résolu par leur défection à ce rendezvous solennel, de jeter l'ombre sur ma joie. Ici encore
je me félicitai que Gertrude ne pût y voir, de sorte que
je fusse seul à supporter le poids de cette ombre. Je connais trop bien Amélie pour n'avoir pas su voir tout ce
qu'il entrait de reproche indirect dans sa conduite. Il
ne lui arrive jamais de me désapprouver ouvertement,
mais elle tient à me marquer son désaveu par Une sorte
d'isolement.
Je m'affectai profondément de ce qu'un grief de cet
ordre - je veux dire: tel que je répugne à le considérer
- pût incliner l'âme d'Amélie au point de la détourner
de ses intérêts supérieurs. Et de retour à la maison je
priai pour elle dans toute la sincérité de mon cœur.
Quant à l'abstention de Jacques, elle était due à de
tout autres motifs et qu'une conversation, que j'eus avec
lui peu de temps après, vint éclairer.
3 Mai

L'instruction religieuse de Gertrude m'a amené à
relire l'Evangile avec un œil neuf. Il m'apparaît de plus
en plus que nombre des notions dont se compose notre
foi chrétienne relèvent non des paroles du Christ, mais
des commentaires de saint Paul.
Ce fut proprement le sujet de la discussion que je viens

LA SYMPHONIE PASTORALE

919

d'avoir avec Jacques. De tempérament un peu sec, son
cœur ne fournit pas à sa pensée aliment suffisant ; il
devient traditionaliste et dogmatique. Il me reproche
de choisir dans la doctrine chrétienne « ce qui me plaît ».
Mais je ne choisis pas telle ou telle parole du Christ.
Simplement, entre le Christ et saint Paul, je choisis
le Christ. Par crainte d'avoir à les opposer, lui se refuse
à dissocier l'un de l'autre, se refuse à sentir de l'un à
l'autre une différence d'inspiration, et proteste si je lui
dis qu'ici j'écoute un homme tandis· que là j'entends
Dieu. Plus il raisonne, plus il me persuade de ceci : qu'il
n'est point sensible à l'accent uniquement divin de la
moindre parole du Christ.
Je cherche à travers l'Evangile, je cherche en vain
commandement, menace, défense ... Tout cela n'est que
de saint Paul. Et c'est précisément de ne le trouver
point dans les paroles du Christ, qui gêne Jacques. Les
runes semblables à la sienne se croient perdues, dès qu'elles
ne sentent plus auprès d'elles tuteurs, rampes et gardefous. De plus elles tolèrent mal chez autrui une liberté
qu'elles résignent, et souhaitent d'obtenir par contrainte
tout ce qu'on est prêt à leur accorder par amour.
- Mais, mon père, me dit-il, moi aussi je souhaite
le bonheur des âmes.
- Non, mon ami ; tu souhaites leur soumission.
- C'est dans la soumission qu'est le bonheur.
Je lui laisse le dernier mot parce qu'il me déplaît d'ergoter; mais je sais bien que l'on compromet le bonheur
en cherchant à l'obtenir par ce qui doit au contraire
n'être que l'effet du bonheur - et que s'il est vrai de
penser que l'âme aimante se réjouit de sa soumission

�920

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

volontaire, rien n'écarte plus du bonheur qu'une soumission sans amour.
Au demeurant, Jacques raisonne bien, et si je ne souffrais de rencontrer, dans un si jeune esprit, déjà tant de
raideur doctrinale, j'admirerais sans doute la qualité
de ses arguments et la constance de sa logique. Il me
paraît souvent que je suis plus jeune que lui ; plus jeune
aujourd'hui que je n'étais hier, et je me redis cette parole:
cc Si vous ne devenez semblables à des petits enfants,
vous ne sauriez entrer dans le Royaume. »
Est-ce trahir le Christ, est-ce diminuer, profaner l'Evangile que d'y voir surtout une méthode pour arriver à la
vie bienheureuse ? L'état de joie, qu'empêchent notre
doute et la dureté de nos cœurs, pour le chrétien est un
état obligatoire. Chaque être est plus ou moins capable
de joie. Chaque être doit tendre à la joie. Le seul sourire
de Gertrude m'en apprend plus là-dessus, que mes leçons
ne lui enseignent.
Et cette parole du Christ s'est dressée lumineusement
devant moi. « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez point
de péché.» Le péché, c'est ce qui obscurcit l'âme, c'est
ce qui s'oppose à sa joie. Le parfait bonheur de Gertrude,
qui rayonne de tout son être, vient de ce qu'elle ne con·
naît point le péché. Il n'y a en elle que de la clarté, de
l'amour.
J'ai mis entre ses mains vigilantes les quatre évangiles,
les psaumes, l'apocalypse et les trois épîtres de Jean où
elle peut lire : « Dieu est lumière et il n'y a point en lui
de ténèbres,, comme déjà dans son évangile elle pouvait
entendre le Sauveur dire : cc Je suis la lumière du xponde ;
celui qui est avec moi ne marchera pas dans les ténèbres».

LA SYMPHONIE PASTORALE

921

Je me refuse à lui donner les épîtres de Paul, car si, aveugle, elle ne connaît point le péché, que sert de l'inquiéter
en la laissant lire : « Le péché a pris de nouvelles forces
par le commandement » (Romains VII, 13) et toute la
dialectique qui suit, si admirable soit-elle ?
8 Mai

Le docteur Martins est venu hier de la Chaux-de-Fonds.
Il a longuement examiné les yeux de Gertrude à l'ophtalmoscope. Il m'a dit avoir parlé de Gertrude au docteur

Dufour, le spécialiste de Lausanne, à qui il doit faire
part de ses observations. Leur idée à tous deux c'est
que Gertrude serait opérable. Mais nous avons convenu
de ne lui parler de rien tant qu'il n'y aurait pas plus de
certitude. Martins doit venir me renseigner après consultation. Que servirait d'éveiller en Gertrude un espoir
qu'on risque de devoir éteindre aussitôt ? - Au surplus,
n'est-elle pas heureuse ainsi ?...
ro Mai
A Pâques Jacques et Gertrude se sont revus, en ma
présence - du moins Jacques a revu Gertrude et lui a
parlé, mais rien que de choses insignifiantes. Il s'est montré moins ému que je n'aurais pu craindre, et je me persuade à nouveau que, vraiment ardent, son amour n'aurait
pas été si facile à réduire, malgré que Gertrude lui ait
déclaré, avant son départ l'an passé, que cet amour devait
demeurer sans espoir. J'ai constaté qu'il vousoie Gertrude
à présent, ce qui est certainement préférable ; je ne le
lui avais pourtant pas demandé, de sorte que je suis

�922

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

heureux qu'il ait compris cela de lui-même. Il y a incontestablement beaucoup de bon en lui.
Je soupçonne néanmoins que cette soumission de
Jacques n'a pas été sans débats et sans luttes. Le fâcheux,
c'est que la contrainte qu'il a dû imposer à son cœur,
à présent lui paraît bonne en elle-même ; il la souh~terait voir imposer à tous ; je l'ai senti dans cette discussion que je viens d'avoir avec lui et que j'ai rapportée
plus haut. N'est-ce pas La Rochefoucauld qui disait q_ue
l'esprit est souvent la dupe du cœur? Il va sans dire
que je n'osai le faire remarquer à Jacques aussitôt, connaissant son humeur et le tenant pour un de ceux que
la discussion ne fait qu'obstiner dans son sens ; mais
le soir même. ayant retrouvé, et dans saint Paul précisément (je ne pouvais le battre qu'avec ses ~es) de
quoi lui répondre, j'eus soin de laisser dans sa chambre
un billet où il a pu lire : « Que celui qui ne mange pas ne
juge pas celui qui mange, car Dieu a accueilli ce dernier. •
(Romains XIV, 2.)
.
.
J'aurais aussi bien pu copier la suite : « Je sais et Je
suis persuadé par le Seigneur Jésus que rien n'est i~p~
en soi et qu'une chose n'est impure que pour cehu qw
la croit impure» - mais je n'ai pas osé, craignant que
Jacques n'allât supposer en mon esprit, à l'~gard ~e
Gertrude, quelque interprétation injurieuse, qm ne_ d~l~
même pas effleurer son esprit. Evidemment il s'~t 1~
d 'aliments ·, mais à combien d'autres passages. del Ecnture n'est-on pas appelé à prêter double et triple sens,
(&lt;t Si ton œil... » Multiplication des pains ; miracle aux
noces de Cana, etc... ) Il ne s'agit pas ici d'ergoter : la
signification de ce verset est large et profonde : la res-

,

LA SYMPHONIE PASTORALE

923

triction ne doit pas être dictée par la loi, mais par l'amour,
et s~nt Paul, aussitôt ensuite, s'écrie : « Mais si, pour
un aliment, ton frère est attristé, tu ne marches pas selon
l'amo~. » C'~st au défaut de l'amour que nous attaque
le Malin. Seigneur I enlevez de mon cœur tout ce qui
n'appartient pas à l'amour ... Car j'eus tort de provoquer
Jacques : le lendemain je trouvai sur ma table le billet
même où j'avais copié le verset : sur le dos de la feuille
Jacques avait simplement transcrit cet autre verset d~
même chapitre : « Ne cause point par ton aliment la
perte de celui pour lequel Christ est mort. » (Romains
XIV, 15).
Je relis encore une fois tout le chapitre. C'est le départ
d'une discussion infinie. Et je tourmenterais de ces perplexités, j'assombrirais de ces nuées, le ciel lumineux de
Gertrude? - Ne suis-je pas plus près du Christ et ne
l'y maintiens-je point elle-même, lorsque je lui enseigne
et la laisse croire que le seul péché est ce qui attente au
bonheur d'autrui, ou compromet notre propre bonheur?
Hélas! certaines âmes demeurent particulièrement
réfractaires au bonheur; inaptes, maladroites ... Je songe
à ma pauvre Amélie. Je l'y invite sans cesse, l'y pousse
et voudrais l'y contraindre. Oui, je voudrais soulever
chacun jusqu'à Dieu. Mais elle se dérobe sans cesse, se
referme comme certaines fleurs que n'épanouit aucun
soleil. Tout ce qu'el1e voit l'inquiète et l'afflige.
- Que veux-tu, mon ami, m'a-t-elle répondu l'autre
jour, il ne m'a pas été donné d'être aveugle.
Ah! que son ironie m'est douloureuse, et quelle vertu
me faut-il pour ne point m'en laisser troubler! Elle devrait comprendre pourtant, il me semble, que cette allu-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sion à l'infirmité de Gertrude est de nature à particulièrement me blesser. Elle me fait sentir, du reste, que
ce que j'admire surtout en Gertrude, c'est sa mansuétude
infinie: je ne l'ai jamais entendue formuler le moindre
grief contre autrui. Il est vrai que je ne lui laisse rien
connaître de ce qui pourrait la blesser.
Et de même que l'âme heureuse, par l'irradiation de
l'amour, propage le bonheur autour d'elle, tout se fait
à l'entour d'.i\mélie sombre et morose. Amiel écrirait
que son âme émet des rayons noirs. Lorsqu'après une
journée de lutte, visites aux pauvres, aux malades, aux
affligés, je rentre à la nuit tombée, harassé parfois, le
cœur plein d'un exigeant besoin de repos, d'affection,
de chaleur, je ne trouve le plus souvent à mon foyer que
soucis, récriminations, tiraillements, à quoi mille fois
je préfèrerais le froid, le vent et la pluie du dehors. Je
sais bien que notre vieille Rosalie prétend n'en faire
jamais qu'à sa tête ; mais elle n'a pas toujours tort, ni
surtout Amélie toujours raison quand elle prétend la
faire céder. Je sais bien que Charlotte et Gaspard sont
horriblement turbulents ; mais Amélie n'obtiendrait-elle
point davantage en criant un peu moins fort et moins
constamment après eux ? Tant de recommandations,
d'admonestations, de réprimandes perdent tout leur
tranchant, à l'égal des galets des plages ; les enfants en
sont beaucoup moins dérangés que moi. Je sais bien que
Je petit Claude fait ses dents (c'est du moins ce que so~tient sa mère chaque fois qu'il commence à hurler) maJS
n'est-ce pas l'inviter à hurler que d'accourir aussitôt,
elle ou Sarah, et de le dorloter sans cesse ? Je demeure
persuadé qu'il hurlerait moins souvent si on le laissait

LA SYMPHONIE PASTORALE

,

92 5
quelques bonnes fois hurler tout son soûl, quand je ne
suis point là. Mais je sais bien que c'est surtout alors
qu'elles s'empressent.
Sarah ressemble à sa mère, ce qui fait que j'aurais
voulu la mettre en pension. Elle ressemble non poirit,
hélas l à ce que sa mère était à son âge, quand nous nous
sommes fiancés, mais bien à ce que l'ont fait devenir
les soucis de la vie matérielle, et j'allais dire la culture
des soucis de la vie (car certainement Amélie les cultive).
Certes j'ai bien du mal à reconnaître en elle aujourd'hui,
l'ange qui souriait naguère à chaque noble élan de mon
cœur, que je rêvais d'associer indistinctement à ma vie,
et qui me paraissait me précéder et me guider vers la
lumière - ou l'amour en ce temps-là me blousait-il? ...
Car je ne découvre en Sarah d'autres préoccupations
que vulgaires ; à l'instar de sa mère elle se laisse affairer
uniquement par des soucis mesquins ; les traits même
de son visage, que ne spiritualise aucune flamme intérieure
sont mornes et comme durcis. Aucun goût pour la poésie,
ni plus généralement pour la lecture·; je ne surprends
jamais, entre elle et sa mère, de conversation à quoi je
puisse souhaiter prendre part, et je sens mon isolement
plus douloureusement encore auprès d'elles que lorsque
je me retire dans mon bureau, ainsi que je prends coutume
de faire de plus en plus souvent.
J'ai pris aussi cette habitude, depuis l'automne et
encouragé par la rapide tombée de la nuit, d'aller chaque
fois que me le permettent mes tournées, c'est-à-dire
quand je peux rentrer assez tôt, prendre le thé chez Mademoiselle de la M... Je n'ai point dit encore que, depuis le
mois de novembre dernier, Louise de la M... hospitalise

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

..

avec Gertrude trois petites aveugles que Martins a proposé de lui confier, à qui Gertrude à son tour apprend
à lire et à exécuter divers menus travaux, où déjà ces
fillettes se montrent assez habiles.
Quel repos, quel réconfort pour moi, chaque fois que
je rentre dans la chaude atmosphère de la Grange, et
combien il me prive si parfois il me faut rester deux ou
trois jours sans y aller. Mademoiselle de la M ... est à même,
il va sans dire, d'héberger Gertrude et ces trois petites
pensionnaires, sans avoir à se gêner ou à se tourmenter
pour leur entretien ; trois servantes l'aident avec un
grand dévouement et lui épargnent toute fatigue. Mais
peut-on dire que jamais fortune et loisirs furent mieux
mérités? De tout temps Louise de la M... s'est beaucoup
occupée des pauvres ; c'est une âme profondément religieuse, qui semble ne faire que se prêter à cette terre
et n'y vivre que pour aimer; malgré ses cheveux presque
tout argentés déjà, qu'encadre un bonnet de guipure,
rien de plus enfantin que son sourire ; rien de plus harmonieux que son geste, de plus musical que sa voix.
Gertrude a pris ses manières, sa façon de parler, une sorte
d'intonation, non point seulement de la voix, mais de
la pensée, de tout l'être - ressemblance dont je plaisante
l'une et l'autre, mais dont aucune des deux ne consent
à s'apercevoir. Qu'il m'est doux, si j'ai le temps de m' attar•
der un peu près d'elles, de les voir, assises l'une auprès de
l'autre et Gertrude soit appuyant son front sur l'épaule
de son amie, soit abandonnant une de ses mains danS
les siennes, m'écouter lire quelques vers de Lamartine
ou de Hugo; qu'il m'est doux de contempler dans Jeurs
deux âmes limpides le reflet de cette poésie ! Même les

...

LA SYMPHONIE PASTORALE

petites élèves n'y demeurent pas insensibles. Ces enfants,
dans cette atmosphère de paix et d'amour se développent
étrangement et font de remarquables progrès. J'ai souri
d'abord lorsque Mademoiselle Louise a parlé de leur
apprendre à danser, par hygiène autant que par plaisir ;
mais j'admire aujourd'hui la grâce rythmée des mouvements qu'elles arrivent à faire et qu'elles ne sont pas,
hélas! capables elles-mêmes d'apprécier. Pourtant Louise
de la M. me persuade que, de ces mouvements qu'elles
ne peuvent voir, elles perçoivent musculairement l'harmonie. Gertruqe s'associe à ces danses avec une
bonne gr.âce charmante, et du reste y prend l'amusement le plus vif. Ou parfois c'est Louise de
la M... qui se mêle au jeu des petites, et Gertrude s'assied alors au piano. Ses progrès en
musique ont été surprenants ; maintenant elle tient
l'orgue de la chapelle chaque dimanche et prélude au chant des cantiques par de courtes improvisations.
Chaque dimanche elle vient déjeuner chez nous ; mes
enfants la revoient avec plaisir, encore que leurs goûts
et les siens diffèrent de plus en plus. Amélie ne marque
pas trop de nervosité et le repas s'achève sans accroc.
Toute la famille ensuite ramène Gertrude et prend le
goûter à la Grange. C'est une fête pour mes enfants,
que Louise prend plaisir à gâter et qu'elle comble
de friandises. Amélie elle-même, qui ne laisse pas
d'être sensible aux prévenances, se · déride enfin et
paraît toute rajeunie. Je crois qu'elle se passerait
désormais malaisément de cette balte dans le train
fastidieux de sa vie.

�928

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

18 Mai
A présent que les beaux jours reviennent, j'ai de nouveau pu sortir avec Gertrude, ce qui ne m'était pas arrivé
depuis longtemps (car dernièrement encore il y a eu de
nouvelles chutes de neige et les routes sont demeurées
jusqu'à ces derniers jours dans un état épouvantable)
non plus qu'il ne m'était arrivé depuis longtemps de me
retrouver seul avec elle.
Nous marchions vite ; l'air vif colorait ses joues et
ramenait sans cesse sur son visage ses courts cheveux
blonds. Comme nous longions une tourbière je cueillis
quelques joncs en fleurs, dont je glissai les tiges sous
son béret, puis que je tressai avec ses cheveux pour les
maintenir.
Nous ne nous étions encore presque pas parlé, tout
étonnés de nous retrouver seuls ensemble, lorsque Gertrude, tournant vers moi sa face sans regards, me demanda
brusquement :
- Croyez-vous que Jacques m'aime encore?
- Il a pris son parti de renoncer à toi, répondis-je
aussitôt.
- Mais croyez-vous qu'il sache que vous m'aimez?
reprit-elle.
Depuis laconversation del'été dernier que j'ai rapportée,
plus de six mois s'étaient écoulés sans que (je m'en étonne~
le moindre mot d'amour ait été de nouveau prononce
entre nous. Nous n'étions jamais seuls, je l'ai dit, et mieux
valait qu'il en fût ainsi... La question de Gertrude me
fit battre le cœur si fort que je dus ralentir un peu notre
marche.

LA SYMPHONIE PASTORALE

929

- Mais tout le monde, Gertrude, sait que je t'aime,
m'écriai-je. Elle ne prit pas le change:
- Non, non ; vous ne répondez pas à ma question.
Et après un moment de silence, ellereprit,latête baissée:
- Ma tante Amélie sait cela ; et moi je sais que cela
la rend triste.
- Elle serait triste sans cela, protestai-je, d'une voix
mal assurée. Il est de son tempérament d'être triste.
- Oh! vous cherchez toujours à me rassurer, dit-elle
avec une sorte d'impatience. Mais je ne tiens pas à être
rassurée. Il y a bien des choses, je le sais, que vous ne
me faites pas connaître, par peur de m'inquiéter ou de
me faire de la peine ; bien des choses que je ne sais pas,
de sorte que parfois ...
Sa voix devenait de plus en plus basse ; elle s'arrêta
semblant à bout de souffle. Et comme, reprenant ses derniers mots, je demandais :
- Que parfois ?...
- De sorte que parfois, reprit-elle tristement, tout
le bonheur que je vous dois me paraît reposer sur de
l'ignorance.
- Mais, Gertrude.....
- Non, laissez-moi vous dire : je ne veux pas d'un
pareil bonheur. Comprenez que je ne... Je ne tiens pas
à être heureuse. Je préfère savoir. Il y a beaucoup de
choses, de tristes choses assurément, que je ne puis pas
voir, mais que vous n'avez pas le droit de me laisser ignorer. J'ai longtemps réfléchi durant ces mois d'hiver ; je
crains, voyez-vous, que le monde entier ne soit pas si
beau que vous me l'avez fait croire, pasteur, et même
qu'il ne s'en faille de beaucoup.
59

�93o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Il est vrai que l'homme a souvent enlaidi la terre,
arguai-je craintivement, car l'élan de ses pensées me
faisait peur et j'essayais de le détourner, tout en désesérant d'y réussir. Il semblait qu'elle attendît ces quelpques mots, car, s'en emparant aUSSitôt
·
•
comme d'un chainon grâce à quoi se fermait la chaîne :
.
_ Précisément, s'écria-t-elle : je voudrais être sûre
de ne pas ajouter au mal.
.
Longtemps nous continuâmes de marcher très vit~,
en silence. Tout ce que j'aurais pu lui dire se heurtait
d'avance à ce que je sentais qu'elle pensait ; je redoutais
de provoquer quelque phrase dont notre ~rt ~ tous d~ux
dépendait. Et songeant à ce que m'avait dit Martins,
que peut-être on pourrait lui rendre la vue, une grande
angoisse étreignait mon cœur.
.
_ Je voulais vous demander, reprit-elle enfin - maJs
je ne sais comment le dire...
Certainement, elle faisait appel à tout son courage,
comme je faisais appel au mien pour l'écouter. Mais comment eussé-je pu prévoir la question qui la tourmentait :
_ Est-ce que les enfants d'une aveugle naissent aveugles nécessairement ?
.
Je ne sais qui de nous deux ce~te convers~tion o~pressait davantage ; mais à présent Il nous fallait continuer.
_ Non, Gertrude, lui dis-je ; à moins de cas très spéciaux. II n'y a même aucune raison pour qu'ils le soient:
Elle parut extrêmement rassurée. J'aurais voulu lui
demander à mon tour pourquoi elle me demandait cela ;
je n'en eus pas le courage et continuai maladroitement:
- Mais Gertrude, pour avoir des enfants, il faut être
marié.

LA SYMPHONIE PASTORALE

931
- Ne me dites pas cela, pasteur. Je sais que cela n'est
pas vrai.
- Je t'ai dit ce qu'il était décent de te dire, protestai-je. Mais en effet les lois de la nature permettent ce qu'interdisent les lois des hommes et
de Dieu.
- Vous m'avez dit souvent que les lois de Dieu étaient
celles mêmes de l'amour.
- L'amour qui parle ici n'est plus celui qu'on appelle
aussi : charité.
- Est-ce par charité que vous m'aimez?
- Tu sais bien que non, ma Gertrude.
- Mais alors vous reconnaissez que notre amour
échappe aux lois de Dieu ?
- Que veux-tu dire ?
- Oh ! vous le savez bien, et ce ne devrait pas être
à moi de parler.
En vain je cherchais à biaiser ; mon cœur battait la
retraite de mes arguments en déroute. Eperdument je
m'écriai:
- Gertrude ... tu penses que ton amour est coupable ?
Elle rectifia :
- Que notre amour... Je me dis que je devrais le penser.
- Et alors ?... Je surpris comme une supplication
dans ma voix, tandis que, sans reprendre haleine, elle
achevait:
- Mais que je ne peux pas cesser de vous aimer.
Tout cela se passait hier. J'hésitais d'abord à l'écrire...
Je ne sais plus comment s'acheva la promenade. Nous
marchions à pas précipités, comme pour fuir, et je tenais
son bras étroitement serré contre moi. Mon âme avait

�932

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à ce point quitté mon corps - il me semblait que le moindre caillou sur la route nous eût fait tous deux rouler à
terre.
19 Mai
Martins est revenu ce matin. Gertrude est opérable.
Dufour l'affirme et demande qu'elle lui soit confiée quelque temps. Je ne puis m'opposer à cela, et pourtant,
lâchement, j'ai demandé à réfléchir. J'ai demandé qu'on
me laisse la préparer doucement... Mon cœur devrait
bondir de joie, mais je le sens peser en moi, lourd d'une
angoisse inexprimable. A l'idée de devoir annoncer à
Gertrude que la vue lui pourrait être rendue, le cœur
me faut.
Nuit du 19 Mai
J'ai revu Gertrude et jene lui ai point parlé. A la Grange,
ce soir, comme personne n'était dans le salon, je suis
monté jusqu'à sa chambre. Nous étions seuls.
Je l'ai tenue longuement pressée contre moi. Elle ne
faisait pas un mouvement pour se défendre, et comme
elle levait le front vers moi, nos lèvres se sont rencontrées...

LA SYMPHONIE PASTORALE

933

mon Dieu, mais des hommes. Pour coupable que mon
amour paraisse aux yeux des hommes, oh ! dites-moi
qu'aux vôtres il est saint.
Je tâche à m'élever au-dessus de l'idée de péché; mais
le péché me reste intolérable, et je ne veux point abandonner le Christ. Non, je n'accepte pas de pécher, aimant
Gertrude. Je ne puis arracher cet amour de mon cœur,
qu'en arrachant mon cœur même, et pourquoi? Quand
je ne l'aimerais pas déjà, je devrais l'aimer par pitié pour
elle ; ne plus l'aimer, ce serait la trahir : elle a besoin
de mon amour...
Seigneur, je ne sais plus... Je ne sais plus que Vous.
Guidez-moi. Parfois il me paraît que je m'enfonce dans
les ténèbres et que la vue qu'on va lui rendre m'est ôtée.
Gertrude est entrée hier à la clinique de Lausanne,
d'où elle ne doit sortir que dans vingt jours. J'attends
son retour avec ùne appréhension extrême. Martins doit
nous la ramener. Elle m'a fait promettre de ne point
chercher à la voir d'ici là.
12 Mai
Lettre de Martins: l'opération a réussi. Dieu soit loué!

21

Mai

Est-ce pour nous, Seigneur, que vous avez fait la nuit
si profonde et si belle ? Est-ce pour moi ? L'air est tiède
et par ma fenêtre ouverte la lune entre et j'écoute le
silence immense des cieux. 0 confuse adoration de la
création tout entière où fond mon cœur dans une extase
sans paroles. Je ne peux plus prier qu'éperdument. S'il
est une limitation dans l'amour, elle n'est pas de Vous,

14 Mai
L'idée de devoir être vu par elle, qui jusqu'alors m'aimait sans me voir - cette idée me cause une gêne intolérable. Va-t-elle me reconnaître? Pour la première fois
de ma vie j'interroge anxieusement les miroirs. Si je
sens son regard moins indulgent que n'était son cœur,

�934

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA SY)IPHONIE PASTORALE

et moins aimant, que deviendrai-je ? Seigneur, il m'apparaît parfois que j'ai besoin de son amour pour Vous aimer.
27 Mai
Un surcroît de travail m'a permis de traverser ces
derniers jours sans trop d'impatience. Chaque occupation qui peut m'arracher de moi-même est bénie ; mais
tout le long du jour, à travers tout, son image me suit.
C'est demain qu'elle doit revenir. Amélie, qui durant
cette semaine ne m'a montré que les meilleurs côtés de
son humeur et semble avoir pris à tâche de me faire oublier l'absente, s'apprête avec les enfants à fêter son
retour.
28 Mai
Gaspard et Charlotte ont été cueillir ce qu'ils ont pu
trouver de fleurs dans les bois et dans les prairies. La
vieille Rose confectionne un gâteau monumental que
Sarah agrémente d'ornements de papier doré. Nous l'attendons pour ce midi.
J'écris pour user cette attente. Il est onze heures. A
tout moment je relève la tête et regarde vers la route
par où la voiture de Martins doit approcher.Jerne retiens
d'aller à leur rencontre : mieux vaut, et par égard pour
Amélie, ne pas séparer mon accueil. Mon cœur s'élance ...
ah ! les voici !
28 au soir
Dans quelle abominable nuit je plonge !
Pitié, Seigneur, pitié! Je renonce à l'aimer, mais, Vous,
ne permettez pas qu'elle meure !

935

Que j'avais donc raison de craindre ! Qu'a-t-elle fait ?
Qu'a-t-elle voulu faire? Amélie et Sarah m'ont dit l'avoir
accompagnée jusqu'à la porte de la Grange, où Mademoiselle de la M. l'attendait ... Elle a donc voulu ressortir...
Que s'est-il passé ?
Je cherche à mettre un peu d'ordre dans mes pensées.
Les récits qu'on me fait sont incompréhensibles, ou contradictoires. Tout se brouille en ma tête... Le jardinier
de Mademoiselle de la M ... vient de la ramener sans connaissance à la Grange; il dit l'avoir vue marcher le long de
la rivière, puis franchir le pont du jardin, puis se pencher,
puis disparaître; mais n'ayant pas compris d'abord qu'elle
tombait, il n'est pas accouru comme il aurait dû faire ;
il l'a retrouvée près de la petite écluse, où le courant
l'avait portée. Quand je l'ai revue un peu plus tard, elle
n'avait pas repris connaissance ; ou du moins l'avait
reperdue, car un instant elle était revenue à elle, grâce
aux soins prodigués aussitôt. Martins qui, Dieu merci !
n'était pas encore reparti, s'explique mal cette sorte de
stupeur et d'indolence où la voici plongée; en vain l'a-t-i1
interrogée ; on eût dit qu'elle n'entendait rien, ou qu'elle
avait résolu de se taire. Sa respiration reste très oppressée
et Martins craint une congestion pulmonaire ; il a posé
des sinapismes et des ventouses et promis de revenir
demain. L'erreur a été de la laisser trop longtemps dans
ses vêtements trempés tandis qu'on s'occupait d'abord
à la ranimer i l'eau de la rivière est glacée. Mademoiselle
de la M ... qui seule a pu obtenir d'elle quelques mots, soutient qu'elle a voulu cueillir des myosotis qui croissent
en abondance de ce côté de la rivière, et que malhabile
encore à mesurer les distances, ou prenant pour de la

�936

LA NOUVELLE RtVUE FRANÇAIS!!:

terre ferme le flottant tapis de fleurs, elle a perdu pied
brusquement... Si je pouvais le croire ! me convaincre
qu'il n'y eut là qu'un accident, quel poids affreux serait
levé de sur mon âme l Durant tout le repas, si gai pourtant, l'étrange sourire, qui ne la quittait pas, m'inquiétait;
un sourire contraint que je ne lui connaissais point mais
que je m'efforçais de croire celui même de son nouveau
regard ; un sourire qui semblait ruisseler de ses yeux sur
son visage comme des larmes, et près de quoi la vulgaire
joie des autres m'offensait. Elle ne se mêlait pas à la
joie ; on eût dit qu'elle avait découvert un secret, que
sans doute elle m'eût confié si j'eusse été seul avec e1le.
Elle ne disait presque rien ; mais on ne s'en étonnait
pas, car près des autres, et plus ils sont exubérants, elle
est souvent silencieuse.
Seigneur, je vous implore : permettez-lui de me parler.
J'ai besoin de savoir, ou sinon comment continuerais-je
à vivre ?... Et pourtant, si tant est qu'elle ait voulu cesser
de vivre, est-ce précisément pour avoir su ? Su quoi ?
Mon amie, qu'avez-vous donc appris d'horrible? Que
vous avais-je donc caché de mortel, que soudain vous
aurez pu voir ?
J'ai passé plus de deux heures à son chevet, ne quittant
pas des yeux son front, ses joues pâles, ses paupières délicates recloses sur un indicible chagrin, ses cheveux encore
mouillés et pareils à des algues, étalés autour d'elle sur
l'oreiller - écoutant son souffle inégal et gêné.

29 Mai
Mademoiselle Louise m'a fait appeler ce matin, au
moment où j'allais me rendre à la Grange. Après une nuit

LA SYMPHONIE PASTORALE

937

à peu près calme, Gertrude est enfin sortie de sa torpeur.

Elle m'a souri lorsque je suis entré dans la chambre et
m'a fait signe de venir m'asseoir à son chevet. Je n'osais
pas l'interroger, et sans doute craignait-elle mes questions, car elle me dit tout aussitôt et comme pour prévenir toute effusion :
- Comment donc appelez-vous ces fleurs bleues,
que j'ai voulu cueillir sur la rivière ? Plus habile que
moi, voulez-vous m'en faire un bouquet ? Je l'aurais
là, près de mon lit...
L'artificiel enjouement de sa voix me faisait mal ; et
sans doute le comprit-elle, car elle ajouta plus gravement :
- Je ne puis vous parler ce matin ; je suis trop lasse.
Allez cueillir ces fleurs pour moi, voulez-vous ? Vous
reviendrez tantôt.
Et comme une heure après je rapportais pour elle un
bouquet de myosotis, Mademoiselle Louise me dit que
Gertrude reposait de nouveau et ne pourrait me recevoir
avant le soir.
Ce soir je l'ai revue. Des coussins entassés sur son lit

la soutenaient et la maintenaient presque assise. Ses
cheveux à présent relevés au-dessus de son front étaient
mêlés aux myosotis que j'avais rapportés pour elle.
Elle avait certainement de la fièvre et paraissait très
oppressée. Elle garda dans sa main brillante la main
que je lui tendis ; je restais debout près d'elle :
- Il faut que je vous fasse un aveu, pasteur ; car ce
soir j'ai peur de mourir, dit-elle. Je vous ai menti ce matin.
Je ne cherchais pas à cueillir des fleurs ... Me pardonnerezyous si je vous dis que j'ai voulu me tuer?

�938

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je tombai à genoux près de son lit, tout en gardant
sa frêle main dans la mienne ; mais elle, se dégageant,
commença de caresser mon front, tandis que j'enfonçais
dans les draps mon visage pour lui cacher mes larmes
et pour y étouffer mes sanglots.
- Est-ce que vous trouvez que c'est très mal ? repritelle alors tendrement ; puis comme je ne répondais rien :
- Mon ami, mon ami, vous voyez bien que je tiens
trop de place dans votre cœur, et votre vie. Quand je
suis revenue près de vous, c'est ce qui m'est apparu tout
de suite ; ou du moins que la place que j'occupais était
celle d'une autre, et qui s'en attristait. Mon crime est de
ne pas l'avoir senti plus tôt ; ou du moins - car je le
savais bien déjà - de vous avoir laissé m'aimer quand
même. Mais quand m'est apparu tout à coup son visage,
quand j'ai vu sur son pauvre visage tant de tristesse,
je n'ai plus pu supporter l'idée que cette tristesse était
mon œuvre... Non, non, ne vous reprochez rien ; mais
laissez-moi partir et rendez-lui sa joie.
La main cessa de caresser mon front ; je la saisis et
la couvris de baisers et 'de larmes. Mais elle la dégagea
impatiemment et une angoisse nouvelle commença de
l'agiter.
- Ce n'est pas là ce que je voulais dire ; non, ce n'est
pas cela que je veux dire, répétait-elle ; et je voyais la
sueur mouiller son front. Puis elle referma les yeux et
les garda fermés quelque temps, comme pour concentrer
sa pensée, ou retrouver son état de cécité première ; et
d'une voix d'abord traînante et désolée, mais qui bientôt
s'éleva tandis qu;elle rouvrait les yeux, s'anima jusqu'à
la véhémence :

LA SYMPHONIE PASTORALE

939
Quand vous m'avez rendu la vue, mes yeux se
son: ouverts sur un monde plus beau que je n'avais rêvé
~u'Il ~ût .ê~re '. ou~ vraiment, je n'imaginais pas le jour
~l cl;~ir, I_rur_ SI brillant, le ciel si vaste. Mais non plus
Je n 1magmrus pas si soucieux le front des hommes . et
quand je suis entrée chez vous, savez-vous ce qui m:est
~pparu tou~ d'abord ?... Ah! il faut pourtant bien que
Je vous le dise : ce que j'ai vu d'abord, c'est notre faute,
notre péché. Non, ne protestez pas. Souvenez-vous des
p~oles du Christ : « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez
pomt de péché». Mais à présent, j'y vois ... Relevez-vous
pasteur. Asseyez-vous là, près de moi. Ecoutez-moi san~
m?~terrompre. Dans le temps que j'ai passé à la
climque, j'ai lu, ou plutôt je me suis fait lire, des
passages de la Bible que je ne connaissais pas encore,
que vous ne m'aviez jamais lus. Je me souviens d'un
:erset de saint Paul, que je me suis répété tout un
JO~ : « Pour moi, étant autrefois sans loi, je vivais;
mais ~t~and le commandement vint, le péché reprit vie,
et m01 Je mourus. ,,
-

Elle parlait dans un état d'exaltation extrême, à voix
très ~ante et cria presque ces derniers mots, de sorte
que Je fus gêné à l'idée qu'on la pourrait entendre du
dehors ; puis elle referma les yeux et répéta, comme pour
elle-même, ces derniers mots dans un murmure :
- « Le péché reprit vie - et moi je mourus. »
Je frissonnai, le cœur glacé d'une sorte de terreur.
Je voulus détourner sa pensée.
- Qui t'a lu ces versets ? demandai-je.
- C'est Jacques, dit-elle en rouvrant les yeux et en
me regardant fixement. Vous saviez qu'il s'est converti ?

�94°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA SYMPHONIE PASTORALE

C'en était trop ; j'allais la supplier de se taire, mais
elle continuait déjà :
_ Mon ami, je vais vous faire beaucoup de peine; mais
il ne faut pas qu'il reste aucun mensonge entre no~.
Quand j'ai vu Jacques, j'ai compris soudain que ce n'étatt
pas vous que j'aimais ; c'était lui. Il a~ait exact:~ent
votre visage ; je veux dire qu'il avait le visage que ]'1m~ginais que vous aviez... Ah I Pourquoi m'avez-vous fait
le repousser? J'aurais pu l'épouser...
- Mais, Gertrude, tu le peux encore, m'écriai-je avec
désespoir.
- Il entre dans les ordres, dit-elle impétueusement.
Puis des sanglots la secouèrent : Ah I je voudrais me
confesser à lui, gémissait-elle dans une sorte d'e~t~.
Vous voyez bien qu'il ne me reste qu'à mourir. J'ai_ soif.
Appelez quelqu'un, je vous en pri~..!'éto~e. Laissez·
moi seule. Ah ! de vous parler ainsi, J espérais être plus
soulagée. Quittez-moi. Quittons-nous. Je ne supporte
plus de vous voir.
Je la laissai. J'appelai Mademoiselle de la M... poW: ~e
remplacer auprès d'elle; son extrême agitation ~e faisait
tout craindre ; mais il me fallait bien me convaincre que
· · qu' on V1ll
• t m 'aver·
ma présence aggravait son état. J e pna1
tir s'il empirait.
30 Mai
· C'est
Hélas! Je ne devais plus la revoir qu,end orm1e.
ce matin, au lever du jour, qu'elle est morte, après une
nuit de délire et d'accablement. Jacques, que sur la
demande dernière de Gertrude, Mademoiselle de la M...
avait prévenu par dépêche, est arrivé quelques heures

4

'

941

après la fin. Il m'a cruellement reproché de n'avoir pas
fait appeler un prêtre tandis qu'il était temps encore.
Mais comment l'eussé-je fait, ignorant encore que pendant son séjour à Lausanne, pressée par lui évidemment,
Gertrude avait abjuré. Il m'annonça du même coup sa
propre conversion et celle de Gertrude. Ainsi me quittaient
à la fois ces deux êtres ; il semblait que, séparés par
moi durant la vie, ils eussent projeté de me fuir et tous
deux de s'unir en Dieu. Mais je me persuade que dans la
conversion de Jacques entre plus de raisonnement
que d'amour.
- Mon père, m'a-t-il dit, il ne sied pas que je vous
accuse ; mais c'est l'exemple de votre erreur qui m'a
guidé.
Après que Jacques fut reparti, je me suis agenouillé
près d'Amélie, lui demandant de prier pour moi, car
j'avais besoin d'aide. Elle a simplement récité « Notre
Père... » mais en mettant entre les versets de longs
silences qu'emplissait notre imploration.
J'aurais voulu pleurer, mais je sentais mon cœur plus
aride que le désert.
FIN
ANDRÉ GIDE

•

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

942

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
SUR LE STYLE DE FLAUBERT
Une polémique s'est engagée entre M. Louis de Robert et
M. Paul iouday sur une question qui, pour bien des gens,
ne paraît pas sujette à discussion: Flaubert savait-il écrire ?
M. de Robert a soutenu la négative, sous ce titre même :
« Flaubert ne savait pas écrire • et il a cité à l'appui un chapelet de phrases incorrectes. M. Souday a défendu la plupart
de ces phrases, s'est élevé avec sévérité contre le parti-pris
de M. de Robert, et a conclu : « :'f ous n'avons jamais pensé
que Flaubert fût le seul parfait écrivain de notre langue,
ni même qu'on ne pût à toute force relever chez lui quelques
négligences, mais rares et généralement sans gravité... Le
danger d'algarades comme celles de M. Louis de Robert est
de brouiller les idées. Il est aussi nuisible de voir des fautes où
il n'y en a pas que de ne pas en apercevoir où il y en a. Le
public en est tout désorienté, et les scrupules des juristes
mal informés ne l'égarent pas moins que les bévues des cacographes. -. M. Souday a sans doute raison en gros; mais enfin
si les discussions ont l'inconvénient de désorienter le public,
il faut passer là-dessus en considération des avantages
majeurs qu'elles apportent. Sous le second Empire un journal
reçut un avertissement de la préfecture pour avoir pesé trop
subtilement les mérites d'u n engrais agricole, « de pareilles

943

di~~ssion_s, disait l'arrêté, ne pouvant que porter le trouble
et l mcertitude d~ns l'esprit des acheteurs». Je ne pense pas
que M. Souday tienne à voir de tels archanges veiller, l'épée
haute,
· ·
. sur
. la. confiance et l'innocence du publi~ Et ~~
particulier, s1 ~- de Robert a posé de nouveau la qµestion
avec quelque mtempérance, cela n'empêche pas que non
seulement
elle ne puisse être posée à bon dro·t
· encore
,
1 , mais
quelle ne soit réellement posée par la critique depuis le
tem?s de Flaubert et que le public n'en doive tirer des
!~ères : elle a été peut-être obscurcie par ceux qui ont
loue Flaubert des qualités qu'il a voulu avoir plus que de
celles qu'il a eues réellement.

•••

l

f

~n _a porté un peu naïvement au compte de Flaubert
écnv~, au compte de la qualité de son style, la quantité
~ténell~ de travail incorporée à son œuvre. Le temps et la
peme qu il employait à écrire une page ont été considérés
co~e une raison pour que cette page fût parfaite. On lui a
su gre de ne pas avoir écrit dans la joie, mais dans les sueurs
et 1:i, peine. Les formidables brouillons, les Himalayas de
papier raturé que sont ses manuscrits ne permettent pas de
~e~e e:1 doute cet immense effort, ni d'admettre, comme
1msmua1t Jules Lemaître, que F laubert appelait travail
tout le temps qu'il passait à. bricoler, à. bâiller ou à pester
dans son cabinet. Mais enfin cela devrait suffire à nous faire
admettre que Flaubert n'est pas un grand écrivain de race
et que la pleine maîtrise verbale ne lui était pas donnée dans
sa nature même. Et cette idée se confirme quand nous lisons
ses Œuvres de jeunesse et sa Correspondance. Evidemment
ellesd
· t nous mtéresser
·
, oiven
beaucoup par les renseignements'
qu elles n ous apportent sur la vie intérieure et la formation
des 1'd'ees de Flaubert, qui sont d ' un cerveau de premier

�944

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ordre et valent la peine d'être étudiées pour elles-mêmes ;
mais le style des Œuvre.s de fetme.sse, jusqu'au moment du
moins où il se précise et se dégourdit dans la première Tentation, est d'une insignifiance absolue, et la Correspondance,
si elle nous amuse par tant de pages verveuses, fourmille
de platitudes qui nous montrent que Flaubert avait
besoin de tenir sa plume en bride pour en tirer de bonne
prose. Comparez ses lettres à celles de Chateaubriand. On
trouve parfois exprimé ce paradoxe que Flaubert est plus
grand écrivain dans la première ou plutôt dans la seconde
Tentation que dans la troisième, dans sa libre Corres'Jondanca
que dans la poussive Education sentimentale : il n'y a guère
à prendre cette fantaisie au sérieux.
Les grandes œuvres de Flaubert laissent apercevoir souvent dans la trame de leur style une nature verbale un peu
courte et indigente, mise en culture et en valeur grâce à cette
alliance d'un tempérament de feu et d'une volonté obstinée
qu'on retrouve si souvent dans le caractère normand. Il y a
tout un sottisier grammatical et littéraire de Flaubert, qu'on
peut vraiment relever sans remords, puisque Flaubert luimême prenait son plaisir à s'en créer un pareil par ses lec•
tures. Le sottisier recueilli par Flaubert, qui a été publié,
sollicite dans le sens de la pure bêtise bien des phrases d'écri•
vains célèbres, que leur contexte, comme il est ordinaire, rendrait acceptables. On l'eût applaudi s'il avait été assez beau
joueur pour y joindre les deux phrases de Madame Bova,y
sur la • tête phrénologique peinte en bleu jusqu'au thorax•
et sur • les soixante quinze francs en pièces de quarante sous•.
prix de la jambe du père Rouault, - ni l'un ni l'autre n'étant
pendables. Mais les inadvertances de style, telles que la
petite collection relevée par Faguet dans son Flaubert, sont
plus graves. Pour que Flaubert laissât échapper un • gràce
sans doute à cette bonne volonté dont il fit preuve, il dut de
ne pas redescendre dans la classe inférieure ,, il fallait bien

RtFLEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

,

945

que son oreille grammaticale et littéraire ne fût pas très
sûre. Et l'œuvre, l'influence de Flaubert sont telles que nous
sommes, après tout, amenés à nous louer que cette oreille
n'ait pas fonctionné sans défaillance. Nous assistons alors
au spectacle passionnant de ce que peuvent, pour se créer
avec peu de matière un moyen d'expression qui arrivera à
être parfait, d'abord la volonté et ensuite la vision en pleine
atmosphère d'intelligence d'un monde d'idées vivantes.

•••
La loi éternelle se vérifie toujours et le style épouse chez
Flaubert un geste de l'homme. Mécontent de lui, mécontent
de 1~ vie, Flaubert pouvait, comme certains romantiques,
partir en guerre contre tout. Or il s'est cantonné dans une
occupation, un métier précis pratiqué avec une conscience
farouche, il a, pareil à Taine, son ami, étouffé à force de travail l'absurdité de la rie. Il s'est voulu, s'est cherché une
discipline. Et son style est un style de discipline. Et plus haut
que le style proprement dit, il a fourni à toute son époque
le style général de la discipline littéraire. Il a réalisé l'idée
de discipline comme un Chateaubriand réalise l'idée de survie
décorative ou un Victor Hugo l'idée de libre épanouissement
verbal. A ce point de vue il est un phénomène unique
au xrxe siècle, où l'art apparaît plus que jamais comme le
dépôt naturel de la vie. Bien qu'il faille se défier beaucoup des
racontars de Maxime du Camp et que le rôle de Mentor
intelligent et distant qu'il s'attribue auprès de Flaubert
témoigne d'une suffisance grotesque, nous avons assez de
témo~gnages de Flaubert lui-même pour admettre qu'en
eff_et il entreprit d'écrire Madame Bovary à titre de pensum
u~_e et. précisément parce que le sujet lui répugnait. Parce
qu li lm fallait le grand décor romantique, il a voulu vivre
à Yonville. Parce que la vie réelle chez le bourgeois lui était
6o

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

insupportable, il a voulu vivre chez eux sa vie littéraire.
Parce que les bourgeois le dégoûtaient, il a voulu parler
d'eux sans haine, les mettre en valeur dans le même esprit
de patiente lumière qu'un peintre hollandais. Il n'y a probablement qu'un livre qui soit né de la même source, qui ait
suivi dans l'âme de son auteur des voies intérieures analogues
et qui, participant au fond de la même racine, signifie en
somme la même chose : c'est don Quichotte. Mais il s'est
trouvé qu'en écrivant Jfadame Bovaffy contre sa volonté,
son goût et sa nature, Flaubert s'est accouché violemment
à sa réalité littéraire, à son idée désormais impérissable et
exigeante de discipline.
Emma Bovar., est dans le microcosme d'Yonville la petite
force indisciplinée et passive qui doit nécessairement être
vaincue. Que Flaubert ait pitié d'elle, qu'il l'aime peut-être
seule, c'est possible, c'est même vrai, mais il ne le dit pas et
cela ne nous regarde pas. Seulement, s'il ne s'est pas empoi•
sonné comme elle, si, comme il l'a dit en une galéjade que
Taine nota sans sourciller dans l'Intelligence à titre de document psychologique, il a seulement senti pendant trois jours
le goût d'arsenic dans la bouche, après avoir écrit le récit de
l'empoisonnement, c'est qu'il a pris place, réellement, en
chair et en os, dans le chœur des disciplinés, et, qu'apris
avoir suivi le convoi d'Emma, il a été naturalisé bourgeois
d'Yonville. Il m'avait semblé un jour voir une figure de
Flaubert dans le docteur Larivière. Bien plutôt aujourd'hui
le verrais-je personnifié en Binet. Binet a trouvé la paix et
une discipline à sa portée dans la pratique assidue du tour.
Il tourne comme Flaubert écrit. Il y faut du talent, de la
vocation, il les a et y ajoute par un effort continuel. Ma.il
Flaubert n'atteint pas à la hauteur de Binet. La pratique
du tour est pour Binet un plaisir en soi qui suffit à lui donner
une raison complète de vivre. Il est inutile à sa satisfaction
que lee louanges de ses produits 90it publiées par M. Homaia

.,

f

947

dans le Fanal de Rouen et les fassent admirer d'un public
no~breux. Au contraire Flaubert ne tournerait pas s'il n'y
ava~t ~~ le Fanal et M. H omais. La destinée intelligente
avait d ailleurs placé M. Homai.s à côté de lui sous le nom de
Maxime du Camp.
• Flaubert a continué à tourner comme Antoine à 1 d •
·è li
, a er
m re gne de la Tentation, se remet en prières et comme
~ouvard e~ P~cuchet recommencent à copier. Mais comme
il tourne difficilement il a besoin des conseils d 'autrui. n est
à re~arquer que les trois quarts des faiblesses et des incorrections que l'on peut relever, à titre de taches négligeables
à travers l'œuvre de Flaubert se trouvent dans Mada~
Bovary, - les Œuvres de jeunesse étant laissées de c ·t·
La •
o e.
raison en est simple. C'est qu'à partir de Salammbô
Fla_u bert fait prudemment écheniller ses épreuves par d~
aillls et en particulier par Bouilhet. On trouve dans
!:édition_ Conard la liste des remar1ues de Bouilhet sur
l Ed~ation sentimentale, et Flaubert, qui a déféré à un
certain nombre, aurait pu sans inconvénient en admettre
davantage.
Une partie de la mauvaise humeur avec laquelle il , ·t
l · •
ecn
u1 vient sans doute de ceci. Il sait combien il est diffi il
d'é .
.
c e
crue parfaitement le français. Il sait combien sont rares
au x1xe siècle, les grands écrivains qui ont connu intégral ~
ment l'intérieur, les ressources, la vie de leur langue. Apr;s
Chateaubriand,
Victor Hugo et peut-être Théophile G autier,
.
on serait assez embarrassé d'en citer un quatrième. Il s'épuise
à la recherche de la correction, de la propriété, du nombre.
Il les trouve souvent, surtout le nombre. Mais autant il est
hésitan~ et difficile sur le choix de ses mots et de ses phrases,
au_tant il est absolu sur l'excellence de ce qu'il a laissé impnmer et supporte impatiemment la critique. Il sent qu'il
a avantage à demander des conseils, s'y soumet assez docilement, tant que l'œuvre se fait. Mais quand l'œuvre est faite

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

c'est-à-dire quand elle est exposée en public, et que l'auteur
peut dès lors recevoir sur elle plus d'avis utiles qu'il ne le
pouvait quand elle demeurait manuscrite, il la voit d'un
autre œil, la défend par toutes les raisons. parfois mauvaises
et qu'il sait mauvaises. C'est d'ailleurs très humain - et tout
naturel- puisqu'il n'y a pas d'œuvre si parfaite qu'on ne
puisse encore perfectionner dans le détail et qu'à ce compte
on ne ferait pas grand'chose de nouveau. Seulement, ces
mauvaises raisons sont souvent instructives. Victor Hugo,
ayant parlé par inadvertance de la Sorbonne au temps de
Charlemagne, croyait devoir se défendre en alléguant que
l'étymologie de Sorbonne était Soror bona. Voyez Flaubert:
• Il prétendait, dit Maxime du Camp, il a toujours prétendu que !'écrivain est libre, selon les exigences de son
style, d'accepter ou de rejeter les prescriptions grammaticales
qui régissent la langue française, et que les seules lois auxquelles il faut se soumettre sont les lois de l'harmonie... Il
disait que le style et la grammaire sont choses différentes ;
il citait les plus grands écrivains qui presque tous ont été
incorrects, et faisait remarquer que nul grammairien n'a
jamais su écrire. •
C'est là sans doute une réponse un peu confuse à quelques
remarques, dans le genre de celles de Faguet et de M. de
Robert, faites sur quelque phrase de Flaubert, - et Maxime
du amp a dû ajouter à cette confusion. Quel que soit son
auteur on voit facilement ce que dans ce passa e il y a de
vrai et de faux. Ni Flaubert ni aucun homme sensé n'a jamais
pu penser que les seules lois auxquelles il faille se soumettre soient les lois de l'harmonie. Il n'y a pas de langue à
flexions, ni à plus forte raison de style sans grammaire.
Seulement, il est exact que le caractère grammatical d'une
langue, et particulièrement de la langue française, se renforce
au fur et à mesure qu'elle avance, qu'elle est réalisée par des
écrivains, que sa texture devient moins libre, que ses lois

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

949

se formulent, ue sa jurisprudence se fixe. Au temps de
Montaigne, le poids de la souveraineté ne touchait pas un
gentilhomme deux fois dans sa vie, et le poids de la grammaire
ne touchait pas b::aucoup un écrivain. Aussi la Franc:!
produisait-elle de3 Bussyd'Amboise et des d'Aubigné du
même fonds dont elle engendrait des Rabelais et des Montaigne. Mais les grammairiens sont venus comme les intendants. Richelieu a fondé l'Académie comme il a fait couper
la tête de Montmorency. Le style et la grammaire se sont
joints davantage, et leur adhérence croissante est un fait
inévitable, donné avec le mouvement de la langue ellemême, et sur lequel il n'y a pas à revenir. Redites-vous la
phrase célèbre de Chateaubriand que Guizot récitait avec des
inflexions qui enthousiasmaient Mme de Staël : • Lorsque,
dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus que la chaîne
de l'esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble
' devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa
faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé
de la vengeance des peuples. • Chateaubriand y fait une
musique oratoire presque parfaite ; mais si vous la lisez à
voix haute peut-être vous apercevrez-vous que les deux
lof'Sque, avec leurs trois consonnes, arrêtent et nouent un
peu désagréablement le débit. Je suis persuadé qu'au
xvue siècle on les eût remplacés par quand ... que, avec un
effet certain d'allègement et d'aisance. Seulement cette
anacoluthe, dont Bossuet use sans remords, est au temps de
Chateaubriand considérée comme une hardiesse inadmissible,
et il s'en abstient, sacrifiant l'harmonie à la grammaire.
Evidemment aucun grammairien ne manquera de limite
exacte entre l'anacoluthe et l'incorrection. Mais il y a des
époques de la langue où, comme au temps de Platon, de
Tacite et de Bossuet, les ruptures de rapports logiques et
les dissonances grammaticales reto~bent verveusement
en anacoluthes, et d'autres époques, comme la nôtre, où elles

�950

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'étalent platement en incorrections. Il faudrait un singulier
parti pris pour donner comme anacoluthe la phrase de
Flaubert : • Grâce à cette bonne volonté , ... que j 'ai citée
tout à l'heure. Entre les grands écrivains incorrects dont
parle Flaubert, distinguons ceux qui n'étaient pas incorrects,
parce qu'ils vivaient en un temps où ils faisaient la loi, et
ceux qui le deviennent parce qu'ils vivent en un temps
où ils la subissent. On appelle d'ailleurs point de maturité
de la langue un moment d'équilibre entre la création spontanée et la régie commerçante, qui dure juste le temps d'une
génération.
Presque toutes les fois que Flaubert choit en une irrégularité, c'est sans le vouloir et en commettant une faute.
Comme le remarquent fort bien les Goncourt sa langue ni
surtout sa syntaxe n'ont rien de prime-sautier, de verveux,
de hardi. Elles sont courtes et timides, avec des qualités
scolaires, et à la moindre tentative de haute école elles
tomberaient par terre. Quand il s'écrie :• De l'air I de l'air 1
les grandes tournures, les larges et pleines périodes, se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des métaphores,
les grands éclats du style, tout ce que j'aime enfin 1 • songez
à Emma Bovary s'exaltant lyriquement sur le voyage d'Italie
qu'elle ne fera jamais. Ce n'est point par un sens puissant de
la langue que Flaubert en est devenu un maître, c'est par la
longue patience qui fait la moitié de son génie verbal et aussi
et surtout par son gueuloir.
On s'est moqué du gueuloir. C'est de lui pourtant que
Flaubert a tiré toute la finesse de son m étier. « Les phrases
mal écrites, dit-il, ne résistent pas à cette épreuve ; elles
oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, et
se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie. • Par
là, Flaubert a retrouvé le grand courant du style classique
qui, ainsi que Brunetière l'a souvent et fortement montré,
esi un style parlé, associé aux rythmes et à l'espace de la

95r

voix. C'est de là que vient la solidité substantielle de cette
forme flaubertienne qui tant qu'il y aura une langue fran.
çaise ne vieillira jamais, restera musclée et parfaite comme
un dessin d'ln5res. Voyez au contraire comme date aujourd'hui un style juxtaposé et papillotant, rebelle au parloir,
tel que celui des Goncourt et même d'Alphonse Daudet.
L'écriture qui ne prend pas de prés contact avec la parole
se dessèche comme la plante sans eau.
Dans l'intérieur de ses limites, un peu étroites, cette prose
est d'une délicatesse de rythmes, d'une science et d'une
variété de coupe incomparables. Avec La Bruyère et Montesquieu, Flaubert paraît dans la langue le maître de la coupe;
nul n'a de virgules plus significatives, d'arrêts de tous genres
plus nerveux.

•
1

•••

Ces qualités classiques ont été méconnues par les plus
classi:iues. La voi:x de M. de Robert n'est pas isolée, et de
son vivant comme aprês sa mort, le style de Flaubert a été
Aprement discuté. La critique universitaire a gardé une certaine défiance contre un écrivain qui n'était pas de l'Académie (où Maxime du Camp tenait une place pompeuse) et
qui faisait autant de bruit que s'il en était. Sainte-Beuve
en parle froidement. Faguet ne lui donne pas de place parmi
ses maîtres du XIX8 si~cle, oracle du Brevet supérieur,
et lui consacre plus tard, par raccroc, un petit volume hâtif.
Brunetière l'aborde avec une hargne dont la mauvaise foi est
insigne. Quand paraissent les T,-vi ; Contes, il écrit dans la
R,vue des Det,x Mondes : • Dans l'école moderne, quand
on a pris une fois le parti d'admirer, l'admiration ne se divise
pas, et l'on a contracté du même coup l'engagement de
trouver tout admirable. Il est donc loisible, il est même
éloquent à M. Flaubert d'appeler Vitellius « cette fleur des
fanges de Caprée •· Quels rires cependant si c'était dans
Thomas que l'on découvrlt cette étonnante périphrase, et

�LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

comme on aurait raison ! • Or, voici la phrase d 'Hlt-odias :
« La fortune du père dépendait de la souillure du fils; et cette
fleur des fanges de Caprée lui procurait des bénéfices tellement considérables, qu'il l'entourait d'égards, tout en se
méfiant, parce qu'elle était vénéneuse. • L'image se tient
solidement, et surtout elle exprime chez les deux Vitellius
un état d'esprit qu'il faudrait dix lignes pour expliquer
autrement et plus mal. Isolés par le malveillant criti1ue
les six mots sont en effet une fleur de rhétorique. Qui est
responsable, sinon l'homme au sécateur ? Méfions-nous des
citations tronquées.
Mais l'opinion des critiques importe moins en cette
matière que celle des disciples. Le style de Flaubert a établi
sa valeur par sa fécondité. Comme celui de Guez de Balzac,
il a institué une école. Il a formé des élèves. Cet écrivain qui
ne fut pas de l'Académie fut à lui seul une Académie, c'està-dire une source d'exemples. C'est chez lui que toute une
génération a appris à écrire. Grand par lui-même il est plus
grand peut-être encore par ses élèves. L'éducation de Maupassant par Flaubert, peut-être unique dans notre histoire
littéraire, nous place dans la saine atmosphère d'un atelier
de la Renaissance, d'un Léonard qui sort d'un Verrocchio
ou d'un Jules Romains qui naît d'un Raphaël. Sala,,nib4
imité cent fois a donné le style de la grande décoration historique, Bo ,va,d le style du naturalisme goguenard. Certaines
scènes de la Tentation, comme l'entretien d'Antoine, d'Apollonius et de Damis, auraient pu fournir le pur et parfait
modèle de ce style dramatique nerveux, harmonieux,
riche en répliques condensées et en coupes puissantes ui
manquerait à notre prose si Victor Hu :o ne l'avait en partie
réalisé dans le drame d'ailleurs lamentablement vide de
L11c,~ce Borgia. Peut-être les pages colériques, guignoles1uea
et truculentes de la Correspondance ont-elles quelque peu
inspiré les styles succulents de Huysmans et de Léon Bloy.

NOTES

953

Une telle place n'est sans doute pas la première dans la
prose française, elle reste considérable, elle mérite que
Flaubert demeure pour les écrivains d'aujourd'hui autre
chose encore qu'un maître, - le bon ouvrier, le Patron.
ALBERT THIBAUDET

NOTES
IŒFLEXIONS SUR LE ROLE
L'INTELLIGENCE FRANÇAISE.

,

ACTUEL

DE

Est-il permis à un ami et fondateur de la revue, qui ne lui
a jamais ménagé son concours, mais qui lui revient trop
changé pour la suivre aujourd'hui dans toutes ses démarches,
de proposer à l'attention de ses lecteurs quelques réflexions
personnelles sur les derniers articles de son directeur ? J'ai
signé, et l'un des premiers, le manifeste du « Parti de l'intelligence•· Avec une modération à laquelle je rends hommage,
Jacques Rivière, dans le numéro de Septembre, l'a présenté
discuté, critiqué. Je suis l'un de « ces messieurs • dont il
parle, l'ami pourtant, jele répète, de sa revue, de ses lecteurs...
et son ami. S'il tient à y voir clair, ce que je ne mets pas en
doute, il ne saurait me refuser le droit de préc:ser ici mon
point de vue, ni de contrarier le sien.
Il s'accorde avec nous, signataires du manifeste, sur le
principe essentiel : primauté de l'intelligence. Celle-ci est
pour lui • d'abord, le moyen de distinguer ce qui est de ce
qui n'est pas. • Nous n'avons pas dit autre chose. Cette
primauté, ajoute-t-il, appartient en droit, en fait à la France.
C'est exactement notre thèse. Le monde entier a intérêt à
la restauration de l'esprit français, ferment, moteur, animateur de la seule civilisation qui nous regarde, non celle
des Chinois, des Incas, des Hindous, mais celle des Occiden-

�954

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

taux, celle de Paris, de Rome et d'Athènes, qui depuis vingt
siècles n'a pas failli. Jusqu'ici rien de mieux. L'intellectuel
français, qu'il appartienne ou non au ,Parti de l'Intelligence,,
va donc s'élancer dans la droite voie, la voie royale de l'esprit.
Dans la mesure où l'homme peut être désintéressé et ne
penser qu'avec sa raison pure, dégagée des penchants de son
cœur, voire de son corps - car l'homme est condamné à
vivre dans la sensation et dans l'affection, ne l'oublions
pas ! - il va observer, recueillir les faits; les peser, les
classer, les élever au rang d'idées; puis enchaîner, déduire,
induire, en toute liberté, en toute honnêteté ; et à la tin,
j'imagine, conclure. C'est ici qu'on ne s'entend plus - et
aussi sur un autre point qu'il faut examiner au préalable: les
conditions matérielles de la liberté de l'esprit français.
1 Pour agir, il faut être. Soyons d'abord. •
Ce n'est pas que Jacques Rivière en disconvienne. « Pour
pouvoir penser librement, il faut d'abord que la France
existe; il faut qu'elle ait un tronc, des membres, une• substance,. Il n'entre pas dans sa pensée d'accepter demain pour
notre pays le sort de la Grèce vaincue qui, n'ayant plus
d'autre ressource, entreprit la conquête spirituelle de ses
vainqueurs. Ce quedevinrent dans l'aventure la civilisation et
l'art hellénique, nous le savons de reste. Notre France n'en
est pas là. Elle ne se résignera à ce pis aller désastreux que
quand, vraiment, elle aura perdu l'espérance. Rivière nous
rappelle à la réalité. • Oubliez-vous que c'est elle qui a
vaincu ? qu'elle est et qu'elle vit. Elle me paraît (je cite) avoir
acquis une assiette, qui non seulement lui permet, mais qui lui
fait un devoir de penser hardiment et dans taus les sens, sans
plus se laisser paralyser par l'instinct de conservation. •
Hélas! il nous paraît à nous qu'elle n'aura vaincu, qu'elle
ne sera, ne vivra qu'en proportion de nos efforts nouveaux
pour faire durer sa victoire. Son être est en suspens. Si le
triomphe de nos armes l'a sauvée de la destruction et du

NOTES

955

servage, il la laisse si anl:miée et de son plus précieux sang, de
son capital-travail et de son capital-richesse, que sa position
dans le monde, son assiette, est matériellement moins bonne,
moins si\re, moins solide, malgré la récupération de deux
provinces et l'occupation provisoire du Rhin, qu'en Juillet
1914. Ses deux principaux alliés sont outre-mer. Sur le
continent elle a devant elle au lieu d'un allié et d'un ennemi
avérés, des forces obscures sournoises, difficiles à évaluer
et qui pourront un jour se joindre ; et contre celles-ci il
sera moins aisé de se mettre en garde que contre l'appareil
militaire, si formidable, mais du moins ostensible de l'empire
de Guillaume Il. Une Russie qui prétend fonder un ordre
nouveau, sans précédent et plein de risques, pour l'imposer
ensuite au monde, une Allemagne qui est loin de la guérison,
au témoignage d'observateurs qualifiés; en outre, une Italie
qui joue son jeu et une macédoine de peuples : tel est l'état
de l'échiquier européen. Le traité de Versailles laisse à notre
principal ennemi le sentiment de sa puissance, de son avance
sur nous, de sa richesse; il le brime sans le mater; et qui donc
en fera respecter les clauses ? demandez-le à Whashington
ou aux radicaux d'Angleterre. Je m'abstiens volontairement
de parler de notre politique intérieure. Ecoutez : • Il faut
que ça change! , De gauche à droite, ce n'est qu'un cri. Pour préparer ce changement, quel qu'il puisse être, pour
refaire nos forces, pour affronter les ouragans prochains, la
France qui possède beaucoup de gloire et de crédit moral, n'a
plus un sou à perdre, ni une parole, ni une idée de trop. Voilà
ce qu'il nous semble à nous. Elle dépérissait depuis déjà un
siècle (par la faute de qui, de quoi? c'est ce qu'il faudra
rechercher), quand soudain elle chut dans cette maladie de
cinq ans, la plus grave qu'elle ait subie depuis la Révolution.
Au moment d'entrer en convalescence, elle trouve, au lieu
d'un air pur, tout un essaim d'épidémies que pousse le vent
d'est. Ne faut-il pas l'en protéger? Ménageons-la. Gardons-

�956

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la des rechutes. Fortifions son pauvre corps. Ou nous ne

sauverons rien d'elle, pas même son esprit qui sera le premier
vaincu.
Tel est l'autre son de cloche, le nôtre. Ceci posé (que l'on
peut nier, contredire, mais qui se fonde sur des faits) jusqu'à réfection complète de la France, notre esprit n'aw:9'
pas de soin plus urgent que d'aliéner, s'il le faut, une partie
de sa liberté, ou plus exactement, de limiter sa fantaisie,
en choisissant au plus tôt - le temps presse - la discipline
la plus propre à servir à la fois les intérêts de la France et les
siens. Nous ne supprimons pas la liberté de la recherche; le
champ est assez vaste pour lasser notre course avant que
nous touchions au but. Nous cherchons, nous pensons
dans une direction, celle que nous estimons la plus sûre, celle
que nous indique et recommande une longue tradition. Nous
n'avons pas le temps de les essayer toutes, de faire table rase,
d'arracher les jalons qu'ont plantés nos devanciers. Nous
sommes d'avis de tenir compte plutôt de l'expérience accumulée des siècles, que des rêveries du présent et plutôt des
travaux de ceux qui depuis longtemps méditent et creusent
un sujet tout nouveau pour nous, que des intuitions ~ deuses qui lèveront en nous, au premier contact avec lUL
A nous de vérifier leur raisonnement et leurs preuves. A
nous d'examiner jusqu'à quel point les conditions du problème (philosophique, politique, esthétique ou religieux) se
présentent changées, jusqu'à quel point en sera affectée la
solution. Nous croyons rester dans la ligne de la plus pure
tradition intellectuelle en faisant moins de cas de l'exception
que de la règle, en ne nous laissant pas dét~urner. de notre
chemin. - Ainsi, s~ns préjuger de la conclus10~ ~ltime
d'entre nous qui déJà ont conclu en art, en religion, en po
tique, ne l'ayant pas tous fait exactement de la même façon):
nous nous mettons d'accord sur des principes généraux 4111
ne peuvent nous entraîner à de trop grandes divergences et

(ce:

NOTES

957

qui, pour l'action immédiate de la pensée, suffiront. Ils
sont deux et pas un de plus, ce que le passé de la France et
la logique de l'esprit nous offrent de plus ferme et de plus
éprouvé : unité-continuité, les noms même de la famille, de
la paroisse, de la prov:nce, de la p .. trie, du classicisme et de
l'Eglise. Avec cela nous sommes sûrs d'obtenir une direction,
un art, une morale, une politique, sans offenser les lois
humaines et universelles de la raison.
Jacques Rivière nous répond : • Soit I mais votre intelligence n'est plus libre, vous l'avouez vous-mêmes : Nous
savons ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas. ,
C'est la pierre où son pied s'achoppe. Mais, cher ami, pourquoi le savons-nous ? Parce que twus l'avons chercM, librement et logiquement, après examen des faits, des précédents
et des analogies. Faut-il à chaque pas revenir au point de
départ, remettre tout en question, parce qu'un fait nouveau
se montre et contredit cent mille faits déjà classés ? Ce s:&gt;nt
eux et non pas nous qui nous ont tracé le chemin. Ne nous
attribuez pas une façon d'obscurantis~e. Ce fait nouveau,
nous l'examinerons, mais comme il mérite de l'être et jusqu'à
nouvel ordre comme une exception, tant que cent mille faits
nouveaux n'auront pas été jetés avec lui dans le plateau de
la balance. Plaçons-nous par exemple, comme vous l'avez
fait, devant le fait nouveau du bolchevisme russe, c'est-à-dire
du socialisme appliqué. C'est une occasion excellente de
préciser nos positions.

Le bolchevisme, dit Rivière, est peut-être affreux, dangereux, barbare, c'est l'opinion des journaux. N'importe! il

est. Pour le penseur, ce n'est qu'un objet de pensée. Jacques

Rivière veut comprendre, et je lui jure que nous sommes
tous comme lui. Avant d'aller plus loin, il s'efforce de discerner quelles idées motrices s'affrontèrent dans la guerre
qui vient de finir. Comme déjà il est malaisé de s'entendre
sur les faits les plus proches et les plus communs! et comme

�958

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'esprit est faillible quand il ne manie pas des quantités abstraites, des chiffres, des signes ou des plans I Mon expérience
à moi, dans le cas présent, dément complètement la sienne.
Où il voit le duel entre l'autocratie et la démocratie, la lutte
contre les ty,-ans pour le Droit etlaLibe,-té, je vois des peuples
qui veulent vivre et qui défendent leur bien et leur vie contre
la cupidité d'un voisin. J'ai fréquenté bien des soldats et
de tout près en quatre ans de campagne et j'ai été frappé
par leur indifférence à l'égard des buts idéaux. Jamais (ou
une fois sur mille) ils ne prononçaient le mot République, le
mot Droit, le mot Liberté. Ils détestaient Guillaume, non
pas comme un tyran, mais comme symbole de toute l'Allemagne, en tant qu'ét,-ange,-, en tant qu'ennemi et on les aurait
bien fait rire en s'avisant de leur conter qu'ils se battaient
pour libérer leurs frères boches. Lorsque.. les Russes nous
lâchèrent, ils devinrent tout de suite pour eux • ces c... de
Russes qui prolongeaient la guerre sous prétexte de « vider•
le tzar ». Ils se battaient pour en finir, pour n'avoir plus
l'Allemagne à leur porte avec son grand sabre et sa grosse
voix. Quant à cet idéal qui gonflait leur courage, il n'avait pas
de nom, pas même celui de France ; il était dans leur sang,
dans leur cœur, dans leurs muscles, dans l'héritage corporel
de tous leurs ancêtres français, une sorte de bravoure et
d'endurance toutes physiques. Tel était le cas de la masse.
Ceux qui« savaient pourquoi », une infime minorité, n'étaient
jamais du même avis, sauf dans la haine ; chacun récitait
son journal. Je ne parle pas de l'élite, intellectuels, p etits
commerçants et petits bourgeois : le plus grand nombre ne
tarissait pas d'ironie sur les discours du président Wilson.
Rivière nous dit le contraire. Qui croire ? Ce débat accessoire
n'est pas inutile ... mais poursuivons.
Nous avons donc cru, selon Rivière, combattre pour la
liberté du Monde, lequel était souvent autant et plus libre
que nous - et voici soudain que le Monde ne veut plus de la

NOTES

959

liberté que nous avons payée si cher. L'autocratie est morte
mais la liberté agonise; reste le socialisme dont sans doute es~

proche l'avènement, car l'univers entier réclame une autorité pérempt oire. Je ferai remarquer qu'il y a fort longtemps
que les Français attendaient une « poigne• ; la popularité de
Foch et de Clemenceau vient de là. Passons encore. -Ainsi
un nouvel idéal se lève, et c'est le socialisme; Rivière le
prend au sérieux et n 'a pas tort. Il est conduit d'abord à
l'étudier en Russie et son expérience de prisonnier de guerre,
mêlé au peuple russe dans les camps allemands, lui fournit des
traits authentiques, savoureux, éloquents; chacun, les ayant
lus ici, les a présents à la mémoire. Il en tire une conclusion de fait qui ne me semble pas forcée ; elle cadre avec
le peu qu'on sait, le peu qu'on a pu entrevoir à travers Tolstoï
et Dostoïewsky; souvenez-vous de ces conversations interminables del' Idiot et des Possédés où tout le monde parle à la
fois. Cette conclusion, la voici : Le Russe est, pa,- instinct,
g,egaire, et il est né pou, le soviet. Voilà- si cela est- qui est
du plus haut intérêt et j'en voudrais à Rivière de nous priver
de pareilles contributions aux mœurs, à la p 5ychologie et à
l'histoire. Lorsque le bolchevisme naît, lorsque le soviet est
fondé dans le parfait nivellement des classes, contraint,
battu, mais agrégé, le Russe enfin se sent à l'aise; heureux ou
malheureux, il peut, il veut vivre en soviet ; il a retrouvé sa
nature. - Je ne discute point ; il nous vient de là-bas des
témoignages encore si confus, que j 'accorde provisoirement
tout crédit à la perspicacité de Rivière. Mais je lui dis: Et
puis après?

Ce soviet qui ramène le peuple russe à l'existence sociale
la plus rudimentaire, la moins différenciée que l'on ait jamais
vécue sous le ciel, sinon jadis, avant les tzars, ce soviet n'est
point isolé au fond de l'Afrique centrale ou sur les plateaux
de l'Asie, loin du télégraphe et du chemin de fer. Il est ici,
à notre porte ; vous-même le considérez peut-être comme

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un fait européen, et déjà nos voisins l'imitent. Que dis-je ?
il prétend conquérir le monde. Qu'allez-vous en faire, penseur?
Vous avez le choix entre trois attitudes possibles. Ou
bien vous le considérez comme un objet d'étude et de curiosité et vous vous installez, les bras croisés, en spectateur, en
historien, en chimiste (je ne dis pas en dilettante) devant
l'explosif inédit qui produira une déflagration si nouvelle.
Vous laisserez aller l'expérience. Ce serait l'attitude de l'intellectuel pur : si vous l'étiez vraiment, la vôtre. - Ou bien
vous porterez sur le soviet un jugement. Il sera favorable
ou défavorable ; il l'encouragera ou lui fera du tort. Dans
ce troisième cas - celui de la condamnation - vous êtes
avec nous et désormais pas plus libre que nous de votre •
pensée : elle marchera contre. Dans le second - celui de
l'approbation - c'est t out de même : elle marchera pour,
avec les membres du groupe« Clarté,. Que si, vous réservant,
vous passez de l'éloge au blâme et réciproquement, par
scrupule d'honnêteté, vous ne faites que changer de chaînes.
Quelle attitude choisira donc votre pensée, si elle n'a qu'ellemême pour guide, si, dans son parti pris d'impartialité
supérieure (je rapproche à dessein les mots) elle repousse
d'avance toute considération d'intérêt : d'intérêt pour la
France, pour la civilisation et même pour soi, la pensée ?
« Permettez ! me répondrez-vous. J'attends, je fais
confiance à l'avenir. La naissance du soviet est un événement
considérable. Une idée sociale, jusqu'ici impuissante à rien
faire vivre dans les paysd'anciennecivilisation-lemarxisme
- vient de s'incarner en Russie ; cette idée, des peuples
entiers l'appellent de tout leur cœur à la vie et la voici qui
naît au jour. Ecoutez ceci: « En un point du monde l'existence socialiste a commencé. » Il a beau gêner vos doctrines.
Le fait est là.
- D'abord, il faudrait peut-être en rabattre. L'idéal
socialiste est-il celui des peuples, ou d'une forte minorité,

NOTES

961

ou de quelques meneurs au sein des peuples ? L'existence
socialiste a commencé en fait. Mais où ? Chez un peuple
barbare ou, si le mot vous choque, étranger à notre Occident. Vous nous dites qu'elle lui convient; c' est bien possible.
Une seule chose importe: nous convient-elle à nous, Français,
Occidentaux, gardiens de la pensée et de la civilisation ?
- Nous le verrons bien, c'est précisément ce que j'étudie.
- Etudiez tout à votre aise. Lorsque vous conclurez, il
sera peut-être trop tard et dans le cas probable, plus probable
que l'autre, où le soviet ne nous conviendrait pas, c'en sera
déjà fait de la France et de la pensée.
- Qu'en savez-vous ?
- J'ai mille raisons de le croire; j'en appelle à l'expérience
des siècles et à la nature de notre esprit.
- Les siècles nous ont-ils tout dit et notre esprit est-il
à bout de course ? En vain vous bouchez-vous les yeux et
les oreilles, vous n'échapperez pas à la vérité de demain.
N'entendez-vous pas la vague qui monte ?
- Vague de faits, vague surtout de mots. Nous l'entendons.
Il s'agit de lui résister et de la détourner de notre route ; de
la capter, si nous pouvons, pour la faire servir au bien.
Une pensée digne de ce nom ne se résigne pas devant l'orage.
Nous non plus ne sommes pas des libéraux ; mais nous tenons
dur comme fer pour la liberté de l'homme. Dieu dispose et
juge en dernier ressort, mais l'homme propose. On me propose l'expérience du bolchevisme : si ma raison d 'homme
et d'homme français me la fait considérer comme néfaste,
contraire à la nature humaine, contraire à notre civilisation,
quand tous les hommes abusés se ligueraient contre moi
seul, je lancerais tout seul ma contre-proposition de résistance 1• - Dans un article du Correspondant, René Johannet
I, Et d'autant plus que je ne suis pas seul. On parle du socialisme, comme si aucune autre force ne s 'opposait à lui ou ne le
balançait~en fait. Le syndicalisme n ' est que son allié provisoire

6r

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

nous rapporte un mot topique de Péguy sur la grande
Révolution. Ce républicain déclaré la considérait malgré
tout comme une catastrophe. • Comme je faisais cette
réflexion banale, dit Johannet, qu'avec un peu plus de
poigne la catastrophe déviait et qu'un Louis XIV par
exemple aurait su l'éviter : - Louis XIV ? repartit Péguy
avec une singulière vivacité. Pas même, Lépine. • On fait
l'histoire, on ne la subit pas ; il n'y a pas de fatalité historique, et la raison ne saurait s'abstenir dans un conflit qui
met en jeu son existence. Malheur à ceux qui temporisent
dans le moment qu'il faut combattre et qui pensent daftl
tous les sens, tandis que l'ennemi ne pense que dans
le sien.
Penser dans tous les sens est-il vraiment penser? N'est-ce
pas plus exactement l'opération préparatoire à la pensée,
avant que celle-ci ait fait son choix. Un grand siècle intellectuel comme fut le xvu• a ses croyants, a ses sceptiques,
ses constructeurs, ses destructeurs; tous ont choisi leur ter•
rain et s'v tiennent. En sont-ils moins libres d'esprit ? En ce
temps-là:la France n'était ni à faire, ni à refaire; il n'y avait
qu'une pensée, la sienne, et qui régnait sur l'univers. Pour
rétablir sa prééminence intellectuelle, il est urgent que le
plus grand nombre d'esprits possible pensent dans le mêm~
sens qui est celui des croyants et des constructeurs, cellll
où la pensée a obtenu ses plus durables réussites ; le sens _le
plus français, le plus universel - et partant, le plus gratuit,
puisque les intérêts de toute la civilisation s'y confondent.
Le monde attend de nous des directives éprouvées, non dea
hardiesses sans lendemain. Tout le reste est confusion,
contradiction, asiatisme. Et puisqu'on cherche un sens gén6-

P.•

et il a plus de poids réel. Sans parler de l'Eglise et d'un
qui se défend, ne voit-on pas que la tourmente ob se débat 1 E~rope est surtout, est partout, même dans le bolchevisme, le fait
d 'un n'ationalisme exaspéré. En tenez-vous comrte?

NOT:!!!

ral à notre victoire, ayons donc le courage de le proclamer.
Notre victoire n'est pas celle des démocraties sur les autocraties, mais de la vraie sur la fausse culture et, comme
l'avait dit en 1918 dans une conférence admirable Adrien
Mithouard, de l'Occident sur l'Orient.
On nous dit : • Vous manquez aux plus nobles traditions
de la France, la générosité, la hardiesse. On dirait que vous
avez peur. • Ce n'est pas notre genre, non. Ne craignez pas
que nous ne fermions les portes; nous réclamons le droit de
visite, simplement. Avant d'accepter une nouveauté, qu'elle
vienne du dedans ou du dehors, nous nous demanderons
toujours si elle ne contrarie pas trop notre génie, si elle sera
digérée ou si elle nous empoisonnera. La France est fatiguée
de risquer sans cesse, d'user son temps et sa force en expériences ; voici plus d'un siècle qu'elle risque ; le peu de gain
qu'elle y a fait, nous ne le rejetterons pas; mais nous voulons
regagner ce qu'elle y perdit, qui est le principal, et si elle
a erré, réparer une erreur fatale. Plus de ces hardiesses qui
tnent, de ces générosités qui ruinent, de ces victoires sans
conclusion. Nous cherchons la mesure, nous cherchons la
Ba.gesse. Notre patrie est comme un vase pétri dans une
matière poreuse ; elle continuera de baigner dans le monde,
de donner et de recevoir; mais elle tient à garder son eau pure
et pour elle et pour lui : générosité à long terme, moins visible
peut-être, mais de meilleure qualité; hardiesse secrète, mais
féconde. Et encore une fois nous nous d éfendons bien de
cacher la tête sous l'aile. Nous voulons tout voir, tout
connaîtredecequinousestétranger; mais jusqu'à plus ample
examen le considérer comme tel.
Ainsi notre pensée sera dirigée, non faussée. Elle a derrière
elle déjà d'énormes travaux d'analyse; elle s'appuie sur eux
pour généraliser et tirer des conclusions. Sans préjuger de
celles-ci, elle analysera de la même façon les faits nouveaux
qui se présenteront devant elle ; mais ceci fait, elle réclame

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.',ISE

le droit de les juger. Sa position est très forte, car il faudrait
pour l'ébranler que la masse des faits nouveaux annulât
la masse des faits anciens que, depuis vingt siècles, entassent
les hommes les plus sages de l'univers çivilisé. Elle ne refuse
pas de changer; mais elle attend que ses propres lois changent,
celles de l'expérience et du raisonnement. Il est à peu prés
sûr que le règne du mécanisme, de la démocratie, de la ploutocratie n'y fera rien ; il ne pourra qu'en gêner l'exercice; c'est
contre quoi il importe d'être paré. Elle aura jusqu'à nouvel
ordre une certaine civilisation à défendre, celle d'Aristote,
de saint Thomas d'Aquin et de Bossuet, celle de Sophocle, de Virgile, de Dante, de Corneille et de Gœthe, celle de
Demosthène et de Richelieu. Elle s'acquittera honnêtement
de sa mission historique.
Qu'on me permette d'ajouter un mot. La pensée n'a pu
de pire ennemi qu'elle-même. L'habitude de l'analyse et de
la discrimination la rend dangereusement accessible au scrupule, et c'est parfois à ses dépens. Pour être stlr de penser
juste, l'homme est tenté de penser contre soi et de donner le
pas à une raison qui le heurte sur une dizaine d'autres qui
flattent sa raison. La mauvaise foi et le mensonge, à juste
titre, l'exaspèrent ; il penchera du côté de son adversaire et
prendra le parti le plus décrié pour garder le beau rôle devant
sa conscience. Demandons aux sages antiques de nous
enseigner l'équilibre, avec la certitude de ce que nous tenons,
et sachons bien que le désintéressement, quand il est poussé
à l'excès, est susceptible d'altérer notre jugement plus
gravement que l'intérêt ne le peut faire. C'est ainsi que
l'Eglise enseigne au chrétien que le plus stlr moyen de tra·
vaiJler au salut de ses frères, est de songer à son propre salut.
HENRI GHtON

..

CATHOLICISME ET NATIONALISME.
En quelque tentation que m'induisent mes amis Schlumberger et Ghéon d'ajouter à ma pensée de nouvelles précisions,
quelque envie que j'éprouve spontanément de poursuivre la
mise au point de la délicate question sur laquelle nous voici,
eux et moi, j'en ai peur, en état d'irrémédiable divergence,
je crois qu'il est plus raisonnable d'arrêter ici un débat, que
seule, après tout, l'expérience, et une expérience qui est
encore à venir, pourra trancher. Seules les prochaines
années pourront nous montrer si la France avait ou non
besoin de cette cuirasse intellectuelle dont le Parti de !'Intelligence veut la maintenir armée. En attendant, l'essentiel
est de bien travailler, chacun avec les idées qu'il a. C'est
ce que nous sommes d'accord les uns et les autres pour nous
imposer comme première loi.
Je ne demande donc plus la parole que pour une observation secondaire. Lorsque Jean Schlumberger a écrit: • Si
j'étais catholique, j'aurais signé le manifeste du Parti de
l'intelligence •. je vois bien ce qu'il y avait dans sa pensée.
Il voulait dire évidemment que seule lui interdisait, à lui
protestant, l'accès du Parti de !'Intelligence, l'obligationqu1m
lui faisait de reconnaître la suprématie de l'tglise catholique
et de la considérer comme un facteur de la renaissance nationale. Mais il n'a pas songé que sa phrase du même coup semblait faire à tout catholique un devoir d'adhérer au Parti de
!'Intelligence.
Ce devoir, je ne puis l'admettre. Entre les deux termes que
Jean Schlumberger met en rapport, je ne réussis pas à surprendre la moindre dépendance, le moindre enchainement.
Car enfin nous n'avons besoin ni les uns ni les autres de
faire plus longtemps comme si nous ignorions que le Parti de
!'Intelligence c'est à peu de chose près, c'est, camouflée pour

�I

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la circonstance, l'éternelle Action Française. Or quel lien
peut-il bien y avoir entre le catholicisme et l'Action Française? Quoi, dans le premier, peut bien inciter à se rallier à la
seconde? Je demande qu'on me cite l'article de la doctrine catholique qul logiquement engendre le «nationalisme intégral,.
Il ne s'agit pas de ce qui se passe en fait. Je sais très bien
que beaucoup de catholiques sont enrôlés sous les bannières
de l'Action Française. Mais je prétends qu'ils n'ont pas pu
trouver dans leur foi le motif qui les a poussés à s'y embrigader.
Et comment l'y eussent-ils découvert, alors que de toute
évidence l'Action Française poursuit la besogne la plus nettement anticatholique qui se puisse rêver? Il n'est même pas
besoin de rappeler que Maurras est un incroyant, ni de relever
une fois de plus ses multiples déclarations sinon d'athéisme
tout au moins de positivisme xadical. Il suffit de regard~
son œuvre, l'influence qu'il exerce sur les esprits : il faut être
aveugle pour ne pas voir qu'il tend à y stériliser toute disposition, tout sentiment chrétiens.
D'abord en substituant le culte de la Patrie au culte de
Dieu, en confisquant tout ce qu'il peut y avoir dans les âmes
d'instinct religieux et de capacité d'adoration au profit de
la Patrie. Le nationalisme tel qu'il l'enseigne devient une
véritable idolâtrie. Il consiste à aimer et à servir la France,
non pas pour tous les biens qui sont en elle, mais comme
l'unique Bien qui se puisse concevoir, comme le véritable
Absolu. Si Maurras combat avec tant d'acharnement toute
métaphysique, s'il a si tôt fait de ridiculiser toute croyance
aux réalités invisibles, c'est bien moins par conviction positiviste profonde que pour empêcher que rien ne s'installe
au delà de la Patrie, que pour assurer ses derrières et pour
la maintenir comme le Suprême Objet dont nous ayons à nous
inquiéter.
Rien de moins catholique, rien de plus païen, rien de plus
sauvage qu'une telle doctrine. Car que peut bien_devenir

1

l

Dieu dans cette affaire ? Quelle place lui réserve-t-on ?
Dans quels combles est-il relégué ? Comme il serait impolitique de le sqpprimer, sans doute lui réserve-t-on le rôle d'une
sorte de président honoraire. Mais on lui mesure sévèrement
l'hommage. S'il tient à en recueillir quand même quelques
bribes, il faut qu'il vi1:nne s'identifier avec la Patrie, il faut
qu'il déclare « la protéger » tout spécialement, il faut qu'il
se fasse'son patron et qu'il entre dans ûne combinaison qui
est le pendant exact de celle où les pangermanistes avaient
voulu l'emprisonner. Un chrétien ne peut pas admettre cette
comédie et ne peut la ressentir que comme une moquerie
de sa foi.
Anticatholique, l'Action Française l'est encore par son refus
de tenir compte, en aucune circonstance, de ce que la grandeur du Pays peut impliquer comme souffrance pour les
individus et de ce que la puissance en général représente
comme douleur au monde.
Je ne suis pas de tempérament sentimental: rien ne m'ennuie comme de m'apitoyer. Aucune littérature ne m'est plus
fastidieuse que celle où la fraternité humaine et l'entre•
embrassement des peuples nous sont platement prêchés.
Mais enfin j'avoue que le mal des autres, fût-ce celui de mes
ennemis, me «fait tout de même quelque chose » et que spontanément je le souhaite évité. C'est dans cette mesure que je
me sens chrétien, que je me trouve catholique. Et je constate
que c'est dans cette mesure également que l'Action Française
m'est insupportable. Son continuel appel à la violence, son
souci de réveiller, de raviver, d'envenimer le plus possible
tout ce que les hommes éprouvent entre eux d 'oppositions
et d'inimitiés naturelles, son dessein à satiété proclamé
d'entretenir éternellement le désordre et la misère chez ceux
qui nous ont une fois voulu du mal, ne sont-ils pas un
effort direct contre l'enseignement du Christ et ne tendent -

�r
968

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ils pas à détruire le peu qui subsiste encore au monde
justement de« catholicité • ?
On peut très bien, sans être internationaliste, ne pas tout
de même désirer que les haines actuelles prennent un caractère invétéré. Si l'on est catholique, on doit souhaiter, même
si l'on n'ose l'espérer, leur progressive résorption et la reconstitution d'un lien universel. Et donc, si l'on est catholique,
loin d'adhérer à l'Action Française, loin de se laisser séduire
aux masques plus ou moins adroits qu'elle s'amuse à prendre,
on doit lui opposer une complète, une tranquille résistance de
toute l'âme, on doit revendiquer contre elle le droit de conserver quelque amour pour-son prochain et pour Dieu, le droit
de maintenir entre les divers attachements dont on se sent
capable la subordination qui est entre leurs objets, le droit
de ne pas concevoir le patriotisme comme exclusü de tout
sentiment religieux et humain.
J ACgUES RIVIàU:

***
L'OURS ET LA LUNE, drame pour marionnettes ;
LA MESSE LA-BAS, par Paul Claudel (:Éditions de la
Nouvelle Revue Française)
Paul Claudel écrivit au Br~sil ces deux livres où let
paysages del' Amérique Tropicale sont maintes fois évoqués.
Avec quelques poèmes publiés dans des revues, avec la
Sainte-Cécile éditée à tirage restreint, L'Ou,s et la Lun, et
La Messe là-bas représentent presque toute l'œuvre achevée
par le poète dans ce salon qui redevenait à dix heures du
matin le bureau du Ministre de France. Légation blanche
au fond du jardin, gardée par trois palmiers bien plus hauts
qu'elle. Tout le jour leur ombre mince et inutile errait sur
la façade enflammée. Claudel aimait leur présence à travera

NOTES

1

969

tant de mois d'ex t, ces trois colonnes au seuil de sa vie,
chaque aurore. Je comprends celui qui, à chaque station
nouvelle de ces longs voyages, choisit quelques arbres pour
amis et les préfère aux chiens.
Peu d'écrivains auront travaillé sous autant de latitudes
diverses. La distance est grande de Chine à Rio-de-Janeiro,
à travers la Bohême, l'Allemagne, l'Italie, et ces premières
étapes, Paris, New-York. Cette diversité de lieux se
reflète tout au long de son œuvre et Claudel utilise volontiers les éléments qu'il trouve ainsi à portée de sa main.
Drames et poèmes ont pour décors les villes ou les contrées
que le poète habite et leur empruntent leurs figures et leurs
images. Pourtant Claudel, à aucun titre, n'a sa place dans
ce genre littéraire que plusieurs auteurs s'efforcent, non sans
succès, de moderniser : l'exotisme. Peu importe une définition, nécessairement imparfaite, de ce mot. Il suffit de
remarquer que chez Claudel la description même des pays
les plus lointains et tant de traits rapportés d'ExtrêmeOrient ou des Tropiques, n'ont jamaisleurbuteneux-mêmes,
mais expriment la pensée lyrique ou servent le mobile du
drame. Le Repos du Septième four n'est pas davantage nn
drame chinois que Bajazet n'est une tragédie turque. Il ne
faut pas s'y tromper. Je dirai la même chose de Connaissance de l'Est, que certains prennent pour un livre de paysages
chinois et qui cache pour moi, sous ses apparences descriptives, le déroulement d'un drame secret, dont la Chine
n'est qu'un des personnages.
Dans L'Ours et la Lune.aussi bien que dans La Messe là-bas,
l'Amérique brésilienne est présente. Le poète emprunte au
paysage qui l'entoure ses suggestions les plus directes. 11
évoque ce qu'il voit, lorsque, chaque matin, pour entendre
cette • messe là-bas •• il traverse les jardins encore frais et
les arceaux de palme. Ainsi, !'Ours-banquier, héros du drame
pour marionnettes, passe une moitié de sa vie double dans la

�97°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

forêt brésilienne, où une grande entreprise d'hôtels et de
chemins de fer exige ses soins intéressés. - Quelques-unes
de ces marionnettes les plus vivaJ}tes existent en chair et
en os. Une excellente dame a prononcé les phrases imprévues
dont la Lune ahurit ses interlocuteurs. - Si l'ours fut tout
d'abord un jouet de peluche, auquel des imaginations
d'enfants prêtaient des aventures extraordinaires, il doit
beaucoup de son âme d'homme d'affaires cynique et bon
garçon aux fréquents contacts du fonctionnaire de la Répu•
blique avec tant de financiers et de manieurs d_'argent.J'aime dans Claudel, presque à l'égal de sa création la plus
originale, cette utilisati~n familière des choses et des g~ns
qui l'entourent. Lyrisme de toutes parts p~nétré de réali_té,
tragi-comédie qui accueille cette réflenon du convive
d'hier cet ana de l'illustré hebdomadaire. C'est une des
raiso~s pour quoi une œuvre de Claudel ne sonne jamais
creux. Les Grecs et nos grands classiques, Molière et Boileau
surtout avaient cette audace de mêler à !'imaginé le fait
individ~el, quotidien. Claudel, de tout temps, a su faire
servir son dessein poétique par les mille détails originaux
que son esprit toujours en éveil retient du spectacle extérieur.
c Drame pour marionnettes » porte la couverture de
L'Ours et la Lune. Ne voyons là qu'une indication littéraire.
Des acteurs bien vivants s'acquitteront, je crois, plus facilement encore que les pantins articulés, des quelques acrobaties que l'auteur leur impose. Des acteurs de ciné~a
conviendraient à merveille. Qui mimerait mieux que Charlie
Chaplin l'impétuosité et la rouerie de Brelebrun ? Mary
Pickford serait une Rhodo souriante et pleine d'aplomb.
Il est permis de rêver ainsi, à propos de cette pièce fantaisiste
où Claudel assiste lui-même en spectateur amusé aux inventions comiques de sa Muse.
Quatre protagonistes principaux : L'Ours, un ~eux rou:
tier de la Finance, un philanthrope de la spéculation, ausst

1
1

NOTES

971
parfaitement désintéressé que tous les grands capitaines des
Bourses internationales, et aussi ruineux pour l'épargne
privée ; La Lune, grosse dame légère, affairée, sentimentale;
l'aviateur, la tourneuse de munitions, tels qu'en eux-mêmes,
déjà, la chromolithographie populaire les change, figures
peintes en tons purs et en couleurs plates. L'affabulation
suppose le rêve d'un prisonnier de guerre qui voit tout ce
monde s'agiter autour de ses deux petits enfants, et finalement s'accorder à faire leur bonheur. - Nulle trace chez
Claudel de ce souci du possible, du logique, qui stérilise
depuis le moyen-âge le théâtre français. Shakespeare et
Aristophane lui ont enseigné la vraie liberté. Le dialogue,
comique ou amer, se déroule dans une atmosphère de songe,
dans une transposition par endroits poignante d'êtres et
d'actions réelles, dans ce monde des rêves, où l'inexistant
se fait plus pressant que toute expérience. A cinquante ans,
l'homme sain. connaît la valeur du rire, et dans L'Ours
et la Lune comme dans Protée, Claudel, qui n'a rien
du monstre stérile nommé ironiste, rit comme un bienheureux.

La guerre inspire à l'aviateur et à Rhodo d'autres paroles
de souffrance ou d 'enthousiasme. Faut-il regretter cette part
faite aux événements contemporains et ces figures de circonstance ? Je ne le pense pas. Claudel, dans sa sincérité
unique, ne recherche pas plus l'actualité qu'il ne pourrait
redouter d'être un jour inactuel. Il s'exprime dans
le présent et place hors du temps ce qu'il saisit. Tout
lecteur des Perses ne devient-il pas contemporain de
Xerxès?
La Messe là-bas s'ajoute dans l'œuvre de Claudel à la
série des poèmes exclusivement religieux. Les diverses parties
de l'office liturgique, de !'Introït au Dernier Evangile,
donnent leur titre aux treize poèmes dont se compose le
recueil.-Méditationsetprières. -Mais l'oraison chez Claudel

�972

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

prend rarement le ton de l'effusion verlainienne. Rien ne
lui est plus étranger que cette sentimentalité néo-chrétienne
qui a inspiré de nos jours tant de vers faciles. Une forte
théologie, comme une forêt millénaire, soutient et charpente
sa foi. La prière de Claudel est un drame catholique, le drame
de l'homme aux prises avec Dieu et du plus profond même
de son humilité le Chrétien défie le Créateur de lui arracher
sa proie divine.
S'il est pour un écrivain une redoutable épreuve, c'est
bien de mettre son art au service d'une religion aussi positive, aussi exigeante que le catholicisme et de livrer, ainsi
transposée, au public, l'expression de sa croyance et de sa
pratique. Plusieurs exemples illustrent les périls de cette
tentative, où trop d'artistes ont été vaincus. Claudel a
résolument pénétré au cœur même du danger et les ressources
de son art ont été assez nombreuses, son individualité assez
puissante, pour que l'admirateur incroyant de Tite d'M'
puisse demeurer sans malaise et sans déception dans l'église
où le catholique prie et enseigne. Bien plus, le poète a pu se
faire apologiste sans cesser de demeurer poète. Claudel n'est
pas de ces mauvais chrétiens qui vivent dans la crainte de
l'absolu et pour qui Dieu ne se lève que le dimanche matin.
Il se meut dans la familiarité des vérités révélées. Le mal et
le bien, le péché et la vertu, sont pour lui deux principes
profondément irréconciliables. Le ciel à gagner, l'enfer
«éviter, lui sont aussi réels que la rue qu'il traverse, le fossé
qu'il enjambe. Il discerne aussi naturellement que les Prophètes dans tout objet du monde visible l'intention réalisée
du Créateur. C'est de cet univers ainsi conçu qu'il ouvre la
porte au lecteur ; il ne cherche pas à convaincre l'intelligence,
mais à frapper le cœur, l'imagination. Il veut prêter à l'Église
enseignante cette collaboration de l'Art, qu'elle refuse ou
méconnaît depuis trois cents ans. Qui a aimé Violaine ou
Sygne de Coufontaine a entr'ouvert son âme aux voix de

NOTES

973

la ~âce. Les poèmes que l'on récite, les images que l'on
subit, entraînent un peu d'adhésion momentanée. Comment
celui que le seul déroulement d'un office religieux à NotreDame convertit soudainement à une religion, contre laquelle
sa raison tout entière devait longtemps encore s'insurger,
douterait-il du travail mystérieux qui peut s'opérer ainsi
dans les âmes ?
I! est impossible en étudiant l'œuvre de Claudel de ne pas
temr compte de ce fait, qu'à travers tous ces drames et ces
poèmes, l'écrivain confesse sa foi, et, dans une certaine mesure,
qu'il l'enseigne. Mais avant tout, Claudel s'exprime lui-même
tout entier; entre tant d'éléments tragiques et lyriques, il en
choisit suivant les exigences de cette expression, qui débordent souvent et dépassent les exigences de sa foi ; il laisse
à la réalité toute sa part, à ces créatures maintenant détachées
de lui, tous leurs droits. Le croyant, qui coexiste en lui au
poète, ne se l'asservit jamais. Sygne meurt dans le désespoir
final ; Louis Turelure frappe trois fois le crucifix de bronze ;
c'est ici la grandeur humaine de Claudel, d'avoir avec autant
de scrupule respecté la liberté des hommes; c'est de laisser
à côté de Violaine, Sichel et Lumir, si vivantes, si proches de
nous, suivre leur vocation terrestre et leur destin selon la
chair. Ce que le croyant condamnerait peut-être, le dramaturge ne lutte pas contre la fatalité de l'exprimer et
de lui donner vie. Livré à la logique imprévisible du
drame qu'il bâtit, il ne cherche point à se ressaisir. Au
centre de l'œuvre de Claudel, il y a cette sincérité
émouvante, tragique parfois : elle a maintenu son art à la
hauteur de son génie.
Au poème de la Consécration, Paul Claudel s'adresse à
Rimbaud. Nous savons quelle place celui-ci a tenue dans la
vie intérieure de Claudel, qui fait remonter à la lecture des
Illuminations son premier pressentiment du divin. La route
que lui ouvrit ainsi Rimbaud, a mené Claudel jusqu'au sanc-

�974

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tuaire de la Messe. Il se retourne aujourd'hui vers le guide
sublime et lui désigne Dieu à son tour. J'admets cette consécration, par Claudel à Dieu, de l'homme auquel il doit tant.
Mais Rimbaud a erré trop d'années dans le désert sans églises
pour que les portes du temple puissent se refermer aujourd'hui sur lui. Ce que Claudel ne pourra jamais faire, d'autres
le tenteront peut-être, qui auront moins d'intelligence et
moins de scrupules. Il ne faudra point permettre cette
utilisation équivoque, ni laisser Arthur Rimbaud être accaparé
par personne. Chacun a le droit de recevoir de lui la parole
qu'il entend et sa prophétie parle plusieurs langues. En réalité, il fut celui que le problème de l'être angoissait mille
fois plus que le problème du devenir ; s'il a déchiré tant
d'apparences visibles, nous ne savons pas, nous ne saurons
jamais, ce qu'il aperçut derrière elles. Et qui peut dire si le
silence de tant d'années, que les strophes magnifiques de
Claudel nous montrent comme autant d'années de recherche
et d'inquiétude, n'a pas suivi et recouvert à tout jamais
quelque irrémédiable découverte ?

Ces rapports de Rimbaud et de Claudel, cette influence
de l'un sur l'autre, ont été examinés récemment au cours
d'une étude longue et touffue, consacrée à l'œuvre de Claudel
et où la Sorbonne a pu reconnaître un des siens •. Quelles que
soient ses méthodes et sa perspicacité, le critique garde tous
ses droits. Il est parfaitement libre de tenir l'œuvre de
Claudel pour une œuvre écrite en marge de la tradition française et de lui en refuser l'accès. Aussi bien est-ce peut-être
exact, etl' une des gloires de Claudel sera-t-elle un jour d'avoir
~largi et renouvelé cette tradition un peu étriquée et de
1. Les Chapelles LitUraires: Paul Claudel et le Claudllisme, par
Pierre Lasserre, dans la Minerv, Française, N°• du I " et

du 15 a.oftt 1919.

NOTES

975

s'êtr~ ajouté ~ elle plutôt que de l'avoir trop fidèlement
co_n~uée. Mais où la chose devient plus grave, c'est quand le
cntique, pour atteindre Rimbaud et par ricochet Claudel
pour expliquer son incompréhension et porter sa sentence'
ramasse l ' argument le plus bas, le plus facile, et parle du'
• Germanisme » de Rimbaud.
Tout l'odieux d'une telle manœuvre éclate tellement au
regard que nous ne perdrons jamais notre temps à défendre
contre elle ceux qui la dominent de si haut. Ce qu'il y a
de ~ri~ux, ce n'est pas cette attaque oblique et impuissante,
mais c est cette remise à l'Allemagne de deux écrivains
français opérée par ceux-là mêmes qui prétendent au titre
de gardiens des grandeurs et des traditions françaises
L'article dont nous parlons à la main, MM. les Professeur~
de littérature comparée des Universités de toutes les Allemagnes annexent au Deutschtum Arthur Rimbaud et Paul
Claudel. Comme l'a si fortement remarqué André Gide,
vous n'avez su faire servir notre cause ni par Gœthe, ni
par Wagner, ni par Nietzsche, et voici que vous livrez en
otages à l'Allemagne vaincue ces deux noms glorieux et
toutes les générations d'écrivains qui depuis trente ans
se réclament d'eux.
HENRI HOPPENOT

�977

MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE

], -

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BEAUX-ARTS,

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Adûu à la

AURORE OU LA SAUVAGE

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f'IÏ.U; Ploo.
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I""' ;Perroud.

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DE LA

MoHTAGHlt :

S.""'

C4Uurin4 d, SifflM, S11 VU, 1A _,, '4
us Mtr,u;lu ; Perrin.

LE GfRANT : GASTON GALLIMARD
IONTJINA.Y·At1X-ROSES.

-

IMPRIMERIB

LOUJS

BELLENAND,

La fenêtre ouvre sur une cour, au fond de laquelle
ce n'est pas encore le matin. Au-dessus de moi, la tôle
usagée du ciel, boulonnée d'étoiles, avec des taches
d'acide, déjà, à !"orient. Atroce matin d'exécution. La
cour est un appel d'air qui reste sans écho. Elle est trop
étroite pour un silence plat : celui-ci est vertical, comme
dans les tuyaux.
Sous la terre, les mitrons laissent retomber la pâte
lourde, chaque fois pour la dernière fois.
Je ne veux plus vivre ici, j'étouffe ; dormir serait
possible sans les rêves et l'écrasante fatigue des réveils ;
il est encore plus impossible de vivre loin de ses amis
qu'avec eux. Je me ronge les ongles, je m'épile, je fais des
réussites ; mais je ne tue pas le temps, je le blesse.
Je voudrais partir seul, avec mon carnet de chèques
pendu à mon cou dans une petite boite en fer ; avec ma
valise. Ma valise dont les flancs lisses sont comme des
joues, sur lesquelles tous les vents ont souillé, tous les
doigts ont passé ; étiquettes des hôtels et des gares ;
craies multicolores des douanes ; et le fond qui s'en va
est bleui de sueurs, d'eau de mer, de vomissures, et rouge
là où les flacons d'eau de Cologne se sont cassés à !"intérieur. Malheureusement, je ne peux pas plus m'évader
de cette ville que de moi-même Il me reste la promenade
62

�,,
LA NÔUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

sous le préau, les herbages apprivoisés d'Upper Tooting,
les omnibus de banlieue, les parcs ineptes comme un
pot de fleurs sur le balcon, et, derrière !'Opéra, l'odeur
des travaux agricoles, sous la colonnade, parmi le marché
qui parfume l'art de Beecham d'une odeur de chou ...
Derrière moi.j'entends des gens s'amuser. Parmi ceux•CÎ,
n'y en a-t-il pas un qui veuille déserter son divertissement,
pour suivre ce signe dont la lecture me semble imposée ce
matin ? qui veuille partir aussi ? ou au moins, regretter
avec moi de ne pas partir ? ou me consoler de la création,
anonyme farce? Peut-être une annonce dans les journaux?
Je me retourne : c'est une femme en tunique orange
nouée d'une corde d'or ; bras nus, hâlés, très longs. Des
bracelets tatoués. C'est Aurore. Je la reconnais pour l'avoir
vue danser sous ces pluies de théâtre de verdure, un soir de
printemps, à Bagatelle. Et puis il y a les couvertures
illustrées du Tatler : « Aurore nourrit ses pumas », , Nous
marchons mal, comment Aurore pose le pied ». A rindex,

hélas, un diamant noir, de Burlington Arcade.
Malgré cela, elle plaît. Elle parle simplement, comme
habituée à ménager son souffle, à mots comptés. La voici
au centre d'un cercle d'hommes jeunes : elle a leur taille,
leurs hanches étroites, leurs cheveux courts, leur tête
petite ; ses yeux sont au niveau des leurs.

Elle-même dirait :
_ « Les femmes sont des odalisques aux jambes
trop courtes ; quand elles affrontent un homme, leurs
yeux se trouvent à la hauteur de ses lèvres, il pose ses
regards dans leur corsage, est-ce sérieux ? »

AURORE OU LA SAUVAGE

979

Aurore n'a pas de corsage et nous prive des plaisirs
dérobés, mais de ceux-là seuls.
Il y a ce soir quelques femmes du monde. Devant elles
Aurore perd toute assurance; elle n'aime pas leurs regards,
cache sous sa tunique ses pieds nus dans leurs sandales
dorées et, remontant sa broche, réduit l'échancrure de
son décolleté.
Toutes les autres femmes au contraire vont â elle
avec leur confiance, lui baisent les mains, mettent leurs
jolies figures fardées, pareilles à des bonbons, sur son
épaule et lui racontent de fuligineuses histoires où passent
des généraux, des metteurs en scène, des domestiques, des
suicidés, des fournisseurs et des trafiquants de coco.
Pendant ce temps, Roger, assis sur le piano, joue
Parsi/al avec des coups de rein.
J'ai sommeil. La fatigue est telle que c'est un repos
que de rester là à dire qu'on est fatigué. Les propos
sont pâteux. Je vais à la salle à manger. Il reste dans les
assiettes quelques sandwichs séchés, racornis aux coins
comme des timbres mal collés, de la cendre de cigarette,
des bouchons ; le niveau des liquides baisse dans les bouteilles ; les barbes des invités repoussent implacablement.
On a les mains poissées et mal à la figure.
Je retourne à ma fenêtre. La rue est maintenant d'un
bleu, d'un froid d'acier. Sous le toit, dans un tuyau coudé
en S, une femme pique à la machine, essayant d'arrêter
par un ourlet la nuit qui s'effrange.
Je sens un menton pointu pénétrer mon épaule. Je
sens contre m0n dos, une poitrine se dilater, aspirer

�980

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'air du jour neuf qu'enfin les feuilles des parcs ont lavé
et renvoient avec leur odeur.

•

- Quelle vie ! fait Aurore.
Je réponds :
- Quelle vie! mais je ne me rends pas bien compte
de ce que je dis. Je n'ai plus la force de penser qui nous
sommes, pourquoi nous sommes là, si Aurore me plaît
ou me déplaît, plus le goût de nuancer ma voix, mon
accueil, plus le souci de faire du charme, d'ouvrir les
yeux .
Aurore dit:
- Chez qui sommes-nous ?
- Je ne sais pas ... Amené par des amis ... Champagne
chaud et sucré ... s'en aller... où est la porte ?
- Ah I s'écrie Aurore avec fougue : vivre simplement,
logiquement, en harmonie avec soi-même et avec le monde,
l'équilibre des Grecs, la joie...
A ces mots stupides je reviens à moi. Voici dans mes
nerfs la force que mes muscles me refusent; l'exaspération
me réveille. J'ai envie de lui demander pourquoi elle
sort attifée ainsi, pourquoi elle campe dehors comme une
tzigane au lieu d'habiter sous un toit, comme tout le
monde, ;,nvie d'écraser à coups de talon ses pieds parfaits, dans leurs sandales d'or, de lui tordre le cou. Je
pense à des exercices forains sous l' œil des sergents de
ville, dans la pluie, aux pauvres saltimbanques, je vomis
les hérésies helvétiques et les visions d'art. Rien ne me
calmera que de l'avilir, de l'humilier.
- Savez-vous faire le grand écart ?
-Bien sûr.
Elle fixe deux chaises et commence à se fendre.

AURORE OU LA SAUVAGE

98r

C'en est trop. Je me précipite sur elle pour l'étrangler.
Je serre de toutes mes forces son cou puissant, mais,
souriante, elle en tend les muscles si fort, du menton aux
épaules, qu'il me faut lâcher prise, essoufflé.
Elle rit. Je rage.
- Partons, dis-je, je vous reconduis.
Aurore monte dans le taxi comme dans un char. La
voiture roule silencieusement. Aurore se tient dans l'ombre.
les jambes croisées, le menton dans la main.
Calmé, je pense avec bienveillance :
- En effet, elle s'est simplifiée extraordinairement.
De ses lèvres minces ne sortent ni mensonge, ni emphase,
de ses yeux aucun trouble, de ses mains aucun geste
inutile. Elle commande avec lucidité à son corps comme
à un instrument de précision aux rouages puissants et
délicats sur lequel se brisent les fatigues qui nous brisent,
où, même à cette heure-ci, les organes fonctionnent sans jeu.
J'envie son harmonieuse perfection, sa vie intérieure
sans conflits, ses jointures sans arthritisme, ses pieds sans
durillons; ses reins sans courbatures.
Si je lui demandais :
- Qu'est-ce qui vous empêche de mal faire quand vous
en avez envie, puisque vous êtes sûre de ne pas avoir ]a
migraine Je lendemain ?
Elle répondrait :
- Mon hygiène.
Tout à coup Aurore éclate :
- Ne me laissez pas seule ! pas seule !
Des sanglots.

�982

LA NOUVELLE REVUE JtRANÇAlSE

Ils tordent ce corps aux muscles durs et l'ébranlent
avec intensité. J'essaie de prendre ses doigts où les nerfs
saillent comme des fils d'acier, mais ils sont rivés à ses
yeux, à son front bombé et dur comme un blindage. Des
larmes chaudes tombent sur mes mains que j'essaie de
faire douces, mais dont la douceur reste sans emploi. Je
laisse Aurore à elle-même.
Elle pléure.
Elle essaie de vivre simplement, voilà tout.

Aurore habite près de la rivière. Ce sont d'abord des
terrains vagues, puis une rue de logements ouvriers où
un gramophone ronfle encore derrière un store rouge.
Une grille de fer, un passage dallé bordé de vergers.
Singuliers paysages au petit jour.
Aurore frotte une allumette. Me voici dans une pièce
où il y a d~s malles, des caisses sur lesquelles on lit, en
caractères noirs : HAUT, BAS, P &amp; o. CABINE. A terre,
en tas, des livres. Sur un lit bas, sans draps, des zibelines
et un balai.
De là, nous entrons dans l'atelier. L'obscurité est trouée
de quatre points lumineux : Aurore en fait jaillir successivement quatre papillons de gaz au corps bleu. Aux
deux premiers, les murs se rapprochent, consolident leurs
masses, révèlent le plan d'ensemble de la pièce.
Aux deux autres, l'obscurité qui demeurait aux angles
s'évanouit, monte au plafond d'où l'œil la chasse. Sur
toute la hauteur des murs de vingt pieds se développent
des arches en relief, soutenant un vitrage.

AURORE OU LA SAUVAGE

983

Aurore tisonne le feu du poêle. La lueur s'en étend sur
le parquet et va se fixer au loin dans une glace. La pièce
est nue. Çà et là, sur des socles, des moulages d'antiques
à patine cireuse. Au fond, une estrade.
C'est la salle d'audience d'un tribunal désaffecté depuis
la fin du règne de George IV. Il y a encore au-dessus des
portes des inscriptions : ENTRÉE DU PUBLIC, LE PRÉVENU,
L'AVOCAT DE LA COURONNE, L'ATTORNEY GENERAL.

Sous

le dais du juge, l'Apollon saurochtone; à ses pieds, un
piano. Point d'autres meubles que deux sofas, les stalles
du jury, ~es tabourets nègres, des étoffes du Zambèze
à dessins géométriques.
- Voilà ma maison, dit Aurore. En réalité c'est une
malle. Je n'ai plus rien au monde que ces plâtres, mes
robes et mes fusils. J'ai eu jadis une grande maison
dans Portman Square, avec des meubles, des invités et
des domestiques qui passaient des choses sur des plateaux. Je ne suis pas possessive, je n'ai rien gardé. Je
suis pauvre. Je me suis peu à peu dégagée de tous les
liens que nous imposent les objets que nous aimons,
pour leur beauté, leur prix ou les souvenirs que nous y
attachons.
- Et;:maintenant ?
- Maintenant je reste dans la vie seule, assise sur des
caisses, face à face avec moi-même.
, - Personne ne pourrait entrer dans votre vie ?
- Personne ne doit entrer dans ma vie.
- Vous aimez votre corps ?
-C'est un dépôt qui m'est confié. Je n'y mets ni
pensées ni nourritµres sales, je le soigne, je le respecte,
je le vêts simplement... J'ai soif.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

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Elle prend à terre, contre le mur, une bouteille de
bourgogne australien, Chambertin-Big-Tree et se verse
à même le gosier une rasade.

A nouveau Aurore m'agaça :
-

Vous devez être révolution, végétarienne, gymnas-

tique rythmique, quart-Vichy? Je hais ce défi aux bonnes
mœurs, ce redressement puritain et païen de la société.
- Vous vous trompez, je n'ai rien de schismatique;
je suis une Canadienne qui aime la vie fruste.
- Depuis combien de temps ?
- Depuis toujours. Je ne me rappelle pas avoir dansé,
avoir tenu un fusil pour la première fois ... mais, pour la
première fois, cette nuit, je me sens lasse. Gina m'a entraînée après le théâtre là où nous nous sommes rencontrés.
Je le regrette. Je suis bien lasse. Je regarde le chemin qui
me reste à faire, comme les mauvais coureurs, et j'hésite.

Les exhibitions de scène dévorent ma force vitale. Vous
m'avez vue dans la voiture ... Je suis faible, nerveuse .. .
et vous qui assistez à tout cela... C'est drôle ...
Le sommeil du matin la remettra. Mais elle me prie de
ne pas la laisser seule, de monter avec elle, disant
qu'elle va prendre un bain.
Je fais l'apprentissage de la vie simple.
Il y a au-dessus de la porte du petit escalier: VESTIAIRE
DU LORD JUSTICE. Nous entrons : c'est la salle de bains.
Elle s'écrie :
- A l'eau, Aurore! ...
Elle se dévêt le plus simplement du monde, entre dans
l'eau, se savonne, fait couler l'eau sur son corps. Corps
parfait. Les muscles du dos courent comme des boules
d'ivoire sous la peau hâlée, tendue, matière à la fois solide

AURORE OU LA SAUVAGE

985

et précieuse comme la soie des dirigeables; on les lit aussi
aisément que sur une planche d'anatomie, où ils couvrent

nos organes de roses arborescences; reins cambrés
où ruisselle l'eau, seins de proue, et, dépouillées par la
danse de toute lourdeur, des jambes longues, étirées aux
chevilles, évidées à l'intérieur des cuisses, renflées à la
souple charnière des genoux.

-Allons Aurore ! hors de l'eau !
Elle se parle ainsi à soi-même comme elle parle à ses
vêtements, aux objets. (Une habitude, explique-t-elle,
de tous les solitaires qui passent des mois sans voir un de
leurs semblables et à qui la voix humaine est nécessaire,
comme le diapason de tous les autres ·sons.)
Elle se tamponne, frottant jusqu'au sang sa figure,
sans ménagements. Ni poudre; ni fards, ni parfums.
- Pourquoi riez-vous ?
- Pour la première fois, dis-je, je ris en pensant à un
corset, à un faux-col ou à des bottines à boutons ...
Il y a dans la pièce une bonne odeur de chair lavée,
de savon, d'alcool, de vapeur d'eau. Aurore ouvre la
commode où sont rangés, par couleurs, comme au prisme,

des rubans, des écharpes : elle met un voile de crêpe de
Chine blanc et redescend à l'atelier.
Les papillons de gaz retournent à leurs cocons. Aurore
s'enroule dans des couvertures de laine, s'étend sur un
matelas jeté à terre. Puis elle s'assure que son revolver
est bien sous le traversin. Ses bras et ses épaùlesnus sortent
du lit improvisé. Entre ses cheveux embroussaillés on
voit son nez droit. On voit ses yeux. Puis on ne les
voit plus.

�986

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je sors de l'atelier et vais prendre un café à l'abri
des cochers de cab.

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1'

Je suis retourné chez Aurore.
Mon travail terminé, je gagnais le quartier de la rivière
où le courant d'air de la mer du Nord cassait les fumées
vers l'ouest, rabattait les mouettes et l'odeur des vases
découvertes vers la Cité. Les avenues qui me menaient
à elle étaient tracées à peine et trouées de flaques d'eau,
avec déjà une odeur de champs, une promesse de campagne.
- Vous viendrez avec moi hors de la ville, disait Aurore.
Je vous apprendrai à vivre comme nous, les sauvages.
Le temps qu'il vous faut pour déjeuner au restaurant,
nous serons nus dans une rivière ou bien nous irons courir
les bois. Les nuits d'été je vous emmènerai aussi coucher
en plein air sur la terrasse d'Oliver, d'où l'on voit, comme
une escarboucle, briller au loin le Palais de Cristal, sous
la lune. Vous vous porterez mieux, vous n'aurez plus de
migraines, vos cheveux ne tomberont plus et vous ne
désirerez plus les maîtresses de vos amis, comme font les
Français.

Le taxi s'arrête au milieu de la route, comme pour une
panne. Mais le chauffeur ne blasphème pas, ne soulève
pas son capot. Il m'ouvre la portière : je suis arrivé.
J'avais promis d'être à 7 heures à Epping Forest, m'yvaici.
C'est un soir de septembre, un peu frais. Sur le sol
élastique, reposé, les grands hêtres, ni leur ombre, ni les
travaux des hommes, (mais pèsent-ils les travaux agrt-

AURORE OU LA SAUVAGE

coles anglais ?) ne semblent peser. Sur la rivière les gramophones cessent de graillonner. Les daims paissent les
premières brumes.
Aurore avait-elle aussi promis d'être ici à 7 heures.
Mais elle se guide sans doute sur le soleil et arguera de ce
nuage comme ses sœurs d'un embarras de voitures pour

expliquer son retard.
Soudain les branches craquent sous un poids à peine
appuyé, comme celui d'une biche. Je me retourne :
voici Aurore. Elle court vers moi et sa tunique colle à son
corps comme celle des Victoires. Elle tient à la main un
sac de voyage. Elle court sur la pointe des pieds, à foulées
égales, bien balancées sous l'impulsion des hanches. A
trente pas de moi elle ralentit. Son visage qui n'était qu'un
disque clair se précise, divisé en deux parties horizontales
par les pommettes saillantes, relevées par un nez court,
mobile comme celui d'un chien policier. Son élan se modère
graduellement et quand elle arrive à moi, elle marche.
Elle pose son sac à terre, puis les deux mains sur mon bras.
- Vous avez bien fait de venir.
- Depuis quand êtes-vous ici, Aurore ?
- Depuis hier soir. J'ai couché à la belle étoile. A la
sortie du théâtre, Gina m'a conduite jusqu'ici et m'a
laissée. Je suis montée jusqu'au Chêne Creux; étendue
dans l'herbe, j'ai mangé des pommes ; je voyais Londres
entre les branches. Ce matin, je suis descendue au village,
d'où je vous ai téléphoné.
- Ce costume, Aurore, vous allez vous faire arrêter.
- Le garde forestier est un ami. Je pense que vous
allez vous dévêtir aussi ?
Je m'y refuse. Elle me prend par la main, m'emmène

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de mon père que je ~
!!19:IN-lit"t ilÎUipet -.,uz ..,_, - · ~l!'ll[ll~fl.l!lll
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Je l'ac•œup1g:

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990

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et des apéritifs. Je n'ai plus à moi que les 208 pièces de
mon squelette. Je suis au niveau de la terre, les courants
magnétiques du sol, le premier, j'en profite ; tout l'oxygène de l'air, c'est moi qui le brûle. C'est à Aurore que je
vais devoir de me bien porter, de penser sainement et de
vivre selon la loi de la terre.
- Bonne nuit, enfant, dit-elle. Que Dieu vous ait en
garde!
Elle me quitte pour ce voyage de la nuit comme pour
une périlleuse entreprise d'où nous pourrions ne pas
revenir. Déjà, j'entends des fanfares. L'air pur m'anesthésie ; pour la première fois de ma vie je dors sous le ciel.

J'ai attrapé une angine à la belle étoile. Aurore me fait
des tisanes au coin du feu, dans l'atelier. Puis elle raconte:
- J'arrivai anx Indes à l'automne de 1909, venant
d'Aden. Un matin d'automne, sur une mer en fer blanc
où nous découpions notre chemin à douze nœuds, Bombay
tourna vers moi son visage de briques. Comme un dais
de soie, le ciel était tendu anx cheminées d'usines, à droite
et à gauche, anx rochers d'Elephanta. Le sillage des fu.
mées demeurait au ciel plus constant qu'à l'eau celui des
hélices.
Je restai six semaines dans la péninsule. J'avais des
désirs de solitude, de courses dans l'air sec, que le séjour
des terres basses ne satisfaisait pas. Les fleuves m'étaient
comme de corrosifs marécages et les ports atrocement
déprimants. Je hais les vallées suffocantes où l'on ne
chasse que de petites têtes. Je résolusdegagnerCachemir,
puis le Thibet. Partie de Srinagar, j'arrivai dans une

AURORE OU LA SAUVAGE

991

région de hauts lacs, boisée de sapins. A mesure que nous
montions, la température s'abaissait. Les indigènes pris
de torpeur sommeillaient en marchant. Il me fallait les
réveiller à coups de fouet. Creusant des escaliers dans la
glace, nous montions toujours ...
Aurore montre du doigt le vitrage de l'atelier d'où va
tomber, pour quelques heures trop courtes, la nuit. Puis
sa main revient à ma main. Pourquoi a-t-elle besoin de
la mienne, cette main qui creuse des escaliers dans la
glace, qui ford des sous comme de la guimauve ? Voici ses
pieds qui n'ont jamais connu que la sandale, qui ont foulé
la neige brûlante, le sable rouge du Somaliland et dispersé
les palais souterrains des fourmis du Gabon qui, la nuit,
s'emploient à scier en denx la terre.
Sur son corps ont passé le gel, le sel, la pluie, la boue, la
sueur, les douches, les parfums. Le fer, le plomb, la pierre
y ont inscrit des blessures. Je tiens dans mes mains sa tête
ronde, dure comme un pavé et dont les cheveux drus
n'amortissent pas le contact. Incomparable caresse sur
les cheveux coupés courts, touffus, et qui, d'abord étagés
par les ciseaux, finissent brusquement sur la nuque
rasée par la tondeuse. Je me ponce les doigts à son front
de granit, puis à ses pommettes saillantes comme des
galets. Tandis qu'elle parle, je m'amuse à faire jouer ses
bras, ses jambes. Les muscles se déplacent silencieusement.
Aurore est couverte de cicatrices. Une à une je les lui
montre et elle explique. Ici, piétinée par un buffle en
Rhodésie_; là, en Caroline, un double saut périlleux avec
son cheval sous lequel elle resta pour morte. Ce trou dans
la tête, une chute à !'Olympia, au fond d'une trappe.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

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-l'heure de !'absinthe, prise là., ntue em •

AURORE OU LA SAUVAGE

995

Une humanité se matérialise peu à peu dans l'âcre fumée
des cheroots birmans, sous une voûte d'ors, de velours
rouge et de glaces aux mille colonnes. Des artistes en
khaki, à désinences polonaises, jouent aux dominos avec
leurs maîtresses, leurs sœurs. On reconnaît d'âpres femelles
y Mc A, jadis rencontrées dans des expositions de gravures
sur bois. Des musiciens de l'école mobilisable préparent
de lointaines tournées de propaga11de. Des special constables juifs, avec leur brassard et un lorgnon enchaîné
à leurs oreilles décollées attendent l'heure de monter
aux projecteurs.
L'art ne donne à la guerre qu'un appui conditionnel.
Tandis que la Royal Académie peint .avec ferveur dans
les Etats-Majors, les Indépendants, lourds des objections
de leur conscience, se consacrent aux camions.
Daniel vient à notre table.
- Montjoye donne à souper ce soir. II m'a prié de
vous dire qu'il avait essayé en vain de vous téléphoner
et qu'il désirait que vous lui ameniez Aurore, qu'il veut
connaître.
Montjoye, ou plutôt Aronsohn, (vieille famille normande
dit Daniel), est le secrétaire privé du Chancelier de !'Echiquier. Il a un appartement de style Adams, dans Albany,
avec des natures mortes (de mort violente) cernées de
bleu, des fauteuils en satin noir peints par Gonder, et
de ces Coromandel sciés dans l'épaisseur des feuilles pour
des bahuts. Il donne volontiers à boire après le théâtre.
- Je n'irai pas chez Montjoye, dit Aurore. C'est un
homme malsain. Il exhale une odeur de corruption.
- Vous parlez comme l'archevêque de Westminster.
- Depuis longtemps il me {;ut d.emander de venir

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez lui. Je n'ai jamais voulu y aller. Mettons que ce
soit de ma part pure sauvagerie ...

Je hausse les épaules.
_
Comme les êtres incomparables sont agaçants. Je sais
qu'Aurore ira chez Montjoye. Elle a envie d'y aller.
Elle ira comme elle va partout, quand on l'invite. Comme
elle reste en ville en y célébrant les forêts, comme elle
dine au Carlton en proclamant qn'elle aime cuire ses
aliments entre deux pierres ; comme elle va nue, par sno•

bisme et timidité, comme elle dit avoir introduit de
l'ordre dans sa vie qui n'est qu'incohérence, maladresse
et confusion. A quoi servent ces disciplines si c'est pour
aboutir à l'existence absurde et éphémère de ces
femmes qu'on rencontre sur les paquebots, dans 1~ halls
d'hôtel, dans les représentations à bénéfice, et qm, elles
au moins, ont le mérite de la naïveté, ou du vice, ou de la
bêtise?
Je sais, pour y avoir été souvent, que les soirées de
Montjoye ne sont pas faites pour Aurore, ni pour aucune
femme à qui l'on tiendrait. Mais il faut qu'elle Y aille ;
elle apprendra par elle-même qu'il n'y a pas que des buffles,
mais des mufles.
_ J'ai un taxi, dit Fred. Je vous jette.
Montjoye nous ouvre lui-même. Sa masse se détache
sur une tenture d'antichambre jaune. Il ouvre avec un

mélange de curiosité et d'effroi, comme dans la peur de
voir pu'nir d'une gifle l'intérêt qu'il vous porte. Il _ne
regarde qu'Aurore, nous néglige, Fred et moi, et accueille
notre amie avec familiarité :
- Aurore I enfin chez moi.

AURORE OU LA SAUVAGE

997

Il lui prend les deux poignets, les lui caresse, l'entraîne
sous la lanterne à glands noirs, lui découvre les épa,ùes
avec ce toupet qui n'est qu'à lui.
- Comme vous êtes belle !
Dans le salon en rotonde le souper est servi pour huit
personnes. Grünfeld, agent officieux des bolchevicks,
la duchesse d'Inverness, un Hollandais nommé Bismark,
Gina et quelques acteurs.
Montjoye prend Aurore par le bras, rit de son embarras,
lui verse à boire, la fait asseoir près de la duchesse. Je
déteste Montjoye. C'est à lui que je remonte quand j'essaie
de me rappeler depuis qu_and j'ai les gens de goût en
horreur. Je ne saurais dire l'irritante minutie de son
intérieur. Des pincettes aux boutons des portes, des candélabres à bougies vertes à la devise gravée des verres,
tout est parfait. Dans un angle de la pièce, pour pouvoir
danser, on a poussé la table de travail sur laquelle s'entassent les dossiers : Crédits aux Alliés, Avances · à la
Banque de France, Dépenses extraordinaires. Tout le
travail du ministre est là, en désordre, au milieu des
tubéreuses et des photographies. Mais avec son génie
des chiffres, son labeur instantané, Montjoye saura
tout mettre debout en une nuit, pour son chef, la veille
d'une interpellation ou d'une conférence.
- On n'arrive pas à vous griser, Aurore. Cependant,
promettez-moi de boire ceci que je prépare à votre intention.

Il manipule fébrilement une bouteille ·à quatre compartiments de liqueurs et s'approche de la cheminée
qui éclaire son étrange figure, sa grosse tête, ses cheveux
gris.

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Fred se met au piano. Grünfeld ayant trouvé du Pouchkine dans la bibliothèque, récite :
- N'en croyez rien. fait Montjoye. Il ne sait pas le
russe.

La duchesse, immobile, pèse, derrière son face à main,
de ses yeux froids, sur chacun de nous. Elle a cette stérile
jeunesse des quinquagénaires américains·, les cheveux
blancs, des dents en jade. Elle est habillée en infirmière
avec une grande croix de rubis sur le front.
Aurore se distrait sombrement. Elle accompagne Fred
au piano. J'essaie de me rapprocher d'elle et de chanter
moi aussi.
« Tout habillé et ne savoir où aller »
qu'Hitchcock, qui l'a créé et qui sommeille sur un
fauteuil, déclare ne pas savoir. Aurore se détourne de
moi avec humeur. Sur un divan d'angle, Montjoye parle
à voix basse à la duchesse avec des rires étouffés.
- Aurore va danser, s'écrie-t-il en se levant soudain.
Et il l'amène au milieu du salon. « Tenez, Aurore, je vais
vous faire un tapis, un tapis de fleurs, un tapis de perles,
un tapis pour votre beauté, pour votre grâce ... »
Il vacille, ne sachant plus ce qu'il dit, saccage les vases
et jette les fleurs à terre.
Tout tourne. Tout tourne encore dans ~on souvenir, et
la barbe rousse de Grünfeld et la face blême de Montjoye, et
Aurore, Aurore surtout, dévêtue, entre quatre lanternes
en forme de lotus, les bras tendus, ruisselante de
sueur, comme possédée, faisant d'un bout à l'autre de la
pièce des bonds fous, tournant sur elle-même à une vitesse
de machine, laissant sur nos rétines comme une image
hindoue aux bras, aux jambes multiples. Elle tombe

AURORE OU LA SAUVAGE

999

à terre. Montjoye s'agenouille près d'Aurore, lui essuie

le front avec son mouchoir. Il se penche sur elle
pour la respirer, ferme les yeux. Je vois la veine médiane
de son front saillir, son cou se gonfler au-dessus du col.
Sa tête s'approche de plus en plus, puis recule, puis, sans
plus aucun contrôle de soi, Montjoye met ses lèvres
sur Aurore. Aurore tressaille, ouvre les yeux, se redresse

et, avec la foudroyante vitesse d'un pugiliste, envoie
Montjoye rouler jusqu'aux chenets d'un coup de poing à
la mâchoire. Montjoye pousse des cris déchirants. Une
bouteille de crème de menthe répand ses émeraudes sur
le parquet.
- Aurore a fait un pogrom, dit Fred très calme, au piano
J'essaie d'intervenir :

- Vous, laissez-moi, dit Aurore. Je vous hais.
Et, avant qu'aucun de nous ait pu faire un geste, elle
saute par la fenêtre dans le jardinet du rez-de-chaussée
et disparait.

Quand j'entre dans l'atelier, Aurore est assise sur son
lit, le menton dans ses mains, les coudes sur les genoux

joints. Elle ne tourne pas la tête vers moi, j'avance droit
vers elle, dans la direction de ses yeux, mais son regard
me transperce et reste fixé au mur.
Je mets ma main sur ses épaules : elle tressaille.
-

Laissez-moi. Laissez-moi. Je ne veux plus vous voir.

Partez.
Je m'asseois.
-Partez.
Je me lève.

�1000

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle s'adoucit et me tend la main.
- Asseyez-vous. Je voulais seulement vous dire qu'il
vaut mieux me laisser seule désormais. Vous m'êtes
inutile. Je ne veux pas dire plus.
Elle passe l'extrémité de son parapluie entre les lanières
de ses sandales.
- Je commençais à recueillir les fruits de tout mon
volontaire labeur. Je ne suis pas une nonne. Je dois à la
fois inventer la règle et l'observer. Et le renoncement
n'est pas facile pour l'être sauvage que je suis. Vous qui
n'avez pas assisté à ce long effort ne pouvez pas comprendre ... Les soirées comme celle d'hier n'arrangent pas

1001

L'ABEILLE
Quelle, et si fine et si mortelle,
Que soit ta pointe, blonde abeille,
Je n'ai, sur ma tendre corbeille,
Jeté qu'un songe de dentelle.

les choses ...

Des larmes coulent le long de ses joues. Je voudrais
dire ... Mais elle m'interrompt en se levant et se couvre
d'un voile violet.
De grands nuages de zinc ébrèchent les rayons du couchant. Il tonne. Les taxis passent, fous.
Dès que nous sommes hors de son quartier, les gens

Pique du sein la gourde belle
Sur qui l'amour meurt ou sommeille,
Qu'un peu de moi-même vermeille
Vienne à la chair ronde et rebelle!

se retournent. Aurore s'arrête, pose sa main sur la mienne.

]' ai grand besoin d'un prompt tourment!
Un mal vif et bien terminé
Vaut mieux qu'un supplice dormant ;

Il y a entre nous l'épaisseur de ce voile, si sec.
Aurore tremble.
- Me pardonnez-vous, Aurore ?
Geste vague d'Aurore que j'interprète:
- Ce n'est pas votre faute.
Elle fait un signe. L'autobus n° 19 vient se ranger à
ses pieds, docile, au bord du trottoir. Elle monte sur
l'impériale comme le long d'une frise déroulée.
L'écriteau dit qu'elle peut aller_iusqu'à Islington.
Je suis bien triste. Je sens que je n'aurai vraiment du
chagrin qu'après-dîner.
PAUL MORAND

Soit donc mon sens illuminé
Par cette infime alerte d'or
Sans qi&lt;i l'amour meurt ou s'endort.
PAUL VALÉRY

�1002

DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES

1003

au lieu d'œuvrer ; qu'ils opposent la barrière de la sèche
raison à leurs dons naturels, etc. » L'antienne, fort connue,

DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES
1. Considérez bien, Monsieur, q\le ce ne
sont pas des choses que l'on peut faire
en sifflant. ,
POUSSIN

« La pratique doit toujours être édifiée sur la bonne théorie. »
LtONARD

r

La vie artistique, frappée de stupeur depuis cinq
années, paraît vouloir affirmer sa vitalité plus intensément
que jamais. Dès à présent, la lutte s'annonce vive : mille
indices font présager une saison mouvementée. Des
armes, qui ne sont pas seulement hélas ! des outils de
travail, luisent déjà. Des vieillards accrochés à leurs succès
périmés, et des « Maîtres » fraîéhement installés sur leur
trône fragile s'apprêtent à terrasser les efforts des jeunes
qui secouent avec. frénésie leur récent engourdissement.
Ceux-ci, de leur côté, se disposent à s'affronter réciproquement. Cent nouvelles boutiques offriront un terrain propice à ces duels et entretiendront ou susciteront la flanune
au cœur des amateurs. Nous allons connaître à nouveau
ces polémiques et ces manifestes d'avant-guerre, dont il ne

siéra que de sourire, les œuvres seules parlant un langage grave. Les critiques du genre grincheux, qui, depuis
toujours, réclament des artistes vivants « des réalisations
et non des théories», vont déplorer à nouveau que « les
peintres perdent un temps précieux à édifier des systèmes

est déjà commencée. Sous le couvert du bon sens, la
majorité du public continuera à prodiguer aux artistes
de véritables exhortations à la bêtise. La vache qui rumine son nirvanâ nous sera une fois de plus proposée
comme modèle. Seul, l'artiste capable de « brouter » un
paysage, le col tendu vers la terre, muni de moyens « personnels», aura l'approbation des amateurs pondérés.
On admirera l'assurance avec laquelle il piétine la toile,
y transportant, presque sans s'en douter, la boue fraîche,
le vert gras des prairies, le suc même des fleurs. On saluera
en lui le vrai peintre-touriste, créant enfin des paysages
en lesquels il fait bon se promener... avec les pieds, naturellement. Car ces excursions de l'esprit, ces promenades
à la fois de la sensibilité et de l'intelligence que nous pouvons faire dans les tableaux du Poussin ou de Claude, ou
de Cézanne, ce sont là jeux aussi dangereux qu'inutiles,
n'est-ce pas ? Tout peintre qui, de nos jours, se propose
le même but que ces maîtres et qui, pour ce faire, ruguise
sa raison en même temps que sa sensibilité, ne peut, paraîtil, que se condamner à la stérilité.
Jamais la sollicitude du public n'entoura et ne défendit mieux qu'aujourd'hui le pur instinct des artistes.
Parmi les lettres ou les articles que mes notes ont suscités,
j'ai pu faire une ample moisson de « cris d'alarme l&gt;.
Ici, on trouve que « ce goût pour le dogmatisme esthétique est le plus grand danger que puissent courir de jeunes
artistes ». Là on craint que l'artisan (que j'invite à surveiller son pinceau plutôt qu'à s'enivrer indéfiniment
des défaillances de son cœur) , « ne passe des heures devant

�DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES
1004

sa toile à ratiociner. • On se méfie de • l'esprit sectaire,
du pédantisme scolaire » des peintres qui ne craignent pas
d'exposer leurs convictions. Un collectionneur connu,
dont je suis flatté d'être l'ami, nous écrit:« Je me demande
s'il n'est pas dangereux pour un artiste de chercher à
s'exprimer à la fois par l'écriture et par la couleur.• Cela
dépend de la qualité de l'artiste. Il en est pour qui tout
est dangereux, même le fait de peindre une figure lorsqu'ils
ont l'habitude de peindre des paysages. Pour d'autres,
solidement trempés et doués d'un instinct à toute épreuve,
chaque tentative nouvelle est, plutôt qu'un danger, un
excitant. J'imagine qu'Ingres, lorsqu'il eut formulé
sentencieusement : , La beauté, ce sont des lignes droites
avec des modelés ronds », dut se sentir profondément
allégé et que, possédant un chapitre nouveau de son dogme
il travailla avec plus de liberté. Car c'est un immense sentiment de libération qu'éprouve l'artiste lorsqu'il a précisé
par des mots le sens de ses trouvailles plastiques. Cézanne,
le plus fécond et fécondant des peintres du XIX" siècle,
dans ses moments de découragement, se prenait la tête
entre ses mains et s'écriait : , La formule, trouver la for-

t

1005

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mule!»

En effet, trouver une formule régulatrice, c'est ce
qui importe, n'en déplaise au public, assidu à nous en
dicter de paralysantes.
Mais il est nécessaire, à ce propos, d'éviter tout malen·
tendu, et de préciser ce que nous entendons par formule,
ou par théorie. Pour la majorité des critiques, même les
mieux intentionnés à notre égard, toute théorie ne peut
qu'être , à priori » ; toute certitude ne peut que confiner
au • pédantisme d'école• et la confidence sérieuse d'une

t~ouvaille plastique ne peut que revêtir , un ton dogmatique •· Il faudrait cependant s'entendre. Ou on veut paraître badin, et point n'est besoin de parler peinture,
ou on parle pemture et alors une certaine gravité semble
nécessaire, gravité que légitime ou que condamne la
portée des axiomes émis.
Il est évident que lorsqu'un peintre moderne - un des
plus importants - prononce solennellement devant un
• arlequin • qu'il vient de peindre : • Il n'y a pas de pieds
dans la nature», un certain sourire s'impose au coin de ses

lèvres -

et que seul le disciple qui, selon l'anecdote

connue, répond sérieuSement : « Ah! oui, c'est vrai »,

assume tout le ridicule.
Nous ne citerions pas cet exemple si le maître ès paradoxes qu'est Picasso ne nous avait pas tout récemment
été proposé en exemple comme réalisant le type de l'antithéoricien, et si son extraordinaire fécondité n'était pas
attribuée par certains à son dédain des • explications ».
Intelligent et sachant par expérience qu'on n'est jamais
goûté pour ses qualités mais bien pour ses défauts, Picasso
a renoncé à se faire comprendre, ce qui ne veut pas dire
qu'il ait renoncé par la même occasion à sè comprendre,
donc à raisonner sur lui-même. Des théories, il en a ; il
en profère souvent de très sérieuses, et les poètes qu'il
forma, ou qu'il transforma, les écrivent pour lui. D'ailleurs nombre de ses toiles sont l'expression de théories
sans cesse renouvelées - à ce point que maint peintre
s'est trouvé une personnalité en spéculant sur un seul de
ses tableaux didactiques.
La plus grave accusation que nous voulons relever est
celle qui vise l'à priorisme des théories, et, partant, leur

�1006

'.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pouvoir plus dissolvant que fécondant : Les théories les
plus ingénieuses, dit-on, ont toujours le grave tort de se
manifester avant l' œuvre définitive. Encore que ce raisonnement ne nous dérange Ras, puisque nous pensons
que les théories, menant à l' œuvre définitive, il est nécessaire qu'elles la précèdent, nous nous demandons quelle
est la production qui a jamais semblé • défuritive » dês
sa parution ?
Certains, parmi les critiques q\Û nous admonestent,
ont des cheveux blancs. Leurs vœux impatients flattent,
certes, mais étonnent les artistes dont, nous sommes, qui,
n'ayant dépassé la trentaine que depuis peu d'années,
se voient tout à coup sommés de donner des preuves
définitives de leur savoir, alors que jusqu'ici un tel
exemple ne leur semble pas encore avoir été fourni par
leurs difficiles aînés.
Pour bien comprendre de quelle utilité sont les théories
pour le jeune peintre,ilfaut réaliser la situation terriblement
embarrassée qui lui est faite depuis l'impressionnisme.
Il est environné d'énormes dangers, de tentations opposées,
envahi de mauvaises habitudes, de tics attrapés à lutter
contre des fantômes qu'il · prit souvent pour des périls
véritables, tellement le brouillard qui l'enveloppe est
opaque. De plus, et c'est ce qui fait le pathétique de sa
situation, il est enlisé sous les théories les plus contradictoires, les plus obscures, les plus basses, qu'amoncelle
inlassablement sur sa tête un public qui veut à tout prix
penser pour lll.i. Les injonctions les plus dénuées de
bon sens, les souhaits les plus littéraires, les desiderata les
plus inopportuns assaillent de tous côtés l'artiste et
revêtent invariablement la forme qu'on reproche à ce

DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES

1007

dernier de donner à ses certitudes ! Que faire dans un
pareil chaos de formules négatives, sinon s'orienter à l'aide
de formules positives ?
Ces instruments de libération, les « théories», que nous
persistons à doter de vertus stimulantes, que seront-ils ?
Des points de repère, pris par l'artiste sur le chemin mystérieux que lui tracera son instinct. Le peintre moderne,
nouveau primitif sans candeur, travaille avec de piètres
outils dans les ténèbres que le public le moins « éclairé »
qui puisse se rêver, épaissit à loisir autour de lui. Quelquefois son outil, frappant le point juste, fait jaillir une
étincelle : on lui demande aussitôt de ne pas la remarquer, au lieu de se réjouir de ce qu'à cette précaire lueur
il distingue un peu de la route obscure qui lui reste à
parcourir! Nous insistons sur ce point afin d'être bien
compris. Qu'on n'aille pas nous accuser à nouveau
d'empiéter, par nos théories intellectuelles, sur notre
instinct ; il ne s'agit pas ici d'anticipations, mais d'un
effort à posteriori, de constatations sur un travail non
préconçu.

•••
Peut-être siérait-il, avant de définir les théories du
peintre, de définir d'abord le peintre, cet animal complexe
qui, d'une façon peut-être plus étroite qu'aucun autre
artiste, doit obéir dans la même mesure aux sollicitations
successives de la matière et de l'esprit, et dont les réussites et les échecs ne proviennent le plus souvent que de
la bonne ou de la mauvaise orientation donnée à son instinct par son intelligence. De plus, le peintre est peutêtre l'artiste le plus profondément asservi par son

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�1010

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

trop délimitée!; ne seraient plus que des lie~ co~uns.
Il faut que l'artiste, au sein d'un groupe d expenences
passionnées, ait Ja sublte révélation d'un~ loi pour que
celle-ci lui apparaisse investie de ses anciens pouvoirs.
Les lois sont des armes dont le tranchant - dont le
double tranchant - s'émousse rapidement et auxquelles
il faut faire subir, avant de les aiguiser, et la trempe de la
négation, et celle de la découverte.

'I

•
•••
Il serait intéressant de faire l'analyse des mouvements
d'épanouissement ou de décadence artistique, en_ empruntant la tournure d'esprit de nos critiques chagnns. Nous
verrions ainsi que les plus pures floraisons d'art se sont
roduites à des époques où il eût été facile de déplorer
p
.
li
avec la tournùre d'esprit moderne, que les artistes se vrasSlent à des recherches, à des spéculations théoriques.
Car les grandes périodes artistiques sont juste~ent des
périodes d'interrogation ardente. Tous les espnts sont
orientés vers la recherche d'un système constructif et les
cerveaux travaillent aut3;11t que les sensibilités. Des
idées succèdent aux premières œuvres hésitantes et préparent les créations suivantes plus assurées. Ce sont les
périodes dites archaïques ou primitives. A ces mouvements
interrogatifs succèdent les mouvements satisfaits qw
caractérisent les périodes de conclusion et de décadence.
'Les artistes héritent d'un système d'idées trop cohérent
et de procédés infaillibles. Un maitre suprême a~p':'aît
qui relie les lois en un faisceau définitif, et ses disciples
épuisent en redites, en surcharges, en superfluités, une

DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES

IOII

activité qui ne peut plus s'user en d'anxieuses études.
Les périodes privilégiées, aux créations abondantes et
pures, sont justement les époques primitives où toutes les
règles sont à découvrir, ou à redécouvrir. Une grande
innocence baigne les esprits tout tournés vers une vérité
à peine discernable. Les archaïques grecs ont le regard
étonné de l'enfant qui interroge le monde à chaque instant ; ils ont le sourire des premières découvertes et la
robustesse des premières détentes. Phidias met un terme
à une enquête de plusieurs siècles et laisse à ses successeurs
une vérité trop parfaitement organisée, trop complète,
pour qu'ils puissent y ajouter quoi que ce soit. Les figures
de Scopas ou de Praxitèle portent déjà l'empreinte d'une
lassitude infinie et leur corps s'amenuise à des contacts
trop raffinés. De même, en France, le gothique résolvant
tous les problèmes posés par le roman, perd de sa force
au fur et à mesure qu'il s'éloigne, comme de sa source,
des inquiétudes qui le motivèrent et meurt de se complaire dans une science telltment circonscrite qu'elle ne
laisse place à aucune évasion.
La situation des jeunes peintres, qui ont reçu le baptême
impressionniste, est merveilleuse, tellement elle est périlleuse. L'artiste contemporain se trouve, si j'ose dire, en un
double état de grâce et de corruption. D'une part, il
bénéficie de l'ensemble parfaitement cohérent des lois
picturales impressionnistes. S'il ne cherche qu'à en tirer
parti, avec la tranquillité repue d'un légataire universel,
il hérite de la malheureuse sécurité des périodes de
conclusion et il est irrémédiablement condamné à ces
redites mièvres dont les boutiques parisiennes accablent
nos regards; D'autre part, pour peu qu'il médite, il doit

�IOI2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

arriver à reconnaître, à l'aide d'une série de raisonnements
«-théoriques », l'infériorité des moyens impressionnistes
par rapport à l'interrogation impressionniste. Il épaissira
ainsi autour de lui un mystère nouveau, il reculera les
bornes de l'inconnaissable et pénétrera dans cette
région de l'ignorance supérieure dont les triomphateurs
du jour longent les parois extérieures, tout enivrés de
leur petite science aveugle.
C'est obéissant confusément à ce besoin de dénuement
inquiet et fécond que les futuristes souhaitaient niaisement la destruction des Musées et que de nos jours mille
« paysagistes » au sens indiqué plus haut, se flattent de
n'y jamais mettre les pieds. Redoutant de fa.ire l'ange,
ils font la bête exprès ; ou bien, comme l'autruche qui
croit être à l'abri du danger en se cachant sa tête sous
l'a.ile, ils imaginent supprimer le fatal héritage en
l'oubliant. Mais d'abord les Musées ne sont qu'un
étalage d'exemples, et non un énoncé des règles que
ces exemples illustrent. Raisonner devant un chefd' œuvre n'est, la plupart du temps, que soulever une
hypothèse. Le Réaliste « aux reins solides », ce n'est pas
en se livrant sur la toile à d'herculéens efforts de dénégation qu'il prouvera sa force, mais bien en acceptant
de ses maîtres immédiats le plus d'indications possible. Le
Gréco a pu, sans se diminuer, recevoir la leçon de Venise.
Grâce à son acceptation des principes connus, il put
apercevoir tous ceux qui lui restaient à découvrir. Les
leçons, loin de les dessécher, abreuvèrent son instinct et
sa _raison ; elles eurent sur son esprit un pouvoir pneumatique ; elles créèrent un vide qu'il sut magnifiquement
comble, par des spéculations personnelles. De même

DE LA NÉCESSITÉ DES THÉORIES

1013

opérèrent en France David et Ingres, et tout près de
nous, Cézanne. On peut dire de ces grands hommes
qu'ils construisirent, sur un plan supérieur, à force d'in'.
quiétude lucide, une région équivalente à celle de la
naïveté des primitifs.
Les grands constructeurs nous apparaissent ainsi, à
travers leurs caractères particuliers, comme des artistes
chez qui l'intelligence s'applique à suivre de près l'instinct
à en recueillir et déchiffrer les découvertes, et à trans'.
former la parcelle de vérité ainsi obtenue en nne inquiétude
plus élevée que la première et qui amorce de nouvelles trouvailles jamais « définitives ». Et les grandes
époques constructives sont celles où nne immense interrogation nationale oriente les questions que l'artiste
adressera au monde ...
Il semble qu'nne vaste aspiration européenne fasse
osciller en ce moment les murailles qui délimitaient
la petite région spirituelle dont se contentaient les bourgeois d'avant-guerre, nos amateurs et les maîtres de nos
destinées matérielles. Les pochades et les divertissements
que cultivaient les peintres opportunistes ne vont plus
cadrer avec l'édifice agrandi. Ceux d'entre eux qui voudront amplifier leur ouvrage sans renoncer à leurs tristes
et piètres moyens, éclateront, comme la grenouille de la
fabl~. Le salut '.'5t p~omis à ceux qui dégageront, par des
méclitat10ns cnstallisées en théories, leur intelligence
s_ubmergée par l'instinct, et à ceux aussi, il faut le souligner afin d'être totalement compris, qui, renonçant à
tom à priorisme, sauront colorer la pure eau de leur
intelligence du vin de leur sensualité retrouvée.
ANDRÉ

LHOTE

�DEUX ÉLÉGIES

DEUX ÉLÉGIE·s
I
Ce cher bonheur que i' abrite
Entre mes deux mains crispées,
Est-ce donc lui, frère étrange,
Que tu ne peux pardonner ?
Est-ce l'amour qui me hante,
Est-ce la femme, l'enfant,
Ou ce chant, comme une flamme
Qui dure dans t' ouragan ?
Ou le souffle qui m'entraîne
Vers mes montagnes promises,
Ou ces traces misérables
Que ie laisse dans la grève ?
Ou quoi ? Le sais-tu, mon frère ?
0 mon ami, mon fardeau !
Toi, la blessure vivante
Au flanc de t-Oute la joie !
Dis-moi, chère âme farouche
Elue entre les témoins :
Pour que jamai~ ton sourire
M'éclaire sans désaveu,

ro15

Que faut-il que je t'immole ?
Que dois-je, de tout moi-même,
Apporter devant ton seuil
Comme une biche égorgée ?

II

. Pour cesser de convoiter
Les minutes succulentes
Qui naîtront demain,
Pour mériter une joie
Dont je demeure accablé,
0 moi très indigne,
Pour vivre avec vous que i' aime
Et non point avec les ombres
Du vaste avenir,
Me faudra-t-il trébucher,
Mains enchaînées, pieds déchaux
Et la corde au col ?
GEORGES DU!IAMEL

�DONOGOO-TONKA
ou

LES MIRACLES DE LA SCIENCE
CONTE

CINÉMATOGRAPHIQUE

QUATRIÈME PARTIE

1
Un autre groupe d'Aventuriers rencontre par hasard le
campement
La fin del'après-midi sur le campement des Aventuriers.
Notre premier sentiment est l'admiration. Quel travail
en une semaine! Plus de tentes. Une dizaine de cabanes
sont achevées. Elles entourent la place et amorcent deux
avenues. l'une vers la ·prairie, l'autre vers la rivière.
A droite de la place, une baraque, plus spacieuse que
les autres, doit servir de magasin à vivres. Le devant
s'en rabat de manière à former une espèce de comptoir
primitif. Des gobelets y restent posés.
A gauche de la place, une seconde baraque du même
genre,mais encore plus vaste et entièrement close. Peut-être
y enferme-t-on les tentes, les outils, les provisions de bois.
Sur le chemin de la prairie, on s'occupe à construire
un abri pour les bêtes de somme que voici, qui ,eviennent
de la rivière où leur conducteur les a abreuvées.

DONOGOO-TONKA

1017

Soudain il se propage une certaine inquiétude. Les
chiens galopent en rond et aboient.
Les hommes quittent leur travail. Ils aperçoivent on
ne sait quoi. Ils se ramassent peu à peu. Quelques-uns
sont allés prendre un fusil dans leur cabane.
Maintenant ils sont groupés autour du poteau et ils
regardent tous une région de l'espace que nous ne voyons
pas. L'écriteau qui n'a pas bougé depuis l'autre fois les
domine et les nomme. Eux n'y pensent point ; ils sont
tout à leur alerte. Mais nous, nous sommes saisis d'une
émotion singulière ; nous ne pouvons détacher nos yeux
de cette petite troupe serrée autour du poteau ; de cette
chose naissante et inquiète dont Je poteau prononce le nom.
Ce qu'on guettait paraît enfin : cinq hommes avec
deux ànes et un mulet, le tout fourbu.
•
Le premier regard des arrivants est pour l'écriteau.
D°":'g~o-~onka ! Malgré leur fatigue, ils font un geste
de JUblla!Jon, un seul, il est vrai.
Du même coup, le groupe des fondateurs se détend un
peu. On cause. Nous devinons bien ce qui se dit.
• C'est ici Donogoo ?
- Sûr. Vous voyez.
- Pas très grand, Donogoo.
- Moins grand que Chicago, sûr. Mais ça peut venir.
- On est bien ?
- Parfaitement bien. Paysage épatant. Climat sain.
Voyez : mines superbes.

Et on trouve de l'or?
Oui, pas mal.
De quel côté?

�1018

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Un des Fondateurs indique la rivière du geste. Il Y a
un moment de silence. Les arrivants ne jugent pas ça
encore des plus clairs. Mais ils sont si abrutis de fatigue
qu'ils ne cherchent pas les difficultés.
.
,.
Ils disent que leurs provisions sont fimes, qu ils ont
faim, que deux mulets leur ont crevé en route, et qu'il
a fallu abandonner le chargement.
Les Fondateurs deviennent aimables. Certes, Donogoo
n'est pas sans ressources. Nourriture, boisson, logement,
on peut se procurer tout cela à Donogoo. Mais la vie Y
est très chère, horriblement chère.
Si ces messieurs ont de l'argent ...
On s'approche de la baraque,buvette. L'un des F?n·
dateurs, qm en est le tenancier, y pénètre, pose cmq
gobelets sur le comptoir et cinq biscmts. Il offre même
un peu de pâte d'anchois. Mais il faut payer d'avance.
Ce qm est fait.
Les autres ont encore faim. On leur sert des harengs.
Très cher, le hareng, messieurs;, hors de prix I Vemllez
songer ! A cette distance de la côte 1
Pms on s'occupe du logement.
La grande baraque de gauche, voilà précisément
l'affaire. Elle sera débarrassée en un tour de mam. A
moins que ces messieurs n'aiment mieux prendre une

tente en location ?
On discute. Deux de ces messieurs décident de partager
une tente. Les trois autres logeront dans la baraque.
Mais l'on ne trouve pas que le nécessaire à DonogooTonka. L'un des Fondateurs ressort de sa cabane avec une
gmtare. Il s'installe au pied du poteau. Deux autres
s'accroupissent près de lui.

DONOGOO-TONKA

1019

Et tandis que le peuple de Donogoo-Tonka s'asseoit
en cercle, un chant s'élève, accompagné de gmtare et
de claquements de mains.

2
A Paris, les quais de la gare d'Orsay. Lamendin et
ses Piomùers vont prendre le rapide de Bordeaux. Le
banqmer, le professeur le Trouhadec, Bénin, Lesueur,
divers amis assistent affectueusement à ce départ.
Lamendin paraît très gai. Il s'occupe de caser toute
sa troupe. Il veille aux bagages. Il distribue des accolades
et des adieux.

Il trouve une parole aimable pour chacun, et plusieurs
phrases entières pour le professeur Yves le Trouhadec.

3
Donogoo-Tonka, son poteau et son peuple. L'animation
du matin.
Le tenancier de la buvette achève de fixer sur l'édifice
une enseigne peinte soigneusement au goudron :
DONOGOO CENTRAL BAR

En face, deux autres Fondateurs, juchés sur le toit
de la grande baraque, ont beaucoup de peine à trouver
la position la plus convenable pour une immense ins-

cription qu'ils tiennent chacun par un bout :
LONDON &amp; DONOGOO-TONKA'S SPLENDID HOTEL

Un aide examine d'en bas l'effet de l'inscription et
donne des conseils.

Non loin, cinq mulets sont rassemblés. Ils ont leur bât
mais point de chargement. Trois conducteurs, bie~

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1020

armés, font les derniers préparatifs. Nous comprenons
qu'il s'agit d'aller chercher des vivres dans la contrée
la plus proche ; et les conducteurs reçoivent mverses
recommandations touchant les achats, les délais de route
et l'itinéraire.

Sur la gauche, plusieurs hommes s'agitent. C'est la
rivière qui lès intéresse. Malgré la mstance, il nous semble
reconnaître certains des nouveaux venus. Ils se penchent,
manient des outils, accomplissent des opérations que
nous serions embarrassés de nommer.

Soudain, l'un d'e,u x fait de grands gestes. Les autres
se penchent sur lui. Tous paraissent saisis d'un bizarre
transport. Ils sautent sur place, puis ils accourent en
vociférant.
Le convoi, qui déjà s'ébranlait, s'arrête. Les poseurs
d'enseignes, eux-mêmes, sont ilistraits de leur besogne.

DONOGOO-TONKA

I02I

• Vous entendez? De l'or, des pelletées d'or. Tâchez
de raconter ça comme il faut. »
Le tenancier de la buvette se retire mscrètement, pendant que les conversations continuent. Au bout d'une
minute, il reparaît, et accroche sous son enseigne un
modeste écriteau :
VU LES DIFFICULTÉS
HAUSSE DE 50

o/ 0

SUR LES MARCHANDISES

Quant aux propriétaires du « London &amp; DonogooTonka's Splenmd Hotel », on ne s'est pas aperçu de leur
absence que déjà ils font les acrobates sur le toit et déroulent cette inscription complémentaire :
PROXIMITÉ IMMÉDIATE DES CHAMPS D'OR.

4

« Nous avons de l'or! Il y
a de l'or dans le sable de la
rivière!»

Mélancolie en mer

Les moins étonnés ne sont pas les Fondateurs. Mais ils
tâchent de n'en rien laisser voir. Ils ont l'air de dire :
« Quoi ! Vous en doutiez ? »
Au vrai, ils n'en reviennent pas; ils échangent des regards
qui siguifient : « Est-ce possible! Dieu existe-t-il ? » Ils
se trouvent un peu bêtes.
Mais leur désarroi ne dure pas longtemps. Les voilà
qui catéchisent les conducteurs du convoi de mulets.

Lamenmn à l'arrière d'un paquebot. Il est triste.
Il songe manifestement à des complications prochaines
et insolubles.
Fonder une ville ! Au centre d'un continent désertique!
Avec vingt-quatre pionniers de la place du Tertre et du
café de la Rotonde! C'est une fameuse plaisanterie.
Peut-être une trace de mal de mer achève-t-elle d'aigrir
ses mémtations.

�1022

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

5

Les ennemis de le Trouhadec
reprennent l'assaut
Yves le Trouhadec, dans son cabinet de travail. Il fume
un cigare, d'un air assez avantageux.
Mais voici que la servante lui apporté une enveloppe.
Il en extrait une coupure de périodique :

LA ROCHE TARPÉIENNE
M. Yves le Trouhadec affecte pour
le moment des allures triomphantes, qui
amusent bien ceux qui l'ont connu,et proclame à tout venant sa certitude de passer hautlamainàl'élection de l'Institut
dont quelques semaines nous séparent.
Nous sommes nonobstant en mesure
de reproduire, sans aucune crainte de
démenti, une assertion que nous avons
déjà publiée.
r
Donogoo-Tonka, principal titre de
gloire du géographe Yves le Trouhadec,
est une joyeuse invention, à moins que
ce ne soit une sombre canaillerie.
Donogoo-Tonka n'existe pas et n'a
jam ais existé.
Nous recevrons avec plaisir dans nos
bureaux les personnes qui se croiraient
à même de nous prouver le contraire.

DONOGOO-TONKA

ro23

A quoi bon le dissimuler ? M. le Trouhadec éprouve
un choc dans le creux de l'estomac. Il songe soudain qu'il
a eu le tort de manger des betteraves en salade, et qu'il
a toutes les chances de ne pas les digérer.

6

Une délégation d'actionnaires vient poser au banquier quelques questions
gênantes
Dans le cabinet directorial des grands boulevards,
le banquier a pris la place de Lamendin.
Pour l'instant il signe des pièces et distribue du travail
à des subalternes. Il est soucieux, mais il se domine parfaitement.
Un huissier apporte une carte où quelques mots sont
écrits au crayon. Le banquier fait une moue imperceptible, congédie les subalternes et donne l'ordre d'introduire
les visiteurs.
Trois messieurs se présentent, d'une façon presque cérémonieuse. Le banquier les accueille avec aisance et
dignité. Il les pèse et les évalue rapidement, tandis que
s'échangent les premières paroles.
Deux d'entre eux ont un air endimanché et une physionomie assez sotte. Ils forment soigneusement leurs
phrases. Ils ne sont pas très redoutables.

�1024

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le troisième est plus dangereux. Il ne semble troublé
ni par l'aspect du lieu, ni par le souci de sa propre
contenance. Le banquier ne s'occupe réellement que
de lui.
Ces messieurs viennent décrire certaines inquiétudes
dont un groupe d'actionnaires se sent envahi. D'absurdes
calomnies se propagent sur le compte de la DonogooTonka. Le cours des actions en a subi l'effet. Ces messieurs
aimeraient qu'à cette campagne il fût répondu par des
arguments décisifs. La Direction est-elle en mesure de les
fournir ?
Le banquier déclare qu'il s'associe aux légitimes préoc-

cupations des actionnaires. Mais on ne doit nourrir aucune
crainte sérieuse. L'affaire passe par un temps mort. Pas
une crise ; un temps mort, simplement. Il est donné un
effort considérable dont les résultats n'apparaîtront qu'un
peu plus tard. Il faut avoir confiance. Et quant à telles
calomnies par trop stupides, haussons les épaules.
Du reste, si l'un de ces messieurs disposait de quelques
loisirs, la Direction serait enchantée de s'entretenir plus
longuement avec lui, de l'initier au détail nécessairement
confidentiel de l'entreprise et même de lui faciliter un
voyage d'études.
Le troisième actionnaire, directement visé, ne sort pas
de sa réserve ; mais il n'y a rien, dans son regard, de
franchement hostile, rien d'irréductible.
L'entrevue ·s'achève sans trop de malaise.
Pourtant le banquier, demeuré seul, prend une mine
fort soucieuse.

DONOGOO-TONKA

1025

7
Projections successives, puis simultanées.
I. Lamendin sur son paquebot. Un petit temps brumeux. Les méditations de Lamendin se diffusent dans le
brouillard. Une de ses visions devient pourtant assez
consistante pour que nous en discernions quelque chose.
Un homme, qui ressemble à Larnendin, qui doit être
Lamendin lui-même, est debout, lié à un piquet. On ne
sait quoi fume et flambe sous ses pieds. De grands diables
gesticulant et couronnés de plumes font une danse autour
de lui.
2. Le Trouhadec dans son cabinet de travail. Il songe
à Lamendin, à ce navire trop lent, qui porte leur fortune.
Le songe nous devient perceptible.
Il y a un bateau, au milieu de !'Océan. Sur ce bateau
Lamendin, beaucoup trop grand, démesuré, sans aucun~
proportion raisonnable avec les cheminées et les mâts.
Le navire est désespérément immobile, ou il avance si
peu que c'est tout comme.

Alors le Trouhadec, lui-même gigantesque; met les pieds
dans la mer, en pleine mer, juste derrière le navire. Il
s'arc-boute contre le navire ; il pèse et pousse de toutes
ses forces. Mais la mer résiste comme de la poix.
3, Le banquier cesse d'écrire, et se renverse dans son
fauteuil. Il plisse tristement le front, passe deux doigts
sur ses yeux. Nous voyons sa pensée. Lamendin I Lamendin bien en relief, dur, roide, comme un manche d'outil.
Le banquier empoigne Lamendin, le remue, le brandit,
comme le manche d'une "pelle ou d'un pic. Une rude
besogne semble s'accomplir. Mais soudain il demeure
65

�ro26

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le bras levê, la bouche ouverte, comme quelqu'un qui,
maniant un outil, s'aperçoit tout à coup qu'il ne lui en
reste plus que le manche.

8
Le marché de Taguaralzinho.
Le convoi de mulets est prêt à repartir pour DonogooTonka. Les marchandises sont empilées sur l'êchine des
bêtes. On emmène aussi quelques chèvres.
Les conducteurs bavardent encore. On les entoure. Ils
parlent avec emphase de Donogoo et de ses richesses.
Pour la vingtième fois, ils évoquent cet or qu'on ramasse
à poignées dans la rivière.
Les gens de Taguaralzinho êcoutent. Ils ne croient pas
tout sur parole ; mais ils écoutent. On a vu tant de choses
plus merveilleuses.
Et puis ce convoi qui s'ébranle n'a vraiment pas mauvaise mine. Les gens de Donogoo-Tonka ne trouvent
peut-être pas autant d'or qu'ils le disent. Mais ils
se traitent bien.

9
Lamendin se décide à prendre
les Pionniers pour confidents
Un des ponts du paquebot. La plupart des Pionniers
sont là. Il fait de la houle. Quelques Pionniers paraissent
en proie au mal de mer. Les autres attendent leur tour,

DONOGOO-TONKA

1027

tâtent le creux de leur estomac, ou s'ennuient profondément. Certains ont essayé de jouer aux cartes, ou de
dessiner. Mais ça remue trop. II n'y a plus qu'à bâiller
ou qu'à vomir.
On aperçoit, à quelque distance, la silhouette de Lamendin. II garde une majesté,mais dans le mode funèbre. Onle
dirait en route pour le rocher de l'exil. Les Pionniers
l'observent,parlent de lui:« II n'a pas l'air gai, le patron 1»
Lamendin pivote sur ses talons et marche résolument
vers les Pionniers. Ils semblent surpris et attendent, sauf
ceux qui ont le mal 'de mer et que ne sauraient plus
toucher d'aussi médiocres incidents.
Ce qu'il dit, nous le devinons sans trop de peine.
• Messieurs, je dois vous demander cinq minutes
d'attention ... Quelque chose de pleinement confidentiel..,
et qui vous intéresse au premier chef...
« Je crains que vous ne vous rendiez pas nn compte
exact des difficultés qui nous attendent, et j'ai à cœur
de vous en prévenir.

... La ville de DonogooTonka n'est pas rigoureusement ce que vous croyez ...
Il tousse, s'arrête, épie les physionomies.

... llreste beaucoup à faire ...
et même, comme disait Napoléon, il reste tout à faire.

�1028

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il ménage une nouvelle pause. Les Pionniers, sans
comprendre rien de précîs, soupçonnent quelque calamité.
« Ce qui nous attend, c'est la savane, la brousse, à des
centaines de lieues de la côte ...

Donogoo-Tonka existe,
oui... mais ... à l'état de
projet.
« Vous saisissez ?.. . »
Les Pionniers commencent à saisir. Mais ce discours
provoque chez eux des effets bien divers, et même, çà et là,

bien singuliers.
Quelques Pionniers entrent dans une sorte de colère :
« On s'est foutu de nous ! C'est dégoûtant ! Il est
bien temps de nous dire ça I Nous ne marchons
plus 1 ,
Un autre se met à rigoler, d'un rire tumultueux, en se
tapant les cuisses et en cognant le sol du talon. Il rigole
de plus en plus fort. Il tend le bras du côté de la houle
comme pour chercher un témoin digne d'apprécier une
situation aussi désopilante.
Un autre, que le mal de mer travaillait déjà d'une
façon sournoise, vomit soudain jusqu'au pied du mât
d'artimon.
Un autre fond en larmes comme un enfant perdu à
l'angle d'un carrefour.

DONOGOO-TONKA

1029

10

L'arrivée à Rio de Janeiro
Lamendin, les Pionniers et de nombreux faquins
quittent le débarcadère.
Nous les voyons monter en voiture, suivre plusieurs
rues sales et tortueuses, puis une voie beaucoup plus large
et s'arrêter enfin devant une longue maison basse dans
un jardin de palmiers, qui est l'hôtel.
Lamendin gagne sa chambre, fait un bout de toilette,
ressort.
Il se rend à la poste, qui est voisine de l'hôtel.
L'employé lui remet deux télégrammes.
L'un, du banquier :

Situation très délicate. Baisse
en bourse. Bruits fâcheux.
Faites l'impossible pour obtenir résultats très prochains
L'autre du maître géographe :

Election compromise. Adversaires venimeux. Aurais
besoin document décisif pour
anéantir calomnies

�ro30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1031

DONOGOO-TONKA

Lamendin lève les bras.
« Ils me font rire I Qu'ils viennent un peu par ici. Baisse

SAMEDI 29 OCTOBRE

en Bourse! Election à l'Institut! J'ai d'autres chiens à
fouetter.

)1

Mais sa mélancolie y trouve de nouvelles nourritures.
Il froisse les dépêches et les jette au ruisseau. Il veut
être seul. L'idée des vingt-quatre Pionniers qui l'attendent
lui redonne un commencement de mal de mer.
Il prend des rues au hasard. Il marche la tête baissée.
Il ne regarde rien, ni les tramways perce-oreilles, ni les
portefaix qui le bousculent. Ce serait pourtant bien
agréable de flàner dans cette puissante ville, si loin de
son pays ! Il en rêvait, enfant, comme d'une chose trop
belle pour être vue par les vrais yeux. Tout ça, pour y
arriver avec le même entrain qu'à Levallois-Perret un soir
de pluie. Tout ça, pour y marcher la tête baissée.
A un petit carrefour, il ne sait plus par où tourner et
s'arrête. Il jette un coup d'œil à gauche, puis à droite.
Il tressaute, l'haleine lui manque, il recule. Sur un mur,
à deux pas, une affiche.

DÉPART POUR
DONOGOO-TONKA
PAR

UBERABA

ET

GOY AZ

Les billets d.Alivr.As par l' Agence
donnent droit :

r• au parcours en chemin de fer jusqu'au
point terminus de la ligne ;
2•

au trajet à dos de mulet de ce point
jusqu'à Donogoo-Tonka ;

3° au transporl gratuit de 50 kilogs de
bagages.

MM. les voyageurs devront

s'occuper. de leur nourriture.
Aucune garantie ne peut être fournie
quant à la durée exacte du trajet.
Agence MEYER-KOHN
6, rua de s&lt;o-Antonio, 6

FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE

�•

I032

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CINQUIÈME

PARTIE

1
Une salle à manger d'hôtel. Par les baies, on aperçoit
un sombre jardin tropical.
Lamenclin et les Pionniers entourent une table fort
brillante. Beaucoup de nourriture est déjà dans les corps.
Le vin de beaucoup de bouteilles a été exaucé.
L'esprit de la Place du Tertre, malmené et froissé par
la mer, s'est peu à peu ressaisi. II occupe ce lieu avec
assurance. Le Brésil est refoulé dans le jardin.

2
Le banquier, seul, au siège de la Donogoo.
II a le même visage que l'autre fois. On lui apporte un
câblogramme. II en soupçonne l'origine ; il l'ouvre avec
précipitation :

Ne conçois pas vos inquiétudes. Donogoo, paraît-il, en
pleine prospérité. En arrivant à Rio, ai trouvé murs
couverts affiches dont texte
ci-après.Jugerez vous-même.

DONOGOO-TONKA

1033

Me suis rendu agence MeyerKohn. Conversation me fait
craindre au contraire difficultés pour se loger Donogoo.
Affluence excessive. Crise
loyers. Grande cherté vie.
Vais partir dans quelques
jours. Ferai les choses largement. Achèterai tous terrains
disponibles. Serez tenu au
courant. Rassurez Trouhadec. Amitiés.
Suit le texte de l'affiche.
Sur le visage du banquier, chaque mot de la dépêche a
fait une onde nouvelle, une secousse plus pénétrante.
Au dernier mot, il est véritablement harassé. Il se
tâte le front avec deux doigts, il appuie dessus. II touche
la sueur de ses tempes.
Il tire sur les revers de son veston, sur son faux-col.
Il s'assoit mieux. II s'essuie la tête avec son mouchoir.
Il recommence à lire la dépêche. On le voit qui articule
chaque syllabe. De temps en temps il projette droit devant
lui d'énormes yeux ou tire sur son faux-col. II déboutonne
rapidement son gilet ; puis le reboutonne avec lenteur,
en faisant un hochement de tête pour chaque bouton.

�ro34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3

Lamendin envQie un courrier à Donogoo-Tonka pour
annoncer son arrivée et préparer son installation
Le jardin de l'hôtel, planté de palmiers énormes et de

maints végétaux exotiques.
Les Pionniers ont fait de cet ombrage un quartier
général. Tout en fumant des pipes, ils mettent la dernière
main à leurs bagages et à leur équipement. Partout des
ballots, des cantines, des selles confortables. Dans un
coin, trois d'entre eux s'exercent au tir à la cible.

A chaque instant quelquè fournisseur apporte un complément de matériel. Lamendin, plein d'action et d'autorité, veille au moindre détail. Mais un homme vient
prendre ses ordres. C'est un courrier que Lamendin
dépêche à Donogoo-Tonka et qui précèdera la caravane.
Lamendin lui donne des instructions verbales, lui
confie un rouleau et divers papiers.
Le courrier s'éloigne.

4
Le Trouhadec, dans son cabinet de travail. Il reçoit
un journaliste en interview.
Il a repris toute son assurance. Il parle de son passé
scientifique, de ses travaux en cours, de ses projets.

DONOGOO-TONKA

rn35

Puis il en vient à dire un mot de cette collaboration
si féconde de la science pure et de l'esprit moderne d'affaires. Il désigne du geste la carte de l'Amérique du Sud.
Tout le monde a compris, même le journaliste, qui remue
la tête d'un air pénétré.
Pour ce qui est de ses adversaires le Trouhadec se
borne à une allusion négligente.
•

5
Un petit salon de conférences dans l'hôtel de la DonogooTon_ka,_ à Paris. Nous reconnaissons le banquier et parmi
la dizame de messieurs qui l'entourent deux au moins des
actionllaires de l'autre fois.
L'.un de ces messieurs, le plus rapproché de nous, est
attemt d'une calvitie extrême. Son crâne, qui nous apparaît en plein, reluit avec douceur.
Le banquier pérore. Il s'adresse à l'un, puis à l'autre,
mais spécialement au monsieur chauve.

Le banquier parle de l'avenir. Dans ses propos, tout
n'est que _réussite, fécondité, croissance. Tout progresse
et se développe. Les friches se transforment en moissons.
Il n'y a plus de sols arides.
Son éloquence a une telle vertu de propagande, sa
pensée s'ouvre des chemins si pénétrants dans la nature
humaine, que peu à peu, peu à peu, un fin duvet lève sur
le crâne du monsieur chauve.

�ro36

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

6

Donogoo-Tonka et Lamendin
font enfin connaissance
Nous ne retrouvons pas Donogoo-Tonka sans émotion,
sans surprise. Au poteau de la place s'est substitué un
mât très altier, pareil à un mât de navire et qui porte
une oriflamme.
Les constructions du pourtour se sont bien modifiées.
Le Donogoo Central Bar forme maintenant une assez
vaste taverne. Le comptoir est au fond. Il y a des tables
à l'intérieur et sur la terrasse qu'ombragent un velum
et deux petits arbres. Une vingtaine de buveurs l'animent.
Le Central Bar doit soutenir la concurrence du Café de
Paris, qui s'est installé dans un baraquement tout neuf,
sur le même côté de la place, et qui, cela se sent, vise au
bon ton. Mais on est plus libre au Central Bar, mieux à
l'aise, et la chose a son prix.
Le London &amp; Donogoo-Tonka's Splendid H6tel n'a
guère conservé que son nom. Du moins la structure prenùère en a disparu sous les remaniements. C'est un édifice
de bois de deux étages, percé de nombreuses fenêtres
étroites. Deux colonnes de bois peint encadrent la porte.
L'enseigne se déploie sur toute la façade. A la mention :
Proximité immédiate des champs d'or

s'est ajoutée celle-ci :
Le plus ancien établissement de Donogoo-Tonka.

ro37

DONOGOO-TONKA

!l,Le pourquoi de cette annonce, nous l'apercevons : un
peu plus loin une large bande de calicot traverse la rue
principale.
MAJESTIC HOTEL

Chambres séparées à partir de S. r.50
(Le Majestic est d'ailleurs moins vaste qu'on ne le
croit communément. Il ne contient que dix chambres
séparées et une quarantaine de places de dortoir).
Contiguë au Splendid, une échoppe sert de bureau à la
M eyer-Kohn.
Le chemin de la prairie a reçu le nom d'avenue de
la Cordillère. C'est en fait la rue principale. Elle est
bordée de boutiques, et il s'y mène un train incessant de
piétons, de mulets et de petits chariots tirés par des ânes.
La prairie elle-même devient une place, encore anonyme,
que des constructions commencent à envelopper.
Le chemin de la rivière s'appelle : avenue de l'Or. On
est un peu surpris d'y voir subsister des cabanes fort
médiocres.
Les gens s'amassent sur la place. Les deux cabarets
sont engorgés de clients. Des curieux s'établissent aux
fenêtres du Majestic et du Splendid. Mais comment ne
pas remarquer qu'il n'y a que trois femmes dans toute
cette foule ?
Un émoi se propage. Les buveurs quittent leurs chaises.
La foule de la place se porte en avant, puis recule, se
creuse.
Ceux qu'on attendait paraissent.
D'abord quatre cavaliers sur un rang, le revolver à la

�ro38

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

ceinture, la carabine à la bretelle, un paquetage en croupe.
Un second rang de quatre. Nous reconnaissons les
Pionniers. Le dernier du second rang, c'est celui même qui
pleurait tant sur le navire. Il a belle mine. Ilfroncelesourcil.
Puis Lamendin. Il monte une bête magnifique. Son
costume donne le sentiment de la perfection : une casquette noire avec un cercle de petites étoiles d'or ; une
redingote noire à col montant ; quelques étoiles sur le col
et le revers des manches ; un pantalon soutaché d'or ;
des bottines très souples de cuir verni ; des éperons d'argent. Il tient une badine.
Deux rangs de cavaliers.
Deux longues files de mulets chargés pesamment.
Quatre cavaliers les encadrent.
Un dernier rang de cavaliers.
Les gens de la place demeurent un moment . . . . . .;
Mais l'admiration l'emporte bientôt sur la réserve.
ce faste même est une flatterie qui les touche.
Ils acclament vivement M. le Gouverneur de la Campa- ; ·
gnie Générale et son escorte.

Pl'-

?'

7
Larnendin réunit les habitants de Donogoo-Tonka et
leur adresse un petit discouTs
L'intérieurd'unevastebaraque. Une centaine d'hommes
pour le moins. D'autres n'ont pu entrer et s'entassent près
des portes. Fumée de pipes.

ro39

Sur une estrade, Lamendin et quelques-uns de ses
Pionniers.
Il parle. Pendant qu'il parle, les phrases de son discours se projettent sur une des murailles de bois, en face
de nous. Si bien que nous n'en perdons rien, ni davantage
des mouvements de l'assistance.

« Quelques mots seulement. Nous nous comprendrons très vite. J'ai une dizaine de millions à dépenser,
etau besoin d'autres, derrière.
Je puis aller à trois kilomètres d'ici m'installer, bâtir. Rien à débattre avec personne. L'or? Pour ce qu'il
y en a par ici! J'en trouverai
toujours autant: L'essentiel,
c'est la réclame, le bluff.
Vous savez ce que je peux
faire dans ce genre. Si vous
êtes ici, c'est moi qui vous y
ai envoyés. Votre ville? C'est
mon prospectus.
Si je vais à trois kilomètres,
ou à cinq, vous n'avez plus

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
DONOGOO-TONKA

qu'a suivre, ou qu'à sécher
sur place. Et alors, les millions, pour d'autres.
Mais je ne tiens pas a vous
ennuyer. Voici mes conditions - dix minutes pour
réfléchir - :
Je veux l'autorité absolue.
Ce soir même, toutes les
armes déposées chez .moi.
Pas d'autres fusils que ceux
de mon escorte.
Vous me proposerez huit
hommes sûrs, d'entre vous.
Je les examine. J'en fais des
policemen: revolver et bâton,
sous mes ordres.
Pour toutes les contestations, un tribunal de trois,
moi président ..
Les terrains régulièrement
occupés, je vous les laisse, ou
je les achète. Jepaie très bien.
Mais pas de flibuste ! J'ai
horreur de ça.

Je paie très bien le travail,
mais pas de rossards.
Au fond, vous serez très
contents de moi, sauf quelques vauriens. Nous les flanquerons dehors.
Voila. Décidez. J'attends
encore cinq minutes.»
L'assistance écoute avec une extrême attention. Quand
ilafini,ellereste un moment silencieuse. Puis un brouhaha,
une sorte de consultation très rapide. On voit des têtes
qui font : « Oui ,, des mains qui se lèvent.
Un homme saute sur l'estrade, se place devant Lamendin en une posture de garde-à-vous.
L'assistance fait : « Chut J •
L'homme salue et dit :

« Monsieur le Gouverneur
ça va. »

8
M. le Trouhadec, chez lui, de bon matin. Il attend
qu'on lui serve son petit déjeuner.
TI est nerveux, mais son regard a de l'éclat. Il s'asseoit,
se lève, tourne.
66

�DONOGOO-TONKA

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il déplie un journal.

Nous ne croyons pas sans intérêt,
au matin même d'une élection à l'Institut qui a déjà fait couler pas mal
d'encre, de reproduire ce câblogramme
que les agences nous communiquent :

Rrn DE JANEIRO, 15 novembre, par
c&amp;ble. - L'arrivée à Donogoo-Tonka de
la mission française venue pour les
grands tra_vaux a provoqué dans cette
ville cosmopolite, à croissance extrarapide, des manifestations, très flatteuses pour notre pays, dont toute la
presse du Brésil s'est faite l'écho.
Personne n'a Oublié, ici, la part qui
revient à la science française dans la
révélation des ressources de cette
région.

.
1043
• la science ~"-'.'çaise •• et le moindre mégotier de Rio sait
ce que ça s1gmfie .
. Excellent chocolat ! Véritablement à point I On b
dire · nous d
,
·
a eau
.
evons enormément à ces pays ex ti
à ceux qui 1 dé
o ques ... et
es couvrent ... L'humanité n'est pas si
aveugle que ça. Elle s'en aperçoit b1·en
l'autre.
··· un jour ou
Maisilyadesgens qw- 11sent
le journal très vit
t
sans aucune méthode.
e, e
« So?hie ! Courez m'acheter tous les nwnéros d
même Journal
e ce
que vous trouverez chez la papetière. »
Préparons quelques bandes, en attendant.

MONSIEUR DE PÉRIGNY
Membre dl l'Institut

18, rue Bonaparte.

Monsieur Henri Boussy-Mandres
Membre d8 finstitut

M. Le Trouhadec semble tout pétillant de clartés. Qu'il
est opportun, ce câblogramme 1 Comme il va dissoudre
les dernières hésitations de quelques académiciens !
Peut-être ce cher, ce providentiel Larnendin en a-t-il eu
l'initiative, en a-t-il savamment ménagé l'envoi et la
publication ? Mais n'est-ce pas encore beaucoup plus
simple? Tout le monde parle de Donogoo-Tonka, au
Brésil. Tout le monde parle de le Trouhadec. On finit
même par n'avoir plus besoin de le nommer; une allusion:

140, boulevard Saint-Germain.

Sophie apporte une brassée de 1· ournaux Le t
d'e dr l' ·
·
emps
ex.nca _er article d'un trait de crayon bleu, sur chaqu,:
mplarre ; le temps de faire une vingtaine d' adr
Nous nous contenterons de toucher les hésitant esses ...
les autres c'est su fi
s... pour
V
•
per u ... Non, non, pas la poste Sophie '
ous prendrez un fiacre ' un bon fi acre ... vous montrerez
•
.

�1044

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les adresses au cocher ... ne vous faites pas de mauvais
sang, ça ira tout seul ... une promenade en fiacre ... et si
le déjeuner est un peu en retard, ça n'a pas d'impor•
tance.

9

DONOGOO~TONKA

1045

2. L'avenue de l'Or, non loin de la rivière. Les gens
s'assemblent devant une affiche toute fraîche :

COMPAGNIE GÉNÉRALE
DE DONOGOO-TONKA
On embauche :

I. L'avenue de la Cordillère, à Donogoo-Tonka. Les
gens s' arrêtent ou sortent des baraques pour voir passer
M. le Gouverneur et son escorte.
Ce n'est point une sortie d'apparat. Huit cavaliers
seùlement le suivent. Il est en petite tenue de toile blanche.
Deux notables de la ville l'accompagnent.
Il fajt des haltes fréquentes. Il interroge les notables.
«A qui cette boutique?» Il se tourne vers deux des Pionniers du premier rang, architectes des Beaux-Arts : • Il
y aura un alignement à reprendre. Nous devrions en
profiter pour élargir l'avenue et établir un trottoir. Trop
serré, tout ça. On étouffe. »
Le cortège arrive sur l'ancienne prairie. C'est là décidt·
ment qu'il sied d'édifier l'immeuble de la Compagnie
Générale; tous les bureaux, tous les services. Beaucoup
de terrain reste disponible. On dessinera une place ma·
jestueuse ; les constructions en bordure. Trois nouvelles

avenues seront amorcées.

Quant au palais de la Résidence, c'est une autre affaire,
Il s'élèvera un peu à l'écart.
Le cortège commence l'ascension d'une petite colline
boiséequi,d'assez loin, domine la prairie. On atteint une
première plate-forme. Voilà l'endroit convenable. Les
deux architectes reviendront étudier la chose à loisir.

Terrassiers,

Charpentiers,
Manœuvres, etc.

Bûcherons,

Journée:$ 4 à$ 6
selon la spécialité.
3. Dans la plaine. On aperçoit à quelque distance la
rivière et les constructions de Donogoo--Tonka.
Quatre Pionniers à cheval. Trois mulets, avec leurs
conducteurs. Les mulets sont chargés de piquets, pointus
d'un bout, munis à l'autre d'un écriteau.
De temps en temps, les Pionniers s'arrêtent. Leur chef
désigne un point du sol. L'un des conducteurs y plante un
piquet.
On lit sur l'écriteau :

Propriété de la C'' Gén'•
de
Donogoo-Tonka
10
La cour de l'Institut.
Le Trouhadec reçoit les compliments de ses nouveaux

�LA NOUVELLE REVUÈ FRANÇAISÈ

collègues, les félicitations de nombreux amis. Il répond
à des journalistes. Il se laisse photographier.
Nous reconnaissons dans cette petite foule le banquier,
Lesueur, Bénin, et le Professeur Commandeur Miguel
Rufisque lui-même.

COMPAGNIE GÉNÉRALE
DE

DONOGOO-TONKA

Donogoo-Tonka,
le 20 Novemb'Ye.

RÉSIDENCE

Lam enclin, dans sa résidence provisoire. Il écrit :
COMPAGNIE GÉNÉRALE

DE

1047

PALAIS DE LA

11

DONOGOO-TONKA

DONOGOO-TONKA

Donogoo-Tonka,
le 20 Novembre.

PALAIS DE LA
RtsIDENCE

Cher et illustre Maître,
Je viens d'apprendre votre élection, q1,i fut triomphale. Je n'ai pas
besoin de vous dire ma ioie. En un
sens, ma tache se trouve terminée, et
ie pourrais retourner à ma charrue,
comme Cincinnatus. Mais le fait
d'avoir fondé une ville crée certaines
obligations auxquelles on ne pense
pas tout d'abord. Décemment, ie
ne saurais mettre DonogDo-Tonka
aux Enfants-Trouvés.
Ce qui retardera d'un peu le grand
plaisir que i' aurai de vous revoir, et
de vous mieux exprimer les sentiments
qui font de moi votre très obéissant
admirateur.
o. LAMENDIN.

Mon cher Bénin,
Je m'ennuie de toi et des copains.
f' aurais da vous emmener ; mais vous
manquiez de zèle. Enfin! Vous dormiez
sur vos lauriers d' Issoire.
Voici ce que ie propose: venez tous
ici. Vous arriverez pour l'inauguration d'une douzaine d'édifices, et
spécialement d'une statue le Trouhadec dont i' aime mieux ne rien dire
d'avance (Lesueur en périra de jalousie).
Je pourrai vous recevoir dans un
logis convenable ; la traversée est
facile, et vous n'avez aucune idée de
l'effet que produit une vieille pipe,
au soir tombant, devant les quartiers
neufs de Dona goo-Tonka.
Donc,~fe vous attends.
Ton
Ü . LAMENDIN.

�12-

tês ~tr.vaux cid J:&gt;ono.
goo-Tonka attirent des -,.116e&amp;
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�1050

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

d'encre noire, l'encrier d'encre rouge, la bouteille de colle
parfumée ; il a rangé côte à côte la règle carrée, la règle
plate, les deux porte-plume et le grattoir. La gommecrayon et la gomme à encre forment, l'une sur l'autre,
à l'angle de la basane, un assez triste tumulus.
Mais il a une façon de regarder tout cela qui n'est pas
ordinaire. Il ne se peut pas que chaque soir il dévisage
aussilonguement,et avec ce voile sur les yeux, les pauvres
objets de sa table.
Et qu'est-ce qu'il y a dans cette enveloppe posée avec
soin debout contre l'étagère, dans cette enveloppe où il
a écrit, en belle anglaise : Monsieur le Directeur ?
3. Une famille est assemblée pour Je repas ; six personnes, de divers âges.
Ces gens sont plus silencieux que d'habitude. Leurs
yeux s'évitent.
Soudain, l'un d'eux se lève, repousse son assiette. C'est
un homme de vingt-cinq ans peut-être.
La famille ose alors ie regarder. Une dernière supplication lui est faite solennellement par tous les yeux.
Mais il est déjà hors de prise.
4. Deux ou trois heures du matin. Un homme dort dans
une mauvaise chambre garnie. Une veilleuse brûJe sur la
commode.
L'homme rêve ; il se retourne, il soupire, il fait de
brusques mouvements. Encore un pour qui le sommeil n'a
pas tenu ses promesses. Est-ce pour trouver de nouveaux
ennemis et de nouvelles luttes que nous mettons la tête
Sur i'oreiller, et que nous prenons un arrangement avec
le monde invisible ?
L'homme se réveille ; il ouvre de grands yeux, il se

lJONOGOO-TONKA

1051

redresse sur sonlit,il passe la main surtout Je tour de sa
tête.
, C~t ho~e-là ne pourra plus se rendormir. A quoi bon
s agiter tristement dans son lit jusqu'au matin ? A quoi
bon, surtout, remettre de matin en matin la décision qu'on
n'éludera pas 1
L'homme saute à terre. Il est décidé.

14
:-ous revoyons un court moment la plaine populeuse
qw se contracte sur Donogoo.

FIN DE ' LA CINQUIÈME PARTIE

�1052

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SIXIÈME

PARTIE

SERVANT

D'EPILOGUE
1
Une promenade à DonogooTonka
Nous nous transportons rapidement d'un point à un
autre de Donogoo-Tonka, et nous surprenons ainsi
quelques aspects de son activité.
r. Un terrain vague, non loin de l'ancienne prairie.
C'est là que sont installés les bureaux d'embauchage :
de petites baraques, à quelques pas d'intervalle ; un
employé, avec un registre, dans chaque baraque ; sur le
fronton, l'indication d'une spécialité. Il y a foule devant
chaque baraque.
Nous pouvons lire plusieurs écriteaux : Bûcherons,
Charpentiers, Terrassiers, Maçons, Manœuvres.
2. La place principale. Nous assistons à l'arrivée du
convoi de femmes que nous avions aperçu le long d'un
fleuve.
Les hommes s'amassent pour les voir passer. On les
harcèle de grosses plaisanteries. Quelques-unes répondent
avec vigueur. Les autres paraissent hébétées.

DONOGOO-TONKA

1053

3. Près de la rivière. Un chantier de chercheurs d'or
au milieu des sables. Trois dragueuses-trieuses Throg'.
morton, du type le plus récent, fonctionnent sous la surveillance de plusieurs ouvriers.
4. Les travaux de la Résidence. Presque tout le gros
œuvre est achevé. Les peintres commencent déjà la
décoration intérieure. Le bâtiment n'a qu'un étage, mais
il est vaste. Et une loggia, fort bien disposée, y suffirait à
nous séduire.
5- Une taverne, dans une rue transversale à l'avenue
de la Cordillère. Quelques individus soutiennent une discussion violente. Les armes sortent. Le patron de la
taverne court à la rue et demande du secours.
6. Un emplacement, en bordure d'une rue. Sur un
écriteau :

Société anonyme des Constructions instantanées
de Donogoo-Tonka.
Le sol a déjà été fouillé, et les fondations établies.
Une trentaine d'ouvriers travaillent à dresser une maison, avec l'outillage perfectionné et selon les méthodes
vertigineuses de la Société anonyme.
Sur un coup de sifilet, une grue vient suspendre un
toit tout assemblé à dix mètres au-dessus des fondations.
Aussitôt des sortes de chèvres saisissent quatre charpentes et les dressent aux quatre angles. Quatre hommes,
grimpés en un clin d'œil au sommet des charpentes, les
fixent au toit, tandis que d'autres s'occupent de la
base.
Cela fait, tous les ouvriers se précipitent, chacun muni
des matériaux, outils et accessoires de son emploi ; des

�1054

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
DONOGOO-TONKA

machines spéciales leur tendent, à portée de main, les
pièces les plus Jourdes.
Les poutres trouvent des mortaises préparées. Les
cloisons se logent dans des rainures. Un plancher est
chevillé en trois mouvements.
Deux chefs d'équipe commandent au sifflet : l'un, les
machines, l'autre, les bras d'hommes. Ils ne perdent de
vue aucun détail de l'opération, non plus l'aiguille des
secondes de leur chronomètre qui leur trotte sur le poignet
gauche.

2
Un décret
La place principale. Le mât du milieu porte, à hauteur
d'homme, un grand panneau encadré qui sert à l'affichage
officiel.
Des gens s'attroupent devant une nouvelle affiche :

COMPAGNIE GÉNÉRALE
DE DONOGOO-TONKA
PALAIS DE LA RÉSIDENCE

DÉCRET

r. L'élection d'Yves le Trouhadec
à l'Institut de France sera fêtée
dimanche prochain, sur tout le

1055

territoire de Donogoo-Tonka, par
diverses réjouissances populaires :
cortège aux flambeaux, bals, feux
d'artifice, tirs au macaron, etc ...
2. Yves le Trouhadec sera désigné désormais dans les actes officiels et dans les conversations particulières sous le nom de « Père de
la Patrie ». Les citoyens sont invités à
donner le prénom de «le Trouhadec ,,
aux enfants dont ils attendent la
venue.

Les charretiers et conducteurs
de véhicules sont autorisés à jurer
par le nom de le Trouhadec, mais
seulement jusqu'à dix heures du
matin.
1Zf 3. Le culte de l' Erreur Scientifique est obligatoire dans toute
l'étendue du pays. Les édifices et
cérémonies de ce culte feront l'objet
de dispositions ultérieures.
4. Les contrevenants seront punis
de grandes aspersions d'eau froide.
Le Gouverneur,
LAMENDIN.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO·TONKA

ro57

Sur la pancarte :

3

L'armée du Salut, les Christian Scientists, et quelques
autres sectes s'abattent sur
Donogoo

Souvenez-vous que
beaucoiip d'or
ne vaut pas une
conscience reposée.
Adhérez en masse au
CLUB DES PURS

r. Une avenue que nous ne connaissons pas encore et
qui aboutit à la place principale.
Les passants assistent sans grand émoi à l'arrivée d'une

délégation de l'armée du Salut, ho=es et fe=es en
uniforme, avec plusieurs tambours et instruments de
cuivre.

Avenue de la Cordillère. Deux énergumènes clouent
sur le haut d'une baraque une inscription ainsi libellée :
2.

4

Un autre décret
Sur le panneau de la place principale :

CHRISTIAN SCIENCE

Conférences tous les soirs
à 8 heures
pour la résurrection des morts
et la consolation des affligés.
3. Un escogriffe d'environ deux mètres se promène

avenue de l'Or. Il tient une pancarte au bout d'un bâton;
quelques disciples le suivent.

COMPAGNIE GÉNÉRALE
DE DONOGOO-TONKA
PALAIS DE LA RÉSIDENCE

DÉCRET

M. le Gouverneur a été frappé de
l'activité des diverses sectes religieuses à Donogoo-Tonka.
Il tient à rappeler, à ce propos,

�ro58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

quelques principes et à arrêter
quelques dispositions essentielles.
r. Toutes les religions sont libres
sur le territoire de Doncgoo-Tonka.
Toutes les sectes peuvent l donc
procéder, sans être inquiétées, aux
exercices qui leur sont propres et
qui ne menacent peint la paix
publique.
2. Néanmoins, toutes les cérémonies, réunions, prières, etc., dans
toutes les sectes, devront obligatoirement commencer :
a) par une invocation à le
Trouhadec;
b) par une invocation à I' Erreur Scientifique.
3. Les sujets les plus fréquemment traités au cours des assemblées
et conférences seront les suivants :
a) les vertus de le Trouhadec ;
b) l'utilité de la géographie ;
c) l'efficacité de la psychothérapie biométrique ;
d) la prcsodie de Pindare;
e) la notion d'entropie depuis
Clausius;

DONOGOO-TONKA

ro59

/) la crise des loyers et la nécessité de s'y résigner courageusement.
4. Les contrevenants seront punis
de grandes aspersions d'eau froide.
Pour le Gouverneur et par ordye :

Le Secrétaire Général,
JEAN JEAN.

5

Une apothéose
L'ancienne prairie de Donogoo-Tonka, devenue place
Yves-Je-Trouhadec. Des bâtiments tout nenfs, d'un
agréable style colonial, la ceignent anx trois quarts. Ils
abritent les services de la Compagnie Générale. Le reste
d'une construction un peu plus ancienne, est fait de café~
et de magasins.
. La place Yves-le-Trouhadec présente une forme elliptique, assez exactement dessinée d'après J'orbite de Ja
Terre.
. ~•un des foyers en est occupé par une sorte de petit
edifice c1rculaire, orné de colonnes, qui n'est pas sans
analogie avec un temple de Vesta. Les colonnes sont
peintes en rouge, la coupole en violet. Nous lisons sur
le frontispice, en belles capitales :
TEMET,E DE L'ERREVR SCIENTIFIQVE

�1060

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DONOGOO-TONKA

1061

IMo .~

Mais voilà que nous y pénétrons. Presque tout l'espace
intérieur, qui s'éclaire du haut, est pris par une statue
colossale de l' Erreur Scientifique. Cette déité emprunte
l'apparence d'une îemme robuste, lourdement vêtue.
Plusieurs enfants parés de robes diverses se pressent contre
ses genoux. Elle les caresse et les enveloppe d'un geste
de la main droite. Sa main gauche tient une corne d'abondance. Une discrète indication du modelé nous révèle que
l' Erreur Scientifique est enceinte.
L'autre foyer de la place porte le monument le
Trouhadec. L'artiste ne s'est point laissé commander
par l'exemple de ces statues dont son enfance eut les
yeux pleins : Je Gambetta du Carrousel, ou les deux
pharmaciens fébrifuges. Certes, le Trouhadec deb~ut,_ dés!·
gnant d'une main un atlas, de l'autre le reste de I univers,
on y devait songer.
Mais ce que nous contemplons, ce qui est proposé à la
méditation d'un peuple, c'est le Trouhadec assis dans son
vieux fiacre carrefour de Buci, un peu après cinq heures
quinze du :oir. Rien ne manque ~ notr~ ens~ignement,
ni les lunettes, ni le chapeau de paille n01re, m le cheval,
si éloigné de toute forfanterie, ni le cocher. Tout le '.11onument est orienté face au temple de !'Erreur Screntifique.
n n'est pas possible que le cocher se trompe de chemin. .
Si nous avions le temps, nous nous plairions au détail
du socle. Deux bas-reliefs y retracent allégoriquement la
création de Donogoo-Tonka par le Trouhadec. Deux
inscriptions commémorent quelques faits décisifs. Mais
notre attention est accaparée par l'énm:me foule qw
couvre la place. Deux tribunes se font vis-à-vis. Dans
l'une, siègent M. le Gouverneur, Bénin, Lesueur, et quel•

ques amis ; divers invités. Une rangée de gardes nègres
en interdit l'abord. Dans l'autre, les pionniers et les
notabilités de la ville.
Plusieurs enceintes ont été réservées. Des écriteaux en
font connaître la destination. Tout près de nous, nous
pouvons lire :

Enceinte réservée aux sectes religieuses.
Les délégués de chaque secte se tiennent là, groupés
sous leurs pancartes. Les délégations échangent de mauvais regards. L'enceinte contiguë enferme, sous la rubrique : Eléments indigènes, trois députations de PeauxRouges.
L'ordre est assuré par des policemen, d'une stature
élevée. Mais on remarque aussi une pompe à bras et
quatre pompiers prêts à ménager de grandes aspersions
d'eau froide, si M. le Gouverneur le jugeait opportun.
Une telle rigueur ne sera point nécessaire, sans doute,
car le peuple de Donogoo-Tonka s'ouvre tout entier à de
hauts sentiments.
Les sons d'une musique éclatent si fort qu'ils crèvent
le silence de la toile.

6

Les soirées à la Résidence
La vaste loggia du palais de la Résidence, à la chute du
jour. Le plafond est soutenu par quatre solives peintes,
et l'entablement par quatre couples de fines colonnes.

�1
1062

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lamendin et ses amis prennent des boissons fraîches.
Ils fument. Ils parlent peu. Nous reconnaissons Bénin et
Lesueur, dont la présence ici n'a rien que de naturel; mais
il nous est bien agréable de retrouver aussi Huchon,
Broudier, Omer et Martin.
Deux négresses font le service. Un Peau-Rouge veille
spécialement à l'allumage des cigares et des pipes, et à
leur tirage régulier.
Quant aux Pionniers, comme ils sont volontiers
bruyants, on les a fourrés dans une salle basse avec quarante bouteilles.
Dans l'intervalle des colonnes, on aperçoit la végétation
d'un parc, puis Donogoo contre sa rivière ; puis la plaine
rayée de pistes et les hauteurs boisées de l'horizon.
Les copains ne causent plus du tout. Ils regardent audelà des colonnes, chacun selon une perspective dont il a
la secrète jouissance.
Mais leur âme a beaucoup de force, et elle profite de
l'affaiblissement du jour dans cette campagne pour y
établir le règne d'une lumière qui à d'autres lois.
A l'horizon la ligne des hauteurs est mangée petit à
petit. Il s'y forme d'abord un bourrelet assez obscur,
une espèce de volute d'ombre. Puis cette chose se déroule
dans le sens de l'éloignement ; il semble que l'horizon
recule très vite, ou même qu'il n'y en ait plus, qu'il faille
lui dire adieu à jamais et apprendre à se passer de cette
sécurité familière. Mais une clarté s'est déployée aussi
vite, se propage aussi loin, une clarté qµ'on n'a vue nulle
part et qui, pourtant, n'est pas nouvelle. Il suffit de la
voir pour être saisi par ses plus vieilles pensées, pour
retrouver soudain les figures d'un ancien sommeil.

DONOGOO-TONKA

1063

Alors dans cette clarté si peu éclatante, qui donne aux
yeux si peu de travail, des zones se tracent,- de plus en
plus lointaines ; mainte existence se distribue.
Au plus près, une région de forêts et de fleuves, puis
une ville, et d'autres villes en bordure de la mer.
La clarté n'a pas fini sa conquête ; c'est la mer, là-bas,
qui se développe ; un navire, horriblement loin, - et
pourtant nous sentons que pas un bout de cordage ne
nous échappe, - puis une autre terre avec des ports, des
trains et des villes ; Paris, tout au fond ; mais si près,
peut-être, que nous en sommes gênés pour le voir et que
nous voudrions faire un pas en arrière.
Comme si, cédant à une pression amicale, le monde
renonçait pour un soir à sa façon d'espace et à toutes
sortes d'habitudes.
20

aotU

1919.

JULES ROMAINS

FIN

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
AUTOUR DE JEAN GIRAUDOUX
Les livres de M. Jean Giraudoux inquiètent des lecteurs.
en passionnent d'autres, excitent des discussions, créent des
amitiés, deviennent peu à peu les murs, les arceaux, les
figures, les saints d'une chapelle. Je suppose que M. Pierre
Lagasse qui promène en ce moment, pour les lecteurs de la
Mimrve Française, un bras iconoclaste dans les chapeUes
littéraires, conduira un jour contre cet oratoire païen, nouveau Cyrille ou nouvel Antoine, ses moines et ses rnisons.
Rendons hommage aux services que peut rendre le franc
parti de cet ennemi de son temps et de ce dépisteur du romantisme et admettons sa chapelle, à lui, sa chapelle sévère où
l'on chante au lutrin - celui de Boileau - sur les textes
solides d'autrefois. Mais si nous vivons sous le régime des
chapelles littéraires, (et pourquoi pas des chapelles critiques?)
si la grande cathédrale centrale apparait froide et désertée,
est-ce nécessairement un mal ? Palerme, ville malpropre,
à population malingre, à églises barbares, à jardins
médiocres, devient délicieuse par ses admirables oratoires,
ces chapelles de confréries, produit parfait de l'art du
xvue et du xv1u 8 siècle, qui tiennent du sanctuaire,
du boudoir et du théâtre, et où l'on imagine respirante et
souriante une vie religieuse comblée de décor et de bonheur.
Notre vie littéraire, fatiguée et sensuelle, tend à prendre une

ro65

figure de ce genre : laîssons-lui donner les fleurs de sa saison.
Une matinée dans un oratoire de Palenne ne nous ferme pas
à la beauté de Saint-Pierre, de Chartres ou de Vézelay.
Assouplir son goût ne signifie pas qu'on cesse de flairer et
de rejeter le mauvais goût. Le vrai goût consiste même à
-établir une juste mesure entre l'art éternel et l'art de son
temps; à savoir, quand il le faut, envisager l'un du point de
vue de l'autre; à savoir aussi, quand il le faut, ne pas le faire.
Dans la vie de l'art pas plus que dans l'art de la vie le ca,p,
diem n'exclut le sub specie aeterni : s'ils se font équilibre et
s'ils se nourrissent l'un de l'autre, c'est exactement ce qui
peut s'appeler la sagesse, et le goût n'est que la forme sensuelle de la sagesse.
J'entrerai donc sans remords dans l'oratoire de M. Giraudoux et je m'y abandonnerai à un plaisir presque sans
mélange. Qu'est-ce d'ailleurs que son oratoire sinon luimême I L'E.oie des lndiflérents et Simon le Pathétiqu,
construisent avec des états d'â.me, des rêves, des fantaisies,
des tendresses et des regrets, une rotonde de lumière colorée,
de bouquets et de parfums où se tiennent, comme un peuple
choisi, des esprits de vie intérieure. J'emploie peut-être une
comparaison et un vocabulaire qui n'agréeront pas à tous les
lecteurs de M. Giraudoux. C'est que malgré moi. ou plutôt
avec un consentement qu'à la réflexion j'accorde volontiers,
je transporte encore au monde intérieur les :figures de l'Eglise
militante .e t de I1Eglise triomphante que lui donnait M. Barrès
dans cet Homme Libre qui fut un des bréviaires de la g~nération antérieure à celle de M. Giraudoux et qui demeure
en somme le classique du genre. Et puis ces images nous procurent une satisfaction historique et critique, parce qu'elles
nous rappellent que ces formes de vie, ces enfants plus ou
moins terribles, furent tenus sur les fonts baptismaux de
la sensibilité catholique. Il faudrait une dévotion bien ombrageuse ou une irréligion bieo radicale pour froncer le

�r.A MO"OVIILLB IIBWB D A ~ ~

-.dl S 1 ;

l le.t,fe deJa vie lntilrieaN . - Il.
. . . . . . b•1ceq dG .a,111 4e Ja. iatkle..œ cha
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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nu de conscience et d'ironie. C'est le moment où l'on aperçoit le procédé construit contre un autre procédé, le moment
où une sagesse suprême parle comme Athéna à Ulysse : « 0
fourbe! qui te surpasserait en malice, si ce n'est un Dieu ? »
Et c'est pourquoi on sort d'une série de Monet, de l'AP,èsmidi d'un Faune, de Simon le Pathétique avec une âme de
légèreté, un sourire sans sécheresse, qui ont traversé des
espaces de lumière et de fraîcheur, de tendresse et de pensée,
et qui ne sont point du tout, dans les arts où il y a eu des
Rembrandt, des Beethoven et des Racine, la fleur suprême,
mais qu'on est heureux de porter sur le visage comme le
signe encore d'un trésor intérieur.
De lecteur à auteur il faut bien que les trésors intérieurs
sympathisent, qu'ils soient faits de cristaux et de pierreries
analogues et que les pièces ici d'or et là d'argent, frappées
des mêmes effigies royales, circulent dans le même royaume.
Beaucoup se plaisent en M. Giraudoux parce qu'ils se reconnaissent en ses pages, parce qu'il les fait connaître à euxmêmes, et surtout parce qu'il cherche lui-même, comme
son lecteur, à se connaître en faisant tout le nécessaire pour
n'y jamais arriver et pour reculer sans cesse le moment où
il se saisirait, où il ne lui serait plus possible, dans cette occupation totale de lui-même par un corps exact et une âme
vraie, de se chercher des synonymes, de se créer des substituts et d'envoyer à sa place dans la vie des êtres faits comme
lui, ces lui-mêmes honoraires qui la vivent à sa place et qui
s'appellent Jean, Manoël, Bernard, Simon. Il se raconte pour
satisfaire le même besoin, se procurer le même plaisir et
faire la même découverte qu'on éprouve et qu'on obtient à
l'entendre se raconter. Ecrire, pour lui, c'est être son premier lecteur, c'est s'ouvrir à une page neuve, acquérir une
figure d'abord contenue en lui de façon indistincte, comme
il vous vient une pensée, comme il vous arrive un
amour, comme il vous naît un enfant, - et c'est l'égoïste,

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

I069

c'est . le paresseux, c'est le pathétique. Après dix ans
M. Giraudoux se verra peut-être dans son atelier comme
Rem~randt entre ses portraits de lui-même, les uns proches
de lm, et les autres si étrangement loin, se confondant avec
un ~pect de la lumière ou une idée du modelé. Et l'on songe
a~sSl aux séries de Monet, cathédrales, nympheas ou peuph~rs. Plus justement il semble que toutes ces figures soient
créees comme Eve d'une de ses côtes, et nous rendent les
aspects féminins, passifs, nonchalamment élégants ou puérilem~nt tendres de sa nature. Ombres qui se détachent de lui,
~w v.ont se fondre dans le peuple des ombres pour lesquelles
il écnt, et qui forment dès maintenant avec elles un monde
j'ai bien dit un oratoire, dont les fidèles se reconnaissent. '
Parlant d'une de ces ombres il nous fait pénétrer avec
franchise dans son propre laboratoire d'ombres 1 1 En réalité
il ne se rappelait jamais rien. Il était-même ef!rayé parfois
de se sentir dénué de passé, de souvenirs. Son enfance s'était
écoulée sans particularit~. Ou du moins. alors qu'à tous ses
camarades étaient arrivées des aventures, alors que les détails
d'une période de leur vie se groupaient naturellement, sa
vie à lui n'avait pas d'épisodes. Pourtant il avait passé ses
dix premières années au milieu de cinquante ouvrières bavardes, dans l'atelier de son oncle. A elles cinquante. suivant
un illustre exemple, elles n'avaient pu remplir un seul
recoin de sa mémoire. Il ne se rappelait pas d~vantage un
événement de lycée qui pût devenir une anecdote. Il inventait donc son passé quand il en avait besoin ; il y logeait les
aventures que son imagination bâtissait sans répit ; et il
défaisait ses souvenirs d'occasion après chaque récit, ainsi
qu'un prote, le cliché une fois inutile, remet en place ses
caractères. • On voit même à de certains jétails que la
mémoire de M. Giraudoux a le génie de l'inexactitude, et il
s'est accommodé avec ce génie pour se créer une autre mémoire, d'autres mémoires, qui sont bien des mémoires,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mémoires possibles plutôt qu'imaginations, des vies authentiques vécues de l'intérieur et où il y a le mouvement d'une vie
réelle sur lequel se succèdent seulement des images fictives.
Les personnages, les« séries • de M. Giraudoux diversifient
un même type, comme font, sur un registre plus large, plus
classique, plus nourri, les personnages de M. Barrês. J'ai
essayé ailleurs de montrer comment les principales figures
de roman chez celui-ci, Philippe, Simon, Bérénice, Maltère,
les sept Déracinés, même Ehrmann et Baillard représentent
des variantes d'un type élémentaire, des figures de l'auteur,
les uns comme Philippe et Sturel presque authentiquement
réalisés, les autres faits d'éléments plus distants et plus
détachés, mais reconnaissables encore. Il y a là sans doute
une nécessité de tout riche égotisme dans l'acte qui le répand
hors de lui pour s'éprouver mieux.
Le Barrès d'hier et d'aujourd'hui, qui ne possédait pas
une étoffe imaginative et créatrice bien considérable, a su
p0urtant, en utilisant cette étoffe avec clairvoyance et discipline, tirer de lui une galerie riche, diverse, inattendue, ne
point se répéter, créer courageusement du nouveau, à ses
risques et périls, avec une réussite inégale. On ferait des
réflexions analogues sur André Gide. Une question inquié•
tante se pose pour M. Giraudoux : répètera-t-il indéfiniment la manière qui fait aujourd'hui notre plaisir ? Rien
n'empêche évidemment que les six deviennent cinquante.
et que M. Giraudoux anime hors de. son corps de nouvelles
côtes, un André le Rêveur, un Pierre le Fantastique, un
Tristan le Triste, ~n autre Jacques le FaJalisJe ou un second
Jacques le Mélancolique. Dans les générations antérieures,
M. Abel Hermant fut conduit par une pernicieuse nonchalance à tirer d'un gaufrier certain modêle de petit jeune
homme indéfiniment répété, à laisser envahir par cette
plante parasite une œuvre d'une excellente tenue littéraire
et dont tant de morceaux restent si précieux comme témoi-

RÉFLEXIONS SUR LA qTIÉRATURE

gnages sur les mœurs de l'époque. Je ne reproche d'ailleurs
rien à M. Hermant, je sais les nécessités du journalisme, et
il ·m'est toujours loisible, s'il paraît un Cadet de Coutras, de
relire Courpière ou les Grands Bourgeois. Je signale simplement de5 Cadets de Coutras sur le chemin possible de Simon
et de Jean. Mais pourquoi M. Giraudoux ne serait-il pas de
taille à éviter ce péril ? Les quatre héros de l'Ecole des
Indi//é,ents et de Simon le Pathétique forment un tout
complet qui, d'être unique, demeurera plus exquis. Provinûales indique des sources d'émotion nuancée et riche,
auxquelles M. Giraudoux n'a jusqu 1ici presque pas touché
et qui rendent vraisemblables de beaux romans frais, touffus,
fleuris et vivants. L'auteur du Petit Duc saura sortir de lui
ou plutôt découvrir en lui des pays nouveaux que, de certains sommets de son œuvre. nous apercevons déjà.
Certains sommets comme ces vingt dernières pages de
Simon, si délicates, si tempérées, si musicales. Et si riche que
paraisse un jour la diversité épanouie des romans que
j'appelle, tous les thèmes en sont d'avance, j'en suis sûr,
contenus dans Simon, comme tous les thèmes barrésiens
étaient compris dans un Homme libre. Sans doute les romans
de M. Giraudoux cristalliseront toujours autour de sensibilités enfantines et féminines, et lui qui, durant la guerre fut,
à ce que disent les autres, un fameux homme, un poilu
vraiment et beaucoup là, n'écrira que pour tenir sous des
yeux neufs de lycéen des visages fins, lumineux, pleins de
deux yeux ouverts où se font des voyages infinis. Il gardera
toujours certaines puissances d'enfance qui lui maintiendront
dans l'ombre sa rosée jusqu'au soir. Il ne sortira jamais tout
à fait du lycée. Admirable condition pour être aimé d'hommes
à qui la guerre, de dix-huit à cinquante ans, a permis de refaire
quatre ou cinq ans de lycée, et de retrouver tout leur visage
d'autrefois à ce détour de leur destinée.

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1074
de la vie retenue comme une musj.que et indéfiniment différée,
nœu d gordlen beau comme un caractère chinois, où. s'attarde,
sœur ainée de celle de Simon, la curiosité de Gide, e~ sur
canif de
1equel M. B arrès rêve de l'acier qui le tranchera,
. d .
Philippe, sabre de général, et dansl'ombreetlasoli~ eirre:,;
. ble des Mères couteau de Racadot. Non, M. Gu-audo
pua
n'est pas p ressé d'arn·ver· La vie ? Le bonheur ? L'amour ?
• La pitié, dit-il, est justement ce _4~ r~pla~ l'~mour
chez les égoïstes. • Un mot qui servir.ut b1e~ d en'."'1gne à
touteuneparti.e de l'œuvre de M· Barrès' et 4111 nous mdique,
d'un doigt mystérieux, les limites que ne dépassera pas
M. Giraudoux. Mais, à l'intérieur de ces _limites,_ le beau _domaine encore, la riche étendue, le jardin fleun et la p1~
d'eau vêgétante de Monet à Giverny I L'auteur ~~ Prov_inciales a renoncê presque, après les ProviJ1&amp;iales, à 1 mv~ntion
et au récit. Aventure et découverte tendent chez lui à ae
cantonner dans le détail ;et dans le style, les phrases reco:
vrent le livre, le mangent comme un peuple éclatant
b ·ssant d'insectes mange le feuillage d'une forêt et comme
les nympheas recouvrent un étang. M. Giraud aux k·t~
n
style le plus délicieux d'aujourd'hui un Vouvray bo~quet:
et parfumé dont chaque verre fait renaître un paruer d_
vendange sur un coteau de lumière. Que ne nous donnera-t-il
pas le jour où la naissance fraîche, la liaison
. original" e des
ts
ts et des images ne sera que le signe et le ,n.sage apparen
md'oune naissan
.
ce pareille d'épisodes• d'histoires, de, récits, le
jour où l'aventure de sa phrase se développera en~ ave~ture
d'un roman, comme les lignes dont il parle et q~ une 1e_une
femme porte au creux de sa main se développent moms en n~ea
u'en les courbes de son corps et en les destinées de sa vie!
imaginez une aventure printanière qui soit à la ~aute_ur de
cette description du printemps, une symphonie qui réalise ce
que promet ce programme fabuleux de concert :
• Le printemps vint à l'improviste. Tous les astres de

=

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1075
l'hiver scintillèrent quelques semaines au-dessus de feuillages
déjà épanouis. Pas de hannetons. Une lune rousse, bourdonnante, dépaysée, à laquelle les plus tendres pousses résistaient
avec l'entêtement de lauriers centenaires. Plus d 'ornières,
de crevasses, de guérets défoncés. Partout un gazon, un blé,
un orge dru et ras ; un enfant au galop pouvait traverser la
France sans tomber. Des pluies soudaines rapportaient aux
rivières les pluies dérobées à l'autre année. Les canaux étaient
combles et débordaient chaque matin. Les sourciers, à toute
minute égarés, retenant des deux mains leur baguette,
arrivaient à des étangs inconnus, à des lacs. Le réservoir des
jets d'eau, des fontaines, avait été remonté sur les plus
hautes montagnes, était une neige au soleil. Déjà résonnaient
à l'aube les détonations lointaines des champs de tir : la
guerre était ouverte. Déjà le poète était étendu sur le dos
au milieu de la prairie, cherchant au--dessus de lui, comme un
mineur dans son couloir, son ouvrage de la journée. Déjà les
merles surveillaient les fleurs de cerisier, les moineaux les
feuilles de radis .. . Les lycéennes écartaient leurs fourrures,
montraient leurs visages nouveaux, et les collégiens les
regardaient sans peur, désireux de les épouser. Les jardiniers
ouvraient leurs serres, les gardiens leurs musées, on allait
rapporter chaque palmier, chaque tableau dans son bosquet
habituel... Seuls, dépassant les taillis de cent coudées,
restaient fidèles à l'hiver les grands arbres, les ormes, les
platanes, les chênes. On ne leur en voulait pas ; on savait
que dans six mois, géants lents à comprendre, ils resteraient
fidèles à l'automne. ,
Que M. Giraudoux sorte de la petite aventure sentimentale, du morceau où piétinent d'excellents écrivains d'aujourd'hui l Ou plutôt qu'il la conserve toute, mais qu'il la
laisse s'élargir par une croissance indéfinie et vivante. comme
une ville bien placée dans un heureux carrefour et sous une
destinée bienveillante I Qu'il suive le rythme de cette forme

�LA NOUVEL LE REVUE FRANÇAISE

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1077

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il y a un monde nouv
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dont l'autre hn. a d essm
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.

NOTES

ALBERT THIBAUDET

RÉFLEXIONS"SUR LE BERGSONISME

Les époques troublées ont peut-être le privilêge de dissiper
pour un temps les conventions, de rappeler aux peuples leurs
intérêts vitaux et de les mettre en présence de réalités avec
lesquelles on ne peut ruser, dont on ne peut atténuer l'âpreté
ou dissimuler les exigences. Tant d'événements surgissent
et de si grands, que les événements passés se détachent de
nous et entrent dans l'histoire. Dès maintenant ils peuvent
être envisagés sans passion.
Dans la France ensanglantée, carrefour du Monde, ce ne
sont qu'idées en conflit et hommes dans le doute. L'intelli•
gence a été violemment ébranlée, s'il est vrai que l'intelligence est davantage qu'une attitude apprise et se confond
avec l'expérience humaine. Pendant la guerre, nous avons
assisté à des répudiations, des palinodies, des suicides même.
Les idées, les règles de conduite qui rappelaient trop naïvement ou trop franchement Je kantisme et Je romantisme
allemand ont été proscrites sans qu'on puisse 1'estitue,- leur
Place et leu,- ,-Oie aux idées /1'ançaises, mal connues et désavouées

Pendant plus d'un demi-siècle. Le Bergsonisme, dont on sait
les sympathies pour la pensée anglo-américaine et le goût
pour la vie intérieure, est apparu alors comme la seule doctrine
capable d'échapper à la tourmente. Une étude magistrale
de Harald Hôffding, la Philosophie de Bergson, la polémique
de Benda, des articles de revues entretinrent la curiosité
à son sujet. Et voici que la publication récente del' Énergie

�1078

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

1079

Spirituelle, ensemble d'essais et de conférences présentés au
public entre 1901 et 1913, remet en question le Bergsonisme.

tudes, il convient que nous nous en tenions à la seule réalité,
au moi.&gt;

Au lendemain de la guerre, il n'est pas sans intérêt d'examiner la portée de ce mouvement. Fut-il, comme le présentent
ses commentateurs, une révolution assez originale, assez
profonde, assez compréhensive pour dissiper tout malaise,
instaurer des certitudes nouvelles et donner à la pensée
française la direction qu'elle souhaite aujourd'hui ? Fut-il
au contraire une mode, un caprice d'époque qui ne survivra
pas à l'épreuve de la guerre ?

Chacun poursuit de façon singulière le roman de la vie
intérieure. Bergson a une imagination trop rêveuse pour
s'abandonner comme l'artiste à la volupté de la minute présente ou foncer, tête baissée, sur l'avenir et épuiser tous les
modes de sentir. Que d'autres demandent aux vo)'~es,
aux musées. aux rencontres hum.aines le renouvellement de
leur ferveur. Indifférent à l'action, il dirait volontiers 3.vec
Rimbaud qu'elle• n'est pas la vie, mais une façon de gâcher
quelque_force, un énervement&gt;. Un songe dont la trame se
fait et défait sans cesse, où rien ne commence et rien ne
finit, le libère du monde et le convie à une fête spiritQ.elle.
L'attrait d'~e vie lente et profonde s'accroît de l'inquiétude
qui naît de la mobilité d'images tôt évanouies. L'être se défend
avec une obstination douloureuse contre l'impression qu'il a
de devenir étranger à lui~même. Il se tourne vers le passé,
sollicite ses souvenirs, les ordonne et les recompose. II
acquiert ainsi 1a conviction qu'un même mouvement les
parcourt qui soustrait la personne à l'écoulement des choses.
Mais, à se concentrer sur elle-même, la sensibilité se retire de
l'intelligence et en démasque l'artifice. Les idées perdent
leur pouvoir évocateur,; la logique, où Tellier ne voyait déjà
qu'une maladie de la pens~. cesse de sembler génératrice du
réel etse réduit aux proportions d'un jeu formel où la subtilité
s'affine. Les grands systèmes métaphysiqµes, impuissants
à retenir la vie dans la maille des concepts, ne sont plus qu 'une
leçon d'éristique. Et, défiant dans son propre goût pour 1/l,
spéculation, Bergson repousse la médiation des philosophes
et communie avec les poètes dans une certitude sentimentale.
Or une science envahissante et audacieuse compromet leur
quiétude. Non contente des attributions techniques et du
rôle utilitaire qu'on lui accorde communément, elle pénètre
dans le domaine du rêve. Là elle dénonce comme illusoires

•••
Après 1870, et pendant une vingtaine d'années, la stérilité
du Second Empire et la stupeur de la défaite paralysent la
France. La confusion, la lassitude, le dégoftt s'emparent
d'hommes qui n'ont pas su défendre l'intelligence contre la
médiocrité envahissante. La peur de la Commune a donné
aux études de Taine une orientation nouvelle. Renan s'est
aperçu que sa philosophie est faite pour les jours de calme
et qu'elle n'apprend pas à mourir; il y a de l'amertume dans
son sourire et de la prudence dans la subtilité courtoise
avec laquelle il accueille les hôtes d'une semaine ou d'un
jour. Michelet est mort : personne n'est désormais capable
d'entretenir chez les jeunes gens la flamme intérieure, de susciter en eux la générosité et l'enthousiasme, de leur montrer
quelles réalités vivantes et quelles promesses d'avenir sont
encloses dans les mots d'humanité et de civilisation. Abandonnés, désemparés, livrés à eux-mêmes, les jeunes gens se
laissent engourdir par les théories de Schopenhauer. Ils
renoncent à la connaissance ; ils renoncent à l'action et
s'enivrent de leur solitude. Instinctivement, ils se sont fait
une éthique provisoire q1,1e le plus volontaire et le plus céré·bral d'entre eux, Barrès, condense en ces quelques mots :
._ En attendant que nos maîtres nous aient refait des certi-

,1

�ro8o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les sentiments de spontanéité, de liberté, d'activité créatrice.

Elle tient l'art pour mensonger et fictif. Et, quand elle a
brisé le fil qui fait de la conscience comme un collier d'images.
elle croit réparer sa maladresse en replaçant bout à bout les
images égrénées à l'imitation du contour entrevu ; à moins
qu'en désespoir de cause elle ne demande le secret de l'esprit
à la physiologie du cerveau. Et il semble ainsi que les pré•

dictions de Taine etde Renan s'accomplissent: en s1 attaquant
à l'âme la science s'attaque à l'art. Les natures délicates
s'émeuvent. Elles ont pu assister avec assez d'indifférence
au travail sourd qui mine la religion et la conscience morale
pourles déposséder de l'explication du monde et des principes

de la conduite; elles ne souffrent pas qu'une atteinte soit
portée aux convictions esthétiques, raison ultime de vivre,
refuge des sensibilités blessées dans une époque de grande industrie.d'irréligion et de bassesse morale. Aux prétentions de
la Science elles opposent leurs impressions .avec une gaucherie
ingénieuse et une naïveté nuancée de cette sorte de finesse
que donne parfois le désir aux plus candides. Symbolistes et
décadents s'efforcent d'établir la légitimité de la vision individuelle des êtres et des choses qui s'épanouit dans les
poèmes d'Edgar Poe, les portraits de Whistler et le drame
musical de Wagner. Cependant .Guyau proclame, avec la
fougue de la jeunesse, les droits de la sensibilité.
La culture de Bergson ne lui permet pas d'être aussi simple.
Ravaisson, successeur officiel de Cousin, lui a transmis
une doctrine esthétique qui juxtapose la Grèce de Winckelmann, le néo-Platonisme d'Alexandrie, le Christianisme,
la Renaissance italienne et le Romantisme allemand en des
improvisations émues pour rendre son immortalité à l'âme
et sa profondeur au mythe de Psyché. Par ailleurs il est curieux
de mathématique et de physique; il sait qu'on ne déjoue pas
les desseins de la science aussi facilement que le croient les
poètes et qu'il est bon d'adioindre aux suggestions intimes

NOTES

ro8r

les ressources de la pensée philosophique. Aussi la réaction
du sentiment revêt chez lui ]a forme ambiguë de l'essai, mode
d'expression assez souple pour tenir à la fois de la création
artistique et de la spéculation philosophique, épouser le
cours changeant des images et informer les désirs.
Son premier mouvement, car il suit le cours de sa nature
plutôt que d'agir de propos délibéré, est de soustraire la
vie intérieure à l'emprise des scientifiques et de recréer
autour d'elle le mystère qu'ils s'efforcent de dissiper. Il écarte
la représentation que les psychologues se font de la conscience. 11 refuse de s'en tenir, comme les moralistes et les
romanciers, à l'analyse des passions, qui nous donne le change
sur nous-mêmes. Il annonce l'existence d'une réalité plus
profonde, mobile et fuyante. Pour la décrire, il rivalise avec
le musicien dont l'art rend sensibles l'émotion, son dynamisme, ses variations d'intensité, ses altérations et sa
richesse ; il rivalise avec le peintre qui restitue parfois le
mouvement dans sa soudaineté1 qui dégage parfois les
dessous grâce auxquels une physionomie devient expressive
et spirituelle. Mais, comme il ne dispose pas des moyens
techniques qui permettent à Debussy, à Degas ou à Velasquez
d'évoquer l'être dans sa qualité même et sa pureté première, il
se contente de faire subir une sorte de conversion à l'imagination philosophique, Il renonce délibérement à certaines
habitudes de penser, à certaines associations d'idées et d'i-mages contractées au service de l'intelligence. Il se laisse
vivre et s'abandonne à l'impression confuse de durée qui
surgit dans la vacance des représentations. Mais, quand il
veut l'exprimer, il s'aperçoit que le langage fait pour répondre
aux exigences d'une activité tournée vers le monde extérieur,
ne saurait s'adapter à la réalité intime. « Essentiellement
discontinue, puisqu'elle procède par mots juxtaposés, la
parole ne fait que jalonner de loin en loin les principales
étapes du mouvement de la pensée. Les images ne sont en

�1082

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

effet que des choses et la pensée est un mouvement. 1 Mais
ce qui ne peut s'exprimer se peut suggérer et évoquer au
moyen de métaphores concourantes. Semblablement Mallarmé dira : , Décadente, mystique, les écoles ... adoptent,
comme rencoRtre, le point d'un idéalisme qui (pareillement
aux fugues, aux sonates) refuse les matériaux naturels et,
comme brutale, une pensée exacte les ordonnant ; pour ne
garder de rien que la suggestion. Instituer une relation entre
les images exacte et que s'en détache un tiers aspect fusible
et clair présenté à la divination.» Ce rapprochement n'est
pas fortuit ; il accuse des préoccupations communes. Loin
d'avoir, comme on l'a prétendu, quoique ce soitdecommun
avec la méthode des romanciers ou de Sainte-Beuve, le
procédé du clair-obscur employé par Bergson s'identifie
au procédé du symbolisme dont Mallarmé s'est fait, dans
Divagations, le théoricien exact et précieux. Pourtant Bergson
ne laisse pas l'initiative aux mots; il se souvient à temps
voulu de la tentative faite par Schelling et Ravaisson pour
donner à une attitude de poète droit de cité dans la philosophie et pour métamorphoser les mouvements de sensibilité
en une intuition intellectuelle ou ea une expérience intime
qui fasse participer l'homme de l'absolu. Et, par un déplacement subit, ses démarches subtiles, exclusives de toute
discipline intellectuelle, sont élevées au rang de méthode :
elles deviennent intuition.
L'intuition, comme opération de l'esprit originale et
distincte de la réflexion, permet de reprendre en sens inverse
le travail de l'intelligence discursive. Elle vient de révéler
une expérience , atteinte à sa source, ou plutôt au-dessus
de ce tournant décisif où, s'infléchissant dans le sens de notre
utilité, elle devient proprement l'expérience humaine ,.
Cette expérience immédiate ne pennettra-t-elle pas de
résoudre directement les grands problèmes de la conscience,
des rapports de l'âme et du corps, de la vie, sans faire appel

N"OTES

1083

à la médiati,on de l'intelligence discursive, sorte de technique
de la pensee ? Pour cela il convient de développer, sous
forme de concepts, les brèves lueurs de l'intuition. Mais il
encore examiner les faits présentés par les savants et
les mterprêtations qu'on en donne. Ici l'argumentation entre
en jeu etla dialectique devient toute .puissante pour réduire
la métaphysique traditionnelle qui croit devoir subordonner
l'étude des questions vitales à l'étude du mécanisme de la
connaissance. Dès lors l'œuvre de Bergson devient un chefd'œuvre de tactique. En médiateur, il tente de mettre fin
aux ~uere~es qui ébranlent le crédit des philosophes, apaise
les disseilSlons entre réalistes et idéalistes. Puis il se retourne
contre la science, sans toutefois la heurter de front. n sait
trop la stabilité et la valeur de la physique pour ne pas lui
abandonner - provisoirement du moins - le domaine de
la matière et pour ne pas reconnaître que, sans elle; nous
n'aurions jamais acquis le sens de la précision. Mais il met
à profit les obscurités de la physiologie du cerveau pour avancer que l'activité spirituelle déborde infiniment l'activité
cérébrale ; il met à profit les incertitudes de la biologie pour
faire ressortir le simplisme et l'insuffisance de l'idée d'évolution (où les savants ne voient qu'une hypothèse de travail),
pour restaurer le vitalisme qui annihile l'œuvre de Lamarck
de Claude Bernard et de Le Dantec. Ainsi, petit à petit, l;
mystère surgi de la conscience gagne le monde extérieur ;
l'intuition « réabsorbe l'intelligence , ; et la spéculation
bergsonienne, confiante en une espèce d1illumination intérieure, devient une« ascension graduelle à la lumière• et une
introduction au a. royaume mystérieux» de l'esprit.
Le royaume de l'esprit s'étend partout où il y a de la vie.
Jaillissement, invention inépuisàble, création, l'élan de vie
circule à travers la matière, se manifeste dans l'élan de
conscience, se libère du rythme de la nécessité, se dégage de
l'écoulement des choses et s'épanouit dans l'esprit, cette

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Barrès avaient noté son insuffisance et donné au roman une
orientation nouvelle. Les peintres se dégageaient de l'impressionnisme et commentaient l'œuvre de Cézanne. Dukas et
Magnard rejoignaient la tradition de Beethoven. Tout annonçait le retour d'un art plus volontaire qui entendait
intégrer les enrichissements de la sensibilité et les possibilités
de l'imagination dans un ensemble capable de susciter une
émotion intellectuelle. Et simultanément une doctrine de la
qualité, contemporaine des Romans Id4ologiques de Barrés et
des Poèmes de Mallarmé, expression éminente d'un état
d'esprit périmé, en prolongeait les répercus!µons. Elle entraînait la négation de toute discipline de la pensée, de l'art
et de la conduite. Elle divinisait l'instinct. Elle confondait
les genres. Elle ne pouvait que retarder indéfiniment la
prise de conscience, l'acte de clairvoyance qui s'effectuait
par ailleurs et qui réclamait à la fois le concours de l'intelligence et une compréhension plus sûre des modes de l'activité humaine e't des nécessités impératives de l'ordre social.
C'est que ce prétendu réveil spirituel n'est que le signe et
l'effet d'une décomposition sociale. C'est le cri de détresse
poussé par l'individu dans sa solitude soudaine. L'humain
vient de se retirer de lui. II ne sait plus communier ni dans la
cérémonie religieuse, ni dans l'accomplissement des grandes
œuvres de civilisation. Lui suffira-t-il de communier dans la
musique à Bayreuth. ou dans la promiscuité des foules devant
la parade foraine ? Quand tombe l'ivresse des sons et des
images, il n'y a plus que la stupeur animale et morne de
l'espèce qui vague désemparée, et se consume en une attente
vaine. Un déséquilibre profond anéantit le travail patient
de l'homme pour rendre harmonieuses et concourantes
1es forces anarchiques de la vie. Les rapports sociaux ne sont
plus que le jeu mesquin des partis; la science n'est plus qu'un
amas de données conventionnelles et symboliques ; la philosophie, un ensemble de mécanismes logiques ; l'art, une poi-

NOTES

1087
gnée de procédés d'hypnose. L'intelligence devient subtilité
Le sentiment se résorbe dans l'émotion vague. Partout 1~
vie imaginaire se substitue à la réflexion sur la vie vécue ; elle
s'entoure des œuvres des civilisations disparues et des butins
des barbares. C'est une désertion dans un quiétisme anémié
dans le recul des temps, ou dans quelque ile du Pacifique:
Et ~ France accepte cette dêchéance sous un prétexte
spécieux auquel des esprits aussi honnêtement critiques
que Brunetière se laissent prendre, sous couleur de cosmopolitisme.
Il Y aurait sans doute quelque inintelligence à reprocher au
Bergsonisme d'avoir créé cet état d'esprit. Les courants de
~sibilité, qui se passent d'ailleurs de justification, ne par~
viennent dans les milieux philosophiques qu'après avoir
reçu une forme littéraire ou plastique. Mais on doit reconnaître
que le rôle du philosophe ne se confond pas avec celui de
l'.artis:e. Le philosophe s'efforce moins de donner une expression dU'ecte des courants de sensibilité que de les dominer et
d'échapper aux aspects fugitifs d'une époque grâce à l'intelligence du passé. Il restitue les courants d'idées et se
préocc~pe de la marche de la science. Ayant suivi pas à pas
la croissance de l'œuvre humaine, il sait qu'elle n'est à
l'abri ni des errements, ni des déviations, ni des retours •
mais il sait aussi qu'elle déjoue les caprices individuel~
et conserve, en son ensemble, une imposante continuité.
La compréhension du monde et celle de la vie intérieure
fournissent les éléments d'une communion spirituelle et
d'une participation durable entre les hommes. Elles s'harmonisent et deviennent la condition de l'équilibre intérieur.
Or Bergson a méconnu cette grande leçon du dernier des
humanistes, Auguste Comte, qui maintient la tradition
du x~rn• si~cle pour cbnjurer l'annexion de la pensée
française au romantisme allemand. Bergson s'est abandonné
à un mouvement d'époque qui fausse et isole les exigences

��1090

LA NOUVELLE REVUE [FRANÇAISE

à créer chaque chose par sa description verbale 1. De ces deux

propositions, la première est fort claire : c'est la définition
de l'art classique opposé à la poésie de calepin, à la notation
confidentielle. Quant à la seconde, j'y crois bien discerner
la pensée de l'auteur, mais les termes de « description verbale » ne me paraissent pas les plus propres à la rendre
sensible. Un art dont le langage écrit ou parlé es! l'instrument, dont le mot est la matière, ne peut créer qu'en transpoa
sant dans le plan lyrique des objets réels. Mais de quelle
façon ? Sera-ce par simple désignation, ou par allusion, ou
par le moyen de la description ? Dans le premier cas le poète

se contente de nommer un objet, escomptant la formation
spontanée des images dans l'esprit du lecteur. Dans le second,
qui est en somme le Symbolisme, on spécule sur la jouissance
cérébrale engendrée par des associations d'idées et sur la
surprise des correspondances ou des analogies plus ou moins
imprévues. Enfin la poésie purement descriptive vise à
satisfaire le goût de l'imitation, qui est à l'origine des arts;
son ressort principal est le plaisir de la difficulté vaincue,
A chacun de ces états de la création poétique un vice littéraire est plus spécialement attaché. Ce sont respectivement
la platitude, l'affectation et la prolixité. L'art classique
réalise l'équilibre des moyens dont aucun n'est à rejeter ou
à préconiser à l'exclusion des autres. La nouveauté, en
fait de poésie, n'est faite que de réactions successives et
d'opportunes restaurations. La nouveauté de Prikaz réside
justement dans cette émotion impersonnelle à laquelle le
poète veut restituer sa valeur, Tout ce qui est subjectif y
est réduit à un rôle d'accompagnement. Le flot miroitant
des impressions y roule sous les arches sonores d'un chant
soutenu, récit mélodique qui domine le bruissement descriptif de rorchestre. On a reconnu la forme du poème
épique, considéré, à l'époque où la hiérarchie des genres était
admise, comme le plus grand et le plus noble de tous. Avoir

NOTES

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Qui' n'avait pas de fin.
Mais c'était,...une danse
Qui n'avait pas de cesse.
La mort lente et l'ivresse
Le verbe et les parfums '
Se nouaient, s'emmêlaient
Se fondaient dans la dans;
Ils sont morts enlacés
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Sans finir de danser.
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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•••
FLAMME
Une enveloppe déchfrée agrandit ma chambre

je bouscule mes sauvenirs
on part
j'avais oublié ma valise
Ce pœme confidentiel est tiré de Rose des vents. L'auteur'.
M. Philippe Soupault est un de ces aimables Céladons qui
mènent paître le troupeau des mots en liberté dans les
communaux de la poésie « d'avant-garde ,. Il doit y avoir,
en ce moment, trois mille rhétoriciens qu'une absorption
brusque et prématurée d'élixir Rimbaud a jetés dans un
trouble voisin de l'ébriété. C'est l'histoire de la première pipe_
Cela se passera.
ROGER ALLARD

A PROPOS DU CLUB ARTISTIQUE.
M. Cormon vient de prendre l'initiative d'un groupement
des artistes officiels, réunis sous le nom de « Club artistique •·
Ce club est destiné à dégager l'art français ùe l'étreinte insolente de jeunes étourdis qui •risent les idoles et piétinent
sans pudeur le eau jardin fané de l' Académisme.
.

Nous aimons trop Poussin, David et Ingres dont, obêJ.S.
sa.nt à notre cœur, nous fîmes nos dieux, pour ricaner de
l'émoi de M. armon et des hommes de bonne volonM qui
l'entourent. :.:omme M. Cormon, d'ailleurs, et comme
M. Dimier qui lui a spontanément offert son appui, nous
déplorons l'état de parfait abêtissement dans lequel est
tombé l'art contemporain. Nous ne nous sommes pas fait
faute de signaler, en des articles qui peinêrent plusieu~ de
nos amis, la misêre spirituelle des peintres modernes, m1sêre
que nous attribuâmes à l'esprit romantique qui a noyé de
ses dernières vagues et le public et les artistes.

NOTES

ro95

Comme M. Cormon, nous avons récemment vitupéré
contre l'impres.sionnisme qui est venu déranger le bel ordre
dans lequel nous avions accoutumé de voir alignés les
principes traditionnels. Après avoir goûté un moment le
facile enivrement impressionniste, nous avons rapidement
discerné dans ce mouvement de 3"lorification du pur instinct
les mêmes tares que !ans le romantisme. Nous avons donc
violemment rejeté une esthétique conduisant l'artiste à ne
s'exprimer qu'à l'aide d'une métaphore sentimentale exaspét'ée.
Nous avons, pour échapper à l'étreinte d'une formule qui
ne requérait de nous que l'exercice de notre sensualité,
déblayé notre intelligence déjà envahie, et demandé à notre
raison assistance et réconfort. C'est ainsi que nous avons
découvert la vérité d'une formule académique, certainement
chére à M. Cormon, laquelle implique que l'ordre, sans lequel
il n'est pas de beauté, ne peut être obtenu ue par la hiérarchisation des éléments qui constituent le tableau. C'est
ainsi que nous fimes le vœu, qui ne peut qu'agréer à M. Cormon, de devenir classiques.
D'où vient qu'unis dans un même désir, nous soyons,
de par la nature du souhait de M. Cormon, appelés à faire
figure d'ennemis ?

M. Cormon, retiré pour peindre au fond de ses chères
cavernes, êtait protégé des tentations qui faillirent nous
perdre. A l'abri des voûtes solides, il ne vit pas s'allonger vers
Jui ces terribles ombres violettes qui incitêrent tant de
peintres à cultiver des rapports de tons faux. Nul vent ne
vint déplacer les lourdes peaux de bêtes pendues aux parois;
nlllle illusion d 'optique ne vint porter le trouble dans ses
constatations d'homme bien portant. M. Cormon pratiquant
un métier de tout repos, séculairement vérifié, ne commit
aucun péché contre la peinture, si ce n'est celui de l'aimer
trop mollement. M. Connon se tient, ainsi que la tradition
l'enseigne, à une distance convenable de l'objet qu'il veut

�1096

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

représenter. Il en est absolument détaché et le peut juger
« en toute clarté d'esprit,. Il en fait le tour, posément; son
œil sans cesse revient sur ses propres traces pour vérifier ses
notations. Cet homme éminemment sain prouve à chaque
instant sa lucidité en fixant, selon les règles établies, le
résultat de la vision successive qu'il a des choses.
Quelle fut,. au contraire, la lamentable posture dans
laquelle nous mit l'impressionnisme? Nous tournons résolument le dos aux musées : fi des nobles attitudes, fi du noir et
de la terre de Sienne. « Il n'y a pas de noir dans la nature ! »
La vérité visuelle n'a jamais été dite. Pour la découvrir ne
restons pas immobiles, maîtres de nous-mêmes (que tirerionsnous de nous-mêmes, puisque nous ne sommes bourrés
que d'erreurs ?) Nous demandons aux choses le secret
de leur texture et, pour mieux le découvrir, nous nous
mélangeons à elles ; nous nous identifions à ziobfet. Nous
baignons dans un flot de couleurs, dans un mouvement de
formes indécises, que nous absorbons synchroniquement.
Nous ne savons plus où finit la forme de.l'objet et où commence celle qu'il projette en nous. Constatations scientifiques
et illusions d'optique se mélangent instantanément en notre
conscience; où sommes-nous; où est l'objet ? Est-ce notre
cerveau qui décide ? N'est-ce pas plutôt cette :fleur balancée
qui se prolonge sur la toile par l'intermédiaire de notre main,
y déposant son parfum volatil ?
Nous comprenons que, spectateur bien assis dans le
confortable fauteuil académique, M. Cormon sourie de
pitié à des jeux si peu sérieux, et que récemment il se soit
mis en colère, trouvant que la farce avait assez duré. Nous
sommes absolument d'accord avec lui sur ce point. A trop
complaisamment nous laisser entraîner dans l'engrenage des
forces cosmiques, nous y avons laissé quelque chose de nousmêmes. Nous en sortons, sinon mutilés, du moins profondément meurtris.

NOTES

rog7

1: {Pour

ma part, je désirais tellement retrouver le libre
exercice de tous mes membres que j'avais - il y a quatre
ans - trouvé pour mari. idéal une étiquette que je ne saurais
abandonner. Renonçant au mot « classicisme », que l'usage
étroit qu'en f~saient les néo-classiques me rendait suspect,
je le remplaçai par • totalisme »).
C'est ainsi que j'associai mon effort à celui d'autres jeunes
peintres munis d'étiquettes différentes. Nous tournâmes cette
fois le dos au soleil corrupteur, et nous fîmes face à nouveau
aux maîtres que nous choisîmes, par réaction, les plus éloignés
de nos habitudes, les plus dégagés des agitations qui nous
avaient ballottés, les mieux installés dans l'ombre des temples
de la sagesse. Nous essayâmes de découvrir le visage parfait
de Cimabué et de Giotto, de Jehan Fouquet et de Clouet.
C'est à ce moment que nous constatâmes l'existence
de ce fossé infranchissable qui nous sépare de ces messieurs
du Club artistique. Ce fut une immense surprise: les rayons
fallacieux qui avaient empli nos yeux de peintres-voyageurs
nous avaient tellement éblouis que nous ne pouvions distinguer le visage de nos maîtres qu'à travers mille coupures.
Impossible de réunir les fragments de l'image ainsi obtenue.
Les mouvements désordonnés que nous avions adoptés dans
nos exercices de peinture en plein air, oil nous prolongions
sur la toile les vibrations animales que nous transmettait le
spectacle mouvant, semblaient se communiquer aux belles
figures lisses dont nous attendions l'enseignement rédempteur
et que nous ne pouvions apercevoir que par éclipses.
Nous comprîmes alors ceci : que nous le voulions ou non,
nous étions définitivement entamés par nos mauvaises habitudes ; nous demeurions les esclaves d'une technique basée
sur la sensation d'abord. Nous nous constatâmes irrémédiablement impressionnistes de métier, d'attitude, dépendants de
l'accidentel.
Certains parmi nos camarades, les moins jeunes, les moins

�rng8

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

souples, en prirent leur parti ; ils continuèrent à ne peindre
qu'avec c leur cœur et leurs reins » et jurèrent de ne plus
mettre les pieds da.os un musée qui leur fît honte.
D'autres, que nous signalerons à l'attention de M. Cormon, car ils sont dignes de ce gardien jaloux des principes
sacrés, renoncèrent à leur passé, dont ils se lavèrent avec une
facilité déconcertante, s'installêrent au Louvre où, pour se
consoler, ils firent de passables copies qu'ils signèrent de leur
nom.

Certains enfin, dont je suis, comprirent qu'ils n'étaient
plus libres de leurs actes, qu'ils étaient les dépositaires
d'un don contestable, mais que la plus stricte honnêteté
consistait à payer la dette qu'ils avaient assumée en acceptant l'héritage des maîtres impressionnistes. Conseillés par
Cézanne qui, le premier, commença l'œuvre de réhabilitation,
ils comprirent qu'il ne fallait pas plus diserte, l'imp,essionnisme que renoncer aux n; usles. Ils eurent le courage de mépriser les jugements de critiques trop ardents qui les accusèrent de• fuir en mille directions•· Ils comprirent que leur
devoir était de travailler à trouver un équilibre entre leur
idéal classique anti-imp,essicmniste et leurs moyens profondément. incurablement impressionnistes. Etudiant le mal nouveau, j'en découvris l'amorce en David ; j'en suivis la
marche chez Ingres, que je considère comme le premier
impressionniste plastique, et je constatai enfin, pour mon
réconfort, que notre dernier maître élu, Cézanne, plus entièrement qu'aucun autre enveloppé des vapeurs impressionnistes. mieux qu'aucun autre atteint la pureté des primitifs.
C'est pourquoi j'acceptai, le cœur gai, d'être injurié avec
mes camarades cubistes. Le premier cubisme (le cubisme
d'avant-guerre) m'apparaissait en effet, à travers l'étonnant
interprete Picasso, comme la démonstration au tableau noir
d_es plus secrètes aspirations cézanniennes.
Dès lors, il m'est impossible, tout en souscrivant aux justes

NOTES

roqg
aspirations de M. Connan. d'adopter les moyens qu'il désirerait employer pour réintroduire la peinture dans son domaine
traditionnel.
Nous ne pouvons plus comme lui faire le taur des objets,
les délimiter, les exprimer dans leur littéralité.
Cette opération, qui était celle des primitifs, voire des
Renaissants, suppose un détachement de l'artiste par rapport à l'objet, un recours absolu au sens critique, une liberté
que nous ne possédons plus. L'impressionnisme nous a trop
intimement mélangés, incorporés, associés aux objets : il nous
est impossible, pour le moment, de nous libérer de l'étreinte
de nous désengluer complètement. Tout ce que nous pou~
vons faire, c'est, à petits coups, nous détacher insensiblement du magma où nous sommes pris, et, à la faveur de nos
premières évasious partielles favorisées par la culture de
notre intelligence, voir d'un peu plus haut notre sujet.
Voilà une confession qui va aggraver le sourire méprisant
de M. Cormon, fier de sa supériorité, fier de l'intégrité de sa
personnalité classique jamais entamée. A quoi bon ces tergiversations, ces scrupules, nous dira-t-il avec ses amis néoclassiques : désertez donc simplement, en hommes de bon
sens, cette situation anarchique.
C'est là que notre classicisme s'avère bien différent de
celui de ces messieurs. D'abord parce que nous pensons
qu'on ne rompt pas avec ce qui nous a précédés sans déshonneur. Ensuite, parce que nous savons qu'une école qui a duré
plus d'un demi-siècle, qui souleva tant d'enthousiasmes, ne
peut pas ne produire que des erreurs. Enfin parce que peutêtre les trop vastes, trop hautes, trop solennelles vérités dont
M. Connan et ses amis sont les thurif6raires avaient besoin
d'être brûlées au feu du soleil pour que pousse, sur leurs
cendres, une toute petite plante de vérité nouvelle. L'écraser
du talon serait condamner les plus forts d'entre nous à
revivre stérilement une partie de l'histoire de l'art, à assumer

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�1102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de proprement polonais ? c'est ce qu'il me paraît bien difficile de prétendre. J'ajoute que les textes profanes du XVI•
et du xvu• siècle que cite M. Opienski m'ont paru
d'une faiblesse et d'une pauvreté étonnantes. Une certaine
franchise dans le rythme, une sorte de cordialité masculine :
voilà les seuls mérites qu'à mon sens on leur puisse reconnaître. C'est assez dire que sur les origines polonaises de
Chopin le livre de M. Opienski ne nous apprend exactement
rien. Peut-être eût-il pu insister plus qu'il ne l'a fait sur le .
développement antérieur de la mazurka et de la polonaise, '
encore qu'il ne faille Pa$ se faire d'illusion sur la valeur instructive d'un semblable historique. Mais de toutes façons
Chopin resterait certainement un isolé, au moins par ce
qu'il y a de supérieur dans son art, par la qualité intime
et fiévreuse de son inspiration. D'autre part on aurait aimé
que M. .Opienski caractérisât plus directement qu'il ne le
fait les tendances actuelles de la musique polonaise ; il cite
un grand nombre d'auteurs, de poèmes symphoniques et
d'opéras, mais il faut convenir que cette énumération est
assez peu instructive, et aucun texte musical ne vient malheureusement l'illustrer. J'incline à croire, d'après ce que je
connais de cette musique, que l'influence de Brahms et celle
de Tscbaikowski s'y manifestent malheureusement plus
que celle d'un Moussorgski d'une part, d'un Franck ou même
d'un Debussy d'autre part; mais c'est peut-être là une appréciation insuffisantment fondée, et que j'aurais aimé voir
soit confirmer, soit rectifier avec des preuves à l'appui.
Tout compte fait, je le répète, le livre de M. Opienski nous
oblige à nous poser bien des questions que notre attention
sollicitée de trop de côtés eût sans doute d'elle-même négligées ; il nous révèle l'existence d'une abondante matière
musicale que nous ignprons, et il faut souhaiter que les directeurs de nos entreprises de concerts nous fournissent quelque
jour l'occasion de nous former par nous-mêmes une opi-

NOTES

II03

nion sur les œuvres d'un Moniuszko, d'un Karlowicz, ou
surtout d'un Szymanowski
GABRIEL MARCEL

A PROPOS DE QUELQUES ŒUVRES !IBCENTES
DE GABRIEL FAURÉ '·
Il existe entre les trois dernières œuvres de Gabriel Fauré
la plus évidente parenté ; même alternance d'idées violemment contrastées, même vivacité impétueuse et comme bondissante de l'élément rythmique initial; même étirement
!:&gt; Ongeur et mélancolique du second thème ; même griserie
d'espace dévoré dans le développement final; même abus,
- diront certains - des accompagnements arpégés. Ce n'est
pas tout encore. Ce qui frappe quand on prend la peine de
scruter les Sonates et la Fantaisie, c'est l'espèce d'invitation àla découverte et à l'approfondissement qui à la longue
semble en émaner. Peu d'œuvres de prime abord peuvent
décevoir davantage. La Fantaisie pour p:ano et orchestre
en particulier, risque fort d'irriter à la première audition par
la presque rudimentaire simplicité des contours mélodiques.
L'idée musicale est ici évidée au point de n'être plus que
la forme la plus translucide d'elle-même ; on évoque
inévitablement telle verrerie légère et irisée, ou encore le
feuillage dont une main patiente n'aurait laissé subsister
que les nervures. Que cette c minceur • soit un signe de
vieillissement, il serait probablement imprudent de le
contester ; mais d'indigence, je le nie expressément. Il est
par trop sûr qu'en musique, richesse et opulence ne se
confondent point ; une œuvre somptueuse comme le quintette de Florent Schmitt est infiniment plus pauvre que tel
1. 2e Sonate pour piano et violon. Sonate pour piano et violoncelle. Fantaisie pour piano et orchestre. (Durand, éditeur,
1918-1919.)

�no4

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

court prélude de Debussy où il n'y a qu'une ligne, mais parfaite, une indication, mais d'une justesse absolue.
Pour apprécier la richesse des Sonates et de la Fantaisie,
il faut vivre longtemps avec elles et comme les laisser s'échauffer en soi; onse sentira peu à peu pénétré par l'émotion
intense et fi.ne qui s'en dégage. Rien n'est plus trompeur,
je le répète, que l'apparente sécheresse linéaire de tel motif;
le dessin n'est ici en réalité que l'affleurement de tout un
monde immergé au plus profond de l'âme. Au lieu de chercher, comme Debussy dans ses derniers ouvrages, à transporter une impression massive dans le d~maine .des ~ons,
en la transposant, en la traduisant le moms poSSible, il me
semble que Fauré nous livre de l'émotion non pas le corps
résistant, la pulpe substantielle, mais c?mme la c~urbure
ou l'idéal tracé. Aussi devons-nous refa1re en sens mverse
le travail grâce auquel il a su en dégager l'essence formelle;
il faut que ce qui n'est d'abord qu'un schéma se nourrisse
peu à peu d'expérience émue et de souvenirs - que n~tre
vie personnelle s'introduise en lui et l'anime et le remplisse,
commefaitl'eauàmaréehaute dans les détours d'une crique.
Ces trois œuvres ne forment point d'ailleurs un groupe
absolument isolé; elles présentent à un degré simplement
plus marqué les caractères qu'on pouvait déjà noter dans
P4nélope, dans la Chanson d'Eve ou le Jardin Clos, ou même
dans ce quintette qui demeure à mon sens le chef•d'œuvre
de Fauré : une limpidité d'inspiration peut-être inégalée
chez les contemporains, une grâce élancée, à la fois tendre
et mélancolique, une simplicité raffinée dans le développement des idées. IJ semble seulement que Fauré soit parvenu
à ce stade où une œuvre tout entière devient pour celui qui
l'a créée un objet de remémoration rêveuse et attendrie ;
je ne veux pas dire du tout qu'il se répète ; ma~ il_ a de~ant
soi son œuvre, il la dépasse et la domine, on durut qu il la
caresse avec' une fierté nuancée de tristesse. 11. C'est tout cela,

·1

nos

mais rien que cela,. Il se remémore avec nostalgie les heures
de jaillissement irrésistible. Il se revoit l'enfantant. Mais elle
n'est point un passé mort sur lequel il ne lui resterait qu'à
veiller stérilement ; elle est là encore, vivante à jamais elle
est lui ; c'est bien elle qui se parachève dans cette rêverie
d'automne où les nuances amorties du regret passent insensiblement dans les tonalités ardentes de l'évocation. Au terme
de la Sonate pour piano et violon et aussi de la Fantaisie, on
croirait vraiment assister à l'embrasement lyrique d'une vie
consumant en une lambée sans lendemain les fruits lentement
mdris de l'épreuve et du désir.
1

GABRIEL MARCEL

LE CINÉMA

n

SES CRITIQUES.

Beaucoup d'amateurs de projections cinématographiques
ont été frappés par la disproportion des moyens et des résultats
obtenus et surtout par l'asservissement de cet art aux conventions scéniques. Il semble que les gens lui a travaillent
dans le cinéma , aient été pris de vertige devant le
vaste champ ouvert à leur initiative et se soient
accrochés aux portants de leur vieux théâtre mélovaudevil.lesque.
Dans le même temps qui voit prominer maint directeur
de journal dénué d'orthographe, cependant que des marchands de billets gouvernent l'art dramatique, il y aurait
mauvaise grâce à s'étonner que la direction a artistique »
de grandes fumes cinématographiques soit assumée par des
illettrés, ou des ratés de la :figuration. C'est malheureusement
ce qui paraît ressortir de deux ouvrages consacrés au cinéma
par MM, Louis Delluc et Henri Diamant-Berger~. L'un ironise
1.

Louis Delluc, Cinlma et Cie (Payot); Henri Diam.a.nt-Berger

e Cinéma (Renaissance

du Livre).

�IIo6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et gouaille, l'autre s'indigne et réclame un rajeunisse~ent
des cadres. Tous deux s'accordent à dénoncer le sophisme
des prétendus experts qui vont répétant que le public
demande ceci ou cela ... En fait le public endosse le mauvais
goût des fabricants. Sa bonne volonté est très réelle. Je parle
du gros public et non des spectateurs triés sur le volet (sur
quel volet, grands dieux !) de telle salle • ultra-selecte ••
comme s'expriment les prospectus. J'ai vu se dérouler dans
n cinéma de Montmartre un film ridicule, au milieu de la
;lus cruelle, de la plus divertissante critique ~llecti~e qui
se puis.se rêver. Je crois bien qu'on ne trouverait pas ailleurs
u'à Paris proche la place Pigalle, une salle capable d'emq
'
t
. . te
boiter une mauvaise pièce dans un mouvemen auSSl JUS ,
aussi précis. Mais cet instinct. a besoin d'êtr~ guidé par
de vrais artistes, au lieu qu'on le pervertit à force
de drames policiers épileptiques ou de faux comique
contorsionnel.
.
M. Diamant-Berger paie un riche tribut d'éloges à Charlie
Chaplin, le grand acrobate du lyrisme, qui joint à la plus
subtile psychologie une observation ironique et tendre d~ la
vie. Ceux qui veulent l'imîter pataugent dans la conventi~n
du « caf-conc • le plus académique, et leurs films, dans dix
ans feront l'effet d'un dessin de M. Albert Guillaume.
Ûn admire beaucoup les acteurs du cinéma américain.
C'est avec raison. Ils ont compris les premiers qu'il fallait
·ouer avec la bouche et les yeux plutôt qu'avec les gestes.
i1s sa.vent regarder, écouter, parce qu'ils sont plus sensibles
à. l'action, au drame intérieur, qu'à l'effet décoratif.
.
De ce que le cinéma représente le mouvement, certains
se hâtent de conclure qu'il suffit de faire bouger des figures
et des objets pour l'étonnement ou le pla.isir des yeux ; ~n
a pu apprécier les applications de ces profondes thêones
à l'art et à la littérature. M. Diamant-Berger n'a garde
de donner dans ce godant: • Pour faire un scénario, écrit-il,

NOTES

II07

il faut un sujet, une idée centrale, des types, des setlnes,
une exposition, un développement, un dénouement. Il faut
une charpente dramatiqd'e, des situations, de la psychologie ... • Le cinéma n'est donc pas le Messie des ignorants,
cet art idéal où l'on exoellerait dans le mépris de toute règle,
de toute tradition. M. Diamant-Berger est le Boileau de l'art
cinématographique. Ecoutons-le; • L'auteur doit ménager
ses effets et ne pas les gaspiller inutilement. Les expressions
lumineuses doivent avoir un sens prévu. • Entendez que le
style se pare d'images, mais se nourrit de sens. Les effets
photographiques, jours frisant, éclairages rares, flous ou
contrastés, ce sont les métaphores du film. Il ne faut pas
en abuser.
• Le cinéma, dit encore notre auteur, n'est pas l'image de
la vie, comme on le répète à tort et à travers, mais de la
vraisemblance•• juste et fi.ne remarque : c'est pour cette
raison que le cinéma est un art, parce que l'art c'est la vraisemblance, c'est-à-dire la vie recréée par la mémoire et
l'imagination humaines.
D'autres passages seraient à citer: • Le cinéma est un
art d'évocation, la vision qui évoque une idée doit être
assez précise pour fixer nos sensations, elle doit disparaître
assez tôt pour être regrettée. • Et l'auteur revient fréquemment sur cette idée qu'un art qui ne laisse rien à imaginer
est fastidieux ...
Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant;
L'esprit rassasié le rejette à l'instant.

c• est plaisir de rencontrer des réflexions de cet ordre
dans un ouvrage de vulgarisation, d'ailleurs fort bien écrit, et
qui montre partout un écrivain moins soucieux d'être original
que d'être utile et véridique.
ROGER ALLARD

�uo8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

poésie anglaise du

LETTRES ANGLAISES
JEUNES POÈTES ET JEUNES REVUES

Les évènements politiques de ces dernières années n'auront
sans l'influencer ni le modifier-le
mouvement poétique issu - vers 1906-1908 - de la lyrique
des dernières années du XLX9 siècle, et dont la première
anthologie, Georgian ,POdctry, indiquait les tendances. Depuis,

fait qu'interrompre -

une nouvelle êdition de cette anthologie a paru, et, avec le
printemps de 1919, plusieurs groupes de poètes ont offert
au public des échantillons de leur travail dans différentes
revues entièrement consacrées à la. poésie.
Voici d'abord les premiers numéros d'une série des Chapbooks publiés mensuellement par la Poetry Bookshop, - la
Librairie de Poésie, avec sa devanture devieillepetite boutique
de province, un peu mystérieuse, au n° 35 de Devonshire
street, sur la gauche en venant de Theobalds Road, tout près
de Red Lion Square et non loin de la moderne et presque
américaine Kingsway. Tout ce qui vient de la Poetry Bookshop
nous intéresse depuis longtemps déjà, et si le numéro
de septembre 1914 de la Nouvelle Revue F,ançaise avait
vu le jour, on y aurait lu un compte•rendu de la première
anthologie sortie de cette maison, et qui avait pour titre Des
imagistes (en français). C'était un recueil d'une quarantaine
de courts poèmes (la plupart en vers libres )de dix ou douze
auteurs, anglais et américains, parmi lesquels Richard
A!dington, F. S. Flint, Amy Lowell, Ezra Pound et Ford
Maddox Hueffer étaient déjà connus des lettrés. C'est de
la Poel,y Bookshop qu'est sortie aussi Georgian poelry qui est
proprement l'anthologie de ce groupe, et dont le titre est
significatif, parce que, tout en indiquant la date de la publication du volume, -

le règne commençant de George V -

il reporte notre pensée, par-delà l'époque victorienne, à la

nog

NOTES
XVIII•

siècle et du début du

XIX•.

L'œuvre

de dix-sept poètes était représentée dans Georgian Po,lry,
et parmi eux, il y avait quelques maitres : G. K. Chesterton,
John Maselield, William H. Davies, et presque tout ce que la
jeune poésie anglaise comptait de noms déjà connus : Lascelles Abercrombie, Walter de la Mare, John Driokwater,
Harold Munro, James Stephens. On y lisait aussi des poèmes
de T. Sturge Moore, Ronald Ross, James Elroy Flecker,
Wilfred Wilson Gibson, et de Rupert Brooke (mort le 23
avril 1916 à bord du navire-hôpital francais le , DuguayTrouin 1 , enradedeScyros, et dont l'œuvre-poésies et critiques - vient d'être réunie en deux volumes). Les Chapbooks mensuels de la Poetry Bookshop, dont le premier a paru
en juillet 1919, et qui sont publiés sous la direction de Harold
Munro, remplacent la revue Poet,y and Drama comme organe
de ce groupe intéressant. Nous y retrouvons quelques-uns
des poètes de Georgian Poetry et d'lmagistes, et d'autres
dont les noms sont nouveaux pour nous: Rose Macaulay,
Charlotte ;\few, Siegfried Sassoon, Osbert Sitwell, dont une
Berceuse intitulée De Luxe (en français) est certainement
plutôt faite pour tenir agréablement éveillées les grandes
personnes que pour endormir les enfants : on y retrouve une

inspiration apparentée à celle de notre Henry J. -M. Levet
dans ses Cartes Postales encore dispersées - treize ans après
sa mort - dans des revues mortes, ou encore inédites et
conservées seulement dans la mémoire de trois ou quatre
admirateurs. Le n• 3 des Chapbooks contient des poèmes
lyriques anciens, élizabéthains et aug ustains, de Francis
Beaumont à Matthew Prior ornés de dessins par des artistes
modernes. Dans le n° 4, F. S. Flint étudie et commente

Quelques Poètes français à'aujou,d'hui. En parler serait sortir
~e notre sujet, mais remarquons en passant le soin que les
Jeunes poêtes anglais apportent à se renseigner sur leurs
contemporains français.

�IIIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous en trouvons une preuve de plus dans une autre revue
jeune, Colefie, dont deux numéros ont paru (décoration et
impression luxueuses) et où nous relevons les noms de
T. W. Earp, R. C. Trevelyan, Eric Dickinson, Harold J.
Massingham, Russell Green. T. S. Eliot. et dont le second.
numéro contient des traductions de quelques-unes des
Illuminations de Rimbaud, par Helen Rootham. Ces traductions sont bonnes et ne laissent guère de place pour d'autres.
Nous n'y avons relevé qu'une seule faiblesse, ce qu'on pourrait appeler une faute par timidité : • the scarlet pavillon •
n'est pas du tout « le pavillon en viande saignante ,.
The Owl (« La Chouette•) est une autre jeune revue dont
un numéro seulement a paru jusqu'à présent (celui de mai
1919). Grand format, très beau papier, impression magnifique, amusante couverture rose ornée de chouettes blanches
et noires; illustrations en couleurs (par Pamela Bianco,
Nancy Nicholson, Randolph Caldecott, Eric Kennington,
William Orpen, George Belcher.) Là aussi une place a été
faite par les jeunes à leurs maîtres préférés: Thomas Hardy,
John Galsworthy, John Masefield; et nous y retrouvons
MaxBeerbohm, W. H. Davies. J. C. Squire, Siegfried Sassoon,
Robert Nichols, etc. A la fin du numéro, quelques poémes
en prose de Logan Pearsall Smith ont arrêté notre attention
et nous ont fait désirer lire son recueil, Trivia {Londres,
Constable and C• 1918). Ce sont de courtes notations d'impressions fugitives, de moments, presque des « greguerias , à la
manière du poète espagnol Ramon Gomez de la Serna;
mais dans cette espéce de poésie, le tempérament individuel
est toute la substance de l'art et l'imitation est impossible.
Nous regrettons de n'avoir pas la place, ni peut-être le droit,
de citer quelques-uns de ces courts morceaux, si intimes,
si modernes, et souvent si parfaits et si profonds sous leur
apparence en effet « triviale ,.
Non, la politique n'a en rien affecté, malgré toute l'impor-

NOTES

IIII

tance qu'elle a eue de 19:14 à 1918, le mouvement commencé
avec le régne d'Edouard VII, et qui n'est que le tléveloppement naturel des tendances déjà ébauchées dans Swinburne,
Oscar Wilde, Walter Pater, el qui triomphent maintenant
avec l'espèce d'apothéose faite au moins victorien des
écrivains de l'ère victorienne, au plus :bolé, au plus méconnu,
et peut-être au plus grand des précurseurs de la littérature
anglaise contemporaine: Samuel Butler I1auteur d' Erewhon.
Et d'autre part, la traduction des Illuminations en anglais,
et la faveur dont jouissent, dans les milieux les plus lettrés
et les plus intellectuels, des représentants de l'art français
tels que Cézaune, Debussy et Claudel, sont des faits assez
significatifs.

The Anglo-French review, dont nous avons déjà parlé dans
cette chronique des Lettres anglaises, peut compter à bon
droit parmi les jeunes revues littéraires, car. dans sa partie
littéraire, elle accueille les nouveaux poètes anglais les plus
originaux et les plus c avancés,. N'est-elle pas en effet comme
la descendante (avec modifications) à la fois du Yellow
Book et du Mercure de Frame ?
Citons encore, bien qu'elle soit de fondation moins récente
que celles dont nous venons de parler, la revûe To-Day
(1 Aujourd'hui•). Le numéro d'octobre, que nous avons sous
les yeux, contient une courte étude consacrée à la mémoire
de Michael Field, (pseudonyme, comme on sait, de deux
poétesses : Katherine Harris Bradley et Edith Cooper) ;
un article de Alec Waugh:Sur Richard Aldington; des souvenirs de John F. Harris sur Rupert Brooke; et des poémes de
James A. Mackereth, Edward Shanks, etc.
Nous avons déjà vu avec quel respect et quel empressement ces groupes de jeunes poètes sollicitent et accueillent
la collaboration de leurs maîtres et de leurs devanciers, et
quelle importance ils attachent à la littérature française
contemporaine. Parmi ces maîtres il en est un à qui ils doivent

•

�III2

•

•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

beaucoup : ,un grand lettré, le plus fin critique de son temps,
et !'écrivain qui a le plus fait, à la fois pour développer che_z
ses concitoyens le goilt et la çuriosité des écrivains anglais
anciens les moins connus et les plus dignes d'être étudiés,
et pour faire connaître et aimer en Angleterre les écrivains
modernes du Continent, en particulier les Scandinaves et
les Français. Le leoteur aura déjà nommé Edmund Gosse.
Il y a quelques semaines, à l'occasion du soixante-dixième
annivefSaire de sa naissance, tous les êcrivains de langue
anglaise ont été unanimes à lui apporter le témoignage
de leur acl~iration et de leur reconnaissance, et beaucoup
d'hommes de lettres français se sont associés de cœur à cet

NOTES

l'extérieur et par rapport à l'époque et au pays où elles
ont été produites. Il aurait pourtant été intéressant d'employer l'autre méthode, celle de synthèse, et de décrire dans
ses grandes lignes, par exemple, le monde esthétique de
Henry James,,au lieu de l'étudier presque comme un document historique. Mals la méthode choisie par M. Régis Michaud donne, elle aussi, de bons résultats, et nous souhaitons
éJ.ue, continuant à étudier les écrivains anglo-saxons, il nous
donne des analyses aussi attachantes que celles--ci d'œuvres
comme celles de Coventry Patmore, Francis Thompson,
Michael Field, O. Henry, David Graham Phillips, etc.
VALERY LARBAUD

hommage.
MYSTIQUES ET RtALISTES ANGLO-SAXONS

.

IIIJ ·

{d'Emerson à

Bernard Shaw), par Régis Micha ud. (Annand Colin, 1918,)
Dans ce livre, l'auteur étudie neuf écrivains, anglais et
américains : Emerson, Walter Pater, Walt Whitman, Henry
James, Mark Twain, Jack London, Upton Sinclair, Edith
Wharton et Bernard Shaw. Il y a beaucoup de pénétration et
de finesse dans ces études, et elles ne peuvent que contribuer
à faire ):nieux connaitre du public français, d'abord la littérature américaine en général, et d'autre part l'œuvre encore
un peu méconnue, même en Angleterre, de Walter Pater.
Quant à l'œuvre de B. Shaw, l'analyser sans la considérer
constamment en fonction de l'œuvre de son maître, Samuel
Butler, c'est la faire connaître très superficiellement.
En somme, M. Régis Michaud, qui appartient, comme
critique, à l'école de Sainte-Beuve et de Taine (exemple : « Une revue de rœuvre d'Upton Sinclair présente
un véritable intérêt historique •J plutôt qu'à celle de De
Sanctis, s'attache surtout à nous décrire les œuvres d'art en
les analysant, en les replaçant dans leur milieu (en faisant
une large part à la biographie), et en les considérant de

LE VIEUX-COLOMBIER. Conférence de Jacques Copeau
à la salle des Sociétés Savantes.
8 novembre 1919.
Pour ceux qui n'étaient pas aujourd'hui à la première
réunion des Amis du Vieux-Colombier, pour ceux qui écri•
ront plus tard !'Histoire du Vieux-Colombier, je veux noter,
aussi fidêlernent que possible, ce qui s'est passé là.

Lorsqu'il a paru sur l'estrade, la salle était pleine On
papotait. Il a dfi attendre un instant. Ses yeux ont parcouru
les rangs pressés, le balcon empli de monde, et son visage
triste s'est éclairé. Il s'est avancé un peu, appuyant le bras
gauche sur la table, et il a dit, presque bas :
c Je vous remercie d'être là. Votre présence est déjà un
grand fait, sur lequel tout le reste va s'appuyer et se
• construire. Depuis six ans, j'attends, j'appelle le moment
• que voici : le moment où, vous ayant retrouvés, je recom• mencerai à travailler avec vous, pour donner à la France
• nouvelle un théâtre nouveau. •
1

Le silence s'est fait soudain. Beaucoup étaient entrés là,
sans bien savoir. Et tout à coup, il y avait devant eux le

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

visâge fatigué, mais calme et grave, d'un homme qui incarnait une grande idée, d'un homme qui porte une grande
idée sur ses épaules, et qui est résolu à aller de l'avant pour
qu'elle avance, à s'imposer f)OUr qu'elle triomphe : et cela
était sensible au premier regard ; visage de souffrance et de
volonté, illuminé de vie intérieure, de lloblesse,•de certitude;
crâne bombé, couronnant un masqué fanatique; crâne puissant, gonflé de pensée, qui tirait à lui toute la lumière des ·
herses, - qui rayonnait. Et les gens de bonne foi ont eu la
révélation soudaine qu'il allait se passer là autre chose que
ce qu'ils avaient prévu, et qu'il n'y avait pas à écouter
gaîment ni à applaudir, mais à se taire et à comprendre
que cette première réunion était le commencement de quelque chose de grand, le commencement d'une alliance. pour
quelque chose de très grand; qu'ils avaient devant eux un
être d'élection, un apôtre venu là pour montrer à nu son
cœur et révéler à quelle haute mission il avait fait le sacrifice de sa vie. Et je crois vraiment que nul ne s'y est mépris,
lorsque, quittant des yeux les feuillets posés sur sa table, il a
dit, d'une voix contenue où chaque mot palpitait de vérité :
" Mes amis, pour comprendre mon émotion, ayez devant
a les yeux ceci : depuis mon enfance, et à travers toute ma
a jeunesse, j'ai porté · en moi, nourri, défendu, l'idée d'un
« théâtre qui serait vraiment l'expression de notre beauté
a moderne. Je touchais à la maturité, et mon rêve touchait
u à sa réalisation, lorsque, brusquement, d'un seul coup, la
a guerre a tout emporté, ))
Il cêde un instant au poids des souvenirs. Il rappelle les
débuts, la saison de huit mois à Paris en 1913-1914, les deux
années d'Amérique. Puis il relève la tête et porte en avant
son front têtu :
« Mais nous sommes de ceux qu'on n'entame pas. Et nous
« voici revenus, pour la même tâche.
, L'état du théâtre est pire qu'en 1913. Les scènes du

III5

« boulevard ne produisent même plus : elles reprennent. Et

, quant à nos théâtres subventionnés, j'hésite à le dire: il
(( me semble qu'ils n'ont plus de vie. Je ne parlerai ni de
« l'esprit qui y règne, ni des pièces que l'on y accueille ; je
« parlerai -simplement, en homme de métier, de la façon
« dont on y joue le répertoire classique, qui est Je bien
« de la nation. J'ai assisté, dans la maison de Molière, à
(t des représentations de Molière. Eh! bien, je suis honteux
« de voir le public supporter ce qu'il supporte dans la salle
• du Théâtre Français.
o: Est-ce que cela~peut durer ? Est-ce que nous permettrons
« que cela dure ?
11

Je sens tout autour de moi le besoin d'autre chose.
Mais dans ce milieu gâté qu'est le théâtre d'aujourd'hui,
« rien de neuf, rien de vivant ne peut naître. Nous disions
« jadis: il faut désindustrialiser le théâtre, et le décabotiniser.
ct Nous disons aujourd'hui, d'un seul mot : ce qu'il faut,
" c'est déthédtraliser le théâtre.
ci: Pour que tout soit changé, il faut commencer par le
ti commencement. Il s'agit de créer des méthodes, de tra« vailler. Il faut remettre de l'ordre dans ce chaos. II ne s'agit
11
pas de faire de fausses inventions, de ressusciter le théâtre
« grec, ou celui de Shakespeare, ou d'imiter Reinhart. On
« parle partout d'un nouveau mouvement théâtral ; on cite
« les Russes, les Allemands. Mais cette révolution, est-elle
d'ordre dramatique ? ce n'est rien qu'une révolution de
« décorateurs. Entre les toiles brossées par 'un grand peintre
~ ~oderne et les décors de l'ancienne manière, il n'y a qu'une
« différence d'école de peinture ; comme entre nos vieilles
« scènes macliinées et les nouvelles, il n'y a qu'une différence
_« de machinerie. Tant qu'on n'aura pas écarté toutes ces
" fausses nouveautés, pour prendre le travail à pied d'œuvre,
~ et recommencer tout depuis le commencement on n'aura
« rien fait.
'
11

'/

�III6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

toute chose renouveler le per1 Nous voulons, avant
, ·t simplifier l'ins•tr
Nous
voulons ensw e
thé
11
sonnel du
c&amp;.
e.
ttr én"tablement dans la
pour le. me e,. vterpose plus entre la
« trament de la scè ne,
éat r et que nen ne sm
1
main du cr eu •
,.
. . du pœte. Nous voulons,
• réalisation scénique et 1 mspiration
thétisme recrier
•
•
8 érudition, sans es
• sans affectation, san .
ne afin de réaliser, sur la
« un instrument dramatique_ moder
1 rberté de l'espnt.

•

" scène, a 1
l'intelli ence de l'œuvre, ce n'est pas
• Subordonner tout à
t
monde l'adopte; mais per" une formule nouvelle. Tou
rê
Connaitre une
•
.
.
c'est l'art sup me.
u sonnenelapplique, car,
tyl l'exécuter dans son
.
qu'est son s e,
• œuvre, savoir ce
'eil art franr-lli~ sans prétention,
.
,est tout notre vi
r--•
t
• diapason, c
.
.
. s'impose. Quand on es
, qui ne souligne nen, mais qut .
d'•e • elle est.
il n'y a nen c:r.- ..... •
• devant une belle chose, . é 1 Vieux Colombier lorsqu'il
.
si vous avez aim e
b 1en,
1 Eh
.
.
, t parce que vous avez
.
à
premiers essais, c es
1
en êtait ses
e c'est parce que vous
« confusément senti tout cela ~n germ ,
tite scène, la
• avez com.mencé à apercevoir' sur notre pe
. des chefs-d' a:uwe. ,
« pure configura tion
M · il l'interrompt
1 udissements. 3lS
La salle éclate en app a
, ·t pas de m'approuver,
d'un geste qui semble dire: Il ne s agi
.
haiter bonne chance...
et pws ,;le me sou
. .
droit à son but :
Regardant droit son public, il va
d
ans pour me
.
tré au théâtre à l'âge e 35
« Je ne sms pas en
b' aisons habituelles. J'Y
· teur des basses com rn
1
faire le servi
.
. éaliser ou bien j'en sor.
•
ei·esensque1e pwsr
'
1
réaliserai ce qu
dé]. à que mes forces sont
. .
., suisvenu.Jesens •
..
• tira.t comme J y
.
•
"dé J'ai besoin d'être s111vi.
. .
J' · besoin d être a, •
« limitées.
ai
. tions si vous voulez que cette
11 Si vous voulez que nous ~~
'
· existe dites-le,
'
« grande ch ose à laquelle J'ai voué ma vte,
de
répondre.
•
« prouvez-le I A vous
La sincérité trouve
1 111·ssance de la loyauté.
.
Telle est a P
thie peut fleunr.
encore des cœurs où la sympa

!

l,.

NOTES

III7

Un instant, tous les yeux fixent _avec tendresse celui
qui appelle à l'aide.
Et quand il s'avance et qu'il écarte simplement les bras
pour dire : 1 Aidez-moi. Aidez-moi moralement, aidez-moi
• matériellement ... ,, et qu'il s'arrête, et tourne à droite et à
gauche sa face douloureuse: «Ah! voilà que vous vous dites:
• il se démasque; c'est une question d'argent ... ,, et qu'il
frappe tout à coup la table:• Ehl bien oui, c'est une question
« d'argent 1,, et qu'il pose ses mains ouvertes sur sa poitrine,
et qu'il s'écrie avec une véritable détresse: ,Est-ce ma faute,
• à moi, si c'est une question d'argent? , on touche avec
une telle évidence l'authenticité de cet homme, que l'on
songe aux mots qu'il a prononcés tout à l'heure : • Quand
• vous voulez juger une entreprise, ne faites pas trop attenc tion aux idées ; les idées, tout le monde en a ; regardez
• plutôt quelle sorte d'homme il y a au centre... •
Mais son visage s'adoucit à peine, tandis que se prolongent
les applaudissements passionnés. Il en a trop vu, il sait trop
ce qu'est le public parisien, ses engouements d'une heure,
ses promesses tôt oubliées. Et puis, le plus dur reste à faire.
Il est venu pour cela, pour tendre la main. Mais l'attitude
trahit l'effort, la voix est assourdie et il y sonne comme un
écho de certains appels de Péguy : , Si vous voulez que cela
« soit, il faut que tous, du plus pauvre jusqu'au plus riche,
• vous don.niez quelque chose. Il faut que vous compreniez
• tous qu'en payant votre place, vous ne faites que payer
« votre plaisir, et que rien n'est fait pour nous aider, tant
« que vous n'avez pas fait quelque chose de plus 1•
Et il expose tous les moyens d'aider; faire partie des Amis du
Vieux-Colombier, dont la cotisation est de 20 francs; s'inscrire
parmi les Fondateurs àu Vieux-Colombie,, lesquels, moyennant
une somme d'au moins 300 francs, seront conviés, pour chaque
5pectacle, à une représentation privée, avant la presse;
acheter dès maintenant des Carnets d'abonnements, etc ...

�III8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et lorsqu'il a été jusqu'au bout. il redresse le buste; l'œil
brille d'énergie et de confiance ; il s'écrie :
« Et pour le reste, laissez-nous faire l •
Puis en pesant chaque terme, sur le ton d'un homme qui
engage, par un serment solennel, son existence entière :
« Car, pour ce qui est d'aimer son travail et de s'y donner,
u: et de ne pas se monter le coup, et de se sentir toujours
« au-dessous de ce qu'on a voulu faire, au-dessous de l'étiage
« de cette grande beauté qu'on poursuit, de cette grande
« pureté qu'on s'est jurée, et de toujours tâcher à faire plus
« et mieux, et de toujours voir plus loin, et de mettre dans
« son effort, dans ses veilles, chaque jour et chaque nuit,
• un peu plus de son sang, - nous sommes là ! 11
Lorsque je l'ai retrouvé, derrière la scène, avec ce visage
qui maintenant se refuse aux illusions hâtives, ah ! de
quelle voix angoissée il m'a dit, venant vers moi : o. Cette
fois, crois-tu qu'ils ont compris ? :1
ROGER MARTIN DU GARD

UN ARTICLE DE L 'ATHENiEUM

Mon chef' Rivière,
Je lis dans l' Athemeum du 14 novembre, sous le titre : La
théorie de la gravitation selon Einstein, un article anonyme
que les lecteurs de la N.R.F. - ou du moins quelques-uns
d'entre eux - trouveront peut-Otre aussi intéressant que je l'ai
trouvé moi-mtme.
Je l'ai traduit à la hâte, et légèrement abrége, quand il
eût fallu tout au contraire l'accommoder à loisir.Mais oùpnnd.re
te temps, et comment ne pas se presser de donner au public
français m2me l'idée la plus grossière d'un événement scientifique qui semble considérable ?
Je suis tout v6tre
PAUL VALÉRY

NOTES

III9

c Dêsavantlaguerre,Einsteinjouissaitd'uneimmenseréputation parm.iles physiciens, à cause de sa découverte du principe
de relativité. Disons d'abord quelques mots de ce principe.
Clerk Maxwell avait montré que la Iumiêre est un fait
électro-magnétique, et il avait réduit toute la théorie de
l'électro-magnétisme à un petit nombre d'équations qui
ont servi de base à tous les travaux ultérieurs. Mais ces
équations impliquent l' hypothèse d'un éther et la notion
de mouvement par rapport à l'éther. Tant que l'éther est
supposé en repos, un tel mouvement est indiscernable du
mouvement absolu ; dans ce cas le mouvement de la terre
(relativement à l'éther) doit n'être pas le même aux différents
points de son orbite, et des phénomènes mesurables doivent
résulter de ces différences de mouvement. Or, rien de tel
ne s'est manifesté dans les faits, et toutes les tentatives
faites pour mettre en évidence les effets d'un mouvement
par rapport à l'éther sont restées vaines. La. théorie de la
relativité réussit bien à rendre compte de ce fait négatif,
à la ~ondition de renoncer à la notion d'un temps unique
et umverse_l, et d'introduire celle de temps locaux attachés
aux corps en mouvement et variant avec ces mouvements.
Les éq nations qui expriment cette théorie sont dues à Lorentz•
mais Einstein les a adaptées à son principe général, qui
peut s'énoncer ainsi : rien, dans les phénomênes observables
ne décèle le mouvement absolu qui entraîne l'observateu/
la dynamique selon Newton, le principe de relativ1te revêt une forme plus simple, qui ne nécessite pas
la substitution du temps local au temps universel. Mais il
est apparu de nos jours que la dynamique de Newton n'est
valable que si l'on se borne à considérer des vitesses de beaucou~ inférieures à celle de la lumière. Tout le système de
Galilée-Newton tend à se présenter comme une première
approximation, d'autant moins exacte que les vitesses
considérées sont plus voisines de la vitesse de la lumière.

. J??s

�II20

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est pendant la guerre qu'Einstein a modifié son principe de telle sorte qu' il pût servir à l'explication de la pesanteur universelle. Nos astronomes, pendant longtemps, ne
purent en avoir connaissance, à .c ause de la difficulté qu'ils
trouvaient à se procurer les publications allemandes. Un
exemplaire de l'ouvrage d'Einstein put enfin leur parvenir
1
et le lecteur anglais a désormais tous les éléments d information sur ce sujet dans les admirables Mémoires du
Professeur Eddington présentés à la Société Royale
d' Astronomie.
La gravitation, depuis Newton, restait à l'écart de toutes
' les autres forces naturelles. Toutes les tentatives faites
pour en rendre compte avaient échoué I Même fimmense

travail d'unification réalisé par la théorie électro-magl)étique semblait ne pas s'étendre à la pesanteur. La nature,
sur ce point, paraissait défier les efforts des physiciens.
C'est alors qu'Einstein intervient. Il met au jour une

hypothèse dont on peut rure, indépendamment de toute
vérification ultérieure, qu'elle se range parmi les monuments
les plus beaux du génie humain. On avait retouché rœuvre
de Newton ; restait à rem.à.nier celle même d'Euclide. La
nouvelle théorie d 'Einstein s'établit sur des fondements
non-euclidiens. La géométrie non-euclidienne tire son ori-

gine de préoccupations logiques et philosophiques ; ses promoteurs n'ont guère songé qu'elle dût, un jour, recev01r

des applications dans la physique.
L'examen des axiomes de la géométrie d'Euclide a donné
à penser qu'il fallait distinguer entre ceux d'entre eux qui
ont un caractère de nécessité, et ceux qui introduisent dans
la construction de la géométrie des données d'ordre expérimental ou empirique. Comme vérification de cette thèse,
on a réussi à construire des géométries parfaitement cohérentes dontles axiomes sont en partie différents de ceux choisis

par Euclide. Dans ces géométries, la somme des angles d'un

NOTES

II2I

triangle diffère de deux angles droits et cette différence
va croissant avec la grandeur du triangle .. .
Einstein suppose que l'espace est euclidien Partout où
il est suffisamment vide de masses matérielles ; mais que
la présence de la matière le rend légèrement non-euclidien.
Plus la matière est dense dans une région de l'espace, plus
cet espace est différent d'un espace euclidien. Combinant
cette hypothèse avec sa théorie antérieure de la relativité,
il arrive à retrouver une loi de la gravitation très voisine
de la loi de Newton (de l'inverse du carré) .
Les différences très faibles qui doivent exister entre les
conséquences observables de cette théorie et celles que l'on
déduit de la loi de Newton peuvent être mesurées dans certains cas. Il y a, jusqu1ici, trois critères expérimentaux qui
permettent de comparer l'anciexµie théorie avec la nouvelle:
I ) Il y a d'abord un déplacement du périhélie de Mercure
qui intrigue depuis longtemps les astronomes. La théorie
d'Einstein rend pleinement compte de cette variation. Au
moment où cette théorie fut publiée, c'était là la seule vérification expérimentale acquise.
2) Les physiciens modernes sont enclins à penser que la
lumière est sensible à la gravitation, c'est-à-dire qu'un rayon
lumineux: passant au voisinage d'une masse considérable
(comme celle du soleil) doit être dévié, comme le serait selon
la loi de Newton, une particule de matière mue avec la même
vitesse. Mais la théorie d'Einstein exige que la déviation
soit double de celle-ci. Il faut une éclipse pour que l'on puisse
procéder aux observations d'étoiles qui décideraient de
la question. Une éclipse particulièrement favorable s'est
produite heureusement cette année même ; les résultats
maintenant connus des observations se trouvent vérifier la
prédiction d'Einstein. Sans •doute la vérification n'est pas
rigoureuse, comme il fallait s'y attendre dans une obser-

71

�II22

II23

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vation aussi délicate. Il arrive que la déviation observée
et qu'Einstein indiquait comme devant être double de celle
calculée par l'ancienne théorie, est légèrement plus grande
que la théorie d'Einstein ne le faisait prévoir. En tenant
compte de la difficulté des mesures, on peut dire que le

MEMENTO BIBL!OGRAPHIQUE
I. HODLER :

II, -

résultat est un triomphe pour Einstein. C'est le sentiment
général des astronomes.
3) L'excitation causée par cette vérification sensationnelle
avait fait momentanément oublier qu'il existe un troisième
criterium expérimental de la théorie d'Einstein.
Si la théorie est fondée, on doit observer, dans un champ
de forces dues à la gravitation, un déplacement des raies
du spectre vers le rouge. Aucun effet de cette nature n'a
pu être découvert. On ne voit pas, jusqu'ici comment ce
résultat négatif pourrait s'.expliquer, à moins d'introduire
dans la théorie d'Einstein quelque profonde modification.
Il faut, sur ce point, prendre patience : la nouvelle théorie
a si prodigieusement triomphé dans deux épreuves sur trois
qu'elle contient certainement une part de la vérité, même
si elle n'est pas encore tout à fait exacte.
L'hypothèse d'Einstein possède au plus haut degré
le mérite de la beauté. Elle est un vaste regard d'ensemble
sur les opérations de la nature ; la richesse des conséquences
qui s'en déduisent est surprenante eu égard à la simplicité
des prémisses qu'elle demande. C'est un remarquable exemple de progrès dû à la théorie pure; c'est une œuvre qui
peut redonner à la physique un aspect plus philosophique,
et nous rendre quelque chose de cette unité intellectuelle
que les grands systèmes scientifiques du xvue et du xv111e
siècles comportaient ...
Certes, il ne fait pas bon, sous bien des rapports, de vivre
à notre époque, mais pour les amateurs de physique on Y
trouve parfois de grandes compensations. »

LITTÉRATURE,

ROMANS,

THÉATRE.
BALDENSPERGER : L'Auanl-~e
ÙJ liUhalure fra,s.çaise ; Payot.

dans

Fleurs du MaJ ;

~r;.D~~~n~.

Petits Poèmes en Prose ;
• La Connaissance •·

BAUDRLAIRB :

R&amp;Nt BIZET :
HaNRY

Peines

(U

BORDEAUX

:

Rien ; Crès.
VUS intimes

L. de Boccard.
BOURGET : Laurence Albani
Plou-Nourrit.
G. K. CHltSTERTON : La clairvoyance àu
Père Brown ; trad. Emile Cammaerts ;
Perrin.
Jos&amp;PH CoNRAD : La FolU-Almaye, ;
trad. Geneviève Selîgmann-Lui ; Nouvelle Revue Française.
FRANCIS DB CROISSET : Thiatre, t, 2 •
Flammarion.
'
FRANÇOIS Olt CUREL : Disrou,s de
Rtaption à l'AcadimU Franfaise; Crès.
FRANÇOIS DE CUREL : Thédtre complet,
t. 3 et t. 4; Crès.
LUCŒN D&amp;SCAVES: L'imagier d'Epinal;
Ollendorff.
GEORGES DUHAMEL : Entretiens dans le
T1imuUe ; Mercure de France.

PAUL

,

EDOUARD

ESTAUNIÉ :

L' Ascension

(U

M. Baslèv1-e; Perrin.
F1t.RRi!RE

G&amp;ORGES

~::::te:x

!fo~~fo:r~

R. Kieffer.

:

u

B: t~:;

ARTHUR RIMBAUD: Poésies; A. Messein.
RoMAlN ROLLAND : Les Précurseurs ;

Librairie de l'Humanité.
MAURICE

RoLLINAT

:

Fin d'œuvre ;

Fasquelle,
ANDRt SALMON :

Prikaz; Editions de la

Sirène.
TRUC :
Callù:lès ou les
Barbares ; Bossard.
ltlU°odudicmà la mltluxle
de Léonard ck Vinci ; Nouvelle Revue
Française.
Juu:s VALLts: Les BWUSes; EdouardJoseph.
BENJAMIN VALLOTTON: Ceux de Barivier;
Payot.
JEAN VA.RIOT : UgetUUs el TradUibns
orales d'Alsace. I. Strasbourg; Cros.
EMILE VERKAEREN : Paysages DlSpa,u.s ;
eaux-fortes et dessins de Luigini ;
E. F. d'Alignan.
WELLS: Les Amis Pasrionnls;Ollendorff.
LtoN WERTK : Cùivel elle: les Majors i
Albin Michel.
GONZAGUII:

Nt:mVeQ,U~

La Maison des
Hommes vivants ; Flammarion.
G, FtNZI : Giacomo Lt&lt;&gt;pa,dj ; Sa vie,
sm. auvre ; Perrin.
ANOR! FoNT,UNAS : La Vie d'EdgarA. Poe ; Mercure de France.
ABEL H:&amp;!tMANT: La Vie à Paris (1918) ;
Flammarion.
IRtNE HILLEL·ERLANGER : Voyage ffl
Kaléidoscope; Crès.
GUSTAVE LANSON : L'Art de la Prose·
Fayard.
•
PmLtA.S LEBESGUE :
Char de Djagg~Ji. avee ™;'is de Henri Cbapront ;
Edihons • Savoir Vivre a,

CLAUDE

André Chénier: Œuures
Inédües; Ed. Champion.
Lora : L'Akxandri,. à'a,près
la phonétique expérimenlale ; Crès.
RAYMOND LULLE: Livre (U l'Am; d de
l'Aimi;trad. A de Barrau et Max Jacob;
Editions de la Sirène.
FRANCIS DE MIOMANDRE : La Cabane
d' Âmo-u1' ou le &amp;tour de l'Onck Arsène ·
Emile-Paul.
'
ÛCTAVE MIRBEAU : Chez l'illustre tc,ivain, œuvres inédites ; Flammarion.
HÉGÉSIPPB MOREAU: L4 Souris Blanche ;
illustrations de F. Bourdin; M. Glomeau.
Nn•. U Cantique des Ca'lltiques, trad. de
Franz Toussaint, · gravures de Marœl
Roux ; Editions de la Sirène.
ALFRBD Po1z1t.T : Le Symbolisme : (U
Bautklaire à Claudel ; Renaissance du
Livre.
FRANÇOIS RAB&amp;LAtS :
Gargantua, ;
Editions de la Sirène.
RACHILDE : La Découvem (U l' Aml,ique. nouvelles ; Illustrations de
G. François ; Crès.
ABEL LEFRANC:

BEAUX-ARTS,

Vingt dessins intdils ; Crès.

PAUL VALÉRY:

�ALAIN DESPORTES
Premier regard sur l'Allemagne.
La Critique d'art allemande .

TABLE DES MATIERES
CONTENUES DANS

LE TOME XIII

•

{JUIN-DÉCEMBRE

1919)

- 157
(LXIX)
. 804 (LXXIII)

PIERRE DRIEU LA ROCHELLE
Poèmes . . . . .
221
(LXX)
Le dernier Capitaliste.
715 (LXXIII)
GEORGES DUHAMEL

FRANÇOIS-PAUL ALIBERT
Elégies Romaines.
338

Le Miracle .
Deux élégies.

(LXXI)

ROGER ALLARD
Poésie et Mémoire. . . . . . 908 (LXXIV)
Prikaz, par André Salmon ; Dix-neuf
poèmes élastiques, par Blaise Cendrars ; Rose des Vents, par Philippe
1089 (LXXV)
Soupault . . . . .
nos (LXXV)
Le Cinéma et ses critiques.
MICHEL ARNAULD
Explications . . . . . . .
Clio, par Charles Péguy .

204
440

FÉLIX BERTAUX
Les Etats-Unis et la guerre, par
Emile Hovelaque . . . . . 469

(LXX)
(LXXI)

LUC DURTAIN
Poèmes.

870 (LXXIV)

LÉON-PAUL FARGUE
Vieux Monde

HENRIGHÉON
Prière pour un aviateur.
Adrien Mithouard. . . . . .
La Forêt des Cippes, par Pierre Gilbert . . . . . . . . .
Sainte Catherine de Sienne, par Johannês Jœrgensen . . . . . .
Réflexions sur le rôle actuel de !'Intelligence française.

52

(LXIX)

68
145

(LXIX)
(LXIX)

455

(LXXI)

791 (LXXIII)
953 (LXXIV)

(LXXI)

Le Socialisme impérialiste dans l' Allemagne contemporaine, par Charles
8n (LXXIII)
And.1er.

PAUL CLAUDEL
La Messe là-bas (fragments). .
Le Père Humilié (Actes I et II). .
Le Père Humilié (Actes III et IV) .

13 (LXIX)
533 (LXXII)
674 (LXXIII)

JACQUES COPEAU
La Réouverture du Vieux Colombier.

817 (LXXIV)

HENRI DEBERLY
Sonnets .

55 (LXIX)
1014 (LXXV)

. 670 (LXXIII)

ANDRÉ GIDE
Réflexions sur l'Allemagne.
Lettres ouvertes :
1. à Jacques Rivière.
II. à Jean Cocteau.
Journal sans dates. . . . . .
Journal sans dates (Conversation
,
a~ec un Allemand). . . . .
Cons1dératio~s sur la Mythologie grecgue.
La Symphorue Pastorale (Premier Cahier).
La Symphorue Pastorale (Second Cahier).

415 (LXXI)
481 (LXXII)
726 (LXXIII)
916 (LXXIV)

JEAN GIRAUDOUX
Nuit à Châteauroux.

226

.

35

(LXIX)

121
125
278

(LXIX)
(LXIX)
(LXX)

(LXX)

�CHARLES PÉGUY
HENRI HOPPENOT

Note_ conjoii?,.te sur M. Descartes et la

L'Ours et la Lune, la Messe là-bas de
968 (LXXIV)
Paul Claudel.
VALERY LARBAUD
Lettres anglaises : les anglicismes,
revues et publications littéraires. 473 (LXXI)
Lettres anglaises : jeunes poètes et
no8 (LXXV)
jeunes revues.
RAYMOND LENOIR
La Pensée française devant la guerre.
Réflexions sur le Bergsonisme

641 (LXXIII)
1077 (LXXV)

ANDRÉ LHOTE
Exposition Georges Braque. .
Expositions Henri Matisse, René
Piot, Juan Gris, Severini. . .
Lettres de Paul Gauguin à Georges
de Monfreid. .
Première visite au Louvre. .
De la nécessité des théories. . .
A propos du club artistique.

153
308

(LXIX)
(LXX)

philosophie cartésienne (Premier
Fragment). . . .
161
Note_ conjo~te sur M. D~es ~t 1~
philosophie cartésienne
(Deuxième fragment)
(Troisième fragment)
(Quatrième fragment)
(Cinquième fragment)

MARCEL PROUST
Ugère es_quisse du chagrin que cause une
r~ition et des progrès irréguliers de
ou
• . . . . .
JACQUES RIVIÈRE
La Nouvelle Revue Française. . .
Nos morts : Challes Péguy AÎ . '.
Fourmer . .
'
Bel~hégor, par Julien Be~da:
Notice sur Charles Péguy

(LXX)
(LXXI)
(LXXI)
(LXXI)
(LXXI)

71

(LXIX)

1

(LXIX)

am
. .

464 (LXXI)
52 3 (LXXU)
1002 (LXXV)
1094 (LXXV)

144 (LXIX)
146 (LXIX)
161
(LXX)
La
L'Institut con~re les Indépe~da~ts: 316
(LXX)
Décadence de la 1;,1berté (premier article) 498 (LXXII)
Le Pa:~ de 1 Intelligence. .
612 (LXXII)
Catbohc1sme et Nationalisme.
965 (LXXIV)

Louise Clermont. . . . . . 618 (LXXU)
La Musique polon~ise, par Opienski. noo (LXXV)
Œuvres récentes de Gabriel Fauré. no3 (LXXV)

JULES ROMAINS
Amour couleur de Paris
202
(LXX)
D,tffïfffka_ou les ~r~cl~ d~ la.Sci~nc~
821 (LXXIV)
Do(nIVogoo-Tonka ou les Miracles d~ la ·sci~nc~
. V, VI.).
1016 (LXXV)

GABRIEL MARCEL
Emile Clermont : sa vie, son œuv-re, par

ROGER MARTIN DU GARD
Le Vieux-Colombier : une conférence
de Jacques Copeau.
. n13 (LXXV)

ANDRÉ SALMON
L' Age de l'Humanité (fragments) _

36o

(LXXI)

HENRY DE MONTHERLANT
342

Le Dialogue avec Gérard.

(LXXI)

PAUL MORAND
Aurore ou la Sauvage.

.

977 (LXXV)

GASTON SAUVEBOJS
Lefi~émoignage de la Génération Sacri~
e, par Alphonse Mortier
627 (LXXII)
L es Cloportes, par Jules Ren;rd."
800 (LXXIll)

�JEAN SCHLUMBERGER
Dialogues des ombres pendant le combat.
La reprise de Pelléas et Mélisande.
Sur le Parti de l'intelligence.
L'Enfant qui s'accuse.

212
(LXX)
314
(LXX)
788 (LXXIII)
876 (LXXIV)

GEORGES SIMON
Chirurgie de guerre.

488 (LXXII)

ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : Romans
pendant la guerre. . . . .
Réflexions sur la littérature : Cristallisations . . . . . . .
Voyages d'un sédentaire, par Francis
de Miomandre . . . . . .
La MAlée Symboliste, par Ernest
Raynaud. . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Le
Masque de Shakespeare. . . .
Colas Breugnon, par Romain Rolland
Réflexions sur la littérature : Le
roman de l'aventure. . . .
L'Esprit impur, par Gilbert de
Voisins . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Les
spectacles dans un fauteuil. . .
Réflexions sur la littérature : Le
style de Flaubert . . . . .
Réflexions sur la littérature : Autour
de Jean Giraudoux.

129

(LXIX)

287

(LXX)

304

(LXX)

306

(LXX)

42 4
459

(LXXI)
(LXXI)

597 (LXXII)
634 (LXXII)
774 (LXXIII)
942 (LXXIV)
1064 (LXXV)

PAUL VALÉRY
Palme

,

.

.

.

47 (LXIX)
321 (LXXI)
L'Abeille . . . . . . . . . . 1001 (LXXV)
Traduction d'un article de l' Athéna:mm.
III8 (LXXV)

La Crise de l'esprit.

XXX
Nos morts : Emile Verhaeren . .
Mme Geneviève Bonniot-Mallarmé
L'augmentation du livre.
La Revue Critique.
Mouvement Dada. . . . .
Des livres français pour l'Alsace.

143 (LXIX)
318
(LXX)
478 (LXXI)
635 (LXXII)
636 (LXXII)
813 (LXXIII)

LE GÉRANT ; GASTON GALLIMARD
l'ONTENAY·AUX•ROSES• • IMPRIMERIE LOUJS

BELLENAND.

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                    <text>�LA NOUVELLE

REVUE

'

FRANÇAISE

�LA N O UVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE. CRITIQUE

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PARIS
35 &amp; 37,

RUE MADAME,

1920

35 &amp; 37

�s

SAMUEL BUTLER

L'auteur &lt;l'Erewlmr, que certains critiques ont appelé
"Samuel Butler Il" pour le distinguer de son homonyme
le poëte satirique du XVII• iècle, - pour l'en distinguer mais aussi pour marquer qu'il a pris place à son
tour dans" la lignée plus que royale" des grands écrivains
- notre Samuel Butler c.-st né le 4 décembre I 835 à la
cure de Langar (près de Bingham, comté de Nottingham)
et il e)t mort à Londre) (où il , ivait depuis environ
trence-huit ans) le I 8 juin 1902.
Ce n'est pas seulement parce qu'il fait l'objet de cette
notice que nous a\'ons le droit de l'appeler "notre Samuel
Butler" : c'est :.urtout parce qu'il appartient à notre
époque. D'abord, la date de sa mort n'est pas tellement
éloignée de nous: il :nait dépassé le seuil du XX• siècle,
et il a , écu assez pour connaître les noms et les ouvrages
d'écri,ains qui sont encore parmi nous. Enfin, beaucoup
d'entre nou~ ont pu, safü le savoir, le croiser dans le
Strand ou dans Fleet Street, le coudoyer dans l'encombrement des bateaux de la Mai1che, et le rencontrer dans
des fumoirs d'hôtel, en Suisse, en Italie et en Sicile. Mais
il y a plus : en réalité, c'e!&gt;t de sa mort qu'il faut dater
,on entrée dans le mouvement littéraire moderne, et ce

�6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'on pourrait appeler son "avènement". De son vivant,
son nom demeura à peu près inconnu, et son œuvre, tout
en exerçant une influence certaine, mais secrète, fut
ignorée ou méconnue de la plupart des critiques, et fut,
pour ainsi dire, mise en quarantaine, non seulement par
les "officiels" d'alors mais par tous les groupes importants entre lesquels se partageait le monde intellectuel
anglais penda nt la période 1860-1900. Ce fut une
conspiration du silence, et quand, de loin en loin,
quelqu'un des pontifes ou des acolytes daignait le
nommer, c'était pour le ridiculiser ou pour dire qu'il
" ne comptait pas ". Malgré le succès de son premier
livre (précisément Erewhon), les grandes maisons d'édition
étaient toujours prêtes à refuser ses m~nuscrits, et tous
ses livres, - sauf le dernier paru de son vivant, - furent
imprimés et publiés à ses frais. Lui-même s'est amusé à
dresser, en I 899, le bilan financier de sa carrière littéraire :
elle lui avait co{lté exactement: 19.497 francs et 6 5 centimes. Ce ne fut qu'en 1901, quinze mois avant sa mort,
qu'il eut la surprise de se voir rechercher par un éditeur.
Or, cet éditeur, - M. Grant Richards 1 - était un
homme jeune, et très décidé à ne publier que des livres
de jeunes, ou d'écrivains considérés comme des maîtres
par les jeunes. Il savait bien que Butler avait 6 5 ans,
mais il n'en fut pas moins tout heureux d'inscrire sur son
catalogue son nom et les titres d' Erewh&lt;m et de Nouveaux
Poyages à Erewhon. Ainsi, à un îtge où la plupart des
écrivains commencent a voir leur œuvre dans le recul du
passé, soit qu'elle ait sombré dans l'oubli, soit qu'elle
1 L'éditeur actuel des œuvres de S. Butler est A. C. Filield, 13, Ciïfford's
Inn, Londres E. C.

SAMUEL BUTLER

7

subsiste, mais rangée dans le musée idéal de !'Histoire
Littéraire, et classée selon sa place et sa date, Samuel
Butler a pu voir la sienne commencer à percer, à être
discutée et appréciée, et cela au même titre et sur le
même plan que les œuvres de début de jeunes gens qui
auraient pu être ses füs. L'homme, que les gens de sa génération avaient pu considérer comme un vieux raté, apparaissait maintenant comme un des princes de la jeunesse.
De sa renommée et de son influence, il ne put voir
que le tout premier commencement : une aube indécise.
Du reste, pour entrer dans cette existence posthume, dans
cette "vie du monde à venir" qu'il considérait comme
la seule vraie vie future et la seule immortalité désirable
il fallait que sa vie corporelle prît fin . Alors, il y eut un'
intervalle de silence. Puis, quelques notices nécrologiques,
en Angleterre et en :Italie : les fleurs et couronnes des
amis. Mais en 1903 la publication des inédits commença.
Ainsi va toute chair, le roman écrit par S. Butler entre
1873 et 1884, - et que des raisons d'ordre intime
l'avaient empêché de publier, parut enfin, étonnant
les plus fameux romanciers de l'Angleterre par ses.
qualités techniques, sa hardiesse et sa nouveauté. Alors
tout ce qu'il y avait de gens aimant les lettres, d~s Je
monde anglais, sut qui était ce second Samuel Butler
dont, jusque-là, on n'avait vu le nom que dans les préfaces'
de Bernard Shaw. Vint la publication, dans une grande
revue, des Notes extraites des Carnets de S. Butler.
L'intérêt et la curiosité augmentèrent et, devant l'insistance des lecteurs de plus en plus nombreux, un à un les
livres mort-nés ressuscitèrent et vinrent se ranger, à la
devanture des librairies, auprès des plus récents ouvrages

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des plus récents écrivains. Ils passèrent sans transition de
l' "édition à frais d'auteur " aux grands tirages des
éditions populaires, et de l'oubli à l'actualité. L'ère victorienne était close ; et même, bien des choses de cette
époque-là : préjugés, conventions, insularismes, avaient
précédé dans la tombe le court et gros cercueil de la
vieille Reine. Il était naturel que le moins victorien, ou le
plus anti-victorien, des écrivains de l'époque finie survécôt
à cette époque, et qu'une élite nouvelle le salui\t comme
un précurseur. Mais Samuel Butler était plus qu'un précurseur. On ne se contenta pas de le " _saluer" : on le
lut avec avidité, comme s'il se fCtt agi d'un contemporain
qui avait des choses neuves à dire, et oh l'étudia comme
on étudie les maîtres. Bien mieux : on le discuta, et
aujourd'hui encore il trouve des adversaires. Enfin, le
nombre de ses imitateurs augmente, et il n'y a guère de
revues, guere de journaux littéraires où on ne trouve
quelque reflet de son esprit ou quelqu'une des expressions
dont il a enrichi sa langue maternelle. Ce sont là des
preuves assez solides que son œuvre est vivante et qu'elle
le restera longtemps encore.
Quelque chose manquait à la gloire de !'écrivain et à
la curiosité de ses admirateurs : une bonne biographie.
Elle vient de paraître 1, et de l'avis des critiques les
plus autorisés, elle est non seulement bien faite, complète
et digne de l'homme qu'elle nous fait mieux connaître,
mais elle constitue pâr elle-même un momument littéraire si remarquable qu'on l'a tout spontané~ent comparée à ce grand ouvrage classique, à ce modèle des
1 Sam~l Butler, autkor of" Ere~olton" (1835-1902). A memoir, by
Henry Festior Jones, z vols. Londres, Macmillan and Co, 1919.

SAMUEL BUTLER

9

biographies : la //ie du Dr Johnson par Boswell. L'auteur
en est M. Henry Festing Jones, qui a été l'ami
intime de s: Butler pendant 28 ans, qui l'a accompagné
dans ses excursions en Italie, qui a été son collaborateur
pour la partie musicale de son œuvre, et qui était au
chevet de son lit lorsqu'il est mort. Ecrivain de valeur
lui-même et d'une tournure d'esprit apparentée à celle. de
son modele, il a su tracer de Butler le portrait le plus
vivant et le plus frappant qu'on pouvait souhaiter. C'est,
enfin, une biographie d'une espèce toute nouvelle : sans
réticences, sans la moindre trace de ce "culte des héros "
qui gite tant d'ouvrages de ce genre, mais toute pleine
de compréhension et d'amour. Gdlce
elle, gri\ce à ces
deux riches volumes si longtemps attendus, pleins de
lettres, de documents, et de faits bien classés (et bien
indexés aussi par M. A.T. Bartholomew, de Cambridge)
je vais pouvoir donner au lecteur français un résumé
(forcément très succinct, mais qui contiendra l'essentiel)
de l'histoire de la vie et des travaux de Samuel Butler,
" écrivain philosophique " selon le catalogue du Musée
Britannique), et encore : peintre, critique d'histoire religieuse, théoricien de la biologie générale, romancier,
historien de l'art italien, humoriste, musicien, helléniste,
-savant Shakespearien, poëte, moraliste, mais surtout philo~
-sophe, ou, mieux encore, selon l'heureuse expression du
critique I qui, le premier, l'a présenté aux lettrés fransais : " humaniste".

a

Samuel Butler descendait d'une vieille famille bom·geoise originaire du comté de Warwick, le " Cœur de
l'Angleterre", et plusieurs générations de Butler anté1 Jean

Blum, dans le Mercure d, France, 16 juillet 1910, pp. z-67-281.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

rieures au xrx8 siècle sont enterrées dans l'église de
Kenilworth. Son grand-père, Samuel Butler, docteur en
théologie, fut Principal de l'Ecole Publique de Shrewsbury dont il fit un des centres d'études secondaires les
'
.
plus florissants du Royaume, et ensuite Evêque de L1chfield. Il mourut le 4 décembre 1839, le jour où son
petit-fils Samuel, qu'il avait baptisé, entrait dans sa
cinquième année. Il a laissé des sermons, de bons manuels
scolaires et une édition d'E chyle.
Le père de !'écrivain était le Révérend Thomas Butler,
recteur de Langar-et-Bramston, et c'est à la cure rurale
de Langar que Samuel passa les dix premières années de
sa vie. Elles lui laissèrent un très mauvais souvenir, et
vers quarante ans il parlait encore des '' horreurs de son
enfance et de son adolescence". En effet, matériellement
il ne manquait de rien dans cette riche maison bourgeoise,
mais moralement il manquait de ce qui est, pour un
enfant bien né, la principale cho e : l'affection des siens,
li ne trouva en eux que des éducateurs sévères, uniquement préoccupés de " bri er sa volont é ,, pen dant qu •·1lt
était jeune, de crainte qu'il n'e~t un jour des désirs et des
volontés autres que les leurs.
Dans cette triste enfance, il y eut pourtant un moment
heureux : l'automne 1843 et l'hiver 1843-44, que le
Rév. Thomas Butler et sa famille passèrent à Rome et à
Naples. Les enfants eurent une gouvernante italienne, et
Samuel apprit ain i, à 8 ans, fes premiers mots de cette
langue toscane qu'il devait un jour parler couramment
et écrire avec facilité.
A dix ans il fut placé à l'école, chez un ecclésiastique,
dans un village (Allesley) près de Coventry, et deux ans

SAMUEL BUTLER

II

plus tard (1848) il entra comme interne à l'Ecole Publique de Shrewsbury, où il resta jusqu'en 1854. Ce fut là,
entre 14 et I 5 ans, qu'il se prit d'un go,h très vif pour
le dessin et la peinture, et qu'il éprouva une des plus
fortes émotions de sa vie en entendant pour la première
fois de la musique de Hrendel. Vers la fin de son séjour à
Shrewsbury, il accompagna une seconde fois ses parents
en Italie (hiver 1853-54) où il reprit ses études d'italien
et visita les mu ées.
En octobre 1854 (r8 ans) il entra comme étudiant de
première année au Collège Saint-Jean de Cambridge. Les
quatre ans qu'il y passa furent bien employés : il acheva
brillamment ses études classiques, et, sans abandonner la
peinture, il écrivit ses premiers essais littéraires. Il ajouta
à sa culture mu ica]e J. S. Bach, Schubert et les Sonates
de Beethoven. Il lut quelques-uns des maîtres de la génération précédente, entre autres Thackeray et Tennyson.
Pendant les grandes vacances de 1857, il fit une excursion
de trois semaines en Dauphiné et aux lacs italiens, s'arrêtant, à l'aller et au retour, à Paris.
Bientôt il commença ses études de théologie : en effet,
le petit-fils de l'évêque Butler, le fils du Rév. Thomas
Butler, était tout naturellement destiné à l'église. Habitué
de bonne heure à cette idée, et trop soumis à la volonté
de ses parents pour oser élever la moindre objection, il se
prépara conciencieusement et non sans ferveur à l'état
ecclésiastique, et dan la seconde moitié de 18 58, il alla
s'établir à Londres comme adjoint laYque du curé de
Saint-Jacques (PiccadiUy), vivant parmi les pauvres et
faisant la classe aux enfants d'ouvriers.
Ce fut alors qu'eut lieu un incident qui renversa tous

�12

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les projets d'avenir qu'on avait faits pour lui. Il app~i~ que
certains de ses jeunes éli:ves n'avaient pas été baptises, et
s'aperçut, avec un étonnement dont il ?eva'.t sourire un
jour, que ces enfants n'étaient ni plus nt moins méchant
ou vicieux que ceux qui avaient été régénérés par le
baptême. Le doute entra dans son esprit, et . qu~lqu.e
temps après il annonça qu'il refusait de recevoir 1 ordination.
Ce fut un grand scandale, un véritable drame, dans le
milieu et la famille du jeune homme. Le Rév. T~o~as
Butler mit en œuvrc tous les moyens dont il pouvait d1~
poser pour " ramener à la raison" le fils .r~be~le._ Mai~
Samuel resta inébranlable, et ne se laissa m mt1m1der nt
corrompre. Enfin, après quelques mois troublés (dur~nt
lesquels Butler, qui aurait voulu embrasser 1~ pr.ofess1on
de peintre, suivit les cours d'une écol~ de d~_ss111 a ~mbridge où il s'était refugié), il fut décidé qu 1I re~ev_r~1t de
son père une certaine somme en avance men:. d hom~,. et
u'il irait se faire éleveur de moutons dans I ile méndto~ale de la Nouvelle-Zélande. A la fin de septembre il
s'embarquait sur le Roman Emperor, et à la fin d~
Janvier 1860, en plein été de l'hémisphère ~ustral, il
débarquait à Port-Lyttelton. Il avait vingt-trois ans et
deux mois.
De cette première partie de la vie de Samuel B~tle:
nous possédons : quelques dessins et . paysa?es ~a1~ a
Shrewsbury; une vue de Civita Vecchia (auJourd h~1 à
Cambridge, dans la Collection Butler, au Collège SamtJcan) et une vue de Cambridge. Plus impor~nts sont ses
essais littéraires, réunis par R. A. Str~atfeild et H; F.
Joncs. Ce sont: des parodies; la traduction en vers dune

SAMUEL BUTLER

13

épigramme tirée de la Rocco/ta dti PrO'/Jtrl,i Toscani de
Giuseppe Giusti, et deux articles publiés dans I' Aigl,,
revue fondée par Butler et ses camarades du Collège
Saint-Jean : on y remarque quelques idées et quelques
expressions qu'on retrouve dans les œuvres de sa maturité.
U passa quatre ans à la Nouvelle-Zélande (186e-1864:
de 24 à 28 ans.) Bien que cette lointaine colonie n'etit
guère alors que neuf ans d'existence, les colons - la
plupart éleveurs, - y étaient déjà assez nombreux pour
que toute la partie basse de plaines de l'île méridionale
se trouvit occupée. Pour rencontrer des terres favorables
à l'élevage, il fallait faire de véritables voyages d'exploration dans l'arrière-pays, le long des grandes chaînes de
montagnes qu'on appelle les Alpes de Nouvelle-Zélande.
Puis, une fois le pâturage découvert, il fallait en obtenir
1a concession du gouvernement, y établir ce qu'on appelle
une "station " d'élevage : "cabane " et dépendances, et
enfin y transporter les moutons. Donc, vers la fin de
1860, nous trouvons Samuel Butler installé dans sa
station, à laquelle il a donné le nom de Mésopotamie
parce que sa concession est limitée par deux affluents du
Rangita.ta. Il habite, à plus de trente kilomètres de son
plus proche voisin, une cabane qu'il a fait bAtir et où il a
transporté des livres, des plâtres, et un piano sur lequel
il joue les fugues de J. S. Bach. Il a un aide salarié, un
régisseur, cinq employés: berger, toucheur de bœufs, etc.
et un troupeau florissant. Il passe la plus grande partie de
ses journées à parcourir son pâturage, et, monté sur son
cheval "Docteur", à surveiller ses moutons. Quelle
différence avec l'existence confortable et les studieux

�14

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

loisirs de Cambridge ! Mais c'est une vie saine et monotone qui fortifie son corps et laisse toute liberté. à son
esprit. Autour de lui, des paysages tristes et grandioses :
d'un côté à perte de vue, les plaines mamelonnées,
'
•
jusqu'à !'Océan
Pacifique; de l'autre, les énormes ch aines
encore incomplètement explorées, toutes couvertes de
neige ; · une végétation de caractère nettement tropical,
mais terne et rabougrie; et de vastes fleuves dont les
crues soudaines ressemblent à des cataclysmes ; solitude
et silence : un panorama représentant une époque géologique antérieure à l'apparition de l'homme.
Du reste Samuel Butler ne réside pas continuellement
à Mésopotamie. De temps en temps il va passer quelques
semaines au chef-lieu de la province de Canterbury,
Christchurch, où il retrouve la civilisation : en effet, il Y
a là les fontionnaires, un cercle et une ""éé"
soc1 t , un
grand nombre des éleveurs étant, comme Butler, "~entlemen et fils de gentlemen", qui ont passé par Cambridge
ou par Oxford. En 1862 il s'y fonde un journal La
Presse et Butler y collabore activement.
Ce~endant dès la troisième année de son séjour, il
ongeait
déjà à rentrer en Angleterre. En cédant son
6
piturage, en vendant son troupeau, et en. plaçant la
somme ainsi réalisée au taux légal de la colome, 10 pour
1 oo, il se trouverait en possession d'en~iron vingt mille
francs de rente annuelle. C'est ce qu'il fit dans les premiers mois de 1864. Il avait, a force d'énergie, doublé
son capital et conquis une aisance modeste qui lui assurait
l'indépendance matérielle. Il n'àvait donc plus rien à faire
en Nouvelle-Zélande : l'Europe, Londres, la peinture l'attiraient. Ainsi, le 15 Juin 1864, il partit,

'SAM.UEL BUTLER

15

emmenant un ami dont il avait fait la connaissance à la
-rédaction de La Presse, Charles Paine Pauli. De PortLyttelton, ils se rendirent à Callao, d'où ils allèrent
visiter Lima, Le reste du voyage se fit pat l'isthme de
Panama et les Antilles, et le 29 Août 1864, ils débar•quaient à Southampton.
Samuel Butler semble a voir momentanément abandonné
la peinture pendant son séjour en Nouvelle-Zélande. Par
contre, il a produit, au cours de ces quatre années, des
-ouvrages qui furent pour ainsi dire les bases de son œuvre
littéraire. D'abord, l'étude attentive qu'il fit des Evangiles
le conduisit à se former une théorie par laquelle il croyait
pouvoir expliquer rationnellement la Résurrection, fondement de tout l'édifice chrétien, et il exposa cette théorie
dans un opuscule intitulé : Examen critique des preuves
de la Rtsurrection de ]!sus-Christ, telles .qu'elles se trouvent
chez les quatre fvangflistes, opuscule qu'il publia dans
l'année qui suivit son retour en Angleterre. Puis, en 1861
ou 62, il lut !'Origine des Especes de Charles Darwin
(qui avait été le condisciple du Rév . Thomas Butler à
Shrewsbury et à Cambridge), et fut tout de suite converti
-au Transformisme. C'est à l'étude de ce livre que se
rattachent les articles donnés par Butler dans La Presse
de Christchurch : un Dialogue où la doctrine darwinienne
est exposée et défendue, et Darwin chez les machines
fantaisi~ biologique et philosophique qui était aussi à l'ins~
même de l'auteur, une critique, du point de vue La~arckien
de l~ doctrine mécaniste de Charles Darwin, et qui con~
tenait en germe Erewhon et La f7ie et /'Habitude. Enfin,
en 1 863, parut à Londres un petit volume signé de Samuel
Butler: Premiére annfe d'un sfjour dans la Colonie de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Canterbury. C'était un recueil des longues lettres ~u'il
· a dressées a' sa i;ramille en 1860-61 et• de deux articles
avait
,
qu'il avait envoyés à l' Aigle de Cambridge. La preface,
datée de la cure de Langar, est du Rév. Thomas
Butler qui avait publié ce livre " à la requête de quelques
. d'e l'auteur;,. C'est surtout, pour nous, un document
amis
d
..
biographique précieux ; et on y trouve des escnp~tons
qui font prévoir, celles du début de Erewhon. Mats ce
livre, édité et "censuré" par le Rév._ :homas Butler,
n'eut jamais l'approbation de Samuel qui 1exclut formellement de ]a liste de ses ouvrages.
' l mois de septembre I 864, Butler s'installait
D es
e
d'
dans un appartement composé de trois pièces et un
petit cabinet, au second étage, no 15, Clifford's Inn.
·a: d's Inn est une sorte de square intérieur, un espace
Cl1nor
ïl
planté d'arbres, avec une pelouse entourée de g~t _es
basses et d'allées cailloutées, et autour duquel son_t ~1sposées sans ordre de vieilles maisons d'aspect prov1~c1al.
Situé en plein cœur de Londres, à deux pas du Palais . ~e
Justice, du Temple et de Temple Bar~ dans ce_ quartier
d l basoche tout rempli des souvenirs de la littérature
e: d: journalisme du xvxume siède, Clifford's Inn est
compris entre Chancery Lane, Fleet Street, Fetter Lane
et l'aile centrale du Nouveau Bureau des Archives. On y
accède, de Fleet Street, par un passage en partie voCtté, et
de Fetter Lane, par une grille de fer, ouverte toute la
journée. Les fenêtres du no I 5 donnent, les unes sur la
pelouse intérieure, les autres dans la direction de Fetter
Lane. L'installation de Butler était des plus mod~stes, et
certainement aucun de ses ascendants; depu~s . deux
cents ans, ne s'était contenté d'un logement aussi simple

SAMUEL BUT LER

Son loyer était de 575 francs en I 864, et de 900 francs
à partir de 1898. Butler habita Clifford's Inn jusqu'à sa
mort, c'est-à-dire pendant pres de 38 ans.
A partir de son retour à Londres, il se consacra entierement à ses travaux, en sorte qu_e, pour raconter sa vie,
il suffit de raconter l'histoire de ses travaux. Disons
cependant qu'il ne vécut pas constamment à Londres.
Presque tous les ans il alla faire une excursion ou -un
séjour en Italie. Il y allait généralement par la Belgique,
la vallée du Rhin et la Suisse, et ce fut surtout dans le
Tessin, dans la région des lacs et dans les hautes vallées
du Piémont qu'il séjourna. Il passa aussi une grande partie
des années 1874-1875 au Canada, à Montréal, où il fut
obligé d'aller pour ses affaires. Notons encore : quelaues
visites à Langar, quelques courtes excursions sur la ~6te
française (Dieppe, en 1866) et deux visites à Down chez
Charles Dàrwin. Cela pour la période 1864-1877.'
Résolu à ac_quérir la technique du peintre, il suivit les
cours de plusieurs ateliers, et notamment de l'atelier
Heatherley. Du reste, des son arrivée à Londres, il se mit
à peindre un petit tableau Priéres en famille (aujourd'hui
dans la Collection Butler, à Cambridge). C'est une scene
d'intérieur à neuf personnages. L'exécution est d'un
amateur, mais l'intention et la puissance satiriques de la
composition sont tres remarquables.
· L'année I 86 5 fut particulièrement féconde : non
seulement il travailla à sa peinture avec acharnement
mais il écrivit un certain nombre d'artides: une révision
de Darwin chez les Machines, des essais satiriques ( les
Banques Musicales, le Monde des non-nés) qui devaient plus
tard entrer dans . Erewhon, et Lucubratio Ebria, autre
2

�18

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fantaisie sur le Transformisme, qu•il envoya à La Presse
de Christchurch - sa dernière contribution à la naissante littérature' néo-zélandaise. Dans Lucubratio Ebrio,
il a pris parti sans peut~tre s'en douter, pour Lamarck,
'
l . ~
et par suite contre Darwin. Il ava_it, par ~t-I~cm~,
retrouvé la doctrine de Lamarck, mais comme 11 n avait
pas encore étudié de près l'histoire des doctrines tra?s~ormistes, il est probable qu'il se croyait encore Darwinien.
D'autre part, il fit imprimer son opuscule sur la Résu~rcction. Ce petit livre anonyme passa inaperçu, mais
valut à son auteur le plaisir d•entrer en relations avec
Charles Darwin.
De 1865 à 1869, Butler se consacra entièrement à la
peinture ; il y travaillait sept heures par jour, à l'atelier
et chez lui ) si bien qu'en 1869 des troubles de la vue .et
des maux de tête survinrent, et qu'il dut aller passer cmq
mois (novembre 1869-mars 1870) hors d'Angleterre. Il
se rendit à Menton par la Belgique, la Suisse, Come,
Milan, Gênes et la Corniche. Au retour, il passa par la
Lombardie et alla jusqu'à Venise. Ce fut là qu'une dame
russe, - connaissance de hall d'h6tel, - la baronne de
Bulow lui dit en français, au moment où il prit congé
d'elle :' "Et maintenant, Monsieur, vous allez cr é·er. ,,
Ce mot attrista Butler : il avait déjà 35 ans et s'éta.it
figuré qu'il avait suffisamment fait ses preuves parce que
quelques-unes de ses toiles avaient été reçues, aux Expo_sitions de l'Académie Royale. En rentrant a Londres, 11
trouva justement un de ses amis de Nou~elle-Z~lande,
qui lui donna l'idée de rassembler ses anciens articles et
d'en faire un livre. Butler se mit au travail, pour s'éprouver, pour voir s'il pourrait" créer". Le livre qu'il écrivit

SAMUEL BUTLER

fut Erew!Mn. Quand il l'eut presque achevé, il demanda

à une amie, Miss Elizabeth Mary Ann Sa,•age, de vouloir
bien lire le manuscrit : "Je ne sais pas si je dois le publier,
lui écrivit-il, et vous pouvez m'empêcher de commettre
une grosse bévue ... Je désirerais beaucoup avoir votre
avis... " Miss Savage consentit, et apres avoir lu le manuscrit, elle dit à Butler: "Je ne peux pas m'empêcher de
me trouver bien sotte : vous connattre depuis si longtemps,
et n'avoir pas deviné qui vous étiez. "
V oyons qui Etait cette Miss Savage à laquelle Butler
soumettait ses ouvrages avant de les montrer même à ses
meilleurs amis. Dans une de ses lettres à Butler elle s'appelle modestement sa "servante de Moliere ". En réalité,
elle eut sur lui une influence considérable, et c'est probablement à elle seule que nous sommes redevables du fait
qu'il écrivit Ainsi va toutt chair. C'était la fille d'un
architecte de valeur, et Butler l'avait connue à l'atelier
Heatherley. Tour à tour gouvernante,secrétaire de rédaction d'un journal féminin, secrétaire d'un club de dames
'é .
,
c _ta1~ s~rtout, com'.11e Butler lui-même, une bourgeoise
qui s était affranchie de son milieu. A partir de 1871
jusqu'à sa mort ( I 88 5) elle fut en rapports constants avec
Butler, et lut tous ses manuscrits. Son influence sur lui
s'exerça dans trois directions. Elle l'aida à cultiver
en ~ui le ~ens du comique. La pensée de Butler planait,
allait tou;ours aux idées générales. Miss Savage attira
son attention sur les petits travers des gens sur leur
hypocrisie, sur toutes les manifestations indivi~uelles de
sottise et d'insincérité, chez les dévots, chez les gens
du monde, et dans les livres. Or, l'humour de Butler
n'avait besoin que d'un peu d'encouragement pour

�20

11

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'exercer dans ce sens, et il est souvent difficile de dire si
telle ou telle épigramme, tel ou tel trait, est de Miss
Savage ou de lui. Ce mot de Butler : "Un honnête Dieu
est le plus noble ouvrage de l'homme" pourrait être de
Miss Savage ; et Butler aurait pu écrire cette phrase
~•une lettre où Miss Savage lui parle d'une dame qui
"depuis qu'elle a "trouvé Christ" est devenue absolument insupportable". D'autre part, Miss Savage était
nourrie de littérature française. Sa tournure d'esprit
rappelle celle de nos grandes dames libertines du
xvrn° siècle, et nous voyons par ses lettres qu'elle avait
lu les écrivains français contemporains : Balzac, Taine,
Flaubert, Renan. Elle en parlait à Butler, et essaya de
les lui faire lire. A vrai dire, passée ta trentaine, il ne lut
presque rien en dehors des ouvrages qui traitaient les
sujets auxquels il s'intéressait : critique historique du
Christianisme et Transformisme, et le seul écrivain français qu'il connut bien fut Buffon, pour lequel il avait une
grande admiration. Néanmoins il est certain que Miss
Savage lui fournit tout ce qu'il était capable d'apprécier
et d'assimiler dans les lettres françaises : peu de chose,
mais enfin quelque chose. Où l'influence de Miss Savage
éclate surtout, c'est dans le fait qu'elle orienta Butler vers
le roman, et qu'elle finit par obtenir qu'il en écrivît un. Il
convient peut-être de dire que l'amitié de Miss Savage et
de Butler fut purement intellectuelle, du moins en ce qui
concerne !'écrivain. La vie "sentimentale'' de Butler
était ailleurs. Il suffit de citer sa longue et très discrète
liaison (1872-1892) avec la personne qu'il appelait
Madame. C'était une Française de bonne famille que les
circonstances avaient amenée à habiter Londres, où elle

SAMUEL BUTLER

21

vivait d'une pension que lui faisait le père de son enfant.
Elle avait eu des devancières, mais elle n'eut pas de
rivale.
Revenons à Erewlzon. Refusé; ~r_ l'avis de George~eredith (le romancier) par la maison Chapman et Hall _
il fut publié, aux frais de l'auteur, par Trübner, en mar;
1872. C'était un livre qui demandait à être lu attentivement et qui, si aucune cause n'était venu le signaler à
l'attention du public, aurait passé inaperçu, Cette cause se
produisit ; quelque temps auparavant avait paru La Race qui vient, roman fantastique, par Lord Lytton,
qui ne l'avait pas signé, mais qui avait laissé courir le
bruit qu'il en était l'auteur. On crut que Erewlzon
était de la même main, ou de quelque autre aristocrate
connu, et tant que Butler n'eut pas annoncé que c'était
son œuvre, on l'acheta. Dès lors le grand public s'en détourna, mais l'attention de l'élite avait été éveillée et le
livre prit d'emblée sa pl~ce au premier rang des ~rands
ouvrages satiriques de la littérature anglaise, tout pres des
/7oyages de Gulliver.

Les rapports entre Butler et sa famille étaient dçjà
tres tendus et, pour des questions d'intérêt le père et le
fils avaient été sur le point d'aller devant les tribunaux.
La publication d' Erewlzon n'arrangea pas leur querelle.
Un ecclésiastique ne pouvait guère approuver un livrê
. qui _contenait un chapitre comme celui des Banques
Musicales. Aussi, lorsque l'année suivante (1873) Samuel
fut appelé à Menton auprès de sa mère mourante, il ne
fut pas très surpris, quand tout fut fini, d'entendre son
père lui dire que c'était Erewlzon qui avait été la cause
principale de la mort de sa mere.

�22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A partir de la publication de Erewhon nous devons
envisager S. Butler surtout comme écrivain. Il n'abandonna pourtant pas la peinture, et même en 1874, il
exposa le plus important de ses tableaux : Le jour de congé
de M. Heatherley, aujourd'hui à la Tate Gallery ; et ce
ne fut qu'à partir de 1877 qu'il cessa de se considérer
comme un peintre de profession. Il reconnut de bonne
grke qu'il avait échoué dans cet art (il voulait dire : qu'il
n'avait pas réussi à s'y exprimer pleinement, comme il
l'avait fait en littérature). Dès lors il voulut ne se regarder
que comme un amateur en peinture, et il peignit encore
de nombreuses toiles, pour son plaisir. On peut en voir
ùn bon nombre à Cambridge ; paysages, vues d'Italie,
portraits de ses amis et de lui-même. Un de ses derniers
portraits (peillt en 1878) a été offert au Collège St-Jean
par H. F . Jones en 191 I.
Peut-être est-il temps de donner ici un bref signalement
de S. Butler. Contrairement au héros de Erewhon, il était
de taille plutôt petite, et il avait le teint si brun qu'une
fois, en Nouvelle-Zélande, il fut pris de loin pour un
Maori. Ses cheveux, d'un brun-roux foncé, étaient (1878)
abondants, plantés un peu bas vers le milieu du front, mais
découvrant largement les tempes. Ses sourcils, d'une
épaisseur et d'une largeur peu communes, mais légèrement
relevés vers les tempes, formaient un curieux contraste
avec ses yeux, bleus, vifs, et souvent malicieux. Dans le
portrait de 187 8 - comme dans tous ceux des vingtquatre dernières années de sa vie, - il porte la barbe
(d'une coupe de forme assez française).
Entre l'achèvement et la publ ication de Erewhon,

SAMUEL BUTLER

23

Butler avai t commencé un second livre, Il y reprenait le
sujet de son opuscule sur la Résurrection, mais en le
développant, et surtout en lui donnant une forme nouvelle.
Il s'agissait, d'abord de déblayer le terrain pour faire place
à sa théorie, et ensuite, d'exposer cette théorie. Donc,
1° il indiquerait les données de ce qu'on a appelé " le
problème de Jésus ", du moins en ce qui concerne la
Résurrection ; 2° il montrerait comment les grands
commenteurs anglicans avaient esquivé les difficultés
réelles du pr.oblème ; 3° il réfuterait la plus importante,
- et, avant lui, la seule, - explication rationnelle de la
Résurrection, la théorie dite des " hallucinations " de
D. F . Strauss, et 4 ° il lui substituerait sa propre théorie,
qu'on peut appeler de " la crucifuion incomplète ".
D'autre part, comme il fallait - à cause du Rév. Thomas
Butler - garder l'anonymat, il supposerait tout le livre
écrit par un chrétien sincère, et comme une réfutation
des théories rationalistes. D'où l'ironie du livre si subtile
si parfaite on songe aux Provinciales quelquefois,
en le lisant - que beaucoup de gens s'y laissèrent prendre
et qu'une publication religieuse, The Rock, alla jusqu'à en recommander la lecture aux fidèles. Tel est Le
Hdvre de Paix (r873). Butler l'envoya à Darwin, qui lui
écrivit : "J'ai été frappé de la force de vos arguments
pour démontrer que Jésus n'est pas mort sur la croix,
mais ils ne me paraissent pas tout à fait convaincams... "
et plus loin il ajoutait : " Vous devriez écrire un roman."
Ainsi Darwin lui donnait le même c~nseil que Miss
Savage. C'est qu'en effet, une des meilleures parties du
Hdvre de Paix est l'Introduction, dans laquelle on présente l'auteur supposé du livre, sorte de Bouvard (ou de

'

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pécuchet) religieux, typ,e comique digne de figurer parmi
les plus remarquables personnages de la littérature d'imagination du xrxe siecle. Et du reste, dans tout le livre, il y a
des traits de satire, et une force comique vraiment digne
de Flaubert. Quant à la valeur de la théorie de Butler, le conseil de Ch. Darwin peut bien être pris comme une
façon discrete d'en dire son opinion. Le Hdvre de Paix passa
presque aussi inaperçu que l'opuscule sur la Résurrection.
Cependant Miss Savage insistait toujours pour qu'il
écrivit un roman. Elle lui faisait lire, pour le mettre en
train, Middlemarch, qu'il trouva détestable, et essaya,
- sans grand succes - de lui faire lire aussi Balzac et
les romans et contes de Diderot. Ils chercherent ensemble
des sujets. Enfin Butler en trouva un : l'histoire de
quatre générations de la famille Pontifex, ou plut6t
l'histoire de la famille ~,ontifex au cours du xrxe siecle.
(li trouva le nom de Pontifex sur une devanture de
boutique, et le roman projeté s'appela d'abord Ernest
Po11tifex, ou ainsi va toutè chair.) Le 3 novembre 1873,
Miss Savage lui écrivait : " Cher M. Butler, j'ai lu
hier dans le Tirms que Sa Grke l'archevêque devait
pontifier et prêcher ce soir à Islington, et je suppose
qu'en ce moment m~me il est en train de pontifier.
Qu'est-ce que pontifier ? Je vous en prie, renseignezmoi. En votre qualité d'historien de tous les Pontifex
- sans parler du fait que vous serez un des successeurs
des Apôtres quand ils seront déménagés :__ vous devez
pouvoir me renseigner ... " Butler avait donc commencé
d'écrire Ainsi 1&gt;a toute chair.
Mais peut-on supposer qu'un homme qui a, seul, et

SAMUEL BUTLER

par la seule force de sa pensée, retrouvé, ré-inventé la
doctrine de Lamarck, s'en tient là, et renonce à la
méditation d'un tel probleme pour se consacrer entièrement à un ouvrage d'un genre tout différent? Dès ce
moment (hiver 1873-74) il songeait confusément à une
théorie nouvelle de la vie. A côté de cette puissance
aveugle, la "Sélection Naturelle", par laquelle le darwinisme prétendait tout expliquer, Butler avait, des 1865,
placé cet autre facteur de l'évolution : le sens du besoin,
c'est-à-dire ce que Lamarck appelle " le sentiment
intérieur", cela enfin qui, chez les êtres organisés, répond
aux excitatioHs du milieu, et permet les adaptations. Puis
il était allé plus loin, et avait entrevu la possibilité d'assimiler les phénomènes de l'hérédité - et d'abord la
transmission des caractères acquis - aux phénomènes
de la mémoire. Il retrouvait ainsi une des idées sousjacentes du lamarckisme, et la théorie (qu'il semble
n'avoir jamais connue) formulée au xvrrr siecle par
Maupertuis dans son Système de la nature ou Thèse
d' Erlangen. 1 Mais pour un dialecticien comme Butler,
ce n'était encore là qu'un à peu pres. Il alla plus loin.
Comment expliquer la présence d'une mémoire dans
la cellule vivante ? En démontrant qu'elle est personnellement identique avec toutes les cellules dont elle provient,
dont elle est descendue au cours d'une infinité de siecles.
Ainsi par la présence, ou l'absence, ou le bouleversement de cette mémoire, toutes les difficultés de la doctrine

!"

1
_ c:1!$t
livre d'Edmond Perrier, Philosopltit Zoologiqut avant Darwi",
q~1 ~ a fait connaitre l'ouvrage de Maupertuis, rarement cité par les
histoncllll du Transformisme. Pourtant on y trouve toute la théorie de la
Pangénè~e de Ch. Darwin aposée par avance,

�26

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

darwinienne, tout ce que la Sélection Naturelle n'explique
pas, se trouvera expliqué : transmission des caractères
acquis, stérilité des hybrides, retour aux caractères ancestraux, phénomènes de la vieillesse, etc. Arrivé à ce point,
Butler vit combien le darwinisme était insuffisant, et,
ayant connu alors la doctrine lamarckienne, il s'aperçut
_ lui qui avait cru apporter au darwinisme quelque
chose comme son couronnement philosophique - il
s'aperçut qu'il •se trouvait dans le camp opposé. Dès les
premiers mois de 1876 il était en possession de tous les
éléments de sa théorie, et avait commencé à en faire un
exposé. L'exposé grandit, dépassa les dimensions prévu/es,
et devint un livre: La Vie et l' Habitude. Livre étonnant,
et qui est bien plus que l'exposé d'une doctrine de la vie.
La théorie peut être discutable, mais si l'imagination y
nuit à la rigueur scientifique, c'est une imagination d'une
autre espèce que celle qui joue un trop grànd r6le dans
la théorie de la crucifixion incomplète ; l'imagination qui
préside à La Vie et l'Habitude est de même q_ualité que
celle qui anime le poème de Lucrèce. Livre difficile,
mais livre fort et généreux, dramatique, et dont seul un
I' critique comme Francesco De Santis pourrait .parler
dignement.
Entre temps, il s'était produit un évènement important
dans la vie privée de Butler. Une grande partie de son
capital, retiré de Nouvelle-Zélande et placé dans des
compagnies industrielles fondées au Canada par son ami
le banquier Henry Hoare, avait sombré en même -temps
que ces compagnies. Envoyé a Montréal par le conseil
d'administration, il parvint à liquider ces affaires, mais il
ne sauva que des lambeaux de sa fortune, et jusqu'en

SAMUEL BUTLER

1879 il vécut sur ce qui en restait, après quoi il dut faire
appel à son père, qui ne l'aida que de mauvaise grâce, et
chichement; en sorte que les années 1874-1886 et
surtout 1879-1886 (mort de son père) furent pour lui un
temps de gêne. Ce n'était pas qu'il et'lt de grands besoins
- loin de là : même avec ses séjours en Italie, il ne
dépensait pas, pour lui, le tiers de son revenu ; mais il
était d'une générosité excessive, principalement l'égard
de son ami Charles Paine Pauli, auquel il faisait une
pension, qu'il voulut continuer à lui servir malgré tout.
Ces soucis et cette gêne ne l'empêchèrent pas de travailler, et c'est
Montréal même que furent écrites
quelques-unes des plus belles pages de/a Vie et /'Habitude.
Ce grand livre - peut-être son chef-d'œuvre - parut le
4 décembre I 8 77, le jour où il entra dans sa quarantedeuxième année. L'année suivante, au mois d'ao-"t
u' il
séjourna a Varese, Arona, Faido, etc., et Henry Festing
Jones, qui avait fait sa cbnnaissance en 1874, vint l'y
rejoindre, A son retour à Londres (fin Septembre) il reprit
un livre qu'il avait commencé quelque temps auparavant.
C'était L'Évo/ution, autrefois et aujourd'hui. Il y comparait les théories de Buffon, d'Erasme Darwin et de
Lamarck avec celle de Ch. Darwin. Cette fois, il a nettement pris position contre Charles Darwin, et ce livre
(1879), tout en faisant un exposé très clair et plein d'aperçus ingénieux de l'histoire du Transformisme avant
Ch. Darwin, est surtout un réquisitoire contre le darwinisme. Il est curieux de voir cet évolutionniste convaincu
se rencontrer si souvent avec Quatrefages dans la critique
de la 1octrine de la Sélection Naturelle.
L' Evolution, autrefois et aujourd'hui fut suivie de deux

a

a

•

�28

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

autres ouvrages consacrés à défendre et à étendre la théorie
exposée dans La Vie tt l' Habitudt : La M lmoirt inconsciente
(1 880) et La Chance ou/' Adresu? (1887). Ces livres eurent
pour conséquence une querelle personnelle avec Darwin
et des attaques violentes dirigées contre Butler. Et une
polémique suivit le troisieme : Romanes, Ray Lankester
et Herbert Spencer y prirent part.
En 1881 Butler intercala dans la série de ses livres sur
le Transformisme, un ouvrage dans lequel toute sa vie
italienne se trouvait pour ainsi dire condensée, avec des
digressions sur ses thèmes favoris : ce fut Lts /1 lpts rt ltr
Sanctuaires du Pilmont ti du Tessin, dont !'Introduction se
termine par ces mots: "J'ai adopté l'Italie pour seconde
patrie, et je voudrais lui dédier ce livre en témoign~ge de
gratitude pour le bonheur qu'elle m'a donné. " Ce volume
est illustré de dessins de Butler et de ses amis et compagnons d'excursions, Charles Gogin et H. F. Jones.
Butler publia en 1888 un second livre consacré à l'Italie,
mais qui traite plus spécialement de l'artiste extraordinaire I dont il avait découvert l'œuvre des 187 1, au
Sacro Monte de Varallo-Sesia. C'est Ex-voto qu'il dédia
aux habitants de Varallo, dont le conseil municipal lui
avait offert un " banquet civique" sur le Sacro Monte
même, en 1887 : en effet, n'avait-il pas révélé à un
certain nombre de touristes anglais toute une région
charmante, et jusque-là presque inconnue, de l'Italie
septentrionale ? Un troisième livre sur 1'Italie, //erdi
Prati, resta à l'état de projet; mais on en trouve quelques
fragments dans ltr Carnets.
1

Tabachctti.

SAMUEL BUTLER

Au printemps de 1883, Butler fit une surprise à
H. F. Jones : se trouvant avec lui à l'atelier Heatherley,
qu'il fréquentait encore assid~ment, il entraîna H.F. Jones
dans une chambre où il y avait un piano, et il lui joua un
menuet qu'il avait composé récemment. A partir de cette
époque Butler ajouta donc à ses travaux la composition
musicale. Revenu depuis longtemps au culte exclusif de
celui qu'il considérait comme "le plus grand de tous les
musiciens", H.endel, il ,·oulait montrer qu'on pouvait
composer des pieces légères dans le style de H.endel.
Aprè de nombreuses discussions, il entraîna H. F. Jones
dans son parti, et les deux amis commencèrent à écrire
des Menuets, des Ga"pottes et des Fugues pour piano, qui
formerent un recueil publié en 1885. Après quoi ils
composèrent une cantate intitulée Narcisse (1888) et
écrite en style hamdélien, encore que le sujet et les
paroles en soient du genre burlesque. A partir de I 890,
Butler, désirant se perfectionner dans la technique de l'art
qu'il avait d'abord cultivé comme un passe-temps, se mit
à étudier le contrepoint, tout en travaillant b. un oratorio
dramatique, Ulpse (publié après sa mort en 1904 par
H . F. Jones, qui fut, là aussi, son collaborateur).
- ous voyons, d'après la correspondance de Butler avec
Miss Savage, qu'il était en train d'achever en 1883-1884
son roman, Aimi '))a toute chair. Il était terminé en 188 5,
quand la nouvelle soudaine de la mort de Miss Savage
(après une opération chirurgicale) vint tristement surprendre Butler. Il avait eu l'intention de revoir et de
corriger, peut-être même de récrire, cet ouvrage ; mais
apres la mort de Miss Savage, il n'y toucha plus. Il ne

�30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

voulut pas, non plus, le publier avant que certaines personnes, qui lui avaient servi de modèles - à leur insu n'eussent disparu, et c'est pour ces raisons que Ainsi va
toute chair ne parut que deux ans après sa mort. En 1886
un des modèles de Butler disparut : c'était le Rév.
Thomas Butler qui, n'ayant pu déshériter complètement
son fils aîné (le cadet, Thomas, étant mort en 1884), lui
laissa d'amples revenus. Du reste, Butler, qui avait 50 ans,
ne changea rien à son train d'existence, et ne quitta pas
son petit appartement de Clifford's Inn. Le seul " luxe "
qu'il se paya fut de' prendre un jeune homme, Alfred
Cathie, qui lui servit à la fois de valet de chambre,
d'intendant et de secrétaire, et qu'il traitait plutôt en ami
qu'en serviteur. Il vendit toute l'argenterie de famille qui
lui revint dans la succession de son père, et ce ne fut qu'à
la veille de sa mort que l'idée lui vint d'acheter un hôtel
particulier, d'avoir des domestiques, et de commencer à
vivre d'une manière moins ascétique.
En avril-mai-juin I 890 il donna à la Uni"pmal
Review (à laquelle il collabora irrégulièrement de 1888
à décembre 1890) une série d'articles sur L'impasse du
Darwinisme. Ce fut sa dernière contribution à la littérature du Transformisme. Mais il ne se désintéressa jamais
complètement de la question, et observa de près les
développements ultérieurs du Darwinisme : la faveur, puis
la défaite du W eismannisme. Sans doute, s'il avait vécu
plus longtemps, il aurait eu quelque chose à dire sur le
mouvement qui sortit, vers I 900, de la mise en lu.miche
des hypothèses et des découvertes de Mendel. V ers la fin
de sa vie, nous voyons par les notes de ses Carnets qu'il

SAMUEL BUTLER

31

avait conçu l'idée de rattacher les lois de la biologie aux
lois de l'énergie, et qu'il avait ébauché - mais sans
la préciser - une théorie analogue par certains points à
celle que M. H. Guilleminot I vient d'exposer sous le
nom de "loi de !'Option Vitale".
Il est certain que les livres à sujet scientifique, qui
forment un bon tiers de l'œuvre de Samuel Butler, sont
plus importants comme ouvrages littéraires que comme
ouvrages scientifiques ; mais si on considère leurs dates de
publication, on doit reconnaître qu'ils méritent une place,
et non des moindres, dans l'histoire des théories transformistes. lis ont ceci de commun avec le poème de Lucrèce,
qu'il faut les considérer au double point de vue de la
littérature et de l'histoire d'un grand mouvement scientifique. N'a-t-il pas été le premier à oser dire, à l'apogée de
la gloire de Charles Darwin, que le Transformisme était
né en France un siècle auparavant, et à apprendre aux
savants de son temps que c'était dans Buffon, dans
Erasme Darwin et chez Lamarck qu'il fallait chercher les
premières hypothèses touchant l'évolution organique ?
N'a-t-il pas été, chronologiquement, le premier des néolamarckiens ? N'a-t-il pas, seul et le premier, fourni une
hypothèse et tenté une explication logique touchant cette
" mémoire de la cellule vivante " à laquelle tant de
biologistes ont fait appel, depuis Haeckel jusqu'à Le
Dantec ? Et cependant, quelle place a-t-on fait à son
nom et à ses travaux dans les histoires du Transformisme
parues depuis la publication de La Pie et !'Habitude?
Pour deux ou trois auteurs qui le citent (Vianna de Lima
1

La Mati}re et la Vie (Flammarion, c9c9).

�32

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans son Exposl Sommaire et M. Yves Delage dans
une note à son chapitre sur les théories de Cope et
de Orr) combien l'ignorent? Très· probablement, il faut
voir dans cet oubli le résultat de la campagne de silence
et de dénigrement n1enée par les partisans de Darwin
contre Butler. Toutefois, il semble que, même dans le
monde scientifique, on commence à lui rendre justice en
Angleterre, et le principal artisan de cette espèce de
réhabilitation est précisément - cela lui fait honneur Sir Francis Darwin.
1,

2

Les dix ou douze dernières années de la vie de Samuel
Butler furent remplies par des tra~ux d'un genre tout
différent de ceux qui l'avaient occup~ jusque-là, encore
qu'ils ne fussent que des prétextes, ou plutôt des moyens,
pour lui, d'exprimer sa philosophie et sa personnalité. Ce
fut, d'abord, une biographie du D' Samuel Butler, - son
grand-pere, - que les historiens de la pédagogie et de
l'érudition anglaises attendaient depuis longtemps. En
rassemblant et en classant les lettres de l'évêque de
Lichfield et de ses correspondants, il a composé un tableau
très remarquable de la société anglaise entre les dix dernières années du XVIII 0 • siecle et 1 839. La Vie et les
Lettres tlu D• Samuel Butler parut en 1896 (Butler y
travaillait depuis I 889-90). De tous ses livres, ce fut,
après Erewhon, celui que la critique accueillit le mieux ou le moins mal. Cette même année I 8.9 6 Charles
1

A. Vianna de Lima, Exposl Sommaire de, thiori,s traniformistes de

L""'4rct Darwin et Haed(tl (Delagrave, 1886).
t Yves Delage, L'Hérlditl el /,s grands prob/lm,s de la biologie glnlrale
(Schleichcr, 1903).

SAMUEL BUTLER

33

Gogin peignit le portrait de Butler qui est maintenant à
la National Portrait Gallery.
En même temps qu'il travaillait à la biographie de son
grand-père, Butler poursuivait une autre étude : celle des
poèmes homériques. En cherchant un sujet pour l'oratorio
hœndélien qu'il voulait composer avec H. F. Jones, il
avait songé aux aventures d'Ulysse, et, une fois ce sujet
adopté, il avait voulu se rafrakhir la mémoire en relisant
l'Odyssée. On ne perd jamais le bénéfice d'une solide
instruction classique : la lecture (à 54 ans) de l'Odyssü
le transporta. Dès lors il eut constamment Homère entre
les mains et dans la pensée, au point de savoir les deux
po_è~es presque entierement par cœur. Mais un esprit
critique comme le sien ne devait pas se contenter de jouir
de cette poésie : il y avait le " problème d'Homère "
~ autant plus tentant qu'en s'y plongeant on ne pouvait'
q~e mieux goôter la p_oésie homériqùe. En 1892 il faisait, au Collège des Travailleurs, uue conft!:rence sur
1' Humour d' Homére, et scandal isait aussitêlt tous les
érudits habitués à ne voir dans les poèmes homériques
q u' u,_1 " t exte " capa ble seu 1ement d'mterprétations
·
philologiques et non d'une interprétation humaine. Il avait
déjà presque terminé une TraductÎqn de l'Odyssle lorsqu'il
con_çut une hypothèse touchant le lieu où une partie au
moms du poème avait été composée : Trapa11i et le Mont
~ryx, en Sicile, correspondaient à la description homén~ue du port de Schérie. Quelques mois plus tard il partait pour la Sicile, et ce fut dans tlne revue sicilienne et
en ir,3-lien, qu'il donna la première ébauche de sa thé~rie
de l Odyssü (1893). Dès lors il lit de fréquents séjours
à Trapani et dans la région, et son hypothèse se fortifia
1

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA ISE

et grandit. Il arriva peu à peu, et en s'entourant de toutes
les garanties scientifiques possibles, à établir que l'Odysrfe
avait dt! ~tre composée à Trapani. Et il ajouta à eette
hypothèse ce corollaire un peu inattendtt : que l'OdyHét
était l'œuvre d'une femme; et cette femme : Naùsikaa.
Tel est le sujet de La femme auteur de l'Odyssle (1897).
Cependant, il avait approfondi aussi le problème de
l'Iliade (dont il donna une traduction en r 898), mais
sans lui apporter d'hypothèse nouvelle. En 1895 il avait
fait un voyage en Grèce et dans la Troade pour se rendre
compte par lùi-même de la valeur des conclusions auxquelles étaient arrivés les archéologues, et il reconnut que
ces conclusions étaient acceptables. Sa traduction de
l'Odyssfe parut en 1900.
Il avait à peine abandonné ses études homériques qu' il
fut séduit par le problème des Sonnets de Shakespeare et,
dépouillant toute la littérature shakespearienne comme il
avait dépouillé la littérature homérique, il donna au
résultat de ses recherches la forme d'une Edition des
Sonmts classés d'après l'ordre chronologique réel (selon lui)
et accompagnés d'un commentaire (1899). On peut
trouver trop hardies ses hypothèses, tant en ce qui concerne Homere qu'en ce qui concerne Shakespeare, mais,
à ne considérer que la valeur purement philologique de
ces travaux, il faut reconnaître qu'il a fait un vigoureux
et noble effort pour introdui-re dans les méthodes de
l'érudition moderne, à côté de l'interprétation timide des
spécialistes, une interprétation plus libre, une interprétation d'humaniste.
Si on réfléchit à tout le travail matériel que supposent
des entrepris-::s de ce genre et aux voyages qu'elles néces-

SAMUEL BUTLER

35

sitent, - si on songe qu'en même temps Butler continuait
.à peindre et à composer de la musique, et si on ajoute
encore à cela les ~oins qu'il donnait à l'administration de
sa fortune, on reste étonné de l'activité et de l'énergie de
cet homme de soixante ans.
La fréquentation des Sonnets de Shakespeare lui avait
inspiré l'idée d'exprimer sous cette forme quelques-unes
des pensées qui le hantaient alors, et surtout la pensée de
cette immortalité " dans les esprits et les actions des
hommes", - cette "vie par délégation" que certains
privilégiés : peintres, poëtes, musiciens, les plus grands
-d'entre les hommes, vivent dans la vie de l'humanité. Et
il compo$a une magnifique série de Sonnets qui, avec
quelques courts poèmes écrits entre 1874 et 1894 (un
Psaume de Montrlal - satirique - et deux poèmes de
forme whitmanienne) constitue, sinon son oeuvre poétique,
du moins son œuvre en vers : car il prenait le mot poésie
,dans son sens étymologique, et considérait la prose comme
une des formes, - et la plus susceptible de perfection
peut-être - de la poésie.
Dès 1896 Butler avait songé à écrire une suite à
Erewhon. Sa théorie de la Résurrection, qu'il jugeait
solide, lui avait souvent suggéré l'idée de considérer tout
le Christianisme comme la conséquence d'une seule erreur
initiale : le miracle supposé de la Résurrection, Tel fut
le germe des Nouveaux Voyages à Erewhon (r9or). Il n'y
-est pas question du Christianisme: Butler a tenu à ne
blesser aucune croyance, et surtout à ne pas tourner en
·ridicule une religion que ses opinions conservatrices lui
faisaient regarder - du moins dans l'Eglise de Rome comme un terrain d'entente possible entre le panthéisme

�LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

(un " panthéisme modeste " cbmme le sien) et la tradition religieuse européenne. C'est donc à Erewhon qu'a
l\eu le miracle supposé et que les conséquences de ce
miracle se déroulent aux yeux étonnés du pauvre homme
à qui on l'attribue. C'est en partie grke à M. Bernard
Shaw que Butler trouva l'occasion de publier ce livre
dans des conditions plus avantageuses pour lui et plus
Jaonorables pour le public et les éditeurs anglais que celles
dans lesqueJles avaient paru tous ses aut.res livres.
En même temps que Nouveaux f/oyages à Erewhon
Butler donnait une édition révisée de Erewhon. Il en
profitait pour introduire dans cet ouvrage un aperçu de
sa théorie de La Vie et /'Habitude et deux nouveaux
morceaux satiriques (les chapitres sur Les droits des
animaux et Les droits des vfgétaux). Il a tenu à dire,
dans la Préface de cette édition, qu'il aurait voulu
pouvoir supprimer certaines pages, dont il était " honteux ". Chose curieuse : ces pages sont précisément
!.es premiers chapitres, ce début de roman d'aventures,
ces descriptions des paysages de Nouvelle-Zélande quj
servent si bien d'amorce pour amener le lecteur en
Erewhon. - A insi, il terminait sa carrière littéraire
'' en Erewlion ", comme il l'avait commencée. D'autres
ouvrages restaient à l'état de projets : sur l'Italie ; sur
Tabachetti; peut-être un nouveau livre sur le Transformisme ou un appendice à La Femme auteur de l'Odyssée.
En tout cas il laissait cinq tomes I de notes manuscrites
sur tous les sujets qu'il avait abordés au ·cours de sa vie)
1 Ces tomes contiennent les notes choisies p:rr lui-même dans Ica
Carnets ëe poche où il les jetait. D'où le nom de Carnet, c!onnés à ce&amp;
t omes et au vo!Jme qu'en a extrait M. H. F. Jon es (t 912).

SAMUEL BUTLER

37

- une des plus belles vies d'aventures intellectuelles qu'on
puisse imaginer. II avait près de soixante-six ans et ses
forces baissaient : l'anémie et les vertiges dont il souffrait
depuis quelques années augmentaient. Malgré tout, le
28 mars 1902, il voulut partir pour la Sicile. En route
ses malaises s'_aggravèrent. Il profita cependant de son
passage à Rome pour vérifier \lne citation concernant
l'Odyssée : un passage d'Eustathius (commentateur
d'Homère) où il est question d'une légende égyptienne
qui attribuait les poèmes originaux, dont Homère aurait
tiré l'Iliade et l'Odyssée, à une femme. Le 14 Mai 1902,
il écrit du Bertolini's Palace Hotel (de Naples) à
Mille Fuller Maitland une lettre qui est une véritable
lettre d'adieux définitifs : il ne se faisait guère d'illusions
sur, son état. Rentré a Londres, il dut quitter Clifford's
f11n pour une maison de santé. Il y mourut le 18 juin à
soixante-six ans. Et le 21 juin) son corps, selon ses dernières
volontés, était incinéré, et ses cendres enterrées sans rien
qui en marquât la place.
VALERY LARBAUD

�ER.EWHON

EREWHON
(FRAGMENTS)

I
QUELQUES PROCÈS EREWHONIENS
En Erewhon, comme dans les autres pays, il
existe certains tribunaux qui connaissent de certains
délits. Ainsi que je l'ai dit déjà, chez cette nation
toute espèce d'infortune est tenue pour plus ou
moins criminelle. Mais comme on peut distinguer
plusieurs sortes d'infortunes, les Erewhoniens ont
créé un tribunal spécial pour chacune des catégories
sous lesquelles ils sont convenus de ranger ces
différentes sortes.
Peu de temps après mon arrivée dans la capitale
je pénétrai un jour dans la Cour des Deuils Privés,
et je fus très intéressé, et très peiné à la fois, d'assister au procès d'un homme accusé d'avoir récemment perdu sa femme à laquelle il était tendrement
attaché et qui l'avait laissé avec trois enfants dont
l'ainé n'avait que trois ans.
L'argument sur lequel était basée la plaidoirie
de son defenseur était que le prisonnier n'avait en

39
réalité jamais aimé sa femme. Mais sa thèse fut
reduite à néant : en effet, le procureur du roi fit
venir témoin sur témoin qui tous déposèrent que
ces époux ne vivaient que l'un pour l'autre; et
le prisonnier sanglota plusieurs fois lorsque les
témoins rappelèrent des incidents qui lui remirent
en mémoire toute l'étendue de la perte irréparable
qu'il avait faite. Le jury, après une courte délibération, rendit un verdict affirmatif entrainant la
condamnation du prisonnier, mais il admit des
circonstances atténuantes, eu égard au fait que peu
de temps auparavant le coupable avait pris une forte
assurance sur la vie de sa femme, et qu'on pouvait
le considérer comme heureux, puisque la compagnie lui avait payé la somme entière sans faire de
difficultés, bien qu'il n'e1it versé que deux primes.
Je viens de dire que le jury déclara le prisonnier
coupable. Or, quand le juge prononça la sentence,
je fus frappé de l'entendre réprimander le défenseur du condamné pour avoir cité un ouvrage dans
lequel la criminalité des infortunes analogues à
celle du prisonnier était atténuée à tel point que
toute la cour s'en montra indignée.
- Nous verrons paraitre encore, dit le juge,
de ces livres malsains et subversifs jusqu'au jour
où l'on considèrera enfin comme un des axiomes
de la morale que la chance est la seule chose qui
soit digne de la vénération des hommes. Jusqu'à
quel point un homme a le droit d'être plus fortuné

�40

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et par conséquent plus respectable que ses voisins,
c'est une question qui a toujours été t;t qui sera
toujours décidée en premier ressort par une espèce
de marchandage et de compromis, et en dernier
ressort par la violence ; mais, quoiqu'il en soit, la
raison nous dit qu'on ne devrait permettre à personne de pousser l'infortune au-delà de certaines
limites très étroites. "
Puis, se tournant vers le prisonnier, le juge
poursuivit : " Vous avez fait une grande perte.
Le nature attache une sanction sévère à de tels
crimes, et la loi humaine a le devoir de renforcer
les décrets de la Nature. Si le jury n'avait pas
admis des circonstances atténuantes je vous aurais
condamné à six mois de travaux forcés. Cependant,
je vais commuer cette sentence en une condamnation à trois mois, ou en une amende de vingt-cinq
pour cent sur la somme que vous avez touchée
de la compagnie d'assurances".
Le prison nier remercia le juge, et dit que, comme
il n'avait personne qui püt s'occuper de ses enfants
pendant qu'il serait en prison, il profiterait du
choix que lui laissait la mansuétude de son juge,
et paierait la somme qu'il avait fixée. Là-dessus
on l'emmena.
L'affaire qui vint ensuite concernait un jeune
homme, tout juste majeur, accusé d'avoir été dépouillé d'une grosse fortune, pendant sa minorité,
par son tuteur qui était aussi un de ses plus proches

EREWHON

41

parents. Il avait perdu son père de bonne heure,
et c'était pour cette raison que son affaire venait
devant la Cour des Deuils Privés. Le pauvre
garçon, qui n'avait pas d'avocat, dit pour sa défense
qu'il était jeune et sans expérience; qu'il tremblait
devant son tuteur,et qu'il n'avait eu personne pour
lui donner des conseils désintéressés.
- Jeune homme, dit le juge avec sévérité,
ne nous dites pas de sottises. On n'a pas le droit
d'être jeune et sans expérience, de trembler devant
son tuteur, et de n'avoir personne de qui recevoir
des conseils désintéressés. Et si, par de telles fautes,
on outrage le sens moral de ses amis, il faut qu'on
s'attende à en subir les conséquences. " Puis il
donna au prisonnier l'ordre de faire des excuses à
son tuteur et le condamna à recevoir douze coups
de martinet.
Mais peut-être le lecteur pourra-t-il se faire une
notion encore plus exacte du complet renversement
d'id.ées qui existe chez ce peuple extraordinaire, si
je fui raconte le procès public d'un homme accusé
de phtisie pulmonaire, crime qui était, il n'y a pas
encore très longtemps, puni de mort. Ce procès
eut lieu plusieurs mois après mon installàtion dans
le pays, et je m'écarte de l'ordre chronologique en
le racontant dès maintenant ; mais il me semble
que cela vaut mieux ainsi : j'épuise ce sujet avant
de passer à d'autres. D'ailleurs je n'en finirais jamais si je narrais de point en point mes aventures,

�42

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et s1 Je rapportais chacune des innombrables absurdités que je rencontrais à chaque pas.
On fit asseoir le prisonnier au banc des accusés
et le jury prêta serment à peu près de la même
manière qu'en Europe. Presque toutes nos formes
de procédure se trouvaient reproduites, jusqu'à-la
question posée au prisonnier s'il plaidait coupable
ou non-coupable. Il plaida non-coupable, et le
procès commença. L'accusation s'appuyait sur de
fortes présomptions; mais je dois dire, pour rendre
justice à la Cour, que le procès fut conduit avec la
plus grande impartialité. Le défenseur de l'accu sé
put faire valoir tous les arguments capables d'exonérer son client. Sa thèse était que l'accusé faisait
semblant d'être phtisique afin de frauder une compagnie d'assurances sur la vie, à laquelle il était sur
le point d'acheter une rente viagère, qu'il espérait
obtenir, par ce moyen, à meilleur compte. Si on
avait pu démontrer que cela était vrai l'accusé aurait
été absout et envoyé dans un hôpital comme atteint
d'un mal moral. Mais cette thèse ne pouvait
raisonnablement pas se soutenir, en dépit de toute
l'ingéniosité et de toute l'éloquence d' un des plus
célèbres avocats du pays. La chose n'était que trop
évidente, car l'accusé était presque mourant, et il
était surprenant qu'il n'e(lt pas été jugé et condamné depuis longtemps déjà. Il ne cessa pas
de tousser tant que durèrent les débats, et les
deux geôliers qui le gardaient eurent toutes les

!REWHON

43

peines du monde à le maintenir debout jusqu'à la
fin.
Les conclusions du juge furent admirables. 11
s'appesantit sur chaque point qui pouvait s'interpréter en faveur du prisonnier; mais il devint
bientôt évident que les preuves étaient trop fortes
pour laisser place au moindre doute et, lorsque le
jury se retira pour délibérer, toute l'assistance
comprit quel allait être le verdict. Au bout de dix
minutes les jurés rentrèrent et leur président
déclara l'accusé coupable. Il y eut un léger bruit
d'applaudissements dans l'assistance, mais il fut
immédiatement réprimé. Puis le juge prononça la
sentence en des termes que je n'oublierai jamais,
et que je notai dans un carnet, le lendemain,
d'après le compte-rendu publié par un des grands
journaux. Je suis obligé de le condenser un peu,
mais tout ce que je pourrais dire ne parviendrait
qu'à donner une faible idée de la sévérité solennelle, pour ne pas dire majestueuse, avec laquelle
cette sentence fut rendue. La voici :
" Inculpé qui comparaissez ici, vous avez été
accusé d'un grand crime : celui d'être atteint de
phtisie pulmonaire; et, après un procès impartial
fait en présence d'un jury composé de vos concitoyens, vous avez été jugé coupable. Je n'ai rien à
dire contre la justice du verdict ; les preuves
contre vous sont accablantes, et il ne me reste qu'à
prononcer un jugement qui remplisse les intentions

�LA NOUVELLE REVUE FRA NÇA IS !
44
de la loi. Ce jugement sera sévère. Ce n'est pas
sans douleur, que je vois un homme si jeune
encore, et dont l'avenir s'annonçait si brillant,
conduit à cette situation déplorable par une constitution physique que je ne puis que considérer
comme radicalement viciée. Mais votre cas à vous
n'est pas digne de compassion; ce n'est pas là
votte première faute : vous avez vécu une vie de
crimes, et n'avez mis à profit l'indulgence avec
laquelle on vous a traité plusieurs fois déjà, qut:
pour enfreindre encore plus gravement les lois et
les institutions de votre pays. L'année dernière
vous avez été reconnu coupable de bronchite
aigüe; et je constate que, malgré que vous n'ayez
que vingt-trois ans vous avez été condamné déjà.
quatorze fois. pour des maladies d'un genre plus
ou moins odieux ; enfin, il n'y a pas d'exagération
à dire que vous avez passé la plus grande partie
de votre existence dans les prisons.
" Vous avez beau dire que vous êtes né de
parents malsains et que vous avez eu dans votre
enfance un grave accident qui a complètement
ruiné votre santé ; de telles excuses sont la ressource habituelle des criminels ; mais la justice ne
saurait leur prêter l'oreille un seul instant. Je ne
suis pas ici pour m'occuper de certaines questions
métaphysiques assez délicates sur l'origine de ceci
ou de cela, questions avec lesquelles on n'en finirait
jamais, du jour où on leur aurait entr'ouvert la.

J:REWHON

45

porte de cette enceinte, et dont le résultat serait de
rejeter toute culpabilité sur les tissus de la cellule
primitive ou sur les gaz élémentaires. On ne
cherche pas à savoir comment ou pourquoi vous
êtes devenu criminel, mais uniquement ceci : Etesvous, oui ou non, criminel? La question est tranchée
par l'affirmative, et je declare sans la moindre hésitation que cette décision est juste. Vous êtes un
individu mauvais et dangereux, et vous portez aux
yeux de tous vos compatriotes le stigmate d'un
des crimes les plus abominables qu'on connaisse.
"Ce n'est pas à moi à justifier la loi : dans certains cas la loi peut avoir des sévérités inévitables,
et il peut m'arriver parfois de regretter de n'avoir
pas la possibilité de rendre un jugement moins
sévère que celui que je suis obligé de rendre. Mais
votre cas n'a rien de commun avec ceux-là ·, au
contraire, si la loi qui punissait de mort la phtisie
n'avait pas été abrogée, je vous l'appliquerais.
"Il n'est pas admissible que l'exemple d'une
telle dépravation puisse impunément s'étaler au
grand jour. Votre présence au milieu de personnes
respectables pourrait induire les gens les moins
vigoureux à regarder toutes les maladies comme
des fautes sans gravité ; et on ne saurait tolérer
que vous ayez la possibilité de corrompre des êtres
non encore nés qui pourraient dans la suite venir
vous importuner. Il ne faut pas laisser les non-nés
s'approcher de vous, et cela, non pas tant e~ vue

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de leur protection (car ils sont nos ennemis naturels)
que de la nôtre ; car, puisqu'il est impossible de
les exclure tout à fait, il faut veiller à ce qu'ils
soient logés chez les personnes qui sont les moins
capables de les corrompre.
"Mais indépendamment de cette considération1
et sans tenir compte de la culpabilité physiologique
qu'entraîne un crime aussi grand que le vôtre, il
y a encore une autre raison qui nous obligerait à
vous traiter sans pitié, même si nous étions enclins
à l'indulgence. Je veux parler d'une certaine classe
de gens qui vivent cachés au milieu de nous, et
qui s'appellent médecins. Si jamais la sévérité des
lois ou le patriotisme du public se relâchait tant
soit peu, ces gens sans aveu, qui sont à présent
obligés d'exercer en secret leur industrie et qu'on
ne peut consulter qu'en courant les plus grands
risques, deviendraient les familiers de tous les .
foyers. Leur organisation et leur connaissance de
tous les plus intimes secrets des familles, leur
donnerait une puissance, à la fois sociale et politique, à laquelle rien ne pourrait résister. Le chef
de famille deviendrait le subalterne du médecin de
la maison, qui s'interposerait entre le mari et la
femme, entre le maître et le serviteur, si bien
qu'enfin les médecins deviendraient les uniques
détenteurs du pouvoir dans l'Etat, et que tout ce
à quoi nous attachons du prix serait à leur discrétion. Alors une ère de déphysicalisation s'ouvrirait;

EREWHON

•

47
et des marchands de drogues de toute espèce pulluleraient dans nos rues et mettraient des annonces
dans tous nos journaux. A cela, il y a un remède,
et il n'y en a qu'un seul. C'est celui que les loi
de ce pays ont depuis longtemps admis et appliqué,
et il consiste dans la répression impitoyable de
toutes les maladies quelles qu'elles soient, dès que
les preuves en sont rendues manifestes aux yeux
de la loi ; et plût au ciel que ces yeux fussent
encore plus vigilants !
"Mais je ne veux pas m'étendre davantage sur
des considérations qui sont si évidentes par ellesmêmes. Vous pouvez prétendre que ce n'est pas
votre faute. Cette réponse, certes, est facile à faire,
et elle revient à dire que si vous étiez né de parents
sains et aisés, et si on vous avait bien soigné dans
votre enfance, vous n'auriez pas violé les lois de
votre pays, et vous ne vous trouveriez pas dans
cette situation déshonorante. Vous me direz peutêtre que vous n'êtes responsable ni de votre
naissance, ni de votre éducation, et que par conséquent, il est injuste de vous les reprocher. Mais
je vous répondrai que votre phtisie, qu'elle vienne
ou non de votre faute, est une faute en vous et
qu'il est de mon devoir de veiller à ce qu: la
république soit protégée contre des fautes de cette
nature. Vous pouvez dire que c'est par infortune
que vou_s êtes crimi nel; moi, je vous réponds que
votre crime, c est d être infortuné.
1

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

"Enfin, je dois faire remarquer que même si le
jury vous avait acquitté, supposition que je ne
puis admettre un seul instant, j'aurais considéré
qu'il était de mon devoir de vous punir presque
aussi sévèrement que je le fais à présent. Car moins
vous auriez été trouvé coupable du crime dont on
vous accusait, et plus vous auriez été coupable
d'un autre crime à peine moins odieux : celui
d'avoir été injustement diffamé.
"Aussi je n'hésite pas à yous condamner à la
prison et aux travaux forcés jusqu'à la fin de votre
misérable existence. Et je vous demande instamment de mettr:e à profit ce temps pour vous repentir des fautes que vous avez commises, et pour
réformer de fond en comble toute votre constitution. Je n'ai pas grand espoir que vous suiviez mes
conseils ; car vous avez déjà fait trop de chemin
dans le crime. Si cela dépendait de moi, je n'ajouterais rien qui pô.t adoucir la sentence que je viens
de rendre, mais la loi compatissante stipule que
même le criminel le plus endurci pourra prendre
un des trois médicaments officiels, à prescrire au
moment de sa condamnation. En conséquence je
vous ordonne de prendre deux grandes cuillérées
d'huile de ricin tous les jours jusqu'à ce qu'il plaise
à la Cour de donner de nouvelles instructions".
Lorsque le prononcé de l'arrêt fut achevé, le
prisonnier, en quelques paroles qu'on entendit à
peine, reconnut qn'il étai~ puni justement et qu'il

EREWHON

49

avait été jugé d'une manière impartiale. Puis 011 le
con~uisit à la prison d'où il ne devait jamais plus
sortir. ?n essaya enc~re d'applaudir quand le juge
eut fini de parler, mats cette fois encore la manifestation fut réprimée; et bien que l'assistance fi.ît
très hostile au prisonnier, personne ne tenta de le
brutaliser d'une manière quelconque · toutefois le
public poussa quelques huées lorsqu'~n l'emporta
dans la voiture cellulaire. En vérité, pendant toute
la durée de mon séjour, rien ne me frappa davantage que le respect que tous avaient pour l'ordre
et pour la loi.

II
LE MONDE DES NON-NÉS
Les Erewhoniens disent que nous sommes
entrainés à reculons à travers la vie ; ou encore,
que no~s nous avançons dans l'avenir comme dans
un corridor obscur. Le Temps marche à nos côtés
et o_uvre les volets à mesure que nous avançons.
Mais souvent la lumière ainsi reçue nous éblouit
et augmente l'obscurité qui s'étend de van t nous
Nous ne distinguons que peu de choses à la foi~
et ce que .nous voyons nous préoccupe b1·e n mo111s
.
~ue la cramte_ de ce que nous allons voir. Toujours
a regarder ,av1de~ent à travers la clarté du présent dans 1 obscurité de l'avenir, nous devinons les
4

�50

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

grandes lignes de ce qui est devant nous grâce à
des lueurs faiblement réfléchies par de mornes
miroirs placés derrière nous, et nous nous avançons
en trébuchant, de notre ·mieux, jusqu'au moment
où la trappe cède sous nos pieds et nous avale.
Quelquefois ils disent que l'avenir et le passé
sont comme un panorama qui se dévide entre deux
rouleaux. Ce qui est sur le rouleau de l'avenir se
déroule pour s'enrouler sur celui du passé. Nous
ne pouvons ni accélérer le mouvement, ni l'arrêter.
Nous sommes obligés de voir tout ce qu'on nous
en déroule, bon ou mauvais ; et ce que nous avons
une fois vu, nous ne devons plus jamais le revoir.
Le panorama se déroule et s'enroule sans un
moment de répit ; nous saisissons une seconde de
son passage et l'appelons" le présent". Nos sens
troublés reçoivent l'impression qu'ils peuvent, et
nous essayons de deviner ce qui va venir d'~près
l'aspect de ce qui vient de passer. C'est la même
main qui a peint toute la toile, et les détails varient
peu : fleuves, bois, plaines, montagnes, villes et
peuples ; l'amour, le chagrin, et la mort ; - et
pourtant l'intérêt ne faiblit jamais et, pleins d'espoir,
nous nous attendons à quelque grand bonheur,
ou, pleins de crainte, nous regardons si nos propres
personnes ne vont pas faire partie de quelque
spectacle horrible. Quand la scène est passée, nous
nous imaginons que nous la connaissons, mais il
y avait tant de choses à y voir et nous avons eu si

EREWHON

51
peu de temps pour les regarder, que l'idée que
nous; connaissons bien notre passé est, la plupart
du temps, fort mal fondée. Et du reste nous nous
en soucions fort peu, sauf en ce qui concerne la
partie de notre passé qui peut avoir quelques
conséquences pour notre avenir, sur lequel tout
notre intérêt est concentré.
Les Erewhoniens disent que ce ne fut que par
l'effet du hasard que la terre, les étoiles, et tous
les corps célestes, commencèrent à tourner d'Orient
en Occident et non d'Occident en Orient et ils
disent de même que c'est par l'effet du 'hasard
que l'homme est tiré à travers la vie la figure
tournée vers le passé et non vers l'avenir. Car
l'avenir existe aussi bien que le passé ; seulement,
nous ne pouvons pas le voir, voilà tout. Car n'estil pas contenu dans les flancs du passé, et ne
fa~t-il pas que le passé change pour que l'avenir
puisse changer aussi ?
Quelquefois encore ils disent qu'on fit l'essai,
sur la Terre, d'une race d'hommes qui connaissaient
l'avenir mieux que le passé, mais qu'ils moururent
au b?ut d'une année de la souffrance -que leur
ca~sa1_t cette connaissance. Et si quelque homme
na1ssa1t, de nos jours, avec une prescience trop
grande de l'avenir, il disparaitrait par sélection
naturelle avant d'avoir eu le temps de transmettre
à ses descendants une faculté si contraire à notre
tranquillité.

�EREWHON

52

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Etrange destinée de l'homme ! Il meurt de
trouver cette même connaissance dont la recherche
seule l'empêche de mourir. S'il ne la recherche
pas, il n'est pas différent des bêtes, et s'il la trouve,
il est plus malheureux que les démons.
Après être venu à bout de maintes dissertations
dans le genre de celle-ci, j'arrivai enfin aux nonnés eux-mêmes, et découvris qu'ils les considéraient comme des âmes pures et simples, sans
corps matériel, mais vivant une sorte d'existence
gazeuse et pourtant plus ou moins anthropomorphe, comme celle d'un esprit ; et que par
conséquent ils n'ont ni chair, ni sang, ni chaleur.
Cependant on croit qu'ils ont des habitations et
des villes où ils demeurent, quoique celles-ci
soient aussi immatérielles que leur habitants. On
suppose même qu'ils mangent et boivent une sorte
d'aliment fluide, une espèce d'ambroisie, et qu'ilspeuvent faire tout ce que font les hommes, mais.
d'une manière idéale et fantastique, comme en
rêve. D'autre part, tant qu'ils résident dans leur
monde ils ne meurent pas ; pour eux la seule
façon de mourir consiste à quitter leur monde
pour le nôtre. On cr"oit qu'ils sont extrêmement
nombreux, beaucoup plus nombreux que les hom-mes. Ils viennent de planètes inconnues, complètement _développés, et en grandes quantités
à la fois. Mais il ne peuvent quitter le monde des
non-nés qu_'en faisant les démarches nécessaires.

53

•
, d.ire, en somme,
pour passer dans 1e notre
; c' est-aen se suicidant.
Ce devrait être un peuple extrêmement heureux,
puisqu'ils ne connaissent aucun excès de plaisir ou
de douleur et jamais ne se marient, mais vivent
dans un état très voisin de celui dans lequel les
poètes font vivre les premiers hommes. Et cependant ils se plaignent sans cesse. Ils savent que
nous autres, dans ce monde-ci, possédons des
corps; et du reste ils savent tout ce qui se passe
chez nous, car ils se mêlent à nous et vont partout
où ils veulent, et lisent nos pensées, et peuvent à
volonté observer nos actions. On pourrait croire
que cela devrait leur suffire, et la plupart d'entre
eux connaissent fort bien le risque effroyable qu'ils
courront pour avoir voulu.jouir de ce corps "doué
de mouvement sensible et chaud " qu'ils désirent
tant. Mais il en est parmi eux pour qui l'ennui
d'une existence incorporelle est si intolérable qu'ils
sont. prêts à tout risquer pour en chano-er
•&gt; et ils
b
décident de s'en aller. Les conditions qu'ils sont
contraints d'accepter sont si incertaines qu'il n'y a
q,ue les plus sots d'entre les non-nés qui veuillent
s y soumettre ; et c'est parmi ceux-là seulement
que se recrutent nos rangs.
Une fois ·que leur décision de s'en aller est bien
prise, ils sont obligés de se présenter devant le
magistrat d~ la ville la plus proche, et de signer
une attestation par laquelle ils déclarent leur désir

�54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de quitter leur existence actuelle. Cette formalité
remplie, le magistrat leur lit les conditions qu'ils
doivent accepter et qui sont si nombreuses que
je n'en puis extraire que quelques-uns des points
les plus importants, qui sont, en gros, les suivants :
En premier lieu, ils doivent prendre mi breuvage qui anéantira leur mémoire et le sentiment
de leur indentité ; ils doivent aller dans le monde
sans secours et sans volonté propre ; tirer au so.rt
leur caractère avant de s'en aller, et l'accepter quel
qu'il soit, à tout hasard. Ils n'ont pas non plus le
droit de choisir ce corps qu'ils désirent tant; ils sont
simplement donnés en partage, au hasard et sans
appel, à deux personnes qu'ils doivent se charger
de trouver et d'importuner jusqu'à ce qu'ils se
soient fait adopter par elles. Quelles seront ces
personnes: riches ou pauvres, bonnes ou méchantes,
saines ou malades, on ne peut pas le savoir. En
somme, ils doivent se confier pour de nombreuses
années aux soins de gens dont la bonne constitution et le bon sens ne leur sont nullement garantis.
Il est curieux de lire les avertissements que les
plus sages d'entre eux donnent à ceux qui songent
à changer d'existence. Ils leur parlent comme nous
parlerions à un prodigue, et avec à peu près
autant de succès.
" Naître, leur disent-ils, est une trahison, un
crime capital, dont le châtiment peut fondre
sur vous à n'importe quel moment après que la

EREWHON

55

faute a été commise. Ils se peut que vous viviez
soixante-dix ou quatre-vingts ans ; mais qu'est-ce
que cela, comparé à l'éternité dont vous jouissez
ici ? Et même si la peine était commuée, et qu'on
vous permît de vivre toujours,. vous finiriez par
être si horriblement las de la vie que la plus
grande marque de clémence qu'on pourrait vous
donner serait de vous exécuter.
" Considérez les innombrables risques que vous
courez ! Naitre de parents mauvais, et être instruit
dans le vice 1 Ou naître de patents sots et être
nourri de billevesées et d'idées fausses ! Ou de
parents qui vous considèreront comme une espèce
de bien meuble, de propriété, dépendant bien plus
d'eux que de vous-même ! Et puis, vous pouvez
tomber sur des parents tout à fait antipathiques
qui ne pourront jamais vous comprendre, et feront
tout leur possible pour vous contrecarrer (comme
la poule qui a fait éclore un caneton) et qui
ensuite vous traiteront de fils ingrat parce que
vous ne les aimerez pas. Ou bien encore vous
pouvez tomber sur des parents qui ne verront en
vous qu'un être à hébéter pendant qu'il est encore
jeune, de crainte qu'il ne leur donne des ennuis
plus tard en se permettant d'avoir des désirs et
des sentiments personnels.
" Ensuite, quand enfin il vous aura été permis
de vous faire recevoir comme membre actif de la
Société, vous deviendre~ vous-même sujet aux

�LA

OUV.ELLE REVUE FRANÇAISE

importunités des non-nés, et vraiment c'est une
jolie existence qu'on vous fera mener alors_! Car
nos sollicitations sont tellement véhcmentes que
très peu seulement - et ce ne sont pas les meilleurs - ont capables de nous refuser. Et pourtant
ne pas nous refuser, cela revient en somme à
s'associer avec une demi-douzaine de personnes
différentes sur lesquelles on ne peut avoir absolument aucun renseignement préalable, pas même
savoir si c'est avec des hommes ou des femmes
qu'on va s'associer ni avec combien de personnes.
N'allez pas vous figurer que vous serez plus sage
que vos parents. Vous pouvez être d'une génération en avance sur ceux que vous avez importunés,
mais à moins que vous ne soyez un des plus
grands parmi les hommes, vous serez toujours
d'une génération en retard sur ceux qui vous
importuneront à votre tour.
"Imaginez ce que cela peut être que d'avoir à
loger un non-ne qui est d'un tempérament et d'un
caractère entièrement différents du vôtre ; et non
pas, même, uri seul, mais une demi-douzaine de
non-nés : qui ne vous aimeront pas malgré que
vous vous soyez imposé mille contraintes afin de
pourvoir à leurs besoins et à leur bien-être ; qui
oublieront tous vos sacrifices, et dont vous ne
serez jamais certain qu'ils ne vous gardent pas
rancune pour des erreurs de jugement que vous
pouvez avoir commises à leur égard, alors que

EREWHON

S7

vous aviez pu espérer que ces erreurs avaient été
rachetées depuis longtemps. Une ingratitude de ce
genre n'est pas rare, mais imaginez ce que cela
peut être que de la supporter ! Il est pénible pour
le petit canard d'avoir été couvé par la poule ;
mais n'est-il pas pénible aussi pour la poule d'avoir
couvé le petit canard ?
" Songez y encore, nous vous en prions, non pas
dans notre intérêt, mais dans le vôtre. Vous allez
tirer au sort votre personnalité à l'état brut ; mais
quelle que soit cette personnalité, elle ne peut
arriver à se developper à peu près bien qu'à la
suite d'une longue éducation, et souvenez-vous
que vous n'aurez aucun pouvoir sur cette éducation. ll est possible, même probable, que tout ce
que vous pourrez acquérir dans la suite qui vous
soit véritablement agréable ou utile, vous serez
obligé de l'acquerir non pas avec l'aide de ceux
que vous êtes sur le point d'aller importuner,
mais plutôt en dépit d'eux, et que vous ne vous
libérerez de leur tutelle qu'après des années d'une
lutte douloureuse au c!'ours de laquelle il sera
difficile de dire si vous avez moins sou.lfert que
vous n'aurez fait souffrir.
" Rappelez-vous aussi que si vous allez dans le
monde votre volonté sera libre ; que c'est uue
condition absolue ; qu'il n'y a pas moyen d'y
échapper ; que vous serez enchainé à ce librearbitre pendant toute la durée de votre vie, et qu'en

�58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chacune des occasions qui se présenteront vous
serez obligé de faire ce qui, tout bien considéré,
vous paraitra ce qu'il y a de mieux à faire en ce
moment donné, peu importe que vous ayez tort
ou raison dans le choix de votre acte. Votre esprit
sera une balance à considérations et ce sera toujours
le plateau le plus lourd qui décidera votre action.
De quel c6té le plateau penchera-t-il, cela dépendra
de l'espèce de balances que vous aurez tirées au
sort en naissant, de l'inclinaison que l'usage leur
donnera, et du poids des considérations immédiates.
Si à l'origine les balances étaient bonnes, et si
on ne les a pas trop dérangées pendant votre
enfance, et si les combinaisons dans lesquelles vous
entrez sont des combinaisons ordinaires, vous
pouvez vous en tirer assez bien. Mais il y a trop de
"si" là-dedans, et si l'un d'eux vient à manquer,
votre malheur est certain. Réfléchissez à cela, et
rappelez-vous que si vous avez un mauvais lot,
c'est votre faute, car c'est vous qui avez voulu
naitre, et vous n'y étiez nullement oblige.
" Ce n'est pas que nous prétendions que l'humanité ne connaisse aucun plaisir : elle montre
avec une certaine ostentation une quantité de
moments heureux qui peuvent même arriver à
constituer une grosse somme de bonheur. Mais
remarquez de quelle façon ces moments heureux
sont repartis sur l'étendue de la vie d'un homme ;
tous les plus vifs appartiennent à la première

EREWHON

59

partie, et fort peu, vraiment, appartiennent à la
seconde. Peut-il y avoir des plaisirs qui vaillent la
peine d'être payés au prix des souffrances d'une
vieillesse décrépite ? Si vous êtes bon, fort et beau,
c'est une belle fortune que vous avez à vingt ans ;
mais que vous en reste-t-il à soixante? car vous êtes
forcé de vivre sur votre capital; vous n'avez aucun
moyen de placer vos forces de manière à recevoir
une petite rente de vie, tous les ans, pour toujours.
Vous êtes forcé de manger votre capital morceau
par morceau, et de le voir, avec épouvante, devenir
de plus en plus petit, même si vous avez la chance
qu'il ne vous soit pas brutalement arraché par un
crime ou par un accident.
" Rappelez-vous aussi qu'il n'y a _pas un seul
homme de quarante ans qui ne serait heureux de
rentrer dans le monde des non-nés, s'il pouvait le
faire décemment, et sans déshonneur. Etant au
monde, il y a toutes les chances pour qu'il y reste
jusqu'à ce qu'il soit forcé de s'en aller; mais
pensez-vous qu'il consentirait à renaitre, et à
revivre sa vie, si on venait lui en offrir la pôssibilité ? Ne le croyez pas. Et s'il pouvait changer
le passé au point de faire qu'il ne ftît jamais né,
ne pensez-vous pas qu'il le ferait avec joie? Qu'estce que c'était donc qu'un de leurs poètes voulait
dire, quand il maudit le jour où il était né et la
nuit dans laquelle il fut dit qu'un enfant mâle avait
été conçu ? " Car maintenant je serais couché et me

�60

LA

NOUV ELLE Rli.VU l! FRA NÇAISE

reposerais, et je dormirais ; et dès lors j'aurais été
en re pos avec les rois et les gouverneurs de la
terre, qui se bâtissent des solitudes ; ou avec les
princes qui avaient de l'or et qui avaient rempl i
leur maison d 'argent ; ou pourquoi n'ai-je pas été
comme un avorton caché, comme les petits enfants
qui n'ont jamais v u la lumière? C'est là que les
méchants ne tourmentent plus personne, et que
ceux qui sont las se reposent. " Soyez bien assure
que la faute d'être né vaut ce châtiment à tous les
hommes, à certains moments de leur vie ; mais
comment peuvent-ils demander qu'on les plaigne,
ou protester contre les malheurs qui leur arrivent,
puisqu'ils sont entrés dans le piège les yeux grands
ouverts ?
" Encore un mot, et nous vous laisserons. Si
quelque vague sou;enir, comme celui d'un rêve,
passe en un instant de confusion, à travers votre
esprit, et que vous sentiez que cette potion que
vous allez prendre n'a pas bien fait son effet, et
que le souvenir de cette existence-que vous quittez
ess~ie vainement de revenir, - eh bien, dans ces
moments-là, quand vous cherchez à saisir le rêve
et qu'il vous échappe, et que vous le regardez,
comme Orphée regardait Eurydice, glisser et
re ntrer au royaume crépusculaire, courez, - si
vo us pouvez vous rappeler ce conseil, - courez
vous refugier au havre de votre devoir immédi:i.t
et présent, prenant toujours pour abri le travail

EREWHON

•

que vous avez en train. Peut-être vous rappellerez.vous au moins ce conseil. Si vous voulez le graver
profopdément dans chacune de vos facultés, il sera
très probablement le talisman qui vous aidera le
mieux à rentrer, sans malheur et avec honneur, au
port, à travers toutes les épreuves qui vous
attendent. 1
Tel est le raisonnement qu'ils emploient pour
dissuader ceux qui désirent les quitter; mais il est
bien rare qu'ils y parviennent, car il n'y a que les
inquiets et les insensés qui songent à naître, et
ceux qui sont assez sots pour y songer sont en
général assez sots pour le faire. S'apercevant donc
qu'ils ne peuvent rien faire de plus pour le dissuader, ses amis en larmes suivent au palais du
magistrat celui qui veut naître. Là il déclare
publiquement et solennellement qu'il accepte le~
conditions attachées à sa décision. Alors on lut
donne une potion qui anéantit instantanément en
lui la mémoire et le sentiment de l'identité, et qui
dissout la mince habitation gazeuse qui l'enveloppait. 11 devient un simple principe vital imperceptible aux sens humains, et qu'aucun réactif chi mique
ne peut découvrir. Il ne lui reste qu'un instinct,
qui est d'aller en tel endroit précis où il trou vera
1 Le mythe d'Orph~e et d'Eurydice existe aussi e,1 Ercwhon, mais avec
d'autres noms et des di . éren,cs considér3bles èana les détails. J e me suis
permis de modifier le passage où il y étai t fai t allusion, et de su:mi tu cr aux
noms E rcwhonicns les noms qui nous , ont familie rs. (S.B.

J

�62

LA NOUVELl,E REVUE FRANÇAISE

deux personnes qu'il devra tourmenter jusqu'à ce
qu'elles consentent à se charger de lui. M-ais il ne
lui est pas permis de décider s'il devra trouver ces
personnes parmi les congenères de Chowbok 1 ou
chez les Erewhoniens eux-mêmes.

POEMES

SAMUEL BUTLER

(trad.

VALERY LARBAUD)

I
Laisse le ciel sans visage
s'endormir avec splendeur,
comme ces morts des vieux dges
sous le masque d'or trompeur;
Laisse la terre épuisée
chasser d'un sommeil pesant
ses parfums et ses buées
comme un songe tourmentant,
et les plantes qui se donnent
d'un tremblement amoureux
à l'obscurité d'automne
comme à l'étreinte d'un dieu,

1 " Les congénères de Chowbok" sont une peuplade sauvage séparée
d'Erewho,n par de hautes chalnes de montagnes. (Note du traducteur,)

et dessous la nuit profonde
succomber le vent trop las
comme un sang lorsque les ondes
· s'en arrêtent au trépas.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Laisse quitter son tumulte
l'univers enfin glacé,
sans plus craindre qu'il t'insulte
d'un déclin bouleversé.
Non, il perit en silence,
sans lumière et sans désir,
le temps même se balance,
lent et près de s'engourdir.
Et toi, si longtemps esclave,
voici le moment vengeur,
non de briser des entraves
qui tomb~nt de leur lourdeur,
mais, d' dme non plus craintive
que cette sérénité,
.
cédant aux funèbres rives
tes yeux mêmes révoltés,
de léguer à J1impuissance
de cet univers dormeur
ta doulmr et .sa eonstance
pour renflammer .sa torpeur.

Il
Adieu donc, Aminte, et puisqu'il faut
abandonner ce charmant visage

POÈMES

de mes erreurs, feignons le courage
de nous fier aux destins nouveaux :
Epargnez-moi ces larmes tacites
pour moi plus cruelles qu'un sanglot
et dont le sel impur sollicite
mes levres à vos faibles yeux clos.
- Telle vous serez dans ma mémoire,
plus lointaine et plus chère toujours,
non plus avec l'éclat illusoire
de l'orgueilleux, du coupable amour,
mais :roumise aux vrais, aux tristes dieux,
telle souffrez que je vous étreigne
encor toute proche de mes yeux,
et penchée, et muette d'adieux,
déchue à jamais de votre règne
brillant à cc monde ténébreux :
enlacée à mes bras comme un lierre
c;ui sent l'arbre tuteur défaillir,
comme fit, approchant la lumière,
Eurydice, que des chants sauvèrent,
implorant de ne pas remourir.
- Laisse donc que nous brisions ces chaînes
que les dieux briseront t6t ou tard;
il n'est pas d'une tendresse humaine
de durer, que forgea le hasard;
ne prétends pas que nos ctturs survivent
à l'amour mortel c;ui les soutint,
mais, sem,blables aux fleurs fugitives,
cédons sans peur au soleil éteint.
5

�66

LA

TOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Et ne me laisses-tu pas, Aminte,
reine constante de mon passé,
la plus vraie et plus profonde empreinte
que veuille subir un cœur lassé ?
L'amour s'écoule, et le feu de l'âge;
mais la tendresse à J' été suroit,
liée à la déplorable image
des bonheurs en leur saison ravis.
Voici donc ma pitié, comme un baume
abondant à nos deux corps glacés ;
et sur toi, chair et déjà fanJ~me,
j'attendris mon stérile penser,
et sur moi, plus froid que mes paroles,
sur moi, plus mort que mes souvenirs,
que l'heure désolante console,
où je t'aime à la fin sans désir
au mime instant que je te délaisse,
mon plaisir, mon souci, ma jeunesse,
las pour vivre et ldche pour périr.

III
Ecoute, tandis que vibre
l'écho de mortels airains,
ta tristesse seule et libre
sous ton front resté serein.

POÈMES

Garde que la mort bruyante
ne te recouvre endormi,
comme une farét qui chante
au bord d'un gouffre ennemi,
et parfùmée et sonore
d'oiseaux vifs et de poisons,
ouvrant une fausse aurore
sur des ténèbres sans fand J
Sans doute apres toi la terre

à nouveau triomphera
de tous ces corps, solitaires
décombres de nos combats :
Monts rasés où d'autres herbes
t'aboliro111 corrompu,
et d'où descendra superbe
la vigueur d'autres tribus,
Rumeur sur les plaines mflres
de tous nos pas disparus,
plainte dans la mât obscure
de tant d'esprits confondus,
N'aurez-vous point pour les races
oublieuses des tombeaux
le reproche et la menace'
qui détruisent leur repos ?

�68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si quelques amours reviennent
mener ici leur secret,
que les cateaux, que la plaine
aux revivantes forêts
se voilent d'une poussière,
nuage aux cendres pareil,
qui s'élève funéraire
pour offusquer le soleil 1
Que de l'horreur souterraine
leurs fils aillent prévenus,
et qu'au milieu de l'humaine
.floraison, déjà déçus,
f' épouvante

du silence
rompant leurs baisers glacés,
ils écoutent sans défense
les souvenirs délaissés
de nos déroutes communes
revenir soudain bruyants
comme des chiens aboyants
sous le règne de la lune I

RENOIR

Auguste Renoir e t mort. Une lumière brillait, vive et
diaprée, sur la peinture françai e, qui vient de s'éteindre
sous les palmes méditerranéennes, non loin de la ville
odorante ou naquit Fragonard. Un cycle est ainsi révolu;
celui d'une sensualité picturale qui n'a jamais fleuri sous
d'autre climats que le nôtre et dont l'épanouissement
nouveau ne se reproduira sans doute qu'après un changement des mœurs et de l'esprit public que rien pour le
moment ne permet d'envisager comme prochain.
L'œuvre de Renoir est une œuvre de chair, où partout
un sang vif circule à fleur de peau, où, des cheveux jusqu'à
l'orteil, Je corps des enfants et des femmes montre le frais
orgueil des pommiers en avril. Ne cherchez pas aux yeux
de ces beaux êtres, qu'il e plaisait à peindre, d'autres
sentiments que la certitude joyeuse d'exister avec force et
le plai ir de lutter d'éclat et de jeunesse avec la lumière
elle-même.

ANDRE TH:tRlVE

Le passant chagrin que tu fr8/es
est lhloui par ta santl,
qui jaillit comme une clarté
d, tes bras et de tes épaules .. .

�70

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A la Baigneuse de Renoir, comment ne pas redire
l'invocation du poète? Rose, verte et dorée elle est le
prisme vivant d'animalité sereine, le vase de parfums d'où
la sève coule à pleins bords. Ce n'est pas la nymphe de
la Seine devêtue par Courbet ou par Maupassant, et qui
garde sur soi le reflet des besognes, ou des joies quotidiennes, non moins pénibles; ni le modèle déshabillé dans
le brouillard d'un ·atelier-tabagie. Ce sont les robustes
déesses du Plein-Air : pays découvert par les pionniers
impressionnistes, qui offre, comme la nature ancienne,
ses points de vue de convention, mais dont la surprenante
merveille éblouit la fin d'un grand siècle . .
D'aucuns font honneur à Renoir de l'invention de la
peinture claire. Mais Rubens, et le vieux Jordaëns? Et
Renoir ne se gaussait-il pas de ceux qui racontaient que
le noir était banni de sa palette ?
La clarté de son art est celle même d'une imagination
docile aux images de la vie terrestre, rebelle à tout symbolisme littéraire ou mystique. Et quelle grandeur dans le
portrait de Madame Charpentier, quel style aimable, naturel et triomphant tout à la fois dans ces figures dont les
traits sont indécis dans nos mémoires, dont les yeux ne
nous harcèlent pas de traits inoubliables, mals dont le souvenir semble peser sur nous ainsi qu'une caresse. Reflet sur
une joue de jeune fille, délicatesse d'un poignet où naissent
les bleus de la maturité, fruit charnu des lèvres humides,
beautés que l'on sent sur soi, beautés des sens aux sens à
jamais perceptibles et précieuses.
Un tableau de Renoir n'est pas un spectacle ext~rieur,
une chose étrangère qu'on regarde. C'est comme un
vêtement de joie qui_ vient s'appliquer à la peau et qui

RENOIR

réveille en elle des printemps oubliés ou bien qui s'ignoraient encore.
Un hasard de la guerre me conduisit dans un Mpital
de Limoges. Ma première sortie fut pour visiter le musée.
Au milieu des niaises horreurs désignées par l'écriteau
fatal : Envoi de l'Etat, une suave figure de Renoir éclatait
comme une pivoine. Oubliant alors les tristesses de ces
jours tourmentés, je sentis le désir et l'amour de la vie qui
pénétrait en moi par les yeux comme un philtre tonique
et consolateur. J'adressai une pensée reconnaissante aux
vieux peintre qui là-bas, au pays des olives, consacrait à
son art les derniers jours de sa longue agonie.
. Sur sa tombe, j'imagine qu'on pourrait graver ces
simples mots : Ci-gît Renoir, il aima la vie, la peignit et
la fit aimer.
ROGER ALLARD

�72

A PROPOS DU cc STYLE "

A PROPOS DU " STYLE "
DE FLAUBERT

Je lis seulement à l'instant (ce qui m'empêche d'entreprendre une étude approfondie) l'article du distingué
critique de la Nou)el/e Revue Franfaise sur '' le Style de
Flaubert". J'ai été stupéfait, je l'a,·oue, de voir traiter de
peu doué pour écrire, un homme qui par l'usage entièrement nouveau et personnel qu'il a fait du passé défini,
du passé indéfini, du participe présent, de certains pronoms
et de certaines prépositions, a renouvelé presque autant
notre vision des choses que Kant, avec ses Catégories, les
théories de la Connaissance et de la Réalité du monde
extérieur. 1 Ce n'est pas que j'aime entre tous les livres
de Flaubert, ni même le style de Flaubert. Pour des
1 Je sais bien que Descartes avait commencé avec son " bon sens " qui
n'est pas autre chose que les principe, rationnels. On apprenait cela autrefois en classe. Comment M . Rcinach qui, différent au moins en cela des
Emigrés, a tout appris et n'a rien oublié, ne le sait-il pas et peut-il croire
que Descartes a fait preuve d'une" ironie déljcicuae", en dj, ant que le bon
sens est la chose du monde la mieiu: partagée. Cela signifie dans Descartes
que l'homme le plus bete ute malgré soi du principe de causalité, etc. Mai,
le XVU- siècle françajs avah une manière très simple de dire les choses
profondes. Quand j'essaye dans mes romans de me mettre à ,on école, det
philosophes me reprochent d'employer dans le sen, co'!rant le mot intelligence, etc.

DE FLAUBERT

73

raisons qui seraient trop longues à développer ici, je crois
que la métaphore seule peut donner une orte d'éternité
au style, et il n'y a peut-être pas dans tout Flaubert une
seule belle métaphore. Bien plus, ses images sont généralement si faibles qu'elles ne s'élèvent guère au dessus de
celles que pourraient trouver ses personnages les plus
insignifiants. Sans doute quand, dans une scene sublime,
Mme Arnoux et Frédéric échangent des phrases telles
que : " Quelquefois vos paroles me reviennent comme
un écho lointain, comme le son d'une cloche apporté par
le vent. - J'avais toujours au fond de moi-même la
musique de votre voix et la splendeur de vos yeux", sans
doute c'est un peu trop bien pour une conversation entre
Frédéric et Mme Arnoux. Mais, Flaubert, si au lieu de
ses personnages c'était lui qui avait parlé, n'aurait pas
trouvé beaucoup mieux. Pour exprimer d'une façon qu'il
croit évidemment ravissante, dans la plus parfaite de ses
œuvres, le silence qui régnait dans le château de Julien,
il dit que " l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou
l'écho d'un soupir ". Et à la fin, quand celui que porte
St. J ulieo devient le Christ, cette minute ineffable est décrite à peu près ainsi : " Ses yeux prirent une clarté
d'étoiles, ses cheveux s'allongèrent comme les rais du soleil,
le souffle de ses narines avait la douceur des roses, etc. "Il
n'y a là-dedans rien de mauvais, aucune chose disparate,
choquante ou ridicule comme dans une description de
Balzac ou de Renan ; seulement il semble que même sans
le secours de Flaubert, un simple Frédéric Moreau aurait
presque pu trou ver cela. Mais enfin la métaphore n'est pas
tout le style. Et il n'est pas possible à quiconque est un
jour monté sur ce grand Trottoir Roulant que sont les pages

�7+

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Flaubert, au défilement continu, monotone, morne,
indéfini, de méconnattre qu'elles sont sans précédent
dans la littérature. Laissons de c6té, je ne dis même pas
les simples inadvertances, mais la correction grammaticale; c'est une qualité utile mais négative (un bon élève,.
chargé de relire les épreuves de Flaubert, eât été capable
d'en effiicer bien des fautes). En tous cas il y a une
beauté grammaticale, (comme il y a une beauté morale,.
dramatique, etc.) qui n'a rien à voir avec la correction.
C'est d'une beauté de ce genre que Flaubert devait
accoucher laborieusement. Sans doute cette beauté pouvait
tenir parfois à la manière d'appliquer certaines règles de
syntaxe. Et Flaubert était ravi quand il retrouvait dans
les écrivains du passé une anticipation de Flaubert, dans
Montesquieu, par exemple : " Les vices d'Alexandre
étaient extrêmes comme ses vertus ; il était terrible dans
la colère ; elle le rendait cruel. " Mais si Flaubert faisait
ses délices de telJes phrases, ce n'était évidemment pas à
cause de leur correction, mais parce qu'en permettant de
faire jaillir du cœur d'une proposition l'arceau qui ne
retombera qu'en plein milieu de la proposition suivante,
elles assuraient l'étroite, l'hermétique continuité du style.
Pour arriver a ce même but Flaubert se sert souvent des
règles qui régissent l'emploi du pronom personnel. Mai~
dès qu'il n'a pas ce but à atteindre les m~mes règles lm
deviennent complètement indifférentes. Ainsi dans la
deuxième ou troisième page de l'Education Smtimmtalt,
Flaubert emploie " il " pour désigner Frédéric Moreau
quand ce pronom devrait s'appliquer à l'oncle de Frédéric,
et, quand il devrait s'appliquer à Frédéric, pour désigner
Arnoux. Plus loin le "ils" qui se rapporte à des chapeaux

A

PROPOS DU cc STYLE "

DE FLAUBERT

7S

veut dire des personnes, etc. Ces fautes perpétuelles sont
presque aussi fréquentes chez Saint-Simon. Mais dans
cette deuxième page de l'Education, s'il s'agit de relier
deux paragraphes pour qu'une vision ne soit pas interrompue, alors le pronom personnel, à renversement pour ainsi
dire, est employé avec une rigueur grammaticale, parce
que la liaison des parties du tableau, le rythme régulier
particulier à Flaubert, sont en jeu : " La colline qui
suivait à droite le cours de la Seine s'abaissa, et il en
surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée.
Des arbres la couronnaient, etc."
Le rendu de sa vision, san_s, dans l'intervalle, un mot
d'esprit ou un trait de sensibilité, voilà en effet ce
qui importe de plus en plus à Flaubert, au fur et à
mesure qu'il dégage mieux sa personnalité et devient
Flaubert. Dans Madamt Bovary tout ce qui n'est pas
lui n'a pas encore été éliminé; les derniers mots : "Il
vient de recevoir la croix d'honneur " font penser à la
tin du Gendre de Monsieur Poirier: "Pair de France
en 48 ". Et même dans l'Education Sentimmtalt (titre si
beau par sa solidité, - titre qui conviendrait d'ailleurs
imssi bien à Madame Bovary - mais qui n'est guère
correct au point de vue grammatical) se glissait encore
çà et là des restes, infîmes d'ailleurs, de ce qui n'est pas
Flaubert(" sa pauvre petite gorge", etc.).Malgré cela, dans
l'Education Smtimmtale, la révolution est accomplie; ce
qui jusqu'à Flaubert était action devient impression. Les.
choses ont autant de vie que les hommes, car c'est le
raisonnement qui apres assigne à tout phénomène visuel
des causes extérieures, mais dans l'impression première
que nous recevons cette cause n'est pas impliquée. Je

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

reprends dans la deuxième page de l'Education Sentimentale la phrase dont je parlais tout à l'heure: H La colline
qui suivait à droite le cours de la Seine s'abaissa, et il en
surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée, "
Jacques Blanche a dit que dans l'histoire de la peinture,
une invention, une nouveauté, se décèlent souvent en un
simple rapport de ton, en deux co1ùeurs juxtaposées. Le
subjectivisme de Flaubert s'exprime par un emploi
nouveau des temps des verbes, des prépositions, des
adverbes, les deux derniers n'ayant presque jamais dans
sa phrase qu'une valeur rythmique. UR état qui se
prolonge est indiqué par l'imparfait. Toute cette deuxième
page de l'Education (page grise absolument au hasarâ) est
faite d'imparfaits, sauf quand intervient un changement,
une action, une action dont les protagonistes sont -généralement des choses (" la colline s'abaissa ", etc.). Aussitôt
l'imparfait reprend: " Plus d'un enviait d'en être le
propriétaire", etc. Mais souvent le passage de l'imparfait
au parfait est indiqué par un participe présent, qui indique
la manière dont l'action se produit, ou bien le moment ou
elle se produit. Toujours deuxième page de l'Education :
" Il contemplait des clochers, etc. et bientôt, Paris disparaissant, il poussa un gros soupir ." (L'exemple est du
.reste très mal choisi et on en trouverait dans Flaubert de
bien plus significatifs. Notons en passant que cette
:activité des choses, des bêtes, puisqu'elles sont le sujet des
phrases (au lieu que ce sujet soit des hommes), oblige à
une grande variété des verbes. Je prends absolument au
hasard et en abrégeant beaucoup: "Les hyènes marchaient derrière lui, le taureau balançait la tête, tandis
,que la panthère bo.mbant son dos avançait à pas de

A PROPOS DU " STYLE "

DE FLAUBERT

77

velours, etc. Le serpent sifflait, les bêtes puantes bavaient
le sanglier, etc. Pour l'attaque du sanglier il y avait quarant;
griffons, etc. Des mâtins de Barbarie ... étaient destinés à
poursuivre les aurochs. La z:obe noire des épagneuls luisait comme du satin, le jappement des talbots valait celuj
des bugles chanteurs", etc. Et cette variété des verbes gagne
les hommes qui dans cette vision continue, homogene, ne
sont pas plus que les choses, mais pas moins : "une illusion
à décrire ". Ainsi : " Il aurait voulu courir dans le désert
après les autruches, être caché dans les bambous à I'affllt
des léopards, traverser des forêts pleines de rhinocéros
. d
'
attem ·re au sommet des monts pour viser les aigles et.
sur les glaçons de la mer combattre les ours blancs. II se
voyait, etc ... " Cet éternel imparfait (on me permettra
bie~ de qualifier d'éternel un passé indéfini, alors que les
trois quarts du temps, chez les journalistes, éternel désigne
non pas, et avec raison, un amour, mais un foulard ou un
parapluie. Avec son éternel foulard, - bien heureux si ce
n'est pas avec son foulard légendaire - est une expression
" c~nsacrée)" ; donc cet éternel imparfait, composé en
par~1e des paroles des personnages que Flaubert rapporte
habituellement en style indirect pour qu'elles se confondent avec le reste(" L'État devait s'emparer de la Bourse.
Bien d'autres mesures étaient bonnes encore. JI fallait
d'abord passer le niveau sur la tête des riches. Tout était
tranquille maintenant. Il fallait que les nourrices et les
accoucheuses fussent salariées par l'Etat. Dix-mille
citoyennes avec de bons fusils pouvaient faire trembler
!'Hôtel de ville ... ", tout cela ne signifie pas que Flaubert
pense et affirme cela, mais que Fréderic, la Vatnaz ou
Sénécal le disent et que Flaubert a résolu d'user le moins

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

possible des guillemets) ; donc cet imparfait, si nouveau
dans la littérature, change entièrement l'aspect des choses
et des êtres, comme font une lampe qu'on a déplacée,
l'arrivée dans une maison nouvelle, l'ancienne si elle est
presque vide et qu'on est en plein déménagement. C'est
ce genre de tristesse, fait de la rupture des habitudes et de
l'irréalité du décor, que donne le style de Flaubert, ce
style si nouveau quand ce ne serait que par là. Cet
imparfait sert à rapporter non seulement, les paroles mais
toute la vie des gens. L'Education Sentimentale I est un long
rapport de toute une vie, sans que les personnages prennent pour ainsi dire une part active à l'action. Parfois le
parfait interrompt l'imparfait, mais devient alors comme
lui quelque chose d'indéfini qui se prolonge : " Il
voyagea, il connut la mélancolie des paquebots, etc. il
eut d'autres amours encore'', et dans ce cas par une sorte
de chassé-croisé c'est l'imparfait qui vient préciser un peu:
" mais la violence du premier les lui rendait insipides".
Quelquefois même, dans le plan incliné et tout en demiteinte des imparfaits, le présent de l'indicatif opère un
redressement, met un furtif éclairage de plein jour qui
distingue des choses qui passent une réalité plus durable :
" Ils habitaient le fond de la Bretagne ... C' !tait une
maison basse, avec un jardin montant jusqu'au haut de la
colline, d'où l'on découvre la mer. "
La conjonction "et" n'a nullement dans Flaubert
l'objet que la grammaire lui assigne, Elle marque une
1 L' Edu,ation Sentimentale à laquelle, de par la volonté de Flaubert cer•
tainement, on pourrait souvent appliquer cette phrase de la quatrième page
du livre lui-m~me:" Et l'ennui vaguement répandu semblait rendre l'aspect
des personnages plus insignifiant encore. "

A PROPOS DU " STYLE "

DE FLAUBERT

79

pause dans une mesure rythmique et divise un tableau.
En effet partout où on mettrait "et", Flaubert le supprime. C'est le modèle et la coupe de tant de phrases
admirables. " (Et) les Celtes regrettaient trois pierres
brutes, sous un ciel pluvieux, dans un golfe rempli cl'îl6ts ;
(C'est peut-être seme au lieu de rempli, je cite de mémoire.)
"C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins
d'Hamilcar ". "Le père et la mère de Julien habitaient
un cMteau, au milieu des bois, sur la pente d'une colline."
Certes la variété des prépositions ajoute à la beauté de ces
phrases ternaires. Mais dans d'autres d'une coupe différente, jamais de "et''. J'ai déjà cité (pour d'autres raisons) :
" li voyagea, il connut la mélancolie des paquebots, les
froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages
et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues".
Mais cet " et " là, le grand rythme de Flaubert ne le
comporte pas. En revanche là où personne n'aurait l'idée
d'en user, Flaubert l'emploie. C'est comme l'indication
&lt;JU'une autre partie du tableau commence, que la vague
reffuante, de nouveau, va se reformer. Tout à fait au
hasard d'une mémoire qui a
mal fait ses choix : " La
place du Carrousel avait un aspect tranquille. L'H6tel de
Nantes s'y dressait toujours solitairement; et les maisons
par derrière, le d6me du Louvre en face, la longue galerie
de bois, à droite, etc. étaient comme noyés dans la couleur
grise de l'air, etc. tandis que, à l'autre bout de la place, etc,
En un mot, chez Flaubert, "et" commence toujours
une phrase secondaire et ne termine presque jamais une
énumération. (Notons au passage que le "tandis que"
de la phrase que je viens de citer ne marque pas, c'est
toujours ainsi chez Flaubert, un temps, mais est un de

tres

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

ces artifices a ez naîfs qu'emploient tous les grands
descriptifs dont la phrase serait trop longue et qui ne
veulent pas cependant séparer les parties du tableau. Dans
Leconte de Lisle il y aurait à marquer le rôle similaire
des " non loin ", des "plus loin", des "au fond", des
"plus bas", des "seuls", etc. La très lente acquisition, je
le veux bien, de tant de particularités grammaticales (et
la pl:ice me manque pour indiquer les plus importantes
que tout le monde notera sans moi) prouve à mon avis,
non pas, comme le prétend le critique de la Nouvelle Repue
Franfaiu, que Flaubert n ' est pas " un écnvaw
. . de race " ,
mais au contraire qu'il en est un. Ces singularités grammaticales traduisant en effet une vision nouvelle, que
d'application ne fallait-il pas pour bien fixer cette vision
pour la faire passer de l'inconscient dans le conscient,
pour l'incorporer enfin aux diverses parties du discours !
Ce qui étonne seulement chez un tel maître c'est la
médiocrité de sa correspondance. Généralement les grands
écrivains qui ne savent pas écrire (comme les grands
peintres qui ne savent pas dessiner) n'ont fait en réalité
que renoncer leur "virtuosité", leur "facilité" innées,
afin de créer, pour une vision nouvelle, des expressions
qui tkhent peu à peu de s'adapter à elle. Or dans la
correspondance où l'obéissance absolue à l'idéal intérieur,
obscur, ne les soumet plus, ils redeviennent ce que, moins
grands, ils n'auraient cessé d'être. Que de femmes,
déplorant les œuvres d'un écrivain de leurs amis, ajoutent:
"Et si vous saviez quels ravissants billets il écrit quand
il se laisse aller l Ses lettres sont infiniment supérieures à
ses livres. " En effet c'est un jeu d'enfant de montrer de
l'éloquence, du brillant, de l'esprit, de la décision dans le

A PROPOS DU " STYLE "

,

DE FLAUBERT

trait, pour qui d'habitude manque de tout cela seulement
parce qu'il doit se modeler sur une réalité tyrannique à
laquelle il ne lui est pas permis de changer quoi que ce
soit. Cette hausse brusque et apparente que subit le talent
d'un écrivain dès qu'il improvise (ou d'un peintre qui
"dessine comme Ingres" sur l'album d'une dame laquelle
ne comprend pas ses tableaux) cette hausse devrait être
sensible dans la Correspondance de Flaubert. Or c'est
plut6t un baisse qu'on enregistre. Cette anomalie se complique de ceci que tout grand artiste qui volontairement
laisse la réalité s'épanouir dans ses livres se prive de laisser
paraître en eux une intelligence, un jugement critique
qu'il tient pour inférieurs à son génie. Mais tout cela qui
n'est pas dans son œuvre, déborde dans sa conversation,
dans ses lettres. Celles de Flaubert n'en font rien paraître.
Il nous est impossible d'y reconnaître, avec M. Thibaudet,
les "idées d'un cerveau de premier ordre, " et cette
fois ce n'est pas par l'article de M. Thibaudet, c'est
par la Correspondance de Flaubert que nous sommes
déconcertés. Mais enfin puisque nous sommes avertis du
génie de Flaubert seulement par la beauté de son style
et les singularités immuables d'une syntaxe déformante,
notons encore une de ces singularités: par exemple un
adverbe finissant non seulement une phrase, une période,
mais un livre. (Dernière phrase d' H!rodiar ; " Comme
elle était très lourde (la tête de Saint Jean), ils la portaient
alternativemem. ") Chez lui comme chez Leconte de
Lisle, on sent le besoin de la solidité, ftlt-elle un peu
massive, par réaction contre une littérature sinon creuse
du moin très légère, dans laquelle trop d'interstices, de
vides, s'insinuaient. D'ailleurs les adverbes, locutions

'

6

�82

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

adverbiales, etc. sont toujours placés dans Flaubert de la
façon à la fois la plus laide, la plus inattendue, la plus
lourde, comme pour maçonner ces phrases compactes,
boucher les moindres trous. M. Homais dit: cc Vos chevaux,
peut-être, sont fougueux". Hussonnet: '' Il serait temps,
peut-être, d'aller instruire les populations. " " Paris, bient6t, serait été. " Les "après tout ", les "cependant", les
" du moins " sont toujours placés ailleurs qu'où ils
l'eussent été par quelqu'un d'autre que Flaubert, en parlant
ou en écrivant. " Une lampe en forme de colombe brtîlait
dessus continuellement. " Pour la même raison, Flaubert
ne craint pas la lourdeur de certains verbes, de certaines
expressions un peu vulgaires (en contraste avec la variété
de verbes que nous citions plus haut, le verbe avoir, si
solide, est employé constamment, là où un écrivain de
second ordre chercherait des nuances plus fines : " Les
maisons avaient des jardins en pente. " "Les quatre tours
avaient des toits pointus. ") C'est le fait de tous les grands
inventeurs en art, au moins au xxxme siècle, que tandis
que des esthètes montraient leur filiation avec le passé, le
public les trouva vulgaires. On dira tant qu'on ·voudra
que Manet, Renoir, qu'on enterre demain, Flaubert,
furent non pas des initiateurs, mais la dernière descendance
de Vélasquez et de Goya, de Boucher et de Fragonard,
voire de Rubens et même de la Grèce antique, de Bossuet
et de Voltaire, leurs contemporains les trouvèrent un peu
communs ; et, malgré tout, nous nous doutons parfois un
peu de ce qu'ils entendaient par ce mot "commun". Quand
Flaubert dit : "Une telle confusion d'images l'étourdissait,
bien qu'il y trouvât du charme, pourtant" ; quand Frédéric
Moreau, qu'il soit avec la Maréchale ou avec Madame

A PROPOS DU" STYLE" DE FLAUBERT

Arnoux, "se met à leur dire des tendresses ", nous ne
pouvons penser que ce "pourtant" ait de la grâce, ni ce
" se mettre à dire des tendresses " de la distinction. Mais
nous les aimons ces lourds matériaux que la phrase de
Flaubert soulève et laisse retomber avec le bruit intermittent d'un excavateur. Car si, comme on l'a écrit, la
lampe nocturne de Flaubert faisait aux mariniers l'effet
d'un °phare, on peut dire aussi que les phrases lancées
par son " gueuloir " av.aient le rythme régulier de ces
machines qui servent à faire les déblais. Heureux
ceux qui sentent ce rythme obsesseur ; mais ceux
qui ne peuvent s'en débarrasser, qui, quelque sujet
qu'ils traitent, soumis aux coupes du maître, font
invariablement "du Flaubert", ressemblent à ces malheureux des légendes allemandes qui sont condamnés à
vivre pour toujours attachés au battant d'une cloche.
Aussi, pour ce qui concerne l'intoxication Flaubertienne
je ne saurais trop recommander aux écrivains la vertu'
purgative, exorcisante, du pastiche. Quand on vient de
finir un livre, non seulement on voudrait continuer à vivre
avec ses personnages, avec Madame de Beauséant, avec
Frédéric Moreau, mais encore notre voix intérieure qui a
été disciplinée pendant toute la durée de la lecture à
suivre le rythme d'un Balzac, d'un Flaubert, voudrait
continuer à parler comme eux. Il faut la laisser faire un
moment, laisser la pédale prolonger le son, c'est-à-dire
faire un pastiche volontaire, pour pouvoir après cela,
redevenir original, ne pas faire toute sa vie du pastiche
involontaire. Le pastiche volontaire c'est de façon toute
spontanée qu'on le fait; on pense bien que quand j'ai
écrit jadis un pastiche, détestable d'ailleurs, de Flaubert, je

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
A PROPOS DU " STYLE "

ne m'étais pas demandé si le chant que j'entendais en moi
tenait à la répétition des imparfaits ou des participes
pr~sents. Sans cela je n'aurais jamais pu le transcrire.
C'est un travail inverse que j'ai accompli aujourd'hui en
cherchant à noter à la Mte ces quelques particularités du
style de Flaubert. Notre esprit n'est jamais satisfait s'il
n'a pu donner une claire analyse de ce qu'il avait d'abord
inconsciemment produit, ou une recréation vivante de ce
qu'il avait d'abord patiemment analysé. Je ne me lasserais
pas de faire remarquer les mérites, aujourd'hui si contestés
de Flaubert. L'un de ceux qui me touchent le plus parce
que j'y retrouve l'aboutissement des modestes recherches
que j'ai faites, est qu'il sait donner avec maîtrise l'impression du Temps. A mon avis la chose la plus belle de
l'Education Sentimentale, ce n'est pas une phrase, mais un
blanc. Flaubert vient de décrire, de rapporter pendant de
longues pages, les actions les plus menues de Frédéric
Moreau. Frédéric voit un agent marcher avec son épée
sur un insurgé qui tombe mort. "Et Frédéric, béant,
reconnut Sénécal ! " Ici un " blanc", un énorme "blanc"
et, sans l'ombre d'une transition, soudain la mesure du
temps devenant au lieu de quarts d'heure, des années,
des décades (je reprends les derniers mots que j'ai cités
pour montrer cet extraordinaire changement de vitesse,
sans préparation) :
" Et Frédéric, béant, reconnut Sénécal.
Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots,
les froids réveils sous la tente, etc. Il revint.
Il fréquenta le monde, etc.
Vers la fin de l'année 1867, etc."

DE FLAUBERT

Sans doute, dans Balzac, nous avons bien souvent : "En
8 I 7 les Sécbard étaient, etc. ". Mais chez lui ces changements de temps ont un caractère actif ou documentaire.
Flaubert le premier, les débarrasse du parasitisme des
anecdotes et des scories de l'histoire. Le premier, il les
met en musique.
Si j'écris tout cela pour la défense (au sens où Joachim
du Bellay l'entend) de Flaubert, que je n'aime pas beaucoup, si je me sens si privé de ne pas écrire sur bien
. d'autres que je préfère, c'est que j'ai l'impression que
nous ne savons plus lire 1• M. Daniel Halévy a écrit
dernièrement dans les Débats un très bel article sur le
centenaire de Sainte-Beuve. Mais, à mon avis bien mal
inspiré ce jour-là, n'a-t-il pas eu l'idée de citer SainteBeuve comme un des grands guides que nous avons
perdus. (N'ayant ni livres, ni journaux sous la main au
moment où j'improvise en " dernière heure " mon étude
je ne réponds pas de l'expression exacte qu'a employé;
Halévy, mais c'était le sens.) Or je me suis permis plus
qu'aucun de véritables débauches avec la délicieuse mauvaise musique qu'est le langage parlé, perlé, de SainteB:uve, mais quelqu'un a-t-il jamais manqué autant que
lut a son office de guide ? La plus grande partie de ses
I

1 L
.
. CS exc,eptions se rencontrent quelquefois dans de grands livres systé~atiq~es, ou on n'attendait pas de critique littéraire. Une nouvelle critique
litt~raire découle de l' H,r,do et du Monde du Images, ces livres admirables
et SI grands de conséquence de M. Léon Daudet comme une nouvelle
physique, une nouvelle médecine, de la philos~phie cartésienne. Sans
doute les vues profondes de M • .Léon Daudet sur Molière, sur Hugo sur
Ba
·
. udl
." atre,etc.
sont plus belles encore si on les rattache par les Lois de la' gravitation à ces sphères que sont les Images, mais en elles-mêmes et détachées
du système elles prouvent la vivacité et la profondeur du go0t littéraire.

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lundis sont consacrés à des auteurs de quatrième ordre, et
quand il a à parler d'un de tout premier, d'un Flaubert
ou d'un Baudelaire, il rachète immédiatement les brefs
éloges qu'il leur accorde en laissant entendre qu'il s'agit
d'un article de complaisance, l'auteur étant de ses amis
personnels. C'est uniquement comme d'amis personnels
qu'il parle des Goncow-t, qu'on peut goüter plus ou moins,
mais qui sont en tous cas infiniment supérieurs aux objets
habituels de l'admiration de Sainte-Beuve. Gérard de
Nerval qui est assurément un des trois ou quatre plus
grands écrivains du XIXe siècle, est dédaigneusement
traité de gentil Nerval, à propos d'une traduction de
Goethe. Mais qu'il ait écrit des œuvres personnelles
semble avoir échappé à Sainte-Beuve. Quant à Stendhal
romancier, au Stendhal de La Chartreuse, notre "guide "
en sourit et il voit là les funestes effets d'une espèce
d'entreprise (vouée à l'insuccès) pour ériger Stendhal en
romancier, à peu près comme la célébrité de certains
peintres semble due à une spéculation de marchands de
tableaux. Il est vrai que Balzac, du vivant même de
Stendhal, avait salué son génie, mais c'était moyennant
une rémunération. Encore l'auteur lui-même trouva-t-il
(selon Sainte-Beuve, interprète inexact d'une lettre que
ce n'est pas le lieu de commenter ici) qu'il en avait plus
que pour son argent. Bref, je me chargerais, si je n'avais
pas des choses moins importantes à faire, de "brosser",
comme eüt dit M. Cuvillier Fleury, d'après Sainte-Beuve,
un "Tableau de la Littérature Française au XIXe siècle"
à une certaine échelle, et où pas un grand nom ne figurerait, où seraient promus grands écrivains des gens dont
tout le monde a oublié qu'ils écrivirent. Sans doute, il est

A PROPOS DU " STYLE "

DE FLAUBERT

permis de se tromper et la vaJeur ·objective de nos jugements artistiques n'a pas grande importance. Flaubert a
cruellement méconnu Stendhal, qui lui-même trouvait
affreuses les plus belles ·églises romanes et se moquait de
Balzac. Mais l'erreur est plus grave chez Sainte-Beuve,
parce qu'il ne cesse de répéter qu'il est facile de porter un
jugement juste sur Virgile ou La Bruyère, sur des auteurs
depuis longtemps reconnus et classés, mais que le difficile,
la fonction propre du critique, ce qui lui vaut vraiment
son nom de critique, c'est de mettre à leur rang les
auteurs contemporains. Lui-même il faut l'avouer ne l'a
'
,
jamais fait une seule fois et c'est ce qui suffit pour qu'on
lui refuse le titre de guide. Peut-être le même article de
M. Halévy - article remarquable diailleurs - me permettrait-il, si je l'avais sous les yeux, de montrer que ce
n'est pas seulement la prose que nous ne savons plus lire,
mais les vers. L'auteur retient deux vers de Sainte-Beuve.
L'un est plut8t un vers de M. André Rivoire que de
Sainte-Beuve. Le second :
Sorrente m'a rendu mon doux rive infini

est affreux si on le grasseye et ridicule si on roule les r. En
général, la répétition voulue d'une voyelle ou d'une consonne peut donner de grands effets (Racine : Iphigénie,
Phèdre). Il y a une labiale qui répétée six fois dans un
vers de Hugo donne cette impression de légèreté aérienne
que le pdète veut produire :
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

Hugo, lui, a su se servir même de la répétition des r qui
est au contraire peu harmonieuse en français. Il s'en est
servi avec bonheur, mais dans des conditions assez ditfé-

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A PROPOS DU cc STYLE "

rentes. En tous cas, et quoi qu'il en soit des vers, nous
ne savons plus lire la prose ; dans l'article sur le style de
Flaubert, M. Thibaudet, lecteur si docte et si avisé, cite
une phrase de Chàteaubriand. II n'avait que l'embarras
du choix. Combien sont nombreuses celles sur quoi il y a
à s'extasier ! M. Thibaudet (voulant, il est vrai, montrer
que l'usage de l'anacoluthe allege le style) cite une phrase
du moins beau Châteaubriand, du Châteaubriand rien
qu'éloquent, et sur le peu d'intérêt de laquelle mon
distingué confrere aurait pu être averti par le plaisir même
que M. Guizot avait à la déclamer. En regle générale,
tout ce qui dans Cbiteaubriand continue ou présage
l'éloquence politique du xvmme et du xrxme siecle
n'est pas du vrai Chàteaubriand. Et nous devons mettre
quelque scrupule, quelque conscience, dans notre appréciation des diverses œuvres d'un grand écrivain. Quand
Musset, année par année, branche par branche, se hausse
jusqu'aux Nuits, et Moliere jusqu'au Misanthrope, n'y
a-t-il pas quelque cruauté à préférer aux premieres :

A Saint Blaiu, à la Zuecca
Nous étions, nous ltions hien aise,
au second les Fourheries de Scapin ? D'ailleurs nous
n'avons qu'à lire les maîtres, Flaubert comme les autres,
avec plus de simplicité. Nous serons étonnés de voir
comme ils sont toujours vivants, pres de nous, nous offrant
mille exemples réussis de l'effort que nous avons nousmêmes manqué. Flaubert choisit Me Senard pour le
défendre, il aurait pu invoquer le témoignage éclatant et
désintéressé de tous les grand morts. Je pui , pour finir,
citer de cette survie protectrice des grands écrivains un

DE FLAUBERT

exemple qui m'est tout personnel. Dans Du c8tl dt chez
Swann, certaines personnes, mêmes tres lettrées, méconnaissant la composition rigoureuse bien que voilée, (et
peut-être plus diflicilement discernable parce qu'elle était
à large ouverture de compas et que le morceau symétrique d'un premier morceau, la cause et l'effet, se
trouvaient à un grand intervalle l'un de l'autre) crurent
que mon roman était une sorte de recueil de souvenirs,
s'enchaînant selon les lois fortuites de l'association des
idées. Elles citèrent à l'appui de cette contre-vérité, des
pages où quelques miettes de " madeleine", trempées
dans une infusion, me rappellent (ou du moins rappellent
au narrateur qui dit "je " et qui n'est pas toujours moi)
tout un temps de ma vie, oublié dans la premiere partie
de l'ouvrage. Or, sans parler en ce moment de la valeur
que je trouve à ces ressouvenirs inconscients sur lequels
j'asseois, dans le dernier volume - non encore publié de mon œuvre, toute ma théorie de l'art, et pour m'en
tenir au point de vue de la composition, j'avais impiement pour passer d'un plan à un autre plan, usé non
d'un fait, mais de ce que j'avais trouvé plus pur, plus
précieux comme jointure, un phénomene de mémoire.
Ouvrez les Mémoires d'Outre-Tomhe ou les Filles du Feu
de Gérard de Nerval. Vous verrez que les deux grands
écrivains qu'on se plaît - le second surtout appauvrir et à dessécher par une interprétation purement
formelle, connurent parfaitement ce procédé de brusque
transition. Quand ChAteaubriand est - si je me souviens
bien - à Montboissier, il entend tout à coup chanter
une grive. Et ce chant qu'il écoutait si souvent dans sa
jeune se, le fait tout aussit6t revenir à Combourg, l'incite à

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

changer, et à faire changer le lecteur avec lui, de temps
et de province. De même la première partie de Sylvie se
passe devant une scène et décrit l'amour de Gérard de
Nerval pour une comédienne. Tout à coup ses yeux
tombent sur une annonce : " Demain les archers de
Loisy, etc. " Ces mots évoquent un souvenir, ou plutôt
deux amours d'enfance : aussitôt le lieu de la nouvelle est
déplacé. Ce phénomène de mémoire a servi de transition
à Nerval, à ce grand génie dont presque toutes les œuvres
pourraient avoir pour titre celui que j'avais donné d'abord
à une des miennes: Les Intermittences du Cœur. Elles
avaient un autre caractère chez lui, dira-t-on, dü surtout
au fait qu'il était fou. Mais, du point de vue de la critique
littéraire, on ne peut proprement appeler folie un état qui
laisse subsister la perception juste (bien plus qui aiguise
et aiguille le sens de la découverte) des rapports les plus
importants entre les images, entre les idées. Cette folie
n'est presque que le moment où les habituelles rêveries
de Gérard de Nerval deviennent ineffables. Sa folie est
alors comme un prolongement de son œuvre; il s'en
évade bientôt pour recommencer à écrire. Et la folie,
aboutissant de l'œuvre précédente, devient point de départ
et matière même de l'œuvre qui suit. Le poète n'a pas
plus honte de l'accès terminé que nous ne rougissons
chaque jour d'avoir dormi, que peut-être, un jour, nous
ne serons confus d'avoir passé un instant par la mort. Et
il s'essaye classer et à décrire des rêves alternés.
ous
voila bien loin du style de Madame Bovary et de l' Education Sentimentale. En raison de la hAte avec laquelle j'écris
ces pages, le lecteur excusera les fautes du mien.

a

MARCEL PROUST

SUR

RÉFLEXIONS
LA LITTÉRATURE

LE CENTENAIRE D'HERBERT SPENCER
L'Angleterre célèbre, ces deux années 1919 et 1920, le
centenaire de deux écrivains non peut-être ses plus importants,
mais dont l'infl.uence sur l'Europe a été la plus vive, deux
écrivains de rayonnement par excellence, Herbert Spencer et
George Eliot. L'un et l'autre sont devenus européens dans la
mesure même où ils étaient fortement anglais. Ils appartiennent
à l'ordre de ces inventions, nées de conditions et de nécessités
anglaises, comme le régime parlementaire et la grande industrie,
en lesquelles s'est nourrie de qualités anglaises la force impulsive
qui les a jetés sur le monde et les y a implantées comme des
réalités universelles. Leur centenaire, comme naguère le cinquantenaire de Sainte-Beuve, ne doit pas être une manière de
fermer leur tombeau, mais une occasion d'inventorier leur
héritage.

•"•
Plus d'un lecteur, pensant ici à Spencer, est peut-être déjà
surpris. Spencer a dérogé à la coutume qui veut que la plupart
des philosophes aient été de médiocres écrivains, car il en fut,
lui, un tout à fait mauvais. De plus, s'il est aujourd'hui une
philosophie complètement abandonnée, c'est bien la sienne.
Elle apparaît à tous comme une généralisation superficielle,

�92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'où on ne peut retenir que des vues de détail ingénieuses et
souvent justes, en ps}'chologie et en sociologie. Les Prtmiers
Pri11cipt1 et les nombreux volumes de morale n'ouvrent au
lecteur qu'un vide d'où se dégage de l'ennui. Je ne dis point
qu'il n'y ait encore des hommes à qui le système de l'évo~u~ion,
entendu, en dépit de l' l11co111ulÎ11able, comme un matérialisme
intégral, n'apporte une pleine et permanente satisfaction de
leurs besoins intellectuels. Il y en a certainement en France.
Le premier pays où l'on traduisit Spencer ce fut la Russi~, et
cela paraît bien naturel : un évolutionnisme tout en affirmations,
joint à un matérialisme économique pris de Marx, peut fourntr
là-bas le même aliment national qu'autrefois l'orthodoxie raide
et ligée de Byzance. En tout cas cela n'est pas fait pour notre
occident. Reste-t-il donc de Spencer, à ce centième anniversaire,
autre chose qu'un nom et qu'une place dans un passé qui
n'est plus 1
Oui. Il reste ceci, que le cerveau de l'homme fonctionna de
façon originale et curieuse et nous fournit un type de vie
philosophique que peut-être nous ne trouverions pas ailleurs.
Il reste surtout que la plus vivante des philosophies actuelles,
celle de M. Bergson, est pensée en partie sous l'action directe
de Spencer. M. Bergson, en réagissant contre l'évolutionnisme
de Spencer, a sauvé de cet évolutionnisme ce qui pouvait être
sauvé et en a maintenu vivantes quelques parties. La réflexion
sur la durée, d'où est né le bergsonisme, ne pouvait pas ne pas
suivre une philosophie qui, comme celle des Premiers Pri11cipts,
fait de la réalité un développement dans la durée. Schopenhauer estimait que toute philosophie de l'évolution repose sur
une impossibilité, car elle admet la réalité du temps, alors que
la philosophie moderne est fondée depuis Kant sur l'idé~ité
du temps. Spencer qui n'avait jamais pu dépasser les premières
pages de la C1·itif11e de la Raison Pure, ne s'est jamais posé ce
problème, mais il était nécessaire qu'il ft'.lt posé dans toute sa
vigueur le jour où l'évolutionnisme tomberait entre les mains

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

93

d'un philosophe complet et d'un métaphysicien de la grande
espèce. Le bergsonisme est né d'une réaction contre Spencer,
mais une telle réaction ne peut se produire qu'à l'égard d'une
philosophie qui travaille sur un terrain analogue, qui traite des
mêmes problèmes, et qui les a souvent elle-même posés. Spencer
lui-même avait trouvé dans Comte un stimulant du m6ne
genre : " C'est mon opposition à certaines de ses vues, dit-il,
qui m'a fait développer certaines des miennes. On se rend compte
de ce qu'il faut penser quand on voit ce qu'il ne faut pas penser."
Nulle part mieux qu'entre Spencer et Bergson n'apparaît la
nécessité de cette " étape " qui est aussi vraie dans le domaine
des pensées que dans celui des êtres sociaux. A ce titre la place
de Spencer n'est pas négligeable dans la suite philosophique du
XIXe siècle. N'oublions pas d'ailleurs les services que son postulat
évolutionniste a rendus pendant trente ans, de 1870 à 1900,dans
bien des ordres d'études. Il est possible que Brunetière par exemple
l'ait appliqué en critique littéraire avec une nalveté un peu
tranchante et sommaire. Il en a charpenté du moins quelque
chose qui se tient et qui fait encore penser, et l'on imagine
fort bien une critique qui soit demain à l'Et10l11tion dti Genrti
ce que Bergson est au Syst}me de philosophit ét10l11lib1111ù1t.
Brunetière ne pourrait en tirer qu'un honneur nouveau, pareil
à celui que ce centenaire nous permet de rendre à Spencer.
Si c'est surtout à une.philosophie qui les recti.fie profondément que les idées de Spencer doivent de rester aujourd'hui
jusqu'à un certain point mêlées à notre air intellectuel, le
meilleur hommage à lui rendre dans cette occasion n'est peutêtre pas d'insister sur ces idées. Son centenaire ne saurait être
pour nous une occasion de procurer des lecteurs à ses livres et
d'inciter des gens de bonne foi à perdre leur temps (tout le
volume des Pri11cipts de Sociologie iUr les l11stituti0111 Clrlmb!litllu
est cependant intéressant à feuilleter et fort suggestif). Heureusement il y a l'homme, qui fut un vrai philosophe, et dont la
personnalité mérite la plus curieuse attention.

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J'ai l'air d'avancer deux paradoxes. On semble penser
aujourd'hui et on a même pensé autrefois qu'il manquait à
Spencer beaucoup des traits du véritable esprit philosophique.
Et quant à sa personnalité elle ne nous est connue que par son
Autobiog,·aphit. Or j'ai toujours vu qu'elle passait pour le plus
étrange amas de puérilités et de niaiseries, où un homme ait
jamais tenté de résumer son passage sur cette pauvre planète ;
et je crains bien que, si vous la lisez, vous ne sorez de cet avis.
Je crois pourtant que ces jugements seraient téméraires, et
qu'il y a lieu, pour un Spencer comme pour un Kipling, de
desserrer notre concept latin, un peu étroit, de la vie philosophique et de la littérature.
Etrange philosophe, dit-on, que cet homme qui parait
n'avoir jamais lu un livre de philosophie écrit avant lui ! Il a
commencé plusieurs fois la Critifut dt la Raiio,i Pure. Il n'a
jamais pu dépasser les premières pages, parce que, dit-il, il ne
pouvait admettre l'idéalité du temps et de l'espace. Lisez qu'il
était incapable de faire l'effort élémentaire de la philosophie
critique. Il s'est aussi essayé à Platon: "A plusieurs reprises j'ai
e;sayé de lire tantôt tel dialogue, tantôt tel autre, et j'ai toujours
posé le livre avec une impatience venant de l'imprécision de la
pensée et de l'habitude de se payer de mots, rebuté aussi par
la forme vagabonde de l'argumentation. " D'une santé assez
compliquée, ne pouvant jamais se trouver devant le papier et
le livre plus de deux ou trois heures par jour, il lisait très peu.
Il était étonnamment incapable d'effort, et, comme le Sybarite,
souffrait littéralement beaucoup au seul spectacle d'un homme
ou d'un animal surmenés. L'effort qui consiste à suivre le
raisonnement d'autrui lui était particulierement dur. Rien
d'étonnant à cc qu'il n'ait à peu près rien lu en philosophie,
inon quelques résumés d' Auguste Comte par Henriette Martineau et quelques page, de son ami Stuart Mill.
On peut des lors le ranger dans une section de la philosophie
que j'appellerais, si l'on veut, le coin des illettrés, ou des

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

95

autodidactes. 'allez point la mépriser. Descartes s'est donné
beaucoup de mal pour s'r faire admettre sous un déguisement,
pour feindre d'avoir oublié tout ce qu'il avait eu le malheur
de lire et pour donner comme fruit unique de sa méditation
solitaire dans les poëlcs son abondante mémoire scolastique. Ce
coin comprend d'abord et surtout les mystiques, hommes et
femmes, ignorants sublimes qui rejoignirent par les seules
effusions de leur cœur la haute philosophie d'Alexandrie.
Parmi les profanes on y verrait des hommes comme Charles
Fourier et même Saint-Simon, qui avaient des parties si remarquables de métaphysiciens mystiques. Pourquoi pas, si l'on
veut, la " philosophie" de Victor Hugo dont Faguet se
gausse, mais qu'un Renouvier sait apprécier et même admirer l
Une hantise puissante des grands problèmes suffit, en dehors de
toute connaissance positive, à dégager une phosphorescence
philosophique ;iuthentique. Evidemment le roc et le noyau
de la philosophie ce sont ses grandes écoles, ses génies éclairés,
ses Raphaël e~ ses Ingres, ses Léonard et ses R ubens, mais elle
comporte aussi ses Courbet, au delà desquels on avise encore
dans de vagues ténebres quelque douanier Rousseau et bien
d'autres gabelous et loups-garous.
Bien entendu il ne faudrait pas forcer la comparaison.
Retenons-en simplement que Spencer est, seul à peu près à
notre époque, un philosophe (accepté comme tel par les gens
de métier) qui n'a pas lu les philosophes, qui n'a jamais eu la
cunosité de les lire. Dans sa jeunesse, déjà préoccupé des
problèmes auxquels il dévoua sa vie, il ne songea jamais à ouvrir
seulement' nn livre d'une lecture aussi facile que les Emzi1 de
Locke, qui se trouvaient dans la bibliothèque de son père. Mais
au contraire de ceux dont ce trait unique a pu nous le faire
rapprocher, il est :\ peu près au courant des sciences phrsiqucs
et naturelles de son temps et sa curiosité d'esprit est très vive.
Dans quelle direction s'exercc-t-elle donc?
La vérité est que cet individualiste maniaque, ce célibataire

�96

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

renforcé n'a jamais pu s'intéresser à la philosophie, mais à sa
philosophie, ce qui est fort différent. "Généralement, sinon
toujours, dit-il, un sujet ne m'a semblé intéressant que du
moment où j'avais trouvé en moi-même une conception
originale s'y rapportant. Tant que je n'y voyais qu'une série
de conclusions tirées par d'autres et que j'avais à accepter
simplement, je n'éprouvais généralement qu'une indifférence
comparative. Mais lorsqu'une fois avait jailli en moi une idée
nouvelle, ou que je supposais être nouvelle, ayant rapport au
sujet 1 une avidité à trouver des faits pour servir de matériaux
à une théorie cohérente naissait en moi. '' Il a vécu dans son
idée, et non dans celles d'autrui. '' Tout ce qui ressemble à la
réceptivité passive est étranger à ma nature ; et il en résulte
que je ne suis pas sujet à être impressionné par la pensée des
autres." Le mot d'original, au sens vulgaire et satirique,
semble fait pour lui. Jamais, dit-il, il ne s'est rallié à une doctrine
antérieure par déférence ; toojorus au contraire il s'est défendu
contre ce genre de dépendance en cherchant et en marquant
ses différences d'avec autrui. " Quand je cause, ma tendance
critique me pousse constamment à découvrir des motifs de me
séparer de mon interlocuteur plutôt que des motifs d'aquiescer
à ce qu'il dit. Il ne m'arrive pas souvent de faire ressortir les
points sur lesquels je partage l'opinion de quelqu'un ; mais je
me suis toujours attaché à faire ressortir les points par lesquels
je m'éloigne de lui." Il reconnaît maladive cette tendance à lacritique et à la défiance non seulement devant les formes d'art,
mais devant les individus, et pense que c'est une des raisons
pour lesquell"es il est resté célibataire.
Cela fait un bon type de philosophe, mais ce philosophe
tient de partout à une famille et à une race. Les Spencer sont
une famille de méthodistes et d'"indépendants, et les oncles dont
il fait le portrait constituent une belle galerie d'originaux. Luimême commença de bonne heure. Voici une note du livre de
famille, écrite par son père a son sujet : "Un jour, lorsqu'il

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

97

était encore tout petit, comme il était assis près du feu1 je
l'entendis rire soudain. Je lui demandai ce qui le faisait rire, et
iJ me répondit: Je me demandais comment cela serait s'il n'y
avait que moi au monde. " A ses yeux de petit enfant c'était
bien toute sa destinée qui apparaissait, et qu'il acceptait en
riant. Peut-être quelqu'un en lui faisait-il ce choix mystique
des conditions que dit le mythe du Xe livre de la Ripubliriue. Il fut
toujours seul, il se voulut seul, le grand problème pratique fut
pour lui l'existence et la défense de l'individu. Ses premiers
écrits forent des lettres au Nun-Co,iformùtoù il traitait la question
de l'individu et de la société, et tous ses derniers écrits s'occupent
du même problème. Il est à ce point de vue comme à bien
d'autres l'antipode exact d' Auguste Comte. Son non-conformisme sans dogme s'oppose très précisément au catholicisme
sans dogme du philosophe français. Il finit dans un état
d'isolement moral qui .rappelle vivement par le contraste ces
dernières années de Comte toutes déprises de l'individu et
comme perméables déjà à la lumière du Grand-ttre.
Il n'y a d'ailleurs sous cet individualisme à peu près aucune
épaisseur de vie intérieure intense, La vie intérieure de Spencer
ce sont ses idées. Il vit pour penser ces idées, pour faire
connaître la théorie de l'évolution, et pour rien autre chose,
semble-t-il. Un amateur d'hommes comme Montaigne ou
Sainte-Beuve ne trouverait en lui rien qui pOt retenir la
curiosité psychologique ni attirer l'analyse dans un vrai paysage
moral. De là la sècheresse et la puérilité apparentes de son
Autobiographie. Le respect de l'individu, en lui-même comme
en les autres, mais de l'individu sain et fort et non du faible
que la société doit laisser éliminer par la nature, le sacrifice de
toutes les idées morales à la notion froide de justice, la perfection morale conçue comme l'adaptation mécanique de l'homme
aux fins sociales, tout cela est bien conforme à cette tendance J
tourne exactement le dos à l'homme intérieur. Il n'est donc pas
étonnant que cette philosophie nous apparaisse comme le type
7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de ta· demi-philosophie, comme une pensée à laquelle manque
la troisième dimension. Il n'est pas étonnant que pour
M. Bergson, qui dut lire, adolescent, Spencer avec le même
intérêt que d'autres donnent à Jules Verne, le problème ait été
de bonne heu~e de rejoindre lesdèux moitiés, les trois dimensions,
d'intégrer la syn thèse spencérienne dans cette philosophie
traditionnelle pour qui l'être vrai c'est l'être intérieur, celui
qui est donné dans le moment le plus aigu et le plus profond
d'une conscience humaine.
Il va de soi que ce descendant des non-conformistes, demeure •
parfaitement étranger à toute idée religieuse. De là l'hostilité
que l'Angleterre lui témoigna longtemps et qui accrut sa
tendance à l'isolement. Après les Premiers Principes une bonne
partie des six cents souscripteurs qu'il avait péniblement recrutés
l'abandonnèrent. C'est que le malheureux philosophe restait
étranger au théisme. Spencer avait pourtant pris ses précautions,
exposé sa puérile théorie de !'Inconnaissable uniquement pour
ne point être réputé athée et obtenir au moins la neutralité
de l'Eglise établie. Peine perdue : l'agnosticisme suffit pour
précipiter sur le nouveau système ce nuage épais du cant,
frère jumeau du fig londonien, et qui le cacha longtemps
aux regards. En 1880, comme Spencer faisait une excursion en
Ecosse, un pasteur, apercevant le nom de Spencer sur le
registre de l'hôtel, frissonna, nasilla que l'Antéchrist se trouvait
sous le même toit que lui, et convoqua une réunion de prières
dans le billard comme mesure de désinfection. La publication
matérielle du Systeme de Philosophie fut pourtant assurée par les
efforts généreux de Stuart Mill et surtout par les d?ns d'admirateurs américains, et dans la dernière partie de sa vie Spencer
finit tout de même par en tirer de quoi vivre.
Spencer connut dans sa jeunesse Carlyle et le vit quelquefois, mais l'état chronique de vaticination où vivait l'auteur du
Sartor lui répugnait. "Il secrétait chaque jour, dit Spencer,
une certaine quantité d'imprécations, et il lui fallait trouver

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

99

quelqu'un ou quelque chose sur qui les déverser. " Il est
heureux pour Spencer que Carlyle n'ait pas vécu assez longtemps pour assister à la naissance de sa philosophie : nulle
philosophie n'était mieux faite pour exciter la bile du vieux
dyspeptique et lui enlever l'embarras de chercher un destinataire a ses imprécations quotidiennes.
En matière de critique d'art, Spencer devient tout à fait
réjouissant. Le goOt que j'avoue pour son Ar1tobiographie provient
en grande partie de la magnifique sincérité qui lui permet d'étaler
le pur et parfait philistinisme avec autant d'ardeur qu'en met
un snob à cacher le sien. C'est aussi beau que Bouvard et Pécr,chet.
Il ignore complètement la littérature des classiques. C'est pourquoi il est monstrueux d'abrutir _la jeunesse sur la langue et
l'histoire de deux peuples aussi peu intéressants que les Grecs et
les Romains. " Dans l'avenir cet état de l'opinion sera considéré comme une des aberrations les plus étranges par lesquelles l'human'.té ait passé. " Quand Carlyle publie son Cromwell,
Sp~cer écnt : Il y a tant de choses dans ce monde actuel qui
retiennent notre attention, que je ne vais pas passer une
semaine à me faire une opinion sur le caractère d'un homme
qui a vécu il y a deux siècles." Et M. Homais ne pourrait
rien penser de plus monumental que les pages de l'introduction
à la Science Sociale sur Frédéric II et Napoléon. Il n'a jamais
pu aller au delà du sixième livre de l' Iiiade et dit : " J'eusse
mieux aimé donner une forte somme d'argent que de continuer
ju~qu_'à la fin." Il nous dit d'ailleurs quels sont ses goftts : il
lU1 faut en art une secousse intense qui l'émeuve fortement.
Comm~ M. Jourdain_il aime la trompette marine. Il a voyagé
en Itahe et en Egypte, et ses impressions esthétiques ressemblent fort à celles qu'Alphonse Allais prêtait autrefois à
Sarcey. Elles consistent surtout à maugréer contre les faux
chefs-d'œuvre, à se demander ce que les gens peuvent voir de
beau dans la Sixtine, dans la Lepon d' Anatomie ou dans la
musique de ·wagner.

�100

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette sincérité remplit l'.Arttobiographit. L'indépendance de
Spencer ignore Je mensonge et le déguisement. Ce n'est pas
profond, mais c'est pur. Prenez un verre de cette eau claire
après les Mémoiru d'outre-tombe, vous enregistrerez une impression que Montaigne n'eOt pas dédaignée et qu'il el'.lt recueillie
comme une utile leçon de probité. Quelques philosophes ont
esquissé à un moment donné l'histoire de leurs idées : ainsi le
Descartes du Discours et le Renouvier de l'Esquiut d'une cln1rific11tion. Presque aucun n'a écrit avant Spencer de Mémoires.
Nous avons pourtant pour mettre à leur rang ceux de Spencer
un terme de comparaison, ceux de Stuart Mill, qui sont d'un
homme puissamment intelligent et non, comme /'.Autobiographie,
d'un spécialiste borné et maniaque. On voit nettement en
Mill un homme qui pense dans les trois dimensions, selon la
grande tradition philosophique. Mais l'excentrique à la
Dickens que laissent apparaître ceux de Spencer a bien aussi
son intérêt savoureux.
Est-ce à dire que Spencer soit un excentrique de la philosophie ? La conclusion serait assez ridicule. L'homme et le
philosophe peuvent être ici assez indépendants l'un de l'autre.
Schopenhauer, qui fut sur presque tous les points une tête
philosophique puissante et géniale, finit dans la peau d'un
prodigieux maniaque Hoftinanesque. Si Spencer, lui, ne mérite
pas une place dans l'ordre des grands philosophes complets,
il reste ceci, qu'il fut un grand mécanicien, un grand systématisateur, un grand homme libre.
Un mécanicien d'abord et surtout. S'il appartient à une
famille de disciples de Wesley, il est lui, un disciple de la
machine de Watt et sa pensée procède du cheval-vapeur. Il
débuta dans les chemins de fer, et allait faire une belle carrière
d'ingénieur civil guand il abandonna sa place pour s'occuper
de recherches qui n'aboutirent pas sur les machines magnétoélectriques. Il resta toujours un mécanicien, préoccupé de toutes
sortes de petites inventions qui étaient ingénieuses, mais qui ne

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

IOI

réussissaient presque jamais parce qu'il manquait je ne sais quel
tour de pure pratique. D'apres le tableau assez complet qu'il
nous donne de la marche de ses idées, ce n'est pas par la
réflexion sur b vie qu'il a été conduit à la doctrine de ]'évolution (bien qu'il se soit initié de bonne heure aux formules et
aux théories de Milne-Edward sur la division du travail
physiologique), c'est par des considérations mécaniques, de
longues réflexions sur le passage de l'homogène à l'hétérogène,
la multiplication des ellets, et enfin cette instabilité de l'homogène qui devient son idée maîtresse. Le système est achevé
quand il l'a complété par l'idée de la redistribution d'une
matière indestructible et d'un mouvement continu, réglés par
le principe dernier de la conservation de l'énergie. Cette façon
de penser sub specie mnchinte est exactement le contraire du
rub specie vit,r qui caractérise le bergsonisme, et ce contraste a
puissamment servi à M. Bergson pour constituer et éclaircir sa
doctrine. A ce mécanisme se ratache toute la morale de Spencer, sa foi en la coYncidence mécanique graduelle de l'égolsme
et de l'altruisme, ce sentiment de la justice impersonnelle qui
l'emporte chez lui, dit-il, sur tous les autres sentiments.
Mais ce mécaniste n'est pas un analyste pur. Concevoir les
choses sous l'aspect de machines c'est pour lui les concevoir
rous la figure d'engrenages, de systèmes, où est appliquée et
visible une loi générale. Son sens le plus développé est le sens
de la causalité, la passion de rechercher les causes jusqu'au bout
Gusqu'au bout mécaniquement, puisqu'il a autant le sens
métaphysique qu'un aveugle a celui des couleurs). "Quoique
j'aie d'ordinaire atteint inductivement mes conclusions, je n'ai
pourtant jamais été satisfait tant que je n'avais pas trouvé comment on pouvait les atteindre déductivemcnt. " La déduction
seule conférera à son système le caractère architectonique non
d'une œuvre d'art (et encore qui sait? je vois bien que lorsque
j 'étais élève de philosophie les Pmnim Principes me donnaient
le genre de haute émotion qu'un Grec du Ve siècle tirait du

�REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

poème de Parménide); mais d'une belle machine. "Pendant
ces tristes dernières années, j'ai éprouvé souvent de l'orgueil à
voir chaque division et chaque partie de division s'adapter au
reste, chaque élément remplir exactement sa place et aider à
faire un tout harmonieux." Spencer roulait spontanément
sur cette pente d'une manière que M. Bergson a relevée de
façon définitive dans les dernières pages de I' Et1o!utiqn Créatr-ice,
et la faiblesse de cette philosophie toute conceptuelle malgré sa
ligure expérimentale est de manquer terriblement d'un noyau
d'intuition. Huxley disait que le spectacle le plus tragique
devait être pour Spencer d'assister à l'assassinat d'une déduction
par un fait. Et George Eliot, lui entendant exposer sa façon .
de pêcher à la mouche arti li ci elle, observai~ : " Vous êtes généralisateur si passionné que vous allez jusqu'à pêcher à la ligne
avec une généralisation. "
Mais Herbert Spencer me paraît rayonner étrangement par
ceci, qu'au temps où Gladstone était le great o/d man de
l'Angleterre, il en était, lui, le greatfree man. Ce maniaque est
exactement le contraire d'un fanatique. Son libéralisme, fruit
authentique du sol anglais, il l'a poussé par sa vie philosophique
à une sorte d'état chimiquement pur, et il a, avec la même
vigueur et la même loyauté qu'un philosophe grec, conformé
sa vie à ses principes. Lorsqu'il chercha, n'ayant aucune fortune,
les moyens de vivre nécessaires pour édifier en paix le système
dont il avait conçu le plan complet, il songea à obtenir une
place, mais ses idées sur la limitation des fonctions de l'état lui
faisaient, dit-il, le choix très limité. Il ne pouvait songer qu'à
un poste dans une des rares fonctions qu'il reconntît le domaine
de l'État, celui d'inspecteur des prisons ou de distributeur de
timbres. Ayant postulé ces places avec toutes sortes de certificats,
il échoua et il vécut d'une petite rente et du produit de son
travail littéraire. Il déclare qu'il est le seul membre du
Blastodermic Club (société de huit dîneurs mensuels parmi
lesquels il y avait Huxley, Tyndall, Lubbock) à n'avoir été

103

membre d'aucune société et à n'avoir jamais rien présidé. Ce
n'est pas qu'il ait la puissante vocation de la vie philosophique :
essentiellement c'est un individu qui a besoin de sa liberté, et qui
concède aux autres toute la leur. Il représente cette sorte
d'indépendance passive qui s'applique froidement à la recherche
du vrai, non cette indépendance active qui s'attache comme un
Montaigne à construire de soi une vie intérieure vivante et
intense. Au fond il a transporté dans la politique, la morale,
l'esthétique, la philosophie, le vieux méthodisme, le non-conformisme de ses pères. D'un fonds profondément anglais, il a
dit non à tout ce qui est grandeur extérieure et action de
l'Angleterre. Deux vieillards en Europe, au commencement de
ce siècle, avaient la même horreur de la guerre et de la violence :
Tolstoï et lui. Pour Spencer l'empire Britannique, jusqu'à la
guerre du Transvaal inclusivement, a été fondé par de purs
flibustiers. Il n'entra dans la vie politique qu'une fois, en I 88 1,
en fondant avec quelques amis la Ligue contre les guerres
offensives, et cet effort ruina sa santé, l'empêcha de travailler
jusqu'à sa mort. Il est probable néanmoins qu'en 1914, il eîlt
été nettement et violemment pour la guerre : une telle horreur
du militarisme ne fut-elle pas un des éléments les plus puissants
de la résolution de vaincre où s'engagea l'Angleterre l
Cette liberté non-conformiste lui fait dire bien des sottises
en esthétique, bien des choses profondes et justes dans l'ordre
politique et moral. (Il faut les chercher dans ses essais plus que
àans son œuvre systématique.) Il l:i garda vis-à-vis de cette
société industrielle dont il avait à un certain moment paru
devenir le philosophe. Dans son voyage d'Amérique en I 882
il parla aux Américains avec cette même vieille voix d'Europe
que plus récemment leur faisait entendre M . Ferrero. " On ne
vit ni pour apprendre ni pour travailler, mais on apprend et
on travaille pour vivre. Et j'ajoutais que l'avenir tient en
réserve un nouvel idéal, aussi différent de l'idéal industrialiste
que celui-ci est différent de l'ancien idéal militaire.'' Bien

�104

105

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'aucun Anglais n'ait vécu dans un état d'insularité plus fermée
et ,plus défiante, il fut néanmoins un vrai et grand Européen.
Et il nous offre ce beau et curieux spectacle d'un homme qui
vieillit dans les plus pénibles manies d'un célibataire maladif
sans abdiquer une parcelle de sa pure liberté d'esprit. On
songerait, n'était la différence des tempéraments, à Rémy de
Gourmont. Ces gens sont le sel de la terre. Il ne faut pas qu'il
y en ait trop. Il faut qu'il y en ait. Il n'a jamais été plus
nécessaire de les saluer au passage.
ALBERT THIBAUDET

NOTES

LA SINCÉRITÉ DANS LA MISE EN SCÈNE, conférence de Jacq~es Copeau à la Salle des Sociétés Savantes.
Je n'étais pas présent - à mon grand regret - à la
première conférence de Jacques Copeau sur le Théâtre du
Vieux-Colombier. Mais j'ai pu lire ici le compte-rendu amical,
qu'en a donné Roger Martin du Gard: amical, cordial, c'est-àdire exact et fidèle. S'il vous arrive d'assister à l'une de ces
causeries en esprit de défense et non de sympathie, tant pis
pour vous ; vous vous êtes trompé de porte : vous n'avez rien
à faire ici. Au reste, je ne pense pas que la " défensive "
puisse tenir longtemps en face d'un homme dont la parole
simple, ardente et réfléchie ne fait qu'un avec sa personne,
avec son geste et ses yeux pleins de foi. La première rencontre
après cinq années de rupture fut peut-être plus émouvante.
Elle préparait la seconde qui n'a pu décevoir personne. Après
avoir lancé l'appel, Copeau nous donne ses raisons.
Pas de malentendu. Si l'on veut marcher bien d'accord, il
importe d'abord de savoir pt1 l'on va. Non! il ne s'agit pas,
en maintenant : une habile équivoque, de rassembler une
armée disparate de curieux, d'esthètes et de snobs, qui, à la
première déconvenue lâchera pied et se débandera. Mieux
vaut un petit groupe, mais confiant, solide, qui se laisse
conduire pa~ce qu'on ne lui cache pas le but. L'adhérent au
Vieux-Colombier sera semblable à l'amateur qui sait défendre
sa peinture. Quand on lui qemandera : pourquoi? il faut qu'il
puisse répondre : voici 1

�106

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
NOTES

Le Théâtre du Vieux-Colombier ne sera pas 1m théâtre
d'intellectuels. Les intellectuels y trouveront leur compte, mais
les autres aussi, qui ne le sont pas forcément : les gens
intelligents, sensibles, les raffinés, les gens de goût, les gens
de bonne foi qui ou,rcnt les yeux et les oreilles. C'est à eux
qu'il s'adresse. Il a l'ambition d'accroître son public de ~ous
les éléments non-sophistiqués de la foule. Il pourra meme
devenir jusqu'à un certain point " théâtre populaire•• ; car
" il présentera des choses simples qui puissent être comprises
simplement". Remarquons, entre parenthèses, que c'est là le
comble de l'art : il y tendra.
Le Théâtre du Vieux-Colombier ne sera pas rm théâtre
d'amnt-garde. Copeau a ce mot en horreur. Trop de gens qui
"ont débuté sur les barricades finissent dans le gouvernement".
A ce sujet il rapporte un propos que lui tenait un acteur
arrivé : "Vous recherchez la nouveauté?.. vous faites bien. Il
faut ça pour qu'on vous remarque. On a toujours le temps de
mettre de l'eau dans son vin .. " Non, nous ne sommes pas de
vieux jeunes ; nous ne tirons pas de pétards. Nous avançons
avec prudence et n'aurons pas à reculer.
•
Le Théâtre du Vieux-Colombier ne sera pas un fltéaire
révolufio,maire. Plutôt réactionnaire, dit Copeau. Car, les
yeux fixés sur Jes grands modèles que lui prépare le passé, il
se mettra à leur école. Il refuse de s'enfermer dans une
formule littéraire de se coller une étiquette qui attirera les
badauds. Il "réa~ira" contre la routine, contre l'académisme,
et contre l'esthétisme. C'est justement dans les chefs-d'œuvre
qu'il puisera ses moyens de combat. Retenons au passage
cette formule: "L'originalité, nous la trouverons au bout de
notre peine, comme une récompense, non au début co11'.~e
une réclame.'' Elle mériterait d'être inscrite à la prem1ere
page de toutes les jeunes revues et sur Je mur de tous les
ateliers. Elle vaut pour tous et pour tout. Ce n'est pas la
dernière fois qu'en nous parlant de sa conception du théâtre,
Copeau contribuera à éclairer les principes ?,énéraux ~e l'~t.
"Ennemi de tout mensonge ", c'esl un thealre de s111cénté,
un théâtre 11ou-tl1éâlral qu'il rêve. "Rayez, dit-il, le mot

théâtre" avec tout ce qu'il comporte aujourd'hui d'artifice
inutile, de gauchissement, de compromis, de malhonnêleté !
Nous reprenons tous les problèmes à la base avec des hommes
sûrs et de caractère éprouvé, le problème de l'acteur et celui
du dramaturge, celui de la critique et celui de la scène. Xous
voulons replacer les "travailleurs" dans des conditions saines
de création et de travail qui leur permettront de "rendre au
théâtre force de culture·•. Or, ce travail est déjà commencé.
Le Vieux-Colombier a déjà des ateliers (costume, éclairage,
accessoires) ; il établira des cours (mise eu scène, musique et
danse). Il veul être une "école" composée d' "amis", de
parents: si l'on préfère une "famille". C'est dans l'entr'aide
quotidienne qu'il prendra peu à peu figure, par le concours
des bonnes volontés et des talents, "en éloignant cc qui est
faux, prétentieux, impur". A cc prix seulement, il comptera
comme une force de résurrection " pour la culture française et
universelle. N'exigez pas trop de lui tout de suite! Il suffit qu'il
conn.iisse la voie où il s'engage et qu'il s'y veuille résolument
engager : il arrivera.
" Mais c'est !'Armée du Salut ! " objecte plaisamment
Copeau, contre lui-même. On rit. Il ne sied peut-être pas de
trop rire. Car il y a quelque chose à sauver et ceux-là seuls
qui sont devant nous en semblent capables. Il y a à sauver
d'abord la conscience du bon ouvrier qui ne "truque" pas:
en aucun endroit aujourd'hui elle n'est plus malade qu'au
théâtre. Précisément, dans la suite de sa causerie, Copeau va
nous montrer comment dans la pratique, il entend appliquer
cette méthode de salut. Il va nous parler de la mise en scène.
La question du décor sera traitée à part. La mise en scène,
n'est pas cela : c'est "la parole, le geste, le mouvement, le
silence; c'est autant la qualité de l'attitude et de l'intonation,
que l'utilisation de respace, elle regarde en premier lieu le
comédien. " La mise en scène devra être sincère.
Qu'est-cc donc que la sincérité? Il suffit d'avoir vu Copeau
pour le sentir. Mais cet homme de passion et de rai·on prétend aussi nous le faire savoir. Gardons-nous bien de la

�NOTES

108

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

confondre avec l'impétuosité, la générosité, la spontanéité. On
dit d'un jeune homme qu'il est sincère, lorsqu'il exprime ce
qu'il pense, d'un élan, sans retour sur soi, quand bien même
il penserait faux et ne serait pas très conscient de sa vraie
pensée. Si j'entends bien Copeau, il y ajoute un élément pins
grave et qui n'est pas inclus dans la définition courante qu'o11
en donne. Il veut une sincérité d'âge mûr, une sincérité que
la réflexion prépare, qui s' est dépouillée des illusions, qui a à
son acquis nombre d'années de connaissance, d'épreuve, de
continuité. Celle-ci sera capable de "se soumettre à une
discipline sans forcer sa nature" ; elle se refusera à la mode,
au désir de se singulariser. Elle sera honnêteté autant que
fougue ; elle ne s'avancera que sur un terrain sûr ; elle ne
parlera qu'en pleine connaissance de cause ; jamais, même
inconsciemment, elle ne se mentira. Copeau distingue expressément en elle la flamme et la vertu, l'ingénuité et le savoir.
Je ne connais pas de vue plus féconde. Hélas I il le constate,
rares sont les esprits qui arrivent à l'âge du savoir et de la
vertu, sans avoir perdu l'ingénuité et la flamme. Il est cependant de ceux-là ; il le dit et nous le croyons. Il a atteint la
maturité en gardant la foi, il a connu l'échec sans l'amertume
et le succès sans sot orgueil; il n'a d'ambition que celle du
travail a accomplir. L'ébéniste qui aime et connaît à fond son
métier, quand il fait un meuble, est sincère ; il fait sincèrement la chose pour laquelle il est fait. C'est le bon ouvrier de
France. Copeau nous cite un exemple au théâtre : celui
d'Antoine. On pourra discuter son œuvre, et n'être pas de
son avis ; on ne pourra pas ne pas reconnaître qu'il ait cru
en quelque chose, apporté et réalisé quelque chose, qui était à
lui, à lui seul.
Quelle sincérité apporter dans la mise en scène ? Première
condition : ne jouer que des pièces que l'on admire. N'avoir
pas à défendre la pièce, mais à la servir. Sentir en elle tout
ce qa'elle contient de scénique, pour en faire vivre la matière
scéniquement. Non la recréer à sa guise, mais se confondre
avec celui qui la créa . En vérité l'auteur seul est metteur en
scène; et le metteur en scène proprement dit, par l' intelli-

gence du texte, par le sentiment de la vie de l'œuvre et de
son mouvement particulier, qui est à la fois musique et chorégraphie, fera voir la pièce telle qu'elle fut écrite. De ce mouvement nécessaire naîtront" beauté, plénitude, satisfaction".
Cela revient à dire qu'il faudra "servir le style d'une œuvre ",
s'y tenir, taudis que la plupart ne savent qu· en sortir, par ignorance, mauvais goût, affectation.De rien ils feronttoajoursquelque chose; de quelque chose à peu près rien. Nous avons eu le
"cabotin" metteur en scène et ses idées de" cabotin". Voilà
ce qu'il faut rejeter à tout prix. - Ici, le conférencier nous
rappelle quelques unes des révoltantes erreurs dont nous avons
eu le spectacle, quelques unes seulement: elles ne se comptent
plus. L'adaptation à la scène d'œuvres purement poétiques,
comme les Nuits de Musset; les mutilations de Shakespeare
tantôt académiques et tantôt romantiques; Sanine submergeant ,
sous les décors, au Châtelet, un drame dépouillé comme
l'HélJ11e de Sparte de Verhaeren; Reinhardt s'emparant du
théâtre grec pour le mettre au cirque et se figurant avoir
recréé dans la salle l'état d'esprit des spectateurs d'Eschyle,
parce qu'il mêle à son public un troupe.au de gens costumés
en Grecs, Attentat au génie. Et réciproquement, tant de ces.
pièces vides que l'on meuble avec des costumes. Il cite encore
l'interprétation romantique qu'on donne couramment de la
tragédie racinienne, au mépris de son style : " Racine? connais
pas, lui disait un célèbre acteur : moi je ne connais que
Néron. .. " Non ! dans Britannicus comme dans A11dromaq1,ec'est Racine seul qui importe ... Dans Don Juaii d'autres
coupent en deux un dialogue, pour avoir un décor de plus à
montrer. On fait du réalisme dans les Femmes Savantes. Pour
fournir à Scapin son sac, on plante à grands frais sur la scène, 1
le port de Naples tout entier (Stanislawski). Enfin on invoque
souvent une fausse tradition d'acteurs, au lieu d'interroger
l'œuvre même, qui porte en soi sa tradition.
C'est à quoi il faut revenir. Connaitre à fond les œuvres et
se maintenir devant elles en état de sensibilité, ponr en renouveler l'aspect dans le sens de leur véritable nature, avec cette
liberté sûre d'elle qui comporte la connaissance et le respect.

�I 10

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il n'y aura plus désormais, si rarement d'accord, le point de
vue de l'acteur et le point de vue de la- pièce. Il ne sera plus
permis à celui-là de tirer à lui la couverture, en supprimant
dansJ;In texte tout ce qui n'est pas jeu. Au contraire, plus de
vedettes ! Tous les acteurs au même plan ; la reine d'hier
aujourd'hui suivante; tous entraînés, éduqués et disciplinés
dans un sens unique, sous l'unité ab.solue de la direction.
Quand l'acteur comprendra ce qu'est la pièce, ce qu'il est
dans la pièce et aura les moyens de s'exprimer "en harmonie
avec ceux qui l'entourent", dans ce concours parfait la pièce
existera. Telle doit être la troupe du Vieux-Colombier, humble
servante du poète.
Après cet exposé vivant, neuf, raisonnable, dont j'aurais en
vain essayé de rendre l'accent, mais qui vaut assez par sa substance même, Copeau, nous rappelant la phrase d'André Gide:
" Il est bon pour l'artiste de savoir à qui il s'adresse",
protesta contre le " mépris du public" qui règne dans le
monde des théâtres.Son public, il veut l'amener au même degré
d 'honnêteté et de sincérité que lui-même; c'est pourquoi il
ne lui cache rien de ses projets. Il le remercie de l'effort
financier, indispensable hélas! qu'il continue de faire; il lui
montre l'activité encourageante qui règne déjà rue du VieuxColombier: le maçon qui pose sa brique, l'homme passionné,
penché sur son épure, " qui gesticule " en travaillant, l'ami
qui quitte son roman pour coller dès "timbres-postes", les
costumières bénévoles qui taillent et courent tout le jour. .. On
ne fait pas tout cela pour des snobs, mais pour un public
éclairé, ennemi du dénigrement, de l'incompréhension du
scepticisme. Nous devrions tous méditer la phrase célèbre
que Copeau nous remémore : " On ferait beaucoup plus de
choses dans la vie si l'on en croyait moins d'impossibles. " La
résurrection du théâtre du Vieux-Colombier qui semblait l'être
encore hier, ne l'est déjà plus aujourd'hui. Il a suffi d'un
homme sagement sincère.
HENRI GHÉON

NOTES

Il I

LE VOL DE LA MARSEILLAISE, par Edtno11d Rostand
(Fasquelle). - LE POÈME DE LA DÉLIVRANCE par
François Porché (Emile-Paul). - LES MONTAGNARDS, par
Henry Pourrat (Payot). LAMPES A ARC, par Pa1û
Morand (au Sans-Pareil).
Tout le monde connaît la saisissante expression del' orateur
sacré: " Qu'ils sont beaux, les pieds de ces hommes ..• ! "
Voici ce que devient ce sublime sous la plume d'Edmotid
Rostand.
Ce sont eux, les Américains
Les forts suscités par le Sage !
Ah! qu'ils sont beaux les brodequins
De ceux qui portent le Message J

Il semble que l'auteur de Cyrano ait pris à tâche cl~ mécaniser ~es p~oc~dés les plus artificiels de Victor Hugo. N'hésitant Jamais a mener l'image au bord du calembour et
l'ant~thèse aux confins de l'à-peu-près, il eut au plus haut
degre cet esprit de mots qui ferait prendre les plus beaux mots
en dégoût et pis encore, cet esprit de rime qui rendrait
la rime haïssable :
Comme de l'aulne sort le vergne
Comme du hêtre le fay ard
D'Assas prod·u it la Toit-rd' Am1erg11e
Di, Guesclfo, sans cesse, Bayard!

~es vers sont tirés du poème L'ordre du jour qui est un des
me:lleurs du recueil, mais qui semble une gageure de mauvais
g~u~, !ellement l'auteur met d'affectation à célébrer la simphcite du langage militaire :
... C'est ainsi. Les plus nobles rimes
S'usent aux lèvres des rimeurs.
Vertu des mots, tu te périmes,
Fierté du langage, tit meurs ...

�I 12

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et soudain q11and t1t t'éd1tlcores,
U11 grand blessé di, Bois des Caures
U1i moribond de C,.ivenc!ty
Pâle et mordant sa jugulaire
Jette srff le vocabulaire
La pourpre qui le rafraîchit ...

Ces noms sanglants ou glorieux, amenés là pour les besoins
de la rime riche font penser à ces faux soldats qui miment sur
les planches d'un café-concert les gestes de l'héroïsme.
Témoins qui nous initiâtes
A res histoires spartiates
Enfrançais lacédemonien.

Hélas, ui la guerre, ni la souffrance, ni la mort n'ont initié
Edmond Rostand au laconisme et à la sobriété.
Dans ses vers, on rencontre souvent de ces analogies de style
burlesque, dont certains poètes qui se croient d'esprit nouveau
abusent volontiers.
La mort soujjle avec violence
Flocons d'ouate da11s le ciel
Flocons d'ouate à l'ambulance!

On a reconnu le procédé; inutile d'insister. Ceux qui
voient dans la surprise le principal ressort de la poésie sont
victimes de la même erreur que Rostand. Ce dernier tra:vaillant pour le théâtre, s'habitua à grossir les effets et a
étendre le rayon de ses cabrioles verbales. Mais rien n'est plus
prévu que l'imprévu systématique et le m_ême tonr de passepasse dix fois répété n'est plus qu'une gesticulation vaine et
fatigante.

Les hommes les pltts beaux que la victoire appelle
Montaient dans les wagons en se donnant les maills,
Tandis que, raidissant leurs doigts gourds sur leur pelle,
Les plus vieu.e réparaient l'iisure des chemins.

NOTES

IIJ

Ni Edmond Rostand, ni quelqu'un de nos petits rhétoriqueurs ne se résigneraient de bon gré à écrire simplement :
Les phts vieux réparaient l'usure des chemins.

Mais ceux qui sentent le rythme, à qui le son des syllabes
enchaînées par l'idée est aussi précieux que le toucher d'une
belle étoffe, ou d'une pierre au grain rare, reconnaissent et
saluent au passage le visage de la muse française. ·
Que n'apparaît-il pas plus souvent dans les vers de M.
François Porché ? N'est-ce pas que le poète de l'Arrêt sur
la Marne, né pour l'élégie et la poésie intimiste, ait prétendu
les succès de théâtre et de récitations publiques et réglé son
chant sur les éclats de voix des acteurs ? Au lieu d'un demisuccès gonflé par la réclame, une chute éclatante des Butors
nous eût peut-être rendu un poète. La poésie de M. Porché,
mêmelorsqu'elle se veut rustique et populaire, sembleàpi:ésent
traîner aux champs comme à la ville les oripeaux du théâtre.
Quand l'art du récitant ne gonfle plus les vers, quand la
modulation d'une voix exercée ne vient plus nuancer la
monotonie des épithètes., la strophe gît sur le papier comme
un petit tas de ficelles embrouillées .. .
La f ottle dans la débâcle
De ces temps vertigineu.~
Se co1isolait aii spectacle
Et sur l' teran lumineux
Dans mie atmosphère ardente
Dé.filait devant ses yeux
La vision trépidante
D'immonde silencieux.

Tout cela pour exprimer cette idée toute simple que, pendant la guerre, le cinéma consolait Paris. On se prend à
regretter les périphrases de Jacques Delille.
La langue de M. Porché est souvent prosaïque ; avec
cela peu de strophes d'une seule coulée, de ces jaillissements
qui retombent en gerbe irisée, mais une suite de constructions
fragiles, aux lignes confuses, élevées à l'aide de petites phrases
8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

descriptives coupées çà et là par des périodes d'un tour .
oratoire.
Il y a des morceaux bien venus, dans le genre du croquis à
la plume:
Et dep11is quatre a11nées
La' charrue et la herse
Par les champ ~, sous l'averse
Gisent abandonnées.
La terre jadis brune
Est pareiile au tafos,
L'antique sol n'a plus
La couleur de la lirne.
Mais ferraille et broussaille,
Nuages pluvieux,
Tout ;st même grisaille.
Le corbeau qui vit vieux
Vole d'u11e aile lasse
Et, sans cesse à ce deuil .
De ce qui fut orgueil
jette une injure basse.

Nous voici loin du ton de l'épopée! Mais du moins cette
description pure et méticuleuse laisse-t-elle paraître le talent
et la sensibilité de M. Porché, tandis qu'ailleurs, visant à l'éloquence sa poésie n'a même pas la noblesse du lieu commun
et verse dans le pathos et l'extravagance. Il s'adresse à la
France:
Te revoici, fi,dèle à ta splendeur passée,
A tes morts glorieux, à to1i illustre nom,
Empoig11ant ion cheval aux crins, sautant en selle,
Ou, calme, le front haut, serrant sous ton aisselle
La giieule noire du canon.

Pénible effort d'un poète qui pour relever les trois premiers
vers d'une stance pour distributions de prix, dresse cette
image ridicule de la France qui porte un canon sous son bras.
Plus loin c'est la France encore criant justice pour les êtres

NOTES

et les choses victimes de la guerre. Nous voici emportés dans
un grand mouvement oratoire ; nous ne demandons qu'à
suivre le poète où son vol va nous porter, mais voici qu'au
moment de s'élever, il s'attarde inopportunément pittoresque
à nous décrire des Serbes autour "d'un âcre feu d'herbes
visiblement allumé par le souci de la rime. Je me fatigue
vite à suivre une marche si rompue, si capricieuse et saccadée; ce n'est plus un poème que je lis, c'est un livre de
contes et d'i mages que je feuillette. Mais combien mon plaisir
serait moins mélangé si l'auteur, demeurant fidèle à sa nature
n'avait pas voulu forcer sa voix, pour écrire, lui aussi, le poèm;
àe la guerre !
0

0 0

Plus modeste et plus habile M. Henri Pourrat a composé
une chronique paysanne qui a de la grandeur et une saveur
rustique. La forme rappelle directement celle de Francis
Jammes, dans Jean de Noarrieu, avec moins de préciosité à
rebours, moins de grâce et d'invention aussi. Ecrit tout
entier en laisses de sept vers de dix syllabes, à l'exception
du chant : Le Bois des Corbeaux où l'auteur use d'un vers de
seize syllabes, .très propre au récit épique, le poème de
M. Pourrat faire songer encore à Jocely11, ou à Marie de
Brizeux; quelque chose d'intermédiaire entre le roman et la
chanson de geste, dans une forme simple assez sobre mais
languissante et monotone.
'
'
Le dernier chant du poème a de la force avec un agréable
coloris d'imagerie populaire. On y voudra peut-être reconnaître
quelques-uns de ces traits homériques, larges et précis qui
donnent tant de caractère aux chefs-d'œuvre de Mistral et
d' Aubanel. Voici la " bourrée", dansée, dans un village du
front par des soldats d'Auvergne:
Les poings brandis, dit brillant dan~ les yeux
En mènent-ils, à quatre, une fameuse.
De tout le corps on suit ces fins balleurs
Le geste à faire on le trou'Ue avec e11.x,

�116

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et soit qit'ils Plient sur leursjarrets nerveux,
Ou repartant, qu'ilsfrappmt le sol creux,
Sous leurs talons la terre bat comme un cœur.

Et les gars d'Auvergne se lancent le vieil appel Gaulois, le
Ehyo-ho, des moissonneurs quand

NOTES

0

..

0

Sur le ciel vert, d'un pathétique Pathe .....

Dès le premier vers, ou plutôt dès la première ligne de
son premier poème M. Paul Morand nous avertit de ses
ambitions, qui le placent à égale distance de MM. Max-Jacob,
Blaise Cendrars et Drieu la Rochelle. Il apporte dans les
exercices ordinaires de l'école un œil très fin et très sensible
aux caprices des spectacles contemporains, de l'esprit et de
l'ironie, une sensibilité aiguë et flexible qui fait songer à Léon
Paul Fargue, enfin une discrétion louable dans l'emploi des
nouveaux fétiches.
Des allées se tordaient
A11tour de la pelouse
Ivre de son palmier
Assis sur sa canne d' affitl
Le colonel violet
Emondait les arbustes et se réjouissait
D'avoir l'âge de la retraite.

17

J'ai goûté ce petit tableau de genre et ce paysage dessiné par ·
Matisse; je me suis fort diverti à l'interview de M. Marcel Proust.
J'ai moins aimé qu'eucore en proie à tant d'influences diverses
et parfois directes, M. Paul Morand s'avisât de poser, sous
forme d'une plaque indicatrice, un art poétique aux affirmations péremptoires et prématurées.

Se redressant entre la paille chaude,
Ils s' entrecrimt la fin de la besogne.

Ne dirait-on pas une traduction d'un dialecte central ou
méridional ; et ne se prend-on pas à regretter les sonorités
ardentes et redondantes du pays d'oc, et le cordial patois
d'Auvergne :
Que ses ve11ia charcha
Garçons de la mountagno,
Que ses venia charcha
Cire voulias pas dansa Y

I

ROGER ALLARD

PUISSANCES DE PARIS, -

EUROPE, par Jules

Romains (Editions de la Nouvelle Revue Française).
" Nous avons le grand bonh.eur d'assister au début d'un
règne, au départ d'une série organique qui durera comme les,
autres des milliers de siècles avant le refroidissement de fa
terre ".
Cette phrase, trouvée dans le dernier chapitre de Puissances
de Paris, me fait songer aux réflexions que dut faire le Hollandais qui découvrit le microscope, à la fin du XVJme siècle. Est-il
donc vrai que toutes choses commencent leur existence réelle
alors seulement que le génie humain en prend une conscience
précise ? Le monde des microbes date effectivement de Pasteur
qui, le premier, a pensé avec cohérence ces organismes élémentaires et les a, de cette façon, introduits dans notre univers à
nous. A ce compte, la vie des groupes, considérés comme
unités humaines supérieures, la vie des groupes débute en ce
siècle, car c'est en ce siècle que l'homme prend notion des
groupes et que les groupes prennent d'eux-mêmes une" conscience confuse ".
L'anthropomorphisme, qui nous est une •~façon de figurer
l'inconnaissable ", permet d'étudier la vie des groupes. Et voici
d'abord les puissances de Paris, ces dieux encore informes et
intermittents qui grouillent comme des larves dans le ventre de
la grande ville, dans le ventre du plus grand dieu.

�118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le poète est penché, anxieux, attentif. Ainsi le voyageur,
sur le pont de son navire, contemple les animaux monstrueux
que la drague a ramenés des profondeurs marines. Le poète
regarde, note, décrit, regarde encore et multiplie les croquis.
:out. semble nouveau, en ces êtres formidables, inq11iétants,
mdociles. Pour les dépeindre, le poète invente donc un langage
ne11f, c'est-à-dire qu'il prend les termes les plus éprouvés de
notre vieille langue et qu'il les assemble selon une logique
no11velle. Le langage est, pour l'écrivain, un moyen de connaissance; on le comprend bien à lire PuiSJances de Paris. Jules
Romains, dans cet ouvrage, utiljse les mots comme des instruments merveilleux d'analyse ou de synthèse, des instruments
propres a servir les plus téméraires desseins de l'esprit.
Absorbé dans la contemplation, le poète participe peu aux
êtres et aux gestes qu'il décrit. On le sent tout à la joie de la
découverte, et cette joie est encore presque purement intellectuelle. Mais il sait que ce n'est là qu'un commencement. Pnur
assumer sa nouvelle mission, l'homme devra faire saigner sa
propre chair sous la loupe et jeter son âme au creuset: "Toutes
les émotions de l'homme sont des actes de connaissance mieux
que les pensées de sa raison. Car la raison conçoit l'homme •
mais le cœur perçoit la chair de l'homme. De même il faut qu;
nous connaissions les groupes qui nous englobent non par une
observation extérieure, mais par une conscience organique •J.
'Il

il

il

Puissances de Paris l Ce petit livre a été écrit il y a une
dizaine d'années et il a paru pour la première fois en 191 1.
Cet extraordinaire document inaugure, avec les autres ouvrages
que Jules Romains a publiés vers cette époque, ce que Rémy
de Gourmont appelait une " psychologie nouvelle". Depuis,
Jules Romains a donné sa mesure en des ouvrages si variés que
l'accord du public et de la critique s'est fait sil! son œuvre ;

NOTES

I

19

un accord tout d'assentiment fervent, d'étonnement respectueux. Toutefois beaucoup d'esprits dévoués aux choses de la
poésie considéraient naguère avec quelque inquiétude ce mot
de " méthode" employé fort subtilement par Gourmont dans
son étude sur Mort de ·quelrp?un. Un des commentateurs de
Jules Romains exprimait le désir d·'entendre ce poète "parler
sur un tombeau". Ce .désir a reçu satisfaction. C'est sur le
tombeau de l'Europe que Romains a chanté ; son poème
Europe est bien un thrène.
Je ne dirai pas que tous. les dons de Jules Romains ont contribué à ce beau livre : j'ai garde d'oublier le comique multiple
et déconcertant des Copains, ou de Sur les quais de la Villette ;
mais je pense, en relisant E:uro_pe, que Romains n'a encore
rien écrit de plus profond, de plus émouvant,de plus total. On
sent, dans ce poème, battre ce c~ur dont Romains annonçait le
rôle et le règne à la fin de Puissances de Paris. Et n'est-ce pas
avec la suprême clairvoyance du cœur que l'on peut mesurer
l'immense détresse qui s'est abattue sur les hommes et qui a,
pour longtemps, gâté ce qu'il y avait de meilleur dans notre
monde?
L'écrivain de la Vie unanime et de Un être en marche, ce poète
toujours maître de lui, mahre de son sujet, maître des idées et
des mots, n'a pas été maître de son désespoir. Et c'est ainsi
qu'il est parvenu à la plus haute maîtrise, c'est ainsi qu'il s'est
abandonné, qu'il a versé des larmes véritables et brftlantes et
qu'il nous en a fait verser de telles.
Les plus remarquables pages des Odes faisaient prévoir cette
abondance. Le sinistre soleil de I 914 a précipité toute maturité. Jusqu'à nouvel ordre, Europe me paraît 1~ sommet d'une
œuvre.
Je connais un petit nombre de très beaux poèmes sur les
temps effroyables que nous venons de traverser. Aucun ne me
découvre plus qu' Europe, le sens et le secret de l'indicible
tristesse, aucun n'évoque pour moi, de façon plus dramatique,

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'atmosphère de la catastrophe, aucun ne me dit mieux c'està-dire plus douloureusement, l'impuissance actuelle des h:mmes
à conjurer Jeun naufrages. C'est d'abord Europe que je relirai
pour me défendre de l'oubli, pour sauver de l'abîme futur le
trésor de mes propres souffrances.
GEORGES DUHAMEL

WALTHER RATHENAU, par Gallon Raphaël (Payot

et Cie).

:: Il était temps que ce beau sujet füt traité. M. Raphaël le
présente dans l'ordre le plus lucide, avec abondance de renseignements et de citations. Son livre est de ceux qui peuvent le
mieux nous éclairer l'Allemagne et guider nos prévisions sur
son avenir prochain.
"~. Il n'est pas commun que le fondateur d'une grande entreprise laisse en la personne de son fils, un soccesseur capable de
le dépasser. Il est plus rare encore que l'héritier d'une telle
charge conserve, dans l'action même et sans dommage pour
l'action, le don et le gotît de- la philosophie. Rathenau a le
droit d'écrire : " Il semble que la nature ait voulu expérimenter sur moi dans quelle mesure la vie de la contemplation et
celle de la volonté peuvent mutuellement se pénétrer. " Que
le directeur de l'énorme " Société générale d'Electricité "
(A. E. G.) ait pu écrire les livres : Critique de ce Temps, - La
Mécanique de I' Esprit, - Chom à Yenir, voilà qui suffirait à
nous intéresser. Mais il y a eu la Guerre ; cette guerre aurait
moins duré, notre victoire aurait été plus prompte, si I' Allemagne avait moins savamment ménagé ses ressources réduites
rar le blocus ; or l'œuvré de ravitaillement, de réquisition, de
répartition entre les industries risquait, sans l'effort de Rathenau, d'être commencée trop tard. C'est lui qui le premier y
pensa, trois jours après l'intervention anglaise ; et c'est lui qui

NOTES

121

mit debout le "Département des matières premières" et les
"Sociétés d'Achats ". C'est sans doute par ses soins et selon ses
méthodes que la Belgique fut exploitée à fond ; on verra dans
le livre comment il travailla à mettre l'industrie suisse au service de l'Allemagne. Peu d'adversaires nous ont fait plus de
mal. Et maintenant, la guerre finie, on juge bien qu'un tel
homme ne peut se reposer, ni se laisser tenu· à l'écart. Il ne
siège pas au gouvernement, et ne risque donc point de s'y
user ; les partis de la gauche démocratique, avec lesquels il a
partie liée, n'ont pas encore sur le pouvoir toute l'influence à
laquelle ils prétendent. Mais leur rôle ne peut que grandir.
Soit que la République soi-disant socialiste se modère encore
en se consolidant, soit qu'un régime de réaction, tirant les
leçons du désastre, cherche mieux que l'ancien Empire à s'appuyer sur toutes les forces de la nation ; de toute façon, l'état
de l'industrie et des finances permettra, imposera même des
tentatives hardies, l'essai d'un nouvel ordre de production.
Certes les plans de Rathenau ne seront pas appliqués à la
lettre. Mais parce qu'ils n'entraînent pas un bouleversement
total, parce qu'ils restent dans la ligne d'un mouvement dès
longtemps commencé, nul doute qu'ils rie dictent plus d'un
projet pratique et ne passent en partie dans les faits. Il nous
faut dès maintenantles connattre, y réfléchir çt nous demander
s'ils comportent, pour nous-mêmes, un enseignement.
Trop bref, un résumé serait in-fidèle ; et la discussion demanderait plus de place que je n'en veux prendre ici. Lisez le
livre; tout le détail importe;_ je note quelques tendances, et
rien de plus.
Le mécanisme de l'économie moderne inspire à Rathenau
plus d'admiration qu'il n'en avoue. Mais ce n'est sürement pas
.à ses yeux un idéal, une fin en soi. Faire régner l'âme sur la
matière : tel est le but d'un remaniement économiqife, dont la
réforme politique ne ferait à son tour qu'assurer les moyens.
Le Juif que les hobereaux ont mis à l'écart dès qu'ils ont jugé

,

�122

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

son concours inutile, ne tient pas à préserver les privilèges de
la noblesse allemande. Mais il accepte la monarchie, il attache
peu d'importance ;ux formes du gouvernement, il n'a souci de
la "volonté du peuple" et voit surtout,dans le parlementarisme,
un moyen d'élargir le cercle où se recrutent les compétences.
L'essentiel est d'organiser la production pour l'intérêt commun.
Non pas selon l'esprit du socialisme. Celui-ci ne croit qu'à la
science et aux besoins matériels. Il ignore le cœnr humain. Il
méconnaît la grande fonction du capital : " diriger le courant
mondial du travail vers les points où le besoin est le plus
pressant", et la nécessité de la rente "fondee sur la nécessité de
la sélection dans les placements". R\thenau ne veut surtout point
qu'on diminue le rôle des chefs d'industrie, ni leurs responsabilités, pourvu qu'ils ne réclament pour eux d'autre avantage
que la joie même de commander. Ce n'est pas le pouToir qui
est nuisible, c'est · 1e luxe et l'oisivité. Donc, suppression des
monopoles, restriction du droit d'héritage, éducation populaire
faisant sauter les barrières des classes, lois somptuaires ramenant
le travail collectif à la production des objets nécessaires, afin
d'en abaisser le prix. Ainsi séparée du droit aux jouissances, la
propriété devient comme impersonnelle ; le chef se subordonne
à l'entreprise, qui acquiert une vie propre, comme autrefoi~
l'Eglise, l'Etat, ou la commune. Et cette vie 'même ne doit pas
rester autonome : les entreprises se groupent en syndicats de
professions ; les syndicats, en énormes fédérations industrielles,
qui règlent, par leur accord, la distribution du travail. L'Etat
ne dirige pas, il contr&amp;le : " Il peut émettre des exigences là
où il est utile, et doit être utile la où il émet des exigences ".
Enfin, la production nationale à son tour s'encadre dans une
organisation universelle : "Je n'entends par là ni la suppression
de l'économie nationale, ni celle du libre échange ou des lignes
douanières, mais bien : la répartition et l'administration en
.commun des matières premières internationales, la répartition
des marchés internationaux et des moyens financiers inter-

NOTES

123

nationaux." Tel serait le moyen " de parer, dans la Société
des Nations, à l'étranglement des faibles" - ou bien, peutêtre, d'y assurer sans guerre la prépondérance des forts.
Domination des compétences pour le bien du plus grand
nombre ; c'est, au fond, le rêve du Saint-Simonisme, rajeuni,
retrempé au contact de l'action. L'auteur entend partir des faits~
" Il ne faut croire aucune prédiction, aucun poète, si l'image
qu'il trace de l'avenir ne luit pas déjà dans le réel, contemp~é,
cela va de soi, avec hardiesse et liberté." Mais il refuse de lire
les faits à la seule lumière de l'intellect : " La pensée
logique peut servir de fondement au droit et à la coutume,
jamais à une table des valeurs, à une moralité au-dessus de
toute objection ... Dans le royaume de !'Ame, tous les, p~én_omènes et catégories du monde intellectuel auront cesse d exister ; et en même temps l'individualité combative, la caducité
et la science intellectuelle... La volonté prime l'intelligence ...
Tout vouloir est fait d'amour et de prédilection qui ne se
démontrent pas ... Nous vivons et agissons sans cesse dans le
monde du transcendant".
Cette transcendance doit nous inquiéter. Il est certain que ce
n'est pas la logique qui crée la vie, et que la tendance,_ le
vouloir précède toutes les raisons. Mais il n'est pas moms
certain\ue ce vouloir primitif ne sait point ce qu'il veut, et
qu'une tendance tourne à la passion aveugle et fatalement
combative, quand elle ne se mesure pas à d'autres par un
échange de raisons. Le mysticisme du vouloir n'est d'aill~urs
pas une nouveauté : la notion d'une volonté absolue domme,
depuis Fichte, la pensée allemande. Nous savons où e~e l'.a
conduite : non pas du tout au triomphe des passions mdtviduelles, mais à l'exaltation du vouloir national. Pour le
moment Rathenau n'en est pas là. Mais on craint que la même
nuée ne reste grosse du même éclair.
Bien que Rathenau repousse les plans de conquête et de
domination, il confesse "cette foi allemande, qui est au-dessus-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de toutes les religions." On ne s'allierait pas avec lui sans
méprise, ni sans péril ; mais il est de ceux avec qui l'on peut
traiter. Par leur enthousiasme, leur labeur, leur calcul, des
hommes tels que lui préparent l'avenir. Oui, ces forces dangereuses peuvent être bienfa_isantes ; ces grands réalistes, mieux
que nuls rêveurs, travailleront à l'accord des peuples, s'ils
n'espèrent plus voir leur peuple exploiter seul le renoncement
de tous. Il ne faut point qu'une folle confiance leur ouvre les
voies défendues. Quand ils nous appellent au "règne de
l'Ame ", ramenons-les doucement au domaine de la claire
intelligence et des sentiments tout humains.

.• .

MICHEL AkNAtlLD

LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE, par Victor Delbos,
(Plon Nourrit. 1919).
La pensée française, dans les formes officielles qu'elle a prises
depuis l 870, recueillait avec trop d'avidité les idées étrangères
et faisait un cas trop grand de la philosophie allemande pour
que ce besoin excessif d'information et cette admiration exclusive ne soient pas le signe d'un désarroi profond, d'un défaut
de vitalité et de tendances propres suffisamment actives, que
l'on soupçonnait à peine avant 1914, que les évènements internationaux viennent de révéler brusquement. Des générations
entières, éducatrices de notre jeunesse, ont dtî s'apercevoir, bon
gré mal gré, que leur générosité, leur désir de tout comprendre,
leur intelligence même avaient eu des exagérations et des faiblesses. Dans les consciences assez probes pour envisager leur
responsabilité, dut se passer un drame intérieur parfois tragique.
Avoir l'honnêteté et le courage de s'interroger, c'etît été bien
souvent reconnaître que notre génie avait été renié, que l'étude
des œuvres françaises avait été singulièrement négligée par nos
historiens, au point que nous ne possédons, si paradoxal cela

NOTES

125

puisse paraître, aucun ouvrage d'ensemble, aucune histoire de
la philosophie en France. L'orientation donnée à ses tra~
vaux depuis plusieurs années déja, le spectacle de la guerre, le
sentiment que la pensée française était, elle aussi, "dans la
mêlée, pas au-dessus," incitèrent Victor Delbos à remédier à
cette lacune et à rechercher, dans un cours professé en Sorbonne
en l 9 I 6, les "éléments originaux de la pensée française". Sa
mort, survenue le I 6 juin 19 I 6, l'empêcha de réunir lui-même
ces leçons remarquables en un volume. Nous devons La Philosophie françafre à la piété de M. Maurice Blondel.
C'est moins une histoire de la philosophie française qu'une \
esquisse de l'esprit français où les affirmations d'un philo- 1
sophe en quête de sagesse suppléent parfois aux investigations d'un historien" respectueux de la sévérité critique et de la
précision du savoir." Car Delbos ne s'astreint pas à suivre
dans toutes ses démarches notre philosophie; il écarte le détail des
problèmes et des systèmes, les questions d'origine, de filiation et
d'influence ; il va droit à son propos essentiel et s'efforce de
dégager de l'étude scrupuleuse des doctrines ce qui ne se trouve \
pas formulé directement dans les doctrines mêmes, une attitude
particulière en face de la vie, de la connaissance et de l'action. J
Sans doute l'historien fait la part des impulsions sentimentales
et des revendications présentées par Pascal et Rousseau en faveur
du "cœur" et du " sentiment. " Il fait la part de la critique
directe des idées, des croyances et des institutions effectuée au
xvme siècle par des esprits qui demeurent, comme Voltaire,
Montesquieu, Diderot et les Encyclopédistes, étrangers à toute
tradition intellectuelle, indifférents à la mise en œuvre d'une
" technique de la pensée ". Il fait la part de la Révolution, de
décomposition sociale et de la restauration catholique qui
prolongent la faveur de la philosophie politique et sociale en
donnant simultanément aux traditionalistes et aux Saint-Simoniens, à Bonald et à Auguste Comte, le sentiment que l'erreur
de la philosophie du xvm0 siècle réside dans un abus de la

la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

critique et de l'individualisme. Il fait la part de la dispersion
où semble engagée la philosophie contemporaine. Mais, sous
les variations qui retiennent l'historien, sous la physionomie
individuelle des doctrines qui séduit en lui l'artiste, Delbos
entend rejoindre des caractères plus profonds. Il y a chez nous
1:1ne tendance congénitale à la clarté qui porte non seulement
sur les idées mais sur les données de la conscience. Elle nous
incite à expliquer le réel plutôt que de l'imaginer, mais.\ reconnaitre en même temps "qu'il n'y a pas de connaissance possible
sans des conditions préalables qui viennent de l'esprit seul ".
Elle nous incite à accepter la médiation de l'intelligence pour
expliquer tous les aspects de la réalité, car "l'acceptation de
l'inexplicable et de l'irrationnel, si elle n'est pas une abdication
de la pensée, doit être mesurée par la pensée même à ce quecelle-ci s'estime capable d'expliquer distinctement et de ramener
à des raisons définies. " La philosophie française moderne est
tout entière dans cette attitude ratùmalùte. Mais son alliance
avec les sciences positives qui développent successivement les
modalités physique, biologique, sociale, psychologique du réel,
sa prédilection pour l'étude de la vie intérieure, "puissance
l'irtuelle de critique à l'égard des doctrines qui construisent
dans l'abstrait," son désir de collaborer au perfectionnement
des volontés tempèrent ce qu'il pourràit y avoir de trop systématique et de trop unifiant dans les démarches de i'intelligence.
De là " cette allure généreuse et confiante de notre philosophie
qui, sans dissimuler l'effort qu'elle exige parfois inévitablement
pour être entendue, ne rebute en principe personne, parce qu'elle
procède non par intuition plus ou moins mystérieuse, mais
par l'éducation normale de l'intelligence. Elle n'a donc jamais
voulu exister uniquement pour l'Ecole; elle a voulu exister
pour la vie, pour l'action, pour la science, et cette disposition
seule l'eût détournée du formalisme i!bstrait et constructeur
qu'on l'accuse d'avoir pratiqué." Elle est et demeure humaine.
Si là sont bien les éléments originaux de la pensée française,

NOTES

127

c'est dans l'œuvre d'un Descartes où s'affirme le rationalisme,
dans l'œuvre d'un Malebranche et d'un Maine de Biran où
les exigences de la vie •intérieure se concilient avec les exigences
de l'intelligence, qu'il faut placer notre tradition philosophique.
Telle est la Philosophie Française. D'excellentes pages sur
Descartes, Malebranche, Pascal, Rousseau, Comte, des études
entièrement neuves et originales· sur Condillac, Buffon, les
Idéologues, Lamarck, Maine de Biran et Bonald, où se
révèlent une rare pénétration psychologique, un don de sympathie et le respect des idées, restituent enfin sa variété et son
ampleur -.à la pensée française mutilée, faussée et trahie au cours
du x1x" siècle par l'interprétation conventionnelle de l'Ecole,
moins soucieuse de sauvegarder les droits de l'intelligence que
les intérÈts du spiritualisme de sentiment et du libéralisme
politique. Et il n'était pas sans intérêt, dans la période de
rnnfusion où nous sommes, de rappeler, avec la vigueur de
Delbos, que l'attitude rationaliste, le besoin de comprendre,
l'attachement à la science ont été acquis définitivement aux
temps modernes par la révolution cartésienne. Mais le développement des éléments originaux de la pensée française suffit-il
à nous mettre en possession d'une tradition philosophique ? Si
Delbos identifie la tradition philosophique au courant de
•pensée classique et chrétien qui est le propre du xvue siècle
et qui trouve en Malebranche son interprète, s'il est amené à
considérer· les autres courants de pensée comme dissidents et
secondaires, il semblé bien que ce soit surtout en vertu de son
attachement à certaines traditions morales. Ici les convictions
intimes font ·éclater les cadres de l'histoire et la Philosophie
Française devient le testament philosophique de Delbos. Or,
si légitime soit le désir de placer dans la vie intérieure le terme
de la méditation, la vie intérieure elle-même est trop étroitement liée .\ la vie sociale pour que l'historien puisse s'effacer
aussi complètement devant le philosophe. La pensée, non plus
-que l'action, n'est soustraite aux fluctuations quotidiennes, aux

�12.8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bouleversements politiques, au renversement des empires. Que
nous le voulions ou non, les conditions d'existence sociale
enserrent trop étroitement la spéculation pour que son développement puisse acquérir un caractère inactuel. Si l'on restitue à
Montaigne, à La Bruyère, à la critique dirigée au xvme siecle
moins contre la religion que contre l'esprit théologique, aux
Encyclopédistes pressés d'enregistrer les progrès des sciences, à
Vauvenargues, à d'Alembert, à Condorcet, aux économistes et
aux idéologues leur place et leur signification positive, l'évolution de la pensée française ne présente plus cette simplicité
harmonieuse et cette continuité qui sont chez Delbos le reflet
d'une belle égalité d'âme. Elle est au contraire dans les alternatives de la lutte engagée entre l'esprit de la Renaissance et les
survivances de l'esprit médiéval. La théologie et la science
naissante ne se concilient sous Louis XIV que pour s'affronte.r
dès que l'Egfise •voit diminuer son pouvoir temporel. L'agitation et la décomposition sociale !du xvme siècle, la Révolution
de 1789, l'épopée napoléonienne et son retentissement, l'évolution des sciences modifient profondément la tradition cartésienne; et c'est dans le Positivisme, où se concilient les exigences
de la science, de l'ordre social, et de la vie intérieure, que nous
irions peut-être chercher nos traditions intellectuelles, si la
philosophie, rendue mo.ins généreuse, moins confiante, moins
hai:die par la proscription du second Empire, n'avait demandé
aux pensées étrangeres contemporaines la parole de vie que son
passé pouvait lui donner.
Il semble donc bien que l'originalité de la pensée française
soit U où la place Delbos, dans son humanisme. Mais l'humanisme
n'est pas une doctrine; il est une attitude et une attitude trop
subtile et trop souple pour demeurer à jamais fixée dans des
cadres définitifs. Sans doute la forme catholique qu'il revêtait
au xvue siècle est infiniment plus proche de nous que la
forme protestante introduite avec la pensée anglo-saxonne
dans le cours du x1x" Siècle. Et il était bon de le rappeler. Mais

NOTES

il semble bien que, sous la pression des transformations politiques
et ~ociales, des sciences de la nature et de l'homme, l'humanisme ait évolué au courant du x1x" si.ècle en dehors des
formes -de la vie religieuse et qu'il ait perdu peu peu son
aspect classique et chrétien pour acquérir un aspect populaire
et positif. Depuis 1914 la France a peut-être appris davantage,
en cinq années - et des vérités autrement précieuses, - qu'elle
n'apprendrait en un demi-siècle de spéculation. Une intelligence installée dans le passé, trop timorée, trop peu soucieuse
du vrai peut se demander si la guerre fut autre chose qu'un
mauvais rêve, tenter de sauvegarder d'anciennes manières de
penser et temporiser. Il n'importe. Car il est des consciences
qui .ont participé à la passion de l'homme. Celles-là savent
maintenant que la communion de l'homme avec l'homme peut
faire surgir des sentiments aussi irradiants que la communion
de l'homme avec Dieu et donner à la pensée une vie nouvelle.

a

RAYMOND LENOIR

SUR LA DÉMOBILISATION DE L"INTELLIGENCE
M. Charles Maurras a publié dans la Minerve Française du
15 novembre un article sur Stendhal, qui doit figurer dans
l'édition de Rome, Naples et Florence des Œnvres Complètes.
Les vingt pages de ce Stendhal Contemporain sont, comme on
pouvait s'y attendre, d'un maître écrivain. Mais je ne veux
.p as faire de critique littéraire; je porterai seulement attention
à ceci que M. Maurras pose, avec la netteté impérieuse de son
génie, le problème angoissant sur lequel, avec des inclinations
, et des pensées différentes, nous réfléchissons depuis quelque
temps ici, et qu'à cette place même Michel Arnauld, Jean
Schlumberger, Henri Ghéon, Jacques Rivière ont successivement traité avec des âmes de bonne volonté. Je tâche simplement de faire suite à cette bonne volonté. Apportons-la d'abord
et la clarté intellectuelle, la vérité, viendront sans doute p;u9

�130

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

surcroît comme son dépôt spontané, comme un bien qui ne
s'obtient que par des qualités de probité et de patience.
Le goût passionné que les esprits les plus ingénieux et les
plus fins professent pour Stendhal tient moins p~ut-être à ce
quïlest pour eux matière à lecture et à réflexions constantes
qu'à ce qu'il lem· représente l'idéal de la vie voluptueuse, intelligente et libre qui pour un français bien né, parfois très
catholique, mais peu chrétien, figure le bien suprême de la
terre. Dans l'état actuel de cette terre, ce bien, se demande
M. Maurras, est-il encore possible? Et il répond: Non. Il n'est
plus possible parce que nous sommes moyens et non plus fins,
parce que nous sommes requis tout entiers jusqu'à la pointe
de notre plaisir et jusqu'à la fleur de notre pensée pour un
service national. Le service national, ou, mieux, le nationalisme intégral pouvait admettre avant 1914 certain jeux que,
dans l'état actuel du monde, il ne pourra plus tolérer de
longtemps.
" Il faut choisir, de Miltiade ou d' Augustule. Nous n'avons
même pas affaire à des conjonctures qui permettraient un
choix véritable. Les choses ont choisi pour nous. Si les choses
sont telles, si, par e:i.:emple, l'armée doit embrasser toute la
nation : la guerre, intéresser et offenser la totalité du corps
social· si l'e:i.:istence et les biens de chacun et de tous (et non
seule~ent leurs éléments communs) sont mis en question par
l'agresseur et par l'envahisseur ; si les chocs des nations, jadis
politiques et militaires, visent à présent l'économie, autrement
dit la maison et la vie privée ; si le domaine public va tout
envahir : la mise en garde devra mobiliser dans le~ mêmes
proportions tout notre-·privé à moins que nous soyons résignés

à périr.
" La garantie de la liberté de ch..acun comportera une servitude de tous. Et vraiment tous, jusqu'au dernier; autant que
la jeunesse, la vieillesse ; autant que le mâle adulte, la femme
et ]'enfant; autant que le matériel militaire, rndustriel et
domestique, le spirituel des écoles et des corps savants,
théâtres, salles de conférences, livres, journaux. Plus de
cénacles retranchés, ni d'académies inactives ; plus de bois

NOTES

131

sacré ni de lieux d'asile, plus d'inamovible loisir. Tout cela
étant, pour w1e part, de la force, est arraché à l'autonomie
de l'esprit, lancé au gymnase, ajouté au pentathle. Au travail,
tout et tous! Au service intégral et universel I Ni laboureur à
:a c_harrue, ni c~mmerçant à son comptoir, ni artisan à son
etabh ne peut se dispenser de cet écot universel. Plus que pas
un, l'esprit le doit, comme il se doit à la communauté si elle
lui conserve exisfence et bonheur.
"0 mon libre Stendhal, il sera demandé beaucoup plus que
votre liberté, car il faudra que celle-ci soit aliénée de bonne
grâce ! Entrain réfléchi, enthousiasme soutenu, on exige le
cœ~ d~ cœur. Personne ne pourra sans injustice ni opprobre
se refug1er au-dessus de l'universelle mêlée. Quand tout se
donne et se prodigue, par quelle scandaleuse exception, seul
l'esprit, le puissant esprit, se réserverait-il ? Comment ce qui
peut faire tant de force morale n'y tendrait-il pas ? Ce serait
une trahison. Aucun homme d'honneur ne la désirera, ni
aucune tête soucieuse de l'avenir. L'esprit, Stendhal, n'était
pas libre dans les républiques héroïques par lesquelles d'ailleurs tout a été rêvé, inventé, mis en train : comment serait-il
libre dans un monde bien plus menacé de finir au midi de son
âge que ne le fut l'ancien d'avorter à son plus humble commencement ? "
Cette netteté dure et aiguë, cette nudité impitoyable où est
exposé le problème. le plus passionnant d'aujourd'hui, me
transportent, je l'avoue, dans l'atmosphère la plus tonique. Il
faut qu'il y ait un lieu où les intérêts nationaux soient représentés dans leur plénitude audacieuse, leur intégrité agressive,
leur exigence sans limite, un lieu d'où l'on ne voie plus rien qui
compte sur la planète et dans la France même, que la France.
Ce lieu, lieu géométrique, c'est l'intelligence de M. Maurras. II
faut qu'il y ait en la personne de M. Maurras un ambassadeur de
la France auprès des Français. On ne saurait rendre à ce titre
iminent trop d'honneurs intellectuels, trop considérer ni peser
son autorité singulière. Mais enfin la considérer et la peser
c'est aussi se mettre en garde contre elle, c'est aussi lui
donner une place d'honneur dans notre examen, notre

�132

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

critique, et, pour employer un mot de Stendhal que M. Maurras commente à contre-sens en ne le citant pas, l'artificieux !
avec son contexte des Mémoires d'un Touriste, - la méfiance.
Que la guerre nécessite la concentration immédiate et
absolue de tout Je pays pour la défense et que l'état obsidional
de réquisition matérielle, morale, intellectuelle doive être alors
imposé par la force, cela est évident et ne saurait tomber en
question. Personne d'ailleurs ne l'a mieux compris pendant la
guerre que M. Maurras et son groupe. Que la paix mette fin
ordinairement à cette tension, ce n'est pas moins certain. Or
les lignes citées de M. Maurras s'entendent d~ l'état de paix
officielle qui succède aujourd'hui à L'état de guerre officielle.
Cet état de paix, pense M. Maurras, s'installe dans une Europe
instable et surchauffée 01.1 les possibilités de guerre restent
partout à fleur de sol. Il appartient aux gouvernements de
prendre les mesures nécessaires pour maintenir leur pays dans
un état de vigilance et d'organisation qui permette de prévoir
les éventualités et d'y parer. A eux de doser le degré de
démobilisation que permet l'état politique. Mais M. Maurras
ne .se place qu'au point de vue de ce pouvoir spirituel dont il
est lui-même un représentant qualifié. Ce pouvoir spirituel il se
refuse ici à le démobiliser. Il estime que l'intelligence doit
demeurer tout entière, armée de pied en cap, d'une façon
permanente et pour une période dont nous ne pouvons même
entrevoir la fin, au service exclusif des intérêts nationaux. Le
temps selon lui est fini pour longtemps de l'intelligence libre,
lumineuse, heureuse, et ne relevant que de ses propres lois,
celle d'un Stendhal aussi bien que d'un Sainte-Beuve, d'un
Taine et d'un Renan aussi bien que d'un Gourmont. Et vous
voyez, Schlumberger, qu'il s'agit bien" d'empêcher un Descartes de s'enfermer dans un poêle pour y chercher la
vérité ".
Soit. Seulement comme ce mode d 'intelligence est incorporé
depuis près de cinq siècles à ce qui fait l'être moral, la suestance spirituelle et la beauté de la France, l'intelligence
française dans cet état de mobilisation permanente risquerait
bientôt non seulement de ne plus être l'intelligence, mais de

NOTES

1 33

ne plus être française. On a vu sous la Révolution et l'Empire
quelque chose d'analogue à cette conscription de l'intelligence.
Cela a-t-il produit grand chose de bon, tant pour elle que
pour l'Etat ? Dans cette conscription idéale de M. Maurras
sont pris le laboureur à sa charrue, le commerçant à son
comptoir, l'artisan à son établi et l'homme de lettres à son
bureau. Je crains qu'elle ne les transforme en ouvriers de la
qualité de ces équipes territoriales qui travaillaient pour la
patrie beaucoup moins efficacement que, simples gagneurs
d'argent, ils n'eussent travaillé pour eux-mêmes. Laboureur,
commerçant, artisan, écrivain ont pour unique devoir le
travail bien fait, auquel chacun trouve son compte. La germination du vrai dans le travail de l'intelligence ne doit pas être
plus _troublée, dérangée de ses lois et de son bien propres que
celle du blé sous la sollicitude de l'homme. Dans l'agriculture
comme dans la pensée, la France est un pays de travail
autonome : laissez Jacques Bonhomme défricher cette pente
et planter sa vigne, laissez le Stendhal de demain passer, en
suivant son plaisir et sa pensée, sur la route où passait le
Stendhal d 'hier, - laissez la vie française suivre son rythme
immémorial, et, ô traditionaliste, continuer, - la frontière
u' en sera pas plus mal gardée.
J'entends bien que la plupart de ces professions n'ont en
effet, pour M. Maurras, qu'à continuer, et que sa réquisition
comme sa compétence sont attachées à la seule profession
intellectuelle. Mais les professions intellectuelles sont diverses.
S'agit-il de la science positive ? Evidemment non. Mathématicien, physicien, chimiste, biologiste ne sauraient, sans poser
leur candidature aux Petites-Maisons, faire entrer dans leur
science un atome de ce genre de servitude. Je ne dis point
d'aillems que ·celane soit concevable: on a vu Cuvier et Elie
de Beaumont aliéner quelque peu leur indépendance scientifique en faveur d'intérêts confessionnels, et l'anthropolocrie
allemande, aidée de Français comme Gobineau et Vacher "ae
Lafarge, a joué avec ses folies germanomanes un rôle assez
ridicule. Mais c'est que précisément ces sciences appartiennent
à l'ordre humain, déjà historique, intéressent nos ancétres,

�1 34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il s'agisse de la monère hreckelienne ou de l'Adam biblique, de !'anthropopithèque ou de l'homme de Cro-Magnon.
C'est à tout l'ordre humain, c'est-à-dire à toute la science de
!'-homme individuel ou social, à l'étude et à la pratique de ses
religions, de ses philosophies, de ses littératures, de ses arts,
de ses techniques, qui doit s'appliquer la réquisition générale.
Cette réquisition, les précédents ne permettent de la concevoir que sous une forme religieuse. Il y a une religion de la
patrie, une théologie nationaliste dont la science sera la servante comme elle était au moyen-âge l' ancilla theo/ogiae. Je ne
dis pas que telle est la pensée de M. Maurras, mais telle est, à
coup sûr la racine de sa pensée. Plus que celui de Renan son
cerveau est. une cathédrale désaffectée. Comme mi théologien
du x1ne siècle réalise l' ens realissùnum, comme un janséniste
du xvu• réalise le Christ rédempteur, M. Maurras réalise
aujourd'hui cc; qu'il a appelé la " déesse France". Je ne le
trouve pas mauvais. Je le trouve même fort bon. Il est heureux
et il est beau, que ce pur temple intellectuel soit érigé sur une
de nos places, que ce sanctuaire de fa déesse France soit sur
notre horizon comme la blancheur aérienne du Sacré-Cœur
au bout de la perspective de la rue Laffite. Seulement le
temps a 1narché depuis le moyen-âge et il ne faudrait pas que
ce temple fît, cotnme quelquefois alors les églises, office
d'agora ou de parlement. Dès que nous passons à la pratique
de la science et de l'art, nous invoqùons des principes tout
différents.
Le 8 décembre 1870, pendant le bombardement de Paris,
Gaston Pâris, faisant au Collège de France une leçon sur la
Chanson de Ro_latrd, ·parlait ainsi : " Je professe absolument et
sans réserve cette doctrine que la science n'a d'autre objet que
la vérité et ia vérité pour elle-même, sans aucun souci des
conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables on heureuses,
que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qu1, Rar
un motif patriotique, religieux et même moral, se permet dans
les faits qu'il étudie, dans la conclusion qu'il tire, la plus
petite dissimulation, !'-altération la pins légère, n'est pas digne
d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un

NOTES

1 35

titre d'admission plus indispensable que l'habileté. Ainsi comprisès, les études communes, poursuivies avec le même esprit
.dans tous les pays civilisés, forment au-dessus des nationalités
restreintes, diverses et trop souvent hostiles, une g,ande patrie
qu'aucune guerre ne souille, qu'aucun conquérant ne menace
•
e t ou' 1es ames
trouvent le refuge et l'unité que la cité de Dieu,
leur a donnés en d'autres temps."
Evidemment cette page n'approche nullement par le style
de ce marbre au grain serré sur lequel M. Maurras, avec un
feu et une voix dignes de Dante, gravait tout à l'heure les
tables de la loi. Je ne dis même pas que le 8 décembre 1870
tous les termes en fussent également heureux, ni qu'on n'y
voie poindre certaines fautes de tact qu'a amplifiées depuis
M. Romain Rolland. Cela n'a qu'un mérite, mais d'importance,
c'est que c'est vrai. Comme pour le blanc de la vieille Emilie,
on peut faire des réserves sur l'opportunité, non sur l'exactitude. La science ne saurait avoir d'autre objet que la vérité,
et il en est de même de l'art, bien que ce ne soit pas le
même visage de la vérité. Certes, le savant, l'artiste, font
comme tous leurs compatriotes, figure de mobilisables; que
la patrie les mette dans un laboratoire d'explosüs, leur pende
au cou une musette de grenades ou leur fasse casser des
cailloux sur la route, ils n'ont qu'à obéir, à marcher, à s'acquitter de leur besogne de guerre aussi consciencieusement
qu'ils a_ccomplissaient leur besogne de paix. Mais la science
n' est pas mobilisable, et la Muse non plus. Si ·elle ne l'est pas
en temps de guerre, à plus forte raison ne l'est-elle pas en
l~mps de paix. Sans doute l'Europe de demain, telle que
viennent de nous la préparer nos diplomates, sera bien souvent
pour l'homme un terrible séjour, pour l'intelligence une difformité et pour la justice un scandale. Quelle tristesse et quelle
nuit n'y ajouterait pas la proscription, exigée par M. Maurras
au nom de sa sombre religion nationaliste, des divinités
blanches qui réunissent pour nous le transmettre le meilleur
de l'humanité ancienne !
Mais laissons l'Europe. Accordons à M. Maurras que nous
n'en avons pas charge. Ne pensons qu'à la France. Un an de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

paix a déjà suffi à rious montrer combien de telles idées pouvaient exercer de ravage sans profit. On a parlé de la vague
de paresse. Que dire de la vague d'erreur volontaire, de la
déformation consciente de la vérité, qui furent pendant la
guerre une arme effiGace et nécessaire (l'intelligence a ressemblé souvent à la sœur Simplice des Misérables), mais
qui aujourd'hui, par tant de futeurs, en sens contraires, empêchent d'aboutir toutes les meilleures démarches de pensée
loyale? Et le mal n'est qu'en partie dans le mensonge. Il est
po~r une autre partie dans la dure obligation, à laquelle nous
ne nous soumettons qu'avec répugnance, d'appeler mensonge
une attitude de pensée inspirée par le patriotisme le plus désintéressé et le plus pur, par une vérité de chair et d'os. Ce
mensonge nous apparaît de l'intérieur comme une obligation·,
mais quand nous avons dépassé les frontières, · et que nous le
voyons du dehors, il nous apparaît, comme un grand danger.
Là, une question s'impose à nous avant toutes les autres.
Quelle place la France tenait-elle dans l'Ancien et le Nouveau
Monde le I I novembre 1918 ? Quelle place y tient-elle un an
après ? Quel poids et quelle lumière ce nom a-t-il pris su;r les
lèvres et dans le cœur des hommes, - a-t-il pris pour
ensuite les alléger et les perdre, les réduire a cette plume sur
l'eau et à cette lumière des vents battue, qu'il n'est point trop
tard pour sauv_e r ,mais que nous ne sauverons que par tin examen
de conscience fait moins sur la Pnyx ou l'Agora, qu'à Eleusis
ou à Delphes.
Cette réquisition absolue de l'intelligence et du cœur par la
cité, M. Maurras la met sous le patronage des grands souvenirs
helléniques, de Marathon et de Salamine. Mais des que les
attaques de l'Asie se furent brisées devant la ville de bois,
comme la pensée resta libre sous les ombrages sacrés de l'intelligence et de la beauté ! Eschyle composant une inscription
pour son tombeau n'y voulut rappeler que ses services de
soldat dans la grande guerre. Cela n'empêche pas que, les
Athéniens une fois rentrés dans leur ville fumante, il n'ait
porté sur le théâtre les grands &lt;lrames de la pensée humaine
et de la conscience morale et que les Perses, avec leur couple

NOTES

1

37

colossal d' Atossa et de l'ombre de Darius, ne resplendissent
de ces sentiments des grands soldats, la justice et le respect ·
du vaincu. Et comment supporterait-on aujourd'hui l'équivalent des mots par lesquels débutent les Muses d' Hérodote ?
" Hérodote d' Halicarnasse a écrit dans ces Histoires pour les
transmettre à la postérité les récits des grandes actions tant
des Grecs que des Barbares. " Mais passons un demi-siècle.
Le temps est venu de la réquisition par la cité, réquisition
absolue de la pensée et du cœur humains. A Sparte, un esprit
religieux intense et une forte tradition ont pu concilier à peu
près cette réquisition avec les lois essentielles de la justice, et
c'est tout le but de l'éducation lacédémonienne, mais il a fallu
choisir entre cette réquisition et la vie de l' esp1it, sacrifier
absolument la seconde. Partout ailleurs, pendant la guerre du
Peloponnèse, l'investissement entier de l'homme et de la cité
par les appé1its et les passions politiques aboutit à ce renversement des idées morales que Thucydide schématise dans un
chapitre célèbre du livre III comme une suite des dissensions
de Corcyre. Athènes, qui est tombée comme les autres, s'en est
sauvée cependant par son atmosphère d'intelligence libre, de
sel marin, par les rnseaux pensants dont rien ne pouvait tuer
la noblesse, les Thucydide, les Socrate, les Platon.
.Bien entendu je sais à quel point ce schème de Thucydide
est théorique, et je sais aussi à quel point l'est celui de
M. Maurras. M. Maurras sait bien que la France ne deviendra
jamais un Paraguay. Il sait qu'on appelle France une chose
vivante dont l'avenir, comme celui de tous les êtres vivants,
est inconnu, que cette chose vivante implique une respiration
naturelle et une spontanéité incoërcible de pensée désintéressée, et que ni les épithètes de mandement ni les excommunications anticipées n'empêcheront - heureusement - de
naître quelque petit Stennhal qui veut venir au monde. Relisons Stendhal, mettons-nous s'il nous plaît à son école, nous
eu deviendrons des Français plus fins et par conséquent
meilleurs. Cela ne diminuera pas, quand il faudra les mettre
en œuvre, nos capacités de service. De Moscou à la Bérésina
la Grande-A,mée n'a touché que trois jours de vivres, et c' est

�138

LA NOUVELLE REVU.E FRANÇAISE

le commissaire Henry Beyle qui a su se débrouiller pour les
lui donner. Mais ii n'aurait rien valu pour écrire trois pages
tendant à relever- le moral des troupes, et il eût été aussi
mauvais de Je réquisitionner pour cette écriture que de ne
pas l'utiliser pour l'intendance .
Stendhal eût pris les adjurations de M. Maurras à peu près
comme Lord Byron prit celles de Lamartine quand on lui fit
lire !'Épitre où celui-ci l'engageait à se convertir. Mais peutêtre ce psychologue eût-.il saisi facilement ce qu'il y a de
curieux et d'oriofoal
dans l'idée de M. Maurras, ce qu'elle
comb
,
porte d'individualisme authentique, ce qui par consequent peut
retenir un Stendhalien. M. Maurras est un patriote qui depuis
un quart de siècle s'est assigné une tâche patriotique, ~ui 1~
remplit par le journal, et qui pendant la guerre a conhnue,
avec l'autorité que lui donnaient tant sa hantise d'un problème unique qu'un sens de la France pareil à celui qu'un
Hugo a des mots, un Rodin du corps. Mais comme un baron
franc sur l' Acropole, ce patriote s'est établi sur les ruines ou
plutôt sur les vestiges encore imposants d'un grand et libre
écrivain, de celui qu' A nthfoea, I' Avenir det'Inielligence et telles
de ces pages sur Stendhal nous font toucher du doigt avec un
peu de cette pitié qui l'approchait lui-même d'une colonne
des Propylées. M. Maurras a fait à un devoir, à une tâche
d'ordre politique et pratique le sacrifice d'une grande carrièr~
littéraire et d'une heureuse vie d'intelligence libre. Il a pese
ce sacrifice, il l'a résolu pour de bonnes rai:soos, et il est probable qu'il le referait si le choix lui était rendu. Mais il ne
serait pas un homme si l'image de la vie sacrifiée, ceit~
Ismène de son Antigone intérieure, ne le hantait souvent, s1
elle ne lui fournissait ce qu'apportèrent jusqu'à la finàSainteBeuve les retotJrs du poète mort jeune. Qui donè a été chargé
d'un cénacle ou d'une acadéinie inactive, d'uh bois sacré et
cJ'un lieu d'asile, qui a été arraché à l'autonomie de l'esprit,
promu au pentathle des forts, sinon lui, au moment _de cett~
lutte tragique où sa destinée s'est décidée? Je parlais tout a
l'heure d'une attitude religieuse et de la " déesse ;France~• , Ce
sont là, exacte~ent, chez cet athée, les tragédies de la foi, les

NOTES

1 39

schèmes d'une grande conversion. Mais l'orage qm s exerce
sur une âme ne s'arrête pas à elle et veut emporter les
autres. Toute foi implique un prosélytisme, ce choix tragiquement arraché ne va sans la haine du choix contraire, celui
qu'on aurait pu faire, que d'autres ont fait, et s'ils y paraissent
réussir on hait en leur choix les apparences qui pourraient
vous faire douter du vôtre. Malgré tout cette haine est un
amour trahi ou un amour maîtrisé, comme peut l'être chez les
purs la haine de la sensualité. Son drame intérieur a conduit
M. Maurras à dramatiser, à propos de Stendhal, une alternative entre deux tables des valeurs intellectuelles. Je ne vois
rien à dramatiser ici, peut-être parce que je n'ai pas eu de
drame intérieur de ce genre, - et je-suis très loin de dire que
ce soit à mon actif une supériorité.
Il est cependant fort possible que ce drame intérieur de
l\L Maurras, et la page sur Stendhal oi1 il le traduit aujourd'hui, dessinent à peu ptè's les lignes d'un drame politique de
demain. Si l'affaire Dreyfus a joué un si grand rôle dans la
vie de M. Maurras, c'est peut-être qu'elle était préfigurée dans
les batailles que ~ivrait le petit Elysée Méraut aux gamins
huguenots du Midi. Mais ni M. Maurras ni nous n'en avons
fini malgré la guerre (ou à cause de la guerre) avec cette
affaire tenace qui tend à la même continuité que la Réforme
ou la Révolution. Le monde de l'intelligence française a
failli, il y a quelques mois, se diviser selon cet .ancien plan de
séparation, et peut-être le fera-t-il avec éclat quand une
affaire ' bien mise en scène par le démiurge caché de notre
histoire lui en fournira l'occasion. Si cette division· des " intellectuels" se produit ce sera je crois selon la ligne impliquée
dans la page de M. Maurras que l'on discute ici, selon la ligne
plutôt qui pass·e entre cette page et celle de Gaston Pâris.
Mais avons-nous besoin d'une affaire Dreyfus aujourd'hui ?
Oui, pour clarifier nos idées, - comme les médecins ont
besoin d'une peste, les stratèges d'une guerre et les avocats de
procès. C'est dire que nous avons encore plus besoin qu'elle
ne se produise pas. Les gens de sàng-froid peuvent rendrn
ici un grand service. La bombe est connue ! ce sera le même

�140

LA NOUVERLE REVUE FRANÇAISE

explosif, ce sera en partie le même personnel qu'en 1898. Ne
craignons pas d'en faire la discussion théorique, de transporter
l'engin sur le champ de l'intelligence pure où il sera surveillé
et pourra e~ploser sans danger. C'est peut-être l'utilité de discussions et de réflexions comme celles qu'ont pris coutume
d'échanger dans ces Notes des esprits divergents et amis.
ALBERT THIBAUDET

LE SALON D'AUTOMNE
Dès les premiers pas, à mesurer la tristesse qui nous gagne,
nous évaluons l'étendue du travail de désagrégation des
valeurs qui s'est effeclué pendant la guerre. Le Salon d'Automne est à peu près tel qu'il était en 1913 ; à peine s'i! y
manque quelques "révolutionnaires". Or, ce qui nous paraissait malade, mais encore vivant il y a cinq ans, nous semble
maintenant décomposé. A l'entrée de ces immenses nécropoles
que s-ont certaines salles, on hésite un moment; à quoi bon
aller plus loin ? Puis le désir de trouver quand même une
" attraction " est le plus fort, et on arpente la salle, en sentant
grandir son angoisse et même son dégoût. Et cependant il
n'est pas un seul mur qui ne fournisse mille preuves de talent
et d'ingéniosité. On peut mèine dire qu'il n'y a presqu~pas
d'exposant qui n'ait du talent. Rien de plus répandu, de plus
évident. La plupart des peintres représentés possèdent la
même petite science bien honorable, ou la même façon polie
de l'exposer. Presque pas de violences: des produits anodins,
de dimensions raisonnables, sur des sujets de tout repos, dont
les palmarès officiels, publiés dans les journaux, analysent par
le menu les fragiles mérites.
Il ne siérait pas de s'étonner plus longtemps de cette
médiocrité si elle ne s'aggravait de,vulgarité. Ce vice capital
nous choque par dessus-tout. La vulgarité est pour ainsi dire
universelle ; elle inonde les murs de ce salon ; elle émane
même d'œnvres dues à des artistes souvent fort distingués, et
rem plis d'excellentes inten fions. Par quel phénomène les désirs

NOTES

les plus louables se trouvent-ils ainsi trahis? Ce sourd travail
de cinq ans qui s'est fait dans les esprits, cette usure silencieuse de nos goûts anciens a créé chez tous un vide, une
attente, un désir. Des curiosités nouvelles sont nées - même
chez ceux pour qui le cubisme n'était qu·uu épouvantail.
Quelle que fut la timidité de ceux-ci, les discussions que cette
inquiétude, issue de Cézanne, suscita, ne fut pas sans les
entamer. Peu à peu s'est installé en eux un goût inavoué pour
l'articulé. On a tant parlé de consh-uction que l'esprit a sourdement désiré édifier quelque chose qui puisse tenir debout.
Mais ce ne fut là qu'un phénomène interne, une activité inconsciente. Les mains étaient occupées à d'autres besognes.
L_es moyens, non cultivés, ou cultivés par des isolés stagnaient.
D'où déséquilibre entre les intentions du peintre et ses réalisations ; et disproportion entre la demande du spectateur et
la réponse de l'artiste. Dès lors, l'émotion qui, rendue sensible,
sauve une œuvre imparfaite en lui donnant une âme, ne trouve
plus dans une technique vieillie un véhicule suffisant. Le
réalisme des moyens seul visible, révolte notre regard, et
l'idée de l'artiste nous demeure inconnue, n'étant pas mise en
évidence. Nous n'entendons plus un seul des mots que certains
nous adressent, el qui sont peut être des mots d'amour, parce
qu'ils s'évanouissent en un langage insonore.
Des amateurs sans entrain, le visage ennuyé, nous avouèrent
la déception que leur avait causé cette absence des œuvres
fortes dont il prétendaient que nous avions prophétisé la
Yenue. Les pochades mille fois vues, les formules ressassées
ne les touchaient plus. "C'est à se demander, disait l'un d'entre
eux, si l'on doit continuer à acheter de la peinture."
Cet homme de bonne volonté exprimait exactement Le
malaise actuel, cette révolte des amateurs d'une espèce cependant aventureuse, mais qui ne peuvent encore se décider à
préférer à un art sans accent les formules cubistes putes
autant en avance sur les conceptions moyennes actuelles que
sont en retard les formules impressionnistes. Mais la conclusion
que nous voulons tirer de ses paroles, c'est la déchéance des
moyens impressionnistes, la faillite du langage direct.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Précisons un peu ce que nous entendons- par " langage
direct". Le peintre impressionniste, dont ce salon est le
temple, croit à la réalité la plus immédiate, à celle qu'il a sous
les yeux, Son attention est uniquement d'exprimer tout. ce
qu'il voit. Il ne peut donc concevoir aucun choi.Y parmi les
éléments visibles que lui propose la réalité. Le spectacle
extérieur est à la fois pour lui le prétexte, le moyen et le but ;
l·~ point de départ sinon toujours le point d'arrivée. (Il sera
intéressant de chercher un jour les raisons pour lesquelles
l'impressionnisme, malgré la réalité des moyens mis en œuvre,
malgré la mécanique simple des procédés, malgré la réduction
au minimum des conventions picturales, constitue la plus
complète, la plus étonnante abstraction laquelle des peintres
soient jamais arrivés . C'est d'aiileurs le spectacle le plus
passionnant du monde que de voir la prodigieuse souplesse
du public qui, nonobstant les. Musées, considère actuellement
comme seule picturale la spéculation la plus extra-picturale à
laquelle les hommes se soient jamais livrés.) Mais pour le
moment, c'est le geste seul du peintre qui nous occupe,
opérant sur la toile le décalque le plus textuel de la réalité.
L'objet, pour lui, n'est pas tel qu'on peut Je connaître par une
longue expérience, ,mais bien tel qu'il se manileste en cet
instant précis ou fon peint. Rechercher dans sa mémoire,
pour en faire la critique, les sensations passées afin d'arriver à
une moyenne expressive, c'est dejà, s'astreindre à de trop
longs détours : l'essentiel est d'opérer une synthèse foudroyante des effets. Le travail se -bornera donc, pour ainsi dire,
à aller chercher avec le pinceau l'épiderme des objets et à le
fransporter rapidement sur !a toile, sous forme de tonalités
délicates et hasardeuses. L'impressionniste va au plus pressé,
au plus direct ; il prend le chemin le plus court.
Or, ces moyens directs appartiennent à des peintres qui
les découvrirent, les cultivèrent, les perfectionnèrent. Ces
peintres, nos aînés, malgré qu'essayant parfois de soumettre
à un certain rythme leur geste imitatif, demeurent fidèles à
leur idéal primitif de reproduction immédiate et spontanée.
Leur technique actuelle est toujours conforme leurs anciens

a

a

NOTES

désirs ; leurs moyens sont ennoblis par leur foi. Eux seuls
peuvent encore tirer profit du langage direct et obtenir par
leur maîtrise, des toiles qui conservent la qualité de leurs
œuvres initiales. Mais dès que leur technique passe aux mains
de la génération suivante, quelle que soit l'habileté de celleci, elle n·est plus qu'un procédé glacé, qu'une formule sans
vie ; elle perd toute éloquence et toute signification. C'est
pourquoi ce Salon qui devait être le triomphe des jeunes, est
en réalité le triomphe des aînés, de ceux qui continuent à
cultiver avec probité une formule agréée du public. A défaut
des " valeurs nouvelles " insuffisamment représentées, les
" valeurs classées " légitiment cette exposition et donnent
aux deux salles 0L1 elles sont groupées, un aspect, sinon nouveau, du moins agréable et familier. Nous saluons au passage
Bon,iard, Blot, Denis, Flandrin, Friesz, Guérin, :Caprade,
Lebasque, Manguin, Matisse, Valloton, Villard, Wlarninck, etc.
qui défrichèrent jadis, malgré la résistance inévitable du
public d'alors, une partie du terrain conquis sur la routine
officielle, et qui ajoutent aujourd'hui quelques touches à une
œuvre qui a trouvé son expression définitive·. 1 Mais le fait
que nous assistons, ici, au triomphe des novateurs d'hier et à
l'échec de leurs héritiers, prouve-t-il qu'il n'y a plus de
révolution a àttendre, que nulle part il n'est fait preuve
d'initiative et d'invention ? En cherchant bien, nous trouverons, par ci, par là, malgré qu'à moitié envahie par . !'_ombre
dès œuvres mort-nées une œuvre vivante, échappée miraculeusement à l'ostracisme du jury de cette année, dont la composition - quelques personalités mises à part - eût été digne
des " Artistes Français ".
1 L'esprit de justice nous fait un devoir de signaler à part le remarquable envoi de M. Matisse. Ses toiles sont, chacune en son genre, une
gageure. Sa nature morte est trop "un vrai bouquet de fleurs" par exemple.
Les objections s.e pre115ent en foule à l'esprit, mais on est vaincu par les
sens. Quelque particulière, quelque exceptionnelle que soit une formule,
lorsqu'elle arrive à être maniée avec autant !le maît rise, elle mérite qu'on
s'incline respectueusement, aussi pressantes que soient les raisons qu'on

peut avoir de regarder ailleurs.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Avant d'analyser les œuvres jeunes, dissipons un malentendu. Il est grave; il tend à se généraliser et peut avoir des
effets regrettables. Nous en trouvons l'expression dans un
journal répandu où un poète qui fréquente et conseille des
artistes, affirme, à propos de ce salon, malgré l'apparente
absence de toute sève nouvelle, ou plutôt à cause de cet
épuisement illusoire qui le laisse en repos avec ses vieilles
habitudes, affirme, disons-nous, que le cul:)isme est cette fois
bien mort, et que, débarrassée de cette ortie, enfin, " l'Intelligence est en fleurs ! " On a déjà fait un usage bien audacieux
de ce mot. Définissons-le donc une fois pour toutes. " Intelligence'', en langage pictural, qualifie moins la raison spéculative, comme semblent le croire nos critiques, qu'une
compréhension purement plastique de la réalité. Intelligence
signifie : Sensibilité orientée vers l'ordre. Or, s'il y eut floraison,
il y a un demi-siècle, ce fu t bien d'une certaine sensibilité, précieuse, d'ailleurs - mais indéniablement, orientée vers lt
désordre; cette sensibilité portant des fleurs d'autant plus
exubérantes que le jardinier-peintre omettait de soutenir cette
plante fragile du " tuteur " - si nous osons dire - de l'intelligence plastique. Que si l'on tient absolument à une
floraison au Salon d 'Automne, nous accordons que c'est
" !'Eté de la Saint-Martin" de l'impressionnisme, la suprême
éclosion avant le retour à la terre.
Nous sommes indéniablement arrivés à'' l'Age d'or" de la
peinture; nous assistons au début d'une renaissance. Mais
il serait faux de croire que cette renaissance va s'opérer d'une
façon éclatante, que des œuvres claires et sensibles vont
nous éblouir tout à coup.
Les artistes qui, demain, d'une touche aisée et pleine
d'abandon, brosseront des tableaux où l'intelligence souciera,
sont encore tout crispés sur leurs premières réussites. Ils ·ont
pour la plupart les mauvajses habitude de travail, les vices du
raisonnement, le goût du paradoxe et de l'effet qui caractérisent les manifestations des écoles précédentes ; ils ne sont

NOTES

1 45

armés, souvent, que de bonne volonté. Peu à peu, avec de
grand: ~fforts et maints souvenirs, ils assouplissent leur esprit
et maitrisent leurs gestes. Il faut au public de bons yeux,
parfois, pour distinguer, dans les théories ou les œuvres des
jeunes artistes, une lueur de bon sens, une preuve de pertinence. Pour que s'épanouisse harmonieusement l'esprit
nouveau, et pour que l'éclosion lente soit sensible il faudrait
qu'une grande confiance régnât, qu'un silence 'prudent fût
observé, que mille délicatesses ne fussent pas froissées. Or, si
nous nous en référons aux propos entendus et aux articles
écrits, force nous est de constater que tout est mis en œuvre
pour aggraver cette confusion ot1 se débattent et le public et
les artistes. Des campagnes de presse s'organisent pour consolider la situation fort -ébranlée des impressionnistes périmés;
de réelles cuisines électorales se pratiquent, aboutissant i un
véritable avilissement des mots. Il nous paraît plaisant d'indiquer, à ce propos, aux amateurs de " curiosités " extraesthétiques, que, chez les détracteurs de l'esprit nouveau, la
sensualité débordante est devenue " intelligence en fleurs" •
le désordre, " aisance dans les gestes" ; la boursouflure'.
" richesse•· ; la vulgarité, " santé ". - Par contre l'intelligence sensible des peintres modernes a été rapidement baptisée "froide raison " ; la précision, '' sécheresse " ; l'ordre,
'' pédantisme scolaire " ; la distinction, " pauvreté " ...
Parmi les jeunes peintres les plus malmenés, au Salon d'antomne, il en est qui, avec d es moyens rudimentaires, se
sauvent grâce à une certaine pureté intérieure; c'est déjà
beaucoup, la bassesse des esprits étant immense; d'autres qui
tiennent un peu trop étroitement à une formule sinaulière leur
'
0
'
creant une personnalité fragile, que je leur souhaite de faire
craquer ; d'autres, enfin, qui " se consumeront en d'austères
études". Je donne à ces derniers dans mon cœur une place
de choix. Peintre moi-même, je ne veux pas assumer le ridicule de donner des "notes''. Les artistes que je cite étant
vraiment des peintres nouveaux, il me suffira de me placer
pour les distinguer à un point de vue dont la valeur a trop
longtemps été négligée: le sentiment. Je donnerai ainsi à leurs
10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

œuvres une vertu supplémentaire, qui manque considérablement à l'art contemporain.
Le portrait de Galanis, peint avec science et amour, m'a
procuré une des rares émotions de ce Salon, ainsi que la jeune
fille de Bissière qui, désertant délibérément la fresque, où ce
peintre exceile, sourit à Javie plus moëlleuse et plus intense
de la peinture à l'huile. Le feu intérieur anime ces deux toiles
sourdes. Le Concert de Lotiron, plein de douceur familiale,
est une des rares tableaux nés d'une inquiétude nouvelle
amorçant de proches réussites. Il est conçu avec un sens très
juste de la valeur plastique des lignes, lesquelles s'établissent
en profondeur grâce à une compréhention déjà savante du
clair-obscur. La nature morte de Utter est somptueuse et
recueillie. La richesse de de Segonzac tient plus à la sensualité
de la matière et au jeu des valeurs qu'à l'éclatement des couleur$, et c'est très bien ainsi; celle de ·Boussingault réside en
un jeu simple de tons rares enfermés dans un trait cepe~dan~
un peu cursif et un tantinet dandy ; Moreau est represente
par une toile ancienne, les Aviateurs réfléchie et équilibrée.
Gleizes pousse Je plus loin possible la recherche àes moyens
"indirects" d'expression. Il expose deux toiles rapportées
des plus lointaines excursions qu'on peut faire en soi-même.
Lorsqu'il reprendra son Homme a1J balcon d'inspiration plus
vaste, il bénéficiera des découvertes qui seules favorisent
les grands aventures. Dans Je même ordre d'idées, Bruce a
peint un homme par "suggestion picturale·• fort agréable à
regarder "en peintre" . Ger nez, soucieux d'équilibre, oppose
pour des contrastes harmonieux, des éléments traditionnels et
modernes, eu cherchant de,s dosages savants. Favot-y, contraint de bonne heure à l'expérience la plus dangereuse: le
por trait de commande, essaie de sallvegarder ·ses indéniables
dons de peintre, malgré le cadre étroit qu'assigue à l'artiste les
exigences mondaines. Qu'il se venge bientôt en peignant une
scène d'auberge? Ce n' est pas à Boldini qu'il doit demander
dès inspirations, mais à Brauwer. Mon&lt;lszain, impatient, a
voulu utiliser en une grande toile, très bien composée par la
répartition des lumières, une technique peut être trop rapide-

NOTES

ment façonnée, mais qtù dénote un tempérament. Revold
utilise avec adresse les procédés précieux de ce cubisme
d'avant-guerre, dont il me faudra parler longuement uo jour.
Sa fenêtre ouverte se déforme sans arbitraire, et la ville chavire
doucement dans l'atelier, où un modèle , immobile, conserve ses proportions normales. Il est à peu près le seul, avec
Lotiron, à cultiver ici une formule dont je m'excuse de noter
que j'ai moi-même essayé de l'utiliser dans l'Bommage à
Watteatt, et qui tend à reconstituer le mécanisme intériewde la sensation .
J'oublie volontairement quelques jeunes peintres insuffisamment représentés.
Je ne saurais tel'miner cette étude sans dire mon impatience
de voiries " Indépendants" etla '' Jeune peinture française",
puisque ce fut, cet automne, partie remise pour ceux qui
attendaient les manifestations sensationnelles. Tous les espoirs
sont permis, car un travail considérable de "mise au point "
se fait chez la plupart des peintres dont le tempérament à
quelque degré que ce soit, ressortit à ce que je demande
la permission de nommer, sans ironie, la '' diathèse cubiste"
par opposition à la "diathèse impressionniste''. L'esprit
nouveau souffle, sans s'occuper des méchants vents contraires,
en plus de vingt ateliers et un grand artiste en est avant tous
les autres empli et inspiré. La renaissance, proclie, a trouvé
son premier- artisan en Derain, le plus grand des peintres
français vivants.
A:'.-&lt;DRÉ LHOTE

NOTES SUR LA VIE MUSICALE
On prophétisait l'extinction du go~t musical. Après la
guerre, riches et pauvres useraient leur activité physique. et
intellectuelle en un écrasant labeur ; ils ne connaîtraient
d'autres joies que la ruée vers les cinémas, les cafés-concerts et
les lieux de délices faciles. La France serait une vaste usine et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ses plaisirs ceux que goûte l'ouvrier lorsqu'il a empoché sa
paye, le Samedi. Cet idéal n'a pas été atteint. Sans doute
cinémas et cafés-concerts regorgent, mais une foule dense emplit
également les salles de concert. Elle s'y entasse, s'y presse, plus
avide de musique que soucieuse de confort et ce n'est pas aux
fauteuils d'orchestre que se manifeste toujours le goût le plus
éclairé.
A dire vrai, il ne faut pas raffiner. On a été trop longtemps
sevré de musique; on s'abreuv&lt;;, on se gorge de tout ce qu'on
vous sert. Les préférences semblent aller aux œuvres monumentales érigées par le Romantisme -en France et en Allemagne
mais on ne témoigne pas d'hostilité déclarée envers les tentatives novatrices. Debussy, Ravel sont fêtés et l'on écoute avec
une attention plutôt sympathique les manifestations révolutionnaires de la nouvelle école. En constatant le calme avec
lequel étaient accueillis les curieux Films de guerre de Casella au
Concert Colonne, je ne pouvais m'empêcher de songer aux
hurlements frénétiques qui, à Rome, faisaient habituellement
retentir la salle de l'.Augruteo lorsque, courageux et tenace,
Bernardino Molinari dirigeait l'exécution d'une œuvre nouvelle de Malipiero ou de Casella. Evidemment le goilt a
évolué en France, l'oreille s'est faite au nouveau style harmonique et le Sacre du Printemps se donnerait aujourd'hui sans
provoquer de pugilats, ni même de sérieuses protestations.
Alors qu'en Italie ou en Allemagne, le public s'insurge contre
tout ce qui vient troubler sa quiétude et déranger ses habitudes
auditives, on témoigne à Paris d'une curiosité instinctive pour
ce qui semble nouveau. Les jeunes compositeurs, les" nouveaux
jeunes" (ainsi que les a baptisés Erik Satie), qui préfèrent à la
rhétorique usée du Conservatoire et de la Schola Cantorum le
" style moderne" dont les œuvres de Debussy, Ravel et surtout Strawinsky leur fournissent le vocabulaire et les tours de
phrases, .eroJitent de cet état d'esprit et l'on ne saurait trop
s'en féliciter. A dire vrai, c'est le plus souvent pour ce qui

NOTES

1 49
constitue l'appareil extérieur de leur art qu'on les blâme ou
qu'on les loue. Il y a des lieux communs dans tous les styles à
l ,
',
toutes es epoques. Lorsque les œuvres sont très anciennes ou
l~rsqu'elles sont toutes neuves, le public déconcerté ne sait pas
discerner, entre ce qui es~ personnel à l'auteur et ce qui est
emprunte aux formes particulières d'un langage inaccoutumé.
Tantôt ci: qu'on admire n'est que la phraséologie à la mode
tantôt o~ crie au plagiat sans pressentir l'originalité réelle d;
la mélodie, du rythme, de l'harmonie qui se dissimule sous une
forme trop semblable à celle d'autres auteurs pour des sens
ma] exercés. Il Y a quinze ans, on s'obstinait à voir en Ravel
un imitateur de Debussy, on convient aujourd'hui que cesdeux grands artistes ne se ressemblent pas plus que Chopin et
Schumann, ou que Borodi11e et Moussorgsky.
Il était temps de laisser le nom de Wagner reparaître sur les
~rogr~mmes des Concerts. L'ostracisme dont il était victime
nsqua1t de provoquer un retour de lièvre wagnérienne des plus
dangereux. En 1914, on jouait, on applaudissait la musique de
~agner com~e celle de Beethoven, elle n'était plus l'objet
~ un culte orgiaque et mystérieux. On cessait de tout rapporter
a ~a!ner, de n'apprécier les musiciens anciens qu'en leur
:-u~lite d~ P:~phetes du nouveau Messie. Les compositeurs
eta1e.n t delimt1vement sortis de son ombre colossale. Il s'en est
fallu de peu que nous ne fussions victimes d'une recrudesc~n~e, du mal. _La . musique proscrite n'en était que plus
veneree. On la JOUa1t avec ferveur dans l'intimité, on alJait
ente~dre la p:irole sacrée dans les temples des bords du Rhin,
sous a protection d'un général français que MM. Saint-Saëns
~t _Masson n'osaient accuser d'antipatriotisme. En vérité, il
eta1t grand temps d'abattre le barrage et de laisser Je fieu
,, . h
ve
s e~an~ er, il m~naçait de tout submerger. La reprise des
execut1ons wagn~nennes a été accueillie aux concerts Pasdeloup,
Co~onne et Chevillard avec des transports qui déjà tendent à s'assagir. Il faut laisser le public assouvir sur Beethoven et Wagner

�.

LA NOUVELLE REV UE FRANÇAISE

sa soif de musique et veiller seulement à ce que ces hommes de
génie ne tiennent pas une place excessive sur les programmes
de nos concerts. Paris n'a jamais entendu tant de musique
et il y a place pour tous : maîtres du passé, du présent et de
l'avenir.
Avant la guerre, deux grandes associations symphoniques
ouvraient leurs portes chaque dimanche à la foule des
amateurs. Les Concerts Colonne jouent maintenant deux fois
la semaine et l'excellent orchestre Pasdeloup se fait entendre le
jeudi, le samedi et le dimanche, pendant que M. Camille
Chevillard demeure fidèle aux exécutions dominicales. Sans
cesse, on apprend la création de nouveaux concerts et les
affiches des récitals qui chaque jour se donnent, couvrent les
murs de Paris. En vérité, il y a place pour tout le monde et
pourtant, à part de rares exceptions (les concerts Golschmann
ou Delgrange par exemple, qui associent heureusement l'art du
présent .et l'art d~ passé), - quelle monotonie dans les programmes ! Toujours les mêmes noms, la même sonate, le même
concerto, la même mélodie, la même symphonie, le même
quatuor ! Quand on pense aux trésors inexplorés de la musique
ancienne et même de la musique classique, on se sent pris de
découragement devant tant d'ignorance, devant une telle absence
de curiosité. Grke à la gravure et à la photographie, les chefsd'œuvres de la peinture sont depuis longtemps populaires, mais
hélas ! pour la musique, il faut d'abord un savant qui transcrive
le texte original en notation moderne, puis un éditeur gui
consente à le publier, enfin des musiciens qui l'exécutent et un
public qui s'y intéresse. Tout cela exige du temps, de l'argent
et beaucoup de zèle et de patience. Un Mendelssohn en
Allemagne aux beaux jours du Romantisme, tout récemment
un Charles Bordes, un Henry Expert, un Vincent d'Indy ont
lutté courageusement pour l'éducation musicale du public, pour
la vulgarisation des grandes œuvres oubliées, mais combien
reste à faire ! Que connaît-on à Paris des merveilleux créateurs

NOTES

de l'opéra et de la cantate, Luigi Rossi, Cesti, Cavalli, Carissimi,
Alessandro Scarlatti? que sait-on des maîtres du luth, du clavecin,
de l'orgue? Il ne faut pas croire que cette méconnaissance du
passé de la musique soit sans influence sur son développement
et sur son avenir. Il ne s'agit pas d'archéologie musicale, il
s'agit d'émotion artistique. Un motet de Josquin, une toccata
de Frescobaldi, une cantate de Luigi Rossi, un air de Lully ne
sont pas moins beaux qu'un tableau de Memling, une fresque
de Tiepolo, une toile de Watteau. Je n'ai jamais compris le
futurisme en tant que doctrine iconoclaste et le plaisir que
j'éprouve en écoutant la composition la plus révolutionnaire
n'est aucunement altéré par le souvenir de toutes les belles
œuvres anciennes que j'ai pratiquées. Au contraire, il me semble
qu'un esprit curieux de beauté doit chercher celle-ci avec la
même passion parmi les ombres du passé et dans l'aube encore
peu distincte de l'avenir.
Malheureusement, il semble bien que selon l'opinion courante en France, la musique ne soit pas un art au même titre
que la peinture 011 la sculpture, mais un passe-temps de q_ualité
inférieure. Elle n'est pas comprise parmi les " Beaux-Arts"
dont l'enseignement est prévu dans nos universités. Il existe
bien à la Sorbonne, à côté des chaires, des maîtrises de conférences et des cours d' "histoire de l'art", un très modeste
cours public d'histoire musicale, mais il n'est que " complémentaire" et ne fait pas partie de l'enseignement régulier. Le
savant qui en est chargé, M. André Pirro, dont le nom est
universellement connu et respecté à l'étranger, ne dispose.
d'aucun moyen pour former des élèves, pour les initier aux
secrets de la musicologie. Ses leçons ne présentent aucune
importance aux yeux de l'administration. Pour l'Université
comme pour l'Etat la musicologie n'est pas une science ... On
ne pense pas ainsi en certains pays. En pleine guerre, l' Allemagne, dont chaque université est dotée d'une chaire d'histoire
musicale, vient de s'enrichir d'un magnifique Institut Musico-

�152

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

logique pourvu des instruments de travail les plus modernes et
les plus complets... Hélas, nous n'avons pas en France de
Mécènes pour la Musique. Il en est pour les Beaux-Arts, le
Théâtre, les Lettres, mais qu'il s'agisse d'éditer des textes
anciens, de professer l'histoire musicale, de publier des études
musicologiques, on ne trouve aucun appui. Il faut nous résigner
à voir paraître à l'étranger les œuvres les plus glorieuses de
notre passé musical. L'Allemagne ressuscite l' œuvre de Roland
de Lassus, la Hollande celle de Josquin Deprès, pendant que
l'admirable collection des Maîtres de la Renaissance ji·ançaise
demeure interrompue depuis quinze ans et qu'il n'existe aucune
édition critique des opéras de Lully.
Il faut absolument, dans l'intérêt même de la musique qui
se crée chaque jour, faire revivre les œuvres qu'on croit
défuntes et qui, en réalité, restent en léthargie. Quand on
connaîtra mieux le passé, on s'étonnera moins des audace, du
présent. L' Art meurt, s'il ne se renouvelle. L'histoire de la
musique est pleine de crises, de réactions et de révolutions. Ce
n'est qu'une lutte éternelle entre des principes opposés qui
tour à tour dominent. Il n'est pas indifférent de la connaître
pour démêler quelque chose au chaos d'idées et de te:ndances
qui se manifestent et s'entrechoquent en ce moment.
HENRY PRUNIÈRES

LE PRIX GONCOURT
L'Académie Goncourt a décerné son prix annuel à M. Marcel
Proust, pour son roman A l' Ombre des jeunes filles en fleurs, qui
a paru aux editions de la Nouvelle Revue Française et dont no~re
revue elle-même a publié d'importants fragments dans le prem1et
numéro de sa nouvelle série. Nous ne pouvons que saluer avec
joie cette décision qui vient confirmer et consacrer une admi-

NOTES

1

53

ration chez nous déjà ancienne et que nous nous sommes
efforcés, dès avant la guerre, de faire partager à nos lecteurs.
La presse quotidienne, que trop souvent gouvernent des
préoccupations d'un ordre assez étranger à la littérature, s'est
élevée, dans son ensemble, contre le choix de l'Académie
Goncourt, à qui elle a reproché d'avoir avantagé, contrairement
à ses traditions, un auteur qui n 1est plus de la premiere jeunesse.
Sans vouloir discuter les mérites respectifs des concurrents de
M. Marcel Proust, parmi lesquels plusieurs avaient incontestablement du talent et verront leurs œuvres ici aussi favorablement que possible appréciées, il nous sera bien permis de faire
remarquer que la jeunesse d'un écrivain ne doit pas se calculer
exclusivement d'après son âge.
Du jeune homme qui s'assimilant avec adresse une formule
déjà fatiguée, réussit à lui donner un éphémere brillant de
nouveauté, ou de !'écrivain, qui ne se met au travail que sur
le tard, poussé par le seul besoin de transcrire la vision profondément inédite et, si l'on ose dire, "impaire" qu'il a des
choses, et particulièrement du monde intérieur, quel est le vrai
"jeune" 1 Pour le décider, ne faut-il pas regarder de quel
côté l'avenir est le mieux servi, de quel côté la littérature se
trouve le moins close, le plus exposée à se renouveler ? En
d'autres termes, ne faut-il pas mesurer la quantité de jeunesse
que contient l'œuvre, plutôt que celle dont son auteur a la
chance (par elle-même déjà suffisamment agréable et qui se
passe de récompense) d'être doté 1 Si l'Académie Goncourt
a procédé qans un tel esprit à l'examen des ouvrages qui lui
étaient soumis, ne faut-il pas plutôt l'en féliciter que l'en
blâmer ? Ne faut-il pas lui être reconnaissant d'avoir couronné,
au lieu du plus jeune, le plus rajeunissant de tous les romanciers qui briguaient ses suffrages 1
Marcel Proust en effet, nous le prétendons et nous voudriom
beaucoup pouvoir un de ces jours le démontrer, est au premier
rang de ceux qui viennent nous rendre la vie. Sans peut-être

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'y être consciemment efforcé, il renouvelle toutes les méthodes
du roman psychologique, il réorganise sur un nouveau plan
cette étude du cœur humain, ou excella toujours notre génie,
mais que le Romantisme avait, même chez nous, affaiblie,
relkhée, obscurcie.
Le choix de l'Académie Goncourt, même s'il a dép111 à
quelques journalistes, sera certainement ratifié par la génération
qui vient. Peut-on souhaiter meilleure preuve de sa justic:e 1

NOTES

1 55

àla classilicatioi;i dont la Revue des Lectures s'est avisée pour introduire
un peu d'ordre dans la production contemporaine. Nous nous
faisons un devoir de

J. -

la

présenter à nos lecteurs.

ROMANS MAUVAIS, DANGEREUX OU INUTJLl!S PO0R LA GÉNÉ·
RALITÉ DES LECTEURS. - Myriam Harry : La pettte fille dt
Jérusalem; Siona chez les Barbares; Siona à Paris. Octave Mirbeau : La cuache tachetée.

II, -

RoMANS DONT ON PEUT, MOYENNANT DES RAISONS PROPOR·
TIONNÉES, PERMETTRE LA LECTURE A DE GRANDES PERSONNES
SUFFISAMMENT

JACQUES RIVIÈRE

et

IJI. -

AVERTIES.

-

Léon Daudet: Le

Cœur

l'absence; Le bo11heur d'être riche, etc.

ROMANS DONT ON PEUT, MALGRÉ LE FON0 OU CERTAINES
PAGES, RECOMMANDER LA LECTURE A DE GRANDES PERSONNES,
EN RAISON DU PROFIT OU DU DÉLASSl!:MENT SANS PÉRIL Qu'ILS

MISE AU POINT.

PROCURERONT. -

La note que j'ai publiée dans le numéro de novembre de la
NOU'/Jelle Reviu Française est apparue à certaines catholiques
de l'Action Française comme un tentative pour jeter le doute
sur la sincérité de leur foi. Est-il besoin de dire que telle
n'était absolument pas la pensée qui me. l'a dictée? Je tenais
à signaler la contradiction, qui me paraissait et me paraît
touJoùrs flagrante, entre la doctrine de Maurras et ce que je
crois êtt'e l'esprit essentiel du catholicisme. Mais je ne
songeais nullement à prétendre (le fait même que j'ai cru
nécessaire de la dénoncer le prouve) que cette contradiction
fût évidente pour tous les esprits, ni que l'adhésion à I' Adioii
Française ou au Parti de l'intelligence impliquât, de la part
des catholiques qui s'y étaient résolus, un sacrifice conscient
et délibéré d'aucun article de leur croyance.
JACQUES RIVI.ÈRE

UNE CLASSIFICATION DES ROMANS
Ce fut l'ambition de bien des critiques de les ranger en catégories
claires et frappantes. Aucun pourtant, croyons-nous, n'a jamais songé

sillo,i. -

Marquis de Montmorillon : Jlu delà du

Joseph L'Hopital: Le clocher dans la plaine. -

Gilbert Stenger : Le retour à la terre. -

Marcelle Tinayre:

La veillée des armes, le départ, août 1914, etc.

IV. -

ROMANS INOF.F!NSIFS ET RECOMMANDÉS POUR LES LECTKURS
P'AGE CONVENABLE OU SAGEMENT FORMÉS. -

Art Roé:

Monsieur Pierre. - Ernest Psichari : Le cuoyage .du Centurion. -'--- Jean Nesmy : L'âme de la cuictoire; Pour marier
Colette. - Yves le Querdec : Le mariage du docteur Ducros,
scènes de pro--vince.
V. -

RoMANS DESTINÉS AUX TOUT JEUNES GENS, AUX
FILLES

E'I'

LECTEURS. -

JEUNES

GÉNÉRALEMENT A TOUTES LES CATÉGORIES DK
Mad. Barrière-Affre: La Révolte du Bronze. -

Charles Liagre : Marthes et Maries. -

La Primeneige du lointain donjon.

Mad. B. de Buxy:

�LA NO UV ELLE REV UE FRAN ÇAISE

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
I. -

BEAUX-ARTS, MUSIQUE.

G EORG-SS DE M 11ssouGNES :

Hutor l}er-

lio"', 1803- 1869. Sona,uvr, ; Calmann-

P AUL

Lévy.
JEAN MoNTARGlS :

Camill,Saint-Saéi,s;

Renaissance du livre.
C JJ&gt;):U.ES MoR1CE : Paul Gauguin ;
60 planches h.ors texte ; Floury.
A ooLl'RE W1LI:ETTE : Feu Pierrot ;
Floury.

JI. -

F•Liu --. ComNA : Aux Jardins de
Murcie ; Editions de la Sirène.
Gorno1n, Goz,;1 : La Comédie à V,nise ;
la Renaissance du Ji'llre.

LITTÉRATURE, ROMANS,
THÉATRE.

B.AuD,.LAlRE :

Journaux intimes ; Crès.

De l' amollr ; Société
anonyme d'édition et de librairie .
Jo11c111M ou BELLAY : Œu-,,res pottÎ'l'"', t. 4 ; Société des textes français
modernes ; Hachette.

B At1D1'LAl RE :

R xNÉ B-.NJMJlN :

L e Palais et ses gens

de j,mict ; Fayard.
TRISTAN BERNARD :

Le taxï fant6me;

HERVI.EU :

Œuvres

Edition frança ise illustrée.
MJ1uR1c• M.A&amp;TERUNCX: : Li bourg de Stilmo11de ; Edouard Toseph.

,,,.m,

P mLll'PE

MoNN1o:1t:

Crès.
MoNTJIIGNE: Les E,sais ; édit. Strowski
et Gebelin, t . 3 ; E. de Boccard.

N""* :

Pièces

du thé!itre Guignol ;

E . Lefebvre.
RA□NE : Pn}dre et Eippolyu ; Collec6on Le Théltre d'art ; Crès.
M AURic ERENARD:

Le Voyage I mmob1l,;

JEAN R1cHEFIN :

L e h,loux Carrizalès
,1' Estramadure, ave c bois de L . Jou ;
Société littéraire de F rance.
CERVANTÈS :

AND RÉ CaÉNIER :

Œ uvres compl~tc',

tome III ; D elagrave.
L ucn, D n.,.Ruz- MARDRUS: L'/Jme aux
trois vi,cges ; Fasquelle.
CHM&gt;US Dx~EN&gt;i ES : Les Conquérants
tI'idoles et auzres a)ltntures ; Edition
fra n9aise illustrée.
F&lt;RNAN O D rvo1RE : /, adora Dunçan ,
fille de Promùhle ; l es Mu$eS Fran-

çaises.

Tké!itre en vers, t. 1;
Flammarion.
CHARLES DE SAINT-CYR : Amour et T..a
Gorgon• ; la Renais1aoce du li-vre.
C11ARLES DK SAINT-CYR: Complaintes;la
Renaissance du livre.
ÜAB RI F.L S ARRAZIN : Les grn11dr poèies
romanliques de la P-0/ogne ; Perrin.

R oB!RT ScaEFFER : Le Vol d' Icare;
Société anonyme d'édition et de librairie.
. ACHILL:&gt;: SitGARO : Charles M aurras et
les idêes royalistes ; Fayard.
BERNARD SJJAW :

Caslze/ Byron gend,-

man et boxeur ; Edition française illust,
J uLES

V A LLÈs

:

Des tlV)ts ; Ed_ouard

J oseph .

Légendes ,t traditions
orales d'Alsace. T. 2 : S""dgau ,1 H aut,

JMN V ARIOT :

Alsace ; Crès.

RoLAND D o,GnÈs :

Le Cabaret de la

belle-jl!mme ;Edition franç.aise illust rée.

SI LE GRAIN NE MEURT...
(FRAGMEN T S)

I

Mon village ;

L a Saison Florentine ; Société .anonyme d'édition et
de librairie.
A LPRl:ll BoNNAl&lt;ll : L a France et ,es
,i.e série; Pion.

choisies ;

L io L,.nGUlER : François Pain gendarme;

l' Edition française illustrée.

morts ; Société litthaire de France.
H EN RY BoRnEAUX : L a Vie au thé&amp;rt,

v

Oelagrave.
HENRI fuRTZ : Henri Barbusse, son
œuvr• ; Collection du Carnet Crit ique.
J. K. HUYSMANS : A r,horirs, avec
illustrations d' Auguste Leroux ; F erroud.

Flammarion,
SYLVAIN B oNMAR!AGE :

x57

Fhes galantes, illust rations de R obert Bonfils ; M essein.
PAUL V :t.RLAINK :

LE GÉ RANT :, G ASTON GALLIMAR D
U,!PRIMERIE SAI NTE CATHERlNE, BRUGES, BELGI QU E

la

J'avais six ans quand nous quittimes
rue Médicis.
Notre nouvel appartement, 2 rue de Tournon au second
étage; _formait angle avec la rue Saint-Sulpic~ sur quoi
donnaient les fenêtres de la bibliothèque de mon père~
celles de_ ma chambre ouvraient sur une grande cour. Je
me souviens surtout du vestibule, parce que je m'y tenais
le plus souvent, lorsque je n'étais pas à l'école ou dans ma
c~ambre, et qu: ~am.an, lasse de me voir tourner aûprès
d elle, me cohse1lla1t d aller jouer "avec mon ami Pierr "
, à .
e
c est- -dire tout seul. Le tapis bariolé de ce vestibule
~rése~tait de grands dessins géométriques parmi lesquels
11 était on ne peut plus amusant de jouer aux billes
avec le fameux ami Pierre.
Un petit sac de filet contenait les plus belles billes,
. données et que je ne mêlais
qu ,une a' une l' on m ' avait
pas aux vulgaires. Il en était que je ne pouvais manier
sans être à neuf ravi par leur beauté : une petite en particulier, d'agathe noire avec un équateur et des tropiques
blancs ; une autre, translucide, en cornaline1 couleur
I

�I

58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'écaille claire, dont je me servais pour caler. Et puis,
dans un gros sac de toile, tout un peuple de billes grises
qu'on gagnait, qu'on perdait, et qui. servaient d'enjeu
lorsque plus tard je pus trouver de vrais camarades avec
qui jouer.
Un autre jeu dont je raffolais, c'est cet instrument de
merveilles qu'on appelle kaléidoscope : une sorte, ~e
lorgnette qui, dans l'extrémité opposée à celle del œil,
propose au regard une toujours change~nte , rosace,
formée de mobiles verres de couleur emprisonnes entre
deux feuilles transparentes. L'intérieur de la lorgnette est
tapissé de miroirs où se multiplie symétriquement la ~antasmagorie des verres que déplace entre les deux femlles
le moindre mouvement de l'appareil. Le changement
d'aspect des rosaces me plongeait dans un ravissement
indicible. Je revois encore avec précision la coule~r, la
forme des verroteries : le morceau le plus gros était un
rubis clair . il avait forme triangulaire ; son poids l'entraînait d'abord et par dessus l'ensemble qu'il bousculait.
Il y avait un grenat très sombre à peu pres ~ond ; un_e
améthyste en lame de faux ; une top:ize d~nt Je n~ revois
plus que la couleur ; un saphir et trois petits débns ~ordorés. Ils n'étaient jamais tous ensemble sur scene;
certains restaient cachés complètement ; d'autres à demi,
dans les coulisses de l'autre côté des miroirs ; seul le
'
.
rubis, trop important, ne disparaissait jamais tout ent_1er.
Mes cousines qui partageaient mon goîtt pour ce Jeu,
mais s'y montraient moins patientes, secouaient à chaque
fois l'appareil afin d'y contempler un changement_ total.
Pour moi je ne procédais pas de même : sans qmtter la
scène des yeux, je tournais le kaléïdoscope doucement,

SI LE GRAIN NE MEURT

1 59

doucement, admirant la lente modification de la rosace.
Parfois l'insensible déplacement d'un des éléments entraînait des conséquences bouleversantes. J'étais autant
intrigué qu'ébloui, et bientM voulus forcer l'appareil à me
livrer son secret. Je débouchai le fond, dénombrai les
morceaux de verre, et sortis du fourreau de carton trois
miroirs ; puis les remis, mais, avec eux, plus que trois ou
quatre verroteries. L'accord était pauvret ; les changements ne causaient plus de surprise ; mais comme on
suivait bien les parties ! comme on comprenait bien le
pourquoi du plaisir !
Puis le désir me vint de remplacer les petits morceaux
de verre par les objets les plus bizarres : un bec de
plume, une aile de mouche, un bout d'allumette, un brin
d'herbe. C'était opaque, plus féerique du tout, mais, à
cause des reflets dans les miroirs, d'un certain intérêt
géométrique ... Bref, je passais des heures et des jours à ce
jeu. Je crois que les enfants d'aujourd'hui l'ignorent, et
c'est pourquoi j'en ai si longuement parlé.
Les autres jeux de ma première enfance, patiences,
décalcomanies, constructions, étaient tous des jeux solitaires. Je n'avais aucun camarade ... Si pourtant; j'en
revois bien un ; mais hélas ! ce n'était pas un camarade
de jeu : lor-sque Marie me menait au Luxembourg, j'y
retrouvais un petit garçon de mon Age, délicat, doux,
tranquille, et dont le blême visage était à demi caché par
de grosses lunettes, si sombres que, derrière les verres, on
ne pouvait rien distinguer. Je ne me souviens plus de son
nom, et peut-être que je ne l'ai jamais su. Nous l'appelions Mouton, à cause de sa petite pelisse en toison
blanche.

�160

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Mouton, c'est vrai que vous avez mal aux yeux?
(Je crois bien que je ne le tutoyais pas).
- Le médecin dit qu'ils sont malades.
- Montrez-les.
Alors il avait soulevé les vilains verres, et son pauvre
regard clignotant, incertain, douloureux, m'était entré
dans le cœur.
Ensemble nous ne jouions pas ; je ne me souviens pas
que nous fissions autre chose que de nous promener la
main dans la main sans rien dire.
Cette première amitié dura peu de temps. Mouton
cessa bient6t de venir. Ah I que le Luxembourg alors
me parut vide !.. Mais mon vrai désespoir commença
lorsque je compris que Mouton devenait aveugle. Marie
avait rencontré la bonne du petit dans le quartier et
racontait à ma mère sa conversation avec elle ; elle
parlait à voix basse pour que je n'entende pas ; mais je
surpris ces quelques mots : " Il ne peut déjà plus retrouver sa bouche 1 " Phrase absurde assurément, car il n'est
nul besoin de la vue pour trouver sa bouche sans doute,
et je le pensai tout aussit6t -- mais qui me consterna
néanmoins. Je m'en allai pleurer 'dans ma chambre, et
durant plusieurs jours m'exerçai à demeurer longtemps
les yeux fermés, à circuler sans les ouvrir, à m'efforcer
de ressentir ce que Mouton devait éprouver.
Accaparé par la préparation de son cours, mon père ne
s'occupait guère de moi. Il passait la plus grande partie
du jour enfermé dans un vaste cabinet de travail un peu
sombre, où je n'avais accès que lorsqu'il m'invitait à y
venir. C'est d'après une photographie que je revois mon

SI LE GRAIN NE MEURT

161

père, avec une barbe carrée, des cheveux noirs, assez
longs et bouclés ; sans elle je n'aurais gardé souvenir que
de 5:1' gran~e d~uceur. Ma mère m'a dit plus tard que ses
collegues lavaient surnommé " Vir probus •• . et 1·•ai su
•
par l' un deux
que souvent on recourait à son ,conseil.
~e ~essent~is pour_ mon père une vénération un peu
craintive, qu aggravait la solennité de ce lieu. J'y entrais
comme dans un temple ; dans la pénombre se dressait le
tabernacle de la bibliothèque ; un épais tapis de ton riche
et sombre étouffait le bruit de mes pas. l1 y avait un
lutrin près d'une des deux fenêtres ; au milieu de la
pièce, une énorme table couverte de livres et de papiers.
Mon père allait chercher un gros livre, quelque Coutume
de Bourgogne ou de Normàndie, pesant in-folio qu'il ouvrait
sur le bras d'un fauteuil pour épier avec moi de feuille en
feuille jusqu'où persévérait le travail d'un insecte rongeur. Le jurisconsulte, en consultant un vieux texte
avait admiré ces petites galeries clandestines et s'était di/
" Tiens ! cela amusera mon enfant ". Et cela m'amusait
beaucoup, à cause aussi de l'amusement qu'il paraissait
lui-même y prendre.
Mais le souvenir du cabinet de travail es~ resté lié
sur~out à cel_ui des lectures qu'il m'y faisait. Mon père
avait à ce SUJet des idées très particulières que n'avait pas
épousées ma mère ; et souvent je les entendais discuter
su.r la nourriture qu'il convient de donner au cerveau
d'un petit enfant. De semblables discussions étaient soulevées parfois au sujet de l'obéissance, ma mère ro.tant
d'avis que l'enfant doit se soumettre sans chercher à
comprendre, mon père gardant toujours une tendance à
tout m'expliquer. Je me souviens fort bien qu'alors ma

�LA NOUVEi.LE REVUE FRANÇAISE

mère comparait l'enfant que j'étais au peuple hébreu, et
protestait qu'avant de vivre dans la grke il était bon
d'avoir vécu selon la loi. Je pense aujourd'hui que ma
mère était dans le vrai ; n'empêche qu'en ce temps je
restais vis-à-vis d'elle dans un état d'insubordination
fréquente et de continuelle discussion, tandis que, sur un
mot, mon père ell.t obtenu de moi tout ce qu'il eô.t
voulu. Je crois qu'il cédait au besoin de son cœur pluttit
qu'il ne suivait une théorie, lorsqu'il ne proposait à mon
amusement ou à mon admiration rien qu'il ne pi'\t aimer ou
admirer .lui-même. La littérature enfantine française ne
présentait alors guère que des inepties, et je pense qu'il e'l1t
souffert s'il avait vu entre mes mains tel livre qu'on y mit
plus tard, de Madame de Ségur par exemple -où je pris,je
l'avoue, et comme à peu près tous les enfants de ma
génération, un plaisir assez vif, mais stupide - un
plaisir non plus vif heureusement que celui que j'avais
pris d'abord à écouter mon père me lire des scènes de
Molière, des passages de l'Odyssée, la farce de Pathelin,
les aventures de Sindbad ou celles d' Ali-Baba et quelques
bouffonneries de la Comédie Italienne, telles qu'elles
sont rapportées dans les Masques de Maurice Sand, livre
où j'admirais aussi les figures d' Arlequin, de Colombine,
de Polichinelle ou de Pierrot, après que, par la voix de
mon père, je les avais entendus dialoguer.
Le succès de ces lectures était tel, et mon père poussait si loin sa confiance, qu'il entreprit un jour le début
du livre de Job. C'était une expérience à laquelle ma
mère voulut assister :· aussi n'eut-elle pas lieu dans la
bibliothèque ainsi que les autres, mais dans un petit salon
où Pon se sentait chez elle plus spécialement. Je ne

SI LE GRAIN NE MEURT

jurerais pas, naturellement, que j'aie compris d'abord la
pleine beauté du texte sacré ! Mais cette lecture, il est
certain, fit sur moi l'impression la plus vive, aussi bien par
la solennité du récit que par la gravité de la voix de mon
père et l'expression du visage de ma mère, qui tour à
tour gardait les yeux fermés pour marquer ou protéger
son pieux recueillement, et ne les rouvrait que pour
porter sur moi un regard chargé d'amour, d'interrogation
et d'espoir.
Certains beaux soirs d'été, quand nous n'avions pas
soupé trop tard et que mon père n'avait pas trop de
travail, il demandait :
- Mon petit ami vient-il se promener avec moi?
Il ne m'appelait jamais autrement que "son petit
ami".
- Vous serez raisonnables, n'est-ce pas, disait ma
mère. Ne rentrez pas trop tard.
J'aimais sortir avec mon père ; et comme il s'occupait
de moi rarement, le peu que je faisais avec lui gardait
un aspect insolite, grave et quelque peu mystérieux qui
m'enchantait aussitôt.
Tout en jouant à quelque jeu de devinette ou d'homonymes, nous remontions la rue de Tournon, puis
traversions le Luxembourg, ou suivions cette partie du
Boulevard Saint-Michel qui le longe, jusqu'au second
jardin, près de l'Observatoire. Dans ce temps les terrains
qui font face à l'Ecole de Pharmacie n'étaient pas encore
bàtis; l'Ecole même n'existait pas. Au lieu des maisons
à six étages, il n'y avait là que baraquements improvisés,
échoppes de fripiers, de revendeurs et de loueurs de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vélocipèdes. L'espace asphalté, ou macadamisé, je ne sais,
qui borde ce second Luxembourg, servait de piste aux
amateurs ; juchés sur ces étranges et paradoxaux instruments, qu'ont remplacés les bicyclettes, ils viraient, passaient et disparaissaient dans le soir. Nous admirions leur
hardiesse, leur élégance. A peine encore distinguait-on la
monture et la roue d'arrière minuscule où reposait
l'équilibre de l'aérien appareil. La svelte roue dtavant se
balançait; celui qui la montait semblait un être fantastique. La nuit tombait, exaltant les lumières, un peu plus
loin, d'un café-concert, dont les musiques nous attiraient.
On ne voyait pas les becs de gaz eux-mêmes, mais, pardessus la palissade, l'étrange illumination des marronniers.
On s'approchait. Les planches n'étaient pas si bien
jointes qu'on ne pô.t, par-ci par là, en appliquant l'œil,
glisser entre-deux le regard : je distinguais, par-dessus la
grouillante et sombre masse des spectateurs, l'émerveillement de la scène, sur laquelle une divette venait
débiter des fadeurs.
Nous avions parfois encore le temps, pour rentrer, de
retraverser le grand Luxembourg. Bient6t un roulement
de tambour en annonçait la fermeture. Les derniers
promeneurs, à contre gré, se dirigeaient vers les sorties,
talonnés par les gardes, et les grandes allées qu'ils désertaient s'emplissaient derrière eux de mystère. Ces soirs là
ie m'endormais ivre d'ombre, de sommeil et d'étrangeté.
Quand j'eus atteint ma cinquième année, mes parents
me firent suivre des cours enfantins chez Mademoiselle
Fleur et chez Madame Lackerbauer.
Mademoiselle Fleur habitait rue de Seine. Tandis que

SI LE GRAIN NE MEURT

les petits, dont j'étais, pâlissaient sur les alphabets, ou sur
des pages d'écriture, les grands - ou plus exactement :
les grandes (car, au cours de Mademoiselle Fleur fréquentaient bien des grandes filles, mais seulement des
petits garçons) - s'agitaient beaucoup autour des répétitions d'une représentation à laquelle devaient assister les
familles. On préparait un acte des Plaideurs ; les grandes
essayaient des fausses barbes et je les enviais d'avoir à se
costumer ; rien ne devait être plus divertissant.
De chez Madame Lackerbauer, je ne me rappelle
qu'une machine de Ramsden, une vieille machine électrique, qui m'intriguait furieusement avec son disque de
verre où de petites plaques de métal étaient collées, et
une manivelle pour faire tourner le disque ; à quoi il
était défendu de toucher " expressément sous peine de
mort " comme disent certaines pancartes sur des poteaux
de transmission. Un jour la mattrcsse avait voulu faire
fonctionner la machine ; tout autour les enfants formaient
un grand cercle, très écarté parce qu'on avait grand peur;
on s'attendait à voir foudroyer la mattresse; et certainement elle tremblait un peu en approchant d'une boule
de cuivre, à l'extrémité de l'appareil, son index replié.
Mais pas la moindre étincelle n'avait jailli. Ah ! l'on
était bien soulagé.
J'avais sept ans quand ma mere crut devoir ajouter
aux cours de Mademoiselle Fleur et de Madame Lackerbauer les leçons de piano de Mademoiselle de Gœcklin . On
sentait chez cette innocente personne peut-être moins de
goô.t pour les arts qu'un grand besoin de gagner sa vie. Elle
était toute fluette, et pile comme sur le point de se trouver
mal. Je crois qu'elle ne devait pas manger à sa faim.

�I

66

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Quand j'avais été bien docile, Mademoiselle de Gœcklin me faisait cadeau d'une image qu'elle sortait d'un
petit manchon. L'image, en elle-même, ei1t pu me
paraître ordinaire et j'en aurais presque fait fi ; mais elle
était parfumée ; extraordinairement parfumée sans
doute en souvenir du manchon - je la regardais à peine ;
je la humais; puis la collais dans un album, à côté d'autres
images que les grands magasins donnaient aux enfants de
leur clientèle, mais qui, elles, ne sentaient rien. J'ai
rouvert l'album dernièrement pour amuser un petit
neveu : les images de Mademoiselle de Gœcklin embaument encore; elles ont embaumé tout l'album.
Après que j'avais fait mes gammes, mes arpèges, un
peu de solfège, et ressassé quelque morceau des " bonnes
traditions du pianiste", je cédais la place à ma mère. Je
crois que c'est par modestie que maman ne jouait jamais
seule ; mais à quatre mains, comme elle y alJait l C'était
d'ordinaire quelque partie d'une symphorue de Haydn, et
de préférence le finale qui, pensait-elle, comportait moins
d'expression à cause du mouvement rapide, qu'elJe précipitait encore en approchant de la fin ; elle comptait à
haute voix d'un bout à l'autre du morceau.
Quand je fus un peu plus grand, Mademoiselle de
Gœcklin ne vint plus ; j'allai prendre les leçons chez elle.
C'était un tout petit appartement où elle vivait avec une
sœur plus Agée, infirme ou un peu simple d'esprit, dont
elle avait la charge. Dans la première pièce, qui devait
servir de salle à manger, se trouvait une ,olière pleine
de bengalis ; dans 1a seconde pièce le piano ; il avait des
notes étonnamment fausses dans le registre supérieur, ce
qui modérait mon désir de prendre la haute de préfé-

SI LE GRAIN NE MEURT

rence, lorsque nous jouions à quatre mains. Mademoiselle
de Gœcltlin, qui comprenait sans peine ma répugnance,
disait alors d'une voix plaintive, abstraitement, comme
un ordre discret qu'elle eôt donné à un esprit : '' Il
faudra faire venir l'accordeur.'' Mais l'esprit ne faisait
pas la commission.
Mes parents avaient pris coutume de passer les vacances d'été dans le Calvados, à la Roque-Baignard, cette
propriété qui revint à ma mère au décès de ma grand'
mère Rondeaux. Les vacances de nouvel an, nous les
passions à Rouen dans la famille de ma mère ; celles de
Piques, à Uzès auprès de ma grand'mère paternelle.
Rien de plus différent que ces deux familles ; rien de
plus différent que ces deux provinces de France, qui conjuguent en moi leurs contradictoires inBuences. Souvent
je me suis persuadé que j'avais été contraint à l'œuvre
d'art, parce que je ne pouvais réaliser que par elle l'accord
de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés se
combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi. Sans
doute ceux la seuls sont capables d'affirmations puissantes,
que pousse en un seul sens l'élan de leur hérédité. Au
contraire les produits de croisement, en qui coex;stem et
grandissent, en se neutralisant, des exigences opposées,
c'est parmi eux je crois que se recrutent les arbitres et les
artistes. Je me trompe fort si les exemples ne me donnent
raison.

a

Mais cette loi que j'entrevois et indique a jusqu'à
présent si peu intrigué les historiens, semble-t-il, que dans
aucune des biographies que j'ai sous la main à Cuverville
où j'écris ceci, non plus que dans aucun dictionnaire, ru

�I

68

LA NOUVELLE lUVU.E FRANÇAISE

meme dans l'énorme Biographie Universelle en 52 volumes, à quelque nom que je regarde, je ne parviens à
trouver la moindre indication sur l'origine maternelle
d'aucun grand homme, d'aucun héros. J'y reviendrai.
Mon arriere grand-pere Rondeaux de Montbray, conseiller au Parlement de Normandie comme son père,
était maire de Rouen en I 789. En 93 il fut incarcéré à
St, Yon avec M. d'Herbouville, et M. de Fontenay,
qu'on tenait pour plus avancl, le remplaça. Sorti de la
prison et de la révolution tout ruiné, il se retira à Louviers, où il tenta de se refaire, dans l'industrie, une fortune
qui précédemment avait été belle. C'est à Louviers, je
crois, qu'il se remaria.
Il avait eu deux enfants d'un premier lit; et jusqu'alors
la famille Rondeaux avait toute été catholique ·; mais, en
secondes noces, Rondeaux de Montbray épousa nne
protestante, Mademoiselle Dufour, qui lui donna encore
trois enfants, dont Edouard mon grand-père. Ces enfants
furent baptisés et élevés dans la religion catholique. Mais
mon grand-père épousa à son tour une protestante, Julie
Pouchet ; et cette fois les cinq enfants, dont le plus jeune
était ma mère, furent élevés protestants.
Néanmoins, à l'époque de mon récit, c'est-à-dire, au
moment où remontent mes souvenirs, la maison de mes
parents était redevenue catholique, plus catholique et bien
pensante qu'elle n'avait jamais été. Mon oncle Henry
Rondeaux, qui l'habitait depuis la mort de ma grand'
mère, avec ma tante et leurs deux enfants, s'était converti
tout jeune encore, longtemps meme avant d'a,-oir songé
à épouser la tres catholique M 11e Lucile Keittinger.
La maison faisait angle entre la rue de Crosne et la

SI LE GRAIN NE MEURT

rue de Fontenelle. Elle ouvrait sa porte cochère sur
celle-là ; sur celle-ci le plu grand nombre de ses
fenêtres. Elle me paraissait énorme ; elle l'étafr. Il y
avait en bas, en plus du logement du concierge, de la
cuisine, de l'écurie, de la remise, un magasin pour les
" rouenneries '' que fabriquait mon oncle à son usine du
Houlme, à quelques kilomctres de Rouen. Et à caté du
magasin, ou plus proprement de la salle du dépôt, il y
avait un petit bureau, dont l'accès était également
défendu aux enfants, et qui du reste se défendait bien
tout seul par son odeur de vieux cigare, son aspect
fastidieux et rébarbatif. Mais combien la maison, par
contre, était aimable !
Dès l'entrée, la clochette au son doux et grave semblait vous souhaiter bon accueil. Sous la vodte, à gauche,
la concierge, de la porte vitrée de sa loge exhaussée de
trois marches, vous souriait. En face s'ouvrait la cour,
où de décoratives plantes vertes, dans des pots alignés
contre le mur du fond, prenaient l'air, et, avant d'être
ramenées dans la serre du Houlme, d'où elles venaient et
où elles allaient refaire leur santé, se reposaient à tour de
raie de leur service d'intérieur. Ah ! que cet intérieur
était tiède, moite, discret et quelque peu shere, mais
confortable, honnête et plaisant. La cage d'escalier prenait jour par en bas sous la vo1~.te, et tout en haut par un
toit vitré. A chaque palier, de longues banquettes de
velours vert, sur lesquelles il faisait bon s'étendre à plat
ventre pour lire. Mais combien on était mieux encore,
entre le second étage et le dernier, sur les marches
mêmes, que couvrait un tapis chiné noir et blanc, bordé
de larges bandes rouges. Du toit vitré tombait une riche

�170

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lumière tamisée, tranquiUe ; la marche au-dessus de celle
sur laquelle j'étais assis me senait &lt;l'appuie-coude, de
pupitre et lentement me pénétrait le c6té ...
J'écrirai mes souvenirs comme ils viennent, sans
chercher à les ordonner. Tout au plus les puis-je grouper
autour des lieux et des êtres ; ma mémoire ne se trompe
pas souvent de place ; mais elle brouille les dates ; je suis
perdu si je m'astreins à de la chronologie. A reparcourir
le passé, je suis comme quelqu'un dont le regard n'apprécierait pas bien les distances et parfois reculerait extrêmement ce que l'examen reconnaîtra beaucoup plus
proche. C'est ainsi que je suis resté longtemps convaincu
d'avoir gardé le souvenir de l'entrée des Prussiens à Rouen:
C'est la nuit. On entend la fanfare militaire, et du
balcon de la rue de Crosne où elle passe, on voit les
torches résineuses fouetter d'inégales lueurs les murs
étonnés des maisons ...
Ma mère à qui, plus tard, j'en reparlai, me persuada
que d'abord en ce temps j'étais beaucoup trop jeune pour
en avoir gardé quelque souvenir que ce soit ; qu'au surplus jamais un Rouennai , ou en tout cas aucun de ma
famille, ne se serait mis au balcon pour voir passer mt-ce
Bismarck ou le roi de Prusse lui-même, et que si les
Allemands avaient organisé des cortèges, ceux-ci eussent
défilé devant des volets clos. Certainement mon souvenir
devait être des '' retraites aux flambeaux " qui, tous les
samedis soir remontaient ou descendaient la rue de
Crosne, après que les Allemands avaient depuis longtemps
déjà vidé la ville.
- C'était la ce que nous te faisions admirer du
balcon, en te chantant, te souviens-tu :

SI LE GRAIN NE MEURT

Zim lai' la! Zim laï la!
LrI btaux militairtr !

Et soudain je reconnaissais aussi la chanson.
Il en est de même de ce bal rue de Crosne, que ma
mémoire s'est longtemp obstinée à placer du temps de
ma grand'mère - qui mourut en 73, alors que je n'avais
pas quatre ans. Il s'agit évidemment d'une soirée que
mon oncle et ma tante Henri donnèrent trois ans plus
tard à la majorité de leur fille :
Je suis déjà couché, mais une singulière rumeur, un
frémissement du haut en bas de la maison, joints à des
vagues harmonieuses, écartent de moi le sommeil. Sans
doute ai-je remarqué dans la journée des préparatifs.
Sans doute l'on m'a dit qu'il y aurait un bal ce soir-la.
Mais, un bal, sais-je ce que c'est? Je n'y avais pas attaché
d'importance et m'étais couché comme les autres soirs.
Mais cette rumeur à présent ... J'écoute; je tâche de surprendre quelque bruit plus distinct, de comprendre ce
qui se passe. Je tends l'oreille. A la fin, n'y tenant plus,
je me lève, sors de la chambre à titons dans le couloir
sombre et, pieds nus, gagne l'escalier plein de lumière.
Ma chambre est au troisième étage. Les vagues de sons
montent du premier ; il faut aller \'OÎr ; et à mesure que
de marche en marche je me rapproche, je distingue des
bruits de voix, des froissements d'étoffe, des chuchotements et des rires. Rien n'a !~air coutumier ; il me
semble que je vais être initié tout à coup à une autre vie,
mystérieuse, différemment réelle, plus brillante et plus
pathétique, et qui commence seulement lorsque les petits
enfants sont couchés. Les couloirs du second tout emplis
de nuit sont déserts; la fête est au-dessous. Avancerai-je

�172

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

encore? On va me voir. On va me punir de ne pas
dormir, d'avoir vu ... Je passe ma tête à travers les fers de
la rampe ... Précisément des invités arrivent, un militaire
en uniforme, une dame toute en rubans, toute en soie ;
elle tient un éventail à la main ; le domestique, mon ami
Victor, que je ne reconnais pas d'abord a cause de ses
culottes et de ses bas blancs, se tient devant la porte
ouverte du premier salon et introduit... Tout à coup
quelqu'un bondit vers moi ; c'est Marie, ma bonne, qui
comme moi tkhait de voir, dissimulée un peu plus bas au
premier angle de l'escalier. Elle me saisit dans ses bras ;
je crois d'abord qu'elle va me reconduire dans ma
chambre, m'y enfermer ; mais non, eJle veut bien me
descendre, au contraire, jusqu'à l'endroit où elle était,
d'où le regard cueille un petit brin de la fête. A présent
j'entends parfaitement bien la musique. Au son des
instruments que je ne puis voir, des Messieurs tourbillonnent avec des dames parées qui toutes sont beaucoup plus
belles que celles du milieu du jour. La musique cesse ;
les danseurs s'arrêtent ; et le bruit des voix remplace
celui des instruments. Ma bonne va me remmener, mais
à ce moment une des belles dames, qui se tenait debout,
appuyée près de la porte, et s'éventait, m'aperçoit; elle
vient à moi, m'embrasse et rit parce que je ne la reconnais pas. C'est évidemment cette amie de ma mère que
j'ai vue encore ce matin même; mais tout de même je
ne suis pas bien s-ôr que ce soit tout à fait elle, elle réellement ... Et quand je me retrouve dans mon lit, j'ai les
idées toutes brouillées et je pense, avant de sombrer dans
le sommeil, confusément : il y a la réalité et il y a les
rêves; et puis il y a une seconde réalité.

SI LE GRAJN NE MEURT

1 73

La croyance indistincte, indéfinissable, à je ne sais quoi
d'autre à côté du réel, du quotidien, de l'avoué, m'habita
durant nombre d'années ; et je ne suis pas st\r de n'en
pas retrouver en moi, encore aujourd'hui, quelques restes.
Rien de commun avec les contes de fées, de go~es ou de
sorcières; peut~tre plutlk avec ceux d'Hoffmann ou
d'Andersen. Pourtant je ne les connaissais pas encore. Non,
je crois bien qu'il y avait plutôt là un maladroit besoin
d'épaissir la vie - besoin que la religion, plus tard,
serait habile à contenter ; et une certaine propension,
aussi, à supposer le clandestin. C'est ainsi qu'apres la mort
de mon père, si grand garçon que je fusse déjà, n'allai-je
pas m'imaginer qu'il n'était pas mort pour de vrai ! ou
du moins - comment exprimer cette sorte d'appréhension qu'il n'était mort qu'à notre , ie ouverte et
diurne, mais que de nuit, secrètement, alors que je
dormais, il venait retrouver ma mère. Durant le jour
mes soupçons se maintenaient incertains, mais je les
sentais se préciser et s'affirmer, le soir, immédiatement
avant de m'endormir. Je ne cherchais pas à percer le
mystère ; je sentais que j'eusse empêché tout net ce que
j'eusse essayé de surprendre; assurément j'étais trop
jeune encore, et ma mère me répétait trop souvent et à
propos de trop de choses : Tu comprendras plus tard mais certains soirs, en m'abandonnant au sommeil, il me
semblait vraiment que je cédais la place.
Je reviens à la rue de Crosne.
Au second étage, à l'extrémité d'un couloir sur lequel
ouvrent les chambres, se trouve la salle d'études, plus
confortable, plus intime que les grands salons du
premier, de sorte que ma mère s'y tient et m'y retient
2

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de préférence. Une grande armoire formant bibliothèque
en occupe le fond. Les deux fenêtres ouvrent sur la
cour; l'une d'elles est double et entre les deux chassis
fleurissent dans des pots, sur des sollcoupes, des crocus,
des hyacinthes et des tulipes du duc de Thol. Des deux
côtés de la cheminée, deux grands fauteuils de tapi ·erie,
ouvrage de ma mère et de mes tantes; dans l'un d'eux
ma mère est assise. Mademoiselle Shackleton, sur une
chaise de reps grenat et d'acajou, près de la table,
s'occupe à un ouvrage de broderie sur filet. Le petit
carré de filet que veut agrémenter son travail est tendu
sur un cadre de métal ; c'est un arachnéen réseau à
travers lequel court l'aiguille. Elle consulte parfois un
modèle où les dessins de fil sont marqués en blanc sur
fond bleu. Ma mère regarde à la fen~tre et dit :
- Les crocus sont ouverts : il va faire beau.
Mademoiselle Shackleton la reprend doucement.
- Juliette, vous serez toujours la même : c'est parce
qu'il fait déjà beau qüe les crocus se sont ouverts; vous
vez bien qu'ils ne prennent pas les devants.
Anna Shackleton ! Je revois votre calme visage, votre
front pur, votre bouche un peu sévère, vos souriants
regards qui versèrent tant de bonté sur mon enfance ... Je
voudrais, pour parler de vous, inventer des mots plus
vibrants, plus respectueux et plus tendres. Raconterai-je un
jour votre modeste vie? Je voudrais que, dans mon récit,
cette humilité resplendisse, comme elle resplendira devant
Dieu le jour où seront abaissés les puissants, où seront
magnifiés les humbles. Je ne me ruis jamais senti grand
goô.t pour portraire les triomphants et les glorieux de ce
monde, mais bien ceux dont la plus vraie gloire est cachée.

SI LE GRAIN NE MEURT

1 75

Je ne sais quels revers précipitèrent dl.i fond de
l'Ecosse sur le continent les enfants Shackleton. Le
pasteur Roberty, qui lui-même avait épousé une Ecossaise, connaissait, je croi , cette famille et c'est lui qui
recommanda l'aînée des filles à ma grand'mère. Tout ce
que je vais redire ici, je ne l'appri , il va sans dire, que
longtemps ensuite, par ma mère elle-même, ou par des
cousins plus Agés.
C'est proprement comme gouvernante de ma mère
que Mademoiselle Shackleton entra dans notre famille.
Ma mère allait bient6t atteindre l'ige d'être mariée . il
parCtt à plus d'un qu' Anna Shackleton, encore jeune eiiemême, et de plus extrêmement jolie, pourrait faire tort
à son élève. La jeune Juliette Rondeaux était du reste il
'
faut le reconnaître, un sujet quelque peu décourageant.
Non seulement elle se retirait sans cesse, et s'effaçait
chaque fois qu'il aurait fallu briller ; mais encore ne
perdait-elle pas une occasion de pousser en avant Mademoiselle Anna, pour qui elle s'était éprise d'une amitié très
vive. Juliette ne supportait pas d'être la mieux mise;
tout la choquait, de ce qui marquait sa situation, sa fortune, et les questions de préséance entretenaient une
lutte continuelle avec sa mère et surtout avec Claire sa
sœur aînée.
Ma grand'mère n'était point dure, assurément; mais
sans être précisément entichée, elle gardait un vif sentiment des hiérarchies. On retrouvait ce sentiment chez sa
fille Claire, mais qui n'avait pas sa bonté - qui même
n'avait pas beaucoup d.'autres sentiments que celui-là, et
s'irritait à ne le retrouver point chez sa sœur ; elle rencontrait, à la place, un in tinct, sinon précisément de

�176

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
SI LE GRAIN N.! MEURT

révolte du moins d'insoumission, qui sans doute n'avait
pas cxi~té de tout temps chez Juliette, mais qui s'éveill~it
semblait-il à la faveur de son amitié pour Anna. Claire
ne pardonnait pas à Anna cette amitié que lui avait
vouée sa sœur ; elle estimait que l'amitié comporte des
degrés, des nuances, et qu'il ne convena!t ~as ~ue
Mademoiselle Shackleton cessit de se sentir mst1tutnce.
_ Eh quoi t pensait ma mère, - suis-je plus belle ?
ou plus intelligente ? ou meilleure ? Est-ce ma fortune
ou mon nom pour quoi je serais préférée ?
_ Juliette, disait Anna, vous me donnerez pour le
jour de vos noces une belle robe de soie couleur thé, et
je serai tout à fait heureuse.
.
.
Ma mère cependant n'avait pu obtemr que Mademoiselle Anna fut logée ailleurs que dans une ch~bre entr_e
deux étages, assurément très loin des domestique~ ~ais
loin des cc maîtres " également, chambre extraordma1rement basse et incommode, à laquelle on accédait par un
petit escalier spécial issu du palier du premier: ~ais du
moins dans les promenades en voiture que fa1sa1ent ces
demoiselles Rondeaux, en compagnie de leur jolie gouvernante, Juliette ne tolérait pas que Mademoiselle Shac_kleton n'occupât point la place du fond, à caté de Claire _;
ce qui du reste désolait Anna Sh~clclet~n et la _mettait
dans la situation la plus faus'-e v1s-à-v1s de Claire, que
cette incorrection révoltait. Anna suppliait ; ma mère
s'obstinait . Claire s'irritait de plus en plus ; chacun
finissait pa: déclarer que, dans ce cas, il préférait ne p~s
sortir et la promenade n'avait point lieu. On n'était
,
.'
sauvé que lorsque se proposait une quatneme personne
pour occuper la seconde place du fond, près de Claire.

177

Le temps avait passé. Claire s'était mariée; puis ma
mère, et Mademoiselle Anne avait eu sa robe de soie
couleur thé. Longtemps Juliette Rondeaux avait dédaigné
les plus brillants partis de la société rouennaise, et Guillaume Démare t, son nouveau beau-frère, n'avait pas
manqué, à chaque fête de Sainte-Catherine, de lui enyoyer
quelque petit cadeau chargé d'une piquante allusion ;
lorsqu'enfin on avait été tout surpris de la voir accepter
un jeune professeur de droit sans fortune, venu du fond
du midi, et qui n'edt jamais osé demander sa main, si ne
l'y eôt poussé l'excellent pasteur Roberty qui le présentait, connaissant le idées de ma mère, et le recommandait tout comme il avait fait Mademoiselle Shackleton. Et
quand, six ans plus tard, je vins au monde, Anna Shakleton m'adopta, comme elle avait adopté tour à tour mes
grands cou ins. Ni la beauté, ni la grke, ni la bonté, ni
l'esprit, ni la vertu ne faisant oublier qu'on est pauvre,
Anna ne devait connaître qu'un reflet lointain de l'amour,
ne devait avoir d'autre famille que celle que lui prêtaient
mes parents.
Le souvenir que j'ai gardé d'elle me la représente les
traits un peu durcis déja par l':1ge, la bouche un peu
sévere, le regard seul encore plein de sourire, un sourire
qui pour un rien devenait du rire vraiment, si frais, si
pur qu'il ·emblait que ni les chagrins ni les déboires
n'eussent pu diminuer en elle l'amusement extrême que
l'âme prend naturellement à la vie. Mon père avait,
lui au i, ce même rire, et parfois Mademoiselle Shackleton et lui entraient dans des acces d'enfantine gaîté,
auxquels je ne me souviens pas que s'associ&amp;t jamais ma
mère.

�LA • ·ouvELLB REVUE FRANÇAISE

Anna (à l'exception de mon père qui l'appelait toujours : Mademoiselle Anna, nous l'appelions tous par son
prénom, et même je disais: Nana, par une puérile
habitude que je conservai jusqu'à l'annonce du livre de
Zola) - Anna Shackleton portait une sorte de coiffe
d'intérieur en dentelle noire, dont deux bandeaux, qui
tombaient de chaque c6té de on visage, l'encadraient
assez bizarrement. Je ne sais quand elle commença de se
coiffer ainsi, mais c'est avec cette coiffure que je la revois,
du plus loin q~'il me souvienne, et que la représentent les
quelques photographies que j'ai d'elle. Si harmonieusement tranquille que fô.t l'expression de son visage, son
allure et toute sa vie, Anna n'était jamais oisive ; réservant les interminables travaux de broderie pour le temps
qu'elle passait en société, elle occupait à quelque traduction les longues heures de sa solitude ; car elle lisait
l'anglais et l'allemand aussi bien que le français, et fort
passablement l'italien.
J'ai conservé quelques-unes de ces traductions qui,
toutes, sont demeurées manuscrites ; ce sont de gros
cahiers d'écolier, emplis jusqu'à la dernière ligne d'une
sage et fine écriture. Tous les ouvrages qu' Anna Shackleton avait ainsi traduits ont paru depuis dans d'autres
traductions, peut-être meilleures ; pourtant je ne puis me
résoudre à jeter ces cahiers, où respire tant de patience,
d'amour et de probité. L'un entre tous m'est cher :
c'est le Reinicke Fuchs de Goethe, dont Anna me lisait
des passages. Après qu'elle avait eu achevé ce trarnil,
mon cousin Maurice Démarest lui donna de petites
têtes en pl!tre de tous les animaux qui figurent dans le
vieux fabliau ; Anna les avait accrochées tout autour

SI LE GRAIN NE MEURT

1 79

du cadre de la glace, au-dessus de la cheminée de sa
chambre, où ils faisaient ma joie.
An~a dessinait aussi, et peignait à l'aquarelle.
~aJS son o_ccupation principale, sa plus chère étude
était la botamque. A Paris elle suivait assidôment les
cours. &lt;le M. Bureau au Muséum, et elle accompacrnait
0
,
au pnn_temps, les herborisations organisées par M. Poisson,
~n _assistant. Je n'ai garde d'oublier ces noms qu' Anna
c1ta1t avec vénération et qui s'auréolaient dans mon
esprit_ d'un grand prestige. Ma mère, qui voyait là une
occasion de me faire prendre de l'exerci~, me permettait
de me joindre à ces excursions dominicales qui prenaient
pour moi tout l'attrait d'une exploration scientifique. La
bande des botanistes était composée presque uniquement
de vieille demoiselles et d'aimables maniaques • on se
rassemblait au départ d'un train ; chacun portait ;n bandoulière une boîte verte de métal peint où l'on couchait
les plantes que l'on se proposait d'étudier ou de faire
sécher. Quelques-uns avaient, en plus, un sécateur,
d'autres un filet à papillons. J'étais de ces dernier. car J·e
,. é
,
~e m mt ressais point tant alors aux plantes qu'aux
insectes, et plus spécialement aux coléoptères dont j'avais
commencé de faire collection, et me poches étaient
g~n~ées de boîtes et de tubes de verre où j'a phyxiais me
v1ct1mes dans les vapeurs de benzine ou le cyanure de
potassi~. Cependant je chassais la plante également ;
plus agile que les vieux amateurs, je courais de l'avant,
et, quittant le sentiers, fouillais deci delà le taillis, la
campagne, claironnant mes Mcouvertes, tout glorieux
d'avoir aperçu le premier l'espèce rare que venaient
admirer ensuite tous les membres de notre petite troupe,

�r8o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

certains un peu dépités lorsque le spécimen était unique,
. que triomphalement j'apportais à Anna.
A l'instar d' Anna et avec son aide, je faisais un
herbier ; mais surtout l'aidais à compléter le sien qui
étaie considérable et remarquablement bien arrangé. Non
seulement elle avait fini par se procurer, patiemment, pour
chaque variété, les plus beaux exemplaires, mais la présentation de chacun de ceux-ci était merveilleuse : de minces
bandelettes gommées fixaient les plus délicates tigelles ;
le port de la plante était spécieusement respecté ; on
admirait, auprM du bouton, la fleur épanouie, puis La
graine. L'étiquette était calligraphiée ... Parfois la désignation d'une variété douteuse nécessitait des recherches, un
examen minutieux ; Anna se penchait sur sa loupe
montée, s'armait de pinces, de minuscules scalpels,
ouvrait délicatement la fleur, en étalait sous l'objectif tous
les organes et m'appelait pour me faire remarquer telle
particularité des étamines ou je ne sais quoi dont ne
parlait pas sa flore et qu'avait signalé M. Bureau.
C'est a la Roque surtout, où Anna nous accompagna,it
tous les étés, que se manifestait dans son plein son
activité botanique, et que s'alimentait_ l'herbier. Nous ne
sortions pas sans notre boîte verte (car moi aussi j'avais la
mienne) et une sorte de truelle cintrée, un déplantoir,
qui permettait de s'emparer de la plante avec sa racine.
Parfois on en surveillait une de jour en jour ; on attendait sa Horaison parfaite, et c'était un vrai désespoir quand
le dernier jour, parfois, on la trouvait à demi broutée par
des chenilles, ou qu'un orage tout à coup nous empêchait.
Ici l'herbier régnait en seigneur ; tout ce qui se rap-

SI LE GRAIN NE MEURT

181

portait à lui, on l'accomplissait avec zèle, avec gravité,
comme un rite. Par les beaux jours, on étalait aux rebords
des fenêtres, sur les tables et les planchers ensoleillés, les
feuilles de papier gris entre lesquelles iraient sécher les
plantes ; pour certaines, grêles ou fibreuses, quelques
feuilles suffisaient; mais il en était d'autres, charnues,
gonflées de seve, qu'il fallait presser entre d'épais matelas
de papier spongieux, bien secs et renouvelés chaque jour.
Tout cela prenait un temps considérable, et nécessitait
beaucoup plus de place que celle dont Anna disposait
à Paris.
Elle habitait, rue de Vaugirard, entre la rue Madame
et la rue d' Assas, un petit appartement de quatre pieces
exiguës et si basses qu'en montant sur une chaise on en
pouvait toucher de la main le plafond. Au demeurant
l'appartement n'était pas mal situé, en face du jardin
ou de la cour de je ne sais quel établissement scientifique,
où nous pûmes contempler les essais des premières
chaudières solaires. Ces étranges appareils ressemblaient
à d'énormes fleurs, dont la corole eût été formée de
miroirs; le pistil, au point de convergence des rayons
présentait l'eau qu'il s'agissait d'amener à ébullition. Et
sans doute on y parvenait, car un beau jour un de ces
appareils éclata, terrifiant tout le voisinage et brisant les
carreaux du salon d' Anna et ceux de sa chambre, qui
donnaient tous deux sur la rue. Sur une cour donnaient
la salle à manger et une salle de travail où Anna se
tenait le plus souvent ; même elle y recevait, plus
volontiers que dans son salon, les quelques intimes qui
venaient la voir ; aussi ne me souviendrais-je sans
doute pas du salon si ~e n'eût été là qu'on avait dressé

�182

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
SI LE GRAIN NE M.EORT

pour moi un petit lit pliant lorsqu'à ma grande joie ma
mère me confia pour quelques jours à son amie, je ne sais
plus à quelle occasion.
L'année que j'entrai à l'Ecole Alsacienne, mes parents
ayant jugé sans doute que l'instruction que je recevais
chez Mademoiselle Fleur et Madame Lackerbauer ne me
suffisait plus, il fut convenu que je déjeunerais chez Anna
une fois par semaine. C'était, il m'en souvient, le jeudi,
après la gymnastique. L'Ecole Alsacienne, qui n'avait pas
encore en ce temps là l'importance qu'elle a pris par la
suite et ne disposait pas d'une salle spéciale pour les
exercices physiques, menait ses élèves au " gymnase
Pascaud ", rue de Vaugirard, à quelques pas de chez
Anna. J'arriv;is chez elle encore en nage et en désordre,
les vêtements pleins de sciure de bois et les mains gluantes de colophane. Qu'avaient ce déjeuners de si charmant? Je crois surtout l'attention inlassable d'Anna pour
mes plus niais bavardages, mon importance auprès d'elle
et de me sentir attendu, considéré, choyé. Pour moi
l'appartement s'emplissait de prévenances et de sourires,
le déjeuner se. faisait meilleur. En retour, ah ! je voudrais
avoir gardé ouvenir de quelque gentillesse enfantine, de
quelque geste ou mot d'amour ... Mai non ; et le seul
dont il me souvienne, c'est une phrase absurde, bien &lt;ligne
de l'enfant obtus que j'étais, et que je rougis d'évoquer :
Comme je mangeai ce matin là de fort bon appétit et
qu' Anna, avec ses modiques ressources, avait visiblement
fait de son mieux :
- Mais Nana ! je vais te ruiner ! m'écriai-je (la
phrase sonne encore à mon oreille)... Du moins sentis-je,
aussitôt ces mots prononcés, qu'il n'étaient pas de ceux

qu'un cœur un petit peu délicat pouvait inventer, qu' Anna
s'en affectait, que je l'avais un peu blessée. Ce fut, je le
crois bien, un des premiers éclairs de ma conscience ;
lueur fugitive, encore bien incertaine, bien insuffisante à
percer l'épai e nuit où ma puérilité s'attardait.
( .,,J suivre)

ANDRÉ GIDE

�LES SOIRÉES DE PÉTROGRADE

LES SOIRÉES DE PÉTROGRADE

Elle sera prostituée
Et jettera des bomber
Car le sang des reines tuées
Est doux à ma colombe.

III

L'ANCIEN RÉGIME
LA MARTIALE

I
L•ORGUEILLEUSE

Pourquoi, Princesse de Ballet,
Refuses-lu ta bouche?
Les coulisses du ChJtelet
Sont-elles si farouches ?

Tu 11' étais jadis à Moscou
Que fille de cuisine,
Les chauffeurs te baisaient au cou
Qui sentaient la benzine.

Le Grand Turc apprend ce r;u'il cuit
Aux Kurdes en déroute
Quand le jeune hetman les poursuit
Par les gorges sans route
Mais son regard devient dément
Lorsqu'aux hordes soumises
Le vainqueur, changeant de chemise,
Montre deux seins charmants.

IV
LA .RUSÉE

II .

Ma tourterelle, mon amie

Le Maréchal de la Noblesse
Hait le leader des Cadets
Mais sa fille - &lt;JUelle drblesse Est éprise du dadais

Suit des cours au Gymnase;
Combinant acides et bases
Elle apprend la chimie.

Et, sur la glace du skating,
Cap1de1s et Monl4i6 us

LA RÉVOLTÉE

�186

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISZ

Se tracent de mutuels signes
Avec leurs patins aigus.
V
L'INFIDÈLE

0 Catherine lvanowna,
0 ma douce colombe,

Quitte ce vieux banquier qui n'a
Déjà qu'odeur de tombe.
On jase dans tout le district
De nos mainr désunies.
Songe à mon C()JUr fidèle et strict,
A sa peine infi11ie.
VI
LA PERVERSE

LES SOIRÉES DE PÉTROGRADE

VII
L'IRRÉSOLUE

N'écoute pas, Anastasie,
Ce discours qui te trouble.
Repousse ces colliers d'Asie
Ces bagues et ces roubles.
Le bras s'empourpre à l'aventttre
Aux champs de Volhynie
Qui sera la rouge ceinture
De tes hanches unies.

LA RÉVOLUTION
VIII
LA MÉLOMANE

.

Qu'elle était donc tentatrice
Lors du bal au Palais d'Hiver
La gorge de l' Ambassadrice
Sous l'écharpe en tulle vert !

Cette dame maximaliste
Et septuagénaire
On raconte qu'elle aima Liszt
Et qu'elle aima Wagner.

Ce fut, à son gré, l'école
Buissonnière en plus d'un cas
Sous le manteau du protocole
Penaant quatre mazurkas.

Ce qui seulement la chagrine
- Disgrdce sans recours C'est 11' entendre plus Lohengrin
Aux concerts de la Cour.

�188

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES SOIRÉES DE PÉTROGRADE

IX

XI

LA GRAND' MÈRl!. DE LA RÉVOLUTION

MONSIEUR PROTOPOPOFF

Qu'un jour à la gare Alexandre,
Rentrant de Sibérie,
La foule l-a verrait descendre
D'un sleeping-car fleuri,

&amp;gardez ce Monsieur qui va
Monter en limousine
Et cause avec ViroubO'Ua
Que l'on dit sa co11si1u.

Eut-elle rêvé d'aventure
Cet accueil amical
Durant sa villégiature
Aux bords du Baïkal?

L'Esprit l'a comblé de ses dons
Et parle en sa parole ;
li enchante les guéridons
Et charme les consoles.

X

XII

LES JOl.TRNÉES D'AOUT

LE CONVIVE

C'est vous qu'au Palais de Tauride,
Funeste privilège,
J'évoque par ce jour torride,
Princesse de collège.

Elles t'aiment plus tpu la vie ;
Tu les mettrais au désespoir
Si tu ne vmais pas ce soir
ÂN souper où je te con'Vie.

l'oublie Ouvriers et Soldats
Pour 'VOUS, Iphigénie,
Et la fraîcheur de ce soda
Me paraît infinie.

riens. Il y aura sous mon toit
Les plus belles de ter compagnes,
Des roses rouge, du champagne
Et une surprise pour toi.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES SOIRÉES DE PBTROGRAD.K

XIII

XV

LA LIMOUSINE

LE COLONEL ROMANOFF

Sous la neige, la Rails Royce
S'arrête le long du quai.
Ah / L'étrange, le lourd paquet
Qu'ils cachent sous leurs pelisses I

Le soir vient; la bise t!tue
Dévaste les bouleaux ;
La voix des fontaines s'est tue
A Tsarkoïe-Selo.

Aux cent cloches de la Néva,
Tandis que sonnent matines,
Le très saint moine Raspoutine
Docile au destin s'en va.

'Poursuivant son ombre qu'allonge
Le couchant solennel,
Erre dans le palais de songe
Un pdle colonel.

XIV
LA PARTIE DE P.@:cHE

N'entendez-vous pas le bruit sourd
Que font les brise-glace?
Des blessures s'ouvrent, l'eau sourd,
Glauque, de place en place.
Ils sont mangés par les brochets
Aux voraces caresses
Ces doigts bien aimés que lèchait
Alexandra de Hesse.

1916-19 I 7

llNÉ CHALOPT

�MARCEL PROUST .ET LA TRADITION CLASSIQUE

193

se mettent en révolution sans qu'il leur ait été fait quelque positive et vraiment cruelle injure .

•••
MARCEL PROUST ET LA
TRADITION CLASSIQUE

Quand j'écrivais les quelques lignes qu'on a pu li~e
dans notre dernier numéro sur le Prix Goncourt, Je
n'avais encore qu'une idée très imparfaite de la ~empete
qu'allait soulever la distinction accordé~ ~u _livre de
Marcel Proust, Le choix des Dix me para1ssa1t si nature!,
si heureux, que je ne pouvais, malgré. tout_ ce que _1e
savais, m'attendre à un débordement si furieux de protestations.
.
• b·
Pourtant, en y réfléchissant, ces protestations, Je vois ien
maintenant qu'elles pouvaient être prévues. Dans le_ fond
elles sont parfaitement normales. Ce sont cell~ qui toujours saluent la première tentative pour mett~c- a sa_ place
une grande œuvre. Elles représentent la pumt1on rituelle
de quiconque s'efforce, dans le domain: ~es _choses de
l'esprit, à un acte de simple et élémen~1re 3ust1cc, ,
Si j'eusse conservé quelque doute sur l importance d A_la
rethtrclu du TtmpI Perdu, il m'e{lt été enlevé par la petite
émeute à laquelle nous venons d'assister. Seuls l~s chefsd'œuvre ont le privilège de se concilier du pre~1cr ~oup
un chœur aussi consonnant d'ennemis. Les sots Jamais ne

J'aurais beaucoup aimé à n'écrire sur Proust qu'à la
façon dont il écrit lui-même, c'est-à-dire avec lenteur,
complaisance et détail. J'avais commencé, il y a six mois,
sur son roman, une étude où je voulais mettre, à défaut
d'autres qualités, toute ma patience. Pressé par l'actualité,
je ne vais pouvoir en donner aujourd'hui qu'un extrait,
quitte à corriger plus tard par d'autres considérations ce
que celles qu'on va lire ont peut-être de trop exclusivement technique.

•••
Je ne puis prendre pour un simple hasard le fait que
Proust a vu se coaliser principalement contre lui tous
les tenants de " l'art révolutionnaire ", tous ceux-là qui,
confondant vaguement politique et littérature, s'imaginent
que la hardiesse est toujours de même sens dans les deux
domaines, que dans le second comme dans le premier il
n'y a d'initiative qu' m avant, que l'inventeur est toujours
celui qui va plus loin que les autres, - tous ceux-là
qui se représentent l'innovation littéraire comme une
émancipation et qui saluent comme un pas de plus vers
la Beauté chaque abandon d'une règle jusque-la respectée,
chaque nouvelle entrave qui tombe, chaque précision de
moins qu'on apporte. L'un d'eux, non sans candeur,a traité
Proust d'écrivain "réactionnaire ". Et comment etlt-il
compris qu'en littérature il peut y avoir des révolutions
en arri~rt, des révolutions qui consistent à faire moins

�1 94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gros, moins grand, moins libre, moins sublime, moins
pathétique, moins sommaire, moins "génial" qu'on n'a
fait jusque-là ? Comment ett-il compris que c'est d'une
révolution de ce genre que nous avons aujourd'hui avant
tout besoin, et que cette révolution, le "réactionnaire "
Proust vient justement en donner le signal ?
Je tkheraj quelque jour d'analyser en détail les raisons
qui ont fait de notre xrxe siecle une période de grave
langueur pour toute la littérature psychologique. Je ne
prends aujourd'hui que le fait qui me paraît incontestable.
A partir de Stendhal, il sè produit une dégradation continue de notre faculté, pourtant si ancienne, si invétérée,
de comprendre et de traduire le sentiment. Flaubert
représente le moment où le mal devient sensible et alarmant. Je ne veux pas dire que Madame Bovary et I' Education Sentimentale n'impliquent aucune connaissance du
cœur humain; mais ni l'un ni l'autre ouvrage ne contient
' la moindre vue directe sur sa complexité; ni l'un ni l'autre
ouvrage ne nous fait avancer en lui, ne nous en découvre
de face de nouveaux aspects. 11 y a chez l'auteur une
certaine pesanteur de l'intelligence au regard de la sensi. bilité ; elle la suit mal ; elle ne la débrouille plus ; elle
ne sait plus l'atteindie dans son caprice et dans sa
nuance. De là, je crois, l'impression de piétinement que
nous donnent ces livres, pourtant si fortement " en
marche ", et dont le style, comme le remarquait si
justement ici-même Marcel Proust, fait penser à un
"trottoir roulant".
Un stade plus avancé de la maladie dont a souffert
au xrx: 8 siècle notre sens psychologique peut être avantageusement étudié dans les premières œuvres de Barrès.

MARCEL PROUST ET LA TRADITION CLASSIQUE

Grande entreprise d'un écrivain sur lui-même ; nombreuses et précises dispositions pour procéder à une
investigation aussi subtile et pénétrante que possible de
ses émotions : résultat rigoureusement nul. Il n'y a pas,
dans les trois ou quatre volumes du Culte du Moi le
plus petit embryon de découverte psychologique ; :'est
vraiment le "Dieu inconnu" qui, d'un bout à l'autre,
s'y trouve encensé. Malgré toute sa bonne volonté, malgré
tout l'appareil dont il s'entoure, Barrès n'arrive pas à
vaincre l'hermétique nuit intérieure dont il est affligé.
Partout d'ailleurs autour de lui, à cette époque, l'intelligence de soi est en baisse. Jamais on n'a tant parlé
d'intuition, et jamais on n'en a été plus incapable ; du
moins en ce qui regarde les objets intérieurs. Le Symbolisme apprend non pas seulement aux poètes, aux romanciers aussi, une certaine manière délicieuse de ne s'aborder
soi-même qu'en songe. Il s'agit avant tout d'être aveugle.
L'effort à faire, s'il y en a un, est exactement au rebours
de la clain•oyance : pour mieux faire vibrer le lecteur, on
ne touchera que du dehors et avec une sorte de circonspection enivrée aux émotions dont on veut le ravir ; il
faut les· presser, les étreindre, leur faire donner toute leur
liqueur ; mais ne surtout pas les pénétrer, les attaquer, les
dissoudre. L'écrivain, quel qu'il soit, s'exerce avant tout
à être global; il n'est content que lorsqu'il réussit à
restituer d'ensemble, par la suggestion, par la caresse, un
moment de son &amp;me; il n'a le sentiment d'avoir fait sa
dche que lorsqu'il est parvenu à se subir lui-même, tel
quel et en toute ignorance, pendant un instant.
Le roman psychologique s'imprègne de lyrisme ; il
n'est plus une branche de l'étude des passions ; il ne sert

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus à dessiner des caractères ; à de très rares exceptions
près, il n'est plus conçu que comme un recueil d' "impressions ., sur l'Lne, de "paysages introspectifs ".

,,

Au premier abord, Proust peut sembler ,n'avoir rien
fait d'autre que porter ce genre à sa perfection. N'est-il
pas un prodigieux "évocateur " de sensations et de sentiments ? A quoi s'attache-t-il, sinon à faire revivre sous les
yeux du lecteur tout son passé intérieur ?
- Sans doute ; mais il y a la manière. Il ne compte
pour cela sur aucune baguette magique. Il ne va pas faire
"surgir " devant nous " du fond des eaux " son àme
comme une tle entière et tout équipée. Â la recherche du
Temps perdu : ce titre dit tout ; il implique une certaine
peine, de l'application, de la méthode, de l'entreprise ; il
signifie une certaine distance entre l'auteur et son objet,
une distance qu'il aura sans cesse à franchir par la mémoire, par la réflexion, par l'intelligence ; il sous-entend
un besoin de connais.sance ; il annonce une conquête
discursive de la réalité poursuivie.
Et en effet Proust laisse tomber dès l'abord tous les
moyens littéraires qui participent le moins du monde de l'enchantement. Il se prive, avec quelque sévérité même, de la
musique; on voit qu'il ne veut pas suggérer, mais retrouver.
Il s'attaque aux sentiments, aux caractères, par le
détail ; il n'abdique pas toute prétention à en montrer le
contour et la silhouette ; mais il sait que cela ne doit, ne
peut ~enir qu'à la longue. Grignoter d'abord. C'est un
rongeur: il fera beaucoup de débris, avant que l'on puisse
comprendre que ça n'en est pas, que ce sont les matériaux
d'une vaste et magnifique construction.

MARCEL PROUST ET LA TRADITION CLASSIQUE

Je ne puis dire assez combien je trouve émouvant son
renoncement à émouvoir, sa patience, sa diligence, son
amour de la vérité. II prend sa plume du bon bout . il
dessine d'abord un petit morceau et le reste vient t~ut
seul peu à peu. Il me fait penser aussi à ces machines qui
avalent si mathématiquement la pièce d'étoffe, la feuille
de papier dont on ne leur a pourtant livré que la frange.
Il ne fait rien apparaître que par le dedans; du Temps
perdu, il ne pense pas à redire l'écho ; il tâche seulement
de lui rendre peu à peu tout on contenu. Et de meme
en particulier pour chaque émotion qu'il a éprouvée, pour
chaque personnage qu'il revoit. Il cherche tout de suite
leurs nuances, leur intime diversité; ce n'est qu'à force
d'y découvrir de la différence qu'il espère les rappeler à
la vie.

M. Jacques Boulenger a très finement remarqué dans
/'Opinion que Proust ne peignait les autres qu' " en
retraçant le reflet qu'ils laissaient en lui ", et qu'il allait
ainsi chercher leur image comme au fond d'un miroir
intérieur. Il faut comprendre toute la signification de ce
procédé. On a beau faire, il n'y a de description vraiment
profonde des caractères qu'appuyée sur une étroite et solide
compréhension de soi-meme. Avant de se tourner vers le
dehors avec quelque chance de succès, il faut que l'analyse
ait , fortement mordu au dedans. Du moins, est-ce la loi
chez nous, en France. Ce qui a manqué à Flaubert et
à tous les romanciers de son école, c'est d'avoir su se
saisir d'abord eux-mêmes. Pour a,·oir voulu étre d'emblée
et directement objectifs, ils se sont condamnés à poser
simplement devant eux des ohjm, mais sans les animer,
sans les diversifier, sans les éclairer intérieurement.

�LA NOUVELLE RRVUE FRANÇAISE

Proust voit toutes choses, et même les extérieures, sous
l'angle où il se voit lui-même. Et comme il a pris en
lui-même l'habitude de la réfraction, son regard d'emblée
décompose, spécifie. Il parvient ainsi, en ne séparant
jamais aucun être de son détail, à nous le montrer toujours entièrement concret, aussi nourri au dedans qu'au
dehors, à la fois étonnant et connu.
C'est la grande tradition classique qu'il renoue ainsi.
Racine fait-il autre chose que d'aller chercher autrui en
lui-même? Ayant mis un jour son intelligence aux trousses de sa sensibilité, peu à peu, par tout ce que l'une gagne
sur l'autre, il devient créateur. Et de cette façon seulement. Rien par lui n'est suscité d'emblée. C'est par la
compréhension, c'est par l'analyse, c'est par la connaissance, qu'il fait naître peu à peu des êtres différents. Et
ces êtres eux-mêmes, s'ils se dessinent aux yeux du
lecteur, ou du spectateur, c'est grke à la continuation
en eux de ce progrès de l'intelligence. Le poète du premier coup a tourné le dos à leur totalité, il a refusé
l'aspect qu'ils eussent pu prendre; il n'a voulu que les
mieux voir qu'entrer dans leur ~e comme il était entré
'
.
d'abord dans la sienne, c'est-à-dire tout armé d'attention.
Hermione, Néron, Phèdre, d'où sortent-ils peu
peu
our
nous
sinon
du
sein
des
sentiments
entre
lesquels
P
'
.
on nous les fait voir partagés ? Il n'y a pas ici de création
à proprement parler, mais de l'invention seulement, c'està-dire quelque chose de trouvé, d'aperçu, de démêlé, une
constatation, et si l'on peut dire, de la conscience d'autrui.
Proust, en plus grand, en plus lent, en plus minutieux,
en moins dramatique, reprend cette méthode. li retrouve,
en tout, le chemin de l'intérieur. Et non pas, suivant le

a

MARCEL PROUST ET LA TRADITION CLASSIQUE

1 99

mode bergsonien, par un effort de concentration et de
sommeil, mais au contraire par un déploiement paisible
de lucidité et de discernement. Aussi naturellement qu'un
poète projette devant lui des images, oublieux de soi, Proust, plongeant en lui-même, interroge, explore, devine,
reconnaît et peu à peu s'explique les choses et les gens ;
son esprit mange tout doucement ce qu'ils comportent
d'obscur ou d'opaque, détruit en eux tout ce qui ne se
laisse pas voir, tout ce qui tendrait à faire seulement impression ; il les invente ainsi, rien qu'en en faisant l'inventaire, par la seule calme perpétuité de la considération
qu'il leur accorde. Pour les produire il les démontre. Sur
la page où il écrit, c'est leur évidence qu'il tente et, par
dix mille mots, va chercher. Il n'admet pas leurs ombres :
elles aussi doivent êtres pleines de traits qu'on peut, qu'il
faut saisir : faute de mieux il les peuplera de ses hypotheses.
Il travaille ainsi à contre-sens de tout le Romantisme,
qui a sans cesse consisté à faire croire à des choses sans les
montrer. On peut attendre de son intervention, pour
notre littérature, un immense dégonflement. Il va devenir,
d'ici quelque temps, impossible d'intéresser en bloc, de
toucher directement l'imagination : !'écrivain ne pourra
plus demander cette foi des sens, à laquelle il a été fait un
appel de plus en plus tyrannique. Il faudra s'expliquer, il
faudra mettre cartes sur table. Et l'on verra bien alors
que les grandes choses sont celles où il y a le plus de
petites, que la profondeur est en raison inverse de l'énormité et que le génie n'est peut-être pas si différent qu'on
en est venu à le croire du jugement et de la précision.
En nous débarrassant de l'indivision des idées et des

�200

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sentiments, Proust nous débarrasse de l'énigmatique et de
l'incontr6lable. Il rend de l'eau au moulin de notre raison
et fait travailler en nous de nouveau la faculté réfléchissante.Grâce lui, nous échappons à cette espèce de complicité sensuelle ou de conversation mystique, qui tendait à
devenir la seule relation où nous pussions nous trouver engagés avec un écrivain. Nous reprenons go-atàcomprendre;
notre plaisir est de nouveau d'apprendre quelque chose
sur nous-m~mes, de nous sentir pénétrés par la définition,
de nous reconnaître plus avant formulables que nous
n'avions cru l'être.
Le grand et modeste cheminement travers le cœur
humain que les classiques avaient amorcé, recommence.
"L'étude des sentiments" fait de nouveau des progrès.
Nos yeux se rouvrent la vérité intérieure. Notre littérature, un moment suffoquée par l'ineffable, redevient ouvertement ce qu'elle a toujours été, dans son essence: un
" discours suc les passions ".

201

a

a

a

JACQUES RIVIlRE

LA GUÉRISON SÉVÈRE
PREMIÈRE PARTIE.
LE VOYAGE, LES INSCRIPTIONS
Je 11' ai pas cm! de suivre ma /mule, depuù I, ,ommmcemtnt de utte maladie. Même il est surprmant qu'tlle roit
rtttée parû/le à elle-même, quand mo.,, corp1 changeait ttllemmt : elle mt surprmd aujourd'l1ui où je la dt'f)ine awsi vite
qu'il arrit1ait les prmziers jours, lorsque à m011 arrivlt da,rs
u village 11/JU'Ueau - tt que, prir de fùvrt, je m' arritais
chaque jour davantage de dlcouvrir - le jardin de pois, le
portail a u t1;Ït dt pierrer h travers la /mitre diminuaient
pour moi. Je remarquais mieux à mesure /_es histoires où je
mt trouvais,

Voici la principale de ces histoires Ue l'ai conservée,
je pense, deux jours} : le docteur avait bien emporté, sur
notre bateau, d'assez grands blocs de glace. Mais ces
blocs avaient été mis à prendre dans des tonneaux, ils
étaient exactement ronds, de sorte que le timonier s'exerç.ait avec eux chaque soir au lancement du disque. Ils
fondirent, ou devinrent sales. Un soir, un disque mal jeté
me frappa au front.
A présent, ils étaient juste assez grands pour gue le
docteur et moi pussions avec eux jouer au jacquet. Cer-

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tains n'étaient plus bons que pour les dames, les hommes
de l'équipage les emportaient.
Le bateau n'avait pas encore tourné le cap, et nous
commençimes à vomir le sang : il nous arrivait brusquement à la bouche, avec le gm1t et la forme d'une langue
de chien. Nous mangions alors un de nos pions, en
choisissant les plus propres. Cela compliquait le jeu.

***
Les mineurs que je distinguais, bien avant le bateau,
dans le papier bleu des fenêtres, étaient sans doute les
mêmes que ceux d'un cinéma, place Clichy, où des films
bleus montraient les travaux et les explosions des mines,
avec l'amour d'une galibotte pour son ingénieur. Une
fois je découvris une femme nue, et qui levait les bras :
en la regardant avec soin, je vis qu'elle était encore un
mineur, qui tapait à coups de pioche dans le plafond de
son boyau. Il n'était pas nu plus bas que le ventre.
Ces mineurs ne remuaient pas, mais semblaient dégager
une grande force.
Les poutres du plafond me rappelaient d'autres poutres,
lorsqu'enfant je dormais dans un grenier à avoine, et que
les nuits étaient très courtes. Des animaux, que je distinguais mal, s'y montraient ; aussi un moine et de longues
files de voitures. Ces voitures penchaient, comme si leur
roue gauche avait été légèrement plus faible que la droite.
Il passa encore trois personnes que je reconnus, et Simone.
Les hommes et les femmes que je voyais sur la tapisserie, en face de moi, étaient fanés et vieillots. En outre
ils s'obstinaient à porter sur la tête des couronnes ou des

LA GUÉRISON SÉVÈRE

203

fleurs passées, même quand cela n'allait pas à leur caractère (comme pour ce joueur de violon nègre qui passa
~•un_ côt~ de la chambre à l'autre). Ainsi 1~ joie que
J ~vais. pris~ . à les découvrir se gitait, et je les oubliais
vite ; Je n a1 franchement profité que, sur la vitre salie
par les hirondelles (elles doivent avoir leur nid dans l'angle
d~. mur, d'o~ tombe cette cascade de crottes), de ce vol
d 01seaux qui franchissaient une plaine et la plupart
' les lignes'
vo l.
aient la tête en bas. Je voyais si nettement
de leurs corps qu'ils pouvaient bien être déplumés. Dans
la suite, ~lusieu'.s se ~erdirent : celui qui demeura jusqu'à
la fin était nu, 11 avait la grosseur d'une oie et portait le
bec ouvert.

Tous ces événements me fatiguent à écrire (bien moins
que si je v~~lais faire une lettre, même la plus simple).
Pourtant s1 Je ne les écris pas aujourd'hui ils se perdront :
·1 '
'
t n en est pas un qui ne me paraisse à présent avoir été
~ne distraction, et fait pour être oublié. Déjà, pour que
Je retrouve tout à l'heure cette Daphné, il a fallu le hasard
que Juliette se soit inclinée tout à fait comme elle et juste
au dessous. J'ai bien connu cette Daphné dont les cheveux
sont noirs, mais son corps a la même couleur passée que
le reste. Elle se penche vers l'eau, et tout ce corps fléchit
comme les genoux fléchissent quand on veut se lever.
Puis, je_ n'ai guère_ su conserver la sorte d'intérêt que je
l~ur prêtais. Certes Je ne croyais pas vivants Daphné, les
oiseaux, les mineurs, mais tout de même•.. Oui, ils ne
présentaient pas cette difficulté que me font les véritables
personnes, c'était la différence.

�204

LA NOUVELLK REVUE FRANÇAISE

•••
Je n'ai pas cessl dt suivre ma pmslt, mais il est venu un
temps où j'ai voulu profiter d'elle. Je nt sa~s . co~me~t . s',st
fait le passage : c'ltait peut-hre p,~r la f~m1l1ar1t~ ou Jt
trouvais. O'Ute t /''1
'', a,"ont il est fiacz/1 dt tzrtr parti. Ou bttn

'!''

encore...
Mais je nt puis gu?rt parûr de

us

.
choses qui

n,:

sont pas

~~-~~
.
Je me suis mis à me rlplttr, dts u moment : " 11 (aut ?u~ Jt
gulrisse, il faut que je gulrim ". l'ai couve~t ~mscript1ons
/, mur qui est en Jau dt moi. Et je me duazs, à chaque
inscription nouvelle: "Pourquoi n'ai-je pas commencé plus
tôt r"

• ••
Les hommes et les femmes passées se transfo.rmèrent
d'abord. Ce fut assez facile, puisque je ne voyais ~ère
d'eux: que le contour extérieur, mais point de corps _ni de
plis. Je trouvai dans le coin gauche du mur,~. pa~r d~
b
ces mots: " Je suis guéri". Ce que J avais P:ls
d~bord pour un jet d'eau dessinait maintenant les parues
hautes des lettres. Alors je mis au dessus : '.' J~ ne. to~sse
lus,, puis "Je respire bien". (Ces trois mscnptt~ns
P
' correctes et réguh'è rcs comme sur un cahier
étaient
d'écriture.)
Plus haut, à l'endroit du violon nègre : " J'ai
mille amis avec moi". Cette exagération me plaisait.
Elle ne i resta pas longtemps à la même place, passa
·
quelques jours sur la couverture grise
e t se posa, à la

LA GUÉRISON SÉVÈRE

205

fin, sur le léger bouquet qui est au bout de la cheminée
dans un pot à i;onfitures. Le nombre des tiges de coquelicot, que je distinguai , l'aida à se .fixer. Le coin de
droite en haut demeura vide. Pour les poutres du plafond,
j'ai su dès le début qu'il n'y avait rien à attendre d'elles;
exprès je ne les regardais pas. Leur vitesse d'avant, et le
plaisir que je prenais à cette vitesse leur imprimait une
sorte de faute.
Sur le coin de gauche j'écrivis: " Je suis guéri
comme 2 et 2 font 4 ". Les chiffres se montraient clairement, c'était l'inscription qui me donnait le plus d'assurance. Je ne la regardais qu'en dernier lieu, a.fin qu'e1le
fortifilt les autres.
Je ne puis pas dire que ces diverses phrases me soient
jamais apparues avec une grande netteté, Je connaissais
cependant qu'elles étaient là : c'était une sorte de science,
pluWt qu'une observation qui se fdt à chaque fois
renouvelée.

•••
La fenêtre me donna des sens plus subtils ; j'hésitai
un ou deux jours avant de parvenir à les posséder. Le
montant de droite voulut dire : "Je suis fort" et celui
de gauche: "Je suis beau". La barre de fermeture :
"Je suis clair". Enfin la vitre de gauche qui était
parfaitement propre (ce11e de droite était tachée par les
hirondelles) signifiait: "Je suis jeune". Ce dernier sens
fut le plus difficile à retenir, et quand je les voulais
tous retrouver et les dire trop vite, c'est en arrivant
à lui qu'il m'arrivait de me tromper. J'avais beau me
représenter que le vide de cet espace et sa propreté
4

�206

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA GUÉRISON SÉvÈRE

figuraient une lme peu formée, et manquant encore
d'impressions.
Tout ceci était d'un degré supérieur aux grossières
inscriptions de la tapisserie et me fit un usage plus long.

• ••
Le papier bleu, dans la nouvelle organisation, ne
tenait aucun r6le. Pourtant, comme si la direction de
mon esprit avait changé, il ne me fut jamais possible
d'y retrouver les mineurs, la femme levant ses bras - ni
m~me ces vagues que je distinguais le dernier jour du
voyage. Je les cherchais machinalement, à mes moments
de distraction ; ou plut6t je m'apercevais à la fois, et sans
déception, que je venais de les chercher et ne les avais
pas découvertes.

•• •
Je n'ai fait part de m dispositions à personne - même pas
à Juliette. Ils ne s' !tonnent pas que je consente à demeurer
immobile, et sans plaisirs.
Ou c'est pour leur proposer une concession que j'ai demandl
- 'fiers le moment où les Î,zscriptions gagnaient sur les histoires et les images - deux rlgles et un jeu de constructions
en hoir, pour jouer sur mon lit, disais-je.
Combien cependant lts inscriptions à leur tour s' effeûrent
plus 'Uite que n'avaient fait les histoires, et mes idéts avec elles
diminrdrmt, aunit8t que je me prlparai, non sans quelque
dtbut de mouvement, à me lever et marcher, et n'ayant plus
rien de commun avec ces jambes difficiles, ce ventre ou bien la
table, autre que cette absence aussit8t de ma pensle.

207

•*•
En jetant à bas du lit mon édr d .
.
un objet brillant q· • h
e on Je le vo,s entraîner
,
, ue Je c ercbe par t
M .
qu une tache de sole1·1
.
erre. ais ce n'était
qui passe par
la retrouve par hasard
l
un trou du volet, je
a couverture.
Ce ne sont pas l sur
· des oiseaux
.
.
es cns
qui m'ont réveillé:
nt cette tach
·
b'
e, mais ren mes jambes
en sueur et ma'
bouche embarrassée.

• ••
Je suivais de l'œil ces deux
.
suivent d'
b
moineaux qui se pourune ranche de
· à ,
corbeau ou uel
.
prumer
l autre quand un
il est brusqu~me!~:ts:u noir vient se coller à la vitre :
d'un coup . mais il pr que ma tête malgré moi s'écarte
.
repart après un in ta
l e fars. reparti·r
Il ,
s nt, ou plut~t J·e
.
n est que l'
d
.
bouillon du verre a g
. L un . es moineaux qu'un
rossi. e revoici
I
•
saute et descend.
sur e prunier qui
Je suis surpris de ne l'avoir
.
arbre. J'ai c
.
pas aussitôt renvoyé sur son
onsc1ence du tem
d
trompé.
ps pen ant lequel je me suis

**•
Je me lèverais plus aisément si la chamb , .
et que 1·e
re eta1t grande
pusse marcher raide M . .
,
de me plier . sans do t
• ars Je ne supporte pas
du mollet, q~e 1''é u e pour cette sorte de rétrécissement
prouve ..•
(à cette douleur aux genoux .
lement l'envie de les ét dr q~•. me donne continuelder 'è
d
en e, J a1 senti, toute la nuit
m re, se évelopper mes jambes)

�zoS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ou bien parce qu'il ne m'est pas naturel de me soumettre aux meubles, à la cheminée : exactement, de les
reconnaître.

•••

Quelle humiliation me vient de ces choses difficiles: fenêtre oil l'on regarde, cheminée pour s'appuyer,
et ces trois pas à partir du lit. (Pou.rquoi les fait-on plus
facilement, en mettant les mains dans Îes poches; et
en supposant que l'on va loin, qu'il n'y a pas à tenir
compte de ces premiers obstacles ...)
Ainsi je retrouve la part machinale de ma vie :
comme si mon corps seul avait été préparé à se guérir ...)

•••
Je suis descendu à midi, et je suis resté assis au soleil,
sur une pierre. L'eau coule à la fontaine continuellement.
Un long crin de cheval tombé sur l'eau donne au fond
du bassin, e11 ombre, un collier de perles inégales. A cause
des façons irrégulières dont l'eau s'attache à lui.
Je le regarde sans plaisir. Il semble, à chaque moment, que je doive rappeler mes forces et tâcher à les
réunir, loin qu'elles me reviennent d'elles-mêmes. Une
surprise les disperse.

•

* *
Je ne prête pas attention à cette chambre épuisée.
Mais que trouvé-je ailleurs ? Des champs inutiles, un
pays trop grand. Seul me retient ce saule qui pleure
devant une maison, dont les arceaux moisis lui ressemblent par la couleur, et reproduisent sa forme.

LA GUÉRISON SÉVÈRE

209·

Je ne puis éprouver que les choses autour de moi soient
fraîches et nouvelles (comme il arrive dans les convalesc~nces). De quelle sorte est donc ma guérison, et qu'y
a-t-il de faussé en elle, quel poids ?
Guérison cependant. Il ne reste, dit le médecin, que
la faiblesse.

**•
La même lassitude, sans doute, oblige le convalescent
au sentiment de nouveauté, sans lequel il ne continuerait
pas à choisir de vivre. Ainsi le monde, au début d'un
am~ur, paraît usé : où se porte la découverte. Est-ce pour
avoir trop donné que ma pensée ici n'est plus capable de
ses inventions naturelles•
Pour avoir trop donné d'elle, et sans ordre : même
les deux premiers jours, dont je n'ai pas parlé ; c'est
que mes idées étaient alors plus rapides elles avaient
l de charme - et certaines d'entre
'
aussi. Pus
elles un
charme_ si fin! et s!lr qu'il m'a semblé que je pouvais
les écrue, qu elles seraient ce charme en mots à ma
disposition.
,
J'ai retrouvé le papier avec la phrase. A peu près :
" les hommes, les pierres de dessous les ponts.•• changements de temps ... ". J'ai souvenir que l'effort pour écrire
me fut anormal ou désagréable. Le charme devait tenir
à ce que tout se perdît aussi vite.
Il avait disparu le jour que commencèrent - oui
'é
· 1e onzième
·
c tait
jour, un jeudi les inscriptions'
utiles, qui certainement ont touché de plus près à cette
guérison sévère, et sans joie elles-mêmes l'ont faite à leur
image.

�210

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DEUXIÈME PARTIE.
R'.ÉCIT DE JULIETTE
I
Quand j'ai eu la dépêche qui m'apprenait seulement
que Jacques était malade, il m'a semblé que j'avais
depuis quelques jorns des inquiétudes pour sa vie. J'ai été
st'.l.re aussi qu'il était atteint dangereusement, et j'ai imaginé que c'était de la grippe. Mais une demi-heure apres,
dans le train, je suis devenue plus confiante, en me disant :
si j'ai trouvé ce train, dont je ne savais même pas l'heure,
sans attendre - et il n'y en a que trois dans la journée
- c'est déjà un signe, c'est une réussite. Je me rappelle
mal cette nuit dans le train ; je crois que dehors il pleuvait tout le temps, j'ai dt'.l. chercher à me souvenir de toutes
les personnes que je connaissais qui s'étaient guéries completement après des grippes très graves. Puis mon inquiétude diminuait à mesure que je.me rapprochais de Jacques.
A Chambéry, j'ai appris que je n'aurais pas "à attendre
trois heures, comme d'habitude, mais seulement vingt
minutes. C'était encore une réussite.
Madame Mascar m'a dit: H Votre mari a été sérieusement malade, mais aujourd'hui le médecin est plus
content, c'est une congestion pulmonaire ". J'ai pensé
qu'elle exagérait. Quand je suis entrée dans fa chambre
de Jacques, j'ai vu tout de suite la .courbe de température qui montait plus haut que 40, et le crachoir
avec des crachats rouillés. C'est donc vraiment une pneu-

LA GUÉRISON SÉVÈRE

211

monie, mais cela vaut mieux qu'une mauvaise grippe.
Jacques m'a reçue mal, et j'ai été obligée de lui promettre
que je partirais le lendemain, s'il me le demandait encore.
Je me suis rappelé que Genevieve, dans sa grande maladie,
ne pouvait pas supporter de voir sa sœur, qu'elle aimait
pourtant beaucoup.
Jacques me paraissait gêné dans le lit, qui est trop petit
pour lui ; et je n'aimais pas non plus cette couverture
poussiéreuse sur le mur.

** *
J'ai vu enfin le médecin; il a fait à Jacques une injection d'huile camphrée. Jacques m'a dit : " Je pense que
c'est pendant mon voyage à Thénissey que j'ai attrapé
cette maladie. - Quel voyage? - Ah, au lieu de venir à
Frt&gt;I-ois directement, j'ai passé par Thénissey, pour voir
du pays ". Je n'ai pas très bien compris, mais je n'ai plus
rien demandé.
Le .soir de ce jour, Jacques m'a quand même appelée
pour m'embrasser. Il ne me regardait pasj mais deux ou
trois fois en ouvrant les yeux il a dit: '' C'est toi'', une fois
peut-être avec un peu de joie. Presque aussit~t est arrivée
Madame Hugonnet, av.ec une autre dame, jeune et que
je ne connaissais pas. J'ai eu un sentiment pénible en
voyant cette dame, j'ai d~ penser vaguement qu'elle était
une amie de Jacques - est-ce son indifférence, qui me
rendait si méfiante. _ Madame Hugonnet me l'a prés~ntée : "C'est la femme du maire, elle peut beaucoup,
Sl vous avez besoin de quelque chose pour votre mari ou
pour vous ".Je n'ai rien demandé. Madame Hugonnet m'a

�212

LA NOUVELL! REVUE FRANÇAISE

offert alors un petit paquet de dattes ; j'ai refusé, en

disant que Jacques ne pouvait pas les manger, et que moi
je ne les aimais pas. Elle a tellement insisté que j'ai fini
par les prendre en disant que je les donnerais à Madame
Mas~r; j'ai regretté ensuite d'avoir été si peu aimable.
Le médecin m'a recommandé de ne pas fatiguer
Jacques, et de ne pas chercher à lui parler. Je me suis
aussi défendu de penser à rien d'autre qu'à ceci, que je me
répétais : "Il faut que Jacques vive ''.

Il me dit souvent les r~ves qu'il fait. Mais il ne
répond pas l'olontiers à mes questions : ainsi je ne
peux arriver à savoir au juste s'il a des étouffements.
On dirait que sa maladie ne l'intéresse pas ou plut~t
lui fait honte.
Il ne songe pas aux choses les plus simples, pourtant il
s';ittache à des détails auxquels je ne croyais pas qu'il rlnt
à ce point. Dans ses moments les plus inconscients, il est
encore très sensible aux défauts qu'il me reprochait :
comme à certains mots ou à mes façons de parler qu'il
appelait trop autoritaires. Parfois, même dans l'obscurité,
il me dit : "Ne fronce pas les sourcils comme ça." ; je
crains d'avoir pour lui, quand je fronce les sourcils, une
expression mesquine ou dure.
Le médecin lui a fait des ventouses scarifiées. Avant
qu'il ait commencé, j'ai été inquiète et je lui ?,i demandé:
" Vous ne vous servez pas d'un scarificateur ? " Il a
répondu : "On ne s'en sert plus. - Pourtant &lt;:'est plus
simple qu'avec un bistouri. Dans les h~pitaux de Paris... "

LA GUÉRISON SÉVÈRE ·

213

Alors Jacques, qui ne paraissait pas écouter, m'a regardé
avec un air brusquement fiché. Il me reproche aussi
d'aimer trop à critiquer.

• **
Si 1~ médecin fait ces ventouses scarifiées, c'est que la
contagion gagne des foyers nouveaux.
Jacques a maintenant les cheveux et la barbe longs. Son
corps et sa figure ont pris une couleur d'ivoire.
Le médecin a dit : "Encore quatre jours et le cap
sera doublé. Nous serons fixés. C'est mardi ou mercredi,"
Je pensa'.s que le huitième jour devait ~tre lundi, puisque
la tnalad1e a commencé le dimanche soir.

II
Pour la première fois, j'ai dormi cette nuit, trois heures.
En me réveillant, vers minuit, je l'ai trouvé couvert de
sueur. Je l'ai lavé, j'ai lavé aussi sa bouche desséchée
avec un cotqn mouillé enroulé à mon doigt. Je lui ai
donné à boire. Il m'a souri, je pense.
Ses crachats étaient de plus en plus sanguinolents.
J'aurais voulu avoir quelqu'un à qui parler de son état le
médecin me paraissait toujours trop pessimiste ; peut-être
est-ce sa nature. Madame Mascar venait souvent m'embrasser et me rassurer, elle était sincèrément bonne.
Le jour de mon arrivée, elle m'avait parlé avec beaucoup
de cœur ; elle pleurait, et je me rappelle que je lui ai
baisé les mains.
Jacques demande plusieurs fois : "Quelle est cette

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

odeur? On dirait du vinaigre". Elle vient de lui, comme
il arrive a.ux très malades.
Je ne sais que penser. La :fièvre monte encore, et à
aucun moment ne descend au dessous de 40. La ;oux est
plus pénible, je crains une hémoptysie. Ses joues se
creusent, sa bouche est de plus en plus emp!ltée.

* **
1
1
1
1

1

11~!!
1

~i.

Je sentais qu'à nous deux, en faisant effort, nous devions
empêcher qu'il moun1t. Alors je le priais de ne penser
qu'à sa guérison, et de la vouloir fortement. Il me_ semblait que la nuit j'avais plus de force pour le supplier ou
lui donner un ordre. Il me comprenait, cependant il ne
répondait pas comme je le désirais : de penser à sa maladie, on aurait dit, le faisait distrait.
Alors avec toute ma douleur je tombais dans un état
d'extase, où je me répétais : " Il va guérir, il est déjà
gu éri il faut qu'il guérisse ". Je croyais voir ces mots
,
l .
écrits sur le mur, ou sur les couvertures. Je les appe ais,
je me pénétrais d'eux - mais au plus pendant une
demi-heure, ensuite j'étais épuisée.

** *
Le dixième jour, il récitait ou parlait une moitié de la
journée, tantôt en souriant, tant6t avec tristesse, en se
soulevant un peu sur le lit; et il me disait : " Juliette,
écoute ; tu n'écoutes pas assez". Mais il étai! vite fatigué,
la sueur lui venait au front, ou il avait un accès de toux.
Ses ongles étaient bleus et bombés ; et ses yeux légèrement

LA GUÉRISON S:ÉV:tRE

2.r 5

éteints : ils étaient devenus si sensibles qu'il exigeait que
les volets fussent continuellement fermés. Sans cela, disaitil aussi, il regardait trop.
Jamais il ne se plaignait ; cette nuit où je ne le quittais
pas des yeux, à un moment j'ai vu son nez s'amincir.
La température n'est pas tombée. Au contraire, elle se
maintenait à 40, presque en plateau. Je me rappelais continuellement les guérisons que j'avais vues, quand j'étais
dame de France: je n'en trouvais pas qui lui ressemb!At.
Il m'a demandé de lui acheter des règles et un jeu
de constructions, pour jouer..sur son lit : " Tu comprends,
si j'avais des jouets je ne serais plus préoccupé par toutes
les choses inutiles que je vois ". Je lui ai porté les règles;
je n'ai pas osé acheter les constructions, parce que le
médecin aurait pensé qu'il délirait : il a paru très déçu,
je ne comprends pas ce qu'il espérait de ces jeux.
Le soir il m'a encore fait des reproches. Il insistait, et
les répétait comme si ces reproches à faire le gênaient
pour se guérir. Le dixième jour a passé ainsi.

*
* *
J'étais sortie dans le jardin, chercher quelques fleurs
pour les mettre sur la cheminée. Quand je suis rentrée,
il m'a appelée : " Juliette, viens voir. Je crois que je
saigne du nez". Il ,avait rendu du sang, le crachoir était
à moitié plein. Mon cœur battait fort; j'ai mis un peu de
coton dans ses narines, je l'ai retiré blanc, Alors je suis
vite allée demander à Madame Mascar si l'on pouvait
envoyer chercher le médecin. C'est Monsieur Ménard qui
a attelé, il est parti aussit6t. Vers dix heures, il ramenait

�216

LA NOUVELLÈ REVUE FRANÇAISE

le médecin, qui a paru très inquiet de tout ce sang : il
fait à Jacques une piqfue d'émétine, et il a envoyé
Ménard à Poizeulles, chercher de la glace. Puis il m'a
recommandé de couper la glace, quand je l'aurais, en petits
morceaux ronds et de les donner à sucer à Jacques, à chaque
ci;achement de sang.
Un peu après minuit, Ménard est revenu avec un grand
bloc de glace, un couteau et un marteau. Il m'a dit :
"Je suis resté une heure à appeler la femme, par la fenêtre.
A la fin, il a bien fallu qu'elle s'habille: je lui ai dit que
c'était pour un mourant".
Heureusement Jacques, qui avait écouté tout le reste,
n'a pas semblé comprendre ce mot-là. Plusieurs fois, j'ai
cru qu'il choisissait ce qu'il entendait.

III
Jacques paraissait plus affaibli encore, quand il s'est
réveillé le onzième jour. Il voulait demander à boire, et
n'y parvenait pas. Pourtant, comme j'allais m'asseoir
contre son lit, il m'a arrêtée en me montrant sa veste, et
il a dit: " Prends-la ", ou "Soigne-la ".
Je n'ai pas compris, c'est pour lui faire plaisir que j'ai
porté la veste dans la chambre d'a c6té: presqu'aussit6t j'ai
trouvé les deux lettres, qui étaient à moitié sorties de la
poche. (Est-ce qu'on les avait tou~hées pendant la nuit?
Mais qui? Et Jacques, commènt aurait-il pu les atteindre ..• )
J'ai trouvé aussi une fleur et un nœud de ruban noir.

Mon désespoir n'est pas devenu plus grand ; mais il

LA GUÉRISON SÉVÈRE

217

m'a semblé qu'il passait dans mon corps. Tous les jours
qui ont suivi, j'ai eu des contractions violentes, et des
étourdissements si fréquents que je ne pouvais plus
demeurer debout. J'avais aussi une douleur au cMé, que
j'ai prise pour une sciatique.
J'ai trop songé à moi tout le lendemain. Je me suis
aperçue que depuis deux jours malgré moi je croyais à la
mort de Jacques, et je cherchais comment me tuer aussi;
mais j'ai compris tout d'un coup que cela ne suffisait
plus, il nous fallait réparer ce qui s'était passé.
Je n'arrivais pas à me sentir assez forte. Mes idées se
perdaient : je croyais alors qu'il n'y avait autour de moi
que des décors et des acteurs ; ou bien les choses que je
voyais me paraissaient ne posséder pas d'autre face que
celle qui était tournée vers moi. Encore je commençais
à penser, à de certains moments, que j'étais partie pour
un long voyage, et je distinguais des vagues dans le
papier bleu des vitres.

A l'auscultation, la congestion gagne le poumon droit.
Je songeais, depuis hier, que pendant mon service à la
Charité l'on se servait souvent de l'électrargol pour
abaisser la fièvre. Je n'avais pas osé en parler au docteur,
mais c'est lui aujourd'hui qui en a apporté et fait à
Jacques une piqüre. Cela m'a donné confiance, non pas
tant le remède que cette rencontre.
Je voulais cette nuit lui avouer que j'avais tout appris.
Alors pour me sentir plus pure je cherchais en moi ·les
mensonges que j'avais pu lui dire, ou tout ce que j'avais

�218

LA NOUVEl.LE REVUE FRANÇAISE

fait, et qui lui déplaisait. J'ai télégraphié à Marcelle de
refuser l'appartement de la rue Pillet, que j'avais retenu
contre le désir de Jacques. Il me semblait que ces
petites choses avaient brusquement une importance extraordinaire.
Je prenais beaucoup de mal pour me les rappeler, je
n'avais guère les idées présentes, et, si je n'avais pas
réfléchi, tant je me trouvais confuse, c'est moi que j'aurais
sentie la coupable.

J'ai demandé à Jacques de maudire Thénissey et de
me laisser bn1ler la fleur et le nœiid. Il n'a pas eu l'air
surpris, il s'attendait à ce que je lui parle. Mais j'insistais,
je lui demandais des explications, des dates, j'étais folle.
Tout d'un coup il s'est trouvé couvert de sueur ; il m'a
semblé que sa température s'abaissait, et qu'il allait
mourir : je me suis ressaisie.
Cependant il me disait que j'étais seule coupable, pour
l'avoir écarté de moi. Et : "Je suis sür que je vais
guérir. Tiens, pour ne pas l'oublier, j'ai mis des inscriptions en grosses lettres sur le mur. Ici j'ai écrit : "Je
n'aurai plus la fièvre", et là : "Demain je n'étoufferai
p1us."
Alors je me suis appliquée à espérer avec lui, autant que
je pouvais faire. Comme il a changé, depuis que j'ai lu ces
deux lettres : il répond aujourd'hui à ce que je ne sais
plus lui demander.
(Tout le reste de la nuit j'ai prié, aux moments où je
pouvais m'empêcher d'être distraite.)

LA GUÉRISON SEVÈRE

219

C'est le lendemain de ce jour qu'il a eu ces sueurs si
abondantes, que 1a fièvre est tombée a 38, que je n'ai pas
fait la piqôre d'huile camphrée, - mais je tichais de
le soutenir en lui faisant prendre du champagne qu'il
avalait sans cesser de ronfler (de ce ronflement qui ressemblait à un râle, et effraya Madame Mascar) - que
Jacques m'a dit vers trois heures "Je me sens très bien"
(j'ai été frappée, en pensant que c'était le sentiment de
bien-être qui vient aux agonisants), et le médecin plus
tard : " Ça sera bientêt la convalescence ".

TROISIEME PARTIE
L'ÉCHANGE PRESQUE TROP TARD
Je rattache à là période oi\ le médecin prévoyait, je le
-sais, ma mort, ce que dit à une voisine Madame Mascar
et qui me retint par l'expression, qui était nouvelle.'
Elle dit : " Il est là et là ".
Je m'en souviens pour ce hasard ; d'ailleurs je n'en
ai pas compris le sens avant aujourd'hui - non plus que
&lt;:elui de la phrase plus mystérieuse que je ne puis retrouver,
et dont je conserve seulement le sentiment de la bite où
elle me jeta, pendant toute une nuit - vers la fin, il me
-semble, de ce voyage que je rêvais.
J'ai dit que la· pensée m'était toujours demeurée
présente. Oui, mais elle avait renoncé tout rapport régulier avec les pensées des autres. 11 me serait facile ainsi
.de retrouver la chaîne d'idées qui m'avait fait demander

�2.20

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

deux regles, des lw1ettes à verres noirs et des jeux de
constructions. Chaîne sans défauts intérieurs, peut-être (encore que ces jeux aient sans doute représenté le
souhait d'un ordre qu'alors je ne trouvais pas en moi).
Seulement je reconnais aujourd'hui qu'aucune des idées
n'avait cette part, qui en tout autre cas et1t dt\ m'arrêter :
sa traduction pour le médecin ou Juliette, cette traduction
que je délirais.
Comment pourrais-je retrouver ce que je dis à Juliette,
le premier soir qu'elle fut ici - ou ce qu'elle entendit,
plutM. Avec quelle dureté je l'accueillis, il me sembla
qu'elle m'apportait une difficulté,
Mon lit étâit alors tourné vers la fenêtre, je distinguais
aussit&amp;t qui entrait et sortait. Lorsque je vis Juliette qui
se tenait dans l'ouverture de la porte, droite et ne
bougeant pas - et j'ai eu d'abord la surprise de sa grande
élégance : il me parut que depuis longtemps je n'avais
pas rencontré de jeune femme portant une voilette - je
lui reprochai d'être venue. Elle me promit de repartir, et
ne sembla pas étonnée.
Le lendemain dès quatre heures, elle était près de mon
lit, et me demanda si je n'avais pas entendu des gémissements, comme de chiens ou de chats. Elle les écoutait,
malgré elle, depuis une heure, Je pense que c'était une
portée que l'on avait enterrée d'u'l coup.
Dès ce moment, je me mis à prévoir, tandis que je
suivais de l'œil les mineurs ou l'oiseau retourné, les
reproches que je ferais à Juliette. Il me semble que
j'éprouvais avec une grande délicatesse leurs tons, et leurs
divers poids. Oui, plusieurs me pesaient à l'esprit davantage. Comme si j'avais eu la pensée à nu, ces jours-là.

LA GUÉRISON SÉVÈRE

2.2 I

•• •
Je savais ~ès ce moment, ou j'aurais pu savoir, que les
lettres de Simone devenaient imprudentes. J'avais ma
veste à ~ortée de la main, elles étaient dans la poche où
man?uait un bouton - je pouvais les prendre et les
déchirer, ou bien les jeter au feu.
. .:"'1ai~ il est arrivé autre chose : tout s'est passé comme
si J avais voulu préparer Juliette au moment où elle lirait
les deux lettres,
Je me rappelais les dernières menaces qu'elle m'avait
fait~, le jour de mon départ, de se tuer ou m'abandonner.
Et Je sais que la fatigue, le soin minutieux auquel l'obligeait une maison en désordre, notre manque d'argent,
ces chaleurs accablantes étaient la cause de sa violence la
~lus gr~ve_: sans doute aussi mon indifférence, et ceci que
Je la su1va1s trop peu dans ses ennuis. J'aurais dl1 mieux
être moi-même irrité ou triste.
Mais par dessous je pesais ces traits de son caractère,
dont je n'ai pas pris l'habitude, et ce ·go(it de différence
et de défaut qui la fait, où elle aime, plus méfiante, et
supposant d'abord quelque mal.

!e

Mais me parle à moi-même. Je ne sais pas comment
tout ceci pouvait se t_raduire, ni si je fus habile.
(Oui, je fus habile. Ainsi j'ab~sai du mot d' "égoïste "
auq~el je n'attache pourtant guère de sens. Je revins
aussi sur les scènes, où Juliette me menaçait, ou bien
désespérant montrait brusquement une face vide de
rega~d. ~ais j'ai trop d'estime, dans le fond, pour les
mamf~stat1ons d'un sentiment aussi entier; j'admire que,
compliquées, on les fasse pourtant sans apprêt ou peu

5

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'en faut. Je n'en suis guère capable, elles m'apprennent;
ce n'est point elles qui, réellement, m'auraient séparé de
Juliette.)
Combien me devait absorber pourtant la préparation
de ces reproches : au point qu'il ne restait place, dans
ma pensée, que pour de vagues rêveries de voyages ou de
théâtres. Mais j'éprouve encore la nécessité où j'étais de
les combiner, et les dire ; certainement ils se trouvaien,t
être la seule façon dont je pouvais comprendre la présence
de Juliette dans ma chambre, et en moi deux souvenirs
qui se contredisaient,

** *
Juliette est venue me prendre la main, je me su,s
réveillé. Elle traînait ma veste de la main gauche. Je ne
sais à quel point de ma maladie j'étais, ni pourquoi j'avais
choisi ce jour. Elle m'a dit, avec une émotion retenue
au point de m'attirer vers elle: "Jacqûes, il faut maudire
Thénissey, il faut maudire Thénissey; c'est de Thénissey
,,
que ton mal est venu .
Elle a brMé devant moi le nœud de ru.ban, et la fleur
Ge l'avais seulement cueillie en arrivant à Frôlois). Elle
répétait : "Je te prie, maudis Thénissey.". Elle n'a
pas songé à détruire les lettres ; peut-être parce que
sur· ces lettres de Simone, l'on ne pouvait se tromper au lieli que la fleur et le nœud, pensait-elle, étaient des
signes.
Je me sentais faible : mais en même temps j'avais de la
joie à me tenir libre désormais de reproches à lui faire.
Cette impression même de ma faiblesse était nouvelle,
elle était le sentiment d'une faiblesse à corriger - tant

LA GUÉRISON SÉVÈRE

223

j'éprouvais à présent, sur un autre point et à la faveur de
mon aveu, une autorité inattendue.
Celle-là même que j'enviais à Juliette, lorsqu'elle ne
distinguait pas en moi un secret trop riche ou trop lourd.
Mais par ce désespoir dont je vois à présent sur elle le
ravage - ah, quand pourrai-je la plaindre; je ne suis pas
encore capable de sentiments - il me semble qu'elle
prend des maintenant à son compte, en échange, ma
lenteur, tant d'idées gaspillées, dont j'éprouve aujourd'hui
séverement le défaut - et ma !)remiere maladresse à me
défendre contre la facilité que l'on prend à mourir.
JEAN PAULHAN

�L'ISOLEMENT

L'ISOLEMENT

Bernard Combette, qui fut des n$tres et dt qui la NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE avait pub/il, en 1912, une nouvelle :
/'ExÉCUTION DouBLE, est mort le Ier Octobre 1914, des
suites d'une maladie qu'il avait contractle aux colonies. Nous
ojfrrms aujourd'hui à nos lecteurs quelques fragments du livre
qu'il destinait à nos Editions et qu'il a laissé ~nachrol.
L'ISOLEMENT était une kngue et minutieuse rhapsodie de tqus
les s,uvenirs qu'il avait gardfs de sa vie au Congo et qui lui
rrutnaient ~vtc la prlcision à la fois et le .flottement du rêve.
Le passage que nous donnons ici est un des derniers que
Bernard Combette ait pu rldiger.

Je circulais à travers Matadi qui ressemblait suivant la
rue, tant6t à l'arrière-boutique d'une quincaillerie, tant6t
à la réserve d'un magasin de bonneterie.
Matadi était une vaste arrière-boutique de quincaillerie
lorsque la rue n'était qu'un double et parallele étalage de
brocs en fer émaillé, de cuvettes en fer blanc, de casiers
en bois remplis de clous, d'outils de menuisiers et de
charpentiers ; si, au passage, je jetais les yeux à l'intérieur d'une échoppe, d'autres de ces objets reluisaient
dans la pénombre, un rayon de lumière battait le briquet
contre le métal du b.roc ou de la cuvette.

Matadi était réserve d'un magasin de bonneterie avec
la rue pavoisée de bandes de cotonnade rouge ; des gilets
de flanelle, des chaussettes de coton, d'énormes chaussures
de cuir jaune, parfois des casques de liège entoilés de
blanc, donnaient au lieu l'apparence d'un déballage,
aussi d'une " galerie " de marchandises au rabais. Un
ennui mortel se dégageait de ces lieux, du Matadi quincaillerie et du Matadi bonneterie. A passer entre 1es
échoppes de quincaillerie ou entre les échoppes de bonneterie, la ville, croyait-on, était tout entière vouée au
commerce que l'on avait sous les yeux; pas un visage
n'animait l'une ou l'autre de ces rues ; une panique toute
récente avait vidé la ville, semblait-il. Il fallait marcher
en regardant l'intérieur des boutiques pour habituer ses
yeux à l'obscurité ; on apercevait alors des individus
immobiles en des fauteuils de rotin, la pipe ou la cigarette
à ia bouche.
Tout cela c'était le Matadi commerçant, accroché au
flanc d'une petite colline noire, un Matadi aux rues
escarpées et rocailleuses, un sol sous une croi1te de pierre
qui écorchait les semelles. Parfois je m'y aventurais.
Après quelques pas je m'asseyais, las, à même la pierre
d'une de ces plateformes aménagées de ci, de là, entre
deux échoppes, pour le déballage des caisses venues
d'Europe : j'avais sous le regard le lointain Bas-Matadi.
Au pied de la colline, un coude du Congo dans le
soleil me br-ô.lait les yeux ~ cette large flaque d'eau était
insoutenable ; la lumière la faisait massive et si dure entre
les deux berges noires qu'elle était comme un énorme
cul-de-bouteille fiché dans la terre et dont je sentais sur
les yeux les arêtes coupantes.

�226

L'ISOLEMENT

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Des voix m'arrivaient, mais je ne distinguais pas les
paroles parce que l'espace entre les bouches de ceux qui
les prononçaient et moi les avait massées en un son brut ;
j'entendais le grincement de la grue qui remplissait le
vapeur en chargement, derriere la pointe de terre boisée
qui coudait le fleuve ; deux grosses colonnes de fumée
noire rendues solides par le bleu clair du ciel qui faisait
fond, s'élevaient de la masse des cimes des arbres ; elles
bougeaient à peine à leurs extrémités où un léger frottement faisait voir toute la montée de cette fumée. La
brusque voix enrouée d'un phonographe, au loin, tout
étouffée par l'espace, était entre elle et moi ; mais ~insi
que les mots des humains je ne discernais pas ceux de la
machine chantante; je n'entendais que la voix tout
d'une pièce et qui, comme un long écho affaibli, s'écrasait contre le vide de la distance qui me séparait d'elle ;
la lumiere de ce vide était d'une clarté si blanche que je
voyais de cette lumière l'immobilité dont elle était solidifiée.
Ce phonographe devait chanter dans l'un de ces
innombrables petits cafés " les zincs de Matadi",
disait Hilaire - du Bas-Matadi, le quartier dont les
maisons à varangues de grosse et lourde paille étaient
Mties entre la berge du Congo et la naissance de la noire
colline des marchands.
Peut-être même était-ce celui du café Vito, ou un
phonographe immobile dans son coin reluisait de tout le
cuivre jaune de son immense pavillon. En tous cas la voix
me mettait au cerveau le brusque souvenir de ce lieu,
puis, au cœur, le désir d'aller y somnoler en attendant le
repas du soir. Car c'était au café Vito que je mangeais et
écoulais de longues heures passées à bavarder avec le

•

227

patron ou à fumer des cigarettes qui me faisaient prendre
en patience le moment d'aller m'étendre sur mon lit de
" La Lanterne ".
Vito, homoncule aux jambes arquées en douve de
tonneau, au visage barbu jusqu'aux pommettes si grises
qu'elles étaient pareilles à de petits cubes de gres, au
crine très développé, était plongé, chaque fois que j'arrivais, dans la lecture d'Henri de Régnier. Ses fesses
calées par l'encoignure du dossier et du siege de paille
d'une chaise maintenue en équilibre sur les deux pieds
d'arriere, l'extrémité de ce dossier effleurant le bord de la
grosse table occupée par la caisse en palissandre du phonographe, cet homme lorsque j'entrais lisait dans cette
position et profondément absorbé.
Il y avait plusieurs minutes que mes semelles frottaient
avec un bruit de papier de verre les planches poussiéreuses
du parquet de la pièce lorsque Vito levait le nez vers
moi. Mais je ne le sus passionné d'Henri de Régnier
que lorsque je fus l'habitué de son café depuis deux
jours.
J'arrivai le matin vers onze heures du passage à
niveau voisin de la gare au café Vito c'est une marche
d'une demi-heure - j'atteignis ce passage à niveau à dix
heures et demie. Je n'avais pas de montre mais je le sus
bien, car j'avais le menton posé sur le rebord de la barrière
de fonte et mes yeux tout attentifs au défilé du train de
marchandises qui de Léopolville arrive à Matadi à dix
heures et demie. La voie libre, je pris aussitélt la premiere
rue à droite qui me conduisait au café Vito.
Les gonds de la porte grincèrent légerement à la poussée
de ma main. Vito lisait. Il lisait en dodelinant un peu la

�228

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tête. Mes pas lui firent lever le visage ; je vis ses yeux :
ils brillaient entre les paupiéres largement séparées.
Et il me dit : " Ah ! Monsieur, la lecture à Matadi
des poémes d'Henri de Régnier !... voilà la vraie joie,
vous savez ..• je peux bien dire qu'ici, bien sôr, chaque
vers de certains poémes s'anime intensément dans le
silence ..• qu'il y vit sa vie ... Tenez les mots dans Tel
qu'en songe •.• Ecoutez bien :
•.• Un sablier poudroyait f heure.
- La clepsydre pleure mais lui il est ce qu'elle pleure
Etant plein de sable gris comme une cendre On le retournait d'heure en heure ;
On y "Voyait le Temps descendre
Selon que s'accroissait le sable entassé
De tout le sable déjà passé
Sans bruit comme passait la vie;
On y voyait le présent devenir le passé,
Et quand sa charge était finie,
Une heure avait recommencé.

... Eh! bien, Monsieur, ah! je n'ai qu'à me réciter à
voix basse ces vers sur le seuil de cette sa1le et le visage
à la rue pour que me pése aux épaules tout le poids de
l'immobilité du temps d'ici engourdi par la chaleur ..•
!tant plein de sable gris comme une cendre !. . . et le
sens de ces mots me harasse parce que j'ai devant moi le
spectacle des choses équatoriales dont la vie est exténuée
de chaleur comme nous tous ici, pauvres hommes... Vous
n'avez pas vu en venant tous ces arbres qui semblent
être en cuir bouilli t.. Et cela : On y voyait le prlsent
devenir le passé !... Ce vers lu ici me fait vivre avec

11\1'
1

1

1
1
1

L'ISOLEMENT

229

une heure qui a passé sur les arbres, sur le sol, sur tout,
sous forme de ce vide qui ressemble à un bloc d'acier
chauffé à blanc, le temps qui s'écoulait ir y a des siécles,
des années sur les mêmes arbres, le même sol, le même
tout... Cette chaleur lourde, c'est le passé qui devient le
présent, autant dire, elle n'a pas changé depuis la création
de cette terre équatoriale ... Cette lumiére mate, jaunesoufre, c'est le passé présent dans l'heure en train
de s'écouler ... "
Il me parlait ainsi et a son admiration présente pour
le poéme, je joignais le souvenir de la voix qui s'élevait
dans la salle du café a l'instant où je sortais de table pour
rentrer chez Ferrier : le phonographe nous récitait ces
vers d'Henri de Régnier :
Clepsydres lentes, clepsydres!
Urnes où boit le temps de ses lèvres avides,
0 vous qui humectiez les lèvres de la mort,
Gouttt à goutte, et pour que l'heure vécut encor,
Et qui dans la maison enfin hes taries,
Je vous forai stiller votre onde en pierrerits,
0 vous qui suppuriez des eaux malencontreuses,
le vous abreuverai à des sources heureuses
Dont vous égoutterez le cristal en matin
Qui sonnera la joie au fond de mon Destin.
Et je disais :
Sabliers, sabliers mornes !
Cinéraires d'ensevelir les heures mortes,
Qui faites ce qui fat d'avec ce qui sera
Et qui marquez au temps la poudre de ses pas ;
Pous qui filtrez avec la matière du songe

�230

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lu heurts dont s'effondre tn ttndrt le mtmong,,
//ous qui comptiez la "'pie au silmce tf l'ennui
Du jour au crtpuscult tl du soir à la nuit,
l'emplirai vos instants dt g/oir,s ,t dt joit
Pour que l'lgr~ntment radituJt tn poudroie,
Emb~me vlridiqut à soi-mime d'accord,
Des poussiJrts de pourpre avtt des sables d'or!

C'était un petit café au plancher poussiéreux où je
pénétrais chaque matin vers onze heures et que je ne
quittais que le soir après le dîner ; j'y demeurais toute la
journée durant, je peux bien dire, ne comptant pas pour
absence les quelques minutes de l'après-midi employées à
faire une centaine de pas à travers Matadi.
Ce qui me retenait chez Vito, c'était la physionomie
de café pour port breton qu'avait la salle; elle n'avait pas
du tout l'air équatorial. Des réductions de voiliers et de
barques de pêche étaient posées sur de petites corniche
découpées à la machine ; ces b1timents, tels des barques
et des navires qui ont accosté, se suivaient sur une file à
Banc de la muraille tapissée d'un papier bleu animé de la
silhouette - à plusieurs centaines d'exemplaires - d'un
vieux pêcheur vêtu d'un ciré et fumant sa pipe en suivant
de l'œil une mouette ; un haut comptoir en faux ébène
orné de losanges en nacre supportait une énorme tire-lire
en métal blanc ; des tables à tablette de marbre étaient
alignées sur plusieurs rangs devant le comptoir placé
parallèlement et tou: proche ~e la murai~e don~ V_ito se
servait comme dossier aux instants qu 11 prés1da1t, de
son réduit d'ébène nacré, les consommations des clients.
Assis à ma table, moi, j'avais le visage presque dans le

L'ISOLEMENT

231

vide de l'énorme pavillon du phonographe, un pavillon
si large qu'il suffisait de placer sa figure au centre de la
paroi pour éprouver la sensation gagnée à la face lorsqu'on
fouille des yeux la nuit d'une trappe de cave.
Sous le pavillon était placé un petit sablier. Je m'amusais auvent à le retourner ; je le retournais et je regardais,
intéressé, glisser dans l'ampoule du bas le sable de l'ampoule
du dessus: dans l'ampoule du bas se formait un petit cAne
de sable roux ; il ne s'allongeait pas à mesure que sa base
s'élargissait et la chute du sable dont se vidait l'ampoule
du dessus l'aiguisait; par l'orifice où s'appointaient les
deux ampoules, le sable supérieur s'effilait, et sa forme
était celle d'un cAne creux, la pointe en bas, et dont la
base s'afiàissait tout d'une pièce.
Mais cela à défaut d'une autre distraction ; lorsque,
par exemple, Vito était muet, ne me racontait pas une
de ses histoires à dormir debout et que j'écoutais les yeux
au "Zouave qui ne fume que le Nil ", (ce visage barbu
et souriant était accroché à la muraille, sous le plafond et
il semblait se moquer de moi par son hilarité obstinée.)
Durant deux jours - nos deux premiers des quatre
"d'habitude" - le café Vito fut très port breton. Dans
cette salle, je me croyais vraiment isolé au fond d'un tout
petit port de Bretagne ou relkhait, pour charger, à moins
que ce ne soit pour faire du charbon, quelque vapeur.
Tout concourait à m'en donner l'illusion : l'intérieur du
café et l'horizon ; Je milieu de la coque noire d'un
gros paquebot bouchait la fenetre. Le café Vito s'éclairait
sur la berge toute proche du Congo ; ce vapeur me
masquait tout le paysage exotique et cela me rendait plus
sensible le décor breton de la salle.

�232

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Toute la matinée, les deux jours, une activité intense
bourdonna de gestes sur le paquebot, le long de son flanc,
et dans son ombre sur la berge. Des gens sortaient du
navire, y rentraient ; d'autres, sur le pont, appuyés du
ventre à la barre du garde-fou, penchaient leurs torses
dans le vide en agitant leurs bras ; à l'extrémité de la
potence une grue à vapeur décrivait des demi-cercles de
la largeur de la fenêtre du café.
Ces silhouettes devant moi allaient, venaient, gesticulaient, dans le silence du café ; je ne percevais aucun cri ;
elles étaient toutes pareilles à d'énormes marionnettes.
Puis midi sonnait au cartel de Vito; sans doute le réveil,
dans la cabine du commandant de ce vapeur, indiquait
aussi midi, car tout l'équipage, massé sur le pont, s'évertuait à tendre de grosses toiles blanches de l'arrière à
l'avant. Je sortais sur le seuil de Vito afin d'assister de
loin à l'installation de ces tentes.
Bient6t le vapeur ressemblait à un énorme tortue qui
aurait rentré sa tête sous la carapace: les deux cheminées
étaient invisibles ; je n'apercevais que leurs deux orifices
noirs ouverts à ras des tentes ; un mince filet de fumée
s'étirait tout droit de chacun, et les toiles avaient la
blancheur de la craie.
Inerte,le vapeur demeurait ainsi jusqu'au lendemain. Rien
ne bougeait, personne ne vivait autour de lui ou sur lui ...
Le matin où, sur les sept heures et demie, contre mon
habitude qui était de m'évader de la chambrée vers dix
heures et demie, je sortis de " La Lanterne " après une
vigoureu!&gt;e poignée de main échangée avec Ferrier, je
terminais une nuit qui avait fait de cet homme " le marchand de mon sommeil " pour la cinquième fois.

L'ISOLEMENT

2 33

Je dormais à poings fermés, couché sur le flanc droit,
e! pourtan:, je sentis brusquement que les deux mAchoires
d ~ne tenaille de bois saisissaient mon épaule gauche à la
naissance du bras ; mes yeux s'ouvrirent d'un seul coup
des deux paupières toutes ]Aches : la face de Ferrier
pesait sur la mienne du poids de l'haleine chaude de cet
homme, et tremblait, car je la voyais à travers les secousses
de ma tête déplacée au mouvement de mon épaule maniée
pa~ Ferrier qui me réveillait à l'heure fixée par moi ]a
veille au soir.
" Hé, me dit-il, hé, l'homme .•. C'est l'heure ... le
porteur attend ... j'l'ai retenu hier ... ,.
Un noir, le sexe seul voilé d'une pièce de toile écrue
se tenait, immobile, dans 1e trou de la porte. Je reconn~
un Echira à sa toison capillaire plus épaisse, plus fournie
que celle des indigènes de Matadi, plus frisée qui J
' ceuxe
c~_i"ffa'
. 1t d'. une espèce de calotte d'astrakan, alors que
d 1c1 ava1~nt ~ur le crâne un assemblage de rognures de
coton n~1r ; a ses deux rangées de dents surtout, si aiguisées, pointues, telles les pointes d'un riteau. Mes instants
de vie à Setté-Cama - le pays des Echiras _ me heurtèrent en bloc le cervelet et j'eus la sensation d'un co
d
.
' l b
up
e poing a a ase du cdne. Assis sur mon lit mais le dos
A ,
d'
,
voute un homme accroupi, et me maintenant ainsi à
bo~t de bras raidis tout le long de mes jambes par la
~.és1s:ance de mes mains accrochées à mes doigts de pieds,
J avais de cette façon, encore à moitié endormi pris
machinalement la position du porteur Echira fati~é qui
se re~ose à c6té de sa charge sur le bord de la piste
forestière. Comme assommé par une idée fixe, je songeais,
la tête basse, à toute cette immensité remplie d'arbres

�234

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'était la grande forêt équatoriale entre Bongo, ma
factorerie d'autrefois au temps de Setté-Cama, et Matadi,
le Matadi de ce matin. " Ah ! Barraus, pensais-je, Barraus et ton grand singe ... ! que c'est loin, cette époque ... !
Il y avait sous la factorerie construite sur de hauts pilotis
un petit amoncellement de cr!nes, de minuscules crines
de singes, ces singes que nous les blancs connaissions sous
le nom de " museau bleu " et auxquels les Echiras de la
Forêt donnaient le pouvoir d'éloigner les mauvais esprits
qui hantent les arbres et dont on entend souvent les voix
qui sont tous les bruits de branches lorsque le vent fait
hurler la Forêt ... L'Echira qui était là, sur le seuil de la
chambrée, était venu, bien sili', à pied de la c6te de
Setté-Cama à Matadi... de cette cMe vide, déserte,
sablonneuse et scintillante, toute pareille a un bloc de sel
au soleil, où, lorsqu'on prête l'oreille en tournant le dos
!'Océan, on perçoit comme le lointain grincement d'une
poutre de bois, le grincement qui est le bruit rassemblant
dans l'oreille tous les craquements des branches de la forêt
voisine ; de ces premiers arbres de la Forêt jusqu'aux
derniers sur la berge du Congo, le fleuve qui ronge les
troncs de ses eaux qui soi:it de l'encre dans la nuit éternelle des branches ...
" Eh ben ? Quoi ?.. on dort encore ?.. Eh ?.. " Ces
mots furent un ressort d'acier qui joua violemment à ma
nuque et me fit lever la tête. Herrwhynn, soutenu aux
fesses par le bord de son lit, levait le pied droit
la
ceinture large ouverte à bout de bras de son pantalon de
toile kaki ; sa figure s'était élargie entre l'une et l'autre
commissure de la bouche par un rire silencieux qui continuait la phrase.

a

a

,

L ISOLEMENT

2 35

Et je vis alors que Ducret, Hilaire et W eissenthaner
se levaient aussi ; sur le petit et brusque mouvement en
avant que fit faire
mon torse et à ma tête l'effort de
ma main droite rejetant une couverture qui cachait un
mouchoir, je découvris derrière l'Echira de mon réveil un
groupe de quatre autres Echiras que le montant de la
porte m'avait dérobés aux yeux; mêmes calottes d'astrakan,
d'un astrakan soyeux, mêmes dents aiguës qu'un sourire
faisait luire.
Huit heures sonnaient à l'horloge "œil de bœuf" de
Ferrier lorsque nous défilions tous les cinq, Ducret,
Hilaire, Weissenthaner, Herrwhynn, devant le sourire
"bons souh'
·
a1ts "d u 1ogeur ; tous les cmq
nous écbange!mes avec lui une poignée de main ; et puis nous
sommes sortis suivis de ces Echiras porteurs de nos
cantines.
De la maison Ferrier à la gare c'était une marche de
trois quarts d'heure. Le train n° I 24 pour Léopolville
quittait Matadi a neuf heures et demie; durant trois
bons quarts d'heure j'ai fait les cent pas sur le quai de
cette gare, attendant d'abord la formation du train, puis
1e "En wagon, Mess1eurs
·
"d u noir
· en casquette
galonnée de blanc. Je n'avais qu'à tourner le dos aux
rails pour me croire tout simplement un pauvre voyageur
isolé .sur le quai d'une station de campagne au fond d'une
province de France : a quelques mètres de moi, un
minuscule hall vitré me cachait toute la nature exotique ;
une ou deux fois, en mettant le nez a la vitre de la
porte, je m'étais étonné distraitement de ne pas voir le
poële de fonte qui attendrait son service de l'hiver, mais
des affiches multicolores invitaient au désir d'un voyage à

a

�236

LA NOUVELLE REVl.JE FRANÇAISE

Bruges et à celui d'un voyage à Anvers ; l'une représentait le quai du Rosaire : un petit pavillon ressemblant à
un gros prisme construit en briques rouges était isolé à la
pointe du faîte d'un mur qui clôturait les eaux d'un canal
sur lequel, immobiles, trois cygnes blancs rêvaient ; le
pavillon avait ramené sur lui seul toute la solitude de ce
lieu, par ses deux fenêtres closes de leurs volets verts, par
ses lézardes voilées de sarments de lierre, par son ombre
sur l'eau du canal ; cc coin de Bruges se profilait sur un
ciel bleu laiteux ; l'autre rectangle de papier était occupé
par un énorme paquebot marron à trois cheminées, tout
fumant de la vapeur des treuils et pressé par une flotille
de chalands.
Le nez à la vitre de cette petite salle d'attente, je me
trouvais en Europe; même en détachant mes yeux de cet
intérieur exigu, je n'étais dérouté par nul paysage exotique : à ma droite et à ma gauche un dépat de charbon,
deux collines noires, était d'une précision bien européenne.
En virant sur mes talons d'un petit mouvement brusque
où j'avais mis un instant de mon impatience du départ,
j'entrais tout d'un coup dans une serre chaude, remplie
de plantes vertes équatoriales : durant que mon corps
totlrnait dans le vide, une ombre vcrdàtre et vitreuse,
molle et légèrement pesante d'humidité tiède, tombait sur
mon visage et j'eus ainsi l'impression, ma volte-face faite,
de me trouver au seuil ouvert et sous le plafond en vitres
d'une serre chaude tout encombrée d'arbres et de plantes
exotiques; car brusquement, en un seul bloc, l'orée de la
forêt proche et immobile était devant mes yeux. L'ombre
de tous ces arbres, de toutes ces hantes herbes, larges et
rigides comme des lames de sabres, faisait peser sur le

L'ISOLEMENT

2 37

quai où j'allais et venais l'humidité lourde de la forêt tout
le long de laquelle, au pied des troncs, les deux bandes
d'acier de la voie ferrée reluisaient, ténues comme deux
fils d'argent, et incisées dans un sol de poussier de
charbon. Cette ligne Matadi-Léopoldville était à voie
unique : le train qui une fois la semaine - le mardi montait de Matadi sûr Léopoldville-Kinchassa croisait
le lendemain de ce départ, à Thisville où il s'était garé
une heure ou deux avant, celui qui une fois la semaine,
le même mardi, descendait de Léopoldville-Kinchassa sur
Matadi.
Enfin j'ai entendu le " En wagon, Messieurs ! " du
noir à la casquette galonnée! Lentement, avec une lenteur
qui vous faisait sentir à la base du crine en une pression
infime et continue une impulsion qui mourait dans leur
déplacement lourd, cinq wagons roulaient en tressautant
un peu aux jointures des tronçons de rails. Comme si elle
attendait leur immobilité pour paraître, une locomotive
" couleur purée de pois " sortit brusquement de derrière
l'une des collines de charbon. Elle venait à nos wagons
par une petite voie de garage branchée sur celle qu'elle
aurait à suivre jusqu'à Léopoldville-Kinchassa avec nos
voitures à sa remorque. Deux noirs, en bourgeron de
grosse toile blene, penchaient sur la rampe de la plateforme leurs larges faces encrassées de fumée et que l'inertie rendait pareilles à des têtes de fonte. La locomotive
reculait d'une longue glissade sur les rails ; elle reculait
de toute sa masse, ce qu'indiquait la cheminée basse en
forme de tromblon ; et elle glissait, car ses roues étant
cachées par le va-et-vient de la bielle très large, la base
du bloc de la machine filait d'une seule coulée au ras des

6

�238

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

scories de charbon du sol. Un noir doubla l'extrémité du
wagon auquel devait s'accrocher la machine ; brusquement apparu de derrière la file des voitures, il courait à
toutes jambes à la rencontre de la locomotive. Sur un
brusque crochet, il traversa l'ombre massive dont était
mobile la voie devant le tender, et, de ses deux mains,
s'agrippa à la poignée d'une aiguille : il tira à lui d'un
violent effort des reins qui, au milieu de son corps cassé
en deux à angle obtus, saillirent en forme de gonds lorsque ses jambes raidirent à la poussée des genoux et des
pieds qui grossissaient de la résistance du sol : la branche
de fonte que le noir amena à lui de ses deux poignets en
déclencha une autre que la boule qui l'alourdissait abattit
sur le sol contre lequel elle se fixa en vibrant et de tout le
poids du bruit de la masse à son extrémité. Une foule
avait envahi brusquement le quai, et maintenant des
hommes en complet de toile kaki allaient de porte en
porte des wagons et, se haussant un peu sur la pointe des
pieds, avançaient le visage vers l'intérieur.
Mes camarades étaient arrivés eux aussi ; en cours de
route, de la mai on Ferrier à la gare, ils s'étaient arr~tés
sous la varangue d'un débitant, me laissant seul longer
des buissons jaunes que couvrait une croôte de poussière
rouge - une cro1Îte faite de cette poudre qui craquait
sous mes semelles et dont étaient voilés les pieds de
l'Echira qui me précédait, ma cantine à l'épaule.
Hilaire, debout dans le vide d'une portière, s'agitait de
tout son corps, et il me criait : " Eh! là-bas!.. l'isolé! ..
. .
. . ,,
par 1c1 ... nous sommes tous 1c1 •••
Et c'est lorsque je fus assis entre la cloison et Weissenthaner que je vis Martel passer sur le quai. J'avais avancé

L'ISOLEMENT

2 39

la poitrine, désireux de voir le va et vient du quai et à
l'instant où mon menton touchait Je rebord du vasistas
je l'aperçus. Cet homme ne marchait pas le long des
wagons : il se déplaçait en longeant les wagons, en se
soutenant de l'aiselle gauche sur l'épaule d'un domestique
noir, et étayait en outre ses pas à l'aide d'une canne de
buis, énorme et ferrée. D'abord je fus tout yeux pour
cette canne : elle me faisait vivre des instants de France
. l
,
car Je a trouvais toute pareille à celles qui, d'ordinaire, se
trouvent aux poings des facteurs ruraux. Je revoyais l'un
d'eux qui fut en Bourgogne ma petite joie quotidienne
à l'époque des grandes vacances passées chez mon grand~
père. C'était moi qui courais à la grille sur le coup
de sonnette de l'homme recevoir à travers les barreaux les lettres et le journal : il tendait à ma main
lettres et journal, et il avait accroché à son avant-bras le
corbin de sa canne ; son chapeau de paille avait un ruban
où brillaient les lettres d'or des mots : Postes et Télégraphes ; sa blouse de toile bleue bien empesée et fermée
sur sa poitrine d'une gourmette de cuivre avait une raideur
qui la rendait solide, comme le drapeau de fer rougcblanc-bleu planté au dessus de la porte de la mairie.
Derrière moi grinçaient les graviers de la cour sous les
pas de la bonne qui venait, un verre de vin à la main.
Elle l'offrait au facteur de la memc façon qu'il m'avait
passé le courrier. Il buvait : son coude droit se haussait et
sa tête allait à la renverse sur sa nuque selon qu'à mesure
qu'il se vidait la déclivité du verre s'accentuait au bord
des lèvres ; tout ce temps, à son aisselle, la chemise
trempée de sueur reluisait au soleil. Ayant bu, le facteur
d'un coup brusque du poignet éloignait le verre de sa

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bouche, et le tendait à la bonne : " Ah !.. le bon coup
de fouet !.. ", puis un rire des yeux bridait ses paupières
qui se rapprochaient et il ajoutait : " Alors, la belle?..
toujours de gros nichons !.. " Invariablement, chaque
matin, cet homme apostrophait la bonne en ces termes.
A travers les éclats de rire du facteur, j'entendais cette
invariable réponse de la fille : " Taisez-vous donc, grand
insolent... Ça sera toujours pas pour vous, vous savez ... "
Et êlle riait aussi.
Tous les deux se fixaient, droit dans les yeux, une
seconde ; puis le postier reprenait : " Ah ! oui ..• le bon
·
hue 1... d"1a 1... " et,
coup de fiouet 1... et ~amtenant...
virant sur ses talons, il nous tournait le dos.
La canne sur laquelle s'appuyait Martel me fit revivre
tous ces instants de mon enfance; je ne vis d'abord qu'elle
parce que, aussitat, le facteur d'autrefois fut présent sur
ce quai de gare exotique. Alors, Martel et son boy,
continuant leur marche, s'éloignèrent... et je n'avais
pas fait attention à eux. Mais ils repassèrent, et c'est
alors que je me dis : " Mais c'est Martel... Ah !.. le
pauvre bougre !.. Cet homme était devenu énorme ; il
ne marchait pas, il se déplaçait : ayant avancé une jambe
avec un brusque mouvement en avant de tout son buste,
il restait immobile sur l'appui de sa canne, comme pour
s'assurer de la vigueur de ce membre, puis pesant sur
l'épaule du noir, il avançait de toute la force de sa
poitrine l'autre jambe et il attendait sur celle-ci l'énergie
de mouvoir l'autre. Son visage - complètement rasé
- était gris pâle ; on eiit dit qu'il avait été saupoudré de
cendre de cigare.
Ce Martel était à Matadi l'agent des " Chargeurs

L'ISOLEMENT

R~unis ," ;_ mais il était devenu tel que je le voyais
au1ourd hm. Je le regardais s'avancer, étayé de son noir
et de sa canne, mais je revoyais le Martel d'autrefois,
lors de nos deux passages à Matadi, celui du début et
celui de la fin de mon premier séjour congolais.
Celui de la fin fut le plus long : nne avarie de machine
immobilisa le vapeur " Afrique " durant quinze jours et
j'eus alors maintes occasions de m'entretenir avec Martel
ou de le voir vivre.
Après trois ans de séjour, j'arrivais " du haut " en
compagnie d'un agent de la N'Goko-Sangha.
Après trois ans de séjour, piétiner sur place à Matadi
pendant quinze jours devant un vapeur estropié celui
qui allait me ramener en Europe !.. Quel sup;lice !..
Chaque matin, au saut du lit, après une nuit chez
Ferrier, une nuit blanche, autant dire, tellement me
hantait mon désir d'éioignement de ce Congo, je courais
au domicile de Martel " Eh bien?.. ce vapeur ?.. ", lui
demandais-je. Pas encore pour aujou:dhui ! " me
répondait Martel; et sur ma figure déçue il ajoutait:
" Vous désolez pas, voyons... C'e;;t un de ces petits
ennuis dont e3t tissée la vie coloniale... "
Chaque matin, sans en chano-er
le moindre mot la
-:,
moindre iettre même, il m'a laissé choir sur le tympan,
sur la cervelle, son : " Vous désolez pas, voyons... C'est
un de ces petits ennuis dont est tissée la vie coloniale ... "
Le premier, le deuxième jour, ça allait bien, puis c'était
devenu crispant, crispant comme l'est la petite pluie qui
ne tombe pas mais fait dire du temps: " Ça brouillasse J"
la petite pluie qui vous donne la sensatio:i de poser vos
joues contre une éponge saturée d'eau. Ah, surtout cc

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

demi-sourire qu'il avait en disant cela, ce demi-sourire
qui lui tendait légèrement les deux lèvres et lui dilatait
les ailes du nez !
J'ai donc vu vivre durant quinze jours Martel, l'agent
à Matadi des " Chargeurs Réunis". Lorsque, enfin, j'ai
pu m'embarquer, j'emportais de lui le souvenir d'un
homme qui vivait la vie à la manière de quelqu'un qui
ma·nge un œuf à la coque. A chaque évènement, au
moindre incident de sa vie, il était un homme qui trempe
une mouillette dans un œuf à la coque.
Et puis il ne cherchait que de petites joies.
Or, en ce temps-là, Martel était maigre, anguleux, au
point qu'il écorchait la vue ... et tout l'amusait...
" Aia l.. Aia !.. Maudélé ... Maudélé !.. Aia !.. "
J'étais absorbé, perdu tout au fond de mes souvenirs ;
les cris me ramenèrent brusquement à la réalité des
choses ; et je sursautai comme si une main avait été posée
violemment sur mon épaule. Le train s'était ébranlé ; je
l'avais bien senti à la légère trépidation de la banquette
de bois contre laquelle vibraient mes fesses, mais ne m'étais
pas aperçu que nous étions entrés dans la brousse.
Et à ces cris, vivement je regardai. Mon wagon roulait
lentement sur le passage à niveau de Matadi ; la barrière
de fonte peinte en gris bleu avait été tirée et quatre jeunes
" femmes Gaboni ", de celles qui, la nuit venue, attirent,
avec les fredonnements de leurs guitares~ les blancs dans
les maisons de bois exiguës et bities sur pilotis où elles
vivent, étaient là.
.
La locomotive ayant accéléré sa marche peu de temps
avant le passage à niveau, je ne pus voir les quatre
"femmes Gaboni " que sur un bref coup d'œil, mais

L'ISOLEMENT

leurs cris : " Aia !.. Aia !.. Maudélé !.. Aia !.. " me
firent tourner la tête à l'instant où les quatre têtes étaient
en plein champ de la portière. Ces femmes, alignées
contre la barrière qui me cachait leurs corps, avaient posé
leurs mentons sur la poutre supérieure ; je ne voyais d'elles
que les visages offerts, joue à joue, sous le serre-tête de soie
jaune. Elle» riaient ; les doubles rangées de dents reluisaient au soleil,et pour mes yeux leur blancheur élargissait
la bouche de chacune de ces femmes ; les dents formaient
pour moi,à cause de la distance où j'étais, deux morceaux
d'une farence qui vibrait à la lumiere ; et comme des sous
qui ont rebondi au choc contre un roc sonore, les cris de
ces femmes rieuses aboutissaient à nos oreilles comme un
écho. Cela venait de la lourdeur du vide qui était la
distance entre elles et moi.
" Aia !.. Aia !.. Maudélé !.. Maudélé !.. Aia !.. "
Je les ai entendues, puis brusquement, comme une ventouse, le silence fit le vide. De temps en temps, d'espace
en espace, je percevais un faible craquement tout pareil à
un déclic de compteur. Cela venait de ce que, au dehors,le
flanc du wagon était cinglé par la pointe d'une branche.
Un épais fourré bordait la voie; mais, à partir de ce
fourré, le ciel, net comme une ardoise bleuitre, était posé
à plat sur la brousse qui, basse, frisée et noire, était dans
l'œil d'un seul coup; cette brousse doublait le ciel. Dieu !
que je la connaissais depuis longtemps ! Je savais qu'elle
ne changerait pas jusqu'à Léopolville-Kinchassa ! J'avais
le temps de faire un long, long somme !
J'avais déjà pris contact avec elle lors de mon premier
séjour, quatre ans auparavant. Je me souvenais que le
train avait quitté Matadi sous une pluie battante dont les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

IIl

premières gouttes étaient tombées alors que chez Ferrier
je fermais ma cantine. Ayant dit adieu au logeur, je
demeurai un instant sous le chimbeck de " La Lanterne",
tout interdit de la rapidité avec laquelle ces gouttes,
espacées et lentes au point qu'à leurs chutes sur le sol je
voyais nettement leur largeur et leur forme de pain à
cacheter, étaient devenues une pluie torrentielle.
Eh ! oui, je pouvais penser à un pain à cacheter en
voyant l'une ou l'autre à son contact avec le sol parce
qu'elle ressemblait à une toute petite rondelle de p!te
sèche à cet instant. La pluie à son début me donnait la
sensation de quelque chose qui alternait. Les yeux à la
poussière jaune du sol, si jaune que c'était comme une
couche de soufre, je voyais la goutte nette, ronde, et il
me restait sur la rétine le trou qu'elle avait fait dans la
poussière ; à la longue cela faisait croire que le sol
s'effritait, cette multiple perforation. Cette petite pluie
cessa et alors il ne resta plus que le sol qui était pareil à
une éponge.
Tout cela je l'avais vu de la fenêtre de la chambrée:
je faisais ma malle et j'interrompais souvent mon travail
pour mettre le nez dehors, dans le désir de voir où en
était cette chute d'eau; le temps de sortir, d'aller de moa
lit au chimbeck, et la pluie avait repris.
Mais elle était violente et chaude : le ciel " pissait "
de l'eau tiède avec des ralentissements parfois ; ainsi il
pleuvait dru par à-coups, durant lesquels l'eau rejaillissait
contre le sol, et il m'arrivait à la face des bouffées de chaleur molle.
Sous cette pluie battante,j'ai fait le chemin de la maisoa
Ferrier à la gare, suis monté dans mon wagon dont la

L'ISOLEMENT

245

toiture résonnait au choc de l'eau; puis nous avons quitté
la gare de Matadi et durant deux heures ce fut la monotone brousse plate sous la masse d'eau, une pluie couleur
de plomb et qui tombait si raide et si vite que je la voyais
immobile quand je portais les yeux droit devant moi à
quelques mètres; elle formait ainsi le c6té d'un bloc posé
d'aplomb sur la broussaille égale, un bloc dont le train
longeait sans arrêt le côté bien vertical qui murait la vue.
La portière de mon wagon n'avait pas de vitre à relever ;
tout contre le vide de l'étroite fenêtre et jusqu'à l'immobilité la pluie vibrait. Ses vibrations étaient de longues
rayures froides et blanches, en diagonales. Souvent un
crépitement me faisait baisser lentement la tête vers le
fourré en bordure de la voie. Je savais bien que c'était le
bruit de l'eau sur les feuilles, mais c'était plus fort que
moi, une sorte d'insignifiant mouvement nerveux, pour
faire quelque chose !.. Alors je regardais aussi par-dessus
le fourré la broussaille qui commençait là. De ci, de là, de
cette broussaille sortait une légère buée: la brousse fumait;
je voyais une vapeur blanche fuser lentement entre les
branches courtes, horizontales et noires. Comme sous le
chimbcck de Ferrier je sentais mon visage ouaté par de
brusques et brèves bouffées de chaleur molle ; une bouffée
une fois abattue, aussit6t j'éprouvais durant une seconde
aux pommettes et aux joues une sensation lisse.
Ainsi, depuis Matadi et durant deux heures, notre
train roula sous la pluie au centre de cette brousse enclose
et qu'aujourd'hui je revoyais. Mais cette fois le ciel faisait
le vide et son immensité se mesurait à la platitude de la
brousse noire nettement visible jusqu'à l'horizon. Ce fut
quelques minutes après avoir passé la petite gare d'une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bourgade appelée Kengué que la pluie cessa. Elle cessa
d'un seul coup, comme cesse de couler une eau lorsqu'on
ferme un robinet. Bien que mon visage fut à la portière je
ne vis pas la cessation de la chute de l'eau; mais je la
sentis sur ma face au vide qui fut soudain entre le ciel et
la brousse; une violente odeur de terre mouillée adhérait
à mes narines ainsi que des tampons de caoutchouc.
Ce fut cela le début de mon premier voyage sur la ligne
Matadi-Léopoldville-Kinchassa. Aujourd'hui je refaisais le
chemin et, le cerveau alourdi du souvenir morne des deux
journées d'alors, chaudes et plates, sans le plus minime
évènement, séparées par la nuit de Thisville, la petite
localité à maisons de planches coiffées de leurs toits de
t6le ondulée où mon train avait croisé celui qui descendait
à Matadi, je demeurais tout abattu sur ma banquette par
le poids des deux journées à vivre prévues pareilles, qui se
trouvaient là devant moi à nouveau. Au début de cette
longue route ferrée qui allait durer deux journées, nouées
par une halte de nuit à Thisville entre les quatre palissades
d'une chambrée toute pareille à celle de Ferrier: la Maison
Bonvard, connue aussi sous le sobriquet de '' La Pipe ",
que les passagers avaient adopté afin de railler de ce mot
l'interdiction de fumer notifiée aux coucheurs par une
brève injonction que la planche de bois blanc où on la
pouvait lire et qui vous tirait l'œil, imposait dès la porte.
Au début de cette longue route ferrée,déjà la solitude qui
allait durer ces deux jours - à part les petites gares autour
desquelles vivaient quelques noirs et où on ferait balte :
Kengué, Longon, Toumba, Gongo, Kisantou, Tampa et
deux ou trois autres - était lourde de la monotonie de la
brousse basse, épineuse, aux arbustes couchés, plate jusqu'à

L'ISOLEMENT

Léopoldville-Kinchassa. Le ciel aussi que je connaissais
bien pesait lourdement sur mon avenir de quarante.huit
heures; je n'aurais qu'à lever les yeux vers cette plaque
bleue pour éprouver sur mon visage que je sentais se friper
à l'air chaud, tout le poids énorme de ce plafond du vide
lumineux et humide d'une humidité qui le rendait palpable.
A LéopolviUe-Kinchassa seulement je verrais des
arbres. Avant de traverser le Fleuve Congo, dont il faut
couper le courant sur un bac à vapeur pour atteindre
Brazzaville j'attendrais sur la berge, à c~té de ma cantine&gt;
la visite de la douane belge,
Je suis sur la berge, le derricre sur ma cantine et
machinalement, sans m'en rendre compte, mon index de
la main droite dans l'anneau de fer qui rassemble mes
clefs, je fais tourner celles-ci autour de mon doigt. Les
coudes aux cuisses, la poitrine Inclinée, je regarde Brazzaville. La ville est, à ma gauche, un amas de maisons
basses construites en planches consolidées de petites pièces
de fer blanc qui brillent l'œil, et elles me font penser aux
logis des zoniers de Paris, ces logis qui vibrent au choc
du bruit du tramway qui passe ; une église de briques
pèse sur leurs toits de toute sa masse rouge ; à ma droite,
comme si elles pointaient toutes de la cime du même
arbre énorme et touffu, les toitures de paille des cases
européennes tachent de jaune une verdure massive qui
noircit de son ombre l'eau du fleuve au long de la berge.
Ces toitures sont tout ce qu'on voit des cases européennes
depuis la rive belge. Le nouveau venu, pendant l'attente
du douanier belge, se dit en les apercevant : " C'est là
que je trouverai un logis... bien sô.r que sous ses toits
de paille vivent les blancs ainsi qu'il me paraît de ces

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

11

1

deux chimbecks qui sont au bord du Fleuve ..• " Des
silhouettes de blancs vêtus de complet de toile kaki ou
immaculée circulent sous la marquise de paille de leurs
demeures ou s'accoudent, le visage à l'eau.
Le Congo est inerte, jaune, mais si je regarde un
rocher qui, au milieu du fleuve, semble avoir été laissé là
par l'administration pour faire office de balise, je me rends
compte que le fleuve a un courant. Contre cette pierre
énorme l'eau se froisse, elle est creusée de courtes rides
profondes qui se nouent brusquement en minuscules
tourbillons étincelants au soleil ; à cet instant le rocher
jette des éclats à ras de l'eau. Je porte les yeux ailleurs
sur le Fleuve : le Congo est inerte, jaune ; il reluit, tout
patiné par la lumière pile. L'orée de la Grande Forêt
Equatoriale se trouve derrière Brazzaville. De mon siège,
sur la rive belge du Fleuve Congo, j'aperçois, par dessus
la verdure massive où sont cachées toutes les demeures à
chimbecks, dont deux seulements sont visibles et dans le
reflet de l'eau, les cimes des premiers arbres. Elles sont
lointaines et, immobiles, noires, de ma distance je les vois
toutes au même niveau ; c'est une longue et épaisse
poutre, grossièrement taillée, disposée hori_z ontalement ;
contre elle, le ciel est d'un bleu pile délavé.
Telle sera ma reprise de contact avec le Congo
Français.
La Grande Forêt, je ne l'atteindrai qu'à Brazzaville
seulement où, tout au long des rues, je marcherai le nez
dans une légère odeur de rouille durant les heures du
matin ; et pendant la chaleur lourde de l'après midi elle
me fatiguera la t~te et les jambes de l'humidité qui suinte
de ses premiers troncs, puis s'évapore et alourdit la lumière

L1 ISOLEMENT

2

49

dans la ville, et je serai alors tout pareil à un homme qui
se lève après avoir dormi comme une souche à côté d'un
bouquet de lilas, dans une pièce close.
Je retournerai voir dans la Grande For~t le coin que
nous avions surnommé " le Stage ", moi et quelques autres
à qui la terre équatoriale s'offrait toute nouvelle. Et nous
disions de ces quelques arbres où vers la fin de la journée
nous avions pris l'habitude de nous réunir pour un bavardage sans vie : " Nous accomplissons là une manière de
stage".
Car en effet nous y prenions le contact de la Grande
Forêt, nous y venions pour sentir sur notre dos cette
ombre qui avait le poids de tous les troncs visqueux et
dans laquelle notre vie allait passer sous peu ; pour entendre
le sol pourrir invisible sous les feuilles noires entassées ;
pour avoir dans les oreilles ce lointain clapotis qui est
l'écho de la Grande Forêt. Dans une lumière verditre
les troncs moussus étaient des pilliers rougeâtres; des lianes
pendaient à terre ; de tronc à tronc d'immenses filets
noirs étaient tendus ; tout autour de nous, à notre droite,
à notre gauche, devant, derrière, des gouttes d'eau tombaient des branches et à chaque petit choc d'une goutte
contre les feuilles du sol mes oreilles vibraient ; aux
premiers instants du long séjour quotidien parmi les arbres
"du Stage" il n'y avait que cette vibration des tympans,
puis à la longue s'y joignait comme une légère crispation
de mon cervelet. Il me semblait que le temps était marqué
par une monstrueuse clepsydre. Ah ! les étranges petites
chauves-souris forestières, qui à l'instant où nous quittions
"le Stage", commençaient à voler l Elles sautillaient sur
leurs ailes dans le vide ; après trois sursauts chacune faisait

�1 1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un court écart et reprenait son sautillement ; ces petites
chauves-souris cotonnaient le vide.
Et nous quittions la Grande Forêt. Mon dos, brusquement déchargé, se sentait allégé par tout l'espace au-dessus
de lui, je sentais soudain l'odeur mouillée de la forêt à sa
disparition de mes marines, cette odeur qui était comparable à celle de la vapeur que dégage le linge en train de
bouillir dans une lessiveuse. Durant notre éloignement
des arbres j'entendais la forêt : elle grouillait de bruits
menus comme de la limaille et notre éloignement s'allongeait sur l'épuisement de ces bruits dans la distance.
J'allais revoir tout cela ! Ces souvenirs arrivaient en
foule dans ma mémoire ... J'allais revoir tout cela, mais
après deux journées de monotone voyage dans le fond
d'un wagon aux parois de bois dont la couleur jaune était
écaillée par une chaleur humide, deux journées durant
lesquelles la brousse plate allait peser sur mon crine,
lourdement, de toute sa solitude.
Le train venait de quitter une minuscule station qui
avait nom Palaballa, lorsque quelqu'un se mit à jouer
d'une guitare essanghi. Il pouvait être deux heures de
l'après-midi. Or, nous avions quitté Matadi à neuf heures
et demie, le matin ! Mais une avarie à la locomotiye nous
avait immobilisés sur la voie, à quelq~es centaines de
mètres de Matadi. Quatre heures et demie pour franchir
la distance de Matadi à Palaballa qui s'effectue d'ordinaire
en soixante minutes! La voie, à l'instant où s'immobilisa
la locomotive, faisait un coude ; la file des wagons pliait
à sa forme durant que le ralentissement de la machine
amortissait le roulement des voitures. La mienne étant en
queue du convoi tout à fait comme à l'une des deux

L1 ISOLl!MENT

extrémités d'un arc alors que la locomotive se trouvait à
l'autre il m'était facile de voir du coin où j'étais assis
le mécanicien et le chauffeur noirs en bourgeron s'agiter
sur la voie, ou bien, allongés à plat ventre, fixer la locomotive par en dessous. A ces moments-ci, les deux
hommes la fixaient longuement : l'index de l'un d'eux me
portait aux yeux la présence à leurs bouches des paroles
dont je n'entendais pas les sons ; et brusquement leurs
marteaux alternaient bruyamment sur une plaque d'acier.
Lorsqu'ils cessaient de frapper, le silence brusque dans
l'oreille était net sur la chute du dernier coup de marteau.
Enfin, après trois heures d'immobilité, après un léger
choc à mes reins de la cloison contre laquelle j'étais
adossé, je sentis sous mes fesses les premières trépidations
des roues de mon wagon tout au long des rails. Nous ne
nous sommes pas arrêtés à Palaballa, mais le train roulait
lentement ! J'ai d'abord aperçu au passage un hangar
ouvert sur la voie ; une longue banquette de bois rouge
luisait dans la forte pénombre de cet abri vide ; ce fut un
éclat bref; ensuite les maisons du village alignées comme
des soldats à la parade. Toutes les demeures étaient vides
comme le hangar; à chaque seuil, devant l'ombre du
logis de branches et de feuilles, une colonne de fumée
sortait toute droite et massive d'un foyer creusé dans le
sol : un feu de tourbe y brtîlait ; de courtes flammes
bleues léchaient les mottes; à l'écart des maisons,sous un
toit de grosse paille jaune soutenu par des piliers de bois,
les hommes du villages étaient groupés, et muets, assis ou
allongés sur le sol, fumaient une pipe qui passait de
bouche en bouche. Ils somnolaient au chant des femmes
qui, à quelque distance d'eux, pilaient du grain. Toutes

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'y occupaient. Je le savais bien ! Je fus si longtemps le
spectateur de semblable travail durant mon premier séjour
de trois années dans le Haut ! J'y retournais aujourd'hui,
et à ce passage à cbté d'un village, l'instant qu'on y pilait
le grain, le souvenir de Mogounga, de Bakoundé, de
Douago, de Batouri, me revenait. Chacun de ces villages
avait une petite place de terre battue et, une fois l'année,
toutes les femmes, toutes, s'y réunissaient pour mettre en
poudre les grains de mars que des convois de pirogues
avaient apportés de Nola par les rivï.eres Maubéré ou
Kadeï. Les pirogues arrivaient aux époques où la lune
était pleine, toute rouge et encastrée dans le ciel massir
et bleu, pareil à une énorme glaçon. Elle était haute dans
le ciel lorsque les piroguiers survenaient. La rivière était
d'encre ; elle coulait, solitaire, silencieuse ; à un coude
lointain elle était dans le vide du ciel, mais brusquement
paraissaient une, deux, trois, quatre, six pirogues, sorties
de l'eau devant nos yeux, me semblait-il. Entre les deux
lisières de forêt qu'étaient les rives boisées de la Maubéré
ou celles de la Kadel'., dans une nuit bleu pâle que faussait
à l'ceil la pénombre des arbres, les piroguiers peints de
rouge étaient des statues de cuivre. Ils abordaient ; les
femmes s'étaient groupées sur la berge ; elles trépignaient
en cadence ; leurs pieds seulement s'agitaient et elles
criaient : " Aia... Aia ... " en battant des mains pour
marquer la mesure de leurs cris monotones ; et tout en
regardant les piroguiers aborder, je prêtais l'oreille aux
bruits grêles que faisaient en s'entrechoquant les petits
os humains qui paraient leurs bras. Les piroguiers abordaient&gt; accueillis par l'allégresse de ces femmes ; puis&gt; sur
une file, ils traversaient le village : chacun d'eux portait

L'ISOLEMENT

sur la tête un couffin rempli de maYs à plein bord ; sa
charge le faisait marcher à une vive allure, Je poids du
couffin pesait sur le buste et le tricotement des deux
mollets faisait se lever et s'abaisser les cuisses.
C'était peu de temps avant que ne commenç!t une
saison de grandes pluies. Tous les couffins de maïs avaient
été engrangés dans la case grenier du village, puis le chef
avait réparti entre chacun les couffins apportés, et quinze
jours s'étaient écoulés depuis que les piroguiers avaient
commencé à remonter le courant vers Nola sur leurs
pirogues allégées. Alors, la premiere tornade de la saison
passait sur Mogounga, sur Bakoundé, sur Douago ou sur
Batouri. Il y avait d'.abord un bref et violent coup de
vent, dans lequel la forêt demeurait inerte, massive,
quelques instants de silence en plomb, puis toutes les
feuilles résonnaient du crépitement des gouttes. Dans
une journée passaient sur les cases et sur ma factorerie
quatre, cinq de ces tornades, Mais de l'une à l'autre le
jardin potager que nous nous transmettions entre agents
du lieu grillait au soleil. S'y promener était avoir la sensation des mains et de la face engluées de miel.
Le jardin potager ! Nous nommions ainsi dans les
factoreries le défrichement devant le chimbeck. Il y
venait des pommes de terre et du cresson et son large
sentier conduisait à la rivière ; les femmes l'utilisaient ,•
souvent j'en voyais passer allant à l'eau, une énorme calebasse sur l'épaule, _Elles s'apostrophaient en traînant sur
les mots qui riaient d~ns leurs bouches.
Mais si durant le jour la pluie était i ntermittente,elle
tombait la nuit entière. Durant mon repos du soir, sous
mon chimbeck et dans le faux jour du crépuscule, j'avais

7

�2

54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

froid. C'était un froid humide qui me donnait l'impression
que mes os suintaient. La vie que tout le jour j'avais
sentie derrière mon logis où étaient groupées les cases
s'était tue ; alors je frissonnais de solitude, je m'ennuyais.
La forêt était toute noire : devant moi les troncs reluisaient de l'eau tombée durant le jour et elle bruissait de
l'égouttis de ce qui chargeait les branches et les feuilles.
Apres le repas, ne sachant que faire, j'allais dans le
village fumer ma pipe, je faisais les cent pas entre les
deux alignements des cases ; par les portes basses j'avais
vue dans l'intérieur des logis : un homme, une femme
étaient accroupis sur la terre battue devant un feu de bois
qui s'éteignait, muets, immobiles, le dos voütésur les braises
rougeoyantes ; ils regardaient dehors. Moi, en allant et
venant d'un bout à l'autre bout de cette longue rue,
j'avais souvent une petite chaleur à l'extrémité de mes
dix doigts et une sueur glacée crispait mes tempes : la
notion du temps à venir depuis la sueur me faisait éprouver
les affres du sentiment de l'éternité.
Palaballa: sous un toit de paille jaune tous les hommes
du village sont bercés du chantonnement de leurs femmes
qui pilent le grain de la ' communauté. Les jeunes vont et
viennent sur les grains en soulevant et laissant tomber des
massues de bois; l'unique bruit sourd au sol des outils qui
ont chu â l'unisson et la cadence de leur marche; les
vieilles alignées encouragent leurs filles ou leurs petites
filles en claquant des mains au rythme des pas des ouvrières; et elles crient aussi: Aia! Aia ! comme celles que j'ai
entendues autrefois accueillir de la berge les piroguiers. Et
cela me remet en mémoire les lieux d'autrefois où j'ai
vieilli avec les arbres de la forêt : la factorerie de Mogounga,

L'ISOLEMENT

2 55

.celle de Bakoundé, celle de Douago, celle encore de
Batouri.
L'une d'elles: tous les six mois et durant quinze jours
la communauté qui vit derrière la factorerie est occupée à
l'écrasement des grains. Chaque journée de cette quinzaine,
dès le petit jour, dès l'instant où la lumière perce la nuit,
l'un des couples apporte sur une petite place en terre
battue sa provision de grains que toutes les femmes
écraseront; à l'heure où commence le travail, la forêt,
.autour d'elles, est bleue, d'un bleu d'acier; comme à
Palaballa, les jeunes se dandinent à la cadence des massues
de bois contre le sol et aux claquements des mains des
vieilles qui crient: Aia !.. Aia !.. Ainsi, à chaque jour,
l'aide de toutes les femmes en faveur de chacune pour
activer une besogne trop lourde. Quelqu'un se mit à jouer
-d'une guitare essanghi aussit6t après Palaballa. Le musicien était assis quelque part dans mon wagon, loin de moi,
et les notes étaient aussi tristes et voluptueuses que les airs
d'accordéon qui sautillent les soirs de fêtes de banlieues
·parisiennes.
Je n'avais qu'à faire virer un peu mon fauteuil mobile
sur le pied en pas-de-vis pour apercevoir l'homme, le visage
penché sur son instrument qui lui barrait la poitrine. Sa
main gauche et le coude de son bras droit maintenaient la
guitare contre son corps et sa main droite vibrait sur les
deux cordes.
Ces petits sons vidaient le wagon après avoir rebondi
-sur l'élasticité des cordes. C'était une guitare bien commune. C'était l'instrument que portent en bandoulière
.ces trouvères méprisés qui s'en vont à travers tout le
Soudan, de village en village, pour chanter des complaintes,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le soir, en s'accompagnant. Tout un village est autour du
chanteur lorsque sa chanson s'élève; les hommes, les
femmes l'écoutent, immobiles; mais le passant ricane, au
passage, si l'un de ces poètes dort, étendu au soleil sur la
poussière de la route.
Cette guitare était faite simplement de deux nerfs raidis
sur une boîte de bois tendue d'une peau de serpent et
emmanchée à un blton creux.
L'homme jouait.
Les petits sons vidaient le wagon après avoir rebondi
sur l'élasticité des cordes. A Mogounga autrefois, Montert,
mon chef de zône, en possédait une toute pareille. Des
heures entières de l'après-midi il s'évertuait à tromper
son ennui en jouant de cette guitare. Le soir, dès le premier son de la cloche que son boy agitait quelques instants
avant de nous mettre à table, afin de signifier aux gens
du village que tous rapports devaient cesser entre eux et
nous durant le repas, Montert l'accrochait à un clou sous
le chimbeck. De grosses demoiselles rouges volaient en
bourdonnant sous cette marquise de paille, et souvent
l'une d'elles se posait sur une corde de la guitare. Elle y
restait et la pointe de son corps effilé se courbait lentement,
prenait la forme d'un minuscule crochet.Brusquement, elle
quittait son perchoir, et derri~re elle son poids sur la corde
était marqué à mon oreille par une légère vibration sonore,
et ce son devait la charmer, car elle se mettait à bourdonner en volant par petits cercles devant la guitare.
Montert s'ennuyait à Mogounga. Il jouait de sa guitare
essanghi le soir, lorsque, la journée presque à sa fin, les
colporteurs de caoutchouc ne se présentant plus à la
factorerie, il ne savait que faire.

L ' ISOLEMENT

2 57

C'était mon chef de zane. Il avait sous sa juridiction
les factoreries de la rivière Kadeî et il allait de l'une à
l'autre en ses tournées d'inspection, séjournant un mois
dans celle-ci, deux mois dans celle-là.
Il me reçut à Mogounga qui fut mon premier poste
dans les régions du Haut. J'arrivai à Touesso - le point
extrême ~e la ~avigation à vapeur sur la rivière Sangha
- en pleme saison de pluie, et ce fut aussi sous des
~orre~ts d'eau q~e je remontai en pirogue cette Sangha
JUS~u à Nola! puis _un peu de la Kadeï et qu'ensuite je fis
à pied ce qui restait de la route jusqu'à Mogounga.
Aujourd'hui que- j'y retourne dans ce Haut, les sons
d'une pareille guitare essanghi tapotent sur mon crlne .
mes yeux papillottent aussi à ces notes monotones et
regarder la brousse noire et basse avec au-dessus un vide
mat et jaune comme le tripoli qui la fait paraître en
bitume. Il me reçut à Mogounga. ]'y arrivai vers midi
après deux semaines passées dans la forêt à marcher le
jour et à dormir la nuit sous les arbres. J'atteignis Mogounga. Mon oignon rouillé piquait midi. Durant cette
marche de quinze jours, j'avais entendu de la poche de
ma ceinture de cuir son tic-tac énorme et c'était ce bruit
qui peut-être avait donné à mon pas un semblant d'énergie, à partir de la cinquieme journée ! Deux porteurs
noirs m'accompagnaient ; l'un était chargé de ma cantine
de tale, l'autre de mon lit de toile replié dans un sac. Le
soir, assis sur le bord de cc lit, je remontais ma montre.
je la replaçais dans la poche de ma ceinture et avant d~
m'étendre pour sommeiller je restais quelques instants à
ne rien faire, les yeux au sol ; lorsque je me décidais au
sommeil, machinalement je reprenais ma montre, incertain

à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'elle fut remontée. Chaque soir je faisais ce petit geste,
cette répétition qui ressemblait à la manie d'un nerveux.
Ce que je redoutais,c'était l'arrêt de ma montre.J'imaginais
la cessation de la marche des aiguilles, les deux longues
du cadran des heures, la petite de celui des secondes
dont la Mte saccadée est si visible. J'imaginais cela parfois
durant ma marche ; je me voyais n'ayant plus par mon
oignon le contact avec le temps et obligé de vivre sur sa
nuance. Enfin ce fut Mogounga ! Lorsque j'y arrivai
Montert allait et venait devant son logis. Il fumait une
longue pipe de terre : la matche du fumeur la faisait
osciller à sa bouche. La tête basse, le dos vo-ô.té, les mains
aux fesses, il ne me vit pas survenir. Je lui criai de loin :
" Eh ! Eh !.. Montert !.. Montert !.. "
Il tressaillit et tourna vers moi un visage en terre
glaise. Je sus durant cette première journée que dans huit
jours commencerait sa quatrième année de séjour dans la
région de la Kader.
li me le dit après le déjeuner. Nous nous attardions à
fumer nos pipes sous le chimbeck. Moi je l'écoutais en
regardant la forêt. Il parlait, et la forêt était devant moi~
noire, toute luisante d'eau : des troncs, des troncs énormes
qui me paraissaient en caoutchouc.
Brusquement, parut devant nous le chef du village. Il
fut pour moi soudain comme une apparition. Cet homme .
était un colosse, nu, le sexe seulement voilé d'une pièce
de toile crasseuse. La peau de son corps était si rugueuse
pour nos yeux, si crevassée de longues rides, que ce noir
était tout semblable à des troncs de sa forêt à épaisse écorce.
Montert lui dit quelques mots que je ne compris pas, et
l'homme sourit et s'assit à même le sol. Il restait 1à, les

L'ISOLEMENT

2 59

yeux fixés sur moi. J'étais gêné et Montert le sentit. Il
me dit :
" Mogounga voudrait savoir votre nom ... "
Et moi, dévisageant l'homme : " Mahé... Michel
Mahé... " Et Mogounga reprit, le regard à Montert :
" Mahé ... Michel Mahé... " Et l'homme de chez moi
de ma patrie, l'approuva d'un lent mouvement de sa tête.'
Mais ils se prirent à converser tous les deux ; puis Montert m'expliqua que· Mogounga lui demandait d'où je
venais, où était mon pays, si mon père et ma mere
vivaient encore. Alors je lui contai tout cela dans ma
langue et il écoutait en le dévisageant Montert qui lui
tradui&amp;ait à mesure mes paroles. Je parlais et durant arrivèrent dix hommes M'Fan ; je les reconnus M'Fan à
leurs cdnes épilés; mais je les avais entendu venir d'un peu
loin, sans pourtant les voir à cause du manguier qui me
cachait la piste ; il m'arrivait seulement aux oreilles les
petits clapotements que faisaient les plantes de leurs pieds
à peser sur le sol amolli d'eau.
Eux aussi, semblables à Mogounga, le chef du village
de ce nom, avaient une peau noire et rayée, grise par
places, qui faisait que leurs corps paraissaient engaînés de
fibres de bois. Ils allèrent déposer sous le chimbeck des
pièces de caoutchouc brut, plates, rondes et grises ;
chacun en portait une dizaine enfilée par une racine ;
puis ils s'assirent les fesses au sol, les genoux à hauteur du
menton et leurs épaules amaigries par des ombres qui
creusaient la peau, saillaient, repoussées par les bras en
soutien du corps. Ils faisaient un groupe derrière Mogounga
et ils écoutaient Montert. Enfin je me suis tu, Montert
avec moi, et les M'Fan se rappelèrent à lui: tous s'écrie-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rent : M'Bala !.. Aia !.. Aia !.. avec des voix creuses et
sonores comme si ces hommes avaient parlé la bouche à
des tubes de métal.
Montert se leva : " Ce sont des contrebandiers en
caoutchouc du Kameroun allemand ... ils m'ont surnommé M'Bala, c'est-à-dire la banane à cause de mon
vêtement kaki •.. "
Et, afin de procéder au troc, il se dirigea, suivi des
M'Fan, vers la porte du magasin à camelote qui s'ouvrait
sous le chimbeck. Mogounga ne bougeait pas, immobile,
il rêvassait à je ne sais quoi, les yeux à la Forêt qui
égouttait. A côté de tous les arbres, masse noire à reflets
verts crus, mouillée, molle au regard comme une éponge
chargée d'eau, cet homme me paraissait avachi. Moi, je
le regardais ; je sentais mes paupières fripées par la chaleur
d'une sueur légère ; elles étaient alourdies ; elles m'étaient
deux petits poids, tièdes et mouillés, qui me rendaient
sensible le vide de l'air qui me pesait dessus. Par à-coups
un besoin de sommeil les affaissait un peu et Mogounga
m'était voilé par un éblouissement et c'était sur un petit
effort qu'elles se relevaient.
Le soir, je racontai à Montert ce que furent les quinze
journées de marche au bout desquelles j'atteignis Mogounga. Les hamacs de toile de nos deux lits pliants avaient été
tendus côte a côte et nous bavardions d'une moustiquaire
à l'autre. Allongé à l'intérieur de la mienne, ces quatre
parois de gaze blanche m'enfermaient dans une raideur
diaphane dont l'odeur d'empois moulait mon nez ; et
durant quelques minutes avant d'adresser la parole à
Montert, je me pris à penser a ces boutiques de blanchisseuses où, le samedi, des corsages de mousseline, empesés

L'ISOLEMENT

durant la journée, sont une masse qui, du plafond où ils
sont pendus, éclaire la pièce ; un parfum d'empois
embaume la boutique ainsi que l'était l'intérieur de ma
moustiquaire et, dès le seuil, fait de ces corsages usagés des
vêtements tout neufs.
Une averse avait commencé à crépiter sur le toit de
feuilles de la pièce où nous allions dormir. Aux premiers
bruits des gouttes, je dis à mon compagnon de chambre :
" Enfin !.. je vais cette nuit dormir à l'abri !.. "
Il me répondit par un ricanement bref qui devança ces
paroles : "Nous avons bien encore pour deux mois de
pluie ... "
Et moi: "Je m'en fous ... pourvu que mes nuits ne
soient pas à la belle étoile ... si j'ose dire, en oubliant le
beau ciel-de-lit que faisaient les branches des arbres..• ''
Eh ! oui ! Cette nuit-la allait être la première durant
laquelle depuis quinze jours je dormirais abrité !.. Mais,
à cause de ce bruit de pluie qui froissait le silence de la
chambre, à cause des entre-deux des claies dont étaient
faites les murailles, l'obscurité dans ,laquelle nous respirions, Montert et moi, était la froide et humide nuit du
dehors qui aurait mis ma chair en contact avec la moiteur
des feuilles et des troncs de toute la forêt; je sentais de
mon lit que la factorerie moisissait.
Montert me dit: "Attends!.. je vais éclairer ... " Il
~rtit de sa moustiquaire et alluma son photophore a
l'aide d'une brindille à laquelle il mit le feu en plaçant
l'extrémité soufrée sur la braise de l'amadou d'un
briquet.
Et soudain je vis le vide autour de moi.
La chambre me parut à cet instant plus délabrée qu'à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ!.
1

1

mon entrée 1U1 peu avant le soir, lorsque J'y pénétrai afin de
déplier mon Jit et de tendre ma moustiquaire. La lumière
trouble et mobile produite par cette bougie, dont la flamme
vacillait dans le globe du photophore, rouillait l'espace
entre les cloisons ; le so] en glaise battue, rouge brique,
était rayé d'ombres immobiles et il sautillait soudain aux
sursauts de la petite langue de feu jaune dont le frissonnement brusquait l'inertie de la terre ; les quatre coins
de ce réduit étaient quatre piliers noirs massifs, bruts, qui
réduisaient le déplacement dans le lieu.
Ce fut dans cet éclairage louche que je dis à Montert
à quel point mon voyage de Nola à Mogounga avait été
monotone. Les nuits! ah ! les nuits ... Je marchais le soir
tant que je n'avais pas rencontré un de ces solitaires logis
d'écorce et de branches où s'abritait un couple de noirs
de la forêt, d'Eclliras teints en rouge. J'y arrivais souvent
alors que la nuit enfermait la forêt depuis deux heures
déjà. Un feu s'éteignait dans le trou qui était le foyer et
dans la case encro1ltée de suie je m'imaginais reposer sous
la hotte d'une cheminée de chez nous. La pluie crépitait
au-dessus de ma tête ; les chocs des gouttes faisaient se
détacher la suie du plafond et des duvets noirs poudraient
mes mains. L'homme et la femme accroupis devant la
porte contemplaient en grelottant la forêt. Muets, ils
paraissaient être dans l'attente d'un évènement. Parfois
un enfant pleurait, invisible dans l'obscurité de l'un des
angles de la case.
Moi, je mangeais des bananes en regardant comme eux
les arbres ; je me sentais influencé par l'inertie de ces
êtres ; elle me gagnait ; et puis il y avait sur le toit le
grattement monotone de la pluie; et puis il y avait le

L'ISOLEMENT

poids et l'immobilité du temps ; je souffrais d'un froid à
l'intérieur de mes os, et la peau de mes mains et de ma
face était gluante d'un froid humide et je me sentais
devenir une chose de la forêt.
C'est avec un petit effort que je me levais pour aller
trouver mon lit de toile ; et je m'endormais bercé par les
ronflements de mes deux porteurs noirs étendus dans un
coin et par la pluie.
Les journées !.. Je marchais.. je marchais ... Fatigué, je
me reposais les fesses à l'herbe du sentier. Souvent les
porteurs de mon lit et de ma cantine me laissaient assis
là et continuaient. Reposé, je reprenais ma route et les
retrouvais accroupis à m'attendre au pied d'un arbre.
Lorsque mon oignon indiquait neuf heures, une heure
et cinq heures, je faisais balte pour un repas de bananes,
de mangues et de ces grosses oranges à peau verte et à
jus qui me griffait la langue et me resserrait la gorge.
Elles tachaient la masse noire d'arbustes qui bordaient
d'étroits ruisseaux ou de petites mares que m'annonçait,
avant de les atteindre, un ronflement pareil au ronronnement d'une lointaine scierie mécanique : c'était le bourdonnement de grosses mouches à tête verte et à ailes
rouges. Les insectes volaient à ras de l'eau et massés en
essaims qui zigzaguaient, et leur ombre passait sur l'eau,
figée, semblable de loin à une feuille de fer blanc. J'avais
cueilli les fruits au passage. Chaque matin, à l'heure où je
quittais la case de l'homme et de la femme Echiras, la
forêt me frappait le visage de toute sa fraîcheur ; la pluie
avait cessé, mais elle continuait à tomber des arbres.
Je commençais de marcher et à la longue, bien qu'abrité de la vollte feuillue, je sentais, à mon chapeau de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

feutre et à mes joues, le vide du ciel ensoleillé qui séchait
les cimes.
J'avançais ... j'avançais... et brusquement le sous-bois
s'assombrissait, ensuite c'était la pluie.
C'était la pluie larges gouttes froides, drues et dont
la chute raide n'avait pas été ralentie par le feuillage. Aux
premières, des frissons réduisaient mon corps à l'intérieur
de mon vêtement de toile ; puis très vite j'étais alourdi
du poids de mon veston et de mon pantalon qui ruisselaient. La pluie cessait brusquement de tomber et le sol
repoussait une odeur de terre chaude lorsqu'à la longue,
bien qu'abrité de la vo&lt;tte feuillue, je sentais, à mon chapeau de feutre et mes joues, le vide du ciel ensoleillé
qui séchait les cimes.

a

a

Il passait dans la forêt sept, huit de ces courtes trombes
d'eau, durant la journée ; et de l'une à l'autre le soleil
au-dessus des arbres chauffait l'humidité du sous-bois. Et
moi, aussit6t que je sentais une légère sueur au creux de
mes aisselles, je me dévêtais, et, tout nu, au milieu de la
piste, j'attendais que soient secs mes chaussures de toile
brune et mon pantalon, mon veston et ma chemise
étendus sur des branches basses ...
BERNARD COMBRTIB

RÉFLEXIONS
SUR LA LITTERATURE
LE CENTENAIRE DE GEORGE ELIOT
Le centenaire de George Eliot, en nous occupant cette
année en même temps que celui de Spencer, peut nous aider
à reconnaitre deux figures tout à fait contrastées del' Angleterre,
comme Eliot elle-même se plaît à en voir dans Tom et Maggie
Tulliver. Autant Spencer paraît un mécaniste pur, mécaniste
de ]a pensée et de la matière, sorte d'ingénieur philosophique et
moral, portant de Ja nébu1eusc primitive à l'Etat et à l'individu
de demain un point de vue, une méthode, des manies d'ingénieur civil (les polytechniciens venus à la philosophie et à la
littérature sont peut-être en France ses analogues les plus
ressemblants), autant Eliot paraît douée uniquement et
exclusivement du génie de sentir et de créer la vie : l'un et
l'autre se connaissaient, se fréquentaient, s'estimaient beaucoup,
et la nature de Spencer était pour Eliot un sujet d'étonnements
et d'épigrammes sans .fiel qu'elle ne lui ménageait pas.
On trouve cependant entre eux une ressemblance. J'ai dit
quelle stupeur provoqua chez beaucoup de lecteurs l'Autobiograpliit de Spencer: on n'imaginait pas encore qu'un philosophe pOt
se raconter lui-même avec autant de platitude. J'ai dit que cette
biographie tout de même m'intéressait fort, mais je ne demande
à personne d'~tre de mon avis. On a publié, selon la coutume
anglaise, après la mort d'Eliot, sa vie et ses lettres, avec des
fragments de journal, le tout formant trois copieux volumes.

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266
1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

1

Il\

Il semblerait qu'avec la vie intellectuelle et morale si originale,
si indépendante et si forte qu'a menée George Eliot un tel livre
dt\t offrir un intérêt de premier ordre. Il n'en est rien, et
l'ouvrage ne s'élève pas beaucoup au dessus de celui où Spencer
s'est exposé. Eliot et Spencer appartiennent au type des écrivains
et des penseurs qui se mettent tout entiers dans leur œuvre, se
subordounent et se sacrifient naturellement à elle, ne gardent
pour eux-mêmes qu'une part minime et tonjonrs décroissante
de la richesse qu'ils créent et répandent. Tel le caissier de la
Banque de France, dont la signature garantit quarante milliards
de billets et qui arrive mal à doter ses filles.
A l'extrémité opposée on apercevra un Amiel, sorte de Roi
Midas riche du prodigieux trésor intérieur que nous fait entrevoir le Journal intimt, transformant en or cout ce qu'il touche,
jusqu'au pain et aux fruits de sa table, incapable d'en tirer de
la vie, de l'être, des œuvres. Entre les deux l'équilibre parfait
d'un Gœthe, et, à un moindre degré, la pénétration de l'œuvre
et de la vie chez un CMteaubriand, un Sainte-Beuve, et même
un Flaubert. Comparez George Eliot à George Sand : les
romans de celle-ci nous paraissent aujourd'hui d'un intérêt
, secondaire, bien qu'ils ne méritent pas la profondeur de dédain
injurieux où on les a capricieusement laissé tomber. Mais les
dix volnmes de mémoires et surtout l'abondante Currepondançe
gardent encore dans leur masse diffuse la présence, le mouvement et le feu de la vie. La destinée littéraire de George Eliot
fut exactement inverse. On songe devant elle à cet apologue
de Jlimpératrice Elisabeth noté par M. Christomanos: "Je
vis une paysanne qui distrjbuait la soupe aux valets : elle ne
put remplir sa propre écuelle. "

51

Le carrière littéraire d'Eliot serait un phénomène unique
celle de Rousseau n'existait pas. Comme Rousseau elle

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

commence à écrire assez tard, - à trente-sept ans, ayant derrière elle l'acquis d'une vie riche, pleine, originale. Comme
Rousseau (un peu le Rousseau de la légende, j'en conviens)
elle est déterminée à écrire par un hasard et nullement par une
vocation intérieure ; elle vient de s'unir à Georges Lewes, et
celui-ci prétend qu'elle devrait rédiger ses récits, ceux-la sans
doute qu'elle lui conte dans leurs soirées ; elle s'en défend,
finit par essayer, et ce sont les Scbtts de la vie cléricale. Comme
Rousseau, le succès Je plus enthousiaste l'accueille dès le début,
la maintient à l'état de tension et de travail créateur. lui fait
accumuler en ,l'espace de quelques années, ses vrais chefsd'œuvre, immédiatement dans toutes les mains. Comme Rousseau elle s'impose aux lecteurs, à son temps, par la seule force
de son génie, malgré la situation sociale la plus irrégulière,
vivant en union libre, dans le pays même du Cant, avec un
philosophe séparé de sa femme et de ses enfant&amp;. Elle-même
mettait d'ailleurs Rousseau au dessus de tous les écrivains. Mais
là s'arrête à peu près l'analogie. Autant Rousseau paraît un
fiévreux et un malade, autant George Eliot, dans sa vie comme
dans son œuvre, donne une impression de santé et d'équilibre.
Certes la sensibilité afHeurante et décevante, la mobilité à l'état
de passion et de tourment qui font l'être du malheureux
Rousseau ont existé dans la nature de celle qui a voulu se peindre en Maggie Tulliver. Mais, elles ont existé en sourdine, elles
n'ont point résisté à certaine nature souveraine qui les incorporait à sa lucidité et à son calme, elles ont été surtout
absorbées par la vie de création littéraire. Si Rousseau est peutêtre la première en date de ces victimes de la littérature qu'en
France nous connaissons si bien, Eliot fut au contraire sauvée
par la littérature, promue par elle à la plénitude de la destinée
heureuse et normale qui lui convenait. La littérature comme
l'amour peut être un fléau ou un bienfait. Elle redouble
autour d'un Rousseau les :flammes de son enfer. Elle multiplie
autour d'une Eliot les harmonies de la nature et de l'homme.

�2.68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Plus exactement voyez ce que la littérature fait, pour leur
tourment, des " quatre Sirènes " qu'étudie M. Maurras dans
le Rom4ntisme féminin : des femmes arr~tées en pleine émotion,
en pleine vibration sensuelles. Son elfet sur George Eliot fut
bien di1férent, quoique encore très authentiquement féminin :
la littérature fut sa maternité.
Une maternité morale dont l'e.ffet ressemble à celui d'une
saine maternité physique. La femme qui devient dans des
conditions favorables mère et créatrice de vie entre généralement dans une phase de santé, de bonheur, d'action aisée,
d'épanchement et de sourire qui disent oui à l'univers. Ce fut
le cas de George Eliot. Ses livres naquirent en enfa)ltS frais
et riches de pulpe comme le peuple des tableaux de Rubens.
Ainsi s'explique en partie le sacrifice de son être à son œuvre,
le sacrifice naturel de la mère aux enfants. On est choqué
d'abord, en lisant ses fragments autobiographiques, de la voir
si bien devenue une pure femme de lettres, s'intéressant surtout à ce qui comporte un rendement utile de prodùction
littéraire, laissant se stériliser à peu près les beaux champs de
vie intérieure où elle avait vécu sa première existence. Ce sont
U tout simplement des nécessités analogues aux nécessités
maternelles, " Revenons à la réalité, disait Balzac. Parlons
• d'Eugénie Grandet." La réalité de Silas Marner et de Romola
comporte comme celle des enfants qui croissent tout un ordre
de détails matériels, go!Îters à préparer ou bas à raccommoder,
qui paraissent à une mère aussi essentiels que l'étaient autrefois
pour elle les mots d'amoqr dans le.s orangers.:.,Le brave Augier
faisait du père de famille uh poète. Bien plutôt c'est le poète
qui doit se plier devant son œuvre à des devoirs de père ou de
mère de famille.
George Eliot a cessé d'être intérieurement intéressante au
moment où ses héros le sont devenus, où elle a éteint sa vie
jusqu'à la modeste mesure d'unè lampe de travail pour entretenir la flamme de la leur. A vingt ans elle eüt probablement

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

écrit comme George Sand. Elle se füt mise entière et directement, d'une naturè sincère et ardente, dans ses récits. Ses
personnages, trop près de leur source, n'eussent pas vécu
beaucoup plus que ceux de Disraeli.. Mais les saisons se suc.cédèrent en elle avec la lenteur, fa régularité, la perfection même
de la nature, et la récolte se fit par une pleine journée
d'automne, dorée et tiède à point. Ses romans, ses héros, ses
enfants elle ne les inventa pàs, elle les tira de son souvenir-.
Elle raconta, avec le génie achevé de la transposition, el!emême, son frère, ses parents, ses voisins, le coin vivant d'humanité où cet être observateur et réceptif avait fiût sa partie et
tenu sa place. Tout cela fut dessiné selon une juste perspective,
ni de trop loin ni de trop près, dans une transparence de
poésie vraie et dans une lumière aussi substantielle que celle de
Claude Lorrain ou de Hobbema. La vie réalisée et dégagée
sous cette forme créatrice et maternelle, durant les belles années
qui allèrent
. des Scènes de la oie Cléric4/e à Romola, ce fut l'ordre
où . Mary 'Evans mit au jour le meilleur d'elle même, fut
vraiment elle-même avec plus de vérité peut-être qu'elle n'en
comportait aux temps de jeunesse où elle passait par ses
grandes crises religieuses et morales.

La Russie ayant groupé ses grands romanciers dans l'espace à
peu près d'une génération, il ne reste que deux littératures, la
française et l'anglaise, pour avoir réparti sur deux ou trois
siècles une suite serrée et continue, un ·peuple véritable de
créateurs de vie. Si les Français sont plus artistes, si la vie qJ1'ils
ont créée atteint des profondeurs uniques de subtilité et de
raffinement, il semble bien que, malgré la présence ici d'un
Balzac, d'un Stendhal et d'un Flaubert, fa masse et la poussée
de vie produites au jour par le roman anglais représentent
quelque chose de plus touflù, de plus puissant, de plus irrésis-

8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tible. Le don de construire et de mettre en valeur est moindre
que chez les Français, mais l'énergie créatrice est plus intense
dans son foyer, plus patiente dans sa durée, plus stire et plus
tendue sur la ligne du temps. Cette présence et ce respect du
temps, voilà la marque authentique du grand rotnan anglais et
Eliot a sans doute été ici plus loin qu'aucun de ses compatriotes.
Ce trait rentre d'ailleurs dans un autre plus général. C'est
presque un lieu commun que de dire que l' Anglais est un
homme et l'Angleterre une nation pour lesquels la durée
existe, possède une vertu propre, crée un droit,_ u~e v~rité,
une beauté. Il n'en a sans doute pa'S été toujours arns1, mais la
psychologie de l'Angleterre moderne, telle qu' ell~ ressor~
par exemple de ce pharisien de Macaulay (au mom~ aussi
typique de l'autre côté du détroit que Thiers et que _Michelet
chez nous) et telle aussi que Taine l'a éprouvée poétiquement
dans sa matinée d'Oxford, comporte comme une vérité la
croyance à la durée et comme une vertu la soumission_ à la
durée. Il est peut-être naturel que la philosophie bergsomenne
se soit si fortement implantée en pays anglais.
Le roman français a toujours une tendance à imiter la
tragédie française, à éliminer ou tout au moins à ramass~ la
durée à contracter le personnage dans une figure plastique,
,
.
d'
dans un caractère fixe, et son action dans la peinture une
crise. Stendhal plus que tout autre sait s'installer dans la durée;
la séduction de la Chartreuse provient en partie de ce que les
personnages, et surtout Fa_brice, y durent réellem~~t, cont~nôment, et que, par un miracle d'art spontané, l 1Sochrome
semble parfaite entre le déroulement du roman et le déroulement normal de la vie ; Fabrice et la Sanseverina n'y sont
· amais posés du dehors, mais l'auteur paratt les laisser construire
~ar la durée qui les porte et les évène~ent_s qui les f~rment. Ils
n'en vivent pas moins, le livre une fo1~ fini et ferme, avec une
inten~ité unique ; mais on a senti cette vie se déposer, se

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

271

former, cristalliser sans h.1te, au fur et à mesure des jours, des
circonstances et des péripéties. Il n'en va pas de même du
Rouge et Noir, où dès le début les personnages sont affirmés
beaucoup plus entièrement, et où Julien (fort justement d'ailleurs, car les conditions de ce roman sont tout autres que celles
de la Chartreure) ne comporte pas ce mth-issement de Fabrice
dans son jardin d'Italie. Les romans de Balzac isolent des
tranches déterminées et décisives d'existence. Et à vrai dire
Flaubert dans Madame Bovary et dans l'Edtttatirm Sentimentale
suit bien en somme la durée lente et progressive d'un personnage, mais l'exception confirme singulièrement la régie,
puisque cette durée même est prise comme un élément de
caractère, un principe de nihilisme, que, rigoureusement, pour
Flaubert, un être qui dure c'est un être qui se détruit, et que '
ces deux romans sont comme le tableau clinique de cette
destruction. Même remarque pour lçs Goncourt et Alphonse
Daudet, qui ne représentent presque jamais (passei: tout en
revue depuis Charles Demailly jusqu'à Port-Tarascon) que des
êtres qui se détruisent, que des durées qui se défont, si l'on
peut appeler durée ces tableaux successifs, saccadés et sans
continuité des Goncourt diamétralement opposés aux "suites"
anglaises.
Observez ~e si ce sens et ce besoin de la durée font la
solidité du roman anglais, ils ont rendu les Anglais absolument f
incapables d'écrire la nouvelle courte (alors que les Américains
y ont si bien réussi), - la nouvelle courte, triomphe du conteur
français et que nous voyons chez nous les plus médiocres produire chaque jour pour les journaux avec une sorte de tour de
main héréditaire. C'est qu'ici la durée ne paraît plu, un flot qui
nous porte ; mais au contraire un obstacle qu'il faut vaincre
en y jetant rapidement un pont.
La durée du roman anglais ne défait pas, ne détruit pas, elle
construit, comme fait chez nous celle de la Chartreuse de Parme.
Les personnages, de l'enfance à la mort, naissent, grandissent,

�272

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1

'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

deviennent hommes, jouent leurs r6les, disparaissent ; mais
quand ils se sont évanouis, il subsiste derrière eux de l'humanité
et de la beauté, de l'essentiel et du plein. Leur vie quel que
soit son détail minime ou misérable, quels que soient l'ironie
et le sourire de l'auteur, c'est néanmoins quelque chose d'arrivé,
de sérieux, d'unique, que nul autre n'aurait pu vivre à leur
place, de même que nul autre n 1eih pu écrire à la place de
l'auteur l'analogue d'une œuvre de génie. Le réalisme et le
naturalisme français, qui racontent des échecs avec une joie
secrète et dure, font au contraire de la durée vivante quelque
chose qui aurait dft ne pas être. Ils la nient du point de vue
du droit avec la même ~preté minutieuse qui la leur fait
analyser du point de vue du fait. Tous leurs récits pourraient
porter un titre analogue à celui d'une œuvre de Tourgueneff
(qui eut fort bien conscience de cette tragédie littéraire): Journal
d'un lwmme de trop. Chez Eliot au contraire comme chez de
Foë, Thackeray, Dickens, Meredith, Hardy, vou; ne trouverez
jamais un homme de trop. Au nom de quoi, sinon de l'orgueil
ou du rêve, jugerions-nous qu'un homme, nous ou autrui, est
de trop r
Telle est donc l'essence du roman anglais, et surtout de celui
d'Eliot, une durée humaine, acceptée comme la seule et la
pleine réalité, enregistrée et suivie avec la longue patience
sympathique d'un génie consubstantiel à la vie &lt;fh'il pénètre :
je ne cherche pas ici d'expressions bergsoniennes, mais je les
vois sans regret venir d'elles-mêmes sous ma plume. Dans ces
dimanches de George Eliot~ où se réunissaient autour (\'elle et
de Lewes les plus libres esprits de l'Angleterre, Mill, Spencer,
Tyndall, Huxley, et où les problèmes se discutaient aveç tant
de calme et de sérieux, il est probable que l'évolutionnisme
spencérien, apparemment doctrine de la vie, devait être spontanément critiqué et rejeté par Eliot du point de vue même de cette
Tie et de cette durée que son génie créait et respectait: de sorte
qu'un philosophe, en accouchant socratiquement la pensée

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATORE

2 73

d'El!ot, ,~n eftt tiré avec ~~e certaine précision et un certain
~éta1l l_ idé: de cette oppos1t1on établie par M. Bergson entre
1évolutIOl)nisme mécanique et la création vitale. Les choses ne
se passent-elles pas dans l'Er,o/ution Cri4trite selon le même
ryth°,1e que_ dans -'!dam Bedt et le Moulin?_ Justement, c'est
que 1 Er,o/utton Creatrict est un roman, un beau roman._ C'est
surtout qu'un roman d'Eliot est profondément une évolution
créatrice. Mettez qu'entre l'artiste qui fait de son œuvre le
théâtr~ de cette éTolution et le philosophe qui enregistre cette
évolution par la pensée il y a la différence même de l'instinct
et de l'i~telligence, ~orsqu'ils s'appliquent au même objet : les
deux :eg1stres fournissent un point de vue analogue sur le
mécamsme spencérien. Et un beau génie des balancements et
des complémentaires, à une heure où la philosophie n'est pas
mftre encore pour la critique de l'évolutionnisme qui conquiert
le mond~ angl~-saxon, développe aux côtés de Spencer, qui est
certes bien lom de flairer l'ennemi, le roman de la durée
vivante.

• Cette durée, il faut d'abord qu'elle existe, et, en laissant de
coté le.s f~rro~ très différentes qu'elle revêt en poésie, en musique, en h1sto1re, il est bien certain qu'elle ne peut exister que
dans le roman et que de nature elle eit entièrement opposée à
celle du théâtre. Le thHtre "n'a pas le temps ' 1 et le roman
" a l e t emps " • Je n ,.ms1ste
· pas sur ce lieu commun. Mais le
ro~ anglais, avec ses longues suites copieuses de trois, cinq
ou _du: volume~ (réservés chez nous aux romans populaires,
J"if Errant; Misér4b/e1, Rocat11bole), sait se donner Ie temps et
s'éta_blir en plein confort de durée. (On sait que jet11tChru:ophe est plus septentrional que francais.) Le roman
anglais a le temps comme l'Angleterre a l'espace, et le lecteur,
comme le commerçant de là-bas, sait faire crédit. Ainsi le

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2 74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

roman anglais de l'époque victorienne a l'incomparable secret
de faire pousser un être de façon entière, insensiblement, sans
à coups, - ou à peu près ; car peut-être reste-t-il un peu de
trépidation, de saccade nerveuse et de brusquerie dans Dickens.
Mais quelle perfection chez Thackeray ! En lisant la Foire aux ·
Yanith, ne sent-on pas de l'intérieur, et par une mystérieuse
sympathie, grandir George Osborne, Dobbin, Alice, l'enfant
passer à l'homme en une sûre continuité, rester le même et devenir nouveau, épouser la logique imprévisible de la vie ? Et cela
George Eliot l'a fait mieux encore que Thackeray, à un point
qui ne paraît pas pouvoir être dépassé.
Quand M. Bergson a voulu aborder par son point central
cette vision de la vie qui lui était apparue dans son thème
élémentaire et simple, il est allé tout droit au problème de la
liberté. Cc problème devrait apparemment fournir au roman
une matière inépuisable, et pourtant, sauf des exceptions très
hautes comme la Princesse de Clèfles, il semble que presque tout
le roman français ait pris le déterminisme comme un postulat
inconscient, se soit donné pour tkhe de dissiper, selon l'expression spinoziste, cette ignorance des causes qui nous déterminent,
mise pour nous avec un exposant positif au compte de la liberté.
Il n'en est pas de même du roman anglais, et je renvoie à ce
que j'ai dit ailleurs du roman d'aventures et de Robinson. En tout
cas, George Eliot en se plaçant en plein courant de la vie a senti
s'imposer à elle les drames de la liberté, la vision des moments
privilègiés, où la vie s'éprouve dans toute sa fécondité virtuelle
et, d'un flot unanime de tout l'être, se porte à l'acceptation d'une.
destinée. Dans tous ses romans, on retrouve ces moments privilégiés qui se détachent en fils d'or, mais mêlés profondément à la
texture suivie du récit. Quel est le grand tournant de Maggie
Tulliver, en qui George Eliot a mis les plus vraies parties d'ellemême et qui doit occuper pour nous, dans cette galerie dont on
aimerait parler entre Eliotistes (mais où sont-ils? Sonnons
' tout de même ici au ralliement !) comme les Stendhaliens

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

2

75

parlent de leurs personnages familiers, la place centrale ? Est-ce
la fuite avec Stephen ? Peut-être non.
Au moment d'histoire où nous sommes parvenus, la famille
Tulliver réalise, comme un individu limité, une nature absolue.
Elle vit dans un monde où les familles existent, de même que
l'Angleterre existe: l'esprit Dodson n'est pas un vain mot.
Dans cette famille adulte et fixée dans certains caractères stables,
deux êtres se développent, Tom et Maggie, deux êtres qu.i
comme tous les personnages d'Eliot, sont foncièrement bons :
car si elle a montré des hommes qui sont devenus mauvais, elle a
expliqué comment ils l'étaient devenus, elle a toujours refusé
d'animer une figure qui ftît destinée par sa naissance au mal, à la
sottise, au péché, elle appartient au pays de Wesley, non à celui
de Saint-Cyran. Aucun mot ne lui semblerait plus mal fait pour
terminer un de ses romans que celui sur lequel se clôt presque
Madame Bovary: C'est la faute de la fatalité. Tom et Maggie
sont de petites créatures libres qui font elles-m~mes leur
destinée, et chacune des filles de la famille Dodson, même
Madame Glegg, a dO. résoudre en son temps un problème pareil.
Le problème est celui-ci : l'enfant s'adaptera-t-il à l'esprit de
sa famille, ou bien prendra-t-il appui sur elle pour s'évader
de cet esprit ? Famille, Eglise, Etat, ce problème du conformisme est au fond le problème qui se pose à chaque conscience
anglaise et qu'elle résoud fréquemment par des partis-pris
énergiques et totaux. Tom a opté pour le co)Jformisme, pour la
famille en tant que chose "établie". li le fait parce que c'est
son devoir, et il le fait avec des sacrifices lourds qu'il a
conscience de pouvoir, s'il lui plaît, éviter; d'où sa dureté à
l'égard des cœurs plus faibles. Maggie opte peu à peu pour le
non-conformisme; il semble qu'elle y soit poussée par les circonstances, en réalité elle y est toujours conduite par sa petite
volonté, qui la mène à des conséquences qu'elle n'a pas prévues.
Dès lors le vrai tournant de Maggie, la journée décisive où
toutes ses puissances apparaissent au clair et où sa nature s'ouvre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jusqu'en son fond, n'est-ce pas cette journée de son enfance où
jalouse de sa cousine Lucy elle la jette dans la boue et se sauve
chez les bohémiens ? Tout le raccourci de sa vie est là, et tout
le drame qui se passera plus tard entre Maggie et Lucy, Tom
et Stephen y est contenu en miniature et en graine. Voilà,
chez les Tulliver, l'inévitable non-conformiste de la famille
anglaise la plus enracinée, la plus étroite, la plus Dodson. Voilà
la triste et merveilleuse découverte d'un nouveau monde moral.
Voilà l'individu qui, avec le cœur le plus tendre pour les siens
et le plus déchiré par l'éloignement, se fera cependant une existence propre,ira vers les lointains intérieurs comme un aventurier
vers les mers étrangères. Voilà la fine pointe par laquelle l'être
des Dodson et des Tulliver se défait, éprouve déjà cette pente
de l'eau que descendra la jeune fille quand la détente d'un
cœur surmené la laissera flotter inerte aux côtés de Stephen.
Dès lors Maggie n'est-elle pas comme Emma Bovary un être qui
se détruit? Peut-être. Mais notez d'abord qu'il n'y a dans le
roman de Flaubert, sauf Homais, aucun personnage qui se construise et qu'Emma est prise dans le courant universel d'une
création qui se défait, entre ce Gog et ce Magog des derniers
temps, Homais et Bournisien ; dans Eliot au contraire, Maggie
est seule à se détruire par les explosions d'un cœur ardent, et
Tom établit à côté d'elle un élément solide de contraste. Et
observez aussi que lorsque l'eau emporte le moulin et brise la
barque où Tom et Maggie dans les bras l'un de l'autre réunissent
les dernières secondes de deux vies que le drame de leur cœur
sépara, nous sommes saisis par la gravité d'une catastrophe
tragique comme devant le palais d'où Œdipe sort les yeux crevés,
mais nous n'avons pas l'impression que cette vie du frère et de
la sœur., brisée dans le même désastre, ait passé inutile et stérile.
S'ils ne sont plus, ils ont été, ils ont vécu la vie de chair et d'os
et non pas,comme les personnages de Madame BO!lary, celle dont
parle Perdican, la vie de l'être factice ~réé par l'ennui et
l'orgueil ou par la bêtise sociale. La mort les arrête comme un

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

277

contour, elle ne les détruit pas comme une main qui touche
une forme de sable. Bien plus il fallait qu'ils cessassent d'exister
afin d'être ce qu'ils sont devenus : les types profonds d'une
Angleterre séculaire.
Lisez les autres romans aussi, à la recherche de cette vie
morale profonde, de cette pure liberté intérieure qui n'est pas
de la volonté tendue à la Corneille, mais le gonflement et la
respiration d'une âme au moment inattendu, souvent le plus
insignifiant, comme le grain de sénevé de l'Evangile, où elle
s'engage dans sa destinée imprévisible, se plante pour fructifier
en bien ou en mal. Adam Bede n'est que cela et il est manifestement tout cela. Et le jour où élaguant tous ses souvenirs
personnels Eliot a voulu dessiner en son raccourci parfait cette
courbe d'une vie humaine, elle a écrit Silas Marner. Le tisserand
de Raveloe symbolise l'homme avec autant de puissance concentrée et nue que les enfants de M. Tulliver expriment
l'Angleterre. Tête étroite et obstinée il s'est attaché à la lettre
de la religion, et la lettre l'a trompé. Du même fonds dont il
enfouissait son cœur dans une église formaliste et étroite, il l'a
alors enfoui avec une autre matière sans vie, celle de l'or. Et
l'or lui est volé. Silas est resté le même et sur cet homme pareil
le second coup de la destinée est pareil au premier : c'est
la même erreur qui l'abuse. Mais à la place de son trésor
il a trouvé les cheveux dorés d'un petit enfant, et cet or qui
n'est plus stérile c'e&amp;t le premier rayon des richesses éternelles
que les vers ne mangeront point. Un secours miraculeux, qui
aurait pu si bien ne pas être, a amené Silas à sa nouvelle destinée,
a porté vers une chose vivante toute la nature ignorante qui
l'attachait à la matière. L'acte le plus haut de la liberté c'est
cette conversion intérieure vers la ,ie qu'Eliot a décrite si
souvent comme le sujet propre à son génie.
De ce point de vue Romola ne s'oppose nullement aux autres
romans comme une reconstitution historique à des œuvre's de
r!alisme. D'abord tout ce qui est reconstitution historique y est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

assez faible, et ne s'élève pas au dessus de Walter Scott dont
Eliot reproduit souvent le procédé. Mais Romola est peut-être
avec le Moulin l'œuvre la plus autobiographique d'Eliot. Elle a
eu la discrétion de ne mettre en scène aucun personnage de son
entourage, ni surtout Georges Lewes, n'ayant pas sur les
convenances les mêmes sentiments que les femmes et les
hommes-femmes de lettres d'aujourd'hui. C'est pourquoi elle
a coupé court à toute tentation en rejetant son œuvre dans un
passé qui satisfaisait en elle la femme de bureau très matérielle
soucieuse d'utiliser un voyage en Italie, et qui présentait, par
le revival de Savonarole, quelque analogie avec les milieux
anglais où elle avait vécu. Ce roman où tout se groupe autour
des personnages saisissants de Tito et de Romola (Savonarole
est bien manqué), c'est le roman de la liberté intérieure et le
roman de la conversion intérieure. Il s'agit d'abord de montrer
la néces~ité d'une tension et d'une défense pour que la circonstance la plus légère ne nous entraîne pas dans le ma!. Tito, qui
n'est pas plus mauvais que l'Hetty Sdkl d'Adam Bedt, est conduit
à une vie de scélérat comlJ]e Hetty à l'infanticide par une
chaîne dont le premier chaînon est fait d'un instant de
négligence et d'oubli. Il ne réagit pas quand il le pourrait, et
il est frappé par une fatalité dont il est responsable parce
qu'il s'y est en somme librement soumis. Romola facilement
reconnaissable représente l'intellectuelle païenne, douce et
savante, raisonnable et tendre, la plante choisie d'un beau
cabinet d'antiques ou de travail pour un père et pour un époux,
et dans le cœur de qui la souffrance et Savonarole éveillent
les sentiments de sacrifice chrétien dont se comblera doucement
et tristement le vide intérieur qui lui est révélé par le plus
ordinaire accident de la vie. Au centre de tout roman d'Eliot
(sauf Daniel Deronda) il y a une créature qui lui ressemble, un
être pour qui la vie morale existe, et tous sont plus ou moins
avancés sur un chemin, mais ils vont sur le même chemin :
c'est Jeanne, Maggie, Dinah, et cette attachante Dorothée

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

•

2 79

Casaubon. L'admirable spectacle que de voir le christianisme
protestant se déposer dans la maison 1de ces positivistes que
sont Eliot et Lewes, l'incorporer malgré les malentendus à une
tradition continuée - ainsi que le catholicisme romain a
cristallisé sur les murs de l'Eglise corntiste !
Ainsi cette créatrice de vie qui n'a guère puisé que dans son
expérience personnelle anglaise est devenue, comme elle le
rêva sans doute à Weimar et à Florence, un puissant et bienfaisant génie d'Europe. Elle n'a pas été déplacée dans le cercle
de philosophes où elle vivait, les Mill, les Spencer, les H1.1xley,
les Lewes. Elle a fait son domaine propre de ce qui manquait
à leur philosophie. Il lui fallait peut-être des philosophes autour
d'elle comme il faut à côté de Maggie le frère qui se réalise
dans la nature contraire. Elle s'est installée dans la vie comme
ces philosophes dans l'abstraction et le mécanisme. Et c'est
peut-être par une belle illusion (mais je ne la croirai jamais
tout à fait trompeuse),·que j'ai vu glisser par elle leur philosophie vers la détente, la création et la vie. Et dans l'incident
philosophique auquel je me suis- référé, il n'y a sans doute
qu'un accident ; sans doute la philosophie de l'évolution créatrice n'est qu'une étape sur une belle route que nous entrevoyons, sur une route que l'art entoure d'un paysage et dont
Silas Marner nous fait à la façon d'un mythe platonicien
entrevoir le raccourci idéal. Il vient toujours un moment où la
pensée humaine, ayant vu disparaître le trésor illusoire qu'elle
couvait, peut retourner chez elle dans le désespoir et les morceaux d'une existence brisée. Elle peut aussi rester, méditer,
sentir bientôt sous ses doigts cet or de chevelure au delà
duquel il y à, comme la mer derrière sa frange d'écume, la vie
riche et mouvante qui l'apporte.
ALJJERT THIBAUDET

�,1
1

NOTES

280

Il

NOTES

LES CROIX DE BOIS (Alb. Michel); LE CABARET
DE LA BELLE FEMME (Edition Française Illustrée), par
Roland Dorgelès.
M. Roland Dorgelès est un romancier de grande tradition.
Son art est gouverné par le souci de la vérité; son livre est
une œuvre de bonne foi et de loyauté intellectuelle. Avant
tout il faut rendre hommage à cette impartialité passionnée,
à cette volonté de respecter le lecteur, de ne lui offrir, sur un
sujet qui prête plus qu'aucun autre aux constructions arbitraires, que des vues bien mises au point. Cela doit s'entendre
au physique comme au moral. Le choix des épisodes est significatif à cet égard. L'auteur s'est attaché à faire dans chacun
de ses tableaux, des moyennes de paysages, de gestes et de
sentiments. Il s'est gardé de grossir un trait juste, de fixer
-ses personnages dans un symbolisme apprêté, de fabriquer
des mannequins bourrés d'idéologie. On nous avait montré
dans trop de livres de guerre et surtout dans le plus fameux,
des s.oldats qui montaient à tour de rôle à la tribune pour
réciter des tirades philosophiques émaillées, pour la couleur
locale, dé quelques mots d'argot" poilu". Dans les Croi~ de
Bois, nous voyons enfin des hommes pareils à ceux que nous
avons connus là-bas, ni des parangons d'héroïsme ni des
monstres de lâcheté et de bassesse, des hommes.
La misère y paraît sans maquillage et la souffrance sans
retouche romantique, ou " réaliste", ce qui revient au même
le plus souvent. La vraisemblance y est gardée jusque dans

l'extrême de l'horreur; la mort même s'y montre en sa simplicité narquoise et terrible, point de fard macabre; l'auteur,
comme l'on dit " n'en remet jamais". Son art est admirablement synthétique, parce qu'exempt de cette volonté de synthèse
mécanique qui, chez trop de romanciers, aboutit à détruire
toute illusion. Il nous décrit les êtres et les objets d'un monde
étrange, sous toutes leurs faces changeantes au gré de l'instant
ou des lumières intérieures. Rien qui fasse décor de théâtre
ou silhouettes d'acteurs présentés de profil.
En de très rares endroits l'auteur apparait discrètement,
mais presque toujours il laisse à l'émotion du lecteur le soin
d'engendrer les grandes images. II fait confiance à l'imagination du lecteur ; et comme il a raison de ne point se croire
obligé d'insister en marge, d'alourdir son récit d'un commentaire explicatif : Remarquez bien l'horreur de ce spectacle ;
avez-vous bien senti cette odeur excrémentielle?etc. M. Dorgelès
dit qu'un cadavre était pourri, sans nous laisser, complaisamment le nez sur la pourriture. Parfois en homme qui s&lt;1,it
voir, il ajoute une note de couleur, ou bien le plus souvent,
une comparaison familière; mais il ne prend pas plaisir à nous
barbouiller d'immondices sous prétexte d'être plus réaliste. Il
y a un poncif de l'horrible, et du vil, et du cruel qui n'est pas
moins dégoûtant, pour un esprit libre, que les autres poncifs.
Il n'y a pas bien longtemps, je fus invité avec un certain
nombre de mes confrères. à collaborer à une anthologie internationale des poètes de la guerre, qui se publie en Suisse.
"La préface, m'écrivait-on, sera faite par X. C'est vous dire
l'esprit du recueil. Veuillez donc choisir parmi vos poèmes, les
plus douloureux ... etc." Cette phrase était évidemment écrite de
la meilleure foi du monde. Elle ne m'en parut que plus étonnante et j'admirai, qu'on pût demander aux poètes une conception uniforme de la guerre. Cet a-priorisme est absolument
étranger à M. Roland Dorgelès, dont l'intelligence et la sensibilité sont également libres, en toutes circonstances. De cette
indépendance, !'écrivain a donné maintes preuves. Aussi
peut-on dire que les Croix de Bois sont l'œuvre d'un homme
d'esprit, d'un honnête homme et d 'un homme libre.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'esprit de Dorgelès a le bouquet du boulevard et de
Montmartre. Au cours de sa laborieuse carrière de journaliste
il a cueilli bon nombre de ces bizarres et naïves fleurs du pavé
de Paris, dont la graine trouva, dans le peuple des tranchées,
un terrain d'élection.
Jamais l'argot n"a été manié avec autant de tact et de sûreté,
avec un pareil bonheur dans les transitions du langage littéraire
à la langue verte. A côté des trouvailles de mots, que de comparaisons imprévues et piquantes où revivent ces aspects
cocasses entrevus brusquement dans les intervalles de la
tragédie. Mais à quoi bon citer ce que tout le monde a lu ?
Un honnête homme? Certes et dans la plus large acception.
Dorgelès a de l'enthousiasme, l'ardeur généreuse, et tous les
sentiments de la plus noble charité, mais il porte dans chacun
une discrétion mesurée, une pitié nuancée d'ironie, une
tendresse clairvoyante et indulgente à la fois, en un mot cette
politesse du cœur qui est la marque d'un jugement droit et
d'une tête bien faite sur les épaules d'un homme bien-né,
Français de bonne souche.
Qu'il nous peigne les lieux les plus secrets, les plus troubles,
les parties crapuleuses de l'âme de ses héros, ce n'est jamais
aux dépens de la sympathie qu'il leur a vouée une fois pour
toutes et qu"il sait si bien faire partager au lecteur. Ici le mot
de pitié ne sonne jamais faux, et ne sert pas d'amorce aux
appels à la haine sociale. Des deux protagonistes du livre,
Gilbert et Sulphart, l'intellectuel et !"homme du peuple, il s'est
plu à faire deux camarades qui s'aident à vivre et à mourir.
Avec une finesse pénétrante il a su rendre sensibles les sentiments menus dont la somme compose ce qu'on appelle le
courage, cette forme sublime du respect de soi-même ; et qui
n'est ni plus ni moins belle, ni plus ni moins capable d'émouvoir, chez un être fruste ou chez un être raffiné.
Tous les écrivains, tous les artistes, tous les intellectuels
qui ont fait la guerre n'ont-ils pas éprouvé un soulagement en
lisant ce passage: (C'est Gilbert qui parle, mais on sent bien
qu'il ne répond pas seulement à son interlocuteur)
" - Après la guerre, reprend-il, son sourire déçu au coin

NOTES

"des lèvres, nous ne pourrons pl11s nous montrer, même avec
"une jambe de bois. Si on paraît avoir de !"argent, on ne se
"sera pas battu. Avec un faux-col et des gants, on ne croira
"jamais que tu as éte dans les tranchées, et le charretier
" du train de combat, le laveur des camions automobiles le
"cuistot du colonel, le mécanicien en sursis, tout cela t'i;ju" riera dans la rue et te demandera où tu te cachais pendant
"la guerre. Moi, cela m'est égal. Pour être sûr de ne pas me
" faire écharper, dès que je verrai que cela tourne mal, je
" m'achèterai des espadrilles, une casquette de trente-neuf
"sous, et je ferai ma toilette avec du cambouis ... Ça et une
" cuite, on est à peu près sûr de s'en tirer : les ivrognes sont
"les seuls qu'on épargne, pendant les Révolutions."
Un homme libre? A coup sûr. Et qui regarde toutes choses
en face, ne cherchant jamais à les prendre par le biais favorable aux préventions, aux formules toutes faites. Autant
il met de simplicité à constater l'affreuse vérité de l'homme,
de la guerre, de la vie et de la mort, autant il apporte de soin
à préserver son jugement des généralisations faciles et son
indépendance d'esprit des réflexes mêmes de la souffrance.
Clairvoyant et sévère à l'endroit des adjudants lâches, ou des
galonnés qui se planquent, il n'éprouve pas le besoin d"amplifier ces exemples pour le besoin d'un prêche déclamatoire. Il
ose montrer des choses que certains ont cru devoir cacher ou
travestir, comme par exemple la fierté du régiment décimé
qui a fait l'attaque, et qui défile dans un bourg de l'arrière :
" ... Et de toute les têtes tournées, de tous les yeux brillants,
" de toutes les lèvres, le même cri d"orgneil semblait jaillir:
" c'est nous ! c'est nous ! "
'' La musique sonore nous saoulait, semblant nous emporter
'' dans un Dimanche en fête ; on avançait l'ardeur aux reius,
" opposant à ces larmes notre orgueil de mâles vainqueurs.
"Allons, il y aura toujours des guerres, toujours, toujours.''
Après la constatation d'un fait, l"hommage à la beauté d'un
état d'âme collectif qui arrache les hommes, l'espace d'un
moment, à l'instinct de conservation, à la notion même de
leur misérable destinée, combien paraît plus touchante et d'un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

accent plus grave la plainte de la raison hnmiliée, blessée,
révoltée, mais sereine 1
M. Roland Dorgelès, aux lueurs sanglantes du péril, a vu
les visages dépouiller leurs masques ; il a vu l'homme en proie
aux passions honteuses ou mauvaises, à la peur, à l'envie, mais
il n'a jamais cessé d'aimer ses semblables, d'un amour triste,
souvent désabusé, mais nourri pac le respect qu'oo doit à ceux
que la mort guette et men~ce, et qu'une sympathie pitoyable
est seule capable de protéger. Un des passages qui m'a le plus
frappé est celui où l'auteur nous montre un soldat songeant,
devant une capote pendue pour sécher, à celui qui mourra
dedans, un jour. Je oc sais pas si je m'abuse, mais un pareil
trait me paraît répondre à l'idée du sublime. Il y en a plusieurs,
dans les Croix du Bois, de cette qualité sobre et profonde.
j'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré de transcrire
ici la fin de cette page vraiment admirable : le panorama de
la victoire.
" Il y a vingt mille cadavres boches ici, s'est écrié le colo" nel, fier de nous.
" Combien de Français ?
" Il a fallu tenir dix jours sur ce morne chantier, se faire
" hacher par bataillons pour ajouter un bout de champ à
" notre victoire, un boyau éboulé, une ruine de bicoque. Mais
'' je puis chercher, je ne reconnais plus rien. Les lieux où l'on
" a tout souffert sont tout pareils aux autres, perdus dans la
" grisaille, comme s'il ne pouvait y avoir qu'on même aspect
" pour un mème martyre, C'est là, quelque part, .. L'odeur
'' fade des cadavres s'efface, on ne sent plus que le chlore,
" répandu autour des tonnes à eau. Mais, moi, c'est dans ma
" tête, dans ma peau que j'emporte l'horrible haleine des
" morts. Elle est en moi, pour toujours: je connais maintenant
" l'odeur de la pitié."
Cette odeur rClite mêlée au souvenir que nous laisse
l'ouvrage. Elle est terrible, et pourtant elle n'est pas amère.
C'est qu'il y a tout dans le livre, ei:cepté la haine.
En s'éloignant des Croix-de-Bois, ceux qui ont fait la guerre
éprouvent la même impression qu'ils eurent au moment de

NOTES

qoitter celle-ci. Oui, c'est bien vrai que les effroyables images
vont s'affaiblissant et que les faibles clartés des bons moments
brillent mieux dans la mémoire. J'ai oublié la faim, les pieds
qui gèlent à même la bou et je me souviens d 'une belle
matinée de gel a~x Eparges, un étrange printemps traversé
d'hirondelles invisibles, d'on éclatement, qui avait pris la
forme d'une géante superbe, d'un juron de manilleor dans
uo abri en première ligne, d'on joli cantonnement avec des
hommes en bras de chemise, comme au."&lt; manœuvrcs... Je ne
sais plus le nom du juteux vindicatif ou du capitaine brutal
et je me rappelle nettement on geste secourable d'un camarade, one parole de rude encouragement, une bribe de chanson qui tremble dans ma mémoire, comme une feuille d'une
autre saison.
Tout cela M. Roland Dorgelès l'a si facilement rendu qu'on
se prend parfois à regretter cette fidélité même, à craindre
que la sincérité du récit ne cesse, dans l'avenir, d'émouvoir
autant. C'est un fait que le succès des Croix-de-Bois, livre
dénué de parti-pris et dépouillé de thèses, est surtout vif
auprès de ceux qui ont combattu. Cette faveur ne passera pas
et ne fera que gagner de proche en proche à cause de l'évidente, de l'éclatante valeur de ce livre, comme document
visuel et psychologique. Les Croix-de-Bois résumeront pour
des générations de lecteurs, cent volumes de notes et de souvenirs de guerre. C'est dire que ce livre, pour durer, peut se
passer des mérites qui font les œuvres d'art immortelles. Non
que M. Roland Dorgelès ne fût capable d'en enrichir son
ouvrage, mais sans doute a-t-il pensé que c'était là une tâche
qui ne pouvait être entreprise immédiatement. Dans la préface
du Cabaret de la Belle Fenmie, il manifeste l'intention de ne
plus rien écrire sur la guerre. N'est-cc pas qu'il se soit rendu
compte qu'encore tout imprégné de sensations, il lui e-:t trop
difficile de réaliser cette transposition, cette recréation sans
laqnellc on sait bien que l'œuvre d 'art n'a qu'une forme illusoire
et qu'une vie précaire. En ce sens il est permis de dire que
les Croix-de-Bois font un film saisissant, une suite de tableaux
et d'épisodes vigoureusement et brillamment peints, mais non

9

�286

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas un roman composé. Et, j'y reviens, cette unité qui fait
défaut, l'auteur pouvait sans doute la créer artificiellement, au
moyen d'une idée centrale ou d'un personnage symbolique.
Il ne l'a pas fait pour demeurer plus véridique. Comment lui
en saurait-on mauvais gré ?
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Les nouvelles qui composent son plus récent ouvrage, m'ont
paru marquer, sous le rapport du style, un progrès sur les
Croix-de-Bois. Il y a encore des traits d'un humour un peu trop
mécanique, à déclenchement prévu, mais les coupes sont plus
variées, 1a phrase plus étoffée, les périodes mieux cadencées.
Peut-être aussi l'auteur est-il plus à l'aise dans la nouvelle. Il
faut lire la charmante description des " belles du front " dans
le Cabaret dt la Belle Femme et du village " copié sur un
modèle unique pour la distraction du militaire... où le flux des
régiments laissait des boîtes de singe en guise de coquillages,"
et l'histoire étonnante de verve malicieuse du Poète sous le pot
de fleurs. Partout, sobre et net, d'une correction aisée, sans
maniérisme ni souci puéril d'écriture artiste, le style est celci
d'un vrai conteur.
L'art de conter ne vaut-il pas celui d'obscurcir les idées les
plus claires sous prétexte de les approfondir ? Je ne me mêle
pas de décider. Mais je sais bien que rien n'est moins commun
que ce don enchanteur. Plus rarement encore est-il donné
de le voir, comme chez M. Dorgelès, au service d'une vision
pénétrante de la vie et du cœur humain.
ROGER ALLARD

11
1

I'

1

1

1

PIERRE MAC-ORLAN ET LE ROMAN D'AVENTURES.
M. Pierre Mac-Orlan est l'un des plus féconds parmi les
écrivains de sa génératioh. Sa collaboration aux journaux
amusants et son talent pour la caricature lui ont mérité la
réputation d'un humoriste ..A l'encontre de beaucoup d'autres
qui commencèrent par une plaquette de vers symbolistes pour

NOTES

échouer dans le feuilleton, son imagination et son talent de
romancier ont pris un tour de plus en -plus littéraire, comme
si, à chaque œuvre nouvelle, l'auteur s'efforcât de justifier
son succès, et qu'il en prétendît d'autres, d'une qualité plus
rare. L'un des tout premiers, il eut l'intuition de la crise
qu'allait subir le roman de mœurs et s'avisa d'offrir a un
public gavé de psychologie, !':aliment salubre et tonique du
roman d'aventures.
Mais cette forme romanesque dont nous Toyons la vogue
exploitée sans ménagement et sans choix, il la conçut en poète.
L'imagination de M. Pierre Mac-Orlan est proprement lyrique.
Elle ne se dépense pas a ourdir les intrigues compliquées ou
les situations extraordinaires où triomphe la méticuleuse
fantaisie de M. Pierre Benoit. Une trame simple, des péripéties peu nombreuses et qui, si l'on y regarde d'un peu près,
n'ont rien de bien imprévu; et pourtant l'atmosphère aventureuse baigne les histoires qu'il conte avec un accent si
singulier. C'est que dans les romans de M. Mac-Orlan, les
figures et les sites, même les plus grotesques ou les plus plats,
ont une poésie étrange et mystérieuse, Toute convention en
est absente et tout pittoresque usé. L'auteur néglige a dessein
les effets les plus sûrs. Il se flatte d'atteindre son but, et
presque toujours il l'atteint par les traits les plus dépouillés,
A cet égard le premier chapitre du Chant de ['Equipage est
caractéristique. Du premier coup le lecteur est porté dans un
univers aux formes étranges et pourtant précises ; la cocasserie, l'amertume, le rire et la passion y fermentent. Les
germes de l'aventure commencent d'apparaître, à la façon de
ces végétations lunaires dont Wells évoque la soudaine
croissance. M. Pierre ~ac-Orlan a une façon de conduire un
récit qui rappelle un peu Stevenson. Un apparent désordre
de gestes s'enchevêtre autour de deux ou trois figures centrales. Le Hollandais Joseph Krühl est un personnage digne de
l'auteur del' Ile au Trésor. Il y a plus d'un trait de ressemblance entre l'éblouissant écrivain anglais et M. Pierre MacOrlan, grand admirateur d' Edgard Poë au surplus, et grand
lecteur de vieilles histoires de boucanerie et de gentils-

�288

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

hommes de fortune. On trouve aussi chez ltù un peu de
l'esprit froidement mytificateur d'un Alphonse Allais, car un
sens aiguisé du grotesque accompagne souvent une vive
perception du tragique quotidien de la vie. Mais on se fatigue
de ne trouver dans un livre que des êtres crapuleux, nous savons
peu de gré à l'auteur de n.o us les rendre odieux, mais s'ils
deviennent, grâce à son art, plaisants et ridicules, sans cesser
d'être vrais et ressemblants, nous prenons intérêt à découvrir
sous la grimace, les tares secrètes et inquiétantes.
Je ne me flatte pas d'avoir fait une analyse satisfaisante
du mystère complexe où se meuvent les créations de M. Pierre
Mac-Orlan. Lui-même peut-être n'a-t-il pas encore pris complètement conscience de cette qualité intime de son talent.
Le dénouement du Chant de l' Equipage laisse paraître une
hésitation assez significative, comme si !.'auteur avait hésité à
prendre parti entre l'humour et le roman d'aventures. Ce n'est
pas que le livre manque, à-proprement parler, d'unité de ton,
c'est plutôt que cette unité même est faite à certains endroits
do récit d'on compromis entre les tendances qui sollicitent
l'imagination de l'auteur lequel a craint de prendre trop au
sérieux l'histoire de Joseph Krühl. Ce n 'est pas sans un peu
de gêne on d'effort que l'on retombe dans le ton humoristique.
Entre tous les ouvrages de M. Mac-Orlan je garde une
prédilection pour les Poissons morts. Livre étonnant, où se
trouvent peut-être les pages les plus saisissantés qu'on ait
écrites sur la guerre. Dans leur simplicité terrible, les histoires
de rats restituent, avec une force et un relief sans égal, ce
grotesque macabre et cette ·morne fatalité qui faisaient le fond
de la vie du fantassin.
Ici l'art de M. Pierre Mac-Orlan s'apparente aux inventions
d'un Charlie Chaplin. Il rend sensible le comique formidabJe
de l'homme en lutte avec l'obscure malfaisance des choses
et la sourde hostilité des dieux inconnus.
Et quelle langue savoureuse et drue! Je sais bien qu'en
l'espèce "le temps ne fait rien à l'affaire" ; mais si l'on songe
que M. Mac-Otlan n'a jamais mis trois mois écrire un roman,
on peut tout attendre de lui pour le jour qu'il voudra se

a

donner le loisir de composer sans hâte. Ses amis qui connaissent son prochain roman r Etoile M atuti11e assurent que nous
posséderons demain notre Kipling.
Cela n'a rien qui puisse surprendre ceux qui ont suivi, avec
une confiance déjà récompensée, l'évolution de son talent.
Souhaitons simplement que désormais l'instinct lyrique s'y
développe librement et brise les lisières de la drôlerie verbale
où M. Pierre Mac-Orlan a cru habile et sage de le retenir
trop souvent.
ROGER ALLARD

•• •

I

ŒDIPE, ROI DE THÈBES, pièce en 3 parties et
3 tableaux de M. Saint Georges de Bouhllier (Cirque d'Hiver).

Ce n'est pas sans appréhension qu'un admirateur de Sophocle
entre en ce moment au cirque d'Hiver. S'il ne sait prendre son
p:uti des mœurs du siècle et de la çonfusion ou se débattent
tous les arts, il emporte de sa soirée un sentiment de gêne et
même de souffrance. Il a pourtant lu sur la porte : Spectacles
Olympiques ; il était prévenu. Recherchant les raisons de son
déplaisir, il se demande alors si çe)ui-ci vient de la pièce ou de la
mise en scène de la pièce, et laquelle a desservi l'autre, ou bien
si ellès ne se sont pas desservies réciproquement. A qui a-t-on
manqué en cette affaire l Je crois bien que c'est à Sophocle et
que ,i M. Gémier n'a pas toujours montré assez d'égards envers
le texte de M. de Bouhélier, c'est que ce texte n'en était pas
toujours digne et que M. de Bouhélier, en récrivant Œdipe Roi
lui avait donné le premier l'exemple du sans-gêne, sinon de
l'irrespect.
Je ne suis plus de ceux qui tiennent à tout prix pour
foriginaJiti du suJet et qui réclament d'un auteur qu'il crée
" tout de rien " - ce qui d'ailleurs est impossible ; mais un
auteur en acquiert à bon compte l'illusion quand il a biti
dans sa tête avec les éléments de la réalité l'apparence d'un
" sujet neuf ''. Sans doute existe-t-il des " sujets neufs", même
parmi la plus rebattus, car l'homme change, tout au moins

�LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAISE

, Il
Il

l'homme social. Mais ils sont rares - et ils ne sont peut-être
ni les plus intéressants, ni les plus riches et ni même les plus
urgents. J'estime au contraire que le dramaturge, puisqu'il
s'agit ici du drame, trouvera de grands avantages à mettre ou
à remettre en forme une matière déji "criblée", assouplie,
épurée - et que, même, un sujet connu, déjà familier au spectateur, permet à celui-ci de prêter plus d'attention à la façon
dont le nouvel auteur le traite, aux trésors nouveaux qu'il en
tire, à la vérité profonde des traits, au ton et à la poésie. C'est
d'autre part tout bénéfice pour l'auteur, qui sait par avance où
il va, et stîr du terrain, peut bondir ; un sujet donné, déjà mftr
concentre en nous la force créatrice, tandis que l'invention pure
nous fait courir le maximum de risques dans le sens de la dis. persion. Telle est la leçon des classiques et aussi bien de Calderon et de Shakespeare.
Mais il faut savoir choisir son sujet et tous ne se prêtent pas
également à la refonte, surtout lorsque déjà ils ont suscité un
chef-d'œuvre et un chef-d'œuvrc encore en vie. Racine en
récrivant lplziglnie à la française ne fait aucun tort au passé et
il enrichit le présent. Moréas, après lui, en la récrivant à la
grecque, ne répète pas Racine et sert le texte original. Tous deux
à leur façon font " rentrer dans la vie " l'œuvre d'Euripide.
Œdipe n'en est point sorti. Par la traduction en vers, faible sans
doute, qui a gardé sa place au Théitre Français et qui fut pour
Mounet-Sully l'occasion de son plus beau triomphe, le public
français en a connaissance et, je puis dire, amour. Œdipe-Roi
sous cette forme fait partie intégrante de notre patrimoine
dramatique, non à l'état de curiosité rétrospective, mais je le
répète, à l'état vivant. C'est même une des rares œuvres du
théitre antique dont le pouvoir sur notre cœur se soit impérieusement maintenu, tant par la généralité du thème que par
la force admirablement graduée des situations. Il n'y avait pas à
la rajeunir, elle est jeune. Il n'y avait pas à l'humaniser ; elle
est l'homme, courbé sous le poids des évènements. Il n'y avait

NOTES

pas à la "vulgariser" ; le succès l'a rendue "vulgaire" au sens
noble du mot. Peut-être n'était-il permis d'y toucher que pour
la revêtir d'une langue plus pure, plus solide, plus colorée,
âdéquate à l'original ... Ce ne fut pas l'avis de M. de Bouhélier. " Adoptant une coupe différente, introduisant de nouveaux personnages, il s'attacha - dit le programme - à
dépouiller le conte de ses éléments les plus spécifiquement
grecs, pour lui donner une signification plus large, plus populaire, plus humaine. ". Ces derniers mots me font trembler. Il •
aura affaire i forte partie, car tel qu'il est et même tel qu'on le
représente aux Français, Œdipe-Roi est large, humain et populaire. Voyons donc ce qu'on en a fait.
Le mythe reste indemne. C'est bien. Les malheurs du fils de
La'lus vont se dérouler sans retouche, exactement dans l'ordre
où, une fois pour toutes, les a fixés le génie grec : les grandes
lignes sont de Sophocle. M. de Bouhélier ne pouvait échapper
à cette logique souveraine, qui, de révélation en révélation,
pousse le drame vers sa fin. Même construction - et pourtant
moins solide; même progression - moins entraînante cependant. Pourquoi cela ? Première erreur. La tragédie antique
tirait sa vertu et son caractère d'un resserrement de l'action
l
allant jusqu'à l'étouffement. Une invisible main se refermait
sur le héros et sur nous-mêmes. Ce sentiment d'étreinte continue et toujours plus étroite a disparu presque totalement. Le
poète moderne a cru devoir mettre de l'air là où régnait justement l'asphyxie. Il a interrompu le cours inéluctable du
destin par nombre d'agréments, qui sans ajouter à la pièce, lui
retirent sa force, son poids, son mouvement. Se souvient-on
comment Sophocle attaque son sujet ? Brutalement, par la
voix d'Œdipe lui-même, qui déjà interroge les suppliants sur
des malheurs dont il est lui-même la cause : on_ nous jette
dedans, nous n'en sortirons plus. Que fait M. de Bouhélier ?
Il nous emporte loin de Thèbes, le plus loin possible de son
sujet, pour nous faire assister à la mort du Yieillard Polybe, à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

laquelle Sophoche n'a pas consacré trente Yers et qui ne nous
intéresse à aucun titre. La femme de Polybe qni n'a point de
part dans la pièce, Idoménée qui n'est encore qu'un comparse
et ne sera jamais qu'un agent de liaison, tkhent en vain de se
faire prendre au sérieux et gaspillent un bon quart d'heure.
Ne dites pas qu'ils amorcent l'action ! Ils la retardent ; pourquoi nous les montrer puisrtltlle n'a pas besoin d'eux r Ainsi le
drame part à contre-temps; une fois engagé, il se la.isse" couper''
à tout propos par des vétilles ! les amours ici déplacées d'Hémon
et d' Antigone, les jeux d'Etéocle, d'Ismène et de Polynice,
et sans cesse, de véritables émeutes, conduites par nn agitateur
falot et aisément réprimées par les gardes ; je ne parle pas des
exhibitions athlétiques dont M. de Bouhélier n'est point responsable tout seul. La pièce a doublé de volume ; elle met en
scène vingt-huit personnages, sans le chœur, contre huit qui
avaient suffi à Sophocle ; elle exige treize tableaux ; et avec
tout cela elle donne souYent l'impression du vide. Si le metteur
en scène a songé surtout à nos yeux, l'auteur l'y invitait par
cette dispersion même. Et qu'il ne nous objecte pas que c'est
là l'esthétique de Shakespeare ; le fut-elle, ce qui n'est pas, elle
'n'était pas de mise ici. Erreur de convenance. Il fallait ou
changer toute l'économie de la pièce grecque, ou la respecter
toute ; en adoptant un moyen terme, M. de Bouhélier n'a
abouti qu'au relkhement.
Au moins est-elle plus Yinnte, plus humaine, plus populaire l
Plus Yivante, en ce aens 4iu'on s'y agite fort ? Oui certes !
Personne ici ne tient en place et c'est un grouillement sans fui
sur l'escalier. - Plus humaine l sans doute, si l'humanité se
mesure à la Yulgarité des gestes ; notons ce trait révélateur:
nous Yoyons la Yierge Antigone " lutinée " par le jeune
Hémon ; il l'aime, ce garçon ! Voilà une chose "nature." Plus populaire enfin l Oui, si les rois y parlent " peuple, "
rondement, "sans façon" : c'est ce qui a lieu en effet. Et nous
touchons ici à la seconde er~eur de M. de Bouhélier. Sachons-

NOT.ES

le bien, quand il nous parle de nature, ou de Yie, ou d'humanité, il n'entend rien que d'atérieu.r ; le jeu subtil des
mouYements de l'àme, d'une ime qu'il connaît, analyse,
pénètre, l'intéresse bien moins que la silhouette de l'anonyme
qui passe dans la rue, avec l'allure de tout le monde et l'accent
de son quartier. Rajeunir, ranimer, reviYifier nn sujet, ce n'est
pas selon lui le creuser, le reprendre au centre, c'est le dépouiller de ses vêtemenu et l'habiller à la moderne. A ce compte,
il s'est arrêté en chemin ; l'art médiéval (si tant est qu'il le
restitue!) n'est pas plus moderne que l'art antique; logique avec
lui-même, il devait nous montrer Œdipe en uniforme ou en
Teston, sous les traits, par exemple, de Constantin de Grèce.
Du moins aura-t-il échappé au style grec ; et, échapper au
"style" voilà ce qu'il appelle "faire natnre ''. Comme si le
style n'était qu'une froide convention et non pas le moyen
de fixer dans son ordre le plus simple et le plus évident la
nature même. Croit-il son chœur plus vrai et plus humain parce qu'au lieu de discourir et de chanter, il se remue ? S'il pense
que le mouvement est plus important que les mots, pourquoi
des mots 1 Que ne mit-il Œdipt en pantomine ? La scène la
plus réussie et la plus émouvante, à mon gré, de son drame est
celle où M. Gémier, sans prononcer une parole, mime l'inquiétude du roi de Thèbes, allant, venant, montant et descendant
l'escalier, s'arrêtant, repartant et finissant par s'écrouler comme
sous le poids de la destinée. Et ceci nous amène à parler des mots.
Avouons qu'on ne les entend guère, un peu sans doute par
la faute des interprètes, beaucoup par celle de l'esthétique de
M . de Bouhélier, qui flattait une erreur depuis longtemps
hélas ! reçue. Il offre à ces comédiens des mots oourants,
communs, quelquefois triYiaux, le parler même de la rue; il
s'agit toujours d'être naturel. Comment accepteraient-ils donc
de tenir ces mots enfermés dans un rythme étranger et 6.xe ?
Si bien que leur tendance à détruire le vers, selon l'enseignement officiel du Conservatoire, à force d'enjambements qui

�2 94

1

I,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

escamotent toutes les rimes, contrarient tons les mouvements,
trouve l'occasion ici de pousser à bout sa folie barbare.
L'Œdipe de M. de Bouhélier est écrit en octosyllabes et d'un
bout à l'autre rimé. Beaucoup de spectateurs ne s'en doutèrent
pas. C'est une véritable torture que d'avoir, toute une soirée, à
, subir ce langage mixte, privé totalement de rythme, puisqu'il
cache son rythme propre qui est celui des vers et n'acquiert
en compensation aucun des rythmes de la prose, dans le sens
• de laquelle il n'a pas été dirigé. Que reste-t-i] ici du plus
bondissant de nos mètres, de son allégresse, de sa carrure ?Quand les acteurs comprendront-ils que la rime ou que
l'assonnance est faite expressément pour être entendue et qu'il
est une certaine façon d'enjamber qui la souligne sans s'y
arrêter et sans dissocier le rythme ? Le point de vue du
"naturel" qui est celui M. de Bouhélier, au lien de les guérir,
les encourage dans leur vice. Il n' y a plus de rythme, il n'y a
plus d'échos sonores, et ajoutons : il n'y a plus de naturel ; car
la nature parle en prose. De temps en temps, dans cette
incohérente polyphonie éclate un accord parfait qui surprend ;
deux mots se sont choqués et sonnent! Ils ne sont pas toujours
heureux. Et, lorsque le vieillard Polybe, de Corinthe, fait
rimer le nom de sa ville avec un "p. m'éreinte!" rien moins
que corinthien, je ne dit pas qu'on rit, mais on sursaute et on
met decôté cet exemple typique de l'incompatibilité naturelle
qui sépare la beauté grecque du langage de nos faubourgs et plus généralement toute beauté d'une forme plate ou vulgaire. En vérité, quel alliage! Nul génie n'y résisterait. Il m'a
paru que M. de Bouhélier y a perdu cou.leur, accent, lyrisme
et ne s'est pas gardé des plus choquantes impropriétés. Je n'en
veux relever aucune; elles sont très probablement -volontaires:
le mot impropre n 1est-il pas le plus nat11rel i
Tout cela se tient donc et provient d'une erreur centrale;
l'erreur "naturaliste" appliquée au grand art tragique des
Grecs. On ne " vnlgarise " pas le grand art, on ne l'accommode

NOTES

2

95

pas au gol:lt vulgaire; il est ou n'est pas :iccessible :iux foules ;
il peut l'être au th~tre à condition de choisir un terrain où
une véritable communion avec elles demeure possible ; on n'y
parviendra pas par la démocratisation du langage, mais par
l'humanité, la vérité, la foi - une vérité, une foi humaines, à
défaut de la foi et de la vérité de Dieu. Jusqu'à quel point la
tragédie peut n'etre pas religieuse, c'est a une autre question.
Le résultat de cette erreur, c'est que le spectacle a beau jeu ;
tout sera pour les yeux, rien pour l'esprit et les oreilles, sinon,
pour celles-ci, une musique étrange empruntée à Bach et à
d'autres maîtres qui souligne certaines phrases au risque de
les étouffer. Devant l'énorme palais Mycénien aux escaliers
nombre~ défilera tonte une armée d'athlètes, de danseuses,
de figurants, tkhant de nous représenter le peuple de Thibe1, qui
deviendra le personnage principal. Trop occupés par ces évolutions, nous perdrons de vue tout le reste. Les exercices de sa
troupe font honneur à M. Gémier, encore qu'il ait trop usé à
mon gré de la formation en tirailleurs aux dépens des effets de
masse, que les costumes soient souvent un peu fades, les chairi
trop blanches et les gestes trop mous. Je n'aime pas non plus
ces coups de lumière mélodramatiques qui aux plus beaux
moments plongent la foule dans une pénombre violette tranchant
sur un escalier d'or .. Mais, pour dire toute ma pensée, la pièce
est de trop là-dedans. Le spectacle lui fait tort et elle fait tort
au spectacle. Spectacles olympiques? Soit. M. Gémier a la
maîtrise nécessaire pour nous évoquer quand il le voudra les
grands jeux de la Grèce antique, et pour nous présenter " en
beauté '' nos athlètes. Mais, de grâce, pas de confusion. Le
drame est drame, le spectacle spectacle ; leur terrain traditionnel
de rencontre est l'Opéra où les alliera la musique. Sans la
musique ils ne sauraient vivre d'accord. Je ne suis pas bien
exigeant : je réclame du drame parlé, en premier lien, des
mots, et des mots que l'on puisse entendre ; en second lieu, une
action, mais une action s'exprimant d'abord par les mots, puis

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

par les gestes, le1 moul"ements, les attitudes, enfin, s'il y a Lieu,
par l'éclairage et le d6cor. Ici on commence par l'éclairage. Je
ae crains pas de prêcher pour mon saint: le poète d'abord.
Mais d'abord, un poète. - M. de Bou.hélier qui en fut un dans
le Cunar,111 tks nt/illlts et à certains moments de la ru tl'IIIU
Femme, en reTieot au Roi 111111 Co11rtm11e que nous pensions à
jamais oubli6. Qu'il laisse là la trag&amp;lie et les "mystères " ! Il
lui faut des sujeta moyens et le cirque Cllt trop grand pour lui.
Rl!NIU GBfolf

Je m'en l'oudrais de ne pas citer comme exemple d'" inconTenance " ou de non convenance (non dectJ) 1'6trange
"passion" d'Œdipe qui termine la pièce; il est souffleté,
battu, renvers6 et Jocaste, sous les voiles d'une "Mater Dolorosa ", souligne l'allusion ; on attendait la Croix. Ainsi, toutes
choses confondues : autrement dit le contraire de l'art.

•• •

H. G.

MON PÈRE AVAIT RAISON, par Sacha Guitry (Théâtre
de la Porte Saint-Martin).

J'ai vu la pi~ce de Sacha Guitry dans sa primeur ; je l'ai
revue aux environs de la centième: elle ne m'a paru, la
seconde fois, ni moins vraie, ai moins réussie, ni moins charmante. N'essayons pas de distinguer, dans notre plai&amp;ir, ce
qui vient du texte même et ce que nous devons à l'exceptionnel accord entre la pièce et son interpritatioa. Ne disons
pas qu'une telle comédie est faite sur mesure; disons qu'elle
ne fait qu'un avec les comédiens qui la jouenl Il est fort
possible qu'elle ne retrouve jamais une réalisation pareille.
Tant pis I Si un tel spectacle comporte certains éléments
éphémères, certaines rencontres heureuses qui ne se retrouveront pas, n'en soyons que plus empressés à goûter la fête
qu'on nous offre.
Cc qu'il y a de piquant dans cette pièce, c'est que, née du
boulevard et construite des matériaux qui semblent les plus
courants, elle est la seule, parmi toutes celles de cet automne,
qui échappe réellement au boulevard et dont l'accent soit

NOTES

neuf. Déjà Pasteur avait bousculé plus d'un préjugé ; mais
cette" vie d'an saint" avait un caractère si particulier, divers
épisodes étaient si sommaires, que, tout en percevant an accent
nouveau, simple et cordial, on restait perplexe, un peu inquiet
d'être mystifié. Avec Mon père avait rai.son, Sacha Gaitry se
donne l'air de reprendre tout bonnement son ancienne veine,
mais dès les premières scènes on est fixé. Je ne veux pas du
tout dire que l'auteur ait renié son passé, que la guerre ait fait
de lui un homme nouveau ; bien des traits de sa comédie
auraient pu trouver place, tout aussi bien, dans une de ses
œuvres antérieures. Mais dès Je début, cette conversation
entre un vieux père égoïste et on fils plein d'illusions (conversation où n'abondent pas seulement les observations justes ou
spirituelles - ce qai ne serait pas nouveau chez Sacha Guitry
- mais qu'on sent déjà travaillée, aérée par Je levain des
problèmes familiaux), dès le début, dis-je, ce dialogue nous
aiguille vers un ordre de préoccupations dont nos grands
théâtres n'ont pas coutume de se soucier. La pièce abonde en
gentillesses qui en foot le succès ; mais le sujet même, l'impossibilité de faire passer d'une génération à l'autre l'expérience acquise, l'éternel recommencement, l'éternelle balance
qui fait que les fils réagissent contre ce qu'ont désiré leurs
pères, ces grands lieux communs dont sont nourries les
œuvres des maîtres, et cette mélancolie du vieillissement, du
temps qai fuit, voilà bien ce qui nous attache et qui nous
émeut dans cette pièce.
Comme no poussin qui garde sur son dos quelques fragments
de sa coquille, l'œuvre a'ci;t pas encore entièrement dégagée
des formes et des agréments où l'auteur s'est longtemps
complu. Autant sont bien venues les figures d'hommes, incarnées d'une manière si ingénieuse et si juste par Lucien Guitry
et son fils, autant les physionomies de femmes paraissent, à
côté d'elles, inconsistantes. Passe ponr ce personnage de
l'épouse qui a planté là son mari et qui, après vingt ans
d'absence, vient redemander par téléphone sa place au foyer.
Tant d'inconscience et de sottise outrent un peu le rôle, mais
en font une silhouette satirique qui ne manque pas d'accent.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ajoutons que personne dans la pièce n'est dupe de
cette dinde. Libre à Sacha Guitry de nous montrer des
hommes de cœur aux prises avec de méchantes volailles.
Mais quand paraît le second échantillon féminin, l'auteur
semble cette fois perdre la tête et se laisser rouler d'une
manière dont le public est confus pour lui. Qu'un père qui a
consacré sa vie à l'éducation de son fils, lui fasse épouser,
presque de force, un petit trottin dont la seule qualité est une
certaine franchise naturelle; que ce père si scrupuleux, à qui
la maîtresse de son fils vient d'offrir - dans les meilleures
intentions du monde, je l'accorde - la virginité d'une camarade " décidée à mal tourner ", que ce père songe à faire de
ce petit étre illettré,. cynique et déjà pot-au-feu la femme de
son fils, voilà qu'il n'est pas facile d'encaisser ; voilà qui est
conventionnel, d' une convention de théâtre, qui a pu être
plaisante, hardie et même généreuse au temps de la Vie de
Bohême ou de la Dame aux Camélias, mais qui paraît aujourd'hui terriblement fanée et, pour tout dire, absurde. Plus le
ceste de la pièce est sincère, plus ce dénouement étonne et
détonne.
Mais ne demandons pas tout en une fois.
JEAN SCHLUMBERGER

•• •
LA VIE D'EDGAR A. POE,
-cure de France).

PAR

.h1dré Fontainas (Mer-

Edgar Poe, cas unique, aérolithe de l'Amérique, est entré chez
nous avec la même ligure d'exception étrange. Il n'y a pas
d'écrivain qui ait été transplanté, raciné dans une autre
littérature avec une plénitude et un bonheur plus exceptionnels
que lui. Gdce à Baudelaire et à Mallarmé il est devenu une
sorte d'auteur bilingue, de conteur et de poète à deux versants.
Le cas se comprendrait fort bien s'il s'agissait d'un écrivain qui
ne fat pas styliste et qui ne perdît rien à la traduction, comme
c'est le cas de l'auteur de Jean Christophe. Mais Poe, prodigieux
favorisé de la fortune, trouve deux traducteurs de génie, d'un
génie frère du sien, capables d'aller au fond de sa phrase pour

NOTES

en repenser dans une autre langue la ligne, le timbre, l'essence.
La traduction de Poe par Baudelaire est avec celle de Plutarque
par Amyot la seule qui ait un style français et dont une page,
sans nom d'auteur, soit aussi reconnaissable à l'oreille qu'une
page de Rabelais ou de Flaubert.
Peut-être trouvera-t-on à ce mot de favorisé de la fortune,
appliqué à un être aussi foncièrement malheureux que le filt
Poe, une touche d'ironie déplacé. C'est que je parle seulement
de l'existence qu'il contracta après sa mort, - tel qu'en luimême enfin l'éternité le changea. Mais dans l'ordre de cette
existence même sa destinée fut étrange et un bonheur extraordinaire compensé par des accidents extraordinaires. Si ses
traducteurs l'incorporèrent de manière unique à une autre
littérature, en revanche il fut et il est resté tragiquement la
proie de ses biographes.
Cela commença dès le lendemain de sa mort. Un ami qu'il
avait choisi comme exécuteur testamentaire, Griswold, l'en
récompensa en écrivant une biographie de Poe pleine de
malveillance et de haine, par Jaquelle a été créée la légende
enace qui en fait un vagabond, un ivrogne et un fou. Ses
biographes américains se sont élevés contre les accusations de
Griswold, nous ont donné un Poe doué de beaucoup de vertus
, domestiques et même membre d'une société de tempérance. La
biographie de Poe a été ainsi conçue en Amérique sous les deux
aspects alternés du réquisitoire et du plaidoyer. Dans ce pays
des convictions absolues et rapides elle ue pouvait pas encore
avoir bénéficié sensiblement de la critique, de la mesure et du
détachement qui sont de mise en ces matières d'histoire et de
psychologie.
En France, "il y a une thèse ... " Ce mot, qu'on entend
souvent dans le monde de l'érudition, se prononce parfois avec
une certaine mélancolie, comme s'il signifiait que la thèse tient
juste assez de place pour empêcher de naître un livre qui
pourrait être bon. La thèse est d'un professeur d'anglais,

�300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

~- Lauvrière. Autrefois elle ne se lisait pas avec agrément ; je
suis persuadé (sam y aller voir) qu'aujourd'hui elle est devenue
illisible et a tourné en un tonneau d'affreux vinaigre. C'est un
essai de psychologie pathologique à la manière de Lombroso
(comme cela date !) et de cette production médico-littéraire
(encore vivante hélas !~ au dessous de laquelle il est impossible
d'imaginer quoi que cc soit. La thèse de M. Lauvrière a pour
but de démontrer la folie de Poe, de rechercher Sei stigmates et
d'exposer ses tares. Il le fait avec une pénible conscience,
estimant sans doute avec raison que Poe c'est un livre, mais
avec moins de raison que ce livre est la biographie par Griswold
et non les Contes ni les Poèmes. Le livre français le plus considérable sur Poe se ramène donc encore à de la littérature
de parquet : non à vrai dire celle du procureur, mais celle du
médecin-légiste.
C'est heureusement de la littér;iture de poète que nous
apporte M. André _Fontainas avec cette //ie d' Edgar A. Poe,
un peu légère de contenu, mais qui s'attache noblement à
l'exaltation morale du maître. C'est dire que la critique se
retrouve ici sur ses positions d'Amérique, et qu'entre le
réquisitoire d'un sec professionnel et la plaidoirie d'un cœur
généreux nous n'avons pas encore cette œuvre d'analyse froide,
compréhensive et calme dont l'admirable préface de Baudelaire,
si juste de ton et si lumineuse d'intelligence, nous montre
peut-être la direction. M. Fontainas s'est préoccupé seulement
de mettre en lumière par des témoignages favorables "la noblesse
tant du génie que du caractère d'Edgar A. Poe. " M. Paterne
Berrichon, animé par le plus respectabl.e esprit de famille,
tenta de rendre à la mémoire de Rimbaud un service analogue.
M. de Rougemont, dans une biographie érudite et consciencieuse de Villiers de l'Isle-Adam parut aussi se préoccuper
d'écarter de son héros ses excentricités légendaires. II y a là
probablement un exc.es. Ces trois hommes de génie étaient par
certains côtés des excentriques qui doivent être pesés à des

NOTES

301

balances spéciales, celles-là même dont le cas Rousseau amena
d'abord la critique à se servir. Il est certain qu'Edgar Poe fut
une victime de l'alcool. L'essentiel pour nous est que l'alcool, le
traitant mieux que Musset, ait respecté sa force de production
littéraire. Il est certain qu'Edgar Poe ne doit jamais être cru
lorsqu'il parle de lui-même: ses mensonges sont-ils plus nombreux et plus gros que ceux de Lamartine ou de Hugo, et
qu'est-ce que cela nous fait, puisqu'il doit bien être entendu
que la déformation des choses par la poésie implique généralement celle du poète par lui-même ? Il est certain qu'Edgar
Poe se fit comme Rousseau de nombreux ennemis, et qu'il avait
le caractère mobile et irritable de beaucoup de poètes- : est-ce
une raison pour donner constamment tort, ainsi que le fait
M. Fontainas, à ceux qui après l'avoir aimé se brouillèrent
avec lui parce qu'ils ignoraient la psychologie spéciale des
poètes ? Il est certain qu'Edgar Poe fut très malheureux et
qu'il mérite toute notre pitié ; mais ce malheur a pour cause
première une faiblesse et une instabilité de caractère qu'il
partage avec beaucoup d'autres poètes. Il est certain surtout
que cet homme, qui a été jusqu'ici le seul génie littéraire
authentique du Nouveau-Monde et qui a trouvé lui-même
un nouveau monde de sensibilité et de poésie doit être
regardé avec toute la vénération due aux sanctuaires où brûle
le feu du ciel. A cette hauteur j'aToue que je ne me passionne
pas pour les jugements moraux qu'on peut porter sur un être si
foncièrement unique, et que la question de savoir si le génie
de Poe se confond avec ce que M. Lauvrière croit la folie, ou
plonge comme le veut M. Fontainas dans les eaux pures de la
délicatesse et de la bonté, (hypothèses qui resteront toujours
invérifiées) me touche moi~s que l'éclat et le parfum bien
authentiques de l'incomparable fleur. C'est d'ailleurs, je pense,
à peu près le sentiment de M. Fontainas lui-même. Après cette
vie de Poe, une étude du génie de Poe et de l'influence de
Poe, qui manque jusqu'ici en français, ne le tente-t-elle pas i
ALBERT THIBAUDET

IO

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•••

CALLICLÈS OU LES NOUVEAUX BARBARES, dernier dialogue platonien par Gonzague Truc, (Edition Bouard).
Le dialogue socratique de M. Gonzague Truc est d'une
lecture agréable, et il nous permet une occasion de prêter
attention à l' œuvre d'un essayiste intelligent et spirituel. Je
manque rarement de lire ce qu'écrit M. Truc depuis que j'ai
suivi dans la Rer1ue d'histoire littéraire de la France une série
d'articles où il étudiait de façon qui me parut originàle le cas de
Racine. Ses œnvres me causent chaque foii un vif plaisir, mais
ce plaisir n'est jamais sans mélange; il y a toujours chez lui
un espace qui attire et retient la curiosité, mais aussi une sorte
de lacune qui emp~che l'adhésion. Est-ce bien une lacune ? Je
crois que plutôt nous sommes g~nés par la présence de postulats
dont la tranquille et pesante inconscience contraste avec la
liberté et l'agilité de la discussion. Un livre de M. Truc c'est
un paradoxe agréablement lilé qui repose sur an postulat. Cela
est vrai de son curieux volume sur le Retour à 'la Scolasti9.ue.
M. Truc soutient cette opinion (et la suit plusieurs chapitres)
que nous nous épuisons en vaincs philosophies et que nous
gagnerions beaucoup à retrouver et à pratiquer les méthodes
des docteurs scolastiques. Comme Morse devant la terre promise,
il s'arrête à Haaréau, à de Wulf, â Picavet, mais il nous montre
de loin les textes en nous conviant à y aller voir. La scolastique
reste une philosophie vivante dans les séminaires où l'Eglise la
croit, sans doute avec raison, indispensable à la formation
cléricale. Le paradoxe de M. Truc consiste à vouloir la sortir
de l'Eglise pour en faire une discipline à l'usage des lares et des
incroyants. Et le postulat insoutenable c'est que la scolastique,
' basée sur la foi en la puissance de la raison, peut exister d'ellemême, braver la Dialecti9.ue Tramcendentale, en dehors de la foi en
Dieu, auteur et garant de cette raison. Pas de scolastique uns
ontologie, d'ontologie sans théologie, de théologie sans christianisme. La scolastique laïcisée de M. Truc flotterait comme un

NOTES

3°3

fantôme dans les limbes de formes qui ne sont pas viables. Son
postulat ne formule qu'une impossibilité et son paradoxe n'est
&lt;in'nne main qui s'ouvre et se serre sur le vide. Mais quand on
ferme son livre, on a tout de même été intéressé, on a tout de
m&amp;ne pensé et le paradoxe évanoui n'a point passé en vain.
On ferait les mêmes réflexions sur Callidès dont la forme est
très agréable, mais le fond peu nouveau. Il s'agit de faire
apprécier par Socrate, comme par une sorte de compère de
revue, notre civilisation, dont une fiction candide l'aura rendu
contemporain. Socrate, ayant pris en quelques instants connaissance de cette époque qui lui est présentée à la manière des
Lettres persanes, c'est-à-dire d'une manière profondément ridicule
pour un étranger, n'a pas de peine à se livrer à son petit jeu
habituel et à faire rentrer en quelques passes notre prétendue
civilisation dans le concept de barbarie. Il est rapidement prouvé
que notre époque a été conduite par la science même et par les
progrès de la pratique à la barbarie, c'est-â-dire à l'épaississement
ou à la nullité de cet homme intérieur, de cet individu que les
Grecs s'étaient efforcés de sculpter purement.
M. Gonzague Truc, qui a de l'esprit, entremêle cela de
boutades contre Je christianisme, les professeurs de la Sorbonne,
les fonctionnaires et l'art moderne. Je vois qu' "il promène
dans le désert des foules, d'un pas fatigué, une nostalgie
incurable et je l'entends qui murmure dans un soupir: Ah !
Socrate, que le jour était pur quand se déroulait sur !'Acropole
la procession des Panathénées et que tu t'entretenais avec
Théodore, Chéréphon et Calliclès des choses futures, dans les
jardins d' Académos ! ''
Le paradoxe de M. Truc n'est autre que celui d'un indivi~ualisme effréné. Il estime que l'homme était plus heureux
autour de Socrate au ye siècle qu'aujourd'hui sur la montagne
Sainte-Geneviève. C'est beaucoup s'avancer. Je ne puis savoir
1;i un homme que je vois tous les jours est réellement plas
heureux ou plus malheureux que moi ; si je le lui demande il

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

me dira qu'il ne sait pas ; et si nous cherchons en commun,
nous arriverons seulement à savoir que nous n'en pouvons rien
savoir. Comment dès lors puis-je affirmer abstraitement qu'un
homme d'une autre époque l'emportait st\rement sur un homme
de la nôtre au point de vue du bonheur ? Qu'est-ce que j'en
sais et quel terme de comparaison prendrai-je ici sans absurdité ?
Mais la barbarie, pense M. Truc, consiste surtout en ceci que
nous avons cessé d'être des hommes complets, des hommes
libres, à cause de la division du travail, et que spécialistes nous
sommes devenus esclaves et barbares. Je veux bien admettre sa
définition de l'homme libre et du barbare. "J'appelle barbare
une intelligence _au service d'un corps et philosophe un corps
au service d'une intelligence.'' En quoi un homme libre et un
philosophe d'aujourd'hui, s'ils ont la force d'ftme, la lucidité et
le goût, sont-ils moins qu'au temps de Socrate des corps au
service d'une intelligence ? Les corps qui servent ont crfi en
complexité, et l'intelligence aussi a crfi en complexité. Qu'on
aille chercher si l'on veut la fable des Compagnons d'Ulyue !
Je ne souhaite nullement de vivre dans un autre temps que
celui qui m'est échu. Ses difficultés même permettent à la
sagesse la gymnastique la plus souple, et font que la liberté
d'esprit, achetée avec génie et à un prix élevé, devient plus
précieuse à celui qui conquiert. M. Truc s'imagine-t-il que ces
biens s'obtenaient si facilement chez les anciens? Il me semble
que Socrate lui-même les gagna par un assez dur travail et les
paya assez cher.
Le postulat de M. Truc consiste à croire que deux époques
de la civilisation sont comparables, que les concepts de
civilisation et de barbarie sont des espèces fixes qui nous
permettraient de cataloguer sommairement, de chaque c6té
d'une table d'oppositions, des hommes, des pays et des temps
divers. Est-ce là ce goût pour les concepts exclusifs et délimités
qui lui faisait naguère rompre une lance au tournoi des
philosophes en l'honneur de dame Scolastique ? Il a aimé la

même tournure d'esprit chez M. Maurras, auquel il a consacré
un petit li..-re assez juste. Je ne l'éprouve guère en moi, mais je
ne la honnis pas chez les autres. Elle permet des partis-pris pittoresques et qui font réfléchir, des paradoxes qui naissent et
meurent sous nos yeux. Et je continuerai à suivre docilement
M. Gonzague Truc dans tous les chemins où sa fantaisie le
portera encore, s0.r d'en tirer, à défaut d'une vérité qui me
persuade, une réflexion qui m'occupe.
ALBERT THIBAUDET

RENOIR

• ••

Les journaux et les revues du monde entier ont pleuré la
mort de Renoir, et rendu hommage à cette vie admirable
entièrement consacrée au travail ; mais trop de littérateurs
n'ont, dans leur hâte, célébré que le" maître impressionniste",
propageant une erreur dont le public ne demande qu'à être
bercé. Car, à ses yeux, entre Monet, par exemple, et Renoir,
il n'est pas de différence radicale: ce sont deux" maîtres
impressionnistes" . Or, s'il est une légende qu'il nous paraît
pieux de détruire, c'est bien celle qui fait ces deux figures
fraternelles. Renoir, comme Cézanne, fut un peintre anti- 1
impressionniste. S'il ne le fut pas à ses débuts, il sut le devenir
à l'âge où il était nécessaire qu'il opérât ce retour; et c'est
à partir de ce moment qu'il devint le grand artiste que l'on
sait, héritier de Rubens et de Watteau. Il est piquant de noter t
le sort de cette école impreisionniste qui ne s'illustre que par
les défections qu'elle provoqua au sein de ses adeptes.
Née d'une réaction contre la convention archi-usée de
l'académisme officiel, elle suscita un désir louable de réalisme.
Mais ce désir fut aussi mal orienté que possible; il visa tout
de suite le but le plus déraisonnable qui fut : il confondit le,
réel avec le visible, imagina que la sensation seule pouvait
suffire à la connaissance, et qu'enregistrer tous les accidents,
sans en déterminer la cohésion et le rythme, était un suffisant
exercice artistique. L'idéal impressionniste pur, il faut avoir
le courage de le dire, est d'une naïveté déconcertante. On ne

�306

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peut s·e~liquer l'embrasement qu'il provoqua au cœur des
artistes les plus doués de l'époque qu'en le considérant comme
one manifestation instinctive de cette nécessité supérieure et
pour ainsi dire immanente du renversement des valeurs picturales, dont il fut, en quelque sorte, le premier aveu. - En
effet : Delacroix, acharné à retrouver le secret de la '' grande
peinture" avait épuisé toutes les ressources qu'offrent les
musées à l'inexpérience du peintre moderne, Ses travaux, par
ailleurs souvent admirables, ne furent cependant que des
redites apâlies des ouvrages traditionnels, que seul un sens
1 dramatique nouveau, et qui n'appartient qu'au grand peintre
romantique, parvenait à moderniser. Mais, ce qui avait été fait
demeurait indépassable, malgré ses efforts pour prolonger les
Maîtres. Les moyens classiques parurent donc aux héritiers de
Delacroix désuets, incapables d'exprimer leur enivrement
enfantin d'écoliers lâchés dans un jardin que les "Mille merveilles de la Science" leur faisaient paraître sans frontières.
Tout oublier, et tout demander à la nature fut le geste de ceux
qui possédaient une sensibilité intacte. Solution simpliste, qui
eût compromis le sort de la peinture si des héros-transfuges
1ne fussent apparus, qui, las d'interroger la nature des yeux,
songèrent enfin à l'interroger par l'esprit. Hérétiques au sein
de l'Hé[ésie, ils désertèrent le domaine inférieur des sens où
se complaisaient les "purs " de l'école nouvelle pour peu à peu
remonter vers les régions de l'intelligence. Cézanne et Renoir
comprirent, chacun de leur c-Oté, qua la reproduction scientifique ou spontanée de quelques faits matériels ne constitue
pas un langage " digne" et que s'il est bon de toucher terre,
ce n'est pas pour s'y enliser, mais pour rebondir.
"A mon avis, la principale cause de la décadence des métiers.
1c'est l'absence d'idéal. La main la plus habile n'est jamais que
la servante de la pensée." Voici une phrase authentique de
Renoir, qui nous éclaire sur le peintre des baigneuses, mieux
que les phrases puériles que chacun s'évertue à citer. Il est
importint de signaler avec quel soin minutieux la plupart de
ses commentateurs ne célèbrent en Renoir que Je peintre
instinctif, rebelle à tout calcul et n'exerçant aucun contrôle sur

NOTES

lui-même; ils croient, de bonne foi, ennoblir ainsi leur héros,
l'augmenter, et c'est en plaisantant les jeunes "intellectuels"
qu'ils prônent la parfaite inconscience et la complète irresponsabilité du vieillard. Négligeant les phrases que Renoir
signa, ils s'appesantissent sur des propos dt plûn-aiT, et citent
avec admiration cette boutade : " Je n'ai ni règles ni méthodes", destinée par celui qui la prononçait à être emportée
par le vent, puisqu'il écrivait ensuite; "La peinture est un
métier comme la menuiserie et la ferronnerie ; elle est soumise aux mêmes règles."
La vérité, c'est que Renoir, esprit plein de finesse, sentait
le ridicule de ces théories " de café " où trop souvent la 1
métaphysique tient plus de place que la peinture, et qu'il
redoutait par-dessus tout les interprétations que les littérateurs
font la plupart du temps des propos des :irtistes. Cachant ses
préoccupations sous une attitude spirituellement détachée, il
se forgea silencieusement une discipline singulièrement précise si l'on en juge par la continuité de son effort et l'unité de ·
son œuvre, exempte de ces oscillationi qui dénotent, chez des
peintres parfois très doués, l'absence de direction intérieure.
L'intelligence de Renoir consista en ceci, qu'il comprit
qu'une discipline n'est pas faite que de mots, et qu'une
théorie est nulle si elle n'aboutit aussitôt à une pratique où •
l'instinct a sa place. Il faut que le Verbe se fasse chair.
Digérer ses idées, les incorporer à sa propre substance,
rendre organique ce qui n'est que cérébral, telle est l'opération du génie. Difficile et pénible labeur," longue patience",
que récompensent la liberté de l'exécution, la fécondité et la
sérénité.
0

••
De même que la réalité des impressionnistes ne fut qu'une
apparence, leur technique ne fut qu'une apparence de technique, un renoncement au métier rationnel, Le jour où
Renoir s'intéresse au permanent, sa formole diffère; visant
l'expression de l'éternel, elle retourne naturellement à ses
sources qui sont immuables. C'est en adoptantvolonlairement
une attitude équivalente à celle des Maîtres de la Renais- '

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308
.1 , ,

'Il

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sance - sinon en utilisant leur technique, comme Delacroix
- que Renoir retrouva leurs belles certitudes, et créa des
formes durables. Pour les impressionnistes purs, Monet,
Sisley, Berthe Morisot, etc. l'éclat du soleil, les jeux fortuits
du prisme à la surface des objets, localisent l'attention du
peintre. L'effet devient le motif ; il absorbe les objets qui ne
sont plus que des témoins, et qui s'évanouissent dès qu'ils ne
servent plus à supporter le terrible "éclairage", La pers•
pective colorée, credo des peintres de la nouvelle école,
entraîne les objets vers leur désagrégation,. les incite à
l'effacement total au sein du Soleil.Moloch. L'impressionnisme
est la tei,tation du néant.
Renoir, qui ne s'intéresse à la lumière que dans la mesure
où elle est révélatrice des qualités profondes de la matière
qu'il interroge, pense, dans son amour pour toutes choses, qu'il
n'est pas un seul objet qui ne soit digne de la recevoir. Car
elle n'est plus pour lui l'unique reine dont les moindres signes
sont des ordres ; elle est son auxiliaire ; il l'a en main comme
un outil et, ne la projetant pas plus sur telle forme que sur
telle autre, il la répartit sur tous les points de son tableau;
elle met en valeur la partie culminante des objets qui, loin de
fuir vers leur mort, affiuent vers l'œil et se modèlent avec
égalité. L'esp21.ce visuel impressionniste est aboli, et l'espace
spirituel des peintres est reconquis. Les belles rondeurs lisses
de Renoir ne s'échelonnent pas en profondeur mensurable
mais roulent les unes sur les autres, s'équilibrent et se super•
posent comme des mondes lumineux. Ayant demandé à la
nature le secret de sa stabilité, les causes, pour lui succédant
aux effets, sont devenues l'unique motif. Comrrie Cézanne, il a
découvert les lois divines de l'équilibre dont il se sert pour
régir l'économie de cet univers réduit : le tableau, qu'il crée
à l'instar de Celui qui sourit à son génie ... Cependant que
' Monet,l'impressionniste•type, poussant ses spéculations jusqu'a
l'absurde, renonce non t.eulement à la représentation de
l'homme, mais à tout ce qui dans le paysage pourrait s'articuler
comme des membres humains. Seuls, les phénomènes qui
activent la dissolution apparente des objets sollicitent son

NOTES

regard: la fumée, le brouillard, le vent et l'eau ; la fl.uidité et
la mobilité, dont les Tamise et les Nymphéas sont les poèmes épuisés.

•••

Il est une vertu essentiellement française dont nous n'aurons
plus de longtemps peut-être.1' occasion de parler. C'est la bonne
humeur - sœur de la candeur et mère de la fantaisie - que
posséda Renoir plus que tout autre peintre de sa génération.
C'est ce don délicieux qui poussa le grand homme à égarer,
par maintes plaisanteries, les littérateurs de son entourage, et
qui nous vaut cette légende du peintre-rossignol, dont-(bien
qu'il en sourit dans sa barbe) - il favorisait bénévolement la
formation, pensant que ses œuvres avaient suffisamment de
poids pour qu'il lui fût permis de ne laisser à la postérité
qu'une image de lui.même légère et comme diminuée. Cézanne
aussi (et cela donna lieu à de regrettables fantaisies anecdo.
tiques) possédait ce côté "rapin" si déplaisant chez les ratés,
adorable chez les grands talents, qui incite certains artistes
à proférer, devant un auditoire trop agenouillé, ces paradoxes
qui, pris au pied de la lettre, répandus et commentés, servent
à créer de faux portraits des grands hommes, La lettre qu' écri•
vait, en guise de préface, Renoir à Henry Mottez, pour la
nouvelle édition du " Livre de l' Art" de Cennino Cennini,
prouve non seulement qu'il pensait et écrivait bien, comme
tout artiste authentique le peut faire, mais encore qu'il faisait
grand cas de ces mille constatations de chaque jour qui,
assemblées, constituent le bagage intellectuel et technique de
tout créateur. Ne retenons de toutes les erreurs écrites à son
sujet qu'une seule chose: Renoir n'était pas un professeur
austère, un esthéticien pédant, un idéologue: c'était un artisan.
Il n'est pas de plus beau titre de gloire pour un peintre. Du
plus loin qu'on fasse sm·gir les sculpteurs ou les peintres
français, on ne peut que les évoquer humbles devant le travail,
souriants, simples, munis d'un petit nombre de vérités essen.
tielles, accomplissant leur besogne quotidienne allègrement,
sans fatigue ni tension nerveuse, sans crispation romantique,
sans exclamations méridionales ni rêveries nordiques.

�310

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

, R~noi~, dans la_ vie, était un amusant compagnon, mais à
1 atelier, 11 devenait un raisonneur silencieux. Il nous apparaît
comme un imagier appliqué à décrire fidèlement les beautés
que le suprême "Maitre de l'œuvre '' fait défiler devant ses
yeux. Si cette conclusion agrée aux critiques d'art dont nous
n'avons pu accepter les gloses, nous ne demandons pas mieux
que de dresser avec eux la figure pure d'un Renoir dépouillé
de toute morgue, savant sans prétention, méditatif sans idéologie, et masquant avec pudeur la gravité de ses pensées par
de menus propos frivoles.

•••

ANDRÉ LHOTE

LES GOYESCAS, musique de Granados (Théâtre de
l'Opéra).
J'aime les Goyescas pour ce flot mélodique ininterrompu
pour ce jaillissement de musique, pour cette impression
continuelle improvisation, qui, à mon sens, en constitue le
charme essentiel. On ne saurait rêver musique plus spontanée
musique plus populaire. Par une fortune unique, Granados ;
vu ses pièces de piano recherchées d'un public raffiné séduit
par le jeu si libre, si souple, si nuancé de sa polyphoni~, et ses
danses adoptées par tout le peuple espagnol qui y reconnaissait son âme. On ignore ténéralement en France que taudisque les Goyescas, prenant vie sous les doigts magiques d'un
Cortot, d'un Vines, nous enchantent, d'innombrables orgues
et pianolas broient et concassent mécaniquement en un
ruissellement de notes les danses de Granados dani; les rues et
les tavernes de toutes les Espagnes. Je l'avoue, il est une bonne
part de l'œuvre de Granados qui échappe à mon goût. Je n'ai
pas sans doute l'âme assez espagnole. J'y trouve de la vie du
rythme, mais un éclat factice et de la vulgarité. Par c;ntre
j'aime infiniment les Goyescas telle qu'elles furent écrites pour
le piano. Je n'ai jamais entendu sans trouble les plaintes de
l'amante abandonnée La Maja y el Ruiseiior. Nulle emphase,
nulle sensiblerie. L'émotion se dégage et se propage directement de l'auteur à l'auditeur.
Ce fut une singulière idée de ]a part de Granados que de

d:

NOTES

311

vouloir porter à la scène et unir au moyen d'une action
dramatique les divers morceaux qui composent les Goyescas.
Non que ces morceaux ne se prêtassent à un élargissement
sonore, mais parce que, concertée dans de telles conditions,
une intrigue risquait fort d'être ridicule. Disons-le tout de suite,
Je fil dont il s'est servi pour rattacher entre elles les fleurs de
son bouquet est une assez gros9ière ficelle.
Il ne faut pas considérer les Goy,scas comme un drame
lyrique. Il faut oublier l'intrigue (cette rivalité auprès d'une
grande dame d'un officier et d'un toréador et sa conclusion sanglante par la mort de l'amant préféré) - et se
contenter d'admirer trois tableaux auxquels la musique prête
une âme.
Zuloaga, en un décor admirable de couleur et de caractère,
a matérialisé pour nos sens la lumière et l'atmosphère des
environs de Madrid. Sur les bords du Mançanarez se presse
une foule joyeuse. Des femmes bernent un pantin comme
dans l'estampe fameuse. On rit, on boit, on parle d'amour, on
mange. Que nous importe ce que disent l'officier Fernando,
son rival Paquiro, la belle Rosario et la jalouse Pepa? Tout
ce monde va et vient en scène avec une liberté, une sûreté
auxquelles les prédécesseurs de M. Jacques Rouché ne nous
avaient point habitués. La musique s'épanche largement et
sur ce flot viennent se poser les voix de la foule avec une
aisance charmante. On ne peut analyser de trop près cette
musique, il serait facile d'en signaler l'harmonie assez
pauvre, les continuelles redites et surtout l'instrumentation
rudimentaire. - (Mais est-elle vraiment de Granados cette
orchestration ? La parlition autographe n'a-t-elle pas coulé
en mer avec fauteur ?) - Il me suffit que les instruments, les voix de la foule et les personnages contribuent
à donner la vie au merveilleux tableau que nous avons sous
les yeux. Si Granados a conçu son œuvre en feuilletant
les estampes de Goya, à leur tour les maquettes de Zuloaga
et de Maxime Dethomas ont permis de donner à son rêve une
réalité plastique.
Puis, c'est un bal de faubourg. Sur un rythme sourd et

�312

LA NOUVBLLR RRVUB FRANÇAISE

?hstiné, de fandango, des groupes évoluent qui semblent
échappes aux pages d'un album de Goya. Des chants des
danses et au milieu de tout cela une querelle à la~uelle
personne ne comprend rien. La collaboration de Granados et
de Zuloaga nous a donné encore cette fois un tableau d'une
coul_eur mag~Hique, avec des clairs-obscurs étonnants, des rais
lunu~eux stnant l'ombre épaisse où circule tout un monde
gro.u~llant dont la m.m:ique semble rythmer la respiration.
J.~' enfin retrouve a !'Opéra mes anciennes impressions du
Theatre des Arts et lorsqu"on sait avec quelle difficulté les
ma~~s d'artistes fonctionnaires consentent à se départir des
tradiltons et des routines qu'elles considèrent comme d'intaogi~les privilèges, on se sent pris d'admiration pour l'homme
qui a obtenu un pareil résultat. Evidemment nous sommes
encore lo'.n des ch~ristes russes qui nous révélèrent il y a
q~elque dix ~s Boris Godouno-w, mais nous sommes déjà très
lom des choristes français qui naguère à !'Opéra, rangés sur
deux files, les bras ballauts, figuraient dans les Huguenots ou
Lohengrin.
Malgré un décor de Maxime Dethomas superbe de lignes
et de p_roportio~s, ,te troisièm~ acte a été pour moi et pour
le. p~blic ,_en _general, une deception. On pouvait jusque-là
negliger l mtngue puisqu'elle se perd dans les remous d'une
foule agitée et bruyante, on ne le peut plus maintenant que
l'action se concentre entre les deux amanbi. n noos faut
assist~r au départ précipité de Fernando pour Je rendez-vous
fatal, il nous faut contempler son interminable agonie sur te
banc
. , de pierre où il revient mourir dans les bras de sa b'1en.
au~ee. Toute cette action est banale, déplaisante et gâte le
lyrisme voluptueux et mélancolique de la musique Et
·
tt
' d
., .
.
.
puis
ce ~ s_cene on! J aime au piano la tendre langueur ne gagne
pas a etre traduite en sonorités orchestrales La belle b
'tiaJ , • ,
•
p rase
Jru e repetee par des instruments trop expressifs prend une
~ure pu~ciniennc et la réponse du rossignol exécutée par la
flute devient un chant dont le réalisme imitatif
h
C"tait
me c oque.
e
u?e belle eau-forte, on en a fait un chromo.
Maigre ces inconvénients, les Goyescas constituent dans

313

NOTES

l'ensemble un beau spectacle, varié, vivant et manüestent
l'avènement a !'Opéra d'un esprit nouveau. Puisse-t-il s'affirmer et triompher des routines I Je ne suis pas de ceux qui
déplorent l'importance attribuée à la mise en scène par
l'actnelle direction. Dans !'Opéra, l'élément plastique est loin
d'être négligeable. Il a fait jadis, non moins que la musique,
la fortune des opéras de Lully et de Rameau I Comme le
remarque Stendhal, peu suspect de sacrifier la musique aux
autres arts,« c'est la décoration qui décide l'imagination à
faire les premiers pas dans le pays des illusions. "
HJ!NRY PRUNIÈRES

•••
LETTRES ANGLAISES
IMAGES OF WAR, par Ricliard Aldi,iglon (Allen and Unwin,
40, Museum Street, Londres.)
Aprt:s ses recueils de poèmes intitulés Images et Images de
Désir, M. Richard Aldington publie ces Images de Guerre, où
nous retrouvons la même poésie directe, vigoureuse et tout 1
imprégnée de cet hellénisme qui fait partie de la tradition
des grands lyriques anglais. Tout modernes que soient ces
poèmes par le ton et la forme, ils font songer à \V. S. Landor
et à Shelley. Du reste, de Landor M. Richard Aldington a
la clarté, la concision, et le goût de la poésie classique {il a
traduit en vers Anacréon, de6 poèmes de l' Anthologie, et
des poésies latines de la Renaissance ; ainsi Landor se plaisait
à paraphraser les élégiaques romains, et goûtait des poètes
latins modernes, tels que P. J. Sautel). Mais il serait vain de
chercher à démontrer que Richard Aldington a subi l'influence
de Landor: il y a parenté d'esprit, rien de plus. D'ailleurs,
d'autres influences, plus ou moins directes, ont travaillé, depuis
Landor, - en passant par Swinburne et Francis Thompson,
- à préparer l'avènement de récole anglaise contemporaine,
dont Richard Aldington est un des poètes les plus marquants.
Mais il vaut mieux citer, et voici justement un morceau très
caractéristique de l'œuvre de R. Aldington:

�3 14

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DÉDAIN
Il est donc &lt;vrai que les dieux nous ont abandonnés
à notre malheur
Comme des hommes bas et communs ?
N'étaient-ils, les dou:x yeux eux-mêmes
D'Artémis, qu'un mensonge;
Les discours· d'Hermès rien qu'un artifice,
Et le rayonnement de la chevelure d'Apollon rien
qilun leitrre?
1

li

11

Désolés nous traversons une terre désolée•
E Iles sont Jermées, les hautes portes ;
'
Nulle réponse à notre prière;
Rien ne nous est laissé que notre intégrité;
Nous ne murmurons pas coritre le destin;
Nous disons seulement que nous sommes plus
justes qtte les injustes dieux,
Plus compatissants qu'eux.
0

• •
JoH.N .1

LLINGTON SYNGE AND THE IRISH THEATRE,
1e, Londres).

Maurice Bourgeois (Constable et

par

c

. On a. plais~r à lire ,une biographie et une étude critique si
bien faites, s1 completes, et dont l'auteur a su faire en même
temps, un livre très attachant, parce qu'il rec~nstitue la
personnalité de Synge comme un romancier pourrait le faire,
et parce qu'il s'est lui-même livré sans crainte au plaisir le
plus grand qu'on puisse trouver dans les études littéraires: le
plaisir d'admirec Synge (1871-1909) reste dans l'histoire de
la littérature anglo-irlandaise, comme le ~lus grand dramaJ:urge qui soit sorti du mouvement auquel le nom de !'Abbey
Theau:e de Dublin peut servir d'étiquette. Et, ce qu'il y a
~e ~u~ieux, c'est qu'il n'aura été, dans ce grand mouvement
littera1re et national, qu'un passant, un homme de culture
internationale, et peut-être le seul exemple d'un écrivain qui,

NOTES

après avoir acquis une connaissance très étendue de plusieurs
littératures européennes contemporaines, choisit, pour s' exprimer, un dialecte local et des sujets purement nationaux.
Imagine-t-on un D'Annunzio écrivant exclusivement en patois
des Abbruzzes, ou un Maeterlink qui ne mettrait sur la scène
que les paysans d'une province belge? Eh bien, c'est ce que
Synge a fait pour l'Irla~de, après des années préparatoires
passées en Allemagne, en Italie et à Paris ; et son œovre
la plus connue, qui a fait le tour de monde et qui demeure
comme le grand monument du théâtre irlandais : Le baladin
du Monde Occidental, est une comédie à sujet purement local.
M. Maurice Bourgeois aurait dû, peut-être, tirer les conséquences de ce fait très remarquable, et rechercher s'il n'a pas
son équivalent dans d'autres domaines de la littérature: par
exemple, le "lakisme ".des Lakistes. Peut-être aussi aurait-il
pu donner, dans la partie biographique de son ouvrage, un peu
plus de détails sur la vie allemande de Synge et sur ses
séjours en Italie. Du moins, en ce qui concerne sa vie française, il nous renseigne mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'à
présent. Mais surtout M. Maurice Bourgeois analyse admirablement le génie même de Synge, dans son essence et dans
ses manifestations. Il n'a rien de commun avec ces critiques
qui restent toujours autour de !'écrivain qu'ils étudient, et le
dénigrent ou le célèbrent comme s'il s'agissait de porter un
jugement sur l'homme social qu'il a été: ce qui importe dans
l'écrivain, c'est son œuvre, uniquement, et c'est à l'œuvre
de Synge que son critique français s'attache, même dans la
partie biographique de son ouvrage. D'autre part, M. Maurice
Bourgeois s'élève au-dessus de ce qu'il appelle très heureusement "l'analyse chimique", c'est-à-dire de cette recherche
des sources des ouvrages littéraires, en quoi consiste tout le
travail de tant de fabricants de thèses. Enfin, il est agréable
de voir un français écrire l'anglais avec tant de correction et
d'élégance, et pousser la virtuosité, dans ce genre, jusqu'à ne
pas craindre d'employer des mots ou des expressions qu'un
autre, moins sûr de l'instrument qu'il manie, hésiterait à
employer et considérerait comme des gallicismes.
VALERY LARBAUD

�317

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
1. -

BEAUX-ARTS

B.uca : Titien ; Librairie
fnnçaiae.
A. CoPPU:R : Rtfftbrandt ; Alcan.
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J:ov-L&amp;GllAND : Macao et Cosmage,
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Editions de Ja Nouvelle Revue
Française.
PAUL LA.,moRMY : Brahm, ; Alcan.
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Crès.

Du monde entier;
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Française.
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Nouvelle Revue Française.
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Satyre : Mercure de France.
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de r année ; Blond et Gay.
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Société littéraire de France.
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Pn:aRE LoTI : Prime jeunme; Calmann-Lévy.
PAUL MoRAND : La,,.pes à arc; A11
Sans-Pareil.
N••H : Almanach de Cocagne ; Editions de la Sirène.
Juu:s RENAJlO : La Ma1trme; Crès.
ANn•É SALMON: L, Manu&lt;erit tr~a,l
dam un clzt1peau, avec des dessins de
Picasso; Société littéraire de France.
SA1NT-GxoRGSll ox Bouaiu&gt;:a: Œdipe, Roi de Thèbes ; Fasquelle,
MARCEL SCHWOH : Spicilège ; Au
Sans-Pareil.
GAHRIU. SouLAGJtS : Les plus jolin
roses de l'antkologi• grecque ; Crès.
ST&amp;Nl)BAL : Sous l, masque de Û,
folie. Armanc, ou quelques seines d'""
salo,, de 'Paris; Emile-Paul.
ERNEST TISSERAND : Contts de ltJ
fP opott ; Crès.
V AUVtNARGUES : Ré.flexions tt Maximes ; S-Ociété littéraire de France.
VotTURE : Lettres a"'oureusts; Société littéraire de France.
W ACVF BouTROS GBAu : Les Perla
éparpillées, conte, et légmdes ara/Ms;
Pion-Nourrit.

LE GÉRANT ; GASTON GALLIMARD
lMPRlMERIE SAfNTE CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE

D'UNE ORGANISATION
DU TRAVAIL INTELLECTUEL

Une grande question a été posée par la guerre. Il semble
que ce soit la première fois qu'elle préoccupe les esprits.
Elle est même encore si neuve et si camplexe qu'à peine
commencent-ils à pouvoir se la formuler.
Dès la reprise de notre publication, elle a pour ainsi dire
éclaté dans nos pages; mais c'était sous la pression immediate del' actualité, d'une façon par suite plus dramatique
que profonde, en tous cas avec une ampleur encore limitée.
La, guerre finie, il s'agissait de savoir si l'on devait continuer de penser en fonction de l'utile et dans l'unique
souci de favoriser l'intirétnational. Nous venions de subir
cinq années d'inflexible discipline intellectuelle et tout
naturellement nous nous demandions si le moment n'était
pas venu de nous émanciper et de reprendre chacun le libre
usage de notre réflexion.
laissant de côté tes différentes attitudes qui ont été
esquissées tour à tour ici en réponse à ce problème, il est
intéressant de reconnaître aujourd'hui quel dO'Ute, quelle

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1, '

inqttiètude plus graves y étaient contenus, que le temps,
loin d'apaiser, n'a fait qt1.'approfondir. Il semble que nous
voici parvenus à une époque où la question va se poser de
l'appartenance del' intelligence. l 'intelligence est-elle bien
particulier ou propriété sociale? Est-elle la chose de l'individu en qui elle habite, peut-il en c user et abuser &gt; à
sa guise, ou au contraire la soci.été garde-t-elle sur elle
certains droits, peut-elle la réquisitionner a son profit,
exiger tout au moins qu'elle s'infléchisse dans le sens de
l'intérêt géniral ?
La question n'est pas de droit seulement, mais de fait
aussi. On peut se demander si, de par les conditio11s que
crée la vie moderne à l'intelligence, celle-ci ne va pas f atalement se trouver conduite, rien que pour pouvoir continuir de s'exercer normalement, à adopter une sorte de
démarche collective. Le vaste mouvement qui tend à la
socialisation progressive des activités humaines va-t-il
s'arrêter au bord de l'activité intellectuelle, Ott au contraire, verrons-nous celle-ci gagnée peu à peu par les principes et par les habitudes qui régissent déjà la grande
industrie ? l'avenir de la pensée est-il désormais au prix
de sa désindi'Vidualisation?
Comme on 1.·oit, il ne s'agit plus de décider si les exigences de la vérité doi'Vent ou non passer a7Ja11t celles du
bim public; on veut savoir si pour J' obtention même de la
vérité, qui reste la ffo dernière de l'iutelligence, une certaine discipli1u socitlle 11e doit pas être acceptée, une certaine alliance entre les esprits n'a pas besoin d'être conclue. Peut-étre, en se compliquant chaque Jour, l'objet de
la connaissance va-t-il finir par échapper à la prise indi-viduelle? Peut-être va-t-il fa /loir renoncer à le voir saisi

o'uNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

.

J 19

et cerné autre1mnt que par une marche concentrique de
tous les esprits?
je ne crois pas qu'il soit dans la pensée de l'auteur des
pages
qu'on va. . lire, de• nier tout avenir au 6'trén••
. •
à'· ·
.._, nt meme
i~inuer ~u tl ~eut etre suppléé par une simple coopératwn des wtelligences
moyennes. Il n'iunore
pas qu'm
. .
o
P
ne. ~~rra !am~ts faire qu'une idée apparaisse ailleurs
q~ o~ il lu1, plait: elle choisira toujours un cerveau parJsculzer p°:'r s'y ,J~~larer; et partout ot't manquera ce
cerveau, si_no:n~r~uses ~nt les forces mobilisées, elle
manquera trremedtablement elle aussi.
M_ais_la_ qu~s~i&lt;mse retrouve de savoir si Pour permettre
ce~ eclair individuel du génie, il n'est pas disormais nécessai~e que Ja m~sse ~es intellectuels s'arrache au désordre
et ~ la dispersion ou elle continue de vivre, et s'organise
s~i~a.nt un Plan tJ:ensemble, en une véritable société.
vente restera sans àoute a 1·amais une I''
-,_,,,.,,
.,_. 'l' . ,
.,.., I'' ivt egiee,
dont ne pourra s'emparer que le chasseur d'élite. Mais sa
capture ne peut-elle, ne doit-elle pas être préparée par
une battue générale?
·
Ett _d'autr~s termes, le moment n'est-il pas venu oû le
travailleur intellectuel de l'espèce commune va être obli é
de reno~er à tout dessein privé el Ott son activité tt'au:a .
~lus de sens qtte si, s'agrégeant à celle de ses pareils elle
semploie· a· re·autre
· la part de l'inconnu et du hasard' et à
co-:zs_ommer l'œuvre critique sur laquelle les tentatives du
tente, pour.avoir quelque chance d'aboutir , LU'v,,
,JA-ont inevi. , .
tablement s appuyer?
C'est la question que pose t'arHcJe qu'on va lire. L'essence
·
.
,_ de la thèse qui· ·1 sou ttent,
lui• interdit
de prétendre
Hl !ranch
·
J
·
er a ut seul. Mais il met en mouvement des idées
U(,(,

L;

�320

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui sans aucun doute appelleront d'elles-mêmes des corrections ou des renforcements, et qui continueront, peut-être
ici,-méme, de faire du chemin.
J. R.

M. Jouhaux a publié dans l'Information Ouvrière et
20 Juillet 1919, une importante étude sur le
Conseil National Èconomique. Beaucoup de Français
auraient profit à la lire. Cela les aiderait peut-être à se
défaire de certain préjugé encore vivace et durement
enraciné. lis ne pourraient méconnaître le caractère élevé
des soucis que le secrétaire général de la C. G. T. porte
en son esprit. Il n'est question dans son travail que de
l'intérêt général, des moyens d'assurer le relèvement de
notre pays et de lui ouvrir les perspectives du plus bel
aveni~. Bien que cela ne soit pas expressément dit, nous
&amp;entons régner ici une préoccupation toute nationale.
Habitués à se taire sur leurs sentiments, les hommes
d'action trouvent plus de loisir pour servir la cause qu'ils
honorent. Le Français avantageux d'autrefois, à qui nous
devons nos habitudes de rhéteurs et nos mœurs de basse
politique, est-il, après les épreuves de cette gu~rre, to~jours de notre goût? Sachons discerner la vraie pensee
de ceux qui s'efforcent de tirer du vieux sol Je France
des moissons nouvelles, quand même ils se dispensent
d'avouer leurs attachements. Il est impossible de parler
d'un ton modéré, quand certains crient à tue-tête. Reconnaissons le mérite de ces hommes, à qui_la défense des
droits du travail, néce~sairedans tous les pay~, est léga-

Sociale du

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIi . INTELLECTUEL

321

lement confiée. Nous aurons fait un grand pas vers la
concorde sociale, quand nous leur aurons rendu justice.
M. Jouhaux ·se demande comment il serait possible de
restituer l'ordre dans ce monde que la guerre a bouleversé, et surtout en notre pays qui futle plus atteint par
elle. II nous explique, sans aucun souci de polémique,
les causes dü malaise qui nous étreint. Il ne prétend pas
les découvrir. Mais en les décrivant à nouveau, il les
rend plus claires. Nous ne doutons plus qu'il faille aider
cette société troublée à dégager la loi d'un nouvel équilibre, d'une organisation plus forte et plus savante.
Une question se pose à la lecture de cette étude. Comment nous est-il si malaisé, à nous Français, de trouver la
solution des problèmes qui se présentent devant nous,
et quand même celJe-ci se découvre, pourquoi éprouvonsnous tant de peine à l'appliquer? M. Jouhaux nous en
indique la raison. C'est, dit-il, que l'adhésion à une idée
demeure trop souvent théorique, que la reconnaissance
commune d'une vérité n'entraîne pas à l'action. Il voit là
un grave défaut du caractère national.
S'il en est ainsi, quelle institution, tout excellente
qu'elle soit, nous guérira de notre impuissance?Le Conseil National Économique même, quelque liberté que les
activités collectives aient de s'y déployer, ne s~ra-t-il pas
un nouvel organisme stérile, faute pour ceux qui le composeront d'être capables de passer de la pensée aux actes?
Je ne nie pas la réalité des caractères nationaux mais
je puis difficilement admettre qu'ils soient inalté;ables.
L'opinion, cet arbitre incertain n'a pas à toutes les
'
'
epoques
attribué aux nations diverses
un même et constant génie. La France a représenté longtemps l'ordre clas-

�322

••

. I'

LA NOUVELLE REVUE fRANÇAISE

sique, qui signifiait la faculté d'organiser les hommes
ainsi que les idées. Qui donc avant l'époque contemporaine aurait prêté à I' Allemand un génie organisateur?
Si l'incapacité d'agir en commun n'est pas un défaut
français, il faut que celle dont nous souffron_s actuellement ait d'autres causes. Je préfère cela, car Je repugne
3 croire qu'une telle infériorité soit naturellè au ?eup~e
de France. La pensée elle aussi est action, et je cramdr~ts
. que ce peuple ne perdît bientôt la facult~ de conc~votr,
s'il était vraiment impuissant à créer. Mais la pensee est
, individuelle, l'action presque toujours collective. La cause
de la stérilité qui nous frappe tient peut-être à cela.
L'action est dirigée par l'esprit, l'action collective par
la volonté collective : nous demeurerons incapables d'agir
d'accord, tant que les principes de la collaborati~n morale
et intellectuelle n'auront pas été définis et mis en pratique. Car nous n'acceptons pas la s!mple ~ontra~nte_- Le
problème qui se pose est un probleme d org~msation,
c'est-à-dire de libre discipline. En un temps ou laquestion de l'organisation du travail est à l'ordre du _jour'. !I
faut que celle du travail intellectuel soit, non moins dih-·
gemment, mise à l'étude.

Nu I phénomène social n'a été dénoncé avec plus d'â~reté
.que l'anarchie morale dont nous nous sentons att~•.nts.
A croire les philosophes conservateurs, nous sub1~1~ns
par là la peine attachée a l'abandon d'une tradition
éprouvée. Cette doctrine ne nous instrui_t~uère. La.question est de savoir pourquoi, les cond1t1ons de I ordre

o'uNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEi.

323

social se trouvant changées, les perspectives de la pensée
élargies et ses besoins renouvelés, nous n'avons pas
réussi encore à fonder un ordre intellectuel qui correspondit à la réalité. Il semble que nous ayons opposé une
résistance passive aux sollicitations dont la vie présente
nous entoure, que nous ne sachions pas renoncer à d'anciennes habitudes d'esprit.
. Nous sommes restés des particularistes. Nous prétendons garder la liberté de penser ce qu'il nous plaît et de
nous mettre en contradiction, si bon nous semble, avec
les leçons de l'expérience. C'est que nous avons de l'expérience une notion fort confuse.
Cette prétendue liberté de l'esprit est une source de
grande faiblesse. Elle nous inspire un sentiment de répulsion instinctive pour toute œuvre accomplie en collaboration, et pèse ainsi lourdement sur notre existence commune. Nous sommes faibles de la faiblesse de notre pays
dont nous sommes cause. Ce goût d'indépendance, loin
d'être la preuve d'une grande énergie personnelle, est bien
plutôt marque d'indolence. Il est plus facile de rester attaché à la tradition d'un temps où la cohésion sociale était
peu sentie, où l'idée d'une organi,;ation nationale s'éveillait à peine, où chacun n'avait qu'une vague notion de la
place qu'il occupait dans l'ensemble du groupe, -certes
cela est plus facile que de mettre ses forces au service
d'un ordre vivant, et de subordonner sa pensée à la discipline qu'imposent les besoins d'une nation plus fortement
organisée. Pour se degager des lisières du passé, il faut
réfléchir sur le présent, et la paresse est si douce à l'esprit.
Nous manquons d'une conception sociale assez puissante pour entraîner les volontés et faire disparaître ce

�324
1

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fâcheux amour pour une liberté fausse e! inutile. Nous
n 'avons jamais bien éclairci l'idée de patrie.
Est-elle ce qui fut, ce qui est, ou ce qu'on veutqu'elle
soit? Si nous sentions en nous la force de l'élever plus
haut, considérant l'avenir, nous aspirerions à l'union.
Pour que la volonté se détermine, il faut que le désir de
créer l'inspire. Mais nous avons peine a concevoir de
puissants désirs, parce que nous subissons passivement
la domination des idées traditionnelles.
Nous nommons patrie, non pas cet ensemble que nous
sommes, nous qui vivons ensemble sur le même fonds,
mais une idée par'ticulière qui nous fut transmise, presque
toujours héréditairement, marquée de la forte empreinte
a·e notre classe. Du groupe dont nous suivons la destinée, nous n'avons qu' un sentiment obscur, le plus souvent hostile: Nous sommes moins satisfaits de partager
son sort, impuissants à l'embellir, qu'irrités de supporter
sur nous son poids. Nous nous berçons de l'illusion d'un
passé qui eût mieux assuré notre bonheur particulier.
La patrie, il est rare qu'elle ne soit pas faite de nos préjugés de caste et de secte.
Nous tirons des souvenirs qu'on nous lègue nos traditions, dont nous faisons des doctrines, et sur celles-ci
nous fondons nos partis. Seules nous lient ces traditions
qui en même temps nous divisent, étant le principe
d'unions particulières. Ainsi la tradition devient dans une
nation l'élément dissociant par excellence. Elle soumet
l'esprit à l'empire d'idées qui ne se meuveot plus au cours
de la vie. Elle le cantonne dans l'idéologie, l'attache
l'idole. Le désir de vivre et la volonté de croître nous
lieraient au contraire en un faisceau.

a

325

C'eût été le devoir des intellectuels d'éclaircir pour nous
l'idée de patrie. Ils ont préféré filer indéfiniment la soie
trompeuse du rêve. Si la valeur de l'intérêt général avait
été sentie, l'idée prenait corps. Elle n'était plus sujette à
l'interprétation, cessait d'être le monopole des uns contre
les autres. Si entre le patriotisme traditionnel pareil à
un buisson d'épines et l'antipatriotisme qui en est la
contre-épreuve, il se trouve si peu de place pour une
idée raisonnable et agissante de la patrie, la faute èn est
à nos penseurs.
Est-il exagéré de dire qu'ils ont souvent de leur rôle
social une notion plus faible encore que le vulgaire? Ils
ne se reconnaissent pas pour des ouvriers de la chose
-c ommune et repoussent toute organisation. C'ést qu'ils
ignorent les principes élémentaires de leur métier qui est
de connaître et d'ordonner la connaissance.
·
Nourris de conceptions sociales fort incertaines nous
'
ne recevons par surcroît nul enseignement des conditions
d'un bon travail intellectuel. On nous force de travailler,
mais on ne nous apprend pas à réussir dans le travail et
à nous plaire en lui. C'est le secret de quelques-uns qu'ils
ne croient pas devoir communiquer.
Aussi conservons-nous là-dessus des idées tout a fait
primitives. Nous persévérons dans notre croyance absolue au génie. Nous admirons des succès dont nous ne
comprenons pas le moyen. Nous •nous en remettons à
l'i~tuition, à la pure spontanéité de la pensée. Une pensée
qu1 naît parce qu'il plaît au ciel n'a pas besoin d'être
ré~lée. Elle ne connaît pas de lois. Elle ne tient qu'à l'âme,
unique en son essence et irréductible. Elle n'est soli.daire
d'aucune autre pensée.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•••
La coi:ifusion dans"laquelle ces problèmes demeurent
a des conséquences regrettables. La violence de nos luttes
de partis est le signe et non pas la cause de notre anarchie intellectuelle. Son pire effet est de stériliser notre
travail.
Manquant d'une ferme notion de nos liens sociaux,
11ous n'avons qu'un sentiment vague et faux du rôle
éminent qui devrait appartenir à l'intelligence. Nous
n'accordons, à vrai dire, aucun rôle aux ouvriers de l'es-:
prit. Nous les laissons à leurs caprices, plus soumis que
personne au mouvement des passions politiques. Aussi
lës voyons-nous partagés en deux camps, persuadés que
leur devoir est de se battre, non de travailler à la prospérité publique. Ils enrôlent à leur suite ce qu'ils peuvent
d'énergies laborieuses. Le temps des guerres privées
semble pour eux durer toujours.
Nous les abandonnons absolument au souci de leurs
intérêts. L'homme qui chez nous ne travaille qu'à penser
est un personnage de luxe. ll a pour principale fonction
le divertissement. Ne parlons pas ici des savants; la
science française à trop peu d'écho dans la vie.
Quoi d'étonnant si le génie, vrai ou prétendu, livré de
la sorte à lui-même, refuse de se subordonner? Ignorant
les bénéfices de la solidarité, nous cultivons en nous un
naïf et redoutable orgueil. On dirait que la dignité propre
de l'intelligence lui defende d'accepter aucun lien. Les
habitudes sont si fortes que la tentation d'introduire
entre plusieurs un principe d'action commune ne manque

D'UNE ORGANISA1'1ON DU TRA VAIL INTELLECTUEL

J27

jamais de paraître tyrannique. Chacun se contente de
soi et dédaigne d'imposer une règle à d'autres. S'imposer
soi-même à l'attention publique, cela suffit.
Ce désordre engendre les pires conditions morales
de travail. Si instruits que les gens soient, ils font souvent paraître une puérilité singulière. A les observer un ·
peu on découvre bientôt que leur œuvre les intéresse
infiniment moins qu'un succès flatteur 'à leur vanité.
Ils cultivent ce maigre sentiment en servant ceÙe du
voisin qui, à son tour, les peut servir. Ils se sentent
ju~tifiés par le consentement général des mœurs, oubhant que les mœurs sont l'exacte peinture du vulgaire·
Cependant personne n'ignore la valeur des récompenses. La convenance y donne plus de titre que le
mérite. L'intrigue en est la condition. Qui veut parvenir
doit perdre plus de temps en vains hommages qu'il n'e~
réserve à sa tâche. Pourtant celle-ci seule est utile à la
société et à lui-même.
Tout l'effort est tendu vers le succès individuel. C'est
une.Jo_ï à laquelle nul n'échappe. Après avoir fait quelques
tentatives manquées pour instituer l'ordre autour de soi
on se résigne à tolérer le pêle-mêle des gens et des choses.'
On limite la précision, l'exactitude et la discipline à son
propre domaine spirituel. On se soumet à la terrible
domination des usages qui contraignent chacun à ne
prendre souci que de soi.
.
L'intelligence se sent privée d'écho. Elle est partout
repoussée par rambition commune, l'oisiveté et la sottise.
Elle est chassée des lieux publics d'étude par le bavardage. Nos bibliothèques lui sont inaccessibles. On n'y
peut accomplir ,que des tâches subalternes. Elles appar-

�,,

i

328.

111

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tiennent pour la plupart à un petit monde misérable qui
profite largement de l'indiscipline qu'on y laisse régner.
L'érudit candidat à l'Institut y· brille parfois par le geste
et par la par-0le. Le chercheur laborieux les fuit autant
qu'il le peut. Pour accomplir dans notre pays les grands
travaux de l'esprit qui sont difficiles, il faut avoir la fortune qui permet d'acheter des livres et de rester chez soi,
se résoudre à étudier seul.
Ce que ces habitudes révèlent, c'est le mépris inavoué
mais général du travail. L'œuvre utile qui est l'œuvre
sérieuse est condamnée. Cela rend la tâche . plus dure à
celui quis'yconsacre. C'estqu'H faut une forte imagination
et une rude vertu pour travailler dans la solitude. Et les
fruits de ce travail sont amers. Ce que l'on construit seul,
et qui n'est pas' un lien entre plusieurs, donne bientôt le
sentiment de l'inutile. Car la pensée retranchée du champ
de l'action est comme un corps stérile. Nous aspirons à
agir et l'action veut un concours de pensées.
Nous tournons dans un cercle. L'homme de valeur
répugne à imposer sa volonté; au milieu de tant de
volontés déréglées qui s'agitent dans l'incohérence, il ne
peut, lui seul, faire prévaloir la loi de l'ordre. Cette incohérence à son tour est cause que l'activité de l'esprit est
confinée dans le silence.
L'intelligence elle-même se consume trop souvent en
pure perte. L'ignorance où l'on nous laisse des saines
méthodes de travail est des plus nuisibles. L'excès intellectuel n'est pas moins à. craindre que l'incurie. Nous
abusons parfois de nous-mêmes. Il suffit d'avoir traversé
des écoles françaises pour savoir ce qu'on y rencontre de
ferveur à l'étude; ferveur parfois fiévreuse et qui laisse

D'UNE ORGANISATION DU TRAVA[L [NTELLECTUEL

329

un épuisement précoce. Ces cultures trop poussees avortent. La plante ne trouve pas assez de limon pour ses
racines.
Il en est de même dans la vie. Les hommes d'une
volonté trop tendue y vont jusqu'au bout de leurs forces.
Les conditions de la connaissance sont si mauvaises
qu'elles imposent à chacun un effort surhumain. On
reste surpris que le résultat d'une telle dépense d'énergie
soit si médiocre.
Trouverons-nous un jour le principe d'une alliance en
faveur de l'esprit?

Décontenancé, l'esprit déserte sa place, sa fonction
n'est pas remplie, il manque à la direction du pays.
Nous sommes si loin de nous comprendre! Comment
réussirions.nous à joindre nos efforts? li n'est pas de
direction possible sans une entente mutuelle. Ne rencontrant guère de consentement spontané, le commandement hésite, l'obéiss.ance mal sollicitée se dérobe.
Nous ne sommes jamais sûrs de rien. Faute d'un mécanisme social cohérent, nous doutons constamment de
voir se réaliser aucune œuvre que nous n'accomplissons
pas seuls. Le Français individualiste ne peut compter que
sur lui-même.
Les esprits étant instables, il nous est impossible de
prévoir. Nous sentons que toute responsabilité est dangereuse à assumer. Nous fuyons devant elle. Nous nous
efforçons de ne jamais vouloir au nom de plusieurs.
L'idée qu'il faut trancher dans le vif, arrêter son choix

�D'UNE ORGANISATION DU îRAVAIL INTELLECTUEL

Il

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
.330
bon ou mauvais, résoudre enfin, en toute chose, n'existe
pas chez nous. Un Français ne s'engage qu'en qualité
de propriétaire, non pas en celle de citoyen.
Nous ne sommes pas dirigés. Ni la France ne l'est
comme nation, ni les Français comme membres de
groupes sociaux plus restreints.
L'homme qui mène ses affaires agit pour lui seul. Sa
carrière est petite. Du moins peut-il s'y mouvoir. Le
succès qu'il poursuit est surtout individuel. Comme il
commande dans son intérêt exclusif, il sait se faire
obéir. Car ses subalternes sont ses inférieurs.
Mais les affaires aussi se socialisent. Elles seraient
paralysées si l'intérêt personnel ne restait pas ici prédominant. Car, dès que nous nous sentons égaux, nous
nous cantonnons. Nous avons un avis et n'en voulons
démordre. En politique, nous partageons l'avis de notre
parti, et nous y tenons d'autant plus que nous le
croyons personnel. Au lieu que les forces s'ajoutent,
elles se neutralisent. Nous demeurons indecis.
Cette indécision nous cause à tous un sourd malaise.
Elle nous condamne à une sorte d'oisiveté forcée, qui
est la chose du monde la plus gênante et la plus irritante. Nous nous sentons incapables de réussir; nous
répugnons à un effort que nous sentons infructueux.
En vain les idées utiles se font jour. En vain sontelles sanctionnées par le consentement général. Nous
nous perdons en discussions. La discussion est pour
nous une fonction si naturelle que nous la renouvelons
sur le détail, quand nous sommes d'accord sur le fonds.
Au moment de la clore, nous nous dérobons. Lorsque
deux Français se trouvent ensemble, la politesse corn·

331

mande à chacun de s'effacer. Nous consumons une part
de notre vie à savoir qui franchira le premier la porte.
Notre impuissance n'est pas dûe, quoi qu'on dise, à
l'incertitude des masses, ni aux abus de pouvoir dont
on les accuse. Les aspirations collectives ne manquent
pas de se manifester quand il faut. Le peuple accepte
les ordres qui lui sont donnés par une autorité ferme et
juste. Ce n'est pas à lui que l'anarchie est imputable.
Notre inertie vient bien plutôt de la confusion au milieu de laquelle s'agitent les chefs prétendus de la société
française contemporaine. Q!land une société souffre
d'anarchie, c'est à la tête qu'il faut aller voir. Parmi les
hommes qui croient appartenir à la caste pensante, la
plupart conçoivent en désordre, décident au hasard,
ignorent l'art de faire exécuter, craignent de faire
obéir. A qui appartient-il de transmettre leurs vagues
résolutions? Q!land une parole a été dite, nul ne veille
aux suites. Nous croyons à la toute-puissance du verbe.
En vérité, nous manquons d'un principe qui concilierait l'égalité et l'obéissance, et rendrait l'organisation
possible entre nous.

•••
C'est que malgré le culte que la mode nous contraint
de rendre à l'i(jole Organisation, il en est d'elle comme
des dieux; nous en ignorons tout, en dehors du nom.
li nous semble que tout sera dit quand nous aurons
arrêté quelques dispositions nouvelles. Tout ne sera
pas dit et rien ne sera fait. Car l'organisation est l'œuvre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

332
des hommes qui la font régner, ou elle n,es t qu 'un mot
sans vertu.
.
d'hui pour
L'estime que . nous professons auJour
.
l'œuvre d'organisation est plus théorique qu'effect1~::
. "bl e. Nous n'avons pas encore
Cela est assez v1s1
, gou
de lee
les fruits de l'arbre et ne sommes pas presses
t
.
l'· rt d'ordonner les hommes e
cultiver. Nous ignorons a li est tellement plus facile
le méprisons en notre cœur.

Il

Il

d'i;::::e~~s organisateurs nous font-ils princi_pal~ment
défaut car leur activité est la plus intim:ment m~e~el ntee
,
.
I' 't t d'"ncoherence ou 1 s
à l'organisme social, et e a . 1
I t, s et détertrouve n'est pas fait pour susciter les vo on e
mt:~~:~~~:~~~de:~ut avant tout une divi_sion. exacte
des tâches·. Elle comporte un plan de tra:ail qui neo~:
ans la spécialisation du métier. Mats nous ~v
pas s
. . . . . elle nous imposerait un
horreur de la spectahsatton' .
ue l'édu't d'effort alors qu'il est bien entendu q
surcro1
tion se clôt avec l'adolescence. Ausst· t ro uvons-nous.
cautes sortes de bonnes raisons pour nous refuser a
::pprentissage d~s connaissances utiles. Nous restons
dans la théorie.
. . .
, u ne à ce
Si d'ailleurs, la spéc1ahsat1on nous rep g
. , ' t e l'occasion d'éprouver ses avantages ne
pomt, ces ~u
Nous vivons trop dissociés pour

~:::~ ~:•u: .:~"l;emblée possible. Da".'. l'o,tl;: i;~;

1 nous en sommes encore au regtme
lectue,
.
.
t • ••ose dire
du trava1.1 a• domicile · Chacun se
atelier
e
'
st
J
.
'
charge de tout ; les besognes 1es plus diverses sont

mélées.

JJ.3

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

Le directeur d'une maison fran çaise est porté d'instinct à se suffire à lui-même. Il est peu habitué à utiliser
des hommes. Il attache plus d'attention aux choses.
Rien d'étonnant si nul progrès ne lui est possible. Il
reste l'éternel esclave du détail. Pour peu que ses occupations augmentent, il n'en est plus maître. Dès lors, le
désordre se met dans ses affaires et s'accroît à la mesure
de leur développement. Aucune idée nouvelle n'est plus
réalisable. Pour s'y attacher, il faudrait du loisir;
l'homme incapable d'organiser n'a jamais de loisir. Il est
toujours accablé.
Les directeurs des grandes administrations ne s'y
prennent pas mieux. Les affaires se traitent sur rapports, et les rapports ne sont souvent qu'un prétexte à
corrections grammaticales. li arri,ve que les questions
domestiques s'entremêlent curieusement aux questions
d'État. On sacrifie tout à la façade. qui demeure parfois
imposante. Mais n'entrez pas dans les sçcrets dit la
maison : vous cesseriez d'admirer. Vous verriez qu'il
n'est aucun employé, si infime soit son rang, qui ne se
gausse des ridicules du patron , ne s'en réjouisse en son
envie et n'en profite en sa paresse. En vérité, nul n'ordonne et personne n'obéit.
Si des organismes d'action présentent un tel spectacle,
comment s'étonner si rien d'utile ne se fait dans l'État?
Car l'État est beaucoup moins disposé en vue de l'action
que du compromis. Le roi s'amuse.
O!lant au peuple, il attend confusément qu'une impulsion lui soit donnée. Il fait appel à une volonté qui
défaille. Le peuple, ici, c'est nous tous, qui sommes
attachés au char embourbé. Nous avons tous besoin
2

�334

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'être conduits, ce qui est la plus sûre façon d'être
soutenus. Bien plus, nous y aspirons. Si cette aspiration
est vague, c'est qu'elle fut trop souvent déçue.
Tant qu'elle ne sera pas satisfaite, nous continuerons
de piétiner. Q!Je valent, en effet, la majorité des
hommes ? Ils sont moins actifs que passifs. La pensée
les guide moins puissamment que l'instinct. A vrai dire,
leur pensée n'est que l'expression humaine de leur
instinct. Si le besoin et le plaisir ne les éperonnaient pas,
ils ne bougeraient guère. Ils sont pourtant pleins d'admirations indécises, avides d'idéal. La tradition qui se
dépose en eux, résidu d'un long passé, ne suffit pas à
combler leurs désirs. Elle prête aux foules leur cohésion,
mais ne suscite pas chez elles de mouvement spontané.
La foule qui veut vivre obéit aux impulsions qu'elle reçoit.
Celles..ci lui manquent. La France est lente à agir.
Parfois seulement, quand un choc nous secoue tous à
la fois nous avons l'illusion d'un vouloir commun. Si
'
nos sentiments
se fondent par hasard sous le coup d' un
danger, nos pensées néanmoins ne se rencontrent .~a~,
car les esprits n'ont d'autre terrain d'entente que 1mefutable expérience. La littérature, bonne ou mauvaise,
dont nous sommes férus, les discours dont nous sommes
nourris, ne nous offrent aucune région neutre.
Si nous voulons nous entendre, nous devons résolument mettre de côté les habitudes littéraires et les traditions doctrinales. Il nous faut faire rentrer la croyance
dans la conscience et nous placer ensemble sur le plan de
l'action. Le petit champ individuel de la foi, propriété
intangible, se restreint aux limites où l'expérience
s'éteint, l'action est commune à tous.

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAll. INTEl.LECTUEL

335
~lie doit. ê_tre voulue dans l'intérêt supérieur de la
nation, realtte concrète.

II
. Les nécessités actuelles sont inéluctables. Elles se
~esu~e~t dans un mot : produire. Elles déterminent
I obhg.at10~ de chacun. L'activité de la pensée doit enfin
devenir utile. La pensée doit servir.
Il_ faut qu'elle contribue à développer la fécondité
nationale. Elle le peut par une infinité d'efforts différents. Il n'y aurait qu'à se réjouir si elle parvenait à
rendr.e plus productive la tâche de l'ouvrier et l'aidait à
accroitre la somme des biens matériels, à défaut desquels une partie d'entre nous subira la misère et la
mort. A coup sûr, ce n'est pas en multipliant les conférences politiques et les affiches qu'elle y réussira .
. Le but est nettement indiqué. Le moyen, c'est d'organiser les efforts suivant un plan concordant, de faire
en sorte que chacune des fonctions essentielles de la
société s'accomplisse le plus utilement et avec la
moindre dépense possible. l'organisation nouvelle exige
le concours de tous.
Pour cela, nous devons tenter de régler toutes les
forces en travail dans leur ensemble le plus général
comme dans leur détail le plus extrême. Cette tentative
n'~ iamais été faite. Il n'a jamais été question dïntrodmre la moindre logique dans Jes opéràtions intellectuelles qui présiderit a la direction d'un pays. Elles sont
abandonnées au hasard. Il semble que la discipline n'ait
de valeur qu'aux degrés les plus bas.

�33 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cet empirisme n'est plus supportable. Il est clair que
l'irresponsabilité n'engendre pas la sagesse.
La nécessité nous oblige à économiser toutes nos ressources. Nous n'avons cessé jusqu'à présent de les
gaspiller. Nous ne connaissons d'autre épargne que
celle de l'argent.
.
. .
On sait combien la France, s'entetant a faire usage
de vieilles machines coûteuses, a dépensé sans pr?fit
de richesses. L'énergie perdue par une fausse _a~phcation de notre valeur intellectuelle est plus co~s1derab_le
encore. C'est le pire dommage qu'un peuple putsse subir.
Nulle valeur n'est plus précieuse.
La plus belle économie que no~s puissio~s faire, ~·es~
ce]le d 'une direction coûteuse et improductive. La d1rec1
tion, en effet, ne va pas sans l'intellige~ce, et le tra~a1
ordonné. Le labeur de l'esprit doit ê_tre ~~le -~e _man_1ere
à servir aussi parfaitement que possible al ullhte soc_1ale.
Son rendement doit être augmenté co~me celui du
labeur physique. L'organisation des usmes est u.ne
question à l'ordre du jour. Inspirons-nous du même
souci qui l'a fait se poser.

Faisons le compte de ce qui nous manque.
Nous font défaut :
. .
. .
Une discipline formelle de la pensée ind1v1duelle ttree
de l'étude psychologique du travail ; .
.
.
imphquant
Une ferme conception du groupe national,
. 1
.
le développement de la psychologie socia e ;

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL fNTELLECTUEL

337

La connaissance des moyens qui permettraient d'assurer la direction collective.
C'est-à-dire :
Un principe conciliateur de l'égalité et de l'obéissance,
qui justifierait l'autorité ;
Une notion exacte de l'organisation positive fondée
sur la connaissance individuelle des hommes, et permettant leur meilleure utilisation sociale.
Une saine méthode de ·collaboration intellectuelle·
Enfin,
'
Une éducation inspirée de ces diverses connaissances
qui préparerait les hommes pour l'action en commun.
~ous sommes, par contre, embarrassés de préjugés
~ut, dans notre poursuite ardente du mieux, nous
Jettent en des voies sans issue. Mais les préjuges ne
sont pas des adversaires à attaquer de front. Il est préférable que l'esprit s'éclaire. Qµand la plante est épanouie
au soleil, elle se purge sans peine de ce qui lui nuit.

.

..

Nous ne sortirons d'embarras que si nous nous pénétrons tout d'abord d'idées plus raisonnables sur la discipline interne nécessaire à l'esprit et sur la disdpline
générale indispensable à la société. Nous avons besoin
d'un précepte qui nous garde du désordre intérieur.
Nous avons besoin également de trouver l'appui de
toutes les forces spirituelles convergentes vers le même
but. Si certains principes présid;nt à l'éducation technique comme a l'éducation sociale du travailleur intellectuel, nous avons à les divulguer.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1. -

I

PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL INDIVIDUEL

Nous ne parviendrons pas à joindre nos pensées et à
rassembler nos efforts, tant que le besoin de l'ordre dans
la conscience n'aura pas été profondément inculqué à
chacun de-nous.
Nous nous fions à l'intuition, convaincus qu'elle suffit
à tout. La réalité est un peu différente. Sans doute l'invention est une faculté rare. Encore ne se manifeste-t-elle
pas miraculeusement. Les idées neuves ne surgissent
jamais par hasard, mais seulement sur les terres préparées par de fortes cultures. La semence dont elles sortent,
c'est tout l'enseignement tiré de la vie et des livres. Les
idées sont filles les unes des autres. L'œuvre féconde
est tirée des choses. Elle fructifie par l'étude patiente du
détail.
Notre pensée veut être initiée à la pensée universelle.
Mais l'étude ne suffit pas à ordonner la conscience.
Longtemps poursuivie elle devient machinale, cesse
d'enrichir l'intelligence, la comble seulement. Le labeur
même est souvent indolence. Entraînés par le mouvement familier de la tâche, nous continuons sans doute
à penser, mais la pensée ne nous anime plus. Elle devient inerte et passive. Pour que l'esprit se ressaisisse et
nous remette en possession de nous-mêmes, il faut que
nous l'arrachions à l'entraînement d'un rythme qui détruit la volonté. La vivacité de la conscience, affaiblie
par la monotonie de la course , renaît à la cadence d'un
effort diffèrent qui est celui de la réflexion. Cel_µi qui
apprend toujours cesse de s'instruire.

D' UNE ORGANISATION OU TRAVAIL INTELLECTUEL

339

11 est nécessaire de rompre l'élan du travail. Revenir
sur la besogne accomplie, tirer la leçon de l'expérience
dont les données se sont accumulées telles que la vie
les présenta , synthétiser ce qui s'offrit à nos sens c'est
là véritablement penser. C'est dans le moment qu'e l'on
met de l'ordre en soi que l'on pense.
~e mo~vement de l'esprit est le moins spontané qui
soit. Il exige une sorte de courage. On voit des hommes
qui durant leur vie entière accomplissent une tâche de
forçats , sans jamais faire le moindre progrès. Ils semblent d'une énergie à toute épreuve. En réalité, ils sont
paresseux contre eux-mêmes. Ils se contentent de se
dépenser mécaniquement et se font un mérite de leur
obstination inféconde.
La volonté de réfléchir nous impose l'obligation de
nous contenir, de nous resserrer sur nous-mêmes de
r~faire sans cesse un faisceau des idées diffuses qui ilarg1ssent et dissipent la conscience. L'homme est forcé de
faire périodiquement la moisson de ses pensées, de
dresser les épis mûrs en gerbes, afin de les sauver des
coups de vent qui éparpillent tout le grain. Laisser ses.
connaissances éparses, c'est les perdre, de même qu'un
champ non moissonné pourrit. Les ordonner c'est les
réduire à la simplicité et en assurer la conserv~tion.
Il faudrait que nous fussions instruits dans l'art de
récolter les fruits de la vie intérieure. Nous devrions
ê~re encouragés, dès le temps de l'école, à sentir, à désirer et à penser. Nul enrichissement de l'esprit ne serait
nuisible si l'on enseignait à l'homme qu 'il est bon de
s'arrêter parfois d'aspirer en soi la vie, pour contempler
le domaine de la conscience . La nature n'a pas prescrit

�340

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de saisons à l'être comme à la terre. La nature est ici
résumée tout entière dans la raison humaine. Pour devenir le maître de son activité, l'homme doit être avant
tout maître de lui-même. Une intelligence confuse est
nécessairement passive.
L'ordre profond de l'esprit conduit à admettre une
étroite coordination sociale. Accoutumant à rechercher
comment les idées s'enchaînent, il prépare à accepter
un ordré entre les personnes. Nous élevant à la conception du tout, il réduit le sentiment du moi à sa juste
mesure.
Il. -

PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL SOCIAL

Nous aurons fait un progrès décisif sur la voie de
l'ordre le jour où il sera communément admis que la
pensée doit être soumise à l'empire de la raison claire.
Nous réaliserons l'ordre même, quand nous aurons
convaincu la majorité des hommes de la nécessité qui
les contraint, et de l'intérêt qui les engage à se soumettre
à la raison collective. Le premier point, c'est de faire
comprendre à chac~n l'ordre intérieur, le second de
l'amener à concevoir l'ordre social.
Rechercher le moyen de disposer les individus à agir
en commun , revient à déterminer les conditions auxquelles l'esprit consent àse subordonner. Ces conditions
sont les mêmes pour tous, pour les travailleurs de la pensée comme pour les travailleurs manuels. Nul ne renonce
de plein gré à une partie de sa liberté-pour se vouer
à l'accomplissement d'une œuvre collective, s'il n'est
assuré d'être payé de son sacrifice. Nous trouvons notre

o ' uNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

341
joie dans une liberté plus grande dont nous jouissons
en commun, ayant reculé, grâce à l'effort simultané de
tous, les limites de la domination que nous exerçons
sur la matière et souvent aussi sur autrui. Cette liberté
suprême est pour nous l'idéal véritable et nous sommes
prêts à lui sacrifier une part d'autant plus grande de
nous-mêmes, que nous avons mieux compris ce qu'il
contient pour nous d'infiniment précieux. Entendu de
la sorte, l'idéal représente notre part d'intérêt personnel
dans la fortune sociale.
Qµ'ii nous faille , au contraire, nous dépenser pour
une œuvre qui nous restera à la fin étrangère, peiner
pour des hommes auxquels nul intérêt ne nous associe,
nous n'éprouverons que contrainte. De fait nous sommes si mal instruits de nos vraies affinités que souvent
nous nous sentons esclaves sur le champ même qui
nous appartient.

Rien de plus important que de donner à chacun l'idée
la plus forte et la plus précise de l'ensemble auquel les
conditions particulières de sa vie l'obligent de collaborer.
La vie, au moment où nous en prenons conscience,
s'offre à nous avec certaines nécessités dont nous ne
sommes pas maîtres. Nous ne pouvons choisir la communauté dont nous faisons partie. Il nous faut donc
l'accepter et connaître les conditions de sa prospérité.
Apprenons à quel point nous sommes intéressés au
succès de l'œuvre commune et à la fois que ce succès
dépend de nous. La force d'un groupe est la somme des
forces individuelles qui le composent. La croyance en je
ne sais quelle àme sociale douée d'une énergie propre
est purement mystique. Cette croyance a son prix pour

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
342
autant qu'elle nous lie les uns aux autres. Elle devient
souvent néfaste en ce qu'elle substitue à la réalité une
sorte de rêve, et nous distrait de l'effort. Q1land la
croyance n·est pas un levain pour l'esprit, elle lui sert
de narcotique.
Une idée juste et rationnelle du tout dont no~s s_or:":
mes partie, telle est la substance même de ~ act1v~te
collective. D'elle depend l'ordre social , ordre necessaire
qui ne se maintient que dans la mesure où nous le
voulons. Faisons en sorte que la conscience du groupe,
jusqu'à présent sentiment obscur et semi-religieu~,
s'éclaire de la lumière limpide que répand la pensee
individuelle.

111. -

LE CADRE NATIONAL

li ne suffit pas que des hommes soient disposés à
collaborer, il faut encore qu 'ils soient orga?isés pour
agir. La préparation morale veut ~tre app~yee _s~~ ~ne
organisation positive. Deux problemes se hent 1c1 • 1un
d'éducation, l'autre en quelque sorte constitutionnel.
L'ordre n'est pas moins nécessaire dans les ra~~orts
sociaux que dans les pensées individuelles. Le des1_r de
réaliser une même œuvre n'est qu'impuissance s1 les
fonctions de ceux qui doivent y collaborer ne sont pas
distinctes, définies et ordonnées dans un ensemble: La
conception du groupe social ne sera forte que lorsqu elle
reposera sur une notion complète des éléments d~nt son
organisme est fait. C'est alors seulement que Ion en
reconnaîtra le cadre naturel.
Ce cadre est la nation . Le groupement qu 'elle déter•

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

343

mine est le seul qui soit assez vaste pour que les
multiples activités intellectuelles et manuelles, entre
lesquelles les hommes se partagent, puissent se solidariser. L'étude des fonctions sociales se fait comme dans
le vide, aussitôt qu 'elle s'abstrait de cette réalité prépondérante de l'unité collective fondamentale. Toute théorie
qui passe outre à cette réalité, ou bien considère l'humanité en soi, ou bien suppose que la vie de chacun est
indépendante de toute autre vie ; ou bien elle sépare
l'humanité d'avec les hommes, ou bien l'homme d'avec
l'humanité. Dans l'histoire naturelle des sociétés, les
nations sont les organismes vivants. Aussi bien l'unique
objet de nos préoccupations communes est le relèvement de notre pays.
C'est aux bons ouvriers de la pensée qu'il appartient
de porter dans toutes les consciences cette forte lumière.
L'idée de l'intérêt collectif attire la volonté comme un
aimant et l'oriente.
IV. -

L'ÉGALITÉ MORALE DES TRAVAILLEURS

Mais il n'est d'intérêts véritablement communs qu'entre égaux. Dans la morale et dans le droit, la liberté et
l'égalité ne font qu'un. Une nation naît au moment
où elles s'imposent. C'en est le principe essentiel.
Avant tout, nous devons accepter Je principe démocratique de la liberté et de l'égalité. Là-dessus, nous
pouvons construire. Tant que nous le discuterons, nous
ne pourrons nous accorder sur le point suivant : c'est
que l'organisation sociale doit être établie en considération du groupe et non pas des personnes. Point

�1

1
1
11

'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
344
' fondamental ! Dès lors que les personnes sont égales en
droit, elles ont des devoirs égaux. Tous doivent servir.
Le mérite mëme ne justifie aucun privilège. Les qualités personnelles de chacun sont au profit du groupe.
Elles ne légitiment aucune dignité particulière.
Aussi les travailleurs intellectuels ne peuvent-ils prétendre à plus de considération que les ouvriers. lis sont
enfermés dans le même cadre. lis n'y occupent pas des
degrés différents. La hiérarchie, mot où se conserve le
vieil esprit de l'ordre sacré, ne peut caractériser l'ordre
rationnel.
Dans cette conception, l'organisation du travail intellectuel est une partie de l'organisation générale du
travail. li n'en saurait être autrement. Les mouvements
d'une société ne peuvent avoir qu'un seul rythme. La
pensée qui les gouverne doit être aussi consciente
d'elle-même qu'il est possible. C'est pour que cette
pensée atteigne à la plus grande clarté et se puisse
réaliser en action, que nous,youlons donner à l'ensemble
qu'elle doit régir la plus parfaite unité. Unité surtout
morale I Q!Ielle que soit la partie de la tâche que chacun
accomplit, le sentiment dominan,t qui le me.ut ne peut
être un sentiment particulier. L'orgueil intellectuel doit
fléchir. Il est ùne marque d'infériorité. L'homme qui
croit penser doits avoir que l'ouvrier manuel et lui poursuivent le même but, et que les conditions de leurs
travaux ne sont pas si différentes. Leurs occupations sont
par bien des côtés également modestes. L'expérience
scientifique exige le labeur des mains. Les recherches
d'érudition demandent l'application du scribe. Le résidu
qui demeure au creuset de la science esttoujours faible.

D'UNE ORGANISATION OU TRAVAIL INTELLECTUEL

34 5

Le temps n'est plus d'ailleurs où le penseur sans sortir
de chez lui, élaborait les formules où la raison puisait
u,n u_niversel s?mmeil. La science n'est plus que l'image
redutte de la vte. II est temps qu'elle serve à l'homme.
V. -

PRINCIPE DE L'AUTORITÉ

~galité_ rig~ureuse des travailleurs : tel est Je principe
qut seul Justifie l'autorité, dispose l'esprit à se soumettre, rend l'organisation possible et permef l'exacte division de la tâche sociale. Renonçons à nous diriger si
nous persévérons à nier l'égalité.
'

d:

La sou_mi_ssion
l'h~mme ~ l'homme est esclavage.
La soum1ss1on de 1 espnt au fait est la condition première
de la liberté. L'autorité, dès que nous la sentons utile
cesse de nous paraître tyrannique. Son utilité est liée
sa compétence.

â

A l'ég~lit~ absolue en droit s'oppose en• fait l'inégalité
du savoir. Notre liberté a pour vraie mesure notre
~onn~issance: No~s ne sommes indépendants que par
1espnt. Celui qm acquiert la plus vaste science et de
l'o~ganisation naturelle des choses et de l'organisation
~at1on,nelle des sociétés atteint le degré supérieur de Ja
hb_erte. Car les hommes tendent toujours à s'organiser
suivant les conceptions les plus parfaites engendrées
par l'esprit. Nous envisageons constamment une certaine
f~rm_e d'organisation, plus savante que celles d'aujourd hut, dont l'expérience et la réflexion ont suscité l'idée.
Les_ hommes les plus intelligents et les plus -expérimentes ont 1~ plus de titres à comma11der. A vrai dire
leur domination n'a pas un caractère absolu; car J~

�346

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

science vaut peu. Nous ne différons dans l'ignorance que
par des degrés. Tout le prix d'une moindr: ignorance,
c'est de limiter l'incertitude de notre conduite.
Cela doit contribuer à faire sentir aux hommes leur
étroite communauté et en brisant l'orgueil de ce qui se
croit supérieur, à faire accepter l'ordre nécessair~ parce
qui est réputé inférieur. L'individu ".&lt;: peu~ continuer a
vivre dans l'illusion qu'il se suffit. L energte personnelle
a de moins en moins d'espace pour se déployer hors du
cadre social. La plus forte énergie est celle qui emport_e
à sa suite le plus de forces collectives qu'elle-même sa1t
ordonner. La liberté de chacun est au prix de l'effort
qu'il fait au service de tous. La hiérarchie sociale d'aujourd'hui n'admet d'autres échelons que ceux de la
connaissance exacte et disciplinée dont le nom propre
est la raison.
Vl. -

COMPÉTENCE ET SPÉCIALISATION

En pratique, elle s'appelle compétenc:. . .
Tout métier exige une éducation part1cuhere. Le ~lus
difficile n'est pas de préparer les masses à l'organisat1on,
mais c'est d'élever des chefs.
. .
Nul ne réussit du premier coup à penser juste, nt a
bien commander. L'instinct n'y suffit pas. Il faut une
règle. Q!Iand celle-ci fait défaut, tous_ les ~ouvei;ie~ts s~
confondent. Cette règle aurait besoin d etre defi~1e,. s1
j'ose dire, scientifiquement. Cha~un en so_n ~art1cul~er
n'est pas de taille ni à la concevoir pour lu1-meme, m a
la faire accepter aux autres.
. ,
Q9and les hommes de pensée seront enfin organises,

o'UNE ORGANISATION OU TRAVAIL INTELLECTUEL

347

qu'ils auront cessé d'être les agents de l'anarchie, il ne
sera pas très malaisé d'augmenter dans le reste de l'humanité la tendance naturelle qui la porte à accepter les
formes qu'on lui donne; les sentiments qui l'animent
importent infiniment plus que les dispositions extérieures.
, ~e pouvoir de l'intelligence sera partout accepté sans
res1stance quand elle aura renoncé à être une force indépendante. Son rôle dans la vie sociale apparaîtra. C'est
une question que de savoir quelle part lui revient dans
le gouvernement des faits. Q!le cette part soit étendue
ou restreinte, les modes de ce gouvernement veulent
être déterminés. Dès lors qu'on admet la nécessité d'une
direction, celle-ci doit être organisée. A moins de prétendre qu'il appartient aux sots de nous conduire, il est
nécessaire de faire place à l'esprit.
N~ ten!r aucun compte de la nature de l'intelligence
serait folte. Aucun homme n'a la tête assez forte pour
se prêter aux activités diverses qui le sollicitent. L'œuvre
intelle~hlelle est_toujours le fruit d'une coopération plus
ou moms consciente. Cette œuvre capitale, devant laquelle l'individu reste impuissant, l'œuvre d'assurer la
vie d'un pays, il faut qu'elle s'accomplisse en définitive.
~~u~ n'avons pour cela qu'un seul moyen, c'est de
speciahser les fonctions dirigeantes. Le préjugé qui s'y
oppose est malheureusement tenace.
C'est une erreur de croire que l'esprit. en se spécialisant, se stérilise. Entendons-nous bien. Il est à souhaiter
que• la culture intellechlelle soit baénérale , la fonction
~peciale. L'homme doit s'élever, lorsqu'il pense, à l'intelligence du tout; il doit rester, lorsqu'il agit, dans Je
champ restreint où son travail s'élabore. L'effort de l'es-

�.348

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

prit qui le guide dans l'action est une part de cette
action ; il est nécessaire qu'il y soit limité.
Son rendement s'accroît par là indéfiniment, beaucoup
plus sans doute que ne peut croître la productivité manuelle. Une part de l'activité cérébrale tombe peu à peu
dans l'inconscient, est abandonnée au pur machinisme.
C'est le moyen du progrès intellectuel. Un mouvement
familier n'arrête plus. Les accroissements de l'intelligence sont pour l'humanité l'essentielle richesse. S'il est
vrai qu'elle ne se soit jamais enrichie que par le loisir, faisons en sorte que notre besogne sociale nous coûte peu de
peine. Ne nous livrons qu'à une tâche unique, puisque
nous n'en pouvons entreprendre plusieurs à la fois.
La faculté d'attention est plus limitée que la faculté de
compréhension. L'économie qui résulte pour chacun du
travail bien fait par tous, lui offre l'inappréciable chance
d'en ti, er lui-même profit. Les hommes ne veulent plus
être attelés sans cesse à la même besogne. La limilation
des heures de travail n'aboutit à rien de moins qu'à nous
faire jouir du fruit de ce travail accompli.
Dans l'ordre intellectuel, une bonne division des tâches
permettrait d'élaborer, de résumer, de synthétiser les
connaissances. de telle sorte que quelqu'un d'entre nous
ayant acquis grâce à son propre labeur, ce que j'appellerais volontiers l'expérience de la science, habile à comprendre, s'initiât sans peine à la pensée en train de naître,
de laquelle dépend le mouvement qui tous à la fois nous
entraîne.
Ceux qui commandent sauraient ainsi ce qu'ils doivent
savoir. lis auraient le temps d'organiser. Ils approfondiraient la notion même du commandement.

D'UNE ORGAN[SATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

Vil. -

349

DIVISION DES FONCTIONS

L_a directio~. d'une communauté petite ou grande,
natton. ou ~oc1~té commerciale, n'est pas un fait simple.
Elle_nece~stte a la fois l'exercice de la pensée fondée sur
1~ co~na1ss~nc~ des choses et celui de la volonté qui
s apphque a l o~ganisation des hommes. Concevoir,
ordonner et executer sont trois actes différents de
l'esprit, que d'ordinaire nous confondons. Si nous
s?~me~ à ce point incapables d'agir, c'est que cette
d1stmction n'a jamais été faite. Les cadres intellectuels
~ous_ manquent; elle nous eût servi de plan pour les
e_tabltr. Nous avons des penseurs qui ne nous servent de
nen, nous avons peu d'organisateurs et ne les employons
pas, enfin nous sommes encombrés d'une masse d'irréguliers qui bien commandés rendraient des services qui
n_e _l'étant pas nous chargent du fardeau de Jeurs in:apacttes. Pour que le tr~vail d'esprit nécessaire au fonctionnement de l'org~nis.:ne social fût assuré il faudrait que
chacu~ !ût placé de telle manière qu'il' pût servir, que
les med1ocres fussent commis à transmettre les ordres
et à les exécuter, les volontés supérieures à ordonner les
esprits les plus distingués à ouvrir la voie.
'
Penser, c'est tirer de l'observation de la vie tout son
~ns_eignement. Cet enseignement est devenu d'un secours
•~d,spensa~le ~ celui qui gouverne ou qui négocie.
~.ho~me d a~atres n'est pas plus excusable, s'il ignore
1etat econom1que du monde et la place qui appartient à
son pays, que l'homme d'Etat s'il méconnaît jusqu'aux
plus profondes causes des mouvements sociaux et poli•
J

�350

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tiques. Les étudier est le seul moyen de les prévoir,
autrement dit de gouverner. Ce n'est pas gouverner que
de donner successivement satisfaction aux plus criants
appétits.
.
.
Nous avons besoin de philosophes qui ne s01ent pas
des théoriciens, mais qui parfaitement instruits des réalités de la vie, respirant le même air que nous, sac~ent
formuler ces aspirations vagues dont la foule ne devient
consciente qu'à de rares moments. La philosophie dort
dans les livres; elle veille dans la tête de quelques
hommes d'esprit qui cherchent leur plaisir dans l'acte
de penser plus encore que dans le fait de sentir. ~'étant
pas arrêtés par la vue du monde que le gros de I humanité a acquise au temps où ils vivent, ils reculent sans
cesse l'horizon des terres où elle se meut, et tirent d'elle
les idees qui croissent dans l'épaisseur de sa conscience
et l'agitent sourdement.
.
.
Nous avons besoin surtout d'organisateurs. Savoir
penser et savoir commander ne sont pas une seule et
même chose. Ou plutôt la pensée de celui qui commande étant dirigée sur un objet déterminé qui est
l'homme, doit prendre un pli spécial. Le rôle du penseur
qui dégage par la spéculation la leçon d'ensemble des
choses, ne peut se confondre avec celui du chef qui agit et
fait agir. Tous deux sans doute organisent, ils obéissent _à
la même logique, mais le premier construit dans son es~nt
suivant un concept en partie théorique, le second taille
dans le vif de la société, la constitue pratiquement.
Celui-ci a pour mission d'ordonner les hommes entre
eux en vue de la tâche d'ensemble à remplir. li est indis•
pensable d'abord qu'il connaisse à fond la matière sur

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

351

laquelle il travaille. Il faut qu'il ait les sens éveillés et
attentifs aux caprices de la volonté humaine et qu'il sache
utiliser les énergies. Rien de plus étrange que l'incapacité psychologique de beaucoup de prétendus chefs.
L'intelligence créatrice n'est pas moins nécessaire à
ceux qui dirigent qu'a ceux qui parlent. Organiser, c'est
découvrir et créer. Les relations justes entre les personnes ne sont pas plus apparentes que les rapports
exacts ou supposés entre les choses. Elles sont à coup
sûr plus mobiles. Elles doivent être constamment maintenues. Les hommes abandonnés à eux-mêmes retombent naturellement au degré d'organisation le plus bas.
Il faut aux chefs une réflexion toujours active, le don de
synthèse et l'autorité.
Un tel rôle exige une énergie peu commune. Susciter
l'activité parmi la moyenne des travailleurs, c'est-à-dire
accroître cette activité lente et quasi élémentaire qui
suffit à leur assurer l'existence, n'est point une tâche
aisée. Cette énergie est pourtant indispensable. A l'heure
présente nous reconnaissons tous la nécessité où nous
nous trouvons de rendre la plus grande somme de travail utile.
Nous disposer à la fournir ne servira de rien sans l'intervention, à tous les degrés du labeur humain, de cette
espèce d'hommes qui savent ordonner. C'est à eux que
revient la fonction propre du gouvernement, non plus
comprise comme l'exploitation de l'Etat par une oligarchie, mais comme le secours constamment donné à la
main qui agit par la pensée qui dirige l'effort. L'emploi
du chef, c'est de donner à l'individu le sentiment de
l'énergie possédée par le groupe, de lui communiquer

�35 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sa force et de maintenir ainsi la communauté entière en
état d'activité coherente et féconde. L'ordre public est
cela ou il n'est rien. A-t-il jamais été cela? L'ordre privé
suit la même loi. Observation et conception, organisation et commandement, exécution, tels sont les trois
éléments de la pensée collective, qui a pour fonction
d'assurer la direction sociale. Nous désignons ici par
l'expression : travail intellectuel, l'œuvre entière de cett~
pensée, depuis l'explication du savant jusqu'à l'acte qui
sert à transmettre au dernier degré de l'échelle l'ordre du
chef. C'est en lui donnant ce sens très étendu que nous
le distinguons du travail manuel._
VIII. -

L'ASSOCIATION INTELLECTUELLE.

Nous avons essayé de marquer la place de l'intelligence dans l'ordre social. Nous avons considéré le~r~upe
humain comme un tout, dont les parties sont sohda1res,
également servantes de l'ensemble, également utiles à
son mouvement harmonique. Nous avons montré que
l'organisation du travail intellectuel n'était qu'une partie
de l'organisation générale du travail. Nous lui avons
assigné pour principe la collaboration. Il reste à étudier
les modes de la collaboration elle-même.
A supposer que les différentes fonctions soc~ale~
soient assez nettement distinguées, comment les md1vidus réussiront-ils à s'agréger de telle sorte que chacune
d'elles s'accomplisse et qu'elles s'accordent ensemble?
Quand nous employons la formule : organisation du
travail intellectuel, strictement c'est de cette question
qu'il s'agit.

D'UNE ORGANISATION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

3;J

Jusqu 'à présent la collaboration n'a été cherchée que
dans le domaine des sciences. Il existe une méthode du
travail scientifique dont les véritables savants font usage,
et qui s'étudie à part sous le nom de méthodologie.
Mais la pratique de cette méthode ne nécessitant pas
atisolument le concours des intelligences, celui-ci se réalise rarement.
L'homme d'étude peut travailler seul, souvent il est
contraint de rester isolé. Si le savant français montre
peu de goût pour les ouvrages d'ensemble, il le doit
moins à une tendance naturelle qu 'à une dure nécessité.
N'est-ce pas la difficulté de trouver des aides qui le fait
s'accoutumer à s'aider lui-même?
Il se peut que des Français réussissent parfois à accomplir d'accord une seule tâche après l'avoir divisée entre
eux. Mais les règles de l'association intellectuelle ne sont
pas encore connues.
Ce n'est pas à de telles règles qu'ont recours les
membres des sociétés savantes. Il ne faudrait pas croire
qu'il s'agit pour eux d'une entreprise véritablement collective. Il n'y a pas là coopération proprement dite, mais
juxtaposition de travaux accomplis individuellement sur
des sujets de même ordre. Il n'est nullement assuré que
pour les exécuter leurs auteurs se soient soumis à une
même discipline, aient fait usage d'une méthode commune. Pour qu'il puisse être question d'une véritable
unité dans le travail, il faudrait qu'une sorte d'harmonie
s établisse entre les esprits et rythme leurs mouvements
divers.
Nous proposons donc que les règles de l'association
intellectuelle soient étudiées. Les principes sur lesquels

�.354

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

elle se peut fonder sont d'une nature purement psychologique. Seule l'observation permettra de les découvrir.
Aussi ne saurait-il être ici question de les établir, ni
même de les esquisser. La tentative qui en serait faite
n'aurait aucune valeur. Une semblable étude appelle le
secours des donnees que fournit la science sociologique
dont aussitôt ébauchée, elle constituera elle-même une
branche.
L'analyse de la collaboration implique en effet collaboration. L'important est de déterminer un certain
nombre d'hommes à lier leur travail de telle sorte que
l'expérimentation devienne possible. Il faut qu'ils réussissent à démontrer comment l'œuvre naît de leurs
communes pensées. Le phénomène est de tous les
jours. Pour en connaître la loi, il est nécessaire qu'on
l'isole.
A défaut de quoi, on continuera de le confondre au
milieu des circonstances accessoires. On persévérera à
n'étudier les rapports sociaux que dans leur forme extérieure, sans observer qu'elle est une simple conséquence.
La science juridique ne peut faire mieux que de décrire
cette forme; elle ne l'explique pas.
Notre but est de connaître les causes, afin d'agir sur
les faits. Nous cherchons à atteindre la vie sociale dans
son essence profonde, pour en améliorer autant que
possible les dispositions intimes. Quand nous prévoyons
qu'une saine organisation du travail des esprits multipliera leur fécondité, nous exprimons une idée qui n'est
plus tout à fait une hypothèse.
Une analogie s'offre pour nous guider dans nos premiers pas. U semble que la réglemenution du travail

D'UNE ORGANISATION OU TRAVAIL INTELLECTUEL

J55

manuel et celle du travail intellectuel rentrent à la fois
dans le cadre que nous avons tracé. La première n'est
elle-même que depuis peu d'années l'objet d'investigations méthodiques. Il fallait de vastes entreprises industrielles pour qu'on songeât à tirer de l'expérience de
l'effort des règles précises et à donner à des groupes de
travailleurs une constitution définie. Les ouvriers de la
pensée eux aussi tendent à s'associer aujourd'hui. La
question est de savoir si leurs groupements serviront à
diminuer la capacité individuelle de l'inteUigence ou à
l'augmenter, s 'ils seront des parlements ou des ateliers.
Efforçons-nous d'en faire des ateliers. Quand on aura
commencé d'y produire en commun, les conditions
nécessaires du travail coopératif seront réalisées. L'étude
attentive en assurera le progrès.

•••
Nous ne pousserons pas la question plus loin. Si
quelqu'un s'étonnait de ne rencontrer dans ces pages
qu'un enchaînement de principes généraux et pas une
recette à employer tout à l'heure, nous croyons pouvoir
lui répondre que la mieux étudiée de ces recettes ne vaut
rien dans la pratique. li nous suffit d'avoir pose la question dans ses propres termes, qui sont relatifs aux
hommes. L'important est de déterminer les dispositions
d'esprit qui les amènent à s'entendre. Le reste est affaire
d'observation. Il faut modeler les institutions sur ce qui
vit, organiser ce qui est. C'est un problème qui se renouvelle à chaque instant.
ADOLPHE DELEMER

�MANNEQUIN D ACAJOU
0

MANNEQUIN D'ACAJOU

Dragons et municipaux, et leurs bêtes au col penché,
à la porte de l'Acadêmie de peinture.
Ce n'est pas encore la guerre civile. ~ais - depuis
combien de mois? - l'œil du cheval de troupe est sur
nous.
L'œil humide et dur, et tendre, qui a l'éclat d'une
pierre noire sacrée, instrument d'un culte perdu. L'œil
stupide, si doux, presque au sommet de la tête brunroux, longue, en forme de violon. Le soir, à l'écurie,
tam-tam des sabots sur les bat-flancs; les membres
lourds broyant la paille ; une chaîne qui claque sur la
pierre et, au-dessus, à la chambrée, le violon désaccordé
de l'engagé volontaire sentimental.
Par une brusque ondulation des flancs, le cheval bat
les mouches avec le fourreau du bancal qui pénd à
gauch·e.
Ce cavalier, démonté, doré, les . mains aux poches,
relevant les basques à retroussis cramoisi de son habit
presque de garde française, admire les belles attitudes
du mannequin d'acajou à la vitrine du marchand de

357 ·

couleurs. C'est le cheval que voudrait interroger l'enfant
de la Troisième République, le bon écolier en sarrau
noir épinglé de la croix de fer blanc, culotté d~ velours
retaillé dans un vêtement plus ample et qui distille la
forte odeur des peines et plaisirs du père, le cocherlivreur qui transpire en ahannant sous les colis du chemin de fer et qui répand le trop-plein du canon de rouge
quand il trinque, sa corvée terminée.
L'écolier connaît par cœur les mille et une nuits occi•
dentales, inscrites en son Précis d 'histoire de France,
l'un des sommets du merveilleux vulgaire, après la
poésie secrète et si exacte du Système Métrique, abstraite
symphonie des poids, des volumes et des espaces.
li sait que les guerres civiles déchirent et que les
guerres de religion désolent. Aucun professeur d'histoire
ne s'exprime autrement, parce que ces maîtres sont les
prêtres bons gardiens des mots gros de magie. Or, la
religion s'en va, tout le monde le dit. Alors, en deça
des frontières 1 plus de guerre? C'est le progrès! Reste
la guerre civile. Pourtant, les journaux socialistes impriment que ce ne sera pas encore pour cette fois-ci.
Pourtant, la Garde Républicaine et les dragons joufflus,
au triste écusson noir et blanc, campent toujours dans
les rues mal pavées, én étoile autour du carrefour
orgueilleux de son candélabre d' un luxe inouï. Tout ce
qu'on ne dit pas, tout ce qu'on sait mal est inscrit
dans l'œil du cheval, rond, convexe et noir, tout à fait
pareil au miroir noir des paysagistes de 18.3o.
Le coq noir du charbonnier, à la crête inclinée comme
une casquette, faisant le tour d' un stère de bûches, se
promène dans l'œil du cheval.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il

i

Ce matin, tous les articles des journaux sont d,es
décrets, ordonnances, mandements, ukazes et prikazes.
Défense est faite aux médecins de donner aux maladies leur nom vulgaire. A quoi bon ? C'est plus pathétique ainsi et puis il faut « tout de même » une religion
pour le peuple. Au surplus, ces messieurs des bureaux
ne sont pas en peine de vulgarité et si l'on a besoin,
impérieusement, d'un nom pour apaiser le malade dont
occuper l'impatience, selon l'art national de contenter
les autres citoyens avec une carte d'électeur ou un fascicule de mobilisation, - s'il faut un nom, ·on en fournira
un vulgaire à souhait.
Grippe espagnole. Feria de la Malaria 1
Les caricaturistes n'ont pas attendu ce siècle pour
affubler dame Peste d'un jupon court à grelots agressifs.
Q1land la tireuse de cartes du 32 est morte, an trois
jours, de la grippe espagnole, !'absoute fut donnée par
un prêtre tondu qui avait passé son surplis par dessus
son uniforme bleu horizon. Une de ses jambières se
déroulait en serpentin sur les marches de l'autel. Au
front, dans la tranchée de Calonne, c'est un bidon truqué (on tire dedans une cartouche) qui lui servait de
burette.
Le cheval de troupe, mal nourri depuis quelques mois,
boit l'eau empoisonnée du faubourg et le soleil allonge
l'ombre du sabre sur les pavés.
Dans la vitrine du relieur, une collection de guerre du
Miroir. Dix volumes de plus que !'Histoire de la Guerre
de 1870-1871 ! C'est beaucoup. Cependant ça n'emplit
pas toute la vitrine.

MANNEQUIN o' ACAJOU

359

- Loin de là l dit la commère.
U reste assez de place pour les romans mondains, les
féeries policières, les traités de jiu-jitsu, l'histoire naturelle, l'abrégé du Capital et le Bulktin àe la Compagnie.
Il est vrai que nous réduisons tout aux images.
Pas une ligne de texte l
On n'a pas encore entendu un de ces économistes,
qu'au Café blanc on nomme le Colonel, soupirer:
- Ce qu'il faudrait, c'est une bonne guerre de religion.
Un comité s'est formé pour le rétablissement des appareils à sous. Le Trésorier a été reçu par le Président
du Conseil.
Sa vareuse sonnante de médailles, truquée en veston
de bains de mer, cravate écossaise, une rose fanée au
képi, un poilu de la coloniale cherche à vendre un petit
fox. L'adjudant de la Garde Républicaine le désire. Joséphine en serait contente et le plaisir la rend amoureuse,
et ce serait à qui saurait le mieux le gâter aux Célestins
où l'on adore les bêtes. Seulement, suivra-t-il le trot de
l'escadron?
Un gréviste a connu au Tonkin certain cuistot de la
Marine qui savait préparer le chien. Du chevreau, ni
plus ni moins.
.
- Et qu'est-ce qu'il dit comme ça, votre Populaire?
- Non l Sans blague ? Les cipaux aussi ? Sacré
juteux!..
Une vieille femme aux cheveux semblables à de la
cendre, un tablier propre sur son jupon sale, affamée,
ou soûle, ou morte, étendue au frais sur les marches de
granit, garde l'entrée du Métro, close depuis la grève.

�36o

1

1

., 1

,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Des œillets ! des roses I du mimosa!
Ah I pensez-vous I On la claquerait à s'en fatiguer que
ça ne la déciderait pas à crier sa marchandise.
C'est la flemme qu'elle a.
Toutes les flemmes.
Et d'abord, la flemf!le de relever ses bas troués retombés en rouleaux sur ses souliers de garçon.
Lavée, brossée, toute nue ou enveloppée dans la chemise neuve à carreaux bleus et blancs que l'amant de
sa sœur, le beau mutilé, a rapportée - en douce - du
régiment, qu'elle dormirait bien au creux du panier de
roses dont elle doit charger ses bras étroits l
Q!Jelle flemme!
Fourrer ses roses brillantes des diamants du ruisseau
sous le nez des dîneurs de la terrasse, ça économise les
paroles et c'est tellement plus éloquent.
Elle en connaît une qui, fille de gueux, crânait dans
un joli costume marin; elle por;ait aussi du linge fin et
des chaussettes de soie. On a emmené en prison la dame
qui l'habillait si bien. Elle a dû rendre le costume marin, le linge doux à la peau et _les chaussettes de soie.
L'Assistance l'habille de laine grise et on lui apprend à
laver la vaisselle.
... Oui, c'est elle qui a chipé le porte-monnaie ...
. .. Ah l tu retrouves ta langue 1.. Te lâcher? .. Tu n'y
penses pas ... Pleure, ça ne t'empêchera pas d'être une
voleuse ... Tu as peur? .. Tu n'avais pourtant pas peur
pour chiper le porte-monnaie ...
... Non, je ne te ferai pas conduire au poste ... je ne te
mènerai pas chez le commissaire... tu ne vaux même
pas ça ...

MANNEQUIN D'ACAJOU

... Madame est trop bonne ... et puis il fait trop chaud ...
on est si bien !..
... Un simple bistro mais une cave parfaite et la plus
jolie terrasse de Paris ...
. .. Q!l'est-ce qu'on va te faire? ..
. .. Dernande pardon ... hein, qu'est-ce qu'on va te faire?
Elle ne pleure plus. On la tient à peine aux poignets
et elle ne se sauve pas. Dans son panier, une dame choisit
une rose i la plus belle.
Elle chipait bien nos porte-monnaie!..
Le carrefour tourne comme une toupie. L'électricité
brille en plein jour au globe du candélabre. L'enfant
livide contemple, les yeux brouillés, un à un, ces dieux
qui dinent à la carte, qui rie rit très fort et grondent ainsi
qu'ils rient et qui ont sur elle ce pouvoir terrible qu'elle
pressent sans s:en former aucune représentation.
L'adjudant est remonté en selle et tourne autour du
carrefour qui tourne, qui tourne, emportant les tables
parées, et le panier de fleurs et la petite fille prisonnière,
qui tourne plus vite que le carrousel des cochons à la fête.
- Fouillez-là donc, elle en a plein ses poches ... c'est
tout vice ces gamines-là ... Je ne serais que ces messieurs dames ... Si ces dames voulaient passer avec elle
dans mon arrière-boutique? ..
Les narines d'une blonde agréable frémissent un peu .
Un monsieur féroce et timide vide son verre de mousseux pour ne regarder personne en face.
Une brûlante respiration; l'haleine de feu des justiciers
visités par le crime soulève le carrefour. Le carrefour se
soulève comme une poitrine. La petite sent ses jambes
s'écrouler avec ses bas.

�36.2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pars l.. mais pars donc!.. sauve-toi, petite brute, puisqu'ils t'ont lâchée!.. Ne crois pas à leur bonté ... Tu n'y
crois pas, n'est-ce pas? .. Oui, pensez-vous l.. parbleu 1..
Ce sont des lâches ... ils n'osent pas ... ils n'ont pas su
choisir ... ils ont eu peur de décider ... ils ont eu peur ...
et ce sont des personnes aisées et très convenables qui
ne pouvaient avoir le moindre ennui à cause de toi... ils
ont eu peur de leur désir ... ils ont eu peur de leur plaisir ...
S'ils n'avaient pas leurs comptes-faits des crimes et
délits, les juges aussi auraient peur.
Là ... à la table d'angle ... près de l'assiette de fruits .. .
un autre porte-monnaie ... prends 1.. et prends garde .. .
mais prends surtout... fais vite 1
Ils n'ont rien vu.
Toi, quelque jour, si l'on te couche dans du linge
propre, au creux du panier de roses, peut-être sauras-tu
juger sans comptes-faits les délits et les crimes. Qµi sait
si, pour que tu atteignes à tant de sagesse, il ne faut
pas encore que tu leur voles une autre bourse, et qu'ils
te voient, et qu'ils te prennent et que, cette fois - cela
peut dépendre de la qualité du mousseux - ils osent ?
La criminalité ne décroît pas. Mais à présent, pour
aller du poste au dépôt, la voiture cellulaire automobile
ne met pas dix minutes.
- C'était une boche, oui madame, une de leurs secrétaires. Une blonde, pas du tout comme les boches de
caricature; jolie fille, une boche quand même. Elle venait tous les jours m'acheter de la parfumerie, des épingles, des bigoudis, de l'odeur, des bêtises, quoi. Un jour
que Félix était en permission, il lui a dit: «Tenez, voilà

MANNEQUIN D'ACAJOU

un nécessaire que j'ai payé trois marks vingt-cinq à
Mayence. Fabriqué ici, je ne pourrais pas vous le vendre
à moins de vingt-deux francs. Je l'ai acheté il y a un
mois. C'est régulier, et bien on aurait trouvé ça dans
mon paquetage, avec la marque, il y a seulement un an,
j'étais bon pour le Conseil.
« Elle n'est plus jamais revenue. Je ne la regrette pas
trop. C'est elle qui a reçu un litre sur la tête le jour
qu'ils sont retournés dans leur pays. Félix aussi y est
retourné. Il n'est que sergent, mais ils lui disent Monsieur le lieutenant, parce qu'ils ont peur.
- Viens, dit au gréviste le colonial content de son
marché, viens, on va boire le fox !. .
Le cheval de troupe est aveugle.
C'est la charge.
Les naseaux hauts, les jambes de devant raidies dans
le galop, les chevaux sont tirés par les rails du tram,
remorqués par le tram jaune qui fuit.
Un peintre scrupuleux, un de ceux qui, se souvenant
de Delacroix, savent leur tableau par cœur, note le geste
des gardiens de la paix rejetant par dessus leurs épaules
larges le pan des noires pélerines.
La petite marchande de fleurs n'a pas peur. Les sabres
des agents et ceux des cavaliers la tourmentent moins
que les doigts longs et tièdes de cette jeune femme
habile, tantôt, à la paralyser avec sa main légère posée
sur son poignet.
Sans lâcher son panier, la voici glissant entre les vagues de la charge. Le boulevard est franchi; le carrefour
dépassé. Là, dans la rue aux moiteurs de cave, la vitrine
du marchand de couleurs a été défoncée. La voleuse de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

365

MANNEQUIN D'ACAJOU

porte-monnaie vole le mannequin d'acajou et son cœur
bat d'une joie effaçant l'amertune des terreurs subies.
Les porte-monnaie, c'est pour sa sœur et pour l'amant
de sa sœur, dont la baguette d'osier (ce vannier ambulant sait la manier en maître) l'effraye bien moins gue
les doigts délicats de la belle dame. Le mannequin, la
mystérieuse poupée nue de bois brillant, c'est pour elle.
L'adjudant la désirait aussi. Le fox, c'était pour Joséphine. Le mannèquin d'acajou l'émerveillait. C'était bien
fait c tout de même &gt;; c'est d'après ça que les artistes
peignaient leurs personnages. Seulement, il fallait faire
d'imagination le nez et les yeux. C'était cocasse et vraiment très soigné comme travail. Est-ce que c'était un
homme ou une femme? C'était tout nu. Ça devait être
une femme.
On emporte l'adjudant. Les bocaux du pharmacien
friment, en plein jour, les signaux verts et rouges dans
la nuit d'une voie ferrée.
Sur le visage livide de l'adjudant, du sang. Une double blessure. De chaque coté de la bouche, deux retroussis cramoisis, pareils aux basques du bel habit de garde
française. Il y a des coups de pierre fa~eux comme des
coups de sabre.
Et la femme soûle, ou morte? Elle dort toujours, un
peu plus bas dans la bouche du Métro ; la foule, poussée
par le cheval de troupe aveugle, lui a fait dégringoler
deux ou trois marches. La vieille face est maintenant
recouverte des cendres de la chevelure.
Il y avait trois enfants appelés par leur destin au cent~e
de ces drames conjugués. L'écolier décoré de la crotJC
dérisoire; la marchande de roses, la petite voleuse qui ne

saura jamais qu'elle fut une enfant, et le petit garçon
riche sortant du jardin public à cent mètres du carrefour. Il n'a rien vu. Parce qu'il n'a pas tourné l'angle du
boulevard - le boulevard défiguré à cause du candélabre
renversé dans la bagarre, le candélabre d'un luxe inouï
- il n'aperçoit pas les dragons à l'écusson funèbre
s'avancer tranquilles, sabre au fourreau, en peloton
compact, ni la garde municipale qui, sa besogne faite
s'ébroue, hommes et bêtes, dans la ruelle aux moiteur;
de cave.
l'œil du cheval de troupe absorbe un canton pacifié
du monde qu'une houle soulevait.
On recoud les lèvres de l'adjudant.
Le petit garçon riche ne voit pas l'écolier sage courir
ainsi qu'un fox au long du peloton en marche.
L'enfant bien élevé, bien vêtu, rouge de confusion, de
honte, de terreur et de satisfaction, court droit devant soi.
La fontaine de fonte bronzée est au milieu de la place.
Voici l'instant sublime qui grandit son enfance.
11 a satisfait au tenace désir.
11 a osé et il est un peu étourdi, un peu ivre d'avoir tant
•

et si vite et si facilement osé.

Son trouble est tel qu'il demeurera longtemps visible·
si on l'interroge, lui qui a tant osé, il n'osera pas avouer'.
Jamais.
II y a tant de jours, tant de semaines, tant de mois
que l'envie furieuse le mordait.
. C'est fait. Le voici troublé mais satisfait, épouvanté,
Joyeux et plus jamais il ne sera digne d'être nommé
candide.
Un signe est sur lui.

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Conduira-t-il les pauvres ou en assurera-t-il le massacre?
Les pauvres à jamais, l'inquiétud~ des pauvres, ~e
goût et le dégoût des pauvres, les cns des pauvres regneront sur sa vie.
Il a porté à ses lèvres, satisfaisant l'envie_ redoutable,
la coupe infâme et merveilleuse. A la fontaine Wallace
_enfin! - il a bu l'eau fade dans le gobelet de fer en
forme de sein coupé, déformé sur ses bords par les
lèvres des pauvres.
- Cochon! lui crie l'écolier sage.
Les dragons passent.
L'écolier court rapporter à son père la nouvelle de 1~
bagarre. li est ému d'avoir été le témoi~. d'un a~te pat~~tlque dont ses professeurs décideront s 11. c?nv1ent d. en
faire, pour l'histoire leur servante, un evenement ~mportant. Il n'est pas ému d'autre chose. Est-ce _bien
certain ? Des bouffées de leçons embrasent ses oreilles.
- Sous le règne de...
.
li oublie le nom du prince. En courant, 1I se chante
lèvres closes :
_ Sous le règne de, sous le règne de, les guerres de
religion désolèrent la France ... Sous le règne de,_s?us le
règne de, la patrie fut déchirée par des _guerres c1v1les ...
Lèvres closes, car entre ses dents il vient de se planter
Ja rose ramassée sous les jambes des chevaux.
On ne sait pas si c'est une rose envolée du panier de
la voleuse sanctifiée par le martyre, ou la rose chue _du
képi du colonial, du vieux soldat qu~, _seul devant le zinc
du bistro, achève de boire le fox, pa1s1blement.
ANDRE SALMON

•

LETTRE SUR LES MŒURS SCIENTIFIQUES
EN AUSPASIE

Réjouissez-vous, bon ami, car je vous apporte une
heureuse nouvelle. Un de mes compatriotes, un habitant de ce royaume, a fait une découverte fort importante, une de ces découvertes dont l'humanité tout entière peut tirer orgueil et profit.
L'homme dont il s'agit est un savant fort modeste.
Entendez qu'il est plein de modestie et ne jugez pas de
s_es mérites à ce mot, car, au regard de son taJent, je
tiens cet homme pour considérable. Je le dis donc modeste
pa_rce qu'il est singulièrement dépourvu d'éloquence, de
bnllant, d'habileté et, en général, de toutes les vertus
qui assurent aujourd'hui la fortune de l'esprit.
Léonard, c'est ainsi qu'on le nomme. s'est distingué
par des travaux si remarquables que nombre de ses conf~ères ont repris ces travaux à leur compte et y ont immé~•atement attaché leur nom. Léonard est donc presque
inconnu chez nous, ce qui lui permet d'exercer son génie
dans une solitude non disputée et dans une indépendance
voisine de l'abandon.

�J68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'imagine que cet isolement est propice à la spéculation
scientifique car, après plusieurs années de labeur, Léonard a conduit ses recherches à leur terme. Le fruit de
ces recherches est, je vous l'ai dit, tout à fait précieux,
tout à fait admirable. Je ne saurais vous en entretenir
convenablement dans les limites d'une lettre: toutefois,
pour satisfaire au plus gros de votre curiosité, je dois
vous dire qu'il s'agit d'une découverte intéressant la biologie. Léonard a obtenu de si concluants résultats qu'il
n'est pas insensé d'en espérer un grand bien, matériel et
moral, pour l'humanité. Je prononce à dessein le mot
moral, bon ami, car, bien qu'étranger aux secrets des
sciences naturelles, vous admettrez volontiers avec moi
qu'il n'est pas absolument impossible, en principe, de
modifier à la longue les mœurs des êtres vivants en améliorant adroitement les conditions de leur vie organique.
La découverte de Léonard a donc ceci d'important
qu'elle intéresse cette partie de la science biologique qui
n'est pas indifférente à l'âme. Pour plus de clarté, sachez
que Léonard a pu, en traitant de certaine façon les éléments qui composent un organisme vivant, faire acquérir
à ces éléments des fonctions nouvelles et, partant, conférer à cet organisme des pouvoirs capables de développer son influence et d'étendre }e domaine de son activité.
Je ne saurais vous en dire davantage sur les expériences
de Léonard sans violer, en quelque sorte, un secret,
parce que, sachez-le, bon ami, les derniers travaux de ce
savant n'ont, à l'heure actuelle, reçu aucune publicité
dans notre royaume. Peut-être même s'écoulera-t-il beaucoup de temps avant que le nom de Léonard ne passe la

MŒURS SCIENTCFIQUES EN AUSPASIE

mer et ne parvienne aux oreilles de vos compatriotes.
Les raisons de ce délai sont fort curieuses et, pour vous
les faire comprendre, il me faut raconter par le menu les
diverses démarches qui ont rempli la vie de Léonard
depuis qu'il a mis la dernière main à son ouvrage. '

•

**
j'ai fait la connaissance de Léonard il y a une dizaine
d'années, alors que je hantais les laboratoires dans Je
dessein d'y trouver solution à de certaines inquiétudes
morales. J'ai, de ces études, retiré d'amples satisfactions,
mais nullement celles que j'en attendais. En d'autres
termes, la science n'a donné réponse à aucune des questions qui me tourmentaient alors et qui n'ont cessé de me
tourmenter depuis; la science est restée muette,! vous
dis-je, mais elle in'a procuré une sorte d'ivresse qui a
retiré de l'acuité à mes doutes, elle m'a donné quelques
motifs d'orgueil, elle m'a fait, souventes fois, illusion
sur la valeur morale de ses fins.
Passons! Il s'agit de Léonard. Et, en vérité, rien n'est
plus édifiant que son histoire.
'
Expérimentateur irréprochable, esprit rigoureux et ingénieux, analyste subtil, Léonard me frappa, dès le début
de nos relations, par l'ampleur et la générosité de sês
vues. La haute spécialisation, à laquelle les nécessités
modernes de la science astreignent tout chercheur, n'a
pas fait de lui un infirme: il jouit d'un champ visuel
développé et l'intérêt qu'il porte au monde déborde
volontiers le disque clair d'un microscope.

�J70

LA NOUVEL~E REVUE FRANÇAIS&amp;

A ces traits, avouez que je réalise mon dessein, qui
est de vous donner de l'estime pour Léonard.
Léonard a consumé ces dix dernières années dans un
laboratoire qu'il a fait construire et qu'il entretient de ses
propres deniers. Il a quelque mérite à cela, car.il n'est
point riche. Telle n'est pourtant pas l'opinion de ses confrères qui, pour la plupart, préfèrent végéter dans les
locaux de l'état et attribuer ensuite à la parcimonie de
celui-ci la fréquence de leurs échecs et !'étriqué de leurs
entreprises.
Mais je ne voudrais pas vous laisser croire que mon
amitié pour Léonard et le goût que je ressens pour son
caractère d'esprit entachent d'injustice mes jugements
sur le reste du monde scientifique auspasien.
Léonard a ramassé l'essentiel de ses résultats en un
ouvrag.e fort compendieux dont la lecture est passionnante. j'ai eu ce mémoire entre les mains; il comporte à
peine deux cents pages. Il est intitulé: Mutations fonc-

tionnelles rapides des éléments organiques différenciés.
Ne vous arrêtez pas, je vous prie, à l'aridité apparente
de ce titre : il recouvre des vérités nouvelles et tient en
germe d'immenses espoirs.
C'est l'histoire de ce petit ouvrage que je vous veux

raconter.

•
••
Léonard termina la rédaction de son mémoire en janvier dernier; voici donc bientôt dix mois. j'eus l'avantage de le rencontrer à cette époque et d'apprendre
l'heureuse issue de ses investigations.

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

37 1

- Le moment, me dit-il, est venu pour moi d'en
appeler au jugement de tout le monde savant. 11 me
cfevient difficile de tenir secrets des travaux qui doivent
entrer au plus tôt dans la voie des applications pratiques.
j'apporte des notions dont l'imprévu peut surprendre
mais donL les conséquences sont de nature à remuer profondément la société. Il doit sortir de là beaucoup de
bien. J'ai fait lever dix copies de mon mémoire et les vais
adresser sans retard aux dix personnes savantes pour
lesquelJes je ressens la plus fervente admiration, le respect le plus justifié. j'ai songé, tout d'abord, à Joachim
Jurcdieu-Desbrosses et j'ai, par avance, quelque émqtion
à l'idée que le vieux maître va connaître le fruit de mes
recherches. Bien entendu, je fais porter aujourd'hui
même une des copies à Mascarol ; peut-être voudra-t-il
se souvenir de mon nom. j'ai songé également à Cussac,
à Gaupillat, dont j'honore infiniment l'existence laborieuse ;j'ai déjà expédié un des exemplaires à M. Abraham
Scrübe qui m'a toujours montré de la bienveillance. Enfin
je vous cite Bourdonnet, Stanislas Galoche et Robidart.
Pour M. Sarcelle-Paroquier, je lui ai porté moi-même
mon travail ce matin, avec une lettre, en souvenir du
stage que je fis jadis dans son laboratoire. Je regrette de
n'avoir pas une copie supplémentaire pour la soumettre
à Mathieu Golugo, dont j'aime la probité parfaite et le
remarquable sens critique .
Ainsi parla Léonard et j'approuvai vivement la composition du tribunal qu'il s'était choisi. Il n'y avait là
que savants émérites, chercheurs consciencieux, académiciens comblés d'ans et d'honneurs.
Léonard fit donc remettre ces dix copies aux dix per-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

sonnes que je viens de vous énumérer et que vous conconnaissez sûrement, car leur renommée a franchi les
frontières de l'Auspasie et s'est répandue par le
monde.
Puis Léonard attendit, comme peut attendre un homme
qui a glissé une chandelle allumée sous un baril de
poudre.

•••

,,

Au bout d'un grand mois, c'est-à-dire vers le début de
mars, Léonard, qui attendait toujours, trouva, dans son
courrier, une carte au nom d'Antoine Bourdonnet. L'aimable vieillard adressait à mon ami « ses plus vives
félicitations pour le curieux et intéressant travail ».
Telle est la modestie de Léonard qu'il fut touché, tout
d'abord, de la bienveillance que lui témoignait le vénéré
maître. A la réflexion, son contentement tomba et il lui
vint de l'amertume.
Pardonnez-moi, dit-il, d'avouer que cette marque de
sympathie me trouve insatisfait. j'ai prévenu dix personnes que j'allais soulever le monde; on me réplique:
« C'est très intéressant.» Il y a de quoi donner du fiel à
l'âme la plus accommodante. En vérité, j'ai mal préparé
mon attaque. Je m'en vais relancer mes gens et savoir
où ils en sont de ma lecture.
La décision de mon ami me parut parfaitement sage,
et, dès le lendemain, Léonard entreprit de visiter ses
illustres juges.
Le hasard d'un itinéraire l'amena d'abord devant
Amédée Cussac. II eut l'avantage de le rencontrer à J'lns-

MŒURS SCIE~TIFIQUES EN AUSPASIE

373

titut national auspasien où M. Cussac occupe une
chaire.
Amédée Cussac est un homme sec et nerveux dont
l'humeur est constamment altérée par une affection du
foie et par des aventures domestiques qui sont la fable
de la ville. Ces divers tourments n'ont pas empêché
Cussac d'acquérir chez nous une réelle popularité; il la
doit à ses magnifiques recherches sur l'escargot domestique. Vous connaissez sans doute la part efficace qu'a
prise ce savant dans la lutte soutenue par toute l'Aus.
pasie rurale pour soustraire l'élevage de l'escargot au
monopole d'état.
- Votre mémoire, Monsieur, dit-il en levant sur Léonard des yeux dont le« blanc» était vert-bouteille, votre
mémoire est sur ma table et j'en achève la lecture.
- Je suis heureux, Monsieur et maître, dit Léonard
avec un sourire confiant, de voir que vous avez eu cette
patience. Mon travail...
- Votre travail, trancha net Amédée Cussac, serait
une chose estimable, je veux dire une chose curieuse,
s'il ne laissait totalement dans l'ombre une question
considérable, une question qui domine de haut, à l'heure
actuelle, tous les problèmes scientifiques. Je m'étonne,
Monsieur Léonard, je m'étonne de voir un esprit distingué - c'est de vous, Monsieur, que je parle - pe
faire, dans un ouvrage qui prétend fixer l'attention du
monde, ne faire, dis-je, aucune mention de l'escargot.
Vous semblez, Monsieur, au fait des recherches modernes
de la biologie; cela ne rend que plus étrange, que plus
inopportun, plus inexcusable, j'ajouterai même plus
blessant, l'oubli total où vous laissez les travaux publiés

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sur les mœurs d'helix pomatia, sur la fécondation d'belix
nemoralis et sur les rythmes déambulatoires d'belix-ver-

miculata ...
- Mais, permettez, maître, interrompit Léonard stupéfait ...
- Ce n'est pas, reprit M. Amédée Cussac, ce n'est pas
parce que ces ouvrages portent mon nom que je vous
en recommande la lecture. Je demeure toutefois persuadé
que l'étude assidue de l'escargot peut seule donner à
vos recherches le caractère de haute généralité qui leur
fait défaut jusqu'à présent. Croyez-moi, Monsieur Léonard, demandez à cet extraordinaire gastéropode l'appoint de faits propre à féconder , à ordonner tout ce qu'il
y a d'aride et d'aventureux dans votre mémoire, mémoire
que je remets à votre disposition dès demain, s'il vous
convient de l'envoyer prendre.
Léonard demeurait atterré, comme un homme frappé
d'une sentence mortelle. M. Amédée Cussac le poussa
vivement vers la porte en ajoutant d'une voix moins
rude:
- Je dois à l'escargot des heures exquises et de
pures jouissances scientifiques que mes ouvrages vous
feront partager. Cherchez, Monsieur Léonard, cherchez
dans ce sens. L'escargot est inépuisable.
Et mon ami Léonard se retrouva dans le haut couloir,
qui est le principal vaisseau de l'Institut auspasien.

•••
Ce couloir, le chagrin, et sans doute quelque insidieux
besoin de consolation, conduisirent Léonard au cabinet

.MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

375que le Professeur Joachim Juredieu-Desbrosses occupe à
l'extrémité ouest du bâtiment.
Léonard heurta J'huis d'un doigt tremblant ; mais un
brusque réconfort lui vint à entendre retentir certaine
voix frêle, affectueuse et brisée qui disait: « Entrez! »
Beau vieillard au visage noble et doux, M. JuredieuDesbrosses était assis, ou plutôt tapi entre des piles de
dossiers et d'ouvrages sur lesquels neigeait une poussière
épaisse. Le savant vint au-devant de Léonard, lui étreignit les mains et le poussa dans un fauteuil profond
comme un fiord.
- Je pense, disait-il, mon ami, que vous n'avez probablement pas échappé à la dernière et si cruelle épidémie
de fièvre de Malte et je suis content de voir que vous
vous en êtes heureusement tiré : votre mine est satisfaisante. N'a-t-il pas été question pour vous d' un joJi
mariage? Il paraît que vous avez passé vos dernières
vacances en montagne. j'y fus aussi...
Léonard laissa s'épancher cette charmante sollicitude,
puis il saisit l'occasion d'un petit silence pour trahir son
principal souci:
- J'espère, maître, que vous avez bien reçu copie d'un
mémoire ...
Léonard n'alla pas plus avant. M. Juredieu-Desbrosses
s'était levé avec précipitation. II courut fermer la double
porte, vérifia que la bibliothèque voisine était déserte et
revint à Léonard en lui montrant un visage décomposé
par la frayeur .
- De grâce, dit-il, de grâce, mon ami, parlez plus
bas l

li regagna son siège, appliqua sur son cœur une main

�LA NOUVELLE REVUE fRANÇAISE

t''

1

fripée, laissa paraître mille rides sur son front et murmura d'une voix défaillante :
- Parlez plus bas! Ce mémoire est une chose admirable. Je suis heureux de vous le dire et honteux de ne
pouvoir faire davantage. Je suis profondément détesté
dans cette maison. Moi I j'ai des ennemis innombrables et actifs ...
Ici, le vieux maître alla rapidement ouvrir l'armoire où
il rangeait son haut de forme et sa pelisse, et, s'étant
assuré que ce réduit était bien vide d 'espion, il poursuivit
d'un ton moins ému !
- ... Cette élection sera ma perte ... Oh! s'il n'y avait
que moi! Mais avec Caroline, je n'ai pas à discuter. De
grâce, mon ami, en souvenir des travaux que vous fîtes
jadis sous mes ordres, ne dites jamais à M. Abraham
Scrübe que vous m'avez confié ce mémoire. Je vous le
répète, ce mémoire est une chose remarquable. Je n'ai
rien lu de tel depuis les travaux de Pasteur. Mais que
puis-je faire, que puis-je tenter avec ces ennemis qui
conspirent contre mon repos? Je vous plains, Léonard, je vous plains d'avoir fait une si belle chose! Vous
n'aurez plus la paix, mon ami. Et c'est un souhaitable
bien que la paix!
M. le Professeur Juredieu-Desbrosses alla donner un
tour de clef à la porte, revint à son bureau, sortit d'un
tiroir un paquet ficelé comme un démoniaque et le remit
à Léonard!
- Reprenez, mon ami-, ajouta-t-il, reprenez ces pages
admirables. Je vous en prie encore une fois, qu'on ne
sache pas que vous m'avez fait lire ce travail! C'est dans
votre intérêt que je le dis. Pardonnez-moi, pardonnez à

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

377

un vieil homme persécuté. Peut-être qu 'après l'élection ...
Mais non! Ne parlez pas de moi, surtout à ce Scrübe.
Tenez, je vais vous faire passer par l'escalier des appariteurs. Vous avez vu Bou rdonnet, ces temps-ci? II ne
vous a rien dit de moi? Non? Vous êtes sûr? Allons au
'
revoir, mon ami. Attention 1•li ne fait pas très clair
dans cet escalier.
Et Léonard descendit dans l'obscurité jusqu'à la porte
basse, jusqu'à la petite grille, jusqu'à la rue abreuvée
d'une pluie pulvérulente, opiniâtre comme l'espoir.

,.

**
Ce fut tout pour ce jour-là. Ces premières visites jetèrent Léonard dans un étonnement qu'il est bien inutile
de vous dépeindre, bon ami, puisque vous éprouvez
sans doute, à me lire, quelque chose d'analogue. Mais,
je pense vous l'avoir dit, Léonard est une âme candide
qui ne se décourage pas aisément. li n'eut donc pas une
trop grande répugnance à surmonter pour aller, deux
jours plus ta.rd, frapper à l'hôtel particulier de M. Antoine
Bourdonnet.
J'ai eu, plusieurs fois, l'occasion de rencontrer M. Bourdonnet dans la haute société auspasienne. M. Bourdonnet est un des esprit les plus remarquables de ce temps.
II a consacré le .meilleur de son âge à l'étude d'un petit
ligament qui porte son nom, et que l'on rencontre, une
fois sur cinq, dans les jointures du pied chez les indigènes
de la Polynésie. Notre pays a voué une profonde gratitude à M. Antoine Bourdonnet et l'a pourvu de tous les
avantages, sièges, honneurs et prébendes que légitiment

�378

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de tels mérites. Au demeurant, cet éminent anatomiste
est l'homme le plus courtois du monde, aussi fit-il à
Léonard un accueil fort chaleureux.
- Comme je suis content, dit-il, cher Monsieur Léotard, de vous féliciter de vive voix pour votre magnifique
ouvrage.
- Je suis confus, bredouilla Léonard, je suis confus,
honoré maître, et la carte que vous m'avez adressée ...
- Cette carte, intervint Antoine Bourdonnet, traduit
faiblement le sentiment d'estime émue que j'ai ressenti
à lire votre beau travail sur« le forage des p1'its artésiens».
- Maître, je pense qu'il y a erreur dans votre esprit:
mon mémoire ...
- Ah! pardonnez-moi, cher Monsieur Léopard, une
défaillance de mémoire est naturelle chez un homme
accablé de soins. Je voulais vous dire tout l'intérêt que
j'ai pris à la lecture de votre «Étude de l'inversion sexuelle
cbe{ les coléoptères &gt;&gt;. Je me suis moi-même, il y a fort
longtemps, préoccupé quelque peu des coléoptères. La
portée philosophique de votre lumineux mémoire ...
- Mais, cher maître ...
- Non, non, ne me remerciez pas , Monsieur Limonard,
je m'en voudrais de n'avoir pas distingué l'obscur mais
intrépide chercheur que vous êtes. Je ne saurais même
vous dire à quel point je regrette de ne pouvoir vous être
d'aucun secours pour la diffusion de vos admirables
documents.
- Mais, Monsieur Bourdon net ...
- j'ai perdu depuis longtemps toute compétence réelle
en ce qui concerne les coléoptères, mais je vais, Monsieur
Lopitard, vous donner une lettre de recommandation

MŒURS SCIENTIFIQUES EN A USPASIE

379
pour Sir Harry Tower-Pooridge, du British Gymnasium.
C'est un cerveau généreux et hardi qui n'a cessé de porter
aux coléoptères un intérêt émouvant. Ne me remerciez
pas, je ne fais que mon devoir, cher Monsieur Balthazar ...
Une dernière fois, Léonard tenta de dissiper u11 malentendu qui offensait plus encore son esprit que son
orgueil. 11 dut, malgré qu'il en eût, empocher une lettre
de recommandation , bégayer des remerciements, supporter plusieurs poignées de mains et cacher sa rougeur.
Tant d'amabilité lui fit trouver une énergique saveur à
l'accueil grossier du Professeur Abraham Scrübe.
M. Scrübe, de l'Institut, habite, avec une bonne tyrannique qu'il s'emploie à servir docilement, un petit appartement situé sous les toits. Vous connaissez sûrement
l'aspect de M. Scn.ibe dont l'fmage a peuplé les magazines
du monde entier. C'est un vieillard minuscule à longs
cheveux gris. li est à ce point enfoncé dans les choses de
l'esprit qu'il laisse sa personne matérielle dans l'abandon
le plus édifiant. Il a inventé cinq ou six poisons violents
ou insidieux dont les peuples de notre continent se sont
copieusement servis durant la dernière guerre. M. Scrübe
est justement honoré chez nous comme un philanthrope,
car ses poisons n'ont jamais été employés que contre les
ennemis du droit et de la liberté. M. Abraham Scrübe a
d'ailleurs amassé une fortune considérable, mais il n'en
fait aucunement état. C'est un simple, c'est un modeste;
vous le comprendrez encore mieux quand je vous aurai
dit qu'il vint lui-même, en savates et en redingote luisante, ouvrir sa porte à Léonard.
- Que voulez-vous? demanda M. Scrübe en calant la

�38o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

porte du coude et de la cheville, de manière à inter~ire
sévèrement l'acces de son repaire.
_:. Monsieur et maître, j'ai eu l'honneur de vous faire
parvenir un mémoire sur les « M_"tation!.Jonctùmnelles
rapides des éléments organiqttes differencies .. »
_Hein? Quoi? dit l'académicien, d'un air sombre.
- Et je venais, Monsieur et maître ...
_ Fàché, très fâché I Je n'ai vraiment pas le ten_ips,
Monsieur. Accablé de besogne ... Tiraillé de tous côtes ...
Notre réunion à l'Académie, ce soir ... Pas une minute à
moi. .. Je vous ferai ecrire...
. . .
Léonard sentit une petite sueur fraîche qui lui ruisselait au creux des reins. Il mit bout à bout quelques
phrases incohérentes et, soudain, soulevé par une sorte
d'inspiration, il murmura:
•
_ Je voulais aussi vous dire, Monsieur et cher ma~tre, le haut intérêt que j'ai pris à lire votre grand travail
sur " Le suc pancréatique du veau"...
.
A ces mots, le visage de M. Abraham Scrübe s'1I_I~mina d'une joie tumultueuse. Il débloqua la porte, srus1t
Léonard par un bouton de sa jaquette, le rem~rqua da~s
une antichambre qui sentait le chat et la fnture, pu~s
dans une pièce qui fleurait la pipe et la colle forte et, la,
Je fit asseoir sur une chaise en disant :
_ Vous allez rester à déjeuner avec moi, Monsieur
Leonard. Vous avez sans doute de bonnes relations dans
la grande presse, Monsieur Léonard. Pour ce qui est de
cette affaire - le suc pancréatique du veau - c'est _un,e
affaire considérable et à laquelle il faut absolument mteresser les établissements Malindoire et Simonnet...
Deux heures plus tard, Léonard quitta M. Scrübe.

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

Léonard était alourdi de plusieurs brochures, d'une
photographie et d'un déjeuner indigeste.

.

••
Il eut, l'après-midi même, le rare, l'inappréciable honneur d'être reçu par M. Mascarol.
Je renonce à vous décrire ici M. Mascarol. Le distingué
secrétaire perpétuel de la Compagnie royale des sciences
morales et naturelles n'est pas un homme : c'est un
monde, c'est une époque. C'est aussi le maître vénéré
de plusieurs générations. Il a introduit dans les mœurs
de l'esprit cette discipline qui fit, jusqu'à la dernière
guerre, la force principale de nos ennemis. Grâce à cette
admirable méthode, M. Mascara) obtient, de ses coUaborateurs, une soumission qui ressemblerait à la servilité si elle ne faisait plutôt songer à fa béatitude.
M. Mascarol offrit un siège à Léonard, lui parla longuement et clairement du mémoire sur les "Mutations
fo11ction11elles ", fit de cet ouvrage un éloge mesuré mais
précis. et dit, en manière de péroraison :
- Il est malheureusement à craindre, Monsieur Léonard. qu'un travail aussi remarquable en tous points
soit menacé des pires aventures. j'entends que maintes
déconvenues vous seraient épargnées si votre travail
n'apparaissait au public savant comme le fait d'un solitaire dont le courage, la bonne foi et la dignité ne font
pas doute, mais dont l'autorité demeure vulnérable, du
moins en ce monde relatif où nous végétons. Vous le
savez pourtant bien, .Monsieur Léonard, l'àge moderne
est dur au chercheur isolé. Les exigences infinies de
5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'esprit légitiment et prescrivent l'association. Il est presque inadmissible qu'en ce siècle furieux on s'obstine à
poursuivre seul une œuvre que l'on peut attaquer à
plusieurs. Cette espèce d'abdication de l'individu au
bénéfice du groupe est un des moindres sacrifices auxquels il convient de se résigner désormais. Et puis, dans
la multitude des noms qui peuvent s'attacher utilement
à une idée, il en est toujours un pour le moins qui possède soit une grande force de pénétration, soit les vertus
d'une égide. Q!Jel que soit le mérite intrinsèque d'un
ouvrage de l'esprit, cet ouvrage souffre ou jouit des signatures qui le recouvrent. Il y a, dans votre mémoire,
des qualités qui solliciteraient l'attention du monde entier, si cette attention n'était requise plus volontiers par
une grande réputation que par de grandes vérités. Monsieur Léonard, vos idées m'intéressent profondément.
j'ajouterai même qu'elles ne sont pas, pour moi, d'une
nouveauté absolue; j'ai, depuis plusieurs années, ébauché diverses études qui ne sont pas sans rapports étroits
avec les vôtres, comme vous le verrez lors de mes prochaines communications. Je regrette, Monsieur Léonard,
je regrette pour vous, pour la science, pour l'humanité
tout entière, qu'un tel travail ne sorte pas d'une grande
et féconde école et qu'il ne bénéficie pas des avantages
immédiats qu'un nom honoré confère à tout ce qui se
recommande de lui.
- Monsieur, dit Léonard, je suis, je vous assure,
touché ...
- Monsieur Léonard, prenez que je n'ai rien dit.
Pourtant, je vous veux trop de bien et j'honore trop la
oble cause que nous servons tous deux, chacun à notre

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

rang, pour ne pas vous ouvrir mon laboratoire s'il
vous plaît d'y collaborer avec moi. Il y aurait d'aill~urs
quelque intérêt à reprendre certaines de vos expériences
en observant les méthode~ générales que je préconise
dans mon enseignement. Au revoir, Monsieur Léonard,
et croyez que je me ferai, à l'occasion, un devoir de
mettre mon nom au service du vôtre, pour le plus grand
bien de la science et de la pensée auspasiennes.

***
Léonard n'était pas encore sorti .de l'étonnement où
l'avait plongé cette courtoise mise en demeure lorsqu 'il
fut introduit chez le Professeur Palombinini. '
Le professeur travaillait au microscope et tournait le
dos à la porte par laquelle entra Léonard.
- C'est vous, dit ce savant sans se déranger, c'est
vous l'auteur dou mémoire sour les " Moutations fonctionnelles ? "
- Oui, Monsieur le Professeur.
- Bien! Attendez.
Léonard ne pouvait mieux faire que d'attendre. Il
regarda le crâne élégamment dégarni du professeur et
prit quelque plaisir à en admirer l'architecture et les
proportions.
Palombinini est d'origine levantine. Il a fait, dans notre capitale, une fortune rapide due tant à l'audacieuse
souplesse de son esprit qu'à l'insolence exquise de son
langage : il parle l'auspasien avec un accent qui lui permet de tout dire.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

Brusquement il vira sur son tabouret, orna son nez
d'un binocle et fit un sinueux sourire à ·canines d 'or :
- Eh bien, z'aime mieux vous dire tout dé souite
qu'il est idiot, voutre petite machine.
- Monsieur le Professeur. ..
- Pas la peine! Ze connais la question beaucoup
mieux que vous et c'est pas à moi qu'il faut racounter
des çoses comme voilà. C'est . très drôle, mais c'est
idiot, absolument idiot.
- Je n'ai plus qu'à me retirer, Monsieur le Profcss ...
- Ze ne vous dis pas ça pour que vous vous retirez.
Moi , ze m 'en fous; si ze vous dis que c'est idiot, c'est
pour vous rendre oune service.

...
Léonard était déjà dans la rue. Lè cœur ivre de mélancolie, il se présenta chez M. Gaupi\lat, qui ne l'avait
pas reçu la veille, qui ne 1~ reçut pas ce jour-là et qu'il
ne devait pas, dans la suite, réussir à rencontrer.
Un accueil cordial heureusement lui fut réservé par
M. Stanislas Galoche , un des chefs de notre Ecole Supérieures des Sciences appliquées.
Stanislas Galoche est une âme d'élite , un caractère
d'une indépendance farouche:
- C'est très bien, vraiment très bien, dit-il en triturant les mains de ·Léonard dans les siennes. j'espère que
vous n'avéz pas fait circuler ce document merveilleux
dans le monde de fantoches, de canailles et d'aigrefins
qui infecte ce malheureux pays.
- A la vérité, commença Léonard ...

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

- j'espère, cher ami , que vous n'avez pas confié ces
belles pages à ce foutriquet de Cussac. li est permis
d'être cocu, mais non d'être à ce point borné. Vous
savez que sa dernière communication est un tissu serré
d'âneries exemplaires. j'ai ~ougi à l'entendre et blêmi à
la lire. Pour cette virulente fripouille de Scrübe, je n'ai
qu'un mot à vous dire, Léonard : n'approchez jamais
un tel homme si vous tenez à l'honneur. Nous avons
repris ici presque toutes ses dernières expériences, par
curiosité, mon cher, pour rire un peu : ses chiffres sont
fantaisistes et ses conclusions offensent le sens commun. J'aime à croire que vous n'avez pas soumis votre
beau mémoire. à cette malheureuse loque de JuredieuDesbrosses. Vous savez qu'en dépit des folies de sa fem~e, il ne serapasélu ..Fuyezcesgens-là. Léonard, vous qui
etes un ch ercheur pur et droit. Fuyez comme la peste
ces Bourdon net, ces Robidart, ces Mascarol, son dernier
!ivr~ est une piraterie, ces Palombinini, ces Gaupillat,
tl n Y a pas un mot de vrai dans son travail sur Je caoutchouc artificiel, tous ces Goiugo et autres solennelles
mazettes. Croyez-moi, Léonard, tous des ...
Et M. Stanislas Galoche fit usage d'un mot bref que
le peuple auspasien emploie volontiers, mais qu'il me
serait presque impossible, bon ami , de vous traduire
correctement.
·
Léonard demeurait rêveur et, timidement, il murmura:
- Pourtant, Monsieur G.iloche, mon mémoire .. .
- Votre mémoire est une grande chose. Q!iant à tous
ces gars-là, ce sont des pantoufles ou des flibustiers.
D'ailleurs je ne manque jamais une occasion de le dire.
Je sais ce qu'il m 'en a coûté.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. Stanislas Galoche devint sombre. li fut secoué
d'une toux aboyante qui, chez lui, traduit lacolère.Etil
s'abandonna sans contrôle à un tic effroyable qui fait
tanguer, sur ses épaules, sa belle tête de dogue irrité.

Bon ami, je courrais risque de vous importuner en
retraç-ant tout au long le calvaire du triste Léonard. Peutêtre même, à me lire, concevez-vous déjà de l'ennui ou
du courroux. Je n'eq puis mais et vous aime trop pour
fqire passer le soin de votre agrément avant mon respect de la vérité.
Au reste, je serai bref. Sachez donc que Léonard obtint aussi une entrevue de M. Robidart, qui lui fit
observer que son mémoire · était trop long. Mori ami
ayant avancé que dix années de besogne méritaient bien
· deux cents pages de relation, M. Robidart lui rétorqua
qu'il n'était aucune doctrine qui ne se pût' ramener à
quatre lignes de texte.
- Notez, dit-il, notez en outre que la coutume des
c,ommunications concises a gagné toutes nos assemblées.
Elle a des avantages : celui de ménager la patience du
lecteur, celui, surtout, de multiplier les occasions qu~
nous avons de faire parler de nous, ce qui permet d'imposer ainsi plus aisément notre personnalité. Croyezmoi, Monsieur) réduisez à deux pages ce compact, ce
touffu docµi:nent.
M.. Sarcelle-Paroquier, qui eut Léonard pour élève et
qui lui conserve une réelle amitié, reçut mon malheureux

MŒURS SCIENT1FIQUES EN AUSPASIE

ami dans son alcôve, car il était tourmenté par la
podagre.
- Consolez-vous, dit-il après que Léonard lui eut fait
le récit de ses déconvenues, consolez-vous, car nos arrières-neveux vous éléveront quand même la statue dont
vous êtes digne. En attendant cette gloire, méritez-la
par le martyre. Il n'est_pas dans les traditions auspasiennes d'honorer le génie, mais seulement de le réhabiliter, et, pour ce faire, il convient tout d'abord de
l'abreuver de honte et d'amertume. Je suis trop vieux
pour marcher à vos côtés dans la lutte que vous allez
soutenir contre les hommes, maintenant que vous avez
triomphé des forces naturelles. Je suis trop vieux et j'ai,
des hommes, une expériencè qu'il m'est impossible de
vous communiquer, car l'expérience est le seul bien
qu'on ne puisse · partager à autrui; s'il en était
autrement, l'humanité aurait, depuis bien des siècles
retrouve les clefs du paradis. L'amitié d'un moribond'
peut-el,l_e ,vous être de quelque douceur? En ce cas, je
vous re1tere l'assurance de la mienne et j'y joins une
estime qui est ardente, Léonard, mais qui, malheureusement, ne sera guère durable, si j'en crois les avis de
mon gros orteil et le visage de mes héritiers.

.

Je vous l'ai dit, ces diverses démarches o_c cupèrent
Léonard une bonne p,artie du mois de Mars. Entre
temps, Léonard retournait à son laboratoire, rallumait
ses fourneaux et répétait à satiété les plus probantes de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ses expériences. Il répugnait également à morceler son
ouvrage, à s'aider d'une collaboration nominale, à recourir aux artifice5 d'une publicité déshonnête ou à porter sa découverte à l'étranger.
Un soir que Léonard sortait, assez mortifié, d'un entretien au cours duquel le Professeur Mathieu Golugo,
de l'Institut, s'était retranché derrière une totale incompétence, mon pauvre ami heurta, sur le trottoir, un
passant humble et falot. Celui-ci s'excusa, considéra
Léonard avec attention, et, finalement, se jeta dans ses
bras. C'était un camarade de collège, oublié depuis bien
des lustres, après une jeunesse embellie d'une affection
mutuelle.
Benoit, tel est le nom de cet homme, reconduisit
Léonard jusqu'à son logis et, chemin faisant, lui ~itavec
une affectueuse sollicitude :
- Tu parais soucieux et las. Aurais-tu quelque sujet
d'être inquiet, mécontent?
Léonard avait le cœur pesant; il ne balança point à
épancher sa tristesse dans le sein de cet ami que le hasard lui restituait avec opportunité. Il dit donc à Benoit
son travail obstiné, son succès, ses espoirs, ses démarches et la démoralisante indifférence des hommes qu'il
avait consultés.
Benoit marquait de l'émotion. Il s'arrêta soudain, saisit les mains de Leonard, les étreignit d'abord en silence,
puis dit avec simplicité :
- Je suis un profane et me conn~is mal aux questions
qui te tourmentent. Mais il m'apparaît que tu as découvert des choses capables de rendre de grands services
aux hommes. Je voudrais te seconder, t'être utile; dis-

MŒURS SCIENTIFIQUES EN AUSPASIE

38q

pose de moi : j'ai deux heures de liberté par jour et
quelques~économies. Permets-moi de t'aider, si tu gardes, comme moi, un souvenir amical de notre jeunesse.

.

••
Le soir même, Léonard, avec des larmes. me rapporta
ces nobles paroles.
- Je pense, me dit-il, que les hommes sont meilleurs
qu'on ne croit et je pense qu'il ne faut pas désespérer
de leur cœur; quitte à dire que le cœur de l'humanite ne
bat pas dans toutes les poitrines et qu'il n'est point toujours où l'on s'obstine à le chercher.
.
j'ai souvent médité ce propos de Léonard : il me réconforte parfois et, parfois, me comble d'amerlume, selon que je suis. ou non, satisfait de mes journées.
Et puis, bon ami. au risque de gâter l'heureuse impression qu'a pu vous procurer le début de ma lettre, je
dois vous avouer d'autres choses. Je vais souvent, quand
j'ai des loisirs, retrouver Léonard dans sa retraite studieuse. j'assiste à ses travaux et l'aide, dans la faible
mesure de mes forces et de mes talents. Souvent, en
sortant de chez lui, je pense qu'il n'y a rien de plus important au monde que la vérité de Léonard. A de tels
moments, j'invective contre l'effarante sottise humaine,
je trépigne de rage, je jure que ma vie n'aura plus qu'un
but : le succès d'une idée dont la grandeur et l'urgence
me pénètrent.
·
· Mais, souvent aussi, au fort de mon exaltation, je me
trouve distrait par un souci grêle et pressant, tel celui
de trouver une voiture de place ou de prendre rendez-

�390

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vous avec mon bottier. Et, je J'avoue à ma honte, l'absurdité de la vie triomphe de mon inquiétude capitale :
j'oublie totalement la seule chose du monde qui ait une
réelle importance.
En vérité, bon ami, s'il est vrai qu'une petite pierre, en
s'engageant dans la vessie d'un dictateur, a changé la face
du monde, il est non moins vrai qu'il suffit d'un moucheron dans notre œil pour nous cacher la face de Dieu.
Depuis que j'ai perdu la foi de mes pères, il ne s'est
guère passé de jour sans que je donne un regret désespéré à l'immortalité de l'âme, mais il ne s'est guère
passé de jour où la voix de mon domestique, en m'annonçant le petit déjeuner du matin, ne m'ait miraculeusement délivré de toute angoisse.
Nous connaissons fort bien les seules choses de la
vie qui ont une réelle existence, une réelle gravité; nous
apportons toutefois tant de promptitude, tant de complaisance à les oublier que, dans mon esprit, se fait jour
cette certitude dérisoire: les hommes ne seront pas sauvés, parce qu'ils ne veulent pas être sauvés.
GEORGES DUHAMEL

J91

LE SACRIFICE A LA ROSE

Droit vers le ciel, tout blancs, s'élançait le peuple des
bourgeons, pareils aux élus montant à Dieu. Mais,
percé par le vert de l'herbe neuve : « Ah ! jamais je
n'aurai, me disais-je, rien qui soit si strident dans
ma vie!»
0 visage musicien I Teintes lavées d'aquarelle, visage,
faible visage, nuancé comme le couchant et l'aurore.
Mais surtout je regardais sa bouche, rouge noirâtre
comme si elle avait mâché de la cendre, sa bouche qui
n'est pas belle, mais qui est déchirante.
Elle parlait; ses paroles pleuvaient comme les fleurs
des marronniers. L'immense cliquetis des grillons couvrait presque notre voix. Durant les silences, nous
percevions des cris d'oiseaux, quelque part, au haut de
cette lumière, - tout le ciel semblait une graflde soie
qui crissait -

�.392

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ou bien, immobiles, émerveillants de gravité, nous
écoutions l'esprit qui chante le long des mâts télégraphiques. Elle, appuyant sa main sur le bois brûlant de
soleil : « Est-cc parce qu'il chante qu'il a chaud? Où estce parce qu 'il a chaud qu'il chante?»
Au lieu dit La Folie, dans une petite maison rose,
écartée, un clavecin faisait un bruit d'abeilles; la petite
maison rose était comme une boîte à musique. Soudain
nous la vîmes s'envoler, monter dans les airs. «Ah! dit
la fille, aussi pourquoi
faire de la musique si douce?» C'est ce qu 'elle dit. A
mon côté, dans l'air jeunet, elle entrait son corps,
mystère de fraîcheur. 0 fille ! sœur des neiges, sœur de
l'eau, sœur de l'ombre,
sœur de l'averse aux soirs d 'Août ! Les arbres chargés
de grâce se penchaient pour la voir passer; les bourgeons, dans son sillage, se raidissaient, soudain mûris.
Auprès de nous. délirant d'elle,
un ballet de papillons palpitait comme la chaleur.
Q!Jand l'aimée se posait sur une branche, autour d'elle
l'amant tournoyait, et chaque fois qu 'il s'approchait
davantage, l'aimée frémissait dans ses ailes .. . Ils s'enfuirent et, tandis qu'elle volait, rythmiquement il la
bouclait de son vol.
Mais je tressaillis en voyant l'un d'eux, collé sur une
fleur, se gorgeant de suc. Les ailes de. sombre pourpre

391

LE SACRIFICE A LA ROSE

battaient, infinies de lenteur. La lenteur de son plaisir
surpassait tout ce qu'il y a de lent au monde. - Ah !
les yeux de la fille. leur fuite
quand je les surpris, fascinés! Vainement nous marchâmes quelques pas. Puis me courbant, sur sa nuque
glacée d'or, au-dessus de ce petit os qui fait une saillie
de clarté,
je saisis la chair entre mes dents, sur sa nuque qui
n'était pas frêle ... Il y eut cinq secondes, séculaires. Ce
que fut son visage, jamais je ne le saurai. Puis nous
nous remîmes à marcher, sans un mot, ~egardant
devant nous ;
mais elle tremblait, je tremblais, tout l'univers dans
son ivresse créatrice, depuis le grand espace craquelant
jusqu'au dernier des brins d'herbe à nos pieds, tremblait
moins fort que nous, tremblants, sur le bord terrible du
bonheur. Impuissance de l'immensité.

II
Sous des feuillages une eau coulait , petite âme attendrissante. C'était une eau très peu profonde, réellement
un voile d'eau. Phèdre marcha pieds nus dans son
· cours ; la tête d'Orphée n'y roulerait pas.
Comme mon cœur, une branche qui plonge y vit dans
un frisson perpétuel; comme mes pensées une fois
tracées, où s'en vont les feuilles qu'on y jette?

�394

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

On se signait en la voyant. 0 vie lacustre 1 la joie
d'eau I C'est là que nous nous assîmes. Alors, dans
l'ombre, à notre gauche, une rose se mit à chanter.
Elle chantait, la rose sans odeur. Et ma voix qui parlait était sourde, et j'écoutais cette voix qui parlait « Comme tu me plais, mon Dieu, comme tu me plais !
(cette voix qui joignait les mains)

» j'ai mal à mon désir, ah! j'ai mal , partout, de toi.
Comment est-ce que je peux encore parler? Regarde
mes lèvres que je mords. Est-ce que tu vois encore de
mes lèvres? Regarde mes yeux perdus. »
Mais elle, toujours de même, dans le temps d'un
souffle et pas plus, vite et comme ricanante, pressant sa
joie contre la mienne: «Je ne sais pas, (voilà ce qu 'elle
disait) je ne sais pas».
Elle souriait, ricanait. Un bout de rire qui n'éclatait
pas. Cher visage contraint ! Elle souriait, mais son
sourire n'était pas plus sourire que le sourire des morts.
Baisers! Emportante fraîcheur I Cidre frais après la
course ! Je scellais de baisers ses cheveux, et cette
misère délicate des paupières, et ce point de son front
qui toujours brûle, suant pour les présages enivrés,
et cette fleur de chaleur de sa bouche, et ses mains
refermées sur ,ma bouche, ses mains vidées comme de

LE SACRIFICE A LA ROSE

.395

profonds coquillages, ses mains bues. salées comme
la mer.
Elle s'ouvrit, l'étoffe fine et fraîche , dont l'odeur me
fait mourir. Je vis sa poitrine pàle : corps sacré, adoré.
«Tu vis? Est-ce que tu vis?&gt;&gt; Chair! Salvatrice de l'âme!
Sous l'étoffe dénouée j'entrai ma main pleine de
caresses. Je les lâchai sur la peau chaude, chaude
comme une galette chaude sous sa toile. Elle battait
comme un crapaud.
. Elle battait de partout, la fille crispée et décrispée.
Elle battait comme une bête à ras de terre, comme un
lézard, comme un crapaud. C'est ainsi qu 'elle battait,
cédant à la nécessité.
Et battaient les lourds péchés sous mes yeux, et je
sentais mes joues brunir, sombres comme le soleil qui
descend. Son souffle me donnait au visage comme
une flamme.

« Par tous les dieux secrets qui sont en toi, par le
dieu de tes poignets et de tes paumes, par le dieu du
devant de ton cou et le dieu de ta nuque,
par le dieu de tes solitudes et de tes réveils, par le
dieu de ton haleine et de ta moiteur, par le dieu de tes
doigts et des espaces entre tes doigts,
je rongerai ton visage avec mes dents. Je détruirai

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ton visage comme une orange qu'on déchire et qu'on
presse. Comme un pois hors de sa cosse,

LE SACRIFICE A LA ROSE

397
amour
comme d'une écume, blanche et mou·11.
.
•
1 ee
et cnspee comme une chose rejetée de la bouche

'
je ferai sauter ton esprit hors de ta vie. Par tout le
bien et tout le mal ·que me fait chacun des endroits de
ton corps, je te jure que tu seras détruite comme
une ville».

blanche et jaune comme un enfant qui va avoir mal
au cœur; et chacun de ses traits brouillés et défaits
comme s'~ls vivaient au fond d'un puits ; et tombés au
fond du visage,

Proche était sa bouche dans l'ombre (j'adore son
àme quand elle monte dans sa bouche et qu'elle
l'entr'ouvre) et pourtant derrière des profondeurs infinies ; proche et lointaine la bouche qui soudain se
retroussa dans l'angoisse

(si su~ ce visage, alors, était venu un sourire certainement J'aurais défailli~ tombés au fond du vis~ge, les
grands yeux de porcelaine qui devinaient

quand trois courts appels d'air, en saccades, en
étages, h~ussèrent la gorge de la fille déployée. Je la
sentis se gonfler entre mes bras comme un mourant
dans Je dernier spasme. et dans cet agrandissement,
une montée large et pathétique, une emphase avec
quelque chose d'égaré, comme dans certaines secondes
suprêmes au sommet de la musique orchestrale ...

quel profond reflux de tendresse m'emportait hor
des. approches de son cœur : « Où que nous ayon:
atteint, pas une seconde tu n'as éte moi-même.&gt;~
, La pitié écl_ata comme une flamme. «Non, non, tout
~-est pas fim. Je te veux! Encore. Toujours.» Toute
J ame agenouilJée d'amour, adorant sa forme et sa vie

'
d'autres pa:oles encore je lui disais, qui étaient des
p~roles d'un instant, qui n'étaient pas d'une année ni
dune heure, - toute l'âme disloquée d'amour étouffant
de fraternité.
'

111
Elle rouvrit les yeux, vit le soir aborder à la terre, vit
une feuille bouger, un reflet mourir, une larme couler
des paupières du ciel.
Fixement me regarda la fille blessee, couverte de mon

Fixes étaient ses yeux sur moi (Est-ce qu 'elle peu
encore les fermer? Est-ce que vraiment elle Jes ferme
quand elle dort? Elle dit que cela lui fait mal
q~and elle les ferme). Et fixes étaient les corps. Et les
papillons revenus se jetaient dans leur vol contre nos
6

�3~

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tempes, contre nos visages dérangés. « Tu vis~ Est-~
que tu vis? Ton cœur, est-ce qu'il bat? Oui, mats
l'autre, ton cœur qui aime?»
Elle répondait toujours : «Oh, si! Oh, si 1» et rien de
plus. C'était à chaque fois qu'elle respirait, et doucement et sur deux notes, la première plus haute et
,
.
. .
l'autre plus basse, comme le petit cri d'un oiseau, mvtsible, à la cime du soir.

LE BONHEUR
Elle est là, je suis là, nous sommes seuls. j'attends
cette heure depuis que j'existe.
&lt;&lt; Ufait beau l On va bien souffrir ... » Hideuses journées trop belles. Une face pâle, aux yeux de cendre, me
regarde du fond de cette splendeur. Tristesse de l'été.

LE SACRIFICE A LA ROSE

399
Nous ne nous voyons jamais qu'en plein air, (ah, nos
paroles parties!) qu 'au soleil, clignant des yeux et de
l'âme.

Vous êtes là, je suis là, il ne naît pas de bonheur de
nous.
Tout cc que j'avais construit quand vous étiez là, vous.
le défaites pendant l'absence. Tout ce que j 'avais construit pendant l'absence, vous le défaites quand vous
êtes là.
Écoutez-moi, je n'en peux plus de vous. Vous revoir,
~•est recharger le monde. Vous revoir, c'est me déprendre.
Ecoutez-moi , je n'en peux plus de vous.

Tristesse de l'été. Jamais ce que je vivrai ne sera aussi
beau que l'été. Été perdu. Été en vain.

Écoutez-moi,jamais dans la guerre je n'ai eu la détresse
que j'ai par vous. Traverser le glacis vers leurs lignes
est moins dur que traverser l'avenue vers vous qui me
regardez.

Été pendant ces quinze jours entre ceux où n?us nous
voyons. j'avais oublié votre visage. (Pauvre visage oublié).

(J'ai peur du soleil. j'ai peur des trajets. j'ai peur des
lieux où nous nous rencontrons. j'ai peur de son visage
quand elle m'aperçoit.

Nous marchons nous ne nous voyons jamais qu'en
'
.
marchant. Je ne vous connais pas de face. Je ne connais
pas votre visage.

j'ai peur de l'aborder. Je la suis de loin avant de l'aborder. j'ai jeûné d'elle pendant quinze jours, et ma
peur crie : « Qu'elle ne vienne pas!»)

�400

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE BONHEUR

J'

.

..

401

j'avais vingt phrases à vous dire, apprises par cœur,
récitées en venant. Je les sais, ne les dirai pas. (Q!Je
sa tempe est digne d'ètre aimée!)

aspirera, .' air. J'achèterai un croissant. Je serai bon
~~;~ sera,factle. Oh, Die~.' quelle joie, des gens qui m'in:
t erent. (Tout ce que J excusais me revient).

Ne pas pousser, ne pas profiter ... Telle de vos paroles
qui passe, je pourrais en faire naître bien des choses.
Je souris. Je laisse tomber ça.

1NonÉ non, ne partez pas. Nous pouvons souffrir encore
p
t ush.. ncore plus I Encore descendre I li faut que nous
ouc ions le fond.

J'ai fait une brèche dans la ville. Je n'ai plus envie d'y
entrer. Je n'attends rien de vous voir. Mon amie, je n'ai
rien à vous dire. Ah, que j'ai pitié de moi!
Pitié de vous, mon amie, pitié de cette tristesse qui est
vôtre, près de ceux qui vous aiment plus que vous ne
les aimez. Pitié de la tristesse de l'été.
Détruisons. déchirons, grimaçant contre le soleil 1
Écharpillons. Q!Je rien ne reste. Oh, nos révulsantes
railleries! Encore! Je sens venir le silénce. - Le voici.
Je vous en supplie, je vous en supplie, allez-vous en.
Que je n'y puisse rien. Q!J'après ces quinze jours d'attente, ces quinze jours de mort dans la vie, ce ne soit
pas moi qui le premier tende la main.
Allez-vous en , je suis malade de nous. Je revivrai.
Allez-vous en, j'ai une horrible envie d 'être heureux.
j'enlèverai mon chapeau. li faudra que je dépense.

Parce qu 'alors, après l'indépassable on remonte
Une
sorte d'
·
'
...
apaisement. .. - Marchons au milieu de la
rue, voulez-vous; les gens ne verront pas que je pleure.
. Ar~êtez-vous, il faut que je vous regarde. Je ne pense
Jamais a vous regarder J
.
b"
J
.
. e ne sais pas vous regarder
ien. e ne connais pas votre visage.
h Au revo~r, allons, cessons cela. Je me plaignais qu'une
eure serait trop peu . ·
•
. .
,
. . · Je viens d arriver et je pars! Je
pars. ~ est moi qui tends la main. Qe sens la largeur de
sa mam.)

Droit devant moi, à petits pas. Égaré de découragement. Ne peux plus lever les yeux, ne lutte plus contre
mes yeux nageants. Faible comme si j'étais mort Tr"
tesse de l'éte.
· isTristess e d e J'ete.
• · Je chantonne une chanson de béb .
Les gens tour_nent la tête pour me voir. Si le tramwt
me renverse, Je ne pousserai pas un cri.
y

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

402

Comme une odeur de moi qui me précède, au devant

de moi va quelque chose qui avertit que je suis un vaincu,
qu'on peut me traiter comme on veut, dans cette immor-

LAMPE SOLITAIRE

Atroce était mon doute auprès de l'enfant pure et
impure. Hélas, pensais-je, pourquoi si sûr, pourquoi si
sûr de mon plaisir quand je ne puis être sûr du sien?

talité de l'air ...
Elle était là, j'étais là, nous étions seuls. Il est affreux
que cette minute ait existé.

LAMPE SOLITAIRE
-Et demain ?-C'est Impossible. -Et après-demain,
à une autre heure? - C'est impossible, je t'assure, je
voudrais bien ... je voudrais bien ...
Elle allait, brillante de pâleur, sous les lumières des
devantures, celle qui m'avait donné toutes ses choses
non profondes, et qui ne me permettait plus rien.
« Douce, lui dis-je, je t'en conjure, si tu regrettes, si
tu ne veux plus, dis-le, dis-le, tout vaudra mieux que
cette attente et que cette torture. Dis-le, Douce, je t'en
conjure. » Mais elle dit: « Je ne regrette rien. »
- Alors, si tu veux encore, demain ! Je ne peux plus
attendre. Comprends-tu ce que c'est pour moi, ce doute
qui depuis quatorze jours dure?» Elle dit (avec sa voix
de femme) elle dit qu'elle comprenait bien.

Elle approchait de sa maison. Je l'arrêtai, lui serrai le
bras. A travers l'étoffe indicible, terrible dût être la
brûlure. Elle pâlit, elle dit: « Eh bien» ...
. - Tu acceptes? Je pris sa main. Froide était-elle, et
seche, et dure. «Jure-le moi, lui criais-je, jure! Jure-le moi
sur Dieu et les saints ... » - Mes os distinguèrent son
murmure:« Demain soir... à six heures ... je veux bien.»
Confuse avait été sa voix, s'avançant comme un cheval
qui se traverse. Et voilée, couverte, obscure. Comme si
elle parlait de derrière une tenture. Comme si elle venait
d'un pays lointain.
Fût-ce entre nous ce surcroît d'invisible sous Je grand
regard citadin? Ou bien la brusque rupture de tant de
choses tendues, tordues? Mais devant ma joie à présent
sûre, j'éclatai d'un rire soudain.
Elle me regarda, une seconde hésita, ne sachant si elle
aussi devait rire. Puis un rire court, un rire étroit creva
sa face comme un fruit mûr, un crispé rire incertain,
. comme si sa bouche n'était pas assez grande pour le
nre, comme si elle riait par la bouche d'une blessure
sous les grands yeux de sa prière du matin.
'

�404

LA NOU VELLE REVUE FRANÇAISE

Et elle retira sa main ! Et elle retira sa main!
«Sc1ns faute,» dis-Je d'une voix blanche, morte, qui ne
demandait rien. « Sans faute », dit-elle, et disparut. La
nuit put croire au parjure, mais mes genoux défaillants
savaient que c'était la fin.

SI LE GRAIN NE MEURT

Personne ne vint le soir suivant. Des heures et des
heures, dans la nuit. la brume, la froidure, plus altéré,
les yeux plus grands qu 'aux petits postes, j'ai interrogé la nuit dure et l'absurde espoir quotidien.
Demain! criait l'espoir. Je revenais. Des jours, des
jours, j'ai attendu , glacé, traqué, perdant ma vie par
mille fissures. Demain! Demain !
Deux fois dans des salons je l'ai revue, dansant parmi
les dorures. Aimable fut sa mère. Nous avons dit quelques mots feints.
0 péché, lampe solitaire, allumé et sitôt éteint! 0
l'inutile nuit de quatre heures, et les inutiles voitures, et
toi, offerte et reprise, qui refusais et voulais bien!
Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi une fois si jamais
plus, toi qui montras que tu aimais ce bien? Pourquoi
cette promesse obscure,
0 toi que j'ai perdue deux fois, et deux fois perdue
en vain!

•••

FRAGMENTS

(1) '

J'imagine 1~. dépa~sement de ma mère, lorsque, sortant
pour la prem1ere fois du confortable milieu de la rue de
Crosne. elle accompagna mon père à Uzès. Il semblait
que le progrès du siècle eût oublié la petite ville· elle
était sise à l'écart et ne s'en apercevait pas. Le ch~min
de fer n~ men.ai~ que jusqu'à Nîmes, ou tout au plus à
Remoulins, d ou quelque guimbarde achevait le trimballe~ent. Par Nîmes le trajet était sensiblement plus long
m_a,s la route était beaucoup plus belle. Au pont Saint~
N1c~las, elle traversait le Gardon; c'était la Palestine, Ja
Judee. Les bouquets des cistes pourpres ou blancs chamarraient la rauque garrigue que les lavandes embaumaient. • II soufflait par là-dessus un air sec l hilarant 1 qui
nettoyait la route en empoussiérant l'alentour. Notre
v~iture :aisait lever d'énormes sauterelles qui tout à coup
dep_loya1ent le~rs membranes bleues, rouges ou grises,
un instant papillons légers, qui retombaient un peu plus
1.

Voir la Nouvelle Rnue Frallçaise du , .. Févrie r 192 0 .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
SI LE GRAIN NE MEURT

loin, ternes et confondues, parmi la broussaille et la
pierre.
Aux abords du Gardon croissaient des asphodèles, et,
dans le lit même du fleuve, presque partout à sec, une
flore quasi tropicale ... Ici je quitte un instant la guimbarde; il est des souvenirs qu'il faut que j'accroche au
passage, que je ne saurais sinon où placer. Comme je
le disais déjà, je les situe moins aisément dans le temps
que dans l'espace, et par exemple ne saurais dire en
quelle année Anna vint nous rejoindre à Uzès, que sans
doute ma mère était heureuse de lui montrer; mais ce
dont je me souviens avec précision. c'est de l'excursion
que nous fîmes du Pont Saint-Nicolas à tel village non
loin du Gardon, où nous devions retrouver la voiture.
Aux endroits encaissés, au pied des falaises ardentes
qui réverbéraient le soleil, la végétation était si luxuriante
que l'on avait peine à passer. Anna s'émerveillait aux
plantes nouvelles, en reconnaissait qu'elle n'avait encore
jamais vues à l'état sauvage, -et j'allais dire, en liberté
- comme ces triomphants daturas qu'on nomme des
trompettes de Jéricho, dont est restée si fort gravée
dans ma mémoire, auprès des lauriers roses, la splendeur
et l'étrangeté. On avançait prudemment à cause des
serpents, inoffensifs du reste pour la plupart, dont nous
vîmes plusieurs s'esquiver. Mon père musait et s'amusait
à tout. Ma mère, consciente de l'heure, nous pressait en
vain. Le soir tombait déjà quand enfin nous sortîmes
d'entre les berges du fleuve. Le village était encore loin,
dont faiblement parvenait jusqu'à nous le son angélique
des cloches; pour s'y rendre, un indistinct sentier
hésitait à travers la brousse ... Q!Ji me lit va douter si je

n'ajoute pas aujourd'hui tout ceci ; mais non : cet
angélus, je l'entends encore, je revois ce sentier charmant, les roseurs du couchant et, montant du lit du
Gardon, derrière nous, l'obscurité envahissante. Je m'amusais d'abord des grandes ombres que nous faisions ;
puis tout se fondit dans le gris, et je me laissai gagner
par l'inquiétude de ma mère qui cherchait en vain à
presser mon père et Anna, tout à la beauté de l'heure
et peu soucieux du retard. Je me souviens qu'ils récitaient
des vers ; ma mère trouvait que " ce n'était pas le
moment " et s'écriait:
- Paul, vous réciterez cela quand nous serons rentrés.
Dans l'appartement de ma grand' mère , toutes les
pièces se commandaient; de sorte que, pour gagner
leur chambre, mes parents devaient traverser la salle à
manger, le salon, et un autre salon plus petit où l'on
avait dressé mon lit. Achevait-on le tour, on trouvait un
petit cabinet de toilette, puis la chambre de grand'mère,
qu'on gagnait de l'autre côté en passant par la chambre
de mon oncle. Celle-ci rejoignait le pallier, sur lequel
ouvraient également la cuisine et la salle à manger. Les
fenêtres des deux salons et de la chambre de mes
parents regardaient l'esplanade ; les autres ouvraient
sur une étroite cour que l'appartement encerclait ; seule
la chambre de mon oncle donnait de l'autre côté de la
maison sur une obscure ruelle, tout au bout de laquelle
on voyait un coin de la place du marché. Sur le rebord
de sa fenêtre mon oncle s'occupait à d'étranges cultures:
dans de mystérieux bocaux cristallisaient autour de
tiges rigides ce qu'il m'expliquait être des sels de zinc,

�LA NOUVELLE REVUE rRANÇAJSE

de cuivre ou de je ne sais quels métaux ; il m'enseignait que, d'après le métal, ces implacables végétations etaient denommées arbre de Saturne, de Jupiter,
etc. Mon. oncle, en ce temps là, ne s'occupait pas
encore &lt;l'Economie Politique; j'ai su depuis que l'astronomie surtout l'attirait alors, à quoi le poussaient ég:ilement son goût pour les chiffres, sa taciturnité contemplative et ce déni de l'individuel et de toute psychologie
qui fit bientôt de lui l'être le plus ignorant de soi-même
et d'autrui que je connaisse. C'était alors Qe veux dire :
au temps de ma première enfance) un grand jeune
homme aux cheveux noirs, longs et plaqués en mèches
derrière les oreilles, un peu myope, un peu bizarre,
silencieux et on ne peut plus intimidant. Ma mère l'irritait beaucoup par les constants efforts qu'elle faisait
pour le dégeler ; il y avait chez elle plus de bonne volonté que d'adresse, et mon oncle, peu capable ou peu
désireux de lire l'intention sous le geste, se préparait
déjà à n'être séduit que par des faiseurs. On eût dit que
mon père avait accaparé toute l'aménité dont pouvait
disposer la famille, de sorte que rien plus ne tempérait
des autres membres l'air coriace et refrogné.
Mon grand'père était mort depuis assez longtemps,
lorsque je vins au monde; mais ma mère l'avait pourtant
connu, car je ne vins au monde que six ans après son mariage. Elle parlait de lui comme d'un huguenot austère,
entier, très grand, tres fort, anguleux, scrupuleux à
l'excès, rigide, et poussant la confiance en Dieu jusqu'au
sublime. Ancien président du tribunal d'Uzès, il s'occupait alors presque uniquement de bonnes œuvres et de
l'instruction morale et religieuse des catéchumènes.

SI LE GRAIN NE MEURT

En plus de Paul mon père et de mon oncle Charles
Tancrede Gide avait eu plusieurs enfants qu'il avait tou;
perdus en bas âge, l'un d'une chute sur la tête, l'autre
d'une insolation, un autre encore d'un rhume mal soigné; mal soigné pour les mêmes raisons apparemment
qui faisaient qu'il ne se soignait pas lui-même. Lorsqu'il
tombait malade, ce qui du reste était peu fréquent il
prétendait ne recourir qu à la prière ; il considérait ,:intervention du médecin comme indiscrète, voire impie,
et mourut sans avoir admis qu'on l'appelât.
Certains s'étonneront peut-être qu'aient pu se conserver si tard ces formes incommodes et quasi paléontologiques de l'humanité; mais la petite ville d'Uzès
était conservée tout entière; des outrances comme celles
de mon grand-père n'y faisaient assurément point tache;
tout y était à l'avenant; tout les expliquait, les motivait,
les encourageait au contraire, les faisait sembler naturelles; et je pense du reste qu'on les eût retrouvées à
peu près les mêmes dans toute la région cévenole, encore mal ressuyée des cruelles dissensions religieuses
qui l'avaient si fort et si longuement tourmentée. Cette
étrange aventure m'en persuade, qu'il faut que je raconte
aussitôt, bien qu'elle soit de ma vingtième année.
j'étais parti d'Uzès au matin, répondant à l'invitation
de Guillaume Granier, mon cousin, pasteur aux environs
d'Anduze. Je passai près de lui la journée. Avant de me
laisser partir, il me sermonna, pria avec moi pour moi
me bénit, ou du moins pria. Dieu de me bénir' ... mais ce'
n'est point pourquoi j'ai commencé ce récit. - Le train
devait me ramener à Uzès pour dîner ; mais je lisais te
Cousin Pons. C'est peut-être, de tant de chefs-d'œuvre

�410

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Balzac, celui que je préfère; c'est en tout cas celui
que j'ai le plus souvent relu. Mais, ce jour là, je le
découvrais. j'étais dans le ravissement, dans l'extase,
ivre, perdu ...
La tombée de la nuit interrompit enfin ma lecture. Je
pestai contre le wagon qui n'était pas éclairé; puis m'avisai qu'il était en panne; les employés qui le croyaient
vide l'avaient remisé sur une voie de garage.
- Vous ne saviez donc pas qu'il fallait changer? dir~nt-ils. On a pourtant assez appelé! Mais vous dormiez
sans doute. Vous n'avez qu'à recommencer, car il ne
passe plus de train d'ici demain.
Passer la nuit dans cet obscur wagon n'avait rien
d'enchanteur; et puis je n'avais pas dîné. La gare était
loin du village et l'auberge m'attirait moins que l'aventure; au surplus je n'avais sur moi que quelques sous.
Je partis sur la route, au hasard, et frappai à la porte
d'un mas assez grand, d'aspect propre et avenant. Une
femme m'ouvrit, à qui je racontai que je m'étais perdu,
que d'être sans argent ne m'empêchait pas d'avoir faim
et que peut-être on serait assez bon pour me donner à
manger et à boire, après quoi je regagnerais mon wagon
remisé où je patienterais jusqu'au lendemain.
Cette femme qui m'avait ouvert ajouta vite un couvert
à la table déjà servie. Son mari n'était point là; son vieux
père, assis au coin du feu, car la pièceservaitégalement
de cuisine, était resté jusque la penché vers l'âtre sans
rien dire et son silence, qui me paraissait réprobateur,
me gênait. Soudain, je remarquai sur une sorte d'étagère
une grosse Bible, et, comprenant que j'étais chez des protestants, leur dis qui je venais d'aller voir. Le vieux se re-

sr

LE GRAIN NE MEURT

411

dressa tout aussitôt. 11 se trouva qu'il connaissait mon
cousin le pasteur; même il se souvenait fort bien de mon
grand-père. La manière dont il m'en parla me fit comprendre quelle abnégation, quelle bonté pouvait recouvrir la plus rude enveloppe, aussi bien chez mon grandpère que chez ce paysan lui-même, à qui j'imaginais que
mon grand-père avait dû ressembler, d'aspect extrêmement robuste, à la voix sans douceur, mais vibrante, au
regard sans caresse. mais droit. Cependant, les enfants
rentraient du travail, une grande fille et trois fils; plus
fins, plus délicats que l'aïeul ; beaux, mais déjà graves
et même un peu froncés. La mère posa la soupe fumante
sur la table; comme je parlais à ce moment, d'un petit
geste elle arrêta ma phrase, et le vieux dit le Bénédicité.
Ce fut pendant le repas qu'il me parla de mon grandpère; son langage était à la fois imagé et précis ; je
regrette de n'avoir pas noté de ses phrases. Q!Joi ! ce
n'est là, me redisais-je, qu'une famille de paysans 1
Q!Jelle élégance, qÙelle vivacité, quelle noblesse auprès
de nos épais cu!tivateurs de Normandie l Le souper fini;
je fis mi ne de repartir, mais mes hôtes ne l'entendaient
pas ainsi. Déjà la mère s'était levée; l'aîné des fils coucherait avec un de ses frères; j'occuperais sa chambre
et son lit auquel elle mit des draps propres, rudes et
qui sentaient délicieusement la lavande. La famille n'avait pas l'habitude de veiller tard, ayant celle de se lever
tôt; au demeurant,je pourrais rester à lire encore s'il me
plaisait. &lt; Mais, dit le vieux, vous permettrez que nous
ne dérangions pas nos habitudes- qui ne vous étonneront pas, puisque vous êtes le petit-fils de Monsieur
Tancrède. »

�412

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il alla chercher la grosse Bible que j'avais entrevue, et
la posa sur la table desservie. Sa fille et ses petits enfant_s
se rassirent à ses côtés, devant la table, dans une attitude recueillie qui leur était très naturelle. L'aïeul ouvrit
le livre saint et lut avec solennité un chapitre des
Évangiles, puis un Psaume. Après quoi chacun se_mit_à
genoux devant sa chaise, lui seul excepté, que Je vis
demeurer debout, les yeux clos, les mains posées à plat
sur Je livre refermé. U prononça une courte prière d'action de grâce, très simple, très digne et s~ns _re_qu~tes,
où je me souviens qu'il remercia Dieu dem avoir m~1qué
sa porte, et cela d'un tel ton que tout mon cœur s associait à ses paroles. Pour achever, il récita "Notre Père",
puis il y eut un instant de silence, après quoi seul_:me nt
chacun des enfants se releva. Cela était si beau, st tranquille, et ce baiser de paix, si glorieux, qu'il posa sur 1~
front de chacun d'eux ensuite, que, m'approchant de lut
moi aussi, je tendis à mon tour mon front.
Aujourd'hui que dans le confort et la_ paix tou~ les
caractères s'émoussent et s'aplanissent, Je doute s1 les
descendants de ceux-ci présenteront des outrances aussi
marquées. Ceux de la génération de mon grand-pere gardaient vivant encore le souvenir des persécutions qui
avaient martelé leurs aïeux, ou du moins certaine tradition de résistance; un grand raidissement intérieur leur
restait de ce qu'on avait voulu les plier. Chacun d'eux
entendait distinctement le Christ lui dire, et au petit
troupeau tourmenté: « Vous êtes le sel de la terre; or
si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ?»
Et il faut reconnaître que le culte protestant dans la
petite chapelle d'Uzès, présentait du temps de mon en-

SI LE GRAIN NE MEURT

fance encore, un spectacle particulièrement savoureux.
Oui, j'ai pu voir encore les derniers représentants de cette
génération de tutoyeurs de Dieu assister au culte avec
leur grand chapeau de feutre sur la tête, qu'ils gardaient
durant toute la pieuse cérémonie, qu'ils soulevaient au
nom de Dieu lorsque l'invoquait le pasteur, et n'enlevaient qu'à la récitation de « Notre Père». Un étranger
s'en fût scandalisé comme d'un irrespect, qui n'eût pas
su que ces vieux huguenots gardaient ainsi la tête couverte en souvenir des cultes en plein air et sous un ciel
torride, dans les replis secrets des garrigues, du temps
que le service de Dieu selon leur foi promettait, s'il était
surpris, un inconvénient capital.
Puis, l'un après l'autre, ces mégathériums disparurent.
Quelque temps après eux survécurent encore les veuves.
Elles ne sortaient plus que Je dimanche pour l'église,
c'est-à-dire aussi pour s'y retrouver. Il y avait là ma
grand'mère, Mm.e Abauzit son amie, et deux autres vieillardes dont je ne sais plus _le nom. Un peu avant l'heure
du culte, des servantes, presque aussi vieilles qu'elles,
apportaient les chaufferettes de ces dames, qu'elles posaient devant leurs bancs.
A l'heure précise, les veuves faisaient leur entrée, tandis que le culte commençait. A moitié aveugles elles ne
se reconnaissaient point avant la porte, mais seulement
une fois dans le banc. Tout au plaisir de se revoir, elles
commençaient en chœur d'extraordinaires effusions,
mélange de congratulations, de questions et de réponses,
chacune sourde comme un pot n'entendant rien de ce
que lui disait sa commère, et leurs voix conjuguées,
durant quelques instants, co11vraient complètement celle
7

�LA NOUVELLE RE.VUE FRANÇAISE

du pasteur. Certains s'en seraient indigné~, qui, en s?u•
venir des époux, excusaient les veuves. D autres, m.oms
rigoristes, s'en amusaient; _des enfant_~. s•~scla~atent.
Pour moi, j'étais un peu gêne parce que J eta1s assis tout
à côté de ma grand'mère. Cette petite comédie recommençait chaque dimanche; on ne pouvait rêver rien de
plus grotesque ni de plus touchant.
Jamais je ne pourrai dire combien ma _grand'mèr_e était
vieille. Du plus loin que je la revois, 11 ne restait plus
rien en elle qui permît de reconnaître ou d'imaginer ce
qu'elle avait pu être autrefois. U semblait qu'elle n'eût
jamais été jeune; qu'elle ne pouvait pas l'avo~r été. D'un_e
santé de fer, elle survécut non seulement a so~ man,
mais à son fils aîné, mon père; et d'année en annee, _aux
vacances de Pâques, longtemps ensuite, nous retournions
à Uzès ma mère et moi, pour la retrouver toujours la
même,' à peine un peu plus sourde; car pour plus ridée,
depuis longtemps cela n'était pas possi?le.
Certainement, la chère vieille se mettait en quatre pour
nous recevoir, mais c'est précisément pourquoi je ne
suis pas assuré que notre présence lui fû~ bien ag_ré~~le.
Au demeurant la question ne se posait pas ainsi, il
s'agissait moin~ pour ma mère de faire plaisir à quelqu'un
que d'accomplir un devoir, un rite, comme cette _lettr_e
solennelle à ma grand'mère qu"elle me ~ontra1g~a1t
d'écrire au nouvel-an et qui m'empoisonnait cette fete.
D'abord je tâchais d'esquiver; je discutais:
_ Mais qu'est-ce que tu veux que ça lui fasse, a bonnemaman de recevoir une lettre de moi?
_ u' n'est pas la question, disait ma mere. Tu n'as

SI LE GR.AIN NE MEURT

pas tant d'obligations dans la vie; tu dois t'y soumettre.
Alors je commençais à pleurer.
- Voyons, mon poulot, reprenait ma mère, sois raisonnable: songe à cette pauvre grand'mère qui a'a pas
d'autre petit-fils.
- Mais qu'est-ce que tu veux que je lui dise? hurlaisje à travers mes sanglots.
- N'importe quoi. Parle-lui de tes cousines, de tes
petits amis Gérardin.
- Mais puisqu'elle ne les connaît pas!
- Raconte-lui ce que tu fais.
- Mais tu sais bien que ça ne l'amusera pas.
- Enfin, mon petit, c'est bien simple: tu ne sortiras
pas d'ici (c'était la salle d'études de la rue de Crosne)
avant d'avoir écrit cette lettre.
-Mais ...
- Non mon enfant; je ne veux plus discuter.
A la suite de quoi ma mère s'enfermait dans le mutisme; je gagnais quelque temps encore, puis commençais à me tortionner le cerveau au-dessus de mon papier
blanc.
Le fait est que rien ne semblait plus devoir intéresser
ma grand'mère. A chaque séjour que nous faisions à
Uzès pourtant, par gentillesse, je crois, pour ma mère
qui venait s'asseoir auprès d'elle, sa tapisserie à la main
ou un livre, elle faisait un grand effort de mémoire, et de
quart d'heure en quart d'heure se rappelant enfin le nom
de quelqu'un de nos cousins normands:
Et les Widmer? comment vont-ils ? demandait
elle.

�416

SI LE GRAIN NE MEURT
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ma mère la renseignait avec une patience infinie, puis
repartait dans sa lecture. Dix minutes après :
- Et Maurice Démarest, il n'est toujours pas marié?
- Si, ma mère. Celui qui n'est pas marié, c'est Albert.
Maurice est père de trois enfants.
- Eh! dites-moi, Juliette!
Cette interjection n'avait rien d'interrogatif; simple
exclamation à tout usage, par laquelle ma grand'mère
exprimait l'étonnement, l'approbation, l'admiration, de
sorte qu'on l'obtenait en réflexe de quoi que ce fût qu'on
lui dît; et quelque temps après l'avoir jetée, grand'mère
restait encore le chef branlant, agité d'un mouvement
méditatif de haut en bas; on la voyait ruminer la nouvelle par une sorte de mastication à vide qui ravalait et
gonflait tour à tour ses pauvres gifles ridées. Enfin, quand
tout était bien absorbé, et qu'elle renonçait pour un temps
à inventer des questions nouvelles, elle reprenait sur ses
genoux le tricot interrompu. Grand'mère tricotait des
bas; c'était la seule occupation que je lui connusse. Elle
tricotait tout le long du jour comme eût fait un insecte;
mais comme elle se levait fréquemment pour aller voir
ce que Rose faisait à la cuisine, elle égarait le bas sur
quelque meuble, et je crois que personne ne lui en vit
jamais achever un. Il y avait des commencements de bas
dans tous les tiroirs, où Rose les remisait au matin, en
faisant les pièces. Quant aux aiguilles, grand'mère en
gardait toujours un faisceau, derrière l'oreille, entre son
petit bonnet de tulle enrubarrné et le mince bandeau de
ses cheveux gris jaunâtres.
Ma tante Anna, sa nouvelle bru, n'avait point pour
grand'mère l'affectueuse et respectueuse indulgence de

maman. Elle ne vint, je crois bien, qu'une seule fois à
Uzès pendant que nous y étions; nous la surprimes
aussitôt qui faisait la rafle des bas.
- Huit! j'en ai trouvé huit, disait-elle à ma mère, à la
fois amusée et exaspérée par tant d'incurie. Et le soir
elle ne se retenait pas de demander à grand'mère pourquoi jamais elle n'en achevait un, une bonne fois?
La pauvre vieille d'abord tâchait tout de même de sourire, puis tournait son inquiétude vers ma mère.
- Juliette I qu'est-ce qu'elle veut, Anna?
Mais ma mère n'entrait pas dans ce jeu, et c'est ma
tante qui reprenait plus fort:
- Je demande, ma mère, pourquoi jamais vous n'en
achevez un au lieu d'en commencer plusieurs?
Alors, la vieille un peu piquée, serrait les lèvres, et
ripostait soudain :
- Achever I achever ... Eh! elle est bonne Anna! Il
faut le temps 1
La continuelle crainte' de ma grand'mère était que nous
n'eussions pas assez à manger. Elle qui ne mangeait
presque rien elle-même, ma mère avait grand mal à la
convaincre que quatre plats par repas nous suffisaient.
Le plus souvent, elle ne voulait rien entendre, s'échappait d'avec ma mère pour avoir avec Rose des entretiens
mystérieux. Et, dès qu'elle avait quitté la cuisine, ma
mère s'y précipitait à son tour, et, vite, avant que Rose
ne fût partie au marché, révisait le menu et décommandait les trois quarts.
- Eh! bien, Rose, ces gélinottes, criait grand'mère ~u
déjeûner.
- Ma mère, nous avions ce matin les côtelettes.

�418

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'ai dit â. Rose de garder les gélinottes pour demain.
La pauvre vieille était au désespoir.
- Les côtelettes! les côtelettes ! répétait-elle plusieurs
fois, affectant de rire. De'S côtelettes d'agneau I Il en
faut six pour faire une bouchée 1 - puis, en manière de
protestation, elle se levait enfin, allait quérir dans une
petite resserre , au fond de la salle à manger, pour parer
à la désolante insuffisance du menu , quelque mystérieux
pot de conserves préparé pour notre venue. C'était,
le plus souvent, des boulettes de porc, confites dans
de la graisse, succulentes, qu'on appebit des « fricandeaux».
Ma mère, naturellement, refusait.
- Té t le petit en mangera bien, lui!
- Mère, je vous assure qu' il y a assez comme cela .
- Eh I ce petit, pourtant, vous n'allez pas le laisser
mourir de faim ? (Pour elle, tout enfant qui n'éclatait
pas se mourait. Quand on lui demandait comment
elle avait trouvé ses petits-fils, mes cousins, elle répondait invariablement avec une moue: « Bien maigres 1 &gt;&gt;)
Une bonne façon d'échapper à la censure de ma mère,
c'était de commander à l'liôtel Béchard quelque tendre
aloyau aux oJives, ou chez Fabregas, le pàtissier, un volau-vent plein de quenelles, une floconneuse brandade,
ou le traditionnel croûtillon au lard. Ma mère guerroyait
aussi au nom de l'hygiène contre les goûts de ma grand'
mère, en particulier lorsque celle-ci, coupant le vol-auvent , se réservait un morceau du fond:
- Mais, ma mère, vous prenez justement le plus gras l
- Eh I faisait ma grand 'mère, qui se moquait bien
de l'hygiène, la croûte du fond ...

SI LE GRAIN NE MEURT

- Permettez que je vous serve moi-même. Et d ' un
œil résigné, la pauvre vieille voyait écarter de son assiette
Je morceau qu 'elle préférait.
De chez Fabregas, arrivaient également des entremets,
méritoires mais peu variés. A dire vrai, on en revenait
toujours à la sultane, dont aucun de nous n 'était fou.
La sultane av;iit forme de pyramide,- que parfois surmontait pour le faste, un petit ange en je ne sais quoi de
blanc qui n 'était pas comestible. La pyramide était
composée de minuscules choux à la crême enduits d'un
caramel résistant qui les soudait l'un à l'autre et f.,isait
que la cuiller les crevait plutôt que de les séparer. Un
nuage de fils de caramel revêtait l'ensemble, l'écartait
poétiquement de la gourmandise et poissait 'tout.
Grand'mère tenait à faire sentir que, faute de mieux
seulement, elle nous offrait une sultane. Elle faisait la
grimace; elle disait: « Eh I Fabregas I Fabregas I li n'est
pas varié ... » Ou encore: « Il se néglige ... »
Que ces repas duraient longtemps, pour moi si impatient de sortir! j'aimais passionnément la campagne aux
environs d'Uzès, la vallée de la Fontaine d'Eure et par
dessus tout la garrigue.
Les premières années, Marie, ma bonne, accompagnait mes promenades. Je l'entraînais vers le « mont
Sarbonnet », un petit mamelon calcaire, au sortir de la
ville, où il était si amusant de trouver, sur les grandes
euphorbes au suc blanc, de ces chenilles de sphinx qui
ont l'air d'un turban défait et qui portent une espèce de
corne sur Le derrière ; ou, à l'ombre des pins, sur les
fenouils, ces autres chenilles, celles du Macbaou, ou du
Flambé, qui, dès qu'on les asticotait, faisaient surgir, au-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dessus de leur nuque, une sorte. de trompe fourchue,
très odorante et de couleur inattendue.
Aujourd'hui, le Sarbonnet n'existe plus; les coups de
mine des carriers l'ont grignoté tout au ras de la route
qui d'abord en faisait le tour et maintenant peut aller
tout droit. En continuant elle descend jusqu'aux prés
verdoyants, baignés par la Fontaine &lt;l'Eure. Les plus
mouillés d'entre eux s'émaillent au printemps de ces gracieux narcisses blancs dits : « du poète», qu'on appelle
là-bas des courbadonnes. Aucun Uzétien ne songeait à
les cueillir, ni ne se serait dérangé pour les voir; de sorte
que, dans ces prés solitaires, il y en avait une profusion
extraordinaire; l'air en était tout embaumé; certains se
penchaient au-dessus de l'eau comme dans la fable, que
l'on m'avait apprise, et je ne voulais pas les cueillir;
d'autres disparaissaient a demi dans l'herbe haute; mais
le plus souvent, haut dressé sur sa tige, parmi le sombre
gazon, chacun brillait comme une étoile.
Marie, en bonne Suissesse aimait les fleurs. Nous en
rapportions des brassées.
La Fontaine d'Eure est cette constante rivière que les
Romains avaient captée et amenée jusqu'à Nîmes par
l'aqueduc du Pont du Gard. La vallée où elle coule, à
demi-cachée par des aulnes, en approchant d'Uzès,
s'étrécit. 0 petite ville d'Uzès l tu serais en Ombrie, des
touristes accourraient de Paris pour te voir! Sise au bord
d'une roche dont le dévalement brusque est occupé en
partie par les épais jardins du duché, leurs grands arbres,
tout en bas , abritent dans le lacis de leurs racines les
écrevisses de la rivière. Des terrasses de la Promenade

SI LE GRAIN NE MEURT

ou du Jardin public, le regard, à travers les hauts micocouliers du duché, rejoint, de l'autre côté de l'étroite •
vallée, une roche plus abrupte encore. déchiquetée,
creusée de grottes, avec des arcs, des aiguilles, et des
escarpements pareils à ceux des falaises; puis, au-dessus,
c'est la garrigue rousse, toute dévastée de soleil.
Marie, qui se plaignait sans cesse de ses cors, montrait peu d'enthousiasme pour les sentiers raboteux de
la garrigue. Mais bientôt enfin ma mère me laissa sortir
seul et je pus escalader tout mon soûl.
On traversait la rivière à la Fon di biaou (je ne sais
point si j'écris correctement ce qui veut dire, dans la
langue d'Aubanel et de Mistral : Fontaine aux bœufs),
après avoir suivi quelque temps le bord de la roche,
lisse et tout usée par les pas, puis descendu les degrés
taîllés dans la roche. Qµ 'il était beau de voir les lavandières y poser lentement leurs pieds nus, le soir, lorsqu'elles remontaient du travail toutes droites et la
démarche comme anoblie par cette charge de linge
blanc qu'elles portaient, à la manière antique, sur la tête.
Et comme «fontaine &lt;l'Eure» était le nom de la rivière,
je ne suis pas certain que de même ces mots « fon di
biau » désignassent précisément une fontaine. Je revois
un moulin, une métairie qu 'ombrageaient d'immenses
platanes: entre l'eau libre et l'eau qui travaillait au
moulin, une sorte d'îlot où s'ébattait la basse-cour;
et l'extrême pointe de cet îlot où je venais rêver ou lire,
juché sur le tronc d'un vieux saule et caché par ses
branches, surveillant les jeux aventureux des canards,
délicieusement assourdi par le ronflement de la meule,
le fracas de l'eau dans la roue, les mille chuchotis de la

�422

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rivière et, plus loin, où lavaient les laveuses, le claquement rythmé de leurs battoirs.
Mais le plus souvent, brûlant la Fon di biaou, je
gagnais en courant la garrigue. vers où m'entraînait déjà
cet étrange amour de l'inhumain, de l'aride, qui si longtemps me fit préférer à l'oasis le désert. Les grands
souffles secs, embaumés, l'aveuglante réverbération du
soleil sur la pierre nue sont enivrants wmme le vin.
et combien m'amusait l'escalade des roches. la chasse
aux mantes religieuses, qu'on appelle là-bas des préga
Diou, dont les paquets d'œufs, conglutinés et pendus
a quelque brindille m'intriguaient si fort; la découverte,
sous les cailloux que je soulevais, des hideux scorpions,
mille-pattes et scolopendres!
Les jours de pluie, confiné dans l'appartement, je
faisais la chasse aux moustiques ou démontais complètement toutes les pendules de grand'mère, qui s'étaient
détraquées depuis notre dernier séjour. Rien ne m'absorbait plus que ce minutieux travail. Combien j'étais
fier, après que je les avais remises en mouvement, d'entendre grand'mère s'écrier, en revoyant l'heure:
- Eh I dites-moi, Juliette l ce petit ...
Mais le meilleur du temps de pluie je le passais dans
le grenier dont Rose me prêtait la clef. C'est là qu'un
peu plus tard je lus Stello. De la fenêtre du grenier on
dominait les toits voisins; près de la fenêtre, dans une
grande cage en bois , recouverte d'un sac, grand'mère
engraissait des poulets pour la table. Les poulets ne
m'intéressaient pas beaucoup, mais, dès qu'on restait un
peu tranquille, on voyait paraître entre l'encombrement
de malles, d'objets sans nom et hors d'usage , d'un tas

SI LE GRAIN NE MEURT

de poussiéreux débris, ou derrière la provision de bois
et de sarments, les frimousses des petits chats de Rose,
encore trop jeunes pour préférer, comme leur mère, au
capharnaüm de grenier natal, la tiède quiétude de la
cuisine, les caresses de Rose, l'âtre et le fumet du rôt
tournant devant le feu de sarments.
Tant qu'on n'avait pas vu ma grand'mère, on pouvait
douter s'il y avait rien au monde de plus vieux que
Rose; c'était merveille qu'elle pût faire encore quelque
service; mais grand'mère en demandait si peu! Et, quand
nous étions là, Marie aidait au ménage. Puis, Rose enfin
prit sa retraite, et, avant que ma grand'mère se résignât à aller vivre à Montpellier chez mon oncle Charles,
on vit se succéder chez elle les plus déconcertants spécimens ancillaires. L'une grugeait, l'autre buvait; la troisième était débauchée : je me souviens de la dernière,
une salutiste, dont ma foi l'on commençait d'être satisfait, lorsque ma grand'mère, certaine nuit d'insomnie,
s'avisa d'aller chercher dans le salon le bas qu'elle
achevait éternellement de tricoter.
Elle était en jupon de dessous, en chemise et en bonnet
de nuit: peut-être au surplus flairait-elle quelque chose
d'anormal; elle entr'ouvre avec précaution la porte du
salon, le découvre plein de lumières ... Deux fois par
semaine, la salutiste « recevait»; c'était dans l'appartement de grand'rnère d'édifiantes réunions, assez courues,
car, après le chant des cantiques, la salutiste offrait le
thé. On imagine, au milieu de l'assemblée, l'entrée de
ma grand'mère dans son accoutrement nocturne. C'est
peu de temps après qu'elle quitta définitivement Uzès.
Avant de le quitter avec elle, je veux parler encore de

�424

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la porte de la resserre, au fond de la salle à manger. II y
avait, dans cette porte très épaisse, ce qu'on appelle un
nœud de bois, ou plus exactement, je ·crois, l'amorce
d'une petite branche qui s'était trouvée prise dans
l'aubier. Le bout de branche était parti et cela faisait .
dans l'épaisseur de la porte, un trou rond de la largeu;
du petit doigt, qui s'enfonçait obliquement de haut en
bas. Au fond du trou on distinguait quelque chose de
rond, de gris, de lisse, qui m 'intriguait fort:
- Vous voulez savoir ce que c'est? me dit Rose, tandis
qu'elle mettait le couvert - car elle me voyait tout occupé
à entrer mon petit doigt dans le trou pour prendre contact
avec l'objet ...
- C'est une bille que votre papa a glissée là quand il
avait votre âge et que, depuis, on n'a jamais pu retirer.
Cette explication satisfit ma curiosité, mais tout en
m'excitant davantage. Sans cesse, je revenais à la
bille ; en enfonçant mon petit doigt, je J'atteignais
tout juste, mais tout effort pour l'attirer au dehors la
faisait rouler sur elle-même, et mon ongle glissait sur sa
surf:Jce lisse avec un petit grincement exaspérant.
L'année suivante, aussitôt de retour à Uzès, j'y revins.
Malgré les·moqueries de ma mère et de Marie, j'avais tout
exprès laissé croître démesurément l'ongle de mon
petit doigt, que, d'emblée,je pus insinuer sous la bille·,
une brusque secousse, et la bille jaillit dans ma main.
Mon premier mouvement fut de courir à la cuisine et
de claironner mon triomphe. Mais escomptant aussitôt le
plaisir que je tirerais des félicitations de Rose, je l'imaginai si mince que cela m 'arrêta.
Je restai quelques instants -devant la porte, contem-

SI LE GRAIN NE MEURT

plant dans le creux de ma main cette bille grise, désormais pareille à toutes les billes, et qui n'avait plus aucun
intérêt dès l'instant qu'elle n'était plus dans son gîte. Je
me sentis tout bête, tout penaud d'avoir voulu faire le
malin. En rougissant, je fis retomber la bille dans son
trou, (sans doute elle y est encore) et allai me cou. per les ongles, sans parler à personne de mon exploit.
Il y a quelque dix ans, passant en Suisse, j'allai revoir
ma pauvre vieille Marie, dans son petit village de Lotzwil,
où elle ne se décidè pas à mourir. Elle m'a reparlé d'Uzès
et de ma grand'mère, ravivant mes souvenirs ternis :
-A chaque œuf que vous mangiez, racontait-elle, votre
bonne-maman ne manquait pas de s'écrier, qu'il fût sur
le plat ou à la coque : «Eh! laisse le blanc, petiton ! li
n'y a que le jaune qui compte! »
Et Marie ajoutait, en bonne Suissesse :
- Comme si le Bon Dieu n'avait pa~ fait le blanc
aussi pour être mangé !
ANDRÉ GIDE

(à suivre)

�.,

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
LETTRE A M. MARCEL PROUST

Mon cher Confrère,
J'ai goûté comme tous les lecteurs de la Nouvelle Rroue Française
v~s notes pénétrantes sur le style dé Flaubert. Une ingénieuse Providence a voulu que mes réflexions fussent apparemment assez différentes de votre sentiment pour vous engager à Je formuler contre
~lies,. et, dans le fond, assez concordantes avec les vôtres pour que
JC pu,1sse acce~ter sans palinodie la plus grande partie de votre
pensee et me livrer au plaisir de me sentir d'accord avec elle.
Notre dispute serait en effet surtout « grammairienne ». Mais
re~onnaître qu'une dispute est grammairienne, c'est reconnaître qu'il
e~•s~e un moyen de la résoudre, qui est le dialogue, ou, comme on
d1sa1~ au~r~f~is, l_a « conférence ». Il n'est pas mauvais que nous
P,T~n~ons 1c1 1habitude de ces dialogues, et qu'en « conférant 11 nos
opinions, nous arrivions à découvrir les raisons qui nous accordent
ou , avec un bénéfice presque éga l, les raisons qu i nous ernpêchen;
de nous accorder.
J'~i rendu hommage au style de Flaubert. J'ai reconnu qu'il avait
atteint la perfection même de son métier, que ses grands travaux
sont, pour les gens de plume (votre article le prouve), ce qu'étaient
pour les compagnons du Tour de France la vie de Saint-Gilles ou
Saint-Urbain de Troyes, le chef-d'œuvre d'un art qui est un métier
et d'un métier qui est un art. Tout le malentendu vient de cette
expression qu'à la façon dont elle a été relevée, je reconnais mainte-

nant avoir assez faussement exprimé ma pensée : Flaubert n'est pas
un écrivain de race. j'avais en écrivant ces mots peu heureux trois idées
en tête : d'abord, la somme de travail qui demeure incorporée visiblement au style de Flaubert, et que, par une singulière inversion,
une opinion un peu naïve porte à son crédit au lieu de le mettre à
son débit. Il sent l'huile, et la lampe nocturne de Croisset nous
accompagne souvent dans notre lecture. Evidemment, il ne sent
pas l'huile à la façon d'un Thomas, mais bien à la manière d'un
Balzac (Guez) ou d'un Isocrate, ou, pour parler plus e,cactement,
d'une manière intermédiaire entre celle d'lsocrate et celle de Thucydide. Et je ne dis pas que ce ne soit encore là une des premières
places, mais cette place nous invite précisément à faire des comparaisons, à rapprocher les réussites d'écrivains qui ont suivi la même
route, à estimer que la NoutJelle Hélo'ise et les Mémoires d'OutnTombe l'emportent un peu sur l'Educatwn Sentimmtale, bien que le
style de son roman ait coûté à Rousseau autant de peine qu'en a
coûté à Flaubert le style des siens : cette peine est moins visible sur
l'ouvrage, voilà tout. -Je pensais en outre à certaines faiblesses de la
langue de Flaubert, dissimulées et assez rares, mais qui nous font
pressentir que la langue chez lui est maîtrisée du dehors, par une
persévérance et une probité continuelles, plutôt que du dedans, par.
un génie verbal incorporé à une sensibilité, ainsi que chez un Bossuet ou un Voltaire, un Chateaubriand et un Victor-Hugo. - Je
songeais enfin à cet écart si singulier qui existe entre les œuvres de
jeunesse et Madame Bo'ilatJI, à cette conversion au style purifié qui
suit le voyage d'Orient. Je ne méconnais pas la principale valeur de
la Tentation de 1849. Si Flaubert était mort durant son voyage et
que ses amis eussent publié la Te11tation qu'il venait d'achever, il
tiendrait encore une place dans la littérature. Son livre aurait eu
longtemps, aurait encore, des partisans enthousiastes, et tiendrait
um place analogue à celle d'Axël (mon goût plaçant d'ailleurs Axël
assez fort au-dessus de l'œuvre de jeunesse de Flaubert) - et le
dialogue du Sphinx et de la Chimère, l'épisode d'Apollonius eussent
passé à bon droit pour des éclats de génie pleins de promesses chez
un é.:rivain de vingt-huit ans. Il n'en est pas moins vrai que de cet
atelier dans un coin de musée à la forge de Madame 8otJar;1 le passage est "bien singulier. Ce que vous admirez le plus, dites-vous,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans l'Educatiou Sentinuntal,, c'est un blanc. Le moment le plus
étonnant de l'existence littéraire de Flaubert c'est le blanc qui
sépare la première Education et la première Tthtation de Madar,u
Bovary.
En disant que Flaubert n'est pas un écrivain de race, je voulais
donc dire que les parties hautes de son génie apparaissent au lecteur
comme le résultat d'une volonté extraordinairement intelligente plutôt que comme le don d'une nature. Je dis apparaissent, car c'est
cette apparence qui seule importe ici. Seulement, la même apparence
existe chez Thucydide et chez La Bruyère dont l'on place à juste
titre si haut les qualités de style. Elle n'existe pas chez La Fontaine
qui faisait les vers de ses Fablts avec autant de labeur artistique que
Flaubert ses alinéas de prose. Et il est bien certain qu'appliquée
non seulement à La Fontaine, mais même à Thucydide et à La
Bruyère, cette expression : ce n'est pas un écrivain de race l - serait
choquante et en somme absurde. C'est ce que M. Souday me faisa_it
remarquer dans un article sur la question, avec des épithètes plus
courtoises que celles-là. En employant le terme écrivain de race
pour désigner cette nuance de ma pensée, je faisais évidemment
une faute de langue. Qyand on n'est ni Madame de Sévigné, ni
Chateaubriand. on peut apprendre de Flaubert à retourner sept fois
les mots de sa langue dans son encrier.
Peut-être mettrait-on assez bien les choses au point en évoquant
l'image de Louis XIV. Louis XIV n'est pas seulement un grand roi,
il est le grand roi, parce qu'il a réalisé le style de la royauté, de la
même manière que Racine a réalisé le style de la tragédie, La Fontaine le style de la poésie. La Bruyère Je style de l'analyse psychologique et sociale. Or le mot de Saint-Simon, qu'il était né avec un
esprit au-dessous du médiocre, non seulement n'est pas faux, mais
s'incorpore parfaitement à ce genre de grandeur, et Saint-Simon,
dans le portrait qu'il fait du roi, sait bien lui-même l'y incorporer.
Je ne dis nullement que le style de Flaubert soit originellement audessous du médiocre. mais enfin c'est par -des voies pareilles de
conscience, de lucidité. de volonté, que l'un a réalisé le type du
grand roi et l'autre le type du grand artiste. On serait mal venu à
s'appuyer sur le mot de Saint-Simon pour dire que Louis XIV n'était
pas un monarque de grande race. On serait mal venu à s'appuyer

RÉFLEX10}.IS SUR LA LITTÉRATURE

sur des observations analogues pour conserver une expression dont
j'ai eu tort d'user et qu'il faut décidément laisser tomber.
Retenons pourtant de tout cela que ces questions de frontière
entre le génie et la longue patience qui lui ressemble si bien sont
extrêmement complexes. Où plutôt, mettôns-nous un peu de musi&lt;1ue
dans l'esprit. Relisons du Ba11qu.-t le discours d'Agathon et la critique qu'en fait Socrate, ce commentaire anticipé du : Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé. Appliquons au problème du
style la solution que donne Socrate du problème de l'amour. Nos
idées non seulement s'éclairciront, mais prendront la plus belle
lumière.

...

Il est donc entendu que l'expression de ma pensée est restêe sensiblement en deçà de l'admiration que mérite Flaubert et que je ressentais pleinement. Etes-vous sùr que, par un jeu de bascule naturel,
l'expression de la vôtre n'aille pas, de la même longueur, au-delà?
« j'ai été, dites-vous, stupéfait, je l'avoue, de voir traité de peu doué
pour écrire, un homme qui par l'usage entièrement nouveau et personnel qu'il a fait du passé défini, du passé indéfini, du participe
présent. de certains pronoms et de certaines prépositions, a renouvelé
presque autant notre vision des choses que Kant avec ses Catégories,
les théories de la Connaissance et de la Réalité du monde extérieur. »
J'aurais peut-être droit aussi à quelque stupéfaction devant ce rapprochement, qu'on serait assez mal venu d'appuyer sur une phrase
célèbre de Buffon; mais je préfere me souvenir du conseil de PaulLouis, ne pas confondre Gonesse avec Tivoli. ni Pontoise avec Alb:1no. Dirons-nous que Pascal, qui le premier a introduit dans la langue,
avec les ProtJinciales, le participe présent indéclinable, a renouvelé
par là presque autant notre vision des choses que par l'opuscule sur
l'Esprit géomitriqut, l'idée des deux infinis. les inventions de son
apologétique? Mettons le style, et, comme vous dites, la beauté grammaticale, à leur place, mais sachons aussi les tenir à cette place, et
ne cédons pas non plus à la dangereuse mode, si commune aujourd'hui, d'introduire le nom de Kant là où il n'a que faire.
Mais enfin vous avez pleinement raison de voir en Flaubert un
artiste en beauté grammaticale. Vos remarques sur l'éternel impar8

�430

LA NOUVELLE llEVUE FRANÇAISE

fait de Flaubert sont parfaites. Evidemment, Flaubert n'a pas créé
l'imparfait narratif, dont nos écrivains ont toujours usé abondamment, surtout quand ils se racontaient eux-mêmes, à la première personne, et dans les Mbncires d'Oulre-Tombe, où il est souvent employé à la troisième, on voit fort bien le plan incliné psychologique
qui conduit insensiblement de l'une à l'autre. Mais aucun livre de
la langue française n'en avait encore présenté un usage aussi continu,
aussi juste, aussi fidèlement moulé sur le sentiment à rendre, que
Madame BoTJa.ry. 11 Cet imparfait, si nouveau dans, la littérature, change entièrement l'aspect des choses et des êtres, comme font une lampe
qu'on a déplacée, l'arrivée dans une maison nouvelle. ,. Peut-être
est-&lt;e l'aspect des choses et des êtres, tel qu'il s'imposa à Flaubert, qui
exigea l'emploi de l'imparfait, puisque l'imparfait e,qirime le passé
dans un rapport soit avec le présent, soitavec une nature habituelle,
« deux conditions qui sont réunies quand nous nous évoquons nousmèmes, que nous remontons notre passé ~ à la recherche du temps
perdu », et que Flaubert a réunies pareillement en faisant vivre ses
personnages dans leur durée propre, non dans la lumière d'atelier
d'une durée commune. Ce qui fait que j'entends bien en somme ce
que vous voulez dire quand vous proclamez que Flaubert a renouvelé ainsi notre vision des choses autant qu'un philosophe. Et je
laisserais passer sans protestations cette ultra-bergsonisme si vous
n'affirmiez que cette vision est renouvelée par un instrument non
psychologique mais grammatical, non par la vision particulière de
Flaubert, mais par son expression verbale. Expression verbale qui est
si bien le dépôt d'une vision et d'un sentiment que là où ceux-ci ne sont
pas présents, elle s'étale à faux : l'imparfait d'Alphonse Daudet est
encore manié par un artiste profond qui sait an imer et vivre une durée
étrangère, mais celui de Zola ne donne plus guère qu'une impression
monotone et mécanique, n'est que gestes d'école d'un style qui ne
travaille plus de son fonds. Le vôtre au contraire est nécessité par l'intérieur aussi indiscutablement que celui de Flaubert: votre masse de
durée compacte, toujours imparfaite, toujours acquérante, toujours
sentie comme un présent à visage de passé, comme un temps qui se
retrouve, se renouvelle et se mire, exigeait votre abondance d'imparfaits, d'ailleurs beaucoup plus traditionnels à la première personne
qui est la vôtre, qu'à la troisième, celle de Flaubert.

RÉFLEXJONS SU!l LA Ll'lïÉRA TUllE

4.3 r

Et qu'il y ait ici invention de sentiment plus qu'invention grammaticale, le passé de la langue suffit à le prouver. Vous donnez
comme une forme principale de l'éternel imparfait de Flaubert, les
« paroles des personnages que Flaubert rapporte habituellement en
style indirect pour qu'elles se confondent avec le reste. (« L'Etat
devait s'emparer de la Bourse. Bien d'autres mesures étaient bonnes
encore. Il fallait d'abord passer le niveau sur la tête des riches ... •,
tout cela ne signifie pas que Flaubert pense et affirme cela, mais
que Frédéric, la Vatoaz ou Sénécal le disent, et que Flaubert a
r.;solu d'user le moins possible des guillemets); donc cet imparfait,
si nouveau dans la littérature. .. » Si nouveau? Même cette forme
extrême de l'imparfait narratif, qui en fait l'équivalent du discours
indirect, se rencontre au XVII· siècle. La Fontaine en a usé peutêtre plus hardiment que Flaubert :
Si quelque chat faisait du bruit,
lt cbat prmait l'argent.
JI 11ageait q111lque peu, mais il fallait dt l'aide.

et cette gamme incomparable de temps :
l' Arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encart, il serTJatt de refuge
Contre le chaud, la pluie et la fureur dis fitnts.
Pour nous seuls, il ornait les Jardins et les champs.
L'ombrage n'était point le seul bien qu'il sût faire.
Il courbait sous les fruits. Cepmdant pour salaire
Un rustre l'abattait : c'ltait là son loyn;
Q!.toique pendant tout l'a1i libéral il nous donne
Ou dts jlturs a.u printemps ou du fruit en automne,
l'ombre l'été, l'biTJtf lrs plaisirs du foyer.
Q!u ne l'lmondait-on sans prendre la cognle?
De son tempérammt zl
encor TJécu.

eat

Dans:« c'était une maison basse, avec un jardin montant jusqu'en
haut de la colline, d'où l'on découvre la mer», vous avez vu très
justement que « le présent de l'indicatif opère un redressement, met

�432

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un furtif éclairage de plein jour qui distingue des choses qui passent
une réalité plus durable. » Au huitième vers, le passage de l'imparfait au subjonctif présent. quand la stricte grammaire demanderait
l'imparfait du subjonctif, exprime exactement la même transition
vers une réalité plus durable, la réalité annuelle d'une nature continue et généreuse, analogue à la permanence de la vue sur la mer,
au haut de la colline.
Ainsi les apparentes inventions grammaticales de Flaubert se retrouvent chez les écrivains qui l'ont précédé, et cela parce q u'clles
ne forcent jamais la langue et qu'elles ont dû être employées, lorsqu'ils en avaient l'occasion, par les maîtres qui connaissaient les
ressources de cette langue. Si pourtant elles font figure d'inventions
grammaticales, c'est que Flaubert le premier les a employées systématiquement, consciemment, pour exprimer un sentiment des choses
humaines, vues de l'intérieur, qui lui était propre, et cette invention
authentique nous paraît accompagnée d'une invention grammaticale
qui l'est moins.
Il en est de même de l'emploi du participe présent. Jusqu'à Flaubert les écrivains français, qui usent abondamment et normalement
de l'adjectif verbal et du gérondif, répugnent un peu à l'emploi du
participe présent, terme invariable et sans expression, flottant entre
le verbe et l'adjectif mais les remplaçant mal, et inadapté, mou et
gauche. Les écrivains classiques, qui vont hardiment parmi les qui
et les que, terreur de Flaubert, s'en passent facilement et le remplacent volontiers par un verbe. Mais aussi ils savent à l'occasion utiliser cette faiblesse et en faire cc que la rhétorique appelait une
beauté. Ils emploient le participe présent comme une sorte de ton
mineur, quand il s'agit d'exprimer quelque chose de faible, ou de
commençant ou de finissant. Flaubert en eût, je crois, aimé cet emploi
délicieux dans le Tllbnaque : c En même temps, j'aperçus l'enfant
Cupidon, dont les petites ailes s'agitant le faisait voler autour de sa
mère. » Suivez le crescmdo, sentez l'antithèse rythmique dans cette
phrase de La Bruyère : « Sc formant quelquefois sur le ministre ou
sur le favori, 11 parle en public de choses frivoles, du vent, de la
gelée; il se tait au contraire et fait le mystérieux sur ce qu'il sait
de plus important, et plus volontiers encore sur cc qu'il n~ sait
point. • ~ine écrit :

RÉFLEXIONS SUR U. LITTÉRATURE

4H

N'est-ce pas à 110s yeu:c un spedar/e a.ssei doux
Q_,u la t1ru11e d' Hector pltura11t à vos genoux.
Il s'agit d'une diminution, et pleura11t est dès lors bien meilleur
que qui pleure pour exprimer l'abaissement d'Andromaque. Mais
dans
Sous lts drapeaux d'un roi l&lt;mgtt111ps victorieux

Q!,1 floil Jusqu'à Cyrus rtmouter ses aïeux,
remplacez qui fJOil par floyant, tout s'amollit, tombe en quenouille.
La mollesse du participe présent se faisant sentir quand il commence et surtout quand il finit une phra~e (à moins qu'il ne s'agisse
du participe absolu, comme celui que j'emploie précisément ici),
une construction naturelle à la langue consiste à encadrer cette
valeur faible du participe, comme dans une cordée, entre deux
valeurs fortes, entre deux verbes qui le soutiennent :

N011, Princes, ce 11'est poi,it au bord dt l'u11ififfs
Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers,

Et, de Pris inspirant les bai,us les plus fortes,
Tes plus grands ennemis, Ronu, so,it à ùs portes!

La force qu'une position bien calculée cl une anacoluthe fort
simple donnent ici au participe présent est vraiment étonnante, et
Flaubert le premier savait que, de son temps, l'âge de pareilles inventions était passé.
Or, c'est un fait que Flaubert JT1anie très gauchement les qui et
les que, qu'il le sait, et veut s'en passer le plus possible. Il déclare
qu'ils lui gâtent les maitres du XVII• siècle. C'est même une des
raisons qui lui font employer souvent l'imparfait du discours
indirect, lorsqu'il ne veut ni des guillemets du discours direct, ni
des qu, du discours indirect proprement dit. Mais surtout il est
amené à employer souvent ce participe présent qui évite les qui et
les que, et l'emploi qu'il en fait se ramène tout entier aux traitements que lui avaient fait subir nos classiques. Au commencement
d'une phrase, il a quelque chose d'inchoatif: ~ C'était un autre lien
de la chair s'établissant, et comme le sentiment continu d'une
union plus complète.» A la fin d'une phrase. il indique un fléchis-

�434

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sement, une mollesse, un déclin, une chute. « De la hauteur où ils
étaient, toute la vallée paraissait un immense lac pâle, s'évaporant
à l'air. » « La catapulte roula jusqu'au bord de la plate-forme; et,
emportée par la charge de son timon, elle tomba, fracassant les
étages inférieurs. • Au milieu d'une phrase, il est maçonné et soutenu par des valeurs fortes. « Elle entrevit, parmi les illusions de
son espoir, un état de pureté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le ciel, et où elle aspira d'être.»

.•.
« La conjonction et, dites-vous, n'a nullement dans Flaubert l'objet
que la grammaire lui assigne. Elle marque une pause dans une
mesure rythm ique et divise un tableau. En effet, partout où on
mettait rt, Flaubert le supprime .. . Chez Flaubert, et commence toujours une phrase secondaire et ne termine presque jamais une énumération. • Votre remarque est vraie en cc qu'elle affirme, mais me
paraît bien contestable en ce qu'elle nie. Et a en français deux
significations, dont les grammairiens se sont obstinés à ne voir
jamais que la première : une signifü:ation de liaison statique et
une signification de liaison dynamique, de mouvement. Flaubert,
comme tout écrivain, emploie l'une et l'autre. Il se sert du premier
et pour terminer une énumération, toutes les fois que l'énumération est donnée comme complète, ne l'emploie pas quand elle est
indéterminée ou incomplète, et il fait là comme tout le monde-:
« Il contenait des écuries pour trois cents éléphants, avec des magasins pour leurs caparaçons, leurs entraves et leur nourriture,
puis d'autres écuries pour quatre mille chevaux avec les provisions
d'orge et les harnachements, et des casernes pour vingt mille
soldats, avec les armures et tout le matérirl de guerre. » Mais
« Des arborescences, des monticules, des tourbillons, de vagues
animaux, se dessinaient dans leur épaisseur diaphane.» Je prends
ici deux phrases limites, qui se passent de commentaires, mais il
est bien évident que Flaubert a plus souvent à faire des énumérations évocatoires du (second genre que des 'énumérations inventaires du premier.

Qu_ant au et dynamique, ,il a pour type jle et épique, çalque du

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

435

x«1 homérique, et qui ne parait guère chez nous, je crois, avant
André Chénier ; Flaubert, qui ne tient pas à employer les formes

surannées de l'épopée, ne s'en sert presque jamais. Mais, d'une
façon générale, tt commence chez lui un membre de phrase qui
ajoute, dans un mouvement d'apparence oratoire, quelque chose de
décisif, un accroissement, un couronnement. Plus précisément le et
est une pièce constante, un peu monotone, de la phrase-type de
Flaubert, la phrase parfaite de « gueuloir li. Il s'agit de la phrase à
trois propositions de longueur variable, mais toujours équilibrées
par le nombre. « Cependant, sur l'immensité de cet avenir qu'elle
se faisait apparaitre, rien de particulier ne surgissait ; les jours
tous magnifiques se ressemblaient comme des flots ; el cela se
balançait à l'horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de
soleil. li Certes toutes ces phrases de Flaubert sont de tour bien original; mais c'est, dans sa construction générale, la vieille phrase
oratoire française, dont Balzac a transmis le type à Bossuet, el que
Flaubert rajeunit pour le plaisir de ces « universitaires flegmatiques li auxquels, un jour de mauvaise humeur, le renvoyaient les
Goncourt.
Le et de mouvement fait panic essentielle de cette période-type.
Mais je crois bien que si on avait la patience de compter ces phrases
dans les romans de Flaubert, on en verrait le nombre décroître
régulièrement de Madame 8ofJary à Bou,,,ard. Corrigeant Salammbô
il écrit : « Je m'occup~ présentement à enlever les et trop fréquents•
el il s'agit probablement des et de sa phrase ternaire. Car Flaubert
est à la fois hanté par le nombre oratoire et en lutte perpétuelle
contre lui pour le contenir, le briser, le couper. C'est la force de cc
nombre et l'énergie de cette lutte qui font de lui, avec La Bruyère,
le maître certain de la coupe : je crois que nous sommes d'accord
là-dessus.

•••
Je vous ai dit les raisons pour lesquelles je crois beaucoup moins
que vous à l'invention grammaticale de Flaubert. Je reste un peu
étonm! devant des affirmations comm e : « Les afrris fout, les a pendant, les d11 moi11s sont toujours placés ailleurs qu'où ils l'eussent
été par quelqu'un d'autre que Flaubert. » Je ne puis pas relire tout

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Flaubert pour discuter cela ; mais je sais bien que ctpmdant est
généralement chez lui au commencement d'une phrase, ou même
d'un alinéa, cc qui est bien sa place ordinaire. Reste que Flaubert,
comme tous les grands écrivains, a inventé son style, et qu'il s'est
mis à l'inventer tard. Mais, sauf les restrictions que me paraissent comporter les trois premiers mots, je souscris à votre
jugement: «Ces singularit~ grammaticales traduisant en effet une
vision nouvelle, que d'application flC fallait-il pas pour bien fixer
cette vision, pour la faire passer de l'inconscient dans le conscient,
pour l'incorporer enfin aux diverses parties du discours! Ce qui
étonne seulement chez un tel maître, c'est la médiocrité de sa
correspondance.»

« Il nous est impossible, continuez-vous, d'y reconnaitre avec
M. Thibaudet, les • idées d'un cerveau de premier ordre», et, cette
fois, ce n'est pas par l'article de M. Thibaudet, c'est par la correspondance de Flaubert que nous sommes déconcertés. » Voulez-vous
dire, mon cher confrère, que si vous êtes étonné de voir Flaubert
gonfler dans ses lettres des vessies vides, vous ne l'êtes pas de me
les voir prendre pour des lanternes? Je suis bien sOr que non.
Alors voilà une phrase qui dit autre chose que cc que vous vouliez
dire, et c'était précisément le cas de ma phrase sur les écrivains de
race. Pardonnons-nous réciproquement la même faute.
En tout cas, je m'en tiens, quitte à l'expliquer, à mon opinion sur
la correspondance. Il est juste que nous ne la jugions que sur ses
franches et pleines parties, sur les lettres adressées par Flaubert à
des correspondants auxquels il ouvre largement sa pensée et son
cœur. Un gros volume de l'édition Conard contient, mises à part,
les lettres à Madame Franklin-Croult ,: elles n'ont aucune espèce
d'intérêt. D'autre part. quand il croit devoir parler de politique, il
ne profère que des inepties (le mot n'est pas trop fort). Le Flaubert
d'intelligence et d'idées, c'est Flaubert parlant du cœur humain et
surtout parlant de l'art, le Flaubert de ces admirables lettres à
Louise Colet, écrites pendant qu'il composait Madanu B01Jary, si
pleines, si vibrantes, si nombreuses. La lettre sur la mort d'Alfred
le Poitevin, la réponse à Du Camp pour refuser de venir à Paris,
devront prendre place dans les uttrts choisies 8u XIX' siecle, quand
les programmes classiques inciteront les éditeurs à continuer cc

REFLEXIONS SUR LA LITrÉRATURE

437

11u'ils ont fait pour les deux siècles précédents. Le malheur est que
cette correspondance nous a été livrée mutilée de deux de ses trois
parties essentielles; la plus grande partie des lettres à Bouilhet, qui
ont été détruites par l'exécuteur testamentaire du poète, et la plus
grande partie des lettres à Du Camp, que celui-ci s'est refusé à
laisser publier, sauf celles qu'il a données dans ses Soufunirs littirairts (je crois que c'est précisément cette année 1920 que les
papiers de Du Camp doivent être communiqués au public, à moins
qu 'on ne les goncourtise. Les lettres de Flaubert s'y trouvent-elles i
A M. Léon Deffoux de nous renseigner,) Complète, ce serait une
des belles correspondances de notre littérature. M. Souday l'appelle
• la plus belle, à mon gré, depuis celle de Voltaire•· Je la trouve
tout de même inférieure à celle de Chateaubriand. Faguet, avec sa
drôle de classification des romantiques en écrivains qui ont des
idées et en écrivains qui n'en ont pas, range Flaubert dans les
derniers. Il en donne pour exemple une lettre où Flaubert découvre
dans le Cours dt philosophie positfoe de Comte, " des Californies de
grotesque». Quel que soit le génie de Comte, il est naturel qu'un
artiste comme Flaubert doive trouver au moins dans sa forme, dans
ses irrétlocab/emmt, ses spo11tanémmt et ses dignement un grotesque
infini.
Je suis obligé d'arrêter ici une lettre trop longue. J'aurais voulu
relever plus soigneusement tout cc que vous dites de perspicace,
par exemple sur l'impression du Temps que donne Flaubert, et
surtout vous suivre dans les indications discrètes que vous apportez
à la critique sur la manière dont vous vous reliez vous-même à lui
et à Gérard de Nerval. Mais j'aurai l'occasion de revenir là-dessus.
En attendant, permettez-moi de me ranger, dans une seconde lettre,
aux côtés de M. Daniel Halévy et de discuter votre appréciation,
non sur Sainte-Beuve, mais sur la question de savoir dans quelle
mesure « la fonction propre du critique, cc qui lui vaut vraiment
son nom de critique, c'est de mettre à leur rang les auteurs contemporains•· Ce sera pour le prochain mois.
Al.BEAT THIBAUOET

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.
••
Ayant commencé à donner la forme d'une lettre à ces observations, j'étais gêné pour les encombrer d'analyses détaillées. A
titre d'exemple, je rejette en cette note, pour compléter ce que
M. Marcel Proust m'a amené plus haut à dire de la conjonction et
chez Flaubert, une étude technique de tous les et d'une page prise
dans Madam~ Bo'Oary.

« Le pré commençait à se remplir; el (1) les ménagères vous
heurtaient avec leurs grands parapluies, leurs paniers et (2) leurs
bambins. Souvent, il fallait se déranger devant une longue file de
campagnardes, servantes à bas bleus, en souliers plats, à bagues
d'argent, el(;) qui sentaient le lait, quand on passait près d'elles.
Elles marchaient en se tenant par la main, et (4) se répandaient
ainsi sur toute la longueur de la prairie, depuis la ligne des
trembles jusqu'à la tente du banquet. Mais c'était le moment de
l'examen, et (5) les cultivateurs, les uns après les autres. entraient
dans une manière d'hippodrome que formait une longue corde
portée sur des bâtons.

» Les bêtes étaient là, le nez tourné vers la ficelle, et (6) alignant
confusément leurs croupes inégales. Des porcs assoupis enfonçaient
en terre leur groin ; des veaux beuglaient; des brebis bêlaient; les
vaches, un jarret replié, étalaient leur ventre sur le gazon et, (7)
ruminant lentement, clignaient leurs paupières Jourdes, sous les
moucherons qui bourdonnaient autour d'elles. Des charretiers, les
bras nus, retenaient par le licou des étalons cabrés, qui hennissaient à pleins naseaux du côté des juments. Elles restaient paisibles, allongeant la tête et (8) la crinière pendante, tandis que
leurs poulains se reposaient à leur ombre, ou venaient les téter
quelquefois ; et, (9) sur la longue ondulation de tous ces corps
tassés, on voyait se lever au vent, comme un flot, quelque crinière
blanche, ou bien saillir des cornes aiguës, et(10) des têtes d'hommes
qui couraient. A l'écart, en dehors des lices, cent pas plus loin, il
y avait un grand taureau noir musclé. portant un cercle de fer à
la narine et (11) qui ne bougeait pas plus qu'une bêle de bronze.
Un enfant en haillons le tenait par une corde. »

RÉFLEXIONS SUR LA LJTTÊRATURE

439

(1) et de mouvement qui accompagne le peuplement même du

pré qui va se remplissant .
(2) ,t de liaison qui condense autour des ménagères cette espèce
de bloc encombrant et de masse ambulante des parapluies, des
paniers et des gosses agglutinés.
(3) tt de liaison, mais qui ajoute sa notation nouvelle par un
mouvement, un passage brusque et vivant d'une sensation visuelle
à une sensation odorante, vous jette en quelque sorte, à son tournant, celte odeur de lait qui demeure aux filles de campagne endimanchées.
(4) et (5) répétition du et de mouvement, tout pareil à (1). Il
répand dans la phrase, comme une vanne levée, le flot qui coule
continuellement dans l'imparfait.
(6) et de liaison tout pareil à (2) 1 qui ramasse en une sorte de
masse indiquée par c&lt;n,fitsément les croupes inégales des bêtes à
l'attache.

(7) et (9) une des formes de d les plus originales et les plus fréquentes chez Flaubert. C'est un et de mouvement qui, dans une
phrase descriptive assez longue, lève comme au bout d'un bras un
trait caractéristique, un détail saillant, destiné à rester comme un
point brillant dans la mémoire quand le reste se sera affaissé dans
l'ombre. Dans (7) cc détail visuel est horizontal, au niveau même
de l'œil humain, qui va naturellement à l'œil des vaches étendues
et choisit spontanément cc point pour le fixer et s'y fixer. Dans (9)
le détail est vertical, brillant, multiple, épars, une crinière, des
cornes, des têtes. Cette forme du et de mouvement employée déjà
par Chateaubriand, a été traitée par Flaubert avec une maîtrise
particulière, mais, tournée après lui en procédé, a été usée jusqu'à
la corde par ses imitateurs.
(8) et de liaison qui allie deux aspects d'une même attitude.
(10) .et qui me parait curieux. On ne l'attendrait pas, il n'y a pas
lieu du tout à conclure une énumération, puisque ce sont là des
détails dispersés et qui se renouvellent indéfiniment d'eux-mêmes.
Mais cet et, apparemment de liaison, est en réalité un et de mouvement. Il marque un passage des images statiques (cnnières et
cornes) à l'image dynamique des têtes d'hommes qui courent. 11
accompagne et exprime ce déplacement des têtes. Si Flaubert n'avait

�440

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas voulu introduire cc mouvement, il aurait écrit « quelques crinières blanches, des cornes aigües, des tètes d'hommes», ce qui
eüt paru d'une ironie bizarre. Mais le mouvement était déjà donné
dans la dispersion même du tableau, qui sépare par le ou /Jim les
cornes des crinières, puis par le tl, et surtout par le changement de
mode, le mouvement du repos.
(11) ,-/ de liaison analogue à (2) et à (6). Il est un des boulons
qui réunissent en une chose compacte, massive, puissante, les
membres de la phrase où est nfalisé le taureau immobile. Une fin
de paragraphe splendide, toute flaubertiennc. Peignant dans Salammbô un marché africain, Flaubert l'arrêterait sûrement là. Mais
dans cette peinture du comice agricole (et non des comices,
comme dit Flaubert, - à moins que l'uS2ge n'ait changé ?) cet
arr~t de haute plastique détonerait un peu. Flaubert Je détend
avant de le quitter, le remet d'une petite phrase dans le courant
réaliste du comice. La petite phrase finale ; Un mfant en baillo11s /1
te11aiJ par u111 corde pend à la superbe phrase du taureau comme
la corde elle-même, cc qui fait du taureau non un type à la Buffon,
mais bien une bête de ferme et de concours.
Je donne ces remarques comme des impressions et des thèmes
plutôt que comme des vérités didactiques. D'une part, ,test toujours grammaticalement un élément de liaison. D'autre part,
comme le style est un mouvement que l'on met dans les pensées,
et comporte la plupart du temps un élément dynamique, un mouvement et un progrès qui sont le cours même du style, - le
discours. La distinction paraîtra plus claire si on considère des
exemples-limites. Si M. Jourdain dit ; • Nicole, apportez-moi mon
mouchoir et mes gants », le et qu'il y a dans sa prose est bien de
liaison pure. Mais à l'extrémité dynamique, tJ pourra arriver à
signifier le contraire même de la liaison, Je mouvement qui renverse
brusquement un ordre pour lui substituer un ordre contraire.

Es/ber, disais-je, Esther dans la pou,p,, est assis,.
La mo1tid de la trrr, à son suptre ut soumist,
Et &lt;Ù jérusakm l'brrbt cache lrs murs.
Et dans ce passage de La Bruyère, quel contraste entre les tl de
liaison et le tl central de mouvement, le tl à renversement, qui, à

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

441

la barbe des grammairiens étonn~s, fait précisément le contraire
d'une liaison el rejette violemment à deux extrémités, deux tableaux
opposés! « N'y êpa,gnez rien, grande reine, employez -y tout l"or et
tout l'art des pl us excellents ouvriers ; que les Phidias et les
Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds
et vos lambris : tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont
l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main Jes
homme. : épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage
incomparable; d après que vous y aurez mis, Z~no~ie, la dernière
main, quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de
Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achè!era un
jour à deniers comptants cette royale maison, pour l'embcll1r et la
rendre plus digne de lui et de sa fortune.» Cet et d'antithèse par~it
d'ailleurs aussi propre à La Bruyère que le et plastique de (7) et (9)
à Flaubert. « Ces hommes si grands, ou par leur naissance, ou par
leur faveur, ou par leurs dignités, ces têtes si fortes et si habiles,
ces femmes si jolies et si spirituelles, tous méprisent le peuple, et
ils sont peuple. » Je m'arr~te ici. J'ai voulu donner seulement l'impression de cc qui, dans le travail du style tel que Flaubert le
conçoit, relie cc travail aux directions profondes de la langue et à
l'œuvrc des maitres.
A.T.

�NOTES

NOTES

OPTIQ!JE DU LANGAGE ou SI LES MOTS SONT
DES MÉTAPHORES USÉES.
L'on sait quelle faveur singulière rencontra la théorie suivant
laquelle les mots sont des métaphores, refroidies, pour Bréal, usées,
dit Darmesteter. Plusieurs ~crivains y virent une preuve de la doctrine, qui leur tenait à cœur depuis quelque quatre-vingts ans :
cette doctrine voulait, ou veut que l'art d'écrire soit essentiellement
l'art de découvrir des métaphores, et que le véritable poète, le poètené use d'images neuves comme le mauvais écrivain de lieux communs.

•
« On a déterminé, écrit Rémy de Gourmont, l'origine du mot
ûrilln', c'est béryl/are, scintiller comme le béryl. Que ne diraient
pas les professeurs de belles-lettres, si quelque « décadent » forgeait, briller n'ayant vraiment plus qu'un sens abstrait, imeraudrr
ou toparrr ?... (r) » Oui, ri s'agit ici de justifier les décadents, comme
ailleurs les romantiques. II n'est point d'image, dira-t-on, si hardie,
que l'instinct populaire n'ait imaginé une image plus hardie encore,
et qui a réussi. Quelque professeur s'étonne que Jules Renard écrive
« clic agite ses petits bras de lézard .. ». Or la langue latine, d'une
pareille audace, appelle lézard, lacertus, le bras musculeux « parce
que le tressaillement des muscles sous la peau est comparé à un
lézard qui passe (:i) ».
1. Eathétlf,1ue de la la,,ngue fra;nçatae (Ed. Mert:11,re de Fra-nce), p. m.
2. Ibid., p. JSXl.

443

11 n'est point ainsi deux façons différentes de « faire du langage•;
mais le procédé dont use le bon écrivain est universel, ou peu s'en
faut : dans l'état actuel des langues européennes, « presque tous les
mots sont des métaphores (1) ». Que si l'on exige des détails ou
des raisons, Rémy de Gourmont nous . renvoie à Bréa_I et à Darmesteter, qui sont aussi bien, de la théorie que l'on a drte, les auteurs
responsables, l'origine, l'autorité.

•
Bréal Darmesteter nous offrent donc de longues suites de « métaphor:s populaires », et les classes même où n!partir ces métaphores, qui semblent nées par bandes :
« Accoster un passant, aborder une question, écbo11n' dans une entreprise, autant de métaphores venues de la mer ... ; opportu~, 1mPorl1m sont des images empruntées à l'idée d'une rive d'atterrissage
plus ou moins facile. Le cheval et l'équitation ont fourni un grand
nombre d'expressions figurées : un orateur s'encbeoétr, dans ses raisonnements (cbevitre =- lo11gt de lico11), il est démonté, dlsarço,mé.
Tral'!ail suppose d'abord l'image d'un cheval entravé et assujctti ... 1t
De la même sorte « un son grao,, une note aigüe, une maison lou-cbt, ont commencé par être des métaphores ... » (2)
Bien. De quelques centaines ou milliers d'observations pareilles,
l'on conclut : « La métaphore seule a pu permettre à chaque homme
de pénétrer au fond des pensées de ses semblables ; dans aucune
des langues dont nous pouvons étudier l'histoire, il n'y a de mot
abstrait qui, si l'on en connait l'étymologie, ne se résolve en mot
concret. (3) »
Je le veux ainsi, et que la cause en soit dans« le besoin que nous
portons en nous de représenter et de peindre par des images ce que
nous sentons et cc que nous pensons li (4) ; mais enfin Bréal et
Darmesteter n'oublient dans tout cela qu 'une chose: c'est de montrer
que nous avons bien à faire à des métaphores.

•
Un menuisier dit de la loi, que l'on vient de voter:« Elle a besoin
1.

n,,a.,

p. 1s1.

2. Bréal. Essai de Sdmanttque (Ed. Hachette), p. 289.
3. A. Darmesteter. La VIe du Mots (Ed. Delagra'f'e), p. 85.
'- E,sat de Sémantique, p. l!87.

�444

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

encore d'un bon coup de rabot »; un photographe: « ... de quelques
retouches ». L'un et l'autre usent par li des termes les plus simples
• qui d'abord s'offrent à eux, et leur présentent naturellement l'idée
d'un finissage à donner à quelque meuble, cliché ou loi. Loin qu'ils
cherchent la métaphore, ils l'évitent plutôt.
Mais ce rabot, cette retouche, dites-vous, font image. Sans doute,
pour vous qui n'êtes pas menuisier, ni photographe; cil s'agit simplement, ajoutez-vous, de mettre au net la loi ». Eh, c'est votre
mise au net qui va sembler au menuisier image.
La métaphore en de tels cas, loin qu'elle soit l'effet de notre« besoin de peindre ce que nous sentons,. traduit entre les interlocuteurs
un défaut d'entente; nous n'y recevons pas ce que l'on nous dit de
la façon qu'on nous le dit, mais à l'envers et sur un plan différent.
C'est notre distraction ou surprise d'un instant que nous appelons
métaphore.
Il est entre les hommes une divfrsité plus subtile que celle qui
tient au métier ou à l'habitude : différence de langue, différences,
surtout, d'aisance et de sûreté dans le maniement d'une même
langue. Par où s'élargit le champ de la fausse métaphore. Il ne
s'agit plus seulement des mots qui, « allant de soi» pour le parlant
semblent, à qui l'écoute, voulus, rechercht!s ; mais ceux-là même
que le parlant découvre, ce sera suiv:mt une direction inattendue.
Quelque enfant, ou étranger parle, de • cuillère à trous », de
« couvercle pour tête ». Q!ielle fantaisie, dit-on. C'est qu'ils ne
connaissaient pas fourchette ou cbapea1, ; ou bien ces mots leur
avaient échappé. Ils ne cherchent qu'à serrer l'objet du plus près
et à se faire entendre.
(L'image ici se produit pour nous à partir defourcbetk et dans ce
deploiement vers la c11i/J;n à quoi l'on nous oblige. La mt!me image
ne se P,-od11it pas pour eux à partir de cuillère : c'est qu'ils tendent
vers la fo"rcbettt.)
Q!ii remarque, en de tels cas, « la curieuse image », il n'y a trop
rien à lui reprocher. Mais veut-il plus loin admirer que l'enfant ou
l'étranger use de mc:taphores, il convient de l'arrêter et lui montrer
son illusion.

•
Illusion proche d'une illusion d'optique : elle tient à ce qu'il est

NOTES

445

délicat de faire le départ du parlant d'avec celui qui l'écoute, et plus
délicat encore où nous sommes précisément l'un de ces deux-là, où
nous avons pris parti. Ainsi nous p:irait-il, suivant le cas, que notre
auditeur entend ce que nous disons, ou notre parleur se figure à
lui-même ce que nous entendons, dans le même ordre et sur le même plan que nous faisons nous-mêmes. Illusion très générale, utile
peut-être, et qui tient sa bonne place dans les lieux communs de la
critique littéraire. Il n'est guère douteux que Bréal s'y laisse prendre
et Darmesteter.
Car l'image se trouve jouer pour ces deux linguistes, qui dans le
même moment considèrent ce mot actuel, abstrait : a"oster et cet
autre mot, différent, cependant le même : côte. Elle joue à la
/afJtur de cet kart, comme il arrivai) plus haut de fo11rcbttte à
cui//ëre trouée ou, pour le professeur, de mise au tilt à coup de
rabot. Le seul tort de Bréal est d'admettre que le Latin ou le
Français d'if y a quatre cents ans (et tout aussi bien celui d'aujourd'hui) usait de sa langue avec une telle science, et un tel détachement.
M. A. Meillet dont on sait qu'il est le linguiste, de nos jours, le
plus scrupuleux et le plus savant, écrit :
" Le principe essentiel des changements de sens est dans l'existence de groupements sociaux à l'intérieur du f!!ilicu où une langue
est parlée... Ces changements tiennent aux emprunts que fait ta
langue commune aux langues particulières de ces groupements.
Arrfotr signifie étymologiquement abordtr, c'est adripare et ce
sens est bien maintenu, par exemple dans le portugais arribar :
mais pour un marin, aborder c'est être au terme du voyage ; si de
la langue des marins le terme passe à la langue commune, il signifie simplement ce que signifie le français a"Ïfitr Le mot arracbtr
représente un ancien ex--radicare « tirer la racine » : dans le langage
des cultivateurs ce terme est d'usage fréquent; s'il passe à la langue
commune la notion de racine disparait et il ne reste que l'idée de
tirer un objet engagé dans quelque chose. &gt;&gt; (1)
Des explications d'ordre voisin, et relevant de la deuxième illusion
que l'on a marquée, seraient ici possibles. On ne les supposera
pas : au surplus leur possibilité seule importe, et l'existence,
l. A. :Weillet. Comme,it les mots chcmgellt de sens. Annie socfologiqiu, 1905-1906.

9

�LA NOUVl!LLE REVUE FRANÇAISE
à leur endroit, d'un biatus dans la pensée de Brhl et de Darmes-

teter.

•
L'krivaln qui inventerait, de nos jours, hwrts""6r, ce serait, sul·vant toute vraisemblance, pour des raisons absolument itrangères ,
i celles qui ont provoqué brilùr. Loin que les linguistes apportent
à la théorie de la métaphore l'appui d'une observation désintéressée,
il nous faut bien imaginer que le subtil, l'incorruptible Brhl s'est
laissé séduire ici à une mode d'idées (et, certes, je la veux appeler
aussi bien doctrine, et très digne de respect, mais enfin c'est pour
son caractère de mode que nous avons à faire à elle), au point
d'affirmer beaucoup plus qu'il n'avait observé, et· s'abandonner t
une illusion assez grossière.

.

JUIi PAULHAII

.•

DE Q!JELQ!JES ANTHOLOGIES.
LES PLUS JOUES ROSES DE L'ANTHOLOGIE GRECQUE, cueillies par Gtsl!rul Soultsg,s (Crès et C1•). - LES DIONYSIAQUES de
Nn#os. Fragments traduits par Mario Meunier. - ANTHOLOÇIE
PŒTIQLIE FRANÇAISE (XVIII• Sl~CLE), par Mallriu A/1(Gamier frères). - ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE ROUMA!N2, tûs Oritirus tsu XX• sikü, par N.Jortts et Sqti,,,, Go,-uüt
(l)elagrave). - ANTHOLOGIE TRADUITE OU NÉO-GREC de
SOTIRIS SKIPIS, par Pb. ublsg,u et A. Ctsmpo,, {Figuière).
Le choix d'épigrammes de !'Anthologie traduite par M. Gabriel
Soulages est de ces ouvrages auxquels on souhaite un grand succès
de librairie. Les innombrables lectrices des Cbturso,u tû Bilitis et
celles - plus nombreuses encore, hélas! - de Toi Il Moi devraient
atre aguichées par l'adroite présentation de ces délicates et immortelles merveilles. « Œil'4uùs, P1JS facû, Q!ulü blur, nt.-ü do,,e,
Plrilln,s1 bydrolbJrapù •• tels sont quelques-uns des titres dus à la
fantaisie du traducteur, fantaisie qui sait garder un go0t ·fin et juste
dans l'emploi d'expressions d'allure contemporaine. On sent fort biea

NOTES

447

que M. Soulages a voulu éviter jusqu'à l'apparence d'un appareil
savant, et que son principal souci fut de conquérir un public nouveau à des chefs-d'œuvres de poésiê que trop de personnes ne
connaissent que par oui-dire ou par de sèches et froides adaptations
scolaires. La mame préoccupation a guidé son choix. Il n'a eu garde
de négliger les charmants tableaux de mœurs d'Asclépiade, mais il
a fait une place très large à Paul le Silentiaire, au précieux Philodème, à l'ardent Rufin, enfin au tendre Méléagre qui composa le
premier de ces bouqud,s poétiques auquel il s'excuse presque en sa
pnface d'avoir mêlé « les_violettes matinales de sa propre muse ».
De ces bouquets, la traduction de M. Soulages, toujours élégante
et parfois un peu maniérée, dégage le voluptueux parfum. Par endroits, quelques tournures du genre « poème en prose », quelques
phrases un peu romancées font regretter le trait vif et net de la
phrase grecque.
M. Gabriel Soulages n'a pas craint d'entrer en rivalité avecSainteBeuve, qui, dans son article sjr Mélûgre (Portraits contnnpor.;,,,

T. Ill), a traduit un certain nombre d'épigrammes avec un sentiment
exquis de cette poésie. L'avantage ne reste pas toujours à •SainteBeuve : « Déjà la blanche violette ~curit, et fleurit le narcisse ami
des pluies, et les lis fleurissent sur les montagnes ; mais la plus
aimable de toutes, la fleur la plus éclose entre les fleurs, Zénophile,
est comme la rose qui exhale le charme••.: • A cette période un peu
languissante, M. Soulages a substitué ceci : « ... Mais, incomparable
fleur, rose du jardin de Vénus, Z""'J,biü, elü '"'5SJ, f/Urll j1ISU tl,
s ' ~... • qui rend à merveille le mouvement de l'original.
Mais, ailleurs, il rencontre moins heureusement. Aussi est-ce dans
la version de Sainte-Beuve qu'on aime reliri;_le beau poème funèbre
à Heliodora : « Je t'offre mes 'larmes là-bas jusqu'à travers la terre,
Heliodora, je te les offre comme reliques de tendresse jusque dans
les enfers, des larmes cruelles à pleurer! 'et sur ta tombe amèrement baignée je verse en libation le souvenir de nos amours ; car
tu m'es chère jusque parmi les morts ; et moi, Méléagre, je m'krfe
pitoyablement vers toi, stérile hommage dans !'Achéron ! Hél_as 1
Hélas I où est ma tige si regrettable? Pluton me l'a enlevée, il me
l'a enlevée et la poussière a souillé la fleur dans son éclat. Mais je
te supplie à genoux, 6 Terre, notre nourrice à tous, d'enchainer

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans ton sein, ô mère, d'enchaîner doucement cette morte tant
pleurée•·
Pourquoi M. Soulages n'a-t-il pas cru devoir s'approprier la « lige
si regrettable» et le« stérile hommage dans l'Achbon », expressions
fortes et concises, exemples de ce raccourci d'idées qui est le fruit
du génie poétique.
M. Gabriel Soulages eût été bien inspiré de faire auprès de ses
propres traductions une place à celles de ses devanciers qui sont
justement citées commes des modèles. Voltaire, entre autres, choisissant dans l'anthologie ce qui répondait à l'idée qu'il se faisait de
l'épigramme, a fait passer dans le vers français la grâce du poème
grec, avec tout l'esprit de Voltaire. « Je le donne à Vénus ... ,. dit
une courtisane mûre en consacrant son miroir à la déesse:
Je lt domu à. Vénus, puisqu'elle est toujours belle:
Il redouble trop 'MS ennuis.
Je ne sa11rais 1ne 'Doir en ce miroir fidi/11
Ni telle qut j'étais, m ttlle q,u je mis.

Il est, à toutes les époques, des esprits que ce genre de beautés
ne touche point, ou qui affectent de les tenir pour méprisables. Ce
sont eux que l'on voit piquer dans le sublime, tête la première, et
qui ne remontent plus jamais à la lumière du jour.

•• •
M. Maurice Allem est trop averti pour épouser la querelle de
ceux qui prétendent bannir de la poésie, tour à tour, l'éloquence,
ou l'esprit, ou l'émotion personnelle, ou la précision, ou bien le
mystère. Il a fort bien marqué dans l'introduction à son Afftho•
logu poétique du XV/11• siùu fra"f4Î.s le caractère mûllectzul de la
poésie en cet âge d'or de l'esprit français, qui serait aussi, s'il faut
en croire M. Allem, « le moins riche en poésie de toute notre histoire
littbaire. 11 C'est l'opinion généralement reçue. Elle n'est pas aussi
solidement établie qu'on veut bien le laisser croire. Il est plus vrai
de dire qu'il n'y a guère, dans la poésie du XVIII• siècle, de trace de
romantssme. Mlme dans les « fureurs ,. réglées d'un J.-8. Rousseau
u d'un Lebrun-Pindare, jamais la raison raisonna.nie n'abdique ses

NOTES

449

droits. Cc que nous reprochons aux poètes de ce temps et m~me
aux plus grands d'èntre eux, à savoir de ne jamais e"primer de
« sensations 11, de ne jamais faire passer dans les vers les frémissements et les mouvements de la chair et de « l'âme i&gt;1 est justement
cc dont, après le pittoresque physique, ils se souciaient Je
moins.
Q!le cc fût en prose ou bien en vers, une seule chose leur importait, c'était de donner une forme nette, brillante et solide à la pens.!e,
à l'idée. A celle-ci on demandait, à tout le moins, d'Etre ingénieuse,
d'offrir même « un sens élevé, nouvea.u 1 vi!ritable », comme disait
Houdart de la Mothe, pour qui M. Maurice Allem se défend mal
d'une certaine sympathie, que je n'éprouve moi-m~me aucun
embarras à partager. Dilt M. Paul Souday, si par mégarde il
jetait les yeux sur ces modestes essais, en concevoir de l'aigreur, je crois qu'on chercherait vainement, dans les poèmes
« philosophiques• de Victor Hugo, des pensées aussi justes, aussi
fortement exprimées, sans grandiloquence et sans panache, mais
avec une étonnante propriété de termes et une simplicité noble, que
dans ces vers où, bien avant Sully-Prud'homme, Houdart de la
Mothe avait tenté d'exprimer l'angoisse métaphysique

.

Impatimt de tout co1111aîlre
Et se flattant d'y paroenir,
L'esprit fJtut pbtltrer son itrr,
Son principe et son a.fJmir;
Sans cesse il s'etforce, il s'anime;
Pour sonder ce prof&lt;&gt;nd abîme
li epuise tout son pou1Joir;
C'rst fJainrment qu'il s'inq_utèle
Il smt qu'u,u foret secrète
lui difmd d, se C011UfJoir.
Mais cet obskule qui nous trouble,

lui-méme ne peut nous gulrir;
Plus la nuit jalouse rtdouble,
Plus nos yeux tâchent de s'ouwir.
D·1111e ip1oranu curieuu
Noire âme, ëSC/a'Oe ambitieuse

�4r;o

LA . "OU VEI.LE REVUE FRANÇAISE

Cbtrcbe m w r, a s, pJ11ilrer.
Vaincu, elle 1ze pwt se rmdr1
Et nt saurait 11i se comprmdrt
Ni CQ11smlir à s'ignortr.
C'est dans cette même ode, si remarquable à tant d'égards, que
le poète invoque la volupté. « Que l'ambition de connaitre, s'écriet-il, cède à la douceur du plaisir ». La merveille du XVIII• siècle
est d'.ivoir su concilier l'une et l'autre, d'avoir &amp;it de la science un
plaisir de bonne compagnie, et d'avoir porté au plus haut point
l'appétit du plaisir et celui de la connaissance. «Volupté, volupté ... »
chantait La Fontaine. La Mothe est plus méthodique :

Parmi nous 11e t'ts-tu mo11trée
Q_iu po11r t'y faire a,iml1' m vaiti?
Il n'tst j&gt;oi11J de vœux qui t'atJirmJ;
T1, souffrt~ qu, nos cœurs ,xpîrmt,
Lentes victimes de l'ennui...
J'ai souligné ce dernier vers. J'ai la faiblesse qu'on voudra bien
excuser d'être sensible a son charme modéré ... Et les de'iX premiers
me font penser à l'appel éperdu de Baudelaire : « Volupté, Fantôme élastique ... »
Le choix de M. Maurice Allem est partout guidé par un goût très
délié auquel s'ajuste le souci de mettre au jour tout cc qui, dans
ce siècle trop peu «poétique» à son gré - et trop civilisé peut-être
aussi, car la poésie ne va pas sans quelque barbarie - offre un
tant soit peu de «lyrisme».
On ne saurait lui reprocher aucune om1ss1on grave. Au contraire, il lui faut savoir gré d'avoir négligé des pièces qui encombrent les recueils de « morceaux choisis ii, au profit de ~elles qui
sont vraiment caractéristiques. Le choix que M. Allcm a fait dans
l'œuvrc de Delille est celui d'un homme qui goûte la poésie pour
elle-même et qui sait la découvrir -partout où elle est.

M. Mario Meunier, à q_ui l'on doit une bonne traduction du

NOTES

451

Banq:iet, a entrepris de traduire les DionysiiZfJ.ues, de Nonnus. Il
s'est attaché ~ garder au poème son caractère de somptuosité ornée.
li ne pouvait éviter les défauts de son auteur, qui sont un peu ceux
de notre BréQeuf, la redondance, la profusion oratoire. Mais il
a su rendre le beau mouvement de la déploration funèbre du
chant XI et les gracieuses images de l'histoire de Calarnus.
Les remarques que M. Mario Meunier a mises en guise de
préface . aux fragments qu'il a traduits font vivement désirer
qu'il s'avise de joindre à la version complëte du poème ;llégorique de Nonnus, un commentaire de la doctrine mystique du
poète alexandrin.

•
••

M. Philéas Lebesgue a traduit, avec le concours de M. André
Cast.agnou, et publié sous le titre d'Antbologil, un choix d'œuvres
du poète néo-grec Sotiris Skipis. C'est dans le troisième livre de la
Harpe Eolienne que se rencontrent, à mon avis, les poèmes les
plus remarquables. Il est aisé de constater l'influence qu'ont exercée
nos poètes contemporains, et particulièrement Jean Moréas, sur
l'auteur de ces stances :

0 Paris! dans l'un de tes parcs, auprè5 d'unt belle fontaine,
je 'llit11dra1. wmmt a11trifois.

réver, et, parmi le silmce, /ouvrirai
un flitt1x

V"/aint.

Q.ue de fois, triste poèU, tu modelas
ton dialogue myst,qzu,
assis seul, avec ta douleur,
sur ce banc.
De&lt;can-t moi passeront, avec les feuilles morks
des 111arr01111iers1
les rrreurs de ma jeu,ussr surgissant 11n, li une
d11 /0t1d de mon passé.

•
••
MM. N. Jarga et Septime Garceix n'ont pas été bien inspirés
lorsqu'ils se déterminèrent à. traduire en vers français les œuvres
des poètes roumains. Pour l'honneur de ces derniers, nous voulons

�45 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

croire qu'ils ont été desservis et que, par exemple, Mihiel Eminesco
n'est pas le médiocre «parolier» pour valses lentes que les traducteurs nous révèlent :

Amis lorsque, au fond dt 110/n âme,
l'Amour s'est éttmt dat1s la mût,
La pur, tt tner1Jeil/eus1 flamme
EtlCQr doucmunt t1ot1s poursuit ...
Tout, -ou à peu près tout, dans cette Anthologie est de la même
veine.

. •.

LA DÉFENSE DE TARTUFE, extases, remords, visions, prières, poèmes et méditations d'un Juif converti,
par Max Jacob (Société littéraire de France).
M. Max Jacob renouvelle le genre du poème macaronique, avec
infiniment d'esprit et les plus beaux dons de poète. Cc qui fait la
différence de cet art raffiné, subtil et désespéré, à la froide mécanique verbale de ses médiocres imitatcu rs, est que Pirlout le
poète laisse deviner qu'il pourrait davantage, s'il ne préférait à
tout autre plaisir littéraire, celui de dominer le sujet qu'il traite, et
de paraître supérieur à cc qu'il fait. La grande poésie n'a pas de
secrets pour M. Max Jacob, mais lui, pour décourager les admirations qu'il juge indésirables ou compromettantes, y mêle des
propos de café, des phrases de roman-feuilleton, et des morceaux de
cantiques pour le mois de Marie. Il recueille ainsi l'adhésion de
tous ceux qui ne lui pardonneraient pas d'être sublime et profond,
s'il n'était« fantaisiste». Car la fantaisie, pour certains esprits, de
même que pour les chefs d'orphéons sous-prUcctoraux, c'est, en
toute chose, le pot-pourri. Il a plu jusqu'à ce jour à M. Max Jacob
d'être loué pour cc qu'il y a de factice dans sa poésie. C'est que,
moins modeste en réalité qu'il voudrait le paraître, il compte bien
être admiré plus tard pour cc qui est en clic de meilleur. L'exemple
d'Apollinaire, dont la Musc eut beaucoup d'obligations à celle de
M. Max Jacob, est là pour montrer que le calcul n'est pas plus

NOTES

45l

mauvais qu'un autre. Mais pourquoi faut-il qu'il y ait un calcul?
Voici un petit poème qui laisse paraitre l'ingéniosité de M. Mu
Jacob et les charmes de sa cornemuse lyrique :

Mois6 enfant, da11s cette po,w,îrt,
- C',st une tour afltc toit de do11jo11, Pmsait à Dieu et faisait sa pr,nt,
Ne sachant pas got1fl""" da11s les jot1es.
L'enfant jlsus, la paille est sou 11uage ,·
C'est hitn plus chaud et c'est bim plus joli:
Il a la paille tt n'a pas de logis. •
Moïse mfant, U11caii011 des magts,
Maille à partir afJecque la magie,
L'autre petit, quand sa maison flOJagt,
A pour maiso11 11 ci1J de l'/talit.
Httssards hongrou, sous fJOS noirs pardessus,
Q.ui trombonie{ dans ma co,irbe go11dole,
Trombone{ tous à la gloire de jtsus !
Q.ue vos plumets lui soient u,re a11r;o11.
On reconnait l'agrément de l'ancienne imagerie religieuse d'Épinal. Des morceaux de prose, comme l'Examm s11r la ,barili, q~I
sont d'une force et d'une sûreté admirables et d'une éloquence sobre
ou d'une couleur très délicate, comme le début de jésus aparst la
ttnrpllt, ne sont pas moins remarquables.

LE CONTE D HIVER AU VIEUX COLOMBIER.
Le Vieux-Colombier a rouvert ses portes. Cc ne sont plus les
théories qui comptent, mais les actes. Son but - et son seul butest, on le sait, de servir les œuvres qu'il monte. Aussi parleronsnous d'abord, parlerons-nous surtout et peut-être uniquement, du
drame lui-même. Si le Co11tt d'Hi1Jtr a gardé tout son sens et toute
sa force, toute sa fantaisie et toute sa couleur, toutes ses qualités
et même ses quelques défauts, aucune objection ne tiendra devant

�◄ 54

LA NOUVEi.LE REVUE FRANÇAISE

l'évidence : Les moyens employés ici étaient les bons (sinon les
setils imaginables) et voici les principes du m~me coup justifiés.
Léontès, roi de Sicile, a depuis quelque temps chez lui le roi de
Bohême, Polixénès. Ils sont amis depuis l'enfance. Jamab une
ombre ne s'est levée entre eux et non plus entre Léontès et sa
noble dame Hermione; leur fils Mamilius grandit doucement dans
la joie; un autre enfant est attendu. Au moment de quitt ~r la cour
de Sicile, Polixénes se voit retenu par l'insistance des ses hôtes.
Du moins, si Léontès échoue, Hermione, plus habile en ces sortes
de choses, finit par obtenir du roi de Bohême la promesse de
demeurer. Résiste-t-on a une femme si bien disante et à son sounre
enchanteur? Ce n'~t certes pas la première fois qu 'elle parle ainsi
à «Bohême», et jamais Léontès, à ee qu'il semble, n'en prit ombrage. Mais ce grand gaillard roué, "'Sicile», est un sensuel, un
violent, un sanguin, à la merci de sa colère, le jour où le démon
voudra souffler le doute en lui. Un serrement de mains, une parole
trop tendre perçus avec plus d'acuité que d'ordinaire, vont pénétrer
son tràne épais, déchainant soudain un monde d'images qui ne
seront que le grossissement de ce que Léontès a réellement vu et comme il a vu les mains se serrer. ainsi voit-il les deux bouches
s'unir et la consommation de J'adultère. En train de jouer avec son
fils, il envoie, d'un grand coup de pied, promener les jouets de
l'enfant et se redresse de toute sa taille; le démon furieux de la
jalousie nage dans son gros sang : il est hanté. - Jamais le mouvement d'une passion irrésistible ne s'inscrivit si visiblement
devant nous. Oui, voilà du Shakespeare (et du grand Shakespeare)
en vie: Léontès est sorti du livre, et il a retrouvé son corps. A ce
moment il occupe toute l'a.vant-scène et les raisons innocentes de
sa folie, Polixénès et la reine Hermione, ne sont que deux ombres
lointaines qui se découpent sur le mur. - Or, le seigneur Camillo,
fidèle serviteur du roi, s'avance. Chez un homme comme Léontès,
l'acte marche sur les talons de la pensée; il faut que, dans l'instant,
le seigneur Camillo l'approuve, partage son erreur, le venge. si ce
n'est sur la reine, tout au moins sur II Bohême», et à celui-ci verse
Je poison. Mais, en face de ce~ Bohème», qui a le visage même de
la droiture, Camillo ne peut se tenir de révéler le projet de son
maître; l'ombre de la crainte est sur oux : ils s'enfuieront. - Ri~n

NOTES

.

.

dans ce premier acte que d'essentiel ; mais on y découvre déjà le
mécanisme dramatique propre à Shakespeare : continuité, simultanéité. Ses personnages ne s'expriment pas à tour de rôle, mais
en emhle, pour ainsi dire sans interruption. Ici, l'enfant qui joue,
là, Je père qui se dévore, plus loin, Hermione et son hôte qui
déclenchent le drame à leur insu. Tous ne sont pas au même plan,
ou présentés toujours dans la même lumière; mais tous demeurent
et agissent en notre présence: le dramaturge les manie comme le
. peintre les valeurs. Tandis que la parole est tout, ou à peu près
tout. chez Racine; ici, le geste est de moitié avec elle dans l':iction.
l:I composition logique et déductive, chère à nos classiques français. le cède à une composition harmonique, que sans doute ils
n'ont pas ignorée toujours, mais qu'ils considéraient comme accessoire, malgré les leçons du théàtre grec; seul Molière, dan~ ses
pièces les moins guindées, en usa délibérément. Si le metteur en
scène tient à ne pas trahir l'auttur, il devra, dans le cas présent,
dessiner devant nous le drame, doubler et renforcer Je texte par
une arabesque expressive d'attitudes et de mouvements. Je donnerai
un exemple de ce dessin : la descente au jardin de Polyxénès et
· d'Hermione, quand ils traversent le proscénium, sous l'œil jaloux
de Léontès qui s'est retiré tout au fond: le bond de celui-ci sur eux,
quand ils viennent de disparaître. Quelques manœuvres de ce
genre - de cette qualité - et nous flOJlons. Tout cela, sans doute.
était dans Je texte ; mais il fallait le découvrir.
Le second acte s'ouvre sur une de ces scènes familières, non
essentielles à l'action, mais parfaitement propres à la préparer, à la
mùrir et à l'épanouir, que l'économie un peu janséniste de l'art 1
français du XVII• siècle, à l'encontre des Grecs encore, excluait
volontairement de la tragédie. La reine est au lit, ses femmes travail lent; le jeune prince devise et plaisante avec elles, puis va raconter
à sa mère une histoire de revenants: c'est le thème - tant de fois
repris par Maeterlinck- du bonheur qui continue de régner dans une
maison, tandis que les nuages s'amoncellent. Mais la peinture est si
légère, si juste, si classique dans sa discrétion, que l'action n'en est pas
un instant ralentie. - Lèontès rentre en scène comme un furieux,
rapportant la nouvel le de la fuite des deux c complices». C'est l'aveu;
plus de doute; on en voulait à sa couronne et à sa vie. Il arrache son

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

fils à la pauvre reine Hermione ; il l'accuse, l'insulte et la jette en
prison. La reine n'a pas le don des larmes; elle ne peut que protester, que chanter de sa voix très douce «l'affliction d'honneur qui
la point» . Nous avons devant nous une chrétienne dont Je malheur
fait une sainte; c'est à son tour de remplir le tableau et de balancer l'injustice par le poids des vertus qu 'elle va montrer. En
vain les seigneurs supplieront leur maître et en particulier, dans
une admirable invective. l'honnête Antigonus: Léontès n'en démordra pas. S'il n'a pas vu de ses yeux, il smt, il sait, il croit. Pour
plus de sûreté, il a envoyé deux messagers à Delphes interroger
l'oracle; mais que peut bien faire Apollon contre son démon
déchaîné? Pure formalité ; Léontès n'a ni Dieu ni loi : il n'a que
passion au ca:ur. - Voici déjà, peut-on dire, trois çaractères :
Léontès et Hermione, au second plan Antigonus; Je dramaturge,
maintenant, va « faire sortir» Paulina, la femme de ce dernier.
Aussi timide en son loyal courage est le mari, autant la femme a
d'entrain, d'esprit de répartie, d'indépendance, de bec et d'ongles.
Elle se présente au geolier, obtient une entrevue avec une des suivantes de la reine, et rapporte le petit enfant qui vient de naître,
dans l'espoir d'attendrir le cœur insensible du roi. Celui-ci est couché i on fait autour de lui silence; il ne peut trouver de repos; il se '
tourne et retourne ; il tourne et retourne en sa tête ses projets de
vengeance. Polixénès est hors d'atteinte, mais la reine paiera pour
deux; savoir qu 'elle ne vit plus sera déjà un· grand soulagement
pour la pensée du roi malade. « Supprimons la cause du mal, et
plus de mal.» Raisonnement humain et pitoyable. Rien, jamais, ne
pourra guérir ce tourment; le mal est fait. Déjà nous apprenons
que le jeune prince Mamilius est tombé dans une pernicieuse tristesse; nous l'avons assez vu pour nous intéresser à lui; ainsi,
même derrière la scene, le drame continue. - Survient Paulina
qui force la porte, terrorise les seigneurs et en particulier son mari,
présente le nouveau-né à Léontès, est repoussée, revient au roi,
insiste, lui jette à la face ses vérités ; se fait entendre, mais non
croire, et sort laissant là le marmot. - Scène vulgaire, mais admirable, par le poids de sa vérité. Nous sommes loin de ce réalisme
voulu qu i désenchante l'art et qui déforme la nature. La force d'une
belle situation bien simple, traitée sans détours et à fond . soutient

NOTES

457

le ton, du comique au tragique, avec une prestigieuse sûreté. On
peut tout montrer dans le drame - et les Grecs ne s'en privaient
pas - si c'~st avec décence : « ut decet » comme il convient ; il est
nombre de cas, dans le théàtre anglais, où la brutalité est convenance. - La scène et l'acte se terminent sur la belle supplication
d'Aotigonus ; le roi, y cédant à demi, consent à épargner le nouveau-né ; celui-ci sera, comme Œdipe, exposé sur une montagne ou
sur un rivage étranger. Le pauvre petit ne gagnerait rien à cette
dérisoire atténuation de sa peine, si Apollon, ou plus exactement la
Providence, ne veilla it et n'avait sur lui ses desseins. Notons-le
bien. Ce n'est pas Léontès qui tient le premier rôle, dans le C&amp;11te
d.'Hifltr : c'est Apollon - la Providence. Voie, précisément les
messagers de retour de Delphes : le roi, qur craint la ;;,,iu, convoque en hàte la cour de justice. On sent qu 'il veut juger avant le
dieu, et qu 'il n'acceptera l'oracle que s'il est conforme à son jugement.
Troisième acte. Une courte scène, ironique, entre les messagers
- et voici la cour de justice. Le roi veut respecter les formes :
mais c'est évidemment hypocrisie ; il s'agit bien d'une justice sommaire et, du haut de son trône, c'est lui qui trancherà. Qyand on
a lu l'acte d'accusation, en vain se défend Hermione. Le roi a
décidé. Rien n'est plus émouvant que cette défense; la reine n'a
pour elle que le sentiment de son innocence et ce ton de sincérité
qui gagne tous les camrs, hormis celui de Léontès. Pauvre femme
éperdue, séparée de ses deux enlants, elle craint moins la mort que
la perte de son honneur et jette à Dieu sa supréme prière : l'oracle
doit parler avant le roi. Qu 'il parle donc! • Hermione est chaste,
Polixénès sans reproche, Camillo un fidèle sujet, Léontès un tyran
jaloux .. . Le roi vivra sans héritier si ce qut est perdu ne se
retrouve. ,. C'est la reine justifiée et la mort du prince héritier
prédite. Le roi n'accepte pas cette justification : a Il n'y a pas la
moindre vérité dans cet oracle!,. Droit comme un chêne, il tiendra
tête au ciel. Le ciel confond instantanément s.i superbe : un serv ,_
teur accourt : « Le prince Mamilius est mort. » Le coup de hache
au pied de l'arbre. Dieu a le dernier mot et le roi Léontès se rend.
- Hélas ! à la nouvelle de la mort de son fils, la reine s'est évanouie ; la. reine aussi est morte. L'invective à la bouche, la bonne ,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chr~

dame Paulina s',Uance sur le roi. Il n'y a plus de roi ici : un
tin et un pâaitent Paulina, qui Je maudissait, le console. (hielle
puissance I quelle grandeur 1
Shakespeare n'a rien conçu ni râlisé dti plus vute ; il atteint. il
cWpuse Œdipe, car Uontès est responsable et a tramé délibé~ment
son malheur... - (hi'on ne croie pu que, saisi par le drame ml!me,
faie perdu de vue un instant l'interpr&amp;tion que le Vieux Colombier nous en donne; clans ses plus hauts moments, la mise en scène
fait corps avec le drame au point de n'en pouvoir plus !tre distinguH ; nous voyons de nos yeux le cb!ne et la hache tombant sur
• lui : le roi au faite de son tr6ne, l'&amp;roulement de son orgueilleuse
folie ; mais nous ne savons d.Sjt plus par quel moyen Copeau nous
/ la fait voir. Une aire nue, un entassement de cubes, deux personnages - et le Dieu est praeqt. - On pourrait nt§gliger la courte
làne anecdotique qÛI montre Antigonus, ayant abandonntS le nouvea~ sur le rivage de Bobame, poursuivi par un ours qui le
croquera, et aussi la 1Cène finale où un berger indigène ramasse
1 l'enfant Elles n'ont pu d'autre but qÜe d'amqrcer l'acte suivant ;
elles_sentent déjà l'intermède, la fœrie, Je divertiuement. Maisarriwns l ce quatrième acte.

I

C'est l Shakespeare, ce n'est pas à Copeau, que s'adressent ici
DPI objecti~s. Est-il de saine konomie dramatique, aprb trois actes
· surtendus, quand l'action uriv~ à son farte doit marcher vers le
cWaouement, de proposer au spectateur une si longue halte dans la
fantaisie. Shakespeare sait parfaitement oil IJ va ;· Il veut donner
l'impression du temps - quinze ou seize ans - qui stSpare le troitiàne acte du cinquième. Mais puisqu'il a mobilistS le Temps luimfme, qui faisant office de cbœur, nous présente en Boh!me le
prince Florizel et la jeune bergère Perdita, il eQt pu par la ma.ne
voix nous mettre au courant des évènements qui remplissent Je
CJUatrième acte, ou tout au moins, les abrqrer. li sait qu'une action
nouvelle ne peut désormais que nous d&amp;evoir et que nous ne parviendrons pas à nous Intéresser passionnément aux amours des deua
~nes gens, tandis que Léontès expie ses fautes en Sicile. - Non,
sa pièce est d'esprit chrétien, elle comporte rédemption et mur~
tion; elle ne peut •'achever que dans la joie; il importait de 00115
montrer l'amour vai~queur : de là cette charmante idylle. Pour

.f'9
DOUS la rendre supportable, il y vena tous les trnors de

son in6-

puiable po&amp;ie, il y ~la des 'Chants, des danses et ayant sous la
main sans doute quelque clown excentrique, Il créa pour notre joie,
le personnage parasite, tout l fait inutile, tout à fait gratuit, du
truand, th•laine et colporteur Autolycus. ReprtSsentons-oous bien
qla'tl ne consid.Srait pas l'œuvre dramatique comme un c.omposition

livresque, ind.Spendante de la scène et de ses moyens ; il ~
toutes ses pièces avec les acteurs dont Il disposait ; Autolycus 11
trvuvant là, il s'emparait d'Autolycus. En soi et prfs l part. comme
une putoraie beroi-c:omique, cet acte de c la tonte des moutons •
est une merveille; mais une merveille de poésie et' de fantaisie, non
de drame. En dépit ·d'une mise en scène étonnamment vivante et
color~, en dépit du couple adorable des jeunes gens amoureux, ea
clépit d'un Autolycus qui vaut certainement le mystérieux c fantaisiste• pour lequel Shakespeare krivit le r61e -c'est Jouvet- oq a le
sentiment que Je drame n'avance plus ; et on craindrait qu'il H
..'arrftit court, si on ne l'avait déjà lu. Nous avons c:bangtS de p!Q
et de genre, de poésie et mime de comique. Peut~re Je grand dramatu.rge si drcompect et rai'$onnabte dam les trois premiers act.
de son COIIU a-t-41 un J&gt;tU perdu le commandement de ses penSftS;
il est si doux, quand on a du pnie, d'oublier un peu la raison et
de laisser l'esprit souffler. On trouve usez so11vent exemple de ces
moment., d'abandon dans Sbakespeare. Q»i sait ? nous entendrions
Perdita chanter ses amours en anglais, que nous ne songerions peu,tetre plus à UonUJs? Mals patientons I voici que les amants s-'emllatquent, poursuivis par Polix~ qui fait obs1ade l leur lllgitime
union : voici Poliûnès lui-même rejoint par le vieux berger qui
ramassa l'enfant Perdita sur le rivage et qui tient les. pièces d'identité... Tout ce monde, plus Camillo, le fils du berger et Autolycus.
va nous ramener en Sicile.
Le dernier acte est magistral. Il donne sur un point raison l
Shakespeare, quant à la gratuité du pncédent, laquelle n'est peut«re après tout qu'un peu insistante. Si nous ne sortions pas dé
cette fHrie bucolique, la vision S.Svère du vieux roi Uontès en
deuil, amaigri par quinze ans de jeûne, ne nous frapperait pas si
douloureusement. Comme Rembrandt, Shal&lt;espeare a l'art inné des
oppositions, qu'il ne (a11t pas confondre avec le procMé de l'inti0

�46o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

thèse. - Donc, le roi de Sicile qui a « mené le repentir d'un sainh
refuse encore de se pardonner à lui-même. Son entourage veut le
remarier. La sage Paulina l'en dissuade, à moins qu'il ne trouve une
femme qui soit le portrait vivant d'Hermione. « De telles épouses,
il n'en est plus, donc plus d'épouses! » Il mènera la pénitence jusqu'au bout. C'est là qu'apparaissent les deux enfants, tels que se
tiendraient devant lui son fils mort, sa fillct perdue. Avec quelle joie
il accueille le fils de son ami Bohême ! Ce fils ment agréablement
en présentant la jeune fille comme sa femme et soudain se voit
démentir : son père a fait prier le roi de l'arrêter. Léontès entend
le jeune homme et promet de plaider sa cause, si du moins « son
honneur n'a point été mis en déroute par ses désirs ». Il marche à
la rencontre de Bohême. De cette rencontre émouvante, de la reconnaissance qui s'ensuit (Perdita est la fille de Léontès et d'Hermione)
un gentilhomme nous donne le récit ; nous retrouvons aussi le
berger et son fils devenus gens de qualité en conversation avec
Autolycus ; c'est un intermède. Une plus grande merveille nous
attend. Pauline conduira Léontès et ses visiteurs dans sa galerie
d'objets précieux et leur fera contempler la statue peinte que Giulio
Romano vient d'achever à la ressemblance de la feue reine. Le
rideau s'entr'ouvre : Hermione est là. Comment Léontès l'admire,
la chante, comment Perdita la salue, cela ne saurait être dit : il
faut entendre le poète. Comment elle s'éveille à l'invite de Paulina.
s'avance, tend la mam, pardonne, comment elle étreint son époux,
bénit sa fille et Florizel son nouveau fils, Madame Albane nous le
montre - et ce miracle fantaisiste est littéralement bouleversant.
Hermione a retrouvé son roi, Paulina « vieille tourterelle » épousera le loyal Camillo. Et nous ne saurons pas pourquoi ta reine
attendit quinze années avant de rendre son amour et sa personne
au roi. Non, on ne nous le dira pas. - Mais quand ces personnages
réellement vivants se retirent, il n'est pas un spectateur qui n'entende, au fond de soi, les paroles qu'ils échangent derrière le théâtre.
Ce sont des paroles chrétiennes. « N'oubliez pas, dit-elle à Léontès,
que nous avons fait deux victimes, notre cher petit prince et le
fidèle Antigonus, vous par votre fureur jalouse et moi aussi, pcutêtre, par tels sourires inconsidérés à l'adresse de notre ami, qui ont
pu vous faire douter de ma modestie. Même tout à fait innocente,

WOTES

je devais â mon tour expier avec eux et vous faire expier VOUJ-même.
je devais aussi vous donner le temps d'oublier les raisons de votre
fureur: ma beauté funeste. Vous ne craignez plus rien; mon visage
a perdu sa fleur. Il ne fallait pas moins pleurer pour qu'Apollon ,
nous rendît Perdita. Maintenant que le ciel pardonne, ami, les
hommes peuvent pardonner. » C'est à peu près le sens des explications que dut donner Hermione à Léontès. Il y aurait tout un travail à faire sur le christianisme de Shakespeare. le Conte d'Hi-rur,
qui est une de ses dernières œuvres, en est imprégné jusqu'au
cœur. Est-il, du reste, un grand ouvrage qui ne soit l'expression
d'une grande pensée et d'une grande certitude? Je ne le crois pas.
Je n'ai pas étudié particulièrement ce drame. Tel que je viens de
l'évoquer, dans sa force et ses agréments, dans sa ligne et dans ses
dessous, c'est le Vieux Colombier qui me le propose. La mise en
scène de Copeau n'anime pas seulement le texte, elle l'explique; le
spectateur n'a plus qu'à lire et qu'à se laisser émouvoir. Aussi bien
j'estime inutile d'insister sur la disposition d'une scène qui remplit
si exactement son but et n'est, répétons-le, qu'un moyen provisoire,
un point de départ, un tremplin, mais simple, mais robuste et sùr.
Pour le « i;imultanéisme » de Shakespeare, elle est la commodité
même; nous verrons ce qu'elle sera pour Molière, pour les modernes,
peut-être un jour pour les Grecs et Racine. Mais elle ne serait rien,'
répétons-le aussi, sans les acteurs, sans ce qu'on appelle d'un beau
mot, la « compagnie •· Devant ces jeunes gens ardents et dociles,
encadrés par quelques aînés dont l'expérience est connue de tous,
nous avons l'impression d'une spontanéité disciplinée, d'une ému• lation joyeuse, d'une réserve de forces merveilleusement diverses
qui ne demandent qu'à venir au jour, d'une ressou;ce en un mot
presque illimitée pour l'auteur qui voudra travailler avec eux. Un
chef qui sait et qui veut, c'est tout le secret de cette harmonie.
- Il n'y a pas de vedettes, c'est entendu; mals il faut nommer Œtly
qui est un puissant Léonth, Madame Albane une émouvante et fragile Hermione, Madame Barbieri, la vérité même dans Paulina,
Jouvet ineffable de fantaisie dans le rôle d'Autolyeus, et Robert
Allard, charmant Florizel, et Remy Carpen, Perdita tremblante, et
Sacqué en berger, et Bouquet qui est clown, son fils; Marcet Herrand àans le Temps, Le Goff, Roger, Savry - tous enfin, jusqu'aux
10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus humbles rôles tenus souvent par des acteurs déjà qualifiés. Je
renvoie au programme et je félicite la compagnie. Un mot sur les
costumes qu'a dessinés le peintre Fauconnet peu de temps avant de
mourir : ils sont d'un goût parfait et d'un éclat vraiment splendide
sur les beaux degrés de ciment oû le pas tient si bien et frappe si
mat. Disons le mot : nous ne sommes plus au théàtre. Nous sommes
aujourd'hui dans l'œuvrc de Shakespeare; et nous serons dans une
autre demain, sans qu'ait changé en rien la scène; c'est l'œuvre qui
la changera. Déposant toute fausse honte, applaudissons d'autant
plus fort que nous sommes amis de Jacques Copeau.
HENll OHÊON

•
• •
LES BALLETS RUSSES A L'OPÉRA : LA BOUTIQUE
FANTASQUE, LE TRICORNE, LE CHANT DU ROSSIGNOL.
Il y a fort longtemps déjà que la troupe de M. de Diaghilev a quitté
la Russie; dès avant 1914 1 elle avait perdu toute attache fixe avec
son pays d'origine et avait commencé d'errer à travers le monde. Il
semble cependant que la guerre et la révolution ru~se aient augmenté
sa séparation d'avec la patrie et l'aient définitivement retranchée de
ses bases.
Jtté par l'ouragan dans l'éther sa11s ois,aux,
M. de Diaghilev ne s'est pas lâchement résigné à sa solitude; il a
au contraire essayé de retrouver autour de lui des collaborateurs et
des aides; il a noué des alliances avec les artistes des pays qu'il traversait; il s'est aussi adroitement que possible assimilé la substance
que l'étranger pouvait lui fournir. Dans ses dernières créations, en
particulier, l'élément français, l'espagnol, et même l'italien, ont pris
une importance considérable.
Ce sont donc pour la plupart des œuvres métisses que nous sommes
aujourd'hui invités à juger. Ce caractère en fait l'intérêt tout spécial,
mais explique peut-être aussi qu'aucune d'elles ne réussisse à nous
donner une impression parfaitement pure et homogène et qu'au plaisir .

NOTES

qu'elles nous dispensent se mêle je ne sais quelle hésitation de l'esprit, quel tiraillement assez pénible des sens. Notre attention est
comblée sans entente préalable, sans intimité suffisante entre ceux
qui la sollicitent: aussi ne reçoit-elle que des satisfactions partielles
et comme morcelées. Nous voici assez loin de ces pleines et harmonieuses réussites qui avaient nom : lt Prince Igor, Ptlroucbka, /e
Sarre du Printemps. 11 faut le dire franchement: le temps n'est plus
où tous nos sens, où notre cœur lui-même, trouvaient d'emblée aux
Ballets russes, rafraîchissement, délice et potion. Notre curiosité seule
nous y attache encore et c'est seulement de la sentir en nous caressée que nous pouvons attendre désormais du plaisir.
La disparition de Nijinski se révèle d'une gravité que même la
saison de 1914 ne pouvait encore faire prévoir. L'ingéniosité de
Miassine. comme danseur et comme chorégraphe, ne fait qu'accuser
ce qu'il y avait chez Nijins~i de vrai génie. L'absence de ce dernier
est comme visible; on le sent, de tous les gestes et de tous les mouvements qui nous sont offerts, comme retiré. C'est aujourd'hui surtout qu'il n'est plus là pour le répandre, qu'on peut se rendre compte
d~ l'extraordinaire pouvoir de rayonnement qu'avait cet homme.
Miassinc, quand il danse, sa silhouette peut être charmante: mais
rien jamais n'en émane; elle ne se détache pas de lui; elle ne se
propage pas; elle demeure stricte, adroite et mince. Avec Karsavina
jamais il n'arrive à former ce couple enivré, auquel Nijinski savait
si bien donner naissance. li n'a pas, comme Nijinski, l'art de couver
cette femme, de la faire éclore. Le jeune Bacchus n'est plus là, par
qui coulaient jadis à pleins bords la fureur, l'extase et le baiser.
Non seulement cela. Mais l'invention chorégraphique de Miassine
n'a rien de spontané; elle suit plus ou moins péniblement les traces
frayées par Nijinski. Tout ce que Miassine imagine, comme pas et
comme gesticulation, (en dehors de ce qu'il emprunte textuellement
à la danse populaire) à sa source évidente dans lt Sacre du Printemps: ces piétinements, cette manière de désigner le ciel d'un bras
par dessus la tête, ces attitudes cassées, tout cela provient directement et sans transposition véritable, du Sllf!re. Mais plus l'imitation
est immédiate, plus l'abîme qui sépare la copie de l'original apparaît
profond; car on remarque mieux qu'elle manque de toute la nécessité dont il était plein. A la chorégraphie emp!chée et spasmodique du

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ballet de Nijinski il y avait en effet une raison, qui éuit le sujet
même, l'atmosphère panique que les auteurs avaient voulu créer:
c'était la pesanteur du Printemps, c'était l'engluement de la vie préhistorique, qui accablaient, contraignaient, réduisaient ainsi les gestes.
Dans les ballets réglés par Miassine, on cherche en vain ce qui peut
bien justifier l'allure étriquée de la danse, sa perpétuelle crampe.
u Cbant du Rossignol lui-même, malgré ce qu'y introduit d'étouffant et de contracté la musique de Stravinsky, n-e comporte tout de
même pas une suffisante horreur pour qu'on se puisse expliquer tant
de contorsions, une gymnastique si compliquée, une si grande pauvreté de grâce et d'élan.
Miassine était un danseur de talent; la fortune , contrairement aux
apparences, lui a joué un très mauvais tour en l'appelant brusquement à prendre la place de Nijinski; il a eu beau s'enfler; pour l'occuper
entière il eùt eu besoin d'autre chose que d'élégance et de bonne
volonté.
Ces restrictions faites (je ne me dissimule pas qu'elles sont graves),
il faut tout de même reconnaitre qu'aucun des trois nouveaux spectacles de cette année n'est ennuyeux et qu'on y trouve même de fort
agréables parties.
Je ne raffole pas du décor qu'André Derain a brossé pour la Bou-tiqiu fantasqiu. Le primitivisme en est un peu appl lqué ; les grandes
figures dont s'orne le rideau sont d'une maladresse qu'on sent avoir
coûté à l'auteur vraiment un peu trop de peine. De plus le décor
lui-même est un peu trop vaste pour être grand; il y circule trop
d'air; il n'emprisonne pas suffisamment les danseurs, il ne les fomente
pas assu.
Les costumes de leur côté manquent d'exagération. Le mauvais
goût en est trop avare. Les personnages ne parviennent au grotesque
que grâce à de petits accents posés de l'extérieur; le ridicule ne
jaillit pas de leurs entrailles ; il est insuffisamment artésien.
Mais l'œuvre est amusante, pleine de brio, d'aplomb, et de fine
impertinence. D'abord un peu trop voisine de la pantomime ou même
de la comédie, elle s'anime progressivement et nous retrouvon!I vers
la fin quelques-uns de ces beaux tumultes construits, de ces gracieux
chiteaux de gestes qui faisaient jadis notre ravissement.

NOTES
Si la musique de M. de Falla était moins servilement inspirée du
folk-tore espagnol et surtout si elle avait un peu plus de distinction
harmonique, l1 Tricorne serait le chcf-d'œuvre de la saison. Après
une affreuse et inexplicable affiche de gare dont Picasso a crû, je ne
sais pourquoi, devoir un instant affl iger nos yeux, le rideau se lève
sur un décor vraiment délicieux, cl qu'on découvre bientôt calculé
avec un soin admirable pour former avec la sombre élégance des
costumes les plus diverses harmonies. On sent ici tout ce dont
Picasso serait capable, s'il pouvait seulement perdre cette manie de
chercheur d'or, qui le pousse toujours de préférence dans les chemins
où il est assuu! que personne ne le suivra, et qui lui fait placer le
comble de l'art dans le continuel efficacement de ses propres vestiges. Pour une fois le voici sans autre souci que de plaire : et il y
réussit du premier coup avec un bonheur qui fera l'envie de beaucoup. j'imagine pourtant que cc succès ne doit pas le laisser sans
remords et que déjà il songe aux moyens de le faire oublier. Tant
pis! Ne songeons, nous, qu'à notre plaisir, qui est grand.
Je n'ai pas la compétence qu'il faudrait pour discerner ce que la
chorégraphie du Tricorm doit à la ,d anse populaire espagnole. On
me dirait qu'elle en est toute entière transposée, que je ne m'étonnerais pas outre mesure. Mais pourquoi m'en plaindrais-je, puisque
c'est la plus vivante, la plus spontanée, la plus gaillarde que Miassine ait su combiner ? Le pas qu'il danse lui-même tout seul , par
instants nous donne quelque hallucmation de Nijinski : c'est le plus
bel éloge qu'on en puisse faire .
Le Chant du Rossig,wl, pris dans son ensemble , est sans aucun
doute à la fois le moins réussi et le plus riche des trois nouveaux
ballets. C'est une œuvre ~rdue, prétentieuse, magnifique. gorgée
d'intelligence, pétrie de rareté. Matisse a comme digéré la Chine avec
son cerveau acide et il l'y a retrouvée réduite à trois ou quatre couleurs fondamentales, dont il a bravement aussitôt badigeonné à plat
tout son décor. L'effet, au premier abord, est saisissant: on le trouve
un peu plus facile à la réflexion. On ne s'en lasse point pourtant
aussi vite que l'esprit le voudrait. C'est que cette extrême simplicité
tonale, dont les costumes entreprennent un commentaire franc et
suave, donne à l'ensemble du spectacle, une cohésion et une har•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

monii: qu'on ne peut s'empêcher, surtout au sortir de la Boutique
Fanta,sqiu, de sentir avec satisfaction. Quand le Rossignol tout
blanc emmène, captive de son collier, la guenon rouge de la Mort,
si cherchés soient leurs pas et leurs attitudes. l'impression est forte
rien qu'à cause de l'atroce limpidité dont nos yeux trouvent à
s'emplir.
Strawinsky est :un prodigieux musicien. Je ne me sens pas en
communion immédiate avec certaines des œuvres qu'il a composées
pendant la guerre et qu'il nous a fait entendre dans un récent
concert Delgrange. Mais aucune ne diminue la confiance que j'ai
dans l'auteur de Petroiubka et du Saçre du Printemps, qui restent
les deux seules œuvres vraiment grandes qu'on ait vu paraître
depuis Pelléas.
A vrai dire, à la première audition du Chant du Rossignol, je me
suis senti repris par le malaise que je décrivais ici même, en
juillet 1914, au moment où l'œuvre venait de voir pour la première
fois le jour sous la forme d'opéra; elle m'est apparue de nouveau
trop étranglée, trop lente el trop courte à la fois, trop constamment
animée de suicide. Mais je l'ai réentendue, et sans pouvoir me
débarrasser complètement de ma gêne, je suis devenu plus sensible
à l'extraordinaire qualité de son détail.
Je ne connais rien de plus étonnant que la tranquillité de Strawinsky en face des sombres oiseaux que lâche un par un la cage de
son esprit. Comment n'a-t-il pas peur i' Chacun s'avance tour à
tour d":"s le vide de l'orchestre, sautille, tourne, bat un peu des
ailes, chante un instant sans écho et périt. 11 y a des gouffres de
silence, où to"urnent d'étranges vibrions. Tout à coup, tout se met
marcher à la fois, comme les palettes d'un moulin, comme les
mille marteaux d'une usine ; les instruments les moins affiliés
d'avance démarrent en troupe, s'arrangeant ensemble en cours de
route, en bons camarades. Puis, une aigre et rase mélodie chemine
un instant toute seule, s'aidant d'on ne sait quelles petites pattes
sous le ventre. Et1 de nouveau, plus rien : la musique reprend la
forme du silence; l'orchestre montre ses intestins; les sons s'évasent,
nous absorbant au fond d'une cuve monstrueuse, où nous serons
soumis à tout un système de supplices espacés.
La liberté formidable dont profitent aujourd'hui avec goftt,

NOTES

talent et discrétion, nos jeunes musiciens, il ne faut pas oublier que
c'est â Strawinsky qu'ils la doivent, à ce frêle Samson qui, d'un
geste facile et comme plein de sommeil, a reculé de toutes parts
les murailles du temple de la musique.
JACQUES RIVIÈRE

•
••
LE CUBISME AU GRAND PALAIS.
Un des événements les plus caractéristiques du Salon des Indépendants est l'accueil sympathique fait par la presse au mouvement
cubiste. En réalité, les œuvres les plus dissemblables sont encore
rangées par le public sous ce vocable, pourvu qu'elles offrent un
aspect inattendu. 11 serait peut-être intéressant d'expliquer dès aujourd'hui, partiellement, les aspirations des peintres nouveaux et de
signaler les deux courants inverses qui entrainent, par des routes
opposées, les artistes vers des buts qui ne se rejoignent qu'à force
d'être antagonistes.
Je ne voudrais pas être soupçonné de servir l'un des deux grands
groupements cubistes aux dépens de l'autre. Dans les deux camps
le talent abonde, et c'est lui seul qui opèrera la sélection finale. Je
désirerais simplement définir avec le plus de précision possible
l'attitude de ceux que j'appellerai, pour mon seul usage, les cubistes
a P,-iori ou cubistes purs, et les cubistes a. posteriori ou cubistes
émotifs. Dire que je me range dans ce dernier groupement n'est
pas, dans mon idée, lui accorder aucune suprématie, mais plutôt
confesser une « faiblesse », susceptible de devenir cependant une
vertu.
Dans ma « Première visite au Louvre li, pressé par des soins plus
urgents, je ne fis qu'indiquer la différence selon moi radicale, incurable, qui sépare les artistes fran_çais des artistes étrangers, des
Italiens en particulier. Ceux-ci, écrivais-je, peignent dirutement des
Dieux; les meilleurs peintres de chez nous peignent des hommes et
obtietment des Dieux. Nous trouverons dans le Cubisme, art européen né en France, la trace bien affirmée de cette distinction profonde qui caractérise les deux races d'artistes qui, au-delà des
frontières, se partagent l'univers. « Ce n'est pas sur la terre que j'ai

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cherché ce type , , dit le Vinci en parlant d'une t~te de Jésus qu'il
avait dessinée. Et Michel-Ange: • Il est téméraire, il est absurde, celui qui prétend obtenir de ses sens un type de beauté qui émeut et
emporte jusqu 'au ciel toute saine intelligence. ,. Voici des paroles
qui nous éclairent admirablement sur les procédés de travail de ces
maitres. Cherchant à exprimer le divin ou, si on préfère, l'universel,
ils construisent de toutes pièces leur idéal. Ils généralisent d'11bord
ils entrent dans l'éternel pour ainsi dire de plain -pied. Les grand;
Italiens de la Renaissance sont des idéalistes et des idéologues. Un
tableau pour eux est avant tout une spéculation de l'esprit ; il est un
temple où Dieu seul règ ne et où l'homme trouve, en dernier lieu,
asile.
Les peintres cubistes purs représentés ici : Braque, Juan Gris,
Maria Blanchard, Metzinger, Marcoussis, Severini, Hayden, et les
sculpteurs Lipchrtz et Laurens conçoivent, eux aussi, leur œuvre
comme un monde où rien de « quotidien » ne peut être admis.
M. Metzinger aime à parler de « l'effusion pure». Ce terme caractérise
parfaitement l'effort de l'artiste pour qui l'œuvre n'est tout d'abord
qu'un « milieu li où n'entrent que les éléments de l'esprit. L'inspiration n'est pas ici d'ordre sentimental, mais uniquement plastique;
elle suscite une combinaison de formes différemment colorées dont
les dimensions, la place et le ton sont obtenus par l'exercice d'un
procédé rigoureux. Le tableau est terminé dès que les surfaces tout
abstraites qui le divisent sont organisées ; le reste du travail ne
consiste plus qu 'à choisir dans un répertoire réduit de formes acquises,
celles dont l'absolu géométrique coïncide avec chacun des compartiments du tableau . L'assiette justifie le cercle, et la boîte le rectangle. On le voit ~ cc n'est pas sur la terre• que les cubistes purs
cherchent leurs types. L'universel est leur domaine familier; l'utilisation du particulier n'est pour eux qu 'une coruession, jamais un
motif. Ayant à représenter les objets qui constituent une nature
morte, ils peignent le verre, le compotier, le raisin, la pomme « en
général li. Ils conçoivent l'objet débarrassé de toute contingence,
le recr~nt vierge de toute aventure terrestre. Ils dressent l'inventaire
des qualités de chaque chose et en font sur la surface de la toile
une minutieuse et subtile énumération. Ils procèdent par la ron,usis• sa#U comme les peintres académiques (je donne à ce mot son sens

NOTES

noble). Comme Michel-Ange savait ses muscles par cœur, ils savent
par cœur leur guitare, leur pipe, leurs fruits; ils n'ont plus besoin,
pour les figurer, de les avoir devant les yeux. Leur mémoire leur
fournit un arsenal de formes dissociées, toutes prêtes à être organisées selon les lois savantes de la com11osition cubiste.
11 n'est pas jusqu'à la lumière baignant leurs toiles, qu i n'exprime
leur dédain des apparences. Ce n'est pas à la chaude et pourtant
abstraite lumière vénitienne que je comparerai celle des cubistes.
Est-cc que parce que beaucoup d'entre eux sont Espagnols ? Il me
semble que les éclairages de leurs toiles sont les mêmes qu i auréolent
de mystère et d'absolu les héros du Gréco ou de Zurbaran .
Pour enclore en une formule brève la définition des cubistes de
la première C3tégorie, on peut dire d'eux qu'étant en possession de
lois picturales traditionnelles, ils les formulent, les énoncent, en
prenant en dernier lieu les objets comme exemple : ils projetteRt
Jeurs rêves plastiques sur l'objet comme sur une cible.
0

.

••
Le peintre français manque totalement d'imagination, au sens oil
on l'entend généralemnt. 11 n'a aucun don pour créer de sangfroid, et sans appu i extérieur, une image, même modeste. Les saints
du porche des cathédrales sont avant tout des portraits. L'imagier
qui les voulait sculpter se tournait vers son voisin et en reproduisait Je visage. Il interrogeait la nature immédiate. Mais il la scrutait avec un amour si profond, une application si singulière et un
tel sens de l'unité que, se séparant comme par miracle de ses tues
vulgaires, Je modèle, débarrassé de ses attributs terrestres, revêtait
ceux d'une divin ité. Le langage de l'artiste français est aussi général isé que celui de l'italien, mais à l'encontre de celui-ci, il trouve
ses éléments dans. le particulier. Il n'est pas plus riche ; il parait
moins abondant, mais il conserve de ses humbles origines je ne
sais quel parfum qu i, pour un cœur français, est irremplaçable.
Regardez au Louvre la Yûrge aux Roebtrs ou le Saint,-jean,
du Vinci. Si vous !!tes passé par la salle des Primitifs Français, si
vous avez contemplé longuement l'Homme au fJ#ffe d, vin, les
deux visages du maitre italien vous deviendront, malgré leur beauté
idéale, insupportables à force d'ltre anonymes.

�4']0

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'attitude de l'artiste français n'a pas varié depuis le Moyen-Age
et son programme ne me parait pas devoir différer, maigri la récréation impressionniste, de ce qu 'il fut si longtemps.
C'est cette fidélité aux objurgations de la race qu i a conduit, à
leur insu peut-être, les cubistes les plus patients à se tourner vers
le monde extérieur. Leur but est essentiellement cubiste : il s'agit
toujours de s'adresser aux plus hautes facultés de l'homme. &lt;&lt; d'emporter jusqu'au ciel » si possible, « toute saine intelligence». Mais,
malgré Michel-Ange et Metzinger, c'est« de leurs sens» qu'ils veulent obtenir un type de beauté. Le tableau demeure pour eux une
spéculation de l'esprit, mais cette spéculation, au lieu de s'exercer
sur des ligures pures, imaginées, ne peut s'exercer que sur des
figures nées d'une émotion de nature. Cc n'est donc pas le verre, ou
l'assiette m général qui les inspireront, mais la combinaison neuve
qui naitra pour eux de tel fJtrrt, de tell, assutte. aperçus dans un
cadre inattendu qui en modifiera les formes et fera surgir à leur
esprit une géométrie expressive. Alors que les cubistes purs partent
d'un concept, les cubistes émotifs que je brûle d 'appeler cubiste5.impressionnistcs, partent d'une sensation. Si les premiers sont des
idéalistes, les seconds sont des réalistes, à la façon de Cézanne. Comme
Céza1:me, c'est au moyen de la méditation sur les produits de la
sensation qu'ils veulent arriver jusqu'à l'esprit et jusqu'à l'ordre :
ils veulent, sur le conseil du Maître d'Aix « faire de l'impressionnisme une chose durable comme l'art des musées. )) La formule est
bonne, et Cézanne a défini la peinture pour un siècle ou deux, peutêtre pour plus longtemps encore.
Au Grand Palais, le groupe du cubisme émotif n'est pas au complet. Il y manque De la Fresnaye, Delaunay, Le Fauconnier. Mais
il y a Léger qui expose une rue de Paris où les murs, par l'animation que leur confèrent les affiches multicolores dont ils sont couverts, semblent se déplacer, cependant que les êtres humains, réduits
à l'état de silhouettes grises, sont absorbés par le dynamisme de la
vie moderne. Il y a Gleizes, avec ses cirques, où les danseuses et les
clowns propagent les mouvement autour d'eux comme des ondes
successives. Ici, l'objet : Rue, Cirque, Bar ou Port, préexiste aux
reves; il n'est plus cible, mais projectile.
L'opposition entre les deux groupes s'augmente si on compare la

NOTES

qualité de la manière qui règne dans leurs tableaux. Autant l'éclairage cubiste pur est artificiel et pour l'esprit seul, autant la lumière
que dégagent les œuvres du deuxième groupe ressemble à celle qui
enveloppe et caresse les seules œuvres françaises. Le peintre de
l'Ile-de-France, aux dons humains dont j'ai parlé, joint un sens de
l'atmosphère unique au monde. L'impressionnisme de Monet, tout
visuel, est l'exagération monstrueuse de ce don particulier. Claude
Lorrain, Watteau et Corot, s'ils construisent les toiles comme des
architectures, n'ont de cesse qu'ils n'en aient noyé les contours par
de molles vapeurs lumineuses.
Michel-Ange, le Vinci, Zurbaran et Gréco d'un côté. Claude,
Watteau et Corot de l'autre ... On ne peut choisir que sentimentalement parmi ces maitres admirables. Ce n'est donc établir aucune
hiérarchie que de constater que les cubistes purs prennent de plus
en plus fortement parti pour les leurs; et ce n'est peut-être pas une
' telle trahison de ma part, moi qui suis pour toujours asservi aux
maitres français, que d'ajouter à la définition cubiste du tableau les
deux amendements suivants: •Toute peinture est, issue d'11m smsa,..
lion, une construction géométrique qui se dissout dans Ja lumiirt. »
ANOR.É LHOTE

•••
MEMORIES OF GEORGE MEREDITH, by Lady
Butcher.(London-Constable).
Un matin de juin 1867. Alice Brandreth, âgée de 13 ans, partait
bien avant l'aube avec son cousin Jim Gordon, (16 ans) pour aller
voir lever le soleil du sommet de Box Hill. Chemin faisant, Jim
eut une idée; • Je connais, dit-il, une sorte de fou qui habite au
pied de la colline. Il est tout à fait fou, mais très amusant, aime
la marche et les levers de soleil. Allons le héler et le tirer du lit! »
C'est ainsi que bientôt la fenêtre de Meredith recevait des graviers, et une voix sonore et joyeuse demandait : « Qu'est-ce qui
vous prend de vouloir casser mes vitres?» Mis au courant de
l'expédition projetée, il eut vite fait d'enfiler un pantalon, et bientôt,
tète nue, les pieds nus dans des pantoufles de cuir, il menait les

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

deux cousins à l'assaut des pentes herbeuses de Box Hill. Une fois
au sommet, on s'assit. En silence, Meredith regarda le soleil surgir,
dorer les hauteurs voisines, emplir la vallée de couleur ~t de
lumièr.c; en silence il écouta la fillette réciter un hymne de Keble,
et les chants des oiseaux, puis ce fut wn tour, et jamai l'enfant
n'oublia l'effet que fit sur elle cette parole de poète glorifiant la
Nature, la Vie et nos devoirs. Ce fut ainsi que commença une
amitié qui devait durer plus de 40 années.
Les « souvenirs » que vient • de publier
Miss Alice Brandreth J
.
devenue Mrs Gordon, puis Lady Butcher, ne nous révèlent pas un
Meredith ignoré, mais nous font pénétrer dans le cercle d'amis où
il se détendait volontiers.
Se détendre, pour Meredith, c'était laisser son esprit jouer à la
manière d'un feu capricieux autour des ·choses et des gc.ns, les
éclairant d'un four nouveau, projetant le plus souvent sur eux Je
rayon •lu comique. « Nous ne pouvions être longtemps en sa compagnie sans qu'il nous fît rire.» Son humour, son esprit, son ironie étaient toujours en éveil. Il jouissait en observateur artiste de
la comédie perpétuelle que lui donnaient ses semblables. Un vieux
professeur ventripotent paraissant _à un bal costumé, un courtisan
vêtu de satin mauve, de gros messieurs s'essoufflant dans .un
jardin à poursuivre !les bulles de savon avec des éventails japonais,
le font rire aux larmes. Nul _ rire plus contagieux, car il l'accompagne d'une remarque au tour imprévu, qui soudain révèle le
comique, le met en lumière .
Les histoires qu'il invente aux déeens de ses amis, les _sobriquets
dont il les affuble ont leur source dans une intuition pénétrante de
leurs faiblesses, dans une ironie sympathique qui les flatte, les
stimule, les pique comme à la dérobée, mais ne les blesse pas.
Écoutons-le formuler sa théorie du rire : « C'est la cure par
excellence d'un jeune égoïsme vaniteux . 1&gt; Toute femme devrait
apprendre à se voir du dehors pour- ainsi dire et à se moquer de
soi-même. En fait, nous devrions tous essayer de considérer ironi
qucment la plupart des situations, mais surtout celles où nous·
sommes. 11 Les anciens dieux eux-mêmes, disait-il encore, ne prospérèrent point lorsqu'ils eurent mis Momus à la porte de ]'Olympe.»
L'inspiration de Momus faisait rarement défaut à Meredith. Il ne

NOTES

4n

cessait de créer dan~ la joie. « En promenade, il imaginait pour
nous et nos amis des aventures de toute sorte~- Etait-ce une his.
toire d'amour qu'il inventait r Soudain on découvrait que le héros
ou l'héroïne était particulièrement inal)te à jouer le rôle qu'il s'était
assigné, et où il s'obstinait aveuglément, proie de l'esprit comique.
Parfois, surtout après 188o, les histoires étaient plus sérieuses,
tragiques même, comme ce!le-ci qu'il conta un soir d'été, au crépuscule . . « Deux amis aimaient la même femme; ce fut le plus
riche qu'elle épousa, mais, après des années, l'autre découvrit qu'il
n'av:ait pas · cessé d'être le préféré. Volontiers la femme de son ami
aurait tout quitté pour le suivre, mais, lui ne voulut pas consentir
à trahir celui ··qu'il aimait comme u.n frère, et de désespoir il se tua.
Comme il ne laissa aucun écrit pour expliquer son acte, la femme
dut apprendre à son époux le sacrifice de l'ami. 11 Et Lady Butcher
ajoute : « Cette histoire, entendue au crépuscule, me parut pleine
de dignité et de beauté, avec des passages de réelle poésie.•
Jusqu'à la fin de sa vie, Georges Meredith ne cessa d'inventer.
Des romans entiers continuaient à se dérouler dans son imagination,
s'organisant en scènes, se divisant en chapitres. Mais il avait gagné
son repos, et depuis 1893 jnsqu'à sa mort, en 1909, il n'écrivit que
des vers.
Nous ne pouvons songer à tout citer - nous en avons dit assez
pour faire ressortir l'intérêt de ces Souvmirs. Ils sont écrits
sans prétention, d'un style simple, ferme et lranc, qui a le naturel
de ta parole, mais d'une parole nullement hésitante1 donnant d'instinct la note juste". Lady Butcher n'a pas été pour rien nourrie de
Shakespeare, et en outre élève de Meredith. Ce livre-ci nous donne
l'envie de connaître le roman qu'elle publia jadis, cette Eunfre
Anscombe, que son grand ami lut en manuscrit, corrigea et émonda.
Elle a su faire revivre le poète au naturel, dans le cercle familial,
entouré des siens et des collines qu'il aimait. Tôus ceux qui
aiment Meredith, qui lui doivent un peu de leur courage, de leur
patience, de leur joie de vivre, seront heu reùx de lire ces Souuenirs et reconnaissants à Lady Butcher de les avoir écrits.
RëlfS GALLf..llO.

�474

LA NOUVELLli REVUE FRANÇAISE

UNE L~TTRE DE PAUL VALÉRY à propos du

Coup de des, de Mallarmé :
A propos de l'interdiction, signifiée pa1' le docteur Bonniot de
P~rter à la scène le Coup de dés de Malla1'ml, Paul Valéry écrit au
directer,r des Marges (1) um lettre dans faqrul/e il définit en termes
4:'mirables le caractère Profond du cbef-d'œuvre disputé. Nous tenons
a mettre les plus essentielles de ses nmarques sous les ,yeux de nos
kcleurs :
."' J'ai peut-être, moi aussi, quelques mots à dire sur cc Coup de
des, - que les nouveaux défenseurs de Mallarmé s'obstinent à intit~ler: Coup de dis. Je crois bien que je suis le premier homme qui
a,t vu cet ouvrage extraordinaire. A peine l'eût-il achevé Mallarmé
me pria de venir chez lui; il m'introduisit dans sa cha~bre de la
rue de Ro~e, où derri~re une antique tapisserie reposèrent jusqu'à
sa mort, signal par lui donné de leur destruction, les paquets de
ses notes, le secret matériel de son grand œuvrc inaccompli. Sur sa
table de. bois très sombre, carrée, aux jambes torses, il disposa le
m:muscnt ~e son ~oèmc; et il se mit à lire d'une voix basse, égale,
sans le moindre « effet», presque à soi-même ...
«..... Mall~rmé, m'ayant lu le plus uniment du monde son Coup de
dis, ~o~mes1m_ple p_r~paration à une plus grande surprise, me fit enfin
cons1dercr le d1spos1ttf. li me sembla de voir la figure d'une pensée
pour la première fois placée dans notre espace ... lei, véritablement'
l'étendue parlait, songeait, enfantait des formes temporelles. L'attente'
le doute, la concentration étaient choses -oisibles. Ma vue avait affair;
à des silences qui auraient pris corps. Je contemplais à mon aise
d'inappréciables instants: la fraction d'une seconde, pendant Jaq uclle
s'.étonne, brille s_'anéantit une idée; l'atome de temps, germe de
siècles psychologiques et de conséquences infinies, _ paraissaient
enfin comme des êtres, tout environnés de leur néant rendu sensible. C'étaient, murmures, insinuations, tonnerre pour les yeux
toute une tempête spirituelle menée de page en page jusqu'~
l'extrême de la pensée, jusqu'à un point d'ineffable rupture• là le
pr:st_ïge _se produisait; là, sur Je papier même, je ne sais 1qu:lle
sc1nbllabon de derniers astres tremblait infiniment dans le même
(1) Les Marges, n• du 1~ feTrier 1920.

NOTES

475

vide interconscient, où comme une matière de nouvelle espèce, dis~
tribuée en amas, en traînées, en systèmes, coexistait la Parole !
«Cette fixation sans exemple me pétrifiait. L'ensemble me fascinait
comme si un astérisme nouveau dans le ciel se fQt proposé; comme
si une constellation eût paru qui eût enfin signifié quelque chose!
- N'assistais-je pas à un événement de l'ordre universel et n'étaitcc pas, en quelque manière, le spectacle idéal de la Création du
Langage qui m'était représenté sur cette table, dans cet instant, par
cet être, cet audacieux, cet homme si simple, si doux, si naturellement noble et charmant? ...
Et plus loitl :
« Laissons mes souvenirs; et je n'invoquerai pas maintenant mes
propres réflexions sur ce poème : je prétends qu'il ne faudrait pas
m'en croire. L'intention de Mallarmé, Mallarmé lui-même l'a déclarée. Nous tenons de sa main cc qu'il voulut faire : essayer d'un
« emploi à nu de la pensée » ; tenter d'en « fixer le dessin ». Il rêva
d'un inslrunumt spirituel pour l'expression des choses de l'intellect
et de l'imagination abstraite.
« Toute son invention, déduite d'analyses du langage, du livre,
de la musique, poursuivies pendant des années, se fonde sur la
considération de la page, unité visuelle. Il avait étudié très soigneusement (même sur les affiches, sur les journaux), l'efficace des
distributions de blancs et de noir, l'intensité comparée des types. JI
a eu l'idée de développer ces moyens, consacrés jusqu'à lui à exciter
grossièrement l'attention, ou à plaire comme ornements naturels de
l'écriture. Mais une page, dans son système, doit, s'adressant au
coup d'œil qui précède et enveloppe la lecture « intimer » le mouvement de la composition; faire pressentir, par une sorte d'intuition
matérielle, par une harmonie préétablie entre nos divers modes de
perception, ou entre les différences de marche de nos sens, - ce qui
va se produire à l'intelligence. Il introduit une lecture superficielle,
qu'il enchaîne à la lecture linraire ; c'était enrichir le domaine littéraire d'une deuxième dmunsion. Vouloir donc séparer de ce poème
son élément visuel, n'est&lt;e pas vouloir l'atteindre dans son
essence?»
PAUL VALÉkY

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

477

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
BEAUX•AR.TS
GJ,;ORGKS BRAQUE:, ROO.Ell B1sslillE, ETC. : Lu Afaitru du Ct,bts-

me ; L. Rosenberg.

AOOUSTS8Ri.u.: Velasquez; Crès.
hANÇOIS Fosc.i. : Pierre Bon-

'llard ; KII.JldJg.
Louis llOORTJCQ : .l4 Jeu1JU&amp;e de

Tttien ; Hachette.
EM1u: MALE : L'A rt reltgteu.:z; ,tu
Trelztlime Slèole en France ; Ar-

mll!ld COlin.

JJlAN MARNOLD ;

Cria.

Le Cas lVagner:

GABRJt;L MILLtT : J}a-noten art
.serbe : le&amp; /J."glùe.s; E. de Boccard.
Voyage mustHl a.u~ pava du pa.ssé; Edouard
loeeph.
ltOMAJN ROLLAND:

G. VIDALBNC : William Morru ;

Alean.

LITTÊRATURE, ROMANS
THÊATRE
APOWJi ,1.IR.11,BANNEROT, BlUNot:it,

ne.: .u.s Vetlldu du Lapin agite;

Edition Française Ilhutrée.
llD.RJ BAC!!EtJN : Le Petit ; Flammarion.
JOACBJl( DU B&amp;LLA T: Poûtes (ran-

~ues et lattne.s ; Garnier.

lil:NRJ BRbONT ET CHARLES GROL·

U:Au: Antholoote ae, écrtvalm
tJa.tholfqu,u: X Vir siècle; Crèa,
Cl.AUDE CABUN : VUe,î et vtslotl,,î;

en,.

fflNRlllTTE CaARASllON: Attin.te;

Nouvelle Librairie Nationale.

· GASTON CltiRAU: Champi-Tortu;

Flamrnarlon.

ÂNDRÊ Oul!VRJL.LON : M(l.rro.Jteoh

dMl8 les patnw:&amp;; calmann-Lévy.
~NIUCI.OUARD: Le&amp; Compagno114
de l'IntellÎ{/ffloe ; Renaissance du

Uvre.

JOACBDI OA.SQUBT :

L'Art vat,i,.

~ r ; Noil•elle Librairie Natio-

nale.

JORA.NNÈI V. IL'iSgi,; : M/Jdame
d'Ora.; trad. Th. de Wyze,ra ;

Perrin.

P. J. JOUVE: Hotel-Dieu. Réott,
d'hopital en 1915; Ollendorl'f.

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Chan.sons ae
França!N

1a Cham.1.&gt;rée ; Edition

lllnetrée.

RAYMOND Lt:FEIIY&amp;K: LA Sac,•tfi&lt;&gt;e
tl"AbrtiJzam • fllammarion.
PlhRRE MAC·OttLAN ; Bo/J,

l&gt;ata.il•

lonna.tre ; Albin Mleh,•!.
MAURJCE !ltAGKE: La JJfontée au.x
Enfer,, poésle1; L'Edltlon.
PIERRE MILLE : Le Bol ae Chtnt
ou Dtvu.qa.uons nw lis Bt11111.1,,X•
Art.s; Crêa.
EuotNi:; MONTFORT : le&amp; Cœ11rs
noaladu; Flammarion.
MATDlAS MORHAROT: Les trotsen/ant.t a/Ja,ndonnés ; La. Comidie
des objets perdus ; Le Miracle ;
A.tt!uger.
G&amp;RARD D1!:NMRVAL :Slflt:lf!; C~e.
FÉWCJl-.;N PASCAL: L'&lt;nrwre 8Ur le

Pion-Nourrit.
Romutu., Coucou. ; Flammarion.
HENKI Dl&gt; REONIBR : Hlstoirea mBonheto·;

PAUL RJè:BOUX :

oerta(11u ; Mel"CUl'e de Fr&amp;Jlce.

l,Ol/18 Dl! ROBERT : Le Ma.u.vau
A nwint ; Albin MlcheL
ANDllÉ Srras : Poe-mu Jut(l ;

Kundig.

R. L. ST~VENSON : .la

,Vutts du

Iks ;Edit.ion Française Illuatrée.
Lettres (CJmtltlres; Ollendorff.
LAURIOIT TAILBADE :

Goxz.,ouE Ttwc : Un., crûe tntel•
d'au-

leotuet1e, ~ Les Jeunes fll!'TI.$
}"1lrd'hul • ; Bollard.

Le ftfirotr
des Lettrea ; Flammarion.
JEAN VARJO'r : Le Sang des autres; Crêt.
FERNAND V ANDBREM :

CHARLRS VILDRAC :

Tenacttv; Kundlg.

Le Paquebot

Rt:....É GU.LOUll\i : ldéf!I et ftguru

AMeno,s11 VOLLAltD : lAJ PoUtiqUt!
coio-nlale du Père Ullu ; Crèa.
W.ALT WBlTMAN: Cala.mus, trad.

:Au dusiuMta
nlle: La RenatHBnce du Livre.

ISRAEL ZANGWILL: Ce ,i.•e,t ~

d'aujourd'hui; Graaset.
l!:t&gt;MOND JALOUX

de L. Bazalgette ; Kundlg.

Marv-Ann; Crès.

LE GÉaANT : OASTOII GAUIMARD
IMl'RJMERœ COIILOUMA. ARGENTEUIL (S.·ET·O. )

DADA
« D.Jns ert état de Ja11iurur o,i
l'homme doit être mlraînl par le

&lt;-011rs dts ebous, il n'aura Ptulelre d'a11/re rtssourrt qu, relie
d'11n diluge qui r,Plo11gr loul
da11s J'1gnoranu ».
SÉNAC DE MEILHAN

Le grand malheur pour l'inventeur du Dada, c'est que
le mouvement qu'il a provoqué le bouscule et qu'il est
lui-même écrasé par sa machine.
C'est dommage.
On me dit que c'est un tout jeune homme.
On me le peint charmant. (Marinetti de même était
irrésistible.)
On me dit qu'il est étranger.- Je m'en persuade aisément.
Juif. - J'allais le dire.
On me dit qu'il ne signe pas de son vrai nom ; et
volontiers je croirai que Dada n'est de même qu'un
pseudonyme.
Dada - c'est le déluge, après quoi tout recommence (1).
(1) Certains me reprocheront de prendre DJda trop au sérieux. Il
e~t nombre d'auteurs, des plus considérés, que je prends b:aucoup

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

477

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
BEAUX•AR.TS
GJ,;ORGKS BRAQUE:, ROO.Ell B1sslillE, ETC. : Lu Afaitru du Ct,bts-

me ; L. Rosenberg.

AOOUSTS8Ri.u.: Velasquez; Crès.
hANÇOIS Fosc.i. : Pierre Bon-

'llard ; KII.JldJg.
Louis llOORTJCQ : .l4 Jeu1JU&amp;e de

Tttien ; Hachette.
EM1u: MALE : L'A rt reltgteu.:z; ,tu
Trelztlime Slèole en France ; Ar-

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JJlAN MARNOLD ;

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GABRJt;L MILLtT : J}a-noten art
.serbe : le&amp; /J."glùe.s; E. de Boccard.
Voyage mustHl a.u~ pava du pa.ssé; Edouard
loeeph.
ltOMAJN ROLLAND:

G. VIDALBNC : William Morru ;

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LITTÊRATURE, ROMANS
THÊATRE
APOWJi ,1.IR.11,BANNEROT, BlUNot:it,

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llD.RJ BAC!!EtJN : Le Petit ; Flammarion.
JOACBJl( DU B&amp;LLA T: Poûtes (ran-

~ues et lattne.s ; Garnier.

lil:NRJ BRbONT ET CHARLES GROL·

U:Au: Antholoote ae, écrtvalm
tJa.tholfqu,u: X Vir siècle; Crèa,
Cl.AUDE CABUN : VUe,î et vtslotl,,î;

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Nouvelle Librairie Nationale.

· GASTON CltiRAU: Champi-Tortu;

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ÂNDRÊ Oul!VRJL.LON : M(l.rro.Jteoh

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~NIUCI.OUARD: Le&amp; Compagno114
de l'IntellÎ{/ffloe ; Renaissance du

Uvre.

JOACBDI OA.SQUBT :

L'Art vat,i,.

~ r ; Noil•elle Librairie Natio-

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JORA.NNÈI V. IL'iSgi,; : M/Jdame
d'Ora.; trad. Th. de Wyze,ra ;

Perrin.

P. J. JOUVE: Hotel-Dieu. Réott,
d'hopital en 1915; Ollendorl'f.

RODYARD KIPLING :

Chan.sons ae
França!N

1a Cham.1.&gt;rée ; Edition

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RAYMOND Lt:FEIIY&amp;K: LA Sac,•tfi&lt;&gt;e
tl"AbrtiJzam • fllammarion.
PlhRRE MAC·OttLAN ; Bo/J,

l&gt;ata.il•

lonna.tre ; Albin Mleh,•!.
MAURJCE !ltAGKE: La JJfontée au.x
Enfer,, poésle1; L'Edltlon.
PIERRE MILLE : Le Bol ae Chtnt
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FÉWCJl-.;N PASCAL: L'&lt;nrwre 8Ur le

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R. L. ST~VENSON : .la

,Vutts du

Iks ;Edit.ion Française Illuatrée.
Lettres (CJmtltlres; Ollendorff.
LAURIOIT TAILBADE :

Goxz.,ouE Ttwc : Un., crûe tntel•
d'au-

leotuet1e, ~ Les Jeunes fll!'TI.$
}"1lrd'hul • ; Bollard.

Le ftfirotr
des Lettrea ; Flammarion.
JEAN VARJO'r : Le Sang des autres; Crêt.
FERNAND V ANDBREM :

CHARLRS VILDRAC :

Tenacttv; Kundlg.

Le Paquebot

Rt:....É GU.LOUll\i : ldéf!I et ftguru

AMeno,s11 VOLLAltD : lAJ PoUtiqUt!
coio-nlale du Père Ullu ; Crèa.
W.ALT WBlTMAN: Cala.mus, trad.

:Au dusiuMta
nlle: La RenatHBnce du Livre.

ISRAEL ZANGWILL: Ce ,i.•e,t ~

d'aujourd'hui; Graaset.
l!:t&gt;MOND JALOUX

de L. Bazalgette ; Kundlg.

Marv-Ann; Crès.

LE GÉaANT : OASTOII GAUIMARD
IMl'RJMERœ COIILOUMA. ARGENTEUIL (S.·ET·O. )

DADA
« D.Jns ert état de Ja11iurur o,i
l'homme doit être mlraînl par le

&lt;-011rs dts ebous, il n'aura Ptulelre d'a11/re rtssourrt qu, relie
d'11n diluge qui r,Plo11gr loul
da11s J'1gnoranu ».
SÉNAC DE MEILHAN

Le grand malheur pour l'inventeur du Dada, c'est que
le mouvement qu'il a provoqué le bouscule et qu'il est
lui-même écrasé par sa machine.
C'est dommage.
On me dit que c'est un tout jeune homme.
On me le peint charmant. (Marinetti de même était
irrésistible.)
On me dit qu'il est étranger.- Je m'en persuade aisément.
Juif. - J'allais le dire.
On me dit qu'il ne signe pas de son vrai nom ; et
volontiers je croirai que Dada n'est de même qu'un
pseudonyme.
Dada - c'est le déluge, après quoi tout recommence (1).
(1) Certains me reprocheront de prendre DJda trop au sérieux. Il
e~t nombre d'auteurs, des plus considérés, que je prends b:aucoup

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

11 appartient aux étrangers de faire peu de cas de notre
culture française. Contre ceux-ci protesteroht les héritiers légitimes, peu soucieux d'examiner ce que les
autres ont à gagner aux dépens de ce qu'eux ont à
perdre. Mais c'est au point de vue de ces autres que je
veux un moment me placer - leur consentir que peutêtre, après tout, ce qu'il reste a perdre n'est pas grand'
chose, et même un peu perdu déjà i pas grand'chose
en regard de to'ut l'horizon qu'il obstrue.
Oui, chaque forme est devenue formule et dégage un
ennui sans nom. Toute syntaxe commune est d'une
insipidité dégoûtante. La meilleure reconnaissance envers
l'art d'hier et devant les chefs-d'œuvre accomplis, c'est
de ne point prétendre à les recommencer. Le parfait est
ce qui n'est plus à refaire,; et mettre devant nous le
passé, c'est faire obstacle à l'avenir. ..
C'est une grave erreur que d'assimiler Dada au
Cubisme. On pourrait s'y tromper ; et je ne suis pas
assuré que même certains demi-cubistes ne s'y trompent ... Mais le cubisme, lui, prétend construire. C'est
une école. Dada, c'est une entreprise de démolition.
Et ce ne serait vraîment pas la peine d'avoir combattu
durant cinq ans, d'avoir tant de fois supporté la mort
moins au sérieux que l'on ne fait d'ordinaire; mais je me suis toujours très bien trouvé _d'avoir pris au sériel:~ les tendances et les
mouvements les plus Jeunes, et d'autant qu ils sont anonymes. 1! y
a dans la jeunesse beaucoup moins de résolution qu'elle ne croit;
beaucoup plus de soumission et d'inconsciente obéissance ; c'est
pourquoi sont révélatrices ces vagues qui la s&lt;:&gt;ulévent et sur lesquelles elle se · laisse flotter. Ceux qui paraissent les meneurs,
dans ce cas, ne sont que les premiers sou levés par la lame, et_ pl_us
absenté est leur réaction particulière, mieux à même sont-ils de
marquer la hauteur et la direction du flol. Je les observe assidûment; mais ce qui m'intéresse, c'est le flot , non pas les bouchons.

DADA

479

des autres et vu remettre tout en .question 1 pour se
rasseoir ensuite devant sa table à écrire et renouer le fil
du vieux discours interrompu. Eh quoi! Tandis qu'ont
tant souffert nos champs, nos villages, nos cathédrales,
notre Verbe demeurerait invulnéré ! Il importe que
resprit ne reste pas en retard sur la matière; il a droit,
lui aussi, à ùe la ruine. Dada va s'en charger.
Déjà l'édifice de notre langage est trop èbranlé pour
qu'il soit prudent pour la pensée d'y chercher encore .un
refuge; et devant que de rebâtir, il importe de jeter bas
ce qui parait solide encore, ce qui fait mine de tenir
debout. Les mots que conglomère encore l'artifice de la
logique, il les faut disjoindre, isoler; les forcer de redéfiler devant des regards vierges, .comme, après le déluge,
un à un, les animaux sortis de l'arche-dictionnaire,
avant toute conjugaison. Et si, par quelque vieille commodité, typographique uniqurment, on les met bout à
bout sur quelque ligne, avoir soin de les disposer dans
un désordre où ils n'aient aucune·rnison de se suivrepuisque c'est, avant tout, à l'anti-poétique raison qu'on
en a.
Et il importe également, peut-être même davantage,
après avoir disjoint.les mots les uns des autres - à la
manière des typos qui redistribuent avant de procéder
à des formations nouvelles - il importe de les dissocier
de leur histoire, de leur passé qui les appesantit d'un
faix mort. Chaque vocable-îlot doit, dans la page,
présenter des contours abrupts. Il sera posé ici (ou là
tout aussi bien) c'omme un ton pur; et non loin vibreront d'autres tons purs, mais d'une absence de rapports
telle qu'elle n'autorise aucune association de pensée~.

�,fl!o

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAISII

C'est ainsi que le mot sera délivré de toute sa signification précédente, enfin I et de l'évocation du passé.
L'ennui pour chaque école, c'est cette possibilité de
surenchère où le disciple, plus extrémiste que le maitre,
la compromet. Mais cette surenchère vexatoire, on
l'élude si l'on bondit d'un coup à l'extrême, de sorte
qu'il n'y ait pas moyen d'aller au delà. QJiel avantage,
de n'avoir plus à se garder que sur là droite! Il s'agissait d'inventer ce que je n'ose appeler une méthode, qui
non seulement n'aidât point à la production, mals
même rendît l'œuvre impossible ...
Effectivement, le jour où le mot : Dada, fut trouvé, U
ne resta plus rien à faire. Tout ce qu'on écrivit ensuite
me parut un peu délayé. Certes il y eut encore quelques
efforts méritoires; mais l'intention s'y laissait voir ;
même, parfois, un semblant de sens; de l'esprit Rien
ne valait : DADA. Ces deux syllabes avaient atteint le
but c d'inanité sonore,., un insignifiant absolu. Dansu
seul mot « Dada,., ils auront d'un coup exprimé tout
ce qu'ils avaient à dire, en tant qw groupe; et comme U
n'y a pas moyen de trouver mieux dans l'absurde, U
faut bien à présent, ou piétiner sur place, comme les
médiocres continueront à faire, ou s'évader.
j'ai assisté à une séance Dada. Ge!a se passait au
Salon des Indépendants. j'espérais m'amuser davantagl
et que les Dadas auraient tiré plus abondant parti dlf
l'ingénue stupeur du public. Des jeunes gens gourmai,
guindés, ligottés, sont montés sur l'estrade ; ont, en
chœur, proclamé d'insincères outrances... Du fond de
la salle quelqu'un leur a crié : Faites des gestes ! - et
tout le monde a ri ; car il apparaissait que, précisément,
0

,t81
f11F peur de se compromettre, aucun d'eux n'osait plus
bouger.
En général je crois qu'il n'est pas bon de se cramponner trop au passé, ni d'une étreinte trop craintive,
Je crois que chaque besoin nouveau doit créer sa
forme nouvelle et que le présent souffre sous le vêtement du passé. Je crois enfin, selon le mot si sage
de l'Évangile, que c'est une folie de chercher à couler« le
vin neuf dans de vieux vaisseaux ,._ Mais j'espère pourtant que dans cette barrique le meilleur vin de la jeunesse ne va pas tarder à se sentir un peu renfermé.
ANDRÉ GIDE

�CENTRE DE L'HORIZON MARIN

CENTRE DE L'HORIZON MARIN
Comme un bœuf bavant au labour
le navire s'enfonce dans l'eau pénible;
la vague palpe durement Ja proue de fer,
éprouve sa force 1 s'accroche, puis
déchirée
s'écarte:

à l'arrière, la blessure blanche et bruissante
'
déchiquetée par les hélices,
s'étire multipliée,
et se referme au loin dans le désert houleux
où l'horizon allonge
ses fines, fines lèvres de Sphinx.
Les deux cheminées veillant dans un inutile bavardage
de fumée,
le paquebot, depuis dix jours,
avance vers un horizon monocorde
qui coïncide sans bavures
avec les horizons précédents
et vibre d'un son identique
au choc de mon regard qui se sépare de moi,
comme un goéland se détache du rivage.

483

O Mer qui ne puise en soi que ressemblances,
et qui pourtant, de toutes parts,
s'essaie aux métamorphoses,
et vaine, accablée par sa lourdeur prolifère,
se refoule, de crête en crête, jusqu'au couperet du ciel;
Mer renaissante et contradictoire,
Présence fixe où hier tomba un mousse
détaché d'un cordage comme par un coup de fusil,
Présence dure qui, la nuit,
par delà les lumières du bord, et la musique cristalline,
et les sourires des femmes,
et tout J_e navire, rêves et bastingage,
vous tire par les pieds
à six mille mètres de silence
où l'eau rejoint une terre aveugle pour toujours
dans un calme lisse et lacustre, sans murmures ;
0 Mer, qui fait le tour du large, ,
comme un coureur infatigable,
quelle nouvelle clame-t-elle
dans l'atmosphère nue où ne pousse plus rien
- pas une escale, pas un palmier, pas une voile, Comme après une déracinante 'Canonnade?

•••
INVOCATION AUX OISEAUX
Paroares, rolliers, calandres,· ramphocèles,
Vives flammes, oiseaux échappés du soleil,

�484

LA NOUVl'!LtE REVUE FRANÇAISE

Dispersez, dispersez, dispersez le cruel
Sommeil qui va saisir mes- mentales prunelles l

Fringilles, est-ce vous, euphones, est-ce vous
Q!Ji viendrez dissiper en rémiges lumières
Cette torpeur qui veut se croire coutumière
Et qui renonce au jour n'en sachant plus Je goût}

Libre, je veux enfin dépasser l'heure étale,
Voir le ciel délirer sous une effusion
D'hirondelles criant mille autres horizons,
Vivre, enfin rassuré, ma douceur cérébrale;

S'il le faut, pour briser des tristesses durcies,
Je hélerai, du seuil des secrètes forêts,
Un vol haché de verts et rouges perroquets
Q!Ji feront éclater mon âme en éclaircies!

Et si j'ai le besoin surtout de confiances
Pour infuser un rythme en mon lourd devenir,
Si, pour désaltérer quelque vieux repentir,
Il me faut la fraîcheur de tendres impatiences,

Mariniers de !'Azur, j'espère en vous encor,
En· la lucidité des plumages fidèles,
Car je sais les pardons d'un vol de tourterelles
Et ce qu'il est d'amour utile en leur essor!

L'ESCALE PORTUGAISE

•**

L'ESCALE PORTUGAISE
L'escale fait sécher ses blancheurs aux terrasses
Où le vent s'évertue,
Les maisons roses au soleil qui les enlace
Sentent l'algue et la rue;
Des femmes jaunes vont, des paniers de poissons
Irisés sur la tête,
Et l'on voit se mêler aux jeux de la saison
La sous-marine fête ;
Le feuillage strident a débordé le vert
sous la crue de Iumière :
Les roses prisonnières
Ont fait irruption par les grilles de fer i

Le plaisir matinal des boutiques ouvertes
Au maritime été
Et des fenêtres vertes
Se livrant à l'azur, les volets écartés,
S'écoule vers la Place où stagnent les passants
Jusqu'à ce que soit ronde
L'om_bre des orangers qui simule un cadran
Où le doux midi grogne.

�LA 1'0UVELLE REVUE FRANÇAISE

Alors, inattendus, les corridors obscurs
Enfantent les clartés de mille jeunes filles
Et les désirs neufs pillent
L':1me comme un fruit mûr

'

La ville en sa peinture a des airs de marché ,
L'œil élimine l'ombre,
Retenant les couleurs et leur goût de péché
Q!.ii, tel un sein, se bombe;
j'attire

a moi l'escale entière, je la hume

En son sel et sa chair,
Comme un tunnel absorbe un brusque train qui fume
1
Toutes vitres en flamme-et fauve le panache
Vivace, sans broncher.
JULES SUPERVIELLE

LES TROIS MIRACLES
DE SAINTE - CÉCILE
A Elisabetb TJan Rysselbe-rgbe
PREMIER TABLEAU DU PREMIER MIRACLE
LA CONVERSION DE VALÉRIEN
PERSONNAGES

CÉCILE
VALÉRIEN, son époux
TIBUR CE, frire de Valérien
IRÈNE, suivante
DOUBLE CHŒUR DE JEUNES FILLES

La scene est à Rome, au second
siècle, dans la maison antique dis
Valère, mais presque sans couleur locale.
La chambre nuptiale : rideaux
blancs, bouquets de feuillage ;
a droite, â gauche. un Dieu di

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marbre. Au fond, trois longs degrés qui montent à la cour. Au
le.ver du rideau, celle-ci est cachée
par les draperies qui se joigneut.
Musique.

le DOUBLE CHŒUR DE JEUNES FILLES et L'AINÉE
qui les mene.
L'AINÉE, au milieu du cbœur.
Hymen, hyménée 1
la belle journée
touche à son beau soir :
place à l'épousée!
la maison parée
veut la recevoir.

PREMIÈRE JEUNE FILLE
(elle sort du cbœur de gauche el s'a-vance)
Qlli vient, dans la laine blanche
et sous le voile de feu,
enter la .nouvelle branche
sur l'olivier des aïeux?
Qµi vient, de l'antique Rome
perpétuer le destin,
à la couche du jeune homme
appelé Valérien?

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE-CECILE

Qlii vient rompre avec le maitre
le gâteau fait de froment,
sur la tombe des ancêtres
éternellement présents?
Qlli vient, digne de la race
des Valère, lui donner
sa sagesse dans sa grâce,
sa gloire avec son baiser?

DEUXIÈME JEUNE FILLE
(se détachant à son üJUr du cbœur de droite)
C'est une vierge douce,
un passereau,
une rose, une source,
un frêle écho.
C'est une vierge pure,
un rameau vert,
des pas sans aventure,
un livre ouvert.
C'est une vierge grave,
un écheveau,
une clé, une bague,
un coffret clos.
C'est une vierge noble,
un front romain,
les plis droits d'une robe
qui tombe bien.

�490

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est Cécile, le terme
d'un grand passe!,.
le vase qui renferme
un miel sacré.

(Entrelacement des groupes, tandis que L'AINÉE chante avec
toutes les 't'OÏx :)
L'AINÉE ET LE DOUBLE CHŒUR
Hymen, hyménée!
la belle journée
touche à son beau soir :
place à l'épousée!
la maison parée
veut la recevoir.

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE-CÉCILE

DEUXIÈME JEUNE FILLE
Et pour toi qui mourras, ô stérile,
sans jeune amant..

(Pause)
PREMIÈRE JEUNE FILLE
L'oiseleur te guettait, jeune belle
dans le verger,
plus adroit à bondir que l'oiselle
à s'envoler.

OEÜXIÊME JEUNE FILLE
Il n'est pas contre Amour de défense :
l'âme et le corps,

il prend tout, comme une biche blanche,
dans ses bras forts.

(L' AlNÉE et LE DOUBLE CHŒUR
se retrouvent à leur place. Un
temps.)
PREMIÈRE JEUNE FILLE, à gaucbe
Pensais-tu demeurer, ô fileuse,
à ton rouet?

DEUXIÈME JEUNE FILLE, à droite
Pensais-tu t'enfermer, ô peureuse,
dans ton secret ?

PREMIÈRE JEUNE FILLE
Tu rougis, tu te pâmes, pressée,
tu te débats :
la grenade au soleil exposée
éclatera ..

DEUXIÈME JEUNE FILLE
Et ses grains sèmeront dans la joie
d'autres héros,
d'autres femmes fragiles que ploie
le même Eros.

PREMIÈRE JEUNE FILLE
C'est le drap de la mort que tu files
pour tes parents.

CHŒUR GÉNÉRAL
Eros! Eros!

(Tumulte)

�492

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'AINÉE, fort
Eternel amour, pirate!
roi des hommes, roi des Dieux !
viens enrichir nos pénates
de ton fardeau précieux 1
Celle qui passe la porte
renonce a tout son passé :
sa famille qui l'escorte
l'abandonne au fiancé.

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE-CÉCU..E

49,

CHŒUR DE DROITE
Et voici l'époux!..
CHŒUR GÉNÉRAL
Hymen ! Hyménée !..

(Rumeur perdue. Entr'ouwant le
rideau du fond, parait IRÈNE.)
Il

La-bas, elle était Cécile :
qu'elle soit Valère, ici 1
que sa nouvelle famille
lui donne ses Dieux aussi!
Ainsi, Rome continue i
de ses foyers immortels
la flamme est entretenue
par la main d'un Dieu cruel..
CHŒUR DE GAUCHE, acbe1.:ant
Et doux 1
CHŒUR DE DROITE, en écho
Et doux!..
L'AINÉE
Hyménée!
CHŒUR DE GAUCHE
Voici l'épousée l..

IRÈNE, LE DOUBLE CHŒUR
IRÈNE
Tout est prêt pour aimer, mes sœurs? Heureux Valère!
Jamais plus belle fiancée
n'aura passé le seuil ; elle embaume, elle éclaire ;
ornée
d'un rien, elle éclipse tout ce qui luit.
Elle a quitté les siens sans une larme
et avec plus d'amour, je vous le dis,
que si elle eût ple1:1ré. Quel charme !
on ne sait de quoi il est fait ;
de pudeur, oui, mais de tendresse ;
elle se tait
et en se taisant, elle acquiesce;
il n'y a rien en elle de forcé,
ni la fierté, ni le sourire.
-Tenez!
quand Valère a dû la saisir
dans ses bras, pour sauter la porte

�494

I.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
U!S TROIS MIRAO.ES DE SAINTE-CÉCILE

et la vieille coutume est plaisant~ aux enfants,
pas un n'a ri:
le plus gêné, ce n'était pas elle, mais lui!
Simplement.
sans faire la morte
ni la rebelle, et la complaisante non plus,
sans rougir, sans trembler dé joie,
de honte, ni de peur. sûre de sa vertu,
elle a laissé son corps sans poid!I,
pareil a une ombre légère.
glisser au sein de l'époux et Valère
l'aura touchée à peine
semble-t-il.
- En vérité. un Dieu la mène,
Diane la chaste .. ou bien Mercure le subtil,
pour ceux qui croient encore aux Dieux ...
Elle y croit. elle :
tout le long du repas, elle a tenu les yeux
baissés devant l'aimé, sous son regard trop tendre;
elle fixait sur son époux
l'endroit où bat le cœur; elle devait l'entendre
battre - et ce qu'il ~isait était doux.
Puis, relevant les yeux pour prendre à témoin derrière elle.
je ne sais quel Génie invisible penché,
le divin protecteur de ses amours nouvelles,
elle paraissait rayonner
et toutes les musiques de la îete
faisaient silence aulour de son front qui rêvait
plus haut que nous. dans la félicité parfaite
d'un concert que nulle autre qu'elle n'entendait.

(Elle s'arrête, comme éblmûe)

- Mes sœurs, nos Dieux vont-ils renaitre?
y croyant à demi, les savions-nous si beaux?
S'ils existent vraiment, là-haut,
dans leur Olympe,
elle les voit..
Nous ne sommes pas assez simples,
assez pures ..

•

(Elù semble défaillir)

Pardonnez-moi!
mais il faisait trop chaud dans cette salle,
trop de flambeaux et trop de fleurs :
les lys mouraient, les roses perdaient leurs pétales ..

(Mystérieusement)
j'ai encore vu ceci, mes sœurs :
Seules, dans l'abandon des guirlandes fanées,
des couronnes lasses, des vains bouquets,
les blanches roses coupées
signifiant son secret,
devant elle, restaient pures,
comme l'aube au ciel d'été,
plus fraîches qu'en leur verdure,
aussi droites qu'au rosier.
Si vous ne me croyez ...

( Musique derrière ù tbiâtre)

•

Ils viennent !
CHŒUR INVISIBLE
Hyménée! hyménée! hymen !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

( le rideau du f&lt;md s'écarte tout
gra11d el montre dans la cour le

c&lt;&gt;rltge des noces, VALÉRIEN
/e11ant CÉOLE par la main
tsCQr/é dt TIBURCE qui descend
avec eux les marcbts).
III

•

CÉCILE, VALÉRIEN, TIBURCE, plus les précédents
qui s'effacent.
TIBURCE

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE-CECILE

ce que tu donnes, tu me l'ôtes;
ce que tu prends devra me fuir.
Ah I permets à ton jeune frère
qui doit s'effacer aujourd'hui,
de rêver, à l'ombre étrangère
d'un amour qui t'arrache à lui,
et, sans disjoindre vos deux âmes,
étreintes éternellement
dans la race qui les réclame,
de prêter l'oreille à leur chant.

VALÉRIEN

Valérien, mon frère bien-aimé,
au bord du lit des noces, je te quitte ...
mais nous aurons grandi trop vite,
s'il faut déjà nous séparer,

Quoi? nous quitter, cher camarade,
Tiburce, dont je suis l'ainé?
qu'y a-t-il en nous de changé ?
l'amour va, l'amitié nous garde.

Je n'obscurcirai point ta joie
de mon égoïste regret ;
presse le beau corps que t'envoie
le Dieu des délires secrets!

Comment juges-tu mon bonheur,
si tu penses qu'il te renie ?
la demeure de Valérie
est assez vaste pour trois cœurs ...

Puis-je concevoir jalousie
d'un bonheur qui n'est pas le mien?...
mais je songe aux années finies
où tout bonheur nous fut commun.

Et pour quatre, quand la fortune
t'aura doté d'un don pareil;
chasse une langueur importune 1
je te veux riant et vermeil.

Nous avons poussé côte à côte,
partageant les mêmes plaisirs;

Semblable à tous les jeunes hommes,
le plaisir t'aveugle et tu crains

497

�LA NOUVEUE REVUE FRANÇAISE

qu'enchantè, je ne m'abandonne
aux pieds d'Hélène, un luth aux mains.
Enfant, celle que j'ai choisie
ne me prendra pas tout entier :
son amour n'a pas de folie
et ne saura que se donner.

La vieille Rome habite en elle,
solide et grave, comme ~n nous:
j'ai pris l'épouse maternelle
qui fera le foyer plus doux.
Tiburce, à l'ombre de nos pères,
nous continuerons de grandir :
Cécile est mieux que mon désir ...

CÉOLE à Tiburce

Je serai votre sœur, mon frère.
(Elle lui dlJlme la maill, puis la
relire, et comme une bym11e. grawmenl:)
Non, l'amour n'est pas ce qu'on croit:
il ne retranche pas du monde
deux cœurs jaloux de leur émoi,
mais, prenant source en eux, abonde
D'une inépuisable liqueur
qui remplira toutes les coupes ;
mon frère, abreuvez votre cœur
aux fontaines de notre route!

LES TROIS MIRAQ.ES DE SAINTE-CÉCILE

499

Je n'existe que par l'époux;
je fais écho: quand l'époux aime,
j'aime aussi : quoi ? vous plaindrez-vous
d'être aimé deux fois par le même ?
Je~veux qu'entre l'époux et moi
aucune douceur épandue,
aucune allégresse qui soit
ne soit pour un frère perdue.
Valérien, consolez-le
et gardez-vous de lui reprendre
un rayon de ce bienheureux
amour que je tàche à vous rendre.
Ni lui, ni moi, ni vous - jamais,
ne saurions tarir l'harmonie
ruisselant de ce don parfait
auquel j'ai voué notre vie.
(A Tiburce)

Adieu, mon frère!
TIBU~CE
Adieu, ma sœur!
(TIBUR CE est reconduit par VA-

LÉRIEN sui1Ji des jeunes filles
du cbœur el sur eux le rideau
du fond se rrferme. Long silenct.)

�500

U NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE-cËCILE

IV

V

CÉCILE seule

VALÉRIEN, CÉCILE

(Elle se tient debout, mais dans
l'attitude de la j&gt;l'ière ; elle ,prie
en bâte comme quelqu'un qui
rassemble ses forces aTJant d'affronter le péril)
Vous qui voyez au fond de mon âme, Seigneur 1
vous qui savez pourquoi je suis venue,
couvrez mon corps ! scellez mon cœur r

VALÉRIEN
Cécile!

CÉCILE se tournant 'Vers lui
Valérien 1
VALÉRIEN à distance
Êtes-vous mienne ?
Je le suis.

Vous, l'amour invincible et sans tache, mon Dieu !
défendez-moi contre l'amour qui tue!
prenez ma main I voilez mes yeux !
Vous qui savez combien je suis faible, mon Maître!
vous qui préférez les faibles aux forts,
gardez-moi de trop le paraître !
Vous qui êtes la.Toute-Puissance, mon Roi!
donnez-moi la vie ou la mort !
donnez-moi la foi et la foi !

(Sur ces derniers mots, VALÉRIEN rentre dans la chambre el
il s'avance TJers CÉCILE qui nt
le voit pas -venir)

501

CÉCILE

VALÉRIEN
Venez-donc à moi !
- et parlez ! dans la nuit sereine,
je veux entendre votre voix.

•

Mais non 1 rien que votre silence
est plus mélodieux encor,
tandis que l'humble époux s'avance,
tout ébloui vers son trésor.

(Deux pas encore -oers elle, puis
il s'arrête)
li convient que toute louange
s'élance de moi cette nuit,
comme un premier chant de vendange
au pied du coteau qui rougit.

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IIJlil .. pnliea .
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q1il VOIMI ~ Il bien...

C«ltpour 111411 q11tje la CO!llelW,
rieft ... · · • stc1ter. pnler:
la .... 4Git4Ultitte Ill 488:mt ....._ lul Rlffie..,
(Altis • .,,,)

lliJ.&lt;éblln linlli ne cllteMous den~

œcn.&amp;
V°" IOIJpl trç l ce baller, VaNrien.

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Je•c;ri!ll$~.--.-...;
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4lleftlt tout-. . . . . J'tii~lllt!jlit':.
cpielle • dllilrl;.f.lâ'.'ffle e:w
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4eDJO!ltefl&amp;hlul;
fie li idl&amp;SCl'i;

...,. • ..,htetl'Ollle
kcaurileM~iuni.
llumblett ~ t Mut:elt,
dmléle,-.pouéd,?...
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..,,,,'lllllri 1111#9

cWJi lllllinatlrt.., OdWiJ4llOltrelleJ
ronp cY:cJWr. ,., ~

wtre leUle appnidie le c:a.:
ainsi, 1e blllw • r.,.ux
V0111 clonnen: Ill .,-. ma femme 1

�U

lleioWuà.-1,,...~

(Jl,d,,,,.~5'1f'~rl!I

#,rn!iu lahwgt

Cfêu. ., ,.,.

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~-...........~..._.

,.~.Jtf«I .....

u~ ....

~

IIJt.tdlnlltlliillli
, illf1~1iifii':'-""

âcn.s

.t,lel,afw

64oai-- • li'

tif ~ 1 ' Jiiâx n'a pas de lèv,es.

VALIRq!N
IA,UZ,lèlllQaamoutest....... etMWe.
•

0011

»,-6het ne br1llit pu, IIIOII uol;
• -•;per&amp;unbtM.

VALÉRIEN
BIie est; acne, un Dt
Q)f~r--léul • d'oli -.,rt, • ~
,f.'~ "!'"8fe!IPU d'ellf.illlii'lf'IÎle ~ à .......

.................

QulU, ~ pals, la d i t ~ coupable?
~ . - . . . . . . . ellt nait d'un bal,er!._
{CJdie •""'• 1:
bki#J, à
#Uni:)

.....
~-

œtU, ;,t_

ri,-,,,. Pilll,

ŒCIUi
SGk. mon l'en,: et mon Dieu IUi-niinte, qui fiat ~RIIÎ!I

ll~IMI " ' ~ - . . .

.,...,ltioh,fl:lri~•..ir.'"·:
men-..~ ,,_IIÛIIII;_
'fGUI

'IIMIPl'-t . .~111Mik~
4eYMclobnerte
JAt,DQIN
~!

~-.~
-~•A!liit;...._\
00:E
"'*drec P-. lirll-1 f

r8IIOllj;el"à Yàqt... ,et:. .

ol 1-.

nMil, '6114! JliRVJII

~

Valérien, v.ul~ Ylvr,?

�u IIOIMitùl ~

VAUJUÎiN

œclE

MM...,_, chlqueJ•;

. . . . moll ltlll,fàl pour \IOUt trdp d'IIIIQUf

, - r ~ j....is4e YOUI survivre.
~ - - JlllqQaje l'èl'ule rien de mol
i akd ~ bd, y.l cbolsl pour IIIOII maitre.;

Je l.i.ionàe eaœr plu qu'il n~ttend, qu'il ne croit,
, . qu'il ne

veut.

mol, peut.atl'em

ra1

- VaWrilm,
conçu pour vous des espoirs;
. . . . - - peut concevoir,
...... - - ~ cet IIIIOUI' mima
qui- fend l'Ame avec le corps,
c 111 t e le lit d'un arbre fort
IOlll i l ~ de hacbe supra.
Ali I C'lie&amp;'J co n'est pa usez
d'Ml.plre .... fttle sein bleasé
lajàl&amp;l!..... l t - lneswe
qul4oaae lt panse la bleuure...
• Ce n'est,__ de RIIMI'
pour le dw,lp qui nous ftJt prti
111r 11111
avan 1t courte
que le nprd embniae toute•••
Ce n'est,-- de dire au plaillr:
ba li!rVfrul 1t de l'enchainer à la pierre .
d'un tbyer ~ nombreux lt prospère •••
l!tre 11'iltpa . _ devivre, pour mourir.

wre

�~-ut
--èi'-~

-l'Qlit.-.~

--~~clc!se~desynx,
•
~
l'uo 4t 1'illtrt,.

fôujobi'st etfa: - - dartj
..... ü-:qiioile
èSt nuit~....
l...'.P.ôut1'1i.ilesiâ pt._,e., ikomplet et JaDS gTo)re,
illr:le diemin dei&gt;leu, voulovous me quittêt?

.. !l'r.lUlf..l,.,_,.~

vAlBUSN.,,._
Ab I Céêile, ma sœur 1
mais Clui 1e ,-, ce preclige?•••

CÉCltB
~ le seul Seigneur,

·c.1
tinvisiltle auprès de nous ici,

~ tecrèlm'eulte et me dirf8e.

vALBUBN
ŒCILE
Nùl homme,. mJlle part,

w•NIII: 11D Oin retWâoppe et le,.._.e,

~ prétent et iarniis à bout. merveille.

VALÊRIEN
a r ctolrfli;.je en ce Dieù qql ne se r.lt pas voir P

CEOJ .e, ~ les slllhus.
~ eo ceux-d, dégauchis de main d'homme,
qùe- vous voyez et qui ne vous votent point?•••

��LA llOlJ\llla' UYUB ~

f.14

"~~PiderYOS,IJIIS
aü pa~,®t ne.hittt,s•..

- Aclleu, raaiour itiépliisê

-~-~·

o1)JafdNriGeatllff,_..,I

116=u, ,-...,.._ elctiste .Ht
• deulalilesëtfes,-œt
... aca ~ • Jours qqt passenL
Nous.._ la vlè et la riiort
à lâ m•sue de nos corps,
(V•·..,,)

C'è$t bien 6tl p
pas plu?

YOlls m'aima?

~eJ.l;c"ffl@'ld (ilf.-.
- litè'êSJ 'fDlis ces mots qdL 1-tttré ~

ta-_..,.....

sont tn&gt;_p:4bu:
et dont

d..,_P;llmoi
iDille 1&gt;Jêli.t qlle je ielde
sans eflr-ol.

Vous rondu le sql ~

~la...,

l')USJDel~;.

CÉCILE
ltépondêz1 .
- u- fen'l_p$ tilèOr, cheripovx,
de ne"1nt mourir•. , Mourons-nous?
(Lil,,t SÜllù8. Yilllri,n ~
, ln#JIIJI,,

dltMJ,twé, (tsJ k«II.

41 C~. Il.,,,,.,.,:)

VALÉRIEN

1- l'mouteùse auclaœ,
dont Je jeune homme ètalt fier,
fond .en mol, comme la glace
au ~ier chant dl1 pivert.

vous

et lil'ouvrez

i~~----

un paradis •prœabtd

ot,~t

m o n t e r - . r ~•.

- (pl? je W. et qui est?

f époûsë ce: que J'ignore
et41linesera~

,ans cloute1 qu'1n ~ 4'or?.••
-~· Mais
4e ~ vJ~,fe,
Cidle, de votre livel

com-

(l)4,u-.n ~ ,-JU)

��,,s

LA ll(IUftW! DYUII ff&amp;)!Çà.

1 Ill blanc mnme ra,aent Pllf« ses cbetea
-,nt d'or filt. ••

De ses l1JliDs JeisiiM; tour qui.
tnta.t41,nc1Wqe
ces tleùrs qu'il prend dans le pll
de .. robe l!IQlerie?••

(E"6,-ji,llwir)

.

Son lCIUrire emprunte à f Atle
• teinture i. pla ardent.e et, pour ses yeux,

0ldndlbnten,9'et
- ne VOYG-YOlil rien, ami?,

Us Yel'lellt dau JJyons doux comme l'ambroisie.

VALÉRIEN, ll#risU I l ~
0 Cécile I si votre Ange
n'est pu un conte, pourquoi
1e dérobe I il i mei l
.:peut--. bien qu'il le "91p?

VAJÂUl!N. q,,l(ntnlné, mi#IM6
Comme il est beau l on dirait
que le YOyez, Cécile 1

céaJE

Je le vols.

VALÉRIEN
Est-il si près?

CÉCPF

œcue,___,
Non I patience,-aml. C'eit qu'il faut des yeux ftals
pour y mlRi' une œie. ùn,ge;
des yeu d'enfant, et plu purs entore: à YOtte '81

Jeune homme a trop vu le IJlCJllde - - .....
5onpa que fenfant •mfme, ~ la IJIUpiiâ,
trouve un YOile tendu entre-lui « le jour;

le

Toœ pris de vous.
VALÉRIEN
SI' fragile,

se dèfalt-11 au toucher
de mon regard qui l'offense?
je ne vols à mon c&amp;té
que la fagye l(ansparence

detonvolle.••

CFCIJE
nsourit;
c'est à vous qu1I sourit, m!me..

Dgarde en lui l'ombre du péclii de ses pirel,
1'D n'a tari son lme à la aource d'amodt.
(My~)
Vllirlen, il eat une fontaine
où tout homm. pot .. .,....:

H en IOr\ les yeux d1•1Dlu

à la vmté souveraine.

lin saint vieillard~ sur lui,
depula i.. pieds Juaqta, la dte,

��,

LA OUVELLE REVUE FRANÇAISE

VALÉRIEN

CÉCILE. sur le ton àu j,af'ler
Ecoutez-moi. Vous sortirez de Rome
en suivant la voie des tombeaux :
Vous marcherez tout droit;
à ta troisiême borne,
â peine un peu plus haut 1
je crois..
vous verrez, au bord de la route,
trois pauvres mendiants assis.
Us vous reconnaîtront, sans doute ;
ils m'ont saluée aujourd'hui
dans le flot du peuple, au cortège..•
Parlez-leur. ils vous comprendront ;
j'ai pris soin d'eux.
·
VALÉRIEN
Qpe leur dirai-je ?

CÉCILE
Rien que ces mots, tout bas, avec mon nom.
«Je viens
de la part de Cécile
auprès
du Saint vieillard Urbain
pour ce qu'il sait. ,.
. VALÉRIEN
C'est tout?

US TROIS MIRACLES DE SAINTE-CSOLE

CÉCll.E
Dans les souterrains de la ville
. VOUS les suivrez..
VALÉRIEN
Jusqu'où?

CÉCILE
C'est un secret!
Vous répéterez les mêmes paroles
devant Je saint vieillard lui-même..
VALÉRIEN
Et puis?

CÉCILE
Il connatt les mots qui consolent ;
vous lui obéirez en tout.
(Sik1'&amp;e. Yalérin,, n IIIOlllent 4e
f[IIÏtter Cé&amp;üe, est Pris 4'#n ,.,_
g,-et. Timidement :)
VALÉRIEN
Ainsi ••
je vous laisse, un tel soir.. : et c'en est fini de nos rioces .• ?

CÉCILE
Elles ne font que commencer, Valérien ••
VAŒRIEN
0 nuit vide 1. voluptés mortes
avant d'avoir vécu!.

��LA NOUVELI.E REVUE FliNÇAISE

Qu'il ravive en ma mémoire
tous les ors de votre gloire,
tout l'azur de vos bontés, ·
et qu'en rêve, il me conduise
au sein profond de l'Eglise
où morpmi vient d'entrer!

POEMES
LA PIÈCE FLAMANDE

Bon,u 1Jeure de l'ordre inspiré!
Silence bâtisseur ajwès le 'bruit des rues,
Nappe _/l#ide ourdu aux heures inconn,us
De ceux qui se cbercbaient dans le repos œuwé
Des J&gt;u.issa.ntes j,assüms nues;
Mt#bùs bordés du cui.TJre enchanteur des combats
Pour une intime gloire enTJironnanl les pas
Du couple ay1111t conquis sa wie;
Cornicbts '"' fil cru d'équilibre et tle joie
Eloignant le Plafond du. bel écart fllaSSij
De-la table cirée au cbamp mat et Ptnsif;
le jour est calme et droit comme "" front sans défense;
Le taN"ea" setnble rire atUC jeux cl4irs de r enfance
Toute neuve en nos èœtlrs d'un triomJibe nafdl,
I ou.te bénie tn la mollesse titi &amp;11fllll
Qu'é-omte au mur foncé Je rang d'arbres mystique,
Toute surprise au 'bruit du grillon lillns la bri([llt,
Toute docile au bois où la fleur creuse en plis ·
l'&lt;mtbre de tkJigls feroents et de TJœtUC a&amp;&amp;o111plis:

0 cam,ne demain nous décille
Et nous verse les dons de son hymen lU&amp;ide,
Pur, précieux aTJU hier fouTJrier lent,
Thésauriseur au fond dts œuwes et du sang!

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�LA NOUVEW ll!VUI RAIIÇAII

Eaaye&gt;.la et vous ne retournerez plus

IIIX .IIICHlllN!l

patries.

Demandez pertollt dans toutes les consclences n
dernier modèle da patrie.
'
Nous enwtrona partout des c:atalogues. Us s'é
leront au del clans lealllage de la planète.

,

•• •
Avecquol liit-on une patrie? Avec des hommes
ont envie de maapr et qui sont prêts à mourir.
n y a dms ce pays, entre les mers, les montagnes
le fletne, des hommes qui veulent bien manger et
boire, qui veulent l'été s'étendre sur les plages et 1
contempler au&lt;dessua du feu et de la peluche Cl'IIIIIOisl

une penclulc d'oncbalque.

IIOUYll,W! - -

l!t den lfl ......... ~ - .....
·"" c:oodlat j',our l a ~ lès' - - du jour

. _ , . _ , et on se &amp;Il tuerd.nt i . ~ .
C'• aiasl qu'ont toujours "6 les'Pildél, P&amp;:;aul
Mtre ne serait-elle pu partill&amp;? pourrait• •
ment? On fait 11ft pacte pour • •iilàllllh lt - - ..
cause de ce pacte on meùl't le VIDln-c:rellx,

taP'

Voilà. Des éhef's ont
surla table. Bt Hs rfoll&amp;
Q'fj : D6iire et lllmff l Eh bien t nous IIIOal~
nous plait. Mais 110US ne vollloal pluameurit PIMII'~
nous voulons - . poar cela.
Pourquoi ne dlanprionHlOUï .,_ de c1rapeav P
IJOU'Velle pnération de poètes prend une autre ill\lM.
Pourquoi ne ~ p a l e ~ au

C'est alll,II que va l'amour.

Dy a des hommes qui veulent du pain et des cil"Hffl!i

•••

Ce, ho!nlnes veulent peut-itl'e aussi toucher tout

qulllthâiuln.
•
Cel IJomna veulent mœrir clans leur Ut, dans l'i
d'une &amp;mille qui l cette minute-a rm que c'est
triste de quitter ta chère vie.
Mai poar s'emparer et des bons plats
et des .etealents qui honOhllt le corps (la beauté
femmes 1en enfin respea. toute femme sera Ol'IMII}
et des mailona oil chacun dort clans une digne
et de ces vlllapa del côtes peupWs da rlcha
et de ces trains qui l'été Y01,1S hissent à l'hmr et
vous tirent vers 1'6té
•

pour nous aaltlr de liDus ces biens noua comba
et nous mourrons. C'est ainsi qu'est la loi humaine.

Nous voulons du nouveau. - Oit JIOÙl ljll !&gt;tire.

-•11.

Vous qlÎI nie&amp; notre nO\Mla_d, vous Mriea
~ li nous y ~ Vous 11111ida

boacbe ouverte. n'a:,a11t plus t dire : - . à
sentiriez une teUè pénurie qu'll voua faudrait 11w
flllquechoN.
Du nollY•u I du DOUVNul jetona del bombes!
les lfoltles volent et ieton\bent en des
toajeun nouwllel. Cest qui lo.1m• S.
oùurgea.
Le nombre des atoniell est énorme et les combina
ait infinies. A d'aatres 1

����.__,:ia

DU PAUK-M?

:wMI' et d'Ana I ik, .... _ .ù
•IIUIJl1t d'.iml da peuple• d' •Pii2t l cd Il\
'I Jjôrtio au peui,le - ~ - - f i :.ppt1111111• •
.• 4f !l;uedloll-..1111.S5'eltl~iaialll'a,ii'IJN
••• Lejieùpleqai rit; . . . boit
rflniiartie,t-...vu. prp lb:e,qui · -. . .
douleule, les ma1qa . . . . et illl••L'ia6
les frallS _... et
pa •• Eil • f41ftilli•
Mitocraœ ..,_ llom.Qt !Mpfiw la Jartilnï et
pCIIIF 111 IIJIOU,S IMf8 f Cl.

r...,

.......... - ... 1lul

!!l'!IIPIII• bllllllllkllres dans ce-,..:

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~'-lae . . . . . . delapemt.etclrdll\!IW , _ .
ppmllaboni1111at111111tpo!lflidl'e1Ç 1111 lam11 1ff
IJlb1~1'1'-C.. llllrfitœ p!lcilla tllà P!Ïlllr- d5 !{ IIHl

~ . IMsoulicle.
Je IOUbliœ ainœ,é., IPt .If proi6tadad. pol!r fe '11...U..., .. pn,fit d'un quarteton d'avoca4 et dlllntaU rt:'611 &amp;ourpois, ~ diaeàn ~
trouver d'autres Ty,tées, et IW10Ut de mot~
'51

Si la guerre est odleilie à ce PCJèt4, c'nt sùrtout,
#INlle,t-il, parce qu'elle sent maunls. D maùdit e,t
:.tiède qui pue i. 111111, car

�.,,.,,,,.,,,....»,,,,. .
L, . . , , , . , , . .

fibl,
~

~--..... ·--••,-M,. .
U&amp;utbjen «que1e~ en tén,loigQe •• _œ
C d ~ fi#Mltl _,,,,,,,_ _,,

.-1 ,_ ...

e, ~---.,, -- ,. ,oWls -

Jiillilù ff/U

....
fUÏ#S ,..,,,,.

,_._aln$ spoltes d'lmOur »: voill, n•eat-n pas
· · mie et bien inodernel Etcela . . .
•Jila..., que les femmes à p. le - ~
qUèJ rares Jn-. de loisir en font le

fèmmes ont de tout temps contribtM
part à faire ~ réputation des
Musset, a~s, Samain naguiJ:e, ma·
r•~ de Toi etM• et l'auteur de l a ~
/ N'est-ce pas un signe cruel de la

dlapit?
•
..,..., ëtttaits qu'on a pu lire perme
•
i. q u ~ Ja i..ngue et du jtyk.:C'esl
,ui eo~.enait aux « icMes • de cet kriv ·
-.,e c:onstamment eo proie au dèrn.oll
· , on ne finirait pas d'en dter des
upe douleur que distraiwnent c il distille du
• un cœur 4u'on c voudrait cr--tet
dê flèurctt », unei vie humaine qui c &amp;'ito\de

quatre

murs i•we blbliotl\èque

«

•l'W

, ou

q~ «inteltiennent à l'improviste •••
Jr.ùn homme P,èu délictt sur le chapiJre des bo
on nous dit qu• il 11UU14ue de aêledioJ1
signifier: que Ma,wn Le-s&amp;4111 esi un ouvrage

, chi
ui ,_.

d.._ a·uae

com

est . _ .

nêdfpnœ ~

Dt pgeure d e ~

iôOt

ti'alt à BauddâJtt, ·e démod~ etacl
dë tout rendre vfl.
IJNlllilvl,,de Bates(ii
du

Yem,_,

d

éti~e de

Rostand h
Oft&amp;VO\lhl

..

· Jammes d'une
•aiglal.». C'-

~-

ut ce qut rend si be,
{blfldttJlun • ,
siniiti, de Ja con
égaoc;es de Ya
rdise et de naa

slaœu~s
orme n

pas

e coré

au.

leffeetlOn o~ no
o• qtfellt toüdle 1 PJI
éilt adêquate 4êiorm~ êlJè ofli'e

l'expression des rap~ .et da tA&gt;nv
·• Ce vers • libêté » de môiïologUistë

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
544
mental, cette syntaxe bégayante sans muscles et sans
nerfs, c'est une trouvaille, une création comparable,
dans son genre, aux inventions d'un Gallé ou d'un
Majorelle, à ce modem-style qui a empoisonné l'art
français pe"dant quinze ans ; c'est le style Henry
Bataille.
ROGER ALLARD

545

LE PARADIS
DES CONDITIONS HUMAINES
Au docteur Morubau-Beaucbant.

« Mon esprit s'est souvent et longuement appliqué à
se représenter la fraction de seconde où l'individu passe
de la vie à la mort. La déchéance soudaine de cette
noble organisation, la mise en liberté des myriades de
germes parasites que la vie tenait en respect, l'affranchissement de toutes les cellules qui concouraient à
l'expression d'une hérédité infinie, bref, l'anarchie succédant à une subordination raffinée, ce phénomène constitue la catastrophe la plus déconcertante qui soit au
monde.
« La mort ne m'effraye pas, mais l'instant de Ill mort
occupe mon inquiétude. j'ai passé des heures d'inhibition enfermé à l'intérieur de cet epsilon mystique qui
suspend le mouvement de la mystérieuse machine.
« On dit .que la mort est bien\'.'eillante parce que le
visage du mort n'exprime ni douleur ni étonnement. Il
, n'a pas le temps d'exprimer quelque chose. Chez le plus
exténué des moribonds, la cessation de la vie survient
encore à la façon d'un coup de tonnerre. Etudiez la mort

•

�LA NOUVELLE RBVUE FUNÇAISB

d'un crustacé minusatle, multipliez autour de vous lèï
précautions de la~ra~, entrez soigneuse-nt, daM
toutes 1ês -phases de t•apnie : lo~'il vous faudra
passer de. ces ~ues discontinues à la conclusion
'il '1st _,,.,, - l'immensité du saut vous dhnq~ 411•
1' conséquence et ses causes. n'appartiennent pas ph1i
au même règne que ne font le minéral et tanimal.
4ll Mais quand la tige est encore verte et drue ••.
«Mon pauvre ami, il était debout et me reprdait.
B venait de se retourner et me regardait. Nous ~11$
droy.ablernent bombardés-. -Nous avions repoussé deUI'
usauts a la grfnl(\e et au fusil. Notre 75 tirait ton~
la sure.xdtation du combat avait cessé. J'étais accroilpl
a fottd du. boyau, envahi par cet écœurement que
donne • ~ de la mort quand elle souffle au ~ e
sans .disèonliàuer. l.e..a1non m'hébêtait; je m'aband
nais i ma torpeur avec une complaisance liche.
, U se tenait Vigoureusement debout i quinze ~
de moi au nlieu des r8$tes de sa ~ n . NQus
.,._ par dés cadavns boueux ët par des vivants qut
Dë

v~nt guère mieux. Une ignoble odeur bleu~

,ampm entre nous. Le parapet était entaillé d'excaV&gt;.
tiQDS maunises où miroitaient quelques mottes de
hlchement calànées

« D venait de relever lui-même le guette!W de sa
(ion. je l'ai vu se retourner d' mon '!'té, fai vu
rire dêcouvrir ses dents blanches :
«- Hé bien, mon vieux, ils n'en veulent pl•••
c Un ronflement bref a surgi : je t'ai dit que notre
tiqJt court;7 nous étions à contre-pente; les obus n
-arrivaient dessus en labourant le parados.

'ffl•---

plié
.fa figure un
.. fimlée .,. Cadlé lë
DlOlllerlt éWa il se pliait, Hét:
est)à. »
:$'est

i

dornier souvellir de là-bas -est

pianœet4e le dâtnèllf q
m'en ïépate-. Dm'.-ïve •
• 'IDOD souffle. TGUt •
ante, œtnme craquè un 01

, ma vue s'aéatllisserrt;
e se rédlpiatt à un sifflement,
anciens rêves n·é~t . _ dfj.

, Je tombe en cinite libre; avec d
que rien ne menace, que riaî
tme pnde hauteur~-• iNi
lilliputienne etl.ln ~ eiitenaoft his
~ OÙ ~ U I I nains~ - ~
fluMe Aa.-, sur des reste&amp; de apc;te

• encore, là-haut, ~ n t des lieu• ta
d'•n l&gt;leu sale, l)(eiàë i ra bo~ 4'
qui s'atraiblit et s'fflllOUÏt. 411. if $fflÎI

serait dêlide~ l
sifflêment paratt tout remplir, pourtant
le traverse; on, &lt;tirait un soupir pouSR
•Aloa, aussi Joift qu•.uemt~on reprd,-ce ,_sa
.qui est dêVenv lé mien.-- je distinpe

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

formes entraînées dans la même chute. Je ne suis qu'une
goutte perdue dans une immense pluie de morts. Tous
paraissent s'abandonner aux délices intérieures qui sont
aussi les miennes. Nous pesons sur le néant de tout le
poids de notre lassitude; et à force de se dérober autour
de nous, le vide finit par nous recevoir et nous envelopper maternellement; rien ne nous retient, rien ne nous
attache, l'abîme devient un lit, la chute un repos, la
jouissance du vertige un état. Des mots me traversent
la mémoire ... équilibre indifférent. .. mobile autour de
tous ses axes ... Je souhaite me tourner: à l'instant je
me tourne, sans que rien n'ait bougé en moi qui me
rappelle un effort des muscles.
Une jubilation puissante m'envahit: je m'appuie
savoureusement sur cet édredon qui m'environne:
j'essaye avec lenteur toutes les attitudes que m'inspire
ma fatigue. Au zénith, le microcosme de la tranchée et
de mes anciennes souffrances achève de poudroyer dans
un recul infini: c'est en moi que je sens à présent notre
chute; elle s'est incÔrporée à mon essence.
Qui pourra décrire le ravissement de ces premiers
instants? j'ignore s'ils durent des heures ou des siècles.
j'ai fermé les yeux, je me suis enclos en moi-même. Au
monde de l'instable, succède celui de l'éternel équilibre,
au· monde du labeur, celui de l'éternel repos, à celui de
l'inquiétude, celui de l'éternelle indifférence. A la base
de notre nouvelle nature physique vibre la volupté;
comme fondement de notre nouvelle incarnation spirituelle apparaît le pouvoir infini de notre désir: notre
désir.. cessant d'être
l'appétit las et tourmenté que nous
,
avions connu, devient pur esprit, clairvoyance pur~,

LE PARADIS DES CONDITIONS HUMAINES

549
bonté pure. j'ai senti cette singulière transmutation
s'accomplir doucement en moi. Je restais le même
être et doué des mêmes facultés; mais, par l'effet de la
souffrance abolie, elles se distillaient peu à peu de l'ordre
matériel dans celui de la spiritualité.
C'est alors qu'à mon tour j'ai poussé le soupir qui
;1ccompagne la fin de la métamorphose. Des soupirs
semblables s'élevaient de toutes parts. La mort, devenue
parfaite, nous éveillait l'un après l'autre. Nous sommes
sortis de notre méditation comme l'insecte .s'échappe de
la chrysalide.
Notre premier mouvement a été vers notre passé:
mais c'est en vain que nous avons cherché quelque trace
du monde où nous avions vécu notre existence de larves.
L'infini s'était refermé sur nous.
Avec un second soupir, nous avons ramené notre
attention autour de nous: et c'est à ce moment qu 'a
travers les espaces sans limites où règne le bonheur de
l'impondérable, a commencé le voyage qui nous pousse
éternellement les uns vers les autres et nous agglomère
en sociétés, nous autres, morts,
Une voix a murmuré en moi :
-Serons-nous bientôt arrivés la où nous nous rendons?
Tout aussitôt il lui à été répondu :
- Bientôt, mon ami très cher.
Mais je ne saurais dire si l'une de ces deux voix était
la mienne. j'étais entouré de mes semblables; nos yeux
se posaient les uns sur les autres avec une curiosité
fixe et lente. L'espace était envahi par une sorte de crépuscule uniforme; et, si je me souviens bien, à travers
l'étendue rien n'existait hormis nous.

�5;o
Cependant, vive et intacte, la mémoire veillait et nous
o1Jraitses richessts, commecertainesfemmesdestableaux
vénitiens élèvent des coupes chargées de fleurs et de
fruits. Je me suis donc vu tout à coup cheminant sur
une plage que la mer venait d'abindonner; et, comme
il arrive alors, les puçes jaillissant par myriades sous
nos pas faisaient croire que la nappe entière du sable se
soulevait et retombait dan~ le grouillement d'une pulsation universelle.
La cause en était précisément cette demande qui venait
de s'élever en moi pour y recevoir cèt accueil pl~in de
patience et de bonté. Car de tous les côtés la même
interrogation naissait, suivie de la même •réponse. Et
d'autre part la tristesse douce de œ crépuscule dont
j'ai déj~ parlé étendait en nous et autour de nous les
mélancolies mêmes de la marée basse.
C'est alors que j'ai remarqué Renaut -et que j'en ai
reçu le sourire. L'instant après· nous étions l'un près de.
l'autre, et une question est venue de lui à moi :
- Serons-nous bientôt arrivés là où nous nous rendons?
Mais au même moment ma voix lui répondait :
- Nous ferons la route· ensemble, mon ami très cher.
Puis, de nouvelles ~urées se sont élargies. et quand
je me suis arraché à ma rêverie, les femmes s'étaient
.réunies entre elles; beaucoup plus nombreux, les
· hommes s'étaient groupés de ci de là ; leurs brH s'.appuyaientsur les.épaules ou sur les hanches les uns des
autres.
·
Les voix calmes et les yeux souriants ont posé pour
la troisième fois la même question :

$

PARADIS DES COlfDITIONS HUMAINES

551

- Serons-nous bientôt arrivés là où nous nous ren..
dons?
La même inflexion pleine de patience et de bonté s'est
encore une fois élevée sans qu'aucun de nous pût dire
si c'était ln sienne ou celle d'un autre; mais elle a, cette
fois, répondu à notre question par une autre question.
Qui se la rappellera sans trouble? Qpi affirmera que
nous aurions été capables de l'endurer si nous étions
restés _seuls? Car voici les paroles déchirantes qui ont~
prononcées :
- Mon ami très cher, qui sait où nous allons?
Tel a été Je premier signe où nous avons reconnu que
l'éternité prenait possessjon de nous. fi a retenti comme
l'annonce d'une nouvelle mort dans la mort. Peut-atre
l'éther qui nous enveloppait conserve-t-JI encore l'empreinte du désespoir qui a tordu nos bras et dressé J'angoisse de nos visages.
Mais une voix a parlé, si avant en moi que j'ai été q1,1efque temps avant de reconnaître celle de Renaut :
- QiJ'est-ce qu'il fallait donc faire pour mériter que
s'accomplisse Je désir de nos désirs?
Qpj n'ignore pas Je respect évite de nommer l'objet de
sa passion et ne s'en fait pas moins bien comprendre.
Ces mots désignaient le jardin auquel aspire toute créature humaine. Trouvant cette plainte ajustée à sa douleur, chacun de nous l'a entendue et reprise. Et voici
quelle réponse a été faite à cet immense bruissement :
- Mon ami très cher, il faut encore attendre.
0 vie dans la mort, je ne peux pas définir d'une expression plus juste œ retour de l'espérance quand toute
espérance paraissait éteinte. Ni cette promesse n'a été

�..

ffl

LA IIOUVIUJ! UVUI ~

.mhieelldooté, bi peséelacondelcendanceqïl'elle pouvait •
contenir.
Comme une riaie parcourt ln blés mGrl, la joie •
l'P.ê de ))l'O.Chll en prochè.:
-Attendre-. On dit qu'il faut encore attenc1te r
Mot ~ s'iftdinaient avec empressement eur te
pusageUr-assunnœnouvelleètuneanimation curieuse
•test allllitat emparée de nos petits groupes.
J'ai dit qu'à travers l'étendue rien n'exiftait hormis
nous. Mais au moment où nous a été GOllll'l1Ubiqll
1•or4re qtd IIOllS imposait de demeurer enéore œ 11®1
~ . thaêiin de nous a ieté les y•ux alltour de soi et
s#est ,ris à considérer le crépuscule grisitre qui nous

-~

Ce.qui s'est alors passé ne nous a pas surpris; c'est
par Il suite et en y songeant que nous avons commencé
à nous en étonner; èt, depuis lors, notre souvenir se
pJàtt •
sans relkhe Je miracle dont nous a\'On1
~
• Car ftOtre attentien ayant commencé à se fixer sur
r ~ qui ac:compapait notre chute, il nous• seniblé
cp,•ft Mt lë tbéltre d'une métamorphose insentible.
Noas 4tions purs esprits et vouloirs purs. Bât-ce que ce
IOtlt èles pattelles détachées de notre. désir qui ont pr.ft"
~ aUtNr de nous? Est-ce I ' ~ elle-marne qui
_,. entre lei palpes de notre attention, a dwlgt
d'aaence?

-....

•oquer

je ne UUl'lis donner aucune réponse ~ ces quëStfons._
et dots me borner à décrire le phénomène étrange qui
s'est offert à nous.
A travers l'impondhable, de légers flocons de matiùe

~---~-

ltlettuu.ittrllll
elpicedeplftt:~,
, . . ._ .... _,faiultpllll.n
q\JtJlwes'~10llt~
0iiitNadU parmi ROUS; DOfr.è:atêmplatiCJn

- -~-----IOi,ffflC~-------"
'="·
a11imler 4ue,t911t œ que.-; je n'eserais
JouNl et par la suite n'a pq ,teleiltOduJt de
plation . . . . . .e.
•

œcesn~'-lt,nime.afuae,.,._ ·

; 1'4NISefflble et. • ~ , . _
dnalt1erlgler•r~~
qÙ'ii nous causait p-. lllkdne w ;..,o_,-~·
que cl'un .ordre aigu :- la ~ de œs
s'effectuait~ sur une adenco- co
e et gnpeuse, auprô • - - •.acaa •
· a--, les.plus rdiàéS ne• ~
Qeervet de valeur; n n'Mait ,.. uo ...i de nos
ne prftsa~de Cètte vol• et n'y tmuvAt

vœu essentiel dont il est • · ~ n .
Id encore la notion du t e m p s ~ · cleftOII
ont 44 s'auler. De&amp; hQl'iz:èns oRt pris co
cle oous. Ma aije leclroit
rï,a ne trahit Ja doulèillH~
émanation, nGUHvons vu ~:former autodr de
payup d'émanationa. l i t ~ DDUI ~
pês sous l'empire de nos aflirûtis, dlacull dé
• groupes s'est ~trouvé le centre d,une co .
• était l'image mame de ses pr4férencft.
La voix de Renaut a m ~ :
- Mon ami très cher, n'avam:eroos-aous pas?-

de,..,.• .,.,

�554
LA MOUVELLE REVUE.FUMÇAISE
Comblen de siècles d'immobilité aJ..je dii soulever? Le
to11rire ft'afemel qui m'évdDait est devenu mon guide.
Poûr la pi"ètnl~re f~ nous avons foulé ce continent
spirituel dont la matière iMUffisamment tatfennie tremblait sous notre passage aérien.
Mats notre surprise devait être contplète; :Cl!' Renaut
ayant saisi ce qui paraissait être le tronc d·un arbre, j'ai
d'abord cru que c'était dans le fond même de mon être
qué sa main fouillait. Je m'étais penché et je tâtais le
sol; il s·est arrêté comme si je l'avais toudlé; nous
emmes restés interdits à nous dévisager. Un de nos
compagnons se dirigeait à ce moment-là vers nous;
J mesure qu'il s'approchait, ses pas venaient retentir
clans le aeux de notre estomac ; il a cassé la tige d'un~
petite plante; quelque chose s'est exhale de nous·.
L'habitude seule nous a familiarisés avec cette sensation. Ce n'était pas qu'elle fait douloureuse; mais le
monde au travers duquel nous nous déplacions était
Cêlùi .du contact universel, et cela nous a rendus longtemps craintifs et circonspects.
- Attendre sans agir, n'est-ce pas désespérer?
a fini par dire un de. nos compagnons. Nous nous
sommes tournés vers lui comme vers notre pen•. 8
restait sur lui des traces d'une condition humaine assez
misérable. ~is la fermeté de.la voix etl'éclat vif~ enga..
geaht des yeux justifiaient l'initiative qu'il •!ait assumée.
-Agir?
a répondu l'un de nous.
- Sans doute. Voyez.
Le pays qui nous entourait était ombreux et vallonné.
Du sommet OQ nous nous tenions, nous pouvions

œ PARADIS DIS Q&gt;NDITIONs HUMAllŒS

SS5

quer qu'il allait mourir à une usez pnde ~
là dans. la mélancolie d'une steppe A-atcheMent dés&lt;&gt;,-

•

Et comme nos groupes s'étaient dissérninM-au 1oJ11.
• 'IUe des mouvements de œmia fraldrement uêés,
mqrcelaient à présent l'étendue, nous disti~ mal,
J,r delà cette plaine, de lointaitles décbirutes de &amp;htisel
4u'œirlait, sous un horizon bas, la lisière JMdt et
kic.ertaine du ressac.
- R~rdez; en voilà qui ont compris et qui s'y mdtent sans attendre.
Les habitants de la stepPe erraient jusque là ~
désœuvrés à travers leurs mornes poasessions; mais Ml
venaient de s'immobiliser; la distance ne nous a #
empêchés de reconnaître la nature rigide et extatique df
leur attitude. Us formaient un petit rassemblement
compact, presque perdu à nos pieds dani les courtes
;herbes qui frisaient sur le sable. Nous avons alors vo
maté{ialiser autour d'eux ces lègers tQ1Jl'billons
,argentés qui nous. rappelaient tant de choses; nous ne
~ons pas plus qu'eux, to~ à 1'émenreillement de
te spectacle qui devait par la suite, se répéter tant de
:fuis; ces nuages se sont joints; leur masse s'est pr.o-.
..-essivement accrue puis modelée; la steppe a co11&gt;
mence à se couvrir de troupeaux; leur hou.le a submergj
cê1le des herbes frisées ; leurs b!Jements Ollt envahi
l'espace; e~ du milieu d'eUK, ont enfin surgi tes piquets
les chevaux eti les cordes des tentes.
- t!t voyez encore,
a répété le même compagnon. Nous nous ~
retournés dans la direction nouvelle qu'il nous indiqùàfi;
De ce côtê-là, nos collines s'abaissaient pour enclore

��~

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JI/@·
Zt,U
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��l5f,2
LA NOUVELLE REVUE FIAMÇAJSI
populations entières adonnées à bitir, 'et d'autres à llâvf...
guer; nous avons vu des ingénieurs épuiser toutes les
combinaisons de la matière à Imaginer des gouffres pour
f, lancer des ponts; nous avons pénétré dans des édifü:es
et assisté à des. conférences où s'emploient tout~s les
subtilités de la dialectique ; ·nous avons parcouru des
landes où des milliers d'ombres, spontanément astreintes
l une discipline, s'entraînent à de longs exercices; nous
avons rencontré des esclaves volontaires qui créaient des
champs pour se donner la joie d'y ouvrir des sillons et
d'y faire lèver dèS récoltes; nous avons abordé à des rêàfl
autour desquels le vœu des habitants soulève des tem-.
pêtes ; nous avons interrogé des solitaires qui nous
· menaçaient quand nous approchions, et se défendaien
contre. no11s par les obstacles les plus atroces. Nous avons
tnverscJdes déserts aù somnolai~nt des tribus que notrt
voix n'arrachait pas à leurs pénibles distractions. No
avons frayé avec des élégants.dans des décors luxueux,
nous avons discuté et plaisanté avec des êtres charmants,
pleins d'imprévu et de fantaisie. Nous avons recen~
qu'il existe, par delà la tombê, des esprits aventureux,
des esprits sociables, des esprits farouches, des esprit$
lents et des esprits inv~ntifs. Et à nos questions, ils n
savaient tous qu'opposer la même réponse:
- Mon ami très cher, ne nous a-t-on pas dit d'attendre
encore un peu?.
•
Mais quand la fatigue nous venait, nous tournions
t&amp;te de notre caravane vers le couvent des mortes. Cat
là veillaient nos plaisirs les plus délicats.
Comment est-il croyable que nous n'ayons pas mesuri
plus tôt l'éclat dont peut briller la femme quand. elle ~

PA~S .D&amp;s OONDmONS HUMAINES

ée dt la réserve où la retiennent, pendant la vie,

ombra~ses velléités de ses compagnons ?
Le seuil retentissait toujours du mouvement des en,.,
ttants et des sortants. Nous traversions des salles oil se

.ptomer,aient des coaples. Des saluts aff'ectueur5'édlm~nt. Tout houvel arrivant était reçu avec Ja même
haute courtoisie, mais une nuance insensiblë faisait
itilentôt leur juste part aux pélerins d'une nature loyale
:et bienveillante.
Pour que les chambres fussent fraiches, les jard'ms
ftJienteosoleillés. Le parfum des tlebrset celui des herbes
rendaient plus vibrante encore une atmosphêre. parcourue d'affinités. Des concerts naissaient à tout moment;
les uns, ~impies et entraînants, accusaient le rythme de Ja ·
conversation; ils s'interrompaient sur une remarque, et
repartaient sur un mouvement de gaîté; les autres, d•une
nature plus intime, creusaient des silences où les esprit:$
trouvaient le loisir de s'entendre mieux; en apparence
l'orgue, les violons et le reste des instruments y élevaient
seuls la voix, mais ils ne servaient qu'à ouvrir les écluses
intérieures.
Peu à peu se sont nouées des habitudes et tréés da
attachements. Le costume noir et blanc de nos compagnes
a commencé à hanter nos souvenirs. Et bientôt plusieurs
d'entre nous ont su que, dans un coin plus particulièrement cher et familier du couvent, il y avait un ~u'rire
prk à récompenser leur retour.
·
C'est ainsi que je me trouvais une fois dans une allée
de lavande auprès de celle que je préférais à toute autre.
Plusieurs de nos amis nous entouraient; Renaut n'était
pas Join de moi, et je pouvais entendre à quelque di►

�LA~

nllti!IICMdeo.ni..lfou,1111111"9i1M-.:
iial!D

C4llltlbt IIGl;W,..-1&amp; ~

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~"f!i~~[l!llllrCQMôalllll,11111DIIIÜICll'll4&gt;10pnrnrDwe,ttf•-l!M~

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1l apk6 IUf 11&lt;11 lèvr• et que

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Îlllt .mllè l mlafre doucemtnt, IL

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IIWIHi1111J.'·pà clèvlll6que le temJe aalp6

...... JINpeliMlre la cllltreae qui ··-

;lll!Ut!

- Li ~•41Ntc lll'riri de noua meure eir t'.OU11t,.;
, . . . . . . . t611tced?
~ - -la robe noire et bland!e, la belle W ~ . el awc; 11n soupir:

1

...··--......
~---·-......~,.--l, tli:::~=..........
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aau,llllllft • t'llil tUlitft -

amis, ie,.kHitllll . . - . ij INNl~I

a COIIIIIM!llcl6 l t'ICIII~

•..-W,

la doltres et ile'tl!ltlii .......
Vell IIGIII ; la ■ ir.litt llhainluft

���LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS~

celui de Gyp. 11 ne m'advint point pendant la guerre, comme à
mon ch3rmant ami le poète Louis de Gonzague-Frick 1 de loger

plusieurs semaines de loisir dans une cagna que garnissaient les
œuvres complètes de Gyp, venues là je ne sais d'où, sans doute
envoyées à titre de ravitaillement par la bonne comtesse. j'imagine
que si j'avais relu ces Gyp (dont certains me plurent assez autrefois)
j'aurais pensé y retrouver 1 avec tout son brillant passager et passé,
certain style troisième République, aussi caractérisé et aussi révolu
que le style Second Empire. C'est pourquoi je me laisse dire docilement que la quatrième République a déjà ·commencé. Le Bob de
la troisième, agréable ef terrible gamin, n'a guêre de traits communs avec le Bob nê de la collaboration de Jeanne Landre, de
Francis Carco et de Pierre Mac-Orlan. Bob et Bobett, mfants perdus,
Bob et Bob1U, s'amusent, Bob batail/0111,aire nous font connaître un
enfant perdu de Montmartre, qui ne peut compter et faire compter
Bobctte que sur lui-même, qui vit dans Paris à peu près comme
Sâdik, le Yao11/ed de Saâda, dans Blidah, et que son industrie
alerte ne préserve pas plus que Sàdik de tomher dans les mains de
la dure police. Enfant perdu de la destinée 1 enfant perdu de bataillon d'Afrique, enfant perdu de la grande guerre, Bob a suivi sa
chance, souvent mauvaise et parfois bonne. Tel qu'il va, roule,
tangue dans le dessin de Gus Bofa, voilà vingt ans qu'il marche
ainsi, vingt ans qu'il peut dire à la mobile fortune : « Tu es seule
mon père el ma mère, mon foyer et mes dieu1&lt;. »
Peut-être M. Mac-Orlan a-t-il été un peu gêné dans un cadre qui
convenait à M. Francis Carco, et peut-être le Bob de celui-ci se
meut-il sur des plans plus délicats. Peut-être aussi le titre de
roman d'aventures détone-t-il sur un livre où il n 1y J en somme
que de la vie quotidienne. M. Mac-Orlan, qui a écrit dans le Cba,it dt
l'Équipage un des plus spirituels et savo'ureux romans d'aventures
que je sache, devrait plus que quiconque n'appliquer l'étiquette
qu'à bon escient. Mai!:, je crois bien que je patauge : Bob balaillonnaire est intitulé roman d'aventures comme tel livre d'Alphonse
Allais s'appelle le Parapluie de t'Escouad, parce qu'on n 1y parle ni
de parapluie ni, d'escouade. Bob, comme beaucoup d'autres romans
de guerre, et comme le Feu lui-même, est le contraire du roman
d'aventures. Bob connaissait mieux Pavcnture quand il rôdait,

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

môme, sur le pavé parisien, que lorsque, les dés ayant roulé sur
la table des dieux, l'humaniU. avec Bob à son centre ch: feu, fut
prise dans la plus tragique aventure de l'histoire. Plus précisément,
tout ce qui compte comme roman de guerre appartient au roman
de la destinée et non au roman de 11aventure.
Un roman de la destinee est un roman qui se passe dans une
sorte de pensée cosmique, atmosphère qui nous baigne et nous
pénétre. et où tout ce que nous faisons semble exister idéalement
avant notre action. Voici quelques lignes de Bob balatllonna.in:
« Le train interminable se perdait dans un tunnel. Des copains
reconnurent Bob, l'appelêrent, il monta avec eux et Phomme du
génie.

« Plus tard, avec les premiers mouvements rythmiques du train,
il sentit que sa personnalité s'évanouissait tout à fait.
« Excellent nirvâna où l'on se fout du tiers comme du quart, où
l'on dort d'un sommeil de bête1 ol1 les contingences n'ont pas
d'importance. La locomotive pense pour tous 1 et c'est elle seule
qui marquera le premier arrêt où d'autres volontés se substitueront
à la sienne. »
Voilà bien la psychologie d'un retour de permission. Et ce sentiment amer et doux de la destinêe où l'on est embarqué, servait en
somme de fond continu 1 tantôt apparent et tantôt recouvert, a
presque toute la vie militaire. Il y avait là plusieurs éléments.
D'abord la face interne de la discipline, force principale des armées:
le soldat (et aussi le gradé inférieur) est plié à l'obéissance plus
qu'à l'initiative; tout le détail de sa vie est public, administre,
matriculé ; il sécrète naturellement une philosophie dont le mûitoub n'est que la forme extrème et logique. Puis cette sécrétion se
comporte sur lui comme un enduit protecteur, crée un calus d'indifférence, engendre des attitudes utiles à la dure vie quotidienne.
Enfin ce sentiment est favorisé par certains mécanismes psychologiques: on pQurrait1 semble-t-il, définir le sentiment passif de la
destinée comme une paramnésie chronique, c'est-à-dire une faculté
de projeter toujours du passé sur le présent. Dans la vie de campagne je tombais toujours, en arrivant dans un nouveau pays, sur
cette impression : tout ce que je voy:iis, je l'avais déjà vu. Comme
CR permission je n'étais pas sujet .à ces par.amnésies (et que je ne

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��LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du problèmes d'école des problèmes sociaux semblables iceux qui
pr*cupent un Rathenau ou un Sidney Webb et qui requièrent.
par leur gravité, le concours de toutes les intelligences. S'il se
hasardaient refaire une éducation que les institutions de la troisième République ont faussée pour avoir hérité des vices du aec:ond
Empire, s'ils se hasardaient à ouvrir les œuvres des écrivains sociaux
du XV.- siècle et du xrx• 1iècle dont leurs maîtres interdisaient la
lecture comme frivole, dangereuse et susceptible de porter atteinte l
l'ordre moral, ils retrouveraient peut.f:tre notre tradition populaire.
Il faudrait seulement ne pas éprouver de fausse honte et vouloir une
bonne fois être nou.s--mEmes, comme nous n'avons plus OH l'ftre
depuis 18.48. Ll serait la véritable liberté d'esprit. En nous ralliant
1ux directives qui correspondent à nos habitudes mentales, qui sont
inscrites cbn5 notre organisme ei constitutives de la mentalité
d'occident, nous retouverions peut~tre le moyen Je plus sClr de
rejoindre l'humanité. S'il n'est qu'une manière de souffrir, il est
différentes manières de comprendre. Et les nuances de l'intelligence
sont autant d'ftages qui nous rapprochent ou nous éloignent de la
conscience. Et, chu: ceux qui ont voulu comprendre uns se difen-dre de porter des appréciations morales et qui, sans manquer de
goOt, de style ni de sens artistique, savaient mettre l'intelligence
au service de la société, il y a la conscience d'un peuple.
Seul le retour à notre civilisation peut nous libérer des émotions
qui captent la masse des hommes. A ce prix seulement, secouant la
pitié, la colère, l'indignation, devenus défiants à l'égard de tout
verbalisme et de toute logique émotive, nous atteindrons davantage que des vérités passionnelles où s'exprime un tempérament et
conquenons les drités collectives qui, seules, expriment la vie
d'un peuple. Car les hommes de bonne volonté ne peuvent mettre
en commun que leur inquiétude, leur confiance et leur lyrisme.
Devant l'usure des choses, la lassitude des volontés, la ruine du.
monde, que peut, seul, un gcsted'amour, quand, renié par l'Europe,
renié par l'Amérique, l'homme qui eut les accents d'un prophéte, se
tait dans la solitude de la Maison Blanche. Refuser d'assister en
spectateur muet à la coalition des intérèts, à la fermentation des
haines, aux palinodies des penseurs ne saurait suffit. Il nous faut
encore acquérir, au prix de l'effort, la maitrise de l'intelligence

*

NOTES
par qui seule s'acquiert la maitrise dans l'action. Car, s{ nous
sommes assurés maintenant de notre intégrité nationale, iJ nous
reste ~ut-être enco~e. ~ sauver, en dépit de, autres, en drplt de
nous•memes, notre civ1hsation.
I.AYMOICD

UltOll

••

LE PAQUEBOT TENACITY de Charles Vildrac et
LE_ CA_RROSSE DU SAINT-SACREMENT de Prosper
Mer,mee au Théâtre du Vieux-Colombier.
Le Paquebot Tenacity !
Trois personn.ages ; Une femme, deux hommes. Ajoutez quelques
sa~o~reuscs ligures - peu nombreuses - pour lier le drame.
EptRglée au programme. cette phrase de Rabelais : * Les destinées
meuvent celui qui consent, tirent celui qui refuse•· Et tout de
su.ite,. l'action commence. Elle est humble, sans détour, :ans corn.
plicahons extérieures.
Deux jeunes hommes arrivent dans un port ; ils viennent s'embar.
quer pour Q1uelque lointain ~anada. Tous deux sortent de la guerre.
Ils rèvent d u_n pays neuf, hbre, point trop gtté par Ja gangrène
europétnne; ris rêvent d'horizon vierge et d'air respirable.
Dans l'auberge à matelots où ils comptent passer Ja nuit, ils
appre~nent que leur bateau, le paquebot Tmaât1, sera retenu plus
de quinze Jours au port par une avarie de m.achine. fi faut donc
prendre patience et travailler ici en attendant l'heure du départ.
A les ent~ndre ~user et plaisanter1 à les voir aller et venir, on
comprend vue qu 11s ne sont pas tous deux animés de la mime
pusion. Ségard, cœur tendre, hésitant. toumé vers les choses du
~assé, ~mble à la remorque de Bastien qui est, lui, une nature
1
mpuls1ve, impétueuse, aux réactions vives et fugaces. Tous deux
',°nt ~réts à partir, mais. seul, Bastien semble vraiment résolu : il
1explique err phrases sonores, faciles, qui sentent la réunion pubHque
et _1~ lectures romanesques. Ségard jette les yeux autour de tut et
voici que mille souvenirs s'enroulent i son âmr, comme de frfles
a~lrrcs.

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Jlil!~~;lïllijl_,..dllo~,Gllll•u4~

�594

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LA NOl.!VELLE REVUE FRANÇAISE

accoutumé, par la production contemporaine, à des effets volumineux.
Il apparait tout d'abord que le drame se rattache i la tradition
rblistc. Il s'en dégage pourtant un parfum. je dirai une odeur
d'âme qu'on ne trouve pas aux meilleurs ouvrages dramatiques du
réalisme.
Je voudrais bien éviter tout cc qui pourrait ressembler aux professions de foi des écoles, mais je dois dire ce qui est mon sentiment
à ce sujet. Nous ne pouvons plus renoncer aux acquisitions du réalisme : nous avons pris là un go1it de la vérité, une habitude de la
vie qu'il nous est impossible de perdre. Mais je pense que l'exactitude des méthodes réalistes n'est incompatible ni avec un lyrisme
intérieur, ni avec une profonde flamme idéaliste, ni avec la fantaisie, ni en un mot avec la poésie. Rendre perceptible tout ce qu'il y
a d'âme dans le réel, tout ce qu'il y a d'éternel dans le quotidien,
tout cc qu'il y a d'esprit dans les choses, tout ce qu'il y a de vérité
sous l'apparence, et cela sans en venir à l'artifice facile du symbole.
Voilà un but sur lequel il faut avoir les yeux attachés.
Lt Paqutbot Tniacity est parfaitement joué au Tbintr, du Vitu,r;Colombitr. Jacques Copeau vient i peine de reconstituer sa troupe,
en partie dispersée par la guerre et. déjà, il obtient des résul_tats
exceptionnels. Tout le monde - presse et public - s'est accordé à
le reconnaitre. Il faut, pour bien comprendre les raisons de ce
miracle. avoir vu et entendu Jacques Copeau dirig~r une répétition,
expliquer un texte, placer une réplique, commenter un personnage,
donner une intonation, disposer des silences. Il faut aussi avoir
respiré cet air de confiance et de cordialité qui règne dans la maison.
j'aime heaucoup le Hidoux que nous a composé Bacqué. A vrai
dire le mot composé convient mal : c'est Hidoux que nous voyons,
Hidoux en personne et Bacqué parvient à nous faire oublier qu'il y
a un acteur accompli derrière ce bonhomme.
Vitray et Le Goff sont très judicieusement choisis pour interpréter Bastien et Ségard. Des qu'ils paraissent, ils nous donnent, de
leur personnage, une idée juste et vivante que leur jeu amplifie
par la suite d'heureuse façon. Vitray a obtenu beaucoup de succès;
il possède cc que l'on appelle au théitre « une nature 11. Le Goff,
tout sensibilité et tendresse voilée, a de son texte une conscience
profonde, presque douloureuse.

NOTES

595

J'aime beaucoup la Thérèse de MademoiselleJordaan. Cette comédienne voit juste et copie fidèlement ses modèles; nous reconnaissons chacun de ses gestes. chacun de ses accents: la vie memc !
Madame Barbiéri, la mère Cordier, a montré qu'on peut mettre
beaucoup de talent dans une petite chose et Allard est parfait d'accent et d'allure dans le matelot anglais. Pour compléter l'ensemble
disons que de simples silhouettes sont dessinées par des acteurs de
qualité et qu'il nous semble bien avoir reconnu, parmi les ouvriers
du port, la chevelure flamboyante du roi Léontès et la barbe d'AD"
tigonus. Heureux théâtre où les princes d'hier viennent aujourd'hui
figurer dans un estaminet.

.•.
. Apres le Paquebot Tmacity le rideau se relève pour la représentation du Carross, du Saint-Sacrmimt. Nous étions dans un cabaret
normand ou picard, nous voici dans un palais péruvien. L'illusion
est complète, et, cependant, il n'y a que peu de changement sur la
scène: des accessoires ont été enlevés, d'autres apportés. Le cadre
est toujours là. Mais la lumière tombe réellement d'un autre ciel:
elle était brumeuse et froide, la voici d'un éclatant jaune citron. Et
puis les acteurs aussi ont changé. Habit, langage, âme, nous sommes à Lima. Enfin, la voix du poète achève la métamorphose.
L'expérience tentée là par Copeau, l'expérience de la scène fixe,
est tout à fait concluante, si concluante que personne n'a jugé bon
d'insister. N'insistons pas davantage.
A l'occasion de la petite pièce de Mérimée, toute la critique a fait
preuve d'une érudition si complète et si variée que je ne dirai presque rien, assuré que je serais maintenant de répéter q~elqu'un.
Le Carrosse d11 Saint-Sacremn,t donne à la fois une impression de
grande abondance dans l'ensemble et de concision dans le détail.
La langue en est exquise et suffirait au plaisir du spectateur si
celui-ci ne prenait plaisir à la peinture, toute classique, des caractères, à la fantaisie presque bouffonne qui marque la fin de l'ouvrage, 2 l'imprévu comique et charmant des costumes.
Jacques Copeau joue lui-même don Andrès. Je l'ai entendu plusieurs fois. Poète, acteur, Jacques Copeau est un acteur exceptionnel;

�'FP

NOTIS

m

ne peut pas dire qu'il compose un r61e, il le dkouvre et le
red.kouvrc • toute occasion. JI ne cesse de collaborer, en poète, avec
le poète.
Mademoiselle Tessier ut radieus,ment belle. Elle a pris d'auaut,
di'Jit-&lt;&gt;n, le difficile rôle de la Plrw:hole. L'ltude et le talent coll.,
borent pour le plus grand m~rlte de cette comédienne.
jouvey, l'ivlque de Lima, est a son ordinaire, c'Ht·Mire extrao,.
dinaire. Vermeil est onctueux, visqueux, digne des grandes figur11
de la cpmicfie classique.

La fameuse Invocation l Elvire est le plus surplffllnt -,p1o
dt lieu commun· rajeuni et transfiguré :

•
••

On comprend que ce chant-. plein gosier, après tant de ritour4
nelles et de fioritures ait jeté toute une génération dans le ravi,__
ment. Plu■ tard l'abus de l'iloquence, une rhitorique humanitalre
et de vague religiosité vinrent rompre le charme. Et d'autre put la
recherche d'images plus frappantes ou plus ingl!nieuses (i 11 Hugo),
111':ra le cristal des harmonieux octosyllabes:•

op

LAMARTINE ET MORÉAS.

Nul coup d'aile, ne monte plus haut. U oil il nt pur, c'est comme
une fuJq qui 1'ilève dans la nuit et qui meurt, mais aprà s'ftre

mfln aux utrn.

(),,;, f AflUI ,,,,,..,,.,,,1 llleOfl

1.,..,, -

c,,.,r,;, ..,. ,.,,,,,, ,, ïtbrw.•.

&amp; Nia U jow s.u«ll .. jow-

Pew: commimon.tions littéraires ont marqué Je début de cette
annt!e : Je centenaire des M;diulio,., et le dixième anniversaire dl
la IIIOrt de Jun Morw. Le huard fait de tels rapprochements qui
dennent à rlflkhir.
• Je n'admire pu un poète qui n'a pu autant de cbantt-que la
mer a de flots •, diu.it Apollonius, et Callimaque lui rt!pondait :
c Non, lea pr'11eascs 1,gères ne portent pu ·• Cérès de l'eau de tout
fleuve; mais celle qui. pure et transp,rent.e, coule en petite veine
de la aource ucrée, celle.là lui est chère•.. • E• tous deux continuent,
à tnvera les 1iëclcs, d'avoir raison, et cela tant que l'abondance et
la purett! seront les deux vertus cardinales de la poisie. Les plm
belles œuvres de Lamartine sont nft1 au lieu de leur rencontJL
Deux poèmn des MldilM/o,u offrent cet ~uilibre d'lloqumce ot
d'harmonie qu'il ut plus aisé de sentir que de dffinir : un point oil
le rythme de l'inq,iration, de l'idée gt!n~utrice et le rythme verbal
11 C011fondent absolumenL Racine et Malherbe ont de ces momllltl
ïnçomparabln, m1i1, pour peu que l'on soit du mhier. il est diffi.
die de ne pu aentir dans ces rencontres l'habilet~ et le tour de
main. C'est, du reste, un autre charme et qui a 10n prix.
Lamartine a le HCret des brulques mouvements qui dilatent le
CClllf. D'autres se soutiennent mieux et plus longtemps. Nul, d11111

"'

/1, g/issml ,.., /Mu,r th IT.,,
Do,u """' 1#111 oi, rilW "' t',§au,

o

throùr

'°"'' th r-

!

Cette pureté de jet ne faisait~Ue pas tout le prix de ce poème,

Son,,,;,, d'ailleurs languissant et mal composé. 11 supporte mal la
comparaison avec les sl.lnces de Voltaire :
Si

t:IOIIS

"°""{

ffU j'IUIIII M&amp;Orl•••

Sainto-8euve, si médiocre critique qu'il eût ilé, s'il en faut croire
certains critiques d'aujourd'hui, a finement marqué la différence :
• Un grain de Voltaire manque depuis longtemps t. nos ~ lyriques, quelque ch°'S comme Je sentiment du rire et du sourire.•
Pour tant s'émouvoir et •'exciter t. J'idft de la vieillesse et de la
mort

VouJ """"'1't( ou.ssi, eowtn Jû,n-s IU la fil!
d#SOMr, t&gt;l•im, fi,filiw IJ1UU...

]NNJu,

fi fallait avoir perdu cette philosophie non moins tohirante à l'égard
de la nature qu'i égard de l'ftre humain, et dont les grands esprits du
• 1i«:te préddent se faisaient honneur. En dramatisant t l'exds Je

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sentiment de la fuite des jours, en mêlant à tout jeu des passions le
tourment de l'infini, Lamartine a ouvert' la vole à tous les poètes
qui se sont efforcés de faire un sort tragique aux gestes les plus
ordinaires de la vie, et jusqu'à l'angoisse des personnages qui
n'osaient plus ouvrir ou fermer une porte, qu'épouvantait la lampe
éteinte et l'anneau brisé. ou bien le son même de leur propre voix.
Le rajeunissement de la sensibilité poétique tourne parfois :'I la puérilitè. Rajeunissons donc la poésie, mais craignons de la faire retomber en enfance. Lorsque apparait cc dessein plus ou moins conscient,
Je besoin se fait sentir d'un art aux significations fermes, où le
bonheur d'expression s'exerce sur une idée. C'est un va et vient
perpétuel; le néau de la balance s'infléchissant tantôt vers la musique et tantôt vers le didactisme.
Lamartine vint au moment ou l'on n'avait plus le loisir d'avoir
de l'esprit, où l'on inclinait à croire que la vie et l'amour étaient
choses sacerdotales. Les imaginations désiraient le bercement des
grandes orgues. Le poète des Harmonies sut y pourvoir avec
bonheur.
On n'a point manqué de citer à propos des M,iditations les noms
de quelques-uns des précurseurs de la poésie lamartinienne. Ainsi
Je centenaire du lac aura été l'occasion d'un peu de lumière jetée ·
sur le nom de Parny.
Eléonore, avant Elvire, avait enchanté une génération attachée,
comme Parny lui-~ême à la volupté purement sensuelle, génération
d'hommes sensibles plutôt que d'âmes tendres, et qui ne s'inquiètaient guère de savoir où vont les soleils morts. On voit par là ce
que Baudelaire, qui tient au xvtn• siècle par tant de côtés, doit à
Lamartine.
Mais il faut revenir à Parny. Combien sa tlainte d'amant vieilli
est touchante et douloureuse.

Je suis mort a11 plaisir ...
... Vous at't{ fui pour ne plus reparaitre
Prtmih't illusion dt tnts premiers btau.x jours,
Ctltstê nubantem,nt dts pr,miires amours!
0 fraîcbtur du plaisir!
Les Premiirts Miditations sont encore un peu imprégnées de

_NOTES

599

&lt;:ette ferveur sensuelle, mais on n'y trouve rien de plus parfait que

l'admirable élégie de Parny:

/ai cb,r&lt;bi dans l'absn,u un rtmède à mts maux.
M_ieux que par la trop fameuse description de G~rge Sand dans
l"':'1ana, le vallon de la Bernica, ou le futur auteur de la Gun-r,ths
Dùux poussa cette plainte désolée, mérite d'être célèbre à l'égal du
Lac et du vallon romantiques.

l'arbre J' croît atot.: P,in,; ,t l'oiuau par s,s chants
N'a jamais lgayé ce lieu trisu et saut1ag,.
Tout se tait, tout 1st mort : mourt{ bonttwe soupirs
Mour,{, imporlu11s sout11nrrs
Qui m, retrace{ l"mfidilt;
Mourt{ tumultu1ux disirs,
Ou soy,, r:olages comnu elle! ...
T~ut le mon~e, après Sainte-Beuve, a dit ce que Lamartine doit à
celui que Voltaire appelait f notre Tibulle», a répété •que le poète
du Vallon fut un Parny spiritualiste.
. · Mais pour trouver les modèles des larges cadences lamartiniennes,
'.' fau! remonter plus haut dans !.'histoire littéraire, non seulement
.JUsqu à Brébeuf, que Faguet surnomma le Lamartine du xvn- siècle
et qui a l'énergie de Corneille, mais aussi jusqu'à Racan et Bertau~
et surtout jusqu'à François de Maynard:

Pour adoucir l'aigreur dis Jirin,s qw lnrdure
Je me plains aux rocbm et demande conseil
A m 'lliei/Jes /orfts dont l'épaisse t1n-dur1
Fait dt si belles nuits m dépit du soleil.
l'âme pleine d'amour et de milancolù
Et ~oucbi s11r dis fleurs et sous des orangers, '
fa, montré ma büssure aux deux mers d'Jtalù
Et fait dir, ton nom a,ux ecbos étrangers.
Un écho de ces vers admirables ne flotte-t-il autour des noms de

�6oo

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

Baia et d'lschia? n'est-ce point déjà Lamartine, mais quelle sureté
de rythme! quelle justesse! C'est que dans l'Ode à la Belle 1;ieille,
le rival de Malherbe est un homme qui souffre d1avoir manqué sa
vie, mais qui, si troublé qu'il soit, sait garder le contrôle de ses doigts
sur la lyre. Cette jttstcsse expressive, Lamartine n'y atteint que par

éclairs, mais aussi, sans y penser.
On n'y sent point l'effort. C'est sa faiblesse, mais aussi son pres-

tige sans égal.

•••
Moréas devint le prince des poètes français, le jour de ses
funérailles. Dans le cœur de tous les poètes qui suivaient son deuil
sa mort lui avait assuré la place qui lui était due, la première. Sa
disparition fit mesurer mieux sa grandeur.
Dès les premiers mois qui suivirent, des polémiques prirent naissance, .auxquelles la politique fut mêlée. D'indiscrets panégyriques
moins faits pour servir la mémoire de Moréas que pour défendre les
œuvres de ses imitateurs suscitèrent des protestations aigres. Un
article de M. Guy Lavaud, dans la Phalange, en reportant sur
Baudelaire une part des éloges donnés à Moréas 1 pour un poème
directement inspiré du Cygnt 1 fit smtendre une note raissonnable, à
laquelle se mêlèrent fâcheusement les clameurs des attardés du
symbolis~e qui ne pardonnaient pas à l'auteur des Stanèes son
« apostasie » !
Ils lui gardaient rancune, aussi, des pointes dont il semait ses
articles de Paris-Journal, ses études qui forment la matière des
Rijlexions sur quelques poètes.
N'avait-il pas parlé, à propos de Théophile de Viau, des poètes
étourdis et sans doctrine qui « n 1oublient point de s'écrier, à l'instar
du poète de la Solitmie: il faut écrire à la moderne&gt;&gt;. Et il ajoutait :
«Ah! que ces éternels modernistes prêtent à rire! Ils tremblent de
devoir la moindre des choses à Pantiquité et ils se contentent de
promener, la mine étonnée. les oripeaux de la veille ... it Il y a quelque douze ans, tout le monde voyait où s1adressait la flèche.
L'exemple de Moréas peut donner à réfléchir à ceux qui cherchent

NOTES

6o1

avant tout1 dans l'art 1 le plaisir de la surprise. L1auteur des Syrtes
et des Cantilbtes ne comprit pas du premier coup ce qui fait les
grl ndes beautés qui. comme dit Montesquieu, frappent d'abord moms
pour frapper ensuite plus. De cette pointe de mauvais goùt ou
d'étrangeté qui peut&lt;, relever à l'occasion 1e beau immuable» il fit
d'abord l'élément essentiel de son art. Puis après dîx année/ d'expériences il fit les Stances.

Il eut le sentiment qu'à toute époque de mauvais goût, d'enflure
el de préciOsité il y a place pour un Malherbe. Il sut faire la différence de cet art solide, essentiellement poétique, nettement différencié des arts plastiques et de la musique avec le stuc modelé des
Parnassiens ou les harmonies et modulations symbolistes Au
moment propice, il eut le degoût d'une poésie d'images, fondée sur
le pittoresque et la curiosité.
Pastiche, archaïsme, a t-on dit. Rien n 1est moins exact. Étudiant
l'œuvre de Moréas. dans un esprit nettement favorable au symbolisme et dans un moment où Pécole avait besoin de réconfort
M. André Bcalmier (la Poésie Nou1Jelle, p. 167) remarque que s;
langue n'est d'aucune époque, qu'elle est du français.

Toi qui prends en pitié le dmil de la nature
et qui laisses tes sœurs flatter fée.lat du jour ...

,
On imagine l'effet que pouvaient produire de tels vers, sans
recherche de vocabulaire, mais où tous les mots deviennent rares 1
où la musique et l'image sont, pour ainsi dire, d'essence grammaticale~ sur les jeunes gens pour qui le bric-à-brac déc.oratif de M. Henri
de Régnier constituait le plus vrai domaine de la poésie. Toute une
génération en subit Pintluence et beaucoup plus profondément
qu'on ne pense. Guillaume Apollinaire écrivit le Bestiaire. André
Salmon quitta les « pâles bras levés ainsi que les glai.'eu\s » de la
poésie symboliste pour une muse aux appas plus fermes. Et com1
bien d autrcs que les Stances ont sevré d'une nourriture débilitante.
Moréas maintint la conception éternelle d'une poésie faite d 1 un
juste enchainement d'idées et de mots fondée sur la logique et la
syntaxe. A toute époque il y a des poètes à qui de tels moyens
sc:-Y:blent instifüsa!'!!S p0•.i.r exprimer !~ ':èit modcr.~e. fovar!ib!crr:(!:-:t

�6o2

NOTES

on s'adres$e à la philosophie, à l'histoire, à la musique, à la pei•
ture, i l'ut décoratif, voire à la typographie ou à la publidU
commerciale. On met à contribution l'exotisme, la sauvagerie véritable ou, pis encore la fausse barbarie. Et vient le moment ou tout
cela rebute et finit par excéder, où l'on découvre avec nvissement
le visage d'une pensée très simple sous la couronne d'une combi.
naison de mots bien trcssës. L'art des vers n'eJt•il pu l'art des
mots. rendus poétiques, bien placés. Ses combinaisons sont in'puiubles, mais seul un vrai poète les trouve et mime a le go6t
de les chercher.
Comme il arriva pour Baudelaire et pour Mallarmé. comme il
arrive aujourd'hui pour Rimbaud, l'ilfjlun,c, ifldirrdt de Moréas,
fut la seule ftconde. Quel que soit leur talent, ses disciples se
présenteraient en vain à notre temps, lts bras charg~ de feux, de
fers, de lyres et de lauriers. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: la
poésie est une langue, non un VOC3bulaire. Pour employer dans les
œuvres de sa manière • assagie • des m~l~s de RonSJ.rd ou de
Malher~, M. Henri de Régnier n'en est pas plus classique pour
cela. Il est académique ce qui est bien différent. Le génie de Morâ1
n'a pas suivi la mime courb4. Les stances ne sont pas le jeu d'un
lettré, comme certains ont tenté de le faire croire. C'est l'effort
d'un noble esprit qui las de posséder beaucoup de choses rares, fut
saisi du désir de la chose parfaite.
ROGU ALU.11&gt;

•
••

•

CHANSONS DE LA CHAMBRÉE, par Rudyard
, Kipling, traduction d'Albert Sai·i11e et Michel George-

Michel. (L'Edition française illustrée).
Pour la premitre fois une partie importante de l'œuvre poétique
de Kipling est révélée au public français. Une traduction de l'admtrable Ro11J1 d, Mandala)', une des plus belles de ces Barraclu rooa

6o}

&amp;uLl.th, avait paru, il y a.quelques dix ans, dans une revue française.
En collaboration avec M. J. Armand•Didier, l'auteur de cette note
avait publié en 1914, dans les E&amp;nls fnaf4q, un choix de piëces
extraites des Seont Sea1, recueil où se trouvent peut•itre les chefs,.
d'œuvre du poète anglais. Pour avoir vivement choqué le• boerisme •
qui servit d'exutoire au chauvinisme français, et pour avoir fait une
peinture satirique des Bandar•Log où se reconnaissaient quelques
traits de notre caractère national, Rudyard Kipling, poête de l'imP'-rialisme britannique, vit chez nous sa réputation éclips,e par celle
de \VaJt Whitman, dont l'internationalisme humanitaire cadrait aux
idées naguère en pleine faveur.

Depuis Ion Kipling n'a manqué aucune occasion de manffester-sa
sympathie pour notre pays. D'autre part, le monde assistera peut•
ftre demain au déclin de la puissance formidable dont il a chantf
l'apogée, de cette Amphitrite debout sur la proue d'un navire monstrueux, escortée de mille dauphins d'acier vomissant des vapeurs
obscures.
Comme l'observe três bien

M:

Pierre Mac-Orlan dans la préface

mise en avant de cette traduction, les Cbonsons dt la Cbo,n/JrJ,
sont l'épopée d'une armée de métier, de Tommy Atkins, prol'a-

sionnel de la guerre aventureuse, condottiere colonial, type appell
bientôt t disparaitre dans une lpoque de haute civilisation comme
la nôtre. En effet, la guerre n'y souffre plus de fantaisie. Tout est
~lé désormais dans ce cataclysme méthodique où chacun, homme,
femme ou en&amp;nt a sa tâche et sa fin marquées!
« La beauté littéraire de cette existence de soldat aventurier• écrit
M. Mac-Orlan « est de n'avOir aucun idi6al social devant elle. • Il
faut voir comment Kipling en sait exprimer les joies brutales et les
nostalgies amères. Sur le moindre thême que l'esprit de corps inspire
aux aèdes anonymes des armées, il jette un réseau d'images flam-boyantH et déroule en quelques vers un paysage inoubliable. Voici
les CIÙilnirn en action :
Il y a 11111 roru sur ln co,,r,s du mali,r ,t mu rou.1
fahfr,u,

11,, la

mari, tû

,, un, &lt;b1111 dans lt vide ou•dessous dt 1:1ous, 01,ssi droite qut lt jtt d1
sali~, d'uN mnulUl1tl,

�........

~•--•1a·. w·

eo4clill&amp;

-~·•11x
,.. ,~ JI T:tf7 §

..... au,-.;,;,

1M . . . . . . .li •"41

•1111t&lt;1G1il,lik&amp; ,o . . . , .... Dmlii
, ,.......
. l m"1lllliaM• ~ t j l.ia . . .
1

........ ,,.....,............

�6o&amp;

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISH

tumultueux des passions déchainées, au lieu de prendre parti, allait
tisser autour de l'action un décor sonore, une atmosphère, laissant
aux personnages le soin d'énoncer eux-mêmes leurs pensées.
La mqsique de scène que Satie écrivit m 1891 pour le Fils dn
Éloills était conçue selon les principes esthétiques qui devaient
g\lider Debussy écrivant PtlUas. Les suggestions de Satie furent
pour le FIUUU un peu ce que celles de Liszt avaient été pour
Wagner. Satie aida Debussy à trouver la solution des problèmes qui
se posaient à son esprit. On a dit imprudemment que Debussy
devait à son ami son système harmonique. C'est faux sous ceue
forme simpliste. La technique impressionniste n'est pas plus l'œuvre
unique de Satie, de Debussy ou de Ravel en musique que de Claude
Monet, de Pissaro ou de Renoir en peinture, mais il est certain
que Satie fut le premier à renoncer à la rhétorique wagnérienne et l
s'essayer dans un genre nouveau dont Chabrier et quelques autres
avaient l'intuition confuse sans oser comme lui se lancer dans l'inconnu. Qy'on écoute les C,m,ropklits qui datent de 1888 ou les
Gt,ossinmes et l'on y trouvera mis en œuvre les éléments essentiels
de ta technique impressionniste : juxtaposition de touches harmoniques, enchainements d'accords dissonants suivantdes lois nouvelles.
Bt ce rôle important de précurseur de l'impi;essionnisme peut ltre
mis en lumière sans diminuer en rien l'originalité profonde et le
pie de Debussy. Ce n'est pas tout que de pressentir une ~h_étique nouvelle, il faut créer des chefs-d'œuvres et les C,n111upéd1n
non plus que les pièces de piano qui suivirent n'auraient suffi à
consacrer l'impressionnisme musical, si l'.AJ,ris-Midi d'u,i FIUl1U, les
Noetu,nn, PtlliM n'avaient vu le jour.
Or Satie, prophète de l'impressionnisme, survit à cette forme d'art
ou plutôt se rend compte qu'elle est épuisée musicalement non
moins que picturalement. Debussy et Claude Monet ont créé des
che($-d'œuvres, mais il n'y a aucune raison valable pour éterniser
l'usage de leurs procédés. Ravel lui-méme qui a poussé plus loin
que personne la technique de l'impressionnisme, opérant dans ce
domaine d'étonnantes découvertes sonores, s'en dégage en ce
moment, guidé par son instinct, et manifeste dans son magnifique
Trio une heureuse recherche de l,a ligne et de la construction.
Satie, plus jeune d'esprit qu'à vingt ans, veut donc sortir de

NOTES

007

l'impressionnisme. Il regarde en souriant dans sa barbiche avec une
ironie bienveillante certains musiciens s'engager précipitamment
dans la ruelle du cubisme. Il sait que c'est une impasse et qu'ils
feront demi-tour comme les peintres qui les, y ont précédés. Lui se
souciç peu de les suivre, il se recueille et travaille. L'œuvre qu'il
vient de Rous donner ne ressemble i rien de ce qu'on connait et ne
parait pas pouvoir etre imitée, mais elle renferme une grande leçon
de simplicité et de sagesse.
Satie a fait choix dans ie dialogue de Platon de trois fragments
qui lui ont paru propres à l'expression musicale : l'éloge de Socrate
par Alcibiade dans le Ba•qrut, l'entretien de Socrate et de Phèdre
au bord de l'llissus (Pbèdr,) et le récit de la mort du philosophe
dans le PbJdOff. 11 a préféré la traduction de Victor Cousin en raison de son harmonieuse simplicité. Satie a voulu écrire une œuvre
largement humaine, sans prétention à la couleur locale, sans
recherches savantes, ni pédantes; une musique d'une gravité souriante, d'une religieuse sérénité comme la parole même de Platon,
et j'estime qu'il a pleinement réussi.
On ne saurait comparer Socrate à aucune œuvre de la litUrature,
musicale moderne. D'instinct Satie rejoint l travers les Iges les
créateurs de la monodie dramatique dont sans doute il connait à
peine les noms : Jacopo Peri, Caccini, Emilio del Cavatiere•••
Comme eux il s'efforce de concilier dans le chant les exigences
contradictoires du texte et de la musique: la mélodie renonçant t.
faire un sort à chaque mot, épouse le contour général de la phrase,
se conforme à son rythme, à sa sonorité, en renforce le pouvoir
expressif.
Mm,r, l'air d,s bt/Jfl3' cba,u( i,rsJrir,{ dMtS us f)tf'S
co,nm1 ns un b,au ro,ps, .,,u bel/, â,,u i#fuu.

Est,

C'est un tour de force que d'avoir pu coRférer à la parole de Platon une efficacité plus grande, que d'avoir pu mettre en musique
d'importants fragments des Diolotws, en ne les défigurant par aucune
retouche, aucune surcharge, en laissant au texte sa pureté, son
harmonieuse nudité.
La conception du rôle de l'accompagnement est à peu près celle
que les maîtres de la Camerata Bardi assignaient au Basso Comitfllo

1

�6o8

LA 1'0UVELLE REVUE FRANÇAISE

et n'est-ce pas en effet une basse-continue que ce flot polyphonique qui coule inlassablement, mettant" disc~ement en valeur le
chant par de simples combinaisons de lignes. ~tie s'in~r~t de
souligner par des effets faciles le caractère dramatique du rkit de
Pb4clon ou de peindre le bruissement des feuilles et le murmure des
eaux dans le frais 1)1ysage des borda de l'fflssus. 11 miprise le détail
'Pltodique et se m•intient dans le domai~ de l'Univenel. •
Qu'une telle musique ne soit ·pu un instant monotone, n1 languisnnte, c'est le miracle. Une émotion profonde y est enclose.
Bien qu'invisible on la sent présente, latente, prfte à surgir comme
des larmes longtemps refoulées.
Le style, nt!ttement polyphonique, est très personnel. Satie ne
comialt pas les scrupules scolastiques qui guident encore lnc~nKiemment la glume des plus hardis novateun. 11 se plait à fam,
woluer les lignes mélodiquessuperposées enucen1ionsetdescentn
parallèles et tire de ce procédé des effets nou~eaux. _
Les dissonances, audacieuses, ne sont jamais agrt1S1ves. Tout est
si bien à sa place qu'on n'imagine pas que cela puisse it~ autr►
mut. Alu reste, -les dessins d'accompagnement sont volontairement
tra simples et se répètent obstinément, donnant l'impression de
Juges teintes plates faisant ressortir les premiers pl•~•• à la manière
des fonds teinUs de bleu ou de rouge des métopes grecques.
Spectacle bien rare que celui d'un artiste créant son chef-d'œuvre
l cinquante ans passés ! Je le confesse, je n'attendais pas d'Erik
&amp;atit une œuvre aassi complètement réalisée. On aura depuis longtemps oublié les Ptlhuùs jl4sq_un, les Mor~ "'fomu tù ~,s,
les Pikn froidts dont s1occuperont seulement quelques mU51cologues acharnés à deviner l'énigme de leun titres, qu'on chantera
encore Soer/11# comme une .œuvre classique. Elle résistera à l'usure
des temps c;omme ces éphèbes qui sur les stèles du Céramique,
parmi les monceaux de décombres, sourient à la Mort "avec une
eereine gravitL
tmlllY PltUIIIÈlES

NOTES

6og

SPECTAa.E-CONCERT organisé par Jean Coeuau., à ,
la Comédie des Champs-Elysées Adieu Neœ-YorA.
- le &amp;nf sur le toit.
Je ne projetterai id aucune lumière comparable à celle des phares,
, qui, 111 lever du rideau, lancent leur jet sur le barman coneelc!, dans
un paysage de ripolin, de nickel et de glace pilée. Raremen~ une
auui agréable banquise arriva au parterre. Cela fond aux feux de la
rampe et des harmonies tropicales de Milhaud, et se dlssoud à chacune des successives entrées des penonnages cartonnés que Dufy
modela pour notre surprise.
Je n'enseignerai pas à Jean Cocteau, meneur du jeu, la gaietf, nî
·· que celle-ci nait du mouvement. Il n'a pu n'ftre pas frappé de l'effroi
que Jette sur les villes de plaisir, comme Nice, le passage des
monstres du carnaval. A ceux qui d4nonçaient le malaise de ses
Utes immobiles, alourdissant des corps aux gestes lents, l'auteurétait donc en droit de répondre, comme il l'a fait, .qu'il a voulu
cette paix des visages indifférents au jeu des membres, cette sér'nité de l'ivresse des bars et, en général, l'impression ~range qui se
dégage de ce tirage à quelques exemplaires d'une bouffonnerie mélancolique.
Au bar brésilien se déroulent différents aspects de ce décor humain
dont la nouveauté a plu. Ces têtes, décors en mouvement, portèrent
en elles leur comique ou leur tristesse au travers d'une rixe à coups
de perle imitation. d'une pastorale policière et d'une étonnante
danse sur les mains de F. Fratellini, pareil à la Salom4 gothique de
Rouen. Sans oublier le patMtique sentimental de la conqufte, par
des yeux obliques, du cœur d'un gentleman vêtu (pour quelles tem.
pates?) d'un habit en ciri, ou celui de l'arriyée dans

Ln bknld1Urs crhnlusn du barma11
d'une rose jetée de main molle, d'un inoubliable effet.
Nous retrouvons tout cela chez les acrobates qui, sur la musique
d'Auric, exécutent au ralenti des sauts périlleux longs d'un siècle;
tout cela, auquel vient s'ajouter la lecture de deux visages si captivants que l'on regrette un moment que les tEtes de Dufy en cachent

�610

1.A NOUVELLE REVl,;F. l'RAJliÇAISE

d'aussi beaux: ce qu'il conviendrait de dissimuler cc sont, non les
figures de clowns. mais celles des acteurs, insipides chromos.

Ce premier spectacle-concert, dont il est permis d'esp_érer la suit~,
nous fut livré sans manifeste, - à peine un commen.tair~- Le ~e.nt1ateur tranche la tête du policeman : c'est la seule executton q_u aien~
voulu les auteurs; cela leur. vaut la sympat~ie .. Le pubh~, qut
s'attendait aux pires véritt!s, quitta ln salle sausf~•t de ~evo1r son
plaisir à six jeunes Français polis, et assez sûrs d eux-memes pour
ne rien ·s:icrifier à l'effet.
.
_ _
De la salle, je dirai qu'elle avait été compo~ee' aussi ~01gne~sement qu'une tahle. Pareil à cc Polonais qui, lautre Jour. a la
Régence. engageait six parties d'échecs à la fois, san_s regarder, et
les gagna. l'inspirateur de ce spectacle sut, sans p~ra1tr~ Y t_ouc~er:
disposer ses pions et gagner une intéressante parti~ qui se 1oua1t a
égale distance du lion de Belfort, de !"hôtel Mcunce. de Medrano,
du Palais-Royal et du restaurant Baty.

...

PAUL MOltAIID

NOTES

611

manis-me. Les Allemands pensaient la ,·oJr aboutir - et avec elle l'êvoluclon humaiue. ne leur mal :itavique, l'indêtermlnatlou, Us croyaient
ga&lt;rl1•. Prenant l'organisation du Reich pour une vaste symbiose, Us se
lal~saleot déterminer par elle, joyeusement, La Prusse avec son génie
mmolque dlsdpllnuut pour la première toi. eu Allemagne une 1•0111billté chnoti&lt;iue, s·y assurait peu à peu l"universalité du ,·onsentemeut.
Positive et rcllglcus,•, ello converli~salt la nation au dur idéal de l'ordre
teutonique, elle r.,s1relgoait à la r~gle des moines conquèranrs. L'obèiasaucc devenait exta e. I.e socialisme, seule pui9sance d'Clpf&gt;oslUon,
calqaalt ses institutions •or et-lies de la monarchie, dont Il n'était que
l'e11vrrs. Ainsi l,is dlrnrgencea s•etraçaleut : l'Empire semblait t111perttm1, s'lmpo. aut aus I dan._ l'ordrr de l'esprit. Peudnnt quarante ans
ce lut uuc 111ûhllisation générale à laquelle rèpondaieut même les lntellectu~ls, eurëgimcntés par 13 li't1ltu,-.pollttk. Leur croyance était à peu
près uunulme en 101-1 : un coup de dê allait décider du sort de leur
ch lllsation, de toute ciî'lllS.'ltion.
I.e de,tiu ne leur a pas dit oui. Mals rux, out-ils dit oui au destin 1
Certes le lieu militaire qui les tenait, dar, semblable à du î"rrre, s·est
brise, La llammc des enthousiasmes collectifs, qui dévore vite aa
substauce, n ce, sé de monter. l.a machine prussleune qui anit canalisé
et porté à leur t•xtrèrne puissance les forces éruptives du genuani~me,
s'est détraquée. On n'a plu~ asslst~ qu'à une série d'explosious auarchiques. J&gt;lus d,• commandement, plus d'autorité reconnue :debandade,

CODfUFJou.

NOTES SUR L'ALLEMAGNE: Walther Rathenau.
li nouR f aut rappr-•udr,i I'' \llemairnc · ·Xon peut-PtrP qu'ellehait cha11gé
totale
rofuud~ment. P-aq plus que 1870, !Ill!\ n'a ~té une melamorp ose • •
~ a de chaque peuple une ligure que l'accident no peut abolir. sous
le ytlux des évilnem ·nts qui ne sont qu'autant de prètp:tes à réactions
nouvelles r.. trl! apparait avec des visages divers. '.\fal il g,1rde ,les_ traita
permauer;ts et jusque dans les cxpre~sluns fugitives qui tou: a ~ur
semhlent le'transformcr, c'est ~a durée qu'il atflrmP, c'est 1111 qu se

révèle à lui-même.
.
.
_ .
, , l
bser-ve chez
d
1"Allem•rnd se recuni,alt à ,fo, signe:. pare!ls, qu u.i es O
1
le {eltlf!i~ 1, ou dans les ,Vil,e/Utl!ft:n, que l'on ~coute un propos e
dat ou que !"on étudie un traité d'esthétique. Le malh1•ur pour no~ ed.
nit Ions c'est qu'en les serrant de pr's nous ne tro? vons _plu~ en n e
compte à lui attribuer qu',10 caracti·re : ~lui de o en pornt avoir. li ne
sait pas dessiner dit Gide. '.\lais, et ceci cgt peut-êu·e la cause
ce~a,
encore bien moln's BI' laisse-t-11 dessiner. JI n'a pa~ •h• llgn&lt;1. Il rc eve e
la rnusliiue qui traduit Ir&gt; d!'venlr.
.
. d~m·,
•lèclP.
Dans 1e d er111er
~
-o
- · • on a pu se tromprr sur l'évolutiou du ger•

:.o,;

dt

~lai. cette dèrnobilisation spontanée qui a ébranlé l'urdr,, mlllta,re,
politique, social, n'est pas encore la d(!mobillsatlon morale. Les anciens
group,•s out ët,! disloqués par une force majeure. Lt:ur faiblesse était
d'êtreartulclellernentturrui•s, ,lene teulr que comme tfentunecompagule
de •oldat~. Mais iJ,, t,•nair&gt;ul, et Jeun membres disjnlnts, ue se Rouvenan&amp;
pas d'une autre commuanuté que celle de la servitude, regretteut l"anl•
lurmc, le c:ij&gt;oral qui or lonnalt le rasst'tnblement. Des rumt&gt;urs,
confuses encore, atu!ùncent le r,·tour des ll•chniciP.ns auxquels on s'en
6talt rPmis du s"i" de faire marcher l:i machi11e. Sans dirigeants professiounels la J•lupart se seut;&gt;nt urrdus. Moutons tremblants d'être
dispersé:!, ils réclameut les aucie111, les mauvai bergers plutot que de
rnJlp01ter l'interrègn" alfr,·ux - dit' kaise1·lost, rli,: .&lt;chrt&gt;elcllclœ Zell.
A ces forces d'luerll!', de réaction, qu'oppo~e la re\"olntlon I Elle a été
ju~•iu'ici pure négation, reuiem .. nt- à peluodestrucllon. L'vrdre aucfeu
·est ticrouh\ tout seul, sou~ le poids de Ia guerre. I.a rèvolntkm aile.
ma, de ,'eot f.1ite ci'.-lle-mèiu~. 1-alè u·a été que la manifestation d'esprits
replongê: da.us le }Jritnltll chaos. lis s'y peuvent débattre ll\"ec frénésie:
rien ne les aide à en sortir. C'est qu'il n'y a pas eu d'l&lt;:t~allsme révolutionua,re allemand. Le mouvement a t'lé de réa· lion C-Jutre l'état
prèsem, et non ,l'urleutatlon vers uu ,:tat futur. '.'ii Idée qui attire en
11,·ant, ni chefs qui entrainent. l'u torrent seul a emportë ks digues et
li se rei,and av,•ul(lément . .\ujourd"hui encore la question politique, la

�612

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

question sociale en Allemagne u·eat pu d'ordre moral, c'eet uue queaUon de mltralllenaea,
Pour qu'il en fil.t &amp;ulftment li aurait fallu une action préalable. uoe
rê•l•lulion latérleore. Rares c••ux qui y a,·aieat aongè. Le repliement
a'/&gt;tait pa, perml111 dan11 uu,, période toute d'expan1ton. Aujourd'hal
que le re&amp;our sur aol eet devenu poulble, c"est à. peint! al lea mellleUl'I
ont commencé. Jla ue aont ni le■ maitres d"' la politique où conUnue de
rigner l'équivoque d'UDe monar,·hle sociale, d'un aoeiallsme moaarchlque, ni de la. littérature, nt de )'art, d'où o·es;t pas écartée l'idée de
r,andt&gt;ur nationale, où n'eat 1)at Introduite celle d,• gr\ndeu~ humaine.
&amp;C. lia ne sont pas nou 11lua maJtreB d"eux-mêm~•- • l•:1.pres,-1onnlsl.ell ••
en réactlon contre i&amp; puaivltt- du lfUj,.t écrasè par les lmpreulona, lll
ae cherchent pualonnément, 1,a111 a'ètre trou,·éa. l.'ubacurité n'est tra-Tertée que de fnligtneue •!I, flammes dont lia demeureot hnpnl11aot1 à N
1at1lr pour lwlalrer la ruuie. l.'eft'urt d"une civilisation •1ul ne tra•alllaft
pas à dt-livrer la p&lt;'rt&lt;&gt;Dne eflt à recommencer.
Il recommence, et l'intérêt e11t de Mivre 11r&gt;lon quelle métbode Yont H
ret'Ompuaf'r le• forc,·1 anclenueii, quel point d"application, quelle dlreo&amp;ion elles sauront trou'fer. C:t.r elles aunt là, !-e réoogendrant, prf\el à
agir, explot1ivea. Rieo ne f'er•lraU. de •wulo[r les. déltnlr d'eoaernble•
Rap~reodre l'All(lmagne, c'est lelS N!J•rendre une à une, aller à l"a•ea-,
ture ne se dérober k au•~nne dea ftguret. 1urgie11, au détour du chemin.
'
.
1
•
Qut&gt;-lquee uuoYell•·• appaniea 1)0urront noua 1urprendr1•, Tant m eux •
e'ttt à elles que va notre dt"elr. Nous nous ar~t.erons pourtant au:r.
aocienoes. IA"S ~dlleun : s. Placher, WoUI', le-a deux ca.sstrer. Dledricha.
I'lneel Verlag, PQur qui le:-1 autf!Urt trava.lllaie11t en 11halange serrée.
ont-ih ,·omme.de coutume en lenn rnanirest,•s annuels, lb:~ leur but.
ehaugë leur cbeminl Dau l,'1 r,eyu ..s qui 1ub1lfltent amaigries comme
lea wet.ut- lJlatter. aie W°t'ltbÜAn.e, ùU qui nalslent démeta.rémeot
eod.éel, comme Pe-uer, Gt'nlu-', trouve-t-oo les éMmen~ d'uu ordre
nouYeau 1 Dehmel, Thomas llann, Hauptmaoo, Stefan George et. tant
d"aull't'a ont.,.lla attitude algnWcative, Interrogeons d'abord celul qui lei
46p&amp;11M de la tii-te et le seul peut-Plre dont lea •uea dominent le cba.oa:
"Walther Rathenau.
•

•
••

•

llraêllte Berllnoll, 811 du fondateur de l'A. E. o., lui-même un tempa
41Ncteur de la Soclt:té Gbél1Ue d"tlectrlclté, Rathenau n'a ceu6 d'être
m'1é aui plus ha.rd.les entreprises lnduatrlellet eL ünancières de l'All&amp;marne. Appt•h\ au. m.lnl--tère, Il y fonda penJant les huit premlera molli
de la perre, cet ufflce d'approvl1ionnt•mrnt en maUl&gt;res pl'f'rnières qui
uuu son pays d"une détreHe lmmédlaLe. 011 lui en fait gloire. J.uJ.
même ae ftatte de deu1 ch0ff88 : a•oir fait là une expérience dont ce ne
aen paa uaez de tout ce tiède pour comprendre la portée. et avolr
lntrodult dwUI la. peneée allemande un ferm('ent de ré8.("tlon contre la

NOTES

613

• mécanlaa\.ion •· C'eat auez pour expliquer qu'il soit l'homme le plua
admiré et le plua dénigré de ae1 compatriotes. U ya da.u Je même ~na
qu'eux et U le■ pl'éc6Je. Ou touro.ant qu1l a franchi le premier li aoU.
clpe l'avenir.
car, c"t-lt par L\ qu'il 0001 lntérease, il n•eat pn seulement orgaoita-tt-ur, mais poète. L'Qtganlu.tloo qu•n entrevoit u'a pu eeulemeut trait à
,la matière, ma.la à l'esprit. Homme de la pratique, U u t-fl der. Mali
au~l homme de la penke, et cela lui donne une aut"ri&gt; tlt.-rtë. JI entend
qu acUou et spéculation ue se dlaaoclent p~ qu'au CQutralre ellel ee
réeoge 1dreol l'un-! l'autre il8.r u.u rJdune n.te'rné. 11."'t.sl sa crtuQoe de la
•Je cootemportùue porte, 11l elle met impitoyablement à uu le• fatblesaee
allemandes lurtuut, c't-al qu•U a recouatt avec lucidlLJ renaemble dt-e
force_, matérielles et morales t!II jeu autour de lui. Non que tout de sea
reprvse_ntatJons M&gt;lt parfaitement clair et rigoureusement urdonné. n
a en meme temps que L-. prêci11ion du manieur d'affaires, l'imaciunl'On
du voyant et l'ardeur du prophète : quelque choi-e de biblique et de
rêvolullo~nalre, de confiant et de tourmenté, les abandons du rêve et
dea érupt,0111 dt• sèche violence. C'est a traven une demi-douzaine de
brochures (1) qui depuia deux ana ae sont ~outl-ea au.x cinq Yolumeade
ses œuvres romplète&amp; qu'JI faut aller chercht•r une pen1ée toujours 1e
répétaut, toujoun se reuouvelant, 1loublemeut orientéP. comme du.na les
œunea capitales d'avaut-guerre : ven la négation la Cr1H(tue de et1
ttttn.P3, et vers l"atllrmatlon, l'évocation dt·a Ch/,,ea qui rit'nnenr.
Destruction, reconstmctlou, cbose1 qui, dans son esprit, ne ae séparent
pas, ne se ~uccèdent pas. li faut pourtant que uou!I examinions d'abord
de quelles valeur;, 1u~rhnées il d~li:lrrn.&lt;iee l'idéologie nllemaude.
Rompre n~tterueut u.vec la tradillon pruulenne, voilà p&lt;'ut-ètre a
plue impérieuse rèclam11.Uon : Il oe YOlt de s:tlut pour les Allemands:
que lonqu'ile auront NlJ)tis leur f'vulutiou au point oil. 111 cesaàrent
• d'être Allemandtli pour ,levenir Berlinois •· ce n'est pas l'lmpérlallame
de la Pru11e, ni t1on mllltarleme qu'il met un cause. sa brochure,
der Kaue,·, répandue à cinquante U11Jle exemplaires, n'e1t fl8JI. un acie
d'accueattou. Rathenau n'a pas la tête pollti11ue. 11 croit moln1 à
l'hifluence dc·B chancelleries qu'à celle des phénomènes économlquea
et sociaux d'une part, et d'autre pnrt à l'action d'une ldèulogle qui
l't'gleraH cea phënom,\ues. Auni, aaos dlaculper l'Allemagna, ne lui
•ttrlbue-t•il qu'une resvo11eablllté reetrelule da111 la guerre. Dèa l9U,
dans ,\·taa.t toul Jtident1wt Il avait évoqué les ombres qui montaJeut à
l'borlion, dénoncé ce qu'il tonstataJt en trllnrsaut les rues de Berllo le
aolr: l'insolente folie d'uu peuple pan,·nu, le vide des formules de ta
force, l'inanité de la pret,·ntlon d'un aoi-dlsaut germanlame pur à a'i.m•
(1) De 19Ii à 101~1. Rathenau a 11ubUé chez s. Flacher : me n.eue
w,rt$Cl1art, An Dftt.Uchta11d~ Jugen, Der Katttr, Krltill der tlreffa--

chen

R~·olucton, l&gt;t"r nel.(e St«at, me ne:ut' G~1tllscha(t.

�f&gt;l,4
pàHI' à 1a tene. n pl'IIClaluü lankelaltë d e ~ ce IIIIIIICle
Uoe, tle 1alJe Qin la d6bnce unh...U.. vafa la IIMffll _...

a

~ - . l a ~ 4l'II Ulllt à . . - - IIIOQ.uar.,
•iNR WYltabl •meat quand le 11tüme 6coraosal4U et le epf.èiae
11i1 '6ponde9i plaaas: belOIU :p,tMata,qql ..-clel'lmPMeU6
Le maDlem' eal qa'Ua tlOleat. 'Pl'Oll'f6&amp; eollll08 litt 'belolat
_ . 4fU Jalle nation••• olaaa11Spude pov ,...eon
eea ~ NI lnalloN,e:&gt;n orpnleadon 4u. tn.ftl1 à ~ JI&amp;
nt elle d6pend de WIii. D l'lmap , . _ au NCOUa 4e l'id. .
«lllft&amp;le: a torceaqul Ut IODt pas d'Ordre na&amp;1oDIJ. oGI t..iü êcJ#
_ . del ll&amp;Uons am:-eadrolta de moindre NIIMance.
BeeoalldNI la IIÛll'8 de eea forcee, dépoalller le 11&amp;tloNU_.
._ orleniaH t. fllm. et en ~ prdut un caiaè1ère ~
A111k • • • ~ alon qa'ellea deufelii ooDCORl'il' - ~~ leçon à drer dtl I&amp; perre. 'RllthenaP ne croit pas ......... alita&amp; 1aliee
la coaeatwace. ta pais 4., "f
i.ur a &amp;inn l'lllulon que perd1lralt u o,d1'I ea riallt6 àllolL 01
leUI' ldllltlie de l'elltl'eMllir Rl'IUlclellemerd. tudla qae l'Allâ
~ d1î malllev, ob'19HD' à 4è plu prelllUlWII Il
ll'IDOllfllleraD n"j:. plaa de domllladOcl-allemaüde au Nd d'ld#.
&amp; ~ à rAllemapt, penu Ratbeaàu. une mllston, mll'slon ap
tlft#ll/le 8'llcftltY1 q9"11e mDPlira aou coildltlom.
Un examm de colllCience nt a•ant tout nëoélllafft ata peU.pJé
--. n falâ. q9'il . . coiuialue, qa'II recono•I• lu erNlll'8
~ 0 6tatt engagè. 11 }'Ill manqu11 oe qu'il ae
te
- PQlffldr crorielltuloe, D"aatnl peuplea ODt oe qu'll ftlat poar
-.ae otrilliat,lon, pour tnuod1Hrè une tonne, pollf l'lmpoael'; Uii

pu.,.,.

aauau

donD••

....., L'AllemaDd dememe amm-phe, lacapable de 18
&amp; llll, da 1lpnr q11ol 11ue ce aolt. on Ut dan1 "'" MW
Qae dtDB - ~ dee domalalll de l'em&amp;eac4t, qa1l ~
,. 4tan oa de tonnatlon• ~ de conatUv.Uoll de 1•• oa
• ~ par acUona, d1l UDotqire oa de la tablt,, nou I l ~
.. ioèDt.6 une Nille turme noaftlle, eubltaotlelle et durable, ce U!
~ pur bnard. ..
cten aatare- Lllll qnal1&amp;6a allemandes aont allleun. Vllee . . . Il
bel.uJool' elles CODlill\ent l comprendre tout ,•e qld - , à ne rien
te oe qui flCIIJ1T8it ~ à accaelllll' l'llal•--, à ee l ~ rott
e11 noll' - à a"lntégrer à lui, à 111t laleaer tntfper par 1111.
Baal ceUe M.-:epca&amp;ion d'1a 6ve p8lllf qu mod61e l._.-èkle!Ki
AO&gt;le11t1 de rADeuaa1De, oarant le dmlifr demi lllk1ê elle• è ~
_lprè qui n"etalt pu la aiellae. Lee traita qu'elle a prll lOD1
Proae. ij n'en pouvait être autrement. D'1lle pan, ana. IIIMlb
ma1B molle; de l'alllre, un moule vide :mail rlgid,! : la ~
mande ,•y nt coulée. Elle a cru y t.enll' tou.t en1lère et 7 d
.-.anWftlllent cohérent.-. 01', ce n'.-ai pu 11118 penoane qai ae
ràllemagne ne n déterminait. pu elle-même,elle •, laillaltd

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

016

NOTES

617
LETTRES ANGLAISES: Le poète Vache! Lindsay.

raite slenue, tout cela a \·écu. Uue fonne de \'le s'est dèrobée k elle,

aa:i.! :!~~:;ion àuemande n'est que le signe de cet ell'ondrement :~::

Ell 11 'est pas encore genèse, promeSBe
chose du de~or,,.
e
ue n'en fait Rathenau n'est paa d'wl
formation luterl~ure. l.a crltlq
q.
l d"lln théoricien d'aT1111ta.i
grettant l'ordre auc1eu, ma s
réactlonu ré re
. poindre l"esprit nouveau. Eu valll
garde qui se désole de ne !as r:.::~lutlonualres: au lieu d'une -volontil
li lti recherche soue les deh r,ibllt ·s il ne décuu-vrequ"un • mou-rement
d,• prendre enlln des responsa •ue::. ue des mécontent pr,ts à s'en
de rancune •· Il Y avalt en A
l8.S de révolutionnaires. Les
preudre aux prrBonue ; Il n~
d'lnt~rêts matériel,, lloutant da
socialistes, soucleu: ,:~~~:':~ttarl.sme, ont avec les masses acceptil
parlementarisme. a, mi
,
us à dire que lll14 réauh·alt en
la guerre profitable. Rulltenni"é~!~~lt:r:: daw l'atmosphère allemande.
1
une für('.e unauluie tout ~• qu.
P é de •. l'ne cha!oC' tombait
SI la révulutlou PBt arrivée c~~licëpara•: u~a: \·olontê. Nul mou~ement
· d' li
ê e roulll, e et 11011 ur c 11
Ir
e e-m m •
,
, .• lb. rie ni llBplrntlou rcvolullonna e.
du cœur que le d~goüt. l:\i
eo ' ,
rlté ul ne faisait que
T0uJ·uUJ'8 l'andenne a,lmlratlon pour I auw
q la . t d'en haut
d militaire au civil. de
cas e
,·bauger de nom •·t passer u.
l lul est échu ·1a ~o.ial Demolu·atie,
à la ca.-te d'en ba·. 1-;t du pouvoir qu
' ~ ·
l'ob"et de la
candidate au:i: joulssauc~• b,iui·g~ulm;r,~:
animé&amp;
JOUl!!ll8.uce étant _ôté. U II est &lt;iue_ 811 ~
,.
celui de Marx qui
d'Un levain d'l&lt;léallHme - ma•~ ils u ont d idéal que re de cette misère,
leur revient par le détour de la Hus~le. c ;,:,~.;;;,~lutlonnalre réaolu
écrit Rath,•1mu, en .,uln 11119, qu ,un
•
app:iralsse, c:-t un peuple &amp;anR vlrlllt"'. ~ul ~b~~:~lble aa prophère de
Qu'importe, après tout, cet 1/.Cci' eu roche malgré la police des
c la prochu.lue guerre moudla.le qu
llPP
encheront. pense+U.
nations•· Ce ue sont pa les Allemands q,,l lad~ v lt venir comme
et li u':..nuonce pall quelle lol'me elle pre'.1dra. .i.~a1s ~é~taa't1011 oontre
une füuùité des bouleversements uou1 eaux. .a à ' tr· e c'est
laquelle Il s'élève arnlt èti, portée en Allemagne al 1 ~;
pourquoi l'AllemagHe la première s·est brls~e~,?&gt;1~e:1•~s erlt en lutte
vlctiau, e ilèsli;11éea. Les peuple~ i~I v~u~;e:~~~ emprise. :our vaincre
coutre la ma1lère, succomlJeut a ( ur u • Il'
s la lourd&lt;' machine
la l'rus ·t• li se saut pru•slaulsrs. 1:e,prlt etou e S-OU
liez eux
•
ë,. 1 •· dividu &lt;1ui se crovail uue fin, est devenu c
10
qu 111 ont mont • •
.
•
ont chez les peuples de
aussi uu moyen. Des lusmutlous caduque8
.
.
réatfermie
d, Tic La hiérarchie ancienne
l'E11te11, e rel'rls apparence c
·
.
s"~lt Et la plae~ Y
se - • ue
· sert de nier,
sous la pression de c l rcons taucea pas■ ag,·res
. pbn.rtant
manque pour lu valeurs nouvelles que rien
ul les comprendront
dont rien n'nrrêtera 1.. flot montant; Seuls cc:~ ~'elles orlcut.-runt le
.
c u:i: qui les P""mlers s emparero
vm,vroonduet. U r:•le à dire comment Hathenau conçoit cette orientation. ·x

tv!lt

:::~?::a ~a~~i:.1eut

=~\:autres

'

.

.

Une des mel'leuree parmi les Jeuuea revuPs a11gla1ses, The Lo-&gt;Uio&gt;i
Jlercw·v. publiée ~ous la direction d,- .1. C. ,.,qulre et d'Edward Sb.mit~,
contient, dans sou quarrl~me 11uméro, uu chol:i: très curieux de poésies,
qui revoit heureusement les noms df' quatre p ..ètes qu'on a plailllr à
voir ras~mblés mais qui dolv,·ut s'i\tonner de sr trouver raugés ila111
le mtime sommaire: l\1. Roller! Hridges, le Poete lauréat: M. Austin
Do~ou, qui •·st pr,,babll'meut Je doyen d'."ge dea puetes unglals
coutempora(ns; l\f. Edwar·d Shankset ~f. Wilfrid Wllauu Olb!!on, deux
dea plus marquants parmi les l"he1s de la jeu11e êcule 1yri4uu, i,t nlln
un Aruêricaln duut 011 cummencP à 1•arler beaucoup, M. Slch,,laa
Vachel Llud•ay. Ce dernll'r, qui vleul d'a\·uir ll'S houueuri d'un · édition
aoghdeo (General Pi'i/111m1 JJuoth enter., tnto 1/e,u·en, ami Oth.er
Pot:ms, wlth ai. lutrvdurtlon by Rob~rt '.'iicbol~: Challo aud W,udua,
éditeurs, Loudres r, shllllug,), et qui n i-te l'vbjet d·un remarquable

&amp;l'Ude critique ,laus un recent uu,ucro du Times J.,tnary Supp!1•ment,
mérite d'être mleu1 ,·onuu en Fr-.u1 .. e, et 1,uuij 1.'rluh~ heureux d'avoir,
1.r lui, une 1étude d,• Pierrr de L.it11ux. ,1ui a élé d!!s premiers à parler
de ses œuvres eu France, et qui le ,·uunuit !-l l'ap, rècle d&lt;'JJUls l'époque
uù ses premlE'ra voem. s JJarureut eu Amérique, au milieu de l'ctounemeut et dee suurircs un peu 11ca11d;11iKes et uu peu moqueurs du 1,ubHc
de,; E:tat.s-Unis.
A premièr vue on est "Il rtrN choqué par tèuorme TUlgarlté
appa,·ente de ces p,,êruts qui font songer i.ux l,1,nlme t., d s deutlstes
des lolres &lt;le
lage, N à tunt ce qu il y a d • JllUs grossier daus les
procèdé, de la rée ami' , ommrrclale, et d&lt;'S procla, ..a11.,us et prutesslooa
de foi Mect.. ra.le•: vut;.ar1tè drs suj.-lt!, vulgarité des expressions.
Ce n'est même plus la g us-.• 111è1a1,hysiqu, lu&gt;géUmuu~ de Whitman;
c'est de la pro11agandl! 1111ti-,,lCùollq e, de la prvpag-dnde re,l;,tleuse à la
manière d., l'A1·mee du "alut. :s, uae t.-lle p"ê~le a des suur,·ee,
JJCU&amp;e •l-on, il faut les chen,hrr aux p:,g i, d aununcl's des ;c;urnaa:x et
sur les euseiguea Jumtu, uses. Mal, bie .. 1t',t la vh,!ence, 1 é11ergle et lea
•ouurltes sa~ vage... du rytlame , t ,· es mots vous e11traineut •·t vous
11.111 asent, et vous epruuvez le be,ulu lmper·leu:x de lire à 1.a1,t1i Vol:x:
cea pol'lues: et c·ea1 ûl mu~iquu ,,.e., jazz-1,ande et celle q ,'on eut.·ndait
pendant l'exJ•uBltl, u unlvt•rselle dt• Ml , el c,•Ue qui vous saoule dans
ces pe1 lts boug1-s d'A ger,e, 1,Ù taud a q~, ré 011!1 la de, houka luunaute
et monuiune, ""e Je,, e Juive suaute , t gras "'• 1 s joue, r:.uuv,•rtea de
pièces de vi,,gt s,ua culle1es avec d., l!C salive, da,,au sur place eutte vus
genoux. ApNs 011 .. lr•ct.1re à h,,ute v ix de ,,e,,eml \\'lttiam Booth.
ffllera tMo /ltfan111, ave aun r fralu ternaire:

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-~-;- 1 f I
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�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

NOTES

vrir des nations opprlmees, et il n'est moulins à vent que nous n'ayons
assaillis au nom du droit des peuples. Je ne suis pas certain que les
effets de cette belle passion aient Hé excellents et que l"Europe s'en
porte mieux. Je m•en voudrais donc de désigner à notre mauie un
aliment nouveau. Et les Catalan~ enx-mêmes, du moine ceux que Je
connais, sont trop sages pour le souhaiter. Leur nationalisme n'est
point une doctrine de catastrophe. lis ne préparent pas méthodiquement
Ja guerre civile, et Je doute qu'ils nous ménagent pour 1950 l'occasion
d'une guerre mondiale . .rai pu voir c'l'assez près joue!' les institutions
autonomes dont ils sont fiers et dont ils attendent la gloire future (\e leur
patrie. Je n'ai pasvu parader de gymnastes, ni desociètés plus ou moins
camouflées d'instruction militaire. J'ai vu une belle bibliothèque, un
musée, des icoles de tapisserie, de céramique, de métallurgie, d'agriculture. Les ca.talans se font cette idée, bien paradoxale en 1V20, maùi
qui a peut-ètre quelqueavenir,qu'une civilisation élevée et harmonieuse
eat une arm,, à peine moins efficace que l'artillerie et se démode moins

d"i_diome ne leur nuise pas trop ; et pourtant, tous ensemble, ils formeraient am: yeux du lecteUl' une troupe curieuse et a)l~gre.
« Co minent, dira-t-il, avous-nous pu prendre ces gens,Jà pour des Espagno~~ f" Il Y a chez nous une conception courant,• du caractère espagnol,
de l «me tispagn~le. Sl Yous en enlevez quelques traits. d'un bas romane~q 11e, dont la tau~seté est évitteute l'image n'est pas 5 •1 ,·nlid'l
·1
•
'
c e, me
bl
~em e-_t-1 • :'lf~us ra~_lJOl'~~e au~ Catalans, elle devient une méprise, dont
ils sourient bien qu ils sen pla1guent. Puisque nous avons la chance en
somme, de ne possedel' de la Catalog.1e aucunereprèsentatlon conve~ue
allons chercher sou regar,! daus las y.iux de ses poètes.
'

Une autr.e mison rend opportune l'amitié intelltlctuelle de la France et
d~ 1~ _cati.:log_n,•. ,le ue crois pas m'a\·aoc&lt;'r trop en insinuant que l'Europe
~u,1um·d hui r~cèle beaucoup de forces incohérentes, insoumise~, mieux
faites pour se il18p~rser ou s,' combattre que pour se mettre en faisceau.
S1 nous F?rtio1~s d'une Jougne période .de discipline, ce désordre nous
sem~lera.it_ pl. m ~e fraîcheur etrajcunissarit. Mals le XIX• siècle ne uous
! point fatigues d harmonie; et, bien avant la guerre l'on souhaitait nn
age_ d.'organisaiion, de maturité. Vœu qui n'a pas pas;è de mode 81 j"en
cro_1~ nos oracle~. C',•st ~ent-êJ~e m~me ce qu'il fauL distinguer
1,lns
clan ~ous les d1ssertat1011s qu on nous prodigue de tous côtés. Raisl)n
int~lltgenc~, càrtésianisme, tradition classique, autant de façons de dir~
q':1 on ~ra,t co11ti&gt;1it de construire quelque chose d'èq un lbré, d'à pea près
deflmtif, avec le~ matériaux qui no.u.~ encombre.nt, ,Je dis "avec,. car il
faut bie? considé1·er comme négligeable l'opinion de cew: qui parlent de
co!1stru 1re, ruais, que les mat!•1·iaux épouvantent. Construire Le néant, ou
memere~onstru1re le passé, ~olutions commodes et piteuses. L'a1mrchfe
vaut encore mieux, ayant pl11s de verdeur.

d

Tite.
Vous ni;, serez donc pas étonués de l'imponance qu'ils accord ·nt à.
leur poesie. Ils vénèrent, ils chérissent en elle la flamme ceutrale de
leur acttvité, l'origin e des pulsations. Je me rappelle un mot admirable
de Miquel Ferrà.. Comme nous visitions des laboratoires de chimie, des
ateliers de ferronnerie, d'ébénisterie, et que je me réjouissais du i,pec.
tacle d'une terveur i,. la fois si une et si diverse, il me dit: • Là-dessou~,
voyei-vous, il y a 1a langue catalane, il y a la poésie catalane. • Et
Alexandre Plana a écrit très exactement : • Toute l'evolution récente de
notre poésie est une manifestation, la plus haute et la plus pure, de
l'initiation dala. personnalité catalane au monde harmonieux et ét··mellement en formation de la culture. C'est une initiation qui a comme11cé
dans l'ordre des lettres pour s'ètenclre, pal· un progrès lent et sûr, à
chacune des activités sociales. "
Un peuple accoutumé d•puis 'des siècles à une exii;tence incontestée
devient iugrat pour sa poésie. Et si de gros intêr.êts l'occupeuL - hégé•
monie, îndustrie, négoce - il est comme l'homme riche, comm11 le
commerçant dont, les affaires ronflent , ; il oublie qu'il a une es~ance
pour n~ penser qu'à. son volume. Mais un p,•uple méconnu, nié, se
ramasse autour de son centr.i spirituel, éprouve à chaque moment le
besoin de vérifier sa raison d'être et se rassure au contact de sa pocsie.
Beaucoup de nations ont Mé fondées par l'épée. La nouvelle Catalogne
a été fo.nd èe par des livres. La parole de l'Evangile u c la mllllace done
point. Les manuels d'histoire q11'oud.istribuera plus ta.J.·d aux enfants des
étoles catalanes, s'Hs sont exa•"ts, indiqueront en caract~res gras. comme
dates pril1cipales à retenir, l'apparition d ·s premières œuvre~ de Verdaguer, puis de Joan Maragall, d'Aleover, d"Eugeni d'01-s, de Lopez Pico, et;·
Il serait très dèslrable qu'une anthqlogie de la poésie catalane fat
donnée en traduction française. Ces auteurs, par leur langue comme par
ieur inspiration, sont assez près ,le nous pour qu~ le changement

de

•

, Eh ~i~n ! les g~ns capables de construire, j'ente.nds de mettre au point,
d éqmlibrer une grande civilisation intellectuelle, en sacrifiant le moins
poss'.bie des maté~iaux accumulés par nos prédécesseurs, ne me
p~ra1ssent pas très nombreux da.ns l'Europe d'aujourd'hui. Rivière disait
\ccem~eut,_ d"une ma,1Pre uu peu brusque i,t in.]Ustc, gu,e uous sellls
l•J~ÇaIB_avmns gardé Ulleee1-taine sauté mentale, et que seul compterait. dam,le prochaH1 avenu·, oe que uous penserions. ,Je veux retenir de
cette boutade que, si _d'autres e..-.::cellent à déterrer les marbres précieux
ou les mG;taux rares, 1l est sage de s'adl'esser à aous au moment où l'on
a besoin d'arc~itectes, )lais encore faut-il '-.[Ue le beS'oin eu soit généra,
lement ressenti, et q uetous les autres ae se ·complaisent pas iudéfinimeat
dans l'ivresse de le,ur désordre. Nous devons donc rechn,·her avec soiu
et frequeuter affectueusement ceux que leurs dons naturels, leurs aspir~trons spontanées nous désignent comme collaborateurs immédiats.
No~s ~'en tro11:verons pas de mieux doués qu'en Cat.ùogne. Bon sens,
opti~sme, got'.t de la vie, ils ont tout cela, sans l'emphase nl la légèreté
mérrùionales si odieuses à juste titre aux homm&lt;!s du Nord. Qu'ils soient
invulnérables, que de mauvaùies influences ne puissent un jour les
10

��624

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

toute1 ce, hlstolrea n'achèvent pu de me démolir. Hél:ui ! je crois bien
que ce que j'écris ne vo111 apportera 11lus aucun pl.tl&amp;ir. Je 1111s obligé
à de~ ch1·onlque11 bëtea, car toua mes revenn5 littéraires ont ,111111aru.
All'ectueuaemeut mon cher R. Rl,my de Gourmont. ,.

1' illee de l'opium, vous dont l'aube décente
l&lt;ouglt de voir le jarret nu, la main pressante.

.

•,.

Vielllesae, lendemain d'amour, tristes êba~...
Sur les cnrreaux d'azur rampe la lleur llu givre.
Un arlequin c.a&lt;luc pleure. Est•l1 Lis de vivre 1
Ya, nous dormirons toua. &gt;Jais les lits, c'est plu batt.

Mademoiselle Natalie Clllfort Barney publie, dans le dernier numéro
des Ecrits Nout•eau:,; (mars 1920) quelques • pages prises aux romana
que je n'écrirai paa,. :

.•..

" Ses yeux bleu d'orage
... Et l"écho de son paa sonne à l'autre trottoir. •
ou:
" 1.a Rurvivance vive de sa voix varml les petit.es calalltrophca. •

.
• •

POÈMES DE P.

J.

TOULET ET D'ANDRÉ BRETON

André Breton écrit, dans LWérat«re (Janvier 1920):

SOURCES D'ANA TOLE FRANCE
1 M. &lt;hiraril..tlailly .--0mpare, daue la ,lfl11t•,•1•e r,·,uiçois,:(J 5 flèvrler lll!ll)
•
•
'
he "récit de
. l'hul~•ler ~. qui est dan ~ lCl! Qpt1 u, 18 de J,'~
ccl'o11,c ( O{lfn&lt;Jra,
uno curieuse rch,Uou de L'un:trme lit•re ctu /1/c,·ourc d F
Ce pass:ige du lllel'!'ure _.
e rance.

,,M

'é~ ~u ribt glar,1e ,!,•puis que •us lianes (de la demoiselle Hélène Gillet)
. a en a a ·és, et ou eu fit quclqne!IC plaintes à la ·u Ir
hcutenant-crfmlaei ordouua qu·,,u.. ~er;tit visitée par JI
e.tuasltot le
~emeurèrent d'acr.Qrd qu'elle s'clllit dol!~rée Il n'y Cl'a mita rones, gut
JOUl'll, •
va pas qlliDze

!'

I.U:O.E DE MIEL

A quoi tiennent lea inclln:itlons rédproques 111 y a des jalousies plus
touchantes les une, que les autres. La rivalité d'une femme et d'lln
livre, je rue promène volontiers dans cdte ob,curllé. I.e doigt 11ur la
tempe n'est vas 1, canon d'un revolvur. Je cruls que nous nous éc-Outions
pen~er mals le machinal• A rien" qui est le plus tl&lt;!r d&lt;&gt; nos refüs n'eut
paa à ~Ire prou,,ncë dtJ tout ce voyage de noces. Moins haut que les aatre11
il n'y a rien à r~garder fixement. Oaus &lt;1ue!que train QUl' ce soit, Il e&amp;l
danifereux dl!.se pencher par la porti'-re. Les stntluus étaieut clalrtrment
réparties ,mr un goUe. l.a mer qui pour i'Œil humaiu n·estjamais si belle
que le ciel ne 1101111 quittait 1i:1~. Au fond de nos yeux se perdaient de
joll1 calculs orient vers l'avenir comme ce1 x des murs de prison.

r.

J. Toulet, à qui Jacque• Uoulenger i,,,usacrt', dans /'Op nton
(6 Mars 19!01 un .article ftn, dunue au Dlran 1Jan,·ier-l-"é\'l'it r 19211) (e,;
brefs poèmes :

Dan, quelle Inde nouvelle, où que se soient demain
Endormi ton cavrl,·e et Ion i1me envolèe,
A-t-elle su guérir la crueur de ta plaie,
Et ce cœur nostalgique où tu port.ais la main ,

soug tn paupière bleuP, Albe, ton regar,1 d'or:
Tel palpite l'ticlalr aux nuits de Messidor.

•••
111~~- ~'ictor Giraud, dont Brunetière dfs:ilt qu'il avait rénové la critique

~ rl', a ~ait nue dllcou,·erte plus lnattl'ndue. on tron,·l' dans les
&lt;le l hr:11.,·,· (t. l!, I'· l!03), à pro1,us d'Anatole France poete:
d • De u 1·a11d$ li! pteirn, d,'odru.rs rt u,• 1,h0$1'ho,-,.5 cenrcs•• llsona-nons
ans la plè~e l!1t1t11lée: Vr,ms, éroue rt,i .,01r. C'est la reprise insuffisamment d,•gu,~ée, du Vl'rs eélèbre, du ,·ers admirable de Baudelaire:
/1/ttit,

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BEAUX-ARTS
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1 Ed11cat1on de la mb,iotre JJl((O-

resqueet la Fo, matirJ11 de l'artme: IJ •• Laurclla.
Cu, DEJ,AFORf.T: 1111,·oductionci
la cuuu,·c 1111. lcate; Arnette.

LITTE'

.RATI:RE, ROMAX~,
TH&amp;ATRE
Rooen ALI. Ultl : 1.es feux ,te la
Sai,!l.Jean: C'. llluch.
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s ~ftltanwrplt ·, us ou
l" ~ ne ,:l'o • J lb
d
l ·,.,.
phîi,-,; 1,;~Ïslént1'r!e Cil li., IOL\11:,~ Ai:Ar.o : Feu de Joie; Au
San, P;,rell.
lfr::,,,1w B \TAn.ui: 1.a (Juad,•ature
Pl LIX: /

&lt;Je l',lmou,·; E. Fasquelle.
.\1.oy_~,r~ 11~;RTRA.ND:Gw;pa,·at1e

nuit; La Counalssancc.
Rm,..:B1z.e:r:J/.¼t"cutu,·ea,r.rgu/tu,·cs; La HonaLssauce clu livre.
la

.All.XA:-mu.: DLOI.: ln /)OU:t'; l.a

Cible.
BR.;.:.rr,m:: /.es ,,es des lJa1 1,es
f, alrmtt:JJ_; 1,11,ralriedc; Bibllophl•

"8 JJ11rls1eu .

Ho11or111:: ll1&lt;1.soe1&lt; : Les
JJ11e1., de r·a,ntefigue:

'l'l·o/x
Edition

ll"auçalsc Illustrée.
i,•u,. ·,•1~ C.\RCO: L'Equ1pe: Emile-

Paul frères.

ll1,l\RY Ct:ARII: l&gt;Cmnets de g,,e1·n•

19H•IUt9: L.ibrairic française.

BLAISt, C~:Nl&gt;HARS: /,&lt;' fi/,,, ([,: la

fin &lt;lu montl&lt;'; l.a slrl'.'ne.
11• CRAFFIOI. • Dtnu..L.EMO •. T: At,
J&gt;avs des eau."t: monr.,: Llbralri.

,1,•s l.cltres.

E1u1r T DELAUA n.: l"erlaine; A.
Messi?in.

1,t!Cl.ll l&gt;EI..\ltn:-!ll~nom·;,; ,1 M,1man; ~:. l'11 q11e.ll •
J),: Stéph,uu
Mallnrm,' au pr&lt;&gt;-plleu E;tclliel;

T•,IHJU.\itD D· JAltDI', !

A.-P. 0.ARl'ilt:R: [~,S Co1·11etl1es
.ru,· la 'l'cmr; Garnier frèft!
PAUL Gt:RATll,\':

Les l'elites.A mes·

A. Me, in.
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GOETHE.: Faust ; t. 1. (H. f,icbten.
bergcrJ. J.nReuaissance du Lin-e.

M,rnou~.,un llr• RY•lto IER: 0117'1,mnot : u. ora et.

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.IAco11: , l'IIC?t1atoma • 1.a

Sirène.

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ltRASCIS JA)Ulf:S:

I.e Porte [(U .

liQUc; )lerl'ure de Prauce.

l,.\UTlllc:.UIO~T JCowte d :) : /,es
rJim1ts d" Mal u,·o, .. La Sfrêue.
Jr4= LtalAÎTRi,:: 11,,;n-e~s/0t1;, dt
TMcu,•tt (Il' série); Holvlu Ci.&lt;;••.
I.o~rn )L\_ TJJ. : .Voo·e Passion;

La Rena! sanre du Une.

A 'Dl'i' MA li.Ols: l,&lt;s [l(Jtirgœis
rie 11'11.:he,m; n. Grasset
Y.-E. Mwm:i n·: /.es l'ories à' f•
ra-tn ~ E. Flg11lèrc et C'".
I'JEl!.IU· M.11.u:: T,·oi&amp; Femmes;
&lt;:V.hnnun-l.én• ,
•... : /,e I;clit A,muao·e ries

Ecrt-v(tln., i La Maison rraaca;se
d'Art et d'hditlon,
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Ai&gt;isl 1,arla11 Za,·atlrn.•t1·1J: fl, cr:,g r.t 1,"•.
t:U.\l!l~ Ûl!L\I&lt; :,,--r: A(.laMct Et·c;

• • 'n.1·zsr11t::
1Jl Sirèlle.
l'ÙRO,;s:

mcau.

Le at111·1ro»; M. lllo-.

GA TO, • P!C.\RD ! J..a ('onresston

du Chat: Albln-.\lic.hel.
J::!L'\'E, T l'~Jt RAIi! : f,e

'l:01~• Ql/t

crient ,tans te r.t • ert; 1.. Conard.
EDO.Hl!) ,\. POF.: /.a Chute de la
,ialson r·.~1icr; 1-'1 :Sirène.
.\f.-C l'0ISSOT •~r 11.·U. I.,\l'"C:t:
Les I/.Jfl/s de Huysman ; La Maf.
(&gt;Il fra11cai e d'Art N d"Editlon.
Ro:-.,AltÜ: Elégie à Jlfa1•fr: L.
Pic.hou.
LAt:ni,;_,y TAII.RADI ; QuelqueJJ{a71

t,1;,1.:s dejurlt ·; F.dillo11 tra,wa!sc

Mercure de Fl"auc •.

lllu,-trée.

P.\l;L ELt.lRl&gt;: ),es .4n111mt1,1' et

LAl'Rt::\--rTA!Lll,11&gt;1&lt;: Àt&lt; Pa11s tiu

t:~IER. 011': /ICJmmcs 1•cpréu111u
tifs;,;.&lt; rés et &lt;,tt•,
CLACDI! F ..rnniRE: La llel-111ère
1&gt;ées.,e: E'. ~·tnmmurif)II,
ALBt.RT FUA; T,a l'çl,t, Ile l'tcto,...
llug1J clans la vuc,•rtf mondiale
e1 ses 1,ro1&gt;/Jétie1; Delagravc.

RODOl'lil,; 1'/F.PFH.;R: l.tt /!1/,tiQ•
thèqtl,(!d,·mon 011,.le: o.1'rèsctc~,
JUl,l!i' V.u.1.ts: .Dcstaots; Edouard,J1)Scpl1.
,\, ZtRIOA-f,'OllBOS,\: Le s11m/Joltsme français.,, /tt. poésie e11pa1mo1emoder11e;Mercurcde France

lettrt 110mm s; Au :;an .. l'nreil.

•

,lfH{II'; Edouru:d Joseph.

LE CIERAI.T : llAHON GALLIMARD
I.IIPRIMERŒ COULOUMA, AROENTEUlL (S.•ET•O.)

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Gallimard, Gaston, 1881-1975, Director</text>
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                <text>Paulhan, Jean, 1884-1968, Redactor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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..J__._,_a_L_•_o_Tu_~_A_c___
~----~-E__N_T_R_A_L_ __.J,9

PSYCHOLOGIE DU PRÉSIDENT WILSON

Les Éditions de la Nouvelle Revue Française vont
publier incessamment la traduction par M. Paul Franck
du livre de]. M. Keynes: Les Conséquences économiques
de la Paix, qui a obtenu, en Angleterre et en Amerique,
un succès consùiérable. Bien que les questions qu'agite cet
ouvrage excèdent quelque peu le cadre de la Nouvelle
Revue Française, nous ne résistons pas à la tentation
d'en extraire le passage suivant, qui constitue, nous
semble-t-il, un document psychologique du plus haut
intérêt.
La faillite du président Wilson a été un des evén_e ments mor.a ux les plus importants de l'histoire, et je
dois tenter de l'expliquer. Qye11e place le Président
tenait dans· n·o s cœurs et dans les espérances du monde,
quand ,il vint à nous sur le Georges-Washington! Qyel
grand homme arrivait en Europe dans ces jours qui suivaient la victoire!
En novembre 1918, les armées de Foch et les paroles
de Wilson nous avaient permis d'échapper brusquement

�·_
..J__._,_a_L_•_o_Tu_~_A_c___
~----~-E__N_T_R_A_L_ __.J,9

PSYCHOLOGIE DU PRÉSIDENT WILSON

Les Éditions de la Nouvelle Revue Française vont
publier incessamment la traduction par M. Paul Franck
du livre de]. M. Keynes: Les Conséquences économiques
de la Paix, qui a obtenu, en Angleterre et en Amerique,
un succès consùiérable. Bien que les questions qu'agite cet
ouvrage excèdent quelque peu le cadre de la Nouvelle
Revue Française, nous ne résistons pas à la tentation
d'en extraire le passage suivant, qui constitue, nous
semble-t-il, un document psychologique du plus haut
intérêt.
La faillite du président Wilson a été un des evén_e ments mor.a ux les plus importants de l'histoire, et je
dois tenter de l'expliquer. Qye11e place le Président
tenait dans· n·o s cœurs et dans les espérances du monde,
quand ,il vint à nous sur le Georges-Washington! Qyel
grand homme arrivait en Europe dans ces jours qui suivaient la victoire!
En novembre 1918, les armées de Foch et les paroles
de Wilson nous avaient permis d'échapper brusquement

�LA NOUVELLE REVUE fRA 'ÇAISE

à la guerre qui dévorait tout ce à quoi nous tenions. La

situation était bien plus favorable qu'on ne pouvai la
désirer. La victoire était si complète que la crainte n'avait
à jouer aucun rôle dans les décisions. L'ennemi, après
avoir déposé les armes, avait confiance dans le caractère
général de la Paix, dont les termes semblaient devoir
assurer un réglement de justice et de générosité, et laisser place à l'espoir sincère de voir la vie reprendre son
cours interrompu. Pour renforcer cette certitude, le Président venait lui-même sceller son œuvre.
Qyand le président Wilson quitta Washington, il
jouissait à travers le monde d'un prestige et d'une autorité morale encore inconnus dans l'histoire. Ses paroles
courageuses et mesurées portaient, pour les peuples
d'Europe, plus haut et plus loin que la voix de leurs
propres politiciens. Les peuples ennemis a~aient. co~fiance en lui pour l'exécution du contrat qu 11 avait fait
avec eux. Les peuples alliés ne le reconnaissaient pas
seulement comme un vainqueur, mais presque comme
un prophète. En plus de cette puissance morale, il avait
en mains les réalités du pouvoir. Jamais les armées
américaines n'avaient été plus nombreuses, mieux entraînées mieux équipées. L'Europe dépendait complète~ent du ravitaillement des Etats~Unis, et, financièrement, elle était à leur merci d'une façon encore plus
absolue. Non seulement l'Europe devait déjà à l'Amérique plus qu'elle ne pouv_ait lui payer mais seuls des
secours largement dispensés pouvaient la sauver de la
famine et de la banqueroute. Jamais nul philosophe
n'avait brandi de telles armes contre les grands de ce
monde. Q!lelle foule se pressait dans les capitales d'Eu-

PSYCHOLOGIE DU PRESTDE T WILSON

rope, autour de la voiture du Président! Avec quelle
curiosité, quelle anxiété et quelle espérance cherchionsnous à entrevoir le visage et l'attitude de l'homme du
destin qui, arrivant de l'Ouest, venait panser les plaies
de la vieille mère de sa civilisation et poser les fondements de !'Avenir!
La déception fut si complète que ceux qui avaient eu
le plus confiance osaient à peine en parler. Etait-ce
vrai? demandaient-ils .à ceux qui revenaient de Paris.
Le traité était-il vraiment aussi mauvais qu'il en avait
l'air? Q!l'était-il arrivé au Président? Q!lelle faiblesse ou
quel malheur avait amené une trahi on si extraordinatre
et si inattendue?
Les causes étaient cependant ordinaires et humaines.
Le Président n'était ni un héros ni un prophète. Il n'était
pas même un philosophe. C'était un homme généreusement intentionné, mais non exempt des faiblesses des
autres créatures humaines. Il manquait de cette préparation intellectuelle dominatrice qui lui eût été nécessaire pour lutter contre les fins et dangereux sorciers
qu'un choc effrayant de forces et de personn.alités avaient
portés aux sommets, face à face da11.5 le conseil, et qui
étaient passés maîtres dans un jeu rapide, dont il n'avait
nulle expérience.
Nous nous étions en effet forgé une fausse idée du
Président : nous le savions solitaire et lointain et nous
le croyions volontaire et obstiné. Nous ne nous Je repré .
sentions pas comme uq homme minutieux, mais nous
pensions que la netteté avec laquelle il s'était saisi de
certaines idées principales pouvait lui permettre, avec
l'ajde de sa ténacité, de balayer les toiles d'araignées sur

�632

LA

OUVELLE REVUE FRA ÇAISE

son passage. Outre ces qualités, il dev~it avoir la clarté
de vues , la culture et les vastes connaissances
. . du ,pen. ,
seur. La langue très remarquable qui avait caractense
ses Notes fameuses, semblait indiquer un homme d'une
imagination élevée et puissante. Ce qu'on disait de l~i
dénotait une apparence élégante et une éloquence dominatrice. En outre, il avait atteint et conservé avec une
autorité croiss.ante la situation la plus élevée, dans un
pays où l'on ne néglige pas les tale?ts des h?.mmes
politiques. Tout cela , - nous n'attendions pas 11mpos:
sible, - semblait se combiner pour le rendre propre a
s'occuper des sujets en question.
.
.
.
La première impression que donn~1t d: pres M: Wilson diminuait quelques-unes de ces 1llus1ons, mats non
pas toutes. Sa ph)'.sionomie et son visage étaient é~égants
et semblables en tous points à leur photographie· son
port de tête était distingué. Mais, comme Ulyss~ il av_ait
l'afr plus grave lorsqu'il était assis. Ses ma~n~, b~en
qu'adroites et assez fortes, manquaient .de d1s~1~cuon
et de finesse. Dès qu'on avait vu une fois le President,
on avait l'impression que non seulement et quel qu'il
pût être par ailleurs, il n'avait pas le tempérament d'un
homme d'étude, mais qu'il ne po sédait même pas cette
connaissance du monde qui fait de M. Clémenceau et
de M. Balfour des personnages d'une exquise culture.
11 n'était pas seulement insensible aux phénomènes
proprement extérieurs, mais, qui plus est, iJ ne se laissait pas le moins du monde influencer par son entourag~.
Q!Jelles chances un homme pareil pouvait-il donc av01r
contre M. Lloyd George, dont la subtile attention se
portait immédiatement d'une façon infaillible et presque

PSYCHOLOGIE DU PRÉSIDE T WILSO

magnétique sur tous ceux qui l'entouraient? Lorsqu'on
voyait le Premier ministre anglais examiner la compagnie, avec six ou sept sens dont ne disposent pas les
hommes ordinaires, lorsqu'on le voyait juger les caractères, les motifs et les sentiments subconscients, percevoir ce que chacun pensait et même ce que chacun
allait dire, arranger par un instinct télépatique les arguments et les requêtes qui s'appliquaient le mieux à
l'orgueil à la faiblesse, ou à l'égoïsme de son interlocuteur on comprenait que le pauvre Président allait être
forcé de jouer à colin-maillard dans cette assemblée. Nul
homme ne pouvait être pour les qualités consommées
du Premier ministre une victime plus complète et plus
prédestinée. Q!Joi qu'il en soit, le vieux monde se cramponnait à sa perversité et le cœur de pierre du vieux
monde était capable d'émousser l'épée la plus tranchante du plus brave des chevaliers errants. Et notre
don Qµichotte aveugle et sourd entrait dans un repaire
où c'était son adversaire qui tenait en mains la lame
rapide et étincelante.
Mais si le Président n'était pas un grand philosophe,
qu'était-il donc? C'était en somme un homme qui avait
passé une grande partie de sa vie à l'Université. Ce
n'était aucunement un homme d'affaires ou un politicien
vulgaire. C'était un homme fort d'une grande puissance
personnelle. Q!Jel pouvait donc être son tempérament?
Une fois trouvée, la solution est éblouissante. Le Président était semblable à un ministre non-conformiste et
même presbytérien. Sa pensée et son caractère étaient
bien plus théologiques que philosophiques avec toute la
force et toute la faiblesse qu'implique cet ordre d'idées

�64

LA

OUVELLE REVUE FRANÇAISE

et de sentiment. Il représente un type dont il n'y a plus

à présent en Angleterre ou en Ecosse autant de représentants que jadis, mais qui néanmoins donnera aux
Anglais l'impression la plus précise du Président.
Ce portrait fixé dans notre esprit nous pouvons
revenir au cours des événements. Le programme que le
Président avait mis en avant dans ses discours et dans
ses Notes, faisait montre d'un esprit et d'un but si
élevés, que ceux qui l'approuvaient ne songeaient guère
à en juger les détails qui pensaient-ils, n'étaient pas
encore réglés mais le seraient en temps utile. Au commencement de la Conférence de Paris, on pensait en
général que le Président, aidé de nombreux conseillers,
avait tracé un vaste plan, non seulement pour la Société
des ations, mais aussi pour la mise à exécution des
Quatorze Points par un véritable traité de Paix. Mais,
en fait, le Président n'avait rien tracé du tout. OJ.iand
on en vint à la pratique, ses idées apparurent vagues et
incomplètes. Il n'avait pas de plan pas de projet pas
d'idées constructives pour insuffler la vie aux commandements qu'il avait fièrement proclamés à la Maison
Blanche. Il eût pu prêcher un sermon à propos de tous
ses principes, ou adresser une prière superbe au ToutPuissant pour leur exécution. Mais il ne pouvait adapter
leur application concrète à l'état de choses européen.
Non seulement il ne pouvait faire nulle proposition
détaillée, mais à beaucoup d'égards, - et c'était sans
doute inévitable, - il était mal informé de la situation
de l'Europe. Non seulement il était mal informé - cela
était vrai aussi de M. Lloyd George - mais son esprit
était trop lent pour s'adapter. La lenteur du Président

PSYCHOLOHIE DU PRESIDENT WILSON

parmi les Européens vaut la peine d'être notée. li ne
pouvait pas, en une minute, comprendre ce que disaient
les autres, mesurer la situation d'un regard, forger une
réplique, aller au-devant de la question par un léger
changement de position. li devait donc être battu simplement par la vivacité, la compréhension, l'agilité d'un
Lloyd George. Il n'y a sans doute pas eu beaucoup
d'h.ommes d'État de premier rang plus impropres
que lui à la souplesse de la discussion. Il arrive
souvent un moment où vous pouvez gagner une
victoire importante si, par un léger semblant de con-,
cession, vous sauvez la face de l'opposition ou si vous
vous mettez d'accord avec elle par un nouvel exposé
de votre proposition qui sert à l'adversaire et ne diminue
en rien ce à quoi vous tenez. Le Président n'était pas
armé pour ces habiletés simples et usuelles. Son esprit
trop lent manquait de ressources pour être préparé à
une alternative quelconque. II pouvait enfoncer ses
talons dans le sol et refuser de bouger, comme il fit à
propos de Fiume. Mais il n'avait pas d'autre moyen de
défense. Ses contradicteurs n'avaient pas besoin de beaucoup d'artifice, pour empêcher les choses d'en venir à
ce point avant qu'il soit trop tard. Par des amabilités et
des concessions apparentes, on éloignait le Président de
sa position, on lui faisait manquer l'occasion d'enfoncer
les talons et, avant qu'il sût où on l'avait entraîné, il
était trop tard. En outre il est impossible, après avoir
causé pendant des mois d'une façon familière et amicale
en apparence, avec d'intimes associés, d'enfoncer tout
le temps ses talons. La victoire n'était possible que pour
un homme qui aurait e!J une compréhension assez vive·

�636

LA NOUVELLE tŒVUE FRANÇAISE

de la situation générale pour retenir son ardeur et connaître exactement les rares instants propres à une action
décisive. Mais, pour cela, le Président était et trop perplexe et trop lent.
Il ne remédia pas à ces défauts en ayant recours à la
sagesse collective de ses lieutenants. Il avait réuni autour
de lui, pour les clauses1economiques du traité 1 un groupe
d'hommes d' affaires très capables. Mais ils avaient peu
l'expérience des affaires publiques et, à une ou deux
exceptions près, ignoraient l'Europe autantquelui-même.
Le Président ne leur faisait appel qu'irrégulièrement,
lorsqu 'il avait besoin d'eux pour une question spéciale.
Ainsi le Président resta isolé comme il l'avait utilement
été à Washington. Sa froideur anormale ne tolérait auprès de lui nul homme qui désirât être moralement son
égal ou exercer une influence durable. Les autres plénipotentiaires américains étaient des muets. Bien qu'il eût
la confiance du ~résident et une beaucoup plus vaste
connaissance des hommes et de l'Europe, bien que sa
vivacité soit souvent venue en aide il sa lenteur, le colonel House lui-même passa peu à peu à l'arrière-plan.
Tout cela était favorisé par les membres du Conseil des
Quatre, qui complétèrent par la dissolution du Conseil
des Dix l'isolement qui avait pour origine le propre
caractère du Président. Ainsi, jour après jour, semaine
après semaine il se laissa enfermer, sans aucun secours,
sans aucun conseil. li resta seul, avec des hommes plus
fins que lui, dans des circonstance'S infiniment difficiles
où il avait besoin pour réussir de moyens d'imagination, de connaissances de toute sorte. Empoisonné
par cette atmosphère, il se laissa aller à discuter leurs

PSYCHOLOGIE DU PRESIDENT WILSON

plans et leurs principes et à passer par leur chemin.
Ces causes, ainsi que beaucoup d'autres, se combinèrent pour former la situation que nous allons voir. Le
lecteur doit se souvenir, d'ailleurs, que les évép.ements
qui sont ici resserrés dans quelques pages, se sont produits lentement, progressivement, insidieusement, du~
rant une pé~iode d'environ cinq mois.
Le Président n'ayant •rien préparé, le Conseil travaillait en général d'après un plan français ou anglais. li
devait donc constamment s'opposer au projet, le critiquer, le repousser, s'il voulait le mettre en concordance
avec ses idées et ses desseins personnels. Si des concessions d'apparence généreuse lui donnaient satisfaction
sur certains points, (il y avait toujours une certaine
marge remplie de suggestions absurdes, auxquelles personne n'attachait d'importance), il lui était difficile de ne
pas céder sur d'autres. Les compromis étaient inévitables, et il était très difficile de ne pas en faire sur les
points fondamentaux. En outre, on fit bientôt passer le
Président pour le défenseur de l'Allemagne, et il s'exposa
à !'allusion (à laquelle il était sottement et malheureusement sensible) d'être&lt;( germanophile».
Après avoir fait étalage de beaucoup de principes et
de dignité, dans les premiers jours de la Conférence des
Dix, il découvrit qu'il ne pourrait pas assurer la défaite
de certaines parties du programme de ses collègues, Français, Anglais ou Italiens, suivant les cas, - par les
procédés de la diplomatie secrète. Q!J'avait-il à faire en
dernier recours? Il pouvait laisser la conférence traîner
en longueur et user d'une obstination pure et simple.
li pouvait rompre et dans sa colère revenir en Amérique,

�638

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sans avoir rien réglé. Il pouvait essayer d'en appeler au
monde, par dessus la tête des membres du Conseil.
C'étaient la de misérables alternatives contre lesquelles
il y avait beaucoup à dire. C'étaient aussi des moyens
hasardeux, surtout pour un homme politique. Le Président avait, par sa fausse politique, lors des élections
au Congrès, affaibli sa situation personnelle dans son
propre pays. li n'était nullement certain que les Américains le soutiendraient dans une attitude intransigeante.
li y aurait une campagne dont les résultats seraient
obscurcis par toute sorte de considérations de personne
et de parti, et nul ne . pouvait dire si le droit triompherait dans une lutte dont l'issue ne serait pas déterminée
par ses qualités. En outre une rupture ouverte avec
ses collègues ferait éclater sur sa tête l'aveugle indignation des passions «anti-allemandes» dont tous les
peuples alliés étaient encore animés. On n'écouterait
pas ses arguments. On n'aurait pas le sang-froid
nécessaire pour considérer son acte comme utile à
la morale internationale et à la bonne administration de
l'Europe. On crierait simplement que , pour diverses raisons honteuses et égoïstes, le Président voulait &lt; laisser
les Boches tranquilles i . li était facile de prévoir l'opinion unanime de la presse française et anglaise. Si donc
il lançait un défi public, il avait des chances d'être battu.
Et s'il était battu, la paix ne serait-elle pas, en fin de
compte, bien plus mauvaise que s'il restait là à user de
son autorité et à essayer de la rendre aussi bonne que
les conditions restrictives de la politique européenne le
lui permettraient? Mais surtout, s'il était battu, ne perdrait-il pas la Société des Nations ? et cette Société

PSYCHOLOGIE DU PRÉSIDENT WILSON

n'était-elle pas, après tout, le résultat qui importait le
plus, et de beaucoup, au bonheur futur de l'humanité?
Le traité serait modifié et adouci par le temps. Bien des
clauses, qui semblaient alors vitales, deviendraient insignifiantes. Bien des décisions qui semblaient ' irréalisables, pour,cette raison même, ne se réaliseraient jamais.
Mais la Ligue, même sous une forme imparfaite, était
quelque chose de durable· c'était le début d'un principe
nouveau du gouvernement du monde. La vérité et la
justice ne pouvaient pas être établies dans les relations
internationales en quelques mois. La Société des Nations
serait la lente gestation dont elles naîtraient en temps
donné. Et Clemenceau avait été assez intelligent pour
laisser voir qu'il accepterait bien la Ligue, si on voulait
y mettre le prix.
A ce tournant de sa fortune, le Président était tout
seul. Saisi par les soucis du Vieux-Monde, il avait grand
besoin de la sympathie, du soutien moral, de l'enthousiasme des foules. Màis enterré à la Conférence, suffoqué par l'atmosphère ardente et empoisonnée de Paris, ·
il ne percevait aucun écho du monde extérieur, aucun
mouvement ardent d'affection ou d'encouragement de la
part de ses silencieux commettants de tous les pays. Il
sentait que la flamme de popularité qui l'avait salué à
son arrivée en Europe s'obscurcissait déjà. La presse
parisienne le raillait ouvertement · dans son pays ses
adversaires politiques profitaient de son absence pour lui
créer une atmosphère hostile ; l'Angleterre, froide et
désapprobatrice, ne lui répondait pas. li avait ainsi formé
son entourage, qu'il ne recevait pas, par ces voies privées les courants de confiance et d'enthousiasme dont

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les sources publiques semblaient taries . II avait besoin
de la force accrue, de la foi collective, mais il ne l'avait
pas . La crainte de l'Allemagne nous dominait tous encore, et les plus sympathiques restaient très prudents :
il ne fallait pas encourager l'ennemi, il fallait soutenir les
amis, le temps n'était pas venu des dissensions et de
l'agitation, il fallait faire confiance au Président pour
qu'il agisse pour le mieux. Au milieu de cette sécheresse,
la foi du Président se fana et s'étiola comme une fleur.
· Dans un moment de colère justifiée, le Président !!,Vait
fait venir le Georges-Washington. li voulait que le navire
fut prêt à l'emmener loin des palais perfides de Paris,
vers le siège de son autorité, où il pourrait se ressaisir.
Mais il rapporta cet ordre et une fois qu'il eut pris le
chemin des compromis, les défauts de son tempérament
et de sa préparation apparurent fatalement. Il était capable.de suivre une route él_evée et d'agir avec obstination ; il était capable de lancer des mandements du Sinaï
ou de !'Olympe et de rester inabordable à la Maison
Blanche ou même au Conseil des Dix ; - il pouvait par
là même ne subir nulle atteinte. Mais que seulement il
s'abaissât jusqu'à devenir l'égal des Q!latre, et c'en
était fini.
C'est ici que ce que j'ai appelé le caractère théologique
ou presbytérien devenait dangereux. Après avoir décidé
que des concessions étaient inévitables, le Président -aurait pu tenter, par la fermeté, et l'habi-leté, ou en faisant
usage de la puissance financière des Etats-Unis 1 de conserver le plus possible du fond , fut-ce aux dépens de la
lettre. Mais il était incapable d'une compr9mission avec
lui-même, telle que l'impliquait ce procédé. Il était trop

, PSYCHOLOGIE DU PRÉSIDENT WILSON

64 I

consciencieux. Bien que des compromis fussent nécessaires, le Président restait un ~omme de p,rincipes_qui se
tenait pour complètement lié par les &lt;2!!atorze P~mts. _u
n'aurait rien fait qui ne fût honorable, rien qui ne fut
juste et droit, rien qui fût contraire à sa grande ' profession de foi. Ainsi, sans rien perdre de leur force verbale,
les Q!Iatorze Points devinrent un objet de commentai_res
et d'interprétation. En se trompant soi-même à leur suJet,
on les entourait de tout cet équipage grâce auquel, j'ose
le dire, les aïeux du Président s'é~aient persuadés que la
'voie qu'ils croyaient nécessaire de suivre, était d'accord
avec toutes les syllabes de Pentateuque.
L'attitude du Président vis-à-vis de ses collègues, était
devenue la suivante: Je fais tout le chemin possible pour
aller à vous, je vois les difficultés que vous rencontrez
et j'aimerais être d'accord avec vous sur ce que vou_s
nous proposez. Mais je ne puis rien faire qui ne soit
juste et droit, et vous devez tout d'abord me montrer
que ce que voulez entre vraiment dans les termes ~e~
déclarations qui me lient. C'est alors que l'on se mit a
tisser cette étoffe de sophisme et d'exégèse jésuitique
qui devait finaleme'nt revêtir de mensonge le texte, et la
substance du traité tout entier. Le mot fut donne aux
sorciers de tout Paris :

Fair is fout, and fout is fair
Haver throu!{h tbe fog and filthy air
les sophistes les plus insidieux et les faiseurs de plans
les plus hypocrites furent mis à l'ouvrage. lis produisirent beaucoup de travaux ingénieux qui eussent pu
tromper pendant plus-d'une heure un homme plus intelligent que le Président.

�642

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi, au lieu de dire que l'Autriche allemande n'a pas
le droit de s'unir à I' Allen:iagne sans l'autorisation de la
F_r~nce, ce qui serait contraire au principe delibredispos1tton, le traité• déclare d'une façon délicate : c L'Allemagne reconnaît et respectera strictement l'indépendance
de l'Autriche fixée par le présent traité, comme inaliénable, si ce n'est du consentement de la Société des
Nations. » Cela revient au même, mais sonne différemment. Et qui sait seulement que le Président a oublié
qu'une autre partie du traité établit que pour une telle
décision, le Conseil de la Société doit être unanime?
Au lieu de donner Dantzig à la Pologne, Je traité établit que Dantzig sera une ville « libre » dans les frontières douanières de la Pologne, accorde à la Pologne un
droit de contrôle sur le réseau fluvial et ferré et décide
que« le Gouvernement Polonais assurera la conduite des
affaires extérieures de la ville libre de Dantzig, ainsi que
la protection de ses nationaux dans les pays étrangers».
. En plaçant sous un contrôle étranger le système fluvial de l'Allemagne, le traité déclare internationaliser ·
&lt;&lt; les fleuves servant naturellement d'accès à la mer à
plus d'un Etat, avec ou sans transbordement d'un bateau à un autre. »
De tels exemples pourraient être multipliés. Le but
véritable et clair de la politique française de diminuer la
population et d'affaiblir le système économique de I' Allemagne a été enveloppé, par égard pour le Président, .
dans le langage solennel de la liberté et de l'égalité
internationale.
·
Il y eut un moment décisif dans l'effondrement de la
position morale du Président et l'obscurcissement de ses

'

1

PSYCHOLOCIE DU PRÉSIDENT WIL.S0

idées. Ce fut sans doute lorsqu'il se laissa enfin persuader, - ce qui découragea ses conseillers, - que les
dépenses accomplies par les Gouvernements alliés en
vue du paiement des pensions et des allocations pouvaient être · nettement regardées dans un sens dans
lequel on ne pouvait plus envisager les autres frais de
guerre, comme &lt;&lt; dommages causés à la population civile
des puissances alliées et associées par l'agression de
l'Allemagne sur terre sur mer et dans les airs ,. Il y eut
une longue lutte théologique, dans laquelle bien des arguments furent rejetés. Finalement, le Président capitula
devant le chef.d'œuvre des sophistes.
. Enfin l'œuvre fut accomplie et la conscience du Président était toujours intacte. En dépit de toute chose, je
pense que son tempérament lui a permis d'être toujours,
en quittant Paris, un homme vraiment sincère. Il est
probable qu'il est encore fonciè~ement convaincu qu'en
fait le traité ne contient rien qui soit en opposition avec
ses déclarations précédentes.
Mais l'œuvre était trop complète, et c'est à cela qu'est
dû le dernier épisode tragique de ce drame. Dans sa
réponse, Brockdorff-Rantzau avait nécessairement suivi
l'idée que l'Allemagne avait déposé les armes sur les
bases de certaines assurances avec lesquelles, par beaucoup de points, le traité était en· opposition. Mais cela
jus!ement, le Président ne pouvait l'admettre. Au milieu
des peines de la méditation solitaire et dans les prières
qu'il adressait à Dieu, il n'avait rien faif qui ne soit juste
et bien. Si le Président avait admis que la réponse allemande eut une force quelconque, cela aurait détruit son
amour-propre et rompu l'équilibr~ intérieur de son âme.

�644

LA NOUVELLE R.EVUE FR.ANÇAISE

Tous les instincts de sa nature obstinée se levaient pour
protester. Pour parler le langage- de la médecine mentale,
suggérer au Président que le traité était la faillite de ses
promesses , était toucher à vif un ganglion nerveux.
C'était là un sujet pénible à discuter et contre. l'examen
ultérieur duquel se liguaient tous les sentiments subconscients.
Et c'est ainsi que Clémenceau fit triompher une proposition qui, quelques mois plus tôt, avait semblé extravagante et impossible : les Allemands ne furent pas
entendus. Si seulement le Président n'avait pas été si
consciencieux, s'il ne s'était pas caché à lui-même ce
qu'il avait fait, même au dernier instant il était en état
de regagner le terrain perdu et d'obtenir quelque succès
considérable. Mais le Président restait immobile. Ses
bras et ses jambes avaient été attachés par les chirurgiens, et on les aurait brisés plutôt que de les faire
remuer. Désirant au dernier moment user de toute la
modération possible, M. Lloyd George découvrit avec
horreur qu 'il ne pouvait en cinq jours convaincre le Président d'erreur sur un sujet qu'il avait mis cinq mois à
lui présenter comme bon et équitable. Il était, après
tout, plus difficile de détromper ce vieux presbytérien
qu'il ne l'avait été de le tromper, car dans son erreur il
avait placé sa conviction ét son respect de lui-même.
Ainsi, à la fin, le Président se prononça avec ferll!eté
et refusa la conciliation .
J. M. KEYNES

SI LE GRAIN NE MEURT

&lt;1)

Ill

Lorsque en 1900 j'abandonnai La Roque, pour les raisons que je dirai plus tard, je renfonçai tous mes regrets,
par crânerie, confiance en l'avenir, que j'étayais d'une
inutile haine du passé, où se mêlait passablement de
théorie ; on dirait aujourd'hui : par futurisme. A dire le
vrai, mes regrets furent sur le moment beaucoup moins
vifs qu'ils ne devinrent par la suite. Ce n'est point tant
que le souvenir de ces lieux s'embellisse: j'eus l'occasion de les revoir et de pouvoir apprécier mieux, ayant
voyagé davantage, le charme enveloppant de cette petite
vallée dont, à l'âge où me gonflaient trop de désirs, je
sentais surtout l'étroitesse

. et le ciel trop petit sur les arbres trop grands
ainsi que dira Jammes dans une des élégies qu'il y
composa.

(Traductioti Paul Fratick).
(1) Voir la NoufJe/le
1••

Mars

R= ee Fra11çaise du

1•• Février et

du

1920.
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est cette vallée que j'ai peinte et c'est notre maison,
dans l'immoraliste. Le pays ne m'a pas seulement prêté
son décor; à travers tout le livre, j'ai poursuivi profondément sa ressemblance; mais il ne s'agit pas de cela
pour l'instant.

Il sautait aux yeux que le corps de logis principal
était de construction bien plus récente, sans autre attrait
que le manteau de glycine qui le vêtait. Le bâtiment de
la cuisine, par contre, et la poterne, de proportions
menues mais exquises, présentaient une agréable alternance de briques et de chaînes de pierre. Des douves
entouraient l'ensemble, suffisamment larges et profondes. qu'alimentait et avivait l'eau détournée de la rivière;
un ruisselet fleuri de myosotis amenait celle-ci et la
déversait en cascade. Comme sa chambre en était voisine, Anna l'appelait "ma cascade " ; toute chose appartient à qui sait en jouir.
Au chant de la cascade se mêlaient les chuchotis de la
rivière, et le murmure continu d'une petite source captée qui jaillissait hors de l'île, en face de la poterne ; on
y allait cueillir pour les repas une eau qui paraissait
glacée et, l'été, couvrait de sueur les carafes.
Un peuple d'hirondel'les sans cesse tournoyait autour
dé la maison ; leurs nids d'argile s'abritaient sous le
rebord des toits, dans l'embrasure des fenêtres, d'où
l'on pouvait surveiller les couvées. Q!Iand je pense à La
,,.Roque, c'est d'abord leurs cris que j'entends ; on eût
dit que l'azur se déchirait à leur passa~e. ]'_ai souvent
revu ailleurs des hirondelles ; mais jamais nulle part

SI LE GRAIN NE MEURT

ailleurs je ne les ai entendu crier comme à La Roque ;
je crois qu'elles criaient ainsi en repassant à chaque tout
devant leurs nids. Parfois elles volaient si haut que l'œil
s'éblouissait à les suivre, car c'était dans les, plus beaux
jours ; et quand le temps changeait, leur vol s'abaissait
barométriquement. Anna m'expliquait que suivant la
densité de l'air volent plus ou moins haut les menus
insectes que leur course poursuit. li arrivait qu'elles
passassent si près de l'eau qu'un coup d'aile imprudent
parfois en tranchait la surface :
- Il va faire de l'orage, disaient alors ma mère et
Anna.
Et soudain le bruit de la pluie s'ajoutait à ces bruits
mouillés du ruisseau , de la source, de la cascade· elle
faisait sur l'eau de la douve un clapotis argentin. Acc'oudé
à l'une des fenêtres qui s'ouvraient au dessus de l'eau
.
'
Je contemplais interminablement les petits cercles par
milliers se former, s'élargir, s'intersectionner, se détruire,
avec parfois une grosse bulle éclatante au milieu.
Lorsque mes grands-parents entrèrent dans la propriété, on y accédait à travers prés, bois et cours de
fermes. M9n grand-père et Monsieur Guizot son voisin
firent tracer la route qui, s'amorçant à La Boissière sur
celle de Caen à Lisieux, vient desservir le Val-Richer
d'abord où le Ministre d'Etat s'était retiré, puis La Roque.
Et quand la route eut relié La Roque au reste du monde
et que ma famille eut commencé d'y habiter mon
grand-père fit remplacer par un pont de briques ·petit
pont-levis du château, qui coûtait fort cher à entretenir
et que du reste on ne relevait plus.
'
Qui dira l'amusement, pour un enfant d'habiter une

ie

.

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

île, une île toute petite, et dont il peut du reste s'échapper quand il veut? Un mur de briques, en manière de
parapet l'encerclait, reliant exactement l'un à l'autre
chacun des corps de bâtiments; à l'intérieur, épaissement
tapissé de lierre, il était assez large pour que, grimpé
dessus, on le pût arpenter sans imprudence; mais pour
pêcher à la ligne on était alors trop en vue des poissons,
et mieux valait se pencher simplement par dessus ; la
surface ext~rieure et plongeante s'ornait de ci de là de
plantes pariétales, valérianes, fraisiers, saxifrages, parfois
même un petit buisson, que maman regardait d'un
mauvais œil parce qu'il dégradait la muraille, mais
qu'Aima obtenait qu'elle ne fît pas enlever, parce que
des oiseaux avaient coutume d'y nicher.
En plus du corps de logis principal, de la poterne et _
du bâtiment de la cuisine, l'île comprenait encore,
avançant sur la douve, deux minuscules tourelles isolées, affectées aux usages que l'on devine, l'une tapissée
de jasmin, l'autre de folle vigne, qui avec leur' pointu
toit de tuiles, leurs authentiques meurtrières, avaient
l'aspect le plus pittoresque et le plus plaisant.
Une cour devant lâ maison, entre la poterne et le
bâtiment de la cuisine, laissait le regard, par dessus le
parapet de la douve et par delà .le jardin, s'enfoncer infi-'
niment dans la vallée ; on l'eût dite étroite si les collines
qui !'enclosaient eussent été plus hautes. Sur la droite,
à flanc de coteau, une route menait à Cambremer et à
Léaupartie, puis à la mer; une de ces haies continues,
qui dans ce pays bordent les prés, dérobait presque
constamment cette route à la vue et faisait, réciproquement, que, de la route) La Roqu~ n'était visible que par

SI LE GRAIN NE MEURT

~oudaines échappées, aux barrières, par exemple, qui
rompant la continuité de la haie, donnaient accès dans
l~s prés dont le mol dévalement rejoignait la rivière.
Epars, quelques beaux bouquets d'arbres . offrant leur
ombre au tranquille bétail, ou quelques arbres isolés,
au bord de la route ou de la rivière, donnaient à la
vallée entière l'aspect aimable et ravissant d'un parc.
Le soleil se couchait tout au fond, en aut~mne, et ses
derniers rayons, caressant la colline, ajoutaient leur
rougeur à la rougeur des bois.
L'espace, à l'intérieur de l'île, que j'appelle cour, faute ·
d'un autre nom, entourait sur trois côtés la maison
principale, dont la quatrième face plongeait droit dans
la douve. Cette cour était semée de gravier, ·que maintenaient à distance q1.Jelques corbei)les de géraniums,
de fuchsias .et de rosiers nains ·devant les fenêtres du
salon et de la salle à manger. Par derrière, une petite
pelouse triangulaire d'où s'èlevait un immense acacia
sophora qui dominait de beaucoup la mais~n. C'est au
pied de cet unique arbre de l'île que nous nous réunissions d'~:&gt;rdinaire durant les beaux jours de l'été.
La vue ne s'étendait qu'en aval, c'est-à-dire que par
devant la maison ; partout ailleurs le pli du terrain la
fermait; là seulement commençait la vallée-, au confluent
de deux ruisseaux, l'un qui venait, à travers bois 1 du
Val-Richer, l'autre, à travers prés, du hameau de La
Roque à deux kilomètres de là. De l'autre côté de la
douve, dans la direction du Val-Richer s'élevait en pente
'
as~ez rapide le pré qu'on appefait le Rouleux, 'que ma
mere, quelques années après la mort de mon père, réunit
au jardin ; qu'elle sema de quelques massifs d'arbr.es, et

.

.

�650

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à travers lequel, après longue étude, elle traça deux
allées qui s'élevaient, en serpentant selon des courbes
savantes, jusqu'à la petite barrière par où l'on entrait
dans le bois. On plongeait aussitôt dans un tel mystère,
que, d'abord, le cœur en la franchissant me battait un
peu. Ces bois dominaient la colline, se prolongeaient
sur une vaste étendue et ceux du Val-Richer faisaient
suite. 11 n'y avait du temps de mon père 1 que peu de
sentiers tracés , et d'être si difficilement pénétrables, ces
bois me paraissaient plus infinis. Je fus bien désolé Je
jour ou maman, tout en me permettant de m'y aventurer, me montra sur une carte du cadastre leur limite, et
qu'au delà, les prés et les champs recommençaient. Je
ne sais plus trop ce que j'imaginais au delà des bois; et
peut-être que je n'imaginais rien · mais si. j'avais imaginé quelque chose, j'aurais voulu pouvoir l'imaginer
dîfférent. De connaître leur dimension, leur limite,
dimin~a pour moi eur attrait ; car je me sentais à cet
âge moins de goût pour la contemplation -que pour
l'aventure, et je prétendais trouver partout de l'inconnu.
Pourtant ma principale occupation, à La Roque, ce
n'était pas l'exploration, c'était la pêche. 0 sport injustement décrié I ceux-là seuls te dédaignent qui t'ignorent, ou que les maladroits. C'est pour avoir pris tant'
de goût à la pêche, que la chasse eut pour moi plus
tard si peu d'attraits, qui ne demande, dans nos pays
du moins, guère d'autre adresse sans doute que celle
qui consiste à bien viser. Tandis que pour pêcher la
truite, que d'habileté, que de ruses ! Théodo;,ir, le
neveu de notre vieux garde Bocage, m'avait appris dès
mon plus jeune âge à monter une ligne et à appâter

SI LE GRAIN NE MEURT

l'hameçon comme il faut, car si la truite est le plus
vorace, c'est aussi le plus méfiant des poissons. Naturellement je pêchais sans flotteur et sans plombs, et
méprisais infiniment ces aide-niais, qui ne servent que
d'épouvantails. Je pêchais plus volontiers dans la rivière,
où les truites étaient de chair plus délicate, et surtout
plus farouches c'est dire : plus amusantes à attraper.
Ma mère se désolait de me voir tant de goût pour un
amusement qui me faisait prendre, à son avis, trop peu
d'exercice. Alors je protestais contre la réputation qu'on
faisait à la pêche d'être un sport d'empoté, pour lequel
l'immobilité complète était de règle : cela pouvait être
vrai dans les grandes rivières, ou dans les eaux dormantes et pour des poissons somnolents ; mais la
truite, dans les très petits ruisseaux où je pêchais, il
importait de la surprendre précisément à l'endroit qu'elle
hantait et dont elle ne s'écartait guère; dès qu'elle apercevait !.'appât, elle se lançait dessus goulûment ; et si
elle ne le faisait point aussitôt, ·c'est qu'elle avait distingué quelque chose de plus que la sauterelle : un bout
de ligne, un bout d'hameçon, un bout de crin, l'ombre
du pêcheur, ou avait entendu celui-ci approcher: dès
lors, inutile d'attendre, et plus on insistait, plus on
compromettait la partie ; mieux valait revenir plus tard,
en prenant plus de précautions que d'abord, en se glissant, en rampant, en se subtilisant parmi les herbes, et
jetant la sauterelle de plus loin, pour autant que le permettaient les branches des arbres, des coudres et des
osiers qui bordaient presque continuement la rivière, ne
cédant la rive qu'aux grands épilobes ou lauriers de
Saint-Antoine, et dans lesquels, si par malchance le fil

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de la ligne ou l'hameçon se prenait, on en avait pour
une heure, sans parler de l'effarouchement définitif du
poisson.
Il y avait à La Roque un grand nombre de "chambres
d'amis" · mais elles restaient toujours vides, et pour
cause: mon père frayait peu avec la société de Rouen ·
ses collègues de Paris avaient leur famille, leurs habitudes ... En fait d'hôtes , je ne me souviens que de Monsieur Dorval, qui vint à La Roque pour la première fois
je crois, cet été qui suivit mon renvoi de l'Ecole. Il y
revint encore une ou deux fois après la mort de mon
père · et je doute si ma mère n'estimait pas faire quelque chose d'assez osé en continuant à le recevoir, une
fois veuve, bien qu'à chaque fois pour un temps assez
court. Rien n'était plus. bourgeois que le milieu de ma
famille , et Monsieur borval, pour n'être rien moins
qu'un bohême, était tout de même un artiste ; c'est-àdire qu'il n'était pas de notre monde du tout. Un musicien, un compositeur· un ami d'autres musiciens plus
célèbres, de Gounod par exemple, ou de Stephen Heller
qu'il allait voir à Paris. Car Monsieur Dorval habitait
Rouen où il tenait à Saint-Ouen les grandes orgues que
venait de livrer Cavaillé-Coll. Très clérical, très religieux
et protégé par le clergé, il comptait des élèves dans les
familles les meilleures et les mieux pensantes, la mienne
en particulier, où il jouissait d'un grand prestige sinon
d'une parfaite considération. Il avait le profil dur et énergique, d'~ssez beaux traits, d'abondants cheveux noirs
très bouclés, une barbe carrée, le regard rêveur ou soudain fougueux , la voix harmonieuse, onctueuse mais
sans vraie douceur, le geste caressant mais dominateur .

•

SI LE GRAIN

°E ME URT

Dans toutes ses paroles, dans toµtes ses manières respirait je ne sais &lt;tuoi d'égoïste et de magistral. Ses mains
particulièrement étaient belles, à la fois molles et puissantes. Au piano une animation quasi céleste le transfigurait: son jeu semblait plutôt celui d'un organiste
que d'un pianiste et manquait parfois de subtilité, mais
il était divin dans les andante en particulier ceux de
Mozart poar qui il professait une prédilection passionnée. Il avait coutume de dire en riant :
- Pour les allegro, je ne dis pas ; mais dans les
mouvements lents, je vaux Rubinstein.
11 disait cela d'un ton si bonhomme qu'on ne pouvait
y voir vanterie · et en vérité je ne crois pas que ni
Rubinstein, dont je me souviens à merveille, ni qui que
ce soit au monde pût jouer la fanlaisie en ut mineur de
Mozart par exemple ou le largo d'un concerto de
Beethoven, avec une plus tragique noblesse, avec plus
de chaleur, de poésie, de puissance et de gravité. j'eus
dans la suite maintes raisons de m'exaspérer contre lui:
il reprochait aux fugues de Bach de se prolonger parfois
sans surprise; s'il aimait la bonne musique il ne détestait pas suffisamment la mauvaise ; il partageait avec
son ami Gounod une monstrueuse et obstinée méconnaissance de César Franck , etc. ; mais, en ce temps où
je naissais au monde des sons, il en· était pour moi le
grand-maître, le prophète le magicien . Chaque soir,
apr · s le dîner, il offrait à mon ravissement sonates
opéras, symphonies, et maman, d'ordinaire intraitable
sur les questions d'heure et qui m'envoyait coucher
tambour battant, permettait que je prolongeasse outre
temps la veillée.

�654

LA

OUVELLE REVUE FRA ÇAISE

Je n'ai pas de prétention a la précocité et crois bien
que le vif plaisir que je prenais à ces ~ances musicales
il faut le placer principalement et presque uniquement
lors des dernières visites de Monsieur Dorval, deux et
trois ans après la mort de mon père. Entre temps et sur
ses indications, maman m'avait mené à quantité de
concerts, et pour montrer que je profitais, tout le long
du jour je chantais ou sifflais des bribes de symphonies.
Alors Monsieur Dorval commença d'entreprendre mon
éducation. Il me faisait mettre au piano, et à chaque
morceau qu'il m'enseignait, il inventait une sorte d'affabulation continue qui le doublât, l'expliquât, l'animât;
tout devenait dialogue ou récit. Encore qu'un peu factice,
la méthode, avec un jeune enfant, peut je crois n'être
pas mauvaise, si toutefois le récit surajouté n'est pas
trop niais ou trop manifestement postiche. 11 faut songer
que je n'avais guère plus de douze ans.
Après midi, Monsieur Dorval composait· Anna, dressée
à écrire sous la dictée musicale, lui servait parfois de
secrétaire· il avait recours à elle aussi bien pour ménager -sa vue, qui commençait à faibli~, que . par bes_oin
d'exercer son despotisme, à ce que pretenda1t ma mere.
Anna était à sa dévotion. Elle l'escortait dans ses promenades matinales, portait son pardessus s'il avait trop
chaud et tenait ouverte devant lui, pour protéger ses
regards du soleil, une ombrelle. Ma mère protestait à
ces complaisances; Je sans-gêne de Monsieur Dorval
l'indignait ; elle prétendait lui faire payer ce prestige,
auquel elle ne pouvait elle-même se dérober, par une
pluie de menues épigrammes dont elle tentait de le
larder, mais qu'elle appointait et dirigeait assez mal, de

SI LE GRAIN NE MEURT

sorte que lui s'en amusait plutôt. Longtemps après qu 'il
était devenu presque aveugle, elle mettait encore en
doute ainsi que beaucoup d'autres, cette nuit envahissante· ou du moins accusait Monsieur Dorval d'en jouer,
et de n'être « pas si :weugle que ça. » ëlle le trouvait
obséquieux, entrant, retors, intéressé, féroce; il était un
peu tout cela· mais il était musicien. Parfois, aux repas,
son regard à demi-voilé déja derrière ses lunettes se
perdait · ses puissantes mains posées , comme sur un
clavier, sur la table s'agitaient· et quand on lui parlait,
revenant à vous soudain, il répondait :
- Pardon ! j'étais en mi bémol.
Mon cousin Albert Démarest- pour qui je ressentais
déjà une sympathie des plus vives malgré qu'il eOt
vingt ans de plus que moi - s'était particulièrement lié
avec celui qu'il appelait cordialement : le père Dorval.
Albert, seul artiste de la famille, aimait passionnément
la musique et jouait lui-même fort agréablement du
piano: la musique était leur seul terrain d'entente; partout ailleurs ils s'opposaient. A chaque défaut du père
Dorval correspondait, dans le caractère d'Albert, un
relief. Celui-ci était aussi droit, aussi franc, que l'autre
était retors et papelard; aussi généreux que l'autre
cupide; et tout ainsi· mais par bonté, par indiscipline
Albert savait mal se conduire dans la vie; il soignait
peu ses propres intérêts et, souvent, ce qu 'il entreprenait tournait à son désavantage, de sorte que dans la
famille on ne le prenait pas tout à fait au sérieux.
Monsieur Dorval l'appelait toujours« ce gros Bert», avec
une indulgence protectrice où perçait un peu de pitié.
Albert, lui, admirait le talent de Monsieur Dorval; quant

•

�656

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à l'homme, il le méprisait. Plus tard, il me raconta qu'un
iour il avait surpris Dorval embrassant Anna; et dès
qu'il s'était retrouvé seul avec Dorval :
- Qu'est-ce que tu t'es permis tout à l'heure? ...
Albert était très grand et très fort; il poussait contre
le mur de la pièce Dorval qui balbutiait :
- Qu'il est bête, ce gros Bert! Tu vois bien que je
plaisantais.
- Misérable! s'écriait Albert. Si je te reprends à plaisanter de cette manière, je ...
- j'étais si indigné, ajoutait-il , s'il avait dit un mot de
plus, je crois que j~ J'aurais tué.
C'est peut-être au retour de ces vacances qui suivirent
mon renvoi, qu'Albert Démarest commença à faire
attention à moi. Que pouvait-il bien discerner en moi
qui attirât sa sympathie? Je ne sais· mais sans doute lui·
fus-je reconnaissant de cette attention d'autant plus que,
précisément, je sentais que je la méritais moins. Et tout
aussitôt je m'efforçai d'en êt re un petit peu moins
indigne. La sympathie peut faire éclore bien des qualités som·nolentes; je me suis s·ouvent persuadé que les
pires gredins sont ceux auxquels d'abord les sourires
affectueux ·ont manqué. Sans doute est-il étrange que
ceux de mes parents n'eussent pas suffi; mais il est de
fait que je devins aussitôt beaucoup plus sensible à
l'approbation ou à la désapprobation d'Albert qu'à la
leur.
Je me souviens avec précision du soir d'automne où ·
celui-ci me prit à part, après dîner, dans un coin du cabinet de mon père, tandis que mes parents taillaient un
bézigue avec tante Démarest et Anna. li commença de

SI LE GRAIN NE MEURT

me dire à voix basse qu'il ne voyait pas bien à quoi
d'autre je m'intéressais dans la vie, qu'à moi-même;
que c'était là le propre des égoïstes, et que je lui faisais
tout l'effet d'en être un.
Albert n'avait rien d'un censeur. C'était un être d'apparence très libre, fantasque, plein d'humour et de
gaieté: sa réprobation n'avait rien d'hostile ; au contraire,
je sentais qu'elle n'était vive qu'en raison de sa sympa- .
thie; c'est ce qui me la rendait pressante. Jamais encore
on ne m'avait parlé ainsi; les paroles d'Albert pénétraient en moi à une profondeur dont il ne se doutait
certes pas, et que moi-même je rre pus sonder que plus
tard. Ce que j'aime le moins dans l'ami, d'ordinaire, c'est
l'indulgence; Albert n'était pas indulgent. On pouvait
au besoin , près de lui, trouver des armes contre soimême. Et, sans trop le savoir, j'en cherchais.
L'hiver fut rigoure~x et se prolongea longtemps cette
année. Ma mère eut le bon esprit de me faire apprendre
à patiner. Jules et Julien Jardinier, les fils d'un collègue
de mon père, dont le plus jeune était mon camarade de
classe, apprenaient avec moi ; c'était à qui mieux mieux!
et nous devînmes assez promptement d'une gentil!; ·
force . j'aimais passionnément ce sport, que nous pratiquions sur le bassin du Luxembourg d'abord, puis sur
l'étang de Villebon dans les bois de Meudon ou sur Je
grand canal de Versailles. La neige tomba si abondamment et il y eut un tel verglas par-dessus, que je me
souviens d'avoir pu, de la rue de Tournon, gagner
l'Ecole Alsacienne - qui se trouvait rue d'Assas, c'està-dire à l'autre extrémité du Luxembourg-sans enlever

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mes patins· et rien n'était plus amusant et plus étrange
que de glisser ainsi muett~ment dans les allées du grand
jardin, entre deux hautes bapques de neige. Depuis, il
n'a plus fait d'hiver pareil.
Je n'avais de véritable amitié pour aucun des deux
Jardinier. Jules était trop âgé; Juljen d'une rare épaisseur. Mais nos parents qui, pour l'amitié, semblaient
avoir les idées de certaines familles sur les mariages
« de raison », ne manquaient pas une occasion de nous ·
réunir. Je voyais Julien déjà chaque jour en classe; je le
retrouvais en promenade,_au patinage. Mêmes études,
mêmes ennuis, mêmes plaisirs· là se bornait la ressemblance; pour l'instant, elle nous suffisait. Certes, il était
sur les bancs de la neuvième quelques élèves vers qui
plus d'affinité m'eût porté; mais leur père, hélas n'était
pas professeur à la Faculté.
To\ils les mardis, de 2 à 5, l'Ecole Alsacienne emmenait promener les élèves (ceux des basses classes du
moins) sous la surveillance d'un professeur, qui nous
faisait visiter la Sainte-Chapelle Notre-Dame, le Panthéon le Musée des Arts et Métiers - où, dans une
petite salle obscure, se trouvait un petit miroir sur lequel,
par un ingénieux jeu de glaces, venait se réfléter, en petit,
tout ce qui se passait dans la rue· cela faisait un tableautin
des plus plaisants avec des personnages animés, à
l'échelle de ceux de Téniers, qui s'agitaient· tout le reste
du musée distillait un ennui morne; - les Invalides, le
Louvre, et un extr.aordinaire endroit, situé tout contre le
parc de Montsouris, qui s'appelait le Géorama Universel:
c'était un misérable jardin, que le propriétaire, uneespèce de lascar, vêtu d'alpaga, avait aménagé en carte

SI LE GRAIN NE MEURT

de géographie. Les montagnes étaient figurées par des
rocailles ; les lacs, bien que cimentés, étaient à sec ·
dans le bassin de la Méditerranée naviguaient quelques
poissons rouges comme pour accuser l'exiguïté de la
botte italienne. Le professeur nous invitait à lui désigner
les Karpathes, cependant que le lascar, une longue
baguette à la main soulignait les frontières, nommait
des villes, dénonçait un tas d'ingéniosités indistinctes et
saugrenues, exaltait son œuvre insistant sur le temps
qu'il avait fallu pour la mener à bien ; et, comme alors
le professeur, au départ, le félicitait sur sa patience, il
repliquart d'un ton doctoral.
- La patience n'est rien sans l'idée.
Je suis curieux de sa~oir si tout cela existe encore ?
Parfois, Monsieur Brunig lui-même, le sous-directeur,
se joignait à nous, doublant Monsieur Vedel, qui s'effaçait alors avec déférence. C'est au Jardin des Plantes
que Monsieur Brunig nous conduisait immanquablement; et immanquablement, dans les sombres galeries
des animaux empaillés (le nouveau muséum n'éxistait
pas encore) il nous arrêtait devant la tortue luth qui,
sous vitrine à part, occupait une place d'honneur; il
nous groupait en cercle autour d'elle et disait :
-Eh bien I mes enfants. Voyons l Combien a-t-elle de
dents, la tortue? (Il faut dire que la tortue, avec une
expression naturelle et comme criante de vie, gardait,
empaillée, la gueule entr'ouverte). Comptez bien. Prenez
votre temps. Y êtes-vous?
li ne fallait plus nous la faire : nous la connaissions,
sa tortue. N'empêche que, tout en pouffant, nous
faisions ~ine ·de chercher; on se bousculait un peu pour

�66o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

66 r

SI LE GRAIN NE MEURT

mieux voir; Dubled s'obstinait à ne distinguer que deux
dents; mais. c'était un farceur. Le grand Wenz, les yeux
fixés sur la bête, comptait sans arrêter, et ce n'est que
lorsqu'il dépassait soixante que Monsieur Brunig l'arrêtait avec ce bon rire spécial de celui qui sait se mettre à
la portée des ·enfants et, citant La Fontaine :
- «Vous n'en approchez point.» Plus vous en trouvez, plus vous êtes loin de compte. li vaut mieux que je
vous arrête. Je vais beaucoup vous étonner. Ce que vou~
prenez pour des dents ne sont que des petites protubé- rances charnelles. La tortue n'a pas de dents du tout.
La tortue est comme les oiseaux : elle a un bec.
Alors tous nous faisions : Oo?h ! par bienséance.
j'ai assisté trois fois à cette comédie. Il est vrai que
i'ai redoublé la neuvième.
Nos parents, à Julien et à moi, donnaient deux sous
à chacun, ces jours de sortie. lis avaient discuté ensemble.
Maman n'aurait pas consenti à me donner plus que
Madame Jardinier ne donnait à Julien ; comme leur
situation était plus m~deste que la nôtre, c'était à
Madame Jardinier de décider.
- Qp'est-ce que vous voulez que ces enfants fassent
avec cinquante centimes? s'était-elle écriée. Et ma mère
accordait que deux sous étaient « parfaitement suffisants . &gt;&gt;
Ces deux sous étaient dépensés d'ordinaire à la
boutique du Père Clément. Installée dans le jardin .du
Luxembourg, presque contre fa grille d'entrée la plus
voisine de l'Ecole, ce n'était qu'une petite baraque de
bois, ·peinte en vert, exactement de la couleur des bancs.
Le Père Clément, en tablier bleu, tout pareil aux anciens

porti:rs de lycée, vendait des billes, des hannetons, des
toupies, du coco, des bâtons de sucre à la menthe à la
pomme ou à la cerise, des cordonnets de réglisse enr~ulés
.sur eux-mêmes à la façon des ressorts de m·ontre, des
'tubes de· verre emplis de grains à l'anis blancs et roses,
maintenus à chaque extrémité par de l'ouate et pa; .
un bouchon ; les grains d'anis n'étaient pas fameux ·
mais le tube, une fois vide, pouvait servir de sarbacane'.
~·.est comme l~s petites bouteilles qui portaient des
et1quettes : cassis, anisette, curaçao, et qu'on n'achetait
guère que pour le plaisir, ensuite, de se les suspendre à
la lèvre, comme des ventouses ou des sangsues. Julien
et moi d'ordinaire nous pa1iagions nos emplettes· aussi
l'un n'achetait-il jamais sans consulter l'autre
'
L'année suivante, Madame Jardinier et ma mère estimèrent qu'elles pouvaient porter à cinquante centimes
leurs libéralités hebdomadaires. Cette largesse me permit
e~f1n d'élever des ~ers à soie ceux-ci ne coûtaient pas
s1 cher que les femlles de murier pour leur nourriture
que je devais aller prendre deux fois· par semaine che;
un ~erbori,ste "de. la ru~ Saint-Sulpice. Julien, que les
chentlles degouta1ent, declara que désormais il achèterait
ce qui lui plaisait, de son côté et sans m'en rien dire.
Cela jeta un grand froid entre nous, et dans les sortie;
du mardi où il fallait aller deux par deux, chacun
chercha un autre camarade.
Il Y en avait un pour qui je m'étais épris d'une véritable passion . C'était un Russe. Il faudra que je recherche son nom sur les registres de l'Ecole. Q1Ji me dira ce
q~'il_ est devenu ? Il était de santé déli-cate, pâle extraordma1re11;ent ; il avait les cheveux très blonds, assez
1

;

0

,?

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

longs, les yeux très bleus ; sa voix éta,it musicale, que
rendait chantante un léger accent. Une sorte de poésie
se dégageait de tout son être, qui venait je crois de ce
qu'il se sentait faible et cherchait à se faire aimer. Il
était · peu considéré par les copains et participait rarement à leurs jeux; pour moi, dès qu'il me regardait, je
me sentais honteux de m'amuser.avec les autres, et je
me souviens de certaines récréations où, ·surprenant
tout à coup son regard, je quittais tout net la partie
pour venir auprès de lui. On s'en moquait. j'aurais voulu
qu'on l'attaquât, pour avoir à le défendre. Aux class_es
de dessin , où il est permis de parler un peu à voix
basse, nous étions l'un à côté de l'autre; il me disait
alors que son père était un grand savant très célèbre;
et je n'osais pas l'interroger sur sa mère , ni lui demander
1
pour quelle raison lui se trouvait à Paris. Un beau jour
il cessa de venir, et personne ne sut me dire s'il était
tombé malade ou reparti en Russie; ou plutôt une sortè
de pudeur ou de timidité me retint de qu estionner les
maîtres qui peut-être auraient pu me renseigner, et je
gardai secrète une des premières et des plus vives tristesses de ma -vie.
Ma mère prenait grand s~in qtie rien, dans les dépenses qu'elle faisait p.our moi, ne me vînt avertir que notre
situation de fortune était sensiblement supérieure à-celle
des Jardinier. Mes vêtements, en tous points pareils à
ceux de Julien, venaient comme les siens de la Belfe
Jardinière. j'étais extrêmement sensible à l'habit et
souffrais beaucoup d'être toujours hideusement fagoté.
En costume marin avec un béret, ou bien en complet
de velours, j'eusse été aux anges ! Mais le genre« m arin &gt;&gt;

SI LE GRAIN NE MEURT

663

non plus que· le velours ne plaisait à Madame Jardinier. '
Je portais donc de petits vestons étriqués, des pantalons
courts, serrés aux genoux et des chaussettes à raies;
chaussettes trop courtes qui formaient tulipe et retombaient désolément ou rentraient se cacher dans les
chaussures. j'ai gardé pour la fin le plus horrible : c'était
la chemise empesée. Il m'a fallu attendre d'être presque
un homme déjà pour obtenir qu 'on ne m'empesât plus
mes devants de chemise. C'étaitl'usage, la mode, et l'on
n'y pouvait rien. Et si j'ai fini pourtant par obtenir
satisfaction, c'est tout bonnement parce que la mode a
changé. Q!J'on imagine un malheureux enfant qui, tous
les jours de l'année, pour le jeu comme .pour l'étude,
porte, à l'insu du monde et cachée sous sa veste, une
espèce de cuirasse blanche et qui s'achevait en carcan ;
car la blanchisseuse empesait également, et pour le
même prix sans doute, le tour du cou contre quoi venait
s'ajuster le faux-col; pour peu que celui-ci, un rien plus
large ou plus étroit, n'appliquât pas exactement sur la
chemise (ce qui neuf fois sur dix était le cas) il se formait des plis cruels; et pour peu que l'on suât, le plastron se faisait àtroce. Allez donc faire du sport dans un
accoutrement pareil ! Un ridicule petit chapeau-melon
complétait l'ensemble ... Ah ! les enfants d'aujourd'hui
ne connaissent pas leur bonheur !
·
• Pourtant j'aimais courir, et, après Adrien Monod,
j'étais le champion de la classe. A la gymnastique, j'étais
même meilleur que lui pour grimper au mât et à la
corde ; j'excellais aux anneaux, à la barre fixe, aux
barres parallèles; mais je ne valais plus rien au trapèze,
qui me donnait le vertige. Les beaux soirs d'été, j'allais

�664

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISE

retrouver quelques camarades dans une grande allée du
Luxembourg: celle qui s'achevait à la boutique du père
Clément ; on jouait au ballon. Ce n'était pas encore
hélas ! le foot-ball · le ballon était tout pareil, mais les
règles étaient sommaires, et, tout au contraire du football, il était défendu de se servir des pieds. Tel quel,
ce jeu nous passionnait.
Mais je n'en avais pas fini avec la question du costume : A la mi-carême chaque année, le Gymnase
Pascaud donnait un bal aux enfants de sa clientèle;
c'était un bal costumé. Dès que je vis que ma mère me
laisserait y aller, dès que j'eus cette fête en perspective,
l'idée de devoir me déguiser me mit la tête à l'envers.
Je tâche à m'expliquer ce délire. Q!Joi I se peut-il qu'une
dépersonnalisation puisse déjà promettre une telle
félicité? A cet âge déjà? Non : Le plaisir plutôt d'être
en couleur, d'être brillant, d'être baroque, de jouer à
paraître qui l'on n'est pas... Ma joie fut infiniment
rafraîchie lorsque j'entendis Madame Jardinier déclarer
que, quant à Julien, elle le mettrait en pâtissier.
- Ce qui importe, pour ces enfants, expliquait-elle à
ma mère (et ma mère aussitôt acquiesçait) c'est d'être
costumés, n'est-ce pas. Peu leur importe le costume.
Dès lors, je savais ce qui m'attendait; car ces deux
dames, consultant un catalogue de La Belle jardinière,
découvraient que le costume de pâtissier - tout au bas
d' une liste qui commençait par le petit marquis, et
continuait decrescendo en passant par le cuirassier,
le polichinelle, le spahi, le lazzarone - de pâtissier,
dis-je, était « vraiment pour rien ».
Avec mon tablier de calicot, mes manches de calicot,

SI LE GRAIN

E MEURT

ma barrette de calicot j'avais l'air d'un mouchoir de
poche. Je paraissais si triste que maman voulut bien me
prêter une casserole de la cuisine, une vraie casserole
de cuivre, et qu'elle glissa dans ma ceinture une cuillère
à sauce, pensant relever un peu par ces attributs
l'insipidité de mon travestissement prosaïque. Et, de
plus, elle avait empli de croquignoles la poche de mon
tablier, c pour que je puisse en offrir».
Sitôt entré dans la salle de bal je pus constater que
les ( petits pâtissiers» étaient au nombre d'une vingtaine; on aurait dit un pensionnat. La casserole trop
grande me gênait beaucoup· j'en étais empêtré· et pour
achever ma confusion, voici que tout à coup, je tombai
amoureux, oui, positivement amoureux d'un garçonnet
un peu plus âgé que moi, qui devait me laisser un souvenir ébloui de sa sveltesse, de sa grâce et de sa
volubilité.
11 était costumé en diablotin ou en clown, c'est-à-dire
qu'un maillot noir pailleté d'acier moulait exactement
son corps gracile ; tandis qu'on se pressait pour le voir,
lui sautait, cabriolait, faisait mille tours comme ivre de
succès et de joie; i1 avait l'air d'un sylphe; je ne pouvais
déprendre de lui mes regards. j'eusse voulu attirer les
siens, et tout à la fois je les craignais, à cause de mon
accoutrement ridicule· et je me sentais laid, misérable.
Entre deux pirouettes il souffla, s'approcha d'une dame
qui devait être sa mère, lui demanda un mouchoir et
pour s'éponger, car il était en nage, souleva le serre-'
tête noir qui fixait sur son front deux petites cornes de
chevreau ; je m'approchai de lui et gauchement lui
offris quelques-unes de ces croquignoles dont ma mère

�LA OUVELLE REVUE FRA ÇAISE
666
avait eu la gentillesse de remplir la poche de mon
tablier. li dit : Merci ; en prit une distraitement et
tourna les talons aussitôt. Je quittai le bal peu après, la
mort dans l'âme, et, de retour à la maison, il me prit une
telle crise de désespoir, que ma mère me promit, pour
l'an prochain , un costume de lazzarone. Oui, ce costume
du moins me convenait ; peut-être qu'il plairait au
clown ... Au bal suivant, je fus donc en lazzarone· mais
lui, le clown, n'était plus là.
Je ne cherche plus à comprendre pour quelles raisons
ma mère, quand je commençai ma huitième, me mit
pensionnaire. L'Ecole Alsacienne, qui s'élevait contre
l'internat des lycées n'avait pas de dortoirs· mais elle
encourageait ses professeurs à prendre, chacun, un
petit nombre de pensionnaires. C'est chez Monsieur
Vedel que j'entrai, bien que je ne fusse plus dans sa
classe. Monsieur Vedel habitait la maison de SainteBeuve, de qui le buste, au fond d'un petit couloir-vestibule, m'intriguait. Il présentait à mon étonnement cette
curieuse sainte sous figure d'un vieux Monsieur, l'air
paterne et le chef couvert d'une toque à gland. Monsieur
VedE;l nous avait bien dit que Sainte-Beuve était &lt; un
grand critique&gt;· mais il y a des bornes à la crédulité
d'un enfant.
Nous étions cinq ou six pensionnaires, dans deux ou
trois chambres. Je partageais une chambre du second
avec un grand être apathique, exsangue et de tout repos,
qui s"appelait Roseau ... Derrière la maison, un petit
jardin ...

Ce jardin fut le théâtre d'un pugilat. A l'ordinaire

SI LE GRAIN

E ME RT

j'ét~is calme . plutôt trop doux et je détestais les peignees, convaincu sans doute que j'y aurais toujours le
dessous. Je gardais cuisant encore le souvenir d'une
aventure, qu'il faut que je raconte ici : En rentrant de
l'Ecole! l'an pré~édent,à travers le Luxembourg et passant,
contrairement a mon habitude, par la grille en face du
pet~t ~ardin, ce qui ne m'allongeait pas beaucoup, j'avais
croise un groupe d'élèves de l'Ecole Communale sans
dout~ pour qui les élèves de l'Ecole Alsacienne représentaient de haïssables aristos. Ils étaient à peu près de
mon âge, mais sensiblements plus costauds. Je surpris
au pa~sage des ricanements des regards narquois ou
char?es de ~el et continuais ma route du plus digne
que Je pouvais· mais voici que le plus gaillard se détache
du groupe et vient à moi. Mon sang tombait dans mes
talons. II se met devant moi. Je balbutie :
- O!i'est-ce ... qu'est-ce que vous voulez?
li ne répond rien, mais emboîte le pas à ma gauche.
J~ gardai~, tout en marchant, les yeux fichés en terre,
mais sentais son regard qui me braquait· et dans mon
dos, je sentais le regard des autres. j'a~rais voulu
m'asseoir l Tout à coup :
- Tiens I Voilà ce que je veux I dit-il en m'envoyant
son poing dans l'œil.
. J'eus un ébl~uissement et m'en allai dinguer au pied
~ un marronnier, dans cet espace creux réservé pour
1~rrosement des arbres, d'où je sortis plein de boue et
piteux. ~'œil poch_e me faisait très mal. Je ne savais pas
:"~ore a ~uel pomt l'œil est élastique et croyais qu'il
etatt creve. Comme les larmes en jaillissaient avec
abondance : - « C'est cela, pensai-je : il se vide. » -

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais ce qui m'était · plus douloureux encore c'étaient
les rires des autres, leurs quolibets, et les applaudissements qu'ils adressaient à mon agresseur.
Au demeutant je n'aurais pas plus aimé donner des
coups que je n'aimais d'en recevoir. Tout de même,
chez Vedel, il y avait un grand sacré rouquin au front
bas, dont le nom m'est heureusement sorti de la
mémoire, qui abusait un peu trop de mon pacifisme.
Deux fois, trois fois, j'avais supporté ses sarcasmes;
mais voilà que, tout à coup, la sainte rage me prit ; je
sautai sur lui, l'empoignai; les autres cependant se rangeaient en cercle. Il était passablement plus grand et
plus fort que moi; mais j'avais pour moi sa surprise;
et puis je ne me connaissais plus; ma fureur décuplait
mes forces; je le cognai, le bousculai, le tombai tout
aussitôt. Et, quand il fut à terre, ivre de mon triomphe
je le traînai à la manière antique, ou que je croyais
telle, je le traînai par la tignasse dont il perdit une
poignée. Et même je fus un peu dégoûté de ma victoire, à i;ause de tous ces cheveux gras qu'il me laissait
entre les doigts; mais stupéfait d'avoir pu vaincre; cela
me paraissait auparavant si impo!:;sible qu'il avait bien
fallu que j'eusse perdu la tête pour m'y risquer. Le
succès me valut la considération des autres et m'assura
la paix _pour longtemps. Du coup je me persuadai qu'il
est bien des ch_oses qui ne paraissent impossibles que
tant qu'on ne les a pas tentées.
'
Nous avions passé une partie du mois de Septembre
aux environs de Nîmes, dans la propriété du beau-père
de mon oncle Charles Gide, qui venait de se marier.
Mon père avait rapporté de là une indisposition qu'on

SI LE GRAIN NE MEURT

affectait d'attribuer aux figues. De vrai, le désordre
était dû à de la tuberculose intestinale; et ma mère, je
crois, le savait; mais la tuberculose est une maladie
qu'en ce temps on prétendait guérir en ne la reconnaissant
pas. Au reste mon père 'était sans doute déjà trop
atteint , pour qu'on pût espérer encore. Il s'éteignit ·
assez doucement le 28 octobre de cette année (188o).
Je n'ai pas souvenir de l'avoir vu mort; mais peu de
jours avant sa mort, sur le lit qu'il ne quittait plus. Un
gros livre était devant lui, sur les drap·s , tout ouvert,
mais retourné, de sorte qu'il ne présentait que son dos
de bas,ine; mon père avait dû le poser ainsi au moment
où j'étais entré. M-a mère m'a dit plus tard que c'était
un Platon.
·
]'étais chez Vedel. On vint me chercher; je ne sais
plus qui, Anna peut-être. En route j'appris tout. Mais
mon chagrin n'éclata que lorsque je vis ma mère en
grand deuil. Elle ne pleurait pas ; elle se contenait
devant moi; mais je sentais qu'elle avait beaucoup
pleuré. Je sanglotai dans ses bras. Elle craignait pour
moi un ébranlement nerveux trop fort et voulut me faire
boir~ un peu de thé. j'étais sur ses ' genoux ; elle
tenait la tasse, en levait une cuillerée qu'elle me tendait
et je me souviens qu'elle disait, en prenant sur elle
sourire:

d;

- Voyons ! celle-là va-t-elle arriver à bon port?
~t me s~ntis soudain tout enveloppé par cet amour,
qut desorma1s se refermait sur moi.

i:·

ANDRE GIDE

D'a.utres fragments du mime owvrageparaîtront. ultérieurement
la Nouvelle Revue Française.

d1itis

�ROMANCE DU RETOUR

Élève un murmure brisé.
Ses sœurs chantent avec ensemble.
Mais elle, doute, appelle, tremble
Sur un cylindre ovalisé.

· ROMANCE DU RETOUR
(FRAGMENTS)

j'ai pleuré par les nuits livides
Et de chaudes nuits m'ont pleuré.
j'ai pleuré sur des hommes -vides
A jamais d'un,nom préféré.
Froides horreurs que rien n'efface!
La terre écarte de sa face
Ses longs cheveux indifférents.
Notre -vieux monde persévère.
Douz.e sous pour un petit verre!
Combien va-t-on payer les grands?
Il

-QJ,arante chevaux qui s'ébroue.
Arrêt. Le chauffeur va charger
Avant de partir, une roue
AmO'Vible. Un noble étranger,
Boyard ou-camérier du pape,
Monte. La craintive soupape

11-1

Ta nuque est une ji,eur cboisie
A-vec mille soins délicats,
Par la fée aux matins d'Asie.
Tes bras ont le goût des muscats.
Tes cheveux tordent une flamme.
Tes genoux ouvrent une femme.
Un sourire vient se loger
Au plus tendre coin de ta bouche.
lève ton 'Visage que touche
Le bqnheur au crayon léger.
IV

Dansons. Le tango se déroule
Comme un boa qui digéra.
Près de Saint-Philippe du Roule
Un Turc a suggéré Péra.
D'un caprice, un sultan fait sienne
Une large Circassienne.
L'eunuque a fini les liqueurs.
Il sommeille sur les caroubes.
Appelle-moi: Kout-at-Kouloube
Ou bien: Nourriture des Cœurs.

�ROMANCE DU RETOUR
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

V

Carmen, la changeante Espagnole,
Aimait les courses de taureaux
j'aime la course des bagnolles
A l'heure oit l'on sort des bureaux.
La banque a des guicbets sans nombre
Mais Peter, marchand de son ombre,
N'ose offrir le chèque maudit
Où le diable a mis son paraphe.
Cependant, la dactylographe
L'agrafe d'un œil enhardi.
VI

L'hémérocalle safranée,
Le nyctanthe de Malabar
Ne fleurissent plus cette année
Les tubes nickelés du bar.
Le lad est parti, Dolly brune,
A qui vous filiez. une thune
Contre un pronostic pour Longchamps.
Seule, demeure la gravure
Où l' Angla,ise au teint de saumure
Flatte, réveuse, un chien couchant.
VII
O tristesse des parapluies,

Bourgeois tièdes et constipés,
Bonnet de coton qui s'ennuie
Sur un Ubu morne et grippé!

Shirting et pilou de ces dames,
Bassesse ingrate de ces âmes,
Habitudes, raisonnements, ·
Oui, c'est pour ces larves sans charme
Qµe Pellerin porta les armes
Et dormit au cantonnement!
VIII

Tout l'horizon de l'ouv·r./ère
Est la fenétre de l'hôtel
Où son regard, morne tarière,
Perce des trous dans l'immortel.
Sa machine, plus diligente,
Fait mille piqûres qu'argente
Le don illimité d'un fil .
Et si la fenêtre s'efface,
Si l'inconnu s'offre de face
Elle cherche encor son profil.
IX

- Ne touchez. pas aux allumettes
Disait Prométhée aux enfants.
Porte un bracelet-amulette
Cornaline et poil d'éléphant.
Néglige dol et malveillance,
Tu feras pencher la Balance,
Bois à l'amphore du Verseau.
Une planète salutaire
Par la flèche du Sagittaire
Vint s'épingler à ton berceau.

�LA

OUVELLE REVUE FRANÇAISE

X

Calypso voit partir Ulysse.
On a laissé tomber Didon.
Tu feras poi:vrer ma pelisse
Q!uznd j'aie-rai gagné mon pardon.
Dans la rue un moteur m'appelle.
Son ralenti soyeux épelle
Un chant nomade et reconnu.
Adieu, mon exigeante hôtesse.
l 'exil nourrira la tristesse
De la rose de ton pied nu.
JEAN PELLERJN

SUR L'INTRODUCTION
A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI,

DE PAUL VALÉRY

« Chose étrange : il pensait avant de parler» ( 1). C'est
en ces termes qu'au lendemain de la mort de Mallarmé,
Gide résumait l'impression que recevait le visiteur admis
pour la première fois aux mardis de la rue de Rome, et
rien ne saurait traduire avec plus d'exactitude la sensation dont s'accompagne la lecture d'une page de M. Paul
Valéry. La nature précise de la filiation qui relie l'un à
l'autre ces deux esprits altiers, seul peut-être M. Valéry
lui-même serait-il en mesure de l'établir (2) · semblable
recherche se rattacherait d'ailleurs plutôt à une étude
sur Paul Valéry poète et il y aura sans doute lieu de la
tenter le jour où M. Valéry réunira enfin ses poésies
éparses et nous livrera le recueil que sollicitent tous les
amateurs de haute littérature. Notre objet aujourd 'hui
est différent : la maison d'Editions de la Nouvelle Revue
(1) André Gide]: Prétextes, page 245.
(:i) Rappelons pourtant les pages si pénétrantes de M. Albert

Thibaudet : La poésie de Stipba11e Mallarmé, pages 366-367, 376377, et les très curieux passages d'une lettre de Val éry qui y sont
cités.

�676

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

677

1

Française a imprimé récemment I' Introduc~ion à la
Méthode de Leonard de Vinci publiée autrefot~ d_ans
Nouvelle Revue de Madame Adam et qui n'avait !ama1~

!~

paru jusqu'ici en volume; en tête de cette introd~ctton qut
date déjà d'il y a plus de 25 ans (1894),, M. ya1_err,. sous
forme de Note et Digressions, a place el) reahte une
introduction à son Introduction , et les pa~es nouvelles
font bien plus que doubler le prix des anc1en_nes : ~l_les
sont comme le réflecteur puissant que l'artis_te dmge
d'une .main expérimentée sur toutes les parties de la
.. toile depuis longtemps retournée contre le mur,
v1e1 11 e
,
I' 1·
. t d'exhumer d'un recoin sombre
de ate, ter.
et qu ''!I v1en
.
Nous voudrions pr~fiter de cette occasion pour presenter quelques-unes des réflexions que la lecture de_ ce
livre suggère ; ces réflexions .po~teront du reste ~1~n
. su r tel ou tel point part1culter - les feux
moms
'd ' croises
.
de cette pensée si dense inciteraient à des const erattons
presque indéfinies - que sur l'attitude m_entale que
pareil ouvrage implique, sur la stature qui se dresse
immobile derrière chacune des phrases e_t dont_ l'om~re
se profile identique sur tout l'ensemble. Ltr: ~alery, c est
d, l'abord se sentir contraint au plus severe examen
d:sconscience intellectuel, et c'est en faisant cet examen
de conscience que l'on a le plus de chances d_~ com.dre à quelles disciplines s'aiguisent la pomte, 1~
pren
· s1· comp 1et et st
pouvoir perforant de cet esprit'à la fots
singulier.
.
Revenons au mot de Gide. Il n'y a pas que ceux qut
parlent sans penser; il y a ceux qui parle~t. P?ur pens~r'
ceux chez qui la parole fait véritablement Jat~hr la pen:ee.
A de ce.rtaines heures qui n'a connu cet enivrement. Le

SUR L INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

L charme terrible de la conversation, celui contre lequel
rien ne prévaut, est là, dans l'improvisation perpétuelle
de la pensée. La conversation nous porte au-dessus de
nous-mêmes, et rien n'égale sa force de propagation.
Parmi les grands il en est qui lui ont tout sacrifié; divinité meurtrière pour ses élus, pour ceux qui communiquent l'ivresse dont ils sont possédés, mais les simples
fidèles eux-mêmes, ceux qui ne font que subir cette
ivresse ne sont pas à l'abri de ses atteintes. Si la
conversation a tué Rivarol , ne savons-nous pas que
pour se désensorceler des prestiges de cette parole
le jeune Chênedollé n'eut d'autre recours que la fuite?
·Au sortir des plus belles conversations - de celles où
nous nous sommes le plus libéralement, le plus joyeusement donnés - en même temps qu'une plénitude
nous gonfle, un remords nous étreint; plénitude et
remords s'alimentent à une source unique: la facilité de
la pensée. Nous l'adorons cette facilité, et jamais plus
que quand nous nous abandonnons à elle, mais nous .
ne nous y sommes pas plus tôt abandonnés qu'elle nous
irrite et que nous lui tenons rigueur de notre abandon
même : « la volonté de puissance » reprendra plus tard
tous ses droits, mais sur le moment plus rien ne nous
'\.. agrée que le silence .
A l'inverse de ceux qui parlent pour penser, , il
Y a ceux qui pensent pour parler. Mais gardons-nous
de· confondre « penser pour parler » avec « penser
avant de parler». Nous restons encore bien en deçà
de ce que Gide revendique pour Mallarmé ; nous
en sommes séparés par tout l'écart que mesure la, distance entre les deux prépositions. Vide de tout contenu,
4

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pur de toute attache, avant apparaît analogue aux formes
a priori de la sensibilité telles que les définissait Kant.
Pour au contraire est imprégné de finalité, et d'une fina. lité intéressée. La parole agit ici sur la pensée à la manière d'une cause finale. Q!iand elle s'exerce sur notre
propre pensée, nous éprouvons souvent la plus grande
peine à suivre, à démêler son action, mais nous som~es
merveilleusement habiles à déceler cette action dans une
pensée étrangère, - à un fonctionnement quasi automatique de l'esprit qui réduit l'opération intellectuelle à
une série de réflexes prévisibles, qui la résout en un jeu
où l'on gagne à chaque mise et sans désemparer : la
formule par laquelle, au terme de la démonstration, tel
doctrinaire résume son raisonnement, boucle sa boucle,
rappelle le geste du croupier qui, d'un coup de rateau,
rassemble et ramène vers lui les pièces d'argent éparses
sur la table. Ce sont les pensées de cette sorte que discrédite M. Valéry dans ce passage bien significatif :
« Mais pensée trop immédiate, - pensée sans valeur, pensée infiniment répandue, - et pensée bonne pour
Parler non pour écrire ( 1) ». Forts de ce texte qui semble
' toute ambiguïté, rangerons nous donc M. Valery
'
exclure
(i) Cette phrase offre un exemple fort curieux de_ l'extrême
sévérilé dont use M. Paul Valéry envers son propre espnt. La pensée dont il déclare qu'elle est bonne pour parler, non pour écrire,
est la suivante : « Je sentais que ce maitre de ses moyens, ce possesseur du dessin, des images, du calcul, avait trouvé l'attitude centrale il partir de laquelle les entreprises de la connaissa~ce _et l_es
opérations de l'art sont également possibles. » Or 11 serait d1ffic1le
de relever dans 1'/ntrod11ctio11 un passage qui formulât avec plus
de bonheur et d'exactitude le problème qui a toujours occupé
Valéry et celui sans aucun cfoute qui l'a orienté vers Léonard.

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

679

parmi ceux qui pensent pour écrire? Nous commettrions
alors un véritable contre-sens. Ainsi qu'il ressort d'un
?~ssage de la lettre publiée par M. Thibaudet - parlant
1c1 de Mallarmé et considérant son œuvre et son exemple
~o~~e une expérience décisive instituée sur le problème
l~ttera1re'. -_expérie_nce assimilable au fond à une expé- ·
nence sc1ent1fique bien que conduite tout différemment ·
~ ~ -_Val_éry_ ~• de l'expérience, tiré la loi : « Une impos~
s1?1hte defintt1ve de confusion entre la lettre et le réel
s'impose, dit-il, et une absence de mélange des usages
~ultiples d~ discours.» Q!land M. Valéry fait allusion
a _une pensee bonne pour écrire, il importe donc tle se
d_egager complètement de l'acception usuelle de l'expression, et pour saisir l'opposition dans toute sa force il
s.u~t _d'examiner à quoi correspond, je ne dis pas dans
1opmton publi9u~, ~ais dans la pratique de la plupart
de nos gran~s ~cnvams, cette expression : « Une pensée
bonne pour ecnre. » Une pensée bonne pour écrire, c'est
~~an~ tout une pensée susceptible de développement_
1eq~1valent en littérature du « thème et variations» en
musique. La trouvaille de l'idée première la découverte
t~ème chez la plupart des grands écriv~ins constitue,
a st nct~ment parler, _le seul effort intellectuel spécifique :
une fo'.s ~n _possession de l'idée première, l'effort du
gran_d ecr~~am passe pour ainsi dire sur un autre plan :
au heu d etre employée à la recherche d'une seconde
pensée, _l'én~rgie mentale est tout entière confisquée par
le !rava1l d'elab_oration artistique de la première, soit
quelle la produise ~u jo~r dans toute son ampleur, en
un~ de ce~ ~rogress1ons a la fois paisibles et pressantes
qui caractensent tels points des « Sermons de Bourda-

'?U

�680

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

loue»· soit au contraire qu'elle la fasse jouèr sous toutes
'
.
,
.
ses facettes, qu'elfe l'expose à de multiples ecla1rage~,
comme dans tant de morceaux de La Bruyère. Examinée à la lumière de notre tradition littér.aire centrale,
une pensée bonne pour écrire, c'est une pensée unique
accomplissant sur elle-même sa pleine révolution . et
dont l'aboutissement, inscrit dès l'origine dans le pomt
de départ, se confondrait avec lui si tout l'art de !'écrivain ne consistait à les séparer par le périple savant dans
lequel il l'engage. Mais le point où la pensée des autres
s'arrête, où leur pouvoir d'expression cesse, c'est précisément le point où la pensée de Valéry prend le départ:
tout ce qui reste en deçà de ce point-là pour Valéry est
comme non avenu. Jamais trace dans son œuvre de ce
travail de déblayage grâce à quoi la pensée avance dans
la mesure même où elle crèuse le sillon à l'intérieur
duquel elle chemine : Valéry ne prépare, ni ne ~éveloppe: il énonce et passe.« L'ins~iré ~tait prêt depms. un
an. li. était mûr. Il y avait pense touJours, - peut-etre
sans s'en douter, - et où les autres étaient encore à ne
pas voir, il avait regardé, combiné et ne fai~ait plus que
lire dans son esprit. » Ne faire plus que ltre dans son
esprit, formule qui rejoint, qui comment~ en l'éclairant
la parole de Gide ~ur· Mallarmé. Q1Iand 11 est .~ar~e~u
là, et seulement alors qu'il y est parvenu,_ 1ecnvam
mérite vraiment qu'on dise de lui : « 11 pensait avant de
parler », et a fortiori qu'on ajoute_ avant d'écrire. Ce
pouvoir d'élimination impitoyable, 11 semble que non
seulement il s'exerce chez Valéry sur toute pensée ayant
atteint un certain degré de différenciation, mais qu'il
s'étende jusqu'à la zone d'où tout à l'~eure_une pensée se

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI"

681

détachera, jusqu'à la nébuleuse intellectuelle primitive.
A l'instar de son Monsieur Teste inlassablement Valéry
« rature le vif»; il a trouvé le« crible machinal&gt;&gt; qu'avait
cherché son personnage.
·
Mais si Valéry pense toujours avant d'écrire, ce
n'est pas qu'il accorde à la pensée une créance
particulière : dans son architectonique, la pensée en
tant que pensée, bien loin de tenir le rang suprême,
apparaît plutôt comme une de ces« indispensables idolatries » au delà desquelles seulement « la clarté finale
s'éveille». A la pensée, il est vrai, Valéry cède toujours.
- « Allons encore un peu», dit-il, - mais il y cède sans,
jamais lui faire confiance comme il arrive que l'on cède
à u_ne manie favorite, qui n'engage à rien, que l'on a
mamtes fois expérimentée inoffensive. ~ Suivons donc
un_ peu plus avant la pente et la tentation de l'esprit,
Slilvons-les
malheureusement sans crainte , cela ne mène
'
a aucun fond véritable. Même notre pensée la plus« profonde » est contenue dans les conditions invincibles qui
~ont ~u~ toute pensée est« superficielle.&gt;&gt; Cette pente de
1espnt ri nous est loisible de la suivre - cette tentation
de nous y abandonner - aussi loin et aussi Iongtemp~
que nous le voulons,-pour autant du moins que nous
considérons ici le seul esprit, livré à lui-même et non
altéré par « les impuretés psychologiques » ou par « le
tr~u~le des _fonctions&gt;&gt;; et c'est précisément cette permission qui se trouve no~s être octroyée qui conduit
Valér_y «jusqu'à cette netteté désespérée» à l'égard de la
pense~.« Il n'existe pas de pensée, dit-il, qui extermine le
pouv?ir de p_enser, et 1~ c~~cl ue - une certaine position
du pene qut ferme definitivement la serrure. » lnfai:i-

�682

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISE

gable, indestructible activité de l'esprit, subsiste-t-il dans
l'esprit même quelque chose qui survive à son action?
« La conscience seule à l'état le plus abstrait&gt;, nous estil répondu ; il nous faut ici produire deux textes de
teneur très voisine. Voici le ' premier : &lt;&lt; Enfin, cette
conscience accomplie s'étant contrainte à se définir par
le total des choses, et comme l'excès de la connaissance
sur le Tout, - elle qui pour s'affirmer doit commencer
par nier une infinité de fois une infinité d'éléments, et par
épuiser les objets de son pouvoir sans épuiser ce pouvoir
même - elle est donc différente du néant, d'aussi peu que
i'on voudra . Et le second : « Le caractère de l'homme
est la conscience· et celui de la conscience, une perpétuelle exhaustion, un détachement sans repos et sans
exception de tout ce qu'y paraît, quoi qui paraisse. Acte
inépuisable, indépendant de la qualité comme de la quan•
tité des choses apparues, et par lequel l'homme de l'esprit
doit enfin se réduire sciemment à un refus indéfini
d'être quoi que ce soit &gt;&gt;. Je ne voudrais pas incliner la
pensée de M. Valéry en isolant ain i deux passages
dans cette partie précisément de Note et Digressions
(pages 24-38) où tous les traits lancés par ce sagittaire
lucide vont se ficher au centre de la cible, mais il me
semble que dans ces deux textes l'accent porte un peu
différemment sur le mot et l'idée du néant. Sans doute
le mot lui-même ne figure que dans le premier et c'est
du néant justement que Valéry différencie la conscience,
d'aussi peu que l'on voudra, mais enfin qu'il la différencie : et cependant dans ce refus indéfini d'être quoi
que ce soit auquel il prétend que l'homme de l'esprit doit
enfin se réduire sciemment, il est impossible de ne pas

SUR L'INTRODUCTIO

A LA MtTHODE DE LÉO ARD DE VI Cl

683

sentir l'infiltration subtile du néant. Successivement à
chaque pensée qui surgit devant elle la conscience de
Valéry réitère l'injonction de Roxane à Bajazet:

Rentre dans le 11éa11t d'où ;e t'ai fait sortir.
Dégageons le mot de nihilisme de sa gangue grossière
de notions adventices, ramenons-le à la nudité de son
sens étymologique, et c'est encore lui qui convient le
moins mal à ce je ne sais quoi de détachable, de déjà déta~hé, dans chaque idée, dans chaque mot donné, traité
isolément, - à l'étrange caractère qu'y prend toute
chose d'être comme dite à son extrême limite - à cet
état de vacuité de la pensée qui n'est jamais vacuité
de sens qui est vacuité d'attache. Valéry est dépris
déliè des problèmes qu'il se pose par les solutions
qu'il leur trouve. li a toute la densité sans nulle
épaisseur ; je ne puis me retenir de citer à cet
égard cette page capitale : « Tous les phénomènes par
là frappés d'une sorte d'égale répulsion, et comme
re~etés successivement par un geste identique, apparaissent dans une certaine équivalence. Les sentiments
et les pensées sont enveloppés dans cette condamnation
uniforme, étendue à tout ce qui est perceptible. Il faut
bien comprendre que rien n'échappe à la rigueur de
cette exhaustion · mais qu'il suffit de notre attention
pour_ ~ettre nos mouvements les plus intimes au rang
des evenements et des objets extérieurs : du moment
qu'ils sont observables ils vont se joindre à toutes
choses observées. - Couleur et douleur, souvenirs,
attente et surprise; cet arbre et le flottement de son
feuillage, et sa variation annuelle, et son ombre comme

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sa substance, ses accidents de figu.re et de position, les
pensées très éloignées qu'il rappelle à nia distraction,tout cela est égal ..... Toutes choses se substituent, - ne
serait-ce pas la définition des choses.?,. Le nihilisme de la
pensée de Valéry, c'est le nihilisme d'une pensée dc;vant
laquelle toutes choses ne cessent de défiler, mais qui
semble ne pouvoir prendre contact avec chacune d'elles
que par l'opération même qui l'en détache. L'écho, la
répercussion dans la conscience est instantanée ; et
aussitôt la pensée éprouve qu'elle est différente, étrangère, qu'elle est toujours en plus : c'est la conscience
même qui lui interdit à tout jamais de s'identifier à quoi
que ce soit. Nihilisme de la pensée qui n'a plus d'objet, nihilisme qui distille une tristesse si vaste, si généralisée
dans sa cause, qu'elle atteint à une pureté inhumaine.
Dans l'ordre intellectuel il n'est pas de spectacle empreint d'un tragique plus auguste que celui de la f~culté
de penser aboutissant par son acuité même au néant et
à l'autonégation. C'est vraiment ici le règne de« la solitude et de la netteté désespérée ».
Que reste-t-il donc à qui sait que la pensée « ne mène
à aucun fond véritable» ? L'esprit court alors le risque
d'être frappé de stérilité irrémédiable ; dans un passage
de Note et Digressions, M. Paul Valéry marque d'un
trait définitif la nature exacte du mal : « Je répondais si
promptement par mes sentences impitoyables à mes
naissantes propositions, que la somme de mes échanges,
dans chaque instant, était nulle. » Sur la paralysie possible de la force créatrice par l'autocritique, jamais
diagnostic plus ryet ni mieux motivé n'a été porté. Dans
la vie de tous ceux qui prétendent extraire de leur c~r-

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

685

_veau la perle qui n'est pas sans prix (1 ), il arrive toujours
un moment où ils n'ont plus d'autre ressource que de
trancher le nœud gordien, mais l'opération pour eux ne
se présente pas avec le caractère de simplicité idéale,
d'aisance alerte et dégagée, dont s'accompagne le ge~te
fabuleux d'Alexandre. Tout dépend ici, pour l'avenir, du
choix du moment et des circonstances qui l'ont devancé.
Combien ont procédé au coup d'état qui au lieu de
se trouver sur le pavois ont été rouler dans la poussière;
combien aussi se sont imaginés sur le pavois et meurent
sans avoir été détrompés ! Les plus heureux ceux-là,
dira-t-on, en réalité, les plus lamentables, - moins tragiques pourtant que ceux qui savent à demi, et qui
ignorent de même. Rares, sont ceux comme Manet qui
disait à Mallarmé: « Chaque_fois que je peins un tableau,
je me jette à l'eau pour apprendre à nager», et chez qui
pourtant le don était si fort, si prestigieux, qu'il exécutait le Fifre, ce chef.d'œuvre d'évidence et d'éclat.
« Si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? »·
Transposez l'interrogation évangélique de l'ordre moral
dans l'ordre intellectuel, - supposez-la adressée à des
écrivains, à des artistes, et il me semble entendre
M. Valéry murmurer à mi-voix : « avec l'esprit critique».
Car, s'il sait que pour les faibles l'autocritique reste le
poison de choix, il sait aussi, et pour cause, que lorsqu'il
., (1) &lt;1 _Je ~e tir~rai jamais rien de ce maudit cerveau où cependant,

J en su'.s ~1en sur, loge quelque chose qui n'est pas sans prix. C'est
la destmee de la ,Perle dans l'huître au fond de l'Océan. Combien,
et de la plus belle eau, qui ne seront jamais tirées à la lumière! » .
(Lettre de Maurice de Guérin à Barbey-d'Aurevilly : mardi soir,
2~ mai 1838.)

�686

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'agit des forts c'est un poison qui porte avec lui son
antidote. La somme des échanges peut bien à l'origine,
dans chaque instant, être nulle, mais c'est une nullité pure,
lucide, une eau que rien ne vient troubler à sa source,
le" milieu le plus homogène où puissent, au fur et à
mesure qu'elles s'y déposent, cristalliser sans déformation &lt; les vérités que l'on s'est faites». Si singulier que
cela puisse paraitre, ce nihilisme en face duquel tout
autre, pris de vertige, eût perdu pied, a constitué pour
Valéry le terrain d'attente le plus favorable : condamné
par ses propres arrêts à l'isolement et au silence, l'esprit
de Valéry a vécu sur lui-même à un degré qui n'a guère
d'équivalent dans notre littérature; non seulement il y a
mûri, mais il a pris les formes arrêtées, les contours d'un
solide d'un objet, d'une c chose » pour employer une
des expressions favorites de l'auteur; pendant combien
d'années martelé sur l'enclume de la forge, aujourd'hui
c'est l'épée de Siegfried dont Valéry se fait blanc à tout
coup. Tant il est vrai qu'on ne tranche pour de bon le
nœud gordien qu'après l'avoir, au préalable, patiemment dénoué dans la solitude ; - ou selon les paroles
mêmes de Valéry : « Il faut tant d'années pour que les
vérités que l'on s'est faites deviennent notre chair
même!»
Mais quelles sont ces « vérités qui deviennent notre
chair même» et que peut-il rester à qui se détache de la
pensée en tant que pensée, à qui avoue que de la pensée seule l'intéresse la forme que l'on peut lui donner?
li reste les relations ou les rapports, - et la question est
de telle importance pour déterminer avec exactitude la
position intellectuelle de Valéry qu'il y a lieu d'y insister.

SUR L1 INTRODUCTJON A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VJNCI

687 ·

Otjà dans l'introduction de 1894, nous rencontrons ce
texte bien significatif: « Le secret - celui de Léonard
comme celui de Bonaparte comme celui que possède
une fois la plus haute intelligence- est, et ne peut être
que dans les relations qu'ils trouvèrent - qu'its furent
forcés de trouver - entre des choses dont nous échappe la
loi de continuité. Il est certain qu'au moment décisif, ils
n'avaient plus qu'à effectuer des actes définis. L'affaire
suprême, celle que le monde regarde, n'était plus qu'une
chose simple - comme comparer deux longueurs &gt;&gt;.
Tout ici - le choix des termes aussi bien que le point
de vue adopté - décèle un esprit soucieux de ne devoir
le réglage de sa pensée qu'à des disciplines de type
scientifique et plus particulièrement mathématique. Lâ
science a pour objet l'étude des relations· elle établit
des rapports, en effectue la mesure, et en dégage la loi la loi pointe extrême de son royaume, - limite de son
pouvoir, - symbole, mais qui chez le vrai savant se
sait être tel. Dans ce monde . où nulle idole ne subsiste
sinon cette « Rigueur Obstinee &gt;, I'&lt;&lt; Hostinato Rigore i.
qui constituait la devise de Léonard de Vinci (1) 1 l'esprit
(1) Si dans ces quelques pages sur l'ltitroduction à fa_ Méthode d~
Léouardde Vinci,je ne fais nulle allusion à Léonard lui-même, c'est
que, du propre aveu de M. Valéry, Léonard n'est ici qu'un prétexte,
- la figure idéale que construit Valéry des possibilités de l'esprit
humain, le lieu en quelque sorte abstrait où elles viennent toutes
converger, chacune d'elles étant poussée à sa plus extrême limite.
Dès 1894, M. Valéry s'exprime très clairement sur ce point : « Un
nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l'expansion
de termes trop éloignés d'ordinaire et qui se déroberaient. Aucun ne
me parait plus convenir que celui de Léonard de Vinci. Celui qui
se représente un arbre est forcé de se représenter un ciel ou un fond
pour l'y voir s'y tenir. Il y a là une sorte de logique presque sen-

�688

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

689

de Valéry se (&lt; meut avec agilité». « La rigueur instituée,
une liberté positive est possible &gt;&gt;, dit-il. Oui, certes,
mais quel usage en faire ? A quoi l'appliquer ? Sans
doute, parmi tous les écrivains à qui n'a pas été dévolue
une véritable vocation scientifique, Valéry s'est avancé
plus loin que quiconque sur la route :_il ne s'est pas
seulement approprié les méthodes, - tour de force
bien autrement surpren·ant, il a su incorporer à sa
pensée personnelle - qui par là semble toujours reliée
à l'ensemble de l'univers - les résultats essentiels de
la science. Mais enfin il n'est pas un savant : il a beau
i:nettre la géométrie au-dessus de tout, il n'a pas la
faculté d'invention mathématique; pas davantage il ne
possède une technique particulière, une matière définie
sur laquelle il puisse expérimenter. Il n'a que la corn•

préhension souveraine, et ce qu'il partage avec le vrai
savant, c'est justement ce scepticisme à base de probité,
inévitable thez ceux qui voient la science se faire, se
défaire et se refaire incessamment sous leurs yeux, --,spectacle qui n'a pu qu'accroître chez Valéry la méfiance à
l'égard de l'idée de vérité qu'il a dû d'ailleurs toujours
tenir en suspicion. Bien loin qu'elle doive lui fournir
l'emploi, - lui faciliter l'exercice de ses facultes créatrices, - il semble au premier abord que la culture
scien_tifique ne puissequ'adjoindre un nouveau principe
de stérilité, - qu'affiler le tranchant du nihilisme. Or,
c'est précisément l'opposé qui se produit, et je ne sais
si dans l'histoire de notre art littéraire on trouverait un
autre cas d'une aussi fascinante singularité. De son
contact avec la science Valéry retient l'idée des rapports,

sible et presque inconnue. Le personnage que je désigne se réduit à
une déduction de ce genre. Presque rien de ce que j'en saurafs dire.
ne devra s'entendre de l'homme qui a illustré ce nom : je ne
poursuis pas une coïncidence que je juge impossible à mal définir.
j'essaye de donner une vue sur le détail d 'u ne vie intellectuelle,
une suggestion des méthodes que toute trouvaille implique». Et en
1919, Valéry est plus net, plus explicite encore : « Je prêtai à
Léonard bien des difficultés qui me hantaient dans ce temps-là
comme s'il les eût rencontrées et surmontées : je changeai mes
embarras en sa puissance supposée. j'osai me considérer sous son
nom et utiliser ma personne. » Cette dernière phrase est décisive.
Celui qui lirait l'introduction en fonction du Léonard qui a vécu, et
non en fonction de Valéry lui-même, la lirait perpétuellement à
contre-temps. - Si le lecteur veut se transporter d'emblée à l'autre
pôle - au point de vue le plus contraire à celui de Valéry - qu'il
lise dans The St11dy and Criticism of Jtalian Art (3' série), l'essai de
M. B. Berenson sur Léonard de Vinci : dans cet essa"ï, le premier
critique d'art de notre temps - chez qui la sensibilité esthétique, la
réaction des organes des :;ens devant un tableau, atteint à une
suprême délicatesse - nous livre son jugement final sur Léonard,

celui qui a été formé, qui s'est déposé en lur par trente ans de
contact i~inter'.ompu avec ses œuvre-s. L'intérêt d'une pareille
co_n:rontat1on vient de ce qu'on y saisit à vif l'opposition entre Je
cnt1que d'art pour qui le point de départ demeure, et doit toujours
~~~cure~'. l'œuvre e:le-même, _et « l'homme de l'esprit&gt;&gt; qui part de
1 1dee qu 11 se fait dune certaine puissance intellectuelle : l'œuvre
accomplie, tel est l'objet sur lequel s'exercent les facultés de Berenson; l'origine de l'œuvre, voilà le seul problème qui passionne vraiment Valéry. Il le reconnaît d'ailleurs lui-même : « j'avais la manie
de n'aimer dans les œuvres que leur génération &gt;&gt;. Le jugement
final de Berenson sur Léonard' est un jugement plein de restriction
et des restrictions ·les plus nuancées, les plus finement motivées.
L'essai est de 1916; vingt ans plus tôt, lorsque Berenson écrivait
The Florentine Painters of tht Renaissance, Valéry et lui auraient été
plus près de s'entendre. Berenson concl~ait alors les quelques
pag~s consa~rées à Léonard en insistant sur la gratitude que nous
d~~1?ns touJ?u.rs llll garder pour avoir élargi le cadre des possib1hles du ~enie humain, pour nou_s rappeler sans cesse pàr son
exemple qu « avant toute chose le génie est essentiellement énergie
mentale.»

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SUR L IN1"RODUCTION A LA MÉTHODE DE LEONARD DE VINCI

- la seule qui ne se désagrège pas instantanément sous
son regard. Il la retient, et c'est en elle qu'il ,découvre
enfin la porte d'évasion. Maître dans l'art de&lt;&lt; la jonction
délicate mais naturelle, de dons distincts, », il opère un
transfert, et c'est le transfert dans le domaine des mots
de l'idée scientifique des rapports. Les rapports de mots,
voilà l'ultima Thulé à laquelle se tient, que peut encore
priser l'homme universellement dépris, - et que l'on
ne vienne pas objecter que le pari dans lequel ici Valéry
nous eng,:\ge n'offre pas plus qu'un autre de garanties
de sécurité J Nous ne sommes plus dans le monde 'de la
pensée pure, nous ne sommes plus dans le monde de 1a
science, nous sommes dans cette region de l'art où les
vers immortels de Keats rencontrent leur application
plénière :

Beauty is f.rutb, tru.tb beauty, - that is alt,
Ye know on earth and ail ye need to know.
C'est par la science - ou plutôt par la transposition
d'une notion scientifique - que .Valéry se trouve donc
ramené à la doctrine la plus exigeante qui se puisse
concevoir de l'art pur, -à sa pratique la plus rigoureuse,
la plus serrée; et si originale que soit en elle-même cette
conversion - au sens où un logicien emploierait le
terme, - elle est peut-être plus importante · encore par
la redistribution de valeurs qu'elle implique. Tandis que
Gautiër se définissait « vn hom1ne pour qui le. monde
.visible existe», tandis que Flaubert s,.écriait : «La plastique est la qualité première de l'art », Valéry, lui,
..concentre tout son effort ,sur le théorème fondamental :
le langage,. II y a dans Note et Digressions à cet égard,.

1

691

une phrase que l'on ne saurait se dispenser de citer, car
elle renferme une définition de l'acte d"écrire qui nous
place juste au point d'où nous pouvons saisir l'opération
exactement comme èlle apparaît à l'esprit de M.. Paul
Valéry :_« Ecrire devant être le _plus solidement et le
plus exactement qu'on le puisse, de construire cette
machine de langage où la détente de l'esprit excité se
dépense a vaincre des résistanees rëelles, il exige de
!.'écrivain qu'il se divise contre lui-même. » La construction de cette machine de langage, voilà bien pour
Valéry l'opération centrale, et en un certain sens l'unique. S'il existe aujourd'hui quelqu'un pour qui la vieille
expression grammaticale : les parties du discours, ait
gardé toute la vigueur de son sens primitif, c'est bien
lui, - lui pour qui les parties du discours sont ce que
sont au géomètre ses figures. Les plus subtils problèmes
de la mécanique verbale ne cessent de se poser devant
tui : chaque mot est examiné, estimé d'un double point
de vue, comme élément statique et comme élément
dynamique : d'une part Valéry jauge sa pesanteur, suppute sa capacité de résistance et l'utilise où il faut, mais
d'autre part il apprécie son pouvoir émissif et à l'heure
tàvorab'!e il en lib-ère le rayonnement. Ainsi seulement
pense-t-il assurer« quelque durée à l'assemblage voulu».
· L'assemblage voulu par Valéry prosateur se distingue
cependant de !"assemblage voulu par Valéry poète: Sans
doute dans les deux cas la faculté qui ordonne, - qui
préside à l'assemblage, - reste la même; c'est cette précision à laquelle Valéry aspirait dès 1894 et dont, faisant
retour sur son passé, il nous dit dans Note et Digressions:« Pour comble de malhettr, j'adorais confusément,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mais passionnément, la précision». Mais l'emploi en est
différent.
li ne saurait ici être question d'aborder de biais la poésie
de Valéry, - sujet qui se suffit à lui-même et auquel ne
convient que l'approfondissement ou le silence ; il semble
bien néanmoins que, la contrainte de la forme poétique
venant se surajouter à« ces gênes bien placées», à toutes
ces autres contraintes qu'en son travail l'auteur suscite,
multiplie à plaisir, - la précision dans le vers de Valéry,
de par la position, la détente, la densité explosive de
chaque mot, - de par l'acuité et la justesse des associations lointaines, - prenne un degré de visibilité qui
risquerait presque d'être trop fort si la précision n'était
contrebalancée par cette musique toujours perçue,
cette mélodie inhérente à chaque strophe, qui investit la
pièce entière d'une majesté traversée de douceur en
présence de laquelle nous nous sentons tout à la fois
graves et comblés. Or, dans l'assemblage voulu· par
Valéry prosateur, l'effet auqu~l tend l'artiste est au
contraire un effet d'invisibilité : il consiste en un ajustement si étroit des parties qu'il devienne impossible de
déceler le point où l'une d'entre elles passe dans l'autre;
il s'agit de supprimer à l'œil non seulement le ciment
qui rend possible la soudwe, mais encore la .soudure
eJle-même. La valeur particulière de cet idéal d' une prose
invisible telle que la conçoit M. Paul Valéry, vient de ce
que bien loin d'être obtenue au détriment de la précision,
c'est la précision au contraire-ordonnatrice de la prose
de Valéry au tnême titre que de ses vers - qui est la
condition même de cette invisibilité supérieure. A cet
égard, comme à tant d'autres la confrontation de Note ·et

SUR L 1 JNTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

693

Digressions de 1919 avec I'lntroduçtion de 1894 fournirait
plus d'une indication précieuse à un analyste du style,je veux dire à l'un de ceux pour qui le style représente
la seule voie d'accès un peu sûre par où s'introduire au
cœur même de la place. Nous ne pouvons ici qu'amorcer
la question ; peut-être cependant certaines nuances
deviendront-elles d'elles-mêmes sensibles rien qu'en
mettant côte à côte deux textes - le premier de 1894 le second de 1919- et pour que-l'expérience apparaisse
plus décisive, je choisis deux passages qui sont comme
deux états d'qn même portrait de Léonard de Vinci :
«Je me proP.ose d'imaginer un homme de qui auraient
paru des actions tellement distinctes que si je viens à
leur suppo,ser une pensée, il n'y en aurà pas de plus
étendue. Et je veux qu'il ait un sentiment de la différence
des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient
bien se nommer analyse. Je vois que tout l'oriente :
c'est à l'univers qu'il songe toujours, et à la rigueur. II
est fait pour n'oublier rien de ce qui entre dans la confusion de ce qui est : nul arbuste. Il descend dans la profondeur ~e ce qui est à tout le monde, s'y éloigne et se
regarde. 11 atteint aux habitudes et aux structures
naturelles, il les travaille de partout, et il lui arrive d'être
le seul qui construise, énumère, émeuve. Il laisse debout
des églises, des forteresses; il accomplit des ornements
plein de douceur et de grandeur, mille engins, et les
figurations rigoureuses de mainte recherche. Il abandonne les débris d'on ne sait quels grands jeux. Dans
ces pas~e-~emps, qui se mêlent de sa science, laquelle
ne se d1stmgue pas d'une passion, il a Je charme de
sembler toujours penser à autre chose ... Je Je suivrai se
5

�LA NOUVELLE REVUE FR~NÇAISE

mouvant dans l'unité brute et l'épaisseur du monde, où
il se fera la nature si familière qu'il l'imitera pour y
toucher, et finira dans la difficulté de concevoir un objet
qu'elle ne contienne pas. » (1894)
« Cet Apollon me ravissait au plus haut degré de moimême. Q!ioi de plus séduisant qu'un dieu qui repousse
le mystère, qui ne fonde pas sa puissance sur le trouble
de nos sens ; qui n'adresse pas ses prestiges au plus
obscur, au plus tendre, au plus si.nistre de nous-mêmes;
qui nous force de convenir et non de ployer ; et de qui
le miracle est de s'éclairer ; la profondeur, une perspective bien déduite? Est-il meilleure marque d'un pouvoir
authentique et légitime que de ne pas s'exercer sous un
voile?- Jamais pour Dyonisos, ennemi plus délibéré, ni
si pur, ni armé de tant de lumière, que ce héros moins
occupé de plier et de rompre les monstres que d'en considérer les ressorts ; dédaigneux de les percer de flèches
tant il les pénétrait de ses questions ; leur supérieur,
plus que leur vainqueur, il signifie n'être pas sur eux de
triomphe plus achevé que de les comprendre, - presque
au point de les reproduire; et une fois saisi leurprincipe,
il peut bien les abandonner, dérisoirement · réduits à
l'humble condition de cas très particuliers et de paradoxes explicables. » (1919)
Q!iand on lit successivement ces deux passages, ce
qui frappe' aussitôt c'est la similitude de la ~ensée: e~ la
diveraence de l'accent: l'expérience pourrait se repeter
b
'
tout le long des deux introductions ; la pensee reste
toujours très proche d'elle-même comme pour vérifier
par l'exemple cette affirmation de Valéry : « Le groupe
le plus général de nos transformations, qui comprend

SUR L:INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

6q5

toutes sensations, toutes idées, tous jugements, tout ce
qui se manifeste intus et extra, admet un invariant ,, et
pourtant dans les deux cas combien dissemblable le
ryth~e auquel cette pensée obéit! L'identité{ies conten~s
est_ telle que c'est dans l' Introduction de 1894 que je
puise le texte qui éclaire le rythme nouveau, la vitesse
nouvelle de la note de 1919 : &lt; A un point de cette observatîon ou de cette double vie mentale, qui réduit la
pensée ordinaire à être le rêve d'un dormeur éveillé il
apparaît que la série de ce rêve, la nue de combinaiso~s,
de contrastes, de perceptions, qui se groupe autour d'une
r~cherche ou qui file indéterminée, selon Je plaisir, se
developpe avec une régularité perceptible une conti. ' . .
'
nu1~e ev1dente de machine. L'idée surgit alors (ou le
désir) d~ préci~it:r le cours de cette suite, d'en porter les
termes a leur hm1te, à celle de leurs expressions imaginables, après laquelle tout sera changé. Et si ce mode
d'être co~scient _devi~nt habituel, on en viendra, par
exemple, a examiner d emblée tous les résultats possibles
d'un act~ envisag~, tous les rapports d'un objet conçu,
po~r arriver de suite à s'en défaire, à la faculté de deviner
toujours un~ chose plus intense ou plus exacte que la
c?ose ~onne_e, au pouvoir de se réveiller hors d'une pensee qui durait trop. O!ielle qu'elle soit, une pensée qui
se fixe prend les caractèrères d'une hypnose et devient
dans le langage logique, une idole ; dans le domaine d~
la constr~ction poétique et de l'art, une infructueuse
mono_ton_1e. ~e s:ns dont je parle et qui mène l'esprit à
se ~re;:01r !~1-meme, à imaginer· l'ensemble de ce qui
a!la1~ s_ tmag'.ner dans le détail, et l'effet de la succession,
ams1 resumee, est la condition de toute généralité. Lui,

�6g6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui dans certains individus s'est présenté sous la forme
d'une véritable passion et avec une énergie singulière;
qui, dans les arts, permet toutes les avances et explique
l'emploi de plus en plus fréquent de termes resserrés,
de raccourcis et de contrastes violents, existe implicitement sous sa forme rationnelle au fond de toutes les
conceptions mathématiques. &gt; Ce « désir de porter les
termes à leur limite », ce « sens qui dans les arts permet
toutes les avances et explique l'emploi de plus en
plus fréquent de termes resserrés, de raccourcis &gt;, malgré que Valéry dès 1894 en conçût si nettement l'idée,
ce n'est pourtant qu'en 1919, dans Note et Digressions,
que l'usage qu'il en fait témoigne d'une entière maîtrise.
D'une introduction à l'autre il s'est produit dans le style
comme un changement de vitesse. Or, le changement
de vitesse dans le style correspond la plupart du temps
à une variation de point de vue, à une attitude mentale
différente et il ne serait peut-être pas impossible de
démêler en quoi consiste d'ordinaire la différence.
Exactement elle marque un certain passage de la jeunesse
de l'esprit à sa maturité. Jeune, l'esprit vit dans sa pensée; mûri, il vit avec elle, et l'écart entre les deux modes
d'existence est d'une portée incalculable. Dans la jeunesse, l'esprit est au centre de sa pensée comme l'araignée
au centre de sa toile ; du centre tout se développe, avec
une sorte de régularité plane, de décours sinueux et
tranquille qui échappe aux à-coups, aux encoches du
temps, qui élude encore la résistance des choses. Mûri,
l'esprit est avec sa pensée dans le même rapport que le
cavalier avec sa monture. Tour à tour il l'excite, puis la
retient ; mais quelque grand écuyer qu'il se montre,

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

6q7

quelque étroite_ que soit sa prise, il n'adhère jamais à sa
mont~r: au point ~e s'identifier ayec elle : à l'âge de Ja
mat.un te. la pen~ee devient, d'un appréciable degré,
u~ etre hbre, preservant une relative autonomie vis-àv1s de l'esprit même auquel elle se trouve attachée _ et
l'~spri~ le ~ait; il sait aussi que ce n'est que par l'effet
d une 11lus1on de la jeunesse qu'il a jamais pu croire à une
iden~ification réelle. De cette vérité, dès la première fntro~uctwn, plus que quiconque Valéry a pris la mesure;
a tout moment son esprit se sait distinct de sa pensée
q_uelle qu'el_Ie soit,- séparé d'elle par l'irréductible cons~
c1en,ce. . mais c~mme à son Monsieur Teste il a fallu à
Valer_y des ~nnees « ·pour mûrir ses inventions et pour
en _fa,ire ses instincts »; il a fallu tout le travail pe la mat.~nte pour que cette vérité - dont il avait jusqu'à
! ivresse savouré l'amertume - passât dans son style et
en trempât définitivement Je glaive.
~u~qu'à présent nous n'avons eu pour objet que de
decr_1re un_e _certaine attitude mentale, et, puisqu'enfin il
fal!a1t cho1s1r, nous avons choisi dans l'introduction ce
qui nous paraissait le plus propre à l'éclairer. C'est dire
que de la pensée de M. Valéry nous avons envisagé plus
enc?re le f~nctionnement que les résultats auxquels elle
attemt. Mais la fidélité même avec laquelle nous nous
sommes ~ppliqués à la suivre nous autorise peut-être à
n~us en evader momentanément afin de mieux pouvoir
IUJ rend re Justice.
· · Comme tous les grands esprits de qui
la g,randeur est en raison directe de leur particularité,
Valery a une méthode, et une méthode qui lui est strict:?1ent personnelle ; mais parce nul n'attribue moins
d importance que lui à la chétive idée de personnalité,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que d'autre part seuls le retiennent les rapports de
l'ordre le plus général, il s'ensuit que toutes les fois où
il construit la figure de ~on propre esprit, Valéry opère
comme s'il construisait la figure de l'esprit&lt;&lt; en soi». Il
se trouve ainsi amené à abstraire, à détacher, à inscrire
dans l'universel des qualités qui reçoivent le meilleur de
leur sève de racines intérieures invisibles ou dédaignées.
Valéry a beau réduire à l'épure la plus sévère son idée
de l'homme de l'esprit, - il a beau se cerner de toutes
parts, - toujours quelque chose de lui s'échappe qui
nous atteint en plein centre. Ce quelque chose nous ne
saurions prétendre à le définir avec exactitude, mais nous
nous refuserions encore bien davantage à arguer de notre
impuissance pour lui dénier une existence réelle. Qµ 'il
me soit permis ici d'illustrer ma pensée par un exemple.
Pendant longtemps un certain passage de Note et Digressions m'a fasciné au point de me faire subir un véritable
envoûtement intellectuel ; le voici : « Si je commençais
de jeter les dés sur un papier, je n'amenais que les mots
témoins de l'impuissance de la pensée : génie, mystère,
profond ... , attributs qui conviennent au néant, renseignent moins sur leur sujet que sur la personne qui
parle. » Pourtant si l'on accomplit l'effort de réflexion
nécessaire pour se déprendre de l'attrait de ce&lt; point de
vue, ne reconnaîtra-t-on pas que sous son air si strict il est
peut-être un peu spécieux? Ces mots n'ont d'autre tort
que d'essayer de traduire par leur caractère vague et
approximatif l'incertitude même dans laquelle nous nous
trouvons à l'égard de telles choses dont nous ne pouvons
douter qu'elles soient, mais que nous n'avons nul
moyen d'appréhender, de saisir, ni surtout de rendre

SUR L'INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

69(J

directement : les mots ici sont honnêtes dans la mesure
même où ils sont insuffisants ; c'est au contraire s'ils
allaient plus loin qu'ils manqueraient à la probité scientifique.
N'importe cette méthode, peut-être pour lui seul
complètement valable, pour lui du moins s'affirme
authentique et souveraine. « Trouver n'est rien, disait
Monsieur Teste, le difficile est de s'ajouter ce qu'on
trouve. » Ici encore Valéry a rempli l'attente de son
personnage. Tout en lui est resté original et tout
lui est devenu naturel : il est aujourd'hui en son point
de perfection. Sachant que « parmi tant d'idoles que
nous avons à choisir, il en faut adorer au moins une »
Valéry a élu la précision, - et certes sa précision es~
sans. prix, mais ne serait-ce pas à cause des purs, des
multiples rayons qui s'y trouvent captés? Ne serait-ce
p~s parce que, au-delà même de la précision géométrique, - par la netteté des contours, l'éclat immobile et
solitaire, l'extrême concentration des feux,- la précision
de Valéry est une précision astrale ? Au risque de lui
déplaire en faisant usage d'un mot par lequel il sera sans
doute aussi choqué que l'était, selon lui, Léonard par
l'hypothèse spiritualiste, je ne puis m'empêcher de conclure avec le vers de Wordsworth sur Milton :

Thy s9ul wes like a Star, and dwelt apart. (1)
CHARLES

,&lt;•) :

0

separee.

ou Bos'

n âme était comme une étoile, et existait d'une existence

�700

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN .MlJLUN

LE NÈGRE LÉONARD
ET MAITRE JEAN MULLIN
A Gabriel DARAGNÈS.

Qye deux Diables notables présidoyent en ces sabbats, le grand Nègre
qu'on appelait Maistre Léonard et un
petit Diable, qu'ils appellent Maistre
Jean Mullin.

De- l'i11constance
de,· mauvais a1iges et démons.

P1J!RRE DE LANCRE.

(Liv. n, discours 14.)

CHAPITRE I
Ma servante rousse met la table. Son nom est Katje
van Meulen. C'est une Flamande de Knocke, mais je
l'appelle toujours Katje la batelière, car elle à tenu le
gouvernail sur les bélandres naviguant entre Sluis et
Bruges et sur les canaux qui vont rejoindre le Rhin.
Q1Iand un ami d'Anvers me l'eut proposée comme une
fille aimable et dévouée à mes intérêts, j'écrivis immédiament à ses parents que j'acceptais les services de Katje.
j'étais curieux de voir cette belle Flamande aux yeux

701

langoureux, à la taille souple et au parler dur. Elle vint,
munie d'un méchant bagage, une petite malle recouverte de peau de bique. Sa chevelure cuivrée était une
véritable richesse. Katje riait toujours, montrant ses
dents saines . j'eus la conviction que ma demeure abriterait une jolie fille et que tous les fournisseurs désormais deviendraient plus obséquieux, et l'obséquiosité
est aux fournisseurs ce qu'un teint frais est à une fillette :
une parure. L'apparition de la be[]e rousse dans mes
trois pièces meublées de chêne luisant, s'harmonisa à
·merveille avec mes _pots de cuivre, quelques gravures
anciennes et des armes de chasse modernes.
Ma batelière travaillait avec passion. Courbée contre
le sol en posture animale, la croupe tendue sous la
mince étoffe de sa jupe un peu courte, la brosse à la
main, elle faisait reluire les meubles dans leurs coins les
plus s~crets.
Un soir, elle devint ma maîtresse si j'ose dire: c'est-àdire qu'elle consacra à mon service quelques heures de
la nuit. Le matin suivant elle se leva 'de bonne heure et
se mit au travail sel6n ses engagements. Or, Katje van
M~ulen était consciencieuse. Cette belle personne connaissait la vie et ses plans superposés. Elle appartenait à
un plan inférieur au mien. L'abandon de ses grâces les
plus !n~imes lui valait, en devenant à peu près mon égale,
de penetrer dans un plan supérieur. Elle en était reconnaissante et confondait le palais du Louvre, mon fauteuil
en cuir et mon amour, comme les mêmes représentations d'un idéal qu'elle pouvait parfois toucher du doigt.
~-and, après _la guerre, je rentrai dans ma petite propnete de la Croix-Cochard, à cent kilomètres de Paris

'

�702

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'emmenai Katje et la dressai entre moi, le village et
mille incidents médiocres et quotidiens au sujet des
denrées nécessaires à notre vie.
L'amour de l'argent dominait toutes les tradifons
pouvant constituer une morale sociale. Katje la batelière
me défendait contre la rapacité des ruraux. La période
était assez troublante pour qu'on pût envisager dans un
avenir rapproché l'usage des armes comme une nécessité dans les relations commerciales entre concitoyens.
Dans ma maison, donnant sur une rivière romantique,
je menais une vie saine partagée entre ma collaboration
•aux journaux et la chasse avec mes deux bassets : Nouni
et Kasper.
Katje chantait d'une voix rauque , aiguë, extraordiAairement fausse. Ge n'était pas désagréable. La voix gutturale de ma servante, je n'ai jamais su pourquoi , me
donnait une pleine sensation de confort.
Mes deux bassets n'aimaient guère Katje. Nouni la
regardait effrontément de loin. Il attendait qu'elle s'éloignât de la porte pour entrer précipitamment comme une
flèche. Q!Jand elle appelait Kasper: mon chien se cachait
sous les armoires, sans se baisser d'ailleurs.
Katje donnait du pain aux oiseaux. j'ai vu pendant
longtemps que ce geste déplaisait à mes chiens, car je
savais que les oiseaux les écœuraient profondément.
Cependant ma servante n'était pas rude pour les
bêtes. Elle s'ingéniait à faire des avances à mes deux
chiens courants. Elle les appelait de sa voix gutturale en
leur infligeant des noms d'amitié ridicules et puérils . .
Or, Nouni et Kasper répondaient en grognant. j'ai
toujours vécu avec les chiens et je sais, avec certitude,

LE NÈGRE LÊONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

que leurs antipathies ne sont pas irraisonnées. Ma première pensée fut, qu'à l'exemple de quelques personnes
de mon monde me rendant visite à la Croix-Cochard, la
Flamande distribuait sournoisement ~es petits coups de
pieds à mes bêtes. Je ne pus jamais la prendre sur le fait
et je dus après quelques semaines d'espionnage adroit
constater que les deux bassets détestaient la servante
pour des raisons mystérieuses.
Elle-même se plaignait de l'hostilité des deux chiens,
cela ne l'empêchait pas de chanter en nettoyant les casseroles. Et quand elle devenait pour moi une femme,
cette fille merveilleuse s'animait avec originalité. Elle
possédait une vie cérébrale intense et compliquée. Cette
jolie fille des champs reconstituait par les seules ressources de son imagination les ouvrages les plus célèbres
et les plus clandestins de la littérature sotadique. Et
comme Pascal à l'âge de douze ans imaginait le livre de
géométrie d'Euclide par ses propres moyens, ma batelière inventait la Pbilosophie dans le boudoir, mais sans
aucun profit pour l'humanité.
Katje, dans l'intimité, se montrait discrète et déconcertante. Elle s'exprimait alors avec une grâce manié.
rée sentant à la fois le latin du père Sinistrari d' Ameno
et les fagots de Claude Le Petit. Cette fille jeune et saine
avait un cerveau étrange, peuplé comme une vieille
librairie dont les rayons eussent été garnis de livres
inquiétants, sans titre et sans nom d'auteur.
Le jour venu, dès le chant du coq, Katje ne connaissait plus rien. Sa chevelure rousse flambait dans le soleil.
Elle ne savait plus que fourbir les cuivres et chanter des
niaiseries sentimentales en flamand de Brug~s.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

Elle disait : &lt;&lt; Je suis une brosse à reluire et ma mère
était une brosse à reluire. Mon père est mort 12our avoir
trop bu et ma petite sœur Katheline était si belle que ma
mère ne voulait jamais la laisser seule avec les hommes.
Ma petite sœur allait à l'école chez les bonnes sœùrs. Elle.
apprenait tout ce que l'on voulait et lisait en cachette
des livres que des baigneurs de•la ville lui prêtaient, des
romans d'amour, quoi. Moi je n'ai jamais lu. Ma sœur
lisait tout. Un jour, elle avait douze ans, un lancier qui
était ivre, la viola dans un chemin creux. Tout de
suite il regretta son acte. Il s'arrachait les cheveux par
poignées et sautait &lt;l'un pied sur l'autre. Un peu pâle,
Katheline Je regardait, assise sur le talus. Elle ne pensait
pas à se sauver. Elle ne criait pas ... Elle ne pleurait pas.
- Drôle d'enfant, dis-je pour participer à la conversation.
- Vous pouvez le dire, Monsieur, quand vous saurez
ce qu'elle a répondu au lancier.
- Vous m'intriguez , Katje . .
- Oui, et comme le soldat affolé se tapait sur les
genoux de désespoir, Katheline lui dit de sa petite voix
pointue: « Comme vous allez me mépriser maintenant.»
Telle était ma petite sœur, Monsieur, aujourd'hui elle a
dix-sept ans. Elle est dactylographe à Amsterdam. C'est
une jeune fille élégante. On s'arrête devant les vitres de
la banque pour la regarder.· Elle est trop belle et trop
-jeune pour avoir une auto, les jeunes et jolies femmes
ont rarement une auto, mais vous verrez qu'elle .aura
la sienne quand elle aura pl_us de quarante ans. Il ne
faut pas être pressée, n'est-ce pas, à chaque âge ses
plaisirs.

Le soir, après quelques heures de volupté d6moralisante, Katje, levant ses yeux sombres vers le plafond où
la lampe dessinait une auréole tremblotante, me dit :
-Auchantducoq,jevais abandonner ma personnalité
de grande dame nue ... Nue, dans votre lit, je suis une
dame ... Au matin, quand le coq aura chanté, je ne serai
plus qu'une servante. Et, je le crains, même avec les
plus belles robes et les perles les plus éblouissantes
pour' ma parure, je ne serai toujours qu'une servante
pendant le jour, parce que le coq a chanté. Et tous les
matins un coq chante ...
- Tuez le coq, Katje.
.- Vous parlez comme un enfant, mon pauvre ami.

CHAPITRE Il
'

Hubert; le fermier de la Grenadière, m'ayant affirmé
qu'un c.oq et une poule faisane se trouvaient au gagnage,
à la lisière du bois Friquet, dès le point du jour je parûs avec Kasper. Il faisait froid, une pluie fine me coupait
le visage et ruisselait en petites perles sur les canons
graissés de mon fusil.
Le chien et moi grimpâmes la côte pour atteindre le
bois Friquet. La marche était pénible et, malgré mes
jambières, l'eau me pénétrait malignement.,Kasper, le
nez au sol, trottinait en cherchant une piste ; mes souliers cloutés dérapaient sur les cailloux trop mobiles. Je
jurai trois ou quatre fois le nom de Dieu et je regrettai
d'être parti sans éveiller Katje qui m'aurait servi une
tasse de café chaud et des rôties bien beurrées.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En somme, il ne s'agissait que d'atteindre le bois Friquet, le suivre à la lisière nord et laisser Kasper se
débrouiller avec les faisans. La pluie gênait considérablement mon chien, qui, cependant, sentit le vent avec
assèz de finesse pour me ~onner bon espoir. j'atteignis
en grelottant le bois Friquet, déjà totalement effeuillé
par les p·remiers vents froids d'Octobre. Kasper travaillait sous les branches. Deux ou trois fois il donna de la
voix sur un lièvre et soudain s'élançant droit devant lui
il s'arrêta au pied d'un sapin. j'attendis. Avec un grand
bruit maladroit la poule partit la première. Je suivis ce
bel oiseau au bout de mon fusil jusqu'à ce qu'il prit son
vol horizontalement. Alors mon canon abandonna le but
doré qu'il couvrait pour prendre de l'avance. Je lâchai
mon premier coup dans le bleu du ciel devant l'oisea'u
qui dégringola. Mon deuxième coup le bouscula définitivement comme il touchait le sol. Kasper la queue
haute s'était élancé èt léchait l'oiseau mort. Mon émotion
apparaissait. Je fis glisser, les m'ains tremblantes, la bête
dans mon filet. La pluie faisait rage, interceptant l'horizon. Kasper sautait le long de mes jambes pour sentir la
faisane. Et moi, aussi satisfait qu'un homme puisse l'être
à notre époque, j'allumai ma pipe et rentrai sous bois.
- Nous allons reprendre le chemin de la maison , dis•
je à Kasper.
Le dachshund fit une volte joyeuse et sans hésiter
flaira la sente traversant le bois Friquet dans sa plus
grande largeur.
Le fusil sous le bras, je suivais mon chien. Nous ne
chassions ni l'un ni l'autre, le bois étant pour l'ordinaire
fort peu fréquenté par le gibier. Ça et là des geais jacas-

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

saient dans les basses branches tout en me surveillant
d'un œil vigilant. La pluie éteignait tout enthousiasme.
Et puis j'avais une poule faisane dans mon filet.
- lei Kasper, bon Dieu!
Le chien venait de s'élancer vers un fourré. A la façon
dont il aboyait, je vis tout de suite que le gibier n'était
pas de ceux qu'on a coutume de rencontrer dans le bois
Friquet.
Je n'eus pas d'ailleurs le temps de me livrer à des suppositions concernant la forme de ce que j'attendais au
déboulé. Une femme demi nue se dressa parmi les
ronces. Ses cheveux de cuivre mettaient une note familière et vague tout à la fois dans le décor de ce bois
lavé à grande eau.
La femme vêtue d'un mauvais jupon et d'une chemise
laissant voir un sein nu admirablement arrondi , frissonnait, la tête rentrée dans les épaules.
Cette apparition jolie et théâtrale me secoua désagréablement. La fille rousse inattendue à cette heure
et dans cette tenue s'avança vers moi. Je reconnus Kafje
et alors, pendant quelques secondes, je perdis l'usage
de la parole et la conscience des choses qui m'entouraient.
La fille me fixait d'un air hébété : « Vrai, Monsieur»,
répétait-elle.
Kasper l'ayant reconnue remuait la queue et grattait ·
la terre avec ses pattes de derrière.
- Qy'est-ce que vous faites là, Katje ... et dans ce
costume ; vous êtes folle?
Elle ne répondit pas et commença à sangloter. Ses
dents claquaient dans sa mâchoire contractée. Ses pieds
nus maculés de boue étaient écorchés et saignaient.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

- Pouvez-vous m'expliquer ce que vous faites là?
Et comment vais-je faire pour vous ramener à la maison
dans ce costume ?C'est au-dessous de tout ce qu 'on peut
imaginer!
Je lui jetai mon imperméable sur les épaules.
- Suivez-moi et dépêchons-nous de rentrer. Vous
comprenez que je ne peux vous exhiber ainsi devant
tout le pays.
Sans prononcer une parole Katje se laissa conduire,
elle geignait à chaque pas. Je l'observais du coin de l'œil
et j'eus tout de suite la pensée qu'elle était ivre.
- Souffle-moi dans le nez, lui criai-je en me retournant brusquement.
Elle ouvrit la bouche, montra ses jeunes dents de bête
carnassière. Son haleine était pure.
Quand nous fûmes à quelques mètres du hameau, je
la dissimulai derrière une haie, cependant que j'allais à
la maison prendre des vêtements pour l'~abiller avec
décence.
La rentrée ne fit pas scandale. Cette aventure curieuse
s'était dérou'lée avec rapidité et sans trop de paroles.
Mais il me fallait des explications.
CHAPITRE III
- Vous pensez, mon mahre, dit la flamande, que ce
n'est pas mon genre (elle traînait sur les mots) de
découcher pour courir après les sales pecquenauds du
pays. Et puis, j'aurais pris mes jupes et ma gabardine
et puis, mon maître, je n'aurais pas été me compromettre au bois Friquet par un temps pareil.

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

Elle éclata de rite et dit : &lt;&lt; Vous êtes jaloux?»
La rage me chaufflt intérieurement la peau du
crâne.
- 11 y a, hurlai-je, i( y a. Katje, que je ne veux pas de
ce_genre-là ici. Si tu es folle tu iras te faire soigner à
l'hôpital ou au diable.
- Monsieur ne croit pas si bien dire, fit Katje, en prenant sa personnalité nocturne.
Elle s'assit sur une chaise et commença à tamponner
ses yeux avec son mouchoir. « C'est toute petite que ça
me tenait déjà &gt;, pleurnichait-elle.
De long en large j'arpentais la grande pièce carrelée
servant de salle à manger et de cuisine où la flamme du
feu de bois dansait sur la marmite de cuivre attachée à
la gribouille.
Cinq jours s'étaient écoulés depuis l'affaire du bois
Friquet et je n'avais pu obtenir aucun éclaircissement
sur la conduite de ma servante.
Le plus surprenant, c'est qu'elle ne se ressentait nullement de cette longue promenade· sous la pluie et de la
~ nuit qu'elle avait peut-être passée dehors, à moitié
nue.
, Après cette dernière recherche de la vérité, j'en arrivai
a conclure que ma flamande avait été victime d' une
crise de somnambulisme. Cette explication ne me procura aucune joie. N'aimant l'imprévu qu 'à la chasse et
so~s la forme ? '~ne. pièce remarquable, j'imaginais difficilement le benefice moral que je retiendrais de la présence d' une belle fille, errant la nuit, nue par surcroît,
avec une souplesse_de chatte, le long des gouttières de
ma maison.
6

�710

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

* *• •
Un mercredi soir, à la tombée de la nuit, le temps s~
couvrit subitement. Le ciel magnifiquement bouleverse
composait pour ma vue d'admirables pay~ages, en véri_té
plus près de la littérature que de la peinture. Ce ciel
romantique extrait du Moine de Lewis, me parut t?ut
d'abord peu en harmonie avec les personnages qu,1 1~
respiraient. Les préliminaires de cet ora~e, compares a
l'humble et vindicatif hameau de la Croix-Cochard, me
donnaient l'impression d'un décor de Faust, reproduit
sur les murs d'une salle à manger d'épicier de village.
Telle fut mon opininion sur le ciel. j'étais à ma fenêtre,
le souper terminé, et très naturellement je laissai~ mon
esprit errer selon l'ordonnance des nuag~s q_m semblaient, en vérité, se presser dans une d1rect10n leur
promettant du plaisir.
. .
.
Le paysage aérien avec tous ses deta!ls filatt vers le
bois Friquet. Quelques corJ:&gt;eaux entraînés par la course
des nuages poussaient de longs cris ainsi que des cornemuses qui se dégonflent.
Ce n'était pas une déroute, non plus qu'une poursuite, mais la frénésie des foules se rendant à un spec~
tacle .alléchant.
La fumée de ma cigarette suivant l'impulsion, m~s
yeux se fixèrent sur le bois Friquet dont j'ape:ceva1s
au loin Ja masse sombre et paisible. Pas un bruit dans
la campagne, si ce n'est, par intervalles rapprochés, la
flûte mélancolique des crapauds et l'appel monotone
des orfraies chassant en ronds au dessus de la ligne des
peupliers.

LE NÈGRE LEONA~D ET MAITRE JEAN MULLIN

711

,Appuy~ ~ontre la ~arre d'appui de ma fenêtre, je
m amusais a cracher sur un bout d'enveloppe éclatant
dans l'ombre de la porte comme un morceau de faïenèe
blanche. Tout en rectifiant mon tir et la bouche déjà
sèche, mes pensées .prirent une allure assez spéciale. Je
fermai la fenêtre. Je désirais la présence de Katje.
L'odeur de la belle chevelure rousse m'enchanta les
narines et je résolus d'aller rejoindre la servante devenue
maîtresse dans la claire chambre qu'elle occupait au
deuxième étage de la maison, à côté de la porte du grenier où l'on mettait au rebut des chosés ayant perdu
leur intérêt et que j'escomptais découvrir plus tard avec
une joie rajeunissante.
Il m'était facile d'entrer en maître dans la chambre de
Katje, sans frapper. Toutefois, je ne pénétrais jamais
chez elle sans un petit choc au cœur. Ce soir là, je dus
pour cette raison m'arrêter devant sa porte, très hésitant et reprenant mon souffle peu à peu. L'oreille collée
contre la porte j'entendais le bruit de ses pieds nus
allant et venant par la chambre. j'entendis qu'elle murmurait des paroles, bourdonnées comme une prière.
Cela me donna l'envie de regarder par le trou de la serrure et j'obéis à cette impulsion.
Au milieu de la chambre, éclairée par une seule bougie qui prêtait aux objets un éclairage équivoque, j'aperçus, nue et laiteuse, sa chevelure rousse troussée en un
haut chignon, Katje penchée avec abandon sur sa petite
table de toilette.
Efle me tournait le dos et sa croupe rayonnait comme
un astre froid. A ses côtés un balai appuyé contre la
table constituait, en considérant l'éclairage, la fille nue

�712

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et la fenêtre de ·la chambre ouverte sur la nuit, un
accessoire classique de sabbat.
· Cette scène me rappelait une gravure de Rops, à la
fois séduisante et puérile.
Katje lisait dans un petit livre débroché et se frottait
les hanches, les fesses et les cuisse~ avec une graisse
qui rendait son corps aussi luisant qu'une pierre pré-

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

prononçais. La fille aussi, car elle ne cessait de sourire.
- Vous êtes bête, mon maître, fit-elle.
Puis elle se leva et, sans souci de sa nudité elle se
dandina devant moi en chantant :
'

Quand i' étais encore bacfisb,
j'observais tout autour de moi
Et je ne croyais pas au petit doigt
Maternel et délateur.
A douz.e ans je rêvais d'amour
Pour le petit aveugle de Boppard.

cieuse.
J'ouvris la porte sans me rendre compte de mon geste.
Au bruit, la flamande se retourna et me regarda avec
des yeux épouvantés. Deux ou trois fois elle remua la
bouche sans pouvoir parler. Pendant cinq ou six
secondes elle se montra d'une laideur vulgaire, puis ses
traits se détendirent. Ses lèvres esquissèrent un joli
sourire.
- Vous m,avez fait une telle peur ! dit-elle.
Sa poitrine se soulevait. Elle se jeta sur le lit et lança
d'un coup de pied le balai dans un coin de la chambre .
- QJ.i'est-ce que tout cela veut dire, ma petite Katje?
j'examinai le pot d'onguent qui ne me révéla rien à
l'odeur. Le livre ouvert sur la table, à côté de la chandelle, était écrit en allemand. C'était un petit livre sur
mauvais papier, mal imprimé et dont les pages étaient
salies par le contact des doigts gras.
·
· Katje, pendant ce temps, s'etait assise sur le lit. Elle
observait mon embarras avec une joie évidente. Elle
bâilla, se gratta la tête, ébouriffant ses cheveux.
- Vous êtes folle, Katje. Je peux faire un rapprochement entre cette mise en scène et l'aventure du bois
Friquet.
Je sentais, tout en parlant, l'inanité des mots que je

713

Quand l'aveugle jouait du tambourin
Dans la rue, toutes le~ fillest
Par groupes indignés de six ou sept,
S'expliquaient sur des mots à d.ouble sens
Car toutes nous aimions d'amour
'
Le petit aveugle de Boppard.
Il m'a fait ;oi~,jour et nuit,
Ce que je sais, ce que je suis.
. ~lie répéta « ce que je sais, ce que je suis&gt;&gt; et m'empo1~ant avec force par les deux épaules, elle me baisa
I_evres _avec une fureur qu'elle ne se permettait
Jamais que Je ne l'eusse invitée.

!es

Qua?d. je ~e ré':'eillai dans ~on lit,· elle n'était plus à
mes cotes. J ouvris péniblement les yeux. La bougie

�714

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'était consumée jusqu'au bout ; un rayon de lune éclairait la chambre où j'étais seul.
Je fus quelques instants avant de pouvoir reprendre
conscience de ma personnalité dans cette atmosphère.
Je me levai. Mon premier soin fut d'ouvrir la porte et
d'appeler Katje. Ma voix resta sans écho dans la maison
vide. C'est alors qu'en regardant autour de moi, je constatai que le pot d'onguent était réduit de moitié et que le
balai avait disparu.
La fenêtre était également entr' ouverte. Le réveil
s'était arrêté à minuit. Les deux bassets réveillés par
mes appels dans l'escalier donn.aient de la voix.
Je descendis Jeurouvrir la porte. Tout était calme. Une
inquiétude que je qualifiais d'irraisonnée pesait sur
mes épaules. j'avais l'impression de me déplacer parmi
des contingences fragiles et explosives. J'appelai mes
deux chiens et rentrai dans ma chambre où je m'enfermai après avoir abandonné le projet d'attendre le retour
de KatJe.
Je m'étendis sur le lit tout habillé et j'allumai une
cigarette.
Je possédais parmi mes livres quelques ouvrages
de démonographes fameux. j'entrouvris, comme Mon;
sieur Ouffle , le héros grotesque d'un roman cabalistique la Demonomanie, de Bodin. C'est le guide-âne
'
des démoniaques
de classe moyenne. L'ouvrage n' est
pas invraisemblable et se recommande surtout par
sa loyauté. Ma servante ne connaissait pas ce livre. Son
humeur mélancolique et vagabonde la poussait à se
rendre au sabbat grâce à des influences que je ne connaissais pas, ~ais que je soupçonnais villageoises.

LE NÈGRE LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

715

II me fallut accomplir un certain effort pour me déplacer dans le temps, tout en conservant des relations
étroites entre la sensibilité de notre époque, le village
de la Croix- Cochard, ma servante, moi- même et
le diable tel qu'on le concevait vers l'an 1500 par
exemple.
La vie n'est possible _et surtout n'est compréhensible
qu'à l'aide d'un procédé de transposition attribuant aux
uns et aux autres, de même. qu 'aux choses dignes d'intérêt, des sentiments et des réflexes inspirés par des
êtres et des choses peu dignes de les accaparer.
Mon amour pour Katje me procurait une certaine
quantité de sensibilité que je pouvais. mettre au service
d'un sujet plus émouvant que la belle rousse. Sentant
le danger de me dépenser en pure perte dans des romans
de psychologie amoureuse ou d'érotismelégal,jegardais
cette force, dont Katje était la créatrice, pour m'en servir
au besoin quand le sujet en vaudrait la peine.
Cette disposition m'amena à considérer le sabbat le
dia~le et son c!ub, avec une certaine sympathie, en ~rofesstonnel de I aventure pour l'aventure, sans préoccupation du but a atteindre.
Je pas_sai donc le restant de la nuit à mettre au point
le satanisme appliqué aux exigences de la vie actuelle.
En regardant les choses de très près, cela ne me
parut pas impossible; car j'avais vu tourner des tables
et je savais, qu'à l'aide d'u~e certaine exaltation de la
pensée, les images composées par le cerveau des fous
par exemple, deviennent réalisables pour eux, mai;
pour eux seuls.
Un fou, de médiocre qualité, se croira aisément Napo-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

léon et commandera à des armées qui pour lui sont
visibles et par conséquent realisees.
Les dévots du diable sont, grâce à leur dévotion même,
dans un état d'esprit comparable à celui du fou-empereur. Cet état leur permet de toucher du doigt les images
les plus irréalisables des livres de Démonologie.
c Ma bonne est dans ce cas, me disais-je. Elle se transporte oû Satan tient sa cour, avec un cérémonial que la
tradition a précieusement respecté. Ce n'est pas plus
bête de sa part que d'aller, si l'on veut, au cinématographe ou au théâtre, ces deux trompe-l'œil pour les
imaginations indigentes. Elle est dans la situation d'un
individu qui peut choisir sa folie, la discipliner et l'abandonner à certaines heures, afin de reprendre le sens
normal de sa vie. &gt;
Je pensais à cette histoire étrange du Docteur Jekyll
et de son double le fameux Hyde. Katje se dédoublait
également, mais sous une forme cérébrale. C'est ainsi
qu'à certaines heures et, peut-être, grâce à l'usage d'une
drogue, elle devenait la proie d'une sorte de folie lui
permettant l'accès du royaume des images qu'il est
permis à tous de composer. Quand elle revenait dans
son état normal, elle agissait comme tout le monde,
ou plus exactement comme une femme dominée par
une perversité plus intellectuel1e que physique. C'était
en somme une femme d'exception, mais une femme
appartenant à une catégorie assez nombreuse.
Entre l'imagination et la réalité il n'y a que le son
d'un déclic et le jeu d'une porte à franchir. Katje avait
franchi cette porte.
• · Le sommeil vint me. prendre au petit jour· sans doute

LE NÈGRE LÈONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

717

comme j'essayais d'ordonner les éléments du mystère
que ma maison protégeait
Je me réveillai vers dix heures en pleine Iumière. J'entendis Katje aller et venir dans la cuisine. Elle chantait
et ce n'était pas la chanson du petit aveugle de Boppard,
mais une mélodie populaire d'importation allemande,
dans le genre de :

Ab qu'on est bien mad'moiselle
Ah qu'on est bien près d'vous ...
CHAPITRE IV
Dès ce jour, Katje devint pour moi un personnage
important. Je ne lui fis pas comprendre en quoi cette
importance m'impressionnait.
Je la jugeais comme une création bien venue, d'une
imagination pervertie par de dangereuses lectures et !a
fantaisie élégante d'un artiste illettré.j'aurais tout donné
pour que le père de Katje exerçât la profession de
bourreau dans une grande ville d'Allemagne ornée d'une
cathédrale gothique et d'un ghetto. Pour la couleur,
bien entendu. Mais on ne peut tout obtenir.Je m'estimai
déjà heureux de posséder, à ma dévotion, une belle fille,
sorcière hebdomadairement, vicieuse comme une impubère et sachant cuisiner ainsi qu'une duègne.
Dans cet état d'esprit, la chasse devint mon salut et
me permit de ne pas rompre l'équilibre entre l'imagination et la réalité. Ce qui m'eût amené, de même que ma
jolie rousse, à un séjour peut-être définitif dans une
maison de santé.

�718

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Avant de tenter l'aventure que je méditais, je pris soin
de m'observer soigneusement en m'habituant à contrôler
toutes mes· créations intellectuelles, par rapport aux
règles courantes de l'imagination dans notre société.
A la chasse, ma main ne tremblait jamais; mon coup
de fusil partait naturellement comme le prolongement
naturel de ma pensée. Jamais l'image de Katje ne vint
s'interposer e~tre le guidon de mon hammerless et le
but à viser.
Quand je traitais ma servante en amie, je ne lui
demandais pas de me réciter le paranymphe des
démons. Je soupçonnais, toutefois, leur présence dans
nos rapports commerciaux avec les paysans.
Quelquefois, cependant, j'éprouvais une grande
satisfaction à posséder entre mes bras une fille qui
pouvait être une succube merveilleuse et donner à nos
embrassements la saveur soufrée du sacrilège.
En somme, j'aimais cette fille à la manière d'un amateur d'estampes «découvertes» et de raretés bibliographiques. Je n'ai jamais cru très profondément à l'irréalité
de Katje. Et il me répugnait de la confondre avec une
incarnation de Satan, même sous une forme aimable et
voluptueuse.
Je ne pus jamais, malgré mes efforts, surprendre le
départ de Katje pour le sabbat des sorcières. J'assistais
en connaisseur aux préparatifs du départ. La belle fille
s'oignait elle-même d'une graisse qu'elle achetait en
pot chez un rebouteux, respecté dans le pays. Elle n'en
connaissait pas la composition et ne manifestait aucune
curiosité à cet égard. Elle oignait de même son balai un balai neuf réservé à ma chevaucheuse d'escovettes.

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULUN

719

Allongé sur son lit, je la regardais s'animer en fumant
des cigarettes. Puis le sommeil me terrassait et quand
je m'éveillais, toujours tard dans la matinée, Katje avait
repris son rôle de servante - une servante portant des
bas de soie transparents.
'
Un jour, en prenant mon déjeuner du matin, dans la
cuisine, je dis à Katje :
- Katje, si vous voulez m'emmener, je vous accompagnerai ce soir au Sabbat.
- Ah monsieur!
- j'ai réfléchi. Vous m'emmènerez sur un deuxième
balai.

~ - ~t bien, monsieur, voyez, je pleure, le Maître va
etre s1 content.
Elle pleurait d'attendrissement à la manière de cer:aines personnes lisant tout haut des mots qui les
emeuvent. Le mot Maître produisait cette réaction chez
Katie.
N.~us_ préparâmes tous deux les accessoires du départ.
C eta1t dans la nuit du mercredi au jeudi. Le ciel
couvert de nuages favorisait cette aventure aux dires
de mon initiatrice.
'
~époui_llé de tous mes vêtements, je me rongeais
melancohquement les ongles, assis sur l'unique chaise
dans l'attitude d'un homme attendant de comparaîtr;
devant un conseil de réforme.
Le merveilleux classique de toute cette histoire me
g~ra~tiss~it une certaine discrétion. j'étais cependant
tres mqu1et 1 à la pensée d'entreprendre un voyage dans
cette tenue sommaire.
-

Vous pouvez mettre vos vêtements, dit Katje

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

voyant que je ne m'habillais pas, mais, je vous en prie,
hâtez-vous, car si vous me faites manquer le sabbat, le
Maître m'infligera une amende.
Je revêtis mon costume de chasse : ma veste, ma
culotte et mes bas. Alors Katje s'approcha de la cheminée et me dit d'enfourcher mon balai en fermant I'œil
droit. Elle-même cependant resta les deux yeux bien
ouverts.

Je ne puis rien dire de mon voyage à travers les
nuages. L'instant du départ pour le sabbat est impossible
à saisir, de même qu'on ne peut prévoir la minute à
laquelle on s'endormira. ]'attendais avec curiosité les
signes précurseurs de mon élévation et, tout d'un coup,
je me trouvai, sans avoir eu conscience de m'être
endormi, au centre d"un carrefour, dont l'herbe me
parut brûlée, autant que l'obscurité me permit d'en
juger. Avec peine, je fis tous mes efforts pour identifier
le lieu où je me trouvais.
Devant moi, au coin d'une des routes forestières
formant le carrefour, une croix gisait sur le sol.
Une fraîche odeur (l'étang montait à mes narines.
La forêt autour de moi était silencieuse. La haute
silhouette d'une fille nue se détachait sur le ciel :
c'était Katje. Sa présence ne dissipa pas une certaine
inquiétude et pour être franc, l'impression très nette
de jouer un rôle peu correct dans une scène d'une
perversité naïve.
Soudain, je vis Katje agiter ses bras. Elle se pencha

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

721

sur quelque chose et j'aperçus un enfant vêtu d'un
tablier noir qui lui fit un grand salut en disant d'une
voix chantante d'écolier :
- Bonjour Mademoiselle !
- Par là! Va par là, petit salaud! lui cria Katje.
L'enfant suivit la direction de la main et s'arrêta au
pied d'un gros arbre mort.
Alors, j'entendis de lourdes chutes entre les branches
sur le sol à mes côtés dans l'ombre de la forêt. C'était
comme une pluie pesante d'oiseaux énormes. Un
chuchottis humain, dévot et provincial ré\\eilla l'obscurité, qui se peuplait d'ombres comme on en voit dans
les églises. Je m'efforçais à saisir les détails caractéristiques de cette foule imprévue, quand une lueur sorte
d'aube artificielle, éclaira le carrefour où ma servante se
prosternait.
C'est alors que je vis le Maître sous la forme d'un
grand bouc multicorne, dont une au front dont il
éclairait l'assemblée. Le malin était assis dans une chaire
noire. En le regardant bien, ce n'était ni un bouc, ni un
homme : on pouvait à la rigueur le considérer comme
un lévrier noir ou un bouc blanc. Il portait une queue
d'une longueur démesurée dont il se servait pour cacher
sa nudité obscène.
li n'inspirait aucune terreur, mais donnait lïmpression
d'un vieux bohème déchu et démodé.
A ses côtés, deux hommes, ou du moins deux démons
à formes humaines fixèrent mon attention. Leur ressemblance avec l'homme les rendait plus terrifiants, moins
teuiftants toutefois que Katje, dont la beauté parfaite
dans ce décor résumait à elle seÛle, grâce à la qualité de

�722

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'atmosphère, l'érotisme sournois des confessionnaux
et des chambres de question.
Les deux comparses du bouc mélancolique ne se
ressemblaient pas. L'un d'eux, d'une taille gigantesque et
vêtu de rouge comme un .bourreau, était nègre; l'autre,
très petit et grassouillet était de race blanche. Il portait
un coquet habit de bourgeois du règne de Louis XV,
en camelot marron, avec un gilet de taffetas blanc aux
broderies usées. Vu de dos, ses courtes jambes dépassaient à peine les basques de son habit. li offrait l'aspect
d'un hanneton pour cérémonies religieuses. Le nègre et
lui regardaient avec intérêt la véritable foule qui maintenant envahissait le carrefour.
Un paysan que je reconnus vaguement agitait une
cloche en corne à battant de bois.
- Bonjour, monsieur Pierre.
Je me retournai brusquement et j'aperçus le maire de
la Croix-Cochard. Il portait ses habits de travail : un
gilet de serge noire, une culotte de velours gris, rapiécée
et presque blanche par places.
- Bonjour, monsieur Mathurin-Mathieu. Quel bon
vent?
- Chut, fit-il, un d'oigt sur ses lèvres rasées.
Presque tous les cultivateurs du canton s'étaient
donné rendez-vous à ce sabbat. Ils se pressaient, respectueux et chafouins, les uns derrière les autres, pour
aller présenter leurs hommages au Maître. Des vieilles
femmes et de toutes jèunes filles se mêlaient à leurs
groupes, toujours en habits de travail. Je vis une femme
assez élégante en robe d'été, avec un bonnet de laine
sur ses cheveux blonds.

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

Une bande de cultivateurs s'interposa entre la jeune
dame et moi : je la perdis de vue. A ce moment Katje,
dont personne ne semblait remarquer la nudité bien
qu'elle fût la seule femme nue de l'assemblée, me poussa
du coude et me souffla à l'oreille : « Suis ·les autres ;
mets-toi derrière le père Goblet et fais comme lui. » •
Elle traversa les rangs en courant dans la direction du
bouc, ou plus exactement du faune attristé que le hanneton et le nègre enguirlandaient de grands gestes
serviles.
Je pris la file derrière le père Goblet que je reconnus à
sa casquette en peau de taupes. Il cligna de l'œil dans
ma direction pour marquer qu'il me reconnaissait. Le
paysan à la cloche de corne bénissait les postulants à
grands coups de sons étouffés.
Piétinant derrière Goblèt, avançant à petits pas, je me
trouvai au bout d'un quart d'heure en présence du
maître. Goblet s'était incliné et le baisait sous la queue.
Le cul du grand maître, selon la tradition, était semblable
à un visage et ce visage était une réplique plus solennelle de sa vraie tête de faune désabusé.
Je fis comme les autres en accomplissant cette répugnante cérémonie et je me trouvai, par cette initiation,
un peu plus libre de mes mouvements dans cette as semblée peu frénétique.
AÜ loin nous entendîmes un orgue, semblable à celui
d'un manège de chevaux de bois. Puis le nègre ayant
vociféré, le hanneton discipliné leva sa baguette et le
diable vint marquer les enfants dédiés à son culte.
II avait pris cette fois l'apparence d'un médecin de
campagne. Il allait et venait parmi ses ouailles touchant

�724

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les yeux de sa dextre griffue . Derrière lui, suivaient dans
l'ordre le nègre, le petit homme à l'habit marron et ma
servante, plus insolente que jamais.
Elle giflait amicalement les villageois qui trop entreprenants s'approchaient d'elle pour la tâter avec des
gestes de manipulateurs de veaux.
La Jeune élégante, qui était la nièce du percepteur de
la Croix-Cochard, fit le signe de la croix et clama d'une
voix claire :
·

ln nomine Patrica_, Aragueaco Petrico agora agora,
f/alentia-Jouando goure gaits gourtia.
Et tous les paysans répondirent :

lucifer - Miserere nobis
La jeune femme, à la voix claire, poursuivit :

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE · JEAN MULLIN

725

bossu à tête de colonel de cavalerie. Elle sautait éléaam"'
-ment, tenant sous les .bras le polisson dont les pieds
effleuraient à peine le sol. Ce fut le ~ignal des insanités.
J'entendis lâ voix d'un nommé Dagobert; il commanda:

En ava,nt deux ...
Un enfant cria. Le bruit d'une gifle sèche et rapide
-déclencha d'autres bruits : un tourniquet de loteries
foraines, des détonations de carabine et des dégringolades de pipes cassées. Les enfants que le Maître avait
consacrés de sa griffe passaient dans le fond du paysage.
Ils cha ntaient et le petit homme en habit marron que
Ï'on appelait le Magist'elle frappait dans ses mains pour
maintenir la cadence.
Je ne voyais que la bouche ouverte des gamins et
gamines hurlant en chœur, avec exaltation :

Belz.ebuth, prince des seraphins - ora pro nobis
Carreau, prince des puissances - ara pro nobis .

Célébrons en ce jour
Cette fête eternelle.

Et tous les paysans répétaient docilement: ora pro nobis.
Il se fit encore en présence du grand Maître une infinité
de cérémonies traditionnelles et saugrenues. On contrefit
les rites -de la messe et un petit enfant présenta_un crapaud vêtu de velours rouge que l'on baptisa.
Pendant ces réjouissances les paysans bùvaîentà même
des bouteilles que l'on faisait, ensuite circuler à la ronde,
Une sorte d'orgie ·sans joie s'ébaucha entre les arbres.
J'entendis le père Goblet demander : « ]'étions point
curieux, mais j'voudrions ben savouer qui paiera les
frais. »
Katje, fortement prise de boisson, dansait aux sons
d'un accordéon av_ec le patron de !'Hôtel du Progrès, un

Les paysans buvaient et gest:iculaient. La lumière de
la corne éclaira des scènes difficiles à décrire et que pour
concevoir il n'était point besoin de venir au sabbat.
Je regardais avec amusem~nt ce dévergondage de mauvais aloi quand le grand bouc m'adressa tout à coup la
parole:
- Qyi es-tu?
li se tourna vers Katje et demanda vulgairement :
« Q!J'est-ce que c'est que ce type là?»
Katje lui glissa quelques mots -à l'oreille et Je diable
me dit d'u,ne voix creuse :
- Ici tu t'appelleras : Crâne de Ploum.
li poursuivit sa ronde, encourageant les hommes, les
7

�• LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

femmés et les filles it se montr_er ce qu'ils étaient, en
réalité, au village, dans le huis clos de la famille. lnstan- tanément le viol, l'inceste et la sodomie prirent la direction des plaisirs dans ce carrefour immonde où les amis
de Katje avaient installé la foire des sept péchés capitaux.
Je garderai le silence ~ur mon côle dans cette partie
de plai~ir_
En somme, le sabbat me décevait et me donnait, dans
son ensemble, l'impression d'un désordre semé d'archaïsmes puérils. Le diable ne m'émouvait guère. L'appareil de sa puissance tombait en désuétude. Qyant
aux sorciers et apprentis sorciers, je les connaissais,.
ayant vécu côte à côte avec eux pendant de longues
années.
Je ne pouvais m'empêcher de craindre pour Satan ,
son honneur et sa malice, en le voyant entouré des gens
de mon village dont la perfidie était insondable. Ah! ce
n'était plus l'assemblée. des braves sorcières du pays de
Labour, chères à Mo·nsieur Pierre de Lancre, mais des
filles déformées, éhontées, criminelles à Jeurs moments
perdus, que cinq _années de guer_re avaient réalisées
comme des monstres parfaits.
- Le grand Bouc est fichu, pensai-je.
Cest à ce moment que lê nègre et le M::igistelle se
dirigèrent vers moi, enjambant les couples_ L'un d'eux
marcha sur la main d'une demoiselle de Chateauneuf-le-·
Fief. Et je vis à la façon dont elle le traita que le respect
_pour les choses an_ciennes, même maudites, tendait à
diminuer considérablement.
(A suivre)

PIERRE MAC ORLAN

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

DISCUSSION SUR LE MODERNE

, Le yrésent de notre littérature ne se borne pas à
1annee que ~_ous viv~n~· .11 est,assez difficile de marquer

en cette matter; _des li~rn!es precises, mais il semble bien
que toute I_~ penode htteraire de ces cinquante ou soixante derm~res années garde les caractères d'ùne période
contempor~me en bloc, et que par conséquent les jugements y s?1ent encore précaires et mal assis. Ou plutôt
elle ne pre~e pas 7nc_ore matière à des jugements proprement dits, mais a des réquisitoires et à des plaidoyers, lesquels peuvent d'ailleurs, selon les circonstan~es et selo? les ~!''itiques, s'~pprocher de plus en plus
du Jugement J usqu a ~ut fournir son esprit et sa lettre.
Ma~s enfin ce . sont la deux fonctions différentes. Les
m;1_lleurs avoca~s ne font ~~s les meilleurs juges. La
c_ntique du passe est un_e_ crrtrque de jugements, la crittgue du pr~sent, une cnttque d'accusation et de défense.
N,1sard, Sau:ite-Beuve, Brunetière, Lemaître, ont été
d ex_celle~ts Juges en matière de littérature du xv11• sièc!e '· 1:11a~s, procureurs, le premier a échoué dans son
requis1to1re contre les romantiques, le second s'est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

effondré quand il a oulu employer son autorité de bon
juge pour obtenir une co~damna1fon contre B~l~ac,_ le
troisième, admirable exégete de Bossuet, a ço1.di bien
burlesquement de petits bras contre Baudelaire, et si le
quatrième a eu la chance d'emporter de haute lutte la
tête àe Georges Ohnet, ses mouvements d_e manche
contre Verlaine et Mallarmé n'ont fait au juste que du
vènt. Mais peut-être ai-je tort d'anticipe.r moi-même et
de donner comme acquis, à cause de ma conviction tout
individuel le, le jugement sur Verlaine et Mallarmé : il
ne faut guère l'escompter avant trente aos. Le passage
dans le domaine public, cinquante ans après la mort_d_e
l'auteur, marque avec assez de justesse l'heure du v~n table jugement. Nous en _avons eu u_n exemple parfaitement typique dans le cinquantenaire de la_ ~ort d~
Baudelaire. On peut tifr.e que le jugement, tet, le vrai
jugement, est intervenu. La cri~ique unive:sitaire dont
le. réquisitoire continu a po~~su,1v1 Baud~la1re a~ec une
singulière obstination, a dec1dement ~t COf!1Pl~tement
perdu son procès. Et si le cas est typique 11 n est pas
unique: cette critique, si remarquable à d'autres égards
€t dont Faguet ~ura peut-être é~é le dernier protag?niste,
s'est presque toujours trouvee, en face des vivants,
erronée,' insignifiante ou plate.
.
;,
Il sera donc entendu que, le ,i contemporain» s etendant encore assez loin dans le passé, et, par exemple,
jusqu'aux auteurs morts à _la veill~ ou au lendemain de
b cruerre de 1870 (de 1869 a 1872 11 y eut, avec les mo!ts
de °Lamartine de Sainte-Beuve, de Gautier, de Michdet,
' véritable liquidation), ce contemporain
. '
de Mérimée 1 une
.
demeure matière à réquisitoire et à plaidoirie, et que
nous ne saurions encore donner à ces réquisitoires et à
ces plaidoiries figure de jug~me!lt. On ne d~vra _don~
pas attribuer aux lignes qm smve.nt une pretent10n a
l'autorité judiciaire, mais moins ~~core s'att~n?r~_-t-on à
ce que je reconnaisse cette autonte aux réqu1.s.1t01res un
peu capricieux qui m'ont paru appeler une repo~se .

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

Depuis Baudelaire et les Goncourt il existe dans la
littérature française un &lt;, modernisme » qui ne rentre
dans aucune des catégories dassicisme 1 romantisme,
réalisme, symbo1isme, mais qui les tr:averse toutes,
doublant parfois les trois derniers (même le premier :
songez à certains aspects de Baudelaire) et s'opposant
d'autres fois à eux. Q!ielle que soit la forme artistl'que
qu'il revête, il l'appuie sur ces prinGipes avoués ou
latents que le moderne, le plus moderne possible, le
plus différent du traditionnel doit être recherché ou
estimé comme le but le plus envi.able de l'art, - et que
ce. mod~rne, comme le traditionnel :i,uquèl fi s'orpose,
peut constituer un ensemble, un systèm,e, UA ordre
théo rique, une formule d'art complète et féconde. Il
s'affirme alors non seulement par des œuvres, mais par
une critique à l'appui de ces œuvres . Il est naturel que
la critique normale, dont le but est de reconnaître et
d'établir une tradition, lutte avec acharnement non seulement contre fes modernes, ainsi qu'elle l'a toujours fait, mais surtout et doublement contre le modernisme.
Si Baudelaire et les Goncourt ont été, de tous les novateurs, les pfus constamment haïs pâr la Gtitique professiqnnell_e, c'est en partie qu'ils sont non seulement des
modernes, mais &lt;les théoriciens du modernisme. Et,
comme les formes extrêmes du modernisme, tout aussi
bien que celles du trad~tionalisme, sont pathologiqu~s,
que les. unes peuvent devenir assez vite une hystérie
comme les · autres une sclérose, en voit tout ce (]UÎ
passionnera, en outre des oppositions naturelles à deux
générations ou à deux formes d'esprit, d·es discussions
de ce genre.
Ce. n'est pas qu'aujourd'hui nous en soyons là. Les
batailles critiques d'autrefois sont calmées, et cela tient
aussi bien à l'effacement de ~a critique elle-même qu'àJa

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

;areté des grands protagonistes d'art. li n'y à plus guère
que des escarmouches de tir~illeur~. Mais ces escarmouches ont lieu sur les memes hgnes et entre les
mêmes partis que les grandes batailles. On peut les
relever utilement.
Dans les numéros du 1•r et du 15 février de la Minerve
Francaise M. Gonzague Truc a intitulé De quelques
diformati~ns de t'art li~téraire une ~~ri~ d'_attaq~es_ très
vives contre un certam nombre d ecnvams d auiourd'hui. Elles méritent d'être remarquées et discutées,
parce qu'elles ·ne sont point l'exp~osion d'une f~nt~isie
individuelle mais qu'elles s'appuient sur les pnnctpes
et s'exprim~nt dans les termes .coutumiers d~ la critiqu~
traditionnelle. En outre, la Minerve Française, tout en
témoignant, dans sa critique, ~e ~o~ples~~ _vivant~ ~t
d'intelligence mobile, s'est appl_1q~e~ JUSqu 1c1, en g7neral à une restauration de la d1sc1phne ou de certaines
disciplines classiques. Sans prétendre juger une théorie
du néo-classicisme ni instituer un débat sur une question si complexe, il est peut-être utile de vérifier ici les
éléments dispersés d'un débat fùtur qu'a introduits un
peu au hasard et sans prétention systématique l'auteur
de ces deux articles. Cela nous permettra de relever, en
face de &lt;&lt; quelques déformations de l'art littéraire», quelques déformations de la,critiqu~.
,
. ., .
M. Truc entend par deformatlons de I art ltttera1re les
contours des formes d'art qui ne lui conviennent pas,
celles en général qui ont · figure de mod7rn!sme. Et il
impute ces déformati.ons à deux causes pnnc1pales. Ces
écrivains suivent doctl~ment la mode de leur tel)1ps, et il _n'y a pas de critique p~ur relever leurs écai::s et l~s
ramener dans la bonne v01e. Tout cela est tres traditionnel. Nous reconnaissons les raisons avancées par
M. Maurras dans I' Avenir de l'intelligence. Ce qui nous
intéresse c'est de savoir à quels écrivains les applique
M. Truc.
.
La docilité ~ la mode, le penchant à se laisser porter par

RÉPLEXIONS SUR LA LITrÈRA'TURE

73I
un courant facile, M. Truc les reconnaît chez M. Henry
Bordeaux : ce n'est pas là une grande découverte, ni
non plus une grande matière à contestation. M. Truc
lui aussi se laisse ici porter par un courant assez facile.
Mais une des conclusions auxquelles le mène ce courant
nous donne un avant-goût de ce qu'on rencontrera. de
candide et de précipité dans ses jugements: ,&lt; Flaubert
- ayons le courage de cet av.eu - n'a pas eu un génie
beaucoup plus yaste que celui de M. Henry Bordeaux.
S'il le domine pourtant au point qu'entre eux toute proportion se rompe, c'est qu'il a été le fidèle d'un culte
que M. Henry Bordeaux méconnaît.., 11 n'a pas sacrifié
, à la mode et la mode l'a épargné.&gt;&gt; Voilà ce que devient
chez M. Truc cette idée que la volonté et la probité sont
des éléments du génie de Flaubert! Je me contente de
rappeler une note du Journal des Goncourt en date du
27 mars 1884: "Ce matin, il a paru un article nécrologique sur Noriac, qui en fait l'égal de Flaubert, présenté
comme un amateur, oui, un amateur, entendez-vous ....
et qui aurait pu avoir pour ex-œqùo le premier garçon
.de bureau venu, soumis à son rétirne de travail. Cet
article me rend triste. Il n'y a donc pour un grand écrivain, même quand il est mort, jamais de consécration,
de consécration forçant les respects et écartant les blasphèmes.&gt;&gt; Il est vrai que M. de Goncourt était assez.
neurasthénique. Pour prendre les choses du bon côté,
' admettons qu'en effet on fera œuvre salutaire en persuadant à tout écrivain que s'il s'applique bien et s'il ne
sacrifie pas à la mode, il pourra devenir un Flaubert 1
comme le bon sujet de l'image d'Epinal entre à l'Ecole
Polyte0hnique. li n'est peut-être pas mauvais que cela
soit une « idée reçue &gt;&gt;. Dans le Dictionnaire des Idées
reçues Flaubert ne donne-t-il pas cette définition de la
giberne: étui pour bâton de maréchal de France ?
M. Truc, ayant choisi à droite le seul M. Henri Bordeau.ic comme exemple de déformation littéraire, s'instàlle désormais à gauche et y demeurèra pour signaler

�73 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et collectionner les.« déformations&gt;&gt;. C'est à gauche, en
effet que sévit, pour lui, le principal agent de déformation, qui est la &lt;, coterie » littéraire. Et cela aussi nous
le savions, et la psychû1ogie de la coterie a été faite bien
des fois.. M. Truc n'a pas tort de rappeler les traits
con~tants de la littérature de cénacle, qui tend toujours
à juger l'art le moins possible du côté du genre commun
et le plus possible du côt~ de la différence spécifique,
ou, si l'on veut, cénaculaire. Mais enfin, dans la pratique, le cénacle et la coterie sont d excellents antidotes
de la mode, et des laboratoires de renouvellement
littéraire ! Si les cénacles parnassiens, naturàlistes et
symbolistes ont èu leur ridicule, ils ont porté leurs
fruits, des fruits d'abord cultivés en serre chaude, et
qu'aujourd'hui l'on retrouve acclimatés et gailla-rds,
ju.sque sur les poiriers du chemin. M. Truc, qui est un
· homme courtois, et qui tient à faire en blessant le moins
les persônnes, la besogne critique que lui imposent ses
convictions, prend ses exemples précis de &lt;&lt; coterie »
dans un passe un peu reculé, et ces exemples ne sont
pas très heureux.
« C'est ainsi, dit-il, que la Revue Blanche a voulu ·
imposer voici près d'un quart de siècle Alfred Jarry et
Gustave Kahn parmi quelques autres, et donner cet
humoriste minable et cet acrobate qui n'a écrit des vers
ltsibles que lorsqu'il lui est échappé de les faire réguliers
pour des âmes de génie. )&gt;
La critique peut faire évidemmen.t avec quelques succès la psychologie de la coterie : ferait-on avec un'succès
moindre la psychologie de la croyance naïve à la coterie
chez le critique ? La Revue Bfa,ncbe, tout aussi bien que
le Mercure, et les autres revues analogues, était libéralement ouverte, et il ne faut pas oublier que c'est dans
ces revues que se fit en somme le passage insensible de
notre littérature à un visage nouveau. O!larït à l'èlément
de coterie il va de soi qu'il est inséparable de toute revue,
et surtout q'ue le mot de wterie est inséparàble de l'idée

· 733
qu'on s.e fait de toute revue quand on la regarde du
dehors. L'histoire de la Re1ltte des Deux-Mondes mériterait d'être écrite objectivement avant lys parrégyriq ues
officiels que son centenaire fera éclore dans dix ans. Son
misonéisme académique et Ia haine obstinée dont elle
a poursuivi par exemple Flaubert ou les Goncourt,
év.eillent-il m,oins l'idée de coterie que la g,érontophagie
de l'ancienne Revue Blanche? Et pourtant sur le papier
saumon comme sur le papier blanc, il n'y a en somme,
avec les caractères de l'humanité ordinaire, qu'une certaine idée bienfaisante de groupement, de collaboration,
d'amitié, entre esprits réunis par des goûts et par des
antipathies communes. La Revue Blancbe essayait d'imposer Alfred Jarry juste comme la Revue des DeuxMondes essayait d'imposer Melchior de Voguë : pas
plus ni pas moins. Toutes deux étaient les milieux
naturels des deux éçrivains, les deux bateaux sur lesquels ils devaient na'turellement monter pour aller à la
notoriété'. Ubu-Roi avait fait au moins autant de bruit
que le Roman Russe. Aujourd'hui le Roman Russe est
un peu oublié, .tandis que le père Ubu semble bien en
train d'installer son type aussi durablemènt que Harnais ·
et que Prudhomme. N'est-ce rien que cela ? M. Truc
regrettera peut-être le terme d' « humoriste minable»
quand il saura que la faim rendait en effet très minable
le pauvre Jarry, jusqlfau moment où elle· le fit littérale~èn~ mourir. Qyant à M. Gustave Kahn, qui a joué un
raie important dans l'évolution du vers et dont la poésie
n:éveille guère l'idée d'acrobatie, M. 1 Truç en prend
simplement occasion pour attester que son oreille (et
c'est permis à toute oreille) est fermée au vers liQre :
le lecteur qui, dans les œuvres de Viélé-Griffin ou de
Francis Jammes saut6, soulagé, sur tel sonnet régulier
: égaré là par l'auteur ressemble au Français dépaysé qui
· en Hollande ou en Espagne reconnaît avec attendrissement - enfin ! - un compatriote, colombe de l'arche
et. palmier du désert, et ne peût plus s'en sépa:er. li n'a
RÉFLEXJONS SUR LA LITIÉRATURE

�734

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas plus le sens de l'exotisme que M. Truc n'a celui du
vers libre ; mais hâtons- nous de proclamer qu'un
homme né chrétien et français vit fort bien sans l'un
ni l'autre.
« Vous goûtez encore Bossuet? A quel genrede fossiles appartenez-vous? Vous niez que le peintre Matisse
ait du génie? Qyel sombre crétin faites-vous donc?»
Je ne défendrai pas ici M. Matisse, n'ayant vu de sa
peinture qu'en passant (on ne saurait être partout) et
n'en ayant pas encore saisi grand'chose. li m'est donc
difficile d'affirmer qu'il ait du génie. Mais il me paraît
bien chanceux de le nier. Ceux qui déclarent sa grande
valeur forment un ensemble qu'ignorant, je dois prendre en quelque considération : d'habiles négociants
évidemment, mais aussi des amateurs, fort intelligents,
des gens qui, depuis trente ans vivent dans la peinture
moderne comme je puis vivre dans le roman et la poésie
modernes, la connaissent et la suivent dans son intérieur
et dans son détail. O!Jant à la question des agents de
· liaison entre ces marchands et ces amateurs, elle est un
grand sujet de conversation où j'écoute en cherchant à
m'instruire et où je n'ai pas d'opinion. Je ne romps
donc pas une lance en l' honneur du génie de M. Ma~
tisse. Il y a parmi ceux qui l'affirment des gens éclairés
et aussi des snobs, c'est probable, mais M. Truc penset-il qu'il n'en est pas de même de Bossuet? Je suis même
persuadé que le vrai goût pour la peinture de M. Matisse
doit être aujourd'hui plus sincère et plus fréquent que
le goût pour Bossuet. Le sens qratoireest, littérairement ,
bien déclassé, la littérature, a, selon le conseil de Verlaine,
ton;lu le cou à l'éloquence, qui aura plus tard son retour
inévitable, et pour se plaire vraiment, longuement, fortement à Bossuet, il est nécessaire de posséder un
ensemble suivi de culture classique, de goût et de connaissances, qui devient de plus en plus rare, ou qui ·
n'existe que chez des professeurs sans communication
avec le courant général : une mer Noire qui tend à deve-

RÈFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

735

nir u~e Ca~pienne; Cela n'empêche pas qu'il n'y ait dans
certains m1heux neo-classiques un snobisme de Bossuet.
Un bon _snobism~,. dira peut-être M. Truc, un hommage
que le vice rend a la vertu. Peut-être bien. Je le suivrai
volontiers, sur ~e chemin de l'indulgence, et je sais que
tout compte fait, ce snobisme rend beaucoup plus de
services qu'il ne cause de dommage . .

Dans sa recherche des déformations littéraires, M. Truc
passe i!. quelques contemporains qui nous touchent
de plus près. Ce sont André Gide et Marcel Proust.
Gide c nous eût donné des livres supérieurs à ceux
qu 'il a écrits si une critique impitoyable avait pris soin
de le mettre en garde contre des excès faciles.» Les
il(usio~s. de M. Truc sur les bienfaits de la critique sont
bien vieilles chez les critiques et résisteront à tous les
démentis de l'expérience, parce qu'elles sont liées à
l'_o;gueil naturel du métier. Les écrivains ont toujours
tire_ de grands services de la critique officieuse de leurs
amis : le vrai critique bienfaisant de Flaubert ce fut
Bouilhet. Cette critique, un auteur intelligent, Gide
~omm~ ~es autres, la recherche, je crois, et l'utilise. Q1iant
a,1a,cnt1que P,ro~es~ionnelle elle n'a jamais eu que peu
d effet sur les ecnvarns, le cas unique de Corneille et des
Sentim:e_nts de l'Académie étant mis à part, et les conseils
de_s cnt1que~ ~ux auteurs semblent en .général et avec
ra1so~ t:ort _ndicules à ceux-ci. Tout au plus un critique
peut-il indiquer utilement, parmi les directions d'un
éc~ivain , celle qui a ses préférences et où il aimerait le
V?Ir s'engager. Là encore il peul se tromper. L'instinct
vital qui défendait à Flaubert d'écrire une seconde
B~v_ary était probablement plus sûr que· le conseil des
cnt1ques qui l'invitait ~ redoubler. Mieux vaut que le
~u~c~s ~e la_Porte.Et:oiie auprès de la critique n'ait pas
mc1te Gide a en refaire une autre, et qu'il ait de préfé-

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rence écrit les Caves du Vatican. &lt;1 Je ne l'accablerai
point, dit M. Truc, sous le poids des Nourritures Terrestres. Ces divagations datées de 1897 portent le signe
de l'.époque. » Le seul regret des lettrés doit être au
contraire que ce chef-d'œuvrede prose sensuelle n'ait pas
eu de successeur. Mais Gide seul peut savoir ce qu'i l
devait sacrifier pour produire les œuvres de sa seconde
manière.En tous cas,si les Nourritures sont un «excès»
. ne vois pas qu'il ait eu besoin d'un Mentor critique'
Je
pour réagtr lui-même contre cet excès et pour passer à
une forme plus dépouillée, précise et sèche.
li est vrai que cette forme ne satisfait pas davantage
M. Truc. «Il a campé dans l' Immoraliste un type paradoxal
et, tout à ce plaisir, il n'a touché à peu près en rien à la
question si perpétuellement émouvante de l'humanité de
la morale · montrant dans la Porte Etroite les effets
accidentels et externes du renoncement religieux, il n'a
montré ni les origines lointaines, ni le sens, ni le non-sens
de cette coupable déformation de la vie.» Je comprends
que M. Truc éprouve le besoin que tout cela lui soit
&lt;&lt; montré» et même démontré. Mais il se trompe d'adresse.
La librairie Alcan publie à cet effet quantité de volumes ·
verts, souvent fort intéressants, et qui sont édités précisément pour lui donner satisfaction. La fin de l'immoraliste et de la Porte Etroite est toute différente, et c'est
peut-être la fin de toute œuvre d'art vrai et pur, et
M. Truc est te premier à rn'aider à mettre cette différence
au point quand il écrit: « li n'a ni la vue d'un Rod ni la
compréhension prodigieuse d'un Péguy. » Parbleu ! ·
M. Truc me paraît appartenir, en matière de critique esthétique, à l'école de Proudhon qui se plaignait que le
tableau de Oelacroix où Boissy d'Anglas se découvre devant la tête de Féraud n'apprit pas au spectateur que ces
journées de prairial avaient été provoquées par les excès·
de la réaction thermidorienne, et s'écriait: Que m'.importe dès lors que M. Delacroix peigne autrement que
M. Ingres!

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

737

Q!ie M. Truc en soit un peu là, yoici une phrase qui
ne permet guère d'en do uter : &lt;&lt; Le style de Huysmans
et de Jean Lombard semble par ses tournures et son
vocabulaire un parti-pris d'école et une manie de malade.»
Ainsi M. Truc ne voît pas de di-fférence entre t·admirable
style de Huysmans, que l'on peut àla rigueur considérer
c?mme le seul et singulier mérite de ses paradoxes candides, et la cacographie du pauvre Jean Lombard ! On
écrirait avec autant de justesse : Victor Hugo et Petrus
Borel, -Cézanne et Rousseau le douanier. Il est facile de
voir que ce sont des matières qui n'intéressent M. Truc
qu'à de rares et peu heureuses occasions.
O!ia_nt à Marce l Proust, {&lt; il se moque du monde »,·&lt;&lt; le
franc;-ais pâtit. che~ lui. » Marcel Proust écrit un frança is
que Je souhaiterais à beaucoup de ses adversaires. Son
. style es~ un des plus neufs, des plus complets, des plus
expr-ess1fs d'aujourd'hui. Faire la chasse à telles négligences . de rédaction (négligences, pl us sou vent, de
c?rrectron d'épreuves) celé! n'est pas sérieux. li me souv_ie~t que Faguet,· reprochant à Bilzac de mal écrire,
cita!t ~vec scandale ce membre de phrase: « les tuyaux
ca p1lla1res du grand conciliabule femelle &gt;&gt; et cela me
sembl~it, en effe~ du jargon. Q!ielque temps après je
t:ou':'a1 ) ~xpress1on dans te roman même d'où Faguet
l ~va1t ~ree : elle faisait partie d'une métaphore de plus,1eurs hgn~s, so~~enue, juste, ?~ elle ne présentait plus
l ?mbre d un nd1cutc. La cnt1que de Faguet offrait
des lors,, !'_aspect d'un faux, dont, sur le moment, je
fus stupefa1t. l~ est regretta0,le que M. Truc emploie en
t~ute _bonne foi un procédé qui peut donner lieu .à des
~eflex1?ns anal?gues. Citant une phrase de Marcel Proust,
1I souligne ceci comme exemple de jargon : « quelques
sp~ra?es ~e la bande zoophytique des jeunes filles »,
qrn n est etrange que parce qu'il est isolé de t'imao-e
abondammentdéveloppee une ou deuxpagesplushaul(1)
(1) A t'ombre des ;eunes fit/es en fleurs : première édition, p. J61;
éd1t1on en 2 vol., tome Il, p. 141.

�~

738

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE .

L~ petit jeu qui 'consis~e à vouloir discréditer le style
d_u_n auteur par le systeme - auquel aucun écrivain ne
res1ste - des citations isolées a été pratiqué depuis
longt~mps par Victor Hugo sur Racine, par Brunetière
sur Victor Hugo, par tout le monde sur Brunetière et qu'est-ce qu'il prouve ?
'
M,- Truc est conséquent avec lui-même lorsqu'il reproche a Marcel Proust de ne pas exprimer des « sentiments
clairs», ~'est-à-dire d'exprimer des sentiments qui soient
~e~ sentiment~ et non des sentiments qui soient des
1dees. Un sentiment n'est clair qu'une fois réduit à une
abstraction. L'art n'a rien à gagner dans l'intellectualisme
hyperbolique de M. Benda ni dans le sc-olasticisrne de
M. Truc.
Notre critique flétrit ensuite les « déformations politiques à la faveur desquelles passent M. Barbusse pour
un grand romancier- doublé d'un penseur politique et
M. Romain Rolland pour un philosophe doublé d'un
écrivain ». Les déformations politiques sont de tous les
temps, mais comme elles viennent de deux partis elles
ont chance de s'équilibrer. Il n'y a pas besoin d' être
nationalist~ pour ju~er que ~- Rolland n'est ni un phiJ~sophe !11 u!1 styliste, et 1! est inuU!e de professer
1internat10nahsme pour penser qu'il s'est montré dans
Jean Christophe un romancier original et un noble créa- ·
teur d'êtres vivants. Mais l'information de M. Truc est
~écidé.me~t bie~ étrange: « Pour ne manquer ni de just1~e, ~•, s1 possible, de générosité, j'en ai appelé à des
1epiotgnages favorables et j'ai choisi, afin de le relire de
la fatni!le . nombreuse des Jean-Christophe, le _volum'e Je
_plus _generalement goûté des gens de goût. On entend
que Je veux parler de la Foite sur la Place. » Comme si
les gens de goût ne voyaient pas au contraire dans ce
gros et naïf pamphlet le plus manquè des dix volumes
de jean Christophe !
M. Gonzague Truc termine en donnant aux débutants
le conseil de se mettte à la suit~ d'une tradition. La

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

739

tradition classique sans doute. Mais on se demande quel
degré d'académisme elle devrait favoriser pour agréer au
sévère auteur du Retour à la Scolastique. Cet appétit de
réaction rationaliste est singulier. Je verrais sans déplaisir M. Truc comme M. Benda l'exagérer· encore. Ils en
deviendraient de plus curieux phénomènes. Qyant à la
modeste critique de goût, à l'épicurisme littéraire que
nos dogmatistes superbes regardent sans doute de haut,
il lui suffit de pouvoirencore, etlibrement, sourire dans
son coin.
ALBERT THLBAUDET

�74°

NOTES

74 1
Au 'Oal est un carambolier,
Douce est la grâce de ses fruits !
Qy,e sa jeunesse a de vigueur!
Qy,elle joie que tu n'aies pas de femme.

- NOTES

OPTIQ!)E DtJ LANGAGE : lNTENTIONS DE QUELQUES POÈMES CHINOIS.
L'on nous a fait honte avec les Chinois, les Japonais. Il a paru que
ces peuples surprenants,_et quelques autres, étaient plus purement
artistes que nous: j'entends, quand ils se mèlaient de l'être.
Une méfiance. acquise nous peut défendre aujourd'hui d'un tel
exotisme· tout de même l'on n'a pas dégagé l'illusion qui le fon•
,
t"
&lt;lait: de sorte qu'elle risque de demcurèr, cachée, plus ac ive
qu'elle n'était triomphante.

• ••
r. -

D'une· glàse chinoise.

La tradition veut que Confucius ait fait le choix des chansons qui
composent -le Che-King(•); les lettrés, à son exemple, les prirent
pour thèmes de leurs réflexions :

Au val est un caramholier,
Douce est la grâce de ses branches !
Q_ye sa jeunesse a de vigueur! .
.
Qy,elle joie que t-u n'aies pas de c~nna1ssance.
Au val es·t un cara11ibolier1
Douce est la grâce de ses fleurs !
0te sa jeunesse a de vigueur.!
0telle joie que tu n'aies pas de mari.
(1) or. LALO Y: Chansons des rayaumes, Nouvelle 'Revùe Française,
J 90g, II, pp. 15, 130, 195,

Ue suis prêt à me contenter du poème : sa difficulté ne va pas
sans charme, ni ce vide entre deux phrases claires, qui requiert ma
complicité. 11 semble que le poète ait voulu, par une suite d'images,
l'une de l'autre indépendantes ... ) ·
Il s'agit d'autre chose: le seigneur débauché de Kouei, dit la glose
de Mao Tch'ang, gouvernait mal. Son peuple s'affligeait, et souhaitait, pour moins éprouver sa tristesse, n'ètre pas plus chargé de
sentiments ni de famille qu'un petit arbre. Tel est le sujet du
poème., dont le P. Couvreur traduit justement le quatrième vers:
« Arbuste, je te félicite de n'a'Ooir pas de connaissance.» Un pareil
souhait, et celui de vivre seul plus encore, supposent, dans le Chinois, un grand abattement.
L'on dé.eouvre, par des·s ous les mots apparents, le sens d'application: quel prince, et qui a lu l_e Carambolier, gardera une âme
perverse au point de conduire ses sujets à un tel excès de peine?
Le poète veut frapper par avance ce prince d'inquiétude : il soumet à cette intention ses moindres mots et ceux-là Sl!rtout qui
d'abord nous paraissaient images.
Les gloses chi.noises imposent une portée semblable aux divers
poèmes du Che-King. Il arriva que « ces poèmes, récités dans les
fiefs du Royaume, transformèrent heureusement les mœurs » (Glose
des Ts'ing).
Il. -

D'une nouvelle glose, et de l'autorité des lieux communs.

M. Marcel Granet, qui a écrit sur le Che-King un ouvrage subtil
et mesuré (1), observe que le corps des interprètes et grammairiens
chinois, par devoir professionnel, était prêt à entendre en « morale»
n'importe quelle œ~vre qu'on lui eût soumise. L'on peut doné se
défier de la glose: d'autant plus que le Carttmbolier est proche,
(l) MAR.CEL GRANET :

Leroux éd. 1019.

'

Fêtes et cha!nsons anciennes de la Chine.

8

�742

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour l~ sens apparent et l'ordre même des rimes, de mainte chanson
populaire d'amour , ou de fian çailles :

Le pécher, comme il pousse bien !
():}/ ils ont d'abondance, ses fruits !
La fille 'l'&lt;Z: se marier !
Il faut q_1i'on soit mari et femme .
li y a plus: les mots qui expriment la grâce de l'arbuste sont les
termes « de droit 11 qui rendent la douceur charmante de l'épousée.
De ceci, et de quelques autres recoupements , M. Granet conclut
que Je Carambolier, plutôt qu 'un blâme adressé au perfide duc de
Kouei , a dû être, dans l'origine, une chanson d'accordailles: le
jeune homme, la jeune fille l'un après l'autre y disent leur joie de
se voir libres de tout autre attachement, mari, femme , ami, amie (1) .
(Il faudra donc bien parler de l'attrait de telle image: cet arbuste,
tour à tour fille ou garçon, et les branches leurs bras sans doute ... )
Non: « carambolier » est, à qui parle d' une jeune fille , ' te mot le
plus incolore, et le plus habituel qui soit. Ainsi dans :

Ob ! les petites! Ob/ les faibles
Vapeurs de l'aube aux monts du Sud !
Ob! les j olies ! Ob/ les charmantes
jeunes fill es qui ont si faim!
La faim n'est point métaphore, ni mani ère inventée d'évoquer
l'angoisse d'amour, - mais cette angoisse dans son expression maîtresse et dans son lieu commun .
Voici la porte ferm ée à tout ce qui nous paraît former la valeur
d'art d' un poème. Q!ie reste-t-il, à quoi prétendent ces mots que
l'on choisit les plus admis qu i soient? M Granet établ it qu.'ils ont
possédé d'abord une valeur de pe.rsuasion .
Une valeur rituelle. Les poèmes se chantaient au cours des fêtes
saisonnières, en des joutes amoureuses. Les jeunes garçons et les
filles, d'ordinaire séparés, se réunissaient alors aux jeunes gens des
villa ges voisins : défis, invitations, aveux ou ref1,1s. Le lieu commun,

(l) Il se trouve que "connaissance '' prête en chinois au même jeu
de mots qu'en français et veut dire ici : amant, maîtr esse.

NOTES

le proverbe, le dicton saisonnier mettaie nt ici leur bon droit. Telle
chanson, qui_leur faisait la place plus grande, persuadait mieux.

m. - illusions de l'exotisme.
Une traduction scrupuleuse du poème chinois le devrait ainsi, par
le moyen de quelque algèbre, rendre en termes « de force» fixant
à chaque groupe de mots un degré d'autorité qui va rierait suivant
les mots voisins ; (l 'on sait que la valeur d'un proverbe tient, pour
une part, à la façon dont il est appliqué, et mis « en situation »).
~•ensemble évoquerait, plutôt qu 'une suite de légères surprises sentimentales, la notation des «états» successifs d' un combat de boxe
ou d' un match de foot-ball.
•
li reste que le système de signes fait défaut, qui nous permettrait
une telle écriture du poème : le plus honnête sans doute serait de
re~hercher les mots français_ doués d'une force de persuasion, d'un
poids anal?gues à ceux des mots chinois. (Encore serait-il imprudent de poser ainsi la question : ces mots pourvus d'autorité nous
,
.
'
rep~g.nons a les appeler mots et les prendre pour tels); plutôt faudta1t-1I chercher quelque interprétation, au regard de nos goûts
moraux ...

et suivant la même méthode, après tout, dont use la glose chinoise:
son e~plication n'était pas si fantaisiste, mais, les temps ayant
change, et les façons de s'obliger à vivre, la pl us exacte, doit-on
supposer, et celle du moins qui parvenait à mainten ir, sous des
s~ns nouveaux , la première raison d'être du poème, son ordre inténeur (1).
. l'i e_s t peu de dire que cet ordre ne supposait pas la métaphore :'
11 eta1t encore de telle sorte qu'il ne pût supporter par la suite, à
aucun moment, de devenir cette métaphore ; le carambolier aussitôt
qu'il n'était plus l'autre nom, le nom utile de la jeune fille , se

m(1_) I.,'on s'en tiendra, pour plus de précision, aux poèmes du Che-King,ais enfin des remarques semblables se pourraient exactement a~liquer _aux hain-t enys malgaches, aux;,antoun~ malais, at1xjeu x -partis ,
ou_bien aux vers des rhétoriqueurs dµ xv1• siècle ; celles-ci demeure:
raient donc valables, abrs même que l'on. viendrait à établir contre
Granet, que les poèmes chinois, par leur succès, ont fait les pr;verbes '
et non ces proverbes les poèmes.
'

�LA NOUVELLE REVUE !'RANÇAISE

744

retrouvait arbuste. Dans cette écriture serrée, dans cette trame
convergente, les images et ce souci d'art pur dont nous nous flattions marquaient la seule place de notre ignorance. Par où se voit
doublement moqué notre goùt, et, plus profond que ce goût, notre
intelligence exotique. Mais il faut isoler .l'illusion , qui abuse ici
cette intelligence.
Le lecteur d'un
eût été lui-même,
il lui parait ainsi
l'œuvre étaient le

poème imagine naturellement le poète tel qu'il
s'il avait, d'aventure, écrit précisément ce poème:
que les difficultés, les surprises que lui propose
but et l'intention maitresse de !'écrivain ; où la

surprise se répète, il crie au procédé.

IV. -

745

de r~porter sur une autre littérature l'erreur dont on vient à peine
de se défaire. Car enfin la même illusion nous va présenter ces procédés où ils ne sont pas.
M. Albalat justemen1 nous recommande de fréquenter les écrivains chez qui l'effort pour « faire de l'art&gt;&gt; est visible. « Rousseau,
' dit-il, que l'on peut prendre sur le faiL. )) ; et je me défie. Mais « En
tête des auteurs qui nous laissent voir leurs procédés, éhez lesquels
on distingue les artifices de structure, il faut placer Homère&gt;&gt; (1).
L'illusion a joué.
11 Ce qui m'étonne, dit encore Brunetière, c'est qu'on se soit laissé
prendre à cette rhétorique». Mais il parle de Baudelaire (2).

Situation dzi langage.

Toute phrase aussi bien, à peine est-elle formée, vient nécessairement masquer la pensée qui l'a précédée. Ce qui était en elle spontané paraît voulu , et l'inverse. C'est qu'elle est terme et concluiion
pour qui la dit, mais point de départ au contraire, et problème à
résoudre (fût-il aussitôt résolu) pour qui la reçoit. Synthèse dans un
cas, analyse dans l'autre, il fait partie de sa nature, de sa situation,
qu'.on l'entende à l'envers.
,
Or l''ëca rt d'une langue à la langue étrangère, s'il contribue à
créer l'illusion, du moins lui imprime quelque grossièreté, et fait
qu'elle saute aux yeux. M. de Crac, de passage à Moscou, disait:
« Q!iel pays extraordinaire. Même les enfants y savent le russe.»
L'erreur que l'on a notée, touchant au Cbe-King, était à peine plus
dissimulée.
Cependant · il est grave déjà que le glossateur chinois, à
l'intérieur de sa langue, obéisse à la même illusion : il affirme que
l'inventeur des chansons ne pouvait être qu'un lettré, « usant de
procédés rafjlnés », prêtant ainsi au poète la même subtilité qui
fut nécessaire à l'interprète pour découvrir, sous la chanson

1

NOTES

amoureuse, une poésie gnomique.
M. Granet écrit: « L'art des chansons chinoises est tout spontané:
métaphores et comparaisons en sont pour ainsi dire absentes))' et
tout aussitôt ajoute: &lt;&lt; On n'y trouve pas de ces pl'otédés littéraires
qui révèlent l'art d'un auteur,.. l&gt; J'entends que les poètes français,
au contraire des chinois, usent de procédés: que fait-on ainsi, que

L'erre.~
que ainsi n'est qu'un aspect peut-être, et le plus
innocent, d'une illusion qui se peut attacher à toute œuvre littéraire,
mais dont il suffisait ici de reconnaître, sur quelques poèmes du
Cbe-King, la trace et la direction.
JEAJ; PAVLHA!;

•*•
L'ŒUVRE DES ATHLÈTES de Georges Duhamel au .
Théâtre du Vieux-Coi'ombier.
La nouvelle pièce de Duhamel est à la fois une farce, une comédie
de mœurs, une comédie de caractère. En tant que
. comédie de mœurs,
elle se propose de peindre tour à tour la petite bourgeoisie de notre
époque et certains milieux littéraires qui sont pour la littérature une
sorte de Bourse aux pieds humides.
Enfin, elle n'est pas sans évoquer, par endroits, ces charmantes
légèretés de la comédie shakespearienne, que Musset déjà fit passer
dans notre langue, jeux du poète à la l;Jarbe du dr.amaturge.
(!) A. AL.HALAT: L'art à'écrire enseigné en vingt leçons. pp. 24. et '2:l.

(2) et précisément de cd qui, dane Baudelaire n'est pas rhétorique.
'
,
et d e la Beaute ou de i'lnvitation au voyage plutôt que de Don :rua:n,
auœ Enfers. Mais tout ceci a déjà. été dit.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

Et si l'CEmJre des Athlètes -est tout cela, il y faut voir non une
maladresse mais une coquetterie de l'auteur. Voulant s'essayer à la
comédie, il lui a plu de couvrir tout le clavier et de tirer tous _les
registres. Qye l'on songe a la merveilleuse difficulté de l'entreprise,
et l'on s'étonnera qu'elle ait réussi à ce point.
Les critiques, au moins, devraient à Jeurs éloges joindre l'expression d'une vraie gratitud~ pour Duhamel. Car s'il est une pièce qui
appelle la dissertation et la rende aisée, c'est bien la sien-ne. J'aperçois une bonne vingtaine d'articles, de sujet précis et de portée
générale, qu'on y pourrait accrocher sans abus ni divagation. Comme
mon amitié pour Duhamel ne me donne ta.u t de même pas la force
de les écrire, et puisque M. Faguet n'est plus, je me contentera,
d'indiquer quelques titres, que l'imagination de mes lecteurs n'aura
point de peine à faire suivre chacun d'une demi-douzaine. de pages
érudites et substantielles : Le comique spécifique ou cormque pur ;
Pourquoi rions-nous au théâtre? D'rme différence fondamentale entre

la farce et le vaudevilt,.; Y a,-t-il mi comiqueproprem~~t m_oliéresqi'.e?
Fm,t-il parler de comique classique en général 01~ plus etro1tement d un
~omiq11e Louis XI V? Dans quelle mesure Molière « transposait-i_l '.&gt; ?
La CDt11édie bourgeoise au XJX• sièole; ~•est-ce q1lu1te tradition
comique?
Mais je m'aperçois que j'en suis bientôt à dix, et q~e je n'en ai
point encore fin-i avec une premièreo famiHe de questions. Songez
que le seul mot de comédie de caractère Va faire lever du sol une
nuée ·de problèrlies. Et le style comique?
Je sais bien qu'on peut chercher à Duhamel une querelle plus
circonscrite. Sans avoir la superstition des genres tranchés, n'est-il
pas nécessaire de déterminer àvec beaucoup de soin le moment· où
une h~ureuse variété de ton risque de devenir une juxtaposition de
genres ? j'avoue par exemple que certaines sc~nes émues, ~•u~e
nuance quasi dramatique et d'une vibration sentimentale, succedant
à de vigoureux morceaux de farce, ont exigé de nolis une gymna~tique, un léger travail de rétablissement, salubre à coup sûr, mais
inaccoutumé, et qui peut donner matière, aux plus intéressantes
discussions de technique ou même de psychologie.
. A y réfléchir, je· crois qu'il s'agit moins encore d'une questi~n de
principe que d'une affaire de mise au point. Avec une modes_tteqoe

NOTES

747

d'éclatants succès ne rendent que plus rare et plus honorable,
Duhamel a tenu à déclarer qu'il tentait une expérience. L'Œuvreq,es
Athlètes est beaucoup plus qüe cela. Je crois même qu'il n'y manque
que fort peu de chose pour que certains heurtés que nous signalions
ces~ent d'être sensibles ; peut-être une pénétration plus intime des
diverses parties du tout les unes par les autres, ou, si l'on veut, une
plus complète utilisation des reflets.
S'il ne s'agissait point de Duhamel, j'ajouterais à cette trop courte
note que sa comédie est extrêmement amusante. Mais avec un artiste
aussi sür de ses moyens, il n'est pas à craindre qu'ayant le dessein
de nous faire rire, il nous laisse cboir, comme maint autre, dans les
plus amères méditations.
Pour ce qui est de la mise en scène et de l'interprétation, elles
m'ont semblé parfaites, comme à tout le monde, je crois. La compagnie du Vieux-Colombier mérite si régulièrement cette qualité
d'éloges qu'on éprouve quelque pudeur à les redire et qu'on pourrait désormais convenir que, sauf mention expresse du contraire, ils
sont sous-entendus.
JULES I\OMMNS

A PROPOS DE SHE ET DE l'ATLANTIDE.
Mon cher Gide,
Même ici, dans ce paisible coin du R~yaume de Valence,

Sous les pa,lmiers d'où plmt sur les yeux la "paresse1
il nous est parvenu des éfhos de &lt;&lt; l'affaire de /' Atla.ntide », mais je
n'ai pas appris qu'on ait parlé de cetl.e ressemblance assez frappante
entre le début du roman de M. Pierre Benoit et les premiers chapitres

d'Erewbon.
Pour ce qui est du rapprochement qu'a fait un critique de The

French 0,i"arterly (de Manchester) entre Sbe de Sir Rider Haggard et
l'Atlantide, j'avais lu l'article en question dans les premiers jours de
décembre 1919, avant que personne en eût encore parlé dans la presse
française, mais je n'avais pas cru opportun de le signaler dans les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

749

I

notes sur les lettres anglaises que j'ai données à la Nouvelle Revii.e
Française. Du reste, ma pcemière impression avait été que les citations de Sbe et de l'Atlantide par lesquelles le critique de Tbe
Fre11cb Q!_,arterl.y prétendait démontrer une certaine filiation entre
les deux romans, ne prouvaient pas grand'chose. Depuis, j'ai reçu
un second exemplaire du même numéro de cette revue, et j'ai voulu
examiner plus attentivement les preuves apportées par le critique de
Manchester à l'appui de sa thèse.
Ces preuves sont de deux sortes, et peuvent se rapporter toutes à
deux types, dont voici le schéma :
Premier type :
ORIGINAL ANGLAIS :

PLAOIAT FRANÇAIS :

- Bonjour, Monsieur, dit-elle,
comment allez-vons ce matit1 ,

Bonjour, Monsieur, dit-elle,
comment allez-vous ce matiu !

(D. 35.)

(p. 42.)

Deuxième type :
ORIGINAL ANGLAIS :

PLAGIAT FRANÇAlS ;

Lorsque j'entrai, la prince~se se
prosterna devant moi, la face contre terre. (p. 173.)

Lorsque j'entrai, le chien de la
princesse s'élança sur moi et me
jeta par terre. (p. 20&lt;1..)

Et la preuve que je n'exagère pas beaucoup, la voici, tirée de l'article de The French QJ,iarterly ( vol. 1, p. 184.) :
Premier type :
• SHE »

Mais ne restez pas debout ici,

entrez et venez vous asseoir près
de moi. (p. 145.)

• ~•ATLANTIDE •

Ne reste pas ainsi planté au milieu de la salle .. . Viens t'asseoir
là, à mon côté, (p. 203.)

Deuxième type :
« A l'entrée, Bilalli, qui introduit Holly, se jette face contre terre ; à.
l'entrée de Saint-Avit, c'est le guépard d'Antinéa qui le jette lui-même
par terre. •

Et là-dessus, le critique de The French Qjlarterly écrit avec une
belle assurance : « ... l'imitation étant bien prouvée, nous n'en reconnaissons pas moins que M. Pierre Benoît a donné à son r-0man une
marque personnelle, etc. »
Non seulement l'imitation n'est pas prouvée, mais nous restons

sous l'impression que l'auteur français n'a probablement jamais lu
le roman de !'écrivain anglais. Voilà où mènent le désir de trop
prouver et l'excès d'ingéniosité dans la recherche des sources.
Chose curieuse, soit dit en passant, je retrouve cette même assurance et ce même besoin de pousser un raisonnement jusqu'à ses
extrêmes conséquences, dans d'autres articles de The Frmcb QJarterly, et notamment dans celui qui a pour titre« Qyelques poèmes»
(p. 190-193.) On y lit ceci :
« La fortune littéraire d'Edmond Rostand a démesurément outre·
passé sa valeur ... Cyrano devait être et ne pouvait être qu'unique.
Mais le dangereux assaut de la gloire obligeait Rostand à devenir
digne du jugement qu 'on avait porté sur lui. li était heureux, on
l'avait cru grand. li s'attaqua donc à de vastes sujets, et les réduisit
à sa taille .... » Jusqu'ici, d'accord; c'est du reste ce qu'on écrivait
dans les petites revues littéraires, du vivant même de Rostand, et
le grand public croy~it que ces jugements étaient inspirés par la
jalousie. Mais voici autre chose :
« Si on nous demandait de le définir (Rostand) en peu de mots,
nous dirions de lui : ce fut un Précieux, - un Précieux, Benserade
ou Voiture, épris des concetti italiens, des forfanteries espagnoles,
mais qui bénéficia d'un instrument moderne, d'un clavier enrichi par
les romantiques et les symbolistes ... » Là, nous ne sommes plus
d'accord. D'abord, jusqu'à quel point le clavier de Benserade et de
Voiture a-t-il été enrichi par les romantiques et les symbolistes ?
Voilà qui est discutable. Mais prendre le mot précie11x presque en
mauvaise part! et surtout considérer Benserade, Voiture et Rostand
comme des écrivains de même taille! A la rigueur nous lui abandonnerions Benserade. Mais Voiture, non. li suffit de lire Voiture
pour sentir qu'il est un de nos grands lyriques, le digne successeur
de Tristan L'Hermitte, de Jean de Lingendes et même de' Malherbe,
quelqu'un comme le Verlaine (et un peu le Baudelaire) du XVll•
siècle. Et il est bien douteux que Rostand eût jamais été capable de
camper un Nu comme celui-ci, de Voiture :

C'est un grand temple d'"ivoire
Plein de grâce et de beauté
En quelque endroit marqueté
D'1me ébène douce et noire,

�75°

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISE

~li fait en 1111 li11i si beau
Comme l'ombre en un tableau.
(Ah! le clavier des romantiques... l'instrument moderne-et par
conséquent supérieur!)
Ailleurs, ce même critique déclare sans ambages que le public
d'aujourd'hui est « profondément inculte. » (Merci). Un peu plus
loin en parlant de quelques poëtes contemporains, il dit ceci :
« J'avoue que leur technique me déconcerte. Fidéle aux aphorismes
du bonhomne Jourdain, je continue à croire que tout ce qui n'est
point vers est prose ... Le manque de proportions entre la pensée et
Je ton apocalyptique dont elle est proféré~ produit presque un effet
de parodie et de ridicule. A moins toutefois que je n'y comprenne
rien. et que je n'en juge comme un baudet, ce qui est parfaitement
po sible. » Voilà bien cette rage de pousser tout aux dernières conséquences, to the bitter end, cette ruée vers les extrêmes, dont je
vous parlais..
Je ne sais pourquoi, mais cette espèce de critique me fait penser
~ \ln tableau que je vois tous les jours en passant dans la Calle
Mayor, où il est accroché à la devanture d"une boutique.· C'est une
« Vue dt:" Paris » qui représente, au premier plan, la façade de NotreDame, et en arrière, à gauche, du côté de Belleville, la Tour Eiffel.
C'est une de ces choses qui, lorsque vos yeux la rencontrent pour
la première fois, boulevers~nt en vous ta-nt d'associations d'idées,
que vous éprouvez un léger vertige et comme les tout premiers,
symptômes du mal de mer. Et cependant l'auteur de cette « Vue de
Paris » pourrait dire : « En quoi mon ouvrage pèche-t-il? Les deux
monuments les plus caractéristiques de Paris ne sont-ils pas NotreDame et la Tour Eiffel ? Et la preuve, c'est que vous avez reconnu
vous-même que j'avais voulu représenter Paris. &gt;&gt; Oui, mais il ne
sait pas qu'il est impossible de se situer de telle manière qu'on voie
au premier plan la façade de Notre-Dame et dans le fond la Tour
Eiffel. La logique est notre meilleur, notre seul guide ; mais il y a
tant de choses à prendre en considération .
Revenons à « l'affaire de l'Atlantide». 11 est fort possible que,
lorsque paraîtra la traduction d'Ereœbon, quelques lecteurs remarquent, comme nous-mêmes l'avons fait, la ressemblance très curieuse
qu'il y a entre le début du roman de M. Pierre Benoit et les six pre-

NOTES

Tl

miers chapitres de la satire de Samuel Butler. Mais je suis persuadé
qu 'i l ne s'agit là que d'une coïncidence fortuite, comme c'est à une
coïncidence fortuite qu'est due la ressemblance indéniable qui existe
entre le sujet du roman de Sir Rider Haggard et le sujet de L'Atia11tidr. Le sujet de Sbe, celui de L'Atlantide, et la partie « roman
d'aventure» d'Erewbon, - partie qui n'est là que pour amorcer le
lecteur et servir de lien entre les essais satiriques et philosophiques
qui constituent Erewbott, - tout cela vient du domaine commun,
sort du magasin d'accessoires, du genre Roman-d'Aventures. On le
retrouve dans La race qui 'Oient de Bulwer Lytton, et, en remontant
de pToche en proche, on le retrouve dans la littérature romanesque
de la première moitié du XIX' siècle, et de tout le XVlll• siècle et
.
'
puis dans Swift, et dans Cyrano de Bergerac dont les Histoires
Comiques sont l'ancêtre immé~iat des Voyages d, Gulliver ; c'est
aussi !'Eldorado, !'Utopie, - c'est même ..... l'Atlantide!.. Le critique
de Tbt Frmcb Q_uarterlJ, s'est trop hâté de conclure à une imitation
délibérée de la part de !'écrivain français. Il ne s'agit que d'une rencontre, et de ce qu'on peut appeler une rencontre dans la banalité.
Cela ne veut pas dire qu'aucun des trois livres en question mérite
l'épithète de &lt;&lt; banal &gt;&gt;. Leur plan est banal -et Samuel Butler non
seulement l'avoue mais s'en vante; mais en art le plan n'est rien,
et l'exéc ution est tout1 et le roman qui ne vaut que par son intrigue
est un bien pauvre roman. li est tout naturel que deux et même
trois auteurs se rencontrent sur un sujet banal, comme on se rencontre plus aisément et plus souvent dans les lieux fréquentés .
Ainsi, il est très probable que, la prochaine fois que nous nous rencontrerons par hasard, ce sera dans Paris (ou dans Florence) plutôt
qu'à Criquetôt-l'Esneval ou à Saint-Pourçain-sur-Sioule.
VALERY LARBAUD

L'HONNEUR AU MIROIR DE NOS LETTRES, par
G. le Bidois (Garnier). - L'ART VAINQ!JEUR, -par
Joachim Gasquet (Nouvelle Librairie N~tionale).
11 est certain que la guerre n'a encore renouvelé aucun genre. Il
est probable que la grande transformation dans laquelle nous som-

�75 2

LA NOUVELLE REVUE FRA, ÇAISE

mes entrés et dont la guerre n'aura été qu'un épisode modifiera
dans le quart de siècle qui vient presque tous nos point de vue.
Pour le moment nous sommes réduits à quêter et à recueillir des
indications. La guerre a coïncidé avec la disparition de nos deux
derniers grands critiques traditionnels, Lemaitre et Faguet. Comme,
en outre, il n'y a pas de genre qui soit plus perméable que la critique aux influences du dehors, il est naturel que les préoccupations morales et nationales d'hier et d'aujourd'hui y aient pris
quelque place. et, sans d'ailleurs la transformer ni même la
réformer, l'aient amenée parfois à une orientation digne d'être
signalée.
C'est le seul point commun à ces deux ouvrages, d'esprit si
opposé. M. Le Bidois e t un critique moraliste, discret, fin, pondéré,
imbu d'anciennes el bonnes traditions. Son ouvrage « pour plus ou
moins littéraire qu'il puisse paraitre à quelques-uns, est avant tout
moral. Il n'a point pour objet propre de faire admirer la beauté de
nos lettres - elles suffiront bien seules à se révéler admirables.
Mais qu'avons-nous à faire, aujourd'hui surtout, d'une admiration
stérile? Par le beati, pour le bien, en ce mot d'ordre a tenu pour
l'auteur, au cours d'une vie déjà longue, toute la discipline littéraire.» Cc sont des sentiments qu'on doit respecter et qu'on peut
discuter. Toujours est-il que M. Le Bidois a été assez heureusement
inspiré en i olant dans notre littérature ce sentiment de l'honneur
et en le suivant de la Cbanson de Rola11d à Octave Feuillet. à travers nos poètes, nos moralistes, nos romanciers. On goûtera surtout ses analyses très fines de Corneille, de Racine, de Molière.
j'aime moins son dix-neuvième siècle. La plus grande place y est
faite à Augier et à Feuillet, mais il n'y a pas un mot sur Balzac.
L'honneur mondain n'est pourtant pas le seul. César Birotteau, avec
les dessous vivants qui le lient à la personne de Balzac, était peutêtre plus digne d'être noté et apprécié que le Roma11 d'u11 jeune
bomme pa11vre, œuvre d'une platitude écœurnnte. Le Javert des Misérablts figure une hyperbole bizarre de l'honneur qui pouvait être
relevée (sévèrement si on voulait) au passage. Et, puisqu'une longue
et bonne analyse était consacrée à la Prinasse de Clèves, pourquoi
pas une étude sur l'honneur féminin dans le roman moderne, sur
Madame de Mortsauf, sur la Madeleine de_ Dominique, sur Madame

753

NOTES

Arnoux? Le livre tourne un peu court. L'idée n'en est pas moins
heureuse et une bonne partie excellente.
Le livre de M. Joachim Gasquel est aussi UA livre de critique
éclos dans les fanfares de la victoire. Il appartient à l'ordre de l'enthousiasme romantique. Il ne me déçoit pas dans le goût peuh:tre
un peu paradoxal que j'ai pour les vers et aussi pour la prose de
M. Ga quet. Ce méridional satisfait un de mes vieux faibles, aujourd'hui déprécié de toutes parts, le faible oratoire. M. Gasquet est,
je crois, d'Aix-en-Provence. Ce compatriote de Mirabeau met du
mistral dans notre littérature. C'est du vent, dira-t-on. C'est aussi
du mouvement, de la santé, et le mistral s'appelle en Provence le
mange-fange. Les sermons de Massillon, certains mouvements de
l'Eloge tu Marc-Aurélt par Thomas, les discours de Lamartine à la
Chambre, parfois ceux de M. Poincaré me font passer d'agréables
moments, et maintenant que Jaurès, autre Méridional, et Zola,
autre Aixois, ne sont plus, je sais gré à M. Gasquet de maintenir la
tradition de l'éloquence littéraire. Évidemment l'idée générale de
son livre est artificielle et M. Gasquet exagère fort le mouvement
lyrique qui a, selon lui, accompagné notre victoire : l'ode de
M. Maurras sur la Marne qu'il compare à l'Enéide, est une belle
effusion de lettré, accordée à nos plus nobles rythmes, mais elle
apporte évidemment plus d'honneur à M. Maurras que de renouvellement à la poésie française. M. Gasquet parle dignement et en
poète de l'ode de Ronsard à Michel de l'Hospital, fontaine sacrée
non seulement de la poésie, mais de l'éloquence française. li est
bien que tout cela, chez M. Le Bidois et chez M. Casque!, qui enveloppe notre victoire dans de vieux étendards héréditaires, ait
été dit.
AUERT THIBAUDET

•

••
LE BOL DE CHINE OU DIVAGATIONS SUR LES
BEAUX-ARTS, par Pierre Mille (Crès).
M. Pierre Mille est connu comme un esprit intelligent et fin. Ses
nombreuses réflexions ou « divagations » hebdomadaires sur les
choses de la politique, de la vie et des mœurs mériteraient parfois

�754

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de survivre aux évènements passagers qui en ont été l'occasion ;
mais ce qu'il.écrit sur la littérature et les beaux arts trouve sa place
et son conservatoire naturel dans un de ces élégants petits volumes
comme le Bol de Cbine qui tiennent facilement dans la poche. et
qu'il serait si .oppo rtun d'en tirer, au cours d'une promenade entre
amis , sur quelque banc de parc royal, en une conversation où l'on
discuterait, au hasard du doigt dans les pages, quelque paradoxe ·o u
quelque aveu candide de sens commun, en un de ces whists de la
pensée où l'auteur .est le mort. Le premier morceau , qui donne son
tit re ·à l'ouvràge, occuperait une heure de ·causerie agréable.
M. Mille y regrette que la littérature du x1x' siècle ne fasse au cune
place aux sensations du toucher, qu 'elle so!t, à cet égard, en retard
sur Racine lui-même, et il cherche à se me~tre à l'école du bol de
Chine onctueux et doux qu'il tourne Voluptueusement dans ses
doigts. « Aujourd'hu i notre vocabulaire n'est plus que d'orateur et de
peintre, surtout de peintre, de peihtre en surface ; le volume, le
poids, les richesses du tact en sont absents. Aussi, sans la littérature
romantique, est-il possible que la peinture impressionniste ne soit
jamais née.» M. Mille, qui est en art voluptueusement réactionnaire,
ne pense sans doute pas qu'il donne ici une excellente justification
du cubisme et de la réaction contre l'impressio.nnisme. Outre que
sans, «littérature» le cubisme ne serait probablement jamais né,
tandis que les impressionnistes paraissent avoir été surtout des analystes de la sensation singulièrement purifiés de lrttérature. Mais,
sur le terrain littéraire pur, est-il juste de dire que la poésie du
x1J1' siècle n'ait été qu 'oratoire et picturale? Ne s'est-elle pas assi•
milé .aveè .Baudelaire le monde des parfums, avec Mallarmé une
hyperbole de la musique? Et la lacune à laquelle songe ici l'auteur
avait frappé avant l'intelligence de M. Mille la sensibilité de Renée
Vivien. L'auteur de la Vénus des Aveugles a voulu être et a été le
poète du toucher. Mais alors nous nous rendons compte que la poésie du toucher ne saura it être qu'une poésie érotique. M. Mille sait
fort bien que ce n 'est pas sur les flancs des bols de Chine que se fait
l'éducation voluptueu·se de ce sens. Il nous dit que sur lui Racine
en savait plus long' que nos poètes. Il pense sans doute à tels vers
sens1Jels de Pbèd-re. Mais au coritraire la vue est le centre et la cité
propre de l'a.rt; l'atlas visuel est son répertoire naturel , parce que l.a

755

vue est un sens libre et désintéressé, et que l'amour n'y prend place
qu'en une société tempérée et organisée avec le reste du monde.
Une heure de causerie là dessus ne serait pas mal employée, et quelques uns d~s dix-sept articles de M. Mille fourniraient d'aussi intéressantes occasions, car il a le don de trouver des sujets. Comme le
melon de Bernardin de Saint-Pierre, son Bol de Cbine est fa it"pour le
repas intellectuel d'une petite famille d'amis.
ALBEI\T THIBAUDET

* *•

YÉLAZQ!JEZ, par Augùste Bréal (Crès et O•).

I

M. Auguste Bréal ·consacre à Vélazquez un livre court, dense et
lucide qui est un modèle du genre. L'œuvre d' un peintre est trop
souvent pour le critique d'art occasion de littérature - et comment
en pourrait-il être autrement, à une époque où quiconque tient une
plume se croit qualifié .pour parler de tout, même de ce qu'il ne
connaît point et spécialement de peinture? La critique d'impression
qui est une chose agréable suppose un énorme talent; il ne s'agit
de rien moins que de faire passer ,l'intérêt de l'objet au sujet et de
l'ouvrage commenté au commentaire. Je préfère la critique selon les
règles, qui est soumission, étude, compétence ; elle n'exclut pas
l'enthousiasme et n'entraîne pas nécessairement la pédanterie. Un
« honnête homme» qui voudra se faire une idée claire et juste de
Vélazquez, qu'il ait ou non visité le Prado, devra lire cè petit livre.
L'érudition s'y cache, mais nous livre l'essentiel. Le jugement personnel, sans abdiquer ses préférences, tâche de- se borner à un effort
de compréhension . Qli'est-ce que Vélazquez? Comment s'est-il
formé? En quoi diffère-t-il des autres. maîtres? Qge leur doit-il?
Qg'apporte-t-il de neuf? Par quoi son art est-il émouvant et durable?
Voilà les questions que pose et auxquelles répond M. Bréal, plus
passionné pour son sujet et plus érudit qu'il ne veut paraître. Mais '
il écrit, je le répète, pour les &lt;&lt; honnêtes gens» .
Ce n'était point le cas de Carl Justi, qui publiant à Bonn en 1888
un &lt;&lt; monument de la science allemande» Diégo V él-a.zquez et soit
siecle, en deux forts volumes in-quarto, s'avisa d 'y insérer, par scrupule d'érudit, d'importants fragments inédits d'un journal attribué

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au peintre, mais dont le ton singulier surprit M. Bréal. Celui-ci
enquêta et Carl Justi dut reconnaître qu'il avait forgé de toutes
pièces Je document. - Il s'excusait en rappelant l'exemple « des discours inventés par les historiens romains et celui de Macaulay qui
tes a imités». L'amusante préface de M. Bréal nous retrace toute
)'aventure. Q!Jand un savant à lunettes improvise, il prévient les
gens. Carl Justi n'avait oublié que de prévenir. - Comparez à cette
impudente sottise la sûreté de goût de !'écrivain français qui fut
mis sur la piste de l'imposture par l'auto-incompréhension que le
Journal apocryphe décelait en Vélazquez. Il n'a écrit sur le maître
espagnol que deux cents petites p~ges et l'a mieux pénétré - ce
trait Je prouve - que Carl Justi en deux épais volumes. Je me
refuse à généraliser. Il serait tout de même tentant d'opposer, dans
l'ordre critique, les deux maniè res. Bornons-nous à marquer le coup.
Le livre de M. Bréal n'est pas fait de suppositions. Il donne des
faits et des dates: il tient compte du temps, du pays, du milieu,
mais sans l'insistance de Taine. Il remarque en premier lieu, après
quelques descriptions fort discrètes, que l'atmosphère qui baigne les
toiles du maître est exactement celle de l'Espagne . 11 en déduit
« qu'en Angleterre, par exemple, un homme du génie de Vélazquez
eût été 11n autre peintre» et ce n'est pas là un &lt;&lt; truisme ». Cette
remarque, juste pour quelques autres, l'est surtout pour celui-ci . La
suite de l'étude va nous l'apprendre : Vélazquez, entre tous les
peintres, est celui pour lequel II le monde extérieur existe» et qui ne
peint que ce qu'il voit. Affaire de don et de vocation . 1111 semble
qu'il ait toujours su dessiner. Son œil est infaillible. C'est la sûreté
d' un appareil de précision .. » On ne pense pas plus à son dessin
« qu'on ne songe au dessin des choses que l'on voit dans la nature.»
11 ne dessinera jamais II de chic». Une seule exception : le cheval au
galop du petit Balthazar Carlos, qui justement sera informe. 11
demeurera toute sa vie incapable d'invention. - 11 lui reste à
apprendre à peindre. Il peint d'abord des « bodegones », autrement
dit natures-mortes, et de la même main, des figures vivantes.
« Chaque pli de la peau est comme fouillé au burin; les moindres
traits sont arrêtés, creusés, sertis et les figures , si justes soient-elles,
se détachent sans aucune souplesse sur les fonds sombres .. etc .. »
Sommes-nous si loin des Ménines i' Très loin. « Alors que les carac-

NOTES

757

tères les plus remarqu a bles des chefs-d'œuvre de Vélazquez sont
u ne merveilleuse aisance d'exécution, une souplesse extraordinaire
et une subtilité de valeurs presque insaisissable, ses premiers
ouvrages montrent une raideur pénible, une dureté de faire qui va
jusqu'à la lourdeur et un manque d'enveloppe, une absence d'atmosphère qui sembleraient marquer une absolue différence de tempérament entre le peintre qui plaquait le cuir de ses figures rigides
sur le noir du fond et l'artiste incomparable qui baigne d'air et de
lumière les visages fins et transparents des infantes. Vélazquez est
un parfait exemple de ce que doit être l'habileté, la virtuosité chez
un ma1tre, à savoir Je résum é de Jongues et sincères études. Petit à
pdit, il a acquis et amassé l'expérience que représente une COLLlée
de pâte des Ménines. Jamais synthèse plus hardie n'a été précédée
d 'une analyse plus soigneuse.» Et M. Bréal ajoute : « Ce pourraitêtre là un sujet de méditation à proposer aux jeunes II maîtres» qui
débutent par des hardiesses d'autant plus aisées qu'elles sont plus
inconscientes. On ne peut synthétiser, on ne peut résumer (en peinture) que ce que l'on a étudié. A commencer par la fin, on risqué
de finir par le commencement et si des débuts pénibles n'annoncent
pas une maîtrise future, les débuts II magistraux» sont la manifestation d' un artiste sans personnal ité. 11 Ceci est la vérité même.
Mais revenons à Vélazquez.
En somme il s'agissait pour lui d'arriver à peindre aussi sûrement, aussi exactement, aussi facilement qu'il dessinait dès son
adolescence. Il réduisit tous les problèmes de l'art à un seul : apprendre à voir de mieu x en mieux et à exécuter de mieux en mieux pour
de mieux en mieux rendre ; éduquer son œil, entraîner sa main; et
ramener la figuration des choses à une question de «métier»L'histoire des œuvres de Vélazquez c'est l'histoire d' un II métier»
de peintre. S'il compose, c'est par mégarde; à peine s'il arrangera:
il faut bien mettre les objets quelque part ; la croupe d'un cheval
occupera tout un coin du tableau des Lances ; les Ménines se grouperont comme au hasard. Le maximum de son ambition sera en
toute occasion, réaliste , impressionniste; c'est ainsi qu'il joindra
figures et paysage. Comme il apprit à rendre les solides il
apprendra à rendre l'épaisseur de l'air, la vibration de la lumière et
la transparence de l'ombre. Il pourra fréquenter Rubens à Madrid,

9

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
NOTES

visiter Venise, s'attarder à Rome. Titien, Véronèse et Rubens n'auront pas d'autre influence sur lui que de l'exciter à nouveau à
regarder de plus près la nature. Il n'aura l' idée de s'inquiéter, à
leur école, ni du style, ni de l'harmonie. Il se mettra en quête de
certaines particularités que Rubens, Titien , Véronèse ont découvertes dans les choses et qu'ils exploitent librement. li en reprendra
l'étude à la source. Il veut mieux voir; il veut mieux rendre; je le ·
répète, voilà tout. - Ainsi, jamais entre son œil et les objets, il
n 'interposera une esthétique. li a assez à faire de perfectionner son
outil. Parti de la copie exacte et littérale, il finira par savoir évoquer, comme fait la nature, le maximum d'apparence et de vie avec
le minimum de traits . En ce sens, aucun peintre n'aura poussé
aussi loin dans son art la vertu de choix et c'est par là qu' il est
artiste. Mais tout son choix se fait dans l'ordre du métier. Et en
effet ce n'est pas ce qu 'il voit, mais ce q u'il peint qui l'intéresse;
et en proportion de l'exacfüude magique avec laquelle il le rendra
tel qu'il le voit et le fera voir tel qu'il est. Tout ce qu'on peut
voir, il le voit d'ailleurs, et il rend tout ce qu'on peut rendre.
Regardons les Mét1ines et écoutons M. Bréal nous en parler.
&lt;I •• Nous savons qu'un tableau, dit-il , ne se doit pas regarder de
trop près; mais malgré ce que nous savons, nous demeurons confondus. li semble qu 'il n'y ait rien. L'œil de la jeune fille à genoux
est une traîn ée bistre. Des sabrures bistres couvrent tout. Les doigts,
les doigts de ces maim qui sont la vie m ême , sont des taches sans
forme ne finissant pas, etc .. Ce chien est plus grossièrement peint
qu 'un décor, etc .. Reculons de quelques mètres : tout s'anime à nouveau. Les traînées bistres sont des yeux qui regardent, les sabrures
de bistre sont de petites mains légères: tous les personnages surpris
dans l'attitude d' un moment et tournés vers le spectateur qui -appelle
leur attention sont à leur place, dans les profondeurs vivantes de
cette toile extraordinaire . » Un vaste chef-d'œuvre enlevé de verve
et réussi jusqu'au miracle. li est bien vrai que le métier ne peut
aller plus loin dans la représentation du monde extérieur. - Voilà
essentiellement Vélazquez: un œil et une main ; « un œil merveilleux, dit M. Bréal, ouvert dans un pays de lumière», une main sûre
et prompte à obéir. Certes, je souhaiterais cet œil et cette main à un
grand nombre de nos peintres.- Mais est-ce là le tout de l'art ?

M . Auguste Bréal a décidé de ne oi
.
. ,
759
t-il à peine la question.
p nt quitter son SUJet ; aussi pose-

Lorsque voici bientôt dix ans ~e é ' t .
dans les grandes salles d M é Id p ne rai pour la première fois
u us e u Prado 1·'éta·
Florence, c'est à dire de l'art 1 1 .
'
is encore plein de
e P us et ranger vo · 1 1
dans son but et da
'
ire e P us contraire
ns ses moyens à l' t d V '
'
déplorables, je le reconnais p '
' ar e_ elazquez. Congitions
, our gouter et Juger • •t bl
chefs-d'œuvre Mais I'
.
•
equi a ement ces
.
·
exces meme de ma réa r
d
taon , de mon hostilité en ra
d'
.
c ion, e mon opposi" ce eux me p
·t d
plus de force le caractère a t· . t 11'
erm1
e ressentir avec
n 1-1n e ectuel anti s · 1 1
dire anti-esthétique de cet art t d 1
'
- pm ue et je puis
première en un ce'rtain gen e e_ e remettre à sa place qui est la
re, mais dans la hiér h " d
loin de là. J'en suis d'accord
M
.
arc ie es genres
avec . Breal . il n'
Mais l'entente étant faite sur
,
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Y a pas plus fort.
ce
qu
un
tel
métier
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d e magistral, je s uis tenté de tourne
.
.
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tourne à louange et me' m
. . r ~ grief bien des traits qu'il
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Matériellement parlant un
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au ace e se suffire ici.
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ana 1I1e et le second d'
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M. .
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comme une plaque sensible se lais
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se impressionner. Il pemt ce
pem re et avec autant d 'a
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la difformité que la vénusté M
P~ tca •_o n et de plaisir
à la laideur. Je dis qu'il l'es~ d . Br~a l en convient: tl est indifférent
. .
e meme a u style à l'ha
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poes1e et au caractère S'il a
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,
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pem es c efs-d 'œuv
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s1bles à regarder il en a pei t
re presque 1mposI
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n que ques-uns d'agréabl
que cet agrément fut le de . d
es ; soyez sûrs
rmer e ses soucis 11 , · t
retranche rien_à ce qui 1 . t •
,
.
·
n aJou e rien , ne
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ui es propose. S'il rencontre J
·
style, 1 harmonie, c'est qu'ils ét . t d
.
e caractere, le
vulgarité T ·
·
aien ans les Objets; aussi bien la
· emoins ce Mars c
Pb "{
Filtusts !), qui nous ramènent' à ts Fi t osopbes (c_o ntemporains des
drez par le grand princip d I a orge _de_V'ttlcam. Vous me répone e a « soum1ss10n à la réalité)). Je suis

r

�OTES

76o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

e ceux qui l'oublient un peu trop
tout le premier à .le _défend~e .contr cc n'est u'un temps dans l'éladélibérêment. Mais Je cons1dere 9ufe
t· ndq'un talent. Pour tout
.
et dan la orma 10
boralton d'un ouvrage
t la distance qu'il y a entre
dire, il m'est impossible de ne plST~te_n ir ou un Poussin, ou même
t
r exemple un 1 ,en,
..
un Vélazquez c pa
.
froid avec l'école veniun Véronèse. J'arrivais à Madrid unnpeule_
1nn qui avec des moyens
.
du quallrocenlo oren
,
tienne, tout ivre
.
. . l'art humain. Vélaz1'
·t aussi haut que puis e
réduits, porte espri
. avec elle el nulle part les
• r 1 de me réconc1.11er
quez eut lot a,
,
Prado Je recherchai alors
Vénitiens ne m'émurent autantdqudaula pein~ure pour la peinture,
•
l'amour éper u c
pourquoi et, sous
Vél z uez je découvris ce qu'il n'a pas,
qui leur est commun avec
a qt d' 'o·,r cette volonté de transpo.
· aucunemen
av ,
ce qu'il ne se soucie
tout . non pas seulement un
,
tableau est un
,
f •
silion qui ait qu un
eulement l'image plus ou
.
d
·nture non pas s
morceau brillant e pe1
. .'
.
système clos de couleur cl
.
hé d l réahte mais un
..
moins approc e e a
' 1
·c au si bien que la v1s1on
. éb l en nous a pense
de formes qui . ran e
rl toute émotion littéraire ou psycholo- et notez que 1e mets à pa
t vec une esthétique qui par
gique. Aussi bien Vélazquez, ~ompa~-.;re l'école réaliste. C'est cc
Titien rejoint les Grecs, fondait fpcu el sa·1sissante M. Bréal nous
.
och · Dans une ormu c
'
que je lui rcpr
ais.
et sur aucun sui· et, ne vous
· tre « en aucun cas
prévient que son pein
.è
- dit~ C'est exactement
que la lum1 re 1u 1
·
dira rien de plus que ce
•t le précurseur des imprcsEt · i Vélazquez serai
le cas de Monet.
ams .
. d'autre part des virtuoses du
d réaliste et aussi,
.
sionistes comme es
,.
Ad ·rons ce maitre admirable,
.
Soit' il est ce qu il est.
m1
.
pmceau.
·
. .
t êt admiré.
mais dans les limites exactes ou il veu
rc

.

HENRI GHÉO

• •
FAUCONNET, THIE SO ' MODIGLIANI
ïlée pu trois dl paritlons prémaJlre saison picturale a élé endeu1
à l'h ure même où Il lntrod" llani 4ul m )u.rut
tu.rées . ce fuL d'abord Mo ig
.
d t 1 8 satisfaisait naguère,
duisalt, dan le~ trop c.Ulnes arab ;•qu ds o;or11ral1.s dout les altitudes,
de raccent et de la fermeLé. U la s,e es

761

.Jadis un peu manii\rée., s'étaient peu à peu fi tendue ; une notation
de plus en plus scrupuleu.e de détails particuliers animait sans les
détruire le ovales trop parfaits du début. On connait également de lui
des nu· replié: et charmants, beaux de matière, c·t d'un chromatl me
sobre t:t cependant puissant.
Fauconnet, ,·onnu nrtc,1.t r·ar 1e décors et ,e éo. tomes I intelligents, se révèle, dan e. des lus, subtil analyste du vls:1ge humain. es
peinlur s claire$, rompr~nn ~t de~ pay:a e parisien. où les typcij de
la ru e sont ob. ervé avec e µrit el bonhc,mie et des pay. ages campagnard où b ·tes el geus ont comme aur olé &lt;le cette touchau te naïveté
que le douanier Roi. eau conférait à tout Cl' qu'il peignait. es nu!!,
enfin, d"uu style clterché et cependant dénué de maniérisme dénotent
one âme d'une grande pureté. Le masque qu'on pouvait voir à la r ln;
p1·ctlve que l'es amis organieèrent chez Barbazacg s, Indiquent le fruit
qu'un esprit distingué peut retirer de l'e11 l'igcement des sculp1ures
nè res. ertalns d~s slf'n pou ri-ail nt tenii- • à côt des masques in J 1rateur , et ce n'e t pas un mince éloge qui leu.r est fait là.
Le dernier dl paru e I Thle on de qui on wunai~sait de natun&amp;mortes sombres et empt tèes, selon une formule flont Dunoyer de
egonza.c lire le plus brillant parti . .,e dons de peintre s'y montJ·alent
déjà, mal corume englués, embarra~sés dau. de , matériaux trop lourdement amoncelés. Lentement li se tira de ce dangereux pa , pura
son 1oétfer, éclaircit ses tons et ne confondit plus belle mallère avec
épa•sseur de ma11;.re. U demauda comme tous les jeunes peintres,
conseil t assistance à éianne. et Il en fut récompensé.
n ~zannisme ne corisl ta pru, comme celui de tant d profiteurs pares. eux, à
peindre indéfiniment des compotiers, des boutelll s inclinées et des
pommes dans une serviette. Il comprit que ce n'est pa par l'à peu près
du paysage ou dt• la nature-morte qu·on commence l'étude de l' nivers,
mals par !"analyse mioutieu e de la figure humaine. JI apprit alnsl
qu'un paysage observé après de multiples séances devant un vi, age, à
notre ln n 'organise, et s'eufle d'une slgnlflcation Inconnue du touriste
bà leur de porhadeE. Certains portraits de pa1sans : femme à la tête
entourée d'un foulard, honnête et nait forgeron aux yeux bleus B&lt;lnt
exprimés avec un grand amour et une certaine force .
La seule erreur d'lnt rprétatlon cézannienne qu'à notre avis Tble son
ait pu momentanément commettre, est dan cette Rdélité à la touche
fragmentée, au métier nuancé à l'extrême qui e t peut-Hrc la seule
partie de la technique nombreuse de fzanne qui soit intransmissible
et que le ma!tre d'Aix, malgré ce qu'en dlt Emile Bernard dans un
article aux conclusions fau ses, ne songea jamais à ériger en procédé

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exemplaire. Tout peintre, fùt-il de génie, subit l'empreinte des artistes
qui l'environnent. La modulation cézannienn~ est le_tribut que paya ~e
grand primitif à l'école impressionniste dont il sor_tit - (comme _Re~o1r
et Seurat) - et, depuis lui, les cubistes que M. Emile Bernard lu1-meme
considère comme ses disciples directs, ont trouvé des moyens plus
simples et moins in1iviùuels de modtll er les surfaces, c'est-à-dire. de les
animer de façon à les empêcb~r de devenir décoratives. Cet a~1cle de
Bernard, qui décèle des a ·pirations aussi louables que mal or1en~èes,
est extrêmement dangereux en ce sens qu'il propose des sol~t10ns
inactuel/es aux problèmes que se pose toute conscience avide de
retrouver les grands rythmes traditionnels. Nous nous proposons de
préciser prochainement nos idées sur ce sa.jet èmouvan_t et d~ réfuter
cet article injuste qui, s'il était pris au sérieux, porterait atternte aux
intérêts spirituels de toute la jeune génération.
Thiesson trop • intelligent • - picturalement parlant - pour ne pas
être • sensible . , eut vite compris, devant les dernières toiles de
Cézanne d'un chromatisme si ardent et s1· mesur è, qu e l'elfort de ce
maître ~u·après tant d·autres il avait élu, s'orientait de plus e~ plus
vers une étude des possibilités plastiques que peuvent contenir nos
sensations de peintres épris d'absolu et rajeunis au contact de la plus
immédiate réalité.
ANDRÉ LHOTE

•

**
DARIUS MILHAUD
M Camille Saint-Saëns a déclaré un jour qu'il produisait de la mu..

siq~e « par une fonction de sa nature, comme uu pommier donne de_s

pommes •· Malgré sa banalité, cette métaphore . s'im~osa à mon es~ri~
quand je veux caractériser la fécondité de Darius Milhaud. Les btan
ches ploient, le 301 est jouché de fruits . Prenez et '.°angez. Vous vous
exclamez t La pomme était verte. Celle-ci, un peu aigrelette, est d:1ne
saveur imprévue. li:n voi~i plusieurs qui sont vérauses, ~ais adimrez
celle-ci dont la peau est dorée, l'at•ôme puissant, la pulpe Juteuse!.,.
certains écrivent de la musique par un effort soutenu de volonté. Le
travail est pour eux une souffrance heureuse. D'autres sont brusquement possédés par l'inspiration comme par une fièvre intermittente,
d'autres créent en se jouant. Milhaud ignore ces labeurs, ces extases,

NOTES

ces jeux. Il est plein de musique et laisse ses idées se cristalliser et se
déposer en notes sur le papier.
A vingt-sept ans, sou œuvre comprend de nombreuses mélodies, des
compositions de musique de chambre, des œuvres symphoniques, des
intermèdes lyriques, des ballets, etc ... E'u vérité, je ne puis qu'admirer
l'infaillible discernement de certains critiques qui ont cru pouvoir
porter un jugement d'ensemble sur la musique de Milhaud et définir
son style après avoir entendu à la Comédie des Champs-Elysées, le
Bœ u( sur le toit.
Un style ! Mais il est en train d'en acquéri.r un et l'on peut en percevoir dans ses compôsitions récentes les éléments qui s'élaborent, mals
on ne saurait nier que la langue dont il se sert ne soit encore indécise
et formée de mots empruntés par lui aux idiomes les plus divers. Dans
Alissa, c'étaient les termes usuels de l'impressionnisme debu~. yste
qui dominaient; a présent ce sont les tours de phrases de Strawinsky
et de Schœnberg. Au reste, que m'importent les harmonies debussyste
d'.Alis.sa, et la polyphonie strawinskiste des Choéphores, si en ces
deux œuvres se manifeste un tempérament original. Avant de porter
un jugement sur Darius Milhaud, il faut se souvenir qu'il s'agit d'un
artiste en pleine formation, en pleine évolution, exerçant dans tous les
genres une activité débordante. Alissa, les Poèm es j u ifs, les Choéphoi·es,
le Bœu( su r le toit, le 2• Quatuor, Protée, autant d'œuvres qui ne présentent entre elles qne bien peu d'affinités et de traits communs. Darius
:Milhaud produit beaucoup et sans doute trop, mais on sent que cette
incessante création l!St un besoin pour lui. C'est à nous de trier, de faire
le choix, car il s'en faut de beaucoup que tout soit d'égale valeur.
« Gardez-moi de mes amis ... • Il faut avoir les reins solides pour supporter le choc des lourds pavés que certains critiques lancent en
guise d'éloges sur les • nouveaux jeunes ». Le plus grand tort qu'ils
ont pu leur faire dans l'opinion a été de les représenter comme
des compositeurs qui à vingt ans n'avaient plus rien a apprendre
et pouvaient même en remontrer en virtuosité technique à un
Ravel ou à un Strawlnsky ! C'est absurde. Darius Milhaud, llonegger,
Francis Poulenc, Louis Durey, Germaine Tailleferre, Georges Auric
ne sont point des manières d'enfants prodiges. Ce sont vraiment
des jeunes, avec tout ce que ce mot implique d'audace, de gaieté,
d'outrance et aussi parfois d'inexpérience. Je ne dis point cela pour
Milhaud qui est l'habileté même, mais plusieurs de ses camarades, qui
ont vingt ans à peine, sont enèore loin d'être en possession de tous les
secrets du métier. Milhaud semble appartenir presque à une autre
génération que ses camarades de lutte, tant sa forme est pleine, son

�LA

OUVELLE REV E FRA ÇAISE

art assuré ... ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait lui aus i beaucoup ~
tr valller pour acquérir retle matlrih du tyle qui e.l le igne Jes
grand a.rli le~.
On a prollt ,!e rcpr entatlons da Bœur pour condamner en bloc l'œuvre de Darius \lilhaud: • Du procé&lt;lè, bien peu de muslqu,·.• Et mol, en lisantcet arrèt,je onieals à ln donct· Alissa. Un cycle de vingt-deux lit'der
sur de texte en pro.&gt; e tiré lie la Pot&gt;te Etroite d'Andr · Gide, peignant
un seullmeut unique sous des nuances peu vat•lérs t qui, tlinl est
puissante lïnlen llé de l"expression mu.~lcalc. ne d&lt;lnne pas an in ·tant
d'ennui. ·•est-ce pa la 1&gt;re11ve é,•ldent,· qu'll y a chez le jeune homme
d ..-inRt an qui l'a conçue autre chose que du avoi:r-ffliret
A lissa fut ,·hantée un soir par \tndame Jane Bathori en cette Mai on
dt~ A 111i.~ Ile., Lli,-re. qui, pour être aus i petit" que la demeur de
So ·rate•, n't&gt;n est pas moln toujours plelne de vrais aml. de Arts.
Lor,&lt;qu ce ful fini, on sentit à la manière dont les voix tremblaient.
dont les yeux 1.lrillaie11t, que Sune avait vralmeat parlé à l'âme. Qu importe dès lors que la technique oit debu~sy te; qu·on retrouve dan la
déclamatio:1 le accents de JJLlttis et dans lrs harmonies l'écho Iol11tain
&lt;! la Calhhll'ale engloutLt, puisque ce qui read cette musique émouvante, ce n'e-,t pa, tel effet de onorlle, mals le entlmrnt qui l'anime.
D'a1ll urs. cette œuvre qui emprunte , l"impresslonnisme !;On vocahnlaire courant, n'e t ,1ucu11ement impresslonnl. le d'inspiration. Ce. llede•·
feraient hi n plutôt p 11 ·er à chnbert, à. chumann, à. lendelsoan qu'à
UebWI y ou à Ravel, .Jnoa pour la forme, du moins pour l'esprit. n y
a chez Milhaud un foncl d'inspiration sentimentale assez romantique et
la manière même dont parfoi c gro garçon saute sur la table et fracas,e la val selle II lia.usant un exubérant cavalier seul, rappellerait
ass&lt;'z bien le· ébat des musiciens et poèt s chevelus au temp cle
Louis-l'hUippe.
On voit parattre de temps à autre chez Darius :\lllhnud ce besoin dt'
jeu bruyant. Sa gaieté n'est pas la farce tonitruante d'un habrler, ni
l'humori me pin~an rire d'un Ravel, c•e~l celle de sa génér.itlon qui
pr ad un plai Ir Infini au cinéma. aux clown , aux ja:::: llalld-~. Persounellement ce comique m'échappe en grande partie, mai je ronstate qu'il
amus-· les autre etje ne songe pas à lui refuser dogmatl'lueme11t le droit
d'axis ter. Le Bœuf sur le toit est le meilleur exemple de ce geure excentrique. Une fantaisie con truite en forme de rondo, ur un certain
nombre de tangos et de danses on chants populaires br iliens, aver
des effets d'or'hestres Imprévus renouvelés des jaz::-band$ nègre de
l'Amérique da ud, traduit en an langue discordante, aux rauques
accents, le lmpres ions de l'auteur as istant au tumultueux carnaval

NOTES

de Rio. Ain I Chabrier en . 011 exubérante F.1pa,1fl avait résumé ses
souvenirs d'Espagnl'. L'un de motifs de la partition e t emprunté, un
tango br ,ilit·o déucnnmé le Bœur .,11 ,., le toi!, d'où le titre coca e de

ce morct•au.
0 s frugmt•nt des Ch0épl1ores out plu ieur fois été exécuté dan
le conc rts, mais l'œuvre fut conçue et écrite eu vue d&lt;' repré~entatiou sur le théâtre d"Orange de la magnifique version de Paul Claudel
Depuis le P uu,,1e de J•'lo_rPnl ·chmiU ou n'avait plus eu l'occa Ion
d'entendre nue œune fr n1:alsP d' gale pui~ nce. Celte ma !que a do.
drame antique la rndes e, l',i rret , la vl_olence prhnlllve, la sau\'age
én,•rgie. Ou ne ,m1u-ait écouter san trouble la vocifération fun bre des
vierge cho phore, et celle libation sur la tombe d'Agamemnon en
laquelle éclate frénrtlque,ledésir clu meu1·tre expiatoire. Quel sentim nt
d'allégement quand le chœnr ea invoquant la justice radleusP fait dt's•
cendre uu peu dt&gt;. lumière p1u•mi ces teu,·bre I Aux exécutions, 011 supprima uoe longue s ène chantée entre Electre, Hél ne el le chu'ur ainsi
que deux récits atcompagnèR par des instruments percu slon. J,, 11·a1
ente11t1u en ce g nre que la scène où le ch ur exprime son horreur
sacré de,•aat les pré. ages qui, de toutes parts, se multiplient. Tandis
que l'a leur déclame, la batterie (où ni groupé dlx- rpt in trnments
à J)ercu slon divers) marque 1111 certain nombre de rythmes qui s'entremêlent se conlrarlent, ,e ·uperpo ent, formant nnP trame souore à la
fois confu e et distincte, que.brodent le voix d chori te su, urraot ou
clamant des sons inarticulé . Je dois avouer que l'ir.npression trè
gran,te que me laissa cette sc~ne n'est peut-éLr pas d'origine purement
mu Ica.le. Darlu ~lilhaud ID' semble avoir exploité cette sensation toute
physique qui nous étreint lorsqu'au théître, dao une ltuallon path ·
tique, se décl,mche11t de bruits de foule en couli. "· e qui ne n nt
pas dire qu'il n'ait tr s heur usement enrichi l'orchestre d'et'fets nouveaux. Il ne s'e·l d"ailleurs servi qu~ des Instrument à percussion
énumértls par Berlioz dans on traité d'orche tration, depul. le cla
s ques timbales ju qu·aux crotales, castagneUe · de r~r, fouet, te. - et
n'a pas songé à utlli er le appareils bruiteurs che aux futuristes.
Pour me reudre mieux compte de l'intérêt non plus dramatique, ma.is
purement musical de ces recherche , je voudrai pouvoir entendre le
baU.it : L'llom111,e et son dés11· composé sur un céoario symbolique de
Paul Claudel. Dans cette partlllon écrite pour grand orchestre et chœurs
traite · ln trumentaleroent, U y a des épisode entiers où la mimique
e t rythm e par les dix-huit instrument à percussion de la batterie.
li ne pourra doue plus y avoir d'équivoque sur les origine réelles de
l'lmpres Ion.

�LA

OUVELLE REVUE FRA ÇAISE

La ulte symphonique composée pou:r les representallons proJel.écs du
Prot~e lie l'au! Clau•lef, me paraît èlre l'œuvre la plu CI/IIlPlèt,· que
Darius Milhaud ail réit!Jsée. La matlère eu est riche, les Idée originales,
le style vigoureu~ , t concis. On ne retrouv" pas en Pile cette impresion de coutlnuella improvisalion, d·exce sive facilitf• qui falt wuYcnt la
faibles de cet artlste trop doué En t'ait, elle 1\ été rouvent reml e sur
le métier de 11118 b. 1911!. La dernière vel'lllon pour grand orch, stre comprend cinq partie . prl·s une Ouverw,·e de car.1ctère èll-giaque, e
déchatoe un tumultueux m·étude qui e résout en un chaos ooore. Une
fugue sonu e par les trompettes et les trombones ramène l'ordre et la
lumière au sein des ténèbres. tai plus que la pa.vtorale an rythme
léger à l'allure populaire et que le nocttwne, j'aime le dernier morceau:
uo /f11ul mllllslf, brutal, frénétique, haletant, secoué de sursauts comme
une puissante machine à vapeur.
Milhaud écrit avec un plaisir parliculler la mu ique de chambre.
''e. t la partie de son œuvre que je connais le moin n'ayant entendu
que I Printemvs et la Pa.storale b. neuf et sept instruments, la S0'71ate
pour piano et Ill truments à vent et le quatrième quatuor qui e tune de
es œuvres maître~ses. On n'y trouve plus trace de la forme cyrllqua
laq,1t&gt;Ue IUI urail l'unité du deuxii&gt;me quatuor. C-Omme dans un triptyque les deux volet. mrttent en valeur le panneau central, le premier
mouvement modéré. de teinte mélancolique et le final vif et gaJ, tou
deux fort courts, foot ressortir par coutr,ste la µul saute dé o!.atioo
iln (Unel&gt;re, au rythme ob tioé.
Milhaud n éi:Tit un nombre Incroyable de mélodies. n y en a ile très
belles. J·en connais d'exécrables. Tout lui est bon. e s'e. t-il pas avisé
un jour de mettre en musique des prospectus ile machines agriCOl('B et
de traduir,· d'une manière surprenante la poésie partlculii-re d.. g puis8.lnts appareil.s qui fauchent et moi&amp;SOnnentl J'a~e surtout les mélodies composées sur des textes populaires juifs et sur des poèmes de
Paul Jnudel on de Tagore. Il y- marque une réaction contre le système
de la déclamation lyrique, il revient au chant, à la mélodie orgaulsée.
Certe cell -ci n'a plus que de très lollltains rapports avec la !orme aux
dispo itiou symétriques qui charmait nos 'pères, mais ell a·en a pas
moins sa vie Indépendante. Elle n'est plus resclave des mot . i l'on ne
i;.e lai ~e pa. déconcerter par l'emploi d'une polyphonie r~doutable aux
oreilles novlces et par les tours de phrases mélodiques et harmoniques
dont les lrawlosky et les chœnbergont les premiers introduit l'usag~
dan la langue musicale, on reconnaitra en ces mélodies un retour à
l'esthétique de Schumann et de Mendelssoh11 réall ee avec des procédés nouveaux.

'OTES
Il ne faut pa s'aTr ter aux apparences. ons des dehors très révolutionnaire .Jllhaud e ·t un con e1·vateur. Evidemment. Il renie les lois
tonales ·ur lesquelles repose l'enseigoemeut tradltloonel, évidemment,
polyphonie harmonlquu e plal.saut à faire évoluer parallèlement en
des tons différents des mélodie superpo ée~ o'épouva.ntera,t pas
moin , je pens ·, - 1. \"iocent d"lnd)' que .1. Camille :alnt-S ns, mais
dWl.8 toute son œuvre se manifeste uo souci de la construction, du
des ln, des proportion qui le rattache vtntOt à l' cole de César Franck,
do d'lndy, de Magoard qu'à celle des maîtres ,te l'impressionnisme :
' obus Y et Ravel. Ce n'est pas, comwe certatni:, !"ont cru, par dérision,
qu'il cite Mendelssohn parmi se mu icieos de prédllection. Je suis
tenté de croire qne llarius ,ulhaud peut jouer dans l'art contemporain
t"U proie à l'auarchio, un rôle analogue à celnl du musicien de géule
qui a mls au ·ervic" d'un Id al cla sique, 1 merveilleuses d couvertes
instinctives des promoteurs du romaotl me. A tort ou à raison, je vois
•·n lui l'une de. jeune torr s qui contribueront à faire sortir l'ordre de
l'excès du d sordrc.

LETTRES ALLEMA DES : L'UTOPIE DE RATHENAU
,Je ne crain pas ce nom d'utopiste, déélare Rathenau. JI sait que c'est
l'i1topie qui a manqué à l'Allemagoe impérialiste et marxiste, que c'e t
eocorè une ut.Qpie digne du nom qui mauque au monde d"aujourd'hul.
Qu'elle paraisse. et si elle c t assez haute, peut-Hre accepteronsnous la « décadente de la liberté. dont non sommes menacé , peutêtre tero11s-nou que ce ue soit qu'une tra.o formation de cette liberté
que noua avions conçue us une forme trop simple.
li ne "agit point de pré enter les lriées de Rathenau comme ab lument neuves ou nécessairement déterminantes pour la oclétê à venir.
V· sodologue allemand est Inspiré de fan:; Il a le eos prussien de
l'autorité; à son origine Israélite il doit d'apporter un heureux ferment
de dissociat1on dans uo corps national et un corps social dont l'évolution s'est arr tée: sa pratique des aff'aires lui fait concevoir 1·organisatlon selon un schéma Industriel: son mysticisme le rend favorable à la
H ussie, où Il dit avoir vu s'accomplir celle d.: tontes les transformations
historiques la plus capable de renouveler l'inspiration humaine. Mais
par de, us tont il est Allemand, et si son action d~pas e en portée
le bornes d'une nation, elle est cependant concentrée sur uo point : la
novation de l'A Uemagne à qui li faut rendre sa , mission splrltuelle .•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAl$È
Mission qui n'est pas ce que les Allemands abmés ont cru qu'elle était_
Elle demeure obrnlll'e, conforme â la nature problématique du Germain.
Mais il faut qu'une figure de !"A llemand se dessiue, dégagée, de.s surcharges accident~Jles; il faut q11e s'affirme un idéal allemand qui
répoade aux ten ,ianées profondes âe la nation l't convienne à l'H,at
prése ,1t des, civilisation.
cet idéal, (elon. Rathe1tau, 1re saurait êt L·e d'ordre politique. La Franc ,
l'A-ngleterre out derrière elle des siècles de -vie politique ; leur traditi••Il
aémocr atiqur, leur éducation civique y rend ent Le parl(' mentarisme
moins noclf qu'il- ne le serait pour l'Allemagne, Que les Allemands
soieii~ incap&lt;J.bles de se donn er des r eprésentants et des dirigeanls,
qu'U 1elll' füil!e borner l'horizon parlementaire !t. des intérêts locaux et
immétli11ts, ce fa\t ea prouvé qu'ils ont réclatné à. eôté de la.. R-olpu- '
blique allrmande des républiques locales ou corporatives, de~ co1;seils
d'011vrle;r, .
En cela pourtant ils s'accordent Mu n~cessités nou-.relles. L'Etat politique,trl que le conce-vaientFrMéric II,Loui"sXlVet Clémencf au,a fait sou
tem.ps. La complexité de la vie éconcro.ique rend désormais impossible
a.u.1. politiciens purs la tâche de diriger. la 1•ie d'une nation. cette vie
dépend du facteur éco nomiqu.e. Quoi qu'on en ait il passe au :t?rem!er
plan, et c'rst de lui que doit tenir compte une organisation rationnelle
et efficace . .mn Allemagne - mais l e problème ne-se pose-t-il p&lt;1-s ailleurs
avec l es mêmes do,mées ! - il s'agit d'abord &lt;l'exister, de ne pas mourir
de faim, de froid, de misère, et pour sattsfaire allî e:x,ige.nces élémen•
taires, de l'enoncer. Pout· uu s_iècle et plu~, dit Rathenau,_ (à n6us Ce
généraliser) l'Allemagne srra _patwre. Nul mlrade ne r:duira l'éca~t
entre la pi:oductlon et la consommation : il y faut ub effort pr.olonge.
Que tout ce qui est luxe soit SUJJpl'ilné d'a1,J.Lorilé. Et d'autQ_rité égâle•
ment tout ce qui est gaspillage de l'effort, ooncurrence stérile, intermédiaires improductifs. P lus de jouisseurs, plus d'oisifs, plus d'artistes
pe11t-être. Ici Rathenau héslte comme au bord de l'abîme ; fauâra+il un
siècle de ba1·bàrie avant que l'on puisse à nouveau songer au geste
désintéresse, à L'acte gratuit î ou bien trouvel'a0t-on moyen d'utiliser, de
sociallser le poète, l'artiste lui aussi 1
car c'est le but : ·que tout être soit en fonction de la collect_ivlté qu'en retour la collectivité permette à l'être sou plein épanouissement.
n y faut ~n sacrifice des deux côtés. A chacun . Rathenau demande
, d'accepte·r comme un fait inél_u ctable fa sbcialisation totale. tl ·n!est
point aisé de &lt;Se représenter le. fonctionnement de la machine telle qu'il
e.utend la monter, Mals elle jouera durement.La dictature est inévitable
~ous forme d'otganisation : qu'elle soit intellige,nte et fasse rendre à

NOTES
chaque hom ué, à chaque chose, le maximum. Nu1 ne se sentira llllre
par rapport à la communauté. Le travail sera obllgatoire, comme le loisir. Plus de capital, plus de revepu qui ne dépende du travail, µlus
d'héritage. Toute liberté étant laissée à l'individu de posséder pour jou1r
de ~a possession, toute liberté lui sera. ôtée d'en faire un moyeu de
èe producttou. La production sara collective, et le setù lien mis entre
les hommes sera celui de leur profession; dans l'engreuage ·corporatif,
monté en -vue de l'intérêt commun ·et jouant sans résistances individuelles, ils serunt un rouage consentant. Aiàsi seraient supprimées les
classes sociales; no seul peuple, une seule communauté. Mâis aussi
une seule supériorité; celle de la Bil/1ung, de la« formation •1 dont les
moyens seraient donnês êgalemen.t à tous, La gullrre n'a èté qu'un
conflit de bourgeQisie à bourgeoisie. La 1:&gt;ailr, ma1gré le trlomphe apparent des bou,rgeoisies occidentales, amène leur inévitable destruction.
Et la destruction de leurs institutions, de leurs-constitutions ,de leur trat
politique. Celui-cl survivra commeu ne sorte de tribunal, col)lme, la plus
-hante instance à laquel.l,e puisse11t s'adresser les corporations en cas de
conflit. Mais 11 n'aura que yoix consultative. Il réµondait à une conception mécanique; la vie y refluait du centre à la périphérie· il faut que
s) substitue une conception organique, que la viè se t~uve partout à
ellè-même sol'l cen tré, çlans des parlements écqnomiques, corporatifs,
idéologiques, chacuu ,de ceux-ci réglant nue activité limitée et se composant d'indivldns qul discutent de lelll's intérêts immédiats. Ainsi au
lieu du statique on favorisera le dynamique; à la notion de l'être s·associera cell ~ du devenir. Ltm forces profondes d'nn peuvte ne seront plua
pa1.·alysées par la tradition, mais multipliées p~r l'organisation.' Ce qui
aura êté perdu d'individna~isme, se retrouvera dans l'association
qui évolue. L'il1itiativ-a de chacun, iudficace dans l'anarchie ou
étouffée par la centrali1:1atiou, aur~ libre jen dans les groupements de
moyenne mesure où lei; industriels discuteront de lenr industrie, les
savants de leur scie. nce, les artistes de leur art. Dans tous les domaines
s'-opérera une r'évolutiou - c: la révolution continue • dlt Ratllenau qui sera e:tl"ort de constante adaptation, mais aussi d; constànte ré~ovation.
ear - et c'est tel que Rathenau se disting~e essentlellement des ferveuts du matérialisme historique- et aussi· des Allemands encli nii par
nature à accepter ce qui est comme ayant sa raison d'ètl'e - l'individu
rie sera pin&amp; &amp;eulement déterminé par la collectivité, l'homme par les
choses, l'esprit par la matière; il jouera à son tour un rêle-détermina □ t.
C'en doit être fàit pour l'Allemague de l'acte machinal auquel la condamnait Marx aussi bien que Bismarck. C'est l'esprit, c•est l'ame qu'il
I

�770

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faut éveiller. La Prusse l'étouffait. L'Allemagne ne retrouvera cette
mission spirituelle à. laquelle elle continue de croire qu'en se libèraut
de Berlin, de Potsdam, de son prussianisme, et de son faux socialisme.
Que l'ère soit close de l'homme-machine; qu'il s'en ouvre une autre
dont la dominante sera • équilibre du travail •. Rathenau n'entend
point par là que cesseraient de s'opposer travail de la main et travail
de l'esprit. Mais il entend que cesse une distinction : celle du travailleur manuel et du travailleur intellectuel. Dans un peuple où il n'y
aurait plus de classes, où la journée de travail serait réduite pour tous,
où le loisir serait organisé, qui empêcherait le maçon de passer des
après-midi au laboratoire où l'expérimentateur lui expliquerait son
expérience, et le savant d'aller un matin à l'usine où il suivrait l'œuvre
des doigts ouvriers, C'est Goethe prenant leçon de sou relieur et admirant plus à. mesru·e qu'il vieillissait la vie de l'artisan. L'échange resterait superficiel pourtant; ll faut qu'il devienne intérieur, que le même
homme soit ouvrier et penseur, que le cerveau et la maln conjuguent
leur activité. Pas de travail intell~ctuel sans le contrôle de la pratique,
pas d'application sans le secours dè 1a pen~ée. L'ouvrier américain un type rare encol.'e même aux Etats-Unis, et qu'il ne faudrait pas trop
se httter de donner en exemple .- qui peut quitter l'atelier pour L'Université, faire â1terner la théorie et l'expérience, les heures de cours et
celles de travail, semble à. Rathepau plein de promesses pour l'avenil';
échappant à la spéciafü,ation par l'activité de la pensée qui comprend,
contrôle et améüore la machine, il devient ingénieur, il devient homme.
Peut-être y a-t-il à tirer de là les principes d'une éducatiou qui combineralt des élément jusqu'ici épars dans notre enseignement bourgeois
et notre enseignement populaire : la théorie a été exposée dans le projet d'éducation syndicaliste qu'Albert Thierry publia autrefois dans la
Vte OUm·tère; on y reviendra.
L'intérêt de ces vues est qu'elles sont moins utopiques qu'il n'y paraît
d'abord. RaU1enau est JI\Oins un visionnaire qu'un clairvoyant se re11dant compte un quart d'heure avant d'autres des nécessités qui déjà
nous ont saisis à la gorge. Ceux qui chez nous se préoccupent d'une
organisation du travail 1ntellectuel ne sauraient demeurer indifférents
à ses projets, à ses préoccupations. Elles ne sont pas si loin des nôtres.
Le rôle français serait, s'engageant dans cette voie de l'organisation,
d'y sauvegarder la liberté de l'individu, la liberté de l'esprit - ce n'est
qu'à cette condition que l'organisation sera féconde - et la di~ficulté
n'est pas insurmontable.
FÉLIX -llBR.l'AUX

NOTES

77 1

LES CARNETS DE GUERRE DE RICHARD DEHMEL
(Zwischen Volkund Menshbeit. S. Fischer, Berlin, 1919).
Le bruit a.vait couru en 191~ que le poète socialiste Richard Dehmel
s'était engagé à cinquaute ans pour comhattre le czarisme. En fait

Dehmel était dès octobre Hll4 sur le front français à Chauny où il resta
j usq ir'en avril 1915. Des tranchées il pa~sa au set·vlce d'étapes où il fut
chargé de conférences de propagande dans l'armée all,ema~de. Tyrtée
désabusé, en J916, il quitta le front d'Alsace pour entrer à la censure en
Lithuanie. Les abus dont il y fut témoin le décidèrem à. demanùer son
rappel. 11 devait finir la guerre au service des archives et après l'armistice lancer un appel vain aux voloutaires qui couseutiralent à. mourir
plutôt que d'accepter les conditio11s faites à l'Allemagne; la flamme
autour de lui s\:tait éteinte. Eu lui-même die ne jetait plus qn·une
lueur et le Kr·iegstage/Juch qu'il rédigea pendant quatre années ne s rvira guère la mémoire de l'écriva.io mort hier.
On s'attendait à y tr,,u·ver les réactions d'un homme averti qn'uu
geste héroïque avait jeté dans la mêlée. Comment un Allemand s non
de génie, du moins de tale,1t, concevait-il cette guerre l De quoi ~e sentait-li adversaire! Que combattait-il eu la Francef Que découvrait-il de
l'Allemagne-, 8t l'on &lt;'St déçu que toute peusée soit tenue, dans ces carnets, à un niveau si médiocre. Pour un otticler de réserve 1,-s notations
paraîtraient ass ·z i, telligeutes et humaines. Pour un Dehmel, cela sent
trop u11iqnemeut l'officier de réserve. Il ne se demande pas pourquoi il
B,e bat. 11 ne rM!échit ni n,, crit 1qu.e. La guerre est un fait qu'il a~cepte,
une fatalitti h ·Ul'euse; un regret seul,•ment: c;est que la France, dont il
faut bieù constater la vit,olité, n"y soit pas associée à. l'Allemagne pour
atteiudre à l'hégémonie. Car il ne s·agit que de cela dans l'esprit du
combattaut volontaiJ"e. Il ·SL enrôlé, enrégiment,·, acquis sans réserve à.
la cause allemande. b:tre qu,·lque cbose daus le rouage - officier, poète
officiel, titulaire d'ordr~s prus,iens, participaut d'une commuue victoire,
son ambitiuu ne va pas à autr,, chose. S'il a un· soubresaut en recevant le
cordon de l'Aigle Rouge, c'est parce que ce u·e~t qu'une décoration civile
- et la quatl'ième clas~e de l'ordre, à lui qui , e fait complaisamment appeltn- le plus grand des poHes de la géuération a,;tuelle, et il souffre
moins des a,tes •le barbarie autour d,, lui q&gt;.1e du dédai11 des officiers &lt;le
caste pour son talent d'écrivain : c•~st à. ce signe seulement qu'il reconnaît que l'Allemaml n'est poiJlt "cultivé •.
Déceµtions heureuses .,n ce sen~ qu'elles ont peu à peu éveillé l'esprit
critique : le naïf ayant épousé ~ans conteste la cause de son peuple en
vient peu à peu à douter. Aux notatious de météorologie et d'hygiène

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

772

qui d'abord encombrent les feuillets, se sub_stituent peu à peu des
réflexioas sur les Français au milieu desquels il vit au cautonnement
et qllitlul appa1·aissent moins • llnis • qu 'il ne l'admettait d'abol'd, moius
prêts p.o ur l'absorption, la colonisation. Et au su et de la culture allemande dont il était le fe1·veut., au spectacle des exactions qu'il lui faut
bien noter malgré lui, Dehmelsent aussi le doute monter, jusqu'au jour
ciù il déclare que le professeu1· allemand a perdu la bataille : Avouons- .
nous que les di1•igeants de l'ancien régime nous M~t engagés dans
ur,i combat pour la domination du m,onde, à, laquelle nous n'étions
pas

p,·,ns mof·alernént.

C'est précisément cette absence de préparation profonde, ce défaut de
vie intéri ..ure, d'aspirations personnelles et vraiment héroïques; même
chez ceux qui passaient pour les meilleurs des Allemands, qui s'accusent
dans l ~s Garnet;s de Dehmel. Des forces médiocres étaient eu jeu: captées
par un courant collectif elles ont pu donner un moment l'ill11sion de la
grandeur. Maintenant qu'elles sont éparses, il restP. à trouver cc qui
d'elles pourrait encore servir et dans quel ·s ens elles doivent s'orienter.

...

J;'IÎLIX BERT.\UX

*

LES REVUES
~AISSANCE DE TROIS REVUES
Voi9i le premier acte du Parti de l'! nt elligeuce : la Revue Universelle.
Cette revue a pour •dirècteur Jacques Bainville, Henri Massis pour
rédacteur eu chef; l'on co1Jnaissait déjà son espoir : il est que le génie
classique - , et précisément l'intelligence liée à la patrie française, à la
religi&lt;m çatholique - 01fre·1e principe de reçonstruclio n, que !"Europe
attend. Et son programme : fédérer les él \ments intellectuels q .li, ~ur
tous les points du globe, Mnt attachés à la sauvegarde de la civilisation.
Un article de Charles Maurras : L'A venir àe !'Ordre; une étude
d'Augustin Cochin sur le Patriotisme humanitaire; un discours du
cardiaal Mercier : Da,nte et saint Thomas, trois chroniques termes et
simples de Pierre Lasserre,'René Johannet, Ja·· ques Maritain, tel est,
pour la part politique et critique, le sommaire du premier numéro
(1 ~ avril). Il ne snrpre,,d pas notre attente; il offre la figure la plus fidèle
qui soit, la plus variée qui puisse être, d'une Françe de l'ordre, et de
l'ordre qui s'appelle Maurras.

*
Action est une revue ingénieuse, charmante, injuste; (je puis bien
m•_:.to·nner qu'elle nous propose ci, la, rots, pour maîtrt's; Han Ryoer et

NOTES

773

Ma~ Jacob). • Nous avons voulu, écrit Florent F
.
. . .
chmsis pour l'originalité cl 1
.
els, umr des ecr1vaius,
Bien. Il ajoute. • indlv·d el_ etur esprit et l'équilibre .de leur forme ·"
•
L ia rs es en ce sens " "l
•
aucune école » M1!is S'l'l l
.
,, lLL 5 n appurtie,inent à
·
eur ar1·1ve de fondei· écol I Et
avons besoin d'inattendu et Stll't ou t d e Joie.
. . ,,
e
encore:« Nous
Roger Allard J ean cocte
M
André Suarès ~ndré Thé . a11, ax: Jacob, A11dré Mary; André Salmon,
,
rive ont collaboré aui.: deu
é
et de mars. Pas de da~aïst
Q
.
.x num ros de féV1·ier
''
es. ue 1ques bois de De a· u b
au pochoir de Gleizes Des réf! .
r m. n ea11 dessin
·
exions de Gabriel Bran t. L

stendhalienne

au héros.

e •

a- conce$1tion

A&lt;

(A ce propos, il est curieux: que M L
Philosophique ('anvA ,
_ . · ,. · Ar.réat écrive dans la Revue

vif:::~•:,~ 1~:l ·-•!

aujourd'hui moi~s
commencé pour lui. •)

d u_lte,1·et q_ui s?ttache à Beyle est
Ja 16 ' 1 oubli meme a peut-être déjà

*

L!J, Oonru;;;tss1J,nce, que dirigent René-Loui
s Doyon et EdOUJ11'd Willer'
·1
ans ses numéros de janvier fé .
t
à publier cent vingt lettr ' S . éd't
d ' vrier e mnrs, ou s'apprête
" rn I es e Stendhal dont 1
•
datent de 180.t un roman de. J Pél' d
,
e prelU.lères
'
· · " an : La, Torche renv&amp; · d
de Verlaine et de Laurent Tai!hade. Elle se
see, es lettres
de Groux. Elle écrit . • Jl y t t
plaît aux tableaux de Henry
pièce ù'uu WolJf ou ~'un Cro~ssout lun peuple de dégoùtés pour qui une
1 e , es chansons de Mayol
.
film .
phste, l'infamie littéraire d'un BouhéUer •
. •.
' u1t
sunincompréhenslbles enlèvent la pensée de ~ l ~m1rat'.on aJfectêe d'arts
ajoute : • Nous alm
evo1rs sociaux. • Lor qu'elle
ons par dessus tout l'iutP Il'
t
.
servir», nous connaissons ain i
,.
. igence e nous la voulons
choisit et veut favoriser les go~; det il rntelhg_ence particulière qu'elle
'
u 8 e: es premières démarches
Ces démarches sembleront parfoi$ diver
.
. .
~oi:unises également 11. une d's ,· 1.
. gentes· du mcnns sont-elles
1 c1p 1ne stricte •obre att
r
n.a,issance laisse peu au hasard
. •,
en ive. La Conraire • . Elle mérite d'être sui . lolu a~ lieu commun • de parti littévie, e e e:uge d'êt,re étudiée.
moz a publ'é d

...,.

NOUVEAUX HOMMAGES A MORÉAS
La,

Minerve .f'ra,nçatse (I·• a 'l)

du poète .:

.

vr1

.

contient quelques stances inédites

Voici donc une fois encore
La fla précoce de l'été .
Quel!e ~.lie et trêmblan.te aurore
se reve1lle sur la cité 1
10

�t

NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

774
Tout l'esprit d'Apollon et celte arde1;1-r divine
11
Qui n'était que l~mièr1:
1~;~:~e;111~ ~olliue
Quand nous pdreas1os~~ cour baigne secrètement! ...
Que le Tarn an

~~;i:~

Le bruit des chariots sur la rout~ poui~·.eu~e,
é
l lent sous les matins Ja 18 •
Au
~:se~ul: prai'1·ie, et cette ombre .1o~e.use
~! Jurnait au soleil dans les jeunes ta1lhs ! ...

~r

1'orageux Orio11 guidait nos belles c?urse~? su
Pau "Onf\ait notre cœur, et nous av1oas ie.n
~
•ous à. ces petites sources,
Donner des noms J
•
d'un roc moussu.
Qui filtraient doucement au c1 eux

*
sou hommage trois lettres de ThéoRaymond de la Tailhède ;omt ail
é f La, Renausance, 20 mars).
dore de Banville et de Stéphane M arm
il).
.
• de France (l" avr •
André Rouveyre écrit au ,lfercu1e
.
. • .
sa manière publique : il avait l air
D'un mot je voudrais désigner
d'une apostro11he.
.
i . e des idées et des livres
!ltaurice Barrès avait donné à. la Revue cr tiqu
. .

à

ce souvenir :
.
, .
i sister que j'ai connu un M?réas
C'était un exi!él J a;ouie s~n\! !e rappelle les temps lointams et
amounux et prmce charman ·. b l vard Saint-Marcel, dans le vaste
recouverts Mjà. pa~ la bru~~éo~\
:'naison neuve, il reçut u_ne belle
appartement à peme meu
u . son chagrin fut un des eléments
étrangère qu'il ne devait pl~s 1'evo1~.. à toutes les pages de son œuvre.
de son art, et la. passante voilée respu e
.
.
" de Tristan K.lingsor, un hommage plus léger, non moms
L'on atmer~,
tendre (Ecrits N()'U,veaux, A.vril):
AU temps où Moréas montrait son nez
Et sa moustache
Dans les cafés du Montparnasse,
Le vie uJ( cheval de fiacre
Etalt de roses couronné,
A.u temps de Moréas.

i:

Mon.aieur Lintilhac
D'ire protestait :
" Qu'on harnache
D'un vil cuir
cette carcasse
De baudet!•
sur quoi, tous de rire.

775
Et tandis qu'un nuage flottant
Au-dessus df Paris
Filait daus l'espace,
La brise fine du printemps
Portait du Luxembourg Jusqu'à notre terrasse
L'odeur des marronnier, fleuris.

*
**
UNE TRIBUNE FRANÇAISE AU LOUVRE
Poussin l'emporte sur Watteau, de peu; encore est-oe grâce à M. Joan
Giraudoux qui lui donne quatre voix sur les huit dont il dispose. Ingres
vientensuite; il obtient vingt-et-une voix; Chardin, dix-neuf; Corot quinze;
Claude quatorze; Delacroix onze, Manet dix. Le Naiu et Clouet sont
battus: Cézanne aussi, de fa1,on assez humiliante : quatre voix. Tels
sont les résultats de l'enquête conduite par M. Jean-Louis Vaudoyer
auprès de vingt artistes, écrivains, critiques : « Quels sont les huit
tableaux que vous placeriez dans une tribune dédiée à la peinture
française t &gt;&gt; (L'Opinion, 28 février,(), 13, 20, 27 mars et 3 aVl'il).
Mais certains choix particuliers nons peuvent surprendre ou toucher
davantage. M. Louis Dimier ainsi répond :
« Votre consigne de ne requérir que le Louvre pour former la Tribune
de l'Ecole française a l'inconvénient de gèner le choix. J'aurais voulu
mettre Ingres et Corot, et naturellement Watteau, mais avec des toiles
qui manquent au musée ; quoi qu'il en soit, voh:i :
Poussin : Le Pa,ysage de Diogline.
Lesueur : Le plafond de Phaéton demandant à, condufre le cha1· du
soleil

Claude-Lorrain : Chrvséts rendue, où l'on voit une petite barque
passer dans fümbre d'un grand navire.
Valentin : Le Concert, où une lemme tape de l'épinette.
Philippe de Champaigne : Le Prévôt et les Echevins.
Chardin : La B1•ioche à, la, fleur d"oranger, avec le petlt carafon de
vin.

Prud'hon: La Justice et llh Vengeamcepoursuivant le Crime.
Théodore Rousseau : Les Chênes .»
M. Joachim Gasquet :
« Je ne puis pour ma part imaginer cette tribune, sans songer à l'in•
fluence qu'elle exercerait fatalement et raisonnablement sur les jeunes
peintres de notre Renaissance. li y faut donc un Cézanne, une Sainte
Victoire, et le Louvre u'en possède pas encore. il y faudrait aussi un
radieux Courbet et je sais bien lequel, mais les .Demoiselles des borcts
de ta Seine ne sont pas au Louvre non plus, ni la Baigneuse que vous
connaissez. »
M. A.ndré Gide :
,t D'abord, sans hésiter, l'admirable Pieta d'ATignon, - qu'il est ei

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

intéressant de voit' se rattacher, et par Fes imperfections mêmes (hélas!
pa1· ses imperfections surtout) aux tendances les plus modernes ...
Un Delacr.,ix r Oh I je sais bien son importance; mais, vrai 1 si j'en
pr~nds un, ce seJ·a par devoir. Je les regarde encore : à la seule exception peu.t-être de l'App,:i,,·tement du comte de Môr-na,y ou du Coin
a•atelter de la collection Rô11art, tous m'e1111uient. Mème la Noce juive
daiis le Maroo. Et je suis cimtent qu"ils m·ennuient; à la manière des
dram~s de Hugo et, plus généralement, de toute œuvre entach,1e de
romantisme - et comme enuuieront sÎlrement plus tarJ lt•s œnvres qui
« amusent J' le plus aujouI"d'hui et paraisseqt les plus hardies. Non, je
ne prendrai pas de Delacroix . •
M.

NOTES

777

Max Jacob donne
fin et la morale : au même numéro d'Action une fable, dont voici le
Dans_ une chlissè én or natif,
la re111e donnait le sein à l'héritier prés
tif
--. un belvédère avec des éten 1arrl
om_p ' .
un verre de lampe où r
. s du monde entier,
quand Je bateau sombr/rc-en-ciel est en tiers, l'arc-,·n-ciel irisait ses cheveux et son bras
Or, cet arc-en-ciel
·
é~ait un avertissemrnt du ciel.
L eufant devait uu ·
•
L;ouragau était fait J~~~ f!reféi:,! ~~rt
génie.
L eufaut fot 1·et1·ouvé s~c après la. i!arê
par un_ ange ~ur une poutre bien ainar:é
fallait_ qu'Altonso fut élevé a l'arnéricai~e
c est-à-du· . ~au~ cour et ,ans gêne.
'
Personne n eta1t digue du préceptorat
q'.ie les pilleurs d'é,,aves de la pointe 'du Raz
La natu.r_~ seulemeut ! aucune aide!
.
Sa
fot •, .da.m·asqu1· ,1eur des sabres de Tolède
Maivo1·at1on
•
• s ts Breto,1s ignorent encBr.i l'art de V l .
.
\ lfonso avait un don, n'en avait qu·un
u cam.
L enfant muu c·ut sa
,.
•
.
·
Que de , .
us s etre Jamais révélé!
gun1e perdu en ce monde mal surveillé!

/;i~~~

Maurice Denis observe:

« Je n'en sortirai pa I Ou plutôt, si, avec lPs t.i.bleaux en main. Que
votre hypothi•se s e réalise t't que je sois cl,argé de la réalise!'., alors je

composerais une salle de huit Français mu• trop de peine, comme on
compose u,1 tableau, eu bala:içant les mas. es, en opposant les figures
aux paysages, les tons chau !s aux tuns froids. L'euse •llble ainsi obtenu,
parce qu'il .serait harmonieux, ferait à so n tour valoir chaque partie ;
et chaque chef d\euvre, ainsi µrésenté, de-viendraii le sur-chef d'œuvre
des Tribunes. e doute-z pas que c•~st ainsi qu'à l'origine des musées
les choses se sont passées, et que dans notre admiratiou des toiles
célèbres, il y alapartde l"éussite d'un accrochage séculaire et heureux.•

*

**

MAX JACOB'
Henri Hertz écrit dans Action (mars 1920) sar l'œuvre de Max Jacob :
Nous a~sistons à uoe manifestation particulii•rem(• nt complexe de
«l'esprit» au sens où ce mot ne ,·eprés •ate pas s,•nlement la spirilu,ùitè
pur,· ni seulement l'intelligence comiqu.e des choses, mais une étrange
inspiration ér\lgrnatique et ardente dans laquelle les doux se c,mtondent,
provoquant parfois des accès de mysticisme en un langage dépouille,
et parfois un bombardement d,; notes, notules, pointes, points de vue,
mis en valeur et aiguisés au moyeu des par&lt;1res, torsions, danses et
inventions de mots, les plus adroites et les plus at•tilicieuses.
Henri Hertz cite ensuite un passage des Œ1,t,1:re,ç btH'lesques a-mvstiq-U,es de Frère JJiatorez :

"On apercevait les hangars éclairé à L:èleclriclté et pareils à des
machines de gu. ·rre romaines. Quand la guerre éclata, le, pauvres et ks
soldats cou hereut, pê,e-mêle, daus les h:illes qu'on avait b;lties le
long des maisons. Un soir que j "étais allé chez mes amis, selon la
coutume de paix, ma sœu1·, pour me faire honte, me cu1tta l'héroïsme
d'u•1 homme qui êLait parti contre l'~n .. emi, abaudonnant ~a femme à
Dieu; et au contraire elle m" montrait avec fureur ceux qui profitaieut
de la guerre pour abandonner leurs anciennes mait1·esses.
« En vous qu.ilta nt, ô mes amis, ô mes frères, pour la guerre, est-ce
une maîtress0 que j'ai abandonnée ou une fem·ne que j'ai héroïquement
sacrifiée à la patrie 1 •

I\

***

REVUES PASSÉES : HAIS-KAIS DE GUERRE
Julien
Vocance ,a n~ u bP
. .
w dans · la Gn.vnàe Re1,·ue (mai 1916)
• v;s1011s de "U •t-re
.
.
cent
d'
. ,· e
•• s?um1ses a la farine dtt haï-kaï japonais. ce mode
P1::p1 es,1011 bref convi1Jnt à. d~s surprises menues et à une surprise
. grave, que l'on ne s:avoue pas :
Pour al'!'i-ver jusqu'à ma peau
Les balles ne pollrraicnt jamais
Se débrouiller dans mes lai1iages.
Ne sois pas ainsi haletant.
La b~e t'~ couver\ de sang,
Mal_; 1\ a fait qu't,rafler la tempe.
Les rafales de nos canons
D'une ville à l'horizon
Allument la vision brève.

*
Les cadav~es en~re l~s tranchées,
Depms trc11s mois no1rc;ssant
Ont attl'apo la pelade.
'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Terrés dans nos cagnas,
!,'ouragan tournoyant de fer
Ne nous atteindra guère.

•

leur table frugale
un saucisson noir s'est invité ...
n a défoncé trois poitrines.
À

Ferraille aiguë.
Tympan fourbu.
Mai1&gt;on11 perdues.

*

Mon oreille inquiète analyse les sons :
De nous ... des Boches ... 77 .. . 120

,

A droite .. . en face ... au-dessus ... Touché•

*

Je l'ai reçu dans la fesse,
Toi dans l'œ il.

Tu es un héros, moi guère.

•

**
MEMENTO
LE BuLLETrN DE LA YlE ARTISTIQ.!JE (1" Avril): L'humour et la caricature, par Guillaume }anneau.
.
M
9 o). Pour le tombeau de Guillaume
LEApollinaire,
CAR~ET _CRITIQ.\J\,~-llar~
Poë
et
l'esthétique
de
poésie
pure,
par "1 '-JI,
gar
par Jean Royère.
.
1an t eur de Malata,
LE CORRESPONDANT (25 Mars, 10 Avnl):
roman par joseph Comad, trad. G. jean- ii ry.
L• CRAPOUILLOT (1•• Avril): Dada, __ par André Varagnac; critique
-des Fi lms de Jean Galtier-Boissiere.
LE D1vAN (~ars-Avril): Sur Flaubert, par Michel Puy; Tombeau,
par Louis Pize.
fi .
A dré
LES É~ITS ~OUfVEAUX t(A1vrj~u:n!!~c3~t$:~i:1
~:~
V;~éry
Suares; L en ance e a J
La.rbaud.
D· ·
L'ENCRIER (25 Mars): La féerie humaine, par Roger _evigne.
..
LES FEUILLES LISRES (M a rS-Av ril).. Porul , contet par Vincent M11sell1,
Bandurria vie·a, poème par R. M . Herman .
. Par René Scbwob. Bois de Paul De/tombe,
LA-:,:-----~""'
GER
ars .-.,, ssa1m,
Morin-Jean.
LA GRANDE REvut (Mars) : La coutume des ancêtres, roman par
Charles Renel.

e/ .

1j b

\B~n~:,

NOTES

779

Les LETTRES (1" Avril): Minerve démasquée, par Gaëtan Bernoville.
Les MARGES (15 Avril): Eloge de !'absinthe, par E. Tisserand; Une
invitation de J. K. Huysmans, par René Martimaii .
LE MERCURE DE FRANCE (15 Mars): La poésie américaine d'aujou rd'hui,
par jean Catel; (1" Avril): Poésies, par André Spire; A l'extrémite corporelle de Moréas, par André RouveJJre; Le bélier, la
brebis et le mouton, roman par He-nri Bacbelin; (15 Avril):
Rimbaud mourant, une lettre d'Isabelle Rimbaud.
LA M1NERvE FRANÇAISE (1" Avril): Hommages à Moréas par Raymond
de la Tailbède, la comtesse de Noailles; Henri de R.egnier, Pierre
Cama, Xavier de Magallon; La Première de « Toussaint-Louverture », par René de Planhol.
LA NouvELLE JoURNÉE (1" Avril): Les Russes tels que je les ai vus,
par Maurice Gaucheron.
NouvELLE REVUE D'ITALIE (15 Mars): Les humoristes italiens contemporains, par Charlotte Renautd.
L'Or1NION (29 Mars): Qyelques aspects de la peinture moderne, par
}. L. Vaudoyer; (3 Avril): Le conte et le roman, par Jacques
Boulenger; Adrien Mithouard, ~ar Eugène Marsan; Au VieuxColombier, par Jean 4e Pierre eu; (10 Avril): Sur un ami de
Frédéric Nietzsche, par Daniel alévy .
LA RENAISSANCE (10 Avril): Le concours pour l'extension de Paris,
par Pierre Valmont et Pierre Billotey.
LA RevuE CRITIQ.!JE DES IDÉES ET DES LIVRES ( 10 Avril) : Le théâtre et
le rêve, par Henry Bidou; La mort de Paul-Louis Courier, par
Jacques Boulenger; Chronique stendhalienne, par Henri Martineau.
LA REvuE ou CENTRE (Mars): A nuitée, poème par Hugues Lapaire.
LA REvue DES DEux-MoNDES (1" Avril): La langue française et la
guerre, par Paul Ha{ard.
LA Revue FÉDÉRALISTE (Février): Jean-Marc Bernard critique, par
Henri Rambaud.
LA REVUE DES JEUNES (10 Février): Les sympathies catholiques de
Georges Sorel, par Paul Bonté.
LA Revue MONDIALE (1 " Avril): Diderot et l'abbé Barthélemy, dialogue inédit de Diderot.
LA REvuE DE PARIS (15 Avril): Les Lettres et la Vie, par F. Vandérem.
REvuE PRATIQ.!JE D'APOLOGÉTIQUE (15 Mars): L'homme né de la guerre,
par François Bénédict.
LA REvue ROMANDE (1" Mars): Ton esprit neuf.. ., poème par Renélouis Piacbaud.
LA REVUE UNIVERSELLE ( 15 Avril): La Mort de Syveton, souvenirs par
Léon Daudet; Le Suicide de la pensée, par G. K. Chesterton.

�78o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
LITTERATURE, ROMANS,
THÉATRE
AWALAT

(A.): So·wrenit-s de la v ie

llttératt·e; A.. Fayard et C".

Jnd!oe 3$;
A. Fayard et C'•.
Gu-v AnNocrx : Les caracte&gt;·es ob•
ser1·és par zm vieuœ ph.ilosoph.e; Devambez.
ALEXANDRE ARNOUX:

L'A.U1"E\1R

DES PROPOS

D'A.LAIN :

systènu~ (les Bea.ux-Arts; Nou-

PIERRE H,rnP

canicienne;
Française.
J.-K.

ANDRÉAS

DE LEJl.BER :

Ulnfanre;

B11n:r-'VALMF.R:

!?lammarion.

c-•.

Le Plaisir; g_

E. Figuière.

manu·l,évy.

·
Protée: Nouvelle
Revue Française.

PArL CLALUEL:
B~;NJ,HIJ.'

CONSTANT:

Adolphe;

ae

Cté-

Les seuils noirs;

PA YJ•:N: Les saisons

ges ; E. F lguière.
PÈRIN:

Sansot.

rou-

FRANCIS PI CABIA: Un,!que Eum~-

queL avec une préface de Tristan 'l'Zara; Au Sans Pareil.
la musette

de g1·enaàes ; E. de Bocca.rd.
ROMA)~ Rot.LAN!) : LiluU; Ollendorff.
J.-H. ROSNY atuê : Le felin
géant; Pion- Nourrit et C".

Rou, RE : L,'amou?·euse histoi1·e d'A i1gu.sre Comte
et de Clotilde àe Vaux; Cal-

Ed. Champion.
DIDEROT : l,es bijoiu; indiscrets;
L'f:dition .

CJiARLES DE

ANDRÉ lè,\UE: Antlw/0{/ie des écr?•
1·àins de la, gue,·re : Delagrave.

V, SIER.OSZE'&gt;nlKI: Sur la li3ie're

1''Aous: t,a pi•iere des qiia1·ar1.te

GEORGES SOREL:

heu?·es ; Eclitlons Gallus.
Fi:NELOJS : Les aventures de Téléow,qve; Hachette.
RF.NÉ GHIL: Les imaues ùu mon•
de ; E. Figuière.
SACHA GUITR y:

quelle.

Béranger; I1. FasDieu..
L,ittéra ire de

Gus BOFA : Rou .blaps le

assis ; société
Frauce.

mann-Lévy.

des fat·tts ; G. {;rès et C".
Ré{lextons $11 ,.

za ?Jiolence, 4' édition augmentée d'un plaidoyer pour r,enino;
ltivière.
ALUERT 'I'RIBAUDK"l' .. Les idées de
Chan-les Jtam·ros; Nouvelle
Revue FraJJçaise.
H. WELSCIDNGER : DO'lbze contes
alsacîens ; Berger-Levrault.
MARCEL WU,I.ARO : Tour d'horizon; Au Sans Pareil.

LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD
IMPRJMERIB COULOUMA, -

LE CIMETifRE MARIN

Les Ca,pthes;

llIAt:RICF. QUILLOT:

REN.E BQYLE~\'E: Nymphes aansanc at·ec des Saty•·es ; Cal-

Le dernier

L'inttuence

PAUL PALOEN:

CÈCILE

BERTR.,Nn:

,·ebow·s;

n.ent Narot aux XVII" et
XVIII" .Heotes; Ed. ühampion.

PU:RIŒ BENOIT: Pou,· den Car-

A.. l~ayard et

LATZb'.0:

homme; fümdig.

Louis

LOUIS

.4

HUYSMANS:

J. Ferrond.

velle Revue Française.
HEllMA:SN BANO: Au bord cte la
&gt;·oute ; G. Crès et C''.
lOS; Albin Michel.

i La 1·ictofre me·ouvelle Revue

ARGENTEUIL

(S.-6T·O.)

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes.
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée /
0 récompense après une pensée
Qu'un long regard sur ce calme des dieux!

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d'impemptible écum.e,
Et quelle paix semble se concevoir /
Quand sur l'abime un soleil se repose,
Ouvrages purs d'une éternelle cause
Le temps scintille et le songe e~t sav;ir.
50

�I

LA NOUVELLE REVUE FR.ANÇAISE

LE CIMETIÈRE MARIN

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qtû gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
0 mon silence / ... Edifice dans l'dme,
Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit I

L'dme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumiêre aux armes sans pitié/
Je te rends pure à ta place premidre /
Miroir d'un jour! ... Mais rendre la lumiire
Suppose d'ombre 1me morne 1uoitié /

Sais-tu, fausse captive des feuill~ges,
Golfe mangettr de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Qml corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front m'attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absmts.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-mm qui cl]{Jni" !
Après tant d'orgueil, a/}re.s tant d'étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m'abandonne a ce brillant espace,
Sur les maisons des morts nwn ombre pc,sse,
Qui m'apprivoise à son frêle mot,uoir.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence,
Dans une bouche où sa forme se meurt'
Je hume ici ma future fumk,
Et le ciel chante à l'âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

0 pour moi seul, à moi seul, en nwi-méme, \
Auprès d'un cœurdont je suis le poème,
Emre le vide et l'événement pur, ·
]'attends l'écho de ma grandmr iJZter~,
Amère, sombre et son.ore citerne,
Sonnant dans l'âme un creux toujours fut.ur !

Temple du temps, qu'un seul soupi-r résume,
A ce point pur, je monte et m'acc~utume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l'a'ltitude, tm dédain souverain.

Fermé, sa,e.rl, plein d'un Jeu sans matière,
Fragment terrestre éto:nnant la lumière,
Ce lieu me plalt, dominé de flambeaux,
Composé d~r~ de pierre et d'ar-bres sombres
Où tant de mrwbre est tremblant sur tant d'.ombres,
1A mer fidèle y dort sttr nus tomheaux.

I

' .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE CIMETIÈRE MARIN

Chienne splendide, écarte l'idolâtre !
Quand solitaire mi sourire de pâtre,
Je pais longtemps, m011tons mystérieux,
Le blanc troupeaii de mes tranquilles tombes,
Eloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curie11x !

Ils ont fondu dans 11ne absence épaisse.
L'argile rouge a bu la blanche espece,
Le don de vivre a passé dans ks fteurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L'art personnel, les âmes singulières ?
La larve file
se formaient les pleurs.

lei venu, l'avenir est paresse.
L'insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, re,çu dans l'air
A je ne sais quelle sévere essence ...
La vie est vaste, étant ivre d'absence,
Et f amertume est douce, et l'esprit clair.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yettx, les dents, les paupières mouillies,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille anx lè:ures qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tou.t va sous terre et rentre dans le jeu !

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement,
En soi se pense et convient à soi-même ...
Tête complète et par{ait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Et vous,
grande âme, espérez-vous un sonue
Qui. n,aura plus as couleurs de mensonge ô
Qu'aux yettx de chair l'onde et l'or font ici?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
A liez, tout fuit ! Ma présence est poreuse~
La sainte impatience ·11umrt attssi !

Tu n'as que moi pour contenir tes cra~ntes l
Mes repentirs, mes dotttes 1 mes contraintes,
Sont k défau t de ton grand diamant! ...
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague attx racines des arbres,
A pris déjà ton parti lentement.

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beait mensonge et la pieuse rttse /
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel ?

oi,

�I

786

LE CIMETIÈRE MARIN

LANOUVELlE REVUE FRANÇAISE

Péres profonds, têtes infubitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Etes la terre et confondez. nos pas,
Le vrai rongeur, le 1.Jer irréf1ttable~
N'est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il 11e 111e quitte pas !

Oui! Grande Mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde traitée
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair blette
Qui te remords l'étincelante queue '
Dans un tumulte aw silencs pareil,

Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
Sa dent profonde est de moi si prochaine,
Que_ tous les r1qms foi peuvuit conve1zir I
Je sens qu'il voit, qu'il veut ... Il songe, il touche!
Ma chair ltti plaît, et jusque sur ma couthe,
A ce vivant je vis d' apparte:n~r !

Le vent .se léve ! Il fa1tt tenter de vivre!
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs /
Envolez.-vous, pages tout éblouies /
Rompez, vagues! Rompez d'eaux réj01ûes
Ce toit tranquille où picoraient des focs!
PAUL VALÉRY

/

Zénon l Crml Zénon ! Zénon d'Elée /
Mas-tn percé de cette fiècbe ailée
Qni vibre, vole, et qui ne vole pas ?
Le son m'enfante et la flèc,he me tue !
Ah/ le soleil! ... quelle ombr.e de torhte
Pour l'âme, Achille immobi'.le a grands pas l

•
Non, non! ... Debout! Dans l'ère successive! .•
Brisez., mon corps, votre forme pensi·ve,
Bnvev nwn sein, la naissance dn 1;ent !
Une fraî.chettr, de la mer exhalée,
Me rend mon dme ... 0 puissance salée! ..•
Courons à fonde en rejaillir vivant !

•

�UNE TACHE AU BLASON

UNE TACHE AU BLASON
DRAME

PERSONNAGES :
Mildred TRESHAM, 14 ans.
Guendolen TRESHAM.
Thorold, Comte TRESHAM.
et autres gardes de

Austin TRESHAM.
Henry, Comte MERTOUN.
GÉRARD
Lord TRESHAM.

ACTE I
SCÈ E PREMIÈRE
(L'intérieur d'tm pa'l:ilbm da11s le Parc de
Tresbam. Des gardes se pressmt à rme fenêtre,
laquelle est supposée commander une vue srtr la
cour intiriwre du Château et son entrée. Girard, le Garde prittcipal, esl assis tout seul,
à l'écart, adossé 1i 111,e table sur laquelle sont
posés des jlaams et des verres.)

GARDES et VALETS, GÉRARD.
GARDE. - Holà ! si vous continuez à
pousser, les amis, vous allez me jeter par la fenêtre l Et
pourquoi faire ? est-ce qu'on entend seulement le pas
PREMIER

d'un coureur, ou les sabots d'un che\·al, ou un grincement de roue ? Est-ce que le Comte arrive, ou son
moindre valet ? Mais vous êtes tous des malappris sauf Gérard, là-bas. Ohé ! vieux Gérard, il y a encore
la moitié d'une place ici !
G:ÉRARD. - Ménage ta politesse, mon ami, je suis
bien là.
SECOND GARDE. - Voyons Gérard, il faut que cela
finisse ! Qui vous rend sombre, en ce jour unique
parmi les jours ! Ce jour où le jeune, le riche, le généreux, le superbe comte Mertoun, seul pair de notre lord
dans tout le pays, vient en grande pompe ici solliciter la
main de la sœur de notre maître ?
GÉRARD. - Et après ?
SECOND GARDE. - Après ? Quoi ! Vous à qui elle
parle, quand elle vous rencontre, vous à qui elle sourit,
lorsque par aventure vous vous trouvez sur son passage,
au cours de ses promenades dans les bois, pour écaner
d'elle les branches des arbustes, vous, l'éternel favori
- et on se demande pourquoi ! - vous entendez dire
depuis trois jours que lord Menoun languit de déposer
son cœur, sa maison - et ses vastes domaines aussi aux pieds de Lady Mildred, et tandis que nous nous
bousculons dans ce trou à rats de peur de laisser échapper un salut du dernier des pages de sa suite, vous êtes
là, assis à l'écart! et si je crie : « Voici le Comte! » vous
répondez : « Et après ? &gt;&gt;
TROISIÈME GARDE. - Parions qu'il a laissé échapper
les deux cygnes qu'il apprivoisait pour Lady Mildred, et
qu'à cette heure, par delà le barrage, ils nagent sur la
rivière 1

�19°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GERARD. - Dis donc ! Ralph! c'est bien demain que
je passe l'inspection de tes faucons?
QUATRIÈME GARDE. - Laisse Gérard tranquille ! li est
d'un grain rugueux comme la crosse trifouillée de son
arbalète noire. Ah ! Ah ! regardez donc à présent, pendant que nous sommes là à nous chamailler, regardez !
Voilà ce que c'est! On dirait que cela commence!
PREMIER .GARDE. - Nos Gardes ont aussi bon air
que ceux du Comte, tout Ya bien, Seigneur Dieu !
comme Richard se tient avec son mire blanc. Est-ce
qu'un couteau derrière lui ne va pas sortir pour le faire
se redresser ?
QUATRIÈME GARDE. - Mais, idiot, tu ne vois donc
pas qu'il salue ? Celui du Comte s'était baissé plus bas
encore.
PREMIER GARDE. - Ah ! c'est bon ! voilà une belle
cavalcade !
TROISIÈME GARDE. - ravoue que je ne vois pas trop
où Richard et sa troupe de laquais de soie et d'argent
ont pris que leurs personnes parfumées étaient indispensables pour les grands jours, les hauts jours ? Est-ce
que cela disgracierait la noble famille, si . moi, par
exemple, j'étais là-bas, tenant dans ma main droite un
vol de faucons suédots, et dans m~ gauche une laisse de
lévriers ?
GÉRARD. - Avec Hugh, le maître.:bûcheron, pour
assistant ! Dans sa droite le billot, dans sa gauche le
coupe-brous1&gt;ailles !
T&amp;olsIÈME GARDE. - Sors-toi de là, crabe! Qu'est-ce
qu'on voit maintenant ? Qu'est-ce qu'on Toit donc? Ah!
le Comte !

UNE

TACHE

AU BLASON

791

PREMIER VALirr. -Dis-moi, Walter, palefrenier, nos
chevaux valent-ils ceux du Comte ? Hélas ! la première
de nos six paires piétine le sol ! Et cette bête qui a les.
hanches à la hauteur des roues !
LE PALEFRENIER. - Toi, Philip, tu es un maître en
sauces, mais quant aux chevaux, tu n'y entends rien !
Vois donc le cheval qu'ils ont dissimulé si astucieusement dans le milieu, regarde-le un peu7 il n'a pas de
jambes de quoi se tenir dessus !
PREMIER VALET. - Vraiment ? Cela me soulage.
SECOND VALET. - Silence, cuisinier ! Le Comte met
pied à terre ! Ah ! Gérard, venez regarder le Comte au
moins ! Voilà ce qui s'appelle un homme! Mon pauvre
Ralph, nuJ faucon, de Pologne ou de Suède, n'a son œil
d'étoile!
TROISIÈME GARDE. - Ses yeux sont bleus, mais ceux
de mes faucons les valent.
QUATRIÈME GARDE. - Si jeune, et déjà si grand et
de si belle forme !
ÛNQUIÈME GARDE. Et voici Lord Tresham en
personne ! Ah ! celui-ci, pour le coup, c'est un seigneur ! Il est plus vieux, il est plus grave, il est plus
digne, il est mieux un chef de Maison !
DEUXIÈME GARDE. - Tu ne voudrais pas qu'un
enfant - et qu'est d'autre le Comte ? - p9ssédât si tôt
une telle majesté ?
PREMIER GARDE. Notre Maître lui prend la main,
Richard et son mire blanc vont s'ava11cer, nos gens.
s'écartent. - (Pff ! Timothy qui s'empêtre dans ses
rubans, et la sacrée rosette de Peter qui tombe !)
Et à présent, je ne vois plus que le dos de mon

�•
79 2

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

seigneur et celui de son hôte, ainsi que ceux de toute la
brillante Compagnie qui les suit. - Les voilà entrés !
(Sa11ta11t de l'appui de la fenêtre, et apprêtant
les verres el les flacons.)
Bonne santé ! Longue vie ! Grande joie à notre Lord
T resham et à sa Maison !
SrxrÈME GARDE. - Mon père a conduit son père à la
Cour pour la première fois après ses noces, oui, mon père.
SECOND GARDE. - Que Dieu bénisse Lord Tresham,
Lady Mildred et le Comte ! Allons, Gérard, donnez
"Votre verre.
GÉRARD. -Buvez, mes garçons, ne vous occupez pas
&lt;le moi. Je ne suis pas très bien. Buvez.
SECOND GARDE (A part). - Cela le vexe maintenant,
de n'avoir pa~ vu le cortège. ( A Gérard). Mais vous
savez qu'ils vont revenir par ici?
GÉRARD. - Par ici ?
SECONl&gt; GARDE. - Oui.
GERARD. - Alors mon chemin est par là (ll sort).
SECOND GARDE, - Le vieux Gérard n'en a pas pour
longtemps à vivre; rappelez-vous ma prédicùon. Jadis il
se souciait de la moindre chose touchant l'honneur de la
maison. Pas un œil qu'il ne plantât son regard dedans;
pour une cause qui n'était pas du quart aussi importante
que celle-ci, il eût perdu de souci la chair et les os,
veillant à tout, que ceci fût bien, que cela ne fût pas
mal, ce point d'étiquette, cette place, il savait ces vétilles
mieux 'lu'héraldiste. Et à présent, vous le voyez ! Il va
bientôt mourir.
SECOND GARDE. - Que Dieu l'aide! Et maintenant,
qui vient dans le grand Hall de service, entendre ce qui

U~E TACHE

AU

BLASON

79J
se passe à côté ? Car tout le monde va suivre Lord
Tresham dans la grande salle.
TROISIEME GARDE. - Moi!
QUATRIÈME GARDE, - Moi! Nous laisserons Frank
à la porte pour attraper un peu de ce qu'on dira. Prospérité une fois de plus à la grande Maison I C'est la dernière goutte ...
PREMIER GARDE. - A votre santé l Hürrah, enfants t
SCÈNE II
(Une Salle dtt Château.)

Lord TRESHAM, Lord MERTOUN, AUSTIN,
GUENDOLEN.
TRESHAM. - Une fois encore soyez le bienvenu, Lord
Mertoun, sous mon toit ancestral. Votre nom seul noble en soi parmi les plus nobles, et qui acquiert en
vous un nouvel éclat et un nouveau prix, la renommée
l'affirme --f' (de même que cette pierre.que vous portez,
après avoir passé sur cent poitrines chevaleresques se
rallume sur la vôtre), votre nom seul vous vaudrait ma
bienvenue.
MERTOUN. - Merci !
TRESHAM. - Mais si vous ajoutez la convenance la
grfice, la dignité du dessein qui vous amène : uni/nos
deux maisons plus étroitement que ne le fait déjà l'estime,
songez quel accueil je vous dois! Recevez-le ! Monseigneur, mon frère unique, Austin, qui est au service du

�•
·LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
794
Roi, notre cousine, Lady Guendolen, fiancée de mon
frère, tous sont vôtres.
MERTOUN. Je vous remercie... moins pour vos
compliments i:nêmes que seule leur origine rend ptécieux, qu'elle seule m'empêche de repousser ... vos
éloges, mon cœur les reçoit. .. mais ils e:i.:citent moins
ma gratitude que votre compréhension de ce qui peut
compter pour un homme qui vient, comme moi, par la
permission d'un autre, demander une faveur, un don..•
1e demander à mots pesés et mesurés, sans passion, de
même que, si ce don lui était avec autant de c,·dme
refusé, il lui faudrait se retirer, le visage impassible et le
désespoir dans l'âme ... que i'ose solliciter, fermement,
presque hardiment, presque avec confiance, un tel don,
c'est de cela que je vous remercie! Oui, Lord Tresham,
j'aime votre sœur, comme vous pouvez vouloir qu'un
homme l'aime. Oh ! plus, bien plus ! La richesse, le
rang, tout ce que le monde prétend être 1110-i, tout cela
est à vous, vous le savez, pour être par vous accepté
ou rejeté, à votre choix. Mais accordez-la moi à 111oi,
à mon êtr; :7éritable, à moi 5:111s terre et ~s. or, avec
un n-0m dh1er, donnez-la. mm!... Est-ce la: vie, ou la
mort?
GUEffl)OLEN (A part, à Austin). - Voilà qui s'appelle
aimer, Austin !
A.usTIN. - Il est si jeune.
GUENOOLEN. Si jeune ? As5ez homme déjà, je
crois, pour faire à demi entendr,e qu'il ne fût jamais
entré ici si tant de crainte et de tremblement avaient été
nécessaires.
AUSTIN. - Chut ! il rougit.

UNE TACHE AU BLASON

795
-Regardez-le bien, Austin. Son amour
est du vrai amour. Le nôtre est à refaire.
TIŒSHAM. Asseyons-nous, Monseigneur.
~.,modestie accomp~one toujours le mérite. Que
mo1, J approuve tout en vous, quoique cherchant vos
défauts avec un regard perçtnt, c'est quelque chose. Mais
c'est à Mildred seule qu'il appartient d'accorder sa main
ou de la refuser.
MfillTOUN. Mais,;-ous agréez ma demande? Ai-je
votre promesse, si j'obtiens lasienoe ?
TRESHAM. Vous avez ma parole, si elle vous encourage. Je crois qu'elle le fera. Est-ce que vous avez déjà
vu Lady Mildred ?
MERTOUN. Je ....... Nos deux domaines se touchent, vous le savez, le vôtre et le mien. J'ai souvent erré
à l'aventure, poursuivant le gibier. Le héron levé au
profond de mes bois a pu traîner son aile brisée à travers
fourrés et clairières jusqu'à un mille peut-être dans vos
terres ; ou bien un fauconneau mal dressé s'est enfui et
m'a entraîné à sa suite d'arbre en arbre sans que je prisse
garde où j'étais... Et c'est ainsi que j'approchai, inaverti,
de la Dame merveilleuse... Alors... oui j'ai vu Lady
Mildred.
'
•GUENDOLEN.

GUENDOLEN (A part, à AusJin). Voyez cette ,.
m~niêre de se troubler parce que, la Dame ayant passé,
lm ayant des yeux, il la vit ... Vous, vous eussiez dit :
« Tel jour_ je l'~'\'.a1;1inai, de la tête aux pieds. Il y .avait
du rouge la où 11 n y eflt pas dû y en avoir, à son coude
par exemple, mais dans l'ensemble, elle me plut assez».
.Ah ! perdez à l'avenir votre esprit-critique !
TRESHA.M. - Ce que je puis vous dire d'elle est dit en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
quelques mots. Elle n'a jamais connu les soi~s maternels. J'ai dû aussi lui servir de père. Je vois que sa
beauté ne vous est pas étrangère. Ce que Yous ne pouvez
pas savoir c'est son cœur bon et tendre, sa confiance
d'enfant
sa constance Je femme, combien elle est
pure et pourtant passionnée, calme et sensib~e, _grave_ et
joyeuse, décente et libre, si dévouée aux amis, mstrmte
de tout ce que le monde prise le plus, cepend_ant la pl~s
simple, la plus ... n'importe qui pourrait devmer que 1e
parle de Lady Mildred. Nous, ses frères, ne parlons pas
d'elle autrement !
MERTOUN. - Je vous remercie.
.
TRESHAM. - En un mot, certes il ne s'agit pas de l?-1
rien imposer : mais son désir de me plaire_ :st tel qu 11
excède, dans sa subtilité, ma faculté de pla1s1r; elle crée
le désir qu'elle entend satisfaire. Or, mon cœur ~c~ompagne votre hommage comme s'il était si.:n. Pms-Je en
dire plus ?
. .
1
MERTOUN. - Rien ! Oh ! merci ! Rien de plus .
TRESHA;M. - Et maintenant que ce sujet est clos ..•
MERTOUN. - Non. Pas une parole sur quoi que ce
soit de moins précieux qu'elle. Je ne pourrais pl~s
maintenant songer qu'à une chose : je suis sous le toit
qui l'abrite ... mon esprit serait loin de ce ~ue YOUS
diriez et je ne le veux pas. Souffrez donc que 1e prenne

UNE TACHE AU BLASON

:t

congé.
.
b' •
TRESHAM. -Avec moins de regret, pmsque, 1entot,
j'espère, nous nous verrons encore.
•
1
MERTOUN. - Vous et moi? de nouveau ? Ah . om,
pardonnez-moi. Quand voudrez-vous mettre le comble
à vos bontés en m'apprenant quel jour - si elle accorde

(

797
un jour - la Dame consentira à me recevoir en votre
présence?
TRESHAM. - Dès que je connaîtrai sa décision, et de
quelque côté qu'elle incline, un message ira vous en
porter la nouvelle.
MERTOUN. - De quel fort lien vous m'attachez à
vous, Monseigneur ! Adieu, jusqu'à ce que nous reprenions, - j'aj confiance que nous le reprendrons - un
entretien que rien ne pourra plus rompre.
TRESHAM. - Qu'il en soit ainsi !
MERTOUN. - Vous, Madame, vous, Monseigneur,
recevez mon humble salut.
GUENDOLEN et AUSTIN. - Merci!
TRESHAM. - Entrez, vous autres.
(Les Serviteurs entrent, Tresham escorte Merto1m jt1Squ'a la porte du cbcîteau.)

AUSTIN. - Convenez que j'ai du moins un avantage
sur ce Comte ! Il ne me suffirait pas, à moi, d'avoir
l'amitié du frère de ma Dame pour me tenir assuré
d'elle ! Et plutôt je voudrais dire : « Parlez-lui de moi,
dites-moi si elle sourit à mon nom, obtenez qu'elle m'accepte, et ensuite, si elle m'accepte, essayez de me la refuser, vous et le monde entier, et vous verrez!
GUENDOLEN (ironique). - Vraiment, ami Austin, vous
emploieriez ce fier langage ? quel dommage que je fusse
votre cousine, promise à vous depuis l'enfance, et que
tant d'ardeur soit gaspillée ! Savez-vous que vous parlez
raisonnablement aujourd'hui ? Le Comte est fou.
AusTIN. - Voilà Thorold. Dites-lui cela !
TRESHAM (rentrant). - Maintenant, parlez, parlez !
Que dites-vous de lui ? N'est-il pas ? que dites-vous ?
5T

�LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

Soyez francs ! Ah ! ce nom ! ce blason ! Mais voyons, le
Comte lui-même? Non, à la femme d'abord de parler . .
Voyons Guendolen, comment trouvez-vous le Comte ?
GuENDOL'EN. - Il est ... jeune.
TRESllAM. - Jeune? et elle? une enfant, sauf pour le
cœur et l'esprit. Mildred n'a que quatorze ans, vous le
sa-..ez.
GoENDOLE.~. - Je voulais dire que sa jeunesse pouvait être une excuse.
TRESHAM. - A quoi ?
GUENDOLEN. - A son manque d'habileté.
TRr.SHAM. - Manque d'habileté ? Quand et comment?
GoE~DOLEN. - Il restait là, droit comme le bâton de
votre majordome, à vous faire d'interminables haran·
gues. Pourquoi ne s'est-il pas glissé à mon côté, me
disant : « Votre frère va me faire du tort près de ma
Mildred ! Il va tant lui parler de mes ancêtres qu'elle
croira que je porte la perruque de mon gran&lt;l-père
tombant sur les joues. Mais vous; avec votre gentillesse ... »
TRESHAM. - Eh ! oui, « faites-lui sur moi le meilleur
des rapports 1 » Ah! Guendolen, cœur d'or, \'cnez lui
parlu maintemtnt, l Allons tous trois trouver Mildred.
Elle doit être à la Chambre des Lh·res. Déjà le jour
!:&gt;aisse. Nous lui dirons la vérité. Qu'y a-t-il à reprendre
dans ce jeune Lord ? Je vous défie de trouver en lui le
moindre défaut.
Gu.ëNDOLEN. - Si : il doit être sorcier, car il vous a
ensorcelé.

ONE TACHE AU BLASON

799

SCÈNE III
~La_ Chambre de Mildred. La nui/; rme fenêlre
" vitraux donne sur le pat·r.)
.

MILDRED et GUENDOLEN.
GoENDOLEN. - Epargnez-moi, Mildred ! Ai-je aban~onné nos bav~rds ~~ns la Bibliothèque, grimpé l'escalt~r a\·ec vous 1usqu a votre chambre, ai-je osé ..• accomplir: ces prodig~s de couper court au pedigrée de Lord
Mertoun depms le déluge, et de faire abjurer à Austin
cette hérésie que les.?'~ux _de votre prétendant sont gris
et _non pas bleus, a1-Je fait tout cela, désirant un tran~uill~ entretien féminin avec vous, pour être renvoyée
s1 froidement ?
.MILDRED. - Guendolen, qu'ai-je dit? qui peut vous
faire supposer...
.
GUENDOLEN. - Voyons ! Voyons l ne puis-je comprendre que vous avez besoin d'être seule pour ra~
sembler cette masse de témoignages, les dithyrambes
de Th~rold, les monosyllabes d'Austin, les maladroites
ex.pr~1ons de cette sotte de Guendolen, - et en
extr:ure _le se::m; ? Ma!s non, je suis venue exprès pour
vous éviter une nuit de travail. Demandez, vous
aurez! Interrogez! on vous répondra. Est-ce que je n'ai
pas des yeux et des oreilles ? Je sais tout : même de •
quel côté de la table de pierre dînait Guillaume le Conquérant le premier soir de son arrivée lorsqu'il fit à

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'arrière-grand-père de lord Mertoun l'honneur de l'inviter à prendre le côté de l'arc ou le côté de la flèche !..•
Mildred ..... le comte a de doux yeux ble~s ...
MILDRED. - Mon frère l'a bien reçu, m'avez-vous dit?
GuENDOLEN. (( Bien » n'est pas assez dire. Entre
nous, Mildred, vous connaissez l'orgueil de Thorold. Il
est moitié trop orgueilleux. Non, ne protestez pas. Pour
nous, il est plus doux qu'avec des oiseaux. Mais dans
cette grande maison, le moindre de ses gardes l'ayant vu
une fois mourrait pour lui de vraie mort s'il le fallait.
Et dans le monde, à la Cour, si on veut citer l'honneur
même, le nom de Thorold par sa seule vertu monte aux
lèvres. Mais il denait recevoir l'hommage des hommes,
s'y fier, et ne plus s'inquiéter de ce qui le provoque.
Il a le mérite, et cela, il le sait. Cela ne lui suffit-il pas?
MILDRED. - Vous lui faites tort, Guendolen.
GoENDOLEN. Il est fier, avouez-le, fier de se
pencher sur l'interminable ligne de ses aïeux, où tous
les hommes sont des preux, où toutes les femmes ...
MILDRED. - Chère Guendolen, il est tard ! Quand
la lune montante perce ce panneau pourpre, je sais en
ce moment qu'il est minuit ...
GuENDOLEN. Et que Thorold, levant la tête de '
dessus ses parchemins, reçoive un homme qui a l'audace
de vouloir se greffer sur cette tige incomparable, et qu'il
ne trouve pas de paille dans cet homme, pas la moindre
tache•..
MILDRED. - Qui trouverait une tache en Mertoun ?
GtraNDOLEN. Pas votre frère, donc personne au
monde.
_,,
MILDRED. Je ~uis lasse, Guendolen. Excusez-moi.

UNE TACHE AU BLASON

801

Je suis folle.
Oh ! non, bonne. Mais je voudrais me

GÙENDOLEN. -

MILDRED. -

reposer.
Bonne nuit et bon repos! Vous ai-je
dit que son manteau tombait avec grâce sous les boucles
de sa chevelure blonde ?
MILDRED. Ses cheveux sont bruns.
GuENDOLEN. C'est vrai, ;ses cheveux sont bruns.
Comment pouvez-vous le savoir ?
M~DRED. Comment ? mais vous-même... ou
Austm ... ave~. ~it que sa chevelure était blonde .•. non,
brune.' .. oh !· J a1 mal à la tête... et voyez, un rayon de
lune a travers mon carreau empourpre la chambre !
Bonne, bonne nuit 1
GUENDOLEN. - Bonne nuit l
(Partant, elle se retourne soudainement en riant.)
Malheur l tout est découvert ! Thorold a trouvé que
la plus grande de toutes les grand'mères du comte était
~ne ~etite-fille de cette belle dame qui laissa glisser sa
Jarretière dans ce fame\lx bal ! (Exit.)
M1lnRED. Est-elle partie ? Se peut-il qu'elle soit
enfin :éelle?'1ent partie ·? Mon cœur ! jamais je ne
pourrai ~tterndre cette fenêtre ! Dois-je avoir péché
pour souffrir ainsi !
'
(Elle élève la petite lampe qui est suspendue
)
devant l'image de la Vierge, dans l'embrasure
,le la fen#re, el la place en face du pannea1,
bleu.)
.
• GUENDOLEN. -

Voilà ! (elle retou_rne à son siege.)
Mildred et Mertoun ! Mildred, du consentement., du
monde entier et de Thorold, fiancée dei Mertoun ! &gt;

�01-Œ TACHE AU BLASON

802

LA NOUVELL"E REVUE FRANÇAISE

Trop tard! C'est doux d'y penser, plus doux encore
de croire que cette fin bénie pouvait effacer la malédiction du commencement. Mais elle vient trop tard.
Le plus doux encore sera d'y rêver jusqu'à ce que mon

âme en meure.
(Ut fruit debon.)

La voix !... Oh! pourquoi, pourquoi le serpent du
péché se glissa-t-il dans ce paradis que le ciel avait préparé pour nous deux Mertoun.
•
(La fenilre s'ouvre doucement. - Une voix
basse cbante :)
Il est ane femme pareille à la goutte de rosée, pure parmi les
-pures.
Son noble co:ur est le plus noble, sa foi certaine est la plus
sûre;
Ses yeu1t sont humides et sombres, profonds comme Je cœur
l11stré de la campanule.
Et ses cheveux, plus ensoleillés qu'une treille de \'ignc sau\"age,
Ruissellent comme de l'or sur son cou de marbre rosè.

Ah! la musique de sa voix ... est-ce le ruissellement
de la source, est-ce le frémissement du chant de
l'oiseau ?
(Une silboueite enveloppée d'une cape apparait
à la fwêlre.)
Et cette femme a. dit :
te Mes jours seraient sans soleil)
Mes nuitS seraient sans lune,
Le plaisant herbage d'avril desséché
Et l'expansion du cœur de l'alouette sans mélodie,
Si vous ne m'aimiez pas 1 » Et moi qui
(Ah I qu'on me donne des mots de flamme 1)
Adore ceue famme 1

Qui meurs de mettre mon :nnc prosu.wée,

P;1\p,1ble, à ses pieds ...

(Il entre, s'approche d'elle et se pe11cbe mr elle.)
MERTOUN. - Je vais pouvoir entrer bientôt par la
grille de sa demeure. Comme à présent sa fenêtre me

doone accès.
Et par midi et par minuit la faire mienne, comme elle
m'a fait sien.
(Le Comte je.lie à terre son cbrtjii:au et Sùll
mautcau.)
Mon cœur même chante, et je chante, bien-aimée !
MILDRED. Asseyez-vous, Henry. Non, ne prenez
pas ma main ...
MERTOUN. - Elle est à moi. Cette rencontre qui nous
inquiétait t.ant tous les deux, la voici terminée.
MILDRED. Qu'est-ce qui commence maintenant ?
MERTOUN. - Le bonheur! Un bonheur tel que le
monde n'en contient pas.
MILDRED. - Vous l'avez dit. Notre bonheur, en e1fet,
excèderait cc que le monde peut contenir d'extase : le
mé:ritans-nous ? Dites tout bas à votre âme, Bien-Aimé,
œ que la mienne depuis longtemps s'est accoutumée à
entendre, comme une doche de mort, si déconcertante
d'abord, et si familière à présent ~ nmre bonheur ne
sera pas.
M!!RTOIDJ. - Oh ! Mildred, ai-je affronté votre
frère, me suis-je forcé, non pas à mentir, mais à déguiser,
à cacher, à mettre de côté la vérité, que, sans vous, je
voulais m'aventurer à dire tout entière, ai-je conquis à
la fin votre frère, seul obstacle à nos rêves, pour
n'éveiller qu'une. appréhension de plus ? Ah ! une vie

�LA NOUVELLE REVUE ' FRA~ÇAISE

nouvelle, comme un jeune soleil, se lève sur l'inquiétude étrange de notre nuit troublée de tempêtes et
d'orages ; et ne voulez-vous pas voir ces buissons
trempés de rosée, ces gouttelettes brillantes couleur de
feu sur cb.aque tige vive, cette vapeur qui s'élève, cette
gloire inexprimable à l'Orient ? Quand je suis près de
vous, pour être toujours avec vous, quand je vous ai
obtenue et quand je puis vous rendre hommage devant
tous, oh ! Mildred~ pouvez-vous dire : cela ne sera pas?
MrLDll:D. La faute nous a surpris ; aussi nous
surprendra le châtiment.
MER'I'OUN. -:- Non, - moi seul, qui seul ai p_
éché !
MILDRED. La nuit à laquelle vous avez comparé
notre passé, Henry, n'a-t-elle été pour vous qu'une
nuit d'orage ?
MERTOUN. C'est de votre vie que je parlais que suis-je, moi? qu'est ma vie, pour y consacrer une
pensée quand je suis près de vous? - Vous, c'e.st vous
sur qui m:a. folie a attiré la tempête et fait descendre
la nuit. Pour moi, c'était le jour - toujours - toujours
l'aube .....
M1LORED. Advienne que pourra ! Vous avez été
heureux! Prenez ma main. (Pause.)
MERTOUN. Votre frère, qu'il est bon! Je me le
figurais froid, presque hautain.
MILDRED. - Ils m'ont tout raconté. Je sais tout.
MERTOUN. - Tout cela sera bientôt fini.
MILDRED. -Terminé ? Ah! est-ce que quelque chose
finit jamais ? Que me reste-t-il à souffrir, après quoi je
pourrai dire : c'est passé ? Notre rencontre solennelle
n'a pas eu lieu encore. Je n'ai pas reçu encore, en pré-

UNE TACHE AU BLASON

sence ·de tous, le complice de mon coupable amour,
avec un front qui s'efforce de paraître un front de jeune
fille, avec des lèvres qui font croire qu'en vous répondant, tremblantes, c'est Je plus proche contact qu'elles
ont eu avec les lèvres d'un étranger ... Henry, les vôtres,
des lèvres d'étranger ! - avec une joue qui a l'air
d'une joue virginale, et qui est... ah ! Dieu ! quelque
prodige de toi arrêtera cette infamie délibérée ! Quelque
horrible tache de lèpre marquer:i. le front qui dissimule !
- Je ne murmurerai pas de suaves paroles apprises par
cœur, mais, délirant, je raconterai notre histoire maudite - l'amour, la honte, et le désespoir - et eux, ils
seront là autour de moi effarés, comme des hommes
autour d'une fontaine enchantée qui devrait verser de
l'eau et qui donne du sang I Je ne ..... Henry, vous ne
voulez pas que j'attire la vengeance de Dieu ? Je ne
puis pas affecter une grâce qui n'est plus mienne, - qui
est partie de moi et partie pour toujours 1
MER'I'OUN. Mildred I mon honneur est le vôtre.
Je partagerai avec vous la honte que seul je ne saurais
subir. Un mot informer:i. votre frère que je rétracte ma
demande de ce matin. Le temps fera surgir quelque
moyen de nous sauver tous deux.
MILDRED. Non. J'affronterai leurs faces, Henry r
MERTOUN. - Quand ? Demain? Il faut en finir au
plus vite.
MILDRED. Oh ! Henry ! pas demain ! Le jour
d'après. Je ne saurais si tôt préparer mes mots et mon
attitude. Comme vous devez me mépriser !
MER'I'OtrN. Mildred, brisez, si vous le voulez, un
cœur que l'amour de vous a soulevé, - soulève encore,

�806

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

malgré cette agonie prolongée - jusqu'nu ciel ! mais,
:Mildred, répondez-moi. Traversez d'abord cette chambre
avec moi. Une fois encore. Maintenant, dites de saogfroid quelle est la part de moi-même où vous voyez
du mépris ( car vous :ivez dit mépris!) pour vous ! Je
l'arracherai de moi et la jetterai
au vent ! Mais non,
I
non - vous ne le répèterez pas ? Le répèterez-vous,
Mildred?
• :MILDRED. - Cher Hcnrr !
MERTOUN, J'étais à peine un enfant. Même à présent, que suis-je d'autre ? Et vous étiez enfantine quand
la première fois je vous rencontrai. ?-vfais oui, vos cheveux tombaient de chaque côté de votre ,·isage l Mes
folles joues rougissent encore rien qu'à se rappeler
comme elles brûlaient, ce matin où j'apérçus la réalité
de tant de rêves. Vous savez, les adolescents aiment à
rassembler tous les charmes sur l'être de leur choix.
J'avai, entendu parler de vous, rêYé de vous, et j'étais
près de vous, je pouvais vous parler, ie pouvais vivre et
mourir ,,âtre! Qui le saurait? ... Je parlai ! Oh! .Mil~
dred, ne sentez-vous pas qu'aujourd'hui, tandis que je
me rappelle ch:tcun de vos regards, chacune de vos
paroles, moi qui peux les peser et les éprouver dans la
balance i diamants de la fierté, - le trésor du premier
et dernier amour d'un cœur doit être éYalué pour ce
qu'il vaut - ne sentez-vous pas qu'aujourd'hui je ne
pense qu'à votre pureté, à votre absolue ignorance du
mal, du mal en vous et dans les autres, à votre ravissement non dissimulé de petite fille devant la découverte
de son pouvoir? - Qe parle un langage absurde, mais
interprétez, vous !)

UNE TACHE AU BLASON

807

Si moi, à l'âge ou la folie est à son plein et la raison
à peine en germe, je vous demandai le secret, si vous
eûtes pitié de ma passion, pitié du mal de mon âme, de
ma soif d'être près de vous, de vous entendre respirer,
&lt;le contempler vos paupières, et sous vos paupières, vos
yeux; si vous m'accordâtes des faveurs que ...-ous ne
saviez pas être des faveurs, - si je devins fou à la fin
d'audace, et dus, ou tenir ma beauté dans son nid, ou
périr - (j'étais ignorant de mes propres desirs, dès lors
qu'en était-il de vous ?) - si le ch~rin - la faute,
-arriva, me faut-il à cette heure renoncer ma raison,
être a\-eugle de,aot la lumière, dire que la vérité est
fausse et mentir à mon âme et à Dieu ? Mépriser tout
ceci?
MILDRED. - Croyez-vous ..• Oh! Henry, je ne ,eux
pas vous contredire, vous croyez que j'étais ignorante.
Je ne regrette guère le passé! Nous nous aimerons
encore ! Yous m'aimerez encore !
MERTOON. Oh ! aimer moins ce qu'on a blessé !
Colombe, dont j'ai brisé la douce .aile, ma poitrine, la
chaleur de mon cœur, ne pourront-elles pas te rendre la
force ? Fleur que j'ai meurtrie, ne puis-je prendre rien
de toi ? Plume à mon cimier, mon signe dans la bataille
et ma devise ! 01-Iildred, je t'aime et tu m'aimes !
MrLDRED. Que ce soit votre dernier mot. Partez.
Je \"eux dormir ce soir.
MERTOUN. - Ce n'est pas notre dernier rendez-vous?
MILDRED. - Une nuit encore.
MERTOUN. - Et après ... ah ! songez à apr~s !
MILDRED. Apr~s, point de journées timides de
-fiançailles, point de naissantes révélations de l'amour

�808

LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

entre nous, point de palpitants et singuliers émois
pour des mots ou des regards, de craintes innocentes et
d'espoirs, de confidences et de pudeurs : le matin est
mort.
MERTOUN. Comment, autrement, possèderionsnous la splendeur de Midi ? tout ce que l'aube a promis,
le jour l'accomplira.
MILDRED. - Qu'il en soit ainsi!... Mais, vous êtes
prudent, amour? Vous êtes sûr que yous n'êtes pas
observé lorsque vous escaladez le mur ?
MER.TOUN. - Oh ! fiez-vous à moi l Ainsi notre dernière rencontre est fixée ? Demain soir ?
MILDRED. - Adieu 1... Restez, Henry!. .. où est-il?
Son pied se pose déjà sur la branche de l'if; le sable le
reçoit : maintenant le clair de lune, tandis qu'il court,
l'enlace - mais il faut qu'il aille - il est parti. Ah! il
se retourne encore une fois - merci, merci, amour ! Il
est parti. Oh! je veux croire tout ce qu'il m'a dit. J'étais
si jeune - je l'aimais tant - je n'avais pas de mère.
Dieu m'oublia, - et je tombai. Mais il y a peut-être un
pardon, au-delà tout est doute. Sûrement l'amettume de
la mort passera loin de nous !

UNE TACHE AU BLASON

ACTE II
SCÈNE PREMIËRE
(La Bibliotbèque.)

TRESHAM, GÉRARD.
(Entre Lord Tresham, bâlivement.)

TRESHAM, - Par ici, Gérard, entre, vite 1
/
(Gérard entre, et Tresbam s'assure que la porte
est bien fermée.)
Parle maintenant ! ou plutôt répète fermement et
dans tous ses détails l'histoire que tu viens de me dire.
Elle m'échappe. Je ne la saisis pas. Ou bien, j'ai mal
écouté, ou la moitié s'en est allée ailleurs. Voyons.
Combien de temps as~tu vécu ici ? Ici dans'llla maison,
où ton père avant toi gardait nos biens déjà ?
GERARD. - Et son père avant lui, Monseigneur.
Voilà près de soixante ans, étant né ici, que je mange
votre pain.
.
TRESHAM. - Oui, oui. Vous flites toujours, de tous
les serviteurs de la maison de mon père, ceux en qui l'on
se fiait. Tu diras certainement la vérité.
GÉRARD. - Je vous dirai la vérité comme à Dieu 1
Nuit après nuit ...
TRESHAM. - Depuis quand ?

�8 IO

LA NOUVELLE REVUE FR,\NÇAlSE

Depuis un mois au moins - à minuit un homme a accès à la chambre de lady Mildred.
TRESHAM. Accès ? Pas de mots vagues comme
« accès ». Qu'entends-tu ?
GÉRARD. Il court le long de la lisière du bois,
coupe au Sud, prend l'arbre de gauche qui termine
l'avenue.
TRESHAM. Le dernier grand if ?
GÉRARD. - On peut se tenir sur ses grosses branches
comme sur une plate-forme. Alors il. ..
TRESHAM. Vite !
GÉRARD. Il grimpe, et lorsque, vers le haut, les
branches deviennent plus faibles - je ne puis voir
distinctement&gt; mais je suppose - qu'il lance une corde
- cela, je ne le garantis pas - qui atteint le pavillon
de Lady Mildred.
TRESHA.1\f. -Où il n'entre pas, Gérard? Quelque misérable fol ose violer de son regard l'intimité de ma sœur ~
Quand on est jeune, on trouve inestimable d'approcher,
de jeter un regard sur la chambre où demeure celle qui
fuit l'objet de votre culte ..• Mais ... il n'entre pas?
GERARD. - Il y â une lampe juste dans le milieu de
la fenêtre, derrière un panneau rouge, dans la &lt;:bambre
de Lady Mildred.
~
TRESHAM. Tais-toi ! Ne prononce pas ce nom!
Alors, cette lampe ?
GÉllARD. - Est haussée à minuit derrière un petit
panneau bleu. - Cest ce que l'homme attend, caché
entre les branches ; à ce signal, je le vois, aussi nette·
ment que ie vois votre Seigneurie, ouvrir la fenêtre,
entrer.
GÉRARD. -

UNE TACHE AU BLASON
T1ŒSHAM.

8n

-Et rester?

GÉRARD. TRESH~t. -

Une heure, deux heures .. .
Et tu L'as vu ... une fois? ... deu....:fois ... ?

dis vite.
GERARD. T1tESHA..\l. -

Vingt fois.
Qu'est-ce qui t'amène donc dans cette

avenue ?
GERARD. - La première fois que je fis ce détour pour
suivre la piste d'un cerf étranger qui avait cassé la palissade, je vis l'homme.
TRESHA~r. Tu n'envoies donc p:1s une bonne
flèche de ton arc aux maraudeurs que tu rencontres ?
GÉRARD. - Mais, Monseigneur, la première fois que
je le vis, une nuit de lune claire comme le jour, il
venait de la chambre de Lady Mildred.
TRESRAM. - Tu n'as pas de raison ..• qui pourrait
avoir une raison ? de vouloir nuire à ma sœur?
GÉRARD. - Oh I Monseigneur, la1ssez-moi au moins
une fois, rien qu'une fois, dire ce que j'ai sur le cœur !
Depuis que j'ai été le témoin de tout ceci, je gémis
comme si on m'attrapait dans un filet enflammé. Torrure
si je pense à elle, torture si je pense à vous, torture si je
me jette à terre de!cidé à mourir sans avoir parlé ! Songez donc que notre dame n'avait pas sept ans quand!on
me 1a confia pour la conduire à travers le parc aux
daims, où je lui amenais un faon blanc comme la neige
qu'elle caressait et qui mangeait du pain dans sa petite
main. Jusqu'à il y a un mois je l'accomp~gnai ,;_insi .••
Elle avait toujours un sourire pour moi. Elle... Ah I si
cela pouvait détruire ce qui est, d'arracher un à un
chaque membre de ce tronc ... Tout cela est folie, indigne

•

�812

•

l
\

'\

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de vous ... - je veux dire, parler et lui faire du tort, _le
Ciel me l'eût ordonné, que je ne l'aurais pas pu. Mais,
une fois que j'ai été décidé à garder le silence, chaque
bouchée de votre pain que je mangeais, là, dans votre
maison où je suis né, m'étranglait. Si j'avais ~u seul~ment devenir fou à force de chercher ce que ie devais
faire ! Ce matin, j'ai cru qu'il fallait tout vous dire o_u
mourir. Et maintenant c'est fait. Et il me semble que Je
suis le plus vil des vers qui rampent, car j'ai trahi ma
Dame!
TRESHAM. - Non ... Gérard - non ...
GÉRARD. - Laissez-moi m'en aller.
TREsHAM. - Un homme, tu disais? quel homme?
Jeune ? pas un vulgaire manant ? quel vêtement ?
GERARD. - Un chapeau à grands bords, un grand
manteau ample, étranger, un manteau sombre l'env~loppe complètement, on ne voit pas sa figure. Je le crois
jeune. En tout cas pas un manant, à coup sûr.
TRESHAM. - Pourquoi ?
GÉRARD. - Il est toujours armé. Son épée sort sous
le manteau.
.
TRESHAM. - Va, Gérard. Je ne soufflerai mot de ceci
à personne.
.
.
GÉRARD. - Merci merci, Monseigneur !
'
(Il sort.)
TRESHAM (arpente la pièce. Après 1me paus~). - La
pensée est une absurde chose. Il y a de~ fatts monstrueux qui, lorsque notre pensée les envisage, _donneraient un démenti à Dieu, en .face de ce soleil et de
ces étoiles, de ces eaux et de tous les verts délices de la
terre. Je rencontre le fait monstrueux - et cependant

UNE TACHE AU BLASON

813
je sais que le maître de tous les mondes est bon, et ma
raison se récuse, incapable de concilier ces contraires. A
quoi nous servent nos sens ? Voici au dehors le jour
joyeux, voici ma bibliothèque,· et ce fauteuil où mon
père s'asseyait à son aise, à sa manière de soldat, et
moi je me tenais entre ses genoux, et je l'interrogeais.
Et Gérard, notre vieux garde, nourri par nous, comme
il le dit, de père en fils, depuis des âges à notre
service, m'a raconté une histoire - qu'il faut que je
croie.
Que Mildred ... mais noI1 ! les deux histoires sont .
vraies, l'histoire infâme du garde, et celle de son pur
visage ! Voudrait-elle, pourrait-elle errer? encore moins
mêler la trahison, la ruse, la ... que le Ciel me soutienne!
Je vais m'asseoir là, jusqu'à ce que mes pensées s'éclairent et que je voie ma route.
Oh! Dieu, éloigne de moi cette abomination !
(Au moment où il se laisse aller, la tête entre
les bras sur la table, 011 entend à la porte la
voix de Guendolen.)

GuENDOLEN. - Lord Tresham ! (Elle frappe.) Est-ce
-iue Lord Tresham est ici ?
TRESHAM (se retourne en hâte, tire de la bibliothèque le
premier livre venu et l'ouvre). - Entrez !
( Elle entre.)
Ah ! Guendolen ! Bonjour !
GuENDOLEN. -C'est tout?
TRESHAM. - Que voulez-vous que je vous dise?
GuENDOLEN. - Plaisante question! Me dire? Ai-je
assiégé la pauvre Mildred jusqu'à minuit en lui faisant
les élbges du comte, du comte dont je l\Ji ai tellement
52

�814

LA NOUYELLE

llEVUE

FUNÇAISE

chanté les louanges que... Thorold, qu'y a-t-il ? vous
êtes souffrant ?
TR.ESttAM. - Qui, moi? Vous vous moquez de
moi?
GUE.'IDOLEN. - Est-ce que cc que je n'osais pas
espérer s'est produit alors ? Avez-vous trouvé da.os ce
gros livre que la famille du comte a son écu taché du
temps du roi Arthur ?
TRESHAll. - Quand a,·ez-vous quitté la chambre de
Mildred ?
GuENDOLEN, -Oh ~ très tard, je vous assure. Mais
l'important serait de savoir comment je l'ai quittéé,
peut-être. Soyez tranquille, elle accueillera cc parangon
des comtes sans disgracieuse...
TRESHAM, - En,•oyez-la ici !
GuL"oot.EN. - Thorold ?
TRESllAM. - Je veux Jire, amenez-la, Guendolen,
mais gentiment.
GuENDOLEN. - Gentiment... ?
TRESHAM. - Ah I vous aviez de,·iné juste. Je suis
souffrant, i\ est inutile de le cacher. Mais dites-lui que
je voudrais la voir quand il lui conviendra, ou' plutôt
tout de suite, ici dans la Bibliothèque ! Ce passage
d'un vieux lh're italien que nous ,\\ions tant cherchê,
je vicus de le retrouver, et si je le laisse échapper de
nouveau... ,·ous voyez qu'il faut qu'elle vienne immédiatement!
Gum:o0LEN. - Je veux être hachée, ,·ous vous le
rappellerez, s'il n'y a pas quelque sombre tache au blason
de ce Comte l
TRESHAM, ' - Allez I ou plutôt, Guendolen, restez à

UNE TACHE AU BLASON

81 S

portée - avec Austin si vous voulez - dans la galerie à
côté. Allez maintenant 1
(Gut11dolm sort.)

Encore une leçon pour moi. On pourrait aussi bien
de~der à un enfant de dissimuler ce qu'il pense et de
condmre une lente investigation jour t,ar jour avec un
front qui ne laisse rien voir, que d'attendre de moi
l'habileté d'un inquisiteur !
Si ~n m'a~ait dit hier : il y a une personne qu'il
faut _arco~vemr et éprouver, prendre au piège avec précaution, si vous voulez obtenir d'elle la vérité, et cette
personne, c'est Mildred 1 Voyons, voyons, tout cela est
absurde!
Qu'on me prouœ qu'elle n'est pas chaste 1 Ensuite
on pourra aussi bien me démontrer qu'elle est une
empoisonneuse, une traitresse, n'importe quoi I Où on
ne comprend rien, il n'y a rien à dire, rien à faire, rien à
chercher ! Obligez-moi de croire à la première abomination, et après vous pourrez bien y ajouter toutes les
lèpres, je n'en ferai pas seulement le compte 1
(E11lre Mildred.)

MILDRED. - Quel livre a1-1c désiré, Thorold ?
Guendolen vous trouvait pâle. Non, vous n'êtes pas pile.
C'est cc livre-ci ? Mais c'est du latin 1
TRESHAM. Mildred, il y a ici une phrase - (non,
ne vous appuyez pas sur moi) - je ,"ais vous la traduire : Amor cmmia ti11cit : L'amour est victorieux de
tout. Quel amour, i votre estime, est le meilleur
amour?
MILDRED. - Celui qui est vrai.
TRESHAM. - Je veux dire et j'aurais dû vous dire : de

�Li\. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
816
qui l'amour est-il le meilleur, parmi tous ceux qui
aiment ou prétendent aimer?
MILDRED. - La liste est longue : il y a l'amour d'un
père, d'une mère, d'un mari ...
TRESHAM. - Mildred, i'incline à croire que l'amour
d'un frère pour une sœur unique les dépasse tous : Car
voyez : rien de terrestre ne se mêle à l'or d'un tel
amour, comme aux plus parfaits des autres - pas de
gratitude à exiger, elle ne vous doit ni la vie, ni les
soins, ni les biens - aussi rien de vous n'a-t-il de droit
sur elle, rien que' la pure tendresse, c'est ce que j'appelle
un amour libre de tous liens terrestres. Le frère et la
sœur grandissent ; ils ne peuvent plus espérer être les
mêmes amis que lorsqu'ils cherchaient ensemble les
primevères dans.les bois ou jouaient tous les deux dans
le foin nouvellement coupé : mais avec l'âge, un doux
respect naît, le sentiment de- ce que vaut l'autre, la
sympathie grandissante des goûts, une amitié mûrie, une
estime confirmée. - Et tout cela compose, savez-vous,
dans le cœur, une grande opposition contre le nouveau
venu, contre celui qui doit venir un jour ...
Le voici qui arrive ! Surprenante apparition ! ~e jeune
étranger, dans une demi-heure de conversation, ou
même, moins que cela, un simple regard, changera
- (ah ! bien plus grand changement qu'aucune des
métamorphoses chantées par Ovide !) changera vo~re
âme, son âme, l'âme de cette sœur ! Pour elle, hier
c'était l'hiver : maintenant tout est tiédeur et sève I Le
jaillissement de la feuille verte et la voix de la_ tou~terelle ! c&lt; Levez-vous et venez ! » Où donc ? Lom, bien
loin de ces pauvres droits insignifiants du frère, de son

UNE TACHE AU BLASO~

'

culte, de sa confiance... Et tout ceci il le savait depuis
longtemps, il l'avait toujours prévu ..• Alors, dites-moi,
est-ce qu'un tel amour ( mettons à part le nôtre), qui se
contente de son petit loyer de jeunesse, qui sait qu'il
devra se retirer un jour; que l'arrière-plan est la place
qui lui convient, est-ce qu'un tel amour, si détaché, ne
dépasse pas tout l'amour du monde ?
MILDRED. - Pourquoi me dites-vous tout cela ?
TRESHAM. - Mildred, voici pourquoi : oh ! non, je
ne puis parler encore. Il y a tant de choses que dans cette
hâte je ne vous dirais pas. Chaque jour, chaque heure, Mildred, tisse son fil léger comme la soie entre vous et cet
être qui vous est lié par la naissance ; bientôt ces légers
fils ont composé une trame qui recouvre et vous cache
sa vie quotidienne, ses espérances, ses .rêves, ses craintes, tout ce qui est elle. Alors vous vivez l'un près de
l'autre, et si loin l'un de l'autre pourtant !
Dois-je à présent écarter ce voile, Mildred, déchirer,
rompre de mes mains, ce doux et palpitant mystère qui
faisait ma sœur sacrée à mon côté ?
Parlerai-je ? ou ne parlerai-je pas?
MILDRED. - Parlez !
TRESHAM. - Je .le ferai donc. Y a•t-il une histoire
que les hommes (n'importe quel homme) pourraient
raconter de vous, et que vous cacheriez de moi ?
Je ne cro~rai jamais que le mensdnge puisse effleurer
cettelèvre. Dites-moi donc : &lt;&lt;Unetelle chose n'existe
pas », et je vous croirai. Je vous croirai, moi qui tiens en
défiance la terre entière, où vivent des hommes meilleurs
que moi, et des femmes co111me je vous suppose. Répondez-moi.
(Apres un.arrêt.)

�818

UNE TACHE AU BLASON
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSB

Vous ne répondez pas, expliquez-vous alors! Eclairezmoi alors ! Enlevez de dessus moi ce poids abominable
qui pèse plus qu'une pierre de tombe! Vous ne parlez
pas ? Un peu, au moins, de ce poids monel, Mildred 1
Ah ! si je pouvais me résoudre à vous dire la charge
dont on vous accable ! Le dois-je, Mildred ? Le silence,
toujours?
(Encore ut, arrêt)
Y a-t-il un galant qui ait, chaque nuit, accès à votre
chambre?
(Un arrêt)

Alors, son nom !
Jusqu'ici je n'ai pensé qu'à vous. Mais à présent, son
nom à lui ?
MILDRED. - Thorold ! Choisissez un châtiment égal
à ma faute, s'il en est un ! Ce n'est rien de dire que je le
subirai en vous bénissant, que mon âme est avide de se
délivrer de ses souillures dans le feu féroce qui purifie.
Mais ne m'entraînez pas à une faute nouvelle I Assez,
assez de fautes! vous savez bien que je ne puis pas vous
dire son nom.
TRESHAM. - Jugez donc vous -même. Comment doisje agir ? Décidez !
M1LDllD. Ah 1 Thorold ! ne me tentez pas. '
Mourir ici, dans cette chambre, et de votre épée, pourrait sembler un châùment - et cependant je m'élancerais en plein bonheur dans la mort, comme une flèche,
jusqu'à la plus extrême béatitude ! Mais vous - que
deviendrez-vous ? ·
TRESnAM. - Que voulez-vous donc que je devienne
maintenant ? Je puis enfouir votre honte et la mienne,

819

personne ne la connaîtra. Nos morts. peuvent soulever
leurs cœurs de d~ollt sous le marbre de notre chapelle
familiale, vous ne les entendrez pas vous maudire ! Vous
pouvez baiser votre amant sur la tombe
. de notre mère '·
notre mère ne bougera pas de dessous vos pieds. En ce
qui nous concerne, nous deux, nous pouvons d'une
manière ou d'une autre effacer cette maùnée. Mais avec
demain se prépare à venir ici - le comte 1L'adolescent
confiant qui n'imagine pas qu'il puisse exister des visa~
ges qui viennent du ciel tandis que les cœurs viennentd'où peuvent venir de tels cœurs, Mildred? - J'ai dépêché
hier soir à votre ordre un message lui disant de se présenter demain. J'écrivais cela, le reste est aussi clair que
si c'était écrit : « Votri! demande trouve faveur à ses
yeux ». Maintenant, la lettre qui contremandera celle-ci,
dictez-la moi donc !
M1LnRED. - Mais, Thorold, si je le recevais comme
je l'ai dit?
TRESHAM. - Le Comte!
M11DRED. - Je veux le recevoir.
TRBSHAM (at'ec ·1m sursaut). - Holà! Guendolén !
(E11trenl Ât4s/i,i el Gue,,dolen.)

Votis aussi, Austin. Vous avez bien fait
de venir. Voyez, regardez cetk femme ici.
AUSTIN et GUENDOLEN. - Quoi! Mildred !
TRESHAM. - Mildred jadis 1 Maintenant l'hôtesse qui
reçoit nuit par nuit, lon;que la paix du sommeil s'étend
sur la maison de son père, la lascive débauchée qui reçoit
le complice de son crime, soùs le toit qui vous couvre,
vous, Guendolcn, vous, Austin, et qui a contenu des
milliers de Tresham, - mais pas comme elle.
TRESHAM, -

�820

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nulle allumeuse de signal nocturne dont le soufHe
manque d'éteindre la lampe, dans sa hâte de se mêler à
un autre souffie affolé. Pas de souple ouvreuse de fenêtres, habile dans l'art des pas de velours, de la voix
basse et des mouvèments silencieux ! Pas de bacchante
capable de se dissimuler sous le masque d'une ... d'une
~ildred ! Elle, connaissez-la !
GtmNDOLEN. Oh ! Mildred, regardez-moi au
moins. Thorold, on dirait qu'elle est motte, voyez-la !
tigide comme la pierre et encore plus blanche !
TlŒSHAM. - Vous avez entendu ?
GUENDOLEN. Beaucoup trop, n'allez pas plus loin!
MrLDREO~ Si, continuez ! tout est vrai. Ecartezvous de moi.
TRESHAM. - Tout est vrai, elle-même vous l'a dit.
Vous savez, ou vous devinez, que tout ceci je•pourrais le
lui pardonner. J'aurais beau chercher les préceptes que
le monde s_ans pitié a édictés et invoquer un à un les
verdicts de mes ancêtres, j'aurais beau me faire de marbre pour exécuter la sentence prescrite, un moi d'elle, sa
vue, le seul souvenir de Mildred, ma sœur unique, l'orgueil de mon cœur, la plus chère de mes fier tés, - celle
qui.fut tout pour moi si longtemps·- mes résolutions de
vengeance s'en iraient en fumée !
Que serait-ce s'il ne s'agissait que d'effacer jour par
jour, et de la voir l'effacer, la mémoire de ces abjections, avec le temps qui amènerait le repentir, et de la
voir s'accoutumer à la tombe, puis mo\lrÎr, lasse du
moins sinon paisible, et pardonnée ? Il n'y aurait rien là
d'itnpossible à supporter !
Mais il y a ceci ! Ceci, que fraîche du serment renou-

UNE

TACHE AU BLASON

821

velé la nuit dernière de son amour avec son fortuné ·
galant, elle m'enjoint froidement de l'aider à attirer ici
à abuser, un jeune homme qui ne sait rien, qui la croit'
la plus chaste, la plus parfaite, la plus pure des jeunes
filles, et m'incite à le trahir. - Qu'y a+il donc en
effet de mieux que l'honneur même pour couvrir la
honte même ? Qu'elle c&lt; veuille recevoir Lord Mertoun » - ce sont ses propres mots, cela, qui peut le
tolérer ? Dites : vous avez entendu parler de voleurs,
d'assassins, l'écume de la terre, qui se rient des menaces: « Torturez-moi si vous voulez, je ne trahirai pas le
camarade qui a ma parole ! &gt;&gt; - de femmes misérables,
liées par d'ignobles liens à de vils complices que vous
essayez de les persuader d'abandonner, et elles vous
répondent : c&lt; J'ai tout laissé pour lui, l'argent, la réputation, les amis, il est tout pour moi, comment voùlezvous que je le laisse pour des amis, de l'honneur ou de
l'argent ? » et votre cœur a battu pour ces rebuts du
monde comme pour des amis. Si bas qu'ils fussent,
c'étaient ericore des hommes et des femmes tels que Dieu
les a faits, vous ne pouviez pas les renier ! Mais elle !
Mais celle-ci ! la voilà qui se tient ici tranquille, et qui
se dégage de son amour, afin d'épouser le comte, et
qu'elle n'en puisse que mieux cacher le passé! Et pour
cela, je la maudis en face devant vous tous t que la
honte la chasse de la terre ! Que le Ciel fasse justice de
lui et d'elle! Il m'entend maintenant! Il jugera alors !
( Tandis que Mildred défaille et tombe, Tresham
se précipi.te dehors.)

AusTIN. -Attends, Thorold, nous t' accompagnerons.
GUENDOLEN. Nous ? Mais, voyons, où est ma

�822

U

NOUVELLE REV\JE FRA:liÇAISE

lace sinon près d'elle, et où est b vôtre, sinon près de
,
d
. i
moi ? - Mildred, un mot, uu regar au moms .
Ausrrn. - Non, Guendolen, je fais écho aux paroles
de Thorold." - Elle e&lt;;t indigne de ....
GuENDOLEN. - De nous deux ? Si vous aviez parlé
après avoir réfléchi, et si je vous approuvais, si (po.ur
mettre les choses au pire) vous, un soldat, tenu de faire
vôtre la cause du Roi, et de la défendre et de montrer
par votre exemple ce qu'est le droit et le tort, si. vous,
devant une femme pile comme la mort et à qui vous
pouvez venir en aide - même si ce u'était
votre
~ur, même si ce n'était pas Mildred
. - vous. 1abandonniez, et si moi, sa cousine, son amie ce maun, sa compagne de jeux hier, moi qui ai mille fois dit. ou pensé:
• Je la servirai si je le puis », je me détournais à pr~nt
en dis.1nt : u Ah l non, cela signifiait seulement que 1e te
sen;rais quand tu n'aurais besoi-o de personne, tant que
cinquante personnes épieraient ton moindre désir, tant
que toutes les langues chanteraient tes louanges, tan'. que
des vies t'entoureraient, comme un rempart entre 101 et le
blâme, qui s'abattent si une voix rude, un œil sévèr~,
une main brutale vient à rompre le cercle de leur adllll·
ration ! » - Si nous parlions ainsi, si nous agissio~s
ainsi, ce ne serait pas Mildred ici couchc:e q.ui ~r:ut
indigne de nous envisager, ce serait nous q~• senons
indignes de soutenir le regard de ...... du
1er d,e ~os
chiL"IIS ! Un chien! mais, si on vous cassait cette cpcc à
la face en pleine foule, si on vous arrachait ces insignes
de la poitrine, si vous étiez rejeté de tous sous les huées
et les mépris, votre chien trouverait le moyen de .se faufiler à travers vos insulteurs, de gagner sa place a ,·otre

P

yas

?cm

UNE TAO!E AU BLASOli

côté, et de vous suivre, vous et votre honte, jusqu'au •
trou que vous auriez choisi pour y mourir I Austin,
m'aimez-vous ?••... Voici Austin, Mildred, voici votre
frère. Il ne croit pas la moitié, pas la moitié de la moitié,
de ce qu'il a entendu. Il vous demande de le regarder et
de prendre sa main.
Ac,,n;.
. - Regardez-moi et prenez-moi la main,
chère Mildred.
MILDRED. - Je .... j'étais si jeune. Et puis, je l'aimais,
Thorold ! Et je n'avais pas de mère. Dieu m'oublia, et
je tombai l
GuENDOLEN. - Mildred !
MILDRED. - Oh ! ne m'accusez plus 1Ai-je rêvé que
quelque chose pou';jlit pallier ma faute ? Tout est vrai.
Châtiez-moi. Une femme prend ma main. Il ne faut pas
me toucher la main. Vous ne savez pas, je vois ... il me
semblait qucThorold vous avait dit. ...
G=ooLI!li. - Qu'est ceci ? Pourquoi avez-vous
tr=illi ?
MILDRED. - Qu'Austin ne me t0uche pas ! Vous
a,·ez tout entendu, et vos yeux étaient pis que ceux de
Thorold, dans leur stupeur. Oh ! à moins que vous
ne soyez ici pour exécuter sa sentence, làchez ma
main ! Tborold s'en e&lt;;t-il allé ? Et pourquoi êtes-vous
là?
GUE.'lDOLEN. - .Mildred, nous sommes là pour vous,
deux amis, pri:ts à vous aider, à vos ordres. Ne dites
rien, dormez ou songez. Nous restons près de vous
pour vous obéir si mus voulez ordonner quelque chose.
Un esprit pour commander, un pour aimer, pour croire,
pour faire de son mieux, même ,i c'est peu de chose -

�UNF TACHE AU BLASON

LA NOUVELLE REVUE FltAN&lt;;AISE

• mais quoi ! Íe monde a été retoumé plus d'une fois, anc
ce commencement-la !
M1LDRED. - Je crois que si je mettais une fois mes
bras autour de votre cou et laissais tomber ma téte sur
votre épault!, je pourrais pleurer enfin !
GuENDOLEN. - Laissez-la maintenant, Austin, et
attendez-moi en marchant dans la galerie, jusqu'a ,e
que je vous appelle. Pensez aux apparences et aux mysteres du monde!
(Austin sort.)
MILDRED, - Non, je ne puis pas pleurer. Plus de
larmes dans cette tete, plus de pleurs, plus de sommeil !
O Guendolen, je vous aime 1
GuENDOLEN, - Oui: et« aimer » est un petit mot
bien court qui dit tant de choses. Il dit que vous avez
confiance en moi.
MILDRED. - Ah ! me confier !
GuENDOLEN. - Dites-moi le nom de celui qui vous
aime. J'ai tant besoin d'apprendre si je peux travailler
pour vous.
M1LDRED, - Mon amie, vous savez bien que je ne
puis pas dire so0 nom.
GuENDOLEN. - Il est votre amoureux, au moins, et
vous l:aimez, vous aussi ?
M1LDRED. - Comment peut-on me demander cela ?
mais c'est vrai, je suis tombée si bas ....
GUESOOLEN. - Vous l'aimez toujours, alors ?
MILDRED. - Mon seul recours contre cette faute qui
m'écrase ! Le soir avant de m'endormir, je dis : « J'étais
si jeune, je n'avais pas de mere, et je l'aimais tellement ! »
Alors il me semble que Dieu m'est indulgent, et j'ose lui
confier mon ame dans le sommeil.. ..

,

/

GUENooLm.. - Mais alors, comment avez-;ous pu
nous laisser vous parler de Lord Mertoun ?
MILDRED. - Il y a un nuage qui m'enveloppe...
GUENDOLEN. - Mais vous disiez que vous vouliez le
recevoir en dépit de tout ceci ?
MILDRED. - Je vous dis qu'il y a un nuage !
GUENOOLE.~. - Pas de nuage pour moi I Lord Mertoun et votre amant ne sont qu'un !
MILDRED. - Mais c'est une folle imagination !
GUEN~LEN (appe~~~t). - Austin 1 (Ne perdez pas
votre peme, quand J a1 trouvé la vérité, je m'y tiens !)
MILDRED. - Je vous en supplie, au nom devotre affec~ion, douce Guendolen, ne faites pas cela ! Me suis-je fiée
a vous pour que ...
GuENooLEN. - Oui, juste pour cela ! Austin ! -Ah!
n'avoir pas deviné tout de suite I Mais j'awis deviné
m?n instinct l'avait pressenti. Je savais que vou;
étiez nette de cet amoncellement de forfaits irréparables. Je savais que vous n'en étiez pas coupable:
comm~nt cela pouvait-il etre ? de quelle fai;on, sauf de
celle-c1 ! Tout le secret, je le tiens maintenant !
MILDRED.- Si vous voulez me voi~mourir devant luí ...•
GUENDOLEN. - Je veux bien me taire ! Mais le Comte
revient cette nuit ?
MILDRED. - Ah ! Ciel, il est perdu !
GUENDOLEN. - C'est ce que je pensais. Austin !
(Entre A11sti11.)

Ou done vous cachiez-vous ?
AUSTIN. - Thorold est partí, je ne sais comment, a
travers les prés. Je l'ai suivi des yeux, mais l'ai perdu
quand il est entré daos les bois.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pani I Ah ! tout nous menace 1
MILDRED. - Thorold aussi ?
GuENDOLEN. j'ai réfléchi. D'abord nous allons
conduire Mildred à sa chambre, ensuite nous chercherons votre frère, et en route je vous dirai la chose
la plus récor:ifortante du monde. Vous disiez qu'il
y a,,ait uoe clé à cette énigme. J'ai la clé, Austin 1
Venez !
GUENDOLEN. -

ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
(S(lt1S la fenélre de Mildred.

L'exlrlmité d'une avnme d'ifs; ,; la feué/re de
Mildrrd, en aperçoit une lumitrt, dtrrière tm
pa111ie1111 rouge.)

TRESHAM, parmi lcs arbm.

•

Ici encore I Rc,·enu chez moi ! Je ne sais plus me
perdre. La lande, le verger... j'ai traversé des clairières,
des fourrés, des sentiers obscurs, qui jadis me menaient
dans de grandes profondeurs vertes et sauvages, où
s'égaraient mes p,s de jeune garçon en mal d'aventure.
Mais maintenant, tôt ou tard, tout aboutit ici ; la plus
noire ombre s'entr'ouvre, les troncs pressés des arbres
s'écartent, et le donjon gris ,que j'a\'ais fui vient à ma
rencontre. L1 rivière mème met son bras autour de moi

UNE TACHE AU BLASON

et me reconduit à ce lieu détesté. C'est bien : je ne vous
résister:ii pas plus longtemps. Que voulez-vous donc
de moi? •
0 amertUme l Avoir bâti le bonheur et le voir
s'é~rouler n'est rien. Tous les hommes espèrent, et
voient leurs espoirs frustrés, et espèrent de nouveau ·
. mot.....
'
mais
Quelle folie de croire que de notre lignée ne pouvait
pas sonir un monstrueux prodige comme celui d'aujourd'hui ! Comme si j'avais cru impossible que de ces vieux
arbres, confédérés contre le souverain jour, enfants de
vieux et plus vieux ancêtres, dont les vi\'CS baies de
corail sont tombées, comme ce soir surmoi, sur le vêtement de tant de barons, de tant de belles femmes
sourdit un poison lentement combiné, puisé par leurs'
racines dans l'enfer, et circulant ici et là dans leurs
bras venimeux. Pourquoi suis-je ici ? Qu'ai-je à y faire?
( Une clocbe sunm.) Une doche ? Minuit ! Et ~•est à minuit que ....
Ah ! Ah I je comprends, forêts, rivière, landes, je
comprends vos ordres maintenant, jè vous obéis ! Host 1
derrière cet arbre l
( Il se catbe derrière tlll arbre. Aprts u11 i11slanl,
entre Mtrlotm, tiilzl &lt;011111u la nuit préddenu.)
MERTOUN. Il n'est pas l'heure encore l 13ats ton
dernier voluptueux battement d'attente et de crainte,
mon cœur ! J'avais cru entendre la cloche de la chapelle
sonner quand je traversais les ronces ... Ainsi donc je ne
verrai plus désormais se- lever mon étoile d'amour I Oh !
qu'importe le passé ? Il n'en sera que plus délicieux de
voir Mildred revivre : d'enlever, épine par épine, toutes

�•
828

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

traces de ce chemin défendu que mon trop impétueux
amour lui a fait traverser ! Chaque jour une crainte disparue, une espérance redressée ! Et l'avenir aura pour
nous des surprises, des délices inattendues. Je ne veux
pas regretter le passé ~
(La lumière est placée ttn jlett plus baut, dans le
panneau bleu.)

Ah ! Voyez ! Mon signal se lève! L'étoile de Mildred !
Jamais je ne l'ai vu plus beau que ce soir, où il se lève
pour la dernière fois ! Lui éteint, c'est que le soleil
pourra luire sur nous.
(Au moment où il va grimper au dernier arbre
de l'avenue, Tresham lui saisit le bras.)

Lâche-moi, paysan. Enlève ta main. Tiens, voilà de
l'argent. C'étàit une lubie. J'avais dit que j'aurais une
branche de cette touffe blanche qui pousse sous la fenêtre ! Prends cet argent et tiens-toi coi.
TRESHAM. - Là où il fait clair, venez avec moi. Sortez
de l'ombre!
MERTOUN. - Mais je suis armé, fou!
TRESHAM. - Oui ? ou non? Voulez-vous venir à la
lumière ou pas ? J'ai la main sur votre gorge. - Si vous
refusez ....
MERTOUN. - Cette voix ! Où l'ai-je entendue? Mais
elle était alors douce et lente.
( Ils avancent.)

TRESHAM. - Vous êtes armé: c'est bien. Dites-moi
votre nom. Qui êtes vous ?
MERTOUN. - Tresham ! elle est perdue !
TRESHAM. - Oh! le silence ? Savez-vous bien que
~ous vous comportez exactement comme, en de curieux

UNE TACHE AU BLASON

rê

., .
829
ves que J a1 eus, ces misérables dont la terre est ple.
se comportent lorsqu'ils sont démasqués. L'assas:~:
a~ecte une ~onten~nce assurée, le voleur est loquace et
évident, mats en silence l'esclave de la luxure se dérobe
et on flouve un ver rampant là ou l'on
.
. ,
•
pensait voir un
homme. Qm. etes-vous
?
_MERTOUN. - Je conjure Lord Tresham- oui en
baisant ses pieds s'il me le permet d ,
· é
• ,
, que, · ans son
propre mt rêt, tl s abstienne de me demand
'A i .
~ rnoo
nom . uss_ vrai que le Ciel est au-dessus de nous
s~ future parx: ou son futur malheur dépend d
,
silence....
e mon
C'est en vain !
Je lis s~r votre inexorable face blanche !
Connaissez-moi donc, Lord Tresham.
(Il se découvre et rejette son mante.:iu .)

TRESHAM. -

Mertoun !
(Apres un temps.)

Maintenant dégainez.
MERTOUN. - Vous m'écouterez d'abord!
T~ESHAM. - Pas un seul mot, sur votre vie! J'étranglerai dans cette gorge le premier mot qw· m'" ~
d l
•
10r0rmera
: a manière dont on peut vivre en paraissant ce qu'on
n est pas.
.
C'~st vous, sans nul doute, qui avez appris à Mildred a garder le visage de l'honneur en péchant ! No11s
~ous ~errerons les mains en délirant de sympathie le
J~ur ou vous aurez réussi à m'enseigner cette leçon-là :
v1v~e c?mm: v~us le faites et mentir comme vous mentez. D1e~ m assiste, car malgré moi je continue à croire
que ces vies-là sont impossibles. Maintenant, tirez l'épée.
53

�830

LA NOU\ELLE REVUE .FRANÇAISE

Ce n'est pas pour moi que je vom,
adjure de m'écouter, mais pour vous - et encore plus
pour elle!
Tu:sHAY. - Ha ~ Ha ! je ne connaissais pas encore
l'espèce d'homme que vous êtes ! Un mécréant comme
vous, comment le met-on en colère ? - Un coup ? cela
l'enorgueillit, je pense I On l'éperorrne, n'est-ce-pas? ou
bien on lui met le pied sur la bouche? Ou bien on lui
crache à la figure ? Lequel des trois ? Ou tous les trois ?
ME1tT01JN. - Entre lui, moi et Mildred, que Dieu
soit juge! Puis-je-éviter ceci ? Ayez-moi donc, Monseigneur!
MERTOœ. -

(Il tire, et après quelques passes~ Jombe.)

Vous n'êtes pas blessé?
Vous m'écouterez maintenant l
TRESHAM. - Mais levez-vous!
MERTOUN, -Ah ! Tresham ! ne vous ai-je pas dit:
« Vous m'écouterez maintenant,,? Qu'est-ce qui procure
à un homme le droit de parler à son semblable pour sa
défense, sinon, je suppose, la pensée que tout à l'heure
il va .avoidi se justifier devant Dieu?
TRBSHA'M. - Blessé? Ce n'est ·pas possible ! Vous
n':rv~ fait auctm effort pour me résister. Où mon
épée vous a-t-elle atteint ? Pourquoi ne riposti:ez-vous
pas à mes '. attaques ? Où souffrez-vous ?
MER'l'OUN. - Monseigneur ...
'fR:F.BHXM. ·- Qu'il est jeune !
M'ERTOIDI. -Lord Tresham, je suis . t11ès jeune, et
cependant j'ai emmêlé d'autres vies à la mienne. Laissezmoi parler, et croyez à ma parole, puisque je "1ais mourir
devant vous ,à 1llheure même .. .
TRESHAM. -

M.ERTOUN- -

ONE TACHE AU BLASON

TRESH
83r
AM. Pouvez-Yous
· vais aller chercher du
~rester ici pendant que 1·c
u _
secours r
.m.hRTOUN
.
· - Oli ·I Restez avec mo· 1 J'é ·
et Je mus ai graveme1•t ofli .
. l . tais un enfant,
et Je
I
.
Sur mon honneur .• ense
1 ,
. ne e savais pas.
' Je ne c savais
r U
mon tort connu, j'-ai cherché 1
. pas · ne fois
le réparer; je pensais qu '
allmeilleure manière de
.
e c est ce e qu -, .
•.
Ma vie
... vous vo"t:ez comb·
'é .
e J avais cho1S1e.
•
J
1en c ta1t pe d l
vie que vous venez d
u e c 1ose, ·cette
'l
· e me prendre I s· ., ·
autre voie c'est qu'ell
. 1 Javais choisi
'
e me para· · 1
·
elle et pour vans V
1SSa1t a meilleure pour
.
., · ous en avez dé "dé
Pu1ssé-je
avoir une i fini é d . . ci autrement.
·
de celle-ci seule I Et n • t e vies a vous Ofiinr
au lieu
.
·
maintenant inst ·
.
clussez : pouve _
'.
rmsez-mor, réflé.
z vous, de ces mmutes
.
tirer ma réparation ;1 Ca .
qm me restent
. votre pardon · r Je veux
d1re,
. vous arracher, si j'ose'
T
, avant que Je meure
.
1,fRESHAM. - Je vous pardo nne.
lV ERTOUN
p
b"
.
. - esez ien ce ,rrand m . ' C
,.
vrai que vous me pardon . o.,
o~ . ar, s rl est
parler... de Mildred !
rnez, l espérerai pouvoir vous

TRESHAM · - Mertou.n la
é· · •
nous ont trahis Ce ' ,
pr c1p1tatwn et la colère
·
n est pas vous q · d ·
,
prendre que vous êtes ·1e
.
w ev1ez m apune,
mconséque
t
f:
.
répondre du passé I Pu•
n , ma1 art pour
que le mien !
. lSSe votre pardon être aussi ample
MERTOUN · Ah ! T resham
•
,,
une goutte ou deux de sa
., qu _un_ coup d ~pée et
Mais c'était ma peur d _ng aJent aU1S! tout changé !
e \ ous, ma passio
(quelle passion que celle
d'
d
n pour vou 9
bomme de votre sorte ') .un , a olescent pOur. un
de vous, vous le seigneu;a,~~~mplt~et gpertil~uh I Je rêvais
'
en omme fêté

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

partout. Je brûlais de devenir votre ami, mais j'étais
jeune, et votre réputation si haute me mettait bien loin
de vous. Ah ! pourquoi tant d'aJimiration ? Avec moins
de crainte, cette glorieuse journée d'hier ( votre accueil,
vos douces et flatteuses paroles), eût peut-être eu lieu
six mois plus tôt... Même à présent, comme nous
aurions pu être heureux ! Et cependant je sais que cela
vous échappait, Tresham ! Laissez-moi voir votre visage,
je sens qu'il est changé au-dessus de moi ... mais mes yeux
se troublent. Où est-ce ? Où ? ( Comme il essaie de se
soulever, son regard rencontre la lampe.) 0 Mildred ! Que
fera Mildred ?
Tresham, sa vie est prise dans cette vie-ci qui saigne
et s'en va si vite ... Je veux vivre, je dois vivre ! Là ! si
vous voulez seulement me tourner de son côté, je vivrai
et la sauverai! Tresham, oh ! Si vous m'aviez seulement
entendu ! Si vous m'aviez seulement entendu ! Quel
droit aviez-vous de mettre le pied sur sa vie et la
mienne, et de dire ensuite en nous voyant périr: cc Si
j'avais réfléchi, les choses eussent pu être différentes &gt;&gt; ?
Nous avons péché et nous mourons. - Ne péchez
jamais, Lord Tresham ! - Car vous mourrez, et Dieu
vous jugera.
TRESfü\M. - Oui, soyez satisfait. Un tel procès est
pour moi commencé.
MERTOUN. Et elle est là-haut et m'attend I Vous
lui direz ceci - vous, nul autre _:__ vous lui direz : « Je
l'ai vu mourir, et dans son dernier souffie il a dit : je
l'aime. » Vous ne savez pas ce que contiennent ces trois
petits mots. Voyez, l'aimer me fait descendre avec d~
tels souvenirs la pente sanglante de la mort ! ... Je ~Ul

UNE TACHE AU BLASON

833

parle ~ non pas à vous ! ( vous n'avez pas eu pitié
vous n aurez pas de remords, peut-être même vou~
v~us proposez de lui .... ) Mourez avec moi
hè
Mil~re1 J C'est si facile! et vous échapperez /ta:t
m.altgmté ! Pourrai-je reposer en paix si on
1
mal ·
d
,
vous par e
. ' st on vous ru oie ! vous, mon cœur, entre les
f1a\~s de ces hommes sans cœur, et moi empêtré dans
~ mges de la tombe et les vers, ressentant peut-être
~ aque coup - oh ! Dieu ! - sur cette bouche - et
mcapable de mettre en pièces le misérable' Mo
M'l
dr d 1 ·
l
·
urez, 1 e ' aISsez- eur ce monde honorable - po ur D'1eu nous
sommes assez bons, qu01que
·
le monde nous ait rejetés 1

J:

( On entend un coup de sifflet.)
·
Ho! Gérard !
(En~r:ent Gérard, Austin et Guendolen avec d}
lurmeres.)
TRESHAM. - Qu'on ne pare
l pas! Vous voyez les
f;' J
ans. e ne supporterai pas une autre voix que celle-ci.
MERTOUN ..- I_l y a de la lumière, de la lumière
a~~our dé _m01, et ?e m'en vais à elle. Tresham, ne vous
a1-1e pas dit, ne m avez-vous pas promis de rép 't
paroles à Mildred ?
'
e er mes
TRESHAM. -

TRESHAM. - Je les lui répéterai.
MERTOON. - Tout de suite ?
. TRESHA_M. - Tout de suite. Prenez le corps Gérard
Je ~or_tera1 la tête.
'
'

( Comme ils ont à demi kvé Mertoun il
. )
,
retounie soudam. .

,

Sc

MERTOUN. - Je savais qu'ils me tournaient
n
détou rnez pas d'eIle ,• L'a ! Arrêtez-vous ! Là ! e me
(Il meurt.)

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
GuENDOLEN (après un temps).. - Austin, restez ici
avec Thorold jusqu'à ce que Gérard revienne avec de
l'aide, puis conduisez-le à sa chambre. Je dois.aller chez
Mildred.
TRESHAM. Guendolen, j'entends tout ce que
vous dites: ne l'avez-vous pas entendu qui m'a enjoint
de lui porter son message ? Wavez-vous pas entendu ma
promesse ? Moi, et moi seul, je dois voir Mildred.
GUEND0LEN. - Elle en mourra.
TRESHAM, - Oh ! non, elle ne mourra. pas. Je n'ose
pas espérer qu'elle mourra. Ah! Austin est avee vous?
AUSTIN. ~ Plôt à Dieu, que nous fussions arrivés
pendant que vous vous battiez!
TRESHAM. - Il n'y a pas eu de combat I Il m'a laissé
le tuer, cet enfant. Je vais vous confier son corps, à
vous et à Gérard. Comme ceci. Por-tez-le devant p::ioi.
AUSTIN. - Où le porter?
TRESHAM, - Oh ! Dans ma chambre. Quand nous
nous y rencontrerons, nous serons redevenus amis.
(Ds èmpartent le. oorps de Mertoun.)
Croyez-vous-qu'elle mourra, Guendolen?
GuENDOLEN, - Où donc me conduisez-vous?
TRESHAM. - C'est là qu'il est tombé. - Répondezmoi à présent. Vous qui n'êtes pour rien dans le- sort
de Mertoun, passerez-vous jamai~de votre plein gré dans
cette avenue où vous avez vu sa poitrine sur le sable ?
Lorsqu' Austin et -.;ous} br.is à bras, vous promènerez
dans nos vieux jardins, une on1bte ne. vous apparaîtrat-elle pas sur les pr,airies ou dans les landes désertes une tout autre ombre que celle qui replie et referme
dans les bois leurs murmures chaque nuit ? Pourrez-

UNE TACHE AU BLASON

8

35
vous oublier assez son corps pour marcher sur ce sable
sanglant dans l'allée des ifs? ... C'est bien! vous détournez
la tête ... Et moi, alors?
GuENDOLEN.
.
d
. - . Ce qui est fait est i;rai·t f• M
. on souci
est e ceux qm vivent. Raidissez-vous sous le fardeau
Thorold, car il reste beaucoup à faire!
'
TRESHAM. ~ .Ch~rs arbres anciens que mon père
planta, et que Ja~a1s tant! qu'ai-je fait, que pareille à
celle des fables antiques• une furi'e déch"~"é
•
à.,.u e smt venue
mener parmi :--ous sa redoutable danse? Oh! Jamais
plus pour mo1 les vents n'entonneront dans vos têtes
balancées _la vaste_ antiphonie, les demandes et les répons
alternant a la _gl01re_ de Dieu! Vous lui appartenez, à
elle. Plus à mo1 ! Adieu! Adieu !
SCÈNE Il
(La Chambre de Mildred.)

MILDRED, seule.
MILDiED. - Il ne vient pas !
entendu parler de cem, qui semblent désarmés
d~ns le bonheur. On croirait que le chagrin les tuera
d un souffie. Cependant, à sa première menace ils rassemblent si bien leurs pauvres forces qu'il peu; frapper
et frappe'.r e_ncore, ils dédaignent ses coups. Ah ! il n'en
est pas ams1 de moi! la pierre que l'on m'a jetée m'a
abattue, et les autres malheurs maintenant tombent sur
elle, non sur moi. Autrement; supporterais-je que Henry

J'ai

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne vienne pas ? qu'il me manque, cette première nuit
de tant de nuits? L'amour est fini ... S'il était assis, là,,
comme il y a si peu d'heures, sur ce siège, nous ne
nous chéririons plus - ne chercherions plus mille
moyens heureux pour cacher l'amour aux yeux: de ceux
qui sont sans amour! - Je crois que j'aurais ~u di~e
certaines choses à Thorold pour ma défense ; 11 était
haletant pour la moindre excuse - mais rien ! Une fois
la première honte reçue, tout pouvait venir.
Pas de Henry ! Et cependant je suis assise là et
j'attends, pensant et repensant à cette matinée... S~ns
doute je suis sortie de moi-même. Une Mildred qq1 a
perdu son amour! Ah! Je n'ose penser à cette malédiction. Je la fuirais jusque dans la mort! C'est cette
Mildred-là, pas moi, dont le cœur se brise. Le mon~e
m'abandonne, Henry seul m'est laissé - laissé ? mais
je l'ai perdu puisqu'il ne vient pas! Et j'attends, stupide ..•
Oh ! Dieu, brisez cette angoisse, cette folle torpeur, par
n'importe quel moyen, par n'importe quel messager!
TRESHAM (du dehors). - Mildred!
MILDRED. - Entrez! le Ciel m'a entendue!
(Entre Tresham).

MILDRED. - Vous ? seul ? oh ! plus de malédictions !
TRESHAM. - Laissez-moi m'asseoir-là,. asseyez-vous.
MILDRED. - Dites, Thorold, n'ayez pas cet air, dites
ce que vous avez à dire. Que doit-il advenir de_ m~i_?
Oh ! Exprimez~la donc, cette pensée qui vous fait pahr
le front et les joues !
TRESHAM. - Ma pensée ?
MILDRED, - Toute.
TRESHAM~ - Comme nous voulions ces nénuphars l

UNE TACHE AU BLASON

837
Il Y a des années de cela... Nous sommes allés si loin
que l'eau nous a surpris, je ne sais comment • nous ne
pouvions plus ni avancer ni reculer et nou; sommes
r~stés là à rire et à pleurer jusqu'à c~ que Gérard nous
a~t ramenés· sur la terre ferme - mais là, nous pleurions
bien pl~s fort, parce que, une fois de plus, nous avions
manqué les fleurs cherchées ! Les pensées des hommes
sont futiles parfois, les pensées de certains hommes qui
sont tout près de la mort l Mildred !
MILDRED. - Vous m'appelez par mon nom plus
tendrçment qu'hier même, qu'est-ce que cela veut dire ?
, T~SHAM. - Cela ~'est un tel poids sur l'esprit que
d avo1~ occ~pé ce matm un rôle qui n'était pas le mien !
Je puis, bien sûr, je puis être content ou triste de 1a
moindre chose qui vous touche, je pourrais même, d'un
cœur torturé, vous désapprouver, Mildred. Mais j'ai été
outre... voulez-vous me pardonner?
MILDRED. - Thorold ! vous moquez-vous ? Mais non,
et vous demandez... répétez encore ce mot?
TRESHAM. Pardonnez-moi, Mildred... Êtes-vous
silencieuse, douce?
MlLDltED (se leve avec un sursaut). Pourquoi
Henry Mertoun ne vient-il pas cette nuit? Êtes-vous
vous aussi, silencieux ?
'

( Elle ouvre l'habit de Thorold et montre son
fourreau d'épée qui est vide.)

Oh! Ceci parle pour vous! Vous avez assassiné
Henry Mertoun I Et maintenant, poursuivez donc -et
dites-moi ce que f ai à vous pardonner ? Ceci avec le
. vous pardonne, je suppose que je
reste.~ C'est b'1en, Je
vous pardonne. Thorold, que vous devez souffrir !

•

•

�,.

338

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

UNg T.ACHE Aü BLASON

11 m'a charoé de vous dire ...

'
. t,
défends de me répéter !·
_ Ce
que ie vous
.
•
e dire et ne me direz
'
de
ce
que
vous
avez
a
m
C
est assez ént vous
. l'avez tué I. Ah I. non ! vous me
.
pas : comm . . .
.
. si bien que sa vie
'l m!a1IDa1t - iam:us
1
diriez qu 1
·
t il me faudrait à ce a
.
ma fenêtre - e
saignant sous
.
Taisez-vous
t Je vous parrépondre : « Vrarment.1 ».
TRESHAM. -

M

mer votre courrou:X. et me sauver l Vous l'avez laissé
vous raconter l'histoire de nos amours., de notre ignorance, et la brève folie et le long tourment - vous
l'avez laissé plaider sa cause, car votre code d'honneur ,
vous ordonne d'entendre avant de frapper. Et à la fin,
quand il cherchait dans vos yeux l'espoir de la vie, vous
l'avez frappé à mort!

n.oRED.

TRESHAM. - Nbn ! non l Si je l'avais écouté, si je
l'avais laissé dire la vérité, si je l'avais seulement regardé
assez longtemps, je ne l'aurais pas touché! Quoi! pen~
dant qu'il était là étendu, le clair de lune sur sa joue
encore vermeille, j'avais tout compris avant qn'il. eût dit
un mot! Je voyais, de mes yeux, à tr.tvers la surface
trouble- de son crime et du vôtre, un abîme d'immuable
pureté! Si j'avais seulement. r.egardé lorsque tout était
entraîné comme dans un tourbillon, j'eusse trouvé le
chemin. du profond calme ! Je n:ai pas voulu regarder!
Mon châtiment approche ... - Telle est la: vérité,
Mildred. Et vous, me niaudissez~vous ?.
Mll.DRED. A cette heure où j"ose appro-cher de
Celui qui n'a pas voulu qu'un être vivant pût désespérer,
qui n'a. pas besoin de· lois pour maintenir inaltérée sa
grâce, mais qui a ordonné que le plus vil des vers, s'il
se tourne vers lui,_ soit exaucé; je ne vous panfonne
pas, Thorold, mais je vous bénis, de l'â;me de mon
âme! ·

Vous ne pouvez pas pardonnen. Les.
,
. . rumt au fait de ce soir, c est
insultes de ce rnatm,. om' qd 1
d·et
en trembled'un autre jug.e que j'atten s e ver 1 -

donne.
.

T

•

RESHAM. •

.•

1

.
,
. Il n,'y a rien à parOh I cèst vrai. 1•
ILDRED. . . d li
mon âme de toutes ses
C' t ·ra1. 1 Vous
~ vrez
donner. es v .
! La mort me le. donne pour
inquiétudes d'un s.eul ~oup d .ers mots ! Mais c'est
.
, Vous ? me dire: ses ern1
touiours.
.
, lui ue •e répondrai - non parlui qui me les ~ira, et a
q àèvant le cœur, car la
des mots, mais par le cœnr

ment et cramte •

M

mort...
""
allez mourir,. vous
_ Ll mortr"I, yo....,
T
RESHAM.
.
d'
Ell e eIL étai.t s-0.re •
1
. ? Guendolen l'avait bien it .
aussi.

1wi je :rr'osais pas l'espdé~er .. : Guendolen que: je l'aimais,.
MILDRED. -

Vous

irez a

· Austin aussi.••
·;i

Et 0101.Th . Id n'était-ce pas cruel
_ Ah r
oro . ,
.
,
M
ILDRED.
ft
é de vie et damour,
d'éteindre- ce reune. sang, en , an:111.
en me laissant ici
'.6&gt;1' que vaus .um1ez,
d' amouli pour m ·
. ;:i oh , Sans aucun
,
d 1:11u:e vous 1e nuez.•'
·
.
TRESHAM. -

(Elle tombe. sur le wu de Thorold.)
Ne vous ct.és©.!ez plus ! Ne songez p.Ius au passé ! Le
nuage que vous avez cr.evé-était tout de même un nuage,
puisqu'il s'interposait entre mon ami) et vous l Vous
l'ave~ frnppé sous cette ombre. Mais est-ce un1p~ssé itr:é-

I attendre peu an '1 • ,
débiter· son ,auvre confus
d(füte, vous,l,'avez laisse ~o'Us,
· :it po:ur désardiscours d'enfant;. faire de son, pauvre nueu

/

•

�LA NOUVELLE

UNE TACHE AU BLASON

R.EVUE FRANÇAISE

84r

parable? J'avais un cœur, je puis en disposer: je vous
le donne. Il vous aime comme le mien. N'est-ce pas,
Henry?

pers~nnages défiler sous le brillant portique Pour
.
Je suis au bord ... au bord...
.
mo1,
GUENDOLEN. _ Ne Je lâche
.
est proche !
pas, Austm, la mort

Je

. AJa a_ ac~ e Mildred est pleine de
Paix .I Je te. -VOIS,
ustm Je
..

(Elle meurt.)

TRESHAM. - Je te souhaite la joie, Bien-Aimée. me réjouis de ta béatitude !
GuENDOLEN (du dehors). - Mildred! Tresham !
(Elle entre avec Austin.)

Thorold, je ne pouvais pas attendre plus longtemps.
Ah ! elle est évanouie !

· TRESHAM. - Bien mieux qu,évanouie !
,
GuENDOLEN. - Elle est morte! Laissez-moi dénouer
ses bras!
TRESHAM. - Elle les a jetés autour de mon cou, et
m'a béni, et elle est morte. Laissez-la ainsi, Guendolen !
AUSTIN. - Mais regardez-lei lui! Qu'as-tu, Thorold?
GuENDOLEN. - Livide comme elle, et davantage!
Austin, vite ! de ce côté !
AusTIN. - L'écume mousse entre ses dents serrées et
ses lèvres sont noires! Parle, très cher Thorold !
TRESHAM. - Uq. poids plus lourd que le poids de
ma sœur me fait chanceler. Merci. Je tomberais sans
vous. Là, cela passera. Non. Je vais mourir.
GuENDOLEN. - Thorold ! Thorold ! pourquoi?
TRESHAM. - Lorsque j'ai bu ce poison, je sentais
que la terre n'était plus la terre pour moi, que la vie
qui anime toute vie s'en était allée de moi ! Il y a des
chemins de traverse pour disparaître ... le joueur accablé
de fatigue qui a achevé son rôle dans la comédie de ce
monde se laisse glisser de côté, laissant les importants

TRESHAM

Dé". I

f;

d

Mettez- la •
,
sens, vo1c1 ma main.
Maître y Mv?tre, Guendolen, avec la sienne! Vous êtes
et attresse désormais, vous êtes TRESHAM
ce nom et le renom
.
'
haut
é
vous appartiennent ! Portez bien
Vous :~;ez c:;sitn '. Austin, pas de tache au blason.
tache ! Prem·. en hi! faut de ~ang pour laver une seule
iere tac e premier
A
vain monde l'é
a' •
sang. ux yeux du
, eu est e gueules c
d
chaut au monde d' . . 1
ornme evant. Peu
ou vient e rouge!
AUSTIN. - Il n'y aura pas de tache!
TRESHAM . d'
. ]'avais
1t cela moi aussi
S''l
.
une tache 1
'
·· · 1 survient
, a vengeance
SOuv
. est à Dieu, non a' I,homme.
enez-vous de m 01 !
G

(Il

merrrf.)

(laissant retomber le bras ou le battement
u pouls a cessé) _ AI1 I Th ld .
. malaisé de
.
·
·
oro ! Il serait
vous ou blier!

d

UENDOLEN

FIN
ROBERT

BROWNING.

(1843)
Traduit par E. Sainte-Marie Penin.

f

�SUR UN

SUR UN « SYSTEME
DES BEAUX-ARTS»

I
1

Dans l'état présent des arts, rien ne nous manque
autant qu'une ferme esthétique; mais il s'en faut qu'elle
soit généralement désirée.
Les motifs de défiance sont assez forts. Ils ne se
laissent pas tous réduire au mépris de l'intelligence, à
l'adoration de l'instinct. Pour l'intelligence même, on
peut craindre la tyrannie de formules qui la _tiendraient
emprisonnée. Au temps même où les Français furent le
plus près de s'entendre sur la nature du beau, ce ne sont pas
les Arts poétiques ou les Essais sur le Goût qui ont formé
le meilleur de leur culture, mais bien l'examen et la
discussion des ouvrages de l'esprit. Au rebours de l'Allemagne, chez nous les critiques ont eu plus d'influence
que les esthéticiens. Et nous n'y avons rien perdu : si

•

1&lt;

SYSTÈME DES BEAUX-ARTS »

grandes que soient ses faiblesses, la critique présente au
moins cet avantage de :ramener l'attention sur les œuvres
au lieu de la détourner. Il est vrai que ses jugements,
même déguisés sous le titre de simples impressions,
s'inspirent le plus souvent d'une esthétique latente ; une
doctrine moins confuse et plus clairement avouée la
garderait mieux des inconséquences. Oui, mais alors
elle n'échapperait pas aux pièges d'une logique abstraite.
Juge ou législateur, il faut choisir: si les rôles sont confondus, le oin d'arrêter des maximes fausse !'-appréciation
des cas singuliers. Eo matière de gol1t, les principes
rendent suspectes .les raisons.
S.'lns doute il y aurait place pour une .certaine esthétique, même si la critique ni l'art ne lui demandaient
leurs directions. Par delà toutes questions d'espèces, les
conUitions générales du beau posent un problème à la
pensée: pourquoi nier l'intérêt d'une recherche philosophique visant à rattacher l'art, comme toute autre '3.ctivité, aux lois de la nature sociale et à 1-a \'Îe totale de
l'esprit? .Même quand elles deviennent franchement
hasardeuses, comme dans le système de Hegel, ces spéculations ont leur prix. Mais la pratique doit-celle s'en
inspirer? Ce qllf! l'on conteste, c'e.,t .l'existence .d'une
disciplin~ assez exacte pour guider, fût-ce de loin, la production de l'artiste et les choix de l'amateur.
L'esthétique expérimentale, qui opère en.laboratoire,
prétend au nom de science. En fait, pour chacun de.nos
sens, elle fixe avec certitude quelques conditions de plaisir
élémentaires que tout praticien gagnerait à connaitre,
encore qu'il puisse les deviner. Mais ces conditions, en
tout art, ne jouent qu'un rôle subordonné; car elles

�844

I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SUR UN cc SYSTEME DES })EAUX-ARTS »

doivent céder sans cesse aux exigences de l'expression.
Plus féconds seraient les enseignements d'une esthétique
comparative bien appuyée sur l'histoire, sur fanalyse des
œuvres et sur les témoignages des artistes. Mais elle veut
être une science encore. Comme telle, par soumission
aux faits, elle ne devra tënir compte des œuvres qu'en
proportion de leur succès constaté ; puis, à mesure
qu'elle étendra le champ de ses comparaisons, les formules qui les résument devront être toujours plus
vagues, pour échapper au reproche d'arbitraire. Ainsi je
crains qu'un vrai scrupule scientifique n'entraîne ici
l'effacement des valeurs, !'insignifiance des conclusions.
Au sujet du beau, cet excès de prudence est ce que
nous pardonnons le moins. Mieux vaut le ton décidé
d'un Stendhal : ses erreurs mêmes, parce qu'elles sont
franches, fouettent le sang, éveillent les idées. Sans
doute une théorie du beau nous promet autre chose
qu'un~ série de boutades. Mais la personnalité pourra+
elle jamais ùffacer d'une étude qui prend pour objet des
joies consenties et préférées? L'entreprise comporte une
part d'aventure, qu'on doit accepter simplement. ~ar i_I
ne s'agit pas de croire, mais de mettre une doctrine a
l'essai. Un homme JJ.Ous la propose. Pour mériter qu'on
l'écoute, il faut que cet homme ait tâché de su~monter,
par la culture, ses habitudes et préjugés strictement
individuels; il faut que ses expériences soient larges,
libres, non bornées par une_ prévention de chape!le ou
d'école. Mais il faut aussi qu'il sache prendre ses nsques
et qu'ayant marqué d'abord! par tâtonnements sincèr~s,
les points qu'il croit soustraits au doute, il ose les relier
enfin par un tracé simple et hardi.

II

•

le Systeme des Beaux-Arts que vient de publier l'auteur
des Propos d'Alain me paraît plus vrai, plus fort et
philosophique en un meilleur sens que les livres fameux
de Taine et de Guyau. Peut-êtte est-il moins capable de
plaire à première vue: Taine a pour lui l'abondance des
exemples, le tour concret du style, l'impérieuse clarté
des affirmations; Guyau, cette chaleur d'éloquence qui
ne manque pas son effet sur des cœurs de seize ans.
Mais combien leurs idées restent flottantes, sous un air
de décision ! Le principe de Guyau - le Beau, expression
de la Vie - reste vague au point d'éluder la distinction
même du vrai et du faux. Chez Taine, les influences de
la race, du milieu et du moment n'intéressent directement que Fhistoire; quant aux critères proprement
esthétiques - convergence des effets, importance et
bienfaisance des caractères - ils composent un programme plutôt qu'une doctrine: les mailles du filet
sont trop larges, tout le traverse et rien n'y reste pris.
Comme on verra, la réflexion d'Alain serre d'aütrement
près les choses. Elle ne pose pas des problèmes en l'air
( comme de savoir si l'art est, ou n'est p.as, un jeu); mais
elle n'esquive pas les problèmes réels, ceux dont la solution influe sur la pratique et nous permet d'opter entre
deux tend,mces ou deux façons d'agir. Elle n'accumule pas
54

�84 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SUR UN

les exemples pour illustrer des vérités ba~ales ( co~1me
l'influence du milieu); elle n'étale pas ses mformauons;
même, le plus souvent, les exemples sont seulemen~
suggérés; et c'est l'idée, se formant s~u_s nos yeux, qm
nous impose le souvenir des faits._ ~ aime cette façon
d'écrire, par ou nous avons part aux 101:s de la recherc_he
et de la découverte; mais avouons quelle ne va pomt
sans une tension parfois excessive. Ce livre dense
manque d'air. La plénitude concentrée des formule~, la
succession serrée des liaisons logiques décour~era1en_t
une lecture hâtive. Il convient que le lecteur soit attentif
et de loisir, qu'il veuille bien s'arrêter pour lire ~ntre_ les
lianes et consente à ne méditer qu'un seul chapitre a la
b

fois.

»

spectateur... Un beau vers
et ensuite fait; mais il se
la belle statue se montre
qu'il la fait; et le ponrait

« Le génie ne se connaît que dans l'œuvre peinte
écrite ou chantée. Ainsi la règle du beau n 'apparaît qu;
dans l'œuvre, et y reste prise, en sorte qu'elle ne peut
servir jamais, et d'aucune manière, à faire une autre
œuvre. »

Quand nous aurons vu les raisons qui les éclairent
ces aphorismes gagneront en force aussi bien qu'e~
nouveauté. Il fallait les citer tout de suite pour écarter
une ~éprise,= !'.intention d'~lain, sûrement) n'est pas
de regenter l artiste et de plier son travail à quelque
idéal préconçu.

'1

Alain a choisi son public : c'est aux artistes qu 1
s'adresse &lt;&lt; en vue d'abréger, dit-il, le1:rs réflex~ons p_ré. · · &gt;&gt; . Comment accueilleront-ils- cette mtrus10n
11m111aires
.
d'un amateur? D'abord je les vois sourire~ ou
froncer le sourcil. S'ils se décid~nt pourtant a ouvnr le
volume, peut-être seront-ils rassurés par les phrases que
voici:

?1en

« Un artiste perd son temps à chercher, parmi les
simples possibles, quel serait le plus beau,_ car aucun
possible n'est beau ; le réel seul est beau. Faites donc et
jugez ensuite...
.
.
« Pense ton œuvre, ou1, certes; mais on ne pense
que ce qui est; fl!is donc ton ~uvre.
,
.
« Toutes les fois que l'Idée précède et règle l exécut10~,
c'est industrie ... L'idée vient à l'artiste à_ mesure ,qu~il
fait ; il serait même plus rigoureux de dire que 1Idee

DES llEAUX-ARTS

lui vient ensuite, comme au
n'est pas d'abord en projet,
montre beau au poète ; et
belle au sculpteur, à mesure
naît sous le pinceau ...

'

.

« SYSTEME

Si le seul nom de Système éveille une inquiétude
' t qu' on ne l'aura pas pns
· en son vrai sens. Peut-être'
ces

•

vous fait-il attendre un enchaînement déductif où les
principes ad~is d'abord déroul~aient leurs conséquences,
en sorte qu ayant accordé ceci, on ne puisse ensuite
refuser cela. Or ces moyens de la logique ne sont rien de
plus, aux yeux d'Alain, que des moyens de l'éloquence
c'est-à-dire
de• la parole publique : artifices de l'orateur'J
•
qm veut touiours assurer ses conquêtes avant de pousser
plus avant. Mais « cette méthode, comme le remarqu:1it
Socrate, va contre le bon sens, car c'est souvent une
~onsé_qu~nce qui . n~us. inv~~e à ~evenir au principe; et
1espnt n es pas arns1 fait qu il puisse jamais jurer de s'en
tenir à une preuve; au contraire la pensée travaille tou-

�LA NOUVELLE REVUE FaANÇAISE

jours dans un système, aucune partie ne pouva_nt être
bien connue avant que toutes aient été examinées .. •
L'art de la prose est de suspendre le jugement du lecteur
jusqu'à ce que toutes les parties so~en: en place et, se
soutiennent les unes les autres. » Ainsi, persuadé qu on
prouve tout ce qu'on v~ut, A!ain, ~ar re~pect d~ vrai,
préfère cette méthode qut consiste cc a expliquer, a exposer autant qu'on peut, sans rjen prou;7er. » Il a te~té, de
chaque art, une analyse séparée. Il s est attaché a marquer les distinctions et les oppositions, en se réglant sur
les œuvres mêmes cc dont, chacune s'affirme si bien et
n'affirme qu'elle. » Mais il lui a paru qu'enfin la liai.so~
aussi s'affirmait d'elle-même, plus serrée par les d1fferences, ce que le mot Système exprime as_sez bien.
Là-dessus, nous n'avons pas à le crorre sur parole.
Dans un autre ouvrage, il nous dit fort bien : « P~n:;er
n'est pas croire; penser, c'est plutôt invent~r .sans cr01r_e. »
Il se représente le savant même, le phys1c1en, sounant
et jouant avec sa théorie, dém~ntant et remontant ses
idées comme des rouages, traviullant sans fièvre et recevant les objections en amies. Le styl~ d'Alain, ~ar sa
concision seule, a parfois des allures d assurance intrépide ; mais son esprit souple ~t j~une aime le doute, et
veut que nous doutions. Aussi bien le Beau a, c~mme
il dit encore « ce privilèged'exister&gt;&gt;. Romans, musiques,
édifices, sta;ues, dessins, des objets sont là,. qui ne cèdent
pas à tout caprice, et nous p:essent de v.énfier par ~ousmêmes si les analyses sont 1ustes et s1 la synthese se
tient.

SUR UN &lt;&lt; SYSTÈME DES BEAUX-ARTS »

III
« Tout~s les recherches, dans l'ordre de !'Esthétique,
sont dommées par les analyses de la Critique du ]ttaement
.de Kant
. ..., Au sujet de. cette doctrine, il suffit d':vertir
que Je m y accorde touiours, sans avoir jamais à l'invoquer. »

J'~ime ~ voir rendre au vieux maître cet hommage
mén:é. Rien ?e donne à supposer que le philosophe de
K°:111gsberg fut, plus qu'autre homme, sensible aux arts.
Mais, afpliq~ant à ~e sujet d'étude son analyse patiente
et candide, 11 a mis en pleine clarté des vérités essentielles, que le rationalisme du xv11• s1ècle et le sentimentalisme du xvm méconnaissaient également. Q4and on
re~rend une à une ses formules principales, on trouve
quelles ont résisté au temps. Elles ne sont pas fausses
elles ne sont pas vides. Et les dernières seulement son~
équivoques : celles qui disent que l'œuvre d'art &lt;&lt; doit
pouvoir êtr_e reg~rdée comme nature i&gt; et que le génie
est cc une mtelligence qui opère comme la nature».
Encore peuvent-elles être entendues en un bon sens •
Kant n'est pas plus responsable que Gœthe des extrava:
gances qu'en om. su tirer les philosophes romantiques.
Sagement il s'est borné à la tâche à laquelle suffisaient sa
méthode et ses dons : définir les traits communs à toutes
émotimi.s esthétiques, donc à celles que l'on éprouve
devant la nature aussi bien. Sa réflexion s'arrête au seuil
0

r

•

�'
LA NOUVELLE REVUE FRA.",ÇAISE

850
.
des arts. Alain, qui accepte son enseignement, ne saurait
s'en contenter.
Pour aller plus loin il construit, d'apr~s Descart~s, une
théorie de l'imao-ination « comme fonction ou pmssance
' humaine, mais t- essentiellement définie par le méc~nisme et les affections du corps humain,&gt;. Cett~ théone
de l'imagination suppose une théorie des pass1o~s; et
toutes deux. ont chance de paraître assez neuves a tou\
lecteur qui prendrait à la lettre la psych?lo?ie d~ not~e- i
temps. Non pas que celle.ci les nie en prmc1pe; Je cro~s
même qu'elle tend à s'en rap~ro_cher ;oujou~s plus;_ mais
oublie ou
d ans les applic.1.tions on dirait quelle les
. .
· , 11
u'elle en prend le contre-pied. Les descnpnons que e
~ous fait de l'imagination créatrice enveloppent:. en
effet deux suppositions assez conforme·s au ~reiugé
'
commun
: l'un e est qu'il ·existe en nous des sentiments
.
définis, dont les signes tout spontanés sont a~.sez cl_a~rs
pour que l'art les recueille et n'ait plus qua c~01sir.
, L'autre « que nous gardons en mémo_irc des copies des
choses,' et que les œuvres d'art ne sont ~u'une tradu~tion, souvent même affaiblie~ de telles images combinées par une élaboration inténeure ».
Double erreur, répond Alain. Car, d'u?e part, le
sentiment sans pensée se réduit à une connaissance confuse de l'état du corps ; toute émotion est tu~ulte et
•
~édition corporelle ; par suite, toutes nos é°:1ouons se
ressemblent étrangement, avant qu'elles ne s01ent non:mées et dominées. Ainsi nulle passion ne peut s'_exp~1mer, et d'abord se définir, que par une lutte et -v1ct?1_re
sur soi. Le mouvement libre exprime tout sans cho1s1~,
aussi bien les émotions passagères, au SU}et desquelles il

• SUR UN

« SYSTÈME

DES BE.AUX-ARTS

85 I

»

n'y a rien à chercher ni à deviner. Même sans intention
de. tromper, tout trompe dans le visao-e humain par des
•
~
D
&gt;
signes un moment qui n'ont point de support ; et les
figures trop expressives n'expriment rien, parce qu'elles
nous engagent dans une recherche sans fin. - D'autre
part, « notre pouvoir d'évoquer les objets absents ne va
pas aussi loin qu'on le dit, ni qu'on le croit. Sans doute
à chaque moment - surtout dans les émotions vives _:_
l'action des objets extérieurs sur nos sens, }'état de ~os
organes, Je tressaillement de nos muscles, nous fournissent des sensations auxquelles notre attente aussitôt
prête un s~ns. De _là des perceptions fausses q~i, comm;
les ~erce~t1ons vratesJ ~e sont pas données simplement,
1na1s ~OUJon'.s supposées et pensées. Ainsi Ja croyance
P.eut etre tre: forte,_ même si le pouvofr d'évoquer est
Li.tonnant et mcertam. Ce qui se produit en nous n'est
pas tant une représentation qu'un jugement trompeur
~ppuyé sur les émotions, cherchant d'après cela le;
images et l_çs attendant, souvent en vain. « Le jugeme~t~ l'é.rpotion, le geste, le départ du corps font toute
la ~1s1on sans doute» ; aussi le visionnaire, qui dit qlt'il
voit le plus, est-il celui qui voit le moins. Dans les rêves
~t !a rêverie lib~e, l'imagination nous jette d'une esquisse
a. 1autre; son Jeu, tant que rien du dehors ne le sout~ent, est, &lt;c selon l'occasion, emporté ou instable, aussi
nch~ de rnoun-ments que pauvre d'objets, toujours
~mb1~u » ; même la vue des choses ne suffit pas encore
a ?éhvrer un .spectateur passif de cette agitation stérile
qui est la cause ordinaire, de l'ennui.
,. Et voici les conséquences : D'abord, nous mesurons
1importance des coutumes et des rites par où la société

•

�\

852

modère le désordre des passions : « Hors de l'imitation
réglée, et de la sympathie composée qui est politesse, il
a point d'Humanité à proprement parler, mais bien
l'animalité seule, et même sans conscience suivie.
Ptenons donc la cérémonie, primitivement et toujours,
comme élaboration d1,1 souvenir, du sentiment et de la
pensée ; en sorte qu'il n'y a point de distinction à Faire
entre l'expression ou éch:rnge des sentiments et la puissance de les éprouver ». Cet ordre humain est le premier connu, et c'est à lui probablement qu'ont été dûs
les premiers arts. Mais plus bienfaisant est l'ordr~ des
choses, qui nous invite - selon fa maxime.. d'Auguste
Comte - à « régler le dedans sur le dehors ». Quand un
ferme obstacle s'oppose à Findétermination des pensées,
alors naît le bonheur de contemplation. Mais l'ordre
inflexible ne se révèle qu'en rencontrant quelque action \
commencée. Si l'artiste avant nous le découvre et le
propose à notre joie, ce n'est pas à la faveur d'une rêverie
oisive, qu'on nommerait inspiration. Il faut qu'il se fasse
artisan d'abord, et qu'agissant il appuie son action à quelque premier objet ou J.'remière contrainte de fait. Ainsi,
&lt;c pour les œuvres qui' naissent et meurent sans arrêt,
comme la déclamation, la danse et la musique, le premier
objet est le premier mouvement, qui s'orne de ce qui le
suit, mais qui annonce aussi ce qui suivra le mieux.» Au
reste il y a plus d'un genre de contrainte, et l'instrument y
fait beaucoup, comme le violon au musicien, le ciseau au
sculpteur, le crayon au dessinateur, la toile au peintre.
Mais partout la méditation de l'artiste est plutôt obser.vation que rêverie, et encore mieux observation de ce
qu'il a fait comme source et règte de ce qu'il va faire.

ny

f

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

' .

SUR UN

« SYSTEME

DES BEAUX-ARTS»

853

Même dans les arts « décevants » qui semblent tirer
toute leur puissance d'une imitation de la nature ce
'
1
.
,
n est pas a contramte du modèle qui règle le plus sûrement la fantaisie. S'il est beau que l'invention retrouve
la nature, cette condition ne passe pas avant tout.
Le vrai modèle, c'est l'œuvre même. La résistance de la
matiere, voilà ce qui soutient l'artiste, et le auide et
vraiment l'inspire, en le sauvant .de l'impr~visation
creuse et de l'instabilité d'esprit. Si un certain délire
co1:duit a_ux arts, c'est donc toujours à condition que le
délire s01t surmonté. L'action des arts ainsi forrués
n'est pas de stimuler en nous le jeu des rêves mais au
contraire de remédier à la rêverie errante et tri;te en lui
im~osant ~n objet : une belle statue, centre de pensée,
étemt les images; une belle peinture retient toute la
pensée attachée en quelque sorte à la couleur. Tel est
aussi l'effet d'une belle prose : car écrire c'est sortir du
rêve, c'est se réveiller, e·t toujours les écrits d'un homme
valent mieux que ses idée5.

IV

. ~-es vues sur l'Imagination occupent à peine un
d1x1eme du volume. Mais par cette critique un obstacle
es.devé, !ai~sant libre la voie qui conduit, sans plus de
detours, a 1analyse des arts concrets. Si le beau existait
d'abord en idée, dans un monde tout intérieur c'est là
qu'il faudrait l'étudier pour le définir par des I~is corn-

�854

LA NOOVEUE REVUE FRANÇAISE

munes, avant de chercher comment il prend corps
dans la pierre ou· sur le papier. En fait, l'ancienne esthétique ne procédait guère autrement. Mais si le réel seul
est beau, si .nul projet n'a de prix hors de l'œuvre, c'est
donc des œuvres qu'il faut partir, et des arts particuliers, considérant en chacun sa matière, ses ressources et ses outils. Ni la parenté des dons qui les
préparent, ni celle des joies qu'ils nous donnent, ne
suffiraient à lier les arts en un même système, si la résistance de toute matière, et le besoin de régler l'œuvre
sur l'œuvre même, n'imposaient partout au travail certaines conditions communes qu'on peut à la fin rassembler en une théorie du style.
Un art ne dépend d'un autre art qu'autant que son
objet dépend d'un autre objet : comme l'ornement, par
exemple, dépend de l'architecture. Ainsi les arts qui
s'appliquent directement au corps humain - danses,
cortèges, costume et parure - prennent ici la tête de la
série. Car le Cérémonial, par lui-même esthétique, a sa
fin propre et sa matière à part. L'architecte peut demander aujourd'hui qu'on le consulte sur les fêtes, et le
peintre sur les modes. Mais les fêtes et le culte ont
d'abord proposé un programme à l'architecte; le costume,
la parure, la politesse ont préparé au peintre ses
modèles.

La seule présence d'un élément commun - tel que
le langage des mots, ou la forme qui parle aux yeux n'empêche point que deux matières d'art diffèrent pro-•
fondément : ainsi le théâtre, action et spectacle, se
trouvera placé loin de la poésie; l'art du langage écrit
n'aura pas mêmes lois que celui du langage chanté ou

SUR. UN cc SYSTÈME DES .BEAUX-ARTS l&gt;

déclamé; et le dessin, comme art indépendant, révèlera
d'autres caractères que dans les esqn.Ï$es du peintre, de
l'architecte ou do sculpteur.
Enfin, il est évident qu'en chaque art la seule notion
de sa matière n'enferme point toutes les relations qni le
rattachent à la nature et à l'esprit humain. Mais elie
domine ces relations-, et leur pose les seules limites
qu'on ne puisse traiter d'arbitraires. Le livre sur fa
Sculpture contiendra donc un chapitre des Pas.süms et un
chapitre des Pensées; Je livre sur la Peinture, un chapitre
des Sentimmis et un chapitre des Symboles. Ce ne seront
point divagatioflS littérnires, si l'auteur a toujours
égard au:'\: rrécess.ités du marbre, aux. exÏgences de fa
cou}eur.
Le rôle de l'esthéticien est de préciser ainsi les effets
que chaque art atteint par ses moyens propres, et de ra-'
mener vers ce centre toutes nos réflexions. U peut le faire
sans empiéter j&lt;tmais sur le domaine de la technique.
C&lt;serait méprise que d'attendre de lui nn. cours raisonnié
d'ham1oaie, ou des recettes d'atelier. Et ce serait injustice d'exiger qu'il se montre également sensible à tous
les ans, également instruit de leur histoire et de leur état
actuel. En tâchant de le prendre en dé:fa.u.t, on trouvera
d'ailleurs l'occasion de se critiquer soi-même et d'avouer
ses faiblesses. Un peu déçu par les pages sur la Musique,
j'ai dû me rappeler qu'Alain iy connaît sûrement mieux
que moi, puis constater l'approbation que lui accordent
des témoins qui rugent de cet artpa.r science et pratique,
non par simple impression. Pourtant les.. pages consacrées au Dessin brillent mieux,. ce me semble., pu leur
propre lumière; !es formules y sont plus. nettes et d'un

�'
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tour plüs décisif; avant de tenter l'épreuve, je pensais
bien que des peintres reconnaîtraient, dans les chapitres
de la Ligne et du Mouvement, des vérités importantes
qui jamais n'avaient été dites avec autant de bonheur.
Parmi les arts littéraires, on voit bien que la poésie
lyrique est comprise par Alain plutôt que sentie. Ce qui
le touche au plus vif, c'est le Théâtre ou le Roman. Sa
théorie sur les jeux de la scène s'accorde fort bifa
avec les efforts que tentent nos amis du Vieux-Colombier. Le théâtre, d'après lui, n'est fait nullement de
conversations émouvantes ou plaisantes, empruntées i
la vie commune. Il s'en faut bien. Le théâtre est cc un de
ces arts abstraits et sévères, qui périssent par la recherche
des nuances et des finesses. &gt;&gt; Il s'impose d'abord, et
sans précaution. C'est le mouvement du drame qui fait
vivre les personnages. Compter sur les caractères et sur
les idées pour porter le draine, c'est la même erreur que
celle du peintre qui chercherait à plaire par le sujet
même. Il faut que le sujet plaise par la ligne; il faut de
même qu'au théâtre les idées frappent par la situation
et le mouvement: avertissement à méditer par l'auteur
de l'Ame en folie. Alain partage avec Copeau le goût passionné de la haute farce ; il voit là non pas seulement la
pleine force du comique, mais sa plus haute vérité.
Autrefois, c'était un scrupule de dignité qui retenait
Boileau d'admirer, dans Scapin, l'auteur du Misanthrope;
aujourd'hui, nous serions gênés plutôt par un superstitieux attachement au réel. Or cc le danger du narurel et
&lt;le la vraisemblance, dans le théâtre comique, c'est qu'on
s'y enferme et qu'on n'en sait plus sortir. Et l'on vient
à faire dire aux personnages ce que l'on dit d'.ordinaire,

•

SUR UN cc SYSTEME DES BEAUX-ARTS

»

au lieu de leur faire dire justement ce que personne ne
dit jamais. Ainsi la comédie moyenne nous réduit au
maigre plaisir de rire des autres; la marque de la grande
comédie est que l'on n'y rit que de soi : chacun de
nous est mis tout nu sur la scène, mais pour lui seul ;
car il n'y a que le ridicule intérieur des passions qui
ressemble à ces terribles personnages. On rit de cequ'on aurait pu être, de ce qu'on fut en pensée un petit
moment. »
Tout art tire sa vraie puis~ance des moyens qui lui
sont propres. C'est donc en l'opposant à l'Eloquenceaussi bien qu'à la Poésie qu'Alain va définir la Prose,.
dernier né des arts, fleur suprême de la culture, à qui
va sa prédilection. Il veut la saisir en sa pureté, telle
qu'il l'admire surtout chez Montaigne et chez Stendhal.
Or, le propre de la prose est d'apparaître toute sur la
feuille imprimée. Il n'e~t point de sa nature d'être lue
tout ha~t ; la beauté n'y doit pas naître de la sonorité
des mots. C'est pour l'imprimeur qu'il faut écrire - et.
réduire les mots au rôle d'éléments. La vraie puissance
des mots résulte ici de leur place et de leur union
avec d'autres. La prose, considérée dans sa pureté, tend
toujours à détourner l'attention des éléments et à la
reporter sur l'ensemble. Les mots ordinaires, les constructions communes sont la matière de cet art; h c'est
toujours en formant, par la succession des mots, ce
que l'on appelle des pensées ')Ue l'artiste arrive à sa.
fin, même quand cett~ fin est d'émouvoir en évoquant de
fortes images. Tandis que la poésie est soumise à la
loi du Temps, une page imprimée s'offre toute au
regard; , la prose permet les arrêts, les retours, elle

�LA ~CUVELLE REVUE FI.ANÇAISE

n'entraîne pas, mais retient et ramène. De plus., elle ne
vise pas à un mou"vement commun. La poésie a beau se
faire solitaire, tous les hommes l'écoutent ensemble toujours. « La prose non; Gr par sa structure elle offre mille
cheminSc, et chacun s'y plût à sa manière; aussi fait-elle
toujours silence et solitude; comme une statue, que
jamais deux. hommes ne peuvent voir de même, au
même moment. Aussi l'auteur semh1e écrire pour lui '
seul. »
Comme la prose tern.l par sa nature à changer de ton,
à varier ses prises, sa beauté n'est pas complète ailleurs
que dans le roman : !'Histoire, et même fa plus belle,
manque de matière ; elle est toujours abstraite un peu,
parce qu'elle a&lt;lopte les motifs d'action que cha.::un
avoue. Elle se distingue par ce geure de vérité qui
-dépend des témoignages et en conserve toujours la
·forme. Bref, le confidentiel n'a pas de place· dans l'histoire. Or ce qui est romanesque, c'est la confidence, ·
qu'aucun genre de témoignage ne peut appuyer, qui ne
se prouve point, et qui, au rebours de la méthode historique, donne la réalité aux actions. La :fiction propre
au roman est que le lecteur n'ignore rien des pensées
&lt;lu persopnage et des sentiments qui les accompagnent.
Comment s'étonner qu'on y trouve toujours un centre
de perspectives, un sujet pensant principal? c&lt; Un roman
n'est ~mais un spectacle où. tout ::;et"1it objet agissant ou
parlant; c'est toujours· l~ tableau d.'une vie intérieure,
j'entends individuelle, et telle que chacun ne connaît
naturellement que la sienne ... Le thème de tout roman,
c'est le conflit d'un personnage romanesque avec des
choses et des hommes qu'il découvre en perspective à

SUR UN

« SYSTÈME DES

BEAUX-ARTS»

mesure qu'il avance, qu'il connaît d'abord mal, et qu'il
ne comprend jamais tout àfait» ... Enfin, quand le roman
est tragique, la fatalité) tout intérieure, n'y a de puissance que par le consentement des victimes. Le roman
sera~t donc le poème du libre arbitre, en ce sens que la
pass10n, et le malheur même, y sont voulus) aimés
choisis. - Il s'etf faut bien que tous les romans soien~
construits sur ce modèle; mais les plus beaux ne sont-ils
pas ceux qui s'en rapprochent le plus?
Voilà donc au moins un art où tout est fondé « sur
l'humain, et sur l'individuel humain ». Cet art sera-t-il
le seul où nous retrouvons notre être intime, cc les
rêveries, le joies, les tristesses, les dialogues avec soi
dont la politesse et la pudeur défendent de parler ? »
En face du roman, qui déroule ces passions dans ]a
durée, ne demandons-nous pas une forme de poésie qui
les concentre dans l'instant ? Et voilà qui nous ramène
à, la ~uestion du lyrisme : Si les formules de l'épopée
s appliquent mal au roman, celles de !'Elégiaque et du
Contemplatif n'expriment guère mieux; chez Alain, l'essence du lyrisme moderne. En renonçant aux thèmes
généraux et aux mouvements de l'éloquence, ce lyrisme
ne tend pas, quoi qu'on en dise, à se dissoudre dans la
musique et, pour préciser · da\·antage, la composition
d'un poème peut être dite musicale sans que son charme
tienne surtout à la sonorité des mots. Le trait nouveau
par lequel des œuvres d'ailleurs très diverses s'opposent
à presque toute poésie du passé, c'est plutôt le besoin de
noter justement « ce que jamais on ne verra deu.,,: fois»
la volonté de révéler, en une brève illumination, la ren:
contre à jamais unique d'une conscience avec la vie.

�860

SUR UN &lt;C SYSTÈME DES BEAUX-ARTS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette constatation émue, si elle ne se passe point de
musique, ne se passe pas non plus de jugement : c'est
surtout par le choix et l'ordre des détails qu'un assemblage singulier d'apparences fugitives prend forme et
valeur d'objet .... Alain m1arrêterait ici, n'admettant pas
qu'on puisse capter l'émotion à sa source même sans
risquer de retomber dans la confusiôn d'une rêverie
errante: c( Un esprit mal cultivé s'égare déjà rien qu'en
écoutant ses propres discours ; mais comment décrire
les pensées d'un homme naïf qui relit ses improvisations ? » - Il faut bien lui accorder qu'en effet c&lt; le
mécanisme fournit toujours des mots», que cc le papier
souffre tout» et qu'enfin, de toutes les œuvréis humaines,
un poème informe est sans doute la plus voisine du
néant. Mais assez d'exemples sont là pour montrer que
le pouvoir du style va jusqu'à régler l'expression de nos
mouvements les plus secrets.

,

V

Mépris du rêve inconsistant et de la passion désordonnie; discipline de l'expression; respect de la matière,
soumission à l'objet ; distinction des arts, distinction des
genres, - - tous ces traits définissent un large classicisme. Les adversaires actuels du romantisme trouve~
raient ici plus d'une phrase à leur goût. Alain, de son
côté, ne désapprouverait pas les rigueurs dont Maurras
accable le Romantisme féminin. Mais il n'aurait pas

»

861

pris la peine de les écrire : il ne dresse pas des tables
de proscription; ..ï.l n'a nulle foi dans la controverse,
croyant plutôt au pouvoir d'une idée juste, qui ne nie
rien.
Et puis, le classicisme est d'esprit différent, selon qu'il
prend pou~ _mot d'ordre la raison, ou la tradition. Les
deux causes peuvent être liées, mais non jusqu'à se confondre. Certes, la raison n'opère pas à vide; et, quand elle
procède par examen des faits et sélection d'exemples, on
est te~té de lui donner le nom d'cc empirisme organisateur&gt;&gt;. Il faut voir pourtant quel motif l'emporte: l'atta-ehement aux précédents, ou bien le souci d'en tirer des
rapports universels. Des plus belles réussites du passé,
je conçois qu'on veuille extraire pour l'avenir une
« science de la bonne fortune ll, et qu'on trace, à partir
.de la Grèce et de Rome, une lignée de haute civili,s;ation s'opposant à la barbarie. Mais si le premier choix
,est trop exclusif, si l'on veut porter à la fois sur tous
les ordres de valeurs une sentence définitive, il arrivera
,qu'un jugement esthétique se ressente d'une prévention
politique et sociale. Alain n'est pas &lt;l'Action Française;
nous le &amp;avons par-ses Propos. Mais il n'a garde d'édifier une esthétique républicaine ; il n'envisage, dans
l'ordre humain, que les conditions communes à toute
société cultivée. Sa formation littéraire lui vient de
Grèce et de France, avec peu d'appoints étrangers; mais
il n'a rien exclu d'avance. Nul dogme ne lui fait un
.devoir de vénérer Racine, de mépriser Rousseau, ou de
.condamner, chez Hugo, le meîlleur avec le pire. Il ne
.reproche pas à Tolstoï d'être Russe, à Ibsen d'être Norvégien ; et, chez lui « le sévère jugement qui convient
55

\
•

�862

LA NOt1VELtE 'REVUE FRA.NÇAlSE

dtvant fa prolilt.ité wagaérienne » n'est pas dicté par ce

fait que W~gl'ler est Allemand.
Pourtant il a s-&lt;111 pa-n i pris, qu'ü l\e cher~he pàS à
cacher. Son esthétique repose, au fond, sur une éthique.
Sa conception de la vie tend ù retrancher de l'art toµtes
voluptés ou s'énen·ern:it la vigueur&lt;l.'une âme libre. Cette
sévérité dédaigne les :petits str-aputes, et ne connaît
point de: sujets interdits, Elle u'e 'Se rèclarue pas ·d \m
spiritualis1ne exsangue; et l'on :ne peut croire ·qu'elle
dégui~ ce manque naturel de -sen~alité qui serait tout
bonnement un motif de bisser Pëtude &lt;!a beau pour celle
des mathématiques. Alain ne a-oit pa~ 'à une vie inttrielll'e dérachée·-Jes sens; d'autant plus impotte+il, selon
lui, que les sens soient bien co11t-enus et réglé's : i(&lt; Dans
tous les -arts 01'1 remarqœ, dit--il, -un interêt q1-1i serait
presque animal, comme de voit une femme j-eune et
belle, mais qui doit être, avec d'antres, humanisé pat une
oontemplati.on supérieure .... To-us les arts viseraient

donc - mais non paS tous &lt;lir~ctement - à dispe,ser le
cdrps lmmajn sekm là wgesse, entendez se1on 1a raison
et la pa~:8: &gt;i. Cette -ccmvi-ctici'n ne prend pas le ton ·d'un
impératif, En se refusant à faire la bête, ou bien le fou,
&lt;m bien l'-erifant, Alain sait que tout comme un amre i'l
serair capable &lt;l'y trouver plaisir.; seulement, tenant 4-es
roies 1&gt;lus hautes, il ne veut pas les perdre ou 'les gâter, .
Ce n'est point consigne suivie à regret, encore rnoins présomption d'une samé infaillible ; mais pi'éféren-ce raison':néi; ,et maintenue par libre décTet. Tandis qu'un tn'Ota~
fume attriste, par-ce 4u'il vise 'Suttout autrui, cettt
tolontédesagesse pe1'S'onnelleà quelqu-e·chose de ironique
et de roconfortant.

SOR ~ &lt;&lt; SYSTÈME DES BEAUX-ARTS

»

863

On peut la juger excessive et ne pas consentir que
fart se ferme si complètement aux passions troubles,
aux visions vagues. En ce cas, sans v:iine discussion, le
mieux sera de procéder à la façon d'Alain lui-même :
par l'examen d'œuvres qu'on aime, on précisera quelles
beautés sont attachées aux moyens que son goôt rejette i
drame plus violent ou comédie plus réaliste, prose plus
rythmique ou plus imagée, architecture plus ornée,
peinture ou sculpture plus éprises de mouvement. Peutêtre, sous son influence, y attachera-t-on moins de prix.
Peut-être, au contraire, pour leur faire place, détendrat-on de~ cadres trop rigides. Mais d'abord il est douteux
qu'on puisse opposer système à système : toute ébauche
un peu cohérente se disposerait, me semble-t~il, autour
des mêmes lignes principales. Puis, les partis pris d'J\lain
ont un suffisant contrepoids dans les préjugés de notre
époque aussi bien que dans les caprices du tempéràment
individuel; quand il remonte la pente où nous glissons,
on n'a sûrement pas à craindre de le voir trop docilement
suivi. Au reste, demandons-nous quelle sorte d'influence
une telle œuvre a chance d'exercer : un débutant n'y
trouvera point de sens. Chacun doit faire ses écoles ;
nulles cc réflexions préliminaires &gt;J ne les lui peuvent
éparcruer
· et une série de tâtonnements timides enseio
'
gnerait moins qu\rne erreur résolue. Mais, dans l'art
comme dans la vie, l'~rreur n'instruit pas toujours : car
elle engage, elle entraîne ; une obstination naissante
détourne de rentrer en soi-même et d'approfondir les
causes d'un malaise obscurément senti; de plus, toute
critique du dehors· irrite, par cette part d'injllstice qu'elle
mêle au plus utile avertissement. Alors une pensée tran'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quille, une pensée qui s'adresse à tous et n'a pas de
pointe tournée contre vous, peut éclairer tout à coup
l'expérience personnelle, en suggérant beaucoup plus
qu'elle ne dit. La peine d'Alain ne sera pas perdue, si
quelque artiste lui doit un jour, dans l'intervalle de son
travail. je ne dis pas même un conseil, mais une occasion
de pensée lucide, une invite au recueillement.

LE NÈGRE LÉONARD ET
MAITRE JEAN MULLfN

MICHEL ARNAULD

l

CHAPITRE V

I

- Monsieur, me dit le magistelle à l'habit marron,
on me nomme depuis des siècles Jean Mullin. Mon
camarade, le nègre vêtu de rouge, s'appelle Léonard.
Depuis le commencement du monde, nous aidons à
l'organisation de ce divertissement champêtre. Nous
avons assumé le bon renom des fêtes de Bacchus et mis
de l'ordre dans les coutumes de la confrérie des Orphéotelestes. Aujourd'hui nous sommes au service du Grand
Bouc dont la silhouette, comme l'esprit, peuvent vous
paraître impérissables. Il n'en est rien et nous pensons
survivre à Satan qui, dans l'avenir, apparaîtra à ses
dévots sous la forme d'une machine perfectionnée,
pourvue de clapets, de bobines électriques et d'engre1.

Voir Ia Nouvelle Revue, Française du

1ar

mai

1920,

�866

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

nages mystérieux. Ce n'est pas sans mélancolie que
nous envisageons cet avenir.
Jean Mullin regarda son compagnon et tous deux,
tandis que leurs ouailles se divertissaient sous le regard
désabusé du Maître, s'assirent commodément devant
mof, au pied d'un chêne, dominant un village de champignons délicatement coiffés d'ombrelles japonaises.
- Alors? interrogea le nègre en regardant son compagnon.
- Je suis venu vers vous, Monsieur, poussé par ce
besoin de causer avec quelqu'un, d'échanger des idées
d'égal à égal. Voici des années et des années que le
sabbat ne réunit que des hommes et des femmes de la
plus vulgaire sensibilité ... Il fut un temps où nous
recevions des marquises et des bourgeois de la plus
savoureuse intelligence. De nos jours les hommes qu'une
trop grande imagination pourrait asservir à notre joug
se contentent de vivre leur vie, parce que le sabbat
dans sa forme la plus originale et la plus séduisante sert
de cadre à la plupart des manifestations de l'humanité.
Je ne fais pas le procès de cette humanité où, depuis des
siècles, je recrute les clients du Grand Bouc, mais je constate que la perversité ne recherche plus la parure
des hautes complications intellectuelles. Elle s'est
adaptée aux actes les plus quotidiens de la vie et par
sa trop grande diffusion dans l'atmosphère, tend à disparaître.
- V-0ilà, justement, Monsieur Jean Mullin, ce que je
voulais vous dire. Je suis très heureux 1 continuai-je,
d'avoir fait votre connaissance. Tout nouveau parmi
vos invités - Katje m'a présenté cette nuit au Maîµ-e -

LE }{ÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

867

je ne ressens pas les impressions que j'aurais pu im;)gine:r,
si, avant cette nuit, j'avais cru à la réalité de vos cérémonies,
- Je suis fâché que le spectacle de Satan parmi son
peuple ne soit pas pour vous une révélation. Ce fait
n'encourage guèl:e nos efforts,. ni.ais tout de même j'en
suis ravi, car _!_ il baissa la voix. ~ l'intelligence de
nos clients baisse. de plus en plus.
- On peut dire, déclara le ·nègre en souriant, que
nous ne réunissons guère que des imbéciles à qtÜ
l'a.rnour de l'argent donne le pouvoir de faire des
miracles ou d'en être les téo1oins.
- C'est ainsi, poursuivit Jean Mullin. Parmi les
paysans fréquentant nos assemblées, sur les indications
de nos rab:meurs, il en est que l'.imour de l'or conduisit au martyre.
- Je n'en doute pas.
A ce moment le nègre Léonard, fit un signe à un indi"
vidu sournois et vêm à l'ancienne mode des hommes
de 1800. Ce n'était pas Robert Macaire dont il pouvuit
à la rigueur évoquer la personnalité. L'homme s'approcha de notre groupe.
- ... Que je vous présente, dit Jean Mullin. Monsieur
Pierre Lepicardi un des fameux chauffeurs de la b:\nde
d'Eure~t-Loire,
- Que le rabouin vous esquinte 1 ! déclara le bourru :
Voilà cent et quelquœs années que je sers le Gra.nd Bouc
et plus je suis mort, plus eest la, même chose,
~ Il !le faut pas prêter trop d1intérêt à l:\ mau.vaJse
l,

Que le diable vous emporte: !

�868

LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇAISE

grâce de Monsieur Pierre, dit Jean Mullin. li est d'un
naturel peu gracieux et ses démêlés avec le peuple des
campagnes l'ont rèndu insociable. Il tenait un rang
apprécié dans la bande des chauffeurs d'Orgères, dont le
procès fut fameux.. Et depuis sa mort violente le Maitre
lui a offert un petit emploi dans sa maison.
- Quand je pense, continua Monsieur Pierre avec une
certaine exaltation qui témoignait en faveur de sa bonne
foi, quand je pense que nous nous sommes rendus
impopulaires dans l'esprit des conteurs de veillées pom:
avoir soumis à la flamme la plante des pieds des paysans
(il disait la raille) dont nous voulions tirer quelque
profit. Mais, Monsieur, vous n'avez qu'à vous mettre
à ma place, hurla le chauffeur qui se croyait révenu
à cette époque de sa vie. Mettez-vous à ma place et essayez.
Vous me direz s'il est facile d'obtenir de l'argent
d'un campagl'l.ard par la seule persuasion. Nous étions
pour la plupart des hommes doux et paisibles, des
voleurs de dames. En ville nous aurions volé nos
clients par sympathie. Les campagnards nous ont
rendus méchants. Ils ont fait de nous des assassil'l.s, et
par la suite des tortionnaires .... et notre bande termina
son existence dans le fiasco le plus retentissant. Voulezvous me citer le nom d'un seul parmi nous qui se soit
enrichi? Un nom, monsieur, dites un nom et je vous
tiens quitte ?.••
Il s'éloigna.
- Cet attachement pour l'or, poursuivit Jean Mullin
en se croisant les mains sur la poitrine, explique leur
présence en ce lieu. L'amour de l'or enfante. les images
les plus imprévues et place les hommes au-dessus d'eux-

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULUN

869'

mêmes. C'est une source d'énergie qui pour beaucoup les conduit aux sommets parfois inaccessibles de
l'imagination. Le sabbat n'est que le reflet parfois peu
brillant de ce que chacun porte en soi. Le cerveau d'un
avare qui, à mon avis, est aussi soigneusement clos que
son coffre-fort, recèle des trésors autrement suggestifs
que ce dernier. Une vie intérieure, plus éblouissante
que celle du Prince des magiciens, brûle sous leurs.
paupières et le plus humble des rustres peut créer
pour lui des images lui donnant accès dans nos
cérémonies sacrilèges. Car, dans notre domaine, rien
n'est absolu. Chacun voit le sabbat selon sa personnalité. Chacune de nos cérémonies n'est que le
prolongement d'un de nos désirs les plus secrets. C'est
ce qui explique cette incohérence apparente, puisque
dans cette clairière roussie par les pieds de nos sorcières
aboutissent un à un, comme au tableau &lt;l'un central
téléphonique, les fils multiples reliant leurs souhaits
les moins avouables à l'occasion de les réaliser.
Ceux que vous voyez entre ces branches sont là
pour leur propre compte. Chaque molécule dans cette
foule vit sa vie cérébrale et le Grand Bouc donne seul
une apparence de foule à cette assemblée sans liens
communs. Tout à l'heure quand le coq chantera, ou si
l'un des nouveaux prononce par mégarde le nom de
Dieu, la tradition exige que ...
Une aube livide précisa la silhouette des arbres. Jean
Mullin et le nègre avaient disparu.
J'entendis une voix de femme appeler sur la route, à
côté de h croix: « Georgette, où es-tu!.. Veux-tu venir,
Georgette I ah mais ! »

�LA NOUVELLE REVUE FMNÇATSE

..

.

Les choses s'évanouissaient dans le vent dispersant
les feuilles mortes. L'odeur de marécage .flottait sur la
terre, persistait, survivant à la disparition. de la. foire des
sept péchés capitaux.
Sruis m'en rendre compte je fis ma rentrée parmi les
hommes-, après le chant d'un coq égosillé. da.os ,me aube
_pestilente de planète en gésine.

LE NÈGJ.E LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

CHAPITRE VI
La journée qui smVlt cette nuit mémorable m'apporta le repos complet. Ma curiosité satisfaite&gt; j'eprouvai
le bien-être que l'on ressent après un travail difficile
mené à bonne-fin. Je me frottais les mains avec allégresse
et je taquinais mes' bassets rageurs et obstinés.
Katie ne m'était pas odieuse. Le fait d'avoir assisté au
sabbat à côté d'elle la cla.ssa.i:t tout naturellement dans
mon esprit. Le mystère disparaissait de nos relations.
' « Et votre vieille poire de Jean Mullin, lui disais-je
quand elle revepait du sabbat, fait-il toujours des discours?»
Katje ne t~ouvait rien à dire, car elle ne pouvait se
révéler que dans un milieu n'ayant rien de commun
avec ma maison de la Croix-Cochard.
Un ,matin, pendant le déjeuner elle me dit :
- Le magistelle et le nègre Léonard ont demandé de
vos nouvelles. Ils ont insisté pour que vous m'accompagniez la semaine prochaine a.u sabbat du clos
Ber lier aux environs de R ... sur le plateau.
- Vous êtes bien aimable, Katje !
- Vous pouvez rire, mon maître. Moi, à votre place,
maintenant que je connais bien votre caractère, je ne
serais jamais venu au bois Friquet, la nuit et je n'aurais
pas donné le baiser au Grand Bouc. Je n'aurais pas dis·

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

enté avec le magistelle et l'autre. Tout de même, si
vous êtes venu c'est que vous le vouliez bien.
Je ne lui répondis pas, car je savais que je n'avais
rien contemplé au sabbat du bois Friquet que je n'eusse
conçu dans la solitude de mes pensées ou dans mes jeux
nocturnes avec ma servante.
Plusieurs fois par la suite, dans le courant de l'hiver,
Katje chevaucha son balai magique et me donna des
nouvelles d'un monde imaginaire, mais solidifié pour
nous deux devenus complices.
C'est à cette époque, vers la fin d'avril, avec les premiers bo~quets aux pommiers en fleurs que je pris le
dégoût de la Croix-Cochard et de tous les détails familiers d'une existence d'homme paisible.
Avril me récitait la célèbre invitation aux voyages.
Un impérieux besoin d'agir m'ordonnait de dépasser
l'horizon, la lointaine route bordée d'acacias que j'apercevais chaque jour, en venant fumer ma cigarette à la
fenêtre.
Des événements d'une certaine importance secouaient
tous les peuples de la vieille Europe, cette Europe c&lt; aux
anciens parapets » qui, vue d'un peu haut dans notre
système cosmique, devait produire l'effet d'un petit
salon empire avec des vitrines pleines de bibelot~ précieux.
Europe, terre de nos ancêtres, avec ses vieilles nations
aimées revêtues de housses grises à rayures roses en
toile de Jouy.
La guerre av'ait fait de moi un inquiet peu encombrant. Le constant besoin de me déplacer pour fuir une
catastrophe indécis.e me dominait toujours comme au
temps des tranchées, alors que j'essayais dans le domaine

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

873

étroit de mon devoir, de fuir le tir et la chute sournoise
des « minen » homicides.
Un journal m'offrit l'occasion moyennant une collaboration régulière de visiter les pays occupés par les
troupes alliées.
J'acceptai avec curiosité cette offre parce que j'ambitionnais déjà plusieurs mois d'existence anormale. La vie en
Allemagne, par le fait de l'occupation et surtout la présence des uniformes français, anglais et belges, devait me
procurer un plaisir de haute fantaisie dans le genre de
celui que pourrait éprouver un spectateur cultivé voyant
se dérouler dans le décor de Werther les p!!tites anecdotes de Manon Lescaut par exemple.
Je partis vers Mayence. Le voyage abolissait déjà mon
passé. Une éponge effaçait, ainsi que des signes sur un
tableau noir, les menus incidents de la nuit du bois
Friquet, ma servante, mes vieilles habitudes que je
retrouverais intactes, de même qu'un vêtement rangé
dans une armoire, quand le retour m'obligerait à
reprendre ma route au point même où je l'avais abandonnée.
Je débarquai à Mayence par une belle journée. Des
permissionnaires se pressaient aux portes de la gare. Des
officiers anglais dont les pantalons courts relevés sur les
souliers laissaient apercevait les chausset~es kaki, traversaient les rails devant un tramway jaune demandant
éperdument sa route à grands coups de timbre.
Une voiture me conduisit à l'hôtel de Holl;mde sur
la Rheinallee où j'avais eu la précaution de retenir une
chambre,
Et mon travail quotidien -s'accomplit dans cette

�87 4

LA NOUVELLE REVUE FRAWÇAISE

chambre meublée de bois clair. Devant mes yeux le Rhin
charriait ses bélandres formidables et ses remorqueurs
~éants. Des vedettes portant le pavillon tricolore rayaient
leau, se dépl~çant ~ans des explosi-0nsde motocyclettes,
comme certams poissons rapides à marche avant et à
marche arrière.
Cet encombrement fluvial ne m'empêch,it pas d'observer et ?e jouir de la grande rue paisible ou, deux fois
par semame, parée de flammes à ses clairons, à sesreitas.
et~ ses tam_bours sauvages, la nouba des tirailleurs précédait le hatalllon rentrant d'une marche dans la direction
de Worms.
~e jouissais dans cette existence contemplative d'une
qU1étude absolue peuplée d'enfants à voix de basse chantante et de mélodies marocaines disciplinées.
?_ô. vieux ~arfum romantique, souvenir de la Loreley
V01S1ne, ftottalt toutefois à cettaines heures, avec assez de
, persistance pour permettre des comparaisons littéraires,
placées ça et là comme des montjoies au bord de cette
route mélancolique que chacun laisse derrière soi, à mesure qu'il avance.
Le printemps rhénan délideu.....: chauffait les vignes
escaladant de gradins en gradins la pente des collines
jusqu'à la Germania.
Des mouettes sur le Rhin répondaient au choc des
marteaux frappant la tôle des rem-0rqueûr~, là-bas chez
les chaudronniers de Biebricht.
·
Les !011des enfantines menaient grand bruit et quand
~;'5 vmx ~es -fillettes fasses faisaient pl_ace au silence,
) entendais quelques mots français, prononcés par des
soldats se hâtant vers les petits cafés du Kappelhof.

LE NEGRE LÉONARD ltI' MA.ITRE JEAN MULLIN

87)

Tout ceci constitWI.Ît un cadre de choix pour des considérations à la fois économiques ,e t politiques dans le
genre de celles qu'il est d'usage de formuler en pareilles.
cirronstances.
Un matin &lt;3ue je me pr&lt;&gt;m.enais dans la Grossebleiche
en regardant les vitrines des marchands de cartes postales, un offider de mes amis me proposa une promen-ade à Francfort, .qui à cette époque se trouvait sous le
contrôle d'une brigad~ de matelots -râblés~ décidés et
corrects.
Le soir j~ m'installais au Carlton, ,où je pris mon
souper. Puis la vie nocturne de la ville m'atti.rant en
dépit d'une certaine prudeoœ je suivis une me étincelante jusqu'à je ne sais plus quel café chanta.nt agrémenté
d'un bar où l'on pouv.a:it boire toute la nuit.
Je m'installai dans ce bar copié sur le modèle des bars
américaim, non pas devant le comptoir, mais dans un
fauteuil devan•t une table mm1Uscule sur .laquelle le
garçon déposa une bouteille de vin &lt;lu Rhin.
Jè bus un verre de ce vin froid. Le verre était élégant ·
et &lt;témoignait d'un gra:nd protocole clans l'art de servir
le vin.
A mes côtés ~s hommes fumaient des cigar~. Ils
avaient les cheveux tondus :r.as, le crâne rose, des
mou.sndhes courtes. Des filles ,p our la plupart jolies
buv.aient ,le -v;in fr.oid ~.-v.ec l':ür r.a'Ïsonnahle et discret des
femmes habiroées aux .dur.es disciplines du gymnase et
de la v~e familiale.
J'admirais v~cnetnen't la. pmpretê du lieu sans pouvoir
me libérer du malaise pesant sur mes éipaules depuis
mon entr-ée Jans la ville des Empereurs et du Rœmer.

�876

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Un pianiste jouait un tango qui visiblement émouvait une fille abandonnée et pétrissant en boulettes le
pain noir d'une assiette de sandwichs.
Elle lança une boulette dans ma direction, se mit à
rire et je sentis crépiter autour de moi l'insolence de
tous les yeux.
Alors un homme se leva et se dirigea vers moi :
« Que venez-vous faire ici ? Fous êtes Français, cela se
voit, ce n'est pas votre place .•. Ne resdez pas ici, nom
te Dieu!»
Je m'étais levé.
« Parfaitement», dis-je. J'ajoutai tout de suite sans
trop réfléchir, par pur instinct : « Et j'ai fait la guerre ..•
&lt;lans l'infanterie.... ,,
Alors un jeune homme s'interposa entre moi et mon
1
interpellateur.
- Oh la la ! Kesquispass ! ricanaient les filles.
Le jeune homme s'était assis à ma table.
- Où étiez-vous ?
-A Souchez.
Il répondit en souriant : « J'étais au château de Carleul ». Puis se tournant vers les autres il prononça
quelques paroles que je ne compris pas, en allemand.
C'est alors que le bar fut envahi par une vingtaine de
. matelots en vareuse de cuir noir et coiffés du bonnet
réglementaire dont le ruban s'ornait de cette inscription
imprimée en lettres d'or: Marine AbtlE. Frankfttrt a M.
Instantanément tout le monde avait repris sa place
et les hommes sort;rnt leurs portefeuilles étalaient leurs
papiers sur les tables.
Un pâle fonctionnaire trè&amp; maigre orné de lunettes

,

LE Nt&lt;:lE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

877

dirigeait la râfle. Il vint tout de suite à ma table et sans
hésiter me dit en excellent français :
- Avez-vous vos papiers ?
J'allais m'exécuter d'assez bonne grâce puisque j'avais
commis la sottise de me fourrer èlans ce guêpier quand
une impulsion irrésistible me contraignit à répondre :
- Crâne de Ploum.
- Permettez, permettez, fit !'Allemand.
- Je dis, répétais-je, sur le ton de la plus vive con•
trariété, que je suis Crâne de Ploum ! Crâne de Ploum·...
C'est clair. Je ne puis rien vous dire de plus.
. Et cependant que ma voix débitait ces incohérences ,
Je me reprochais avec amertume, mais intérieurement la
stupidité de ma conduite. Cette réponse impromp;ue
équivalait à des ennuis.
Le civil me remit entre les mains des matelots de la
police et nous descendîmes tous, tandis que les garçons
de café éteignaient les lumières qans le bar.
Un camion automobile portant une mitrailleuse nous
attendait. Il était conduit par un jeune homme blond vêtu
d'un complet de soldat feldgrau et coiffé d'un chapeau
mou de feutre noir.
Ces détails me sont toujours restés dans la mémoire.
Le camion démarra dans un bruit prétentieux de tous
ses rouages. Debout, et mal équilibré sur le plancher
tremblant de la voiture, je repris conscience de ma
personnalité.
n~ pouvais m'empêcher de sourire en pensant que
Je n étais pas ce personnage énigmatique et burlesque
qu'une sotte réponse de ma part avait substitué à. ma
réelle identité.

. l;

�.,.

-

878

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

Tout cela devait s'expliquer au b'ûreau de police, où
l'on me conduisait, pensai-te,
La nuit était tranquille, si tranquille que le tac-tac
caractérisque d'une mitrailleuse Maxim en action, se fit
entendre dans le lointain dès que le camion, ayant
stoppé, nous permit de recueillir les bruits nettement
isolés dela ville assoupie.
- C'est encore à l' Hôtel de f Eléphant &gt;), fit un matelot
attentif.
Deux ou trois autres parlèrent très vite, je ne pus les
comprendre ; les mots de Bœnerplatz revinrent plusieurs
fois dans leur discussion.
Le 5=amion s'éfait arrêté le long du trottoir devant un
grand bâtiment assez vilain sous tous ses aspects.
Nous descendîmes et les matelots, en me précêdant,me
firent travetser une espèce de cloitre encombré de
mitrailleuses recouvertes d'une toile grise, couleur du
pays feldgrau.
Je pénétrai accompagné d'un géant dans le bureau du
plus haut fonctionnaire de la police locale. Une lampe
électrique suspendue au plafond &lt;le la pièce dissipait
toutes les ombres.
- Was °? dit le fonctionnaire en levant la tête dans

nia direction.
Un matelot· lui donna quelques renseignements sur

•

LE NEGRE LÉ:ONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

879

- Je m'appelle Crâne de Ploum.
Et tous les matelots regardèrent le chef en ayant l'air
de penser : cc Je vous l'avais bien dit. »
Le chef de police ébaucha un geste vague et l'on
m'entraîna pour m'enfe"rmer de suite dans une pièce
pouvant à la rigueur constituer une prison inorale. Je me
laissai choir sur un escabeau et sans plus tarder j'eus le
loisir de préciser un rapprochement entre cette suite
d'incidents ridicules et mon entrevue avec le grand
maître, an carrefour de la Croix-Cochard.
Sa puissance m'apparut alors sans équivoque. En me
baptisant, selon la coutume, d'un nom stupide, il agissait selon son instinct. Crâne de Plonm offrait toutes les
garanties d'un qualificatif compromettant. Le démon de
la perversité m'habitait alors, et je ne pouvais m'empêcher de songer que sa puissance n'aur.üt pu gâter mon
avenir, si la: fantaisie du Grand Bouc eut choisi, par
èxempfe, le sobriquet de Bassa:reus pour me nuire.
- La puissance du diable est incontestable. Je n'aurais fama:is dü suivre :f\atje. Maintenant je ne serai plus
que le pauvre Crâne de Plm1tn, jusqu'à l'heure choisie
par ces messieurs Spartaciens pour me fusiller.
Et fe me pris à regretter avec désespoir d'avoir cédé à
un mouvement de curiosité dont une belle fille inquiétante avait été l'inspiratrice.

ma capture.
-

çais.

Comment vous appelez-vous ? dit•il en fran-

.

Alors, je le ;ure sur tout ce que j'ai de plus sacré au
moµde, je ne pus m'empêcher de répondre, en détachant
bien les syllabes :

.,.

�880

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE
LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

CHAPITRE VII

Une théorie de ces petits miracles minuscules et quotidiens m'empêcha de jouer un rôle décoratif, bien détaché en silhouette sur un mur verdâtre, au crépuscule
du matin, les yeux bandés devant douze fusils, maniés
par des énergumènes sentencieux.
Le capitaine de Mercœur qui faisait la liaison entre le
général français résidant à Mayence et le général allemand résidant à Francfort me tira de ce mauvais pas. Ma
reconnaissance fut sincère et quand le général allemand
vint lui-même me tirer de ma prison, il eut le bon goût
de ne pas me demander mon qom.
En somme j'avais exagéré l'incident. Mais il faut tenir
corn pte de la grande inquiétude qui pesait sur les
hommes de r919 et sans que les journaux m'impressionnassent exagérément, je connaissais trop les hommes
pour ne pas craindre d'être mêlé en indiscret à l'élaboration d'une société nouvelle.
Je partis de Francfort et je rejoignis Mayence et de là
Paris. Mon désir de fuir augmentait en proportion de la
dis~nce que je mettais entre moi et la ville de mes
malheurs. C'est ainsi que tout naturellement je repris le
petit chemin de fer d'intérêt local dont la locomotive
poussive me promena à travers des paysages familiers
I[

88r

jusqu'à la Croix-Cochard. Katje~ vêtue ainsi qu'une
demoiselle, m'attendait à la gare accompagnée d'un adolescent nommé Pilate, le jeune Pilate. Celui-ci muni
d'une brouette chargea mon bagage. C'est ainsi que salué
par les rares passants je retrouvai ma maison, Katje,
Nouni et Kasper, mes braves petites bêtes.
Katje était sincèrement heureuse de me revoir. Elle
battait des mains et m'entourait d'une joie bruyante qui
me tenait dans une fureur d'autant plus insupportable
qu'elle était injustifiée.
Je fus vingt fois ;ur le point de la faire taire avec des
paroles amères et définitives.
- Vous n'êtes pas gai, mon maître. Avez-vous fait
un bon voyage ? C'est une jolie ville que Francfort; ma
sœur habitait sur le Zeil un an avant la déclaration de
guerre.
Je la laissai bavarder, résigné, sans défense. Les choses
et les gens me décourageaient profondément, et mon
voyage ... ! A cette pensée je sentais le sang me monter
aux tempes, comme une agression.
Pendant quelques jours la présence de Katje me fut
odieuse. Enfermé dans mon s_tudio je remplissais des
cartouches que je sertissais ensuite avec rage.
Puis la ~!amande me reprit dans ses lacs. Elle connut
de nouveau le chemin de ma chambre, la nuit, alors que
les chiens se répondaient de ferme en ferme.
- Et Léonard, le nègre ? lui demandai-je un soir.
Katje me regarda en souriant. Elle était assise sur le
lit et fumait une cigarette.
- Il va bien ? insistai-je.
- Mais oui, Maître Jean Mullin également. Tous

�LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

88z

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

deux m'ont -demandé de vos nouvelles.'.. Ils vieillissent
et n'ont plus l'entrain d'autrefois.
_
_ Ma pauvre Katje, ton Léonard et ton J~an M~lm
sont de pauvres di.ables. Je puis en parler pwsque ie les
ai vus. Ce n'est pas grand'chose de propre.
.
Katje ne répondit pas directement à cette provocation.
Elle se fit insinuante et tout en suivant sa pensée elle

dit·

~ Maître Léonard m'a demandé de vos pouvelles. Il

sait que vous avez été en Allemagne.
- Cette blague, tu le lui as dit ?
- Non non, je le jure. Il sait que vous avez été en
Allemagn: et que vous avez eu des ennuis là-bas. Ça l'a
bien fait rire.
.
.
Et elle ajouta après un silence: - Vousdevnez ven_ir
avec moi mercredi, dans la nuit. Maître Jean Mulhn

voudrait vous parler.
.
~ Ma fille, hurlai-je dans une explosion de bonne
humeur mal feinte, il est inutile d'y compter. J'ai perdu
trop de te~ps avec ces niaiseries et j~...
,
_ Je, je, je, je, je, fit Katje en nant. Et elle m embrassa comme une folie.

* **

'

Katje ne me reparla plus de Uonard et de JeanMulli~.
Mais en reprenant mes travaux dans un cad~e désormais
trop évocateur, jene pourais eropêcherles ~1lhou_ettes_de
ces deux acolytes de se préciser sur la feuille de papier
blanc ou sur la tenture bise de mes murs.

883

Le paysage avec la masse sombre du bois Friquet à
l'horizon m'ôtait presque la liberté de penser.
Le fait de posséder un petit coin de terre et mon
dégoût pour Paris où l'avenir se dessinait avec des détails
fastidieux m'empêchaient de rompre avec mes habitudes en allant chercher ailleurs la tranquillité pour
mon imagination.
_
A cette époque, depuis deux ans, la paix régnait sur le
monde. Les pages iUustrées des magazines en donnaient
quelques aspects souriants en représentant des « palace J&gt;
protégés par des mitrailleuses, des rues barrées par des fils
de fer barbelés et des squares remplis de soldats diversement
casqués et dormant de ce sommeil de brutes, dans des
attitudes qui, pour moi, évoquaient des souvenirs personnels.
Un matériel de guerre inimaginable et invendable
traînait dans tous les coins de paysage. Et chacun ét-ait
devenu prudent, instinctivement, dans l'attentedequelque chose.
Ce « quelque chose » planait au-dessus de tous, se
mêlant à l'air que l'on respire, à l'eau que l'on boit, au
pain que l'on mange. Les moins chagrins allaient à leurs
affaires, la tête rentrée dans les épaules oomme dans
l'attente des mauvais coups dépassant le génie des
hommes.
C'était le ton de l'époque, sa beauté et les éléments
littéraires à l'usage des romans à écrire dans un avenir
encore éloigné.
J'avais vu danser les filles de Francfort; je connaissais
des anecdotes scandaleuses sur certains bals masqués
donnés dans cette ville et je ne pouvais faire mieux que

�884

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de comparer ce vertige aux. danses burlesques des clients
du sabbat de la Croix-Cochard-.
Si je n'avais été témoin de ces jeux, dans le carrefour
piétiné, je ne me serais jamais permis cette comparaison
un peu trop facile et d'un symbolisme vulgaire. Mais
j'étais dans le cas du monsieur qui, baptisé par le
Grand Bouc, répondait au nom compromettant de :
Crâne de Ploum.
- Il faut, pensai-je, prendre résolument un parti. Cela
ne peut durer. J'aj risqué- ·une fois de plus - la mort
violente dans des circonstances qui n'auraient pu m'attirer, de la part de ~es concitoyens, qu'une oraison
funèbre et ironique. Je dois agir auprès du Maître, par
l'intermédiaire de Jean Mullin ou de Léonard, afin qu'il
me débarrasse au plus vite de ce sobriquet.
Je ne voulais rien demander à Katje, qui, malgré sa qualité de sorcière, me servaitloyalement. Ce service une fois
rendu, ma vie e1it été intenable à la111aison. C'est donc tout
naturellement que je pris cc la batelière » sur mes genoux
pour lui annoncer ma résolution de revoir encore une fois
dans leur élément le nègre vêtu de pourpre et le magistelle à l'habit marron. Je comptais également sur ia pré·
sence de mes voisins de campagne. J'étais vis-à-vis de ces
gens dans la situation d'un amateur fréquentant les ménageries avec l'espoir de voir les lions dévorer le dompteùr.
Ce n'était pas très humain. Mais, à cette époque, ce mot
avait perdu une grande partie de son intérêt.
Nous partîmes, Katje· et moi, pour le sabbat, selon le
protocole établi et je me retrouvai assez loin de mon domicile, auprès d'une croii, dans un carrefour, à proximité
d'un étang, dont quelques oisifs dédiés au culte battaient

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

885

les eaux avec des branches de noisetier, afin d'attirer la
grêle sur les terres de leurs ennemis.
Le Grand Bouc promena sa corne lumineuse sur des
jeux qui ne m'intéressaient plus. On présenta un nouveau sorcier exerçantla profession deconseillermunicipal
au chef-lieu de canton.
Les scènes qui se déroulèrent devant mes yeux ne me
semblèrent pas de la même qualité que les précédentes.
Les sorciers et les sorcières étaient venus en moins grand
nombre. La « Parisienne » de Châteauneuf-le-Fief, avec
son bonnet de laine blanche ne se montra pas. Katje,
toujours nue, allait de l'un à l'autre. Elle me donnait
l'impression d'une jeune personne qui un jour d'orgie
est déjà ivre - ce qui laisse admettre certaines excentricités - alors que le reste de la société en est encore à se
surveiller avec méfiance et politesse.
Un jeune polisson promenant un crapaud attaché au
bout d'une ficelle et qui sautillait comme un bouledogue
impotent, vint rôder autour de moi assez prétentieusement. Je lui allongeai les oreilles. Il disparut, remorquant sa bête et hurlant avec exagération.
Devant présenter mes hommages à Mélanpyge, je m'approchai de lui, le corps courbé en angle droit et le
feutre roulé dans mes doigts. Le baiser donné, je pus
apercevoir en 'me redressant le visage du Maître. Il était
morne et las, d'une lassitude sans comparaison. Le
Diable à cette minute prit l'aspect d'un vieux monsieur
de province abruti par des boissons fortes et l'atmosphère d'un cabaret de nuit, comme il en existait avant
la guerre.
·
Il zézayait à la façon d'un gâteux distingué et s'effor~

�886

LA ~CUVELLE REVUE FRANÇAISE

çait ~ainement de prouver aux ruraux l'excellence de sa
civilité puérile et déshonnête.
- Katje, appela-t-il, dis-moi, ma cère, qui est ce
monsieur.
Je ne laissai pas à ma servante le temps d'intervenir:
- Seigneur, répondis-je, je suis Crâne de Ploum,
celui que vous avez appelé Crâne de Ploum.
Le grand Maître me dévisagea et cachant sa tête
monstrueuse dans le sein de Katje, il fit l'enfant. 1
Au loin, Mathurin-Mathieu, agitant sa cloche en corne,
solennisait de son mieux la stupidité mélancolique de
cette attitude.

LE NÈGRE LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN
1

.

CHAPITRE VIII
Un peu écœuré et n'ayant pas de tabac pour rouler
une cigarette, ne sachant même s'il m'était permis de
fumer sans enfreindre les lois de la Goëtie, je m'étais assis
1 au pied d'U.11 saule devant l'étang que les énergumènes
infatigables et vindicatifs mettaient en ébullition à coups
de verges.
Une main noire et ridée se posa doucement sur mon
épaule, un peu comme un corbeau.
.
- Vous êtes revenu, dit Léonard, en soupirant.
- Bonjour, fit une petite voix pointue.
C'était le magistelle Jean Mullin.
Nous nous serrâmes la main avec amitié. Les deux
diables s'étaient assis à mes côtés et regar&lt;b.ient silencieusement la foule s'ébattre autour de la croix noire et
stérile comme le plus classique des arbres ayant survécu
aux horreurs d'une zone de combat. ,
- Voyez, dit Maître Jean Mullin, le plus disert ~es
deux démons, - voyez ce que l'imagination humame
parvient à réaliser après des milliers et des milliers
d'années, d'expérience et d'étud:s propres ~ l'élever.
C'est ici, au pied de cette croix, qu'abouusse~t ~~
efforts les plus récents de la science et des arts, c est 1c1
que se résume dans un geste répété autour de nous, la
quintessence des bibliothèques les plus fameuses. Voyez.

�888

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je n'avais point besoin de chercher. A droite et à
gauche les sorciers et les sorcières s'accouplaient, au
hasard, dans les champs, au bord de l'étang, sur le
remblai du fossé, où l'on voyait encore une plaque de
gazon fraîchement enlevée la veille par les cantonniers.
Et voilà des milliers et des milliers d'années
que nous contemplons toujours la même chose, soupira
Jean Mullin. Le Grand Maître lui-même en est las.
- Mon cher ami, dis-je à Jean Mullin, - pérmettezmoi de vous donner ce titre ~ je voudrais tout d'abord
que vous intervinssiez auprès du Grand Maître pour lui
demander de me faire la grâce de retirer le sobriquet
dont il m'a rendu la victime. Vous devez connaître
mon histoire de Francfort et ses suites qui auraient pu
devenir funestes avec un peu d'insistance de ma part.
Il m'est difficile de vivre dans ces conditions. Le nom
de Crâne de Ploum, bien que la guerre ait apporté
beaucoup d'indulgence dans la façon de parler la langue
française, ne me paràît pas s~adapter à ma situation.
Devant mes chiens, je ne suis plus que Crâne de Ploum
~t ce fait m'humilie. Dites au Maître que je reconnais
sa puissance et que j'ai payé mon écot. Le Grand
Maître connaît les œuvres d'Edgard Poe et se charge.de
les mettre au niveau des intelligences les plus médiocres.
Je ne méritais pas un tel effort de sa part.
- Ma foi, monsieur, le Grand Maître ne fréquente
guêre que des imbéciles et des femmes. Vous pouvez
juger de la qualité des clients qui nous honorent: des
crétins subtils et prétentieux. Il sera très facile de vous
offrir, selon la coutume, un autre nom. Avez-vous une
préférence ?

LE NÈGRE LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

889

- Puisqu'il me faut un surnom je préfèrerais un nom
de lieu comme: La Croix-Cochard. Ce n'est pas
agressif.
- Et ma foi, ce n'est pas laid non plus, fit Jean Mullin.
Le Maîtr';! sera même très content, car il aime les noms
fastueux qui rebondissent indéfiniment. Nous avons
connu, Léonard et moi, au temps déjà lointain où le
célèbre Quevedo visita l'enfer, un Espagnol dont le
surnom s'augmentait chaque jour d'un titre nouveau.
Il fallait en moyenne soixante années d'étude et de la
mémoire pour prononcer son nom sans en omettre une
syllabe.
Cette petite formalité réglée à l'amiable, je me sentis
soulagé d'un grand poid~. Je me fis l'effet d'un ballon
rouge dont on a coupé la ficelle et qui se sépare allègrement de la grappe.
Je n'étais lié au diable que par un sobriquet. Et .
j'avais failli lui donner mon âme en échange.
A la suite de ce changement je repris ma personnalité, d'autant plus que les deux acolytes assis à mes côtés
paraissaient utiliser la leur plutôt mollement.
- Mon cher Croix-Cochard, soupira le magistelle,
nous avons sous les yeux les reflets d'une bien triste
époque.
- Il ne faut pas vous frapper, Magistelle. On dit cela
tous les ans.
- Oui, oui, je sais. Mais le peuple des sorciers perd
sa foi dans les usages traditionnels et la tradition dans
les usages cultuels, c'est notre raison d'exister.
Autrefois, les grands juges nous faisaient ce que vous
appelez de la publicité. Des' hommes comme Pierre de

�LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lancre, Henri Boguet, Delrio, le Loyer, l'heureux.
auteur des Spectres et de la Néphélococ,.,gie, le célèbre
Bodin et ce vieux sournois de Jean Wier se montrèrent, par la publicité de. leurs œuvres, les organisateurs les plus pointilleux de nos cérémonies. Les cours
de Justice donnaient au sabbat un relief singulier et permettaient aux imaginations modestes de le considérer
dans ses moindres détails. Nos clients arrinient ici tom
préparés. Ils savaient mieux que nous ce qu'il fallait
faire. Et les filles n'étant point bégueules, les choses
allaient rondement. Aujourd'hui, monsieur, on fuit tourner des tables. Ce sport ne permet à la perversité de
ses adeptes que des gestes mesurés. Toute l'époque
est là. Une époque terrible-ment malsaine,, et qui diffère
du dix-huitième siècle en ce sens que les jolies femmes
ingèrent dans les &lt;( thé &gt;&gt; à la mode des pintes d'eau
chaude par la bouche,· au lieu qn'en d'autres temps plus
·décoratifs-elles employaient une canule et la complaisance
d'une soubrette afin d'absorber une semblable quantité
de liquide. Quand on a vu ce que j'ai vu,, monsieur,
il est difficile de con.sidérer le temps ou nous agissons
avec indulgence. Le sabbat se mewt. Dans quelques
années nous. ne serons plus que deux autourdu Maître.
Notre voix sonne faux et nous perdons chaque nuit un
peu plus confutnce-.
- C'est vrai, dit le nègre, qui jusqu'alors s'était
contenté. d'approuver son ami en hochant hi tête,
J'essayai par politesse d'"apporter par mes propos un
peu d'espoir à ces misérables. La besogne !tétait pas
facile et tout en parlant je sentais l'inutilité de mes rai-

sonnements.

LE NÈGB.E LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

- Non, mon cher ami, reprit Jean Mutlin, c'est
maladroit d'insister. Ce n'est pas à la légère que je vous
dévoile le mal qui me ronge. Je suis mieux placé que
vous pour juger la situation. Le diable est f ... voilà le
mot lâché et nous serons entraînés dans la débâcle. C'est
un peu pour celél que nous sommes venus vous trouver,
Léobard et moi, pour vous de~ander de bien vouloir
vous intéresser à notre sort.
- Nous ne sommes pas exigeants, dit le nègre.
- Nous ne sommes pas exigeants,. répéta Jean Mullin.
- Mais enfin que désirez-vous au juste, demandai-je
en hésitant un peu.
- Une place, répondirent-ils en chœur.

�LA NOUVELLR REYUE fRANÇA[SE

CHAPITRE IX

Comme les autres matins je me retrouvai dans mon
lit. J'étais maussad,e et fatigué. Te fis claquer ma langue
co•tre mon pala'is, ce qui me permit de constater qu'elle
était pâteuse. Le miroir la révéla toute blanche et semée
de petites boursouflures violettes d'un effet désagréable.
- Croix-Cochard, murmurai~je d'un ton plaisant,
Croix-Cochard, ex-Crâne de Ploum a encore la gueule
de bois.
Je me penchai sur ma sonnette en hurlant, de toutes
mes forces, le nom de Katje.
La fille monta.
- Je veux du tbé, dis-je, du thé, des journaux et
puis ferme les volets, le soleil me fait mal aux yeux.
- Bien, mon maître.
- A propos, le père Jean Mullin ne t'a rien dit, cette
nuit au sabbat?
- Je ne comprends pas... Non, j'ai dansé avec
Mathurin-Mathieu. Les autres ne veulent plus danser.
Ils ont protesté contre Léonard, car ils prétendent que la
poudre pour faire crever les vaches ne vaut rien.
- C'est bon, prépare le thé et ouvre la porte aux
chiens.
En réfléchissant, l'aventure de la nuit demeura plaisante. Elle ne me surprenait pas, car dès le premier

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLJN

jour le sabbat m'avait paru languissant et faible comme
une maladie contagieuse qui perd sa force en raison
même de sa diffusion . Le sabbat mourait de lui-même.
Mais son principe, le mal?
Cette question me tourmenta. J'étais trop abruti pour
la résoudre et je me complus à imaginer Léonard et
Jean Mullin dans les nouvelles fonctions que l'avenir
leur réservait.
Lorsque Katje m'apporta le thé je remarquai -ses joues
pâlies et ses yeux cernés d'ombre.
- Ça ne va pas, ma fille ?
- Je ne me sens pas bien, monsieur.
- Un peu pâlote. Tu as trop dansé avec MathurinMathieu et le Grand Bouc abuse de ta complaisance.
Katje devint rouge comme une pivoine.
Elle posa vivement la tasse et la théière sl,lr ma table
et se sauva sans me répondre, en évitant de me montrer
sa figure,
Le soir même nous partions vers le sabbat.
Peu de monde au bois Friquet. Je vis des faisans
perchés dans les hautes branches d'un bouleau, mais la ·
chasse était fermée. Katje nue attendait au carrefour.
Elle toussait et croisait ses mains contre sa poitrine.
Nous étions autour d'elle une demi-douzaine d'hommes,
trois vieilles femmes et une jeune gardeuse de vaches
dont la réputation était affreuse.
En échangeant des propos vulgaires sur la fraîcheur
de l'air, avec cette fille nue dans notre groupe, nous
étions semblables à des saltimbanques desœuvrés attendant l'heure de la parade.
La faible lumière de la corne du bouc éclaira la route
57

�394

LA NOUVELLE REVUE FRmÇAISE
LE NÈGRE LEONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

où nos ombres s'allongèrent démesurément. Et le Grand
Maître précédant le nègre Léonard et Jean Mullin, passa
une rapide inspection de ses troupes.
..
. ,
Katje, dont les joues fleurissaienl de plaisir, se nut a
tourner seule pour la danse.
Alors, le coq chanta et le miracle nous emporta tous.

*
* *
Le jeudi suivant, Katje et moi, ayant préparé les b~lais
dont nous u:sions pour nos chevauchées, nous attendîmes
vainement près de la cheminée la minute insa~sissable
du départ. Nous demeurâmes toute la nmt d~ns
l'attente fermant tantôt un œil, tantôt les deux. Rien
ne se ;roduisit, le petit jour nous surprit dans une
attitude que l'insuccès rendait burlesque.
, .
Je conseillai à Katje d'aller se coucher. Elle m obéit
docilement et tout de suite se mit à claquer des dents
sous l'influence de la fièvre. Je descendis alors dans ma
cbambre espérant que le repos apporterait la guérison
de ma servante tout naturellement.
La nuit n'apporta aucune amélioration dans l'état de
Katje. Elle devenait de plus en plus laide et je dus
prendre une femme pour la soigner. .
,
Cependant au crépuscule de la nmt consacree au sabbat, je montai dans la chambre où la cc b~telière. »
gémissait sur son lit. Malgré son extrême fa1bles~e Je
pus la faire lever e~ nous essayâ~es, de bonne foi, de
partir pour le domame de nos desirs. .
..
- « Je .. jesensqueque çamefefera.itdudu b1-1en »,
bégayait Katje.

895

Puis elle s'écroula sur le sol en murmurant :
- Douceur, douceur, jefonds dans la douceur, répétez
avec moi, douceur, douceur, mon maître.
Avec des efforts qui me laissèrent les jambes et les
mains tremblantes - car elle était grande et lourde je pus la hisser sur son lit.
Cette nuit-là, malgré les rites, nous oe pûmes partir
pour le rendez-vous du Bois Friquet.
·
Ces échecs successifs m'inquiétaient. J'avais 3.cœpté
sans surprise une situation, qui pour l'époque pouvait
paraître merveilleuse. La porte de la fantaisie se fermait
devant moi. C'était comme une diminution de mon
intelligence : un cataclysme cérébral, -avec rupture de
vaisseaux sanguins à l'appui.
Je pus me ronger les ongles à plaisir durant cette
étrange .rnabdie de langueur qui .fit dépérir Katje en lui
ôtant l'usage de la parole et en la privant de ses idées
familières.
·
J'en étais là dans mes divagations, quand en me rendant chez le médecin pour acheter de la quinine, je
croisai, en débouchant sur la route de Châ.teauneuf-leFief, un étrange cortège, dont je ne pus tout de suite
reconnaitre les éléments.
Devant quelques douzaines d'enfants des deux sexes,
des oisifs et des femmes à la bouche tordue par la médisance, j'aperçus, conduisant un grand bouc par un licol
de cuir blanc, deux baladins, à l'ancienne mode, dont
l'un, vêtu de rouge, marchait .avec la souplesse d'un
boxeur, et l'autre, portant l'habit marron, trottinait
comme un dévot d'un certain âge. Je reconnus le nègre
Léonard et Jean Mullin, son compère.

�LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIK

896

LA NOUVEUE REVUE FRANÇAISE

Je n'eus pas tout d'abord 1e loisir d'expliquer leur présence à cette heure. Le nègre en me voyant leva les
bras, avec une allégresse compromettante et le petit
vieux se mit à gambader ainsi qu'un simonnet.
Un puissant coup d'œil de ma part leur fit co~pre_ndre
que le terrain n'était guère favorable aux exphcat.10~.
Ces deux démons ne manquaient pas de finesse. Ils
comprirent le côté scabreux de la situ~tio~ et _Maître
Léonard s'avançant le chapeau à la mam s exprima en
ces termes :
_ Monsieur, nous n'avons pas l'honneur de vous
connaître. Qe respirai.) Nous sommes deux malheureux
acrobates du cirque Pantalon que la dureté des temps_ et
le petit nombre des amateurs de jeux. icariens ont obligé
à fermer ses portes, il y a quelques Jours. M. Pantalon
n'ayant point de fonds à nous remettre nou_s donna
néanmoins la clefdes champs. Voici quarante-hmt heures
que nous n'avons pas mangé et je_ comprends ce pauvre
bouc savant dans cette disgrâce. S1 vous voulez seulement nous donner de quoi nous restaurer, nous vous
paierons avec ce que nous savons faire, c'est:à-dire
à.es cabrioles des rétablissements sur les · pmgnets,
l'arbre fourchu et le double saut périlleux à échappement libre dans l'azur protecteur de cette verte campagne.
d'
Le bonhomme remit alors son chapeau et atten it.
Il ne me restait que la ressource de conduire la troupe
err~nte jusqu'à mon domicile.
Nous y parvînmes non sans avoir augmenté la bande
des curieux inutiles que j'abandonnai devant ma porte
fermée.

,

897

Quand nous fûmes à l'abri des indiscrets j'offris une
cigarette à chacun des deux compères.
- Je ne puis rien faire pour vous, dis-je tout de suite.
Le pays n'est pas hospitalier. A votre place j'irais à Paris
où vos costumes pourront passer inaperçus dans la foule
des étrangers.
- Nous sommes sans ressources, répondit Mahre
Mullin, sans ressources. Achetez au moins ce bouc.
L'avez-vous reconnu ?
- C'est le Grand Maitre ? demandai-je.
- Hélas! gémit le nègre, regardez cette pauvre gueule
triste.
- Alors, c'est la faillite complète, insistai-je.
- L'effroyable débâcle, la fin de tout, la fin du
mal!
- Comment la catastrophe s'est-elle produite ?
- Oh tout naturellement, soupira Jean Mullin, tou.t
naturellement. La fin se faisait déjà pressentir depuis
quelques années. Notre académie du mal ne répondait
plus aux goûts modernes. Chez nous, le mal manquait
de confort.
- Bigre, fis-je à mon tour, croyez-vous par exemple
que l'abdication du Grand Bouc entraînera avec elle la
disparition du mal sur la terre ? A votre avis, est-ce simplement un changement de direction ?
-Les hommes, répondit Jean Mullin tristement, n'ont
rien trouvé de mieux que nos réunions pour idéaliser les
désirs des méchants. Nous étions à la fois le vin, l'amour
et le tabac dans leurs principes les plus pernicieux. Ce
miracle qui vient d'interrompre le cours d'une destinée
que nous pensions immortelle plonge l'humanité entière

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'

LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

dans une situation pour laquelle elle n'est point préparée. Le mal va disparaître de la terre !
- C'est votre avis !
-Hélas 1
Je remis à œs deux diables déchus une somme d'argent suffisante pour prendre le train jusqu'à Paris et
louer une chambre en garni dès leur arrivée. Je leur fis
cadeau également de quelques vêtements qu'ils troquèrent contre les leurs, puis, finalement, je voulus bien me
charger du Grand Maitre, qui, pour achever sa carrière,
avait résolu d'adopter la forme d'un bouc décent.
Comme il ne possédait plus sa corne lumineuse, il
fallut allumer une lanterne pour le conduire à l'écurie.
Je l'attachai, sans autre salamalec, à un anneau scellé dans
le mur.
Le nègre Léonard et maitre Jean Mullin me serrèrent
la main. Le village était endormi quand ils partirent.
Je les suivis longtemps des yeux sur le ruban blanc de la
route coupant la prairie semée de pommiers. Ils disparurent au coin du Bois Friquet.
Et je rentrai dans ma maison, où Katje se mourait.

CHAPITRE X

•

'

Pâle et si subitement vieille que j'eus peur, Katje kt
batelière se mourait dans l'attitude d'une vieille femme
de ménage. A la rigueur, elle pouvait aussi passer pour
une sainte, car une extraordinaire expression de bonté,
en illuminant sa figure, lui donnait cette expresskln
de fille vulgaire, sa véritable personnalité.
Elle répétait avec une obstination enfantine..;
- Douceur, douceur, dites avec moi douceur, 6 mon
maître.
Cet emploi du vocatif ennoblissait sa phrase.
Je voulus lui faire pre-Qd.re un bol de bouillon, elle
repoussa l'aliment avec horreur :
- Il y a un bœuf mort là-dedans. Pourquoi avez-vous'
tué le bœuf ?
•
Elle sanglota.
- Vous n'auriez pas d1Haire tuer le bœuf.
Katje se montra ainsi difficile à soigner. Sa tendresse
pour toutes les choses était devenue extrême. Plus
ma pauvre Flamande devenait laide, plus sa bonté
me provoquait, sans toutefois prendre une forme trop
agressive.
A son contact, je sentis que j'allais devenir bon, mais
bon sans raison et surtout sans défense. Cette pens-ée
fit que mes cheveux se hérissèrent et tout de suite l'ins-

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tinct de la conservation me reporta sur le village et ses
habitants. Je me vis dévoré vif par ces loups raisonneurs
ct~~-

'

Il me fallut user de toute mon énergie pour parer
l'agonie de Katie. d'une présence familière. Quelques
heures avant sa mort, la bonté émanait de son pauvre
corps débile, l'enveloppait de lumière dont, heureusement, les rayons ne m'atteignirent point, attentif que
j'étais à les éYiter.
J'avais aimé la batelière pour sa grande beauté et cette
petite pointe de mystérieux. qui ne la rendait point comparable aux autres filles. Son enlaidissement progressif
me détachait tout à fait de celle qui m'avait connu, la
nuit, sous un aspeèt ne m'honorant gu~re. Quant au
mystère, il piétinait le sol de mon écurie, au bout d'une
corde.
Toutefois la force de l'habitude disciplinant ma répugnance j'assistai Katje jusqu'à la fin.
Elle mourut à l'aube, au chant du coq. Je ne vis pas
dans cette circonstance un rapprochement même litté•r.aire. Le fait est exact.
Penché sur celle qui illuminait les mauvais garçons'de
son impeccable beauté, j'essayais de retrouver dans ce
visage de sainçe, un reflet de ce qui avait pu, il
n'y avait pas si longtemps, composer un charmant
visage.
Comme je regardais une dernière fois les détails de
cette tête posée sur l'.oreiller de même qu'un bibelot déjà
ancien, un curieux phénomène se produisit, devant mes
yeux, bien ouverts.
Les traits de Katje s'effacèrent : les yeux et la bouche

LE NÈGRE LÉONARD E1' MAITRE JEAN M.ULLlN

901

se comblèrent, le nez disparut comme résorbé. Le visage
devint lisse, sans aspérité, sans ouvertures, tel un œuf
d'ivoire à œpriser les bas.
•
Ainsi cette fille fut enterrée, ayant perdu jusqu'à la
personnalité de ses traits. Un suprême effort de sa bonté
qui la voulait comme tout le monde avait 'opéré ce pauvre
miracle.

�902

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE NÈGllE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN

903

de la disparition du mal pourraient fournir les éléments
d'un volume assez curieux.
Il n'est pas difficile d'en imaginer les chapitres. Je laÏ$e
à d'autres le soin de l'écrire.
Pou:r moi j'avais toujours pensé que la guerre et

CHAPITRE XI
A la suite de ces événements le mal a disparu de la surface de la terre. Sous la forme d'un bouc, il ronge sa corde
dans une petite cabane que j'ai fait construire à côté de
l'écurie trop grande. Il révèle sa présence aux visiteurs par
une odeur forte et spéciale. Quand on le regarde par
là porte entr'ouverte il roule dans la direction des spectateurs de gros yeux troubles et lumineux. Il accepte de
ses lèvres minces des pincées de tabac. A sa fantaisie
car il est toujours égal à lui-même.
Pour cette raison je le traite plus en brute qu'en divinité déchue.
Ma vie est calme. La chasse, mes chiens et mes
livres m'enlèvent la plupart des soucis communs aux
autres hommes.
Le mal a disparu de la terre. Peu d'hommes ont
échappé à ce désastre, car l'équilibre étant rompu entre
leurs facultés une quantité prodigieuse d'individus
des deux sexes moururent de bonté comme ma servante. Ils devinrent trop bons, tout d'un coup, sans préparation et la plupart développèrent leurs sentiments, par
l'absurde, au delà de ce qui pouvait être permis naturellement.
Les désastres sociaux qui furent la conséquence directe

son cortège de dégoûts accessibles à tous devraient UJl
jour apporter aux hommes un autre catadysme inédit
et d'une nature aussi peu scientifique que possible. Je ne
fus donc pas très surpris des événements qui se succédèrent sous mes yeux.
En chassant dans le bois Friquet, je ne pouvais m'empêcher de sourire, souvent avec amertume, en songeant à
ma belle fille morte.
Un matin le facteur m'apporta une lettre venant de
Paris. Elle était du magistelle Jean Mullin. Je la lus avec
curiosité.
L'ancien compagnon de Mélanpyge se rappelait à
mon bon souvenir. Il était heureux de son sort, ayant
tro~vé une place lucrative dans un commerce d'épicerie. Quant au nègre Léonard, il dansait et sautait avec
complaisance dans une compagnie de ballets russes. Il
se vengeait chaque soir de son infortune en décollant
Petrouchka sous les beaux yeux de sa coquine.
Dans la lettre il n'était pas question d'argent. Ayant
déchiré le papier je me dirigeai vers l'écurie de Mélanpyge.
J'évitai avec discrétion de philosopher, même pour moi,
sur son cas. Mais de ce jour, je pris le parti de le
prêter aux cultivateurs désfrant faire couvrir leurs chèvres. Je prends trois francs cinquante par saillie, ce qui est
une façon de parler. Le Grand Bouc n'a pas abandonné

�\

904

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son air ironique de burgrave mal lavé. Il se pourrait que
je ne fusse pour ce drôle que le Crâne de Ploum d'un
moment d'erreur.
Chacun de nous possède en lui-même, au plus secret
de ses pensées, le petit détail vulgaire lui permettant de
finir ses jours dans la mélancolie.
PIERRE MAC ORLAN.

FIN

NOTES

LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES DE LA
PAIX, par ]. Maynard Keynes, traduit de l'anglais par
Paul Franck. (Editions de la Nouvelle Revue Française).
Le livre de M. J. M. Keynes, dont M. P. Franck vient de
publier en français une excellente traduction, a, il y a
quatre mois, lors de son apparition, reçu de l'opinion et de
la presse britanniques l'accueil le plus attentif.
M. Keynes est professeur d'économie politique, « fellow »
du King's College de Cambridge. Il fut attaché à la Trésorerie britannique pendant la guerre et représenta officiellement ce Département à la Conférence de la Paix, jusqu'au
7 juin dernier. Il était en même temps délégué du Chancelier de !'Echiquier au Conseil Suprême économique lorsqu'il
donna, à cette même date, sa démission, en signe de désapprobation de toute la politique de la Conférence vis-à-vis des
problèmes économiques de l'Europe.
Les idées que M. Keynes développe dans son livre constituent l'évangile révisionniste. Elles ne sont pas favorables à
Ja France, mais leur emprise sur certains membres de
l'actuel Cabinet britannique, et non des moindres, leur
influence sur l'opinion anglaise et américaine r est telle en
ce moment qu'il est indispensable de les bien connaître.
On saura ainsi sur quel terrain il faut combattre. Ce livre
a été écrit à Cambridge (M. Keynes est essentiellement un
1. En Amérique du Nord, ro.ooo exemplaires ont éte vendus eu
une semaine.

�LA NOUVEI:LE REVUE FRANÇAISE

« Cambrîdgeman » et il a refusé de très importantes situations pour pouvoir y conserver sa chaire), c'est-à-dire dans
un milieu où les méthodes universitaires, la culture scientifique, les sympathies du corps enseignant n'étaient pas, avant
la guerre, tournées vers la France. Il est conçu dans un
esprit qui lui a valu la faveur de ce milieu d'intellectuels
radicaux et socialisants que ceux qui vécurent à Londres au
printemps r914 connaissent bien, où la guerre a fait moins
de dégâts qu'ailleurs et qu'on a coutume de désigner sous le
nom de « Bloomsbury ». Cet accueil favorable fut aussi celui
d'une grande partie de la presse anglaise, d'Austin Harrison,
d'H. N. Brailsford, de Norman Angell, de Seton Waston,
que rien, depuis les révélatü:ms de M. Bullitt, n'avait réussi
à passionner autant.
Dans son introduction, l'auteur explique comment, au
cours des six mois qu'il passa à la Conférence de Paris, il
dut dépouiller son insularité pour devenir Européen, «, une
expérience nouvelle &gt;) pour lui. Avec le Times, - qui, tout
en reconnaissant le côté brillant du livre de M. Keynes en
fait une sévère critique, - on peut déplorer que cette expé•
rience soit si nouvelle et que l'auteur ait eu à la fois à
apprendre l'Europe et à en régler le sort. Paris n'est pour
lui qu'un « cauchemar », « un milieu morbide", qu'il juge
avec parti-pris. (M. Keynes, dit-on, goûte l'art français et
collectionne Cézanne, Vuillard et Seurat. , C'est une oonne
façon -d'apprendre à .aimer la France, mais il eût fallu pousser
plus avant). Ces réserves faites, on lira avec un intérêt
durable le chapitre le moins théorique du livre, intitulé :
Lao: Conférence», qui contient de très éclatants portraits de
M. Clemenceau, de M. Lloyd George et du Président
Wilson. M. Keynes nous les montre ensuite à l'œuvre dans
l'élaboration du traité. Ce traité est la résultante du conflit
entre les principes wilsoniens et la « paix carthaginoise »
de M. Clemenceau. Il est, a priori, entaché d'un vice orga-

i

NOTES

niqu~,. à savoir ,qu'il est une violation, par les Alliés, des
condit10ns de I armistice. C'est là le plus grand grief de
M. Keynes, et, pour des raisons différentes, il en rend responsables les ~rois ho~es d'Etat. Jusqu'à quel point y a-t-il
~u rupture urulatérale dune promesse, et jusqu'à quel point
l Allema~ne a+~lle donné les gages d'un gouvernement
démocratique véntable, suivant ses engagements, M. Keynes
n~ nous le dit ~as. Mais c'est surtout aux stipulations économiques du Traité de Versailles que l'auteur réserve toutes
ses sévérités. Destruction du commerce et de la flotte alJe.
m~ds, dé~ossessi?n des colonies, liquidation des biens
pnvés ~e l ennemi dans le monde entier, mainmise sur sa
productJ.o~ de c~arbon et d'acier, ses moyens de transport
et ses voies navigables voilà pour M. Keynes autant de
mesures int~lérables, . imposées sous la pression des diplomates français, l't habiles rédacteurs sans principes, rompus
aux méthodes jésuitiques», pour une exécrable fin: l'anéan!iss~ment de l'Allemagne. On peut regretter que l'esptit de
1ustice absolue qui dicte à M. Keynes de telles tondusions
ne l'ait pas amené à envisager l'hypothèse contraire où en
face d'une Allemagne impunie, une France ruinée ~est:rait
seule; ni qu'il n'ait trouvé l'occasion de prêcher dans son
propre milieu que le dogme britannique de non-discussion du
pr~cipe de la liberté des mers n'a ·pas été la moins gra:V'e
attemte portée aux 14 points ; et qu'un des moyens les
plus effectifs d'éviter l'effolldrement si redouté de l'Allemagne serait de lui rendre ses colonies et sa flotte.
Le chapitre le plus · important &lt;lu livre est intitulé :
cc Réparations ». M. Keynes dresse à nouveau, suivant ses
données, qui ont été fort critiquées, la note à présenter à
l'Allemagne. Il reproche à la Délégation française d'avoir
exagéré le chiffre des dommages des régions envahies en le
p~rtant à 70 milliards de francs, alors qu'il n'atteint, d'après
lm, que IO à r 5 milliards. L'auteur examine dans le plus

�LA )IQUVELLE REVUE FRANÇAISE

o-rand détail les capacités de paiement de l'Allemagne, en or,
:aleurs, matières premières ... ( auxquelles l'Allemagne aurait
dû, selon nous, être forcée d'ajouter l'annulation de sa dette
intérieure de 240 millions de marks), tout en s'élevant contre
l'omnipotence de la Commission des Réparati~ns, monstrueux organisme, à la fois juge et partie, dont 11 demand_e
la fusion dans le sein de la Société des Nations. D'après lui,
les Gouvernements de l'Entente ne tarderont pas à être
forcés de réduire leurs prétentions vis-à-vis de l'Allemagne
de 8 à 2 milliards de livres; l'Allemagne ayant, en nature,
déjà versé 500 millions, il ne lui resterait don_c à, paye:
qu'un milliard et demi de livres en 30 ans, sans mterêts, a
partir de 192 3.
,
.
,
Le chapitre qui décrit (&lt; L'Europe apres le traité_», du~
pessimisme puissant et contenu, est u~ de ceu~ qui ~nt fait
la fortune de l'ouvrage. Après les voix autorisées d outreAtlantique, de M. Hoover ( que l'auteur admire ~ans ré_ticences) ou de M. Vanderlip, celle de M. Keynes vient faire
entendre le o-las d'un monde à qui la guerre a porté un coup
fatal. Elle !outre avec évidence l'abîme proche, inévitable
si l'on se refuse aux mesures radicales. Ici, l'on quitte Paris
et la Conférence pour s'élever à une vue d'ensemble de
l'état de l'Europe. Profitant de l'effet produit par ce sombre
tableau, M. Keynes demande la révision du Traité, d'abord
en ce qui concerne la fixation de la somme à_ payer par
l'Allemagne ; une interview ministérielle anglaise récemment donnée à un périodique français prouve assez que ces
idées sont partagées en haut lieu'· Il sollicite ensuite l'élaboration de nouveaux arrangements franco~alleman~s ~t germano-polonais en ce qui conceme le charbo~ et acier: Il
préconise enfin la création d'une ~nion hbr~-echang1ste
mondiale où l'Allemagne serait adnuse pour dix ans, et le

,1

La conférence de San Remo et les entretiens de Hythe viennent
de fu.er sur ce point la thèse britannique.
1.

NOTES

règlement des dettes interalliées par la suppression totale
de ces dettes. La France y trouverait un bénéfice de 700 millions de livres et n'aurait pas à payer à ses alliés quatre fois
plus qu'elle n'eut à payer à l'Allemagne en 1870. M. Keynes
ne croit pas aux grandes dettes internationales. Il n'a pas
tort. C'est seulement de l'oubli mutuel des créances que
naîtra la solidarité entre alliés. En fait, tout le monde doit
à tout le monde. C'est une base favorable pour élaborer un
projet d'emprunt international de 200 millions de livres sans
leque_l an aboutira à l'effondrement définitif des changes,
premier symptôme de la disparition du régime capitaliste,
selon Lénine.

T~l est ~e livre. curieux, indépendant et académique à
la fois, tou1ours bnllant, souvent faux, singulier mélange
de dogmatisme et d'amour des réalités, plein de vues profondes et d'inexpérience politique. Il est, dans son ensemble,
favorable à l'Allemagne et conçu dans un esprit d'animosité envers M. Clemenceau qui le rend injuste pour
la France. Mais il est indéniable que son influence est
grande et va croissant. Il n'y a pas à l'ignorer. Il nous faut
nous servir des armes qu'il nous donne. L'auteur reconnait
toute l'étendue de la dévastation de nos provinces en.vahies
à laqu~Ile il ne saurait, dit-il, comparer l'état de la Belgique ; 11 demande pour elles la priorité dans l'ordre des
réparations, la suppression des dettes interalliées et un
prêt international : ce sont là des gages qu'il ne nous faut
pas manquer de pr,endre à l'occasion et qui nous serviront
utilement dans des milieux où nous ne comptons pas que
des sympathies.
P, M.

*
**
LE POÈTE RUSTIQUE, par FrancisJammes (Mercure
de France).
&lt;&lt;

La poésie anglaise, qui est en somme la _poésie ... » Je
58

�910

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cite de mémoire un mot de M. René Boylesve. C'est vrai qu'ils
-ont en Angleterre un lyrisme, sorte d'état de rêve et de
trance, - les lecteurs de l'irlandais W. B. Yeats m'entendront, - d'une si spéciale force d'incantation que lui seul
semble vraiment nous emporter dans « l'autre planète 11.
Il s'agit d'une voix qui n'est pas tout le chœur, mais qui
lui donne son accent le plus pénétrant, d'une poésie qui n'est
pas toute la poésie mais qui demeure proprement la plus
poétique. N'est-elle que le douaire de la muse anglaise, cette
nrnse que l'on imagine passant dans d'errantes brumes
b1eues défaites au vent de la mer ? N'y aurait-il pas une muse
française, - et il faut savoir gré à Francis Jammes de nous
le faire éprouver, - pour nous enchanter autant le cœur?
Elle marche, celle-ci, simplement sur la pelouse, entre les
m-bres à fruit ; elle nous sourit, mais le regard de ses beaux
:yeux sages va profond, et voici que près d'elle nous nous
yetrouvons pareillement ailleurs, hors du monde ...
Elle ne sait, pour nous émouvoir, que ce qui est ancien
-àans les cœurs : ses images, pareilles à celles qui égaient les
murs des métairies, elle les prend dans les deux Testaments,
-et puis dans les contes de Perrault ; elle parle des bêtes et
,des simples de nos champs, de tout ce qui fit la vie de notre
peuple. Si elle est chrétienne, c'est à. la façon de nos vieilles
paroisses, toute gaie, toute bonne, toute claire. Sa fantaisie,
(J_ua.nd elle le veut, nous entraine comme dans la ronde sous
l'arbre des fées. Et lorsque le plus doux des enthousiasmes
l'enlève, ou que la prend une souriante et poignante mélancolie, elle nous fait passer avec elle dans l'autre planète, celle
.de la songerie passionnée.
Quel est le secret du poète Rustique pour nous mettre a,·ec
-du quotidien au-dessus de notre. humeur quotidienne ? Ce
doit être parce qu'il écrit à genoux... Il lui faut glorifier ce
qu'il voit, ou du moins l'éclairer d'un rayon qui s'amuse.
.Dans la mesure où cela peut être, il est un. sage aussi déli-

NOTES

911

cieux que d'autres, - et lui-même, - furent de délicieux
fols. Sa barbe ayant blanchi autotlr de son sourire, ce sourire
en a sans doute moins de jeune charme. Mais l&amp; charme s'est
fait autre, plus paisible.
« - Papa, est-ce que tu es vieux ? demande la cadette.
« - Pas très, nuis ma barbe est blanc.be.
« - Pourquoi? . ._
« - Je ne sais pas.
« La troisième des petites explique :
« - C'est parce qu'il a souffert qu'il a l'air âgé. l)
Point tout à fait un roman, ce petit livre, et mieux. On eüt
dit naguère une tranche de vie, mais de la vie d'un poète.·
Des poèmes en prose y alternent avec de courtes scènes
m~licieuses, des minutes d'or :n;ec des tracas et de petites
amères. Cela se suit par notes inattendues, un peu bizarres
parfois, d'autant plus naturelles. Un art qui suo-o-ère davantage qu'il ne dit, lep1us magique, sait ainsi avecl::&gt;btrès peu de
particularités, faire la vie dans son réalisme plus poétique et
plus Yivante .
Les menues choses et les grandes ici sont les mêmes. Alors
-qu'il cueille· des pissenlits avec ses enfants au long de la voie
d'un petit chemin de fer en désuétude et qu'il vient de rencontrer l'ancien notaire, - Sans doute cherchez-vous l'inspiration, monsieur Rustique ? - le poète revoit telles heures
de sa jeunesse &lt;&lt; poignantes jusqu'à la souffrance &gt;i. Il suffit
d'un lierre au mur d'une masure, d'un coin de cette o-crge
qu ''11
1 1anta s1. souvent, chasseur de bécasses, et sa viet:i tout
entière se lève devant lui. Sa vie et son œuvre.
cc C'était une colline, une sorte de bois hun1ble et sacré
qui s'élev;Üt d'une route pâle.
« Sur cette route, montée chacune sur un petit âne, trois
&lt;&lt; de ses héroïnes cavalcadaient : Clara d'Ellcbeuse, Almaïde
« d'Etremont et Pomme d' Anis. La première, sous de lour« des boucles d'or, baissait un front chargé d'orage et de ciel

�LA NOUVELLE li.EVOE FRANÇAISE

« bleu. La deuxième, sous ses repentirs en deuil, fouettait sa
« monture, et l'arc parfait de son visage lançait en même

« temps la volupté, l'amertume et le remords . Enfin, Pomme
« d'Anis, le cœur lourd d'an1our comme une rose pleine
« d'eau, laissait uller au pas le grison et la grâce d'u,n
t&lt; de ses genoux remonté cachait avec pudeur la gêne de
« l'autre ... ))
Au milieu du sentier, Patte-Usée, le lièvre, hume l'odeur
du thym que cuit le soleil dnns le potager où s'aimetlt le
fiancé et b fiancée d'un jour. Non loin, un pauvre à barbe
grise mange, assis sous un ombrage, tandis que des jeunes
filles, formant une guirlande, dansent et chantent autour de
lui, pour lui faire plaisir.
·
« Enfin, au sommet, une procession naïve et toute droite
entrait dans l'église habillée de feuilles quï' sonnait, et Jean
de Noarrieu et le poète Rustique, retenant leurs chiens de
chasse, la saluaient. )&gt;
Fantaisie, sourire et magie. Le poète, qui n'a pas voulu,
dit-il, chercher l'intérêt, a trouvé un charme. Rustique nefait-il p:is mieux comprendre ce mot de Flaubert: « L'œuvre
d'art doit être bonhomme ? » Le bonhomme La Fontaine,
avec ce qu'on a appelé « le plus doux et le plns exquis desenthousiasmes », demeure plus malin que rieur. Il garde,.
parmi les plus grands, ce je ne sais quoi d'un peu « vieux
célibataire · » qui déplaisait si fort à Lamartine. Eh bien,
Rustique pourr:iit être le fruit des amours d'un petit-fils de
Jean de 111 Fontaine et de Cl ara d'Ellebeuse, par excmple 7
une de ces cî1armantes passionnées dont le sein se gonflait à
lire les Harmonies ou Jocelyn. Et Rustique, lui, sait être
rieur à b façon des enfants, une des grandes grâces de la:
poésie.
Quelle ;iimablc chose que son almanach où les mois
mènent leur ronde sous · lès signes fantaisistes du zodiaque.
On y trouvera des plaisanteries un peu bien faciles sur les .

NOTES

ronds-de-cuir et les députés. Mais ces fables, ce bestiaire, ce
volucraire, avec leurs recettes de pêche et de chasse, ces
chroniques, ces conseils pour le potager, de quel agrément
ne sont-ils pas? Voici, en exemple de la poésie ménagère et
fleurie de Rustique, la menthe et la digitale :
&lt;c Men/be. La meilleure pour l'infusion théiforme qui
« fait du bien à. l'estomac, c'est la menthe un peu rouge
« cueillie par temps sec dans les endroi!s sableux et rivu« laires. On l'emploie à la dose de six feuilles pour une tasse
« d'eau.
« Digitale. - On dirait d'un fuseau emp&lt;?urpré par lrt m:.iin
« de l' Aurore : comme celui de la Parque, il accélère les
« mouvements du cœur, ou les ralentit tellement que la
« mort peut s'ensuivre. C'est aux princes de la science qu'il
« appartient de doser le poison de ces fleurs dont chacune a
« la forme d'une tête de serpent gonflée par la colère. »
Et çà et là, les jolies images ilh.1strant l'almanach à la
façon d'amusantes vieilles estampes. Par exemple ce Paysage

d'octobre :
cc

Quoi de plus plaisant, au milieu de l'automne, qu'un

« chasseur qui rentre par la porte dérobée de son jardin
&lt;l d'agrément, et qui, n'ayant rien tué, embrasse sa femme
&lt;&lt; déjà mûre sous un liquidambar flamboyant? »

Ainsi, souriant d'un sage sourire, Francis Jammes semble
donner sans effort dés · œuvres faites pour enchanter la
rêverie. Avec ùn art très fin, peut-être simplement en suivant sa pente, il se renouvelle, se développe et reste toujours
Francis Jammes.
Oa lui a fait parfois reproche de se montrer ou plus naïf
ou moins simple qu'on ne le souhaiterait. On a parlé de sa
préciosité, de ses allures, de ses procédés... Il y aurait à
gloser sur tout cela. Sans vigueur peut-être, il a pourtant de
la solidité, et sans simplicité, de la candeur.
Mais faut-il essayer de juger? Jammes n'est-il pas d'abord

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

assuré de t01.nes les complaisances ? Au moins devra-t-on
reconnaître sa gr::inde influence, indirecte surtout, sur tant
de littérateurs de ce temps. Et il suffit qu'on puisse dire
enfin : tout mis en balance, èest un poète.
HENllI POURRAT

** ,.
CONNAISSANCE DE LA DÉESSE, par Lucien Fab-rt,
poèmes précédés d'un avant-propos de Paul Valéry
(Société littéraire de France).
Ingénieur et m;ttbématicicn, M. Lucien Fabre porte, dans
le culte sévère qu'il -voue à la Poésie, un louable et très
noble souci d'intellectualisme. Son art intrôspectif se garde
avec soin de toute concession au pittoresque extérieur ;
replié sur soi-méme il s'étudje et s'analyse sans cesse pour
s'exp1i1ner avec un lyrisme tendre et haletant qui n'est pas
sans rappeler les transports et les fureurs trop bien réglées
d'un J.-B. Rousseau.
Conçu &lt;lans une forme continue, à la manière de ces
morceaux de musique ruoderne où Pon prend grand soin
de ne ménager le moindre repos à l'auditeur, le poème: de
M. Fabre offre q11elque ressemblance avec Yixion de
M. Fagus. Le thème p1incipal est celui de la connaissance
et de la possession absolue. A la façon dont il est exposé et
développé ici, on ne saurait douter que le poète n'ait p~rfois
délaissé les Mathématiques pour quelque traité de M. André
Gide ou de M. Paul Claudel. A des tournures, à des images
dont l'origine se laisse aisément découvrir, il mêle volontiers
des expressions empruntées au vocabulaire de }a géométriè
et èl.ont la strophe suivante fera voir l'effet :
Le cycle expire et recommence
Au point d'adorable tangence
Où ses rives l'ont embrassé;

Comme Antée la courbe maligne
Puise, au contact des rectilignes,
L'élan nouveau du nuancé.

Il est permîs de penser que Mallam1é n'eût point détesté)&gt;
et l'on conçoit encore
mieux que M. Paul Valéry ait su gré à la muse de M. Fabre
d'emprunter, dans ses plus heureux moments, le verbe
brûlant de la Pytbie:

ce « point d'adorable tangence

L'ardente chair ronge sans cesse
Les durs serments qu'elle a jurés ...

. . .

.

. . . .

.

.

.

.

Le beau périple où tu m'entraînes
Sinueux comme une toison.

Ces vers et quelques autres de même trempe suffiraient

à nous faire partager l'opinion favorable de M. Paul
Valéry.
Ce dernier, dans l'avant-propos qu'il a écrit pour l'ouvrage de M. Lucien Fabre, traite, avec la subtilité aiguë qui
distingue ses moindres notes critiques, une question qu'il
connaît profondément, celle de l'objet de la poésie pure&gt;
de ses moyens et de ses limites. Sur la nature du mouvement symboliste, sur le divorce de la philosophie et de la.
poésie, ces vingt pages de l'auteur de la Jeune Parque
abondent en remarques précieuses, dont certaines offrent
matière à discussion.
« Nous (les Symbolistes) étions nourris ae musique, et
&lt;1: no-s têtes littéraires ne rêvaient que de tirer du langage
« presque les mêmes effets que les causes purement sonores
• produisaient sur nos êtres nerveux.
Il faut observer qu'il s'agit ici d'une certaine musique,.
celle de Wagner ou de ses disciples plus ou moins avoués,.
celle qui se propose de provoquer en nous une espèce

i,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d•extase ou de transe, et dont nous voyons heureusement
diminuer la vogue et l'influence.
De même la peinture dont certains poètes d'aujourd'hui
imitent les procédés est justement celle qui procède par
taches et fait fi de la perspective. Le rapprochement mérite
d'étre noté.
Plus curieuse encore est l'explication, proposée par
M. Paul Valéry, de ce qu'il appelle « notre ruine », c'est-àdire la ruine de l'effort symboliste.
« Il faut supposer ... que notre voie était bien l'unique ;
« que nous touchions par notre désir à l'essence même
« de notre art, et_que nous avions véritablement déchiffré
« la signification d'ensemble des labeurs de nos ancêtres,
« relevé ce qui paraît dans leurs œuvres de plus délicieux,
« composé notre chemin de ces vestiges, suivi à l'infini cette
« piste précieuse, ... à l'horizon toujours la poésie pure ...
« Là, le péril ; là, précisément notre perte ; et là même, le
« but.
« Car c'est une limite du monde qu'une vérité de cette
« espèce ; il n'est pas permis de s'y établir. Rien de si pur
(( ne peut coexister avec les conditions de la vie. Nous
« traversons seulement l'idée de la perfection, comme la
« main impunément tranche la flimme ... notre tendance vers
« t•extrême rigueur del' art- vers une c011clusion des prémis« ses que nous proposaient les réussites antérieures, - vers
« une beauté toujours plus consciente de sa genèse, toujours
« plus indépendante de tous sujets, et des attraits sentimen« taux vulgaires comme des grossiers effets de l'éloquence,
« - tout ce zèle trop éclairé, peut-être conduisait-il à quel« que état presque inhumain. »
Certes ! lorsque le poète ou l'artiste se flatte de se passer
de sujet, il ne voit pas qm; son art, sous prétexte de pureté,
n'a plus d'autre objet que soi-même, c'est-à-dire, au bout de
très peu de temps, que ses propres moyens. Les réflexions

NOTES

citées plus haut éclairent l'esthétique mallarméenne d'un
jour assez brusque.
M. Paul Valéry conclut ainsi en ces termes :
cc La poésie absolue ne peut procéder que par merveilles
exceptionnelles ... »
C'est en somme l'aveu que cette poésie pure est une
chimère d'alchimistes. L'idée d'un sublime ininterrompu en
poésie est contraire à la ljature. Ou peut dire qu'elle est
inhumaine. Et cela est vrai de la surprise et des autres
ressorts de la poésie, aussi bien que du sublime.
La poésie qui est humaine, est relative par définition.
Cela ne veut pas dire qu'elle doive être descriptive ou didactique; mais elle doit pouvoir être cela aussi, à Foccasion. Pn
art pur inspire le respect, mais on aime un art qui plaît et
qui touche.
ROGER ALLARD

** *

LES CHANTS DE MALDOROR, par le Camtt de
Lautrêamont (à la Sirène).
La vie humaine ne serait pas cette déception pour certains si nous ne nous sentions constamment en puissance
d'accomplir des actes au-dessus de nos forces. Il semble que
le miracle même soit à notre portée. Du Christ nous faisons
un homme comme tous les autres pour ne plus pouvoir
dobter de lui. Certes les religions n'ont rien d'absurde: il
n'est pas de croyance plus naturelle que celle à l'immortalité
de l'âme ou, du reste, à l'immortalité simple (j'ai beaucoup
de peine à admettre qu'un jour mon cceur cessera de battre).
Tout au plus nous élevons-nous contre l'idée d'une vérité
dernière. Il arrive que des esprits, généreux pourtant, se
refusent à admirer une cathédrale terminée. Ceux-là se tournent vers la poésie qui, par bonheur, en est testée l l'âge
des persécutions. La religion, pense le vulgaire, (&lt; ne commande jamais de faire le mal ». Par contre ce qu'il peut

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

entrevoir d'une morale poétique n'est pas pour lui faire dire
que la poésie a du bon.
Ce n'en serait pas moins une erreur de considérer l'art
comme une fin. La doctrine de « l'art pour l'art» est aussi
raisonnable qu'une doctrine de « la vie pour l'art » me
semble insensée. On sait maintenant que la poésie doit
mener quelque part. C'est sur cette certitude que repose,
par exemple, l'intérêt passionné que nous portons ,à Rimbaud. Mais pour ei,;.aspérer uot~e désir, ce dernier, comme
tant d'autres esprits interrogés sur l'au-delà, s'est plu jusqu'à
ce jour à nous décevoir. On ne peut prendre les l.ettres
d'Abyssinie que pour une suite de boutades'. Le plus simple
moyen de désintéresser une partie consiste à faire disparaître :\ la fois le joueur et l'enjeu. L'histoire, littéraire ou
autre, ne se flatte pas de nous apprendre ce qui se serait
passé si. On commettrait quelque maladresse en célébrant
un homme parce qu'il est mort« à la fleur de l'âge». Qu'on
ne s'en laisse pas imposer no.n plus par une biographie
entièrement dépourvue d'anecdotes. Le tout est que, pour
parler du comte de Lautréamont, nous puissions nous err
tenir à son œuvre. Isidore Ducasse a si bien disparu derrière son pseudonyme qu'on croirait aujourd'hui broder en
identifiant à ce jeune répétiteur(?) Maldoror ou même
l'auteur de ses Chants.
Qu"'c de telles énergies se dépensent (provisoirement,
uoient-elles) à écrire, voilà qui mérite réflexion. C'est
encore dans le travail littéraire, appliqué ou non, qu'on
trouve le mieux à satisfaire sa volonté de puissance. L'effet
ne s'y fait pas attend(e, si l'on veut bien prendre et; mot
dans un ~ens très large. L'encre et le papier savent seuls
tenir Pima!rina.tion en éveil. Il n'eût pas fallu plaisanter cet
orateur qui n'avait d'idées qu'en parlant. Je crofa que_ la
littérature tend à devenir•pour les modernes une machine
·puissante qui remplace avantageusement les anciennes

NOTES

manières de penser. En désespoir de cause, et contre toute
loyauté, les meilleurs logiciens essaient d'obtenir notre
assentiment au moyen d'une image. C'est, a dit Lautréamont, que « la métaphore rend beaucoup plus de services
aux aspirations humaines vers l'infini que ne s'efforcent de
se le figurer ceux qui sont imbus de préjugés. » J'entends.
bien que l'abus de confiance n'est pas grave et qu'il y a
intérêt à encourager tout œ qui peut jeter un d01.1te sur la
raison. L'idée de la contradiction, qui demeure à l'ordre du
jour, m'apparaît comme un non-sens. De l'unité de corps
on s'est beaucoup trop pressé de conclure à l'unité d'âme,
alors que nous abritons peut-être plusieurs consciences et
q_y_e le vote de celles-ci est fort capable de mettre chez nous
deu~ idées opposées en baUottage. Cette théorie, en tout
cas, s'accorde parfaitement avec le peu qu'il nous est donné
de savoir de l'hérédité.
Le propre du désir étant de nous préparer une déc;eption, j'aime qu'à ce point il se montre inéluctable. Les
mystères que prétend me révéler Lautréamont, page 243,
je ne lès discute même pas. Deux corps combinés, en chimie, peuvent dégager une ch,aleur telle, donner lieu à un
précipité si franc que l'expérience ne m'intéresse plus. De
telles préparations sont encore celles qui procurent le véritable repos des sens. Il est étrange qu'on reproche am:
poètes de faire appel à la surprise, càmme si rrous ne souhaitions pas tourours qu'on tire un COllp de revolver à notre
oreille afin de nous éviter quelques secondes de faire
attention.
C'est aussi pourquoi nous aimons tant rire. Tout le temps
que dure l'explosio11, sa cause nous échappe (il y a loin de
là à ce mysticisme de la mystification dont on a parlé). Le
plaisant « souci de dignité » commun à tous les hommes
dont nous entretenait récemment Charlie Chaplin a beau
nous obliger à nous reprendre, de tels accès n'en méritent

�•
920

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas moins une belle page dans la géographie du cœur.
Mais Lautréamont n'échappe pas à la règle : le rire, « cc
honteux dépouillement de la noblesse humaine », lui fait
horreur. « Soyons sérieux », se répète-t-il. Il se prendrait
sans cesse en défaut et en concevrait du dépit si son relativisme ne lui venait en aide. C'est qu'en effet, selon lui,
l'enthousiasme et le froid intérieur peuvent parfaitement
s'allier et qu'il pousse assez loin le respect humain pour
juger également sacrés l'oisiveté et le travail.
L'instant n'est pas ·venu d'étudier ]a portée morale de
l'œuvre de Ducasse. Elle ne saurait se déduire que de la
.comparaison des CHANTS DE MALDOROR et des « Potsrns &gt;&gt; ;
l'occasion rue semblera mieux choisie d'en parler à propos
&lt;le ces dernières. Je ne puis exiger que le passage d'un
volume à l'autre ne passe pour une révolution dans le
temps. J'espère seulement que le lecteur des Chants ne
.s'en tiendra pas à un pur baudelairisme de forme. Il s'en
trouverait d'autant plus mal que le style de Ltutréamont lui
opposerait une dénégation frappante. " Si la mort arrête la
maigreur fantastique des deux bras longs de mes épaules,
employés à l'écrasement lugubre de mon gypse littéraire,
je veux que le lecteur en deuil puisse se dire : « Il faut lui
rendre cette justice. Il m'a beaucoup crétinisé. )) Nul, au
fond, n'observa plus de mesure que lui dans son langage.
Lautréamont eut si nettement conscience de l'infidélité des
moyens d'expression qu'il ne cessa de les traiter de haut :
il ne leur passa rien et, chaque fois qu'il était nécessaire,
leur fit honte. Il rendit ainsi, en quelque sorte, leur trahison
impossible. Aussi, rien n1 ayant chance de se dénouer
jamais par l'artifice grammatical, devons-nous lui savoir
plus de gré de suspendre, comme il le fait, la fin de sa
phrase que de faire semblant de résoudre, de manière aussi
.élégante qu'on voudra, ull problème qui restera éternelle1nent posé.
ANDRÉ BRETON

•
92.I

NOTES

•
••
ATHALIE, au Théâtre Sarah Bernhardt.
Etrange représentation pour laquelle le metteur en scène
ne s'est guère nlis en plus grande dépense d'artifice que ne
dµrent le faire les demoiselles de Saint-Cyr elles-mêmes.
Costumes, chœurs, mouvements, tout était d'une pauvreté
touchante. Et c'ét.-tit fort bien ainsi, car le public ne venait
pas pour assister à un gala, mais pour rendre un hommage
respectueux et attendri à la vaillante femme qui, d'héroïne de
thé.\tre, est en passe de devenir l'hétoïne de l'art dram:1•
tique. Mais ceux qui n'étaient venus que pour Ma~ame Sarah
Bernhardt eurent quelque chose de plus qu'ils n'avaient
espéré: un aspect du rôle d'Athalie.
Je sais bien que beaucoup de personnes, sincèrement et
spontanément, seuteat les beautés de ce rôle. Mais je crois
que, malgré des efforts non moins sincères, beaucoupd'honnêtes gens ne parviennent pas à se réchauffer devant
cette pièce plus que devant une tragédie de Voltaire. On
nous affirme que Zaïre laissait un souvenir inoubliable quand
Sarah Bernhardt et Mounet-Sully, dans tout l'éclat de leur
jeunesse, en jouaient les premiers rôles ; il faut le croire
puisque, dans sa vieillesse, Sarah Bérnha.rdt a su donner au
songe d' Athalie et à l'interrogatoire du petit Eliacin une vie,
une émotion qu'on ne pensait pas pouvoir y trouver. Au lieu
de l'impératrice pseudo-romaine, dont on nous a ennuyés au
temps de nos classes, nous avons aperçu une vieille femme
détraguée par le pouvoir absolu, à moitié ogresse et à moitié
grand'mère, qui fût peut-être restée bonne femme si elle
n'avait vu jeter sa mère par la fenêtre e.t si elle n'avait été
entrainée dans cette féroce querelle de prêtres. Le talent de
l'actrice emportait tellement le morceau que l'équilibre de la
pièce en était tout chancelant et qu'on était assez peiné de

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

NOTES

vons nous empêcher de noter à ce propos que toutes les
fois qu'on se trouve entre un romantique et un classique, on
peut demander à ce dernier les ressources qu'offre le premier, tout en obtenant par surcroît mille présents singuliers.
Veut-on trouver dans Raphaël la force et le mouvement? Il
nous propose les actives musculatures de « J'Incendie du
Borgo JJ, de la cc Bataille d'Ostie :o, de la« Conversion de
Saint-P.iul », et de bien d'autres fresques animé.es. Mais
désire-t-ou un plus tendre spectacle ? Aussitôt surgissent,
&lt;lans les attitudes les plus variées, des figures d'une grâce qui
ne•fut jamais dépassée.
Ingres, qu'une récente consultation d'artistes et d'hommes
de goût 1 vient de doter de près du double de voix que S-On
ancien rival Delacroix, fut supérieur à celui-ci - et dès lors,
plus longtemps méconnu - pour avbir su choisir, parmi les
maîtres, celui qui pouvait le mieux tempérer sa fougue méridionale. Nous tous qui avons si souvent et si vainement
gesticulé, pinceaux en main, nous apprendrons peut-être la
décence et la véritable force si nous savons, héritant de la
sagesse du peintre de !'Odalisque, demander à Raphaël les
secrets de la beauté expres.sive.

voir ces lé.vites exaltés prendre dans leur guet-apens nne personne aussi v1::11érnble. Il faut dire que, s'il y avait dans la
salle quelques esprits chagrins, Madame Sarah Bernhardt les
ava.it désarmés par la bonne grâce charmante avec laquelle,
se tournant vers le public, elle avait semblé évoquer pour
.elle-même
des ans l'irréparable outrage.
JEA.N

SCHLUMBERGER

*

* *
LE QUATRIÈME CENTENAIRE DE RAPHAEL
A l'heure- où les regards des jeunes peintres cherchent
&lt;laus le passé non plus des conseils précis, mais plut6t un
acquiescement à de nouvelles audaces, il est réconfort:mt
d'é,;oquer une &lt;les plus grandes figures de la peinture, celle
qui peut-être n'a jamais cessé de guider les artistes les plus
patlaits et qui, hier encore, prodiguait à nos maîtres immédiats des leçons salvatrices.
Si les nécessités actuelles nous font interroger plus fréquemment qu'aucun autre maître Cézanne et Ingres, le quatrième centenaire de Raphaël nous est une occasion de saluer
celui auquel en toute occasion purent se référer, pour juger
de h beauté de leurs ouvragës, les grands peintres de tous
les pays, .depuis fa Renaissance.
Raphaël est un des rares génies qui n'aient jamais cessé
d'être actuels. Son esprit ailé Yoltige autour de nous; sa
grâce pénètre les plus grossiers, et son élévation nous réjouit,
ca.r sou sublime n'a pas de rides. A côté du tonnerre michelangesque, qui. nous torture et nous étourdit, il émane de
Ràpbaël un son qui sans cesser un instant d'être plein ne
contient aucun accent superflu et s'écoule d'une nappe régulière et harmonieuse.
Il n'est point dans nos projets de diminuer le géant de la
Sixtine au profit de son riYal gracieux, mais nous ne pou-

•

/

L'histoi~e &lt;te l'activité artistique peut être divisée schématiquement en deux grands courants qui successivement
entraînent les artistes, soit vers une représentation spirituelle
de la nature, soit vers sa représ.entation textuelle. Les Egyptiens, les Grecs jusqu'à Phidias constituent dans la catégorie
des spiritualistes nos références les plus hautes, et, parmi les
peintres, ceux dits primitifs. Ceux-ci, qu'ils soient du Nord
1.

U11e tribune française a:u Louvre., enquête par

dans l' Opini&lt;m•

J.-L. Vaudoyer

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ou du Midi procèdent du même esprit et créent d'emblée
un art qui au point de vue décoratif et expressif est indépassable. Giotto, le Maître de Moulins, Quentin Massys, Lucas
Moser, pour citer atÎ hasard, réalisent un étonnant équilibre
entre la représentation de la matière et l'expression de
l'esprit. Ils nous proposent des modèles parfaits do~t laRe?aissance altèrera la pureté en ajoutant aux conventions strictement plastiques des primitifs les préoccupatious superflues
de l'anatomie, de la perspective, de l'effet et de la touche
libre. Dès lors les contours faits pour supporter le contact et
la comparaison avec les lignes de l'architecture s'affaissent;
un flottement et un certain désordre s'emparent des œuvres
qui malcrré que destinées à être introduites dans l'architec' cessent
"
. . 1a
ture,
d'en faire partie intégrante et amorcent ams1
décadence réaliste qui trouvera dans le « tableau de chevalet» son expression logique.
Nous avons trop parlé de « T otalisme » pour être opposé à
un enrichissement constant du domaine artistique. On ne
saurait inventer trop de conventions, a.fin que le plaisir de
l'artiste à les manier, et celui du spectateur à juger de leurs
ingénieuses combinaisons soit le plus étendu possible et
puisse se renouveler sans cesse. Dans les musées, quelle que
soit notre ocrêne à constater l'abus de 1'effet et des musculatures auxquel se livrent les Renaissants, nous ne pou~o~s
plus, ayant considéré ces derniers, goûter deva~t les pnm1tifs une joie complète. Un malaise nous envahi\ dev:int la
peinture plate de Cimabue ou même devant I admirable
Pieta de Villeneuve-lès-Avignon, si près de nous par le sentiment. Le clair-obscur, entre autres inventions perfectionnées
par la Renaissance, nous semble a.bsolum~nt indispensa?le à
la vie de l'œuvre peinte. Pour qm sent mtensément 1éloquence sans défaut des primitifs et goüte également les
magies des Vénitiens, il n'est point de repos dan, la contemplation: on quitte les premiers comme on abandonne

.NOTES

les derniers, sans hre entièrement satisfait. Une inquté•
tude ro~ge malgré nous notre joie, un regret retient une
partie de nos élans. Seuls quelques génies qui surent
maîtriser les forces violentes qui les animaient nous offrent
parfois au sein de l'impure Renaissance des refu~es où nous
.g ofüons un plaisir sans mélange. Ce_ sont le~ véntables clas.siques. Au milieu d'eux Raphaël se tient, et 11 les dépasse on
ne sait par quel divin sortilège. Il est le sommet de cette pyramide idéale des valeurs picturales. Il domine à la fois les plus
instinctifs et les plus expérimentés ; sa jeune tête illuminée
.est le phare suprême qui éclaire le monde de l'activité artistique. Si l'ayant une fois considéré dans sa multiple splen.deur, on réporte les yeux sur les autres maitres, on ne peut
juger de la valeur de ceux-ci que selon l'étendue du reflet
.raphaëlesque qui les éclaire.

* **
Certains peintres s'adressent à nous avec violence; ils nous
dominent grâce en quelque sorte à la. force de leur agression.
Ainsi procède souvent Rubens qui nous asservit par éblottissemmt. On demeure fasciné devant ses œuvres, incapable de
réagir, et on accepte à la fois ses sourires et ses grimaces. Ce
n'est qu'à la réflexion qu'on regrette que tant de beautés
soient ternies par tant de licences. Avec Raphaël, jamais de
ces repentirs. Le souvenir que l'on en emporte est toujours
dénué d'aigreur; il nous emplit comme une bouffée tiède
et persiste dans toutes nos fibres, n'entraînant aucun regret,
Quelle est la raison d'une autorité si totale ? C'est beaucoup
.parce que le peintre sait se garder de tout excès, parce que
sa grâce est toujours robuste et sa puissance toujours tempérée, mais c'est surtout parce que son langage, qu'il soit
_gracieux ou puissant, est avant tout plastique, dans l'accep.tion la plus rigoureuse du mot.

59

�,,.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS}".

Précisons cc que noll.s en'œndons pitr langage plastique :
Les peil'lttcs dits primitifs doive1\t l~ur beâ'i).lé repos;inte i
~e que nulleJ\.g'lt'e du tàbkm n'~t en Moo"cotd ave&lt;: l'àrthirecrure ~mbia'nte. Ava1~.t die cQl'i.s'itlé:re"r f ·objet qu'il vem
~crrése:ntet, le p~intrè primitif 'tèW\tâe les cintres, les
tolonnei;, les moul\'lï&lt;1::S qui &gt;mtofiter'Gnt sofl teuvte. L\:eil
èm}}li de ces funnes i.niti.afos, ·tll'igfo·elles, il di~eto:era •dans
fa natute des furmes fraternelle~ e't chaque tmit qitil tracer-a
sera en quc:lque -s-0tt€ ,là r!perc'ù~km, s,i:r le pam:i.~a.u, dcrs
ligtres .atchitectutaies tompùs.ant f Mifi~e it orner. Les ressources dù u1'0delé, tilu. dait-o~l'lt mêmè, -v&gt;ï.en&lt;lr-ont ensuite
rompre ce que ces ligt'lès p01àt~\ent âv-0it c1'e trop strk:tement

géométrique; .les ,détails «afüés vieh-clrnnl hù1~a1üser ce langage absn,ait ·et pàr l~:ur élo4uenoe i.amfütère intensiftet le
plaisir plastique pur, en célant au :s--pett'at'eut ks OîÎ'g{ùèS ,(!,e
ce plaisiJ;. Les grands peintres primitifs sont comme des orateurs qui, ayant à dire des vérités essentielles, en dissimulenuent l'austérité sous un flot de considérations accidentelles.
De ce point de -vue, 0n 1te peut dtit"t: que Ifaphirël soit

stapérieur aux primitifs: Htle1ne:ure lt:iat ré:gal en èfargiss-ant
le champ dè -1-eu,rs ptéotèupati~ èt è'è::st en cet,i justème11t
~ue corniste k îi'îira-cfo. A10ts qu~ chez Mkhd-ii1,.nge, po'W·
ne citer qu'un ie~en'r~ie, Jà .gts:tku1ati-o11 br-ise 1'.artioola'ii-0n

ra

i'nteern-e d~
'CO mpcs:iti:o'î-1, ïen-v.etse lè-S pa1r0is de 1tè lc1i1p1~
imagé ,que doit ré:dis(!.r l'œ\lllr.re frèi~, chez Raphaël, au
co'ntraite, on 'l;'(lit da'irètRent les peot&amp;½\'hages ·s':adosser .aux
murailles i:maginaiJ,es 1liè ce Yemple i~e'Kista:nt -ct œpemfant
,'Ïsil,le; '011 voit lès -g~e'l;, ôàù J\i&amp; clè' w~rer iaans le 'v.iàe,
s4Ppuyer ror iles l~es ftdt~ 'et i1 n'est pas jusq_u.'!l~x plis

·cles vêt:emè'nœ f!dttàltlts qu'i 'l'l~:~•ü~ffi'"(tentdàns'unè ::ir,abesq'l:l'e
solhle. Là •Qféfü1nitàti{'.jfi ]::fa't ,1larti:ftld--è h'illn'lc~ine Je ,l.a construction irrtéri{.'l]r~ ~t -chmlm Jit'i àvet un 't-el .$l?&gt;În que !Si 'll1.1
br~s tenoo, par ·exempl'è, èst i'tn~-i~nt .h -h ~ .l;leul i l'oh'tei:ür,
un second personnage, participa.i1t &lt;à r~ttî:O:n. ·d-0. :p,~ni~-f, ise

NOTES

lève et continue la ligne idéale. Il s'établit ainsi au cœur de
l'œuvre une série d'échanges mystérieux, de demandes et de
réponses dont le peintre possède seul la clef, et dont il nous
offre, pour que notre délec~tion soit intarissable, non les
données, mais les résultats. Ces préoccupations se retrouvent
chez tous les Renaissants, mab chez les uns le geste, au
cours de l'exécution, oublie sa nécessité primordiale pour
devenir anecdotique ou sentimental, che2. les autres il n'est
plus qu'une froide indication ressortissant à une rhétorique
académique. La grandeur de Raphaël provient de ce que le
geste est chez lui, autant que le véhicule d'un sentiment
humain, l'expression d'une nécessité constructive. -Alors que
tant de peintres sont, ou de froids constructeurs (les classiques
de la décadence), ou de simples ouvrius du sentiment (les
romantiques), Raphaël, participant des deux écoles,.
s'exprime simultanément en homme et en Dieu : il crée en
imitant, il imite en créant. L'.ineffab]e beauté de ses compositions provient de la fusion des deux langages, de la coïncidence et de la parfaite superposition de deux modes
d'expression dont aucun Maître jusqu'ici - sauf parfois
David, Ingres et Cézanne - n'a accompli aussi heureusement le-mystique mariage.

*
* *
Nous étudierons prochainement, à propos de Cézanne, la
lutte entre les deux forces que Raphaël concilie si aimablement, et qui, chez le Maître d'Aix., s'.àffrontent en une espèce
de combat brfilant et tumultueux. C'est que Cézanne ~vait à
reconquérir des vérités beaucoup plus difficilement accessibles qne celles que Raphaël introduisait peu à peu et
comme sans effort dans la technique disciplinée qu'il hérita
de ses maîtres. Cézanne, après avoir 1ttilisé uniquement les
richesses dangereuses de l'arsenal romantique - dont Raphaël
ne fit que des ornements supplémentairçs - dût y renoncer

�,,tl

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour redevenir en quelque sorte son propre primitif. Comprenant tout à coup les exigences du mur dont la toile est le
symbole, il retrouva, au prix de mille tourments, le langage
plastique dans sa limpidité originelle : son nouveau point
de départ fut cette géométrie vivante dont les personnages de
Raphaël sont les supports à peine déguisés. Les imperfections de Cézanne, que le public appelle des maladresses, ne
sont pour ainsi dire que des égratignures reçues au cours de
cette dure chasse à la pureté disparue. En plus de Pœuvre
énorme qu'ils suscitèrent, tant d'efforts divinatoires ont eu
pour résultat de nous enseigner l'attitude que nous devons
adopter vis-à-vis des Maîtres de la Renaissance dont nous
sommes les fils dégénérés. Cézanne oriente notre interrogation et nous désigne Raphaël comme le modèle parfait
réalisant à une époque et dans un monde disparus la totalisation des valeurs picturales dont chacun de nous essaie encore,
avec trop de timidité, de cultiver les éléments dissociés.
C'est vers la fusion de ces éléments en un tout cohérent
que Raphaël et ses véritables disciples nous entraînent. Si
l'on estime à leur juste prix les efforts des peintres divers qui
participent au mouvement cubiste, on compr.endra qu'eux
seuls peuvent se dire dignes après Cézanne d'étudier les problèmes soulevés par cette renaissance de l'esprit classique à
laquelle le public distrait assiste sans en reconnaître le nouveau visage. Par ailleurs, si on examine Raphaël dans son
intégrité et qu'on considère son œuvre comme l'étalon
parfait de b. beauté plastique, on constatera que.la besogne
des peintres cubistes est à peine ébauchée. Ceux-ci, pour être
fidèles à leur.vocation, se doivent d'élargir progressivement
le champ actuellement trop restreint de leur activité et de
remplacer le problème initial et enfin résolu de la construction
géométrique par ceux plus humains qui le doivent justifier
et qui.se pressent aux portes de notre sensibilité nouvelle.
ANDRÉ LHOTE

NOTES

*

* *

INTERVERSION DFS SALONS.
Le grand succès de fou rire, comme disent les communiqués de théâtre, remporté cette année par les salons de la
Nationale et des Artistes français est un symptôme notable.
Le temps est loin où le public des dimanches venait se
dilater la rate en famille devant les toiles des Indépendants.
Quelques personnes trouvaient là un prétexte à de faciles
et généreuses indignations sur la décadence du goût. Aujourd'hui l'on n'ose plus rire aux Indépendants devant les
envois de M. Léger. Mais l'on s'esclaffe sans gêne devant
les Bonnat et les Rochegrosse du Grand-Palais. Régulièrement, des sociétés philotechniques et de conférences
populaires visitent en corps le Salon, d'Automne et les
Indépendants. Ayant eu moi-même l'occasion de servir
de cicerone à un groupe de deux ou trois cents personnes,
j'ai été fort surpris de l'intérêt et de la sympathie que le
public porte aux efforts des .peintres nouveaux, même les
moins recommandables. Cette bonne volonté, dont les
esbrouffeurs ne craignent jamais d'abuser, tend à se répandre
et à devenir le sentiment moyen de notre époque.
Donc, le public va chez M. Signac pour s'instruire et voir
la peinture « qui se fait », chez M. Frantz-Jourdain pour
s'informer des choses de la mode, à la Nationale pour rire et
pour voir des portraits de gens du monde, aux Artistes F;rançais pour rire et pour voir des portraits de généraux. La
question est de savoir si cette interversion correspond à un
progrès du goût et de l'esprit publics. Il est permis d'en douter. Toutefois elle ne saurait manquer d'avoir une heureuse
influence sur l'évolution des jeunes talents dont elle hâtera
la maturité. Voici comment, selon nous : le mépris du
public est devenu parfaitement impraticable. C'est désormais

�930

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ftne attitude sans élégance et s:ins bonne foi. Les artistes
n'ont plus le droit de fair!! fi du public parce que le public ne
veut pas s'éloigner d'eux. La vraie culture devenant chose
très rare, _l'esprit « d'avant-garde i&gt; devient de plus ~n plus la
forme ag1ssan.te de l'ignorance moyenne. Mais le public
d~m:ure le public, c'est-à-dire un être collectif qu'on ne sau~
rait mtéresser longtemps à des œuvres trop confidentielles.
Les peintres qui se flattaient naguère de fuir le sujet comme
4 peste ont pu s'en .convaincre et nous allons voir prospérer
:aux; Indfpendants tous les genres &lt;!e peinture qui" florissaient
aux A~tistes françliis: peinture. d'histoire, peinture de genre,
portraits « ressemblanta », etc ...
,.Est-ce-_à dire que les salons à médaille$ n'ont plus de raison
~ etr:· _B,1en au contraire. Leur rôle est double. D'une part
l ex.htb1t1on de tableaux ridicules signés par des personnao-es
quasi officiels entretient dans le public l'esprit de gronde0 et
&lt;le sarcasme qui ~ant ce.la s'exercerait aux dépens des novateurs. D'antre part certains exposants de ces salons prennent
:à tâche de vulgariser et d'adapter l'art des maîtres véritables.
Cette année M. Pierre obtint un grand succès grâce à un
.a~leau .qui donnait l'impression d•un Renoir pour calendner-pnme. Qui sait si l'on ne verra pas bientôt aux Artistes
français le5 Casimir Debvigne du cubisme?
iOGER ALU1l.D.

NOTES

93l

d'hommes : un nvent\lrier nctifi lç sujet~ et -un avennniN
passif, l'éçrivain.
Les nombreux réçits de navigatel.lrs prouvent n.etten.wllt,
que les a_venturiers actif~ n'entendent rien à l.a ehos.e et goû,..
tent assez peu les déta,ils le&amp; plU-s r;1rçs de leur vie errante. Cn
soldat de la Ugion 0\1 de lll. Colmüale n'envisage le ç:.ufre de
'S~s exploiti; qu'à 1a innoièr.f} d'un çomptable t~tant l'~ souplesse de s.on ro11d~de-cuir. Un rpat~lot, qu111id il n'e~t po,l!
perverti par la 1ittérattJ.re, ne considère la mer qu'à la. façQ!l
d'un i11$t,n11nent de travail d'un. 1naniement cependani mystérii:u~.
L'aventurier passif, qui e~t l'éçriv$l:n, se doit d'c;pliqueF çe.
mystère, d'~n r~tcnir les élémenti; décoratif~ et J'inquiçt1,1d~
car l'inquiétude. à elle s.e-ule est la, clef du roman d'avc;nt1Jres.
U se tfauve. nss~~ rnrero~nt d'ailleur/l, que des hommes,
grâce aux jeux du destin, participent de la nature de l'un ~t
de l'autre. Nous eû1:r1tis chez nous Bernard Combette,. eo\llpa.able à. un (harles-Loiii~-Philippe ayant vécu ÀaJls un
décor dangereux, h forêt éql!(ltorfale rer11plarnnt les l&gt;-urea~:i.
de l'H6tel de Ville .
Joseph Connid, Anglais d'origine polonaise, et q\li fut
long-ccn1rrier, ~e plaçt,J en têtf} 4@ eitt;e ~trie cf écr\vilcit:11.,
modelés par une eTüstc:mce dui•i; et farow;h!} et d,9t1t le génie
littéraire ~ut rerenir les imîl-gei pour faim un livrr;: dur et
farouçhe, Jack Londo11 npp;i,rten(l\t à. çette çla~§e,

LA FOLIE-ALMAYER ET LES AVENTURIERS
DANS Lâ UITÉRATURE.

I

Il est évident que les rom.ans d'aventures se divisent en
deux sortes ~ 1c roman d'nentures imaginaire, et le roman
d'aventures vécues. On peut obtenir également un troisième
genre en mêlant avec goilt les deux premiers. C'est le rom~n
&lt;faventures à Ia manière des Mimaires d'Arthur Gord.on Pyni.
Et pour é.crire un roman d'aventur~s il f.iut deux types

Jdseph Cl'nnui, peu çomn,i du grand p~blk frapç1tis 11- ~tiptfl•
'dant déjà été trad9it dans notre lau.gue. Nmu pol!vons llr~ cl
19. Foli.e,Almayer, Typhrm, le Nigt'B du flg,p9iue et 1'4grnt
secret, que j'aime moi{1s, St!!Yl!O~Qll ii,fl.ue.ntn ce livr~ ~ooi.me.
il avait infiueu.cé le N&lt;Jt11-md Jewi-i de Ch~§tertgn,
Typhon tst une q,n~vrc a~rpirable, remarqui\t,lemep\ tr11-..

I

�9J2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE"

duite par André Gide qui sut conserver l'atmosphère iimple
et mystérieuse encadrant certaines scènes de la vie marine.
Cette tuerie de Chinois dans l'entrepont d'un cargo -secoué
par la tempête est un des tableaux les plus hallucinants de 1~
vie violente, sans aucun procédé de composition littéraire.
Le livre est introuvable et demanderait à être vulgarisé.
La Folie-Almayer est une histoire encore plus mystérieuse.
Ici, toute l'aventure tient dans le« mystère moral». Almayer
est un « trader » aux gestes communs à tous les traders.
L'auteur de ce roman a. su créer une étrange atmosphère de
déchéance morale et physique : un blanc vit misérablement,
comme un pauvre bohêrne de Mo.ntmartre, dans un décor
de féerie; des femmes équivoques aident à parfaire l'inquiétude. Un 1i0ut petit singe amical est le détail précieux formant le moyeu de la roue d'où s'écartent les rayons du
désespoir.
J'aime ce détail dans l'œuvre de Conrad. Il ne faut pasoublier que les détails, c'est-à-dire les figures d'arrière-plan,
sont d'une importance extrême dans le roman d'aventures.
Stevenson connaissait l'art de les utiliser et ce sont eux qui
affirment la qualité d'un Hvre comme l'Ile au trùor. En
France, on pense communément qu'un roman d'aventures
est écrit pour les enfants. C'est une erreur, les vrais romans
d'aventures ne peuvent être que dangereux et demandent
un grand équilibre intellectuel pour être lus impunément~
Ils sont comparables aux livres érotiques et agissent violemment sur la façon de juger les hommes et les choses. La
misère dans la littérature agit comme la perversité et les
aventuriers de choix sont pour la plupart des êtres dominés
par les jeux infinis de la Misère.
La guerre et des influences inexplicables ont donné à une.
génération qui est la nôtre le sens de la misère, de la souffrance et de la fatalité, ce qui serait insuffisant pbur la distinguer de la précédente si le cadre ne venait apporter un

933

NOTES

élément nouveau,~·en·:offrant :aux personnages un champ
d'action illimité.
Dans ce cas l'exotisme ne domine pas la pensée de l'auteur, mais c'est au contraire l'auteur qui se sert de l'exotisme
pour broder son sujet, ce qui est très différent, si l'on veut
bien penser que tous les livres sont des livres exotiques par
rapport à un autre pays.
.
Mais puisque une comparaison s'impose entre la sensibilité de ceux qui nous précédèrent et la 'nôtre, il faut peutêtre admettre que l'humilité et la misère quotidienne ne
sont pas suffisantes pour émouvoir. On doit puiser dans la
vie, à travers le monde, et retenir les détails somptueux,
assurant à nos o-estes les plus regrettables une signification
b
•
nouvelle dépassant les avatars d'une vie de petit voyou pansien.
PIERRE MAC ORLAN"

* *

LES RE_VUES
DIVERSES
REVUES DADAS
M. Jacques-Emile Doumic remarque dans la Revue dd France:
« L'on avait trop pris l'habitude de penser que le sens était l'état
naturel des mots. La doctrine de M. Tzara oblige tout écrivain à
une connaissance de sa langue qui passe les médiocres rhétoriques
de nos jours de la même distance à peu près que la discipline intellectuelle d'un Ignace de Loyola passe celle de Maeterlinck. »
C'est là un point de vue superficiel ; mais aussi un point de vue
pratique, qui pennet les classifications. Paul Eluard ainsi attend que
ses phrases se combinent suivant quelque loi de cristallisation propre
au langage:

�'934

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

UNE
Une tristesse de mauvais temps, les
elnts bondissants de la f'.umée et du
vent, un ciel gris prêt à 1A pluie,
on dit que la musique perd le se11-iime11t.

I.
Cette douce
Cette belle,
Assise de qiuJeurs,
Tranquille
Et, surveillant le c1e1 1
Négligeant la chaleur

ALAZARi&gt;:

ti1zes; H. Laurens.
H. CLOUZOT et A.

,
LEV~L : L art
ocla,uetz; De-

nègre et l'art
wambez.
GONGORA [Le: plus belles pages de];
trad. Z. MluŒR, pla_nches en couleurs de PICASSO ; r Effort Moderne.
• .
TRJSTANK.LINGSOR: Charles Gu,-,,sn;

(Pr(IVe,·be)
André Breton, Philippe Soupault, par une dégrad:itîon logique de
1eur phrase, plutôt atteignent a quelque idée qui était à peine en
-train &lt;le s'assembler, ou bjen à un souvenir incompréhensible :
~ forçats ,e donnent une pciue imrru:nse pour gardex leur sérieux.. Ne
leur parlez pas de cey enlèvements surnaturels : la jeUlle fille a en~ore 1~

Nouvelle Kevuc Française.
SsMDAT: Henri Matisse;
Nouvelle Revue Française.

~ARCEL

LITTÉRATURE, ROlIANS,
THÉATRE.
PAUL

ARBELET:

La

J'eu,iesse de

Stend'!tal; Ed. Champion.
L'Atelier de
}tfa,ie-Claire; E. Fasquell'e.

.che,-eux d:ws le dos,

MARGUERJTE AuDOUX:

- J'ai été recommande ,dès mon jeune âge à un animal domestique et
pourtant j'.ii toujours préféré à la chaleur de sa langue sur ma joue une
petite histoire des temps passés.

Sidon.•ia Ott le
malkeur d'ftn jolie ; Catmann-

.A..~DRÉ BuuNIKR:

Lévy.

(Dadapbo11e)
Le jeu est plus rapide, peut-être insolent chez Louis Aragon

Tristan Tzara est pur de toute in.tention :

C.KLUNI :

'

.

J.fl11toirts

(trad. Ll'.CLANCHÉ); Société Littéraire de France.
C!-AUDJ!L:
lnt,oductiott à
ff1Ul1Jues œuvres; 1:lùison des
Amis des Livres.
Cour-r&amp;: Cl,éri; A. Faya,;d.
FRANÇOIS DE CuRHL:
LAmt en
folie ; Crès.
LÉON DAUDET: Au temps de Judas;
Nouvelle LibraiTie Nationale.
EMILE D6RM.KNGHEIII.: Melchisedec;
La Connaissance.
.
ALBERT ERLAND!!:
et"'""""
li,. · Pion-Nourrit
,
Eu,/FAURE: LA Danu sur le ft#
et l'ea11 i Crès.
GEORGES FooRl!sT:
La Nigresu
blo1td• • La Connaissance.
.
GusTAVll' GEFFROY : L'Apprent,e ;
Crès.
. . ,
RÉMY DB GouRMONT: Pe,u,es. ,n.dites . dessins de R. DuFY, pretace
de Gu1LLAUMK Arot.LfNAJRB ; La
Sirène.
ED:IIONJ&gt; JALOUX : Vous qui Jaitts
J.'i11rlormie; lterenc~i.

v;.,,,.,

(DatlajhPfze)

Albin Micbol.

G

Les Histoire~ de
·Toin Jo;·; Edition française illusDE LAuTRKC:

trée.

.

Louis LE CARDONNEL: Du R/,6,ze a
l'A-rno · La Connaissance.
H. R. LE~ORl\tANO: Le Penseu,y et la
Crétine; Crès.
. .,
PtERRB 1'1tvRB : l',u a-,,utJ&amp;; Renaissttncc du 'Livre.

N ... L'Horizon débridé; La Connaissance.
.
'E
N ... Les J,,fatt-res du C"bssmc; L ffort .Moderne.
BLAISE PASCAL' Discours su,. les

de l'Amour,

Passio11s

CARLÈGLE;

L.

avec bois de

Pichon .

Pensées sans Zan ..
gage · Au Sans Pareil.
Le Cadra,: quad,,.illi avec hors-textes en couleQrs de JUAN GRLS; L'Effort Mo-

FRANClS PrCABI.A :

ls~!~~~~

PAUL

la morsure équatoriale dans le roc bleui
JI.Cable 1a nuit 5enteur intime de bec-ceaux a!lllnintiaque
~ lieur efl un ~verbei:e poupée écO'Ute le me.r=e qui monte

Où va l'Amour;

JEANNE LANDRE:

l"A
La. Dame de
rcen-ûel; Renais3a.ncc du Livre.
Fr. DE BONDY : Constance da11s les
ci,u-x ; li. Grasset.
CYRIKL
Buvssx :
Le Bo,.,riquet

(trad. P. :r.ws) ; Rieder.

Sai11te Ca-

therine dt Sien11,e; Beaucbesne.
JULES LAFORGUE: Moralilis ligen•
daires; Cr~s.

PIERRJ/RaVBRDY:

BENVENUTO

(Z)

Francis Picabia dirige Caimib,ûe, G. Ribemont-Dessaignes a fondé
Dd H• 0◄, Pan! Dennée Z, et Céline Arna1J1d 1\t'amenez'y,

.

Crès.

'Ht&amp;fJtrts;

JoHANNÈS JOERGENSEN:

Louis BERTRAND : Saint-A ugurt,n;
Crès.
At'1YRÉ BILLY:

Le poker de l'amour engage très loin le patrimoine des vertus domestiques
et les pures r~vélations de l'innocence. On se fait des politesses : ce n'est
·vraiment pas le moment. Tant que vous m&lt;e re_garderei ainsi je ne lëver~i
pas les yeu1&lt; de la plante qui fait crier et mourir, le poignard qui pousse
dans le dos des femmes infidèles.

Le Deuil des Pri-

FUNCIS JAIIIŒS:

BEAUX-ARTS.

Or Sa'! Michele,
sanctu-ai re dr,s corjorat,ons ftortn ..

JEAN

RlMQAUD:

J.10..

frère

Arthur; Camille Bloch. . .
S1R1RYX DE VILLERS: La Fa,ll,(e du
surl,omme ,,t la Psycholog,e

1•

Nietzs&amp;lie, preface d'E. Schure;
~ilsson.
Ro»ERT

DE

SouzA:

Terpsichore;

Crès.

Rome, Napl,s st Florence, préface de Charles :Maurras · Ed. Champion.
LAuI&lt;~T TAILHADI!: Les · Comml·ral{ts de Tybalt; Crès.

STHNDUAL :

Ma,,.rakuh ou les Seil{neu.-s de l'Atla,;
Pion-Nourrit.
ANDRÉ 'fHÉRIVE et HENRJ LAURENS :
Anthologie no,. claJ!igue des
,.,.,;.,., Jottu grecs; L Effort M.o-

JÉRÔME et JRAN THARAUD:

T!~~~ Tz.uu:

Vi,.gf.cingpoimes;

Au Sans Pareil.

.

JEAN-Louis VAUDOYER: Le. der-,,,er
re11,dez-1Jo1,s ,· Calmann-Levy.

Fêtes gala.nies, reproduction du maubscrit original;
A. l.l!essein.

PACL VERLAINE:

CHARLl!S

VILDRAC:

Le

Paqutbot

Te1tacity; Nouvelle Kevuc Fran-

çabe.

�937

'l'ABLE DES MATIÈRES

ROBERT BROWNING (trad. E. Sainte-Marie Perrin)
Une tache au blason. . . • . • • . . . 788
(LXXXI)

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS

L.E TOME XIV

SAMUEL _BUTLER (trad. Valery Larbaud)

(JANVIER-JUIN

1920)

Erewhon (jragtn~1ts) • • .

. • . • .

38

(LXXVI)

184

(LXXVII)

224

(LXXVII)

RENÉ CHAl,UPT
Les soirées de Petrogr.ade.

ROGER ALLARD
• . . . . • . . . • •
Le vol tk la Marseillaise, par Edmond
Rostand; Le poème de la Délivrance,
par François Porché; Les Montarttards,
par Henri Pourrat; Lampes à arc, par
Paul Morand. . • • , , • . .
Les Croix de Bois et LE Caharel d11 la Bel:e
Femme, par Roland Dorgelès. , • •
Pierre Mac Orlan et le roman d'aventures.
De quelques anthologies . . . . . •
La dife:nse ,de Tartufe, par Max Jacob.
Henry Ba~aille ou la quadrature du faux-an.
Feu de joi,, par Louis Aragon • • .
'
Lamartine et Moréas . • . . . • .
Chansons de la chambrée, par Rudyard
Kipling. . . . . . • . . . •
Connaissance IÙ la Dkm, par Lucien
Fabre . • • • • • • • • • .
Renoir .

.

.

Interversion des Salons.

• • • • •

69

(L~XVI)

111

(LXXVI)

280

537
579
596

(LXXVII)
(LXX~)
(LXXVIII)
(LXXVIII)
(LXXIX)
(LXXIX)
(LXXIX)

6o:i

(LXXIX)

286

446
452

914
929

(LXXXI)
(LXXXI)

120

(LXXVI)

842

(LXXXI)

MICHEL ARNAULD

Waltbtr R,ithenau, par Gaston fuphaël
Sur un « Système des Beaµx-Arts

)l,

•

•

•

FÉLIX BERTAUX
Notes sur l'Allemagne: Walther Rathenau.
Lettres allemandes : l'utopie de Rathenau.
Les éarnets de guerre de Richard Dehmel.
JEAN-RICHARD BLOCH
Le paradis des conditions bumaines.

.

.- .

• .

.

.

BERNARD CO.MBETfE
L'Isolement (fragments) . . • • . . . .

ADOLPHE DELEMER
D'une organisation du travail intellectuel. . • ; 17 (LXXVIII)
PIERRE DRIEU LA ROCHELLE
Nouvelle Patrie . . • • • • • . • • • 53r
Paul A.dam . . • • • • . . . • S77

(LXXIX)
(LXXIX)

CHARLES DU BOS

Sur l'introduction à la mit/rode de Léonard de Villc.i
de Paul Valéry- . . . . • . . . . . 675

(LXXX)

GEORGES DUHAMEL
Paris, Europe, par Jules
Romains • . . . . • . . . • n7
(LXXVI)
Lettre sur les mœurs scicntifiqu&amp;6 ep Auspasie • 367 (LXX.VIU)
Lt paquebot Tenaûty de Charles Vildrac et
Te Carrosse du Saint Sacreme11t de Prosper
Mérimée . • • . . . . . .
589
(LXXIX)

Puissances

tÙ

RENÉ GALLAND

Metnories of George Meredith, by Lady
6ro
767

771

(LXXIX)
(LXXX)
(LXXX)

Butcher. .

• • .

.

.

.

.

.

. 471 (LXXVIII)

HENRI GHÉON

La sincérité àam la mise en sd11e, confé-

54&gt;

ANDRÉ BRETON
Les Chants de Maldc,ror, par le Comte de Lau•
tréamont • . . .
9 17

(LXXIX)

(LXXXI)

rence de Jacques Copeau .

.

.

• .

105

(LXXVI)

Œdipe, roi de Thè.b~, par Saint-Georges
de Boubélier . . . . • . • .
Le Conte d'hiver :iu Vitttx-Colombier •
Les trois miracles de Sainte-Cécile (j-ragmmt)
Velaz.qu.ez., par Auguste Bréal . . •

(LXXVII)
(LXXVlll)
(LXXIX)
(LXXX)

�TABLE DES MATIÈRES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

AND~ GIDE
Si le grain ne meurt ... Umgment) . . .
Si le grain ne mel.l!h .. (deuxième fragment)
Dada • . . . . • • . . • . .
Si le grain ne meurt ... (troisième fragment)

J.

4

I 57
(LXXVIl)
405 (LXXVIll)
477
(LXXIX)
645
(LXXX)

M. KEYNES (trad. Paul Franck)

Psychologie du Président Wilson

629

VALÉRY LARBAUD
Samuel Butler.
•
. . . . . • •
5
Lettres anglaises : Images of War, par
Richard Aldington • . . . . . . 313
John Wîllington Synge and th, Irish
Theatre, par Maurice Bourgeois . . . 314
Lettrcsaoglaises: le poète Vache! Lindsay. 617
A propos de She et de l'Atla.ntide . . • 747

(LXXX)

(LXX.VI)
(LXXVII)
(LXXVII)
(LXXIX)
(LXXX)

RAYMOND LENOIR
1A philosophie française, par Victor Delbos. r 24 · (LXXVI)
A propos des Précurseur.;, de Romain Rolland. . . . . . . . . .
581
(LXXIX)

•

ANDRE LHOTE
Le Salon d'automne
•
•
Renoir.
. . . . . .
Le cubh;me au Grand Palais.
Fauconnet, Thiesson, Modigliani .
Le quatrième centenaire de Raphaël

JEAN PELLERIN
Romance du retour Uragments).

HENRI POURRAT
Le poète rmtiqlle, par Francis Jammes .

• 670

(LXXX}

909

(LXXXI)

72

(LXXVI)

MARCEL PROUST

A propos du « style • de Flaubert .
HENRY PRUNI~ES
Notes -sut la vif! musicale.
Les Goyes.as
•
Erik Satie. .
Darius Milh:aud.
,

(LXXVI)
{LXX.VII)
(LXXIX)
(LXXX)

JACQUES RIVIÈRE
(LXXVI)
305 (LXXVII)
467 (LX.XVIII)
760
(LXXX)
922
(LXXXI)
140

PIERRE MAC ORLAN
Le nègre Léonard et Maltre Jean Mullin • • . 700
Le nègre Léonard et Maitre Jean Mullin (fin). . 865
La Folie-Almayer et les aventuriers d-:ms
la littérature . • . • • . . • . . 930
Poèmes.

939'

JEAN PAULHAN
La Guérison sêvere. • . . . . . .
201
(LXXVII}
Optique du langage : si les mots sont des
métaphores usé.es . . . . . . . 442 (LXXVIII)
Optique du langage : intentions de quelques poèmes chinois. . . . .
740
(LXXX)

ROBERT MAURICE
•
• •
• • •

PAUL MORAND
Spectacle-Concert organis&lt;! par Jean Cocteau. . . . • • . • . • . . 009
l;.eJ conséquences éccmmniqut.s de la Paix,
par J. Maynard Keynes . • • • • 905

(LXXX)
(LXXXI)

Le prix Goncourt . . • • .

~

Mise au point . . • . . .
Marcel Pr0ust'et la tradition classique.
Les Ballets Russes à l'Opéra .

(LXXVJ)
(LXXVI)
Ijp (LXXVJI)
462 (LXXVIII)

152
l54

JULES ROMAINS
Le mouvement des esprits en Catalogne. 619
L',mvre des athWes, de Oeo-rges Duhamel. 745

{LXXIX)
(LXXX)

ANDRE SAtMON
(LXXXI)

35(5 (DO{VJII)

(LXXIX)

JEAN SGHLUMBERGER
Mon. pire avait raison, par Sacha Guitry. 296
Athalie au Théâtre Sl!rah Bernhardt . • 92 I

(LXXVII)
(LXXXI)

(UXIX)

JULES SUPERVIELLE
Centre de l'Horizon marin.
• •
• 482

(LXXIX)

(LXXXI)

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ANDRE THÉRIVE
(LXXVI)

Poèmes.
ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : Le centenaire d'Herbert Spencer . . . . •
Sur la démobilisation de l'intelligence. .
Réflexions sur la littérature : Le centenaire de George Eliot . . . . . .
La vie à'Edgar A. Poe, par André Fontainas . . . . . . . . . . .
Calliclts ou les nouueaux barbares, par'
Gonzague Truc . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Lettre à
Marcel Proust . . . . . . . •
Réflexions sur la littérature : Le roman
de la destinée.
• . . . . . .
Réflexions sur la littérature ; Discussion
sur le moderne . . • • . • • .
L 'ho1111eur au miroir de 110s lettres, par
G. Le Bidois; L'art vaittq111:ur, par
Joachim Gasquet . . . . . . .
Le bol de Cbim ou diva.rati011s mr les BeauxArts, par Pierre Mille . . . .

•
91
129

(LXXVI)
(LXXVI)

265

(LXXVII)

298

(LXXVII)

302

(LXXVII)

426 (LXXVIII)
567

(LXXLX)

727

(LXXX)

751

(LXXX)

753

(LXXX)

LA

REVUE

PAUL VALÉRY

A propos du Coup de dis, de Mallarmé. 474 (LXXVIII)
Le.Cimetière marin.

.

. • .

.

.

.

.

.

781

.

• •

•

391 (LXXVIII)

•••
Le Sacrifice à la Rose .

.

.

(LXXXI)

XXX
Une Classification des romans
Les revues.
Les revues. . • . . . .
Les revues. • • . . . •

154

622
772
933

(LXXVI)
(LXXIX)
(LXXX)
(LXXXI)

LE GÉRANT ; GASTON GALLIMARD.
ABBEVILLE. -

IMPRIMERIE F. PAlLI..UT,

•

NOUVELLE

FRANÇAISE

�</text>
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                </elementTextContainer>
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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise</text>
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          <name>Tomo</name>
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                <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1920, Tomo 14, Mayo-Junio</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Gallimard, Gaston, 1881-1975, Director</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LIITÉRATURE ET DE CRITIQUE

TOME XV

,;

PARIS
35 &amp; 37,

RUE MADAME,

r920

35 &amp; 37

�'

SHAKESPEARE :

ANTOINE ET CLEOPATRE

ACTE I
SCENE PREMIÈRE
PHILON. - Parbleu cet engoûment de votre cher
passe la mesure ! Ces regards altiers qui sur les rangs
pressés des légions combattantes étincelaient pareils à
Mars dans son armure, désormais détournés et soumis,
inclinent leur dévotion vers un front basané. Ce cœur
dominateur, dont les larges battements dans l'ardeur de
la mêlée faisaient sauter les boucles de sa cuirasse, à
présent renonçant sa vertu n'est plus qu'un éventail
entre les mains de l'Egyptienne pour attiser et calmer
ses chaleurs de gipsy ...
Tenez I voyez-les qui s'avancent. Examinez-les bien
et reconnaissez seulement un des trois piliers du monde
dans ce fou, ce hochet à putain. Regardez !
CLÉOPATRE. Si c'est vraiment l'amour, jusqu'où
s'étend-il, dites ?

�6

LA. NOUVELLE

REVUE

FRA.NÇAISE

ANTOINE. - Fi, du piteux a~our qui se laisserait
·· mesurer!
CLEOPATRE. - Je veux poser la borne à l'extrémité
d'être aimée.
, ANTOINE. - Alors inventons sous des cieux neufs
quelque terre inconnue.
(Entre un serviteur.)

SERVITEUR. - Nouvelles de Rome, mon bon Seigneur.
ANTOINE. - Quel ennui !. .. Résume.
CLEOPATRE. - Mais écoutez-les donc, Antoine ! Qui
sait ! Fulvie peut-être bien, s'irrite. Peut-être qu'Octa,·e, ce nouveau César au blanc bec, mande des ordres
souverains : cc Qu'Antoine aille ici. Qu'il agisse ainsi.
Qu'il s'empare de ce royaume ; qu'il le libère. Qu'il
m'obéisse ou qu'il soit condamné. »
ANTOINE. - Calmez-vous, mon amour.
CLEOPATRE. - Qui sait ! Et même cela tue paraît
probable: c'est peut-être votre congé que César-Octave
vous envoie : il ne faut pas que vous demeuriez ici plus
longtemps. Prêtez l'oreille, Antoine. Ecoutons la sommation de Fulvie ... je voulais dire : d'Octave. - Faites
entrer les messagers. - Aussi vrai que je suis reine
d'Egypte, vous rougissez, Antoine, et ce sang sur votre
visage 'rend hommage à César ... Non ! c'est de confusion qu'il rougit, lorsque le réprimande la voix stridente
de Fulvie. - Allons ! ces messager~ !
ANT01NE. Puisse le Tibre te dissoudre, Rome f et
l'arche immense du naissant Empire crouler! Voici mon
univers ... Les royaumes sont de l'argile et ce même
limon fangeux nourrit indifféremment la bête et

'

SHAKESPEARE: ANTGINE ET CLÉOPATRE

7
l'homme. Cela seul ennoblit la vie (Il l'embrasse) quand
c'est le jeu d'un pareil couple, aussi mutuellement bien
assorti que nous sommes ; j'assigne le monde entier à
reconnaître, et sous peine de châtiment, qu'il n'en saurait exister de pareil.
CLEOPATRE\ - Mensonge adorable ! Est-ce donc
pour ne pas l'aimer qu'il épousait Fulvie ? Je ne suis
pas si folle que j'en ai l'air. Antoine restera toujours le
même.
ANTOINE. - Mais exalté par Cléopâtre. A présent,
pour l'amour de l'amour et de chaque instant qu'il
colore, ne laissons pas notre temps s'abîmer dans des
délibérations maussades. Il n'est pas une minute de vie
que je consente à laisser fuir sans réclamer d'elle un
plaisir. Le programme de cette nuit ?
CLEOPATRE. - Entendre les ambassadeurs.
ANTOlNE. - Taquine. Reine admirable à qui tout
sied : gronder, rire, pleurer ; et en qui chaque passion
qui lutte, affirme sà plénitude et sa beauté. Je n'écouterai pas d'autres messages que les tiens. Seuls, tous les
deux, ce soir, nous allons errer dans les rues et nous
mèler aux mœurs du peuple. N'était-ce pas là ce que
vous souhaitiez l'autre nuit? Venez, ô ma Reine. Non ; ne nous parlez pas.
(Antoine et Cléopâtre s&lt;&gt;rtent aitisi que leurc
suite.)

D1hrETRIUs. - Quoi ! C'est là tout le cas qu'il fait
de César ?
PHILON. - Parfois, comme s'il oubliait d'être
Antoine, il se dessaisit un peu trop de cette dignité qui
décemment ne devrait point quitter Antoine;

�'8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

DEMÉTRIOS. - Je suis navré de le voir ainsi prêter

aux calomnies qui courent les mes de Rome. Espérons
pour demain une conduite plus digne. Bon repos.
SCÈNE II
Une salle du palais.

\

CttARMION. - Seigneur Alexas ! Suave Alexas !
Superlatif Alexas ! Alexas plus que parfait... Qu'avez- vous fait du diseur de bonne aventure dont vous chantiez les louanges à la reine ? Oh ! qu'il me fasse connaître cet époux qui doit selon vous cacher ses cornes
sous les guirlandes.
ALEXAS. - Bonne aventure.
DEVIN. -Plaît-il?
CHARM:JON. - C'est celui-là? C'est vous, Monsieur,
qui savez l'avenir ?
DEVIN. - Dans le livre infini de la nature j~,sais lire
'}uelques secrets.
ALEXAS. - Tendez-lui votre main.
(Entre Enobarbus.)
EwoBARBUS. Vite, apportez ici les liqueurs et les
friandises! Et pour boire à la santé de Cléopâtre qu'on
ne mesure pas le vin.
CHARMION. - Ah ! mon bon Monsieur, donnez-moi
la bonne fortune.
DEVCN. Je prévois l'avenir, mais je n'en suis pas
f..i.rtisan.
CHARMION. - Je vous en prie, prévoyez-le.
DEVIN. - Je vois votre avenir tout en rose.

SHAKESPEARE:

ANTOINE ET CLEOPATRE

9
CHARMION. - Est-ce mon sang qui le doit colorer ?
lRAs. - Il veut dire que quand tu seras vieille tu te
peindras.
ALEXAS. - Ne troublez pas sa prescience. Un peu de
sérieux.
CHARMION. - Chut!
DEVIN. - Vous 'serez aimée moins que vous n'aimerez.
CHARMION. - Je noierai dans les libations mon
amour.
ALEXAS. - Ecoutez-le donc.
CHARMION. - Allons, maintenant, une merveiUeuse
aventure! Trois rois épousés dans une matinée et dès
l'après-midi être veuve ! A cinquante ans passés, j'accouche d'un enfant à qui Hérode de Judée rend hommage ; non, il cherche par quel moyen Octave César va
demander ma main, comme celle d'une Cléopâtre nouvelle.
DEVIN. - Vous survivrez à la dame qu'aujourd'hui
vous servez.
CHARMlON. - Bravo! Pour une longue vie, ah l j'ai
plus d'appétit que pour des figues.
DEVIN, - Je vois votre existence d'hier meilleure
que celle-là qui vous attend.
CHARMION. - Oui, je comprends: pas de nom de
famille pour mes enfants. Mais je vous prie : combien
de garçons ? combien de filles ?
DEVIN. - Si chacun de vos désirs avait matrice et
souffrait d'être fécondé, je vous en prédirai&lt;. un millier.
CHARMION. L'insolent ! Si l'on ne passait pas tout
aux sorciers ...

•

�I0

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ALEXAS. - Vous croyez donc que vos désirs ne sont
connus que de vos draps ?
CttARMION. - Suffit. Au tourd'Iras.
ALEXAS. - Oh ! nous voulons tous y passer.
ENOBARBUS. - Moi, je prédis ce soir la forte cuite, ·
pour moi-même et pour plus d'un ici.
lRAs. - A défaut d'autre chose vous pouvez lire dans
ma mai11 la chasteté.
CHARMION. - Comme on lit la famine dans le Nil
débordé.

IRAS. - Fou compagnon de lit, tu n'entends rien àla
chiromancie.
DEVIN (examine la main d'lras). - Vos destins à vous
deux sont pareils.
·
·

lRAs. · - En quoi ? comment ? On demande des
détails ...
ENOBARBUs. -- Silence ! Antoine ...
CHARMI0K. - Non. C'est la reine.
(Entre Cléopât1·e.)

ÛÉOPATRE. - Vous n'avez pas vu mon Seigneur ?
ENoBARBUS. - Non, Madame.,
CLÉOPATRE. - Je le croyais ici ...
CHARMION. - Non, Madame.
CLÉOPATRE. - Il était tout prêt pour la joie: puis
soudain l'a frappé une pensée romaine. Enobarbus !
ENOBARBUs. - Madame ?
CLÈOPATRE. - Cherche~le. Ramène-le nous. Où est
Alexas?
ALExAs. maître vient.

Me voici, tout à votre service. Mon

SHAKESPEARE: ANTOINE ET

CLÉOPATRE

II

Û.EOPATRE. - Mais nous ne voulons ~s le voir.
Sortons.
(Entre Antoine, avec un messager et des gens
de sa suite.)
MEssA.GER. - Oui, ta femme. Fulvie entra la première
en campagne.
.
ANrornE. - Contre mon frère Lucius ?
MESSAGER. - Oui. Mais cette guerre prit bientôt
fin; la raison d'état les a· réconciliés, et réutri:s coutre
Octave dont le triomphe, -au premier choc, les a rtjetés
d'Italie.
ANîOINE. - Bien. Arrivons au pire.
MESSAGER. - Les mauvais messages cpntaminent les
messagers.
ANTOINE. - Quand ceux-ci s'adressent à µn insensé
ou à un lâc):ie. Allons parle. Les choses révolues n-'ont
sur moi plus aucune prise. Crois-moi : la vérité, dût-elle
recéler la mort, je l'écoute d'un cœur aussï serein que
les louanges.
MESSAGER. - Labienus donc, ( cela n'a rien de réjouissant) avec les forces Parthes s'est rem.tu maître de l'Asie
jusqu'à !'Euphrate ; ses étendards victorieux ont flotté
de la Syrie à la Lydie et à l'Ionie ; cependant que ...
ANTOINE. Pendant qu'Antoine ... allons I achève.
MESSAGER. - '0 maitre 1.... .
A

ANTOI~E. - Parle net, ne cherche pas à tempérer la
voix du peuple; appelle Cléopâtre comme on l'appelle
à. Rome. · Déblatère sur le mode cher à ,Fulvie. Va 1
morigène-moi avec 'cene entière licence à quoi sincérité
à la fois et malice peuvent mener. Certes le champ &lt;le
l'esprit inactif se laisse envahir d'herbes fol.les ; c'est

�12

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

émonder ce champ qu'y dénoncer le mal. Au revoir.
Laisse-moi pour l'instant.
MESSAGER. - A votre noble désir.
(Il sort~)
ANTOINE. - Et de Sicyone, hé l quelles nouvelles ?
Parlez là-ba.s.
PREMIER SERVITET.j- Le courrier de Sicyone ... y
en a-t-il un ?
SEcO}{D SERVITEUR. - Il attend v-0s ordres.
ANTOINE. - Qu'on l'appelle. Ces tenaces chaînes
égyptiennes, si je ne les brise aussitôt, je perds ma vie
en mignardises.
(E1itre un nouveau 11iusager.)
Qu'annonces-tu ?
SECOND MESSAGER. - Fulvie, ta femme, est morte.
ANTOINE. - Où est-elle morte ?
SECOND MESSAGER, - A Sicyone. La marche de sa
maladie, ainsi q_ue d'autres choses plus sérieuses et qu'il
t'importe de savoir, sont relatées id.
( Il foi teiui une lettre.)
ANTOlNE. -

Tu peux sortir.
(Le

2mc

messager sort.)

Un grand esprit s'en est allé ! Et j'ai souhaité cela. Ce
que nos mépris ont ainsi souvent chassé loin de nous, nous
voudrions ensuite le ravoir. Et le plaisir présent, suivant
sa courbe déclinante, bientôt s'oppose à lui-même et se
-contredit. Fulvie m'est chère à présent qu'elle n'est plus.
Ce bras qui la repoussait voudrait la ressaisir ... Il faut
que je rompe avec la magicienne. Dix mille calamités près
d'éclore, pires que celles qui se sont déjà fait jour, sont
~ouvées par mon indolence. Quoi d'autre? Enobarbus 1

SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLÈOPATRE

I3

1.

ENOBARBUS (revient), - Que désire mon Seigneur ?
ANTOINE. - Partir au plus vite.
ENOBARBUS.-Ça)c'est la mort de toutes nos femmes.
La plus petite contrariété, nous le savons de reste, leur
est mortelle. Pour sûr, notre départ va les tuer.
ANTOINE. - Ah ! je devrais être parti.
ENoBARBUS. - S'il y a urgence, on peut bien les
laisser mourir. Ce serait tout de même dommage de les '
supprimer pour rien ; encore que, en regard d'une noble
cause, elles doivent être comptées pour rien. Cléopâtre,
au premier vent, au premier souille qu'elle aura de ce
projet : trépas subit. Je l'ai vue l1ier trépasser vingt fois
de suite pour de beaucoup plus pauvres motifs. C'est à
croire qu'il y a dans la mort je ne sais quel amoureux
attrait qui exerce son emprise sur ellei tant elle met
d'ardeur à mourir.
ANTOINE. - Elle est plus rusée que nous ne saurions
cr01re.
ENOBARBOS. - Hélas ! non, mon Seigneur ! Ses
passions sont formées du plus exquis du pur amour.
Nous ne pouvons _appeler soupirs et larmes les ouragans qu'elle souffle et les averses qu'elle pleure, ouragans et tempêtes plus affreux que ceux qu'on voit dans
l'almanach. Ruse! non pas ! Ou si c'est de la ruse, elle
mouille aussi bien qu'une averse de Jupiter.
ANTOINE. - Puissé-je ne l'avoir jamais vue.
ENOBARBUS. - Dans ce cas, maitre, vous auriez laissé
méconnu un bien extraordinaire chef-d'œuvre ; et de
n'avoir point goûté à la félicité qu'il propose, votre
voyage en eût été disqualifié.
ANTOINE. - Fulvie est morte.

�14

LA

NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

ENOBARBUS. - Maître?
ANTOINE. - Fulvie est morte.
ENOBARBUs. - Fuh.-i.e !
ANrornE. - Morte.
ENOBARBUS. - Eh bien,. maître, rendez grâces aux
dieux. Quand il plaît à leurs divinités d'enlever une
femme à son homme, celui-ci les reconnaît comme les
gran&amp; tailleurs de œ monde ~ il trouve réconfort à songer, quand les vieilles robes sont hors d'usage, qu'il y a
de quoi faire du neuf. Ah ! s'il ne restait plus. de
femmes après Fulvie, alors oui, ça -serait un coup ; il
siérait de se lamenter : mais le chagrin ici se couronne
de consolation ; votre vieille jupe fait appel au cotillon
neuf; et parbleu, les larmes qui tiennent dans un oignon
suffiraient à laver ce deuil.
.,
ANTOINE. - Les affaires d'Etat qu'elle avait amorcées
là-bas ne supportent pas mon absence,
ENOBARBUS. - Et les affaires que vous avez amorcées
ici ne supportent pas que vous partiez ; en particulier
l'affaire Oéopâtre qui repose entièrement sur vos bras.
ANTOINE. - Assez de réponses frivoles. Que Bos officiers reçoivent avis de 1:1otre résolution. Je m'en vais
m'ouvrir à la reine sur les raisons de mon départ, et
faire en sorte qu'elle y consente. Car ce n'est point seulement la mort de Fulvie qui nous presse et d'un plus
urgent éperon, mais aussi bi{!n les lettres de nombreux
agents dévoués réclamant notre retour à Rome. A César,
Sextus Pompée a jeté défi; il commande l'empire des
mers. Notre peuple capricieux dont le cœur jamais ne
s'attache à l'hommeméritant,qu'après qu'onttrépassé ses
mérites, commence à reconnaître Pompée le grand et

SHAIŒSPEARE : A.'ITOINE ET

CLÉOPATRE

IS

ses insignes qualités dans son fils; celui-ci, porté déjà
par son nom et par sa position, mais plus encore par
l'ardeur de son sang et de son génie, s'élève au-dessus
de l'armée : ses qualités en grandissant vont ébranler les
assises du monde. Il est plus d'un germe qui, pareil au
crin du coursier légendaire, s'il n'a pas le venin encore,
a déjà l'instinct du serpent. Va dire aux gens qui sont à
nos ordres que notre bon plaisir nous invite à quitter
promptement ces lieux.
ENOBARBUS. - J'obéis.

(Ils sortmt.)

SCÈNE III

(Même décrn:, à lier a la scène précédente.)
Entrent CLÉOPATRE, CHARMION,.
IRAS et ALEXAS.
C1.fo1&gt;ATRE. -Où va-t-il? (a A/exas). Cours après lui.
Observe où i~ va, près de qui, et ce qui l'occupe. Surtout je ne t'ai pas envoyé. Si ·tu le vois triste, dis-lui
que je danse. Si tu le vois gai, dis-lui que tout à
coup je me suis trouvée mal. .. Fais vite et reviens.

(Alexas sert.)
ÛlARMlON. Madame, il me paraît que, si vous
l'aimez tendrement, vous ne vous y prenez point de
manière à être payée de retour.
CLEOPATRE- - Tu trouves que je ne m'y prends pas
comme il faut?

�LA NOUVELLE

REVUE

FRANÇAISE

CHARMION. - Moi, je lui céderais sans cesse et ne le
contredirais en rien.
CLtOPATRE. - Tu parles comme une enfant ; c'est
le moyen de le perdre aussitôt.
CHARMION. - Tout de même ne l'éprouvez pas trop.
Retenez-vous, je vous en prie. On finit par haïr ce qu'on
est las de redouter. Chut ! le voici.
(Entr,e Antoine.)

CLEOPATRE. - Je me sens malade et chagrine.
ANTOINE. - Il m'attriste d'avoir~ vous faire part de
ma résolution ...
CLÉOPATRE. - Emmenez-moi. Soutiens-moi, Charmion. Je vais tgmber. Cela ne peut pas durer ainsi; les
forces de la nature n'y sauraient suffire.
ANT'6INE, - Reine adorée ...
CLÉOPATRE. - Ecartez-vous de moi, je vous en
pne.
A~TOINE. - Qu'y a-t-il ?
CLÉOPATRE. - Je lis dans vos regards les bonnes
nouvelles que vous avez reçues. Que dit votre légitime? ... Vous pouvez vous en aller. Plîit aux dieux
qu'elle ne vous eût jamais laissé venir! Qu'elle n'aille
surtout pas dire que c'est moi qui vous retiens ici. Je
n'ai sur vous pas le moindre pouvoir. Vous êtes à elle.
ANTOINE. _- Les dieux savent que ...
CLÊDPATRE. - Oh ! jamais reine fut-elle plus indignement trahie? Mais dès les premiers jours j'ai vu la
trahison se préparer.
ANTOINE, - Cléopâtre ...
CLÉOPATRE. - Comment le croire mien et fidèle,
quand ses serments secoueraient les trônes des dieux, lui

-SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATR-.E

r7
q_~i fut parjure à Fulvie! Exécrable folie, de se laisser
piper à ces serments du bout des lèvres et qui se
brisent d'eux-mêmes aussitôt prononcés.
'
ANTOINE. - Très douce reine.
, CLÉOPATRE. - Non, je ~ous en prie, ne cherchez pas
a colorer votre départ; disons-nous adieu et partez.
Quand vous imploriez pour rester, alors c'était le temps
des paroles : pas question de partir, alors. Nos lèvres et
nos yeux ne parlaient que d'éternité; la belle courbe de
vos sour~ils abritait la fé_licité; tout en nous et jusqu'à la
plus chéuve parcelle était de la race des dieux · et certes
rien ~e-tout c~la n'a changé - si toi, le plus 'grand des
guerriers, tu n es pas devenu le plus grand des menteurs
ANTOINE. - Eh quoi ! Madame,
~LÉOPATRE. -Que n'ai-je ta carrure, Tu apprendrais
qu 11 y a un cœur en Egypte.
ANTOINE. - 0 Reine, écoutez-moi. Une impérieuse
nécessité requiert par ailleurs mes services - pour un
emps; mais tout mon cœur reste occupé de vous. Sur
n_o:re terre d'Italie étincellent les glaives de la guerre
c1v1le. Sextus Pompée va forcer les portes de Rome.
La dualité trop égale du pouvoir intérieur a donné prétexte aux factions. Ceux que d'abord on détestait, à
présent enrichis, ont acheté la faveur publique. Et,
~~°:pée, le proscrit, fort de la réputation de son père,
s msmue dans les cœurs de ceux qui n'ont point su
profiter du régime actuel ; le nombre de ceux-ci devient
• menaçant. Pourrie de loisir, l'impatien~ oisiveté aspire
à quelque changement plein de risques ... Un motif plus
particulier, qui près de vous pourra i'ustifier mon départ
'
c'est 1a mort de Fulvie.
"

:2

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LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

CLÉOPATRE, - Si l'âge n'a pas su me préserver de la
folie, du moins je n'ai plus la crédulité de l'enfance.
Est-ce que Fulvie peut mourir ?
ANTOINE - Elle est morte, Madame. Jetez les yeux
sur cet écrit et prenez connaissance à loisir des désordres
dont elle est cause. Le dernier, le meilleur: sa mort
dont cet écrit vous apprendra l'heure et le lieu.
CLEOPATRE. - 0 le plus faux des cœurs ! Où sont
les vases sacrés que tu devrais remplir de tes larmes ?
Mais je sais à présent, pat la mort de Fulvie, je sais
comme on accueillera la mienne.
ANTOINE. - Ah! ne querellez plus et préparez-vous
à connaître les projets q~e je vous soumets, afin que
votre conseil ou les encourage ou les tue., Par l'astre
qui féconde le Nil, je m'en irai d'ici votre soldat et
votre esclave, apportant guerre ou paix selon votre
désir.
CLEOPATRE. - Coupe ce lacet, Charmion. Non,
laisse-moi. Je me sens tour à tour mal et bien. Je suis
pareille au cœur d'Antoine.
ANTOINE. - Reine adorable, de grâce... faites crédit
à mon amour qu'aujourd'hui mon honneur éprouve.
CLEOPATRE. - J'en crois Fulvie. Non, je vous en
prie, tournez-yous de côté et accordez-lui quelques
pleurs. Puis, en me faisant vos adieux, dites que c'est
l'Egypte que vous pleurez. Par grâce, donnez-nous le
spectacle· d'une de ces scènes de désespoir, comme vous
les jouez si bien#ious les traits de l'honneur intègre.
•
ANTOINE, - Vous m'échauffez le sang, assez!
CLÉOPATRE, - Vous pouvez mieux encore Mais
déjà ceci n'est pas mal.

SHAKESPEARE: ANTOINE ET

CLÉOPATRE

19

A.N'TOINE. - Par mon épée ...
_CLÉOPATRE. - Par ma cuirasse!. .. Bravo! Des pro- ,
gres.
.
. l' Encore
. un effort l Charmion , 1·e t'en pr1·e , admire
si ~press10n de la colère ne sied pas à notre Hercule
romam?
ANTOINE. - Je vous quitte, Madame.
CLEOPATRE. - Un mot, courtois seigneur ... Donc
no_us nous séparons, vous et moi - qu'à cela ne tienne.
Seigneur'. nous nous sommes aimés, vous et moi - qu'à
:la ne ttenn~ : tout ~ela. vous le savez comme moi.
utr~ ~ho~e Je voulais dire... mais pareille à Antoine
ah ! J a1 déJà tout oublié.
.
'
A~TO~NE.' - . Si votre royauté n'avait asservi le
capnce, Je Jurerais que le caprice humain c'est vous.
Cd:~PATRE: - Quand le caprice habite si près du
cœur, 1~ est bien ~atigant à porter. Mais pardonnez-moi,
mon seigneur : nen ne me convient plus de ce que
vous regardez sans bienveillance. Allez donc oi'.1 l'honne~r vous appelle et soyez sourd à mon inconsolable
foli~. Allez_! et que les dieux vous escortent. Que le
!auner verdisse votre épée et que les succès au-devant
de vos pas se déploient.
, ANTOINE. -:-- Partons. Notre séparation amènera ceci
d étra~ge :_ b1~n que demeurant ici, tu m'accompagnes,
et ~01 qm men vais, je demeure pourtant près de toi.
Adieu.

�,o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Rome. Entre

La mais&lt;m d'Octave.

OCTAVE CÉSAR, lisant une ltttre, LÉPIDE
et leur suite.

OCTAVE. - Vous pouvez le constater, Lépide, et
désormais vous le saurez : non, César n'a pas cet~e
bassesse naturelle de haïr notre grand collègue. Mats
voici les nouvelles qui nous viennent d'Alexandrie_ : il
Pêche il boit et com-.ume les flambeaux de la nuit en
' pas plus viril que Cléopâtr_e, n!.. la veuve
orgies' ; il n'est
de Ptolémée plus efféminée que lui. A peine sil accorde
audience, ou condescend à se souvenir de ses collègues ;
bref vous reconnaîtrez ici dans un seul homme la somme
de tous les vices dont est capable l'humanité.
L:EPtDE. - Je ne puis me persuader que tout le bien
qui est en lui se laisse obnubiler par le ma~. Ses défauts
sont pareils aux étoiles du ciel: qu~ la _nuit ~end llus
lumineuses ; plutôt innés, qu acquis ; Je crois qu il Y
cède par nécessité plutôt qu'il ne choisit d'y céder.
OCTAVE. - Vous êtes trop indulgent. Accordons
&lt;J.u'il n'y ait pas grande nuisance à se laisser choir ~~r 1~
lit de Ptolémée, à payer d'un royaume un plaisir, _a
s'asseoir aux côtés d'un esclave pour lui donner la réplique du gobelet, à tituber dès midi par les rues et à se

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

2I

colleter avec des faquins qui sentent 1a sueur : mettons
que cela lui va bien - encore qu'il faille un rare tempérament pour n'être pas flétri par ces excès; mais il ne
peut trouver d'excuse lorsqu'il fait retomber sur nous
tout le poids de sa légèreté. Qu'il emplisse de volupté
le vide de ses loisirs c'est à la dyspepsie et à la gravelle à lui demander des comptes. Mais dissiper en
plaisirs un temps qui bat la générale et parle aussi distinctement que son intérêt et le nôtre, c'est mériter
d'être réprimandé comme uri enfant, déjà mûr en
savoir qui, pour un fugace plaisir, met son expérience
en gage, et se rebelle contre la raison.

(Entre un messager.)
LEPIDE. - Voici d'autres nouvelles.
MESSAGER. - Tes-ordres ont été suivis; il ne se passera point d'heure, noble Octave, que tu ne sois averti
de ce qui se passe au dehors. Pompée tient la mer ; et
tous ceux-là semblent l'aimer qui ne savaient que craindre César. Il voit affiner les mutins Yers les ports et la
rumeur publique proteste en sa faveur.
ÜCTAVE. - J'aurais dû le prévoir. L'histoire de tous
les temps nous enseigne que celui qui est, n'est souhaité
que jusqu'à ce qu'il soit et que l'homme en disgrâce,
qu'on n'aimait point tandis qu'il méritait d'être aimé~
devient cher au peuple par son absence. Cette foule
incertaine, je la compare à l'épave que ballottent courants et marées et que ce mouvement de va-et-vient
désagrège.
MESSAGER. - César, apprends aussi que la mer est de
part en part sillonnée par les navires de Ménas et de Ménécrate, ces pirates fameux. Souvent ils poussent leurs

�22

SHAKESPEARE : A.'ITOINE ET CLEOPATRE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

incursions jusqu'aux rivages de l'Italie ; les villages des
côtes s'épouvantent et perdent cœur à cette seule pensée
contre quoi la jeunesse ardente s'insurge. Nul vaisseau
ne s'aventure en pleine mer, qui ne soit aussitôt capturé
qu'a~erçu. Une résistance organisée coûterait moins
d'hqmmes que ne fait le nom de Pompée.
C:e.sAit. - Antoine ! laisse-là tes orgies. Naguère,
chassé de Mpdène, après y avoir tué les consuls Hirtius
et Pansa, quand, talonné par la famine, tu déployais pour
lutter contre, bien qu'élevé dans la mollesse, plus d'endurance qu'un sauvage, tu buvais le pissat des chevaux et
la croupissure dorée devant quoi renâclent les bêtes. Tes
lèvres ne dédaignaient point le plus aigre fruit du plus
âpre buisson. Pareil au cerf, quand la neige enveloppe
la terre, oui certes, tu broutais l'écorce des arbres. On
raconte que dans les Alpes tu mangeas d'une étrange
chair que plusieurs n'avaient pu voir sans mourir. Et
tout cela - dont le souvenir aujourd'hui mortifie ton
honneur - tu le supportais si militairement que ta joue
n'en était pas-même amaigrie.
LEPIDE. - Quel dommage l
CEsAR. Que de prompts remords nous le ramènent.
Il est temps d'entrer en campagne, et que tous deux à
cet effet, nous assemblions immédiatement le conseil.
Notre inaction profite à Pompée.
LEPIDE. - Demain, Octave, je serai en mesure de
vous renseigner exactement sur les forces dont je puis
clisposer, tant sur mer que sur terre, pour faire face à la
situatioQ présente.
CtsAR. - Jusqu'à notre prochain revoir, je m'occuperai du même objet. Adieu.

\

23

LÉ~IDE. - Adieu, Seigneur. Ce qu'entre temps vous
pournez apprendre en fait de mouvement du dehors
vous m'obligeriez en m'en faisant part.
'
C~AR. - N'en doutez pas, Monsieur, je connais mon
devoir.

SCÈNE II
Messine. - La maison de Pompée.
POMPÉE, MÉNÊCRATE et MÉNAS.
. POMPÉE. - Si les puissants dieux ont souci dé la jusuce, les hommes justes doivent compter sur leur appui.
~CRATE. - Croyez bien, valeureux Pompée, qm:
ceci qu ils vous font attendre, ils ne vous le refosent
pourtant pas.
POMPEE. - Tandis que nous sollicitons devant leur
trône, la cause languit, pour quoi nous les sollicitons.
:"1ENÉCRATE. - Mais nous, dans l'ignorance de nousmemes, nous demandons souvent ce qui nous nuit et
q~e foui: notre bien la sagesse des dieux nous refuse.
A10s1 nous profitons à ne pas être exaucés.
POMPEE. - Je dois réussir : le peuple m'aime et la
mer est à moi. Ma puissance est à son aurore et de tout
mon espoir j'en pressens bientôt le midi. Marc Antoine
es: à tab~e, et ne quittera pas l'Egypte pour guerroyer.
Cesar fait sa fortune en ruinant son crédit. Lépide flatte
l'n~ et l'autre et se laisse flatter par tous deux · mais il
' de Jui.
n 'aime rn'l'un ni'l'autre et l'un ni l'autre n'a souci
MENÉCRATE. - César et Lépide se sont mis en c.im~
pagne à la tête d'une importante armée.

�LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

POMPEE. - C'est faux ! De qui tiens-tu cela?
MÉNÉCRATE. - De Sylvius, Seigneur.
PoMPiE. - Il divague. Je tiens qu'ils sont tous deux à
Rome, ou ils attendent Antoine. Puissent les filtres de
l'amour, lascive Cléopâtre, emmieller ta lèvre flétrie.
Ajoute à la beauté la magie ; ajoute par surcroît la
luxure ! Enveloppe le libertin dans un réseau de fêtes ;
qu'elles enfument son cerveau ; que les cuisines d'Epicure par d'inépuisables sauces activent en lui le plus
irrassasiable appétit. Que le somme et la boustifaille ainsi
balancent son honneur jusqu'à l'assoupissement final du
Léthé !. .. Eh bien, Varius ?
(Entre Var~us.)
VARIUS. - Ce que je vais dire est chose absolument
certaine : Marc Antoine est attendu à Rome d'heure en
heure : depuis qu'il a quitté l'Egypte, il a eu plus que le
temps d'arriver.
POMPÉE. - J'eusse plus volontiers prêté l'oreille à
quelque nouvelle moins grave. Qui pouvait penser, cher
Mén~s, que ce goinfre d'amour allait endosser la cuirasse pour un aussi mignon combat. Les deux autres
réunis n'ont pas la moitié de sa valeur guerrière. Du
moins soyons flatté, si le bruit de nos pas suffit à secouer
d'entre les bras de la veuve Egyptitnne cet insatiable
voluptueux.
MÉNAS. - Je ne suppose pas que le revoir de César
et d'Antoine doive être particulièrement cordial. La
femme, que celui-ci vient de perdre, n'était pas bien disposée pour César ; son frère a combattu contre lui, encore que je doute si Antoine y était pour rien .
POMPÉE. - J'ignore, Ménas, comment de moindre~

SHAKESPEARE; ANTOINE

ET

CLÉOPATRE

dissensions viennent céder à de plus graves. Je ne me
dresserais pas contre eux tous, que, sans doute, ils resteraient, à se chamailler. Car ils ont cultivé de suffisants
motifs de discorde, et de quoi tirer le glaive hors du
fourreau. Jusqu'à quel point la peur de moi saura-t-elle
fondre leurs querelles et fusionner leurs partis, c'est ce
que j'ignore. Qu'il en soit ce que les dieux voudront !
Quant à nous, il s'agit de déployer toutes nos ressources,
car nos vies sont à ce prix. Viens, Ménas.
SCÈNE III
Rome. - Maison de Lépide.

LÉPIDE. - Brave Enobarbus, tu feras un acte méritoire et digne de toi, en persuadant ton capitaine de
s'expliquer d'une manière douce et courtoise.
ENOBARBUs. - Je le persuaderai de répondre à sa
manière : si César l'excite laissons seulement A~toine lui
regarder par-dessus la tête, et parler aussi hautqueMars.
Par Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine, je ne la
raserais pas aujourd'hui.
LEPIDE. - Ce n'est pas le moment des rancunes privées.
ENOBARBUs. - Chaque souci est apporté par lemoment qui lui convient.
LÉPIDE. - Mais les petits soucis doivent céder aux:
grands.
ENOBARBUs. - Non pas, si les petits sont les premiers.
LÉPIDE. - C'est ta passion qui parle. Mais, par pitié,
ne souffle pas sur le feu. Voici le noble Antoine.
(E11fre11t A11toine et Ventidius.)

�LA

ENOBARBUS. _

·

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et, là-bas, Octave.

.

(Entrent Octave, Mécène et Agrippa.)

ici, les l'ar~hes receANTOINE. - Si tout s'arranae
t,
.d. ;i
vront bientôt notre visite. Entends-tu, Venti i~s .
OCTAVE. - Je n'en sais rien, Mécène ; mterrogez
Agrippa.

·
bl
t
Nobles amis, ce qui nous rassem e es
, grave . ne laissons pas de mesqujnes contestations
tres
,
.1
·
reproaux
nous diVl·ser • Prêtons une 6reil e courtoise
.
_
ches : si nous élevons la voix pour d~scuter, n?us meur
trissons ce que nous prétendons s01gner. C est pourquoi je vous adjure instamment, mes nobles collègues,
de ~'aborder les points sensibles q~'ave~ les -termes
les plus doux, et de n'ajouter pomt 1 offense aux
LÉPIDE. -

~ro~1 1

.

ANTOINE, - Bl·en parlé · Quand nos armées seraient
·
en présence, nous à letir tête; prêts à combattre, 1e

n'agirais pas autrement.
ÜCTAVE. - Soyez le bienvenu dans Rome.
ANTOINE. - Merci.
OCTAVE._ Asseyez-vous.
ANTOINE. - Asseyez-vous, Monsieur.
ÜCTAVE. - Ainsi donc ...
mauANTOINE. - U me revient que VÔUS trouvez
• l f
vaises des éhoses qui ne le sont pas ; ou qm, e ussentelles, ne vous regardent pas.
.
.
eu
OCTAVE. - Je serais absurde s1 pour nen ou pourp
de chose, je me déclarais offensé, et vis-à-~is_ de vou~ to~t
articulièrement ; plus absurde encore s1 Je. parlais e
pvous avec dé ns1on,
. .
car votre nom n'a que faire sur mes
lèvres, et ne me regarde pas.

)1i

SHAKESPEARE : ANTOINE ET

CLEOPATRE

ANTOINE. - Ma présence en Egypte, Octave, vous y
trouviez à redire ?
ÜCTAVE. - Pas plus que vous à ma présence à Rome,
tandis que vous étiez en Egypte. Si toutefois, de là-bas,
vous intriguiez contre mon pouvoir, c'est bien votre
séjour en Egypte sur quoi j'aurais à vous interroger.
ANTOINE. - Intriguer... comment l'entendez-vous ?
OCTAVE. - Ce qui m'advint ici vous le laisse aisément entendre. Votre défunte femme et votre frère ont
pris les armes contre moi. Leurs revendications ont servi
de thème à la vôtre. Vous étiez le mot d'ordre.
ANTOINE. - Vous faites fausse route, Octave. Mon
frère, en cette affaire, ne s'est pas recommandé de moi.
J'ai pris mes renseignements, et ce que j'en sais, je le
tiens de rapporteurs fidèles qui tirèrent l'épée pour vous.
Reconnaissez pll!tôt que è'est mon autorité qu'il frondait
tout avec la vôtre, et qu'il s'élevait à la fin contre moi,
dès l'instant que votre cause était la mienne. Mes lettres
déjà vous auront édifié sur ce point. Si vous tenez à
rapiécer une querelle, choisissez une meilleure étôffe ;
celle-ci ne vaut rien.
ÜCTAVE. -r- Vous retournez mes jugements pour
vous y tailler des éloges. Ce sont vos excuses qui sont
rapiécées.
ANTOINE. - Non pas, non pas. Vous ne pouvez manquer de reconnaître, j'en suis certain, l'évidence de cette
vérité: que moi, qui ai partie liée avec vous pour la cause
qui nous force à combattre, je ne pouvais faire les yeux
doux à une guerre qui compromettait aussi mon repos.
Quant à ma femme, je voudrais vous voir retrouver son
esprit dans une autre : oui, le tiers du monde porte

�28

'1

1

1

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

votre licol, et à votre gré vous le faites marcher à
l'amble ; mais une pareille femme, non pas!
ENOllARBUS. - Il nous faudrait à tous des femmes
comme ça ; on pourrait les emmener à la guerre.
ANTOINE. - Ses turbulences intraitables, filles de son
impatience, vous ont donné de la tablature, et même
force était d'y reconnaître une certaine habileté politique ! J'en suis fâché, mais je n'y pouvais rien.
Ocn.VE. - Je vous ai écrit, tandis que vous festoyiez
à Alexandrie ; vous empochiez mes lettres sans les lire et
VQS sarcasmes éconduisaient mon messager.
ANTOINE. - Oui, l'un d'eux tomba sur moi sans être
admis ; je venais de régaler trois rois et ne me sentais
plus exactement dans le même état que Ie:matin. Mais,
le lendemain, j'en ai fait l'aveu de moi-même, ce qui
presque était lui demander pardon. Non, ce maraud n'a
rien à voir dans la querelle, et si nous disputons,
balayez-le de vos griefs.
OCTAVE. - Vous avez rompu v_os engagements,
trahi votre serment, ce que jamai~ je ne vous donnerai
motif de me reprocher.
LÉPIDE. - Doucement, Octave.
ANTOINE. - Non, Lépide ; laissez-le parler. Cet
honneur m'est sacré, qu'il met en cause, et à quoi j'aurais manqué. Co_ntinuez, Octave ; mes engagements à
quoi? ...
OcT AVE. - A me prêter aide et assistance à la première réquisition, vous m'avez refusé l'un et l'autre.
ANTOINE. - Ne voyez pas refus où il n'y eut quenégligence, et ce lorsque des heures empoisonnées me
dérobaient à la conscience de moi-même. Du mieux que

SHAKESPEARE: ANTOINE

ET

CLEOP..\TRE

29

je p~urrai je. fer~i repentante figure ; mais par honnêteté Je ne puis faire de ma puissance une pauvresse non
plus que ne saurait se passer d'honnêteté, ma grandeur.
Il. e~t _vrai que Fulvie, pour m'attirer hors de l'Egypte, a
fait 1c1 la guerre. Au sujet de quoi, moi, prétexte innocent, j'incline vers vous mes . excuses aussi bas que
supporte mon honneur de se courber.
U:PmE. - C'est noblement dit.
MÊCÈN~. - P~aise à vous de ne pas insister davantage
sur vos griefs réciproques. Les oublier serait vous souvenir que les nécessités présentes vous prêchent la
réconciliation.
LÉPIDE. - Bien dit, Mécène.
ENoBARBUS. - Ou si votre mutuel amour ne doit
être qu'~~ prê:, vo~s aurez permission de vous en dégager aus_s1_tot qu on n entendra plus parler de Pompée ; et
tout lo1s1r pour vous chamailler quand vous n'aurez rien
de mieux à faire.
_AN~OINE. ,- Souviens-toi que tu n'es qu'un soldat et
ta1s-to1.
ENOBARBUS. - J'oubliais que la vérité doit rester
muette.
_AN~OINE. - Respect à l'Assemblée ; tu m'entends
ta1s-to1.
. ENOBARBUS. - Allez, allez ! je suis votre caillou
pensant.
OCTAVE. -Ce n'est pas proprement le fond, c'est le ton
de son discours qui me blesse. Nos relations ne sauraient
demeurer amicales avec des façons de vivre si différentes.
To_ute_foi,s, si je connaissais un chaînon qui nous pût
umr, a 1autre bout du monde je m'en irais le chercher.

�30

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SHAK~P.EARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

AGRIPPA. -Permettez-moi, Octave ...
OCTAVE. - Parlez, Agrippa.
AGRIPPA. - Votre mère vous dorina une sœur, la
très gracieuse Octavie. Marc Antoine à présent n'est-il_
'.if

.,

pas veuf?
.
.
OCTAVE. - Que dites-vous là, cher Agrippa : s1
Cléopâtre vous entendait, son indignation bien motivée
vous...
'
ANTOINE. Mais Octave, je ne suis pas marié.
Voyons ce que dit Agrippa.
.
.
..
AGRIPPA. -Pourvous maintemr en perpetuelle am1tJ.é,
faire de vous des frères et couturer indéchirablement vos
cœurs, qu'Antoine prenne Octavie pour épous~, dont la
beauténe mérite pas unmoindreépouxqueleme11leurdes
hommes, dont la pudeur et dont la grâce racontent. ce
qu'aucun langage ne peut exprimer. Par ce manage
toutes ces petites jalousies qui nous semblent grandes,
toutes ces grandes peurs qui nous brandisse~t leurs .da~gers, se trouveraient réduites à rien. ~ vénté para1trait
conte, tandis qu'aujourd'hui des ombres de conte passent
pour vérités. L'amour d'Octavie pour chacun de vous
deux dicterait votre amour l'un pour l'autre et l'amour
de tous pour vous deux. Pardonnez-moi de parler ainsi;
ce n'est pas une pensée fortuite q:ue j'exprime, mais lonouement et dûment méditée.
0
.ANTOINE, Qu'Octave se prononce.
' OcnVE. - Après qu'Antoine aura fait , connaître son
sentiment.
ANTOnŒ. - Qµelle serait l'autorité d'Agrippa pour
mener à exécution son idée, au cas où je dirais :
(( Agrippa, qu'il en soit ainsi &gt;&gt; ?

,.

31

OCTAVE. -L'autorité de César et son autorité sur
Octavie.
ANTOINE. - Fuissé-je ne jamais rêver d'obstacle à un
projet qui se présente sous de si riantes couleurs. Octave,
votre main. J'en rends grâces aux dieux: c'est désormais
un cœur de frère qui dictera nos grands desseins et gouvernera nos amours.
OCTAVE. - Voici ma main: jamais sœur ne fut plus
chérie que celle qu'à présent je vous confie. Qu'elle vive
pour unir nos pouvoirs et nos cœurs, et que jamais ne
nous désertentnbs amours.
LlPIDE. - Amen !
ANTOINE. - Je ne pensais pas avoir à tirer le glaive
contre Pompée. Il s'est montré généreux à mon égard et
récemment encore a fait preuve envers moi de courtoisie. Il me faut d'abord le remercier si je ne veux être taxé
d'ingratitude. Puis, aussitôt après, je le défie .. •
LÊPIDE. - Le temps nous presse: nous devons prendre l'offensive, ou sinon c'est Pompée qui la prenqra.
ANTOINE. - Où se tient-il ?
OCTAVE. - Aux environs du cap Misène.
ANTOINE. - De quelles forces dispose+il?
OCTAVE. - Sur terre, de forces grandes et grandissantes. Quant à la mer, il en est le maître absolu.
ANTOINE. - C'est le bruit qui court. Encore une
conférence avec lui ... ah ! je voudrais qu'elle eût eu lieu .
Hâtons·nous ! Mais avant de prendre les armes, dépêchons l'affaire dont nous venons de parler.
OCTAVE. - Avec beaucoup de joie. Permettez que je
vous présente à nia sœur. Je vous mène de ce pas près
d'elle.

�SHAKESPEARE:

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ANTOINE. - Lépide, ne nous faussez pas compagnie.
Ll:PIDE. - Nul malaise ne saurait me retenir, noble
Antoine.
(Ils sortent.)
MÊCÈNE. - Soyez le bienvenu en Italie, Monsieur.
ENOBARBUS. - Moitié du cœur de César, digne
Mécène ! Agrippa, mon vertueux ami !
AGRIPPA. - Mon cher Enobarbus.
MÉd:NE. - Nous pouvons nous féliciter de voir les
choses si bien arrangées. Eh bien ! on se la coulait douce,
en Egypte?
E»oBARBUS. - Vous parlez! On épuisait le jour à
dormir et l'ivresse illuminait la nuit.
MÉCÈNE. -Huit sangliers rôtis pour douze convives,
et pour un seul repas, doit-on le croire?
ENoBARBUS. - Une bagatelle ! En fait de bombance,
nous eûmes plus extraordinaire encore et qui mérite
vraiment d'être cité.
1
MECÈNE. - Ce doit être une remme bien merveilleuse, si elle ne dément pas sa renommée.
ENOBARBUS. - Quand, sur les eaux du Cydnus, elle
vint à la rencontre d'Antoine, du premier coup elle vous
empocha son cœur.
AGRIPPA. - Oui, c'est bien là qu'ils se sont rencontrés, à ce qu'on raconte.
ENOBARBOS. - Je puis vous le dire: la barque où
elle était couchée, resplendissait comme un trône, incendiait l'eau ; la poupe était d'or martelé ; de pourpre les
voiles et parfumées au point que les vents amoureux
pâmaient sur elles ; les avirons étaient d'argent, qui
battaient les flots en cadence, au son des flûtes, et fai-

/

ANTOINE ET CLEOPATRE

33

saient s'empresser les eaux sous les délices de leurs
coups. Quant à elle, son aspect met toute description en
déroute : sous un pavillon de drap d'or, elle reposait plus
belle encore que cette image de Vénus où l'imaoination
fait honte à la réalité ; à ses côtés de mignons 0garçons
potelés, pareils à de souriants cupidons, agitaient des
éventails diaprés, au souffle desquels paraissait s'aviver
l'incarnat des délicates joues, rafraîchies comme s'ils
eussent à la fois propagé l'ardent et le frais.
AGRIPPA. - Malsain pour Antoine.
ENOBARBUS. - Ses suivantes, comme autant de
Néréides, et semblables aux fées des eaux, prenaient
ordre dans ses regards, décorativement inclinées. A
l'arrière, une sirène, eùt-on dit, tenait la barre, dont on
voyait les cordonnets de soie, au toucher des fleurs de
ses doigts, se tendre dans un prompt office. De toute la
barque s'exhale une invisible vapeur parfumée dont les
quais adjacents s'enivrent, vibrant du peuple qu'y déversait la cité. Vers elle tous accourent, désertant la place
publique ou trône Antoine; autour de celui-ci le vide·
·1
'
,
1 siffie; mais on dirait que l'air même lui manque, parti
pour contempler lui aussi Cléopâtre, et laissant dans la
nature un trou.
AGRIPPA. - Rare Egyptienne l
ENOBARBus. - La barque accoste ; un messager
d'Antoine invite Cléopâtre à souper; elle refuse ; mieux
vaut que ce soit lui qui vienne; elle le convie instamment. Notre galant Antoine, à qui femme jamais
n'entendit dire: non, se fait coiffer, raser dix fois, se
rend à la fête et, pour écot, paie de son cœur ce que ses
yeux ont dévoré.
3

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSR

La royale putain! Du grand César aussi
elle a su mettre au lit le glaive ; il a labouré et elle a
porté la récolte-.
ENOBARBUS. - Je l'ai vue un jour sauter à clochepied dans la rue j au quarantième bond, perdant souffle,
elle s'arrête, veut parler, palpite, et, faisant de sa gêne
une grâce de plus, triomphe dans la défaill:mce.
MEdrNE. -A présent, èen est fait. Antoine a dû lui
dire adieu pour toujours.
ENOBARBUS. - Antoine ne lui dira jamais adieu. Les
années passeront sans la flétrir. Son extrême diversité
met au défi la lassitude. Toute autre femme, en se prêtant au désir qu'on avait d'elle, l'exténue; mais elle, plus
elle assouvit, plus elle excite; il n'est rien de vil, de honteux qui ne paraisse seyant en elle, à ce point que les saints
prêtres la bénissent au milieu de ses débordements.
MÉCÈNE. Si beauté, modestie, sagesse ont prise sur
le cœur d'Antoine, on peut dire qu'avec Octavie il a
tiré un fameux numéro.
AGRIPPA, - Partons. Mon cher Enobarbus, acceptez, je
vous prie, d'être mon hôte, tout le long de votre séjour ici.
ENOBARBUS. - Je vous en remercie humblement.
AGRIPPA. -

',,!.

SCÈNE V
La salle du palais d'Egypte.

CLÉOPATRE, CHARMION, IRAS, MARDIAN.
CLÉOPATRE. -

CHARMION. -

Charmion.
Madame.

SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLÉOPATRE

35

CLEOPATRE. - Ah! Charmion. Versez-moi de la
liqueur de mandragore, que je traverse dans le sommeil
le grand gouffre du temps qui me sépare de mon
Antoine.
CHARMION. - Vous pensez beaucoup trop à lui.
CLEOPATRE . .- Hélas! il m'a trahie.
CttARMIO!il. - Non, Madame! Espérez.
CLÉOPATRE. - Où est Mardian, le coupé?
MAR?IAN. - Que puis-je pour le plaisir de votre
Altesse?
CLJ!:OPATRE. - Oh ! pas chanter, surtout! Un
eunuque ne peut rien pour mon plaisir. Heureux châtré
dont la calme imagination ne vagabonde point là où ton
,corps ne peut la suivre. Eprouves-tu des passions, dis?
MARDIAN. - Oui, Madame.
Û.ÉOPATRE. - En vérité!
MARDIAN. - Non pas précisément en vérité. Car il
ne m'est pas donné d'agir autrement que d'une manière
honnête. Mais en imagination mes passions se font
féroces, et tout ce que Vénus dans les bras de Mars ...
CLÉOPATRE. - Fais venir mes musiciens. Musique!
morne aliment de ceux qu'amour tourmente ...
0 Charmion, où crois-tu maintenant qu'il puisse
être? Debout ... couché plutôt ... non, il marche ... ou
s'il est à cheval! 0 cheval fortuné sur qui pèse le poids
d'Antoine! Hardi! Ne fléchis pas! Sais-tu bien qui tu
portes_? Celui sur qui repose le demi-poids du monde,
comme sur l'épaulè d'Atlas. Je l'entends qui parle à présent, qui murmure tout bas : &lt;&lt; Où donc est mon
serpent du vieux Nil?&gt;&gt; C'est ainsi qu'il m'appelle ... Ah !
je m'enivre d'un poison trop délicieux. Penses-tu ! moi

�36

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

que les années ont ridée, qu'ont noircie lès amoureux
baisers du soleil ! Oh ! César au front chauve! du temps
que tu planais ici, dominant la terre, oui, j'étais un Fassable morceau pour un roi. Alors le grand Pompée
tombait en arrêt devant ma face et l'extase écarquillait
ses yeux ! C'est là qu'il voulait jeter l'ancre et m9urir
en contemplant sa vie.
Qu'on m'apporte ma ligne. Allons pêcher dans le canal.

Là, tandis qu'on entendra de loin la musique~ je piperai
des poissons bruns au ventre blond; mon hameçon
crochera leurs molles babines et à chacun, quand je le
sortirai de l'eau, je penserai que c'est Antoine et je
crierai : Ah ! Ah ! te voilà pris!
CHARMION. Qu'il était gai votre concours de
pêche, quand, une fois, vous fîtes suspendre par votre
plongeur, au fil d'Antoine, un hareng saur, qu'il sortit
de l'eau triomphant.
CLÉOPATRE. - Autrefois! - oui; cette fois, j'ai ri
de lui jusqu'à la nuit pour lui faire perdre patience, puis
avec lui toute la nuit pour la lui rendre; et le matin
suivant, avant la neuvième heure, je l'ai si bien soûlé
qu'il roulait sur le, lit revêtu de mes bijoux et de me~
robes, tandis que son fameux glaive de Philippes et sa
ceinture ceignaient mon flanc.
Oh! quelqu'un d'Italie!
Allons, répands l'abondance de tes nouvelles dans
mon oreille impatiente et qui jeûne depuis longtemps.
Mr:ssAGER. - Madame I Madame!
CLEOPATRE. - Antoine est mort? Parle vilain! Tes
nouvelles m'assassinent. Il est libre? Il est glorieux? Si
tu l'accordes, voici de l'or ; ,pose tes lèvres où mon sang

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

37

coule le plus azuré, sur cette main qu'ont touchée des
lèvres royales, et qui ne l'ont baisée qu'en tremblant.
MESSAGER. - Madame, il va bien.
CLfon.TRE. - Voici de l'or encore. Mais, faquin,
fais attention que selon le dicton: les morts vont bien.
Si c'est ainsi que tu l'entends,. tout cet or q~e voici, je le
fais fondre et le verse brûlant dans ta gorge imprudente.
MEssAGER. - Hélas ! Madame, écoutez-moi.
CLÉOPATRE. - Alors parle. Mais je ne lis rien de bon
sur ta face. Antoine est libre et bien portant ? ta fignre
d'enterrement ne sied pas au clairon des bonnes nouvelles. Est-il malade ? Alors, les cheveux en désordre et
pareils aux serpents des Furies.
.
MESSAGER . ..,_ De grâce, ah! daignez m'écouter.
CLEOPATRE. - J'ai furieusement envie de le battre
avant qu'il ne parle. Pourtant, si tu dis qu'Antoine est
viva.1:.t, qu'il va bien, qu'il fraternise avec César et ne se
laisse point duper par lui, alors je ferai pleuvoir sur toi
une averse d'or, une grêle de perles fines.
MESSAGER. - Madame, il va bien.
CLEOPATRE. - Bien dit.
MESSAGER. - Il fraternise avec César.
CLEOPATRE.:- Tu es un brave homme.
MESSAGER. - César et lui sont plus grands amis que
jamais.
CLÉOPATRE. - Je ferai ta fortune.
MESSAGER.. - Toutefois, Madame ...
CLEOPATRE. - Oh ! je n'aime pas ce &lt;c toutefois l&gt;. Il
ternit le bien qui précède. Fi du &lt;c toutefois ». Le &lt;&lt; toutefois » est un geôlier qui va relâcher quelque monstre.
Je te prie, mon ami, sors d'un coup tes nouvelles, le

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
bien et le mal tont ensemble : il est l'ami de César, tu
dis; il va bien; tti dis qu'il est libre.
MESSAGER. - Libre ... Madame, non : je n'ai pas dit
qu'il est libre. Il est l'attaché d'Octavie.
CLÉOPATRE. - Pour quel service ?
MESSAGER. - Le meilleur : le service du lit.
CLEOPATRE. - Je suis pâle, Charmion?
:M..ESSAGER. - Madame, il a épousé Octavie.
CLEOPATRE. - Que la peste t'êtrangle.
( Elle le frappe et le renvme.)

MEssAGER. - Patience, ma bonne Reine.
CLÉOPATRE. - Qu'a+i.l dit?
• 1

•

(Elle frappe e11core.)

Hideux drôle! Je ferai sauter tes vilains yeux comme
des billes; j'arracherai tes cheveux. (Elle le seco11,.) Je te
ferai fouetter de verges de métal, bouillir dans l'eau
salée et macérer dans la saumure.
MESSAGER. - Gracieuse dame, j'apporte la nouvelle
du mariage, mais ce n'est pas moi qui l'ai fait.
CLÉOPATRE. - Dis seulement qu'il n'en est rien et
je te donne une province. Les coups reçus ne compteront que pour m'avoir mise en colère. Je te comblerai
de plus de biens que n'ose en rêver ta pudeur.
MESSAGER. - Il est marié, Madame.
CLEOPATRE. - Scélérat, tu n'as vécu que trop longtemps.
(Elle sort un couteau.)
MEssAGER. - Ma foi, je me sauve. Y pensez-vous,
Madame ! Ce n'est pas ma faute.
CHARMION. - Douce Reine, maîtrisez-vous! Cet
homme-là n'est pas coupable.

SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLÉOPATRE

39

CLEOPATRE. - Est-il besoin d'être coupable pour
être frappé par l'éclair? Que le Nil engloutisse toute
l'E,,aypte et change toute benoîte créature en_ serpent.
Rappelez cet esclave! J'ai la rage au cœur, mais Je ne le
mordrai pas. Rappelez-le.
CHARMlON. - Il n'ose pas revenir.
CLEOPATRE. - Je ne lui ferai pàs de mal.
( Cbar,nian sort.)
A frapper un vilain, main royale, tu t'avilis. Et ~eule
de tout cela je suis la cause. Approchez-vous, Monsieur.
Sans doute il est honnête de rapporter fidèlement les
nouvelles; mais quand elles sont mauvaises, cela n'est
pas· prudent. Propage avec cent voix le gracieux me,ssage;
mais laisse l'évènement fâcheux parler lm-même a ceux
qu'il accable.
.
.
MESSAGER. - J'ai simplement fa11 mon devoir.
CLÉOPATRE. - Il est donc marié? Je hais d'une parfaite haine celui qui me répondra: oui.
MESSAGER. - Il est marié, Madame.
CLEOPATRE. - Que les dieux te confondent!
MESSAGER. - Préférez-vous donc que .Je mente &gt;
.
CLÉOPATRE. - Je voudrais que tu aies menti, - dût
la moitié de l'Egypte submergée n'être plus qu'une ~uve
à reptiles. Sors. d'ici. Serais-tu plus beau que Narcisse,
.• .)
ton visage me fait horreur. I1est mane
MESSAGER. - J'implore votre altier pardon.
CLÉOPATRE, - Il est marié?
MESSAGER. - Ne prenez pas offense de, celui
ne
vous a pas offensée. Me punir pour ce que vous e:°gez
de moi cela n'est pas juste. Oui, il a épousé Octavie.
CLÉ~PATRE. - Que la faute d'Antoine te réduise et

qu!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
décompose ton assurance. Va, sors d'ici. La marchandise
romaine que tu colportes, remporte-la; elle coûte trop
cher à mon cœur. Qu'elle te reste pour compte et te
ruine.
(Le messager sort.)
CHAltM.ION. - Votre paisible Altesse, patience.
CLEOPATRE. - Charmion, dis si mes louanges à
Antoine, souvent je ne les volais pas à César?
CHARMION. - Souvent, Madame.
CLEOPATRE. - Et c'est ce que je paie à présent.
Emmène-moi. Je défaille. 0 Charmion ! Iras! Ce n'est
rien. Va vers le Messager, bon Alexas. Questionne-le
sur Octavie. Son visage ? Son âge ? Ses goûts ? Oh! et
la cou1ew- de ses cheveux, n'oublie pas. Vite, que je
i,ache ...
(Il sort.)
Quittons-le pour jamais. Ah! ne le quittons pas ...
Charmion, un côté de sa face est hideux comme la Gorgone, mais l'autre est pareil au dieu Mars. (A Mardian.)
Cours, dis à Alexas de s'informer aussi de sa taille ...
Oh ! Channion, que je suis à plaindre ! Mais ne me
parle pas. Ramène-moi dans ma chambre.

(A suivre.)
Traàu,ction d'ANDRÉ

•

GIDE

LETTRE A UN
HISTORIEN
Mes réflexions vous ont chagriné. Je vous suis :.1.ppar~
comme un de ces mécontents à qui tout prétexte est
bon s'il s'agit d'attaquer la culture. Vous m'avez reproché cette neurasthénie du démobilisé qui recule devant
l'effort intellectuel et qui voudrait, par quelques affirmations simplistes, échapper à la gêne des anciennes disciplines. Vous ne cessiez de faire dévier l'entretien en
suspectant, le plus affectueusement du monde, le bon
aloi de mes arguments. Laissez-moi revenir sur quelques
points de notre causerie, sans beaucoup d'ordre, mais à
l'abri de vos trop ardentes interruptions.
Et tout d'abord finissons-en avec cette objection de
principe que vous voudriez tirer d'une prétendue senitude où notre esprit serait tombé à l'égard des événements. Eh, parbleu oui, sur bien des points je raisonn~ autrement qu'avant la guerre; le contraire ne m'inspirerait aucune fierté. Car rien ne me paraît plus suspect de
pauvreté, de stérilité et d~ sottise qu'une certaine sagesse
jusqu'à laquelle les événements ne retentissent pas. Quoi
d'étonnant si jetés dans des conditions de vie aussi
singulières, et confrontés avec l'idée de la mort soit

•

�42

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LETTRE A UN HISTORIEN

,
• 1

'

pour notre pays, soit pour les autres ou nous-mêmes,
nous nous sommes posé des questions nouvelles et si
nous avons cherché du soutien là où nous n'avions pas
coutume de le faire ? Mais ceci dit, renon"tez pour cette
fois à invoquer la guerre. Convenez que notre mécontelltement ne l'avait pas attendue pour s'exprimer et que,
depuis longtemps déjà, nous avions commencé ce
redressement auquel nous ne faisons aujourd'hui
qu'apporter un peu plus d'impatience et de passion.
Allons tout de suite au nœud de la question. Par
suite de diverses circonstances ( en particulier par l'effet
d'une spécialisation presque inévitable et par une assimilation hasardeuse de vos méthodes à celles des sciences
exactes) vous vous êtes trouvés amenés à un excès de
documentation matérielle, à un abus du renseignement
précis, qui a fini par nous masquer, à nous autres profanes, la vue har111onieuse et vraie des hommes d'autrefois. Parce que l'originalité et l'esprit d'invention se
marquent moins dans la constatation de la continuité
que dans la découverte de particularités nouvelles,
vous avez été tout ,naturellement portés à différencier
les époques, à en souligµer les traits adventices aux
dépens des traits éternels. Vous vous êtes ingéniés à
créer des perspectives, à reculer les siècles les uns derrière les autres, à nous faire contempler l'histoire à
travers je ne sais quel télémètre qui en échelonne les
périodes selon des espacep,ent~ mathématiques, de sorte
que les plus éloignés nous paraissent nécessairement les
plus petits. Et pour achever de nous dépayser, pour
achever de nous rendre le passé inhabitable, hostile et
inhumain, vous avez favorisé le foisonnement de cette

43

petite érudition, de cette sous-histoire qui sou~ prétexte
de couleur et de curiosité a collectionné les b1zarrenes
et les grimaces, si bien que les visages même récents
de notre propre pays nous semblent aussi lointains et
déroutants qu'un paysage de la Chine.
Posons un principe qui nous épargner.a des malentendus : toute méthode me paraît bonne si elle me
rapproche d'une époque, si elle m; met de plain-pied
avec le passé, si elle me permet den nrer pour mon
propre compte nourriture, intérêt _ou beauté; toute
méthode au contraire m'indispose s1 elle hénsse mon
chemin d'obstacles inutiles. Je snis homme et non pas
historien; ce qui m'intéresse da.ns l'os c'est la moëlle;
or ceux que vous me passez sont nettoyés comme de~
bibelots d'étagère. Vous m'avez déjà répondu_.que s1
mon ambition se bornait là, je pouvais la sausfaire dans
les oil.vraaes de vulgarisation. Le malheur, c'est qu'ils
ne me ;tisfont pas. Non, je prétends goûter à vos
découvertes les plus pénétrantes, persuadé que l'homme
est beaucoup plus divers, plus étrange et plus monstrueux qu'on ne veut bien nous le montrer communément ( dans le présent aussi bien que. dans le passé);
mais je demande que vous me fournissiez d_es documents
ingénus et non pas déformés par des partis pns professionnels.
.J
Laissez-moi pousser la francttise aux limites
l'impertinence. Jusqu'ici votre corporation aval! use
d'une discrétion dont ailleurs on a depuis longtemps fait litière. Vous conveniez que vou~ ~tie~ là
pour instruire les honnêtes gens, et que ceux-ci~ a va1ent
pas pour raison d'être de former une cour aux lustonens.

&lt;l:

�44

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Li subordi_nation que vous acceptiez, la société vous
en marq~a1t sa rec?~naissance, ainsi qu'il était logique
et courtois, en cho1s1ssant ses maîtres et ses chefs parmi
les. plus grands d'entre vous. Chez les historiens de
m~md.re envergure, on admirait la conscience du tra~ail, fut-ce en des œuvres d'une noblesse un peu déser1:1que. Et vos apprentis mêmes étaient les bienvenus
-Occupés ~u'ils étaient à dé_brou~sailler et à déblayer. O~
v?~s savait gré de_ ces bnllantes opérations de police
d ou vous ne r~ntnez jamais sans ramener par l'oreille
quelqu': fau,ssa1:e, ;t l'on vous bénissait quand vous
~etrouviez l acces dune de ces sources primitives dont
Jusqu'alors nous n'avions bu l'eau que polluée par les
hasards de longs parcours.
.En quoi, demandez-vous, ne sommes-nous plus les
memes que par le passé? - En ceci d'abord, que vous
ne nous donnez plus de maîtres. (J'accorde que le aénie
?e se commande pas; mais si la rareté du génie 0 peut
etr~ pour quelque chose dans la décadence de l'art, la
réciproque n'est pas moins vraie). Ensuite en ce que
v~us_ avez changé d'attitude à l'égard de votre œuvre.
L 1obiet est devenu prétexte; votre intervention est
.devenue fin en soi. Vous ne nous permettez plus de
vous oublie~. Une fois le bassin de la source dégagé,
enlevez vos Jalons et vos pioches. Un peu moins d'étaia~e érudit, non pas seulement parce que cette vaine
science est fastidieuse, mais parce qu'elle submero-e le
&lt;iocument. Laissez-nous seuls avec lui. On ne r:nge
p~s sur le. bord du saladier les limaces retirées de la
laitue; or Je sais telle édition d'un fragile et charmant
poète, où vous êtes pour quelque chose, et qui présente

LETIRE A UN HISTORIEN

45

une petite feuille de texte dans une véritable marge de
chenilles!
Innocentes manies, direz-vous. - Mais non; car elles
sont l'indice d'une tendance qui nous blesse. L'intelligence choisit les aliments, mais l'instinct les digère.
Soyez nos yeux et nos mains, mais laissez-nous être
estomacs; laissez-nous cette appétence par laquelle nous
prenons possession d'un texte, ce mouvement de sympathie par lequel nous entrons dans l'intimité d'une
grande figure. Ce n'est pas que nous intercédions en
faveur d'illusions et de légendes. Vous pouvez nous
défigurer un personnage traditionnel sans que nous
nous plaignions; l'histoire en propose assez d'autres
à notre admiration. Dans la clarté de jugement vers laquelle vous vous efforcez, ce n'est pas la clarté qui nous
inquiète, c'est la rage de juger; c'est ce perrin-dandisme
ergoteur qui fait du moindre chartiste un greffier de·
tribunal. Quelle bonne foi ne serait déroutée par la
méfiance tatillonne dont vous nous faites la première
des règles? Oubliez-vous que nul n'est plus dupé que
les méfian~s ?
C'est quelque chose que l'exactitude des faits. C'est
votre honnêteté, mais une honnêteté négative. L'histoire,
tout de même, ne commence réellement qu'aux mobiles
et au retentissement des événements chez les individus
ou les peuples. Tel trait peut être aussi vrai qu'on· voudra, il est mensonger s'il exprime pour nous des sentiments que n'éprouvaient pas les hommes de l'époque-.
Je crois sans peine qu 1au xvu• siècle on mangeait malproprement; mais si je m'irrite à vous voir tant insister
sur ces doigts plongés dans les plats ou ces dentelles

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

maculées de sauce, ce n'est pas du.mut que ces précisions
me semblent attentatoires à la noblesse de mes idoles,
c'est parce que, sous des apparences d'exactitude, vous
11ous donnez l'impression la plus calomnieuse, celle d'un
repas de Zoulous, là où l'urbanité, la conversation et la
tenue valaient peut-être bien celles d'aujourd'hui.
Mince sujet de chicane! Moins mince pourtant qu'il
ne paraît, car ce sont des détails de cette sorte qui
mettent le plus de barrières entre les hommes. C'est
déjà vrai entre contemporains; à plus forte raison lorsqu'il s'agit des générations passées, avec qui nul ne
prend à cœur de dissiper les malentendus. Je préfère
encore les entremetteurs un peu trop complaisants que
furent certains historiens de la vieille école, à cette véracité meurtrière par laquelle vous brouilleriez les meilleurs amis. Devant un portrait à perruque, votre rôle
devrait consister à nous fournir un cache qui isole le
visage et nous le fasse apparaître dans son caractère
profond, dépouillé de ce que l'époque et la mode y
-ajoutaient d'éphémère et de bizarre. Mais on croirait que
vous preniez à üche de ne me faire regarder que la
perruque. Je la distingue avant la figure des personnages.
J'aperçois ces monuments de boucles sur les champs de
bataille aussi bien que sur les oreillers. J'ai de la peine
à imaginer là-dessous les angoisses et les sueurs du
combat, Je désordre de la douleur et de la passion.
Débarrassez-moi de tout ce crin. - Il y était, ditesvous. - Oui, mais on n'y pensait pas jour et nuit ; et
lorsqu'on n'y pensait pas, c'est comrue s'il n'avait pas
existé.
Ne croyez-vous pas que la dévotion a notablement

LETTRE A UN HISTORIEN

47

changé de nature, le jour où l'on a cessé de se représenter les personnages de l'Evangile sous des vêtements
contemporains? et que le drame de la Passion a beaucoup perdu de sa réalité, lorsque ces toges, ces sandales,
.ce décorum antique ont fait leur apparition? Vous figurez-vous les cantiques franciscains adressés à ces figures
· intimidantes ? Au Moyen-Age, si l'amom des mystiques
a toute l'ardeur et la force de l'amour proprement dit,
c'est ,qu'il est direct, actuel. Depuis, la foi a trouvé
d'autres accents, plus nobles, plus grandioses, plus
humiliés, mais son essence la plus précieuses'est éventée
dès ces premiers sacrifices à l'exotisme.
J'en dirais autant des traductions grecques et latines .
Pourquoi le Plutarque d' Amyot a-t-il eu tant d'action
sur son époque et continue+il à nous émouvoir? On
voudtait nous persuader que c'est à cause de son style.
Certes ce style est savoureux; mais il l'est moins verbalement qt;ie par la force naïve avec laquelle il épouse
l'original, s'en approprie le contenu, pénètre dans la
familiarité des personnages. Pas un terme savant là où
peut servir une locution française: les sC'rnmes d'argent
sont comptées en écus, les distances mesurées en lieues,
une amphore est une cruche et une knémide est une
jambière. Comment voulez-vous que, sans une transposition où se perd le plus chaud de mon élan, je fusse
miennes les aventures d'un homme qui porte des knémides? Du coup il n'est plus qu'un mannequin de
musée.' C'est parfait )'our qui s'in~éresse à l'histoi~e de
l'uniforme, ou en&lt;!ore pour qui cherche des nmes
riches ou qui a besoin de quelques épices pour réveiller
.une imagination paresseuse. Mais Plutarque vaut mieux

�48

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que c_ela. Il n'est, je l'accorde, ni très profond ni très
persp1cac~ quand il décrit des natures exceptionnelles;
un certam ronron moral enlève de la netteté à
ses jugements. Mais avec quel soin il note les mobiles
moyens des actions; quelles précisions il fournit sur ce
que fut la vie quotidienne; quelle admirable image il
trace de ce que !'Antiquité considéra comme l'honnête
homme! Voilà un renseignement qui m'intéresse plus
qu'au~un autre, un magnifique repère pour apprécier le
chemm parcouru par l'humanité, non dans ses idées,
non dans tel de ses goûts, mais dans son affinement
dans ~a culture, dans cette somme que représenterait:
au~ diverses ~poques, un citoyen d'élite, si l'on pouvait
estimer en chiffres chacune de ses qualités. (Ne voyezvous pas ~u'aucun problème ne nous préoccupe davantage) de~ms que la guerre nous a fourni des renseignements s1 neufs sur nous-mêmes, sur notre héroïsme et
notre barbarie, sur notre conception de l'honneur, notre
désintére.55ement, notre crédulité ? Où en sommes-nous
j'entends &amp;
4r quels points avons-nous changé par rappo~
aux époques où l'on s'est considéré comme à un sommet
de la civilisation ?)
,
Eh bien, pour en revenir à Amyot, s'il a su nous
représenter cet honnête homme antique d'une manière
qui nous invitl:! à tant de retours sur nous-mêmes, ne
le doit-il pas en partie à une parfaite absence de couleur
locale, à une élimination hardie du bibelot grec e.t
lati?, de l'é1:1dition, et à une_ prise de possession non
moms hardie de tout ce qui fait l'homme même ?
Pour réussir si parfaitement, il ne suffit pas d'une
bonne méthode ; il faut cette imagination qui redçmne

LETTRE A UN HISTORIEN

49
vie aux événements, qui ressuscite les morts. Mais à
défaut de ce &lt;lori, c'est déjà quelque chose que la
méthode. « Je ne reconnais pas chez Aristote la plupart de mes mouvements ordinaires, dit Montaigne ;
on les a couverts et revêtus d'une autre robe pour
l'usage de l'école. Si j'étais du métier, je naturaliserais
l'art, autant comme ils artialisent la nature. »
On pourrait en dire autant des belles traductions
faites au xvn• siècle. Celles-là non plus ne dépaysaient
pas à plaisir le lecteur. « Belles infidèles » tant qu'on
voudra ; mais si elles trahissaient c'était avec un amour
dont on voudrait quelques traces sous la revêche fidélité de bien des traductions modernes. Aussi les œuvres
antiques restaient-elles présentes, vivantes, verdoyantes;
et si la fumure française donnait à leurs fruits une
saveur nouvelle, les branches continuaient du moins à
porter une abondance de fruits nourrissants et beaux.
Ainsi s'explique la supériorité donnée aux anciens :
ils étaient les anciens et les modernes par-dessus le
marché.
Je confesse avoir eu, vers vingt ans, un déplorable
goût pour les traductions de Leconte de Lisle. Plus les
phrases étaient chama1rées de syllabes grecques, plus je
m'y délectais, confondant ce plaisir déplacé avec celui
que me donnaient les merveilleux noms propres, les
éclatants ornemems de la Légende des Siècles. Je goûte
toujours autant ces philtres magiques que Hugo a su
composer avec l'écume sonore de l'histoire. Je me
répète toujours avec le même plaisir les Sept Merveilles
du Monde, Zim-Ziz.imi, et jusqu'aux énumérations du
Détroit de l'Euripe. Hugo connaît, en experte sorcière,
4

�50

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE .

la vertu des mots colorés et la force avec laquelle ils
projettent notre esprit sur de fantastiques trajectoires.
Peu m'i01portent les ingrédients dont il compose sa
drogue : le chanvre vaut le vin ou le pavot, du moment
qu'il s'agit seulement de provoquer le délire. Mais vouloir tirer de Sophocle une ébriété de cet otdre, voilà
qui est absurde et .sauvage. Il a, sur les hommes, des
choses à dire qui méritent d'être écoutées ; il réclame
de la docilité d'esprit ; ses paroles ne doivent pas servir
à des fuites en tous sens, à des bonds de Ménades.
Si encore vous étiez juste pour Hugo, on pourrait
vous passer une faiblesse de poète pour les vocables
voyants; mais vous ne supportez pas son vin, le plus
riche1 en ivresse verbale avec celui de Ronsard. Vous
vous gaussez des libertés qu1il prend avec l'histoire, et .
vous ne voyez pas que l'imagination I est magnifiquement stimulée par ces noms, ces allusions, ces rapprochements les plus hasardeux, mais toujours choisis avec
un prodigieux sens de la musique et de la force évocatrice; alors que ces mêmes mot~, employés judicieusement par vous, ne feraient que glacer votre texte.
M'avez-vous assez raillé à cause de
I

Mossul
Que tonquit lt premier Duillius, ce consul
Qr.i marchait prkédé de jtîlfes tibici11es.

Que de sottises rous avez relevées dans ces deux

e:

1. J'entends l'imaginatîon lyrique, volup!ueus_e
centrifuge,
le « ravissement ,, poi:tique, et non cette 1mag10at1on grave et
active, qui tend à une possession du monde plus complète et plus
profot1dc.

•

LETTRE A UN HISTORIEN

51

vers, et que vous avez ri de ce &lt;&lt; tibicines )&gt; qui ne
saurait désigner une forme de flûte, mais tout au plus
les joueuses qe cet instrument. Qu'y faire ? J'en reste
à mon plaisir. J'aime cette parenthèse romaine parmi la
turquerie de Zim-Ziz.imi. Vous êtes bien parvenu à me
gâter un peu ces « flûtes-llûtistes », pas assez pourtant
pour m'en dégoûter tout à fait.
Vous allez m'accuser de contradiction parce que
j'aime chez Hugo ce don d'ivresse et de dépaysement
que je n'accepte pas dans une traduction de Sophocle et
encore moins dans un livre d'histoire. L'apparence d'illogisme tient à ce que vous ne faites pas, me semble-t-il, une
distincùon suffisante entre Je poète simple excitateur de
l'imagination et le poète recréateu.r de l'homme, divinateur de son âme. (Le même poète se manifeste parfois dans ces deux rôles, mais guère simultanément ;
aussi n'est-il pas, je crois, arbitraire d'opposer l'une à
l'autre ces deux formes d'inspiration.) Je n'attends de
Hugo aucune révélation ni sur moi-même ni sur les
autres. Il est bien incapable de projeter dans aucun
recoin de notre cœur un jet de lumière inattendu. Il ne
saurait être nourriture; laissez-le être champagne.
Mais ne champagnisez pas ce qui n'est pas destiné à
nous étourdir. Laissez-nous approcher Œdipe et Antigone avec l'esprit le plus lucide; et surtout lorsque vous
faites métier d'historiens, n'interposez entre les hommes
et nous aucun mirage. Vous avez le droit d'être poètes,
mais seulement de ceux qui devinent Ja réalité cachée,
jamais de ceux qui nous aident à la fuir. C'est pour
avait voulu, à votre manière, imiter les seconds que
vous êtes tombés dans cet abus de la couleur et du

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LETI.RE A UN HISTORIEN

pittoresque - forme « artiste » de cette tendance à la
différenciation et à la fausse exactitude que nous vous
reprochons.
Qu'en français Ronsard « parle grec », c'est souvent
charmant et parfois admirable; mais que vous alliez
mettre des mots grecs dans la bouche de Grecs véritables, voilà qui n'a plus le moindre sel. Vous alléguez
une raison d'exactitude ; mais, tout au contraire, ces
mots n'ont, pouc la plupart d'entre nous, qu'un sens
assez imprécis, un sens noyé soru toute espèce d'irisations littéraires. Et quand ils seraient parfaitement
appropriés, parfaitement à la mesure de la chose désignée,_ ils n'en seraient pas moins déplorables, s'ils particularisent ce qu~ pourrait être général, s'ils relèguent
dans l'antiquaille ce qui devrait rester à l'homme de
tous les temps. Enfin ---:- et ceci me ramène à ma
marotte - j'affirme qu'à moins de preuves évidentes du
contraire, on diminue beaucoup les chances d'erreur en
partant de ce principe que les hommes sont toujours
pareils à eux.-mêmes et qu'on ne les peint jamais dans
leur vérité profonde mieux qu'en employant des couleurs qui nous peindrai1mt nous-mêmes avec vérité.
Laissez-moi prendre un exemple: l'idée qu'un Français de culture moyenne se fait du xv1e siècle. Quelle
image de cette époque a-t-on mise dans nos mémoires?
Ce ne sont qu'arquebuses, que gibets-, que massacres
que discussions théologiques, que fraises, que corsets:
que monstrueuses bra:guettes, qu'élégances cruelles
qu'ivresse intellectuelle, que jeu,c. d'artistes et de prince;
- image d'ailleurs belle, mais où nous ne pouvons
nous imaginer nous-mêmes en quelque attitude que ce

$J

soit. C'est un décor pour Diane de Poitiers otl Catherine
de Médicis, mais où les gens en veston n'ont rien à
voir. Or voici que j'ouvre les Essais. Quelle fra1cheur !
quel air délicieux ! quelle brise de chez nous ! quelle
rosée de nos prairies ! Et quel ami charmant, perspipicace, attentif! Il en sait sur moi-même beaucoup plu:;
que moi. Il ne parle que de lui, mais si pertinemment qué
c'est parler de nous tous. Personne dont le commerce soit
p1us facile et qui livre à l'intimité jusqu'à d'aussi subtils
replis. Il y a des hommes que j'aime davantage, il n'y en a
pas avec qui je m'entende mieux. Oui, mon ami; tout camarades de lycée que nous soyons, et contemporains et liés
d'un vieil attachement, vous m'êtes infiniment moins limpide, moins déchiffrable, moins proche. - Montaigne
était une exception, dites-vous,; - Pour le génie, assurément, mais pas pour le caractère et la culture. Nulle
part il ne se donne pour un incompris, pour un agneau
égaré parmi les loups. Il a été mêlé aux affaires de son
siècle, il a rempli des charges auprès des princes et s'en
est fort honorablement acquitté. Il analyse et consigne
ce dont personne n'avait encore fait un sujet d'étude,
mais ses sentiments ne sont pas d'un autre ordre que
ceux de son époque ; le succès des Essais en fait foi.
Ces nuances, ces délicatesses, ce te subtilité, cette
tendresse, cette poésie qui sont notre âme même, les
contemporains de Montaigne s'y reconnaissaient. C'est
donc que le décor, tout vrai qu'il fût, nous induisait en
erreur. C'est donc... .
Mais à quoi bon tant insister? Pardonnez cette pesante
dissertation. Ce qui est en jeu - vous le sentez a~si
bien que moi, et de là vient que nous discutons avec un

�54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peu trop de passion - c'est une certaine idée de la
différenciation des époques, qui traduite en langage primaire est devenue l'idée d'un progrès à tout prix. Vous
n'en êtes qu'à demi responsables, beaucoup d'entre vous
ayant plutôt manqué de mesure dans une admiration un
peu puérile du passé; mais en laissant l'épisodique
)'emporter sur l'essentiel, vous avez facilité ce glissement. Qui dit étrange dit étranger; qui dit étranger
dit barbare. Un peuple dont les vêtements, la nourriture, les objets usuels portent des noms si saugrenus,
comment se figurer qu'il trouvait le même goût que
nous à l'air, aux aliments ; qu'il connaissait chaque
nuance de sensations qu'un corps humain peut éprouver et à peu près chaque nuance de sentiments. Ainsi
vous avez soutenu, plus que vous ne vous l'imaginez,
cette vague foi dans une évolution nécessairement
ascendante, qui aurait précipité depuis cent ans son
mouvement triomphal. Dans l'enseignement historiquo
qu'on nous a donné, pas un aperçu qui n'ait été teinté
de ce médiocre optimisme; si bien que beaucoup d'entre
nous, même de ceux qui n'ont jamais donné dans cette
religion ou qui l'ont abjurée, n'en continuent pas
moins à envisager le passé tel qu'un enseignement tendancieux le leur a présenté. Ils ont redressé leur esprit
mais non rappris l'histoire.
Si vous le voulez bien, nous parleron~ une autre fois
de la façon dont la guerre a bousculé quelques-uns des
axiomes où nos jugements prennent source. Le seul
point qui importe ici, c•est une certaine humiliation de
la superbe et de la raison raisonnante ; par suite, un
besoin de chercher des normes ailleurs que dans notre

LETTRE A UN HISTORIEN

55

chaos. Nous ne faisons pas fi des normes politiques que
vous nous proposez, mais elles ne prennent de sens
véritable qu'une fois bien établies les normes de l'honnête hon1me. Comment apprécier la valeur d'un régime,
sans savoir à quelles gens il s'appliquait, en quoi ils
nous ressemblaient ou non ? Or ce n'est pas une
mosaïque de petits documents qui nous l'apprendra;
c'est la méditation d'un ou deux textes, la contemplation d'un ou deux portraits.
Vous vous étonniez l'autre jour de voir tant d'esprits
retourner à !'Histoire Sainte et à la Légende Dorée :
ne vous en prenez qu'à vous-mêmes qui nous avez si
inconsidérément désaffecté l'histoire. Ce que n0us vous
demandons, c'est de la repeupler de ses morts, pour
que nous renouions avec èi.Ix un commerce familier.
Nos curiosités ne sont plus les mêmes qu'autrefois ;
elles sont moins libres, moins gratuites. Nous sommes
des hommes occupés à se reconstruire une image du
monde. Nous attendons de votre amitié qu'elle nous
aide dans cette rude tâche ; et vous nous pardonnerez si
nous nous insurgeons avec une vivacité un peu injuste
contre tout ce qui peut nous en disu:aire.
JEAN SCHLUMBERGER

�57

FEUILLES DE TEMPÉRATURE

FEUILLES DE TEMPERATURE

MESURE DU TEMPS

RESPECT HUMAlIN
I

i:

Le bonheur a passé comme les mammouths.
Il n'y a plus que la faim
et le vermouth.
Tous ces yeux roses sur des litières de pavés pourris
s'ouvrent à peine
au passage de la garde touranienne~

Sucés par les panneaux-réclame,
rongés de petites annonces,
anémiés par les ventes fictives
comme par des maladies coloniales,
titubant sur leurs positions à tel'me,
areux et bourrés d'actions nominales "
par les intermédiaires au nez gras,
les porteurs de coupons apportent leur lymphe aux docks vides,
attendant les bateaux de viande congelée.

Monsieur le Directeur,
je renonce a enfier.
f abandonne les attitudes, car maintenant
il fant se contenter de postures.
Je renonce à m'affirmer sur des cartes de visite.
D'ailletws
tout mon corps proteste contre la statt'on verticale.
Je suis sollicité de tomber.
Soudain
le mot PESANTEUR gagne en agrément,
et je lui cède, et me voici à terre.
Mais quelle étringe loi
me remet sttr mes pieds malgré ~i
et me fait solliciter
de votre Haute Bienveillance
une distinction honorifique ?

•

�LA NOUVELLE REVUt FRANÇAISE

FOIRE DE LA FLORIDE

L'orchestrophone électrique acartons perfarts
calcine la brasserie,
amollit l'âme de l'infanterie
tt ·mue les platane.s' en arbres d'essieu.
L'été est complet.
Au-dessus des plaines de terre cuite
frritantes, les 23 millions d'étoiles de 16m• grandeur
.sont au rendez-vous.
Le Manzanarès, pour tromper la soif, suce dlS cailloux.
Sttr des collines de pralines
le calcium soujfte son ail.
Toutes les fieurs de Manille, brodées sur soie,
tennent dans les capotes des victorias.
La patronne du Tir enlève l'œuf
et boit le jet d'eau.
Les punaises meurent dans les beignets.
Pour 60 centimes, MODERN PHOTO votts tire
en aviateur, ou en Jésus,
avec la couronne d'épines.
SANS AUGMENTATION DE PRIX.

FEUILLES DE TEMPÉRATURE

59

CURE DE PRINTEMPS

Pour celui qui ne veut pas voir
que les dictatures, les vertiges, les doctrines, les drogues,
les orchestres, les héresies, les horiz.ons
sont remis en question.
Il ne fallait pas confondre
le tout-à-l'égout et la -motoculture
avec le paradis.
Des gens ont glissé sur ce nwt visqueux : LUXE
et se sont tués.
Nous avons constaté le décès
d'un grand nombre de commerçants français
qui avaient voulu cesser d'appartenir à des
ordres contemplatifs.
Un Ministre noir inaugura le charnier :
pris d'un désir hircin,
il enlaça la chanteuse. subventionnee
qui récitait l'ode funèbre
dans une robe de panne orangée
avec des manches en application d'Irlande,
et l'hymne à la production lui resta dans la gorge.

�60

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le combat des gras et des maigres finü.
Les massacres entre maigres comme1tcent.
Un joueur de golf ne produit pas de calories.
S'il faut quitter lrs raffinements
on ne perdra pas grand'chose.
Des foules hainenses
broutant la défiance aux pâtures d'asphalte
oscillent, al'heure des boissons glacées
sur un monde anémié de sanglantes folies :
gammes sales, catalogues de sensualité,
aucune f:uasion de ce côté.

BEAUTE, MON
BEAU SOUCI. ....
Beauté, mon beau souci, de qui l'âme
incertaine .....
MALH:!RBE,

Sans risquer des incantations
on peut s'expertiser:
le monde porte à faux,
il faut repartir de z.éro,
il faut repartir du niveau de la terre et de la mer.
Prêtez. votre concours à une œ11vre de charité:
Le monde est à recommencer.
PAt1L MORAND

I

I

X,

I.

Du lierre et du verre, et partout le teint rose et
délicat des briques sous le hâle noir lentement accumulé par l'air chargé de vapeurs, de fumées et de couchants rouges... Des rues calmes, et qui restent calmes
malgré leurs passants : comme les quais du fleuve ;
comme la rue de l'Eglise, qui fut au siècle dernier la
Grand-Rue d'un village de banlieue, dont les arbres et
les vens terrains vagues descendaient jusqu'à la rive.
Mais l'immense ville a rejoint le village et se l'est
incorporé, et maintenant la rue de l'Eglise et l'église
demeurent, dans ce quartier, comme de précieux restes
du passé, soigneusement laissés à leur place, et respectés : la rue avec ses détours, et la petite église avec
•n fragment de son cimetière. Et il y a d'autres souvenirs, plus récents : la maison où vécut le prophète
tonnant et ~rondant du culte des Héros. (Une
malédiction est tombée sur elle : on en a fait un musée.)

.

�I
LA NOUVELL15 REVOE FRANÇAISE

Mais toutes les autres maisons vivent, autour de cellela : même celle qu'habita - u.ne inscription le dit _
ce charmant poëte qu'on ne retrouve que par échappées dans son . œuvre et qui, père besogneux d'une
no?1breuse fam1lle, porta en lui pendant toute sa vi~,
~m fut une longue enfance, le sGmvenir des Antilles où
il ~-tait ~é' et l'image d'une jeune fille de quatorze ans
qu il avait aperçue un jour et n'avait jamais revue.
Elles vivent, mais il y a chez elles une telle volonté de
c~J°:e et de paix que, dans ce coin de la ville, on
d1~ait que des abîmes de silence séparent tous ]es
obiers, . même les plus proches les uns des autres. Au
xvm• siècle on tab_riquait ici de la poterie ; mais à
P.résent,_ on y cultive., avec des soins infinis, le précieux silence. lei, chaque chose est à part de toutes
les:autres : les jardins, les arbres citadins sous leur
revêtement de suie humide, les chapelles, les hôpitaux, la station des taxis, toutes ces choses existent
s~s. bruit, sa.is rien qui laisse voir au passant leur
ac~1vité. T~ut est solitaire et discret; les couleurs
meme_ se taisent ,e: demandent à être regardées plus
attent1~emetJ qu ailleurs, et ce n'est que de tout près,
et les Jours de soleil, qu'on s'aperçoit que le pont
tendu s~r ses_ ha~ts piliers comme une double guirlande dune nve a l autre, a son armature peinte en
vert. Et le fleuve ne se distingue de la brume que par
une sourde lueur d'argent, ou de cuivre selon les
h
,,
eures..• A rborizon rempli d'usines, un groupe de
~au_tes tours, une famille de noires Babels, m:trque les
l!m1tes de la ville, - si elle a des limites, - du côté de
1Occident.

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI .....

Etendu sur un divan, près de la fenêtre en saillie, au
rez-de-chaussée, Marc Fournier goûtait le silence de son
quartier et cherchait à se l'expliquer. Comment se faisait-il que toutes choses fussent à ce point isolées, sans
rayonnement, sans accointance, sans se faire entendre
leurs voix ? Et sa pensée suivit la rue où étaient la maison de Carlyle et celle de Leigh Hunt, jusqu'à son
confluent, après un tournant brusque, avec une rue plus
large, - et là, au coin, à gauche, il y avait, derrière
une palissade noire, une villa inhabitée qui dormait au
fond de son jardin dont les allées s'effaçaient, transparaissant encore sous les herbes et les fleurs comme les
événements d'un songe sous les premières sensations
du réveil. C'était là qu'avec la complicité de tout le
quartier, à la faveur de ce silence tendu, voulu par tous
les habitants, la nature se réparait, reprenait toutes ses
habitudes, mêlait toutes ses croissances, oblitérait avec
patience et entêtement un passé humain, une histoire
humaine, dont les empreintes se voyaient peut-être
encore sur la sable recouvert de feuilles et de tendres
tiges, - et lourdement, régulièrement, comme une
pulsation, les trois notes sauvages et passionnées d'un
oiseau invisible tombaient dans le silence d'ombre et
d'or. Et c'était là, sans doute, que s'étaient réfugiées les
anciennes petites divinités proscrites, celles de la rive,
celles qui protégeaient les potiers, celles de la forge et du
pré communal, - toutes les nymphes et les fées de
Chelsea ! Et cela était beaucoup plus important que le
souvenir morose des grands hommes qui jadis avaient
habité là. Cela faisait de ce quartier un pays féerique :
on le sentait bien à ce silence de rêve, à cette lumière

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

adoucie par l'eau et la verdure, fondue dans la brume
subtile où toutes les formes apparaissiient et disparaissaient soudainement avec quelque chose comme ce
geste : le doigt sur les lèvres.
·
(( Oui, » songeait Marc, « autrefois le quartier des
gens de lettres, et maintenant celui des peintres: ce qui
explique la rencontre, çà et là, d'un groupe de modèles:
des enfants brunes à grandes boucles d'oreilles rondes
sous la coiffe bfanche ouverte comme un livre... Mais
qu'est-ce qui peut expliquer ce silence, et ces douces
présences invisibles, -et cette calme pantomime des rues
qui font semblant d'être désertes, sinon ... »
A ce moment, les Fées parurent. Il y eut un faible
bruit de grelots, de rires et de tambourins, et deux
chars pleins de petits personnages costumés s'arrêtèrent
devant une porte, de l'autre côté de la rue, eu face du
quai.
A l'entour, rien ne s'étonna, et l'après-midi de ce
samedi soir de mai continua sa vie pensive, aussi indifférente à l'arrivée des Fées qu'elle l'avait été, quelques
heures plus tôt, à la cessation du travail de la semaine,
ce cataclysme qui emportait des millions d'êtres
humains, fuyant le travail, loin du centre de la ville.
Et Marc vit que les Fées, pour se montrer au grand
jour de la rue, s'étaient déguisées en personnages de la
Comédie italienne. Arlequin fut le premier à descendre
du char, et Colombine, pesant, l'espace d'une seconde,
sur sa main levée, sauta a pieds-joints du marchepied
sur le trottoir. Les autres suivirent, et celle qui descendit la dernière fut une petite Folie blanche et bleue
en masque de satin blanc qui s'avança jusqu'à l'extré-

6j

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

mité du trottoir et agita dans la direction de la fenêtre
d'où Marc la regardait, sa marotte de rubans bleus et
blancs. Puis elle courut rejoindre ses compagnons, er
t-ous pénétrèrent dans la maison devant laquelle leurs
chars s'étaient arrêtés.
Ma:&gt;• Crosland entra dans la chambre, s'approcha de
la fenêtre, et se penchant au-dessus du divan elle
écarta le rideau.
- Vous avez vu Queenie? dit-elle à Marc. Oui, eII~
a •dû venir avec les autres. Elle est déguisée en Folie ;
un si joli costume que les dames patronnesses lui ont
prêté! Oh, je ne vous l'avais pas dit, Marc? Une surprise que ces dames foot de temps en temps aux convalescents des hôpitaux: une idée si charitable ..•
Malgré notre deuil je n'ai pas voulu que ma fille refusât
l'invitation de ces dames. Queenie m'a promis qu'elle
viendrait après la visite.
- j'espère qu'elle pourra rester un peu et prendre le
thé avec nous, Edith ? Préparez-le ici, voulez-vous ?
Mm• Crosland laissa Marc seul pendant un instant,
puis revint avec les objets du service à thé.
- Je pense que vous n'êtes pas mécontent, Marc?
puisque vous _m'avez souvent dit que vous aimerie~
connaître ma fille. J'aurais voulu pouvoir vous la
présenter plus tôt; mais vraiment je n'en ai pas et1
l'occasion. Et sauf le soir où vous nous avez rencontrées
comme je la reconduisais chez sa tante ...
On sonna, et l'instant d'après la Folie bleue et:
blanche, le visage découvert à présent, et ses joue5
roses et ses yeux bleus brillant entre des réseaux toot
emmêlés de fils blonds, entra en faisant tinter tous le:;.
5

•

�66

LA NOUVELLE !IEVOE FRANÇAISÉ

grelots de sa jupe. Elle jeta son masque et sa marotte
sur le divan que Marc venait de quitter, et après que
Mme Crosland l'eut embrassée, elle vint à Marc, la main
tendue:
- Comment allez-vous ?
Et Marc Fournier, qui allait avoir vingt-cinq ans,
éprouva un léger mécontentement de lui-même en
constatant que, malgré ce qu'il appelait son expérience
il n'avait pas appris à dissimuler son émoi et sa confu:
sion lorsqu'il se trouvait en présence d'une très jolie
fille. Il souhaita même d'arriver à ne plus éprouver cet
émoi.
. Mais lorsqu'il se vit assis entre l'éb1ouissante apparition et la femme qui ne lui refusait rien, et qu'il songea
qu'après tout l'éblouissante apparition n'était que la fille
de cette femme, son sang-froid et sa lucidité lui revinrent, et il se mit à parler, sans se préoccuper de son
accent étranger, et seulement attentif à ne pas appeler
Mme Crosland, devant sa fille, « Edith &gt;&gt; tout court. Et
bientôt, en réponse à une question de lui, la Fée se mit
à raconter comillent elle s'était déguisée, et la hâte avec
~quelle il avait fallu découdre, puis recoudre, pour
ajuster le costume trop étroit. Elle riait, et par instants
sa voix montait plus haut qu'elle n'aurait voulu. Mais
ses gestes, tandis q1;1'elle coupait les tartines et les portait à sa bouche, restaient calmes. La blancheur vivante
de ses mains et de ses bras contrastait avec la blancheur
dure de la nappe ; mais les deux blancheurs paraissaient
faites l'une pour l'autre, .et de toute la. personne de
Queenie se dégageait une impression de vie saine
délicate et propre. Elle était aussi douce, polie et pur;

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI .....

que peut l'être la créature humaine. Enfin Marc soutint
l'éclat du visage, où il vit la même santé, la·même douceur, la même pureté, vivantes, parlantes, et regarqantes.
Le blanc même des yeux brillait, et quelques instants
plus tard, tandis que le reste de la ~o-ure était caché par
la tasse ou elle buvait, il rencontra les yeux tranq_uilles,
d'un bleu lointain et pur, et il songea aussitôt à ce Lied
où le poëte dit que, lorsqu'il pense aux yeux de celle
qu'il aime, un océan de pensées bleues subn'lerge son
âme:
Eù1 Meer vou blauen Geda11keu. ...

Marc n'était pas encore très sûr de ses goûts en
poésie, et il se rappela qu'il avait dit, précisément à
propos de celle-ci, qu'elle était un peu trop dans le genre
des cartes postales à sujet sentimental. Mais presque
en même temps il revit d'autres regards dont le souvenir l'avait suivi pendant des jours : regards cruellement tendres, donnés comme une aum6ne ou comme
une promesse qu'on s.air qu'on ne tiendra pas : regards
de jeunes filles accompagnées, de femmes assises auprès
d'un homme, regards de jeunes mariées en voyage ...
Mais dans les yeux de Queenie, il n'y avait rien que de
la gaîté, de la franchise, et quelque chose comme une
rêverie vague et douce.
Un peu gêné, il détourna sa vue sur Mme Crosland, et
il lui sut gré de paraître encore aimable et que ses
trente-huit ans pus.sent soutenir la comparaison avec les
quinze ans - était-ce bien quinze ans ? - de sa fille.
C'étaient les mêmes yeux, moins vifs, moins gais, mais
plus tendres. Et quand elle baissait un peu la tête,
comme en ce moment, il y avait dans la pureté et la

..

�68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

blancheur de son teint, et dans la courbe de ses joues, un
air d'enfance et de naïveté qui l'émouvait toujours.
Il pensa : devine-t-elle que je suis en train de les
comparer ? Mais elle n'ose pas me regarder: elle pense
à notre secret, et elle est peut-être gênée de me voir à
son côté en présence de sa fille ? Et Queenie, se doutet-elle ... ?

- Oh, ils sont partis sans moi, dit la Fée, en regardant vers · la fenêtre. Et que vais-je faire ? Je ne peux
aller dans la rue vêtue comme cela.
" entendit le coup
Mais tout s'arrangea. Marc sortit, on
de sifilet du concierge, et au bout d'un instant un taxi
s'arrêtait devant la porte. Marc, habillé pour sortir,
rentra en disant :
- Je vais reconduire Queenie, Mm• Crosland.
En trois bonds, et avec un joli bruit de grelots et de
satin froissé, la Folie alla se blottir dans un coin de la
voiture, et Marc la rejoignit. Mruc Crosland vint ellemême donner l'adresse au chauffeur, et au moment où
la voiture démarrait, Queenie baissa la vitre, du côté où
était soµ compagnon, et s'appuyant d'une main à la
portière, elle agita sa marotte jusqu'à ce qu'un tournant
lui eut caché la maison. Marc relevà la vitre, pms, se
forçant un peu pour sourire, il dit:
- C'est votre nom, Queenie?
- Oui ; pourquoi pas ?
- J'avais pensé que c1était un nom d'amitié que
vous donnait votre mère.
- Oh non, je m'appelle Queenie.
Elle sourit si ingénument que Marc n'eut plus besoin
de faire effort pour sourire. Il murmura :

!&amp;AUTE, MON !EAU SOUCI •••• ,

- Queenie ...
Et l'instant d'après il était si près d'elle que le beau
visage clair et les yeux bleus n'étaient plus qu'une seule
tache fraîche devant ses yeux, et que ses lèvres touchaient les douces lèvres humides, et qu'il sentait passer
leur souffie à travers sa moustache. D'abord elle avait eu
un mouvement de recul, mais aussitôt après elle rendit
le baiser, bravement, en fermant les yeux, avec élan et
maladresse. Puis elle essaya de dire « Non », comme
un enfant: « N ... n ... non. ,&gt; Et Marc, cédant à la pression de son coude, consentit à se détacher d'elle. Ma-is
il couvrit de sa main la petite main qui reposait sur le
coussin. Il dit :
- J'espère que vous n'arriverez pas en retard.
- J'espère que non; je suppose qu'ils m'attendront.
Toutes les pensées de Marc s'élevaient du sein d'une
grande joie tranquille. C'était donc vrai : l'éblouissante
apparition, la Fée, la jeune folie blanche et bleue, - il
l'avait tenue dans ses bras, et ce visage vers lequel il
osait à peine élever ses regards, il y avait à peine une
demi-heure... Ah, ce n'était qu'une petite mortelle,
:après tout ; mais ·une si douce petite mortelle. Ensuite
il se reprocha d'être si ému, et d'attacher tant d'importance à ce qu'il venai! de faire. Il se dit qu'il était resté
bien collégien malgré ses vingt-cinq ans, et qu'un
homine de son âge qui embrassait une jeune fille devait
le faire délibérément, et même presque distraitement.
.Sûrement les vrais séducteurs devaient prendre un pren1Îer baiser avec autant de calme qu'un employé des
postes oblitère un timbre. Quoi, cette enfant paraissait
:bien moins émue que lui !

�70

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

71

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En effet - et Marc le comprit plus tard, - Queenie
était plutôt flattée qu'émue par ce qui venait de se
passer. Elle avait bien reçu déjà, et rendu, quelques
baisers ; mais cettK-là ne comptaient plus à présent :
c'étaient des baisers d'enfants de son âge. Pour la première fois de sa vie, elle venait d'être embrassée par un
homme, - le contact dur de la moustache taillée
courte était une sensation nouvelle qui l'intéressait, mais surtout elle était fière d'avoir découvert qu'une
grande personne, un homme, un monsieur, avait, à.
caus~ d'elle, perdu pendant un instant le sérieux et la
gravité qu'elle attribuait à toutes les grandes persQnnes.
Pourtant, quand Marc se rapprocha d'elle, avec une
demande, presqu'une supplication dans son regard, elle
lui dit d'une voix basse mais tranquille :
- Non. Nous approchons. Ils pourraient nous voir.
Elle remit son masque. Le tari s'arrêtait. Elle était
descendue avant qu'il eût pu mettre pied à terre et
l'aider. Elle lui tenditt la main en disant:
- Eh bien, au revoir •..
Il ne sut que répondre: cc Au revoir &gt;J, tandis que son
regard cherchait à rencontrer ses yeux dans les deux
fentes du masque. Une porte se referma sur elle.
Dans le taxi qui maintenant le ramenait chez lui, le
premier mouyement de Marc fut d'allumer une ciga-rette; mais il s'en abstint: il voulait conserver autour de
lui la délicate odeur qu'avait laissée celle qui venait de
le quitter. Etait-ce tout ce qui lui testait d'elle? Il aurait
ch'.l lui demander quelque souvenir tangible: son
musque ( elle dirait qu'elle l'avait perdu) ou le ruban

de ses cheveux. Elle avait peut-être laissé tomber son
mouchoir? Il se baissa, et sa main, en tâtant le fond de
la voiture, rencontra quelque chose de mieux que ce
qu'il avait espéré trouver: un grelot, qui s'était détaché
de la jupe de satin à rayures blanches et bleues. De la
jupe? oui: ceux de la marotte étaient beaucoup plus
petits. Un grelot qui avait tremblé et ti~té à chacu? de
ses mouvements ! A vrai dire il ne tintait plus mamtenant car on avait marché dessus, elle sans doute, et
ains{ le petit grelot avait vécu et était mort délicieusement'. Marc le déposa avec soin au fond de la poche
intérieure de son gilet ; et alors il s'abandonna à sa
grande joie.
.
Il dit à haute voix: cc Queenie »; et ensutte:
cc Queenie Crosland &gt;&gt;. Il ne se souvenait plus que sept
ou huit semaines auparavant il avait dit dans un moment
de joie semblable : « Edith », et ensuite: c&lt; ~dith Crosland )) . II chanta. Puis, sans éprouver la moindre honte,
il se récita doucement, avec des intonations J?assionnées les deux strophes du Lied où il est question
de l'océa~ de pensées bleues. Et avant qu'il eût_ eu l_e
temps de se reprendre et de rire de lui-même, 11 éta.tt
devant sa porte.
Il réagit assez pour se dire qu'il de~ait être pi:udent,
et donner autant que possible un air de banalité _au~
éloges qu'il ferait de Queenie à Mm• Crosland. ~fars 11
n'eut pas besoin de suivre cette ligne de condmte, c~r
dès qu'il fut en présence d'Edi~1- un~ partie des sentiments que sa fille venait de lm msp1rer se reportèrent
sur elle.
_ Votre fille est charmante, Edith. Si bien élevée ...

�72
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Oh, et blonde et blanche et douce comme vous! C'est
étonnant comme vous vous ressemblez... J'aimerais
savoir jusqu'à quel point va la ressemblance. A-t-elle ce
•
•
;i
meme petit signe....
~

-

Oh Marc, vous posez des questions !.. . Oui, je

crois qu'elle l'a.
Puis elle ajouta, avec un sourire que Marc ne comprit
pas bien, ou qu'il ne voulut pas comprendre:
- Ce n'est qu'une enfant, vous sa,·ez: quatorze ans
le 20 décembre dernier!

\

- Oh! dit Marc d'un ton qui laissait deviner sa
lf!éception, sans qu'il s'en- rendît compte lui-même.
Mais cela le servit à son insu. En effet, lorsque, un
plus tard, il dit qu'il serait heureux que Queenie vînt
passer quelquefois l'après-midi avec Mme Crosland et
foi, Edith y consentit aussitôt.
- Oui, l'après-midi du dimanche, dit-elle. Non pas
,demain: je n'aurais pas le temps de prévenir Mm• Longhurst. Mais le dimanche suivant Queenie viendra.
- Très bien, dit Marc; je vais donc être père de
famille tous les dimanches ,· la seule chose, ma chère,
qui manquait à mon bonheur.
Sa journée de travail finie, et tandis que l'autobus le
ramenait vers son quartier à travers les mille perspectives de la ville, Marc songeait à la paisible félicité qui
l'attendait chez lui.
Ce n'était déjà plus le temps où cette pensée l'occupait
même pendant la journée : l'époque d'incertitude,
d'effort, de c~rins et de joies alternées et enfin de
victoire ardente, pendant laquelle il s'était préparé ce

iEAUTÈ, MON BEAU SOUCI.....

~nheur et l'avait conquis. Le temps de l'impatiènce et
de la hâte, lui aussi, était passé. Et peut-être que cette
phase, pendant laquelle Edith et lui étaient surtout
è.eux complices de leur plaisir mutuel, seulement attentifs l'un à l'autre, ennemis de tout ce qui les empêchait
d'êtr'e seuls ensemble, touchait maintenant à sa fin, Une
phase plus calme et, somme toute, meilleure, commençait:
leurs habitudes avaient fait connaissance et s'entendaient
bien; ils goûtaient plus lentement -et plus savamment
leur bonheur, et le perfectionnaient; et ainsi ils allaient
s'unissant plus étroitement chaque jour, s'identifiant peu
à peu l'un à l'autre. Déjà, pour Marc, l'idée ou le sentiment qui était présent en lui lorsqu'il disait: (&lt; chez
moi » était composé de tous les souvenirs qu'il avait
non seulement de ses murs et de ses meubles, de son
feu, de ses livres et de ses repas, de ses nuits et de ses
levers, mais encore, et surtout, des souvenirs, sans
cesse augmentés et enrichis, qu':J. avait d'Edith Crosland.
Elle était ce qu'il y avait de plus précieux, de plus
intime, de plus voilé, chez lui. Et tout cela, pour
Marc, se résumait en cette pensée: qu'après ses heures
de travail il allait, dans uia. moment, retrouver une
femme aimable et douce qui l'attehdait.
C'était bon, qu'elle eût consenti à vivre chez lui, et
qu'il pût partager toutes ses heures, tous ses instants, et
que ce ne fût pas une étrangère, une dame en visite,
qu'il allât retrouver, mais sa femme, dans sa maison:
le don absolu, la possession complète. Et cela s'était si
facilement arrangé! Veuve depuis près de deux ans,
MD\• Crosland habitait, avec sa fille, chez une sœur de
son mari - une Mme Longhurst, - contribuant à la
\

,-

73

'

1.

�·,
74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dépense d~ ménage. C' é:3-it par des amis des Longhurst que
Marc avait connu Edith. Il n'avait pas tardé à sarnir
que les deux belles-sœurs ne faisaient pas très bon
ménage et qu'Edith souffrait, dans cette maison. 'Déjà il
il était en termes d'intimité assez grande avec elle pour
se permettre de lui proposer de venir vivre chez lui pendant les quelques mois qu'il devait passer dans son
appartement de Chelsea, mais il la prévint qu'au début
de l'hiver il partirait, comme tous les ans, pour un
autre pays. Elle devrait se considérer comme son invitée
et en_ échange, elle dirigerait sa maison, avec plein;
autont~ sur la servante et dans tous les dé.tails du ménage,
et ~era1t en somme, aux yeux de toutes les personnes
41;11 ~ourraient avoir affaire à Marc, son intendante.
C é:ait, pour el!e, pour lui, et à l'égard du monde, la
me1lleu:e, solution. Il avait d'abord craint qu'elle ne
consentit a cet arrangem~nt avec l)mpression que c'était
pour elle une sorte de aéchéance. Mais ils étaient alors
trop préoccupés de bien cacher et d'abriter leur affection
pour qu'elle s'attardât .à des considérations de ce genre•
é
'
,
et tout r ce~en~ e~core, elle lui avait dit que jamais,
au temps ou elle Jomssait de tous ses avantages sociaux
et de toutes ses prérogatives d'épouse, elle n'avait été
aussi heureuse qu'à présent. Pour ses amies et connaissances elle était censée avoir quitté Londres.
~e fait qu'il pût plaire à une femme, ou tout au
~01ns qu'une femme se laissât aimer de lui, était touJours po~r ~arc un ~ujet d'étonnement, et chaque fois
que ce fait lm devenait évident, il inclinait à croire que
c'était _l'effe_t d'un hasard, un miracle, et que ce phénomène msohte ne se reproduirait jamais plus dans sa vie.

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

75

Ce n'était pàs qu'il fût exempt de fatuité, mais cette
fatuité était toute en surface, et au fond il se jugeait
sévèrement et n'avait aucune confiance en lui-même.
Et il n'avait pas tout à fait tort. Car s'il eût été plus
attentif, il aurait compris qu'il avait été surtout, à l'origine, aux yeux de Mm• Crosland, ceci: l'occasion. Mais
c'est déjà beaucoup que d'être une occasion dans la vie
d'une femme; et peut-être même qu'en observant
mieux et en y réfléchissant davantage, il aurait trouvé,
dans le caractère même d'Edith, l'explication, - plus ou
moins flatteuse pour son amour-propre, - de l'affection très réelle qu'elle avait _pour lui. Une fois, il avait
pensé: « Toute sa vie sé résume ainsi: une rêverie confuse et chaste et ... l'alcôve. )) Mais ce n'était pas aussi
simple que cela. Il y avait, d'abord, chez Mm• Crosland, un sentiment très net de soll âge. Elle était
encore très aimable, mais elle savait bien qu'à
certains jours elle ne pouvait pas, comme l'héroïne de
Maynard, « consulter son miroir avec des yeux
contents. J) Sans doute, on ne voyait encore tomber
« ni ses lis ni ses roses », mais il était évident que
cc l'hiver de sa vie &gt;&gt; ne serait pas cc son second printemps » ; et elle sentait bien qu'elle n'avait pas strictement ' droit à la possession exclusive et dµrable d'un
amant de vingt-cinq ans. C'était une sorte de larcin
qu'elle faisait à la Nature et au Temps. cc Les eaux
dérobées sont plus douces, et le pain mangé en cachette
a plus de saveur. ii
D'autre part elle était d'un tempérament romanesque, et il lui fallait entourer les réalités d,e l'amour
de toute une nébuleuse de songes et de brillantes images.

�f

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI •••••

76

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sa vie ~tait à_ la fois ce qu'elle savait qu'elle était, et une
autre vie, qm se passait sur un plan supérieur dans la
région .de tous les /affinements du luxe, de l'es;rit et de
la p~ss1?n .. Ce qu 11_ y avait de curieux, c'est qu'elle parvenait a faire coïncider ces deux plans et savait passer
?e la retenue et m~me de la pruderie les plus complètes
a un abandon effréné, et parfois elle arrivait même à
réunir en elle, dans le même instant, la c&lt; sainte et le
d~m~n. )) El~e a:ait aussi un certain sens du pittoresque.
Ainsi elle a1ma1t Marc ( elle se disait qu'elle l'aimait,
alors qu'en réalité elle n'avait rien de plus à son égard
'
'
,
qu un attachement affectueux), elle l' cc aimait», entre
autres raisons, parce qu'il était né et avait été élevé sur
le Continent. Il était à ses yeux un homme cc d'une
aut~e race », un peu mystérieux, un peu déroutant,
mais assurément plus tendre et plus empressé que ceux
qu'elle avait connus jusqu'alors. Et quand, le dimanche
~ati:n, Mar~ sortait pour aller à la petite chapelle catholique romame pour entendre la messe, elle s'exaltait
en songeant à ces pays qu'elle n'avait jamais vus : la
France, l'Italie, l'Espagne, ces nations ardentes, romanesques et pleines d'une corruption raffinée! Et Marc
qui s'était aperçu de ce penchant d'Edith, s'amusait à lui
parler des nuits italiennes, à lui raconter des scandales
parisiens, et à lui décrire des courses de taureaux.
Il aimait t:ouver chez elle cette curiosité sympathique,
et l~ ~eg:rdait comme une preuve d'ouverture d'esprit.
Mais a coté de cela, elle avait un goût fâcheux pour ce
qu'elle appelait ce la vie intellectuelle ». Elle avait lu
beaucoup, et d'abord des romans, dont quelques-uns lui
avaient révélé l'existence de grandes choses vagues,

77
comme !'Esthétique, la Psychologie, et les doctrines et
les problèmes dont l'ensemble constitue ce qu'on peut
appeler le monde de la pensée. Alors ce monde~ cette
vie de l'esprit, lui étaient apparus comme le suprême
luxe, et elle s'était imposé la tâche d'y pénétrer, se disant
qu'elle se devait à elle-même de s'orner de toutes ces
parures. Mais elle avait échoué, et n'importe qui à sa
place et en s'y prenant de cette façon, aurait échoué. On
était seulement surpris de voir qu'ayant lu tant de
livres elle en prît encore tant au sérieux. Et puis elle
confondait tout, et il y avait bien des vides dans sa culture livresque. Mais cela ne l'empêchait pas de laisser
voir à Marc, parfois, qu'elle le considérait un peu
comme un inférieur au point de vue intellectuel. Un
jour même elle était allée jusqu'à lui dire quelque chose
comme ceci : cc Ce sont là des idées générales, et vous et
les idées générales vous êtes brouillés. Vous êtes bien
trop subjectif... » Et Marc, agacé, n'avait pu s'empêcher
de lui dire: c&lt; Edith, laissez donc vos philosophes et ne
lisez que les livres qui vous amusent. » - cc Oh mais
c'est de l'hédonisme tout pur ! )) Elle avait raison: c'était
de l'hédonisme ; mais Marc se demanda si elle savait
exactement le sens de cet affreux mot, et si elle ne
croyait pas à l'existence d'un philosophe qui se serait
appelé Hédon. Dès ~ors il la laissa divaguer, et citer
dans une même phrase Swedenborg, Kant et Bergson,
comme cela lui arrivait quelquefois. C'était même touchant: elle était devant la vie intellectuelle comme un
enfant devant un piano dont il ne sait pas jouer, et qui
s'émerveille lorsque, en frappant des touches au hasird,
il réussit à produire un accord.

�78

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais c'était là l'unique travers d'une femme charmante et bien féminine : une petite dose de pédanterie
nordique. En dehors de son comnierce peu fructueux
avec les livres, son esprit était prompt, net et vigoureux.
Ce n'était pas pour rien qu'elle était du même sang que
le peuple qui a donné au monde les plus grands humoristes. De ce peuple elle avait la finesse, le sens du
comique, et la grâce dans l'expression. Elle savait saisir
le côté ridicule d'un objet ou d'une situation, et l'exprimer d'une manière frappante. Sans avoir l'air d'y toucher, elle était quelquefois terrible et n'épargnait rien,
pas même Marc; et lui, heureux de lui voir si bien
lancer de si jolis traits, poussait, au lieu do sobre et
énergique &lt;c Good ! » qu'elle attendait, des exclamations
exotiques telles que: c&lt; Vas-y ma petite ! » et: &lt;&lt; Anda
mujer ! }&gt; qui la faisaient rougir et sourire, comme si
son instinct lui eût fait reconnaître l'éloquence sensuelle
du tutoîment.
Oui, elle était douce, la pensée de cette douce femme
qui l'attendait dans sa maison voilée de lierre, au fond
de cet étrange quartier que remplissait la brume tiède
et dorée du soir. Pensée calme, réconfortante et pudique: &lt;&lt; Moi aussi, on m'attend. » Que peut-il manquer au bonheur d'un homme de vingt-cinq an-s qui a,
pour se distraire, les spectacles de la plus grande ville du
monde tout autour de lui, un travail qui ne J'ennuie
pas, une demeure paisible, et le pain quotidien et la
chaleur du sein? cc Jeune homme qui êtes assis en face
de moi, et qui allez si bie!J. accompagné, je n'ai rien à
vous envier. Peut-être nous retrouverons-nous ce soir,
voisins de fauteuil d'orchestre au nouveau théâtre qui

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI •... ·

79

est en face de l'hôtel de ville de Chelsèa, et alors vous
verrez que je n'ai rien à vous envier. Et même elles se
ressemblent un peu. Si nous nous rencontrons, comm:
je l'ai dit, ce soir, nous ferons c~mme si nous ÎinO-:
rions même notre existence; mais elles, nos dames, se
regarderont: deux femmes, chacune escortée du respect
et de la tendresse d'un homme, chacune exerçant une
douce puissance sur la vie d'un homme, _et_ toute_s ~~u:x.
aimées et servies, connaissant les mêmes 101es et 1mt1ées
aux mêmes mystères. Peut-être même feront-elles u°:e
comparai.son de vous et de moi ; mais, que tout so~t
damné! j'ose dire que je ne crains pas cette comparaison. i&gt; Et voilà où en était Marc ; à cette bourgade du
Tendre qui s'appelle Possession-Paisible.
Mais depuis ces deux ou trois. derniers dimanch~s
d'été une nouvelle pensée tendait à supplanter en lm,
pend~nt ses retou_rs au logis, la pensée d'Edit~. Il y
avait maintenant au monde un nom merveilleux :
Queenie. 'Pourquoi certains noms sont-ils si be:i-ux_?
Qui expliquera ce charme qu'il y a en eux, q_ui fait
qu'on ne se lasse pas de les dire quand on est seul, et
de se les redire en esprit quand on est dans la foule, et
qui nous oblige même quelquefois à les écrire, aux
marges d'un carnet, ou sur les pages d'un cale~drier,
avec beaucoup de soin, en séparant les lettres, et' simplement pour les regarder? Marc se répétàit do~c cc Qu~e~
nie » à travers tous les bruits de Londres, et il pouvait a
peine croir qu'il avait eu le bonheur de dire ce nom à
celle qui était Queenie, et qu'il aurait encore le bonheur
de le lui dire. Comme il se sentait supérieur à tous

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAiiH

ceu~ qui ne la connaissaient pas, et qui, la voyant, ne
sava1_e?t pas le secret de son nom; et comme il prenait
en ~~tlé ceux pour qui elle n'était que« M11• Crosland » !
~t _s 1ls avaient pu savoir, les pauvres gens, que cette
Jolie enfant si insouciante, si maîtresse d'elle-même si
.
.
'
v1g?ureuse et s1 capable de se faire respecter, - en
admettant que la pensée de lui manquer de respect fût
venue à quelqu'un, - s'ils avaient pu savoir que
« M11• Crosland » se laissait embrasser par lui, Marc Fournier, et q~'elle lui rendait ses baisers, chaque fois qu'ils
se trouvaient seuls ensemble! Et que dimanche prochain, encore, pendant quelques secondes volées à la
vigi!ance d'une mère et d'une amante, cette enfant
SCralt entre ses bras comme une femme aimée et qui
aime!
Mais: s'aimaient-ils vraiment? Peut-être qu'~u fond ils
n'aimaient que les baisers qu'ils se donnaient? Chose
curieuse: ils ne s'étaient encore rien dit. Du reste, ils
n'en avaient guère le temps: dès que Mm• Crosland les
laissait seuls un instant, ou qu'ils trouvaient moyen de
se rejoindre ( c'était surtout pendant la préparation du
goûter qu'ils en avaient l'occasion) sans dire un mot ils se
rapprochaient l'un de l'autre pour un de ces baisers
muets, essouffiés, que la peur d'être surpris leur rendait
à la fois si doux et presque douloureux. Puis, Mm• Crosland survenant, il leur fallait quelques instants pour
reprendre leur sang-froid et jouer leur rôle; et dès lors,
naturellement, ils se surveillaient. Le calme de Queenie
émerveillait Marc, et elle était même toujours la premièr~ à s'enhardir assez pour poser à Marc quelque
question banale sur un ton enjoué et indifférent. Et lui,

81

BEAUTE, MON BEAU SOUCI .....

voulant l'étonner à son tour, dominait peu à peu son
émoi, et allait jusqu'à risquer des compliments ou des
agaceries, qui faisaient sourire Edith. Mais c'était tout
juste s'ils osaient se regarder à la dérobée ou parfois, .::'étaient leurs grandes atidaces, - profiter de quelque
petit incident du goûter pour se frôler les doigts.
Et puis l'enfant n'était pas toujours bien disposée à
l'égard de Marc. Le premier dimanche, quand ils en
étaient à leur second ou troisième baiser, Queenie,
entendant les pas de sa mère qui se rapprochaient,
s'était écartée de lui en murmurant:
- Que c'est contrariant f
.Et Marc, encouragé par ce dépit si naïvement montré,
avait profité de la prochaine occasion pour l'embrasser
plus étroitement qu'il n'avait encore osé le faire et, pen• dant tout le reste de la soirée, Queenie avait paru très
offensée, ou du moins elle avait montré tant de froide
indifférence, que Marc avait eu l'impression qu'après
cela il ne serait plus pour elle que ce monsieur étranger
dont sa mère était l'intendante.
Elle boudait encore le dimanche suivant et avait laissé
passer volontairement deux occasions de donner à Marc
ce baiser qu'il avait attendu toute la semaine. Quand il
s'était approché d'elle, elle était restée immobile et avait
secoué la tête, lentement et résolument ... Il n'avait eu
que le temps de murmurer :
- Au moins, dites que vous me pardonnez ?
Et comme Miu• Crosland entrait, il s'était Il7-ÎS à parler
très haut ·du beau temps qu'il faisait. Comme c'était
cruel de la part de Queenie ! et quel monstrueux gaspillage de bonheur !
6

�.
LA NOUVELLE REVUE FRA.'IITÇAISE

Alors, en présence ni.ême d'Edith, il lui avait offert
quelques fleurs qui étaient dans un vase sur son bureau,
et qu'il avait achetées la ·veille, pour embellir l'appartement en l'honneur de .sa feune amie. Elle les accepta.
Mais tout le temps qu'elle fut là., il se demanda avec
angoisse si elle les emporterait ou si elle femit semblant
de les oublier. Et pendant qu'il ne songeait qu'à cela, il
lui fallait prendre part à la conversation, et il se forçait
à parler, avec une gaîté nerveuse à laquelle Queenie ne
semblait prêter aucune attention. Oh comme il s'était
senti loin d'elle, à ce moment-il ! Et un peu plus tard,
comme sa mère quittait la chambre., elle l'avait suivie,
viter comme si elle avait eu quelque con.fidencf à lui
faire.
Pourtant lorsque, da:ns le reste de la soirée-, Marc dit
quelque chose d'assez drôle, elle le regarda,sans sourire, •
mais avec un air d'approbation, et il sentit une chaleur
et une détente en lui, et un soudain contentement de
soi-même. Mais au départ, elle lais-sa. les fleurs sur la
table, et si Mme Crosland ne leluiavait pas fait remarquer,
eVe ne lesa.urait pas emportées. Et alors, elle les saisit
d'un geste brusque et irrité-.

,

Décidément Marc avait quitté- Possession-Paisible powr
une région plus accidentée d.u Tendre ; ou plutôt, dans
Possession-Paisible même, il avait commencé une nouvelle intrigue, qui le menait par des chemins qu'ilavait
déjàsouvent parcourus; mais qui lui paraissaient:toujours
nouveaux. Oh ! il se les rappelait bien, pourtant : ces
baisers éc-hangés en cachette, ces incertitudes, ces attentes ! Comme on souffre pour un bouquet refusé; comme

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

83

on triomphe pour un bouquet gardé! Quelle confiance
en nous-mêmes peut nous donner le moindre regard, le
plus fugitif sourire d'une enfant ! Et quelle peine_, q~el
sentiment d'humiliation affreuse, pour un regard distrait,
pour une parole qui fait l'éloge d'un autre!
,.
.
Le dimanche suiva,nt, Marc ne douta plus qu il était
pardonné. Il l'était déjà au moment où elle avait essayé
d'abandonner les fleurs, mais elle s'était bien gardée de
le lui laisser voir. Ce dimanche-là, lorsqu'elle entra, il
parut à Marc qu'il y avait quelque chose de changé en
elle, mais il n'aurait pas su dire, tout d'abord, ce que
c'était. Il la parcourut du regard tandis qu'elle baissait
les yeux. Qu'était-cc donc ? Eh oui : sa jupe était plus
longue. Elle avait décousu un des volants de sa jupe de
deuil. et l'avait recousu plus bas. Elle rougit et détourna
la tê;e quand elle vit que Marc s'était aperçu de ce changement. Du reste la présence de Mm• Crosland les obligeait au silence etles contraignait à feindre l'indifférence.
Et même lorsqu'ils se trouvèrent seuls un instant, après
qu'ils se furent donné le long baiser de la réconciliation,
Marc ne put rien dire sinon :
- Oh Queenie, je craignais tant que la pluie ne vous
empêcbât de venir aujourd'hui !
Et plus tard, en y réfléchissant, il sentit bien qu'il n'y
:vait rien à dire au sujet de cette jupe allongée. Il suffisait qu'elle eût vu qu'il l'avait remarquée. Il était même
difficile d'exprimer ce que cela signifiait. cc Puisque je
suis aimée d'un homme, je ne veux plus qu'on me
voie vêtue comme une enfant. &gt;&gt; Oui, quelque chose
comme cela . Et vraiment, pensait Marc, elle était bien

�84

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

femme et digne d'être aimée, celle dont le premier
geste, en se voyant élue par l'amour, était de se
voiler.
Le dimanche suivant, qui était un de ces jours de
chaleur épaisse et poisseuse comme Londres en a quelquefois au mois de juillet, Queenie fit à sa mère et à
Marc la surprise de venir avec une jeune fille de son âge,
qu'elle leur présenta:
- Mon amie Ruby.
Ruby était brune, avec un teint blanc et rose, un petit
front bombé, de grands yeux pensifs et le menton un
peu relevé, et tout cela lui donnait un air d'attention
patientt: et douce. Mais ses cheveux coupés courts dansaient en noires boucles légères autour de ses délicates
oreilles roses, de son cou bleui par le réseau des veines,
et de sa nuque fragile qu'on découvrait par instant ~e,
avec le renflement, touchant à voir, de deux tendons qui
saillissaient sous la peau duvetée, couleur d'ambre clai~,
selon les mouvements de sf tête. Elle était aussi sérieuse
et indolente que Queenie était rieuse et gaie. Et même
il semblait qu'elle donnait à Queenie l'exemple du
sérieux, car elles se tinrent un long moment silencieuses
et bien sages sur leurs chaises, jusqu'à ce que Queenie,
qui d'abord avait parcouru Marc d'un regard un pev
timide mais assez satisfait, dans lequel il crut pouvoir
lire la fierté naïve qu'elle éprouvait à le _montrer à son
amie, dit soudain :
- Oh Ruby, ne soyez pas stupide, vous voyez bien
que le piano est ouvert et je suis sûre que ... ce monsieur
sera content de vous entendre jouer.

11EAUTE, MON BEAU SOUCI •••••

Elle avait dit &lt;c ce monsieur » parce que sa mère pouvait l'entendre, mais d'un regard elle avait, en même
temps, demandé pardon à Marc d)employer une expression aussi cérémonieuse et distante. Et, tandis que les
doigts appliqués et un peu durs de Ruby balbutiaient
« The sweetest flower that blows i&gt; et cc When other lips i&gt;
sur le mauJJ"ais piano que Marc louait au mois, le jeune
homme se demandait si Queenie avait pris son amie
pour confidente de leur. .. - commentcelapouvait-ils'appeler ? - de leur amitié? enfin, de cette espèce d'amour
d'écoliers qui aurait dû n'avoir aucune importance pour
un homme qui voulait se croire blasé. « C'est peut-être
pour qu'elle me voie qu'elle l'a amenée ... Mais en attendant elle nous gêne un peu, sa jolie amie. i,
Mais elles savaient si bien feindre, toutes les deux ;
elles avaient un air si indifférent, si tranquillement
amusé, que Marc se reprit à dôuter que Ruby ei.t reçu
les confidences de Queenie. Et du reste il était fort
pos~ible que Queenie attachât moins d'importance que
lui à leurs baisers, et qu'ils ne fussent pour elle qu'un
jeu_, et un jeu auquel elle était depuis longtemps habituée ... Pourtant, cette jupe allongée, - si évidemme~t
à cause de lui ... Ah, il aurait voulu être seul avec elle,
ou tout au moins que ,Mm• Crosland se füt éloignée pour
quelque temps.
Ces pensées l'occupaient encore pendant le goûter,
auquel ils se mirent plus tard que d'habitude, et qu'ils
firent très copieux, ce qu'on appelle un « haut thé »,
parce qu'ils avaient l'intention de ne pa-s dîner,
Mm• Crosland se sentant un peu indisposée, et la servante ayant congé. Ce fut pendant le goûter que Queenie

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lui fit sa1,1oir qu'elle habitait pour le moment chez les
parents de son amie, à Richmond, où elle avait été invitée à passer quelques jours. Alors Marc comprit qu'il y
avait là une occasion à saisir.
- Mmé Cmsland, dit-il, puisque vous êtes fatiguée,
fac;compagnerai ces jeunes filles jusqu'à Richmond.
Edith consentit. Cétait un grand point de gagné.
Mais pourvu qu'à la fin elle ne se décidât pas à -venir
avec eux elle aussi 1 Marc n'eut plus de repos jusqu'à ce
qu'il se vit dans la rue avec Ruby et Queenie ... Au
moment où il allait sortir, Edith l'avait appe1é :
« M. Fournier, s'il vous plait ? )&gt; Il l'avait trouvée dans
sa chambre, un peu agitée, et elle lui dit :
- Vous savez que je vous confie ce que j'ai de plus
cher ... après vous, ajouta-t-elle 'à voix plus basse en
répondant à son embrassement. Et il ne put s'empêcher de
remarquer trois minces traits parallèles sur son front et
deux légers plis au~ coins de ses lèvres.
Comme il sortait enfin, elle lui dit :
- Oh M. Fournier, c'est si drôle de vous voir avec
ces deux chevreaux ! » d'un ton qui ne lui plût guère.
Marc et les deux: chevreaux matchèrent d'abord en
silence et assez loin les uns des autres, dans la rne vide,
qui avait cet air hag,ud et résigné des dimanches d'été~
Mais au premier tournant, Queenie vint se placer aü
côté de Marc et lui dit en riant :
..
- Maintenant, Marc, laissez-moi porter votre canne,
s'il vous plaît.
Il la lui donna, tout ému qu'elle J'eût appelé par son
prénom. C'était la première fois; et en regardant Ruby,
il comprit, au sourire qu'il vit passer dan.s ses yeux,

1·

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI .....

qu'elle s-avait tous leurs secrets. Une grande fierté l'en1plit, tandis que Queenie marchait d'un pas ferme et
balancé à -son côté, portant sa canne comme un jeun~
page qui aurait porté l'épée de son seigneur. Tout le
monde pouvait voir que cette rayonnante créature était
sa « jeune fille » à lui, loyale et fidèle.
Par Cheyne Row et Oakley Street il les conduisit à
King's Road ou ils attendirent un autobus. En chemin,
il leur fit regarder, par les interstices de la palissade goudronnée, le jardin de la villa déserte, tout plein de
gawuillement et de l'activité des oiseaux qui s'annonçaient le crépuscule.
- J'aimerais y passer toute une journée tollte seule,
dit Ruby.
- Moi aussi, mais pas tout seul, dit Marc.
- Je suppose que je sais avec qui, répondit Ruby.
- Je me demande avec qui r dit Queeni.e, en feignant u_ne grande ingénuité.
Marc ne trouvant rien d'!tpproprié à répondre, s'apercut
. ' pour sortir d'embarras, qu'il voulait fumer. Puis,
quand il eut allumé sa cigarette :
...
- Mais, dit-il, jeunes filles, pourqu01 mons-nous
directement à Richmond? Je crois q1:1e nous pouvons
aller d'abord dans Knightsbridge où je connais un endroit
plein de-douceur: la meilleure pâtisserie du West-};nd. Et
de là un omnibus nous conduira à. Richmônd. Des votes
pour les femmes ! Je mets cette proposition aux voi'&lt;.
Elles acceptèrent et ils partirent gaîment. A la descente sur le trottoir de Knightsbridge, Queenie rendit à
Marc sa canne, sur la poignée de laquelle il sentit avec
délices la chaleur de la main de son amie.

•

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Enfin, après qu'il les eut chargées chacune d'un sac de
friandises, ils prirent l'autobus pour Richmond. La nuit
commençait. De l'impériale où ils étaient à peu près
seuls, ils regardaient s'ouvrir devant eux la vaste mer
métropolitaine, avec ses hautes lames de maisons se succédant à perte de vue. L'ombre augmentait, et comme
le siège de devant ven·ait de se trouver vacant, Marc s'y
assit et fit signe à Queenie de l'y rejoindre. Elle hésitait,
mais Ruby lui poussa, doucement le bras, et elle vint.
- Voilà une jeun~iille bien sage, dit Marc; etil l'enlaça, l'obligeant à se blottir contre lui. Oh, quel instant
que celui ou il sentit à travers ses vêtements cette jeune
vie, douce, tendre et vigoureuse, cette fierté qui se rendait, cette force qui s'abandonnait.
Au-dessus de leurs têtes tout le ciel se teignait déjà de
ce reflet d'un rose intense qui caractérise les nuits de la
grande ville, et des lumières brillaient de toutes parts,
qui semblaient voler -autour de leur course comme des
étincelles. Toute !a ville de Londres n'était qu'une fournaise, un immense feu de joie qu'ils traversaient suspendus entre ciel et terre. C'est ainsi que leur essor les port;l
jusqu'à la rive du fleuve et au-delà, sans qu'ils se fussent
rendu compte du chemin parcouru ; et au sortir de
Putney, le souffle des pelouses et des espaces champ{-tres, qui s'élevait du parc de Richmond et du communal de Wimbledon, les reçut dans sa délicate odeur
humide~ Et bientôt après s'alignèrent devant eux les.
sages petites lumières des réverbères de Richmond sous
leurs abat-jour de verre dépoli.
- On dirait un dortoir d'école de jeunes -filles, dit
Marc.

'BEAUTE, MON BEAU SOUCI .....

- Oui, exactement, répondit Ruby ; et voyez 1
ajouta-t-elle en désignant son amie d'un regard.
Queenie s'était endormie, la tête sur l'épaule de
Marc.
Encore une semaine d'attente. Marc était un peu
honteux de s'apercevoir à quel point cette enfant l'occupait. Qui sait si un jour Queenie ne serait pas, dans son
souvenir, tout simplement une d'entre les milliers de ces
jolies petites londoniennes en jupes courtes et cheveux
pendant sur le dos, une de ces &lt;c fleurs de la Ville de
Londres » qu'a si admirablement chantées le mystique
William Blake, mais après tout « just a fl.apper &gt;&gt; et rien
de plus ? N'avait-il pas déjà tout ce qu'il pouvait souhaiter pour son repos: une femme aimable et attentive à
son bien-être ? Mais non ; il y avait cet appel rude,
sauvage et mélodieux de la jeunesse de Queenie, dans
son cœur, - comme le chant du bel oiseau solitaire
dans le jardin de la villa déserte. Et pourtant c'était .une
aventure si banale que c'était à peine s'il oserait la raconter, en quelques mots, à un ami. Mais peut-être pourrait-il la compliquer un peu. Maintenant qu'il était
assuré de l'affection de Queenie, pourquoi ne tenteraitil pas la conquête de Ruby ? Elle lui avait paru moins
jolie que Queenie, mais plus réfléchie, plus femme, ~en
qu'elle fût moins développée. Ce petit front bombé, ces
yeux et cette bouche qui semblait s'offrir, et surtout cette
nuque mince sous les courtes boudes noires ... Oui, la
chose serait amusante, et possible, après tout.
Il suivait paresseusement ces pensées tout en marchant dans la foule, le long d'Oxford Street, et soudain

�90

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une glace, dans l'entrée d'nne boutique, lui présenta son
image en pied: Il en profita pour .arranger son chapeau
tout en se regardant, non sans quelque satisfaction. Le
mariage d'un Lyonnais et d'une Milanaise avait donné
un assez beau produit. Un haut et svelte gaillard, aussi
solide- et &lt;le tenue a:mssi corecte que n'importe quel
«Arthur-» ou quel 1c Johnny)&gt; de Pall-Mall ou de Piccadilly, mais avec des _attaches et des e1.'trém.i1és plus fines
et dans les yeux une lueur qu'ils n;ont pas. En dépit de
son origine commerciale il wait cette caractéristique
d'aristocratie, cer air, - on ne sait si on doit dire sportir
on légèrelllent rustique, - ce teint coloré et cette vigourense simplicité d'allure qui distiqgue les fils de la grande
bourgeoisie de l'espèce purement citadine.des calicots et
&lt;les bohèmes. Avant de s·e recoiffer il lissa ses cheveux
noirs, divisés par uoe raie médiane, et q1.1'il portait très
aplatis, comme one ai1oue &lt;le Pierrot, .à la dernière
mode de Buenos-Ayres, oii il venait de passer quelques
mok Et en sifflotant l'air d'une dunson de Fmgson, il
reprit sa marooe dans la di.rection d'Oxfoni Cirrus.
•.. Oui, ce senit amusant de voir si l'autre gnmiue
voudraît mordre à l'hameçon, et si Queenie était capable de .se montrer jalouse. Un passe-temps c01rune un
autre. Ce sont précisément ces petites intrigues qui nous
font miienx 'Sentir le côté sérieux de notre vie, de nos
travaux et de nos affa.ires,
11 futdonc un peu déçu quand, le dimanche suivant,
Queenie vint seule. Mais ils pure.nt causer un peu, et
elle se montra si gaie, si confiante et si soumise déjà
(comme sa mère) que Marc regretta presque &lt;l'avoir
considéré leur amitié comme un jeu sans importance. Et

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

91

puis, comme Edith l'appelait dans la cuisine pour l'aider
à préparer le thé, elle sortit vivement de son réticule un

petit paquet enveloppé dans du papier de soie, et le tendit à Marc en balbutiant :
- J'ai fait ceci pour vous ; cachez-le.
Et elle s'enfuit, la figute toute brûlante.
C'était un mouchoir de batiste dans un coin duquel
Marc vit ses initiales : M. F., joliment brodées. Il ne se
doutait guère, à ce moment, que c'était le dernier
dimanche qu'il voyait Queenie.
Ce fut pendant le goûter que l'incident se produisit.
A propos d'une négligence ou d'un oubli de Mme Crosland, MaTc s'irrita et lui parla avec impatience. Non seulement il l'appela Edith, mais quiconque eût été là eût
compris, aux paroles qu'il lui dit, que leurs r~ations
n'étaient pas strictement celles d'un maître de maison et
de son intendante. La figure d'Edith s'altéra, ses yeux
se voilèrent, et en disant : &lt;c Excusez-moi )), elle sortit
rapidement de la chambre.
Queenie allait la suivre; lorsque Marc lui dit : &lt;r Restez ». Et après avoir hésité une seconde entre sa mère et
son amoureux, elle resta. Alors elle pencha sa tête,
cacha son visage entre ses bras nus, et pleura doucement.
- Voyims, calmez-vous ... ·vraiment, vous n'aviez
pas deviné?
Elle le regarda bien en face, les yeux brillants de
colère au milieu de ses larmes.
- Comment le pouvais-je ? Ma propre mère l
- N'est-elle pas libre, comme vous l'êtes? et songez
que celle de vous deux qui aurait le plus de raisons de se

�92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plaindre, c'est elle : nous la trompions, vous et moi.
Elle_ fut longtemps sans rien dire, et Marc en profita
pour aJouter:
. - Je sup~ose que vous savez qui je préfère, et à qui
Je renoncerais, si je le pouvais.
I_I y eu1t encore un silence pendant Jequel Marc prit la
mam qu elle abandonnait sur la table. Et sans doute
elle se fit ,à l'idée qu'elle était la rivale, et la rivale heureuse, de sa mère; car elle sourit tristement et dit :
- Je pense que je ferai mieux d'aller la rejoindre, si
vous me le permettez.
Elle se leva, mais avant qu'elle eût fait un pas vers l:i.
porte, Man: la retint et, à voix basse, sans oser la regarder, il murmur;i:
, .-

Depuis que je vous corfnais, dans ses bras je pense.

a vous.

Alors il la laissa partir.
Au bout d'un moment Mm• Crosland revint seule.
- Je suis vraiment très peiné, Edith ...
- Oh Marc, ne vous excusez pas; elle avait tout
compris dès le premier dimanche. Et peut-être qu'après
tout cela vaut mieux ainsi. Je suis sûre qu'elle n'a rien
dit à sa tante, et puis tôt ou tard nous nous serions
trahis. Mais nous ferons comme s'il ne s'était rien
passé.
- Oui, cela vaut mieux, dit Marc.
Queenie rentra à son tour et 1e .goûter s'acheva ptesque gaîment. La gaîté de Queenie était un peu nerveuse
et celle d'Edith un peu forcée. Quant à Marc il triom~
phait secrètement. Après c~ q1,1'il venait de' dire à la
jeune fille, il était décidé à pousser les choses très loin;

BEAtJ'FÉ, MON BEAU SOUCI.....

93

et d'abord à lui demander où il pourrait la rencontrer
pendant la semaine. L'occasion se fit attendre _assez
longtemps, mais enfin ils se trouvèrent seuls et Marc
attira Queenie contre lui.
Ils n'avaient pas compté qu'Edith reviendrait si tôt, et
en entendant ses pas dans le .corridor, Marc voulut
s'éloigner de Queenie, mais elle le retint, et lorsqu'il put
se séparer d'elle, Mme Crosland était dans la chambre et
1es avait surpris. Queenie, la tête haute, la regardait bien
en face.
/
Edith fit comme si elle n'avait rien vu ; mais peu
après elle trouva ùil prétexte pour ramener Queenie
plus tôt que d'habitude chez Mme Longhurst. En partant
elle ferma la porte d'entrée si doucement et si lentement
que Marc sentit qu'elle faisait effort pour dominer son
trouble ou son irritation ; et même, un instant, il e11t
peur qu'elle ne revînt plus.
Elle revint; mais il comprit, à son air dépité et à
son affectation d'indifférence, d'abord qu'il valait mieux
ne faire aucune allusion à ce qui s'était passé, et ensuite
qu'il ne devait plus espérer revoir Queenie dans la
maison.
Ce fut son amour-propre qui en souffrit le premier.
C'était un peu comme si Edith eût exercé son autorité
maternelle sur lui en même tèmps que sur sa fille. Non
seulement elle dérangeait ses projets et le privait d'un
plaisir, mais il avait l'impression qu'elle le traitait en
petit garçon. 11 n'eût plus manqué qu'elle le grondât,
comme une mère qui a surpris son fils eri traih de cour.,
tiser une servante! Pourtant, quel autre moyen avait-

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

elle de se défendre contre sa jeune rivale? et même,
Marc aurait dû lui savoir gré de ne rien dire et de faire
comme si rien ne s'était passé.
Mais il reverrait sa fille. Mm• Longhurst avait changé
d'adresse depuis l'époque où Edith était venue habiter
chez lui, mais il sa.m:ait bien où elle demeurait. Le
jour où il avait reconduit Queenie à Richmond, il lui
avait dit:
- A propos, où demeure votre tante, à présent?
Elle avait répondu :
- Oh, très loin: plus loin que le Bout du Monde !
Le Bout du Monde est une place ou une rue à l'extrémité de King's Road, pas tellement loin du centre de
Chelsea. Avec de la patience, il arriverait à découvrir où
elle vivait, et alors il ferait tout ce qu'il pourrait pour justifier ,la jalousie d'Edith. Peut-être parviendrait-il à
retrouver aussi Ruby ... Ah, qu'elle était donc désagréable
cette femme qui se mettait ainsi à la traverse de ses
plaisirs!
Pourtant, ce même soir, elle se montra si douce,
tendre et complaisante qu'il eut comme l'impression de
la retrouver après une séparation. Et puis, elle était sa
femme, et elle était là, sous sa ,main. ·
Il fit pourtant quelque effort pour retrouver Queenie;
c'est-à-&lt;lire qu'il alla, au moins deu.."r fois, se promener
dans la direction de la gare de Chelsea, au bout de
King's Road. Il se disait qu'il avait appris à cette enfant
qu'elle pouvait plaire, non plus à des enfants de son trge,
mais à des hommes; et il songeait que la découverte de
la liaison de sa mère avait dû opérer en elle un bouleversement qui la mettait à la merci du premier amou-

BE.AUTE, MON BEAU SOUCI.. ..•

/.

95

reux sans scrupule qui la courtiserait. Il se prenait à
regretter ce qu'il avait fut, car il y avait, entre la petite
fille qui lui avait donné en rougissant le mouchoir
qu'elle avait brodé pour lui, et l'amoureuse qui, entre
ses bras, avait défié sa mère, une distalilce morale déjà
considérable. Et tout cela dans l'espace d'une heure à
peine. Mais il n'y pouvait rien. «Bah! » pensa+il, se
souvenant d'autres expériences7 cc elle est peut-être en
train de broder, en ce moment, les initiales d'un autre l »
_ - Prus-je venir m'asseoir près de vous, M.'brc?
demanda Edith sur le pas de la porte.
- Oui, mais à condition que vous nê me parlerez
pas : j'ai à travailler.
- Oh ne soyez pas si égoïste, Marc: ponr si peu de
temps que nous avons à être ensemble. Quand il
m'arrive de penser, mon cher, que chaque jour qui
passe me rapproche du jour où vous partirez, je sens une
douleur en moi.
Juillet, août et septembre avaient pas.sé, et dans deux
ou trois semaines le jour que redoutait Mme Crosland
serait arrivé.
Marc y songeait sans déplaisir. Déjà. il se sentait pris
de la nostalgie du Continent. Tout à fait comme, après
un séjour un peu 1-ong sur le Continent~ il se sentait pris
de la nosta,lgie des Iles, de la vie qu'on y mène, et surtout de la Ville umique, qu'il préférait même à Paris,
- probahl.ement parce qu'il la connaissait moins bien et
1depuis moins longtemps. Et pourtant, voici.qu'au bout de
six 01!1 sept mois} il commençait à en trouver le spectacle monotone, et que sa ville natale, avec ta blanc;he

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cathédrale veillant comme une légion d'anges assemblée
au carrefour de longues rues sonores, apparaissait dans
son souvenir comme un séjour délicieux, comme un
décor étrange et romanesque, tandis qu'il détournait
son reg.1rd, avec ennui, de la perspective immense et
piètre des grandes voies bordées de jardins tristes et de
maisons de brique et de stuc~ d'aspect si pauvre, si
morne et si nu, surtout dans la marée basse des
dimanches. Il ne voyait plus la route 'qu'il parcourait
quatre fois par jour; et du reste, maintenant que le
temps était plus frais, il allait prendre le train souterrain à Sloane Square chaque fois qu'il avait à se rendre
à la Cité. Autrefois il aimait, au contraire, voyager sur
l'impériale des autobus et varier son itinéraire. Les autobus qui, de King's Road, allaient dans la direction de
Westminster en passant par Pimlico, lui offraient un
trajet plein d'agrément, et quand ils tournaient vers la
droite, au sortir de Sloane Square, on passait le long de
belles pelouses toujours bien tondues et bien arrosées,
d'où montait une délicieuse odeur. Maintenant, tout cela,
trop vu, trop connu. La foule même ne l'intéressait plus:
il se semait devenu trop semblable à ces millions
d'esclaves du travail et de l'habitude, à toute cette substance humaine tour à tour aspirée et rejetée, à heures
fixes, par les gares, les usines, les banques et les théâtres,
charriée par grappes et par bancs dans ces égouts à ciel
ouvert. Et dire que l'an prochain, lorsqu'il reviendrait,
la vue de la tunique rouge d'un invalide parmi cette
foui~, lui annonçant soudain qu'il était véritablement rentré dans Chelsea, ferait battre son cœur ! Mais
maintenant, s'il regardait encore les gens de son quar-

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCC ......

'J7

tier, c'était pour se dire, avec satisfaction, qu'il allait
bientôt partir, et qu'ils resteraient là, - comme un collégien qui part en vacances bien avant la fin de l'année
scolaire. Une fois qu'il aurait consacré quelques aprèsmidi à des achats, il aurait, pour cette fois, l'impression
que Londres ne pouvait plus rien pour son bonheur. A
propos, il faudrait qu'il se rappelât qu'il devait passer
chez Harrods et acheter de cette poudre parfumée contre
les mites, pour bien saupoudrer ses tapis avant de fermer son appartement.
Son appartement. Son chez lui. Ah ! et sa femme!
Comme on s'épuise vite, lorsqu'on habite ensemble!
Même s'il n'avait pas eu envie de quitter Londres, il
_serait parti afin de quitter Edith. Ce n'était pas qu'il e~t
à se plaindre d'elle; au contraire: il sembl:1t que ~lus tl
se détachait d'elle, et plus elle se montrait soutruse et
attentionnée, ayant même renoncé à le convertir à son
vague idéal philosophique et aux &lt;c idées générales »Mais il était saturé d'elle. Ils pouvaient se séparer à présent: il y aurait toujours quelque chose d'Edith Crosland chez Marc Fournier, comme il y aurait toujours
quelque chose de Marc chez Edith. Ils s'étaien: conn~s
aussi intimement que deux êtres peuvent le faire et ils
étaient si bien devenus une même chair, qu'ils commencaient à être insensibles l'un à l'autre.
C~mment ! C'était donc cela qui, à l'origine, lui était
apparu comme une aventure et comme une conquête ?
Aujourd'hui, il le voyait bien, ce n'était qu'une pauvre et
banale histoire, une triste liaison inavouable et heureusement inavouée, et qui deviendrait un sordide concubinage, si elle durait seulement quelques semaines de plus.
7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Non, il exagérait. La vérité, c'était que, si ce n'avait
pas été une de ces conquêtes qui flattent l'amour-propre
d'un jeune homme, ç'avait été du moins une acquisition
utile. Grâce à Mm• Crosland, Marc avait eu un intérieur
bien tenu et une compagne agréable, décente et bien
élevée, et il n'avait pas été à la merci d'une servante qui
n'aurait songé qu'à le tromper et à profiter de son inattention aux choses &lt;lu ménage. En somme, cela avait
été fort bien, - pour le temps que cela avait duré.
D'ailleurs, 1a nostalgie « continentale &gt;&gt; de Marc se
fortifiait de certains projets amoureux auxquels il
songeait de plus en plus à mesure que son départ approchait.
Il retrouverait, là-bas, cette dame, - une amie, de sa
mère, mais encore aimable, - qui avait paru s'intéresser
à lui. Une fois, en-particulier" comme leur conversation
était venue au poème de Dante, elle avait dit, avec un
regard assex tendre à son aaress~ qu'elle comprenait
bien que Dieu châtiât l'homicide, l'.avarice, le vol, mais
pourquoi l'amour?« Mais l'amour, mon Dieu, l'amour
n'est pas un péché! » Marc n'avait pu s'empêcher de
sourire, et il avait surnom~é cette dame, pour lui-même~
« L'amore-non-è~peccato », mais il avait été troublé.
Celle-là, ce serait une conquête flatteuse, car elle
appartenait à la « société », et n'avait pas la réputation
d'être galante; et puis, comme ils seraient gênés pour se
rencontrer et même pour se voir, ils se lasseraient moin:,
vite l'un de l'autre. Mais il y avait aussi cette fille du
peuple, si belle, une Toscane d'un type très pur, qu'il
avait un jour suivie jusque chez elle et à gui il avait
même eu l'occasion de demander un baiser, - qu'elle

-

BEAUTE, MON BEAU

souo.....

99

lui avait refusé, du reste. Mais il reviendrait à la charge.
Ah! quelle belle fille c'était l Et ce visage obscur
et rayonnant, qui était celui de la Bonté quand
·elle souriait, celui de la Justice si elle fronçait
un peu les sourcils et celui de l'Espérance lorsqu'elle rêvait! Il était seulement domm~e que '5es
puents eusselllt donné à cette robuste déesse brune le
nom douceâtre, blond et virgilien, deLavinie. Elle aurait
dû s'appeler Lucrèce ... ou Oodia.
Pourtant il se devait à lui-même de conquérir l'autre,
la femme du monde. Il le devait pour la satisfaction de
son amour-propre et pour la bonne opinion qu'il dési--rait que se.c; amis eussent de lui. C'était une liaison qui
le poserait. Mais qui sait si elle ne l'asservirait pas? Et
puis, enfin, il aimait les femmes. plntôt en peintre et en
sculpteur qu'en moraliste et en romancier, et Lavinie
était belle, tandis que l'autre était seulement bien parée.
Pourtant il devait - ah oui. : celle-ci était le devoir,
mais l'autre était le plaisir ; Marc Fournier avait déjà fait
son choix. Car chacune était ou trop absorbante ou trop
attrayante pour qu'il songeât à poursuivre les deux à la
fois. Le départ. Le voyage. Et Lavinie... Lavinie,
I
« Lavinia ».
- Avez-vous parlé, cher ?
- fai dit quelque chose, Edith? Oh, c'est que je
pensais...
- Vous pensiez à votre Italie, n'est-ce pas ?
Il la reg-arda. Elle tournait le dos à la fenêtre et il
voyait mal ses traits : c'était comme si elle se fiât déjà
un peu effucée de sa mémoire et qu'elle ne fût' plus.

•
•

�IOO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'une ombre dans sa vie. Il se sentit pris de remords,
de pitié et de tendresse, et il alla s'asseoir sur un coussin
à ses pieds. Comme il l'avairaimée, pourtant, pendant'
les premières semaines! et le soin même qu'ils mettaient
tous deux à tenir leur liaison secrète, les précautions
qu'ils prenaient pour qu'on ne les vît jamais sortir
ensemble, pour que la servante ne se doutât de rien ,
tout cela avait ajouté, pour lui, tant de charme à leur
intimité ... Parfois ils avaient donné congé à la servante
pour tout l'après-midi et la soirée, et ils avaient dîné
ensemble, à la même table, comme mari et femme. Et
les dimanches qu'ils avaient souvent passés à la maison,
lesstores baissés et les lampes ailumées !. .. Quels jolis
souvenirs ! Leur adieu même autait les apparences d'un
rendez-vous : elle sortirait avant lui et irait l'attendre
dans une rue éloignée et peu fréquentée. Lui, la prendrait en passant, dans le taxi fermé. Et elle en descendrait un peu avant la gare Victoria, ou les amis de
Marc, qui devaient continuer à tout ignorer, le verraient
arriver seul.
- La pensée de l'Italie est pour moi une pensée
mélancolique, ma chè,re.
- Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas content de
partir ? et n'avez-vous jamais pensé qu'après tout rien ne
vous empêchait de rester ? L'hiver n'est pas tellement
froid, iti, et vous m'avez dit que vous en aviez déjà
passé un tout entier. Votre appartement...
- Notre appartement, Edith.
- Non, votre appartement, - est facile à chauffer ;
voyez ce beau feu. Ne pensez-vous pas que là-bas, dans
votre Italie, vous ne regretterez pas quelquefois de n'être

JIEAUTÈ, MON BEAU SOUCI .....

1-0I

pas id, bien calfeutré dans votre maison anglaise, avec
-votre petite épouse anglaise ? Marc, ne froncez pas le
sourcil : si vous voulez, je dirai un autre mot ... Voulezvous que je le dise ? Mais, Marc, la femme que vous
-épouserez un jour ne pourra pas vous aimer et vous respecter plus que je ne le fais! Non, laissez-moi continuer¼
J'ai pensé à une chose. Puisque c'est ici chez vous, je
veux dire., puisque de toute façon vous payez le loyer,
-cela vous coûterait moins cher de rester ici, pèut-être.
Vous pourriez même vous p~sser de servante; il y a une
chambre à coucher qui reste vide, je pourrais faire venir
ma fille pour m'aider, et à nous deux, nous tiendrons
votre ménage.
- Faire venir Queenie ici ?
.- Oui, dit-elle en évitant le regard de Marc, j'ai
pensé que cela vous épargnerait les gages d'une servante.
Il fut sur le point de s'écrier : « Pourquoi ne l'avezvous pas dit plus tôt? &gt;&gt; Mais le soin qu'ils avaient pris de
ne jamais parler de Queenie, l'empêcha de rien dire. Et
puis, le temps et l'absence avaient faitleur œuvre; il avait
renoncé à cette petite intrigue enfantine. Il dit :
- Non, il faut que je pane, je l'ai promis à mes
parents ; ils seraient très mécontents. Et puis, j'ai affaire
là~bas.
Pourtant, un peu plus tard, il se reprit à songer aux
paroles de Mm• CroslandJ et à la façon dont elle les
":lvait dites ; et, avec un regard dans la direction d'une
glace qui lui renvoyait son image, il pensa : « Comme
.elle tient à me garder ... Elle y sacrifierait sa fille ! &gt;&gt; A
moins qu'elle n'eût (ait quelque vilain projet : obliger

,

'

�I 02

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Marc ~ épouser Queenie. « Et dans ce cas, il faudrait
faire attention ... Bah ! je les retrouverai l'année prochaine et alors... »
_
Il avait une formule pour juger, au départ, les liaisons qu'il avait 1endant ses intermittents séjours da.ms
p,lusieurs pays, ces petits mariages de marin auxquels il
n'attachait, au fond, pas beaucoup d'importance, car il
croyait ,eacore au t&lt; grand amour &gt;&gt; ~t l'attendait, - il
disait: « Après une liaison ennuyeuse, ou trop absorbante, ou scandaleuse, ou coûteuse, ou simplement .désagréable : um point. Après une liaison ,qui n'a rien été de
tout cela : point et virgule. &gt;J Eh bien, après Edith - et
Queenie - ce serait : point et virgule.
Demain à la première heure on _viendrait prendre les
bagages : le carton portant les initiales de l'agence de
transports était .affiché à la fenêtre. Un départ qui ressemblait à beaucoup d'autres ; Marc tout seul ilit:ns la
chambre d.u &lt;levant, occupé à mettre en ordre des
papiers et des livres qu'il laissait, à ouvrir et à refermer
des tiroirs, à prendre congé de son appartement. Il éteignit les lampes du plafonnier, ne laissant allumée que
celle de son bureau, s'.assit, bourra une pipe, et se mit à
fumer, les jambes allongées devant le feu.
Comme cette pipe tirait bien ! C'était Edith qui en
prenait soin, et ainsi dans les plus petits détails, il reconnaissait l'affection attentive dont elle l'entourait. Et
voilà : c'.était la dernière nuit qu'ils passaient sous le
même t,oit. Tout à rheure il irait la rejoindre qu1nd la
maison serait endormie. La servante était définitivement
partie ; mais il y avait une autre présence dans l'apparte-

•

I

103

ment, qui ·les obligeait à prendre des précautions :
Queenie était là. Sans doute, elle savait ; mais il valait
mieux ...
Marc ne l'.avait pas vue ; il avait dtné en vill~ et était
rentré tard ; mais Edith l'avait prévenu: « Je ferai venir
ma fille pour m'aider à faire les bagages et à mettre les
housses aux meubles». Elle devait être couchée dans la
chambre qu'on n'utilisait pas. Le bruit que Marc avait
fait en entrant avait pu la réveiller. Il fallait attendre un
peu avant de ... On frappa doucement à la porte.
- Entrez, dit Marc, surpris qu'Edith vint le rejoindre
dans cette pièce.
La porte s'puvrit.
- Mère m'a dit que vous désiriez me parler?
C'était Queenie, dans un vêtement de nuit emprunté
à sa mère, trop long, et qu'elle relevait un peu pour
marcher, en sorte qu'on voyait ses pieds nus.
Marc balbutia :
- Je n'ai pas ... je veux dire, oui, je voulais ...
Elle sourit, referma très doucement la porte, puis, en
mettant un doigt sur sa bouche, elle traversa la chambre
et vint s'asseoir devant la cheminée, sur un pouf de
velou{s_ qu'il y avait là.
- Parlons bas, dit-elle; le portier n'est pas encore
co:iché. Alors vous partez ? Et nous ne vous reverrons
plus.
- Pourquoi non? Mais je vou4rais savoir ...
- Je croyais que vous étiez lassé d'elle.
- Non; mais depuis que je vous ai vue, je vous l'ai
dit, je n'ai plus songé qu'à vous.
- Je me le rappelle, et la manière dont vous me

�1-04

LA NOUVELL:! UVUE FRANÇAISE

l'avez dit. Ouj, mais je ne compte pas, je ne suis qu'une
petite fille.
- Queenie, dites-moi : pourquoi voulez-vous que
nous parlions à voix basse si votre mère sait que vous
étes ici ?
- Le sait-elle? Oh oui, puisqu'elle m'a envoyée.
Comprenez-vous que _ si elle vous a vraiment
envoyée, ou si vous êtes venue de votre propre volonté,
cela. fait une grande différence- pour moi ?
- Je ne comprends pas. Pourquoi ? Oh, dit-elle en
se levant brusquement, j'ai trop chaud près de ce feu.
Tiens, tous ces livres sur ces rayons : je ne me les rappelais pas. Vous les laisserez id ?... Voilà un joli vase;
vous l'avez apporté d'Italie ?
- Queenie ...
- Oh vous avez laissé votre pipe s'éteindre. La rallumerai-je avec une ·de ces allumettes en papier que mère
sait si bien faire ? Non, je ne peux pas : cette_chose a
perdu tous ses boutons et, si je me baissais ... Voyons,
tenez-vous tranquille ! ce n'est pas pour que vous vous
conduisiez ainsi que mère m'a envoyée vous voir. A propos, qu'est-ce que vous a-.,iez à me dire ? Cessez, ou je
crie. Prenez garde !
Elle échappa soudain aux mains de Marc et d'un bond
dle atteignit la porte, dont elle s'était rapprochée peu à
peu et dont elle saisit la poignée qu'elle ne lâcha plus.
Dans cette courte lutte, « la chose qui avait perdu tous
1Ses boutons,, s'était largement ouverte et Marc se tint,
pendant un instant, immobile et hésitant devant cette
tendre et mince nudité. Qu'elle était jeune ! plus jeune
qlelle ne le ·paraissait lorsqu'elle était vêtue. Oui, et

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.,...

,,..

195-

les peintres et les sculpteurs l'avaient trompé : rien ne lui
avait fait prévoir que les seins, au début de leur croissance, eussent cette forme allongée et grêle, avec ces trop
longues pointes roses qui lui rappelèrent certaines fleurs
des prairies qui poussent d'abord une mince tige mauve,
et blanche à sa base, hors de terre. Il éprouva un sentiment de pitié et presque de répugnance. Mais elle ne
songeait pas à se recouvrir, et quand le regard de Marc
rencontra le sien, elle sourit naïvement en écartant, de
main libre, une longue mèche claire qui la gênait pour
voir.
- Eh bien, adieu, Marc ; j'ai sommeil et je vais me
coucher. Restez où vous êtes, j'ai quelque chose de sérieux
à vous dire. Si vous approchez j'appelle et je réveille les
voisins. Et cela m'est égal, que mère apprenne alors que
je suis entrée ici. Comment avez-vous pu croire qu'elle
m'avait envoyée ? Je vous demande seulement de ne pas
lui dire que je suis venue. Et la preuve que je suis venue
de ma propre volonté~ comme vous dites, c'est que j'avais
enlevé la clef de cette porte, -de peur que vous ne m'enfermiez avec vous quand je viendrais, - une heure avant
que vous ne rentriez. Voyons, conduisez-vous bien,
Monsiettr ! Seulement, comme nous allons nous
quitter pour toujours, vous pouvez m'embrasser, si
vous voulez. Jusqu'à ce que je dise : Assez. Mais quand
j'aurai dit assez, si vous continuez, je sors en criant dans
le corridor et il y a un agent au coin de la rue. Comme
cela ... Jusqu'à ce que je dise : ·Assez... Comme cela.
Non l... Jusqu'à ce que je dise : Assez ... Jusqu'à... Maintenant assez ! et adieu, mon cher ; bonne nuit, ·mon
cher.

�106

---

LA NOUVEL.LE REVUE FRANÇA[SE

Elle était partie. Et du seuil de la chambre, il entendit
qu'elle fermait sa porte à clef. Traversant le corridor, il
entra dans la salle de bains et se plongea la tête et les
mains dans l'eau froide. Le souvenir de Queenie le
brûlait.
Puis, il se rendit à la chambre d'Edith. Assise près de la
cheminée, elle lisait.
- C'est ce roman dont vous ,m'aviez parlé , Marc '·
vous_ savez ? Je pense qu'il est plutôt bon, mais il y a
certames choses... Ce passage où l'auteur décrit les
jambes de l'écolière assise sur le mur du pensionnat,
vous vous rappelez? C'est presque indécent.

Rf:FLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
DU ROMANESQUE
M. Seillière a déjà consacré à la psychologie sociale du
siècle et à certaines origines qui l'expliquent dans les
deux siècles antérieurs une vingtaine de volumes, intelligents et copieux., d'autant plus intére;sants qu'ils se relient,
comme une de ses chaînes principal!:s, à ce qui me paraît
ê.tre depnis vingt ans le Massif Ce.ntral de la critique française : une analyse, et, dans une certaine mesure, Ull essai
de liquidation du romantisme. On sait quelle est ici la part
de M. M~ras, de M. Lasserre, &lt;le M. Beada. M. Seillière,
q_ui n'est pas comme eux journaliste et dent la forme est
moins piquante, se trouve moins connu du grand public,
ce qui n'a .aucune importance.
·
Le petit livre qtùl vient de publier sur les Origine. roma,iuques de la Morale -et de, la, Politique romantiques, pose .avec
élégance et s'efl:-0roe avec discrétion ,de résoudre de curieux.
problèmes Jittér.aires. J'en écarterai tout ce qui appartient
aux étiquettes et aux classifications ordinaires de M. Seillière, dont je ne nie pas d'ailleurs la commodité : impérialisme et n1ysticisme démocratique, au sens particulier et
personnel où il les prend, sont des termes utiles à l'auteur
pour exprimer ses id-ées proproes, mats dont on sent tout de
suite qu'ils lui resteront aussi propres et ctu'ils n'ont au.cUJ;le

XIXe

(A suivre).
VALERY LARBAUD

'-

�108

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE '

chance d'être adoptés par la critique courante. En général
d'ailleurs les mots dont se nomme un mouvement littéraire
et social sont n~ non d'une désignation expresse de la cri1:ique, de tel critique particulier, mais d'un hasard obscur,
d'une profondeur populafre analogue à celle d'où provient
le langage courant, et qui leur laisse le vague et la souplesse
nécessaires : c'est le cas de romantisme, de naturalisme, de
symbolisme. Le sens à 1a fois littéraire et moral que M. Seillière s'est efforcé de donner au terme d'impérialisme risque
d'amener de grandes confusions. Au fond c'est un mot
anglais, qui n'a de sens et de portée que dans le monde
anglo-saxon, depuis Disraëli et" le couronnement de la reine
comme « impératrice )) . On a pu voir dernièrement à quel
point il est dangereux de laisser le public en user librement
et parler d'impérialisme français, d'impérialisme italien,
d'impérialisme américain. Ces réserves faites, je ne vois nul
inconvénient à ce que M. Seillière prenne comme fil conducteur de ses recherches les mots qui lui conviennent : H
tne suffit de les considérer comme des monnaies dont if
ùse' pour sa circulation intérieure.
Ce que je dis se rapporte cependant plus à d'autres livres
de l'auteur qu'à celui-ci, où il s'est efforcé de reconstituer la
filiation qui relie le roman romanesque Je la littérature
courtoise au roman romantique inauguré par Rousseau, le
l'oman étant dans les deux cas le truchement d'un idéal
Uminisé, la réalisation d'un milieu artificiel où la nature
féminine devient la valeur suprême. Le livre roule donc sur
deux idées, l'une qui intéresse l'histoire des sentiments et de
la civilisation, l'autre qui concerne l'histoire du roman.
*

* *
M. Seillière ouvre son livre par une introduction qui,
afin de faire mieux sentir par le contraste l'atmosphère

109

propre de cette nature féminine où le romanesque et leromantique nous ont plongés, dessine les traits généraux
d' « une société qui n'a pas élaboré de morale érotique »,
c'est-à-dire où la femme occupe un plan secondaire, où
l'amour, au lieu d'animer comme chez nous la vie et la
pensée, l'art et la littérature publiques, est maintenu à peu
près silencieusement dans le domaine individuel et privé, et
où les valeurs sanctionnées par la bonne conscience et par
l'opinion sont des valeurs masculines d'énergie, de discipline
et de politique. C'est le Japon, pays d' « impérialisme
rationnel » dont M. Seillière rapproche la morale virile de
celle des sociétés antiques. Il cite même à ce sujet un curieux
texte de Rousseau lui-même dans la Lettre à d'Alembert:« Les.
anciens avaient en général un très grand respect pour les
femmes, mais ils marquaient ce respect en s'1bstenant de
les exposer au jugement du public, et croyaient honorer
leur modestie en se taisant sur leurs autres vertus... Dans
leurs comédies, les rôles d'amoureuses et de f4les à marier
ne représentaient jamais que des esclaves ou des filles
publiques (comme les Geishas au Japon) ... Depuis que des
foules de barbares, traînant avec eux leurs femmes dans leur
armée, eurent inondé l'Europe, la licence des camps jointe
à la froideur naturelle des climats septentrionaux qui rend
la réserve moins nécessaire, introduisit une autre manière
· de vivre, que favorisèrent les romans de chevalerie ...
C'est ainsi que la modestie naturelle au sexe est peu à peu
disparue et que les mœurs de~ vivandières se sont transmises aux femmes de qualité. " Le rôle que le bon Rousseau
attribue ici aux invasions des barbares et à la lic.ence des
camps nous ferait rire si nous ne songions que c'est bien
dans de tels laboratoires ou dans leurs vapeurs que se sont
en effet formées les modes physiques et morales du Directoire et de· 1920.
M. Seillière ne prétend d'ailleurs pas. mettre notre civili-

�IIO

LA NOUVELLE REVUE fRA).IÇAISE

sation entière â l'école du Japon. Il sait q_u'il "!] :i des courants. qi:ri ne se remontent pas, et que tonte éducation individueHe ou sociale consiste à prendre les h,ommes tels
qu'ils sont, non tels qu'ils aurai.ent pu être, même mieux
être, dans d'autres conditiol'\S de race, de temps et de
milieu. Le fait seul que l'Occident est devenu maître de la
planète avec la nattrJe à moitié féminisée que lui-a léguée le
moyen-âge, indique que cet érotisme del' « amour pourprincipe » n'était pas un poison, était même le contraire. «: Gest
probablement en partie grâce à son utilisation de l'érotisme
comme tonique de l'activité vitale que roccident :1 pu se
soumettre tant de forces de la nature et par là conquérir
l'actuelle domiJiation du globe. Mais H ne faut pas oublier
que notre race a conservé longtemps des cadres moraux
suffisamment ra:tionnels à ses impulsions érotico-affectives,
sublimées de temps à autre en ingénieu"' mysticismes théoriques. Cès cadres, empruntés de la politique dorienne,
subsistent dans Platon, le grand initiateur érotique et mystique de notre civilisation tturopéenne : on. les retrouve
dans le stoïcisme des Romains-, appuyés sur l'expérience
gouvernementale de leur aüstocra:tie guerrière ; pùis dans
le Christianisme ecclésiastique, héliitier pour une si grande
part des philosophies. méditerranéennes antiques, enfin chez
les gnmdes nations anglo-saxonnes contemporaines, qui ont
conservé jusqu'ici un christianisme suffisamment rationnel
comme contre-poids, à leurs fréquentes velléités mystiques.
Mais, lorsque l'érotisme s.'émam:ipe précisément de tout
frein, - comme il arrive presentement sous l'action de
!'Usure nerveuse accrue par l'allure vertigineuse du progrès
moderne, - il de\crient une menace pour f avenir socul : le
mysticisme prend alors un caractère féminin trèdrappant;
absorbé à trop haute dose, son action tonique devient une
action paralysante .ou stupéfiante. Cest le péril ronranesque,
rousseauiste et romantique: c'est le péril présent. )&gt;

IŒFLEXIONS SUB. LA Llffl:RATURE

Ill

M. Seillière développe sur le plan historique ces mêmes
idées que MM. Maurras, Lasserre, Benda, ont utilisées pour
une critique des mœurs et qui flottaient à l'état épars, dans fa
pensée française depuis 1&amp;50. Et je sais bien que rapprochements, compuaisons, ~ociations de concepts fournissent
d'ordinaire à la critique un utile moyen d'avancer son
ouvrage. M.ris la destinée de cette Pénélope est de dissocier
la nuit les idées qn'elle associe le jour, et ce. double travail,
qui sa.tisfait nn double intérêt, n'est ni contradictoire. ni
inutile.
Le mouvement d'idées dont nous nous occupons ici en
vient à associer comme les fils entrecroisés du même tissu
romantisme, mysticisme, féminisme, démocratie. Ou, pour
passer à un autre ordre de métapho;e, ils apparaissent
comme les textes d'ane inscription q_uaclrilingue que la
critique se plaît à traduire les uns par les autres. Si,
entre œs tntes, l'un est l'original, œ serait, semble~t-il,
celui qui correspond au terme de féminisme. Et, au fond,
il doit y avoir là, malgré toutes. les dissociations qui s'imposent et le travail inverse de la Pénélope nocturne, quelque
chose de vrai. La vie donne à chacun l'expérience de la
nature féminine, expérience que l'on sait plus. authentique
et plus profonde que. tout concept, et, lors.que nous retrouvons dans l'histoire ou dans. la littérature des natures 011
des mouvements analogues, lorsquè. de·s courants de psychologie sociale nous semblent passer par les mêmes chemins que des courants connus de psychologie individuelle,
il riy a pe.ut•ê~e pas en effet d'explication plus juste que
celle qui au premier abord parait simplement une métaphore arbitraire. Si la vie individuelle est une vie sexuée, il
semble difficile que la vie sociale puisse être pensée ou
éprouvée sa.ns des éléments. de sexualité, et que l:r fonction
plus ou moins développée qu'y remplissent la.femme etla vie
amou:reuse ne se fasse pas sentir loin jusque dans ses formes

�112

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

artistiques et politiques. La comparaison instituée par
M. Seillière entre deux civilisations aussi avancées sur des
voies divergentes, aussi opposées que celles des Japonais et
des Français, - compar_aison que facilitent les enquêtes de
Hearn et de Bellessort - peut être regardée comme un
excellent procédé de travail. Un Institut français doit se
fonder bientôt à Tokio : on pourrait lui proposer comme
un butin enviable des analyses de ce genre. Les Japonais
ont encore mal compris que le livre où la majorité des
lecteurs français croit prendre l'idée la plus vraie du Japon
soit cette fantaisie de marin en bordée (très jolie d'ailleurs
et dont les descriptions, celles surtout des premières page~,
restent pour un lettré français inoubliables) et ce monument
d'ignorance qu'est Madame Chrysanthème. Les gens compétents sont d'accord pour déclarer qu'aucun livre ne contribue
davantage à nous faire mépriser par les Japonais, à nous
rendre plus pttits pour eux, plus Bandar-Log que ce roman
qui veut les faire eux-mêmes petits et simiesques.
*

* *
Nous touchons ici au second sujet de M. Seillière.

Madame Chrysantheme fait partie d'une longue série de
romans (très inégaux, mélange de chefs-d'œuvre et de rapsodies puériles) dont l'auteur - et ce fut une des raisons de
son succès - d'une sensibilité très fine et toute féminisée,
est devenu la figure centrale d'une sorte de féminisme planétaire. (Les Désenchantées si terriblement ennuyeuses sont à ce
point de vue typiques). Mais cela nous a paru tellement naturel,
cela comportait tellement d'antécédents etde sympathies dans
le roman français antérieur, tov.t,m moins depuis Rousseau,
que ce féminÏ$me a semblé à beaucoup de lecteurs conune
l'atmosphère et l'air respirable du roman, du genre roman.
Notons que le roman planétaire s'appelait en Angleterre Kipling

II 3

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

-alors qu'il s'appelait en France Loti, que l'itnpérialisme mâle de
l'un s'oppose au féminisme nerveux &lt;le l'autre à peu près
comme le Tommy des Chansons de la Chambrée à Mon frère,
Yves. De l'un et de l'autre côté du détroit les deux mondes
littéraires nous offrent là deux points de çepère intéressants.
Et je laisse au lecteur le soin d'embrancher ces réflexions sur
les réflexions concordantes que me suggéraient récemment
le roman de la destinée et le roman de l'aventure.
M. Seillière s'est efforcé à retrouver dans les romans Îran. çais antérieurs à)a Nouvelle Héloïse &lt;&lt; les sources de la morale
romanesque » et les figures du féminisme au rnoment où il se
dédouble en un mysticisme passionnel. Il en a vu la naissance
dans le lyrisme et le roman courtois, en particulier dans les
poèmes de Chrestien de Troyes et les remaniements en prose
du Lancelot. Il les a suivis dans l'œuvre de Marguerite de
Navarre, l'Astt-ée et Madeleine de Scudéry. Il s'est soµvenu
que Rousseau fut dans son enfance un grand lecteur de
romans, que lui et son père, après souper, en dévoraient
ensemble toute la nuit, et que l' Astrée en particulier était son
roman préféré. De sorte que Rousseau nous arrive porté par
tout un flot de littérature romanesque dont il est utile de
reconstituer l'inventaire, et &lt;!ont la place est partiçulièretneot
importante dans les filiations, les généalogies intellectuelles
où se plait la critique de M. Sefüière.
Et je me demandais, en suivant ces filiations qu:i en somme
sont assez justes, pourquoi nous ne possédons pas une histoire
du roman français, ou plutôt pourquoi nous l'avons laissé
écrire par un critique anglais, d'ailleurs fort distingué,
M. Saintsbury. Préçisément M. Saintsbury vient de publier
le deuxième volume de son History of the french navel. Je ne
l'ai pas encore lu, mais j'ai lu le premier qui va jusqu'en
1800, et les souvenirs de cette lecture me paraissent apporter
{J_t1elqt1e réponse à cette question.
Au premier abord, une histoire du roman _français
8

�LA NOm7ELLE REVUE FRANÇAISE

114

serait non seulement intéressante à écrire, mais facile.
D'abord le roman constitue depuis le Moyen-Age un genre
parfaitement continu, une série dense et compacte. Ensuite
il nous présente un fidèle miroir de son époque, ou plutôt
de tïdéal que se formait cette époque. Enfin, ne comportant
. jusqu'à. Rousseau aucune œuvre de génie (si on laisse Rabelais de côté), accumulant, au contraire, des bibliothèques de
médiocrité et des continents de platitude, il permet au critique historien d'établir entre le livre et son époque cette solidarité, cette endosmose que ne viennent pas rompre le jaillissement libre, l'équation personnelle de l'individu. Il
eiiste sur ce sujet des essais partiels, le livre de M. Le Breton
sur Ie roman au xvrr• siècle, les curieux inventaires de la
littérature courante au xvm• siècle qu'a faits M. Mornet.
Nul équivalent pourtant, chez nous, de l'ouvrage d'ensemble
de M. Saintsbury.
,
C'est qu'une histoire suivie du roman français implique
un point de vue beaucoup plus naturel à un étranger qu'à
nous. Un étranger voit commencer la littérature française,
comme les autres littératures européennes, au Moyen-Age, et
sa démarche la plus naturelle est de la suivre dès cette époque.
Un Français laisse d'ordinaire aux: médiévistes ce qui est
antérieur à Villon. ou même à Ronsard. La rupture, le
hiatus entre la France du Moyen-Age et la France de la
Renaissance, figure, dans l'ordre littéraire un trait francais
'
,
original pareil à ce qu'est en politique l'opposition scolaire
entre la France de l'Ancien Régime et celle de la Révolution.
La prétérition dédaigneuse du Moyen-Age chez Sainte-Beuve,
le« trou noir » de Taine, les lances rompues par le pugnace
Brunetière contre les médiévistes, sont assez significatifs. Or
si l'histoire de la poésie et du théâtre s'accommode de cette
coupure (et encore au prix d'une déformation certaine),
l'histoire du roman ne s'en accommode pas. Le roman, bien
que l'antiquité ait pu lui servir de « matière », ne tient à peu

/

.

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

IIS

près par rien à l'antiquité classique : il est autochtone
comme l'architecture gothique, il est« roman». Une histoire
du roman doit tourner le dos à la chaîne classique, plonger
d'abord en plein Moyen-Age. C'est ce qu'a fait M. Saintsbury, qui attribue comme M. Seillière une grande importance au Lancelot et voit en Genièvre (peut-être à travers les
héroïnes de Shakespeare) une des plus attachantes et curieuses figures de tout le roman français.
M. Saintsbury insiste sur les mêmes courants généraux
que M. Seillière, romanesques et féministes. Le roman français qui tient la plus grande place dans son premier volume
(jusqu'à 1800) est le Grand Cyrus qu'il se glorifie d'avoir lu
en entier et jusqu'au dernier de ses deux millions de mots.
Il lui consacre, si mes souvenirs sont exacts, une cinquantaine de pages. Il a en revanche une demi-ligne sur les ,Liaisons Dangereuses de Laclos, que sans doute il n'avait pas lues
quand il écrivit son ouvrage. Un de ses amis s'étonna de la
lacune. Il lut alors Laclos et bien entendu expliqua dans une
note d'une seconde édition q~, son silence était juste, le
livre ne valant rien du tout. Un Français ne partagera nullement l'avis de M. Saiutsbury, et les Liaisons lui importeront infiniment plus que le Cyrus et le Lancelot. Cela nous
montre à quel point il est difficile de trouver sur la série des
romans françaig,un point de vue juste, et quel départ soigneux
s'impose entre leur importance sociale et leur valeur littéraire. L'histoire du roman jusqu'au xyrn• siècle, c'est l'histoire d'un genre foisonnant, capital dans l'ordre historique,
mais littérairement manqué. De sorte qu'un critique prendrait, dans les premiers volumes d'une histoire du roman,
des habitudes de classification et de jugement dangereuses.
Et cette.histoire qui nous paraissait naguère si facile nous
présente maintenant une difficulté invraisemblable. Décidément Dieu fait bien ce qu'il fait : la place des glands
( comme Manon) est sur les chênes, et par terre çelle des

�116

ij

LA KOUVELLE REVUE FRANÇAISE

citrouilles de dix livres, Bibliothèque Bleue ou Grand Cyrus.
De sorte qu'un regard feté sur notre roman nous amène à
une conclusion assez curieuse. La copieuse série romanesque
~r féministe que M. Seillière nous montre allant de la littérature courtoise à la Nouvelle Hewise.. existe, forme en somme
pendant quatre siècles le fond et le courant du roman français. Mais ce n'est guère qu'en réagissant contre elle et en la
niant que le roman produit quelque chose de bon. Don Quichotte, qui est le premier roman moderne de génie, l'est contre
les Amadis. Pourquoi Rabelais ouvre-t-il une source intarissable de joie ? Parce que nous nous y débarbouillons de
to11t romanesque. Il est singulier qu'un livre aussi réservé
exclusivement à l'homme, aussi hermétiquement fermé à la
femme soit resté un des livres canoniques du peuple le plus
_profondément imprégné d'odor di femina. Ou plutôt c'est
très naturel. La, Pi-incesse de Clh.Jes est aussi ennemie duromanesque que Matwn Lescaut, et Gil B.las que Candide. Si Rous-seau fait entrer dans le monde supérieur du style et de la vie
ce romanesque demeuré jusqu'à lui dans le terreau de la
littérature, il ne donnera après lui aucun chef-d'œuvre, et
Madame BIYl!ary sera au romanesque moderne ce que Don
Quichotte était au romanesque du Moyen-Age. De sorte que le
romanesque de la Nouvelle Héloïse est aussi isolé, aussi
,exceptionnel dans l'ordre de la beauté qu'il est, dans l'ordre
de l'existence sociale, relié â d'innombrables antécédents et
i d'innombrables suites. L'art a fait sur son terrain cette
police que M. Seillière voudrait que la société fît sur le sien.
Le romanesque n'a été démasqué et chassé que par le roman,
,cette lance d'Achille de la littérature.
ALBERT THIBAUDET

NOTES

SONNETS EN GUERRE, par Henry Céard (Libnûrie
Française).
Les meilleurs vers inspirés par la guerre risquent rort
d'appartenir aux genres secondaires. Les œuvres qu'on
nous a successfrement présentées comme étant « le poème
de la guerre » ou qui semblaient avoir été construites suc
un plan lyrique élevé, nous ont généralement déçu.
M. Henry Céard ne s'est soucié que d'être simple et ,
vrai:
(( ce que j'ai vu, sen.ti, souffert, aimé, je l'écrivais
cc sincèrement, et de mon mieux: ...
Certes, on n'attendait point de l'auteur de Terrains ci
bord de la mer un débordement d'effusions lyriques,
mais un art aussi sobre d'ornements que le sien, aussi dépouilléd'images, et pourtant d'un accènt si vigoureux, a de quoi
surprendre agréablement : M. Henry Céard qui se. plait à
transposer dans notre langue les effets de l'hexamètre latin,
fait un emploi constamment heureux: du vers de quatorze syllabes. S'il n'est pas exact que son vers ne soit taillé, comme
il le dit en terminant, « sur aucun patron connu» ( car il s'en
trouve maint exemple dans notre ancienne poésie, sans
parler de Verlaine et d'autres poètes du x1xe siècle ) 1 du moins
ne doit-il à personne une variété de coupe et de cadence très
remarquable :

vmdre

ait

�II8

NOTES
LA :NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Où sont-ils entetcs les soldats morts pour la Patrie
Dans les cimetières du front conduits en grands charrois ?
Marins et passagers, en quels courants, en quels détroits
Vous coula la torpille, ou la mine, ou l'artillerie ?

Poù'!t de faucheurs aux champs où mr pied pounit la moisso1t
Du de_uil est dans la rue, en chiUJite femme que je croise ;
, Les Jourgpns de blessés qu'im drapeau rouge et bleu pavoisç,
Font passer la bataille à la porte de ma maison.

Puisqu'il n'est pas permis qu'on s'agenouille et que l'on prie
Sur des défunts perdus on ne sait1pas en quels endroits,
Qu'on ne peut porter des bouquets à vos flots, à vos croix,
Massacrés des schrapnells, noyés de la piraterie,

Un sonnet intitulé Colombes et avions où se révèle un tour
d'imagination ingénieux et rare s'achève sur wn vers de toute
beauté:

Avions, avions, prenez un vol religieux !
Aujourd'hui, Jour des Trépassés, emportez dans les deux
Chrysanthèmes, œillets, au lieu de roitraille et de bombes :

Tl -ncus faut oublier les doux termes que nous savio11s
Car les colombes, aujourd'hui, se nomment avions ...
Eh bien créons des mots rwuveaux au sens prodigieux
Pour exprimer la surhummne ainpleur ie nos colères
Et les immenses deuils, qui, tous les jours, tombent des cieux.

Des Dardanelles à !'Yser, élevant vos essors
Partout dans l'inconnu, partout où se creusent des tombes,
Sur la terre et la mer. jetez, jetez des fleurs aux morts !

Il est piquap.t de trouver chez un écrivain d'une autre
génération cette hanùse d'un moyen nouveau d'expression,
qui soit à la taille des événements.
Précis et fin lorsqu1il évoque un paysage de banlieue ou
un aspect du Paris de la guerre, le poète s'élève sans effort
au ton qui convient pour parler des spectacles célestes, de
l'azur périlleux et des tragédies aériennes. ,Qu'on lise le
merveilleux sonnet Ciel étoilé :
Fèroces comme les }mmains, les étoiles, la-haut
Exer-cent dans le ciel lmrs perversites naturelles.

II9

Le vers de M. Henry Céard possède la fermeté lapidaire
et l'éloquence qui convient a,UX pensées graves, à la pitié, ·à
l'amour du genre humain. Ses phrases fortement rythmées
tombent comme les plis d'une belle draperie, noble et sévère.
ROGER ALLAnD

*

* *

L'APPARTEMENT DES JEUNES FILLES, par
Roger Allard, orné de gravures au burin, par J.-E. Laboureur; LES FEUX DE Là. SAINT-JEAN, par Roger
Allard, poëme orné de cinq dessins par Luc-Albert
Moreaii (Camille Bloch).

•

Sans cesse en flamme et mouvement pour s'assaillir entre elles
La clarté des beam: soirs jaillit du choc 4e leurs querelles.

L'Appartement des Jeunes Filles, que~- Roger_Allard composa avant et publie après les Elegies Martiales est ~ne
évocation hardie, toujours délicate, de ses amours de 1eunesse, plaisirs de vacances au bord de la mer. ~u~nze
poèmes ont quinze prénoms féminins. Ils sont délicieux
et divers. Le mouvement de la s'trophe semble le rythme
d'une démarche, et chaque pièce, indépendamment du sens

Par une coquetterie d'humaniste, le romanèier naturaliste
a joint à ses vers français deux sonnets en hexamètres latins.
run d'eux De Guynemer in astrum mutato, offre un mouvemènt digne de Lucrèce:
... Impavidum letho rapuit spatiosior œther ...

mais puisqu'il faut choisir on nous saura gré de transcrire
en entier ce Jour des morts :
~

)

✓

'

�l,20

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

qu'offrent les mots, nous trace, par l'alacrit~ ou la nostalgie
de sa musique, le dessip de son arabesque verbale, un
vis:1ge, une apparence féminine ardents ici, alanguis plus
loin.
Notes d'un p@ëte que semble moins affliger la fuite de
l'heure qu'enchanter la grâce du souvenir à fixer. Dans ce
petit livre, les images sont précises, faites pour réveiller
une vision nette, un moment sensuel. On a trop abusé de
cette sentimentalité flotte qui ne laisse à la suggestion.qu'un
choi-x entre des ombres amorphes ou ne présente aux incarnations qu'un modèle li\ique et incolore. Les héroïnes de
M. Roger Allard sont vivantes, caractérisées.
Voici Laur:i
., . S'aienou-il/ant sur la pl!l-ge
Dure et luisante du parquet,
Elle semble un grand coquillage
Plein de 1111isiq11e et de regrà.

Ou Valentine~
Laissant son ambre fraiche omer un fou1· de sàble.

...

Agathe « vue at?X br,1s d'un grand vent », la jeune Lilloise,
à qui l'on rappelle :

121

NOTES

Filles ne suggère pas un de ces herbiers poëtiques dont
chaque planche dégage la même odeur fade, où le même
gris teinte la diversité des pulpes qui furent le plus chaudement colorées. Ce n'est pas davantage la suite mélancolique des « chambres sans serrures » où M. Henri Bataille
n'ose plus entrer. C'est un ensemble de pièces aérées, sonores
de jeunes rires, p,;irfois d\1n sanglot discret, où la chair a les
couleurs et•le parfum de la vie.
Le français irréprochable de M. Roger Allard fait de
rares emprunts aux vocabulaires périmés ou spééiaux (guerdon, blandices, noliser). Il est ferme et souple, d'une solide
musculature classique. Si l'on voulait tenter de définir la
manière très personnelle de ce poëte, on pourrait dire qu'elte
se ressent de la plasticité baudelairienne et sait tirer un parti
aussi sûr qu'audacieux. de la dissociation des accords verbaux
que l'on doit à Mallarmé. Cçpendant, aucune imitation.
M. Roger Allard a un accent bien à lui, et dont, possesseur
d'un métier parfait, il peut donner toutes les inflexions de
santé sans vulgari:té, de regrets sans morbidesse.
Le livre, joliment édité, mêle au charme des strophes
celui d'exquises fantaisies que M. J.-E. Laboureur a burinées.
* •
* *

fut docile et taciturne
Le don de vos seins résignés
Et par le signe de Saturne
Au.'( pâles amaurs désig11és.
fl

Moins désinvolte, malgré le conseil parodique du début

(Philis, .ne songez plus à faire la retraiJe), est ce poëme : Les
Feux de la Saint-Jean où le crayon voluptueux de M. LucAlbert Moreau a étiré les flammes rousses de cinq beaux
portraits de femmes. Une première suite de vers où le poëte
rend visite à Philis, rêve devant le décor familier, les fards, les
bijoux, puis emmène son amie, est admirable de chaleur, de
vivacité et de puissance descriptive.
Lorsqu'on a lu ces pages ou des heurts inattendus de rimés
masculines et féminines réalisent une harmonie sourde et

Le t.11Jtre vous rendit contmte.
Pourtant, vntre bonl1e11r saumis
Fut pareil aux salles il' attente
Où de$ pauvres sont endormis ...

Adrienne, que ses coussins transforment en un « bouquet
d11 1verbe orné par les siècles sttvantf )) , L'Appartement iles Jeune!.

'

�122

LA ~OUVELLE REVUE FRANÇAISE

grave, on décompose mieux le jeu de cette alliance d'enthousias1n;e et de raison qui s'équilibre chez M. ~oger Allard. Et
bien que l'all}OUr de la sincérité n'ait pas à intervenir ici, on se
prend à aimer cette probité d'expression qui semble, ne
voulant rien que de profondément éprouvé, exclure tout ce
qui n'aurait pas été ressenti avec assez de vigueur pour
joindre aul. élans de l'imagination, aux joies méditatives,
une durable émotion sensuelle.
Un poëme en vers libres, une suite de tercets à terza
rima, achèvent ce recueil. Deux livres antérieurs à ces
Elegies Martiales qui @nt si profondément marqué dans
l'œuvre de M. Roger Allard qu'il nous a été difficile aujourd'hui de les oublier momentanément et d'essayer de préciser, sans tenir compte de leurs révélations, ce qui est
exclusivement dû au poëte de l'Appartementdes Jeunes Fille.set
des Fettx de la Saint-Jean.
JUN PELLERlN

** *

123

NOTES

-Cise période des grandes pluies primaires, où tout s'arrête, où
« Un

œil obscur se ferme sur tout c.e qui a été. »

Enfin, et non moins vite, le roman-cinéma se déroule à
rebours et nous attérrissons à Paris, sur notre-vieille planète, d;ns ce monde, ce « monde entier » où le réalisme de
l'auteur sera mieux à l'aise.
Tel est le court épisode que nous présente M. Blaise
Cendrars en une édition luxueuse, ornée des couleurs de
F. Uger, compositions, - ou décompositions - st~identes et agréables, malgré un abus des lettres au poch0tr.
Les effets de ce film de publicité sont un peu gros, - on
les voit d'Interlaken, - mais l'on y retrouve avec plaisir ces
réalisations puissantes, c~s façons correctes et bourrues de
conduire la phrase française} ces images obtenues en force
qui donnent à tous les écrits de M. Gendrars une incontestable vigueur massive.
PAUL 'MORAND
,.

* *

LA FIN DU MONDE, FILMÉE PAR L'A'NGE N.D.,
roman, par Blaise Cendrars (Editions de la Sirène).

PENSÉES D'UNE AMAZONE, par Natalie Clifford Barney (Emile-Paul, éditeur).

Décidé à modernisér la publicité céleste, Dieu se rend en
Mars par le rapide interplanétaire. Le voici, pour commencer, mais sans succès, barnum des religions. Il se
réfugie auprès de son ami Menelik, dans la Cité des Aventuriers, où, pour capter l'attention du public, il s'abaisse
à des réclames philosophique telles que le Truc des
prophéties ou la projecp.on du film de la Fin du monde.
L'ange N. D. souffle dans sa trompette et nous assistons
au défilé, bientôt vertigineux, des siècles éperdus, à.la mort
des esp,èces, à l'éclosion d'êtres nouveaux dans des végétations in$tantanées. L'histoire et la préhistoire c:1ccélérées,
toutes les lentes transformations de la nature s'accomplissant
en un tour de manivelle, nous laissent s04dai.n dans l'indé-

Les « pensées » et les « maximes » font ·un genre littéraire
où il y a peu d'apparence que des femmes écrivains puissent
exceller. Les lettres et les mémoires leur sont plus favorables, parce que les traits piq~ants et les sail1~e~ de la c~nversation y gardent un peu de leur fraîcheur ongmalc.
Les plus belles &lt;c pensées», comme les plus beau~ poèmes,
sont les plus proches du lieu-commun. ;eu.r b~aute ~st toute
formelle. De forts contrastes d'éclat et d obscunté y Jouent la
profondeur. Un certain tour oratoire n'est p_as pour y
déplaire. Il est aisé de vérifier cette observanon sur les
-chefs-d'œuvre du genre.
.
Ce sont ses mémoires de sensations que Mademms_elle
Clifford Barney présente sous forme de notes rédigées avec

�NOTES

124

LA ~OUYEI.LE REVUE FR.ANÇAISE

une négligence qui n'est pas elle-même sans apprêt. Un
curieux. tempérament s'y révèle, d'une épicurienne anarchiste
par dégoût de la morale, et que l'attrait de la politesse et
de la distinction inclinerait au stoïcisme - stoïcisme
sportif et sensuel.
On trouve dans ce livre quelques traces de cette esthétique « liberty», qui faillit gâter les beaux dons de Renée
Vivien.
« La chair des corps adolescents qui gardent dans leurs
« ombres bleues comme le souvenir des extatiques clairs de
« lune où ils se sont baignés, etc ... »
Cela date un peu, comme aussi certain satanisme cérébral. Mais il y a d'excellents traits à glaner : à propos des
Gothas, voici qui est assez plaisant :
«

De l'homme des cavernes à l'homme des caves.

décocher un trait derrière elle, en faisant semblant de fuir.
Elle n'est jamais si dangereuse que larsqu'elle paraît faire
retraite devant l'objection logique.
« Penser profondément, écrit-elle, c'est penser de façon
anonyme, au-dessus des couches d'images ». Sentir et voir,
pour les femmes, et les amazones, c'est penser . .
· Sachons gré à Mademoiselle Barney d'aimer les femmes
avec une si cruelle clairvoyance. Celle-ci nous fait mieux comprendre sa misanthropie indulgente. Pourtant, redisons a,·ec
le précieux Benserade :
... mfme pour nous haïr ces farouches guerrières

11e s'entr'aimèrent pas,
mais d'un parfait amour allaimt sur leurs frontiè1·es
goûter ks vrais appas ....

,.

presque tous indignes de leur malheur

,1

fera songer aux. beaux vers d'Apollinaire :
Je tonllais gens de toute sorte ;
ils n'igale11t pas leur-s destins .•.

' Dans le goût pittoresque ce petit croquis à la plume:
« Chiens, fourrures à besoins »

ne serait pas désavoué par Colette.
Et voici enfin une maxime frappée dans toutes les règles ;
" Les bonnes œ11vres vivent des traitrises de l'amour.

ROGER ALLARD

,. *

)&gt;

On imagine au-dessus de cette légende un dessin de Bofa ou
de Marcel Capy.
Dans une note plus aiguë cette phrase sur les victimes de
la guerrè :
c&lt; Ils semblent

125

»

Mademoiselle Clifford Barney, e11 vraie amazone, sait l'art de

LA NÉGRESSE BLONDE, par Georges Fourest (La
Connaissance).
Quand on relit les Odes funambulesques, en consultant à
chaque minu.te le commentaire de 1873, on a rarement
l'impression de périmé, de démodé que cause cette réédition de la Négresse blonde. Et l'on se rend compte bien
vite que beaucoup de ces fantaisies, parodies et pastiches
de Georges Fourest ont vieilli moins par les précisions d'époque que par la largeur des emprunts faits au langage de la jeunesse du temps.
.
Chaque génération d'étudiants a. son pader, ses formules
d'ironie et d'enthousiasme. Ce cc ma dague, messeig11mrs.. : &gt;&gt;
ce « oyez, tous» ce &lt;&lt; 011cques, il ne craignit ... » ces mots
« épastrouiller, casquer, épistaler, symbolos, ribauder, birbe,
coruscant, » sont démonétisés. Mais que l'on résiste à la

sensation d'agacement qu'ils procurent et l'on aimera cette
verve, cette « truculence », eût-on dit à l'époque, cette

�126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

variété verbale. La scatologie, l'obscénité, les plaisanteries
un peu lourdes n'empêchent pas d'apprécier un esprit infiniment subtil, une entente ingénieuse du cocasse. Des
imitations fort amusantes de Victor Hugo, de Leconte de
Lisle, de Coppée, de Hérédia, cette Singesse qui évoque
les Fleurs du Mal, décèlent mieùx que de l'érudition, plus
qu'un amour profond des lettres. Elles. témoignent d'un
don véritable de poëte.
La série intitulée Carnaval des chefs d'Œuvre est remarq'uable. · S'il est aisé de jouer de Panachronisme et de ridiculiser Chimène en lui faisant soupirer :
Qu'il est joli garçon I'assassin de papa I
il est plus difficile de donner à chaque parodie (Le Cid,
PhM.re, Iphigénie, •Andromaque, Bérénice, Horace, etc.) une
forme particulière d'humour et de transposer en des tons
divers les beautés d'œuvres que le respect littéraire a solennisées.
J. P.

*

PIERRE HAMP : LES MÉTIERS BLESSÉS, LA
VICTOIRE MÉCANICIBNNE (Nouvelle Revue française).
Pierre Hamp est socialiste comme Dante était gibelin,
avec la même passion, avec la même âpreté aussi à rencontrer le vrai, fût-ce aux dépens de son propre_,Parti. 11 est
Cl la voix qui appelle vers l'espoir des temps futurs »; il a de
sa mission d'écrivain une idée mystique : « Viens Poète.
Viens Divin. Le Mondç t'attend. » Son verbe se veut
action.
Dante aussi se proposait d'agir sur les âmes, sur l'arien,_ tation .p olitique et sociale de son siède et toute sa vertu active s'est depuis longtemps évaporée. L'existence de la
Divine Comedie suffirait il prouver la légitimité de l'art

NOTES

127

utilitaire, mais l'utile d'une œuvre d'art est borné aux
contempor,ains de son auteur, sa beauté seule la perpétue.
. .. Le buste
Sllrvit à la cité.
Cest parce qu'il est beau que le monument dressé par
Hamp à la gloire des métiers risque de durer et non pas
parce qu'il l'a consacré a'u travail et à la peine des hommes.
Celui qui écrit ne peutlégitimement attendre d'autre gloire
que celle d'être un grand écrivain . Tant pis s'il a déclaré
comme Hamp : &lt;&lt; S'amuser au jeu d'écrire est 1Jne occupation sénile ... Qu'est-ce qù'un homme de lettres, rien que
de lettres? Carton pâte et papier mâché. Une machine à
écrire. &gt;) Malherbe a bien dit qu'un poète n'est pas p1us utile
à l'Etat qu'un joueur de quilles. N'est-ce pas en définitive une assez belle gloire que celle de Virgile ou de Shakespeare?
Ce ne sera pas méconnaître la valeur de son aposrolat, ni
le diminuer que de s'arrêter à considérer Pierre Hamp comme
un homme de lettres, - et parmi les hommes de lettres, ni
comme un historien, ni comme un économiste, ni comme
un sociologue, ni comme un moraliste, mais comme
un prosateur qui écrit des proses, de la même manière
et dans le même sens qu'on appelle poète celui qui écrit des
vers .
Les Métiers Blessés ont pu être rédigés « pour servir à l'histoire du travail en France pendant les années 1914 à r9r9 )),
ce n'est pas aux Métiers Blessés qu'auront recours, dans un
siècle ou deux, les historiens du travail préoccupés de la
condition du prolétariat pendant la grande guerre, ni les économistes en quête de données statistiques. Mais on ne· li.ra
peut-être plus depuis longtemps les Croix de Bois ou le Feu
qu'on viendra encore chercher dans la trilogie de guerre de
Hamp : le Travail Invincibl;, les Métiers Blessés, la Victoire

�128

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Métanicienne l'âme de la France ouvrière depuis Ja mobilisa-

t

tion jusqu'à la paix.
Malgrét tout son attirail de références et de chiffres, derrière tout l'appareil de rapports techniques, de circulaires
administratives, de barêmes, de bulletins d'h6pilaux et de
textes de lois qui nous déconcertent et nous déroutent, il n'y
a guère chez Hamp qu'autobiographie et impressionnisme.
Ouvrier par nécessit~ ou par curiosité, inspecteur du travail, ce n'est pas la vie des ouvriers qu'il chante, c'est sa
propre vie, ou si l'on préfère, en chantant sa propre vie,
c'est celle des ouvriers q1fil chante. Son cas est, tout compte
fait, un cas de narcissisme littéraire.
Il faut regarder de près pour s'en apercevoir. De loin ou
en gros, il fait figure de constructeur. On a pu croire qu'il
composait comme un classique et parler d'un néo-classicisme. En réalité, c'est un romantique, un « montreur ».
PrenezJes Goncourt et Huysmans. Donnez-leur des muscles, des globules rouges ; dépouillez-les de leurs préjugés
de caste, de leur égoïsme littéraire, de leurs manies ; lancezles dans le monde des usines; et vous avez sinon Hamp, du
moins quelque chose d'assez proche de lui. En un certain
sens, on peut dire qu'il est au point extrême d'épanouissement et de perfection du naturalisme et de l'impressionnisme.
D'ailleurs la structure de ses premiers ouvrages, Le Rail
ou Marée Fraîche, Vin de Cbampague, rappelait celle des gros
romans documentaires de r875, les procédés à tiroir de Zola
dans le Ventre de Paris, Genni11al ou la Bête Humaine, avec
les personnages-symboles, apparaissant, à chaque épisode,
pour manifester les sentiments d'une catégorie ou d'une
caste. Dans ses derniers livres, Rampa délibérément renoncé
à ces formules artificielles· et périmées ; chaque chapitre
(dont beaucoup furent d'abord articles de journal) nous

NOTES

offre le tout-venant de ses impressions et de ses réactions.
Son grand mérite littéraire ne sera pas d'avoir introduit
dans l'art « ce qu'il y a de plus beau au monde, le travail»,
car depuis Hésiode et les Géorgiques jusqu'à Hugo, Michelet,
Eugène Le Roy, Guillaumin, Péguy, Charles~Louis Philippe,
la beauté du travail et la souffrance du peuple ont eu une
place dans l'art, et plus particulièrement les métiers agricoles,
le machinisme ne datant que d'un siècle, - son vrai mérite
sera d'avoir été le premier ouvrier à parler de soi avec son âme
d'ouvrier.
C'est son âme seule qui apporte une nouveauté dans notre
littérature, et non pas, comme il semble le croire, le sujet
qu'il traite. La littérature ne se reno_uvelle jamais par les
sujets ou par la forme, elle ne se renouvelle que par des
états d'âme inédits qui déterminent sujéts et forme.
Toute la vie humaine lui apparaît en fonction du travail et
de la peine des hommes ; il ne fait qu'obéir à une nécessité
intérieure, à une inspiration particulière, en parlant des
métiers. Mais ce qui nous émeut, c'est moins le détail anecdotique du métier de pêcheur, de métallurgiste, d'ouvrier du
textile, de verrier ou de mécanicien, c'est la souffrance de ces
manuels, leur révolte, leur résignation, leur espoir ou leur
désespoir, bref le jeu éternel des sentiments humains.
Quant au cadre et au thème mis en œuvre par l'artiste, ils
nous semblent d'intérêt secondaire, parfois même importuns,
s'ils nous cachent trop longtemps l'essentiel.
Le moment culminant du drame, c'est quand Hamp se
demande quelle raison de travailler reste encore aux hommes, comme Claudel ou Péguy se demandent quelle raison
de vivre ils ont. Tué _par l'usinage, le métier se meurt, ~t
avec lui l'honneur et l'amour du métier, la joie de l'ouvrage
bien fait, tous les graqds sentiments que le compagnonnage
avait portés à leur apogée. Par quoi les remplacera-t-on?
9

I

�13'0

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Longtemps, Hamp ~attarde à célébrer l'orgueil du bon
ouvrier et de la bonne ouvrière, comme le Péguy de VArcrmt. Et convaincu de- leur disparition inéluctable et pi:o:baine, iJ ne d:écouvre, pow: se substituer à iui, que l'aspiration vers. la Justice. « Rappelle-toi, il faut aimer deux
choses: la justice et ton métier.» (Gens, p. 9?). Bientôt t~us
les métier&amp; ayant tlî.,sparu, il n'y aura plus àa1mer que la JUS-'
tice.
Nous voilà loin de Goncourt et de l'impressionnisme, de
la peinture exacte et minutieuse .d'après. le motif. Ham~
cueille à même les souvenirs et les 1mprcss10ns du temps ou
il travaillait avec ses modèles, comme dans un métal en
fusion • en repassant sa vie, il en retrouve· toute l'émotion,
~t il at;eint au fond même de la nature et de la destinée
humaine, à tous les- pourquoi et à tous les a quoi bon. Ces
grands problèmes, Hamp les formule sel0n sa consci~nce
d'ouvrier, sans quitter l'usine. Les grands mystère?c~rébens
de l'au-delà, de la grâce, du sai.rifice, del.a commumon d~s
saints, il ne sren préoccupe pas. Son angoisse est affranchie
de toute l"a:ngoisse chrétienne ; il ramène le problème à ses
turnes judaïques. Il réduit tau: à l,a mesure ~e l'homme_ et
de son e.xistenœ terrestlie, mais 1 homme n en est pomt
diminué , car cette mesure s'élargit de tout l'espoir
. messianique, du vœu de justice et d'amour, de tout le vieux rêve des
prophètes.
La grandeur de Hamp se mesure là: il nous penche de
force sur l'-.1bîme de notre destinée, et le vertige s'empare de
nous, et nous sentons peser sur notre tête l'irrémédiable
malédiction de la Glntse : « Tu gagneras ton pain à la sueur
de ton front. » D1une seule plongée, il nous entraîne jus-qu'a,u fond de nous-même, puis il nous aide à ~e1:1o~ter ~vec
l'espoir de not1e rédemption. Sur le pfan JUU, 11 fa1~ ce
que Dostoiewsky, Claudel, Pégu~ font sur le plan chrétJ.en,
mais sans la même centinuité dans l'emprise.

NOTES

131

Souvent, cet ouvrier s'oublie au j.eu d'ouvrer des phrase11
et des mots sans plus • Il connaît d'ailleurs cette faiblesse et
l'avoue: « Ce peut être une joie fi.ne qu'on a puai mer le be-an
français depuis la phrase d' Amyotjusqu'aux vers dei.a LJgm~
des Siecles .•• Que leurs œuvres soient pardonnées à ceuK: qui.
ont aimé le beau français. » C'est la faiblesse du bon ouvrier
verrier qui perd son temps à souffler une bouteille à côtes
dite melonnée comme si une bouteille ordinaire ne conte~
nait pas aussi bien les liquides. Pour nous~ qui n'afficl1ons
pas pour le jeu d'écrire le même dédain que Ham.p, nous
aurions tort de nous en plaindre : nous devons à œt
amour du beau français ses plus beaux morceaux de bravoure. Et derechef, nous revoilà à. Goncourt « ouvrier de
lettres ».
Le manuel qutest resté Hamp travaille sa matière comme
une pâte. Les mots, la syntaxe ont pour lui une valeur matérielle. Il écrit opaque et lourd. Ses réussites de forme, .ce
sont des phrases à tenir dans la main pour les .50upeser ou
les caresser. Il y a des écrivains visuels, d'autres auditifs :
lui est un écrivain du toucher. Il recherche les qualités
tactiles : l'épaisseur, le poids, la consistance, le lisse, le rugueux. ·
Il traite les mots comme une matière plus ou o;ioins rare
et précieuse. A sertir des mots techniques, il a la. joie du
bijoutier qui travaillerait des pierres inconnues avant lui. A
transcrire sur du pàpier blanc, les beaux noms des métiers,

c-ubilots, /peules, tézures, gomme adragatiti, ringard,

pas-

tillage, tourier, enfrem.eltier, une salive heureuse emplit sa
bouche.
Mais comme le joaiU.ier, pour rempli~ les. journées creuses, travaille sur le cuivre et la verroterie, avec la même
conscience que sur le platine et l'émeraud1:.r Hamp met ~a
coquetterie à travailler n'importe quelle matière, ia plus
iTie,o-rate, la plus anti-linéraire : desdrcnlaires administr,atives

�IJ:2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ou des chiffres, Il est le premier et le seul à avoir extrait
d'une statistique une parcelle d'émotion littéraire. Prenons
garde qu'il utilise ses chiffres et ses termes techniques
exactement de la même manière qu'un Henri de Régnier
ses ifs, ses miroirs d'eau, ses mascarons et ses balustres.
Le jeu d'écrire interrompt la démonstration entreprise. Il y
a juxtaposition et non pas fusion de l'élément impressionniste et de l'élément documentaire ou prosélytique. Cest
tour à tour l'amour du métier d'écrire et l'amour de la justice
qui prend le pas. Le résultat, c'est un produit littéraire
étrange, violemment original, chaotique, mais littéraire.
Faudrait-il donc tant s'en désoler ? Quand, dans tous les
domaines de la production, il n'y aura plus d'ouvriers, mais
des usineurs, il rester:\ du moins un métier, auquel l'usinage
jamais ne pourra se substituer, èelui de !'écrivain. Un jour
viendra où il n'y aura plus au monde qu'un unique ouvrier :
l'homme de lettres. Si c'est de ce titre que la profonde admiration de beaucoup d'entre nous préfère saluer Pierre Hamp,
aura-t-il sujet de nous en tenir rigueur ?
BENJAMIN CRÉMJEUX

*
* *

LES VOIX QUI CRIENT DANS LE DÉSERT, souvenirs d'Afrique, par Ertiest Psichari. (Louis Conard,
éditeur.)
Je m'explique aujourd'hui pourquoi le VCfyage du Cimturion
d'Ernest Psichari, lorsque je le lus en 1916, ne me procura
pas toute Fémotion q_u'en attendait mon cœur de néophyte.
J'en exigeais peut-être trop : moins des raisons que des transports. Cependant, par derrière, j'entrevis un homme; mais
souhaitai surtout de le mieux voir. Pour tromper ma déception, j'en vins à me plaire précisément à ce q_ui comptait le
moins dans l'ouvrage : de jolis coins de paysage, arrêtés,
transparents et quelques effusions &lt;&lt; barréstennes » ; le reste,

j

NOTES

133

je l'avoue, me parut abstrait et glacé. Que Psichari eût en
lui l'étoffe d'un véritable écrivain, la chose est sûre ; d'un
grand écrivain, je ne sais ; mais là n'est pas la question. Il
voulut être et fut un homme, un officier et un chrétien. De
quelle valeur! après l'ouvr,ige de Massis, le livre présent le
dira. J'y trouve enfin l'explication de mon erreur : le Voyagt
du Centurion, d'ailleurs inachevé, quoiqu'on l'ait donné pour
complet, était un livre fabriqué, sur un sujet qu'il est peutêtre interdit de mettre en livre, je veux dire de transposer :
la confession d'un converti. Je comprends mieux que personne le scrupule de pudeur et de modestie qui poussa Psicharià récrire sa confession sous une forme plus voilée. Dans
un cas analogue les mêmes objections m'arrêtèrent et si je
passai outre, c'est que la volonté de cc servir » l'emporta : je
n'ai pas à le regtetter. - Jamais, de son vivant, Ernest Psichari ne nous eût livré ce texte secret. Il y a mis le meilleur
de lui-même. C'est en somme le Voyagesous sa forme native,
directe et ingénue : rien plus que le journal de route, mis
au net - mais par goût de la propreté, non par coquetterie d'artiste - que peut tenir un officier qui a des lettres,
-au cours d'une campagne difficile. Il écrit pour lui, non pour
nous. Aussi bien ne nous fait-il grâce d'aucun nom de
kzar, de puits, de tribu ( nous sommes enMauritatùe ettout
est préc;îeux au souvenir) ... Aussi bien devons-nous le suivre
dans des expéditions dont le but est toujours le même : disperser les nomades et les dissidents, les houspiller quand il le
faut, recevoir leur soumission et jalonner les routes avec le
drapeau tricolore, à travers les espaces mo;nes, sans cesse en
quête d'un point d'eau potable ou de quelque décevante
oasis. Mais il nous }'leint a:ussi les mœurs, la spiritualité des
Maures ; il nous peint la soif et la solitude - et surtout,
chaque fois qu'il pense, il note ce qu'il a pensé. Or, tous
ces éléments que nous offrait le « centurion » dans un ordre
voulu, dans une fixité artificielle reparaissent ici à l'état de

�I

134

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vie, à l'état naissant, comme disent les chimistes, et
placent « l'homme » devant nous. Ecartons la littérature ; il s'agit d'un beau livre de spiritualité qui exaltera
bien des runes ; je le prendrai pour ce qu'il est, qui n'est
pas peu.
Au départ, une volo.nté. « Je ne ttaverserai pas en amateur
la te.rre de toutes les vertus (le désert d'Afrique}, mais à toute
heure }e lui dem.a.nderaI la force, la droiture, la pureté
de cœur, la noblesse et la candeur. » Devant la stèle funéraire des lieutenants Andrieux et de Frausser, il reconnaît la
France. (,:; Ah ! être digne d'elle ! » Voilà son but. Il se fern
obéissant. « Heure d'obéissance, de confiance, dit-il encore ;
on ne sait trop à quoi ni en quoi, mais simplement d'obéissance .•.. :» -et (f. pendant l'écrasante .chaleur des jours ... le
sentiment d'une mystérieuse attente. » Il admire l'Islam méditant - ainsi le capitaine Dupouey avant yan retour à
l'Eglise - et il demande : ne pouvons-nous en\faire autant ?
Tel est le conseil du désert : replie-toi ! Se replier sur soi,
c'est.retrouver d'abord la patrie, puis la chrétienté et l'Eglise,
le bloc d,e la tradition. « Si loin du progrès nous sentons
que nous sommes des hommes de faléliti et qu'au fond le progrès nous est égal. ll Ne perçoit-on pas là un écho de
Péguy ? - Alors commence l'obsession religieuse qui va Te
marteler et l'exalterpendant des mois, jusqu'à ce dénouement
qu'il prévoit nécessaire et inévitable. Il n'y a pas à chercher
de raisons : cc il s'agit de savoir si on a le goût du ciel ou
non )) - et si on l'a, on doit trouver le ciel. Il osera écrire,
un 14 juillet : le Ce qui est requis pour la qualité de FranÇ2.is, c'est la foi de saint Louis et de Jeanne d'Arc, sinon
leur sainteté. » Il ne l'a pas encore ; mais il ne craint pas de
la demander. « Demander beaucoup, recevoir davantage
ellcore 11, secret du bonheur des chrétiens, à l'opposé de la
sombre foi des Mahométans qui ne demandent-rien. Et de nouveau l"irnage de la France des croisades se lève, celle qu'ai-

NOTES

•

mait Péguy : il comprend qu'en tant que soldat r.: il continue
une grande action chrétienne passée )&gt;. Il établira dom: sa vie
sur ce plan supérieur; car, dit-il, « il •m'est pas ,possible que
les saints ne prévalent pas .contre nous et que la pureté ne
prévale pas contre l'impureté. » Il y faudra l'aide de Dieu L. et
pourtant u: sa parole est dure I); mais la foi n'est si difficile
ri:..qu'afin de réserver le jeu de 11otre liberté ». Aussi le voyageur oscille-t-il en.tre les deux ivresses, œlle de la terre et
celle du ciel ; il les confond parfois : « Quelle joie de se
réveiller dans de jeunes matins et de _s'endo.rmir ,dans
de jeunes soirs ! &gt;&gt; - Un jour, causant avec un Maure
(c'est une des pages les plus émouvantes du livre) il en
vient à parler d'Issa, c'est-à-dire de Jésus. Au Maure
qui le tient pour un gra.nd prophète, Psichari répond, en
chrécien, que Jésus est le :fils de Dieu; puis il se laisse aller
à raconter toute la vie du Maître selon qae l'Evangile nous
l'enseigne ; quand il arrive au bout, il a des larmes plein les
yeux.. « Je parlais, dit-il, du fond de ma consciente et il ne
me sem,_ble pas que j'aie manqué de fra'm:hise, » Un Français,
selon lui, ne pou'Q:ait parler autrement devant un Arabe :
pourtant, il y a cdéjà un peu plus que l'injonctioa de la tradition. TI continuera .donc d',attendire, sans impatiencCe, que
Dieu se manifeste: car Dieu doit se-manifester. Notez qu'il
ne s'amende pas, qu'il vit toujours dans le péché. Le jour -0ù
il deviendra catholique, il ~st sûr que tout « changera :o ; il
laisse à Dieu le sein entier de sa. réforme. Quelle soumission
à la grâce ·! - Enfin, un jour de promenade, il tombe à
genoux sur le sable, &lt;fans un coin de désert et :sans l''ILvw
1Jt1Ulu·: Nous. touchons à la fin &lt;Ùl livre et du miracle. Av.ant
d'.entrer dans le Saint des saints, Psichar,i n'a plus qu'à fllÏre
son ex:amen de conscience vis-à-vis des vérités de la foi :
trente pages suprêmes, ardentes et coacises, sans cllétorique,
plein~ de suc, que la littérature spirituelle retiendra parmi
Jes plus hautes. Ici, il fauclrait tout citer ou rien. L'amour

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

aura raison des arguties de la dernière heure. Psichari n'a
plus qu'à mourir.
Nous savons comment il est mort. Encore à la manière de
Péguy, son maître: la tête haute, au feu. L'homme avait le
cœur noble, la raison ferme ; il n'est pas le dernier que
l'amour de la France aura conduit et conduira plus loin.
En ce sens, son livre élucide une disposition du cœur et
de l'esprit commune en notre temps à un grand nombre
de jeunes hommes. C'est un document et une prière :
un livre de réalité.
HENRI GHÉO)I

* *

G~ Q. G. SECTEUR I, par Jean de Pierrefeu (l'Edîtion française illustrée).
Pendant la guerre, M. Jean de Pierrefeu, officier blessé,

fut préposé à la rédaction du« communiqué. » Peu d'écrivains

/

ont connu de pareils tirages. Un peu par dépit d'avoir dû
'si souvent farder par ordre la réalité dangereuse ou triste,
mais surtout par amour de la vérité, il publie maintenant
:.es mémoires. Des questions y sont élucidées qui échappent
à la compétence de celui qui écrit ces lignes. Fantassin ou
pilote d'avion, j'ai vu de trop près ou de trop haut une
guerre qu'on ne pouvait bien connaître qu'au téléphone et
sur 1a carte d'un état-major. Mais indépendamment des révélations qu'il apporte, le livre de M. de Pierrefeu offre un intérêt
littéraire qui doit être signalé ici. Sans doute il y a quelque
exagération l prononcer, comme on l'a fait à propos de cet
ouvrage, le nom de Saint-Simon. Ce sont là des comparaisons redoutables. Spectateur ironique et sceptique, mais
scrupuleusement impartial, M. de Pierrefeu ne pouvait
mettre dans ses narrations anecdotiql.les le feu et la vivacité
qui distinguent le génial mémorialiste du grand siècle, ni
dans les portraits une verve aussi directement ,ruelle. On
admirera pourtant l'extrême variété des formules employées

,

1 37

par l'annaliste indiscret du G. Q. G. pour exprimer courtoj•
sement la médiocrité intellectuelle de certains officiers d'Etatmajor. Aucun parti pris de dénigrement n'apparaît, du reste,
dans ces pages vivantes, où l'on trouvera un grand nombre de
silhouettes légèrement et finement dessinées, comme celles •
du lieutenant-colonel Serrigny, du général Anthoine, du
général Buat. L'auteur a dressé un portrait en pied, à la
Velasquez, du maréchal Pétain. C'est le personnage sympathique et le héros du drame, j'allais écrire, par mégarde,
du roman.
I
Il est intéressant de noter que M. de Pierrefeu, obser'vateur et psychologue avisé, se trouve ici d'accord avec
le sentiment général des combattants, pour qui Pétain
fut l'incarnation du grand chef. Les motifs de cette enviable
préférence sont fort bien marqués par M. de Pierrefeu.
Voici, maintenant, entre autres anecdotes lestement contées, un échantillon de sa manière :
« M. Mandel qui, déjà à cette époque, portait ses vues
« sur la circonscription de Lesparre, affecta à la mission
« française un électeur influent du 1vignoble. Mais celui-ci,
« un rural au langage sans nuances, déclara, un jour de
.« franchise intempestive, que M. Mandel ne serait pas élu
(&lt; à Lesparre et qu'il ne voterait pas pour lui. Le propos fut
•-" rapporté au tout puissant seigneur du cabinet qui, séance
(t tenante, renvoya l'ingrat dans la troupe.
(&lt; Il
n'eut pas tort ; l'électeur en question ne fut pas
« assez influent pour le faire échouer, ce qui laisse à.
« supposer qu'il ne l'aurait pas été davantage pour le faire
« réussir. »
Le récit de la promenade officielle des deux généraux
dont personne n'ignorait l'antagonisme et qui chaque matin
marchaient publiquement en se donnant le bras n'est pas
moins plaisant.
A défaut de Saint-Simon, M. de Pierrefeu nous donne

�138

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

souvent du bon Bussy-Rabutin ou du meilleur Tallemant
des Réaux.
ROGER AU.Uo

LES NUITS DES ILES~ par R.- L. Stevenson, traduction &lt;le Fred Causse-Maël (L'Edition française illustrée).
Il vient de se commettre, à l'égard de Stevenson, une de
ces trahisons contre lesquelles on ne saur.ait protester avec
trop d'énergie. Nous attendions depuis longtemps la traduction d'un de ses plus beaux recueils, Island Nigbts Entertainmenls, et la Revuehebirnnadaire ven;ut d'en publier une version
excellente due à M. Jacques Delebecque, quand soudain une
autre traduction a paru en volume, signée de M. CansseMaël, mais tellement inexacte et bâclée que l'œuvre en
devient méconnaissable. C'est une de ces « mises en français &gt;&gt; devant lesquelles on se demande tout d'abord s'ih~agit
bien du même texte que celui qu'on a lu dans l'migiaal, et si
le traducteur n'a pas eu entre les mains une édition remaniée,
tapt paraissent inexplicables les omissions, additions, déformations de toute sorte. Mais cette fois toute tentative d'explication honorable est découragée' dès les premières lignes.
Il n'y a pas besoin d'avoir beaucoup fréquenté Stevenson
pour s'être rendu compte de !'-exquise perfection jusqu'à
laquelle il pousse ses ouvrages. Si jamais un auteur eut le
sens de la mesure et le souci de la plus délicate mise au
point, c'est bien lui. Trop parfait 1 serait-on parfois tenté de
s'écrier ; non qu'il tombe jamais dans l'académisme (peu
d'écrivains ont sU jouer comme lui de l'argot des aventuriers
et des gens de mer); mais on sent qu'un excès d'urbanité
l'empêche parfois de nous dire tout ce qu'il .sait. Aristocratique discrétion, particulièrement rare chez les !l'atures
vràimènt riches ; mais en même temps discrétion si fudicieuse qu'elle ne laisse perdre aucun élément cfémotion.
Personne n'a ·parlé des Mers duS~d comme Stevenson, parce

NOTES

139,

qu'aucun voy.ag:eur n'a possédé son art, mais peut-être plus
eacore pa.oe que peu d'hommes .o.nt eu, au même degré que
lu4 ce don de sympathie qui permet de recueillir en tout
être humain quelque chose de précieux et d'unique. Pour lui,
les îles du Pacifique, œ ne sont pas seulement d~s pay~"CS
et des parfums, c'est encore davantage l'âme obscure et charmante des indigènes dont il a su gagner l'affection. Dans
l~lattd Night: Ente~tainments, l.a ~ntaisie, la vérité~ l'observa.tron atten.dne, 1 humour s.e melent selon le plus subtil
dosage, et c'est cette œuvre sensible et racée que M. CausseMaël a brutalisée avec un sans-gêne incrnyable.
N'allons jlaS plus loin que les premières lignes. L'agent
d'une société commerciale raconte son arrivée à Falesa.
Voici~ l'une en regard de l'autre, d'abord la traduction, d'une
littéralité parfaite, donnée par M. Jacques Dclebeoque,
puis celle de M. Causse-Maël.
La brise de terre, qui nous
souffiait à la figt1re, nous appor•
tait u.n violent parfum de citron
sauvage et de vanille (d'autres
odeurs aussi, mais celles - là
étaient les plus nettes), et la
fraîcheur me fi.t éternuer. Il faut
dire que j'avais vécu des années
dans une île basse près de la
Ligne, prcesque toujours seul
au milieu des indigènes. Je fai,
sais donc une expérience nouvelle ; la langue même du pays
allai.t m'être étrangère, et Ja vue
de ces bois et .de ces montagnes,
et leur parfum nouveau, me
renouvelaient le sang.

La brise de terre nous soufflait
à la ~ce des effluves de limon

sauvage, de vanille ,,1/ d4 stéphatiotte. La fraicheur de l'air me
frappa qruind je débol.)chai sur
le pont et je me pris à éternuer.
Il faut vous dire que je venais de
passer des années sur une tle
basse et marécageuse près de
l'Equateur, seul ail milieu des
indigènes bo.tiles et que j'appréciais le changement. La vie nouvelle que j'allais m.ene. me séduisait~,. avance. On m'avait V/,/,nté
la douceur di la population, les

qgrinumts 1-éels du poste, rJ ma
foi, la vue de ces montagnes
boisées, les parfums qui s'en

dégageaient me causaient une
vague griserie.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Remarquez la désinvolture avec laquelle ces lignes fort
simples et qui ne présentaient aucune difficulté d'interprétation ont été faussées et avilies. Déjà cette stéphanotte est assez
surprenante. (Ce mot n'étant pas cité par Larousse j'ignore
dans quel sens il pr~cise les « autres odeurs »).Mais que ditesvous de ce marécageuse, dans une région où les îles basses
sont en général des récifs de corail, et de cet hostiles appliqué à des gens dont Stevenson s'est toujours évertué à nous
faire comprendre la bonté ? Enfin que penser de ce délayage
qui produit chez M. Causse-Maël une vague griserie ?
Ouelques lignes plus loin, le capitaine raconte comment
il ensevelit dàns l'île un pauvre diable d'ivrogne et plaça
cette inscription sur sa tombe : cc John Adams, obit r868. Va
it Jais comme lui. » L'épitaphe devient chez M. Causse-Maël :
11 Passant, 11e suis pas son exemple. » La morale est sauvée ; on
ne saurait trop s'en réjouir ; mais enfin Stevenson .•. Le traducteur l'a sans doute pris pour un petit journaliste inconnu
avec lequel on n'avait pas besoin d'y regarder de si près.
Passons à M. Causse-Maël son manque de tact littéraire puis&lt;]U'il -n'en est pas responsàble ; mais comment n'a-t-il pas
compris que, même pour un lect~ur fermé à toute beauté,
les Nuits des Iles présentaient un intérêt de documentation
sur les mœurs du Pacifique. Juxtaposons encore une fois la
traduction et la paraphrase :
J'étais malade du désir d'avoir
des blancs comme voisins, après
quatre années de Ligne qui
m'avaient toujours fait l'effet
d'années de prison; temps passé
à être déclaré « tabou 1l, à descendre à la « Maison des Palabres &gt;&gt; pour en savoir le motif et
pour faire lever la peine, à ache•
ter du gin, à tirer une bordée et

J'avais été par trop sevré de
société pendant quatre ans, mes

quatre années d'Equateur, que je
considérai toujours comme quatre vraies années de bagne.
Quelle existence que la mienne

au cours de cette période maudite, où j'étais seul de mon
espèce au milieu de sauvages
stupides ! J'en étais arrivé, ma

NOTES
à la regretter, à rester le soir
chez moi avec ma lampe pour
seule compagnie ou à me promener sur la grève en me demandant dans quelle catégorie
d'imbéciles il fallait me classer
pour être là où j'étais.

foi. à me griser r~gulièrement
pour oublier ma solitude.

Notez c,ie ces citations ne sont pas perfidement choisies,
mais qu'elles sont toutes relevées dans les trois premières
pages où l'on aurait encore pu cueillir plus d'une cocasserie.
Hâtons-nous de refermer le volume, mais ne cessons pas.
de protester contre de pareils brig{lndages.
·1EAN' SCHLUMBERGER

*

* *

POÈTES ESPAGNOLS ET HISPANO-AMÉRICAINS CONTEMPORAINS.
Je m'excuse d)border un sujet si étranger à mes études.
habituelles. Je sais bien qu'il ne suffit pas de parler à peu près
couramment une langue pour être cllpable de porter un jugement quelconque sur des ouvrages écrits dans cette langue.
Cependant, v~ici que de plusieurs côtés, -et notamment de
Madrid même, où Enrique Diez-Canedo m'y encourage
publiquement, dans un article de la revue Espaiia, - on
me demande de parler de la poésie espagnole contemporaine.
A vrai dire, j'avais déjà commencé d•en parlerl mû par mon
admiration pour l'œuvre de Ram6n G6mez de la Serna
(Cf. Hispania, n° 3, 1918, et Littérature, Septembre 1919),
et, dans un article déjà ancien (El Nue1,10 Mercurio
1907) j'avait dit ce que je pensais et ce qu'on pouvait attendre de la poési_e hispano-américaine. Mais quant à entreprendre les longues études que suppose une connaissance un
peu approfondie de ces littératures, - non ; et, comme on
dit là-bas : A 11ivir !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pourtant, voki trois livres qu'il me faut signaler aux lecteurs de cette revue, et j'espère que mon amour pour la langue
castillane suppléera à mon manque de préparation.

** *

NOTES

nous souhaiterions aussi une étude sur le même sujet par
quelqu'un qui connaît à fond la littérature fruiçaise et la littérature espagnole ; quelqu'un qui est le premier d'en1re les
critiques espagnols contemporains : nous a.vons nommé
D. Enrique Diez-Canedo.

Dans Le Symbolisme français et la Poésie espagnole
modenu 1, M. A. Zéréga-Fombo.na nous a donné, en français, une étude remarquable des grandes lignes du problème
de l'influence française sur les lettres castillanes. Mais le titre
de son ouvrage est un peu décevant. Les trois quarts de ce
petit volume sont remplis par une étude philosophique de
l'expression littéraire et du Symbolisme, et ce n'est que dans
les tout derniers chapitres que l'auteur aborde la question de
l'influence du Symbolisme français sur la poésie espagnole,
influence qu'il attribue presque uniquement à P'œuvre de
Ruben Dario. On s'attendait à une étude plus complète et
plus détaillée, et à trouver quelques preuves historiques à
•l'appui de cette thèse. Est-ce bien uniquement à travers
Ruben Dario que le Symbolisme français a fécondé la poésie
espagnole contemporaine? Nous aurions désiré savoir quelque chose de l'histoire de la. fortune de l'œuvre de Dario en
Espagne. Personnellement, nous pensons que c'est, encore
plus peut-être que son exemple, la publication en volume de
ses articles sur les écrivains français vraiment importants de
la période 1850-1900, -sous le titre « Los Raros]) - qui a
éveillé la curiosité de l'élite des artistes espagnols. Quoi qu'il
en soit, l'histoire de l'influence du Symbolisme français sur
la poésie espagnole et hispano-américaine contemporaine,
- un sujet très complexe et très intéressant, reste
encore ) à faire. M. A. Zéréga-Fombona en a écrit la
préface. L'écrita-t-il lui-même ? Nous le souhaiterions. Et
1.

Paris, Mercure de France,

1920.

r

*

* *
Je crois que c'est Matthew Arnold qui a dit qu'une des
caractéristiques de l'homme de génie était « une vie extraordinaire &gt;. Je me souviens aussi qu'un des plus célèbres
romanciers anglais contemporains m'a dit un jour : a:: L'artiste doit s'amuser. » Il semble bien que ce que nous appelons la. vie de bohème a. dû exister depuis qne l'art existe.
ElJe a dû exister à Athènes, et nous l'entrevoyons dans l'entourage de Catulle, d'Horace et des grands Elégiaques latins.
Et elle existe encore, après Murger. Mais elle a changé de
forme. Les bohèmes de. l'époque romantique étaient des provinciaux réfugiés à. Paris, qui était pour eux une sorte de
jungle dans laquelle ils s'ébattaient librement, heureux
d'avoir échappé à la snrveiHance malintentionnée et aux critiques des grotesques notables de leur petite ville. Notre
moderne bohème est un personnage tout différent, et les
grandes capitales sont plutôt pour lui des centres d'études
que des lieux de plaisir. En y rentrant, il se dit : « Attention : de la tenue. » C'est en deho.rs de Paris, de Londres, de
Madrid, etc., qu'il prend ses ébats et se lâche la bride. Notre
bohème est une bohème cosmopolite et voyageuse, et le type
du bohème contemporain est en apparence ceci ; nn homme
très correctement et même élégamment; vêtu, de tout point
semblabie à n'importe quel homme du monde. Du reste, ila
plus d'argent que les bohèmes de Murger, ou, s'il n'en a pas
plns, il s'arrange poul' aller aussi loin que possible avec des
moyens restre&gt;nts. Ne faisaht' en réalité parti d'aucun

•

�144

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

« monde », n'ayant pas une « position sociale » à ga:der,
cela lui est facile : il n'a pas ce qu'on appelle des « frais de
représentation » à faire. Il est né n:importe où : à Ni~e, à
Dun•le-Palletau, à Barcelone ou a Buenos-Ayres. Mats de
bonne heure il a connu les noms et les œuvres des écrivains
rrançais de la grande époque 1870-1900, et c'est là q~e ses
études se sont faites, - en plein Paris. Souvent aussi, une
maitresse parisienne a complété son éducation et l'a naturalisé français. Alors il est venu à Paris, dont il a aimé jusqu'aux « taxis empestés », et on l'a vu chez Maxim et à
Montmartre danser le tango mieux q_ue les danseurs professionnels étonner les vieux bohèmes par sa connaissance de
tout ce ~u'il y a de plus avancé et de plus hardi dans l'a~t et
la littérature contemporaine, et paraître, dans le même mstant, l'homme le plus violent, le plus passionné, le plus
intrépide, et le dilettante le plus délicat. Puis, bru~~~ement,
il part, ayant épuisé pour un temps tous les pla1S1rs de 1~
ville, ayant besoin de libres espaces, de grandes courses a
travers les frontières, les océans, les prairies. Il lui faut la
pampa, et ses rapides petits che~au~, et de~ jeux violents, et
une vie rude et pleine de pnvanons, mterrompue soudain par de nouvelles descentes sur les grandes villes.
Tel est le genre d'homme que Ricardo Güiraldes nous présente dans son dernier ouvrage, un roman : Raucbo
(Buenos-Ayres, 1917). Mais Raucho n'est pas une aut~•
biographie. Raucho n'est pas un artiste ; c'est un bourgeois
momentanément fourvoyé dans la bohème, et dès qu'il en
sort, - après avoir bien commencé e~ donné quelques promesses, pourtant - il cesse de nous mtéresser. Il retourne
dans sa pampa ; il se range ; et son ~réateur ,l'aba~donne au
seuil de sa vie désormais embourge01sée, - a moins que son
amour pour une femme qu'il retrouve là-bas, ne le s~uv~; et
c'est ce que nous verrons peut-être dans un procham hvre.
Ricardo Güiraldes, heureusement, n'est pas Raucho.

NOTES

Ricardo GüiraJdes est un des premiers, et peut-être le prc•
mier, parmi les poètes de la plus récente génération littéraire de la République Argentine. Après un recueil de
nouvelles très remarquables, il a donné un recueil de
poèmes, El Cencerro de Cristal (Buenos-Ayres, 19I6),
qui doit être cher à tous ceux qui aiment à voir ce que
devient, sous l'influence des grands maîtres français de la
génération qui nous a précédés, la poésie de langue castillane. Mais dans El Ce1uerro de Cristal, il y a mieux
que des influences ; il y a une personnalité nettement
marquée. II faut citer, et citer dans la langue originale, car
c'est une espèce de poésie si délicate, et qui tire tant d'effets
des sons, que sa beauté risque de s'effacer sous les gros
doigts du traducteur. Voici un poème, de 1914, intitulé
Quietud:
Tarde, tarde,

Cae la tarde.
Larga, larga,

Se aletarga
En derrumbe silencioso
Corno m.irada eu un pozo.

Mais

:P-oyager:
«

je vais essayer de traduire le

Assimiler des boriz.ons. Qu'importe que

blane?

poème intitulé

la 1 erre soit ,·onde ou

S'imaginer comme désagrégé tkins I'atmosphère qui enveloppe toute
chose. Crier des visions de lieux à venir et savoir que t&lt;ntjours ils
seront lointains, hors de notre atteinte, comme tout idlal.
Fuir ce qtti est vieux.
Regarder le fil, q11,i coupe 111te ean écrm1e11se et lourde.
S'arracher à ce qui est co1111u.
Boire ce qui vient.
Avoir ime dme de proiu. »

Vais-je parler de Rimbaud (« Départ dans l'affection et"_
10

�146

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le bruit neufs»); de Jules Laforgue, de Whitman? Cela
me semble inutile : et plutôt que de me demander d'où
vient cette poésie, j'aime mieux la considérer en elle-même,
la goûter en elle-même, attentiYement, scrupuleusement,
comme j'ai scrupuleusement reproduit sa ponctuation. Il
me semble y découvrir, surtout, une qualité qui ne lui vient
que de son auteur: une saveur américaine, et plus spécialement argentine.
,, La plaine est_perdue dans sa propre immensité »

(Salo, poème daté de 1914) voilà un de ces vers qui
n'ont pas de sources définies, et qui sont d'un grand poète,
d'un poète qui a rejoint Gongora, mais sa11s_y songe: et_p~
la seule vertu de son inspiration la plus intime. Qui sait s1
ce poète subtil, délicat, ultra-décadent, élevé à l'école de
Rimbaud, et sorti de cette nouvelle Alexandrie que fut le
Paris de 1870-1900, ne sera pas un jour considéré comme
un des grands poètes nationaux de la grande république
hispano-américaine ? Je voudrais traduire El Nido, un
poème daté de Paris, mais qu! est une ,vision d'u~ pic _de la
Cordillère et qui nous peint, ou plutot nous fait sentir, la,
descente planante d'un condor (l'oiseau symbolique de
l'Amérique du Sud) qui tombe &lt;&lt; como un pedazo de
inf:inito » ( cc comme un morceau d'infini_») sur le sommet
de ce pic. Mais j'ai peur de gâter ce beau poème, et je préfère renvoyer le lecteur au livre de Ricardo Güiraldes, un
des plus beaux livres qui nous soient venus, jusqu'à présent,
de Buenos-Ayres.

** *
Gàbriel Mirô est, avec Ramôn Gômez de la Sema et
Juan Ramôn Jiménez, le plus remarquable des poètes espaanols contemporains. Ses poèmes ont la forme de romans
;t sont écrits en prose. Mais on voit dès l'abord que c'est à

NOTE~

1 47

un poète lyrique qu'on a affaire. Il a traduit plusieurs
ouvrages français, parmi lesquels, j'e crois, un des romans
de_ Francis Jammes (Pomme d'Anis). Jammes ne pouvait guère trouver un meilleur traducteur, car par certains
côtés Gabriel Miro est un Jammes espagnol. En tous cas
ses romans sont~ des romans lyriques comme ceux de notre
poète. Mais il doit être plus difficile à traduire que Jammes
car son vocabulaire et son style sont beaucoup plus recher~
chés ~a1gré son apparente simplicité. Il est très éloigné,
~naténelle1?ent,,_ du la_ngage parlé, ce qui explique peutetre ce fait qu 11 ne Jouit encore, en Espagne, que d'une
renom~ée t;ès limitée, et qu'il ne sera sans doute jamais
po~ulaire. C e_st un très grand artiste, un très grand styliste,
qui est en tram de faire pour la lan211e castillane ce qu'a
f: .
0
art jadis Gabriel D'Annunzio pour la langue italienne. Il
est ~âcheu~,qu'on ne le connaisse pas davantage chez nous,
car 11 a déJa une œuvre assez considérable derrière lui. Mais
je voi~ hie~, lorsque_je passe devant les quelques librairies
de Pans qm vendent des livres espagnols, que nous sommes
en retard de vingt ans en ce qui concerne la littérature
espaghol~. S~ule, Mme B. Moreno a donné, il y a deux ans,
dans Ifispama, quelques pages traduites des Figuras de
l~ Pasion del Senar de Miro. Et moi, je ne puis que
signaler 1c1 son dernier livre : El huma dormido
(Atenea, Macfrid, 1919); et bien que j'aie osé traduire de;
?a~es. de R. Gomez de la Serna, je crois qu'il faudrait qu'on
1Ds1stat beaucoup pour que j'entreprisse de traduire quelque
chose de ce grand et difficile auteur.

***

VALERY LARBAUD

La Bourse nationale des Voyages Jitteraires devait être attribuée
cette année, à un poëte. Eile vient &lt;l'échoir à M. André Lamandé'
c_onnu pour de _judicieuses critiques et pour des enquêtes impar~
ttalement conduites en diverses revues. Son recueil de vers Sous le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

clair regard d'Athéne, d'une forme académique où l'influence de
Musset se mêle à celle de Samain, semblait plutôt relever de l'aérapage qui distribue les prix Archon-Desperouzes et Montyon. Après
lui M. Henri Pourrat a groupé sur son nom quelques suffrages.
Il a été rendu compte dans cette revue de son poême original et
savoureull « les Montagnards », qui méritait assurémen~ d'être
couronné ... Certains diraient: et qui a mérité de ne pas l'être,
précisément, en raison de ses mérites qui ne sont pas dans le gol1t
académique. Ils auraient tort car l'Académie vient d'attribuer à
M. Pourrat une part de ce prix Archon-Desperouzes généralement
réparti entre les plus médiocres productions de l'année.
A propos de la Bourse de Voyage, les journaux nous ont appris
que M. Anatole France assistait, pour la première fois, aux délibérations d'un jury dont le rajeunissement paraît souhaitable.

•
••
L'Académie française a décerné le grand prix de littérature de

dix mille francs 11 M. Edmond Jaloux.
le prix Stendhal, fondé en 1913 par la Revue Critique des Idées et
de-s Livres, a été décerné à M. Marcel Boulenger.

• •*

LES REVUES
SI LA PENSÉE MODERNE
S'EST SUICIDÉE
Ce n'est point par artifice de discussion que M. Charles Maurras
déclare préférer Ravachol à Jules Simou. G. K. Chesterton tout
aussi sfucèrement placerait Dada au-dessus de Wells ou d'Anatole
France, comme plus logique.
Et même Dada vient a propos pour figurer ce « Suicide de la
pensée &gt;&gt; dont il est parlé de façon assez vague, ou par métaphore,
dans le chapitre d'Ortodoxy que traduit la REvuE UNrvERSELLE
(r5 avril) :
« Le ramollissement du cerveau dont Niet:,.sche finit par être atteint
11e fut pas un accident physique ...

Une g-é11é111tion pourrait tmpécher l'existence de la g-inùatio11 suivante, si tous ceux qui la composent se jetaient à la mer. Pareillement
1m petit nombre de penseurs peut jusqu'à un ce1-tain point tutr la pensée
en e11séig11a11t que cette pensee n'a aucune valeu1· ... »
Mais l'on aimera les passages purement critiques de ce chapitre, et
-ceux par exemple qui ont trait aux doctrines de la volonté :
« Admirer le choix pour ltti--même, c'est t·efuser dethoisir. Si M. Bernard Sbaw vient d mci et me dit: « Veuillez. quelque chose ,,, cela
iquii,aut à dire : &lt;C Je ne me soucie pas de ce que vous voulez. ». Vous ne
pouvez. pas admirer la volonté en fétu!ral parce que son esse,u;e est du
particulier.... »

au pragmatisme :
« Le pragmatiste dit a l'homt11e tk pe11se1· ce qu'il est bon, ce qu'il est

utile qu'il pense et de ne pas se preoccuper de rabsolu. Or une des choses
les plus profitables qu'il lui faille penser, c'est l'absolu. Cette philcsopbi-e
este,. vérité une sorte de paradcxe ve,·bal. Le pragmatisme iie se préoccupe
que des besoins humains ; et run des premiers besoins de l'homme c'est
d'être q11,elque chose de plus qu'un pragmatiste »

•

�LES REVUES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

AUTOMNE

au scepticisme :
.« Le révolutionnaire d'aujourd'hui, qui est un sceptique i11fi11i, est sans
cesse occupé à miner ses propres mines. La satire, par exemple, peut être
jolle et anarchique, tnais elle implique la supérioriU de certaines choses
sur d'autres ; elle présuppose un modèle. Quand, dans la me, des petits
garçons rient de l'obésité d'un journaliste distingué, ils supposent
inconsciemment w1 canon de sculpture grecque ••. Nietz.scbe avait un certain talent naturel t,our le sarcasnu, mais il y a toujours quelque
chose dans sa satire q11î manque de corps et dCc
simplemtnt
parce qu'elle t1'a pas denière elle une certaine masse de morale ordinaire. )&gt;

]'erre par la cité fatale
Où les ans raillent notre ard.eur ;
Mes pas, dans l'allée automnale,
Fottlent les fanes du bonhe·ur.
Le ciel, une âme grande et triste
A la mesure du regret,
Pencbe son soleil d'amithyste
S1ir l'fo-pace grave et mtJet.

/lias,

HIVER

Da11s l'âtre oil le grillon s'enchante,
Te jette une "!tranche de pin :
Orgueil de f11taie odorante,
Ombre des saisons dans ma main.

POÈMES DE FRANQS REEVES
De Francis Reeves, dans la MINERVE .FRANÇAISE
tains:

( l cr m:û),

,

ces hui-

•

Avant qu'elle soit consumée,
dis ma détresse et tlLOn vœu :
cc Mon.cœur, tu n'es qu'une f1m1ée,
U11 peu d'amour qui cbei-clie Dim ».

PRINTEMPS

Je

Printemps, de si lofa que tti viennes,
Tu n'apporte~ que le passé,
Les miséricordes sereines
Du vieil espofr jamais lassi.

.

* *

C'est en souvenance suprême
De cet espoir que les défunts
Tissent ta robe de baptême
Qui répand ses lustrals parfums.

LETTRES INÉDITES DE STENDHAL

ETÉ

Chute d'azur au fond des 011des,
Moires de feu sur les épis,
Vielles des moissons, folles rondes,
Langueur d'hymen dans l,s pourpris ...

I

Je songe à la prodigue vie ;
Je songe à la pure beauté
Du cœur qui donne et comm1mie
Au temps de sa maturité.

,.
\

La CONNAISSANCE a publié, dans ses quatre premiers numéros,
cinquante lettres inédites de Stendhal. L'on y trouvera de nouveaux pseudonymes de Beyle, des plaintes, des projets d'emprunts,
ce mot : cc Je continue à travailler sttr mes sentiments, c'est runique chemin du bonbeuri », la définition de 1a raison, celle de la vertu, et cette
lettre à sa sœur Pauline (r804) ,
1, Ta lettre m'effraye au-delà de toute expression. Tu vas Jaire une
Jolie. Songe que d'al"k1· à Voreppe, à l'inm de ton père, te dégrade à
jamais de rétat qu.e tu peux avoir dans le monde, et te met au rang des
filles perdues.
Voi~à la véritJ en mon dme et conscience. Je te jure de ne jamais rien
communiquer. Song, que de ta place, tu ne vois que le bonheur de la vie

�152

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE.

errante. Tu en ôtes tous les inconvénients. Tu dois recevoir un de ces
jours une lettre qui est, la meilleure réjxmse à celle du 5. Tu y i•ois œmbien 011 est qtœlquejois triste d'êfre isoll, et encore quelle dijfére,ice t!e toi
dmoi.
Comme homme j'ai le cœur J ou 4 fois moins seusibk, parce que j'ai
J ou 4 fois plus de raison et d'expérience du monde, ce que vous autres
femmes appelez. dureté de cœur.
Comme homme, j'ai la ressotu-ce d'avofr des matftesses. Plus j'en ai
et plus le scandale est grand, plus f acqi,iers de réputatio11 et de brillant
dans le 111011de. Je suis pa1-ti de Grenoble à 17 am; j'eu ai 21; j'ai eu
dans cet intervalle tout ce qu'on peut avoir en femmes,: hé bien, depuis
deux ans, je commençais à me degoûter de re genre de vie. Cela est lltl
poitit que, malgré mon dge de 21 ans, et 111011 heureuse position Je
n'm: pas 12 jr: de re11/e par an, j'épauserais une autre Pauline si /en
ti-ou·1!ais une qui ne fiit pas ma sœur, quitte à vivre de quelque 1nétie1·,
comme imprimeur, par exemple, faist111· de journaux ou a1ttre chose encore
plus triste.

Ayattt l'dme bien plus tendre et ne l'ayant pas d.égoûtée par 4 ans de
·uie dam k grand monde, avant 2 ans tu brûlerais d.e trouve1· rm homme
aimable, Tu le désirerais tant que tu finirais par te persuader (anmue
Mary Wolstenocrajf Godwfo, anglaise célèbre) que fa l'as trouvé, et il
n'en se-rait rien. Ce serait tout bonnement un gredin. A force d,• disirer
une chose dans ce ge11rt?, ozi l'illusion est si facile, on finit par se persuader qu'elle est. Et l'irréparable faute de s'être trompé éloigne à
jamais le pouvoir d':woir un époux digne de soi.
Songe à utte vi!rité : qui voudrait, mime en étant amoureux, ipottser
une fille qui se serait sauvée de chez. ses parents ?
]1 mis l'homme le plus dépourvu de préjugés que j'a,ie rencontré, et je
t'assure que je ne le ferais pas. Si je l'11imais, je la rouerais, et puis la
'ilanterais là.
Songe bien que Saint-Preux est un personnage imàginaire, de mtme
que tous les bdros de 1·oman. Lis Moliere, La Brllyère, l'histoire : voilâ
l'homme.
Apprends l&gt;ar camr Cinna ; les tri/es d'Oreste, de Ladislas, d'Hermione, du Misanthrope. Cela te portera aux cieux 1111 jour. »

LES REVUES

153

MAURICE BOISSARD
ET
LE THÉATRE

Depuis qu'il traite d'un cœur égal de balistique, de vie mondaine, et de la question de savoir si Nietzsche était pangermaniste,
le Mercure de France est devenu un peu intimidant. Heureusement
M. Maurice Boissard nous reste, qui écrit de M. Léa Larguier, à
propos dé la Lumière du Soir :
« Je le 11oyais de temps en temps. Il me plaisait. Je dirai plus : il
m'ititéressait. j'avais lu de lui quelques vers assez. beaux, quoUJllf 1m
peit chargis de rhétorique, aux dépens de l'émotion vraie. J'aime assez.
les écrivaitls qui parlent d'wx et M. Lio Larguier parle toujours de
lui. Il èst aussi très roman/ique d'allures et de paroles, le dernier représentant de ce genre de poètes chez. lesquels !'écrivain se doublait un peu
d'un comédim. Il me 1·-acontait des histoil·es, amusant, mimant les personnages, les situations, il me lisait ses vers, 1m pal'lant les dents serdes,
habitude qu'il a pi-ise d Coppée, qui la tenait lui-mim~ de Banville.
Car il est ilonnant comme tous ces gens s'imitent les tms les al.{tres,
jusq11e dans le physique. Il m'amusait ausri par certains détails de son
vocabulaire. M. Léo Larguier ne dit jamais &lt;&lt; mon pardessus &gt;l, "' ma
canne&gt;). n dit « mon manteau&gt;&gt;, « mon bdton ». Cela a pour lui plus
d'allure. De même, il ne parle jamais de foi qu'avec une grande perspective, sous l'aspect d'un vieux poète plein de gloire et désabusé. C'est
plus décort1tif. Il y a même mieux, ce mot : dêcoratif, m'en fait souvenir. M. Léo Larguier pensait déjà, en ce temps-là, à étre un jour
décoré de la Légion d'honneur. Il 11e disait pas alors : quand j'aurai
la croix: Non, C'eût été trop plat. n disait : quand j'aurai lamédaille. »
de M. Andre Rivoire, à propos de Roier Bontemps :
« Il y avait une belle salle, l'autre soir, d l'Odbm,pour la répétition
gbtérale de sa nouvelle œuvre. Des académiciens, q1ti 'lientiient applaudir
zeur digne futur confrère, des sociétafres de la Comédie-Fra:zçaise,
certainement jaloux de voir l'Odeon jouer une chose aussi délicieuse, des
critiques qui n'ont jamais rien critique, des écrivains qui se sont tus

I

�154

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.soigneusement en dix ou vingt volumes, des poètes ph.s doués d'habileie
que de poesie, des acteurs qui ne saveut que réciter, des journalistes aux
ordres comme aux gages de leur journal, des fonctionnaires des BeauxAi-ts qui venaie11t voir les bea1tx-a1·ts fonctiontter, tous ces gens qui
n'ont que du 111étier, qui n'ont en Vlte que la réussite, qui sont liés ensemble par toutes sortes d'intérêts, qui se soutiennent mutuellement, se
font une réclame réciproque, se prodiguent entre eux les êloges, se payent
les u11,s les autres par un complimmt, 1,n artiGle, un appui ou un
service, et pour qui le talent n'est ri.en s'il n'est rn vue, s'il n'tst à la
made du jour et s'il ne 1n.è11e à quelque chose. Je regardais tout ce 111onde,
ces gens siir bon nombre desquels ie sais bien des histoires. Je jouissais
d11 bel étalage qu'il formait, qe la belle image qu'il offrait de ]B. société.
Quel air d'aise sur tous ces visages, quelle tnille approbative, quel sourire satisfait I Quels applaudissements chaleure11x et empressJs auxvitilles
ficeUesmises en ;eu par l'miteur ! L'amour de l'art les transportait tous !
Vailà le théâtre qui leur plaît! me disais-je. Voilà la littérature comtne
ils la comprennmt ! Voilà l'art tel qu'ils l'mtendent, le untent, et beaucoup d'autres comme eux, l'art qu'ils soutiemient, propagent et défe11-dent / Un art où rien ne 11it, rien ,i'émeut, rien 11e brille, sensibilité
ou intelligence J Un art d'adresse, de métier, de convena11oes, fait d'imitations de conventions et de modèlt!s ! Le mondt va àécidément de mal
en pis.' Nous somn1es encore plus bites qr/e11 1914. Cette fameuse grande
guerre d21 droit, qui a si bien mis tout de travers, a encore dts r4ulta ts
plus Jtichem" qu'on ne croit: elle n'a pas tuiles gens q1iil ezît fallu. l&gt;
et de lui-même :
&lt;( Je n'ai jamais eu grand goût pour les légendes. Je suis u1i réaliste.
n -me faut des faits, des traits humains, des choses vraies. Je 11'ai
a11 cu 1i don d'invention et je le goûte peu chez les autres. Je n'ai jamais
été tenté de lire un livre a~ Wells. C'est pour moi sans intérêt; Je
donne volontiers tous les romans du monde pour un 1·ecueil d'anecdotes
vraies. j'y ai cent fois plus de plaisir, de réflexions, de jouissance intellectuelle. Voilà les bommes I puis-je me dire, wilà la vie ! Ces gens
qui ravontent des histuires inventées de toutes pièces, avec tous leurs
accessoires d'enjolivement, sont seulement pour prêt,:r de r dme aux lecteurs
l[lli 1len ont pas. Je suis 1m gr,mdriveur, pourtant l J'ai passé, je pam.
la pllls grande partit de ma vie a riv,r. Mais je rbvais, je rtve sur des
choses vraies. Si je 1i'ai pas d'inventi01t, j'ai de l'imagination. Q-ua11d

MEMENTO

ie surprends, dans mes promenadts, un couple de ces amants qui nspirent, non pas la Jade élégie sentin~ntale, mais le goût le plus vif
l'un pour l'autre, cettt ardeûr charnelle qui met sa. marque jusque sur
les vi_sages, je m'arrête souvent à les i-egarder, je ré-l'e alors à la passion, à cette exaltation qui tout à la fois a1Zoblit les êtres ou. les dégrade,
en tout ca.s les fait vivre avec une certaine fotensité. "

MEMENTO

*

**

Ac-rroN (avril) publie uu roman, pleill. de fautes d'orthographe, de
G. Séraphin', champion de course : Les 111ysti:res des colcnies d'Ou!ins ou
les Secrets de l'Enf,mce. Les fautes d'orthographe ont d'abord leur charme,
qui s'épuise assez vite. A la question : Que pensçz-vmJS de l'art nègre l
l'on a repondu : le seul an vierge, le sperme vivificateur, le seul art
anti-idealiste ... Et Picasso : • L'art nègre l connais pas ».

*
L'MT (mai) contient de beaux bois de Gal~is. Louis Vauxcelles y parle de Faucon net. L'on trouvera dans la partie littéraire, que
dirige Joachim G:&gt;squet, un portrait de Joachim Gasquet par André
Favory, une chronique sur la vie intellectut.)/e, ,§e Joachim Gasquet, un
éloge enthousiaste de Joachim Gasquct par Jean-Louis Vaudoyer, enfin
diverses notes, critiques et réflexions signêes J. G. Qoacbim Gasquet,
peut-être). L'ensemble est aimable.

L'AMOUR DE

*
André Suarès ecrit, a propos de Salluste, dans les ÊcJUTS NOUVEAUX (mai
1920) : • Les 1,é.-os de Rome sant tous couverts de dettes ; et ces fameux caractères ala romain•, si saints dans les bara.ngue:; de collêge, se pm·tage-nt -{n
deux espèces : les i.ns sont les plr,s terriblts usuriers que le m,mde ait connus ;
les autres des faillis pleins d'éù!gance : leur vertu censiste J:abOYd à ruiner
leurs créanciers. Tant de ciJ1wage dèsinteressé expliq11e leur mépris des frip-011s
syrie11s : ils craignent la cimcurrence ».
et, sur Moliere ait Vieux Co/.ombier Guin 1920) : • Tout est réduit à
un tréteau sous u1f trfangle d~ lumiere. Je n'ai pas le temps de faire sentir
l'barmo11ie extraordinaire des rostumes avec les ais de bais pr:int en bru11jaune. Tous lts panti11s de,)a farce font un seul perroquet lfOY au grand
soleil et tout ce qu'ils ont de amleurs diverses 11e sont que plumes, huppes ou
aigrettes, bleu, vert, lilas, vermillon modulant dans le chaud ramage blond.
Scapin pique là-dedai;s son cri et ses bonds, ses pattes et son bec rouge ».

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*
(x"' mai) contient un conte dramatique de Bernard Marcotte,
des bois de Dcsliguêrcs et Louis Bouquet.
René Gillouin esquisse dans l'EuROPli NOUVELLE (30 mai) le plan d'une critique gênêrale du système manm.ssien.
LE FEu (I5 mai) : Ler Sai11tes-Maries-de-la-Mer, la terr• mir11cu{euse, par
Joseph d'Arbaud.
L'ENCàtER

LA GRA!fDl!
~

REVUE (mai)

Pas Dégourdi

; un conte d'Emile Guillaumin : la R1111anche du

&gt;.

Dans les Ln-rRES PARIStlrnNES (x" avril), l'on trouve deux poèmes de
Paul Morand, et no drame d'aventures de Georges Pillement.
LITTEI\ATURJ! (mai) présente vingt-trois manifestes du mol!vement dada.
André Breton ccric : « Ava11t to,tl 1101u ,wu. attaquons 4u langage qui est

la pire co,wmlùm. On petit très bie1i connaître le 111&lt;1t &amp;mjour et à.ire Adieu
à la femme qu'on retrouve après un an d'abse11ce ,.

publie des critiques musicales de Henry Bidou. Jacques Boulenger écrit sur les romans de Pierre Benoit (17 avril) : "
roma-

L'OPINION

u

nesq,ie ne se Mrtl!e que pa,· la fantaisie, par le lyrimu, par la pois,·e en ,m
mot, etoù mwye-;_-'l!ous, si peu que cc soit, en to,it ul4] Si M. Pierre Benoit
n'est pas un oriate11r da types profondi,nent bu.mains ••. ce1,'est pas 1w,, plus un
bien p11i.tsmrt cdateur de types cbimiriq11es. Comparez à ses fluents héros tm
d'Arta_gnan, m, Mo1,te-C1"islo méme.
Non, ce 11'est point par l,! beauté dos pe1,sonnares qur so,i roman vaut ; et ce
n'est pas tum plus par la beautè intrimeque des scènes d des ipisotll/s, car il
recherche beau.coup moins tttzc· anecdote pour soi; ~ caractêrt • p,,op,,e, que pour
les effets des11rprise qu'elk lui permet, et peu lui importe qu'elle soit b1mal,
ptrurvu q11'clk anmse ; lest par le 11,ouven1ent, 1'1mimatio1Z, la variété. C«r
kT est ÙJ gra11d mirite de M. Pierre Benoit. n twus prend par la. main, il
11011s mtraine.
C'est pourquoi je dirai avei: M. Paul S,mday que Pour Don CHlos,
Kœnigsmark et même l'Atlantide 1w1~ ~rent les t)'pes mêmes d1, liwe a
lire e-ri chemin de fer. »
L'ŒrL DE BŒtJF (mai-juin) :
concert dans un par~, par H. de Mont-

u

herlant.
RENAISSANCE (2r

mai): La formule de M. Vlaminck, par G11ill2umc

Janneau.

r57

Charles du Bos, dans la R:Evus CRLnQUB nES IDÉES u DES LIVRli'S
(:5 a,·ril), observe que les héros de Stendhal, par leur caractère, débordent à rout inst,mt « non seulement rid&lt;e gu~, ùn fait, ,nais ritÜe rue

Stendhal lui-même voudrait s'e1, fiiire et voudrait qu'on s'en fit. ùs YOtna:ns
de S/mdlnl tic sont ,1ullemmt, quoi q,f,m en pense, des lh-r,s d&lt;lmi1,és : û
qui fait ,ia/tre celle impressio11, c'est son do11 exceptionnû du raccourci.
L'emplm du raccour'ci en art é-t'&lt;ille int1ofontairernmt dans wtre esprit l'idée
,run gi11ie qui se dcmine : ce 11'esl pas toujonrs vrai, et Stendhal est ÙJ me11leur e:u11,ple du c011traire ».
(E" lisant c le Rouge et le NQÏr • ).

"
LA REvuE DES DEUX MoNDliS : un roman uluainien de Jérôme et Jean
Tharaud : Uu Royaume de Dien. Andre Beannier écrit sur l'œuvre
d'Edmond Jaloux (1"' juin) : • Un person11age tk M. Edmo1td Jaloux
s'écrie : 0 déclin, fin de tout ••. Et, cela, 1wus le connaissio,rs ; mais il

ajoute; universellt rupture / ... Et et mot qu'il e11Zpru11te
d'amour el de galanfèrie n'a-t-il point une grâce itra11ge •••• •

"

L4

MEMENTO

oocalmlain

et caractéristique, si l'on veut, de la sorte d'âme qui inspire le

Jeum

bomme a11 masqtle ou F,m,ies dans la cam.pap,e.

.
LA REVUBFR.\.NCO·lllÙSttlliNNB(r 5 janvier x920) écrit, en conclusion aun chaleurcm, article sur Paul Adam : • Paul Adam, laisJe tks a:uH•ts jtYrt nombret1Ses : en prodig11a11t des louanges ,i. cell~ci ou à celle-là de ses etuwes Qll
J'txpossrail à amoindrir /,•s aufres quand to11les sans distinction so11t dignes
d'admiration ,.
C'est un scrupule delicat.
publie des exm.its des Trois Miracles de Sainte Cécile
de Henri Ghéo:u (IO et 25 avril, ro mai). Voici le martyre de saint
Valérien :

LA lù:VUE DES JEUNÉS a

VALÉRIEN

]' ifois Jeul ave&amp; ma priire

qui n'awit plus de w1s pour moi ...
f"'Zques 11%Qts vaiiis, vagues et fnnds
comme un mouli,1 qui tourne à vide...
(Coups de fouet

"

ari

Dijà j'mtemis l, chant liquide
de l'eau qui rnisseUe et le cri

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE

du grafa q-iie la l!fellle tJUJurtrit •..
Seigner,r ! vo!t-e nom reprend Jorœ.
(Volée de coups)

I. -

BEAUX-ARTS •

Je suis le c~ne doi,t N,orte
se détache et •=lire l'aubier,

HENRI

pareil au torse du guerrier !

GI!ORGES BESSON :

(Volée de coups)

Je suis '/!ocea1t sur lr1 pl1tge
la/ant les planches du naufrage /

Ctouzo-r : .us mltiers d'art
(7 fr. 50}; Pa.yot et Cl•.
Marqutt (40 fr.);
G. Crès et Cl•.
HENRI RllRTZ : Degas (10 !r.); F.
Alcan

Images iiè la vie
des /1'ison1&lt;it-rs de guerre. Préface

MARIO MEUNIER :

de P. 1\fac Û(lan
heu.r.

LA REVUE nE PArus publie une pièce inédite de Jules Lemaître : Ui,
Aventurier ( 15 mai, I"' juin). Fernand Vandérem cite ces ri:flexions :
r: Le jarg01~ de notre époque, œtte partie du style purement de tMde et &lt;Jui doit
11iril/ir, rester(!, tOm&gt;I/C Ufl des plu, moustrueu.x jargons de la langt't fran,aisc.
Je suis trop de 11101&gt; temps, j'ai trop les pi&amp;ls dans le roma,itisme pour songer à
seccr1er wmplètemt11t certaines préocrnpations de rbéi1Jriq ue. Seulem1mt, dans
ce style si capricimsement o,wragé, si chargé d'ornements de toutes sorles, je
voudrais porter la bacbe, ouvrir d,eï clairiérer, arriver à un.e cla,·té plus lMge.
Mains &lt;fart et plus de solidité. Un retour à la lang'ue si Nette et si carrée du
wu• siècle. Un effort co1&gt;st11,it pour q11e rexpressüm ne dépassât pllS la. sensatfrm "·

C'est du Zola de r88r (Les Romanciers naluralirtes).

*

(De Ma71armé à Paul Tlalê1y).

LA Vui (r•• juin): Odiwn.Redcn, ~r Serusier.

fr.); M. Se•

Lipchit;:

MAURlCR RAYJ;'AL :

(10

fr.);

Fels.

B. Gras.set.

Lrs CenJ Gosses
(6 fr. 75); E, Flammarion.
GJ!:RARD Dl! N&amp;RVAL: La main .,,~
chant/,. Illustré par Daragnès
(6o fr.) ; L. Pichon.
CHARLES Loms Pn1LIP~B: LIS Mire tt
l'E,.fa,1tl. Illustré de 18 bois dessinés et gravés par Deslignères
(6o fr.); No1.1velle Revue F-ra-nçaiso.

ALl'REn MACHARD :

HENRI

DE

RÉGNIBR

:

La doul,le

Maftreue, avec bojg en couleurs

II. -

de Bonfils (25 fr.); Société littêtaîrç
de France.

LITTÉRATURE, ROMANS,
THÉATRE.

Le T,-èjle rouge
ou hs Amants singulfrrs (so fr .) ;

E:ENRI_ DE lùiGNIKR:

La, fem&gt;11e
assise (7 tr. 50) ; Editions de la

GUILLAUME APOLLINAIRE :

Nouve1le Revue Française.
MARGUERITE

La Renaissance du Livre.

Jm:.ts

ROMAINS : Donogoo To11cl,a ou
l,s .Miracles de la science (6fr.);
Nouvelle Revue .Française.

Au»oux: L'Atelitr dt

Marie-Claire (s fr. 75) ; E. Fasquelle.

·

UnoN SJNCLAlR:

La lueur d(!t1s
l"abtmt (3 fr.); Editions Clart~.
BARN!lY (N. CLIFFORD) ; Poëms tt
Poim,s (9 fr.); Emile-Paul frères.
ANnRi BRETON ET PHILIPPE Sou-

HRNRr

.SARilOSSE :

PAULT :

Daniel Halévy écrit, dans la REVUE ÜNIVEB.SEI.LB (I" mai) ; r M. Pa11l Valéry
s'est inventé pour fai-même et ses initiés, u11e rhétorique de rallusion, eontrairt à 1wtre rUtoriq11e classiq11e, dont la regle wut qv'on annonce ks ii/,us,
qu'on développe leur wnten.u et que ik l'une à l'au/te on mina.te les transi•
lions. Il n'est pas très difficile iu f accuut~mer à cette rhétorique (ce fllt celle
lit Go11gor'4 ••.• Mais la pensée existe, elle vcl1le, rm esprit ferme lie, ordonne·,
mine les images dispersées el parfois se découvra~,t sans v()iles · ü s'exprime
avec l'b11.nno11ie, ,wr.c la trl,u puissante du discoars rncinien ~.

(100

Dl! LACRETl&lt;LLE : La fJie
inquiite,le JeanHcrmelin (s fT.);

JACQUES

Le, champs magnétiques

(s fr.}; Au Sans Pareil.
CoR.1$tÈRR : Les 4.nzours
jaunes (•o fr.) ; G. Cr'è s et C 1•.
MAURICE Dl!KOilRA : Le Gentlem'a n
iurluque (5 fr.); Edition français~

TRISTAN

illusti:ée.

·

Is1DORl&gt; DUCASSE,

COMTE DE LAu-

TJ&lt;BA'MON'r : Poésies. Préface de
Phiùppe Soupault {S fr.) ; Au
Sans Parei 1. ,
LucDuRTAIN: Le Retour des hommes
{s fr . 75) ; Nouvelle Revue Fran •

(7 fr

La Renaissance du Livre.
JBRÔMJ!: ET }KAN THARAUD: L'On,bre
de la Croix (7 fr. 50); Pion-Nourrit et Cl•.
F:RANCIS THOMSON : Corymbe de
t'automne. Illustré ae u bois dessinés et gravés pa.r André Lhote.
( 40 fr.); Nouvelle Revue Française.
JEAN V AJ&lt;lOT : La Rose d• Ros,im
(•o fr.l; C . Blocll.
EMILE VERBAERÈl&lt;: Touu la; Flandre. 't. I : les Tendresses premières ; la Guirlande des. dunes
(6 fr.) ; Mercure de Franco.
ISRAEL ZANGWILL: Les Rtveurs d11
Ghrlto (5 fr. •s); G. Crès et C'•.

Ill. - DlVERS. ·

çais~.

RÉlrY Dl! GOURMONT: Le livret dt
l'fma~ier (7 fr 50); S. E.ra.
J. K. HUYSMANS : La Cathidrale
{• vol. : 35 fr. ) ; G. Crès

!!t

C1•.

'j'immie Higgins

1;

J.

M.

KKYN8S

:

Les co,zsiqt,ence~

lconomigues tle la .Jai:r (7 fr. 50) ;
Nouvelle Revue Française.

LE GÉRANT ; GASTON GALLIMARD,
ABBEVILLE, -

IMPRIMERIE F. PAILLART.

�SAINT LOUIS
ROI

•

;i

DE

FRANCE

Il n'y a pas de force au monde qui ne soit accompagnée de séduction.
C'est ainsi que les mémoires du temps, et Gros qui
au théâtre un }our sur son genou crayonna le portrait
de Napoléon,
Nous disent que ce qui faisait de lui !'Empereur et la
forme visible du Destin,
C'était moins ce regard profond que cette espèce de
sourire féminin.
Il est doux d'être commandé par un être que l'on
admire.
Il est bon d'avoir une place au jour devant ses yeux
et de savoir qu'on lui a fait plaisir,
Et de savoir qu'il y a un homme capable de jug.er ce
que' nous faisons et de dire que c'était bien :
Tel Saint Louis le plus juste des hommes et le plus
beau parmi les lys Capétiens.
Et certes quand il s'agit de défendre contre les ennemis du dehors et contre ceux du dedans
Non plus seulement son étroit patrimoine personnel
et la· réserve de ses enfants,
Il

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais tout ce carré de la France récente entre Jeux
mers avec ces châteaux pleins de chèvaux et d'armes
sonnantes, et ce,s bonnes villes rétives, et toutes ces
grandes terres à pain, -

Et cet esprit de rapine et d'avarice et de chicane partout, et ces droits ficelés par tiasses dans des coffres et
· toutes ces libertés sur parchemin, Tant d'intérêts expliqueraient tristtment chez le Roi,
tant de limites et de dangers,
Cet œil toujours en méfiance et ce cœur toujours
resserré.
Mais Louis ne met pas en doute un moment Pinten-

da.nœ qu'il a reçue du ciel ;
Il se meut dans sa Seigneurie comme dans une chose
naturelle.

C'est lui qui es.t le Maître et il ne pennel pas -aux
affaires de le dominer.

Rien .de ce cœur qu'il a donné à Dieu, défaite ici-bas
ou succès, ne corrompt la chasteté.
Humble et fort, et ce pli au coin de la lèvre si bon~
et toujours souriant et vermeil,
U sait .en tout ce qu'il a à faire aussitôt et lei choses
s'ouvrent à lui comme devant le soleil.
Ah, c'est Louis, notre Roi, pas un antre, ce je ne
sais quoi de hardi, et de jeune, et -de rapide, et de

majestueux 1
' 1

C'est lui qui lave les pieds des pauvres et qui met

~ joue royale un .moment contre le mufle -des Iépreux.

.Mais :quun tra.ître iève le masque ou que des brigands
viennent l'attaquer,

SAINT L-OUIS, ROl DE FRANCE

163

Il n'y a pas d'enfant de vingt ans plus prompt qui le
soit à tirer l'épée ! .
.
Il n'y a pas de regard plus dur que celm de cet ange
terrible!
.
Coule entre tes peupliers profonde, ô Seine, et toi,
Marne paisible !
.
Pousse ta charrue, laboureur, past0ure, condtns t~
vache dans les prés.
Et vous, tremblez, ennemis de la france, quand sur
son cheval blanc s'élance notre Roi doré 1
·
· Qui n'aimerait un juge si beau et c.e Roi qui nous
défend avec son corps ?
., .
Mais n'est-il pas écrit qu'entre les époux l union va
jusqu'à la m0rt ?
.
.
, ·
« Eh quoi, mon R01, &gt;&gt; d1t la I··ra.nee , « ue m'aimestu que dans le péril et d,uis l'ngi&gt;n~e?
. .
Et si je te suis chère dans h peme, dans la )Ole est-ç.e
que je ne suis pas belle auss~ ?
,
,
L 1 guerre s'est tue maintenant, et c est ta recom.
pense, Roi, prête l'oreille ! et_l'aimes-tu, encore trem•
blante, la chanson
De la jeune mère qui du pied berce le plus méchant
de ses nourrissons
.
Tandis que l'autre sur le gros sein blanc: tourne fœ~l
et bâille et joint les mains du bonheur de son petit
dîner!
·
.
C'est toi qui nous as fait ce repos et c.ette ,sécm1:é·
Est-ce la peine d'être si belle ce soir, eh qu01, ne
veux-tu pas me regarder ?
Quel est ce je ne sais quoi dans ton cœur qui se
,retire et ce regard qui m'.est étranger ?

ô

�LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE:

E_t si mon vin cette année à tes lèvres n'est pas doux
et s1 mes pauvres roses ne sont pas enivrantes
. Si mes prairies pour arrêter ton pied n~ sont pas
epa1sses et cette grande paix au soir que d'autres trouvent suffisante,

~i cc '.''e~t pas vrai que je suis ton Verger Royal, er
qu en vam Je verse et donne
A ce maître qui est mon époux tout ce qu'il y a en
mot de promesse et d'automne
Dans la joie et l'amour de mon cœur eLdans cette
grande inclination sur le côté,
Si mes fleuves n'ont pas de murmure pour toi
auprès de l'avare filet de Siloé
' chez moi aussi, il y a
Cependant il y a des paunes
des veuves et des orphelins,
Le loup ne manque point au juge, ni le malade au
médecin,

Qui lui 9uvre sa plaie et son âme et ses yeux avec
une foi camfide !
Père, sens cet enfant dans tes bras qui t'embrasse à
grosses lèvres humides !
Et qui viendra, quand les trois lys de Louis auront
disparu sur la mé,
Charger sur ses épaules la brebis perdue avec sa patte
cassée ? )&gt;
- Dieu est charité, et puisqu'il aime ses créatures,
pourquoi Jle les aimerions-nous pas comine lui?
Ce n'est pas cette espèce de bienveillance générale
1
'
c' est ,e
m_ot amour qui est écrit.
Et nous de même, cet amour, est-ce qu'il ne servira

:SAINT LOUIS, ROI DE FRANCE

il persànne, seulement parce qu'il est grand, qui est en
nous la même chose que la vie,
Pour que nous le donnions à un autre et que nous
sentions ce cœur entre nos bras qui s'éveille et ces yeux
.peu à peu qui nous reconnaissent avec une joie immense!
Qu'il s'agisse de tous ces enfants malades, ou de ces
païens que le missionnaire jusque d;ins leurs îles va
sauver, ou de la France
Et de ce toit le sien que le voyageur reconnaît entre
les bois et les chaumes,
- Ou de cette femme plus amère que la nuit qui fut
cà elle toute seule une fois notre patrie et notre royaume!
Dieu miséricordieusement a arrangé les choses de
telle façon
Qu'il ait en chaque homme besoin non pas de luin1ême nûment, mais de son œuvre et de son opération,
Et qu'il y ait en ce vaste équilibre des âmes subjacent
à notrè monde usuel
Tels groupes d'êtres, ou ce quelqu'un unique, de
telle façon disposés et réservés qu'ils ne puissent être
atteints ql/e par nous seuls.
Ce n'est pas assez d'être avec Dieu si nous ne sommes
.capables de Lui coopérer.
Ce n'est pas assez de posséder le soleil si nous ne
sommes capables de le donner !
Et si -entre deux êtres parfois s'éveille ce profond désir
et cette soif ardente,
En sorte que notre propre vie paraît peu auprès de
,cette autre créature gémissante
Qui dit qu'elle s'est donnée à nous et qui maintenant
anxieusement nous regarde et nous considère à son tour,

�166

LA NOU '/ELLE REVUE FRANÇAISE

Conaais dans toute leur immensité le devoir et l'exigence de l'amour !
Ah! il n'y aurait pas ce désir vers nous et cette bouche sur notre bouche dans le noir,
Et cetre certitude si étrangement vers nous hors de
tout rapport avec notre valeur et notre pouvoir,
Si cet êrre qui dit qu'il est bien pour toujours entre
nos bras et qui ne veut plus jamais s'en arracher,
Du fond de sa cause en Dieu avec nous nous demandait autre chose que l'éternité !
Oui, cela ne serait point venu vers nous comme une
femme, et cette main portée
Comme jadis dans le sommeil d'Adam sur notre
cause et notre volonté,
S'il n'y avait eu cette convention entre nous antérieure à notte corps !
Nous ne lui donnerions point la vie si ce n'est elle
qui nous donnait la mort !
cc La joie qu'il y a autre part que dans mon cœur }&gt;,
dit un homme, cc est-ce que tu la trouves enc9re désirable?
Ta prison, n'y tiendrais-tu pas encore, ô stupide, si
ce n'est moi qui te l'avais rendue intolérable?
Et moi, ce n'est point ce beau corps qui plie et ce
sourire dans les larmes que je te demande,
Mais une ch~e tellement donnée qu'il est impossible
à jamais que je te la rende !
Est-ce que nous restons le; mêmes ? est-ce en vain
que nous nous sommes ainsi rapprochés ?
Et puisque j'ai porté la main sur toi;- et toi, est-ce
que tu me laisseras tont entier ?

SAINT LO'OIS, ROI DE FRANCE

Ce coup que tu m'as porté, ah, ce fut assez pour moi !
Ces yeux dont tu m'as regardé une seconde, je ne
les verrai plus en ce ~onde une autre fois t
Ah , c'est toi-même une secorule-, elle suffit, .tvec œ
tressaillement, que j'ai touchée sans intermédiaire!
Crois-tu que désormais où je suis il y ait un. moyen
que tu me sois étrangère ?.
O mon royaume ! ces fleurs et ces fruits dans le
temps que tu me donnais, crois-tu donc que j'en aie
toujours besoin ?
,
Pour que tu sois à jamais mon royaume, faudta-t-il
que ce soit toujours le printemps sur ta face et le
matin?
O ma patrie sans parole entre mes bras, si vous vous
dérobiez un moment, serai-je assez sourd jamais pour
que vous vous soyez tue ?
Loin de toi, ô mon bien, cet exil, suffit-il pour que
tu n'existes plus ?
S'il était sî simple que de t'échapper, serait-ce la peirie
d'être femme?
Est-ce mon corps seulement que tu veux, ou plutôt
n'est-ce pas mon âme?
Et ne dis-tu pas que ton droit dans mon cœnr audelà des choses sensibles
Est ce lieu où le temps ne sert pas et où la séparation
est impossible ?
Ce qui n'était que l'appétit naïf est de.venu maintenant l'étude, et le choix libre, et l'honneur, et le serment, et la volonté raisonnable,
Ce baiser pendant que l'esprit dort, à sa place voici
le long désir insatiable

,,

�168

1.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

D'un paradis si difficile qui manque, que tout l'être
y soit intéressé.
Ce n'est point dans le hasard que je t'aime, mais c'est
dans la justice et la nécessité.
Si je ne vivais pas le premier, sens-tu bien maintenant que tu ne pourrais vivre ni te mouvoir ?
Ce que j'ai été fait pour t'apporter, de nul autre tu
n'aurais pu le recevoir.
Ouvre les yeux, sœur chérie, et reconnais-moi !
Prends, et ne ménage rien, et saisis ce qui a été fait
éternellement pour être ta proie,
Ce grand don terrible de l'amour qui ne va pas sans
dilacération !
Ce qui était le plu·s caché en nous a reçu manifestation.
0 mon compagnon immortel ! ô mon étoile du matin
entre mes bras !
L'amour était trop grand entre nous pour que satisfaction lui fût possible ici-bas !
Ce n'est pas par un chemin si court que l'on va jusqu'à notre être.
Et ta joie,' tu me l'as donnée. Mais ta soif, ne me la
feras-tu pas connaître?
· I,e désert, me le refuseras-tu ? et, toutes ces années,
Ce que c'est que d'être saus ma vie, ne me le ferastu pas essayer ?
Pour que l'âme avec les larmes jaillisse et la flamme
en grande effusion avec le sang,
Cette blessure, avec quoi me l'aurais-tu faite si profonde qu'en te retirant ?
Ah, le temps n'a pas eu de prise sur nous et la mort
n'a p_as réussi !

SAINT LOUIS, ROI DE FRANCE

I 69

Il n'y a pas de mort pour moi, tant que c'est moi
qui ai charge de te donner la vie 1
0 mon frère si beau, ô frère de mon âme sans pitié,
Je ne te donnerai point mon cœur, si tu ne m'en
arraches la moitié ! "
- 0 France, apprends ce que c'est que d'avoir de
Dieu même reçu Louis pour ton époux et pour ton
patron éternel !
0 pays à petit bruit sous la neige ou la pluie qui va
recommencer, tel que je me le rappelle,
Avec ce pâle rayon de jour une seconde qui se promène sur les toitures,

Et la cloche qui sonne les vêpres sous le ciel noir à
grands coups tristes et obscurs !
- Une nuit qui est quelque chose d'énorme se prépare et il y a un peu de feu à l'intérieur des maisons.
Ah, ce n'est pas gai chez nous et rien que d'y penser
me donne le frisson ! Il n'y a pas un peuple, à qui, un étranger, le vient
voir, on dirait qu'il est mieux en sécurité contre les

rêves~
Bien au chaud dans le repli de sa petite vallée, bien
cm paillotté à la terre,
Un homme çurieux de ce qui est tout près de lui,
défiant, é.:onome et malin,
Sévère à Madame son épouse et mangeur de choux
,comme Jeannot lapin !
Son domaine n'est pas à l'autre bout du monde ce
champ de hautes plantes en or tout rempli de têtes de
nègres!

�IJO

LA NOUVELLE REVUE FKA.NÇAISE&amp;

Le sien qui est de cinq arpents tout en longueur lui
suffit, avec ce morceau de lard dans son plat et ce verre.·
de petit vÎn aigre.
Et nous serions tous encore comme des Chinois en
sabots à soigner notre propriété rurale
Si Dieu pour notre malheur ne nous avait donné
une certaine aptitude pour les idées générales.
Qui veut faire les choses par principes s'expose à des.
conséquences considérables.
Il y a qui mène plus loin que d'être fou, c'est d'être:
raisonnable.

Et quoi de plus raisonnable que de chercher premièrement le Royaume de Dieu et sa Justice?
C'est joli d'avoir un beau Roi et ce drape.tu plein defleurdelys !
Et comme de nos jours les petits bourgeois et les fonc-tionnaires de l'enregistrement
Se font un véritable plaisir d'apporter 1a moitié de-leurs émoluments
.
Accompagnée d'un pudique espoir et des fraîcheurs..
de leur _imagination
A Ferdinand &lt;le Lesseps qui la réclame pour ouvrir fa:
terre aui nations, '
Ainsi jadis quand on parlait de quelque chose de ce·
côté où le Père des Peuple, commande et où le Chtlst..
a souffert,
D'un bout de la Gaule jusqu'à l'autre il y aura toujours des volontaires !
Marche devant, Roy louis ! je ne comprends pas toujours, mais je sais que c'est toi qui as raison.

SAINT LOUIS, ROI DE FRANCE

r7r

Cest moi qui panserai ton cheval pendant que tu fais.
oraison.
Tout le monde n'a pas un roi comme nous, c'est un
Ange qui porte la couronne!
'
Dans son armure d'or pâle svelte et mince ainsi qu'un
saule en automne.
Comme il est malin tout de mêtne, notre Roi, et
comme il sait y faire! et }e n'en reviens JX1S que ce soit
moi à sa droite qui sois en train à grands tours d'épée-de montrer aux mécréants
Sur l'arène de Mansourah la manière dont on sait faire
les hommes à Orléans !
Tant que Louis sera notre Roi, il y aura de l'ouvrage
pour les milirnires.
Il n'y a pas de repos pour la France tant que la sainte
volonté de Dieu reste à faire!
Et si parfois j'ai de la peine et si mon cœur est
lourd à cause de ceux que je ne reverrai plus avant de
mourir,
Tourne un peu le visage vers moi, bfau Seigneur, et
je serai assez récompensé par ton sourire !
Et de même que jadis quand il achevait la France,.
lui et ses barons tout autour,
Nous le suivions dans ~e splendide éclaboussement de
la fange sous le joyeux soleil de Taillebourg,
Ainsi quand il s'est retourné vers nous déjà vieux, la.
main sur la croupe de sa bête,
'Notre regard a soutenu le sien aussi ferme, le matin
d:e cette bata.iUe, là.-bas, dom on savait ct'avance que ce
serait une défaite.
Mais puisque ce fut pour nous-mêmes si amer avant_

�LA XOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j

.d

,que l'enfant fût né de partir, de partir avant que la
moisson fôt môre,
0 France, comment douter, lui qui était ton époux,
corps de femme, que pour lui aussi la séparation fut
.dure ?
Supérieur à toute joie personnelle et la même chose
en lui que la naissance,
Dieu a déposé en tout homme le profond devoir de
l'obéissance,
Et c'est pour cela qu'on le dit égoïste, cet apr.el que
wute sa vie se passe à essayer de comprendre sans voix,
.et qui ne lui laisse point de repos !
Car ce n'est pas pour lui-même qu'il est né, mais pour
,quelque autre dessein plus haut. Ces routes qui nous paraissaient si belles, c'est cela
-qui nous les interdit et qui intervient à point nommé.
Il y a cette chose en nous qui nous pousse, et qui
requiert, et qui suggère, et qui prie_, et qui refuse et ne
veut pas, et qui nous dit que par un autre que .nous
celle ne peut pas être exécutée.
Et le sexe est hors de l'homl1'e, mais cela seul est en
lui, aussi en pleîn que dans la femme l'exigence de la
maternité.
Il n'y a qu'un moyen d'avoir trouvé sa place, c'est
d"être arrivé là d'ou littéralement l'on ne peut plus
bouger .
La seule chose qui délivre un Roi, c'est d'avoir les
deux mains liées.
La seule chose qui acquitte de la Justice, c'est d'être le
.captif de l'amour!
Cela qui est plus nécessaire que soi-même, il n'y a

SAINT LOCJS, ROI DE FRANCE

t 7J

1

qu une victoire, qui est de l'obliger à être le plus fort
pour toujours!
Et toi qui étais ma fiancée éternelle et de qui je suis.
le possesseur et le roi,

Ah, tu n'as qu'à consulter ton cœur pour savoir·
que je ne pouvais vraiment t'épouser que sur la
croix!

C'est autre chose de se faire l'un à l'autre pour le
temps ou pour l'éternit~ !
C'est en Dieu seulement que je ne t'échapperai pa&amp;
et que tu es sûre de me retrouver.
Cette vision par qui en restant 1e rnême nous nousreYêtons de Dieu et prenons à son énergie:
C'est parce que je t'aime qu'il est bon enfu1 de l'avoir
trouvée et parce que tout en moi était fait pour te donner
la vie!
Royaume, quand je fus sacré à Rheims et que je misma main pleine de baume sur ta figure,
Il y eut quelque chose entre nous de juré, qui ne
meurt pas mais qui perdure.
Et il est nai que je me suis arraché de tes bras et tes
yeux me cherchent en vain, mals dis
Si c'est mauvais que je sois avec Dieu, qui à jamais nese débarrassera plus de Louis.
Ah, tu étais si folle et si claire que pour toi mes
entrailles se sont émues!
Le sais-tu, que je suis ton pasteur pour toujours, et
quand j'ai mis mon manteau sur toi, qui étai~ nue,
J'ai senti qu'à ne pas être ton défenseur devant Dieu
et ta source, ni la mort désormais ne pouvait me servir
d'excuse!

�U

};OUVELLE RE-VUE FRAKÇAISE

Si je te fais entendre ma voix, ton cœur est-il encore
à. toi pour que tu me le refuses ?
Et ces cheveux que dev~nt ton miroir avec une attention profonde
Tu tressais autour de tes tempes, trouvant qu'il est si
joli d'être blonde,
Parce que tu m'as aimé, Royaume, et pnrce que tu
m'as pris,
Parce que ton sang est mon sang et parce que tu es
-0ù je suis,
Parce que t0n infirmité est la mienne et parce que
mon désir est tcn désir,
Ce grand lai11beau païen d~11s le vent de la mer jadis,
]e $ais-tu maintcmmt à quoi il était fait pour servir?
Le jour d'humiliation vient sur toi, de ce compagnon
-qu'on t'arrache et de cet enfant qu'on tue!
Ah, tes frontières sont largement ouvertes, et l'ennemi
1'a trouvé, et ton sein n'est pas si défendu,
0 femme, que ton cœur d'amante et que ton cœur
de mère
Ne rompe a1;·ec un parfum qui remplit le ciel et la
terre I
Et puisque tu n'as plus de pain ni de \'in à offrir, et
puisque la guerre a fauché ton peuple, et puisque ta
vigne est vendangée,
Viens dans la désolation avec moi à c.ette place que
j'ai convoitée,
Et baise, te saisissant toi-même à &lt;leu~ mains comme
une gerbe de bié vivant,
Cette place où &lt;l'un Dieu crucifié il ne reste qu'une
mare de_sang !

!SAINT LOUIS, ROI DE FRANCE

175

Louis est revenu de sou esclav;ige en Egypte avec la
.fièvre.
Et déjà ce n'est plus le flot démesuré du Nil qui est
.promis à sa lèvre,
·
'
Mais, cette eau même dont il rêvait, ainsi do11c de
nouveau la voici, et cette source de Montargis
Comme une poche grise sous le talus frissonnante
,entre les myosotis !
. , Et. comme jadis, avant le départ, il envisageait par
! étroite lucarne, et c'était du haut de son donjon à
.Aigues-Mortes dans le désert,
'
Ces lieux tristes où son royaume finit et to1,11 ce sable
-qui précède 1a mer,
Maintenant c'est en plein cœur de France de nouveau
'Verdoyant, bois et labours,
QtI'avec ses yeux mai,tena.nt d'exilé, il lui est donné
J.e tout examiner, qui est arr.été sons son regard, le présent, et l'avenir avec le passé qui_ se déploie tout amour,
Comme une carte oi'.1 les chemins son.t faits d'avance
.et !'Histoire qui se déplace sur cette aire quadrillée,
Ce pays qui solennellement une dernière fois lui est
,offert à comprendre et à juger.
D'un cœur pieux et d'un œil politique, il contemple
!:reS frontières spirituelles et physiques pour toujours et
.ses directions et ses v-ersants, et s.es défauts et sa v;ca.
'
xwn, et ses dangers.
Il sent le vent sur le côté de sa ficrure de !'Archange
b
,qm. ac 11arge de nous présider.
Et le ciel sans doute est plus beau, mais eest cefa, bois
iet hbours, et cette grande ville qui fume sur la terre
f]ui lui a été donnée.
'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇATSE

Louis a aimé son royaume comme François aimait la
Pauvreté.
C'est cela pour l'éternité qui est son droit et qui
' est sa cbair et qui est son épouse et cette tête sur son
sem.
On peut tout lui demander excepté de cesser de lui
faire du bien.
Et tout cela qui en lui n'était pas fait pour elle et
qui était capable de mourir,
Tout cela qui lui était inntile et qui n'était pas fait
pour la sauver et pour la défendre et ponr la cbérir,
Tout cela qui était autre chose que Dieu et dis-tu que
tu t'en lasseras jamais? cette source éternelle de la joie!
C'est cela qu'il est insupportable de conserver plus
longtemps si vainement à soi seul en ce lieu qui est
ailleurs que sur la Croix !
Ce qu'elle ne peut pas donner, c'est lui qui le donnera à sa place,
C'est lui qui 5çra en Dieu la consommation et la
couronne resplendissante de la race,
L' Ascension de la qnalité française et cette lumière de
l'intelligence qui lui est propre sur sa face,
Le Roi puisé de par le droit héréditaire dans le sol
même, la fleur m,1le puisée par le mérite dans la Grâce!
Car il y a bien des roses dans les jardins de Touraine, il y a bien des giroflées sur le vieux rempart de
Senlis,
Mais c'est lui seul qui réalise le blason et qui est
devenu le Lys!
Ce qui était ce printemps délicieux jadis, ce qui était
ce mystérieux automne,

SAINT LOUIS, RO( DE FRANCE

I 77

Il le voit à la portée de sa main, simple comme une
croix et fermé comme une couronne.
Il est écrit de Moïse qn'il est mort dans le baiser
de Dieu et cela a autre chose qu'un sens faible pour
Louis!
Tout le désir qu'il y a dans l'homme et tout le don
qu'il y a dans la femme est en lui.
Mon Dieu, il est dur d'être mort quand on se sent
fait pour être avec la Vie !
Ce ne sont plus ces ombrages légers qu'il lui faut el
ces brumes mélancoliques!
C'est le soleil aveuglant du désert une fois de plus et
le souffle qui vient du centre de l'Afrique!
La voici donc investie cette grande soif qui ne cessera
plus!
Cette flamme à qui le corps si durement aspirait, la
voici donc revêtue'!
Joie de sentir enfin brûler ce qui n'était fait que pour
mourir!
Cette casaque qui nous tenait cousus, joie de la sentir
se fendre et s'ouvrir !
✓
Joie de sentir les années de ma vie tomber de moi
comme du sable !
Joie de sentir à mon front cette couronne enfin par
chacune de ses épines irrécusables !
PAUL CLAUDEL

Rio de Janeiro, novembre 1918.

12

�SHAKESPEARE: ANTOINE

SHAKESPEARE :

ANTOJNE .E T CLÉOPATRE•

ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
E1;virous du Cap Misène.
(Llnivent d'un côti Pamp;e el Méuas précédés
de
. de I'a.ure
1
c· /a111boun el de lramne/les
'l'
,
esar-Octave..,. Lépide. A11toi11e,. Ettobarbus et
Méciue, suivis d'unc troupe de soldats.)

POMPEE. - Je garde vos otages et vous gardez les
miens. Ma,is n&lt;,us aurons un entrerien avant que de
combattre.
OcTAVE-CESAR. - Il est décent de recourir d'abord
aux paroles., . Aussi vous avons-nous envoyé d'avance
n~s propos'.t1ons par écrit.• Que si vous les avez exammées, faites-nous connaître si vous les estimez de
I.

Voir la No111,•elle Revue Française du rer-juil!et 1920.

ET

CLÉOPATRE

1 79

nature à retenir votre colère et votre glaive, à ramener
dans ses foyers toute cette ardente jeunesse sicilienne,
que sinon vous condamnez à périr.
POMPEE. - Seuls sénateurs de ce ·vaste univers,
agents suprêmes des--&lt;lieux, c'est à vous trois que je
m'adresse. Puisque l'esprit de César aujourd'hui vous
anime, ne vous étonnez point si l'esprit de 1non père,
par moi, s'oppose à vous et cherche à se venger. Dites
pourquoi conspirait le pâle Cassius? Et Brutus, le loyal
Brutus, dites ce qui le fit, avec les autres conjurés,
ensanglanter le Capitole ? Amoureux de la libené de
chacun, ceux-ci ne supportaient pas qu'au-dessus de
tous s'élevât quelqu'un. Tu sais maintenant ce qui me
fit équiper ces navires, Rome ingrate, qui dans l'oubli
du grand Pompée ...
ÜCTAVE-CESAR. - Prenez votre temps.
ANTOINE. - Renonce, ô Pompée, à nous faire peur
avec tes voiles. Nous saurons te répondre sur mer. Quant
à nos forces de terre, tu sais de quoi elles sont capables .....
POMPEE. - Je t'ai su capable, toi, de t'emparer de
ma propre maison. Mais va, je te permets d'y demeurer, puisque semblable au coucou tu ne sais rièn
édifier toi-même.
LEPIDE. - Veuillez nous dire - car ceci nous écarte
de la question - dans quel esprit vous avez accueilli
les propositions que nous vous avons adressées.
OCTAVE-CESAR. - Toute la question est !à.
ANTOINE. Oh ! nous ne te pressons de nen
accepter. Pèse bien le parti qu'il te sied de prendre.
OCTAVE-CESAR. Et vers où vous entraînerait
l'espoir d'une plas haute fortune.

�180

LA

NOUVELLE REVUE &lt;"RANÇA!SE

PmJPEE.
Vous m'avez offert la Sicile et ·]a Sardaigne, à charge de purger les mers qu'infestent les
pirates et d'approvisionner de blé les greniers de Rome.
Moyennant quoi notre épée intacte rentrerait au fourreau et seraient remisés nos boucliers.
ÜctAVE, ANTOINE et LEPIDE. - C'est cela.
POMPEE. - Eh bien ! sachez-le : j'arrivais ici disposé
à accepter cette offre. Mais Màrc Antoine a déjà trouvé
moyen de m'irriter : j'ai mauvaise gdce à te le rappeler, peut-être, mais quand ton frère et César étaient
aux prises, n'est-ce pas en Sicile que ta mère a trouvé
_près de nous bon accueil ?
AJffOINE. - Je ne l'ignore point, Pompée, et 1e
tenais tout prêt le gracieux remerciement que je te
dois.
POMPÉE. - Alors tends-moi la main. Je ne pensais
pas, je l'avoue, devoir te rencontrer id.
ANTOINE. - Oui, les lits d'Orient sont moëlleux !
Mais grkes te soient rendues à toi qui m'en as fait
lever de meilleure heure et juste à temps pour ma
santé.
·
OcTAVE-CÈSAR. - Vous paraissez un peu changé,
depuis notre dernier revoir.
POMPEE. - Bah ! je ne sais comment la mauvaise
fortune sur mon visage inscrit ses comptes; mais du
moins je sais qu'elle n'a pas prise sur mon cœur •.
LEPIDE. - Quelle heureuse rencontre !
POMPEE. - Je l'espère, _Lépide. Ainsi _nous sommes
d'accord. Je tiens à ce que notre convention soit consignée par écrit, contresignée, scellée.
OCTAVE-CÉSAR. - C'est la première chose à faire •

•

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

181

PoMPEE. - Puis, avant de nous séparer, il faut nous
régaler les uns les autres. Tirons au sort à qui traitera
le premier.
.
ANTOINE. Laissez-moi commencer, Messieurs.
POMPEE. - Antoine, c'est le sort qui décide. Mais
tôt ou tard, je crains bien que ta savante cuisine
égyptienne ne l'emporte. Je me suis laissé . dire que
Jules César avait pris là-bas quelque embonpom:·
ANTOINE. - Vous vous êtes laissé dire bien des
choses.
PoMPEE. - J.e n'ai que de courtoises pensées.
ANTOINE. - Exprimées en courtoises paroles.
PoMPEE. - Je me suis donc laissé àire qu'un Sici•
lien du nom d'Apollodore avait apporté ....
ENOBARBUS. - N'insistez pas: il l'a fait.
POMPEE . - Fait quoi ?
:i;,OBARBUS. - Apporté sur ses épaules certaine reiùe
d'Egypte enveloppée dans un tapis .... _
,
POMPÉE. - Eh ! mais je te reconnais à present. Com·
ment ça va-t-il, camarade ?
ENOBAI\BUS. - Pas mal ; et avec l'espoir de continuer; quatre banquets en perspective.....
.,
. •
PoMPÈE. - Donne-moi la main. Quand J aurais du
Je plus te détester, je t'ai vu combattre et vrai! j'ai envié
ta valeur.
ENoBARBUS. - Seigneur, je ne peux pas dire que je
vous aie jamais beaucoup aimé: mais je vous ai louangé
en un temps ou votre mérite valait bien dix fois mes
louanges.
POMPEE (à Antoine). - Laisse-le dire. Qu'il ait son
parler franc. Messieurs, je vous invite à bord de ma

�r82

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

galère. Soyez mes hôtes, vous tous. Venez-vous ?
OCTAVE, ANTO!NE, Ll:PIDE. - Montrez-nous lè chemin, Mousieur.
POMPÉE. - Suivez-moi.
(Ils sorteut loHs, excepté Ménas)

. M~~s (à part). - Ton père, ô Pompée, n'aurait
1ama1s stgné pareil traité.
SCÈNE II
A bord de la galère de Pompée.

Symphonie qu'on enle11d derriere le rideau
tandis que sur le devant de la scène arrivm;
des serviteurs portant des plats.

_PRE':1ER SERVITEUR. - Ils arrivent! ilsarriYent ! Certuns d entre eux déjà branlent sur leur base au point
que le moindre vent les ponrra coucher.
DEUXIEME SERVITEUR. - Le nez de Lépide luit
comme un phare.
TROISIEME SERVITEUR. - On !ni fait boire tous les
fonds de bouteille.
QUATRrÈME
SERVITJ!UR.
- Dès que la W!&gt;LUSS!Oil
"'--· ..
,
•
.
.
s envemm_e: 11 crie : suffit ! il s'interpose ; il concilie et
les réconc1he tous dans le vin.
ÛNQUIÈME SERVITEUR. - Mais il se brouille de plus
en plus avec le bon sens.
St~IÈME SERVITEUR. - Et tout cela pour faire figure
p~rm1 l~s grands hommes ! Pour moi, je préfère un
bâton bien en main à une pertuisane que je ne pourrais
pas soule=.

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

183

SEPTlliME SERYITEUR. - Être invité dans les hautes
sphères et ne pas savoir s'y comporter, c'est ressemble;
à ces bustes qui ont deux trous à la place des yeux.
(Entrent les convives)

A1s'T01NE (a Octave). - Oui, c'est la coumme en
Egypte : ils inscrivent sur leurs pyramides au bord d:'
Nil l'étiage de chaque crue. Et cette mesure les rensel,me snr la futnre importance de la moisson. Celle-ci
:era d'autant plus belle que le Nil aura mieux Mbordé.
Dès que ses eaux se retirent, le cultivateur snr la vase
encore molle, répand le grain, qui promptement germe
et profite.
UPIDE. - On parle d'extraordinaires serpents !. ...
ANTOJNI!. - A tes souhaits, Upide.
UPIDE. - Que Yotre soleil d'Egypte extrait de votre
limon; par exemple votre crocodile.
ANTOINE. - Vous l'avez dit. ·
POMPEE. - Prenez place, Messieurs. Allons ! du vin.
A votre santé, Lépidus !
UPIDE. - Je ne me sens pas tout à fuit aussi bien
que je le voudrais ; mais, Messieurs, vous ne me verrez
jamais rester en retard.
ENOBARBUS. - Tn feras tout de même bien de dormir
1111 pen pour te rattraper .
. LÉPIDE. - On m'a parlé aussi des pyramides de
Ptolémée comme d'objets assez remarquables; on m'en
a même beaucoup parlé.
MENAS (à partit. Po111pk). - Seigneur, 1111 mot.
PoMPEE. - Allons! parle. Que veux-tn ?
MENAS. - Quittez un instant la table, je vous en
conjure. Mon général, j'ai quelque chose "à vous dire.

�LA _NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
POMPÉE, Lépide.

Plus tard. -

Encore une santé pour

LEPIDE. - Qu'est-ce au juste que votre crocodile.
ANTOINE. - C'est u11 animal, Monsieur, qui se ressemble étrange,mentà l_ui-mêne. Il est de longueur égale à
la sienne; et J en d1ra1 autant de sa largeur. ]l se meut
en _se déplaçant. Il se nourrit de ce qui l'alimente et ne
qmtte la vie qu'en mourant.

'

LEPIDE . ___:_ De quelle couleur est-il ?
ANTOINE. - De couleur crocodile, exactement.
LEPIDE. - Bah ! quel étrange animal !
ANTOINE. - N'est- il pas vrai ?
LEPIOE. - On m'a ,aconté qu'il pleurait.
ANTOINE. - C'est-à-dire, plus précisément, qu'il verse
des larmes.
OcTAV!i. -Si votre 4escription le satisfait!. ..
ANTOINE. - Oui, grâce aux santés qu'on lui porte
ou c'est qu'il est bien difficile.
'
POMPEE (à Ménas) . - Encore? Va te faire pendre
Hein? Qu'est-ce que tu veux ? Va-t'en. Eh bien! cett~
coupe?
MENAS (à part). - Au nom de mes services daio-nez
'
"
m'enten drc. Levez-vous. Venez.
1
Po,'l!PÉE. - Es-tu fou ? (il se lè1Je) Allons! parle.
MENAS. - Je me suis toujours découvert devant votre
fortune.
, PoMP~E .. - Oui, tu m'as fidèlement servi. Qu'est-ce
a dire? frmquez sans moi, Messieurs.
ANTOINE. - Gare aux écueils, Lépide. Vous chavirez.
MENAS (à Pompée). - Voulez-vous posséder l'univers?'
POMPEE. - Que prétends-ru?
·

,

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLE0PATlŒ

185'

MENAS. - Je le répète. Veux-tu régner sur le mondeentier?
POMPÉE. - Qu'entends-tu par là?
MENAS. -- Accepte seulement et, si pauvre chose que
je sois je me fais fort de te donner le monde.
Po~PEE. - Dis donc: combien de bouteiJles as-tu
bues?
MÉNAS. - Non, Pompée. Je n'ai jamais été moins,
ivre. Tu peux devenir, si tu l'oses, un Jupiter huma~n:

tout ce que baigne l,océan, tout ce que re(ouyre le ciel,
si tu le veux, tout est à toi.

Po&gt;1PEE. - Le moven? Parle !
MENAS. - Les tr~is piliers du monde, les triumvirs,
sont ici, dans ta galère, entre tes mains. Coupons les
câbles. Sitôt en pleine mer, on fait leur affaire et tout
est à toi .
PomÉE. - Ah! qne ne l'as-tu donc fait, sans m'en
parler. Oui, toi, tu pouvais le risquer; moi, ce :e:ait d_e
b bassesse. Tu devrais savoir que mon profit na 1ama1s
pris Je pas sur mon honneur. D'abord l'honneur._F~cheux
que ta longue ait trahi ton proJet. Ce que, fait a ~1011
insu, j'aurais pu apprnuver par la suite, à présent, Je Je
dois condamner. N'y pense plus. Buvons.
MENAS. - A partir de quoi je renonce ô Pompée, ~
servir ta fortune défaillante. Celui qui convoite et qm
fait des façons quand on lui offre ce qu'il convoite .....
tant pis pour lui.
PoMPEE. - A la santé de Lépide!
ANTOINE. - Portez-le à terre. Pompée, je te ferai,
raison à sa place.
ENOBARBUS. - Ménas ! à la tienne l

�186
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
MÉNAS. - Enobarbus, à ta santé 1
POMPEE. - Remplis encore, on voit les bords.
ENOBARBUs (contemplant ceux qui emportent Lépidus). Voilà de bien solides gaillards, pour transporter nn tiers
dn monde!
MENAS. - Oui dà l le tiers dn monde est·ivre. Que
ne l'est-il tout entier. Tout irait comme sur 'des roulettes.
ENOBARBUs. - Bois donc, et poussons à la rone.
M&amp;'&lt;AS. - Tournons.
POMPÉE. - Dis si nous approchons de tes fêtes
,d'Alexandrie.
ANTOINE.·- Presque. Choquons nos coupes. Hurrah!
A la santé de César !
0CTAVE·CESAR. - Je me passerais bien de celle-1.ll.
C'est une tâche ardue que de se laver le ceryeau pour le
Tendre plus tronble.
ANTOINE. - Prêtez-vous au jeu.
ÜCTAVE. Ne crains rien. Je te ferai raison. Mais
plus volontiers je jeûnerais durant trois jours, que de
tant boire en uri seul.
ENOBARBUS (à Antoine). - Eh bien ! mon vaillant
empereur! Ne danserons-nous pas une bacchanale égyptienne pour couronner dignement notre orgie.
POMPEE. - Allons-y, bon soldat.
(Tous se lèvmt.)

ANTOINE. - Tenons-nous par la main, et tournons
jusqu'à ce que le Yin triomphe de nos sens, pareil au
.suave et délicat Léthé.
'
ENOBARBUS. - Les mains dans les mains. Que la
musique nous assourdisse : je vais placer chacun. Cet

SHAKESPEARE ; ANTOINE ET CLEOPATRE
enfant commencera 1e ch~ant,. et cbacun de vous entonnera le refrain de toute la force de se~ poumo?s. •
(E,wbarbus place les convives, tand1S qu un m-.
jant chante.)

L'ENFANT;
Viens à nous, Mooa.rque du vin
A l'œil rose: étonné de joie
.Bacchus ! sous te pampre divin
Dieu des cuves en qui se noie
Le souci des fronts couronnés.

REFRAIN (repris en chœnr) :
V erse le vin ! Verse à la ronde
Jusqu'à faire tourner le monde.

ACTE IV
SCÈNE ·PREMIÈRE
Le Promo11toire d'A,tùun. - Devant le Camp d'Antoine.

ENOBARBUS et EROS.
ENûBARl!US. - Eh bien! cher Eros, quelles now.velles
.le Rome?
.EROS. - D'étranges nouvellés, Seigneur.
ENoBARBUS. Parle.
à
'EROS. - César et Lé p1·de ont déclaré la guerre
v
Pompée.
,,-

�/

188

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- ENOBARBUS. - C'est déjà vieux : ensuite ?
EROS - César-Octave, après avoir profité de Lépide
dans cette lutte contre Pompée et avoir eu raison de ce
dernier, a refusé de reconnaître e11 Lépide son égal; il
ue _supporte pas qu'il revienne à Lépide aussi quelque
gloire de cette expédition; bien mieux, il l'accuse d'avoir
entretenu avec Pompée une correspondance secrète et
le fait saisir sans autre forme de procès. Voici don~ le
pauvre triumvir qui attend, entre quatre murs que la
mort enfin l'élargisse l
'
ENOBARBUS. Ainsi donc, Antoine et César
demeurent seuls en présence. Comme une paire de
mâchoires qui se referme sur le monde, tout ce que
le monde peut jeter entre eux d'aliments, ne les empêchera pas de grincer.
EROS. - Où est Antoine?
EN~BARBUS. - Il se prornème autour du camp, foule
aux pieds les joncs du rivage en murmurant: l'imbécile!
(Il pe1:se _à . Lépide l) et menace de mort l'officier qui
crnt bien faire en le débarrassant de Pompée. Cléopâtre
l'a rejoint et le suit partout; elle prétend prendre part à
la guerre. Mais si maintenant nous devons emmener au
combat, avec les chevaux, les juments, celles-ci auront
bientôt à porter à la fois le cheval et le cavalier. Je l'ai
dit tout net à A11toine, mais Canidius, qui sait tirer
profit de sa présence, plaide pour elle et remporte une
cause que d'avance les secrets désirs d'Antoine ont
gagnée.
ERos. - L~ voici ... mais ce n'est peut-être pas le
moment de lui parler.
ENOBARBUS. - Tu n'as rien à lui dire qu'il ne sache.

SHAKESPEARE: ANTO•::.iE

ET

CLÉOPATRE

Notre flotte toute équipée déjà se tient prête à marcher
contre l'Italie et contre César.
(On voit mtrer dans le fond surbawsé de la
scène.) A11Joine, Ca1iidi11s (causant) et C/&amp;1piitre, qui se détache d'eux et s'avance vers
En.obarb11s.)

CLÉOPATRE. - Je ne te tiens pas quitte, sois en sûr.
ENOBARBUS. - De quoi? De quoi? De quoi ?
Cu\:oPA'fRE. - Tu as voulu convaincre Antoine
qu'ici je n'étais pas à ma place.
ENoBARBUs. - Eh bien ?
C1ÉorATRE. - Puisque ,je ne suis pas une ennemie,
pourquoi n'assisterais-je pas au combat?
EROS. - Madame, ne craignez-vous pas que votre
présence n'embarrasse· Antoine? qu'elle ne prenne sur
son cœur, sur son intelligence, sur son temps, alors que
rien de lui ne devrait en être distrait. On l'accuse déjà
de légèreté et je puis vous dire qu'à Rome d'où je viens,
on va racontant que cette guerre est menée par Photius,
par Marclian l'eunuque et par vos femmes.
CLÉOPATRE. - Que Rome crève et que pourrissent
les langi1es qui jasent contre nous ! J'ai moi aussi mes
charges dans cette guerre et je dois au royaume que }e
gouverne, d'y faire figure de soldat. Tu entends ?
ENoBA.RBUS. - Je ne dis plus rien.
(Antoine et Ca11idius descwdent rnr le devant
de la scène).

ANTOINE. - N'est-il pas étrange, Canidius, que de
Tarente et de Brindes traversant la mer Ionienne, il ait si
promptement pu s'emparer de Toryna ? (à Cléopâtre).
Vous avez appris cela, ma charmante ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

. CtÉOPATR~. - Pour s'étonner de la célérité, il n'y a
nen de tel qu un lambin.
ANTOIN:· - Bien riposté ! Votre ironie ferait honneur
au ~l~s va1l,lant guerrier, et fait honte à notre indolence!
Camdms, c est sur mer que nous voulons le jouter.
CLÉOPATRE. - Sur mer, oui. Rien de mieux.
CANIDIUS. '- Sur mer, ... ouf. .. Pourquoi ?
ANTOINE. - C'est là qu'il nous défie.
~NOnARBUS. - Et ce défi que vous lui lanciez,
~e1gneur, de ,e mesurer avec vous en un combat singulier?
CANIDIUS. - Et de choisir pour ce combat la plaine
de Pharsale où César triompha de Pompée M .
défi ù 1
• ais ce
o I ne trouvait plus avantage, il l'a repoussé. Imitez-le.
~OBARBUs. - Nos vaisseaux sont mal équipés. Nos
ma~ns so~t des muletiers, des cqltivateurs, tous gens
leves en hate et par force. La flotte-de César a fait ses
preu~s contre Pompée; ses navires sont vites autantqne
lesn_otr~s pesants. Quel déshonneur y a-t-il à vous refuser a lm sur mer, dès que sur terre vous l'attendez )
ANTOINE:. - Sur mer ; sur mer.
.
ENŒlAR~US. - Mon général, par là, vous rendez vain
vo'.re mérne, et jetez la confusion dans votre armée,
qm vaut surtout par son infanterie. Vous jetez parc.dessus
bo:d votre propre expérience et votre renommée. Vous
qmttez la route qui vous-mènerait droit au succès pour
vous lancer dans les hasards et dans les risques.
ANTOINE. - Je combattrai sur mer.
, CLÉOPATRE. - J'ai soixante navires à voiles. Césarn en a pas de meilleurs. .

SHAKESPEARE ; ANTOil!E

IT

CLÉOPATRE

ANTOINE, - L'excédent doit être brûlé ; nos force~
concentrées sur le reste, près d'Actium, fonceront sur la
marine de César quand elle doublera le promontoire. Si
uous avons le dessous, il sera temps de prendre à terre.
notre revanche.
\
(Arrive

lm

messager).

Quelles nouvelles ?
MESSAGER. - Il n'est que trop vrai, Seigneur. CésarOctave a pris Toryne. Sa flotte est signalée.
ANTOINE. - Se peut-il qu'Octave lui-même l'accom·
pagne ? Cette rapidité tient du prodige. Canidius, tu
commanderas sur terre nos dix-neuf légions et nos douzemille chevaux. Dispose les escadrons sur le versant de la
colline, en face de l'armée de César. De ce point nous
pourrons dénombrer ses vaisseaux, et.agir en toute con~
naissance. Il est temps de se rendre à bord. Viens, ma.
Thétis.
(Entre

1111

soldat).

Qu'y a-t-il encore, mon brave ?
SOLDAT. - Mon noble empereur, ne combats point
sur mer. Ne te fie pas à des planches pourries. Fais crédit à ce glaive et à ces cicatrices. Laisse barboter les Egyptiens et les Phéniciens. A nous les victoires sur terre où
nous avons continué de combattre l'ennemi pied à pied_
ANTOINE. - C'est bon ! C'est bon ! Adieu.
(Ils sor/e11/).

SoLDAT. -

1

Par Hercule ! Je crois pourtant que j'aL

raison.

CANIDIUS. - Parbleu ! Mais la raison ne. gouverne
plus "-ntoine; celui qui devrait nous cond;iire est conduit et nous sommes tombés en quenouille.

�i92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SoLDAT.
N'est-ce pas à vous qu'est confié sur
.terre le commandement des légions et de toute la cavalerie ?
CANIDms. - Marcus Octavius, Marcus Justeius,
Publicola et Célias commandent sur mer ; mais nous,
nous avons ordre de garder la terre. Cette préciP.itation
.d'Octave me confond.
SOLDAT. - Tandis qu'il s'attardait à Rome, son
armée s'acheminait par petits détachements, de manière
à tmm per nos espions.
CANIDIUS. - Sais-tu qui est son lieutenant?
SOLDAT. - Taurus, je crois.
CANIDJUS. - Je vois qui c'est.
(Arri·ve 1111 messager).
i\1EssAGER. - L'Empereur mande Canidius.
CANIDIUs. - Le temps est gros de nouvelles et en
enfante une par minute.

SCÈNE II
Même dù,l/r.

(Entreut sur la gaucbe des représefltants de
l'drmée de César).

CÉSAR-OCTAVE, MÉCÈNE, AGRIPPA,
TAURUS, etc ..•
ÜCTAVE,. - Au mépris de Rome, oui; il a fait tout
-cela, et pis encore. Voici, m'a-t-on dit, comment les
,choses se sont passées : Sur la pl:ice publique ci'Alexan•

193

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATRE

drie un tribunal d'argent fut dressé. Antoine et Cléopâtre, assis sur des trônes d'or, à leurs pieds Césarion,
fils illégitime, prétendaient-ils, de mon père le grand
César, flanqué des deux bâtards, fruits de la débauche
d'Antoine. C'est alors qu'il conféra solennellement à
Cléopâtre le gouvemement de l'Egypte, et la proclama
reine absolue de la basse Syrie, de Chypre et de la
Lydie.
MECÈNE. - Et tout cela devant le peuple.
OCTAVE. - En pleine place publique, vous disje ; il a proclamé ses fils rois des rois. La grande
Médie, le royaume des Parthes et l'Arménie ont été
dévolus à Alexandre ; et à Ptolémée la Syrie, la Cilicie,
la Phénicie; Cléopâtre apparût ce jour-là sous le costume de la déesse Isis, et déjà souvent, m'a-t-on dit, il
lui était arrivé de donner audience dans cet accoutrement.
M:ik1hrn. - Il faut que Rome en soit instruite.
AGRIPPA. - Ecœurée déjà par l'insolence d'Antoine,
il faut qu'elle lui retire son estime.
OCTA VE. Eb l le peuple sait déjà tout cela. II a
reçu ses accusations.
AGRIPPA. - Mais qui le peuple accuse-t-il?
OcT AVE. - Moi. Il me reproche, ayant dépouillé
Sextus Pompée de la Sicile, de ne point lui avoir donné
sa part. Il dit m'avoir prêté des vaisseaux, et que je ne
Jui ai point rendus. Enfin il ~'indigne que Lépide ait
été 4éposé- du triumvirat et que j'aie confisqué tous ses
biens.
AGRIPPA. - Seigneur, il faut répondre à ces accusations.
f

1;

�194

LA

NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

OCTAVE.
Un messager leur porte ma réponse.
Je mande que Lépide était deve~u trop cru.el? qu'il
abusait de son imntense autonté et méritait son:
sort. Volontiers je lui accorde une part de mes conquêtes ; mais de son côté qu'il m_e cède ~ne partie de
l'Arménie et des r,pyaumes conquis par lut.
MtcbŒ. - Il n'y consentira jamais.
OcrAvE. - Je ne céderai pas non plus. Taurus!
TAURUS, Seigneur.
OcTAVE, Elude tout engagement sur terre.
Maintiens intacte ton armée. Ne t'offre pas au comba~
avant que tout ne soi~ réglé sur .mer. Conforme-toi
strictement aux ordres de cet écrit. Ce fOup de dés va
décider de ma fortune.

(Mu{ique),
(Obscurcissement de la scèue. Sympbonie 11a11tiq1te).

SCÈNE III
(Entre Enobarbus).
ENOBARBUS. Perdu I Perdu! Tout est perdu ! Je
ne puis en voit davantage. Le navî_re amira~ ~pt:en,
l'Antoniade a pris la fuite et les s01xante voiliers I ont
suivi. Après quoi mes yeux se sont éteints.
.
(Entre Sc.arus).

ScARus. - Dieux. et Déesses et tous les habitants du
ciel!
ENoBARBUS. - Que leur veux-tu ?
ScARUS. Le plus beau morceau du monde est

SHAKESPEARE :

ANTOINE

ET

CLEOPATRE

1 95

perdu par pure sottise ! Pour des baisers nous ayons
lâché des royaumes.
ENOBARBDS.-" Quel est l'aspect du combat?
SCARUS. - De notre côté un aspect de pestilence, et
\ la promesse de la mo1t. Cette vieille sorcière d'Egypte
- 1ue la lèpre l'étrangle - au milieu du combat,
ta.ndis ~ue les ~ortunes jumel'.es balançaient et que la
n?tre 1emportait presque - ie ne sais quel taon la
pique, elle fuit, telle une génisse en folie ; elle fuit
toutes voiles dehors.
ENOBARBUS. - J'ai vu cela. Mes yeux e11 sont encore
malades, et j'ai détourné mes regards. .
- ..
_SCARUS. - Elle n'eut pas plus tôt viré de bord, qu'Antorne, déployant ses ailes marines, comme une mouette
éperdue, vole après elle, abandonnant le plus beau
moment du combat. 0 honte! Oh! voir ce monument
de noblesse décomposé par la magie! Expérience,' courage, honneur jamais encore ne se sont ainsi renoncés !
ENOBARBUS. Hélas ! Hélas !
(Entre Cmn'ditis).

WNIDrus. - Notre fortune sur mer a perdu le souf~
-fie! Elle sombre d'une façon très lamentable. Notre
Antoine, s'il s'était montré semblable à lui-même tout
aurait bien marché! Quoi! c'est lui qui nous a donné
l'exemple de la fuite: làchement, lui!
ENOBARBUS. - Si c'est là qu'ils en sont~ bonsoir!
CANIDIUS. - C'est vers le Péloponèse qu'ils ont fui,
SCARUS. - Nous pouvons aisément nous y rendre. -J'attendrai donc là-bas l'évènement.
CAmnrus. - Je vais me rernettre à César avec légions
et cavalerie. Six rois déjà m'ont montré le chemin.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE"
ENOBAl\BUS.
Pour moi, je suivrai encore, ô
Antoine, ta fortune blessée, - bien que ce soit marcher contre le souffie de la raison.
SCÈNE IV
Alexandrie. - Le Palais de Cliop,ître.

ANTOINE et des SERVITEURS.
ANTOlNE. - Arrêtez ! Le sol se dérobe sous mes
pas;· il a honte de me porter. Approchez, mes amis. Je
me suis trop attardé dans ce monde où j'ai perdu mon
chemin pour toujours. Je possède un vaisseau chargé
d'or; prenez ;.. partagez-vous cet or et vite enfuyez-vouS'
vers César.
SERVITEUR. - Fuir, jamais.
ANTOINE. - J'ai fui moi-même. J'ai donné ma
désertion en exemple aux couards. Quittez-moi, mes
amis. Je n1e suis engagé sur une route obscure où votre
aide ne m'est plus d'aucun secours. Quittez! Vous trouverez le trésor que j'ai dit, dans le port ; il est à vou~.
Oh I je me suis lancé à la poursuite de ce qu'à présent Je
rouois de regarder. Mes cheveux même sont en révolte'
les blancs reprochent aux bruns leur imprudence, lesbruns aux planes leur ineptie. - Mes amis, quittezmoi. J'écrirai à quelques amis pour faciliter votre route.
Ne prenez pas cet air consterné, je vous p~ie; _ne, protestez pas de vos regrets ; abandonnez celm qm s ab~ndonne ; mon désespoir vous donne un bon conseil :
gagnez le rivage et prenez possession de la galère

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

197
.chargée d'or. Laissez-moi un peu, je vous prie. Je vous
prie, maintenant; oui, laissez-moi. Car, vraiment, je ne
_peux plus commander ; alors, je vous prie. Je vous
reverrai tantôt.
(Il s'assied).
(Entre Cléopâtre, qti'accompagu.c11t Charmimt
et Iras).
ERos. - Allez vers lui, Madame; consolez-le.
lRAs. - Allez, reine bien-aimée.
CHARM-!ON. - Allez. Qu'attendez-vous ?
CLEOPATRE. -Laissez-moi m'asseoir. 0 Junon !
ANTOINE (à Eros qui lui montre Cléopâtre). - Non,
non, non, non, non !
ERos. - Regardez-la, seigneur.
ANTOINE. - Oh! fi ! fi ! fi!
CttARMION. - Madame!
IRAS, - Madame, reine chérie.
Eaos. - Maître ! Maître !
ANTOINE. - Oui, Seigneur; oui.... A Philippe il
tenait son épée exactement comme un danseur. Tandis
que moi, je frappais Cassius le maigre,' et que je triomphais de ce fou de Brutus, lui se reposait sur ses lieutenants ; il n'avait aucune pratique de la guerre et ne
savait pas comme on mène les escadrons. Mais, main••
1
,
tenant..... n importe .
CLEOPATRE. - Ecartez-vous.
EROs. - La reine, Maître, la reine.
IRAS. -Allez à lui, Madame, parlez-lui. L'humiliation
Yaccable.
CLEOPATRE. - Alors soutenez-moi : Oh!
EROS. - Très noble sire, levez-vous. La reine vient.

�198

LA NOUVELLJ.; REVUE

FR,\NÇAISE

La mort va la saisir et sa tête est penchée. Que quelques
mots de vous la raniment.
ANTOI};E. - J'ai forfait à ma gloire ; un écart sans
noblesse ....
EROS. - Sire, la reine.
ANTOINE. - Où donc m'as-tu conduit, Egyptienne !
PoU1 cacher à tes yeux ma rougeur, je me détourne et
contemple derrière moi mon déshonneur et la ruine.
CLEOPATRE. - 0 mon Seigneur! Pardonnez à nos
voiles craintives. Mais je ne pouvais pas penser que
vous alliez me suivre.
ANTOINE. - Tu savais pourtant bien que mon cœur
était attaché à ta proue et que tu m'ermaînerais à la
remorque. Tu connaissais ta suprématie sur mon âme
et qu'un signe de toi pouvait me faire énfreindre l'ordre
des dieux.
CLÉOPATRE. - Oh! pardon.
ANTOINE. - Mail).tenant, il faut que j'adresse d'humbles propositions à ce jeune homme; que je louyoie,
que je me traîne, que je m'incline; moi, qui tenais
comme un hochet dans mes mains la moitié du monde ...
Tu savais pourtant bien, combien tu m'avais asservi, et
que mon glaive émoussé par l'amour n'obéissait plus
qu'à l'amour.
CLEOPATRE. - Pardon, pardon.
ANTOINE. - Je t'en prie, pas une larme. Un seul
pleur de tes yeux pèse autant que tout ce que j'ai perdu.
Vite, un baiser. Ah ! voici qui compense. J'ai envoyé
vers lui Euphronicus. , N'est-il pas de retour? Mon
amour, j'ai le cœur lourd comme du plomb. Qu'on
apporte du vin, et i souper. La fortune apprendra que

SHAKESPEARE: ANTOllilE ET CLÉOPATRE

r99

plus elle nous frappe et plus nous méprisons ses coups.
·
( Antoine sort).
(Cléopâtre fait signe à Eriobarbus, entré depuis
quelques Ï!zstan/s à l'insu d'A11toine).

CLÉOPATRE. - Quel parti prendre, Domitius.
ENOBARBUS. - Faire vos réflexions, puis mourir.
CLÉOPATRE. - Est-ce Antoine ou moi qu'il faut
accuser de ceci ?
ENOBARBUS. - Antoine seul, qui laisse son désir
dominer sa raison. Qu'importait que vous ayiez fui la
face terrible de la bataille, où les vaisseaux rangés se
renvoyaient les uns aux autres l'effroi. Pourquoi vous
a-t-il suivie ? Les démangeaisons de son cœur n'avaient
pas à distraire ses vertus de capitaine et cela précisément lorsque les deux moitiés &lt;lu monde sont en
balance et que sa destinée se joue. Ce fut une honte
autant qu'un désastre, cette cour.se après vos fuyants
étendards, l'abandon de sa propre flotte effarée.
CLÉOPATRE. - Paix, je te prie.
(Elle lui mont1·e Antoine qui revi-ent avec
Euphronim),

ANTOINE. - Ce fut là sa réponse.
EUPHRONIUS. - Oui, mon Seigneur.
ANTOINE. - Ainsi la reine peut compter sur~ clér:
mence si elle consent à me sacrifier.
EuPHRONlUS. - Ç'est ce qu'il dit.
ANTOINE. - Il faut qu'elle le sache: au jeune César
envoyez seulement cette tête grisonnante et tous vos
vœux de royauté aussitôt seront comblés.
CLEOPATRE. - Votre tête, mon Seigneur?
ANTOINE (a Euphr&lt;mius). - Retourne vers César.

�200

LA llOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dis-lui que sur son front s'épanouit la pleine rose de la
jeunesse, et que le monde attend de lui quelque belle
action qui surprenne. Trésors, vaisseaux, légions peuvent aussi bien servir un couard ; sous le sceptre d'un
enfant ses lieutenants n'auraient pas remporté moindre
victoire. C'est à eux non à lui qu'en revient tout l'honneur. Aussi je le provoque à résigner se.s avantages;
qu'il se mesure avec ma valeur déclinante, glaive contre
glaive et seul à seul. Je vais le lui écrire. Suis-moi.
ENOBARBUS (a part). - Oui ! comme il est vraisemblable que le triomphant César consente à désarmer son
bonheur et s'exhibe en spectacle pour relever le défi d'un
bretteur! J'admire combien le jugement des hommes est
entrainé par leur fortune, de sorte que dignités extérieures
et facultés intérieures ont tôt fait de se mettre au pas.
Qu'il puisse espérer un instant, rêver, s'il gardait quelque
sens des proportions, que César comblé se mesure avec
lui vidé !... Antoine, ton bon sens lui-même est en
déroute.
(Entre

1m

serviteur).

SERVITEUR. - Un envoyé. de César.
CLEOPATRE. - Quoi ! sans plus de céré;,,onie ?
Voyez uri peu, mes filles. Ils se bouchent le nez devant
la rose épanouie, ceux ~ui l'adoraient en bouton. Qu'il
entre.
ENOBARBUS. - Mon honnêteté et moi nous commençons à ne plus très bien nous entendre. C'est ê\re fou,
que de demeurer fidèle à_ un fou. Et pourtant celui qui
demeure féal alors que son Seigneur pâlit, celui-là
domine le dominateur de son maître et inscrit soh nom
dans l'histoire.
(Eutre Thyrius).

SHAKESPEARE : ANTOINE

ET

CLEOPATRE

201

CLÉOPATRE. - La volonté de César.
THYREUS. - Je vous la ferai connaître en particulier.
CLÉOPATRE. - Il n'est ici que des amis. Parle sans
.crainte.

THYREUS. - Mais peut-être sont-ils aussi les amis
d'Antoine.
Eimsùsus. - Il lui manque autant d'amis, Monsieur,
qu'en compte aujourd'hui César, (à part) sans quoi
nous ne lui manquerions pas. S'il plaît à César, notre
maître bondira vers son amitié ; quant à nous, vous le
savez, nous sommes à qui il est, c'est-à-dire : à César.
THYRÉus. -Soit. Sachez le donc, reine illustre: César
vous conjure, dans votre situation présente, de ne con. sidérer rien que ceci : qu'il est César.
CLÉOPATRE. - C'est tout à fait royal. Poursuivez.
THYREUS. - Il n'ignore point que dans votre attachement pour 'Antoine entrait moins d'amour que de
.crainte.
. . ._
CLÉOPATRE. - Oh !
Tttv&amp;tus. - C'est pourquoi îl prend·grand pitié des
écorchures de votre honneur; il veut les croire imméritées.
CLÉOPATRE. - n.co,;naît le vrai comme un dieu :
mon honneur n'a pas cédé ; il a été conquis.
ENoBARBUS (à part)._- Je m'informerai de ça près
&lt;!'Antoine. Sire, sire, vous faites eau de toutes parts;
nous n'avons plus qu'à vous laisser sombrer, si ce que
vous avez de plus cher vous abandonne.
(Il sari).

THYREUs. - Dirai-je à César ce que vous désirez de
lui ? car il quête de vous quelque désir à satisfaire. Il

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE-

SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLÉOPATRE

20y

serait charmé si vous considériez sa fortnne comme un
escabeau sous vos pieds. Mais ce qui mettrait le comble
à sa joie, ce serait d'apprendre par moi que vous quitte"Antoine pour vous placer sous son égide à lui, maîtreet souverain de l'univers.
.:;u(OPATRE. - Quel est ton nom ?
THYREUS. - Mon nom est Thyréus.
CLEOPATRE. - Gracieux messager, porte au grand
César ma réponse : je baise sa main triomphante. Dis-lui
que je suis prête à déposer ma couronne à ses pieds, et:
qu'à ses pieds je m'agenouille. J'attends que son parler
souverain prononce snr le sort de l'Egypte.
THYRÉUS. - Vous prenez le parti le plus noble.
Quand la sagesse est mx prises avec la fortune, elle se
trouve bien de n'excéder jamais son pouvoir. Jedemande en gr1ce de poser l'hommage de ma lèvre sur

nez-vous ? " Etes-vous sourds ? Je suis encore Antoine.
Enlevez ce maraud . Qu'on le fustige!
ENOBARBUS. - Il fait moins bon de plaisanter :rcec
le lion mourant qu'avec le lionceau.
ANTOINE. - Ciel et enfer ! Fustigez-le ! Quand ils
seraient vingt et des plus importants émissaires de
César, à oser toucher sèulement la main de cette. -... au
fait! comment l'appelle+on depuis qu'elle n'est plus.
Cléopâtre ? Fouettez-le, compagnons, jusqu'à voir grimacer sa face et fentendre implorer pardon comme un
enfant. Hors d'ici!
THYREUS. - Marc An.toine.
ANTOINE. - Hors d'ici I Bien fustigé vous le ramè-nerez. Ce laquais de César doit lui porter notre message.

votre main.

Vous n'étiez encore qu'à demi-flétrie quand j'ai fait
votre connaissanœ. Quoi! J'ai laissé là-bas l'oreiller nupti,al sans même y avoir posé ma tête; j'ai résigné l'espoir
dune descendance loyale, offerte par la plus noble des
femmes, tout cela pour disputer ma part à des valets.
CLEOPATRE. - Mon bon Seigneur !
ANTOINE. -- Vous avez toujours été versatile. Mais.
la sagesse impitoyable des dieux aveugle ceux qui se
complaisent dans leur vice ; ils laissent enfoncer dans
la boue le jugement le plus lucide et nous forcent d'adorer
nos erreurs pour s'esclaffer ensuite.devant notre orgueilleuse confusion.
CLEOPATRE. - Quoi ! nous en sommes là !
ANTOINE- - Je vous ai ramassée comme uu restesur l'assiette du défunt César. Ah ! j'oubliais Cneim,

CLEOPATRE. - Il y eut un temps ou César, le père
du vôtre, las de rèver à de nouvelles conquêtes, accordait sa lèl'fe à cette place indigne où il faisait pleuvoir
des baisers.
(Rentrent A11/oi,,e et E11obarb11s) .

ANTOINE. - Des faveurs ! par Jupiter tonnant! Qµ i:
àonc es- tu, faquin ?
THYREUS. - Le simple exécuteur des ordres du plus.
puissant des hommes et du mieux obéi.
ENoBA~Bus. - Tu vas être fouetté.
ANTOINE. -- Holà ! qu'on vienne ! Ah ! faucon !
Dieux et démons ! Mon autorité s'évapore. Naguère, sï:
je criais « Holà ! » comme des enfants qui se bouscnlent, les rois accouraient pour demander: « Qu'ordo..,_

(Les serviteurs eniménent 1ï1yr6us).
(li Cléopâtre)

�204

LA NOU\"ELLE REVUE FRANÇAISE

Pompée, sans compter tant de petites voluptés clandestines (la renommée les passe sous silence) que votre
luxure a de-ci de-là picorées. Car je jurerais bien, si peutêtre vous imaginez ce que peut être la continence, que
vous ne l'avez jamais connue.

CLÉOPATRE. - Où voulez-vous en venir?
ANTOINE. - Oh ! permettre à ce rustre gagé, qui
reçoit en se courbant son salaire, des familiarités avec ce
sceau royal, ce garant de la foi des grands cœurs, ce
.compagnon de mes jeux, votre main ! Oh ! que ne suisje parmi les troupeaux sur la montagne de Basan, pour
y mugir plus haut que les autres bêtes à cornes ! Car
i'ai de sauvages griefs, et de les proclamer civilement
serait leur faire trop d'honneur.
(Rentrent Tb) réus et les serr:itc.ur.s).
L'a-t-on bien fouetté ?
LE PREMIER SERVITEUR. - Richement, mon seigneur.
ANTOINE. - A-t-il crié, pleuré, demandé grâce ?
LE PREMIER SERVITEUR. - li a imploré son pardon.
ANTOINE. - Si ta mère vit encore, je veux qu'elle
déplore d'avoir donné le jour à un garçon. Qµant à toi
je veux t'apprendre ce qu'on récolte à s'enrôler dans le
sillage de César: les étrivières. Désormais je veux qu'à
la seule vue d'une blanche main de femme, tu trembles. Retourne vers César. Raconte-lui comment on t'a
reçu. Ne manque pas de lui dire qu'il m'irrite avec sa
-superbe et son arrogance; car, en vérité, ce que je suis
lui fait Irop oublier ce que j'étais. Il m'irrite, ce qui n'est
parbleu pas difficile, à présçnt que les astres propices
.qui jusqu'alors m'avaient ·guidé, désertant leur céleste
.orbite, ne plongent plus leurs feux que dans l'abîme
1

SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLÉOPATRE

205

des enfers. Que si mon discours lui déplaît et mon
geste, rappelle-lui qu'il tient entre ses mains Hipparchus, l'affranchi qui m'a fui ; dis à César qu'il n'a qu'à
se payer sur lui de ta fessée, le pendre s'il lui plaît ou le
torturer à son gré. Emporte tes verges. Va-t'en . .

(Thyr/11s sort).

CLÉOPATRE. - C'est fini ?
ANTOINE. - Hélas! si son astre vi,·ant l'abandonne,
comment Antoine ne sombrerait-il pas dans la nuit ?
CLEOPATRE. - J'attends qu'il en sorte .
ANTOINE. - Pour flatter César, faire les yeux doux à
quelque laquais de l'office!
CLÉOPATRE. - Ne pas mieux me connaître !
ANTOINE. - Et se montrer de glace envers moi !
Ü.ÉOPATRE. - Ah! cher, s'il en était ainsi, que le
ciel empoisonne mon cœur, que de cette froideur germe
la grêle ; que le premier grêlon m'assassine ; que le
second frappe Césarion; et que les suivants exterminent
tour à. tour tous ceux de ma race, puis tous mes braves

Egyptiens ; qu'ils gisent pêle-mêle, sans sépulture, dans
!"amas de cette grêle fondue, jusqu'à ce que les mouches,
et les moustiques du Nil les dévorent.
ANTOINE. - Ah ! je suis satisfait. C6.ar s'établir
auprès d'Alexandrie ; c'est là que je veux lui résister.
Nos forces de terre ont vaillamment tenu. Notre flotte
un instant égaillée se rassemble et de nouveau navigue
en menaçant les flots. Où donc s'était endormi mon
courage ? Ecoute, ma charmante : si du combat je
reviens enc-ore pour baiser ta lèvre adorée, c'est tout
couvert de sang que je te veux apparaître. Pour tracer

�::zoo

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

notre histoire la pointe de mon glaive sert de plume à
.la renommée. J'ai grand espoir encore.
CLEOPATJŒ. - Vous revoilà,- mon bra\i:e Seigneur!
ANTOINE. - Je me sens triple cœur et me veux les
·muscles triplés pour un combat sans défaillance : du
·temps que mes heures coulaient limpides, mes ennemis
rachetaient leur vie par un bon mot; mais à présent je
vais serrer les dents et vouer à l'enfer tout l'encombrement de ma route. Viens! accordons-nous une dernière
nuit de liesse. Qu'on rassemble ici mes capitaines assombris. Emplissons encore nos coupes, et nous réveillerons l'aurore.
CLEOPATRE. Ç'cst aujourd'hui le jour de ma
·naissance : je m'apprêtais à le passer tout tristement.
Mais puisque mon Seigneur veut bien redevenir
.Antoine, je vais être de nouveau sa Cléopâtre.
ANTOINE. Il y a encore
bon pour nous.
CLEOPATRE. - Convoquez tous les officiers.
ANTOINE. - Faites; il faut leur parler; et je veux
que ce soir le vin baigne leurs cicatrices. (.se toumam
'Vers srs ser·viteurs) Mes fidèles amis, servez-moi cette
nuit encore ; peut-être pour la dernière fois. Accordez-moi, n'est-ce pas, ces quelques heures, puis .. .. que les
&lt;lieux vous récompens'.!nt. Allons souper! Venez. Incendions la nuit de mille torches et noyons dans l'ivresse
les importunes considérations. Ah ! je sens encore en
n1oi de la sève. Quand, demaiu, j'irai combattre, je rendrai jaloux de moi la mort même, tant sa faux. devra
rendre de points à mon _glaive. Viens, ma reine l
(Ils sorte11t lous à l'excetlion d'E11obarlms).
E?\O.BARBUS. - Il prétend éclipser l'éclair. Sa frénésie

cfu

'SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLEOPATRE

207

-n'est que de l'épouvante masquée; dans cet état le doux
r amier saute à la gorge du vautour. Je crois que c'est
,;a.ux dépens de sa cervelle que notre capitaine reprend
du cœur. Un courage qui corrompt la raison, ronge
:aussi bien l'acier du glaive. Je m'en vais inventer quelque moyen de le quitter.

_(Suite et fin dans le prochain n°.)
Traduction

d'ANDRE GIDE

�POUR DADA

209

tentions un roman n'a jamais rien prouvé. Les exemples les plus illustres ne méritent pas d'être mis sous nos
yeux. La plus grande indifférence serait de mise. Incapables d'embrasser en même temps toute l'étendue d'un
tableau, ou d;un malheur, où prenons-nous la permission de juger?
Si la jeunesse s'attaque aux convention,s, il n'en faut
pas conclure à son ridicule : qui sait si la réflexion est
bonne conseillère ? J'entends louer partout l'innocence
et j'observe qu'elle est tolérée seulement sous la forme _
passive. Cette contradiction suffirait à me rendre sceptique. Se garder &lt;lu subversif signifie user de rigueur
contre tout ce qui n'est pas absolument résigné. Je ne vois
.à cela aucune vaillance. Les ré.,·oltes se conjurent seules;
point n'est besoin pour éloigner l'orage de ces Yieilles
paroles sa'.cran1eutel!es.
De telles considérations me semblent superflues.
J'affirme pour le plaisir de me compromettre. II devrait
être interdit de faire appel aux modes dubitatifs du discours. Le plus convaincu, le plus_ autoritaire n'est pas
celui qu'on pense. J'hésite encore à parler de ce que je
connais le mieux.
0

POUR DADA

Il m'est impossible de concevoir une joie de l'esprit
autrement que comme un appel d'air. Comment pourrait-il se trouver à l'aise dans les limites où l'enferment
presque tous les fü,res, presque tous· les événements ?Je
doute qu'un seul homme n'ait eu, au moins une fois
dans sa vie, la tentation de nier le monde extérieur. Il
s'.\perçoit alors que rien n'est si grave, si définitif. Il
procède à une révision des valeurs morales qui ne l'empêche pas de revenir ensuite à la loi commune. Ceux
qui ont payé d'un trouble permanent cette merveilleuse
minÙte de lucidité continuent à s'appeler des poètes :
Rimbaud, butréamont, mais à vrai dire l'enfantillage
littéraire a pris fin avec eux.
Quand fera-t-on à l'arbitraire h place qui lui revient
dans la formation des œuvres ou des idées ? Ce qui nous
touche est généralement moins voulu qu'on ne croit.
Une formule heureuse, une découverte sensationnelle
s'annonçent de façon misérable. Presque rien n'atteint
son but, si par exception quelque chose le dépasse. Et
l'histoire de ces tâtonnements, la littérature psychologique, n'est nullement instructive. En dépit de ses pré-

Dii11a11che.'
L'avion tisse les fils télégraphiques
et la source cbante la mêille chanson
Au rendez-vous drs cochers l'apéritif est orangé
mais les mécaniciens des locomotives ont les yeux blancs
La dame a perdtt son sourire daus les bois
La sentimentalité des poètes d'auJourd'hui est chose
1.

Philippe Soupault.

�210

LA ~OUVELLE REVUE 1'RA'NÇAISE

sur laquelle il importerait de' s'entendre. Du concert
d'imprécations :mquel ils se plaisent monte de temps à
autre pour les enchanter une voix proclamant qu,ils
manquent de c.œur. Un jeune. homme, ayant promené à
vingt-trois ans le plus beau regan:l que je sache sur l'univers, a pris assez mystérieusement congé de nous. Il est
aisé aux critiques de prétendre -qu'il s'ennuyait: Jacques
Vaché- n'alL'lit pas laisser de testament ! Je le vois
encore sourire en prononçant ces mots : Dernières
volontés. Nous ne sommes pas pessimistes. Celui qu'on
a peint -étendu sur une chaise longue, si fin de siècle
pour ne pas déparer les collections psyd1ologiques, était
le moins las, le plus subtil de nous tous. Parfois je le
retrouve ; dans le tr~mway un voyageur guide des
parents provinciaux et Boulevard Saint-Michel: quartier
des écoles »; la vitre cligne de l'œil en signe &lt;l'intelligenœ.
On nous reproche de ne pas nous confesser sans
cesse. La fortune de Jacques Vaché est de n'avoir rien
produit. Toujours il repoussa du pied l'œuvre d•art, ce
boulet qui retient l'âme après la mort. A l'heure où
Tristan Tzara lançait de Zurich une proclamation décisive, le manifeste Dada r9r8, Jacques Vaché sans le
savoir en vérifiait les articles principau..,c. cc La philoso, phie est la question : de quel côté commencer à regarder
la vie, dieu, l'idée, ou les autres apparitfons. Tout ce
qu'on regarde est faux. Je ne crois pas plus importantle
résultat relatif que le choix entre gâteau et cerises après
dîner» •. On a hâte, un fait spirituel étant donné, de le
1.

Tristan Tzara.

POOi DADA

2Il

voir se reproduire dans le domaine des mœurs. « Faites
des gestes », nous crie-t-on. Mais, André Gide en conviendra, cc mesurée à l'échelle .Eternité toute action est
vaine »' et nous tenons l'effort demandé pour un sacrifice puéril. Je ne me place pas seulement dans le temps.
Le gilet rougt;-, ' au lieu de la peosée profonde d'un-e
époque, voilà ce que par malheur tout le monde comprend.
I.:obscurité de nos paroles est constante. la devinette
du sens doit rester entre les. mains des enfants.. Llre un
livre pour sav&lt;;&gt;ir dénote une certaine simplicité. Lepen
qu'apprennent sur leur auteur, et s.ur leur lecteur, les
ouvrages les mieux réputés devrait bien -qite nous
déconseiller cette expérience. C'est la thèse, et non l'ex.pression qui nous déçoit. Je regrette de passer par ces
phases mal éclairé€S~ de recevoir ces confidences sans
objet, d'éprouver à chaque- instant,. par la faute d'un
bavard, cette impression de dtjà su. Les poètes qui ont
recqnnu ~ela fuient sans espoir l'intelligible, ils savent
que leur œuvre n'a rien à y perdre. On peut aimer plus
qu'aucune autre une femme msensée.
raiibe tombée camme tme douche. Les coins de Ùi salle scmt
loin et s&lt;&gt;lides. Plan blanc. Aller etretattr sfl1ts mi/ange, dans
fordre. DdJO'fs, dans un passage aux enfants sales, aux sacs
vides et qui en dit long, Paris par Pttris, je dlcoU1J1e.
gent, la route, le voyage attx yeux rouges, att crdne luminmx. Le jo1tr existe pour que- l appremte à vivre, le temps.
Façan1-erreurs. Grand agir deviendra mt miel malade, mal
feu déjà sirop, tltt noyle, lassitude.

rar-

I.

Tristan Tzara.

�212

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pensée att petit bonheur, viei/1e fleur de dwil, sans ockur,
je te tiens dçins mes deux mains. Ma tête a la forme d'une
pensée'.
C'est à tort qu'on assimile Dada à un subjectivisme.
Aucun de ceux qui acceptent aujourd'hui cette étiquette
n'a l'hermétisme pour but. &lt;&lt; Il n'y a rien d'incompréhensible i&gt;, a dit Lautréamont. Si je me range à l'0pinîon
de Paul Valéry : « L'esprit humain me semble ainsi fait
qu'il ne peut être incohérent pour lui-même », j'estime
par ailleurs qu'il ne peut être incohérent pour les autres.
Je ne crois pas pour cela à la rencontre extraordinaire de
deux individus, ni d'un individu avec celui qu'il a cessé
d'être, mais seulement à une série de malentendus
acceptables, en dehors d'un petit nombre de lieu~
communs.
On a parlé d'une exploration systématiqu-e de l'inconscient. Ce n'est pas d'aujourd'hui que des poètes
s'abandonnent pour écrire à la pente de leur esprit. Le
mot inspiration, tombé je ne sais pourquoi en désuétude, était pris naguère en bonne part. Presque toutes
les trouvailles d'images, par exemple, me font l'effet de
créations spontanées. Guillaume Apollinaire pensait
avec raison que des clichés comme « lèvres de corail »
dont la fortune peut passer pour un critérium de valeur,
étaient le produit de cette activité qu'il qualifiait de
surréaliste. Les mots eux-mêmes n'ont sans doute pas
d'autre origine. Il allait jusqu'à faire de ce principe qu'il
ne faut jamais partir d'une invention antérieure, la condition du perfectionnement scientifique et, pour ainsi
1.

Paul Eluard.

POUR DADA

213

dire, du « progrès ». L'idée de la jambe humaine, per~i:ie dans la roue, ne s'est retrouvée que par hasard dans
la bielle de locomotive. De même en poésie commence
à réapparaître le ton biblique. ]t serais tenté d'expliquer
ce dernier phénomène par la moindre ou la non-intervention, dans les nouveaux procédés d'écriture, de la..
personnalité du choix.
Ce qui, dans l'opinion, risque de nuire le plus efficacement à Dada, c'est l'interprétation qu'en donnent deux
ou trois faux-savants. Jusqu'ici on a surtout voulu y
voir l'application d'un système qui jouit d'une grande
vogue en psychiâtrie, la &lt;&lt; psycho-analyse » de Freud,
application prévue du reste par cet auteur. Un esprit
très confus et particulièrement malveillant, M. H. R. Lenormand, a même paru supposer que nous bénéficierions du traitement psycho-analytique, si l'on pouvait
nous. y soumettre. Il va sans dire que l'analogie des
œuvres cubistes ou dadaïstes et des élucubrations de
fous est toute superficielle, mais il n'est pas encore
admis que la prétendue &lt;&lt; absence de logique » nous
dispense d'admettre un choix singulier, qu'un langage
« clair » a l'inconvénient d'être elliptique, enfin que les
œuvres dont il s'agit pourront seules faire apparaître les
moyens de leurs auteurs, par suite donner à la critique
une raison d'être qui lui a toujours manqué.

Au lycte des pensées infinies
Dtt -monde le plus beatt
Architectures hyménoptères
f écrirais des livres d'ttne tendresse folle
Si tu étais encore

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FOUR DADA

Celui qui parlait trépasse
Le meurtrier se relève et dit
Suicide
Findtt monde
Enroulement des drapeaux coquillages 1

Dans a roman composé
Ea haut des marches'

Tout cela est d'ailleurs si relatif que pourdîx personnes
qui nous accusent de manquer de logique, il s'en trouve
une pour nous reprocher l'excès contraire. M. J. H.
Rosny, prenant note des déclarations de Tristan Tzara:
&lt;&lt; Au cours de campagnes contre tout dogmatisme et
par ironie envers la création d'écoles littéraires, Dada
devint le « mouvement Dada», remarque: &lt;c Ainsi l'origine du dadaïsme ne serait point la fondation d'une
école nouveUe, mais la répudiation de toute '. école. Un
tel point de vue n'a rien d'absurde, bien au contraire;
il est même logique, il est trop logique. »
Il n'a encore été fait aucun effort pour tenir compte à
Dada desa volonté de ne point passer pour une école. On
insiste à plaisir sur les mots de groupe, de chef defi1e, de ru.scipline. On va jusqu'à prétendre que, sous couleur d'exalter
l'individualité, Dada constitue un danger pour elle., sans
s'arrêter à voir que ce sont surtout des différences qui nous
lient. Notre exception commune à la règle artistique ou
morale ne nous cause qu'une satisfaction passagère. Nous
savons bien qu'au-delà se donnera libre cours une fantaisie personnelle irrépressible qui sera plus cc dada »
que le mouvement actuel C'est ce qu'a très bien aidé à
comprendre M. J. E. Blanche en écrivant : &lt;&lt; Dada ne
subsistera qu'en cessant d'être. »

Tirerons-nous au sort le nom de !a victime
L'agressjon 11œud cotûant
1.

Francis Picabia.

215

~our commencer les dadaïstes ont pris soin d'affirmer

~~ il~ ne veulent rien. Savoir. Il n'y a pas à s'inquiéter,
1!nstrnct de conservation l'emporte toujours de part et
d autre. Comme quelqu'un nous demandait inaénument
~près. la lecture du manifeste r&lt; Plus de pei~tres, plu~
de l1tt,érateur~, plus de relig1ons, plus de royalistes,
plus d a~ar.::h1stes, plus de socblistes, plus de police,
etc. &gt;&gt; si nous « laissions subsister J&gt; l'homme nous
a~ons souri, nullement résolus -à faire le pro~s de
~ieu. Ne sommes-nous pas les derniers à oublier que .
1entendement a ses bornes ? S'il m'arrive de tant me
plaire à ces paroles de Georges Ribemont-Dessaiones
'
,
r d
o
,
c est qn au 1011 elles constiruenr un acte d'extrême
l:umilit~ : « Q~'est-ce que c'est beau? Qu'est-ce que
ces; laid ? Qu est-ce que c'est grand., fort, faible ?
Qu est-ce que c'est Carpentier, Renan, Foch ? Connais
pas. ~n'est-ce que c'est moi ? Connais pas. Connais pas,
connais pas, connais pas. »
ANDRE B1ŒTO)i
I.

Louis Aragon.

�RECO:NNAISSAXCE A DADA

RECONNAISSANCE A DADA

On a déjà beaucoup parlé de Dada. Certains trouvent
qu'on en a trop parlé et s'étonnent de l'indulgence dont
1a Nouvelre Revue Française fait montre à son endroit.
Personnellement il ne pourrait rien m'arriver de plus
désagréable que d'être soupçonné de faiblesse envers une
mode ou de ce consentement par timidité qu'arrache
aux esp~its pusillanimes toute innovation, si abracadabrante soit-elle. Aussi ne crois-je pas inutile d'indiquer
ici brièvement les quelques traits par où Dada m'est
sympathique et fait, si j'ose dire, mon affaire.
I
Mais d'abord étonnons-nous qu'il se soit trouvé des
gens pour se fâcher de ses gentillesses. Il faut avoir
vraiment bien mauvais caractère. Quand bien même son
intention de nous exaspérer serait patente, quel meilleur moyen de la déjouer que le sourire et la complaisance? André GiJe du premier coup a trouvé l'humeur
qu'il fallait montrer. ?i j'osais lui reprocher quelque
chose, ce serait seulement' de ne pas l'avoir eue assez

217

inaltérable et de n'avoir pas poussé la patience assez
loin.
Et bitn entendu la mienne ne va pas jusqu'à me faire
lire ou écouter tout au_ long les litanies ahurissantes de
MM. Tzara ou Picabia. Je ne suis pas vertueux à ce
point. Je crois d'ailleurs que ce n'est point là l'effort qui
m'est demandé. L1. plupart des poèmes Dada sont non
pas seulement indéchiffrables, mais proprement i11isibles
et il n'y a pas lieu de leur consacrer plus d'attention
que leurs auteurs, .dans le fond, ne leur attribuent d'importance.
Ce sont les idées, les principes, si l'on veut les ax:iomes.
d'où its découlent qui doivent nous intéresser. Celui-ci:
d'abord dont je trouve l'expression parfaitement nette
dans la note d'André Breton sur les Chants de Maldol'or
que nous avons publiée ici même (numéro du 1er juin,.
p. 919) : &lt;( L'idée de la contradiction, qui demeure à
l'ordre du jour, m'appaniît comme un non-sens. De
l'unité de corps on s'est beaucoup trop pressé de conclure à l'unité d'âme, alors que nous abritons peut-être
plusieurs consciences et que le vote de celles-"i est fort
capable de mettre chez nous deux idées opposées en
ballotage. » Autrement dit, la contradiction n'est pas
possible. L'être du sujet est la raison suffisante de tout
ce qu'il exprime. Du moment qu'ils viennent de moi,.
une parole, un geste, ont leur nécessité, leur explication,
- leur justice : l'un ne peut pas entrer en conflit avec
l'autre. Sur quel terrain, sous l'invocation de quelle
catégorie se heurteraient-ils? Même si leur contirnïté
b
violente la logique, c'est tint pis. Ou plutôt toute
logique doit se subordonner à celle qui leur a permis.

�218

JŒCON};!AISS,U:'CE A DAD.l

I.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

&lt;l'exister ensemble. C'est de celle-là seule qu'il importe de
tenir compte. C'est celle-là seule qu'il iinporte, dans tous
les cas, de retrouver, d'écouter, de traduire. Saisir l'être
.avant qu'il n'ait cédé à la compatibilité; l'atteindre dans
.son inrohérence, ou mieux daus sa cohérence primitive,
:avant ,que l'idée de contradiction ne soit apparue et ne
l'ait forcé à se réduire, à se construire; substitue.r à son
unité logique, forcément acquise~ son unité absurde,
seule originelle : tel est ie but que poursuivent tous
les Dadas en écrivant, tel est le sens de toutes leurs
élucubrations.
Qu'on ne les croie pas si sots que de ne pas comprendre i quoi p.i.r là ils se condamnent. Ils savent
-comme toµt le 1:nonde qu'a,t est synonyme de moyen,
et dont de truc, d'artifice, et donc encore de suppression, de combinaison. d'ajustement. Ils aperçoivent très
bien qu'on ne peut donner naissance à une œuvre d'art
qu'en s'utilisant et en se rnanœuTTant soi-même de façon
méthodique et arbitraire. En choisissant comme première
-et préférable -à tout leur propre intégrîté, les Dadas
·renoncent, très consciemment, .à fuire des œuvre.s : r&lt; Il
faudrait remplacer amvre par expression, ou par quelque
.chose -0.e ce gelll'e, &gt;&gt;&lt; me confiait l'un d'eux. Délibérément - c'est là leur vérit:ible hardiesse, leur coup de
_génie - les Dadas sortent de l'art, débouchent dans une
région indéfinissable, dopt tout œ qu'on peut dire~ c'est
qu'y cesse la qnaiité esthétique:, « Au-dessus des règlements -du Beau et de son -contrôle)&gt;, s'est écrié Tz:ar.i.
.dans une Proclamatùnt sans prétwiio11.•
L'équivoque qui -continue de régner sur entreprise
-des Dadas s'évanouirait en un moment si l'on voulait

r

1

219

.bien comprendre que ces ieunes gens ne se donnent pas
pour &lt;les écrivains ni pour des artistes, qu'ils ne c.her-chent absolument rien sinon d'échapper aux Yaleurs, de
quelque ordre qu'elles soient.
_
Ils tentent en commun, et avec la collaboration invo1ontaire et ridiculement bénévole du public, une expérience aussi folle et aussi logique que celles dont les
lahor.atoires sont chaque jour le théâtre : l'expérience
de la réalité psy-chologique absolue. Ils se dévouent à
actualiser sans choix, sans distinction, sans prédilection
d'.:mcune sorte, t-0utes les parties de leur esprit. En
d.'autres termes ils délivrent cette omni-équivalence qui
e.t -en puissance au fond de chacun de nous et qui
p-r.atiquement n'est vaincue que par la réflexion et par
la volonté. Ils refusent de voir, d'enrngistrer Ja très
petite différence qui seule sépare ce que nous éroyons
.de ce que nous ne croyons pas, ce que nous faisons
de ce que nous ne faisons pas. Ils se font un devoir
de prévenir en eux toute élection et d'y maintenir,
.o:,mme le dit si bien André Breton, le « haUotage »
originel.

Louis Aragon a trouvé une formule charmante .:
Rien, dit-il~ ne peut compromettre l'intégrité d_e
l'esprit. ,, C'est-à-dire le seul &lt;lommage qui pourrait
au. monde se produire, pour peu qu'on le veuille bien,
est impossible. Il suffit de faire toujours très exactement
tout ce qui vous passe par la tête ; cela ne peut avoir
~mais .aucun danger ; le seul danger serait de ne pas
le faire, car l'esprit en serai.t diminué d'autant. Mais
une suite dè mots abandonnés de la syntaxe, un cri, le
_geste de porter la main à sa tête 01.1 de se moucher sur
c

�220

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la scène ont autant de sens, de portée, que les plus
sublimes effusions de la poésie, des lors que l'idée nous en
est •1Je1111e. Il est impossible à l'homme de dire quelque
chose qui n'ait point de sens ; le Serin M11~t, !'Aventure
céleste de M. Antipyrine sont des témoignages aussi précieux, aussi irremplaçables que le Mystère de jésus ou que
Mon cœur mis à 1111. C'est moins beau peut-être, mais ce
n'est pas moins essentiel. En tous cas cela ne correspond
pas à une démarche, de la part de l'esprit, plus compro-

mettante.
Est-ce à dire que la folie n'existe pas? - Si: elle
apparaîtrait nettement dans le cas d'un homme qui
réussirait à s'empêcher de penser ou de sentir quelque
chose, de commettre un acte envisagé, ou qui simplement - par quel miracle, on ne peut le concevoir deviendrait capable de cette absurdité idéale : un

paradoxe.

Le corollaire immédiat de ces principes est que le
langage n'a aucune valeur fixe et définitive: « Avant
tout, écrit André Bret011, nous nous attaquons au langage qui est la pire convention; On peut très bien
connaitre le mot Bonjour et dire Adieu à la femme
qu'on retrouve après un an d'absence. » C'est une
superstition que de croire chaque mot à chaque idée
pour · toujours enchaîné et recevant d'elle seule son
pouvoir. Un mot peut très bien surgir d'un état d'esprit auquel son sens abstrait ne correspond en aucune
façon : l'expritnera-t-il moins, cet état d'esprit, pour
ne le signifier pas ? La véritable exactitude, pour l'écri-

RECONNAISSANCE A DADA

221

vain, ne sera-t-elle pas de le recueillir, de l'inscrire à la
place où il est venu, d'accepter sa valeur fortuite, de
s'emparer de son témoignage sans s'inquiéter de
l'aberration qu'il contient: cc Lautréamont eut si nettement conscience de l'infidélité des moyens d'expression
qu'il ne cessa de les traiter de haut : il ne leur passa
rien, et, chaque fois qu'il était nécessaire, leur fit honte.
Il rendit ainsi en quelque sorte leur trahison impossible. »
Les Dadas ne considèrent plus les mots que comme
des accidents : ils les l~issent se produire. Ils se comportent à leur égard comme des employés de éhemin
de fer qui se désintéresseraient des signaux.
Surtout que rien ne s'arrange ! Que rien ja.mais
n'aille « se dénouer par l'artifice grammatical 1, ! Il faut
laisser les phr-ases se construire toutes seules : elles
auront toujours forcément un sens, quand ce ne serait
que celui de l'esprit qui les profère. Elles formeront
toujours quelque chose. On viendra voir après. Il y a
des chances pour que ce produit naturel de la pensée
ait plus de réalité que tout ce que la logique ou le
,goût nous eussent aidés à combiner.
Le langage pour les Dada; n'est plus un moyen : il
est un être. Le scepticisme en matière de syntaxe se
-double ici d'une sorte de n~ystièisme. Même quand ils
n'osent pas franchement l'avouer, les Dadas continuent
de tendre à ce mrréalisme, qui fut l'ambition d'Apollinaire. Ils pensent que l'esprit est avant tout un lieu de
passage et qu'en le désencombrant avec soin~ des choses
- il est impossible de dire lesquelles - portées par
-des mots, doivent spontanément le trayerser, qu'aucune

�222

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

recherche ni aucune formule n'eussent permis de décou1vrir ni de fixer. « Essayons, c'est difficile, écrit Paul
Eluard, de rester absolument purs. Nous nous apercevrons alors de tout ce qui nous lie. » Privons le langage
de toute utilité ; assurtms-lui une vacance parfaite, et
nous verrons aussitôt l'inconnu le choisir, le gagner, le
mettre à profit. Pour peu que nous ayons bien exactement cassé tous les· liens préalables entre les mots,.
d'autres vont se former qui enfin nous apprendront
quelque chose, - tant pis si nous ne pouvons pas dire
quoi.
Sans doute c~est là dénier à la littérature tout caractère social. Car comment le lecteur pourra+il jamais.
savoir si ce que sa pensée rencontre est bien la même
chose que c.e que le coup de dés du poète a amené.
Mais une telle certitude est-elle nécessaire ? &lt;1 II y a,
dit André Breton, toute une série de malentendus.
acceptables », qui font qu'un poème ne restera jamais
absolument solitaire. Presque fatalement, on se retrouvera plusieurs à&lt;&lt; veiller auprès du cher corps endormi,,,
chacun bien persuadé qu'il entend respirer et palpirerson enfant.
Plaire, émouvoir, caresser : autant de fins ridicules et
qu'il suffit de descendre à envisager pour cesser d'être
un poète. Ecrire est un acte'essentieBement privé. Tout
au plus a-t-on le droit d'espérer tromper les autres, les.
induire en quelque mir:ige. Encore faudra+il que cela
arrive sans qu'on y ait formellement pensé et par le
seul miroitement, par la seule féçonde fausseté des.
mots qui se seront fitit jour.

,

RECONNAISSANC~ A DADA

22J

Il
On peut aimeruue doctrine pour d'antres r.tisons que
pour la satisfaction qu'elle vous apporte et sans éprouver
la moindre envie de lui donaer son assentiment. Ce qui
me plaît en. celle-ci, - outre le secours provisoire
qu'elle aura prt:té à de jeunes talents que je m'attends à.
voir s'élever très haut, - c'est sa franchise, et çest la
netteté. avec laquelle elle permet de caractériser la
situation littéraire actuelle.
Jusqu'aux Dadas on a vécu dans la réticence. Tout,;.
que disent et prétendent les Dadas, il y a longtemps.
que tonte une lignée d'écrivains s'appuie dessus; mais,
aucun n'avait.encore osé le déclarer,Je produire comme·
axiome, ni en en'!lisager de face toutes les conséquences.
C'est la première fois que l'on prend conscience des.
dogmes essentiels que toute la littérature des cent dernièr:s années i;Ilplique et désigne; c'est la première. fois.
aussi que l'on se décide à une pratique vraiment scrupuleuse, vraiment religieuse et systématique de ces
dogmes. Et l'on peut voir enfin où cela mène.
Il y a longtemps déjà que cette. idée est infuse dans
l'esprit d'un grand nombre d'écrivains, que la. li ttératnre se-ta.mène à une extériorisation pure et simple d'euxmêmes. Marquer le moment exact où elle les a envahis.ne va pas naturellement sans ~elque difficulté. Mais.
on peut au moins apercevoir une époque où, ils n'en
étaient pas du tout pénétrés, où ils. se faisaient de leur
fonction une image toute différente-.

,,.

�224

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il est bien évident qu'aux yeux d'aucun des grands
écrivains de l'âge classique le germe, le plasma intelligible, dont ils sentaient leur cerveau tapissé et en quoi
ils reconnaissaient la substance de leur œuvre, n'apparaissaient comme des choses qu'ils eussent simplement
à chasser, à expulser telles quelles devant eux. Comme
un objet plutôt, qu'il leur fallait explorer, pénétrer,
conquérir. Ils se concevaient spontanément dans un
certain rapport avec une réalité, qui, alors même qu'elle
leur était intérieure, restait distincte de leur faculté
inventive et réclamait simplement son emploi. Même
dans la plus folle fantaisie, ils se considéraient comme
en bride ; ils se voyaient partie d'un système sur les
éléments étrangers duquel ils ne s'accordaient qu'un
pouvoir restreint. Ils étaient auteurs dans la mesure
seulement où ils poussaient à l'évidence certaines données confuses qu'ils n'avaient nulle conscience d'avoir
eux-mêmes engendrées.
Tous les classiques étaient implkitement positivistes:
ils acceptaient le fait d'un monde, aussi bien intérieur
-qu'extérieur, et l'obligation de l'apprendre. Peu leur
importait le degré de sa réalité, et s'il était par hasard
une simple fulguration de leur moi. Ils recevaient en
toute simplicité sa borne. Même s'ils se fussent attribué
Ufl certain pouvoir métaphysique d'émanation, ils
-eussent pris grand soin d'en maintenir distincts leur
don d'écrivain et leur capacité créatrice. Jamais ils
n'eussent songé à employer ceux-ci à autre chose qu'à
éclaircir, et, si l'on veut, (car l'effort de mise au point
n'exclut pas l'imagination) à transfigurer la réalité qui
,était sous les yeux de chacun.

RECONNAISSANCE A DADA

225

Il faudra tâcher un jour de décrire en détail, et avec
illustrations à l'appui, la lente modification gui s'est
produite au cours du x1x siècle dans l'attitude mentale
de l'écrivain. En gros, elle a consisté dans un progressif
affaiblissement de l'instinct objectif, dans une foi de
plus en plus grêle à Fimportance des modèles extérieurs,
dans un détachement croissant de la réalité, et, conjointement, dans une identification de plus en plus étroite du
sujet avec lui-même, dans un effort de plus en plus
profond de sa part pour recueillir à l'état pur sa propre
efficace, pour épouser son propre jaillissement et pour
faire de l'œuvre d'art la simple incarnation de ses
velléités et de ses rêves.
On pourrait dire qu'à partir du Romantisme !'écrivain
sent sa puissance prendre le pas sur sa perception ; elle
est li qui le tracasse, qui le dérange, qui le talonne ;
le plus urgent lui paraît être de la dépenser ; la création, et la création immédiate, continuelle et intégrale,
devient pour lui le seul recours, le seul devoir. Il prend
Dieu désormais direct-ement pour modèle et s'applique à
copier d'aussi près que possible son opération; il recommence à tout coup la Genèse ; à tout coup il lui faut
aboutir à quelque chose d'aussi premier qu'Adam et
Ève.
Flaubert est bien curieux qui, tout en se donnant l'air
de peindre et de reproduire trait pour trait la plus plate,
la plus inerte, et donc la plus extérieure réalité, au fond
ne fait que poursuivre au travers d'elle les fantômes
informes qui ont pris possession de son imagination.
Jamais on ne vit réaliste plus sceptique sur l'existence
des choses qu'il s'applique à décrire, plus indifférent_dans
15
0

�226

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le fond à leur structure véritable. A aucun moment leur
complexité intrinsèque ne l'attire; il est étonnamment
dépourvu du besoin de la débrouiller ; il n'y a point là
pour lui de problème, ni de tentation ; la nature est
pour lui aussi peu sirène, aussi peu Lorelei qu'on puisse
le rêver. La soumission qu'il lui déclare ne s'accompagne
en lui et n'est l'effet d'aucun véritable amour. L'observation ne lui sert nullement à l'explorer, à l'approfondir,
à gagner ses régions intimes. Rien de moins entrantque
son regard. Il ne voit rien et ne cherche à.rien voir au
delà de ce dont il a besoin. S1il se courbe sur la nature,
poussif, geignard, obstiné comme un mineur sur la veine
qu'il débite, c'est qu'il lui faut en extraire son bien, c'est
,qu'il veut lui arracher les matériaux nécessaires à son
édifice. De la pierre, de la planche, de l'ardoise ou des
~uiles : voilà tout ce que l'observation est chargée de lui
-obtenir, voilà la seule utilité qu'il lui &lt;enMisse.
Dans le fond il ne tient à rien qu'à ttouver une
matière pour une espèce d'image indéfinissable et précise, d'ordre dir.ait-on poétique, ou même plastique, que
couve son cerveau. Albert Thibaudet a eu mille fois
raison de le faire apparaître « comme le type le plus
s.aisissant chez nous du romancier qui pense par thèmes 1 », - mille fois raison de souligt1er l'importance de
sa fameuse boutade: « Dans Salammbô j'ai voulu donner
l'impression de la couleur jaune. Dans Madatne Bovary
j'ai voulu faire quelque chose qui fût de la couleur de
ces moisissures des coins où il y a des cloportes. Quant
1.. Voir la Nowvel}e Rw1œ· Fra11ç11ise ùu
-W· 78o-81.

1er

octobre 1919,

RECONNAISSANCE A DADA

227

au reste, le plan, les personnages, cela m'est bien égal. )&gt;
Oui, si l'on y regarde de près, Fl:mbert en somme n'écrit
que pour donner un corps à certaines lubies dont il est
hanté : le formidable troupeau de détails concrets qu'il
met en branle et pousse devant lui, c'est simplement
dans l'espoir que le débarrasseront en s'y précipitant les
démons qui le travaillent '. Il est un des premiers chez
qui la prédominance du moi créateur sur l'objet,
chez qui l'effort pour soumettre le monde à l'esprit,
pour forcer les choses à se1Tir de substance à l'imagination, pour- engager la nature dans le train des songes,
deviennent flagrants.
Mais c'est avec le Symbolisme surtout que la résolution s'affirme, chez un grand nombre d'écrivains, de se~
délivrer de tout modèle et de ne plus faire de l'art qu'une
sorte de subsùtut de la personnalité. Laissons de côté
Mallarmé, pourtant si instructif, tout occupé qu'il est à
&lt;&lt; fixer &gt;&gt; sa sensibilité en mi-n~tieux cristaux poétiques,
à se déposer lui-même, par petits paquetsi dans les mots.
l'importance. croissante qu'a prise Rimbaud et l'extraordinaire valeur exemplaire que lu} attribuent aujourd'hui
les jeunes gens ne tiennent-elles pas essentiellement à l'inr. « Les accidents du monde, a-t-il écrit lui-même dans sa Préface
aux chansons de Louis Bouilhet (citée par Brunetière dans le Roman
Naturaliste, p. r 50), dès qu'ils sont perçus, vous apparaissent comme
transposés pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que
toutes les choses, y compris votre existence, ne vous semblent pas
avoir d'autre utilité. » Jamais peut-être on n'a exprimé avec autant
de lourdeur, cte force et de na~veté un plus _complet dédain pour le
donné, une plus sereine irréligion de la réalité, une conception plus
purement poétifJJJe du roman, une plus entière volonté de " fiction ».

�r

228

LA NOUVELLE REVUE FRAl-l"ÇAISE

229

llECO:NNAISSANCE A DADA

trépidité avec laquelle il a d'emblée rompu avec toute
entité étrano-ère
au dédain parfait qu'il a tout de suite
.
b
'
affiché pour toute espèce de représentation. au ridicule
qu'il a sans hésitation jeté sur l'idée qu'u_ne œuvre d'art.
pouvait avoir à ressembler à quelque chose, à la tranquillité avec laquelle il s'est mis non pas du tout à se
peïirdre, mais à descendre lui-même, chair et âme, dans
son poème. L'œuvre de Rimbaud n'est qu'un corps
qu'il s'est donné. Avec la vitesse et l'immédiateté du
génie il a conjuré-pour son usage et, si j'ose dire, pour
sa décharge personnelle, une de ces grandes «créatures»
prodigieuses conune on en voit circuler dans les Ilfomi-

11ations.
Rimbaud fut de naissance uh émigrant: « Le long de

la vigne, m'étant -appuyé du pied à une gargouille, je suis descendu dans ce carosse dont l'époque est asse-z
indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés
et les sophas contournés. &gt;&gt; Il n'a jamais cherché qu'une
chose : s'en aller; la littérature ne fut rien pour lui
qu'un premier exil; il s'y jeta poussé par le même mépris
de toute société, par le même frénétiqu~ besoin de
n'appartenir à personne qui devaient plus tard le conduire
au Harrar. On cherche pourquoi il a cessé brusquement
d'écrire; mais on s'éviterait ce problème si l'on voulait
bien remarquer qu'en fait il n'a j;unais écrit, au seqs
jusqu'à iui donné à ce mot. Il s'est simplement manifesté.
Qu'il ait un moment employé les mots :l cette fin, le
hasard peut-être tout seul en a décidé ainsi. Et peut-être,
de son point de vue, fut-ce une faute que d'avoir consenti à ce mode &lt;l'expression. N'est-ce pas peut-être ce
qu'il voulait faire comprendre à sa sœut quand sur s01,:

lit de mort, parlant de ses premiers essais, il lui confiait :
« C'était mal &gt;J ?
Si j'avais plus de temps, plus de place,-je montrerais
.ici comment le Cubisme tout entier, et en particulier le
Cubisme littéraire, n'est rien de plus dans le fond qu'un
raffinement du Symbolisme, lest-à-dire de l'art de
s'engendrer soi-même. L'exemple de Mallarmé et de
Rimbaud plane constamment sur lui. Si les Cubistes
parlent si souyent de construction \ ils pensent seulement à la construction au dehors, à l'édification poétique
de leur perso111:alité. Les lois qu'ils s'imposent ne cessent
pas d'être subjectives; elles n'ont d'autre sens que _
d'assurer une certaine cohésion esthétique entre les éléments de leur sensibilité. l\.fais ils produisent cette
harmonie avec tout le reste, elle sort d'eux-mêmes
comnie tout le reste. Il continue de s'agir uniquement
pouf eux d'auto-expulsion. L'idée de repères extérieurs à
observer ne · les effleure même pas. Ils ne voient de
mesure pour leur génie que dans l'intensité de la force
qu'ils sentent les fuir au cours &lt;le la création, ou que
dans l'étrangeté, au sens propre, dans l'écart par rapport
au réel, des images, des spectacles, des mouvements
psychologiques, des pensées même qu'ils mettent au
jour. ·
Toutlecharmed'Apollinaire n'est-il pas dans un_e certaine excentricité qu'il arrive à se procurer à lui-même?Où le prendre? dites-vous. Comment le reconnaître? Justement il ne cherche pas du tout à se faire recon1. &lt;&lt;

Le poème est un objet i:on5truit.

Côr11et à ifés.

}&gt;

Max Jacob. Preface du

�230

RECONNAISSANCE A DADA

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

· naitre. Son seul effort est pour douer, pour animer, pour
émettre les pirties de lui-même qui n'ont aucun rapport
avec vous. Son poème est une plante qui a poussé dans
son cœur, une colombe qui s'envole de son sein. Il ne
lui confie point son image : c'est de son pouvoir, de sa
vertu, de son essence, qu'il espère le vœr porter témoignage. Une goutte de sa meilleure âme trembl~ au
bec du bel oîseau.
Et Ma,x Jacob; c, Le style est la volonté de s-'extérioriser
par des moyens choisis 1 • » Ou bien : c&lt; Surpreud-rc est
peu de chose, il faut trans.planter .2. » Et pour cela d'abord
é\'·Îdemment 'Se transplanter soi-même. Qui lit avec un
peu d'étonnement l'inn_ornbrnble et savoureux bavardage
du poète, se demandant à quoi il se réfère, rloit comprendre que ce n'est à rien du tout et que toute la valeur
de tant de ragots et d'effusions mélangés n'est que de
communiquer une figure poétique à une âme qui reste,
ou qu1 de\Tient par là-même masquée.
\

Je n'ai appris que récemment à goûter, mais je goûte
fortement dar1s ce qu'elles ont de réussi~ les œuvres de
Max Jacob et surtout d'Apollinaire. J'ai d'autre part pour
Rimbaud une admiration qui. ne peut pas être dépassée
et je ne ferais pas grande difficulté, par moments, à le
révérer comme le plus grand poète qui ait ramais existé.
Je suis né dans le Symbolisme et c'est chez Baudelaire,
1.
2..

'

'
Préface du Corne, Il. des.
Ibid.

chez- Verlaine&gt; chez Mallarmé que j'ai trouvé mes premières véritables émotions littéraires. 11 ne peut donc
être question, en ce qui me concerne, d'une méconnais~
sance de la littérature que je ,·iens d'analyse{, ni d'une
insensibilité à s~ charmes.
Mais tout en l'admirant profondément, j'avais conçu,
depuis assez longtemps déjà, des inquiétudes snr ses possibilités.: un gouffre me semblait peu à peu se creuser
dessous elle; ou plutôt j'avais l'impression qu'elle a!Iair
vers une impasse. Le grand mérite à mes yeux de Dada,
le service immense qu'il me rend et ce qui lui vaut ma
reconnaissance, c'est qu'il me découvre d'un seul coup
cette impasse, c'est qu'il atteint dans un sursaut de
logique au point de paralysie complète et d'auto-anéantissement d'un art dont je soupçonnais déjà fragiles les
chances de vie.
Que démontrent en effet les Dadas si ce n'est qu'il est
impossible en se réali.&amp;ant de réaliser quelque chose et
gue la pure extériorisation de soi-même finit pour !'écrivain par équivaloir à une entière abdication ? Chercher
le 'passage, l'issue, travailler à son propre avènement,
c'est fatalement abandonner de plus en plus le souci de
l'art, la volonté de fondation esthétique. Le mot de
Jacob : c( s'extérioriser par des moyens choisis &gt;&gt;, les
Dadas nous font voir qu'il implique une contradictio-n
formelle. Choùir ses moyens, ce n'est plus s'extérioriser
qu'imparfaitement, c'est se déformer, c'est mentir à soimême. L1œuvre d'art, ce (&lt; bijou » qu'évoque Jacob et
à la concrétion duquel il prétend donner tous ses soins,
est forcément restrictive de la personnalité. Pour qui
donc prit une fois comme idé'al sa proJ&gt;re parfaite expan-

Max

1

,

231

~

�232

LA ~OU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

sion, le moment doit venir où l'œuvre d'art, où l'œuvre
simplement, apparaît inacceptable, intolérable, à fuir.
Exprimée en termes physiques la proposition gagne
encore en évidence : une littérature centrifuge, comme
fut la nôtre presque tout entière depuis cent ans, a nécessairement son point d'aboutissement en dehors de la littérature. Dada, dans ce qu'il a d'informe, de négatif,
d'extérieur à l'art représente d'une façon achevée ce
qui fut le rêve implicite de plusieurs générations d'écrivains.
Tout ce que contenait la tendance subjective, il le
développe sans pitié. Avec quelle force ne montre+il
pas que vouloir se recueillir soi-même tout entier, c'est
en somme cesser d'accorder la moindre i;nportance
à aucun de ses états de conscience ! Les représentations
Dadas, en dépit peut-ètre de leurs organisateurs, avaient
un sens très clair. Elles voulaient dire: « Du moment
que vous, public, comme nous, acteurs, avons décidé de
nous considérer comme de purs jets d'eau, où pren&lt;lrions-nous le droit de choisir entre les gouttes ? Pourquoi celle-ci nous apparaîtrait-elle délicate et brillante,
cette autre trouble et vile ? Puisque nous sommes d'accord pour ne rien faire d'autre que laisser jaillir notre
esprit, nous devons l'être aussi, nécessairement, pour
ne remarquer aucune différence entre ses divers épanchements. C'est vous, public, vous, nos aînés, qui avez
commencé. Il ne fallait pas vous rapprocher ainsi de
vous-même, il ne fallait pas vouloir vous confondre avec
votre âme, ni surtout vouloir confondre avec elle l'univers. Par votre faute maintenant tout est pareil. Nous
vous défions de retrouver le moindre criterium, de pro-

RECONNAISSANCE A DADA

noncer sans inconséquence le moindre jugement sur les
produits de votre cerveau ou de votre volonté. Bon gré
mal gré il faut que vous fassiez le plongeon avec nous,
il faut que vous vous lanciez avec nous à la nage dans
l'immense océan de l'indifférence. Grâce à vous la psychologie n'est plus qu'une vieille histoire. A force de
s'être écouté, on a perdu tout moyen de se comprendre. Plus nous voici fidèles à nous-mêmes, et moins ce
que no.us en recevons a d'intérêt . Plus nous essayons
de laisser parler en nous la profondeur, et plus c'est la
surface qui s'exprime. L'inconscient nous a floués. Après
nous avoir privés de tout notre discernement, il se
moque de nous et ne nous envoie plus que ses émissaires les plus ridicules. Mais encore une fois&gt; essayez
donc de protester, pour voir ! Et surtout dites-nous au
nom de quoi.»
Et encore au nom de quoi protesterions-nous, quand
Dada tranquillement entreprend de désaffecter le langage ? Que fait-il de plus, là encore, que de tirer les
conséquences extrêmes des principes sur lesquels le
Symbolisme, puis le Cubisme se sont fondés? C'est avec
Mallarmé, c'est chez Rimbaud ( on pourrait même
remonter plus haut et sur ce point aussi Flaubert n'est
pas sans responsabilité) que les mots ont commencé à
se débaucher. Et sans doute je tiens pour une très
géniale et très importante découverte celle de cette venu
secrète en eux, distincte de celle qu'ils ont de signi- ·
fier, et qui leur permet d'absorber un peu de la sensibilité
de !'écrivain et de l'emmener, à l'état de simple semence,
dans un autre monde où elle refleurira. Nul plus que
moi n'admire la façon dont chez Mallarmé ils se déga-

�234

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gent tout doucement de leur sens individuel, puis de
leur solidarité logique, pout simplement finir, s'étant
rejoints ailleurs, par éclore, par naître à plusieurs .
Mais enfin, dans cette acception, ils cessent d'être des
signes ; la valeur qu'ils reçoivent est d'un ordre postintellectuel. Ce qui détem1ine leur apparition, c'est
désom1ais uniquement leur parenté intérieure avec tel
ou tel aspect du sujet. Ils ne viennent plus que sur s011
injonction, que sous sa poussée, et pour lui composer
une figure nouvelle, étrangère'. Le danger est immense.
Car la ressemblance de l'un ou de l'autre avec le 5:ujet
ne pouvant être appréciée que par celui-ci, rien n'empêche qu'elle soit reconnue dans tous les cas. Et en effet,
au fond, elle existe dans tous les cas. Même si on ne
l'aperçoit pas. Tout mot, du moment qu'il est proféré,
ou seulement envisagé par l'esprit dans un éclair, a une
rela6.on avec lui. Tout mot, puisqu'il est venu à la
pensée, ,l'e-xprime, car rien d'autre ne peut l'y avoir
amené, que son aptitude précisément, même si elle reste
incornpréhensiblel à l'exprimer. Tout mot donc est
justifiable, est expressif, arrivant après n'importe quel
autre, présenté sous n'importe quel jour, révélant n'importe quoi.
Ici encore Dada a vu juste et profond. Ici encru-e il a.
r. Ils devienne11t de simples effets. I1 faut voir avec quelle
prom1,titude ifs suivent, il ne faut pas dire la pensée, mais la personne de Rimbaud p~r exemple. L'obéissance est tout ce que le
poète leur demande. Des lignes se dessinent dans l'espace, des chemins insaisissables se déclarent ou ils n'ont qu'à se précipiter; il:,
recuciHent dans l'instant mille directions ; ils sont précis et inutiles
comme l'éclair.

RECONNAISSANCE A DADA

raison en concluant au néant linguistique.;, comme il
avait conclu déjà au néant psychologique. Sa démonstration est parfaite. Il peut encore ici nous défier, du
moment que nous avons accepté que l'écri\"llin s'adonne
à son seul accomplissement, de mettre en avant
quelque principe que ce soit qui inter.dise le complet
bouleversement du vocabulaire et les incohérentes processiçms de mots auxquelles il s'amuse.

*
* *
Que l'on veuille bien ne pas me supposer, en présence de tous les .ravages de Dada, dans no état d"1ndignation ni de foreur que je cacherais. Quelques mots
que j'ai dits tout à l'heure ont fait croire peut-être que la
cause de l'art m'était sacrée, comme on dit, et que
j'allais, pour finir, me Jécla:rer son champion, brandir
un glaive d'archange. Ce n'est pas tout à fait cela.
L' Art et la Beauté ne sont pas pour rnoi des divinités et
je n'éprouve aucune révolte contre leurs · ic-0noclastes.
Avouerai-je même que je prends plus de plaisir à les
voir méprisés qu.'encensés, et que rien ne m 1ag.1ce
autant que les majuscules dont on les décore?
Je suis au contraire assez sensible à cette extrême modestie, à cette incompréhension de toute grandeur humaine qu'André Breton souligne, à la fin de son article,
comme une des vertus de Dada. Je les préfère en tous
cas infiniment à la suffisance sacerdotale de tant de
littérateurs manqués. Je me sens 'très près du sentiment
délicat et tragique, de la pudeur désespérée qui poussent le même André Breton à s'écrier: « Il est inadmis-

�236

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sible qu'un homme laisse une trace de son passage sur
la terre. »
Et comment serais-je scandalisé par tout ce nihilisme,
alors que je suis bie,n obligé de constater qu'il n'est
qu'un héritage et que ce ne sont pas ceux-là ·qni le professent qui en sont responsables ? - Au reste, après
tout ce que ces dernières années nous ont permis de
voir, est-il aujourd'hui si déplacé ?
Mais l'expérience est là; je ne puis l'ignorer. L'art
m'apparaît comme un fait humain, comme une fatalité
de notre nature : nous y retomberons toujours. On
peut me démontrer tant qu'on voudra qu'il est impossible : il est, il a toujours été, donc il sera. Et j'avoue
bien volontiers que c'est là tonte sa raison d'ètre.
Persuadé qu'il sera, je me demande à quel prix. Et
c'est ici que la démonstration des Dadas me devient si
précieuse. Les conséquences qu'ils ont tirées des principes régnants me paraissent inéluctables. Il faut donc
que ces principes soient changés. Il faut que nous
renoncions au subjectivisme, à reffusion, à la création
pure, à la transmigration Jn moi, et à cette constante
prétérition de l'objet qui nous a précipités dans le vide.
Il faut qu'un mpuvement subtil de notre esprit l'amène
à se dédoubler à nouveau ; il faut qu'il reprenne foi en
une réalité distincte de sa puissance, qu'il arrive à distinguer à nouveau en lui un instrument et une matière.
Il importe surtout que l'esprit critique cesse de nbus
apparaître comme essentiellement sihile et que nous
sachions redécouvrir sa vertu créatrice, son pouvoir de
transformation. Nous ne pourrons nous renouveler que
si l'acte de !'écrivain se rapproche franchement de

RECONNAISSANCE A DADA

2 37

l'effort pour comprendre. C'est non pas en imitant
le savant, mais en s'apparentant à nouveau à lui, que
!'écrivain verra la fécondité lui revenir. Ef sans doute,
il restera toujours, à la différence du savant, un inventeur, un trompeur. Mais il faudra qu'il n'en ait plus
l'air et qu'il ne se sache plus tel. Il fandra que le monde
irréel qu'il a pour mission de&gt;susciter naisse seulement
de son application à reproduire le réel et que le mensonge artistique ne soit pins engendré que par la passion de la vérité.
JACQUES RIVIÈRE

�LE RETOUR DU SOLDAT

LE RETOUR
DU SOLDAT'

Enfan~ à cause des images, j'ai préféré les pays ex.otiques à ma patrie. Son sol et son ciel étaient trop
modestes.
Son histoire me paraissait s'assombrir. Je doutais de
ses destinées. Je repoussais son génie qui me ban tait.
A dix-huit ans les puériles aventures américaines me
tentèrent. Maïs je ne pus me séparer de mes livres qui
me promettaient des épreuves plus exquises.
Ma force commençait à se consumer dans une bibliothèque, une caserne quand la guerre éclata. Les murs
que je désespérais de briser se renversaient au souffie des
trompettes.
Je crus à Marathon. Des jeunes hommes aux muscles
revêtus de, fer gagoaient un cent dix mètres-haies. La
lance séparait les flots barbares.
Ou bien par une complaisance vicieuse, je me serais
contenté de Waterloo : le dernier reflux de la chair
française sur le monde : le fer et le feu immolant le
reste de cette belle vie.·
1.

Fragment de Nouvelle Patrie.

239

Au départ je portais une panoplie neuve, on m'avait
peint les jambes en rouge. Je croyais à la fmce de nos
ennemis. Je songeais plus à offrir ma mon que la viccoire
à ma patrie.
1e fis la queue pendant des jours sur les routes entre
le front Est et le front Nord. Je piétinais derrière un
million de citoyens qui attendaient Ieur tour.
Tout de suite je m'impatientai ; les murs de notre
caserne nous ·escortaient. Je craignis que cette guerre ne
iùt qu'un grand remue-ménage de camelote, un spectacle à hou marché oomme le cinéma où l'on voit les
banquiers se satisfaire du même plaisir de pauvres que
les terrassiers.
De moins en moins confiant, je doutais de pouvoir
embellir cette besogne industrielle. Je chargeai m-0n
fusil, défis ma chaussure, plaçai mon orteil sur la
gâchette. Un boutiquier allégua que la vie était bonne
et il mourut bientôt avec une simple beauté prouvant
que l'essence de la guerre~ le sacrifice, était intacte.
L-i guerre commença, continua et finit. Elle se résout
maintenant en un clin d'-œil.
Je ne songe plus à émigrer. Cette terre qui a mon
sang aura mes os. Les hommes de France sont chiches
de leur semence, mais pas encore de leur sang. J'ai
arrosé la Turquie de ma sueur pour la donner aux
Anglais, avec un monde. Nous, nous avons gardé la
place où poser nos pieds.
Pauvre terre éreintée. Ma. race meurt-elle d'avoir le
plus -vécu?
Nos pères n'ont pas voulu faire des petits comme ces

�240

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

absurdes Allemands. Sur le champ de bataille, je cherchai:; mes frères à mes côtés. J'étais seul, ô mon père.
Mais aurai-je un füs ? Certains avaient le droit, hiet
encore, de ne pas se soucier du siècle.
de raidissement, l'inRace raidie , tremblante à force
'
telligence est choix, décision. T'étais-tu décidée entre la
paix et la _guerre ? entre la grandeur et la mort ?
Tes chefs se trompèrent et pourtant ils ont gagné la
guerre. Tes hommes eurent peur et pourtant ils ont
gagné la guerre.
Est-ce parce que tous nos anciens ennemis moins
forts s'étaient mêlés à nous pour que le plus gros ennemi
fût égalé ?
Cela n'a pas suffi. Il a fallu la moitié du m:onde pour
contenir un peuple que mon peuple, seul) a foulé à sot1
aise pendant des siècles.
Déchéance.
La France gardait la tête haute, souveraine mais
son corps exsangue ne l'aurait pas soutenu si la force
de vingt nations n'avait accru ses membres énervés.
Ainsi sa pensée qui au cours de la lu_tte s'était ressaisie
et surpassée, n'atteignit l'ennemi que par un poing
étranger.
La France a êté la tête de la moitié du monde. Ceux
dont la force multipliait sa force ne se sont connus que
dans son unité. Généreuse, elle a donné l'impulsion.
Pendant cinq ans la France a été le lieu capital de la
planète. Ses chefs ont commandé à l'armée des hommes,
mais son sol a été foulé par tous et par n'importe qui:Tout le mon&lt;le est venu y p01ter la guerre : amis et
ennemis. Les étrangers y ont installé leur champ de

LE RETOUR DU SOLDAT

bataille pour vider une querelle où tous, eux et nous,
avons oublié la nôtre.
Notre champ a été piétiné par les Armées.
Sur la terre, notre chair ne' tient plus sa place. L'espace aoandonné a été rempli par la chair produite par
les mères d'autres contrées. Derrihe nous dans chaque
maison à la place de celui qui était mort ou de celui
qui n'était pas né il y avait un étrangçr. Il était seul avec
les femmes.
Nous nous sommes bien b~ttus. Couverts de coups
nous traînions encore au combat nos corps dont aucun
plaisir n'est jamais 1;enu à bout.
Il y a eu beaucoup de lâches parmi nous, mais le
souffle. d'une vie millénaire regonflait sans cesse les
poltrons et des héros vous regardaient avec les yeux de
la Patrie.
Charleroi. La Marne.
Il faut que je sache. Il faut que nous sachions.
C'est là que s'est nouée ma vie.
Je médite sur l'existence de la France et sur le sens du
monde.
La France seule a-t-elle vaincu l'Allemagne au second
,choc, au mois .de septembre ?
.
Si je peux répondre oui, alors je respire. Alors la chair
plus subtile a vaincu la chair plus épaisse. Alors un
homme en a battu deu.x et trois. AlQrs un homme a
surmonté un supplice énorme et les gros canons et mille
mitrailleuses comme le fléau des sauterel!es n'ont pas
prévalu contre sa pauvre peau.
16

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.i.lors, hourrah ! l'bom1m: est grand et la France
\' Î\ ra. Mes petits enfants, préparez-vous à apprendre
beaucoup de chapitres. L'Histoire de France s'allonge.
Mais oui, les hommes de France sont bons joueurs
de ballon, leurs poings sont prompts, ils volent haut.
Ma France, je te vois, tu occupes l'air comme la
jeune femme que je désire. Et comme elle, je te presse
sur mon cœur.
Mais après la Marne? Le coureur annonce au monde
qu'il est sauvé, il tombe, sa vie lui échappe.
Mais après la Marne, l'cmi.emi s'est planqué dans notre
terre. Il s'y est vautré, la défonçant à grands êoups de
bottes. Et nous ne l'en avons pas arraché.
Si nous étions restésseuls, que serait-il arrivé?
'Il faut que je sache, il faut que nous sachions. Est-ce
ici que se dénoue ma vie ? Il faut qu'à cet instant la
France survive.
Seuls nous aurions lutté à mort comme nous avo,µs
fait.
Verdun? Mais il y avait déjà tant d'AnglaisenFrance
et même, o soldats de l' An II l tant de nègres.
Et la flotte anglaise gardait nos côtes, si Douaumont
était la tour de Londres.
}fous n'avons pas couché seuls avec la Victoire.
Honte. Honte aussi parce que l'ennemi qui nous a
échappé, c'est peu.
, Notre vile consolation : !'Allemand qui n'a pas su
vaincre à la Marne n'est rien.
Il s'est attaqué au Français avec deux fois plus de
chair, dix fois plus de fer. Son défi avait été médité pendant quarante ans. Voyant une partie des hommes se

LE RETOUR DU SOLDAT

consacrer à. la guerre, les autres hommes, crédules,
attendaient de la guerre allemande la merveille de cet
âge.
Mais l'Armageddon en route vers Paris versa dans
l'ornière de nos campagnes. Quel désastre humain!
Il y avait une immense foi dans le génie allemand
qui sombra tout d'un coup.
Ce n'était pas la peioe de renoncer à la philosophie, à
la musique pour rater un coup pareil.
Et nous n'avons pas su vaincre ces gens là. ,
Qu'importe cette victoire du th-Onde en 1918, cette
victoire qui a failli, cette victoire qu'on a abandonnée
avec honte comme une défaite, -eette victoire du nombre
sur le nombre, de tant d'empires sur un empire, cette
vict0ire anonyme. On a renvoyé les Français à la charrue
jouer les Cincinnatus.
JoffreJ notre gros homme, n'avait attendu que cétte
lutte là seul à seul, entre Belfort et Nancy, Il était
tranquille, tenant cruellement en main nos passions,
comme Corneille, Un même sang irrigue le cerveau
qui .pense et l'intestin qui digère.
Seuls . à seuls après une première bataille, aurionsnous eu le temps de livrer une seconde batail1e qui
achevât la première ?
Ceci n'est pas une vaine songerie. Marathon est toujours possible. Ou il n'y a pas de génie huma.in. Et si
maintenant je suis plus grand, pius fier, ayant reconquis
ma patrie dans mon esprit, c'est que je crois que la
France aurait pu '1~incre en une heure.
Comme il n'avait. pas su vaincre seul son ennemi, ses
amis méprisants ont bien fait d'interrompre un geste

�.'
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

indigne. Sur son ennemi maintenu à terre par vingt
hras étrangers, le Français n'avait pas le droit au coup
de grâce.
A qui n'a plus l'audace de conquérir, il. qui ne connaît plus le mouvement naturel de proposer son âme à
un vaincu, on a refusé le Rhin. Mais l'Angleterre a
laissé tomber quelques rognures d'empire.
L'homme faible ne put choisir son ami qu'er,tre deux
&lt;!nnemis, tout ami est ennemi à l'homme faible.
La lutte immense qui n'est pas finie se relâche. Par la
,pensée je marque un temps d'arrêt dans la poussée qui
m'assaille moi et ceux qui parlent mon langage.
Pas de repos à travers l'éternité.
Il n'y a ici aucune plainte. Honte à ceux qui se plaignent de leur destin. Les Français ont souffert moins
qu'ils ne devaient attendre de leurs crimes parce que leurs
mérites ont été encore plus grands que leurs crimes.
Quel goût ignoble j'avais dans la bouche quand les
territoriaux se lamentaient de l'injustice de leur sort
aux soirs où ils nous relevaient. Mais selon la loi qui
règne sur les choses; ils montaient remplacer les enfants
qui n'étaient pas venus parce qu'ils les avaient noyés ou
poignardés avant leur naissance.
Relèves ! rencontres des générations!
Jngement à la croisée des chemins qui mènent à la
·,·ie et à la mort.
Nous avons besogné excessivement parce que i:ious
n'avions pas de frères pour nous aider.
Pourtant ces Allemands sont absurdes. Il fallait bien
-que quelqu'un en Europe - et qui moins que la France

LE RETOUR DU SOLDAT

a oublié les antiques lois modératrices - arrêtât un pullulement aveugle.
J'étends les bras, mais la chair de mon corps, de mon
peuple, s'est amoindrie et je puis à peine embrasser mon
étroit horizon.
Eh bien ! j'en appelle aux nations qui ont une taille
humaine, et avec un regard armé par Athéna, je scrute
plusieurs gros Empires.
Ainsi, au milieu du monde, au milieu d:es étoiles, la
France ramasse sa chair usée par les armes et les plaisirs.
autour d'une raison inexpugnable.
Moi j'ai vingt-sept ans et je suis suspendu à ma plume.
Mon culte lucide et dur est un fer chauffé à blanc. Il y a
devant mes yeux une figure humaine ; hors de ses lignes.
délicates, j'ai peur que la vie ne s'épanche.
Ah je suis fanatiquement de ceux qui veulent que la:
vie continue. Mon arrière-pensée, je commence à te
connaître, je t'élèverai au grand jour comme mon premier né.
Peu à peu je distingue oû est la pulsation essentielle,
je ne puis l'entendre qu'au cœur de mes amis, au cœur
de ma patrie.
J'aurais voulu témoigner pour mes amis, pour les;
jeunes hommes, pour ceux qui ont combattu, pour ceux.,
qui sont morts (je te vois tirant et mourant derrière
le tas de briques. Jeune juif, comme tu donnes bien ton
sang à notre patrie), pour les peintres, - bien sûr ! pas
pour ceux qui savent chanter, - pour ceux qui volent,
pour ceux qui ont gagné les premières batailles au rugby-►
pour celui qui a vaincu avec des poings dirigés par
une dèesse.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ils sont a1:1tour de moi sur ce petit territoire de la
Fran~e, avec leurs visages nus, lems poitrines marquées
par 1honneur et une grande envie de crier quelque
ch06e.
Nous sommes ici les pieds dans nos cadavres parmi
nos femmes stériles.
'
Nous nous demandops ce q_u.e nous allons faire, ce
q_ue vont faire les autres hommes,

BEAUTE-) MON
BEAU SOUCI. ....

Nous n'avons pas dit notre dernier mot. Plus d'un
peuple périra avant nous.

1

-

Depuis près d'une demi-heure Mar': Fournier se tenait
aux abords de la station ~e Marble Arch, et comme il

PU!RRE DRIEU LA R~CHELLB

s'impatientait il remonta un peu dans Oxford Street,
1usqu'à la première boutique de tabac qu'il rencontra.
Il venait de passer un mois à Londres, après une
absence de trois ans, et maintenant il attendait Queenie Crosland, qu'il n'avait pas revue depuis le lendemain
de cette nuit où Mme Crosb.nd lisait un roman dans
sa chambre. C'était l'avant~dernièreannée que Marc avait
passée dans son logement de Chelsea; il avait de cela
quatre ans.
Dans cet intervalle, bien des choses s'étaient passées
dont quelques unes avaient eu beaucoup d'importance
pour lui. Son père était mort, et il lui avait succédé à
la tête de la grosse maison d'exportation de soieries
qu'il dirigeait. Ainsi, étant trop occupé pour continuer
à passer les étés à Londres, il avait céèé son appartement
av~c ses meubles, et c'était à Paris, où ses affaires Le rete-

y

•

1.

Voir Ja Nouvelle Rev11e Frm1çaise du

....,

1er

juillet

1920 .

�LA NOUVELLE REVUE FRAKÇAISJt

naientlongtemps, qu'ilaYaitson pied-à-terre: une garçonnière bien aménagée dans un coin feuillu du vieux Passv.
Il n'avait pas revu non plus Mm• Crosland, et il ne la
reverrait jamais. La pauvre femme était morte, il y avait
un an, à Philadelphie, où un de ses cousins, veuf,
l'avait appelée pour tenir sa maison, peu de temps
après le départ de Marc. Elle lui avait écrit souvent, et
il gardait encore ses longues lettres, pleines de tendresse
et de réminiscences de lectures, avec leurs enveloppes.
sur lesquelles elle écrivait, sans doute parce qu'elle
croyait que c'était plus correct ou plus couleur locale,
au lieu de «France&gt;): &lt;c La France n. Une fois, elle lui
parlait de sa fille: « Queenie, qui est près de moi, me
dit de vous envoyer son affection. C'est une grande et
belle fille, à présent, et elle n'a pas pris l'accent américain. » Puis, un jour, une lettre de Queenie elle-même
lui avait appris la maladie et la mort d'Edith. Marc en
fut triste pendant un grand quart d'heure. En somme
cette femme était une des p-ersonnes dont il pouvait se
dire qu'elles l'avaient vraiment aimé : elle ne lui avait
fait que du bien, alors qu'il l'avait mise dans une position où el'le aurait pu lui nuire, ou tout au moins lui
être désagréable.
Il avait écrit à Queenie une lettre de condoléances, et
dès lors ils avaient échangé des cartes postales. C'est
ainsi qu'il avait appris son retour d'Amérique, et qu'elle
habitait de nouveau chez sa tante, Mme Longhurst;
mais c'était à un bureau de poste qu'il lui adressait ses
cartes. Une correspondance d'un ton purement amical
de part et d'autre, du reste. Mais depuis près de cinq mois,
Queenie avait cessé de lui écrire et il avait attendu si

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

249

longtemps sa réponse à la lettre qu'il lui avait envoyée
quelque temps après son arrivée à Londres, qu'il avait
presque renoncé à la voir avant son départ, car ses
affaires l'obligeaient à repasser dans peu de jours
sur le Continent. Et voici qu'elle nt~ viendrait peut-être
pas au rendez-vous qu'il lui avait fixé.
- Je suis sùre que je ne me trompe pas: Monsieur Fournier ?
- Oh, Queenie!. .. Mademoiselle Crosland; comment allez-vous ?
Il l'avait à peine reconnue, tant elle avait grandi ~
mais tout de suite il retrouva, tel qu'il l'ayait aimé
jadis, le grand pays tendre et clair de ses yeux bleus.
.- Excusez-moi, je suis en retard. Mais je travaille
jusqu'à six heures.
- Oh, cela ne fait rien. Nous avons le temps d'aller
goûter dans un joli endroit que vous ne connaissez
peut-être pas encore; il est tout nouveau. C'est un soussol avec de silencieuses petites pièces, des tapis 'épais,
des recoins mystérieux, des lampes voilées de soie rose,
et de belles servantes, vêtues d'une manière impressionnante. Vous verrez, c'est près de Piccadilly.
Elle dit: « Oh, Piccadilly ! » avec un sourire triste
qui fit que Marc la re,garda, surpris. Elle avait raison:
elle était vêtue trop simplement pour qu'il pt'lt l'emmener
dans cette élégante boutique de thé. Même, trop pauvrement vêtue. Il essaya de réparer sa bévue:
- C'est vrai; c'est loin, et quand nous arriverons, ce
sera fermé. Allons donc tout simplement ici, tout près,
dans Edgware Road,
Ils y allèrent,

�2 50

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Et maintenant, versez le thé, Queenie. Quand
vous l'aurez- versé, et puisque nous avons ]a chance d'être
seuls ici, vous me raconterez tout de cela.
-Tout de quoi ?
- Mais tout ce qui s'est passé depuis que vous avez
cessé de m'écrire, et cotnrneut il se fait que je vous
1

trouve ... ..

- Si pauvre, ·n'est-ce pas?
- Oh, je ne veux pas dire cela. - Etes-vous sî
pauvre? Je pensais que vous aviez dû hériter quelque
chose de votre mère ?
- Mère n'avait plus rien quand elle est morte.
Quand vous nous avez connues, elle vivait sur le capital
qu'avait laissé mon père.
Mfrc baissa les yeux. Cela expliquait bien des choses.
Ainsi donc, on ne l'avait pas aimé unrquement pour
lui-même ; et on avait une arrière-pensée quand on le
suppliait de rester ... En effet, c'était lui, naturellement,
qui faisait les frais du ménage ... Oui, mais Edith avait
été si économe, elle avait si bien pris soin de ses
intérêts, surtout elle avait si bien caché ce fait terrible :
qu'elle vivait sur son capital, ne demandant jamais 11.en
pour elle, faisant même de petits cadeaux. Après ti:mt,
cette affaire n'avait pas été si mauvaise que cela pour
l'amour-propre de Marc.
- Je serais restée en Amérique, si mon cousin ne
s'était pas mis en tête de m'épouser. Mais je ne pouvais
pas m'amener à consentir à cela. Un homme plein de
manies, autoritaire et taquin. Et malade, ajouta+elleavec
une expression d'horreur. Et maintenant je regrett-e de
ne l'avoir pas accepté ! Mais il est trop tard à présent.

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI., .. . ·

-

25I

Pourquoi?

Elle se tut, et le regarda d'un air m.éfiant. Puis elle
sourit, se rappelant peut-être certaines choses ; et alors
elle se décida, et parla. C'est ainsi que Marc apprit ce
qu'une femme aurait appelé &lt;&lt; la faute )) ou &lt;( le péché »
de Queenie Crosland, et qu'il appela sa mésaventure :
elle avl!Ît donné un habitant de plus à la plus grande ville
du monde. Il y avait six ·semaines de cela; mais par
bonheur, Dieu dans sa miséricorde avait déjà rappelé
à lui le pauvre petit être qui s'était ~insi fourvoyé dans
ce 111.onde:
C'était à partir du moment où ses ennuis avaient
commencé qu'elle avait cessé d'écrire à Marc~ Sa tante
l'avait chassée, et elle avait perdu la place de dactylographe qu'elle avait trouvée à son retour d'Amérique, Et
puis, il y avait eu des semaines dans une maison de
santé .....
- Et le père de l'enfant?
- Parti, Dieu merci. Je suppose qu'il n'était pas plus
lâche qu'un autre homme ; mais il est parti, très loin, en
Afrique, après avoir dit qu'il m'écrirait, mais je n'ai
plus entendu parler de lui, et je ne pense pas qu'il
écrive jamais. Et cela •aut mieus. ainsi, puisque son fils
est mort. Oh non, je ne l'aimais pas. Ça a été juste une
sottise, une erreur. Comme c'était triste, ces promenades
du dimanche, et ces rendez-vous dans• la banlieue ! Je
le connaissais à peine; je ne sais pas comment j'ai pu
consentir. Il ne disait presque jamais un mot, mais je
sentais sa pensée, tandis qu'il marchait près de moi ;
quelquefois il en était tout tremblant; et alors, j'ai eu
pitié de lui. Mais d-a.ns tout cela, il -n'y a pas un

�252

LA. N.OUVELLE REVUE FRANÇAISE

moment, pas un seul, dont je me souvienne avec
plaisir. Et il est parti comme un voleur. Enfin, Dieu
merci, c'est tout fiui.
- Et maintena.n t ?
Marc vit qu'elle était arrivée au moment le plus
pénible de sa confession, et iI mit toute la tendresse et
toute l'amitié qu'il put dâns le regard dont il accompagna
sa question.
Maintenant. .:•. Voilà: Quand elle était sortie de la
maison de santé il ne lui restait plus qu'une dizaine de
livr.es et elle ne savait pas quoi faire pour yivre. Alors elle
avait accepté la première chose qu'elle avait trouvée. Elle
n'osait pas chercher une autre place de dàctylographe; .
elle ne pouvait pas se présenter vêtue comme elle l'était;
elle avait quitté si vite la maison de sa tante qu'elle
n'avait pas songé à emporter autre chose que son
argent. Ses robes et toutes ses antres affaires étaient
restées là-bas, et pour rien au monde elle ne serait allée
les redemander. Du reste, sa tante n'aurait pas voulu
qu'elle franchît le seuil. Alors elle avait pris une place
qu'elle avait trouvée par hasard, la pr~mière venue. Une
place, presque de servante. Oui, il fallait le dire: de
servante. Dans un restaurant de Praed Street, près de 1a
gare de Paddington. Oh, qu'est-ce que sa mère en
aurait pensé ! Elle qui trouvair gue rien n'était trop
beau pour sa Queenie. Elle-même avait l'impression
que ce n'était pas vrai, et qu'elle était déguisée, et
qu'elle faisait c.e métier pour rire.
- Quelquefois je m'imagine que les clients, et moi,
et les autres employées, nous sommes des enfants qui .
jouons à la dînette et je ne peux pas m'empêcher de

253
sourire en y pensant. Mais que diraient les gens qui

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI..•••

m'ont connue?
- Et vous habitez ?.....
Dès que j'ai trouvé cette place, j'ai acheté
quelques meubles et j'ai loué une petite chambre à
Harlesden.
- Pardon?
- Marlesden. Après Kensal Rise, dans cette direction.
Comme sa voix était douce et sa prononciation pure!
Dans sa bouche, Harlesden, le nom de ce quartier perdu
aux confins de la ville et de la banlieue, devenait quelque chose de si mélodieux qu'on aurait pu croire que
t:'était le nom d'un de ces lieux charmants que les
poètes ont chantés.
- Et vous y vivez seule?
- Avec la propriétaire. Il n'y a pas d'autre locataire.
Oh, c'est :vrai : jusqu'à ces derniers jours, je n'y vivais
pas seule; j'avais un compagnon: un pauvre petit
chien que ïavais trouvé dans la rue, un soir en rentrant
de Paddington ; il avait l'air si malheureux et si sale :
&lt;&lt; sauvage, et laineux et plein de puces _
». Je t'ai emporté
chez moi; je l'ai bien lavé, bien soigné, et il paraissait
s'habituer à moi, et voilà qu'il m'a quittée, lui aussi.
- C'est bien vrai que vous vivez seule ?
- Oh, je comprend~! Comment une telle pensée
a-t-elle pu vous traverser l'esprit? après ce que vous savez
qui m'est arrivé? Oui, je vois; j'ai mérité cela.; ne vous
excusez pas, Monsieur Fournier. Non, c'est bien fini,
maintenant. Oh, plutôt que d'accepter les avances d'un
homme, je me laisserais mourir de faim, je me jetterais
dans le canal! Vous n_e comprenez donc pas? Repasser

�2 54

LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇAISE

·par où j'ai JklSSé ! Et puis, maintenant, il faut que je
remonte. Dans dix semaines, vers Noël, j'aurai économisé assez pour m'acheter une robe décente, et alors je
mettrai une annonce dans le Daily Telegra.pb, et je
pourrai me présenter pour solliciter tme place dans quelque bureau. Je pourrais gagner ainsi huit et peut-être
même dix livres par mois. Je me suis fait une espèce de
clamer de machine avec du carton, et le soir, en rentrant,
ie m'exerce, pour ne pas perdre ma vitesse. Petit à petit,
je pourrai mettre de côté de quoi m'acheter une
machine d'occasion. Peut-être dans deux ans j'aurai de
quoi l'acheter; et alors je pourrais travailler aussi à
domicile. Le loyer de ma chambre est si peu de chose;
il est vrai que c'est si loin! mais quand je gagnerai
davantage, je me rapprocherai du centre, et ainsi j'économiserai sur le prix des omnibus. Je pense que dans
trois ans j'aurai commencé à vivre plus confortablement.
Je pourrai même avoir un joli petit chien ou quelques
oiseaux, et alors je serài la parfaite vieille fille, n'est-ce
pas? Vous voyez que j'ai bien trop de choses auxquelles
il faut que je pense, - tous ces grands projets ambitieux, - pour avoir le temps d'être triste, et de chercher à me faire consoler par quelqu'un ! A présent, je
hais tous les homme~
- Faites une exception pour moi, M11• Crosland.
Mais que vous me haïssiez ou non, il faut que je vous
dise ceci. Vous savez quelle amitié j'avais pour votre
mère. (Marc et Queenie baissè'rent les yeux.) Eh bien, je
-.eux. faire pour vous ce qu'elle-même aurait fait si vous
l'aviez encore. Je vous en prie, ne me remerciez pas,
M11e Crosland; considérez) si vous voulez, què ce n'est

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

2 55

pas pour vous que je le fais, mais pour votre mère, dont
je vénère la mémoire. Seulement, vous me permettrez de
vous accompagner maintenant à Harlesden.
- Non, vous ne le ferez pas! Je veux dire: cela
pourrait donner à médire aux voisins ; ma propriétaire
se feralt une fâcheuse opinion de moi, et si on allait
prendre des renseignements ..... Non, je vous en prie,
n'y venez pas.
- Encore une fois, je vous le demande comme ami
de votre mère. Du reste, il n'est pas assez tard pour que
ma visite, qui sera très courte, attire l'attention des gens,
et si vous refusez je croirai que vous me cachez quelque
chose.
- Oui, j'ai mérité de m'entendre dire cela; eh bien,
venez.
Ils sortirent dans Edgware Road.
-

Vous n'âllez pas prendre un taxi, Je suppose,

M. Fournier? On n'a guère l'habitude d'en voir là~bas.
Et pùis cela vous coûtera au moins douze shillings, pour
aller et revenir.
- Cela ne fait rien ; donnez l'adresse et montez.
Nous lui dirons de s'arrêter à une certaine distance de
votre porte.
Une fois qu'ils furent installés dans le tax~ - elle
aussi loin de lui que possible) - le premier mouvement
de Marc fut de lui prendre la main, mais il se retint.
Non: du moment qu'il se proposait de lui venir en
aide, c'est-à-dire, du moment qu'il allait lui donner de
l'argent, il se devait à lui-même de la respecter. Oui,
même si elle paraissait disposée à voir en lui plus qu'un

�,
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ami et à montrer qu'elle se souvenait de leurs anciennes
relations, - età plus forte raison, alors, - jusqu'au bout
il se conduirait en galant homme; mais il dut s'avouer
qu'elle ne paraissait pas disposée à voir en lui plus qu'un
ami. ·
- Vous n'avez rien qui puisse servir de preuve qu'il
vous avait promis le mariage ? J'ai un ami avocat ...
- J'avais pensé à cela, d'abord. Non: pas un bout
de lettre. Mais même si j'avais quelque preuve - car il
m'avait parlé de mariage et c'était chose convenue entre
nous, - je ne voudrais pas l'attaquer : l'affaire pourrait
être ébruitée, ou paraître dans les journaux. Si l'enfant
avait vécu ... mais à présent, à quoi bon? Et puis, est-ce
que réellement je vaux moins qu'avant ?
- Oh non; peut-être même valez-vous davantage.
Et il pensa : « Oui, en somme, c'est comme une
grande perte d'argent pour un homme : aux yeux du
monde il vaut moins, mais moralement il peut valoir
davantage, s'il a profité de la leçon. » Et il commençait
à sentir que sa jeune amie avait profité de la ieçon
qu'elle avait reçue.
- Oh, il y a si longtemps que je n'étais pas allée en
.
taxi.
'
Marc reconnut les intonations qu'ayait sa voix, au
temps où elle était encore ignorante et heureuse. Ah,
comme il l'avait ..... non, pas « aimée » ; mais presque.
Oh l'appel de cet oiseau invisible dans le jardin abandonné, et ... ce contact si doux et un peu dur et tiède et
odorant, dont ses lèvres avaient gardé le souvenir; ce
temps où elle était la petite nymphe Echo, encore à
&lt;lemi prisonnière du marbre, encore à demi emmùrée

'

257

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

dèlns la dureté de l'enfance! Non, il ne fallait pas songer
à cela : ce n'était plus la même personne, et elle n'était
plus pour lui puisqu'il allait lui donner de l'argent. Elle
n'était plus Queenie. Elle était M11" Crosland.
- Combien allez-vous me donner ? lui dit-elle,
comme si elle répondait à sa pensée.
Marc balbutia, surpris :
1
Mais .... ce que vous jugerez nécessaire.
~ C'est parce que je veux vous le rendre le plus
tôt possible, quand ce ne serait que par peti~s acomptes
de dix shillings.
- Ne vous préoccupez pas de cela. Je vous ai écrit,
n'est-ce pas, que je devais partir dimanche prochain,
c'est-à-dire dans trois jours.
- Oh, dans trois jours ? Mais je suppose que les
ordres postaux d'i~û peuvent ~tr-e payés en France ?
Je demanderai.
- Mais, M 11• Crosland .... Enfin, vous ferez comme
vous voudrez. Mon intention est de vous donner dès
maintenant quatre billets de cinq lines et ensuite ....
- Vingt livres? Vous Youlez donc que je vous
envoie des acomptes pendant quarante mois ? Non,
M. Fournier, cela ne fait pas mon affaire. N'essayez pas
de me tenter. Avec six livres, j'aurai tout ce qu'il me
faut, et cette somme là, je pourrai vous la rembourser
en une année, peut-être en huit ou dix mois.
- Voici dix livres, dont vous me rembourserez six,
puisque vous y tenez. Les quatre autres, je vous les
donne.
- Mais je n'en veux pas.
- Vous ne voulez rien accepter de moi ?
17

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Rien d'aucun homme; c'est par principe. Croyezvous que si je n'étais pas résolue à ne -rien accepter
d'aucun homme je n'aurais pas écrit, et depuis plusieurs
mois déjà, à mon cousin ? Il m'a fait assez d'offres de
service, même après mon départ. Bien; j'accepte ces
dix livres ; vous ne pourrez pas m'empêcher de vous
les rendre. Nous sommes presque arrivés, dites au
chauffeur de s'arrêter ici.
Ils desc,e ndirent et· traversèrent à pied une grande
place triste bordée de maisons basses.
- C'est là. Oh, j'ai honte quand je pense que vous
allez Yoir ma chambre.
Il y avait encore un peu de jour triste et sale, dans la.
sombre maison. Queenie ouvrit une porte au fond -de
l'entrée. Etait-ce possible ? cette chambre nue, mal
éclairée par une espèce de vasistas très élevé qui donnait sur un mur de brique noircie, c'était sa chambre7
la chambre d'une très belle fille de dix-huit ans ? Et
les meubles, les pauvres meubles qu'elle avait achetés :
un étroit lit de fer, une table, deux chaises et une
armoire en bois blanc.
·
- Dès que j'aurai fait quelques économies, dit-elle,
j'achèterai de la couleur et je les peindrai moi-même, en
gris clair avec des filets bleus, qu'en pensez-vous? Oh,
pen à peu, cela deviendra tout à fait gentil ici. » Et elle
regarda ses tristes murs avec ravissement, comme si elle
les voyait déjà tendus d'un joli papier et ornés de gravures.
Marc vit qu'il n•y avait même pas une carpette devant

le lit.
- Je vais vous montrer quelque chose, dit-elle en
sort;mt une clé de sa poche.

:BEAUTE, MON BEAU SOUCI.. •••

2 59

Elle ouvrit l'armoire et en tira un objet brillant
qu'elle mit entre les mains de Mar,c. C'était une photographie fEdith Crosland, dans un beau cadre en argent
massif.
- Nous ne sommes pas aussi pauvre qu'on pourrait
le croire, n'est-ce pas ? En tous cas, j'ai sauvé ceci. Pendant le jour ie l'enferme ici et la nuit je le mets sous
mon traversin. Oh oui, dit-elle à Marc qui venait
,, 1
,
a é cver dans ses mains le portrait d'Edith, en réalité
pour mieux le voir, mais Queenie put croire que c'était
pour l'approcher de ses lèvres: « Oh oui, vous pouvez
l'emb{asser ! &gt;&gt;
Elle s'assit au bord du lit et se mit à sangloter dans
son mouchoir.
Marc Fournier 1ùimait pas les scènes larmoyantes et,
so~_s p~étexte q~e le taxi. attendait, il prit congé dès
qu 11 vit Queeme un peu calmée. Il lui dit qu'il voulait
Ja revoir avant son départ, et savoir si elle avait reçu
.des répo1:1ses à l'annonce qu'il ferait insérer, dès le lendemain~ dans plusieurs grands quotidiens.
- Donnez cette ndresse; mais .avec d'~utres initiales
que les miennes, à cause de ma tante et des gens qui
me connaissent.. .. Noo, je ne pourrai pas vous voir
demain ; nl',lÎs samedi soir, si vous voulez.
Il lui donna donc rendez-vous à la station de Dover
Street. Il habitait tout près, dans Mayfair, une m~ison
de « Chambres de célibataires », où il descendait lorsqu'il était à Londres pour
dç temps.
Pendant tout le reste de la soiree et la journée du
len_demain, il fut inq~iet et préoccupé. En cherchant à

peu

�260

LA NOUYELLE RE\'UE FRANÇAISE

revoir Queenie il av:tit pensé terminer son séjour à
Londres par une amusante petite aventure, qu'il était
décidé à pousser aussi loin qu'il le pourrait. Il l'avait
revue, mais l'événement avait trompé son attente. Le
malheur et l:i. pauvreté de Queenie étaient entre eux
comme une barrière infranchiss:ible. Pourtant ... puisqu'elle n'avait plus rien à perdre, pourquoi la belle
jeune tille d'à présent ne voulait-elle pas se souvenir
des faveurs que la g(ande petite fille d'autrefois lui
avait accordées ? Ah, c'était parce que l'argent ét;tit
entre eux. Eh bien alors, puisqu'ils étaient d'accord
pour oublier les beaux iours de Chelsea, pourquoi ne
le laissait-elle pas lui venir en aide aussi généreusement
qu'il l'aurait voulu ? L'argent, encore ! Tant pis, il .
!'.aiderait en dépit d'elle-même à &lt;&lt; remonter. ,, Il lui
enverrait un chèque de quarante livres dès le lendemain. Pour lui, maintenant, qu'est-ce que c'était que
quarante livres ? Jadis, à,..Chelsea, il vivait tout un mois.
avec cette somme ; mais à présent, qu'il avait un gros
compte personnel ouvert chez ses banquiers de Cockspur
Street, il pouvait bien faire ce cadeau à une amie dans
le besoin, puisqu'il était décidé à ne r~en demander en
échange. Il remplit un chèque et le signa. (&lt; Elle me lerenverta, pensa-t-il. » Eh bien" non : il le lui enverrait en lui écrivant qu'il ·part;1it pour le Continent et en
lui faisant ses adieux. Avant qu'elle pût le lui renvoyer
¼ son adresse de France, elle aurait eu le temps de réflé-chir, et de se dire qu'après tout elle pouvait bien accepter
ce don d'un absent. Pourtant s'il faisait cela, il se priverait du plaisir de la revoir. Non, il t~cherait de lui.
faire :iccepter ce chèque lorsqu'il la verrait, samedi.

ilEAUTÉ, MPN BEAU

souci.....

26r

Mais peut-être accepterait-elle du moins quelques
objets dont elle avait besoin. En flânant dans Oxford
Street et dans Tottenham Court Road, il s'arrêta aux
devantures et choisit des vêtements, des meubles, des
tentures, et en imagination il envoyait tous ces objets
.à Harlesden où ils transformaient ia pauvre chambre de
Queenie en un boudoir luxueux et la paraient elle-même
comme pour une présentation à la Cour. Mais il sentait
-combien ces cadeaux seraient in~iscrets, inconvenants,
ridicules, et combien mal venus de la jeune fille si même
elle ne les lui renvoyait pas. Cependant il pourrait lui
faire porter quelques meubles plus modestes. Non,
même pas cela; du moins pas avant de lui en avoir
parlé. Elle était si soigneuse de sa réputation, et si
préoccupée de ce que sa propriétaire et ses voisins pouvaient penser d'elle..... Mais à coup sûr, il n'y aurait
pas d'indiscrétion à lui envoyer ce tapis, épais et doux&gt;
qui ressemblait à ceux qu'il avait eus à Chelsea, et quo
ses jolis pieds nus avaient foulés un soir. Il l'acheta, et
.donna l'adresse de Harlesden. Tiens_! autre chose, à
qûoi il n'avait pas songé, et à laquelle il aurait dû
songer d'abord : une machine à écrire; cette machine
qu'elle-ne comptait pas pouvoir acheter avant plusieurs
.années, et qui l'aiderait à vivre plus confortablement. Il
y en avait dix, de toutes les meilleures marques, dans
les bureaux de là Maison Fourl1ier et Ü 0 : pourquoi
aurait..il hésité à en acheter une de plus pour la donner
:à Queenie ? Il l'acheta, et fut sur le point de l'envoyer
.aussi à Harlesden. Mais il se ravisâ: il valait mieux ne
pas faire porter deux cadeaux dans la même journée. 11.
&lt;lonna son adresse de Mayfair.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi toute la journée sa pensée tourna autour de
Qu.eenie et prit souvent 1a direction de l-Iarlesden. Lorsq~'il r_entta chez lui pour s'habiller, vers sept heures dn
soir, il trouva une lettre de M110 Crosland: un simple
et sec accusé de réception des dix livres qu'il lui avait
remises la veille et la confirmation qu'elle ser:rit samedi
soir à six heures à la station de Dover Street.

,

- Vous voyez, dit-elle, j'ai tout dépensé moins trois
livres et cinq shillings.
- Et vous l'avez bien employé, ma belle jeune
dame.
- Oh, vous me faites rire. C'est le surnom que les
autres m'avaient donné à Praed Street: la jeune dame.
Elles disaient des clt0ses et elles employaient des
mots ..... Alors je leur disais : « Voyons, j'eunes filles,
pourquoi vous gâter ainsi et vous ravaler vous-mêmes?
Ne pensez-vous pas que c'est déjà bien assez que d'être
pauvres comme nous le sommes et voulez-vous renoncer à être respectables r )&gt; Oh mon Dieu, si elles savaient
ce qui m'est .1rrivé !
- Il n'y faut plus penser.
- Au contraire, il faut que j'y pense constamment.
Cest l.:t seule chose qui puisse me soutenir dans ma
lutte contre le monde. Ah, c'est fait : j'ai trouvé une
situation dans un bureau, i Holborn. Je vous remercie
d'avoir fai:t insérer cette annonce. Dans un mois je
commencerai à payer ma dette. Mais je ne suis pas
tout à fait contente de vous : le tapis est trop beau.
Mais, après tout, merci.
- Je vous ai déjà dit de ne pas prononcer ce mot.

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.,...,

26_3.

Ne le prononcez plus. J'ai chez moi&gt; une maàine à:
écrire qui est à vous.
Oh, est-ce possible ? Comment pourrais-je
jamais? ....
- }e désire que vous vous libériez le plus tôt possible de votre dette, voilà toU!ll avait plaisir à la sentir marcher à son roté, de- son
pas ferme et balancé : sa force même, qu'on devinmt à
chacun de ses mouvements,. était un charme de plus :
on la sentait capable de lutter et, si elle le voulait. de
faire mal. La femme avait tenu toutes les, promesses de
l'enfant~ et Marc souhaitait presque d'être :rencontré par
un ami tandis qu'il traversait Piccadilly a..ec elle. Elle
avait fait des miracles avec la petite somme qu'il lui
avait remise : comme elle était différente déjà. de la:
jeune fille inquiète et humiliée qu'il avart retrouvée
près de Marble Arch l'autre jour. Une certaine expttS:._
sion dure et fermée qu'il avait remarq_uée dans ses yeux
avait disparu. C'éta.it une autre Queenie., mais qui
continuait celle qu'il avait connue autrefois : une douce
grande blonde faite pour recevoir du bon.heur et en
donner.
- Nous allons prendre le thé, et ensuite nous dînerons ensemble, puis no.us irons au_ th.éâtre et je vous
reconduirai chez vous après que nous serons passés chez
moi pour prendre 1a machine.
- Oh non, je ne rentre jamais apres neuf heutes, et
je.n.'ai pas l'habitude de d!ner. Mais si vous voulez., nous
irons à cette b,mtique de thé dont vous m'avez. parlé'.
Ils y allèli'.en.t, et s'inst.:tllèrent dans un coin près d'une
t:heminée où un feu de charbon savamment arliallgé

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ressemblait à un panier plein de roses. Là sous une
douce lumière, assis dans des fauteuils bas, ils eurent
l'impression d'être dans l'intimité d'un chez-soi tranquille et luxueux.
- Puisque vous avez presque tout dépensé, et que
vous manquez certainement de beaucoup de choses
encoré, voici ce que j'ai préparé pour vous, c'est mon
cadeau d'adieu, et qui sait quand no~ nous reverrons.
- Un chèque de quarante livres! Cela n'a de valeur,
n'est-ce pa:s, que pour moi, et si je le signe ?
- Oui, naturellement.
·
- Voilà je ne sais combien de fois que vous dites
« Oui, naturellement,&gt; ce soir. Je veux bien accepter la
machine, comme cadeau d'adieu. Mais cela, non, » ditelle en déchirant le chèque, lentement, en tous petits
morceaux qu'elle jeta sur le foyer incandescent. « J'espère, &gt;&gt; ajouta-t-elle en regardant Marc d'un air de défi_.
« que vous n'êtes pas froissé, M. Fournier? »
A partir de ce moment, elle parut nerveuse et dit à
Marc, sans avoir l'air de le faire exprès, tout ce qu'elle
put trouver de plus désagréable. Par exemple elle lui
apprit que sa propriétaire de Harlesden était absente le
soir où il était venu chez elle : « Et c'est heureux, Ji
ajouta-t-elle, &lt;c qu'elle ne vous ait pas vu. » Puis, elle
trouva le thé mauvais, et demanda plusieurs fois quelle
heure il était. A un moment elle lui dit d'un ton sarcas.
tique : « Je pensais que vous vous seriez marié là-bas?»
et sans attendre sa réponse elle voulut partir, et une
fois dehors, elle dit que ce n'était pas la peine qu'ils
allassent chez Marc prendre la machine à écrire. Il
pourrait la lui faire porter le lendemain, ou bien elle-

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

265

même passerait la prendre chez le portier lundi prochain.
- Vous ne pouvez pas rentrer si tôt à Harlesden,
M11• Crosland. Il est à peine sept heures et demie. Nous
pourrions _faire une petite promenade. J'ai pensé à un
endroit où nous pourrions aller, et où je serais certainement allé, même si j'avais été seul, pour Je revoir
.tvant mon départ.
- Oh, à Chelsea, n'est-ce pas?
- Oui, à Chelsea, où il reste un peu de ma jeunesse et un peu de votre enfance, et le souvenir de la
personne très chère que nous avons perdue.
Elle y consentit, mais elle voulut faire à pied une
partie du trajet, et ils allèrent jusqu'à Hyde Park
Corner, où ils prirent un autobus. La nuit était déjà
venue lorsqu'ils descendirent au coin de King's Road et
de Oakley Street.
C'était une nuit de la première quinzaine d'octobre,
relativement tièdé. Ils suivirent Oakley Street dans
la direction du fleuve, puis tournèrent à droite dans
Cheyne Walk.
- Void le jardin, dit Marc. Prenons la petite allée
centrale.
- Et voici la statue de Carlyle, dit Queenie.
,.
- Le seul peut-être de tous nos voisins qui soit resté
là. Et la seule figure, peut-être, que je reconnaîtrais
dans le quartier, c'est sa bonne tête de vieux chien de
berger. Ah ! voici mon ancienne maison; ma fenêtre du
rez-de-chaussée. C'est de là que je vous ai aperçue pour
la première fois, un jour que vous vous étiez déguisée,
avec d'autres jeunes gens, pour visiter les convalescents
de l'hôpital. Vous souvenez-voBs ? Et vous rappelez-

�266

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ~ISE:

vous ce soir d'été où je vous ai reconduite à ~chmon~
a,ec votre petite amie Ruby ? Comme nous éuo_ns gais
tous les trois! .A: propos de je ne sais plus quoi, pour·
dire que vous vous étiez trompée, au lieu de~( I made
a mistake » vous avez dit : (c Oh, 1 .made a mtstoo_k » ;.,
c'était la première fois que j'entendais c~tt_e _pla1~~mterie d'écolière, et dans mon souvenir je 1a1 idel).t1fiéeavec vous et avec ce voyage à Richmond, où vous êtes.
arrivée endormie.
- Quelle mémoire vous avez !
· _ Et vous, avez...vous oublié tout cela ?
-

Peut-être que non.

_ Et le jardin abandonné, au coin de Cheyne Row ?
Nous y passerons tout à l'heure. Et vous souvenez. us avez vu le tableau d'Andromède ? Eh
VOU s•••• Vo
d d
bien vous souvenez-vous d'une petite Andromè e eIDDi~s de _quinze ans, qui n'était pas attachée à_ un
rocher, mais adossée à une porte dont elle tenait la,
poignée, tandis qu'à ses pieds un _monstre.•··
- Oh. ne parlez pas de .... Om, » murmura-t-elle en.
baissant la tête : (&lt; je me souviens. "
.
- Queenie pourquoi avez-vous été si méchante ce-soir ? Etait-C: que vous parliez sans réfl~hir? Oru.
plutôt, que vous n'aviez pas_ confia~ce en n~o1 et que ... ~
vous trouviez que nous étions, la.-bas, tlop près de
Mayf.tir ? Etait-ce cela ?

-

Peut-être.

.

.

- Oh alors tout est bien. Mais vous pouviez avoir:·
confiance' en moi et même venir pas.se.r un in~tant dans.
ma «. chambre de célibat;rire ». C'est très curieusement.
aménagé là-dedans. Ainsi la. baignoire est dans une

BEAUTÉ, MON :BEAU SOUCI .....

armoire. Et puis il y a toutes sortes de commodités.
Impossible de voir qui va 4ans l'ascenseur. Mais à toute
heure de la nuit, dans les escaliers et les corridors, je
me heurte à des fantômes parfumés qui font en marchant un bruit de soie. Des ombres de célibataires, jesuppose. Al1 ! c'est la première fois que· vous riez
depuis notre rencontre de ce soir.
- Et prob:iblement la dernière, car il sera bientôt
temps que je rentre.
- Queenie, ne recommencez pas à être méchante.
Songez. que je pars demain matin. Oui, vous allez rentrer. Mais avant, il faut que je vous dise quelque chose.
Certaines de vos actions qui n'ont eu aucune importance
pour vous, sans doute - de simples caprices de petite
fille, - peuvent en avoir eu beaucoup pour d'autres.
C'est une action de ce genre que je vous ai rappelée il y
a un instant, et vous m'avez dit que vous vous en souveniez. Eh bien, moi, je n'ai pas cessé d'y songer
depuis cette nuit-L1., et apTès quatre années écoulées, le
souvenir que j'en ai gardé est demeuré aussi net qu'il
l'était le lendemain. Vous, peut-être, n'y avez pas songé
une seule fois. Mais un homme garde ces choses-là
dans son cœur et il y pense, la nuit, quand il est seul.
Le monstre a souvent pensé à la petite Andromède,
Queenie, et il a tout revu dans ses rêves : cette douce Norwège, ce beau pays de neige ensoleillée; et quand vous.
m'avez dit ce qui .v-ous était arrivé, j'ai senti comme un
:::oup dans la poitrine parce que vous aviez gaspillé
pour w1 autre un trésor que vous m'aviez permis d'en-trevoÏr comme si nn jour il d~vait être à moi. Croyezvous qne si je n'avais pas sorfgé à vous, pendant ces

�268

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quatre ans, avec quelque chose de plus que de l'amitié,
j'aurais cherché à vous retrouver? Mais enfin, je vous ai
retrouvée et cela me suffit. Ne prenez pas le respect que
ie vous ai montré pour de l'indifférence, mais voyez-y
plutôt la preuve de la profondeur du sentiment que
vous m'inspirez, et de la maîtrise que j'ai sur moi. Je
.compte pouvoir revenir à Londres dans quatre mois, et
j'y installerai une succursale de mes bureaux du Con"t.inent. J'aurai besoin d'un secrétaire particulier ; je vous
offre ce poste. Vous n'aurez affaire qu'à moi, et n'aurez
.à craindre ni les promiscuités ni les médisances.
Queenie !.. .. Queenie !
Ella était partie en courant, et comme des passants
.-survenaient, Marc n'osa pas s'élancer à sa suite. Il la
vit qui atteignait le coin de Beaufort Street au moment
où passait un autobus \·enant de Battersea et dont elle
;avait dû apercevoir avant lui les lumières. Mais quand
Marc parvint au coin de la rue, il ne la vit plus, et en
.conclut qu'elle était montée dans l'autobus.
Personne n'avait fait attention à sa mésaventure, et
.du reste que lui importait ? 11 gagna King's Road,
très vite 1 avec un vague espoîr de la retrouver là. Mais
non, c'était absurde : pourquoi aurait-elle joué à cachecache avec lui? Pourtant il re&lt;;·int à Cheyne Walk,
repassa devant son ancienne maison, puis remonta
E:heyne Row et en arrivant au tournant il aperçut une
femme debout près de la palissade du jardin abandonné.
Elle était de la même taille que Queenie et il crut que
c'était elle, mais quand il en fut _plus près, il vit qu'il
s'était trompé. Il erra quelque temps, tout désemparé,
-Oans ce quartier rempli des souvenirs de sa jeunesse ;

BEAUTÉ, MO~ BEAU SOUCI •••.•

et tout à coup un grand souffle de vent qui bouscula.
des rameaux au-dessus de sa tête le fit frémir.
Il rentra dans King's Road, toute flambante et bruiss.1nte qe l'activité du samedi soir. Alors l'idée lui vint:
de. part~r pour Harlesden. &lt;&lt; En prenan~ un taxi, j'y
a~ve:ais enc~re ayant elle. &gt;&gt; Ma~s il n'en vit aucun qui
fut v1de, et 11 songea que cette démarche ne ferait
qu'irriter la jeune fille. « Et si elle m'aYait menti ? Si·
l'autre n'était pas parti ? )&gt; Il se sentit rougir. Etait-il
possible qu'elle l'eût si effrontément dupé ? Mais non,.
toutes les actisms, toutes les paroles de Queenie et cedernier incident l'assuraient qu'elle était libre. Ell; avait
peur, tout simplement; et après l'accident dont elleavait été victime, son premier mouvement était de fuir
dès qû'un homme la recherchait.
Il prit un autobus qui allait vers Piccadilly. Il étair
déjà tard, et après avoir dîné sans appêtit, il rentra chez.
lU1. Alors il se mit à écrire à Queenie une lettre d'excuses, mais dans laquelle il lui répétait son offre d'un
poste de secrétaire.
Tout à l'heure, quand il lui parlait, il s'était laisséentraîner par ses souvenirs, par la présence de la jeunefille à côté de lui dans l'ombre, et par ses propres.
paroles. En somme, il avait oublié sa résolution, et il
avait essayé de voir s'il ne pourrait pas la ramener ce
so_ir mêm~ à Mayfair. Et c'était pour cela qu'il avait
fait consciemment une peinture exagérée de ses sentiments, parce qu'il croyait que 1a plupart d1i temps les.
femmes retranchent au moins cinquante pour cent de
tout ce que les hommes leur disent lorsqu'ils leur parlent d'amour. Mais le point final qu'elle avait mis à son

�270

/ LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,discours lui avait soudainement fait éprouver tout de
bon la passion qu'il avait voul1;1 feindre. Sa lettre s'en
ressentait, et en la relisant, il eut honte. et ht recommença. cc Mais si elle aussi a joué la COfi'tédie ? si ce
brusque départ était calculé? Et calculé -aussi son désintéressement ? &gt;&gt; Ah, qui l'aurait pu dire ?
Il déchira- la page comtnencée, et prit une nouvelle
·feuille de papier. Il essaya d'être plus cohére11t, et de ne
rien dire qui pût effaroucher Queenis, éveiller ses
•
•
•
• ;i
..scrupules et sa méfiance, ou devenu - s.:ut-on Jamais.
- une arme entre ses mains.
Il n'y réussit pas tout à fait, et il a:i.uait peut-être
recommencé encore une fois cette lettre, si son réveil,
éclatant brusquement sur une table derrière lui, ne
.l'eût averti qu'il était temps qu'il se préparât à prendre
son train. Aiors, pom: qu'elle la reçut plus tôt, il des,œndit et h porta lui-même jusqu'au premier pilier
qu'il rencontra.
Quatre jours après, à Paris, il trouva sa réponse
dans son courrier du matin. Une courte lettre écrite à.
1a machine, et d'un style strictement coo1mercial, mais
&lt;lont la b.i.nalité même et la froide correction l'émurent,
car ... elle acceptait !

'l3EA.UTÉ, MON BEAU SOUCI ••.••

271

« Ah, il est encore là ! &gt;&gt; pensa-t-elle avec colère, au
moment où elle sortait du bureau où elle travaillait,
-&lt;&lt; et il va me suivre encore, et ciuq minutes après que
°je me serai assise à la table de la crémerie, je le verrai
-entrer, s'asseoir à une table voisine et me regarder fix-ement avec ses yeux de fou. Les premiers temps il sou-riait et me faisait des signes; mais maintenant il me
regarde fixement comme s'il me connaissait. Pourtant
:il n'y a rieIJ. dans ma tenue... Enfin, aucun autre
homme, jamais, ne songe à me suivre et pers01111e
n'ose me regarder ainsi. lJa jour il s'est assis à ma table
•et a même essàyé de me parler . .Mais je sais très bien
ne pas regarder, et n'avoir pas l'air d'entendre. Je ne
Tai regaTdé que cette seule fois ; et il a si distinctement
lu dans mes yeux que je le considérais comme un
-malotrn, qu'il a rougi, et s'est en allé aussitôt. Il me
"Persécute. J'ai déjà changé de restaurant ; je passe par
,des rues détournées, je modifie constamment mon
itinéraire pour rentrer chez moi. Rien n'y fait : je le
retrouve toujours à quelques pas de moi, avec son air
hagard et son chapeau ridicule. Il finira par m'aborder
.en pleine rue. »
- Puis-je vous parler ?
C'était fait : l'homme à l'air hagard était debout
..devant elle, son chapeau ri,dicule à la main.
- Non, dit-elle sèchement. Elle le regarda de la
-a:ête aux pieds et, le repoussa.nt avec ie bout de son
parapluie, elle passa.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

IL tourna les talons, et quand eUe osa jeter les yeux
autour d'elle, il avait disparu. Mais en arrivant à la
crémerie, elle se sentit regardée avec intensité par quelqu'un qui était a~sis au fond de la salle. C'était lui.
Il y avait déjà deux mois que cela durait ; ou du·
moins il y avait deux mois qu'elle s'était aperçu qu'il
la suivait. Quand cela avait-il commencé ? Peut-être
quelques jours seulement après son entrée au bureau
où elle était employée, c'est-à-dire il y avait environ
trois mois. Elle s'était apprise à ne jamais regarder les
gens qu'elle ne connaissait pas. Ainsi, il avait pu l'attendre et la suivre depuis tcès longtemps.
Si elle avait eu quelque collègue femme, elle se
serait fait accompagner, tant il l'effrayait. Mais elle ne
Youlait pas demander un service de ce genre à l'un èes
employés de son bureau, qui étaient tous des jeunes
gens. Il lui fallait donc affronter cette terreur, toute
seule et sans aucune protection.
Ses yeux, ou plutôt son regard, était quelque
chose d'affreux ! Elle le revoyait ~n rêve. Un enfant
qu'il aurait regardé de cette façon se serait mis à
pleurer. Quelle étrange fixité, et quelle expression
d'angoisse et d'insolence! Le soir, lorsqu'elle était dans
sa cham.bre, assise devant sa machine et travaillant,
tout à coup elle se sentait le cœur étreint par un hidewc
pressentiment. La porte allait s'ouvrir brusquement et
lui entrerait, la tête haute, et ses yeux ! ses yeux !., ....
alors, si un meuble craquait, elle courait; prise d'épouvante, jusqu'au commutateur, étetgnait la lampe et, grelottante, se déshabillait et se couchait dans l'obscurité.

2i3

BEAUTI:, MON' BEAU "SOUCI.....

Le lendemain du jour où il l'avait abordée dans la
rue, elle ne le vit pas. Le surlendemain non plus. Une
semaine, deux semaines passèrent ainsi. Elle commença
à se croire délivrée de cette obsession. Maintenant elle
osait flâner un peu, s'arrêter aux devantures des boutiques, faire le tour des grilles de Bloomsbury Square en regardant les jeux des oiseaux dans ce jardin triste
-et négligé, et où les voisins, gui en ont seuls la clé,
n'entre11t pas souvent. Elle aimait mieux Sicilian
Arcade, qui était encore dans sa nouveauté, et comme
une surprise dans Londres : une rue de Séville ou de
P.alenne, et quand on connaissait la Méditerranée, en
passant là on y songeait. Depuis, insensiblement,
l'atmosphère studieuse et mesquine de Bloomsbury l'a
pénétrée et l'a naturalisée. Ce serait un intéressant
sujet de psychologie citadine comparée, qu'un parallèle
entre Kingsway et le boulevard Raspail, deux contemporains que beaucoup de gens de cette génération ont
-vu naître.
Elle était contente de pouvoir enfin regarder à loisir
ces boutiques de Sicilian Arcade, sans crainte de rnir
surgir à son côté cet insolent, ce maniaque, ce fou. A
vrai dire, elle ~vait moins horreur de lui après ces quelques jours passés sans le voir, et même elle avait
éprouvé une espèce de soulagement déjà lorsqu'il
l';tvait abordée, et qu'elle avait entendu sa voix: il était
donc un être humain, et non pas un démon horrible
et muet.
- Si vous lisiez dans un journal.., ...
EUe frémit ; il était debout à s:t gauche, "mais il
regardait droit devant lui, en apparence tout occupé à
18

�2

74

LA NOUVELLE REYt'E FRANÇAISE

examiner les gravures exposées à la d~vanture d'une
boutique, et ses lèvres remuaient à peine..Elle fut tellement saisie qu'elle n'eut pas la force de fmr.
- ...•.. d~ns uu journal l'avis suivant : Messieurs Untel-et-un-tel, notaires, désirent communiquer d'urgence
av:ec M11 c Queenie Crosland au sujet du testament de
son cousin, mort à Philadelphie le vingt-quatre octobre
dernier, - je suppose que vous écririez à ces Messieurs
ou que, s'ils vous envoyaient un de leurs. ern ployés,
vous consent~ri-ez à l'écouter. Eh bien ....
Elle pensa avec terreur ; (&lt; Il sai:t mon nom! »
Elle osa tourner un peu les yeux vers lui. J;lle le vit
de pro6l, et fut surprise de lui trouvèr des traits si
jeunes, presque enfantins : ce menton arrondi et cette
bouche aux lèvres 1,1.n peu lourdes. Pourtant il a.vait
quelques the\·eux gris près des tempes. Un drôle de
profil qui contrastait avec le souvenir qu'elle avait deson regard, un profil qui la fit songer aux. mots c&lt; un
grand garçon».
..
-- ..... Eh bien,. ne serait-il pas plus simple et mc)lns
désagrénble pour vous d'écouter cet e01~loyé que de
vous exposer à être suivie encore tous les Jours, à toute
heure~ p::ir un homme que vous détestez et qui vous
fait peur ?
Il ne bougeait pas, ne se- tournait pas vers elle; et
elle vit que sa main, qui tenait une cigarei:te éteinte~
tremblait.
- Si vous avez une communication de cette nature
à me faire, pourquo_i ne me la feriez-vous pas ici même
et maintenant ? Je ae savais pas qne mon cousin fût
mort. Eh bien, je yous éCôute.

BEAffl, MON BEAU SOUCI.....

275

- L'affaire est un peu embrouillée, M"" Crosland,
Voulez.vous me permettre d'aller vous en parler chez
vous?
- Vous savez donc mon adresse ?
- Naturellement.
- Je ne comprends pas ... Non, pas chez moi.
- Très bien. VeuiHez donc vous trouver demain
samedi à trois heures de l'après-midi, ici tout près, et
sur votre chemin à la sortie de votre bureau: sous la
-colonnade du Musée. C'est ~n Heu très fréquenté, et
vous n'aurez rien à craindre. Au revoir, Mlle Crosland.

El1e n'irait pas. Elle se demandait même pourquoi
elle l'avait écouté, au lieu de s'éloigner dès qu'eile s'était •
aperçu qu'il était là. Cette histoire d'avis dans un journal
et d'héritage n'était qu'un mensonge, et un mensonge
tnal fait ; rien qu'un prétexte pour entrer en relations
avec elle. Ponrtam, non seulement il savait s011 prénom
et son nom, - qu'il avait pu apprendre en interrogeant
sa propriétaire de Harlesden ou quelque voisin, mais c'était bien en effet à Plnladelphie que son cousin
habitait, et elle savait qu'i1 était depuis longtemps
malade. Comment cet inconnu avait:.il appris cela?
Il fal1ait qu'il eût fait une enquête très minutieuse;
mais cela ne l'autorisait nulletx1ent à entrer en relations
avec elle. Si véritablement son cousin était mort, elle
l'apprendrait.., - mais par qui? Par sa tante, avec ~ui
elle était brouillée et qui ne savait pas son adresse ?
« J'aurais dû exiger qu'il s'expliquât sur-le-champ )&gt;.
Tant pis, il était trop tard à présent; elle n'irait pas.
Le lendemaiP, à la fermeture de son bureau, elle

�276

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rentra chez elle, prit le thé dans sa chambre, s'habilla,
sortit de nouveau pour se promener. Il était quatre
heures. Il avait d{j se lasser d'attendre. Elle prit lé chemin de fer souterrain dans la direction du centre, puis
un autobus qui l'amena vers Southampton Row, et
comme il était déià près de cinq heures quand elle y
arriva, elle se dit qu'elle pourrait bien passer devant le
Musée, seulement pour voir si par hasard il y était
encore. Elle venait à peine d'entrer dans Great Russell
Street, qu'elle le vit debout sur les marches du Musée.
Elle s'enfuit, et ne fut tranquille que lorsqu'elle se
retrouva chez elle. Mais elle ne put s'empêcher de sourire en pensant qu'il l'avait attendue si longtemps en
vain. Oh, c'était bien fait : lui-même il s'était mis au
Musée, avec les curiosités et les antiques, et près de ces
deux grandes et bizarres figures de pierre qu'on voit, de
la rue, sous la colonnade I Après cette déconvenue, il
n'oserait plus se montrer. Mais sa tranquillité ne dura pas
longtemps. « C'est vrai, se dit-elle soudain, il sait mon
adresse! J&gt;
Elle eut l'impression que toute retraite lui était wupée. Elle finirait par le voir entrer dans sa chambre,
comme elle l'avait vu si souvent en imagination. Car ses
premières impressions n'ayaient pas été effacées par le
..court entretien qu'elle avait eu avec cet homme. C'était
cet entretien qui lui paraissait un rêve : il avait été si
rapide; tandis que son affreux regard l'avait poursuivie
pendant si longtemps. c&lt; S'il ose venir, je le fais arrêter»,
.se diHlle. Puis elle alla donner un tour de clé à sa
porte.
Elle venait à peine de se rasseoir, qu'on frappa. Elle

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

277

frémit . . On frappa encore ; et elle trouva la _force de
dire :
- Qu'est-ce que c'est ?
- Une dépêche pour vous, Mademoiselle trosland
répondit la voix de sa propriétaire. Elle remarqua que s~
propriétaü:e la traitait avec plus d'égards, et moins familièrement, depuis quelque temps.
Sa première idée claire fut que c'était Marc Fournier
qui lui annonçait son retour prochain. Il ne lui avait
écrit que deux fois depuis son départ ; sa dernière lettre
remontait à cinq semaines et pourtant il y avait quinze
jo~r~ qu'elle lui avait envoyé un nouvel acompte de dix
shillings sur sa dette. Sans doute il avait dû avoir trop
à faire pour écrire, et il t~légraphiait. Ce ne pouvait être
que cela, puisque lui seul savait son adresse. A moins
que I'autre ...
Elle s'était trompée : la dépêche était de sa tante,
Madame Longhurst, qui l'invitait à venir la voir le lende~ain dimanche dans l'après·midi. Elle ajoutait qu'elle
avait une communication importante à lui faire.
D'abord elle fut déçue : pourquoi ce silence de Mart ?
Mais enfin elle avait- tellement besoin, en ce moment, de
se sentir moins seule, de savoir qu'on s'occupait d'elle
qu'il se fit en elle une détente, et un peu plus tard ell;
se surprit en train de chantonner. C'était comme si le
rude climat dans lequel elle avait vécu tous ces derniers
mois s'était soudain radouci. Elle allait donc rentrer en
contact avec sa famille ! « Après cela, vous ne pouvez
plu_s rester chez tnoi, &gt;&gt; lui avait dit sa tante, et alors elle
était montée dans sa chambre;:et dès que Madame Long•
hum était .sortie, elle avait quitté la maison.

�278

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle arriva vers le milieu de l'après-midi, et ce fut
comme si rien ne s'était passé. Madame Longhurst
l'embrassa et parla de choses indifférentes. Pas la moindre allusion au passé. Elle lui dit même, au bout d'un
moment:
,
- Vous êtes plus jol.i~ que jamais, ma chère enfant !
Puis elle ajouta très vite :
- Il faut que vous preniez le thé avec nous ; votre
oncle est sorti, mais nous aurons un visiteur, un ami.
Oh ! j'oubliais de vous annotlcer la nouvelle. Notre
cousin est mort et par son testament vous héritez de
mille livres. Il aurait pu 'mieux. faire après toute la peine
qu'Edith s'était donnée pour lui ; mais enfin ... Naturellement c'est votre oncle qui, étant votre tuteur, aura
la garde de cette somme iusqu'à votre majorité. Il vous
expliquera tout cela. Et vous savez, Queenie, que si
vous voulez revenir vivre ici, vous le pouvez.
- Vous savez que ... l'enfant... est mort?
Elle fit t&lt; oui » avec les paupières.
- Mais comment l'avez-vous_su ? et mon adresse, qui
vous l'a donnée ?
Madame Longhurst la regarda un instant et sourit,
puis elle répondit :
- Quelqu'un qui s'.intéresse beaucoup à vous. Moimême j'avais cherché à vous retrouver, mais saru; y
réussir. Lui, a réussi. Et maintenant, Queenie, la servante est sortie, et-vous m'aiderez à préparer le thé.
Elle était encore dans la cuisine lorsque sa tante l'appela : leur visiteur venait d'arriver.
- Monsieur Harding. Ma nièce Queenie.
- Comrpent allez-vous ? dit M. Harding.

llEA"IJTÈ, MON llEAU SOUCI.....

2 79

Elle le regarda, béante. C'était lui/
Mais elle n'eut pas le temps de se livrer à sa. surprise :
il apparut que M. Harding était le plus gai et le plus
jovial des hommes.. Il parlait constamment, riait, faisait
des plaisanteries. Il aida fes da.mes à préparer la table
pour le thé. Puis il alla au piano, l'ouvrit et se mit à
chnnter tour à tour én :mgb.is et en français, avec toutes
sortes d'intonations comiques. Et quand en-fin Qneenie,
assise en face de lui à table, osa le regarder, élle fut
étonnée de ne plus trouver dans ses yeux cette expression étrange qui l'a,a.it tant effrayée. Il tallait vra-iment
que son imagination lui eût joué un tour. M. H:rrding
avait le regard extraordinairement vif, sans doute, mais
plutôt sympathique, ce qu'on appelait alors cc l'œil
Joyeux i&gt;.
- Oui, ma éhère Madame Longlrnrst », dit-il en se
tournant vers la tame de Queenie, « oui : il suffit de
vouloir les cboses ayec intensité, et alors on découvre
tout, et,_ comme dit le proverbe ch in ois : Cl Avec le céré-monial et la musique tout est possible dans l'Empire )&gt;.
Oh, avez-vous parlé à Yotre nièce de l'héritage qu'elle a
fait en son absence ? L-t voi1::i dotée. Aussi ai-je bien
envie de faire ma. demande tout de suite ... Madame: Longhurst, si je disais à votre charmante nièce : Reginald
Harding, rentier, 32 ans, vous deJnande ~i vous voulez
être sa femme, que pensez-vous qu'elle répondrait ?
- Vous saHz,. Queenie : il parle sêtiéusement. C'est
sa manière à lui ; mais ce qu'il vient dire, il me l'a
répété cent fois.
- Que croyez-vous qu'elle dirait à cela, Madame
Longhurst ? Mais peut-être demanderait-elle quelques

�280

LA NOUVELLE REVUÈ FRANÇAISE-

détails. Eh bien, je vous ai donné l'adresse de mon
médeèin et celle de mon banquier, n'esNe pas, Madame
Longhurst? Et quoi encore ? Appartement à Londres ;
grande maison à la campagne ; automobile.,_ Je ne sais
pas s'il est bien nécessaire d'ajouter, - c'est un simple
détail, - que-dans le cas où je serais accepté, ma femme
recevrait d'abord mille livres pour son trousseau et deux
mille livres pour ses bijoux ; quatre-vingts livres par
mois pour le ménage ; vingt livres par mois pour son
argent d~ poche, et ses notes personnelles payées jusqu'à
concurrence de cinq cents livres par an.
- Eh bien, Queenie, que diriez-vous, ma chère ?
Ah t M. Harding, elle croit que vous plaisantez et elle
n'ose pas ... Queenie, c'est par M. Harding que j'ai su
tout ce qui vous était arrivé ; c'est lui qui vous a retrouvée et qui vous a fait revenir ici.
Depuis que cette conversation avait commencé,.
Queenie se sentait mal à son aise. Les paroles de
M. Harding ne parvenaient pas jusqu'à son intelligence.
Vraiment, elle ne les avait pas comprises; tout ce qu'ellecomprenait, c'était que ce Monsieur et sa tante avaient
organisé un complot contre elle. L'amabilité de sa tante
l'inquiétait ; l'enjouement de M. Harding l'irritait. Elle
se mit instanranément sur la défensive et les premiers.
mots qu'elle trouva furent ceux-ci :
- Je dirais que je suis déjà fiancée.
- Je ne le crois pas ! cria Madame Longhurst. Vous.
ne pouniez pas dire comment s'appelle v"otre fiancé.
- Voilà une chose que je n'avais pas apprise, balbutia
M. -Harding.
- Je suis fiancée à M. Marc Fournier, un étranger~

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI .....

28r

en ce moment absent, et qui doit revenir le mois prochain. Tante, c'est ce Monsieur dont mère a dirigé
la maison avant notre départ pour l'Amérique. Et maintenant il faut que je m'en aille. Je suis fâchée d'être
venue et je ne reviendrai plus ici.
Et sans même saluer, elle partit.
Son intention avait été de rompre une seconde fois:
avec sa tante, et du même coup avec ce M. Harding, son
ennemi, avec qui sa tante avait fait alliance. S'il osait
l'aborder encore une fois dans la rue, elle appellerait un
agent.
Mais elle vit bien qu'il lui était impossible de rompre
avec sa famille. Dès le l'endemain de sa visite à sa tante,.
M. Longhurst, son oncle et tuteur, vint la voir chez
elle. Il lui fournit toutes sortes d'explications, qu'elleécouta distraitement, concernant son héritage.
Lui non plus, ne fit aucune allusion au passé. C'était
un homme froid, assez effacé dans sa maison, et d'une:
tournure d'esprit ironique ; et sa nièce fut surprise de
voir qu'il lui témoignait plus d'affection que d'ordinaire,.
et la traitait même avec considération.
Après ce qui s'était passé, il y avait dix mois, elle
aurait cru que ni son oncle ni sa tante n'auraient même
daigné la reconna1tre s'ils l'avaient rencontrée dans ]a,
rue. Alors l'idée que tout cela était dû à I1intervention
de M. Harding lui traversa l'esprit. Justement son oncle,
ayani: épuisé l'affaire dont· il était venu l'entretenir, parlait
M. Harding.
- Permettez-moi de vous dire que vous avez bien
joué. Votre mère non plus n'avait pas mal joué quand.

ae

�LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

elle a réussi à attmper Crosland. Mais vous, c'est encore
mieux : vous n'avez pas dix-neuf ans, et voilà un homme
de près de cent mille livres accroché à votre hameçon, et
déjà hors de l'eau et tout pantelant à vos pieds sur
1'herbe ! Et tout cela, en le fuyant, en ne rnulant absolument pas le voir, en l'écarta.nt avec le bout de
votre parapluie, comme s'il eût été un mendiant
ivre. Admirable. Et puis, hier, le coup final : vous
êtes déjà fiancée t Après cela, c'est affaire faire. Il est
désespéré. Il in'a accompagné jusqu'au tournantde la me,
où je vais sans doute le retroùver tout à l'heure, bien
.qu'il m'ait dit adieu. Nous nous étions souvent demandé,
votre tante et moi, si ses intentions étaient honorableli
car ses façons d'être sont si bizarres, - mais cela vient
de son éducation et de sa richesse : un enfant unique, et
un hornme qui n'a pas été habitué à s'entendre dire non.
Et puis la situation était... un peu équivoque. Mais
depuis hier nous n'avons plus aucun doute là-dessus :
c'est le mariage .. A présent qu'il est persuadé qu'il a un
Tival ! Oh, j'ose dire que je le comprends ... Quelle peine
il s'est donnée pour savoir qui vous étiez, et pour arriver de proche en proche jusqu'à vous. A vrai dire, il n'a
pas autre chose à faire-de toute la journée.
Elle ne répondit rien à cela, qu'elle. avait du reste à
peine écouté. Dès qu'il ét1it question de M. Harding,
elle se réfugiait en pensée auprès de Marc Fournier. Il
.allait bientôt revenir. Elle serait sa secrétaire, et il était
probable qu'elle aurait beaucoup moins de travail et
beaucoup plus de liberté que dans le bureau où elle était
.à présent. .Et puis, elle aurait quelqu'un qui s'occuperait
.d'elle et la protégerait, un homme qu'elle connaissait

'BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

283

&lt;lepuis longtemps. Quant aux relations qu'elle aurait
:aYec lui ... D'abord, ne serait-elle pas sa secrétaire ? et
,ensuite, elle espérait que Marc se comporterait comme
il s'était comporté pendant. ces deux jours qu'elle avait
passés avec lui dernièrement. Elle y veillerait. Mais tout
&lt;:e qu'elle savait èest qu'elle s'était placée sous sa protecti~n, q~'elle ie considérait comme son maître, qu'elle
lm avait, dans le secret de son cœur, prêté serment
..&lt;!.'allégeance. Mais pourquoi n'écrivait-il pas?
Au moment ou elle se posait cette question, Marc lui
:avait déjà écrit, et elle reçut sa lettre le lendemain. Des
.affaires l'obligeaient à rester plusieurs mois sur le Continent (il écrivait d'Italie) ; mais il pensait beaucoup à
elle, et tâcherait d'aller faire un tour à Londres dans le
~ourant de l'ét€, uniquement pour la voir. Ah, enfin
. .
i
quel qu ,un l'a1ma1t...
·
Pourtant, ce retard qu'il annonçait l'inquiéta. Elle
reprit sa lettre et fit, pour la première fois, ce que sa
·mère, dans ses moments d'ambition intellectuelle, avait
rêvé de faire: de la critique de texte. « Plusieurs mois»,
.cela pouvait vouloir dire trois, quatre mois : donc, Marc
serait à Londres en juin au plus tard. Mais d'antre part, il
,annonçait qu'il viendrait, pour quelques jours seulement, &lt;&lt; dans le courant de l'été &gt;&gt;. Cela voulait dire que
.son installation à Londres était remise après l'été. Ainsi
~&lt; plusieurs mois &gt;&gt; signifiait « pas avant l'automne &gt;&gt;.
C'était bien long, et pourquoi n'avait-il pas mis plus de
_précision dans ces dates ?
Après son oncle, ce fut sa tante qui vint h voir à
.Harlesden. C'était un dimanche matin, et quand

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Madame Longhurst entra, Queenie, assise à sa table
devant son miroir, tenait une grande gerbe de ses cheve~x dans sa main gauche, tandis que de sa main droite
elle brossait vigoureusement 1a fine soie d'or pâle qui
s'éparpillait le long de son bras nu et sur sa gorge.
Madame Longhurst prit l'autrê chaise et vinf s'asseoir
près de Queenie, mais de façotJ à la voir de face.
- Mon mari m'avait bien dit qu'il avait été choqué
en vous trouvant dans une chambre si misérable, mais
je ne m'attendais pas à un tel dénûrnent. Ma pauvre
enfant, comment avez-vous pu ?•. . Enfin, nous avons:
pensé, bien que les coupons de votre héritage ne
soient pas encore échus, que nous pouvions vous
avancer la moitié de votre rente, c'est-à-dire les vingt
livres que voici. Non, sotte, ne me remerciez pas: c'est
votre argent. Quelle chevelure vous avez, mon enfant!
et longue, épaisse et légère, tout à fait les cheveux de
fée de votre mère, à qui vous ressemblez tant; et comme
vous avez grandi et comme vous êtes devenue forte
depuis un an ! Laissez-moi vous regarder.
Du bout des doigts, comme elle aurait défait un sac de
bonbons, Madame Longhurst dénoua les rubans bleus
qui attachaient la chemise de Quee.nie à ses épaules, et
d'un geste brusque elle abaissa le liiJge.
- Soie et satin, ma chère ! Vous êtes déjà aussi formée que l'était Edith dans les premières années de son
mariage, quand nous avions coutume d'aller tous les
étés aux bains de mer à Bexhill.
- Non, laissez ; ils me font mal.
- Cela ne fait rien, il faut que je les baise tous les
deux. Voilà ... Et &lt;&lt; cela &gt;&gt; n'a pas laissé de traces ?

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI •••• ,

Elle fit signe que non.
- Quelle chance vous avez, en tout, et pour tout! A
propos, il faut que je vous demande pardon d'avoir
parlé trop vite, dimanche dernier. Mais j'ai été si surprise quand vous avez dit que vous étiez fiancée, que
je n'ai pas eu le temps de voir que c'était une manœuvre.
- Ce n'était pas une manœuvre ! J'ai dit la vérité.
- Oh vraiment ! eh bién, quand se fera le mariage ?
, - En automne, c'est-à-dire ...
• - C'est-à-dire jamais, n'est-ce pas ?
- Et pourquoi, jamais ?
Elle lui dit le peu qu'elle savait sur les occupations et
la position de Marc Fournier ; puis elle conclut :
- Voilà quatre ans que nous nous connaissons, et
que nous n'avons pas cessé de nous écrire. Je recevais
ses lettres au bureau de poste, quand je vivais chez vous.
Et je l'ai revu il y a quatre mois, et il devait . revenir ces
jours-ci, mais ...
- Mais il reviendra plus tard, ou une autre fois. Y
.a-t-il ea, quelque chose entre vous ?
Elle fit signe que non, et, se décidant à parler :
-- Non, et il m'a seulement offert de me prendre
comme secrétaire. Et alors, j'ai pensé que peut-être ...
Tenez, c'est lui qui m'a donné cette machine à écrire et
ce tapis.
- Quelle munificence !
- Oh, il voulait me donner beaucoup d'autres
choses encore. Mais j'ai refusé, et je lui ai déjà rendu un
peu de ce qu'il a dépensé pour moi.
'
- C'était bien la marche à sui'Vre pour vous faire

�.286 •

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

épouser ; seulement il aurait fallu que l'autre y mît du
sien.
-...
- Comment pouvez-vous... ? Mais je n'ai jamais.
songé à cela !
- Lui non plus, apparemment. Ob, c'est bien ce que
j'avais pensé, et vous êtes libre. Vous n'a\'eZ plus que
ce choix: ou bien ramasser avec difficulté et en vous
salissant les doigts un liard qu'on vous jette en aumône,.
ou bien ouvrir ces petites mains pour qu'il y tombe·
plus de liasses de billets de banque qu'il n'en peut tenir
entre vos deux bras! Donc, votre choix est fait. Et
voyez, vous avez déjà un des porte-bonheur traditionnels.
d'une mariée, &lt;&lt; quelque chose de bleu »: ces rubans. Jesuppose, ma chère, que vous m'autorisez à répéter à
M. Harding la conversation que nous venons d'avoir en
ce qui concerne vos relations a,·ec votre (&lt; foncé )l français... Oh, avec des ménagements; je veux dire: en_
ne répétant que ce qui est très favor.able pour vous,
c'est-à-dire presque tout; mais en lui laissant quelques.
doutes en ce qui concerne les intentions de son rival,
- juste ce qu'il faut pour l'inquiéter et alimetiter sa
jalousie.
- Pourquoi ne pas tout lui dire franchement, etmême plus qu'il n'y a eu, si c'est lui qui vous a chargée
de venir me le demander ? Qu'est-ce ~ue œla peut me
faire, puisque je ne veux pas Je· lui.
- Vous êtes tout à fait folle! Je ne sais pas quelle
sorte d'homme l'autre peut être; mais Reginald Harding est loin d'être laid ou d-éplaisant.
· - Je vous dis que je le hais! Voilà d-es mois que je le
hais, avec sa ma11ière insolente de regarder les gens. Et.

BEAl,JTÉ, MO}l' BEAU SOUCI •••••

l'~utre j?~r, ,comme il ~aisait sonner son argent ! ll
na _pas laird un Londomen: c'est quelque campagnard
vaniteux et sot.
- Oh, ma chère, comme vous .Yous trompez ! un.
homme si spirituel, et qui a vécu je ne sais combien.
d:aon~es à l'étr:rnger. Et un artiste~ il peint pour se&lt;l1stra1re, m'a-t-il dit. Il n'est pas Londonien ? de naissance non, naturellement: il est né dans la résidence de
sa famille en Somerset,_et non pas dans une arrière-boutique de l'East-End, mais il connaît Londres mieux que
vous. Comment en serait-il autrement, à trente-deux
ans et avec près de trois mille livres de rentes annuelles f
. - Ou~, je sa~s :_ le grand, le seul argument qu'il daigne
fatre valoir. Ma1s Je ne le connais pas, et il ne me connaît pas, ce monsieur do Somerset.
-:-- Vous ~enez de dire que vous le haïssez depuis des
mois, ~t mamtenant v0us ne le connru.ssez pas. En tous
~~, lui vous connaît. Il m'a dit : « Oh, Mm• Longhurst7 •
J a1 tant regardé Queenie, que je suis sùr p.1aintenani:que je la connais jusqu'aux profondeurs de son âme! »,
. - Oh, je ~is qu'il m'a regardée. Et il se permet de,
&lt;l1:e « Queeme &gt;i en parlant de moi ? Je vous ai dit, une
fo1s pour toutes, que je n'en veux pas! Et je ne m~explique
pas, tante, le rôle que vous jouez dans cette affaire ..
Tenez, reprenez cet argent; qui me dit qu'il ne vient
~-s de la poche de Monsieur (( Quel-est-son-nom ? » Je·
n en veux pas non plus; reprenez-le.
. .- Ne soyez pas stupide. Vous voulez savoir le rôle queJe ~oue dans tout cela? Celui d'une parente qui désire vous
voir heureuse et bien mariëe, et qui voudrait vous voir
saisir une occasion inespérée, une opportunité unique,.

�288

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que pas une fille sur mille n'a la chance de rèncontrer.
Songez donc: il sait tout, et il a tout pardonné.
Queenie se leva, frémissante.
- Il n'a rien à pardonner! cria-Hlle, et l'indignation
la fit rester haletante, ne trouvant plus de paroles.
Mme Longhurst se leva, un peu effrayée. Les yeux de
Queenie brillaient méchamment, et toute son attitude
.exprimait l'entêtement, la dureté, et la fureur d'une
jeune guerrière saxonne. Mais en même temps, le regard
innocent et. tendre des deux fleurs de chair démentait '
le regard farouche des yeux et n'exprimait que la douceur, l'abondance et la paix.
- Non, dit Mru• Longhurst; non, c'est moi qui dis
cela, ce n'est pas lui. Il n'a pas dit qu'il pardonnait. Il a
dit : {&lt; A partir du moment où j'ai vu M11• Crosl::md pour
la première fois, nous avons cessé l'un et l'autre d'avoir un
passé; et je me suis juré que jamais il ne serait fait la
moindre allusion à ce passé. &gt;&gt; Voyez comme il est délicat, ma chère. Et n'est-il pas très doux, pour une femme,
de sentir qu'on l'aime à ce point? Oui, c'est cela, calmezvous. Et ce soir je vous attends chez nous à l'heure du
thé. Calmez-vous, ma chérie. Là, ma belle. Eh bien, au
revoir, Queenie .....
Après le départ de sa tante Queenie demeura quelque
temps pensive et les yeux baissés. Puis peu à peu son
visage prit une expression de douceur, à laquelle succéda un sourire, et enfin elle rit joyeusement. Et elle fut,
pendant cet instant, tout à fait semblable à la femme
peinte sur le vase que décrit Thyrsis dans la Première
Idylle de Théocrite : cc Mais à l'intérieur de la guirlande
on a représenté une femme, chef-d'ceuvre des Dieux,

BEAUTÉ, MON BEAU SOOCI •••••

P;trée d'un voife et d'une ceinture; et de chaque côté
delle, des hommes aux cheveux bien peignés se querellent av.ec des paroles; MAIS CES CHOSES NE TOUCHENT
POINT SON CŒUR, et tantôt elle regarde cet homme-là en
riant, et tantôt elle tourne sa pensée vers l'autre. »
Elle fit en sorte d'arriver en retard chez sa tan te: elle
se disai: que M. Harding l'attendait avec impatience, et
elle était heureuse de pouvoir le tourmenter ainsi. Du
reste, elle corn ptait presque qu'il lui ferait une nouvelle demande, et cette fois-ci dans les formes, solennellement. Aussi fut-elle surprise et déçue quand elle
trouva sa tante et son oncle seuls dans le salon.
Ils insistèrent pour qu'elle quittât sa chambre de Harlesden et revînt habiter chez eux. Cela ne lui coûterait
rien, elle• serait bien plus confortablement looée
et se
b
&gt;
trouverait moins éloignée de son bureau. Mm• Longhurst
la fit monter avec elle pour qu'elle revît son ancienne
chambre, sa chambre de jeune fille, et elle fut étonnée
d'y trouver, parn1i bien des objets familiers, quelques meubl~s ~o~veaux: un joli fauteuil et une table qui, lorsqu'on
faisait Jouer un ressort, se transformait en un petit
bureau : il y avait même du papier à lettres dans les
casiers. Et les rideaux et toutes les tentures étaient
neuves. Queenie, sans rien dire, s'approcha de la fenêtre
e: regarda le paysage tranquille qu'elle connaissait si
bien : un tronçon de rue et les maisons d'en face avec
les colonnes de leurs porches, leurs façades enduites de
stuc jaune ou blanc, et leurs fenêtres carrées dont les
stores intérieurs étaient presque toujours baissés. A
gauche, on voyait les arbres d'un square que dépassaient la
-19

�2~

LA NOUVELLE JŒVUE FRANÇAISE

tour et les pinacles d'une église. Il n'y avait rien de
changé. Elle non plus, croyait-elle, n'avait pas changé;
et elle sentait toujours en elle son âme d'enfant, libre,
rêveuse, brutale et fermée.
.
.
_ C'est votre oncle qui vous a fait cette surpnse,
Queenie.
- Oh c'est lni ? dit-elle.
- Qui d'autre pourrait-ce être? dit Mme Longhurst
en souriant. Eh bien, vous revenez vivre avec nons?
Pour toute réponse, elle alla embrasser sa tante; puis
les deux femmes redescendirent.
Ce ne fut qu'au bout d'une heure que Mme Longhurst
dit comme s'il se fût agi d'un détail sans importance-,
qu~ M. Harding n'avait pas pu venir et s'était excusé.
Dès le lundi soir elle quitta Harlesden et re~nt vivre
chez les Longhurst.
Toute la semaine passa sans que 1e nom de
M. Harding fût prononcé une seule fois. Queen~e fut
souvent sur le point d'interroger sa tante, mais son
amour-propre l'en empêcha. M. Harding ne reviend~it•
il plus? Cet homme qui, dès leur s~c~nd_e conversat10~,
l1avait demandée en mariage, était-il_bizarre et cap-nâeux au point de s'être détaché d'elle aussi soudainement qu'il avait semblé s'être épris? Oh que n'_aur~t~
elle pas donné pour s_a:oir c~ que
t~nte _ava~t dtt a
M. Harding .après la v1s1te quelle Im avait f~1te a Harlesden ! Mais avait-elle même revu M. Harding ?
Vers la fin de la semaine Queenie était véritablement
inquiète -ou du moîns sa cv.riosité était excitée au plus
haut point; et la seule chose qui la satisfü un peu fut

:a

IŒAUTE) MON BEAU SOUCI .....

une allusion, - ou ce qu'elle prit pour une allusion, de son onde. Le samedi matin, comme elle sortait de la
salle à manger où elle venait de déjeuner hâtivement, et
qu'elle se précipitait vers le portemanteau pour enfoncer
rapidement son chapeau sur sa tète et mettre son
imperméable, elle se heurta à M. Longhurst qui lui dit
qu'elle était bien pressée. Elle répondit qu'elle craignait
d'arriver en retard à son bureau de Holbqro. ·
- Oh, vous allez à votre bure:m, ma chère. Quelle
drôle d'idée !
Enfin, le dimanche à l'heure du th~ on sonna, et
c'était M. Harding. Elle se mit aussitôt sur la défensive.
Elle n'aurait pas su dire si elle lui gardait rancune de
n'être pas venu le dimanche précédent, ou
elle était
fâchée qu'il fût revenu, mais elle se sentit mal disposée
à son égard, et saisit toutes les occasions qu'elle trouva
de lui montrer l'aversion qu'il lui inspirait. fa même,
da-nsles semaines qui suivirent, cela devint une habitude:
elle n'intervenait guère dans la conversation que pour
dire quelque chose qui, directement ou indirectement
devait blesser M. Harding, et souvent sa: tante · étai;
obligée de l'avertir ou de la rappeler à l'ordre. Mais lui,
semblait ne- pas s'en apercevoir, et du reste il ne s'adressait presque jamais à elle.

sr

Il venait maintenant tous les soirs après le souper, et
passait une heure dans le· snl-on des Longhurst. Comme
M. Longhurst n'était presque jamais là, Reginald restait
avec les deux dames, rncontant des histoires amusantes,
décrivant des scènes, des paysages, et des traits de
mœurs qu'il avait observés, principalement en France et
e1;, Algérie. Puis il ·s'asseyait au piano et jouait quelque-

�'BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....
292

LA NOUVELLE REVUE FRA.NÇAISE-

fois pendant une demi-heure de suite, après quoi il
prenait congé~ ass_ez soudainement, en baisant la main de
Mm• Longhurst et en s'inclinant cérémonieusement
devant Queenie. Ces visites ne duraient jamais plusd'une heure.
Queenie voulait se persuader qu'elles duraient trop'
et même un soir elle dit à sa tante ;
- Mais que vient-il faire ici ?
- Quoi, vous ne le savez pas, ma chère?
Un instant une idée folle traversa l'esprit de Queenie;
elle avait trop rabroué et trop humilié M. Han.ling, et
s'il continuait à venir, c'était pour Mm• Longhurst. Déjà
une ou deux foisi elle avait remarqué qu'il regardait sa
tante avec tendresse, ou tout au moins avec admiration.
&lt;( Après tout, elle n'en avait pas souci! Mais la prochaine fois, pour qu'ils fussent plus libres, elle se retirerait dans sa chambre. »
Pourtant elle ne le -fit pas. &lt;&lt; Tant pis si je les gêne».
Les histoires de M. Harding et la musique qu'il jouait
la distrayaient. _Elle s'amusait aussi à l'obserœr, et elle
comprit peu à peu que ce qu'elle avait trouvé de singulier dans sa personne venait de ce qu'il avait vécu à
l'étranger. Evidemment, ces petitsnaussements d'épaules,.
ces façons de secouer la tête, ces jeux de physionomie,.
ces jolis gestes des doigts, et même ce petit peu d'accent
- voulu - et qui rappelait à Queenie celui de
Marc Fournier, - tout cela ne venait pas du Somerset.
Elle s'en rendit bien compte un soir où elle le vit mimer
une scène de querelle et de réconciliation entre un Français
du Midi et un Anglais. L-t vérité, c'était que Marc Fournier avait pris, à Londres, un peu de ce qu'on appelle

293

en !rance « _le genre anglais »~ tandis qu'à Paris,
Regmald Harding avait étudié et s'était 3.isimilé le chic
français, dont il faisait parade surtout lorsqu'il se trouvait
dans son pays d'origine. Les hommes absolument
dépourvus d'affectation sont rares, et assez ternes. ·
Il y avait une autre raison qui la fit rester au salon
lorsque M. Harding y était: elle crut sentir qu'il faisait
&lt;le grands efforts pour ne jamais la regarder et qu'il
évitait de rencontrer ses yeux; et elle ess..;ya de le
prendre en foute. Mais elle eut beau faire elle ne
réussit. pas à ~bte~ir de lui autre chose qu'~n regard
tr~nquille et d1stra1t, de temps en temps. Et elle pouva1~ se demander, parfois, si c'était bien là l'homme qui
était ré~olu à l'épouser et qui l'avait même déjà demandée
en mariage, et qui n'était là que pour elle. Cela l'irritait
sans qu'elle s'expliquât pourquoi. Puis, une fois ell~
s'aperçut qu'il regardait souvent dans la direction' d'un
";ir~ir pe1:du au mur, et d'abord elle avait cru que , _
c était son image à lui qu!il y regardait. Mais enfin elle
.com?rit que, de la façon dont ils étaient placés., c'était
son image à elle que Reginald y voyait ..... Elle fut surprise d'avoir dit en pensant à lui: c&lt; Reginald &gt;&gt; et non:
&lt;&lt; M. Harding )). Mais cette façon de regarder en cachette
son image, au lieu de la regarder elle-même en face lui
&lt;léplut et l'irrita encore davantage. Et uneautrefoisq}elle
-s'é1:1it laissé aller à l'examiner attentivement, puisqu'elle
était certaine qu'il fuyait son regard, il l'avait regardée
.comme pour lui dire: &lt;&lt; Quand -aurez-vous fini de me
-fixer_?.)&gt; Elle avait rougi de dépit, mais en voyant qu'il
sounatt, - tout en continuant à parler à Mm• Longhurst, - elle sourit aussi.
•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Un dimanche en prenant le thé, Queenie, distmite ou
énervée, mania son couteau si maladroitement que la
pointe la blessa légèrement au pouce droit. En voyant
l'a.cciden½ Regin:ald, qui était assis près d'elle, eut un
frisson et saisit son propre pouce entre les doigts &lt;le sa
main gauche, comme si c'étatt lui .qui se fûi coupé. Il fit
cela si naturelle.ment, si inconsciemment, que Mme Longlmrst ne put s'empêcher de rire, mais il était trop
occupé de Queenie pour y faire attention, et elle non
plus n'y fit pas attention sur le moment. Mais cela lui
revint à la mémoire vers la fin de la journée, et elle y
rêva longtemps.
Il y avait plus d'un mois 9ue les, choses en étaient là
lorsqu'un soir, comme par hasard, M""' Longhurst
quitta le salon en disant qu'elle allait revenir bientôt, et
Reginald et Queenie restèrent seu1s.
1 Il se tourna vers elle, et Ia regarda en souriant pendant
un moment, pujs il dit :
- Eh bien, Mue Crosland, où en sont yos fiançailles?
- Et vous, où en est votre éducation?
- Oui, je sais: je suis un paysan du Somerset égaré
dans Londres. Et pourtant, malgré mes mauvaises
manières, j.e persiste à rester candidat, et c'est pourquoi
je veux connaître le programme de mon adversaire. J'ai
réussi à faire dire à la charmante M""' Langhurst bien
des choses qu'elle n'avait pas l'intention de me laisser
savoir; mais en ce q•i concerne les projets de Monsieur Fournier à votre égard, je n'ai rien pu lui tirer de
précis. Dites-rn'oi donc, MHe Crosland, si ,1ous avez reçu
de ce Monsieur une promesse de mariage quelconque,

BEAUTÉ, MON BEAU ;SCUCL......

295

je veux dire une promesse farmelle écrite, ou quélquechose qui en soit l'équivalent,
- Cela. ne vous regude en aucune faço11.
- Je vous demande pardon, cela me regarde. Car s'il
nla pas fait œtte Ff0tnesse, je reste seul nuitre du
terrain' et alors j-e ne vous demande plus si vous
m'a.c:cepœz ou non; je vous demande de nommer le
jour de la cérémonie.
- Vous êtes grossier et ridicule ! Comme.n t n'avez~
vous pas honte de la conduite que vous :avez tenue avec
moi, et des paroles que vous venez de dire?
- Ah ! -votr,e première riposte était meilleure, et si
bonne. même, qu'il était impossible que vous trouviez
mienx. Comment auniis-je honœ du moment que je
sais que je peux rendre heureuse.la pe:rsonne que raune?
Que je peu.~ dél,arrasser sa roure de tous les obstacles ?
Lui ôter tous les soucis matériels qui la tourmwtent? Et
lui donner une position et un nom que beaucoup
d•autres femmes ont désirés, et désirés en vain?
- Je sais: vous -avez toujours votre argent snr les
lèvres, et quand vous marchez oa l'entend .sonner &amp;us
vos poches.
- Est-ce que je parlrus d'argent tout -à l'heure? Je
vous disais ce que je pouvais faire pour la femme que
j'aime. Oui ou non, vous a-t-il promis le m,ariage? Car,
s'il n'est plus ià, mêm:e ,si vous me dites non maintenant,
;e sais que vous serez à moi. Dites-moi non, et 1-a poursuite recommencera ; elle durer.a :des mois, des -an-nées
s'il le faut, im.is vous savez comme.n t elle finira. Eh bien,
vous l'a-t-il promis?
' Elle le seg.arda dans les y.euK, et vit avec quelle

�296

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

angoisse il attendait sa réponse. Alors, elle fit signe que
non, et dit:
-11 m'avait proposé d'être sa secrétaire et ...
- Oh! c'était une liaison, n'est-ce pas? derrière l'écran
d'une situation quelconque; et c'est tout extrêmement
correct, et qui va songer à demander des explications ?
Jusqu'au jour où on se lasse de la &lt;t petite dame » et où
on la rejette après l'avoir avilie. Mais moi aussi, c'est une
liaison que je vous propose, seulement c'est ce qui se
fait de mieux dans ce genre. Si vous voulez des garanties
en cas de désaccord ou de rupture, vous en aurez ; et
si vous ne voulez pas qu'il y ait une chambre d'enfants
chez nous, oh d'accord, de tout mon cœur. Ce n'est pas
pour cela que je vous épouse; pas plus que pour tenir
mon ménage. C'est pour tirer de vous tout le bonheur
que vous pouvez donner, et pour cela il faut que vous
soyez heureuse, et vraiment libre, et en possession
de toutes les prérogatives d'une femme mariée. Non
seulement riche, entourée de luxe, et avec tout le
harnachement de bijoux et fourrures indispensable à
une personne telle que vous, mais encore respectable et
respectée, et une dame dans la plus complète acception
du terme. Mais une liaison secrète comme celle
qu'on vous proposait ... Oui: la solution confortable et
peu coûteuse du grand problème, la- triste et timide
manière d'esquiver la lutte. Il n'est pas très brave, ce
Monsieur. Il n'ose pas vous entreprendre, cet homme
d'affaires. Il n'ose pas saisir à la crinière cette cavale effarouchée. Ce n'est pas le désir qui lui ·manque, mais le
cœur. En dehors du plan de la vie quotidienne, il se
contente du tout-fait: c'est plus sûr, et on en a toujours

BEAUTÉ, MON BEAU

soucr.....

297

pour son argent. Je vois : il épousera ce qu'ils appellent,
là-bas de l'autre côté, « une jeune fille comme il faut»,
une fausse grande dame maniérée dans le monde et une
bourgeoise revêche et mesquirie dans l'intimité; ce que,
avec la grâce de Dieu et de mon amour, vous ne serez
pas. Pauvre homme! et pourtant il a les moyens et
il avait l'occasion de faire un beau mariage romanesque
et irrégulier, un de ces mariages que désapprouvent tant
les petits bourgeois qui ne so11t ni assez riches ni assez
éclairés pour contribuer au progrès de la Morale. Une
liaison! Vous savez le nom que le peuple donne à ce
genre de march~? Oh, quand je songe que vous étiez
sans défense et qu'on vous a fait cette injure! Mais maintenant, du moins, vous avez quelqu'un qui est prêt à
vous défendre contre le monde entier, et à venger tous
les torts qu'on vous a faits. Vous le savez) n'est-ce pas ?
Non, ne pleurez pas, Queenie : vous avez envje de rire,
et aussi de vous cacher. Et bien, venez vous cacher entre
mes bras, Madame Harding. »
Quelques jours avant la cérémonie, Reginald Harding
lui avait dit, entre beaucoup d'autres, une phrase qu'elle
avait retenue : « Vous savez, le mariage, quand on a
plusieurs milliers de livres par an, est une chose toute
différente du mariage avec quelques centaines de livres.
Il en va de même pour Londres: ce n'est pas la même
ville pour une femme riche que pour une femme qui
n'est qu'aisée, comme votre tante par exemple. »
Elle s'en rendait compte à présent ; à présent que
l'heureux événement avait eu lieu et qu'elle achevait de
&lt;lépenser les trois mille livres que son man lui avait

�LA NOUVELLE llEVUE FRANÇAISE:

remises pour l'-acruit de son trousseau et des bijoux. Ellen'avait pas encore épuisi:: la joie qu'elle éprouvait à.
entrer délibérément dans un magasin de Bond Street, à.
choisir les objets qu'elle désirait, à donner son adresse, à
remplir un chèque et à le signer: Queenie Harding.
Comme Londres était belle tt trépidante de toute la
pulsation de la planète, cette Saison-là ! Vraiment
Londres, cet été, vcms montait à la tête comme un vin
nouveau. Pourtant ce n'était pas la grande cohue del'année du dernier couronnement; mais c'était mieux&gt;
car bien qu'on se ·trouvât au cœur du monde et au milieu.
du rendez-vous des 11ations, les habitants et les habituésde la ville avaient l'impression de se sentir entre eux~
Oh, c'était à ne rien faire que flâner du matin au soir.à se perdr_e dans les foules, à se gaver de luxe et de
plaisir. Et par moment il semblait que ht vie matérielle
était enfin devenue digne de l'esprit, et pouvait lesatisfaire.
C'était aussi l'époque des premiers rag-times, de« Hitchy-Koo » et de la&lt;&lt; fureur du nu». Aux devantures
des boutiques luxueuses, dans les j_ournaux illustrés,
partout, k regard tombait sur des phot-0graphies debaigneuses et de plages jonchées de nudités féminines;.
si bien que l'homme que ses occupations ou-son plaisir
retenaient dans l'atmosphère de ba.ins turcs de la \1ille,
s'imaginait les côtes de la Grande-Bretagne telles quedurent ~pparaître aute yeux de Téléma~ue les riva_ges d-el'ile de C-alypso : un million de nymphes .debout .on
couchées sur les grèves ; un million de néréï&lt;les jouant
avec les vagues, -la femme et la mer partout en présence,.
mêlées l'une à l'autre, les chevelures au vent du large et:

BEA.UTÉ, MON BEAU SOUCI.....

le giclement d.e l'écume au rire. Et les nuits, les nuits
de Londres, quand tout flambait comme du punch sous le
ciel de braise. Et ces rag-times, - les premiers: ceux
qui sont venus après n'avaient pas leur gaîté s.a.ns frein,
· ni cette sauvage exhortation au plaisir. Le joli temps de
la Joyeuse Angleterre semblait revenu ; et c'était la
belle fin d'une belle époque.
- Je ne sais plus, dit Reginald Harding à sa femtne,
je ne s.1is plus qui a écri:t quelque chose comme ceci:
a II n'y a que Londres et Paris; tout le reste est du
paysage. &gt;i Il y a du -.rai là-dedans, mais pour jouir
pleinement de ces deux villes, il faut appreudre à les voir
elles aussi comme du p.aysage; et pour cel.t, il n'y a rien
de tel que l'absence de toute ambition et l'oisiveté
absolue. Il faut n'être rien et ne rien faire. Cest la ligne
de conduite que je me snis tracée quand j'avais vingt.cinq
ans, et je n'en ai pas changé, et je m'en trouve bien ....
N'être rien, » ajouta-t-il un peu plus bas, cc que l'amant
de nu femme, et ne rien faire sinon aimer ma femme ....
Après que nous aurons passé l'.été en c.ontact avec l'Océan,
nous partirons pour Paris, ma chère. Je vous montrerai
le sage et sérieux Paris, et ces coins où j'ai vécu au temps
de ma studieuse bohème: le quartier Moatparnasse, la
rue de la Gaîté, le Luxembourg, l'avenue de l'Observ.atoire. Nous passerons deux .ms à Paris ; ensuite, ce sera
Rome et Naples ; et puis nous reviendrons ici pour
quelque temps, pour quelque rag-time, et quand nous
nOllS en serons las, nous partirons pour les Mers du Sud.
- Ob, comme tout cela est loin de Harlesden ! Oh,
Reggie, je suis si heureuse, je ne peux p3s dire combien
je suis heureuse.

✓

�300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

~ Donc vous pensez que je fais tout de même un bon
mari ? Je crois bien ! Voyez : j'ai· même renoncé pour
vous à mes charmants chapeaux français, si bien que
mes meilleurs amis hésitent avant de me reconnaître.
Ils restèrent un moment sans rien dire, se rendant
compte, peut-être, que leurs paroles à tous Jes deux
:avaient sonné faux, et que déjà ils commençaient à n'ètre
plus sincères.
Et pourtant ils étaient assez contents l'un de l'autre.
Et déjà Queenie se mettait à employer dans la conversation, comme Reginald, des mots français, - de ces
n1ots qui·sont, dans la série des paroles, ce que sont les
bouts dorés dans la série des cigarettes.

Une- quinzaine de jours avant son mariage, et sur le
"onseil de Reginald, elle avait écrit à Marc Fournier
pour lui annoncer qu'il s'était passé un grand événement
dans sa vie : on avait demandé sa main.
La réponse de Marc ne se fit guère attendre. C'était
une lettre tout à fait banale et correcte : les félicitations
.d'mage. Il ajoutait qu'il avait renoncé à son projet
.d'installer des bureaux à Londres.
- C'est un document officiel, cela, )&gt; dit Reginald.
{&lt; Voyez donc aux autres adresses où il a pu vous écrire. ii
Elle rougit, car elle venait, justement d'y penser. Elle fut
donc à Harlesden, et au bureau
il lui adressait autrefois des cartes postales ; mais il n'y avait rien pour elle.
Et pourtant si elle avait pu savoir ! Marc Eournier lui
.avait écrit plusieurs lettres, qui racontaient toute l'histoire de ses sentiments : depuis la lettre où iJ offrait, lui
:aussi, le mariage, jusqu'à celle où il la félicitait pure-

ou

BEAUTÉ, MON BEAU SOUCI.....

3or

ment et simplement, en homme du monde. Mais il les
avait déchirées l'une après l'autre, excepté la dernière,
quë -Queenie avait reçue. Marc Fournier n'était pas
comme ce grand poète anonyme, - un Andalou proba.:.
blement, - qui a dit :
I'

I

« Ton amour est comme le taur.eau
Qui va panout ou on 't' attiré ;
Mais le mien est comme la pierre
Qui demeure où on l'a posée. »

En ce moment même, il commençait une nouvelle
petite intrigue, banale et sans danger. Il y _a plus!eurs.
écoles et lui, il appartenait à celle qu'il avait baptisée ~
« Th~ Godersela School &gt;&gt;. Godersela, en italien,.
signifie quelque chose comme : &lt;( se la couler douce ».
Et peut-être, après tout, que Reginald Harding appartenait aussi à cette école ; mais qui pourrait dire lequel
des deu.-,: était l'esprit original et créateur, et lequel
l'imitateur routinier ?
Un jour en passant dans Bond Street, les nouveaux
époux s'arrêtèrent devant un magasin d'article"s de
voyao-e :
·
- i : ,Voici une véritable œuvre d'art, &gt;&gt; dit Reginald err
montrant une valise en peau de crocodile; garnie d'un
nécessaire de toilette en cristal et en écaille, avec_ des
bouchons, des couvercles et des boites en argent.
&lt;&lt; L'homme qui afait cela doit être content de son ouvrage.&gt;&gt;
- Entrons, &gt;&gt; dit Queenie ; « j'ai une dette à payer. ))
La belle valise coûtait une cinquantaine de livres .
Queenie l'acheta et demanda une feuille de carton et une
enveloppe, Sur l'enveloppe elle mit l'adresse de Març

�•
/

Jô2

LA KOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Fomniei" et sui- le ca-rton t!lle écrivit : « De Queenie
Crosland. Un cadeau d'a:dieu. l)
-Non, Regg:ie,. c'est moi qui dois payer.
Elle sourit : elle n'y avait pli.'- songé, d'abord 1e
cadeau ét:iit vraiment bien choisi.
Un train du dimanche les mena calmement à Kenston, petite ville située au sud de Bristol et. au fond de
l'estuaire de l:.. Severn. La résidence des Hardina était
à l'int_érieur du comté7 et Reginald avait préfért louer
11ne villa &amp;ns un coin tranquille mi bmd de la mer
pour y passer f étt avec sa femme.
'
- Il y a~-ai.1: si longtemps que. je n'avais pas vu la
~agne J » disait Queenie sans cesse penchée à la
-po~ère du compartiment
ils étaient seuls ... Oh, Ies
petites gares de brique et de bois, si propres, avec des
·pfates-b:mdes fl:emies sur les- qna:is, - quelquefois le joli
nom de la sta.ti.on éçrit a.vec des freurs dans le gazon bien
tondu. La douce abm1dance des prairies et des arbres
dans une brume bleue, avec les bœnfs et les. moutons
c.ou:c:hés,à l'ombre, et les villes « déguisées en villages &gt;)
. en ~té, la grande bergerie de'
- 1a campagne ~nglarse
Jure, le Petit~Trianon des nations.
-Oh ma chère, cela rr'est rien en comparniron dµ
Somerset,. &gt;~ et Reginald se mit à faire l'éloge de sa
province nattle avec une tendresse et une partialité oui
.a?1usèr~t ~au~nt pfos sa fe1mne qu'elle savait quhls
n Yferaient ramàis de longs séj.ours. Le Devonshire,. avec
ses l~odes et ses- collines ensoleillées~ était n;1 pays
surfa1t, «- mi p:ays de lait:-ères et de filles de pêcheurs °l&gt;.
Le Somerset, voilà le donx pays saxon, une terre tou-

3o3

~EAUTE, MON BEAU SOUCI. ••••

ou

I

ïours jeune et fraîche, avec ses larges vallées ouvertes aux
brises del' Atlantique, ses combes pleiues de verdure et S'es
« rhines » qui reflètent dans leurs longues eaux paisibles
le ciel changeant, les saules et le gazon. Et puis, ~u
sortir des gorges de Ched&lt;lar, il y a cette longue v.allée,
-,ce grand salon de verdure qui s'étend entre la ligne b1eue
.des Mendips et les Quantocks, et qui se termine par
des pelouses dans un décor de mines fleuries, a.u seuil
de la claire cathédrale de Wells.
- Et puis nous ferons quelques excursions. Vous
verrez Brjstol, avec son grand air d'ohjet ancien er. entre
les verdures de ses squares, sa couleur d'or, - de l'or
.des bijoux de musées, - la tei11te pelure d'oignon, des
vins très vieux. On. imagine Robinson Crusoé, flânant au
&lt;réposcule dans la grande trouée dorée de Baldwin Street.
Nous traverserons la Severn et nous verrons Tintern
Abbey, la :mine énorme au fond d'un abîme d'herbe, }e
-0rand vestiae
humain dans la. solitude verte de la• cive
~
b
boisée au bord de l'eau sauvage. Nous verrons Cardiff, et
Bute Street. avec ses auberges chinoises, ses bouges
japonais, ses hôtels grecs; et après avoir passé devant le
château, et après une montée, on trouve la cathédrale de
Llandaff, à moitié enterrée dans. un ravin. Nous irons
.&lt;liner à l'Ange Bleu d'Abergavenny. A propos,,ma chère,
-ce n'est plus que dans le Pays de Galles qu'on trouve
la vraie petite auberge anglaise du bon vieux temps.
Deux jours plus tard ils étaient installés dans leur
"ilfa, un peu en dehors de Kenston, sur une hauteur en
terrasse plantée de hêtres. bas., dont le vent de mer avait
peigné l'épaisse frondaison, la rejetant du côté d~ terre.
De leur porte, un sentier les rnemtit à une petite anse

ra

�J04

LA KOUYELLE RE.VUE FRANÇAISE

sablonneuse ou leurs cabines étaient dressées. Ils y
descendirent un peu après le lever du soleil, et ils eurent
vite fait de se plonger dans l'eau, plus tiède à cette heure
que l'air un peu âpre du matin. Puis ils reprirent le
chemin de leur maison, vêtus seulement de leurs
peignoirs et chaussés de sandales, aspirant largement la
brise forte et salée.
-Aujourd'hui nous irons déjeuner à WeUs, &gt;&gt; dit
Reginald, c&lt; et nous passerons par Weston. Je laisse le
cl1auffeur; c'est moi qui vous conduirai.
Ainsi, vers neuf heur.es du matin, ils traversèrent
Kenston, où il n'y a rien à" voir sinon des maisons et
des chapelles de pierre grise revêtues de lierre, et quelques
chaumières enfouies sous les fleurs, - les do\lces fleurs
de l'Ouest, qui croissent d,i~s le vent de l'Atlantique
et que Queenie aimait déjà comme des sœurs. Sur la
place qu'on appelle cc le Triangle » ils remarquèrent la
vieille tour de l'horloge, basse et petite, mais coiffée d'un
très haut toit rouge, pointu et drôle. Un peu plus loin ils
découvrirent une seconde tour d'horloge à un autre carrefour, mais celle-là de métal, et moderne.
- Je me demande pourquoi ils éprouvent le_ besoin
de si bien savoir i&gt;heure, ici ? » murmura Reginald ; et
Queenie, qui avait envie de rire, profita de l'occasion.
Reginald essaya de suivre la voie du chemin de fer
local qui relie Kenston à sa bmyante et gaie rivale
Weston Magna, mais les chemins qu'ils durent prendre et
qui les' firent passer par le joli village de Combesbury,
les en éloignûent sans cesse ; et ce fut un peu par hasard
qu'ils se trouvèrent enfin à l'entrée du Boulevard feuillu
de Westotl. Ils mirent l'automobile au garage du Royal

BEAUTE, MON BEAU SOUCI.....

305

Hôtel et se mêlèrent à la foule qui, par toutes les rues,
revenait déjà de la plage. Partout la verdure et le gris
tendre de la pierre, et la brise et le soleil, et les ombres,
sur l~s jardins, des nuages en marche. Et au bout de la
jetée~ où ils allèrent, ils revire~t !'estuaire~ _le. paysage
avec lequel Qu~enie commençait a se fam1lianser : les
hautes terrasses au bord d'un~ infinie étendue d'eau
couleur d'argent, et les cc holmes" , ces deux monstres
d'une anciehne période géologique échoués au milieu du
golfe, de l'autre côté duquel se levaient comme des'astres
les montagnes du Pays de Galles, couleur d'argent elles
aussi, à cette heure. Et Queenie, toute droite da.1:s la brise
dont elle sentait la véhémence et la fraîcheur a travers
ses toiles blanches, comprit la rude bonté de l'Ouest.
Ce fut pourtant à Weston Magna et ce jour-là, qu'ils
faillirent avoir leur première scène de ménage. Comme
ils passaient devant une poissonnerie, Reginald y entra
et acheta une tranche de saumon d'une dizaine de livres,
en recommandant de la faire porter tout de suite à
Kenston par le train. En sortant, Queenie ne put s'empêcher de lui dire qu'il avait pris ~n tr~p gro? morceau,
et que les domestiques en gasp1llera1ent surement la
moitié.
- Allez-vous régler ma dépense, ma chère ? dit
Reginald.
Elle rougit, se mordit les lèvres et resta un [!lOment
sans répondre; mais, après tout, il .avait raison; - et elle
se soumit, comme sa mère l'eî1t fait en pareil cas. Et
même, comme sa mère, elle éprouvait, sans oser ~e
ra.youer, une espèce de plaisir sensuel et de fierté-à voir
le bon appétit de son mari. Elle dit ~one :
20

�306

LA . NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je regrette, Reggie.
Et il répondit entre ses dents:
-Si nous n'étions pas dans la rue, j'aimerais vous
embrasser&gt;). Et H ajouta au bout d'un moment : « Et
tout cela pour un morceau de saumon ! 1&gt;
9.uelques pas plus loin, elle lui dit :
-Oh, Reggie, cher, laissez-moi porter votre canne.
Ils r~vinrent au Royal Hôtel, et reprirent la route ; et
lorsqu'ils repassèrent à Conl°besbury, ils descendirent
pour s'asseoir un moment au bord de la rivière Yeo où
ils trémpèrent leurs mains. Et vers le commence~ent
de l'après-midi ils entrèrent dans la vallée bienheureuse.
VALERY LARBAUD

FIN

REFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
LES ANALYSTES ROMANDS
Les libraires Crès et Georg ont commencé à publier, à
Pariset à Genève. une Collutùm Helvétique, établie dans !es
111êmes c-onditions de beauté •irréprochable et solide que les
Maîtres du Livre et où doivent figurer par le meilleur de
leur œuvre les principaux._ écrivains suisses. Les .-olumes
annoucés constituent un choix heureux et riche, si ce n'C$t
que l'absence de Vinet étonne un peu. Jusqu'à présent tri,is
ouvrages ont paru, la Bibliothèque de 1mm Oncle, de Tôppfer,
Mon Village de Philippe Monnier, Adolphe de Benjamin
Constant.
Même si - ce qui serait dommage - la collection devait
s\irrêter là, on pourrait trouver un sens à la réunion de ces
trois volumes et les arrêter en un tout significatif. Oa 'Y voit
la double face et, si l'on veut, les deux versants de la littérature suisse d~xpression française, l'un local, l'autre •Universel.
La littérature romande locale est une littérature agréable à
savourer sll!' place, mais qui ne s'exporte guère plus que lc:s
vins de la Côte. Il est naturel que ~ Collection Helvétique
&lt;:ommenceparunlivre&lt;leTôppfer, que les SuissesGOnt.inuent
à: goûter fort et à mettr~ assez haut; mais cette réputation n'a
guère passé le Jura, etTôppfer ne tient en Franceque là .pla~e

r

�REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un vieux nom désuet. J'avoue d'ailleurs qu'il ne m'a jamais.
ennuyé. Le livre de Philippe Monnier, remarquable érudit
génevois, livre plein de sincérité et de fraîcheur~ est lui
aussi le type de ces livres dont l'agrément ne se transplante
guère. On dirait qu'il est accordé à une certaine durée suisse
tranquille et saine, un peu lente, pour laquelle un lecteur
français ordinaire n'a guère de sens préparé. Ce sont là des
écrivains suisses locaux au sens et dans la mesure où Roumanille est un écrivain provençal local, qu'il faut lire en
Avignon ou dans l'esprit d'Avignon. Qu'est-ce que la Campana 1rw1111tado peut bien dire à un Parisien ?
Mais, comme à côté d'un Roumanille la Provence a produit un Mistral, la Suisse romande, au-dessus de sa riche
littératme locale, élève une grande littérature européenne,
gloire spirituelle et couronne du Léman, pareille nux Alpes
roses qui l'environnent le soir. Ccst celle des Rousseau et
des Staël, des Constant et des Amie!. De caractère suisse
très autochtone, elle s'incorpore à la littérature française et
rayonne sur elle, avec elle, dans la culture universelle.
Si la littérature ~omandc a dans l'une et l'autre de ces littératures son Jura et ses Alpes, on y discerne encore un
troisième élément : une route, un fleuve qui les traverse.
Depuis la Nouvelle Héloïse, toute la littérature de la Suisse française est groupée autour du Léman, entre l'ile où Rousseau a
sa statue et le beau cimetière où à Clarens reposen.t Amiel et
Vinet; et ce Léman_auquel s'est identifiée cette vie littéraire,
entre ce Jura et ces Alpes, nous fournit cette troisième
image : celle d'un fleuve qui passe, d'une route naturelle qui.
le trav.erse, ou plutôt qui le clépose et dont il n'est que I' élargissement momentané. Le Rhône qui conduit ce pays vers la
Franèe, qui l'ouvre à la France et qui lui ouvre la Fi:ance, il
a pour double spirituel' ce que j'appelle ai une littérature de
liaison. Entendons par là celle que représentent les Suisses
émigrés en France, gui vivent et écrivent en France, et qui

néanmojns y gardent leur physionomie natale, y saut appréciés pour des qualités suisses, ou plus strictementgénevoises
et calvinistes, une préoccupation des choses morales, un
sérieux un peu lourd pour leque_l il y a toujours une place
(en même temps qu'un grain d'ironie) dans la riche complexité de la culture française. Par un certain côté les grands
Suisses européens, qui ne sont européens que parce qu'ils
sont d'abord de grands écrivains français, appartiennent à
cette littérature de liaison et ne sont pas acceptés en France
sans quelques brimades : évidemment la Suisse et la république de Genève partagent la responsabilité du calvaire de
Rousseau après l'Emile et du : Àtl loup I gui s'abattit sur ce
malheureux. Mais les persécutions subies par Madame de
Staël, aux prises non seulement avec la force, mais avec certaines... exigences nationales françaises, nous révèle en clai:r
entre les deux frontières l'existence d'un plan de friction et
d'hostilité : Alfred de Musset appelle la baronne un Blücher
littéraire, et 'l'on sait avec quelle ardeur M. Maurras s'est
appliqué à dénoncer et à obturer « l'échancrure de Genève
et de Coppet &gt;&gt;. Et si grand qu'ait été en France le succès
d'Amiel, l'article que Brunetière lui consacra dans un de ses
grands jours de hargne peut être considéré comme une réaction et une défense du traditionalisme français. Ainsi les
grands Suisses européens sont à la fois entre la France et le
Léman agents de liaison et agents de discorde. Les vrais
agents de liaison, la vrafo littérature de liaison sont représentés par ces Génevois devenus Parisiens, voire académiciens, cette monnaie d'un Necker littéraire que sont les
Schérer, les Cherbuliez, les Rod ; le sérieux un peu gris qu'
ont maintenu Schérer et Rod l'un sur la critique, l'autre sur
le romàn, la fantaisie érudite, un peu laborieuse de Cherbuliez, assez injustement tombé après sa mort dans une
obscurité complète, ont au contraire exactement des Rousseau et des Staël, des Constant et des Amie!, été accueillis

...

�310

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.AISH

et élevés p;ir les forces de conservation sociale, par le Temps
et la Revue des Deux. Mondes, au moment où l'élite protestante
prenait dans le monde de la bourgeoisie française figure de
Mentor et d'éducatrice.
Peut-être cette classification, dont je ne me dissitnule pas
le car2ctère fragile, nous 1iderait-elle, au seuil de cette Cclltcium Helvétit]ue, à éclairer ce problème souvent discuté :
s'il y a une littérature suisse romande ou si les écrivains
romands gont simplement des écrivains français vivant dans
un p·ays indépendant politiquement de la France, mais français de langue et de lettres aussi bien que la Lorraine ou la
Comté. En réalité il y a bien une littérature helvétique de
langue française, avec une délimitation et une originalité
q_ui n.e peuvent se comparer à celles d\1u~ne province de
l'unité française. Cette originalité consiste dans l'existence et
les rapports de ces trois littératures, l'une à tendance locale,
la seconde à tendance europl.oenne, la troisième à tendance
française. La première est maintenue dans une situation
excentrique à l'égard de la France, qui l'ignore à peu près ;
la seconde traverse la littérature ftancaise pour se jeter dans
la littérature européenne tout en gardant là couleur propre
de ses eaux ; la troisième, au contraire de la première, s'inCO!'pore à la liuérature française et lui rapporte - modestement jusqu'ici - certains éUments protestants. Aucun
écrivain n'appartient d'ailleurs uniquement à l'une des trois~
qui soot de simples limites théoriques, ou plutôt des signes
de mouvement, des flêches qui désignent des directions.
*

* *
J'arrive un peu tard à l' Adolphe de Benjamin Constant,
dont la belle réédition, précédée du Cahi.er Rouge et d'une
préface de M. Robert de Traz, est en somme l'occasion de
ces propos. Et récemment l'auteur de la Jeunesse deBenjamùi

REFLEXIONS SUR LA LlTI'ÉRA TURE

3n

Constant, M. Gustave Rudler, qui a fait du maître la\lsannois
sa province, donnait une édition critique d'Adolphe avec une
longue préface, pleine d'éclaircissements, indispensable
dé~ormais aux fervents du court et parfait rom:.1.n. Il serait
inexact de parler, à cette occasion, d'actualité. Adolphe, un des
rares romans du x.rx• siècle qui n'ait pas aujourd'hui une
ride, est étranger, ou supérieur, à toute actualité.
J'ai rangé l'auteur d'Adolphe panui les grands Suisses qui
furent de bons Européens (N'est-ce pas la Suisse de Bâle et
de Sils Maria qui fut pour l'esprit de Nietzsche la nourrice
de cette idée du bon Européen ?) et qui ont mené par leur
personne et par la destinée de leur œuvre, d'un fond helvétique et sous des formes françaises, une vie europ:enne.
C'est peut-être un manque de goût que de suspendre a une
construction aussi sobre qu'Adolphe ces étages artificiels et
lourds. Qu'on me permette de sacrifier l'élégance à ln commodité.
Le fond helvétique, ou plus précisément romand, de Benjamin Constant, a été, comme il était naturel, i;rris en
lumière dans la préface de l'édition suisse par M. Robert de
Traz. M. de Traz constate que les grands écrivains roma11:ds
ont pour trait commun le seni de l';malyse. Et, appliq~é à
Constant, à Vinet, à Amiel, rien de plus exact. Pourrait-on
l'étendre à Rousseau, chez qui les deux gé1ùes de l'abstraction et de la déformation passionnées étouffent par tant de
côtés le don de l'analyse ? Ils l'étouffent, mais aussi le poétisent et le transfigurent, comme le lierre fait d'un arbre ou
d'un mur. Tout compte fait, le roman du Léman, la Nouvelle Héloïse est bien l'eau-mère de la littérature aux cristalli~
.sations variées dont parle M. de Traz, et dont il cherche les
origines dans la psychologie du Romand.
Il 1a voit surtout dans une religion qui fait dé l'homm~
son propre confesseur. Et il y aurait id des réserves à fairé.
La littérature d'analyse ne s'est pas développée outre•mesure

�312

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans les pays protestants ; elle a au contraire l'essentiel de
· ses origines et le meilleur de sa floraison dans la France_
catholique, celle de Montaigne et du xvue siècle. Il est probable que les analystes romands doivent une part de leur don
à la culture française, et que la mise en contact de cette culture avec des conditions de vie locale soustraites en partie à
l'influence française, riches de sève indépendante et originale, lui a fourni ses traits particuliers.
M. Robert de Traz, qui connaît son pays et qui donna
l'an dernier dans son roman de la Puritaine et l'Amour
un curieux et fin morceau de psychologie génevoise~
marque avec justesse ées traits particuliers. Les analyste~
romands « ne montrent pas la sociabilité aimable qui
a tourné les moralistes et les romanciers français vers
l'observation d'autrui. » Ils concentrent la leur tout entière
sur eux-mêmes. Fils spirituels de Rousseau, ils rendent
à leur manière et propagent cette souveraineté du sens
individuel, triomphante après lui dans la littérature. Ils
rompent l'équilibre que les analystes français, de Montaigne à Vauvenargues, avaient maintenu entre l'homme
individuel qui regardait en lui et les hommes qu'il regardait
à travers lui ou à travers l'expérience desquels il se regardait .
Surtout, à la différence des analystes français, ce sont
des scrupuleux et des timides. Montaigne, Pascal, La.
Rochefoucauld, La Bruyère ont vécu une vie franche,
hardie, ont pris librement et fortement leur jour sur euxmêmes et sur l'homme, ont participé à la volonté simple, au
calme, au grand œil clair de l'âge classique. Chez les.
romands l'analyse ne va pas sans la conscience d'une simple
impuissance, d'une inaptitude à la vie réelle, à laquelle la
vie intérieure donne un substitut magnifique, solitaire et
triste . Jamais ce cas, poussé à sa forme pathologique, n'a
éclaté plus singulièrement qu'en Rousseau. Les Co11fessio11s.
nous apprennent à quel point il était rongé par les pires
\

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

313'

formes sexuelles, psychologiques, morales de la timidité,.
de l'impuissance absolue à occuper avec décision et naturel
le moment présent. Dans le sens où il y a un esprit de
l'escalier, Rousseau a vécu toute sa Yie 511r l'escalier. 11 y a
contracté ses maladies mentales et écrit ses livres. La
Nouvelle Héloïse est l'œuvre d'un homme qui doit rêver
intensément l'amour du même fonds dont il le manque ;
et s'il place tous ses enfants aux Enfants-Trouvés, l'auteur
de !'Emile n'en sera que plus ,, passionné de paternité et
d'éducation. La timidité, la peur d'être et de vivre l'a ·rejeté
dans une solitude qui est devenue son élément naturel, et
où les sentiments sociaux se sont recomposés comme images
avec une intensité telle que l'écart entre ces images et .
leur possession aboutit naturellement à des secousses de
folie. A un degré beaucoup moindre et compatible avec la
vie la plus normale et en apparence la plus calme, le même
caractère se retrouve chez Constant et chez Amie!, « Amie!,.
dit M. de Traz, qui a appliqué l'analyse aux choses de
l'intelligence comme Constant aux choses du cœur. » L'un
et l'autre ont trouvé dans l'analyse, comme Rousseau dans
toute son œuvre, la compensation et la revanche d'une
vie manquée, d'une vie qu'il était dans leur destinée de
manquer. Ou plutôt on songerait à leur compatriote Azaïs
dont le système des compensations mérite peut-être mîeu~
que les plaisanteries dont on l'a accablé: à un certain degré
de sagesse, à certain biais que la sagesse permet à notre juge•
ment, il n'y a pas de vie manquée, p::tS de vide, l'ordre dela
vie est l'ordre du plein.

*

* *
Dans le pur roman d' Adolpbe, tous ces caractères se
ramassent, se concentrent et deviennent lucides comme
au cœur d'un diamant. Vu par un très petit çôté, Adolphe

�31'4

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

laisser son amant, par instants, à lui-même, de ne pas lui imposer cette occupation forcenée- du corps et de l'âme, cette
présence despotique de la femme qui veut être tout pour
un homme, même et surtout si cet homme devait
finir par n'être rien hors d'elle, Ellénore fait volontairement par amour le malheur de celui qu'elle aime.
Egoïsme crui ne prend pas le masque du dévouement,
mais qui est à sa façon un dévouement, un dévouement
caussi profond que l'est cet égoïsme, et l'un et l'autre
~xprimant sous deux noms opposés la même réalité,
qui est l'amour. Cette présence entière, puissante et sombre
-&lt;le l'amour donne l'être et le sang à Ellénore et rej&lt;!tte
.Adolphe dans le monde des ombres faibles, rongées par
~ne conscience mauvaise. On a beau construire et dé,e1opper le discours de Lysias, il faut en présence de l'amour
. vrai en venir toujours à la palinodie de Socrate. L'amour
&lt;l'Ellénore fait le malheur d'Adolphe et le malheur d'Ellénore. Mais il est de l'être, il est l'être, et hors de cet
être Adophe ne trouve que le vide : « Je sentis le dernier
lien se r.ompre, écrit-il de la mort d'Ellénore, et l'affreuse
réalité se placer à jamais entre elle et moi. Combien elle
me pesait, cette liberté que j'avais tant regrettée ! Combien
die manquait à mon cœur, cette dépendance qui m'avait
révolté souvent ! ... J'étais libre, en effet, je n'étais plus
.aimé ; j'étais étranger pour tout le monde. »
Lts exigences et l'égoïsme d'Ellénore se transfigurent dans
le nom et la réalité de l'amour. A leur tour la timidité et la
faiblesse d'Adolphe s'idéalisent dans le sentiment de la pitié.
Sa timidité i'emploie à ne pas oser rompre les liens que
lui-même a formés, à reculer devant l'énergie brutale qui
infligerait la souffrance à l'être aimé. De sorte que 5a
'timidité reste finalement le meilleur de lui-même et qu'il en
fait jaillir les trésors du cœur comme Rousseau, Constant,
.Amiel, ont fait lever de la leur ceux de l'art et de la pensée.

ap_Pa_raîtrait comme le roman de la timidité, Adnlpbe ou le
Tumde, comme Mallarmé dit a..roir vu annoncé sur l'affiche
d_'un spectac~e, en province, Hamlet ou le Distrait. Adolphe
t1en_t en partie ce caractère de son père : Laforgue appelait
le sien un dur par timidité, celui d'Adolphe est un brusque
et un sec par timidité. Un timide ou n'agit pas, ou agit
par coups de t~te, ou est agi par :mtrui et l'on peut remplacer, si l'on veut, ou par et, car Adolphe _présente selon
les cas chacune des trois figures. Promis par ses talents au
plus éclatant avenir, il n'aboutit à rien, se perd obscurément
&lt;ia_ns l'!nditféreo~e et l'inaction ; la réflexion n'étant pour
lm qu une mamère d'employer le temps sans agir, son
:action exclut la réflexion comme sa réflexion excluait l'action
et il agit par brusque caprice: « A.-ec votre esprit d'indé~
pendance, lui écrit son père, vous faites toujours ce que
vous ne voulez pas. )&gt; - Excellente condition, cette indépendance intérieure, pour que la dépendance vienne du
dehors, et d'une femme experte par nature à la provoquer et
1 la maintenir.
Ellénori! reste touch:mte, et nous suivons volontiers
Adolphe lorsqu'il assume toute la faute, ne domie tort qu'à
sa propre faiblesse. Le lecteur comme l'auteur prennent parti
pour elle parce qu'elle est pleinement femme et qu'elle aime,
.au lieu qu'Adolphe abdique certains caractères normaux de
l'homme, et n'aime pas, croit, comme le lui dit Ellénore
avoir de l'amour quand il n'a que de la pitié. Tout cela es~
vrai, et pourtant il faudr;it changer bien peu l'inclinaison
et l'optique du roman pour qu'Ellénote inspirât au lecteur
ho~me ~elle aurait toujou11S pour elle hi solidarité féminine)
.antipathie et méfiance, pour qu'Adolphe .devînt le personnage intéressant. Nature exigeante et emportée, incapable
d'empire sur elle-même quand il s'agit de son amour, incapable du désintéressemeut qui sacrifierait cet amour au
repos et aux chances de bonheur d'Adolphe, incapable de
\

I

�316

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Adolphe n'a nullement ce caractère de nihilisme sec qu'on
y voit quelquefois - à travers certaines figures de la vie
de Constant - il est plus près de Rousseau que de Chamfort.
L'amour y est envisagé d'un long et mélancolique regard
qui en pèse tout le poids substantiel et en pénétre l'éternelle
réalité. L'amour d'Adolphe et d'Ellénore acquiert chez
Constant ce poids et cette réalité par une construction en
profondeur d'une psychologie ou mieux d'une philosophie
vécues. « L'amour, dit-il de son commencement, supplée
aux longs souvenirs pat une sorte de magie. Toutes les
autres affections ont besoin du passé : l'amour crée, comme
par enchantement, un passé dont il nous entoure. Il nous
donne, pour ainsi dire, fa conscience d'avoir vécu, durant
-0es années, avec un être qui naguère nous était presque
étranger. » Adolphe paraît illustrer cette idée que l'amour
est pour notre être la marri ère par excellence de durer,
qu'aimer c'est durer, c'est amasser _un capital intérieur dont
nous dépendons de plus en plus. La mémoire et l'habitude
que notre vie psychologique enregistre ordinairement
avec lenteur, l'amour leur communique une accélération
effrayante, à tel point que lorsque l'amour lui-même est
éteint - c'est le cas d'Adolphe - la mémoire et l'habitude
qu'il a déposées en retiennent la figure, suffisent à en
maintenir l'image, à enchaîner bon gré mal gré l'homme
à cette image : cc La ,longue habitude que nous avions
l'un de l'autre, les circonstances variées que nous avions
parcourues ensemble avaient attaché à chaque parole, presque
à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout
à coup dans le passé, et nous remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les éclairs traversent la nuit
sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire, d'une
espèce de mémoire du cœur, assez piquante pour que
l'idét de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour
que nous. trouvassions du bonheur à être unis ~- La pro•

RÉFLEXIONS SUR LA LITIÊRATURE

fondeur d' Adolpbe consiste ici à avoir montré comment se
crée cette mémoire, comment se forme et se remplit l'être
d'un homme dans la durée, comment se modèle en nous
cette troisième dimension qui nous donne une destinée.
Il semble bien, d'après ses préfaces et ses appendices,
que Constant n'ait prétendu nous offrir à. travers une
demi-fiction que son propre portrait, celui d'un homme
« qui n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière
utile », ayant « consumé ses facultés sans autre direction
que le caprice, sans autre force que l'irritation. » Adolphe
n'est une œuvre de génie que parce que Constant a dépassé ce cadre, atteint comme l'auteur de la Nouvelle
Héloïse à la réalité éternelle de l'amour, élevé son sujet
au-dessus de sa propre nature comme les grands analystes
où nous le rangeons ont su convertir leur puissance critique
d'analyse en une force de création.
AI.BERT THIBAUDET

�NOTES

NOTES
AUTOUR D'ANTOINE ET CLÉOPATRE.
Les brillantes repr,ésentati-Ons &lt;l'ùn des plus stîrs chefsd'œuvre de Shakespeare sur la scène de l'Opéra nous.
pressent de poser à neuf nombre de questions déjà bien des.
fois débattues, mais auxquelles il semble pourtant qu'aucune conclusion fèrrne et sans réplique n'ait encore étéapportée. Questions littéraires, questions théâtrales ; questions qui regardent en particulier l'art shakespearien, · en
général l'art dramatique, la mise en scène, le décor. Je·
n'ai pas la prétention de les résoudre, ni même le dessein
de toutes les examiner. Je livre simplement ici les réflexions.
principales qui me sont venues à l'esprit dans l'occasion.
Comment tout d'abord traduire Shakespeare dans l'en-semble et dans le détail ~ - Dans le détail, je crois que
nous tombons d'accord pour condamner le mot à mot. Une
œuvre littéraire, une œuvre poétique ne saurait passer·
d'une langue dans l'autre en conservant sa figure première
et le meilleur décalque ne vaut rien : de l'anglais franciséest proprément du charabia. Il ne s'agit pas moins, en.
somme, que de faire du bon français d'après du bon anglais,_
suivant le génie de la France ; si on n'accepte pas de transposer, on trahit à la fois les deux langues et les deux
génies. Or, jusqu'ici, tous les traducteurs de Shakespeare,
Marcel Schwob, Maeterlinck et Copeau mis à part, ne nous
ont rien donné que de plat, de neutre ou d'informe. Le type
&lt;le J'informe nous le trouvons dans la traduction de François-Victor Hugo, qui calque vers sur vers au mépris de la
langue ; à peine sauve-t-il une sorte de mouvemeut. Les
autres désenchantent le texte poétique dans une prose
épaisse qui sue l'ennui et la banalité. On en est presque à.

regretter la vieÜle traduction de Letourneur dans les petits
volumes bleus à vingt-cinq centimes ; elle était sans prétention et se laissait lire. La vérité, c'est qu'à poète il faut
poète, et à écrivain, écrivain. A preuve justement la version d'André Gide avec laquelle les lecteurs de cette revue
ont déji pu prendre contact. Je ne leur ferai pas valoir les
qualités qui sont les siennes : elles sont filles du talent et
aussi - surtout - de l'amour. On sent qu'à chaque
phrase, une émulation passionnée a aiguillonné Yécrivain
français. Puisqu'en anglais cda vibre, cela pèse, _cela scintille, cela chante, il ne se tiendra donc pour satisfait, que
lorsqu'il aura obtenu que cela vibre, pèse, scirrtille et
chante - autrement, n'importe ! - en français, et comme
sait le français vibrer, peser, scintiller et chanter. Gr1ce à la
très subtile et très précise comulissance qu'il a du poids, de
la couleur et de la musique des mots qu'il trace, il réussit
presque à coup stîr ; de sorte qu'il semble que chaque
phrase ait été re-pensée, re-sentie, re-trouvée et qu'e~e ait
spontanément re-jailli de l'émotion. L'hommage de ce beau
français était celui que méritait et qu'attendait le grand Shakespeare. Qu'on ne nous dise plus qu'il est intraduisible,
n'est-ce pas ?
Voilà pour Je détail. Plus délicate est la question de la
fidélité dans la prése11tation de l'ensemble., du moins quand
on traduit du même coup pour la lecture et pour la scène :
à plus forte raison pour une certaine scène, en l'espèce celle
de l'Opéra. C'est que le traducteur doit tenir compte alors
et en tout premier lieu, des moyens matériels dont il dispose : ils ne sont pas les mêmes aujou(d'hui qu'autrefois,
ni les mêmes ici et là. Au Vieux-Colombier, comme sur
tout théâtr-e où on accepte de jouer sans décors, le respect
absolu de l'ordre et de la fragmentation des scènes s'impose : on aura Shakespeare intégral. A !'Opéra, dont
l'~norme plateau exige d'être abondamm~n.t et luxueusement

�320

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE;

meublé, ou cert.tin faste de décor est nécessaire, le temps
que prend le moindre chi1ngement d~ tab!ea~ réclame une
conduite différente. 11 faudra à. tout pnx, rédmre le nombre
des scènes, éviter de passer trop fréquemment d'un lieu à.
• l'autre, sous peine de rompre sans cesse la ligne continue
-de l'action. Que faire donc? Toucher au tex.te .de Shakespeare ? NécessafreQ1ent. André Gide n'hésita pas et qu:.tnt à
moi, je n'y vois pas de sacrilège.
Entendons.,-nous sur le respect dû aux chefs--d'œuvre. S'il
·en est d'intangibles (et ce ne sont pas toujours les plus
grands, mais seulement les plus parfaits, les plus mesurés,
les plus condensés, comme ceux du théitre foi.nçais classique) il en est qui se prêtent à l'adaptation, à la :emise ~n
forme, à la retouche ( ce ne sont pas les plus petits) et ou,
plus accusé que le talent, l~ génie a fa,i~sé du i:u, du flo:tement de l'air entre les diverses parties ; ou le capnce,
'
.
disons plutôt : la fantaisie a eu le pas ~mr la raison dans le
trav~il de. composition. Tel est le cas des drames &lt;&lt; élizabethains », de ceux de Shakespeare, d'A11toi11e et Clëopâtre
&lt;JUi compte parmi les meilleurs. Ces ouvrages sont presque
tous à un certain point de vue, révisibles ; non pas par le
'
premier
scribaillon venu, mais par.un hom~~ de ta 1ent, a'
proportion même du respect et de 1 amour qu 11 a pour eux.
Quand Gide modifie Anüiine et Clé-Opâtre il cherche â le
mieux faire entendre, à en tirer au jour l'essentiel. De
là telle crase hardie qui fond plusieurs morceaux en un et
par exemple nous montre Cléopâtre dé~lora11t le. départ
d'Antoine et aussitôt apprenant son remariage, quoique les
deux scènes soient fort distantes l'une de l'autre dans le
te:-."te anglais. De même aussi pour nombre de scènes
romaines qui, semble+il, n'y perdent pas. Quand on est
côté Rome avec les triumvirs, le traducteur tâche d'y
'
demeurer: et réciproquement côté Alexandrie -avec la reine
Cléopâtre ; il lutte tant qu'il peut contre la _dispersion.

'NOTES

Souci français, humain, logique ; mais, -èlira-t-on, anti•
shakespearien. Peut-être ? Je n'en suis pourtant pas bieà
sûr. Je ·me demande si Shakespeare n'a pas plutôt subi que
-choisi sa forme de drame 1 si elle ·ne fut pas pom lui comme
un pis-aller nècessaire à la place de quoi il n'avait rien à
mettre, faute d1-exempl-es diifé.rents de ceux que son siècle
lui proposait. Qu'il ait tiré le maximurn d'effet, de grandeur
-et de poésie d'une technique divisée, par touches pures ;
qu'elle convint parfaitement à quelques•u·ns de ses sujets
( et qu'elle puisse convenir encore à certains autres) ; qù'ÏÏ
ait, grâce à clle, obtenu un certain (&lt; ·simultanéisme » et ce
qui est plus précieux, donné l'impression du temps, de fa
« durée »; qu'il ait créé enfin tout un art symphonique et
si j'ose dire synchromique, en maniant les timbres et tes
valeurs comme fait le musicien ou le peintre, je n'en dis~
conviens pas, encore que, à mon ~vis, il y ait un peu de
hasard et d'improvisation dans sa manière fragmentée e't
que ses rapprochements, ses oppositions, souvent heureux,
soient aussi parfois saugrenus. Mais l'effort hard1. de son
traducteur ouvre à nos suppositions une perspective impré•
vue. Comment, sans modifier une réplique, en malmenant
l'ordre dônné, André Gide a+il lrcuvéle moyen à plusieurs
reprises de constituer un tout vivant, raisonnable, ample,
harmonieux et puiss;imment révélateur par juxtaposition de
scènes séparées et qui soudain semblent faites pour ~
rejoindre ? Comment, au lieu de désarticuler la pièce, renforce+il pat là le pathétique des situationsi Ja réalité de
l'histohe et la vie intime des _personnages ? Cômment ?
Sinon parce qu'une logique cachée, Indépendante de la
forme du drame, peut-être hostile à elle, impatiente de ce
joug trop léger, guidait à son insu le dramaturge vers une
ordonnance classique qu'il n'avait pas le moyen de réaliser?
Je ne ex-ois pas me tromper tout à fait .e n imaginant le souci
de l'art, en Shakespeare ( comme il fut en Balzac) exclusi- •
21

�;z2

LA NOUVJ::LLE REVUE FRANÇAISi!

,•ement dirigé dans le sens de l.i création psychologique et en ol.\tre de la poésie. Ce que nous appelons b composition (qui n'est pas seulement l'économie des péripéties
,dans rintrigue, mais aussi l'équilibre entre les parties) lui
était sans doute étranger et il considérait l'ordonnance
comme secondaire, bien qu'il en eût le sentiment obscur et
qui sait? même, le désir. Il usait au mieux, avec les mille
ressom-ces du génie, des commodités de la scène anglaise
où tout était autorisé ; comme tout le monde, il déve-loppait ses sujets selon l'ordre chronologique, bondissant
à l'envi de Sicile eu :Bohême et de Rome à, Alexandrie,
avec la joie qu'y peut prendre un poète, mais un peu au.x
dépens du éboc des passions. S'il avait eu à formuler une
esthétique, je ne suis pas bien sür qu'il eût revendiqué
très fort le principe chronologique, alors tout occasionnel
et plus dangereux que fécond. Disons avec Lucien Dubech
qu'il n'avait pas l'instrument d~-amatique de son génie, m~is
celui de son temps, imparfait, sommaire et naïf. Non t soa
art souverain, irrésistible, inattaquable, c'est de saisir quelques traits dans Plutarque ou dans le moindre chroniqueur,
et de les greffer sur son rêve qui se met aussitôt à fleurir en
réel ; il ne compose pas des tragédies, des poèmes, des
œuvres d'art, mais des figures, des personnages, des vivants,
et dans ce royaume, le sien, il est l'ordre et la raison même.
Ceci dit, tout en approuvant And.Fé Gide, je dois bien
avouer que dans son œuvre de refonte il a dû se borner à
des demi-mesures. Le drame tout entier n'était pas réductible en actes et, sous peine de le mutiler affreusement,
nombre de petits épisodes devaient être sauvés, qui maintiennent hélas! par leur brièveté et par la nécessité où l'on est
de planter un décorpoureux, l'impression fragmentaire, entrecoupée et cahotante que donnent toutes les pièces de Shakespeare quand on veut les vêtir de toiles peintes et de carton.On
tâcha de combler les vides - je veux diTe les entr'actes -

NOTES

~vec de 1a musique ; mai-selle sembla superflue, sauf pour
évoquer le combat naval. Je reviendrai sur la rèalisation
totale. Mais je conclus dès à présent sur le point qui nous
intéresse : « Comment -doit-on jouer le Shak.espeare? » en
répondant sans hésiter : « Avec moins de décors qu'à
l'Opéra. » Dirai-je sans décor? - Oui, plutôt sans déc-0t
qu'avec trop de décors . Plutôtau Vieux-Colombier que nulle
part aiJleurs) dans l'état actuel des choses. C'est dire -qu'on
renoncera à le refondre et qu'on le jouera intégralement, scène après scène. Il y perdra par moment de
la force ; mais il y regagnera l'élan, la conknuité, la
ligne, qui, toute brisée qu'elle soit, est fort belle ; les mots
suppléeront au décor. Ici, quelqu'un m'objecte: « Et pour~
quoi pas la scène tournante des Allemands ? » Parce qu'il
faut le temps qu'elle tourne et que la moindre pause est
à proscrire ; on n'arrête pas une symphonie. Parce que,
aussi, tout cet appareil est vraiment disproportionné au
bout de dialogue pour lequel on le met en b~·anle. Non,
une vaste scène (si l'on veut, à compartiments) où l'action
ininterrompue se déplacerait sur un beau fond d'architecture:
le théâtre de Palladio dont le Vieux-Colombier est le rudiment et l'espoir. Ou bien un jeu mllltiple de rideaux ; ils
ont les mêmes avantages et ils permettent de diversifier les
effets. Ou bien je l'avouerai. .. un décor tout de même, et je
vais préciser · Jequel.
La mise en scène d'Antoine et Clêopâtre en acbèvaot de me
brouiller avec les palais de carton, m'a réconcilié avec la
toile peinte. A plusieurs reprises, presque chaque fois où la
scène a lieu en plein air ( en particulier au commencement
de l'acte III, devant le cap Misène) j'ai eu l'impression du
plus parfait accord entre le paysage et l'action. Un cadre
neutre et une toile de fond, celle-ci sobre, modeste, à sa
place, aussi peu « ballet russe » que possible, représentant
exactement les choses comme elles sont, le ciel, la mer, un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

promontoire; sans aucune recherche d'effet, en un mot
situant le drame, c'en est assez et de cette discrète mais
précise évocation, les mots du dialogue reçoivent comme
une vertu décisive ; l'histoire dans les lieux même de l'histoire pren~ toute son ampleur, tout son poids et tout son
tragique et après cette expérience on a peine à imaginer
la même scène devant un rideau ou un mur. Shakespeare
en vérité, tout différent en cela de nos classiques, ne sépare
pas l'homme de la nature; ses héros pensent mais respirent
et ils vivent dans le concret. Donc, quand il eswossible de les
présenter dans leur cadre, dans leur atmosphère, dansleurp~ys:
pourquoi ne pas le faire, si une toile peut y suffire. ~10s1
rhé-je d'une série de toiles peintes (rien que-- des toiles),
--du même goùt et de la même qualité', successivement dé- ,
roulées, n'encombrant pas la scène, mais au contraire
l'approfondissant, dont la vue nous transporterait dans
la seconde, d'Egypte en Italie, d'Italie en Egypte, sur mer
et sur terre, en tous lieux, sans rakntir aucunement la course
du drame. Est-ce là toute la vérité? Je crois du moins que
c'en est une, qui n'exclut pas les, autres, mais qu'il vaudrait
la peine d'essayer ; dlt la juger.ait à l'épreuve. Puisque, en·
somme, tout est à refaire dans l'ordre de la mise en scène,
j'estime qu'il ne faut rien s'interdire et que la diversité des
ouvrages entraîne nécessairement une grande diversité dans
les convenances, par suite dans la recherche des moyens.
Jacques Copeau commence par le commencement, il reforme
l'acteur, la diction, la plastique et le mouvement chez l'acteur, et temporairement, il se cantonne dans cette tâche. Mais
rien ne dit qu'il n'ira pas plus loin un jour et quand la place
sera netté, quand le décor aura perdu sa morgue et sa
déplorable ostentation, qu'il ne le rappellera pas doucement,
pour soutenir et compléter le drame musical, sculptural,
architectoniq1.1e, dont dè à présent il nous donne la figure
presque accomplie sur la petite scène du Vieux-Colombier ;

NOTES

32 5

la ré:llisatiorl de Cromedeyre le Tlî,eil est en ce sens un vrai
chef-d'œuvre, je suis heureux de le dire en passant. ,
Pour en revenir à la représentation d'Antoine, le reproche
principal que je ferai à cette vaste tentative, c'est d'avoir
manqué &lt;le cohésion. Des décors d'un go'Ût parfait et j'en
félicite M. Drésa ; un absurde excès d'accessoires ; trop de
musique, trop peu aussi (elle est de M. Florent Schmitt} ;
c'est-à-dire trop de grands morceaux symphoniques, pas
'.'lssez de petits pour souder les tableaux entre eux ; je mets
à part l'heureuse symphonie nautique qui est colorée, vigou1·euse et vraiment en situation. Quant à l'interprétation,
étudiée et combinée jusque dans le moindre 'détail, elle
ne se,-ait pas loin de m'avoir paru excellente ( dans les
scènes romaines surtout) si le gouffre tétralogique de l'énorme
Opéra ne la dévorait littéralement. M. de Max eut-0es moments superbes ; M. Yonel dessina nettement la juvénile et
sèche figure d'Octave ; M. Bour fut de premier ordre dans
Lépide ; nulle part, en somme, on ne sentit de « trous)&gt;.
Mais tout ce bon et honnête travail était rapetissé, annulé par
le cadre et trop souvent hélas ! perdu. L'interprète qui eut le
plus à souffrir de ces conditions affreuses fut celle qui les
avait faites, Madame Ida Rubinstein. On reconnut la « ballerine » au jeu subtil et savamment concerté de son corps ;
on s'étonna de retrouver « la récitante &gt;&gt; toute guérie de son
accent et en possession de~ moyens vocaux les plus rares.
Mais quoiqu'elle semblât donner à chaque mot, à chaque
geste, à chaque intention du texte et à chaque courbe du
chant toute leur va.leur et leur vénusté, quoique, dans le détail, elle ne cessât pas de nous satisfaire, on eut l'impression
que ces traits choisis et réglés n'arrivaient pas à dessiner
précisément une figure. Quelque chose voulait sortir qui ne
sortait pas : la Cléopâtre de Shakespeare. Etait-ce encore la
faute de l'optique ? Sur une plus petite scène, l'art trop
subtil et trop intelligent de l'interprète principale eô.t-il

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moins hermétiquement voilé sa nature, son tempérament,
son génie? Je ne sais. Sur la scène de !'Opéra, c~tte Cléopitre manqua de vie, de pouvoir tragique, de réah~é et ne
nous donna que des joies plastiques. Nous ne saunons encore dire si Madame Ida Rubinstein a l'étoffe d'une tragédienne : nous attendrons une autre épreuve, dans de moins
barbares conditions. Seul surnageait, quand on parvenait à
l'entendre, le texte somptueux de Gi~e. Con~luez don~. ·

...
. .

..

HENRl GHÉON

* •

AUX BALLETS RUSSES: PULCINELLA.
Strawinsky, chargé de nous présenter la musique de Pergolèse, à prévenu fimpression dé naïveté qu1e nous y pouvions trouver. Notre ennui est empêché par 1outrance. Aux
motiîs qui nous eussent fait sourire nous sommes devancés,=
une orchestration franchement grotesque les a tournés a
l'ironie cette ironie où Strawin1rky sait atteindre par la
vertu d~ timbres disparates. Ce qui nous eût paru grêle, il
le dépouille encore. Il accentue, il rend cruelle la d~formation qu'un esprit du xxe siècle im~ose à cett~ musique
charmante. Crainte d'un reproche, 11 met lm-même le
doigt 8ur les fadeurs du dix-huitième siècle italien. Le
comique est fait cocasserie.
Souvent la souplesse de Pergolèse est brutalisée, sans
doute ; parmi ces violences il faut une ~râce insigne po~r
qu'une mélodie conserve sa c;nde~r. Mais sans le correctif
de cette brusquerie nous n osenons trouver saveur aux
entrechats des adolescents, au tendre de leurs costumes.
Les oppositions de Picasso s'accordent aux con,tradictions
de la mu~ique ; elles sont de même ordre. Par la se ~ouve
sauvée, tant bien que mal, l'unité qui nous enchantait aux
premiers Ballets Russes.
YVONNE lUHOUET

NOTES

327

CINEMATOMA, par Max Jacob (La Sirène).
Un bref avis au lecteur nous invite à trouver dans ce livre
non pas un recueil de nouvelles, mais une collection de
caractères. L'auteur se flatte de rajeunir le genre du portrait.
Plus justement encore on pourrait dire que, grke à lui, le
numolpgue est pn~mu à la dignité de genre littéraire. On sait
quels effets plaisants M. Max Jacob tire de l'imitation ingénieuse des romans-feuilletons, des faits-divers, des locutions
vicieuses du stvle « calicot ». Avec une ironie discrète qui
n'appartient qu'i lui, il excelle à utiliser en les transposant
le détail trivial et l'élément de mauvais goût. On a cru pouvoir
démarquer sa manière, c'était méconnaître la douloureuse
poésie que déguise mal ce verbiage emprunté. Sa fantaisie
s'exerce sur un fonds d'observation crnelle et sagace. Dans
ses imitations, M. Max Jacob fait songer à ces excellents
comiques auxquels un vieux chapeau mou suffit pour é\toquer indifféremment Napoléon, Clémenceau ou Sarah Bernhardt. Par sa volubilité dans les récits, il égale cette verve
heureuse qui donne tant de prix au'lt propos de cafés de certains ivrognes d'humeur gaie. De même parmi les personnages qu'il nous présente, il en est qui, grâce à leur gesticulation cocasse ont un air de famille avec des héros de l'écran. La
cinématomie doit peut-être quelque chose à l'art de Charlie
Chaplin.
Les meilleurs de ces tableaux de mœur.s, Daniel congréganiste et clerc d'huissier, les Mémoires d'une dame journaliste ou
le MonsiC"Hr qui voyage en sleeping pour la première fois, assurent à notre auteur une place auprès de Restif de la Bretonne
sur lequel M. Max Jacob possède entre autres avantages,
celui d'être un poète dont l'amèrè sensibilité transparaît
sous le maquillage du grime.
ROGER ALLARD

�MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
BEAUX-ARTS.
ALLAllD s Lue Albert Mo-

J. RoGBR

reau (3 fr. 50); Nouvelle Revue
Fran~se.
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(30 fr.); Hclle•1 &amp; Sergent.
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(trad. Joubert) (5 fr.) ; Edition
française ill ustréc.

ln Bite conquirante, le li.ire jaune (5 fr.) ;

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Edition française illustrée.

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IL -

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russe (6 fr.); La Sirène.
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Le T(is1&gt;ge de la
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Piou Cilto : Le Li11re ik1 regrets
(8 fr.); Garnier.
JuLillN Bl!NDA :

Pll!RRB BoNUDI :

JEA.Jil

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Française.

L'Œuwe tles
4/büter (7 fr. 50); Nouvelle

GEOJ.Gl!S DoHAXEL :

Revue Française,

H. Ewns : Mandragore, histoire
d'un élre ....yrt,f".eux (trad. Charlette Adrianne et Marc Henry),
(5 fr. 50) ; Edition franç,.1se
illustrée.
}!!AN

G!llAUDOUX :

J.dorable Clio

(6 fr.); Emile-Pau!.

ln Yallk der
Ombres (trad. L. Bazalgette)
(s fr. 75) ; F. Rieder.

FRANCIS GRIERSON :

(5 fr, 75) ; Albin Michel.
DJJ1TR1 DE MtasrsovsKY : Le roman de Uonartl de Vinci (3 fr.);
Nelson.
PllOSPJ!R MtlU1té11 : H. B. par un
des Quarante (5 fr.); La Connaissance.

OcuvE

Mt!Ull!A.U: Les Con/es de la
(20 fr.); La Connais-

C"411milrt
snice.
EuGt!IB

Un cœur
fr. 75) ; Fl:nnmarion.
Le t,œu de la Re11ais-

MoNTFOJ.T :

11Îtrft (6

PtL4D4N :
sa,cce (2 fr.); Sansot.
GBOIIGES DB PoRTO-RICBE l

Â110
ton1ie m1tîmmtal, (8 fr.); Ollendorff.

ERNEST RAYNAUD :

en "'r' franf&amp;Îr (8 fr.); Garnier,
La Pkberme
(7 fr.); Mercure de France.
A&gt;mù SAUlON : Bob et Bobett, en
t1iinage (5 fr. 75) ; Albin Michel.
PIERRl! SABATIER : L'Ertlxitiq,u des
Goncourt (25 fr.); Hachette.
]B4N DE TINAN : Un Document sur
l'impuisrance d'aimer ; Erytbrlt
(I5 fr.); Edouard-Joseph.
PAUL VEnAINB : Roma11cer sanr
paroks (illustr. de Pican Le
Doux), (6o fr.) ; Messein.
H. G. Wnx.s : La Flamme i,nmor•
telle (tràd. Butts), (6 fr.) ; Payot.
EMILE ZAVII! : Ler beaux soirs dt
l'Ira11 (5 fr. 75); Renaissance dn
HENRI DB lUGNIER :

Livre.

LI! GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABllEVILLE. -

Les Bueoliqws

et la Copa de Yirgile interpriltu

IMPRIMERIE F. PAJLLART,

���</text>
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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Montfort, Eugène, 1877-1936, Director</text>
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                <text>Paulhan, Jean, 1884-1968, Redactor</text>
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U.A.N.L.

\

..

..,

H AJ ·-KA l S

Les haï-kaïs sont des poèmes faponais de trois vers ; le
premier vers a cinq pieds, le second sept, le troisième cinq.
est difficile d'écrire plus coun ; l'on dira : moins, otatoire. La poésie japonaise de treize siècles tient, à peu
près, ~ans .:es miettes.
Basil Hall Chamberlain les appelle épigrammes lyriques. « Lucarne ouverte un instant», dit-il, ou t&lt; soupir
interrompu avant qu'on l'entende ~- De toute manière,
· ce sont des poési~s sans explication.
Paul Louis Couchoud a
les traduire 1 •

e

Le haï-kaï est pittoresque, ou bien mystique.
Voici 1~ canard sauvage :

Il a l'air tout fier
D'at'Oir vu le fond de l'e111,
, Le petit canard.
I,

Dans: Saies et poètes d'Asie (Caltnaan-Lêvy, édit.)
:u

�...1

J JO

LA NOUVELLE. ~VUE FRANÇAISE

Le bon poète embarrassé :

De ma baignoire
Où jeter l'eau bouillante ?
Partout des cris d'insectes.
Voici cependant l'écoulement des apparences:

Elles s'épanouissent, alors
On les regarde, - alors les fleurs
Se flétrissent, - alors... ·

Dix faiseurs de haï-kais, qui se découvrent ici réunis
autour de Couchoud, tâchent à mettre au point un instrument d'analyse. Ils ne savent pas quelles aventures,
ils supposent la:. plupart que des aventures attendent
le baï-kaï français - (qui pourrait trouver par exemple
b sorte de succès qui vint en d'autres temps au madrigal, ou bien au sonnet ; et par là former nn goût
&lt;:ommun:
ce goût justement qui passe pour préparer la venue
d'œuvres plus décisives.)

e

JEAN PAULHAN

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

332

HAÏ-KAÏS

333

*

La vache repue
Ne voii que le pied
Du saule argenté.

AU CIRQUE

*
Le fleuve mal endormi
Fait vivre dans la tel'reur
Le village pelotonné.

Matinée à Médrano:
Dans une attente joyeuse
L'iinmense cirque pépie.

'

*

Dans des satins, des l11.11!ières,.
Et des bouffées de crottin,
Voici venir l'écuyère :

Dans la nuit silencieuse
Lé fleiive épuisé et la vieille fou,r
Se rqppellent leur vaillance.

Avec ses écailles lie de vin
' Et son sourire carmin,
Une livrle verte la présente.

Une sù,~lefieur de papier
Dans un 1.'aset
Eglise rustique.

/
)

'

.

Elle hale le bateaii
.
Quand fépaale est meurtrie,
Elle tire avec le ventre:

/

1903.
PAUL LOUIS COUCHOUD

Des galops égaux
Au-dessous de satûs
Crevant des ·cerceaux.
(

Sur les joues des soufflets se plaquentJ
Les co~ps _chutent en claquant le bois .•.•
Les tout petits se caéhent.
Le clown a déclanché des rires frénétiques :
Il fit, e-n s'asseya.nt, fuser
Un air léger de musique.

I

�.
HAÏ--KAÏS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

H4

335

*

'

L'acrobate

POUSSIÈRE DE POÈME

Ne peut plus
Dtgagd-· sa vertèbre.
Flaque rfeau sans un pli.
Le cDq qui boit et -s&lt;m image
Se prenrzent par le bec.

, Apres le « tottr »
Son visage .re crispe :
JJ sourit.

*

*

Comme mit balle élastique,
Projeté pttr le tapi.s~
Il bonàit, bondit, bondit.

Dans, des splend:eurs voltaiques
ToitrbiUonnent des corps ailés, .•.
Au-dessus d'.un grand filet.
*

Après ces éhlnuissemenlJ
Nous ramenons, dans la nuit noire,
Le désespoir de nos enfants.
Mai 1916.
JULIEN VOCANCE

\

Elle a di1 : Oui;
Mais elle a répondu trop vi.JL
J'ai com1.ris : Nou..
•'f\

Sur l'épaule du soir
Comme d'un frère vénérable
Ne puis-je m'accouder.

*
L'obtts en éclats
Fait jaillir du bouquet d'arbres
Un mde ;ifoismux.
Trou ifo'bu-s oû cinq cadavres
Unis par les pieds rayonnent,
Lugubre étoile de mer.
GEORGES SABJllO?f

Georges Sabiron, soldat au 149" d'.Infanteriê, a été tué dan~
-les. tranchées d'Arcy Saiµte-Restitue, quelques mois a-près avoir
éc-nt ces haï-kaïs, que la Vie (Mars I 9 I 8) a publiés.

./

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

POÈMES ' SUR MESURE

MAISON EN POITOU

Au-dessus il y a le ciel et plus bas le plafond
Et sur la table une hoft-e de petits pois
Avec le mode d'emploi.

La barrière ouverte
Laisse voir les buis Jrais taillés,
Tendre pluie d'hiver. '

*

Les oiseaux chantent toujdurs au sommet de la maison
Le Printemps dans les villes
Est sur les toits.

La pie, sa queue droite,
Amve, fait trois petits bonds,
Se pose et attend.
*

Un .r~ntiment est une robe a traîne
Il est bien malaisé d'empé,eher
Qu'on ne marche dessus.

Les courbes sont les promises des yeux .
Ma1'iage seçret d'un ail
Avec unJauteuil.
*

Le train sur son chemin gwmétrique
Traverse le mois de Juin
Les coquelicots font la haie
PIERRE ALBERT-BTROT

Dans le vent du soir
Le rorbeau retardataire
Croasse et se hâte.

*
A tttour de ma maison
Dans la nuit le vent d'hii1er
Chante sur deux notes.
*
Veillée solitaire ;
L'heure où les ~benêts renoncent
À nous consoler.

*
Nttit d'hiver campagne, .
Braise rouge dans la cheminée,
Et mes amis loin.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA1iE

HAÏ-.KAÏS

*

339
Vieux cbat ronronnant, ttt m'aimes ?
Dieu te le fende,
Galeux!

. Nuit sur les fenêtres,
et les routes.
Moi seul et ma lampe.

N11it sitr 1es cbamps

*

Vieille barqu,e à.la côte,
Pour moi plu; de voile an vent.
Pourtant je sens la mer _q1,ii monte.

Cc,ntre le -sein nu
L'enfant 1'it, tDume la Jéte
Et le lait déborde.

Le 'bras de la mire
Le long du petit enfant,
Un fuseau géant.

Mes dmx mains sefe.nnent
Sur un volume sans igal,
L(,corps de l'aimée.

*
Je m'i!veiUe la nuit,
la route,
Désir de voyage.

La lune baigne

·JEAN-RtCHARD BLOCH

r

*

;

1

~u fil de l'eau rapprochées, séparé;,
Ce bottquet de ro.ses fanéu,
Et cette lettre déchirée.

*
Au, feu la 'l1ieille letJre.
Ah I dans la cendre des mots ont bn1lé
Comme pour survi'T:l'Te.

*
Crotte de papier par ci,
_Crotte de papier par là,,
Tiens 1 mon 11iari est rentré.
*

Aux nase.aux de 1110n cheval
Les hfrondelles croisent :
Ciseaux à touper le vent.
JEAN~)RETON

·,

{

•

�•

/

34o

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'autompbiJe est vraiment lancée
Quatre têtes de mart&gt;&lt;rs
Roulent sous les roues.

POUR VIVRE ICI

*

A moitié petite,
/ - La petite
Montée sur un banc . .
1 •

Roues des toutes,
Roues fil à fil déliées,
Usées.

*
Le vent
Hésitant
Roule 1tne cigarette d'air.

*
Palissade .peinte
Les arbres verts sont tout roses
Voilà ma saison.
*

Le cœur à ce qzcelle chante
Elle fait fondre la neige
La nourrice des oiseaux.
*

Paysage de pa,radis
Nul ne sait que je roiigis
Au contact d'un homme, la nttît.

34I

HAÏ-KAÎS

*
/

Ah! mille flammes, ttn feu, la lumière,

Une umbre I
Le soleil me s1ût.

*
Femme sans chanteur,
Vêtements noirs, #iaisons grises,
L'amour sort le soir.
( ·

*

Une plume donne au chapeau
Un air de légéreté.
La cheminée fttme.
PAUL EI.UARt&gt;

*

La muette parle
Cest l'impe1fectian de l'art
Ce laiigage obscur. ·

.r

\

�•
•

343

.ffA-Ï-KAÏS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le petit port est endormi.
Soudain dans le silence gri:s,
Le bôut des mâts /éclaire!

Ni1ages rouges dn couchant.
Dans un trou vert
Un mince croissant dè lune.

*

*

Des canardf sauvages
Posés s1tr la mer.
L'ombre lf un nuage.

Nuit d'alerte.
Le projecteur à l'horizon
Ouvre et ferme son éventail.
MAURICE GOBJN

*

*

Dans la m.tit tUJire
Une. étoile et son r.efl,et.
Il y a çonc de l'eau?

* *

Nous avons seize ans tous les deux,
Mais quand elle en attra dix-huit,
je n'en aurai que dix-ht~it.

.*
La nuit en Bretagne.
Un vieux chant passe et s'en va,
Dans un bruit de sabots.

HENRI LEFEBVRE

*

Le berger crache des louis·d'or,
La vache lâche un arc-en-ciel :

Grincement de roues.

Caucber de soleil.

Un tas de foin. grossit
Jusqità cacher la lune.

*

*

Le banc de bois est humide,
Le banc de pierre est glacé:

Sur la plage
,
Un bout de planche :
Un grand navire a fait naufrage.

Rendez-vous d'au,tomne.
ALBERT PONCIN

*

.,,

I

�LA NOUVELLl;; REVUE FR1 NÇAISE

344

HAÏ-KAÏS

34&gt;

A11, cfoir ~ la lune,
Dans la brume tm pkbeur s'enfonce,
Vers le bruit de la mer.

La fumée s'envole ai~ Nore/.
Le papillon blanc vers l'Est
Vent frivole

Mes amis sont mo1·ts.

Je m'en mis fait d'autres.
Pardon ..•

*

*

La rivière..çoule nue
Les jeunes arbres vont vivre
Dans .fes bois

Jé vwx bien la voir,
Son fiancé aussi,
Mais pas ensemble.

*

Je pleurais dans le fmtteuil d'osier;
Elle m~a dit : « Consolez-vous »
Et ~'est mise à pleurer.

Qui te parle en sotmant?
Non, c'est le ruisseau qui roule
Quelq11es fleurs
La fille étonnée recherche

*

Les instincts b'êtes féroces

Reste à la fenêtre,
LA face dorée par la lampe,
Et les cheveux baignés de lune.
RENÉ MAOBLANC

Du sennon
*

Le costaud pourtant est mort
Mtme s-a fiè:vre allait bien
Dit le faible

*
La mère au fond du jardin
Cern'est pas goat pour la lune
L enfant crie
JEAN PAULHAN,

,/ 23

I ,

�(

'TOUTSS CHOSES EGALES D'AILLEURS...

TOUTES _CHOSES
EGALES D'AILLEURS ...

L'absence de système est en.cote
·
. 1e plus sympa'-un systeme,
mais
thique.
TRISTAN TZAU.

I
AU.THUR

Anicet n'avait retenu de ses études secondaires que
la règle des trois unités, la relativité du temps et de
l'espace; là se bornaient ses connaissances de l'art et de
la vie. Il s'y tenait dur comme fer et y tonformait sa
. conduite. Il en résulta quelques bizarreries qui n'alarmèrent guère sa famille jusqu'au jour qu'il se porta sur .
la voie publique à des extrémités peu décentes : on
comprit alors qu'il était poète, révélation qui tout
d'abord l'étonna mais qu'il accepta bonnement, par

.

•

347

modestie, dans la persuasion dé ne pouvoir lui-même
en trancher aussi bien qu'autrui. Ses parents, sans
doute, se ran_g èrent à l'avis universel puisqu'ils :firent
ce que tous les parents de poètes font : ils l'appelèrent
fils ingrat et lui enjoignirent de voyager. Il n'eut gardec
de leur résister puisqu'il savait que ni les chemins de
fer ni les paquebots ne modifieraient son noumène.
Un soir, dans une auberge d'un pays quelconque
(Anicet ne se fiait pas à la géographie, basée comme
toutes les sciences sur des données sensibles et non sur
les .intangibles réalités), il remarqua tandis qu'il dînait:
que son voisin de table d'hôte ne toudiait à aucun des.
mets et sembla.it cependant passer par toutes les jubilations gastronomiques du gourmet. Anicet saisit immédiatement que ce convive étrange était un esprit libre
qui .c;e refu~t ,à recourir aux formes a prwri de la sensibilité et n'éprouvait pas le besoin de porter les aliments.
à ses lè';res pour en concevoir les qualités. « Je vois,.
Monsieur, lui dit-il, que vous ne tombez pas dan~
la crédulité où se tiennent .généralement les hommes;.
et que, par mépris de leur sotte représentation de
l'étendue, vous vous abstenez des simulacres par lesquels ils s'imaginent changer leurs rapports avec le
monde.- De même que certains peuples croient à là
vertu des signes écrits, de même le commun attribue:
superstitieusement à ses gestes le pouvoir de bouleverser ·
la nature. Je me gausse autant que vous-même d'une
semblable prétention, laquelle dénote la légèreté d'esprit
- ~e nos contempor~ns ( mot dénué de sens que
J emprunte, comme. vous le pensez bien, à leur propre
langage) et la facilité qu'éprouvent les apparences _à les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

abuser de leur jeu. On me nomme Anicet, je suis
poète et fais semblant de voyager pour complaire à ma
famille. Je ne saurais vous dissimuler combien je
brûle d'apprendre à côté de qui je ~uis assis. La distinction qui paraît sur votre visage et l'excellence des principes dont vous avez fait montre en cette occasion
m'incitent à n'avoir pas de plus vif désir. » Anicet se tut,
fort content de soi-même, de l'aménité qu'il avait mise
en ses propos, de sa période et de la délicatesse des
sentiments qu'il y avait exprimés, enfin des quelques
archaïsmes par lesquels il avait si finement nargué
ridée de temps et la chronologie puérile et honnête des
lourdauds qui présentement se pourléchaient de l'illusion
d'un rapprochement de ltur palais et d'une tarte à la
crème.
L'inconnu ne se fit pas prier et commença le récit
suivant: « Je m'appelle Arthur et je suis né dans les
Ardennes, à ce qu'on m'a dit, mais rien ne me permet
de l'affirmer, d'autant moins que je n'admets nullement,
comme vous l'avez deviné, la dislocation de l'univers ·en
lieux distincts et séparés. Je me contenterais de dire : je
suis né, si même cette prdposition n'avait le tort de
présenter le fait qu'elle exprime comme une action
passée au lieu de le présenter comme un état indépendant de la durée. Le verbe a été ainsi créé que tous ses
modes sont fonctions du temps, et je m'assure que la
seule syntaxe sacre l'homme esclave de ce concept, car
il conçoit suivant elle, et son cerveau n'est au fond
qu'une grammaire. Peut-être le participe naissant
rendrait-il approximativement ma pensée, mais vous
voyez bien, Monsieur, » et ici Arthur frappa la table du

TOUTES CHOSES EGALES D'AILLEURS ..•

349
poing, « que nous n'en finirons plus si nous voulons
approprier nos discours à la réalité des choses, et que
Je maître d'auberge nous chassera de cette salle avant la
fin de mon histoire, si nous ne consentons chemin
faisant à des concessions purement form,elles aux catégories que nous abominons comme de faux dieux, et
dont nous nous servirons, si vous le voulez bien, à
défaut de les servir.
« Je m'appelle Arthttr et je suis né dans les Ard~nnes.
De t_rès b~nne_ heure, on_ me donna un précepteur lequel
devait m enseigner le latm mais qui préféra m'entretenir
de philos~phie. Mal lui en prit, car très rapideme,;it je
re~arquru q~e ~on professeur démentait par sa conduite les pnnc1pes !Dèmes qu'il avait démontrés. Il
agissait comme si Dieu pour construire la terre avait
préalablement calculé la dixmillionième partie du quart
du_ méridien terrestre. Je fus outré de cette malhonnêteté_- Aux re~rocbes un peu véhéments que je lui fis,
1~ philosophe 1mprobe répondit par la délation. Mon
pere, homme simple et qui ignorait tout de l'impératif
catégo_rique, me_ fustigea devant mes sœurs. Je décidai
de quitter la ma1~on ca_r déjà je possédais ce sens aigu
de la p~d:ur qui devait me dominer par la suite. Je
voyageai d abord par les routes, mendiant mon pain ou
le dérob~nt de P,référ~n~e. C'est pendant cette période
de ma vie que Jappns a concevoir les eaux, les forêts,
les ferm~s, les figurants des paysages indépendamment
de leurs !iens se~sibl~s, à me libérer du mensonge de la
pers~cuve, à tmagmer sur un plan ce qûe d'autres
considèrent sur plusieurs comme les enfants qui
épèlent, à ne plus me làisser berner de l'illusion des

�LA NOUVELLE R.BVUE FRANÇAISE

heutes et embrasser simultanément la succession des
siècles et des minutes. Un beau soir, un peu fatigué de
ces panoramas champêtres, je me glissai dans un train
et fis, caché sous une banquette pour ne pas payer mon
billet, le chemin de C ... · à Paris. Cette position ne
m'incommoda pas, dans la connaissance où j'étais qu'un
préjugé seul amène les voyageurs à en préférer une
autre .. J'utilisai le trajet à m'accoutumer à regarder le
monde du ras du sol, ce qui me permit de me faire une
idée des représentations qu'en ont les animaux de basse
taille. Puis je m'avisai qu'à l'inverse de mon passe-temps
habituel rien n'était plus aisé que de reporter sur plusieurs plans ce que l'on voit sur un seul: il suffit de
-fixer obliquement ce qu'on veut dissocier au lieu de le
regarder de champ. J'appliquai immédiatement ce procédé pour éloigner de ma figure les bottes du voyageur
assis au-dessus de moi. Dans l'enthousiasme de ces
exercices, je scandai mentalement, au bruit rythmé du
train snr le ballast, des poèmes qui faisaient bon marché
&lt;lu principe d'identité lui-même. »
Anicet se permit de l'interrompre: « Vous êtes donc
aussi poète, Monsieur ? 1
- A mes moments perdus, reprit le narrateur.
J'arrivai donc à destination dans la plus heureuse disposition d'esprit. Songez à ce qu'est Paris pour un garçon
de seize ans qui sait s'émerveiller de tout et de miHe
manières. Dès la gare, je me sentis transporté : ce m~uvement, les maisons chargées de la perspective, cette
f.tçon originale d'écrire CAFÉ au fronton des palais, les
fêtes lumineuses du soir et les murs couverts d'hyperboles, tout roncourait à ma joie. 11 y avait peu d'appa-

TOUTES CHœES ÉGALES

o'AJLLEURS...

351

rence que je me lassasse jamais d'un décor, varié sans
~esse par ~es quelques méthodes de contempbtion que
Je possédais, quand une aventure vint me donner lts loisirs et la retraite nécessaires pour en élaborer d'autres.
Un matin que je croisais un convoi funéraire je me
re?r~ntai le mort, comme je m'étais ·assou;li à le
faire, 10dépendammenr de Ja durée. Simultaném nt te
~e ~r~s dans les poses les plus prétentieuses, les plus
10sigrufiaotes et les plus naturelles, accomplissant routes
les bassesses et toutes les sottises d'une vie sans intérêt
.
,
avec ses pe~1ts ~1ces _et ses petites vertus, si peu responsable q~e Je ncanat assez haut de voir les passants se
découvrir devant la boîte cirée qui renfermait ses restes.
A cene époque, l'issue malheureuse d'une guerre encore
r~cente, les disse~sions politiques et le joug toujours
sevèr~ du romantisme portaient les esprits parisiens à
des v10lences peu coutumières au habitants de la ville
la plus polie du monde. Un quidam m'arrêta et
m'ordo~na d'un .ton emphatique de mettre ch:ipeau bas
devant_ Je ne sa~s ~uelle image de notre humilité. Je
~ressa1 mon ohbnus de quelques épithètes et n'en fis
~en .. Corn~ cet individu cherchait à m'y contraindre,
Je lu~ donna, une leçen pratique de philosophie.'Cela se
temuna au poste de police et je fus jeté dans uoe pièce
obscure où l'~n m~oublia t~ois jours. Pour être plus libre
que,mes geôhe~ ~ suffisait de m'abstraire du temps ou
d_e l étendue, mais Je préférai mettre :'l profit cette réclusion _pour des évasions nou ·elles. Les mathématiciens
ont
d'autres espaces que le nôtre, à n dimen. mvcnté
d.
s10ns, 1~ent-ils. Mais embarrassés par l'habitude de
penser suivant trois dimensions, ils ne parviennent pas

.

-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
352
à se représenter leurs propres imaginations. Grâce à ses

gymnastiques préalables, ce fut au contraire -un amusement pour mon esprit que d'envisager le monde en
donnant à n les valeurs les plus diverses; j'étais en train
de concevoir l'étendue à un tiers de dimension quand
on se souvint de ma présence pour me faire comparaitre
devant le commissaire. Comme mes réponses subissaient
un léger trouble du fait de cet exercice, ce fonctionnaire,_
qui av~it une idée puérile de la relativité des concept:s,
ne comprit rien à mes discours et, dans la·persuasion de
parler à un fou, me fit relâcher.
Paris devint pour moi un beaù jeu de constructions.
J'inventai une sorte d'Agence Cook bouffonne qui cher- ·
chait vainement à se reconnaître, un guide en main, dans
ce dédale d'époques et de lieux où je me mouvais avec
aisance. L'asphalte se remit à bouillir sous les pieds des
promeneurs; des maisons s'effondrèrent; il y en eut qui
grimpèrent sur leurs voisines. Les citadins portaient
plusieurs costumes qu'on voyait à la fois, comme sur les planches des Histoires de !'Habillement. L'Obélisquefit pousser le Sahara Place de Ja Concorde, tandis que·
des galères voguaient sur les toits du Ministère de la
Marine: c'étaient celles des ~cussons aux armes muni-..
cipales. Des machines tournèrent à Grenelle ; il y e-ut
des E~positions où l'on distribua des médailles a'or aux
millésimes différents sur l'avers et sur le revers; elles.,
coïncidèrent avec des arrivées de Souverains et des délégations extraordinaires. On habita sans inquiétude dans
des immeubles en flammes, dans d'es aquariums gigantesques. Une forêt surgit soudain près de l'Opéra, sous
les arbres de fer de laquelle on \rendait de.s étoffes.

TOUTES CHOSES ÉGALES

n'AILLEURS •• ,

353

bayadères. Je changeai de quartier les Abattoirs et le
canal Saint-Martin; le bouleversement n'épargna pas les
Musées, et _tous les livres de la fühliothèque Nationale
submergèrent un jour la foule des badauds.
Vous parlerai-je des mille métiers que j'adoptai, tour à
tour camelot et chantant comme des poèmes les titres
des journaux que je vendais, homme-réclame par
llmour des chapeaux hauts de forme, porteur de bagages,
débardeur à la Villette ? ~'étrangeté de ma vie m'attira
des curiosités, des fréquentations, des amitiés. Je corinus
dans certains milieux une vogue égale à celle d'un prestidigitateur ou d'un danseur de corde. Enfin quelques
oisifs de la rive gauche me trouvèrent du génie. Je fus
admis dans d~s cercles choisis, des académiciens m'hébergèrent, des femmes du monde voulurent me connaître.
Le contact journalier de mes semblables avait fortement
développé chez moi ce sentiment de la pudeur dont je
vous ai déjà parlé et qui m'était inné. Je me dérobai aux
sollicitations du monde pour éviter de me mettre à nu
devant tous. C'est à cette époque que je connus Hortense.
Elle ignorait tout de la vie, mais non de l'amour.
Image de la passivité, elle supporta mes -fantaisies sans
les comprendre. Elle admit tÔutes les expériences, se plia
à tous les caprices et me laissa pénétrer jusqu'au dégoût
les secrets de la féminité. Devant elle je pouvais
dépouiller tout masque, penser haut, dévoi_ler l'intime
· de moi-même, sans craindre qu'elle y entendît rien.
Elle me fut un manuel précieux que j'abandonnai au
bout de trois semaines : j'avais appris à connaît~e la
vision féminine du monde, aussi distante de celle des
hommes que l'est celle des souris valseuses du Japon,.

�354

LA NOUVELLE REVUE fRANÇAlSE

lesquelles n'imaginent que deux dimensions à l'espace.
Parmi lés :i.mis que m~avaient valus quelques dons
naturels il en fut un qui s'attacha plus particulièrement à moi. Quand L.,..,.. parvenait à pénétrer ma
pensée, je le banais jusqn'au sang. Il me suivait comme
un chien. Ma pudeur était inco.mmodée à l'excès de cette
présence perpétuelle et mon_ se~l- r~coms était de
m'évader dans un univers que Je haussais et dans lequel
L- cherchait à m'atteindre avec des efforts si grotesques
que parfois je riais de lui jusqu'à ce qu'il en ple~râ:.
Cette honte qui me prenait quand on me dev1_na1t
s'exagéra vers ce temps au point qu'une simple ~u~tto~,
comme : quelle heure est-il ?, si par hasard Je 1allais
moi-même prononcer, me faisait monter le rouge aux
joues et me rendait la vie intolérable. Je devi~s a?ressif,
méfiant, insolent. Je giffiais à tous propos les mdtscrets.
Il y eut des scandales dans des réunions, des banquets.
Le comble fut qu'une aventure de cet ordre se trouva
contée ironiquement dans un journal avec mon nom en
toutes lettres. Je ne pus plus supporter le regard des gens
dans la rue: je décidai de m'expatrier.
L- m'accompagna à Londres où le brouillard nous
permit quelques distractions nouvelles. Joli songe doré
des bords de la Tamise, on se fatigue à: la fin de comparer tes réverbères à des points d'orgue. La diversion
survint heureusement sous les espèces d'une fille de
comptoir dans une de ces maisons ~e pickle~ et_de piccalilies qui parfu~ent tout un quartier au vma1gre rose,
encens d'un culte inconnu. Elle avait l'aspect de ces
poupées-anglaises, héroïnes des récits de Golliwog, et
qui s'appellent inlassablement Peg, Meg ou Sarah Jane,

TOUTES CHOSES ÉGALES D"AlLLEURS ...

•

355

les cheveux peints très noirs sur le crâne ovoïde, les
pommettes carminées, les yeux faits au pinceau_, pas de
nez, le corps formé de pièces d-e bois apparentes articulées par des chevi!Ies, les mem hres cylindriques. Dès
qu'elle fut ma maîtresse je m'aperçus de mon erreur:
rien de plus harmonieux que cette enfant potelée, rien
&lt;le plus souple que ses gestes. Habitué à Hortense, je
me I-aissai aller à penser haut devant Gertmd, à transpo•
ser la vie, à me montrer au naturel. Bien. vite il fallut
convenir qu'elle me pénétrait, que rien ne lui échappait
de ce que je lui abandonnais et qu'il n'y avait pas de jeu
si compliqué qu'elle n'en sût saisir la règle et la marche.
Après m'être un instant révolté d'une perspicacité qui
ne venait point sur commande, je ne pus me retenir
d'un mouvement d'admiration pour cette Gerrie si
voisine-de moi que je pensais déjà l'atteindre et me confondre avec elle. Elle apportait à me suivre une intelligence, une lucidité qui me déconcertaient. Elle me devançait dans ces courses spirituelles, devinait la direction
que f allais prendre, me surprenait par les bonds qu'elk
exécutait de sysfème en système et m►enseignait à son
tou-r mille divertissements nouveaux. Parfois nousnous poursuivions à travers les espaces de notre invention, nous nous fuyions, nous cachions l'on à l'autre,
et fin:i.lement nous rencontrions au détour d'un
univers. Tout aboutissait à l'amour. 11 devenait le but
suprême de la vie: pas un geste, pas un rire qui n"y
menât. Que je me sentais loin au-dessns de l'émotion
gotîtée aux premiers jours de Paris, maintenant que
j'allais contempler avec Gertie de la coupole de St Paul
Church cette antre métropole que les mêmes techniques

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

accommodaient à mon gré, mais pour mener à une joie
plus noble et plus complète, du sein de laquelle je
regardais avec pitié ces pauvres astronomies passées et
les enthousiasmes de mes seize ans! Suprême abolition
des catégories, l'a\Ilour rendait tout _aisé, tout docile,
nous· n'avions plus de limites à nous-mêmes au moment
qu'il s'accomplissait. Nous admettions sans protestation '
qu'il fût notre maître, mais nous le lui rendions bien. Il
se pliait à nos caprices, car nous savions le secret de
l'éterniser, de le recommencer, de le suspendre. Nous le
connûmes sous toutes ses formes, nous en inventâmes, ét
nous portâmes dans l'amour nos méthodes d'exaltation.
Nous , nous y adonnâmes aux confusions de plans, de
lieux, d'instants et de durée. Tout prenait un sens érotique et tout devenait autel pour la religion. de l'amour.
Une factice rivalité d'imagination nous poussa aux
fantaisies les plus folles. Nous nous aimâmes dans toutes
les contrées, sous tous les toits, dans toutes les compagnies, sous tous les costumes, sous tous les noms. Ce
fut un merveilleux voyage de noces. &lt;c Gertie, si nous
allions aux lacs italiens ? » Nous cherchions à nous
décevoir, mais la déception même tournait à la volupté.
Au temps précis où l'un de nous perdait le contrôle de
soi-même, le second parfois se sauvait dans un autre
monde. Le jeu consistait à forcer l'évadé au gîte. Que
me fallait-il de plus? Par moments j'éprouvais le besoin
d'être seul et Gertie intervenait, me tourmentait jusqu'à ce qu'un mensonge m'eût débarrassé d'elle. Par
moments je me lassais d'çtre un lutteur à armes égales
devant un autre lutteur. Par moments, cela me gênait
de dire : nous toujours, jamais: je. Par moments il y

TOUTES CHOSES ÉGALES D'AILLEURS ...

357

avait un abîme entre nos lèvres réunies. Par moments
je me sentais hostile, dur, avec la mâle envie de. frapper
cette fille trop clairvoyante dont les roueries m'agaçaient,
dont les moqueries me blessaient, dont les provocations
n'excitaient pas seulement mon désir mais aussi la haine
noire de ma pudeur offensée. Bref le dialogue m'excédait, et le prétext~ qui s'offrit (L"""* 1voulait revenir sûr
le continent), fut accueilli comme qn soulagement. Un
jour, au lieu de prendre la voie lactée, j~ pris le vapeur
à Douvres.
\
Quelques discussions avec L*** qui dégénérèrent en
querelles, un voyage pendant lequel je pensai mourir,
la certitude trouvée au cours de ma liaison dernière que
l'art n'est pas la fin de cette vie, un scandale qui se fit
vers la même époque autour de mon nom, la publicité
qu'on lui dopna et la calomnie qui s'en empara, enfin
mille causes plus offensantes les unes que les autres
m'engagèrent à changer d'existence. Je résolus de donner
un but différent à mes jours et de tourner mon activité'
vers le commerce et l'acquisition des richesses. Après
avoir liquidé ce qui restait de'mon passé, je me munis
d'un lot de verroteries et je partis en Afrique orientale, .
dans l'intention de pratiquer la traite des nègres.
L'aisance que j'apportais à m'adapter à n'importe
quelle manière de concevoir, l'absence de tous les liens
qui enchaînent les Européens en exil, me mirent rapidement en lumière aux yeux des indigènes, peu accoutumés de voir un blanc se soucier d'eux a'.'ec autant de
clairvoyance, et à ceux des colons qui durent bientôt en
passer par moi pour toute tractation avec les gens du
pays. Il n'y eut plus un échange, une affaire que je n'y

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TOU.TES CHOSES ÊGALES D'AILLEURS •••
1

fusse intéressé c:&gt;u que je n'y intervinsse. Je m'enrichis
impudemment aux &lt;lépens de tout le monde, et tout le
monde ên retour m'en exprima sa gratitude. Je devenais.
une sorte de potentat économique, aussi indispensable à
la vie que le soleil aux &lt;:ultures. Je me grisais ~ ces.
succès rapides, mes seules préoccupations désormais.
Toute la poésie pour moi se bornait aux colonnes de·
chiffres sous leS- rubriques DOIT et AVOIR de mesregistres. Je m'enivrais de nomb.i:es, je me s:.toûlais demesures. Tout ce qui concernait les évaluations de
la durée, de l'espace, des quantités,. me paraissait.
subitement la plus merveilleuse création humaine.
L'assurance qu'aucune réalité ne les légitimait me pous..:.
sait à l'admiration de ces unités que l'homme a méticuleusement choisies de façon arbitraire pour servir depoint d'appui à ses emprises sur la nature. Rien de plus;
pur, de plus exempt d'éléments étrangers que les idées.
mathématiques. Ce sont &lt;les vues de l'esprit, qui.
n'existent que si quelqu'un les imagine et qui n'ont nt
foo&lt;lcment ni existence en dehors de celui qui les
conçoit. Les plus beaux poèmes furent éclipsés à mes
yeux par les épures, pâr les machines. La pendule_,.
étonnante réalisation d'hypothèse~ qui continue, quand
son propriétaire n'est plus là~ à cakuler une quantitéqui n'a de réalité qu'en présence de lui_, me bouleversait.·
plus qu'elle ne faisait lt!S peuplades auxquelles j'en
montrais une pour la première fois. J'étudiais les.. ·
sciences exactes comme j'eusse cherché à pénétrer les.
secrets du lyrisme. Un grand orgueil me naissait, que
seul peut-être j'en sentisse la bea11té. J'essayais par.fois.
de la divulguer parmi quelques-uns de ces sorciers ,de;

,,

tribus, hommes éminents et sages, mieux ouvèrts à la
spéculation gue ces Messieurs de Paris. Ils ne parvenaient point à me comprendre, hochaient la tête, et l'un
d'eux disait; cc Voici une datte, une deuxième datte~
une troisième datte. Il y en a trois. Je les vois, donc le
nombre trois n'·est pas seulement .une vue de l'esprit
mais aussi· des yeux . .» Ainsi raisonnent faussement les
plus experts des hommes&gt; sans saisir que les dattes
existent mais non le rapport qu'eux seuls établissent
entre elles. ies rares relations épistolaires que je conservais avec l'Europe m'apprirent qu'on y déplorait ma.
disparition et mon silence., que la gloire m'y .attendait
pour peu que je consentisse à y revenir. Cette nouvelle
ne m'émut pas; je préférais à ces lauriers vulgaires .la
situation de despote et de sage que je m'étais faite dans
ces pays africàins. Tout l_e monde reconnaissait ma.
supériorité intellectuelle, matériellement je n'avais plus.
rien à désirer. Quelques prodigalités me sacrèrent
die~ j'eus un nom dans les dialectes de la :région.,-jedevins légendaire. Je fus de tous les débats religieux;
la casuistique dépendi.t de moi ; je traitai des dogmes
solaires, du. culte des -idoles; on me mi.t à contribution
pour expliquer les phénomènes naturels, les cataclysmes_.
les signes célestes.
C'est ainsi qu'.un jour on m'.amena en grande pompe
dans un village où j'avais affaire&gt; une fille, folle~ me diton, que la population considérait comme sacrée. Un
Eurqpée11 qui s'était fix-é aux environs et qui pratiquait
la médecine cl.ans ces parages, m'.expliqua : t&lt; Cette jeune
négresse, sans doute .sourde~ ma,is non pas JJ1Uette, est
affligée 4epuis sa haissitnce .d'une maladie nerveuse assez

�TOUTES CHOSES ÉGALES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

complexe. Elle n'a 'jamais pu apprendre à communiquer
avec ses semblables ni par la voix ni par la mimique.
Ses gestes, incoordonnés, ne semblent pas appropriés à
une fin. Elle ne peut se mouvoir, même pour l'accomplissemeQJ Je ses fonctions naturelles qu'il faut bien que
des servantes préviennent pour elle·. Par ponheur elle
ne résiste jamais à une impulsion q-Qelconque qu'un
étranger donne à l'un de ses membres. Elle semble
demeutée dans l'état dù nouveau-né, et ces gens naïfs
la respectent comme un prodige. » Dès qu'elle se trouva
.devant ,moi, je fus frappé de la grande beauté de cette
fille. Elle possédait visiblement la virginité la plus rare,
,celle que jamais un désir d'homme n'effleura, tant la
.crainte et la vénération tenait chacun éloigné J'elle. Je
remarquai tout d'abord cette apparente incoordination
.des mouvements, signalée par l'officier de santé; on eût
-dit, quand elle ·cherchait à saisir un objet, que ses
regards, séparément commandés, partaient d'un être
.différent de celui qui tendait la main. Il n'y avaît aucun
l'apport entre l'étendue de son geste et la distance à
franchir ; parfois un objet _qui passait devant elle la
tentait plusieurs minutes après sa d'isparition et elle
faisait mine de l'atteindre vers l'emplacement depuis
longtemps vide ou dans toute autre direction. Aucun
.doute pour moi ne subsista quand j'eus pensé au mot:
'.Synchronisme, qui désigne admirablement cela qui
faisait défaut à ses actes : cette fille n'était ainsi isolée
de ses semblables que parce qu'elle n'avait pas l'idée
de temps, et vraisemblablement pas celle d'espace.
Gertrud quand elle/abstrayait des modes de la sensibilité avait de ces attitudes, inexplicables pour un tiers,

r

o'AILLEURS ...

mais que je ne pouvais méconnaître;-,. L'idée me vint,
qu'en appelant à mon aide mes anciens talents, je parviendrais à m'entendre avec la folle-par-philosophie.
Cela ne manqua pas, et, après quelques jours d'éducation, j'arrivai à. communiquer avec elle à l'aide de
monosyllabes, de gestes qui semblaient incoordonnés
aux assistants, de contacts. Ma réputation de sorcier
déjà établie fut confirmée du coup et l'on me confia la
vierge noire qui manifestait mon caractère magique
en correspondant avec moi. Je l'emmenai dans une
habitation où je m'appliquai à parfaire son instruction .
Elle me fit tout d'abord comprendre que, parvenue â
l'âge nubile, elle entendait prendre un amant, ce qui lui
semblait un mal nécessaire, et que, . puisque je l'avais
conquise comme nul autre, il était normal que ce fût
moi. Je n'eus garde de lui refuser ce service, et, l'amour
aidant, ma tâche se trouva simplifiée. Je lui donnai
bien des noms par la suite, mais si je veux encore
aujourd'hui penser à mon Africaine, je l'appelle de celui
qu'elle préférait, quoiqu'il ne soit pas sur le calendrier,
Viagère, que je ne puis, après bien des années et à uo
âge moins ardent, prononcer sans une certaine émotion. Viagère, trop intelligente, s'était mentalement
développée avec une précocité rare alors ·qu'elle n'avait
pas encore acquis de ceux qui étaient chargés de sa
petite enfance là science de considérer l'univers suivant
les modes généralement adoptés. Aussi vivait-elle au
milieu des siens comme une étrangère, laquelle ne
comprend pas la langue que l'oIJ parle autour d'elle.
Mais son esprit, déjà formé quand j'en commençai
l'éducation, exempt de toute idée préconçue, apprit
24

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aisément 1~ divers systèmes que je lui propos-ai, sut les appliquer rapidement, non point comme Gertrud qui
était embarrassée par la vision commune du monde,
mais d'un point de vue général, large, philosophique,
auquel je n'avais atteint qu'au prix d'incessants efforts.
Elle put se mettre en liaison avec les hommes et ne
retint de leurs discours qu'une admiration sans borne à
mon égard, et le juste sentiment de ma supériorité
eux. Tout ce qu'elle savait lui venait de moi, je l'avais
fa&lt;;onnée à mon image:- elle n'eut qu'une religion,
m'aimer. Mais cet amour fut d'autre sorte que celui rencontré à Patis ou à Londtes. Le calme y régnait, et non
cette inquiétude de connaître qui me talonnait aux bras
. d'Hortense, ni cette pudeur ·d'être connu qui me faisait
quitter ceux de Gertie. Je n'àvais pas besoin de sonder
son âme, œuvre de mon génie, et le mot pudeur perdait
pour moi tout sens devant elle, puisqu'elle était un
reflet de moi-même. Je ~on.geais avec orgueil de combien
j'avais dépassé, en modelant cet être, les faibles imaginations des lhommes : s'éprendre d'une statue au point
de l'animer n'était pas un exploit pareil à celui de dissiper les ténèbres qui entouraient, Viagère et d'appeler
cette larve à la vie. L'existence avec elle n'avait pas
l'amour pour but, elle était l'amour même. Rien ne me
choquait chez ma maîtresse puisque tout en elle venait
de moi. Pas un instant je ne pouvais cesser de l'aimer ni .
elle de m'adorer, par simple instinct de conservation.
Ce n'est que dans le récit que j'emploie, en parlant de
nous deux, le pronom personnel à la première personne
du pluriel. Nous n'étions qu'une seule personne, une
seule volonté, un seul amou.r. Aussi la volupté ne

sur

TOUTES CHOSES ÉGALES D' AILLBURS...

J 63

s'épuisait-elle jamais. pour nous, et grâce à.la science que
(avais de me soustraire aux lois physiq11es inventées pâr
les hommes, je trouvai-s: sans cesse en moi les .r:esoources
qui la perpétuaient. Toutes les nriations que j'avais fait
subir à mes amies passées devenaient superflues, où
l'acte se suffisait, sans. que nos fantaisies demandassent
,d'autres décors. Néanmoins du nœud de cette étreinre
sans fin qui nollls unissait nous associions le .thon.de à
nos ébats. Mais :ru lieu de no11s explorer nous-mêmes à
l'occasion d'un spectacle donné, ainsi que te l'avais fait
au cours de mes aventures antérieures, nous ne portions
nul intérêt à nos réactions affectives, mais nous souciions de la seule ambîanœ où nous nous trouvions;
Ainsi nous n'éti-ons-curieux que d'autrui et pas de nousrnêmes, parce que nous échangions à tont irntant le
meilleur de notre énergie, et que chacun donnait -à
l'autre l'image dè son propre don. Sans jamais interrompre le commerce de· nos corps, nos esprits s'appliquèrent à connaître la substance réelle des ,ehoses et la
conception que l'univers avait de noos. C'est dans la
poursuite d'e ces expériences qne no.us apprîmes qrre le
lion ne mange les hommes que parce qu'iJ les prend
pour des plantes qui courent; que nous sûmes des
grandes fourmis. r~uges qu'elles croient à l'immortalité
de l'âme ; que nous discutâmes avec des sensitives des
théories qui assimilent la lumière à des vibrations, à des
émanations ; que les serpents nous enseignèrent la véritable explication de l'hypnotisme, basée sur 'la grande
vitesse de la lumière, l'impossibilité pour l'homme d'éva,luer des fractions infinitésimales de la duré~ et de
l'espace, et la confusion de temps et de. lieu que le

�364

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

regard fait naître en lui par sa soudaineté et qui, artifi- ciellement, abolit les formes de · sa sensibilité. Nous
transposions le plaisir de nos sens à chacune de ces
découvertes, de telle sorte que par un doux mensonge
nous feignions de le croire purement intellectuel et
intimement attaché à la satisfaction du travail accompli.
Ainsi notre joie avait mille visages san,s que la sourœ en
fût modifiée. Cela dura toute une éternité.
Mais c'est , en France que je suis mort, voici plus de
,vingt aùs. Dans le mépris où je me tiens de la façon
humaine de regarder la vie, je n'hésite pas à n'en point
tenir compte et à dîner anachroniquement ce soir à vos
côtés. If n'y a rien d'étonnant, Monsieur, à ce que mes
traits vous aient incité à entamer la conversation, car ce
sont ceux d'un homme lequel a délaissé -la poésie où il
excella, paraît-il, au-dessus qe tout autre, qui a connu
l'amour comme personne ici-bas, mais qui sait aujourd'hui se suffire, qui a dédaigné une gloire offerte, délaissé
une popularité dont il se passe fort bien, 'abandonné
des richesses dont il ignor~ le compte, qui est revenu de
la vie dont il peut sortir à son gré et de la m&lt;;&gt;rt qu'il
connaît trop bien pour y croire et qui, tout solde fait
de tant de qualités_naturelles et de connaissances amassées, n'a gardé- que l'affabilité ba_varde d'un vieillard,
petit fonctionnaire retraité de province qui s'entretient à
l'issue d'un repas de table d'hôte, en buvant le café
trop chaud à, petites lampées, avec un Monsieur Anicet,
poète, et qui fait, semblant de voyager pour co mplaire à
sa famille. »

TOUTES CHOSES ÈGALES

n' AILLEURS ...

II .
A}(!CET

« Monsieur, dit Anicet, je dînerais tous les soirs chez
les aubergistes pour peu que je fusse assuré 'd'y trouver
toujours un voisinage qui valût le vôtre. Par un miracle
assez inexplicable, -votre récit était précisément celui que
j'attendais à cette heure de ma vie, et vous avez bien
vu qu'il m'a tenu sous le charme. Mais permettez-moi
&lt;J.Uelques critiques sur la façon dont vous avez usé
pour le faire. Il m'y a paru un certain désordre qui
porte assez la marque de l'époque où vous êtes c~nsé
:avoir vécu, une certaine anarchie, conséquence de la
tempête romantique dont les meilleurs esprits se ressentaient encore à la fin du siècle dernier, une certaine
-eomplexité que la raison déplore et de laquelle un
homme, aussi libéré que · vous l'êtes des préjugés en
cours, ,pourrait aisément se défaire. Vous vpus êtes
peint dans l'enfance, l'adolescence et la .maturité; vous
m'avez promené par les contrées les plus diverses ; vous
m'ivez conté au moins trois romans amoureux. Il eût
été très simple et bien plus démonstratif de vous soumettre dans cet exposé à la règle des trois unités, qui
présente l'avantage de réduire au minimum l'importance des concepts humains et de permettre une clarté
narrative qu'on n'atteindrait pas sans elle. Ainsi vous

.

••

�LA NOUVE.LLE REVUE FRANÇAISE

•

eussiez présenté dans un seul décor, sans sacrifier à
l'exotisme, vos amours' avec une seule femme qui prit
successivement les diverses attituqes de vos maîtresses
successives dans . une unité de temps à votre choix, le
jour pat exemple. N'objectez pas que vous auriez altéré
la réalité, je sais que cela vous indiffère, et si vous y
voulez réfléchir, vous conviendrez que cela n'eût rien
changé ,à la portée de votre récit mais aurait conféré à
.celui-ci la composition et la ·p ureté qui lui manquent. Ne
vous· froissez pas d'une observation qui prouve seulement l'intérêt que suscite en moi votre narration et qui
part tont naturellement d'un jeune homme de ce temps.ci, accoutumé par tempérament et par souci de style
à se soumettre toujours à une règle, non pas par
conviction, mais dans la certitude que peu importe à
quelle discipline on se plie pourvu qu'on en téconnais.se
une. Cette époque-ci n'est point à la rév0lte, elle sourit
facilement des incartades mais ne pense pas détenir la
vérité. Voici pourquoi, en bon fils de mon siècle, je
conforme mes actes et mes œuvres à une loi, probablement sans fondement, mais qui revêt à mes yeux le
prestige d'être tombée en désuétude, de sembler intolérable à autrui, et de ne me peser guère à moi qui ne
crois ni au temps, ni au lieu, p,i à l'action. En illustration à. .ce préambule, et pour répondre à votre confiance
et à vos confidences, je vous ferai le récit suivant ~ns
lequel je vais m'efforcer d'appliquer les principes qui me
sont personnels comme comme ceux qui nous sont
communs~ Remarquez bien~ Monsieur, que leur strict .
usage entraîne d'une faç-00 constante l'emploi du présent
de l'indicatif qui vient ainsi se substituer au passé

\

TOUTES CHOSES ÉGALES D'AILLEURS ...

r

défini bien pompeux pour le goût ac~el, embarrassant
darls l'expression des sentiments familiers et trop souvent escorté dans les propositions relatives du disgra-,
cieux imparfait du subjonctif. Excusez de si longs
prolégomènes de n'introduire que le bref: Conte à.e la
Parfumeuse et des Bonnes Mœurs.
Souffrez qu'il débute, puisque j'emprunte au théâtre
la règle à laquelle je le ploie, comme ferait un texte
dramatique, par la description du décor uniquè dans
lequel il va se dérouler. Le lieu impersonnel, neutre,
où tout peut advenir, ou à toute heure du joqr les
divers acteurs ont accès, où d'anciens amis pourront se
retrouver, des amoureux se réunir, la cou:r et la ville
défiler, n'est, je vous en fais grâce, ni le vestibule à
colonnes de la tragédie, ni la place publique de la comédie, mais participe de ces deux cadres comme l'actiop.
suivante fait de c~s ·deux genres. Elle se déroule à Paris
de nos jours, dans un des pa~ages vivants qui mènent
des plaisirs aux affaires, des boulevards aux quartiers
commerciaux. C'est la route que prend quotidiennement Anicet, fils de famille, pour se rendre de la maison
paternelle aux domaines plaisants de la galanterie, et celui
que Monsieur son père, agent de change, suit également
quand il va de son bureau à la Bourse, la tête bourrée
de chiffres et sans prendre garde aux tentations du chemin. Mille appâts -pour la curiosité d'un garçon de
vingt aQs arrêtent aux. devantures les regards d'Anicet
junior. Il y a l'étalage d'un marchand de papiers peints,
cel~i d'un épièier qui vend des produits exotiques, mandarines du Cambodge, noix de galles, jujubes, au milieu
desquels trône un œuf de verre rempli de graines de

�368

LA N"OO VELLE REVUE FRANÇAISE

cacao; l'étalage d'un ,tailleur auquel moulés sur des
fonds b1ancs obliques des pantalons rayés et des vestons
.cintrés fotppent de stupeur les âmes sensibles à ce prodige qu'un vêtement suffise à soi-même; l'étalage d'un
second tailleur constitué de pièces dé dra:p de trois ou
quatre gris, du fer à la perle, ·de chiné beige; rouge et
vert, à eârreaux petits et grands, obliques ou droits et
pointillés de tous acabits; l'étalage d'un orthopédiste,
mains coupées; corsets barbares, chaussures chinoises
avec les affreux plâttes des diverses sortes de pieds contrefaits, béquilles évocatrices des -sorcières, et bandages
hideux qui déshonorent des Vénus de Mild de plomb
doré; l'étalage d'une fabrique de machines à coudre,
bêtes féroces au milieu desquelles ié hasarde.n t des
ouvrières dompteuses (si seulement j'avais la chance
d'en voir dévorer une); l'étalage d'un coiffeur-parfumeur avec ses cires blousées de soie rose, ses fers à
friser, ses flacons d;essences aux noms entièrement
créés, le buste du Monsieur décoré dont les cheveux, la
"barb~ sont blancs du côté droit et noirs du côté gauche.
Enfin il y a là ren,trée . de ]'Hôtel Meublé, entre des
plantes vertes, où vient aboutir directement'l'escalier au
tapis gris à marges rouges, aux tringles de cuivre; sous
le titre bleu et b1anc qu'une lampe à gaz éclaire, ce seuil
s'ouvre avec une discrétion professionnelle sans que le
visage d'aucun portier retienne le passant de le franchir.
Sous le toit de verre qui garde ce lieu des intempéries,
le promeneur sentimental se trouve assez retranché du
monde pour se laisser aller à ses fantaisies, assez voisin
de lui pour emprunter à son activité industrielle les
éiéments d'un enthousiasme singulier.

TOUTES CHOSES EGALES D' AI LLEURS• ••

Ce promeneur, c'est Anie.et fils, qui parle, mentalement
et non pas en frappant les parois de sa bouche avec sa
langue, en 'soufflant l'air de ses poumons sur ses cordes
vocales et en agitant ses lèvres comme font puérilement les ·
acteurs dans les pièces_de théâtre : &lt;( Décor où se complaît ma sensibilité, je te baptise Passage des Cosmoramas. J'ai parmi mes vieux jouets une _boîte de prestidigit;ttion où, sur des étagères garnies de miroirs de
métal, sont rangés )es gobelets, les muscades, la baguette
jaune et noire, les mouchoirs de couleur, les pièces de
dnq fran~s à l'effigie de Napoléon Ill multipliables à
volonté, tout l'atti~ail d'un transfigurateur cl.es mondes.
Ce lieu en est l'image, et tout s'offre à ma guise pour
y transposer la vie. Aux q,evantures, les· inscriptions n~
deman·dent qu'à chan~er de sens, et si je lis : ici on
parle anglais, l'humble boutique devient pour moi un
endroit mystérieux où l'on s'assemble pour se croire en
Grandê - Bretagne : merveilleux subterfuge dont je
demeure saisi. Les majuscules sur les glaces des magasins se muent en troublants hiéroglyphes. Les noms
propres des fabricants prennent des significations menaçantes. Le faux-jour qui naît du conflit des lampes aux
vitrines et de la clarté blafarde du plafond, permet toutes
les erreurs et toutes les interprétations. Quel étrange
a~pect revêtent chez l'orthopédiste ces appareils trop
bien faits, sinistres imitations de la nature même,
démons qui attendent un amputé pour le posséder en
s'interposant entre sa volonté et la vie. Ecris, main
de bois, dit le manchot, mais élle continue à se
déplacer suivant son grand axe, avec une précision .
mécanique, sans tenir compte des 0bservations. Tout à

�37°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

coup le malheureux infirme s'aperçoit que ce qui bouge
au bout de son bras mutilé, c'est un horrible scorpion qui tourne lentement sur soi-même. Pour qu'il
m'épargne, je lui offre les· fruits des iles à l'étalage de
l'épicier. Du rose au rouge et au violet, ils prennent
l'apparence de viandes bleues, èt les figues fendues
saignent comme de jolis cancers. Les racines d'ignames
se multiplient, rampent, courent, montent et toute une
forêt vierge éclot de l'œuf de verre où les graines de
cacao gardaient les parfums des Indes et des Amériques.
De la boutique du naturaliste, qui jusqu'ici me passait
inaperçue, ·s'échappe la faune qui peuple les branches,
les taillis, les lianes, en tout point semblable à celle des
ligures dans les livres de prix. Mais, rat musqué,
casoar, · loutre, eider, petit gris ou caral;,e doré, tous
conservent en recouvrant la vie ce caractère poussiéreux des animaux empaillé-s. La végétation se développe
tellement, les bêtes deviennent si nombreuse~, que je
me sens enserré, étouffé, étranglé et que des êtres ver- ·
miculaires me frôlent le visage, que des pattes d'insectes
s'insinuent sous mes vêtements, que la nature m'envahit. J'ai beau me dire que l'illusion me tient, que ces
·ramages n'existent qu9t la devanture du · marchand de
papiers peints, ~ue le crissement des ongles des chacals
sur les feuilles mortes, le hurlement des loups blancs, le
siffiement des boas constrictors se réduisent au bruit
des machines à coudre, que l'homme mangé par le tigre
qui n'en a laissé que le buste est une réclame dè teinture pour les cheveux, j'ai beau _me dire que je ne cours
aucun danger, l'épouvante me gagne à force d'imagination. Comment sortir de la forêt? Je ne sais pas les

.

TOUTES CHOSES ÉGALES D'AILLEURS •••

37 1

mots magiques qui feraient évanouir le charme. Avec
.angoisse je regarde autour de moi sans rien apprendre.
Tout à coup une inscription me saute aux yeux. Je la
lis tout haut: VÊTEMENTS TOUT FAITS ET SUR
MESURE. Le sort est rompu, merci mon Dieu, je suis
sauvé. Je n'ai pa essé de me trouver dans le Passage
où se complaît
sensibilité. Seulement' il fait nuit
dans le monde et les magasins ont gagné la bat.iille de
l'électricité contre le jour. Parce que je reviens d'un
long voyage, je contemple le paysage avec des yeux
d'étranger, s~ns bien compreadre sa signification ni me
faire une idée nette du point de l'espace et du moment
des siècles où je vis. Sans doute, à ma droite, à ma
gauche, les mannequins des deux tailleurs, les corps
qui animent ces habits visibles, n'en ont pas non plus
.notion. Leurs têtes, leurs jambes, leurs mains sont vraisemblablement restées dans une autre époque. Je m'y
transporte, et par un curieux renversement des valeurs je
n'aperçois plus autour de moi que des mains, des jambes,
des têtes, des chapeaux, des gants, des pantalons démodés.
Mais quel style adoptent donc ces êtres fragmentaires ?
Aux gibus, aux escarpins, je reconnais le Second Empire.
Je suis entre deux haies de boursie.rs et gandins: l'un
en habit de nankin bleu barbeau revient de conduire
en tilbury dans l'Allée de l'Impératrice; l'autre, les
favoris à l'autrichienne, cravaté jusqu,'au menton, la
serviette de chagrin sous le bras, siffie un quadrille que
ses pieds scandent déjà; celui-ci est un milord ; ce quatrième porte un pantalon collant cuisse de nymphe émue,
un gilet de velours et des bagues à tous les doigts ; on
reconnaît à la presse qui l'entoure que ce beau merle-ci

�37 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

est un couturier; ce cavalier un peu trop brun appartient à la suite de l'Empereur du Brésil; ce joli cœur,
ce cocodès... mais place aux. dames ! Voilà les parta/ geuses, _qui se mettent de la partie. On ne l'es distingue
pas au visage: elles sont uniformément coiffées en
bandeaux comme la divine Eugé ·e. On les classe
d'après leurs robes dont les noms son"t au goût du jour:
Lady Rowena, Stéphanie, Rendez-vous bourgeois, Desdémone, L'Absence, Camille, Les Repentirs, Sans-Souci,
Pensez-y toujours, Le Torrent. Qu'arrive-t-il donc?
Toutes les femU?-es se précipitent vers u~ nouvel arrivant. Qui me dira son nom? La rumeur le murmure:
Palikao, Palikao, c:est le futur ministre de la guerre,
le plus charmant homme de l'État. Il semble qu'on
n'attendait que lui pour tirer les ficelles. Voici toute la
foure qui se met à danser. Les couples se font vis-à-vis,
sautent, saluent, chahutent. On saisif subitement pourquoi le bas des pantalons épouse les mollets des
hommes à voir ceux-ci passer le pied par-dessus la tête
de leur danseuse. Quelle musique joue-t-on là, elle a le
diable au corps. Les entrechats s'accélèrent. Le bal
devient général. Il n'y a que moi qui fais cavalier seul.
Bousculé par tout le monde, je ne sais plus où me garer;
cet air de bastringue me trotte par la tête, il faut bien
que je danse aussi. Vite, une femme. Toutes sont
prises, je reste désemparé. Justement de la Parfumerie
sort celle que j'attendais: elle a seize ans et un costume
à la Moresque. Tout de suite, je l'engage pour la
mazourke à cause de son ingénuité. Mais nous dansons
le cancan. Quelle fougue 'elle y apporte. Je ne m'imaginais pas qu'on pût lever si haut la jambe. La Parfu-

TOUTES CHOSES EGALES D'AILLEURS •.•

.

37J
meuse naïve replie la cuisse et la détend d'un·seul cour
comme un· ressort, le pied pointé en avant., qui vient
donner contre ma poitrine et m'envoie de surprise à
quelques pas. Dès que je suis remis de mo émotion,
nous renouons le ·motif et nous rapprochons corps à /
corps. Par exemple, je me demande un peu ce que
ce petit démon me fait danser là. Il n'y a pas de
nom pour ces cabrioles, ces tours · de force, ces voltiges.
Comment puis-je suivre ces pas que j'ignore? Toute la
. société fait cercle autour de nous. Je ne sais quelle force
me 'pousse, on jurerait que j'ai dansé ce charivari-là
toute ma vie. Exaltante gymnastique, chaque passad_e
me permêt de mieux connaître une des merveilles de
ma partenaire. La fermeté de ses seins ne peut plus
m'échapper, maintenant que je soulève cê corps par la
taille et qu'ensuite je le ramène contre moi. Comment
11e pas apprécier ses bras, noués autour de mon cou pour
la figure suivante ? Je ne parle pas des intimes contacts.
L'assemblée applaudit, et, fort de son approbation, ivre
de la ·beauté qui s'abandonne à moi, je continue cet
exercice. Cependant ma danseuse demeure mon guide,
et quand les mouvements nous rapprochent, ellem'enseigne en ces termes l'art et la volupté:
« Le sentiment qui t'anime, qui te porte, qui te pos-sède, sans que· tu le puisses définir, s'appelle désir en
français, mot dont _la traduction latine est précisément
le nom même de l'amour. Par ce trait ingénieux, les.
anciens marquaient que ce mouvement-là fait tout le
prix de cette passion-ci. Le désir se réduit à l'attente de·
la volupté, accompagnée de la représentation anticipée
de l'objet de notre transport. Sa puissance est seule-

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

infinie, et non celle de l'amour ; elle transforme à son
gré les imperfections en beautés, interprète les données
des sens suivant l'idéal que nous nous proposons, de telle
sorte que ous'le réalisons toujours à coup sûr, anéantit
en nous les préoccupations étrangères à l'idée qui nous
domine et simplifie cette psychologie trop complexe,
obstacle à la grandeur de nos actions. Ainsi, par un
double travail dont l'effet paraît immanquablement, le
désir modifie l'univers et nous-mêmes, qu'il embellit
d'un même élan. Sans que je m'étende autrement sur
-0es détails di:fficiles à pousser à la lumière dans la.situation où nous somn;ies, tu sauras apercevoir ici quelle
méthode d'exaltation je viens de mettre à ta portée en
te dotant de quelques principes g~néraux. Le désir seul,
n'en doute pas, me fait si belle et te transfigure à ce
point que tu devines une danse dont tu ignorais tout, et
que les hommes font cercle pour t'admirer, encore que
le plus souvent tu passasses pour peu plaisant à voir.
Ne te sens-tu pas confondu par l'élégance concertée de
nos mouvements. Les figures ~ue nous dessinons ici
gardent ce caractçre hautain des conceptions les plus
pures de l'homme, bien que l'unique sensualité nous
guide vers un point final, facile à prévoir. Le souci
de la composition ne saurait mieux balancer nos attitudes respectives, car tout naturellement le désir nous
conduit à la beauté. L'accord qui paraît entre nous
mène graduellement chacun à ne plus contempler que
l'autre. Ainsi sur ces peintures de la comédie italienne,
deux danseurs très grands et tenant la toile presque
entière compensent leurs gestes respectifs, tandis que
tout au bas du tableau on aperçoit minuscule et loin-

TOUTES CHOSES :ÉGALES D'AILLEURS...

375

taine, la place de la ville avec ses maisons à colonnades
et les ~sants perdus dans cette petitesse. Remarque
encore, ô bel amant, qu'au cours de ce morceau d'éloquence, ce qui nous entoure a pris l'aspect que lui
prêtaient mes paroles. Le décor où se meut notre sensibilité commune se croit dans l'obligation de se plier à
notre vision du monde. Voici que nous nous trouvons,
comme des panenaires, perdus dans l'île de Robinson.
les autres hommes et les villes et les palais sont à de
telles distances qu'il ne vient pas à l'esprit d'y songer. Il
ne reste .plus à nos pieds qu'une palmeraie géante que la
perspective atténue à n'en faire qu'un bouquet d'herbe.
Po~r simplifier le paysage, il-suffit de nous rapprocher.
Ma1S à ce moment de la danse, un nouveau sens· intervient dans l'imagination que nous nous faisons,de l'autre.
Le divin toucher bouleverse nos représentations. Laissons
durer ce point extrême du désir. Nous commençons à
nous connaître, avec lenteur, immobiles, craignant de
perdre le pouvoir d'éterniser nos jeux, d'analyser nos
corps et de damner nos âmes. Tremblant émoi de cet
an:êt mutuellement consenti qui nous épuise sans nous
vamcre. Un instant semble nous suspendre. Mais dans la
courbe_ de mon ~ras, au pli du .:oude, à peine bleue, tù
aperçois_ une érode tatouée, signe mystérieux qui t'attire
vers moi. Tu as ?°u~é, I.e charme est rompu, je ne peux
~lus attendre, m t01-meme. Appuie tes lèvres sur le
signe, rouges sur bleu, et serre-moi. Murmure encore
a,·ant de me saisir le nom que 1"'aime dans l'amour.
Lulu . Mais qu'attends-tu maintenant
·
que ma tête est·
renver~ée, et ~es cheveux. Ah prends tes aises. »
Docilement Je me conforme aux enseignements de

�376

LA NOUYELLE REVUE FUNÇAISI!

cette tendre beauté, si serà !ables à ceux de la _naturequ'elle la personnifie à mes yeux. Je sens des pomts de
moi-même naitre à une vie de laquelle je ne les eusse
pas cru capables. Le plaisir s'étire doucement,_ ~e propage, se précise, se prolonge avec to~te ~a fantatS~e géographique d'un fleuve sinueux. Je puis dire tout_ a c~up
que la volupté débute, et plein de la leçon q~e 1e viens
d'écouter j'annonce en ces termes la nouvelle a ~a camarade : « Lulu». Elle n'hésite pas à frissonner, Je cours
après son sou.ffie et tandis qu'elle s'échappe des dimensions coutumières, je me perds sans m'en rendre compte
au centre des sensations. »
Anicet junior se tait au moment mème qu'il passe du
désir à sa satisfaction. Tout d'abord sa pensée trop
faible l'abandonne au sein de la matière. Puis il parvient à un paroxysme fugitif, auquel il dem:ure comme
une machine au point mort, comme un navire au sommet de la vague. Et brusquement tout s'écroule sou
lui. Il sent ce petit trouble qu'on éprouve en ascenseur
à la descente. Il pense avec à-propos _qu'il a ~aim, ~ue
le petits pains au beurre sont des ob1ets de delecta~10n,
et qu'il se trouve dans une situation ridic~le dont 11 ne
se croit pas l'énergie de sortir. Un cer~m agacement
lui vient de sacrifier banalement à une tnstesse pr~verbiale et pour racheter la vulgarité dans laquelle il est
tombé, notre héros se tourne vers le monde extérieur et
le regarde. Justement voici Monsieur s~n père, dont
l'entrée était dès longtemps préparée, qw lève les bras
au ciel et ne peut plus ignorer la polissonnerie de sa
progéniture. Voici le rassemblement classique., avec ses.
figurants habituels. Voici les vieilles filles qu1 contem-

TOUTES CHOSES tGALES D'AILLEURS ...

•

377

plent l'inconduite du jeune homme, qu'elles décorent,
à l'instar des journaux du lendemain, de noms sylvestres
et mythologiques. Voici dans l'inclignation la plus vive
rous les autres personnages de Guignol : le Commissaire
ceint de son écharpe et qui représente ici l'ordre, la loi,
la Société ; le gendarme qui se fait une haute idée de
a mission; le propriétaire qui s'en prend à Tolstoï de
l'immoralité de ses contemporains ; le brigand calabrais
lui-même qui ponctue d'un Diawlo traditionnel l'affirmation qu'on ne devrait offenser la pudeur qu'à huisclos ou dans la campagne. Il n'est pas jusqu'au crocodile
qui ne verse un pleur sur la perversion de la jeunesse.
Au milieu de la réprobation générale, Anicet fils ne perd
pas le sentiment de sa dignité. Il se rajuste d'un geste
plein de noblesse qui ramène un instant son atte~tion
sur la parfumeuse endormie. A vrai dire, il manifeste
quelque étonnement, sans néanmoins se laisser aller à
une mimique de mauvais goût, lorsqu'il constate qu'en
r~toumant à l'époque actuelle sa séductrice a repris
cinquante anuées d'âge qu'elle avait omis d'accuser. Ses
chev~ux s?nt teints au henné, le fard ne masque pas
ses ndes, 11 ne faut pas être grand clerc pour juger ses
de~ts trop parfaites, ni ses charmes trop avantageux.
Amcet trouve ce spectacle écœurant, d'autant plus qu'il
ne peut douter qu'on l'ait trompé à bon escient. U s'en
~eut d'a~oir prêté une attention quelque peu soutenue
a des rumcs, belles encore, mais qu'on se vexe d'avoir
prises pour un palais confortable. Ainsi elle lui ment
e~rontément, profite du désarroi dans lequel le met le
~ec~r, et, sous prétexte de lui enseigner à considérer
1umvers, surprend sournoisement son innocence. Une
25

�•

378

•

LA N,ODVt::J.LE REV'UE 'FR.UiÇAîSE

perfidie si c.oir.e mérite un châtinient immédiat : Aniœt
~oulève Ia rtte de la vieille iinpu&lt;liq_ue, et :Sans autre
procès foi · tord proprement le cou. Ce dernier poi,nt
~'émeut pas tant la p~palati.on présente que ne l'ia fait,
l'attentat scandaleux .à la m..orale publique, Certain$
fantoches soulignent avec horreur le r;ulio.ement part:iculier qu':il existe à ou.trager les bonnes mœurs sur la
voie publique, précisément devant 1~ porte d'un Hôtel
Meublé ot1 polllr la romQle infime de deux funç_s. l'on
eût trouvé les movens de dissimuler à l'honnête peuple
de Paris des inte~:pérances tolérables seulement à moins
de trois spectatev.rs. Poussés aussi bien par les exigences
de la ,roascience publiq_ue que par ceU~s de lems fonctions, le Comm1ssaire et ie gendarme s'avancent et
procèdent à l'arrestation du jeune -libertin. Celui-ci,
avec toute ia réserve qu'une telle éventualité comporte,
les assure 4e sa parfuite soumission. A ce moment,. la
scène est envahie par les m.u:hinistes qui_la !ransforment
en tribµnal à l'aide &lt;le quelques bapçs, de ,quelques
greffiers et de quelques municipaux. Les juges font
leur apparition, avec la toge, la t?que et l'hermine,
mais sans se porter à d'autres excentricités. La foule
prend place dans les de.,,.antures des boutiques tandis
qti'Anicet se f7élicite -d'un jugement rendu au lieu
xnême du crime, et, si l',00 peut clire, au milieu de
ses circonstances atténuantes. Le cérémonial de la procédure l'encha:nte; iJ
sait comment remercier les
juges du spectacle gratuit qu'ils lui donnent. H g0ûte
comme un morceau du plus délicieux humour le dîs~oi;irs en trois points de son avocat qui plaide la foli~,
Il apprécie à si juste valeur l'énergie. clu procureur qui

ne

'I'OV"I'ES -CHOSIE-S EGALES D'AILLEURS ...

niq_uiert -oontre lui avec une fougue cicéronie1a1ae. Enfin
quancl. •Dn lmi demande .saoramentellement son avis personnel, Anicet se lève, et .sur le J:on d'urbanité ,que
n0as lui conn.aiss.ons, 5:pose il la oaur la véritable
w:er&amp;'Îon .d'dln incident déplo.rable, où lui-même fot le
pr.eœ.ier lésé, le premier leurré,, le ·premier- désalmsé. Il
p1"end à témoins les divers ,étalages qui l'.en.t0llrenr_. et
qui -sont t,ous légèrement .faut-ifs dans cette aviellture,
pour expliq_uer au trihu,nal d~une façon pûmeSélil.ltÎèr,e et
pittoresque la m;irche ,des événements. Il ne dédaigne
dans so.a brillant exposé ni ,quelques redondanœ3 rhéto• riques&gt; ni .cet esprit ;un _peu 1,uor&lt;lant qui lui varu le
plus souvent des succès d',estime. Mais l'auditoire .ne
sem.ble pa,s se laisser .conv~iucre, et sur l'ass~r:mce du.
Docteur qu'Anicet est fou, mai..s ino.fknsif, on rend not;re
jenne ,prateur à sa famille avec des conseils hydr-otb.érapiques que ,celle-ci met à profit en lui intimant l'.or-dre
de voy.ager. Au finale, tandis que la foule massée â
gauche :entonne un chant injurieux pour le voyageur et
que ses parents au premier plan à droite baissent tr~tement la tête de honte, nn voit Anicet s'éloigner dan.s le
fond d'un air allègre, un bâton sur l'épaule et toute sa
fortune dans un mouchoir noué,,.,.au bout de ce bâton :
une montre en or, cadeau maternel, un centimètre en
iv~ir~, don -de _son père, le mé_pris général et quelques
pnnc1pes de philosophie. Et comme il n'y a pas de rideau
pour dore le spectacle, on se contente d'un manque
~pportun d'.électricité qui vient rappeler bien à propos
a l?1onora~le société qu'il n'est comédie si légère ni
badmage s1 superficiel qui ne nous doive faire souvenir
de ce que la lumière n'apparüent que pa,ssagèrement

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aux hommes et de ce que les plaisirs dont nous nous
croyons le mieux assurés sont précisément les plus illusoires et les plus éphémères. i&gt;
cc Je n'ai point goûté comme. vous f.aites, dit ~rthu~,
l'ordonnance un peu trop théorique de votre récit. Mais
si j'ai quelques fois baîllé durant sa préface et son _exposition vous conviendrez que j'ai marqué l'attention la
plus ;ive à toute la dernière partie, qui m'a particulièrement touché pour une raison que vous ignorez et dont
il faut que je vous éclaircîsse. A l'étoile bleue de son
b;as, au diminutif intime qu'elle aimait, et surtout à la
nature de ses propos, ie n'ai pu méconnaître en la,,,pe~sonne de votrf parfumeuse cette même Gertrud ~ont Je
vous ai tout à l'heure entretenu. Elle ne possédait plus,
d'après la fin de votre histoire, cet éclat incomparable et
cette fraîcheur qui la mettaient au-dessus de toutes les
femmes et de toutes les louanges au temps déjà lointain
de nos amours. Je ne pourrais, m'étant toujours tenu
au courant de ses aventures, m'étonner qu'une fille aussi
oalante ait pu vous faire illusion avec si peu d'atouts
dans son jeu. Mais je vous sais gré de l'avoir fait disparaître : elle commençait à encanailler ma mémoire et à
rouler avec le premier venu dans les lieux les moins
propices au œspect que j'e1:1sse aimé qu'on _lui p?rtât.
Elle enseignait vous l'expérimentâtes, Monsieur, a tort
et à travers à 'tous les croquants les méthodes qu'elle
tenait de moi et qu'elle galvaudait sans scrupule pour
se tailler auprès des jeunes gens ·une façon de p~pularité.
Aussi ne me reste-t-il plus qu'à vous remercier de c~
service involontaire et du compte-réndu que vous m'en
avez fait avec tout l'art d·ésirable, malgré ce petit ton

TOUTES CHOSES ÉGALES D'AILLEURS ...

pédant dont vous ne savez pas assez vous défendre, qui
ne vous passera qu'avec l'âge et qui n'est au demeurant
qu'un travers bien minime que vous pardonnerez sans
peine à un barbon de relever. »
cc Je n'aurais garde de m'en formaliser, répondit en
souriant Anicet, mais ce qui me tient assez désagréablement à cœur pour la minute, c'est d'apercevoir à notre
rencontre et aux propos que nous avons échangés un
sens caché, prétentieux, ambitieux, qui dépasse sans le
moindre souci des proportions le cadre, somme toute
un peu mesquin, des conv:ersations de table d'hôte, en
un mot, pour parler grec et clairement m'exprimer : un
symbole. Je le dégagerai, si vous y consentez, dans le
désir d'en faire prompte justice. Nous représentons ici
l'un et l'autre ,,aussi bien que nous le pouvons deux
générations différentes. Si la \:'Ôtre avait besoin pour se
développer de passer tout d'abord par les bras d'une
Hortense, qui figurera selon votre fantaisie la conception
commune de l'univers ou la poésie romantique, la
mienne qui dès le collège fut iv.itiée à ces Hortenses,
débuta dans la vie par l'amour de Gertrud. Cette dame,
la plus belle de votre époque et l'idéal de vos contemporains, quand vous l'avez abandonnée pour réaliser
votre destinée. personnelle, s'est graduellement mise à la
portée de tous au fur et à mesure que ses charmes se
flétrissaient. Un moment elle a pu me retenir comme
Hortense fit vous-même, et me berner de quelques
fantasmagories d'un autre âge. Cela ne sut que m'attirer
la haine des épiciers de ce temps et un sort assez semblable à celui qui vous échut après l'aventure de l'enterrement. Mais, quand je m'aperçus de quels philtres

�LA NOUVELLE REVUE FRA "ÇAISE

•

J~modés je faisais usg_ge-, je ne persistai pas dans mou
erreur er pa.rtis à- la recherche de l'idée moderne de la
vie, de 1~ ligne même qui marquait t'horizon de vos
contemporains. Après avoir comparé' le cycle révol'U de
vos jours à celui wmmençant des miens, il ne nous reste
plus, Monsieur-, à re que je crois, qu'à rrws séparer,
emportant de cette rencontre, moi la htçon de votre
exemple et le désir de trou._-er dans l'avenir ma Gertrud
et ma Viagère (c'est là tom le sujet de cette histoire),
wus le souvenir de vos seulttS amour~ et l'incompréhwsion. totale d~une jeunesse qui n'est p ;us la vôtre. »- L

CRITERIUM DES
NOVICES AMATEURS

A LUCIEN DUBECH

toms
t. Ces récits constituent les chapitra l et Il d' Anicet

r1i:1rm, rcmm (ti parai.tri).

A:RAGON

qui mangea du Lturie-r rose sur le
tombeau d' Amyeus.

ou le Pano-

~dain l'irruption des corps est pareille à l'éclalement
de l'orchestre.
Trente fois croisés dans la rue, si je me doutais
qu'aussi beaux qu'à la .palestre !
Je crois en Dieu 1

lis s'avancent sans s'approcher, loin derrière leurs bras
tendus,
la tête rejetée en arrière comme les aveugles ou les
sumes
de satyres qui par là symbolisent la joie de l'ivresse
dyonisiaque,
et l'un et l'autre ont aussi peur de la défense qu'ils
ont peur de l'attaque.

�384

LA NOUVELLE REVUE FRANG'.AlSE

Plus qu'aucune danse au monde, son brusque changement de garde est beau,
mais il n'est pas aimé du p:ublic à cause de l'aristocratie de sa peau~
polie comme à la pierre ponce, et fondante, et brillante de pâleur,
et diaphane comme le Paros qui est a1lumé à l'intérieùr. ,
Tout ce qui disparaît et reparaît et se transforme à
(;!haq ue seconde !
Sur sa poitrine et sur son dos là chaque seconde c'est
un nouveaù monde.
Mais rien que là, car ses jambes sont à peine dégrossies comme aux jeunes chiens,
encore empâtées d'enfance, et le modelé de ses genoux
ne vaut rien.
Lors Reby de cuivre rouge, son adversaire, en. parfait
détachement,
·
'
•
· Reby la Musaraigne, sombre et chaud comme le soleil
couchant,
les jambes droites et fendues, bondit, e,t ses péroniers
latéraux
jaillissent comme les tendons d'une sauterelle o·u les
nervures des végétaux.
0 corps tels exactement que Dieu les verra ressuscités
s'il est vrai que nous devons l'être dans l'état de notre
plus grande beauté,
·
ô nobles corps !

CRITERIUM DES NOVICES AMATEURS

Gauche doublé de Reby au menton, et crochet du
droit sur le cou,
(je ris du clignement de ses yeux au moment où il
encaisse le coup).
Il encaisse, mais vif comme l'éclair, il riposte en remise du droit au flanc.
Voilà ! Tu l'as bien coupée, sa profonde puissance de
déplacement !
Encore! Tu as trouvé ton coup ! Travaille-le avec des
crochets aux côtes.
/
Encore! Tu l'as arrêté! - Regardez son estomac qui
tressaute ! Le ring, les cordes, l'arbitre tres~autent comme cet
estomac et ce cœut.
Walron frappe du poing sur le rebord : God ! Yo11r
boy's a111erry little fighter !
Tinte.

Douce est l'eau sur son corps qui brûle et sa vie partout appuyée.
Les trois cordes posent Jeurs trois ombres sur ]es vertèbres de l'échine mouillée
'
blanche, imberbe et refl.étante
comme le pur ivoire
césarien.
Tout autour que devient la France ? Mais ici vraiment
on est très bien.
Ce quelque chose de déboutonné, sans une pensée,
que reposant !
Et pas de pli au pantalon, et le col mou et pas de
gants.

•

�386

LA NOUVE'LLE REVUE FRANÇAISE

]'ai farssé· i'Action Françmu à ma place et: mon voisin
lit le Populaire.
Ça ne fait rien, on est copains tout de même, il s'en
fait pas pour ça, le frère.

Que rJe plaisi1 !

Debout, corps pareils à tant de corps qui furent tués,,
corps que d'emaiin peut-être au fond de la tranchée
nouvelle,
je reièv-erai avec mes mains coutumières des frate.rnités,
debout, joie éternelle !

Allons, les voici en garde, sournois, brassant l'air, tissant l'air,
si nets et propres et onduleux comme s'ils bougeaient
au fond de la mer,
( sauf que la corde ol!l' il s&gt;ap-puya met une barre- rouge
sur ses omoplates).
Les cinq doigts de ses grands dentelés, comme si un
lion l'avait pris dans ses pattes,
dressent la fonce de la poitrine au-devam du cœur
bien abrite,
- ô femmes, qu'il est difficile à atteindre, ce cœur,
derrière un tel bouclier ! Transl'ucide ainsi qu'un savon de glycérine arrivé à

a~

.

luisant comme hüsait le Parthénon, de nkre, d'huile,
de cire et de parfum,
I

•

CRlTEIUtJ.M: D-ES NOVICES AM.A.'IEURS

les grnn.ds- droits et obliques de I'abàomen,.et ce c:o,::set
cuirassé d'insecte
divisent le temple inspiré constmit pax le di.i;iiin aJ!chitecte.
Les veines, les os, les musdes le foot, tandis. qu'il va
luisant,
fouillé comme une matière orfévrée par un amoureux
artisan,
dont la seule paille serait peut-être au bas de cette
nuque couleur:
d\1bricot frais la marque brune du bouton de col
ro\'lillé par la sueur.
Homme! le plus noble des Anges qu'ait s011ffi.éDieut

Hé là! le voilà dans les cordes, et le sang;sm: le cerps
:frais lavé,
et les cordes longtemps frissonnantes alors. que lui
'1éjà s'est relevé.
Le moindre petit calicot pr~ndrait place atl milieu des
Vivants
par la seule, sainte et splendide soudaine apparition de
son sang.
D'une seconde à l'autre, très distincte, j'ai l'impression
d'une bataille perdue.
Qu'a-t-il ?- Au lieu de répondre 7 il remonte sa. cu:lotte
avec ses mains pattues.
Er sa.garde? IL se rouvre~ Et ces gramls. bras. smphles
qui fauchent !

�•

388

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Bien ! Au bout de deux rounds, il s'aperçoit enfin qu'il
a un gauche!
Encore, ton gauche ! Encore, ton gauche ! Ah,
malheur ! l'in-fighting le secoue .!
Et pourtant, tout cela sans que le rouge une fois
monte à ses joues.

- God ! says Walton puffing, see the dttcky ducking !
Why; find an opening, step inside of his blow !
Nmu you're in the right place, ducky, set a fast pace,
Land a hook in his face ! Don't you see he guards low ?

' Il sourit. Comme dans les tirs forains, le ~ouave
sonne un peti~ air si on le touche,
à chaque fois qu'il est bien touché, un pauvre sourire dans l'instant crispe sa bouche. 1
Il vaoue
avec des bras tendus, tel qu'un homme à
0
demi-endormi,
il s'appuie contre celui qui le frappe comme à l'épaule
de son meilleur ami.
D'un regard doul~ureux vers l'arbitre il implore qu'on
fasse cesser ça"
mais moi, si j'étais l'arbitre, je sais bien que je n'arrêterais pas le combat.
Bien souvent, moi aussi; j'ai été groggy devant un être.

Des femmes crient derrière moi. Le gaz, comme un
mourao.t, bat dans l'air.
Toujours, comme un rocher que couvre et découvre
la mer,

CRITERIUM DES NOVICES AMATEURS

quand le corps-à-corps se défait, je me serre en voyant
reparaître
'
cette chose sanglante qui sourit.

.

Time. Je monte. Sous ma main son corps brûle d'une
façon effrayante.
'
(Sur ma manche pleuvent les duvets de la servietteépo"nge qui l'évente).
Dieu ! Quelque chose de physique m'éloigne de ce
garçon .fourbu.
,
Vraiment, c'est plus fort que moi, je ne peux pas supporter les vaincus.
'
Epongeant les cheveux durs et sous le vague regard
exténué,
je lui dis : « Mon cher garçon, tu l'as voulu, il faut
continuer&gt;&gt;.
Et je sens (effrayante est la façon dont l'essoufflement
le fait battre)
son reproche parce qu'il n'a que trois soigneurs alors
que son adversaire en a quatré.
On lui présente de l'eau, mais il refuse cette eau rouge'
de sang.
Refuse cette eau.
Pâles, aux visage; de perle, mains tordues, je vois paliO.er _et mourir
"· cés anglaises et ces américaines si ingénues dans l'acte
de s'offrir.
Car, tournoyant, dans cette extrême déchéance il est
toujours pareillement beau.

\

�390

LA

NOUVELLE

REVUE \FRANÇA:ISE

E~ .là ir,lèbe exulte, cair Oiil ne l'aime pas, f:.ai dit pourquoi, à cause de sa peau.
Chère plèbe, moi, t1e ùü-je pas .ain.1ée dans 1e·-désordre
des fins de séance,
quand les 'troisièmes passent aux premières ét que le
gaz défaille et s'élance ?
Huit secondes encore il titube. A-t-il conscience du
mot que jeta
le taciturne doctetlr roumain à la bouche d:e Mala·testa,
et du geste millénaire de son bras levé pour la
girâce,
~
et du jaillissement triomphal hors le vainqueur qui
traverse et i"embrasse ?
·
Qu'on le descende ! ·

SHAI{ESP-E ARE

ANTOINE ET CLEOPATRE'

ACTE V
SCÈNE PREMIÊRE
(Même liw q1t.'à la derniêre scêne de l'acte précédent).

Et je sens que se dessèche et se recroquevïlle mon
amitié,
et malgré moi je me détourne, pas assez pour ne pas
voir qui pendent .
ces jambes blanches et. sanglantes de petit esclave
crucifié.

(Au petit matin. - Deux serviteurs entren,f,
encore à demi endormis; ils fo11t un pezt a: ordre
et relèvent les rideaux deva.ut le jour naissant.
Antoine se soulève de la couche oft il repose,
toril vêtu, auprès de Cléopâtre. Il travl!;rse la

sâ.,re et appelle a:u debon :)

HENRY DE MONTHERLANT

Eros ! Eros t mon armure.
Dors encore un moment.
.;:_A~TOINE. - Non, ma gazelle, Eros! Eros. Allons!
riens. Mon armure.
(Eros entre, apportant l'armure.)
ANTOINE. -

ÜE0PATRE. -

ô

· r. Voir la Nouvelle R.~vueFrançaife des

rer juillet

et 1er aoôt r9 2o.

�LA NOUVELLE RE\'UE FR~NÇAISE
39 2
Viens, mon brave: apporte cette cuirasse et aide-moi
à me revêtir. Si la fortune se détourne de nous aujourd'hui,. c'est bien que nous l'aurons bravée. Allons!
· Çd:oPATRE. - Permets-moi de t'aider: où accrochet-on ça?
ANTOINE. - Laisse! Laisse! Occupe-toi d'armer mon
cœur. - Pas ainsi. Pas ainsi. Là. Là.
CLÉOPATRE. - Doucement. Bien. Je veux aider.
Est-ce assez serré?
ANTOlNE. - A pré$ent, à nous la victoire ! Suis-je
bien, mon bon camarade? Va t'équiper.
EROS. -A l'instant, cher Seigneur.
Cd:oPAT~- - }fa! Cela n'est-il pas bien bouclé?
ANTOINE. - A ravir. Et malheur à celui qui tenterait de le dégrafer avant l'heure et que ne m'y invite la
soif d'un repos bien gagné. Tu t'embrouilles, Eros; j'ai
dans la reine un écuyer plus adroit que toi. Fais vite.
0 mon amour, que ne peux-tu me voir combattre,
goûter toi-même à ce divertissement royal. Tu verrais ,..,.
aujourd'hui le bon artisan que je suis.
(En tre un officier'arme.)
Bonjour, toi. Sois le bienvenu. On voit à ton aspect
que, tu sais le métier des armes. Le travail qui nous
plaît nous trouve en 'disposition matinale et nous
y courons pleins de joie.
PREMIER OFFICIER. - Un millier de soldats, Seigneur, matinaux comme moi, déjà tout harnachés, vous
attendent aux portes de la ville.
(Sonneries de clairons. - Eutrent des soldats
et des officiers.)

SHAKESPEARE: ANTOIN~ ET CLÉOPATRE

393

CAPITAINE. - Un beau temps ce matin. Salut, mon
Général.
·
,
Tous. - Salut! Salut !
ANT~INE. ~ Voilà de la bonne musique, mes petits.
Ce matin ~adieux est pareil à l'enfance de quelqu'un qui
pré:end faire parler de 1ui. (à Eros) Bien, bien. Passem01 cela. ~on, ~as ainsi. Voilà . .(aux serviteurs) D?nne-:1101 ta mam, toi; tu I m'as toujours été fidèle; et
toi aussi; et toi; et toi; vous m'avez bien servi· vous
avez eu des rois pour collègues. Que ne suis-j; aussi
nombreux que vous, et que n'êtes-vous réunis en un
seul Antoine; j'aurais plaisir à vous servir aussi bien
que vous m'avez servi.
SERVITEURS. - Aux die~x ne plaise!
ANTOINE. - Peut-être ne me verrez-vous plus ou qu'à
l'é~at d'ombre infirme; et p~ut-être demain de;rez-vous
suivre un_ ~utre maît:e. Pour moi, je vous regarde tous
comme s1 Je ne devais plus vous reyoir.
CLÉOPATRE. - Qu'est-ce qui lui prend?
EROS. - Le besoin de faire pleurer ses amis.
AN:'~lNE. - Mes fidèles amis, je ne vous congédie
pas. Ja1 comme maître épousé votre bon service et ne
m'en déferai qu'à la mort.
(Les serviteurs f onde1nt en larmes.)
Eaos •.- A quoi pensez-vous, mo~ Seigneur , de
nous attnster ainsi? Voyez-les tous pleurer I Et ~oi
comme_ un âne qui aurait _brouté de l'oignon.! Vou;
allez faire de nous des femmes.
m'ANTOINE: .-: H? 1 Ho! Ho ! (Il rit) Que le sphinx
emporte s1 lavais ce désir. _Mais ces larmes désaltèrent

26

•

�, LA . NOUVELLE REVUE FRANÇA!SB
394
mon cœur. Mes généreux amis, vous prêtez à mes
paroles un sens trop douloureux; ce que j'en disais
n'était qu'à titre de réconfort au contraire. Sachez, chers
cœurs, que j'ai bel espoir pour tantôt; et j'attends du
combat la victoire et la vie, plutôt qu'une mort hono~
ra,ble. (A Clénpâtre) Machme, adieu. Soyez heureuse
quoi qu'il advienne. Allons ! un baiser de soldat ! A
tourner de grâcieux compliments, j'aurais honte. Je vous
quitte comme un homme bardé de fer. Et maintenant,.
qui veut combattre, qu'.il me suive et je le mène au bon
endroit ! Adieu.
·

(Soldats et chefs précèdent Antoine.)
CHARMION (à Cléopâtre). - Vous plaît-il qu'on vous
mène à votre chambre ?
_ CLÉOPATRE. Conduisez-moi. Il part si vaillamment!
Si seulement César se mesurait à lui seul à seul !...
Antoine alors •. ~ Mais à présent ...
(Antoine au moment de sortir est a-rrêté par un
soldat qui se prosterne devant lui.)
SOLDAT (Le même qu'à tacte III). - Antoine ! que
les dieux aujourd'hui te favorisent!
. ANTOINE. - Je te reconnais, mon brave. Plùt aux:
cieux que j'eusse écouté ta voix°' l'autre jour, et l'éloquence de tes blessures quand tu me suppliais de ne pas
me fier aux flots.
SOLDAT. Tu m'eusses écouté, que les rois révoltés
marcheraient encore à: ta suite et l'officier qui t'abandonna œ matin.
.
ANTOINE. - Qui donc a pu m'abandonner de si
bonne heure ?,
So10AT. - Un homme qui t'était cher entre tous.

SHAIŒSPE'AIŒ : ANTODŒ Br

CWOPATRE

J95

Appelle Eno!xirbus, il ne t'entendra pas; OU7 du camp
de Cés~ ré~ondra : c, Je ne suis plu~ des tiens•. &gt;)
ANTomi:. - Que rue dirtu. là ?
SoLUA.T. Il a rallié César.,
faws. ~ Sam emporter ni ses effets ni son argent ]
ANronŒ. - Est-il prni', naimemt ?
S0t.IDAT. Rien de plus;certain.
ANTOINE. Va, mon. Eros-&gt; occupe-toi de lni faire
pa~enir tout ce qn'il possède. Je veux qu'on ne lui
r;:t1~ne pas une obole. Ecris-lui, te signerai. Une rettlle
dadieu t~ut affectmeuse. Je souhaite qu'il n'ait jamais
pl~s motif de changer de maître. Dis-le lui. Ma mauvaise fortune a corrompu d'honnêtes fr.ens! Hâtons-nous.
Enobarlius !
(Ils $Ortent.)

SCÈNE II
(Le camp de César, devant Alexand(ie,)

CÉSAR, AGRIPPA~ MÊCÈN~ ENOBARBUS
(ce dernier un peu à l'écart.)

, CtsAa (achevant de lfre une lettre). - Il me traite
d enfant. Il ?1origène comme s:'il avait le potivoir de
;e chasser d I;,aypte ? II a battu de verges mon messager.
en combat sin:vnn:~r.
C'esar contre
'A me· provoque
.
u.:, ..uu:: •
ntome.
-..a:,..n, ,,.,.,:1 .,·t , f:.
ho'
d' Fa?SOns sa.voir au vieux L11uu..,
'i"'tl ..1 a :nre
c tx une autre facon de mou.rit· et quTau d
·
·
,
emem:an'll
Je me moque de ses menaces.
'

Mtd:NE. - César peut penser qli!e ptQur se livrer à
·;·~~

•

�396

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE-

de pareilles fanfaronnades, ce grand capitaine doit être
aux abois. e le laissez pas se ressaisir, .et mettez à
profit sa démence. La fureur est de mauvais conseil.
CESAR. - Annoncez à mes officiers que de tant d~
batailles nous allons livrer la décisive. ous comptons à
Wéscnt dans nos rangs d'anciens amis &lt;l'Antoi'ne en
nombre suffisant pour s'emparer de sa personne. Je veux
qu'on me l'amène prisonnier. Veillez à régaler d'abord
mon armée; 11ous avons des munitions en abondance,et mes hommes ont bien mérité de mes largesses.
Paune Antoine! Agrippa, c'est à toi d'engager l'action ..
Tu m'as bien compris: je veux qu'Antoine soit pri~
vivant. Fais-le savoir.
AGRlPPA. - Tu ser:;,s obéi.
(JI sort.)

CÉSAR. - Le temps de la paix universelle est
proche. Que ce jour nous soit seulement favorable, et
sur la terre tripartite verdoiera de nouveau librement
l'olivier.
(Entre 1m messager).

MES5AGER. - Antoine est arrivé sur le champ de
bat:iille.
CÉSAR. - Va; recommande à Agrippa de placer les
déserteurs à l'avant-garde afin qu'Antoine épuise sur·
lui-même, en quelque sorte, sa fureur.
(Ils sortent.)

ENOBARBUS. -Alexas a trahi. Envoyé en Judée chargé·
de mission par Antoine, il a persuadé le grand Hérode
de se rallier à César et d'abandonner Antoine son maître.
En récompense de quoi César l'a fait pendre. Canidius
et tous ceux que 5'ai vu tourner bride ont obtenu de

SHAKESPEARE: ANTOINE ET O.ÈOPATRE

397
César~~ _emp,loi; mais ~s n'ont pas sa confiance. ]'ai
ma~ ~1 , 1e men accuse smcèrement et sais que désormaIS 1e ne connaîtrai plus fa. joie.
(Entre

t11L

soldat de César.)

Eoobarbus, Antoine vous a fait expédier
tous vos trésors, et qu'ont encore grossis ses largesses.
?°n messager est venu sous ma garde; dans votre tente
·d décharge à présent ses mulets.
ENOBARBUS. - Va! Je te fais cadeau de ce qu'ils
portent.
~~DAT. ~ Vous ~royez que je plaisante, Enobarbus;
mats Je vous dis la vénté. Vous foriez même bien d'escorter
le 1:1essager jusqu'à la sortie du camp? Je l'aurais fait
m01-même si l'on ne m'attendait. pas à mon poste.
Vot:e empereur continue à se conduire en véritable
Jupiter.
SOLDAT. -

(Il Iorl.)

ENoB~RBUs. - Ab! Je suis l'être le plus abject de la
~erre~ et Je le sens comme pas un. Antoine, grand cœur
t~tanssable, comment aurais-tu payé mon con service
;; t~ couronnes d'or ma vilenie. Ceci gonfle mon cœur:
e remords ne suffit pas à le briser, nous chercherons
~uelque moyen plus pro?'pt. ~ais le remords y suffira,
Je le sens. Que contre toi, m01 je combatte ? .. Ton, non.
veux chercher quelque fosse où, pourrir. La plus
immonde est la mieux assortie à cette conclusion de
ma vie.

!e

(Il sort. Enlrwt m tumulte des soldats; Jambo11rs et trompettes.)

Il faut battre en retraite, nous nous
~ommes engagés trop avant, César lui-même a de la
AGRIPPA. -

�LA NOUVELLE REYUE FRA!.ÇAISE

tablatur.c. Leur résistance dépasse tout cc qu'on eût
cru.

(Ils fuieuJ.J
(EnJrenJ Auioine d Scarus blessé. Le bruit du
combat crmtinuc .)

ScARus. - Oh I mon brave empereur, voi~ ce qui
s'appeUe çombattre ! Si nous avions su nous tenir ainsi
dès le début, nous les aurions reconduits chez eux et
,::bacun aurait eu son compte.
ANTOINE. Tu saignes abondamment.
Sci'-iOS. - J'avais ici une entaille en forme de T,
qui maintenant est fajte comme un H.
(Ler soldats de César au f011d de la scène

fuient.)

C'est la déroute.
Nous les poursuivrons dans des trous,.
J'ai place encore pour six blessures.
(E11tre Eros.)
ANTOINE. -

SCARUS. -

En.os. - Les voici battus, Seiconeur. Et notre a an- tage prend tout l'aspect d'uoe belle victo~e.
ScARus. - C'est plaisir que de leur tailler des croupières. Talonnons ces fuyards. Courons-leur sus,
romme à des lièvres.
Al TOINE. - Pour ta joyeuse humeur, je te promets
une récompense, et dix pour ta vaillance. - Vienst'en.
ScARus (boitant). - Je vous suis de mon mieux.
(Symphonie hkmque.)
(&amp;'Vient A11toi11e, mivi de quelques chefs et de
Scarus.)
A NTOINE. -

Nous les avons renfoncés dans leur

/

SHAKESPEARE ; A!"TOI E ET CLÉOPATRE

399

camp. Cours au-devant de la Reine, et raconte lui nos
exploits.
(Cléopâtre et sa suite apparaissent dans le fond
de la scène.)
Demain matin, dès avant le lever du soleil, nous
achèverons de les saigner. Mes valeureux amis, je vous
rends grâces à tous; vous avez bien battu; et non pas
comme pour la cause d'un autre, mais chacun faisant de
ma cause la sienne. Chacun d$ vous s'est montré vaillant comme Hector.
.
Rentrez en ville, embrassez vos femmes, vos amis;
dites-leur vos prouesses. Que leurs larmes de joie lavent
le sang caillé, et que leurs· lèvres, avec vénération, se
viennent poser sur les lèvres de vos blessures. ,(à Scarns)
Donne-moi ta main.
( Cléopâtre venant mr le devant de la scène.)
Je veux présenter ta valeur à cette grande enchanteresse et que sa louange te récompense. 0 toi, jour de ce
monde, enchaîne avec ton bras mon cou. Vieas sur
mon cœur, sur mon cœur tout armé, et chevauche à
travers ma cuirasse, en triomphe sur ses bondissements.
CLÉOPATRE. -Roi des Rois! 0 héroïsme sans limites,
ton retour souriant échappe aux embüches des hommes.
ANTm. E. -Mon rossignol. Nousles avons chassés jusqu'à leurs lits. Oui, ma fille ! (il lève son casqzu et mcmtrl! ses
che:veux) Bien que les gris soient quelque peu mêlés aux
bruns, 191s avons gardé de la cervelle assez pour raidir
encore nerfs et muscles et pour damer le pion aux jouvence:tux.
Vois ce guerrier. Accorde ta main favorable à sa lèvre.
Vas-y d'un baiser, hnve. A le voir combattre anjour-

�400

/

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'hui on eût 'dit quelque dieu vengeur qui, par haine,
, etlt pris leur forme pour les détruire.
CLEOPATRE. - Ami, tu recevras une cuirasse êl'cir
{ni couvrit la poitrine d'un roi.
. ANTOINE. - Il la médte•, quand elle serait escarbouclée et pareille au char du soleil. Donne-moi ta main; à
travets Alexandrie, menons notre joyeux cortège, avec
nôs boucliers, balafrés comme nous. Je convierais à
souper t~~te l'armée si ·seulement le grand palais était
assez vaste. N'importe! nous ferons carrousse et bôirons
à ce jour de demain qui 'nous promet royal péril encore.
Clairoms, sonnez l Qu1unè clameur d'airain emplisse à
l'assourdir la ville. Mariez-y vos roulements, tambours!
Car l'applaudiss_ement -de la terre et du ciel doit éclater
à notre approche.
( Musique triompbalê.)
SCÈNE III
Extrémité du Catrip de César. - Il fait nuit.
Des sentinelles veillent.

PREMIER SoLDAT. - Si nous ne sômmes pas relevés
d'ici unè heure, il nous faudra rallier le corps ~e garde;
la nuit est claire ·; et l'on doit liner bataille dès deux
heures du matin.
SECOND SoLDAT. - La journée d'hier a été ure pour
-nous.
.
(Entre Enobarbus).
ENOBAlŒUS. - Sois mon témoin, ô nuit !
TROISIÈME SoLDAT. - Quel est cet homme ? -

'

SHAIŒSPEARE: ANTOINE

ET CLÉOPATRE

401

SECOND SOLDAT. - Silence, écoutons-!~.
ENOBARBUS. -Assiste-moi, lune bienveillante. Quand
les trahres plus tard seront voués "à l'exécration par la
mémoire vindicative des hommes, témoigne que, devant
ta face brillante, le misérable Enobarbus s'est repenti.
PREMIER SOLDA"!. - Enobarbus !
T!'l.o1sr.ÈME SOLDAT. -,Paix! Ecoute!
ENOBAR!lus. - , Souveraine bergère des profondes
mélancolies, que ton poison subtil m'imbibe, et que ma
vie, que je sens me trahir à son tour, déserte· ebfin
mon corps. Ah l que tu viennès e~fin te briser, lâèhe
cœur, contre le silex acéré de ma faute. Tout séché de
cbagr~n, puisses-tu te réduire en cendres, échappant aux
malsaines pensées. Antoine, Antoine, plus généreux que
ma révolte n'~st infâme, pourvu que toi, secrètement,
tu me pardonnes, que sur le grand registre du monde,
mon nom s'inscrive, le nom d'un traître d'un ·Ùansfuge ....• Antoine I Oh ! Marc Antoine ! '
•
SEC01'D SOLDAT. - Parlons-lui.
;,REMIEB. SoLDAT. - Prêtons l'oreille enco,re, car ce
qu 11 raconte pourrait bien intéresser César.
TROJSIEME SOLDAT. - Ecoutons. Mais il semble s'être
endormi.
FREMIE~ SoL~AT. - ~vanoui plutôt. Car jamais si
lugubre prière na condmt personne au sommeil.
_SECOND SoLi&gt;AT. - Approchons-nous.
TKOISJÈME SoLDAT. - Réveillez-vous, eh l'ami! Parlez-nous !
SECOND SOLDAT. -Entendez-vous?
PREMIER SOLDAT. - La main de la mort l'a S,\isi.

'

�,4-02,

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇA'f.~

(Tambours). Ecoute ! les tambours battent ie, réveil.
Emportons dans le am? ce maibeureuL Cest ~
personnage de marque. Viens. Notre quart estplus,quachevé.
TROISIEME
revenir.

SoLD:A:I'. -

Allons 1 Il peut encore en

(Entre Antoine ei Scarus, puis l'armée.)

-Tous leurs préparatifs sont de nouveau
sur mer, décidément nous ne leur plaisons pas sur terre
ferme.
ScARUS. Ils sont prêts à la fois sur mer et stir terre,.
ANTOINE.

Seigneur.

•

ANTOINE.. Que ne puis-je également dans l'air et
le feu les poursuivre ! Toujours est-il que notre infanterie tient le pied de cette colline. Mes ordres_ sont
donnés à la flotte, elle a déjà quitté la rade. De là-haut
nous pouvons admirer leur déplacement et la rencont;re~
(Ils sortmt).
,
. .~
(César traverse avec son armée 1autre extremite
de la seime.)

CÉSAR. - A moins d'être -attaqués, pas de comb_:i.t
sur terre. Et jt! doute qu'il nous attaque ; car le meilleur de ses forces est embarqué. Gagnons les vall6es et
conservons nos avantages.
( Ils passent.)
.
'
(Truis paysans desce11det1i de la c.oUine.)
PREMIER PAYSAN. - Non. Ils ne s'étaient pas encore
a bordés. De l.a lisière du bois de pins, ·là-haut, j'ai fort
bien pu les voir, dans la larté de la lune, d~ubler le.
cap. Mais peut-être qu'ils se sont rencontr~ mamten:an~DEUXIÈME PAYSAN. -On dit que deso1seaux-0ntfait:

SHAKESPEARE : ANTOINE ET

Cl.liOPATRE

leur nid dans les agrès des galères ~gyptiennes. Les
augures consultés n'ont pas voulu se prononcer ; mais
on dit qu'ils font la grimace.
T:aorsIÈME PAYSAN. - On dit qu'Antoine est tour à
tour bouillant et abattu. Que par accès sa fortune inquiète
l'emplit ou de crainte ou d'espoir selon qu'il regarde
ce qui lai reste encore, ou ce qu'il a déjà perdu.
(Ils sorkut. - Antoine redesceiul. de la colline.)
ANTOINE. Tout est perdu. La perfide Egyptienne
m'a trahi. Ma flotte s'est aussitôt rendue; de là-haut,
j'entendais leurs cris de ioie et je les -ai vus, jetant en l'air
leucs bonnets, s'embrasser comme des amis longtemps
perdus qui se retrouvent. Triple putain 1 C'est toi qui
m'~ vendu à ce novice. Ah ! mon cœur désormais ne
fait plus 1a guerre qu'à toi. ( À Scarus qui l'a rejoint.) Disleur à tous de fuir. Car après que je serai vengé de
ses channrs, tout sera dit. Dis-leur de fuir. Va.
(Scarus sorl. Le, ciel se &lt;iOZore et s'éclaire. C'est
l'aurore.)

Soleil, tu m'apparais pour fa dernière fois. C'est ici
qu'Antoinè prend congé de la Fortune. En être venu là!
Tous les cœurs qui jappaient et frétillaient à mes talons
et don! les vœqx attendaient de moi leur proveodej vont
à présent caracoler près de César. Tous apportent l'encens
à son éclosion ; le chêne vieillissant perd jusqu•à son
écorce, lui qui les abritait tous autrefois. Je suis trahi.
Ame douteuse de !'Egyptienne, enchanteresse mortelle
dont le regard armait ou désarmait mon bras, dont
les seins formaient ma couronne,, mon ciel... en
parfaite gipsy, à ce j-eu de pair et impair tu m'as

I

�404 ,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS~

mené jusqu'au cœur même de la détresse. Holà ! Eros!
Eros !
(Entrent Cléopâtre et ses sttivantes: - Elles se
tiennent à l'extrème gaucbe de la scene.)
ANTOINE. ~ Encore toi, Magicienne ! Arrière.
. .
CLÉOPATRE. - Pourquoi mon maître se débàt-il ams1
(:Ontre son amour ?
ANTOINE. - Disparais! ou je fais justice, et César
est volé. C'est derrière son char qu'est ta place, attachée
et traînée en ·butte aux huées de la populace, toi, la ~lus
_grande honte des temps. Qu'on t'~xhibe . à la mam~r~
d'un monstre ; les plus pauvres paieront pou~ te ~ou ,
on te montre déjà du doigt ; la patiente Octavie prepare
&lt;lepuis longtemps ses ongles pour te lacé~er le visage:
CLEOPATRE. - Soutenez-moi. Il est plus funeux
.qu'Aj_ax frustré du bouclier d'Achille. Plus redoutable
qu'un sanglier traqué.
CHARMION. - Réfugions-nous dans le tombeau des
Ptolémées; nous en condamnerons l'entrée et ferons
dire que vous êtes morte. , L'âme ?e _s'a.ttache pas
au corps plus fortement qu à ce qm faisait sa grandeur.
d"
CLEOPATRE. -Au tombeau. Oui, nous lui ferOJ.?.S ire
par Mardian que je me suis donné la mor:, et que le
dernier mot que j'ai prononcé fut : Antome. Il _faudra lui dire cela sur un ton bien pathétique. Mardian
viendra nous raconter comment il supporte ma mort.
( Cléop1ître disparaît.)
ANTOINE. - Ah ! tu fais bien de fuir, s'il est vra~ que
vivre est un bien. Pourtant, si j'épuisais sur toi ma
fureur, ta seule mort en épargnerait mille. - Eros !

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATRE

405

Holà ! - Je sens sur moi l'ardente tunique de
Nessus ! Hercule I s'il est vrai qu'en moi tu reconnais
ton sang, enseigne-moi comment tu sus lancer
Lychas par-dessus les cornes de la lune, et qu'à l'exemple de ta main, qui sut manier la massue, cette main
sache en finir enfin avec moi-même. Mais eile doit
mourir aussi, 1a sorcière. A ce garçon romain, la garce
m'a vendu, et c'est sous son complot que je succombe~
Eile n10urra. Eros ! Eros !
(Entre Eros.)
Eros ! peux-tu me voir encore ?
EROS. - Parbleu ! Seigneur !
ANTOINE. - Parfois nous voyons un nuage prendre·
l'aspect d'un dragon, d'un lion, d'un ours ; parfois quelque vapeur errante offre l'image d'une tour, d'un château, d'un rocher crénelé, d'une montagne abrupte, ou
d'un promontoire azuré couvert d'arbres, que not~e œil
abusé voit chanceler dans l'air. As-tu bien observé parfois ces crépusculaires fantômes?
ERos. - Certes, Seigneur.
ANTOINE. - A l'instant, c'était un cheval, puis,.
fuyant comme la pensée, ce n'est plus rien; cela se
fond, se résorbe, ainsi que de l'eau dans de l'eau:
ERos. - Oui, mon Seigneur.
ANTOINE - Eros, cher brave ~nfant. Ton maître.
désormais n'a pas plus de réalité que ces apparences;.
ici je suis peut-être Antoine, mais je ne puis maintenir
plus longtemps cette forme visible, mon enfant ; oui,
j'ai combattu pour l'Egypte, pour cette reine, je croyaiSque j'avais son cœur, car elle avait le mien ...... ce cœur
qui m'.ntirait tant de cœurs, lorsque j'en disposais.

�"SHAKESPEARE; ANTOINE ET CLÉOPATRE

LA -NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

encore,. perdus, perdus ..... Elle, Eros, elle a fait le je.u
de César et triché en sorte que ma propre glaire serve
d'atout à tiennen~i. Non! pas pleurer! non, doux Eros-.
On se reste eucôre à soi-même, quand à soi-mème on
prétend mettre fin.

(Ent,:e Mardian.)
Oh ! ton infà;me maîtresse, elle m'a pris yusqu'à mon
épée.
MARDIAN. - Antoine, non. Ma maîtresse vous
a.imait et sa fortune épousait indissolublement la vôtre.
ANTOINE. - ·Eunuque
,, impudent r Silence. Elle a trahi
et doit mourir.
MARDIAN. Héla~ ! aucun de nous rre peut mourir
deux fois. La pauvre tiame s"est déjà. acquittée de ce ~oio.
Sa m:tin n"a pas 'voulu. laisser à la vôtre l'ennui de la
tuer. « Antoine ! Mon tr:ès noble Antoine )), disait-elle,
· et ce furent ses dernières paroles. Puis, comme eHe répétait encore· votre nom, un sanglot l'auêta dans sa gorge,
-0ù il demeura suspendu à mi-chemin entre le cœur et
les lèvres ; de sorte qu'elle meurt, ensevelissant en elle
Yotre nom.
ANTOINE. - Elle est morte !
· MARDH.N. - Morte.
ANTOINE. -Eros, désarme-moi. Le dur fa beur du jour
esdini. nest temps de dormir. (A Mardiarr). P-our prix de
son message, riens-toi pour satisfait de repartir vivant. Va.
(Mardian sort.)
Allons r dépouiNe-moi. Les sept replis de 1a cuirasse
f Aia:X! ne su,-flir:.:i.ien;t plus à comprimer les battements
sauv,aiges de mon cœmr. Oh~ que mes flancs édarent f
Bris€' ton enveloppe p.reca:ire l Ech"1ppe à ta prison, mon
I

•

..cœur. Eros; allons ! fais vite. C'en est fait du soldat.
Emporte cette ferraille, à qui parfois pourtant j'ai fait
:honneur. Va ! laisse-moi seul un moment.
(Eros le quitte..)
Je vais: te rejoindre, ô Oéopâtre, je vais implorer mon
:pardon. Tout délai me torture. Une fois éteint le fl.am'beau, il ne reste plus qu'à se coucher, sans tâtonner dans
1e noir plus longtemps. Mon effort désormais ne s'en
prend plus qu'à soi-même. Il faut ap-poserici notre sceau;
,et que tout en soit diL - Eros! - Je viens, ô ma reine !
- Eros! - Attends-moi ! Sur les prés semés d'aspho,dèles, la main dans la main, nous irons. Notre démarche
passionnée fixera le regard des ombres. Didon et son
.-amant Enée jalouseront notre cortège. - Holà ! Eros !

.. Eros!
(Eros re:vùmt.)
ERos. - Que désire mon Seigneur !
ANTOINE. Depuis que Oéopâtre est mone, j'ai
·vécu da~s un opprobre à faire honte aux dieux. Moi qui
façonnais le monde à coups de glaive et qui sur le dos
,glauque et mouvant de Neptune construisais des cités
de vaisseaux, aurais-je à présent moins de résoiution
·q~une, femme, moins mble cœur que celle qui m'enseigne a présent par sa mort comment on se délivre de
·César~ en disant : &lt;c Moi seul peux disposer de moi ».
Eros, tu m'as promis que lorsque le moment viendrait
-e~ le voici certainement venu, oil je ne verrais plu~
-cl ~chappement possible à l'hol'reur, sur ma demande tu
·me_tuerais. Fais. Il est temps. Dis-toi que ce n'est pas
;m01 que tu frappes, c'est César que tu frustres. Allons !
:IB'lets un peu de rouge à tes joues.
•-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
EROS. - Que les dieux m'en préservent : quand les
flèches ennemies même se détournaient de toi, j'ose.
)
rais...
.
ANTOINE. - Eros, tu préfères du haut des balcons de
Rome contempler ton maître déchu, les bras liés,
la nuque asservie, le front in"cliné sous la honte, traîné
derrière le ' trône ambulant de Cé•sar, pour rehausser
l'éclat de son triomphe.
EROS. - Jamais je ne verrai cela.
ANTOINE. - Viens donc. Il faut qu'une blessure me
guérisse. Sors cette honnête épée qui rendit'a"ù pays tant
de services.
ERos. - 0 maître, excusez-moi .....
ANTOrnE. - Lorsque je t'affranchis, ne m'as-tu pas.
juré d'obtempérer à cette requête ? Fais-le donc; ou je
tiens pour néant tous tes services passés. Qu'attends-tu?
Frappe.
,
ERos. - Détourne alors de moi ce visage où respire
toute la majesté ·de l'univers.
ANTOiNE (se détournant). - Va.
EROS. - Mon épée est tirée.
ANTOINE. - Qu'elle accomplisse en hâte sa besogner
EROS. - Mon maître bien-aimé, mon ·roi, mon capitaine, avant le coup fatal, ah ! laissez-moi vous d'ire ;
adieu.
ANTOINE. - Bie~ dit, ~on compagnon, adieu !
EROS. - Dois-je -frapper?
ANTOINE. - Frappe.
ERos. - C'est fait. Ainsi je n.,iurai pa(à·te p~emer.
(Il se tue.)
ANT01Ni:;· - Ami .trois, fois plus noble que moi-

SHAKESPEARE: ANTOINE

ET CLÉOPATRE

même ! Tu me montres comment m'y prendre ! De ma
reine et de toi, vaillant Eros, je vais suivre les instruc-·
tians. La mort m'attend_comme une épouse, le lit d'amour
s'entr'ouvre ... Comment faisais-tu donc Eros ? Je suis
donc ton élève, et voicj ce que tu m'as enseigné (Il se
j~tte sur son épee). Quo~! je ne suis pas mort ? pas mort !...
Cardes ! ohé ! gardes I Achevez-moi.
.,,,
·
(Eiltre Dercétas et des gardes.)
PREMIER GARDE. - Quel est ce bruit ?
ANTOINE. - J'ai mal fait mon travail, mes amis.
Tâchez d'y mettre la dernière main.
SECOND GARDE. - L'astre est tombé.
PREMIER GARDE. - Les temps sont révoius.
TROISIÈME GARDE. - Malheur ! Malheur !
ANTOINE. - Ah ! que celui qui m'aime m'achève.
PREMIER GARDE. - Ça non, pas moi.
SECOND GAR.DB. - Moi no11 plus.
TROISIÈME GARDE. - Ce n'est pas à nous qu'il faut
-demander ça.
I

( Ils sortent.)

DERCETAS. - iTes revers et ta mort mettent tes serviteurs
en déroute. Cette nouvelle, et ce glaive que
,,
}emporte, seront les bienvenus de César et me vaudront un bon accueil.
(En_tre Diomede).

DroMÈDE. - Où est Antoine ?
DERCÉTAS. - Ici, Diomède, ici.
·
DIOMÈDE. - Vit-il encore ? Pourquoi ne me répondstu pas?
(Dercélas sort.)
1

27

�410

LA NOUVELLE RE\1JE FRANÇAl~'E

SBA1U!Sl"l!.AR.E : A.'fTOINE ET CLEOPATRE

Est-ce toi, Diomède ? Tire ton glaive.
Achève-moi, tue-moi.
Dm~ù:nE. -Mon maître vénéré, Ofopâtre m'en,oie

ment en
· b. sou.riant de ses atteintes · Soutenez-m01. Je
vous a1 • ien souvent conduits r. a, votre tour, vous -portez-moi ; oh ! déjà je \"OUS remercie.
,
( Ils sortent.)

ANTOINE, -

.ous dire ...
A.,-ror.œ. - Quand t'a-t-elle cmvoyt: ?
D1m,ttnE. - Je la quitte à, L'instant.
ANTOINE. - Où donc est-elle ?
D1m.1ÈDE. - Elle s'est enfermée dans le tombeau des
Ptolémées. - Une crainte prophétique s'est emparée
d'elle lorsqu'elle a vu que vous la soupçonniez - ce
qu'aux dieux ne plaise -d'avoir composé avec César, et
qu'un injuste ressentiment vous aveuglait,. elle vous fit
annoncer qu'elle était morte, mais craignant sitôt
ensuite le funeste effet de cetre nouvelle, elle m'envoie
vous annoncer la vérité. J'accours, mais je. crains bien,
trop tard.
ANTOINE. - Trop tard, mon bon Diomède. Appelle
ma garde, je te prie.
D1o~lÈDE. - Holà, gardes ! Eh quoi ! viendrez-vous ?
Le maître vous appelle.

(E11tre11f quatre 011 ci11q gardes de la mite d'A11toi11e.)
A!-."'TOINE. - Mes bons amis, portez-moi jusqu'auprès
de la Reine. C'est le dernier service que je requiers de

ACTE VI
SCÈNE PREMIÈRE

;'.e.."'fb!eur. du mo,iumettt futùbre dont ~ verra
intén,ur a, la scene suivante · - n fiorm, terr~e' et c est. sur cette terrasse que se. timt
Cleopâtre e11.tourée de ses femmes.

sor;, que nous ~mm::~e~~:: n'en
CLEOPATRE. -

Calamité, Seigneur, que vous ne
puissiez vivre plus longtemps que nous tous, vos

fidèles.
Tous. - Jour de malheur!
ANTmm:. - Mes bons compagnons, n'"accordez pasau
destin cruel l'hommage de vos larmes. Accueillons de
bonne grâce ce qui nous mortifie et mortifions le châti-

Ou.i Cha.

.

,

nous

r:;ur
plus
Ayez bon es fr Mad
•
CLÉOPATRE
N
. po ,
ame.
Charmion. Je. ne tien~n•1: ne con~aîtrai plus l'espoir,
rible, et les. consolatio p
p~ur bienvenu que- le terleur pon• s'
.
ns me ont horreur. Notre dou- as.sortu au mal qui· l'a causée, ne sera. jamais
trop' immense.
HARMION. -

(Pam, au pied du

vous.

PREMIER GARDE. -

4u

ÛÉOPATRE (à Diomède
D10MÈDE. _
La
).

tncnu1,unt Dionùde )
,

•

.

- Quoi I Serait-iimort?
mort plane snr I ·
· ·
encore. Ses gardes vous l' è
ui, m:us 11 respire
am nent ; le voici.
û.toPAT.RE. _

6n:i:i"t%ne Porf_é par les Gardes.)

'
cend1e ton axe, ro.nsu.me
abandonne à. l' L
.
tnconsi.stmt du. monde A .
OU3C'IIOté le rivage
. ntome t Antoine ! Antoi1JC !

ton support

•

,t.;.._.

' ....~.its-,

�412

LA NOUVELLE REVUE -Y:ftl}açAlSE

A moi Charmion l A moi Iras I A l'aide, à la rescousse,
amis. Aidez à le hisser jusqu'ici.
ANTOINE. - Doucement ! on point César ; Antoine
seul a triomphé d'Antoine.
CLÉOPATRE. - Je savais qu'Antoine ne pouvait être
vaincu que par Antoine. Mais hélas !
ANTOINE. - Je meurs, Egypte t Je meurs. Je ne puis
écarter la mort que juste le temps de poser, de tant de
légions de baisers, le pauvre dernier, sur tes lèvres.
CLÉOPATRE. - Je n'ose pas descendre, cher. -Mon
seigneur, pardon, j'ai peur, peur d'être prise. 11 ne faut
pas que le fortuné César dans sa parade puisse se glorifier de m'avoir. Et tant qu'il y aura encore pour D1oi des
couteaux aiguisés, du poison, des serpents, des lacets, je
suis tranquille. Votre épouse, la chaste Octa\lie, ne doit
pas goûter le plaisir de reposer sur ma déconvenue ses
yeux modestes. Mais viens ! viens, mon ami ! Femmes,
aidez-moi, il faut que nous le tirions jusqu'ici. - Allons,
camarades : un coup de main.
ANTOINE. - Ah t faites vite ou il ne sera plus temps.
CLÉOPATRE. - En voilà un exercice I Non ! mais ce
que vous êtes lourd, mon Seigneur ! Toute notre faiblesse s'ajoute à votre poids. Si j'étais Junon, j'ordonnerais à Mercure ailé de vous enlever jusqu'au trône de
Jupiter. Mais les souhaits sont les gestes de fous. Bien,
encore un effort ! Oh I viens ! viens I viens 1
(Ils a111è11e11t le11teme11t A11toi,ie jusqu'à la
terrasse).

CLtoPATRE. - Te voilà l te voilà! Viens mourir où
tu voulais vivre. Ranimer avec des baisers ! Ah ! si je
leur connaissais ce pouvoir, j'y userais mes lèvres.

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATRE

41 3

Tous. - Quel triste spectacle !
A~T~INE. - J~ meurs, Egypte ! Je meurs ! Un peu
de vm Je vous pne. Je veux te dire ...
CLEOPATRE. - Non, laisse-moi parler. Je pousserai
mon imprécation jusqu'au ciel où de confusion trébuchera sur sa roue la Fortune.
ANTOINE. - Un mot seulement, reine adorée. Cherche auprès de César l'honneur et la sécurité.
. , CLEOPATRE. - Hélas ! en cherchant l'un, je perds
1autre.
ANTOINE. - Non, écoute-moi, mon amie. De tous
ceux qui entourent César ne te fie qu'à Proculéius.
CLfo:ATRE. - Je ne me fie qu'à ma résolution et qu'à
mes mams.
ANTOINE. - Oublie la décevante fin de l'histoire.
R~mène complaisamment ta pensée sur l'heureux temps
ou, pour toute la terre, rien n'était de plus fort de plus
noble que moi. Je meurs sans honte, Romai: vaincu
P_ar un Romain et ce n'est pas à ûn ennemi du sol ni
lachement, qu'aujourd'hui, je rends mon épée. Mon
souffle me quitte, je suis à bout.
CLÉOPAT~. - 0 le plus grand des hommes, tu veux
don~ m~unr ! N'as-tu donc plus souci de moi ? Faut-il
que Je 1_11 attar,de sans toi dans ce monde décoloré qui
sans toi ne m est rien plus qu'un cloaque. 0 mes filles,
;:ye~ ! La couronne de l'univers se dénoue. Seigneur !
gurrlaode flétrit, la palme du combat se fane et l'étendard est abattu. A présent tous les enfants des hommes
se valent~ ce qui superbement les dominait n'est plus.
T
out se nivelle et s'éga1·ise et 1a lune en visitant la terre
ne saura plus où regarder.
(Cléopâtre défaille.)

�414

L:A. NOUVEL1.E REVU.E .ERâNÇAISE

RepoSEZ-1rous, Madame.
Quoi i Morte, elle aussi!

.SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLEOPATRE

CHARMION. -

1RAs.. -

CHARMION. -

Madame!

Reine, reine d'Egypte J
,CHAll.MION. .Paix, Iras ..~

..htAs. -

CLtOPATIŒ. - Je ne suis -plus qu'une simplefemme,
tout juste à la hauteur de la .servante d'étable qui porte
Ie lait au marché. Je veux jeter mon sce:prre à la face
insolente des dieux ; UJDn ·univers valait le leur, aussi
longtemps qu'il gardait sa p,uure ; ils l'ont volée. Rieq ·
ne m'est plus. La Tésig:rration n'est que duperie ·et la
révolte pareille à l'aboiement d'un chien fou. Est-ce un
crime alors, Charmion., :est-ce un crime de forcer la
porte mystérieuse de la mort avant que la mott n'y
invite 1 Dites, mes filles, Illes nobles filles ? Ah 1 voyez !
voyez ! le flambeau de ses yeux s'est éteint. Pœnez.cœur,
Messieurs, il nous faut l'enterrer à présent. Puis le geste
reste ·à fuire, le pins courageux, le plus digne, à la belle
manière romaine, et que la-mort nous jalou~e ce coup.
Venez ! Les .barream.'. de la cage sont froids d'où •cet
immense esprit s'est échappé. Venez, mes femmes! .fa-i.
sons Je notre résolution .notre .amie et ne la laissons
plus nous attendre. ·
(Ils snrtent, emportant le corps d'.AntOÏ1tt!.)

,

SCÈN"E II

.

Intirieur dtt tombeau.

CLÉOPATRE - CHARMION

et IRAS

CLfoP ATRE. - Mon désespoir fuit place à un état
meilleur. Quelle dérision qu'être César. "Il n'est qu·e le
laquais de la Fortune et celle-ci dispose de lui. L'acte
qui dispose de soi et met un terme à tous les autres, cet
acte seul est grand ; qui garrotte les accidents, muselle
les vicissitudes, qui délivre enfin le sommeil -et fait per-·
dre goût à la fange dont se nourrit également le mendiant et l~mpereur.
(A la porte du monument se présentent Proculéit1s, Gallus et des soldats.)
PRocULEIUs. - Césàr envoie ses ;eompliments à la
Reine d'Egypte. Il souhaite de savoir quelles requêtes
elle voudrait lui adresser.
CLfol&gt;ATRE. - Quel est ton nom?
PROCULEIUS. - Proculéius.
CLEOPATRE. - Oui, je sais par 1\:ntoine que l'on peut
~e fie_r à toi. Mais celui qui n'attend plus rien n'a plus
a cramdre d'être .trompé. S'il plaît à ton -maître de voir·
mendiei: une reine~ dis-lui qu'une Reine dëcemment ne
P:Ut de.mander moins qu'une couronne. S'il lui plaît
d accorder à mon fils l'Egypte conquise, il me redonne
.assez- peur que je le remercie à genoux.
PRocuL"trns. - Ne perdeil pas courage: vous tombez
en de généreuses mains. Soyez sans crainte, Livrez-vo.ms

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en tou1e-confianc~ à mon maître, dont la magnanimité
se répand sur eeux qui l'implorent. Laissez-moi lui fairepart de vôtre gracieuse soumission, et vous trouverez en
lui le vainqueur le plus dispos à l'indulgence envers
celui qu'il voit devant lui s'agenouiller.
CLEOPATRE. - Dis-lui, je te prie, que je suis la vassale
de sa fort'une et que je remets entre ses mains l'autorité
qu'il a conquise. Je fais de~ progrès d'heure en heure
dans l'art d'obéir et serais charmée de le voir.
PROCULÉIUS. - Tout cela lui sera redit, Madame.
Reprenez cœur, car je sais que votre douleur a ému
celui qui l'a càusée.
,
GALLUS. - Voyezcornbien îl est aisé d~ la surprendre.
(A ce moment Proculéius et deux soldats es_caladent le monument au moyen d'une écbelle et
font Cléopâtre prisonnière tandis que d'autres
soldats ouvrent la porte condamnée.)

GALLUS (a Proculéius).
rîvée de César.

~

Surveillez-la jusqu'à l';ir-

(Il sort.)
IRAS. - Maîtresse!
CHARMION. _:_ Princesse Cléopâtre, vous voilà prise.
CLÉOPATRE. - A l'aide, fidèle acier.
P!i.OCULEIUS. - Rentrez cela, Madame, rentrez! (Ir .
la désarme) Renon~ez à un tel attentat; je suis ici pour
vous secourir et non pour vous perdre.
CLEOPATRE. - Quoi, la mort aussi m'est défendue,..
qu'on accorde même aux chiens. malades.
PROCULÉIUS. - Cléopâtre, n'éludez pas la clémence
de mon maître en attentant contre .vous-même. N'enlevez pas au monde l'occasio·n d'admirer un geste

f'

SHAKESPEARE: ANTOINE

ET

CLEOPATRE

magnanime, dont votre mort cherche à nous frustrer.
CLÉOPATRE. - Où es-tu,,mort ! Viens à moi ! Viens t
viens! viens! Emporte une Reine, qui vaut bien, tout de
même, un lot de mendiants ou d'enfants nouveau-nés!
PRocuLtms. - Oh ! du calme, Madame.
CLÉOPATRE. - C'est bien, Monsjeur&gt; je ne vais plus
rien manger ; plus rien boire, Monsieur. Et s'il est
nécessaire d'insister, je ne dormirai plus. Je ruinerai
cette enveloppe mortelle, en dépit de César. Sachez-le
bien, Monsieur ! je ne supporterai jamais de paraître
enchaînée à la cour de César, et sous les yeux dédaigneux de la stuijide Octavie ? Pensez-vous que je vais
me laisser traîner et exhiber devant la glapissante valetaille de Rome? Ah! qu'un fossé d'Egypte m'est un
plus agréable tombeau ! Que sur la boue 'du Nil on
m'abandonne nue et en_ proie aux insectes d'eau dévorants ! qu'on choisisse plutôt pour gibet la plus haute
1 '
de mes pyram1.d es, qu
•
on m ' y pen de et que ...•...•....
PROCÛL.Érus. - Vous vous exagérez une horreur
qu'aucune pensée de César, croyez-moi, ne justifie.
(Entre Dolabella.)

DoLABELLA. -Proculéius, César m'envoie vers vou~,. ,.
instruit de tout ce que vous verez de faire. j'ai, ordre
de vous remplacer et de prendre la Reine sous ma
P~L
PROCULÉIUs. - Eh bien ! je n'en suis pas fâché,.
Dolabella. Mais soyez gentil avec elle. (A Cléopâtre)
S'il vous plaisait de faire savoir quoi que ce soit- à.
César...
·
CLÉOPATRE. - Dis-lui que je voudrais mourir.
(Sortent Promléius e.t les soldats.)

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
41.8
DoL:ABELU..
Trés noble Reine, vous nv:ez sans
doute enteurl.11 parler de moi.
CL:ÉOPA mE. - Je ne peux ·pas dire.
D0LAitELLA,.. ::--- Assurément je suis connu de vous.
CLÉOPATRE. - Ah! Qu'importe, Monsieur, ·q.u;e je
vous connais.se ou non. Dites-moi, vous riez au récit
. nest-ce
'
des songes ? V,ous avez .cette manie,
pas .~
ÜOLABELLA. - Je ne vous suis pas .•.
Cp:oPA'l:R!E. - J'ai rêvé d'un empereur qui ·s'appelait Antoine. Oh ! que je puisse dormir ~ncore, p011r
revoir .encore son pareil.
DoLABELLA. - Permetfez-nwi~ Mad,ame ...
CL.EOPATRE. _- Son visage éta-it semblable a~x ciem:,
,le soleil y brillait et la 1une i11umin-ait ce petit rond, la
terre.
DoLABELLA. - Très souveraine ~eine. s-i je•..
CLEOPATRE. - Son pas '.enyamba.it l'océah; son bras
étendu faisait ombre sur le monde ; sa ·voix, quand .il
parlait à un .ami, '1'appelait la musique des sphères ;
mais menaçante, ébranlait l'air comme un tonnerre.
Sa bonté n'avmt ·pas d'hiver; son automne apportait un
foisonnemeflt de moissons. Ses jeux délicieux ·semblaient cemc. du dauphin qu'on voit parmi les ondes
appar:aître ; sous sa liv.rée-s'agitaient to.rtiket couronnes ;
il seco1,J.ait sa robe et les royaumes~ comme des aumônes,
pleuvaient.
DOLA'BELLA. -- Cléo,pâtr-e !
CLEOPATRE. Un h0mme, e;X:iste+il, .pouvait-il
exister peut-être, dites, pareil à celui-là que je rèvais·?
DoLABELL:A.. - .Chè.re Madame, je ne crois pas.
CL~OE-A:'l"R-E. - Tu .m~ns, j'en atteste les dieux. Mais

·SHJJŒM&gt;EARE : ANT01NE ET CLEOPATRE

~'il soit seulement, qu'il ait pu .-être, voici qui .déborde
le rêve, et la puissance d'imaginer. La Nature envie,
ponr créer, !"étoffe inèpuisable du rêve ·; mais en concevant un Antoine, elle fait pièce au rêve et le rêve cède,
vaincu.
DoLABEL-LA. -Ecoutez-moi, chère Madame. La _
perte que vous venez de faire est inestimable, -assurément ; elle n'a d'égale que votre douleur ; que jamais
rien de ce que j'entreprends ne réussisse si~ par contre~
coup, je n'en ressens moi-même un chagrin .qui me
tanche le fond du cœur.
CLEOPATRE. Je · :vous remercie bien, Monsieur.
·Savez-vous ce que César prétend faire de moi ?
DoLA:BELLA. - Je répugne à vous dire, ce qu'i l faut
J10nrtant que vous sachiez.
-CL'ÉOPATRE. - Faites donc, je vous prie.
DOLABELLA. - Si généreux qu'il soit...
CLEOPATRE. Il veut me traîner en triomphe.
DoLABELLA. - Madame, il en a l'intention.
(Cris a l'extér.ieur : Yiv.c César ! .Place !
.Place!)
,(Entrent César, J&gt;roculéiats, Mécene, Séleucus.)
Où donc est la ReÏn.e d'Egypte ·?

CESAR. DoLA"BELLA. -

Voici l'empereur, Madame.
(Cléopâtre s'agenottille.)
CÊSAR. - Relevez-vous. Il ne faut pas vous ·agenouiller. Je vous en prie, relevez-vous, reine d'Egypte.
CtÊOPATRE. - Les dieux l'ont voulu, sire; ~e tlois,
.à mon maître et Seigneur, obéissance. .
CiS'A.R. - Quittez ckmc ces sombres pensées. Le souvenir de vos offenses encare qu'inscrit à même n0tre ,

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
.,po
chair, nous ne voulons plus y penser que comme à un
effet du hasard.
CLEOPATRE." - Unique arbitre de ce monde. Je ~e
sais point plaider ma caus~ assez b~en pour me blanchir
à vos yeux. Mais reconnaissez, Seigneur, que les fautes
dont on m'accuse sont de celles dont plus d'une femme
a rougi.
.
CÉSAR. Cléopâtre, nous sommes disposés à atténuer plutôt qu'à exagérer nos griefs. Si vous vous
pliez à nos intentions, qui sont, croyez-le, des plus
bienveillantes, vous reconn~îtrez que ~ous ,avez ?agné
au change. Mais si, vous suivez le chemm d Antoine et
agissez cruellement envers moi, en vous dérobant aux
effets de mon bon \'Ouloir vous. vouerez par là même vos
enfants à cette destruction dont je veux les sauver, pour
peu que vous me fassiez confiance. Je vais prendre congé
de vous.
.
CLÉOPATRE. - Vous pouvez prendre tout ce qui vous
plaît ; tout est à vous dans le m~?de .. Et nous, vos trophées de victoire,selon votre pla.1S1r,disposez.de nous. (Elle lui remet mi papier) Tenez, mon bon Seigneur.
CÉSAR. - Pour tout ce qui vous concerne, Cléopâtre, j'écouterai votre conseil.
CLEOPATRE. - Voici le relevé des sommes, de la
vaisselle d'or, des joyaux, enfin de tout ce que je _possède, très exactement dénombré, à quelques babioles
près. Où est Séleucus ?
SÉLEUCOS. - Me voici, Madame.
CLÉOPATRE .. - Je vous présente mon trésorier. Qu'il
vous dise, Seigneur, sur sa vie, si j'ai par devers moi
rien gardé. Allons, dis la vérité, Séleucus.

SHAKESPEARE:

ANTOINE

ET CLÉOPATRE

421

SELEucus. - Madame, je préfère cadenasser mes lèvres
plutôt que, sur ma vie, témoigner de ce qui n'est pas.
CLEOPATRE. - J'ai gardé quelque chose, moi ?
SELEucus. - Assez pour racheter tout ce que vous
avez déclaré.
CESAR. - Mais ne rougissez pas, Cléopâtre! Votre
précaution est digne de louange.
CLEOPATRE. - Voyez, César! Admirez comme le
succès entraîne tout après lui ! Ce qui était mien
devient vôtre; ce qui est vôtre serait mien, si nos destins
se retournaient. Mais c'est l'ingratitude de ce Séleucus
qui m'enrage. Esclave de pas plus de fiance que l'amour
d'une prostituée I Tu te caches ? Ah ! tu fais bien de te
cacher. Mais je saurai trouver tes yeux, je t'assure,
quand ils s'envoleraient ! vilain drôle, laquais, chien !
ah ! canaille 1
CÉsAR. - Excellente reine, nous vous supplions

de...

CLEOPATRE. - 0 César, est-il rien de plus mortifiant
que ceci I A l'instant où vous daignez nous faire
visite, comblant d'un tel honneur ma• patiente indignité, voici que mon propre servant vient ajouter à la
somme de mes disgrâces le surcroît de sa perfidie. ·
Disons donc, gracieux César, que j'ai mis de côié quelques colifichets de femme, quelques oripeaux sans
valeur, de ces petits riens qu'on offre aux familiers;
disons encore, un souvenir d'un peu plus de prix
que je réservais pour votre épouse, un autre encore
pour me concilier Octavie. Dois-je être dénoncée à
cause de cela par celui-ci que j'ai nourri ? Dieux l sa
lâcheté m'est plus cruelle encore que mes revers. -

�•

421

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

(A Séleucus) V:M'en degrâce ! Ou de dessous les cendres de l'ioforrune les braises de mon ressentiment
vont surgir. Si tu étais un homme, tu aw-:i.is pitié de
moi. (Elle sanglote.)
CESAR. - Retire-toi, Séleucus.

(Sékucus. 5ort.)
CLEOPATRE. - Il faut bien qu'on le sache : nous, les.
plus grands, nous devons répondre pour les fautes des
autres, et quand nous succombons c'est d'après le
mérite d'autrui qu'on nous juge; c'est vraiment pitié!
CÉSAR'.. Cléopâtre, nous n'appliquerons notre droir
de conquête ni sur œ que vous avez mis en réserve, ni
même sur ce que vous avez déclaré. Tout est à ,Tous
encore. Disposez-en selon votre plaisir. Persuadez-vous
que Cés:i.r n'est pas un commerçant, pour marchander
avec vous, sur des objets de commerce. Rassurez-vousr
vous n'êtes prisonnière que de vos propres pensé.es.
Chère Reine, délivrez-vous. Quant à nous, notre
intention, en ce qui vous concerne, est d'écouter votre
conseil. Mangez donc ~t dormez. Notre sollicitude est
celle d'un ami. Sur ce: Adieu !
Cu\:oPATRE.. Mon maître et mon Seigneur !
CÉSAR. - Ne m'appelez pas ainsi. Adieu.
(César se retire avec sa mite.)
Û..ÉOP.J.TRE. Il me paie de mots, filles, il me y.tie
de mots, pour me distraire du soin de ma. gloire, mais
écoute un peu, Charmion. (Elk lui parle à voix basse-)
!Ms. - C'en est fait, maîtresse chérie. En route
pour les ténèbres, la radieuse journée est finie.
Cr.toP,\.TRE. Fais vite, j'ai donné ordre et tout ~

prêt. Hâte-toL

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATRE

CHARMIO~. -

yy vais.

42 3

(Entre Dolabeila.)
DoLABELLA. - Où est la Reine?
CHARMION. - Vous la voyez, Monsieur.
(Elle sort.)
CLEOPATRE. - Dolabella.
Dot~BELLA. Madame, fidèle au serment que vous
avez eXJ~ de moi, et que mon zè!e pour vous me fait
un ~e,voir de te~ir, je viens vous annoncer que César a
décide de reparnr pour la Syrie et que vous d~·ez vous
;t _vos enfunts, prendre les dev·:mts dans trois' jours.
at~ profit de cet avis. Pour moi j'ai tenu, selon :votre
dés1r,
ma promesse.
CU:OPATRE. - Je suis bien obligée, Dolabella.
DOLABELLA-.
- Votre serviteur · .ne
Adieu , reine
.
··&gt;-s
· bl
u..i;:
aima c. Je retourne auprès de César.
Û.ÉOPATRE. - Adieu et merci.
.
(Dolabella se retire.)
Eh b1en l Iras I qu'en penses-tu;&gt; To·
.
.
nette d'F.gy
.
t, pente mar10u.
pte, ~u vas être produite à Rome, tout comme
mot.li Des ouvriers au:x: tabliers fangeux, quittant la
true e et l'équerre, nous él èveront sur le pavois.
Co
haJ~me encens, nous respirerons l'épais noage de leurs
emes, et le relent de leurs grossières digestio
lus · - Les dieux nous en préserYent !
ns.
ÛÉOPATRE. Las ·r nen
·
. Iras
n,est pl us cenam
D•·1mpud
1·
ents icteurs nous rudoieront com ' d •
filles L
. .
me es
·fa es mauvais rlnlailleurs nous blasonneront en

vers ux:
.
0
serons parodiées par des histrions de
tré teaux. .On us
rn-,!.te d
•
.
rouler Aa1:1 . t'-""'-_ n ra muner nos orgies ; oo y verra
ome ivre, et quelque éphèbe en travesti,

�424

LA N0UVEI'..LE REVUE

FRANÇAISE

dans le rôle de Cléopâtre, saura prêter à ma grandeur
sa voix. grêle avec des postures de bordel.
!RAS. - Grands dieux !
CLÉOPATRE. - Rien n'est plus certain.
IRAS. - Jamais je ne verrai cela. Ces ongles se
seront d'abord enfoncés dans mes yeux.
CLÉOPATRE. - Bravo 1 c'est un moyen de déconcerter leurs projets.
(Cbar111io1i reuient .)
Eh bien, Charmion? A présent, parez-moi, mes
filles ; cherchez mes vêtements les plus royaux. Embarquons-nous sur le Cydnus; je vais à la rencontre d'Antoine. Va, ma petite Iras ! Ma courageuse Cbarmion,
nous allons tout de bon en finir. Acquitte-toi de ces
derniers soins, puis je te donne congé et jusques à la fin
du monde. Allons, apporte ma couronne et... Quel
est ce bruit ?

(Iras sort. Bruit au debors - Entre 1m garde.)
Il y a ici un paysan qui veut absolument

GARDE. pénétrer jusqu':mprès de Votre Altesse. Il vous apporte
un panier de figues.
CLEOPATRE, - Qu'on le laisse venir.
(Le garde sort.)

Qu'une si noble action doive recourir à un si misérable moyen. Mais il m'apporte la liberté. Ma résolution est prise. Impassible comme le marbre, de la tête
aux pieds. Je n'ai plus rien d'une femme et la chan·
geante lune ne me tient plus asservie.
(Entrent des gat'dt! et ,m paysau.)
GARDE. - Voici le paysan.
CLEOPATRE. - C'est bien. Laisse-nous.
(Le garde se relirt.)

SHAIŒSPEAiE : ANTOINE ET CLÉOPATRE

425

Tu m'apportes donc ce gentil vermisseau du Nil qui tue
sans faire souffrir?
P~YSAN; - Jel'ai, pour s'Ûr. Mais je ne vous engage~a1 pas d y toucher, car sa piq-ûre est immortelle. Ceux
qw en meurent n'en relèvent pas souvent.
Cu!:OPATRE. - Tu connais des personnes qui en
sont mortes ?
PAYSAN. - Oh! des masses: hommes et femmes.
Pas plus tard qu'hier encore on parlait d'une. Une brave
ho?n~te ~e~e; un peu portée sur le mensonge, ce
qui n_est_ Jama1S agréable chez un,e femme, quapd ça ne
sert a nen. Comment elle est morte, ce qu'elle a
souffert, _to~t ça, c'est elle-même qui le raconte et que
le ver a Joliment travaillé.
CLÉOPATRE. - C'est bien, tu peux. pattir.
PAYSA.N. - Je vous souhaite bien du plaisir avec le
ver.
Û.ÉOPATRE. - Adieu!
PAYSAN. - Faites attenti0n que le ver ne se laisse
pas mener.
CL!~OPATRE. - C'est bien; c'est bien. Adieu!
PAYSAN. - Méfiez-vous du ver, croyez-m'en Ne le
confiez
qu "a des gens adroits ; car, voyez-vous, il· n'y a
.
nen de bon à en tirer.
CLÉOPATRE. - Ne t'inquiète pas. On y veille.
, PAYSAN. - 11 ne faut rien lui donner à manger Il
n en vaut pas la peine.
.
CLÉOPATRE · - T u cro1S
. qu 'il me mangerait ?
PAYSAN
Je
·
diabl l . .
ne ~ulS pas s1. bête de croire que le
1 :fi e ui-même oserait manger une femme. Je sais que
a emme est le régal des dieux quand ce n'est pas un
28

�LA NOUVELLE :REVUE FRANÇAISE

démon qui l'accommode. Mais il fant croire que ces
putassiers de démons font grand tort aux dieux dans
les femmes. Car sm dix femmes qu'ils se préparent. le
diable en gâte bien la moitié.
CLÉ(')PATRE. - Va-t'en ma:i:ntenant, laisse nous.
PAYSAN. Par ma foi l Amusez-vous bien a.vec
le ;er.
(Le PayJan ùn. va.)
(Iras rentre, ave.c les atau,s roya11:x.)
C:u\:oPA'l'RE. - Donne-moi mon manteau. Pose la
couronne:. Je sens une s.oif immo-rtelle. Jamais plus le
}US de la g,appe d'Egypte ne viendra rafarakhir mes
lèvres. fais vite, Iras l Dépêche-toi, je crois entendre
Antoine; il m'appelle; je le vois qui se lève; il me dit:
tu fais bien. Il rit à la fortune de César. Les dieux. font
payer trop cher la fortune. Antoine ► me voici, ton
épouse. Mon courage veut mériter ce titre. Je suis de 1~
flamme et de l'air. Tout ce qui pèse en moi, je le laisse
à la tenre et pour alimenter d'autres vies. Eh bien,! Tout
est-il prêt? Venez ! Cueillez la dernière chaleur de: ma
lèvre. Bon voyage, aimable Charmion ; Iras,. adieu_....
(Iras tombe- et meurt.) Eh! quoi:~ Suis-j.e un aspic! Mon
baiser l'a tu.ée ! Quoi le nœud si facilement se· défait?
Ah! vraiment ton étreint~, ô , mort, est pareille à celle
d'un amant ; elle blesse,, mais on la désue. Iras, oh 1
iomme elle est tranquille. Tu pars si doucemeo.t, comme
pour montrer que le monde ne vaut pas qu'on lui dise
adieù.
,,
CHARMIO.N. - Nuages épais:, répa:mdez vos avers.es, et
qu'elles soient &lt;mmme les larmes des d:iem::.
CLÉOPATRE. - Oh I lâ:c.he que je suis de me laisser

SHAKES1EARE:

ANTOIE

ET

CLÉOPATRE

427

devancer par elle. Si maintena.nt elle rencontre a.vant
moi mon Antoine aux belles bondes, elle me volera
peot-être ce baiser dont je veux fai:re tout mon ciel.
Viens, vermisseau mortel !
(Elle applique /:aspic à son sein.)
Ta dent aiguë saura trancher d'ull coup le fil tenace
de la. vie. Fkhe-toi, pauvre fou venimeux ! Finissonsen ! Que ne peux-tu pai:ler !1tu me dii:ais :ah tquel grand
niais malavisé que ce César.
CHARMION. - Etoile du levant !
CLEOPATRE. - Siilence ! Silence r Regarde: sur mon
sein le nourrissoo s'endort en tétant sa nourrice.
CHARMION. - Mon cœur se fend.
CLEOPATRE. - Suave comme la myrrhe, aussi subtil
que l'a~r, aussi doux ..-. Marc Antoine l (Elle applique à
son bras un second aspic.) Viens! fe vais te nourrir aussi.
Pourquoi demeurer plus 10'.ngt,mrps..•
(Erte 111e.t1J1t.)
CHARMION. : dans ce monde absurde. Adieu donc.
Vante-toi, mort! tu viens de ravir à la terre un joyau
non pareil. EcraIJS cl'alhâtre, abaissez-vous. Le 1:aditeux
Phébus ja:mais plus ne sera s.ilué pa.r un regard aussi
royal. Cette couronne est de travetts.. Je vais la redress:er;
puis jouer mon rôle.
(Des gardes entrem précipitamment.)
PREMIER GARDE. Ou est lai rei.ne ?
CHAIU,flON. - Parlez plus bas. Elle iiepose.
PREMIER GARDE. César a envoyé·•••
CHARMION. - Un messager trop lent.
(Elle applique mi aspic a; son bras.)
Allons, dépêche-toi ; ah ! je te sens un peu ...

•

�428

LA N0UV LE REVUE FRANÇAISE

PREMIER GARDE. - Approchez, vous autres. Ah ! il y
a du mauvais. César a été joué.
PREMIER GARDE. - Dolabella vient d'arriver; appelez-le.
PREMIER GARDE. - Qu'est-ce qu'elles ont fabriqué ?
Charmion ! Ah ! C'est du beau travail!
CHARMION. + Du beau travail, et digne d'une princesse, fille de tant de rois. Ah ! soldat .....
(Elle meurt,)
( Entre Dolabella.)
DoLABELLA. - Que se passe-t-il?
SECOND GARDE. - Tout le monde est mort.
DoLABELLA. - César, vos pressentiments se réalisent:
vous venez à temps pour contempler ce que vous
auriez tant voulu empêcher.
(Entre César escorté par sa suite.)
CESAR. - Conclusion intrépide. Elle avait éventé
nos desseins; .sa royale fierté a mis à l'abri sa couronne.
Comment sont-elles mortes? On ne voit pas trace de
sang.
DoLABELLA. - Qui les a quittées le· dernier ?
PREMIER GARDE. r-- Un paysan qui leur apportait des.
figues, dans la corbeille que voici.
CESAR. - Fruits 'empoisonnés?
PREMIER GARDE. - Celle-èi, Channion, vivait encore
à l'instant. Elle était debout et parlait. Quand je suis
entré, el~ arrangeait le diadème sur le front de sa m~îtresse expirée. Elle- s'est mise à trembler, puis soudam
est tombée.
CESAR. - 0 faiblesse héroïque! Si elles avaient pris
du poison on le reconnaîtrait à quelque enflure. A la.

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

429

voir on croirait qu'elle dort; dans une pose d'une g~â~e

si triomphante qu'un autre Antoine serait séduit.

DoLABELLA. - Voyez! là, sur le sein, une goutte de
~ang perle auprès d'une petite ampoule. On retrouve la
même à son bras.
PREMIER GARDE. - Ça, c'est la m'arque d'un aspic.
Et tenez! sur ces feuilles de figue, un peu de bave,
comme celle que les aspics répandent dans les cavernes
du Nil.
CÉ:SAR. - Il est très proba-ble que c'est de cette façon
qu'elle est morte. Son médecin m'a dit qu'elle se livrait
à d'infinies recherches sur la plus facile façon de mourir.
Enlevez-la de cette couche. Ses femmes non plus ne
doivent point rester ici. Cléopâtre doit être ensevelie
près d'Antoine. Aucun tombeau de ce monde ne se sera
jamais saisi d'un couple plus fameux. D'aussi grands
événements frappent d'étonnement ceux-là mêmes qui
les produisent. Mon triomphe sur eux ne me rapportera
pas plus de gloire, qu'à eux leur aventure ne leur rapportera de · pitié. Notre armée leur fera d'imposantes
funérailles. Puis nous rentrons à Rome. Va, Dolabella.
Donne les ordres pour cette grande solennité.
FIN

Traduction d'ANDRE GIDE

\

•

�llEFU!XIONS SUR LA LITTERATURE

R.l?.FLEXI ONS SUR
LA LITTERATURE
MÉMOIRES
Voici quatre liv_res de mémoires lîttér.aires parus à" peu
près en. même temps, et qui sont pour ces jours de vacances
une agréable et reposante lecture : Au t.emps de Judas
de M. Léon Daudet, Souvenirs de la Vie Littéraire de M. Antoine Albalat, Quelques fantômes de jadis de Laurent Tailhade,
et les Souvenirs d'A cti01i Publique et d'Université de M. Louis
Dimier. On me dit qu' il y en a d'autres sous .presse. Les
mémoires des gens de lettres donnent en rangs serrés comme
naguère les mémoires de combattants et même d'a1u:is. Le
public s'est lassé des der,niers parce qu'il trouvait que c'était
toujours la méme chœe. Le jour prochain où la douzaine
actuelle des premiers sera achevée, il pourra facilement
trouver là aussi des traits communs, qui le lasseront peutêtre. Mais il aura tort d'être lassé.
!)'abord parce qu'il y a: tout de même une différence.
La ressemblance entre les récits de guerre, écrits par des
débutants dans la -çie littéraire, ou dans la vie militaire, et
presque toujours dans toutes les deux à la fois, venait en
partie de ce que le lecteur ignorait à peu près leur vie
passée, ne les voyait que sur une scène contemporaine où
tous se groupaient en deux ou ttois types, et, -à l'intérieur
do ces types, se distinguaient mal les uns des autres . Ce qui

43 1

nous individualise c'est notre passé, c'est notre ensemble
de mémoire et d'habitude. Ce qui nous soustrait plus ou
moins à ce .passé appauvrit plus ou moins notre individualité, quitte à devenir plus tard, incorporé à aotre
mémoire, un élément qui l'enrichit. Et ,c'est pourquoi, pour
avoir l'iIJ,1:tge vivante et originale des fortes destinées individuelles qu'a fait naître notre guerre, il fa.ut attendre le
temps dela mémoire, le temps -des mémoires, celui des Coignet
et de-s Marbot, des Ségur et des Chateaubriand. Ce passé~ que
nous voulons sentir incorporé à des mémoires et que les livres
de guerre oe purent comporter jusqu'ici que fm-t peu, il est au
contraire l'élément d'où émergent naturellemendes souvenirs
d'une vie littéraire. Ceux- ci 0llt pow atmosphère les années
de la vteill~se ou de la maturité descendante. Ils sont écrits
par quelqa'un qui a un passé, et, surtout, à la différence
des souvenirs que nous donneront les Marbot ou les Ségur
de demain, ils sont écrits par des gens_dont nous conn~ssons le passé : leur passé d':rnteur se double de notre passé
de lecteur, du passé que nous leur apportons comme lecteurs de leurs œuvres et qui, nous mettant de plain-pied avec
eux, nous fait aborder les souvenirs ùe leur &lt;rie littéraire en
portant, derrière nous, cette même vie littéraire dans nos
s~uvenirs. Ils partage11t ce privîlège avec les hommes politiques, qui ont vécu comme eux en public, et dont la vie
~t incorporée à œlle du public., &lt;le sorte que (par une illusion à laquelle je viendrai tout -à l'heure) nous attendons les
mémoires d'un Talleyrand ou d' un Clemenceau avec la
même impatience et les mêmes espoirs que ceux d'un
Sainte-Beuve ou d'un Renan.
Et puis, pourquoi les traits communs 4ue nous trouvons
néœssairement entre . lei; divers m.émoi:ç.es de la vie littéraire
tout aussi bien qu'entre les aix;ndants mémoires di la vie
mi~tairè nous s;_raient-îls une raison de lassitude plut~t
qu une source d mtérêt? Ces traits communs nous con-

�43 2

1
1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

&lt;luisent à connaître un genre commun, à réaliser une Idée.
Ils ne s'étendent pas au style, puisque chaque auteur aborde
ce genre de récit avec son style propre, et même avec ce
qu'il y a de meilleur et de plus original dans ce style propre ~
il est presque sans exemple que les mémoires d'un auteur
ne soient pas la partie la mieux écrite de son œuvre, de son
œuvre en prose s'il s'agit d'un poète. On citerait aussi
bien ici Rousseau que Marmontel, Cha~eaubriand que
George Sand, les Confidences de Lamartine que les Cboses .
Vues de Victor Hugo. Pour parler des livres d'aujourd'h1ii,
la différence entre le style pittoresque et savour,eux de
M. Léon Daudet dans ses mémoires et le style plus terne
de ses romans est frappante. Le genre des mé.moires dégage
donc chez un auteur l'originalité de style, probablement
parce que, le style étant l'homme et la vie de l'homme,
l'œuvre la plus consubstantielle à l'homme et à sa vie fournira au style son élément le plus naturel et son aliment le
plus riche. (Donnons d'ailleurs du jeu à cette idée et mettons-la au point en nous rappelant l'exe"mple apparemment
contraire de Flaubert.) Des mémoires n'ous laisseront donc
facilement, par leur forme comme par leur fond, une
impression d'humanité originale. Cela n'empêche pas que
les mémoires des gens de lettres, en se pressant les uns
contre les autres et en se laissant comparer les uns aux
autres, ne tendent à esquisser des traits généraux et à dessiner le visage d'un portrait composite.

L'image générique qui se dégage à première vue des
quatre volui;nes que j'ai ici sous les :Yeux serait peut-être
ce).le d'une danse du scalp. Tristan Bernard et Pierre
Veber rédigèrent autrefois un petit journal qui se publiait
comme supplément à la Revue Blanche et qui s'appelait

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

433

le Chasseut de Chevelures, déformateur du réel et informateur du possible. Je songeais à ce triple titre en lisant les
petits mémoires de MM. Daudet, Dimier, Tailhade. Le
divertissant est même que, les Animaux malades de la peste
figurant dans une actualité éternelle, le plus vitupéré des
quatre pour sa férocité s'est trouvé M. Albalat .qui m'a paru
généralement assez plein de sympathie pour toutes les
figures qu'il évoquait. A voir l'émotion soulevée par son
Moréas, je m'étais attendu à trouver, en ouvrant le livre,
sur l'auteur des Stances l'équivalent des pages anciennes de
M. Daudet sur le vicomte d'Avenel ou de Laurent Tailhade
sur Jean Rameau. M. Albalat nous laisse bien entendre que
Moréas n'était pas un puits de science, qu'il ne se targuait
pas - et avec raison - de modestie., et qu'il n'était pas
venu d'Athènes expressément pour disputer à M. de Coislin
le titre d'homme le plus poli de France. Mais il salue en lui
un très beau poète, il nous montre d~rrière ces dehors en
somme pittoresques et qui ne faisaient de mal à personne
un homme résigné sous une vie d'ennui, ayant des coins touchants de tendresse dans le cœur et qui s'avança vers la
mort dans un rythme de style antique. N'oublions pas qu'il
n'y, a rien de plus insipide que les vies de saints laïques et
que ce fut une dure destinée pour Descartes et Spinoza
que de laissser derrière eux à 'nous conter leur vie deux
hagiographes aussi confits que Baillet et Colerus. M. Paul
Arbelet, qui vient de commencer une monumentale et parf~it~. biographie de Stendhal, ne se croyant pas obligé
d écnre une vie de saint Stendhal, M. Souday s'est étonné
et presque scandalisé de voir un homme qui passe pour
Stendh~lien « débiner le patron». C'est être précisément
u~ vrai stendhalien que se tenir en garde contre le patron
lUI-même, et ceux qui, après nous, nous représentent avec les
passions, les ridicules et le~ petitesses qui font leur partie
dans presque toute existence humaine, ceux qui lèvent nos

�434

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE t

masques et dégagent de nous des figures qui étaient bien en
nous, mais ,que l'optique de ~otre temps ne permettait ni à
nous ni aux autres d'apercevoir, ceux-là. sèment sur notre
tombe Jes ch.oses après ·tout vivantes, qui valent parf.ois
mieux. que l'eaù bénite et les marbres funéraires. Pierrot
dans une comédie de Théophile Gautier rédige aiµsi sa
propre épitaphe :
Il ne fit rùn qui vaille
Et vécut st1,ns remords en parfaite canaille ...
C'est plus original que bon .fil.s, bon époux,
Bon père, et c12iera, comme les morts sont taus.
.

.

Je veux d~re que le diable porte sa pierre à Dieu, et que
les ennemis d'un grand écrivain, après sa mort, ne mordent
pas précisément sur du granit, mais, à la fawn des ea11x
courantes, sculptent le granit qu'-iis rongent. Le livre de
Sainte-Be11ve arendu en somme service à Chateaubriand, le
Jaumal des Goncourt à Sai.n.te~Beuve, Edmond Biré à Victor
Hug-o. Si le lecteur sait mettre au point ces réquisitoir,~s
et en tirer la substance utile, il les voit qui jettent d1;1 bois
humain dans la flamme du génie, croyant l'obscurcir et l.a
nourrissaut.
. Toutes ces rai~ns, qui ne vont pas s~ns quelque sophisme, consoleront peut-être l'écrivai.n d'occuper parmi
les artistes ,certaine pla~e privilégiée; peut-être ·réellement, peut-être à rebours. La biographie des grands
peintres oll d.es .grands musiciens nous est présentée généralement sous les espèces d'une louange continue. Leur
génie constitue une. présomption de grandeur d'âme ; o~
s'attaque, suivant les fiuctuatîon.s du goût, à leur œuvre,
mais point à leur vie, qui ne s'écrit guère qu.e sur un
ton d'indifférence ou d'apologie, Il n'en est pas -de même
de l'écrivain, surtout depuis le xvme siècle. Voltai.l"e,
Rousseau, ·Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Musset,
Vigny, Balzac, -ont eu à subir un jugement des mo.rl$

WLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

435 f

rigoureux, ils ont passé devant le juge .d'in-stru;tion d'outretombe., ils y sont enoore. Et c'est ~'abord que la: plupart d'entre eltX ont e:u le tort d'éc.rirn leur pam;,ryrique,
un paé,gyrique qui appdait une réponse. Mais c:'.est ensuite et surtout q.ue les écrivains sont jugés par des écrivains, par d:es confrères. C'est que, depuis ie x.vrne siècle,
il y a une société d'hommes- de. lettres, 11ociété ju.SBu'à.
un certain point autonome, et qui, à hi. diffërence des
autres confréries, ne &lt;arrête pas aux vivants, mai:s s'incorpore des morts, !es engage dans -ses luttes intérieures:
un peintre peut regretter le rôle de David ou d'ingres
dans la suite de la peinture, mais jamais il ne professera
contre l'un ou l'autre cette sorte de hain.e professionnelle
que tels de nos écrivains, de nos cri-tiques d'aujourd'hui
témoignent contre Rousseau ou. Chateaubriand, SainteB.euve ou Baudelaire. Il y 4 là un ordre d~ goû.ts et
d'antipathies, d'.apologies-ou d'invectives, qui parait appartenir au monde de la politi~ue plutôt qu'au monde de
l'art et qui rappelle les combats sur les noi:ns de Danton,
de Napoléon ou de Guizot. Et comme le plus grand nombre de œs écrivains ont, par eux-mêmes ôu leurs di.scipks,
?n _pi~d dans la politique, les haines propres au genus
imtabile et le'S haines naturelles à,la politique se coniuguent
pour former une atmosphère orageus.e.
~ès lors on ne s'étonnera pas de voir les quatre livres
qui nous occupent suivre uae voie largement frayée par
les confrères antérieurs. Désiré Nisard ,a eu la franchise
d'i~titulet des souvenirs de ce genre .tEgri somnia ( ce qu'un
pent garçon étourdi traduirait avec divination par songes
dJun aigri) ; Mnime du Camp, dans ses itttéressants Souvenirs littéraires, nous en avait donné un bel échantill.o-n
et encore ces Souvenirs imprimés n.e sont-ils qu'un passe~
tout-grain derrière lequel existent, re.-OOllV'ertes à la Bibliothèque Nationa.ie par des toiles d'araignée qui seront un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jour séculaires, des bouteilles mystérieuses auxquelles son
testament nous défend de toucher. Et les mémoires au
jour le jour des Goncourt, leur destinée posthume... Si
les historiens futurs s'rssayent à une psychologie des gens de
lettres d'après les mémoires que les gens de lettres ont écrits
les uns sur les autres, cette psychologie ne pourra manquer de
donner un. tableau peu avantageux de ,la corporation. Mais
enfin ce tableau serait vivant, et tous ces livres sont bien
des livres vivants. Comparez-les aux exceptions. La plus
intéressa_nte de ces exceptions est pr,obablement fournie par
les Mémoires, si ag.réables à lire, de Marmontel, qui n'ont
rien de féroce, et ou se développe, avec une facilité heureuse qui n'a d'égale que celle de la carrière même de
l'auteur, la vie d'un homme de lettres arrivé, favorisé par
les circonstances et ingénieux à solliciter cette faveur. Or ce
' ton de sincérité touchante, qui ouvre si facilement le cœur
du lecteur dupé, dissimule un adroit hâbleur, aussi aisé à
percer d'ailleurs que ce roi des menteurs qu'est Benvenuto
Cellini. La part du mensonge conscient dans les inexactitudes
de Chateaubriand, de Lamartine, de Hugo sur eux~mêmes
fait aujourd'hui en.core un problème psychologique qui n'est
point simple. Mais lorsque l'auteur de mémoires est violent
et passionné, lorsqu'il a toutes-les chances possibles de nous
tromper à moitié, îl nous donne raremei:it une impression de
mensonge. Les portraits dessinés avec tant de verve
M. Léon Daudet nous présentent ses ennemis et ses amis tels
sans doute qu'il les voit réellement, et cette réalité de sa
vision est après tout une réalité. 11 en est de même de ceux
de Tailhade. Il y a là un génie de déformation supérieur
à celui du caricaturiste Rouveyre, mais de même ordre.
Le caricaturiste, il est vrai, sait qu'il n'y a pas- de visage
humain d,oni on ne puisse extraire sori schème de laideur ;
même dans une irréprochable figure adolescente, il indiquera
Les lignes de fracture par lesquelles demain l'effondrera.

par

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

437

Mais !'écrivain, moins lesté par la matière, réserve ce genre
de déformation à ses ennemis et croit peut-être de bonne
foi qu'eux seuls en sont susceptibles. Pour lui l'inimitié
est un principe d'art : Facit indignatio versus, au lieu que
l'indignation n'a jamais fait œuvre d'architecte, de sculpteur
ou de peintre.

* *
De sorte qu'un auteur de mémoires a généralement un
pied dans l'art littéraire, un pied dans un tumulte à figure
politique et qui se confond souvent avec la politique ellemême. A moins d'y être poussé par une vocation particulière
et de n'écrire guère que cela, comme Retz et Saint-Simon,
aucun des grands auteurs du xvrr• siècle n'a écrit ses Mémoires. Ils ne pensaient rien avoir à dire d'intéressant, au
contraire d'un Sully, d'un Richelieu, ,d'un Pomponne, d'un
Torcy, même d'un Louis XIV qui jugeaient utile que l'expérience de leur vie fût enregistrée pour leurs successeurs ou
leurs descendants. Rousseau, le premier après saint Augustin,.
intéresse l'humanité.à la vie d'un homme qui n'est rien
qu'un homme, - pas même d'un homme de l~ttres, puisque la seconde partie des Confessions, écrite tard, ne rentrait
pas dans le plan primitif et reste , bien inférieure à la première. Mais Rousseau est entraîné pendant sa vie et surtout
après sa mort, par le poids d'une réalité politique, il en est
captif, et presque tous les écrivains qui après lui ' ont écrit
des Mémoires ont mené plus ou moins une carrière mixte
de politique et de littérature, ce qui ne les disposait pas
tout à fait à la sagesse et à l'égalité d'âme. De nos quatre
mémorialistes, deux, MM. Daudet et Dimier, sont des militants de l'Action Française, L.aurent Tailhade appartint à la presse anarchiste, socialiste ou socialisante. Le seul
qui n'ait rien de politique, M. Albalat, est aussi le plus.
modéré.

�LA NOUVELLE .REVUE FRANÇÂISE

L'intérêt de tous ces livres de Mémoires nous laisse
donc croire d'abord que la littérature a été ici heureu/sementfécondée par la politique. Et cela est sans doute vrai,
mais' dans des limites qu'il est curieux de marquer. La littérature de mémoires est extrêmement abondante, en France,
pour des raisons de psychologie nationale et littéraiie assez
évidentes : aucun pays n'offre une suite de mémoires,
une permanence de durée humaine aussi compactes. S'_il
en existait une bibliographie spéciale, on verrait que les.
mémoires des hommes politiques y tiennent la plus grande
plaae, et ensuite ceux des militaires, des femmes, des
hommes de lettres. Or tous les mémoires français qui
ont une valeur littéraire se trouvent dans les trois dernières catégories, et la H_emière, la plus riche èn noms
illustres, ne fournit que des livres d'une importance historique considérable, mais d'une valeur propre médiocre
ou nulle. Les hommes politiques ont eu plus que les autres
la coutume ·d'écrire leurs mémoires, et plus que les autres
ils y ont échoué.
Cela ne date pas d'aujourd'hui. Deux des personnages
les plus origina\ll1. de Phistoire politique romaine, Sylla et
Auguste, ont rédigé lems mémoixes. Plutarque avait les
premiers sous les yeux. et Suétone les seconds. Aucun
ancien ne leur a attribué de valeur, et ils ont dü se perdre
assez tôt. Les, deux livres de mémoires qui ~omptent dans
la littérature anc.ienne sont des mémoi1es militaires, l'Amr
base de Xénophon et les Commentaires de César, d'où César
a eu soin d'éliminer sa vie politique pendant les deux
guerres, ce qui, à la fois, donne au De Bello Galliœ
sa pureté de médaille et brouille les plans du De BeJ"1
Civili.
En France, les plus grands noms de }a politique se
trouvent sur les mémoires les plus ternes. Je laisse. de,
côté les singuliers Mémoires, écrits à la seconde p'ersonne

lÉPLEXIONS SUR. LA LITTEllA TURE

439

du pluriel, où Sully se fait rawnter sa vie par ses secrétaires. Mais si le Testament Politique de Rièhelieu reste
une œuvre attachante et forte, ses Mémoires sont à peu
près illisibles pour qui n'y cherche pas un intérêt historique. Seuls a11SSi les historiens lisent les innom\Jrables
Mémoires d'hommes politigues publiés' dans les Documents
inédits et la collection de la Société de fHistoir'e dt France.
Les mémoires de Frédéric II et de Napoléon sont, comme
ceux de César, presque tous militaires. On sait quels espoirs
firent naître les Mémoires politiques de Talleyrand, et
quelle désillusion suivit leur publication. Les Mémoires
que Guizot et Emile Ollivier ont consacrés ayec complaisance à leur vie politique sont aussi gibier d'historien et
d'historien seulement. Je ne sais quelle bizarre destinée m'a
~ait lire un jour les Souvenirs politiques d~ M. de Freycinet:
d~ portent presque tout entiers sur la cuisine parlemet1tarre et sont certainement inférieurs à ceux du cuisinier
Carême.
Un grand homme politigue ou simplement un homme
politique qui a occupé une position considéraple nous
donner.a de médiocres Mémoires. Mai.s un ho~e qui a
essayé .1:1 vie politique, et qui y a éc4ou:é, un raté de
la. politique, en écrira parfois d'e.u:ellentg,. C'est le ,cas
du cardinal de Retz. N'est-cé pas aussi, sur un plan
monumen~al (Hsez le livre d'Albert Cassagne) celui de
~~teaubnand? Aluis d.e Tocqueville, dans ses Souvenirs
51 Intelligents, n.ous montre nées des mêmes racines sa
lu~dité devant la polhique et son incapacité d'en faire
acnvement.
Les mémoires de la vie militaire forment, au contraire
~e ceux de la politique, un des beaux fleurons de notre
li~érature de Mémoires, avec les Villehardouin et les Joirrvi~le, les Monluc et les Marb~t, et tant d'autres qui n'ont
fait que raconter sincèrement et naïvement leur vie. Au-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tant que dans la littérature épistolaire _les fe~mes ont
triomphé dans la littérature des mémoires, q~1 ne so~t
qu'une correspondance à l'adresse de la postérité, depuis
fadame de Motteville jusqu'à Madame Roland et à Madame de Boigne. Quant aux gens de lettres, depuis Rousseau,
ils nagent là dans leur élément.
.
. ,
Certainement tout cela a ses raisons et 11 n ~st pe~têtrc pas bien difficile de les dégager. Les ~émo1res du~
grand homme politique pourraient être de tr?1s s?rtes, av01~
l'un des trois genres d'intérêt : un intérêt histo~q~e, c~lu1
de l'histoire prise à sa source, contée par ceux _qui I ont faite,
_ un intérêt de narration el de psychologie, le t.-ibl~au
de la société, de l'humanité qu'ils ont connues, - un 10térêt d'analyse intérieure, l'eI.posé à la Roussea~ ~t à la
Chateaubriand de son être par un homme de ge~tc. Aucune de ces trois éventualités ne s'est jamais produite, sauf
une fois la dernière, exception qui confirme la règle.
Pour qu'il fit sa propre histoire, il faudrait qu'un homme
d'Etat eût des qualités d'historien, , les él~vât _même à la
deuxième puissance comme qualités d auto-h11stonen: Or ~ela
ne s'est jamais vu et il y a U quelque chose d assez. _singulier•
Un lieu·commun très ancien et apparemment très év'.dent v~~t
que l'histoire soit l'école des hommes d'Etat. Mais ils o~t tait
en général l'école buissonnière. M. Lloyd, G~orge, q~1 est,
dit-on, l'homme d'Etat le mieux doué d au1ourd hui, est
connu pour son ignorance en cette matière, et pou~ ce record
d'avoir attribué la victoire de Trafalgar aux navires de _la
reine Anne. Mais cela, ce n'est que de l'anecdote. La vénté
est que le sens politique et le sens historique vont mal :~scm·
ble ne s'accordent qu'en un certain point intermédiaire de
médiocrité commune comme chez. Thiers et Guizot. ~r~ba•
blement l'histoire demande un sens du passé, la poh~1que
un sens du présent et de l'avenir ; l'historien tend à :~•r 1~
événements sous un aspect de répétition, l'homme politique a

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

en épouser de l'intérieur, en artiste, la vie imprévisible ;
l'historien homme d'État sera porté à composer sa conduite comme Voltaire composait ses vers tragiques avec des
centons de Racine ; l'homme d'Etat historien sera aussi
gauche et aussi dépaysé pour écrire sa propre histoire que
l'eût été Victor Hugo pour rédiger une analyse critique du
Satyre ou que l'était Rodin pour « expliquer II ses marbres.
Pour qu'il fît, comme Saint-Simon, un tableau des groupes
humains parmi lesquels il a vécu, il faudrait que l'homme
d'Etat les eût connus, comme Saint-Simon, de façon libre et
désintéressée. L'art, la « finalité sans fin 11 est à ce prix. Mais
il les a connus au contraire de façon pratique, pour s'en servir. 11 n'est homme politique que parce qu'il est capable de
l'effort d'abstraction qui d'un homme complet et vivant lui
fait isoler et considérer un seul ressort, celui qu'il peut
incorporer à l'armature de l'Etat. C'est la grande force d'un
Richelieu ou d'un Napoléon. Richelieu était probablement
très sincère lorsqu'à son lit de mort il répondit (si cette
légende est vraie) à la question de son confesseur: « Pardonnez-vous à vos ennemis? - Je n'en eus jamais d'autres
que ceux de l'Etat. ,, li en était arrivé à voir les hommes
sous la catégorie des services qu'ils pouvaient rendre ou des
&lt;lommages qu'ils pouvaient porter à l'Etat. Mais si SaintSimon eût vu ses amis et ses ennemis sous cet angle, il n'eût
jamais écrit ses mémoires. M. Léon Daudet nous fait sourire
quand, dans la préface d'un volume de Souvenirs où ses ennemis privés comme M. Jean Aicard et M. Hanotaux sont
copieusement arrosés de prose pittoresque, il déclare n'avoir
en nie dans ses exécutions que l'intérêt de la chose publique. A la Muse robuste des Mémoires on pourrait adresser
les jolis vers du vieux Martian à sa fille dans la Pulchérie de
Corneille:
Pour l'intlrêt public rart111ent 01i soupire
Si qutlque ennui secret n'y mile so,i martyre ;

�LA NODVELLE REVUE FRANÇAISE

L'un se cachB sous raut,·e d fait un fauxklat,
Et fanirm, à t 0111, dgi, on nz plaignit rEtat.

Enfin si les Mémoires d'hommes politieiue'S ne nous offrent
pas d,avantage le tableau d'une vie intériew-e, c'est que le
sacrifice de cette vie est puur eux l'un de œux que demande.
le service de l'Etat. Comme dit Renan, ils ne font pas oraison. Il y a 'lillle exception app-arente, puisqu'un des chefsd'œUVTe de la vie intérieure a été réalisé i Rome par IIID des
maitres du monde. Mais il étaiit Tése.rvé à Marc-Aurèle de
donner exactement l'exemple contraire à ce qui œnstitue
chez un roi le plus haut sacrifice qu'il puisse faire à l'Etat :
le sacrifice d'un fils, tel q-ae Pierre le Grand l'offrit à son
œuvre. La luciàité intérieure de l'auteur du livre A moimême et l'aveugleinent politique du-père de Gommode s'opposent comme dans une toile ae Rembrandt avec une vérité
éternelle.
Et pourtant les hommes politiques ont écrit volontiers des
· mémoires. Mais si ces mémoires sont mauv~is, c'est un peu
parce qu'ils appartiennent à un genr.e qu'on pouuait_a:ppeler
les mémoires d'avocat. Leurs mémoires sont des plaidoyers,
des œuvres pr.agmati.ques destinées à les défen:dt'e devant la
postérité . Oe là ks -vices de ~éformatio~ '2.S:11cieus~ e,t ~utes
les plaies ide la prose avocassière. Les Men1~re:s :ur l~tst~ de
1tum temps que-Guizot rêdigea dans sa retraite, l Emjnre Ziberai
moitié histoire moitié mémoires d'Emile Olliyjer, toute cette
lî.ttéTatare de limogés n'est point en état de grâœ pour réaliser des chefs-d'œu1,1re. Ces apologies doi:vent êtr.e prises en
la flamme vivante du . discours, comme ce fut le œs de
Démosthène dans le Discollr! mr la Courorme., de Guizot luimême d,ans la séance parlemenmtre du ]'ai üé à Gand ! Mars
lorsque le plus grand avocat qui ait existé voulut écrire ,des
mémoires de ce genre, il ne pu,t s,e rendre .à iui-même le service qu'il avàit rendu à Murena et.à Milon; aousn'avons pas'

RÉFLEXIONS SUR LA. LITTÉRATURE

443

ses mémoires en vers sur son consulat, parce qu'ils se sont
effondrés sous les huées de l'antiquité.
Toutes ces 'réflexions n'ont empêché de parler comme ils
en valaient la peine de quatre livres pleins d'expérience et de
renseignements. Je voudrais qu'on les ltlt, et surtout qu'on
sût les lire, ce à quoi ces généralités ne nuiront peut-être
pas. Si par exemple vous -apprenez dans les Souvenirs de
M. Dimier que Brunetière « ne fut qu'un sot » et qu'Etienne
Lamy « avait l'air d'une büche et ne valait guère plus »,
retenez d'abord que ces deux catholiques furent les adversaires politi4ues de l'auteur sur la question du ralliement.

Homo bomini lupus, femina feminm lupior, clericus ckriro lupis-

sirnus, macaronisaient les goliards du moyen-âge. Et c'est la
bonneviaude rouge'dont se nourrissent de bons Mémoires. Retenezensuite que tous deux sont vus d'un cabinet dir~torial où
étaient refusés - peut-être pour les mêmes raisons politiques - les articles d'art, d'ailleurs fort bons, de M. Dimier.
Etienne Lamy ( que j'ai connu comme un fort galant homme
spirituel et g,li) fit sans doute ce jour-là à M. Dimier visage
de bois : c'est manière en effet d'avoir l'air ,d'une büche. Le
plaisir qu'on éprouve à lire des mémoires passionnés ( on ne
~parera plus de Saint-Simon les notes de l'édition Boislile)
,,ent en partie de ces exercices de traduction.
ALBERT THIBAUDET

�NOTES

NOTES

.
E DE STENDHAL' par Paul Ârbeld
LA JEUNESS
(Champion).
.
donné sous ce

,
s :ut pas encore
,
Je m'étonne qu on ne ~oud Stendhal » une vie de Napotitre : « Un contemporatn e Au reste ~ous avons de quoi
léon. Cela viendra, sans do~t~- livre sur Stendhal, où il
tromper notre attente : vo1c1 un
n'est parlé que de Stendhal.
.
.étude . ·1e ne l'ai pas
os livre avec mqui
'
.
J'ai ouvert ce gr
6
&lt;Yes se lisent sans ennui, et
terminé sans regret. Ces. ooLpagu·1et exige un tel effort, le
r
désirer la suite. e s
. d
nous iont
. "fi M Arbelet a entrepns e co
mérite de l'auteur le 1ust1 e. . é 'te n'est pas mince
' r Beyle . sa r USSI
prendre et d ex~ iquer . elle est incomplète ; il fallait s'f
Elle n'est pas mmc~, mais
t de façons d'expliquer Ull
mme il y a autan
' d'
atten dre. Co
.
,1
d'hommes à l étu ~r,
caractère, et de le 1uger' qu I y ad M A.rbelet soit défi.,
d'
ue l'ouvra&lt;Ye e ·
on ne peut pas ue q .
.t&gt;
t Mais il y a toujou
.
'il sOlt conva10can •
•
ni tif, 01 surtout qu
l' . '10n d'un homme inst
1
t à discuter op 10
plaisir à co?11a 1:e e r ent et fin, et qui écrit agréablemen
de son su1et, m_tel ig
. le ue M. Arbelet, dans u
D'ailleurs il est bien re~arqu,ab q e digression : c'est to
si longue étud~, ne se livre ~ :~~::e ramène à lui ; il n'
jours Beyle qut est en ~c::; ~ues généralei sur la littératulCf
pas un prétexte vague
ue développent volontiers, aut
la société ou la mora e, q

t

345

d'un trop maigre sujet, des auteurs abondants. Cependant,
M. Arbelet ne se pe~d pas non plus dans des niaiseries affligeantes ou d'encombrantes inutilités. C'est une âme, sa formation, ses manifestations, qu'il étudie. Il le fait ayec beaucoup
de subtilité, de méthode, d'intelligence, après de nombreuses
recherches ( dont il jette la substance en notes, nous débarrassant ainsi de ce pesant appareil d'érudition qui, chez tant
d'auteurs, transforme un livre littéraire en une mosaïque de
fiches ).11 m'a convaincu qu'il avait beaucoup de mérite, mais
non pas qu'il avait raison.
Ecrire un line d'analyse, c'est interpréter les faits d'observation, pour en expliquer l'origine, et pénétrer ainsi l'âme
qui les a inspirés ; puis, cette âme, il faut la juger. Mais
plus l'analyste est délié, plus il découvrira de raisons possibles, vraisemblables, aux actes qu'il observe, sans pouvoir
décider, s'il est sincère, laquelle fut le mobile véritable ; il
choisira, s'il veut décider cepe.ndant, celle qui cadre le
mieux avec son impression générale. Cette impression générale est antérièure à l'analyse, au raisonnement ; elle est,
pour une grande part, une affaire de sentiment. Ainsi, le
jugement est porté avant l'examen sérieux; et l'analyse, qui
est proprement, si j'ose dire, un raisonnement d'imagination, puisqu'elle s'attache à édifier des hypothèses logiques, se résout par le sentiment, quand il s'agit de faire un
choix, car l'expérience lui est interdite, s'il s'agit, comme
c'est le cas, d'examiner du passé. C'est ce qui explique les
jugements contradictoires portés sur tous les hommes qui
ont eu le périlleux honneur d' intéresser la postérité. C'est ce
qui explique aussi pourquoi tant d'écrivains d'analyse, capables de construire dans leurs livres, avec exactitude et jusque
dans les détails, des personnages nuancés, se sont révélés,
dans la vie, de médiocres observateurs, je veux dire trop
subtils et trop riches en explications, par conséquent trop
incertains, pour pénétrer la vérité des caractères. Ou bien·

�446

/

LA NOBVELLE REVOE FRANÇAISE

ils jugent avec leur sentiment, trouvent lllle . raison q~i les
satisfait, et ~Y tiennent, prenant pour la vénté le vraise,mblable qui leur agrée. Ce fut le cas de Stendhal, qui n est
-vraiment lucide que pour observer les mouvement:. d: son
âme propre et des âmes à sa ressemb~ance, patce qV, 11_ s examine avec sincérité, pou1 se connaitre, et sans souci ~e se
juger ( donc sans être porté à dissimuler ses fa~e~, ou a ~es
excuser); quant à la connaissance des au:res, 'r,11 n, ont ~0111t
}'heur de lui agréer, ou bien il )a néglige, sils l ennuient,
ou bien, s'il les déteste, elle se résout dans un jugement
simpliste, sommaire, aveugle, et sans appel.
.
M. ATbelet donne dans le même travers, mais, chez
il est plus aimable. Quand on consacre six cents pages a la
seule jeunesse d'un homme, on ne peut. se déf~nd~e d'un
certain sentiment pour lui, ni, par la suite, de 1ust1fler ce
sentiment. Du moins cette indulgence n'est pas cherchée ; et
i1 hri sera beaucoup pardonné pom cela. Non que M. Arbelet
épouse toutes les passions de Beyle, ou, S;Î l'on v~nt,_de
Henri Brulard ( car c'est la vie de Henri :Brula:d, qm ~aturellement lui sert de source principale). Il cT01t a sa sincérité ; mais le sachant passionné, il doute si ses sentiments
sont justes, et même s'ils sont vrais.
.
Les sentiments de sa jeunesse, Stendhal, en les ressuscitant, ne se les rappelle pas seulement, il les éprouve à nou+veau. Le vieux consul se remet, si i'ose dire, &lt;1 dans la peau.,,
de l'enfant qu'il fut, et, grâce à une mémoite aiguë, et à .u~e
r.mcune tenace cette réminiscence devient une revrv1scence. C'es1 là 'te curieux de son cas, et ce qui explique
l'importance qu'il attache à des enfantillages. Et, s'il l~
ressuscite avec une telle flamme, c'est que, s'ils ont depuis
changé d'objet, ses sentiments n"ont pas changé dé nature~
s'appliquant à nouveau sur leur objet_ancien, ils n'?nt pas a
-se modifier pour le ressaisir ; l&gt;ien mieux, la réflex10n, et le
jug_ement, n'ayant jamai:s eu de prise sur l'âme passionnée de

:m,

NOTES

447

Stendhal, ses haines ou ses aifectlons d'autrefois lui semblent toujours justifiées, et son aveuglement persiste. Un
seul élément s'est modifié : cette sensibilité, voilà un demisiècle qu'elle s'irrite, qu'elle se développe dans le s.ens de
la misanthropie·, de la rancune, de l'aigreur ; les impressions
d'enfance, ressenties- à nouveau, le sont dans. le même sens
que jadis, mais avec un excès qu'elles n'ont point connues,
et que le vieillard se plaît encore à exagérer. Henri Brulard
nous. semble l'enfant le plus perYers., le plus haineux, le
plus irrespectueux, le plus ardent, lé plus rempli d'idées
fausses, alors qu'il s'attache surtout à. nous persuader, dans
son â~e mûr, qu'il a été tout cela, qu'il met s.a joie à dépiaîre
et qu'il se révèle ainsi un vieil homme très -rancunier, très
peu scrupuleux, très peu tendre, très sensible, et très -irréfléchi. Ce n'est pas, à la vfaité, le portrait qu'e:n trace
M. Arbelet ; le jeune Beyle est moins noir à ses yeux, et
aux nôtres, que dans l'esprit du vieux Stendhal· mais il
dispose, pour le vieux Stendhal, de trésors d'indul~ence. B
nous démontre, par exemple que ce voluptueux amour pour
sa mère, qu'on lui a tant reproché, était un attachement
pur et vif de petit enfant, dont toute la souillure a été
~joutée, dans le but de déplaire, cinquante ans plus tard. Et
il ~ous :onvainc facilement qu'il r?y avait point là un
sad1sn~e d enfant trop précoce ; mais il ne songe pas qu'il y
a là, bien étalé, un sadisme recuit de vieux voluptueux.
M. Arbelet, à vrai dire, ne songe pas souvent à tirer des
conclusions des eneurs de Stendhal et de ses injustices. n
ne les partage pas toutes, mais il les excuse volontiers et
parfo'.s il y trouve un motif de louange ou de réjouissa~ce.
H~n, Beyle haïssait cordialement son père, sa tante Séraph1e, l abbé Raillanne et quelques autres. M. Arbelet ne les
trouve pas si haïssables, et détaille leur portrait avec finesse
bie~veillan~e. _Mais cette_haine l'éme1veille : ·bon petit
œur, il ne ha1ssa1t tant que parce qu'il avait l'âme tendre t

;t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette tendresse de Stendhal est une marotte de M. Arbelet ~
l'origine qu'il lui prête, et la preuve initiale,qu'il en donne,
suffiraient à nous en faire douter. Mais où diable l'a-t-il vue
ensuite ? Nous le connaissons sensible à l'excès, susceptible,
voluptueux, romanesque ; ce sont des qualités qui s'accommodent de la te-ndresse, mais qui ne l'impliquent pas, ni
n'en tiennent lieu. Est-ce la tendresse, ou le sens artistique
et une sensibilité nerveuse qui émeuvent jusqu'aux larmes
cet incroyant buté, et cet anticlérical fa~ouche, devant les
cérémonies religieuses? Est-ce la tendresse qui agite l'âme
de cet ami lointain du peuple, que dégoûtent la saleté et la
sottise, de ce héros de cabinet écœuré par la soldatesque ?
A-t-il même jamais aimé, jamais cherché dans ses successives amours, autre chose que la satisfaction des sens, et la
vaine rencontre d'un idéal romanesque ? Romanesque et
lucide, il espère éprouver la grande passion, et chaque expérience le déçoit, parce qu'elle d~meure inégale à son rêve.
Attaché à l'amour, et non pas à l'amante, il en multiplie les
esssais, parce que, lucide, il dessèche sa passion du moment,
et que, romanesque, il pare la suivante des plus somptueuses couleurs. Et il ne se doute pas qu'une grande passion
suppose un grand amoureux, c'est-à-dire un homme capable
de toutes les illusions, et de tous les attachements, d'un
complet oubli de soi-même, et d'une tendresse infinie. De
toutes ces vertus, il ne J&gt;Ossède que les illusions ; encore ne
lui servent-elles point à parer les réalités, mais à se perdre
dans des chimères, dont il n'aperçoit même pas qu'elles sont
chimériques.
Stendhal n'a pas d'indulgence; c'est la première vçrtu
du cœur. Elle demande beaucoup de candeur, ou beaucoup
de philosophie. Il est naïf, mais point candide; et pour
de la philosophie, il eût fallu une âme plus calme, une
misanthropie mieux fondée (par exemple : les hommes ne
valent pas éher, mais il faut les prendre tels qu'ils_ sont,

1

1

NOTES

449,

louer leurs ~eaux côtés et les plaindre d'être _si laids),
et quelques idées générales. Mais Beyle ne pense pas, il
sent. Ses principes politiques et religieux, nous en connaiss?~s l'origine : il est républicain et anticlérical, à sept ans,
s1 Je ne me trompe, parce que son père, sa tante, son
préce~teur, _qu'il ~:aime pas, _sont royalistes et catholiques.
~F~ut-11 c~o1re 1iU 11 est patnote parce que ses ennemis
mt1roes lui semblent ne ~as l'être_ ?) Le plus grave est qu'il
le demeurera toute sa vie, et pour les mêmes raisons. Et
par~e q~e son sentiment guide s pensée et son observat10n, 11 ne remarquera dans la vie que ce qui le sert : tout
ce ,.que . fo~t de bien les gens qui partagent une opinion
qu 1~ hait, 11 ne le verra pas ; tout ce qu'ils font de .mal lui
servira à re~forcer sa haine, à donner à celle-ci u;e apparence de raison, sans même qu'il se demande si ces gens
q~and ils ~ont le mal, suivent leurs principes ou s'ils le;
~ 10lent; .bien mieux, c'est par aversion de ces gens qu'il
Jugera leurs principes faux. Il déteste les ennuyeux · or les
g~ns ve~eux l'ennuient; donc la vertu est détestable.' Syllogi,sme simpliste, qui formerk le fond de son raisonnement.
Là-dessus, M. Arbelet d'écrire avec admiration : « Aucun
scrupulegênantne l'empêchera de trouver la vérité ni d'oser
1a d"_ire. '.&gt; Il serait mieux de supposer que beaucoup
'
de
p~r~ts-pns gênants l'empêcheront de découvrir la vérité.
~ ailleurs ne la cherc~e pas ; son seul souci est l'analyse,
l e~tends I analyse de sm, ou de ceux qui ressemblent à çe
qu il est, croit être ou rêve d'être, et il faut dire qu'il y
excelle
(enco re ne s,.mqm·ète-t-1•1 pas de la valeur morale
.
ni de port
·
,
er un Jugement,
m• de degager
des conclusions'

!l

générales). Ayant du goût pour l'héroïsme et pour le romane~que, mais dénué du pouvoir de le réaliser, il passera ce
goute ~' écnvant
·
des romans; ses personnages seront héroïques, ils seront romanesques, ils seront vrais, parce qu'ils
seront non pas observés, mais
. imaginés
.
.
par un homme

�450

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSB

logique et lucide, dont les chimères sont irréalisables, mais
précises, et qui se connait bien. Un Julien Sorel, par
exemple, est un homme exceptionnel ; mais il est admirablement fouillé et construit, sans une erreur, sans une
lacune. Stendhal a dû envier ce frère de son âme mais qui
savait vouloir et agir, et qui lui ressemblait en le.surpassant, comme il a dù aimer mademoiselle de la Mole, ou
Mina de Wangel, qui ne l'eu sent d'ailleurs, s'il les eût rencontrées, probablement jamais aimées.
M. Arbelet, comme Stendbal, est un anaJyste subtil, et
limité ; comme lui, il a regard perçant, et des œillères. Il
décompose admirablement un sentiment, et puis il lui donne
un faux nom : l'émotivité devient de la tendresse ; la
révolte, de l'indépendance ; l'esprit de contradiction, une
volonté toute personnelle. Il se trompe, par affection ; mais
sa bonne foi est touchante. li blâme les parents de n'avoir
rien compris à l'enfant, J'aurais voulu l'y -voir ! 11 juge, lui,
l'enfance, après en avoir vu l'épanouissement; mais le petit
bonhomme qui envoie le billet Gardon, qui se réjouit de la
mort de deux prêtres guillotinés, à qui la mort de Louis XVl
cause le plus -vif bonheur, qui fait des scènes à Sérapbie,
et pleure éperdüment devant un bol qui lui rappelle la mort
de son ami Lambert, était bien fait pour inquiéter d'honnêtes gens. Qu'ils n'aient rien compris à Henri Beyle, ce
n'est pas douteux, et c'est fâcheux. Mais cet effroi que leur
inspirent des symptômes alarmants de sécheresse de cœur,
et de sensiblerie, de cruauté, de ruse, d'entêtement et d'irascibilité, n'est-il pas une prudente réserve, plus rare, et peutêtre plu estimable, que cette admiration béate des parents
• qui songent avec orgueil, parce que leur fils se bat tout le
jour avec des galopins : o: 'lous en ferons un militaire ,. et
le voient aénéral, ou, parce qu'il dessine des bonshommes
b
~il
sur le murs: « Il sera peintre "• étant sous-entendu qu
aura du génie ?

NOTES

45 1

. M. Arbelet blâme les parents, mais il se réjouit de leur
ignorance, et de leur stupide système d'éducation. La
tyrannie domestique développe, par son e:i.cès, un vif désir
d'indépe~dance, et la force de la ,;·olonté se développe par
la contramte. Beyle, petite âme tendre, s'il eût été aimé, ne
se fût pas développé : il eût obéi, par amour, et -fôt devenu
un ,bon brave homme d'avocat, bourgeois estimé de Grenoble, et peut-être membre notoire des sociétés savantes du
lieu ; il_ eût, comme son grand-père Gagnon, fait des éloges
académiques. Pour tout dire, « bien éle,é, » il eût été nul.
C'est faire peu de cas de la bonne éducation, et du mérite de
Stendhal. L' a éducation de la haine» (entendez quê c'est
1~ qui h~) l'a sauvé de la médiocrité. Mais l'indépendance
n est pas st bonne, et me paraît bien anarchique, quand elle
s~ réTolte _contre l'autorité, repousse ladiscipline, et, anténeure au Jugement, crée moins une volonté libre débarrassée de préjugés, que des velléités chancelantes, dépourvues d'.enseignement. J'aime à croire que Beyle, élevé par
un maitre ...-ertueox, mais intelligent, et surtout point
ennuyeux, n'eût pas changé de qualités : il les eût seulement
dévelo~pé&lt;:5 dans un autre sens : plus attentif et plus pru• dent, JI eut attendu, pour juger le monde de l'avoir vu,
pour émettre des opinions, d'acquérir des idées générales ·
né ~-ol~ntaire, il eût été plus tenace, et moins entêté, il eû;
moi~s imaginé, plus agi, moins dispersé ses efforts, et plus
réalisé. Et sans doute, il eût moins et mieux aimé. Misanthrope
·
. moms
pr écoce, 1·1 eût été plus curieux et plus
serem. Mais voyez le malheur, cet honnête homme fût
entré à l'Ecole Polytechnique, ou fOt deYenu colonel.
· ous aurions un héros obscur de plus, et un arand écrivain
de m010s.
.
M"1eux vaut cet affreux Beyle, etb que Stendhal .
existe.

a!ors

LOUIS MABTI -CHA'.UFFIER

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*
* *

LA CRISE SOCIALE DE 1848. LES ORIGINES ET
LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER par Pierre Quenti11Baucbart (Hachette).
Pierre Quentin-Bauchart, tué à l'ennemi en 1916, avait
consacré deux volumes consciencieux et complets à la vie
politique de Lamartine. Il se préparait sans doute à écrire
une histoire de la République de 1848 qui, entre \'Histoire dt
la Mo11arc1ne de Juillet de Thureau-Dangin et !'Histoire du
Secon~ Empire de M. Pierre de la Gorce, nous manque encore
malgré les livres estimables de Georges Renard et de Bouniols. Ce livre inachevé, consacré aux origines sociales de
la Révolution de 1848 et à l'histoire de ses premiers mois,
du 24 février au 16 avril, peut passer pour la maquette, assez
poussée sur quelques points, de la première partie.
Elle nous donne de grands regrets qu'une mort glorieuse
ait brisé l'œuvre commenc~e. Certes l'auteur s'il eùt vécu
eût nourri sa documentation et fait une plus large révision
des sources. Mais il avait vraiment ce qu'on pourrait appeler
le sens de J 848, c'est-à-dire la faculté de sympathie avec une
époque assez différente de la nôtre, et qui mérite mieux que
le mépris où on la tient aujourd'hui. Certes la Révolution
de Février fut une faute de ceux qui la firent ou la laissèrent
faire et un malheur pour la France. Mais, après le départ de
la duchesse d'Orléans et de son fils, cette révolution était un
fait accompli, elle appartenait au pays, et l'historien, même
s'il la déplore, ne doit plus s'intéresser dès lors qu'aux efforts
loyaux des hommes qui essayèrent d'instituer l'ordre nouveau. C'est dans cet esprit d'attention généreuse que Pierre
Quentin-Bauchartaborde son sujet. De même il estexcellent
que l'Historre de la Monarcbie de Juillet ait été écrite par un
homme d'esprit et de tempérament orléanistes. Les périodes

à

·.

453

~01t1é contempo:ainés, encore mal entrées dans l'histoire,
do1~~nt ~our être bien comprises être vécues et présentées
de I mténeur.
L'~uteur s'est attaché ici à la crise sociale qui gravite autour
des 1ournées de février. Il eùt sans doute complété son
~uvre par une étude de la crise politique. Mais il donne une
idé~ ~ort nette et fort juste des rapports entre le social et le
po~1bque, des malentendus et du divorce habituel entre ceux
parle,nt l'une _de ces deux langues et ceux qui parlent
tre. C est depws 1848 que )~ connaissance des deux laures, de_ leurs ~nalogies et de leurs différences, la faculté
e traduire rapidement l'une dans l'autre de
. 1
· éê é
.
,
voir es
mt r ts conom1ques sous les doctrines politiques sont deve
une des qualités indispens:ibles ( et fort rares) de l'homm~

f::

:~Ees

Ut.

p·
.
_1~rre Q~entm-Bauchart avait commencé une carrière
~olmque qm promettait d'être brillante. Il avait choisi beueu~eme_nt, avec la République de 1848, l'époque dont les
~nt ts1_asmes ~t les déceptions sont pour l'homme d'Etat
~,pus mstructives. Une des raisons de solidité de I t .
s1ème Républi
,
a ro1d
que est quel 1e a tenu compte des expériences
~~s es échecs de la République qui l'avait précédée. Les deux
. cours de Lamartine et de Jules Grévy à l'Assemblée Cons. du président ont pu mériter
dtituante
d sur
. le mode
. d'él ect1011
e
cvemr
classiques
e
g dï
' n opposant de 1, açon saisissante la
d;n I oqu~nce r~mantique du poète et le bon sens pratique
do p:rsan rança1s devenu légiste. Et cette époque nous a
est~; peut n_ous donner encore bien d'autres leçons. Aussi
l'a t sdouha1ter que l'œuvre d'histoire qu'a voulu réaliser
u eur e ce J'v
· repnse
• par d'autres.
i re soit
.

à

Al.BERT THIBAUDET

�.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
454
LES BUCOLIQUES ET LA COPA DE VIR~E
interprétées en vers français par Ernest Raynaud (Garnier
frères).

Que la justice fût moins exacte~e.nt rendue_ quand les
vieux magistrats consacraient leurs ~omrs à _tra~u1re Horac~,
cela n'est point prou,...é, au contraire. Mais c est une tradition qui se perd. Officier de police'. M. Ern_est Rayna,ud
111 terprète les Bucoliques en vers fr~nça1s. _Poète t1 fut nagucre
couronné de lauriers par les m:uns amies de Moréas, de
Frédéric Plessy et des compagnons ~e l'Ecole R~m~ne. A
ces derniers, à l'idéal littéraire que lw-même sen,t ~ leurs
côtés l'auteur de la Couro1111e des jours a voué une fidélité tr~s
dign;, dont on fut mal inspiré de lui faire un re_proche. Plem
de zèle pour la poésie il n'en déploya ~as m~'.ns en faveur
de la mémoire de Baudelaire et de Verlaine, qu tlsut défendre
en toute occasion.
Sa traduction révèle un grand souci d'exactitude, et de
simplicité, un sentiment fin de la concordance des rythm~s
et des sonorités, dans l'une et l'autre langue. 1Com~e l,Ulmême en prévient le lecteur dans sa préface, il s est smgneusement gardé « des excès de pittoresque et de coule~ » •· ·
des « bariolages de style ... suprême ressource des httéranues épuisées». Pourtant on peut penser que M. Ernest Raynaud atténue et pâlit à l'excès ; l'îma?e et l'épithète c~1ez
Virgile ne manquent ni d'énergie m de couleur .. Il n est
jamais prosaïque. Son traducteur n'évite pas tou1ours le
développement et 1a paraphrase, double écueil fatal au,
alexandrins enclins à voyager par couples.
Tels ceux-ci
... Son geste bérèditaire emplira de merveilles
un mo,uh â IJ1Û so11 plre a Sil diclu des lois
qui ne rendent pas le mouvement lyrique de l'hexamètre
latin:

NOTES

455
Pacatumque regct patriis çututibus orbem.

Mais souvent M. Ernest Raynaud est plus heureux:
PhJ-llis n'a qu'à paraitre, 1111e arerse agréable
tombe et le paysare a repris sa fraîcbeur.

En vérité cette poésie si son,eat imitée défie l'imitation ;
Chénier, quelquefois ... mais sa flûte est plus grèli: et n'a
les beaux sons graves de celle de Mantoue.
Quelques vers de Booz.. Endormi et de la Tristesse d'Ol)'mpio
Ge songe surtout au1: « grands chus gémissants ... &gt;&gt;) ont quelque chose de cette grâce vigoureuse et noble qui pare le
divin poète latin.
ROGER ALLARD

GASPARD DE LA NUIT, par Lottis Bertrand (à
la ~irène).
Après des siècles de philosophie, nous vivons sur les

idées poétiques des premiers hommes. En disant cr: le paradis :1 nous montrons le ciel. Le merveilleu."t abstrait répond
à un besoin trop particulier pour décider en quoi que ce soit
~e nos mœurs. L'A11gelus de .Millet est à cet égard une
illustration préférable à tous les tranux des pense~. Le
rôle ~ue joue dans la croyance le sens esthétique le plus
vulgaire nous console de mille débats inutiles. Une mort
acc1dentclle se traduit bien des années après dans la cam•
pagne par W1e petite croix éle,ée au lieu de la chute. C'est
tout ce que nous voulons saxoir. Le mot révélation ne saurait s'appliquer qu'i ce qui tombe sous le sens : une parole,
~érison. En présence d'un phénomène S1lrlllturel, nous
Deitp_nmons j2mais que le ra..-issement ou la peur. Les plus
iCCptiques d'entre nous habitent une maison hantée. La biologie qui, de nos jours, repousse la généntion spontanée, _
admet d'autres principes aussi peu rationnels. L'histoire se

u?e

�•
6

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

45
» est une de nos
s· « comme d'tI leellepoctc
à
mord la queue. 1
nous témoignons
locutions courantes, c'es: qud~ pafir . vec la partie adverse
bate en nu a
chaque instant notre . d' , l'on voit « un ange descendre,
en gagnant l'observatoire ou é 'lé
les ailes frémissantes, du temp~ t~1 :~ réaction qui dure
.
donné pnse a u
,
Le romantisme a
d'
res présentes et futures .a
e nombre œuv
•
encore et expos
.
0 tient absolument a exterti n sommaire. n
une con damna O
•
1es hommes d'une autre
s· ux qui , pour
d.
miner les ln iens 10 .
. bl qu'à leurs plumes. Je
ère reconnaissa es
0
race, ne sont gu .
d'' . "fiant pour la critique. n
Pense qu'il n'est nen ms1g~L 't à la vue d'une souris. Le
T
e s'évanomssa1
ffi
raconte que urenn
. 'est pas néaliaeable, ne su t
.
uris qui n
o 0
,
Il en va de même,
Pouvou de cette so
l génie de Turenne.
.
1.
pas à exp iquer e_
d oison romantiques. Bienselon moi, du clair de_ lune et / ~e . les machines, le jourtôt les sources du lynsm,e mo er
. être considérées sana
'd'
ront a leur tour
,.
nal quotl ien, ~~ur '
des lus belles découvertes poçémotion. La faillite dune
de l'hystérie, devrait ~ous
tiques de notre époque,
f' h e tendance à générahsrr,
tre une ac eus
1.
d
mettre en gar e con
. ,
d' « état mental hystç.
. d'h . qu'il n y a pas
1
On sait au1our m
.
''l n'y a pas non p US
.
· b' n près de croire qu 1
rique » et 1e suis ie .
Charcot n'avait pas compté avec 1e
d'état mental r~mant1que. .
'oublions pas que, les UDI
don de simulation de_ ses suiets. 1 d qui change toutes les
et les autres, nous suivons une mo e

cell/

être retenu que comme une
A
manière il donnel
date dans l'histo~re de la dhttératud~et_
1.on :orale de la beautL
'ï , ste pas e con i
,
penser ~u i n ex1 mence à s'intéresser à autre chose q~ a~
Avec lui on com
. d . 'bie que le lanaagetnolD'"
d' bstacles. Il est ma m1ss1
o . ) ut
courses o
d difficultés voulues (prosodie ' 4.~
phe insolemment e
·oir danser dans l'obscuna
l'ambition du poète se borne à ~allv Le vœu de Baudewrc•
parmi des poignards et des boute1 es.

saisons.

.

Gaspard de la Nwt ne ?eut

457

« Qui n'a rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale,

'

sans rythm~ et sans rime, assez souple et assez heurtée pour
s'adapter aux mouvements lyriques de l'.ime, aux ondulations
de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? » peut fort
bien être interprété dans ce sens. Certes la prose de Louis
Bertrand diffère sensiblement de cet idéal, et Baudelaire ne
semble pas avoir été plus heureux. C'est que to'us deux ne
cessèrent en écrivant de se placer dans le cadre du« poème»,
en sorte qu'il s'établit promptement un modèle du genre et
qu'on put apprendre la règle du nouveau jeu. On « composa » dès lors des poèmes en prose tout .comme des sonnets. M1L Pierre Reverdy et Max Jacob viennent de se
rendre maîtres de cette forme ; il est fâcheux pour eux
que les assignats n'aient pas conservé leur valeur. La charmante distinction que l'auteur du Conret a dés nous impose entre le poème de Rimbaud et le sien me semble
fondée. Toutefois qu'il me laisse me prononcer avec Rimbaud pour le démembrement. Mon cher Max, l'enfer de l'art
est pavé d'intentions semblables aux vôtres. Par contre les
lllumi11atio11s n'ont rien à voir avec le système métrique, et
c'est à elles qu'il a été donné d'entrer en communication
a,·ec notre moi le plus intime, à elles qu'il a appartenu de
nous faire goûter les délices de cette « Chasse spirituelle »
qui n'est pas seulement pour nous un manuscrit perdu.
, 'otre vie est toujours la Maison du Passeur. « En moins
de temps qu'il n'en faut pour l'écrire » nous nous transportons d'un monde dans un autre. Il ne faut pas confondre les
lh'res qu'on lit en voyage et ceux qui font voyager. Malgré
tout je trouve bon que Bertrand se plaise à nous précipiter
du présent dans un passé où aussitôt nos certitudes tombent
en ruines. Je le loue aussi de recourir au dialogue chaque
fois qu'il veut faire éclater le malentendu. Il n'est pas de lec~re après laquelle on ne puisse continuer à chercher la
pierre philosophale. L'humanité n'a pas vieilli. Dans la nuit
30

�•
458

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA1SE

de Gaspard qu'importe s'il faut éte~dre longtemps la_ main
pour sentir tomber une de ces pluies très fines qu1 vont
donner naissance à une fontaine enchantée ?
ANDRÉ BRETON

*

* *

INTRODUCTION A QUELQUES ŒUVRES, par
;paul Claudel (Les Cahiers des Amis des Livres).
Certains mots sous la plume de M. Paul Claudel sont
pareils à ces llerbes des champs que l'on sent :ous les &lt;loi~~
à mesure qu'on les presse, rendre deux, trois odeurs différentes mais germaines l'une de l'autre :
Celui-là qui, comme un parfait musicien, garde le sentiment
toujours présent de ce concert aux innombrables in,strument_s où il
a sans cesse parmi des surprises toujours renouvelées, à SU1vre o~
à inventer sa partie, est ce qu'on appelle un homme juste, ce qw
est infiniment plus qu'un surhomme. Il est juste, comme tout le
,. cœur éprouve qu'une note, qu'une phrase musicale est juste,
qu'elle advient saintement à cette plaœ _où on l'att~&lt;l:üt: Il l'~
parce qu'il a entendu ce conseil des Ecritures : Ne impedUls mmicam J N'empêchez pas la musique!
On a dit que ce qui distingue un raisonnement d'un jeu
de mots, c'est que celui-ci ne saurait être traduit. Peutêtre serait-il malaisé de traduire le passage ci-dessus. Et
cependant ici, sous les mots, l'esprit trouve le suc de la
pensée. Hugo en ses semi-calembours a de ces sortes d'entr~
visions. Il exécute des tours prestigieux qui finissent par lm
troubler la vue :
Car le mot c'est le verbe, et le Verbe c'est Dieu ...
Cela s'appelle au vrai tirer des l~ins d'u.n chapeau. Beau
travail qui fait l'admiration des amateurs, mais qu'il est
difficile de prendre au sérieux tout à fait. Quand M. Paul
Claudel explique ce que c'est qu'un « homme juste », ou,

HOTES

459'

à propos des Saints de France,. qu'un« patron», il y a sans
doute dans son dire autre chose qu'un effet de vocabulaire.
A travers la vie des âges, dans les manières de vivre de
sentir, de pen:evoir, il retrouve les raisons des siuni1icat{ons
diverses dont s'est peu à peu chargé le mot ;
des clartés
courent tout le long de la pensée.
Mais revenons. M. Paul Claudel, dans cette Introduction
a été ame~é, parlant du drame, de la composition, des per~
sonnages, a montrer comment les individus ne se trouvent
isolés ni aux: limites de leur durée personnelle, ni su, le
plan où !ls p_ow-suivent leur carrière. L'homme juste n'est-il
pas ~elu1 qm se sent un élément dans une harmoiüe, harmome que d'ailleurs il contribue à établir ?

et

~ns cet~e harmonie autour d'elle, sans ces appels de l'extérieur
qui font vibrer cette construction de résonnateurs en elle dont

aucun regard direct ne pourrait lui donner l'intellioence auc.une
~rs:innalité humaine_ ne serait en mesure de conn:itre ;es possibihtes. Ce sont les circonstances extérieures qui lui permettent de
se ré.\'éler, ou, comme le dit profondément le langage courant de
seiwd'
·
• souvent· à sa profonde surprise,' un
• r- c iure, de produire,
bien
etre presque entièrement nouveau qu'elle ignorait. C'est en cela
que _la_ fameuse maxime Socratique : Connais-toi toi-même ! me
parait impraticable...
.

De fait un plongeur de restaurant a ;u se révéler au cours
de la guerre soldat, chef, intelligent et hérofque ; et il est à
supposer
' ù t nen
· gagn· é 1ad1s
· · a, tenti"r de se connaitre
.
qu •·1
1 ne
par mtrospection directe.
Nous sentons tous que c'est là une attitude contrafre à !a nature
et que l'œil est fait pour être toumé non pas vers Je dedans mais
vers Je. dehors. La vraie
. maxune
.
.
'
chréuenne
opposée à la maxime
S~crattque, ce n'est pas: Connais-toi toi-même! mais: Oublie-toi
toi-même •I en d'au t res termes : T oume ton attention aillew;s que
vers toi-mèmc, que ce soit vers Dieu ou vers les choses et les
gtns a· l' egard
·
de qui· tu as un de.voir à remplir.

�LA NOU\"ELJ'..E REVUE FRANÇAISE

(Peut-être faut-il noter que se connaltre et s'oublier ne
s'opposent pas tellement. Le premier peut mC!me mener
droit au second : examen ùe conscience, humilité, sainteté ... On entrevoit les distinctions nécessaires, d'ailleurs.)
Considérations bien générales, ajoute :M. Paul Claudel,
mais point inutiles à faire comprendre l'œuvre ù'un dramaturge. « Tandis que dans la ·de on croit que ce sont les
caractères qui expliquent l'action, ici c'est l'action qui implique les caractères. »
On le croit dans la vie. Mais si l'on attend du dramaturge
des œuncs qui le montrent, c'est surtout parce que Racine'
et tous les classiques ont pensé qu'en effet les caractères
doivent déterminer l'action. Pourtant il y a un point à bien
voir : la tragédie, _: qu'on a définie une crise, le moment
de libre-arbitre où tout étant mis en balance, chaque prota•
goniste se rassemble, q\lasi hors de la durée, - n'est pas le
drame, « actio11 complexe ou collective». Et l'on n'est point
en droit d'opposer Racine 1 ~L Paul Claudel.
li serait curjeux de relire, éclairés par cette lutrqd11ctio11, les
huit ou dix drames que l'on sait. En premier lieu Téte d'Or,
le plus héroïque, auquel j'imagine que va la faveur secrète
de l'auteur. Y voit-on les caractères expliquer l'action, ou
bien, au rebours? ... Cela fait question. Tête d'Or soulève
un peuple et lui impose les sentiments que les circonstances
exigent ; mais il avait en lui avant toute action la volonté
d'être un surhomme:
Que tmterai-je ? sur quoi me etterai-je d'11/1ord ? L'audace ara
JtllX per(a11ts crie m ai:at1I, et une trompette de fer rxtite 1110t1 caur
disespüé ...
Puissi-je devenir terrible I p1tissé-je époui-a11ter comme le -veut et l,

feu I

La jeune fille Violaine illustrerait mieux la théorie. Ce sont
bien les événements qui contraignent Violaine à la saintet~.
Elle devient sainte parce qu'elle écoute l'appel de Dieu, l&amp;

NOTES

.

,

461

vocation, quelle fait en to t
d'elle. Elle ne semblait qu'~n: ::nf:ontrje cc que D_ieu attend
que son fiancé rit de vo;,. ' t
lnt oyeuse, la 1eune fille
.. a ravers es hranche d
.
en fleur ; elle ne con n:ussa1t
. . pas son ,:
s e pommier
ame
"b'l"
Cependant tout être a
.
.
, ses poss1 1 Ités.
.
en 1Ul un samt un hér
l'h
ruté complète. Le père de ..",.lO l:une
. l'entrevoit.
'
. os, et uma.
Mais chacun da11S sa poitri,u conlie11t.
Un dehomme
tl u11e ftm
mml
ce ,,u'il
y'
- me, ~t qu ,ts-tu, d ma Jillt, que répa11011isre,
avai 1 m 11101 de f t!mfoin ..•
c Chacun de nous, écrit George Polti d
pénétrant Art d'I
t
l
ans son sagace et
bu .
.
,,ven er es Personnages, a foule l'àmc
mame, touiours et partout à elle-même identi
.
q~el ~omplète, puisque constituée à l'image de i~\p~1s« n y a pas de caractères il n'
.
n ni. »
caractère n'est
1•·
' . y a que des mstables... Le
reflète et nous e~e un pression sur autrui, ( qui nous la
nos actions » L p~~s~ade,') produite par quelques-unes de
lion u
. ..
e ' 01, c est au fond le nom, une su..,.cres' n mensoncrc
""
T.
b.
. ame, Barrès, ont considéré l'ind" ··d
duit de sa terre et de
1v1 u comme un prodamné à certai . e f
sesd morts, déterminé, limité, conl'est à un cert ~ s açons c. penser et de sentir comme il
mais corn
ty_pe physique. Leur théorie demeure .
-. '.
. me I arnve aux théories scicntifi ues
. '
1
1
p~:e!:~ ~ :u;_e;;;;rsées. en~iè~e~en,t par celles\ui '1~u;e1:~
Et en lisant M Bconv1en ra1t-1l d y apporter un correctif
pourrait être. · ergson ' on imagine
'
ce que cc correctif·

~:u

Les M
relations
de 1a conscience
.
pour
B
au cerveau sont à peu près
.
crgson,
celles
d'un
tabl
point un état d"
eau a' un cadre : ce n'est'
~érébral d
é ~me quelconque qui correspondra à un état
,.
onn • .- Posez le cadre .
,
1
n importe quel tableau . 1
' -..ou~ n y p acercz pas
du tableau en ff .
' e cadre détermine quelque chose
immant par avance tous ceux qui n'ont pas

�LA. NOUVELLE REVUE FRA.'Ç.tùSE

la ml:!me forme et la même dimen,ion ... &gt;; mais une multitude de tableaux düfl:rents peuvent entrer dans le cadre ;
« et p:ir conséquent le cef'\"eau ne Mtermine pas la pensée ;
et par conséquent la pensée, en grande partie du moins, est
indépendante du cerveau. » 1
« L'\ vie de l'esprit, dit plus loin M. Bergson, ne peut pas
être un effet de ta vie du corps... Tout se passe comme si le
corps était simplement utilisé par l'esprit, et dès lors nous
n'avons aucune raison de supposer que le corps et l'esprit
soient inséparablement liés l'un à l'autre. »
M. P:ml Claudel au demeurant, loin de ne faire point état
de l'hfrédité, n 'a-t-il pas fondé en partie sur elle cette suite
de l'Olage que sont le Pain dur et le Père lmmilië ? 11 ne songerait pas à nier le cadre, mais il doit penser que le tableau
peut le faire craquer au besoin. L'.lme, selon le mot des
anciens, ne se bâtit-elle pas son corps ?
On trou,·era dans ce m~me cahier d'intéressantes idées
non seulement sur le drame et sur le héros, mais encore
sur le poème et sur le saint. L'importance typographique du
livret n'est pas considérable; on n'en saurait dire autant de
son importance littéraire.
Hm.RI POURRAT

LI RAMPAU D'ARAM, par ]ousé à'Arbaud (édition
du Feu).
Le nou,·eau recueil de M. Joseph d'Arb:rud est composé
dans sa plus grande partie de poèmes de guerre. PoUT des
raisons très simples, que Brunetière a expliquées autreJ
fois, la poésie patriotique est peut-être la p1us ingrate, littérairement, de toutes. En 1870, où elle fut, pour tous nos
poètes, une sorte de ien.'"ice commandé, î1 n'est aucun
J.

L'Energie SpiritueTle.

NOTES

463

d:e~x (à c?mmencer pai: l'auteur de l'Aunk Terrible) qu'elle
nait sensiblement abaissé au-dessous de lui-même. Les
poètes n'en ont d'ailleurs, si on veut, que plus de mérite à
entrer dans ce service commandé et à faire ce sacrifice. Ceci
pour expliquer que ces poèmes de M. d'Arbaud ne nous
rendent pas tout à fait en entier le souffle et le charme du
1;1usii d'Arle. H~ureusement une des précieuses qualités de
l auteur y reste mtacte. Toujours la même technique irréprochable du _beau vers bien frappé et surtout l'éclat magnifique des vrais mots provençaux pris au cœur même de la
langu,e d'oc. Nul poè~e provençal n'a suivi mieux que
M. d Arbaud le conseil donné par Mistral dans le sonnet
lim_inaire du Trisor du Ftlihrige, de puiser dans ce trésor.
Mau pour suivre ce conseiJ il faut précisément n'en avoir
pas b~soin, n'avoir pas besoin du Trésor, porter ce Trisor
en
.d~ns le langage héréditaire assimilé en poésie.
Cétatt d ailleurs le cas de ?..iistral dont le vrai et propr:
trésor, mê.me lexicographique, est dans sa poésie, non dans
l~s deux volumes du dictionnaire en grande partie reproduit
d Honnorat, ( dont le nom au moins aurait pu y être bonnêtcmen~ rappelé. Depuis le Curi de Cucugnan jusqu'au Trésor
les f~hbr~ o~t p~ois ~nvisagé la propriété littéraire ave;
u~e. 1mag10auon a ,a Bilboquet multipliée par le soleil du
Midt. _Cette malle doit être à nous ... Et heureusement ils en
ont fa1t un usage tel qu'elle est bien aujourd'hui, authentiquement, à eux.)
On est sensible à ces qualités de M. d' Arbaud en un
tem ps ou· beaucoup de poètes provençaux sont invinciblement con~uits à écrire, comme le curé Sistre, du français
provençahsé et à négliger faute d'usage le trésor particulier
de leur langu e. J'hés.1terais
· peut-être davantage devant les
:ètres ~mpl~yés par M. d'Arbaud. Ils sont peu variés :
cmqua~rain d octosyllabes et le quatrain d'alexandrins, qu'il
ploie de préférence, me paraissent bien liés à notre

s?'•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

français du Nord. Mistral, dont le génie a fixé les rythmes
lyriques p·rovençaux comme Ronsard et Victor Hugo ont
fixé les rythmes poétiques français, n'en use presque jamais
En matière de mètre poétique Mistral n'a francisé qu'une
seule fois, avec les alexandrins tragiques de la Rei11e Jea,mt,
et l'essai a été absolument malheureux.. La francisation de la
métrique comme celle des mots paraît l'un des nombreux
périls que court aujourd'hui la poésie provençale.
Je crois en effet qu'en ces matières les questions de vocabulaire et de technique ont leur importance. Une récente
discussion nous en fit récemment souvenir. Précisément à
l'occasion du Lausié d'Arle, je faisais remarquer à cette
place, en février 1914, que le Midi ne nous a donné aucun
de nos grands poètes, mais quelques-uns de nos prosateurs les
plus originaux. M. Jacques Chaumié a repris à propos cette
question sous forme d'enquête dans les Margçs. J'écrivais
en 1914: « La musique la plus secrète d'une langue, celle
qui se traduit par la poésie, ne se révèle que pour celui
qui appartient à cette langue tout entier et qui plonge
en elle chacune de ses plus profondes racines ... La poésie
d'oc, coupée et renversée après le tumulte du xme siècle,
est demeurée jusqu'au xxxe siècle en sommeil. .. Et pendant
tout ce temps, le Midi, qui a mal chanté dans sa langue,
a mal chanté dans celle d'autre-Loire, ou dµ moins n'y
est pas parvenu jusqu'à la pointe extrême de musique. &gt;1
Si j'avais été consulté par les Marges, ce m'aurait été
une occasion de serrer da...-antage le problème. Je n'aurais pas été chercher les raisons morales, littéraires, historiques qu'on a invoquées, et qui m'ont paru très verbales. Au food de tout cela il y a une question phonétique.
Ce que nous appelons l'accent méridional (fassai11t) n'est
autre chose que l'accent propre de la langue d'oc, trans•
porté par le méridional francisant dans la langue française.
Cet accent suffit à détraquer pour son oreille le système

NOTES
d~J'
465
icat et fragile des sons de notre Jan
toutes les valeurs ph , .
gue, à bousculer
onettques et rythmiques
.
l~ corps d'u_n vers français. Cela n'empêchera as ~~1 so~t
!on;~ ~e fa:re _de~ vers français à la suite, co!me Sa;::~~
J ,eney fa1sa1ent• des vers latins ' et F re'd cnc
~ . II d
français à I 't
es vers
•
a sut e, mais cela lui interdira d'\• faire fonct'
d
maitre
et de créateur . A'ms1. un h omme J du
ion e
.
d
Luc1en-Bonaparte Wv r: • • d
or , comme
•
J se 1a1sa1 t es vers prove
1 .
amsi un autre Frédéric II, le petit-fil d B b nçaux a a s~1t~,
quand la é .
s e ar crousse, en fa1sa1t
po s1e provençale rayonnait sur l'Europe du m t
écIat presque
q
I
d
cme
n'est pas une que ~ us dtar la poésie française classique. Ce
uest1on e sanoet
de
r
.
0
d'oreille Si , l''
d'
ace, mais une question
• . .
a age un an les parent d
.
.
lavaient envo}·é che
,
s u pettt Racme
•
z son oncle d Uzès et •·1 , .
·
.
si Y l!ta1t resté
Jusqu'à quinze
· pas de poésie racinienne et
si par un
m· ans '.11 n'y aurait
tout de mê iracle impossible le démon du théâtre l'a~·ait
me emporté chez lui
Pl 'd
versifiée d'un f
.
' sa ,e re n'eût pas été
aurait pu n e açon bien supérieure à celle de Pradon. Il
,
e pas Yapprendre cent mots d
•
,
.
1accent du Mid'
''l
e patois : ncanmoms
J, ~u 1 eôt nécessairement contracté n'eût
Perm1s. ai son ore1ll
d d&lt;'.: 1
'
pas
génie d'ou . d e e ·ve opper la corde suprême à son
plus secrèt/rd1r ans le cœur du vers français la cha~bre ht
e sa musique Inve
·
parents a,•i n
.
·
rsement un enfant issu de
seule langu! irlll10.t~ ou toulousains, élev&lt;'.: à Paris dans b
ançaise ne présent
d
•
rédhibitoire qu·
. ' l'
era sans oute aucun vice
ou un Victor ~ puisse empêcher de devenir un Ronsard
semble-t il
uolo-o, La même observation peut être faite
a donné- d• pour a Suisse ro man d e que pour le Midi Elle'
e grands prosateu
' 1 F
·
poète. On ne saurait .
rs, a a rance, pas un seul
Les grands
mvoquer cependant les mêmes causes
prosateurs de e
R
·
Staël, Constant A .
c pays, ousseau, Madame de
critiques, res o~s :tel, sont ren~us, par certains de · nos
premiers du p . a )les de la poésie romantique (les deux
moms et pourtant Rousseau et Amie!, s'ils

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

466
.
ibilité romantique, furent au~si _maueureot une vraie sens
Cest qu'à vrai dire la
.
&lt;Ttands prosateurs.
d
vais poetes que o
'é d ue sur un bref espace e
littérature romande ne s ~n q_ t de vue français, avant
temps : elle n'existe pas, u rrpomé ssaire pour fournir une
Il , oint l' étoue n ce
Rousseau. E e na P
.
mérique d'humanité au
lète fép:usseur nu
littérature comp
'
sont également et 1arsein de laquelle poètes et pr?sateurs_mpossible qu'il y ait là
gement appelés à l'être. hll née~t up:s ·1~ crois plutôt que c'est
·
t'1on de P on uq '
t
aussi une ques
z ue la Bretagne, avec qua rcaffaire de hasard: remarqu~ lq fi d ·vmc siècle (Chateaué depms a n u x
17tands prosateurs n s
v·11· -de-l'Isle-Adam) et son
o
. Renan
l iers
.
'
briand, Lamennais,
, è
f: 't un pendant cuneux a
défaut complet de bons p_o tes,Fa1
d'oc. Mais il n'y a
d et anss1 à la rance
d
la Suisse roman e
.
rofonde pour qu'un grau
sans doute aucune raison p . e pas demain, de même
. u breton ne na1ss
d \
poète gé ne\"01s o
ue le recul constant e a
d'ailleurs longtemps.
qu'il n'y en a aucune pour q .
mbre en survivra
d
(
langue d'oc u~e o
1 ré tout au français parlé ans
dans l'accent qui restera ma g 1
ovinces françaises ne
. ') 1 b ssage entre es pr
.
él é
le :M1d1 , e ra
d
é 'dt'onaux authennques, ev
' un fils e m n
permettent pas a
. . la mAme destinée.
• l' al· d't
de reussir
"
BT
comme JC
I ,
ALBERT 1'lHBAU0 •

*

**
SEPT CHANSO S de Malipiero à l'Opéra.
LES
.
élé au monde le scandale provoqu~

Les journaux ont rév
. N . ale de Musique dCJ
. à l'Académie atton
Mal' . o Tous les critiquei
Par la représentation
G Fr ncesco ' 1p1er .
Sept Cb1mso11s de . a
é d'accord pour proclamer
e se sont trouv s
. é
de la uran d e pre~
t ne œuvre aussi r vo-0
d'
·
en montan u
l'erreur de la irect100
é . t'ons ne concordèrent
t leurs appr cta 1
lutionnaire. Par con re
'f:
d l'œuvre. « Dissonancd
. b'
ant aux de auts e
nt
pas ausst ien qu
.
d' ne discordance privée de to
insupportables », « Musique u

NOTES

agrément», « Musique tellement dissonante qu'elle perd toute
signification » s'exclamèrent MM. Jean Poueigh, Alfred
Bruneau et Paul Souday, tandis que M. Reynaldo Hahn,
loin de se plaindre à'a,·oir eu l'oreille déchirée, reprochait au
vocabulaire harmonique et orchestral de Malipiero d'être
debussyste. « A aucun moment la musique ne donne à, ces
sept tableaux l'émotion qui pourrait seule les transfigurer »,
écrivait M. Adolphe Boschot, tandis que M. Banès, après un
jugement sévère, avouait que « l'émotion vous étreint puissamment aux belles scènes des Vipres et du Re/01,r » et que
« les pages intéressantes ne manquent point».
On éprouve un sentiment de malaise à lire les comptesrendus publiés au lendemain de la première. Quelques critiques enthousiastes signées de musiciens ou d'écrivains
dont la jeunesse n'exclut pas, bien au contraire, la compétence, le talent et l'indépendance et puis un flot d'assertions contradictoires, parfois franchement saugrenues,
entremêlées de récriminations contre la direction de
l'Opéra. On ne peut s'empêcher de penser: Mais à qui en
veulent ces gens là ?
Cette impression, beaucoup de ceux l{Ui assistèrent :t b
première l'ont ressentie. Singulière représentation que
celle-là ! Public d'abonnés, de spectateurs ayant payé leurs
places pour ouir Rigoletlo et de critiques musicaux. Exéa1tion franchement médiocre malgré les louables efforts
du chef d'orchestre qui n'arriva pas à empécher certains instrumentistes de partir deux ou trois mesures trop
tôt, ce qui ne s'était pas produit aux dernières répétitions.
Mise en scène insuffisamment réglée donnant une impression de travail hâtif et d'inachevé. Malgré tout, la musique
de Malipiero dégageait une telle force de vie, les décors de
Valdo Barbey étaient si beaux dans leur simplicité et les
chanteurs si remarquables que le succè parut se dessiner
nettement dès les premiers tableaux. li y avait pourtant aux

�468

U

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fauteuils de balcon des groupes hostiles qui parlaient à
haute voix et s'exclamaient sans cesse, excellente manière
d'écouter Ja musique. Le dernier tableau, par la faute du
décorateur, dont ce fut la seule erreur, offrit à la cabale une
.excellentt: occasion de se déchainer.
On sait en quoi consistent les Sept Ch~11~0!1s. Ce. sont des
poèmes des xv• et xv1• siècles que Malipiero a mis en mu- ,
sique. Pour chacun de ces morceaux, il a imaginé une brève
.action dramatique jouée par un chanteur assisté de pantomimes. Le dernier tableau illustrait le fameux chant
carnavalesque de Laurent le Magnifique pour le Char de la
Mort:

Dolor, Pia nto, Penitenza
Ci tormentan tutta via.
Questa morta compagnia
Va gridaodo : Pcniteoza l

Malipiero avait inventé le scénario suivant : Le Matin des
Cendres. Au petit jour des bandes de masques courent
encore les rues tandis que les fidèles appelés p::r les
cloches se rendent à l'église. Survient une confrérie de
Pénitents escortant le Char de l.i Mort qui va figurer dans
la procession. Elle se heurte à une troupe de pierrots ivres
qui hurlent et dansent. Les pénitents font remuer le mannequin représentant la Mort et les pierrots s'enfuient. La con•
frérie entonne son chant, reprend sa marche et sort en
criant : Pénitence l Pénitence 1
Or il arriva que le char de la Mort au lieu d'être une
simple plateforme roulante supportant la fir1re de _la
Camarde, présenta assez vaguement la forme d un ccrcu_eil.
On crut que c'était uu enterrement autour duquel venaie~t
danser des Pierrots et l'on trouva l'invention de très mauva 15
goût. Pourtant il y avait des programm_es qui euss~~t dà
permettre aux specmteurs et à plus forte raison aux cnttques
de faire le départ entre l'erreur du metteur eu scène et celle

NOTES·

d~ musicien. A~ b:1.isser du rideau, dominant les applaudissements, &lt;les sifflets fusèrent. Un monsieur hurla a: Vive
Ja France! » et la poignée de spect:1.teurs qui n'avait cessé
de parler pcnd:1.nt l:t ropréscntation lui fit écho.
Or parmi les siffleurs plusieurs musiciens se distinQ1.lèrent
par leur ardeur qui, la veille, s'en étaient venus ~rouver
M. Rouché pour se plaindre hautement qu'il etlt accueilli
une œ~vre étrangère alors que leurs opéras et leurs ballets demeu:31ent _en souffrance. Ces mêmes compositeurs dont
plusieurs signèrent des articles furibonds contre les Sept
Cba11s~ns et &lt;lont aucun ne compte parmi les gloires de l'école
française mo_derne, re,vinrent au lendem:iin de la première
m~na~cr le d1r~cteur d un pire scandale si la pièce ne dispara1ss:11t pas de 1affiche. Ils eurent satisfaction.
. Il serait ~àcheux qu'on pût croire à l'étranger le public pari5ie~ en proie à ce genre de xénophobie que Stendhal dénommait« le patriotisme d'antichambre». Le succ~s dans les conc_crts et les théâtres lyriques d'œuvres allemandes, russes italiennes_ prouve à l'évidence que, pour l'immense majorité, les
Français p~nsent avec le général Mangin qu' ., il n'est rien de
plus ~tup1de que le chauvinisme artistique » .• L'école
franç~'.sc, cell~ qu'illustrent les noms de Gabriel Fauré,
d~ \ mcent d Indy, de Paul Dukas, de Maurice Ravel
d Albert Rou
I e tc... , est assez vigoureuse
·
. sse,
pour n'avoir'
aucun bes~m de protection. Au reste, il y aurait de la
~uffonn_e~1e dans cette prétention de vouloir réserver
ux _mus1c1ens français la scène de l'Académie National" deMusique
r
.
, st· l'on songe à tout ce que notre musique dramatique doit
· a· J'é tranger, quand ce ne serait qu'à Lulli à Gluck
~àR · ·
'
l'
ossim, créateurs des trois formes les plus durables de
opéra français.

1 Mais ~ui donc parmi les siffleurs s'inquiétait du sort de~e:t:us'.que française » ? Pauvre musique si ceux-là qui
P oclaicnt parler en son nom étaient ses seuls soutiens t

�470

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le scandàle fut causé par un petit nombre de musiciens-criti-ques, mécontents de n'~tre pas joués, et non par le public. Le
jour où les Srpt Cba11so11s reparaitront sur l'affiche, les gens de
bonne foi s'apercevront avec surprise qu'il n'y avait rien dans
cette œuvre qui pllt justifier l'accusation de futurisme. Si
j'avais un reproche à adresser à l'auteur, c'est de s'être contenté d'inventions scéniques d'un romantisme désuet. Le
drame côtoie le mélodrame. Je pense que Malipiero voulut
plus ou moins consciemment tenter cette gageure de traiter
à sa manière des sujets qui eussent pu inspirer Mascagni
ou Puccini afin de prouver i:iu'un sujet • vériste » pou,·ait
être l'occasion de belle musique, simple, poignante, exempte
'emphase et de grandiloquence.
Et puis cette surviv:mce de l'esprit romantique se combü1ant avec une sensibilité toute moderne est caractéristique
ùu tempérament de Malipiero et ne constitue pas le moindre
attrait de ces œuvres symphoniques d'une sombre puissance : Pause Jtl Silm,io, Pan/ra, Ditirambo lragico ...
Comme l'observe très justement M. A. Cœuroy, « le
seul, le véritable intérêt des Sept Cba11son1 est la musique.
Et celle-là. est d'un maitre. Autant la. vision sct!nique est
convenue, autant la musique est libre et vivante. On ne
sait ce qu'il y faut le plus admirer : la force du rythme
ou la mélodie. Dès le début~ le r)1hme s'installe dans
l'orchestre et n'en sort plus ; il passe dans tous les timbres.
dans tous les registrL'S ; il est puissant comme le 111bmt
des _chants populaires. Au travers la mc'.:lodie circule, aisée.
ample, ·variée... Il y a des musiques, comme celle J.es
imitateurs de Ddussy qui sentent le pa.rti-pri et l:t facture.
lei rien de tel. Point de dis:;ooance pour l'amour de la
Jissonance : il n'y a qu'une joie musicale qui s'exprime av"
une- ili\"crsité infinie. » On ne saurait mieux dire et ayant
eu l'occasion d'exprimer souvent mon opinion sm ceue
partition dont j'ai été le premier à proclamer la ,·aleut,

:NOTES

471

j'éprouve une vive satisfaction à
.
par un jeune écrivain aussi compéte:~1:t n;~mn pgéohût p_afrtagé
M Cœuro ,
. .
r eos1 que
M.
) , par un mus1c1en aussi raffiné que M R I d
anuel et par un des rares crin
. o an
qui n'abdique jamais son indépe~~=:c:eMla Rgr;nde (presse
parler de MM. Louis Lalo et
. . . rune , sans
~té acquis à cette œuvre d?l Edo~ar~ Schneider qui ont
es e prenuer 1our
A
.
·
. u reste , en dé pt·t d' une exécution
médiocre
les
.
c1ens non prévc
é
,
mus1-0rchestrale « MnuMs o,~t- té sensibles à l'éclat de la palette
,
.
. a tp1ero, note M R0 I d Ma
1un des cinq ou six co
.
·
an
nuel, est
dent au plus haut deg ~p~s1te~rs de ce temps qui possè-égard, les Sept Chansons r é a science de l'orchestre. A cet
.naots exemples d'un pr ~~n~ent, à tout instant, d'étonmerveilleux
Cet e hpro 1g1euse habileté et d'un don
ore . estre. transp aren t est net de vaine
urcharge · ·T·
Qu'il ~;. di:u~lesdt clair, u_ti_le et parfaitement en place ..• »
ci e e conc1her ces
, · ·
&lt;l'bommes dont 1•· dé
d
apprec1at1ons émanant
JJOus citions en c~:m~en ance est _connue avec celles que
première des Se"l Chan~;,a;s at céetét article ...dMIon Dieu, oui, la
r
'
un scao a e !. ..

•*•

HRNRY PRUNIÈRES

LETTRES A GLAISES :
ANGLIOSMES.
LA QUESTION DES
Voici une agréable su · .
. .
&lt;ismes. Copions d'abord 1rpr_1se . un d1ct1onnaire des angli,reraient se rendre a
titre, pvur les lecteurs qui désiBonnaffé . L'A 1· ~qu.ereurs de ce volume : « Edouard
,,.~
·
i •
.
1-.,,ue
franraise
d.11g zetsme
.
. et l'Anglo-A 1/1,;J·tca,wme
da11.s la
A .
, 1ct1onna1re étymol ·
.
ngltcismes, préface de M F . og1que et historique des
..grave, r 5, rue Soufflot
. erdmand Brunot, Paris, Dela.
l'impression que
1· , 1920. » Nous avons ainsi dès l'abord
ii .
ce wre est l'œuvred'u b'1 1
esston: une préface d F B
n p I o ogue clc proe . runot est une excellente lettre

t

�47 2

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

d'introduction auprès du public. Cette impression est du
reste confirmée par la lecture des pnges que l'auteur a mises
en tête de son Dictionnaire.
Il faut citer et au besoin commenter quelques passages de
cette Introduction de M. E. Bonnaffé : car l:t question des
Anglicismes est deYenue, dans ces derniers temps, une question d'actualité, dont on trouve des échos même dans la
presse quotidienne.
L'auteur Yient de dire que les emprunts faits par l'anglais.
au français sont beaucoup plus nombreux que ceux du fran çais à l'anglais, puis il ajoute : &lt;t De notre côté il n'y a ni l:l
même mobilité ni la même facilité d'assimilation verbale .
Le nombre de mots anglais francisés est donc beaucoup
moins cons-idérable. Par contre, un certain engouement,
assez inexplicable en soi, et qui, depuis un demi-siècle, a
gagné jusqu'aux. classes moyennes de_ la société, ~ous fa!t
adopter une quantité de termes sportifs, de locutions so it
disant « hiah-life », parfois complètement inutiles, et, la
plupart du ~emps, rendues méconnaissables par la manièredont on les prononce. »
Très juste. Mais cet engouement, est-il si difficile à expliquer? Les deux principaux personnages masculins de Corinne,
ou l'Italie sont, corn me on sait, un Anglais et un Français, et
que1que part le Français dit à I' Anglais - je cite de_ mémoire - qu'il n'y a qu'eux, hommes de leurs deux nattons,
qui aient une physionomie originale et une personnalité bien.
marquée parmi tous les peuples d'Europe. Ainsi, pour ce
« monsieur 11, la belle Corinne elle-même pourrait bien faire"
perdre la tête à « un Prince allemand ou à quelque Grand
d'Espagne», mais aux yeux d'un Français ou d'un Anglais,
gens plus délicats, moins naïfs, plus dégourdis, elle ne peut
être « qu'une femme aimable 11 comme tant d'autres. Elr
bien, l' Anglais et le Français de Mme de Staël existent encore.
Aujourd'hui comme alors ils s'estiment ets'étonnent mutuel·

NOTES

473

)~ment.: le Fr~nçais ~oyennement cultivé est étonné par

1Anglais, tandis que l Angl:iis (mais !'Anglais très cultiYé
seulement) admire chez le Français toutes sortes de qualités
&lt;!ont le Françai_s _l~i-mê~e ignore qu'il les possède : pat
.exemple sa sens1bil1té à l égard des formes littéraires et lt
1
$érieux avec lequel il parle de tout ce qui touche aux beauxarts. _"oilà pourq~oi, sans doute, les mots anglais ont acquis
un s1 haut prestige aux yeu.'t du public français, de nit:me
que les mots français aux yeui,. du public lettré anglais
( exemples : les a: Marys » un peu prétentieuses se faisant
.appeler a: Marie », et tant d'expressions françaises, - mots
« de luxe », :- souvent si improprement employées dans
les textes qu'il est presque impossible de les conserver telles
quelles lorsqu'on traduit ces textes en français). Toutefois
nous n'avons fait que reculer la difficulté : il s'aairait main~
tenant d'expliquer les raisons du prestige que 0 nos voisins
exe_rcent sur_ nous et de celui que nous exerçons sur eux ;
mais cc ser:ut sortir du domaine de la philologie.
Autre chose : en disant que cette ano-Jomanic verbale « a
.
'
i:,
~agn é iusqu am.: classes moyennes », M. E. Bonnaffé scruhgne un fait tr1:s important et dont il aurait dù tirer les conséquences p~obables. E~ effet, cette extension indique
P:esque certamement la fi11 de l'anglomanie verbale. Flirt et
.ftrrtcr, q~i figurent dans ce dictionnaire, sont déjà presque
&lt;les archa1smes : on ne les entend plus guère qu'en province
dans des milieux sociaux sans contact avec les groupes
l~tcll~ctu~ls_ et les hautes classes qui dépendent, au point de
' ue hngu1st1quc et idéologique, Je ces groupes. W• to date
et d' au t rcs expressions
·
r à passer'
du même genre, ne tarderont
de mode aussi. Un travail de.décomposition est en train de
s'acc
.. omp 1·tr sous nos yeux. Un nombre considérable d'anglicismes, dont beaucoup furent « lancés i&gt; par les écrivains
de I"eco 1e d u Roman Psychologique, sont devenus vulcraires
ou sont en train de le devenir ; exactement comme c·cs° faux

?u

31

�474

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

anglicismes, de fabrication française, (jooti11g, ral!ye-pa~er,
reclirdma 11 , etc.) que M. E. Bonnaffé signale. Ces de_rmers
ont disparu ou disparaîtront parce q~c 1~ l~ngue ~ngla1_se est
mieux connue en France qu'elle ne l éta.it il y a ,·1~gt-c10q et
trente ans. Déjà des enseignes en pseud,o-angla1~, comme
« Modern' ... (bar, restaurant, etc.) », qu on voyait dans le
quartier de !'Opéra, ne se rencontrent plus que dans les faubourgs. De même l'étonnant génitif du prénom, d;vant l:
nom ( « Arthur's Dupont ») et tous ~es ~bus de 1 us », qm
parait avoir exercé une véritable fasc10at1on sur les commerçants parisiens, - le peuple y a vu, peut-être, une for~e
d'abréviation pleine de désinvolture et d'audace. Elle a disparu aussi, cette inscription qu'on a pu voir pendao~ des
années, en lettres d'or, à la devanture d'u~ grand magas1~ de
fourrures de rue Saint-Honoré: Furs taken care _off (sic~;
et 00 chercherait en vain aux devantures des créme~es ce Fi~e
o'clocl, a to~le bmre qu'une remme d'esprit nous affirme a,01r
vu il y a quelques années. ~n ~lus gra~d nom?re de
çais savent l'anglais: par suite 1I est m01~s «_chic» de s~\01r
l'aocrlais ; et ils le savent mieux : par suite ils sont revenus
de t'enthousiasme et de )'admiration qu'~prouvcnt tous les
commençants, et, les mots leur étant mieux c~\nnus, plus
leurs
fami·1·1ers, 1·1s les respectent moins , et leur préfcrcnt
•
•
équivalents français. La plupart de ces loc~tions sott-dtsaot
« hicrh-lifc ., appartiennent donc au domaine de la mode,
et n~ sont pas destinées à rester dans le langage, parlé ou
écrit et peut-être M. E. Bonnaffé aurait-il bien fait en les
excl~aot de son dictionnaire, ou en les y faisant figu~er e_n
caractères plus petits que ceux dans lesquels ont été impnmés les anglicismes durables, c'est-à-dire : :eux dont l'us~ge
est fréquent dans toutes les classes de la soc1é~é et dont 1_1n:
traduction remonte à cinquante ans au moins. Il est ~rai
qu'alors son dictionnaire, au lieu d'avoir près de dem: cents
pages, n'en aurait eu peut-être que cent cinquante. En tout

Fr:1~-

NOTES

475

cas, il est peu probable que se réalise jamais cette prédiction
de M. de Vogüé (citée par M. Bonnaffé dans son Introduction) : « Dans vingt ans, si Dieu nous prête vie, nous
arpenterons un boulevard qui ne différera guère de Piccadilly. _• On nous demandera peut-être : « Mais, quelle
« manie • verbale va succéder à l'anglomanie ? &gt; - Si nous
osio?s fair~ un,e ~rédiction'. nous répondrions : " La gallomanie», c est-a-dire la remise en honneur et la résurrection
de beaucoup de vieux mots français ; par exemple ménager
(d'hôtel) au lieu de manager. Mais ce que nous désirons n'est
pas forcément ce qui arrivera. Et puis, il faudra longtemps
pour que l'anglomanie verbale achève de décrire sa courbe
descendante, et les yeux et les oreilles des puristes n'ont pas
fini de souffrir.
C'est ainsi qu'il y a quelque temps nous avons entendu en
plein Paris, un Français, - un explicateur de ~mato~raphe, - employer douze ou quinze fois dans une heure le
m?t " réaliser &gt; dans son sens anglais ( d'origine américa.10e): « Les explorateurs réalisent le danger qu'ils courent.
Shackleton réalise la situation désespérée dans laquelle ... etc.,
etc. » Et le lendemain ou le surlendemain, nous lisions dans
un grand quotidien : « L'Allemagne n'a pas encore réalisé
sa défaite. »
Chose curieuse, dans ce même quotidien, quelques jours

av_ant, quelqu'un protestait contre les anglicismes, et accu~t " les jeunes écrivains

&gt;

de corrompre la langue fran-

çaise en se faisant les introducteurs de mots et Jocntions

licieuses.
« ~éaliser &gt; est bien le type de ces barbarismes. Déjà

~ re~e » n'est pas d'un excellent anglais, et nous n'aurions
Jamais osé l'écrire dans une dissertation de licence. Mais
« réaliser », en français, n'a et ne peut avoir qu'un sens :
• r~od_re réel ». Nous nous sommes demandé quel ~ jeune
«rivam » avait introduit ce mot ( « Une nouvelle acception

~

�llOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

équivaut à un mot nouveau ,,, dit Bréal, que cite M. E.
Bonnaffé,) et, une fois en possession du Dictiomiaire des
Anglicismes, nous l'y avons cherché, mais sans beaucoup
compter l'y trouver. Or, il y est, et savez-vous qui l'a introduit en France ? Paul Bourget ! et cela en I 89 5. Prenez-vous
en donc à Paul Bourget, ô puriste, et laissez en paix - au
moins en ce qui concerne « réaliser » - les o: jeunes écrivains :o. Mais Paul Bourget a une excuse : c'est dans OutreMtr qu'il emploie o: réaliser » (deux fois, d'après M. Bonnaffé). Dans un livre sur les Etats-Unis, un américanisme
était bien à sa place ; c'~tait un peu de couleur locale, un
artifice littéraire tout à fait légitime, et dont Taine avait
donné l'exemple. Le mal a commencé le jour où un Français a tiré ce u réaliser » des pages d'Ottlre-Mer. (D'après le
New Englis/J Dictio11ary, - NED pour les philologues, 11 realize »Qans le sens de comprurdre, saisir, se rendre compte
de ... , fut o: à l'origine en usage surtout en Amérique, et souvent condamné de ce fait par les écrivains anglais, vers le
milieu du x1xe siècle». On le trouve pour la première fois
eo 1775 dans la Cardipbonia de John Newton, l'ami du poète
Cowper. Au point de vue sémantique, il y a eu, en
anglais, un acheminement vers cette acception, une évolution dont on retrouve les chainons successifs. Rien de tel en
français.)
Continuons de lire l'introduction de M. E. Boonaffé,
« Il y a lieu, écrit-il, de noter que, malgré la longue
domination de l'Angleterre sur une partie de nos provinces, sous les Plantagenets, malgré la guerre de Cent
Ans qui nous mit aux prises d'une façon si étroite avec
nos voisins, ceux-ci ne nous ont passé, pendant toute
cette période, qu'un nombre insignifiant de vocables. "
Ceci nous fait penser que tel n'était pas l'avis d'un angliste distingué, philologue un peu imaginatif, mais
esprit original, qui a laissé sà marque et que M. E. Bon-

4ï7

naffé cite souvent : Philarète Ch as les. Il a donné q 1
que part un certain nombre d'éty
1 .
.
ue à vrai dire assez di"ffi .1 à
. mio ogies curieuses, ci es
vérifier m ·
·
à augmenter la liste des a
ats qui tendraient
de Cent Ans U
d
ng 1c1smes datant de la Q'Uerre
ledou » (« ~our~; lee ces_élltydruologies est celle de: guilgu1 e ou ») qu·1
fi
dans l'ouvrage de M E B
fli
. . ne gure pas
parce qu'il en a tr~uvé /n~a. e. Mais tl a pu l'exclure
(et pourtant ~)
on~1nc anglaise trop douteuse
· ou parce qu'il a
·
d
modestie des lectrices S craint e choquer la
d
,
comme amuel Job
'
ame félicitait un jour d'
.
nson, qu une
a: les vilains ~ots
. ' av01r exclu de son dictionnaire
» • - « Ah I
b~
grand Docteur vous le
d
ma c cre, répondit le
a: A
.
'
s Y avez one cherchés ? »
pamr du x1x• siècle c'est l'
h'
mais nous avons dit 1 'h
enva tssement. » Oui,
et q
I
p us aut ce que nous en pensions,
l'ano-~: e. xx• siècle verra très probablemenl la fin de
8 t&gt;) mame verbale, les vieux ano-licismes (
d'
I oo et les mots techn.
"
x avant
vocabulaire.
tques seuls demeurant dans le

r.

'

« Comme on aura
'
mération ci-dessus le }u sen _ rendre compte par l'énupendant la !!U
' 1
ong sé1our qu'ont fait en France
" erre, es armées angJa·
. .
,
paraît pas avoir eu d'" nfl
ise et améncame, ne
bulaire. Nous so
1
uence ?1arquée sur notre vocamrues encore il est
. b
près des événeme t
,
vrai, eaucoup trop
é
n s pour tenter d
•
r percussions lingu • f
e pronostiquer leurs
pendant trois ans tse~qudes .. Cependant, ay~t été mêlé,
des Chemins de F d em1, comme officier du Service
vement des trou
er . ans la zone britannique, au moupetit nom br d pes alliées, nous avons été frappé du très
e e mots et de !oc ti
du . 'ord ont adoptés de I
hôu ons que_ les populations
S
d
eurs tes en kaki »
. ans oute, mais ce n'était
.
niques et amé . .
pas par les troupes britan.
chances d'étr .ncames que les a ngric1smcs
avaient des
e importés. Ces anglicismes-là auraient pu

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ètre adoptés, oralement, par « les populations du Nord » ;
leur forme aurait été profondément modifiée, ils se seraient
incorporés d'abord au parler local, seraient devenus du
patois ; enfin ils n'auraient pu entrer dans la langue
française qu'après un long stage en province, au bout
duquel ils seraient probablement devenus d'abord de
l'argot parisien ; mais ils auraient couru tant de risques
en route ! Non : la plupart des anglicismes de la guerre,
- anglicismes de vocabulaire et de syntaxe (surtout de
syntaxe), - sont venus par les journaux, par les communiqués traduits mot à mot, par les articles de propagande importés d'autre-Manche, par les documents
diplomatiques traduits à la hâte et sans soin ; et enfin,
dans une assez faible mesure, par les conversations entre
gens cultivés de nationalités différentes. De ces anglicismes-là nous avons déjà dit un mot, l'an dernier, dans
la Nouvelle Revue Française (Juillet 1919) : à notre avis,
un certain nombre d'entre eux étaient d'anciens gallicismes qui nous faisaient retour ; d'autres étaient de purs
latinismes, parfaitement acceptables • ; et quelques-uns encore étaient si bien francisés qu'ort ne pouvait que se
féliciter de les voir s'agréger au vocabulaire ou à la syn-

taxe française.
Il serait trop long d'examiner en détail le dictionnaire
de M. E. Bonnaffé. Ce n'est pas que l'envie nous en
manque, mais nous craignons d'abuser de la patience du
lecteur. Voici toutefois quelques gloses à des mots qui,
tandis que nous parcourions cet ouvrage, ont attiré notre
attention :
Cosy et cosy wrrttr sont des anglicismes, à notre avis,
de passage, des anglicismes de mode, qui ne tarderont
1. Du m!me type que « E\•oluer, évolution », qui est
employé comme un verbe neutre.

e't-'Oli'trf

NOTES

pas à rejoindre flirt à la cam o479
le mot flirt appliqué ,
pagne. (A remarquer, que
a une personne
Sl •
.
« C'est une coquette »
'
- « ~r ,s a flirt » :
L1111ch C
' - n a~a pas été connu en France.)
.
e mot restera-t-11 ~ En to
,
de.rait nous avertir que « lundi »
ut cas, 1auteur
en Angleterre . dans Je
.d
d est devenu vulgaire
l'employé du ~a&lt;Yon
ts rap1 es e la M:mche, lorsque
•"' -res aurant passe dans 1
1.
annonçant : « Lunch read , 1 »
. e cou 01r en
n'est pas à cause d l' y .
les Anglais sourient ; cc
nonce ce mot . c'est e accent avec lequel l'employé pro.
,
parce que « lunch
d d .
petit-bourgeois et tombe en dés é d
» est u ermer
u tu c.
S b N'
no ·
a pas la mê
anglais. Si un A '1 . me ~cc~ption en français qu'en
•
ng ats me d1s:11t · « y
Je me sentirais offensé et
·I . .
ou are a snob »,
versation pourrait fi ~ c1/c on notre humeur, la conRoi être Yiolée A rur .sagréablemeut et la paix du
· u contraire j un F
.
.
« Allez, VGUs n'êt
,
'
rança1s me disait :
.
es
qu
un
snob
» ·
, ffi
.
1u1 prouver très aim bl
,.
' Je ru e orcera1s de
à l'é
, .
a ement qu il se trompe. Et . ê
poque ou Je ne savais p l'
lai .,
m me,
flatté. II urait fall
. d'as :tng s, ) aurais été plut6t
Du reste suob
- u JO iquer cette différence de sens.
littéraire.
passera probablement à l'état d'archaïsme
d Signalons quelq ues ou hl.1s et omissions
c « ouate » (bien installé en F
)
' comme celle
qui a déJ"à d"
rance ; et de « r,,&lt;Y-time "
isparu avec l'e ~
d
"
'
gnait, et toute un
é . dspece e danses qu'il désie s ne e noms
•
ont été substitué
propres anglais qui
aux n~m1s françai:, dé.à me~menta~ément, espérons-le, Canterbury pour Cant!rbé depuis lon~emps, existants :
Sorlingues etc A
ry, les Iles Scilly pour les Iles
être, de f.1ire . b ce propos _il n'est pas déplacé, peut.
o servcr que s1 nou d'
toUJOUrs
Ir Cantorbé
'
s isons et écrivons
nous disons et , . ry » en parlant de la ville an&lt;Ylaise
0
.
ccnvons « Ca
b
•
v1lle nfo-zéland . .
.
nter ury » en parlant de la
aise, suivant en cela l'exemple des o-éo1:&gt;

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

480

M. PIERRE LASSERRE CONTRE MARCEL
PROUST.

graphes, qui écrivent Cordoue (Espagne) et Côrdoba (République Argentine).
fi
as dans
L
om de la comtesse d'Aulnoy ne gure P_
e n
.
.
M E Bonnaffé aurait cepenl'index de ce Dicuonn:me.
. .
r
. é
,
ll d mots ou des iormes mt •
dant pu trouver chez e e es .
Cbariog
( barae » et « Chenncr:i.s » - pour
ressants «
t&gt;
)
E fi
d'une manière gfoérale,
Cross _ entre autres • n
d'
il no;s semble qu'il aurait d(\ étendre son enquetc(, un~
à un lus grand nombre de traducteurs res~on
part
au !éme titre que les romanciers de la_ ~énode
sables,
d l'introduction de plusieurs aoghc1smes),
187d5;19too, aret aux ouvrarres de biologie générnle poset au re P
t)
• •
a E ,,, · s . c'est
à la publication de l'Ong111e es srecc .
é .
t neurs
été surpris de ne pas
ainsi qu'à l'article spart uous ayons
d
d ·t
rt » dans le sens e a pro Ul
trouœr le substant1 « s o
.
ermets
. .
b rusque ». A ce propos 1e me P
&lt;l'une vanauon
e
. _,
à M E Bonnaffé le verbe « sporter » qu
de s1g11.uer
· ·
·
·
n cas de varia·
·•ai dû employer (au sens de « devenir u
d
l
dre exactement la pensée e
tion brusque ») pour ren
'd La vie tl l'babitttdt.
S uel Butler dans un passage e
T é
un anglicisme dont je prends l'entière Brles~on.lsa~ 1~
anng 1e
et pour lequel I., ose esp é rer - pace M . L.

°,

·

.

•r

v:ià

un accueil favorable.
d"
que
~fais en voilà assez. Pour conclure nous ironhs
•
"
•
· t à son eure •
ce livre, à la fois attachant et uo 1e, v1~n
.
entrés
il est comme l'inventaire des mots anglais qu~ sont.
et
à peu près définitivement dans la langue . ra~ç:use, nt
n y _a~ro
d e ceux. - un bon tiers de la. liste •- , qui
des anrrhc1smC1
f .
' court séjour . - un mvent:ur'"
;::,
ait qu un
'à la veille de la disparition de l'a~
dressé, croyons-nous,
glomanie verbale.

VALERY LARBAUD

"'

* *

•

Il y a quelque chose de touchant dans l'infaillibilité avec
laquelle M. Pierre Lasserre découvre l'un après l'autre tous
les sujets qui pem·ent mettre le mieux en lumière sa radicale
incompréhension de la littérature contemporaine. Après
Claudel, après Péguy, le voici qui prend bien garde de ne
pas manquer l'occasion superbe que lui offrait Marcel
Proust. Son article de la Revue Universelle (n° du I " Juillet):
Marcel Proust humoriste et moraliste témoigne d'un manque
de pénétration vraiment exceptionnel. Sous les dehors de
l'aisance et ùe la Yivacité, le plus naïf p~dantisme et une
extrême inintelligence s'y étalent inconsiMrément. Par
moments on croit entendre Bloch lui-même, par miracle
sorti de !'Ombre des jeunes filles en fleurs et en entreprenant
la critique. ou plutôt l'éreintement.
Plusieurs phrases de M. Lasserre indiquent qu'il fait grand
cas de la 1, légèreté J&gt;, (Ne reproche-t-il pas à Marcel Proust
d'être 11 !'écrivain le plus empesé de son temps l) ?) Luimême tient à en donner l'exemple :
« Je s:mlis bien, lisait-on dans A l'omùre des jewus jilleJ
en fleurs, que je ne possèderais pas cette jeune cycliste si
je ne possédais aussi ce qu'il y avait dans ses yeux,
etc. !)
« Manière de dire un peu exagérée, interrompt aussitôt
M. Lasserre. Car il nous a été'montré dans les yeux de la
jeune cycliste tout un paysage comprenant notamment les
« pelouses des hippodromes » (M. Proust a voulu prob:iblemcnt dire: des vélodromes) familiers à sa mémoire
imaginative. Et cc serait une beaucoup trop bonne affaire
que la possession d'une cycliste jeune et jolie entraînant par
dessus le marché l'acquisition gratuite du terrain où· elle
cultive son sport. »

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Il est évidemment regrettable que l'œuvre de .Marcel
Proust ne soit pas plus abondante en traits de la grâce de
celui que décoche ici M. Lasserre. Elle se laisserait lire certainement avec beaucoup plus d'amusement.
Mais le fond en resterait toujours déplorablement aride.
Car Marcel Proust n'a jamais eu la moindre imagination,
la moindre sensibilité. « Sa nature ? J'ai dit, tranche
M. Lasserre, qu'il n'en avait pas. » Aussi est-il obligé de se
forger sans cesse artificiellement des sensations.
• Tout chez lui est concerté. D'impressions Y-ives, personnelles, originales, colorées, qui valussent la peine d'être
écrites il n'en a point. Il veut cependant écrire des impressi;ns. Placé dès lors devant le problème de l'omelette
sans œufs ( encore un joli trait et dont Marcel Proust fera
bien d'enrichir son répertoire), M. Proust fait de l'trsatz.
La qualité d'inspiration et de feu _d'esp_rit qui lui ~er~it
nécessaire pour briller dans le genre httéra1rc de son c~o_Lx,
il en fabrique le simili au moyen d'une espèce de cu1S1ne
intellectuelle. J&gt;
Sans nous laisser éblouir par l'éclat du style, sondons un peu
]a profondeur de ces remarques de M. Lasserre. Elles ont ce
rare mérite de devenir extrêmement justes sitôt qu'on en prend
le contre-pied. C'est en effet une évidence que chez 1-!arc~I
Proust rien « n'est concerté li. M. Lasserre a tout a fait
raison de dire que « d'impressions vives, person~elles,
originales, colorées, et qui vaillent la peine d'être écntcs, ~
Proust en a trop. C'est même la difficulté contre laquelle il
doit lutter sans cesse : endiguer ce flot, éviter d'être sub·
mergé par lui ; tout son art se réduit peut-être à faire fac~, à
tenir tête à sa mémoire, - une des plus copieuses qm SC
soient jamais vues.
Et combien M. Lasserre est a·visé quand il dénonce
« cette qualité d'inspiration et de feu d'esprit ,. ql~i _le
frappe chez Marcel Proust! Nul auteur, en effet, qu1 ait,

'JlBVUE DES REVUES

483

m~ins qu_e Proust, à chercher ce qu'il va dire, qui ait moins de
tra1ct à fa_1re four a~eindre son sujet, qui soit plus facilement
~~ plu~ vite a son 01,•eau; nul écrivain qui, moins que lui,
s mqmète tic &lt;t prendre un ton ». La simplicité l'absence de
recherche et d'effort, le naturel ( certains diraien; peut-être: 1:t
nonchalance) : voilà bien, en effet, les qualités éminentes de
.Marcel Proust. Il a de l'esprit comme s'il parlait seulement
au fur et à mesure des choses, sous leur seule influence'
Jamais il ne s'écoute, jamais il oc se travaille; c'est le simpl~
-c_ourant de sa pensée qui l'amène à ses meilleures i11Yent1ons.
Après_ tout, ~•est peut-être de la reconnaissance que nous
~evons a :V!: ~terr~ Lasserre. Je me trompais au début en
l accusant d m10telligence.1l a, au contraire, Je sens de l'erreur
profit.,blc ... tout au moins pour les autres. Voici que sans
le• vouloir
·1
·
l
·
_
1 nous a IDJs sur a voie de plusieurs des caracténstJques essentielles du talent de Marcel Proust. Continu~rons-nous de lui faire mauvais visage ? Ce serait cruel
P~ 1~que, dans cett~ affaire, i_l est le seul en somme qui soi;
'VlCtirue, le seul qut reste pnvé de récompense et de plaisir.

•

JACQ(!ES RIVIÉRE

* *

REVUE DES REVUES
ALAI~-FOURNIER
~otrc regret d'Abin-Fournier, si nous voulons le dire
les mêtnes mots qu•Alain-Fournier inventait s'offrent d'abord:
'Ûu ceux qu'il avait préférés : Certains d'entre nous disait
Keats , ont rencontré Antigone
•
dans une autre vie ... '
. Notre rencontre avec Alain-Fournier tient de cette autre
'1le. li est difficile de la. rappeler, et demeurer exact. Qu'un

�LA NOUVELLE REVUE FR.\NÇAISE

484

le regret, que formait

recrret nouveau continue seulement
"'
d G d Meauloes.
chaque page u ran .
1 REvuE HEBDOl.tt..D/\tRE
Edmond Pilon écnt dans
a

(3

Juillet) :
. d' la boutique d'un vannier po~
Il savait que l'on peut partir _e l
onde . mais ce qu'il savait
ête et découvrir e m
,
à
la
s'en aller à conqu
• t que non loin de nous,
r
de Stevenson, ces
•
rès
bien aussi, à la açon
d 1 lôture d'un grand parc, aup
icux pas, de l'autre cô;é ;eu:e: il est un pays merveilleux ; et
d'une forêt et le long d un
.
de soleil et de clarté, on
f buleux cc dorua1oe
.
que cel..1, ce pays a,
' . . entre les branches, un beau maUD,
peut tout d'un coup I apcrce,01r,
b e dont la sortie est un rond
au bout d' « une longue avenue som r
de lumière tout petit •·

Et plus loin :

.

« Prenez le livre

.

S

en.son

écrit Marcel

R ben-louis tev
'
e o
1
de l' Ile ari Trésor.
S . ·1t1ri en par ant
U
d

Schwob dans son ,pw " ~
. -1 U ile un tn:sor. Des pirates. Qui raconte.?1 n
Qu'est-cc ? d1t-1 . ne ,
b" . 1 dans le Grand Mtall nes,
.
. l' ·enture » Eh ien
.
'est
enfant :\ qui amva a,
.
'
e l'aventure arnva ; c
.
C'e t à un eniant qu
. f . la
il en est de mcme:
s
E . ilà 'ustemeut ce qui ait
un autre enfant qui la, racon~. t t ';inai~e fraicheur qui nous sur·
suavité, le charme et surtout
raodr
t ce liv-re au milieu ch&amp;
ce quan paru
'
prit tous comme une_ sour
tes avant la guerre.
.
désert bien un peu ande des et r , ère Al:tin-Fouroier, écrivit que
M. Maurice Barrès, en louaot ndaguG d Mea11/nes nous promet·
· · d l'auteur u r,171
,
1'111
la &lt;t souple fant11s1e e
d
1 Grand Muiulnes, il n y a rMais ans ,
,1.
N d.
tait un Charles o ser ».
'
é 1·gence ab:,.ndonnée du St)..,
• fd · ages cetten gi
_,._
q ue ce seul relie es im
'
d' pprêt qui enchantent u. li . é et ce manque a
,-,r.
enfin cette s11np est
1
1 a autre chose et plus r-·
N odier Dans le Grand Mtau 11es, 1 y
lite~ de la fant:iisie tolll l
·
.
1 ·sme une qua
être : une ioteos1té et un yn . '. .
rA que _ plus tard, ls Aussi . suLS-Je assu "
,
tlll1
fait rares et personne_ . . à 'Alain-Fournier, les critiques fu
quand ils rendront 1ust1c~
. ioal Pour nous, - ce cher betll
placeront très haut cet ~~:':;;~'un .printemps plein d'orage_ et de
livre soulevé de toute 11, r
l'un
·er comme nous aunOIIS
ta ddpouvons que a
lannes, - nous ne
d l'art - l'Iris de Watteau,
déjà, - dans diwrs ordres c
'

,x

Î

'

REVUE DES REVUES

criprion de l'automne dans D:mii11ique, les Caprices de Musset et
quelques-unes de ces Filles du Jeu d'une ardente douceur ...
Voici Alain-Fournier lui-même :

Il habitait, dans lt: quartier de l'Observatoire, une de ces rues
paisibles et solitaires qui font songer :iux vieilles rues de Bourges.
C'était un mince jeune homme brun, d'aspect très doux, les cheveux
lisses, la moustache fine ..... un jeune compagnon de lettres enthousiaste et mesuré.

..

. . .

Alain-Fournier s'en alla disparaitre dans une embuscade.
Cela se produisit le 22 septembre 1914, dans la Meuse, au bois
Saint-Rémy. Le pauvre Albert Thierry, dont là Gran.le Rn:ue
publia de si poignants Ca,-,uts de guerre, lui-même blessé et soigné
dans un hôpital militaire, vint à apprendre la nouvelle et, fébrilement, la nota : &lt;&lt; Journaux. X... a été pris, et Alain-Fournier,

cbtr Grand M,a11lntS, blesse. »

• ••
SUR LA LANGUE ET
LA PENSÉE CHINOISES
Les recherches pénétrantes, sobrement appliquées à la rü
lité, que Lévy-Bruhl a poursuivies sur la mentalité des pri
mitifs, ont été à l'origine de toute une série d'observations
et d'enquêtes. Les conclusions auxquelles l'étude de la langue
chinoise a conduit ;\farce! Granet (REVUE PHJLOSOPlilQUE,
Jaov.-Fénier et Mars-Avril) méritent d'être notées : elles
viennent confirmer, dans leur ensemble, les hypothèses
générales que Lévy-Bruhl admettait au terme de son étude ;
elles offrent des traits intéressants sur · di ver~ points et
touchant par exemple le jeu, la situation des mots chinois :

Les mots chinois qui se rapprochent le plus de nos verbes
n'expriment point une action verbale toute nue et abstraite, une
action qui ait besoin, pour être considérée comme réelle, d'être
rapportée à un sujet agissant ; cei; mots peignent, au contraire, des
manicrcs d'être en train de se réaliser, et la vision de l'action n'e5t

�MEMENTO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jamais détach~ de celle de son principe ou de sa fin : si l'on- peut
dire que ces mots ressemblent à nos verbes, c'est en pensant à ceux
q . nt intransitifs et impersonnels, qui se passent de sujet et se
suffisent à eux-mêmes. Les mots chinois, d'autre part, qui semblent
le plus voisins de cc que nous nommons adjectifs ou substantif$
n'e~priment jamais l'idée d'un état ou d'une substance conçueindépendamment de sa réalité objective; ils n'ont pas besoin d'~
mis nécessairement en rapport avec un verbe et peuvent eux aussi
~e suffire à eux-mi:mes. Chaque mot éveille une image, plus 011
moins active, mais toujours assez complexe pour former une espèce"
de tout ayant sa vie indépendante.
Le Chinois dans son langage doit aller ainsi du concret à
l'abstrait, et l'Europêen au contraire de l'abstrait au concret.
L'un pense d'abord en artiste, l'autre en savant :
Le Chinois dispose, non pas d'une laoi:,uc faite pour noter de,.
concepts d'une abstraction ou d'une généralité variées, apte t
exprimer toutes les modalités du jugement, et orientant enfin l'esprit vers l'analyse, mais, au contraire, d'une langue entièrement
attachée à l'expression pittoresque des sensations et où seul le
rythme, dégageant la peOSC!C de l'ordre émotionnel, permet
d'ébaucher, en une espèce d'éclair intuitif, quelque chose qui
ressemble à une analyse ou à une synthése. Tandis qu'un Français,
par exemple, ~ède, avec sa langue, un merveilleux instrument
de discipline logique, mais doit peiner et s'ingénier, s'il veut traduire un aspect p::irticulier et concret du monde sensible, le Chinois
parle au contraire un langage fait pour peindre et non pour d~.
un langage fait pour évoquer les sensations les plus particulières et
non pour définir et pour juger, un langage admirable pour 1111
poète ou pour un historien, mais le plus mauvais qui soit pour SOlltenir une penste claire et distincte, puisqu'il oblige les opératiOllf
qui nous semblent les plus nécessaires à l'esprit, à oc se f~
jamais que de façon latente et fugitive.
D'où vient que les Chinois, pour acquérir la science occidentale, se voient aujourd'hui forcés de modifier profoo-dément leur langue, et en quelque manière de b. retournér•

J, p

,

•

MEMENTO
L'AMouR,.n,1
DE t' ART
Dorm

a.

u1n): L'art roman p An .
yv-.me de Patù Valé .
' ar
tome Bourdelle.
J'3r• Angel
Zarraga
ry
'
et
un
beau
portrait
de Reno1r
.'
,...,__....,,., ·
ew1,

et Le CRAPOUll.l.OT est 1a première• revue · ·
. avec précision des spectacles de . é qUl ait su parler avec goût
tiques de Jean Galtier-B . . .
cm ma. Il continue. Des ..
1er Juillet).
01SS1ere et d'André Varagnac (rer J um,
~Il fa~t signaler dans la Jù:vuE •
n,ents médits des camtlI d ,D~ JEUJŒS (ro Juillet) lesfi
Dupouc,·.
u ,eu/man/ de wisseau Do m1Wque-P1erre
. .
. rag,

Dans

RYTHME

&amp; s,,.,._

.

'"•HESE

•

(Ma")
1 'ce poéme de Paul Valéry •

LES GRENADES

'

D~rts gre11ai/n tnlr'ar1t1trlts
Cé.Ja11t &lt;i T'aœs de
.
J,
croü .
ws gra11u1
&amp;la
w,r tks Jra11ts sar,wrairu
lu Je k11rs tÜcin;verl,s I

Si les soleils ,art&lt;ous sub·
0
is,
grmades et1/rtbai//i,s
Yau,
ont
J.
d'
'
1
C
~• orgueil lrt11taill«s
r~u,r la cloiscms d, rubis,
Et que si l'tw

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""

r.eeorc~

~ dnnantk d'une force

Crew m,,
.,,mmcs rouges ,k jus,
Ctlte lumirteuse rttpture
Fait rn:n- ""' âmt que J'tus
Dt sa stcrik arcbitu:J ure.

LA

•

m,IVERSEU.E
LucienJùvui,
Fabre•
( 1 5 Juillet) : Les tblorüs d'Ems
· 1tin,
• par

!:

1
Vis ( 12 .Tuilier) donne un• po~me de Henri p
-,n.
ourrat: Mon

•

�LA NOUVELLE REVUE l'RA~ÇA ISE

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
l. _ BEAUX-ARTS.
13.. ,,..... ..,. luYJ&lt;AL
l' ,.,.(;IIAca10)
•• , ,.,,,,,:
G1•rt'c'
Br•f"~io
( 100 fr);
jwon ru, Pau

Pic••"

BONNES INTENTIONS

l... Ro1cn1&gt;err.

• H _ LITfËR'\T~R~.
ROM.-\~S. THEA1 RE.
.,,..,.•&amp;~
Lori$ }ù.JtTIIOl' : C:•
dcnla.a
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lifHt ,,. dSJ6Cllc,lot1 No11lt■1l
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( o rr 1 · H. Ftoury.
•~ -~~on . Lt Pin Hn,u ,
PAl:L C
j 1 ttcvu• Françaloc.
(7 rr.) ; Nou.ece u blllH,A&lt; (b rr.) ;
Ju!&lt; Coc-ruu: or

!.a Sirène. CAUS • R•"t'"'"'"'
Lcou- Du( rr . : I.lbr. Ollendorff.

fl•U"f"'""' 'lO ;~· • c,urrl d

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G1&lt;0ad n Dc11)•~La "1tal1on M • ami•
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llAt't'A(e4 Ir.); :;ociét6 l i t•
,.,,,., ••,.,,,
th&amp;iro de Fra.ace_- /,1~ 11•)• ,..• .,.
ltAaen :!.l.-u1sn. Ir
o'its C6 rr l : Ollendo~ Î. 'Eluç tl•
C1tAllLII )IAcaa~s Cb;a:pl un.
B,rr, {10 Ir.) :
Tome 1 :
;:s'... : Lt1
6 Ir -~ . ~uu~ellc

l'tAS(OII_

~À,.,,.,

Pr,jii .

6 tr. ; Tome • •
Rnue Fr&amp;llçaloc.
•

·' '

LE Gt11..,NT : GAS"l"O~ GALLIMARD.

ABBJ!VlLJ.11. -

\MPRIMERlE F. PAll.LAII.T.

La présence de Dieu

dans les différents sanctuaires ne

• manifeste pas chez les mêmes dévots par de mêmes
fmotions. Des affiches dénoncent l'existence des voyages

::-,ieux et celle des agences qui les organisent vers les sanc-.&amp;es les plus émouvants. Je respecte, j'admire, j'aime
'Jnleur des pèlerins pour la connaissance de Dieu par
multiples aspects. Je ne les veux croire ni des habi~ ni des sensuels, ni des goum1ands de sentiments
-ps plus que je ne fais du savant devant la vérité, de
leaplorateur devant la terre inconnue. Vraiment, il y a
heaux caractères dans la pépinière Je Dieu... j'en ai
.l_equenté... j'en fréquente ... Jans celle du diable aussi...
•troublant.Je ne puis parler de ces fortes âmes que
ftst,oir de s'approcher de l'Œil et du Cœur de N.-S.
ne souvent pauvres d'argent bien au-delà des
en Italie, en Espagne. Je ne veux pas parlerdavandcs ndèles de nos fêtes paroissiales à Paris qui à
te-Geneviêve et à Saint-Sulpice le 2 et le 19 jan· ~ à Saint-Médard le8 juin, à Saint-Eustache le 29 sep• à Saint-Roch le 16 août, à Notre-Dame-desrctoires en tous temps et certains dimanches au Sacrér apportent leur zèle d'organisateurs dans les
•

32

�491

LA NOU\'ELLE REVUE FRA'SÇAI

processions, leur calme douleur rcsignée, qui se connaissent et se reconnaissent sans se saluer, déplorent
dans les coins le malheur des temps, notent les cou
de la vengeance de Dieu ou les miracles de Sa Miséri
corde. Je ne veux parler que d'un seul de ces pèlerins d
églises parisiennes, j'en veux parler, car personne
s'aviserait de le faire.
Il est si petit, il a si peu de corps qu'on ne le rem
que pas ; il a les traits si rougeauds, si ronds, si effac
qu'il semble n'en avoir aucun. Plus de cheveux, pas
moustaches, point d'àge. A-t-il un nom ? « 11 est ici t
les jours», me dit un Suisse près de qui je m'enquérais
lui parce qu'il avait parlé à un prêtre trop gaiement
l'appelant « Monsieur » en s'excusant, en bredouill
u Oh ! c'est un monsieur très bien : il esttrès donnant.
toujours! tenez ! le voilà à la chapelle Saint-Joseph
train de pleurer. Il fait toutes les églises de Paris corn
ça. » Je le regardai : il a la bouche mince et méchan
les yeux sans vie ... ou plutôt ... oui plutôt ... plutôt
vers ... ma foi ! Ses habits sont élégants mais fati
Son chapeau a coûté cher à quelqu'un mais pas à 1
son pardessus est superbe mais ne lui va vraiment
assez ! Le voilà qui s'essaie à l'onction près du Su'
c'est un comédien ! Tiens, il sourit I Oh ! quelle
france secrète, quelle naïve bonté ! c'est un philanth
par désespcir et par habitude. Non ! Il n'est pas
aux dévots. Je le surnomme le « petit homme
églises •, c'est le héros de cette histoire qu'on
contée.
A tout petits pas assez rapides, il tourne autour
nef dans une église de faubourg : il ne prie pas, il

Cargueilleux ; il ch_erche la sacristie, elle est devant lui,
il la c~cbe encore, il est myope ou distrait. • Sacristie!
ah I c est là, ? » Il hésite encore, il entre ,. 1·1 s,arrete
• ; 1-1
~nd' qu on le re?iarque, mais qui le remarquerait ?
C_est un manage ?... c'est pour un enterrement? ... »
Le ~ t homme des églises prend beaucoup d'onction er
cle politesse.
•. Je... c'_est ..., non ... moins important que ... t:x.cusez-

monsieur l abbé, c'est mon agenda ... un petit servic1:
i!IC.. , pouvez-vous ... ce n'est pas un livre de messe ...
les monuments de Paris ... mon agenda ne mentionne
dans ce quani_er que Saint-Jean de Belleville et SaintJoseph de ~lémlmontant. Est-ce qu'il y a d'autres églises ?
- Il Y a boulevard. de la Villette la chapelle de la
-:~• dans une •mpnmerie. Il Y a rue de Bagnolet
i!glise flamande de la Sainte-Famille : il y a près du
anal Satnt-Manin ...
Je la connais:·· [e suis_désolé... merci ... je la con,._,::· désolé ... mais si ! mais non I oh ! ne me rcconllUJ:IICZ pas. »
Un prêtre l'a pris pour un étranger qui visite Paris et
J.)eUt-étre_ pour un fou s'il l'a vu se remettre à pleurer
Sllls savoir pourquoi.
li Depuis qu'ils n'étaient plus retenus par les devoirs de
411!
les hommes de cette époque songeaient :t ceux
Qlasacr mille : ~u mariage ! et on demandait à Dieu de
la cr les umons plus souvent que jadis, les douleurs
'Cités dguerrc ayant attendri les-eœurs et les ayant rapprou Consolateur Divin. Un samedi vers midi le grohomme d~ églises entra à Saint-Josepn de
nt,1nt, sanctuaire neuf mais souillé par les foules
tllOt,

n:;

r~••.

1:l~":.,etn

�49 2

LA NOUVELLE RëYL'E FRANÇ:\ ISlt

comme une école communale. Les cortèges de noce$
étaient plus nombreux que les prêtres et moins nombreux que les chapelles de la grande église.
« Bénissez tous les fidèles qui sont venus recernir le
Sacrement de mariage, disait le petit homme à genoui&lt;
sur les marches d'une chapelle. Donnez-moi un peu
d'intelligence aujourd'hui et je ne mangerai que d5
légumes ce matin, un peu d'intelligence car je ne comprends rien de rien. Saint Joseph, donnez-moi des pensée$
plus chastes car l'obscénité est dans mes yeux, dans me$
oreilles et dans ma tête. Sacré-Cœur, donnez-moi l'amour
de l'humanité, disait-il ailleurs, car je me réjouis de ,on
malheur et la méchanceté et la vengeance sortent de
moi naturellement. »
Il avait parlé à la moitié des saints honorés d'aute
en ce lieu et s'apprêtait à visiter les autres quand il fut
arrêté par les cort~ges nuptiaux. Alors derrière chacu~
de ces nouvelles familles il médita sur ses malheurs pœsibles priant Dieu de les détourner d'elles. Toujou
priant, toujours pleurant,il arriva pri,s d'une porte gran
et c\o$C et près d'une chapelle qui eût été cbirc si let
vitres en étaient restées blanches et qui devait être éga)
un jour par les boiseries d'une consécration. A ce
grotte sans miracle deux marches conduisaient qu
deux cierges n'éclairaient pas. Là trois malheure
artendaient un prêtre : il vint sans faste portant
livre. Un ouvrier noir le suivait plus fait pour ser ·
les mans que les vivants. Oh! le pau,•re mariage q
voilà ! pas de chaises ! pas d'amis ! un témoin,
seul, bossu, falot, louche et blond, accroupi sur un pri
Dieu:

IONNE.S INTENTIONS

• Rébecca... patriarches
d
.
493
.!'lsrad ... J,1 femme forte ..J.é posC!e. brutalités... Dieu

le

.

.

...

SUS·

\TISI

. prctre lit très bas. Le grotes uc ···. »
éghses n'écoute pas. il r
d
q_ pem homme des
et le chapeau secs q'
egar e Ia triste humanité, la robe
.
ue cette servant
ë
suivant la mode vagueme t
1 ~ man e a cousus en
J" •
n , et, e temt roun · · I • •
lie ou par des travaux
·1· .
o' pat a t1m1'é
m, Itaires récents
ca11 endimanché. Le prêt d"
. , ce garçon de
· d
re 11 très vite . , u
rn.am roire sur ce!! d
· 'mettez votre
e e votre épo
V
devant Dieu.,,
use. ous êtes unis
« Enfants, mes enfants '
1
des églises, enfants de c~pense egrotesque_petithomme
votre noce mes ,
peuple. Il Y a1·ait un ami a·
,
en,ants M
"è
'
ioule, ma prière es; I . , es pn res ,·aient celles d'une
· ·
P us ,one que celle d
d
impies, mes enfants Vo
'
es mon ains
·
us n avez pas eu d
vous avez eu des .è
.
e messe mais
Dieu.
pn res amicales. Bénissez-les, mon

- Attendez-moi H d"t · 1
i11$Cju'à la sacristie ~Îie:c:'m~ ement le prêrrc. Je vais
Vous savez signer 1 _. 1 ber e registre des mariages.
1·
· ·1 a onne heur 1 •
, .
parc des bagues... houm I A
d e · ·: · Je ... n a, pas
Alon; l'époux d" d . . _rren ez-mo, là ... »
- T
. . '~ evant Dieu :
.!
u le connais le petit vieux .
.
epuis le commencement. Si I qui est v1~sé derrière
~Jours aimé les vieux Il 1 • tu le connais, ,·a ! t'as
ttens, c't'idte.
. p cure parce que ru t'maries
- T'avais promis q , 'é . fi .
-T'as J·uré '' u ~ _tait ni après le mariage.
qu t en avais
· eu d'autres que moi
. Jam a,s
A preuve qu'a
n se manera à l'Egl"
,
·
lllariera par le pr'tr .
'
,se, tas dit. On se
Eh b"1en ! ca fait c e, ,a preuve que
.,
.
. J suis pos unesalert'.
.
que tes deux fois plus saleté.

�494

LA NOUVELLE JtEVOE FJtANÇA

Le témoin bossu et blond mettait les doigts dans
nez. C'est un savetier de la rue de Tlemcen qui a t
qué contre l'apéritif et le déjeuner une matinée de t
vail et de gains.
« Et toute ma vie je prierai pour eux : ils ne m
verront pas et Dieu les comblera de prospérité. Ils
devront le bonheur et nul que Dieu ne le saura. Sai
Joseph n'était pas plus riche quand il prit Marie de\"a
Dieu... de\'ant Dieu ... devant Dieu. »
Ainsi pensait le petit homme des églises et malg
l'envie qu'il en avait il n'osa pas avec le témoin bossu
blond signer le registre apporté par le prêtre.
Une heure après au milieu d'ouvriers bruyants et r
gnés le petit homme des églises rêvait devant un co
vert de fer, une table en marbre blanc, un plat de ha
cots roses et une carafod'eau. Il ne comprit ni la prése
debout à cette table du marié qu'il avait béni, ni 1
paroles qu'il lui disait.
« Alors ! c'est y à Madame que vous en avez? D'
donc que \'OUS la wnnaissez ~1adame ? Vous pou,·e
faire société à l\ladame car nous autres on Ya hou
ailleurs, pas, Charles ?
- Laisse-le donc, disait Charles, tu vois bien quec'
un louftingue.
- j'aime pas beaucoup qu'on se foute de moi. »
Le petit homme des églises n'eut ni le cou
d'achever son maigre repas ni celui de l'abandonner,
celui de répondre aux paroles brutales des hommes,
regard douloureux de la pauvre mariée solitaire. V
ment il devinait toute intervention nuisible, toute
cation inutile. Le premier pas vers la .sainteté est

495
ête du calme intérieur, il s'essava à retro .
en avait perdu.
•
u, er ce

Le diers
même soir, dans une chambre d'hôtel
d
, rue es

.._...YilU

.

' un garçon de café enlevait un habit de

• Je te ferai parler ! Je t'en ferai tant que t fi .
u mras

/U parler ! »

Dy avait une voix qui venait du mur d 1

. d
ules et . d' .
' e a nuit, es
, qui 1sa1t :
• Pas ~elui-là, j' te dis, Alfred ! Pas celui-là. »
Le ·petit
c homme des églisec:- s'appelle ni.1• 1e marquis•
m rescenc Lepan de la Cressonoye.
MAX JACOB

�SUR MÉRIMÉE PORTRAITISTE

u hl

a es » et, complaisamment il lu.

497

, de lui fournir l'entrée en matiè . i propose de
c Allons, il n'y a p

.
reCommencez
·
as a. 11és1ter.
.
onne la première phrase . 1
' Je
lllvrit, et l'on vit pa •
· a porte du salon
ranre....
- Mais, Monsieur le Lecteur, il n' • . .
au château de M d 'd .
) :l',ait pas de
_ Eh b' 1 . a ri , 1es salons...
,en . La grande salle était rem lie d'une
e... etc ... parmi laquelle O n d'1stmgua1t
·
. p
Qu
e voulez-,·ous qu'on y disti
"&gt; ...
- Parbleu ! Primo: Charles IX ngue .
- Secundo?
• ...

d

NOTE SUR ME.RIMÉE
PORTRAITISTE
li y a dans la Cbro11iq11e du règne. de Charlt·s IX un chapitre intitulé : &lt;&lt; Dialogue entre le lecteur et l'auteur »,
qu'il importe de lire de près si l'on veut bien comprendre
l'attitude de Mérimée vis-à-vis de la littérature descriptive appliquée à une matière historique.
Le titre seul du chapitre indique que ~lérimée contrevient ici à tous ses principes, mais il n'y contrevient
qu'afin de les mieux étayer, en découvrant, une fois pour
toutes, les secrets motifs de ses fins de non-recevoir.
Le lecteur commence par féliciter l'auteur de l'occasion que lui offre son sujet de décrire les grands personnages de la cour franco-italienne du château de Madrid.
Sur quoi l'auteur se récuse : « Je voudrais bien, dit-il,
avoir le talent d'écrire une Histoire de France, je n'écrirais pas de contes », et, aussitôt, il ajoute : « Mais, dites-moi, pourquoi voulez-vous que je vous fasse faire con-naissance avec des gens qui ne doivent point jouer
rôle dans le roman ? »
Bl:lme sévère du lecteur indigné : ,, Mais vous av
le plus grand tort de ne pas leur y faire jouer un rôl
Comment ! ,'ous me transportez à l'année 15i2, et
,·ous prétendez esquh·er les portraits de tant &lt;l'homm

- Halte-là. Décri\·cz d'ab d
me ferez son
.
~r son costume, puis
. C'est
. pod~ra,~ physique, enfin son portrait
auiour hui la grande route po
ur tout
de roman.
-;,:; costume ? II était habillé en chasseur, avec
- " c~r de chasse passé autour du cou.
YOUS etes bref.
-Pour so
·
feriez bi~:;:~~1t ~h?·sique... attendez... Ma foi,
ân Il
cr ,01r son buste au musée d'Ane. est dans la seconde salle' No 98 • .J)

Je ne sais pas de réi,onse

. .
révélatri-e d fi d d qt soit plus caractéristique,
û de to '- u on e a pensée de .Mérimée. En
~n
ut personnage qui l'intéresse le plwsique le
•
•
· .
kri e,. - plus peut-ctre
mcmc
qu,.il ne pas
vams qui, rivalisant a,· 1
•
s10nne
vent avec . .
cc es pcmtres, exécutent
IUrimé ma,tnse, de_tels portraits; car ici la passio~
•
e est une passion désintéressée pure d.
.
e-pensé, &lt;l'é 1 •
,
c toute
c
mu auon: c'est la passion à base de

�8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

49
.
curiosité du grand observateur, du naruraliste: l'œil ~ul
regarde non la main qui s'acharne à rendre. Connaitre
le phy~ique des personnages historiq~es, c'est, chez
Mérimée, à la fois un plaisir et un besom, comme une
loi de son esprit.
. .
.
• Ne trouvez-rnus pas agréable de voir Ill th, m1111fs 'Y'
les objets dont il est question dans l'.~istoire? Lorsqucr
je voulais écrire l'histoire de _César, J avais tant r~gardf
et si som·ent dessiné ses médailles et son buste de !\~pl
que je le voyais tr~s distinctement à Pharsale et meme à:
Alexandrie '. »
.
Mais connaître et rendre sont deux opérations tout
fait différentes, - que l'on a peut-être trop t~ndan~e
considérer comme les deux stades complém_enta1~es d un
opération unique : entre les d_eux, la relatton s1mfle
cause à effet s'établit bien moms fréquemment qu on
pourrait le supposer. La conn~ssa~ce d'un ~érimée,_
de qui \'ictor Cousin, pour_ 1~vo1~ une fms épromé
ses dépens, disait : « Il ne sait nen 101parfa1tement »,
circonstanciée et scrupuleuse, où un retrait, un repen
vient aussitôt corriger, compenser toute avance un
risquée, de toutes les formes de connaissance est pe
être la moins fa\'orable à l'art de rendre, au sens p
tique du terme, lequel trouve son meilleur poi_nc_
départ, son tremplin le plus efficace, dans une vue hm1
prise par un regard perçant.
Mais, objectera-t-on peut-être, ce refus de Mérimée
entreprendre le portrait physique d'un pe'."°nn:'l'e
tiendrait-il pas, tout simplement, à quelque 1mpwssa
t.

Ur1e C 1rrtspo11,la11,e i11iditt, p. SJ, lettre de 18s6.

SUI. MÉRIMEE PORTRAITISTE

499

sa pan? On pourrnit admettre la plausibilité de l'expli'iaâon si certaines particularités, sur lesquelles nous
i)mous à revenir plus loin, ne venaient, justement dans
fla suite de notre chapitre, lui apporter un curieux
dfmenti. Non, la vérité, c'est que Mérimée, qui aurait
pa prendre comme devise d'écrivain le « Nibil fore aliter
M dt«at » de ce Cicéron pour lequel il s'est montré si
injuste, a le sens le plus susceptible, le pluschatouilleux1111 sens attique - de ces distinctions entre les genres,
~ ces délimitations entre les arts, dans lesquelles
~phe le meilleur esprit gréco-latin, l'esprit d'un
Aristote et celui d'un Quintilien. Il n'est que de lire les
Ullres aune l11conn11e ou la Correspo11dance Inidite pour
ltncontrer, toutes les fois où il s'agit d'un tableau, d'une
a.tue, d'un objet d'art, quel qu'il soit, ces remarques qui
le trompent pas, qui décèlent aussitôt l'amateur vêri- ·
llhle, - traductions toujours précises d'impressions
~ et aurhemiques. Mais, justement, cette distance
qw, do peintre, sépare l'écrivain, Mérimée ne la franchira pas, parce qu'il la juge infranchissable, que, d'ailJems, il estime qu'il est bien qu'il en soit ainsi, et parce
qa"tl_ ne convient, en aucun cas, d'entreprendre l'im-pbssi~le. Une certaine confusion entre ce qui se peut et
œ qu, ne se peut pas dans une forme d'art donnée, rien
,:eut~e n'inspire à l'esprit de Mérimée une plus--invindhle répugnance, comme une sorte de dégoût ; il y
entre 1~ sentiment d'un ridicule qui entraîne à ses yeux
:Ille Jl?lnte de déshonneur pour l'intellect, - mais, surlDat, 11 voit dans cette confusion un manquement au
ode esthétique fondamental, et, par là, une manière
limprobité.

�SUR MÉRIMÉE PORTRAITISTE

500

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il se trouve 1c1 d'accord avec Taine, mais pour des
motifs d'un ordre tout différent.
.
Le deuxième volume de la correspondance de Taine
!"enferme en effet toute une série de notes, sur l'i_mportance desquelles Paul Bourget a rappelé l attenuon au
moment de la publication d'E1ie111u Mayran : les notes
personnelles de février et d'octobre 186.2, un des plus
beaux efforts d'auto-critique qui existent, et les notes
sur Paris qui s'échelonnent entre 1861 et 186~, et dans
lesquelles sont transcrits et commentés c~rtams .e~tretiens de Taine avec les écrivains et les arustes cdcbres
Je son époque. Du récit de ses deux•premières rencontres
avec Haubert en J 86.2, après la publication de Sala111111M,
je détache les phrases suiv,111te~ : .
&lt;• Ma thèse a\·cc lui est de lm dire (avec des ménagements) qui: :-on style s'écaillera, que l,a desc.~iption sera
inintelligible dans cent ans, qu'elle 1es~ dcià ~ur _les
trois quart,; des esprits, que la narratton et l acuon
comme d.ms Cil Blas et Fielding sont les seuls procédé!t
Jurables.
d (;"
» Il répond qu'aujourd'hui il n'y a pas moyen _e at
.autrement, que d'ailleurs il n'y a pas d'art sans ptt_tores.que, que l'idée doit atteindre. l~s dehors, se man1fest~
par une forme corporelle ,et v1s1ble.. ,
» Toujours est-il que c est de la lmeraturc dégéné~
tirée hors de son domaine, trainée de force dans celui d
la science et des arts du dessin .... »
,
.
.•
« Ma thèse est toujours que son état d espnt, la ns1
.Ju détail physique, n'est point transmissible par l'é
turc mais seulement par la peinture. Sa réponse est 4
4 'es; là son état d'esprit, et l'état d'esprit moderne ..••

501

c Tout ce qui n'est pas une forme physique, minuent vue par une vue de visionnaire: est pour lui

achevé, vague.

.• li_~~it d'une manière extraordinaire, avec un preJet incomplet, maladif, mettant des carrés, des
, un mot en vedette, un bout de phrase, attent que le chant vienne, reposant, rt:,·enant avec un
r énorme et insensé... »
Il ne saurait être question d'aborder un seul des nom~ et passionnants problëmes que ces textes soulè11nt; il ne s'agit ici de Flauben ·et de Taine que par
Jappon à Mérimée : en regard de ces notes de Taine
ilms lesquelles la pensée est si honnêtement pesée je
;llt mettrai pas les passages des Leltrrs à 1me b1con~11~
CJI! O~t trait à Sala111111/,J : l'irritation qui s'y fait jour et
qui n est rendue que plus \"Ï\"e par la nécessité où se
tlouve Mérimée de reconnaître que l'auteur u a du
:11tent », engendre une injustice qui n'est plus guère que
;de la légèreté.

~is pu!squ'en réalité c'est une conception générale

1bi est en Jeu,

dans laquelle le cas de Flauben n'interirien~ po~r Taine comme pour Mérimée, qu'à titre de
, relisons plutôt dans la notice de Mérimée publiée
1855 en tête des œuvres complètes de Stendhal cettcsi symptomatique :
• Û&gt;mme tous les critiques, Beyle luttait contre une
lté probabl~ment insoluble. Notre langue, ni
ne autre que Je sache, ne peut décrire avec exace les qualités d'une œuvre d'art. Elle est assez riche
distinguer les couleurs; mais, entre les nuances

liiBe

�503

502

qui ont un nom, combien y en a-t-il, appréciables _aux
yeux, qu'il est absolument impossible de_ détermmer
. r des mots ! La pauvreté des langues devient encore
ren plus sensible lorsqu'il s'agit de formes, non pl~s
de couleurs. Un œil médiocrement exercé rec?nnatt
facilement un contour vicieux. Quiconque examme la
statuette de la Vénus de Milo rl-duite par le procédé
Callos reconnaît aussitôt que le nez n'est pas anuque.
Pourt;nt la différence entre ce nez rapporté et le ~ez du
statuaire grec ne peut consister qu'en une fr_acnon de
millimètre : or quels mots peuvenr caractériser c~ •
forme dont la beauté dépend d'une fraction de nulhmètre en plus ou en moins? Ce qui se sent avec tan
Je facilité, on ne peut l'exprimer avec du nmr sur d
blanc, comme disait Beyle'. •
.
Nous touchons ici le fond de la pensée de ,\!ému
Si déjà il considérait qu'il était impossible de faire av
des mots la copie d'un portrait peint, d'opérer la tran
lation dans le domaine verbal d'un système de form
et de couleurs que l'on a pourtant sous les yeux, co
bien devait lui paraître à la fois plus folle et_ pl
vaine l'entreprise de !'écrivain qui, partant d'une s1mr
image mentale, prétend néanmoins, avec le se".l so_u
de ces mêmes mots, édifier une œU\•re qui nvahse
plasticité et comme de matière avec celle du p~mtre.
La protestation de toute la nature de Ménmée
contre est encore plus foncière que celle de Tame:
protestation de Taine se rattache à ces préoccupan
d'hygiéniste mental dans lesquelles Paul Bourget
1.

Mérimée. PorfraUs liisloriques d lillùaira, PP· 184-i85.

*

niso_n une des pièces maîtresses de son esprit.
vérifie sur un Flauben ce qu'il avait déjà signalé
fin de son étude sur Lord Byron comme une fata•
propre à l'artiste moderne, à sa,·oir qu'un tel mode
crâtion détruit infailliblement !'écrivain qui s'y livre;
il se détourne alors d'un péril dont, à un moment
s'l!tait senti lui-même menacé, mais il se détourn;
t en admirant, et s'il se persuadait que les conditions
tnvail fussent susceptibles de modification, sans
e ne se détournerait-il pas. Voici d'ailleurs, à cet
, le texte capital. Il vient 'de dire que son idée
•~entale a été « de peindre l'homme à la façon
arttstes et en même temps de le construire à la
des raisonneurs », et il ajoute: • L'idc'e est vraie•
pl?5, quand on peut la mettre à exécution, cil;
u1t des effets puissants, je lui dois mon succes ·
· elle démonte le cerveau, et il ne faut pas ~
ire. »

Mttimée, lui, se détourne, mais sans admiration.
qu'en plus des mille différences palpables qui les
nt, ces deux hommes, dans la région même des
, par les obscures racines de leurs facultés étaient
'loin qne possible l'un de l'autre. Chez Taine la
~ é artistique était beaucoup moins sponta~ée
•?lassablement conquise, héroïquement obtenue et
~u'il advient parfois, il contemplait, non ~ans
e, dans ces possibilités qui s'ouvrent de,·ant la
et la gén~rosité de dons de l'artiste plastique,
mondes relauvement interdits. Chez Mérimée Je
de l'artiste littéraire, - de l'artiste littéraire pur _ ·
au contraire inné, mais comme nonchalant. II en

'CSt

�5o4

LA NOU\'t:LLE REVUE FRANÇA

usait de moins en moins, et, a,·ec les années, il en
venu à ne plus priser véritablement que l'his~oire: ~
il ne perdait jamais de \'UC les sa..:.:ages splend1d~s,
gigantesques, auxquels !'écrivain de type plastique
livre sans cesse dans ce domaine de l'histoire q
Mérimée eût \'Oulu transformer en une chasse gar&lt;lt:e.
là sa répugnance, ses d~oûts, ses injusti~es mê1~e ; •
là aussi, qu'éle\·ant pour une fo~s la. v~1x, . car 11 es
mait que le sujet en valait la pe111e, 11 s écne dans u
de ses lettres : « L'Histoirc est à n2es yeux une ch
sacrée.»
Le plus curieux, - et ceci nous ramène à la suite
notre dialogue, - c'est qu'après s'être ré..:usé auprès
son lecteur et l'avoir poliment, mais fermement, rc
voyé au b~stc de Charles IX du Musée d'Angoulêm
Mérimée, sur son insistance, et dans l'espoir de
débarrasser de lui, finit par s'exé..:uter, et, en qu~lqu
lignes, il nous trace, de Charles IX et de Catherme
Médicis, des portraits qui, faits en des_ ten~es t~
moraux qui n'ont même pas l'air d'avoir_ éte cho
avec un soin particulier, restituent néanmoms sous
yeux, et de la manière la plus frappante, le ph
sique des personnages. Récompense ac:~rdée au rega
objectif: à l'œil pur qu'il n'a cessé de dmger sur tou
choses.
Mais qu'il vienne à s'agir, non plus d'u~ pe~n.
historique, mais d'une créature de son 1ma~mau
l'esprit de Mérimée se trouve alors en face de _difficul
d'un autre ordre, et qui lui interdisent bien plus sév
ment encore le portrait physique de ses propres ~
nages. 1':ous avons noté plus haut une analogie à

SUR MÉRIMÉE PORTRAITISTE

entre l'attitude de Stendhal et la sienne, mais on
vre à la réflexion que les pourquoi de cette attie sont, au fond, très différents. Stendhal, toujours
~is ailleurs, p:i~e, pour voler à des tâches qui l'inté«-Dt bien da,·antage. Chez Mérimée, tout à la
i;,ïs plus disponible et plus concerté, il y a plutôt comme
noU\·eau scrnpulc ; historien avant tout, - d'un
ac,At qui, d'autre part, lui interdisait jusqu'à la seule
conception du roman à clé, 'il se trouve pris entre deux
IO!utions également impossibles. Il n'a pas cette verve
111Ï fait jaillir les personnages avec toutes leurs particuJ.rités physiques et animales, - il faudrait donc les
construire, dans une certaine mesure les fabriquer, et
plie opération plus artificielle, plus factice, plus con• au canon de l'art littéraire tel que Mérimée le
:conçoit, qu'une opération de ce genre ! Non, - sem°Me-t-il toujours dire, - de ses personnages un écrivain
ne doit décidément au lecteur que le portrait moral et
li, à travers ce portrait moral, il se trouve qu'il lui livre
qatlque chose de plus, tant mieux pour !'écrivain, à
;œadition qu'il ne l'ait pas cherché. Le lecteur avec
œla n'est-il pas encore satisfait ? S'il proteste, comme à
li fin du dialogue : « Oh I je m'aperçois que je ne trou~ pas dans votre roman cc que je cherchais »,
Mhimée se bornera toujollrs à répondre: &lt;&lt; Je le crains».
CIIARLES OU BOS

H

�ipa,,, d11 tamb,,,111i11 tout contre. sans arrêt,
CHANSONS

/xmssa11t pour marcber de r,us souliers ferrés
S11r les pieds 1111s de la pam"rel/e.
Une }Jase, ras,· t11q11i11e. ! Allons, hardi!
:'Et wus la belle mfant, ue faites pas la tête!&gt;&gt;
- Qui élu-ivus, pour me parler ainsi?
.- Je suis, m11da11u, lt: sire de Framboisy.

ELLE ET MOI
DU MIEL
(Le bon ménager d'Auvergne forme cc rêve. ù'~v
une Muse, et dit comment il se comporterait a

égard.)
j'ai ,lvi l'autre ,iuit q~ j'm:ais mu },foSe.
Je 1.'011drais bim prendre ce rli-e at1 111~! ·
« Vent,, la belle enfant, danser sous lrs 01wta11x
A II doux so,i de /,i cortw1111se 1
Da11stz.., saute,, et embrassez. qui 'i.'OtlS voudrez..,
A t\ius d'en Jaire à t'tlln-: tlte. »
.
011i. Maispour nmsdire t·rai, jewus la mènerais
Pluttit à la baguette.
Car il ferait beall voir que tout n'aille à 1110,z gré,
Et que l'on Jasse sa Sophie I
Je lui en passerais l'envie.
« Ha, par ma foi, •1.'011s danserez. I »
Pour la t'Oir pit'Oter et baller to11t de mime,
Je crois que je ferais comme ces mâclmds
A leurs 011rs-111arti11s de Bo/Jlme

.ménag.:rc se complaignant s.1ns cesse de la rareté
, le bon ménager forme le projet d'avoir un

dans son jardin.)

On dit bim : qui 11'a pns de mit! en so11 rucha
Dait l0111 a11

a,:oir sur sa langue.
r les gms. Car les gens aimmt se pourllcher,
;,l difaut dt' 1:rai 111id, d'1111e dcJure harangue.
}tt'Oltdrais 1111 rudxr tout 1111i111cnt pour moi,
Non pt111r c11 affi11er le. 111011de.
L miel plait,il smt bo11, a belle couleur blonde.
JI est bim de gt1nl1•r au jardin 1111 mdroit
~, sous 1111 iùux s11rea1t penchant 011 petit toit
1k tnif..s ébrkhles que !1• lirbm kaille,
Sa!ig11mt trois ruches de paille.
n r«oiu Cil balcon, do1ma11l cJlé dt' jour
TOUi d'herbe, de fmillagt, el de rayons qui glissent
D.ns l'odmr cbaude des lys rouges, des mtlisses,
'#•pris-midi d't'té z.011z.on11n11t lt l'mtour...
mci11s ni

�508

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAI

Oui, j'aimerais avoir en 11wn petit ménage
Une retraile où se ferait le miel.
Les abeilles iraient buti11er sous le ciel
Aux acacias bordant la route du village,
Et reviendraient ici l'amasser en requoi.
Ainsi se fait sans qu'on y pense,
Pourvti que l'on ait STt garder pa.r devers soi
Un coin d.e paix tranquille et coi,
Le miel de la douce sapience.
Et maintena.nt, écoute une chose, mon fi :
« As-tu trouvé le miel,prends-en ce qui mffit. »

UN DÉPART
(Ici le bon ménager se souvient d'une rencontre fat
la veille au cours de sa petite promenade.)

]'ai fait hier rencontre a11 pont
Dit Claude et de sa Toinon.
Habillés qu'ils étaient de lettr dimanche,
Moi d'abordée j'hésitais quelque peu
Et ne les reconnus que passé la Croix-blanche.
Elle, rouge comme le feu,
Verbiageant, frétillant, ne se tenait pas d'aise
Et dansait presque, ainsi qu'un cog sur de la braise.
Lui, l'air naïf et faraud,
Suivait d'ttn pas relevé son élue,
Et portait rnr l'épaule, - il est puissant ribaud
Une malle abandes poilues.

La Tot'non m'a bonjouré
D'une façon fort civile. '
Son homme n/a déclaré
Qu'on partait pour la grand'ville...
N'en fiwent pas au haut là-bas
Qu'ils pressèrent encor le pas.
Ne se tournèrent même pas
Pour regarder les noyers du vil!aue
Les .
ôJ
m~1sons de la soupe chaude et du bon feu,
Ces toz/s en escalier au creux de leur feui/laue
IYoû les fumées montaient dans la paix dit Bon Dieu..•

Au tournant du bois-bocage
Une pie a jacassé.
A la corne di, pacage
Une grolle a croassé.
Dieu vo1ts garde du présage f
Moi je n'avais rien chanté
Sinon quelque : Bon voyage f
Vit qu'on n'aurait pas compris.
D'ailleurs, ce nous dit le saue
ô
•·
A chose faite, conseil est pris.
Partez, partez., mes amis
Puis donc que vous avez bouclé v:tre bagage.
Mais puissiez-vous pour le prix
Ne pas aller vous trop faire lanlaire
Et quelque jour nous revenir marris
Car ce n'est pas pour rien qu'on voit w:e galùe
Sur le blason de Paris.

�LA NOlJ\'ELLE REVUE FRANÇA

FILS DE L'AUVERGNE QUI VOYAGEZ ...

DE JULES LAFORGUE

(Un dimanche apr~-s Yêpres, le bon ménager son
tous les gens du pays qui cheminent au loin de par
monde.)

Fils de. /'A11v1•1-g111• qui i 1oyng1"- sous I'm:erse.
Ou dans la bise el dans le Mir,
Par les grm1d'ro11tes nationales
P()ur lt-s btSoi11s de t~s commerces,
us rl,a11drim11iers, les réJameurs, les porle-ballt,
Les rarrommodmrs tk {tzfma,
Qtte les accordéo11s jouanl des airs de danse
Dans les faubourgs a11 bas d,·s cJtes,
Vous fassent som.•mir de 110/re teu1· /Jau/~:
Les dimanches, as soirs aux ro11le111ents cforage
Qu'oll dam11il la bourrée dans le bas du ·l.'illage,
Les fili's, les 111nrc/Jils, ll'S pécbes ti mi-cuisse
Dans le 111issen11 de la truite et de l'éai·,:im;
Et 10111, le go11J dtt i·ent, I'odwr des iieillrs salles,
Le lit à bousse rouge et lti table (Jli l'on ma11ge,
Le gros soleil rnr les rochers à digitiJlts,
Etre bruit que faisait la porte de üi grange ...
Mais wus qui par basard êlt•s cle là dl'niilre,
Ha, souiie11e,-t•ous si·ulement de Picq110/ng11e,
De Vi11chal, d11 po11t de Tbioliëre
Et de let pe1ite 111011/agnc.

der:011s à l'obligeance d • M fi
• io11 d'un arre,,·~, a '
· acq,us-Emlle Blanche /a
&lt;&gt; ui iyn111nppa ·t
• r l
,par,mdroils, de 110/u 111111111s .; enu a ,11 r.s l.1,jorgue el
tlu poile ne liro11t p
c~, es, q11r les amis cl ndmias sa11s 111llrél Ell d
Allemagne, où il occupait lesfi .. es nlml de S(lfl
atrii:e Auousla
L'
o11ct1011s de lecteur au1três
&lt;&gt;
• ll"t.Jtda
·
d
'.l"''
tnm1dai11 Mitép,r Cl ~ ,' qm est t 188;, est le
'
~t11-pt11lur 11 , 1 l
•
Ill rouleurs par dh-ers nrlist,·s.
, , te e,,: e, ,lessms ri

llot1t de la pau
·
6e,/11 fifre.
et sans couleur.

-

Hippol)'te é

d
ten u sans

JA°!':\'lER

Rentré couche · 1
d r acb icures après le chamb messe - rentré u e ;rlottenburg. Été à
~- mort e Gambetta. Visites

et

Jff. -

le plomb fond

, 2• -

Été à 8 /

·

l

M. B. - la bou 1 2 a a messe Bh\ige Kirche
glacial - Elle c~e pâtebuse- les yeux brouillés
a son anc -

moi . l

n~:::d::::~~bslpieds glacés aux da~lcs: ;-;,;;
le
es.
j BertJI jamitr SOtlS la rubr.tq11e " Notes ,, in. Observations.

�512

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FEVRIER

(Après le 28, sous la rubrique" Notes")-:- La _Toccata.
Bach - Thausig. Le concerto de Rubmstein - La
Fantaisie de Liszt - Le Lohengrin.
Dell Eva - Coppélia - Carmen - La
Saba - Hamlet.
MARS

Jeudi 1er. -Marions-nous - Mariez-vous. X.
Samedi 17. -Gudrun.
Dimanche 18. - Le Prophète (!) Drame en
actes. Un malheureux.
Lundi 19. - Congé - Complainte du fœtus.
Mardi 20. - Congé - Thé à cinq heures fisch. Liebling - Büchlein - complainte des amou•
reuses - donné à R. à lire cette lettre prise à Eugène.
Mercredi 21. - Congé - Tannhauser- Précéd6
d'un hymne au Kaiser. Ma belle inconnue de l'Opéra 1
souvenir éternel- Elle aura ma dernière pensée à moll'.
lit de mort. Idéal entrevu et enfin. Je suis sûr qu'elle
vu que je l'adorais et qu'elle m'en a adoré - Où est-elle?
elle se couche ? Elle ôte ses faux cheveux - en fredo
nant cette obsession, l'ouverture du Tannhauser, que
chantent ensuite les pèlerins - ouverture que j'ai
entendue dans le spleen de Coblentz. - Tout est ni
tère - Elle était seule.
Jeudi 22. - Congé - Reichsall - die Ochsen acrobates - les 2 créoles. - La vie est bizarre. grand volume de Mariette-Bey - Mon Alleluia -P

NOTES

DE JULES LAFORGUE

513

logue à mes complaintes. Tous ces gens qui commu•
nient !!
Vendredi 2 J. - Congé. -la journée seul - Toujours
l'économique Printz_ -- Une course dans le Thiergarten
- spl~en - Impossible de combiner deux idées devant
le ~ap1er ~lanc - Toujours pas de lettres - Plus un
radis - fait avancer mon trimestre.
cirque - les Aquimoff - 1a con.Samedi 24. -Au
,.
na1ss~nce de 1Illustre Cascabel - Proteus. de la neige.
les Accents exotiques • Qu,.trat-Je
··
r •Dmzanche
, .2 5. 1a1re aux Etats-Unis ?
Jeudi 29. - Concert F. Planté. Sing-Akadémie succès fou. la tête des berlinois - le P. Radziwill dans
sa loge.
Vendred! JO. - au Wallhala - l'hystérique de Tl~éo.
les S~hœffer - les 2 Darc - les chiens - Exposition
Gurlm et Jansen avec R. l'antipathie instinctive devinée
- Mil•. de Jo. Klinger. Une photo de Dell-Eva faisant
une pomte et souriant.
Samedi JI. - Tristan et Ysolde - drames Mallarméens - couché à 4 heures - Mon porteplume seul au monde.
. (Sous la rubrique " Notes ") ··- Dîners sommaires ~ip:s nombreuses - Démocratie - Mon Faust - mort
a Gide! à Louis-le-Grand - Indigestion de Carmen Gudrun.
AVRIL

" Dimanche rer. - Soleil - Que fait en ce moment
Ifiui
etre qui· dessma
· les chats en regard desquels j'écris ?????
Démocratie -

( ce soir non la H. mais la Schol)

�DE Jt;LF.S LAFORGUE

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

Une heure a l'opéra. les Rattcnfanger. Un joli décor -

La Pr. F. Ch. - échange de coups d'œil - que fait ce
mystérieux lord de Bourget ?
Lr111di 2. - Je trouve ma pièce stupide- En face
l'éternel sourire de Dell-Eva - Walhalla - manqué
Verscnbot •. Mélancolie de l'homme-serpent. Retour avec Théo 2 Jans la Fricdrichstrasse. Bahnhof, mélancolie. - 2 ' édition mais plus huppt'.:e de cl.
Mardi J. - Les diamants de la Couronne - stupide.
Soup~ avec Théo et Lewinsky - Le problème des
huîtres.
Dimanclh! S. - !:té voir danser Dell-Eva à Carmen Et la danseuse phtisique - Et le danseur qui m'a jeté
le mauvais œil.
Lrmdi 9.- J. B. - et S. M. V.!! - Partout la dynamite - Ici &lt;le grands malades - J'attends de !'Imprévu t
Le cœur palpitant.
Mardi 10. - Il pluviottc. Acheté une huître bronze
chinois pour pot à tabac - puis comme encrier.
Vmdrrdi 1;. - chargé demi-mot de regret pour
Planté - voir après lecture danser Dell-Eva Reine de
Saba de Golùmarck - puis au concert Planté - à la fin
présenté par Huster - (de même à Femow et Wolf?)
charmant débordant - Avec Théo- rencontré l'Américain " Thausig ist mein Gott ! ". Colossal ! etc. - été
chez Julit1. - huîtres microscopiques- éreinté.
Samedi 1.1. - 9h. Hôtel de France - Planté seuls - causé - bredouillé avec mon français - sa
1.
2.

Mot Joutcux.
Tofo Ysaye, pianiste compositeur, frcre d'Eugène, le ,ioloniste.

son cahier d'a11ides réunis par un C•• ' de
bass:iJe - Il reta~de d'un jour son départ, naissance
un enfant. - angoisse - court chez la H - emballé
cette figure insoucieuse, déj.i embêtée à cette he
des Ir .
R
ure
. so ic1teurs- entré - Angoisse! Bernstein IOl't1 ; ensemble• - voir chez· R· - "'
"·e1'nder ,,. ca ,·a ~e - déliué - chez Langlet• - puis à Î'h6tel :
b!1ez tout, excepté que je ,·ous suis dérnué.
Dimanche If. -Mon costume - mince J'élégance;'foto _ne va pas à ~harlottenburg - Ollerich - spleen
soirée chez lm - dames - le matin promenade

to -

R.

_Lmdi r6. -Lecture- puis chez R - sc~ne interhie -

banquise et tison, - Aïda.

Mardi Iï. - Lecture - ébauché préparatifs pour
~les - Dresde - à I h. chez Théo - toilette impa~nte - ses chaussures ! fous ! à 2. départ - sous
- ~ga~es - b111terbrod. paysages - seuls - chahut.
·é a 6. rôdé - . bêtes curieuses, nos chapeaux é ~ perdus - ,·ottures énormes - cocher fumiste
nuit - diné Hôtel de France. plan - traversé !'Elbe
~é - éreintés - Kaiserhoff- \'aste chambre au
~Iller - fumé au balcon - couché - causé - Pan• ~e - apparence Brahme, renoncement, jusqu'à
uit en _fumant - Ostende - réveil - fous.
Mtrcrrd, 18. - Levés à 8 en fr • - rum
r.
é sur Ie ba lcon
nt une caserne, soldats enfants - fait les fous é ~ note - rôdé jusqu'à dix h. - ruissclance des
œuwe - beau à sangloter - n'insistons pas -

�516

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

Tôdé - mangé hôtel de France - rôdé - Kunstverein
(deux Klinger) terrasse café - fumé - rôdé - plein
le dos - musée ethnographique et anthropologique spleen -fumé- rôdé - gare. embêtements - éreintc'.:s
- rôdé en voiture - départs - folie - fumi: - sentimentalité. crépuscule champs - dormi côte à côte, joue
contre joue - arrivés à minuit - rôdé - fous - Lune.
Jeudi 19. - Rentré ce matin à 1 h. tout encombré pêle-méle - fait mes malles - couché - levé à 7 tout expédié - lavé - rasé - vu Théo - parti avec
Velten - journée de paysages monotones a\·ec le sifflement des poussières •. plus nous allions plus ça verdissait - troupeaux. de moutons - Pâtres idiots (\·. aux
notes !!!)
Vmdrcdi 20. - Levé à 8. - Rinçage effréné - écrit
à Henry - Promenade invinciblement poseuse sans les
Lichtental - Une aquarelliste - passé par la \·illa de
du Camp. L'lmpé d'Autriche etsa fille. dîné avec Artelt
- travaillé - écrit à Théo - et envoyé quelques arti.des traduits à Planté à Mont-de-Marsan - cabinet de
lecture. Peur dL-s yeux. bleus de chez Marx - soupé thé - ('m• \ïstchoune ? lecture - relation sur Dresde.
Le chambellan aux doigtiers d'argent.
Samedi 2 r. - Cc matin Yburgstrasse - lecture mer
intérieure Boudairc 2 - Promenade folle avec R. lamentations d'ambitieux esclave - etc. - Lecture - La C'V. yeux baissés - Discours de Mgr. Perraud. Est-œ
:issez idiot I Quelle comédie - Tous ces gens-là sont-ils,;
.assez stupides et vides !
1-2.

;\lots douteux.

DE Jl'LES LAFORGUE

Dimanche 22. - De bonne heure .
,. .
517
.,_ Puis à la messe avc:· R
D JUsqu a L1chtenthal
.,:5alon - sC'lles · ( • i; • et
• - Cora Pearl _ Je
~ .
.
40 pers.) lmpé d'Autr - .· . é 1
•unes - ncn.
·
Hslt es
Lundi2;. -Scène:l\·e-R r
•
aux tableaux et des . I '" .. ~roJc_ts de fortune, Halle
M. d .
. s1ns. mprcss1onnisme et cire r
ar 1 2-1. _ 13. , Tacr _ I . ,
•
- en re\·enant
o·
om trcs haut avec Shh-ler
,
wmonœr Imp d~ •h
léventail cuir en abat-jour.
.
utnc e, en gris,
Mtrcrrdi., 5 - Le du
I d
m'aurait d.t-_..
. cet a uchesse d'Alençon. Qui
1 a 1 5 ans a Tarbes r
·
Jeudi 26 _ Là h
···
.&amp;,
•
- aut, Yburgstrasse
La d 1
uc 1esse
cl'n.iençon rouge la ('•~~T . nJ '.
y.
.
'
rani t- &lt; pune • t11dml1 2j. Sen·ice à l'Égl"
noirs à croix d'arcrent ·11
ise . grecque, Popes
traits des St dt&gt;
, nas1 ements msensés - Porour za - sccne avec R
Samedi28.- Dans les ho· U .
tendres un ·1
ts. ne cathédrale de feuilles
'
s1 ence, et toute cette
é d
.
grisâtres tiarés de mo
arm e e nunces troncs
~o
usses. - La C"' Tra .
1 c. •
uc me sam·er comme seul
d
ma ,ohe
tra
I
au mon e et de ,-agabo d à
vers es peuples les fil d l'H
n er
llaintes.
,
s e
omme - Mes Com-

n·ima11che 29. - Averse
Cab·
Mélancolie du cornet . . -d
,met de lecture L d.
a piston ans I averse.
"" 1 JO. - A la gare Cécile de Sch
p
- Leurs cors T
.
•romenade
1
out rnm1de et reverdoyant.
N oirs

de Berrma· Bade - diné avec R. lu Une Vie de M
]IISsant, reçu la Revue - pris le thé -

r. Mot dout..-ux.

.
cigares
-

R.auet

�518

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sch. - et la sœur Placida riant, signes - Insensé. Crépuscule - les draperies de la nuit sont retenues par la
-fibule de nacre de la lune - je chantonne dans ma
mémoire des lambeaux d'airs de cet hiver (Toccata, la
prière et l'autre du Freischütz, Tannhauser, Lohengrin,
Carmen) la locomotive déraillée. - Les chauffeurs
tremblants - locomotive lente enlevée aux voyageurs
arrivant de Mannheim ! bout de tendresse, s€rrements
&lt;le mains tièdes avec R. - arrivé ici à I 1/ 2 - ma
vieille chambre avec un faux Berghem ou Du jardin installation - dodo. réflexions sur là vie.
à Bade - les journées passent ne sais comme. pas la
force de m'atteler à une besogne - on mange trop bien
- on fume trop - on n'est pas assez seul - voisins,
voisines, il y a dans l'air trop de tentations de promenades. MAI

Mardi r r. -Avec R. Tendresse - Cigares - Le
Salon là-bas - Rage d'esclave - Ambition - sans le
0

sou -

Rochegrosse - Les Furstenstein 2. Rage de dents - promenades éter·
nelles - bons repas - cigares - La complainte des
vieilles tapisseries de haute lisse. Les Rantzau.
Jeudi J. - Promenades - orchestre - etc. - Fête
- spleen - cigares - Prairies -Hannetons.« J'avoue
que c'est la dernière des choses à laquelle
exposée». Vendredi 4. - comme toujours.
Samedi 5. - Après la lecture - seul à la lampe Hartmann - Dehors l'averse - Hallucination univer.oc

Mercredi

DE JULES LAFORGUE

#!Je-E-'r•él
519
uro1 r e devant 1a déb' ·! d
· Dimanche 6 _ Embêt
ace e mon (?) cerveau.
Lu a·
·
ement général.
n t 7• - Clown à New-York
&amp;écutant en une minute de o des . ~ostume épatant -lesgrandes personnalités emi é caricatures au charbon
États-Unis - (Le clown du
1:nlnles, et d_es pers. des
Mardi 8 _ Q ,
. a a a a Berlm).
mardi 8 ? .
u est-ce qui peut bien m'être arrivé

v-!

1fer~,edi 9 · -

v • Valérie de Sch. ·
spleen - 1a fi
.
ûlles - (Traduct. .Planté).
ête des petites
Jl'lldt 10.

r,

Vend d't

-Averses -

11 • -

·
L'Etincelle
L
d
;;:n e où l'on s'enla Reine d W
yod - P. Renez
e urtemberg. Keine Vor-

nuie. (Quelles pièces idiotes
etc. - Averses -

hng.

s.amed't I2. -Averses -

Ï)

p d
Yulichen Compl .
d as . e lecture le soir. Scène
amte es pianos
d
mon portrait dans le m1'ro·
- rage e .faire
D'
u.
,manche 1 J. - Schones Wetter
Q
.
- spleen _ Encore
.
.
ue fait Théo
qurnze Jours et , Be 1·
yable !! - Ah 1 -1 r d
.
a
r m. Spleen
. l rau ra s01oner
C
llement sera peut-être une d'
i,_
ça e couronfait rage - Quel é . Istracuon - L'orchestre d'à
Lund'
m t1er.
.
z 1 4· - Embêtement fixe _ N
.
.
au dessus de zéro Eté h d ombre rnfim de
t d
.
c ez u Camp
S
e e Pentecôte - Déb
'
ous
- Salade de 1
d'
auches de 1orchestre d'à
cbes etc p ':1 Jses, l ouvertures, de rhapsodies de
'
· · • ms es c oche d la V
'
qui m'arrivera mardi I 5 ;&gt; s e
allée - Qu'estMardi 1 _ Il
, ·.
Mer, d.5 .
ne Ill est nen arrivé
-crt t 16. - Eté chez du Camp. Ch l
·
a eur acca-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

520
bl ante -

.
Cigares

Pron1ena des accoutumées -

Mil•
' de Kérouare.
d
ens - Humamt
· é' encore
d . 7 - Cette fête es g . .
Lecture
- . Le
Jeu i r ·
. d la peme c
.
e
tu
me
fais
e
,
·t
complamte
une ioii qu
Dans la nm
.
erre d'huile de du Camp. ' Les crins-crins, le p1sv
En bas on danse_ - O terre, o• terre, que tu
des bals aisers
de Strauss.
ton, 1es b
· d la peine.
C
_ Longue
me fais e.
_ Visite à du
am~
ith la
Vendredi 18.
. T . e Le portrait de Jud
bavette » comme dit am
. . . au salon - perruque - .
«
)
L1. visite
I Jogie
filleule (500.oo~ -Manet relevant de l'ophta m? du
Devenons-nOus 1ous. c
planes - L es portraits
. que les sunaces
' (énorme) . Deu x sortes•
ne voyait
t Gros
siècle - David et surtou
ui les aiment et ceux_ ~Ul
.
de lettres - ceux q
ons - Clamn.
de gens
. et Massenet, bons garç
. Moderne
en vivent. Puvis .
L'arrivée de la Vie
f .
d
Same i. ,9. - Rien. - ettes tabac conservé au r.us
. me roule des cigar . ' .
Pas de lettres -dans1e mon lrn1'tre bronze chinois .
.
Je
coule.
h
du
matill
Dîner copieux.
~ 0 - Promenade à 8 .
~
Dimanche 20. - . .
.
- Notes - Le vent
·
jusque là-haut - bad• impression
t comme de vieux
m.euble!!;
Les pins oémissant, c~aqudan c ntinement plaintifs d
b
as11lar s ema
fi d'u
les _miauleme~ts ·~1ouette décharnée, g~is de_ er lafo
corbeaux -: te s~ers Strasbourg - puis dro1:/ha11
cigogne qm fi h b' é des seuls oiseaux nant - silence a it
.s le genêt, la flûte mo
Le coucou sourno1 '
salles . à bec orangé.
Le
•
tone des merles no18rsl Parti pour Strasbourg. . Lttndi. 2I • - A 1. M Anolais - Le Gaulois
vieux chef de gare es
b

,ions DE JULES LAFORGUE

521

Voltaire -arrivé à ro h. Pourquoi que tu pleures, René?
-Flâné, que degasse et de gàsschen! Pas de cigognes.

Tout parle français hors les soldats et les enfants. Du•
moins les enfants pauvres - Flâné - mangé. Hôtel de
l'Europe - Café à la franç. - Café Broglie-platz, où
est le Rhin?

- Jeunes filles à cheveux châtains ou noirs
- L'Exposition hôtel de Ville - Zundt. Doré - La
Vilette etc. - Pille - Moncchablon - Flâné - que
de gosse et de gâsschen. Revenu ici à 7 h. ( un peu de
la route avec mes goinfres d'Anglais) - Kurhaus;
01
Parsifal ! la 9 • symphonie de Beethoven - Promenade
.au clair de lune avec Betelschen - A r r h. sentimental et sceptique.

Mardi 22.

-

Une heure avec les yeux bleus de chez

Marx - Spleen - Lettre de Bourget - lettre de
Planté - Figaro: article sur le pointe-séchiste Marcelin
Desboutin. - ô gravure, quand me laisseras-tu tranquille.
Mercredi 2 J. -

Encore cinq jours: et du chang~-

ment - Misérable et inconstante créature.
Jeudi 24. - Dès 8 h. - La procession de la FêteDieu ! Devant l'hôtel d'Angleterre - Elles avec la sœur
Placida aux fenêtres de la duch. Hamilton. - Quelle
horrible population tannée, déjetée, osseuse, abrutie,
abêtie - ô faune &amp;p.f \00-,.-;o; de Praxitèle - Les valets
s'étaient mis à la file des hommes aussi - en noir et
gantés. Toujours la hiérarchie, Corbeil d'abord et le
palefrenier, le gros, le dernier. Les petites filles, les garÇons. - C'est rc ÉNORME! » des gens récitaient des

chapek:ts.

Pendrtdi 25. -

La princesse Victoria de Suède, celle
34

.,
)

�DE JULES LAFORGUE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA

que D• E\'ans voulait marier à Loulou en leur l
U-b:ls est le couronnement - Et
n'y suis pas - Je serais le seul à y faire de la psycho.
Complainte du soir d'hyménée (envoyé mon mo
logue des journées à Coquelin cadet! !). - Rtlu
cba11so11s dts R11es tl des bois - \'raiment un Etn 11ni
Samedi 26. - Complainte des a\'eugles - Été a
les 2 Scho - boire là haut du kuhrnilch - Mes
veux en brosse l'œil rouge de l'Imp. Lettre
Bourget - demain le co1,ro111u·111mt ! Que va-t-il arriver
Qu'est-ce qui est écrit ? ? ? ?
Dima11cbe 2ï- - Autour de la chapelle grecque
errait un pope crasseux dans les belles fleurs en fleur
Grande scène avec Il... Elle était née pour être mère
Le soir lettre. - Lecture - bagnges - Adieus:
Max. du Camp (fa-ans, Michiels.
L1111di 28. - A 5• h. promenade vers Lichtcntal
Les paysans descendant vers la ville - Les pui
effi.u,·es de café des hôtels - rentré - puis à la T ·
halle - puis rentré, pourboires - puis rentré promenade - rentré - puis à l:t gare - puis v
rentrer pour Adieu :i. la p• Cécile - pas pu - et
1,ralop à la gare - \'oyage - poussière - spleen 8 à 11 h. du soir. Quelle journée - pris le thé
elles dans le salon bleu - Là-bas à Moscou rien.
Mort de Ri,·ière etc. - Le soir seul dans le coupé
tant des airs au crépuscule - Potc;damer bahnhaf
puis en voiture avec R. et la Sdw.:ester Placida
m'aime?). R se pressait contre moi - Et Placida ·
des regards, me semble-t-il.
Mardi 29. - Thfo - la pipe - piano (pasto

ses millions. 0

tti Tha • ) Ba
5lJ
t...,,;,____
us1g
uer - Dimitri - salon de
..-:uburg - lamentable _ (
Char..nr-.:~
v. aux notes) Ex ·
•--ni ~e - lamentable aussi - dîné là
posat.
c:banin de fer _ 2
•
rentré par
11ft -

Je alais -

...,,, ? p
Mercredi JO. -

Biplosion.

grues--:- Envoi à Bourget - Leeson petit-fils le gd duc de Bade

Ereinté

T

endresses chez

R.

]llldi J r. - Ereinté - Pris
Charlottenburg. Tendresses.
des notes au salon à
JUIN

Ymdredi I " - Ereinté - T ·d
en rtsses.
'. 2 · ~ Théo et Lewinski, à l'H "'.1

Saud'

hmg. puis Fnedrichstrasse
lettre de Bourget.

1

T

reppe -

Yr&gt; ène-Austeldes morsures 1

3· - Seul - N anonal-Gallery
·
•Dimanche
1
J
ha' .
- • e ne
-- alors ,, _ Sch
1sers
,,
«
Ra
. .
contez-mot•
Di_,
. a, an p 1euré elle ,
.
11115 p us digne de vos

s ennuie - chaleur accablante _
6 les soirs de dimanche d"été
· - '&lt;-ue ma d ti ée
tout est éphémère.
es n est sublime I et

.-&amp;KJt

et Flock -

Dell-Eva

liakon du café B
àns la capitale :mer ri.
~

wndi .4· B- Sa!on de Clurlottenburg avec R
Envoyé
a ourget à Oxfio d I
.
IHyménée.
r a complainte du soir
M11rdi J. - Avec Théo au salon
tr . h
Doles, puis mal dîn ~ 1· .
ois cures de
t: a a une terrasse
• 1
les Mcywalt _ La . h d'. - puis e afè
1 isc en esrrable _ Re trés
- à8 h
.i.__
JUCZ

4oot

• Lewinski - l'Ak d •
.
n
le ventre vibrait s 1· a. e~ma of Music .- le vieux
o ltatri.; - La première, blasée

�S24

LA NOUVS..LE REVUE FRANÇAISE

_ Celle qui m'a fait demander un ~nanas-~ov.:le ressemblant à Marguerite - La dernière, voix mse?sée ! ! puis le tingle-tangle de la Hauswagte1 1
platz, 3. Une Juive aux aisselles• noires - une blonde
en bois - et l'Anglaise rouge, inouïe. « Yours, yours,
yours. » La quête aux pfennige -:-- ~ccompagné
Lewinski à minuit au tramway et la lm emprunté
dix marks - Partie carrée inse~sée - Lutte (d'abord
les ohringen pour la monnaie - inouïe d'entêtement)
Friedrichstrasse 159, bei Elsa III. A 2 h. le café chez
Bauer - puis erré philosophant le long de la ?prée
désolée au jour naissant avec ses énor°:es pé~1che!.
Inouï _ Rentré chez lui à 4 h. 1/2. Causé 1usqu à
6 h. i/2 - Au palais à 7 h. - malles - toilette puis à la Potsdamer Bahnhof - ·!'Empereur l'acc?mpagnait - Vais avec Velten - R. ~evant m~ mme Excusé ou essayé - temps splendide - amvé à 9 1/2
à Coblentz. La C,•• Hacke sur le seuil - soupé chez
Velten - ma chambre sur le Rhin - dormi - (!)
Jeudi 7. - CS•• Hacke - Lecture. Le matin fumé la
pipe - dessiné des bateaux et le pont - coup d'orage
- spleen - amas de journaux.
.
.
Le soir après la lect. - essayé de travailler - maJS
fenêtre ouverte - trop de moustiques - .
Vendredi 8. - Scène de l'indigne.
Samedi 9. -Après la lecture - le livre de la Queen
-visite à Napoléon III - cc Hélas! »- la nuit - averse
dans le jour - les grenouilles crécellent monotonement
- des pipes - la langue me pèle.
1-2.

Mots douteux.

NOTES DE JULES LAFORGUE

52

S

Dimanche 10. ~ Congé de 2 jours - Je dois aller à
Cologne - Emprunt de roo m. Un gd bateau à 2 cheminées
- à . 5. h. l'orwe
- puis sur le pont _ 1es
.
P
1
1
nves - es v1 ames gens des réjouissances dominicales
- chanté - épatant der Vater Rhein - Arrivé à
IO h. 1/2 couché - (café atroce) à l'hôtel de
Cologne en face - Un ménage d'ouvriers mangeant
par_ 1~ fenêtre avec la placidité ·de tous les jours. _
Ecnt a Marie et à Bourget Lundi 11. - Levé à 8 h. :_ café - note - le Dôme
- un guide - L_e Christ en bois 9• siècle style grec
sans couronne, les Jambes à la Morat'. Un monstrueux
S• Christophe en pierre.coloriée - Je préfère la Ste Chapelle et N. Dame - Chez Farmoy 2 le modèle en bois
I8 ans et 17 jours! flacon d'eau et photo - Permanente
Kuns_t Austellung, vergiftet de G. Max et martyre
chréuenne, le tourmenté factice et chromo d'Andreas
A~c~enbach - Au Musée, un buste de César et de
Scipi_on l'Africain - l'épatant petit Roybet - la Louise
?e Richter - Le Camphausen à képi français _ erré _
10 1
a
/4 le Bismarck - jeune couple français. L'éternel
fouettage des flots flasques - Table d'hôte. La petite
comtess~ Blumenthal devenue jolie - 8 h. de bateau
7 les nves - sensation de pleine mer - Le maître
~ école de Blondel loyal, débonnaire, Breton. &lt;&lt; L'indélicatesse est la cruauté moderne » Lettre de Klinger.
lecture.

Mercredi I 3. ses reflets.
1- 2 •

Mots douteux.

Silence de Bourget -

Le silence et

�526

LA NOUVELLE llEVUE

FJlANÇA

Jeudi 14. - Le boulet de mon salon berlinois
l'horrible loque du catalogue - ma pipe cassée
plutôt désagrégée par trop d'imbibition nicotinale
silence de Théo - Lettre de Charlot - (?).
Vendredi 1 f. - Terminé mon salon, onze mo
trueuses pages et envoyé rue Favart - L'lmp(:. l'att
de plus en plus. Quel fiasco si ça ne passait pas l
C5c Schicmclman maigre simple à la Bachen1 boi
avec une canne - bavarde ! un rire ncrreux de fem
qui a beaucoup sangloté. La \'itzthung toujour~ pcrc
· et muette comme le poisson de ce nom - et la Eisen (
idiote, prenant son thé avec des mines impcrceptib
- changement de Chambellan - reçu le 5c de
Légende des siècles - Un prodigieux monsieur,
vérité.
Samdi 16. - Les cloches chevrotantes de Coblen
Dimanche 17. - Soleil - paisibilité - Le Rhin
bas sous le pont, un gamin endimanché fait des •
chets en lançant à l'écho des tyroliennes monotones.
Lundi 18. - Point de côté - pris froid - sou
nirs. Il doit être moins difficile de mourir que je ne
l'étais figuré - Le soir pleine lune sur le Rhin.
Mardi 19. - Matinée de soleil sur le Rhin entend le bruit de la tondeuse sur les petites pelouses
jardin où les gens (fées? ') jouent au lawn-tennis.
Mercredi 20 &gt;. Cercle - aux Anlagen - crème
poudre oriza de :Moltke - refais ma pièce d'aller à Dusseldorf - Pas de lettre - le 8 Antoine
Mot douteux.
Sous le mot mer,r.:di, un croquis à la plume : la tète de
Moltke.
1.

2.

.
527
, gag_~e ma r•c partie de crocket avec la Bàbelsche

la prem1ere et seule fois
·•
n
Achille Fould !
que J eusse touché un crocket,

(me

~tudi

21 • -

..__,endrtdi 22.
11UU1et!

Gagne: 2 part. de crocket avec Sch
Salon de Berlin à refaire
.Q l
ue

pa ~ i 2J. - Le colooel - Voyage en Egypte du
•. Charles. Ma réponse au fü·re Je Hillebrand 1
Dima11clk'.
24. - Spleen - reYu Maria Scl1 • - c:ton.
r_
Diote - La saacsse d \' J ·
C b"
.o
e er ame - Quel vrai poète est ien cclw dom je me rapproche le plus - n li~ absolue de la forme, plaintes d'enfant - ~
LAlexandre Dumas de Bourget
Lundi 2!. - Crocket- Lady.Seymour?
Mercredi 2 7. - Man ' ! c'est un o ngma
. . 1)
]eud"
.
8
tes 11' 2 .d- Grand thé - la baronne? avec sa o-orge
a ures e sernnte
L d Se
c
,
lllr la ei
~ a y ymour, longue baYette
L'étra p bnture anglaise. Les 2 petites comtesses
nge ackfisch la Vitztung.
Yendrtdi
Qsy
b 29 ·. - Perd u au crock·et - chaleur atroce
nt ras et pmbes.
Samtdi JO. _ ?
Xotes
VoUo savez, entre litt1:rate1Jrs ,
moi le secret.
' n est-cc pas, gardezPériode aigu-t: d'ama b·1·
J He, &lt;les 2 parts.

1"

~lot sur.:harg~, illisible.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

528

JUILLET
cr

La Vie parisienne.

Dimanche r • . tes _ Quand enfin
Quelques cornp1am
r .
d.
Mar
i J. ..,
R
,
rera1t
. ..
!que chose r em oyé mon salon ..
publierai-Je que
E
1 colonel Propos1t1ons
-

.
d • atroce ncore e
mal e tete
. .
v·ive le roi· à Kœmgraetz
our Munich - de Géhen -

p

· 11 t

_ photo. 3 JUI e ·
k L'Empereur _ départ pour
Veudredi 6. -. Croc/~ra ~- Ma pipe.
Munich - Sleepmg-ca ·
gl B h I of_ Hôtel BelleA 8 h Centra a n 1
Samedi 7. - · au · hasard Ex posit· , « Plaisirs de
v:ue, toilette pu'.s
. '
.d l'argent sans bagages»
l"b
bien mis avec e
'
1
voyager,
re,
M . • en_ l'italien.
-le soir théâtre troupe emmgB
h _ Hofer p·1nacothèque. ouc er
1Dimanche 8. si grossiers - .[Ç
.
bleus
blancs,
rouges,
.
é
d
les étu iants,
' . d 1 bière - Le soir err '
tramway pour aller boire e ~
.
.
ar les rues n01res - .
1 .
éreinté a mort, p
. 1 I 1· ens clowns - ga ene
Expos1t es ta 1 .
.
d.
Lun i 9. .·
are _ nuit en sleepmgSchack - erré - puis en g
car.

Coblentz - Pas de lettres
-Mayence -B kl' a' Wauters. Lec_ de journaux - Lettre à œc m,

Mardi

10.

é é à Hohrd? acheté
Spleen t
d
.
_ Nihilisme ans
1
s ou v1drecomes
deux puissants 1anap
.1
me votre pauvre
le Temps - ce sont des artic es corn
père devrait en lire plus souvent.
ture du matin .

d.
Mercre i
•

1.

1
I • -

Mot douteux.

l.OTES DE JULES LAFORGUE

Jeudi 12. - Cercle - crocket - le colonel Egypte.
Vendredi I J. - Le matin lecture - tandis qu'elle·
signe des diplômes gothique.

oh ! Je règne de la lettre

Samedi 14. - Gdc soirée. r2 personnes - 4 tables
- le voyageur barbe à la française, voix grave et lente(dix ans, pôle nord) - Je faisais remarquer sa distinction à 1a (sse Elsa ( qui en est amoureuse ?) Les 2 jeunes
Furstenberg - piquantes (la plus jeune!) - le prince
fils du prince Hermann - de Gélien, sa femme et sa.
1
fille - Le C •? Hussard - (jadis à l'ambass. à Londres)
à Rome mainten. s'est fait présenter à moi - charmante conversation - notre table, moi - Elsa Mlle de Gélien Le Crc hussard, l'aînée Furstenberg, Schwerin, la jeune Furstenberg - le prince
président - on jouait à Ia loterie des lots.
articles·de Vienne ou de Paris - je ne voulais pas jouer
- On avait commencé - la Hacke s'est levée et m'a.
dit tout haut que je joue de par. I'Impérat. - on joue- à la rrc carte je gagne! et double! une boîte peluche
bleue à roses pour cartes, et un cendrier en métal
(têtes!) - on continue - thé - souper - glaces conversation - Je rentre mes lots sous le bras - Et je
fume une pipe en ravaudant mes complaintes. Le prince
à côté de qui j'étais et dont j'avais aimablement arrangéles cartes, m'a serré la main en sortant! - bull-dog, va!
Dimanche 15. - Concert, arrangé aux écuries les.
drapeaux. Les toilettesdeschœurs(LessaisonsdeHaydn.)
l'épileptique chef Maszkowski - mes complaintes.
Ctessc Elsa cousine du pianiste Graf Zicky - .
Lundi 16. - Lecture matin - lvfidi sonnant aux

�LA NOUVELLE REVOE FRANÇA

r

la fenêtre le Rhin soœ
pendules du d_1ilteau s - rêvassé - Ce SI).
l'averse - Dé1euné - P pe
I
t - concen•
l
Le vent e ven
Joachim et Br~ i~1s. t le con~erto de Max Bruch)
Joachim (ses vanauons e
• - chanteuse légère en:
froid - les toilettes - les tete~ chantent - Brahms
lunettes. Ridicule des g~?s ~u1 1 chœurs - Ce soir 'Hiller - Quelles balles arust~s 0·
de 1) quels v
. \'OUS a Sten .
C•* Munster - ( rendez- le roman de Ouïda (les gla~es). .
) - in
. - ..:_ Le û• Mouranc,· (croix rouge.
Mardi •11·
Pbcé entre Brandebourg ct hcuten
d
. ut. au mer . ,, au pied de la statue
• 1 H., ·kc et 1,;omer.
- lettre a a .....
.
bser•;é l'Emp. m
J
calier ce soir, o
d
haut u g es
. d rocket - ennuis pour
tère - Règle du 1eu c c bl fard - sensations d'
• . - g.i vent - tout a
c11em1scs

530

•

tomne.

.

' -

Pluies -

averses -_vent, q~•

Mercredi I J. . . 1 . de 1une solitaire sur le R
1 . . car ce soir c arr
.ù

. -1 ·r de lune charmeur des ni s .
le prin.e Ma,T
soirée _ le pnnce 1
de e.:ture dé mauvais franç.
·
barbu pomma '
, dato, noir,
. ,
.· e tournant ses pouces ga
· · ·t
comme un m a.né de pro, me
. ' .
Il a 1oue,
a
tOUt

DE JULES LAFORGUE

p

:1':e,

et les coteaux, '- ai

q uand l'Impé. le comp~1ment~a·1ts· mort - délicat,
. . , • ·
que 1e cro)
,
réveille cc . piaru~o
. nal grec ?) fa princes.se,
élève princier. (air nauo
b' •me en bleu cm~
b
'ffée crépue, t-.w.&gt; ,
•
maigre, é oun ~1•11• de Gélien trop blondasse mais
Puis les autres d 1 'd charmante - etc. etc...
dou·eur e a1 e
.
vive d:i.ns sa
'.
.
, . d. con\'ersauon
as
crnq
mmutcs
c
.
al
d
Dans cc mon e, P
d · banalités des on
brile
ncu\'c
es
creuse,. hne, su
•
art, littêraturc, etc.

53I

]ndi 19. - Comme toujours - lecture le matin à
• · après le déjeuner, l'après-midi après le café, crocket
Bou sci:ne avec R - diné à 5 1/2 - puis promee en voiture tous 4 ou crocket - automne -vent f mdrcdi 20. - J. D. Complaintes.
Samdi 21. - Reçu 2 placards d'épreuves de mon
~ e - et retourné ..:_ l'officier pour l'officiel W emer !
hdroyant pour poudroyant.
Dimanche 2 2 ?
Lundi 23. - Prenant me:; congés, de Potsdam aller
jusqu'à? Hambourg - de Hambourg au Havre, du

Havre à Paris ?
Mardi 24. -

Cécile de Scholcr - dessiné 2 fois à
plume !'Innocent de Velasquez (photo) collection
Devonshire - puis des sanguines of Watteau.
Mercrrdi 25. - Mes congés du ro août au z« novem1,re ! - Fumc: l'odalisque - maudite la race des blan~uses inexactes ! ! - Cc soir le prince Mavrocorclato - coiffeur - joue - puis cause en mangeant
avec l'Emp.

la

. } de
Des airs

prince - cabotin
bl d bo . .
capa es c urgeo1s
tel morceau du cachet - Elle : on retrouve b trace de
leS souffrances dans les morceaux de Chopin - On joue.
'°1lrses de chevaux de plomb - u11e partie. Je joue le
lernier tout le temps, je vais dernier, et soudain je
e ! ! l'lmp. envoie la C. Hacke chercher un carnet
feluche rouge pour mon lot.

]tudi 26. -

La Pr•c Fürstenberg em·oyaat à l'Imp.

4e l'eau de Lourdes et de la poudre.

Samedi 2s? - Mes complaintes - Paris! Paris! -

�LA 'NOUVELLE REVUE FRAN

DE JULES LAFORGUE

S3J

S32 li-.Te Quantin
. - sur la peinture allemande
Un

7-mdrtdi J. - Reçu la Gazette des B. A. mon anicle.

temporaine k
T _ du•· hesse de Tou
;i
Croc ·et - La ~
•
Dimanche 29 · -.
E o-e époque. Pans 1
_ Schreckliche Zeit. trann

Samedi 4. - Arrivé à 3 1/ 2 (à Ems) la gare, un pont,

Paris 1 p . 1_
Lundi JO ? ans ·

40

complaintes -

avant la mme -. .
U e quarantaine de person
Mardi JI. - 5?1rée - e:aminant le Saxe - ca
- La tête du SehgmannM . ur roux dont je ne
avec un ons1e
.
tout le temps .
.
L fièvre les derniers 1ours
naîtrai jamais l'1dent1té -b ~ des ·1oueurs de whist.
• 1 Hacke - le ruit
· l
ta
la cour a a
Sal . Regina _ sal e aux
chœur - 4 morceaux~ ~e 1 . tes finite t avant
• Bouc11er. - fimte , comp am
'
senes
;i
messe - Logerai-je Hôtel Jersey .
AOUT

· - la catastro
. •r
Thé - tout français
.
Mercredi I • d
ooo mortels - Les
d1schia - une purée e 5
s'amusent - le choléra Et allez donc, gens de la terre,
.
·eux mystère.
Tout est un triste er_v1
d S ède - gJ• d
.
La Kronpnncesse e u
.)
Jmd1 2. d d Schonen t (9 m01s 1e
gandée en allée - le uc r:sente - correction de
thé ·- loterie - elle me P . reine à qui les Co
1 Jan sen 3 la vice-,·1ce.
angle
a
é mes complamtes.
ziens font la cour. erm

F

1-2-3. Mots douteux.

.quai des mulets ornés de rouge - eau dormante,
• vapeur de plaisance - une poignée d'hôtels dans
trou de montagne - Les gens se promenant un
à la main - les sources et leurs nymphes œvrier occupé à graver des initiales sur un verre émee - les galeries, boutiques, - acheté Graindorge
un coupe-papier = 5 m. 50. Le bijoutier de Coblenz
10D corail solitaire - La musique - celui qui joue
de Carmen sur le xylophone. Toilettes - une
te en pensées - Un français lisant les mémoires de
Claude. Les 2 rouges. Une fine, longue, longue,
rouges l - le soir viandes froides - après la lec- la charité de Maxime du Camp.
(Ecri1 en marge da11s le haut de la page) : La pierre à
it où, en I 870, le roi de Prusse tourna le dos à
tti.

•airs

Dimancl,e J. - Promenade en voiture le long des
• es de la Moselle - reçu !'Irréparable zr• partie, de
t. Je me suis rué dessus, je riais tout seul dans ma
bre, tellement chatouillé au tréfonds de mes impiéSchopenhaueriennes - plus un paquet d'articles du
ent-

L.,,d; 6. ·_ La C&gt;&lt; Blumenthal - le soir touj~urs
turc Mayence chaussée - Le train qui passe - la
"ère qu'on ferme - la petite église de l'lmp. où un
ne veut pas vendre la place d'un arbre - thé ~ ~ i C d'Arenberg et sa fille Bruxelles Elle cause
Gélien, chauvinisme français, la Commune, une
e et pédante personne - sans tact - l'Imp. lui

�LA NOUVELLE REVUE FllAN

534
. que s1. l'on donnait carte blanche à
é nd . Je crains
rdvnam1teur,
po . .
on en trouverait partout.
.
.

~

.

-

Xavier Manmer.

Mardi _.,.
7 ·8 _ Bebelch en - Crocket-party.
Mercrcui
· ·t des 100 c11e1s
l'.
d'œuvre) pour pa
. (l'E
.
matie
xpos1 .
è ' Hekkino- et Lmden1a
•
di
échoué.
Eug
ne
'
0
le )CU •
m'attendent à Liège ! .
partir le vendredi. écho
]et1di 9· - Dip;r~ue pour tour-promenade du soir.
- La reine de e g1queAvent - malles
. qm• pa!tiC _
verses avec le tram
papiers a~ panier.

Samedi

Ir• -

2~ :

malade à sièges souffiés_

P L. d I b Hekking - so1

.
h
Eugène m en au '
Verv1ers 3 · 'hou uèts _ ouvriers - la
Voncken - courondne, - l~ure. Névroses jusqu'à 4
quiste. Hôtel de Lon res
du matin.
-

.• _ Clément et son horizon
-Liege J
) Hekking le chien
théâtre (pauvre acques
'

Dima11che
bal -

12.

tout mangl:.
.
ces d'Eugène, cous·
.
Spa connalSS3n
Lrmd, 1 J · '
fête _ lampions au Gé11
cousines, tantes, oncles uarges, de Font
•
5 lie de lecture - !U
tère, Casino ~ •
parti avec Lindenlaub
rentré à Verviers a IO 1l.
Paris à

I

h. du mat~n.d

mes vases de Hôhr -

Mardi 14. - Pans ou_ane
.
Ed
l•u· h _ Henry- R1emer. Lorrame
Bou fülC_.,.
en
Bourget en
Mmrw1 15 · - .
,. Rollin rentré à pied
théâtre Ricmer 1•

Eugène Ysaye.

2•

Mot douteux.

Jusqu a

DE JULES LAFORGUE

535

·ches rue Richelieu - rue Champollion, 12 - dix h. du matin + 4.
Jeudi 16. - Henry. L'om·rière - coquetteries. poses·
mri-poseuse~. Atelier d'Henry Cros - cires exquises -

lapone, Nevers

Je Geoffroy $'-Hilaire -

Olive.

Ymdrrdi 17. - Après-midi chez Larroque- pianoGaouchos -

Fauré le soir ensemble -

crise de retour

dt la Fauré, rires nerveux sur l'épaule de la femme du
llilleur '. - S:tgesse de la Loula - costume de la Loula
-virginité du salut militaire - rue Roullier.
Samedi 18. - Avec Riemer- le soir Henri et l'ouvriêre - re\·u l'.\evers.

Dimanche. 19. - A 8 h. 10 départ pour Tarbes journée avec Riemer - dîner chez Thiviez 2 _.:_ Jardin
des Plantes - dormi en wagon ! costume anglais.
Lundi 20. - A 5 h. à Bordeaux -La,·abo- accent!
- déjeuné Morieux - Tarbes, tour, Massac J à midi 39.
Mardi 21. - Pérès • - le soir musique aux allt'.:es Marguerite enrrerne dans le va-et-vient causant pâle,
Ja tête haute, perdue, avec un Monsieur vulgaire et

gras.

Mercredi 22. - Bagnères de Bigorre - voitures à
petits chevaux grelots - la Yierge du Dédale s - l'accent
trainard et bravache des gens - les maïs - dîné Hôtel
Beauséjour - colonie élégante nulle - Coustous, promtnade abrutissante - Rentré à 10 h. soir - les prés
bruissants de cigales et grillons Samedi 25. - Tarbes à Bayonne .- sur les banquettes
ioumaux conservateurs en deuil - deu:,:: royalistes les

�LA NOUVE::..LE REVUE FRANÇAISE

536

, la gare de Pau drapeaux etc ...
larmes aux yeux - a
lé
Raynal réception du ministre des postes et té gr. .
hô
ital
_
Le
soir
Bertrand.
d
Lour_ es. p
• 1d Londres ' - Bertrand et deux
Dunanche26.-Hote e
. .
La artigo et
ffi . - $•-Sébastien - le cap1tame ~
oFrascue
c1erslo - Mantilles éventail - assaut des trams lents.
:retour (notes).
notes_ la lame
Lundi 27. -Biarritz - 1es grues · uit avec Bertrand.
le Pl1are _ rentré a, mm
M ·
- Mardi 28. - A Tarbes a, 2 h • apres
, m i&lt;li - 1 ane
Ten aillou •.
SEPTEMBRE

rrrendred'i 7. -

Cadeau des drames de Klinger. 9, im-

pasSse ~-~aine. Mon roman. « Ce pauvre Etienne»
am t Tourgueneff
•
notes_::,_
- mort - Mon Don Juan de
Pouchkine ?

Dimanche 9. - M· Lafi t te -

:ge7;indi I o. - A Lourdes -

1

nus -

Ennui·s d'ar-

jeunes brancardiers épa-

537
NOVEMBRE

Jeudi 1er. - Au cimetière d'Ivry - bières mal brûlées - angoisse de mon argent - Lettre à Pigeon afés - gens endimanchés - cabinet de lecture rue Vau.girard fermant à 5 h. - Pas de journaux du soir crépuscule au Luxembourg- Rieffel - Formosa et le
bel .Armand.

Vendredi 2. - Angoisse de mon argent - la comédie - chez Rieffel - le soir chez Henry - Régina C.
Samedi J. - Le matin - averse - boue et tramways
- N° 17 - 99, Bd S1-Michel - ma malle - etc ....
Réveillé dès 5 h. à 8. Rieffel - gare de l'Est - camions
lents à indifférence journalière - averse - café au lait
Paris - gueule de bois - voyage - ô mélancoliasse. les 2 Avricourt - le train d'été à partir d'Aos à r r h.
Richard - les fenêtres Mindorff et Bachem éclairées
seules - la sceur Placida circulant blanche arrangeant
des coussins.
Dimanche 4. -

boudiné de Bade.

nouis,.

Dimanche r6. - Lafitte.
.
Mardi 18. - Musique - cirque- parade.

Jeudi 20. - Musique.
,
1 » Ennuis
..,i•
Notes pour roman« l Aveug e
Sa11twt22..d'argent.

Dimanche 2J. - Avec Pérès 4.
Lundi 24. - Lamon - La fête.
1• 2 • 3_4_ Mots

NOTES DE JULES LAFORGUE

douteux.

Jour tiède de printemps -

l'unique

Lundi J. - Je passe le blaireau de l'euphuisme sur
ma complainte. Oh ! cette cloche des après-midis de mai !
le Kurgarten fouetté d'averses par rafales - Et les belles
feuilles mortes - Et les deux monts d'un vert noir profond et vivace tacheté de rousseurs Mardi 6. - Quelle interruption!. ... et quelle mélan.colie - Ma table - N° 19 villa Mesmer - la lampe la cire de Cros qui me sourit - remis - viens de dîner
dans la blanche Speise-Saal - Le jet d'eau en bas 35

�.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

5 38
elconques _ Mélancolie
Un piano joue des fugu~s _qu 1'y abandonner - Et je
.
t me convie a n
.
idéale ! et tou_
.
auvre être inquiet.
n'ose---= Que Je suis un p tien tes cômme des anges Lundi I 2 • - A verses pa
c Sch lief - le
· otentes - a,e
départ roidi - Deux rmpS h de Bade - k mot de
d Gratz - la ap O
Corvdon
e
· ux tant qu ''l
1 a., ...
·J
h mme n,est pas vie
r
Gortchakoff cc un o
. 8 / (la Gerrnania sans ieu
,
Lecture a
r 2
Rh"
Arrivée a 7 . d Binaen). Ma chambre, le
m
de Bengale, la v1lle e
n

LES PINCENGRAIN
HISTOIRE D'UNE FAMILLE CHAMPENOISE

terreux.
,
, .cre rou e de B~de, par les aver.
Les rues delayées do
.,g_
. tté il y· a trois m01s,
1 C Oblentz que J ai qui
persistantes, e
y e Lindenlaub, Hekk"mg
ivre de gaîté pour trouver say '
. à Verviers.
Kahn 4 rue Laugie~ '
Henry 5 quai d'AnJOU
Ysaye 8 rue Papillon .
Emile 36 rue des Moines
M Brisbane
E~luussi 8 r rue de ~onceau
Bourget 7 rue Monsieur
.
Lindenlaub 39 Clau~e Be:nard
Bernstein 2 5 in den Zellen
. Lee 57 Werniagraetzer
Strasse
b
MlSS
M. Fuchs.
•
tées à la fin de l'agenda, à l'intérieur chi
I. Ces adresses sont no
papier de garde.

PREMIERE PARTIE

LA FAUTE DE PINCENGRAIN
I
-

« Encore une, mon cher gendre, qui n'a pas su

poner le mariage. Il y faut mettre tant de sensibilité et

d'esprit. »

Maman Lecœur jette cette parole devant sa fille. Elle
revient de l'enterrement d'une jeune femme, où Pincengrain l'accompagnait.
Bien prise dans sa visite pailletée de iais, sous son
petit chapeau en taffetas, Maman Lecœur paraît être une
bourgeoise qui friserait la noblesse, à cause de 1a simplicité dans la recherche de sa toilette et de la distinction
de son nez. Elle est seulement fille et veuve de gardesft&gt;rcstiers. Son père et son mari ont bien voulu se tuer
au travail quotidien pour elle.
Maman Leçœur est fluette, guindée. Son gendre lui
ressemble comme un fils ne ressemble pas toujours à sa

�. E REVUE FRANÇAISE·
LA NOU\. iàLL

540
. • 1ut.sent et s'insinuent
.
t leur visage
mère. Leurs mains e
. reluit davantage et vous a
au-devant de leur regard qui
.
perces.
.
ante ans des coquetteries de
.
On a malgré ses c_inqu ur le principe et par trad1. e On entre tou1ours po
de la terre' même
v1erg
. en• nva
. !'té
avec toutes 1es femmes
uon
i
avec sa propre fille..
le Curé puisse dire de Maman
Il faut que Mons1e:r d'stinguée et que son gendre le
Lecœur qu'elle est tr s t
pense toujours.
u'on doit faire, pour« Il faut parer le per~nnag\~t à sa fille directement,
suit Maman Lecœur en s ate:nie un peu de malice et
- ·1ouer avec une espèce e? • 1' - s'habituer à la
,
on petit ro e,
1
beaucoup d amour s
.
roueries sentimenta es, -:
bonne ruse comme aux pireslus désirable, - être trois
paraître toujours belle e; ~emme de quelqu'un toute
fois femme pour re~ter . a uvent à Clorinde.
sa
. vie. C'est ce . que
d' 1e dis
oussoce1a a, Clorinde ? » inter- Pourquoi ttes-v .
. n'approuve pas encore
romp t Monsieur Pincengratn, qui
tout a. i;ra·1t sa belle-mère.

II
Monsieur Pincengrain sont assis
Le soir, Madame et
. ée dans la grande arn~re&lt;le chaque côté de la_ ch~m•~adame Pincengrain ue~t
boutique de leur épicerie. , Monsieur Pincengra1n
t ·1t Robert sur ses genoudx,
t A l'écart jouent
pe
L
ges ormen .
petite \' éronique. , es ~n à eine.
.
.:eux diablotins qu on aime p dinaire est notre véro- « Quelle créature extraor

LES PINCENGRAJN

54 1
nique, dit Pincengrain. Brunette si mince ... je crains
de la briser quand je l'habille, et sa peur &lt;lu mal m'impressionne. Je n'ose pas lui faire seulement une remarque
dans le pressentiment du remords et de la résolution
que je vais faire naître au cœur de l'enfant.
- Robert m'a dit ..., conte Madame Pincengrain
:t\'ec mystère, tu ne devinerais pas ?. . . ce matin
parce que je le porte toujours : quand je serai grand et
que tu seras toute petite, je te porterai. En revenant &lt;le
promenade il se retournait souvent dans sa voiture pour
me voir. Je le grondais. Alors il m'a dit que j'étais trop
belle, qu'il se marierait avec moi, puis tout de suite
après, comme si c'était la même chose, qu'il se ferait
prêtre et que nous bâtirions des églises pareilles à
Notre-Dame de Reims.
- La recette n'a pas été brillante aujourd'hui,
soupire Pincengrain. Je vais avoir besoin de trois cents
francs pour l'affichage.
Pincengrain, Pincengrain, si j'avais su me
plaindre une seule fois, je me fàcherais ce soir. Il y a
deux ans nous parlions de nous, de Robert et de Véronique bien tranquillement toute la veillée. Mais voilà
que la politique s'est glissée dans notre seul moment &lt;le
repos et l'empoisonne. »

III
- cc Ces mille francs sont à vous, mon gendre. Il me
faut être raisonnable. Vous vous donnez bien la peine
d'être parfait depuis le matin jusqu'au soir avec ma fille
et a\'ec moi. Ce sont les derniers francs que j'aie. Faites-

�LA ~OU\'ELl,E REVUE FRANÇAlSE

54 2

moi le billet promis pour la rente que vous me devrez
servir. ,,
la rente et le mensoogc.
Pincengrain maugrdée pour ·nement encore beaucoup
Le ·ur gar c certa1
d'
Maman
cœ
ses draps marqués un
d' « espèces » ~ou~hées e;rre ême du service qu'on lui
grand L
se r~1,ou1t tou'til eemprenne à craindre que
usqu a ce qu s
,
•
d
reo
' - Lecœur
1
. que ce soit la fin d un trcsor
Maman
eût dit vrai,

p

inépuisable.

IV
. avec son gendre . La Gerboise
Maman Lecœur sortait
entrait. Elle dit : .
Madame Pincengraio,
Vous êtes bienheureuse,
.
.
.
«
.
1
"-ci
Dans
trois
semames,
d ' . n man comme ce u1 .
a,01r u
. 0 le dirait prêtre, tant il est ~7
sera notre maire. n_
Maman Lecœur. On d1rut
d l' d 1re avec
Tout le mon e a ~ .
et u'elle lui parle
qu'il sait tout ce qu ~n igndorel
q rre mien l'année
tout ce qu'il sait. J'ai per u e pauvb.
• , à Mo
Il n'était pas comparable, ien sur,
d 'è
em1 re.
.
p·
in a tellement
sieur Pincengrain. Mons1e~r mcengraun rasoir dans
soin de sa personne. Il bnlle comme
gaine de buis. »
Elle pleure:
. la console a,·ec toutes sortes
Madame Pmcen?ram
Eli lui dit sans y prend
tendresses neuves, inespérées. e
'
garde, en lui remettant le linge sal::
tem
« Venez veiller avec nous de temps en
Gerboise.
p·
in Ce
- Vous êtes bonne, Madame mcengra .

543

.Pl&gt;.'CENGRAIN

hr... S'il n'était pas mort, je ne la\'erais pas le linge
V

Monsieur Pincengrain seul, sur le mail des acacias:
- « Ma belle-mère est admirable. Quelle mairesse
elle eût jouée ! Clorinde est par trop insuffisante. Elle
ihabille de pilou et méprise la politique. Elle m'aime ;
elle aime ses enfants ; c'est tout. La Gerboi~e a moins
fair d'une paysanne et d'une servante: qu'elle. Son
tisage n'est pas replet ni ses cheveux bêtement noués et

tiJonds.

Pourquoi la Gerboise me regarde-t-elle avec de grands
de \"ache?,,

\'I
Monsieur Pincengrain a du médecin de village et du
croque-mort. On le rabaisserait ou relèverait un peu
trop en le comparant exclush·ement à l'uu ou à l'autre.
1 a presque autant de dignité que le premier, presque
plus de tristesse macabre que le second, les ridicules de
tous les deux. Sa redingote noire, prétentieuse pour un
fpicier, com·icndrait parfaitement au docteur, si ses
· calleuses et couleur de terre malgré la pâleur et le
soin, ne disaient qu'on s'occupe surtout de besognes
lel'viles. Le \'isage osseux sent Je squelette. L'.ime se
CDDiplait dans l'aridité et la maigreur.
C.Omme il s'a\·ance dans le chemin, la Gerboise
sur le pas de sa pone avec la charcutière a d'en

�LES PINCENGRAIN

LA NOUVELLE REVUE FltANÇAISE'

544

« Voici venir Monsieur Pincengrain
redingote noire, dit celle-ci.
- Comme il est bien! dit celle-là.
- Un peu guindé, reprend l'une.
- Mais si soigné, répond l'autre.
- Et triste?
- On ne sait pas », aime à supposer la Gerboise.
Elle l'appelle du doigt, quand il les salue. Elle l'a conduit dans sa maison.
- « Je voudrais vous parler de ma terre qui est à
vendre. »
Quand elle a refermé la porte sur eux, une main de
laveuse s'accroche à la redingote magistrale et cherche
le corps de Pincengrain.
Ils sont sur le lit.

VII
« Marius! &gt;&gt; appelle Madame Pinceugrain.
Les enfants rentrent de classe et la délivrent. Survient
Monsieur Pincengrain (Monsieur Pincengrain s'appelle
Marius). Elle raconte:
« J'allais dans la buanderie. Quelqu'un marchait
derrière moi. Je n'y avais pas mis le pied qu'on m'y enfermait à double tour et voilà deux heures que j'y suis. •
Elle regarde autour d'elle et toute en larmes:
« Mes oiseaux! On a donné la volée à me$
oiseaux. On a brisé les lis et les hortensias qui allaient
fleurir sous la fenêtre de notre chambre. C'est tout ce
que j'avais emporté de la maison et de la forêt de mon
père.
-

- Que veux-tu? dit Pinc
.
545
gner, Clorinde à a . d engrarn .. Il faut nous rési,
voir es ennemis politiques. »

VIII

'Le_ soir' Pincengrain fatigué se couche d

L amère-boutique tient lieu d
chambre à coucher.

, e bonne heure.
e salle a manger et de

. Clorinde veille en face du lit.
vête~ents de ses enfants.
Elle raccommode les
Pmcengrain lui dit :
« Encore ce peignoir de 1
Si quelqu'un
.
p1 ou, couleur de cendre
venait ... »
•
Clorinde, sans faire une remar
robe de satin noir d I d
.
que, va décrocher la
.
u en emam de ses
. '
,
noces, garme d un
1rseré d'argent Eli '
·
e sen revet.
Entre la Gerboise.
- « Je viens veiller avec vous M d
Ses
1
, a ame. »
yeux c 1erc1ient le lit o, P"
.
dort. Elle le regard
' u. mcengram maintenant
Md
.
e sans travailler, tout le t
a ame Pmcengrain travaille M d
.
emps que
raconte pour la centiè
f; . • a ame Pmcengrain lui
grande forêt . qu'1 é n:e ~1s que son père habitait une
ne s'est pas '
.1é tait pieux; qu'elle l'aimait . qu'elle
man e pou
··
'
s'est réjouie de 1
. r quitter sa mère ; mais qu'elle
.beaucoup moins a qun:er, en se mariant; qu'elle aimait
.
sa mere que son pè
ne_l'aimer
point.
re, sans toutefois
-

ditLa
: Gerboise regarde le l'tt. p·mcengrain se réveille. Il
-

voir?

c&lt;

Qui nous fait donc la

1·
d
po ttesse e nous venir ·

�546
- C'est la Gerboise, répond ~ladame Pincengrain.
- Bonsoir, Gerboise.
- Bonne nuit, Monsieur Pincengrain, » dit la Gerboise aYcc un enthousiasme indiscret sous la cérémonie.
Yéronique pleure dans son sommeil.
Sa mère la console de la voix.
- « La lumière les gêne», dit-elle.
La Gerboise s'en ,·a.

IX
\'éronique : « Maman, la petite
le soir papa vient chez elle. »
Robert : « Et à moi, qu'elle croyait bien avoir
reconnu père dans le lit de sa mère. •
1fadame Pincengrain se demande si elle rêve affr
ment, se frotte les yeux, croit qu'elle dt.:Yit:nt folle, ,·eut
se moquer des larmt.:S que fait verser un conte &lt;l'enfantS.
- • Et pourquoi faut-il que ce soit ses enfants qui
lui disent ce mal et qu'ils lui parlent de leur père ? •
Elle plt.:ure.
~faman Lecœur entre sans voir. La rue était ensoleil
Ln maison est sombre. Elle enlève ses gants d'une f.
précieuse. Elle dit :
« Je viens de la Sacristie où les Mères Chr~ticnnes
réunissaient extraordinairement sous la Présidence
Monseigneur de Châlons. Toutes ces dames se plaign,
que tu n'ües pas assez de piété. »
Clorinde pense que sa mère jusqu'alors la détou
de l'Eglise, pour ménager la candidature anticléricale
Pincengrain.

PINCENGRAJ!I:

Maman Lecœur voit 1 . 1am
547
. ~ di~
les de sa fille :
I tu 1
.
e sais • t-eHe u le . ~
•grand.Tout le monde en '
, ~~ · Le malheur
1 1
_ • Ah

-a•.1 prévenue

. D'ieu
et 1· e su. . p:ir e. •' aIS Je t'a..us,

"' do'
,s mnocente Une fe
.
..., lt recommencer de séd .
.
mme, vo1sD6ut supporter d'êt 1
son mari tous les jours.
re a maitresse o
•·1
ma tresse à côté de so·1.
u qu , y ait une

w:e

l)

•

' aman Lecœu ·
M
.
r aioure presque bas .
- « Pmcengram
· est un homme · é .
ans doute droit à un autre 1 . . 'A- sup neur. Il avait
ffiiment moins que rien ~;isir: lais 1~. Gerboise est
pour toi et pour moi. )) .
suis humiliée pour lui,
Oorinde ne comprend rien à .
.
1
' ..e que dit sa mère.
n P us graces ' D'
• mari qui s'entreti
.,
a. _,eu! Elle écoute
.-ïc.
ent a,ec une religieuse dans l'épi-

lUe ne l'écoute pas no

X
Sœur
Mane

Ephrem est une virago
.
habïl,
.
1 ~ d
, presque un homme
.
~ e norr et de
fOalme Pinceograin res
,bl qui serait un vieillard
-....:
sem e :\
•.
'
.,....ue, ridée à la •·oix· .
• une v1e1 1le femme
Ds
'
aigre.
,
. sont pareils, sauf que l'une
. .
Gnd1dat anticlérical .
est rel1g1euse, l'autre
· contraste ap
.
mblance de de•"
parent qui effucc la
lis se disputent
.
...x natures .!,..,J
.
sa
"6" ement antipathiques.
ffCi
ns cesse pour le
·dé
proquement leurs ca
.
urs i es, mais aiment
~
. a-.ec ~1 · racteres
Si Sœur EP11rem a,·ait
IDanée
. ·
~
i 00s1eur Pmcena •
,
rvé sa religion, et si M .bram,_ e11e n eût pas
y

~ Sœur Ephrem il ' •ons1eur Pmcengrain avait
~ : Monsieur Pince' ~ eu~ pas été candidat anticléngram eut été toute la religion de

�LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISlt

548
hrem toute la politique de so~ mari.
sa femme ; Sœur Ep .
p· cengrain sont aussi âpres
t Monsieur m
,
E h
Sœur p rem e
..
·1 impropres a corn. .
i égo1stes, auss
d
aux opm1ons, auss
d' x dès qu'ils ont u
,
ffre autour eu. ,
·
prendre qu on ~ou fi
s· Monsieur Pincengrain avait
plaisir ou une idée x~Î 1 seraient une moitié de leur
, ousé Sœur Ephrem, 1 s pas .
..
ep
. l'amour, l'autre a se hair.
temps a, faire

XI
.
hé tout nu, auprès de la Gerboise.
Pincengram est couc
,
t dans les roses roses du
. d
· se promenen
Ses deux pie s, qui
er sur le ciel du lit.
n'd eau da111assé' vont se repos

Il
dit :
f .
de la
« Parce que nous aisons
, politique, on croit qtW;:
nous devons avoir l'air
. compasse. i&gt;
La Gerboise lui dit :
· d
t i froide 1 »
...,
« Clonn e. es s • d .la fami·1·ian"té que se permÇI,'
Pincengram. sourit . ~'é ard de sa femme. Il pense à
d'avoir sa maitresse ~ g da"it les mains sur un b
i lm regar
'1
l
Sœur Ep :irem qu
.
'elle les voyait, parce qui
de candi, ce soir. Il croit qu
.
est perverti..
·11 très fort à sa fille, qui chan
La Gerboise consei ,e 1 . dressé dans l'entrée,
sur le lit de fortune qu on Ul a
dormir.
, d .· t d'un bouquet de dah
La lampe fume pres u ,;me
sombres qui puent.
. de l'autre côté de
- « Marius ! i&gt; appelle une voix,
porte mince, dans le chemin.

Pincengrain reconnaît la voix de Clorinde.
Il éteint la lampe.

549

XII
Véronique : «Autrefois, père, tu faisais la toilette de

mes petits ongles et tu me baignais le soir. »
Robert: &lt;&lt; Pourquoi es-tu
a pleuré, pleuré. Quand mes
ielle m'a laissé seu-1, pour que
petit. Elle est sortie. Elle est
jusque chez la Gerboise... ii

rentré tard hier? Maman
sœurs se sont endormies,
je les garde, moi, le tout
revenue. Le temps d'aller

Monsieur Pincengrain qui avait toujours été d'une
-douceur parfaite avec ses enfants et surtout avec sa fille
Véronique écarte les bras violemment et la repousse.
l'enfant, interdite, se réfugie dans la cour auprès de sa
mère. Elle s'y évanouit.
Alors, Madame Pincengrain vient s'asseoir ên face
,de Monsieur Pincengrain. Elle porte, sur ses bras, sa

préférée qui est à demi morte. Elle la déshabille. Pin.cengrain voit le petit corps.
Il se lève pour aller promener au mail des acacias.

XIII
C'est le jour des élections municipales. Tout en se
promenant, Pincengrain médite « la Vie ii du premier
César. Il vient de lire la traduction de Suétone qu'offre
la Bibliothèque Nationale pour vingt-cinq centimes sur
papier de paille, - et conclut :
« Cette Gerboise est inimitable : une courtisane

�LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇA

55 1

55°
.
•
rand de connaît
. Il me manquait, pour etre ~.
'
·1
d
e roi.••
.
.
La Mame de mon v 1
les voluptés q~':lle imagm:e. e n'ai pas encore. »
ne me suffit déJa plus, - q l

XV

.Maman Lecœur, sur l'air d'une grande dame qui ,·oie

-Je revers, a conduit ses petites filles dans un asile
d'enfants abandonnés. Des religieuses dirigent l'asile qui

XIV
A~·ant..que revienne Monsieur Pincengrain, la Ger
uffiée arrive. Elle appelle :
.
ess_:_ « Monsieur, Monsieur Marius, Manus... _» Vé
• conunu
· e .de bercer
Madame Pincengram
. petite
là de
.
.
Pincengrain
était
touiours
mque comme s1
.
lies deux Elle ne se détourne pas.
e La Gerboise
··
lui demand e ce qu'a Véroruque
1 . le
être si blême, et sans attendre une réponse m par
élections. .
dit après un silence im
Pincengram rentre. 11
,
sionnant:
« Je suis maire. »
Il
t du fond de la cour monte, - t~ e 11
A ce momen '
r sale de la maison
serrante chargée de tout le mge .
. ne fait pas
Madame Pincengrain vers la Gerboise qm
'
pas pour la servi:• .
La Gerboise lm dit :
Je ne la
- « Il faudra vous chercher une laveuse.
rai plus pour le monde. »
Pincengrain se trouble un peu.
Madame Pincengrain répond :
d. qu'
vous
voudrez,
Gerboise
», tan is
e
C
-« omm
.
le
,'a bercer encore sa petite Véromque avec ne
calme imperturbable ..Et elle ne regarde person .

porte un nom poëtique. Maman Lecœu~ pense que ses

petites filles au moins pourront parler plus tard, comme
dans les romans, - de leur couvent.
Elle s'entretient avec la supérieure ... de spiritualité.
On la fait asseoir dans un fauteuil de velours cramoisi,
à cause de la distinction de ses manières, de sa robe et
de son nez. Cependant ses petites filles vont prendre
lear place à l'orphelinat et sa fille a rejoint une grande
lille du Nord, où elle sera caissière dèpuis le matin jusqu'au soir, dans une épicerie.
Les Pincengrain sont ruinés.
Maman Lecœur vivra désormais toute seule dans sa
petite maison, où elle garde Robert.

XVI
1

-Robert est inconsolable de ne plus voir sa mère,
sa petite cane »,

iours:
1

«

sa fiancée » . Il lui écrit tous les

N'aie crainte. Je serai curé de la grande Paroisse. Je

Ile marierai avec toi. Nous bâtirons des églises comme
il n'y eh a pas encore. »

Un soir, il rentre . tout suffoquant. Sa grand'mère lui
4eblande ce qu'il y a.
-

a Je

pêchais dans l'oseraie, où personne jamais ne

�5S2

LA NOUVELLE RC\"UE l'RANÇAISI

1.a même nuit,

Robert meurt
553
Le lendemain, tout Je monde
le long de J
respectueusement se
a route de Re·
à l' .
e Pincengrain. On sait qu'elle i~:~• . arnvée de
ima1t tant.
Chacun veut voir so h .
Chrétiennes de Mn c algnn entre les bras des
'
arnan ecœur T
1
une statue qui march .
· out e monde
ait toute seule dans Je chemin.

vient. pour que je pense mieux à mère. Quelqu'un
venait. Je ne le connaissais pas, et puis je l'ai reconnu.
C'était père. Il a voulu m'embrasser. Je lui ai dit« non•
et je me suis mis à courir jusquïd. Jamais plus je n'irai
.\ l'oseraie. )l
Alors M:tman Lecœur lui fait un reproche :
« li fallait tout de même l'embrasser. 11 va croire que
c'est moi qui ne veux pas...
Si j'avais su, répond Robert, je lui aurais
c'était moi tout seul qui ne voulais pas. &gt;&gt;

XVII
Un dimanche matin, Maman Lecœur revient de l'église:
elle trou,·e petit Robert en chemise de nuit dans
mansarde. Il a étendu sur ses genoux un grand sa
rouillé qu'il frotte a,ec du papier de verre et le coin de
sa descente de lit.
li tousse plus que jamais, demande une envelop
pour écrire à« tite \' éronique ». Maman Lecœur lui aba
donne un ruban de parchemin. Elle regarde plus tatd,
quand la fièvre augmente, cc qu'il a écrit.
- « Tite Véronique, tout ce matin j'ai fourbi le
de papa Lecœur pour tuer la Gerboise, quand je
grand. »
li délire.
~faman Lccœur envoie chercher Sœur Ephrem.
Di'.:s que Sœur Ephrem est entrée, Robert pleure da
uge. On ne sait pas pourquoi. C'e5t que lui seul
dé.:ouvert et éprouve douloureusement en elle la
semblance du père.

-

Madame Pincengrain a re .
Ja toute petite maison
p_lac~ au comptoir
mme un reliquaire ou la ni h d:s habituelle, grande
So
c e une sainte
n masque s'est creusé émacié
.
.
Il ne faudrait pas qu'eÎle leu' term. El!e ne pleure
non plus. Elle a.
p . re. Elle n en a pas le
1mc cette soli rude q , 1 .
ve de la douceur a'
.
u on u1 a faite
sa pnson parce
, Il
•
apparence de sépulcre 1 , /
que e y voit
du firo,'d sur ses genou . Eli
eniant ,mort
.
. y est touiours
qu'elle touche pu. '~I· e mepnse constamment
' isqu l ne pourrait
l'
se souvenir ni d'être se 1 Ell
pas empêcher
sa douleur où elle u e.
e tremble seulement
'
est enfermée
l
ill
e euse et insensible. Elle év·
, . ne a rende
vement qui ne
.
. He de faire le moindre
serait pas mdisp
bl
éranger
le
W
ensa e, - pour ne
d
·,on, - et se de
d •
re à ses filles.
man e s1 elle pense

J:n~s_a

Un papillon vient-il s'égarer d

, .

vient de la forêt d
ans l épicerie, elle sait
-••uir
· été vive comme l e. son père. Elle se SOU\'ient
UI.

�554

PINCENGRA1N

LA NOUVELLE

555
~era_qui a fait la dernière toilette de sa mère, la voiSllle tout naturellement lui rép d . ,
'
on ra.
- « C est la Gerboise. &gt;&gt;

XIX
Véronique et Prisca sont revenues du couvent pour
assister Maman Lecœur. C'est au·tour de maman Lecœur
de mourir.
Maman Lecœur pense toujours à Pincengrain.
Véronique et Prisca sont assises en deuil de chaque
côté de son lit et de cette pensée.
Il est dix heures du soir.
Une voisine s~ tient sur le pas de sa porte. Elle ne
peut pas dormir. Elle a le pressentiment que Maman
Lecœur mourra cette nuit.
La Gerboise vient rôder autour de cette heure et de
cette maison, on ne sait pourquoi. Elle regarde par la.
fenêtre de Maman Lecœur. Véronique et Prisca reconnaissent le pas et le visage.
Elle dit très fort à la voisine :
- «Morte?»
Maman Lecœur reconnaît la voix de la
Maman Lecœur se soulève, comme si èétait la voix de la
mort qu'elle eût entendue. Elledemande à ses petites-filles
d'aller au-devant d'elle pour la chasser. Elle fait de grands..
gestes, comme pour se débarrasser de quelqu'un qui
l'étoufferait. Elle crie. Véronique et Prisca s'évanouissent.
La voisine et la Gerboise qui la suit, entrent pour babiller une morte. La Gerboise cherche dans l'armoire de
Maman Lecœur. Elle y .trouve le voile de mariage de
Clorinde, et l'étend sur le pauvre visage, après l:t
toilette.
Le lendemain, quand

DEUXIEME PARTIE

LE MARIAGE DE GODICHON

I
Véronique et Eliane reviennent d 1
.
Vèpres sont dites Eli.
e eur Paroisse. Les
·
es trouvent leur ,
•
une chaise de paille au milieu d
~ere assise sur
entre les deux lits
. e leur umque chambre,
' ses mams sur ses
El
prennent une chaise d
·11
,
. genoux. les
• ,d
e pai e et s asseo1ent d b
COt~. e leur mère, assez loin d'elle. Véron.
e c. aque
tra~ail de broderie très bl !
tque fait un
eote des ba
.
anc le pour Eliane. Eliane tri, s noirs pour Véronique
Elles
. .
• disent un mot toutes les demi-heures
.
meme:
, touJours

le

«P.
nsca va rentrer. »
Madame Pincengrain se tait.
. Leur cœur ne peut co
.
Joie, qui vient de cette iut:~;t. une forte ~motion de
précaire. Trois larmes b ·' l
si. heureuse&gt; mespérée et
tère de leur· .
ru antes disent un instant le mysu1110n.
Mesdames Pincen .
Madame Pin
. gram se sont réunies à Paris
~illent. El!escengram ne tra_vaille plus. Ses filles tra~
Ja G
partent le matm rentrent 1 ..
rand'Messe et aux Vê res' 1 .
e sou, vont à
p
e dimanche, trouvent

�PINCENGRAIN

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA

toujours, quand elles rentrent, leur mère assise sur
même chaise de p_aille, au milieu de la chambre, en
les deux lits, ses deux mains sur ses genoux. Il y a pl
de cinq années que Madame Pincengrain n'est pas so
de l'u!;)ique chambre.
Prisca est un peu différente de ses deux sœurs.
ressemble à la jeunesse de Madame Pincengrain. Elle
blonde, à face replète, très gaie, insouciante, naturel
et presque éclatante comme une fleur des fo.têts ou
oiseau. Madame Pincengrain a un faible pour c
Prisca. Elle n'a pas besoin d'être si tendre envers Er
et Véronique _ qui lui sont pareilles, silencieuses
tristes, fortes dans l'inconsolation comme son âge
et sa vieillesse, pour les aimer. Elle les voit toujours,
en elle-même. Elle regarde quelquefois Prisca pour
reposer. Prisca ne va pas aux Vêpres. Une vieille dem
selle champenoise vient la chercher le dimanche so
Elles se promènent dans les jardins de Paris.

II
Madame Pincengrain n'a jamais l'air de trava
Quand ses filles rentrent, elle se repose. Mais le linge
repassé, lê couvert mis, le repas préparé. Quand elle
repose, pourquoi a-t-elle choisi la place la moins co
nable, le milieu de la chambre où ·1e froid vient de
tout, et une chaise de paille ? N'y a-t-ir pas au coin
la cheminée la bonne bergère capitonnée de ma
Lecœur ? Le repos de Madame Pincengrain a tou·
l'air provisoire_et inquiet. Elle penche la tête un pe
avant comme si elle allait se lever et prête l'oreille,

endre venir de plus loin celui
.
_5 57
nger ou la délivrer
ou celle qui pourrait la

Les

..

•

. V01S10S respectent cette vi ·u
.
i$l maigre, si pâle au visa e d
e1 e femme mconnue~
.aît entre deux rideaux
1i e squel:tte, qui leur appad'ange. La blancheur d 1· n souleves comme des ailes
J
·
u mge qu'ell
·
ue
son visage troùbl 1
.
e entretient autour
. Pris
e a conscience de Paris
ca traverse en étranoère 1 ·1
.
de ses sœurs. Elle se laiss o . e s1 ence de sa mère et
.
e vamcre rare
l'
phère triste et tranquille ' Il
ment par atmos:dans le lit de sa me' Vqéu e ~s ont créée. Elle couche
re.
romque
El·
. .
et iane partagent
f:autre lit. Véronique a c1101s1
.J •
corn
d .
urott ». Eliane quand
1 .
me ev1se cc Tout
1 Suivre Véro~ique
rn Ul d~mande la sienne, dit :
94ues, n'ont cepend:~t peurs! act1?ns, si elles sont idenaime I'ascétisme pour as
.
. a• meme vaIeur. Véromque
1m-meme
.,__ .
ne
•
"'11Ut1ons morales t
. .,
connait que des
. .
' rouve sa J01e d
I .
JUSllceoù elle se tient El"
.
ans a rigueur de la
• 1ane aime l' , ·
ne connaît que des é .
. . ascet1sme pour Dieu
,
mot10ns rehaieu
. '
d
t:,•
ses, trouve sa Joie
dans I enthousiasme du
J)Orte un air de la relr;~n ai~ur chrétien. Véronique
Il pratique les exercices dt~: , e en a?o?te les rites
tOnférent, et parce u'il ptet~ pour la distinction qu'ils
gens». Mais elle ne 1e s c;nv-1ennent aux cc honnêtes
ne trouve pas e l . 1 ~~n e pas Son secours à Dieu et
-i,i
n m a 101edu
Eli
'
~le aime d'abord et froid
cœur.. e ne prie jamais.
~près le bien la
1
. ement le bien, et tout de suite
Prisca ' , . co~ eur Jaune et la maigreur.
i:.
•
n est 1ama1s entrée si
d
• religion Eli
.d
avant ans la morale et
.
e pren à l'un
, l'
venir à son rêve lé er à e et. a aut~e ce qui peut
n mariage "d' 1 d.g '
sa vie sans importance a' '
n 1cu e e d emam.
· 1 c plus grand charme
,
•

l

....

�558

559

de Prisca est dans la façon dont elle parle de ses sœuts
et de sa mère ; de sa mère qui porte une douleur
inconsolable ; de Véronique plus intelligente qu'elles
trois, plus instruite que femme ordinaire, et droit:
comme l'image de la Justice ; d'Eliane la plus pure, qut
est sans péché, une bonne victime expiatoire.
Madame Pincengrain pense toujours à Monsieur Pincengrain. Elle n'en parle jamais, - défend à ses filles
d'en parler, - ou bien elle en parle comme d'un mort.
Elle se réjouit d'avoir l'apparence d'une morte, pour
satisfaire à des perversions insoupçonnées. Elle recherche
la propreté la plus excessive, observe un soin de S01l
coTps que ses filles ne lui -connaissaient pas et qu'~lle,
servent, comme on est impressionné d-evant la pierre
d'un autel. S'il arrive à Madame Pinceograin de parler
de Maman Lecœur, sa propre mère, elle dit que c'était
« une belle petite femme ».

III
Prisca rentre en retard un soi~. Ses sœurs s'inquiètent.
Sa mère lui fait un reproche. Prisca se retourne vers leut
tristesse avec un regard nouveau qui leur reste étranger,,
qu'elles prennent pour de la colère contre elles, parcei
qu'il est ioyeux. Eliane n'a jatnais rien désiré qui ~1e ~
conforme au cœur de Véronique. Véronique n'a iama
dit non aux états d'âme parfois si sotnbres de sa mère.
L'union de ces trois créatnres moroses paraissafr llnh'~rselle et indîssoluble. La joie de Prisca les fait souffnr,
leur fait éprouver leur « différence )&gt; dans le monde,
presque les insulte.

-

« Il s:appelle Godichon, commence-t-elle. Il est un

pe~ plus Jeune que moi. J'ai vieilli si vite entre vous
trois. Il est plus petit que moi aussi. Il est comique, tout
rose et blanc. La rondeur absolue de sa face est corrigée

par l'une
.
. barbiche de bouc &lt;l'un blond fade . Véromque

~e aime.ra pas, parce qu'il est gros et n'aime pas le
Jaune.
- De qui nous parles-tu ? JJ demande Madame Pin• cengrain qui ne l'avait pas écoutée.
&lt;c De mon fiancé. &gt;J
Prisca, qui aurait pu être une belle fille blonde ét~it
devenue un peu maigre et pâle, à cause de la triste'sse de
ses sœurs et de sa mère. Elle eût pu être commune aussi
dan~ son port, et, dans son âme, frivole ; mais une discr~tlon, _un cha;me délicat la pénétrait toute, qui ne
!Ul vena1 t pas delle-même et se répandait sur ses actions.
il l_ui venait de l'atmosphère de ses réveils et de s~
n~1ts, de la fermeté morale de Véronique de la religion d'El'1ane, auxquelles elle participait. ' La grande
'
· d ont elle se souvenait tou.douleur de sa mere
aussi,
)Ours, consacrait sa santé et sa joie, se réflétait sur les
beautés vulgaires de son apparence, sur ses cheveux
dorés po
, lie d evmt
• une épouse par trop inespérée
'
ur que
et comme &lt;&lt; le paradis » de Godichon.

IV
. le dimanche suivant, Mesdames Pincengrain sont
installées à leurs places respectives. Prisca va et vient
autour des statues. Elle s'assied en face de sa mère qui a
. couvert d'une dentelle noire sa ~ête, et boutonné autour

�LA NOUVELLE REVUE FRAN

de son cou un foulard amidonné, simple et éclatant
blancheur. Véronique et Eliane sont dans leur d •
coutumier. Elles n'ont pas regardé leur mère pour ditposer tout de même leurs mains comme elle, sur leurs
genoux. Prisca porte un corsage de satinette rose. Da•
ses cheveux étincelle l'unique bijou qui reste aux Pincengrain.
Mesdames Pinceograin se taisent. Prisca essaie de les
préparer à la visite de Godichon et de sa mère. Elle:
dépeint celle-ci fantastique d'inconvenance et de vulgarité, faite comme pour signifier ce qui peut leur dépl •
le plus au monde.
Prisca reste bien au-dessous de la réalité dans
poétiques exagérations qu'elle imagine sur un
· inconnu. Entre Madame Gœichon. Elle habite la p
vince. Son voile de veuve, lom d'elle flotte, quand e
marche, et les volants antiques de sa jupe de moire ~
un bruit de fougères sèches dans le vent d'automne.
faut qu'elle donne de grands éclats de sa voix, qu'
s'accompagne d'un geste encore plus surprenant,
qu'elle ait rien à dire. Voilà qu'elle se lève pour don
la comédie de ce qu'elle raconte ? C'est le mouvem
perpétuel, une machine parlante. Elle éclabousse
salive les visages, bouleverse de la main les meubles,
objets, les membres qu'on expose encore assez loin d'
N'ouvre-t-elle pas l'armoire de Madame Pinceng
pour lui dire que celle de son fils est en désordre ?
soulève le jupon de Véronique pour affirmer que
d'une Godichon est de soie, de la balayeuse au co
Quand la Godichon est entrée, Prisca s'est ava
vers elle. Les trois Pincengrain se sont élevées pour

561
ir sans broncher. Elles n'on
.
le que- la Go&lt;lich I
t _pas encore du une
on es a renseignées sur toute sa
Godichon .est gêné par tout 1e tram
• de sa mc~re d'
p1us qu' J
• ·
, au•
I ne s est Jamais trouvé en face d'êt
1
ts d'elle U
• 1
res p us
•
. . pe~~ a a douceur, à la modestie de
' au silence
qui
'1
. . I environne et l'accompagne tou, pour s 1U011lier, hum1·1·ier sa mère et toutes 1
mes devant
. le secret de l'e .es. sa fiancée . Il cI1erchait
dc P nsca et des fascia .
,
xis
. da?~ les profondeurs de s;~~~;e :~; 1;:~çait jus-

::i~

~~

:i:

q:el\ée dse déta~he ~n le bas-relief Je pl;s:~:1
rn e trois saintes 0101
· bé
au lis IJ
•
es, comme une
. ' .
est moins étonné par elle à cause d
qui I accompagnent. Il s'émerv ·11 '
e
té qu'ï
•
et e surtout de la
i pourrait avoir a\'ec des femn
. ·1
ent silencieuses dont l'une de . ies_s1 pa es et
les de
marn serait sa mère
ux aul'tres ses sœu rs. Prisca le regarde avec ten,
pour encourager à espér
1
tnt qu l
d
er, ma gré le décourae
eur
onne
le
gest
.
.ne . .
e excessif de sa mère Il
a perne que ces femmes p ·
I' .
. ·
familières un jour avec le u_issent a1_mer Jamais,
ue du fils de la G d.
petit corp~ s1 gauche et
trahi
.
_o ichon. Il les vott lointaines et
es, maccess1bles, attirantes comme la p .
a1x
Ja Mort.
,

:- •etesans
n'ai jamais approché, pense-t-il, que des êtres
mystère, dont on . 1 •
•
J' · li
sait e pnx et qu on peut
. ~1 te ement vécu déjà. Comme on doit
Prï!:~att~ment ~ntre _leurs bras immobiles, tand~
irait et v1endra1t autour de no us, pour me

naître

�LA !\Ot;\'EI.LE

563

V
.
· - quand on s'est. tu
L
·· M dame Pmcengratn
c soir, . a use de la fatigue que dispensent le brmtet
longtemps, a ad
d . . fille ce qui peut lui plaire ea
la laideur, eman e a sa
Godichon.
.
f \
dit Prisca, plus
Il est plus peut que son n.:rc,
. •
-· « .
.
. é S
::i,, vient pour le maner,
•·1 ,.,
la•1d plus sot moms a1m . , a me e
'
·
'
,
T t le temps qu 1 m.
elle ne parle que de I autre. ou de son cadet et ses
conté parallèlement les avantages
d il a pleuré
Propres disgrâces, j'ai haï son frère, et qua_n . l'ai aimé.
, .
'il allait soulever en mo1, Je
pour le mcpns qu
d
. l'a privé et aussi parce;
0
Je l'aime pour tout ce ~~t ieu ffi·rt - pour toute li
qu'il vous a déplu et qu il en a sou cn10,nde un petit
.
.
p ut porter au
misère mi mense que c:
d" ·!
- et surtout p
rose et blanc, comme Go t\1~n,_
.
lus
qu •·1
l t.:St d'tgn e dé1'à que vous 1a1m1ez un 1our, p
quand il sera trop tar~. » .
Madame Pincengram se tait.
é . Il· "fada
· ~ plus mat ne e.""d'
I:11c 11ensc à une autre m1scre
•
Go&lt;lichon
est peut-être r•
ice pJus n·che que
fil nQ1
1 tra:terncnt de son
s.
Admirable e~t e_ '• ,.- ir elle ne songe pas
Madame Pincengrarn sen ~qou '.
d . filles . Pnsca et a ses eux
Il
clic-même. E e songe a •. '
d '· par God.ichon,
.
qu·1 seront t'"
n..,ut-drc gar 1.:es,
tristesla faim.

&lt;l p ·
est proche ~b
Le jour du mariage e nsca
r en s. cctade
Pincengrain qui ne veulent pas donne
p

pauvreté à Madame Godichon, l'entretiennent tout le

jour, les mains croisées sur leur poitrine, comme des
i:mmes qui peuvent ne pas faire clics-mêmes leur \'ête
ment. Di:s que ;\fadame GoJicbon est 1&gt;3rtie Je soir très
tard, elles cherchent au fond d'une mans:irde la robe de
la mariée, pliée en quatre dans un drap très blanc. EUcs
l'étendent sur leurs genoux décharnés et y tra\'aillent
~utcs les quatre. Elles cousent ainsi jusqu'au jour sans
défaillance. Quand la huitième nuit s':ichè,·e et qu':il ,-a
falloir se parer pour l'acc.omp~nement des noces, elles
ressemblent à des fantômes qui pré1&gt;3rent un linceul.
Leurs mains maigres, humides et froides, transparentes
comme dés nuages, leur paraissent lourdes et impossiblcs
à soule,·er.
4

Clucunc se troU\·era mal à son tour sur le chemin de
l'~lisc : Madame Pincengrain, Véronique, Eliaoc. I.e
cortège trois fois s'-arr~tera pour les attendre rcvcqir de
la mon. Prisca elle-même p:ilira au br:is de Goùichon, à
l'heure de l'office, - la pl us solenndle.

\'II
Godichon, qui faisait dans Je monde la ligure d'un
JeUne homme brutal et sacrifié, deYient un mari heu
~ et entreprenant. Chez les Pincengrai11, sans être
incommodé par la tristesse dt:s trois femmes, il prend
l'attitude qui conn.ent à son caractère et .à SèS expéricoœs. De,·ant \"éronique loyalement il affinne qu'il n'y
a pas de bien dans le monde en dehors d'elle, - devant
Eliane, que le catholicisme est une erreur, si elle est
une sainte. Tomes les deux rendent hommage ii. la
4

�6

5 4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sincérité de Godichon. Toutes les quatre l'ont converti
bientôt à la seule religion qui les intéresse, celle du
-0ésintéressement. Une communion d'idées, en même
temps que le communisme le plus absolu sont réalis~s
-0ans cette maison. Godichon dépose tout ce qu il
.gagne entre les mains scrupuleusement soignées. de
Madame Pincengrain. Comme il ne peut plus vivre
sans elle, ni loin de Véronique et d'Eliane, quand les ,
indiscrétions de Prisca, insatiable amoureuse, ont lassé
Je désir d'un homme que la vie déjà a lassé, - il installe
:Sa belle-famille dans un grand appartement qu'il partagera. Leur salle à manger sera riche, austère et artistique, presque reltgieuse, gothique.
~
Godichon a repeuplé d'oiseaux très gais les cages de sa
belle-mère, et fleuri les douze fenêtres de l'appartement.
Madame Pincengrain se croit revenue dans la forêt de
sa jeunesse. Elle se lève de bonne heure l'été, av~nt_ que
Prisca ne s'éveille, pour parler avec son gendre mt1mement. Sont:ils seuls et le jour point-il derrière les
fleurs? Godichon lui fait cunfidence de ses plaisirs. Au
détour d'une phrase comme d'un sentier ensoleillé, elle
rencontre Pincenorain et salue avec regret ce fiancé
:ancien et nouvea~ qu'elle n'avait pas connu. Si ~~di.chou s'égare dans une église et parle sur la reltg1on,
elle lui accorde tout ce qu'il veut, - pourvu qu'il ne
contrarie pas trop Eliane su--r ce chapitre au _d~jeuner,
et qu'il revienne bientôt à l'histoire de ses pla1s1rs, dont
il s'abstiendra de faire mémoire au dîner devant Véronique.

LES PINCENGRAIN

VIII
Un so_ir de dimanch~, Eliane est assise seule auprès.
de sa mere. Madame Pmcengrain trône dans un fauteuil
de ?°is scµlpté, monumental, comme au fond d'une
chaire à baldaquin. Trois degrés la surélèvent. Eliane
!'°ur une fois, n'ira pas aux Vêpres. Elles disent à de;
Intervalles réguliers toujours la même parole :
« Véronique va rentrer. »
Véronique revient d'un loeg voyage. Elle est fatiguée
à mourir. Elle va tomber. Elle embrasse sa mère, sa
sœur, et prend sa place en face d'Eliane, de l'autre côté
de leur mère :
", J'arrive chez le curé du Monteil, après la messe.
Il na pas voulu que père eût un enterrement chrétien
Je ,!'ai supp!ié. Il m'.a rappelé toutes les fautes du mo;; qu i1_,app_ela1t des cnmes. Je lui ai dit que je les savais,
q~e J ~tais sa fille, que nous en avions souffert, que nous
!u1 a;1ons pardonné, que l'Eglise fasse de même. Comme
Je
à ce moment un peu lasse, il se leva •« Em asseyais
.
t pms vot~e père a fait vendre mon presbytère aux:
enc_h~res publiques. » - Je me suis présentée à la
mame, pour réclamer le droit d'inhumer sur la commune. Le Conseil municipaf était réuni dans la salle
des ~êtes. Monsieur Bidon, ceint de ~on écharpe tricolore a la place de père, m'a obligée à dire trois fois le
nom de Piocengrain, quand il m'avait reconnue.
Vers midi enfin, je prenais la route des Sorbiers
pour rejoindre la maison où était le corps. Ce voyaoe d;
toute une nuit, apràs quinze ans d'absence, m'avait ;aru

�566

LA NOUVELLE REVUE FRASÇAISB

interminable : j'allais me retrouver en face de celui qui
m'aimait tant.
- Comme il t'aimait!» interrompt Madame Pincen_grain, qui descend de son fauteuil et prend une c~aise
pareille à celles de ses filles, pour se rapprocher de \ éroniquc.
- « Je marche longtemps. J'arrive au petit !,ont de
pierre. Un bruit Je pas presque nombreux ,·1cnt audevant de moi. Je lè,·e les yeux. La bière.sur la route
s'avance .:ouverte d'un drap rouge, &lt;c la Libre-Pensée»
entre le; paysans. Elle est à deux pas de moi. Je pourrais
la toucher Je la main. On dirait qu'elle tremble sur les
épaules des hommes. Elle \'a s'arrêter? Elle passe,
.comme si je lui étais étrangère. Les paysans se découvr~nt
devant moi. Je vais pour les suivre ; mais la Gerboise
est li qui marche toute seule. Je m'ap~uie au pa:apet
du pont. Des femmes que je ne connais _Pas, rc,·ctues
de longues mantes, soulè,·ent leur ,·01le pour ~e
voir. Quand elles sont au bout de la route, je me déctd~
à :l\'auccr. Je ne pensais à personne qu'aux ar~res _qu1.dansaie11t loin de moi de chaque côté dt.: moi et. a la
route interminable qui remuait sous mes deux pieds.
Au cimetière, je n'ai jamais été si lasse de ma Yie. La
Gerboise m'a embrassée. Il y a,·ait avec elle deux enfants
que je n'ai pas regardés, qui devaien_t être ~n.es frères.
Plus loin, j'ai rencontré sa fille Lucie. J~ n a1 pas _pu
m'empêcher de lui demander quelle étan la_ physionomie de père, quand il est mort. - « Il était deYenu
très gros, m'a-t-elle dit, et il nt! se lavait plus,- » Alors
Madame Pinccngrain tressaillit dans sa cha1r et son
cœur qui allait se briser ne se brisa pas.

PINCD;GRAI~

Les genoux des trois femmes se touchaient. Elles
avaient reconnu le curé &lt;lu ~lonteil, Monsieur Bidon le
maire, ta Gerboise, sa fille Lucie. Il n'y a\·ait que cet
homme, gros et malpropre, assis sur le banc de la Ger- ·
~se, Ùe\'a~t sa porte, a~ pied lune vigne pourrie, le
SOtr, - quelles ne pou\'a1ent pas reconnaitre.
Comme leurs trois fronts se rapprochaient, Godichon
entra. Il fit une pirouette et se saisit des mains cÎe Véronique. :~is:a et lui ignoraient la mort de « père ».
~ fam1hamés an:c les membres précieux, soignés et
1nstes de \"éronique, d'Eliane et de Madame Pincengrain
parurent daYautage cc soir une profanation. Godi~hon
ia~çut de leur recul et rabattit ses expansions sur Prisca
«JIU en fut heureuse .
Mes_damcs Pincengrain pè5ent tous les mots qu'elles
emplo1_enr. Elles disaient de leurs morts qu'ils étaient
• panis » et de Monsieur Pincengrain qu'il était
•mort». Godichon remarqua ce soir-là qu'elles dirent
4a père pour la première fois : « Il est parti. »
IX
le jour anni\'ersaire des noces de Prisca, Madame Godichon vient annoncer aux: Pinccngrain le mariagt: de
111n fils cadet. Il épousera Marie. Mesdames Pincen!?T:lin

fe

•

b

~•sent ,devant ce nom. Le silence de Véronique et
iane n l?tonne p-as Madame Godichon, mais son fils
lfné aurait-il appris l'inilulgence ell\·ers son frère, le
ftspect en\'crs elle, une réscn·c sans exemple d:10s son
, la politesse ?

�568

LA NOU\"El.LE RE\'UE FRAN

Elle rend toutes sortes de grâces à ses éducatri
quand Prisca commence :
« Cette Marie n'aura-t-elle pas été la fiancée de
deux fils?
- Une paysanne, dit Godichon, que
pas voulue, que le distingué épouse.
- Pourquoi l'épouse+il? dit Prisca.
- p·arce qu'elle est blonde, parce qu'elle est so
ou parce qu'elle est dotée? » interroge Godich?n.
Sa mère se tait. Elle pense que son fils amé a
chez les Pincengrain un peu d'esprit et encore plus
méchanceté. Godichon continue:
« Il suffisait que les vingt mille francs de
ne sortissent pas de la famille. Je n'irai pas aux n .
Nous approm·erions par notre présence un ma
intéressé, et je craindrais de retrouver dan~ la fem
de mon frère ma fiancée d'autrefois. Question de d
caresse 1 »
Madame Godichon supplie. Godichon résiste.
mère trouve qu'on prend de la ténacité à vivre
des femmes silencieuses.

569
~dame Godichon. Madame Pinceugrain attaque: el!e
dit, pour flatter Godichon, que &lt;&lt; cette femme, sa
wre •, ne parle p~s leur langue, qu'elle ne sait pas le
sens d~ mot « .M~m~éressement », qu'il faut l'excmer,
que !~1-même I a s1 bien appris. Mais Godichon a dt'.cidé
de livre~ le premier sa mère au sarcasme. Mesdames Pmcengrain lui savent gré de cette générosité
envers elles, du sacrifice qu'il leur fait de sa propre mère.
Dans le mouvement de sa passion elles se sont levées
!'°~' _l'entendre. Emu par la douceur amère de cette
intimité de femmes, ,oilà qu'il leur conte deux ou trois
anecdotes qu'il regrettera d'avoir dites, qui déshonorent
son frèr~, atteignent sa mère dans l'honneur, feront la
consolation de ces dames Pincengrain, dès que Godichon
11C sera pas là, ou ne leur sera plus préférable. Elles
pourront parler alors d'autre chose de plus profo~d que
de la mal~ropre~é du corps de .Madame Godichon, qui
est un suiet quelles ont épuisé. Elles ne voii::nt pas
encor~ que Godichon est malpropre comme sa mère.
Elles s apercevront bientôt que ces deux ou trois contes
fOllt préjudiciables à son âme.

X
Madame Godichon est partie. Les Pincengrain
Godichon se sentent rapprochés parce qu'ils ont un
de conversation nouveau. Ils peuvent dire ensemble
mal de quelqu'un, du fiancé de Marie, et se_ moq~
Marie. Véronique fait mine de les retemr et
des deux. Une ardeur joyeuse illumine le front
saintes, où perce la haine. Ils n'épargneront même

XI
Godic~on ni Prisca n'iront pas aux noces de leur

frère. Eliane seule, qui est innocente de tout, y repré•
tentera les Pinccngrain.
Godichon avait parlé d'un cavalier qu'elle lui
~e~ait, Godeau, le modèle des parfaits et de belle
=ltt~n. Elle di~it chez les Pincengrain que Godeau
fa1t pour Eliane, chez les Godeau qu'Eliane était

.:,ada~e

37

�LA NOUVELLE

5~0

Godeau. Elle appelait Eliane ~&lt; mon tou~ »
faite pour
Godeau &lt;&lt; mon tout » chez les Pm•
chez les Godeau, et
Er
s'en vient de la gare,
cengrain. A l'heure où iane_ ter aux noces de Marie,
d G d" hon pour assis
escortée es o 1c
1
de leur porte, excepté
tous les Godeau sont s~r e :ei;;ersiennes ferméef, entre
Godea~. Il se tient de;nerd
hilosophie, l'autre de reli•
deux livres ouverts, 1un e lp d'rauts d.u bois de la
. , travers es e1;
gion, pour voir a ' . .
ui ourrait bien devenir
jalousie, passer_une Pan~1elnnel ~vel~re d'or d'Aphrodite,
f
Il lm reconnait a c 1
sa
_emlme._
mais es p1ed s u n peu lourds d'une chrétienne.

XII
"uand Eliane sera revenue c h ez e Ue. un soir.' dansEll14
~
.
l l . ntera ses impressions.
lit de Véromque el eMu1 :o Godeau lui plaît, mais:
. d"
que ons1eur
. .
ne lui it pas•
. r Godeau te plairait.
mme Monsieu
« Si tu savais _co . e res ue maigre. . On voit le$
li est grand, tres m1_nc , l p . q e Il a aimé la religion.
.
Il aime e 1aun .
1.
os de sou visage.
te cl1angée à cause de W.
. 1 b"
Je me sens tou
d•
Il fait e ien.
me je les voyais, quan l
Je ne vois p~us !es choses c~n;l parle de Dieu auquel ~
ne le connaissais pas enc~r .
. a redoublé ma fot.
. 1
ec une rerveur qm
ne .croit
. p· us av
rtout 11eureuse pour l'enthousiasme q
Mais Je suis su
.
G d au Il expose dans .
O e
Monsieur
·
d
d
te onnera
ri d t il compte les plaies ev
chambre un crue~ x, 1 o;
le corps comme s'il l
dépet.tlt a race,
,
Il
vous:
e_n
1 iter. On pleure en l'écoutant. .
voyait vraiment pa ~
G d
qu'on regarde souffi
.
, t Monsieur o eau
.
à
croit que ces
·1
é
Tu deviendras pieuse
sur la croix, tant l est 11?-ll•

5ïI

LES PINCENGRAIN

oonnaître. Un soir au &lt;:répuscule, avec ses sœurs, il
m'a conduite sur une montagne déserte, couverte
.d'ajoncs5ec5 et &lt;le bruyères, où il nous a fait danser. Je
n'avais jamais dansé ; et puis il nous a fait agenouiller
vers le soleil disparu, pour dire notre « Pater ».
Toujours il . m'entraînait en :avant, et les autres
semblaient nous faire escorte. Personne ne l'intéressait plus que moi, et il semblait n'être occupé
que de lui-même. Il parlait du soleil cotnme de
son cousin. Jamais je n'avais regardé le -soleil, avant
d'avoir vu Monsieur Godeau. Je m'attendris chaque soir
maintenant quand le soleil s'en va. Mais Moasieur Godeau donne surtout le goût de voir une lumière plus
divine, qui pourrait être en lui, que je veux checcher
en Dieu. i&gt;

XII1

Le lendemain, Godeau fit son entrée chez les P.incengrain. On le présenta d'abord à Véronique, c-0mme à
Ja plus instruite et au plus parfait modèle de l'idéal triste

de 1a

maison. li accourait au-devant d'elle, l'âme travaillée de pressen\iments infinis. Elle le voyait venir de
l'éternité comme le soleil se lève au pied d'une colline
qui porte une pauvre vigne et veut voir mûrir son
fruit.
Tout le monde se fit leur complice, et la mère de
Véronique et la mère de Godeau. Ils étaient faits pour
se comprendre, répétait Madame Godichon. On les
-l'approcha, en attenda~t le dîner; on isola leurs &lt;ieux
couverts à table. Ils eurent une conversation immédiate,
intime et continuelle, oublièrent leur entourage, et avant

�LA NOUV]:,LLE REVUE FRA'NÇAls&amp;

572
le dessert parlaient d'enthousiasme, se montraient les
images de leurs saints.
Godeau, entrant chez les Pincengrain, avait regardé
Godichon, - comme un qu'il avait connu pitoyable
dans leur petite 'fille natale et méprisé, - de ce regard
que l'instruit, le distingué, le riche peut jeter sur l'ignorance, la grossièreté et le plus pauvre du monde. Il
l'avait aussitôt, par son attitude, dominé dans son propre
esprit et dans l'esprit des quatre dames Pincengrain.
Tout le temps que Véronique lui parlait, une nostalgie de l'âme d'Eliane travaillait Godeau. Il se sentait
rede,·enir chrétien pour se rapprocher de la jeunesse.
Véronique était une vierge par trop rassise déjà. La
pointe maladroite que Godichon dirigea contre le christianisme, acheva la conversion de Godeau.
Godichon n'avait pas d'autre vocabulaire que
celui qu'il empruntait à son journal anticlérical. Il
était heureux ue pouvoir parler abondamment de quelque chose pour rJer le temps, et avec une compétence
apparente devant Gocleau. Le christianisme l'intéressait
moins que la discussion et Godeau l'exaspérait plus que
le christianisme.

XTV
Godeau, ramené au christianisme, par le concours
d'Eliane charmante, de Véronique ennuyeuse et de Godichon exaspéré, ,·eut retrouver le secret de « l'Ad~
rable » pour les prosterner tous les trois devant lui• même. Il imagine des ascétismes nouveaux et leur don~
en lui le spectacle de la perfection.
•
Eliane qui avait rî:.vé d'être aimée de Godeau, et ,q\U

LES PINCE.-.GRAJN

573
l'aime .~lus que tout au monde sans le savoir, fait tout
œ qu 11 ~aut constamment davantage, pour lui être le
plus séduisante. Elle commence par se souvenir de O-e
•
bt·
i u
et parame ou 1er Godeau, ce qui est la perfection
Elle trouve Dieu en Godeau. Godeau trouve Dieu e~
~lie. Ils ,sont ravis l'un dans l'autre, quand ils paraissent
1un de 1autre se détourner.
Véronique, qui n'avait su garder rien de sensible dans
la ~oncep:ion de sa justice, est désemparée, quand il lui
amve ~ aimer Godeau et d'être contrainte à réaliser la
perfection pour lui devenir aimable. On ne peut aimer
Godeau et rester parfaite. Véronique ne connaît pas Ïe
s~bterfuge de l'amour de Dieu, pour échapper au
dilemne.
Eliane et Godeau parlent de Béthanie, et Godeau
com~~à une Mad~leine inconvertie, prêche à Véroniqu;
que Dieu vaut mieux que Godeau. Il essaie de le prouver. Véronique ne voit que Godeau. Le sentiment de
sa_ propre imperfection devant la perfection de Godeau
fatt ~u elle cherche une place près de ses pieds.
Bientôt, elle est humiliée devant Godichon lui-même
par ~•excès de sa passion pour Godeau. Elle soutenait
~ichon que le bien existe dans le monde ; il ne voulait le _recon~aître qu'en elle; voilà qu'elle ne peut plus
soutenir le bien dans le Sl:ul refuge qu'il s'était gardt sur
la terre. La conscience de cette obligation morale et
d'o_rgue,·1 quelle
,
a contractée en face de Godichon la
retient dans un devoir qu'elle ne se connait plus. La
peur même de voir Godeau s'éloi!mer
d'elle lui donne
0
l'héroism,e
··
honteux de paraître mystique, - alors qu'elle
ne
peut I être, - ou de la première hypocrisie.

à

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XV
Prisca, qui avait eu jusqu'à ce jour le plus de joie
parmi les siens, paraissait diriger ses sœurs et sa mère.
On ne sait pourquoi Véronique s'est élevée maintenant
au-dessus d'elle dans sa force. Elle commande aux barrements des quatre cœurs.
Madame Pincengrain appelle Godeau &lt;( mon fils ":
Véronique et Eliane l'appellent « mon frère &gt;J. On lut
donne la place d'honneur. Godichon cire ses souliers et
va lui porter un parapluie au bout du monde, s'il vient à
pleuvoir et qu'on sache Godeau en apostolat.
.
Godichon. voit moins la perfection de Véromque.
Celle de Godeau l'éblouit. Il voit Godeau entre Véronique
et Eliane, comme le soleil resplendit dans le d~sert
entre deux palmiers.
Godichon troublé dans ses admirations devient malade.
Il a souvent la fièvre. On l'humilie. Madame Pincengrain le suit sans cesse avec un linge pour. essuyer la
trace de ses pieds sur le plancher et rendroit de la table
où ses doigts ont passé. On lni dit devant Godeau qu'il
est malpropre ; sa femme soulève les épaules, en le
regardant, si parle Godeau. Si Godeau préfère un. mets
qui empoisonne Godichon, on empoisonne Godrchon
pour plaire à Godeau.
.
Godeau s'assied dans l'unique fauteuil à b:lldaquin ;
ces dames ont pris les trois chaises sculptées ; Godichon
cherche le tabouret.
Godichon ne discute plus le christianisme. Il
accepte la puissance mystérieuse. Il lui reconnaît une

575
.au~orité douce, persuasive, il ne sait pas ? irrésistible
q1i le prépare- délicieusement à la mort. II parle de cc
Gr~ce » _comme ~héolog_ien. Lui, le petit nain trapu qui
avait désiré de voir le geant le plus terrible de la terre
pour le défier et qu'on ne pût contester son couraoe ni
0
sa force au moins, si on lui refusait l'intelligence et le
charme, vo~Ià, qu'il r:ncontre un éphèbe pâle et sans
tnuscles, qm d avance I a réduit. .

1:

XVI

~ soir cependant, Godichon paraît souffrir de sa
d~f.11~e. Gode~u lui a dit un mot trop dur. Véronique
Eliane ne 1ont pas regardé avec leur pitié habituelle
Parce qu'il a soulevé un peu trop haut vers ses lèvre~
le pied de P,risca, pour le baiser, Madame Pincengrain
fa m~acé d emmener ses filles et de se retirer de lui.
Godichon se met à parler très vite entre les trois
femmes assises et devant Godeau, pontife étonné. Il
expose un doute particulier, violent et subit qu'il
éprouve. ~odeau s'emporte, rétorque, objecte à son
tour, c?n_vai~c ces dames. Godichon se rabat sur l'esprit
du chnsttamsme où il découvre la haine de la vie. Il
parle de l'h~pocrisie de tous les chrétiens. Alors, Godeau
veut se croire blessé. Il se lève. Il gagne la porte. Ces
dames Pincengrain le poursuivent. Eliane a pris une
~ue de so~ habit. Prisca s'agenouille. Véronique
Maccompagne Jusque dans la rue, tandis que Madame
èr~ a fixé sur Godichon le regard le plus dur qu'elle
eot Jamais,
•
·
b"tle, sans parole, ses bras en croix.
- immo
ni

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

LES PINCENGRAIN

577

XVII

~~tte c?uronne était la plus belle. Prisca en concut de

1,1mpattence. Au repas des funérailles, Godeau pro~onça

l éloge de Godichon.
Le dimanche suivant, Godeau a voulu prendre le
tabouret humble aux pieds de Godichon qui est assis
pour u~e fois dans l'unique fauteuil à baldaquin.
Ces dames les ont isolés solennellement tous les deux.
Elles causent dans un coin de la grande salle autour de
« la vieille demoiselle champenoise 1&gt;. La vieille demoiselle est triste parce que Godichon, qui se moquait toujours
d'elle, ne s'en moque plus. Ces dames commencent à
dire qu'il est devenu plus docile, qu'il a beaucoup g~gné
en leur compagnie et surtout en celle de Monsieur
Godeau, qu'il ne protère plus · de mots ~rossie,:s et
qu'elles peuvent lui laver le corps c;haque matm, qu 11 est
sur le point de prier.
La tête de Godichon repose blanche, - tel un masque
de plâtre, - sur un coussinet rouge sang en aur~ole de
martyr. Elle s'incline sur son bras. Godeau contmue le
sermon. Prisca se lève. Godichon est mort.

Mesdames Pincengrain qui comptaient sur le traitemen_t de Godichon pour vivre, parlèrent comme elles
savaient, du désintéressement devant sa ~ère. Leur ton
absolu. d~ven~it trrésistible, donnait la fièvre et le goût
de les ~miter Jusqu'à l'hallucination. Madame Godichon
crut fa~re
beau geste, en leur abandonnant tout ce
que !~1 la1ssa1t son fils. Elle invita son fils cadet à se
con~u~e comme elle. Avant tout, les Pincengrain se
souc~a,em de n'être les obligées de personne. Elles ne se
souv1n7ent plus le le_ndemain que de la malpropreté de
la God1chon et de trois anecdotes, qui la convainquaient .
elle et son fils, d'indélicatesse.
~

:lll .

M~dame Pincengrain, avec l'argent de la Godichon,

fit faire un grand portrait de Godichon en pied et dit
que sa mère le pleurait moins qu'elle.
II

TROISIÈME PARTIE

L'APOTHÉOSE DE GODEAU

Un jour, Eliane vint vers sa mère et lui dit: « Je
\reux être religieuse. »
Sa mère pensa : « En voici une qui ne mourra

pas de faim. »
I
Godeau conduisit le deuil de Godichon. Tout le
monde vit la couronne de roses naturelles démesurée
qu'il lui fit faire. Véronique répéta une fois de trop que

Elle lui répondit : « Choisis plutôt un ordre cloîtré. On ne voit pas clair avec ces cornettes. Je ne serais
pas t~anquille. Tu te fer:1is écraser par une auto. »
Eliane, la nuit prochaine, dit à sa sœur Véronique
dans leur lit :
,.

�LA NOU\'ELLE !tEVUE FRAN

« Je veux être religieuse. Mère m'a permis. Je
tirai, si tu le permets toi-m~me. »

Véronique sentit son cœur battre affreusement.
pensait:
.
« Enfin, je vais être seule avec MonS1eur Godeau.
Eliane était toujours entre eux et Godeau la préfi
pour sa l'erfo::tion et sa jeune~. ·
,
Véronique répondit :\ Eliane : &lt;&lt; Il ne m est
loisible d'entraver une vocation. »
Eliane crut que sa sœur inconsolable pleurait, et pl
toute seule.
Prisca eut une pensée de vanité, à la nouvelle
cette résolution d'Eliane : « Pouvoir parler à ses am
de sa sœur Elia.ne qui est entrée en religion. »
Godeau éprouva un sentiment d'orgueil. li_ corn
que cette joone fille allait sacrifie:, - pou: lut pro
qu'il avait été à cc point persuasif et séduisant d~ns
spirituel, - toutes les joies incstima~les,_ m~téne
auxquelles il se proposait bien de revemr lm-mcme,
tarder.

III
Madame Pincengrain seule vit avec un peu de c
Monsieur Godeau se pen·enir. - &lt;1 Puisqu'il en é
serait quelqu'une, il aurait pu choisir Eliane ... ll
avait fait l'épouse de Dieu, c'était toujours cela. »
Madame Pincengrain restait surtout déçue,
qu'elle avait cru longtemps trou,·er en Godca~
qu'un qui fi'.tt p:trfait. Elle sentait bien que, depuis l
nement de Godichon, son àme s'était dégr:tdéc,

?

579
u l'avait relevée. Sans doute elle se disait qu'ils
. t épuisé, elle et Godeau, tous les thèmes de la
on et de la morale, dans leurs interminables causeII l~i par~~rait maintenant de ses plaisirs. Elle v
vera~t de I imprévu, après ceux de Godichon. Mais
lumières anciennes de Godcau, elle se reprochait
perversité possible.
~ fronçait le sourcil de\·aot l'apost:it et profitait du
vais exemple.
\raonique songea!t :_ « Ses péchés ne vont-ils pas
~ h e r de ~ 01, st sa perfection l'en éloignait. Il
mecrot~e tro_p tnste. Je vais faire entrer l'excentrique
ma d1scréuon. Il sera séduit. »
Eliane priait pour Godeau.

IV
Madame Pincengrain ne croit plus au désintéressede personne. Elle se remémore ave.: amertume
les repas que Godeau a pris chez Godichon. Elle se
De_ qu'il montait qu:ttre étages chaque matin pour
IOtltlrer un bol de lait.
lladame Pincengrain ne veut plus croire au désiotént de personne. Quand Godeau prend des confielle enl~,·e le fromage. Il n'y avait que Godichon
• être déstntéressé. Godeau a trop d'esprit pour
r été jttmais.
jour où Eliane devait entrer au cou,·ent arriva
ét~it debout près de la porte de l'appartement:
• Pm~eograin prenait son bras. Prisca et Véronique
t Elune dont on avait lavé les chen:ux. Cette

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

chevelure d'un bel or allait retenir un instant le regard
de tout le monde, avant de se dérober pour jamais sous
le voile.
Eliane s'arrêta :
« J'ai oublié quelque chose. »
, .
.
Elle disparut dans l'appartement. C était la dermère
fois qu'elle s'y trouvait. Elle allait faire ses adieux sa~
doute à chaque meuble, à chaque petit coin qu'elle avait
aimé. Elle ne regarda rien. Elle avait oublié de garnir li
lampe. Depuis l'âge de dix ans, elle s'acquitt~it q~oti•
diennement de cette besogne. Quand on rev1endra1t le
soir, qu'elle ne serait plus là, et qu'on parlera~t d'elle,
ses deux sœurs, sa mère et Monsieur Godeau, 11 ne fa~
lait pas qu'elle eût oublié de garnir la lampe qui écla1·
rerait les siens.
Comme c'était Godeau qui payait la voiture, Madame
Pincenorain
demanda à ce qu'on allât visiter le Louvre
~
b
•
et le Panthéon. « Eliane jamais plus ne les verrait. "
Eliane se demandait comment cette femme, sa mè~,
avait le courage de lever la tête pour admirer des demol"
selles peintes qui dansaient sur les murs d'un Temple
autour de Godeau, - quand elle conduisait sa pro~re
fille sous le ciseau du prêtre. Eliane voyait les plaies
de Dieu qu'elle panserait toute sa vie, et rien d'autre.
Véronique et Prisca s'étonnaient douloureusemen
aussi des curiosités incompréhensibles de leur m
qu'elles ne pouvaient partager. Le masque de Mada .
Pincengrain se faisait plus dur. Elle pensait que le taitmètre marchait, que Godeau lui remboursait un peu ses
dîners.

... ......

58r
Quand _Eli:ne eut dit adieu à tout le monde qui l'accompagnait, a sa mère et à Godeau, - la porte du couvent se referma sur elle. Elle la fit rouvrir.
Elle courait derrière Véronique. Elle lui remit son
parapluie et les gants qu'elle portait.
- &lt;c Tu les utiliseras», dit-elle.
Cette démarche fait énigme.
Eliane, dans le jardin de la communauté rencontra
la Mère Prieur~, _qui lui dit: &lt;c Comme vous frappiez à
la_porte d_u nov1C1at, un homme mort qu'on nous apportait entrait par la porte de l'hôpital. C'est la bienvenue
Dieu vous so"!-lhaite. Venez laver le corps de
lmconnu. »
Eliane crut ensevelir le corps de Godeau.

tue

V
Une vieille dame riche, malade et sourde eut besoin
d'une_ garde. Véronique s'offrit à la soigner. Elle s'y
rendait pour cc passer la nuit n en robe de tulle noir
ses cheveux bruns.lissés sur ses tempes étroites, un œil~
let rouge sanglant près du cœur.
•
Godeau devait venir la rejoindr@ un de ces soirs dans
l'antichambre de la vieille femme qui se mourait. Un
fauteuil de paille et une chaise faisaient tout l'ameublement de cette pièce aux murs nus et blancs, très

hauts.

. Vér~nique s'assit-dans le fauteuil, ses pieds en croix,
ses ma111s en croix.
Gode,lu imaginait le ventre de Véronique, - gros
comme un œuf d'autruche.
-

�582

LA NOUVELLE REVUE FUN

Corps de femme jamais n'avait été plus aride, pl
brûlant, plus desséché par le Désir, plus désertique.
yeux de Véronique avaient mangé toute sa face
mieux voir Godeau.
Longtemps Godeau calcula le mouvement qu'il au ·
à faire, pour que sa tête reposât sur l'épaule de Véroniqu
ou sur ses genoux sans s'être · brisée. Il en étudia li
trajectoire, compta jusqu'à dix.
La veilleuse tremblait. Véronique se demanda
quel miracle la tête d'un homme s'appuy~it à l'é~a~e
la Maigreur et de l'Honnêteté. Il est vrai que c était
tête de Godeau.
Elle la regardait sans l'oser t~uchér, et puis elle se
à la repousser avec des caresses. Godeau ajouta à
répulsion de Véronique plus de sens qu'à ses caresses
étaient si dures. Il se redressa.
Véronique dit, - qui n'àttribuait de sens qu'à
caresses:
« Oh ! Monsieur Godeau. Quelle honte ! V
allez me croire pareille à elles toutes. »
Cérémonieux et froissé, Godeau proclama qu'elle
l'aimait point.·
Véronique dit : « J'ai encore ma mère. &gt;&gt;
On entendit la vieille femme, qui se mourait,
retourner.

VI

PINCENGRAH(

583
de la part de sa mère et de sa sœur, à cause
de lui. Godeau expliqua :
« Elles sont jalouses de moi, parée que vous m'aimez trop. Si je prends des confitures, elles enlèvent le

~ t ]'objet

fromage ».
A ce momen_t, madame Pincengrain appela Godeau :
- « 0~ ne sait pas toujours bien agir, monsieur Godeau. Godtchon en est mort. La vie est difficile. Mon
~re, u?, vieux soldat de Napoléon, avait coutume de
dire qu il y faut souvent changer son fusil d'épaule. Je
vous demande pardon, monsieur Godeau ; j'ai manqué
d'égards envers vous et de bonté ces derniers -mois aux

desserts. Tout le fruit de la douceur universelle que.j'eus
pour. vous, durant trois années, est perdu. Vous ne vous
80Uv1endrez jamais que du mal que je vous ai fait • et
comme j'étais devenue méchante ! Ah ! si vous a~iez.
~nnu mes jours de grande douleur, comme j'étais
diane
,• Je ne sais
· pas s1· J.,a1· cru a, D.1eu jamais. Bien peu
't)··
~ dévots mêmes y croient. Mais durant trois années
fai ~ru en vous et que vous m'éleviez au-dessus de
~1chon. Si vous n'êtes pas fidèle, il n'est pas possible
qu un_ autre le soit. Véronique va être seule au monde,
Jnons1eur Godeau, et vous êtes bien seul. .. »
: Une quinte de toux, _un évanouissement interrom?1r~nt les conclusions. Godeau essaya d'échapper aux
inviolables promesses qu'on peut faire à l'oreille d'une
lllOUrante.

VII
Deux mois plus tard, Madame Pincengrain
mourir. Godeau se trouvait auprès de l'alcô\'e de
agonie. Véronique lui parlait des persécutions dont

Véronique causait avec Godeau.
_- « Véronique ! » appelle sa ~1ère.

�LES PISCEXGRAIN

LA .SOU\"ELLE RE\'UE FR.-\N~

5S4
.
.t avec Godeau. Il y avait huit jours
Véro111q uc causai
C Il
. n'a ·1amais dit &lt;&lt; non •
.1é · ·t venue e e qui
'I
qu'elle u sir:u sa
. uaod elle l'appelle, à 1 1eure
à sa mère, ne répond pas, q
de h mort.
Il
e autre fois sa mère.
\ ., . e ' » appe e un '
• 1•
_ « . eromqu _-t avec Godeau. li allait peut-ctre ut
.
Véronique causai
, lie attendait depuis troll
dire à cette minute le mot.Julie -~rs sa mère. Elle le
années. GoJeau la presse u a cr v
regarde toujours.
lie une dernière fois
_ « Véronique ! » appe
.
a·n épuisée.
madame Pmcengr i .
sa mère se meurt.
Véronique se souvient que . de monsieur Godeau,
rend le soin de s'excuse~ aupn:s
p
·
le ltt
avant Je counr vers
. G d
lui dit sa mère.
V
a causer avec o eau,
. d'"
- « a, v •
' fait mourir imptIl est trop tard. Sacl~e que tu m as la pire des filles.
tience et d'indignation, que tudes
jours Go eau ... »
Godeau, Go~eea~f;d:~1: Pincengrain fixaient su\\'~
Les yeux
nique
un regard' tern"ble . Prisca essaiera toute a n
Je les fermer.
\'Ill

. • ue . Elle se tient
arrive chez \ . cromq
. aupdt
G d
o eau
.
ur le voir revenir.
de sa fcn~tre d~pu1s un
! pense-t-elle, depuis que
- « Que Pnsca est on
des comme des anges,
Nous sommesgran
noii
mère est morte.
,
Il 'y a pas un ange
.
d I' ne que I autre. n
. ...aussi gran e u
.
p ··sca est la ma1tr'--'
· J crois que 11
plus noir que _moi. ~. it le maître de Godkhon etqUI
d'un homme nc~e qui e~
sieur Godeau ».
Godichon haïssait ... Boniour, mon

:t re

- « Je viens &lt;le rencontrer Prisca au bras du vieux
monsieur Prud'homme », dit Go&lt;leau. « Une veu,·e
inconsolable, qui méprisait avant la mort de son mari
toute préoccupation d'intén'.:t dans le mariage, - peut
bien sans déroger accepter pour amant cc vieillard mondoré. Il suffie &lt;l'être logique avec soi-même. ,,
- « J'avais peur de Go&lt;lkhon u, dit Véronique. « Je
lui avais si souvent affirmé que le bien existe sur la
terre. Je me devais de le)ui laisser croire jusqu'à la fin.
J'ai eu peur d'Eliane ensuite. Elle me rendait mon
image, quand je ne me souvenais plus de moi &lt;léjà nide
la justice. Elle m'obligeait à un respect nouveau de moimême, quand je la regardais. Et puis, j'ai eu peur de
mère, jusqu'à l'avoir désespérée et que légère Ille fut sa
malédiction. J'ai eu peur de Prisca enfin, pour le mau,-ais exemple que je lui aurais donné ... "
&lt;&lt; Godichon n'est plus, dit Go&lt;leau. Eliane est sauvée. Yotre mère est morte. Prisca est perdue ... »
Vfronique cherche dans son porte-monnaie une
lettre de Godeau qui lui paraît excitante. Elle trouye
la lettre &lt;le petit Robert : « Cc matin, j'ai fourbi le sabre
de papa Lccœur, pour tuer la Gerbobe, quand je serai
grand. »

- «·n me semble», traduit Véronique, « que père
m'entraine ,·ers lui, que je \'ais retrouver l'indulgence
qui lui convient, à lui ressembler. Il m'aimait tant. Je
relève les péchés de Pincengrain, en_ les accor&lt;lanc à la
beauté et à l'esprit de Godeau. »
Godeau s'écrie : - « Il n'y a plus personne entre toi
et moi. ,,
-

« Il y a encore le Dieu de Godeau », dit Véro38

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI

586
nique.

&lt;&lt;

.
.
t à fait qu'au Dieu de
]e n'a1. 1ama1s cru tou

Godeau. &gt;&gt;
• •
deau ne pouvait que faire sem- « Godeau, dit Go
, d.
.re un moment de ses
. , Dieu pour 1stra1
blant de croire a
, 1
fait jouet d'un homme
solitu~·es. Die~ est lend ~; 1::isse, quand il veut. &gt;&gt;
d'esprit, - qm le pr~.
. lui-même la place »,
_ « JusqU'a' ce qu il en ait pns
·
dit Véronique.

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE

FIN

LA SYMPHONIE PASTORALE
MARCEL JOUHANDEAU'

Nous n'avons jusqu'ici parlé qu'avec la plus grande réserve

.cJes ouvrages que nos lecteurs connaissaient pour en avoir
la primeur dans la revue: En particulier, aucun livre
-d'André Gide n'a été l'objet de la moindre note. Cette discrétion nous continuerons à l'observer dans son esprit;
mais, comme elle n'avait rien d'une consigne littérale, il n'y
a aucun lieu de lui laisser l'apparence de lettre et de consigne. Depuis que la Nouvelle Revue Fra1Jçnise a repris sa
publication, les rapports de ses collaborateurs ont été plutôt
de discussion que de congratulation. L'expérience, la raison
et le bon goût nous montrent là un moyen de vie et de
santé supérieur aux échanges de séné et de casse. Les livres
d'André Gide, qui sont des livres d'intelligence, de réflexion
et de critique sollicitent l'intelligence, la réflexion, la critique, parfois avec eux, parfois contre eux, y trouvent leur
milieu et leur prolongement naturels. Il semble même. que
l'auteur s'efforce aujourd'hui -d'y tenir le moins de place possible, afin d'en laisser dav:i.ntage où s'é\·eille, s'exerce et
s'étende sur ses thèmes l'esprit du lecteur. Et cela ne s'entecd ni des Nourritures Terrestres ni de Paludes développés
dans le mouvement inverse et d'ot1 Gide est reven~, depuis
l'Immomliste, par une grande courbe. Mais la Porte Etroite
-~U

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

588
, cette spontan é'1té du lecteur ou du dcridonnait
l . Pastorale, s'accor ant
' beaucoup
.
1a
la Symp,ome
tique, et il sc?1b c qu.e
1 . abandonne davantage encore.
ici avec son titre musical, UJ 1
.e réponde ici à cet appel
On voudra bien trom·er nature que l
d'air.
. . ue la mariée soit trop belle et que
Peut-être regrettera1s-1e q
I
Il a indiqué tout l'esham1)
trop arge. '
.
l'auteur me fasse 1e c
'
,
de faire refleunr ses
'
.
t c est a nous
1
scntiel de son suiet,. e
. t était si beau et si riche, ~
roses de Jéricho. ~a1~ ce s;~: suooestions qu'on voudra!t
Prêtait à tant de variations el . d "'"'1us de passion encore, et
que l'auteur se fû t pn·s pour UJh e .P lutôt qu'en sonate. Il
.
. .e symp ome p
à
q u'il l'eût traité
en Hat
d
tt musique de chambre
e ce• e le Retour de l'E 1an
,r. t
dépasse par trop 1e cadre
'
11 . •
,
t nt p1u a, ec
laquelle Gide s est ~
J b lie Peut-être abandonnera1-1e
t Etro,te et sa e ·
Prodiaue, la Pore
·s ce ne sera pas sans en
• t de vue mai
ut &lt;&gt;à )'heure ce pom
.
:
to
,.1
tient de iuste.
à1
avoir tiré ce qu I con
. t est très beau, quand. a
d.
e ce suie
· ·e
Quand je is qu
't e le plus beau qui s01t, l
., •
e c'est peut-e r
d Ill
réflexion l aioute qu 1·
de Descartes-: Du Mo11de ou e d
· d'un ivre
'
f n
Pense à ce titre
.
l''dée du monde se con o
.
ntel11oence
J
, lié
Lumière. Pour une l . .,
'tre c'est voir ; et la gorie
avec l'idée de la lun11ère, ~tna1 st à peine une allégorie, et
de la caverne dans la Répu ,que e , 1 lu111ière intellectuelle_
'f
exacte a a
"è
bien plutôt la transpos1 ion . 'ée ou bien jumelle, la lun11 re
de ce qui concerncd sa séœu11rat:;ellement une des plus ?elles.
Cela' a onn
· · ria1·t év1dem...
physique.
.
Platon aurait
aocs
des
littératures
hmnaml
es.
t
l'aventure
d'un de ces
P 0
d livre en déve oppan '
,
il est
ment un gran
.
·ès tout nous l avons et
.
.
et
ce
hvre
api
d
l
I
mière
et
Prisonniers ,
d a· loQUes lutte e a u
1
l' emble es ia n '
• vre eformé par ens. . . d yeux qui s'ouvrent, ou qu ou
des ténèbres, h1stoue es
.
pasteur-type, Socrate. d l'âme comme pour 1es )·eux.du
Mais pour les yeux cr
.
de J'ombre, en fonction
corps l a l um1.ère existe en ionctton

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

des ténèbres. Le héros de 1a lumière dans le monde de la peinture c'est Rembrandt. Et dans les dialogues platoniciens, où
la lumière intellectuelle diffère tellement de cette lumière
d'atelier répandue chez Aristote, Descartes ou Spinoza, où
elle subit autant de contacts avec l'ombre que dans Rembrandt et donne des modelés aussi vivants, l'ignorance, l'interrogation, l'ironie socratique constituent la part de ces
ténèbres nécessaires.
Un philosophe, un peintre, un poète peuvent connaître à
des titres différents que la lumière est chose vivante et qu'il
n'y a pas solution de continuité entre la lumière extérieure
iUi frappe la rétine et la lumière intérieure qui s'exprime par
le regard. Dans quelle mesure l'une est fonction de l'autre,
la-psychologie l'a expliqué en analysant l'atlas visuel et l'atlas
tactile (le mot heureux de Taine peut C:tre conservé). Mais
ces théories ont contracté une vie vraiment dramatique,
depuis le -xvm• siècle, dans l'observation des aveugles-nés
auxquels une opération donnait, à l'âge adulte, l'usage de la
vue. Diderot ne manqua pas de ressentir l'intérêt prodigieux
-de cette découverte et d'en exploiter avec profondeur
toutes les suggestions dans la Lettre sur les Aveugles qui le fit
mettre à Vincennes. Trente ou quarante ans plus tard, écrivant des commentaires à cette lettre, il y esquissait la touchante
et belle histoire de mademoiselle de Salignac, qui semble
annoncer déjà Gertrude, et à laquelle l'auteur de Jacques le
Fataliste et du Neveu de Ra111eau eût été capable, s'il s'y fut
2rrêté, de donner une vie magnifique.
Il est singulier que (sauf les Em111urés de M. Lucien Descave et un ou deux autres livres) le roman n'ait jamais
touché à ce sujet profond et riche. Un aveugle-né dans
tlne famille, dans une histoire, y fait un peu la figure
de !'Ingénu ou de de Micromégas dans un roman de
Voltaire ( et c'est pourquoi la Lettre sur les Aveugles
dc\'ient si vite, sous la plume de Diderot, de la littérature

�L A NOQVELLE REVUE F RANÇAIS&amp;

590

. .

lau bert, sape les bases).
critique et qui, comme d1s:~:n!e sa raison à lui. Tl lionne
L'aveugle-né a ses sens, son
-~loppé en même tempSc
d différent e 5t em:
&lt; Il pportel'impression u .
,'
ienveillance sacrce.
~ .
d, e pitié attentive et dune b
lecon de relat1v1sme.
un
lus obtus une
,
.
lus
Par sa présence aux P
.
ce plus consc1ente, P
Il permet et pro~age une
s· ' ex1sten
tune femme, elle é ten d encore
1
trao1que.
1
c
es
curieuse, p us
o . .
sibilité, en dé!'icatcsse . Dans
ce domaine en frag1lité~l~n se~eux mondes sont en conrnct
· bilingue, une Alsace 'ou
cette fam1·11e o.u ce m1f 1eu,t'ère et
P
ays
ron
1
comme dans un
d'y faire des vers1· ons et,ues
Suisse. On ne peut manquer d s la connaissance d füune riences curieuses,
.
d'v
avancer an
J
expé
trui et de soi-même.
*

**
1e troisième
livre
·
/ ale est en somme
.
u'ait
La Symphome Pas or
fantaisie lynque, q
à'analyse serrée, raisonnabley sa~\ ,étaient l' Im111oralisle et
·&lt;l \ deux premiei
cerécrit André G1 e ; es
. '.
aissent construits sur un
é
la Porte Etroite. Tous tro~!;rl'histoire d'un caractè~~ la:~tain modèle commun.. ar des forces intérieures q~ il p ui
dans la vie, et retourné P_
l'histoire d'une gnénson. ~
't
lui
et
qu'il
ignorait,
--:
ta1 en
ladie ou p1utôt la transpos1t1on
, esdevient elle- même une ma. é .'
dans un monde ·ou c
nson e raison et ou, J. n'y a
d s iMes de malad.ie e t de ou
o
e
d
comporter
un
. 1 qua-deux termes cessent e
e d'un esprit qui ne
.
1· . e . œuvr Le Michel de l' ]111111or11lus que des états c m1qu s .
P
l.1fie point et qui seulement expose.é . par le dévouement de
·
ment,
est
gu ellen 'même la fi gur; d'une
liste, malade physique
.
rend
be-sa fem me, et cette guérison P d la pitié l'amour, s attac 'il
' elle éoo1ste
.. qu
1 d" puisque M.icJ1e1 y per . ' ·
ma a te à
absolu à cette vie personn . '·e de pasteur
comme
un
,.
retrouvée avec une 101
ar
allait perdant et qu il a Al'
s'est èfforcée d'entrer _P
devant sa brebis perdue. . , issa . ' la vie éternelle et il pa
porte ét roite, elle a sacnfie sa vie a

59 1

bien que le rétrécissement continu de la voie qu'elle suit

vers cette ·porte stricte soit _simplement l'affaiblissement et la
perte de la vie vraie. Dans Miche] l'instinct vitaL s'accroît et
emporte tout ; dans Alissa il décroît et manque à tout. E stil la seule vérité? Doit-il s'appeler le mensonge vital ? L'auteur refuse de répondre, où plut6t · il est placé et il nous
place à un point o·ù le même. texte - la vie - peut se lire
indifféremment dans les deux langues.
Alissa s'est engagée vers la porte étroite parce qu'un
fiancé sans énergie l'y laisse tristement aller, et qu' il ajoute à
celle d' Alissa, pour l'accélérer, sa propre démission de la vie.
Le récit, vu d'un certain biais, est construit sur cette parole
de l'Evangile que, si un aveugle conduit un autre aveugle,
ils tom beront tous deux dans le précipice. Le terme d'ayeugle
n'appartient d'ailleurs qu'à l'un des deux langages critiques
en lesquels on peut traduire le livre. Et, pour peu que nous
en eussions envie, les dernières pages, le ménage de Juliette,
pourraient nous incliner à croire qu'à J érôme· et à Alissa est
échue la meilleure part.
On voit dès lors le rappor t qui unit le thème de la Symphonie à celui de la Porte Etroite. C'est un peu artificiellement
que je viens de rappeler à propos de la dernière un mot de ·
l'Eva1igile : il y a chez Jérôme plutôt qu'aveuglement torpeur,
lllollesse et, dans la conduite d'Alissa il pèche par omission et
non par action ; mais dans la Symphonie nou s trouvons littéralement l'histoire d'une aveugle .conduite par un aveugle et
l'issue tragique que prédit (Evangile.

Le pasteur est aveugle non évidemment comme Gertrude,
lllais, sur un autre registre, dans la même mesure. Comme
Gertrude il figure un aveugle au milieu de clairvoyants, et le
principal clairvoyant est ici sa femme. Amélie a du bon sens,
de la raison et de l'arithmétique. Elle sait que sur un troupeau de cent brebis, une brebis, même si elle est égarée, ne
compte que pour un centième. Et le pasteur, qui porte

�592

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'Evangile et qui marche à sa lumière, a pitié de cet aveuglement, car la clairvoyance de l'un est la cécité de l'autre.
Mais Amélie voit clair là où son mari reste dans les ténèbres ; elle voit clair dans l'amour du pasteur pour ,Gertrude. Jacques aussi y voit clair. Et cette cécité du pasteur
en ce qui concerne son amour n'est qu'un cas d'une cl:cité
plus générale, d'une ombre dans laquelle il baigne et qui
paraît son élément comme l'est pour Gertrude la nuit matérielle des aveugles. Pasteur de l'Evangile et de la loi d'amour
il croit à la bonté et à l'innocence de l'amour, il se livre
comme à une facilité suprême à l'abondante charité de son
cœur ; il croit en s'abandonnant à la mansuétude et à la tendresse marcher divinement dans une voie sans piège. C'est
sur cette voie qu'il a ramassé la brebis perdue pour la porter
vers son foyer . .Et cette parabole de la brebis perdue justifie
pour lui toute la conduite aveuglée qui mènera son cœur à
la ruine et Gertrude à la mort. Elle l'autorise et l'invite à
s'occuper, comme Amélie le lui reproche avec amertume,
de Gertrude plus qu'il n'a fait jamais d'aucun de ses enfants.
Il glisse insensiblement à l'amour, avec le doux consentement qui l'attache au progrès d'une bonne œuvre. Il est
aveugle et il vit dans le bonheur des aveugles.
Un bonheur comme celui de Gertrude. Gertrude est la
fille spirituelle du pasteur, et cette pureté spirituelle abolit
toutes les barrières qui partagent le champ du cœur dans
l'espace de la paternité à l'amour. Quand le pasteur l'a
recueillie, à l'âge de quinze ans, ce n'était que de la chair
sans âme, une misérable couverte de vermine et qui, de
n'avoir vécu qu'avec une vieille femme sourde, était restée
muette. Par une éducation patiente il l'éveille à la parole et
à l'esprit. Et, ici comme ailleurs, nous sommes un peu gênés
par la condensation et la brièveté du récit : un beau défaut,
et que tant de livres diffus et sans discipline nous rendent
cher, mais un défaut tout de même. Il semble que ce récit et

RÉFLEXIONS SUR LA LIITÉRATURE

ces personnages ne so•
593
de la durée humaine A1~nt _pas tout à fait accordés au rythme
• InSl ces proi' ection
· é
ques qui nous font •
s cm matographismvre 1a marche accélé é d'
s'ouvre d'une ch
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evant cet mgéu nous montre la v·
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.
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.
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a vie, une vie où cett d ,
.
est remplacée par un d d
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qui 11mte sans la
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son, dans un monde o'
d
e rappe er M. Bergu nous evons attend
,
..
re qu un morceau
de sucre fonde La ficti·o
·
n qui nous sou t · '
nous soustrait aux loi d
s rait a cette attente
s e notre monde au I . d 1 .
,
x ois e a vie.
Les grands romans an 1 .
d'EI'
gais, ceux de Thackeray de n· k
1ot nous conse ,
.
,
1c ens,
durée. I e
f n en_t merveilleusement ce sens de la
" roman rança1s plus ab . ·
pressé, y réussit peur êt
stia1t, plus nerveux, plus
d .
- re un peu moins o b'
a ro1tement autour de la diffi 1
'. . u ien tourne
sujet de la Symphonie Pastor;; té. ~ette difficulté, dans le
table: on peut e .
e, était peut-être insurmonde repère bien c;~.n_mer en qluelques pages, par des points
1S1s, toute a durée d'
f
.
un en ant qui devient
homme et cela
que no~s-même;:~;n;:::~e ~u-~ée, est la nôtre propre, celle
la durée d'u
'd·
' J n en est pas de même de
ne 1 iote, muette et aveuole
.
années devient une b Il
é
"' , qui en quelques
quente, et les po· t de e cr ature, se~sible, intelligente, élo. . artific' I
m s e repère les mieux cl101s1s
· • paraissent
1c1
ie s parce que n t
é ·
qui puisse les ré . D o re exp nence ne nous fournit rien
tisme et de
~~1r. e sorte que le franc parti de schémaconc1s1on qu'a · A d é .
après tout l b
.
pns n r Gide était peut-être
e on parti.
Gertrude
. la division et le mal
dans
la
.a apporté sans le savoir
maison du p t
M .
bonheur intémé é
a~ eur. ais elle reste heureuse, de ce
r
,
contmu
g1es et qui d
. et doux qui· est propre aux aveu' ans une certame mesure, appartient aussi à cet

�LA NOUVELLE REVUE

594
• que 1es aveuoles-nés
1 u'est le pasteur. On sait
"'
autre aveug e q
l d' 'lieurs l'air plus heureux que
ont toutes choses éga es a1 . ,
1
u·ent fort
'
h looiquemeut, ce a se
les clairvoyants, et, psyc o ::,
ontra1· re que les adultes
·
t
en
apparence c
bien avec cet autre f:u
· 1
tilés ceux.
1
accident sont parmi es mu
devenus aveug es par '
,
. d
C'est qu'un aveude tactile
qu i nous paraissent .davantage a p1am re.
.
nde à sa mesure, un mon
'
gle-né Ylt dans un m? l'entoure s'adapte à lui comtne un
odorant et sonore qUL d S ' 1·vers reste à sa portée.
1 et chau . on un
vêtement soup e
.
, d des choses qui ne sont
L' d visuel au contraire est 1 or re
.
orà re t e portée d e vie,
. l'o rd-e
' de ce qui nous est coexispas no r .
a ort à notre existence propre, demeure,
tant et qui, par r p~
' ur ossible . Cet espace visuel,
dans sa presque totalité, du P p
d
·
t disparu
· u'à des mon es qm on
étendu par le télescope 1usq
1 . I' devant nous les
depuis des milliers d'ann~es, ~1rnottr1pe ideésir Il constitue le
é '
tre ch01x et a n
.
objets propos s, \no ê
d~ désir' et il faut beaucoup d~
monde propre a es tres
.
ue le désir moyen
bonh~ur ou beaucoup de sageèsse poulr qn1al de l'indi:idu. Et,
l' \ e n'am ne pas e
de progrès pour espec '
1 d 'fli ïe et plus beau d'atbien qu'il soit évidemment p us d1 c1 le voyaO"e humain la
::,asse comme
teindre la sagesse en traversant. ans
lumière pleine d'embûches, du iou_r, tout se p,
e datU
si les a:eugles de naissance la captaient, cette sagess ,
la fraîcheur de sa source obscur~.
tée' le monde d'un
M . tout en restant à sa stncte por ,
. Oms,
. aussi riche aussi nuancé, aussi pr
aveuO'le-né peut devemr
, A d é G'de a été tt5
1 '
"'
d'
1 · oyant
n r
fond que le monde un c a1rv
d.
mn1e dans le reste,
•
à
ce
mon
e
co
sobre dans ses a11 us10ns
1.
t d'une étrange
.
.
'il ouvre sur u1 son
mais les perspectives qu
d Gertrude sur les lys des.
beauté. Le ~ialogue du pasteur et e de ces lys îdéaux que
champs est pur lui-même com~e un as u'avec un peu de
décrit l'aveugle : « Ne pensez-,ous p q · ~ Mais quani
Je v~
Confiance l'homme recommencerait de le~ vlo1r . .
j'écoute cette parole, .ie vous assure que Je es vms.

595
vous les décrire, voulez-vous ? On dirait des cloches de
flamme, de grandes cloches d'azur emplies du parfum de
l'amour et que balance le vent du soir. Pourquoi me ditesvous qu'il n'y en a pas, là devant nous? J'en vois la prairie
toute emplie. )) Le monde où vit Gertrude est beau comme
un rayon de miel, d'un miel composé de la musique, si
compl ète et si ptiissante pour une créature chez qui l'oreill.,:
est appelée à suppléer le regard, de la charité des hommes,
de la douceur du maître qui. l'a conduite à la pensée, de
l'Evangile dans lequel cette maison de pasteur l'a maintenue baignée.
Ce monde est beau, mais illusoire. Ce monde qui s'est
formé autour d'une aveugle participe de l'aveuglement et du
mensonge. -On songerait un peu au Canard Sauvage .
Dans un monde de clairvoyants, il y a un ordre de la
lumière, qui fait fonction de vérité. Et le jour oü Gertrude a
cessé d'être physiquement aveugle, le contraste entre l'erreur
où elle était mêlée et la vérité à laquelle lui donne accès son
sens nouveau lui rend sa destinée contradictoire et la vie
impossible. Aveugle elle a aimé la parole et l'.âme du pasteur; clairvoyante elle voit que cette parole et cette âme
correspondent à la figure de Jacques. Son monde ancien et
son monde nouveau, au lieu de se combiner pour la faire
vivre, la tuent par leur contraste.
A ce point du récit, il y a un monde d'illusion et un
monde de vérité. Le monde d'illusion se confond avec
l'âxèuglement physique de Gertrude et l'aveuglement spirituel du pasteur. Cette illusion c'est, d'une façon générale,
celle de la facilité, cette facilité que Lamartine appelait
la grâce du génie et qui en paraît la tentation et le danger :
danger de l'art, danger de l'Etat, danger de la vie intérieure.
« Est-ce trahir le Christ ? dit le pasteur. Est-ce diminuer,
profaner l'Evangile que d'y voir surtout une méthode pour
lll'river à la ·uie bie11heureuse ? L'état de joie, qu'empêchent

�IÉFLEXIO~S SCR LA LITTÉRATURE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'596
1 d eté de nos cœurs, pour le chrétien est
notre doute et a ur
•
t lus ou moim capable
.
· Chaque o:::tre es p
.
un état obhgato1rc.
•.
d à 1 ·oie Le seul sounre de
. . Ch
~tre doit ten rc a 1 ·
,
de 101c.
~que
d l~s J:1-dcssus que mes leçons ne 1ut
Gertrude men apprcn p
d
tt ·oie de Gertrude et de
.enseignent. » L'interférence e cc c I son Evan&lt;Yile a été
. .
• é au pasteur par
"
h docte 101e ense1gn c .
1 mensonoc de l'amour, illul'amour, ou plutôt l'illus100 c\ e·eune fill: quand elle les voit
i.ion et mensonge dont meurt a 1
,en face.' . é h ~tienne ou mcmc
,.
la ,•érité
tout court
.
. .se défiL1 vent c rc
'.
f 'lité de cette 101c sponnira t-clle par le contra•r: de ccttctraa·1cr1c t;nu par lui pour la
c'est a cc con
•
tanéc ? En tout cas
~ conduit la clairvoyance de
vérité, que l'erreur de s~n rc t'
c'est que la contrainte
Jacques:« Le fâcheux, dit c pas_euprr\ent lui paraît bonne
,.
lù ·
à son cœur, a ~
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..,u 11 al imposer
.
.
· ·mposcr il tous. » t
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.
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G rt de quand clic a compns,
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Jacques dcv1en_t cat o iq , l 1i u'clle aime. Sans doute e
devient catholique comme ce l lq .. p~rcc qu'il est plus
.
• ·1 à Jacques c vr,n "
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catholic1smc par:ut-1 ' ' ''d "fi 111·1eux avec le tragique
•.
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&lt;lifhc1lc, p1us comp
' . d ns laquelle « il entre plus
. C'est une conversion a •
}rnmain.
.
t que d'amour».
de raisonnemen I b'
e la Sy111pbonit soit une contreDès lors il scmb e _1en qu vérit~blc aveugle tle la Sympartie de la Porte Etro1/t. ~e. 1 fic\lYC é\-angéliquc p1Sser
e
1 . '-ns la facilité de
Pbo11ie ' qui est le p:1stcur,ï ,oit
. passe avec u1 ua '
.
sous une porte large, et • )h ·b' à travers l'Evangile, ,e
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.
•
Je
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c
,
T
~on cœur ome ·
défense. out
·
.
lement menace,
cherche en vam c~mma:; JI « é•est au défaut de l'amour
cela n'est que de samt ~a . . meur I enlcve1. de mon cœ~
que nous at~aq~e le M~hn.
à l'a1~1our. JI La S1 mpbMnl
tout ce qui _n appartie~~ i'erreur de la porte large (avec les
Pa5/omle par:nt conclure a .
d ~1 Seillière à ~L Maur•
'f ues récents du rom:musme, e • .
d la voie
~::)~omme la Porte Etroilt concluait à l'erreur e

f

s::g

597

stricte, et cette contr.1diction lai~sc beau jeu il ceux qui
donneraient Yolonticrs de Gide la définition que Moréas
donnait de Saintc-Beu\'c : un n:1turel tortueux surexcité par
l'intelligence. Mais cette apparence doit être redressée.
Il ya là au contraire, ou, si l'on veut, :1ussi bien, l'cxpn:s•
sion d'une parfaite loyauté intcllcctuclle. En réalité
aocune Je ces deux études de pi.ychologie religieuse
n'implique de conclusion positive, ou plutôt chacune
des Jeux corrige et détruit cc que l'.1Utrc pourrait pr(senter comme apparence de conclusion positive. Les conclusions positives sont des abstraits, des • coupes théoriques
sur la Yie; l'auteur des .\'()urrilures Terrestres les écarte
pour épouser directement et authentiquement la vie. Il ne
présente pas à la critique cc bloc d'idées arrêtées par lequel
elle aurait prise sur lui et le cataloguerait parmi les tenants
ou les auteurs d'une doctrine. T:1111 mieux après tout : il ne
faut pas que la critique soit, comme le pasteur de la !&gt;)wpb/1//ic, \'ictime de la facilité et de la porte large.
Je rappc:ais tout à l'heure 1bscn ( et, entre parenthèses, les
dialogues de la \w1pbo11ie nous font parfois regretter que
l'œunc n'ait pa) été exécutée SOU) l.t forme dramatique,
qu'elle me semble fort bien comporter. li est vrai qu'alors
• la scène il faire :o eût été la même que cdlc de la Massiere).
Le C111111rd Satœnge, Un E1111e111i du Pmph·, Rosmersbo/m
paraissent de même impliquer des conclusions contradictoires. Les critiques français, dont l'éducation s'était faite
dans la pièce à thèse d' \ugier et de Dumas, en ont été troublés, ou bien ont essayé de concilier ces contr:1ircs et de
prêter il Ibsen des thèses générales et permanentes. Du jour
où Ibsen eût déclaré et expliqué que la scène était pour lui
lln lieu de vie et non une chaire .\ thèses, il leur parut moins
intéressant. Or les romans de Gide sont comme les pièces
d'Jbsen des points de vue Yivants sur un problème, non des
plaidoyer~ pour la solution &lt;le cc problèmi!. Le contraire de

�"'OUVELLE REVUE FRANÇAI
LA ,,

598
.
t là un scepticisme, un
verron
é ·èM Paul Bourget. Certains
'
·ai
•·1s condamneront s '
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1é"
SOC!
» qu 1
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nihilisme, u n « at 1 isme B 't and condamnait n on seu e. · M Artus er r
p r
rement. Amsi · .
èce de ,,amphlet. - « ou 1 L · mais toute
esp
. •l ?
meut Pau - oms,
.
Lettres rProv111cia
es · - Oht
1
d ·t Couner, 1es
tant lui deman a1
h f: -d'œuvre de notre an'
d" . un des c es
't
livre admirable, ivm,
l ra1·sons qu'on nous donnai
us donc es
.
1
mie ». Rappe ons-no f .
. er les contradictions appa•
oous aire a1m
ées
au collège pour n
exen1ple les morales oppos
F
· e' et. par. ·
rentes de la ontarn
t du Meunier, son F l"ls BI
. delle et les Pel1ts Oiseaux e
de l'Hiron

l'Ane.

ALBERT THIBAUDET

NOTES

LE CHAOS EUROPÉEN, par Norman A ngell, trailuit de l'anglais par André Pierre (Bernard Grasset) .
La traduction littérale du titre devrait être : Le Traité de
paix et le chaos économique de l'Europe, mais on a cra int sans
doute u ne confusion avec le livre de M. J. M. Keynes : les
Conséquences écouomiques du traité de paf}-,. En fait les deux
livres traitent le même sujet dans un même esprit. Ils font
tous deux le procès du traité de Versailles, et s'adressent,

1e premier aux hommes d'Etat et aux intellectuels, le second
au g rand public, pour exiger une révision immédiate du
traité, sans laquelle il n'est pas pour eux d'espoir d'un relèvement économique de l'Europe.
Déjà longue est la liste de tous les ouvrages anglais qui
traitent la question. C'est que la méthode britannique est la
lllême : elle tend à mettre fin au chaos européen par une
restauration économique. C'était également le point de vue
de M. Lloyd George quand, dans un discours récent sur la
Russie, il concluait : donnons aux peuples la prospéri tt!
matérielle et l'ordre moral en naîtra .
Les faits ne semblent pas justifier cette théorie : on voit
tn effet la vie économique européenne reprendre tant bien

ille mal, les échanges commerciaux, les relations postales et
1erroviaires se renouer et cependant l'inquiétude rester la
me. C'est qu'on a omis de doter l'Eurnpe d'un statut

�600
mor;1I. Tout, en matière internation;1le, le change, les o~
rotions de banque, le commerce extérieur ou la diplomatie,
a une base spirituelle. Tant qu'il n'y aura p:1s de sécurité
morale pour les nations, il n'y aura pas non plus de production matérielle abondante et mème suffisante. M:ais
ceci n'apparait pas comme une Yérité. Aussi ne cannai•
tra-t-on peut-être plus que de courtes suspensions d'armes.
Ces réseryes d'ordre général une fois faites, passons 1
l'examen du livre de ~orm:111 Angel 1. Un :1vertissemcnt liminaire, écrit spécialement par l'auteur ( qui :1 ré)idO: longtcn1JII
à Paris comme directeur de l'édition continentale du Dail,,\foil) pour le public français peut )e résumer ainsi : il est ua
obstacle au relhemcnt économique de l'Europe : c'est la
politique de la France. Par excès de méfiance envers son
ennemi hén:ditairc, la Fr:1nce mène l'Europe et Ya ellemême à la ruine. li est impossible de rcconstniire en faisat&amp;.
une politique de répression, c'est-à-dire en voulant ap~
quer le traité de \'ersailles. Donc révision immédiate de ce
traité. La loi qui se dégage de cette guerre est celle de l'interdépendance économique des peuples ; « nous sommes to•
économiquement solidaires les uns des autres», dit N. AngeU.
A cet égard, l'on ne peut que regretter que le traducteur IÏ'
cru deYoir omettre le chapitre oü l'.1utcur traite de la dépeo-dance de la Grmde-Bretagnc vis-à-Yis du continent :
trairement à cc qll'il affirme d,rns son avant-propos, cela D •
à l'unité du livre ; on eût aimé serrer de près cette questio
Si en effet les théoriciens angbis envisagent tous les pror
blêmes de la restauration européenne sous leur aspect~
nomique, c'est que parmi les alliés, la Gr:mdc-Brctagnc ~
bc;mcoup plus directement menacée que la France ~
exemple. On peut cn\'Ïsager :\ la rigueur une France se
fü;rnt à ellc-mème. On peut mèmc conce,·oir une politique;,
économique française de vase clos, où une juste répartiri
des riche!ses n;nionales, une mise en valeur intcnsi\'C de

.

601

CO1
omcs,

une prohibition de
·
maintenue our t
~ortie totale et ~é\-èrement
d' b b p fi out ce que le marché intérieur est \ même
dde: ~!s sévères restrictio_ns mises à .l'entrée
angcrs, permettraient à la F .
d
ne plus dépendre que d'clle-m~me Il •
• de
rance
• n en est pas
mé c
pour 1a Grande-Bretagne L'A I
me
&lt;Ichors no
.
ng eterre est une ile. Du
•
us en sentons tous les avantaoes Du dcd
·1
en voie 11t t . 1 . ·
.
&lt;&gt; •
ans t s
ous
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tnconvémcnts
La
G
d
Norman A JI
• •
ran c-Brct:ignc, dit
nge , ne peut entretenir sa population que a .• •
au commerce avec ses ennemis
. commerciaux . ainsi .,race
I'
peu~ mesurer. combien la restauration de la Gra 'd 1;
on
.ser:111 handica ée
n e- &gt;ret:1gnc
I
'E
P par a perte Je marchés tels que ccu. d
l urope Centrale et S d O ·
1
x e
• traire la vache c ' au - ne~ta e •· Comme on ne peut
,de vivre.
t I ét&gt;orger », tl faut permettre à l'Europe

-e/à

;~\:~d:~c:

Cest toujours le m~
~
sailles !\o .
.
eme proces de la politique de \'crcriti . • us ne nt~:ons pas à Norman Angel! son droit :\ la
que, encore qu il y fasse montre de bic
. J
~ue Keynes ; son livre est mal
n moms c valeur
0rd
et insuffisa
d
onné, souYent excessif,
,de ne jam n_imcnt ocumenté •. On peut regretter seulement

.se dire fra:~~;~~~::ru~h:o~e~ aut~urs q~i prennent soin de
un
d'
. .
e sympathie pour la France
geste admtratton pour sen o:1ssé d ,. .
.'
11ées g,
•d
.
•
, e ,01 en ses des11, este qut evra1t leur venir d'.:utant 1
•
1
:::.que leurs critiques de la politique du 111: 01~;:~:;t ;~~:
P. M.

~•~: ;!:~:~

st 1

;i5 ~?:ffrJ~c':5 ~ont terribles•, affimic l'Juteur.

u

ll!lever l'ioexactituje d~ cet~ qui i:t~1t .:n Hongrie il y a un mois de

.
c asscmon.
plusieurs reprises Norman A
1
de ne pas livrer de ch b,
C
nge I excuse l'Allemagne
France lui avant pris àar, OD • «. aute de moyens de transports, la
....
•
.i.rm1st1cc sou 111.1térid ro 1
C
r- un argument sérieux.
u Jnt ». c n'est
2.

A

39

�602

LA XOU\'ELLE

JIOTES

à peine pnblié. En effiiçant du titre le nom de Stendhal
amsi bien que le sien p~pre, Mérimée avait-il l'intention

H. B., par l'un des Quara11te
Co11uaissa11a).
On a bien fait de réimprimer ces quelques pa~c_s qui
n'cxist.,icnt pas dans les œunes dites co~pl~:es d~ ~1cnmtt,
lutôt qui )' étaient remplacées par I ess:u, plus long et
ou P 'm. des Porfrazls
. Lttlcra1res.
·
·
L'cntréc dc M&lt;crnn
. C-edans,
plUS tC c,
le domaine public \"a d'ailleurs permettre de réa iscr une
· blc c'di't·,on complète • analoQ'Ue
,·énta
"' au Stendhal
. de• Olam·
td'
.
et où la correspondmcc, avec ses parties JOc ites,
pion,
.
S
d" · 1 r la
ourra être donnée dans son entier. ans s~ lf&gt;Simu e
i.1.cunes et lc5 limites de Mérimée, l:t vulganté de son s_tYle!
le caractère artificiel de beaucoup de ses récits, on Jo'.t 1111
marquer une place capitale parmi J.:s _intcl~igences qu'. ?nt
maintenu tout le long du romantisme l espnt et la trad1tJOG

r

du ,;\"Ille ~iècle.
.
.
On ne saurait chercher dans c.:t opuscule un \Tal porttad
de Stendhal ; mais on y trouve des coups de cray~n bu' . dont doit faire état le peintre de ce portrait. Nou
rcux,
l et r Nous
avons les com·crsations de Stendha1 :ivec son e eu .
·meri&lt;'ns avoir des con,·er~ations vraies de Stendhal a,-ec
~~elqu'un de ses contemporains qui
de. son b~rd et de
son intelligence, - et oui n'en pouvait l:tre m_1ctn que
M~ ·mée Bien qu'aucune parole de Stendhal n! soit propRcnt .... p.portéc dans ces paacs,
il semble que nous l'y voyons
0
men , ..
Mé · ~
us l'y
i
nous
n')'
V0}'Ons
pas
causer
nmcc, no_ .
causer. Et S
f · d L' on1e
YO ·ons écouter avec un sourire intérieur et rot .
ir
tris ,·oiléc avec laquelle il parle de Stendhal r~sc:nbte i
l'ironie a,·cc laquelle Stendhal eût parlé ~e M~imce. :
paraît appartenir à un prot~ole _Je relanons idéales.
est comme une politesse de 1mtclligen~e.
Le linct, tiré~ vingt-cinq exemplaires,

fù!

de maintenir leurs relations dans une sorte de royaume des
ombres, ou bien prétend:ait-il seule~nt prolonger par
quelques exemplaires distribués l'écho d'une conversation?
Attribuons plutôt cette discrétion à ce q•e Maxime du ûmp.
clans ses Som mirs, appelle un peu lourdement le cana.ère
ordurier du livre. Telle ligne sur Saint Je:in eût écœuré trop
profondément l'impératrice.
L'auteur de Cla,- Ga,ul et des cha.nts illyriens a su m~
dans ses publications l'imprévu et le piuoresque qu'on y
mettait au xv111• sil!cle. Il aimait faire à ce qu'il écrivait une
destinée originale. Il publiait comme Voltaire, avec des plans
et des nuances, en artiste et non en fournisseur d'éditeur.
Qui aura le courage et le talent de faire pour lui cc que
M. Paul Arbelct fait pour Stendhal, de nous donner la
copieuse, lucide, et ironique - biographie qui nous
manque?
ALBERT THIBAUDF.T

* ••

POÉSIES, par Jean Cocteau (La Sirène).
Ce recueil suggère l'idée d'un numéro très copieux d'une
revue d' u esprit nouveau ». Au bas de cert2ines pièces, on se
prend à chercher une signature qui n'est pas nécessairement
celle de M. Jean Cocteau. Doué de plus d'esprit et de talent
que la plupart de ceux qu'il imite, il prend son bien où il le
trouve et sa prodigieuse mémoire n'a d'égale que son étonnant~ faculté d'oubli. Excellent metteur en scène il pratique
en \'Utuosc la mise au point des procédés à la mode, mais il
est tourmenté du besoin de passer pour un inventeur en
matière de truqiuge typographique. C'est une volontaire et
8",lcieusc victime de la lutte sournoise engagée entre les

�6~4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

b05

NOTES
0

écrivains qui ont quelque chose à exprimer et les reporters de
la littérature occupés à couper sous le pied dù voisin l'herbe
maigre de la nouveauté.
.
Le Cap de Emme-Espérance, pénible pensum pseudo-cubiste,
était presque illisible ; dans ce recueil de Poésies, il y a_ des
pièces de plus heureuse veine. Les plus brè:7es sont auss'. les
meilleures · encore n'en voit-on pas de s1 courtes qm ne
.pourraient 'encore être tronçonnées : les morceaux n'en
seraient que plus vivants. On obtiendrait de cette fa~on _un
choix fort agréable d'épigrammes descriptives (faut-il dire,
pour nous faire mieux entendre, d'haï-kaïs ?)
En voici quelques-unes :
Le toit domim 1m champ de courses
après-dî11er co111111e l'âme des
jockeys morts la 111011golfare
monte au ciel
..•au bout du corridor channa11t
la nuit met ses {aflx dia111a11ts ...
Daus la bulle de sat'On
le jardill 11'e11tre pas
il glisse
autour

Ce vent com;exe
épouse tout
Si la carnbiue Flobert
lance l'œuf co11tr1 les rocbers
la dame n'a qu'à se pencher
pour refleurir la tulipe.

On en citerait d'autres auxquels ne font défaut ni la grâce
ni l'ino-éniosité. Ce genre de réussites est devenu fort
commin. Un tel art fondé sur la notation pittoresque s'apparente à Jules Renard, à travers l'école Bonnard-Vuillard, beau•

coup plus qu'à Picasso et à Braque, bien qu'il s'efforce à une
profitable analogie.
Ce qui ne saurait être dénié à M. Cocteau c'est la parfaite
aisance avec laquelle il laisse tomber le poncif usagé. Hier il
découvrait, après d'autres, le paradis d'acajou et de nickel
des bars, les jazz-bands et les gratte-ciels, aujourd'hui le \'Oici
qui s'avise qu' « il n'y a rien de plus démodé que le moderne».
Il prépare son retour à la Rose, c'est-à-dire à' son naturel.
Rien de mieux, surtout si la rose est un peu plus étoffée que
celle de Sbéhérazade. Cette conversion est à inscrire au
compte de Dada. M. Jean Cocteau renonce à la lutte. Honneur
au plus offrant et dernier enchérisseur.
ROGER ALLARD

* **

EDMOND JALOUX.
. L'Académie Française a décerné cette année son prix principal de littérature à l'œuvre de M. Edmond Jaloux. Cette
récompense allait d'une f~çon parfaitement naturelle à l'un des
romanciers les plus distingués d'aujourd'hui, et elle nous fait
une occasion de marquer un peu la place qu'il occupe.
La production romanesque de M. Jaloux, déjà considérable,
rappelle par certains côtés celle de M. Bourget, de M. Boylesve, de M. Bertrand. Comme eux M. Jaloux se fait du
roman une idée organique et Yivante qui le conduit à tenter
des genres différents, à remplir un cercle plutôt qu'à allonger
une ligne. C'est là pour· un romancier une condition de
renouvellement et d'élasticité ; c'est seulement ainsi que lui'.11ême apprend à connaître ses forces et que nous apprenons
a le connaître suivant ses réussites et ses échecs, à le modeler
.selon les ombres et les lumières qui lui sont propres.
M. Jalou.-: a écrit des romans de mœurs provinciales, pitt~resques et vigoureux, comme les Sangsues, des romans
d analyse très délicats comme !'Agonie de l'Amour, des romans

�6o6
de psychologie mond.,.ine un peu superficielle comme l'l:t-entail de Cripe, des études posées et profondes d'âme enfantine
comme Le Reste est silc11cc, des constructions sûres et solides
de caractère comme Fmnia da11s la c.,npagwe, des fantaisies
comme l'lncertaine, des suites de dialogues d'une belle tenue
comme A11-dtsrus dt la Villl. Si on voul2it chercher un
car2ctère conJmun ~ toutes ces œUTTes de nature fort diverse,
on le trouverait peut-être dans un ton général d'intelligence
et de n:-flexion. L'auteur est de ces romanciers qui sont capables, comme M. Paul .Bourget ou M. Louis Bertrand, d'exceJ..
lente critique, et cette présence de l'esprit critique ( ou plutôt
d'un esprit de la critique, cc qui n'est pas la même choie) se
sent dans leurs productions, leurs constructions, leurs person•
nages comme les éléments chimiques d'un terrain dans les
plantes qui y poussent. Avec des qualités différentes et une
réussite inégale, ils prennent leur sujet du dehors plus que
du dedans, ·valent par des mérites de dessin plutôt que p3t
des inventions de lumière et de couleur, lorsque cene probi~
du métier est ser\'ie par la trounille d'un sujet favorable, au
milieu d'œuvres honorable:. ou curieuses, ib arrivent une 01I
deux fois - ou plus souvent - à réaliser dans sa plénitude
le cbcf-d'œuvre que leur nature et leur travail comportaient,
M. Edmond Jaioux est parvenu au moins deux fois à cette
réussite, avec Le Reste est silence et F11niies dans la Cq111ta:,""'·
Ce sont des œuvres d'une f&gt;CÎence, d'une mesure irréprochable, et dont la pureté de lignes comporte une résonanct
musicale longtemps prolongée. On y retrouve l'élégance, 1t
science de composition, la mélancolie harmonieuse et douce
de certains romans de Tourgueniew. Cest le travail d'ua
écrivain ingénieux, attentif, qui pour nous émouvoir a besoin
de précautions, de silences, de dé,·eloppcments, Je dude.
Aussi le roman lui convient-il mieux que la nom·elle, bien
qu'il y en ait une ou deux de fort agréables dans le &amp;,uMÏr

dt Proserpùie.

:NOTES

60j

Les deux derniers romans Je .\L Jaloux, Fu111ùs ,laus la
Ca~upagu~ et Au-dwus dt la Ville, sont ceux de ses ouvrages
qw témoignent ~e plus de maturité, de l'idée la plus haute
(et, pour le dermer, la plus sé,ère), qu'il se soit faite Je son
art. li ne s'est donc pas engagé dans la voie de la facilité,
et' kt courbe lente et assez régulière de son o.:uvrc nous
montre que nous pou,·ons espérer encore :m moins une
autre Fumlcs. Ce~t plus qu'il n'en faut pour faire une belle
destinée de créateur d':lmes.

..

At.BERT 'rHIIIAl:I&gt;ET

*
LA N_ÉGRESSE DU SACRÉ-CŒDR (et quelques
~onstrcs aimables et ends), par André Sa/111011 (Editions de la Nouvelle Revue Française).
• Il faut avoir vécu avec intensité à Montmartre, cc rcp,1irc
des ?1auvaises ~bitudes et des penchants d.1ngercux pour
savoir à quel pomt la négresse du Sacré-Co.:ur e5t une fille
aux attituà~s consolautes et combien les personnages Je sa
cour sont dignes, pour la plupart, de la fin brutale que l'auteur kur dép.1rtit. Mumu, le frère 0' Bricn, cet 1.:tonnant
planteur, flibu~tier honnête, l'allemand voué dès ~a n:1iss,111cc
.
au rcgunent étranger Je SaïJ.1, et cette petite fille, semblable
i_~outes celles qui fleurissent les alentours de la rue S:iin1\ tn~ent, sont autant d'ornements pour les beaux conc••c!s
seott~enuux d'un poète qui n'est p.istoujour~ tendre. Ec~ppés d un monde réel comme il est donné aux plus lourds de
le _contempler, ils dansent kur Yie aux limites J'u1:c: merîedlcusc aventure mal définie pour chacun d'eux. C.1r l'.iventure qu1: Salmon pouvait concevoir au-delà des propürtions
mont
·
li . ma~tro1ses
est ramenée par ses pcrsclnnagcs aux fatat(') tragiques d"une comédie dont les ,1cteur:. et les arl ,1uins
en ca~ucttes sont dessinés par Pica~so. plus ei.actcment
comme Picasso dessinait il y a quinze ans.
~

�608

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

Devant le cabaret de Chilperic, il y a un carrefour que les
habitués connaissent bien, une route borde un cimetière de
province, une autre un terrain vague ; à l'angle de la troisième et de la quatrième route s'élève une maison à six
étages. Le soir un éclairage assez chiche donne à cette maii;on peinte en rouge brun un aspect qui la fait ressembler à
une maison de bourreau pour petite ville de cinq mille
âmes. La nuit, ces quatre routes, dont chacune aboutit à je
ne sais quel mystère peu enchanteur, sont parfaitement
désertes jusqu'au moment où il ne le faut pas. L'immeuble de
rapport garde un air d'honnêteté trompeuse et l'on imagin~
que le seul personnage possible dans ce décor est un petit
vieillard vêtu proprement, qui, tout en regardant autour de
lui avec une inquiétude craintive, lave une tête fraîchement
coupée dans un seau d'eau. Il ne faut pas chercher le nom
du vieillard, le nom de la rue, et le nom de la concierge de
l'immeuble, tout cela n'offre aucun intérêt, mais c'est le
décor où la négresse du Sacré-Cœur évolue, c'est le paysage
que nous avons eu sous les yeux, mon cher Salmon, en
marge de la bonne route que nous avons toujours suivie.

*
* *
J'ai pour Salmon poète et romancier une profonde admiration. Cet écrivain élégant, habile à évaluer la canaille selon
son importance, n'est jamais la dupe de ses créations. Une
tendresse un peu hautaine flotte dans l'atmosphère qu'il a
choisie, mais il ne perd jamais de vue la valeur mora(e de
ses héros et pour cette raison ces voyous ne sont pas odieux.
Le poète les rend sympathiques, moins par leurs gestes quotidiens, que par ce qu'il y a d'inachevé dans ces .gestes. Le
curieux goût d'aventure de cet écrivain entoure les hérosde
ce roman d'une auréole que quelques-uns peuvent reconnaître pour le signe du martyr. Mais, je le répète, Salmon ne

NOTES

609
0

f~it ja'.11~!s de _dup_es, car il est bic n entendu que ce qui appartient_ al 1111agmat10n reste la propriété de l'auteur. La sympathie ne va pas au ruffian habillé de rose, elle va à celui
qui lui d~ona, avec ce costume, l'occasion de faire figure
dans un hvre, honorablement. Enfin dans le livre de Salmon
il Y a un allemand : Karl Darneting qui, à lui seul, est ut~
. élément important de mystère.
Les personnages de nationruité allemande se retrouvent
dans plusieurs livres d'Apollinaire, dans Indice J3, d'Alexandre
~rnou,x, etc ... Pour beaucoup d'écriv:.ins de notre génération, 1Allemand représente le point mystérieux dont l'aventu~e va partir. L'auteur se tient dt::vant !'Allemand créé par
lui, comme le chien d'arrêt devant les herbes où les perdrix
s~nt rassemblées. Les romantiques furent influencés par les
vieux conteurs allemands qu'ils assimilaient trop rapidement.
Les contes de Museus et d'Achim d'Arnim fournirent des
thèmes infinis aux amateurs de rêves et de pipes à la fumée
loquace. Aujourd'hui que nous le connaissons mieux, ]'Allemand _demeu~e ~lus mystfrieux encore. Karl Darneting,
dépomllé de 1umforme ,.feldgrau, est un personnage important pour les livres où notre race jouera sa chance élans
l'avenir. C'est le héros indéfinissable d'un o-rand roma:1 d'inquiétude dont André Salmon écrira les pag~s.
PIERRE MAC-ORLAN

*" *

UNE AMITIÉ, par Pierre Lievre (la Renaissance du
Livre).
. Ce sont des entretiens sur le devoir, la discipline, l'autorité, la liberté, la mort et le courage et autres sujets du
même ordre. Ces controverses courtoises ont pour cadre
la vie menacée sinon taciturne d'une escadrille d~ réglao-e
vers le milieu de la guerre. Il faudrait n'avoir jam:i;

�•
~10

LA !-:OUVELLE RE\'UE FRAN

611

fréquenté de popote pour ignorer que le~ propos
uble. lorsqu'ils cessent d'ttre bas ou frivoles, agitm
volontiers les plus graves problèmes. La conversatiœ
qui ~•échauffe en traversant la zone politique aboutit biesl
vite à une discussion sur l'immortalité de l'âme et s'ardte
&lt;Uns ce cul-de-sac. ~i. Pierre Lièvre a mis en présence deui
interlocuteurs principaux, de formation intellectuelle d
morale différente et de caractère tranché. j'ai cru reconnaitre
sous la ,·este d'a-çiateur, Alceste et Philinte, à cela près
qu'Alceste est devenu catholique fcITent et non moins fervent Jisciplc de M. Maurras et brûle de se dévouer à ceUI
humanité qu'il doit faire effort pour ne pas mépriser. Pi.
lintc, de .son côté, est républicain modéré ; il professe la
tolérance et l'écl1.-ctisme, mai!. sa culture mistiquc et limraire $'étend au ddà de Rimbaud et jusqu'aux terres mysl6rieuses du cubisme. Autour Je ..:es protagonistes entre lesquell
se noue et se dénoue une amitié dont :-.1. Pierre Lièvre suit
avec une délicatesse infinie les moint.lres détours, des personnages secondaires obsen·és sans parti pris d'indulgenœ
ou Je déni!!Tement, sont dessinés d'un trait sobre et juste.
"'
L'auteur n'hésite pas à marquer les ridicules et les faible-:Jc braves rrens entre lesquels la mort fait un choix qu»
quotidien, ~1ais il se garde de les rendre odieux. Excitui
l'extrême la pitié ou la haine lui parait un jeu trop ,-ul,,aire. li sait aussi sacrifier le détail réaliste à la vfrité générile,
cadre est discrètement esquissé, mais bien vu. Je n'ai pat
~,,uvenir d'avoir rien lu qui rendît aussi heureusement les
impressions que laisse le vol mécanique. U11e Amitié est
des très rares ounages traitant des choses Je l'air, où ne ae
rencontrent pas des descriptions extravagantes d'invraiselDbl.able:. manœunes, dont les professionnels ne sont plll
moins prodigues que les romanciers d'aycntures aéricla-

..

.

Le

rua

ne:,.
Quant au style de l'ouvrage, il est d'une perfection aWs'

qui cnc~ante. Il reflèt; en se jouant l~s nu:tnces les plus
mies dune pensée pcnétrante, et qui fuit par un suprrnic
toUci d'él~gancc l'apparence m~mc de la profondeur. Si Je
tfflne_ d' '.' écriva!n
race 1&gt; n'était si g:ilvaudé, on
fapphqueratt volontlers a ~t Pierre Liène.

d;

...•

ROGER .\Ll.\RD

LES TERRASSES DE TOMBOUCTOU. - DES
FANTAISIES SUR L'ÉTERNEL, par Robert Ratzda11
(2 vol. des Editions du Livre Mensuel).
M. Robert Randau est connu d'un cercle restreint de lec~s ~ui deu.1it . bien s'élargir. rI serait n;iturel qu'il
sêtcudit à ceux qw ne craignent pas un stvle insoucieux
cle to~te chaine académique, qui se plais~ut devant un
~ ~lllloncux, mais fécond et puissant, dont à nai
dire il serait impossible de tirer un verre d'eau claire
u
.
.
n puriste comme M. Abel Hcrmant pLi.cera encore
M. ~-dau à pl,usieurs étages au dessous des Goncourt et
tlhers de I I:.le-Adam, rangera ce:; livre:. touffus et bar~ dans quelque art nègre. Et je suis loin de mettre les
livres de ~f. Randau au rang des œuvres parfaites, mais je
~ préfère h ces œuvres froides qui sont 6crites sous le
~e de b. perfection comme les prélats Je Béran"'er
~ent en invoquant le S:ùnt-Esprit.
"'

*\

.Von, dit l'füprit-Saillt, je ,u dtiuitds p,u.

M. R:mdau a le mou\"ement, la vie la verve et il roule

œs qu:i1·rté~ avi.&gt;c épaisseur et tumulte
,
dans les livres qui
ftstrnt
ses
·
11
1
&amp;
met eurs, es Rom1111s dt la Grnudc Brousse, les
~ateurs, le Co111m1ZJ1daut et les Foulbé, l'Avml11re mr le

liafr · Je

crois bien que cc sont les seules œuvres de ,Taie
ature coloniale et africaine non seulement par le sujet

�•

612

613

LA NOC\'ELLE

(cc qui n'est pas 'la question), mais par la substance,
matière, l'odeur : cela sent le nègre et l'huile de palme.
M. Randau est un colonial d'origine algérienne, qui cir
et administre depuis vingt ans en Afrique occidentale
çaise, où il porte aujourd'hui le titre pittoresque d'ln~
teur des cercles de nomades. On comprend qu'il ne rclèlê
pas de la même esthétique qu'un inspecteur d'Académie: it
en faut d'ailleurs des uns et des autres.
Les Ro111a11s de la Grande Brousse étaient des livres vigoa-;
rcux d'ayenture, d'action, de bonne santé, de foi en l'es~
africain, en les puissances du Grand '!\iger, en les énergict'
coloniales, avec des peintures truculentes, amusées, Cl
somme sympathiques de la vie indigène. Lts Termsses li:
Tomb&lt;mc/011, d'une verve aussi cocasse, d'une enluminlliï
aussi fraiche et barbare, paraissent écrites dans un mo
de désenchantement et sous le signe du terrible
africain. Bonne manière, d'ailleurs, de l'écraser, que l,
faire l'impitoyable physiologie. Il était bien superflu q#
M. Randau attribuât son livre au Touareg Amessakoul
Tidet, dont la biographie liminaire, en son excès de DM
taisic, n'intéresse guère. Mais le tableau de haute graisse Il
parfois d'émotion \Taie que le prétendu Amessakoul DOII
donne de la vie à Tombouctou, européenne et indigène, me.
paraît du meilleur Randau.
Des Fa11/aisits sur l'Elmul sont, comme les Terrasses,•
suite de dialogues où M. Randau met en scène de faÇOI
bouffonne plusieurs époques historiques. Je n'en apcrçail
de plaisant et d'excellent qu'une farce d'une Co
endiablée, la Passic11 de Judas, qu'il serait curieux de jouer sur quelque théâtre comme drame satyrique n'est point irrévérencieuse - après le drame tragique de
Passion. Quelques autres scènes de ces Fantaisies témo'
de la même verve, mais le gr:md morceau qui tient plus
la moitié du livre, Lt Fils de D.m Jua11, où il y a des i

~énicuscs, par~t bien manqué. Ces deux livres un peu
manendus, témoignent, dans l'ensemble, d'une souplesse et
d'un renouvellement remarquables, qui font bien auuurer
des prochaines œuvre, de l'auteur.
"

..

Al.BERT TIJIBAUJ&gt;ET

* *

Pf!IT MANUEL DU PARFAIT AVENTURIER,
par P1tm Mac-Orlan (L-1 Sirène).
L'~sprit ~'aven~re est une perYersion de l'imagination,
dont 11 ne tient qu_ à nous désormais, guidés par M. Pierre
Mac-~rlan, de tirer le meilleur parti voluptueux. Cette
~culte, dont les développements possibles sont in nom brablcs
n.est-clic
pas, à l'on·0cr·me, une iemte,
r ·
,
•
.
un dcgu1sement
de'
rinstinct poétique, refréné par la prudence bour...eoise ?
La guerre a fourni maint exemple de l'esprit d';·eaturc
toum~nt au sadisme intellectuel. Les acteurs de cette
tragédie - aventuriers actifs, donc inconscients - n'étaient
pas_ les meilleurs clients des fabricants de récits militaires.
Mais no~brc~x furent ces « aventuriers passifs .» qui pratiquèrent I héro1sme par délectation morose, et goûtaient ainsi
de secrètes jouissances.
D'un trait
· sagace, et dont l'arabesque imprérnc s'inscrit
avec_ une singulière netteté, l'auteur du Chaut de l'iquipa"e
~hgne les rapports étroits de l'frotisme et de l'esp;it
dea\'entur~\Il isole le ferment de cruauté qui repose au fond
. toute littcrature aventurière, exception faite &lt;les compilatiulons entomologiques, cynégétiques et géographiques à la
J es Verne.
11 Y~ d:n~ le petit traité de M. Mac-Orlan l'esquisse d'une·
aude
. h O1og1que
·
Le htteraire et PS)C
extrêmement •importante.
00

~!

de M. Fernand Fleuret et ceux des libertins du
y reviennent à diverses reprises. Ce n'est pas par
Dans l'attrait tout spécial de la poésie satirique de

l\11" s1ccle

hasard.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN

cette époque on distingue un arrière-goût de vagabon
démoniaque. D'autres points vaudraient la peine d'être él&amp;-'
cidés : archaïsme spécial du roman policier ; les fiacres dt
Monsieur Lecoq et l'auto de Pearl White. M. Pierre MacOrlan n'a retenu du sujet que les points de contact avec sa
propre sensibilité. En ce sens, son manuel est une manière
de confession. La pratique de ce genre littéraire réserve il
!'écrivain des joies particulières. M. Pierre Mac-Orlan prend
plaisir à démonter sous nos yeux, avec une ironiq~e simplicité, les rouages de son invention romanesque. Mais le rusé
prestidigitateur garde, dans son imagination de conteurpoète, le secret d'animer le mécanisme.

LE PENDU DÉPENDU, de Henri Ghéon, au Théitre
Balzac.
Le nouveau théâtre de la rue Fontaine a donné p&lt;S
premier spectacle une farce tirée par Henri Ghfon dt la
Légende des Saints. La pente naturelle de ses préoccupations portait Ghéon à reprendre les traditions du théâtre
religieux abandonnées chez nous depuis le Moyen-~ge:
j'entends qu'il n'aspirait pas simplement à écrire des pi~
dont le sujet fût religieux - ce qu'à aucune époque on na
cessé de faire - mais qu'il se rattachait délibérément, par
u.nè attitude d'esprit plus que par des analogies formelles,
à nos anciens mystères. On a pu lire ici-même et ~
diverses revues des fragments du Mystère de Sainte c;,i.J,,
trilogie lyrique et séraphique, dont les pures et souples
lignes, les vers fluides et ardents forment comme un, écho
de certains chœurs de Racine et de certaines strophes d EÙIIDans le Pauvre som l'Escalier~ tragi-comédie. sacrée tirée de
la vie de Saint Alexis et que le Vieux-Colombier doit monter
la saison prochaine, on trouvera, alternant :rvec des sdDCI

615
du mysticisme le plus aigu et le plus délicat, ces passages
comiques, voire de pure farce, qui furent jadis les agréments humains de cette sorte d'ouTTages. &amp;lfin, pour aller
jusqu'au bout de sa tentative, Ghéon a écrit ce Miracle ilu
Pmdu dépetfdtt où l'on voit un pélerin se rendant à Compostelle faussement · accusé d'avoir volé un bo-obelet d'arcrent
n
,
pendu, miraçuleusement maintenu ea vie par Saint Jacques
et finalement remis sur ses pieds, plus i;ouriant et candide
que jamais.
La presse a été quelque peu déconcertée par cette naïve
histoire. Elle s'attendait à trouver, dans ce nouveau théâtre
montmartrois, sinon une pièce gaillarde, du moins quel9ue
chose de rare, de raffiné, d'extraordinaire. Or l'extraordinaire a pcécisément consisté eo ceci qu'on l'a mise en présence d'une farce populaire, sommaire et naïve, d'une
naïveté authentique, sans mièvreries, sans enfantillages pour
gens blasés, un vrai divertissement de patronage, avec de
grosses plaisanteries, une verve drue et une poésie qui
demande, pour être sentie, une certaine fraîcheur d'âme.
I.e malentendu était aggravé par le jeu des acteurs, dont la
bonne volonté ne parvenait pas à faire oublier le manque de
style. Rien n'est plus malaisé que d'obtenir une simplicité
qui ait de la force et du caractère, de la part de comédiens
habitués à jouer de petites choses réalistes. Ici leur conscience professionnelle les a desservis, et la vérité qu'ils ont
cherché à mettre dans l'interprétation des deux premiers
actes n'a fait qu'y introduire de l'invraisemblance. I1 a fallu
le troisième acte avec son pendu qui se met à parler; pour
que le sujet même imposàt aux acteurs Je ton et le style de
la farce. Et aussitôt le spectacle a pleinement porté ; il a
Emu et il a fait rire.
Il faut espérer que, de la veine féconde où il a puisé celle-ci,
Henri Ghéon tirera d'autres pièces et qu'il saura. rendre
llne vie ingénue à des sujets qui depuis si longtemps avaient

�-616

LA NOU\'ELLE RE\'CE FRASÇA

cessé d'être utilisables. Mais souhaitons qu'il t~,nte .s~ p~
ch.line expérience dans un cadre ,mieux_ appropm:, J ~u soit
1
dès l'abord exclu tout ~oupçon d esthfosme. Les qu.1htcs
de
son Ji.ilogue n'y apparaitront qu'avec plus J'c5viùencc.
JEA~ SCIILU~IBERGEI

•* *

LA DOULOUREUSE PASSION, par A,me-Catht,-i11e Emmericb, avec bois gravés de Afalo Renault,
(La Connaissance).
Ce n'est pas une n'.:n:lation pour_ l_es familiers ùes ch~fs.
J'n:u,·re mystiques. :\fais ces fanuhers s~nt ~ares,_ mc:nc
hélas ! chez les chrétiens. Du reste, en gênerai •! sulht qu un
ouvrage soit dit spirituel pour qu'un lecteur qui se re_specte
l'écarte dédaigneusement. Et jt: ne parle pas ùes ,~nuques
qui font profession de s'intéresser à tout, au ~azdets~~• ail
brahmanisme, au " totémisme 11. mais Ùe\'ant 1art cl'.rctten et
]a pensée chrétienne et à plus forte raison catho!•qucs, se
récusent formellement ! A l'endroit du c:tth~hc1sm_e, les
journaux, les revues, le lecteur moye~,. le feu1llc:o~,•~te se
conduisent comme si la littüature, officiellement la1_c1?ce, DC
de\'ait avoir désormai~ aucune attache avec la rchg1on du
plus grand nombre des Français. On ne saurait d~nc
encourager des tentatives comme celle Je la« Conna1ssa~ce.
qui s'efforce Je mettre en circulation, par !e moyen d éditions soianécs, tels extraits d'ouvrages mystiques d~ (a plus
haute va~ur, enterrés jusqu'ici chez des éditeurs spcc1au1 et
tout à fait inconnus du public. Pour commencer ils_ ne~
. , •nt pas mieux choisir que la D,J11lo11re1m
Pamo11
,aie
.
1 demsœur au!!Ustine Anne-Catherine Emmench. Dans a ~o
pagaie des auteurs mystiques, celle-ci, une des dernières
vc;rnes, occupe une place quasiment unique, en ce sens,~
le pouvoir de « vision » qui se manifcst_a chez el~c et qu~,
tout le moins, mérite le nom de « gé111c », au lteu de I en-

asse:

llOTES
'trainer loin de la terre, dans la pure contemplation, s'est
entièrement concentré sur la ,·ie terrestre de Jésus-Christ
dans sa n:alité physique. Au commencement du xrxe siècle,
dans son cou\'ent de Dulmen, en pays rhénan, la sœur dicta,
-comme spontanément, a\'ec une volubilité incroyable, :\
Clément Brentano qui les a publiés en allemand, la matit."re
de trois énormes \'Olumes qui suivent pas à pas le .Vorlt'eau
TtsJamwl, racontent la Naissance, la Vic cachée, la Prédication, le C.,lvaire, mais à la façon réaliste c.:t sans omettre
aucun détail sur les mœurs, le costume, le paysage, les particularités historiques et pittoresques touchant le grand
drame sacré. Que de récents archfologues aient confirmé
sur bien des points l'exactitude de ces ;, vues », c'est une
autre question. Littérairement parlant, je ne connais aucun
exemple d'une telle faculté d'é\'ocation descripti\'e. Et cc
n'est pas le rythme qui porte ici le ,·erbc et ce n'est pas
J'eultation de la couleur ; Anne-Catherine ne peint pas, ne
chante pas ; clic constate. Elle a tout \'U et tout étant sacré
pour clic, tout noté. « La croix du Sau\'eur était arrondie par
derrière et formait une surface plane sur le devant. Elle était
à ptu près aussi large qu'épaisse, etc ... » Je Y0US fais grâce
de la minutieuse description que subitement dramatise et
authentifie un trait effrayant comme celui-ci : « S011 corps
-était tellement allongé qu'il ne recouvrait plus complètement
l'épaisseur du bois de la croix 11. Voilà Anne-Catherine
Emmerich. La force tragique et lyrique du trait est puisée
dans l'exactitude. Ainsi les faits, les choses et les ëtrcs
reprennent vie, consistance, durée ; s'ils glissent sans cesse
dans le plan mystique, c'est pour un surcroit de réalité.
Auprès d'une telle peinture, les récits soi-disant exacts et soidisant humains d'un Strauss et d'un Renan apparaissent d'une
maigreur et d'une pâleur abstraites ; ils sont froids, ils sont
loin de nous. Anne-Catherine Emmerich, qu'elle ait« vu •,
OU imaginé, demeure le seul écrivain qui restitue dans sa

40

�618

LA NOU\'ELLE RE\'UE FRAN

J_r~i:i~c

n:alité totale, phy&gt;ique autant que spirituelle, le
Rédemption si tristement dé.:oloré par le faux sp~nt
.
., e . et seule elh: est d.ins la tradition cathohqueqw •
moucrn ,
1
bl' ·
M: are as l'âme du corps. - Souhaitons ~ue a pu .'
d[ce nfor;eau incite le lecteur à lire tout l ouvrage. ~o: pet
chef-d'œuvre, mais unique trésor et sans l'om_bre de pr ld6
tion littéraire : c'e~t sa faiblesse et c•e~t son pnx.
..,,_

,.

.

,.

HEXRI G.....,..

LE JOURNALISME S~
Rabert ch ]0111,ie11rl (Payot).
à l'usage ~e cCll
E 't (et même fort élégamment .écrit)
ui en
font les journaux et de ceux qui 1es r,sent , cc petit
~nscignc aux uns l'art de mentir .aux a~t_rcs et i t~~:tile i;
de se mépriser mutuellement. Il 1omt donc
-· •ROGER A ~
l'agréable.
•

• •
LES PENSfms CHOISIES DES ROIS DE FRANC!.
recueillies par Cab, irl Boiss)', (Grasset).
· est.dû. à l'effet
de -Le grand succès de cett.: ant h o1?g1e
. e
~
.
odu,·t sur le lecteur franç:m. Celu1-&lt;:1 était p •..1.
pnse pr
· é : ouv~
que le peuple le plus spirituel de la terre aYa1t te g I Es
, d nt des siècle:. par des imbéciles ou des crapu es.
~irant d'erreur, M. Gabriel Boissy flatte, somme
notre amour-propre nat'.onal. Et l'on ap~re_n,1,r: da:: ce
·s X' 'III écrivait en bon frança1:. a l cpoq
que Loui • v
A
Je frallQ!t,
, le seul P.-L. Courier pouvait, scion M. nato
......
OU
•
ROGUA,e flatter d'écrire à la perfection.

~::s

toli~

TRADITION ET TROISIÈME DIMENSION.
Plus encore que le mou,ement désordonné des exposi1919-19201 la parution ininterrompue de livres ou
d'articles sur l'art révèle l'énorme tr:tvail auquel se lh·rc la
pen~e contemporaine pour mettre 'au point ses inquiétudes,
asseoir ses jugements et troU\·er une formule picturale \'Ï\·antc
et fertilisante.
Le peintre cubiste, intellectuel et théoricien !je ne dis pas
idfologuc), avant la guerre méprisé et tourné en dérision,
est aujourd'hui, sinon mieux compris, &lt;lu moins écouté et
discuté. On lui fait crédit, on lui demande ses raisons.
Des esprits sérieux, des professeurs même, peu suspects
de faiblesse à l'égard des jeunes artistes, ,·eulent bien solliciter leurs explications ; malgré que sévère, leur réplique
me parait plus précieuse et encourageante que les cris d'admiration irraisonnée de certains de nos amis.
D'aucuns s'étonnent de voir M. André Michel, ou M. Henri
Longnon reconnaître, tout en blâmant notre technique, le
bien-fondé de nos désirs et abandonner à leur déroute les
impuissants officiels :

tions en

~ vr:ii dire une influence intellectuelle peut encore se m:irquer,
qu'on imagine dirigée dans le même sens que l:i réflexion politique
ou mor:ilc, c'cst-à-dirc 'ver.; la remise en pliœ de toutes choses,
vtn le retour à un ordre jugé désormais nécessaire.... ~ussi bien
D'est-cc pas plus au Salon de la Nationale qu'à cc:lui des Artistes
&amp;ançais qu'on peut s':ittcndre à ri:ncontrer les premiers tcmoignages
de œne ~olution.

Cc dur jugement de M. Henri Longnon est définitif.
la faillite des Sal~ns officiels est chose admise par le moins
audacieux ; le journal le Temps a solennellement souligné la
rupture.
Si l'on considère les productions de l'Ecole comme définitivement isolées, sans raccord avec :aucune ligne spirituelle,

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il ne reste plus actuellement que deux ordres, de pensée,.Possibles en art. Il n'y a plus en présence que, d un c6té, 1idéal
impressionniste (auquel se rattachent les mauvais imitateurs
de Cézanne, les paresseux disciples de Sisley et de Monet et
ces « fa,uves » devenus amoureux de leur confortable cage)
- et de l'autre, l'idéal cubiste englobant tous les peintres
reno~çant au langage direct. D'un c6té religion de l'instin~t,
du don pur, libéré de toute entrave, négation de tous p~mcipes, innovation totale, anarchie. De l'autre, au contraire,
respect de la règle et recherche des principes traditionnels.
Il était fatal qu'il y eût rencontre et accord sur le fond,
sinon sur la forme, entre les cubistes et certains « conservateurs » assez indulgents pour, en faveur d'une idée, fermer
les yeux sur ce qu'ils jugeront longtemps encore être des
écarts du langage pictural.
** *
Parmi les explications touchant l'art moderne, je signalerai
la plaquette que M. Albert Gleizes, peintre, publie sous c_e
titre : Du cubisme et des moyens de le comprmdre. Ce petit
livre renferme un court historique du mouvement actuel,
indiquant fort bien la nécessité esthétique en ~uelqu~ sorte
supérieure à laquelle les peintres nouveaux obé1rent_d a~ord
aveuglément. L'embrouillamini des idées contrad1cto1re~,
enfantines ou prétentieuses dont essayèrent de se couvnr
certains des novateurs est indiqué rapidement et quelques
axiomes excellents expriment avec justesse les désirs plus
lucides des cubistes actuels. Les illustrations qui accompa•
·
· · . Elles
ch01s1es
.
g nent le texte eussent peut-être pu être mieux
·
ne nous paraissent pas assez convamcantes pour un . hvre•
somme toute de vulgarisation. De plus, si la sourcill~use
intransicreance de ce cubiste convaincu motive l'éliminauon,
"' sérieux, de reproductions
·
d'œuvres moi·ns absde ce livre

NOTES

62r

traites - il les juge moins décidées - je m'explique mal
l'oubli où est laissée .Madame Maria Blanchard, peintre pas
assez connu, dont les productions antérieures, d'une maîtrise
singulière, justifient l'hermétisme de son actuel cubisme. Ce
n'est certainement qu'un oubli, car il serait à souhaiter que
les déclarations esthétiques des artistes ou des critiques d'art
contemporains émanassent d'esprits aussi dégagés à la fois
de toute camaraderie et de toute mesquine rancune que l'est
celui de M. A. Gleizes.

*
* *
Parmi les réponses de nos courtois adversaires, je choisirai
l'article que M. Henri Longnon a publié dans la Revue Universelle du 1er mai. Rien n'est plus instructif que la confrontation de ce texte ( qui critique certains des· miens) avec celui
de M. A. Gleizes. Rien mieux que la comparaison de ces
affirmations contraires ne fait mesurer l'écart qui peut se produire entre deux mentalités différentes, soucieuses des mêmes
résultats, dès qu'il s'agit d'adopter les moyens propres à les
atteindre ! « Le grand intérêt de l'école cubiste, c'est d'avoir
parmi les peintres fait renaître le goût des théories »; « ·Avant
de s'élever à la dignité d'exp"ression intellectuelle, tout art est
d'abord un métier, où la réalisation de l'œuvre est commandée par la technique» ; « •..•• Cette reconstructi_on objective
du monde extérieur, qui est, en définitive, je crois, l'objectif
de la nouvelle école ? Car je ne puis penser que nous ne
soyons d'accord, M. Lhote et moi, pour estimer que cette
reconstruction ne doive êtrè la base de tout essai de restaurat!on de la peinture. » Yoici des phrases de M. Longnon
~Ul attestent un certain fonds commun d'idées, sur lequel
il semblerait facile, chacun travaillant de son c6té, d'élever
des constructions parallèles. Hélas! dès qu'il s'agit seulement
de choisir les matériaux nécessaires, dès que, quittant le

�623

LA NOUVELLE REVUE FRAN

622

. des 1"dées , on passe
·l
•
• celui des réalisations, rien
d omame
va plus.
· c t
Consultons le livre de M. Gleizes, à la page qui p u.
.
ur « la découYerte ou l'application technique
rem~gnus
•
avec laquelle, selon M. Longnon, ~ chaque grande conq
va de pair». Voici ce que nous lisons:

La peinture c'est l'art d'animer une surface pllne. ~
lane est un moode, :\ deux dimensioos. Elle _c~t vra,~ par.
dimensions. Prétendre l'investir d'une tr~1s1~rue d11nenstaa,:
c'est vouloir la dénaturer daos son essence mcmc.

des esprits que l'on peut dire parents. Certains déplorent,
devant de tels exemples, la confusion actuelle. Il n'y a là, au
contraire, que motif à émulation. Pour ma p:m, je me
ûjouis en évaluant la somme d'efforts qu'il va falloir dlpen-

ser pour élucider, non par de vaines paroles, mais par des
œuvres persunsives, un problème dont ces textes antagonistes
font soupçonner les Yastes proportions.

.

,. *

:etn:

Et ailleurs :
N'est-il pas contraire à la raison qu'un ta~leau, a~pelé à
~é à côté d'objets à trois dimcnsioru., veullle_ conunucr,
f.musion d'optique, ces trois dimensions - au _heu_ de de
• {; • En ,·éritc le rôle du peintre est de faire vivre dans
1u1-m
me. •
,
. ..
. • •, ·
trois
dimensions, celles de son intcrmcd1a1re, la r1.-:tht&lt;= qw en ~ .
et ooo de rappeler• en interprétant plus ou moins, ces trois
sions sur une surface plane.
Passons maintenant à l'article de M. Longnon:
• Toute orme donnée par la nature possède tr~is dintenSiaa
hauteur, largeur, épaisseur ; et _tout art, p~u~ e11pn~1er c~ue .
dans ses qualité~ cs.\eoriclk·s don donner 1idce de_ces troIS_ ~
sioos •· Plus loin : « La matiere ù'In~res, peut-ctre aussi
(mais moins belle) qu'une _au~e à exprimer la_~~tcurd:!-.
des objclS est impropre a evoquer leur troisu.:m.e
relief et la 'profondeur. Elle abolit ainsi le v_olume: ell!ment f,
de la sensualité pl:tstique. Cette suppression fait que l_es
nouvelles rl!vêlëes par Ingres ne jouent que dans deux ù1mleutenm-,..
la hauteur et la largeuT, et que le relief et la profondeur·a:s.
sant défaut, elles semblent parado.ules et même_ cstropt·vanr
peut valoir en soi une analyse de la forme pratiquée sw
telle méthode et par de tels moyens ? »
J'ai tenu à citer longuement, p~ur que s'affirme
cil
précision

l'énormité du

fossé qm sépare actu

Je demande

la permission de m'attarder un peu sur cette

question capitale de la troisième dimension, en attendant de
Mmontrcr au prix de quels travaux et de quels sacrifices
Channe arrivai mggértr la profondeur au lieu de l'imiter, ce
~, si j'y réussis, ébranlera peut-être un peu la confinncc de
aos distingués adversaires en la vertu des techniques péri-

mées.
La raison ciu'in,çoque d'abord M. Longnon pour restaurer
la profondeur du tableau est d'ordre réaliste. La nature nous
ofrc trois dimensions : il est donc nécessaire de la repréRnter dans ses trois dimensions. Je pourrnis objecter que la
nature est une chose et la peinture une autre, ou dire avec
Richard \\'ngner que « l'art commence où la nature cesse •

mais je préfère, adoptant un langage moins prétentieux,
imettre la propo~ition suiY:1nte: N'est-il pa~ possible d'exprimer la profondeur autrement que littéralement ? Ne pou'Yons-nou~ donner fiq11fr11lc11/ de ln troisièm~ dimension ? Ce
droit que l'on accorde au poète au nom même de la vérité,
d'exprimer les chos6 par suggestion, ne peut-on l'accorder
~n aux peintres sur un point ? L:1 profondeur ne peut-clic
"réaliser dans l'esprit du spect1teur plutôt que sur la toile?
Résultant du &lt;lynami~me des couleurs qui se situent naturellement à différent~ dcgr[s de profondeur, cette d1.1ta11ce entre
c1a plans colorés ne scr:i-t-elle pas j l:t fois plus éloquente

�624
et plus mystérieuse que si elle est le résultat d'un échelonnement mécanique, suivant les lois - d'ailleurs conventionnelles - de la perspective aérienne ? Une seule référence:
Giotto, qui réduisit la profondeur au minimum, est-il moins
grand, moins beau que n'importe quel perspecteur du siècle
suivant?
Le second argument qu'invoque M. Longnon pour condamner la technique cubiste repose sur une analyse du
métier « traditionnel ». Mais, d'abord, par quoi nous est
révélée la tradition ? Par les musées. Or ceux-ci nous proposent-ils une technique immuable ? f entends bien que celle
qui nous est présentée comme traditionnelle est celle de J,
Renaissance. Je suis le premier à vénérer les Dieux de cette
époque, les Vénitiens et Rubens ; aussi ne pensé-je pas les
diminuer en prétendant que leur art, devenu par la suite
traditionnel, fut, à ses débuts, aussi anti-traditionnel que
possible, puisque en contradiction flagrante avec celui des
primitifs. Un critique aussi sévère que M. Longnon eût pu
reprocher avec raison à Rubens d'être un révolutionnair~
renonçant à l'admirable tradition des Van Eyck. Par quoi
Rubens eût-il pu se défendre ? Peut-être seulement par
quelque réflexion semblable à l'irrévérencieuse boutade de
Rémy de Gourmont : « La tradition, la tradition ! li Y '
commencement à tout, même à la tradition ». Donc, quand
M. Longnon, qui voit comme moi en Ingres le père du
cubisme, constate qu'il « mit au point une technique tout au
rebours de l'ancienne »,' ce ne devrait pas être pour blâmer
le peintre de !'Odalisque, mais pour lui accorder au cont~re
le titre incontestable de rénovateur. Car l'artiste qu'en pleine
décadence romantique on appelait « le Gothique n est certes
celui qui, de tous ceux de son époque, est le plus digne de
la déférence de tout véritable traditionaliste.
Il n'est pas une loi de cette peinture à deux. dimensi~os
des primitifs, plane, murale, architecturale, précise, parfaite,

NOTES

que la Renaissance n'ait violée. Les peintres du xvr• siècle
,écurent sur un schisme ; ils firent d'une technique « tout
au rebours de l'ancienne » le sujet de mille émerveillements
nouveaux. Le moment est venu de constater à notre tour
l'épuisement de leurs formules. L'École couronne les
producti~ns misérables d'un Jean Gabriel Domergue ;.
MM. Éll).tle Bernard et Armand Point, cultivés autant qu'on
peut l'être, d'une pureté d'intentions absolue, et détenteurs
des se~r~ts cont~1m.s en cette partie des musées choisie par
nos cnt1ques, n arrivent même plus à intéresser les amateurs
de faux tableaux. C'est à ces signes de décrépitude qu'on
reconnaît la fin d'une période historique et l'imminenced'une Révolution.
Je sai_s que nous ne pouvons effectuer la nôtre par-desms.
la Renaissance, t!t c'est en ceci que je diffère d'opinion avec
mon_ami Gleizes, partisan d'un retour pur et simple à l'idéal
gotluque, voire byzantin. Ce proo-ramme serait sans doute
"'
exccss1·r. U_ne civilisation ne se débarrasse
pas aussi rapidement, aussi légèrement des habitudes acquises. L'oubli total
de!_beautés de la Renaissance serait un sacrifice cruel autant
q_u inefficace . On ne peut brûler complètement ce que l'on a
51 ~ongtemps adoré. Un détachement spontané n'indiquerait
qu une grande sécheresse de cœur. Ces obstacles tout sentimentaux que M. Gleizes dénonce comme seules entraves à
notre l(bération entière, ces tergiversations, ces remords,
ces cra1~r~ cette pudeur, sont autant de ferments qui donneront a nos œuvres le baptême de l'inquiétude et les doteront d'ù ne ame
'
'
L e but idéal
·
· ·
et d'un mystere.
sera attemt
la simpficité des primitifs sera retrouvée mais à travers I~
Renaissance, dont quelque chose dcmeur~ malo-ré
tout dans
notre œ1·1 et dans nos doigts
· : une façon déliée0 et rapide de
travailler, un goût de la chair, et puisqu'il faut tout avouer
quelq~e scepticisme et un certain manque d'humilité.
Mais pourquoi chercher une formule souple et complexe

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI

pour définir notre effort ? Ne nous sufl-irait-il pas de dire,
avec M. Longnon ou M. André Michel: cc Oui, nous _voulons
prendre modèle sur_nos derniers maîtres, les Renaissants ,
.et d'ajouter : « Ce sera précisément en n'imitant pas leurs
œuvres ». Car, de même qu'un enfant imite son père en
s'inspirant de sâ. conduite ancienne, plut6t qu'en si~ulant
ses tics actuels de même nous imiterons nos maîtres immédiats, selon la logique d!une émulation lucide, en refaisant
11on leur amvre, mais leur geste initial. Et puisque leur geste
fut si audacieusement dénégateur du passé, ayons le courage
de rejeter le plus possible d'un passé qu'ils représentent à
leur tour. Comportons-nous autant que possible à leur égard
comme ils se comportèrent à l'égàrd des primitifs. Voilà la
vraie tradition : une révolte appliquée, surveillée, consciente conduisant non à une libération complète, mais à un
~ssuje;tissemeut à de nouvelles règles ~ ou à de plus
anciennes, ce qui cc revient au même » pmsque tout recoinmence.

ANDRÉ LHOTB

LETTRES ALLEMANDES
LES PIONNIERS
LITTÉRAIRES DE LA FRANCE NOUVELLE, par
Ernst Cttrtius.
Il me déplairait de voir mon r_ô le ici réduit à ne signaler
qu'erreurs, ridicules ou insuffisances. Aussi est-ce avec une
satisfaction réelle que j'appelle l'attention des lecte~rs de _la
Nouvelle Revue Française sur un livre de critique bien fait,
intellio-ent et solide. Il intéressera d'autant plus qu'il a pour
0
c· ro-objet les lettres françaises : l'auteur en est Ernst urtms,'
fesseur à l'Université de Bonn, ou il fit en I9l4 une scnede
leçons qu'il publia à la fin de la guerre en un volume ay~nt
pour titre : Die litterarisclmr Wegbereiter des 11eum Fra11kreicbs
( « Les pionniers littéraires de la France nouvelle »). CeSl

f

NOTES

une étude remarquable sur l'orientation de la mentalité fran~ise depuis 1890, orientation dont, d'après Curtius, il ne fut
pris conscience historiquement que vers 19 ro .
L'auteur apporte à l'observation de ce mouvement ascensionnel de la sève française une indéniable sympathie dont
son intelligence critique bénéficie, et se trouve élargie. L'introduction, claire et bien composée contient une courte revue
historique, un exposé des motifs ou plutôt une énumération
des symptômes précurseurs du mouvement, - car en bon
disciple de Bergson, Curtius se refuse à trouver l'entière
explication d'un phénomène psychologique dans les états de
conscfonce qui le précèdent- des citations presque toujours
bien choisies et témoignant d'une doçumentation abondante,
sinon complète:
Le mouyement semble se répartir sur dèux générations. La plus
ancienne est celle des pionniers et des avant-coureurs (« Balmbraher und Wegbereiter "), ils sont nt'.!s autour de 70.
Curtius en veut voir cinq principau~ : Gide~ Péguy, Rolland, Suarès et Claudel. Ils sont solitaires : leur effort ne
t~ouve pas d'écho dans leur propre génération mais leurs
livres seront les livres vitaux ( « Lebensbûcher ») de ceux qui,
nés vers 1885, prendront la parole à partir de 1910.
S'il laisse de côté de grands écrivains comme Maurras ou
Barrès, de bons auteurs comme France et Henri de Régnier,
c'est qu'il n'entend pas parler de tous les courants dont Je
faisceau forme la conscience française de l'époque, mais seulement de ceux dont la flèche pointe en avant, et dont la
direction va du centre à la périphérie. Le sens lui fait certes
d~faut des proportions de ces cinq auteurs, si bien choisis
pour illustrer son thème, mais il faut admirer à quel degré il
est arrivé à les pénétrer, et il est assez curieux pour nous de
constater avec quels reliefs et quels creux le profil de chacun se dessine aux yeux d'un étranger lettré, compréhensif,
et qui parait de bonne foi.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qu'André Gide dont pourtant la position est fort intelligemment définie, soit présenté à une échelle diminuée,
alors que l'importance de Rolland est plusieurs fois grossie,
ceci ne doit pas nous surprendre outre mesure : Tout conspire à faire Romain Rolland plus grand que nature pour l'appréciation allemande, et sans doute, bien plus encore que
ses tendances politiques, d'évidentes affinités dans le tour
d'esprit.
« La conscience européenne se fait de l'intelligence française, manifestée dans ses grandes créations depuis la haute
Renaissance jusqu'à nos jours, une image nette ... cette image
de la vieille France, fixée par l'histoire, rejoint celle de la
jeune France à travers André Gide. &gt;&gt; Curtius le constate
moins révolutionnaire, moins novateur, moins hardi aussi
que Rolland, Suarès, Claudel ou Péguy. Mais il l'a senti avec
précision profondément classique, et a rendu toute jf:istice à la
double inspiration qui anime l'auteur de l'Eufant prodigue.
Cette double inspiration, comment lui reprocher, à lui étranger, à lui allemand, de la confiner au domaine de l'esprit etde
la forme, ne la sentant pas dans celui du cœur, et de prêter
plus d'humanité à « d'autres esprits qui retrouvèrent en une
« fraternelle effusion le chemin des intarissables sources
« de l'amour sanctifié par la douleur, de l'acte héroïque, de
la « foi témoignante "· Ce n'est pas qu'il se méprenne sur
Gide : il ne le découvre qu'à moitié, et sa perspicacité ne
pénètre pas la pudeur d'âme du plus discret des auteurs.
Perspicacité de la tête plus que de la sensibilité, - Curtius,
ici, se montre bien de sa race, mais il faut le louer sans restriction de tout ce qu'il dit sur l'œuvre critique de Gide, et
qui ne fut guère mieux dit jusqu'ici, ni plus complètement.
li saisit d'un coup l'essentiel de cette pensée d'apparence si
compliquée, il en saisit surtout la foncière nouveauté; tout
ce qui s'en laisse expliquer, il l'expose avec une lucidité
rare. S'il n'était pas incongru de parler de la métaphysique·

NOTES

629

de Gide, on dirait volontiers que Curtius l'a subtilement et
comme d'un coup pénétrée.
La po~t~e historique de Gide repose sur deux piliers, dit-il, son
œuvre cnuque et son œuvre créatrice.

Il analyse avec sagacité les Prétextes et les Nouveaux Prétextes, ces volumes de critiqué d'art qui vont au delà de l'art
et qui sont autant, à qui sait lire, des traités de morale indi~iduelle et ,_sociale, si importants qu'il ne faudrait pas
s étonner qu ils fussent appelés à devenir, dans un temps
assez p~oche, les plus sûrs véhicules à l'étranger, de l'influence
éducatnce, qui est dévolue à la France parmi les nations.
_Dans_ l'anarc~ie artist(que de l'époque présente, est-il dit plus
lom, Gide a mamtenu vivantes les traditions de la vieille France.
Tous les instincts du classicisme français vivent en lui et il loue
~ans c~ classicisme précisément ce qui parait si étroit et si étranger
.au sentiment superficiel des modernes : la clarté.
Il l'aime parce qu'elle protège le plus sûrement le secret de
l'œuvre d'art contre toute intrusion profane•..

Voici maintenant le passage sur Rolland :
Nul Français cadrant si peu que Romain Rolland avec l'image
que nous avons coutume de nous faire de la France Moderne.
Certains s'étonneront que cette voix, dit en °1914 Otto Grautoff .
'
, vienne d'un pays auquel si souvent nous reprochons ses tendances neurasthéniques, que nous sommes habitués à considérer
comme le terrain d'éclosion de convoitises séniles et corruptrices.
Nous ne pensions pas que la santé, la force, l'équilibre de l'âme la
1'.'auté limpide et claire pussent se rencontrer aussi bien sur l'a~tre
nve du Rhin.

Il a fallu Romain Rolland pour les en convaincre.
On comprend du reste que certains côtés à la fois subli~~s, moralisateurs, didactiques, certains côtés « Schiller »
SI '
,l _ose d'1re, et cette sauce à la fois sentimentale et vertueuse,
&lt;&gt;u il a réussi à faire flotter d'aussi rudes figures 4ue celles de

�630

U

!\OOYELLE REYOE FRAN

. .

.

Michel-An c et de Beetho,·en, ai~nt pu sé~u•r_e des esp
allemands âan~ précisément cc qu'ils ont d anu:Gœt~éea
d'anti-Nictzschécn ... D'ailleurs Curtius es~ trop mtellb1gent~
.
trop bon conn:usseur
pour ne pas, au moins par un out, s.
sentir.

d'

. . h e, d"t-1
art pour1 1 , n'est pas le fruit d'une ,·olonté
Jean Chmtop
r
rqaal
.
but d'expression ~thétique. Cela exp ique pou
smvant un
.
h t ue l'art (" die 1.'0n J,r K11rrst.,,.,
Ct."llll qui dans l'art ne cher.: en q
Le
"Ili ~ lec•
.
d·'
ers
die Kwut ·«:olim »), se ctoumcnt de Rolbnd . s .m1n'ont.,...•
. Jean Christophe est devenu un ami
rtcurs pour qui
é.
d'art que comme une leçon clc
seoti cc li,•re comme une exp n~n~e
• li,·re rêche pais•
. , • à faire avec la httcrature. - Cc
P
•
: : : : : ;~.;~:gie ! (« Ei11e. gev:alti~e Prtdigl àtr E11ergit ist 4i#

B11cl1»).

En effet prêche.
'
• tle
Et Jus ioin : &lt;• Le grand danger de cette co~c~puoo
l'ar~ ! t de nous amener facilement à f~ire sRenl•l1r lda:e : . :
fins qui sont en d ehOr) de l'art ••• peut-ctre o Van"là ui dt
.
li,
il pas tou1ours
assez défié
. de ce danaer
o .
h01 1 •q même
.
.
T
t
comme
Chnstop
e, i uimicux, mais ensuite: c, ou
.
ode clci
,
le
chemin
d'une
concepuoo
plus
pro
o
a trouYe
'
.é
ra ort) entre l'art et le salut de 1humamt »: . .- . . el l
~urtius pense que s'il fallait assigner un m~heu ~p1lntu..._
. Ro11 and on l'imag10era1t
rl'état d'c:,prit de Roma10
. . "d li .e tétiohè
d'une
culture
10d1n
ue
e
m
,·olonticrs, dans 1a sp re
.
( · der 5111,ar, Ill
.é
I rotestantisme et la musique « ,,,
r
:,0

ns tcsfp:,;;cbmusif::lisi·bt•erimllrlicbtmPtrsou/icbkti~.(kul!~
f
· à ce cnb1e 10..-On Yoit que, traduite en langue rança1,se, '
"t, et
rable, la pensée perd l'espcce·de fennetc quelle usurpai
ne si!mifie rien que d'assez vague.
. . .
-

Pr'1 t a

"'
·
"fié de ses 1ngn:dients u-r
Dam l'idéalisme de Rolland vit, pun . .
• . tionoaïrcs•
humaim, le pius noble pathétiq~e ~es
Michelet,
Frmce. l'enthousi2smc humaruta1re
•
' • !land scmWs
Victor Hugo, de 7..ola. Vu de cet angle, 1œuvre de Ro

~:~:~~;:t~~u

a

se nttachcr ( u uaâ, nickmïrls
la philosophie des lumicr.:s.

,11 u-eism ,,) aux grJndc~ traditions de

Pour Curtius, A11-dess11s dt la mélk, est un des rares li\Tes

qui resteront, « quand seront envolées à tous les \'Cnts les
montagnes de papier de la littérature de guerre • ·
Cc qu'on peut dire de mieux de cette étude c'est que
sans doute l'auteur y voit Rolland comme Rolland se voit
lui-même, et que son absence de critique a droit ù quclquc
indulgence de la part d'un Allemand qui manifcsterrient
aime la France, et en dépit de tout, ne parait pas avoir tout
i fait abandonné l'espoir d'un rapprochement.

Si différents de tempframent que soient Rolland et Gide,
ils sont parents en ceci que leur art s'est développé par
l'entrée en rapport avec les idées de leur époque, qu'ils sont
tous deux nourris de la substance du xrx• siècle. Par contre
la première impression qu'on reçoit de Claudel est celle
d'une absence de toute histoire ( « Gescbicbts/osigkcit »), un
bloc erratique des Vosges, le seul poète de la France moderne
dont l'inspiration jaillisse de ses propres sources. » Curtius
sent profondément cette forte et originale poésie, qui a
selon lui le poids et la densité de~ fruits lentement mûris ..•
Qu'il y trou,·e ample nutière à &lt;ll'.ploiement d'interprétation
métaphysique ne doit pas étonner, et il n'est certes pas Jans
aes intentions de compromcttrè le poète par une louange
comme celle-ci : « Claudel a apporté aux Français le drame
métaphysique, aux Français qui sont de tous les peuples le
plus a-métaphysique. La cosmologie de Oaudel n'est pas
désagrégeantc... .. . elle instaure l'ordre, cet ordre qui était
au commc11cemcot et qui est à la fin. •
L'essai sur Suarès est de tous le plus intére)Sant psychologiquement. En voici quelques citations :
« L:i passion est pour Suar6 la forme fondamentale de la vie,
ridée centrale de la pensée. Soo 1,mpo reste toujours pareil; l'alle:ro

�633

.

LA NOU\'ELLE RE\'UE FRA'SÇA

/Mriruo de la passion de vkrc. Su.ires prend sa part du combat
gfoéral que l:i. Jeune France comme la Jeune Allemagne mènent
.contre l'intellectualisme mécanisant. Il est panni Ils prophi:tes
l'irrationalisme moderne, il n'a que faire d'une vérité qui ne vit
plus. Une erreur viv:i.nte lui vaut plus que la \'érité morte ........ D
n'y a pas de mot allemand pour le substratum de pensée siogulit'.-rcment compo~é qu'exprimc le mot fr-.mçais sirbrité comme le
latin wwitas.. Depuis que Lucrèce 3 parlé du sapimti11111 lmJÜ
strena, cc mot, dans les bouches latines et romanes, s'est ,hargl
,·ie et de destinée qu'il charric comme un fardeau précieux. Peut•
.être désigne+il une possibilité de l'.ime essentiellement romane et
latine et par là même intraduisible.... Cc qui ne peut se rendre par
le langage correspond toujours à une l:icunc dans l:i culture.....
La lutte entre la conception paicnne et chrétienne n'est en fin tle
compte qu'un cas spécial de l'état de tension où l'assimilation de
toutes les cultures anciennes et modernes a mis l'âme de l'homme
d'aujourd'hui » .... " \'is-:1-vis de ce qui l'entoure, Suari:s se plaœ
.:\ des points de vue :malogues de ceux de Rolland : il procède l
une critique destructrice du monde officiel en France. &gt;&gt; - « Suarü
.aime le silence, mais ne peut se taire...... »

œ

œ

Le critique a s:iisi l'import:ince littéraire de Suarès qu'il
~itue a\'ec justesse, il a senti aussi que son e~sence profonde c'est la passion de la vie et que cette passion al
malheureuse.
Péguy est le dernier auteur traité. Comme les autres a\'CC
un visible plaisir de pénétration et peut-être encore avec
plus de soins. L:i documentation est excellente sur la bi~
g-raphie et sur les Cahiers. Curtius déclare Péguy intraduisible ex à la deuxième puissance ». 11 Pour Péguy, dit-il, ee
contraste a\'ec Suarès, la \'ic est égale à de la valeur réelle
vécue. » Il oc lui trou,·e pas de précédent, pas &lt;l'analotit
historique ; en tant qu'écrivain il l'incorpore, suivant Cil
cela l'indic:ition de Péguy lui-même, parmi les chro..qucurs français, - classement plus ingénieux que juste, A
-plusieurs reprises il revient sur le paganisme de PégUY,

c cette espèce
de répuanancc
à h· morale e o 1u1. comme en
.
::,
Barrès.• ; il ~écou\·rc les assises nationales et païennes de
leur fo1 catholique .
L'article conclut ainsi : ex Péguy est un combatt:int pour
la France: _Il a mené le combat charnel et il a mené le
pour la F r:incc comme
1combat
h 1 spmtucl. •Il a donné son sana
• o
es uos et les sa10ts qu'il vénérait. ,.
~n _un r~s~m~ ~xccllcnt, ~urtius expose ensuite à quel
pont 1u_squ 1c1 a etc fausse et mcomplète l'image que l'Allemagne rntcllc,ctuelle se _faisa~t de la France contemporaine .
Les uns . ne consentaient a y voir qu'csthétismc, déca~ence, érotisme, un mélange dont la vuloarisation a donné
c • caban:t », cette tardive poussée vicn:oise et ber!' . '
du Ch· t x · d'
_
11101sc
d . a, · oir antan. Cette conception était surtout celle
es htteratcurs,
I'a t mosp h~ere d u
café
. . ex qui, dit-il' invent"'·rent
1.:
en opposition aYcc celle de la brasserie ».
.
de Une autre
. , panic du _P~ bl'ic_que ses occup:mons
mettaient à l'écan
s actualitcs de la cuisine littéraire, tenait la lith:raturt: fr.inçaise
!'°urll un dc.:s composés les plus importants de toute formation
IDte ectu~lle c.:t en
éc' .
g éné ra1 de toute culture humaine aboutie lis

ap:~

•~1en~ d_.: la Fran.ce tout cc qui c:;t étranger .t l'Alkm~nd.
d il_s hs:11cnt des hvrcs français ils ne voulaient pas que quo·
que ce
, m amque
·
1eur ,ut
r·
•
leu
fï fut Je gc.:r
rappele,
ni rien percevoir quil
r ut parent. lis voulaient se sentir enveloppes' par la
. d
,
La
magie e
la latin'lie.......
den
. France de l'esprit comme la France de décace, deux v1stons, aussi incomplctes l'une que l'autre chacune
COntenant un as
d 1 -'- • •
,
vau.i
d
pect e _a u:..hte française ...... Taures deux pro"'"-~t le la sympJth1e et de l'admiration ..... ' Toutes deux
-devcna·
..~1ent ad portc d'un domamc
• des lettres françaises ...... Elles ne·
~ e n t _ange~euses, que quand elles prétendaient de leur angle
Un ·nt dc.:termmer I esprit total de la France .....
: tmage nou\'elle de la France ne pourra naitre en Alk~ que quand un intérêt y sera disponible pour la nou\'elle vie
""cctuelle
en franc.e, qui· d·',;passera celui. d'un contact fugitif.
.

Q

Le lme se termine ainsi :
41

�LA NOUVELLE REVUE FRAN
En résumant les citations ci-dessus oo se rend compte que le
mouvement intellectuel qui a ses guides et ses initiateurs en Js
personnes de Gide, de Rolland, de Claudel, de Soarés, de P~,
est assez profond pour dérouter l'esprit français dans 1~ ~
lions que jusqu'ici il avait données de lui-même et que 1~ void
forcé à une nouvelle investigation, à une nouvelle conception de
son ètre. Il s'est rendu compte de sa propre expansion qui fait
éclater ses formes traditionnelles. Conscient de sa force, il déchùe
l'acte de décès que loi avaient délivré les diagnosticiens de sa
décadence..... li sait que la nouvelle France est la vraie France.
la France éternelle. La révolution mondiale de cette guem: vat-elle éparpiller au vent Ja graine multiple qui a ge:"1é en cette
France nouvelle ?.. . ... Ou bien la cause française sera-t-ellc
défendue dans un monde ébranlé jusqu'en ses fondations? C'est la
question du destin spirituel de la France...... Et ce ~:est pas
l'avenir de la France seule qui en dépendra. L'Europe eru11:rcy C9l
intéressée. Il ne peut ètre indifférent pour l'avenir de l'Europe.
que la foi et l'esprit français y participent ou non ......

A ces paroles que nous n'avons aucune raison de ne pa
tenir pour -sincères, comment ne pas sousc?1e ?.. . ; Q~ellcs
que soient les nuances d'interprétation qm nous puissent
sépare·r d'un esprit dont les points de _-rue ~ont ~éccssairement très différents des nôtres, mais qui par:ut un
connaisseur passionné de la civilisation française, il ~
de notre devoir d'en faire abstraction, et de ne con~~
dérer que la bonne volonté et l'intelligence qui sont 10
dépensées.
Ce que l'Allemagne gagne en authentiq_uc~ clartél 9111'
la France, sur la véritable étendue de sa vie rntellec~
et sur la profondeur de sa vie morale, comme sur ses possibilités de culture, ne pourra jamais être qu'au plus grd
avantage de celle-ci.
Et si, selon de mot de Maurras lui-mème, « il y a en~
Allemand un candidat à la qualité de Français~ » au pamt
. de n:1e humam,
. comment
de vue français comme au pomt

1'0TES

ne pas foire bon accueil à tout ce qui prépare à cette
candidature des b~scs non sophistiquées ?

*

At.An; DESPORTES

* *

L'EXPOSITION DES BEAUX-ARTS DE DUSSELDORF.
L1 ville de Düsseldorf a organisé cet été, dans son grand
palais au bord du Rhin, une exposition purement allcrr.ande. Jadis, les expositions de Düsseldorf ou de Cologne
étaient internationales, avec des comités où füruraicnt
un
l:)
certain nombre de peintres, d'écrivains et de man.:hands
parisiens. - Rappelons la belle exposition organisée en 191 z
par le Souderbu11d à Cologne ; on put y voir de nombreuses toiles de Cézanne, V:tn Gogh, Gauguin, Signac,
Seurat, .Marie Laure11cin, Matisse, Picisso.
L'expositi&lt;&gt;n actuelle est éclectique. Elle va de l'académi5me et du naturalisme jusqu'à l'impressionnisme, avec
Liebcrmann, Corinth, SleYogt, Uhde, Kohlschein.
L1 partie la plus vivante est celle consacrée aux fauves
Jïci, dont aucun n'a moins de 40 ans. On distingue chez
eux• deux tendances distinctes, l'une purement l:)o-ermanique,
qui remonte au ~orvégien Edou:ird Munck: cfrébrale, visant
a\'ant tout au contenu spirit~el du tableau - et l'autre,
rhéna:1e et westph:ilienne, qui se rapproche de la tradition
française.
Les peintres du premier groupe dessinent puissamment
:rvec leurs pinceau:t plutôt qu'ils ne « peignent». Ils sont
f~rt intéressants, ont une renommée énorme en Allemagne
ou leurs œuvrcs atteignent de très hauts prix. Kirchner
'est le plus célèbre d'entre eux, aYec X olde, Heckel et
Meidncr.
Paula ~fodcrsohn, morte très jeune, a ,•écu .\ Paris, a subi
l'influence de Cézanne sans oublier les bons peintres rhé-

�L.\ ~OUYELLE REYUE FRASÇA

nans Leibl et Trübncr. !.'Autrichien Oskar Kokoschka procède de \'an Go~h. Paul Klee, un suisse de ::\1unich, fait de
curieuses petites aquardles qui font penser à Braque.
Le clou de cc « s.tlon » est une belle et complète rétrospecti,·e de l'o.:uvre d'un sculpteur rhén:m mort en janvier 1919, Wilhelm Lehmbruck. On n'a pas oublié sa
curieuse exposition Je juin 1914, chez Barbazanges, préfac«
par André Salmon. Sa très noble et pure inspiration pro\'ient en partie de la st.ttuaire gothique française.
Bien des peintres rhénans ont ,·écu :\ Paris, comme Ottode W:ietjen, qu: a enrnyé un Bal /,arcr/o111111is, Rudolf Lévy,
le président des " Peintres du C,fé du Dtime ", et Thcsing
et les frère, Solm-Rcthel. - D'autres n'ont fait qu'y passer,.
mais ont g:irdé des traces de leur passage.
Le président de la 11 Société des Jeunes Rhén:rns » est
Henri ~auen. li etpos:t aux Indépendants, en 1910, un,
grand panneau: La Rù:.1//e, encore influencé de \'an Gogh.
Il a cette année trois intéressant:. panneaux destinés à une
salle de concert. Mat Burchartz consen·e à traYcrs tout unetendance classique. Otto Gleichmann a des toiles d'uneyision intérieure intense, curieuse, émouv:mte.
August Macke, de Bonn, plein de goùt, et Franz M:irc.
un Bavarois, tous deux morts à la guerre, avaient édité, a~
le Russe Kandiski, le Cai•alier Blm, revue qui eut un succèsénorme en Allemagne. :\lare a subi depuis l'influence dePicasso.
Tué également :1 la guerre à 26 ans, ayant cessé de
peindre à 23 ans, mais laissant plus qu'une promesse derrière lui, voici Morgncr, au tempérament puissant. li est
venu &lt;le la Ytlle libre de Soest, en Westphalie, qui a des
vitraux célèbres. La galerie Flechtheim donne parallèlement
une importante ex.position &lt;le ses œunes. C'écait un peintre
né. - En 1910 il c:tait encore d'un impressionnisme frais et
agréable, en 1911 il subit l'influence des néo-imprc:ssionnist~

vl
~7
,qu • ~ vus_ probablement au muslc de I Iagcn, en 191 2 et
1913, il pemt des toiles pleinement originales, d'une couleur
.et dune force _surprenantes, et s'il y reste une influence
.c'est celle des ntraux de sa ville natale, qui ont impressionné
son enfance.

*• ,.

re. Lal"'galerie Flcchtheim, à côté des peintres rhénans, expose
V gu ierement

des
·
p·1casso, Dufy,
. Vlaminck
. ' Deram,
an.?ongen, :\fane Laurenc111, des aquarelles de Sianac ·t
"e Cczanne.
o
c
.J

* * ,.

prépare
..
. Düsseldorf
.
. • pour 1 92 1 une expos1t1011
internatJon:ile ou les pemtres français seront inYi tés, s';ls
le
d.
. t•
•
esire11

,.

H. P. ROCH!l:

* •

SUR LA CONDITION PRÉSENTE DES LETTRES
ITALIENNES.
. Dans la Yie intellectuelle de l'Europe, la littérature •·ta11ennc d'au1our
· d'h u1· ne joue aucun rôle actif et fécondant
'

Elie n'est
.
. plus qu' une succursa1e des littératures
étrangères •
ranç-a1se et anglaise en particulier. Les auteurs à succts e,;
'?nt encore à imiter Dickens et ::\faupassant . les aut~urs
,d avant
-garùe ne d'b
c arquent &lt;lu dernier bateau' que pour
~n~er dans le suh·ant, quittant Romain Rolland pour
~ cl, ~laudel pour Apollinaire, Apollinaire pour Tz:ira.
En ou~ b1en_co~sidéré, l'Italie a &lt;l'Annunzio et n'a que lui.
cdore ~aut-tl s entendre : il y a d'Annunzio, comme il )' .1
Car ucc1 o L
u'on . ~ ~opard"1. o n ne le discute plus, mais c'est depuis·
ne l 1m1te plus. Son art appartient déjà à l'histoire
1 raire et ~s œ .
uues ne sont plus que des pi~ccs de
musée.
~

1tté .

�638

LA NOUVELLE REVUE l'RA '

63'

D'Annunzio excepté, l'Italie n'a aucun grand écriYain \'Ïvaat
à ei,;porter. Les meilleurs des Futuristes(Pabueschi, Gornni,
Cavacchioli), les écri,·ains du groupe si sympathique de 16
Vou (Papini, Jahicr, Soffici, Rébor.1), tout aud:icicux d
entreprenants qu'ils soient, n'ont e~core à leur a~t~~ que_des
demi-réussites. Cc n'est pourtant 111 la culture, 111 11magmaticin, ni les dons lyriques, ni, pour tout dire d'un mot, le
talent qui leur manquent. Et le plus triste, c·est q~·unc réussite complète de l'un d'eux ne nou&gt; apportcult, à oou.
Fran~i~. aucun enseignement original.
On a dit, pour expliquer cette sorte dl! paraly:.ie, que la
Italiens traversaient une phase oc culturelle •, de posivimme
et de critique, peu favorable à une floraison littéraire. Et il
est vrai qu'en dehors Je d'Annunzio, les deux sc_u_l~ gran~,
noms familiers au public européen sont ctux du cnt1quc-pbt•
losophe Benedetto Croce et de l'historien-critique Guglielmo
Ferrero. Mais l'activité sp1ritudlc d'un peuple de quarante
millions d'âmes serait-elle donc si limitée qu'il ne pût produire des lyriques et des wmanciers parce qu'il proJuit__des
critiques ? li est faux du reste que le goût Jes lettres 501t e11
défaveur en Italiè, mais poète:. et pro:.ateur:. ltrangers
plécnt à la plnuric Jes écrivains nation:mx. Un Fr:mçall
notamment s'émcr\'eillc Je ,·oir les plus hermétiques poètel
de son pay) lus, commentés, compris, traduits ml'.:me par
l'élite de la jcunes~e italienne.
Cc taris~cmcnt de la création littfrair.:: est un phéoo~~
particulier à l'Italie. De 1625, année où meur,t le _ch~\·ail'f
Marin à 1-50 elle n'a pas eu un seul grand écn\'Wl, CC'
'
I
'
I'' d"
phénomène semble lié à un au:rc : ~'absence d'éi:ol.:~: . Ul_ 1vidualisme de la production httfome. Le~ grands e~n~IUIS
surgissent en Italie comme des météore_s, cr~cnt l~urun1vers
artistique dans une langue à eu\, puis d1s~ara1ssent ~
laisser de Jisciplcs. mais seulement Je mauvais i.:t plats lllll"
tateurs. On peut leur découvrir des précurseurs, mais le plua

SUJ:

IOIWent c'est dans la tradition populaire qu'ib sont allés
•cher la matière qu'ils ont élaborfo. C'est Je cas de
loa:ace et c'est celui Je )'Arioste.
~t individu~li~me_ littéraire est d'aut:int plus curieux à
~ e r q_ue ~ ~•sto1re des arts plastiques en Italie n'est
~ une clwnc 1010terrompue d'écoles. Raphaël sort de PlTUpi, et Sodoma du Yinci. Mais Dante, Pétrarque, Boccace
oat,des fondements au toit, bâti leur œuvre seuls, l'ont seuls
aménagée et meublée. fü créèrent et épuisèrent à eu., seuls
leur • manière ». Aucun ne laissa à glaner après lui dans son

champ•.

.o~

~e su!t ,ïamais en Julie à travers un grand nombre
~1ndiv1duahtcs de mérite inégal l'éclosion, puis J'éYolution
duo _genre. l!arJy, ~otrou, Corneillç, Racine, Voltaint,
~bdlo~,D~c1s, la naman.ce, l'apogée et la mort dcla tragécbss1que, ou encore 1e.tfort concerté des hommes de la
PWiadc ~u du Symbolisme n'ont pas de pendants en Italie.
Plus nche pc~t-étre en gé11i.es littérairt:s que les autres pays
d'Europe, l'luhe a toujours été singulièrement plus pau,Te
Ill

lalenJs.

Nous sommes dcpuî:i quinze ans assez volontiers sévère,
envers nos romantiques. L'Italie n'a pas eu de véritable
l'O~tisn_1e, et l'on peut ,e c!emander si ce n'est pas à cela
fi elle doit sa stérilité actue'.le. Le romantisme iulien celui

lUD Manzoni et de se~ disciples, n'a pas, comme ailleurs,
:nouvelé le lyrisme et libéré les movens d'e:&lt;pression li
borné à un ~ôle ~e propagande nationale c~ populair~ et
~~aucu1~ '::a1 _ltnque à son sei:vic~. Les grands lyriques
du ux ~tccle - Leopardi, loscolo Carducci Glllto
•~
'
dt
us ell.:. pa,r ma1h~ur des classiques. Les romantiques
nom ont_ JC:c ba:. 1appn:t et la pompe académique, mais
pour abouttr a des vers de mirliton.

ri:

r. I.e_ pétr.1rquismc n'est qu'une exception app.1rcote. Aucun
ISte n'a rien ajouté à Pétrarque.

�640

NOTES

Tout le maigre apport d~ romantisi1:e italien s'es~ diss!P_é
en fumée après 1860 sous I mfluence d un grand fait poh~que : 1'unité. Le lyrisme patriotiqu~ traditio~nel, a~quel ~
avait ajouté une note nouvelle, a disparu apre~. avo1~ ~eun
une dernière fois chez d'Annunzio, poète de 11mpénahsme
et de la plus grande Italie.
. .
On peut dire que l'unité italienne a enlevé leur pnnc1pal
motif d'inspiration aux poètes de la péninsule. Et comme
leur romantisme ne leur a léoué aucune tradition de lyrisme
personnel, ils tâtonnent san; trouver leur voie. Ce qui fait
cruellement défaut à l'Italie, c'est de n'avoir pas derrière elle
une série du genre Lamartine-Hugo-Musset-BaudelaireVerlaine et Byron-Shelley-Keats-Browning.
.
Dans l'ordre littéraire moins encore que dans l'ordrcsoc1al
ou politique, la nature n~ fait pas de saut. Le propre de l'ltal~e
contemporaine est pourtant de vouloir dans tous !es d.omat·
nes brûler les étapes. A peine sortie de la monarchie absolue,
elle veut sauter par-dessus le parlementarisme, et tend vers
les Soviets ; au sortir d'un régime économique moyenâgeux,
elle prétend réaliser les grands trusts à l'américain: ; ~s
campagnes sont encore dans l'analphabétisme et la pomllerie,
et ses o-randes Yilles rivalisent déjà en bon9e tenue et en
moder~ité avec les plus belles villes d'Allemagne.
En littérature l'Italie a voulu du classicisme ( devenu, sauf
exceptions, académisme) passer au futurisme. Depuis vingt
ans elle balbutie.Ar&lt;lengo Soffici, quiétait, avant laguerre,de
'
· autant que d e FI orence, disait un
Montparnasse
au moms
.
jour : « Les littérateurs italiel;ls ont avant tout besoin de boire
de !'absinthe. ,, Rien de plus exact : !'absinthe, breuvage
romantique, leur conviendrait parfaitement. Soffici, en ~ar. aux v1ei
• 'Iles perruque s qui étaient
lant de la sorte, pensait
ock
encore au sage régime du vin. Il ne songeait pas aux c ·
tails dadaïstes.
• nt
De l'académisme ils ont bondi à l'ésotérisme. Qu'ils boive

d,onc de !'absinthe~ c~mme le conseille Soffici, et qu'ils
s abandonnent ensuite a i::es longues effusions sentimentales
ou' l'homme s 'éta1e a' nu, s' anatomise inlassablement, qu'ils'
se montrent un peu tels qu'ils sont, au lieu d'imiter
Machiavel et de vêtir l'habit de cour avant d'écrire. Entre
autres défauts, la littérature italienne d'aujourd'hui a en effet
celui d'être mortellement ennuyeuse. Les humoristes euxmêmes sont ennuyeux, et le plus célèbre d'entre eux Alfred
Panzini: qu'on voudrait faire passer pour un Anatol: France
plus pomtu, est celui qui emporte la palme.
Pour« passer un bon moment", il n'v a qu'une ressource
•
c' est d'aborder les contemporains qui écrivent
en dialecte. Les'
sonnets pi6ans de Renato Fucini, les poèmes napolitains de
Salvatore di Giacomo, les épopées burlesques en romain de
P,ascarella ou les fables de Trilussa, voilà d'authentiques chef5 ~ °:uvre. Toute la spontanéité, toute la Yer-ve, tout le lyrisme
italien semblent s'être réfugiés dans la littérature dialectale.
, No~s touchons sans doute là au nœud même du problème.
L out1llage littéraire italien est défectueux.
~'outil qui fait encore défaut aux Italiens et que seul un
véntable_ romantisme aurait pu leur donner : c'est une langue.
Nous ~u1 _en possédons une admirablement mise au point il
Y a trois siècles, réglée à nouveau_ tous les cinquante ans par
un ou deux grands écrivains ( ces « lexiques en désordre i&gt;
selon le mot de Cocteau), nous ne soupçonnons pas l'effort
supplémentair~ - et vain le plus souvent - qu'exige d'un
auteur la création de son vocabulaire.
Ce problème de la langue est si important que la plupart
dei gr~ndes querelles littéraires italiennes ont été provoquées
par lui et que de Dante à Carducci, en passant par Manzoni
etLe
d' ·1,
·.
?par 1, 1 n est pas un grand écrivain qui n'ait eu sa
th
é?ne de la langue. Combien d'auteurs de second plan qui
avaient quelque chose à dire n'ont pu que le bégayer ou le
déclamer.

�642
Eu r9 r 3, un critique mort depuis à la guerre, le meilleur
de sa génération~ Renato Serra. saluait l'avènemtntde l'unité
linguistique de l'ltali.e :
« Ce qui, écrivait-il, semblait un mythe, un idéal fabuleUI.
et impossible, poursuivi sans trêve à travers tous les sièclo
de notre histoire, l'unité de la langue et de l'expression littéraire, commence aujourd'hui à être un fait accompli et ~acifique, si naturel que les gens n'y font presque pas ~ttc'.1t10~.
Mais c'e.st un fait: les différences si profondes qm d1vers1fiaient et salissaient les productions, hier encore, ont disparu. On ne sent plus aujourd'hui, en le lisant, si l'auteur est
lombard, piémontais ou sicilien i on ne trouve plus à côté de
la page conventionnelle et académique, la page grossièrement calquée sur le français, ou confuse et incertaine dans sa.
recherche de l'expression vive et courante ; il n'y a plus cette
différence de caste qu'il y avait entre la façon d'écrire des
lettrés et des professeurs et celle de la masse et de l'usage.
Rappelez-vous seulement l'époque de Carducci, et à côt~ de
lui le lano-a&lt;Ye d'un des derniers puristes, d'un ma11zon1en,
'
b t'&gt;
•
d'un romIDcier lombard comme Rovetta ou d'un Vicenon
comme Fogazzaro, et puis, la langue des journaux, ce type
hybride participant de la rédaction administratiYe et de la.
traduction du français. »
Serra criait trop tôt vïctoire. Certes on ne se bat plus
aujourd'hui comme il y a seulement soixante ans, quand le~
puristes s'interdisaient encore un mot ou une tournure. qm
ne fio-urât pas dans un des bons auteurs du Cinquecmto, et
" Manzoniens n'avaient souci que de farç1r
" l eur prose
que les
de « riboboli » florentins, mais on n'est pas encore parvenu
à l'unification rêvée. La façon d'écrire « mi-partie carducienne et d'annunziesque &gt;&gt; que ~erra s'efforçait de définir et
qu'il croyait une formule d'avenir est déjà périmée. ~
drame reste pour les écrivains d'aujourd'hui le même. que.
. 1•·1ta1·1en dans les livres
pour ceux d'hier : ou bien étud1er

643
comme une langue morte, ou bien aller à Florence ou à
Sienne remplir ses cahiers d'expressions recueillies sur les
lèvres du peuple.
·P~rl~nt ~u dernier livre de Piero Jahier, M. Francesco
Ruffi~1 écr'.vait dans la Ga:;_z.ctta del Popolo du 4 mai dernier :
« Jah1cr, piémontais d'origine, a eu la chance de voir résolue
~ la n_ature et le h~sard cette. grosse question de la langue~
qw a fait le désespoir de tous les écrivains nés cl.ans le Nord
(dans le Midi aussi) de Manzoni à De Amids ... La mère deJahier était florentine ; il a fait toutes ses études à Florence
fréquen_té les cé~acles littéraires toscans, et ainsi s'est opéré;
chu lUI une fusion vraiment intime de son fond montagnard
et du langage le plus purement il.orentin. »
Le_ pr?b!ème ne sera résolu que le jour oü, à quelques
r~'l"IDCiahsmes près, tout le monde en Italie parlera.
.~d~ome de Flo~ence c~mme tout le monde en France parle
I idio~ne de Pans. Ce JOUr est encore loin. La. bourgeoisie
de Mil~n parle encore « menegbino », celle de Turin, piémontais, etc ... On peut espérer, mais à très lono-ue
échéance
0
que le développement de l'instruction finira par répandr~
dans toute la péninsule l'usage du toscan et par faire tomber
les c1oisons
·
étanches qui séparent la langue parlée de la
langue écrite.
~ais s'il faut attendre jusque là pour voir fleurir à nouveau
la ht~frature transalpine, nous risquons de perdre patience.
On an~erait voir les écrivains iuliens d'aujourd'hui travailler
à aplanir la route, en détoscanisant la langue pour l'italianiser
en luttant pour la liberté du vocabulaire comme Huo-o lutt:
~ur _le droit cl'écrire dans Hernani : « Quelle heure"est-il ?
tnuit ». Mais le groupe de la Voce, dont presque tous les
DJem~res sont toscans, se désintéresse de la question. Les
fu
l"btunstes paraissen t l'"ignorer, et pourtant leurs « paroles en
1
ené '' restent encore esclaves du vieux vocabulaire poétique' onde, grève, char, coursier, etc ...

�LES RE\'UES

(;44
On reste confondu de la manière dont s'y prennent les
littérateurs italiens d'aujourd'hui pour atteindre l'originalité.
Quand on songe qu'un poète un peu doué qui s'aban•
.donnerait à rimer des vers fluents et sincères comme les
Nuits de Musset ou les Harmonies lamartiniennes serait un
grand novateur, qu'un poète mélodieux et subtil comme
Verlaine oil seulement Samain en serait un autre, quand on
voit le succès obtenu par Guido Gozzano pour quatre vers
&lt;l'une émotion un peu « directe » qu'il avait écrits, on se
demande ce que les écrivains italiens ont à gagner à faire du
futurisme, du cubisme ou du dadaïsme.
Comment ne se rendent-ils pas compte qu'ils ont tout un
romantisme en retard à rattraper ? Qu'attendent-ils pour
s'élancer dans les effusions sentimentales et les récits auto•
biographiques ? Simplicité du fond, simplicité de la forme,
sincérité humaine, tout unie et quotidienne, ou lyrique, ou
gonflée d'humour, telle est pour eux la sagesse littéraire.
Heureuses les périodes littéraires pour qui la sagesse est d'être
~impie. On ne peut jauger d'avance ce que le développement
.actuel d'un romantisme italien, sans mal du siècle, et après
·whitman, pourrait apporter de neuf et de beau à l'Europe.
Souhaitons-eo. l'avènement, sans toutefois nous montrer surpris, si un homme de génie - celui que le xx• siècle Joit à
l'Italie - rompt tout à coup le silence d'aujourd'hui par une
œuvre fertil\sante et impréYisible.
BENJAMIN CRÉMIEUX

*

* *

LES REVUES
UN BALLET
DE
DESCARTES
~a jeut~e REVUE DE GENÈVE, dont on connaîtra lus loin
les mtent10ns et les méthodes a bl'é
d
p
numéro (A , )
' ' pu I
ans son second
out un ballet de Descartes qui fut dansé au cl ,
teau royal de St kh l
•
ia. b' é
oc o m: ballet non pas inédit mais éaaré et
s1 .. ien garé qu'il a fallu l'aller chercher en Suède M No' d
trom I' d,
• . or sb
a ecouvert dans la bibliothèque d'Upsal. Albert Th._
audct le présente et le critique :
t
la reforme de Malhe b
,
résistances et D . '
r _c n a. p~s encore surmonté toutes les
dants et e~ bel! eshcartes potte écnt a la manière des poètes indépene umeur du temps de Louis XIII.
...
Il
est certes plus p O h
é •
Saint A
d
r c e en po sic de Scarron, de Théophile de
volon-tie:a1~~ que de Co~neille, avec qui la critique lui déco:Yre
ressernbla~ces. peu par gout de la symétrie, tant de rapports et de
... Et le caractêre attardé d
•· ,
d1ez Des
e cette poes1e s accorde parfaitemenr
·
cartes avec le caractère de sa p
Il ,
.
etranae de voir l'h. t .
.
' rose.
m a touiours paru
une thtte dans l'! . is_ o1re littéraire faire du Discours sur la Méthode
au contraire
usto1re de_ la prose française. On doit être frappé
la
par le caractere archaïque du style et mê
d 1
nguc de Descartes E 6 6
me e a
années sa
. n r 3 Balzac a commence depuis plusieurs
et son style laisse de plus de cinquante ans corresp_ondance,
en amère les J
1
posées du 1 .
ongues P irases que Descartes a transatm.

De toute faç
,
• on, c est une bonne fortune que la découv~n~ d'~n ballet sur la Naissance de la Paix .
exprnne a peu è
'd
, Descartespr s 1es 1 ées de Norman Angel] :
Célébrons donc cette Naissance
Et re11iarquo11s en cette Danse•

�LA ~OC\"ELLE REVUE
Mii;
Oil la iutrrt t 1 la ,· rs/almt lmr /&gt;Ollt'Oir,
. de ptllStr que 1,1 guerre,
Que Pallas ,1 ra1w11

La mtillt11r1 qu'o11 p11isse tr..'Oir,
.
Lwco•"'
Oste I011J0Urs
,..,
~r dtJ b,aulés .de fa ltrrt,
Et que dt 11011s d"'mtr la P_,11:c .
C'ts/ 1( plus gra11d dt ~ts lnmfiu/s.

Yoici les soldats estropiés :

.

Qui t'OÎI ro1111ne 11ous somma /ails
Et p,ns,· q11e la gutrrt tsl bt-llt• .
Ou qi1'tllt i•a11I 111i111x q1u 1.t Paix,
fa/ t3'ropit d.: un·tllt.

les fuyards :
,\·ous uous so111mts bittt Jeftmlus.
Mais 11011s tstiom ve,ulus. . .
Tous 110s cbtfs n'ont rit11 fait qm rn11lt.
Tous Tes chams sont co1r11trls dt cors.
Tous lts 11oslrts semi morlt.
Xo11s a1'011s ptrdu la bal41illt.

la terre qui se renouvelle :
.,..,,- dt 111, ~'(IÎ, jtll114 tl btilt,t •
~·e i·or1s tslo1111rz. 1
•Moi. q111. 1 ·o11s paroissois la11tost lc111/ a11/rt1nm
.
Il
Ho11 Y1itl111t. 1 t si Itl q11t 1·e mt rt11om·e e
•S j /O!t IJ!lt ]l
• JC'lll
• ·s J•
mari COii t,•11 lt111t11I · • ,
•
. SC&gt;III COllr,,
,,,,.. mts i·illts .r1111z«S,
n11a11J 1/ltJ OOIS
d lis
,.,;
J
thlaissn
Tous mts ,~ms
"' ,ius chas/e.rnx tmo ûs
ut dire à bon droit qu, j'oy ma111/ts '"'" • '
()11 qut
pt mts 11,nn/,res morts so11 I prtsque msn•e11s.
El

. re..·t11a11t on r, ,.
...1,t trltS dits,
l&gt;! •s la pa,.-c
o,~·stmt J'aulrtS /&gt;ois, OIi j;iit J'aulres d~~~au:c,
011 cul/in: llltS cb11111s pour lts rend1e ftr ' :~1L-c,
Jts ,,icml•rrs tous 110111
Et 1" a1 par ct mow11
•,

•• •

IR!tlD.ïO

MEMENTO
LE CoRRESl'Ol-.'DA~T (25 Juio), Maurice Emmanuel 1:crit, sur

U. tlxrur nu sa/011 :

Quelle surprise ! Enc:2dré p2r les t11ble..ux que ;\fauri.:c Denis n i;:roup~s
ea une sutlon d'an religieux, un cha:ur, voué ~u chant liturgique,
s'c11 f.ait entendre le 2 5 mai dernier, à la Socié1~ uHionale des Bc:rux-

.Ans.••

. . . . .

.

... ...

. . . . . .

..

Il 5e tron'7c encore Je nos jours un maiire de cba:ur, un senl, pour qui
Tètudc et la culture des voix dcmenrc a:u,·rc de soin, de science et de
patience ; qui s;iit tout cc que la musique Joit â h sensation, et qui éJi6c
~r le plaisir Je l'oreille les constructions sonores les plus mystiques. Cc
musidco, dont s'inspire;\!. Clément 8cs:1C, et dont je m'honore J'ètrc
lt di,(iple, est n~ilrc de chapelle à la C4thèdralc de Dijon. Dans u vidllc
&lt;ité des duc, de Bourgogne qu'embellirent Caus Sluter, Bugue Slmbin tl
Rade, l'cglisc métropolitaine retcn1i1 des voix, juste~ en pcrfc.:1io11, des
soi=te élès·cs de M. le chanoine Moissenet. Etron d'un au1re ~ge ? Cc
n'est p;1s dit ; et il fau1 le rêphcr sans se bsscr jamais : un musidcn, quel
&lt;p1'il soit, pianiste, flûtis1e, compositeur, doit prntiqucr l'nn chor.!l, panicipcr i 13 vie organique de cet ,:difice, tout vivant, Je la polyphonie. Tcut
lhSÏ&amp;i,,. doit cba,1/a, d.2n, un ensemble de ,·oix sévèrement discipliné, mèm~ si s.,. \'Oix propre est défectueuse et mal timbr~c. Ln scn,ntiou Je la
ÏUJkssc est 'UU te.l bienfait et un ,; pur délice que, ii qui l'ignore, il nuu4jllera toujours un ~uxilhtire inJispcns:ible.

...

L1 RE\'l:11 DE GE~,."E (46, rue du Stand, Genève), par:iit depuis

le ,., juillet. Elle a publié, d:ins ses deux premiers numéros, un b,1llct
de Descartes, uo css.1i d'André Suarès, un roman de ConrJd, une
ttude de Camille :\faucbir, fa « Campagne 2vec Tirncydide » d'.-\1bcn Thibaudet, « La marche sur Paris et fa bataille de la :\fJrnc n
du général von Kluck, enfin plusieurs chroniques natiooales et
~ationales. M. Robert de Tru, qui la diriie, écrit:
Voici nos iot~ntions :
Noas l'oudrions rèuoir id des écriv.tins de v:tlcur, appancnant ides~\-~
ë.'tcrs, et :es faire entendre côte à cote, sans autre intcrmédhire que
tn~nction. :-:ous convoquerons des hommes typiques cl nous les laisseron$

il

�648
s'exprimer librement. Nous apporterons des texte~ d'une ~ortée littéraire
et psychologique, pour aider à comparer et ~ savoir. ~ue I on nou~ _co~•
. : n 0 us ne venons pas prêcher une doctnne de concihauon
prenne b 1en
.
obligatoire, mais simplement fournir l'occasion de rencont~e~ qui ne ~
produiraient pas ailleurs. Dessein prudent, d'une sagesse empmque, et qu,
vise à juxtaposer, non à confondre.

••

L'E!'1SEIGNEMENT DE CEZANNE

Anatole France, dans la REvuE DE PARIS (1er s~ptembre), parleenfin de Sten.dbal; voici deux aimables motifs de vignettes :
1 ' .. dre
A Milan, durant les guerres, le hasard ingénieux ... sep u~ ~ io,_n .
dans une loge de la Scala un jeune officier joufflu, enlumrn,e, _rabl_c,
Je mollet tendu, à un vieux, long et mélancolique géuèral _d arnllene
Henri Bevle à Choderlos de Laclos. Beyle, dès l'enfance, p1oclta1t 1~
Liaisons dangere 11ses comme le manuel du bon séducteur. Or, Laclos avai'.
·
D aup h"mois
. lu,
composé ce livre dans sa jeunesse à Grenoble. Le Jeune
put parler de madame de Merteuil, de sou vrai nom m,dame d~ ~Ioutfor~
boiteuse et qui lui donnait des noix confites. Et Laclos, att:1stc par
ruine de ses ambitions démesurees, • s'attendrit • à ce souvemr.

« Si j'étais peintre de paysages, je voudrais m'épuiser en eflorts sublimes pour
vous contraindre d'en adorer un seul: coin
d'ombre ou de lumière, de ciel et d'eau ou
de verdure, et qui serait tout l'univers. »

Il avait horreur de l'art chrétien. Il ne pouvait souffrir ce q~•· est tri·str
et s'en tenait sur ]es cathédrales au sentiment de Fenelon qm, dans 5'.'0
· seqnon a· un e , égbsc
Dialogue s11r T!floq 11 mce, comparait un mauvais
"Oth,·que C'est Mérimée qui lui apprit à distinguer l'arc roman de I arc en
"tiers-point.
· L'archeologue
' qui étudia la Cha1se-D1eu
· · et Samt·
· sav,~,
· lt
·eune l\Iérimée ironique et froid, montrant au gros homme rougeau 4
J
· tend le jarret une
' abside romane ornee
• de tetes
•
coupées, voilà un beau
..
sui·et de vi&lt;rnette I Celle-la nous l'imaginons romantique, dans la man,~
t
· 111ustrathi·
..
crueÜe et satanique
des lithographies dont Eugène De1acroix
Faust de Gœthe. Cette lithographie porterait pour légende en lettre go

Il y a des génies dont la destinée est d'être compris à
rebours, prisés pour les raisons qu'ils eussent pu avoir
de se mépriser. C'est le cas - entre cent - de David,
d'Ingres et de Cézanne. J'entends de toutes parts louer
Cézanne de son réalisme solide, de son sens du volume,
de la pesanteur et de la profondeur de ses tableaux avec
les mêmes mots dont on peut se servir ponr vanter
Courbet, dont il est l'adversaire autant que l'admirateur.
Je vois chaque jour, exposés à ces vitrines qui sollicitent
l'amateur raisonnable, des natures mortes et des paysages
dont la facture hachée, à prétention cézannienne, ne
~ecouvre cependant que des formes sans éloquence,
impuissantes à s'évader de la plus plate littéralité. Grâce
au maître d'Aix ,la médiocrité et la bassesse, au lieu
d'emprunter à la photo-peinture des Artistes français

u•

que de style 1830 :
« Steud. _ Non, je n'aime pas l'art triste.
.
rie •
1
« Mér. _ Ce qui amuse n'est pas triste. Voyez toute cette diable

..•

LA REVUE UNIVERSELLE (I S Août)

: La

classes, par G. Valois.
LE GÉRA:-.T : GASTON GALLIMARD.
AFBEV!LLE. -

1:MPRIMERIE F. PAILLART.

ANDRÉ SALMON,

La Négresse du

Sacré-Cœur.

42

�650

LA !\OUVELLE RE\'l.iE

leurs movens d'expression, prennent hypocritement un
visage dé~ent. Devant cette su?ercherie, o~ aurait en~e
de crier a :\ bas Cézanne ! » s1 on ne savatt que certams
peintres, par des moyens différents quoique issus des
siens perpétuent son esprit.
. 1·1er. phcno~
Ici' il faut constater, d'ailleurs, un smgu
'
.
\
mène d'ingratitude - peut-être nécessaire, apres tout,
au labeur, qui aime à se croire « indépendant »..-Il
est de bon ton, depuis quelques années, chez les pcmtres
dont Cézanne fut le libérateur, de le considérer de haut,
de le négliger, comme si ses conseils se fussent tout à
coup évaporés. Le grand homme est, en_ ce. moment
comme arrivé à un point mort dans 1osc1llanon de sa
gloire.
..
Je voudrais tenter de le réhab1hter aux yeux
.
détracteurs volontaires : quelques cubistes, et de ses
famateurs inconscients: les réalistes à courte-vue qui
l'in\'oqucnt - p.!ut-être sincèrement - au sein de leutS
misérables travaux. Un ancien disciple de Cézanne,
M. Émile Bernard, s'occupant maintenant (à l'.eo
croire) à des besognes plus sérieuses, accuse son ancien
maître d'être le fauteur du désordre pictural acro~.
L'exemple de son tra\'ail obstiné d'après nature_ aurait
suscité cene horde de maniaques qui peignent ml3SSZ•
blement les maisons de la campagne d'Aix, ou ~es
pommes dans un compotier. Le crime de ce grand pe!D·
tre serait, au dire de M. E. Bernard, d'a\'oir « basé son
système sur une optique ». Le remède unique contre
cette formule qui, toujours selon M. E. _Bernard,':;
tiendrait ses propres germes de destrucuon, ne ~rioD
autre qu'~n retour sans remords :i la grande tradi

dif:

651
classique : Puvis-Delacroix-Rubens-Le Vinci-TintoretMichel Ange. Le peintre ne regardera plus de trop près
cette partie du spectacle du Monde au décalque de
laquelle s'acharnent la majorité des artistes actuels ; il
réapprendra les règles classiques : l'anatomie, la perspective, la composition ; il adoptera en d'autres termes les
lois de la com·ention picturale qui a produit les plus
belles œuvres et y soumettra à nom·eau la Xature.
Il n'y a dans cet exposé, pour qui juge superfi.:ielle~ent,
rien qui puisse choquer tout artiste sincèrement épris
de réno\'ation artistique et cependant il n'est pas une
partie de cette exhortation qui ne puisse à mon a,·is
mieux égarer ceux-là m~mes qu'elle se propose de

diriger.
Quand i\f. E. Bernard nous indique les Musées comme
référence, il a infiniment raison, et il ne fait là qu 'adopter la seconde partie de la formule cézannienne : &lt;c j'ai
voulu faire de l'impressionnisme quelque chose de solide
et de durable comme l'art des .Musées». Mais quand il
nous désigne les œuvres et les procédés de la Renaisance comme bons à recommencer, il se trompe. Les
moyens dont usèrent les peintres de cette époque ne
sont eux-mêmes autre chose que des résultats dont la
source est dans une certaine activité de la sensibilité.
Nous en réserver l'emploi revient à nous convit:r à construire a\'ec du déjà construit. On n'édifie pas une maison
avec une autre maison, encore moins a,·ec des ruines,
si augustes soient-elles : on cherche une carrière d'où
eitraire une pierre humide et vivante. Si le gis1:ment
ancien est épuisé, on en découvre un nouvt:tau. Cbanne
at le découvreur hardi d'une ,·eine inexplorée dans le

�,

652

LA NOU\"EI.LP. REYUE FRA~ÇAI.

domaine de la spéculation picturale : il travaille avec
des matériaux vierges : rien d'étonnant à ce que le plan
de l'édifice dont il pose les premières pierres ne ressemble
ni de couleur ni de proportions à ceux qui furent construits en d'autres temps et d'autres lieux.

• ••
Dans une de ces petites expositions à tendance presque
uniquement impressionniste qu'organise la librairit
Crès, on pouvait voir, dernièrement, deux œu,·res de
Cézanne. Ue souligne le fait à titre d'exemple de ce que
je constate plus haut : le pt.:Între essentiellement an~
impressionniste patronant des manifestations dont il
cùt réprouvé l'esprit.) L'une de ces œuvrt·s, datant de
ses débuts, représentait une tète de femme très empat«,
traitée fougueusement à coups de couteau à palette. ~
manque d'expérience &lt;lu peintre s'j: dissimule (se_!~
l'habitude à laquelle nul de nous n échappa) dem~
une truculence de facture, un énervement de la malll,
aboutissant à une « cuisine » violente simulant la fortt
et la décision absentes. L'autre toile, de beaucoup postérieure, était le portrait de Joachim Gasquet : on pent
\'affirmer ressemblant, encore que non terminé. Cézanne.
i cette époque, possède son métier à fond; les ,aleurs,
transposrcs dans ce registre ardoisé si longtemps par lui
adopté, sont d'une finesse, &lt;l'une rareté indépassab_Jes. J;e
noir nourri et profond du ,eston est &lt;l'une sonorité plO"
digieuse. Le peintre le plus féru de lui-même ne peut
que s'enthousiasmer et se désespérer &lt;levant cette ~
,·eille de force aérienne. Ici plus d'épaisseur: une ma

LENSEIG?Œ~IEXT DE ŒZAl\.'XE

653
u~i~ue, digne des plus grands maîtres, obten.ue avec le
mm1mum de pâte. La légèreté d'une aquarelle chinoise
la pro~ondeur d'un épais Rembrandt. !\ul discours n'eû;
pu, ~,ie.ux q~e la présentation de ces deux toiles, nous
servir d enseignement. Entre l'œuvre du début, lourde
et_ terrestre, et celle de la maturité, rayonnante et sublim,sée, c_hemin parcouru par cette sensible intelligence
se de~10a1t avec netteté. Il est inconcevable que les
organisateurs~~ cette exposition, et certains des exposan~ n~ême n aient pas mieux vu que Cézanne incarne
la nctom de l'esprit sur la malitrt.
Pour qui l'essentiel du devoir artistique aC\:ompli par
Cézanne s'affirme tel, il ne lui reste qu'à parcourir selon
son endurance physique personnelle, les étapes d~ dangereux voyage, et, partisan ri:solu d'un art spiritualiste,
Je demander aux œuvres du Maître le secret d'une des
plus ~ra~dc_s réussites d'évasion terrestre que l'esprit
!u~am_aa_iamais r_éalisées. Par quel moyen ce peintre
rma- t-tl a dépouiller ses a.:uvres de cette couche
~humu_s, de cc;tte crasse qui entoure toute production
imparf~ite ? Cc Méditerranéen vibrant et modeste qui,
: la suite des grands maîtres français, célèbre le mariage
~ « style » italien et de la bonhomie flamande opérat-il le mirace
1 gracc
• à une passive
· obéissance aux' procécl&amp;
de Venise ou d'Amsterdam? ~on : les moyens
cmpl_oyés par Cézanne offrent avec une rigueur prot'$ive un démenti absolu à ceux des maîtres classiques.
cependant ses o.:unes, à la suite des leurs et sur lt
:'::' plan, se placent a,·ec majesté. Je vais essayer de
ontrer qu'elles sont, comme leurs aînées le fruit du
llême 1)·h
' les détert me créateur, et que la poussée qui

!e

�6

~

LA

NOU\'ELLE RE\'UP. FRANÇAISS

.

•

54
• .
.
d . de haute généralisauon.
mine est un identique t:~ir d moule traditionnel:
· tout entier u
Cézanne est som
li d'un raté selon la con. • 1 · d'être ce e
'
. 1
son l11sto1re, om
li d' homme qui rester:ut « e
ception de Zola, ou ce e I uni hrase de M. E. Bernard,
. . ·r d 1 . même» se on a P
pmmtl e m•
les rands précurseurs.
son histoire est cel~c de t~usdeu~ de Bp.ance cessèrent
Qua1_1d les abstra'.tes spdenQumrocento leur influence
d'exercer sur les pemtres u
'. qu'1ttant des veux le
· tes nouveaux,
·
1,
fécondante, t:S. art1s . Il
tournèrent leurs regards
d
s
formes
ntuc
es,
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cata ogue e
·11· toutes frémissantes es
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,·ers la r ·a it p
1
•·1 a•·aient l'habitude e
de cel es qui s ' •
formes parentes
.
s'accentua gra•
. meilt de &lt;t conversion »
d
tracer. Cc mome
·'-·l et donna naissance à e
duellcment durant deux sic~ t:s .
ang desquels il faut
nouveaux « canons », au pren11er
,
.r, d l'art pictura1
· . L'\ n:générauon e
Placer la perspecme.
. : une o,,.,tiqw· nou,.clle.
dé en partw ,1
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fut donc dcman e_
•, ondt'.:rante fut donnée à
Pour la premiè:e f01s llace rct~ ne furent plus, comme
l'illusion d'optique. :s o
l · qu'ils sont mais tels
. . 'f reprcsentt:s tes
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chez les pmmtl
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ple'tes On se con·
. . r
nt fort mcom
.
.
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•
tenta par excm
. 1 . . l'ellipse que deSSJDC
· des veruca es ,
l
d fi
liscr la é ormau~n 1 ée obliquement par rapport
toute surface ron e -~ ac 'é t pas analysl·e dans ses
l'œil, demeura réguhere, n tan.
s'arrête ·unsi à son
.
d fi
• n perspcct!Ye
' · .
détails. La é ormauo
. li ctuelle que vraiment
premier temps, elle cs\~~u; ~::~o~s fixes, codifiée, et~
sensible; elle est soum .. ' L'l b. de de s'entretenir
é auscc
1a itu
•
application est syst
1 ente des coni:ess1ons
avec l'éternel arrête I artiste sur a p

t

?1 . .

L'ENSEIGNEMENT DE C&amp;Z.A!.~E

aux sens : il ne perd pas de vue l'universel, et s'il cesse
de le voir directement, et pour ainsi dire « sur mesure ,1,
il l'évoque constamment, à travers l'accidentel des sensations ,·isucllesqu'il sait limiter. La perspecth-e italienne
peut être définie : une convention basée sur les sens:tùons de l'œil, mais dont le but ne cesse pas d'être généralisateur. Grâce à la sagesse dans l'emploi des nou\·ellt'S
formules, toute oblique con\'ergcant Yers ·un point fixe
implique l'horizontale réelle, tout ovale est relié par les
\'Oies de l'esprit au cercle initial, et tout cercle particulier,
quittant l'objet qui le supporte, comme les ondes issues
d'un caillou jeté dans l'eau, se propage sur la toile jusqu'à
envelopper l'œU\·re tout entière d'un mouvement éternel
et

fem1é.

Lorsque l'heure des sacrifices historiques eut sonné à
nouveau, les· in1pressionnistes, obéissant à l'impulsion
ancienne, achevèrent ce mouvement de conversion ébauché p.tr la Renaissance. Cela les amena à faire, si j'ose
continuer la figure, un demi-tour complet. Ils se trou\'èrent face à lart!:tlité. Sans \"OÎles, mais le dos rourné au
mur d'où naquit jadis la raison d'ètre du pdntre. Dès
lors, n'ayant plus sous les yeux le cadre architectural où
•iusque-là s'inséraient tous les travaux de l'artis:m, ils
P0USscnt jusqu'au bout l'étude des phénomènes optiques, les enregistrant sans cl,oix. FiMles à leur position
lpOstatique, ils renoncent au frein que les Renaissants
inventèrent. Le tableau entièrement libéré de la tutelle
tnurale n'offre aucune résistance aux éléments dissolvants
\Tenus du dehors. Grâce à cette entière liberté de recherche, les gais e:x_plorateurs sans souci mettent au jour,
IDélang~s à de nombreuses scorie,, des matériaux nou-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

veaux, que je suis le premier, quoi qu'en disent avCf'
malveillance certains critiques, à leur savoir gré d'avoir
découverts et utilisés. Pour dissiper un malentendu,
remercions Monet de ses rubis et de ses émeraudes,
Sisley, Jongkind et Boudin de leurs charmantes ,·e~rotcries, Berthe Morisot de ses guirlandes, Manet et P1ssaro
de leurs piliers et de leurs chapiteaux, mais sachons leur
gré surtout d'avoir restauré la peinture d'i~timité, .sa~fiée par les Italiens à la peinture décorative, et d avmr
été suffisamment logiques pour substituer à la notion
décorative de beauté, la notion d'intensité, dont Cé1.anne
tirera les conclusions les plus fécondes. (En effet, le
tableau, n'étant plus soutenu par une charpente intérieu~
se fût volatilisé, pour ainsi dire, s'il n'avait pas été rempli
par quelque chose qui lui donnât du poids. La_ ri~h~
de la matière colorée vient vivifier la surface 1ad1s anrmée par les développements ornementaux ; l'œuvre se.
ramasse, renonce aux grandes dimensions, le souci de là
qualité matérielle renaît.)
. •
C'est donc grâce à un mou,·ement pareil à celui qui
poussa les peintres du x,·• siède à demander à leurs sensations le renouvellement de leurs formules que ceuxda
x1x• renouvelèrent les leurs. Le geste eût été parfait s'il
eût coexisté, comme celui des Renaissants, avec une spéculation spirituelle. Mais loin d'être mis au service de
l'esprit, les matériaux nouveaux sont cultivés paur CUI'"
mêmes. Le travail impressionniste pur s'arrête à la
recherche, par l'impression directe, « d'après nature ~
d'une expression uniquement colorée et sans auatll
pouvoir généralisateur. S'il y a marche ascendan~ •
l'acuité sensible, et du pouvoir analytique, deputS

L'ENSEJGNE~IF.NT DE CEZANNE

6) 7

Renaissance, il y a régression de la faculté d'organisation.

Par exemple, les éléments du tableau qui, chez les primitifs, étaient suptrposls, se trouvent, chez les renaissante;,
ag~nc:s, ~om-posrs; mais chez les impressionnistes les
vo11:1 - irréparablement, croirait-on- confo11d11s. A,·ant

de montrer comment l'ordre s'établira, situons une fois
pour.toutes la figure de l'impressionnisme pur: L'impression personnelle du peintre sur un ensemble d'apparen~es, succède à la description didactique des Renaissants
laquelle succédait à fim:entaire imptrsonntl tl 111oralisaltt1;
des Primitifs.
On le \'Oit, l'homme peu à peu s'avance dans un
domaine qui appartenait au début à la religion et à la
morale.
De serviteur, le peintre devient prooressivement
•
0
mame, et se dresse à lui-même son propre autel; il :;e
~et au _premier plan de son œuvre qui, dès lors, vit
dune ,·1e propre limitée comme une vie animale - et
n:est plus qu'un document psychologique. Un tel rapctISSCment de l'idéal artistique eût nécessairement abouti
à un violent mou\'ement de réaction académique semblab~e à cclu! que yrécon~se M. E. Bernard si n'eussent pas
surgi les trois artistes qu1 devaient, en dotant d'une âme
la paresseuse nymphe impressionniste, transformer du
~~me coup son ,·isage 1,;t lui donner les proportions
dune nou,·elle déesse.
V.·
·
. 01c1 done, brassant les matériaux
neufs et tenant en
mam la règle et le compas, sans lesquels nulle œuvrc
ne .s··1~
· premiers constructeurs : Renoir, le
c t:ve, 1es trois
~~tre maçon, joyeux, logique et sain ; Seurat, le théoncien précis, le délicat et subtil ornemaniste, le tourneur de pures colonnes ; enfin, découvrant un lien à ·

�.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chaque chose et lui donnant son sens véritable, Cézanne,
le grand architecte, le maître de l'œuvre, possédant les
secrets de la matière et traçant, sur le modèle de l'univers, le plan du temple nouveau.
Pour réaliser sa tâche, et introduire dans une atmosphère morale et architecturale la peinture « au jour le
jour&gt;&gt; des braconniers impressionnistes, Cézanne comprit qu'il né suffisait pas « d'user culinairement du
monde », comme dit Emerson, mais qu'il fallait en avoir
une perception humaine et universelle. Au lieu de
s'ébrouer follement en des prairies trop fleuries et de
laisser son regard s'amuser au gré des arabesques passagères, il admit implicitement qu'il lui fallait adopter
. « une rectitude de position telle que les pôles de l'œil
coïncidassent avec l'axe du monde &gt;&gt;. En cette attitude,
l'artiste peut enYisager les phénomènes ; il le doit,
même puisqu'i~s deviennent pour lui le langage symbolique des grandes lois cosmiques. Découverte magnifique,
invention du seul génie ! Où Gauguin tente, avec une
intelligence de littérateur plus que de peintre de réaliser
cette même orientation de l'esprit synthétique en s'évadant entièrement de l'impressionnisme, c'est-à-dire en
soulevant un problème hors de l'actualité, Cézanne, avec la
sagesse du juste, assume entièrement la question posée
et trouve la seule réponse pertinente. Les impressionnistes, dédaignant le ciel, n'interrogèrent que la terre.
Il ne va pas déserter la région que défrichent gauchement
ses condisciples ; il conservera au contraire leur attitude
courbée. Au lieu de se redresser orgueilleusement,
comme son faux disciple Gauguin vers les cieux trop
connus des enlumineurs, il cherchera sur la terre un reflet·

L'ENSEIGNEMENT DE CÉZANNE

659

de ce ciel qui la domine. Les mouvements des ombres
et des lumières terrestres cachent l'immobilité d'une loi
supérieure. Il s'agit de trouver et de transcrire la minute
suprême où les deux faces de la réalité se superposent et
fusionnent parfaitement.
~ézanne continue donc à scruter la nature ; il met
au Jour les mêmes matériaux que ses prédécesseurs
~nais, au lieu de se reposer après ce travail préparatoire:
il soumet ces matériaux à la pression de ses commentaires, et tire les conclusions nécessaires. Le résultat
matériel de cette opération de l'esprit est celui-ci : La
:n5te et bouillonnante ondulation qui, dans les œuvres
impressionnistes, se répète ?ans fin - n'ayant à céder la
place à rien d'autre - s'arrête et se solidifie dans celles
de Cézanne. La ligne serpentine disparaît, qui refléchis~ai; l'indécisi?n des autres peintres, pour laisser ici place
a l angle dro1t, symbole de l'équilibre entre la matière:
~orizontale, et l'esprit : ve11ical. La géométrie, qui préside à toute création, apparaît, et il n'est pas jusqu'à la
t?uche désordonnée du début qui ne prenne forme. De
virgule, elle devient trait : la main même commande à
la matière.
.
Fidèle encore à l'impulsion reçue, Cézanne ne va pas,
comme Gauguin, dont l'esprit est décidément-la néo-ation
d .
b
u sien, larmoyer sur l'absence de murs à décorer ou
~indre. des ?écorations sans emploi : Il hérite du ~oût
1
mpress1on111ste pour la petite dimension ; il étudie les
moyens de remplacer sans appauvrissement, la quantité
le~s de l'Italie, par la qualité, sens par excellence fran~
çais, dont Foucquet, notre plus haute référence nationale, fut le parfait ouvrier. Il réapprend, pour notre salut; •

�660

L°ENSEJG'SEMD;T DE CÉZ.\SSE

LA !\OU\'ELLE RE\'UE

qu'en art comme ailleurs toute riche~seest intérieure. On
ne saurait trop insister sur cette dtlivrance par Cézanne
de la peinture française depuis qu~tre siècles _ligo~tée
comme Angélique sur le rocher théatral du Sublime lta•
lien. Ce héros pacifique osa ce simple geste, qu'lngres,
trop ébloui par le côté " décorateur » de_ Raphaël, ne fit
qu'à moitié: li referma la porte séculaire donnant s~
des contrées trop magnifiques et du même coup, ouvnt
une nouvelle fenêtre sur l'infini. li reconduisit, avec des
politesses dont on suit le reflet d~ns ses prem~ère_s compositions mouvementées, la classique déesse italienne_ à
sa frontière. Mais, ce faisant, il rencontra en chemin
une fée nouvelle, semblable à celles qui, dans les contcS,
revêtent, pour éprouver le ~œur du passant,_ la robe la
plus humble. Il fut le premier à donner audience avec
une entière générosité, avec un modeste abandon, ~ la
fée &lt;&lt; sensation ,,. Les impressionnistes, certes, l'ava1cnt
déjà accueillie, mais n'avaient pas eu la patien~e d'écouter son discours jusqu'au bout. El_le ne leur, laissa ~ntre
les mains, pour prix de leurs gentillesses, qu une po1gnie
de perles. Elle donna davantage à Renoir, à Seurat et à
Cézanne. Ce dernier eut comme récompense de son
humilité le pouvoir de lire à travers les objets. L'univers
pour lui n'eut plus de limites m:nér!el~es. Les _Phénomènes devinrent transparents, et la1sserent voir leua
sources. Le dessus et le dessous des objets lui apparurent
simultanément. C'est pourquoi le geste maniaque_ de
planter son che,·alet en plein air n'a plus chez lw le
ridic~le qu'il revêt chez. tant de col_lecti~n~~urs
« points-de-vue ». Les ob1ets, pour qui es~ 10'.ué
plus élémentaires mystères du monde, ne s arrctent JIil'

!

661

à leurs seules racines. Dès lors, il n'y a plus aucune
bassesse à les étudier, puisqu'on en saisit aussitôt les
prolongements. La sempiternelle formule: « Imiter la
nature 1&gt; pren~ ici un sens supérieur à celui qu'entend le
morne paysagiste. Celui-ci imite ks pm.l11its de la nature
alors qu'il en faut in_1iter les lois. Quiconque possède:
par ~ulture ou par intuition, l'idée que cc le monde
·physique est purement symbolique du monde spirituel » 1 , le sens de la gravitation universelle de
l'équil!bre, et de la ressemblance du petit et du gra~d, a
~e droit de re~arder autour &lt;le lui : il 11e copiera qu'en
rntffllant. Cczanne, comme Rimbaud, son frère en
esprit, nous enjoint de « regarder la nature,,, mais, donnant un sens pur à cette rengaine du public, ajoute :
• ~r l'on ne voit que soi ». Tous les accidents que son
œd contourne et &lt;lt!limite lui disent la même chose
qu'au poète: ils sont le reflet de son rêœ intérieur. Ils
sont de ce rêve la justification, les supports et le nou,·eau visage.
, Ainsi, pour prendre exemple sur la matière mème de
1œuvre ct'.:zannienne, le grand peintre, pour parachever
la desti~ution de l'idéal italien, remplace la perspective
~ém1quc par une perspective en quelque sorte affecbve. Négligeant la mesure métrique des choses il donne
Acelles-ci leur dimension spirituelle. li constr~it sur le
plan. plastique ce que Rimbaud construisit sur le plan
poéuque : une hiérarchie nouvelle, un système de pré~e~ces qui a l'émotion pour base et la métaphore pour
élucule. Il donne à chaque objet la place et la grandeur
l. Swedenborg.

�~62

LA NOUVELLE RE\.UE FRA~ÇA158

,que sa vertu expressive lui assigne, plutôt que celle qui
résulte de l'éloignement, et que l'absurde travail des académies fixe impitoyablement. (On connaît ce dignement d'œil mensuratcur devant le bras étendu armé
d'un crayon en guise de jauge.)
Cézanne n'a pas à fermer i demi, comme à l'Ecole,
des yeux myopes de bjdeur de pochades, mais à tes·
ounir tout grands, car il ouvre en même ti!mps les
portes de son esprit. On comprend facilement que les
amateurs de ~rspective linéaire, ou projection immobile
du spectacle sur notre rétine, ne \'Oient que chaos dans
ses tableaux de b.dernière époque, qui s'organisentscloo
l'importance !!motive de chaque partie. Un paysage de
Cézanne n'a ni ligne d'horizon., ni point de fuite unique ;
il ne sied pas de se promener dans ce monde peint avec
l'~\me d'un aqx;nteur, mais avec un sentiment pôétique
frais, et le dédain dc.:s conventions usées. (t; château
blanc, qui, certes, existe exactement, pour les pieds du
touriste, au bout de l'allée du parc, se place réellet1ltfft,
pour moi qui le vois à tra,·ers les branches des premiers
arbres de l'allée, a1i premier plau du spectacle. De même
que mes doigts, à travers lesquels je regarde un visage,
n'existent plus pour le regard de mon esprit, Je même
ces feuilles ( qui pourraient me cacher les détails archi·
tectoniques) et cette distance ( qui m'induirait en
erreur sur les proportions du château) s'hanouisi;ent
sa.ns laisser de trace dans mon œil. Si j'ai suivi et
scrupuleusement le mécanisme de ma vision synchronique, j'obtiens sur mon tableau l'image, non des objetS
inanimés, mais d'objets que le contact des sens épris
illumine et doue de vie humaine - c'est-à-dire céleste.

noœ

L'ENSEIGXE~IE'"T
DE w:Z.-\XSE
_.,__
.,

C est cette fusion ordonnée .
~
. .
des formes, ce chevaucl1e
' ,dntell1g1ble et plastique
ment es pla
.
en1acemcnt amoureu . d
b'
.
ns v1,·ants, cet

.
x es o Jets qu
mais vh·re les uns
l
I ne peuvent désord.,__
sans es autres e
,
c:\.Ouper du pinceau sé
t. qu on ne peut
ce conglomérat sensibl parer ~1ns les faire mourir, c'est
ses tableaux do11t 1·1 . e que éza.nne reconstitue dans
'
importe pe
•·1
compotier rempli de
u qu J s représentent un
pommes un pa)·s:i d'-1 .
1curs, ou une fieure L'0 b' '
. ge " ou d'ailb
•
J•t maténef · ·
pus
1
'
, ici, ne compte
! ou, plutôt il n'y
c'est fémotùm née de l a p u~ qu un seul objet en vue ;
a smsatwn Qu d C.
• sur le motif» , 1·1 savait
. . b'.
ezanne,. allait
ien _ an
• adopté » tel bouquet d' b
e:1core qu il c,h
tout spirituel . Ja ,·b :ir r~s -. que ce motif serait
P b.
·
" 1 ration mtén cure, au contact de
• 0 Jet- prétexte.

Il me parait
• nécessaire d
,
lisme que j'aperçois entre
at~rder sur ce paralléet le plus émouvant d
. p us oquent des peintres
es pactes et d défi ·
pour toutes ce que j' . dé'.
,
e
mir une fois
tique.
ai Ja nommé 1a métaphore plas-

1/ i;1

A qui reçoit
· une émotion r f◄ d
pure et simple du fait ne suffi; o on e, la constatition
tente pas de décrire l'objet d'
Le poète ne se conmais il le prend et le
. ' en onner le contour exact
celui où il baigne pdr?Je~te dans un monde différent
or ma1rement Il 1
pu un autre ob·et mie
.
c rempbce ainsi
iblouir. La lun/ ~
u~ que le premier capable de nous

rs.

H.:re proJetée en la c
·
·
onscience du lecteur
b. .
o Jet mattendu donne
ltn'
motion u po't c·
. riment semblable à celui : e .. t'zanne, mû par un
gine une opération identique
an1m: ce dernier, ima. connait un monde mer~
mr

l'

d;

r- apparition
d · d
r~
.
sou ame e cet
""fUl\-alent de l'e'
. d

\~1

�LA -SOt:\"ELLE RE\'CE FRAN

veillcux, où toutes les figures sont dans des rap
toujours harmonieux ; elles baignent dans une aunos..
phère idéale, d'un pur cristal ; nul phénomène de
rêfraction, nulle poussière, nulle ,·égétation parasitaire
ne viennent altérer ces rapports éternellement justes
C'est le domaine de la géométrie, domaine des dieux,
qu'il est interdit au peintre, serviteur de la terre, de parcourir, mais auquel il lui est enjoint de faire allusion.
Pour qui est capable de S:élever à ces hauteurs, tout
objet ou tout ensemble d'objets suggère, à travers la profusion des détlils, la pure forme essentielle, gC:ométriquc. La ronde des apparences en perpétuel changement
et s'effaçant pour ainsi dire elles-mêmes du cornmencoment à la fin de la journée semble à certains momenlt
s'approcher d'une figure parfaite. C'est alors qu'on
des choses qu'elles sont le plus belles. Pour Cézan~
familier de l'absolu, il n'est point de moment où celle
beauté ne puisse se ré,·éler en son imagination, ·com
clic apparut jadis à Paolo Ucello et au Gréco. Dès 100,
pour lui, exprimer un objet revient ,t affirmer le ra
qu'il soutient à n'importe quel moment de son évolttion terrestre avec telle figure transcendantale : sphèle.
cône, cylindre, ou a,·ec une figure complexe résul
de leurs combinaisons. Et c'est la sensation qui est
truchement de cette transfiguration. Cézanne, CO
rant l'objet, cause de sa sensation, à son équivalent
un monde supérieur, use d'une mt::taphorc plastique.
crée un nouvel objet, dont les racines plongent au
profond et au plus mystérieux de la conscience humai
A la :.uite de Grünevald et du Gréco, il est un des
peintres auxquels on puisse appliquer la formule«

f1ENSEIGNE~Œ'.ST DE CÉzA,...,...E
~~

66·

te:

:v:vec son ~me ». C'est bien là la plus périlleuse
que puisse assumer un artiste. Un tel idéal .
.
~ue, pour
ne
pas
atteindre
à
un
m
,
.
.
imph.
.
) st1c1sme extrav:102
une digesuon préalable à titre d' "d
-o-nt,
géométrie et, dans l'œ~vre mêm/~~ ot~, de toute la
ce support invincible C
. h ' omm-présence de
· c qu1, c ez les esp ·
·
ment .scientifiques aboutit à la sécI1eresse proYoqu
nts uniquecontraue,
.'
·
U chez cette âme tendre, Ie maximum
d' . e au
saon.
ne
grande
partie
d
.
.J Cé
u fOuvo1r émotif desexprcs.,
11e zanne provient ainsi de
1
tc1.es
4e ca~.h:r, montre StS moyens~e que e peintre, :m lieu
.
la Ja1 déJa mdiqué , - trop rapidement
à mori ré
ge~èse de cette orientation nouvelle de l'e . ~ . en Da ·d sprn pictural
dont Je distinguais les prém1ces
airseur dont le règne est 10· d'*
v1 , cet autre prl.
m c:cre term· é c
.
en évidence de la méthod d
.
m . ette mise
l'auteur des Sabines as ed' u pemtre est encore, chez
.
, sez 1scrète Dan
.1
. ·
s ses toi es les
plus didactiques' Ja démonstrauon
est to ·
b
par le sujet qui la motive Ch Cé
u1ours a sorbée
.
· ez zanne la pe ·é
ment picturale est de
.
ns e pure•
moms en moin
anecdote
Au
r.ur
et
.
s
camouflée
par
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•
i,
a mesure qu'il ssèd 1
de son art, ceux-ci tend
.
c po
e es élémentc;
La
.
ent a reniermer toute l'ém .
gratuité de ses sujets favoris . b .
ouon.
moncs est indéniable L
. daigne.uses et naturesctntrc d
. e geste e Ia femme
.
u tableau des Sabines étend les bras 1 . qui lau
lllent est autant un
ionzonta e1&gt;.a::
mouvement de supp11-cat1on
.
i,uurmation d'
que
1
iab)
un ange constructif. Dans le
eau des Baigneuses de la collection Pell enn,
. augrand
con-

!~

L.J,l!rnnihe 'l'isil, au Louin. Voir

-

septembre

1

919

,

la Nouwll, Rtt·tu Fm 11rais,

41

�667

666

LbSl!IGNEME!-.ï DE CÉZANNE

traire les nudités ne sont strictement, ainsi que les
tronc; d'arbres du second plan, que la limite de pyramides idéales. C'est la seule impondérable force intérieure de l'artiste, le rayonnement de son âme de peintre
qui nimbe ces corps - désintéressés de toute aventure
autre que plastique - d'un halo de gdce et d'humanité.
La prédominance de la volonté spéculatiYe sur le respect
de la vérité naturelle ou historique s'affirme chez
Cézanne jusque dans la composition. Chez David, la
solidité de l'édifice constructif est due à la seule sôreœ
du goût et à l'application de deux ou trois règles ~impies. Chez Cézanne, ja peux affirmer - encore que 1e ne
pousse pas l'impertinence jusqu'à prétendre, comme certains faux-savants, avoir déchiffré toute l'énigme cézan.
nicnne - je peux affirmer que la construction est, l
partir de 188 5, le résultat d'une corn binaison méthodique, mathématique, scientifique _de fo~es élémentaires, choisies comme types ou len-mouv et dont la
répercussion systématique, au lieu d'~tre soigneusement
motivée par des objets d'apparence 111nocentc, transparait, s·a\·oue, s'affirme avec éloquence. Qu'on regarde
avec quelque attention ses tableaux à pa:ti~ de l~é~ue
où il peignit ce curieux Mardi gras aussi smguher datpcct qu'une écriture chiffrée et dont toutes les formes se
font les unes aux autres de mystérieuses allusions. Cer-taines natures-mortes sont le résultat d'un système d'analogies de formes, de . rappels et de répétitions =, Jlll"
exemple de la courbe d'une assiette et de l'an~lc du~
table dans les plis à sous-entendus d'une s~r:'1c~te, ~
tortillée arbitrairement, là étirée, et d'une rig1d1té m~
semblable. On retrouve sur toute l'üendue de ces toild

- si l'on veut se donner la peine de chercher - les
~~mes repères qui, comme des rimes plastiques, les
~on~e.nt. Le tableau d~vie1~t ~insi un men·eilleuxchamp
dexpenences. La poésie qui sen d1:gage provient, autant
que de la couleur, et plus que du sujet, de ce qu'il
demeure le témoin et l'arbitre d'un jeu aussi cérébral
~ue s~nsible. J'entends ricaner quelques leaders imprcsSl0nmstes : &lt;&lt; Jeu de puzzle. » Mais oui, certainement :
J~u d'autant plus enivrant qu'on ne sait jamais quand
il ces~ d'~tre u~ dh·ertissement pour devenir un grave
~e~.cicc ; J~u, q~ permet la seule fantaisie licite et qui,
~ lame de I artiste est puissante et noble, reflétera toucette é~otion de nature qui n'aura jamais cessé de
lan1mer secrètement. Car le travail de Cézanne ne cesse
pas d'être un effort d'introspection. Grâce à ses découvertes admirables, les féeries indécises qui naissent en
notre conscience au choc d'une émotion trouvent le
chemin de leur extériorisation avant leur rapide évaP,O-

!eu.

J?U~s

ration.
Pour résumer la méthode de Cézanne, on doit la divi-

ser en deux temps. D'abord le peintre, au contact d'un
spectacle, éprouve une émotion d'ordre esswtiellemmt

Plastiq11e : il démêle sous les apparences l'existence d'un
ordre caché qui suscite en sa conscience une construction
giométrique adéquate. La sensation remplace Tinspirati,m
au sens classique et demeure investie des mêmes pou:irs.. Le premie~ travail, direct, spontané, consiste à
I' u_rnr de maténaux colorés, renfermant l'essentiel de
0
bJet envisagé, le fugace édifice de la sensation. Le
second travail qui a lieu à tête reposée consiste à soulllCttre à un rythme mécanique reflet du rythme

�LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

668
é d l'analyse précédente.
.
l
l s éléments n s e
•
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fidélité qu'eut Cézanne a cette
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en une trombe cohérente et g e.Jaissant émerger d'eux·
mélangent en ne
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l' le de l'harmonie
. .
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..
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classique ? es mo
d naoce profondeur, atmosparesseux : cadence, or. ~n
' s Le rythme ne prophère coloris, perdent ic1 tout sen .dué et majestueux
vient , plus d' un échelonnement gra e dans les ta bleaUl
des arbres et des_&lt;&lt; ~abrique:;b~~:i:au mouvement du
du Poussin mats il est se
.
L'ordonnance
,
l l'ordre cosmique.
chaos s'organisan~ se_ on.
b' ets selon l'imPortanCC
n'est plus cette d1stnbut1on ~es o_ l
ble (semblable à
.
d
e convenuon immua
) ais
que lm accor e un
.
1 civilité honnête ' m
celle qui englobe l_es lois de 1:tique sur des différences
une spéculation stncteme?t p
rofondeur ne rappelle
de dimensions tout abstraite~. La p
ftatte plus notre
plus nos souvenirs de touristes et ne
gm\t des promenades.

L'ENSEIGNEMENT DE CÉZANNE

L'idée de Cézanne, que tout doit se passer sur la surface de la toile, l'entraîna à faire chavirer sur un seul
plan vertical les formes qui, dans la nature, s'échelonnent horizontalement, partant de notre œil pour
rejoindre l'horizon. L'espace, ici, n'est pas matériel; il
exclut l'idée de distance, de vide et de mensuration. La
troisième dimension, ou profondeur métrique, est supprimée pour laisser place à une dimension toute métaphorique, elle aussi, et qui nous offre une évocation
illimitée. Quelques peintres, à ce propos, parlèrent de
quatrième dimension, sans se douter du danger qu'ils
faisaient ainsi courir au langage pictural nouveau. Il ne
peut réellement être question d'employer ici un vocable
appartenant à la science purement intellectuelle des
mathématiques, pas plus que de se contenter des
deux dimensions de la peinture plate, ornementale.
Cette dimension qui n'est ni la seconde, ni la troisième, pourquoi ne pas l'appeler tout simplement
la profondeur picturale ? Quant à l'atmosphère elle
perd ici son sens de chose neutre et respirable, mais
elle se dégage, impondérable, des subtils prolongements
des objets, de leur façon de se continuer sur la toile et
de se conjuguer. Elle résulte du jeri délicat que le peintre
introduit entre les rouages de cette machine vivante,
douée d'un corps et d'un esprit, qu'est le tableau véritable. Enfin la couleur, qui jadis se répandait à l'intérieur de formes fermées et les revêtait du ton local,
s'écoule par la blessure de ces formes, ouvertes du fait
de leurs compénétrations, et, dès lors, n'exprime plus
le ton sui generis, mais l'indique à peine, sur la partie
résistante qu'abandonne l'objet à l'analyse matérielle.

�670

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

L•ENSEIG)l."E.\IENT DI:: CÉZAN:-.E

Les paysages de la dernière époque sont revêtus d'un,
chromatisme extrêmement réduit, dont la richesse ne
provient que des modulations de la couleur sur l'échelle
des valeurs qui vont du noir au blanc. Cette couleur,
choisie avec parcimonie, aussi abstraite que les formes
qu'elle recouvre, est moins représentative qu'évocatrice.
Elle est constituée habituellement par un violet ( mélange
de laque et de bleu de prusse), un jaune (ocre jaune} et
un •;ert (véronl:se). On pourrait, jouant sur les molS,
parler de tons « universels » ou « passe-partout ». Au
lieu d'être des tons analytiques, comme au début de ses
recherches, ce sont des tons récapitulatifs.
Est-il besoin de souligner à nouveau le caractère profondément, radicalement insurrectionnel des procédés de
Cézanne, complètement exclusifs de ceux employés par
les peintres dits « classiques » ? Je terminerai cette étude
en proposant seulement de rayer de la liste des v~bles
pompeux dont on importune sa mémoire, celw de
u Beau té ». 11 n'y a plus rien ici de Joco11Je ni de Vénus;
ni sourire engageant, ni représentation de membres
bien amenuisés, mais un équivalent imagl du mysœt'C
sacré que dégagent les gestes d'un corps vi,·an\ Il Y1
une i11te11sitt plastique et suggestive. C'est cette p~ssatd
à demi avouée, cette secrète fermentation de la forme
repliée et prête à bondir. et saturée de géométrie
tons solaires ; c'est le profond bouillonnement de mille
virtualités expressives qui rendent désormais in~u~5111t
et banal un mot qui a plus rarement au1ourd hui que
n'importe quand signifié quelque chose.

Cf..•

•••
Pour ceux des peintres qui comme moi ont tout .
aéer, n~ s'ét~nt jusq~'ici bornés qu'à soulever de timid~
hypothcses, Je souh~tte que le redoutable problème posé
par Cézanne a~para1sse le plus possible débarrassé des
b.rumes d?nt 1entour~nt tant de littérateurs plus souaeux - c est leur droit et peut-être leur devoir - d 'aligner des phrases ornementales que de dégager le sens de
cette espèc~ d'ultimatum que pose aux seuls peintres ce
~nd ~én'.e. Il est impossible de se dérober à cette
IDJon~uon imposante, impossible de ne pas collaborer à
~e immense entreprise qui, d'ailleurs: n'est pas celle
dun seul homme, mais de tous ceux qui, à la suite d'In~s e_t de Courbet, cherchèrent par l.t culture de leurs
nsat1ons des moyens nou,·ea_!.lx, et, souci plus important, de_nouveaux 11wtifs. L'impressionnisme, souvent si
:~c1ellementanalysé, ne doit plus, après l'usage qu'en
. zanne, _nous apparaître comme une simple tentallve de nettoiement de la palette, ainsi qu'un journaliste
Cltraordinairement ému de mes propos sur Renoir l'écrit
~~e. De l'avis même de Renoir ' la palette n'a
Jamais _pr~duit
· si· peu de chefs-d'œuvre que depuis qu'elle
fut
fim S0i-~1s.1 n~ nettoyée. Le sens fatal et profond de
. press1onrnsme dépasse les prédictions des impressionlDStes du dc'·but ·. i·1 imp
· Jtque, non un rajeunissement de
la
pa!eue - ce qui ne v·eut nen
· d'ire - , ma1sun
·
aisse
rajeumem des esprits. Ne compromettons pas, par des
1• Réponse

;\ I'cnquctc
• dc 1a Rtt•ue du t 5 stptcmbre 1915.

�672
bavardages en marge de la peinture, le succès de cetœ
insurrection salutaire ; nous donnerions ainsi à M. F..
Bernard l'occasion de nous diminuer. Avouons qu'"d
n'est rien, dans tout ce que l'on tenta durant ces vingt
dernières années, qui ne trouve dans Cézanne son point
de départ et encore, parfois, sa solution anticipée. Cen
qui parmi nous eurent le sens créateur le plus étendà
ne firent que souligner les intentions les plus secrètes da
Maître, et donner plus de liberté à ses gestes dont d'ex·
cessives pudeurs restreignirent souvent le jeu. Le droit
du peintre à disposer librement des objets pour recomtituer et rendre sensibles à autrui les arclnttct11res 111t7flMIS
11/es de sa seusatitm est affirmé avec violence par tous cC\11
qu'anime un esprit noU\·eau. li est possible que les'
résultats jusqu'ici obtenus par les méthodes récentesci
travail ne vaillent pas ceux dus aux méthodes anciennes.
Mais - encore que le nouvel art n'en soit qu'à sesdébolS
- les jeunes peintres, en répondant de leur mieux l
la question posée par Cézanne ont rempli leur devoir. &lt;l!lt
ceux qui les blâment cessent donc de répondre iobsslblement à de séculaires questions qrti rie se posmt pl,uf/t
trouvent, s'ils le peuvent, à la dernière posée une sol11tion plus juste que celle des cubistes - ou encore, s'ils
s'en sentent la force, et si une telle entreprise est pat"
sible, qu'ils soulèvent une nouvelle inquiétude. Jusque":
là j'affirme qu'il n'est pas d'idéal artistique capable
d'exciter davantage les facultés les plus poétiques et les
plus généreuses de l'esprit humain.

ODE

Qui 111e le dit, qu'en ce moment
Da11s ln plei11e épaisseur du monde
Tourne, se creuse, tourne et 111anq11~
Un ro11d att loin d'espace 11wrl?
011 comme si le t'tnt /rot11.·ait
Au ct11tre d'unecapitale
Unt grand'plna bim 0111.·erte :
Personne, que le wnl rnbtil.
Une sorte de carrefour
Vous appelle à la fin des mes
Ji.fais to11s les hommes s'en dét;urnmt
Par des chemins qtt'ils ont appris.
Qui 1.ie11t de le dire, s,Jt1daill,
En difit des lampes tranquillrs,
Tandis que les oreilles tintmt
Et que le sang fait un recul?

�LA XOU\'HLE RE\'UE FRAN

• •*
JI ja 11drail st ln.u d'ici,
Partir _ 11011 pas ai•tc les membres,
Peut-étre, 11; /a chair assise ,lï:ec autre cbose de moi.

Il faudrait arrÎ'l.'tr au bord
De ce /iw que le pas dl/este,
Puis bra..'t111mt, d'1111 coup de force,
Passer, passer au nom de tous.
N'est-a pas le dtt'IJir premier,
Coudre cette nffreuse blesrnn·,
Rlparer /.: mo11dt, /ti-111!111e?
J..e resle se fait à loisir.

A-fais tout pese d'1111 poids si las,
Et l'mtreprise est si lointaine
Que c'est beaucoup, déjà, pour l'time
Que d'y penser plus d'1111 i11slant.

VIE DE GUILLAUME
A POL -LIN AIRE

André Gide, Jacques Rivière, qu'est-ce que ces pages
sans lien, qui ne relèvent d'aucun genre, d'aucune
méthode et qui ne pourront s:itisfaire personne, ni moimême ? Et pourtant vous m'avez pressé de les écrire.
Il y a bien des semaines déjà que tous ceux qui
devaient savoir ont su que le deuxième anniversaire de
la mon de Guillaume Apollinaire serait commémoré
avec une espèce d'éclat. Plusieurs, au moins qualifiés
par leur fidélité à la grande mémoire, leur tendresse,
leur dévotion paisible, ont reçu dans le même moment
comme un ordre - parti d'ot1 cela ? -et qui les qualifiait mieux encore. J'avais jeté des notes, puis tout
déchiré, renonçant quand je savais déjà le projet d'André
Rouveyre, réalisé au Mtrmrt dt Frana, le projet d'André Billy, que réalise Les Ecrils N,•111.'ta11x.
Je ne sais rien exactement des raisons vraies de mon
mioncement quand vous êtes venus me presser d'écrire,
André Gide, Jacques Rivière.
Hélas ! ce n'est pas ici l'étude atténdue, nécessaire, du
plus formidable et du plus complet tempérament de
~e. Dans l'ordre des souvenir;s, je confesse que je ne
)IQÎs tout dire si je n'ai rien oublié. Alors, à quoi bon ?

�\'JE DE GUILLAUME APOLLINAIRE

676
Mieux eût valu, je pense, le pieux exercice d'un
jeune homme nourri de son exemple et qui ne l'aurait pas connu.
Les images d'hier m'assaillent et j'écoute plusieurs des
plus belles, des plus douces. Non, pas cela... pas si t6t
cela !. .. gardons-le encore pour nous !
Et j'écris comme on écriraitagenouillé sur une tombe,
collant, pour prendre dictée, l'oreille contre la dalle
glacée.
J'ai dans un coffre que je n'ose plus ouvrir le dernier
poème écrit au front par René Dalize, le poème bouffon
et hardi de la mort militaire ; les vers en sont recopiés
de la main divine de Guillaume Apollinaire. C'est trop.
C'est pendant un entr'acte des Ballets russes, après
Parade, qu'André Billy, m'attirant à l'écart, m'apptit la
mort du capitaine René Dalize, tué à la ferme de
Cogne-le-Vent.
Un grotesque me poursuivait, gueulant : &lt;&lt; Alors,
c'est ça, l'art français ?... Alors, vous soutenez:, .;a ?...
Alors ... » L'ai-je assez injurié !. ..
Un dimanche, le 10 novembre 1918, quand l'im·
mense espoir de la paix commençait de nous rendre le
repos perdu, un télégramme m'apportait la nouvelle de
la mort de mon ami Guillaume Apollinaire.
Naguère, dans les tranchées, je m'étais abandonné,
avec beaucoup de soldats parmi les hommes les plus
simples, à la représentation pathétique de celui qui se~
le dernier mort de la guerre. Ce devait donc être toi,
mon Guillaume !
Guillaume Apollinaire, mort dans ton lit, terrassé par
la grippe espagnole dont on a dit que c'était la peste l

677

a~se qu'à la suite de la guerre, dans la pensée de ceux
qui 1~ souffrent, vient immanquablement la peste.
G~11Iaume Apollinaire, si pâle sur l'oreiller blanc
dommé par le képi neuf de lieutenant, rouge, noir et or
comme un coq français.
Guillaume livide, avec la tache rose-rouge de la
double blessure à ron front.
. Quelques-uns de ceux qui, ce dimanche-là, se retrouverent. dans le petit appartement du boulevard SaincGer~ain, glacés, serrant les mâchoires, devraient se
réunir pour évoquer, pour réveiller, pour remuer
~semble tant de riche cendre. De leurs souvenirs assooés, ~es affirmations éprouvées de ces témoins sa,haot
trop l'immensité de la perte, on pourrait peuc-être composer un h~mmage qui fût un jugement, équitable.
Nous revmmes le lendemain, le lundi II novembre
quand_ tonnaient les vieux canons des Invalides, quand
sonnaient toutes les cloches parisiennes ; celles de Saintî~omas d'Aquin où s'était marié Guillaume celles de
Saint-Merry
dont 1·1 avait
· chanté le musicien.
' Et des
ba
ndes d~sceodaient le boulevard en hurlant : « Cons~' Guillaume ! ... C~nspuez, Guillnume, conspuez ! »...
! Que nous étions près l'un de l'autre Max
J"1"-'uvame
acob
no
· · et malheurs avaient tant appro'
·
chés 1' us que )Otes
Nous pnmes
•
notre repas au premier étage d'un café
d
u
boulevard
Sa·
· Des Saint-Cyriens
.
défi!
mt- Germatn.
casqués
à la ~re~t avec des drapeaux, et en chantant. Nous fûmes
enet~e saluer ces jeunes soldats qui n'iraient pas à la
guerre,qu1 ne mourraientpasd'elleetsansdoute d'en bas
nous pr·,rent-11s pour de très joyeux drilles, à nous
'
voir,,

�6 8
LA ~CUVELLE RE\'UE !'RAN
7
• 1·
ceu
à nous entendre mêler aux leur~ de_s cns p a1sants,
"llaume
qui a1ma1t les enfants
''ût poussés Gu 1
•
1 arm~
•

!~t

chérissait en humaniste l'image parfaite de a ra::
de se:. travaux et qui n'avait pas détesté le spectac e
guerre.
Inoubliable horreur de tant de
thfose !

•••

Un samedi de l'automne de x903, nous noSusl~~/n;&lt;&gt;;;
•
au sous-sol
u
trions, sans nous connaitre,
,
d du a .,
. Saintdevenu le Caft du Dlpart, à l angle . u. q~a1
't
Michel et du boulevard. Gui_llaumc Apolhna1re a écn
dans Alcools ceci qui est ioim1table :

}..'ous nous sommes rmco11trc.J dans un caveau maudit
Ar, temps de ,zotre jt1mt.Sse
,
Fumant tous deux el mal vêtus attendaut l aube1
Epris des t11lmes paroles dont il faudra changer e S t ~
Tt~mpts tromfis pauvm Jxtits tt tu sachant pas
rire
.
La table et les deux verres de~mmzt tm
twus jeta le demier regard d Orphie
Les 'l!trres tombèrt11I se bristrml
Et nous apprîmes a rire
..
Nous partîmes alors pèlerins de la perd1t10n
l rli·
A trai•ers les rues a• travers 1es co11 trks à travers a
son ... '
1.

tr
.
d"A11dré Sal111011 le IJ juilltl 1909. (Alt,t/lf/
, . Potine lu art manage
page 84.)

DE GUILLAUMF. APOLLl}:AIRE

'
.
En ce temps-là, il n'était pas encore parfaitement
impossible de s'accouder à un piano pour réciter &lt;les vers

dans une cave enfumée. Parce que nous avions Yingt
ans, parce que nous entendions pour la première fois nos
vers se résoudre en naïve musique pour des inconnus,

bcave nous paraissait illuminée. Par la suite,

nous travaillâmes gaiement à rendre une telle attitude irrecevable. La jeunesse a besoin d'assurer une destruction
quelconque. Nous avons détruit cela. Nous avons tra\'ailléaisément à ruiner l'attitude artistique.et la vie litténire qui n'étaient plus que com·ention amollie, après
s'être soutenues longtemps assez haut mais toujours
anificiellement. Dédaigneux du conseil de mettre de la
vie dans l'art, n?us avons tenté de restituer l'an à la

vie.

Nous nous reconnûmes. Qui aborda l'autre le premier? Je crois que le charmant Arne Hammer, le filleul
de Bjerstcrn Bjornson, secrétaire de l'E11ropü.11, sut obéir
àsa mission de secourir nos timidités. Quelques semaines
plus tard, nous 'nous trouvions en face de Max Jacob et
Guillaume que nous accompagnions rencontrait &lt;&lt; le plus
ancien de ses amis l&gt;, René Dalize le marin, dans un
Qssemblcment, qui revenait de Chine et &lt;le la Martinique. La mon seule devait dissoudre le groupe.
Je ne peux rien écrire que d'une écriture brisée.
Jacques Rivière avait raison. L'anecdote peut être
Dlerveillcusement appropriée.
. Une suite d'images, divinement tristes malgré leurs
'1ves couleurs à cause &lt;le la faiblesse de nos yeux martyrisés,
Guillaume était marqué pour régner.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
680
Sa simplicité, ses façons de camarade ajoutaient à son
autorité. Mais il possédait encor&lt;; ce prestige d'avoir collaboré à la Revue Blanche, dont nous suivions l'agonie,
d'avoir publié ava~t 1900, d'être un homme du s,i_ècle
de la vie" littéraire ; cette vie littéraire que nous vouuons
assassiner comme on mange les vieillards dans certaines
îles, pour épargner aux parents la honte de la décrépi-

tude.
Nous avons conçu et exécuté certaines farces qui ont
rendu impossible une nouvelle saison des Soirées ~ la
Plume. Les grimaces de Mécislas Golberg nous étaient
un encouragement puissant. Nous aimions tant la _poésie qu'il nous devenait obligé de tourmenter plusieurs
poètes. De charmants élégiaques très bien habillé,s se
produisaient au Soleil d'Or. Après que chacun deux
avait fait valoir l'une de ses élégies, l'un de nous surgissait qui déclamait de Corbière le Fils de Lamartine et
de Graz.iella. Exercice qui troublait plus profondément
les esprits que ce Schienderhannes dont un poète gascon
&lt;lisait, à chaque audition : « C'est un geinre I » .
Ainsi Guillaume Apollinaire commença+il son
apprentissage de chef d'école.
Un soir, Fagus nous révéla que la Revue Blanche en
était à son dernier numéro. Je ne sais pas s'il faut
aujourd'hui sourire ; ce soir-là nous prîmes le deuil. _on
grand espoir s'anéantissait. Il nous avait semblé, ~t 1ustement je pense, que la Revue Blanche qui paraît si durement datée aujourd'hui, était riche d'un perpétuel pauvoir de rajeunissement. La Plume fleurait trop le 4?a1:"'
tier et l'esprit verlainien sans Verlaine. Morëas en ~a~t
fi. Nous décidons donc de fonder une revue. Apolhmure

681

VIE DE GUILLAUME APOLLlNAlRE

ne détestant pas un certain mystère nous apprit seulement qu'il entrait en correspondance avec des gens
importants. Officiers ou officiels monégasques, fonctionnaires romains, un conspirateur albanais !. Tous, et
tout simplement, des condisciples de Guillaume au collège catholique-de Monaco ou au lycée de Nice.
Enfin, un soir, Guillaume nous émerveilla - lui qui
eut pour devise : J'émerveille ! - en nous révélant qu'on
était à la veille de la réalisation. Ça se passait rue de
Seine, là où l'on a percé la rue Callot, dans une boutique de marchand de vin restaurateur aux poches gonflées des bons que nous lui signions chaque soir en paiement, jusqu'à règlement de comptes. Le bonhomme
auvergnat se nommait Ginisty. Son établissement était
l'Odéon. Mais pour une si neuve entreprise, un cadre
nouveau convenait. Nous fûmes donc fonder le Festin
d'Esope (après avoir rejeté Le Geste et Notre Route) dans
une étroite brasserie de la rue Christine.
C'est cette même brasserie qu'Apollinaire, six ou
sept ans plus tard, désira de revoir pour composer
son poème Lundi, Rue Christine, orphisme de l'assassinat :

Des piles de souco11~s des fleurs un calendrier
Pim pam pim
.J;,
Je dois fiche pres de 300 francs à ma probloque
Je préfèrerais me couper le par/aitement que d.e les lui
donner
Je partirai à 20 h. 27
Six glaces s'y dévisagent toujoMs
Je cro-is que nous allons nous embrouiller encore davantage
44

�68.2

LA NOUVELLE REVUE FRAN

La réunion de jeunes innocents, ardents et rnaltrai
très fort par la vie qu'ils aiment, devient cette élaboratiœ
du crime.
Témoin de mou mariage en l'église Saint-Merry, le
13 juillet 1909, Guillaume Apollinaire revient, en 1913'.•
à l'Eglise noire d'encens, noire de la poudre des bamcades, noire du crayon de Daumier et il chante · avec le

Musicien de Saint-Merry:
Il jouait de la flûte et la musique dirigeait ses pas
Il s'arrêta au coin de la rue Saint-Martin
Jouant l'air qu~ je chante et que j'ai inventé
Les femmes qui passaient s'arrêtaient pres de lui
Il en venait de toutes parts
Lorsque tout à coup les cloches de Saint-Merry se mirent
à sonner
Le musicien cessa de jouer et but à la fontaine
Qui se trouve au roin de la rue Simon-le-Franc
Puis Saint-Merry se tut
Je crois, et ne pense _pas avoir besoin de m'explique~,
à l'importance de ces retours justifiant toute une p~e
de l'œuvre de Guillaume Apollinaire. Mais il faut avolI
beaucoup vécu et en confidence auprès de ce grand poè!e
pour affirmer comme je fais, lais~~\tit à d'au_tres le soin
d'une glose. S'il était nécessaire Je relèverais beaucour
. pl
d'autres retours, rapports, rapprochements aussi ca •
taux.
hz
1,'examen de ce phénomène, à peu près constant c e
mon ami, ramènerait à son origine, cette faculté, ou
i:

Le 21 du mois de mai 1913 (Calligrammes).

683
œieux, cette nécessité dont il jouissait non pas de s'approprier mais de transformer à son usage l'événement
né d'autrui et auquel on l'associait, soit en actes, soit
par la parole. Ainsi s'explique que Guillaume Apollinaire ait été peut-être le premier poète en état agréable
de composer dans le bruit des conversations de ses
amis, voire d'étrangers, de ces importuns qui encombraient sa maison et qu'il s'appliquait, malicieux et
naïf, à nous peindre comme les meilleurs fils du monde,
les plus précieux hôtes, jusqu'au jour que, leur refusant
sourdement sa porte, il les écoutait carillonner, en riant
dans le creux de sa main, logé en boule parmi les coussins pareils à des ventres coupés, à de joyeux bedons
arrachés, enveloppés de gilets bariolés.
Guillaume Apollinaire, interrompu dans ce qu'avant
le Parnasse on nommait la méditation, s'emparait, au
vol, de la phrase la plus banale, la plus triviale - si
elle était incongrue ce pouvait être du bonheur pour
l' cc esprit nouveau » l - et~ sans la parer, sans trahir
la rfvélation, il repartait de ce plan, de ce dernier des
plans superposés dans un miracle d'unité, pour de
nouvelles ascensions en un c:~l libre, sans perdre de vue
la terre.

As-tu pris la piece de dix sous je l'ai prise
Ceci qui dépasse la critique littéraire devrait tenter
un psychologue, au moins un Janet ou le Daudet le
moins culbutant.

Nous apprîmes à rire. Tu le sais, Billy, qui · riais si

�684

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA

mal dans ta barbe révoquée, ta barbe de conscrit du
Cambrésis, lorsque « le baron» nous rassembla ! Nous
apprîmes à rire. Je recopie, en pensant beaucoup am
jeunes inventeurs de I 9.20, ces vers farce de Guillaume.
Personne n'en a jamais rien lu.
Mai·di,

2

octobre 1906.

A celui qui régit
La troupe Le Bargy,

Tu partiras, dit-on, vendredi pour l'Afrique;
Viens demain avec moi vider quelque barrique
D'eau de vie 011 de vin. Je t'attendrai de huit
Heures jusqu'à midi, puis d'une heure à minuit.
Aussi bien laisse donc ton maître à ses cravates,
(Eternelle douleur, Périer, vous en rêvâtes!)
Et porte-moi tout ce que tn rrfavais promis ;
Il ne faut pas manquer de parole aux amis.
Et puis dorénavant pas d'anthropophagie,
Tu ne mangeras plus d'allumette-bougie;
Chaque amphiboche et toi serez de la régie.
Dis-moi, quand tn sauras par cœur tout le Duel
Apprendras-tu les vers d'Eugène Manuel
Avec ceux de celui qu'a Don Caramuel '
Moréas compara pour dire quelque chose ?
Laissons, laissons, laissons à son rosier la rose
Et laissons à Paul Fort ses poèmes en prose.
P1wds pour le lire en route un roman de Beaubourg
.. 1 •vers

Le sculpteur catalan Manuel Ugue dit Manolo. V01c1 e. rn·
de Moréas : De Don Caramuû Manolo mil la trace. Manolo co
posait d'étranges poèmes phonétiques en son ignorance~ de. notre
langue écrite.
1.

VIE DE GUILLAUME APOLLINAIRE

685

Et pour tes nuits d'automne engage au Ltixembo11rg
Quelque tante a l'œil vif, à la mine éclatante
Puisqu'il faut, pour camper en voyage, une tente.
J'habite au Vésinet, huit boulevard Carnot.
GUILLAUME APOLLINAIRE

P. S. Apporte le tonneau ' .
Viens toujours rue de la Pépinière.
Apollinaire y était employé de banque. Je « tournais » pour l'entrepreneur-comédien Barret, un peu las
du Secrétariat de Vers et Prose, n'ayant pas les vertus
de Paul Fort.
Guillaume ne se plaignait pas. Il redoutait comme
une honte d'être plaint, ainsi qu'on voyait les meilleurs
plaindre le pauvre Charles-Louis Philippe, piqueur des
Ponts et Chaussées, inspecteur des étalages de mastroquets « dans les septièmes arrondissements », qu'il
pleuve ou grêle, et pour quel prix! - faible, malade.
Notre pauvreté se donnait des airs.
Guillaume passait pour gagner de l'argent à la Bourse.
On en riait ! Si haut ! Comme ce soir où nous fûmes
en loge au Nouveau-Cirque, avec un sou. L'ouvreuse
nous adopta en quelque ·sorte. Mais Guillaume négligea
cette sainte matrone pour faire de l'œil à l'écuyère.
Voilà des souvenirs bien médiocres, dira-t-on.
Hé quoi ! Ecrire cela, pas plus, d'Apollinaire ? C'est
- qu'on y prenne garde - que tout cela est démodé
au point d'atteindre au style.
l. Le jeu de tonneau du jardin de mes parents, à Chelles. Guillaume affichait des pretentious à mettre dans la « grenouille » à
volonté.

�686

LA NOUVELLE REVUE FRAN

C'est des fleurettes, des étincelles d'un âge dont ri~
ne reviendra plus, et tout ce qui était possible en ce
temps-là valait souvent mieux que l'horrible raison de
cet âge de fer qu'on nous a fait.
Mais beaucoup de ce qui était alors possible, c'est toi,
Guillaume, qui l'a rendu possible, par ta for_ce douce,
par je ne sais quelle grâce si sage, par ton génie.
J'en veux tenter la preuve.
*

**
Je souhaite dans ma maison
Une femme ayant sa raison,
Un chat passant parmi les livres,
Des amis en toute saison
Sans lesquels je ne peux pas vivre '
Las d'habiter le Vésinet, de manquer tant de trains,
ce qui l'obligeait à fréquenter les bars anglais de des
Esseintes, rue d'Amsterdam, Guillaume Apollinaire
s'installa rue Léonie, devenue rue Henner. Je ne revois
pas le chat, mais il y eut dans la maison un doux bruit
de robe, de mâles voix amies firent trembler les glaces
et chaque jour les livres s'ajoutaient aux livres.
Le temp's des essais était passé. Le Festin d'Esope, do~t
l'histoire seule exigerait beaucoup de place, n'occupait
plus notre mémoire et l'on oubliait même la R~
Immoraliste (deux numéros 2 ) qui avait associé GuilLe B~stiaire ou Cortège d'O,phée (Le Chat).
.
Même, le second numéro de la Rwue Immoraliste devint rum:
que numéro des Letti-es Modernes ; la concierge de notre ann
1.

2.

687
laume et ses anùs au fils de l'auteur d'En r'venant de la
revue. Détail qui nous ramènerait aux bars de la gare
Saint-Lazare, au Criterion, à la clinique du Dr R ...,
hospitalisant la R:evue Immoraliste en des locaux bénis;
au Vésinet, à Chatou; tout cela qui vaudrait une longue
chronique. Nous avions comploté d'écrire un roman
moderne sur la vie des bords de la Seine - la Vie.
chatouillarde, disait Guillaume qui, sous le prétexte
gamin d'effacer jusqu'au souvenir de Maupassant, el'.it
réalisé l'ambition naturaliste bien mieux que les naturalistes qu'il avait relativement peu pratiqués, leur préférant Paul Féval.
Chatou permit à Guillaume de connaître de bonne
heure André Derain et Vlaminck, lesquels furent un
temps les cadres et les troupes de l'Ecole de Chatou. D'une
suite de propos nocturnes naquit en Guillaume Apollinaire l'ambition d~ se dévouer à la défense de la peinture moderne. Jusqu'alors, il n'avait rien donné dans ce
genre qu'une lyrique et très lucide étude sur Picasso,
illustrée de reproductions del'Epoque bleue et de l'époque
des Saltimbanques, que publia La Plume. Cette étude n'a
pas été recueillie dans Les Peintres Cubistes. Quand, en
1910, je passai au Paris-Journal de Gérault-Richard,
Apollinaire me remplaça à l'Intransigeant. Il y fit merveille. Les poètes longtemps écartés de la presse prirent
avec lui une fière revanche et tous les peintres nommés .
au long de ses Salons et, plus tard, dans sa Vie anecd-0~~éopatbe bien pensant s'étant inquiétt!e de ces poètes, voire du
cc Conspirateur albanais » lui demandant « l'étjlge de la
e lmrrwraliste », on consentit ce sacrifice à notre hôte.

~Ill(

�688

689

LA NOUVELLE REVUE FRAN

tique du Mtrcure de Fra11ce, défilèrent rue Henner,
cette petite salle à manger encombrée de ses meu
bretons qui le faisaient rigoler, autour de cette
bourgeoise en noyer ciré sur laquelle M. Louis de
zague Frick, sanglé dans un raglan autant que dans
capote hongroise, monoclé, ganté de blanc et le tube l
main, vint poser une pomme mûre, tous les ma·
deux mois durant.
Les peintres suivirent Guillaume à Passy, rue
d'abord, et rue La Fontaine, ensuite, et puis boui
Saint-Germain. Même leur nombre s'augmentait. L'•
deur que dépensait Guillaume à leur défense n'était
du goût de tous ses amis. Si l'exquis René Dalize
un faible pour Apollinaire et sa Muse par le Do
Rousseau, et sur quoi l'on a tout dit, il estimait ~
crement les cubistes. Prié aux noces du peintre Gl •
Guillaume, en retard ainsi qu'à l'habitude, se mettait
quête d'un fiacre.
- J'espère, dit René Dalize, que tu vas prendR aà
fiacre aux roues carrées !
Lorsque Guillaume Apollinaire fit, en la salle de la
rue de l'Orient, représenter les Mamellts de Tirésias', Cl
qui n'alla pas sans quelque tapage, bon nombre des ~
tres en faveur de qui mon ami s'était compromis, d ~
1. Apollinaire a fondu dans 1A Mamtlles deux parades(~
ment la scène du gendarme) dont il nous fit lecture à l'o.Lbs, til:
dessert. Les deux pièces devaient ètre publiées sous ce titre uniqlle:
Thidtre de Guillaume Apollinairt. Le mème soir, Apollinaire nc,a1•
lu Le Gim-Gim-Gim dLS Captissills, jamais édité et qui,
suite, a constitué le chapitre du Poile Ass&lt;1ssillé intitulé D r a ~
mais sensiblement remanié.

dalll,-

pot de profitables alliances, perdant par son honnêteté
la petite situation acquise dans un journal du soir,
œdigèrent un effarant communiqué aux fins de se désolidariser d'avec Guillaume Apollinaire &lt;&lt; qui les compromettait 1 »
C'est à crever de rire I Je l'en vis pleurer. Depuis, les
meilleurs d'entre ces coupables ont témoigné d'un vrai
repentir. Je n'ai rapporté cette pitoyable anecdote que
pour marquer mieux la sincérité de mon cher compagnon continuant après cela de servir la cause d'un art
41ui lui devait tant et qui avait tout son amour. Je mets
au défi qui que ce soit de se flatter, sérieusement, d'avoir
RCUeilli d'Apollinaire le moindre aveu de mystification.
D'honnêtes gens se trompent quand ils soutiennent
qu'Apollinaire s'amusait en poète de faire vivre ,des
baudruches, de prêter son âme diaprée à des Ô1annequins.
Voici ce qui advint, simplement, et qui, avant nous,
~t vrai pour les historiens au jour le jour du symbolisme, de l'impressionnisme ou du réalisme. On ne peut
pas, au premier jour, alors qu'on aspire à faire admettre
le credo d'une école, rendre sensible le génie du chef, de
l'initiateur, la valeur des premiers disciples et l'inanité
des trublions accourus. Les ennemis de ces écoles neuves
le savent bien qui, avec moins d'honnêteté, usent de la
méthode contraire et, pour l'éreinter, adoptent, eux
aussi, tout le groupe. Pour discréditer Mallarmé, Henry
Fouquier utilisait Baju. A cause de quoi, l'on refusa
cl'admettre notre tendresse dédiée au vieux Rousseau.
Même parmi d'anciennes victimes des Fouquier on méconnut la bonne foi d'Apollinaire. Seuls parmi nos aînés,

�690
Jean Moréas, Rémy de Gourmont, Alfred Jarry et, il
faut le dire, le léger Paul Fort, tinrent le poète d'Alcools
pour incapable d'aucune simulation.
Les farces qu'il se permit furent d'autre sorte. Il
trompa l'ennui d'accomplir des besognes de librairie
en équivoquant avec une verve rare. Dalize ici fut parfois son complice. L'avenir retrouvera la clé d'une histoire littéraire enfouie sous un fatras babylonien imité
des pédants. M. Seignobos a couvert de son autori~
une publication internationale, accueillante aux élucubrations du poète annonçant, avec traduction des pièces
diplomatiques et dépêches datées à l'appui, la prochaine
conversion du Kaiser au catholicisme !
Ah ! ce bureau de !'Européen, rue Dauphine! Le gentil
ArDI! Hammer, secrétaire fidèle, couvrant de son corps,
de ses bras, la table du rédacteur en chef, aux. fins de
contrarier le pillage des revues que nous préméditions.
Quand Jean Jaurès et Pressensé parlèrent, au Tivoli
Vaux Hall, en faveur des juifs martyrisés à Kichinew,
Pierre Quillard et Louis Dumur prièrent leurs jeunes
collaborateurs d'assurer un service de propagande; soit
vendre l'Européen dans la salle. Le prix exorbitant pour
l'époque, six, sous, favorisait mal notre industrie. Je pris
sur moi de distribuer gratuitement l'organe. Idée que
Guillaume voulut trouver la meilleure. Mais c'était long.
Alors, grimpant aux galeries, Guillaume qui avait de ces
innocentes inventions, ne cessa plus de jeter ses Européttl
sur le parterre, par gros paquets ficelés. Il y eut tempête.
Le prolétaire se révolta assommé par le poète et j'eus
grand'peine à tirer de là Guillaume qu'après le peuple
les agents voulurent malmener sans savoir pourquoi.

*

••
J'ai vu Guillaume Apollinaire engraissé, déjeunant
seul, pareil ainsi au Roi Soleil et tenant tour à tour les
propos de Denis Diderot et de Casanova, et puis, en
pelant une poire, chantant quelque refrain bien absurde
des mauvaises époques: 1827, 1850 ou 1875:

Fo11tons-11ous d'ça,
Tralalala I
Mais je sais de quoi Guillaume ne se foutait pas.
J'ai vu Guillaume au jour le plus affreux de sa vie.
En l'embrassant, je lui glissai une parole d'espérance. Il
riait dans ses larmes

Foutans-nous tfça,
Tralalala !
Et si la calomnie n'a pas tout à fait désarmé, si les
ignorants, les artistes de contrebande, si ceux qui te
doivent tout nient encore, ah ! Guillaume mon frère

Foutons-nous d'ça.
Tu adorais ce r~frain ridicule. ~t vraiment ne chanterons-nous plus jamais cet air Saint-Simonien, Ménilmo11la11t, chant religieux, à quoi nous avions voulu rendre
une certaine vogue !

•••
La guerre ! Les recruteurs se montraient exigeants et
quelques bonnes volonfés demeuraient à · l'abandon.

�692

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Apollinaire, en peine de servir, manqua entrer dans les
postes.
.
- Bon sang! s'écria Dalize en bouclant sa cantme,
nous ne recevrons jamais nos lettres.
Ce fut l'artillerie, Nîmes d'où il m'écrivit :
J'ai vu Cremnitz. à Nice où il est encore ati dépôt. Très

jaloux de ma tenue de conâucteur. C'est, il est vrai, tres
chic.
Il m'écrivit encore à Vincennes, très sérieux : « Je te
félicite. &gt;&gt; Au front, cette carte me parvint : « Brigadier,
je suis dans un patelin où j'ai retrouvé le vin de l' Escargot,
rue Lepic, ce n'est pas l'Anjou.»
C'était la Champagne où l'infanterie le prit pour en
faire un officier et où la mort lui donna le baiser de fer
et de feu avec la marque de quoi il devait vivre jusqu'à
ce que la fièvre l'emporte,
« ... le brigadier au masque aveugle souriait amoureuse-

ment à l'avenir, lorsqu'un éclat d'obus de gros calibre le
frappa a la tête d'où il sortit, comme un sang pur, une
Minerve triomphale.
« Debo-ut, tout le monde, afin d'acweillir courtoisement la
victoire! »
Le jour mourait sans que la pensée nous vînt_d'allumer les lampe's · ma femme et moi, nous écouuons ta
' · s1· tnste
·
d''etre depuis la
femme en deuil' « ••. Il eta1t
guerre éloigné de ses amis... il ne se consolait pas de
la mort de René Dalize ... il se sentait très seul. .. le
soir ... ah! comme il voyait tomber le soir avec hor·
reur ! &gt;&gt;
Il y a, rue de Châteaudun, chez un bouquiniste, une

"

VIE DE GUILLAUME APOLLINAIRE

échelle de bambou au haut de laquelle je te vois toujours juché, en habit gris. J'ai rencontré une fois Giovanni Moroni et ses belles bagues fausses et ne l'ai plus
revu. J'irai, songeant au jour · des jours où les tristes
vivants ressusciteront parmi les morts élus, boire un
verre à ta santé chez le troquet de la rue Caulaincourt,
au rez-de-chaussée de la maison d'une somnambule qui
avait ta pratique. Je t'y attendis deux heures. Et j'irai
en boire un autre chez le bougnat de l'avenue Niel où
nous fûmes noyer de clairet notre folle gaieté, après
avoir, pour « le baron », été demander raison à ce sympathique M. D ... qui nous répondit : « Pouvais-je supposer !... Vrai, messieurs, je croyais que vous veniez
m'intéresser à la fondation d'une revue ! &gt;&gt;
Guillaume, tout est bien changé ; tout est bien froid
ici et les hommes sont plus durs. Bannis les regrets
d'une vie dont l'ordinaire t'eût affiigé de désillusions.
Pourtant le soleil de gloire s'est levé sur ton champ
d'asile et le jour viendra de la résurrection des poètes.
ANDRE SALMON

�.\NS.\LDIN

Je crois qu'il est bien temps de partir
Car sous peu le règne de la mort
S'étendra jusqu'ici

CO U LEU R D U T EMPS
ACTE PREMIER
SCÈNE I

Une place publique dans la capitale d'un pays
qui jouit de la paix
NYCTOR, ANSALDIN DE ROOLPE, YAN DIE~IES.

ANSALDIN

Il mtrt s11it•i par ses compagnons qu'il i•eul entrainer tandis
q11e 'NJclor s11rto11t fait 111i11e de ne pas w11/oir le mivrt
Par ici par ici venez donc
Notre avion est prêt à voler
VAN DIEMEN

Belles nuits de ma ville natale
C'est à présent seulement
Que je sens toute votre douceur
ANSALDTN

Vous verrez ce sera merveilleux
Notre \'Oyage s'annonce bien
VAN DIDIEN

C'est ici que j'ai vécu aimé
Et que je me suis enrichi

!\YCTOR

Laissez- moi
Partez si vous voulez partez donc
Mais moi je reste
Oui la mort règne
Mais cependant
Notre patrie
N'app:mient pas
A ces rovaumes
On y jouit en pai~ de la vie
Et l'on y _meurt encore en paix
ANSALDIN

Yite
Venez nous discuterons après
NYCTOR

N'est-il pas plus dangereux encore
D'aller cueillir la rose d'azur
Dans les grands jardins aériens
ANSALDIN

Venez vite il est témps de partir
La mort \;eot qui ne trouve pas juste
Que quelqu'un vous ·vous ou bien moi
Echappe à sa domination
Il est encore temps de partir
Bientôt l'on ,·erra bondir la mort ·

�LA NOU\'ELLE REVUE

Elle bondira jusqu'ici
Comme un tigre affamé au milieu
D'un troupeau éperdu de captives
Venez vite Au sud à l'est au nord
Coule le sang des antagonistes
Et leurs grandes ombres atroces
Obscurciront bientôt l'horizon
A l'ouest c'est la mer incertaine
Que sillonnent de nouveaux poissons
Au-dessus de nos têtes enfin
Des oiseaux de métal et de bois
Planent menaçants il faut partir
Il essaye de les mtrai11er

•

NYCTOR

Partez si vous voulez je reste
Car il ne faut jamais déserter
VAN DIEMEN

Déserter le mot est un peu fort
N'avons-nous pas le droit de partir
Notre pays jouit de la paix
D'aillt:urs le ministre m'a donné
Passeports autorisations
Enfin tout ce qui est nécessaire
NYCTOR

Mais on peut avoir l:esoin de nous
Et un pressentiment me dit
Qu'en partant nous allons à la mort
ANS.\LDIN

A la vie

YAN DIEMEN

Et qu'en savons-nous
ANSALDIN

A la vie je le jure Venez
NYCTOR

Vous ne songez qu'à mon existence
Merci mais moi j'aime le danger
Je suis un poète et les poètes
Sont l'âme de l:i patrie
ANSALDIN

Venez
NYCTOR

Platon les met hors de la République
Ils sont au-dessus lois et morale
Mais un tel privilège comporte
De très grandes obligations
Et notamment celle d'exprimer
Tout ce que les autres citoyens
Peuvent ressentir de sublime
C'est pourquoi il faut bien que je reste
\'AN DIEMEN

Vos scrupules je les comprends tous
Mais j'ai réfléchi à notre cas
En partant nous sauvons avec nous
L'âme même de notre patrie
Comme fit Enée en quittant Troie
Et Rome naquit de ce départ
Une Rome nouvelle monte en nous
Pour moi j'eusse évité ce voyage
45

�R DU TEMPS

Je suis vieux c'est pour ,·ous que je pars
Pour sauver un sa,·ant un poète
Et plutôt qu'eux je sauve leur a.:uvre
Partez partez pour sauver votre œuvre
Elle est votre patrie sauvez-la
Elle appartient à l'humanité
Partez vous en êtes responsablès
lsYCTOR

Je me rends enfin vous l'emportez
Hélas
(Il pleure)
ANSALDIN

Il est grand temps de partir
NYCTOR

Et voici le moment du départ
Je le considère avec aAgoisse
Trois hommes pour un monde nouveau
L'un riche ce qui nous a permis
De tout préparer pour ce voyage
Adieu donc monde où rien n'est gratuit
Il est tout le passé ce richard
Le passé c'est-à-dire la mort
L'autre un savant dont les connaissances
Nous feront vivre il est le présent
C'est-à-dire la vie et la lutte
Quelque chose enfin de bien bourgeois
Le corus oui la réalité
L'autre enfin voyageant les mains vides
Pleurera à jamais pleurera
Comme si tout était trépassé
Comme si le présent était mort

C;r il es~ l'avenir, ce poète
C e~t-à-d1re la crainte joyeuse
~~oms _que la mort et plus que la vie
L
.
Laavemr enfin ou le déSIC
beauté même ou la vérité
ANSALDIN

Venez
VAN DIE.YEN

N'avez-,·ous rien oublié
ANSALDIN

Tout est prêt
NYCTOR

Adieu mon doux pays
ANSALDIN

Mon nouveau moteur fera merveilles.
Nous avons de quoi faire deux fois
Le tour du monde aérien
YAN DIEMEN

Bien
NYCTOR

Et la nuit s'ouvre magiquement
Comme un porche béa nt entrons vite
D ans le palais inconnu
ANSALDIN

Venez
VAN DIEMEN

Vous êtes sûr de votre appareil
ANSALDTS

N'en doutez pas mais iJ faut partir

•

�700

LA NOUVELLE
YAN DIEMEN

Et vous saurez vous orienter
ANSALDlN

Oui venez montez dans l'appareil
L'atmosphère est je crois favorable

OOULEUR DU TEMPS

701
NYCTOR

Et des nuages dorés
Folâtrent autour de nous
Ainsi que des dauphins autour d'une carène
VAN DIEMEN

Nyccor ne vous penchez pas
SCÈNE

Il

NYCTOR

LES MÊMES

Que sont ces traces ces longues traces
Qui partout partout rayent le sol
Est-ce une région volcanique

NYCTOR

\'AN DIEMEN

Entre ciel et terre

Le désir infini qui nous enlhe au ciel
M'ordonne de chanter Et puis quelle douceur
j'oublie ce qui n'est pas la suave douceur
De ce voyage aérien et il me semble
Que si je chantais à présent l'hymne du ciel
Je prendrais à mon chant un si noble plaisir
Que je m'arrêterais pour l'entendre vibrer
Dans l'espace Harmonie Eblouissement d'or
Des musiques du ciel Résonnances de feu
D'une ardente lumière arrivant à grands flots
Les ondes de mon chant assaillent le silence
Le silence infini et l'immobilité
Mais quelle douceur
La terre se creuse
L'horizon s'élève
ANSALDIN

li s'élève à mesure
Que nous nous élevons

Nyctor Nyctor regardez au ciel
NYCTOR

laissez-moi le spectacle est poignant
Et descendons à une altitude
Qui me permette de regarder
VAN DlE..\tEN

Non redoublons plutôt de vitesse
Montons plus haut fuyons ces oiseaux
Qui paraissent bien vouloir nous poursuivre
NYCTOR

Ils poursuivent l'avion là-bas
ANSALD!N

Prenez garde car d'étranges fleurs
Eclosent brusquement près de nous
NYCTOR

Mais avant de quiner ces régions
Je veux voir ces sites désolés

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇ

702

Et je veux connaître sur le sol
Le danger enivrant descendons
ANSALDIN

Ce serait une grande imprudence
NYCTOR

Lâches vous avez peur de la mort
ANSALDIN

Je

ne crai~s pas la mort cependant
Je ne veux pas être à sa merci
VAN DIEMEN

Aucul) de nous n'a peur
' Eh bien soit descendons
NYCTOR

La terrible magie
De cette ardente lutte
Me retiendra en bas
Quelques instants à peine
Puis je romprai le charme
Et nous repartirons
VAN DIEMEN

C'est bien
ANSALDIN

Nous descendons

SCÈNE

III

Champ de bataille avec des croix
MADAME GIRAUME

puis

MAVlSE

MADAME GIRAUME

C'est ici qu'a eu lieu la bataille
Il est tombé frappé à la tête

Elle trouve la croix sous laquelle repose son fils
Mon fils te voilà sous cette croix
Te voici mon joyau précieux
Te voici mon fruit blanc et vermeil
C'est mon fils c'est mon enfant c'est lui
Fils tu n'es plus rien que cette croix·
C'est mon fils c'est mon enfant c'est toi
0 très belle fontaine vermeille
Te voilà tarie à tout jamais
Q toi dont la source était en moi
C'est mon fils c'est mon enfant c'est toi
Tu dors dans la pourpre impériaie
Teipte du sang que je t'ai donné
0 fils beau lys issu de ma chair
Floraison exquise de mon cœur
. Mon fils mon fils te voilà donc mort
A ton front une bouche nouvelle
Rit de tout ce que ce soir j'endure .
Parle sous terre bouche nouvelle
Que dis-tu bouche toujours ouverte
Tu es muette bouche trop rouge
MAVISE

Sa mère est près de son tombeau

�j05

0 Fiancé si beau si fort
Toi qui mourus vêtu de bleu
Un morceau de ciel enterré
Il était adroit et habile
Il était fort j'étais savante
Lui le travail moi la pensée
La vie et l'ordre en un seul couple
Lui le travail moi la pensée
Il était fort j'étais savante
MADAME Giï,AUME

Et comme ton corps doit être lourd
Déjà je plit:: sous ton souvenir
0 mon fils je t'ai porté jadis
Lorsque tu ne pesais presque rien
Et je n'ai plus de lait pour nourrir
Ta mort comme j'ai nourri ta vie
MAVISE

Mais ma science ne peut pas
Faire ressusciter sa force
Je veux me coucher près de lui
Près de lui dans ma robe noire
li était bleu comme le jour
Je suis plus triste que la nuit

Depuis que tout le monde souffre
Mais que m'importent tous les autres
Il est là bleu comme le ciel
Où rougeoient les nuées du soir
MADAME GIRAUME

J'ai fait des démarches incroyables
Pour atteindre ce lieu prohibe!
Et te voilà mort mon cher enfant
Qu'ont-ils fait de toi ils t'ont tué
Ils s'y sont mis tous pour te tuer
Et puisq~'ils en voulaient à mon sang
Pourquoi donc pour en tarir la source
N'ont-ils pas pris ma vie ô mon fils
Pourquoi ta vie et non pas la mienne
MA\'ISE

Mon amour pour toi contient tout
Les grandes raisons de ta mort
Et cet avenir qui naît d'elle
Mais réponds réponds que tu m'aimes
0 mon fiancé je suis vierge
Mais tout ton sang repose en moi
Tu m'as fécondée en mourant
Je sens en moi tout l'avenir
MADAME GIRAUME

MADAME GIRAUME

Parle mon fils réponds à t(mèrc
C'est la voix qui t'apprit à parler
MAYISE

Orgueil orgueil abaisse-toi
Orgueil qui ne sais plus souffrir

Que vais je devenir douloureuse
Désolée meurtrie et tout en larmes
Écoutez mon fils mon fils est mort
Mon fils une grappe de raisin
Dont on a exprimé tout le vin
Et ce vin précieux ils l'ont bu ·

�L.\ ~OC\'ELLE RE\'UE

Ils sont i\'res voyez écoutez .
lis en sont tous ivres de ce vin
De ce vin mon sang mon sang \'Crmeil
~L\YISE

Nous sommes enfin mariés
Et l'a,·enir est notre fils
\'oici les bataillons issus
De ton trépas de ton espoir
Savais-tu combien je t'aimais
Je baise le sol de ta tombe
Comme si je baisais tes lt:vres
O merveille la terre a rendu le baiser
MAD.UIE GIRAC~Œ, MA \"ISE, \"OIX DES ~IORTS ET DES \'IV

msemblt

\"OIX DES MORTS ET DES \ï\"AN1'S

C'est le crépuscule de l'Amour
Et qu'imponent qu'importent les hommes
Qu'importent les frelons à la ruche
Qu'importent gloire richesse amour
Et qu'importent qu'importent les hommes
Adieu Adieu il faut que tout meure
SCÈNE l\'

MàlES,

NYCTOR, VA~ DIEMEN, ANSALDI"N DE ROULPE
\'A~ DlfüdEN

Voici des femmes
~YCTOR

Voici des cris

,)UD.\ME GIRACME

0 fils ô mon fils plus blanc qu'un lys
Mon fils mon fils hiver de mon âme
O mon fils hostie de la patrie
0 fils douceur et douleur immenses
Réponds réponds 111011 petit enfant
Réponds réponds mon _111.:tit enfant
MAnSR

Mort ô mort ô vivante mort
Merveilleuse et cruelle mort
Mes larmes s:mg de mon esprit
Baignent le sol qui m'a rendu
Son suprême baiser ô larmes
Coulez pour ma grande douleur
Et la terre comme un anneau
Tentoure ô mon beau fiancé
C'est la bague des épousailles

ANSALDlX

C'e:.t le sfjour de la mort
VAN DIEMEN

Mesdames c'est un endroit malsain
Xe restez pas ici sui\'ez-nous
~IADAME GlRAliME

Puisque je ne Yerrai plus mon fils
Emmenez-moi donc où vous voudrez
N\'CTOR

à

.ANSALDIN

C'est une comp_agnic imprévue
Mais la femme est l'ennemie du rêve
Et je ,·ais peut-i:trc m'ennuyer
Moi qui jamais jamais ne m'ennuie
Hier elles s'amusaient peut-être
Aujourd'hui elles sont toute~ larmes

�708

LA NOUVELLE REVUE FRAN

Demain elles auront oublié
La mort pour ne songer qu'au.'{ vivants
Et les voilà prêtes à nous suivre
Mais elles ne sont que deux tant mieux
Je pourrai s'il me plaît rester seul
ANSALDlN

Nyctor vous êtes vraiment i~juste
Elles ne savent pas nos desseins
Elles supposent que nous voulons
Simplement les faire s'éloigner
De ce dangereux champ de bataille
Et ne pensent pas que nous allons
Voir le pays divin de la paix

NYCTOR

Je vais leur dire ce qui en est
ANSALOIN

Je le défends si vous le tentez
Je vous tuerai car je n'admets pas
Que vous contrecarriez mes projets
NYCTOR

Je suis sans volonté Ansaldin
Et je me trouve à votre merci
Je vous hais voilà la paix promise
Et c'est déjà la haine entre nous
MADAME GIRAUME

Mavise venez aussi

NYCTOR

MA VISE

Il faut donc leur dire nos projets

Où ça

ANSALOIN

Mais non elles ne nous suivraient pas
Plus tard elles apprécieront mieux
L'ineffable douceur de la paix
Car elles ont souffert
NYCTOR

VAN DIEMEN

Ailleurs
MAVISE

Mère de mon fiancé
Je vous suivrai toujours et partout
NYCTOR

Misérable

Et cette époque veut pour surnom
Ce terrible mot latin cruor
Qui signifie du sang répandu

ANSALDIN

Et ce seront d'utiles compagnes
NYCTOR.

ANSALDIN

Et vous ne les renseignerez pas
ANSALOIN

Non

Par ici il est temps de partir
J'entends les premiers éclatements
De ce qu'ils appellent aujourd'hui

�710

711

LA NOUVELLE

Une préparation Venez

Voix des nwrts et des vivants
Adieu Adieu il faut que tout meure

VAN DIEMEN

Non c'est vrai
MADAME GIRAUME

Vous souriez
ACTE DEUXIÈME
Une île déserté
SCÈNE I
VAN DIEMEN, MADAME GIRAUME.
VAN DIEMEN

Quel agréable voyage
MADAME GIRAUME

Oui
Bien agréable où sommes-nous donc
VAN DIEMEN

Tout près de l'Équateur dans une île africaine
Que ne hante jamais aucun navigateur .
D'après ce qu'en a dit notre cher Ansaldin
C'est une île déserte à moins qu'elle ait changé
Et soit peuplée depuis son exploration
Par les grands voyageurs Livingstone et Stanley
_Et nous y rencontrerons peut-être quelques nègra
Des serpents et aussi des mdnstres poétiques
Que nous inventerons pour vous faire plaisir
MADAME GIRAUME

Quoi une île déserte ·en Afrique
L'Équateur des serpents et des monstres
Est-ce possible mais vous riez
Vous vous moquez de moi n'est~e pas

VAN DIEMEN

Mais non
MADAME GIRAUME

Nou_s n'avons pas quitté mon pays
Serait-ce vrai non mais il fait chaud
Oui il fait une chaleur torride
Mais non vous riez je ne vois point
·De végétation tropicale
VAN DIEMEN

· C'est qu'elle ne se laisse pas voir
Dès l'abord et que pour distinguer
La végétation tropicale
De _celle qui ne l'est pas il faut ·
S'entendre un peu à la botanique.
Mais avec de l'habitude
MA.DAME GIRAUME

Quoi
L'Equateur la chose est incroyable
Cependant vous me l'affirmez
VAN DIEMEN

Oui
MADAME GIRAUME

Mais quelles gens êtes-vous donc
VAN DIEMEN

Nous aimons la p;iix et nous fuyons
Les pays qu'elle n'habite pas

�"]Il

LA NOUVELLE REVUE

Par pitié pour votre désespoir
Nous vous avons priées de veni_r avec nous
Et vous êtes venues de plem gré
MADAME GIRAUME

Ce que vous m'aprrenez_ m'étourdit
Et il faut que je m Y hab~tu~
Et puis oui vous av~z ~u raison
Qu'aurions-nous fait la-bas
VAN DIEMEN

En effet
MADAME GlRAUME

Les femmes sont faites pour la paix
Mais où donc trouver la paix sinon
Dans une île déserte
VAN DIEMEN

C'est ça
MADAME GIRAUME

M.ais nous y serons· si abandonnés
Cinq êtres tous seuls dans l'univers
VAN DIEMEN

Unis comme les doigts de la main
Eh oui nous serons seuls
MADAME GIRAUME

Seuls tout seuls
VA!-&lt; DIEMEN

C'es(l'heure pour certains
De supporter
La solitude

71 3
Là-bas d'où nous venons un homme n'est plus rien
Là-bas l'individu n'est qu'une particule
D'êtres au corps énorme anciens ou nouveaux
L'homme n'est qu'une goutte au sang des capitales
Un tout petit peu de.salive dans la bouche
Des assemblées brin d'herbe au champ qu'est un pays
C'est un simple coup d'œil jeté dans un musée
La pièce de billon dans la caisse des banques
C'est un peu de buée aux vitres d'un café
Il pense mais il est l'esclave des machines
Les trains dictent leurs lois à l'homme dans l'horaire
L'homme n'était plus rien c'est pourquoi nous fuyons
Pour retrouver un peu de liberté humaine
MADAME GIRÂUME

Je vous écoute comme on écoute
Son libérateur ce que vous dites
Me cause une allégresse _infinie
Un plaisir
VAN DIEMEN

Prenez garde madame
Mais je ne m'habituerai jamais
A ce que vous ne soyez plus triste
Vous devez nous rappeler sans cesse
Dans le domaine heureux de la paix
Les douleurs dont on souffre là-bas

�714

LA NOUVELLE

SCÈNE

II

ANSALDIN DE ROOLPE, MAVlSE

ANSALDIN

C'est donc Nyctor qui avait raison
Il ne voulait pas que vous ve~iez

MAVlSE

Oui c'est une infa1:pie

Vous nous avez trompées
Vous vous êtes moqués
De f~rnrnes ·malheureuses
Je ,eux voir à l'instant
Ce monsieur Van Diemen
Je veux qu'o1,1 nous ramêne.
Dans notre beau pays
ANSALDIN

Oh je l'attendais cette colère
Cette fureur vous êtes injuste
Nous vous avons sauvées de la mort
Et de la plus affreuse tristesse
Qu'auriez-vous fait là-bas dites-moi
Simples cellules madréporiques
Des attols monstrueux et dolents
Qui montent à la surface affreuse
Du tragique océan humain
D'ici vous dominez l'univers
• MAVISE

Qu'importe Le devoir
C'est de rester là-bas
C'est le devoir des femmes
De panser les blessures
De consoler les cœurs

MAVISE

Si vous aviez tout dit
Vous auriez bien agi
J'ai cru que simplement
Vous vouliez nous mener
Hors du champ de bataille
Et non à l'Equateur
Pour y chercher la paix
Mais elle est cette paix
Seulement dans les cœurs
Et c'est le savez-vous
Le devoir accompli
ANSALDl:-l

Pardonnez-moi car en vous voyant
J'ai été séduit et attiré
Puis j'ai compris qu'ainsi que moi-même
Vous aimiez avant tout la science
Et il me sembla que vous étiez
Pareille au terrain où lentement
Par has~rd et par mille chimies
Se forment ces pierres précieuses
Qui taillées et polies sont si belles.
MA VISE

La beauté est en tout
Le devoir accompli

�LA NOU\'ELLE REYUE

MA\'ISE

ous n,arnns pas le droit

}.;
ANSALDIX

Voulez-vous donc n'être que l'esclave
Des grandes paroles collectives

D'abandonner ainsi
Les morts et les vivants
ANS.\LOI~

MA\'ISE

Mais ces grandes paroles désignent
Des êtres véritables Patrie
Nationalités ou bien races
Dont nous sommes une particule
Que dire d'un globule du sang
D'une simple cellule du corps
Qui se rduserait à remplir
Sa fonction
ANSALDIN

Soit et cependant
Hors vos états policés ou non
Du sang il naît un ordre nouveau
Il naît un état un grand état
La nation de ceux qui ne veulent
Plus de mots souverains plus de gloireEt comme les premiers chrétiens
Ils sont tous prêts dans la douleur
Prêts à devenir uni,·ersels
Le Christ acquit aux hommes
Leurs droits spirituels
Et la France inventa
Leurs droits philosophiques
Dans cette île déserte
Proclamons donc enfin
Leurs droits physiques et politiques

•

Vous êtes esclave de paroles
MA VISSE

Ramenez-nous dans notre pays
A~S:\LOlN

Il nait une catholicité
Fondée seulement sur la science
Et sur l'intérêt immédiat
D~s hom_mes ne serait-il pas juste
D1tes-11101 que leur tranquillité
Allât de pair avec les progrès
De l'industrie
:.IA\'ISSE

Folie O folie
Ramenez-nous dans notre pays
Allez chercher monsieur \'an Diemen
Je rnus attends ici
ANSHDI~

j'obéis
SCÈ~E

Ill

MAVISE
~IA\'ISE

Peut-être me trompé-je
Les femmes souffrent tant

�L.\ NOU\'ELLE RE\'UE

Et moi j'ai tant souffert
Mille pensées m'assaillent
Je ne me connais plus
Je cric contre le rapt
Qui m'a menée ici
Et au fond de moi-même
Je me sens presque heureuse
0 vie ô vie instable
Je suis comme un jardin
Que le vent ou la pluie
Peut d'un instant à l'autre
Défleurir \ïe passée
Violente et sublime
Et quelle fille étais-je
J'allais me marier
Et l'amour est sous terre
Mais qu'eût été l'amour
Je ne sais je ne sais
Je sais que je suis bel!c
Comme un champ de bataille
Tout l'amour crie vers moi
L'amour Je tous les hommes
L'amour Je tous les êtres
De toutes les machines
Mais puis-je puis-je aimer
Moi i,·re de devoir
Ivre d'être assaillie
Par les tentations
Ivre d'y résister
A moi ine de lutte
On voudrait imposer

La paix ignoble et triste
De cette ile déserte
Non il faut que je parte
Il faut qu'on me ramène
Dans cette humanité
Pleine d'amour et de haine
Mais j'hésite à partir
Comme un nouveau devoir
A surgi dans mon âme
A grandi dans mon cœur
Un devoir vis à vis
De cet enfant N'yctor
Qui se tient à l'écart
Honteux d'être p:u-ti
Honteux d'être poète
Honteux d'être vivant
SCÈNE

IV

MAVISE, NYCI'OR

NYCTOR

Etes-vous donc égarée Ma,·ise
MAVJSE

Non j'ai prié monsieur Ansaldin
De retrouver monsieur Van Diemen
NYCTOR

Ah \'ous étes outrée de ce rapt
Je vous devine et je vous approuve
Oui vous rnuJez repartir là-bas
C'est juste et je suis un grand coupable

�720

U

~OU-VELLE REVUE FRAN

Car moi seul Je mes trois compagnons
Savais quel crime nous commetùons
En vous entraînant sans vous le dire
Loin du jardin des explosions
MAYISE

Votre regard m'enivre Nyctor
Et vous devinez bien mes pensées
L'humanité tout entière parle
Par votre voix si harmonieuse
L'humanité dont je suis l'épouse
Depuis que mon fiancé est mort
NYCTOR

Je ne suis qu'un poète une voix
De l'infini une faible voix

ï2I
~YCIOR

Et \'Ous voilà réduite à la paix
MA VISE

Que de sphinx rôdent autour de moi
Tous m'ont crié devine devine
Et à chacun d'eux je voudrais bien
Pou\'oir répondre j'ai deviné
Quel monstre singulier êtes-vous
~ui ne ~e proposez pas d'énigme
D1tes-mo1 voulez-vous que je reste
!\YCTOR

Yotrc devoir
~!AVISE

Je le sacrifie
~YCTOR

MA.VISE

Oui il y a dans votre réserve
Dans votre goût de la solitude
Quelque chose Nyctor qui m'échappe
Et qui pourtant m'attire écoutez
Et cependant j'avais renoncé
A la chimie trompeuse des cœurs
L'amour c'était pour moi une armée
M'assaillant m'assiégeant mais vaincue
Savante je rêvais d'un bonheur
Fondé sur le devoir accompli
Et sur la liberté de chercher
La lutte mais oui toujours la lutte
De l'humanité contre mon cœur
De mon cerveau contre la nature

Yos souvenirs
M.\VISE

Je les sacrifie
XYCTOR

0 femme ô femme plus mécanique
Plus mécanique que les machiiws
L'lme des canons est plus sensible
Que l'jme de la femme il ne crie
En elle que l'instinct de l'espèce
MA VISE

Je suis .une femme bien étranoe
0
Et aussi esseulée que \'OUS l'êtes
Je cherche la formule savante

�LA NOU\'ELLE REVUE FRAN

722

Qui contiendrait la toute-puissance
Permettez Nyctor que je m'éclaire
A Ja flamme de votre cen·eau
Nous unirons si vous le voulez
La science avec la poésie
Ainsi qu'il fut au commencement
Mais non non je m'égare Nyctor
Je ne sais plus rien Nyctor plus rien
J'ai tÔut oublié tout oublié
Et de plus je n'ai rien deviné
Oui il faut aimer sans rien savoir
NYCTOR

Aimer c'est sans doute la formule
De la puissance absolue aimer
Mais qui peut aimer à volonté
MAVISSE

Celui qui ne fuit pas le danger
NYCTOR

C'est vrai le danger est à la \'Îe
Comme le sublime est au poète
Mais que cela est loin de l'am.our
Tiens voici Ansaldin il \'OUS aime
Adieu
MA\ïSE

Est-ce la paix entre nous
!\YCTOR

Adieu

SCÈNE

\'

LES MbŒS, ANSALDIN DE ROL' L_"E, LE SOLITAIRE
ANSALDIN

j'ai parcouru toute l'ile
Ne ,·ous en allez donc pas Nyctor
Je n'ai pas rencontré \'an Diemen
MA\'ISE

Oh il ne doit pas être bien loin
ANSALDJN

Voici le seul habitant de l'île
LE SOLITAIRE

Je vous le répète fuyez donc
Cc volcan le maître de cette ile
Se ré,·eillc fuyez avant peu
11 dérnstcra tout mais fuyez
Ou bien vous périrez a,·ec moi
Fuyez Fuyez
SCÈNF.

\'J

LES .\IÊMES, \'AN DIE.\IEN, .\I..\D.\ME GIRAUME
ANSALDIN

Cet homme a bien raison
En errant dans l'île j'ai bien vu
Le grave danger qu'il nous annonce
Lt solilairt est mr lt poi1lt de s'évanouir.
\ ' AN DIEMEN

Qu'a,·cz-vous

�!.IADAME GIRAUME

Cet homme meurt de faim
LE SOLlTAIRE

Non non mais laissez-moi me remettre
Depuis dix ans je n'ai pas parlé
.
Avec un être humain

Vous jugerez et vous partirez
Tandis que vous Yous enrnlercz
Un feu mortel me purifiera
\'Ali: DIE~ŒN

Parlez
NYCTOR

Parlez

ANSALDIN

Quelle paix
LE SOLITAIRE

Oui si on peut appeler ainsi
La dure lutte ayec la nature
Avec les animaux les insectes
VAN DIEMEN

Yenez avec nous pourquoi rester
NYCTOR

Oui venez
LE. SOLITAIRE.

Je n'en ai pas le droit
Le devoir me retient dans cette île
ANSALDIN

Quel est donc cet austère devoir
LE. SOLITAIRE

Le devoir d'expier un grand crime
Mais vous êtes là comme des juges
Vous qui vous ell\·okrez bientôt
0 multiple oiseau inattendu
Je vais vous dire ce que j'expie

LE SOLITAIRE

Mes compatriotes
M'ayant accablé sous l'injustice
Je me suis ,·engé en trahissant
Puis je fus justement condamné
Tandis que le navire voguait
\'ers le lieu où l'on me déportait
Je me suis évadé à la nage
Et je n'ai pas le droit de partir
J'ai moi-même choisi ma prison
Quand on a conscience du crime
On ne s'évade pas de prison
Tant qu'on n'a pas encore expié
Et je n'ai pas encore expié
J'ai mené une vie admirable
Dans sa sauvagerie une vie
De luttes dont je fus le vainqueur
Laissez moi laissez-moi donc adieu
]'ai voulu choisir le châtiment
Et non l'éviter Adieu fuyez
Adieu je ne suis qu'un criminel
NYCTOR

Vous le fûtes

�LA NOUVELLE REVUE FRA

LE SOLITAIRE

Qu'entends-je merci
\'AN DIEMEN

Mais si vous tenez à expier
.
Vous n'avez pas le droit de mounr
Il faut vivre et souffrir

Juges descendus du ciel dans l'ile
•
Voulez-vous m'absoudre de mon crime
Et suis-je un homme comme les autres
Un homme ayant le droit de mourir
En poussant le cri de la bravoure
Un homme dont le sang peut couler
Comme un fleuve où je me laverai
VAN DIE~IEN

LE SOLITAIRE

Est-cc vrai
ANSAI.DIS

Venez avec nous
LE $OLIT.-\IRE

Qui êtes-vous

Oui nous vous jugeons et votre crime
Est remis mais venez avec nous
Quand nous aurons trouvé le pays
Où gît cette paix que nous chc:rchons
~fous vous ramènerons aux pays
Où le sang coule

-·

Des hommes qui voient en vous un hom
Comme les autres pendant qu'ailleurs
Les autres s'entretuent
LE SOLIT \IRE

Oùcda

Vite Venez
Vite il est grand temps d'appareiller
Nous gagnerons le pûle venez
MA VISE

Ce traître a plus fortement que nous
Le sentiment de son devoir

\'AN DIEMEN

Là-bas Dans tous les pays
I.F. SOLITAIRE

o ··oie O joie on peut donc verser son sang
0 ;~ peut mourir honorablement
On peut mourir glorieusement
Emmenez-moi aux pays sanglants
Je mourrai pour ceux que_ j'ai trahis
Je réparerai enfin mon cnme

.

AXS.\LDIN

ANS.\LDIN

XYCTOR

Ah voyez le ,·olcan jette des flammes
La lave jaillit c'est la nature
Qui se déclare notre ennemie
Venez

ANSALOJN
NYCTOR

\'oyez donc comme est terrible
Cette paix que nous cherchons en vain

�•
ACTE TROISIÈME
SCÈNE

1.

Entre ciel et terre
OULPE YAN DIEME ' , LE SOLITAIRE,
NYCTOR ANSALDlN DER
'
,
~tADAME GIRAUME, MA VISE

Puis les i•oix des Dieux
VAN DIEMEN

C'est un éblouissement affreux
Ansaldin vous montez bie~ trop haut
Le soleil aujourd'hui a vra1me?t
Un éclat qu'on ne peut soutenir
ANSALDlN

Il faut cependant monter encore
Voyez ces gros nuages qui montent
Et nous montons pour fuir la tempête
MAVISE

Oh certains ont une forme humaine
D'autres nuages ont l'air de monstres
NYCTOR

.
quart d'heure
Oui vous avez raison et depms un
.
.
t les dieux MaY1se
Je les vois arnver ce son
·
l 1anité
Les dieux oui tous les dieux de notre lU~oute
Q . 'assemblent ici et c'est sans aucu~
ms
.
1 1 arrive
Bien la première f01s que cel a d~ur de la matière
•
et d'or es 1eux
Les dieux d e pierre
tï
Et ceux de la pensée viennent vers le so e1

L'univers sous leur ombre oscille de terreur
Et l'atmosphère même en est toute troublée
Bel fend l'immensité avec ses douze cornes
Tous les temples se sont ouverts et tous les dieux
Sont venus de partout pour parler au soleil
Tous sont bons même ceux qui aiment les victimes
Ils ont toujours voulu la paix de leurs croyants
La plupart aiment l'homme et voudraient qu'il soit bon
lis voudraient que jamais il ne donnât la mort
Ils veulent qu'à eux seuls s'immolent les hosties
Gages sacrés de paix entre l'homme et la vie
Le5 plus sanglants les plus cruels aiment la paix
Et c'est pourquoi ils viennent tous se concerter
Avec ce grand soleil qui nous vivifie tous
Voyez ces dieux ce sont une mer déchaînée
C'est un grand incendie qui s'avance et qui gronde
Voici les vieux génies taureaux au front humain
Dont la barbe ruisselle et coiffés de la mitre
Tous ces dieu.x monstrueux obscurcissent l'azur
Les dieux de Babylone et tous les dieux d'Assur
Voici Melquarth le nautonier et le moloch
L'affiimé qui toujours nourrit son \·entre ardent
Baal au nom multiple adoré sur les côtes
Ce tourbillonenment Belzébuth Dieu ùes mouches
Et des champs de bataille écoutez écoutez
Tanit vient en criant et Lilith se lamente
Et sur un trône fait de flammes étagées
D'anges épouvantés et de bêtes célestes
Terrible et magnifique entouré d'ailes d'or
De cercles lumineux à la lueur mouvante
Jéhovah le jaloux dont le nom épouvante
47

�73r
Arrive fulgurant infini adorable
\'oici des dieux toujours des dieux toujours des
Tous les antiques dieux venus des p)Tamides
Les sphinx les dieux d'Egypte aux têtes d'ani
Les nomes Osiris et les dieu.'t de la Grèce
Les muses les trois sœurs Hermès les Dioscures
Jupiter Apollon tous les dieux de Virgile
Et la tragique croix d'où le sang coule à flots
Par le front écorché par les cinq plaies divines
Domine le soleil qui l'adore en tremblant
Voilà les manitous les dieux américains
Les esprits de la neige et Jeurs mouches ganiques
Le Teutatès gaulois les walkyries nordiques
Les temples indiens se sont aussi \·idés
Tous ies dieux assemblés pleurent de Yoir les
S'entretuer sous le soleil qui plt:ure aussi
LES \"OlX DES DIEUX

Soleil ô vie ô vie
Apaise les colères
Console les regrets
Prends en pitié les hommes
Prends en pitié les Di1.:ux
Les Dieux qui vont mourir
Si l'humanité meurt

SCÈNE 11

Le Pôle Sud
LE SOLITAIRE, NYCTOR, ANSALDIN DE ROOLPE, VAN DIE~EN,
MADAME ŒRAUME, MAVISE.
VAN DIEMEN

Nous roià au pôle mes amis
Est-ce ici le séjour de la paix
Ansaldin vous nous avez promis .
De nous rendre la vie agréable
Et nous tremblons de froid et de peur
NYCTOR

Hélas
!.!AVISE

Parfois le sommeil me gagne
Comme si tout se glaçait en moi
MADAME GIRAUME

Moi je regrette un petit balcon
Donnant sur une rue peu passante
Et le b_ruit très lointain des tramways
Banquise de souvenirs glacés
MA\ïSH

Souvenirs Souvenirs
LE 501.JTATRE

Mais j'espère
Que nous ne resterons pas longt1.:m ps
Dans ce désert vous m'avez promis
De me ramener dans les pays
Du grand courage indi,iduel

�COULEUR DU TEMPS

732
NYCTOR

La blancheur souveraine qui brille
Partout est l'image de la paix
Implacablement froide la paix .
Vers laquelle monsieur Ansaldm
De Roulpe nous a enfin menés
Nous ne tarderons pas à connaître
Cette paix dans toute son horreur
MADAME GlRAUME

La profonde et l'éternelle mort

7H

Si je savais mener l'avion
Nous repartirions oui Ansaldin
Est fou et nous ne tarderons pas
A le devenir aussi nous tous
La mort nous attend Adieu Mavise
Il me semble que ma pensée se gèle
MAVISE

Ma parole se glace au sortir
De ma bouche
MADAME GIRAUME

Je me sens mourir

VAN DIEMEN

De fortes brises accompagnées
De durs flocons de neige voyez
Font raae continuellement
Et cou:reot tout d'un brouillard livide
Fait d'embrun et de l'humidité
Conaelée
de l'atmosphère
0
NYCTOR

Hélas
\'AN DfEMEN

Mais si monsieur Ansaldin de Roulpe
Réussit ses miracles savants
ANSALDIN

Mais ne vous impatientez pas
]'organiserai tout savamment
Logis chauffage éclairage tout
Et je tirerai tout de la glace
NYCTOR à y AN DIEMEN
Il ne faut pas trop compter sur lui
Je crois bien qu'il est devenu fou

ANSALDIN

Ne désespérez pas je vous prie
Mais ayez tous confiance en moi
Et je vois déjà la cit~ blanche
Qui bientôt s'élèvera ici
Je ferai jaillir une lumière
Toutes les banquises brilleront
Comme des diamants
MA\"ISE

C'est fou
ANSALDIN

Et des palais seront nos demeures
La terre donnera la chaleur
Des profondeurs une vie magique
Va naître ici bientôt
LE SOLITAIRE

Mais je veux
Aller au pays où l'on se bat
0 souvenirs cruels souvenirs

�735

1.H
NYCTOR

NYCTOR

Le froid augmente en mourant ici
Nous aurons la consolation
De ne point tomber en pourriture
Dans des siècles nous serons intacts
Comme si nous dormions car la mort
Ce n'est pas la putréfaction
Dans ce lieu merveitleux de la paix
Mais seulement un sommeil sans fin

MAVISE

La folie a fait de grandes choses
Le doute est toujours cause de mon
Sachez qu'on peut tout utiliser
Même les aurores boréales
Qui splendides marchent àans le ciel
En froissant leur grand manteau de soie
NYCTOR

VAN DTEMIDI

Allons ne nous abandonnons pas
Au désespoir et séparons-nous
Pour aller tous à la découverte
Pour ma part parmi les blocs épars
Je vais sur ces pentes de cristal
Reconnaitre notre blanc royaume
SCÈNE

Mais il est fou

Ill

MAVISE, NYCTCR
NYCTOR

Leurs silhouettes dans le brouillard
Sont comme des fantômes
M.A\"ISE

Hélas
Vous êtes cruel Nyctor oui vous l'êtes
Vous avez écarté tout espoir
Nous n'avons plus foi dans An~din
C'est votre faute

Mais nous sommes plus près de la mort
Plus près qu'avec une mitrailleuse
Braquée sur notre poitrine
MA\'ISE

Quoi
Oh lâche je vous méprise L'homme
N'est-il pas en tous lieux et toujours
En danger Fou ou non Ansaldin
Espère Vous rêvez à la mort
Pwsque vous avez votre bon sens
Sauvez-nous inventez soyez homme
NYCI'OR

0 nuit ô splendide nuit où rampent
Les célestes bêtes de phosphore
Belles musiques agonisant
Dans la rondeur de l'immensité
Je jouis pleinement de la-paix
De ces splendeurs et de ces blancheurs
Et l'éternité qui les fit naître
Ne les verra jamais mourir

�LA 'SOUYELLE R.E\'UE

Ah
li est devenu fou il est fou
Tous sont devenus fous
NïCTOR

C'est je crois
Une promesse d'éternité
Que mourir dans cette froide paix
Mais je vais aller me promener

i37
Et que non Salomé la danseuse
Que ne fut Cléopâtre et ne fut
Rosemonde au palais Merveilleux
0 beauté je te salue au nom
De tous les hommes &lt;le tous les hommes
C'est moi qui t'avais imaginée
C'est moi qui t'ai enfin inventée
Je t'ai créée fille de mes rêves
Je t'adore ma création

'1AVISE

J'ai peur de lui j'ai peur d'être seule
(Elle crie)
Venez tous au secours au secours
SCÈ'XE IY

Un autre site du pôle avec une banquise de glace transparente qui renferme un corps de femme
LA FE~l~IE DANS LA BANQUISE DE GLACE, NYCTOR
NYCTOR en/rani
Comme elle est belle mais je suis fou
Est-ce possible ou n'est-ce qu'un songt:
Je vois bien devant moi la beauté
L'adorable beauté de mes rl!vcs
Elle est plus belle que dans les lines
Toutes les imaginations
Des poètes n'avaient supposé
Elle est plus belle que ne fut fae
Plus belle que ne fut Eurydice
Plus belle qu'Hélène et Dalila
Plus belle que Didon cette Reine

SCÈ'SE

V

LES ~lli.\lES, A'XSALDIX DE ROULPE

A"ISALDIN

Que vois-je. quelle est cette men·eille
Mais c'est là un phénomène unique
On parle de mammouths millénaires
Retrouvés intacts en Sibérie
C'est une femme Et quelle beauté
Voilà voilà la vie immortelle
La paix harmonieusement belle
C'est la science parfaite et pure
C'est la plus belle qu'on puisse voir
Et cependant elle est plus antique
Que la plus antique des beautés
Qu'aient jamais célébrée les poètes
file est \·raie ce n'est pas un prestige
Elle est là derrière cette 0alace
· C'est la beauté la Jeunesse même
Et c·cst l'être le plus ancien

�LA NOUVELLE JtEHJE

NYCTOR

Ne serait-œ pas Eve elle-même
ANSALDIN

Qu'importe son nom c'est la science
Celle que depuis les origines
Le froid ùe la paix a conservée
Belle et pure à jamais
NYCI'OR

Et jél'aime
ANSALD~

Arrière qui donc ose l'aimer
~YCTOR

Moi je l'adore et elle est à moi
A moi seul qui l'ai vue le premier

739
Je la transponerai en Europe
Et quelle gloire m'entourera
La gloire mt!tlle de sa beauté
De\·ant quoi pâliront les artistes
Devant quoi pâliront les poètes
On bâtira un musée pour elle
Ce sera son palais éternel
Où elle survivra à jamais
On Y portera ce bloc de glace
Sans cesse jour et nuit des machines
Seront occupées à la garder
Froide et dure transparente comme
Cn diamant oui un diamant
un immense
.
diamant de glace
C'est la seule splendeur qui soit digne
De sa beauté précieuse et pure

ANSALDIN

!\,fais qu'importe elle n'est qu'à moi seul
Puisque seul Je puis la conserver
Je suis seul à pouvoir assurer
La perpétuité de sa beauté
NYCTOR

Et moi je l'idéaliserai
:\SSALDlN

Et moi je la s.1uvegardcrai

}..ï-CTOll

Mais si vous ne m'aviez p;s suivi
V
.
ous n,aunez
pas trouvé cette femme
A,ouez&lt;Ju'ellc est à moi
ANSALDIN

A moi
NYCTOR

Elle est à moi qui l'ai inventée
ANSALDTN

~YCTOR

C'est l'idéal
.~'-:S.UDl~

.Non c'e~t la science
Mais quelle gloire pour un savant

A moi qui peux la sauvegarder
NYCTOR

Mais elle est la fille de mes rèvt..'S

Et de mon imagination

�TEMPS

ANSALDIN

Mais elle est une réalité
Elle est à la science et non pas
A l'irréelle poésie
SCÈNB

Vl

LES MÊMES, VAN DIEMEN
YAN DIEMEN

Ah
Je ne rêve pas non Qu'elle est belle
NYCTOR

Elle est à moi
ANSALDIN

Non elle est à moi
VAN DIEMEN

Elle est à moi oui elle est) moi
Car c'est moi qui suis venu ici
Et vous ne m'avez suivi que grâce
A la bonté que j'eus de vous prendre
Avec moi est-ce vrai Répondez
Sans moi vous seriez restés là-bas
La voilà la paix la belle paix
L'immobile paix de nos souhaits
Elle est à moi partez mais partez
ANSALDlN

Elle est à moi
NYCTOR

Elle n'est qu'à_moi

741
SCENE

LES

.\thœs,

VII

LE SOLITAIRE

LE SOLITAIRE

Qu'elle eSt belle A vous cette merveille
Non non Elle est à moi tout seul
.
Elle est à moi et non pas à vous
Des fous des trompeurs Je veux
Que vous vous en alliez laissez-moi
J'ai été longtemps seul laissez-moi
Avec elle je Yeux vivre ici
Allez vous-en mais allez vous-en .
Je vous ai tous sauvés de ]a mort
Dans l'île volcanique est-ce vrai
Laissez cette femme solitaire
Au solitaire que j'ai été
Allez vous-en donc je vous en prie
Elle est à moi et non pas à vous
NYCTOR

Eve modèle de la beauté
ANSALDIN

La science qui ne change pas
VAN DIEMEN

Immobile et très belle à jamais
C'eSt la paix même que nous cherchons
LE SOLITAIRE

Puisque vous le voulez ce sera
Pour elle que nous nous battrons

�(A NOUVELLE

743
MA VISE

ANSALDI!-:'

Soit
VAN DIEMEN

Jusqu'à la mort
NYCTOR

Oui jusqu'à la mort
Ils st ba
SCÈNE

VIII

LES MblES, MADAME GIRAUME, MAVISE,
VOIX DES MORTS ET DES VIVANTS
•

MA\. ISE

Et voilà cette paix qu'on cherchait
Cette immobile paix pour laquelle
Ils se battent ces malheureux fous
VAN DIEMEN

Ah je meurs Assassins Assassins
MAYISE

Quelle horreur et nous vi,·rons encore
Jusqu'à ce que le froid souverain
Faisant tourbillonner un grand vent
Sur nos silhouettes accroupies
Crie désespérément son triomphe
NYCTOR

Je meurs avec joie pour sa beauté
ANSALDI'I

Je meurs satisfait j'ai tout connu
LE SOUTAIRE

Ah il m'a tué mon sang me lave

Voilà cette paix si blanche et belle
Si immobile si morte enfin
La voilà cette paix homicide
Pour laquelle les homn1es se battent
Et pour laquelle les hommes meurent
MADAME GIRAUME

0 mon fils je t'avais oublié
Tu mourus en faveur de la ,·ieNous mourons d'une paix qui ressemble à la mort
VOIX DES MORTS ET DES VI\" ANTS

Adieu Adieu il faut que tout meure
GUILLAUME APOLLl~AIRE

�ï45
il ne retenait plus rien. Je ne me souviens que des doigts
en spatult: de M. Pourtil, extraordinairement plats,

SI LE GRAIN NE MEURT...

FRAGMENTS

1

IY

. ..

• ~fa ~è;e s; lai.ssa ·pc;suader .par. la f~mi_lt;;;:l~~e~~~
à Rouen les premiers temps de son. eu1\.' d l · et c't:!6.

·
le cœur de me la1sser
chez Monsieur
.
. e. e . , r ère et
mo1 cette vie irregu i
ainsi que commença pour
,
lie je ne
désencadrée, cette éducation rompue a laque
•
&lt;le\·ais que trop prendre ?oût.
de \' chez mon
C'est donc dans la maison de la rue
.,
·1 n
•
·l T que nous passames
cet 1m. •er . M. Pouru , u
om. e •,
d
•
à ma couprofcsseu r qui donnait également ~s 1eçons
haque
-· e Juliette vint me faire travailler un peu ch. de
sm
,
,
•
1 oéoarap 1e,
.
li se servait pour m enseigner a r, • t&gt; •
us
1our.
'
. d . re érer et msa1re to
« cartes muettes», dont 1e evalS pé d'
ts L'effort
· à quoi.
les noms, repasser 'à l'encre les trac s 1scre
. r:ice
&lt;le l'enfant était considérablement épargné 'g
· d
Voir la Xom·tlle Rtrne FriJ11fa1U es
mai 1920.

J.

• l cr

1 er

février,

1er

mars d

larges et carrés du bout, qu'il promenait sur ces cartes.
Je reçus en cadeau de nouvd an, cet hi,·er, un appareil à copier ; je ne sais plus le nom de cette machine
rudimentaire, qui n'était en vérité qu'un plateau de
métal couvert d'une substance gélatineuse, sur laquelle
on appliquait d'abord la feuille qu'on venait d'écrire,
puis la sérit: des feuilles à impressionner. L'idée d\m
journal naquit-elle de ce cadeau, ou au contraire le
cadeau ,·int-il pour répondre à un projet de journal ?
Peu importe. Toujours est-il qu'une petite gazette à
l'usage des proches fut fondée. Je ne pense pas avoir
conservé les quelques numéros qui parurent : je crois
bien qu'il y avait de la prose et des vers de mes cousines ;
quant à ma collaboration, elle consistait uniquement
dans la copie de quelques pages des grands attlmrs : par
une modestie que je renonce à qualifier, je m'étais rersuadé que les parents trouveraient plus de plaisir à lire
« L'Écureuil est un gentil petit animal... » de Buffon et
des fragments d'épîtres de Boileau, que n'importe quoi
de mon cru - et qu'il était séant qu'il en fût ainsi.
. . .
Cçtte année 1881, ma douzième, ma mère qui s'inquiétait un peu du désordre de mes études et de mon
désœunement à La Roque, fit venir un précepteur. Je
ne sais trop qui put lui recommander M. Gallin.
C'était un tout jeune gandin, un étudiant en théologie
iecrains bien, myope et niais, que les leçons qu'il donnaitsemblaient embêter encore plus que moi, ce qui n'était
pourtant pas peu dire. Il m'accompagnait dans les bois,
48

�•
]◄i&gt;

LA NOt.:\'ELLE REVUE FRA

mais sans cacher qu'il ne goûtait pas la campagne. .f
ravi quand une branche de coudre, :m passage,
sauter son pince-nez. Il chantait du bo~t des_ lèvres, .
affectation, un air des Cloches de Conzn.&gt;ille, ou re\·en
ces paroles :
... Des :imourettes.
Qu'on n'aime pas.

La complaisante affectation de sa \"Oix mièvre m~e
pérait; je finis par déclarer que je ne co~1prc~:us •
qu'il pût troU\·er plaisir à chanter de pareilles '.n
_ Yous trouvez cela stupide rarce que vous t:tes
jeune, répliqua-t-il avec suffisance. Vous aimerez
plus tard. C'est au contraire très fin.
Il ajoura qu~ c'était un air très \'~nt~ d'un opéra
en vogue ... Tout alimentait m~n ~1cpn~.
J'admire qu'une instruction s1 bnsé.e _att ma_lgré lOIE
pu réussir en moi quelque chose : 1h1Yer Stll\'ant_ ~
mère m'emmena dans le midi. Sans doute cette déc~
fut-elle le résultat de longues mé&lt;litati~ns, d~
débats • chaque action de maman était touiours
raison;ée. S'inquiétait-clic de mon médiocre état de
santé ? Cédait-elle à des objurgations de ma
Charles Gide, qui s'obstinait \·olontiers à cc qu'elle esbmait le préférable ? Je ne sais. Les raisons des ~
sont impénétrables.
.
Les Charles Gide occupaient alors à Montpellier,•
bout eo cul-Je-sac de la rue Salle L'faêque, le secood et
dernier étage de l'hôtel particulier d_cs Ca5re=
Ceux-ci ne s'étaient réservé que le premier et le
chaussée beaucoup plus Yaste, de plain pied avec

pau:
tan'

747
• où nous avions gracieux accès. Le jardin n'était
en lui-même, autant qu'il m'en souvient, qu'un fouillis
de cbèncs-vcns et de lauriers, mais sa position était
.admirable; en terrasse d'angle au-dt.'Ssus de !'Esplanade,
dont il dominait l'extrémité, ainsi que les faubourgs de
la ville, jetant le regard jusqu'au lointain pic Saint-Loup,
que mon onde contemplait également des fcn1:trcs de
JOn cabinet de tra\"ail.
Est-cc par discrt'.tion que ma mère et moi nous ne
logeâmes pas chez les Charles Gide ? ou simplement
parce qu'ils n'a\'aient pas la place de nous héberger? car
nous a\'ÏOns Marie avec nous. Peut-être aussi le deuil
mclinait-il ma mère et la faisait-elle souhaiter plus de
.solitude. Xous descendîmes d'abord à l'hôtel ~evet,
avant de chercher dans un quartier voisin un appartement meublé où nous installer pour l'hiH:r.
Celui sur lcqud s'arrêta le choix de ma mère était
Ùos une rue en dépente qui partait de la grand'place,
à l~utre bout de !'Esplanade ; en contre-bas de celle-ci,
de sone qu'elle n'ayait de maisons que d'un côté. A
llleSure qu'elle descendait, s'éloignant de la grand'place,
la rue se fai~ait plus sombre et plus sale. Xotre maison
était vers le milieu.
L'appartement était petit, laid, misérable ; son mobilier était sordide. Les fenêtres de la chambre de ma
mère et de la pièce qui servait à la fois de salon et de
salle à manger, donnaient sur l'Esplan:ide, c'est-à-dire
que le regard butait sur le mur de soutènement. Ma
.chambre et celle de Marie prenaient jour sur un jardinet
ans gazon, sans arbres, sans fleurs, et que l'on eût
~lé cour, n'eussent été deux buissons sans feuilles

�LA NOUVELLE

sur lesquels la lessive de la propriétaire s'épanouissait
hebdomadairement. Un mur bas séparait ce jardin d'une
courette voisine, sur laquelle ouvraient d'autres fenêtres:
il y avait là &lt;les cris, des chants, des odeurs d'huile, des
lanoes qui séchaient, des tapis qu'on secouait, des pots
0
de chambre qu'on vidait, des enfants qui piaillaient,
:les oiseaux qui s'égosillaient dans leurs cages ... On
voyait errer de cour en cour nombre de chats faméliques que, dans le désœuvrement des dimanches, le
fils de la propriétaire et ses amis, grands galopins de
dix-huit ans, poursuivaient à coups de débris de vaisselle.
Nous dînions assez souvent chez les Charles Gide;
leur cuisine était excellente et contrastait avec la rata·
touille que nous apportait le reste du temps un traiteur.
La hideur de notre installation me donnait à penser que
la mort.de mon père avait entraîné notre ruine; mais je
n'osais questionner maman là-dessus. Si lugubre que fût
l'appartement, c'était un paradis pour qui revenait du lycée.
Je doute s'il avait beaucoup changé depuis le temps
de Rabelais. L'entrée des classes était si peu protégée
que le jeu des é]èYes était d'attirer les chiens de la rue.
Non ; je dois me tromper; la classe n'ouvrait tout ~e
mème pas directement sur le dehors ... En tout ~ Je
me souviens fort bien que, par la porte que Monsi~ur
Nadaud laissait volontiers ouverte, un jour un chien
entra ; ·après tout c'était peut-être le chien du con~
cierge ... Comme il n'y avait de patères nulle part ~u
pouvoir accrocher ses eflets, ceux-ci servaient de cou~~n
de siège · et aussi de coussin de pieds pour le vo1S1n
d'au-desst~s, car on était sur èes gradins. On écrivait sur
ses genoux.

SI LE GRAIN NE MEURT ...

749

Deux factions divisaient la classe, et divisaient tout le
lycée : Il y avait le parti des catholiques et le parti des
protestants. A mon entrée à l'École Alsacienne j'avais
appris que j'étais protestant : dès la première récréation
les autres, m'entourant, m'avaient demandé :
- T'es catholique, toi ? ou protescul ?
Parfaitement interloqué, entendant pour la première
fois de p1a vie ces sons baroques - car mes parents
s'étaien'fgardés de me laisser connaître que la foi de tous
les Français pouvait ne pas être la même, et l'entente
qui régnait à Rouen entre mes parents m'aveuglait sur
leurs divergences confessionnelles - je répondis que je
ne savais pas ce que tout cela voulait dire. Il y eut un
camarade obligeant qui se chargea de m'expliquer :
- Les catholiques c'est ceux qui croient à la Sainte
Vierge.
·
Sur quoi je m'écriai qu'alors j'étais sûrement protestant. II n'y avait pas de juifs parmi nous, par miracle ;
mais un petit gringalet, qui n'avait pas encore parlé,
s'écria soudain :
- Mon père, lui, est athée. - Ceci dit d'un ton
supérieur, qui laissa les autres perplexes. Je retins le mot
pour en demander l'explication à ma mère :
· - Qu'est-ce que cela veut dire : athée ?
- Cela veut dire : un vilain sot.
Peu satisfait, j'interrogeai derechef, je pressai ; enf.in
maman, lassée, coupa court à mon insistance, comme
elle faisait souvent, p~r un :
- Tu n'as pas besoin de comprendre cela maintenant,
ou: Tu comprendras cela plus tard. (Elle avait un grand
choix de réponses de ce genre, qui m'enrageaient). ·

�i50

LA XOUVELLE REVUE FRA~ÇAISI'.

S'étonncra-t-on que des mioches de dix à douze ans
se préoccup:issent déjà de ces choses '. ~lais non ; il n'!
avait là que ce besoin inné du f rança1s, de prl'ndrc parti,
d'être d'un parti, qui se rctrou,·e à tous les :':ges et du
haut en b:is de notre société.
Un peu plus r:ird, me promen:int au Bois a,·ec François de Witt et mon cousin Ücta\·e Join-Lambert, d~ns
la rniture des parents de celui-ci, je me fis chanter pomlle
·
deman dc~ s1• ·•~
p:ir les deux autres : 1·1s m' av:uent
J c ...
.., is
royali,te ou républicain, et j'a,-ais répondu:
- Républicain parbleu ! ne comprenant pas encore,
·puisque nous étions en république, qu'on pù_t être autre
que républicain. François et Octave m'étaient tombé
dessus à bras raccourcis. Sitôt de retour :
- Ça n'est donc pas ça que j'aurais dù dire? :ivais-je
demandé naïvement.
- Mon enfant, m'avait répondu ma mère après un
petit temps de rdlexion, lorsqu'on te dcmande~a ce que
tu es, dis que tu es pour une bonne représentation constitutionnelle. Tu te souviendras ?
Elle m'a,·ait fait répéter ces mots surprenants.
- Mais... qu'est-ce que ça veut dire ?
- Eh bien l précisément, mon petit : les autres ne
comprendront pas plus que toi, et alors ils te laisseront
tranquille.
.
.
A Montpellier la question confessionnelle nnp~rtait
peu ; mais comme l'aristocratie catholique enrnya1t ses
enfants chez les Frères, il ne restait guère au lycée, en
. . t
regard des protestants qui presque tous cousmaien
entre eux, qu'une plèbe souvent assez déplais.:ntc et
qu'animait contre nous des sentiments nettement h:uneux,

SI LE GRAI~ 'NE ?.IEURT•••

Je dis

i5I

« nous » car presque aussitôt j'avais fait corps
avec mes corréligionnain.-s, enfants de ceux que fréquentaient mon oncle et ma tante, et auprès de qui j'avais
été introduit. Il y a,·ait là des w-, des L... des è,
'
'
des B-, parents les uns des autres et des plus accueillants. Tous n'étaient pas Jans ma classe, mais on se
retrouvait à b sonic.
LL'S deux fils du docteur L,._ étaient ceux avec qui je
frayais le plus. Ils étaient de naturel ouvert, franc, un
peu taquin, mais foncitrement honnête ; malgré quoi je
n'éprouvais qu'un médiocre plaisir à me trouver avec
eux. Je ne sais quoi dt: positif dans leurs propos, de
déluré dans leur allure, me rtnccgnait dans ma timidité,
qui 1,'était entre temps beaucoup accrue. Je devenais
triste, maussade et ne fréquentais mes camarades que
parce que je ne pou\'ais faire autrement. Leurs jeux étaient
bruyants autant que les miens eussent été calmes et je me
sentais pacifique autant qu'ils se montraient belliqueux.
~on contents des tripotées au sortir &lt;les classes, ils ne parlàientque de canons, de poudre et de« pois fulminants».
Cétait une invention que nous ne connaissions heureusement pas à Paris : un peu de fulminate, un peu de fin
gnvierou de sable, le tout enveloppé dans un papier à
papillotes, et cela pétait fem1e quand on le lançait sur le
trottoir entre les jambes d'un passant. Aux premiers pois
qne les fils L- me donnèrent, je n'eus rien de plus pre~é
~ de les noyer dans ma cuvette, sitôt rentré dans notre
mfect appancment. L'argent de poche qu'ils pouvaient
~voir pass.,it en achats de poudre dont ils bourraient
Jllsqu'à la gueule des petits canons de cuivre ou d'acier
qu'on venait de leur donner pour leurs étrennes et qui

�752
positivement me terrifiaient. Ces détonations me tapaient:
sur les nerfs, m'étaient odieuses et je ne comprenais pas
quelle sorte de plaisir infernal on y pouvait prendre.
Ils organisaient des feux de file contre des armées de
soldats de plomb ... Moi aussi j'avais eu des soldats de
plomb ; moi aussïje jouais avec ; mais c'était à les faire
fondre. On les mettait tout droits sur une pelle qu'on
faisait chauffer; alors on les voyait chanceler soudain sur
leur base, piquer du nez, et bientôt s'échappait de leur
uniforme terni une petite âme brillante, ardente et
dépouillée ... Je reviens au lycée de Montpellier.
Le régime de l'École Alsacienne amendait celui du
lycée ; mais ces améliorations, pour sages qu'elles fus·
;ent, tournaient à mon désavantage. Ainsi l'on m'avait
appris à réciter · à peu près décemment les vers, ce à
quoi déjà m'invitait un goût naturel ; tandis qu'au lycée
( du moins celai de Montpellier) l'usage était de réciter
indifféremment vers ou prose d'une v9ix blanche, le
plus vite possible et sur un ton qui enlevât au texte
je ne dis pas seulement tout attrait, mais tout se~s
même, de sorte que plus rien n'en demeurait qui m~uvât le mal qu'on s'était donné pour l'apprendre. Rien
n'était plus affreux ; ni plus baroque ; on avait beau
connaître le texte, on n'en reconnaissait plus rien ; on
doutait si l'on entendait du francais. Quand mon tour
vint de réciter (je voudrais me r;ppeler quoi), je sen~
aussitôt que, malgré le meilleur vouloir, je ne pourra15
me plier à leur mode, et qui, vrai! me répugnait trop .. ,.
Je récitai donc comme j'eusse récité chez nous.
Aux·premiers vers ce fut de la stupeur, cette sort~de
stupeur que soulèvent les vrais scandales; puis qui fit

SI LE GRAL"I NE MEURT •.•

753

place à un immense rire général. D'un bout à l'autre
&lt;les gradins, du haut en bas de la salle, on se tordait ;
chaque élève riait comme il n'est pas souvent donné de
~re en classe ; on ne se moquait même plus ; l'hilarité
était irrésistible au point que Monsieur Nadaud luimême y cédait ; du moins souriait-il, et les rires alors
s'autorisant de ce sourire, ne se retenaient plus. Le sou~
rire du professeur était ma condamnation assurée ; je ne
~ais p~s où je pus trouver la constance de poursuivre
Ju:qu_au bout du morceau, que, Dieu merci, je possédais bien. Alors, à mon étonnement et à l'ahurissement
de la classe, on entendit la voix très calme, auguste même,
de Monsieur Nadaud, qui souriait encore après que les
rires enfin s'étaient tus :
- Gide, dix. (C'était la note la plus haute.) Cela
vous fait rire, Messieurs ; eh bien ! permettez-moi de
vous le dire: c'est comme cela que vous devriez tous
réciter.
J'étais perdu. Ce compliment, en m'opposant à mes
camarades, eut pour résultat le plus clair de me les
~ettre tous à dos. On ne pardonne pas, entre condisciples, les faveurs subites, et Monsieur Nadaud s'il
.
'
avait rnulu m'accabler, ne s'y serait pas pris autrement.
Ne suffisait-il pas déjà qu'ils me trouvassent poseur, et
ma récitation ridicule ? Ce qui achevait de me compromettre, c'est qu'on savait que je prenais avec Monsieur
Nada~d des leçons particulières. Et YOÎci pourquoi j'en
prenais:
Une des réformes de l'Ecole Alsacienne portait sur
l'enseignement
.
du latin, qu'elle ne commencait plus
qu'en si.xième. De la sixième au baccalauréat s~s élèves

�754

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI

auraient le temps, prétendait-elle, de rejoindre ceux dt
lycée qui, dès la neuvième ânonnaient : rosa, rosœ. On
partait P.lus tard, mais pour arriver pas moins tôt ; les
résultats l'a\·aient prouvé ... Oui ; mais moi qui prenais
la course en écharpe, j'étais handicapé ; malgré les.
fastidieuses répétitions de Monsieur Nadaud je perdis
vite tout espoir de rattraper jamais ceux qui déjà traduisaient Virgile. Je sombrai dans un désespoir affreux.
Ce stupide succès de récitation et la réputation de
poseur qui s'ensuivit déchaînèrent l'hostilité de mes
camarades ; ceux qui d'abord m'avaient entouré me
renoncèrent; les autres s'enhardirent, dès qu'ils ne me
virent plus soutenu. Je fus moqué, rossé, traqué. Le
supplice commençait au sortir du lycée ; pas aussitôt
pourtant, car ceux qui d'abord avaient été mes compagnons ne m'auraiènt tout de même pas laissé brimer
sous leurs yeux; mais au premier détour de la rue. Avec
quelle appréhension j'attendais la fin de la classe! Et
sitôt dehors, je· me glissais, je courais. Heureusement
nous n'habitions pas loin ; mais eux s'embusquaient sur
ma route : alors, par peur des guet-apens, j'inventais
d'énormes détours ; ce que les autres ayant compris, ce
ne fut plus de l'affût, ce devint de la chasse à courre i
pour un peu ç'aurait pu devenir amusant; mais je sentais
chez eux moins l'amour du jeu que la haine du misérable
gibier que j'étais. Il y avait surtout le fils d'un entrepreneur forain, d'un directeur de cirque, un nommé
Lopez, ou Tropez, ou· Gomez, un butor de formes
athlétiques, sensiblement plus âgé qu'aucun de nous,
qui mettait son orgueil à rester dernier de la classe,
dont je revois le mauvais regard, les cheveux ramenés

SI LE GRAIN NE MEURT ...

bas sur

755

le front, plaqués, luisants de pommade, et la

La Vallière couleur de sang ; il dirigeait la bande, et
celui-là vraiment voulait ma mort. Certains jours je
rentrais dans un état pitoyable, les vêtements déchirés~
pleins de boue, saignant du nez, claquant des dents,
hagard. Ma pauvre mère se désolait. Puis enfin je tombai
sérieusement malade, ce qui mit fin à cet enfer. On
appela le &lt;lecteur : j'avais la petite Vérole. Sauvé l
Bien soignée la maladie suivit son cours ordinaire ·
c'est-à-dire que j'allais être bientôt remis sur pied. Mai;
à mesure qu'avançait la convalescence et qu'approchait
l'instant où je devrais reprendre le licol, je sentais une
affreuse angoisse, faite du souvenir de mes misères, une
angoisse sans nom m'envahir. Dans mes rêves je revoyais
Gomez le féroce ; je haletais poursuivi par sa meute ;
essuyais à nouveau contre ma joue l'abominable contact
du chat crevé qu'un jour il avait ramassé dans le ruisseau
pour m'en frictionner le visage, tandis que d'autres
me tenaient les bras ; je me réveillais en sueur mais
c'était pour retrom1er mon épouvante en song~ant à
ce ~ue le docteur L*-1&lt;* avait dit â ma mère : - clans peu
~ Jours je pourrais rentrer au lycée - alors je sen~ts le cœur me manquer. Au demeurant ce que j'en dis
nest nullement pour excuser ce qui va suivre. Dans la
maladie nerveuse qui succéda à ma variole, je laisse
aux neurologues à démêler la part qu'y prit la complaisance.
. Voici je crois comment . cela commença : Au premier
Jo_ur_qu'on me pern1ir de me lever, un certain vertige
&amp;is_ait chanceler ma démarche, comme il est naturel après
trois semaines de lit. Si ce vertige était un peu plus fort,

�L\ :-;OU\'ELLE REVUE FRAS

• pensais-je, pu1s-1e imaginer cc qui se passerait?
sans doute : ma tète, je la sentirais fuir en arrihe ;
genoux fléchiraient (j'étais dans le petit couloir
menait de ma chambre à celle de ma mère) et soudait
je croûlerais à la renverse. Oh ! me disais-je, imiter ~
qu'on imagine !... Et tandis que j'imaginais, déjà jo;
pressentais quelle détente, quel répit je goûterais à céd«
à l'invitation de mes P1erfs. Un regard en arrière, pou,
m'assurer de l'endroit où ne pas me faire trop de mal en,
tombant ...
Dans la pièce voisine, j'entendis un cri. C'était Marie,
qui accourut. Je savais que ma mère était sortie; UD
reste de pudeur, ou de pitié, me retenait encore devant
elle ; mais je comptais qu'il lui serait tout rapportl
Après ce coup d'c!Ssai, presque étonné d'abord qu'"il
réussît, promptement enhardi, deYenu plus habile et
plus décidément inspiré, je hasardai d'autres mou\"e"'
ments, que tantôt j'im·entais saccidés et brusques, que
tantôt je prolongeais au contraire, répétais et rythmais
en danses. J'y de\·ins fort expert et possédai bientôt un
répertoire assez varié : celle-ci se sautait presque sur
place ; cette autre nécessitait le peu d'espace de la fen~
à mon lit, sur lequel, tout debout, à chaque retour je me
hnçais : en tout trois bonds bien exactement réussis;
et cela plus d'une heure durant. Une autre enfin que
j'exécutais couché, les couvertures rejetées, consistait CD
une série de ruades en hauteur, scandées, comme celles
des jongleurs japonais.
Maintes fois par la suite je me suis indigné contre
moi-même, doutant où je pusse trou\·er le ca:ur, ~
les yeux de ma mère, de mener cette comédie ? Mail

'SI LE GRAIN NE MEURT•••

i57

avo~erai-je . qu'auj~urd'hui cette indignation ne me
parait_ pas bien méritée : Ces mou\'c:ments, s'ils étaient
c~nscients, n'étaient qu'à peu près volontaires. C'est-àd1r~ ~~e, tout au plus, j'aurais pu les retenir un peu.
Mais
le plus grand soulas à les faire .•.·~),
'
d fi .I éprouvais
I
~ • . que
e ois'. o~g~~mps en~uite, _souffrant des nerfs, ai-je pu
déplon.:r den ctre plus a un age ou quelques entrechats ...
Dès les P::ièr:s manifestations de ce mal bizarre,
le docreur L . ~\'a~t pu rassurer ma mère: les nerfs, rien
que _les ~erfs, ~1sa1t-il_ ; . mai~ comme tout de même je
cont111ua1s de g,goter, ,1 Jugea bon d'appeler à la res.:ousse
deux c~nfrères. La consultation eut lieu, je ne sais comment 1~1 pourquoi, dans une chambre de l'hôtel ~eYet '.
Ils. étaient
, là,
. trois docteurs, L•••, T*** et B***, ce dermer, ~1l'decm de Lamalou-les-bains, où il était question
de ~1 e_nrnycr. Ma mère assistait, silencieuse.
Jcta1s un_ peu tremblant du tour que prenait l'aYenture; ces ,·1cux messieurs, dont deux à barbe blanche
me r~toumaient dans tous les sens, m'auscultaient, pui~
parlaient
entre eux· à ,·01·.x basse... Ali:i1ent-1
.
·1s me pcrcl·r
.
à Jour? dire, l'un d'eux, M. T*" à l'œil séYère :
- Une bonne fessée, Madame, \'Oilà cc qui conYient
à cet enfant ... ?
Mais non; et plus ils m'examinent, plus semble" ks
pén~trer le sentiment de l'authenticité de mon cas.
Apres to ut , pu1s-1c
· · préten dre en sa\·o:r sur moi-même
1 long que ces Messieurs ? En cro\'ant
Pus
les trom11er
.
)

'·•h',r ·Je cro1,
· qu•·1
_ 1• A bien,.
- r"lfl c~
1 f::iut pIa,cr , cm: comuit 11·1c11•
•
à bm:ilou, et c·c~t cc qui exp!i~--...at que nou, lussions :\ l'hôtel.

~•
1re mes J eux prcm1_
·c, , s~1
•·ours
.,__,.

�7)9

LA NOUV~LLE REVUE FRA~

c'est sans doute 11101 que je trompe ... La séance
finie.
Je me rhabille. T"'** paternellement se penche, veut.
m'aider; B*** aussitôt l'arrête ; je surprends de lui à
T*** un petit geste, un clin d'œil, et suis averti qu'un
regard malicieux, fixé sur moi, m'observe, veut m'observer encore, alors que je ne me sache plus observf;
qu'il épie le mouvement de mes doigts, ce regard, tandis
que je reboutonne ma veste ... « Avec le petit vieux que
voilà, s'il m'accompagne à Lamalou, il va falloir jouer
serré, » pensai-je, et, sans en avoir l'air, je lui servis
quelques grimaces de supplément, du bout des doigts
trébuchant dans les boutonnières.
Quelqu'un qut ne prenait pas au sérieux ma maladie,
c'était mon oncle ; et comme je ne savais pas encore
qu'il ne prenait au sérieux les maladies de personne,
j'étais vexé. J'étais extrêmement vexé, et résolus de
vaincre cette indifférence en jouant gros. Ah ! quel son•
venir misérable ! Comme je sauterais par dessus, si j'acceptais de rien omettre !... Me voici dans l'antichambre
de l'appartement, rue Salle L'Evêque ; mon oncle vient
&lt;le sortir de sa bibliothèque et je sais qu'il Ya repasser;
je me glisse sous une console, me couche à ras le sol,
sur les dalles, et, quand il revient, j'attends d'abord
quelques instants, si peut-être il m'apercevra de lui·
même, car l'antichambre est vaste et mon oncle va
lentement; mais il tient à la main un journal qu'il lit
tout en marchant ; encore un peu et il va passer outre ..,
,Je fais un mouvement; je pousse un gémissement ;
alors il s'arrête, soulèYe son binocle et, de par dessus
son journal :

- Tiens !. .. Qu'est-ce que tu fais là ?
Je me crispe, me contracte, me tords et, dans une
~ e de sanglot que je voudrais irrésistible :
- Je souffre, dis-je.
Mais tout aussitôt j'eus la conscience du fiasco : mon
?11cle remit le lorgnon sur son nez, son nez dans son
JOUrnal, rentra dans sa bibliothèque dont il referma la
~r~e de l'air l~ plus quiet. 0 honte ! Que me restait-il
afaire, que me relever, secouet la poussière de mes vêtements, et détester mon oncle ; à quoi je m'appliquai de
tout mon cœur.
Est-il besoin d'ajouter que je l'en aimai d'autant plus

par la suite ?
Les _rh'umatisants s'arrêtaient à Lamalou-le-bas ; ils
trouvaient là, auprès de l'établissement thermal un
bourg, un casino, des boutiques. A quatre kilomètr~s en
amo_nt, Lamalou-le-haut, ou le-vieux, le Lamalou des
a~x1qu~\ n'offrait que sa sauvagerie. L'~tablissement des
bams, l hotel, une chapelle et trois villas, dont celle du
Docteur
· tout; encore l ,établissement se déro. . B*** .•c'était
bait-il aux regards, en contre-bas dans une faille ravi:;us~; c_elle-ci, brusquement, coupait le jardin de l'hôtel
glissait, ombreusement, furtivement vers la r1·v1·e're
A l'â, ge que J.,avais
· ·alors, le charme le ' plus proche est·
ttre~e ; une sorte de myopie désintéresse des plans
om'."1ms ; on préfère le détail à l'ensemble; au pays qui
. se hvre, le pays qui se dissimule et qu'on découvre en
a~ançant.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN

Nous venions d'arriver. Pendant que maman et
s'occupaient à Mfaire les malles, j'échappai. Je co
au jardin ; je pénétrai dans cet étroit ravin ; par-dessus
les parois &lt;;chisteuses, de hauts arbres penchés formaienr
voûte · un ruisselet fumant, qui s'échappait de l'établisse-ment :hermal, chantait au bord de mon sentier; son lit
était tapissé d'une épaisse rouille floconneuse ; j'étais
transi de surprise, et, pour exagérer mon ravissement,
je ir.e souviens que j'avançais les bras le\'és, à l'orientale, ainsi gue j'avais YU faire à Sindbad dans le ~allon des Pierreries, sur une image de mes chères Mille
et une Nuits. La faille aboutissait à la rivière, qui faisait ,
coude à cet endroit et dont l'eau rapide, en venant buter
contre la falaise schisteuse, l'avait profondément creusée ; le haut de la falaise était frangé par l'infulte prolongement des jardins de l'hôtel : _yeuses, cistes, arbou·
siers et, courant d'un arbuste à l'autre, puis retombant en
chevelure dans le vide hésitant au-dessus des eaux, le
smilax ai:11é des bacchantes. La limpidité de la rivière
éteianait aussitôt l'ardeur ferrugineuse des sources; des
tro;peaux de goujons jouaient parmi les débris ~rd~isés
faits du délitement des roches ; celles-ci ne s'abaissaient
qu'un peu plus loin, en aval, où plus lentement coulaient
des eaux plus profondes ; en amont, l'étrécissement de
la rivière en précipitait le cours : il y avait des remous,
des bondissements, des cascades, des vasques fraîches où
l'imagination se baignait ; par endroits lorsqu'un avancement de la falaise barrait la route, de grandes dalles
espacées permettaient de passer sur l'autre rh·e ; par
endroits les falaises des deux rives à la fois se rapprochaient : force était de gravir, quittant le bord des eaux,

.si LE GRAIN NE MEURT ...

'J,Uittant l'ombre. On retrouvait, au-dessus des falaises
un terrain où quelques cultures fanaient sous un arden~
soleil ; plus loin, aux premières pentes des monts, commençaient d'immenses forêts de châtaigniers séculaires.
La piscine de Lamalou-le-haut prétendait, je crois,
remonter au temps des Romains ; elle était du moins
primitive, et je l'aimais pour cela ; petite, mais il
importait peu, puisqu'il était prescrit d'y demeurer tout
immobile afin de permettre à l'acide carbonique d'opérer.
L'eau, d'une opaque couleur de rouille, n'était point si
chaude qu'en y plongeant on ne s'y sentît d'abord
frissonner; puis bientôt, si l'on ne bouo-eait point ve•
0
'
na1ent _vous taquiner des myriades de petites bulles, qui
.se fixaient sur vous, vous piquaient, interposaient à la
.demi-fraîcheur de l'eau une cuisson mystérieuse par quoi
1~ centres nerveux fussent décongestionnés ; le fer agissa:t de son côté, ou' de connivence, avec le concours d'on
ne sait quels éléments subtils, et tout cela m,êlé
faisait l'extraordinaire efficacité de la cure. On sortait
du bain la peau cuite et les os gelés. Un grand feu de
.sarments flamboyait, que le vieil Antoine activait encore
.et au-dessus duquel il faisait ballonner ma chemise de
nuit ; car ensuite on se recouchait : par un interminable
couloir on regagnait l'hôtel, et sa chambre, et son lit
,que bassinait en votre absence un " moine " - c'est
.ainsi qu'on appelle là-bas un réchaud qu'un ino-énieux
syst~me d'arceaux suspend entre les draps écanét
Lassemblée des docteurs, à la suite de cette première
-cur~, reconnut que Lamalou m'avait fait du bien ( oui,
-dé~idément, ce dut être cette consultation qui se tint
.à l Hôtel Nevet) et conclut à .l'opportunité d'une nou49

�LA NOUVELLE REVUE FRAN

velle cure en automne ; ce qui servait tous mes désirs;;
Entre temps l'on m'envoyait prendre des douches l
Gérardmer.
Je renonce à copier ici les pages où je racontais d'abord
Gérardmer, ses forêts, ses vallons, ses chaumes, la vie
oisive que j'y menai. Elles n'apporteraient rien de neuf et
j'ai hâte de sortir enfin des ténèbres de mon enfance.
Lorsqu'après dix mois de jachère ma mère me
ramena à Paris et me remit à l'Ecole Alsacienne, j'avais
complètement perdu le pli. Je n'y étais pas depuis
quinze jours que j'ajoutais à mon répertoire de troubles
nerveux, les maux de tête, d'usage plus discret, et
partant plus pratique en classe. Ces maux de tête
m'ayant complètement quitté à partir de la vingùème
année, et plus tôt même, je les ai jugés très sévèrem~t
par la suite, les accusant d'avoir été, sinon tout à fait
feints, du moins grandement exagérés. Mais à présent
qu'ils reparaissent, je les reconnais,, ceux de la qu~~ante·
sixième année' exactement pareils à ceux de la tre1z1ème,
et admets qu'ils aient pu décourager mon effort. En
vérité je n'étais pas paresseux ; et de toute mon âme_
j'applaudissais en entendant mon· oncle Emile déclarer :
- André aimera toujours le travail.
Mais c'était également lui qui m'appelait : l'irrégulier.
Le fait est que je ne m'astreignais qu'à grand'pein.e ;·
à cet âge déjà, l'obstination laborieuse je la mettais da~s
la reprise à petits coups d'un effort que je ne po~vais
pas prolonger. Il me prenait des fatigues soudaines,
des fatigues de tête, des sortes d'interruptions de cou·
1.

Ecrit en 19t6.

SI LE G.l&lt;AIN NE MEURT .••

rant, qui persistèrent après que les migraines eurent
cessé, ou qui, plus proprement, les remplacèrent, et qui
se prolongeaient des jours, des semaines, des mois.
Indépendamment de tour cela, je ressentais alors un
dégoût sans nom pour tout ce que nous faisions en
classe, pour la classe elle-même, le régime des leçons,
les examens, les concours, les récréations même ; et .
l'immobilité sur les bancs, les lenteurs, les insipidités,
les stagnances. Que rne.s maux de tête vinssent fort à
propos, cela est sûr ; il m'est impossible de dire dans
quelle mesure j'en jouiis.
Brouardel, que nous avions d'abord comme docteur,
était cependant devenu si célèbre que ma mère reculait
à le demander, tout empêchée par je ne sais quelle vergogne, que certainement j'héritai d'elle et qui me paralyse également en face des gens arrivés. Ayec Monsieur
-Doussart, qui l'avait remplacé près de nous, rien de pareil
n'était à craindre ; on pouvait être bien assuré que la
célébrité jamais ne se saisirait de lui, car il n'offrait
aucune prise : un être débonnaire, blond et niais, à la
voix caressante, au regard tendre, au geste mou - inoffensif en apparence ; mais rien n'est plus redoutable
qu'un sot. Comment lui pardonner ses ordonnances et
le traitement qu'il prescrivit. Dès que je me sentais, ou
prétendais, nerveux : du bromure ; dès que je ne dormais pas : du chloral. Pour un cerveau.qui se formait à
peine ! Toutes mes défaillances de mémoire ou de
volonté, ·plus tard, c'est lui que j'en fais responsable. Si
l'on plaidait contre les morts je lui intenterais procès.
J'enrage à me remémorer que durant des semaines,
chaque nuit, un yerre à demi plein d'une solution de

�~64-

lA
. .NOUVELLE REVUE FRANÇA)Slt.

œ

;hloral (j'avais la libre disposition du flacon 1~l~in
• cristaux
·
d'h,.•drate
et dosais à ma fantaJS1e)
de
petits
J
•
bon
chloral dis-je attendait au chevet de mon ht le
plaisir 'de l'in~mnie, et que je sirotais à petits c~ups dès
la première impatience; que durant des se1:1a.10es, des
mois, je trouvais en me mettant à table, à cote mon
.
assiette,
ma boutei·11e de " sirop Laroze .- d" e~orces
d
d'oranges amères, au bromure de potassmm . ; ont
il me fallait prendre à chacun des repas, une, puis_ deux,
puis trois cuillerées - et de cuillère non pas a ~é!
mais à soupe - puis rec~mme~cer, ~thmant,.
par triades le traitement, qm durait, du~1t et ~u il y
avait aucune raison d'interrompre avant l abrut~m~t
complet du patient naïf que j'étais. D'autant qu'il avait
fort bon goût, ce sirop ! Je ne comprends encore pas
comment j'en ai pu réchapper quelque chose.

?~.

a1:,'

.

.

ANDRÉ GIDE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LES GONCOURT
S'il faut en croire le ]011rnal, Larroumet contait un jour
chez Edmond de Goncourt qu'ayant cité un livre des deux
frères dans les notes de sa grosse thèse sur Marivaux, il fut,
à la soutenance, vivement repris pour avoir osé prononcer
le nom d'un homme qui avait appel(: l'antiquité le pain des
professeurs. Je crois fort que Larroumct, Gascon avisé et
intrigant, inventait là de quoi se faire bien voir du vieil
homme de lettres d'Auteuil, bien qu'à vrai dire des sorties
de ce genre ne fussent pas inconnues, dans la vieille salle
des thèses, au temps du doyen· Himly. Quoiqu'il en soit,
c'est comme sujet de thèse que les Goncourt entrent aujourd'hui en Sorbonne, - de l'énorme thèse qu'insoucicux de
la crhe du papier M. Pierre Sabatier consacre à l'Eslbtliq11c
ks Go11court livre un peu diffus mais complet, écrit dans
UD effort consciencieux de sympathie, et qui rendra de bons
services. On y souhaiterait un jugement moins timide, ou,
plus simplement, un jugement. Sans faire du jugement, à la
manière de M. Lasserre, le tout de la critique, on ne saurait,
à moins d'une certaine démission, se soustraire à la fonction
de juger, lorsqu'on traite d'une matière aussi litigieuse et
IIUsi disc4téc que celle qu'a choisie M. Sabatier. Et je ne
Yeux pas dire qu'il s'en dispcnst: tout l fait, mais enfin il

�ï67

LA :--OUVEI.LE RE\'UE FRA~

préfère comprendre et approuver, et il me semble qœ
j'étais un fidèle des Goncourt, je ne lui saurais pas un
bien vif de cette bienveillance un peu molle.
Car il y a une question des Goncourt. Ils ont vécu d
une atmosphère de bataille littéraire, et la piété fratern
d'Edmond de Goncourt a mfme fait admettre la lég
d'après laquelle Jules aurait été tué dans cette bat:ti11e, vic-i
time de la littérature, de l'acharnement 'au travail et surtoaa
des coups portés par la critique malveillante. Et, au fond, Cl
conflit persistant, œtte opposition des Goncourt et de li
critique sont bien une réalité littéraire, curieuse à ,·oir de
près, et qui nous ouvre une route dans l'histoire intellectuellt
du siècle passé.
Il faut d'abord liquider en souriant certains points de t11
un peu élémentaires, propos de Grenier et de Journal, ...,
quels la candeur d'Edmond de Goncourt et la politesSC •
ses interlocuteurs se ralliaient volontiers. Les deux frères•
seraient aliénés par leur.. premiers romans les milieux•
plus influents. Cbarlts Dm111illy les aurait brouillés avec les
journalistes, puce que la rédaction du Scandale y
flattée, Ma11ctte Salowo11 avec les Juifs, parce que Manetse est
d'Israël, Madarru Grn.aisais nec les catholiques, tous lc:ars
romans où la femme est dépeinte menteuse, perfide OI
hystérique, a...ec les femmes, et leurs livres d'histoire,~
toirc libr~et non officielle, avec les professeurs. qui COOll"
dèrcnt l'histoire comme leur chasse gardée, ou cOllllll
leur •pain• (justement déserté par le beurre). Joipel l
cela une histoire de France dirigée obstinément, penddl
w1 demi-siècle, contre les Goncourt. comme autref.oil
contre la maison d'Autriche, et tous les gr:inds é.,.éoemd
qui absorbent l'attention publique, depuis le coup ~•Eut
jusqu'à l'assassinat de Carnot, écbunt le jour de la mue•
,·ente d'un de Jeurs livres.
La vérité est que, si les Goncourt n'ont p:is coollll Ja

est,-

p,ire bien installée et les gros tirages des Flaubert, des

Zola, des Daudet et des Maupassant, ils ne sauraient tout de
même passer pour des méconnus ou- des sacrifiés tels que le
forent Gérard de NerYal ou \ïlliers de l'Isle-Adam. Edmond
de Goncourt a occupé pendant les trente dernières années,
~ ann~es t~litaires de sa v_ïe, une place ni très supfricure
m très 10fc.:neure à son ménte. Des sources de mésintelligeace qu'il indiquait ou qu'on indiquait autour de lui, il en
est pour.tant d_eux que je crois sérieuses et qu'il faut prendre
CD cons1dérat1on. Il est exact que la misogynie des deux
frères les disposait peu à comprendre les femme,, et que
l~rs romans n'ont presque pas eu de public féminin. A vrai
dire la psychologie des personnaaes
féminins est une des
~
panics. les plus remarquables de leur œuvre; mais la psychologie de la femme ne porte presque jamais chez eux sur
famour, au sens plein et courant du mot, c'est-à-dire sur cc
~ai eût séduit des lectrices. Ils ne pouvaient donc conqufrir
ce large ~ublic féminin qui fait à un romancier une des plu5
Aires assises de sa renommée. En second lieu il est certain
- et le Journal s'en plaint - que les Goncourt ont eu cons~ment et ont encore contre eux les professeurs et la crillque universitaire, c'est-à-dire presque toute la critique
professionnelle. Dans la longue campagne de la Rr.rue àrs
Dtwx-Mc11d1·s
Montégut, Taillandier, Brunetière, Doumic
- contre le roman réaliste t:t natur:iliste les auteurs de
;mi11ie Lnccrlmx ont toujours attiré sur e~x les ironies et
coups b plu) coléreux. La thèse de M. Sabatier marque
peut-être la fin de ces luttes, et dans trois ans le centenaire
de l'ainé des Goncourt éclaircira sans doute l'atmosph~re où
pourra aborder d'une àme rassise le problème de leur
.iace et de leur influence. Mais dès maintenant nous pou~ peut-être di,cerner sur la critique les côtés de l'horizon
OÙ se lèYeront les nuages et où s'établira le calme.

.

ron

�j69

•

••
Un artiste, un écrivain, laissent derrière eux une
et un nom, et ces deux héritages peuvent être d'impo
égale ou inégale. j'entends par œuvre une œuvre qui
tinue à être lue, par nom un nom qui ne constitue
mot vide, mais pour l'esprit la représentation d'un
indéfiniment et originalement vivant. Pour un Rousseau
un Constant l'un et l'autre sont à peu près de poidil
d'amplitude pareils : un nom qui évoque une ligne,
forme originale de vie ou de pensée, une œune,
sio11s ou Adolpbe, qui demeure constamment actuelle
fréquentée. De l'abbé Prévost il ne reste pas de nom,
rien que des syllabes mortes comme celles de Gutenberg
de Parmentier - mais une œuHe, ,.\,fa11011 Les&lt;aut.
Buffon ou de Madame de Stai:l il ne reste pour ainsi dire
d'œuvre, en cc sens que leurs livres ne sont plus lus
par des professionnels, mais il reste de grands noms
que l'un et l'autre ont été des centres de pensée ou de
bilité, des dates, des influences. Quand il s'agit de p
ce qui restera des Goncourt, nous pouvons hésiter
l'œuvrc plus que sur le nom.
Leurs romans datent aujourd'hui beaucoup, et bien
y en ait la moitié qu'il m'arrive de relire avec intértt
plaisir, je suis bien sûr qu'aucun d'eux ne conservera
de lecteurs que l'Ed11calio11 St11limmtale, Bel-Ami ou
Jules Lemaitre, parlant de Cbarlts Demailly, dit qu'oa il
iamais eu dans un journal plus d'esprit que les Gi
n'en prêtent à la rédaction du Sca11dale. Or c'est de l'
qui parait aujourd'hui grimacer comme le sourire d'une
de mort, le même à peu près que celui qu'on trouve
l'Etien11e Mayra11 de Taine, qui en est contemporain et
est devenu sinistre. Je sais bien que rien ne se di

comme l'esprit, et qu'un numéro de la Vie P11risit1111t tourne
l l'illisible et à l'aigre en moins de dix ans. Mais c'est dans
tous les romans des Goncourt que nous trouvons quelque
chose de cet archaïsme, de cette vieillerie et de cette poussière. Impression qui détournera de plus tn plus le lecteur
ordinaire, mais qui pourra retenir le lecteur curieux. Il suffit
de souffler sur cette poussière, de nettoyer un peu pour voir
apparaître des pièces délicates ou robustes. Ma11e/le Salomon, Germiuie Lacerlrux, Rmée Ma11peri11 sont des œuvres
savantes et soignées, où, sous le décousu apparent, les
auteurs sa,·ent réaliser jusqu'au bout leurs intentions, où les
caracti:res se tiennent, où circule un sentiment vivant.
Quant aux livres d'histoire, qui fom1ent une si grosse
partie de leur œuvre, ils ont pu amuser beaucoup MM. de
Goncourt, leur fournir une excellente occasion de faire
vivre leurs découvertes d'estampes, de miniatures, d'étoffes,
apporter même une contribution à la psychologie du bric-à~rac. Historiquement, littérairement ils n'existent guère. Ils
intéressent non pas même l'amateur qui s'occupe du
nm• siècle, mais l'amateur qui s'occupe de la façon dont on
•'est occupé du xv111• siècle. li faut faire une exception pour
cette série d'études sur les grands peintres qui s\1ppelle l' Art
~ XVIII• sitcle. C'est un des cinq ou six bons livres de cribque d'art qui e,:istent en France, et il me semble bien que
c'est en fait de style le chef-d'œuvre des Goncourt.
Et il faut bien arriver à cette question rebattu.-: et célèbre
du style des Goncourt. S'il n'y a que les œuvres bien écrites
qui passent à la postérité, quelle assurance celles des Goncourt ont-elles de faire le grand voyage? Les Goncourt
«rivent-ils bien, ou, simplement, écrivent-ils? Certes ils
le sont donné beaucoup de peine. lis ont fait difficilement
du style diilicile. Le résultat vaut-il l'effort ?
Cest le point sur lequel la critique. universitaire a le plus
Aprement crié au scandale. Elle a eu. en horreur un style qui

�\

LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇA.

prend le français à rebrousse-poil, passe sans cesse, avec
rythme de douche écossaise, de la préciosité extrême à la
négligence outrée, procède par juxtaposition et jamais par
construction, et des phrases qui ne peuvent se lire tout haut
sans disloquer la voix. En revanche les Goncourt foot
remonter jusqu'à Flaubert leur haine du rondouillard et de
l'oratoire, dénoncent dans Salammbô une syntaxe à l'usage
des vieux universitaires flegmatiques.
De fait on ne saurait dire que ce style procure à l'oreille
et au goût de grandes voluptés. Mais on s'y accoutume et
même on y prend plaisir dès qu'on l'a rangé sous son idée,
dès qu'on l'a mis à la place qui lui convient dans le paysage
des styles français. S'il n'existait pas il manquerait quelque
chose à la complexité harmonieuse de notre art littéraire. A
sa racine il y a une faiblesse et une insuffisance, il y a l'inintelligence et l'impossibilité du continu, du continu constructii
dans le plan d'un roman, du continu logique .dans un chapitre, du continu rythmique et musical dans le di:;ssin d'wu:
phrase. Comme il est naturel les Goncourt ont déclassé et
méprisé l'art dont ils étaient iucapables, et mis à une pl2œ
très haute celui qu'ils possédaient à un degré très haut: l'art
d'exprimer et de jeter sur le papier, d'une touche sûre, une
impression vue. Et la somme de ces impressions a fait quelque chose d'original qui a agi profondément sur tout l'art
contemporain. Mais l'Université enseigne à développer, à
faire des « discours ,i. Elle a, de son côté, une tendance à
croire que là est toute la substance de la littératw-e. Auss!
s'est-elle réconciliée assez vite avec ceux des romantiques qui
étaient des « oratoires ». Et il s'est trouvé, par une heureuse
combinaison du destin artiste, qu'e pendant Yingt ans le plus
grand nom de la critique française a été, après celui de
l'orator Taine, celui d'un professeur à l'Ecole Nor~ale,
o-rand concaténateur devant l'Eternel, un tacticien du hvre,
.t,
' faùe
dont l'art essentiel 'Consistait.à grouper solidement et a

LITTERATURE

771

marcher puissamment des files imisistibles Je raisons sous

leur équipement complet: on conçoit que pour un Ferdinand Brunetière un Goncourt ait été, absolument et ra.dicalement, le mal, l'Adversaire.

Mais ce n'est pas dans son être propre, dans les livres des
Goncourt même, que ce style prend son intérêt le plus vif.
C'est dans son mouvement, son influence, la flamme qu'il
allume et propage. Et il ne s'agit pas seulement ici du style
des Goncourt, mais de leurs romans, de leurs recherches et de
leurs idées sur l'art du xvm• siècle et sur !'.art japonais. Ils
durent comme un nom plus encore que comme une œuvre.
Ils ont été considérables par leur influence, dont toute la
littérature française, depuis soixante ans, a été retournée et
labourée.
Le roman dit naturaliste, qui continue à vivre de façon
assez florissante en France et à l'étranger, a eu deux têtes,
deux sources, Flaubert et les Goncourt. Si Zola et Maupassant descendent de Flaubert, Alphonse Daudet vient authentiquement des Goncourt. Et son style, qui est un des meilleurs du roman français, met au point avec des qualités de
mesure, de finesse et d'oreille une bonne partie des nouveautés qu'apportaient Cbarles Demailly et Manette Salomon.
Cest par !ui que le vin encore rude des deux frères s'est
dépouillé, que leurs trouvailles se sont incorporées à un certain acquis durable des iettres françaises. Daudet lui-même
voyait d'ailleurs l'influence des Goncourt s'étendre ph~s loiu
encore. Comme Edmond, à son âge, restait quelque peu
ahuri et pantois devant le Symb-Olisroe, il lui disait &lt;l'un
ton moitié plaisant et moitié sérieux ( c'est M. Albalat qui le
rapporte): « Ce sont vos disciples, votre postérité. »
Ce qui est vrai jusqu'à un certain point. Le Symbolisme

�77 2

LA NOUVELLE REVUE FRAN

fut le règne de ce qu'on appelait l'écriture artiste, et l'é
ture artiste peut passer pour un héritage des Goncourt.
consiste dans un effort d'invention verbale perpétuellem
visible, dans une volonté de laisser cet effort incorporé à1texture du style: il faut que le lecteur voie que l'auteur s'est
appliqué et qu'au contraire d'Oronte il a mis beaucoup plus
d'un quart d'heure à faire sa phrase. Elle aboutit rapidement i
certaines fondrières, par exemple à la cacographie de Jeaa
Lombard. Mais elle a aussi contribué à forger des styles
solides, ingénieux, construits et défendus contre le cliché par
une vigilance intelligente, comme ceux de Huysmans et dt
Rémy de Gourmont.
Surtout le Symbolisme et une bonne partie de la littérature actuelle ont continué l'œuvre des Goncourtetmenéleur
combat en réagissant de plus en plus contre l'oratoire, en lui
devenant de plus en plus étrangers. L'incapacité absolue des
Goncourt dans tout l'ordre qui se rattachait plus ou moins
à la culture oratoire, s'est étendue peu à peu, en entourant
et en dépassant certains îlots tenaces de résistance, à toute
notre littérature.
Notons que les nouveautés vers lesquelles allait en peinture
le goût, hardiment précurseur, des Gonco\lrt, marquent bien
les affinités et les analogies qui nous feront mieux comprendre ce qu'est une réaction contre l'oratoire. La peinture
du xvm• siècle qu'ils ont si intelligemment ramenée à 12
lumière, aimée et étudiée, vit dans un état précaire de ten·
dresse et de défense .contre la peinture oratoire qui la précède - celle du xvn• siècle, - contre celle qui la guette et
dont elle a porté le germe - Greuze conseillé par Diderot, contre celle qui la suit - David dont les élèves cribleront
de mie de pain !'Embarquement pour Cythère. - Pareillement
l'art japonais est à l'antipode de la « composition » grécoromaine et classique, et, par une loi inévitable de compen•
sation, en même temps que nous nous sommes fait un sens

LITIÉRATURE

773

pour le comprendre, nous -avons laissé s'oblitérer en partie
celui qui nous portait vers les ensembles, vers les organismes
d'art bien liés.
Aussi tout n'est-il pas faux dans ces propos de Jules de
Goncourt, recueillis par le Journal et dont le sens (je n'en ai
pas le texte sous les yeux) est à peu près celui-ci. Il y a eu
après 1850 trois grandes sources de rénovation, le retour au
xvm• siècle, la découverte du japonisme, l'introduction du
réalisme dans le roman. Or nous avons été pour beaucoup
dans chacun de ces trois mouvements. Donc nous s~mmes
un peu là. En réalité ces trois lignes selon lesquelles s'est
exercée, de la manière la plus féconde, l'activité des Gon,o~rt, sui:ent une même direction, convergent Yers un
point, celui que dans son Art Poétique symboliste Verlaine
ex~rime par un vers lapidaire : Prends l'éloquence et tords
hu le cou. Dans le réalisme et le naturalisme même cet art
de la sensation isolée et de la touche discontinue a eu contre
lui l'art purement oratoire d'un méridional, d'un latin, Zola,
qui est bien, par son talent de constructeur ou comme on
disait, de maçon, à l'antipode des Goncou:t. Mais précisément Zola servit de tête de Turc à toute la génération qui
eut de quinze à vingt-cinq ans vers 1890. Le déclassement de
l'art oratoire
. se fit ou se continua contre lui, alors que l'on
entoura jusqu'à sa mort Edmond de Goncourt d'un confortable respect.
Observons d'ailleurs que ce déclassement de l'oratoire, en
r~~lant sur une pente logique qui n'est en somme que de la
liaison et de l'oratoire retournés, a pour limite dernière un
~n de mots discontinus, ce que Marinetti appelle les mots en
. ~~e~é (~uel réactionnaire déjà, quel jacobin nanti que le
1Ctionna1re en bonnet rouge de Victor Hugo !) et ce que
Dad~ renonce à appeler d'un mot quelconqqe, car dans un
mot 11 Y a déjà du discours. « Monsieur, disait jadis notre
proviseur dL
·1e-Grand
'
·
e omsaux fumeurs
trop précoces, on

�774

LA NOC\'ELLE REVUE FR.AN

va de la cigarette au cigare, du cigare à la pipe, et de la
à l'échafaud. &gt; Et Ponsard estimait de même que qu
borne est franchie il n'est plus de limite.
Mais enfin lier des mots et des idées, faire de l'oratoire
s'appelle penser, et, la faculté de liaison étant faible che1
Goncourt, on en a inféré une pareille faiblesse de l
faculté de penser. Quand parurent les comptes-rendus
diners Mauny,
réduits, disait-on, à des commérages et à•
0
calembredaines, Renan et Taine firent observer que 11
n'y avait tenu que de pareils propos ils n'y fussent
retournés deux fois, et que les relations de M. de GonCOUII
témoignaient seulement de son inaptitude absolue à saisi;\.
justement et à reproduire proprement une idée générale.
Evidemment il y a là du vrai. li ne faut pas, cependant, colllllll
ont une tendance à le faire les critiques, spécialistes clc!
l'abstraction, faire consister toute la pensée dans la pens6f
abstraite, croire trop facilement à la bêtise de Victor Hago,:
séparer trop arbitrairement, ainsi que Faguet, les poètes et
les romanciers en gens qui ont des idées et gens qui n'en~
pas. Un critique a des idées de critique, c'est son. métlCI'•
Mais un poète a des idées de poète, et un philosophe.~rait avec justice donner toutes les idées de tous les cnnq~
français pour l'idée de poète qu'est le Satyre. Un rom:mdtl"
a des idées de romancier, et celle de Madame Bul.'ary est 111
moins aussi féconde et aussi instructive qué l'idée historiq•
de l'Europe et la Révolution française ou l'idée critique de
l' Evol11tio11 des Gmres. Les Goncourt, eux, ont des idées l.tistes, et ce sont des idées parfaitement viables et intélOsantes. Pour en revenir au même exemple, leur tableau•
dîners Magny est évidemment incomplet, mais il est vivaatt
il est vu par des yeux d'artiste, il en sort par exe~le ~
Théophile Gautier d'un relief étonnant. Il n'est n1 déplli-,
sant ni inutile de relire de temps en temps un ~olume:
' Journal (et il ne faudrait pas tout de même oublier que

LITTERATURE

775

testan~ent, d'E~mond de Goncourt m'a donné, à moi public,
le droit den lire au dépôt des manuscrits de la Bibliothèque
Nationale, depuis 1918, le texte complet, de la même encre
~-so~s la garantie du même code ciYil qui lui ont permis
d mst1tuer I_es rentes des Huit). C'est le spectacle de Ja \·ie
contemporame Yue par un œil vif, transmise à un cer,eau
agile, rendue par une main nerveuse et sûre. Ces instantanés
resteront dans notre littérature des Mémoires, contribueront,
comme au xvme siècle la correspondance de Gtimm, à
donner un tableau animé, et après tout assez sûr de la vie
littéraire. Ils demeureront peut-être le meilleur de ~ettc œuvre
des G~nc.~u1:, ~n peu c~aotique, mais pittoresque et mobile,
et ~u a l 1m1tat1on du livre d'Edmond de Gonconrt sur la
Ma1so11 d'ttn Artiste, - la sienne - on pourrait appeler Ie
cerveau d'un artiste.
ALBERT THIBAUOET

�777

NOTES

PAUL-JEAN TOULET.
Toulet nous a quittés au moment où son nom commen·
.çait à passer enfin un cercle étroit d'iniüés, d'amis.
.
Une réédition ou, plus exactement, une nouvelle mise
en vente de Monsieur du Paur, deux livres en deux a~,
Comme 1111è fantaisie et la Jeune fille verte, avaient permis
.à ceux qui connaissaient son œu_vre de le rap~eler. Les
bibliophiles s'inquiétaient du Mariage de do'.i Qu1c!;otte, de
la « première» de Mon amie Nane, des trois fascicules d~
Damier. Et l'on collectionnait les numéros de revues qui
publiaient les Contrerimes, ces strophes écrites selon ~e
rythme du chant de Ronsard pour Gastyne, mais où le troi~ième vers répond au second.
L'œuvre que laisse Paul-Jean Toulet, d'une richesse
-inutile à beaucoup de gens, n'atteindra jamais à la gran~e
notoriété. Il demeurera vivant et choyé dans une éh~e
{}u'on doit souhaiter nombreuse moins pour l'écrivai~
que pour les lettres. Car on ne saurait demander un plat·
sir de meilleure qualité que celui pris à ces romans de
composition désinvolte, à ces contes nonchalants où les .
fantaisies anachroniques, les malices de mystificateur,
jeux de paradoxes, les sollicitations d'exégèse les moins
révues s'habillent des images les plus hardies et les plus
P
· ' t pas
variées ? La durée semble promise à ce style qm n es .
classique aux yeux de l'école, qui le restera, toutefois,

!es

et à la raison. Bien que Toulet en ait souvent
trop travaillé, damasquiné le métal, son verbe reste solide. Malgré ses caprices et ses clowneries délicieuses de
syntaxe, il n'évoque jamais les abominables 1·arrrons dits
.
d
b
'artistes » ont on nous a tant fatigués. Il s'est appris
c~ez le Balzac d'Angoulême, chez La Bruyère et chez Rac_me, façonné avec Voltaire, Laclos et Rivarol. Le beau pastiche que réalise l'épître dédicatoire de Mon amie Nane
atteste déjà une sûreté foncière.
Et l'expression de Toulet a, quand il le faut une
concision, ~ne sobriété magistrales, lorsqu'on dé~ouvre
d~ns ses écnts autre chose qu'un ·divertissement. Sous la
bizarrerie des personnages et du décor, il est d'âpres et
mêm: de brutales leçons. Nane, M. du Paur, la Mme d'Erèse
de~ Tendres Ménages ne se travestissent que pour mieux
ac~ser ~eur hu~anité, traduire plus fortement le pessimisme 1r~éductible de l'auteur. Ou plutôt son mépris
quelquefois amusé, rarement indulgent. Un recueil de
pensées, voire · de boutades, de petits portraits (le Divan
en ~ 1mprim
·
· é quelques pages) nous fera connaître l'essentiel du Toulet, habile à chercher, implacable à dénon:er la tare, apportant une joie féroce à en détailler
!a laideur. Puis, revenant à un rêve de beauté, d'élévation
~n~ccessi?les.' et, par la nostalgie qu'il éprouve, expliquant la
aine satisfaite de sa clairvoyance. Almanacb des Trois Impostures annoncera le titre amer.
La _saveur de la prose qui trace ses précieuses arabesques,
réussit des ellipses si caractéristiques dans la Princesse
de Colchide ou les Ombres Chinoises, le charme des fictions
des
•
a· symb
.. 0 1es, ]''tnattendu des répliques,
les observations'
~es, tout ce_ que le roman et la nouvelle de P.-J. Toulet
. nt en un s1 voluptueux et clair désordre vient, semblet.il, _au second plan lorsqu'on relit les Contrerimes. Le
travail du prosateur paraît n'être qu'un exercice où l'art du
50

�779
778

seul vœu convient, celui qui appelle une édition complète
de l'œuvre de Paul-Jean Toulet. De ce qui lui garantira en
quelques hommes soucieux de la perpétuer toute sa durable
existence.

poëte affermit son habileté, dégage son émoi, se fait «
vant et pur ,, selon la noble constatation de Moréas. T
discret, recueilli,
C'est à voix basse qu'on encbante

JEA~ PELLERIN

Sous la cendre d'hiver
Ce cœu.r, pareil ai, jeu wuvert,
Qtti se_consu111e et c/Jame.

*

* *

FEUILLES DE TEMPÉRATURE, par Paul Morand

Plaisamment évocateur,

{Au Sans-pareil).

Dans son palais d'a.venfürine
Où se 11101,,,ait le j&lt;JUr,
Avez-vous i,u Boudroulboudcur,
Pri1lcesse dt la CJ1i11e,
Plus rose en son noir prmtalo,i
Que nacre sous l'üaine ?

Railleur, épris de burlesque, caricaturant des huissiq,.
ou peignant un Satan femelle qui montre ses seins avelf.
orgueil,
Oui, siffla-t-elle, et le silence
Ondulait à sa voi:x; :
Ils ne tombent pas tous, tu vois,
Les frnits de la science.
. a, trad'eEtid
li n'est rien que Toulet poëte ne s•essaie
u1r • ,
l'expression n'asservit jamais l'interprète. Elle lui do~ne a,
contraire la sûreté dont il a besoin, Iui permet de 5 aba&amp;donner sans contrainte à ses souvenirs et à ses images.
Toulet est mort à Guéthary. Il avait quitté quelq~I
. tt ce bar dlP·dontt
mois avant la guerre Pans
e a aix
faudrait écrire les soirées qu'il enchanta de son déser
chantement. ~ Quand on a connu que la vie n'est que
· g~rde encore
fumée, a-t-il dit, celle de spn propre toit
t'Alquelque douœur. » Le passant de l'Ile Maunce, de
gérie du Tonkin et de !'Ile de France regagna son
et Je 'quitta pour la côte basque au c11mat
Plus favoralll"'•
'llJl
On ne doit pas joncher cette tombe de fleurs banale,,

r;!,

Vérification faite la Muse de M. Paul Morand a le pouls
parfaitement régulier. Ce n'était qu'une fausse fièvre. Le
papier des feuilles de température est finement quadrillé; les
points de repère y sont innombrables. Ainsi cette courbe de
fantaisie avec les associations d'idées en guise de nœuds de
ruban est tracée au compas. Elle part de Jules Laforgue,
traverse \Vhitman et d'autres régions plus proches de nous
et aboutira d'ici peu à M. Paul Morand romancier et auteur
dramatique. Le carnet de notes impressionnistes a remplacé
le recueil de sonnets par quoi l'usage voulait qu'on débutât
dans les lettres. M. Paul Morand sait parler des banques, des
usines, des bureaux, des affaires avec aisance et sans affectation, en homme depuis longtemps familiarisé avec la Compagnie des wagons-lits et des grands express européens. Trop
intelligent pour prendre systématiquement le lecteur pour
un imbécile, il évite d'avoir l'air de s'amuser à ses dépens.
On n'ose plus prononcer le mot de mystification car il est
pris au tragique par ceux-là mêmes qui font profession de
ne rien prendre au sérieux. Il est pourtant une mystification
qui peut passer pour un développement lyrique de l'ironie.
Pour qui ne croit à rien du monde sensible, c'est une forme
de la sincérité.
Voici à la fin de Mine d'or une des plus heureuses rencontres de M. Paul Morand :

�LA NOUVELLE

••• Promenades au.T bo11s smtimmts
us Jaillis se riliabilitmt
Par des confmio11spuMiq11es.
A11 pri11/e111ps
tout rsl
parfumtrie - tulle - fleurs
occasio11; txuptio,111elles.
C'est l,r fjte des agents de change ri dts garro11s
dt rttrlle.
J.'mumble d11 marcl&gt;i est bien i111prrssil&gt;1mé
1
par 1, soleil.

Observons toutefois que ces allusions ingfoieuses et
emprunts amusants au répertoire des annonces et J~ 1~ c
nique financière seront d'ici peu J'années tout à fait 1m
ceptibles. Et surtout c'est un exercice trop_ facile pour
per longtemps un esprit aussi juste, aum fin que M. P
Morand.

Qu'1111it la bildit arde11lt au trille dt rat·trSt,
Songer q11'1111 maigre cœur àa,,s les pla,rs ri ltS cris
St s.itisfait, qu'm ptu tk cmàr, il se disptrse
Comme 1111 tison cbt1111, dt sout'tnirs transi ...

Ce même Yoluptueux pessimisme est répandu dans les
,iœmes groupés o: Sous le vocable du chêne» (1910) où
Tinflucnce de Baudelaire est sensible sans toutefois masquer
la saveur personnelle d'une poésie volontairement âpre.

Née sous le signe de la mélancolie et de la gràcc, elle
aprime avec une obstination passionnée le désir de l'action
et le goût de la force. Paul Drouot est de ceux que leur

4atin, si tragique fut-il, n'aura pu étonner ni décevoir.
Son chef-d'œuvri:, à mon gré, est le poème inspiré par le
tou,·enir de ses Ardennes natales et qui est intitulé
Pâ,q,,,brt :

...•

at•ec so11 boriz.011 qui pense,
lts plmrs cle ses so11rces jaillis
c,1111111t mts lamus, tll silt11ce.
... .Ll, co11m1t 1111 a11cien trisor
Luit lt sc,ltil dt l'i11forlu11t.

LES DERNIERS VERS DE PAUL DROUOT (1
primerie François Bernouard).
Parmi les poètes morts à la guerre, il en est peu dont
perte doive ~tre plus vivement ressentie que ce~)~ de
Drouot. Deux volumes de \'ers, La Grappe de ra1s111 et S.
le t'OCable du cbi11e, témoignaient des dons les plus rares.,:
premier se compose de courtes pièce~, dont _la f?ri:1e n
pas sans rappeler les Sltmus ùc Moreas, mats ou_ 1on ~
frémir une voix ardente et fiévreuse avec ùes mflesiollt
d'aigre amertume :
d,'p.1rtir du 111ois d'at•ril aimer /,J pluit,
.-/ rhit-lf 11/(COTIIHI {OIISatrtr '"' gra11J ftll
DJttS l'dlrt gl,,cial il recom·er/ dt rnit,
Prdn l'oreille 1111:r t·oi:c du co11urt th,ibrtux

Att

.
Cest mo,, fa)'S, dpre pays,

Celui qui a écrit ces deux. derniers vers est digne Je tous
IIOI regrets

et de la fidélité des amis qui ont entrepris de

iÏrt vine sa mémoire.
Trompé par d'impudentes
à se méfier des
au champ d'honneur.
que plus méritoire et M.
y participant.

-.P porté

réclames, le public n'c~t que
œuvres nouvelles d'écrivains
Un effort comme celui-ci n'en
François Bernouard s'honore
ROGER ALLARD

LÉGE~DE DES SIÈCLES de Victor Hugo,
critique avec un commentaire et des notes p:tr

�L.&lt; NOU\'ELLE REVUE FRAN

ï82

M. Paul B,mt. (Hachette. Collection des Grands
Yains,

2

vol. gr. in-8.)

M. Paul Berret a, depuis trente ans, consacré tous ses lo' ·
à étudier la poésie de Hugo, les sources historiques et litl6raire~ de son inspiration, ses procédés de travail et la
nique de son verbe incomparable. Son édition de la Ug
dts si«lts est un monument d'érudition en même tempsqu'
cbef-d'œunc de critique scientifique. L\1bondance et fiagéniosité des confrontations de textes font de cet ou,TJll
une sorte de dictionnaire Jes images et du lyrisme roman-

tiques. M. Paul Berre! est un admirateur de Victor Hago
poète, mais il ne professe pas à !"endroit du philosophe cl.;
du penseur le culte orthodoxe de M. Paul Souday qui, i-"
une singulière déformation du sens critique, classe, juce,
censure et loue les écrivains morts ou vivants selon qn'ilt

ont eux-ml:mes bien ou mal parlé - ou pensé - de Hugo.
L'athéisme de Mérimée n'a pu sauver cet auteur des foudres

de M. Souday. Et naguère, pour délit de lèse-Hugo, Baudolaire et ~·[créas furent, par le magister du Temps, fustigfs

d'impor1ance.
M. Paul Souday, ferme rtpublicain, considère Victor
Hugo comme un pilier du régime et l'hugollltric comrne la
marque d'un esprit libre et ami du progrès. Mais il a domll
par ailleurs tant de preuves cl&lt;: son peu de goût et de ditceracment en matière de poésie qu'on peut bien douter qu'II
3.dmirc en Victor Hugo ce qui est en effet admir.i.ble.

Le caractère colossal et pyramidal de l'ccuYTC de Hugo,
construite en forme de système philosophique où les pro:positions sont remplacées par des antithèses, a quelque
chose de simpliste et de volontairement primaire. Ce cJ,tj,
déplaisant et suranné est justement celui qui paraît av~

séduit M. Paul Souday. Mais la béte noire de cc dernJeC
est Lamartine que

de méchants réactionnaires fcignd

8

ad ·

pour faire pièce à Hugo. C'est
lmcnmirer
"bl à I

Ion

ï 3

que 'I So d
•• • u ay est

s1 d e L'
• a noblesse souveraine d'u n La martme
. et d ' un

sar .

un est le nai grand poète libéral et dé

rautrc le pocte royal parexcelleace. Ou plutôt si Mm;;~~:'.
ICllt cda, ,1 en éprouve de la gêne et du dé . Q
~
Hugo- ,1 est le premier des chefs d' oreh estre, mais
P": non
uantJea
premier d.es chanteurs. Lorsqu'il est excellent et il l'est uel
,1 •égale les plus hauts · Mais si· 1e P1:11s1r
. . queq Ion
. pœnJ a M,
rehrc ses poèmes est inégal • le profit es t touiour.;
.
'""
•--D . ~ cme après Baudelaire, après Rimbaud
œune n'• t 1 · h d' .
· , aucune
ratrice di~é pus n~ e excitations intellectuelles, plus g~népo
. t es poétiques que la sienne, où les idées comptent
. , ; " peu. C'est le jardin d'essai de toute la poésie
~me. fi suffi.t de savoir y chercher fortune. A cet éaard
~ l.igmde _da s1edes n'était pas 1e moins intéressant d: ses
~rages ; ,1 est désormais le plus précieux de tous
• à1
patience et .à la .
' grace a
.
science de M. Paul Bcrret, que l'auteur de
: hgn~ eut le bonheur et l'bonaeur d'avoir pour maitre
rhétorique, et auquel il garde toute sa vénération.

..,.rois,
d•

•••

ROGER llLAJlD

ADORABLE CLIO ' par Ji&lt;011 Gira11do11x (EmilePaul).
Comment rendre , co mpte
•
d e ce livre
.
lâri
charmant sans en
. r la grke et l émotion ? Peu d'écrivains semb1-.
llloins •ppelés que M . G"u-audoux .\ parler de 1, guerre
uient
. ,·1
1 CD a peu doat r·msp1rauon
· · parilt moins mobiHs.able ~fais
'
']Ill':

ce que sa sensibilité est vraie, son imaginatio
...
11 que sa subtilité _
edo tab
n vivante,
_ est
.
sa r
u le et charmante subtilité

a bel c~~que touiours plus aJteodrie que cérébr2.le, il nous
lllntcs ~;n donaé q_uelques-unes des notes les plus pénéCc , q on ait éc.ntes sur certains aspects de la Q1J.Cnc
n est pas la boue, le sang et la pourriture ; mais ~ous l;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA

NOTES

nappe de lumière frisante dont M. Giraudoux se plait à;
noyer ses paysages, on n'oublie pas le sang. Si ce qu'il
décrit se nacre de reflets, si tout ce qu'il évoque s'entoure
d'associations imprévues, c'est par l'effet de ce courage souriant, qui a maintenu la bonne humeur du soldat jusque da?s
les plus mornes épreuves. (On n'en trouverait pas de meilleur exemple que les pages de ce volume qui peignent une
matinée sur la presqu'île de Gallipoli.) D'ailleurs, à côté
de l'épopée, la bucolique de guerre et l'élégie ont aussi leu~
droits. Combien de combattants pour qui la guerre de pos1•
tion fut la première expérience de vie champêtre! A moins
d'être, dans le civil, bücheron ou charbonnier, quand a-t-o~
pu goüter le cycle des saisons mieux que dans un gour~1
au fond des bois ; et surveiller toutes les heures de la nuit
et de l'aube, que par le soupirail d'un observatoire ; et
nouer des amitiés inattendues, que dans l'oisiveté des cantonnements; et connaître les peuples du monde entier, qu'en
cette babel d'armées amies que fut le front pendant les dernières années ? Les souvenirs heureux étant ceux qui finissent presque toujours par prendre le dessus dans nos
mémoires, qui sait si un livre comme celui-ci, av~c son
enjouement et sa mélancolie, ne semblera pas ~n J_our,
beaucoup de ceux qui ont fait la guerre, un miroir plu
fidèle que tel récit plus littéral de ~ qu'ils ont vu ? .
On n'a pas oublié cette Nuit à Châteauroux, qm parut
ici-même et par laquelle débute Adorable Clio. Dans un
hôpital militaire de la ville où s'est écoulée son enfance,
l'auteur passe toute une nuit à• échanger des lettres avec
un ami de pension, un Russe qu'il a· connu dans un
aimable Munich d'il y a vingt ans. On se rappelle avec quel art capricieux les plans se confondent, les époques se .
superposent, les contrées se télescopent, quel agrément
naît de ces contrastes, de ces rapprochements, de ces émo. de g1aces. Même fantions répercutées comme dans un ]CU

!

taisie, mais sur un ton plus graYc, dans ce Repos au lac
Asquam où les figures sanglantes des jeunes poètes tombés
pendant la guerre traversent un papillotant paysao-e d'Amérique, enchâssé lui-même entre deux souvenir: d'amour.
S'il y a, dans l'architecture de ces rêveries, un procédé un
peu trop visible et si M. Giraudoux semble trop craindre
d'être indiscret en posant çà et là quelques touches plus
larges et plus insistantes, on ose à peine le lui reprocher,
tant il sait conserver, sous son ingéniosité, la fraîcheur de
ses émotions. (Voyez, dans ce volume, les touchants souvenirs_ de la vie de fantassin intitulés Mort de Segaux, mort
de Dngeard.) Sans cesse on tremble qu'il ne franchisse la
limite de la quintessence, tant il s'amuse à la serrer de près.
On songe à ce cc bouleau fluet et o-éant » dont il parle « qui
'
t,
'
na qu'une touffe à son SO\nmet et qui chavirera s'il lui
pousse une autre feuille &gt;&gt;. Cette feuille, M. Giraudoux l'arrache à temps et si le bouleau oscille un instant c'est &lt;&gt;ra•
'
t,
c1eusement et sans verser.
No~s a-t-on assez décrit ou chanté l'entrée des troupes
françaises dans les villes d'Alsace ; mais que tout cela est
terne, plat ou emphatique à côté du délire d'amour auquel
nous avons assisté, à côté de la merveilleuse flambée où
le comique le plus attendrissant se mêlait aux larmes de
joie. Je n'ai retrouvé ce frémissement, ce crescendo d'ivresse
que dans !'Entrée à Saverne de M. Giraudoux. Libre à lui
de juxtaposer de petites images tarabiscotées, s'il en obtient
cet effet d'ensemble.
Certains s'irriteront contre le ton de ce livre, trop « guerre
en dentelles » à leur goüt. S'imaginent-ils donc que la
guerre de la Succession d'Espagne ou la guerre de Sept
Ans furent beaucoup plus riantes que celle d'où nous
sonons? L'élégance n'a jamais résidé que dans la bravoure
du conteur. Notre époque n'aurait-elle plus assez de verve
})Our aimer la crânerie lorsqu'elle est jointe à de la jeu-

�j86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ

nesse, de la sensibilité et de la justesse de coup d'œi~? Clio
est une muse austère ; laissons-la pour une fo1~ être
« adorable ». « Pardonne-moi, ô guerre, de t'avoir, toutes les fois où je l'ai pu, - caressée !. •· »
JEAN SCHLUMBERGEl

*

* *

L'ATELIER DE MARIE-CLAIRE, par Marguerite
Audoux (Fasquelle, éditeur).
Madame Marguerite Audou~, couturière, ~écrit l'.At~IÙ:

de A1arie-Claire, comme Madame Colette, im_me, decnvaJ.t •
l'E11vers du Music-Hall. Une part de confession, une part
d'observation directe et nue, une part d'humour, une part

ca~i

d'émotion et un style fluide comme l'eau &lt;l'u? beau_
coupé d'écluses, où le sentiment s'élève peu a peu 1us~u
emplir toute l'âme, tout flottant d'im~ges fraîches et p1~pantes comme des péniches aux cuivres luisants et fleuries
de géraniums.
ne
Ce n'est que du naturalisme, mais l'on ne songe pas u
seule fois à Zola, qui eût pourtant pu faire de ~e 'thème un
des leit-motivs du Bonheur des Dames, pas une fois a M~u~sant. On pense parfois à Charles-Louis Philippe, mais Pus
souvent à Stevenson.
. e
L'Atelier de Marie-Claire, c'est un navire avec sonéqu1pag
· a, 1'·1
d Coofecqui v·1 de l'ile de la Clientèle bourgeoise
l e es
tionn~urs à travers écueils et tempêtes. C'est un voyage au
·
· att dues..' en
ays de la' couture aussi riche en émot10ns
in en
P
'
-''é
· t d'héro1SU1e
chausses-trappes, aussi générateur ~ ~erg1e e
de
qu'un voyage à l' Ile au Trésor. L é_P1sode_ de la robeême
Madame Linella (p. 90 et suiv.) ofire un mtérêt de'~ du
orme que l'épisode' du câble coupé et du retour dansd.lffi1 eul•·é
' 1 ' 't d'une I c •
mousse de Stevenson. Ici comme l a l s agi
. des Jectechnique ( d'une technique ignorée de la généralité ' ne
teurs) à surmonter pour atteindre un but idéal, et qu on

,Bï
surmonte, après des péripéties angoissantes, que pour tomber dans de nouvelles difficultés et de nouveaux dangers.
Le défaut du roman naturaliste traditionnel, de la" tranche
de vie », ce n'était pas, comme on l'a répété, 1'absence de
romanesque, c'était son asservissement à la manie historique
du x1x• siècle. li singeait l'histoire, la pseudo-logique de
l'histoire, avec ses rapports plausihles de cause à effet, erreùr
plus grave encore que de philosopher, de moraliser ou de
poétiser en racontant.
Ce que les romanciers d'aventures ont tenté en accumulant
les péripéties romanesques et en nous dépaysant, deux
femmes - Marguerite Audoux et Colette - l'ont réalisé
simplement en s'affranchissant de la servitude historique.
Leur \"ision est anti-historique : légendaire. Cc n'est pas pour
rien que la sagesse orientale met dans la bouche d'une
femme les contes des Mille et Une Nuits. Quand elle s'abandonne à son génie naturel, sans souci des procédés littéraires
masculins, la femme crée sans effort une atmosphère d&lt;!
légende autour de ses personnages. Selma Lagerlôf est
l'exemple le plus typique de cette aptitude féminine. Co1ette
(dans quelques-uns de ses livres) et Marguerite Audoux, profondément Françaises et donc réalistes, ont donné un aspect
légendaire à d'humbles figures d'aujourd'hui.
On a cru que le récent apport féminin dans la littérature,
c'était l'individualisme effréné, le paroxysme sexuel permanent et une ivresse dyonisiaque sans répit. Rien n'est plus
faux: il n'y avait là qu'imitation outrancière d'ouvrages masculins, et notamment de d'Annunzio.
Le véritable apport féminin, depuis quinze ans, se trouve
chez Colette et Marguerite Audoux, et c'est d'avoir donné au
roman naturaliste dégénéré la ligne et le mouvement du
roman d'aventures.
Que, par surcroît, l'Atelier de Marie-Claire soit dans ·sa
modération un des réquisitoires les plus efficaces et les plus

�788

789

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA

émouvants qui existent contre la société et le rég!me du _na~
·1
1 cela démontre qu'on peut traiter
les su1ets sociaux
va1 actuc s,
.
lt ocail•
1
.
d
re'chi-prêcha
et
aussi
que
e
tumu 1e r~
l
sans e mom re P
'
!eux d'un Zola ou d'un Paul Adam n'est pas la seu e orme
qui leur convienne.
BENJAMIN CRÉMIEUX

* **

LES BEAUX SOIRS DE L'IRAN, roman ~ontemporain en Pers·e, par Emile Zavie (La Renaissance du
livre).

à ,disposer
La sauvegarde du droit des peuples iraniens
.
l' b
d'eux-mêmes a voulu qu'un écrivain français servit a-- as
comme interprète.
'
'
d PrésiLorsque M. Emile Zavie voyage, c est a la façon u u'il
dent de Brosses de Casanova ou de Stendhal. Entendez ~
ne s'embarrass~ pas de l'attirail du peintre et de la boite à
leurs de Chateaubriand. Le titre même de son roman est
cou
· 1es a rnateurs
une duperie ironique faite exprès pour décevo1r
d'exotisme impressionniste.
.
'est le
Sous le ciel d'Orient le plus fertile en pres~1ges c
jeu des passions qui intéresse l'auteur ~e ce récit. ·1 Zavie
Historio()'raphe et critique du naturalisme, M. Em1 e 't de
dé de la fréquentation des maîtres de l'école, le ~ou
a gar
è d
nnaissance
l'observation physiologique et cette esp ce_ e co lutôt de ce
sensorielle des mouvements du cœur humam ou p
qu'on désigne par cet euphémisme.
,
amante
Dans un 1·ardin de Perse, les confidences d uneh, e de
'
· l'é ch o d'une
ras
douloureuse
éveillent dans son espnt
. p. d"fiicile
Mérimée sur le bonheur introuvable chez autrui _et s_~ ~tive .
à découvrir chez soi-même. La renco.ntre ;st ~;rmn~rveux:
le style de M. Emile Zavie est de la meme an11 e,
sobre, un peu sec.
llementla
Son rnman est de ceux qui ne se racontent pas, te .

trame en est simple et nue. Qu'il conte ou décrive, l'auteur
semble toujours craindre de trop appuyer sur une certitude.
Pour lui l'homme et la nature ne sont que des mirages et sa
passion d'observer n'a d'égale que son scepticisme. Il se
garde bien de jamais conclure et, comme ses héros, il se plaît
aux sentiments et aux paroles qui se tiennent au bord du
silence. Discrétion rare et difficile à pratiquer, que M. Zavic
ne craint pas de pousser à l'txtrême.

** *

ROGER Al.LARD

MANDRAGORE, histoire d'un être mystérieux, par
]. W Ewers, traduit de l'allemand par Marc Henry

(Edition françlise illustrée).
L'auteur de ce livre fréquentait les cercles littéraires de la

rive gauche, avant la guerre. Il passait pour l'un des meilleurs jeunes poètes allemands. On ne saurait concevoir une
idée favorable de son génie d'après cette Mandragore, éditée,
parait-il, en toutes langues avant d'être traduite dans la
nôtre. Est-ce que le français serait moins apte à exprimer ce
mélange de satanisme et de sentimentalité : Rops tourné au
chromo ? Il faudrait alors remercier les éditeurs de cette traduction française, qui nous donnent l'occasion de faire une
constatation aussi agréable, en admettant qu'elle soit exacte,
ce qui serait trop beau.
ROGER ALLARD

*

* *

BIBLIOTHÈQUE SCANDINAVE, collection de traductions des auteurs scandinaves, dirigée par Lucien
Maury et Paul Desfeuilles. I. LA LOGIQUE DE LA
POÉSIE, par Hans lArsson. - II. ELSE, par Ki~ll1111d.
- III. MADAME MARIE GRUBBE, par Jacobsen
(E. Leroux).
Il y aurait quelque exagération à se plaindre que les litté-

�7'JO

LA NOUVELLE RE\'UE

7'1

ratures scandinaves soient ignorées en France, et il

dqà une bibliothèque :appréciable de traductions. Dans
bibliothèque on trouve néanmoins d'é~or~es. l:acunes
importe de combler. Rares sont les écm·:ams illustres
les œuvres à peu près complètes soient passées en f.
Ibsen en Nor:èae, et aussi. à peu près, Johan Boj«
Suède la seule Selma Lagerlôf. Mais Bjornson ( qui s'
plaint 'amèrement) est loin d'avoir bénéficié chez no~s
mèmc curiosité qu'lbsen, et de l'œuvn: énorme de Sm
nous n'avo~s guère que des bribes. Knut Hamsun r
grande p.irtie à traduire. Kierkegaard est fr~qu~mmen.t
on le lit dans des traductions allemande~, 11 n en a
donné en français.
.
Un travail comidérable est Jonc encore nécessaire
assurer la liaison entre la France et les riches littéra
Nord. L:a Bibliothèque Scandinave, dont s'occupent
ment MM. Maury et Desfcuilles, sera donc de grande
Elle a publié jusqu'ici trois volumes intfressants :\
titres, mais de Yaleur assez in[-gale.
La Lagiq1Je de la Poisk, du professeur _Larsso_n_, parue.une préface de M. Boutroux est un essai Je cnuque
phiquc d'une élégance et d'une finc:.se remarquable~. f:lle
pelle certains de ces essais oit les profess&lt;:urs frança1S2I
autrefois à résumer leur expérience et leur goût, tels
Dilfr.alesst dans /'Art de Jules M.irtlu. Cette critique
abstraite est aujourd'hui démodé&lt;: chez nous. Il n cat.
mau\·ais qu'elle nous revienne de l'étranger, ~t que lemier livre de la Bibli0Jlûq11e Snmdwm•t' nous rappelle
ques vieilles qualités françaises dont nous de,·~~ons ua
oublieux. Lc:1 volumes sui,·ants auront &lt;l ailleurs..
doute, à faire connaitre encore en France certains 15 •
1:a critique suédoise, et on nous annonce une tradu
Levcrtin qui fut naiment un critique Je valeur.
Elst, de Kidl:mJ, paraitra, je crois, un peu

:'9

français, et peut-être la littérature norvégienne elltfourni pour inaugurer sa part de la Bibliothèque une
re plus significative. En revanche Madaltll Mt1rie GnJ,l,e
~te heureusement en français l'œuvre de Jacobsen,
les deux grands romans se trom·ent ainsi traduits
notre langue. Cette reconstitution de la vie scandinave
XVIII' siècle rappelle d:ins une certaine mesure la R"""111,
George Eliot. C'est comme Romofo une œuvre très
• née, pleine d'archéologie, groupl'.-e autour d'un caractère
femme solidement et sa\·ammcnt construit. Mais, au contraire de R11mo/a, J.forit Grub[,e est une œunc de stvle
'auticux et artiste, qui parait inspirée parfois de Gautie; et
le Flaubert, un des lines les mieux écrits de la littérature
oisc, et la traduction a au moins le mérite de nous
bisser parfois deYincr.
La Bibliolhèque Scnndi111ro1• sera continuée par trois htstoires
la littérature ~uédoise, danoise, norvégienne, par unetra·on de Kierke&lt;Jaard, et une autre de !'Edda. Il serait à
·1er qu'on y ajoutât des études détaillées sur deux écri. tn:s_ rcprésenta~ifs de leurs pays, dont l'œU\·re ne pas13ma1s en franç:us que par fragments, Bjôrnson et Striod. L'un et l'autre fourniraient d'excellents sujets de
e, et l'existence ~e la Biblio/luque résoudrait en partie
r leurs :iute_urs les difficultés pécuniaires que le prix du
e dresse m:untenant de\·ant le doctorat. Si nous voulons
l'~tranger nous connaisse il nous faut apprendre :\ Je
~aitre nous-mèmes. ~e monument d'ignorance que fut
cle de Jules Lemaitre sur les lilliralurrs du Nord
. 'ndberg y est pris pour un Allemand) nous a as~ez ridis pour nous donner le désir de mettre tin :\ l'état d'esd'où il est né.

..

••

ALFRED THIBAUbET

�ï9 2

LA NOU\'ELLE

LE'ITRE D'ALLEMAG~E.
Avant la guerre, lorsque mes amis rnulaient
s'adresser à moi pour sn\'oir où en était le mouvem
intellectuel en Allemagne, je leur citais des noms,
leur signalais des œunes, et je n'envis.1geais l'AUem
que comme une donnée )pirituellc, représentant une deJ
formes de la pensée humaine. Quant à l'actualité laiclf
et bruyante, dans laquelle se mêlaient la brutalité det:
appétits et le clinquant du prestige, je pouvais ne pas à
parler. La littérature et la philosophie, en etfet, conto
titu.iient alors un monde à part. La pensée était un refuge,
une sorte de retraite spirituelle fennée aux idéès du jour,
et dans laquelle on ne voulait voir les choses que _.
:rternitatis specie, ou cc qui revenait au même, sub sp,d,
anmiz. Les nais poètes, les vrais philosophes - et qu'avaitje besoin de parler des autres - étaient ceux qui ne comprenaient rien à la politique et sa\'aient ignorer cc qui
se passe au dehors. Les circonstances ont changé. L'éternité est peu de chose en regard des exigences impératives
et immédiates du présent ; l'âme c~t devenue un centre
de résonnance, une sorte d'appareil pour enregistrer la
impressions d'un monde que jadis elle ne \'oulait pat
connaitre.
C'est pourquoi il semble difficile maintenant d'isoler
b littérature et la philosophie de l'ensemble des moo•
vements sociaux et politiques, et d'analyser la crise intellectuelle, qui sévit en cc moment, autrement qu'en la
rapportant à de) conditions d'un ordre plus général. Nous
, ·oudrions toutefois tenter de le faire, croyant que tolll
essai d'cnvisao-er la littérature comme littérature, la philosophie comm: philosophie, faciliterait une certaine 1~~
tl'appréciation. Ajouton~, d\ 1utre part, que les cond1uoa•
dans lesquelles la pensée allemande évolue, soit qu'ellcl

793
.soient d'un ordre plus général, soit qu'elles se rapportent
plus particulit!rement à l'Allemagne d'aujourd'hui, sont
usez connues, ~ez ressenties, dirais-je, par le monde
européen, po~r qu il ne soit pas nécessaire d'entrer dans
(le lo!1gs détails à. leur sujet. Sans pouvoir espérer restituer

~ la_ hn_ératu_rc ~t a _la philosophie l'indépendance dont elles
1ou1ssa1ent pd1s, 1e me bornerai Jonc à retracer ici les
répercussions sentimentales d'é,·énemcnts que je laisserai
dans la pénombre.
. L'~lle~ag~e intellectuelle traYerse une crise. 11 scmhlc
bien
. s,rns
..
l' .mutile d. insister . sur cc que tout le monde s:ut,
avoir appns, tant il est \'rai que le contraire aurait lieu

de surprendre.
. C'est
,. pourquoi, 1·e ne m'étend rat. pas 1onglemps pou.r dire qu il y a fermentation dans les esprits,
.que le~ vieux se sentent mal à l'aise et ne savent tro

:e

faire dans un mond.e qu'ils ne reconnaissent plus et q!
veut plus les conn:11tre, que les jeunes sont sans ·1· ,
1
.
··1
pl 1e
pour
.
es vieux,. qu • y a chez eux désespérance et e.xal~tl~n, e~thous1asme et satire, qu'avant d'avoir une convict1on,
en ont le geste, et que parfois à force de répéter
ce geste, il se f~n~e chez eux quelque chose qui ressemble
fort
. .
1 à une, connct1on ; qu'après' changeant de conv1cuon
'. s vont d un absolu à l'autre, et que l'absolu s'exprime tou:
JOUrs en paroles tranchantes et sonores, qui cependant
~hent mal le désarroi intérieur. Ce sont là des symptômes
d~n ordre fort général, et j'aime mieux en venir tout de
auue aux caractères
particuliers d'une crise qui· p r ·
d' li
,
,
ario1s
Ill eur_s, deroute l'observateur par des changements brusJucs et inattendus. Je me bornerai pour l'instant à en relever
eux aspects, l'un qui a surtout trait aux conditions générales
tOus lesqu~lles, l'homme d'à présent conçoit l'avenir du
gc~re humain, 1 autre qui concerne son ~tre intime et sa
destinée parti cu 1ière.

•!s

51

�794

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI.

Lorsque je rentrai en Allemagne, et que je revis leti
intellectuels que je connaissais d'avant la ~erre, ~c no~
qui revenait sans cesse _dans leur conversatwn était ce~
de M. Spengler. Il y a une façon de vous ~emander 91
vous avez lu un livre, qui équivaut à vous dire que dam
le cas - tout à fait invraisemblable d'ailleurs, - où vous
ne l'auriez pas lu, vous ignorez à peu près tout. C'est
ainsi que je fus questionné au sujet du livre de M. S~en•
gler : Der Untergang des Abendlandes. Je lus donc le hvre
avec curiosité, et voici ce que j'ai cru y trouver de plus
frappant.
. .. ,
M. Spengler nous dit que chaque c1vil1sat1on a -~n
enfance, sa jeunesse, son îtge viril et sa périod~ de v1e_1llesse. L'histoire d'une civilisation est une b1ograph1e.
Tout comme l'évohation de l'homme celle des différen~
civilisations obéit à de certaines lois, et présen~e à certai~s
moments les mêmes phénomènes. Ayant connu un c~rtatn
"!Ombre de personnes de différents âges, il vous sera facile de
t&gt;réciser l'âge de toute personne que vous rencontrerez pat
la suite. Il en sera de même pour les civilisations. En les
comparaFlt entre elles, il vous sera possible de préci~er le
« moment historique », l'étape à laquelle elles sont arrivées,
Appliquons ceci à notre civilisation occide~tal:e. Notre
étrangement
e'poque ' vous dira M. Spengler, ressemble
.
·
des
à ce que nous savons de la décadence des_ Egyptt~ns, r·
Arabes, des Chinois et surtout des Romams. Mais ~o~.
· d'une ...
crv1liquoi les civilisations meurent-elies .~ L'h'1sto}re
sation n'étant que le développement successif des poss1hilités
elle
qu'elle renferme, ces possibilités une fois. épuisé.:s,
sentonss'anéantit. Et si nous nous observons b1en, ne
· 11esse ?• C'est •le
nous pas en nous les symptômes de 1a v1e1
cerveau qui règne chez nous, et non plus l'âme. On est
devenu cons~ient en tout, et on fait de la science de
tout ; on constate les faits, et la vie elle-même est de-

795
un fait. Ceci précisément prouve que notre vitalité
. fort rédu~te, .que les vraies sources de .notre producti'llt~ sont tanes, et que nos virtualités intérieures sont à la
'teiile de s'épuiser. C'est l'agonie de !'.âme qui a commencé
:Je grand signe avant-coureur de la mort Jente d'une civil:

·on..
Mais qu'allons-nous faire avant ·d.e mourir comment
xmplir les derniers moments qui nous reste:t à vivre ?
En gens raisonnables et sensés que nous sommes devenus,
~o~s saurons nous résigner à ne plus faire que les choses

ljlll ~on~ de notre âge. Nous ne ferons plus les jeunes

~ hi~t01re, ne ~ouvant ignorer que nous :sommes prêts
àavotr accomph notre destinée et que ce serait en "2.in

~e ~ous lutterions contre les lois du développement
Àistor1que. Sachant exactement où nous en sommes, nous
~ons ~rendre les choses comme elles sont, et, en gens
asés, suivre un régime approprié .à notre état de vieil~ - Il y a des choses qui nous sont défendues, d'autres
qui ~ous sont permises. Ne faisons par exemple plus de
f0és1e, ce serait tout à fait hors .de saison et d'ailleurs
«. serait de la fort mauvaise poésie, ne faisons plus de
~ln~re, ce serait un art décadent ; ne nous risquons
rlls ~ échafauper des systèmes de philo.sophie ; nous
'lle~cnons que répéter ce que d'autres ont dit avant nous.
Mais que pouvons-:nous donc faire qui sâit en rapport
.avec notre âge ? Nous savons bâtir fies chemins de fer
-et faire de la navigation. Voilà qui est fort bien pou;
. . ~ens dont la vitalité se réduit de plus ea plus aux
'-actions cérébrales. Une autre tâche pourtant nous est
ill!servée et qui est beaucoup plus importante. Si nous
•111mes jncapables de création métaphysique, du moins
Pouv~ns-nous établir le bilan de 1a philosophie -antérieure.
cptiques, désabusés, parce que sans vie et sans foi• nous
mes bien placés pour faire l'histoire des idées que d'i:utres,

�LA NOUVELLE REVUE FRAN

plus forts et plus croyants, avaient su extraire d~ fond
leur âme, et pour en dégager les caractères essentiels..
quand notre destinée s'ach~vera, nous saurons mo~nr
hommes conscients et enregistrer en observateurs curieux
avisés toutes les étapes de notre dissolution finale,
Les quelques idées que nous venons d'esq_uisser n'é
sent certainement pas la philosophie de M. Speng~er 'ÎÎ
mais notre résumé suffira, je le crois, pour exph
l'impression que ces théories ont produite sur ses CO~
temporains, et pour diagnostiquer les symp~ômes de r,
crise qui les prédisposait à recevoir les révélations de notlf
philosophe. On a le sentiment de vivre_ dans un mo~
tragique ; M. Spengler interprète ce sentiment, et_ le légitime. Or, on aime toujours à être dans le vrai, fût~
pour se dire en droit de souffrir. D'autre, ~art'. M. SF9:
o-ler emploie de·s arguments tirés de I h1st01re umver_
:elle, et c'est précisément ce qu'il fallait à des gens qui
pendant cinq ans n'avaient entendu parler que de guerrt
mondiale.
Mais pour mieux apprécier la crise qui sévit en ce mo.
1·· rtet
ment et qui, comme nous allons le v01r, semb e ICI po
·
· mora1e, 1·1 faut qu'en ,IU]el•
atteinte au sens de 1' onentat1on
ques mots nous en indiquions les origines. Avant la·guerre,
il en était du temps comme de l'espace ; on savait Oil •on
. ' combien
était, et cela suffisait. Inutile de vous d1re a
•
. de Pék'111 ou de New-York'
de lieues vous vous trouviez
. dll
inutile de préciser combien de siècles vous sépar~icnt
temps de Charlemagne ou de celui du roi David.é EtN
allemand ou être de son siècle semblaient choses ~
• 'fiait
· en somme qu'être. pla~
ment naturelles. Cela ne s1gm
· évoluait, en
dans certains cadres, dans 1esqu_e1s la vie
suivant l'ordre qui lui était particulier.
Survint la guerre, qui chez beaucoup bouleversa
ceptions du temps et de l'espace, et tout le monde se

les=~

ï97
Or, si jadis les jours se suivaient, si
leur suite même vous donnait je ne sais quel sentiment de
sécurité, les choses ont bien changé, depuis qu'étendant la
vue au loin, on se mît à compter les siècles et à ne
plus vivre que par époques. On s'aperçut alors que c'était
un fait fort digne d'attention que d'être né en 19 .. . , et
on alla demander conseil aux historiens. L'ordre des temps
est devenu pour les Allemands un problème, et à force
d'y penser, ils ont perdu tout repos et toute stabilité.
C'est ainsi que mal réveillés encore d'un long cauchemar,
ils me font l'impression parfois de naufragés, qui au mifieu des flots, cherchent par des calculs savants, et en
o~servant la marche des étoiles, à déterminer sur quel
point de la surface du globe le sort les a jetés.
Il y a quelque chose que l'on semble avoir perdu aujourd'hui, et c'est l'abandon à la vie, et la confiance dans le moment présent. Jacob Burckhardt, le grand historien de la
Renaissance italienne, préconisait cette volonté aveugle,
ces aspirations irréfléchies, qui, dégageant chez les diff~rentes générations les forces latentes, préparent l'avenir. L'homme d'aujourd'hui, par contre, semble ne savoir
agir qu'après s'être retracé le plan de l'histoire. Il paraît
v~uloir se constituer sa propre providence, et par un
11ngulier renversement des choses, l'historien se place
pour ainsi dire à l'orîgine de l'histoire qu'il recommence.
Mais les Allemands ne sont pas seulement devenus des
~storiens, ils sont passés à l'état de personnages histonques. Simmel, pour montrer à ses étudiants de quelle
façon, dans l'esprit des historiens, se forme ce que nous
sommes convenus d'appeler l'histoire, leur faisait remarquer, que, de deux personnages ayant vécu à la même
E~que, l'un, César, entrait de plein droit dans l'histoire
~tverselle, tandis que l'autre, son valet de chambre, restait modestement à la porte. Depuis, les choses ont bien

�LA NOUVELLE REVUE FRA

changé. Tout le monde, sans être César est devenu
ti:que. Cest un des effets de la grande guerre. On
d'ailleurs fort content,. au commencement, du rôle
.tllait jouer, et, ~e maints. documents que fai sons
main,, s'e'.llha·le à la foi:s une reconnaissance émue
la Providence qui allait permettre d'entrer dans le d
de l'histoiJe,. d·e lï-iistmre· universelle bien .entendu,
qu'on mépris hautain pour ceu."'C qui, ~ant la gueilli
végétaient sans histoi:re et partant,. sans grandeur.
explique: a11ssi. pomquOO on commença à s'intéres-s.er ~
coup à l'histoire, qui était devenue la ch0se de tout ft!
monde,, en même temps qu'une affaire personnelle.
Quand on. eut vécu cette tragique expérience que l'bit-:
taire souvent se fait aux dépens de ceux: qui croyüat'
la faire, le pres~o-e dont jouissaient les hlstoriens ne cesst
pas cependant de croître. Comme radis les ouailles, dfttl.
leurs angoisses, s'adressaient. à le.ru coré pour savoir Je.
yourqmoi et le comment d'nn monde qu'ils habitaient_.
le. comprendre, le&lt; hommes d.e la génération présente ..,.
bleat mettre toute lel.lt confiance en des· constructeurs lbittoire, qni se font forts d'interpr€ter le sort particulier ~
chacnn par les données de l'histoire universelle. La fui
,
o·
semble s'être retirée dans l'histoire, une histoire sans ~
et sans providence, mais dont les vues répondent à. des
besoins que des interprétations tirées de la vie. individudk
ne saùraient satisfaiie, depuis que l'homme, pendant une
longne suite cf années, a senti s.on impuissance et perdu~
fumce en ses propres forces.
.
Mais n'est-il pas après tout bien naturel qu'il y ait des
gens en Allemagne, qui se sentant à un tournant de leur
histoire et de l'histoire mondiale aient dirigé leurs r ~
vers le pas·sé, pour comprend.Je le présent.et deviner 1'2.1"emf•
Où vâ:-t-elle, notre civilisation moderne ? Est-ce à l'abt~
plein d,horreur,_ est-ce à des_ ha.utean, inconnues jusqu'IO

799

à l'humanité? se demande M. Natorp (Deutscher Weltbernf).
De même M. Pannwitz (Die Krisis der europii.ischen Kultur)
s'interroge ?~ur savoir si c'est la grandeur qui nous attend,
ou le précipice. Devant des questions aussi anooissantes
ne serait-il pas permis de convoquer, en conseil d; familleL
pour ainsi dire, l'humanité tout entière, les vivants et
morts?
Toutefois je ne p.eux m'empêcher de faire mes réserves.
Je trouve qu'on abuse des morts. Ce sont de continuels
défilés &lt;l'Egyptiens, d'Assyriens, de Gre.cs et de Romaios
que l'on manœuvre à sa guise, et, oubliant trop que ces
peuples ont rempli leurs destinées, on voudrait qu'ils s'intéressassent à la nôtre, et participassent en quelque manière
aux misères du jour.
Je reproche aux vivants de manquer de discrétion, de
même que je trouve que le savant historien abuse parfois
d~ _mo~ent, tragique, lorsque m'entrainant au bord du précipice, 11 m y arrête pour que j'écoute son système; et je lui
en veux de prolonger mon agonie.
Mais n'y a-t-il pas une certaine grandeur à vouloir quitter
les bornes étroites de notre existence particulière, pour
embrasser du regard le développement universel ?
.
Grandeur d'emprunt, sera.1s-1e tenté de dire, onndet-J.r
toujours factice, dès qu,en étendant la vue,
resserre
l'âme et laisse l'homme petit et faible .
Je n,entends parler que siècles et époques ; tout est
devenu mondial et universel. Ajoutez à cela que l'on ne
procède_que par catastrophes qui engloutissent le monde,
e~ ~n font naître d'autres. Tout est à la synthèse et aux.
~s1ons apocalyptiques, et je suis écrasé par les preuves que
1on me donne de .ma petitesse dans le monde.
,. M~i~ me sera-t-il prom·é aussi qu:en apprenant à mépriser
j md1v1du, la nouvelle génération ait acquis· de ce fait, une
grandeur réelle ? Ou n'est-çe pas plutôt qù'obsédée des

le;

en/&gt;

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ!

visions d'un passé récent, elle ne serait pas encore revenue
à la vie ?
C'est la guerre qui continue dans les âmes et les esprits.
Au fond des conceptions historiques de leurs savants, il y a
je ne sais quel besoin de manœuvrer les peuples, de ne
compter les individus que par unités; il y a en quelque sorte
la brutalité du chiffre. Les esprits en sont enco_re à penser en
masses et par masses. Ayant perdu le sens de ce qui est
individuel et particulier, leur vue aisément embrassera les
temps et les peuples. Mais c'est aussi pourquoi il est à
craindre que se figurant voir les choses en grand, il leur
arrive de ne les plus voir qu'en gros.
« Le bon sens consiste beaucoup à connaître les nuances
des choses))' nous dit Montesquieu. Or, ce bon sens se perd
facilement, quand on s'habitue à ne voir tout que de loin,
et en raccourci. Gest pourquoi je dirais volontiers à ces
constructeurs de synthèses historiqu~s, dont l'esprit semble
être encore mal démobilisé, de réduire leurs mesures au
niveau de la vie pacifique, qui rend l'individu à lui-mèn~e.
Perchés sur une montagne, ils ont trouvé un bon observatmre
pour voir évoluer des masses. Mais il y a des choses qu'on n_e
voit bien qu'en descendant dans la plaine, et je ne sais
s'Jl ne faudrait leur souhaiter de rentrer peu à peu dans leurs
villarres
o , et d'y retrouver bientôt le sens des choses particulières et la vie aux aspects multiples.
Mais une fois rentrés, retrollveront-ils les visions de jadis?
et , avant tout, se retrouveront-ils eux-mêmes ?

.

*
**
Gœthe ne croyait pas qu'une guerre, fût-elle mondiale,
pftt exercer une influence bienfaisante sur les esprits. Selon
lui le renouveau qu'elle produit en pensée et en poésie, par
'
..
. ~
le fait d'intensifier et d'étendre les v1s10ns, garde toUJOU
quelque chose d'artificiel, qui fausse l'intuition artistique et

NOTES

Sor

en tarit les sources. c( Les événements d'aujourd'hui, dit-il
en parlant a Eckermann, ont stimulé le vouloir plutôt que
l'esprit, l'esp,rit politique plutôt que l'esprit artistique, et par
contre, toute naïveté s'est perdue et tout rapport direct avec
le monde sensible. » Gœthe, s'il avait vécu de notre temps,
n'aurait, je le suppose, trouvé aucune raison de modifier son
jugement. C'est le : je veux, qui en ce moment est au commencement de toute production artistique et une conviction
bien arrêtée précède et dirige l'inspiration. Avant de se
mettre à l'œuvre, l'artiste, ce me semble, se met en posture,
bien décidé à ne s'abandonner qu'à ce qu'il croit légitime.
Il attend de pied ferme ombres et visions, il donnera accès
aux unes, il chassera les autres, puis, convaincu d'avoir
édifié un monde selon les règles, il jouira, dans ses extases
mêmes, du sentiment d'aVoir raison, et de s'être acquitté de
ses devoirs d'homme moderne.
Car tout est là en ce moment : avoir raison ou avoir tort 7
suivre son temps ou ne pas le suivre. A-t-on raison de
peindre comme cela, a-t-on tort ? En cultivant telle forme
d'expression poétique est-on de son temps, ne l'est-on pas ?
L'œuvre d'art présente une intention plutôt qu'une réalité,
une exhortation à quelque chose plutôt que la vision de
quelque chose. Au fond ces poètes et artistes sont des moralistes. En m'en retournant de chez eux, je fais mon examen
de conscience : j'ai trop badiné jusqu'ici, et j'ai trop aimé
Je xvme siècle; j'ai bien d'autres fautes à me reprocher,
comme par exemple de n'avoir pas changé de grammaire
~ de syntaxe. Il faudra que je me convertisse; autrement
JC ne serai jamais qu'un mauvais contemporain, un enfant
égaré qui n'est pas de son siècle.
Poètes et artistes, en effet, se bornent rarement à dire : je
~ux. C'est : nous voulons, qu'il faut entendre : volonté
collective et partant impérative, qui s'impose au nom d'une
époque dont il faut être, par droit et devoir de·naissance.

�802

LA NOlJVELLE REVUE FRA"S

Mais avant d'analyser plus à fond les caractères in
sèques de la rnlonté de ces maîtres, qui commandent au n
de l'histoire, autorité suprême de nos jours, disons quelq ·
mots pour préciser ce qu'ils veulent, et nous disent vo
La crise artistique et littéraire d'aujourd'hui ressemb_le
toutes les crises de ce genre. Périodiquement l'art se rév
coutre l'art, la littérature contre la Jittérature. L'art ~
s'accuse de mensonge, et la littérature se méprise parce qat
littérature. L'artiste et le poète, dans ces moments, semblellt
reprocher à leur art de n'être que de l'art, et aux images de
n'être que des ombres. C'est une tension entre l'art et la
vie, tension tout intérieure, bien entendu, car il ne s'agit
toujours que de différences entre ce que l'artiste éprouve,
et les moyens dont l'art dispose pour le rendre. On cherchera donc à éliminer tout ce qui s'interpose entre l'artiste
et l'œuvre de ses visions. C'est l'art direct que l'on veut,
l'art qui ferait retour à l'àme, dont il s'est éloigné, en suivant les voies détournées que les conventions et les bienséances lui ont tracées ou bien, - et c'est la théorie da
jour - en se laissant guider par les vues d'une réalité qui
n'est pas b sienne, la réalité des choses extérieure~-- On
cherchera donc à raccourcir la voie qui sépare les v1s10DS
de l'âme et les images de l'art, et l'on goûtera d'une liberté
nouvelle, du moment où l'on pourra sans réserve et sans
-s'imposer de contrainte, s'abandonner aux inspirations. L'art
semblera plus vrai, parce qu' exprimant sans ambages et sans
détours ce qui se passe dans l'àme de l'artiste, il sera censé
être plus près de la vie.
Je me bornerai ici à ces quelques indications sur les_ cara~~
tères de l'art moderne, qui, à tout prendre, ne sont Ill particuliers à notre époque, ni à l'Allemagne, pour en venir à ce
qui plus particulièrement fait le fond de visions et d'émotions, que littérature et art cherchent à exprimer en ce
moment.

So3
La crise de l'art se complique ici d'une crise de sentiment,
laquelle n'est pas du domaine de l'imagination. Cette âme
qui recherche l'expression immédiate de ce qu'elle vit et de
ce qu'elle sent, c'est une âme en peine et qui veut dire
se~ souffra~ces. Mais ce n'est pas par gestes pathétiques
~ elle essaiera de les rendre. Le tragique s'exprime parfois
mieux par grimaces et contorsions que par mots profonds
et rythmes sonores. C'est ce que n'ignorent pas nos artistes
et poètes~ qui ont d'ailleurs subi l'influence de l'art japonais.
rechercheront donc le grotesque de préférence au pathétique, pour exp-rimer la désespérance . et le morne abattement. Je ne ferai aucune difficulté pour reconnaître que je
préfère leur façon d.e se communiquer, aux manières des
pédants savants qui diluent la tragédie, et aux paroles onctueuses de ceux: qui la mettent en formules édifiantes.
Mais je dirai aussi que la génération est mal préparée à la
tragédie.

l!s

Avaut la g.ierre, vie et littérature tendaient de plus en
plus à éliminer de la conscience les éléments tragiques.
L'état réglé des choses produisait une certaine sécurité, qui,
de l'extérieur, gagnait l'intérieur. Nous n'avons connu alors
qu'un grand poète tragr4ue, et ce fut le suédois Strindberg.
Il fut peu compris avant la guerre, mais la génération présente retrouve dans ses œuvres les visions èl'un enfer, dont
les expériences récentes ont révélé l'existence. Sera-ce donc
Strindberg qui donnera aux poètes et a1L't artistes le sens du
tragique ? Sera-ce lui le prophète de cette génération ?
!'hésite à le croire, du moins je ne crois pas qu'il puisse
Jouer ce rôle en ce moment. Chez Strindberg c'est la tragédie
de.!'individ? qui a souffert en son âme et en sa chair, et qui
de. ses souffrances a su composer une tragédie humaine. La
tragédie par contre qui se joue en ce moment ici, est encore
~op chargée de faits et de dates, elle est encore trop histonque, en un certain sens, pour pouvait être humaine, et

�8o4
puis, étant venue du dehors plutôt que du dedans, le mo'
tragique lui fait défaut.
En effet, si ·les événements, certes, sont tragiques,
personnages, à généralement parler, ne le sont guère.
Aussi a-t-on souvent l'impression d'une tragéJie jouée par
des acteurs fort médiocres. Je ,·ou~ ai Jéjà parlé du pédant
tragique qui manque son effet par de trop longs Jiscoun.
Il y a aussi ceux qui trop aisément confondent leurs misèrea
personnelles avec le drame universel, et, de cc fait, rédu~
sent la grande tragédie aux proportions d'une comédie lar•
moyante et bourgeoise. Il y a enfin la grande masse :monymt
composée de ceux qui n'ont qu'un rôle etfacé à jouer; et
ce sont peut-être eux, les figurants de la grande tragédie.
qui par mines et gestes expriment le mieux ce que les autres.
en vain, cherchent à mettre en paroles. Mais il semble dif•
ficile de ne composer une tragédie que de figurants, et on
est, qu'on le veuille ou non, à la recherche de l'individu.
Or, c'est précisément ici que nous touchons au grand
problème, qui semble se poser pour la ,·ie intellectuelle ea
Allemagne. L'intellectuel allemand, - je parle de la jeunesse
- a été brusquement tiré du refuge qu'il s'était créé en
lui-même, et lorsqu'il a voulu y revenir, il a trouvé la porte
close. Resté au dehors il s'est mis en quête de ceux qui,
comme lui, erraient sur les grand'routes, et vous ne
,·oyez plus que bandes et groupes où vous étiez accoutumf
à trouver des individus.
Toutefois ne croyez pas que l'individu ait volontairement
abdiqué sa personnalité. li cherche, au contraire, dans le
groupe, ce qu'il ne peut trouver en lui-même, et se menanl
d'accord avec les autres, il se croit original. ~tais si par ses
cris et gestes il nous démontre qu'il n'est pas comJlle lea
autres, il ne saurait nous convaincre qu'il sait être lui-même ;
à travers les cris dissonants et les gestès incohérents pet
lesquels il cherche à prouver son originalité aux autres et l

8o5
lui-même, on sent la dJtresse de l'homme qui a perdu son
moi.
La grande victime de la guerre ici, c'est l'individu. Je
~'imagine parfois que, re\'enus de la guerre, beaucoup
d e?tr~ eux essa?·èrcnt d'abord de vivre de la vie personnelle
de 1ad1s. Ils allaient enfin retrouver leur moi, et les senti•
ments nuancc:s qu'ils a\'aicnt connus autrefois.
Mais rentrés chez eux, ils se sentirent étrangement dépaysés.
~yant p_crdu l'habitude du silence, du colloque intime et
dune vie fondée sur la durée individuelle, ils ne savaient
plus écouter leur âme qui semblait être dc,·enue muette.
Faut-il ,·oir en cet homme qui a perdu son moi, le prototy~e de la génération présente ? Ou n est-ce 1.\ qu'une apostasie passagère, et l'âme reviendra-t-elle un jour de son exil
pour se retrouver plus riche et plus humaine qu'avant?
Tout le problème sur lequel repose l'avenir de la vie de
l'esprit en Allemagne est là. Xous n'avons voulu aujour~'hui que signaler la crise par bquelle passe l'Allemagne
tntellectuelle, et nous nous réservons d'en noter, au fur et
à mesure de leur développement, les diverses phases.
Bt:Rl\.t.RD GRŒTHU\'SES

LES REVUES
LE GÉ~IE M~:\1E :-:E SCFFIT PAS
Jules Romains remarque, dJns la RES.\ISS.t.XCE (14 août),
que le mépris systématique où le x1x~ siècle a tenu les doctrines est en grande partie responsable du désordre actuel.
li a certes rai~on. L'on voudrait seulement qu'il eût raison
avec plus de peine. La question vaut d'être traitée, et par
Jules Romains. Elle est du moins abordée ici, et délimitée
avec bon sens :

�80;

8o6
Mépris de~ théories, ou, ce qui revient au même, théories tcadant à établir qu'il c'en fout point, théories anti~théoriqucs. Que
pouvait•il sortir de 1a ?
D'abord, chez les directeurs du goût public, chez les critiques,
UDC' sorte d'l!clectisme, plus ou moins altéré par les antipathies pc,-.
sonndlcs, par les caprices de l'humeur. Ea principe, tout est l~girime, toutes les tendances se valent ... Cne telle anarchie garde, chez
le critique, dt l'élégance. Avec du talent, elle peut être fort
agréable. Mais elle a son reflet dans l'esprit public, et plus on s'enfonce d&gt;ns b profondeur du public, plus le rdlct y devieai
diffom1t:.
A qudquc JlStance de.; foyers de culrure, le spea.:1cle du dés«•
drc mental prend un caractère inquiétant et pour ainsi dire vertigi-m'\1't. Je ne sais s'il \'OUS est 21Tivé de lire avec assez de recueil,..
lemcnt ces correspondances entre abonnées que les journaux de
modes oot imaginé d'accueillir, et qu•i permetteot à dL'S milliers de
femmes J\~changer leurs avis sur toute espèce de sujets. J'y 2Ï,
quant à moi. cons.1c.ré. de longues heures. J'en suis sorti, chaque
I
fois, plein de tristesse et tenant le cas de notre époque pour déscs·
pért!. Quels abimes d'éclectisme l Et comme on préfèrerait des cervelles bornées et ignorantes à ces cervelles mal instruites qui ae
savent plus ni choisir ni rejeter. Pasal, l..:amartine et l'auteur de
Phi-Phi sont cèlébrt!S du même ton, associés dans une méme liste
d'é:lus, conseillés pour l'apaisement des mêmes besoins de l'â~ ;
et cela sans malice, sans soupçon d'ironie, a,•cc une tranquille
inconvenance.

•**

LA MÉCHA}.'TE, ÉLOGE DE LA POLYGA~ilE,
COMME LE VENT.

Ce sont des essais récents - portr.1.its, ré.flexions ou fantaisise - d'Eugène Marsan. L'un a paru dans les Ecans

t-

11ouvu1JX (Juillet), l'autre dans le D1VAN (Janvier-Février).
le troisième dans Pou• LE PulSla ( 15 Juillet). lis onI

trois le m~me charme : tendresse et sensualité mêlées oa.
bien distinctes, cependant en tous cas sévèrement mesurics,.

le beau linge blanc aux belles femmes : vous oc
sur \'Ous que des toiles d'araignêc. bleues vertes roses
'11 bir:~ment colll)\!es que \'Ottt pantalon ne r~ble a' ritn. •
!l'on vous décou\'"Mrait trop au travers s'il o';&gt;-~ en avait tant que
• ~UJ&gt;ef1&gt;:0_sez expres, sachant que votre fom1c a moins de pou•
, 1mpari:ute, que leur légèreté et leur chaleur.
Vous ne bissez pas ,-oir beaucoup plus que \'OS bras et votre
c, mais l'on ne sait plus jusqu'où monu: la soie de \"OS deus.
Si vous versez une monelle douceur dans toutes les ,·eincs, une
aoe, votre tête n'est pourtant rien. Qu'une ombre. La gouache
évent.1.il.

fltais, il y a cinq ou si:ic ans, dans une grande ville de Lombardie
la fin de l'étè. Je m'étais pris d'amitié pour l'une de ces cscla\'~
es que je myais dans la plus belle salle du monde au plafond
et très bien pein~. j'aimais à m'y trouver â la fia de l'aprt:SL:s hautes persiennes vertes a jalousies mettaient aux murs
eur de pourpre une grille d'or. Le mobilier était d'èbêne et de
rouge ; ce Louis X'V du Second Empire entrrmêlé de poufs
vu des ,:unbass.:adeurs et des princes... Mon amie s'appelait
Florence. Elle ressemblait :\ voire Polaire et même elle en
vanité, lorsqu'elle céd:ût à un idéal cosmopolite. Mais elle
une bi!a.ut~ plus étoffée. Je n'étais pa.s sru1s avoir rcmarqu~
dJc, qu~uc chose que je n'a\'ais pas la fatuité de prCCiser. u
qu un JOur elle ne demeura plus maitresse de cacher son
le : et cette fois je voulus savoir. Première réponse : un h2.us_t d't:pa~1les. J'insistai, ce que je regrette à présent puisque je
cenamement ce cœur oll, malgrê tout, la pudeur s'était
l un _dernier refuge, le silence. L'on me répondit à la. fin, c.n
• tou1ours les belles épaules : « Pur Jn1ppo / » C'est-à-dire:
a eu que trop vrai ! ,.
ue rhomme remet son manteau, celle qu'il a choisie et
quitt_er, ~it son nom .. . Quoi donc? A-t-elle espoir que cet
ère lut re\'1cnne ? Veut-.elle manifester qu'elle e11:iste aussi, et
dnncurcr dans voqe mémoire uoc figure anonpne ? u se

Ya

�LA NOUVELLE RE\'UE FRAN

808

. ne la reg:irde déj;i plus et même qu
-peut que son p:i~e~a,rc ur une vilenie. Si \'OUS revenez ja
haïsse, ce que JC tt~ns po
è
Ou bien elle scr:i panic..•
•
le capnce vous m ne.
elle sait que
qu'on ne lui demande pas t0ujours: par
,dit pourtant cc nom,
tude et civilité ...

Le dessin que j'ai ,·u sur uu mur représentait un
ÈYe ddmut.
.
· possible.,
•
.
ts d'Ève auraient demande un :lTt ml
Les scnttmcn
.· .
d' ~ de Stendhal cent manil:r&amp;.
'd
aYa1t au ir..
génie J_u Gut e, qui
d
b
. "eux L'on s'en était ti
r •
der le ciel par eux eaux J
•
~aire rcgar
, . .
. . à la jeune fille une queue
un trait Je génie. Lon a,·a1t nm
1tine et qui semblait bouga.

f:.dmond Pilon raconte, dans Li

REVUE

&lt;1er Juillet) :

,

• .
d
L,i Bruyère s'est servi rour pet1111
J)e~cotcaux est cet ong,na1 ont
c • Lt Jlturisl• • • .
,
r
\'ous savcr Je fameux 1'2~8 ·
amateur uc tu ,pcs.
•
d •• /ri/ ,t il m ,ttintl d SOII
L'/
toUI / OIi 1n·tr
U ,..
•
•
f
dans lt fduwurg
i 1 1 .
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'/'tu dt us tuli,,,,. Eh bica
,_ 1• 1 111 opru r.uuu au 1111 r
r
w1u Üt'O)"', J&gt;wn u 9
••
d'un pancrrc diaprè de
.
hcr debout ,u m,1aeu
d 1
homme smgu . '
. •
d c'c&lt;t l&gt;csc6tcam, le joueur c
•
t et fait I cntcn u,
,
1
ftcu~. qui soun
I
ë • de Chapelle - fréquenta chez CS
mtmc qui, - dans a ,oc, te
'

.

~~

Nous void donc en compagnie des quatre anlls :
•

1

,

de son manteau, aff'e,unt cet

La llruycrc, envc oppc
m~iutif, pesant tt • un peu
Rl\tistc....
•

!Jot • qu'on lui • rcprochl,

50

. . . . . .
. . . . • .. t. G;ch~s ~t ..La Fontain
A cinq ou six pas en arrihc, vena,en
La Fonuinc, bien trop tin1ide et non~bala

ltait cet ami que
. . avec lui 1 dusc10 de
sou...cnlr de ses propres vers, condu1&gt;a1t
rc!.:itcr des fables 1 sa place.

L'on cause:

·
es !llessi
Une saillie de Bo,·teau fi t, ~' cc moment, blen r11c c

,p,nd il rapporta qu ay:int tté une fois à b campagne chez Barbin, le
fameux libraire, celui&lt;i l'a\'ait conduit, après le repu, dans un jardin atteUDt l la maison mais si ridiculement petit qu'il scmbl~it qu'on y houffàt.

Et, comme l'auteur des Epilrts n'avait eu, aussitôt parvenu dans cet
Clldroit, que l'iMe de s'enfuir pour appeler son cocher et rentrer en ville,
Barbin lui a,ait dCDUndé an~ surprise où il 11bit. • Je vais â P•ris
prendre l'air •• n,•3it r~pondu Boileau que l'exiguïté de cc petit domaine
&amp;nit offensé.

Dan~ la RE\'UE MONDIALE du w Octobre M. C. Marx donne une
acelleme étude sur Un rbtut'illeur d11 rom1111; Marcel Proust.
Etonimlle rencontre chct un seul être J 'une sensibilité, J 'une imagina•
tion, d'une mèmoirc uns égales l Si singulihcmcn: fondues, ces trois
facultés n'en sont plus qu'une: mémoire sensible, hwgination Je la $CllSÏ•
bilit~? comment la nommer ? Grlcc ~ s.t vigilance, tout est sau,·.ë de
l'oubli. Et toujours p;ir la m3':ic du moindre Jéuil: la rutil.2ncc d'une
tarte aux cerhcs, l'emploi pHticulicr d'un mot, quelques notes d'une souatc
reconnue - ou moins eucorc, une s.i,·cur, une odeur • portent sans IU~hir
l'fdifice immense du souvenir•· Cc détail si heureusement retrouve â tout
illstaot par lbrcel Proust, pour en sentir toute la \':lieur, il faudrait relire
an roman Je l'époque naturaliste (de préférence un médiocre, car les plus
grands déP3ssent l'Ecole), l'opposer i l:t remarque terne, cnuoycuse, ,·érilliquc et toujours superfiuc épinglcc pu la • mëmoire ,·olontaire •· l.a vie
prise en notes au jour le jour, observée d1ns Je but ucro-uint d'écrire, ne
liYra d'elle qu'un aspect cxu\ricur et figt
Proust, lui, respecte les graoJe, retouches, la lente mise au point iuté•
deare. L'inutile s'efface du cliché. Seul subsiste cc qui amigait i. scnsiWlité et c'est l'inuginition qui lt réinvente et l'curichit. Mieux gotltécs
1D'à l'heure tumultueuse de la r&lt;'.-.lité, les impressions a'inscrh·ent détiniliYement. Rien ne peut plus les affaiblir. Pour les exprimer, la variété
4'111aJyses est si grande que cc n'est plus qu'un jeu de cueillir la mieux
adaptée, la plus riche en correspondances.

•
DE FRANCE ( 15

sept.) : Rmaiss,111u, par Adolphe

�,,.

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
Luis DE GONGORA : Fable de p
pbème el Galathée, traduite,

I. _ BEAUX-ARTS.
Caricatures de
Danseurs et de Danseuses à la mode
(SO fr.); Editions du 1:lon Ton.
REMBRANDT : Lége11des religieuses.
Préface d'EuE FAURE, 20 Pl.
(1.200 fr.); Crès.
ANDRE SALMON : L'ari vivant (9 fr.);
Crès.
MoURGU&amp; et CRASTEL:

TI. __ LITTÉRATURE,
ROMANS, THÉATRE.
PAUL

ADAM

:

Le Lion d'Arras

(6 fr. 7,); Flammariqn.
HENRI BACIIELIN : Sous les Marro11,iiei·s tll jle,,rs 4 fr.); Société littéraire de France.
LtoN BLOY : Le/Ires de jeumsse
(}O fr.); Edouard-Josepl1 .
PAUL BoURGEl'; A11omalics (7 fr.) ;
Pion-Nourrit.
LÉON DEFEOUX et EillLE ZA VIE : Le
grn1,pe de Mêd,m (9 fr.); Payot.
RENE-Louis DoroN : Proses mystiques 24 fr.); L'l Connaissance.

c

c

GEORGES DUHAMEL

:Elégies (12ofr.);

Camille Blocl1.

EDMOND FLEG : Le Psa11me de la
Terre Promise; Kundig.
RENE GttIL : Les Images d11 Monde,
Dire des Sa,,gs (S fr. 60); Fignière.

LAFORGUE : En_11~is IIOII
tllés. Cbroiiiq1ies parme11nu, l
(IS fr.); La Connaissance.
PlERRE Lon: La mort de.1wlr1
Fra11ce m 01'ient (6 fr. 7S)
Calmann-Lévy.
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FRANÇOlS MAUIUA.C : La CIHlir.
le Sang (6 fr.); Emile-Paul.
CHARLES MAURRAS : Le Cimstil
Dant, (S fr.) ; Nouvelle Lib
Nationale.

FRAGMENTS

JULES

ROBERT DE MONTESQUIOU : [.n

lices de Capbarnazïm
Emile-Paul.

(7

HENRY DE MoNTHl!RLANT

:La

fr

dll matin (6 fr.) ; Société li
de France.

Clérambcnt.ll,
tofre d'm,e co11scie11ce libre
la guerre (8 fr,); Ollendodf,
SAINTE-BEUVE: Madame de P
Christel, Le Clou ,!or,
(z vol., ~o fr.); Société Li
de France.
•
CLAUDE TILT.IER: Mon oncleBe/lj
( 20 fr.) ; La Counai_ssan:~e.
PAUL VALt-.ry: Le Ctmet1ere
(i 2 fr.); Emile-Paul.
EMILB V ER.HAlllŒN : I,e
( 250 fr.); La Counaissace,,
ROMAIN ROLLAND :

LE GÉRAN1' : GASTON GALLIMARD.
ABBEVILLE. -

SI LE GRAIN NE MEURT ...

précédée d'une ode à Gong
par MARlUS ANDRE (8 fr.)
Garnier.
J.-P. JAcosSF..N : Madame M.
Grubbe (S fr.); Leroux.

lMPRIMERIE F, PAILLART.

La!'

I

V

C'est sur la côte d'Azur que nous achevâmes de
passer l'hiver. Anna nous av,ait accompagnés. Une
fâcheuse inspiration nous arrêta d'abord à Hyères, où la
campagne est d'accès difficile, où la mer, gue nous espérions toute proche, n'apparaissait au loin, par delà les
cultures maraîchères, que comme un mirage décevant ;
le séjour nous y parut mortel ; de plus Anna et moi
y tombâmes malades. Un certain docteur dont le nom
me reviendra demain, spécialiste pour enfants, persuada
ma mère que tous ·mes malaises, nerveux ou. autres,
étaient dus à des flatuosités ; en m'auscultant il découvrit à mon abdomen des cavités inquiétantes et une disposition à enfler ; même il désigna magistralement le

ei

I. Voir la Nouv$Ile Revue
r•r novembre 1920).

Fnmçaise (r ~r février,

rer

mars, 1er mai

�812

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

repli d'intestin où se formaient les vapeurs peccantes et
prescrivit le port d'une ceinture orthopédiqu~ de cent
cinquante francs, à commander chez son cousm le bandagiste, pour prévenir mon ballonnement. J'ai porté
quelque temps, il me souvient, cet appareil ridicule qui
gênait tous mes mouvements et avait d'autant plus de
mal à me comprimer le ventre que j'étais maigre comme
un clou.
Les palmiers d'Hyères ne me ravirent point tant que
les eucalyptus en fleurs. Au premier que je vis, j'eus
un transport ; j'étais seul ; il me fallut courir aussitôt
annoncer l'événement à. ma mère et à Anna, et comme
je n'avais pu rapporter la moindre brindille, les frondaisons fleuries restant hors de prise, je n'eus de cesse que
je ne les eusse amenées toutes deux au pied de l'arbre de
merveilles. Anna dit alors :
- C'est un eucalyptus; un arbre importé d'Australi~.
- Et elle me fit observer le port des feui1les, la disposition des ramures, la chute de l'écorce ...
Un chariot passa; un gamin haut perché sur des sacs
cueillit et n'o us jeta un rameau couvert de ces fleurs
bizarrès qu'il me tardait d'examiner de près. Les bout~ns
couleur vert-de-gris, que couvrait une sorte de prume
résineuse, avaient l'aspect de petites cassolettes fermées;
on aurait cru des graines, n'eût été leur fraîcheur; et
soudain le couvercle d'une ces cassolettes cédait, soulevé par un bouillonnement d'étamines ; puis le _couvercle tombait à terre, les étamines délivrées se disposaient en auréole ; de loin, dans le fouillis des feuilles
coupantes, oblongues et retombées, cette blanche fleur
sans pétales semblait une anémone de mer..

SI LE GRAIN NE M:EURT ...

La première rencontre avec l'eucalyptus et la découverte, dans les haies qui bordaient les chemins vers
Costebelle, d'un petit arum à &lt;!apuchon, furent les événements de ce séjour.
Pendant
que
.
. nous nous morfondions à Hyères, maman ,
q~1 ne prenait pas son parti de notre déconvenue, poussait une exploration par delà !'Esterel, revenait éblouie,
et nous emmenait à Cannes le jour suivant. Si médiocrement installés que nous fussiqns, près de la gare,
dans le quartier le moins agréable de la vill:e, j'ai gardé
de Cannes un souvenir ench.mté. Aucun hôtel et presque aucune villa ne s'élev.ait encore dans la direction de
Grasse; la route du Cannet circula:it à travers les bois
,d'oliviers ; où finissait la ville, 1~ -campagne a.ussitôt
commençait ; à l'ombre des oliviers, narcisses, anémones, tulipes croissaient en abondance ; à profusion
dès que l'on s'éloignait.
~ais c'est principalement une autre flore qui recevait
le tribut de mon admiration ; je veux pa.rler de la sousmari~e, que je pouvais contempler une ou deux fois p.ar
semame, quand Marie m'emmenait promener aux îles de
Lerins. Il n'était pas besoin de s'écarter beaucoup du
débarcadère, à Sainte-Marguerite ou nous allions de
préférence, pour trouver, à l'abri du ressac, des criques
pro~ondes que l'érosion du roc divisait en multiples
bassms. Là, coquillages, algues, q_1-adrépores déployaient
leurs splendeurs avec une magnificence orientale. Le
P;em~er _coup d' œil était un ravissement ; mais le passant
navatt n~n vu, qui s'en ~errait à œ premier regard: pour
~u que Je demeurasse immobile, penché comme NarCISSe au-dessus de la surface des eaux, j'admirais lente-

�8I 4

LA NOUVELLE REVUE FRA."lÇAISI

ment ressortir de mille trous, de mille anfractuosités du
roc, tout ce que mon approche avait fait fuir. Tout se
mettait à respirer, à palpiter, le roc même semblait
prendre vie et ce qu'on a,·ait cru inerte commençait craintivement à se mouvoir; des êtres translucides, bizarres,
aux allures fantasques surgissaient d'entre le lacis des
algues; l'eau se peuplait; le sable clair qui tapissait le
fond, par places, s'agitait, et tout au bout de tubes ter·
nes, qu'on eût pris pour de vieilles tiges de jonc, on
voyait une frêle corolle, peureuse encore un peu, par
petits soubresauts s'épanouir.
Tandis que Marie lisait ou tricotait non loin, je restais ainsi durant des heures, sans souci du soleil, contemplant inlassablement le lent traYail rotacoire d'un
oursin pour se creuser une alvéole, les changements de
couleur d'une pieuvre, les tâtonnements ambulatoires
d'une actinie, et des chasses, des poursuites, des embuscades, un tas de drames mystérieux qui me faisaient
battre le cœur. Je me relevais d'ordinaire avec un mal
de tête fou. Comment eût-il été question de travail ?
Durant cout cet hiver, je n'ai pas souvenir d'avoir
ouvert un livre, écrit une lettre, appris une leçon. Mon
esprit restait en vacances aussi complètement que mon
corps. Il me parait aujourd'hui que ma mère aurait P~
profiter de ce temps pour me faire apprendre l'angla.is
par exemple; mais c'était là une langue que mes paren~
se réservaient pour dire devant moi ce que je ne dera~
pas comprendre ; de plus j'étais si maladroit à me se~,r
du peu d'allemand que Marie m'avait appris, que 1on
jugeait prudent de ne pas m'embarrasser davanrage. ~
y a,·ait bien dans le salon un piano, fort médiocre ma 15

SI LE GRAIN NE MEURT. ..

SIS

sur lequel j'aurais pu m'exercer un peu chaque jour .
hé.las I n'avait-on pas recommandé à ma mère d'évite;
5?igneusement tout ce qui m'eût coûté quelque effort? ...
Je?ra_ge, c?m~e Monsieur Jourdain, à rêver au virtuose
~u au1ourd bu1 Je pourrais être si seulement, en ce temps,
J eusse été quelque peu poussé.
_De reto~r à 1:aris, au début du printemps, maman se
en quete d un nouvel appartement, car il avait été
reconnu que _celui ~e la rue de Tournon ne pouvait plus
no~ conve01r. Ev1dernment, pensais-je au souvenir du
sord1de logement garni de Montpellier, évidemment la
mort de papa entraîne l'effondrement de iiotre fortune .
et de route manière cet appartement de la rue de Tour~
no~ es~ désormais beaucoup trop vaste pour nous deux.
Qu, sait de quoi ma mère et moi allons &lt;levoir nous
contenter ?
Mon inquiétude fut de courte durée. J'entendis bien6
t. t ma tante Démarest et ma mère débattre des quest10ns de loyer, de quartier, d'étage et il n'y paraissait pas
du t?ut que notre train de vie fût sur le point de se
ré~u1re. Depuis la mort de papa, ma tante Claire avait
pns ascendant sur ma mère. Elle lui disait sur un con
tranchan~ e~ avec une moue qui lui était particulière :
- Oui, 1étage, passe encore. Avec un ascenseur on
peut consentir à monter. Mais, quant à l'autre point
n~n,_ Juliette. Je dirai même : absolument pas. Et el!;
fa1sa1t du plat de la main un petit geste en biais net et
péremptoire qui mettait fin à la discussion.
'
Cet « autre point», c'était la porte cochère. Il pouvait
paraître à l'esprit d'un enfant que, ne rece,ant guère et
mit

�8I 6

LA NOUVELLE RE.VUE FRANÇAISE

ne roulant point carrosse nous-mêmes, la porte cochère
était chose dont on eût pu peµt·être se passer. Mais l'en.fant que j'étais n'avait pas voix au chapitre ; et du reste
que pouvait-on trouver à répliquer, après que ma tante
avait déclaré :
- Ce n'est pas une question de commodité. mais de
décence.
Puis, voyant que ma mère se taisait, elle reprenait
plus doucement, mais d'une manière plus pressante.
- Tu te le dois ; tu le dois à ton fils.
Puis, très vite et comme par-dessus le marché :
- D'ailleurs, c'est bien simple, si tu n'as pas de porte
cochère, je peux te nommer déjà ceux qui renonceront
à te voir.
Et elle énumérait aussitôt de quoi faire frémir ma
mère. Mais celle-ci regardait sa sœu.r, souriait d'un air
un peu triste et disait presque tendrement :
- Et toi, Claire, tu cesserais aussi de venir?
Sur quoi ma tante reprenait sa broderie en pinçant
les lèvres.
Ces conversations n'a\·aient lien que quand Albert
n'était pas là. Albert certainement manquait d'usages.
Ma mère l'écoutait pourtant volontiers, se sou\·enant
d'avoir été d'esprit frondeur ; mais ma tante préférait
qu'il ne donnât pas son avis.
Bref, le nouvel appartement choisi se trouva être sensiblement plus grand, plus beau, plus agréable et plus
luxueux que l'ancien. J'en réserve la descripùon.
Avant de quitter celui de la rae de Tournon, je regar~
une dernière fois tout le passé qui s'y rattache et relis
ce que j'en ai écrit. Il m'apparaît que j'ai obscurci à

SI LE GRATN NE MEURT...

817

l'excès les ténèbres où patientait mon enfance· c'est-àdire que je n'ai pas su parler de deux éclairs, d~ux sursauts étranges qui secouèrent un instant ma nuit. Les
eussé-je racontés plus tôt, à la place qu'il eût fallu pour
respecter l'ordre chronologique, sans doute se fût expliqué mieux le bouleversement de tout mon être ce
soir d'automne, rue de L. .. , au contact d'une nou;elle
réalité.
Oui, ces deux menus faits sont bien du mêm~ ordre
que ce troi~ième ; on dirait qu'ils l'ont préparé, et sans
do~te est-1~ maladroit de ne les raconter qu'ensuite ;
mais parmi les puérilités avoisinantes, je ne savais ; à
présent il est plus aisé ... Le premier me reporte loin en
~rrièr: ; ~e vo~drais préciser l'année ; mais tout ce que
Je pu1s dire, c est que mon père vivait encore. Nous
éti~ns à t~ble ; Anna déjeunait avec nous. Mes parents
étaient tnstes parce qu'ils avaient appris dans la matinée
la n_ion d'un petit enfant de quatre ans, fils de nos
cousms Widmer; je ne connaissais pas encore la nouv~lle, mais je la compris à quelques mots que ma mère
dit ~ Nan~. Je n'avais vu que deux ou trois fois le petit
Enule W1drner et n'avais point re~enti pour lui de
sympa:hie bien particulière ; mais je n'eus pas plus tôt
comp:1s qu'il était mort, qu'un océan de chagrin déferla
souda10 dans mon cœur. Maman me prit alors sur ses
genoux et tâcha de calmer mes sanglots ; elle me dit que
chac~n de nous doit mourir ; que le petit Emile était
au ciel où il n'y a plus ni larmes ni souffrances, et tout
c~ que sa tendresse imaginait de plus consolant ; rien
ny.fit, car ce n'était pas précisément la mort de mon
peut cousin qui me faisait pleurer, mais je ne savais quoi,

�818

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mais une angoisse indéfinissable et qu'il n'était pas
étonnant que je ne pusse expliquer à ma mère, -puisqu'encore aujourd'hui · je ne la puis expliquer davantage.
Si ridi~ule que cela doive paraître à certains, je dirai
pourtant que, plus tard, en lisant certaines pages de
Schopenhauer, il me sembla tout à coup la reconnaître.
Oui vraiment, pour les comprendre, c'est le souvenir de
inon premier schaudern à l'annonce de cette mort que,
malgré moi et tout irrésistiblement,. j'évoquai.
Le second tressaillement est plus bizarre encore :
c'était quelques années plus tard, peu après la mort de
mon père, c'est-à-dire que j~ devais avoir onze ans. La
scène de nouveau se passa à table, pendant un repas du.
matin·; mais, cette fois, ma mère et moi nous étions seuls.
J'avais été en classe ce matin-là. Que s'était-il passé ?
Rien peut-être ... Alors pourquoi tout à coup me décom·
posai-je et, me jetant entre les bras de maman, sanglotant,
convulsé, sentis-je à n~uveau cette angoisse inexprimable,
la même exactement que lors de la mort de rtton pe~it
cousin? On eût dit que brusquement s'ouvrait l'écluse
particulière de je ne sais quelle co.mmube mer intérieure
inconnue dont le flot s'engouffrait démesurément dans
mon cœur; j'étais moins triste qu'épouvanté; mais com·
ment expliquer cela à ma mère qui ne distinguait, à
travers mes sanglots, que ces confuses paroles que je
répétais avec désespoir :
- Je ne suis pas pareil aux autres ! Je nè suis pas
pareil aux autres !
Deux autres souvenirs se rattachent encore à l'appartement de la rue de Tournon : il faut vite que je les dise

SI LE GRAU-1 NE MEURT •••

avant de déménager : je m'étais fait donner pour mes
étrennes le gros livre de chimie de Troost : ce fut ma
tante Lu.cile qui me l'offrit ; ma tante Claire, à qui je
l'avais d'abord demandé, trouvait ridicule de me faire
cadeau d'un livre de classe ; mais je criai si fort qu'aucun autre livre ne pouvait me faire plus de plaisir, que
ma tante Lucile accéda. Elle avait ce bon esprit de
s'inquiéter, pour me contenter, de mes goüts plus que
des siens propres, et c'est à elle que je dus également, _
quelques années plus tard, la çollection des Lundis de
Sainte-Beuve, puis la Comédie Humaine de Balzac ...
Mais je reviens à la chimie.
Je n'avais encore que treize _ans, mais je proteste
qu'aucun étudiant jamais ne plongea dans ce livre avec
plus d'avidité que je ne fis. II va sans dire, toutefois,
qu'une partie de l'intérêt que je prenais à cette lecture
pendait aux expériences que je me proposais de tenter.
Ma mère consentait à ce que cette office y servît, qui se
trouvait à l'extrémité de notre appartement de la rue
de Tournon~ à côté de ma chambre, et où j'élev.ais des
cochons de Barbarie. C'est là que j'installai un petit
fourneau à alcool, des matras et des appareils. J'admire
encore que ma mère m'ait laissé faire ; soit qu'elle ne se
rendît pas nettement cçmipte 'des risques que couraient
les murs, le plancher et moi-même, ou. peut-être estimant
qu'il valait la peine de les courir s'il devait en sortir
pour moi quelque profit, elle mit à ma disposition, hebdomadairement, une somme a-ssez ronde que j'allais
aussitôt dépenser place de la Sorbonne ou rue de l'Ancienne Comédie en cornu~s, éprouvettes, sels, . métalloïdes et métaux - acides enfin, dont certains je

�LA NOUVELLE REVUE. FRANÇAISE

m'étonne aujourd'hui qu'on consentît à me les vendre ;
mais sans doute le commis qui me servait me prenait-il
pour un simple commissionnaire. Il arriva nécessair~
ment qu'un beau matin le récipient dans lequel Je
fabriquais de l'hydrogène m'éclata au nez. C'~tait, ~l
m'en souvient, l'expéri~nce d-ite de « l'harmomca clumique JJ qui se fait avec le concours d'un verre de
lampe ... La production de l'hydrogène était ~arfait~;
j'avais assuietti le tube effilé par où le g~z d:va~t soru:,
que je m'apprêtais à enflammer ; d'une mam Je tenais
l'allumette et de l'autre le verre de lampe dans le corps
duquel la flamme avait mission de se mettre à chanter;
mais je n'eus pas plus tôt approché l'allumette, que la
flamme, envahissant l'intérieur de l'appareil, projeta au
diable verre, tubes et bouchons. Au bruit de l'explosion
les cochons de Barbarie avaient fait en hauteur un bond
absolument extraordinaire et le verre de lampe m'était
échappé &lt;l'es mains. Je compris en tremblant que, pour
peu qne le r.écipient eût été plus solidement bouché, l~
verre même m'eût éclaté au visage, et ceci me rendit
plus réservé dans mes rapports avec les gaz. A partir _de
ce jour, je lus ma chimie d'un autre'œil. Comme Dieu
départ les justes et les•injustes, i.e désignai d'u~ crayo~
rouge les corps tranquilles, ceux avec lesquel~ il y a~ait
plaisir à commercer~ d'un crayon bleu tous ceux qui se
comportent d'une façon douteuse ou terrible.
Il m'est arrivé ces temps d.emiei;s d'ouvrir un livre de
chimie de mes jeunes nièces. Je n'y reconnais plus rien;
tou.t est changé : formules, lois, classification des corps,
e~ leurs noms, et leur place dans le livre, et iusqu'à l_eurs
propriétés.... Moi qui. tes avais cru si fidèles! Mes nièceS

SI LE GRAJN NE MEURT .••

s'amusent de mon désatroi; mais, devant ces bouleversements, j'éprouve une secrète tri-stesse, co me lorsqu'on retrouve pères de famille d'anciens amis qu;on
imaginait devoir toujours 1ester garçons.
L'autre souvenir est celui d'une conversation avec
Albert Démarest. Quand nous étions à Paris, il venait
dîner chez nous une fois par semai~e, accompagnant sa
mère. Après dîner, ma tante Claire s'installait ~vec
maman devant une partie de cartes ou de jacquet; Albert
et moi nous nous mettions au piano, d'ordinaire. Mais,
ce soir-là, la causerie l'emp011:a sur la musique. Qu'avaisje pu dire pendant le dîner, je ne sais plus, qui parut à
Albert mériter d'être relevé ? Il n'en fit rien devant les
autres et attendit que le repas fut achevé ; mais sitôt
après,. me prenant à part ...
J'avais pour · Albert, à cette époque déjà, une espèce
d'adoration ; j'ai dit de quelle âme je pouvais boire ses
paroles, surtout lorsqu'elles allaient à l'encontre de mon
penchant naturel ; c'est aussi qu'il ne sy opposait que
rarement et que je le trouvais. d'ordinaire extraordinairement attentif à comprendre de moi précisément ce qui
risquait d'être le moins bien compris par ma mère et
par le reste de la famille. Albe.rt était grand ; à la fois
très fort et très doux ; ses moindres propos m'anmsaient inexprimablement,. soit qu'il dît précisément ce
que je n'osais point dire, soit même ce que je n'osais pas
penser; le son même de sa voix me ravissait. Il · représentait pour moi l'art, laliberté, la franchise. Je le savais
-vainqueur à tous les sports, à la nage et au canotage
surtout; et après avoir c~mnu l'ivresse au grand air. du
bel épanouissement physique, la peinture, la musique et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la poési.e l'occupaient à présent tout entier. Mais ce soirlà ce n'est de rien de tout cela que nous parlâmes. Ce
soir, Albert m'expliqua ce que c'était que la _patrie.
Certes sur ce sujet il me restait beaucoup à apprendre ;
car ni mon père, ni ma mère,. si bons Français qu'ils
fussent, ne m'avaient inculqué le sentiment très net des
frontières qe nos terres ni de nos esprits. Je ne jurerais
pas qu'ils l'eussent eux-mêmes ; . et par tempérament
naturel, disposé ·comme l'avait été mon père à attacher
moins d'importance aux faits qu'aux idées, je raisonnais
là-dessus, à treize ans, comme un idéologue, comme un
enfant et comme un sot. J'avais dû décla~er pendant le
diner, qu'en 70 ic si ·j'avais été la France ,, je _ne me
serais sûrement pas défendu - ou quelque ânerie de
ce genre ; et que du reste j'avais horreur de tout ce ~ui
est militaire. C'est là ce qu'Albert avait jugé nécessaire
de relever.
.
Il le fit sans - protestations, ni grandes phrases, mais
-simplen1ent en me racontant Yinvasion, et tous ses souvenirs de soldat. Il me dit égale à la mienne son horreur
de ·l a force qui provoque, mais que pour cela même il
aimait celle qui défend, et que la beauté du soldat
venait de ce qu'il ne se défendait pas pour lui-même,
ma· s bien pour protéger les faibles qu'iLsentait menacés.
Et tandis qu'il .parlai_t, sa voix devenait plus grave et
tre1~blait :
- Alors tu penses qu'on peut de sang-froid laisser in.
sulter ses parents, &gt;710ler
ses sœurs, p1·11 er, son b.1en ... ·? et
l'image de la guerre certainement passait devant ses
yeux, que je voyais s'emplir de larmes bien q~e son
visage fût dans l'ombre. Il était dans un fauteml bas,

SI LÈ GRAIN NE MEURT •••

tout près de la grande· table de mon père sur laquelle
j'étais juché, les jambes -ballantes, un peu gêné par ses
propos et d'être assis plus haut que lui. A l'autre extrémité de la pièce, ma tante et ma mère travailfaient un,
grabuge ou un bézigue avec Anna qui était venue dîner
ce soir-là. Albert parlait à demi-voix, de nianière à n'être
pas entendu par ces dames ; après qu'il eût acl1evé de
parler, je pris sa grosse main dans les miennes et
demeurai sans rien dire'. assurément plus ému p,ar la
beauté dé son cœur que convaincu par ses raisons. Du
moins devais-je me rappeler ses paroles, plus tard,
lorsque je fus mieux éduqué pour les comprendre. Et
pourtant je ne suis pas sûr, aujourd'fiui, de lui donner
pleinement raison.
L'id'ée de déménager m'exaltait immensément et
l'amusement que je me promettais de la mise en place des
m~ubles; mais ce déménagement s'effectua sans moi. A
notre retour de Cannes, maman m'avait mis en pension
chez un nouveau professeur ; ce dont elle espérait plus
de profit pour moi, plus de tranquillité pour elle . .
M. Richard, à qui je fus confié, avait eu le bon goùt
de se loger à Auteuil ; et peut-être maman m'avait-elle
confié à lui, précisément parce qu'il ha,b itait Auteuil.
Il occupait, dans la rue Raynouard, au n° 12 je crois,
une maison vieillotte à deux étages, flanquée d'un jardin pas très grand mais qui formait terrasse et' d'où l'on
dominait la moitié de Paris. Tout ~da existe encore ,
pour peu d'années sans doute, car le ·temps est loin où·
une modeste famill~ de professeur choisissait la rue
Raynouard pour des raisons d'économie. M. Richard ne

�LA NOUVELl,E REVUE FRANÇAISE

&lt;lonnait alors de leçons qu'à ses -pensionnaires, c'est-àdire qu'à moi et qu'à deux demoiselles ang1aises qui, je
crois, payaient surtout pour le bon air et la belle ~e.
M. Richard, à vrai dire, n'était pas professeur; ce ne fut
que plus tard, qu'ayant passé son agrégation, p obtint
un cours d'a11emaiid ·dans un . lycée. C'est au pastorat
qu'il se destinait d'abord et pour quoi il avait fait, je
pense, &lt;l'assez bonnes études, car il n'était ni paresseux,
ni sot ; puis des doutes ou des scrupules (les deux
ensemble plus vraisemblablement) l'avaient arrêté sur le
seuil de Î'église. Il gardait de sa première vocation je
ne sais quelle onction .du regard et de la voix, qu'il avait
naturellement pastorale, je veux dire propr.e à remuer
les cœurs ; mais un ~ourire tempérait ses propos les
plus austères, mi-triste et mi-a.musé, et je crois presqu_e
involontaire, à quoi l'on comprenait qu'il ne se prenait
pas lui-même bien ~u sérieux. Il avait toutes sortes de
qualités, &lt;le vertus mê:m·e, mais rien dans son personnage ne par.aissait ni tout à fait valide, ni solidement
établi ; il était inèonsistant, flâneur, prêt à blaguer les
choses gr.aves et à prendre
sérieux les fadaises défauts âuxquels, si jeune .que je fusse, je ne laissais pas
d'être sensible et que je jugeais en ce temps avec peut'
. q~e
être encore plus de sévérité qu'aujourd'.hui.
Je crois_
sa belle-sœur, la veuve du général Bertrand, qui vivait
avec nous rue Raynouard., n'.avait pas pour lui beaucoup de considération ; et cela m'en. donnait beaucoup
pour elle. Femme de grand bon sens et qui ~va.It
connu des temps meilleurs, il me parait qu'elle était la
seule personne raisonnable .de la maison : av~c cela
beaucoup de cœur, mais ne le montrant qu'à la meilleure

au

SI LE GRAIN NE MEURT •••

occasion. M-adame Richard avait autant de cœur qu'elle
sans doute; même on eût -dit qu'elle en avait davantage,
car, de bon. sens aucun, il n'y avait jamais que son cœur
qui parlât. Celle-ci était de santé' médiocre, maigre, au
visage pâle et tiré ; très douce, elle s'effaçait sans cesse
devant son mari, devant sa sœur, et c'est assurément
pourquoi je n'ai conservé d'elle qu'un souvenir indistinct;
tandis qu'au contraire, Madame Bertrand, solide, affirmative et décidée, a su graver ses traits dans ma mémoire.
Je crois que tout le monde avait un peu peur d'elle, à
commencer par M. Richard lui-même; et c'est probablement pour cela que j'attachais plus de prix à son estime
qu'à cell~ des autres hôtes de la maison. Elle avait une
fille de quelques années plus jeune que moi, qu~elle tenait
précautionneusement à l'êcart de nous tous, et qui, à ce
qu'il me semblait, souffrait un peu de l'excès d'autorité
de sa: mère. Yvonne Bertrand était délicate, chétive
presque, et comme réduite par la discipline ; même
quand on la voyait sourire, elle avait toujours l'air d'~voir
pleuré. Je ne la voyais guère qu'aux repas.
Les Richard avaient deux enfants: une fillette de dixhuit mois, que je considérais avec stupeur depuis le jour
OÙ, dans le ja-rdin, je 1ui avais vu manger de la terre, au
grand amusement du petit Blaise, son frère, chargé de la
surveiller, bien qu'il ne fût âgé lui-même que de cinq ans.
Tantôt seul, tantôt avec M. Richard, je trav~illaisdans
u_ne petite orangerie, si j'ose appeler ainsi un app~tis
VJ.tré, qui s'appuyait au mur aveugle d'une grande maison voisine, à l'extrémité du jardin.
A côté du pupitre .où je travaillais, végétait sur une
planchette un glaïeul q~e je prétendais voir pousser.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

J'avais acheté l'oignon au marché de Saint-Sulpice et
l'avais mis en pot moi-même. Un glaive verdoyant avait
bientôt surgi de terre, et sa croissance de jour en jour
m'émerveillait ; pour la contrôler, j'avais fiché dans le
pot une baguette blanche sur laquelle, chaque jour,
j'inscrivais le progrès. J'avais calculé que la feuille
gagnait trois cinquièmes de millimètre par heure, ce
qui tout de même, avec un peu de patience, dc:vait être
perceptible à l'œil nu. Or j'étais tourmenté de savoir par
où le dé,•eloppement se faisait. Mais j'en venais à croire
que la plante donnait d'un coup toute sa poussée dans
la nuit, car j'avais beau rester les yeux fixés sur la
feuille ... L'observation des souris était infiniment plus
récompensante.Je n'étais pas depuis cinq minutes devant
un livre ou devant mon glaïeul, que gentiment elles
accouraient me distraire ; chaque jc,ur je leur apportais
des friandises, et je les avais enfin si bien rassurées
qu'elles venaient grignoter les miettes sur la table
même oi'.1 je travaillais. Elles n'étaient que deux ; ma1s
je me persuadai que l'une des deux était pleine, de
sorte que chaque matin, avec des battements de cœur
j'espérais l'apparition des souriceaux. Il y a nit un tro~
dans le mur; c'est là qu'elles rentraient quand approchait
M. Richard ; c'est là qu'étaitleur nid ; c'était de là que je
m'attendais à voir sortir la portée ; et du coin de l'œil
je guettais tandis que M. Richard me faisait réciter ma
leçon ; ~arurellement je récitais fort mal ; à. la. fi~
M. Richard me demanda d'où venait que je para1ssa1s 51
distrait. Jusqu'alors j'avais gardé le secret sur la présence de mes .:ompagoes. Ce jour-là je racontai t~ut.
Je savais que les jeunes filles ont peur des souns ;

827

SI LE GRAIN NE MEURT...

j'admettais que les ménagères les craianissent · mais
M. Richard était un homme. Il parut°vïvemen't intéress~ par rno_n réc~t. Il me fit lui montrer le trou, puis
~ort1t sans nen dire, en me laissant perplexe. Quelques
instants après je le vis revenir avec une bouillotte
fumante. Je n'osais comprendre.
- Qu'est-ce que vous apportez, .Monsieur ?
- De l'eau bouillante.
-- Pour quoi faire ?
- Les échauder, vos sales bêtes.
- Oh_! Monsieur Richard, je vous en prie! Je vous
~n supplie. Justement je crois qu'elles viennent d'a~·oir
.des petits ...
- Raison de plus.
Et c'est moi qui les avais livrées I J'aurais dû lui
-&lt;le_ma?der d'~bord, s'il aimait les animaux ... Pleurs, suppli~at10n,~, r_1en ~ y fit. _Ah! quel homme pervers! Je
crois qu il ricanait en vidant sa bouillotte dans le trou
.du mur. Mais j'avais détourné les yeux
J'eus du_ mal à ~ui pardonner. A vrai dire il parut un
peu_ s~r_PnS e~su1te, devant le. grand chagrin que j'en
avais , 11 ne s excusa pas précisément, mais je sentais
-percer un peu de confusion dans l'effort qu'il faisait
;pour n:e dém?ntrer à q~el point j'étais ridicule, et que
ces petits anunaux étaient affreux, et qu'ils sentaient
mauvais, et qu'ils faisaient beaucoup de mal · surtout ils
m'empêchaient de travailler. Et comme ~f. Richard
n'était pas, incapable_ de ret~ur, il m'offrit, à quelque
~emps de _la, en. man'.ère de reparation, tels animaux que
~e voudrais, mais qui du moins ne fussent pas nuisibles.
Ce fut une coûple de tourterelles. A près tout, fut-ce
53

�828

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bien lui qui me les offrit, ou simplement les toléra-t-il ?
Mon ingrate mémoire abandonne ce point.•. On suspendit leur cage d'osier dans une volière au1o. gr~llage:s à
demi-crevés qui fais.ait pendant à l'orangerie, et où
vivaient deux ou trois poules, piailleuses, coléreuses,
stupides, qui ne m'intéressaient pas du tout.
Les premiers )OlUS je: fus charmé par le roucoulement
de mes tourterelles ; je n'avais rien encore entendu
de plus suave; elles roucou~aient com~e. des source:,
sans arrêt et tout' le long du JOUr; de délicieux, ce bruit
devint exaspérant. Miss Elvin, l'une ·des deux pensionnaires anglaises, à qui le roucoulis tapait particulièrement
sur les nerfs, me persuada de leur donner un nid .. C~
que te n'eus pas plus tôt fait, que l.a femelle se mit a
pondre, et que les roucoulements s'espacèrent • .
Elle ponditdeu.xœufs; c'est leur mesure; ma_is comme
je ne savais pas combien de temps ell: les de_va~t couver,
j'entrais à tout propos dans le poulailler; la, iuché ~
un vieil escabeau, je pouvais dominer le nid ; mais
comme jè ne voulais pas dér~nger la couveuse, j'attendais intermin.ablement qu'elle voulût bien se soulever
pour me laisser voir que les œufs n'ét~ien\ p~s écl~s.
Puis, un matin, dès avant d'entrer, Je. di&amp;tmgua1, sur
le plancher de la cage, à hauteur de mon n~, des
débris de coquilles à-l'intérieur légèrementsangumol~t.
Enfin ! :Mais quand je. voulus pénétrer dans la voliere
.
,
. ma
m aperçus a .
Pour contempler les nouveau-nés, Je· c
'Upetlt
profonde stupeur que la porte en était 1ermee.
n_
-,leoas
la
ma:intenaitr
que
je
reconnus
pour
celui
que
C
au
'Il , n
M. Richard avait été ,acheter avec moi l'avant-vei e a u
bazar du- quartier.

SI LB. GRAIN NE MEUR.T •••

- Ça vaut quelque chose. ? avait-il demandé au
marchand.
- Monsieur, c'est aussi bon qu'un gramd, lui avait-il
été répondu.
Monsieur Richard et Madame Bertrand, exaspérés de
me voir passer tant de temps auprès de mes oiseaux,
avaient résolu d'y apporter obstacle;. ils m'annoncèrent au
déjeuner qu'à partir de ce jour, le cadenas resterait mis,
dont Madame Bertrand garderait la.clef, et qu'elle ne me
prêterait cette clef qu'une fois. par jour, à quatre heures,
à la récréation du goûter. Madame Bertrand arrivait "à l:a
rescousse chaque fois qu'il y avait lieu de prendre une
initiative ou d'exercer une sanction. Elie parlait alors
avec calme, douceur même, mais grande fermeté. En
m'an.n-0nçant cette décision terrible, elle souriait presque. Je. me ga.rdai de protester ;, mais c'.est que j'avais
déjà. mon. idée : ces petits cadenas à bon marché ont
tous des. clefs semblables.; j'avais pn le constater l'autre jour tandis que M. Richard en choisissait un. Avec
les quelques s.ous que j;entendais tinter dans·ma poche.'°
sitôt après le, déieuner, m'échappant, je courus au bazar.
Je proteste qu'il n'y avait place en mon cœur pour
aucun sentiment de révolte_ Jamais, alors ou plus tard,
je n'ai pcis plaisir ~ frauder. Je. prétendais jouer avec
Madame Berttand, non la jouer. Comment l'amusement
que je me promettais; de cette. gaminerie put-il m'a.vengler à. ce point snr le caractère qu'elle risquait de
prendre à ses yeux ? J'avais pour elle de l'affec:tion,.. olu
iespect, et même, je: l'ai dit, j:étais parùculièrement
~ci€Ux de son e~t:inre ; le peu d'humeur que peut-être
Je ressentais verrait plutôt de ce qu'elle. eû.t eu recours. à

�830

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cet empêchement matériel, alors qu'il eût suffi de faire
appel à mon obéissance ; c'est aussi là ce que je me
proposais de lui faire sentir; car, à bien considérer les
choses, elle ne m'avait .pas précisément défendu d'entrer
dans la volière ; simplement elle y mettait obstacle,
comme si ... Eh bien ! nous allions lui montrer ce que
valait son cadenas. Naturellement, pour entrer dans la
cage, je ne me cacherais point d'elle ; si elle _ne me
voyait pas, ce ne ser.ait plus amus~nt du tout ; j'attendrais
pour ouvrir la porte qu'elle fût -au salon, dont les fenêtres
faisaient face à la volière ( déjà je riais de sa surprise) et
ensuite je lui tendrais la double clef en l'assurant de mon
bon vouloir. Cest tout cela que je ruminais en revenant
du bazar ;' et qu'.on ne cherche point de logique dans ·
l'exposé de mes raisons; je les présente en vrac, comme
elles m'étaient venues et sans les ordonner davantage.
:En entrant dans le poulailler, j'avais. moins d'yeux
pour mes tourterelles que pour Madame Bertrand ; je la
savais dans le salon, dont je surveillais les fenêtres ;
·mais rien n'y paraissait ; on eût dit que c'était elle quise
cachait. Comme c'était manqué ! Je ne pouvais tout de
même pas l'appeler. J'attendais ; j'attendais et il fallut
bien à la.fin se résigner à sortir. A peine si j'avais regard~
la couvée sans enlever ma clef du cadenas. Je retournai
'
'
dans l'orangerie où m'attendait une version -de ~m~te
&lt;'urce et restai devant mon travail, vaguement mqu1et
~ me demandant ce que j'aurais à fuire, quand sonnerait

.

l'heurn du goûter.
.
Le petit Blaise vint me chercher quelques minutes
avant quatre heures : sa tante désirait me parler. Madame
Bertrand m'auendai~ dans le salon. Elle se leva quand

SI LE GRArn NE MEURT...

.

83 r

j'entrai, évidemment pour m'impressionner davantage .
me laissa faire quelques pas vers elle, puis :
'
., - J~ vois q_~e j~ n:ie s_uis trompée sur votre compte;
) espérais que J avais a faire à un honnête garçon ... Vous
avez cru que je ne vous voyais pas tout à l'heure .. .
-Mais ...
- Vous regardiez vers la maison dans la crainte que ...
- Mais précisément c'est ...
- Non, i_e ne vous laisserai pas dÏ!e un mot. Ce que
vous avez fait est ~rès mal. D'ou:avez-vous eu cette clef?
-Je ...
- Je vous défends de répondre. Savez-vbus où l'on
met les g~ns qui forcent les serrures ? En prison. Je ne
raconte:a1 pas vos tromperies à votre mère, parce qu'elle
en aur:1t tro~ de. chagrin } si vous aviez un peu plus
songé a elle, Jamais vous n auriez osé faire cela.
Je me. rendais compte, à mesure qu'elle parlait, qu'il
me sera~t à tout jamais. impossible d'éclairer pour elle
les ~ob1l~s secrets de ma conduite ; et, à dire vrai, ces
mobiles, Je ne les distinguais plus bien moi-même • à
pr~ent ~ue !'excitation était retombée, mon espiègle~ie
mappar~1ssa1t sous un jour autre ·et je n'y voyais plus
q.ue sott1~e. Au demeurant, cette impuissance à me justifier. avait amené tout aussitôt une sorte de résignation
dédaigneuse qui me permit d'essuyer sans rougir le
sermon de Madame Bertrand. Je crois qu'après m'avoir
dé~endu de parler, elle s'irritait à présent de mon silence,
~UI. la forçait de continuer après qu'elle n'avait plus tien
a dire._A défaut de voix, je chargeais mes yeux d'éloquence:
-Je n'y tiens plus du tout, à votre estime, lui disaient-

,,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

ils; dès l'instant que vous me jugez mai, je cesse de vous
considérer.
Et pour exagérer mon dédain, je m~abstins quinze
jours durant d'aller visiter mes- oiseaux. Le résultat fut
excellent pour le travail.
M. Richard était bon professeur ; plus que le besoin
de s'instruire, il avait le goût d'enseigner ; il s'y prenait
avec douceur et a-vec une sorte d'enjouement qui faisait
que ses leçons n'étaient pas ennuyeuses. Comme il me ·
restait tout à apprendre, .nous avions dressé un emploi
du temps compliqué, mais que brouillaient sans cesse
mes maux de tête persistants. Il faut dire aussi que mon
esprit prenait facilement 1a tangente ; M. Richard m'y
suivait, tant par crainte de me fatiguer que par goût
naturel, -et la leçon dégénérait en causerie. C'est l'incoµyénient ordinaire des professeurs particuliers.
M. Richard avait du goût pour les lettres, mais
n~était pas assez lettré pour que te goût fût excellent. ~
ne se cachù pas de moi pour bâiller devant les class~ques; force était de .se soumettre _aux pro,grammes, mat~
il se remettait d'une analyse de Cinna en me li~nt le Roi
s'amuse. Les apostrophes de Triboulet aux courtisa~s
m'arrachaient des larmes ; avec des sang1ots .dans la voix
je déclamais :

11a-yez. r Ceue main, main qui rt'a rien d'illustre,
Main ifun "homme du,-petipfe, -et a: un serf d d'un rustre,
Cette main qui pamît IJ.ésarmée aux rieurs
Et qtti n'a pas d'i~, a dei ong1es, Messieim !

(JI,!

Ces vers dont -aujourd'hui 1-a soufflure m'est intoléra·

SI LE G.RAIN NE MEURT...

8B

hie, à treize ans me paraissaïentles plus beaux du monde,
et autrement émus que le

Embrassons-nous, Cinna.
qu'on proposait à mon admiration. Je ré1Détais après
M. Richard la tirade fameuse du Marquis de SaintVallier:

Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes,
Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes
Terni, flétri, souiZlé, déshonoré, brisé,
Diane de Poitiers, Comtesse de Briz_é.
Qu'on osât écrire ces choses, et en vers encore ! voici
qui m'emplissait de stupeur lyrique. Car ce que j'admirais
surtout en ces vers, c'était assurément la hardiesse. Le
hardi, c'était de les lire à treize ans.
Devant mon émotion, et constatant que je rendais
comme un violon, M. Richard résolut de soumettre
ma sensibilité poétique à de plus rares épreuves. Il m'ap~orta les Blasphèmes de Richepin et les Né:vroses de Rollmat, qui. étaient à ce. rrroment ses livres -de chevet, et
commença de me les lire. Bizarre enseignement !
Ce qui me permet de préciser la date de ces lectures,
c'est le souvenir exact du lieu où je les fis. M. Richar&lt;l
avec qui je trava:illai tro~s ans, s'install.i -au centre de
Paris l'hiver :suivant; le Roi s'amuse, les Nwroses et les
Blaspbémes ont pour décor la petite orangerie de Passy.
M. Rich-ac&lt;l -avait deux frères. Edmond, le puîné, était
un grand jeune homme mince, -distingué d'intelligence
et de manières, que j'avais eu comme précepteur l'été
précédent, en remplacemen..t &lt;le Gallin le dadais. Depuis

�834

LA ?&lt;OUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

je ne l'ai plus revu ; il était de santé délicate et ne pouvait YÎvre à Paris. O'ai récemment appris qu'il avait fait,
depuis, une brillante carrière dans la banque.)
Je n'étais que depuis peu de temps rue Raynouard
lorsqu'y vint habiter le second frère, Abel, qui n'avait que
cinq ans de plus que moi. Il vivait précédemment à
Guéret, chez une sœur dont je connaissais l'existence
parce que, l'été passé, Edmond Richard avait parlé d'elle
à ma mère; c'est-à-dire que, répondant aux interrogations de ma mère qui, le soir de son arrivée à La Roque,
s'informait affablement de ses pro.::hes, comme elle lui
demandait :
- Vous n'avez pas de sœurs, n'est-ce pas?
- Si, Madame, avait-il dit. Puis, en homme bien
élevé trouvant son monosyllabe un peu bref, il ajoutait
d'une Yoix douce:
- J'ai une sœur, qui vit à Guéret.
- Tiens ! faisait maman ; à Guéret ... Et que faitelle ?
- Elle est pâtissière.
Ce colloque avait lieu pendant le dîner; mes cousines
étaient là ; nous étions suspendus aux lèvres du nouveau
précepteur, cet inconnu qui venait partager notre vie et
qui, pour peu qu'il se montrât prétentieux, niais ou
grincheux, allait nous gâter nos vacances.
Edmond Richard nous paraissait charmant, mais nous
guettions ses premiers propos sur lesquels notre jugement collectif allait s'asseoir, ce jugement si implacable,
si irrévocable, que sont disposés à porter ceux qui ne
connaissent rien de la vie. Nous n'étions pas moqueurs
et c'est un rire sans méchanceté, mais un fou rire incoer-

SI LE GRA lK NE MEURT ...

83 5.

cible, qui s'empara de nous à ces mots : Elle est pâtissière - qu'Edmond Richard avai(dit pounant bien simplement, droitement, et courageusement si tant est qu'il
ait pu pressentir ces rires. Nous les étouffâmes de notre
mieux, sent2nt bien à quel point ils étaient indécents et
cruels ; la pensée qu'il a pu les entendre me rend ce
souvenir très douloureux.
•
Abel Richard était sinon simple d'esprit, du moins
sensiblement moins ouvert que ses deux aînés; et c'est
pourquoi son .instrucüon avait été très négligée. Grand
garçon d'aspect flasque, au regard tendre, à la main molle,
à la voix plaintive, il était serviable, empressé même,
mais pas très adroit, de sorte que, pour prix de ses soins,
il recevait moins de remerciements que de rebuffades.
Bien qu'il tournât sans cesse autour de moi, nous ne
causions pas beaucoup ensemble ; je ne trouvais rien à
lui dire, et lui semblait tout essouffié dès qu'il avait sorti
trois phrases. Un soir d'été, un de ces beaux soirs
chauds où vient se reposer dans l'adoration toute la
peine de la journée, nous prolongions la veillée sur la
terrasse. Abel s'approcha de moi selon son habitude et,
comme à l'ordinaire, je feignais de ne pas le voir; j'étais
assis un peu à l'écart, sur une escarpolette où durant
le jour se balançaient. les enfants de M. Richard ;
mais ils étaient couchés depuis longtemps. Du bout du
pied je maintenais immobile la balançoire, et, sentant
Abel tout près de moi maintenant, immobile lui aussi,
appuyé contre un montant de la balançoire à laquelle ·
sans le vouloir il imprimait un léger tremblement, je res•
tais la fac~ détournée, les regards fixés vers la ville où les
feux répondaient aux étoiles du ciel. Nous demeurions

�LA NOUVEU.E '.REVUE FRANÇAISE

ainsi depuis assez longtemps l'un et l'autre; à un petit
mouvement qu'il fit enfin je le regardai. Sans doute il
n?attendait que mon regard ; il halbutia d'une voix
étranglée, et .que je pou vais à peine entendre :
- Voulez-vous être mon ami ?
Je ne ressentais .à l'égard d'Abel qu'une affection des
plus ordinaires ; mais il aurait fallu de la haine pour
repousser ce cœur qui s'offrait. Je répondis :
- Mais oui, ou: Je veux bien;· gauchement, confusément. Et lui, tout aussitôt, sans transition aucune:
- Alors, je vais vous montrer mes secrets. Venez.
Je le suivis. Dans le vestibule i1 voulut a.Uumer une
bougie ; il était si tremblant que plusieurs allumettes
se cassèrent. A ce moment, la voix de M. Richard:
- And.ré ! Où .êtes-vous ? II est temps d'aller vous
-&lt;:oucher.
Abel me prit la main dans l'ombre.
- Ce sera pour demain, dit-il :avec résignation.
Le jour suivant il me fit monter dans sa chambre. J'y
vis deux lits ; mais un restait inoccupé depuis le départ
d&gt;Edmonq Richard. Abel, sans un mot, se dirigea vers
une.irmo-ire de· poupée, qui se tttouvait sur une table,
l'ouvrit :avec une olef q_ui restait pendue .à sa c~aîne de
montre ; il ~rtit &lt;le hune douzaine de lettres ceinturées
d'une faveur rose, dont il rléfit le nœnd ; puis, me tendant le paquet:
- Tenez. Vous pouvez toutes les lire, fit-il avec un
grand élan.
A ,dire vrai, je n'en avais aucun- désir. -L'écriture &lt;le
toutes œs lettr~ était iamême; une écrmrure de femme,
déliée, égale, banale, pareille 'à celle lies .comptables ou

SI .l.E rai.AIN N,E ME.URT ...

837

des fournissems, et «lnntJe s.eul aspect eût glacé ma curiosité. Mais je ne pouvais me dérober ; il fallait lire ou
mortifier .Abel cruellement.
J'avais pu .croire à des lettres ·d'amour; mais non ':
,c'étaient des lettres de sa ·sœur, la p.âtissière de ·Guéret ;
-de pauvres lettres éplorées, lamentables, où il n'était
-question qne ' de traites à payer, clé termes échus,
cl' cc arriéré » - je voyàis pour la première fois ce mot
sinistre - et je comprenais à des allusions, des rétîc,en-ces., qu'Abel avait dû généreusement faire l'abandon à
.sa sœur .d'une part -qui lui serait .r evenue de la for.tune
de leurs parents ; je me souviens spéèialement .d\me
ph1:.ase .où il était dit que .son geste ne suffir.ait pas, hélas !
à cc c0uvrir 1'arriéré ·»~-·
Abel s\était écarté &lt;le .moi pour me laisser lire ; j'étais
assis devant une table de b0is blaEc., à côté de l'armoire
minuscule d'où il avait sorti les lettres; il n'avait pas
r.efermé l'armoire et, tout en lisant, qe louchais vers celle&lt;:i, craignant que n'en sortissent d'.iutres lettres ; mais
l'armoire était vide. Abel se tenait près de Ja · fenêtre
ouverte :; assurément il connaissait ces pages par' •cœur ;
re sentais qu'il suivait ,de loin ma lecture. Il attendait
évidemment q,nelque parole de -sympathie, et je ,ne saivais
trop que lu,i dire, ·.répugnant .à marquer plus à'émotion
que je ·n'en éprouvais. Les dramesd'argent .sont de ceux
dont un enfant sent le plus difficilement la beauté ;
j'aurais juré qu'ils n'en:avaient .aucune, et j1avais besoin
de quelque sorte de beauté pour m'émouvoir. J\eusenfin
l'idée de demander à Abel s'il n'avait pas un portrait de
sa sœur, ce qui m'épargnait tout mensonge et cependant pouvait passer pour un témoignage d'intérêt. Avec

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une hâte bégayante, il tira de son portefeuille une photographie :
- Conune elle vous ressemble ! m'écriai-je.
- Oh ! n'est-ce pas ! fit-il dans une jubilation subite.
J'avais dit ce mot sans intention, mais il y trouvait plus.
de réconfort que dans une protestation d'amitié.
- Maintenant vous savez tous mes secrets reprit-il
'
'
'
après que je lui eus rendu l'image. Vous me raconterez.
les vôtres, n'est-ce pas ?
Déjà 1 tout en lisant les lettr~s de sa sœur, j'avais distraitement évoqué Em ... Auprès de ces tristesses désenchantées, de quel rayonnement se nimbait le beau visage
de mon amie ! Le vœu que j'avais fait de lui garder tout
l'amour de ma vie gonflait mon c:œur où foisonnait la
joie; d'indistinctes ambitions déjà tout au fond de moi
s'agitaient; mille velléités confuses : chants, rires, danses
et bondissantes harmonies formaient cortège à mon
amour. A la question d'Abel je sentis, gonflé de tant de
biens, mon cœur s'étrangler dans ma gorge. Et, décemment, devant sa pénurie, puis-je étaler mes trésors, pensais-je ? En détacherai-je quelque parcelle ? Mais quoi !
c'était le bloc d'une fortune immense, .un lingot qui ne
se laissait pas monnayer. Je regardai de nouveau le
paquet de lettres autour duquel Abel renouait avec application la faveur, la petite armoire vidée ... et quand Abel
de nouveau me den-ianda :
- Dites-moi vos secrets, voulez-vous ?
Je répondis :
- Je n'en ai pas.
ANORÉ GIDE

SAINT MARTIN

La mère est ce qu'il y ;i. de patient et de fidèle et
de tout près et de toujours pareil et · de toujours présent.
. C'est toujours la même figure attentive, et c'est tou1ours, sous son regard, le niême enfant,
Qui sait que tout lui appartient sans pitié et qui vous
trépigne de ses deux pieds sur le ventre.
Mais le père est ce qui n'est jamais là, il sort et l'on ~e
sait jamais au juste quand il rentre,
L'hôte aux rares paroles du repas que le journal dès
,qu'il a quitté la table réengloutit :
.
. Un bonjour, un bonsoir distraits, une ou deux quest10ns de temps en temps, une explication difficile et pas

finie,
Pui~. subitement parfois quelques jeux ·violents et
-courts et l'intervention terrifiante de ce gros camarade.
_Et cependant c'est bon, cette grosse main quand on ne
-sait plus au juste où l'on est, qui vous prend, ou
sur le front cette caresse .furtive lorsque l'on est mafade.
C'est lui qui commande notre château et qui se dél-irouille au dehors avec ce grand mopde confus.
Il est le justicier en dernier recours formidable et

�840

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le côté avec espoir toujours par où l'on attend l'inattendu.
Avant que nous soyons il était là et déjà nous étions
avec lui sa nécessité et son désir.
De son côté est le commencement et cela dont le
propre est de ne pas mourir.
Il y a eu un moment de lui à nous commun où nous
n'étions pas séparés.
Et certes nous ne serions pas venus dans ce monde si
bien fait et que notre dev-oir comme tout homme vivant
est de déranger,
Et nous aurions pu attendre longtemps le consentement de notre mère,
'
Si lui n'avait tour secoué pour nous arracher de lui
dans le grondement de son rire et de sa colère.
Et cela même qui nous a faits, c'est cela dans les grands
moments qui nous ressaisit.
C'est ses yeux qui recherchent les ~ôtres, les mêmes,
pour voir si oous sommes un mâle comme lui.
Ainsi quand ce n'est pas un homme seulement, par
hasard, mais que la nation même jusque dans ses racines
est insultée,
Et qu'un autre peuple en pleine figure la nie et lui dit
que le moment est venu de la vérité,
Etce droit qu'elle prétend de ne pas obéir, on vabien
voir à l'instant de quoi c'est fait,
.
Un frisson, plus encore que la colère, surprise, déplaçant le sommeil stu.pide de la paix,
La révélaùon. tout à coup de cette chose plus que nous
autour de nous nécessaire, et plus ancienne que . no~
avec nous, et tellement plns forte et ample,

SAINT MARTIN

84r

, Re~_e, et que pour continuer à tom prix il n'y a pas.
a cho1S1r que nous restions tous ensemble
Parce que je tiens de toutes parts et ~ue c'est moi
par mon nom que l'on affronte
Et que c'est vrai qu'on m'~ frappé, de tant d'âmes créant
cette âme qui refuse la honte !

Et de même aux grandes hemes pour chacun de
nous de l'épreuve7 et du doute, et du danger,
&lt;?,uand la mort heurte à petit bruit à nos portes~
mats pas autant que nous lui sommes préparés,
Quand le Fort Ennemi nous attaque, pas autant que
nous avons de ressources pour lui répondre,
Quand le capitaine salue pour la dernière fois la
mer en biais ~u haut de son navire qui s'effondre,
Quand, lekilomètrequ'onlui avait donné comme sa pan
gagné et toute l'armée qui se lève pour Je suivre
La ~ictoii~e po~r le chef de section est si grande qu'il
Yaurait eu 1DJust1ce à lui survine,
Quand la nuit chargée de soupirs s'achève et le problème du savant est résolu,
Quand le sculpteur voit le premier sourire sur le visage
de sa statue,
Quan.~ la ten~on pied à pied repoussée s'éloign et
dans le ciel du matm hùt une lampe solennelle,
Qu_and nous nous arrachons à ce qui passe à cause de
ce qui est éternel,
~lors dans une plénitude qui au-dessus de toute satisfaction est la paix,
J'entends une voix qui dit : 0 mon fils, connais ce
père qui t'a fait 1

�LA NOUVElLE REVUE FRANÇAISE

O France, rappelle-toi, en ces jours où je commençais avec toi, quand cette dure carapace sur le monde de
main ci.'bomme,
Nations sur nations imbriquées, l'impôt, et les longues.
.chaussées de ciment à travers tout, et la loi de Rome,
Par étoiles et par la,rges morceaux se mit à partir, et
tous ces Allemands qui passent par les portes débarrées,
Et le barand temple qui donne de. la bande sur la gauche
.à cause de la source au-dessous qui s'est déclarée,
Mais aussitôt, ce qui est plus fort que les ténèbres, c'est
la foi !
Plus fort que tout un tt).O_nde, tant pis pour lui ! qui
s'écroulè c'était ce sentiment invincible de la joie!
Qtl'es;-ce qu'on peut faire à Martin ; ·maintenant qu'il
a tout donné

?

Son cheval à ce compagnon d'armes qu'il aimait, son
vêtement à Jésus qui le lui a demandé.
A la place du rude poil militaire \'.oici )a chape et le
pallium.
Le général et le préfet sont par terre et à leur place
-voici le Père qui commence entre les hommes,
Tel que iadis j'ai vu Monseigneur :favier à Pékin et
tous ces grands Jésuites de Chinkiang et de zikaweï.
· C'est bien lui avec sa rude barbe mêlée de gris, et ce
teint rouge, e/ ces cheveqx gris tout boudés qui lui
retombent' sur les oreilles,
Et .cet airçolère et bon, et ce sourire, et ces yeux un
11eu pro,éminents,
Ces pommettes de vigneron et ce front de Jupiter
·tonnant.

SAINT MARTIN

. S'il faut niourir, il est prêt, mais tant qu'il est
vivant, celu~-là n'est pas né qui saura le soutenir en face.
La néc~ssité ~st en lui de ce peuple même, pas un
autre~ qu il a lU1 seul à enfanter dàns la Grâce. ·
, S?1xan te ans sont bien peu de chose pour qu'on refuse
a D1eu ce peu de travail.
:out ce mo,~de impétueux d'entreprisès, et de conna1ssanc~s, et d idées, et ce désir, et l'imour qui lui dévore
les entrailles !
Son domaine, démolition et chantier, c'est ce chaos
qui sera la France.
Mais_c'est pour ce chaos précisément qu'il existe, et
non pornt pour cet ordre tout fait, César et sa mortelle
·ordonnance.
~e Paganisme a chu pan sur pan, et ce ~'est p,as à lui
qu on, de_mandera tout de même de le regretter, et il n'y
a pas a mer que le décembre soit immense .! _
(Un artiste n'envisage pas l'Acropole avec plus de
complaisance.)
,
Ca_r Jésu~ même à dit qu'il n'était point venu porter
la pau, mais la guerre, et le glaive, et le feu qui à rien
de ce qui est capable de brûler ne demeure indifférent
Le levain que, pour s'en emparer, on a mis dans troi;
mesures de froment
~e vin nouveau, ;t, qu'on le verse ded~ns, ce qui peut
arnver de moins aux vieilles outres, c'est qu'elles crèvent!
Le Royaume du Ciel est 1~ qui ne nous laisse paix ni
trêve:
_L'invincible ennemi est là contre qui les Saints
(st mal) cependant n'en ont jamais fini de se défendre
54

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et c@nt!!e-Eiui les.tristes sociétés Civiles si ridiculement
toajour5, sans se lasser recommencent de corn biner et de
rendre
.
'
Le réseau. b.a:rbelé des lois,, et des Pragmatiques, et des
Articles Concordataires,
Et ce petit rempart de sable upé qui, dit : Tu rr'i.ras
pas plus loin ! à la Mer_
Pourquoi s'étonner que les choses: devant nos yeux st
ruent quand leur nature précisément est de passer ?
Qu'elles passent ! Martin n":r pas d'ans sa tête un autre
ordre tout prêt pour le leur substituer,
_
Il ne veut pas autre chose que l.r gloire· de Jésus-Christ
aujourd'hui même !
Ce n'est pas des pierres qu'il a à enfanter, ce sont des
hommes, et sa paternité, c'est le baptême,
Le baptême ou replongement dans cette eau qui est le
mouvement lui-même,
Les âmes qui ne se meuvent plus sur la terre seulement,
mais sans poids
dégagées dans la lumière libre et
l'eau vivante !
Demain c'est le Roi sur son trône et !'Evêque dans la
Cathédrale· triomphante !
.
Mais aujourd'hui c'est Martin tout seul et cette foi
en lui
,
Qu'il est de la part de Dieu quelque chose capable de
.d onner la vie !
.
Que demain- prenne soirr de lui-même-! Son d01_name
à portée de sa main sans imagination et sans orgueil,
.
, ·
· et le
C'est ce païen tout vivant d:e démons a rnstrmre,
marécage. à évangéliser, et la brousse,. er cè grand pont

SAJNT MARTIN

,

845

poùr tous les siècles sur la Loire qui ne se construira pas
tout seul !
'

. _Quand le soleil de Dieu est a,u c:iel, toute cette ombre
m1que sur la terre, est-ce que nous pouvons plus longtemps la tolérer ?
Est-ce qu'il y a moyen de dormir quand on a déjà au
poing ce bon blé
.

Dont le morne savart plein de flaques est capable où le
colon hagard aujourd'hui loin ,des rnutes se tapit a.vec sa
chèvre et sa vache,

Joint ~u vin sur le coteau aride que prophétisent tous
ces mûners sauvages ?
·
, ~a ter:e, au ]~eu de cet herbage rude, est-ce qu'ell~
n a1mera1t pas Irueux faire de l'or,
.
Le .pain et ~~ vin sur la grande table carrée pour la
nourriture de 1ame et du corps ? ·
Et_passons à nous, cette mort que nous voyons s'élargir
peu a peu, corrompant ce qui nous entoure,
Est-ce la peine de lui avoir échappé, si n0us ne trouvons le moyen que ce soit pour toujours ?
., Ni ses fondements n'ont samr6 Fédi-fice, et ni sa dédicace emphatique, ni sa beauté,
l'aqueduc est interrompu, et le prétoire est à bas et
quant à ce qui est de César et &lt;.te sa divinité
'
Il n'y a que la vieille Vénus avec les Grices ses compagnes dont Dous so:yons à ce point dégoûtés l
.
Toutes ces choses qui étaient là pour toajours
qu'est-ce qui lem prend tout à. coup qu'elleS' disparais~
sent?
~oilà q~e c'est nous qui sommes plus solides qu-'elles,
etc est elles tout à coup qui bougent et qui nous laissent.

�846

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les lois sont pour les voleurs, les pierres sont pour les
tombeaux.
On respire I nous qui sommes vivants, nous avons le
ciel à nous sans limites et le soleil qui ne nous fera jamais
dêfaut,
Cet air qui ne nous servirait à rien s'il n'était absolument inépuisable.
Ce qui n'a point de mesure est précisément ce qui est
pour nous le,premier et l'indispensable,
Et quand tout.Je reste nous manque, cela que l'on est
toujours)ôr de retrouver.
Qu'on verse parmi les orties Mercure et toutes ces
idoles bien sculptées !
Mon Dieu à moi est le Père sans qui je ne puis absolument exister.
Que les montagnes s'entrechoquent et que les Royaumes culbutent sur les Empires !
La catastrophe est si grande que pour nous désormais
il n'y a plus besoin de mourir!
A ce monde immense qui fait eau, que pourrait ajouter
notre petit naufrage personnel ?
Tout ce que nous aimons ne nous serait pas davantage ôté, qui sans que nous bougions s'en va de nous
comme par un mouvement naturel.
Cette étoffe dont nous avions trouvé tous nos murs
tendus, - « personnages et fleurs &gt;&gt;, dit le catalogue, exactement comme s'ils étaient réels,
Nous ne les verrions pas davantage se décolorer et

' ..
sammcir,
Les convives (si pâles 1) se retirer, et emballer la musique, et le festin finir,

SAINT MARTIN

847

. Sa~s que ~ous ayons eu la peine de bouger la main et

fait signe qu on pouvait desservir.
Pourquoi tant nous occuper de cet événement la
mon, qui comme l'achat des habits et le repas se produit
dans la sphère pratique et subalterne ?
L'esprit d'un coup de rame vigoureux remonte vers
ces choses générales et qui n'ont aucun terme.
Et bien que je sois, paraît-il, au courant mêlé et que
tout file à mes côtés vers la chute
Cela vaut la peine d'être éterneÎ ne serait-ce qu'une
minute!
'
Le monde· est si peu solide que cela fait rire !
~'était ça qui voulait nous dominer ? quand tou·t ce
qu 11 demande, dans le fond, est de nous obéir.
Pas la peine de combiner tant de plans et de machines
et de systèmes !
Ce n'est pas demain que j'entrerai dans le paradis
c'est aujourd'hui même !
'
Car, bien que ce ne soit pas aujourd'hui que nous
entrerons avec Dieu face à face
C'est aujourd'hui que nous ' avons dans nos mains ce
que Lui n'a pas de mains pour qu'il le fasse !
Tem_ps et lieu pourraient être meilleurs, mais ce n'est
pas m01 qui les ai choisis.
.&lt;&lt; Je_ ne suis pas un ange &gt;&gt;, dit Martin, « mais toùt de
meme Je suis ce qu'on pouvait trouver de mieux en Pannonie. J&gt;
cc C'est heureux pour ces pauvres gens » dit Mania
«q .
. tout de même pas un pur esprit.
,
'
ue Je ne sois
»
La tentative de se couper en deux n'est pas chose qui
généralement réussisse,

�LA NOUVELLE REVD'_E FltANÇAlSE

Comme le prauve ce coin de manteau jadis que j'ai
laissé prendre et qui peu à peu tout entier m'attira vers
on -autre ·Commandant,
Il a tout pris, corps et âme, ·rien de moi 'fina1ernent
qui ne se soit trouvé propre à son service.
Mais si je suis défricheur de forêts aujourd'hui, ce n'est
pas pour le p1us grana honneur de la statistique et l'avantage du départem~m,
Pour l'augmentation de sa superficie cultivée ·en blé,
vivres, chanvre et méteil,
C'est que, partout où je suis, ma mission est d'arrêter
le soleil !
Si je fais des routes· et des ponts, ~e n'est pas pour
que le commerce en soit facilité,
C'est po1.1r que la distance ne soit plus désormais
puissante contre la charité,
Tour que les villes se baisent et que les îles au sein des
rners se rendent visite !
· J'interviens au travers de tout parce que j'existe !
Ce n'est pas la guerre que je suis venn détruire, c'est
la paix que je suis· venu surajouter : .
Il lui fallait ce-labourage pour qu'elle puisse pousser.
Malgré la guerre et l'orage, on m'a dit que ce gtand
château de l'âme avec Dieu aujourd'hui même est possible, .
La ·vigueur d'Ad:im corps et âme dans le principe des
choses visibles eJ invisibles,
L'âme qui possède son Dieu et qu1 ne se réjouit pas
à moitié!
'
Que le palais des 'Empereurs s'effondre et moi je
plante Marmoutiers !

SAINT M1.RTIN '

Ecoute, peuple, que je sais obscurément . dans mon
cœur que j'ai fait et qui ne cessera plus jamais d'exister
, Co_mment for_ais"'l:u pour mour.ir quand tu -sais ,qu'o~
ta ID.ls pour touiours la ivie même ·à ta portée ?
Ah ! qu'est-ce que _ça fait! Que le vent s0ufile t-ant qn:'11
v.oudra de la mer ! m les grandes pluies ëcrasantes, ni le
vent,
Ne -suffir-ont désormais 'à éteindre ces églises et .ces
chaires, et ces couvents,
'.
Grand~s et petites, _qui .brillent parmi ta forêt ( et cette
grosse veme de la Loiretoute luisante sous les feuilles)
comme des vaisseaux d'or et comme des lampes d'argent!
Tout ce que j'avais à faire pour toi était de te montrer le Père une fois pour toutes qui sa'ffit.
Le tourment et le malheur sublime à ton t0ur tu le
sauras, d'avoir-en soi ce.qui est -capable de donner'la tVie •!
., _Et si c'est vivant ou non, ce ,que ton cœnr a conçu,
Ja1 p~acé près de toi des peuples qui te l'apprendront,
. Soit .que tout de suite et sans plus anendtre tu te
Jettes sur eux dans le transp0rt &lt;le -.ton idée toute ·neuve
et de ta jeunesse,
Soit -que, le silence étant devenu trop long et la n:nit ·à
la fin sll1' ia terre trop épaisse,
Ce soit eux qui une fois et deux fois et trois fois viennent dans toi frapper .et te requérir : '
La mort est venue pour toi, 'Ô France, si tn ne nou.s
fournis plus le moyen de ne pas mourir 1 11

,

~t la .guerre ,en .effut que nous attendions chaque ·
printemps, la guerre un.e dernière tfcis est-venue.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- C'est Novembre, et la lutte au bout de ces cinq
années sans qu'on sache comment a pris fin, et la meil·
leure preuve de ce qui s'est passé,
Pendant que nous existons toujours, c'est l'ennemi
tout-à-coup dans nos bras qui s'_est affaissé.
Quoi, on ne nous demapde plus rien, quoi, c'est vrai
que nous sotnmes vainqueurs !
C'est vrai que pour notre sang versé nous allons recevoir autre chose que de l'honneur,
Ce salaire que les autres nolis ont p~rmis de toucher,
ce prix pour la première fois de notre sang, (ah, nous
n'y étions pas habitués !)
Je dis, du haut des °Vosges, là-bas, - cette tache dans
le brouillard d'automne et le long de ce grand fleuve
indistinct, - cette terre qui était à nous et qu'on va
nous restituer.
Jamais, à qui revient, après ces longs ans, d'exil, vktôire ne fut annoncée par tant de pleurs et tant de pluie!
Des deux parts des Chan;ips-Elysées toute cette fer·
raille qui luit,
C'était ça qui tirait sur nous et c'est ça de nos mains
que nous avons pris.
·
Tout ce parc de dragons confus maculés de fange et de
mousse qu'on ayait amené pour nous démolir,
Tout cela.qui tonnait et crevait sur deux cents lieues,
l'artillerie de Wotan et d'JEgir 1
C'est cela qui fond ainsi lamentablement, insulté par
les taxis dans le- ruisseau, et nous sommes pleins de cette
affreuse dépouille abandonnée !

SAINT MARTIN

Qu'en dis-tu, peuple de Hambourg ? et réponds si tu
t'en souviens encore, de ces sombres jours d'été,
Quand les trains chargés de soldats commencèrent' et
le soleil était cette scorie rouge dans le ciel,
Et ~ette foule sans parler tout ce peuple en chapeaux
de paille sur la Jungfernstiege qui attendait les nouvelles !
Et comme le vent par risées soudaines fait grésiller
toute la surface de l'.i\lster,
Ainsi ces têtes tout-à-coup qui ondulent et les feuilles
blanches des extras qui se propagent d'un bout à l'autre
aux mains de cette foule qui plie dans le" courant d'air.
Le torse monstrueux de la Guerre au bout de la
cha1.1ssée apparait et d'un tour de son épaule elle déracine la Porte de la Cité.
Les sirènes des bateaux se sont tues et déjà la sortie
de l'Allemagne est arrêtée.
• Voici la Guerre que ton cœur désirait, ô peuple à
1ombre de tes clochers protestants, es-tu content ?
salue-la !
Comme ces fous qui à grand labeur jadis à_travers la
muraille fondue firent entrer le Cheval de bois.
Peuple qui ne sait pas parler et qui n'as issue de t'ex( primer que la musique !
Effort de la volonté aveugle et de l'avidité physique !
Nation dans le mécontentement de la limite et de
' toute forme-par le dehors qui te soit propre,
Allemagne, grand tas confus de tripes et , d'entrailles
de l'Europe !
'
Peuple mal baptisé, en as-tu assez maintenant de ce
grossier désir d'être Dieu ?

�852

LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE

Le.Rhin qu'on t'a mis à travers toi est-il si peu profond qu'à jamais tu pouvais en éloigner ton ,cœur et ton
oreille et tes yeux ?
Ecoute ce que dit de sa source le fleuve à travers toi
qui passe et ce récit qui t'est antérieur:
Une vraie rive, tu ne.pourras pas l'atteindre, ô peu p1e ·
à jamais intérieur !
C'est en vain que tu redemandes ton image à cette
eau vaine.
La malédiction est sur toi de ceux-là qui regardent Soimême.
Race de forgerons et de min.eurs et de fabricateurs
dans l'ombre des bois et de la fumée !
Scruteurs de toutes les archives à cause de ce secret
qui peut-être y est renfermé,
L'or sous le Rhin, le talisman tout à l'heure qui va te
donner la possessi0n de l'univers,
La formule qui permet d'avoir à soi ce ,qui est à Di~u
et qui est tombée· du Ciel avec Lucifer !
C'est en vain que tu as fait ton bien &lt;léjà de toutef; ces
richesses en paquets et de toutes ces moitiés de peuples
mal avalées !
Il n'y a aucune paix pour toi tant que ton affrewr trésor est menacé.
-On ne t'êtera pas de l'esprit que le monde tout entier
est à toi parce que tu es au centre.
Il n'y a pas de paix possible pour toi aJJ'eC toUt ce que
tu n'as pas mis dans ton ventre.
Tous ces biens mal acquis en toi bougent et ae te
laissent point de repos.

SAINT MARTIN

fls ne te furent pas plus nécessaires jadis, et davantage
légitimes, que ceux-ci qu'à présent il te faut,
L'expansion à droite et à g.auche de tes ailes et l'àvancement de ta bouche jusqu'à la mer !
Ceins tes reins une fois de plus ! prépare-toi prends
les armes une fois de plus, Ange hideux tout pressé et
replié dans le centre de la Terre !
·Fais sortir de .tes usines ces rangées de volcans qui
roulent!
Bascule tes ,cu:bilots ! à la matière liquéfiée impose ton
sinistre moule !
•.
·
Les outils enchevêtrés tournent et crient, une lourde
vapeur jour et nuit s'éploie au-dessus des villes.
L'Europe -écoute sourdement ses bases trembler au
bruit de tes marteaux qui pilent,
Et quand le bras de grue au-dessus de ses fonts baptismaux transporte l'affreux fût branlant qui vient de .naître,
Du fond de la .citerne d'huile jusgu'aù toit saute une
fiamlil1.e de quatre-vingts mètres !
Peuple de Luther et de Kant, médite de nouveaux
nuages empoisonnés !
A tout ce que tes advetsairts ont de pire propose ta
complicité.
Rien ne fut omis, c'est bien. Ce qui dépendait de toi,
tu l'as fait e.n conscience;
L'heure est venue, en avant! Ce qui t'attend , tu le sais
d,avance.
C'est l'enthousiasme de la mor.r g-ui t'a pris, comme
d'autres l'espérance!
~ dont il s'agit pour toi, tu le sais, ce n'est pas de
vamcre, c'est de mourir.

�.

SAINT MARTIN

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est la mort seule que tu apportes avec toi et c'est
la mort toute seule qui peut combler ton désir.
Tout cela qui fait semblant d'être le bien, et tout cela
qui était à toi, et tout cela que t4 n'avais pas le droit
d'avoir, et tout cela qui n'avait pas le droit d'exister,
C'est cela dans le transport ~e ton désespoir comme
l'amour que tu nous apportes à tuer !
C'est cela de l'abîme et parmi ces jets de flamme et
dans ces rots de gaz empestés et ces griffes d'acier qui
s'enfoncent et ces nœuds de muscles contractés quipoussent et ces poignées de poux,
Qui .de l'abîme avec ces millions de voix balbutiantes
est sorti et qui supplie et qui se jette en palpitant affreusement contre nous !
C'est cela qui est ·construit pour obliger Dieu à être le
plus fort.
C'est le mal vivant qui vient rechercher le bien en
nous qui était mort.
. . ,
C'est cela tout plein d'enfer qui vient voir s1 .c est
vrai que nous sommes creux et abandonnés !
.
C'est cela qui vient se venger sur nous de la v1e que
nous n'avons pas su donner !
A mesure que le jour diminue, le monstre vers luimême se retire, hagard et las.
. t
Tout-à-coup nous n'avons plus rien dans les mams e
- l'Allemagne a capitulé à voix basse.
Les feuilles tombent, et la brume entre les monta·
gnes s'épaissit, c'est le jour de la Saint Martin.
Le soldat a jeté son fardeau par terre et regarde le
Rhin.

C'est fini, la guerre est finie, et l'ennemi est là devant
lui tout ouvert, et le terme sans aucune joie est atteint.
L'espérance a été pour les morts, la paix est à jamais
pour les morts, et pour lui,
Neuf jours après le Jour des Morts, cette victoire qu'on
lui dit qu'il a gagnée dans le brouillard et dans la nuit.
Le voilà donc, pendant qu'on se battait ces cinq ans,
et du même mouvement toujours, ce grand fleuve làbas qui ne cessait pas de couler entre la terre et le ciel.
Le soldat le regarde tout blanc sous la lune qui brille
comme une grande loi solennelle,
La grande Règle de Dieu éternelle qu'on aperçoit par
moments toute brillante à travers la nuit et le brouillard.
Mais ce qu'il a donné, ce gue tous ces morts derrière
lui ont donné, il sait que ni la paix ni la victoire,
Ni cette terre qu'on lui a rendue comme une épouse
dans la nuit, ne l'explique, ni ce grand Fleuve à toutes
les portes de son âme tant désiré,
Ni la potasse, ni le fer, ni le charbon, ni l'or, ne pourronrle lui payer.
Le sang qu'il a répandu, toute la terre ne suffirait pas
à l'étancher !
Le canon' sur tout le front s'est tu, et la poussée préparée s'est dissoute, et le cri dans la gorge s'est défait,
Il y a un terme qui secrètement est atteint, il y a un
compte qui se trouve réglé, il y a quelque chose d'obscur
qui est satisfait.
L'homme ne sait rien, sinon que son sang a co4lé: et
sinon cela que le sang de la France a coulé, et que son
âme s'est séparée en deux et que le sang a coulé d'ellemême comme un fleuve !
·

�8jti

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.

Le- voici qui s'est séparé d'elle. comme l'eau qui fait

s0n œuv11e,
Et qui administrée par lai pente s'en va de toutes parts
porter la vie à ces millions d'êtres inconnus,
.
. La vie qui est de Dieu seul et c'est pourtant de mo1,
ô· mon fils, que tu l'as reçue,
.
Cette vie qu'il n'est pas permis de donner autrement
que dans le sommeil et l'ignorance de ~a _mort !
Maintenant le ~emps est venu de reromdre ccts choses
,dont on dit qu'elles existent encore,
Tout cela qui se faisait tout petit pendant que ~a frontière tœana,it, et qui: de nouveau es:saye de me dire son
nom à voix basse.
.
Voici le bois qui. précède mon village, _e t t!!Uel est ce bruit_
dans les ronces, et j'entends le cri sombre des bé,:asses.
-Soissons et Rheims ont brûlé; et ce que je rapporte
avec moi, dans mon dos, c'e_st le silemce d'un million
d'hommes qui reposent.
Les feuilles mortes par terre font un triste tapis rose.
Ce tas noir entre les arbres là-haut, c'est le village où
1a- femme t'attend et l'enfant que tu ne connais pas.
. Laisse la éhercher dans la nuit un peu pour voir si elle
ne te trouvera pas,
Et dis si c'est bien cela que tu attendais, sans un motet
san~ u-n bruit,
· •h
Cette face couverte de larmes et cette bouche frarc e
et numide dans la nuit !
P.AUL CLAUDEL

Copenhague, septemb::e r919.

PEINTURE COMMUNISTE?

Pour peu qu'on ait pa-rcouru les galeries de pourtour de~
escaliers latéraux:, où le Sa:Ion d.'Automne a, coutume de
reléguer les chefs-d'œuvi:e un peu, voyants,, ou a pu i;em111·quer un grand table.au cubiste, désigné, dans le catalogue,.
par cette formule: Peinture pour la gare de M.... Si c1est une
gare d'embranchement on fera sagement de soustraiFe &lt;lette
peinture à la vue des conducteurs, ~ trains qui, pourraient
croire à une c.onfusio11 d.e.. signaux. Mais il s'agit de la gare
de M ... Discrets- et pourtant évocateurs ces points de s-us•
pension égarent le spectateur imaginatif jusque dans le pay~
des Soviets. Les trains de propagande bolche:viquesont, paraîtil, décorés de- peintures du même genre. Üü le croit sans peine
et cette forme mécanique du cubisme méritait d'être promue
à la dignité d'art olficiel.
·
L'auteur du tahleau en question est un tbtoricien. On lui
doit une espèce de guide du cubisme expliqué en vingt
leçons, dans lequel il prophétise la fin_ de tout art mdiv:i•-.
dualiste- et l'avènement d'un art communiste dont les réalisations seront le produit d'u.u,eff-0rt anonyme et collectif.
Il ne précise pas s'il s'agit d'un effort anarchique et livré
à. lui-même, qu s'i-1 sera dirigé par des coryphées. Cette dernièr,e éventualité est la. plus pi:o.bable, car elle se trotlve être
tonforme à 1a doctrine révolutionnaire actuellement ài- la
tnode, la seule, tau surplus, qui ait _prouvé son efficacité,

)

�858

LA NOUVEaE REVUE FRANÇAISE

sinon son excellence, et qui institue dans l'ordre économique et politique la dictature d'une cla~se.
.
Un avantage de cette méthode, qui n ~ ce~meme~t pas
échappé à ses partisans, réside dans ce fait qu en s~ppnman~
l'individualisme artistique, on débarrasse les art1_stes mé
diocres de leurs confrères assez indiscrets pour mamfes~er un
tempérament et des dons personnels ou assez outrecuidants
pour prétendre en tirer gloire et profit. ,
.
. .
Désormais il suffira pour être peintre d av01r cholSI cette
rofession. Les choses, dira-t-on, ne se passent guère autre~ent dès maintenant. Cela n'est vrai qu'en apparence et. les
soi-disant artistes sentent st• b"1en qu 'ïI s n'ont. pas le . meme
1
rang et la même valeur sociale qt;e les artistes véntab es,
qu'on les entend réclamer la péréquation du talent.
Ces idées ne sont pas nouvelles. La plup~rt d_es écoles
littéraires et artistiques fondées récemment n ava1ent~ell:s
pas pour objectif réel, sinon avoué, d'entraîner dans le s1~J:
d'un bateau collectif, lancé à grand orchestre et bap~ts cal'encre un équipage de médiocres ou de paresseux, rn,
pables 'de forcer, par leur effort fe:sonnel, l'attention d un
Publ ic même restreint et réputé délite.
· f:actions
·
d'
En ce qui concerne la peinture, les satis
. amourpropre ne sont pas les seules en jeu : l'intérêt ma~énel :::~
aussi en liane de compte. La peinture est un objet de
•
c
merce
et même
de _spéculation. Avec 1•·instaura tion du . com·
munisme c'est l'âge d'or qui s'ouvre pour les ~emtrest.
' désormais non 1eur passion,
•
Jeu r divertlssemen
Peindre est
.
.
ou leur métier, c'est leur fonction sociale : fonct1onna1res,
ils peignent, l'Etat les entretient.
voudra
Mais à ce compte, objectera-t-on, tout le mo~de
. . ' - p ar d on, n'oublions
être peintre poète ou mus1c1eu.
. pas que
·at
'
d
l'
·
émme
d1ctaton
ce régime communiste e art est aussi un r c·_ .
t choi-·
Le ou les dictateurs décrètent une peinture offic1elle e
sissent les peintres qualifiés pour co Ila borer au grand œuvrc.

PEINTURE COMMUNISTE

?

- Alors un directeur des Beaux-Arzs, un jury, un Institut,
des croix, des diplômes? ...
- Evidemment ! N'est-ce point là le complément de tout
.art officiel ?
Les avantages matériels que le syndicalisme a procurés aux
ouvriers manuels ont tourné la t~te à beaucoup de travailleurs intellectuels. Non contents de défendre leurs intfrêts
corporatifs, ce qui est légitime, certains d'entre eux voudraient encore supprimer au profit de la collectivité, c'est-à-dire au leur, la prime au talent que donne la faveur - justifiée ou non, la question n'est pas là - du public.
N'a-t-on pas vu un syndicat d'auteurs dramatiques dont la
plupart des membres sont des auteurs dramatiques en puissance, et dirigé par l'un de ces derniers, s'unir aux machinistes et aux contrôleurs pour marcher ensemble à la con.quête des contrées opulentes où viYentgrassement les auteurs
don~ le public applaudit-à tort ou à raison - les ouvrages.
Ces pièces, disent les syndiqués, ne valent rien et les
spectateurs ont mauvais goût. Soit, peut-on leur répondre,
mais emploierez-vous la force pour attirer et retenir les
.spectateurs à des spectacles qui les ennuient, contraindrez-vous
un chacun de participer à ces fêtes du peuple et autres cérémonies laïques et obligatoires que M. Gémier rêve de« mettre
.en scène ».
C'est ici que la dictature intervient. Et c'est fort logique.
Car, après tout, de quel droit prétendrai-je, en régime communiste, choisir mes plaisirs, éprouver telle ,ou telle sensation, différente et peut-être plus vive ou plus agréable que
celles de mon voisin ? Un seul plaisir, le même pour tous,
'telle est la pure doctrine.
11 est assez significatif qu'elle ait trouvé à s'exprimer, sous
.une forme enveloppée il est vrai, voire même sybilline, dans
la préface du catalogue du Salon d'Automne. L'auteur de ce
.morceau est mon excellent confrère Pierre Jaudon. Cet écri55

�860

LA NOUV:gUL'E REVUE FRANÇ'A'ISE

~ain, lui-même romancier- des plus originaux ·et aes ·moins
accessibles, vitupère contre &lt;&lt; les explosions -dè 'talents sin•
guliers » qu~ cc .jettent des 1luettrs •aont nous ne pduvons pas
attendre la lumière sous le rayonnement de laquelle une
tollectivité otganise sa vie. »
'Parlant des écrivains français contempotiins, 11 . leur
reproche de pratiquer « un i-narvièlnàlisme aissblvant et
n~gatif » qu'il baptise ·du nmn .ae « 'Vercingtiorimte ». •Qr
Vercingétori-x passe êomniunément poµr avoir réagi contre
le particularisme jaloux·d·es chefs gaulois,, po.ur avoir réalisé
ce que M. :Jaudon appdle une crnrganisatitrn syliergique &gt;).'0n
·le croit du moitts sur)a 1oi de Jules Cés.ar, assez bien ·placé
pour en ·juger. Mais poursuivons : M. Jaudon veut bien
admettre que l'on '.Pourrait fonder cértaines espérances «•sur
la pla:sticité de rintelligence française, si ses agents professionnêls ou 'bénévdles -v'Oulaient se plier ·à certain~
cdntrain:tes q~i ne pottertt attéinte qu'f l'égocentrisme. »
Devront-ils ailer jusqu'i se ·contraindre à n'avoir pa-s ·plus
d·e talent qu'aucun ae leurs confrères ?
M. Jaudon ne 1le·prétentl pas, mais de conèlure : ·« ·L'épo•
:que est ·propice-â un retlversetnent de-valeurs individuelles
et à l'éclosion 13.'un art littéraire 'renouvelé •.. ")) et 1il ·sou•
:haite de voir la section littéraire du Salon tl'Automne former
le noyau cc d'une sorte de complot contre toutes les forces
de routine et con:tre toµs .1es individus incurables qui en·
conrbrent lle marèhé ·ûn lme ... )&gt;
ln'curaBle est ''bien 11.e mbt, cm-.l'inllivitlua1is1ne •est un ro:il
qui résiste ,heureusemelit'à tous '.lês traitements -et 'tous les
•remêdes; unais ·aussi ue'le gagne ·pas qui 'Vet1t.
Il n'en est pas moins vrai que 1be-aucou:p d'esprits, 'à
'Pheure 'actuélle ·sont Cin l'a lilt ici-'m.ême, ·Mgoîltés de la
.
'
'
liberté, parce qti.'ils ne savent qû~en :faire.
'Ii~rte ~e ~
,,:rouve qu'en soi~niême, ·dit le sage. Cest ·un 1lieu ou }es
attistes, les p-eibtrcs en parlicuîier ne'fréquenrent guère- Ils

'.hl

PEINTURE COMMUNISTE

·?

861

sont trop souvent les uns chez les autres, et méfiants ou
envieux, n'osent plus rien laisser traîner à portée des visiteurs. Insensiblement ils perdent leur person·nalité à force
de la déguiser. Pour que personne ne paraisse faire mieux
que les camarades, on s'accorde tacitement pour faire tous
ensem·ble la même chose ou à peu pr.è.s.
Telle est l'impression que laisse le Salon d'Automne, lequel
comme tous les Salons à jury tend à l'uniformité et à l'art
officiel. Il y a des îlots de résistance, formés ici par l'intérêt
commun, et là par des sympathiçs et des affinités réelles, et.
quelquefois, trop r.arement, par un « individualisme incurable )&gt; : un Matisse, un Braque, un Segonzac. Mais peu à
peu 1a "P einture de groupe gagne du terrain. L'alluvion de la
médiocrité et du snobisme s'épaissit.
Mais _gare au retour du printemps. Alors le Salon des
Indépendants ouvre les écluses. Et c"est l'a dénâde des.glaces.
é'est le dëlu_ge où 1es uns flottent lamentablement comme
des ·cadavres, où 1es autres sont pareîls au (t bo_n nageur » de
Baudelaire. Du rivage lointain, le Temps, critique· a•art narquois et sans c.omp1aisance, les regarde se débattre et 'leur
crie : Sauve-qu,i-peut !
Vive le Salon des Indépendants!
ROGER ALLARD

�SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

SOUVENIRS SUR TOLSTOI

863

que cette obsession soit irn signe de vieille~se, un pressentiment de la mort - non, je crois qu'elle vient de la profondeur de son orgueil d'homme, et - un peu aussi - d'un
sentirnentd'humiliation : car étant Léon Tolstoï il est humiliant d'avoir à soumettre sa volonté à un strep;oc~que. S'il
était un homme de science, il développerait certainement les
hyl_)othèses les plus ingénieuses, et ferait de grandes découvertes.-

II
Ce petit ouvrage e$t composé de notes fragmentaires que
j'écrivis, pendant que je séjournais à Oleise, et que Léon
Nicolaïevitch viv,üt à Gaspra en Crimée. Elles datent de la
période où Tolstoï fut sérieusement malade, et de sa con•
valescence. Les notes furent prises négligemment sur des
bouts de papier, et je croyais déjà que je les avais perdues,
lorsque, dernièrement, j'en ai retrouvé quelques-unes. J'ai
ajouté une lettre non terminée que j'écrivis sous le coup de
la« Fuite » de Léon Nicolaïevitch, et de sa mort. Je publie
la lettre telle qu'elle a été écrite en·son temps, et sans en corriger un seul mot. Et je ne la termine pas, car, pour une
raison ou pour une .autre, cela est impossible.

Il a des mains admirables - non pas belles régulièrement,
- elles sont toutes nouées par le gonflement des vèines singulièrement expressives cepeni:lant, des mains de créateur~
Léonard de :Vinci devait avoir des mains comme celles-là.
Avec de pareilles mains on peut tout faire. Parfois en parlant.
il remue les doigts, puis les rassemble, serrant peu à peu le
poing, et de nouveau,. il ouvre la main, et articule en même
temps quelque parole frappante et qui a du poids. Il est
comme un Dieu, non pas comme un Jéhoiah de l'Ancien
Testament ou nne divinité de !'Olympe, mais à la manière
d'un dieu russe « assis sur un trône d'érable, sous un tilleul
doré », sans grande majesté peut~être, tnais plus rusé que
tous les autres dieux.

NOTES

III

I

Il a pour Sulerzhizki l'affection caressante d'une fèmme ..
Son amour pour Tcbekov est paternel - iJ y entre .le senti-,
ment de fierté du créateur - Suler éveille en lui exactement
de la tendresse, un intérêt perpétuel, et un enchantement
dont le sorcier ne semble jamais se fatiguer. Peut-être même
Ya-t-il dans ce sentiment quelque chose du ridicule 'de
l'amour qu'éprouve une vieille fille pour un perroquet, un
carlin ou un matou. Suler est un oiseau d'une fascinante

Plus que toutes les autres, la pensée qui manifestement
, ne cesse de le ronger, est la pensêe de Dieu. A la vérité, il Y
a des moments où ce ne paraît pas être une pensée, mais une
violenterésistance qu'il oppose à quelque chose qu'il sent ·
être au-dessus de lui. Il en parle moins souvent qu'il ne le
voudrait, mais il y pense toujours. L'on peut à peine dire

�LA NOUVlU,U: REVUE FRANÇAISE

s~agme, venu de quelque pays étrange et inwnnu. Une
centaine d'hommes de son espèce suffiraient à changer tout
Yzspect,. aµssii bten que l'âme d'une ville de- province. lis
briseraient la façade,. et illutninci-aient l'âme de la. passion
d'tllle ~aerie tnmultu~use, brillante et emportée. On
mŒf Suler facilement, et de gaîté de cœur, et quand je vois
l'insouciance avec laquelle les femmes l'acceptent, j'en suis
surpris et fâché à la fois. Et cependant cette insouciance
cache peut-être une certaine prudence. On ne peut se fier à
Suler. Que fera-t-il demain ? Il se peut qu'il jette une bombe
ou; rejoigne une troupe dt: musiciens. de café-concert. Il a en
lui uue énergie qui suffirait à trois vies, et un tel foyer de
vitilité, qu'il sc,mblc laru:er des étincelles comme un fer sur-

dwrlfé..
IV
Gold.cnwciser a joué du Chopin, ce. qui a provoqué chez
Léou N.icolaïevitch les rt111arques suivantes : « Un cerwa
petit prince d' Allem2gnedit un jour : «- Si vous voulez avok
dtll esdaves,.faites le. plus de musique possible.» Cclà est à la
fois hien pensé et bien obsei;vé - la musique engourdit l'esprit. Les catholiques l'ont particulièrement bien compris,
Nos prêtres évidemment ne pourront pas se ,éconcilier av«
l'idée de jouer du Mendelssohn à l'Eglise. Un prêtre de Toula
m'assura un jour que le Christ n'était pas Juif, bien qu'il fût
le fils d'un Dieu juif, et que sa mère fût une Juive - il
admettait cela~ mm H disait : « C'est impossible. » Je lui
dem:aruiai : • Pourquoi donc. ?_. » il ha\l-ssa les épw!es et
dit: n C'ut là justement qu'est tout le mystère.•
V
«

L'intdlectuel ressemble à œ mux princ.e de Galicie qui
: • Des miracles, cela

àu me siècle déjà, déclan effrontément

SOUVENIRS SUR- TOLSTOÏ

n'existe· pas de notre temps. » Six. siècles se sont écowés
depuis, et tous les intellectuels se le ressassent mutuellement:
« Il n'y a pas de miracles, de miracles il n'y en a point. ,, Et
tout le monde continue à croire aux miracles, comme on y
croyait au xn• siècle. »

VI
« La minorité éprouve le besoin d'un Dieu, parce qu'elle
0

po~sède tout le reste, tout, excepté lui, la majorité parce

qu eJle ne possède rien. •
J~ pose~ais le problème en termes différents : la majQrité
croit en D1eu par lâcheté. Rares sont ceux en qui la foi naît
de la plénitude de l'âme.

VII

Il m'a conseillé de lire le~ écrits des Bouddhistes. Quand il
parle du Bouddhisme et du Christ, il devient toujours sentiment-il. Ce qu'il dit du Christ est en général d'une pau\'reté
remarquable, pas d'enthousiasme, aucun sentiment dans ses
paroles, point d'étincelles jaillissant d'un vrai foyer. J'ai l'im~
pr~ssio~ qu'il regarde le Christ comme un cœur simple, et
qui ménte notre pitié. Et bien que parfois aussi, il lui arrive.
d'éJ?l"~uver,~e !:admiration pour Lui, il Qe L'aime guère. Je
cro1ra1s qu 11 n e~t pas sans appréhension : si Jésus arrivait
dans un villâge russe, les filles se moqueraient de Lui.

VIH
Aujourd'hui le grand duc Nicolas Mikhaïlovitch était en
visite chez les Tolstoï. C'est évidemment un homme très
intellige~t. Très ·modeste de maintien, il parle peu. Il a des
yeux. plems de sympathie, une belle prestance et des gestes

�866

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tranquilles. Léon Nicolaïcvitcfi lui souriait d'un air caressant,.
et parlait alternativement le français et l'anglais. Il lui dit en
russe :
« Karamzine écrivit pour le tsar, S9loviov longuement et
de façon ennuyeuse et Kloutchevski pour son propre amusement. Un malin, ce Kloutchevski; au début vous avez l'impression qu'il loue, puis, à mesure que vous-lisez, vous vous
apercevez qu'il blâme. »
Quelqu'un mentionna le nom de Zabiéline.
&lt;&lt; C'est un délicat. Un collectionneur amateur. Il collec~
tienne toute chose, que ce soit utile ou non. Il parle de
nourriture, comme s'il n'avait jamais fait un solide repasi
mais il est amusant, très amusant. »

IX
Il me rappelle ces pèlerins, qui toute leur vie, le bâton
en main, errent de par le monde, parcourant des milliers de
lieues, d'un monastère à l'autre, passant des reliques de tel
saint à celles de tel autre, toujours sans foyer et terriblement
étranO'ers
à tous les hommes et à toutes les choses. Le monde
b
.
n'a pas été fait pour eux, ni Dieu non plus. Ils lm adressent
des prières, par habitude, et dans le secret de leur âme, ils le
haïssent. - Pourquoi les pourchasse-t-il par toute la terre,
d'un bout à l'autre ? Pourquoi donc? Les gens sont des souches, des racines, des pierres posées en travers du chemin,
sur lesquelles on butte et qui vous blessent parfois. On pe~t
se passer d'eux, mais il n'est pas désagréable parfois
d'étonner quelqu'un en manifestant devant lui de la dissemblance et ce qui vous différencie.

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

X
&lt;&lt; Frédéric de Prusse disait avec beaucoup de justesse :
Chacun doit trouver soi-même la voi_e de son salut. )) Il a
dit aussi : « Discutez autant que vous voudrez, mais obéissez. » Mais en mourant il fit cet aveu : «Je suis las de mener
des esclaves ». Ceux qu'on appelle de grands hommes sont
toujours terriblement contradictoires : cela leur sera pardonné avec toutes leurs autres folies. Bien qu'inconséquence
ne soit pas folie : un fou est opiniâtre, et ne sait pas se contredire. Oui, Frédéric était un homme étrange : chez les
Allemands il a acquis la réputation d'être le meilleur roi, et
cependant il ne pouvait pas les supporter, il détestait même
Gœthe et Wieland. ,,
&lt;c

XI
« Le romantisme vient de la peur de regarder la vérité en
face », a-t-il dit hier à propos des poèmes de Balmont. Suler
ne partageait pas son opinion, et bégayant d'excitation, lut
avec beaucoup de sentiment encore quelques poèmes.« Ce
ne sont pas là des poèmes, cher ami. C'est du charlatanisme,
du fatras, une séquelle de mots dépourvue de tout sens. La
naie poésie est ingénue ; lorsque Fet a écrit :

Je ne sais pas moi-même ce que je vais chanter
Je sais seulement qu'un chant mûrit en moi,

il a exprimé de la façon la plus naturelle et la plus réelle, ce
que le peuple sent d'instinct comme étant la poésie. Le
paysan non plus ne sait pas s'il est poète, il s'essaye, il
tâtonne - oh, oi, ah et aye - et voilà que sort droit de
l'âme comme d'un oiseau, une vraie chanson. Ce_s nouveaux
poètes que :vous prônez, inventent. Il y a certains petits

�868

LA NOUVELLE REVUE l'RAN-ÇAISE

objets absurdes que l'on appelle articles de Paris - eh bien
-voilà ce que vos aligneurs de "lters produisent. Les mauvais
vers de Nekrassov aussi sont de l'invention ·du commencement à la fin.
- Et Béranger? demanda Suler.
- Béranger, cela c'es.t tout à fait différent. Qu'y a-t.-il de
c.ommun entre les Frau~S- et nous.- ? Ce sont des sç_nsuels,la
-vie de l'esprit n'es.t pas. aussi ü~poi::tante pour em: que celle
de la chair. Pour uu Français., 1afemme es.ttout. Ce sont des
gens épuisés, émasculés. Les médecins dîsent que tous, les
ge1,1s, qui se meurent de consomption, sont des. sensuels. l)
Suler se mit à défendre son point de' vue avec l'âpreté qui
lui est particulière, lançant à tout ,~asard un flot de par~les.
Léon Nicolaïevitch le regarda e.t 4it avec. un large s.o.unre :
« Vous êtes irritable aujourd'hui, comme une fille qui a
atteint l'~ge nubile et qui n'a pas d'amoureux. »

XII
L-' maladie le desséchait encore plus, con.s umait quelque
chose en lui. Intérieuremeat, il semblait devenir plus léger,
plus transparent, -p lus résigné. Ses yeux sont enc°:re plus
aigus, son regard plus pe_.rçant. Il éc;oute attenuvern~t
,omme s'il recherch1\Ît dans sa mémoire. quelque. chose qu il
y aurait oublié 2 ou comme s'il s'attendait à ce. que quelque
chose de neuf ou d'inconnu lui fût révélé. A Yasnaya
Poliana, ·il me paraissait être un homme qui savait tout,
qui n'avait plus rien à apprendre - un homme qui avait
trouvé une réponse à, toute question.

:t

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ:

eaux calmes .des rivières de la terre. Autour de lui, ici ou là
les petits' poissons s'arrêtent et partent en flèche dans toutes
les directions ; ce qu'il dit ne les intéresse pas, ne leur est
pas né-cessa.ire,. et son silence ne le&amp; e~ie ni ne les émeut.
Et pourtant son silence est impressionnant, comme celui
-'1' ,mü el1mite., ban,ni de ce monde. Bien qu'il parle beauceup et comme par devoir sur certains- sujets} son silcnœ
parait ilien plus grand encore- que ses paroles. Il y a des
-choses qu'on ne peut dire à personne. Assurément, il a des
pensées dont il a peur.
XIV
Quelqu'un lui a envoyé une excellente version de l'histoire du filleul du Christ. Il l'a lue tou._t haut e.t avec plaisir
à Tchekhov et à Suler - i,l lit me.rv-eilleusement bien. Il
s'amusac tout particuli~ent des diables. to.urmentant Jes
propriétaires. Il y avait dans soo attitude quelque chose que
je n'aimais pas. II ne peut pas être in.sincère., mais s'il riaft
sincèrement, cela n'en était que pire ..
Il dit 61core :
« Comme les paysans s'y entendent à composet: les histoires. Tout est simple, sobre de paroles et plei n. de. sentiment. La vraie sages.se. cç nsiste ·à employer peu de mots;
par exemple: &lt;c Que· Dieu ait pitié de nous. '»
Et éependant l'histoiie est une histajre cruelle.

XV
L'intérêt qu'.il me porte est d.'onlre ethnographique. A ses

XIII

yeux j'ap;partiens à une e.sp~ce: qui ne lui est pas familière
- · rien. d.c plus:.

S'il était poisson, _il ne nagerait certain.ement que dans
l'O~éan, ne hantant jamais les mers étroites et surtout pas les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ
I

XVI

XVII

Je lui ai lu mon conte : « Le Taureau». Il a beaucoup ri
et fait l'éloge de ma conn~issance des «artifices du langage».
- Mais dit-il vous ne maniez pas adroitement les mots ;
'
'
'
tous vos paysans parlent a,vec intelligence. Dans la vie ce
qu'ils disent est sot et incohérent, et, au premier abord, il
vous est impo~sible de débrouiller ce qu'un paysan veut
dire. Il fait cela sciemment; sous la maladresse de ses paroles
se cache toujours le désir qu'il a de permettre à l'autre de
dévoiler ce qu'il a dans l'esprit. Un vrai paysan ne laissera
jamais voir tout de suite ce qu'il pense : ce n'est pas profitable. Il sait que lorsqu'on a affaire à un homme stupide, on
l'aborde d'ordinaire franchement et sans détour, et c'est précisément ce qu'il désire . Vous voilà à découvert devant lui;
et il peut tout de suite voir vos côtés faibles. Il est plein de
soupçons ; il a peur de dire ses pensées intimes, même à sa
femme. Or vos paysans, chaque fois que vous les mettez en
scène, racontent tout ; c'est un conseil universel de sagesse.
Et ils parlent tous par aphorismes, ce qui n'est pas davantage
conforme à la vie ; les aphorismes ne sont pas naturels à la
langue r~sse.
.
- Et que faites-vous des proverbes et dictons ?
- C'est autre chose ; ils n'ont pas été faits d'aujourd'hui.
- Mais vous-même, vous parlez souvent par aphorismes.
- Jamais. Je vous y prends encore une fois. Vous retouchez tout les o-ens aussi bien que la nature - et surtout les
'
b
affi ,
gens. C'est aussi-ce que faisait Lieskov, un écrivain ect:,
et qui fio-nolait si bien ses- écrits que personne ne les ht
b
• fl
plus à présent. Ne permettez à personne de vous m uencer,
ne craignez personne, et vous serez sût d'être dans le bon
chemin.

Dans son Jpurnal qu'il m'avait donné à lire, je fus frappé
par un étrange aphorisme : « Dieu est mon désir. ))
Aujourd'hui en lui rendant le carnet, je lui demandai ce
que cela voulait dire.
« Une pensée non achevée, dit-il, en jetant un regard sur
la page, et fronçant les sourcils. J'ai dû vouloir dire ; « Dieu
est mon désir de Le connaître ... » Non, pas cela ... II se mit à
rire et faisant un rouleau de son carnet, le glissa dans la large
poche de sa blouse. Ses relations avec Dieu ont un caractère suspect ; elles me font parfois penser à .la relation des
« deux ours dans une fosse )),

XVIII
A ,propos de la science :
« La science est une barre d'or faite par un alchimiste
charlatan. Ils veulent la simplifi~r, la rendre accessible à
tous : vous découvrez alors que vous avez frappé une
quantité de faux écus. Le jour où les . gens réaliseront
la valeur réelle de ces écus, ils ne vous en sauront pas
gré.))

XIX
Nous marchions dans le parc de JoussopoN II parlait
en termes admirables des coutumes de l'aristocratie de
Moscou. Une forte paysanne travaillait à une plate-bande de
fleurs. Pliée à angle droit, elle montrait ses jambes d'ivoire,
et faisait trembler sa lourde poitrine. Il la regarda attentivement.
« Ce sont ces cariatides, qui ont entretenu ·toute cette
magnificence et cette extravagance. Et cela non seulement

�LA NOUVELLE lŒVUE FRM(ÇAI'SE

par le travail des paysans et paysannes, ou par les taxes
qu'ils paient, mais au sens littéral du mot, par leur sang.
Si l'aristocratie ne s'était pas de temps à autre accouplée
· à ·des ma&lt;stodontèS comme cette femme-là, il y a longtemps
qu'elle se serait faei-nt-e. Lorsqu'on gaspille -ses frtrces comme
lt! faisaient les ieunes ~ens ,cle mon temps, il est_ impossible
que ce soit impunément." Mais après avoir jeté 1eur ·gourme,
beaucou_p d'entre eux épousèrent 11-es fiUes de serfs -et par
11 sauvèrent la race. -C'est aussi -de cette façon que la force
des paysans a été leur salut. Cette force-là se manifeste
p.irtoll't. rLa rooitii.é -d e 'l'aristocratie -en est &lt;réduite à vivre
de s0 a pr.opre fünds, t a~dis que -l'autre moitié mêle son sang
à .celui des jllay_san:s q-u i s'tm trouve ·quelque pen tli-l1.1é. C-ela a
son utilité. &gt;&gt;

XX
Tout corn.me un romancier français, il par1e souvent et
vbi:ontiers cks femm~s, mars avec en p1us 1a grossièreté d'un
i'ayS'an -russe. A.U't'refois cela me produisaïtune ~rnpression
dés-agtéable. Auj·o1!1r--d"hui -dans Ire parc d'Mmond il dem:mda
à Anton T~hek:hov:
~ 1\;vez--vcms ibeauceup fait l'amour quand varrs étiez:
jeune?
.
.
Anton Pavlovitch eut un st&gt;urire embarrassé, et t1tant
sur sa petite ba~be, marmotta quelque chose d'incompréhe,nsible . Et LéoTI NicolaîeV'Îtch regardant vers la mer avomi;
- Jlé!t:ai s infatigable...
•
Il '. dit ·cehi en pénite:nt, employant à la fi:ri ·de -sa phrase.
une exp-ress.i on sàlée ,&amp;e 1raysan. Et 1e rem-arquii pour _ll
pr:emi~e fois la ·sim~Iicite a'{ec laquelle îl usait de pareil~
termes, tout com:me s'il n'en conn·aissait pas d'autres, qui
fussènt plus · approptiés. Tou.tes les p:iroles de ·ce ,genre,
·s0rnu1t -d-e ses 4èv-res perdues dans des poils épais, ont q1Ie1-

SOUV'EmRS SUR TOLSTOÏ

que chose de :~irnple_et de naturel, et perdent la c:rrossièreté
et fobscéni-té qu'eHes 011t dans :ta bouche du ,;oupier. Je
me souviens de ce qu'il dit la première fois où je le rencantrai, sur« Varienka Oliess-ova )&gt; et sur ma nouvelle hititulée « Vingt-six et une ». Si on se place au point de vue
Conventionnel, ce qu'il dit alors n'était qu'un tissu de fnots:
indécents. J'en fus tout embarrassé et même offensé. ]'eu-s
l'impression qu'il me considérait comme incapable de compreadre toute au.tre espèce de tangage. Jl4aintenant je vois
les choses rout autte-hrent : i:l .é tait 'S ttlpide de Jna part de.
m'en êt-re o:ffen·sé.

XXI
Il était assis sur le banc de pieHe à i'ombre des cypr.ès.
Sa silhouette paraissait très mince, pèl:ite 'et grise, et pourtant elle faisait ·p enser au Dieu .des Juifs, à un Jehov:ah qui,
un peu fatigué, se dêlasseràit 'en s'-essaya.nt à siffler cen .me--

sure avec, un pinson. L'oiseau chantait da.ns la pénotn'bre d:c
l'épais feuillage : Léon Nkolaïevitth 'le cherdiait dés yeux en
fro-nçant les sourcils et, faisant une moue -emmne ·nn· enfant
il siffi.ait maladroitement.
·
'
- Elle a le diable
oorps cette petite créature..Jà, elle est
enragée. Quel oiseau ceJ.a peut~il bien être ?
Je lui par'lài du pinson 'et :de la jilousie qui le cara-ctéri-se.
« T(füte sa vie, dit-il, il ne chante qu'une chanson,'et avec
cela il est jaloux ! L'homme a un millier de chants dans le
tœur et ·cependant on lui en veut d'êtrej;üoux. » li parlait
d"\u:n air rêvèUT et comme s'il s'interrogeait lui-mênte. cc 11
Y·&amp;Jes motnea.1ts ~ù ·u-n ho-m,11l'lle en parlant de h.rt-même -dit
à une femme plus q'à'il rre faui:'lnrit. 11 parle, et puis il
oublie, mais elle se souvient. La jalousie ne viendrait-elle
pas de 1a peu-r de dégrnaer son âtne., o:u d'être hutnili.é et rendu

;u

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ridicule? Ce n'est pas qu'une femme soit dangereuse quand
elle tient un homme par son ..... , mais celle qui le tient par
son âme ... »
Comme je relevais la contradiction que je remarquais entre
les paroles qu'il venait de dire et les idées de la « Sonate à
Kreuzer », un sourire, fusant à travers sa barbe, lui illumina
toute la figure, et il dit:
- Je ne suis pas un pinson.
Le soir tandis qu'il se promenait, il dit subitement :
&lt;t. L'homme survit à des tremblements de terre, aux épidémies,
aux horreurs de la maladie, et à toutes les agonies de l'âme,
mais de tous t.:mps la tragédie qui l'a tourmenté, qui le tourmente et le tourmentera le plus, c'est - et ce sera - la tragédie de l'alcôve. »
En disant cela il avait un sourire Je triomphe : par moments, il avait le sourire large et calme d'un homme qui
a surmonté quelque chose de très difficile, ou, qui vient
.d'être soulagé tout à coup d'une douleur aiguë qui l'aurait
lanciné pendant longtemps. Chaque pensée fore son âme
..comme une tique ; ou bien il l'arrache tout de suite, ou
bien il lui permet de se repaître de son sang et quand
elle en est pleine, elle tombe tout simplement d'elle-même.

11 nous lut à Suler et à moi une variante de la scène
de la chute du « Père Sergius n - une scène cruelle.
Suler faisait la moue et s'agitait, mal à l'aise sur sa chaise.
- Qu'y a-t-il ? Vous ne l'aimez pas ? demanda Léon Nicolaïevitch.
- Cette scène est trop brutale, on dirait qu'elle est
de Dostoïevski. C'est une fille dégoûtante, dont les seins
ressemblent à des crêpes et autres choses de ce genre. Poùrquoi ne l'avez-vous pas fait pécher avec une femme belle et
.saine ?
- C'eût été pécher sans excuse, tandis qu'ainsi le péché

SOUVENIRS SOR TOLSTOÏ

875

est justifié par la pitié qu'inspire la fille. Qui donc pourrait
la désirer dans l'état où elle est ?
- Je ne puis me l'imaginer ...

- _li y~ bien des choses, cher ami, que vous ne pouvez
vous imaginer. Vous n'êtes pas malin ...
Là-dessus
. .
. fi . la femme d'André Lvovitch entra et la COO\'ersanon ut interrompue. Elle ne tarda pas à quitter la chambre
~vec Suler, et Léon Nicolaïevitch me dit : "Léopold est
I ~o~me le plus pur que je connaisse; il est comme cela: s'il
f:11sa1t quelque chose de mal, ce ne serait jamais que par pitié
pour quelqu'un. »

XXII
Ses sujets favoris sont Dieu, les paysans et les femme .
~e littérature _il ne parle que rarement et peu, comme si si;
littérature était quelque chose qui lui füt étranger. En ce qui
concerne_ 1~ fe_mme, mon sentiment est qu'il la considère avec
qu'il aime positivement à la
·
àune hostilité
·
,. 1implacable,
, •
pumr,
mo10s qu I ne s agisse d'une Kittie ou d'une Natacha Ro _
t • ,
, d'
d'
s
~"• c est~a- 1:e
créature qui ne soit pas trop étroite.
C est ou bien 1ho~t'.hté d~ mâle qui n'a pas réussi à se pro~urer _tout le plamr_ qu il voulait, ou bien l'hostilité de
1espnt contre « les. . impulsions déaradantes
de la ch air».
·
o
M. ,
ais ~est de l'hosnhté, et de la froide comme dans Allna
Knrém,u. Sur ·« les impulsions dégradantes de la chair» il a
parlé de_ façon fort intéressante dans une conversation qu'il,
a eue D113:anche avec Tchekhov et Yelpatievski, au sujet des
« Confessions &gt; de Rousseau. Suler avait transcrit ce qu'il
disait, mais plus tard en préparant le café, il brûla ses notes
dans la lampe à alcool. Il lui était déjà arrivé une fois de brûler
ainsi les opinions de Lfon Nicolaïevitch sur Ibsen et il a aussi
perdu l~s n~_tes_ qu'il av_ait .prises d'un entretien dans lequel
Léon N1cola1ev1tch avait dit sur le symbolisme du mariage

~?e

56

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

SOUVENFRS SUR TOLSTOÏ

rituel des choses d'un caractère très païen, et se rapprochant
dans une certaine mesure des opinions de V. V. Rosanov.

xxm
Ce matin quelques « stundistes » s~nt venus de Féodosia,
voir Tolstoï, et de toute la journée, ii n'a fait que parler des
paysans avec ravissement.
Au déjeuner: « Ils sont venus tous deux: pleins de force
et de sève ; l'un a dit : cc Voilà, nous sommes venus sans
être învités &gt;i et l'autre : cc 'Avec l'aide de Dieu, nous ne retournerons pas chez nous bredouilles)). Et il éclata d'un rire d'enfant qui le secouait tout entier. Après le déjeuner sur la terrasse:
- Nous cesserons bientôt complètement de comprendre
le langage du peuple. A présent nous disons : « la théorie
du progrès))' cc le rôle de l'individu dans l'histoire~,, &lt;&lt; l'évolution de la sciel}ce ))' et le paysan dit: cc Vous ne pou~ez
cacher une anguille &lt;lans un sac '&gt;, et toutes les théories,
histoires, et évolutions deviennent misérables et ridicules,
parce qu'elles sont incompréhensibles 'et inutiles au peuple.
Mai:s le pays-an est plus fort que nous. Il a 1a vie plus tenace'.
et il se pourrait fort bien qu'il nous arrivât un jour ce qui
advint à la tribu des Atzurs dont il fut rapporté à un savant :
cc Tous les Atzurs sont morts, mais il y a ici un perroquet
qui connaît quelques paroles de leur langage. »

XXIV
-

'{ « De par son corps, la femme est plus sincère que l'homme,

mais de par son esprit elle ment, et quand elle ment, ell~ ne
croit pas à ce qu'elle dit ; tandis que Rousseau mentait et
croyait en ses mensonges.»

XXV
« Dostoïevski, décrivant un de s.es caractères de fous, a
dit que sa vie se passait àse venger&lt;les autres·et de lui-même,
parce qu'il avait servi une cause en laquelle il ne croyait pas.
C'est de lui-même qu'il a écrit cela••. J'entends qu'il aurait
pu tout aussi bien le dire de lui-même. »

XXVI
,&lt; Quelques-unes des paroles qu'on emploie dans l'Eglise
s-ont d'une étonnante obscurité. Comment par exemple
tr~uver un sens à ces mots : « La terre de même que son.
abondance sont de Dieu » ? Ce ne sont pas là les Saintes
Ecritures, mais une espèce de matérialisme scientifique à
l'usage du peuple.
- Mais vous avez expliqué ces paroles quelque part, dit
Suler.
- I1 y a bien des choses qui sont expliquées ... On n'enfonce pas toujours l'épée jusqu'à la garde. )1
Et il eut un petit sourire rusé.

XXVII
Il aime à poser des questions difficiles, embarrassantes el
malicieuses :
- Que pensez-vous de vous-même ?
- Aimez-vous votre femme ?
- Croyez-vous que mon fils Léon ait du talent?
- Comment aimez-vous Sophie Andreïevna, ?
r. La femme de Léon Tolstoï.

�LA NOUVEI:.LE REVUE FRANÇAISE

Un jour, il me dit : « M'aimez-vous, Ale:'teï Maximovitch? &gt;)
Il y a là la malice d'un bogatyr -'.
Vaska B-uslayev jouait de parei_ls tours dans sa jeunesse,
le malin. Il est toujours à examiner et à essayer quelque chose,
comme s'il se préparait à lutter. C'est intéressant, mais cela
n'est guère de mon goût. Il est le diable, et tnoi je ne suis
encore qu'un enfant qui vient de naître, et il de"Tait me
laisser tranquiUc.

XXVIII
Peut-être que paysan ne signifie rien d'autre pour lui que
mauvaise odeur. Il en a toujours le sentiment et qu'il le
veui"lle ou non, il faut qu'il en parle.
Hier au soir je lui ai racqnté ma querelle avec la femme
du général Kornet .; il a ri à en pleurer, pris d'un point de
côt~, il gémissait tout en ne cessant pas de s'écrier d'une
voix glapissante :
.
:- Avec la pelle 1 Sur le derrière, avec la pelle, hein?
Droit sur le derrière ! Etait-ce une large pelle ?
Ensuite après un moment de silence, il dit sérieusement :
&lt;c C'était généreux de T0tre part de la frapper comme cela.
Après ce qu'elle avait fait,- tout autre que vous l'auraît frappé
sur la tête. Très généreux ! Aviez-vous compris qu'elle vous.
désirait?»
- Je ne me rappelle -pas. Je crois difficilement que j'aie
pu comprendre cela.
- Allons donc, mais c'est clair, naturellement qu'elle vous.
désirait.
- Ce n'est pas pou.r cela que je vivais alors.
r. Un héros de la légende russe, brave, mais sauvage et volontaire
conuue un enfant.

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

- Quelque raison de vivre qu'on puisse avoir, ceb
revient au même. Vous n'avez évidemment rien d'un homme
à femmes. N'importe quel autre à votre place aurait tiré parti
de la situation pour faire fortune, et après être deven; un
gros propriétaire, aurait fini par jouer sa partie dans un couple d'ivrognes.
Après un silence : cc Vous êtes un drôle d'homme, ne vow,
formalisez pas de ce que je vous dis - un très drôle
d'homme. Et il est étrange que vous ayez conservé un si boe
naturel alors que yous auriez toutes les raisons de ressentir
de l'amertÙne ... Oui, vous auriez toutes les raisons tl'êtrt:
amer ... Vous êtes fort ... Voilà qui est bien ... ,,
Et après un nouveau silence, devenu songeur, il a)outa:
Votre esprit, je ne le comprends pas - c'est un esprit très
embrouillé -mais votre cœur est sensible . .. oui, c'est 11n
cœur sensible.

Nom. - Lorsque je vivais à Kazrtn; j'étais entré au service de la femme du général Kornet. C'était une Frnnçaise,
la ·veuve d'un général, une jeune femme potelée, avec .des
pieds menus c.omme ceux d'une petite lille. Ses yeux étaient
merveilleusement beaux, toujours en mouvement et .pétulants de convoitise. Avant son mariage elle avait été, je crois,
revendeuse ou cuisinière, ou peut-être même avait-elle
fait le trottoir. Elle s'enivrait d'habitude dès la premjère
heure, et descendait dans la cour ou dans le jardin, revêtue
seulement d'une chemise sur laquelle elle passait un peignoir
orange, chaussée de pantoufles tartares en msiroquin rouge,
et sur la tête une épaisse crinière noire. Ses cheveux négligemment tordus pendaient sur $es joues rouges et sui- ses
épaules. Une jeune sorcièrè ! Se promenant dans le jardin
elle fredonnait__d'ordinaire des chansons françaises tout en
surveillant mon travail, et de temps à autre elle allait à la.
fenêtre de la cuisine et appelait :

�880 .
-

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

Pauline, donnez-moi quelque chose.

« Quelque chose » signifiait toujours la même chose : nn

verre de vin rouge avec de la glace.
An rez-de-chaussée, vivaient trois jeunes femmes, les princesses D. G. qut n'avaient plus de mère et dont le père s'en
était allé ailleurs. La yeuve du général Kornet s'était prise de
haine pour les jeunes femmes et essayait de se débarrasser
d'elles en leur faisant toutes sortes de misères. Elle parlait
très mal le russe, mais elle jurait à la perfection comme Wl
vrai charretier. Son · attitude vis-à-vis des pauvres filles qui
ne faisaient de mal à personne me déplaisait fort. Ellel.$
avaient l'air si triste, si eifarouché, si timide. Une aprèsmidi, deux d'entre elles se promenaient dans le jardin, quand
soudain la femme du général apparut ; ivre comme d'habit1Jde, elle commença à pousser des cris pour les chasser. Les
jeunes femmes se retiraient tranquillement, mais la veuve du
général se plaça en travers de la porte du jardin, la bouchant
de son corps et se mit à les injurier copieusement dans des
termes que n'aurait pas désavoué un vrai charretier. Je lui
dis de cesser de jurer, et de laisser sortir les jeunes femmes.
mais elle cria :
- Vous, je vous connais. Vous vous faufilez chez elles la
nuit par la fenêtre.
Je me mis en colère, et la prenant par les épaules je la fis
reçuler ; mais elle échappa à mon étreinte et se campant
devant moi, d'un geste brusque elle défit sa robe et souleva
sa chemise, me criant de toutes ses forces :
- Je suis bien mieux que ces pimbêches.
Je perdis alors toute contenance. Je la pris par le cou et
lui faisant faire demi-tour je dirigeai ma pelle ,ers le bas de
son dos et la frappai, si bien que se glissant hors de la grille
du jardin, elle se mit à traverser la cour au galop, criant
tout épouvantée trois fois de suite : « Oh ! Oh ! Oh ! »
Je donnai mon congé à sa confidente Pauline - une ivro-

881

gnesse elle aussi, et de plus une femme pleine d'astuce . et
mon baluchon sous le bras je vidai les lieux, pendant qu~ la
veuve du_ ~énéral debout à sa fenêtre et agitant un châle
rouge, cna1t :
/

- Je ne ferai pas venir la police - Tout est oublié Ecoutez donc - Revenez - N'ayez pas peur.

XXIX
Je lui demandai : " Est-ce votre avis qu'ex rime Posnitchev i lorsque vous lui faites dire que les mpéd .
dé ·
d
•
ec,ns ont
_truit et ~tr_msent tous les jours des centaines et des centames de m,~hers de gens ?
- Avez-vous un grand intérêt à le savoir)
- Grand intérêt.
·
- ~lors je ne vous le dirai pas. »
Et il souriait, Jouant avec ses pouces.
le me_ souviens que dans une de ses histoires il met sur le
: m~ n~veau un de ces charlatans de village qui se disent
.., ténnaues et un docteur en médecine :
« giltchak », « pote h etc hm• », « saignée
.
. « .Les mots
.
», ne
s1gn_ifi.ent-tls pa~ exactement la même chose que nerfs, rhumatisme, orga01sme, etc. ? »
E~ ceci a été écrit après Jenner, Behring, Pasteur.
C est de la perversité.

XXX
av,Etra°?e à quel poin_t il aime jouer aux cartes ! Il y joue
ec sé~teux, avec passion. Ses mains frémissent de nervosité
;°and_ il relève _les cartes, exactement comme s'il tenait entre.
~s doigts des Oiseaux vivants et non des bouts de carto . rumés.
n ma
1•

Dans la Sonat, d Kreuz..er.

�882

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXXI
« On trouve chez Diçkens une pensée fort remarquabl~ : .
« La vie nous a été donnée soU:s la condition expresse de la

défendre vaillamment jusqu'au dernier souffle.» Somme toute,
c'était un écrivain sentimental, loquace et d'une intelligence
médiocre. Mais il savait mieux qu'aucun autre, comment
construire un roman. Il le savait certainement mieux que
Balzac. Quelqu'un a dit : « Beaucoup_sont possédés de la
passion d'écrire des livres, mais il y en a peu. qui éprouvent
quelque honte après en avoir écrit. 1&gt; Balzac pas plus que
Dickens ne ressentait pareil sentiment. Et tous les.deux ont
écrit bon nombre de mauvais livres. Et cependant Balzac est
un génie. En tous cas il a ce qui · seul peut être appelé
génie ... »

XXXII
Il semble quelquefois vaniteux et intolérant comme un
prédicateur de la Volga, et ceci me paraît terrible chez un
homme dont les paroles résonnent dans ce monde comme des
sons de cloche. Hier il m'a dit :
- Je suis plus moujik que vous, et ma manière de sentir
tient beaucoup plus de moujik que la vôtre.
.
Oh mon Dieu, il ne devrait pas s'en vanter. Non, Il ne le
doit pas.

XXXIII
Je viens de lui lire quelques scènes de mon drame &lt;c Les
Bas Fonds &gt;&gt;. Après m'avoir écouté attentivement il me
demanda:
- Pourquoi écrivez-vous cela?
Je m'expliquai de mon mieux.
- On vous voit toujours sauter comme un coq sur tout
ce que vous rencontrez, et plus que cela, vous voulez .tou-

SOUVENIRS SDR TOLSTOÏ

joqrs recouvrir d'une peinture de votre cru toutes les fentes
et crevasses que vous apercevez. Rappelez:..vous ce que dit
Andersen : « La dorure s'usera, fa peau_.de cochon restera 11 ,
Ou comme le disent les paysans : « Toute chose passera, la
vérité seule restera. » Vous feriez beaucoup mieux de ne pas
mettre d'emplâtre, car vous-même vous en souffrirez plus
tard. Enfin, votre langage est très adroit, plein de toutes
sortes d'artifices - cela n'est pas li1en. Vous devez écrire
d'une manière plus simple. Le penple a le parler simple,
voire même incohérent, et voilà qui est bien. Un paysan ne
demande pas, comme le fait une jeune demoiselle instruite :
« Pourquoi un tiers est-il plus qu'un quart, alors que quatre
est toujours plus que trois ? &gt;)
« Pas d'artifice, je vous prie. &gt;&gt;
Il parlait avec irritation ; il était clair que ce que je venais
de lui lire lui déplaisait beaucoup. Et après un silence,
regardant par-dessus ma tête, il dit d'un air sombre: « Votre
vieillard n'est pas sympathique, on ne croit pas en sa bonté.
L'acteur peut aller ; il est bon. Connaissez-vous les « Fruits
de !'Instruction ,:, ? Mon cuisinier y. ressemble. fort à votre
acteur. Il est difficile d'écrire des pièces de théâtre. Votre
prostituée, par exemple, n'est pas maf réussie, elles doivent
être comme cela. En avez-vous connu beaucoup ?
- J'en connaissais beaucoup dans le temps.
- Oui, cela se voit. La vérité s'énonce toujours d'ellernême. Là plupart des choses que vous dites, sortent de vousmême, et c'est aussi pourquoi on ne trouve pas de caractère
dans vos drames, et tous vos personnages ont la même ·
figure. Je croirais que vous ne comprenez pas les femmes ;
elles ne viennent pas bien chez vous. On ne s'en souvient
pas ...
En ce moment la femme de A. L. entra et nous invita à
prendre le thé ; il se leva et sortit d'un pas pressé, comme
s'il avait été content de mettre fin à la conversation.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXXIV
- Quel est le rêve le plus terrible que vous ayez jamais
fait ? me demanda Tolstoï.
- Il m'arrive rarement d'avoir des rêves, et je m'en souviens mal ; mais j'ai fait deux. rêves qui me sont restés dans
la mémoire, et selon toute probabilité, ils ù'en sortiront de
toute ma vie. Il m'apparut une fois en rêve que le ciel était
scrofuleux, en putréfaction, d'un jaune verdâtre. et les étoiles y étaient rondes et plates, sans rayonnement, sans éclat,
comme des escarres sur la peau d'un malade. A travers ce
ciel en putréfaction glissait rarement un éclair rougeâtre et
fourchu, qui ressemblait assez à un serpent et, quand il touchait une étoile, cette étoile se gonflait en boule et éclatait
sans bruit, laissant derrière elle une tache noirâtre, semblable
à une petite fumée ; et pu!s la tache disparaissait vite dans le
ciel trouble et en liquéfaction. Ainsi en fut-il de toutes les
étoiles. L'une après l'autre, elles éclatèrent .et disparurent, et
le ciel devint de plus en plus sombre, de plus en plus
lugubre, jusqu'à ce que bouillonnant dans un tourbillon, il
éclata en mille morceaux, et commença à tomber sur ma
tête en une sorte de gelée, et à travers les interstices on
apercevait une masse noire et luisante, comme si e~e é~i~
de fer. » Léon Nicolaïevitch dit : « Eh bien ! Tout ceci est ure
d'un livre savant ; vous avez dü lire quelque chose sur l'astronomie, d'où votre cauchemar. -Et l'autre rêve? »
- Vautre rêve: une plaine couverte de neige, lisse comme
une feuille de papier. Pas de colline, pas d'arbre, nulle part
de buisson, seules - à peine visibles - quelques perches
pointant de dessous la neige. Et sur la neige de ces dé!erts
morts s'étendait d'horizon à horizon, le jaune ruban dune
route qu'on pouvait à peine distinguer, et sur la route
déambulait lentement une paire de hautes bottes en feutre
gris - vides.

SOUVENIJl.:S SUR TOLSTOÏ

Il leva ses épais sourcils de loup-garou, me regarda avec
insistance et resta songeur pendant quelque temps :
cc C'est terrible cela. Est-ce vraiment un rêve ? Ne l'avez~
vous pas inventé ? Il y a dans ce que ,,ous venez de dire tout
de même quelque chose qui sent le livre. n
Et tout à coup il se fâcha, et dit d'une voix irritée et
sévère, tout en se frottant le genou avec le doigt : «_Mais
vous n'êtes pas un buveur, n'est-ce pas ? Il me paraît fort
invraisemblable que vous vous soyez jamais adonné à la
boisson. Et pourtant il y a quelque chose dans vos rêves
qu'ou dirait inspiré par la boisson. Il y a eu un écrivain
allemand, Hoffmann, qui dans ses rêves voyait courir à
travers les rues des tables de jeu, et toutes sortes de fantômes de cette espèce ; mais c'était ua ivrogne - un cc calaholic », comme dit notre cocher, quand il fait le lettré.
Des bottes vides en marche - c'est réellement terrible.
Même si vous l'avez inventé, ce n'est pas mal. Terrible. »
Soudainement sa figure s'épanouit en un large sourrire, s
bien que ses pommettes même me semblaient rayonner.
c&lt; Représentez-vous ceci : Tout à coup dans la rue Tverskaya une table court sur ses pieds arqués. Les planches
clapotent et soulèvent une poussière de craie, et vous pouvez
encore lire les chiffres inscrits sur le tapis vert. - Des employés de la régie s'en étant servi trois jours et trois nuits
durant, elle avait fini par en avoir assez, et, exaspérée, elle
prit la fuite én courant. ,&gt;
Il se mit à rire, et puis, remarquànt probablement que
j'étais un peu blessé de la méfiance qu'il me témoignait, il
dit:
- Etes-vous offensé de ce que je pense que vos rêves ont
une allure livresque ? Ne vous en formalise-,: pas ; parfois il
arrive, je le sais, qu'on invente quelque chose sans s'en
apercevoir, quelque chose que l'on ne -peut croire, qu'il est
impossible de croire, et alors on s'imagine qu'on l'a rêvé

�886

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et qu'on ne l'a pas inventé du tout. Je me rappelle une
histoire que racontai~ un vieux propriétaire. Il rêvait qu'il
se promenait dans une forêt et que débouchant au sortir
de cette forêt sur la steppe, il vit deux collines. Celles-ci
soudainement se changèrent en seins de femme et entre
les seins apparut une figure noire qui en guise d'yeux avait
deux lunes comme des taches blanches. Le vieil homme
rêvait qu'il était debout entre les iambes de la femme et
qu'il avait devant lui un ravin profond et sombre qui s'entr'ouvrait pour l'engloutir tout entier. Après ce rêve ses
cheveux devinrent gris, et il fut pris d'un tremblement dans
les mains. Il se rendit à l'étranger chez le docteur Kneip et
se soumit à une cure d'eau. Pour moi, il n'y a pas de doute,
il doit avoir vu quelque chose de ce genre. C'était un homme
de mœurs dissolues. v
•
Il me tapa sur l'épaule.
- Mais vous vous n'êtes ni un ivrogne ni un libertin
- comment vous arrive-t-il d'avoir de pareils rêves ?
- Je ne le sais pas.
- Nous ne savons rien sur nous-mêmes.
Il poussa un soupir, fronça les sourcils, resta songeur
un instant, et puis ajouta à voix basse : « Nous ne savons
rien. »
Ce soir pendant que nous nous promenions, il me dit en
me prenant par le bras : « Les bottes sont en marche,
terrible, hein ? tout à fait vides - tiop, tiop - et la neige
grince sous les pas. Oui, cela n'est pas mal, mais il n'y a pas
à dire vous ètes t!'l!s livresque, vous l'êtes beaucoup. 1 'e
vous fâchez pas, mais cela ne vaut rien et cela pourrait sérieusement entraver votre développement. »
Je suis à peine plus livresque que lui ; à ce moment
je le considérais comme un rationaliste cruel, et toutes
ses petites phrases aimables ne pouvaient rien changer à mon
impression.

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

XXXV

,

~I Y, a,. des moments où il donne l'impression d'être
arnvé ~ 11n~ta,nt de quelque pays lointain où les gèns sentent
et pensent d1ffcremment, et ont d'autres coutumes et un autre
~~rie;. li_ est là, assis dans un coin, fatigué et gris comme
s 1~ n avait pas encore secoué la poussière d'une autre terre,
et il regarde attentivement chaque chose avec Je reo-ard d'un
mue~ ou d'un homme qui ne parle pas la langue d; pays.
Hier a;a~t le diner, il entra dans le salon, tel que je viens.
de le dccnre, ses pensées loin et ailleurs. Il s'assit sur Je
sofa, et après un moment de silence dit soudainement
en balançant un peu le corps et se frottant les genoux de
paume de ses mains, tandis que toute sa figure se plissait:
- Et cependant ce n'est pas là tout, non, pas tout.
Quelqu'un d'obtus, d'une stupidité dl! tout repos, comme
un fer à repasser, demanda :
- Que dites-vous ?

I;

Il le regarda fixement et puis se pencha en avant et dirigeant
s?.n _r~gard vers la terrasse où j'étais assis avec le docteur
N1k1t1ne et Yelpatievski, il dit: « De quoi parlez-vous? i&gt;
- De Plehve.
- , De Plehve... Plehve... répt:t:1-t-il, absorbé dans ses
pensces et gardant le silence un moment comme s'il entendait
c~ nom _pour la première fois. Et puis il fit le geste d'un
oiseau qui secoue .ses plumes et dit avec un sourire à peine
perceptible :
- Depuis ce matin j'ai une sotte idée; qui me roule
da~s la tête ; un jour quelqu'un m'a dit avoir lu l'épitaphe
.suivante dans un cimetière :
Sous cette pierre repose Ivan Jegovner;
Tanneur de son métier, du matin au soir il trempait les cuirs
Son travail était honnête, son cœur bon, mais voyez,
•

�LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

i88

Il passa de vie à trépas, laissant à sa femme son ouvrage.
Et pourtant il n'était pas encore bien vieux
Et il aurait encore pu faire de la bonne besogne.
Mais Dieu l'enleva pourla vie du paradis
Pendant la nuit de Vendredi à Samedi, de la semaine Sainte....

Et quelque chose de ce genre... &gt;&gt; Il se tut et puis
.secouant la tête et souriant faiblement, ïl ajouta : « Dans
la bêtise humaine, si elle n'est pas méchante, il y a quelque
,chose de très touchant, de beau mème ... et cela toujours. »
On nous appela pour le dîner.

XXXVI
« Je n'aime pas les gens qui sont ivres, mais j'en connais
q ui du moment où ils sont bo-ris deviennent intéressants et.
acquiÙent alors un je ne sais quoi qu'on ne l~ur connaissait
pas à l'état normal - de l'esprit, une certame beauté de I_a
pensée, une vivacité_ et un~ rich~sse d'_expression. En pareil
cas je me sens tout disposé a bémr Le vm. »
Suler raconte qu'allant se promener un jour avec Léon
Nicolaïevitch dans la rue Tverskaya, Tolstoï remarqua à
une certaine distance deux soldats de la garde. Le métal de
leur armature luisait au soleil, leurs éperons brillaient
et ils marchaient en cadence comme un seul homme, la
fi bgure tout illuminée de la confiance en soi, que donnent la

force et la jeunesse.
Tolstoï se mit à les invectiYer tout bas : « Quelle pompeuse stupidité ! Ils ont l'air d'animaux que l'o~ _a ~re~sés
au fouet. » Mais quand les gardes l'eurent reiomt il s arrêta les suivit q'un regard caressant t::t dit avec . en- .
' .
thousiasme
: « "·
'--l...u •·1
i s sont beaux .t O n dirait de vieux_
Romains. Qu'en dites.-vous, mon petit ? Cette force et cette
beauté! Seigneur ! Quelle joie de voir un bel homme!
quelle vraie joie! )&gt;

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

UNE LETTRE
Je viens de mettre une lettre à la poste pour vous_ des
télégrammes sont arrivés annonçant la « Fuite de Tolstoï »
et n:e sentant de nouveau uni à vous par la. pensée, je vou~
récns.
Il est probable que tout ce que je voudrais vous dire, à
propos de cette nouvelle, vous semblera confus, peut-être
même dur, et dicté par l'irritation de mon humeur, mais vous
m~ ?~rdonnerez. J'ai la sensation de quelqu'.un qu'on aurait
saisi a la gorge et qu'on étrangle.
Je me suis souvent et longuement entretenu avec lui •
lorsqu'il vivait à Gaspra, en Crimée, j'allais souvent c11e;
lui, et lui venait volontiers me voir ; j'ai étudié ses livres
avec amou~; il me s~mble que j'ai le droit de dire ce que je
pense de lm, même s1 ce que je disais devait être audacieux
et ~ifférer considérablement de l'opinion généralement
ad~is:. Je sais_ aussi bien que les autres qu'il n'y a personne
_qui son plus digne q~e lui du titre d'homme de génie ; personne de plus compliqué, de plus contradictoire, de plus
grand en toutes choses - oui, j'insiste, en toutes choses.
Grand - dans un sens à part, vaste, informulable par des
m?ts., Il y a quelque chose en lui qui me donnait envie de
cner a tout le monde : « Voyez quel homme admirable vit
en ce moment sur cette terre ! » Car il est, pour ainsi dire et
par dessus tout, un homme au sens universel du mot, l'homme
du genre humain.
Mais, ce qui m'a toujours rebuté en lui, c'était cet entêtement despotique qu' il mettait à substituer à la vie du comte
~on Nicolaïevitch Tolstoï « la vie sainte de notre père bien
aimé, le boyard Léon ». Comme vous le savez, il y a longtemps qu'il recherchait l'occasion de souffrir; il avait exprimé

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

à E. Soloviov et à Suler le regret qu'il avait de n'y avoir pas

.

réussi ·, mais il voulait soufftir en toute simplicité, non
. par
un désir naturel de mettre à l'épreuve la force de résistance
de sa volonté, mais avec l'intention manifeste, et, je le répète,
despotique, d'accroître l'influence de ses idées religieuses, et
de donner plus de poids à son enseignement, afin de ren~re
sa parole irrésistible, de la sanctifier aux yeux des humains
par la souffrance, de les forcer à l'accepter, vous e~ten~ez
bien, de les y forcer. Car il a conscience que sa préd1cat1on
n'est pas, en elle-même, suffisamment convaincante; dans
son journal, vous trouverez un jour des indices probants du
scepticisme qu'il gardait vis-à-vis de sa doctrine et ·d_e saper:
sonnalité. J.l sait que " -ceux qui sont martyrs, et ceux qm
s~uffrent sont, à de rares exceptions près, des despotes et des
tytans ». Je vous dis qu'il sait tout! Et pourtant se parlant à
l~i-même, il dit : cc S'il m'était donné de souffrir pour mes
idées 1 elles exerceraient une plus grande influence. » C'est
ce qui m'a toujours rebuté en lui, car je ne peux m'emp_êcher
d'y sentir une tentative d'user de violence envers moi, un
désir de s'emparer de ma conscience, de l'éblouir par l'au•
réole qui émane du sang du }uste, de me faire passer au cou
le joug d'un d~gme.
,. .
.
.
d·
II n'était jamais las de vanter l 1mmortahté qm nous_atten
de l'autre côté de la tombe, mais au fond, iJ préférait celle
que l'on obtient de ce côté-ci. Ecrivain.national, dans le sens
le plus vrai et le plus complet du terme, il incarnait en. sa
grandê âme tous les défauts de sa nation, toutes les _mu~ila:
tions que nous ont fait subir les épreuv~s .de notre h1stoir:~
sa doctrine nébuleuse de la « non-act1V1té », de la o: no
résistance au mal » - la doctrine de la passivité - tout cel.a
n'est que le ferment malsain du vieux ~~n~ r_usse, _e°:po;:
sonné par le fatalisme mongol, et pour a10s1 due chimiqu
ment hostile à l'Occident, avec son infatigable effort créa·
teur, et la résistance active et indomptable qu'il oppose aui

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

maux de la vie. Ce qu'on appelle cc l'anarchisme » de Tolstoï _expr~me par essence et (jans son principe même, notre
anti-étatisme slave, qui est, à son tour, un trait vraiment
national, et se confond avec le désir profondément enraciné
en nous, depuis des siècles, qui nous porte à vivre en
nomades, chacun de son côté. Jusqu'à présent, comme tout
le monde le sait de reste, nous avons assouvi ce désir avec
passion. 1:fous autres Russes, nous le savons aussi, mais
nous
nous échappons toujours le long de la lione
de moindre
i,
é.
r_s1stanc~ ; nous ~ous r~ndons tous compte que c'est nuisible, mais nous n en glissons pas moins toujours plus loin
les uns des autres, et ce sont ces lamentables vaoabondages à
la façon des blattes, que l'on appelle&lt;&lt; histoire d~ la Russie:&gt;
c'est-à~dire d'un Etat qui a été fondé comme par hasard: '
mécamquement, par les forces unies des Varègues, des Tart~res, des B~ltes allem~n~s, et de chétifs agents de police, à
~ étonnement de la maionté de ses citoyens honnêtes. Je dis
a leur étonnement, parce que jusque là, nous n'avions fait
que nous (( éparpiller», et ce n'est qu'une fois parvenus en
des endroits: au del~ desquels il ne pouvait y avoir pire_
pour cette simple raison que nous n'avions où aller plus loin
- que nous nous décidâmes enfin à nous arrêter et à nous
fixer. C'est là le sort, la destinée à laquelle nous• sommes
.condamnés : nous installer au milieu des marais et des neioes
à côté des tribus sauvages\l.'Erza, de Tchoud, de Vess et t&gt;de
M?urman. Ccpen?ant des hommes survinrent, qui comprirent que la lunuère devait nous venir, non de l'Est mais
de l'Ouest, et voilà que lui, en qui culmîne toute not;e histoire ancienne, veut consciemment ou inconsciemment
s'é ten dre et s•·mterposer, telle une vaste montaone en traver '
&lt;lh'
'è
o,
s
~ c e~11.n qm . m ne notre nation vers l'Europe, vers cette
vie active, qm réclame impérieusement de l'homme le
suprême effort de ses forces spirituelles. Son attitude envers
la science aussi, est certainement nationale ; en lui se trouve
s7

�892

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

LA NOUVELLE REVOE FRANÇAISE

reflété, avec magnificence, le vieu-x scepticisme du village
russe, scepticisme issu de l'ignorance. Tout est national en
lui, et sa prédication tout entière -est un sursaut du_ passé,
un auvisme que nous nions déjà commencé à dépouiller, et

à dépttsser.

Rappelez-vous la lenre : « Les Intellectuels, l'Etat. et le
Peuple », écrite en 1905, si ino1Jportune, si malfaisante
même, et dans la(\uelle on entend résonner le: « Je vous
l'avais bien dit» du seetaire. ]'écri\'is à cette époque une
réponse, sous forme d'un~ lettre, qui lui ~-tait ~dre~sée? et où
je prenais texte de certaines_paro~cs qu 11 m av-a_1t dites, _à
savoir que depuis longtemps 11 av:nt perdu le drmt de parler
du peuple russe en son nom, car je puis témoigner dupe~
de désir qu'il avait à écouter et à comprendre ceux qui
"enaient à lui dan~ l'espoir de s'entretenir d'âme à âme:
Mais ma lettre était amère, et finalement je ne la lui envoyai

p~.
.
Aujourd'hui, il fait sans doute une ~ern1ère tent~t1ve
pour donner à ses idées le ~lus de _retent1~ement possible.
Comme Vassily Buslayev, 1' a t0'liJOurs aimé cc genre de
démonstration, mais toujours aussi, de faç0n à c.c qDe .sa
sainteté en fût rehaussée et à ce qu'il luienresclt une auréole.
Ce sont l'!i. des procédés de dictateur, encore que sa doctrine ait denière elle la vieille histoire russe, sans parler
de ses propres souffrance-s d'homlfle de génie. La sainteté
est atteinte par une sorte de flirt avec le péché, en refoulant
le vouloir vivre. Les gens veulent vivre, mais il essaye ~e
les convaincre que tout cela est absurde, absurde notre vie
sur terre. Rieo n'est plus facile que de convaincre un Russe
de cela; c'cSt ·un être pàresseux, qui aime par dessus to~t
trouver une c-xcuse à son inactivité. Dans l'ensemble, .é'."1demment, un Russe n'est ni un Platon Karatayev, nt un
Akim ni un Bc.zonsky, ni un Nek.lyudov; tous ces hommes
'
d 1
·qu'elles
sont des créations de l'histoire et e a. nature, quoi

893

ne les .~ient_pa~ cr~és exactement sur le même modèle que
Tolsto1, mais s1 lui les a perfectionnés, ce ne fut que pour
les ~en~re ,de plus probants témoins de sa doctrine. Néann:ioms ~] n a pas de doute que dans son ensemble la. Russie
c est T1ouhne eo haut, et Oblomov en bas Pour tro
l
T
I' d'
·
uver e
'iou ine en haut vous n'avez qu'à vous rappeler ce ui
s est passé en 1905, quant à l'Oblomov d'en bas, regard: le
comte A. N. Tolstoï, L Bounine, regu-dez. partout autour de
vous. P~ur les brutes et les fripouilles nous n'avons pas besoin
de_ les faire entrer en ligne de compte, encore que la brute
so1t~bez nous un type vraiment national, dans son mélange
d~ !acheté crapuleuse et de cruauté. Quant aux fripouilles
bien entendu elles sont les mêmes dans toutes les nations •
_Il Ya en Léon Nicolayevitcb beaucoup de côtés qui à~_
tams .moments, éve1'llèrent en moi un sentiment voisin
• de
r
la ?aine, et cette haine retombait sur mon âme comme un
poids
Par sa croissance disproportionnée , son m
. d'1"d liécrasant.
,
vi ua_ te est un phénomène monstrneux, presque laid~ il ya
en lui quelque ~hose ~e- Sviatogor, le bogatyr, que le monde
ne _Peut contenir. Om, tl est grand, incontestablement grand
J'ai
.
il y a.
b la conviction qu'au delà de tout ce qu'il expnme,
e.aucoup_ de choses sur lesquelles il est silencieux, même
?ans s~n 1~urn~, - beaucoup de choses que probablement
il ~e dLra 1am~1s à personne. Ce « je ne sais quoi » d'inex.pruné ne perçait dans sa conversation qu'à de rares occasions
et par voie d'allusions. On trouverait aussi des allusions d~
même genre dans les deux carnets de son journal qu'il
do'.1°a à lire, ainsi qu'à L. A. Sulerzhizky ; il me semblt;
v~1~ ~ne espèce de « négation de toutes les affirmations », le
~1?1!1s:ne le plus radical et le plus malfaisant qui ait jamais
J~h d un fond de désespoir innni et irrémédiable; d'un sentunent d'aba~don que probablement personne J'autre quelui
au mo~e na éprouvé avec une lucidité aussi terrifiante. Je
me le suis souvent représenté comme un homme, qui dans

!

�89-f

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

les profondeurs de son âme est opiniâtrement _indifférent ,aux
autres hommes • il est tellement par-dessus et au-delà deux
qu'avec leurs ag'itations ridicules et misérables, ils lui apparaissent comme des moucherons. Il s'est trop éloigné d'eux
dans le désert, où il s'est refugié, et là, dans la solitude, _so~s
la plus haute tension de toutes les forces de_ son cspnt, il
scrute sans répit « ce qu'il y a de plus essentiel &gt;&gt; : la mo~.
Toute sa vie il a craint et détesté la mort, toute sa v1_e
tressaillit en son âme la « terreur d' Arsamas », - faut-11
mourir? Le monde entier, toute la terre a les regards tournés vers lui; de la Chine, des Indes, del' Amérique, de pa~tout
des antennes vivantes et palpitantes se·tendent dans sa d1;ection son âme est à tous et pour toujours. Pourquoi_ la
nat;re ne ferait-elle pas une exception à sa loi, pourquoi n_e
donnerait-elle pas à un homme l'immorta~ité matérielle, oui,
pourquoi pas ? Il est certainerr.ien; trop ratton~el et trop sensé
pour croire aux miracles, mais d autr: part c est un bog~tyr,
un explorateur, et il ressemble à la 1eune re_crue, qui de
crainte et de désespoir s'affole et se bute en prés~nc~ ~e la
caserne étrangère. Je me rappelle qu'à Gaspra, il hs:11t le
livre de Léon Shestov : « Le bien et le mal dans la doctrine d~
Tolstoï et de Nietzsche», et Anton Tchekhov, ayant observe
qu'il n'aimait pas l'ouvrage, Tolst_oï répliqua : « Je l'.ai trouv:
amusant. Il est écrit dans un espnt de bravade, mais so~1 m
toute, il est bien et intéressant. J'aime toujours les cymqu~s
quand ils sont sincères. L'auteur d_it : On n'_a ~as besoin
de la vérité. Fort bien, qu'en ferai!-il en effet, il n en faudra
pas moins qu'il meure.»
· .
: .
été
Et voyant évidemment que ses paroles n avaient pas
comprises, il ajouta avec un sourire fugitif :
.
- Siseulemènt un homme a appris à peqser, peu importe
à quoi il pense, il pense toujours au fond à sa P;opre m~rt.
Tous les philosophes ont été ainsi. Et quelle vénté peut-11 y
avoir, s'il y a la mort?

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

Il poursuivit en ajoutant que la vérité était la même pour
tous, et qu'elle était l'amour de Die1:1. Mais, sur ce sujet, il
s'exprimait avec froideur, et comme avec lassitude. Après le
déjeuner sur la terrasse, il reprit le livre, et tombant sur le
passage où Shestov dit : « Tolstoï, Dostoïevsky, Nietzsche
ne pouvaient vivre sans avoir une réponse aux questions
qu'ils se posaient, et pour eux, n'importe quelle réponse
valait mie,ux qu'aucune, » il se mit à rire et dit :
- Quel impudent coiffeur ! Il dit carrément que je cherchais à me tromper, et cela signifie que je trompais les
autres. La conclusion s'impose ...
- Pourquoi coiffeur? demanda Suler. ·
- Eh bien, répondit-il songeur, cela m'est venu à l'instant
à l'esprit. Il est fashionable et chic, et il m'a rappelé le coiffeur de Moscou, assistant aux noces de son oncle, le paysan.
Il a les meilleures manières, et sait danser à la mode, et en
conséquence, il méprise tout le monde.
Je crois rapporter cette conversation presque littéralement;
elle fit date dans mon esprit, et j'en pris note alors, comme
je le fis de beaucoup d'autres choses qui me frappèrent.
Sulerzhizky et moi, avons noté beaucoup de propos de
Tolstoï, mais Suler avait perdu ses notes lorsqu'il vin~ me·
voir à Arsamas : il était en général très négligent, et bien
qu'il aimât Léon Nicolaïevitch comme une femme, il se conduisait envers lui de façon étrange et presque en s~périeur.
Moi aussi, j'ai égaré mes notes, quelqu'un en Russie doit les
avoir. J'ai étudié Tolstoï très attentivement, parce que j'étais
à la recherche - je le suis encore, et je le serai jusqu'à ma
mort - d'un homme animé d'une foi vivante et agissante, et
aussj parce qu'un jour Anton Tchekhov, faisant allusion à notre
manque de culture, s'était exprimé de la façon suivante :
- Toutes les paroles de Gcethe onl été rapportées, mais les
paroles de Tolstoï, on les laisse se perdre. Cela, mon cher ami,
est intolérablement russe. Après sa mort, tout le monde corn-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mencera à s'agiter ; on écrira des souvenirs et on mentira.
Mais pour en revenir à Shestov : « Shestov prétend, dit
Tolstoï, qu'il est impossible de vivre face à face avec « d'horribles spectres l&gt;. Mais comment peut-il savoir, lui, si c'est
horrible ou non ? S'il le savait, s'il avait vu des spectres, il
n'écrirait pas ces insanités, mais il ferait quelque chose de
sérieux, ce que Bouddha a fait toute sa vie. »
Quelqu'un fit la remarque que Shestov était Juif.
- A peine, dit Léon Nicolaïevitch, d'un air sceptique.
- Non, il n'a rien du Juif, il n'y a pas de Juif sans foi, je
vous défie de m'en nommer un ... Non.
On eftt dit parfois que ce vieux magicien jouait avec la
mort, qu'il était en coquetterie avec elle, qu'il essayait en
quelque sorte de la tromper en disant : « Je n'ai pas peur de
toi, je t'aime, je te désire. »
Et en même temps fixant la mort de ses petits yeux perçants : « Qu'y a-t-il après toi ? Me détruiras-tu tout à fait, ou
quelque chose en moi continuera-t-il à vivre ? ~
Une impression étrange émanait de lui lorsqu'il disait :
o: Je suis heureux, je suis terriblement heureux, je suis trop
heureux. l) Et puis immédiatement après: a: Souffrir. ,. Souffrir l cela aussi était vrai en lui. Je ne doute pas une seconde,
qu'à moitié convalescent encore, il n'eftt été vraiment heureux d'être mis en prison, banni- en un mot d'embrasser la
couronne du martyre. Le martyre ne pourrait-il pas jusyifier
en quelque mesure la mort, la rendre plus compréhensible,
plus acceptable comme fait extérieur et formel ? Mais il n'a
jamais été heureux, jam~is et nulle part. De cela, je suis certain : ni plongé « dans les livres de la sagesse », ni « à cheval », ni « entre les bras d'une femme»► il ne pouvait éprouver dans leur plénitude les a: déliœs du paradis terrestre &gt;. Il
est trop rationnellement organisé pour cela, et il connait
trop bien la 'Vie et les hommes. Voici encore quelques-unes
de ses paroles :

• SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

. - Le calife Abdurahm::in eut pendant sa vie quatorle
1ours de ~bonheur, mais je suis bien sûr de n'en avoir pas eu
au~t. Et ~ela parce que je n'ai jamais vécu, - je n'ai
1ama1s pu vivre - pour moi, pour mon propre moi. Je vis
pour la montre, pour les gens.
Comme nous le quittions, Tchekhov me dit:« Je ne crois
~as qu'il n'ait pas été heureux. » Mais moi, je le crois, il ne
la pas été, et pourtant, il n'est pas vrai qu'il ait vécu pour la
re~résenta~on. C'est entendu, ce dont il n'avait pas besoin
lm-même, 11 le donnait aux gens, comme à des mendiants •
il aimait à les contraindre, à les contraindre à lire, à marcher:
à être végétariens, à aimer les paysans et à croire à l'infaillibilité des réflexions mi-rationnelles, mi-religieuses de Léon
To!stoï. 11 faut donner aux gens quelque chose qui les
sa:1sfasse, ou les amuse, et puis qu'ils s'en aillent, qu'ils
latssent un homme en paix à sa solitude habituelle, tourmentée, voluptueuse pourtant parfois, en son tête-à-tête avec
l'abime sans fond du problème de « l'essentiel ».
Tous les prophètes russes, à l'exception d'Avvakum et
.
'
pe~t-i:tre de T1kkon Zadonsky, sont des hommes froids, parce
qu'ils ne possèdent pas une foi vivante et agissante . Lorsque
j'ai tracé le personnage de Louka, dans les a Bas-Fonds »,
je voulais décrire un vieillard de ce genre : il porte intérêt
à toute solution qui se présente, mais non aux gens eux~èmes. Lorsqu'il vient inévitablement en contact avec eux,
il les console, mais seulement afin qu'ils le laissent en paix.
Et toute la philosophie, toute la prédication de tels hommes,
ce ne sont qu'aumônes distribuées avec une aversion voilée.
D~rrière leurs sermons, on perçoit la plainte de paroles suppliantes : • Allez-vous en, aimez Dieu et votre prochain
.mais allez-vous en. Ou maudissez Dieu et aimez l'étranger:
m~is laissez-moi seul. Laissez-moi seul, car je suis un homme,
et ie suis voué à la mon. »
Hélas ! il en est ainsi, et ainsi en sera-t.il. Il ne pouvait et

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il ne peut en être autrement, car les hommes sont devenus
des êtres U$és et exténués, terriblement séparés les uns des
autres, et ils sont tous enchaînés à une solitude qui dessèche
l'âme. Si Léon Nicolaïevitch se filt réconcilié avec l'Eglisey
je n'en eus été nullement surpris. L'événement aurait eu sa
logique. Tous les hommes sont également insignifiants,
même les archevêques. En réalité cela n'et'it pas été une
réconciliation, au sens strict du mot. Pour lui personnellement l'acte n'eüt été que conséquent. « Je pardonne à ceux
qui me détestent. &gt;&gt; C'et'it été ·u n acte chrétien: et derrière cet
acte se serait dissimulé un petit sourire brusque et ironique
qui eût voulu dire : ~ C'est ainsi qu'un homme sage riposte
aux sots. ,,
Ce que j'écris n'est pas ce que je veux dire ; je ne parviens
pas à le rendre ainsi que je le voudrais. Il y a comme un
chien qui hurle dans mon âme, et j'ai le pressentiment de
quelque malheur. Les journaux viennent d'arriver, et déjà
cela ne fait plus de doute : vous commencez, en Russie, à
créer une lécrende
; des oisifs et des bons à rien
ont continué
a
.
.
à mener leur vie et voici qu'ils accouchent d'un saint. Mais
songez combien cela est funeste au pays, dans un moment
comme celui-ci, où les hommes désillusionnés courbent la
tête, où le vide remplit l'âme de la plupart, et la douleur
celle des meilleurs d'entre eux. Lacérés intérieurement, et
mourant d'inanition, ils aspirent à une légende. Ils ont tellement besoin d'un allègement à leur souffrance, 4'un adoucissement à leurs tourments. Et ils vont créer précisément ce
que lui désire, mais ce qui n'e~t pas souhaitable : la vie d'un
errpite et d'un saint. Mais assurément c'est parce qu'il est homme
qu'il est grand et sai_n t, parce-qu'il est un homme, beau dans
ses folies et dans ses angoisses, l'homme de l'humanité entière.
En disant cela je me contredis quelque peu, mais qu'importe!
Tolstoï est un homme qui cherche Dieu, non pour lui-même
mais pour les auttes hommes, si bien que Dieu peut le

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

~

laisser, lui, homme, abahdonné dans la paix du désert qu'il a
choisie. Sa version des Evangiles, il nous l'a donnée, afin
que nous puissions oublier les contradictions qui se rencontrent dans le Christ ; il a simplifié l'image du Christ, adoucissant les côtés militants de sa nature, et mettant au premier plan l'humilité de celui qui a dit : c&lt; Que ta volonté soit
faite ! &gt;&gt; Nul doute que l'Evangile de Tolstoï ne soit accepté
d'autant plus aisément qu'il agit comme un « calmant sur la
maladie '/) dont souffre le peuple russe. Il fallait qu'il leur
donnât quelque chose, car ils se plaignent et remplissent les
airs de leurs lamentations, et le détournent de cc l'essentiel ».·
Mais « la Gùerre et la Paix» et'toutes les autres choses du
même ordre, n'apaiseront pas cette douleur et le ,désespoir
qui monte du sol grisâtre de la Russie. Parlant de « la Gµerre
et la Paix », il disait lui-même : « Sans fausse m.odestie, cela
vaut l'Iliade. &gt;&gt; M. Y. Tchaikovsky l'a entendu parler dans
les mêmes termes cc d'Enfance &gt;&gt; et « d'Adolescence ».
Des journalistes viennent d'arriver de Naples ; l'un d'eux
même est accouru jusque de Rome. Ils me demandent de
leur dire ce que je pense de la « Fuite de Tolstoï». « Fuite )),
voilà le mot qu'ils emploient. Je n'ai pas voulu leur parler.
Vous, vous pourrez comprendre' qu'intérieurement je suis
terriblement troublé : ce n'est pas sous la figure d'un saint
que je veux voir Tolstoï : qu'il demeure un pécheur dont le
cœur reste proche de ce monde, en proie au péché, proche
même du cœur de chacun d'entre nous; Pouchkine et lui il n'~ a rien de plus sublime, ni qui nous soit plus cher.
Léon Tolstoi est mort.
Un télégramme est parvenu contenant ces simples mots =
il est mort.
J'ai reçu un coup au cœur : j'ai pleuré de peine et de
colère, et maintenant à demi fou, je l'évoque tel que je l'ai
connu, tel que je l'ai vu. - Je suis -tourmenté du désir de
lui parler. Je me le représente dans son cercueil. ~ Il y gît

�900

LA NO"GV'ELLE REVUE FRANÇAISE

comme une pierre lisse, tout au fond d'une rivière, et dans
sa barbe grise, j'en suis bien sû:, se joue tr_anq~il.i ement le
petit sourire distant et mystérieux. Ses mams JOtntes enfin
reposent- leur rude tâche est terminée.
Je me rappelle ses yeux aigus, qui perçaie~t tout~s cho~es
de part en part - les mouvements de ~es doigts qui ?:ra1ssaient perpétuellement modeler quelque chose dans 1a!f, sa
conversation, ses plaisanteries, certains mots de paysan, dont
il aimait à se servir, sa voix évasive. Et je me rends compte
de l'énorme masse de vie qui prenait corps en cet homme,
je vois ce qu'il y avait d'inhutnain, de terrifiant dans la pénétration de son intelligence.
- Je l'ai vu un jour, comme peut-être personne ne l'a jamais
vu. Je me rendais chez lui, à Gaspra, et je longeais la côte,
lorsque derrière le domaine de Youssopor, }'aperçus sur la
plage, parmi les pierres, sa silhouette trapue et anguleuse.
Il portait un vêtement gris, fripé, usé jusqu'à la corde, et
son chapeau était tout bosselé. Il était assis, la têt~ appuy~e
sur les mains, et le vent lui soufflait à travers les doigts, agitant les poils d'argent de sa barbe. li regar~ait au ~oin vers
la mer et les petites vague~ verdâtres roulaient obéissantes_ à
sès pieds, et les caressaient comme si ~!_les ét~ie~t en t_ratn
de parler d'elles-mêmes au vieux mag1c1en. C était un 1our
de soleil et de nuages · les ombres des nuages glissaient sur
· 11ard
les pierres, et comme' les pierres elles-mêmes le v1e1
était tantôt dans la lumière, tantôt dans l'ombre. Les galets
)!1'UCS
étaient énormes , fissurés de crevasses, et recouverts .d'ai:,
marines, qui exhalaient leur odeur saumâtre. Il y avait eu une
forte marée. Et lui aussi me faisait l'effet d'une de ces
.
• pns
• vie
· - qui· sa1't 1es orio-ioes
et
vieilles pierres
qui. aurait
i:,
les fins des choses, et qui considère quand et quel sera le
terme, et des pierres, et des herb~s de la t~rre, et .des
de la mer, et de l'univers tout entier, depuis le caillou l
qu'au soleil. La mer fait partie de son âme, et tout autour de

e::~

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

901

lui, vient de lui, sort de lui. Dans l'immobilité méditante du
vieillard, je sentais quelque chose de magique, de fatidique,
&lt;}Uelque chose qui tout ensemble plongeait dans l'obscurité
qui dévalait à ses pieds, et se dressait, tel ,un rayon projeté
par un phare dans le vide bleu qui surplombe la terre. On eût
dit que c'était lui, sa volonté concentrée qui attirait les va!!Ues
jusqu'à lui, et les repoussait, qui réglait les mouvements"' des
nuages et des ombres, et qui éveillait les pierres à la vie.
Tout à coup, dans un moment de folie, ce miracle m'apparut
possible : il va se lever, étendre la main, et la mer se figera et
&lt;leviendra de verre, et les pierres s'ébranleront et profèreront
des cris. Tout autour de lui s'animera, prendra voix, et toutes
&lt;:hoses - chacune dans une langue différente - parleront
d'elles-mêmes, de lui, contre lui. Je ne puis exprimer par des
mots, ce qu'à ce moment là je sentis plutôt d'ailleurs que je ne
le pensai. Mon âme était partagée entre la joie et la crainte, et
puis tout se fopdit en une seule pensée de bonheur: « Je ne
suis pas un orphelin sur cette terre, aussi longtemps que cet
homme y vit. »

_

Je m'éloignai alors sur la pointe des pieds, pour ne pas
faire crier les galets sous mes pas, désirant ne pas le distraire
dans ses pens~es. - Et maintenant je me sens un orphelin,
je pleure tandis que j'écris - jamais jusqu'ici je n'avais
pleuré de si inconsolable &lt;lé'tresse, de si amer désespoir. Je
ne sais pas si je l'aimais, mais cela importe+il que ce fô.t
amour ou haine que j'éprouvais pour lui ?Toujours il éveillait en moi des sensations et des agitations qui étaient de
nature gigantesque, fantastique ; même les sentiments pénibles et hostiles qu'il faisait naître n'étaient pas d'une sorte à
opprimer l'âme, mais plutôt à la faire éclater ; ils accroissaient sa sensibilité et son volume. II était grandiose, alors
que râclant le sol de ses bottes, comme s'il voulait impérieusement le niveler, on le voyait surgir soudain, on ne savait
d'où, de derrière une porte ou de quelque coin, et venir

�902

LA NOUVELLE REVUE FR,\NÇAISE

vers vous de ce pas court, léger et rapide, qui est celui de
l'homme habitué aux longues marches. Les pouces passés
dans la ceinture, il s'arrêtait alors un instant, jetant un bref
regard circulaire, qui embrassait tout, un regard qui enregistrait aussitôt ce qu'il pouvait y voir de neuf, et absorbait
sur l'heure la signification de toutes choses.
- Comment allez-vous ?
·
Je me suis toujours traduit ces mots ainsi : « Comment
allez-vous ? Cela me fait plaisir et pour vous cela ne signifie '
pas grand'chose. Mais cependant comment allez-vous? »
Il appa,raissait, et il avait l'air plutôt petit, et immédiatement tout le monde autour de lui devenait plus petit que
lui-même. Une barbe de paysan, des mains rudes, mais
extraordinaires, des vêtements simples, tout cet appareil
démocratique confortable trompait beaucoup de gens, et j'ai
souvent vu de ces Russes, qui jugent les gens d'après l'habit,
- une vieille habitude serve - commencer à déverser en sa
présence les flots de leur odieuse « franchise », ou de ce
qu'il vaudrait mieux appeler leur o: familiarité de porchers».
- Ah ! vous êtes l'un des nôtres : voilà ce que vous êtes.
Me voilà enfin, par la grâce de Dieu, face à face avec le plus
grand des fils de notre terre natale. Salut! Je m'incline bien
bas devant vous.
Ceci est un spécimen des propos d'un Russe moscovite, et
le cœur sur la main. Et en Yoici un autre, mais cette fois
d'un libre-penseur :
- Léon Nicolaievitch, bien que je ne partage pas vos opinions en matière de religion ou de philosophie, je respecte
profondément en votre personne le plus grand des artistes.
Et soudain, sous la barbe du paysan, et sous la blouse
froissée du démocrate, se dressait le vieux barine russe, le
grand aristocrate : alors, le visiteur au cœur simple, l'homme
éduqué et tous les autres sentaient aussitôt leur nez bleuir,
comme sous l'action d'un froid intolérable. C'était plaisir que

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

903

dde voir é,,oluer cette créature de race , du sang le plus pur,
e suiv:e la grâce nob_le de ses gestes, d'observer l'orgueilleuse_ reserve de son discours, de noter l'à propos, la pointe
exq_u1s~ de ses paroles meurtrières. Il laissait apparaitre du
banne 1us_te ce qu'il :allait pour ces serfs, et lorsque ceux-ci
provoquaient le banne en Tolstoï, il venait à la surface tout
n~turellement et sans effort, et les écrasait au point de les
faire se recroqueviller sur eux-mêmes et geindre piteusement.
Un jour que je faisais la route de Yusnaya Poliana à Moscou, en co~1pagnie _d'un de ces Russes all' cr cœur simple »,
u~ Mo~co:'1te, celui-ci tout abusourdi par l'impression que
lu_1 ava1tfaite !olstoï, ne cessait de sourire piteusement et répé~1t tout ah~_n: « Quelle douche, mon Dieu, quelle douche!
Non, ce qu il est sévère ... Brr ... ,,
Et au milieu de ses exclamations, il s'écria, évidemment
avec u_n regret: « Et moi qui pensuis qu'il était vraiment
anarch'.ste ! Tout le monde ne fait que l'appeler anarchiste
anarchiste, et moi je le croyais ... »
'
L'.homme qui prononçait ces paroles était un gros et riche
fabncant, _à !a panse rebondie, et dont la figure haute en
~ouleur faisait penser à de la viande crue. Pou quoi voulait11 que Tolstoi fût anarchiste ? C'est là encore un de ces
cr profonds mystères » de l'âme russe!
Lorsq_ue Léon Nicolaievitch tenait à plaire, il y arrh·ait
plus facilement qu'une femme belle et intelliaente. ImaainezYo u,s ré ume
. dans sa chambre une société "de gens de" toute
espece :_le grand duc Nicolas Michaïlovitch, le peintre en b.iti:1ent Ih~,. un social-démocrate de Yalta, le stundiste Patzuk,
n mus1c_ien, un Allemand, l'intendant des domaines de la
comtesse Kleinmichel, le poète Bulgakov - et vous les
verrez, tous également fascinés, le suivre amoureusement
!~s teux. li leur explique la doctr.ine de Lao Tse, et l'on
irait un homme orchestre d'une habileté extraordinaire, et

,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui possède la faculté de jouer à la fois de plusieurs instruments. Moi je subissais son charme tout comme les autres.
Et à présent je n'aurais qu'un désir, ce serait de le voir une
fois encore - et je ne le reverrai plus ja?lais.
Des journalistes viennent d'arriver, disant qu'un télégramme, parvenu à Rome; dément la nouvelle de « la mort
de Tolstoï ». Ils s'agitaient et bavardaient, exprimant avec
redondance leur sympathie pour la Russie. Les journaux
russes ne permettent plus le doute.
Lui mentir, füt-ce par pitié, était impossible; même lorsqu'il était sérieusement malade, l'on ne pouvait s'apitoyer
sur lui. Témoigner de la pitié à un homme de sa trempe eût
été banal. Il était de ceux qu'il fallait soigner, chérir,
mais non couvrir de là poussière verbeuse de paroles .usées
et sans vie.
Il lui arrivait souvent de vous demander : « Vous n'avez.
pas d'affection pour moi ? » Et force vous était de lui
répondre: (( Non, je n'en ai pas.
- Vous ne m'aimez pas?:--- Non, aujourd'hui je ne vous
aime pas. »
Il était sans merci dans ses questions, réservé dans ses
réponses~ ainsi &lt;iu'il sied à un sage.
Lorsqu'il parlait du passé, et en particulier de To~rgu~niev, ce qu'il disait était d'une surprenante beauté. S exprimait-il sur Fet, c'était toujours avec un sourire bienveillant
et qu'accompagnait quelque remarque amusante; . s~r
Nekrassov c'était avec froideur et scepticisme. Mais il
traitait to~s les écrivains exact~ment comme s'ils étaient
ses enfants, et que lui, le père, conn'ftt tous leurs défauts.
C'était sa manière, de relever leurs défauts avant leurs
mérites, et chaque fois qu'il critiquait l'un d'e~x, ~ ine se~blait qu'il faisait la charité à ses auditeurs, tant ils produisaient à côté de lui l'impression de pauvres ; en !'écout~nt i
ces moments, on se sentait mal à l'aise; sans le voul01r on

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

baissait les yeux, - et il semblait qu'un vide se fit dans la
mémoire.
. .
Un jour il soutenait avec des arguments tranchants que
~- Y_- U'&gt;pensky écrivait la langue qu'on parle à Toula, et
n avait aucune espèce de talent. Quelque temps après je
l'entendis dire à Anton Tchekqov, en parlant du même Uspensky : « Voilà un écrivain ! Par la puissance de sa sincérité, il fait penser à Dostoïevsky, seulement Dostcievsky se
mê.lait de ~1olit~que et n'était pas dépourvu de toute coquettene, tandis qu Uspensky est plus simple et plus sincère. S'il
avait cru en Dieu, c'eût été un sectaire.
- Mais vous àvez dit qu'il écrivait la langue de Toula et
qu'il n'avait aucune espèce de talent ! :o
'
. S~s épais sourcil: se plissèrent, s'abaissant sur ses yeux, et
il dit : « Il écrivait mal. Quelle langue emploie-t-il? Il y a
plus de signes de ponctuation que de mots. Le talent c'est
l'amour. Celui qui aime a du talent. Voyez les amoureux, ils
ont tous du talent. »
Parlait-il de Dostoïevsky, il le faisait à contre-cœur et avec
effort, comme s'il voulait déguiser sa pensée ou la refoul~.
« Il aurait dû s'initier à la doctrine de Confucius ou · des
Bouddhi'iites; cela lui aurait donné du calme. C'est la chose
capitale que chacun devrait connaitre. C'était un homme
dont la chair était rebelle; lorsqu'il se fâchait, des bosses se
formaient soudai11.ement sur son crâne; et ses oreilles se
mettaient à remuer. Il avait une grande richesse de senti~
ments, mais non d-e pensées; c'est à l'école des Fom:rieristes,
des Butashevitch et autres, qu'il avait appris à penser. Et
après il passa sa vie à les détester. Il était défiant sans raiso?, ambitieux, et prenait tout à cœur. C'est étrange qu'il
soit tant lu. Je ne peux comprendre pourquoi. Tout cda
e~t pénible, et inutile, car tous ces Idiot, Adolesceat,RaskolnU1ov. et autres n~ soat pas réels ·~ la réalité est beau&lt;:oup
plus simple, et se comprend plus aisément. C'est malheureux
I •,

�906

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.
que les gens ne 11sent
pas L'1esk·ov • Voilà un vrai écrivain!
L'avez-vous lu ?
_ Oui, je l'aime beaucoup, surtout sa langue.
_ Il possédait la làngue merveilleusement, même dans ses
artifices. C'est étrange que vous l'aimiez, car en quelque
:Sorte, vous n'ètes pas Russe. Vos pensées ne sont ~as
russes. Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, d~ ~ous d1r~
.cela? Je suis un vieillard, et peut-être ne sms-J~ ~lus a
même de comprendre la littérature moderne, mais il me
semble que tout cela n'est pas russe. I_ls commencent à
.écrire des vers d'un genre bizarre; je ne sais pas ce qu~ s~nt
.ces poèmes, ni ce qu'ils veulent di:e. Pour app:endre _a fa1~_e
de la poésie, c'est chez Pouchk10e, chez T1utche, qu il
faut aller. Vous, par exemple, dit-il en s'adressant à Tchekhov,
vous êtes Russe, ôui très Russe. »
.
,
Et souriant affectueusement, il mit la main sur l é~a~le de
1'chekhov tandis que celui-ci mal à l'aise se mett:ut a bredouiller ~uelques mots sur son « bungalow » et sur les
Tartares.
1
'1 le
Il avait un amour profond pour Tchekhov; orsqu 1
cr dait ses yeux devenaient tendres et semblaient presque
;-eoar
'
1 U .
'Anton
caresser la figure d'Anton Pavlovitc l. n 1our qu
·Pavlovitch marchait sur 1a pe 1ousc en compa 0cr m·e d'Alexan~ .
dra Lvovna Tolstoï qui encore malade à ce moment cta1t
assis sur la' terrasse: 1:1urmura ~ans un éla~- où tout ;~
être semblait se porter vers lm : « Ah qu il est bea .
quelle merveille que cet homme, et avec cela modest~ et
tranquille comme une jeune fille! Voyez sa démarche s1 ce
n'est pas celle d'une jeune fille. C'est tout simplement un
prodiae que cet homme 1 »
t
un'"soir dans la pénombre, fermant à demi les yeux, de
remuant Jes sourcils, il lisait une variante ?e 1~ scène l~
Père Seraius » où la femme se rend chez 1 ermite pour
;éduire. Il Ïa lut d'un bout à l'autre, jusqu'à la fin, et alors,

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

fermant les yeux, il dit, en accentuant ses paroles : « II a
vraiment bien écrit cela, le vieux, très bien. »
Cela avait été dit avec une si surprenante simplicité, le
plaisir que lui avait causé la beauté de ce qu'il venait de lire
avait un tel accent de sincérité, que je n'oublierai jamais la
joie que j'éprouvai sur le moment, une joie que je ne pouvais pas, que je ne savais pas comment exprimer, mais que
je ne pus dominer qu'en faisant un énorme effort sur moimême . .Mon cœur cessa de battre un instant, et puis toutes
les choses qui m'entouraient me semblèrent s'animer et
briller d'un éclat nouveau .
Il faut l'avoir entendu parler pour comprendre l'extraordinaire, l'indéfinissable beauté de son langage; celui-ci était,
en un sens, incorrect, plein de répétitions du même mot,
saturé de simplicité villageoise. L'effet que produbaient ses
paroles ne venait pas seulement de l'intonation qu'il y
mettait, et de l'expression de figure qui les accompagnait, mais
du jeu et de la lumière de ses yeux, les yeux les plus parlants
que j'aie jamais vus. Dans ses deux yeux, Léon Nicolaïevitch
en possédait mille.
Un jour Suler, Serge Lvovitch et un autre étaient
assis dans le parc et parlaient des femmes : il écouta en
silence pendant longtemps, puis soudain il dit : 1: Et moi je
dirai la vérité sur les femmes quand j'aurai un pied dans le
tombeau. Je la dirai, et puis je sauterai dans mon cercueil,
rabattrai le couvercle et crierai : A présent faites ce que
vous voulez. » Il nous lança un regard si farouche, si terrifiant que nous en restâmes un moment silencieux.
Il y avait en lui la nature d'un Vaska Buslayev, avec ses
curiosités et ses malices, et aussi quelque chose de rime
opiniâtre de Protopop Avva.kum, tandis que le scepticisme
d'un Tchaadaycv le guettait ou planait sur lui. L'«Hément
avvakumicn harcelait ou tourment.rit de ses sermons l'artiste
qu'il était. L'ingénuité faroucbe du Novgorodien renversait

sS

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Shakespeare et Le Dante, Tchaadayev raillait les jouissances
de son âme et indirectement ses agonies. Et le vieux Russe
en lui s'attaquait à la science et à l'Etat, le Russe que la stérilité de tous ses efforts pour reconstruire une vie plus
humaine avait conduit à un anarchisme passif.
Fait étrange ! Cet élément Buslayev du caractère de Tolstoï,
Olav Gulbranson, le caricaturiste dù Simplicissimus, l'a
saisi, par quelque mystérieuse intuition. Regardez de près
son dessin, et vous v,errez à quel point il a su attraper la
ressemblance du vrai Tolstoï. Quelle audace intellectuelle
n'y a-t-il pas dans cette figure ! Regardez ces yeux voilés et
enfoncés qui ne tiennent rien pour sacré, qui n'ajoutent foi
à aucu1,1e superstition, à nul présage, qu'il s'agisse « d'un
éternuement, d'un rêve, ou du croassement d'un oiseau D.
Le vieux magicien est là devant moi, étranger à tous.
Voy-ageur solitaire, il a traversé tous les déserts de la pensée
à la recherche d'une vérité qui embrasserait tout, et qu'il n'a
pas trouvée. - Je le regarde, et bien que j'éprouve du chagrin &lt;le sa perte, je suis fier d'avoir vu cet homme, et cette
fierté a'doucit ma peine et ma tristesse.
C'était curieux de voir Léon Nicolaïevitch entouré de
« Tolstoïens n. Imaginez un beffroi ~ux nobles lignes do~t
la cl0che sonne, saRs se lasser sur le monde entier, tandis
que des petits roquets, accourus .tout autour, répondent au
son de la cloche par des aboiements plaintifs, et s'interrogent
l'un l'.autre d'un regard plein de méfiance comme s'üs voulaient dire ; « Qui de nous .aboie le mieux.? » J'ai toujours
pensé que ces sortes de gens avaient infesté la m~son, de
Yasnaya Poliana et le château de la comtesse Pa~11'.e d un
esprit d'hypocrisie et de lâcheté, et qu'ils s'y condutsa1ent en
mercenaires, •préoccupés av.ant tout de leur petite personne,
et à l'affût d'héritages . .Les Tolstoïens ont quelque chose.de
commuR avec çes cc Frères » que l'on voit errer dans tous
l~ œins sombres de la Russie, portant des os de chien qu'ils

SOUV.ENIRS SUR TOLSTOÏ

font pass:r pour des reliques, et vendant ce qu'iis appellent
les « pentes lannes de Notre-Dame » et « les ténèbres
d'Egypte_». Un de ces apôtres, je me 1appelle, étant à Yasnaya Pohana, refusa de manger des œufs, Cfaignant de faire
tort aux poules, et au buffet de la gare de Toula,. il mangea de la viande avec voracité disant : cdl exagère, le vieu.x ! :.
Pr;esque tous, ils aiment à se plaifldre, et s'embrassent
volontiers l'un l'autre ; ils ont tous des mains moites et
molles, et le regard faux:. En même temps ce sont Jes êtres
pratiques, et qui s'entendent à bie.o diriger leurs affaires en
ce monde.
Lé_on Nicolaïevitch, cela. va sans dire, savait apprécier à
leur 1uste valeur les Tolstoïens. Et il eu était de même de
Sulerzhizky que Tolstoï aimait tendrement, et dont il ne
parlait ja1:1ais ~utrement qu'avec chaleur, je dirais presque
avec une 1uvémle ardeur. Un jour, à Yasnaya. Poliana, un de
ces Tolstoïeus expliquait éloquemment combien sa vie était
dev_enue heureuse et combien pure son ârne, depuis qu'il
avait embrassé la doctrine de Tolstoï. Léon Nicolaïevitch se
pencha vers moi, et me dit à voix basse: « li ment tout le
temps, le coquin, mais s'il le fait, c'est pour me plaire. :.
Beaucoup de gens s:essayaient à lui plaire, mais je n'ai pas
remarqué qu'ils aient su bien jouer leur rôle ou s'y prendre
avec quelque adresse. Il n'abordait que r_arement avec moi
les questi~ns du pardon 11niver~l, de l'amour du prochain,
!,~ Evangiles ou le Bouddhisme, qui étaient ses sujets favoris,
ev1demmen.t parce qu'il avait tout de suite senti que cela. ne
« prenait » pas avt:c moi.
Lorsqu'il le voulait, il pouvait être d'un charme, d'une
finesse et d'un tact extraordinaires. Sa conYersation vous fas~~ait ta~t par sa simplicité qlle par son élégance. Mais parfo1; aus_s1,. on éprouvait à l'écouter un malaise pénible. Ce
~u tl d1sa1t sur les femmes m'a toujours déplu, il était
mcroyablement « vulgaire », et il y avait d~ ses paroles

�SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

910

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quelque chose d'artificiel, d'insincère, et en même temps de
très personnel. On eût dit qu'il avait été blessé un jour et
qu'il ne pouvait ni oublier ni pardonner. Le soir ou je fis sa
connaissance, il me conduisit dans son cabinet de travail c'était à Khamovniki à Moscou - et m'ayant fait asseoir en
face de lui, il commença à me parler de deux de mes nouvelles : « Varienka Oliessova »et« Vingt-six et une». Je fus
stupéfait du ton de ses paroles, et je perdis contenance, tant
son parler était cru et brutal. Il soutenait que chez une jeune
, fille saine, la chasteté n'est pas naturelle. « Si une jeune fille
qui a atteint ses quinze ans, est vraiment saine, elle désire
qu'on la caresse et qu'on l'embrasse. Son esprit encore
ùmide devant l'inconnu, appréhende ce qu'il ne comprend
pas. C'esrlà ce qu'ils appellent tous chasteté et pureté. Mais
déjà sa chair l'avertit que ce qui est encore incompréhensible à son esprit est dans l'ordre des choses, est justifié
par la loi de la nature, et malgré les réticences de l'esprit, la
chair réclame l'accomplissement de la loi. Or vous décrivez
Varienka comme une nature saine, et pourtant les sentiments
que vous lui prêtez sont anémiques. Cela n'est pas conforme

à la vie. ,.

Il se mit ensuite à parler de la jeuqe fille dont j'ai fait le
portrait dans « Vingt-six et une :o. Ce fut alors un vrai flot
de mots indécents, dont il se servait avec une aisance qui me
parut cynique et qui avait quelque chose d'offensant pour
moi. Plus tard je compris peu a peu qu'il n'employait des.
expressions grossières que parce qu'il les trouvait plus.
exactes et plus frappantes, mais à ce moment-là, il me fut
pénible de devoir les entendre de sa bouche. Je ne répondis
pas, et tout à coup il devint prévenant et aimable, et commença à me questionner sur ma vie, sur ce que j'étudiais et
sur ce que je lisais :
- On dit que vous avez b~ucoup lu. Est-ce vrai ? Korolenko est-il un bon musicien ?

9II

., - Je ne le crois pas, mais je ne suis pas certain de ce que
J avance.
- Vous ne savez pa~. Aimez-vous ses nouvelles-,
- Je les aime beaucoup.
·
- C'est le contraste alors qui vous attire. Il est lvriq ue, et c'est une n ote qui· vous manque. Avez-vousJ lu
W I
t tmann ?
-Oui.
- N'est-ce. pa~ que c'est un bon écrivain, intelligent,
exact,_ et qui sait éviter l'exagéraùon ? Il surpasse quel~uefo1s Gogol. Il connaissait Balzac. Et Goool imitait Marhnsky.
b
. Comme je prétendais que probablement Goool avait été
infl~encé par Hoffmann, Sterne, et peut-être pa: Dickens, il
me Jeta un regard et me dit : « Avez-vous lu cela quelque
p~rt? Non ? ~ela n'est pas vrai. Gogol connaissait à peine
Dickens. Mats vous avez évidemment lu beaucoup. Q
.
vous Ie d'ise, t1 y a là un danger. Korolenko s'est abîméuepar
1e
la lecture. »
.. En me reconduisant, il me dit: « Vous ~tes un vrai mouJl~· Vous _vous habituerez difficilement à vivre parmi des écriv~tos. M~1s que cela ne vous inquiète pas I N'ayez pas peur ;
dites tou1ours ce que \rous sentez, même si c'est impoli. Les
gens sensés comprendront. »
. Cette première rencontre me laissa une double impresston : . J.,eta1s
, . he?r:ux et fier d'avoir vu Tolscoï, mais sa conversa_uon me f:11sa1t penser un peu à un examen, et en un
~erta1n sens ce que je venais de voir en lui était moins
~ auteur_ des « Cosaques», de « Kbolstomier »' de « La Guerre
t la ~au », que le barine qui, descendant à mon niveau
croyait nécessaire de me parler la langue de tout le monde'
:; langue ~e la ~e.et ~e la plac~ publique. Cela renvers;
dée_que Je m eta1s faite de lui, une idée profondément
enracinée en moi et qui m'était chère.

�912

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce fut à Yasnaya Poliana que je le revis. Le ciel était
couvert. C'était;un jour d'automne et de bruine. Après s'être
enveloppé d'un lourd pardessus et chaussé de hautes bottes
de cuir, il m'emmena faire une promenade dans le bois de
bouleaux. Tl enjambait les fossés et les flaques d'eau avec
l'agilité d'un jeune homme, il secouait les gouttes de pluie
des branches, et en même temps il me i::acontait en termes
magnifiques, comment Fet lui avait expliqu6 Schopenhauer
dans ce mêmè bois. Caressant d'un geste affectueux les troncs
humides et satinés des bouleaux, il disait : « Je viens de lire
un poème:
Les champignons sont partis mais dans les cavités persiste
Leur odeur lourde et humide ....

- Très bien, et très vrai cela ! »
Tout à coup, un lièvre nous partit entre les jambes. Léon
Nicol:üevitch sursauta tout excité. Sa figure s'anima, et le
vieux chasseur qui subsiste en lui, pouss.1 un cri. Puis se
tournant vers moi, il m'adressa un étrange petit sourire qui
se transforma en un rire si humain, si plein de bon sens.
Rien ne saurait rendre le charme qui émanait de lui, à cet
instant.
Une autre fois il suivait des yeux un épervier, dans le
parc. L'oiseau planait au-dessus de l'étable, et suspendu
dans les airs, décrivait de larges cercles, battant à peine des
· ailes, comme s'il n'était pas sûr encore que le moment fût
venu de foncer sur sa proie. Léon Nicolaïcvitchs'arrê;a, et
s'abritant les yeux de la _main, murmura tout excité : « Le
coquin, il a l'intention de foncer sumos poulets. Regardez .. ·
le voilà ... le \'oilà ... Oh, il a peur. Le groom est là, n'est-ce
pas ? Je vais appeler le groom. »
.
Et il cria pour appeler le groom. A ses cris, l'épervier
s'effaroucha, rebondit en l'air et virant de l'aile disparut
à nos yeux. Léon Nicolaievitch poussa un soupir, et se repro-

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

c~ant .évidemment ce qu'il venait de faire, il dit : &lt;f Je
n aurais pas dû crier; pourquoi au fond ne l'avoir pas laissé
faire. 11
Un jou:, évoquant des souvenirs de Tiflis, je mentionnai Je
nom de\• V. Flerowski-Bervi. « L'avez-vous connu? me demanda Léon Nicolaïevitch avec intérêt. Dites-moi quelle sorte
d'homme il est. »
Je lui pa~lais de Flerowski, je le décrivais grand et mince,
a~ec . une ongue barbe et des yeux immenses, portant
d bab1tude une blouse de toile à voile, qui lui descendait
très _bas. Je racontais comment il parcourait avec moi les
sentiers des ~ontagnes de la Transcaucasie, am1é d'une
ombrelle ~e toile, et poun-u d'un sac qui contenait du riz
cuit au Vin rouge, et qu'il attachait à sa ceinture ; comment nous rencontrâmes, sur un sentier un buffle et fûmes
obligés de battre prudemment en retraite, tout ~n menaça?t l'animal ~e. l'ombrelle ouverte, au risque, chaque
fois que nous famons un pas en arrière, de tomber dans
le précipice. Tout à coup, je remarquai qu'il y avait des
larmes dans les yeux de Tolstoï, et je m'arrêtai court.
- N_e fait~s. pas attention, dit-il, poursuivez, poursuivez.
Cela fait plaisir d'entendre parler d'un vtlritable homme
C'est bien comme cela que je me l'étais imaginé, u~iqu;
son espèc~. ~e tous les écrivains qui se sont attaqu~
a I ordre établi, c était le plus mtîr et le plus capable • dans
son « Alphabet », il prouve de la façon la plus c;nvaincantc, que toute notre civilisation est barbare, que la vraie
culture ne se trouve que chez les nations pacifiques et faibles,
~t non chez les fortes, et que la lutte pour la vie est une
inve~tio_n m~nsongère, par laquelle on essaye de donner
une JUst1ficat1on au mal. Vous, évidemment, ne partagez pas
cette opinion, mais Daudet, vous le savez, la partage. Vous
souvenez-vous de son Paul Astier ?
-Mais comment réconcilierez-vo~s la théorie de Flerowski

?e,

�. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avec le rôle que les Normands, pour ne prendre que cet
exemple, ont joué dans l'histoire de l'Europe ?
- Les Normands? Cela, c'.est autre chose. - C'était son
habitude, lorsqu'il ne voulait pas répondre de dire : « Cela,
c'est autre chose. »
Il m'a toujours semblé - et je ne crois pas me tromper
-:- que Léon Nicolaïevitch n'aimait guèr.e parler littérature.
Mais ce qui pour lui était d'un intérêt vital c'était la personnalité d'un auteur. Les questions : Le connaissez-vous?
Quelle sorte d'homme est-ce ? Où est-il né ? sont celles
que je lui entendais faire le ?lus souvent. Et presque tout
ce qu'il disait, . éclairait d'un jour curieux une personnalité.
Parlànt de V. K. il dit songeur: « Ce n'est pas un Grand
Russien, et c'est pourquoi il doit avoir une intelligence plus
vraie et plus profonde de notre vie.&gt;&gt; D'Anton Tchekhov,
qu'il aimait tendrement : « La médecine a entravé ses
progrès. S'il n'avait pas été docteur, il autait été un bien
meilleur écrivàin encore. ,i D'un de nos jeunes écri-:
vains : « . Il prétend être Anglais, et c'est précisément
dans ce genre qu'un Moscovite a le moins de succès. »
A moi, il dit un j.o ur :· &lt;&lt; Vous êtes un inventeur. Tous
ces Kouwaldas sont de vot(e cru. » Lorsque je lui répondis
que Kouwalda était dessiné d'après nature, il dit : « Rayontez-moi : où l'avez-vous vu ? »
Il rit de tour son cœur, quand je lui décrivis la scène
dans la cour du magistrat de Kazan, Konowalow, ou je vis
pour la première fois l'homme dont j'ai fait le personnage
de Kouwalda. « Du sang bleu », disait-il, essuyant les
larmes de &amp;es yeux. « C'est ça - du sang bleu. Que c'est
splendide, que ç'est amusant, vous le racontez mieux qu_e
vous ne l'écrivez. Oui, vous êtes un inventeur, un e~pnt
romanesque, vous rie sauriez le nier. »
Je lui dis q~e probablement tous les écrivains, _en une
certaine mesure, sont des i?venteurs, et décrivent les

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

gen~ tels ~.u'.ils ~oudr~ient les voir dans la vi: ; je lui dis
aus_s1 que J a1ma1s voir des gens actifs, qui s'efforcent de
résister aux maux de la vie, par tous les moyens, fût-ce
même par la violence.
- La violence est le principal de tous les maux s'écrîa•
' sortir
t-i·1 , me prenant par le bras. Comment voulez-vous
de ce dilemme, inventeur? Mais prenons votre « Compagnon
d~ voyage ». Voilà qui n'est pas inventé. - C'est bien,-p;éc1sément parce que ce n'est pas inventé. Mais quand vous
vous mettez à penser, votre cerveau engendre des chevaliers,
des Amadis et des Siegfried.
Je fis la remarque que tant que nous restons dans la
sphère , étroite de nos « compagnons de voyage », êtres •
anthropomorphes et dont nous ne pouvons nous défaire
nous ne bâtissons que sur le sable, et dans un milieu réfrac~
taire.
Il sourit, et me poussant légèrement du coude il
dit : « De ce que _vous' venez de dire on pourrait ;irer
des conséquences da\lgereuses, extrêmement dangereuses.
Votre socialisme me semble de qualité quelque peu douteuse.
Vous êtes un romantique, et les romantiques doivent être des
monarchistes, ils l'ont toujours été.
- Et Hugo?
- Hugo ? Ce n'est pas la même chose, j~ ne l'aime pas.
C'est un homme bruyant.
Il. me questionnait souvent pour savoir ce que je lisais,
et s'il trouvait mon choix mauvais, il ne manquait pas de me
le reprocher.
t&lt; Gibbon est pire, que Kostomarov. On devrait lire Mommsen. Il est très ennuyeux à lire, mais tout y est tellement
solide. ii •

~uand je lui dis que le premier livre que j'eusse jamais lu
était « Les Frères Ze!Ilgarino », il ;;e mit dans une vraie colèr;- « Là, voyez-vous. Un roman stupide ! C'est ce qui

�LA NOUVELLE REVUE. FRANÇAISE

vous a gâté. Les Français ont trois écrivains : Stendhal,
Balzac, Flaubert, et si vous voulez, peut-être Maupassant,
bien que Tchekhov vaille mieux: que. lui. Les Gon~our; ne
sont rien d'autre que des clowns qui ont la prétention d être
sérieux:. Ils a~aient étudié la vie dans des livres écrits par
des inventeurs -de leur espèce, et croyaient faire du bon travail.
Mais il n'y a âme qui vive qui puisse en tirer profit. ))
Je ne pou'1'ais partager cette opinion et cela irrita quelque
peu Léon Nicolaïevitch. C'est à peine s'il pouvait supporter
la contradiction, et parfois ses opinions étaient étranges et
capricieuses.
- Il n'y a pas de dégénérescence, dit-il une ~oi~, ce n'e~t
qu'une opinion de l'italien Lombroso. ~pr~s lm vint le Jurf
Nordau, criant comme un perroquet. L Italie est un pays de
charlatans et d'aventuriers. On n'y a jamais vu que de·s Arétin, des Casanova, des Cagliostro et gens de la même espèce.
- Et Garibaldi ?
- Cela, c'est de la politique. C-e n'est plus la même
chose.
Une fois que je lui citais toute une série de faits tirés
d'observations faites sur la vie des familles appartenant à la
classe des marchands russes, il répondit : « Mais ce n'~st pas
vrai, cela ne se trouve que dans des livres habilement
composés.»
.
.
Je lui racontai l'histoire véridique de trois génér_atw_ns
d'une famille de marchands que j'avais connue, une h1sto 1r~
qui illustrait de façon particulièrement saisissante la_ 101
inexorable de la dégénérescence. Alors il se mit à ~e tl~er
par la manche, d'un air excité, m'en~ourage~nt a écn~e
quelque chose sur ce sujet : « En effet, c est vrai. ~e conna~s
cela, il y a deux familles de la sorte à Toula ; 1~ . faudrait
qu'on fît là-dessus un long roman écrit avec concmon. Me
comprenez-vous bien ? Vous devez le faire. » Ses yeux
brillaient.

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

- Mais il s'y mêlera encore des chevaliers, Léon Nicolaïevitch.
- _Laisse~ donc. J~ parle très sérieusement ... Celui qui va
se fatre r~~111e et p;1er pour toute la famille - c'est magni~q~e,- Voila ce quel on appelle la réalité. Vous péchez et moi
Je vais aller expier vos péchés par la prière. Et puis l'autre,
le dégénéré, le fondateur rapace de la famille - voilà encore qui est vrai. Et c'est un ivrocrne, c'est une brute dépravée
il aime tout le monde et tout à ~oup, il commet un meurtre'.
Ab, voilà 9':1i est bien, on devrait l'écrire. Parmi des voleurs
· et des mendiants, vous ne devez pas chercher des héros.
Non, réellement, vous ne le devez pas. Des héros, c'est un
1.. mensonge, une invention. Il 111y a que des hommes des
hommes, rien d'autre.
'
li lui arrivait souvent de relever des exagérations dans
mes contes. Mais un jour, parlant des « Ames Mortes i, il
dit, avec un bon sourire :
,
'
- Au fond, nous sommes tous de terribles inventeurs; Moi aussi il m'arrive quand j'écris, de me prendre
tout ~ co~p d~ compassion pour un de mes personnages, et
alors 1elu1 attribue une qualité, ou j'en 6te une à quelque autre
pour qu'à la comparaison, il ne paraisse pas trop sombre. »
Et prenant le ton sévère d'un juge inexorable : « C'est
po~~quoi je dis que l'art est un mensonge, une feinte voulue,
nu1s1~le aux hommes. On ne décrit pas la vie, on n'écrit que
ce qu ?n pense d~ la vie. Quel bien cela peut-il faire à qui que
ce soit de savoir comment moi j'envisage cette tour, ou
la mer ou un Tartare? Quel intérêt ou quelle utilité y trouvet-on? &gt;J Je me rappelle une promenade que je fis, un jour, en
sa compagnie sur la' route qui mène de Dyulbev à Ai-Todor.
Il marchait du pas léger d'un jeune homme, lorsqu'il me dit
avec plus de nervosité qu'il n'en mettait d'habitude : c&lt; La
cha~r devrait être le chien soumi~ de l'esprit, accourant au
momdre signe que lui fait son maître pour exécuter ses

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

918

ordres ; mais nous, comment vivons-nous ? La chair. se
soulève et se rebelle, et l'esprit la suit désemparé et misérable. :o
Il se frotta énergiquement la poitrine près · du cœur,
fronça les sourcils, et puis se souvenant de quel~ue _chose,
continua à parler: « Un jour d'automne à Mosc~u, 1e vis dans
une allée près de la porte Souk.hariev une femme ivre, _çou~hée
.
Un filet d'eau crasseuse se déversant dune
d ans 1e ruisseau.
d
cour voisine lui coulait sur le cou et le dos. Etendue ans
l'eau froide, elle geignait, grelottait, et tordait son cor~,
mais il lui était impossible de se soulever. :o Il eut un tressaillem ent puis les veux à demi fermés, il secoua la tête et c~n'
J
• •
Il n' )· a .ne•
tinua d'une
voix tranquille
: « Asseyons-nous 1c1...
de plus horrible et de plus dégotitant qu:un,e. fe01~1e ivre.
J'aurais voulu lui venir en aide, je voula_1s I aider a se soulever, mais je ne le pouvais pas; j'épro~va1s un t~l dégO\'lt,.i
elle était si glissante et gluante. J'avais le sentn~ent que s
.e l'avais touchée, j'aurais eu beau me laver les matns penda.~t
~out un mois. Quelle horreur l Et sur .le bord du t~ottou
était assis un bel enfant aux yeux gris. Les la~me~ lui co~~
laient le long des joues. Il sanglotait et ré~éta1t d u~e v01
. .
fatiguée et plamuve
: « Maman , m man
· ' m man ...
lève-toi donc. &gt;&gt; Et elle remuait les bras, ~oussait un g~ognement, et soulevait la tête,_ qui retombait chaque f01s avec
un bruit sourd sur le trottoir. :o
d 1.
Il était devenÙ silencieux, puis regardant autour e
• « 0 m,· eu i, quelle horreur
il répéta comme dans un soupir:
M •
Avez-v;us vu beaucoup de femmes ivres? Beaucoup. on
Dieu I Vous, vous ne devez pas écrire là-dessus. Non, vous

m;

ne le devez pas.
)
_ Pourquoi.
·ant •
Il me regarda droit dans les y,;:ux, et répéta en soun
.
.
'f 'l ooonça lentement
ic Pourquoi~ 1) Puis, d'un air pens1 , 1 pr
. pas. Ce la ma
' échappé... C'est
ces paroles :. « Je ne sais

.

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

honteux de décrire la boue. Mais cependant pourquoi ne
pas le faire ? Si, il est nécessaire de dire tout sur toute
chose, tout. :o
Des larmes lui vinrent aux yeux. Il les essuya, et puis err
souriant il jeta un regard sur son mouchoir pendant que des
larmes coulaient de nouveau le long de ses rides. cr Je pleure,
disait-il. Je suis un vieillard. Cela me fend le cœur chaque
fois que quelque chose d'horrible me revient à la mémoire.»
Et me poussant très doucement du coude, il dit : « Vous.
aussi vous arriverez à la fin de votre vie, et toutes les choses
resteront exactement ce qu'elles étaient, et alors, vous
aussi, vous pleurerez, vous pleurerez plus amèrement encore
que moi, vous verserez des ruisseaux de larmes, comme·
disent les paysannes. Oui, il faut que dans les livres, il soit
parlé de toutes choses, de toutes choses sans exception :
autrement le bel enfant pourrait nous en vouloir, iJ pourrait
nous faire des reproches : a Ce n'est pas vrai ce que vous.
dites, ce n'est pas toute la vérité, nous dira-t-il, car lui, il
est pour la vérité. &gt;
Il se secoua et dit d'une Yoix bienveillante : « Et maintenant racontez-moi une histoire. Vous savez bien raconter.
·Racontez-moi quelque chose sur un enfant. Parlez-moi devotre enfance. li est difficile de croire qu'il y eut un temps•
où vous fûtes enfant. Vous êtes une créature étrange : on a
l'impression en vous voyant, que vous êtes né grande personne. Dans vos idées il y a souvent un je ne sais quoi, qui
fait songer à l'enfant et qui n'a pas été suffisamment mtiri
encore. Mais vous n'en savez que trop sur la vie, et on nepeut pas en demander plus. Allons, racontez-moi une histoire .... »
Il s'étendit confortablement sur les racines découvertes
d'un pin, et se mit à suivre les évolutions des fourmis
courant affairées parmi les aigw1les grises qui jonchaient
le sol.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dans notre Sud, avec sa végétation d'une luxuriance sans
frein et comme insolente et qui semble si étrangement
disconvenir à l'originaire du Nord, Léon Tolstoï 1 -son nom
signifie force - apparaissait de petite stature, mais tout
nou~ pour ainsi dire de fortes racines qui plongeaient très
avant dans le sol ; dans cet opulent pay_sage de la Crimée~
il était à la .fois déplacé et à sa place. Il avait l'air d'un personnage très ncien, maître de tout ce qui l'entoure - un
maître maçon qui après des siècles d'absence rentre dans la
maison qu'il a bâtie naguère. ·Il a oublié. une grande partie
de ce qu'elle contient et bien des choses lui sont nouvelles.
Tout est comme cela doit être, et en même temps pas tout
à fait comme ceb. doit être, et il lui faut découvrir sur le
champ ce qui cloche, et pourquoi cela cloche.
Il parcourait les routes et les sentiers du pas affairé et
pressé d'un homme h:i.bitué à explorer la terre, et de ses yeux
aigus auxquels ne pouvait échapper ni le moindre caillou,
ni la moindre pensée, il _regardait, mesurait, jaugeait et
comparait. Et il jetait autour de lui toutes vives les semences
de pensées indomptables. Parlant à Suler, il,ilit une fois :
&lt;r Vous, çher ami, la bonne opinion que vous avez de vousmême vous porte à ne lire que de bons livres, tandis q1te Gor~i
en litun·tas de mauvais parce qu'il-n,a pas confiance en lmmême. J'écris beaucoup dé choses qui ne valent: pas lourd,
parce que j'ai en moi l'ambition ·d'un vieillard qui souhai~e
que tout le monde pense comme lui. Naturellement, Je
pen_se que c'est bien, 'et .Gorki pense que ce n'est p.as bien~
et vous vous ne pensez rien du tout. Vous vous contentez
'
.
de cligner des yeux et de guetter ce que vous pourrez bten
attraper. Un jour il vous arrivera d'attraper qucl~~e ch~se
qui ne vous appartient pas. - Cela vous est deia arrivé
d' aillems. - Vous enfoncerez vos griffes, vous tiendrez votre.
r. Tolstoï, en russe, signifie : épais, massif, fort. •

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

921

proie un insta~t, et quand elle commencer-a à se dégager,
v~us ne ferez nen pour la retenir. ll y a une admirable histmre &lt;le Tchekhov intitulée u Chérie». Vous r,essemblez
fort à cette Chérie.
- En quoi ? demanda Suler en riant.
- Vous s~vez aimer. mais quant à faire votre choix, non,
vous ne le savez pas. Et vous gaspillerez tout ce que vous
avez en vous, sur -des r.iens.
- Tout le monde est-il comme cela ?
- Tout le mon&lt;le? répéta Léon Nicofaïevitch. Non, pas
tout le monde.
Et tout à coup, il se tourna vers moi, d'un mouvement
bru~que, exactement comme s'il voulait me frapper : (c Pourquoi ne croyez-vous pas en Dieu ?
- Je n'.ti pas de foi, Léon Nicol.aïevitch.
- Ce n'est pas vrai. P.ar nature vous êtes un croyant,
et vous ne pouvez avancer dans la vie, sans Dieu. Un jou.r
vous vous en rendrez compte. Votre manque de foi vient
de votre 1 0bsrin2tion, parce que vous avez été meurtri: le
mon~e ~ est pas ce que vous voudriez qu'il fùt. On en voit
aussJ qm sont mécréants par timidité. Cela arrive aux jeunes
ge~s. Il~ adorent une femme, mais ils ont peur de le faire
voir, craignant qu'elle ne le comprenne pas, et aussi par
manque de courage: La foi comme l'amour demande du
courage et exige de l'audace. Il faut que l'on se dise à soimême : je crois, et tout viendra en spn temps, tout arrivera
comme vous le souhaitez, tout ce qui existe vous dévoilera
s?n sens intime, et vous attirera à soi. Maintenant, vous
armez be~ucoup, et la foi n'est qu'un amour plus ·orand
encore : il faut que vous aimiez encore davantage, et 0votre
a~our se changera en foi. Quand on aime une femme, cellecr ne manquera jamais d'être la meilleure femme au monde
et _tout homme qui aime, aime la meilleure des femmes:
voilà ce que c'est que la foi. Celui qui ne croit pas, ne sait

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

22

9
.
. . d'I i il tombera amoureux d'une fiemme ,
pas aimer . au1our ,1u
s hommes-là ont des âmes
et l'année suivante d une autre. ~e é ·1 - cela n'est pas
· ent d'une vie st n e,
d
de vagabon s, et viv
ur uoi vouloir
b.
Mais vous vous êtes né croyant, alors po q
l d
ien.
'
? Je vous entends : vous parez e
agir contre votr~ nature l beauté ~ La beauté suprême, la
beauté. Mais qu est-ce que a
.
beauté parfaite, c'est Dieu.»
moi sur ce sujet et
Il lui arrivait rareme~t de caus~r. av:; la manière abrupte
le sérieux avec lequel il me par ~~~leversait. Je me tus. Il
dont il avait cha~é de to~, ~e e liées sous lui. Tout à
était assis sur Je divan, les 1am es. r p . triomphant et
fi
'illumina d'un petit sourire
'.
coup ~a gure s_
d . d ·gt il dit: « Vous n'en sortirez
me faisant un signe u o1 '
pas, par le silence, n_on. »
Dieu je le contemplai d'un
Et moi qui ne crois pas en
,
. 1
t m lai et
d légèrement timide et mal assuré, _1e e con e p '
regar .
Cet homme est à l'image de Dieu. ,.
pensai:«
MAXIME GORKI

(Traduit d'après la version
•nglaise par AUX GUILLAIN.)

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LE GROUPE ÔE MÉDAN
C'est Ie titre d'un livre fort agréable à lire où MM. Léon
Defloux et Emile Zavie ont rapporté beaucoup d'anecdotes
sur les six écrivains naturalistes qui collaborèrent aux Soirées
.de Afédan et dont le groupement constitua dans tous les sens
du mot une école définie et assez solide: Zola, Maupassant,
Huysmans, Céard, Hennique, et, fermant la marche, Paul
Alexis. Lorsqu'en 1889 Jules Huret mena sa célèbre enquête
sur le décfin du naturalisme et l'a,·enir du symbolisme naissant,
Alexis, qui se trouvait à Aix au reçu du questionnaire, tc:légraphia : « Naturalisme pas mort. Lettre ~uit. u j'ai entendu
Catulle Mendès proclamer cette dc:pêche le meilleur de ses
.ouvrages : ce qui n'est pas beaucoup dire. Et Je fait est
qu'après trente ans elle est encore vraie. Evidemment on
peut dire qu'en littérature rien ne meurt et tout se transforme. Mais enfin, très peu d'années avant la guerre, la
Comédie Française recevait encore des drames romantiques
selon la pure formule de Hugo et de Vacquerie, comme
-en 1830 elle recevait des tragédies classiques. Aujourd'hui
c'est enlevé et liquidé, on n'écrit plus et sans doute on
n'écrira plus jamais de drames romantiques. Et le romantisme en tant que genre litttéraire est mort, quoique son
-esprit soit assez vivace pour qu'on nous le montre tous les
59

�RÉFLEXIONS SUR LA LI'ITÉRATURE
LA NOOVELL~ REYUE FRANÇAISE

jours dans notre miroir même, en nous invitant à écraser
l'infâme. Le symbolisme a moins duré encore. On ne fait
plus de vers symbolistes, et les poètes symbolistes eux.mêmes y ont renoncé. Mais on écrit toujours des romans
naturalistes, où il semble que rien à peu près n'ait bougé
depuis 1885. Le roman, plus ou moins satirique, poussé au
noir et peuplé de grotesques, que tant de débutants rédigent
. sur le milieu professionnel où ils ont vécu, est un roman
naturaliste. Depuis Sous-Offs et le Cavalier Miserey on en a
écrit sur la vie militaire plusieurs douzaines. La guerre a
donné une nouvelle force à ce courant, et le plus grand
succès de librairie de ce temps, le Feu, a pris la suite des
Soirées de Médan et de la Débâcle.
Cene persistance de la formule naturaliste prouve-t-elle
sa fécondité et son excellence ? Pas tout à fait. La ,·érité est
que le naturalisme a comtitué une école de roman pour
tous, a montré au premier venu qu'il pouvait bâtir un roman
avec sa vie et celle de ses voisins, la figure de son :td.judant
ou de son chef de bureau. Et cette école primaire a donné
des résultats en somme défendables. Le président Grévy, à
qui on disait que le Salon- manquait d'œuvres exception·
nelles, mais présentait une bonne moyenne, se frotta les
mains et déclara : « Une bonne moyenne ! C'est ce qu'il
faut dans une République ! ,1 Vers la même époque, Zola
déclarait dans un article bruyant que la République serait
naturaliste ou ne serait pas: je ne sais pas dans quelle mesure
la République est naturaliste, mais le naturalisme s'es~
montré républicain, en se révélant comme la formule qui
convient pour donner le plus grand nombre d'élèves ?assables. Cette foule de romans plus ou moins naturalistes
ne sont pas ennuyeux. Ils décrivent avec intértt. lis_ ~onstituent de bons documents sur un grand nombre de m1heux.
Leur psychologie n'est pas profonde, mais pas négligeable non
plus. Le Français, surtout s'il vit à Paris, possède une

92 5

faculté d'observation critique etde psychologie remarquable.
ce genre d~ roman moyen fournità cette capacité mo ·enne d;
psych_olog1~ son don~aine n~turel. Le roman naturali!re n'aura
pas laissé d œuvre d art puissante, mais aucune é o ue
m~me le xvm• siècle, ne sera éclairée de tous les cfté;pa; :::
te e ~asse de documents sur les conditions et les milieux.
Les fr~res Leblond ont pu écrire une Histoire de la Sociéli
Française
d'ahrès
· l'è sous la, troisième RéJ..ublique
r
r Jes romans, et part1cu 1 rement
d
après
ceux
qu'ava
"t
• 1a conception
.
1 pro du1ts
.
naturaliste.
C'est
une
esquisse
géné
l
.
•
ra e qm pourra être
repnse dans ch~cu_ne de ses parties. On souhaiterait ar
exemple u~e bibliographie analytique et complète ~es
ro~ns, sur I armée, ou sur l'Université, ou sur les bureaux.
e n est donc pas seulement du uroupe de Médan
.
de toute
·
•
b
, mru.s
'
une_ su1~e ae petits romanciers encore :florissants
qu on poumut dire avec MM. Deffoux et Zavie : « Quels
documents pour les Maindrons de l'avenir et quelles ressources p_our ceux qui voudront étudier la seconde partie
du XIX" siècle ! Ces écrivains ont catalorrué de la fi d
S•c
· aux \1ngt
·
n u
e on d E mptre
premières annéesb de 'la République
toutes les classes d'une société en pleine transformation:
Ils s~ sont efforcés d'établir le dossier vivant de leur temps.
~t s1, ~ar excès de scrupules, il leur arriva d'accumuler dans
eu_rs l1Hes ~rop de documents humains - voire photographiques ~ ils nous transmirent aussi sur cette époque bien
des rense1?nem~nts ou des aspects typiques qui, sans eux,
ne pourraient aisément se reconstituer. N'est-ce pas souvent
chez des petits-maitres, chez un Restif de la Bretonne par
exemple, que les dévots du xvme siècle vont chercher parmi
·
lores auiour
· db m,. parmi. tant de' bavardtant
u de pages
.
mco
~es, le pittoresque psychologique et l'atmosphère même
d un âge de transition ? »

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*

* *

.

Cependant ce qui existe littérairement-ce sont les élites et
non les moyennes. Le naturalisme c'est avant tout le groupe
dit de Médan, les six écrivains sur ,qui MM. Deffoux et Zavie
ont .écrit six chapitres pleins de choses curieuses. Il y a eu
cette année quarante ans que Zola, Maupassant, Huysmans,
Paul Alexis, MM. Céard et Hennique, réunis .·par certaine
idée commune du récit et du roman, écrivirent les six nouvelles des Soirées de Mèdan. Zola, alors lancé et connu, y collaborait bienveillamment avéc cinq jeunes écrivains qui
n'avaient rien produit de remarqué. Or les six se partagent
nettement en deux groupes.
D'abord celui qu'on pourrait appeler le naturalisme
impersonnel, avec Céard, Hennique et Alexis, qui
a saisi et appliqué la formule avec le minimum d'orioinalité extérieure et visible, ce qui se concilie fort
bien avec la pure esthétique naturaliste, et lui a fait écrire
les œuvres chimiquement pures de l'école, comme Une
Belle Journée. Evidemment_ Une Belle Journée n'est pa~
baptisée dans les eaux du génie. Mais cette œuvre sèche, qm
a aujourd'hui quarante ans, ne date pas, et se lit encore avec
une parfaite satisfaction. On sait d'ailleur.s qu'un de. ses
mérites est d'être placée sur le chemin du Vin en Bo11te1lles,
un simple titre qui, comme rJncommodité des Commodes de
Jules Vabre, est plus célèbre que bien des œuvres en trentecinq volumes, et que M. Deffoux dépouille, malheureusement,
de son auréole en nous apprenant que le manuscrit existe et
compte trois cents lianes. Le naturalisme a tourné ici, comme
le symbolisme avec Mallarmé, a~tour d'une page bl~n~he~ d'~ne
perfection sans tache et sans réalité. du roman ou 1t n a:nve
rie!\ et qui, pour des initiés, signifierait tout. Ce naturalisme
est à l'Education Sentimmtale ce que l'Après-Midi d'un Faune

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

92 7

est au Satyre. Paul Alexis que MM. Deffoux. et Zavie nomment l'ombre de Zola, n'y figure que pour mémoire, et, sans
parler de son fameux télégramme, pour quelques contes assez
savo~reux (ses romans ne valent rien). Mais après que le
chapitre du Groupe de Médan nous a fait connaitre l'auteur
du Vin en Bouteilles, il faudrait y faire une place à M. Gabriel
Thyébaut, ce naturaliste idéal qui aussi, écrit M. Céard,
~ excellait à découvrir les intentions compliquées et secrètes
incluses dans les vers de Stéphane Mallarmé. &gt;&gt; Connaissait-il
qu'il aurait pu être ou qu'il était le Mallarmé du naturalisme,
ayant le Vin en Bouteilles pour Une dentelle !abolit ? Ces logiciens parfaits, ces humoristes--de l'absolu, ce sont les edelweiss
de notre littérature, les fleurs des glaciers. Vous direz peutêtre que le glacier naturaliste ressemble à celui qu'on pouvait
voir à la porte d'Augias quand Hercule eût passé chez lui;
vous me rajeunirez de vingt ans avec ces facéties d'autrefois
qui firent à Emile Zola le meilleur de sa gloire. populaire.
Ainsi le premier groupe naturaliste serait celui de ces
gens d'esprit, de ces humoristes qui ne manquent à aucu~ de
nos mouvements littéraires et qui pouvaient se sati~faire
amplement à débiter en morceaux l'observation misanthropique et comique de Flaub~rt. Au seco~d appartiendraient
trois tempéraments positifs et originaux, vigoureux et suivis,
Zola, Maupassant, Huysmans, qui furent le noyau du naturalisme et dont les noms restent en pleine lumière dans notre
suite littéraire.

* **
Les noms restent en lumière. Que demeure-t-il aujourd'hui des œuvres ? Certainement beaucoup. Réalisme et natu.
ralisme auront été, après Balzac, et de Flaubert à Huysmans,
le vrai massif, le roc substantiel et solide du roman français.
La critique des grands organes et · des grands noms, qui
s'est acharnée contre ces roD1anciers, qui ·a donné contre

.

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

928

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

eux pendant un demi-siècle avec le plus persévérant ens:mble,
a perdu son procès. La critique, c01~me da~s l'.affa1re ~u
Cul a eu tort contre le public. C est moi qui le crois,
mais elle n'en convient p1s encore. J'ai sous les yeux un
recueil de morceaux choisis, daté de 1920, qui est un des
plus répandus dans l' ens:ignemè~t seconda~e, et qui , e~t &lt;l~stiné par ses notices suivies à se:-:1r ~ même temps d h1s~oire
de la littérature française, ce qui mc1te par ces temps de hvr~s
chers les professeurs à l'adopter. Ni Zola ni Maupass~nt n y
ont de notice mais bien Jules Sandeau, Octave Feuillet et
André Theuriet. Pour les vivants deux notices seulement,
l'une sur Pàul Bourget, l'autre sur Pierre Loti, dont on no~s
dit froidement qu' « il saisit avec sîireté les traits cai:acténstiques de la. psychologie japonaise! » (n_i Fra~c:, m Barrès
n'existent). L'ensemble de la critique un1~ers1ta1r~ reste_sur
ses anciennes positions ( on fera les exce~uons qm conviennent, M." Lanson et quelques autres). Mais 1-:1 Bruyère ~ous
dit que si le Cul est un cbef-d' œuvre _les Sentiments de l Aca•
démie sont de l'excellente critique. Mieux vaut comprendre
et expliquer les répugnances de cette critique que les condamner en bloc.
On conçoit que le réalisme et le naturalisme, o~ plutôt
les œuvres· vivantes auxquelles il a fallu donner ce~ étiquettes
·
· la en·t·1que devant un cas de
conventionnelles aient
nus
conscience fort délicat, Îe même après tout où l'_avait plac~e
le romantisme. On a dit cent fois que le romantisme d:pu'.s
· · du sens 1nd1-.
Rousseau était l'insurrection, ch ez l'écnva1n,
•
· ·
viduel contre la société. C'est vrai dans. le pnnc1pe,
c'f'st
~ vrai.
pour le psychologue, mais ce n'était généralement ~as vr~1
pour le lecteur, pour le public, qui pouvait au contra.1re pu'.·
ser à pleines· mains dans les grands romantiques des senti·
·
ments religieux et socîaux : respect de la conscience
etamour
Ch
de l'humanité chez Rousseau, sentiment religieux c~ez .
teaubriand sentiment de l'honneur chez Vigny, senttment e

t

. '

· la famille chez Lamartine, sentiment de la patrie chez Hugo,
goût du bon sens chez Alfred de Musset, religion de l'amour
chez George Sand, - tous sentiments positifs qui élèvent le
ton vital de l'homme. A partir de Flaubert, l'insurrection de
l'individu contre la société devient chez le romancier plus
ardente, plus totale, plus acharnée, mais, au contraire du
romantisme, elle correspond à une dépression vitale chez
l'artiste et elle a pour effet de produire la même dépression
chez le lecteur. Pour effet, non pour but. Le but est la pureté,
l'absolu de l'œuvre d'art, l'évangile de Gautier et de Baudelaire qui forme plus ou moins liaison du romantisme au
réalisme ·et assurera plus tard, avec Remy de Gourmont par
exemple, la même liaison du naturalisme au symbolisme.
Le critique qui par profession, ou par devoir, ou simplement par conformité avec la nature des revues et des journaux. par lesquels il peut atteindre le public, a le goût et le
sentiment d'une fonction morale des livres, se trouve naturellement à l'état de défiance et de défense contre cette littérature. ];t il serait absurde de l'imaginer dès l'abord louée,
comprise, encouragée par une critique liée de tant de côtés à
l'enseignement, à la formation d'un esprit public. Les naturalistes ont été les meilleurs romànciers de leur temps, et le
Roman Naturaliste de Brunetière ·demeure un livre de critique
excellent, loyal et qui devait être écrit : le mot de La Bruyère
conserve une vérité permanente.
Une seconqe raison justifiait la révolte, la mauvaise volonté
et la mauvaise humeur de la critique. Le mouvement réaliste
n'était pas limité à la France. Il tra~sformait e1, même
temps le roman anglais avec George Eliot. Et Eliot lui
donnait une figure bienfaisante, constructrice, fortifiante qui
contrastait absolument avec cette pente où le menaient Flaubert, les Goncourt, Zola, Maupassant, celle d'une énergie,
d'une société, d'un pays qui se défont. De là le transfert à la
littérature d'un lieu commun politique qui; de Montesquieu à

,.

�93o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Taine et à M. Bourget, a exercé chez nous une si grande
action : la comparaison de l'excellence et de la solidité
anglaises avec les malheurs et les défauts de notre caractère,
de nos institutions, de notre histoire.
En troisième lieu le naturalisme n'eut pas ce qu'avait eu le
romantisme et ce qu'allait avoir le symbolisme, une critique
à Lui. Victime de la critique officielle, il en chercha une autre
et ne ]a troun pas. Zola, qui avait parcouru les livres de
Taine à la librairie Hachette quand il y était commis (une
de ses rares lectures) avait pensé offrir cette place à Taine en
se proclamant son disciple. Le philosophe déclina ce role de
cornac, et regarda le prétendu disciple à peu près de l'œil
dont un professeur de rhétorique se voit écouté par le garçon qui porte dans les classes Je cahier d'absences. Le lance:
ment d'un contemporain ne lui avait d'ailleurs pas réussi
avec Hector Malot, et sa vieillesse considérait tous les
romanciers de son temps, y compris Paul Bourget, comme
des malades. N'ayant pas trouvé ce qu'il cherchait, Zola se
déclara le critique du naturalisme, comme le père Ubu,
brouillé a'"ec les magistrats, rendra lui-même la justice. Il
gagna dans ces fonctions beaucoup de ridicule, et ses quatre
ou cinq volumes ineptes sur ce chapitre demeurèrent toute
la somme de la critique naturaliste. Le public se trouYa
donc placé devant les œuvres naturalistes sans prése_ntation sans médiateur intellectuel. Cela amena les naturalistes
à ch~rcher le succès par des moyens directs, à atteindre le
public et non la critique, à demander des succès de quantité
plutôt que de qualité.
..
La manière dont ils s'y prirent ne leur concilia pas les
honnêtes gens. N'ayant à la bouche que les intérêts de l'art, ils
extorquèrent ce succès de la façon la plus g~oss~ère. ,La
course à la vente fit tomber Zola dans le mépns, 1usqu au
moment où l'affaire Dreyfus, dans laquelle il se conduisit avec
l'orgueil naïf d'une nature italienne (ses manifestes sont de

IŒFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

931

!'Annunzio sans ailes, d'Annunzio biffin au lieu d'Annunzio
aviateur) mais avec désintéressement et courage, groupa
derrière lui toutes les files d'un parti politique. Il y laissa
d'ailleurs tout talent, et le romancier finit enlisé dans le gribouillage illisible des Quaire Evangiles. Quant aux autres
naturalistes, qui, ainsi que le font remarquer MM. Deffom:
et Zavie, étaient presque tous bureaucrates, on se gaussait
de leurs rêves érotiques et on se répétait le dernier vers des
Assis de Rimbaud. On égaye facilement toute une salle par
le spectacle d'un monsieur qui a la colique, mais il est
entendu que les autres maladies en elles-mêmes ne sont pas
plaisantes: il était résen·é à Huysmans de reculer ces limites
et de faire rir~, mais à ses dépens, toute une génération, des
dyspepsies que Folantin-Durtal conduit du picolo à l'eau
bénite et de l'escalope au Saint-Sacrement.
Tout cela explique l'impopularité du naturalisme auprès
de la critique. Et pourtant il a fitit son chemin et remporté
sa victoire. De ses trois artistes créateurs, Zola, Maupassant
et Huysmans, il ne reste pas une image d'hommes, mais une
réalité d'œuYres. Aucun d'eux ne paraît avoir eu d'existence
en dehors de sa création, et la plus médiocre de leurs œuvres
c'est assurément eux-mêmes. Le naturalisme tirait d'ailleurs
de cette médiocrité un de ses principes créateurs, puisque
son sujet faYOri était l'histoire d'une Yie manquée. Ils
semblent avoir eu le don de la vie intérieure juste assez
manquée pour fournir à la fois à leur pessimisme et à leur
observation, pareils à ces chenilles qu'une guêpe afin de
fournir à sa larve une proie fraîche, pique juste assez pour
les immobiliser, pas assez pour les tuer.
Zola a laissé une gram!e œuvre, qui tient de la place,
comme le soulier classique, mais qu'on ne lit plus. La
machinerie puérile, les prétentions primaires y rebutent le
goût, qui aujourd'hui ne veut pas plus _de Rougon-Macquart
en littérature que de grandes toiles historiques en peinture.

�932

LA NOUVELLE REVUE FR.\NÇAISE

Et pourtant le jugement de Lemaitre sur cette " épopée
pessimiste de la nature humaine » me paraît aujourd'hui •
encore très juste. Non seulement cette masse commande le
respect, mais plus de la moitié de ces livres, quand nous les
relisons, se tiennent encore. Il y a un art de faire de la vie
et cet homme connaissait son art. Lé jour où les retours et
les balancements inévitables nous ramèneront à l'oratoire, ;\
t:enchaîné, au massif, évidemment on ne fermera pas les
yeux sur le manque de style de cette grande œuvre, mais
on lui rendra de l'estime, ou cherchera à y rapprendre
quelques secrets que le goût du détail aura fait perdre.
Maupassant n'a pas été sujet à la même éclipse. Il subsiste,
d'un bout à l'autre à peu près, intact et robuste. Il est curieux
que les deux maitres de la nouvelle, Mérimée et lui, nous
présentent les deux tempéraments ::.i opposés de l'intellectuel
et du sensitif. (Et encore, en cherchant bien, en cherchant la
femme, on trouverait le joint). Mais le jour où l'on fera de
l'un à l'autre la comparaison classique qui s'imposera, on
trouvera, je crois, que Maupassant l'emporte. Je ne vois pas
d'où une ride, une fêlure, une moisissure pourraient venir
sur Boule-de-Suif, la Maison Tellier, ni même sur Bel-Ami.
De Huysmans, Remy de Gourmont a fait remarquer à peu
près, avec raison, que c'était la médiocrité parfaite sauvée
par le style. En lui-même il serait peu de chose, mais ( en
jetant par-dessus bord l'insupportable .A Rebours) il a eu le
génie de pousser jusqu'au bout la conscience et la peinture
de la médiocrité et de l'envelopper dans ce style imagé,
caustique et verveux qui demeure une agréable jouissance de
lettré.
Ce qui n'empêche nos trois naturalistes d'apparaître, après
Flaubert, comme des Epigones. Dans ce partage de l'empire
d'Alexandre, Zola a pris pour l'appliquer à la société contemporaina le gaufrier oratoire, le mouvement épique de
Sa/ammbô, en quêtant sans grand succès son style dans les

RÉFLEXIONS S "R LA LITTÉRATURE

933

cuisines d'Hamilcar. Maupassant a reçu l'héritage normand
de Madame Bovar_v et d'Un Cœur simple, et Huvsmans a écrit
toute so_n œuvrc dans les marges de Bouvard e/Pécuchet. Que
&lt;:,eux qui sont déroutés par ce livre étrange remarquent par
l exemple de Huysmans à quel point Flaubert a modelé B&lt;&gt;Ut'ard sur la_n\alité, à ~uel point la réalité de Huysmans, chef
de bureau a 1Instrucnon publique, s'est modelée sur lui.
ALBERT THIBAUDET

�NOTES

NOTES

ANOMALIES, par Paul Bourget (Plan-Nourrit).

M. le professeur Dupré a bien de l'esprit, du moins
je le pense. Dans une note publiée à la fin du volume de
M. Bourget, il fait remarquer à l'auteur que le petit tailleur,
immobilisé devant la maison de Saint-Cloud, dont son imagination le rend propriétaire, est perdu dans une rêverie, et
non frappé par « une espèce d'ictus psychique )). Je trouve à
cette note une saveur extrême.
Je ne sais pas jusqu'à quel point la psychiâtrie est une
question de vocabulaire, ni où commence l'anomalie en
matière de sentiment. J'avais sur ce sujet, quand j'en ignorais tout, des opinions certaines ; la lecture de quelques
livres très savants m'a ren~u plus prudent, et je ne sais plus
rien. Pour le professeur Grasset, tous les héros de romans
sont des demi-fous, et tous les romanciers aussi. Cela donne
d'abord à réfléchir, et puis cela rassure, car l'anomalie devenant la règle, il n'y a plus à s'inquiéter d'être anormal. Les
gens qui font des statistiques savent que la moyenne est un
chiffre qui ne répond à rien, le résultat d'une balance entre
ceux-qui sont au-dessus et ceux qui sont au-dessous, et que
l'individu sain est un étalon ---:- je parle très sérieusementfictif, qu'on ne rencontre jamais, quelque ch@se comme ce
nombre zéro, gui détermine, étant nul, le positif et le
négatif. ,
,
, .
Il m'a semblé que les anormaux de M. Bourget ne l étaient
J

935

pas plus que les compliqués de ses autres œuvres, ou, si l'on
veut, gue ce~x-ci ne l'étaient pas moins. A en juger empiriquement, qm est en somme, quand on s'avise de juger dans
des questions si incertaines, le seul moyen d'être affirmatif
.
'
Je -~C;. trouve, _dan~ ses dix nouvelles, que Je héros de la prem1ere, ce petit ta1lle11r d'abord enclin à la rêverie, gui me
para!sse, comme on dit, &lt;cun peu maboul» ..Et, précisément,
c'est ce récit-là qui m'a paru le moins bon, je veux dire
qu'il m'a été le moins agréable de lire. Ceci n'étant qu'une
opinion, l'empirisme n'y a rien à voir, et je me risque à l'expliquer.
Dans une histoire de fous, le héros n'intéresse pas · c'est
l'art du conteur qui est tout. Pour que notre émoti~n se
laisse aller, sans retours inquiets, et se satisfasse elle-même
il lui faut un objet respon_sable ; et notre curiosité demande:
pour se nourrir, un élément humain, au sens complet du
mot. Sans quoi, nous nous attachons, non pas au personnage, mais aux complications gue sa folie provoque, à l'incertitude où nous demeurons des gestes qu'il fera, à la terreur
que cette incertitude permet. Un fou éveille, en vérité, notre
pitié pour son état, notre épouvante, si cet état le pousse à
quelque fantaisie terrible : mais c'est proprement une pitié
san_s objet, une épouvante sans haine - puisque criminel, il
n'est pas coupable - donc privées de leur meilleur élémept.
Et nous sommes agités, non point pour le héros - gue son
âme ne mène pas - mais par cette sorte d'obscur émoi que le
mystère remue en nous. C'est là qu'intervient l'artifice,
quand !'écrivain, conscient de l'inquiétude vague, dont nous
sommes émus, s'attache, pour nous plajre, à la développer,
à nous laisser enfin, au terme de son œuvre, dans un trouble
poignant, ·qu~il a su provoquer, mais qu'il ne saurait apàiser. Alors, nous acceptons l'irritant désaccord entre la tension extrême de notre sensibilité et son frémissement sans
objet, en faveur de l'accord perçu entre cet état où nous

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sommes et le .dessein de l'auteur, qui était de n_o us y mener,
Nous connaissons son but, et tious voyons qu'il l'a atteint :
cela suffit pour que, haletants, arrêtés devant les sombres
èhamps au seuil desquels il nous conduit, et qu'il n'éclaire
point, nous sQyons satisfaits.
,
Ici, nous ne le sommes pas. Il ne s'agit pas d'u~e histoire
defon, mais d'une façon d'obsen-ation médicale à propos
d'un fou. Ce n'est pas un auteur qui cherche à nou,s troubler,
en faisant agir devant nous un insensé en proie à son délire :
c'est un clinicien qui analyse l'état pathologique d'un
malade, et décompose, pour nous instruire, la progression
d'une névrose. Ce n'est pas émouvant, c'est assez curieux, et
ce doit être juste.
Dieu merci, sauf dans ce premier cas, le titre ne répond
pas au sujet, et ce n'est qu'une fausse alerte. Même, _dans
les deux autres nouvelles où je trouve - ce n'est touiours
qu'une opinion - une ano1;ualie bien sentie (le Mythomane
et l' Aveu menteur), l' anormàl n'est pas le hérns ; le h~ros,
c'est celui q_ui cherche (l'inspecteur Garraube, le Juge
PitJ.gré) et qui, mis en présence d'un problème, insoluble ou
mal rés-olù si l'on tient compte_seulement des éléments normaux, en découvre l''explication dans une anomalie mentale. Et ce n'est pas cette anomalie qu'il explique, ce n'est
pas elle qui fait l'intérêt du conte, c'est le conflit, dont elle
fut la s.ource, qu'il éclaire en la découvrant, c'est cette
recherche qui nous passionne. Si bien qu'il s'agit là, _en
somme, d'une façon d'histoires policières, traitées d'un pain~
de vue très élevé, de petits " romans d'investigation », 51
j'ose dire, auxquels wie grande habileté technique, une
logique rigoureuse, la .forte pensée qui les mè~e, la h:ute:
· des suiets dont ils provoquent l'abord, donnent un pn~, q
ne manquait à ce gente - jusqu'ici justement dépréc1e que par la pauvre qualité des auteurs qui "S'y consacrèrent ..
Èt cependant ! Et cependant, il y a dans ces Anomalies

NOTES

937

quelque chose d'anormal. Si le titre ne répond pas au sujet, do_nt je me réjouissais naguère - il semble qu'il réponde
trop bien à la disposition de l'auteur. Et peut-être y a-t-il,
entre la psychiâtrie et l'analyse., moins de différence qu'entre
le psychi'âtre et l'analyste? Et peut-être l'anomalie est•clle dan 5,
l'œil qui l'observe. M. Bourget regarde maintenant ses hfros,
non plus avec la curiosité d'un écrivain, soucieux de réunir
les éléments d'une fine et profonde étude de sentiments, mais.
avec la préoccupation d'en découvrir et d'en mettre en
lumière le côté morbide ; et fe n'est plus autant l'analyse qui
l'intéresse que le rapport entre le résultat de cette analyse et
la case· pathologique où il pourra l'étiqueter. Les personnages n'ont point chang~ mais la perspective est modifiée et
j'en éprouve quelque regret.
Mais ces anormaux restent humains ; leur responsabilité,
pour atténuée qu'elle soit, persiste ; ils peuvent ainsi se corriger ; enfin, il y a, dans' ces récits, matière à de fortes
leçons. Par là, les qualités éminentes de M. Bourget reprennent leurs droits, èt nous retrouvons le psychologue, le
moraliste, et aussi Je constructeur, l'excellent artisan -noble
mot qui exprime un bien noble souci, -que avons a:cc.oùtumé
de goûter. Il y a même, dans le Mythomane, un élément assez
nouveau dans l'œuvre de M. Bourget, ou que du moins,
il n'a jamais utilisé avec une telle audaœ : je veux dire" une
façon de jouer du hasard, ae la coïncidence fortuite et comp!èt~, si peu vraisemblable, et pourtant si fréquente, qui peut
sembler à certains - qui -veulent des romans plus logiques
que la vie - une licence défendue, mais que j'estime qui
est - s'il en use, non comme· d'une ficelle coutumière, mais
par exception, et, en quelque manière, philosophiquementun droit éminent du romancier. En somme quand on y réflé:
chit, le coup du sort qui prête, dans cette nouvelle, à l'innocent Schwartz toutes les apparences d'un coupable, parce que
l'hypothèse de sa trahison cadr~ exactement avec la fable

�NOTES

938

939

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

imaginée par le jeune Sulpice, n'est pas plus étonnant que
celui qui fit un beau soit, se connaître Jean d'Agrève et
Hélène, mis sur la terre pour s'aimer, et pour n'aimer chacun que l'autre.
Un goût vif et ancien - indice peut-être d'une vocation
contrariée-, a toujours attiré M. Bo.~rget ver~ les choses
de la médecine. Il lui arrive maintenant d'y sacrifièr avec
excès, et d'introduire cet élément étranger dans le domaine
littéraire, non pas en l'adaptant aux lois de l'art où il
pénètre, comme il eût été convenable de 1~ part d'un aubin
désireux d'obtenir ses lettres de naturalité, mais en prêtant,
pour l~i faire honneur, à cet étranger ·qui prétend conserver
son origine, et n'est pas dénué d'un esprit de conquête, l'appui de son talent, qui, par là même, sans que sa qualité varie,
chano-e de valeur, en changeant d'usage. Et M. Bourget me
b
•
semble, dans ceci, jouer un peu le rôle d'un pontife, qm,
devan:t à sa foi vive, et à ses lumières, une place, éminente
dans sa religion, mais porté, par un tour d'esprit quelque
peu hérétique, à trouver du charme à une idole étrangère,
prête au désir qu'il a d'introduire celle-ci dans le sanctuaire,
le couvert de ses propres mérites, et tente de fonder ce culte
11étérodoxe sur son orthodoxie reconnue. M. Sylvestre
Bonnard était plus sage, qui, archéologue assez illustre'.
abandonna, au soir d'une vie sereine, les travaux qut
l'avaient amusé, pour consacrer tous ses soins aux amours
des insectes et des fleurs, objet jusqu'alors négligé d'une
prédilection constante.
LOUIS MARTIN-CHAUFFIER

*
* *

CHÉRI, par Colette (Fayard).
Chéri a déconcerté quelques admirateurs de Madame _Cofotte, parce qu'ils y ont cherché en vain la chaleur ly_n~ue
.des Vi-illes de la Vic111e et de !'Entrave. II y a dans ChJn bien

"

peu de ces pages palpitantes qui avaient une saveur mystiquement charnelle et c'est tout à la fin du livre qu'il faut
aller les découvrir : c Enfin efle le saisit au bras, cria faiblement, et sombra dans cet abime d'où l\1mour remonte pâle,
taciturne et plein du regret de la mort ... »-(p. 221 ).
Mitsou ou Comment l'amour vient aux filles indiquait déjà la
direction nouvelle choisie par Colette. La guerre semble
avoir clos pour elle la phase des Confessions (autobiographiques ou non, peu importe) qui vont des Claudine à l'"Enn-ave et qu'on imagine volontiers recueillies en un seul gros
in-octavo, imprimées fin sur deux colonnes, pour faire le
pendant féminin à celles de Jean-Jacques.
Le récit qui ne craignait naguère ni redites, ni horsd'œuvre, et semblait n'obéir qu'à une libre fantaisie de poète,
apparaît dans Chéri discipliné, resserré, dompté. Si son
génie éclate moins, le talent de Colette s'épanouit dans sa
plus riche perfection. Tout dans ce livre pourrait se donner
en modèle: la composition, et notamment l'exposition du
suîet dans les vingt premiè'res pages, l'étude des caractères,
la vérité des dialogues, la qualité du style . .
Colette a pris pleine conscience de son art spontané, et
domine ses dons au lieu de s'abandonner. Elle travaille
désormais à la façon des classiques, sans plus rien demander
au subconscient, et n'écrit plus un mot qu'elle ne l'ait prémé~
dité. Ce n'est plus une matière en fusionj mais durcie, polie
qu'elle offre à son lecteur.
Chéri a para en tranches hebdomadaires dans la Vie Parisienne/ Ce mode de publication, en exigeant que chaque
chapitre forme un tout, contraint l'auteur à une discipline
stricte dans la composition et la conduite de son ouvrage.
Cette influençe classique de la Vie Parisienne sur ses collaborateurs n'avait pas, croyons-nous, encore été notée. Il
convient sans doute de ne pas l'exagérer.
Saluons ce renouvellement de Colette' qui nous promet .

60

�LA NOUVELLE REVUE FRAfo:ÇAISE

des surprises heureuses, et observons qu'elle est de nos
grands écrivains le seul qui, depuis la guerre, se manifeste
autre que nous ne le connaissions déjà, sans rien perdre de
ses qualités d'antan.
• Colette a achevé de découvrirle monde, l'homme, l'amour,
cllc-méme. Elle ne va plus vivre la suite de ses expériences
particulières devant nous ; elle va nous livrer un choix
déli~ré de son expérience globale. Le sujet de Cblri
est mince et spécial, mais il a les dessou,, les perspt'ctives,
les prolongements d'une nouvelle de Balzac, qui savait tout.
Close dans sa féminité, Colette ne sait sans doute pas tout sur
toutes choses, mais elle sait tout sur ce dont elle nous parlt.
Cerné 1par elle, son sujet ne s'évade pas; elle nous en livre
l'aspect extérieur, toutes les facettes et le plus intime secret.
Ce n'est que le réel, mais c'est le réel tout entil"r.
Si nous souhaitons des personnages plus fraternels que
ceux de Chiri, cous n'avons peut~c qu'à patienter un peu
et à faire crédit à un écrivain qui a introduit dans notre litt~
rature la prose Jimini11e qui lui manquait.
Ce n'est que dans un siècle ou deux qu'on pourra doseravcc
q~elque chance de précision l'apport de Colette dans la littérature frnnçaise. Aucune des femmes-prosateurs qui l'ont
précédée, de Marguerite de Navarre à Mme de Staël et l
George Sand, n'ont écrit autrement que des hommes. Colette
a créé un style où s'équilibrent la mesure et la spontanéité, où
l'adjectif a rctrou\'é toute sa valeur d'épithète, les alliances
de mots une nouveauté musicale ou suggestive sans afféterie, ni cubisme, style aussi propre à la description qu'à
l'analyse, bref sans sécheresse, charnu sans rcJondance .et
dont la plus sûre valeur est de plonger ses racines dans le
fonds même de notre terroir linguistique.
BF.~JAlll~ CRtlliEUX

941

NOTES

LA CHA.IR ET LE SANG par Franç.ois Mauriac
(Emile-Paul).

'

Les rom_a ns de M. Mauriac sont $étieux, sin,ères, vivants,
e~ le dernier, plus aérf, plus vigoureux. que les deux préccdents, me p:m1lt le meilleur qu'il ait encore donné.
Touffu, elliptique, il est fait, d;{ns ln simplicité de son his.toi:e•. de plus_ïeurs suicts qui se coupent UJl peu. Ceux
qui aiment qu un roman leur bisse une idée neue, et qui
a~tende~t de M. M_a~riac, apôtre un peu naïf, autrefois,
dune littérature spmtualiste, l'établissemeu.t d'une t~c
seront peut-être déçus. :Mais ceux qui JemanJent à un r0tua~
la multiplicité et les divergences de la vie oe seront nullement rcbutrs par l'indécision de ce livre ardent et rich~ :
au contraire.
. M.. l.~auri3; n'a suiv~ ju5qu'au bont aucune des lignes qui
1out 10 teutc, ou plutot je m'exprime là i l'inverse de la
vérité : il s'est placé ~ un centre, à un nœud de routes et il
~ r~connu successivement lei routes dont ce centre fait la
hats,o n. ~e sorte qu'ila l'apparenced'c.voir esquissé et super•
pose plusieurs romans.
L'un d'eux aurait pu être très beau, mais pour" le traiter
entièrc_ruent il fa~drait être plus :artiste pur, plus indépendant
de la 1.·1e que ne 1est (heureusement :après tout) M. Mauriac.
C':!st le rom~ du pouvoir spirituel déchu qui garde pouruut
son ~ar~tèrc et un peu Je son action, un sm:erdoS{ in a-./er11J(m
pltqué à un séminariste qui n'est pas défroqué, puisqu'il
na p:is reçu les ordres, et qu'il :a gardé sa foi intacte, mais
q~e h _puissance de h chair a .maché dn séminaire quand il
lui éu1t encore permis de se r!prcndre. Claude est rclltré
pour ttrc paysan dans le domaine qu'exploite son père et qui
a pour châtelain nn bourgeois grossier et brutal dont les
deux cnf.mts, Edward et May, habitué~ à le.mépriser, vivent
dans un ttat d 'anar.chie int~ricurc, étant d'ailleurs protestants.

af

�942

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'ascendant que ce cultivateur, parce qu'il a été séminariste
et qu'il s'est assis sur la pierre catholique, prend naturelle•
ment sur eux, la direction morale qu'il ~sume par sa seule
présence autour d'un foyer dévasté (la mère Gonzalès y figure
un type parfaitement réussi), tout cela est mené avec maîtrise,
sobriété, arrêté sobrement en deça de l'effet qu'on pouvait
peut-étre en tirer.
On y trouve aussi le sujet qui parait hanter M. Mauriac
romancier : la lin de la jeunesse, la misère de la perdre, et
l'utilisation de ce tournant de l'âge par Ia religion qui seule
peut lui donner un sens et lui apporter une consolation. Le
romancier n'a pas anticipé son expérience : il a enregistré
jusqu'ici des sentimc11ts d'enfance et de jeunesse, et il est
probable que la densité de ses romans., sJaccroîtra avec cellt
-.. de son passé intérieur.
On y trouve enfin l'expression d-'unc sensibilité et d'une
intelligence catholiques à l'égard de la chair et du sang, tout
le scrupule et la mauvaise conscience çhez des êtres ardents
et jeunes, loyaux et croyants comme Claude et May.
M. Mauriac ne soutient pas de thèses; il indique par touches
des sentiments vifs. Ses trois jeunes gens, Claude, May,
Edward, sont plus ou moins déséquilibrés et rendus malheureux par le passage de l'amour. Chacun d'eux a une histoire
qui servirait aussi de symbole à l'histoire des deux autres :
tous trois vont à une déchéance, et pour Je plus faible c'est le
su!cide. Les seuls personnages qui trouvent leur équilibre et
pour qui la chair et le sang présentent toutes garanties de
confort, c'est un vieil épicurien, Firmin Pacaud, et un jeune
catholique parfaitement simple et naïf, Marcel, qui, dit sa
femme,« si pratiquant, s'inquiète peu de connaître les limites
de ce que l'Eglise accorde aux époux •· Ce qui ne veut pas
dire que M. Mauriac conclut au primat de la vie simple.
Comme je l'ai dit, il ne conclut pas et je serais bien le dernier
à l'en blâmer. JI a voulu créer un petit coin de vie et il y a à.

NOTES

943
peu près réussi. C'est ce qu'on doit demander d'abord à un
romancier.
ALBERT THIBAUDET

• •
LES IMAGES DU MONDE (Tome deuxième)
(Figuière et C") ; LA TRADITION DE POÉSIE
SCIENTIFIQUE, par René Ghil. (Société littéraire de
France).
La doctrine poét'.quede_ M. _René_ Ghil, après avoir occupé
I; pre~1er plan de l actualité httéraue, au point de requérir
1 attention de la grande presse, semblait un peu oubli~e. Le
nom même du poète de l'Œuvre n'était plus guère cité dans
les revues jeunes qu'à de rares occasions.
Pourtant son influence n'avait pas cessé de s'exercer et
P,:esq~e _tous les systèhJes poétiques lancés depuis quinze ans
s msp1ra1ent des mêmes principes, ou plutôt de la ml!me
c?imère. Mais outre que les fondateurs d'écoles sont plutôt
dise.rets sur ce qui touche à leurs précurseurs directs, on
pe~t penser qu'ils suivaient moins l'exemple de M. René
Gh1l que le vieil esprit confusionniste dont ce poète difficile
.demeurera le plus curieux représentant.
La notion de genres distincts, en art ou en littérature est
o~ieuse à. quiconque a plus de sensibilité que de mo;ens
d expression. Faute de pouvoir extérioriser et rendre palpable
ou concret I_,enthousiasme confus qui l'anime et qui se
prend volontiers pour le souffle du génie, tel inventeur
déclare l'outil imparfait et les règles du métier étroites ou
.caduques.

Ainsi maint écrivain de qui les premiers essais - sincères
.dans leur médiocrité - trahissaient le défaut de tempérament, et l'inaptitude à l'un quelconque des arts existants
entreprit d'en fabriquer un de toutes pièces, qui fut nouveau:

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à sa mesure, ou plutôt, comme il dit modestement,
adéquat à la vie et à l'esprit modernes.
Ces tentath·es ~riodiquemcnt renouvelées onl pour traits
communs la répudiation de tout art limité dans son dessein
et dans sa technique, le mépris des formes arrêtées et des
wjets bien délinb, et, parallèlement, le goût des enchainements interminables Je pensée, de rythmes et 6Urtou.t
d'images, la passion Ju sublime continu, et l'.imbition d'~tre
un homme-orchestre cosmique. Mais écoutons plutôt M. René
Ghil • : « Ainsi, le grand « lcit-motiv » de la Poésie -scienti« fiquc, étant le rapport de !'Humain au Cosmos, elle com« prend do!,c, et en volonté résultante, le ,oncept philoso« phiquc et métaphysique ... Elle a nécessité pour son ŒuT~,
« de la cosmologie et de la paléontologie et leurs dépen« dances, de l'ethnologie et de l'histoire des cultes, etc...
« Elle développe en m~me temt&gt;5 une méditation sur !'Ethique,
cet ose sa logique votkination sur les destins des peuples,
« et suppute l'équilibre dessoleils ... etc. "
Ce que l'on suppute a,·ec effroi c'est surtout la somme de
connaissances et le nombre de Jiplômes universitaires indispensable, nu Poète scientifique. Fort heureusement pour ce
dernier, on nous laisse entendre qu'il ne sera pas tenu de
posséder à fond toutes les sciences. ll lui suffira d'avoir une
teinture générale, ou si l'on veut ces clartés de fout que
Clitandre-Mo1ihc accordait aux honn~tes femmes. En un
mot le poète scion M. René Ghil n'a pas besoin d'~tre savant,
il lui suffit d'~tre scientifique, c'est-à-dire d'aill\er la Science
Oltensiblement et d'y croire. On ne lui demande qu'un acte

et

de foi et d'amour.
Voilà donc le Poète muni d'un « acquis en tout domaiae
• du sa\'Oir, auit lacunes, aux doutes et aux apparences isolé~
« duquel mpplée son intuition.• Ah! l'intuition ... j'attendat•
r. Tradition de poésic,,scicntifique, p.

21.

NOTES

94S

le mot_; vous aussi. Intuition. au 1urplus, c sp6cialemeot
• h~r~1e et étrangement devineresse du génie poétique qui
• saillit du sub-conscient ».
Surtout il se gardera de tout didactisme, et pour cause.
C;1r ~- René _Ghil preod soin de marquer que sa conception
n.a ri~n ~ ~oir avec la poésie di&lt;bctique. En est-il bien sûr ?
Ce qui J1st1ngu~ un poète didactique d'un poète scientifique
est que le premier expose a\'ec précision ce qu'il sait et que
le second parle vaguement de ce dont il a non moins vaguement entendu parler.
;Au. surplus, pourquoi ce dédain du didactique"? Les
Georg,q,us, un des chefs-d'œuvre accomplis de la poésie
d~ to~s les temps, sont aussi le parfait modèle du p~mc
d1dac~1que. Un des sommets de notre art classique, n'en
déplaise à tous les croque-Boileau passés, présents et futurs.
est ~e quatriè_me chant Je l'Arl Pùéti(jue que la Fontaine et
Racwc, bons }Uge.s, admiraient par-dessus tout. Enfin l'œuvre
capitak de Victor Hugo ne présente-t-elle pas un caractère
didactique ? Qu'est la LJgnuù tks Siaks sinon un essai
d'his.toirc universelle synthétique illustrao/une philosophie
ma111chéiste de l'histoire, fondc.:csur l".aotiù1èse Prêtre-TyranObscurité et Justice-Peuple-Clarté.
D'ailleurs, il convient de le reconnaitre, M. Rcoé Ghil
rend justice à ses prédécesseurs. Il n'est pns de ceux qui font
~ de ce qu'ils ignorent. C'est ainsi qu'au cours de son étude,
11 expose fort bien les mérites de poètes comme du Bartas
~el_ill~ et Sully-P~dhomme. Le grief qu'jl leur fait à to~
10di~t1octcmcnt est de n'avoir pas l'esprit de synthèse. C'est
aussi le reproche que je ferai à M. René Ghil lui-m~me. Son
art procède par énumération, par incidente$ enchevêtrée.,
ou par redondances verbales comme dans le célèbre et très
~armonieu1 PMlmmi dts Pt111ÙJU111S. U est aussi peu synthétique que possible, à moins d'admettre que synthèse est uo
synonyme poético-scientifique de confusion et d'obscuriœ.

�LA NOUVELLE REVUE Fi.ANÇAISE

Au cours d'une carrière déjà longue et à la dignité de
laquelle on se plait à rendre hommage, M. René Ghil
n'avait suscité que des imitateurs honteux. Voilà qu'il .lui
est né sur le tard de déclarés disciples. Leur organe est la
revue Rythme et Syntlûse et les plus notoires d'entre eux. sont
M. Charles Cousin et M. )amati, dont l'enthousiasme est
exemplaire et le prosélytisme désintéressé.

•
••

ROGER ALLARD

ANTHOLOGIE CRITIQUE DES POÈTES NOR-

MANDS DE 1900 A 1920, par Charlés-Tbéophile Férel,
Raymond Postal et divers auteurs (Garnier).
Voici une excellente publication et qui devrait su~citer
parmi nos provinces une émulation fé'conde.
L'auteur de ce chef-d'œuvre inconnu, lANortnandie exaltét
é\ait bien qualifié pour l'entreprendre. Légitimement orgueilleux de sa race, Charles-Théophile Féret est un de ces normannistes intégraux qui ne pardonnent pas à la Révolution
d'avoir annexé une province que le traité de Oair-sur-Epte
donnait au domaine de la courot11te. Il constate avec amer•
turne que Rouen n,cst plus uae capitale ; ni Caen « la
source des beaux esprits•· Mais il rappelle la part prépondérante prise par les Normands à la formatiou de la langue
d,oû. o: Nous avons le droit, écrit-il fièrement, de prendre
le nom de 1a race dont nous nous réclamons, même si nous
ne jouissons pas d'une langue à nous tous seuls. D'une langue
qui devrait s'appeler le normand plutôt que le français, si
l,on mettait en balance les denx apports, si l'on comptait et
mesurait les génies qui l'ont fécondée.
Au surplus la langue n'est pas le seul élément dont il
faille tenir compte dans la formation d'une littérature, le
sang, même un peu le sol nourricier, c'est la source de la
sensibilité. »

\

NOTES

947

Voici maintenant, selon le poète de l'Arc d'Ulysse, la structure normande du ceneau :
« Avec la faculté non contradictoire de l'enthousiasme
l'esprit pratique, et, dans l'espèce, réaliste, le respect du fai;
et du succès. Un ,, rêve, qui a des contours définis, voit
d'a._vance_ l'action et l'engendre. Un goût rude à l'origine,
puu apaisé par le décor d'une nature plus plantureuse eJ:
moins tourmentée que la patrie origineJle. Un sérieux qui
méprise la frivolité. Une extrême prudence à s'engager, et
une habile souplesse à se dégager, ce qu'on nomme 11otre dit
et notre dldit. Un attachement infrangible à ce que le Normand ~egarde comme son droit; d'où - pour le rechercher,
ce dr01t - le gm1t de l'histoire ; des dispositions naturelles
à l'étude et à l'interprétation des lois, et à la procédure. Des
loups mués en renards, parce que t&gt;adresse devient un meilleur: levier que le muscle. De la ruse, disent nos voisins;mais souvent légitime, mais parfois nécessaire. En tout cas
assez de noblesse pour inventer le jury... la clameur de Haro,
le jugement prompt et par les pairs, toutes les formes de
l'équité sociale. »
Ici Charles-Théophile Péret trace un magnifique tableau
de l'histoire littéraire oorman~e, depuis Théroulde, Wace,
Béroul et Thomas. La poésie satirique appartient presque en
propre aux Normands. Normand, Vauquelin de la Fresnaye,
auteur du premier art poétique en forme et dont la race au
bout de quatre siècles donne encore un peintre à la France !
Mais, comme l'observe fort justement Féret 1 l'énumération
de nos anciennes prééminences non plus que les constatations
de l'état-civil ne résolve111 pas ce problème : « Existe-t-il
encore en Normandie un génie littéraire normand ? » Le seul
trait commun qui puisse être relevé est la persistance d'une
poésie discursive, dans les formes classiques et d'une certaine résistance à l'impressionnisme et à la nota..tion. En
général le poète normand conçoit bien et exprime claire-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment. Son lyrisme est oratoire et vise à convaincre, comme
celui du vieux Corneille.
Féret semble désespérer &lt;le l'avenir, il semble redouter de
voir l'industrie minière et textile « encrasser nos ciels pastellisés ll et en chasser les derniers rossignols. Je n~ putage
pas ses craintes, au contraire.
Les armateurs, les corsaires de jadis étaient devenus peu à
peu des tenanciers d'hôtels, &lt;les loueurs en meublé et des
videurs de p(?ts de chambre : ils s'engraissaient sur les baigneurs et les Anglais. La prospérité industrielle, la renaissance maritime qui en est le corollaire va changer tout cela.
Rouen redevient une métropole commerciale. Absurde est la
publicité qui proclame sur les affiches de voyages : « Visitez
Rouen la ville-musée». Non certes, ni un musée ni une villemorte, mais le premier port de France par le tonnage, et
demain peut-être, si les franchises de jadis revivaient, le plus
grand port fluvial du monde. Et quel incomparable visage:
vingt églises gothiques s'élan~nt au-dessus d'une forêt de
mâts, une ville entière où se rencontrent tous les types de
maisons depuis le xm0 siècle, qui semble portée sur des milliers de carènes entre lesquelles la Seine a peine à se frayer
un chemin. Et cela dans un cirque de collines aussi nobles
· que celles de Rome. Quel spectacle plus digne d'éruouvo~r
et d'inspirer les poètes !_Cette prospérité nouvelle ne peut
manquer d'en susciter. Le bonheur appelle les chans~ns.
Féret, ayons confiance! Après l'ère d'enrichissement reviendra l'âge d'or des muses normandes'.
ROGER .ALLARD

** *

FOND DE CANTINE, par Drieu La Rochelle (Editions de la Nouvelle Revue Française).
,,
Drieu La Rochelle est sans doute le produit le plus typique de la génération qui eut vingt ans en 1914, ou du moins

NOTES

949

d'une partie de cette génération, celle qui était le mieux prédisposée à s'enorgueillir et à s'exalter du destin qui lui était
réservé au sortir du collège.
.. .Songe
Que nous serions restes toujours inassouvis
Si l'heureux coup du sort 11e nous at'fl.it ravis.
(Fond de Cantine, p. 13).

'

Ces jeunes hommes n'ont pas eu, entre leur deuxieme
baccalauréat et leur débarquement dans la vie-telle-qu'ellcest, ces quatre ou cinq années de navigation errante et de
flânerie à travers un océan d'images, d'idéologies, de rêves,
de traditions, de contacts où l'adolescence enrichit sa personnalité, se tamise et s'arrondit aux angles. Avant que la vie
, se charge de cet office, nos auteurs de prédilection dégonflent les ballons de notre dix-septième année et nous enseignent à en gonfler d'autres.
Il y a là enrichissement certain de la personnalité, ( qu'estce en effet que cinq petits sens et un seul cerveau pour
explorer le monde et soi-même?), mais il y a risque de

dépersonnalisation.
Drieu La Rochelle, collégien émàncipé par la guerre, préser"é par elle qe la timidité et de la crainte du ridicule,
encouragé par les brisques de sa manche droite, a osé notifier
pêle-mêle et sans tarder aux générations précédentes les
raisons de vivre de la sienne.
Il a fait sauter les ponts derrière lui comme Barrès en
1888. Fond de Cantine suit Interrogatio1i, comme Un homme
libre a suivi Soi,s fŒil des Barbarn. L'exercice d'application
vient après l'exposé doctrinal.
Drieu La Rochélle est autant logicien èt systématique
que poète, et ses deux premiers ouvrages sont plus des •
essais que des poèmes. Drieu nous a donné à la mode de
son temps, sans ironie, un pendant au Culte ·du M8i · et,
comme Barrès, fourni sa réponse provisoire aux deux ques-

�I

NOTES
LA NOUVELLE REVUE FllANÇAISE

950
tions fondamentales : Pourquoi \'Ïvre ? Comment vivre ?
Il y a dans Jnlerrogatüm un systèm: cohéren:, _toute l'idéologie morale d'une génération sportive, ?éfimuvement établie dans le pragmatisme par son expérience de la guerre.
Action et jeu, jeu de l'action.
Lancer une idée dans le monde comme un ballon de football dans )a mélée, affirmer une id~ de la vie et la faire
triompher, c'est la raison de vivre de l'élite ~es _hommes ,et
de l'élite des peuples. Si les idées contrad1cto1res la_ncccs
par tous les hommcs-mai~cs forment un chaos, tant m1e~x :
« Il faut choisir entre le néant et le chaos » (bttetrnga/zo11,
~3~.
Mais ces idées-forces en se muant en action tangible et
corporelle se heurtent fatalement: « Td est 1: secret, tel~c
est )a nécessité de la guerre ». La guerre rend intense la ,,e
assaiJlie par la mort. ~ masse se sacrifie p~ur fair~ triompher l'idée du chef soit qu'elle adhère à cette idée, soit plutôt
qu'on la précipite dans la guerre par le mensonge («Appelez
le chef l'homme-qui-ment•).
Et pourtant Je vœu de la masse, celui mé?1e d~ l'ho~m_e
qui déchaîne la m1erre est de ne pas souffrir. N y aurait-il
donc de choix ;our l'humanité qu'entre la ~ou_ffranc~ de la
guerre et le néant d'une existence « de bout1qu1er retiré des
affaires » ? Non, il se peut que la guerre ne demeure pas
toujours cette mêlée meurtrière. « Mais la guerre nous fit
croire non pas au progrès, mais au .nobl_e e~ort sans but _et
libre d'espoir.» Cc qui importe à 1ama1s, c est« la sou,eraine présence en temps de paix de l'âme de la guerre, de
l'esprit d'inquiétude, enfin de l'actio~ qui éjacule le monde 11 •
Et dans Fo11d de Ca11ti11t, « l'art qu1 est un regard sur tous
ces agissements » s'arrétc à examiner quelques-uns de ce~
« nobles efforts » de cette « action qui éjacule le monde » a
· · de 1a _guerre
force de mythes.' Voici le mythe aménca10
s'opposant au mythe français ; \'Oici le mythe bolchénste; le

951

mythe de l'alliance de l'homme et de la matière (Grue,
Al/a,1tide); celui de la vitesse (A11/omobile); celui du jeu pur,
1.1 fin en soi » (Te1111is) ; et enfin, rejoignant sur un autre
plan I'lut•italio11 au t•oyage, la vieille Sel111s11cl,J romantique, le
désir d'évasion (Ro11dmr).
Il y aurait quelque chose de décevant et de simplistç dans
une pareille conception de la vie-jeu et de la vie-guerre
(Faisan/ ma prière -Au dieu de la guerre - El des rlvolutiims), si l'œuvre où elle s'exprime n'était pas toute bouillante
de jeunesse, d'une fougue et d'un élan qui font pardonner
tous les fléchissements de la pensEe, et si cene aspiration un
peu romantique et irréaliste à un renouvellement de l'uni,·ers ne se soudait pas à la a: fatalité du moderne » et ne
corncidait pas ayec l'heure révolutionnaire que nous traversons . .,
Le style de Drieu La Rochelle a le 1)1hme de la mer ou de
l'assaut (aucune fluidité, aucune musique), il déferle par
,·agues successives, qui parfois échouent, parfois arrivent au
but dans un tourbillon d'images neu,·es et de mots. Au premier abord, cefa rappelle du Rimbaud, du Laforgue, du
Whitman ou du Marinetti, et il est bien certain que le style
de Drieu est encore soumis aux influences, et qu'il est, par
manque de soin, souvent raboteux, heurté, inutilement télégraphique, pareil à la mauvaise traduction d'un bon poète
étranger. Mais il y a un élément tout personnel qui relie
Drieu à la plus sévère et à la plus belle tradition classique
lali11e, qui va de Luaèce à Dante, de Tacite à La Bruyère,
c'est l'art du raccourci, la recherche et fréquemment la décou,·erte de la formule explosive, à force d'être comprimée. Ce
renouveau partiel du classicisme dans l'expression est sans
doute ce qui fait la ,·alcur littéraire durable et l'originalité
naie d'l11/trrcgalio11 et de F,md de Ca11/i11e, qui sans cela ne
seraient que de précieux documents sur les façons de sentir
des_adolescents de 1914.
DENJAlUN ciltMtl!UX

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

953
ment. Stendhal répond
e le
.
voyer au diable les ré. qu I
ro1~anusme, c'est d'en.à
ves et es rêvenes Alors L
.
regret cesse quelque tem d"
·.
amartine
La d"
ps ~tre romantique
ispute n'est pas au·ourd'h . }
.
/
Stendhal ait quiné le parti J • . ~ p us nette, bien que
et que Pierre La
. , p~mc1pa ement depuis dix ans
d
l
. sserre ait repns la thèse d'Isidore Du
'
ont es Polsies, on le sait sont une
casse sibles, et la réfutation du' romantisrJ::face à des poésies pos-

*

* *

CHRONIQUES PARISIENNES, ENNUIS NON
RIMÉS, par Jules Laforgue (La Connaissance).
Ce premier volume de nouveaux inédits complètera heureusement celui qui, au Mercure, fom1e le troisième volume
des Œuvres de Laforgue. Rien de ce qu'a pu produire un
esprit aussi rare ne doit nous être indifférent, et si les petites
chroniques ici reGueillies n'ont pas gran-de importance, elles
rappellent cependant, comme des doigts distraits sur un
piano, quelques thèmes des Poésies et des Maralités. On
ferait un volume pareil, et plus charmant encore, avec les
chroniques de Mallarmé oubliées dans le National, la Dernière Mode et quelq~es journaux. Mallarmé et Laforgue se
relient pareillement à! .. chronique de Banville. Genre aujourd'hui perdu, et tué sous la mvraille des grains de !:-on sens.
Mais pourquoi M. André Malraux, qui a recueilli ces textes,
ne nous dit-il pas, en une page, d'ou ils sont tirés et à quelles
occasions ils furent écrits ? Je suis peut-être un barbare,
mais ces détails m'intéressent plus que ceux qui concernent
sur la première et la dernière feuilles, le nom de l'imprimeur,
la quantité du tinige et la nuance du papier.

Depuis Racine, la poésie n'a as
'
a reculé. Grâce 'à quP A G p progressé d un millimètre. Elle
·
ux randes-Têtes-Molles de
~ue. Grâce aux femmelettes, Chateaubr" d 1
. notre épolique •.. F.dgru-d Poë
M
ian , e Moh1can-Mélanco• 1e ameluck-des--Réves;-d'AI 1
le Compère-des-Ténèbres . G
Sa
,
coo ; Mathurin,
cis ; Tlléopbile Gau .
►, eorge nd, l lf_e~aphrodite-Ci.rconCigoo-ne ' r - t:ler, Uncomparable-Ep1c1e.r
Lamartine la
.,~ -uc,uuoyante...
,

Ce sont des

invectives. Ducasse, plus

« une vérification J&gt;.

loin,

tente, dit-il,,

La voici:
Vous qui entrez, laissez tout désespoir.
Les enfants qui na·s
.
i sent ne connaissent
rien de la vie pas .
,
meme
1a grandeur.
La jeunesse écoute les conseils de l'â e • .
illimitée en elle-mê
g mur. Ele a une confiance
me.
Si la morale de Oé •
•
·
la terre aurait cbanoé . ;patre e~t été moins courte, la face de
L'h
o , n nez n en serait pas devenu plus long
omme est un chêne. La nature n'en corn te a
.
robuste. Il ne faut pas que l'uo· e
'
p p s de plus
goutte d'eau ne suffit pas à sa ;;é::r:a::~ pour ·le défendre. Une

A. THIBAUDET.

*

* *

·POÉSIES, par Isidore Ducasse (comte de Lautréamont),
avec préface de Philippe Soupault (Au Sans Pareil).
Le numéro ·3 du Spectateur reprochait au romantisme de

1 Le.1eu n' est pas neuf. Il n'est pas inoffensif non plus
I . prend assez naturellement les traits intellectuels d'u'
vice.
•
n

livrer le monde aux rêves ; la Direction annonçait pour le
numéro 4 la réponse d'un romantique, que l'on ne découvrit pas. Hugo, le mot ne lui allait guère. Lamartine un peu
plus tard écrivit à Stendhal pour lui demander un renseigneI

. Exactement il imp rique que 1es phrases - et en ,particul 1er cette espèce' que l'on appeIl e smgulièrement
.
des pen-

�..
954

LA NOtJ VELLE llEVUB FR.ANÇAlSll

sées - sont de méme pite que les idées, de sorte qu'il suffit
de retourner l'ordre des mots pour avoir leur sens retourné.
Une nouvelle maxime porte un témoignage opposé aa
premier, mais qui ne peut manquer ~'ltrc aussi pressant,
aussi prégnant - n'étant pas autre, mais le_ même.,
Il s'agit dans les Poisies d'une démonstration par l absurde.
Si le langage, suppose à peu près Ducasse, était cc que
vous pensez, il faudrait dire ...

• ••
Toute doctrine littéraire se fonde sur une thforie du langage. Il faut savoir si l'instrument est sûr - l'affliter
être, le redresser, le garder de la rouille ? Les romant1,ues
en général lui font confiance, ils en sont plus tranquilles
pour chercher des herbes inattendues. ~ugo ap~lle_le mot:
verbe. Ce n'est plus cette matière difficile à réduire, il semble
que le langage par nature porte sens, il est de la r~ce de ~
pensée. Premier effet d'une do~trine. paresseuse, qui ne croit
guère aux objets. Si le romantisme tient_de Jea_n-Jacques _une
image des passions, bien plus s~rement 11 reçoit de C.Ondt~C
la confusion des mots avec les idées.
C'est au milieu de cette confusion que Ducasse pose sa
machine infernale. « Il n'y a rien, dit-il, d'incompréhensible Il. li s'en suit à peu près que l'on n'a plus à penser, les
phrases y suffisent. Un coup de pouce de temps en temps les

peut-

fait d'ricr.
,.
rtit
L'on pouvait attendre de Lautréamont , qu 11 ~ppo
quelque bon sens à dérn~ler la q~erel~e, _que I on a ~1te. Seulement il semble aussi qu'il n'1magma1t aucune httéra~,
sauf Maldoror et ce romantisme, qu'il fai~ait éclate~. - N ' :
porte quelle œuvre possible lui semblait contredite par
langage de paradis.
JEAN PAULHAII

NOTES

955

ÉVIDENCES, par LuciL11 Daudet (à la Sirène).
.C'est un petit linet précieux et complexe, perspicace et
ùtste, ~e chap~let ~e sensations aiguës qu'on se garderait bien
de rédiger, qu on Jette en vrac sous quelques titres faits d'un
seul mot sans article ; des notations vibrantes, réduites à
_ l'essentiel, et dont l'ensemble, arbitrairement arrêté0 nous
fait assez bien pénétrer dans une conscience. Pour mettre
en contact une sensibilité et un public, ce genre de livret
t~nd à remplacer aujourd'hui le livre de poèmes qu'on sent
s1 lourdement démodé : en ouvrant un recueil de vers nou,ç,eaux, à l'a seul~ vue des lignes inégales, l'œil est déjà fatigué,
s attend a de vieux rythmes et à de vieilles choses. li ne
.s'agit pas_ ici. de la lassit~de _d'un lecteur neurasthénique ni
d_e la chair tmt~ de celui qui a lu tous les livres. li s'agit
simplement des Jeunes gens, de ce qui leur paraît à eux-mêmes
propre ou inapte à les exprimer. Ces livrets, qui seront démodés, à leur tour bientôt, p·arai~sent bien la forme actuellement la plus juste et la plus directe pour accomplir la fonction poétique, pour exposer aux yeux du public sa marchandise intérieure.
Celui de M. Lucien Daudet ne fera évidemment pas
oublier les Illumi11atio11s, qui demeurent, comme les Tropbies
de Heredia, le classique et l'achèvement d'un art. Mais il
contribuera, avec d'autres livres à établir autour de ce chefd'œuv,:e la multiplicité d'un genre, à prouver par là le bon
droit et la légitimité de la tentative de Rimbaud. Bien entendu
je ne vois pas ici d'imitation, et je ne méconnais pas la
figure personnelle. Mais ce n'est pas ma faute si je m'intéresse par mécanisme, par profession, à ce qui d'une sensibilité et d'un style tend à cristalliser en genre. Genre dont le
livret de M. Daudet tend singulièrement à éclairer les affinités
61

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

956

.
T l
rceau (très beau et qui me semble
avec la musique . e. mo
.
t t fluide de la musique
parfait) comme Angoisse est en~ore ou
rba.lement mais
qui l'a déposé, et p~raît ?ess:uer, ~;\;:lque lied schuintérieurement, les hgnes m mes .
d
. où sa destinée irréalisée serait de se fou re.
manmen
ALBERT THIBAUDET
** *

HISTOIRES EXOTIQUES ET MERVEILLEUSES,
ar Pierre Mille (Ferenczi, éditeur).
P

douze histoires, com~e dans les

0~ retro~ve dans ~es ubliées Pierre Mille, tous les donSc
centames d autres qua p'
t t de reporter d'autre part
de conteur de F~bl_iaul-: t~ uenterpe:t:n: l'essentiel de son art.
. f: t on ongina t e
1 .
qm on s 1
le cbante-histoù-es du xme siècle, i pu:se
Comme le c erc ou
d
1 . he fond des « bonnes h1sd'f
orale ans e ne
l
dans a tra i 1011
• ' es et du folklore juif, c.olonial ou
toires )&gt; de nos provm~ ,
, 't en les ornant de consi.
t 1 transcrit ces rec1 s
1
musu man, e 1
h'
ou sociales en les enndérations morales, p~illo sopA1qule; çon du f~it-diversier du
d'" dées génera es
a a
1 1
chissant i
· . · ..
et à fondre ensemb e e
"è l 11 réussit à faire vo1S1ner .
xxe si c e,
.
d l' enture
·
l' · t ce et l'umque e av
quotidien de exis en
.
tels qu'ils sont, tous nos
Mll eint les aventuriers
.
Pierre I e p, .
' .l
eignent tels qu'ils devraient
Stevensoniens d auiourd hm es p
être.

sauvent apparente,
. c .et
Quant a' l'influ.ence anglo-saxonne,
.
,
reo-arde
à
deux
101s,
1
.
Ile n'est pas si on y c
.

même agressive, e
. ,
.
villao-es français
::,
é
f d 1 z lui que dans ces vieux
plus pro on e C1e
le Britanniques ont enseign
du front picard, où_ tout ce qdue shabitation c'est à épicer
'
, en ctnq ans e co
'
a nos ruraux .
.
bœuf bouilli national.
de quelques pi:kles notre
BENJAMIN CRJhUEUX
*

**

NOTES

957

LE MÉDECIN MALGRÉ LUI, au Vieux-Colombier.
Le Vieux-Colornbieri désireux de marguer une fois de
plus quelles sont les sources où il puise sa force, vient d'ouvrir Sea troisième saison avec le Médecin malgré lui. Les procédés de mise en scène sont les mêmes gue ceux des Fourberies, et c'est précisément l'absence d'innovations techniques qui fait l'intérêt de cette représentation, puisqu'elle permet, tout effet de surprise passé, de mesurer la fécondité du
parti adopté par Copeau. Nous avons donc retrouvé le tréteau, cette plateforme en bois qui occupe le milieu de la
scène et que des mar-ches réunissent au plateau. Ainsi surélevés et isolés, les personnages comiques acquièrent des proportions au-dessus de l'échelle humaine. Le jeu du visage
s'efface; par contre les gestes prennent une ampleur et un
accent tels qu'on les imagine chez les acteurs masqués de
l'antiquit€. Ce n'est pas que les finesses soient sacrifiées.,
mais elles changent de nature et diffèrent de ce qu'on a
l'habitude de voir au théâtre, comme le plein air diffère
d'une atmosphère d'intérieur. C'est l'optique de la rue et par
·conséquent du théâtre forain. On pourrait objecter que
Molière avait dépassé, dans presque tout ce que nous possédons de lui, ce stade de l'art scénique. C'est exact; aussi,
dans les représentations données sur le tréteau, les parties
de comédie pure pâlissent-elles un peu devant les parties de
farce. La bouffonnerie l'emporte souvent sur la gaieté et la
bonne grâce ; mais., pour réagir contre l'abâtardissement du
théâtre, il saute aux yeux que c'est bien dans ce sens qu'il
f.aut marcher. Les figures que dressent devant nous les comédiens du Vieu:&amp;-Colombier ne s'effacent plus de nos mémoires,
tant elles ont de caractère et de relief. Que le bdcheron
Sganarelle prenne la silhouette formidable .du Grand Pan
lui-même, cela vaut certes mieux que s'il se r~petisse à
l'image d'un professeur de diction. C'est surtout dans les

�958

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rôles secondaires, doués par eux-mêmes d'une existence plu~
falote, qu' apparaîÙout le bénéfice d'une mis~ en scèn_e aussi
vigoureuse. Là, l'invention triomp~e et l'on ne saurai~ én~mérer les trouvailles amusantes. D'ailleurs le tréteau n eôt-11
d'autre utilité que d'imposer au jeu la symétrie classique, on
en tirerait un avantage qui n'est pas mince. Ces balancements
du dialogue de Molière, ces effets qui se réponden.t, t?ute
cette architecture de répliques et de gestes parait d un~
ordonnance un peu rigide et gênante sur une scène ou
règnent, à quelque degré que ce soit, ~os habitudes réalistes. Au Vieux-Colombier, la configurat10n même ~u so~
sur lequel évoluent les acteurs . les p~se d'une mam~re s1
nette et dans un style si déterminé qu ils peuvent ensuite se
laisser aller à toute leu~ fantaisie. Ils s'y laisseront aller d~
plus en plus, à mesure qu'ils s'accoutumeront_ davantage a
leur nouveau terrain. La sévérité est dans le pomt de. départ
et non à la surface; ainsi seulement elle féconde le 1eu au
lieu de le glacer.

JEAN SCHLUMBERGER

*

* *

LA SURPRISE DE L'AMOUR, de Marivaux au
Vieux-Colombier. Représenter du Marivaux est devenu, à notr~ époque de
Profonde indifférence à la peinture des sentiments, une
· .T ou t ce qui n'est
pas. ' au
entreprise presque t éméraire.
.
5
·théâtre, immédiatement pathétique, tout ce qu~ ne fait pa
effet en bloc sur notre émotivité, tout ce q~1 se présen_te
comme analytique, déductif, partant comme P:o~ess_if,
décourage notre attention et nous paraît pure chmo1sen~.
La vérité de ce qui n'impressionne pas d'abord ne saurait
plus être reconnue.
Nous sommes devenus tellement sensibles, et à tant de
choses, nous avons laissé la nature matérielle prendre sur

NOTES

959

nous un tel empire, nous acceptons d'elle tant d'ivresses, nœ
sensations nous sont déjà une source de si grand délire, que
nous avons perdu tout intérêt pour les sentiments proprement dits, que nous ne croyons plus en eux, je veux dire à
leur pureté, à leur indépendance, à leur réalité abstraite.
Nos nerfs sont trop vite ébranlés; nous n'avons plus la
patience d'attendre que notre cœur le soit tout seul. Et si
quelqu'un nous montre ses mouvements propres, autonomes,
nous l'accusons de les supposer.
Il est vrai que la psychologie de Marivaux a quelque
chose de plus strictement technique qu'aucune autre. Elle
porte sur le seul phénomène de l'amour et le décrit d'une
manière quasi-scientifique, en faisant ab~traction des indiv.idus qui peuvent en devenir le sujet. C'est à peu près comme
Descartes croyait pouvoir étudier les pas_sions. Il n'y a, chez
Marivaux, pour ainsi dire pas de caractères : il prend les
types tout faits de la Comédie Italienne et loin de chercher
à les particulariser, il les appauvrit encore, si possible, de
leurs p"rérogatives traditio,;melles pour en faire les réceptacles neutres et vides d'un sentiment dont son ingéniosité
passera toute à analyser les seules intrinsèques variations.
Un tel parti-pris &lt;l'épure entraînerait à coup sôr de la: sécheresse, si l'analyse ne se trouvait être presque constamment
d'une vérité miraculeuse et ne restituait par là au spectateur
tout au moins un personnage vivant, à savoir lui-même, qui
assiste, qui écoute et qui ne peut faire autrement, s'il a
jamais éprouvé l'amour, que de se reconnaître à çhaque
mot. Si le lieu de la pièce, chez Marivaux, reste toujours
indéterminé et comme idéal, c'est au fond parce qu'elle se
déroule au dedans de p.ous, parce qu'elle n'est rien de plus
que l'éclaircissement, lâ mise en marche et en activité, de
nos propres passions. Nous n'avons pas à la situer, parce
que nous la portons en nous, ou mieux, parce que, sous
l'appel de sa constante évidence, nous nous portons sans

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cesse instinctivement à sa suite, lui fournissant la masse sans
laquelle ses nuances risqueraient par moments de demeurer
• en l'air D. Il y a ainsi un échange continuel de réalité et
comme une alimentation réciproque entre le texte et nousmêmes.
Toutefois il ne faudrait pas, par trop d'insistance sur ce
point, faire oublier le caractère très nettement objectif du
théâtre de Marivaux. Notre âme n'y monte pas en scène
toute seule ni toute simple. Elle subit à tout le moins un
dédoublement. Même si des traits nettement personnels ne
les distinguent pas, les personnages restent indépendants,
représentent des forces différentt's, et même le plus souvent
antagonistes, ou tout au moins n' opérant pas dans le mêfue
champ. Le drame que Marivaux recherche et cultive avec
une prédilection infatigable, c'est la rencontre entre ces deux
somnambules que sont toujours deux vrais amants. Nous les
voyons arriver au-de,a.nt l'un de l'autre, chacun avec ses
rêves, ses désirs, ses espoirs, ses ignorances, ses suppositions.
Chacun est gouverné, presque comme un pantin, par les
grandes lois aveugles et quasi-mécaniques de l'amour: il
heurte l'autre, il trébuche sur lui ; mais ce ne lui est
d'abord qu'un prétexte à divaguer tout seul ; il faut qu'il
en passe par toutes les folies que sa maladie entraîne. Il
croit, il doute, il méconnaît, dans une symétrie et dans
une contrariété touchantes avec son partenaire. Sa soif de le
comprendre n'a d'égale que son impuissance à le deviner. Son
adresse à prendre le change, et sur lui, et sur sm, la douce
lutte qu'il entreprend avec les ténèbres de son cœur, les
éclaircies qu'il obtient, puis de nouveaux nuages, le fil qu'il
perd, mais retrouve, l'autre âme d'abord comme par hasard,
comme en songe, entrevue, puis effleurée, enfin définitivement saisie et qui tendrement, à ce contact, elle aussi, se
réveille de sa propre absence, - tous ces mouvements
forment les véritables et seules péripéties du drame auquel

NOTES

961

Marivaux tente de nous intéresser. Je ne crois pas faire preuve
de coupable délicatesse en avouant que c'est au monde celui
pour lequel je me sens capable de me passionner davantage.
Les méthodes mêmes de mise en scè!ne du Vieux-Colombier étaient faites pour donner au texte de Marivaux ce vif
déf.ouillement et, si l'on peut dire, ce relief dans le vide,
~u 11 comporte naturellement. Une simple statuette de
1Amour, au-dessus du banc circulaire où ,enaient s'asseoir
les personnages, formait comme le commun pivot de leurs
âm~s. - Uo peu plus de force, d'entrain, de passion chez
L~ho eussent peut-être été nécessaires pour donner à la
pièce, et en particulier au 2e acte, son vrai mouvement. La
Comtesse fut excellente.
JACQUES RIVIÈRE

"'

"' "'
LE MAITRE DE SO CŒUR, pièce en trois actes,
par Paul Raynal, à l'Odéon.
_Il n'est peut-être pas encore trop tard pour signaler la
pièce de M. Raynal que l'Odéon a monté à la fin de la saison
d~rnière e: qu'il a eu l'heureuse idée de reprendre ces tempsc1. Le Maitre de son cœ11r est w1e comédie dramatique à trois
personnages : deux hommes liés d'une forte amitié, le
plus jeune épris d'une femme, qui s'éprend à son tour de
l'aîné; bien que celui-ci ne soit pas insensible à ce sentiment, son amitié est la plus forte ; il veut contraindre la
femme qui lui plait de se donner à son jeune ami ; elle est
sur le point d'obéir, quand une ré,·olte de· sa pudeur fait
éclater la vérité et ptovoque le dénouement tragique.
Une partie de la presse a crié à l'invraisemblance ; c'est
souvent signe que l'auteur a mis en œuvre quelques éléme.ots
plus neufs et plus vrais que ceux dont les pièces courantes
sont construites. Ce qui frappe au contraire dan~ ces trois
actes, c'est la fermeté du dessin et la vérité des personnages.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si le plus jeune des deux amis n'est guère que l'amoureux
délirant du répertoire, les deux autres figures sont des créatures existantes. On peut en faire le tour ; elles continuent
de vivre en dehors des instants où elles paraissent sur la
scène. Il était hardi de montrer une femme, sur le point de
céder à un amoureux, se laisser fasciner par la tendressé un
peu narquoise d'un homme qui ne la sollicite pas et reporter
sur lui tout ce que l'autre a éveillé de sentiments ; et
M. Raynal a conduit la-scène avec une sôreté si délicate que
rien ne paraît invraisemblable dans ce glissement. (Je dis
.hardi par rapport aux conventions sentimentales dont' vit
notre scène, car enfin tout le théâtre de Mari-vaux est fait de
cette sorte de revirements.) J'ajoute que le public payant ne
semblait pas du tout déconcerté et qu'il ne marchandait pas
ses applaudissements. Il n'a pas regimbé no0 plus à l'idée
qu'un homme, incapable.de grands emportements, repousse,
par simple fidélité amicale, une femme qui s'offre à lui et
pour laquelle il a du goût.
Il y a certainement chez M. Raynal une curiosité des sentiments, une invention et une grâce dans l'art de les rendre
intelligibles qui permettent d'attendre de lui les plus belles
choses. Mais si les matériaux de son œuvre sont bien à lui et
ne manquent pas de noblesse, le dialogue est surchargé d'ornements, de métaphores qui souvent le gâtent, et l'atmosphère
de la pièce est encore, à bien des égards, celle dont vit le
théâtre des boulevards depuis Amoureuse. C'est du « Théâtre
d' Amour », avec ses éternels oisifs qui ont pour seul intérêt
dans la vie quelques petits événements de cœur ; et le coup
de revolver qui termine la pièce obus a rappelé de bien
mauvais souvenirs. On respire un air de salon, où trop de
dames ont laissé leur parfum et trop de messieurs l'odeur de
leur cigarette ; il serait temps d'ouvrir les fenêtres, et la sincérité nous plairait mieux dans un autre endroit. Cette
remarque ne touche d'ailleurs qu'à ce qu'il y a de plus exté-

LES REVUES

rieur .dans Le Maitre de. son Cœur et l'on ne sonaerait
pas à la
b
formuler si la pièce ne révélait tant de qualités probes et
fortes.

*

*

JEAN SCHLUMBERGER

*

LES REVUES
INVENTION DE LA TIMIDITÉ
Mérimée, qui se reconnaissait cinq âmes différentes, serait étonné:
Bourget ne parle pas de lui d'autre maniè.e que ne fait Aoc!Ié Thérive,
ou même Daniel Lesueur. « Sensibilité rentrée », dit-ot'i, ou : « un
émotif réné ».
(Amie! ainsi s'imaginait pierre, arbre ou animal tout aussi bien
qu'homme : pourtant à qui le fréquentait les traits humains les
plus simples paraissaient le cerner. A quoi tiennent beaucoup de déceptions.)
M. Dugas écrit, d'une façon singulière, dans le MERCURE du
r•r octobre :
Sa timidité fut. comme une vocation sentimentale, déterminée par un
c11up de foudre.

,Le coup de foudre, c'est Mérimée découvrant il cinq ans, que ses
parents ne le prennent guère au sérieux.

•••
LA NOUVELLE ET LE ROMAN
Mérimée qui ne croyait guère aux causes, il semble encore qu'il
n'existe pas d'écrivain plus aisé~1ent explicable. L'on déduit ainsi de
sa première timidité ses goûts d' « aficionado », un cynisme mêlé
de sévérité, et jusqu'à ceci qu'il a composé des nouvelles. M. Paul
Bourget écrit dans la REVUE DES DEUX-MONDES du 15 sep'tembre:
L'habitude du controle intérieur devait le suivre dans l'emploi de
ses facultés, quelles qu'elles fussent . Visiblement il a répugné à 'l'expansion de son g~nic de conteur, comme à tontes les autres. Poète, il eût

�LA ~OU\' ELLE RE\'UE FlùUlÇAISE
choisi la rigueur concise du sonnet; dramaturge, la pièce en un acte. Conteur il a trouvé dans la. Nouvelle une forme adêquate à son attitude coutumière de r~traction.

et plus loin :
Marquons un autre motif qui a cantonnè :Mérimée dans l'art de la nouvelle. Le romancier, se voulùt-il comme Flaubert absolument objectif et
indiffèrent, ne peut pas 1:\-iter !'indic.1tion des causes... Le romaucier
ressemble au botaniste qui vous moutre, avec son terreau et ses racines,
la plante dont le nouvelliste cueille une fleur pour vous la présenter
isolée. Ces•racines, le botaniste les voit. li l~s touche. Le romancier, lui,
ne peut que les supposer. Indiquer des causes, c'est toujours formuler une
liypethèse, quand il s'agit des actions humaines. P3I suite, c'est prendre
parti, c'est, implicitement ou explicitement, conclure, donc juger. Aucun
romancier n'a jamais échappé à cette loi du genre. Flaubert, pour citer de
nouveau ce doctrinaire de l'impassibilite, juge M- Bov;iry, quoi qu'il en
ait. Il juge Fréd~ric Moreau. li juge Bouvard et Plcuchet. Qµand il disait
l Maxime du Camp, après la guerre de 1870 et la Commune : • Tout cela
ne serait Jl'1S arriv~, si on avait compris l'lducalion seuti111r11talr, • il ne
proférait pas, comme l'a cru son ami, une phrase ambitieuse d' illuminé
littéraire. Il avolllit tout bllut qu'il avait entendu faire dans ce livre un
diagnostic social.

Mais s'il est vrai que le roman traite naturellement des causes, la
tentation aurait fort bien pu vt:nir à Mérimée de jouer la difficulté et
composer un roman sans causes ; ex.:rçant ainsi dans les conditions
qui pouvaient le mieux le mettre en valeur ce contrôle intérieur,
auquel il se plaisait. Telle est la faibk-sse de toute explication psychologique : elle peut avoir été touro&lt;:e. - Ou si Je romancier
encore évite de juger :

••
GIDE, DOSTOIEWSKY
Suarès écrit de Dostoiewsky, dans LES EcRITS NOUVEAUX (septembre):
La u:ùe Yertu de l'homme, comme de l'artiste, est de se rendre objet,

LES REVUES
vertu, sinon la suprême intelligence ? Elle est l'amour intellccroel dans
toute son étendue.
Grâce à cette imagination de l'objet, grâce à cette connaissance aniourcusc, chez Dostoïewski on assiste à la creation d'un monde. Les jeunes
gens de Dost~ïe'."ski so?t le centre chacun de l'univers, et pour eux,
~omme pour 1 univers memc, la question est d 'étre ou ne pas être. Par U,
1 1 a rendu c_omme_ personne le drame de tous les jeunes g,ms, de tous
ceu.x au . moins qui ont qnelque génie : car le jeune homme, eu passion ou
en poésie, est un dieu ingénu qui se met lui-même en demeure de tout
créer, en créant sa propre vie ; et s'il ne croit pas à soi-même il ne peut
croire l la realitê du monde.
'

et François Le Grix, dans la RllvuE HEBDOMADAIRE (n sept.) écrit
sur la Symphonie pastorale :
L'an infiniment minutieux de M. Gide, semblable à celui de Racine en
cela, dissimule si bien ses préparations qu'il fant y regarder de près peur
k~ retr~u~er. Cette hésitante et brëve histoire, qui n'est que celle d'un
meme tnttme secret d'amour, découvert, puis tu, puis avoué par le past:ur, par sa. fen~me,, _pa~ l~ur fils Jacques et par Gertrude, il faut bien, peur
n en pas dctruire l rnunuté, que cc soit par le journal du pasteur qu'elle
nous soit contêe. Mais pour en resserrer encore l'effet, - car ces nuances
~es demi-teintes pourraient contribuer à une impression de lenteur, - c;
Journal de deux annèes est écrit en quelques semllines. Le pasteur le commence au passe; il l'achcve au présent ; drns l'intervalle, il a connu sa
-vé~ité, celle de Gertrude. ;\insi la lente démarche et la rapi.iité que son
su1et réclamait et qui semblaient s'exclure, M. Gide a su les neutraliser
l'une par l'autre et les concilier, .•

.....

Un commentateur s'avisait, il y a quelques jours, que l'ironie de
M. Andre Gide ne connaissait de rivale que celle de ~{. Anatole France.
Il est difficile de se méprendre plus complètement, et M. Gide a dù ètre
bien étonné de s'entendre louer de son ironie. Les ~ductions incon1parables
de M. Anatole France sauraient-elles empêcher ce qu'il peut y avoir d'un
peu élémentaire, pour ne pas dire primaire, dans un parti-pris sans inquictude, dans un sourire insu.lié, fùt-ce celui de Voltaire. Que 1. Gide
est loin de ce parti-pris I Que son sourire est fugace 1 Tout interroger ce
n'est pas douter de tont, pas plus que tout comprcadre n'est tout croire.
C'est encore moins ne croire :\ rien.

et d'être objet le plus possible : enfin d'être pour lui en lui, comme il
est lni-mêmc. Compatir n'est plus, alors, cette vague mollesse d'une
charité qui ne distingue rien, où il y a bien moins d'amour que d'aban•
dan, Compatir consiste à communier dans la vie. Qu'est-ce bien que cette

• ••

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TABLE DES MATibRES

CHAMP-DE-MARS

CONTENUES DANS

Dans Aè'I'ION (Octobre), ce poème de Raymond Radiguet :

LE TOME XV

Mo11nayer l'or des coucha11Js /
Que les c/airom militaires
Berce,m du stêrile. cha11,p
Et1mn:encenl d'autres terres

r920)

ROGER ALLARD

OreWe Î11se1tsib/e au:,; chants
Qui s'e1wo/ent de Cytbère
Je suis devmu méchant
À force de battre I'ai,·e

Sonnets de guerre, par Henry eéard . . r17
Pensus d'une Amazone, ·par Natalie Clifford Barney.

.

.

.

.

.

.

.

.

Ernest Ra}naud

.

.

• .

.

.

.

(LXXXII)
(LXXXII)
(LXXXIII)

454

(LXXXIV)
~LXXXV)
' LXXXV)

613

(LXXXV)

618

(LXXXV)

6r8

(LXXXV)

779
780

(LXXXVI)
(LXXXVI)

781
788

(LXXXVI)
(LXXXVI)

Poesies, par ean Cocteau . . . . . 603
Une Amitié, par Pierre Li~vre. . . . 6o9
Peti~ manuel du• Parfait Aventurier, par

Car so11 Pegase qui 1·ue
Ne ;ourrait wir sans horre111·
Fleu1'ir les chanso11s des rues

Pierre Mac-Orlan.

.

.

.

.

.

.

Le Journalisme en vingt leçons, par Robert
de Jouvenel.

MEMENTO

.

.

.

.

.

.

.

.

Les pensées choisies des Rois de Françe,
recueillies par Gabriel Boissy . . .
de Tempirature,· par Paul
Morand . . . . . . . .
Les derniers vers de Paul Drouot.
La légende des Siècles de Victor Hugo
avec un commentaire et des notes
par Paul Berret . . . . . . .
Les beaux soirs de l'Iran, par Emile Zavie
Mandragore, par J. W. Ewers, traduit
par Marc Henry .
. . . . .
Peinture communiste ? . • . . . . .
Les images du t11011de, par René Ghil.

Feuilles

•
Le premier numéro de l'Es1&gt;RIT NOUVEAU, re.vue d'esthétique, a paru.
• L'art, écrit Paul Dermée, a ses lois comme la physiologie ou ·1a phy•
sique: nous suivrons les travaux d'esthétique de l_aboratoire avec autant
de curiosité que les expériences librement instituées dans leurs œuvres par
les artistes. •
Bissière parle de Seura.t ; Ozenfant et Jeanneret des Lois de la Plastique;
André Salmon de· Pj.:asso; Tokine du Cilléma ; Le Corbusier Saugnier de
l'arcbileclrtre; Paul Dermée des fondements psychologiques du Lyrisme.

•
LE MERCURE DE FRANCE (1er septembre) :
Souvmirs de 111011 comm,crce : a11 bras de Guillaume Apolli11aire, par' André
Rouveyre.

Anthologie cl'itiqut des poètes t1ormands

(LXXXII)

r23

G. Q.G. Secteur 1, par ran de Pierrefeu. I36
Cittématoma, par Max acob . . . . 317
Les Bucoliqius et la Copa dt Vfrgile, par

Le temps e,f 1111 labo11rew· :
Rùks tracées sans charme
Vaille d'un asti-e empe1·eur

789 (LXXXVI)
857 (LXXXVII)
943 (LXXXVII)
946 (LXXXVII)

GUILLAUME APOLLINAIRE
Couleur du temps .
694

(LXXXVI)

LOUIS ARAGON
Toutes choses égales d'ailleurs ·.

346

(LXXXIV)

336

(LXXXIV)

LAREVUE RHÉNANE(novembre):

PIERRE ALBERT-BIJWT
Hai-Kais.

'La Légende de Sai11t-Ch1·istophe, par Henri Lichtenb,erg·cr.
* **

(Ju1tLET-DtcEMBRE

J.

P.

�LA NOUVELLE REVl-'E FRANÇAISE.

ANDRÉ BRETON
Pour Dada .
2o8
Gaspard de la Nuit, par Louis Bertrand . 455

(LXX.XIII)

TABLE DES MATIÈRES

La do11lourt1tse passion, par Anne-Catherine Emmerich. . . . . . . . 616

(LUXIV)

ANDR~ GIDE

339

(LXXXIV}

Si le grain ne meurt (quatrième fragme11t)
Si le grain ne meurt (cinquième Jragmmt)

Hai-Kais.

337

(LXXXIV)

Haï-Kaîs.

PAUL CLAUDEL
Saint Louis, roi de France
Saint Martin

161 (LXXXlll)
839 (LXXXVII)

JEAN BRETON
Haï-Kaïs.

MAURICE GOBIN

JEAN-RICHARD BLOCH

PAUL-LOUIS COUCHOUD
Haï-Kaïs.

BENJAMIN CRÉMIEUX
Pierre Hamp : Les métiers blessls - La
Victoire mécanicic1111e • . . . • .
Sur la condition présente des lettres italiennes . . .
.
L'Atelier de Marie-Clain, par Marguerite Audoux.
Fcmd de cantine, par P. Drieu la Rochelle.
Chéri, par Colette. . . . . . . .
Histoires exotiques et merueille11ses, par
Pierre Mille . . . . . . . . .

MAXIME GOlUU

331

744
811

(Lx..'&lt;XVII)

(LX..'i.XYI}

342

(L'O~XI V)

862 (L."XXYII)

BERNARD GRŒTHUYSEN
Lettre d'Allemagne .
792

(LXXXVI)

MAX JACOB
Bonnes intentions .

I 26

(LXXXII}

637

(LXX.XV)

786

(LXXXVI)

948 (LXXXVII)
938. (LXXXVII)
956 (LX.'l'{VIl)

PIERRE DRIEU LA ROCHELLE
Le retour du soldat
238

(LX,UIIl)

511

VALERY LARBAUD
6r
Beauté, mon beau souci .
Poètes espagnols et hispano-américains
contemporains . . . . . . . . 141
Be.-nrté, mon beau souci ... (fin). . . . . . 247
Lettres anglaises : La question des an~li471
cismes

(LXXXV)

340

(LXXXIV)

HENRI GHÉON
Les voix qui crient dans le disert, par
Ernest Psichari. . . . . .
1P
Autour d'Antoine et Cliopdtre .
3I 9

(LXXXli}
(LXXXill)

ANDRÊ LHOTE
Tradition et troisième dimension.
L'Enseignement de Cézanne
PIERRE MAC ORLAN
La négresse du Sacri-Cœur, par André
Salmon .

(LXXXV)
(LXXXII)

(LXXXII)
(UC&lt;..Xlll)

(LXJ,L'i.IV)
(LXXXIV)

Hai-Kaïs.

497

PAUL ÉLUARD

JULES LAFORGUE
Notes d'un agenda.

HENRI LEFEBVRE

(LXXXV)

Hai-Kaïs.

Souvenirs sur Tolstoï .

(LXXXIV)

ALAIN DESPORTES
Lettres allemandes: Les pûmniers littiraires àe la Fr1111ce 11ar1veUe, par Ernest
Curtius
626

CHARLES DU BOS
Note sur Mérimée portr:1itiste

(L.'&lt;X.XV)

619
649

(LX.XXV)
(L"&lt;XX.Vl)

6o7

(LXXXV)

LOUIS l\B.RTlN-CHAUFFIER
La je1111esse de Stendhal, par Paul Arbelet. 344 (LX.XXIV)
Anomalits, par Paul Bourget . . .
(LXX..'X.\11)
RENÉ MAUBLANC
Haï-Kais .

343

(LXXXIV}

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

97°

HENRY DE MONTHERLANT
Critérium des novices amateurs. . . . .
383

(LXXXIV)
Haï-Rais.

PAUL MORAND
Feuilles de température . . . . . . . .
La fi11 du momie filmée par l' A11ge N. D.,
par Blaise Cendrars . . .
Le Cbaos européen, par Norman Angell,
traduit par André Pierre . . .
.

56

599

(LXXXV)

JEAN PAULHAN
. . . . . ; . . . 329 et 345
Poé.sies, par Isidore Ducasse. . . . . 952

(LXXXIV)
(LXXXVII)

JEAN PELLERIN
L'Appal'tement des je1mes filles ; les feux de
. .
La nlgresse blo11de, par Georges Fourest.
Paul- Jean Toulet. . . . . . . . .

119

776

(LXXXJI)
(LXX.Xll)
(LXXXVI)

342

(LXXXIV)

125

ALBERT PONCIN
Haï-Kaïs.

.

458
506

(LXXXJV)
(LXXXV)

HENRY PRUNIÈRES
Les Sept cha11so11s de Malipiero à !'Opéra. 466

(LXXXIV)

YVONNE RIHOUET
Aux ballt:ts russes : Pulcinella .
. · 326

(LXXXIII)

JACQUES RIVIÈRE
Reconnaissaoce à Dada .
216
M. Pierre Lasserre comrt: Marcel Proust 481
La Surprise de l'Amour, au Vieux-Colomhier
958

.

(LXXXI~
(LXXXI )
(LXXXVII)

H. P. !\OCHE
L'Exposition des Beaux-Ans de Dusse!dorf

635

(L"l{XXIV)

673

(LXXXVI)

JULES ROMAINS
-Ode

GEORGES SABIRON
. . • .

B5

(LXXXIV)

. •

.

.

675

(LXXXVI)

JEAN SCHLUMBERGER
Lettre à un historien . . . . . . . . • 4t
Les nuits des îles, par R. L. Stevenson,
traduction de Fred Causse-Maël
• 138
Le pmdu dépendu, de Henri Ghéon . -: 614
Adorable Clio, par Jean Giraudoux . . 783
Le Médecin malgri ltti au Vieux-Colombier . . . . • . . . . . . 957

(LXXXll)
(LXXXII)
(LXXXV)

(LXXXVI)
(LXXX.VIT)

SHAKESPEARE (Traduction d'André Gide)
Antoine et Cléopâtre (Actes I et II) •
5
(LXXXII)
- d• (Actes III et IV) . . . 392 (LXXXIII)
- d• (Actes V et VI) . . . 878 (LXXXIV)

ALBERT THIBAUDET

HENRI POURRAT
l11troduttio11 à q11eh1ues œu1!res, par Paul
Claudel .
•Chansons

• .

Vie de Guillaume Apollinaire .
(LXXXII)

la Saitif-/ta11, par Roger Allard

•

ANDRÉ SALMON

(LXXXII)

1 22

Haï-Kaïs. .

971

TABLE DES MATIÈRES

I

Réflexions sur la littérature : Du rontaoesque
Réfiexions sur la littéranrre : Les aualystes romands.
R~exions sur la littérature : Mémoires.
La crise sociale de 1848 ; les origines de la
ri11olution de février, par Pierre Quentin-Bauchart,
•
Lon Rampau d'Aram, par Jousé d'Arhalld - . • . .
•
,
Réflexions sur la littérature : La Symphonie Pastorale . • .
H. B. par l'un des quarante.
Edmond Jaloux . • . . . . . .

Les terrasses de Tombouctou ; des fa,itaisies s11r l'Eternel, par Robert Randan .

107

(LXXXII) ·

306
430

(LXXXIII)

452

(LXXXIV)

462

(LXXXIV)

587
6o2
6o5

(LXXXV)
(LXXXV)

811

(LXXXV)

Réflexions sur la Littérature : L'Esthé765
tique des Goncourt
789
La bibliothèque scandinave.
Réflexions sur la Littérature: Le groupe
923
de Médan
La Chair n le Sang, par François
941
Mauriac .
•

(LXXXIV)

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(LXXXVII)
62

�972

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Chroniques Parisiennes,

Ennuis

952 (LXXXVII)
955 (LXXXVII)

JULIEN VOCANCE
'

973

non

rimJs, par Jules Laforgue . . .
Evidences, par Lucien Daudet . . .
Haï-Kaïs.

LA NOUVELLE REVUE FRA?:l"ÇAISE

333

(LXXXIV)

153
483
645
805

(LXXXII)
(LXXXIV)
&amp;XXXV)
XXXVI)
( XX,XVTI)

XXX

Les revues •
Les revues .
Les revues
Les revues
Les revues

,

961

LE

CA RN ET
NOTE
Le memento bibliographique que nous' avions coutume de donner sur cette page prendra place désormais dans
les feuilles d'annonces rouges que l'on trouvera au débµt de
chaq_ue numéro.

LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.

DES ÉDITE u·R S

�974
GABRIEL NIGOND

LA NOUVELLE FRANÇAISE
: GONE,

roman, r vol. in-12 de

248 pages (tirage de luxe : ·dix exemplaires sur
hollande) 1 -;
C'est assurément l'œuvre maîtresse de l'auteur des Contes
de la limousine qui est aussi le poète exquis de l'Ombre des
Pins.
'
Dans le cadre, familier à l'auteur, d'une vallée de la
Creuse, étincelante de reflets d'eau vive et de feuillages
légers, puis à Venise, puis dans un village montagnard de la
Savoie, enfin dans son pays natal où elle revient finir sa vie
de légende, nous voyons se dérouler l'histoire étrange d'Antigone de Jambune, dernière fleur d'une race épuisée.
Un ardent désir de vivre la dévore, que ,;eut enflammer
une passion romanesque, sans objet précis, et qui se nourrit
d'elle-même.
Toute petite enèore, Gone, entre une baignade en ,Creuse
et une partie de pêche, s'est éprise de la Nouvelle Héloïse et
de son amoureuse rhétorique. Désormais elle respire par la
bouche pensive de la triste Julie et tous ses sentiments, exaltés jusqu'à la folie, obéissent au fantôme de Jean-Jacques.
C'est le philosophe voûté, à la perruque étroite et aux souliers à boucles qui la conduit au terme de son destin. •
Comment lire sans émotion les préparatifs du mariage de
Gone, ~a crise dernière de folie, et sa mort merveilleuse au
cœur de l'incendie de la vieille demeure natale. On songe à
Charles Nodier. M. Gabriel Nigond possède tous les dons du
conteur, la grâce naïve, la saveur rustique et légendaire de
l'imagination, la fantaisie ornée et surtout, ce qui n'appartient qu'aux poètes, la force lyrique qui entraîne le lecte':r.

r. Paris, Société d'éditions littéraires et artistiques. Librairie
P. Ollendorjj, 50, rue de la Chaussée d'Antin.

LE CARNET DES ÉDITEURS

975

L'ENFANT INQUIET, roman, I vol.
in-12 de 212 pages (tirage de luxe : 12 exemplaires
numérotés sur Hollande von Gelder) '.
J.,e premier ouvrage de M. André Ohey, le Gardien de la

ANDRÉ ÜBEY :

Ville, avait reçu l'accueil le plus favorable de la-critique, qui
avait unanimement salué le début d'un jeune écrivain, particulièrement doué, semblait-il, pour rendre les nuances les
plus délicates de la sensibilité.
Ses qualités n'ont pas tardé à s'affirmer. Avec l'Enfant
inquiet c'est le roman de l'adolescence qu'après tant d'autres, M. André Obey a voulu écrire, ce roman que tout
écrivain sensible porte en soi, mais dont bien peu savent
nous faire goûter le charme trouble et délicieux. Le sujet est
le plus simple qui soit, et les détails ont cette saveur particulière d'autobiographie dont le lectwr d'aujourd'hui est
si friand.
Dans l'âme d'Arnaud, le héros du livre, s'éveille tour à
tour, l'e sentiment de la nature, de la mélancolie, de la joie,
de l'amour, enfin de la douleur, avec la première peine de
cœur du collégien sentimental.
On goùtera, en particulier, les scènes de l'Ecole de
musique, lé Dimauche de Pâques et surtout le dialogue si
subtil, d'une atmosphère si juste, intitulé au Jardin des

arbres.
Mais le roman de M. André Obey offre encore un sens
profond. Sous une apparence ironique et fantaisiste, il pose
.le vieux problème de l'instinct naturel et de la sensibilité
enfantine en lutte avec la société et la famille.

J,

Librairie des Lettres, Paris, 13, rue Séguier.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
MARCEL WrLLARD

TOUR D'HORIZON ; avec des-

sins de Raoul Dufy '.
Voici le premier livre de M. Willard. Ce n'est pas une
crise de croissance, mais l'œuvre d'un écrivain qui n'a
voulu publier qu'après avoir tout discerné en lui, appris à
penser, dompté sa frénésie et accepté de ne nous restituer sa
science qu'après un long labeur. Des prosts et des poésies
commentét:s par le charmant crayon de Dufy, écrites avec
une même volonté, nerveuse et tendue à se rompre, qui en
fait l'unité. Dq surconscient en attendant le subconscient :
dans cette fermentation organisée, parfois une douce trêve
mallarméenne :
L'aurore est-elle ? N'est-elle
promesse de lumière éternelle
aile du jour folle aile .
le couvant sur amour vœu d'amour ?
'

... . . . . . . . . .

Oh ! jour fané que douter de soi décolore !

.............

De cette écriture concise et intolérante comme une devise,
trop précieuse peut-être, la tension est telle que la métaphore n'y peut plus vivre. On se prend à le regretter, surtout après la lecture de Lieu commun où s'humanisent
un instant ces paysages cérébraux.
Tout alentour, con1me au hasard, dos à. dos des sièges, seuls... ~

Des corps interposés entre deux uniformes. Seuls ... Le couple. Elle
et Elle. Lui et Lui. Le Ventre au centre mobilier se chauffe. Deux
ou trois êtres collectifs en formation.

Il y a lieu de s'arrêt~r à ce livre ; à chaque page on trouvera le signe d'une vocation.

LE CARNET DES J\:DITEURS

977

ANDRJ\: BILLy : BARABOUR ou L'HARMONIE UNIVERSELLE, Roman '.
Est-ce bien un roman? N'est-ce pas plutôt un essai de
destruction du roman, considéré comme un ensemble de
conventions littéraires périmées ? « Faire sauter le roman
français, et qu'il retombe en pierreries brûlantes, écrit l'auteur,
quel rêve ! » Œuvre déconcertante, agressive, toute chargée
d'ironie et de désenchantement, Barabour indique chez
André Billy une position bien arrêtée vis-à-vis de ce qu'on
pourrait appeler « la vieille littérature ». Il en utilise en riant
1-es recettes, mais dans le même instant il les bafoue : celles .
du roman policier et du roman d'aventures, celle du roman
psychologique et du romàn philosophique surtout. Et ce
mélap.ge étourdissant est le plus curieux et le plus amusant
qu'on puisse rêver. Dadaïsme ! dira-t-on. Peut-être, par
certain côté, à condition que le Dadaïsme ne soit au fond
qu'un aspect de l'universelle inquiétude. Mais il ne faut pas
s'y tromper : Bara,bour est plus et mieux. Ce roman se rattache
par sa forme alerte et toute classique à la meilleure tradition
des~conteurs français. On parlera de Voltaire à propos de ce
récit où sont raillés les entrepreneurs de religions u,niverselles, dans la personne de Barabour, millionn~ire qui se
dépouille de sa fortune au profit du premier venu, avide de
découvrir les lois de l'harmonie universelle parmi les masses,
et dans la personne aussi de ce singulier Vivelésétasunidasi
qui, d'esprit trop paresseux pour ~isputer des principes, croit
de toutes ses forces à la toute-puissance des mots. Vraiment,
Barabour nous donne l'impression d'une fantaisie joyeuse et
féroce de quelque Jérôme Coignard qui aurait fréquenté
Chesterton, le grand mystique. Il se dégage de ces pages une
volonté d'orienter la race vers plus de logique et de clarté,
et d'émanciper le roman de la tutelle des genres usés.
JEAN DES BONNEFEUILLES
I. La R~1aissance du Livre, 78, Boulevard S&lt;-Michel. Un voi. in:
18 jésus. 6 francs.

r. Au Sans Pareil, 37, avenue Kléber, Paris,

�......,;

Pour produire leurs livres, les Éditeurs sont OBLlGATOIREMENT TRIBUTAIRES de trois industries : celle ùu
Papier, celle de !'Imprimerie, celle ùu
Cartonnage.
Sur les prix de 1914, l'industrie du Papier
a des majorations de 800 à l.300 pour cent
(suivant la nature).
Sur le prix de 1914, l'lmprimerie (suivant
l'importance des tirages ou des réimpressions) a des majorations de 300 à 500 pour
cent.
Sur les prix de 19r 4, !'Industrie du
Cartonnage a des majorations de 4 à 500

o/o

1.300

J. 200 ~,

l.100

%

t . 000 ~~

goo %

pour cent.

Comparée aux augmentations de toutes choses
Celle du li~re est la plus réduite
L'ancien livre à 3 fr. 50 n'a pas subi
100 0/0 fie majoration

/

8oo

01
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700

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I

6oo ~,

500 ,~

400

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300 %

La courbe figuri:e par des croii rcpréstntc 13 majoratio,i sy11di&amp;ale
du prix des /ivm de littérature.
ABBBVILUl. -

lMPRIMERIE F. PAILLAfl'r,

200

%

J(JO

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1

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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lJ. A. N. L.

LA

REVUE

NOUVELLE

FRANÇAISE

�~ -LA

.,.

.

NOUVET.T.F.

�LA

NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

:.\IENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

TOME XVI

PARIS
35 &amp; 37,

RUE M/\DA:'lfE,

I92I

35 &amp; 37

�UNE AGONIE

A LÉON DAUDET.

cc Monsieur je ne dis pas, mais vous n'avez pas pris de
rendez-vous avec moi, vous n'avez pas de numéro. D'ailleurs ce n'est pas mon jour de consultation. Vous de-vez
avoir votre médecin. Je ne peux pas me substituer, à
moins qu'il ne me fasse appeler en consultation. C'est une
question de déontologie... » J'avais rencontré le fameux
Professeur E ... , presque ami de mon père et de mon grandpère, en tous les cas en relations avec eux, et pris d'une
inspiration subite je l'avais arrêté au moment où il rentrait,
pensant qu'il serait peut-être d'un excellent conseil pour ma
grand'mère. Mais pressé, après avoir pris ses lettres, il voulait m'éconduire, et je ne pus lui parler qu'en montant avec
lui dans l'ascenseur, dont il me pria de le laisser manœuvrer
les boutons, c'était chez lui une manie. « Mais, Monsieur,
je ne vous demande pas que vous receviez ma grand'mère,
vous comprendrez après ce que je veux. vous dire, elle est
peu en état, je vous demande au contraire de passer d'ici
une demi-heure chez nous, où elle sera rentrée. - Passer
chez vous, mais Monsieur, vous n'y pensez pas. Je dîne
chez le Ministre du Commerce, il faut que je fasse une
visite avant, je vais m'habiller tout de suite, pour comble
de malheur mon habit a été déchiré et l'autre n'a pas de
boutonnière pour passer les décorations. Je vous en prie,
faites-moi le plaisir de ne pas toucher les boutons de l'ascenseur, vous ne savez pas les manœuvrer, il faut être prudent

�6

LA !)IOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en tout. Cette boutonnière va me retarder encore. Enfin
par amitié pour les vôtres si votre grand'mère vient tout de
suite je la recevrai, mais je vous préviens que je n'aurai qu'un
petit quart d'heure bien juste à lui donner. &gt;&gt; J'étais reparti
aussit6t n'étant même pas sorti de l'ascenseur que le Professeur E ... avait mis lui-même en marche pour me faire
desce_ndre non sans me regarder avec méfiance. J'ai pensé
depms que ce moment de son attaque n'avait pas dû surprendre entièrement ma grand'mère, que peut-être même
elle l'avait prévu longtemps d'avance, avait vécu dans son
attente. Sans doute, elle n'avait pas su quand ce moment
fatal viendrait, incertaine, pareille aux amants qu'un doute
du même genre porte tour à tour à fonder des espoirs déraisonnables et des soupçons injustifiés sur la fidélité de
leur maîtresse. Mais il est rare que ces grandes maladies,
telles que celle qui venait enfin de la frapper en plein visa&lt;Ye
, 1·
1::) '
né 1sent· pas pendant longtemps domicile chez le malade
avant de le tuer, et durant cette période ne se fassent pas
assez vite, comme un voisin ou un locataire c&lt; liant», connaitre de lui. C'est une terrible connaissance, moins par les
souffrances qu'elle cause que par l'étrange nouveauté des
restrictions définitives qu'elle impose à la vie. On se voit
mourir, dans ce cas, non pas à l'instant même de la mort,
mais des mois, quelquefois des années auparavant, depuis
qu'elle est hideusement venue habiter chez nous. La malade
fait la connaissance de l'étranger qu'elle entend aller et
œnir dans son cerveau. Elle.ne le connaît pas de vue, mais
des bruits qu'elle l'entend régulièrement faire, elle déduit
ses habitudes. Est-ce un malfaiteur ? Un matin elle ne
' ! Le
l'entend plus. Il est parti. Ah ! si c'était pour toujours
soir, il est revenu. Quels sont ses desseins ? Le médecin
consultant, soumis à la question, comme une maîtresse
adorée, répond par des serments tel jour crus, tel jour mis
en doute. Au reste, plutôt que celui de la maîtresse, le
médecin joue le rôle des serviteurs interrogés. Ils ne sont
que des tiers. Celle que nous pressons, dont nous soupçon-

UNE AGO~IE

7

nons qu'elle est sur le point de nous trahir, c'est la vie
elle-même et malgré que nous ne la sentions plus la même,
nous croyons encore en elle, mais demeurons dans le doute
jusqu'au jour qu'elle nous a enfin abandonnés.
Je rois ma grand'mère dans l'ascenseur du Professeur E...
et au bout d'un instant il vint à nous et nous fit passer
dans son cabinet. Mais là, si pressé qu'il fût, son air rogue
changea car les habitudes sont les plus fortes et il avaî.t
gardé celle d'être aimable, voire enjoué, avec ses malades.
Comme il savait ma grand'mère très lettrée, et qu'il l'était
aussi, il se mit à lui citer pendant deux ou trois minutes de
beaux vers sur le temps radieux qu'il faisait, puis l'assit dans
un fauteuil, lui à contre-jour de manière à bien l'examiner.
Cet examen fut minutieux, nécessita même que je sortisse
un instant. Il le continua encore, puis ayant fini, se mit,
bien que le quart d'heure touchât à sa fin, à refaire quelques
citations à ma grand'mère. Il lui adressa mème quelques plaisanteries assez fines que, pour elles-mêmes, j'eusse préféré
entendre un autre jour, mais qui me rassurèrent complètement par leur ton amusé. Je me rappelai aussitôt que
M. Fallières, Président du Sénat, avait eu, il y avait nombre
d'annéés, une fausse attaque et qu'au désespoir de ses concurrents il s'était mis trois jours après à reprendre ses fonctions de président, et préparait, disait-on, une candidature
plus ou moins lointaine à la Présidence de la République. Ma confiance en un prompt rétablissement de ma
grand'mère fut d'autant plus complète que, au moment ou
je me rappelais l'exemple de M. Fallières, je fus tiré de la
pensée de ce rapprochement par un franc éclat de rire qui
termina une plaisanterie du Professeur E. Sur quoi il tira
sa montre, fronça fiévreusement le sourcil en -çoyant qu'il
était en retard de cinq minutes et tout en nous disant
adieu sonna pour qu'on apportât immédiatement son habit.
Je laissai ma grand'mère passer devant, refermai la porte et
demandai la Yérité au Professeur. « Votre grand'mère est
perdue, me dit-il. C'est une attaque provoquée par l'urémie.

�8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En soi l'urémie n'est pas fatalement un mal mortel, mais
le cas me paraît désespéré. Je n'ai pas besoin de vous dirè
que je désire me tromper. Du reste avec Cottard vous êtes
en excellentes mains. Excusez-moi, ajouta-t-il, en voyant
la femme de chambre entrer qui portait sur le bras l'habit
noir du Professeur. Vous savez que je dîne chez le Ministre
du Commerce, j'ai une visite à faire avant. Ah! la vie n'est
pas que roses, comme on le croit à votre âge. » Et il me
tendit gracieusement la main. J'avais refermé la porte et un
valet de chambre nous guidait dans l'antichambre, ma
grand'mère et moi, quand nous entendîmes de grands cris
de colère. la femme de chambre avait oublié de percer la
boutonnière pour les décorations. Cela allait demander
encore dix: minutes. Le professeur tempêtait toujours pendant que je regardais sur le palier ma grand'mère qui était
perdue. Chaque personne est bien seule. Nous repartimes
vers la maispn.
Quand grâce aux soins parfaits de Françoise ma grand'mère fut couchée, elle se rendit compte qu'elle parlait
beaucoup plus facilement, le petit déchirement ou encombrement d'un vaisseau qu'avait produit l'urémie avait sans
doute été très léger. Alors elle voulut ne pas faire faute à
maman, l'assister dans les instants les plus cruels que
celle-ci eût encore traversés.
- Hé bien! ma fille, lui dit-elle, en lui prenant la main,
et en gardant l'autre devant sa bouche pour donner cette
cause apparente à la légère difficulté qu'elle avait encore i
prononcer certains mots, voilà con, me tu plains ta mère !
tu as l'air de croire que ce n'est pas désagréable une indigestion 1
Alors pour la première fois les yeux de ma mère se posèrent passionnément sur ceux de ma grand'mère, ne voulant
pas voir le reste de son Yisage, et elle dit, commcn~-ant la
liste de ces faux serments que nous ne pouvons pas tenir :
- Maman, tu seras bientôt guérie, c'est ta fille qui s'y
engage.

CNE .-\GO!\IE

9
Et enfermant son amour le plus fort, toute sa volonté
que sa mère guérît, dans un baiser à qui elle les confia et
qu'elle accomp:.1gna de sa pensée, de tout son être jusqu'au
bord de ses lèwes, elle alla le déposer humblement, pieusement sur le front adoré. Ma grnnd'ml!re se plaignait d'une
espèce d'alluvion de couvertures qui se faisait tout le temps
du mème côté sur sa jambe gauche et qu'elle ne pouvait
pas arriver :\ soulever. Mais elle ne se rendait pas compte
qu'elle en était elle-mème la cause (de sorte qu'elle accusait injustement Françoise de mal &lt;&lt; retaper )&gt; son lit). Par
un mouvement com•ulsif elle rejetait de ce côté tout le flot
de ces écumantes couvertures de fine laine qui s'y amoncdaient comme les sables dans une baie bien vite transformée en grève ( si on y construit une digue), par les
apports successifs du flux.
Ma mère et moi, (desquels le mensonge était d'avance
percé à jour par Françoise, perspicace et offensante), nous
ne voulions même pas dire que ma grand'mère fut très
malade, comme si cela eût pu faire plaisir aux ennemis
qu'elle n'avait d'ailleurs pas, et eût été plus affectueux de trouver qu'elle n'allait pas si mal que ça, en somme par le même
sentiment instinctif qui m'avait fait supposer que Andrée
plaignait trop Albertine pour l'aimer beaucoup. Les mêmes
phénomènes se reproduisent des particuliers à la masse,
dans les grandes crises. Dans une guerre celui qui n'aime
pas son pays n'en dit pas de mal, mais le croit perdu,
le plaint, YOÎt les choses en noir.
Françoise nous rendàit un service infini par sa faculté
Je se passer Je sommeil, d'accomplir les besognes les plus
dures. Et si, étant allée se coucher après plusieurs nuits
passées debout, on était obligé de l'appeler un quart d'heure
après qu'elle s'était endormie, elle était si heureuse de
pouvoir faire des choses ptnibles comme si elles eussent
été les plus simples Ju monde que, loin de rechigner, elle
montrait sur son visage de la satisfaction et de la modestie.
Seulement quand arrivait l'heure Je la messe, et l'heure

�10

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du premier déjeuner, ma grand'mère eût-elle été agonisante, que Françoise se fût éclipsée à temps pour ne pas
être en retard. Elle ne pouvait être suppléée en rien par son
jeune valet de pied. Après avoir pris chez moi, à l'exemple
de Victor, tout mon papier à lettres, il s'était mis, de plus, à
emporter des volumes de vers. Il les lisait une bonne
moitié de la journée par admiration pour les poètes qui
les avaient composés, mais aussi afin, pendant l'autre
moitié de son temps, d'émailler de citations les lettres qu'il
écrivait à ses amis de village. Certes, il pensait ainsi les
éblouir. Mais, comme il avait peu de suite dans les idées,
il s'était formé celle-ci que ces poèmes trouvés dans ma
bibliothèque étaient chose connue de tout le monde et à
quoi il est courant de se reporter. Si bien qu'écrivant à ces
paysans dont il escomptait la stupéfaction, il entremêlait,
comme on verra, ses propres réflexions de vers de Lamartine, con1me il eût dit: qui vivra ver'ra, ou même: bonjour.
A cause des souffrances de ma grand'mère on lui permit
la morphine. Malheureusement si celle-ci les calmait, elle
augmentait aussi la dose d'albumine. Les coups que nous
destinions au mal qui s'était installé en grand'mère, portaient
toujours à faux, c'était elle, c'était son pauvre corps interposé qui les recevait, sans qu'elle se plaignît qu'avec un
faible gémissement. Et les douleurs que nous lui causions
n'étaient pas compensées par un bien que nous ne pouvions lui faire. Le mal féroce que nous aurions voulu exterminer, c'est à peine si nous l'avions frôlé, nous ne faisions
que l'exaspérer davantage, hâtant peut-être l'heure où la
captive serait dévorée. Les jours où la dose d'albumine avait
été trop forte, Cottard, après une hésitation, refusait la morphine. Chez cet homme si insignifiant, si commun, il y avait,
dans ces courts moments où il délibérait, où les dangers d'un
traitement et les dangers d'un autre se disputaient en lui
jusqu'à ce qu'il s'arrêtât à l'un, la sorte de grandeur d'un
général qui, vulgaire dans le reste de la vie, est un grand
stratège, et qui dans un moment périlleux, après avoir

UNE AGO."IE

II

réfléchi un instant conclut pour ce qui militairement est
le plus sage et dit : « Faites face à l'est ,&gt;. Médicalement si
peu d'espoir qu'il y eût de mettre un terme à cette crise
d'urémie, il ne fallait pas fatiguer le rein. Mais quand ma
grand'mère n'avait pas de morphine, ses douleurs devenaient intolérables; un certain mouvement qui lui était
difficile à accomplir sans gémir, elle le recommençait perpé- ·
tuellement car, pour une grande part, la souffrance est une
sorte de besoin de l'organisme de prendre conscience d'un
état nom·eau qui l'inquiète, de rendre la sensibilité adéquate à cet état. On peut discerner cette origine de ]a douleur dans le cas d'incommodités qui n'en sont pas pour
tout le monde. Dans une chambre remplie d'une fumée à
l'odeur pénétrante, deux hommes grossiers entreront et
vaqueront à leurs affaires; un troisième, d'organisme plus
fin, trahira un trouble incessant. Ses narines ne cesseront
de renifler anxieusement l'odeur qu'il devrait, semble-t-il,
essayer de ne pas sentir et qu'il cherchera chaque fois à
faire adhérer par une connaissance plus exacte à son odorat
incommodé. De là vient sans doute qu'une vive préoccupation empêche de se plaindre d'une rage de dents. Quand
ma grand'mère souffrait ainsi, la sueur coulait sur son
grand front mauve, y collant les mèches blanches, et, si
elle croyait que nous n'étions pas dans la chambre, elle
poussait des cris: «Ah! c'est affreux!», mais, apercevaitelle ma mère, aussitôt elle employait toute son énergie à
effacer de son Yisage les traces de douleur, ou, au contraire, répétait les mêmes plaintes en les accompagnant
d'explications qui donnaient rétrospectivement un autre
sens à celles q1;e nous avions
entendre :
- Ah ! ma fille, c'est affreu:t, rester couchée par ce
beau soleil quand on Youdrait aller se promener, je pleure
de rage contre \ ' OS prescriptions.
Mais elle ne pouvait empêcher le gémissement de ses
regards, la sueur de son front, le sursaut convulsif, austôt réprimé, de ses membres.
•

ru

�12

LA ~OUVELLE REVUE FRANÇ.\ISE

- Je n'ai pas de mal, je me plains parce que je suis mal
couchée, je me sens les cheveux en désordre, j'ai mal au
cœur, je me suis cognée contre le mur.
Et ma mt'.:re·, au pied du lit, rivée à cette souffrance
comme si, à force de percer de son regard ce front douloureux, ce corps qui recélait le mal, elle eût dû finir par
l'atteindre et l'emporter, ma mère disait:
·
- Non, ma petite maman, nous ne te laisserons pas
souffrir comme ça, c'est ta fille qui te le dit, on va trouver
quelque chose, prends patience une seconde, me permetstu de t'embrasser sans que tu aies à bouger ?
Et penchée sur le lit, les j:unbes fléchissantes, à demi
agenouillée, comme si, à force d'humilité, elle avait plus
de chance de faire exaucer le don passionné d'elle-même,
elle inclinait vers :ma granù'mère toute sa vie dans son
visage comme dans un ciboire qu'elle lui tendait, décoré
en reliefs de fossettes et de plissements si passionnés, si
désolés et si doux qu'ôn ne savait pas s'ils y étaient creusés
par le ciseau d'un baiser, d'un sanglot ou d'un sourire. Ma
grand'mère essayait, elle aussi, de tendre vers maman son
visage. Il avait tellement changé que sans doute si elle eût
eu la force de sortir, on ne l'eût reconnue qu'à la plume
de son chapeau. Ses traits comme dans un travail de sculpture semblaient s'appliqµer, dans un effort qui la décournait de tout le reste, à se conformer à certain modèle que
nous ne connaissions pas. Ce travail du statuaire touchait à
sa fin et si la figure de ma grand'rnère avait diminué, elle
avait également durci. Les veines qui la traversaient semblaient celles non pas d'un marbre mais d'une pierre plus
rugueuse. Toujours penchée en avant par la difficulté de
respirer, en même temps que repliée sur elle-même par la
fatigue, sa figure fruste, réduite, atrocement expressive,
semblait, dans une sculpture primitive, presque préhistorique, la figure rude, violâtre, rousse, désespérée, de quelque sauvage gardienne de tombeau. Mais toute l'œuvre
n'était pas accomplie: Ensuite, il faudrait la briser, et puis,

U~E .\GONIE

dans ce tombeau - qu'on avait si péniblement gardé,
aœc cette dure contraction - descendre.
Dans un de ces moment~ ot'.!, selon l'expression populaire, on ne sait plus à quel saint se vouer, comme ma
grand'mère toussait et éternuait be,rncoup, on suivit le
conseil d\m parent qui affirmait qu'ayec le spécialiste X
on était hors d'affaire en trois jours. Les gens du monde
disent cela de leur médecin et on les croit comme Francoise
croyait les réclames des journaux. Le spécialiste vint ·avec
s:i trousse, chargée comme l'outre d'Eole de tous les
rhumes de ses clients. Ma grand'mère refusa net de se
laisser examiner. Et nous, _g6nés pour le praticien qui
s'éta!t dérangé inutilement, nous défér:imes au désir qu'il
exprima de visiter nos nez respcctifa, lesquels pourtant
n'anient rien. Il prétendait que si, et que migraine ou
colique, maladie de cœur ou diabète, c'est une n~aladie du
nez mal comprise. A chacun de nous il dit : cc Voilà une
petite cornée que je serais bien aise de revoir. N'attendez
pa_s trop. Avec quelques pointes de feu je vous débarrassenu ». Certes nous pensions :t tout autre chose. Pourtant
nou~ nous demandions : cc Mais débarrasser de quoi ? »
Bret, tous nos nez étaient malades. Il ne se trompa qu'en
mettant la chose au présent. Car dès le lendemain son
ex~men et son pansement prO\·isoire avaient accompli leur
eflet. Chacun de nous eut son catarrhe. Et comme il rencontra dans la rue mon père sccouf par des quintes il
sourit à l'idée qu'un ignorant pùt croire !t: mal dù à ;on
intcrYention. Il nous avait ex-:iminés au moment où nous
étions déjà malades.
L1 maladie de_ ma grand'mère donna lieu à diverses personnes de mamfester un ex(c:s ou une insuffisance de
sympathie qui nous surprirent tout ::mtant que le genre de
hasard par lequel les uns ou les. autres nous Mcouvraient
des ch~ino1:s de circonstan..:es, ou mt:mc d'amitiés que
nous _n euss10ns pas soupçonnées. Et les marques d'intérêt
donnees par les personnes qui \·en~ient sans cesse prendre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des nouvelles, nous révélaient la gravité d'un mal que jusquelà nous n'avions pas assez isolé, séparé des mille impressions douloureuses ressenties :mprès de ma grand'mère.
Prévenues par dépêche, ses sœurs ne quittèrent pas Combray. Elles avaient découvert un artiste qui leur donnait
des séances d'excellente musique de chambre dans l'audition de laquelle elles pensaient trouver, mieux qu'au
chevet de la malade, un recueillement, une élévation douloureuse, desquels la forme ne laissa pas de paraître insolite. Madame Sazerat écrivit à maman, mais comme une
personne dont les fiançailles brusquement rompues (la
rupture était le dreyfusisme) nous avaient à jamais séparés.
Le sixième jour, maman, pour obéir am prières de
gra.nd'mère, dut la quitter un moment et faire semblant
d'aller se reposer. J'aurais voulu que Françoise restât un
instant sans bouger pour que ma grand'mère s'endormît.
Malgré mes"supplications, Françoise sortit de la chambre;
elle aimait ma grand'mère, avec sa clairvoyance et son pessimisme elle l'avait condamnée. Elle aurait donc voulu lui
donner tous les soins possibles. Mais on venait de dire
qu'il y avait un ouvrier électricien, beau-frère de sou patro1,,
estimé dans notre immeuble ou il venait travailler depuis
de longues années, et surtout de Jupien. On avait commandé cet ouvrier, avant que ma grand'mère tombât
malade. Il me .semblait qu'on eût pu le faire repartir ou le
laisser attendre. Mais le protocole de Françoise ne lL:
permettait pas, elle aurait manqùé de délicatesse envers ce
brave homme, l'état de ma grand'mère ne comptait plus.
Quand au bout d'un quart d'heure, exaspéré, j'allai la chercher' a la cuisine, je la trouni causant avec lui sur le
&lt;c carré 1&gt; de l'escalier de service, dont la porte était ouverte?
procédé qui avait l'av-antage de permettre, si l'un de nous
arrivait, de faire semblant qu'on allait se quitter mais qui
.envoyait d'affreux courants d'air. Françoise quitta donc
l'ouvrier non sans lui avoir encore crié quelques compliments qu'elle avait oubliés pour sa femme et son beau-

UNE AGO~IE

15

frère. Souci caractéristique de Combray, de ne pas manquer
à la délicatesse et que Françoise portait jusque dans la politique extérieure. Les niais s'imaginent que les grosses
dimensions des phénomènes sociaux sont une excellente
occasion de pénétrer plus avant dans l'âme humaine; ils
devraient au contraire comprendre que c'est en descendant
en profondeur dans une individualité qu'ils auraient chance
de comprendre ces phénomènes. Françoise trouvait, avait
mille fois répété au jardinier de Combray que la guerre est
le plus insensé des crimes et que rien ne vaut, sinon vivre.
Or, quand éclata la guerre russo-japonaise, elle était gênée
que nous ne nous fussions pas mis en guerre pour aider
c&lt; les pauvres Russes» cc puisqu'on est alliancé », disait-elle.
Elle ne trouvait pas cela délicat vis-à-vis du czar qui avait
toujours eu « de si bonnes paroles pour nous &gt;&gt; ; c'était un
effet du même code qui l'eût empêché de refuser à Jupien
un petit verre, dont elle savait qu'il allait cc contrarier sa
digestion &gt;&gt;, et si près de la mort de ma grand'mère, la
même malhonnêteté dont elle jugeait .coupable la France,
restée neutre à l'égard du Japon, elle eùt cru la commettre,
en n'allant pas s'excuser elle-même auprès de ce bon
ouvrier électricien qui avait pris tant de dérangement.
Nous fûmes heureusement très vite débarrassés de la
fille de Françoise, qui eut à s'absenter plusieurs semaines.
Aux conseils habituels qu'on donnait à Combray à la
famille d'un malade : cc Vous n'avez pas essayé d'un petit
voyage, le changement d'air, retrouver l'appétit, etc.&gt;&gt;, elle
avait ajouté l'idée presque unique qu'elle s'était spécialemen: forgée et qu'aussi elle répétait chaque fois qu'on la
voyait, sans se lasser et comme pour l'enfoncer d.1.n:.. la
tête des autres. « Elle aurait dû se soigner radicalement dès
le déb~t. 1&gt; Elle ne préc01ùsait pas un genre de cure plutôt qu un autre, pourvu que cette cure fût radicale. Quant
à Françoise, elle voyait qu'on donnait peu de médicaments
à ma grand'mère. Comme selon elle, ils ne servent qu'à
vous abîmer l'estomac, elle en était heureuse, mais plus

�16

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

encore elle en était humiliée. Elle avait dans le Midi des
cousins, riches relativement - dont la fille, tombée malade
en pleine adolescence, était morte à vingt-trois ans. Pendant ces quelques années, le père et la mère s'étaient ruinés
en remèdes, en docteurs différents, en pérégrinations d'une
« station » thermale à une autre, jusqu'au décès. Or cela
paraissait à Françoise, pour ces parents-là, une espèce de
luxe, comme s'ils avaient eu des chevaux de courses, un
château. Eux-mêmes, si affligés qu'ils fussent, tiraient une
certaine vanité de tant de dépenses. Ils n'avaient plus rien,
ni surtout le bien le plus précieux, leur enfant, mais ils
aimaient à répéter qu'ils avaient fait pour elle autant et
plus que les gens les plus riéhes. Les rayons ultra-violets, à
l'action desquels on avait plusieurs fois par jour, pendant
des mois, soumis la malheureuse, les flattaient particulièrement. Le. père enorgueilli dans sa douleur par une espèce
de gloire, en arrivait quelquefois à parler de sa fille comme
d'une étoile de !'Opéra pour laquelle il se fût ruiné. Françoise n'était pas insensible à tant de mise en scène. Celle
qui entourait la maladie de ma grand'mère lui semblait
un peu pauvre, bonne à une maladie sur un petit théâtre
de province.
Il y eut un moment ou les troubles de l'urémie se portèrent sur les yeux de ma grand'mère. Pendant qnelques
jours elle ne vit plus du tout, Ses yeux n'étaient nullement
ceux d'une aveugle et restaient les mêmes. Et je compris
seulement qu'elle ne voyait pas à l'étrangeté d'un certain
sourire d'accueil qu'elle avait dès qu'on ouvrait la porte
jusqu'à ce qu'on lui eût pris la main pour lui dire bonjour,
sourire qui commençait trop tôt, et restait stéréotypé sur
ses lèvres, fixe, mais toujours de face et tâchant à être vu
de partout, parce qu'il n'y avait plus l'aide du regard pour
le régler, lui indiquer le moment, la direction, le mettre
au point, le faire varier au fur et à mesure du changement
de place ou d'expression de la personne qui venait d'entrer;
qu'il restait seul, sans sourire des yeux qui eût détourné un

UNE AGO~IE

17
peu de lui l'attenùon du visiteur, et prenait par là, dans
sa gaucherie une importance excessive, donnant l'impression d'une amabilité exagérée ... Puis la vue revint complètement et des yeux le mal nomade passa aux oreilles. Pendant quelques jours, ma grand'mère fut sourde. Et comme
elle avait peur d'être surprise par la •brusque entrée de
quelqu'un qu'elle n'aurait pas entendu venir, à tout moment (bien que couchée du côté du mur) elle détournait
brusquement la tête vers la porte. Mais le mouvement de
~on cou était maladroit, car on ne se fait pas en quelques
Jours à cette transposition, sinon de regarder les bruits, du
moins d'écouter avec les yeux. Enfin les douleurs diminuèrent, ruais l'embarras de la parole augmenta. On était
obligé de faire répéter à ma grand'mère à peu près tout ce
qu'elle disait.
Selon notre médecin c'était un symptôme que la con.gestion du cerveau augmentait. Il fallait le dégager. Cottard
·hésitait. Françoise espéra un instant qu'on mettrait des ventouses « clarifiées i&gt;. Elle en chercha les effets dans mon
dictionnaire, mais ne put les trouver. Eût-elle bien dit scarifiées au lieu de clarifiées qu'elle n'eût pas trouvé davantage cet adjectif, car elle ne le cherchait pas plus à la lettre
C qu'à la lettre S: elle disait en effet clarifiées, mais écrivait
(et par conséquent croyait que c'était écrit) ,, escarifiées ».
Couard, ce qui la déçut, donna, sans beaucoup d'espoir, la
?,référ~nce aux sangsues. Qi1and, quelques heures après,
J entrai chez ma grand'mère, attachés à sa nuque, à ses
tempes, à ses oreilles. les petits serpents noirs se tordaient
dans sa chevelure ensanglantée, comme dans cel'e de
~éduse. Mais dans son visage pâle et pacifié, entièrement
immobile, je vis grands ouverts, lumineux et c;Ùmes, ses
b;aux ~eux d'au~efois,' (~eut-être encore plus surchargés
J mtel11gence qu ils n étaient avant sa maladie, parce que,
c?m~1e elle ne pouvait pas parler, ne devait pas bouger,
c e~t a se_s y~ux seuls quelle confiait sa pensée, la pensée
.qm tantot tient en nous une place immense, nous offrant
2

�18

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des trésors insoupçonnés, tantôt semble réduite à rien, puis
peut renaître comme par génération spontanée par quelques
gouttes de sang qu'on tire), ses yeux, doux et liquides
comme de l'huile, sur lesquels le feu rallumé qui brûlait
éclairait devant la malade l'univers reconquis. Son calme
n'était plus la sagesse du désespoir mais de l'espérance. Elle
comprenait qu'elle allait mieux, voulait être prudente, ne
remuait pas, et me fit seulement le don d'un beau sourire
pour que je susse qu'elle se sentait mieux et me pressa
légèrement la main.
Je savais quel dégoût ma grand'mère avait de voir certaines bêtes, à plus forte raison d'être touchée par elles. Je
savais que c'était en considération d'une utilité supérieure
qu'elle supponait les sangsues. Aussi, Françoise m'exaspérait-elle en lui répétant avec ces petits rires qu'on a avec
un enfant qu'on veut faire jouer : « Oh ! les petites bébêtes
qui courent sur Madame ». C'était, de plus, traiter notre
malade sans respect, comme si elle était tombée en enfance.
Mais ma grand'mère, dont la figure avait pris la calme bravoure d'un stoïcien, n'avait même pas l'air d'entendre.
Hélas ! aussitôt les sangsues retirées, la congestion reprit
de plus en plus grave. Je fus surpris qu'à ce moment où
ma grand'mère était si mal, Françoise disparût à tout
moment. C'est qu'elle s'était commandée une toilette de
deuil et ne voulait pas faire attendre la couturière. Dans la
vie de la plupart des femmes, tout) même le plus grand
chagrin, aboutit à une question d'essayage.
Quelques jours plus tard, comme je dormais) ma mère
vint m'appeler au milieu de la nuit. Avec les douces attentions que, dans les grandes circonstances, les gens qu'une
profonde douleur accable témoignent fût-ce aux petits
ennuis des autres :
- Pardonne-moi de veuir troubler ton sommeil, me
dit-elle.
- Je ne dormais pas, répondis-je en m'éveillant.
Je le disais de bonne foi: la grande modification qu'amène

UNE AGONIE

I9

en nous le réveil est moins de nous introduire dans la vie
claire de la conscience que de nous faire perdre le souvenir
de la lumière un peu plus tamisée où reposait notre intelligence, comme au fond opalin des eaux. Les pensées à demi
voilées sur lesquelles nous voguions il y a un instant
encore, entraînaient en nous un mouvement parfaitement
suffisant pour que nous ayons pu les désigner sous le nom
de veille. Mais les réveils trouvent alors une interférence
de mémoire. Peu après nous les qualifions sommeil parce
que nous ne nous les rappelons plus. Et quand luit cette
brillante étoile qui, à l'instant du réveil, éclaire derrière le
dormeur son sommeil tout entier, elle lui fait croire pendant quelques secondes que c'était non du sommeil, mais
de la veille; étoile filante à vrai dire qui emporte avec sa
lumière l'existence mensongère, mais les aspects aussi du
songe et permet seulement à celui qui s'éveille de se dire :
« J'ai dormi».
D'une voix si douce qu'elle semblait craindre de me
faire mal, ma mère me demanda si cela ne me fatiguerait pas trop de me lever, et me caressant les mains:
- Mon pauvre petit, ce n'est plus maintenant que sur
ton papa et sur ta maman que tu pourras compter.
Nous entrâmes dans la chambre. Courbée en demi-cercle
sur le lit, un autre être que ma grand'mère, une espèce de
bête qui se serait affublée de ses cheveux et couchée dans
ses draps, haletait, geignait, de ses convulsions secouait les
couvertures. Les paupières étaient closes et c'est parce
qu'elles fermaient mal plutôt que parce qu'elles s'ouvraient
qu'elles laissaient voir un coin de prunelle, voilé, chassieux,
reflétant l'obscurité d'une vision organique et d'une souffrance interne. Toute cette agitation ne s'adressait pas à
nous qu'elle ne voyait pas, ni ne connaissait. Mais si ce
n'était plus qu'une bête qui remuait là, ma gra,nd'mère où
était-elle ? On reconnaissait pourtant la forme de son nez,
sans proportion maintenant avec le reste de la figure, mais
au coin duquel un grain de beauté restait attaché, sa main

"

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1

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui écartait les ccuvertures d'un geste qui eût autretois
signifié que ces couvertures la gênaient et qui maintenant
ne signifiait rien.
Maman me demanda d'aller chercher un peu d'eau et de
vinaigre pour imbiber le front de grand'mère. C'était la
seule chose qui la rafraîchissait, croyait maman qui la
voyait essayer d'écarter ses cheveux. Mais on me fit signe
par la porte de venir. La nouvelle que ma grand'mère était
à toute extrémité s'était immédiatement répandue dans la
maison. Un de ces &lt;c extras ,, qu'on fait venir dans les
périodes exceptionnelles pour soulager la fatigue des domestiques, &lt;e qui fait que les agonies ont quelque chose
des fêtes, venait d'ouvrir au duc de Guermantes, lequel
resté dans l'antichambre me demandait : je ne pus lui
échapper.
- Je viens, mon cher monsieur, me dit-il, d'apprendre
ces nouvelles macabres. Je voudrais en signe de sympathie
serrer la main à monsieur votre père. " Je m'excusai sur
la difficulté de le déranger en ce moment. M. de Guermantes tombait comme au moment où on part en voyage.
Mais il sentait tellement l'importance de la politesse qu'il
11ous faisait, que cela lui cachait le r~te et qu'il rnulait
absolument entrerau salon. En général, il avait l'habitude
de tenir à l'accomplissement complet des formalités dont il
avait décidé d'honorer quelqu'un et il s'occupait peu que
les malles fussent faites ou le cercueil prêt.
-Avez-vous fait venir Dieulafoy? Ah! c'est une grave
erreur. Et si vous me l'aviez demandé, il serait venu pour
moi, il ne me refuse rien, bien qu'il ait refusé à la duchesse
de Chartres. Vous voyez, je me mets carrément au-dessus
d'une princesse du sang. D'ailleurs devant la mort nous
sommes tous égaux, ajoura-t-il, non pour me persuader que
ma grand'i;nère devenait son égale, mais ayant peut-être
senti qu'une conversation prolongée relativement à son
pouvoir sur Dieulafoy et à sa prééminence sur la duchesse
de Chartres ne serait pas de très bon goût.

2!

Son conseil du reste ne m'étonnait pas. Je savais que
chez les Guermantes, on citait toujours le nom de Dieulafoy
(avec un peu plus de respect seulement) comme celui d'un
cc fourniss,eur &gt;&gt; sans rival. Et la vieille duchesse de Mortemart née Guermantes (il est impossible de comprendre
pourquoi dès qu'il s'agit d'une duchesse on dit presque
toujours : cc la vieille duchesse de » ou tout au contraire,
d'un air fin et Watteau si elle est jeune, la &lt;c petite duchesse
de »),préconisait presque mécaniquement en clignant de
l'œil dans les cas graves « Dieulafoy, Dieulafoy », comme
si on avait besoin d'un glacier &lt;&lt; Poiré Blanche » ou pour
des petits fours « Rebattet, Rebattet ». Mais j'ignorais que
mon père venait précisément de faire demander Dieulafoy.
A ce moment ma mère, qui attendait avec impatience
des ballons d'oxygène qui devaient rendre plus aisée la
respiration de ma grand'mère, entra elle-même dans l'antichambre ou elle ne savait guère trouver M. de Guermantes.
J'aurais voulu le cacher n'importe où. Mais persuadé que
' rien n'était plus essentiel, ne pouvait d'ailleurs la .flatter davantage et n'était plus indispensable à maintenir sa réputation de parfait gentilhomme, il me prit violemment par le
bras et malgré que je me défendisse comme contr~ un viol
par des : cc Monsieur, monsieur, monsieur » répétés, il
m'entraîna vers maman en me disant: (( Voulez-vous me
faire le grand honneur de me présenter à madame votre
111Jre ! JJ, en déraillant un peu sur le mot mère. Et, il trouvait
tellement que l'honneur était pour elle qu'il ne pouvait s'empêcher de sourire tout en faisant uoe figure de circonstance.
Je ne pus faire autrement que dele nommer, ce qui déclancha aussitôt de sa part des courbettes, des entrechats, et il
allait commencer toute la cérémonie complète du salut. Il
pensait même entrer en conversation, mais ma mère, noyée
dans sa douleur, me dit de venir vite, et ne répondit même
pas aux phrases de M. de Guermantes qui) s'attendant à être
reçu en visite, et se trouvant au contraire laissé seul dans
l'antichambre, eût fini par sortir, si au même moment il

�22

LA ~OU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

n'avait vu entrer Saint-Loup arrivé le matin même et
accouru aux nouvelles. « Ah ! elle est bien bonne ! ,,
s'écria joyeusement le duc en attrapant son neveu p:tr sa
manche qu'il faillit arracher, sans se soucier de la présence
de ma mère qui rerraver ait l'nntichambre. Saint-Loup
n'ét1it pas fâché, je crois, malgré son sincère chagrin, d'éviter de me voir, étant donné ses dispositions pour moi. Il s'en
alla, entraîné par son oncle qui, ayant quelque chose de
trt:S important :\ lui dire, et ayant failli pour cela partir à
Doncières, ne pouvait pas en croire sa joie d'avoir pu économiser un tel dérangement. « Ah! si on m'avait dit que
je n'avais qu'à traverser la cour et que je te trouverais ici,
j'aurais cru à une vaste blague ; comme dirait ton camarade
M. Bloch, c'est assez farce. &gt;&gt; Et tout en s'éloignant avec
Robert qu'il tenait par l'épaule : « C'est ~gal, répétait-il,
on voit bien que je viens de toucher de la corde de pendu
ou tout comme ; j'ai une sacrée veine ». Ce n'est pas que
le duc de Guermantes fût mal éleYé, au contraire. fais il
était de ces hommes incapables de se mettre à. la place des
autres, de ces hommes en tête desquels il faut placer la plupart des médecins et les croque-morts, et qui après avoir
pris une figure de circonstance et dit : « ce sont des instants
très pénibles,,, vous avoir au besoin embrassé et conseillé
le repos, ne considèrent plus une agonie ou un enterrement
que comme une réunion mondaine plus ou moins restreinte
où, avec une jovialité comprimée un insu.nt, ils cherchent
des yeux la personne à qui ils peuvent parler de leurs
petites atfaires, demander de les présenter ,à une autre ou
cc offrir une place» dans leurvoirure pour les &lt;1 ramener ».
Le duc de Guermantes, tout en se félicitant du (1 bon vent,,
qui l'avait poussé vers son neveu, resta si étonné de raccueil pounant si naturel de ma mère, qu'il déclara plas tard
qu'elle était aussi désagréable que mon p re était poli,
qu'elle avait des « absenèes » pendant lesquelles elle semblait
même ne pas entendre les choses qu'on lui disait, et, qu'à
son a-vis elle n'a,'2it pas toute sa tête à elle. U ,oulut bien

ti!-:E AGO!l:IF.

23

cependant, à ce qu'on me; Jit, mettre cela en partie sur le
compte des circonstances et déclarer que ma mère lui a,Tait
paru très « affectée » par cet événement. Mais il gardait
encore dans les jambes tout le reste des saluts et révérences
à reculons qu\&gt;n l'a\·ait cmp~ché de mener à leur fin et
se rendait d'ailleurs si peu compte de cc que c'était que le
chagrin Je maman, qu'il demanda, la veille de l\:nterremcnt, i je n'essayais pas de la distraire.
Un beau-frère de ma grand'mère qui était religieux, et
que je ne connaissais pas, télégraphia en Autriche où était
le chef de son ordre et ayant, par faveur cxceprioonellc,
obtenu l'autorisation, vint cc jour-là. Accablé de tristesse,
il lisait à côté du lit Jes textes de prières et de méditations
sans cependant détacher ses yeux en vrille de la malade. A
un moment oü ma grand'm 're ét1it sans connaissance, la
vue de la tristesse de ce prêtre me fit mal, et je le regardai.
Il parut surpris de m:t pitif et il se produisit alors quelque
cho~e de singulier. 11 joignit ses mains sur sa figure comme
un . homme absorbé dans une méditation douloureuse
n:a1s comprenant que j'allais détourner de lui les yeux, je
vis qu'il avait laissé un petit écart entre ses doigts. Et au
moment où mes rec:irds le quittaient, j'aperçus son œil
a_ïgu qui avait profité de cet abri de ses mains pour observer
s1 ma douleur était sincère. Il était embusqul'.: là comme
dans. l'ombre d'un confes.5ionnal. Il s'aperçut que je le
VO):a1s e~ aussitôt clôtura hermétiquement le grillage qu'il
avait la1SSé entr'ou\'ert. Je l'ai rern plus tard et iamais
entre nous il ne fut question de cette minute. Il fut tacitement convenu que je n'a\·ais pas remarqué qu'il m'épiait.
Chez le prêtre comme chez l'aliéniste, il y a toujours quelque chose du juge d'instruction. D'ailleurs quel est l'ami si
~it-il, da.us le passé commun avec h: nôtre de qui il
n Y :ut pas &lt;le ces minutes dont nous ne trouvions plus
commode de nous persuader qu'il a dû les oublier.
Le °:1éd~cin fit ~ne piqûre de morphine et pour rendre
la rcsp1rat1on moms p6nible demanda des ballons d'oxy-

.

'?cr

�LA NOUVELLE REYUE FRA~ÇAISE

gène. Ma mère, le docteur, la sœur les tenaient dans leurs
mains, dès que l'un était fini, on leur en passait un autre.
J'étais sorti un moment de la chambre. Quand je rentrai je
me trouvai comme devant un miracle. Accompagnée en
sourdine par un murmure incessant, ma grand'mère semblait nous adresser un long chant heureux qui remplissait
la chambre, rapide et musical. Je compris bientôt qu'il
n'était guère moins inconscient, qu'il était aussi purement
mécanique, que le râle de tout à l'heure. Peut-être réflétaitil dans une faible mesure quelque bien-être apporté par la·
morphine. Il résultait surtout, l'air ne passant plus tout à
fait de la même façon dans les bronches, d'un changement
de registre de la respiration. Dégagé par la double action de
l'oxygène et de la morphine, le souffie de ma grand'mère
ne peinait plus, ne geignait plus, mais vif, léger, glissait,
pâtineur, vers le fluide délicieux. Peut-être à l'haleine,
insensible. comme celle du vent dans la flûte d'un roseau, se
mêlait-il dans ce chant, quelques-uns de ces soupirs plus
humains qui, libérés à l'approche de la mort, font croire à
des impressions de souffrance ou de bonheur chez ceux qui
déjà ne sentent plus, et venaient ajouter un accent plus
mélodieux, mais sans changer son rythme, à cette longue
phrase qui s'élevait, montait encore, puis retombait, pour
s'élancer de nouveau, de la poitrine allégée, à la poursuite
de l'o:ll:ygène. Puis, par moments, monté si haut, prolongé
avec tant de force, ce chant mêlé d'un murmure de supplication dans la rnlupté semblait s'arrêter tout à fait comme
une source s'épuise.
Françoise, quand elle avait un grand chagrin, éprouvait
le besoin si inutile, mais ne possédait pas l'art si simple, de
l'exprimer. Jugeant ma grand'mère tout à fait perdue, c'est
ses impressions à elle, Françoise, qu'elle tenait à nous faire
connaître. Et elle ne savait que répéter : « Cela me fait
quelque chose », du même ton dont elle disait quand elle
avait pris trop de soupe aux choux: « J'ai comme un poids
sur l'~tomac », ce qui dans les deux cas était plus naturel

UlŒ AGONIE

25

qu'elle ne semblait le croire. Si faiblement traduit, son chagrin n'en était pas moins très grand, aggravé d'ailleurs par
l'ennui que sa fille, retenue à Combray ( que la jeune Parisienne appelait maintenant la cambrousse et où elle se sentait devenir cc pétrousse &gt;l ), ne pût vraisemblablement revenir pour la cérémonie mortuaire que Françoise sentait
devoir être quelque chose de superbe. Sachant que nous
nous épanchions peu, elle avait à tout hasard convoqué
d'avance Jupien pour tous les soirs de la semaine. Elle
savait qu'il ne serait pas libre à l'heure de l'enterrement.
Elle voulait du moins, au retour, le lui&lt;&lt; raconter &gt;l.
Depuis plusieurs nuits mon père, mon grand-père, un de
nos cousins veillaient et ne sortaient plus de la maison.
Leur dévouement continu finissait par prendre un masque
d'indifférence et l'interminable oisiveté autour de cette agonie leur faisait tenir ces mêmes propos qui sont inséparables
d'un séjour prolongé dans un wagon de chemin de fer.
D'ailleurs ce cousin (le neveu de ma grand'tante) excitait
chez moi autant d'antipathie qu'il méritait et obtenait généralement d'estime.
On le c&lt; trouvait ii toujours dans les circonstances graves,
et il était si assidu auprès des mourants, que les familles,
prétendant qu'il était délicat de santé, malgré son apparence
robuste, sa voix de basse-taille et sa barbe de sapeur, le conjuraient toujours avec les périphrases d'usage de ne pas
venir à l'enterrement. Je savais d'avance que maman qui
pensait aux autres au milieu de la plus immense douleur
lui dirait sous une tout autre forme ce qu'il avait l'habitude de s'entendre toujours dire :
- Promettez-moi que vous ne viendrez pas c&lt; demain ii.
Faites-le pour &lt;&lt; elle ». Au moins n'allez pas &lt;&lt;là-bas &gt;). Elle
vous aurait demandé de ne pas venir.
Rien n'y faisait; il était toujours le premier à la &lt;&lt; maison »
à cause de quoi on lui avait donné, dans un autre milieu, le
surnom que nous ignorions de c&lt; ni fleurs ni couronnes ».
Et avant d'aller à« tout», îl avait toujour~ « pensé à tout »,

�LA NOU\"ELLE REVUE FRA.\"ÇAISE

ce qui lui valait ces mots : cc Vous, on ne vous dit pas
merci ».
- Quoi? demanda d'une voix forte mon grand-père qui
était devenu un peu sourd et qui n'avait pas entendu quelque chose que mon cousin Yenait de dire à rnon ptrc.
- Rien, répondit le cousin. Je disais seulement qu~
j'avais reçu ce matin une lettre de Combray où il fait un
·temps épouvantable et ici un soleil trop chaud.
- Et pourtant le baromètre est très bas, dit mon père.
- Où ça dites-vous qu'il fait mauvais temps ? demanda
mon grand'père.
- A Combray.
-Ah ! cela ne m'étonne pas, chaque fois qu'il fait mauvais ici, il fait beau à Combray et 'Vice 'l/ersa. Ah ! mon
Dieu : vous parlez de Combray : a-t-on pensé à prévenir
Legrandin ?
- Oui, ne vous tourmentez pas, c'est fait, dit mon cousin dont les joues bronzées par une barbe trop forte sourirent imperceptiblement, de la satisfaction d'y avoir pensé.
A ce moment, mon père se précipita, je crus qu'il y avait
du mieux ou du pire. C'était seulement le docteur Dieulafoy qui venait d'arriver. Mon père alla le rece\·oir dans le
"Salon voisin, comme l'acteur qui doit venir jouer. On l'avait
fait demander non pour soigner mais pour constater, comme
une sorte de notaire. Le docteur Dieulafoy a pu en effet être
un grand médecin, un professeur merveilleux; à ces rôles
divers où il excella, il en joignait un autre dans lequel il fut
pendant quarante ans sans rival, un ràle aussi original que
le raisonneur, le scaramouche ou le père noble, et qui était
de venir constater l'agonie ou la mort. Son nom déjà présageait la dignité avec laquelle il tiendrait l'emploi et guand la
servante disait : M. Dieulafoy, on se croyait chez Molière.
A la dignité de l'attitude concourait sans se laisser voir la
souplesse d'une taille charmante. Un visage en soi-même
trop be.au était amorti par la convenance à des circonstances
douloureuses. Dans sa noble redingote noire, le professeur

UME AGONIE

entrait, triste sans affectation, ne donnait pas une seule
condoléance qu'on eût pu croire feinte et ne commettait
pas non plus la plus légère infraction au tact. Aux pieds
d'un lit de mort, c'était lui et non le duc de Guermantes
qui était le grand seigneur. Après avoir regardé ma grand'mère sans la fatiguer, et avec un excès de réserve qui était
une politesse au médecin traitant, il dit à voix basse quelques mots à mon père, s'inclina respectueusement devant
ma mère, à qui je sentis que mon père se retenait pour ne
pas dire : cc Le professeur Dieulafoy ,, . Mais déjà celui-ci
avait détourné la tête. ne Youlant pas importuner et sortit
de la plus belle façon du monde, en prenant simplement le
cachet qu'on lui remit. Il n'avait pas eu l'air de le voir, et
nous-mêmes nous demandâmes un moment si nous le lui
avions remis, tant il avait mis de la souplesse d'un prestidigitateur à le faire disparaître, sans pour cela perdre rien de sa
gravité plutôt accrue de grand consultant à la longue redingote à re,,ers de soie, à la belle tête pleine d'une noble
commisération. Sa lenteur et sa vivacité montraient que si
cent visites l'attendaient encore, il ne voulait pas aYoir l'air
pressé. Car il était le tact, l'intelligence et la bonté même.
Cet homme éminent n'est plus. D'autres médecins, d'autres
professeurs ont pu l'égaler, le dépasser p~ut-ètre. Mais
l' cr. emploi i&gt; où so•n savoir, ses dons physiques, sa haute
éducation le faisaient triompher, n'existe plus, faute de
successeurs qui aient su le tenir. Maman n'aYait même pas
aperçu M. Dieulafoy, tout ce qui n'ét:ri.t pas ma grand'mère
n'exista.nt pas. Je me souüens (et j'anticipe ici) qu'au cimetière, où on la vit, comme une apparition surnaturelle, s'ap~
procher timidement de la tombe et semblant regarder un
ètre envolé qui était déjà loin d'elle, mon père lui ayant
dit : « le père Norpois est venu à la maison, à l'église, au
cimetière, il a manqué une commission très importante
pour lui, tu devrais lui dire un mot, cela le toucherait
beaucoup », ma mère, quand l'ambassadeur s'inclina vers
elle, ne put que pencher avec douceur son visage qui

�28

,

i'

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

n'avait. pas pleuré. Deux jours plus tôt - et pour anticiper
encore .avant de revenir à l'instant même auprès du lit où
ma grand'mèr'e agonisait - pendant qu'on veillait ma
grand'mère morte, Françoise, qui ne niant pas absolument
les revenants, s'effrayait au moindre bruit, disait ; « Il me
semble que c'est elle. l&gt; Mais au lieu d'effroi, c'était une
douceur infinie que ces mots éveillèrent chez ma mère qui
aurait tant voulu que les morts revinssent, pour avoir quelquefois sa mère auprès d'elle.
Pour rétrograder maintenaqt à ces heures de l'agonie :
- Vous savez ce que ses sœurs nous ont télégraphié ?
demanda mon grand-pere à mon cousin.
- Oui, Beethoven, on m'a dit, c'est à encadrer, cela ne
m'étonne pas.
- Ma pauvre femme qui les aimait tant, dit mon grandpère en essuyant une larme. Il ne faut pas leur en vouloir.
Elles sont folles à lier, je l'ai toujours affirmé. Qu'est-ce
qu'il y a; on ne donne plus d'oxygène ?
Ma mère dit:
- Mais alors maman va commencer à mal respirer.
Le médecin répondit :
- Oh ! non, l'effet de l'oxygène durera encore un bon
moment, nous recommencerons tout à l'heure.
Il me semblait qu'on n'aurait pas dit cela pour une mourante, que si ce bon effet devait durer, c'est qu'on pouvait
quelgue chose sur sa vie. Le sifflement de l'oxygène cessa
pendant quelques instants. Mais la plainte heureuse de la
respiration jaillissait toujours légère, tourmentée, inachevée,
sans cesse recon:imençante. Par moments, il semblait que
tout fût fini, le souffle s'arrêtait, soit par ces mêmes changements d'octaves qu'il y a dans la respiration d'un dormeur, soit par une intermittence naturelle, un effet de
l'anesthésie, un progrès de l'asphyxie1 quelque défaillance
du cœur. Le médecin reprit le pouls de ma grand'mère,
ntais déjà, comme si un affinent venait apporter son tribut
au co1:1rant asséché, un nouveau chant s'embranchait à la

UKE AGONIE

phase interrompue. Et celle-ci reprenait a un autre diapason, avec le même élan inépuisable. Qui sait si, sans
même que ma grand'mère en eût conscience, tant d'états
heureux et tendres comprimés par la souffrance ne s'échappaient pas cj'elle maintenant comme ces gaz plus légers
qu'on refoula longtemps. On aurait dit que tout ce qu'elle
avait à nous dire s'épanchait, que c'était à nous qu'elle
s'adressait avec cette prolixité, cet empressement, cette effusion. \-Vagner qui a fait entrer dans sa musique tant de
rythmes de la nature et de la vie, depuis le reflux de la mer
jusqu'au martèlement du cordonnier, des coups du forgeron
au chant de l'oiseau, on peut croire, s'il a jamais assisté à
une t'elle mort qu'il en a dégagé pour les éterniser dans 1a
mort d'Y seule les inexhaustiblesress.issements. Au pied du lit,
convulsée par tous les souffles de cette agonie, ne pleurant
pas mais par moments tremp&lt;:e de larmes, ma mère avait la
désolation sans pensée d'un feuillage que cingle la pluie et
retourne le vent. On me fa m'essuyer les yeux avant que
j'allasse embrasser ma grand'mère.
- Mais je croyais qu'elle ne voyait plus, dit mon père.
- On ne peut jamais savoir, répondit le docteur.
Quand mes lèvres la touchèrent, les mains de ma
grand'mère s'agitèrent, elle fut parcourue tout entière d'un
long frisson, soit réflexe, soit que certaines tendresses
.aient leur hyperesthésie qui recon::iaît à travers le voile de
l'inconscience ce qu'elles n'ont presque pas besoin des sens
pour chérir. Tout d'un coup ma grand'mère se dressa à
demi, fit un effort violent, comme quelqu'un qui défend sa
vie. Françoise ne pur résister à cette vue et éclata en sanglo~. Me rappelant ce que le médecin avait dit, je voulus
la fa1_re sortir de la chambre. A ce moment, ma grand'rnère
ouvnt les yeux. Je me précipitai sur Françoise pour cacher
ses pleurs, pendant que mes parents parleraient à la malade.
Le bruit de l'oxygène s'é:tait tu, le médecin s'éloigna du lit.
Ma grand'mère était morte.
Quelques heures plus tard, Françoise put une dernière

�30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fois et sans les faire souffrir peigner ces beaux cheveux qui
grisonnaient seulement et jusqu'ici avaient semblé être
moins âgés qu'elle. Mais maintenant, au contraire, ils
étaient seuls à imposer la couronne ,de la vieillesse sur le
visage redevenu jeune d'ou avaient disparu les rides, 1es
contractions, les empâtements, les tensions, les fléchissements que, depuis tant d'années, lui avait ajoutés la souffrance. Comme au temps lointain où ses parents lui
avaient choisi un époux, elle anit les traits délicatement
tracés par la pureté et la soumission, les joues brillantes
d~une chas!€ espérance, d'un rêve de bonheur, même d'une
innocente gaieté, que les années avaient peu à peu détruits.
La ·vie en se retirant venait d'emporter les désillusions de
la vie. Un sourire semblait posé sur les lèvres de ma
gra_nd'mère. Sur ce lit: funèbre, la mort, comme le sc.ulpteur
du moyen âge, l'avait couchée sous l'apparence d'une jeune
fille.
MARCEL PROUST

L'ERMITE

(SATIRE PREM.IÈRE)

Sur le sentier d11 plus âpre des bois,
Tel qu'un flâneur distrait qui ne me ·voit,
Le poil bouffa11t, ·uint tranqm1le vers J11Pi
U11 renard. J'eus co1111ue 11n léger émoi
Qui se changea vite en éclat de rire
Lors-que aussi prompt qu'1me brise qui vire
Il s'en alla si bien que je l'admire
Dans ma pensée où je vois encor luire
Sa queue. Et tout autour j'entends bruire
Le, cliquetis des arbres dépouillés.
0 mon renard! ami des prés mcn,tillés,
Cadres brillants des coqs aux chants ro11illfr
Dont l'orgueil fou trahit les poulat?lers,
C'est bien à toi que semblait ma Jeunesse
Lorsqtt'elle allait d'11n pied plein de finesse,,
Faisant glisser de tous côtes son œil
Et prête à fuir l'ombre d'un écureuil!

1

'

Cette Jeunesse elle est dans ma pensée.
Ainsi que tcri, rendrd, elle est passée
Sur le chemin des bois ou les pensées
Et l'ancolie ait printemps sont p01tssées.
Et maintenant, dans l'autonme froissée,.
Elle s'en va sur les mousses tassées

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et comme si, d'alors jMqn'aujourd'!mi,
Ce ne fât pas plus long que lorsque a lui,
u_11 simple instant, le beau re11ard poli.

Je ne saurais pleurer comma 'l!Ous faites,
Doux rabâcheurs que l'on 11omme poetes,
Que vous so)'ez Horace ou bim Ronsard,
Je ne murais pleurer avec 'l!Ofre art
Sur cetie rose lW soir fanü. Et puisque
Elle est fanée, et qu'il n'est plus de risque
Qu'elle retourne a son rosier, je veux
Me réjouir autant qu'il plait à Dieu,
Sans qu'un regret viemie mouiller mes yeux,
De l'a.utre fleur qu'on nomme l'immortelle.
Vous me fuyez., je vous fuis, toute belle
Qui roucoulez comme une tourterelle.
Pour vous 1110n archet cesse de jouer
Et pour vous 111es chants cessent de louer.
Da11s les bois galants vo11s irez. bouder
Et dire aux échos que je n'ai plus d'ailes.
Vous irez chercher des b1 ins d'asphodeles,
De la violette et d11 romarin,
Des joueurs de flûte et de tambo.irin,
Car je 'l.!OllS aurai bien scandalisée,
Pour m'ensevelir aux Champs-Elysées:

Cythère a cargui parmi les lueurs
Que dans l'ombre font les martins-pécheurs.
Donc loin de vous, et tel qu'un vieil ermite
Qui par '/! OS mains fut e11terré trop ·vile,
Portant au dos la gourde et la marmite,
Je poursuivrai le chemin que limite
Le ciel. La 11uit, semblable à d11 granite,
Se déploi,era dans le ;oilr de saphir

33

L'ERMITE

En vu berçant des liquides soupirs
Qu'un rossignol que l'on croi,·ait mo-ztritMéle au silence ou pleure la fontaine.
Me nourrissant de racine et de faîne,
Vêtu d:écorce et de grossière laine,
Je construirai ma cabane sereine
Avec l'argile et la branche de chêne
Dans ce val/cm où l'Amour vrai m'entraine.

C'est fait. ]'habite avec l'Amour, ici,
Et dans la joie est noyé 11wn souci.
Je suspendis mon cœur à cette-mousse.
fl est éclos et ses ailes le poussent
A voleter parmi les grimpe.reaux,
A sé baigner ai1ec eux au ruisseau,
A sautiller sur le dos dt1 troupeau,
A gaz.ouiller aux cimes de l'ormeau.
Par le chemin couleur de la pe.roenche
Oû le beau temps qui suit son cours s'épanche,
Tous les matins, mon rosaire a la hanche,
Je redescends vers la chape.lle blanche,
Car chaque jour n'est pour moi q11'1m Dimanche.
Or je dirai ce qui parfois m'advint
Depuis alors jusqu'en mil nezef cent 'l.'ingt.

Un jour heurta 111a hutte une diablesse
Qui voulut faire échec à ma sagesse :
Che-veux roulés comme on les porte en Grèce,
Et ces regards dont les pointes wus blessent,
Et cette voix dont Sirène caresse
:U voyageur qui dans la hm,te mer
En l'écoutant boit à l'amour amer.
3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

]'éJais ait coin du feu müt:brant, fhiver.
- Que voule{:-vous? dis-je à la visiteuse.
- Mais rien, qu'avec vous écouter l'yeuse
Et le sapin qui font harmonieuse
La poésie où maître êtes passé.
J'en aime fort le souffle cadencé,
Comme la branche où le vent a dansé,
Quand on entend l'orage dispersé
Rouler le char de la prochaine Aurore.
Cette diablesse, elle me dit encore
Ces mots subtils que les hommes adorent
Et qui les font tomber, et ptûs mourir·
Quand le plaisir a tué le désir.
- Ma barbe, dis-je, est comme de la mige I
- Rien n'est plus doux, quand un toit vous protège,
QtJe les flocons qui tombent ati dehors
Et dont le froid dans le chaud vous endort.
Ayant prié mon ange que l'infâme
Qui me parlait en attisant ma fiamnu
S'en allât loin et ne perdît m(l!I, âme,
Il m'inspira, non point u,n brusque blâme
Qui va perçant le cœur comme une lame,
Mais le moyen le pfas spirituel
Dont sut user poète sous le ciel. .
Il m'inspira, p11isque cette diablesse
S'était vantée à moi de la tendresse
Qu'elle portait aux brises qui caressent
Les branches tlarbre en les faisant cbanttr,
Et aux frimas qtt'® voit en l'air ftottt,r,
De lui servir sur ma plus juste lyre
Le plus doux chant dn bois quand il soupire
Et le duvet le plus blanc de Zéphyre.

3'5
Ce qu'alors je fis. Et d'abord souffla
Le vent aux sapins. Et la mer boula.
Puis le vent décrut. La mer désenfla.
Et tout doucement la brise coula
Comme de la pluie à travers l'yeuse.
Le soleil baisa la forêt joyeuse
Qui dans un tendre et long balancement
Berçait comme fait un être charmant
Ses nids de mésange et ses nids de graines.
Cet hymne aurait pu plaire à quelque reine,
Mais ala diablesse il 11e convint pas
Et je l'entendis maugréer iout bas.
Mon luth alors neigea sur la ·vallée
Qui s'épanouit co1nme l'a::._alie
La plus blanche. Et la plaine immaculée
Se tttt. Et les champs et toutes leurs claies
Disparurent dans l'éhlou.issernent;
C'était le livre pur du Tout-Puissant.
je vis bientôt la diablesse fuyant :
Elle n'aimait la neige ni le vent
FRANCIS JAMMES
1920.

�AU PI,.ATANE

Q11i, par les morts saisis, les pieds échevtlls
Dans la confwe cendre,
Sentent les fttit les fleurs, et les spermes ailü
Le cours léger descendre.

AU PLATANE

Le tremble pur~ le charme, et ce bêtre formi
De quatre jeunes femmes,
Ne cessent pas de battre un ciel touiours fermé,
Vltus en •vain de rames.

A ANDRÉ FONTAINAS

Tit penches, grand Platane, et te proposes nu,
Blanc comme un jeune Scythe,
Mais ta candeur est fJfise., et tan pi.ed retenu
Par la force du site.
Ombre retentissante e1i qui le mime aztir
Qui t'emporte, s'apaise,
La nai.re mère astreint ce pied natal et pur
A qui le monde pèse.
De ton front voyageur les vents ne veulent pas ;
La terre tendre et sombre,
0 Platane, jamais ne laissera d'un pas
S'émerveiller ton ambre !

Ce front n'aura d'accès qu'aux degrés lmninJ!u.x
Où la st1:e l'exalte ;
Ttt peux grandir, candeur, mais non rompre leJ nœuds.
De l'éternelle balte !
Pressens autour de toi d'autres vivants liés
Par l'hydre vénérable ;
Tes pareils sont nombreux, des pins aux peiipliers,
De l'yeuse à l'érahle,

fls vivent séparés, ils pl.eurent confondus
Dans une seule absence,
Et leurs membres d'argent sont vainement fenàut
A lmr douce naissance. ·
Quand rdme lentement qu'ils expirent le soir
Vers l'Aphrodite monte,
La vierge doit dans l'ambre, en silence, s'asswir,
Toute chaude de honte.

Elle se sent rnrprendre, et pâle, appartenir
A ce t.endre présage
Qu'mie présente chair tourne ve·rs l'avenir
Par un jeim.e iùage ...
Mais wi, de bras plus pt1rs que les bras animaux,
Toi qui dans l'or les plonges,
Toi qui formes att jour le fantôme des rnau x
Que le sommeil fait songes,
Haute profusion de feuilles, trouble fier
Quand l'dpre tramontane
Sonne, au. comble de I'or, l'azur du jeune biver
Sur tes harpes, Platane,

37

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA.n.~

Ose gémir !... Il fau.t, ô .mt1,ple chai.r du bois,
Te tordre, te détorJre,
Te plttindre sœns te ,·ompre, et rendre aux vents la voix
Qu'ils cherchent en désorùe !

SI LE GRAIN NE MEURT ...

Flagelle-toi I... Parais l'impatient martyr
Qui soi-mbne s'écorche,
Et drspute à la flam11te impitissante à pa'rtirSes retours vers la torche !

FRAGMENTS
Je t'ai choisi, pu,issant personnage d'un parc,
Ivre de ton tang-age,
Puisque le ciel t'exerce, et te prme, 6 grand itrc,
De lui rendre zm langage,

Afin que l'hymne mnnte aux ofreaux qui rraJtrimt,
· Et que uwn ârne sacbe
Frémir jusques ceux dieux conduite par un tronc
Qui rtue de la hache !
0 qu'amoureustinent des Dryades ri·val,
Le, seul poète p,ûsse
Flatter ton corps poli comme il fait d1t Cheval
L'ambitieuse cuisse !...
- Non, dit rArbre. Il dit: Non! pa,- l'étillcellr:ment
De sa t&amp; mperbe,
Que la tempfte t-raite universellemerit
Comme elle fait une herbe !
PAUL VALfRY

r

VI
La rue de Commaille était une me nouvelle taillée-au
travers des jardins qU4 dans cette partie de la rue du Bac
sur quoi elle donnait, longtemps se dissjmulèrent derrière
la façade protectrice des hautes maisons. La porte cochère
de celles-ci restait-elle, par hasard, entr'ouverte, l'œil émerveillé s'enfonçait curieusement vers d'insoupçonnables, de
mystérieuses profondeurs, jardins d'hôtels particuliers, auxquels d'autres jardins faisaient suite, jardins de minist-ères,
d'ambassades, jardins de Fortunio, jalousement protégés,
mais sur lesquels les fenêtres des maisons voisines les
plus modernes avaient parfois le coûteux privilège de
plonger.
Les deux fenêtres du salon, celle de la bibliothèque.,
ceUes de la chambre de ma mère et de la mienne ouvraient sur un de ces merveilleux jardins, qui n'était
séparé .de rrous que par la largeur de la rue. Celle-ci n'était
bâùe que d'un côté ; un mur bas, face aux maisons, ne
gênait que les premiers étages ; nous habitions au quatrième.
r. Voir 1a Nouflelfe RÇ/Jue Française (rer février, 1er mars, 1er ll1l1i,
novembre et 1er décembre 1920).

1er

�,40

LA NOUVELLE IE\"UE FRANÇAISE

Cest dans la chambre de ma mère qu'elle et moi nous
nous tenions le plus souvent. C'est là que nous prenions
notre thé du matin. Je parle déjà de cette seconde année
où, ~onsieur Richard ayant réintégré le centre de Paris, je
~•étais pl_us que son « demi-pensionnaire », c'est-à-dire que
Je rentraIS dîner et coucher à la mai~n chaque jour. J'en
repartais au matin, à l'heure où Marie, commençait de
co~er ma mère, aussi ne m'était-il donné d'a~ister que
les Jours de congé à cette opération, qui durait une demiheure. Maman recou,·erte d'un blanc peignoir s'asseyait, bien au jour, devant la fenêtre. En face d'elle, et
de manière qu'elle se pût mirer, Marie dressait une glace
ovale échassière, articulée, montée sur tige de métal à
trépied, qui se haussait à volonté ; un minuscule plateau
rond ceinturait la tige, sur lequel peignes et brosses étaient
posés. Ma mère alternativement lisait trois lignes du Temps
de la veil!e au soir qu'elle tenait en main, puis regardait
dans le miroir. Elle y voyait le de~us de sa tête et la
main de Marie armée du peigne ou de la br~, qui
sévissait ; quoi que fit Marie, c'était avec l'apparence de la
fureur.
- Oh ! Marie, que vous me faites mal ! geignait ma
mère.
Je lisais, vautré dans un des deux grands fauteuils qui,
de droite et de gauche, encombraient les abords de la
cheminée (mastodontesques fauteuils de velours grenat,
dont la monture et la•forme même se dissimulaient sous
l'intumescence du capiton). Je levais un instant les yeux
vers le beau profil de ma mère ; ses traits étaient naturellement graves et doux, un peu durcis occasionnellement
par la blancheur crue du peignoir et par la résistance
qu'elle opposait quand Marie lui tirait les cheveux en
arrière.
- Marie, vous ne me brossez pas, vous me tapez !
.
Marie s'arrêtait un instant ; puis repartait de plus belle.
Maman laissait alors glisser de dessus ses genoux le journal

SI LB GLUN NE JIBUltT .••

et mettait ses mains l'une dans l'autre en signe de résignation, de cette manière qui lui était familière, les doigts
exactement croisés, à l'exception des deux index, arqués l'un
contre l'autre et pointant en avant. •
- Madame ferait bien mieux de se coiffer elle-même ;
comme ça elle ne se plaindrait plus.
Mais la coiffure de maman comportait un peu d'artifice
et se &amp;t malaisément passée de l'assistance de Marie. Séparés
par le milieu, de dessous un couronnement de tresses formant chignon plat, deux bandeaux lisses au-dessus des
tempes ne bombaient de manière séante qu'à l'aide de
quelques adjonctions. En ce temps on en fourrait partout;
c'était l'époque hideuse des « tournures ».
Marie n'avait pas précisément son franc-parler maman ne l'Clit point toléré - elle s'en tenait aux boutades: quelques mots partis en sifflant, chassés d'elle par
une furia comprimée. Maman tremblait un peu devant
elle, et lorsqu'elle ser\'ait à table, on attendait qu'elle fût
sortie pour dire :
·
- J'ai beau le répéter à Désirée (c'est à ma tante Claire
que la phrase s'adressait), sa mayonnaise est encore trop
vinaigrée.
Désirée avait succédé à Joséphine, l'ex-~ion de Marie;
mais quelle qu'eàt été la cuisinière, Marie aurait pris wu- ·
jours S&lt;?D parti. Alors, le lendemain, comme je sortais avec
elle:
- Tu sais, Marie, - commençais-je, à la ntanière des
plus vilains cafards - si Désirée ne \'eut pas écouter ce
que lui dit maman, je ne sais pas si nous pourrons la
garder. - C'était aussi pour faire l'important. - Sa mayonnaise, hier...
- Était encore trop vinaigrée, je sais, interrompait•
Marie, d'un air vengeur. Elle pinçait les lèvres, retenait son
ire un instant, puis, quand la pression était devenue assez
forte, on entendait jaillir :
- Allez I Vous êtes des fins-becs.

�•
42

LA NOUVELLE REVUE Fl.ANÇAfSE

~arie n'était pas réfractaire à toute émotion esthétique ;
~IS ch.ez elle, comme chez beaucoup de Suisses, le sentiment .de la beauté se confondait avec celui de l'ahitude;
~t pareillement ses disposiriom musicales se limitaient a11
.chan~ des cantiques. Un jour ponrtant, tandis que j'étais
au piano, elle entra brusquement dans le salon ; je jouais.
u~e R~mance sans pa:rolt:s assez fadement •expressive ( celle en

nu-maJ.).
- Au moins voilà de Ja. musi&lt;JUe, dit-elle en hochant la
tête av.ec sentiment ; puis furieusement ; - Je vous
demande si ça ne vaut pas mieux que tontes vos trioles ?
EUe appelait indifféremment« trio.les» toute la musique
qu'elle ne comprenait pas.
Les 1~çons de M11 e de Guesclin ayant été' jugées insuffisantes, Je fus confié à un professeur mâle, qui ne valait
hélas ! pas be.ruconp mieux. Mo1:1sienr Memman htait
essayeur chez Pleyel ; il avait fuit du métier de pianiste sa
profession~ sans vocation aucune ; à furce de travail était
~a:v~nu ~ décrocher .au Conserva:oire un premier prix,
s1 Je ne m ahnse; son Jeu .corr.ect, lrnsa.nt, glacé, ressortissait
plutôt à t'arithmétique qu'à l'àrt ; -quand il .se mettait au
piano,_ on croyait voir un comptable devant sa caisse; .sous
ses doigts, blanches, n.oiœs et croches:; s'.1dditionnaient ; il
faisan la vérification du mGrceau. Assurément il aurut pu
m'entrainer pour :le mé~anisme; mais il ne prenait aucttn
plaisir à enseigner. Avec lui, la musique devenait un pensum 2ride; ses maîtres étaient Cramer, Steibelt, Duss:eck,
du moins ceux dont il préconisait pour moi la férule.
Beethoven lui paraissait libidine-u.x. Deux fois par semaine
il venait, ponctuel ; b. leçon consistait dans la répétitio~
monotone de quelques exercices, et encore point des plus
· pr0fitables pour les doigts, mais des plus niaisement routiniers; quelques gammes, quelques .arpèges, puis je com- .
menç.lis de r,abâcher {( les huit dernières mesures» àn morceau en cours, c'est-à-dire les dernières étudiées ; après
quoi, huit pas plus loin il faisait une sorte de grand V au

SI LE G-RAIN NE MEURT...

-H

crayon, marquant la besogne à abattre, comme on désignedans une coupe de bois les arbres condamnés; puis disait en
se levant, tandis que sonnait la pendule :
- Pour la prochaine fois, vous étudierez les huit mesures
suivantes.
Jamais la moindre explication. Jamais te moindre appel,
je ne dis pas à mon goût musical ou à ma sensibilité(Comment en eût-iJ été question ?) mais- non plus seulement à: ma mimoire ou à mon jugement. A cet âge de
développement, de souplesse et d'assimilation, quels progrès
n'eussé-je point faits, si ma mère m'avait aussitôt confié au
maître incomparable que fut pour m01, un peu plus tard
(trop tard, hélas!) M. de la Nux. Hélas t apr~s deux ans
d'ânonnements mortels, je ne fus délivré de Merriman que
pour tomber en Schifma&lt;:ker.
Je reconnais qu'en ce temps il n'était pas aussi facilequ'aujourd'hui de trouver un bon professeur; la Schola
n'en fo~ait pas encore ; l'éducation musicale de la France
entière restait à faire, et, de plus, le milieu où fréquentait
ma mère n'y entendait à peu p-rès rien. Ma mère indéniablement faisait de grands efforts pour s'instruire ellemême et m'instruire ; mais ses efforts étaient mal dirigés.
Schifmacker lui était chaudement recommandé par une
amie:
- Croiriez-vous, disait-elle à ma mère qu'il a su m'y
faire prendre goût? A moi ! A la musique ! Un homme
extraordinaire, je vous dis. Essayez-en.
Le premier jour qu'il vint chez nous, il nous exposa son
système. C'était un gros vieux homme ardent, essouffié, qui
rougeoyait comme une forge, qui bredouillait, sifflait et
postillonnait en parlant. On eût dit qu'il était sous pression et laissait échapper sa vapeur. Il portait les cheveux
en brosse et des favoris ; tout cela, blanc de neige, avait
l'air de fondre sur sa face qu'il lui fallait sans ce~e éponger.
Il disait :
- Les autres professeurs, qu'est-ce qu'ils racontent ?

�44

1'
1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.A.!SE

Fa~t faire des exercices, des exercices, et patati, et patata.
Mais est-ce que j'en ai fait, moi, des exerckes ? Laissez-moi
donc tranquille ! On apprend à jouer en jouant. C'est
comme pour parler. Voyons, vous qui êtes raisonnable,
Mad~m~? est-ce que vous accepteriez que chaque ~tin on
fit [aire a ~otre enf~nt des exercices de langue, sous prétexte
qu il aura a se servir de sa langue dans la journée: ra, ra,
ra, ra, gla, gla, gla, gla. (lei ma mère positivement terrifiée
par l'humide exubérance de Schifmacker reculait sensiblement son fauteuil ; l'autre approchait le sien d'autant.) Qu'on ait la langue bien ou mal pendue, ce qu'on dit, c'est
ce qu'on ~ à dire, et au piano on a toujours assez de doigts
pour exprimer ce qu'on sent. Ah! si l'on ne sent rien
quand on aurait dix doigts à chaque main, la belle affaire!
-_Alors il partait d'un gros rire, puis s'étranglait et toussait,
pms suffoquait durant queiques instants, roulait des yeux
tout blancs, puis s'épongeait, puis s'éventait avec son mouchoir. Ma mère proposait d'aller lui chercher un verre d'eau·
~ais il foisait signe que ce n'était rien, agitait un demie;
coup ses petits bras, ses courtes jambes, expliquait qu'il
avait voulu rire et tousser à la fois, faisait un : Hhm ! retentissant et, tourné vers moi :
- Alors, mon petit, c'est compris : plus d'exercices. Regardez, Madame! regardez ce farceur comme il est content !
Il se dit déjà : on ne va pas s'embêter avec le papa Schifma.cker. Il a raison cet enfant.
Ma mère complètement submergée, éberluée, amusée tout
~e même par tant de pîtrerie, mais effrayée plutôt encore,
et n'approuvant pas trop une méthode qui supprimait la
contrainte etl'effort, elle qui en apportait à tout dans l;t vie
et s'appliquait sans cesse à quoi que ce soit qu'elle fît, tâchait
en vain de placer une phrase complète : on entendait, à
travers cet éclaboussement continu :
- Oui, pourvu que ... mais il ne demande pas à... évidemment ... à condition de ...
Et tout à coup Schifmacker se levait :

SI LE GRAIN NE MEURT, ••

45

- Maintenant je vais vous jouer quelque chose, pour
que vous n'alliez pas penser: ce professeur de piano, il ne
sait que parler.
Il ouvrit le piano, frappa quelques accords, puis se lança
dans une petite étude de Stephen Heller, en forme de
fanfare, qu'il mena d'un train d'enfer et avec un étourdissant brio. Il avait de petites mains courtes et rouges
avec lesquelles, presque sans agiter les doigts, il semblait
pétrir le piano. Son jeu ne -rappelait rien que j'eusse jamais
entendu ou que je dusse jamais plus entendre ; ce qu'on
appelle mécanisme lui faisait complètement défaut et je
crois qu'il aurait trébuché dans la simple gamme; aussi
, n'est-ce jamais précisément le morceau tel qu'il était écrit
qu'on entendait avec lui, mais quelque approximation pleine
de fougue, de sai.·eur et d'étrangeté.
Je n'étais pas tellement ravi qu'il supprimât de ma vie
les exercices ; déjà j'aimais étudier ; c'est pour plus de
progrès que je changeais de professeur, et je doutais si,
avec ce diable d'homme ... Il avait de bizarres principes ;
celui-ci, par exemple: que le doigt, sur la tanche, ne doit
jamais demeurer immobile ; il feignait que ce doigt continuât de disposer de la note, comme fait le doigt du violoniste ou l'archet qui porte sur la corde \·ibrante ellemême, et se donnait ainsi Pillusion d'en grossir ou d'en
diminuer le son et de le modeler à son gré, suivant qu'il
enfonçait ce doigt plus avant sur la touche ou au contraire
le ramenait à lui. C'est là ce qui donnait à son jeu cet
étrange mouvement de ya et vient par quoi il avait l'air de
malaxer la mélodie.
Ses leçons prirent fin brusquement sur une scène affreuse.
Voici ce qui la motiva: Schifmacker était corpulent, je l'ai
dit. Ma mère, craignant pour les petites chaises du salon,
et que leur complexion délicate s'accommodât mal d'un tel
poids, avait été chercher dans l'antichambre un robuste
siège, hideux, recouvert de molesquine et qui jurait étrangement avec le mobilier du salon. Elle mit ledit siège à

�Li\ NOtiYELLE REVUE FRANÇAISE

côté du piano, et écarta les autres, « pour qu'il comprît
bien où il devait s'asseoir, » disait-elle. La première leçon
tout alla bien. la chaise tenait bon et résistait à la pression
et à l'agitation de ce gros corps. Mais la fois suivante il se
passa. quelque chose d'épouvantable : Ja molesquine,
amollie sans doute par la chaleureuse leçon précédente,
commença de lui coller aux chausses. On ne s'en aperçut,
hélas! qu~à la fin de la séance, au moment qu'il voulut se
lever. Vains efforts ! Il tenait à la chaise, et la chaise tenait
à lui. Son mince pantalon (nous étions en été) si l'étoffe
en était un peu môre, le fond allait y rester, c'était sûr;
il y eut quelques minutes d'angoisse ... Et puis, non ! sur
un nouvel effort, ce fut la molesquine qui céda, doucement,
doucement, abandonnant du sien, comme par conciliation.
Je maintenais la chaise, encore trop consterné pour oser
rire ; lui, tirait de l'avant, disait :
- Mon Dieu! Mon Dieu I qu'est-ce que c'est encore que
cette invention d'enfer? - et tkhait, par-dessus son épaule,
de surveiller le décollement, ce qui rendait sa face plus rouge
encore.
Tout se passa sans déchirure, heureusement, et sans dommage, que pour la molcsqu.ine dont il emportait après lui
tout l'apprêt, laissant sur le siège, imprimée, l'image en
négatif de son énorme derrière.
•
Le plos Olrie~ c'est qu'il ne se Bella qu'à la leçon sui\-ante. Je ne sais ce qui lui prit ce jour là, mais, après la
leçon, comme je le raccompagnais dans l'antichambre,
subitement il éclata en im.-ectives d'une viôJence extrême,
déclara qu'il y voyait clair dans mon jeu, que j'étais « un
faux bonhomme, &gt;&gt; qu'il ne supporterait pas plus longtemps
qu'on se fichât de lui et qu'il ne remettrait plus les pieds
da.os une maison où on 1e traitait en paltoquet.
Effectivement il ne reparut plus ; et nous apprîmes par
les journaux:, à quelque temps de là, qu'il s'était noyé pendant une partie de canotage.
Je n'entrais guère dans le salon qu'à cause du piano

SI LE GRAIN NE MEURT •••

47

qui s'y trouvait. La pièce restait à demi-formée d'ordinaire, les meubles soigneusement protégés par des housses
de percale blanche, striée de minces raies rouge nf. (.e,s
housses habilfaient si exa.:temcut Ja forme des cha..ises et
des fauteuils, que c'était un plaisir que de les remettre
chaque jeudi matin, après la parade du mercredi, jour de
réception de ma mère; la percale a\·ait de savants retours,
et de petites agrafes la maintenaient appliquée contre les
soutiens des dossiers. Je ne suis pas sûr que j1:: ne préférasse
pas le salon, ainsi revêtu de son uniforme de housses,
décent, modeste et, l'été, délicieusement frais derrière les
volets clos, que lorsque éclatait aux regards son luxe morne
et inharmonieux. li y avait diverses chaises en tapis.serie,
. des fauteuils faux Louis XVI, recouverts d'un damas bleu
et vieil or, dont étaient faits également les rideaux, rangés
le long des murs ou en deux files qui, partant du milieu
du salon, rejoignaient, aux deux côtés de la cheminée,
deux fautewls beaucoup plus importants que les autres,
et dont le faste m'éblouissait ; je savais qu'ils étaient en
&lt;s. velours de Gènes &gt;&gt;, mais j'imaginais mal sur quel métier
compliqué pouvait être tissue cette étoffe qui tenait à la
fois du velours, de la guipure et de la broderie ; elle était
de couleur havane; les bois de ces fauteuils étaient 11oirs et
dorés; je n'avais pas 1a permission de m'y asseoir; ils ét1ieot
énormes, g~nants, inconforubles et hideux. Sur la cheminée, des candélabres et une pendule en cuivre doré : la
déc.ente Sapl» de Pradier. Que dirai-je du lustre et des appliques ? J'ai fait un grand pas dans l'émancipation de ma
pensée, le jour où j'osai me persuader que tous les lustres
de tous les salons n'étaient pas nécessairement en girandoles
de cristal, comme ceux-ci.
Devant la cheminée. un écran en tapisserie de soie présentait, sous des églantines, une espèce de pont chinois dont
les bleus me sont restés dans l'œil; des pendeloques :igrémentaicnt la monture de bambou, balançant de droite et
de gauche des glands de soie., du mbne azur que celui de

�48

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la tapisserie, suspendus deux par deux à la tête et à la queue
de poissons de nacre et retenus par des fils d'or. Il me fut
raconté, plus urd, que ma mère l'avait brodé en secret
dans les premiers temps de son mariage ; le regard de mon
père, le jour de sa fête, avair été buter contre, en entrant
dans son cabinet. Quelle consternation ! Lui J si doux, et
qui adorait ma mère, il s'était presque fâché :
- Non, Juliette t s'était-il écrié ; non, je vous en prie.
Ici je suis cher. moi. Cette pièce au moins, laissez-moi l'arranger moi-même, tout seul, à ma façon.
Puis rappelant à lui son aménité, il avait persuadé ma
mère que l'écran lui faisait beaucoup de plaisir, mais qu'il
le préférait dans le salon.
Depuis la mort de mon père nous dînions chaque
dimanche avec ma tante Claire et Albert ; nous allions
chez eu,x et ils venaient chez nous, alternativement ; pour
eux on n'enlevait pas les housses. Après le repas, tandis
que nous nous mettions au piano, Albert et moi, ma tante
et ma mère s'approchaient de la grande table, éclairée par
une lampe à huile que coiffait un de ces abat-jour compliqués comme on en faisait alors; je crois qu'on n'en voit
plus de pareils aujourd'hui ; une fois par an, à même
époque, nous allions en choisir un nom·eau, maman
et moi, chez un papetier de la rue de Tournon qui en avait
un grand choix ; ils étaient en carton opaque, mais qui,
par des gaufrures savantes et des crevés, laissait passer des
onglets de lumière à travers des papiers très minces et diversement colorés ; c'était féerique.
La table du salon était cou,·erte d'un épais tapis de
velours, bordé d'une très large bande de tapisserie laine et
soie, qui, je crois, avait été l'œuvre patiente d'Anna et de
ma mi:re, du temps qu'elles étaient rue de Crosne. Elle
débordait la table et retombait sur les côtés, verticale, de
sorte qu'on ne la pom·ait admirer que de loin. Elle représentait, cette bordure, une torsadt: de pivoines et de rubans,
ou du moins de quelque chose de jaune et de contourné

SI LE GRAIN NE ~IEURT ...

qui pouvait passer pour tel. La bordure avait fait effort pour
se raccorder au velours, c'est-à-dire qu'il y avait, mordant
1~ bo~dure, e~guise d'amorce ou de pro\·ocation, une régu111.:re indentation de faux prolongements du velours ; mais
le velours, lui, n'avait fait aucun effort pour s'harmoniser
avec la bordure ; il avait préféré s'assonir aux fauteuils de
\·elours de Gênes, adoptant leur couleur havane, tandis que
les amorces restaient vert chou.
Tandis que ma tante et ma mère faisaient une partie
de cartes (par principe elles ne travaillaient à aucun
ouvrage, le_ dimanche) Albert et moi, nous nous plongions
Jans les tnos, les quatuors er les symphonies, de Mozart,
de Beethoven et de Schumann, déchiffrant avec frénésie
cout ce que les éditions allemandes ou fmnç~ses nous
offraient d'arrangements à quatre mains. }'~tais devenu à
p~u près_ dt sa ~orce, ce qui n'était du reste pas beaucoup
~1:e, mai~ ce qui nous permettait de goûter ensemble des
101es musicales qui sont restées parmi les plus vives et les
plus profondes que j'aie goûtées dans ma vie. Tout le
temps que nous jouions, ces dames n'arrêtaient pas de
causer ; leurs voix s'élevaient à [a faveur de nos fortissimos·
mais dans les .pianissimos, hélas l elles ne baissaient guèr;
et noussouff~ons beaucoup ~e ce défaut de recueillemem.
~ ne nous amva que deux fois de pouvoir jouer dans le
silence ; oh I ce fut un ravissement. Maman m'avait laissé
pour quelques jours, dans les circonstances que je vais dire
et ~lbe;t, deux soirs de suite, avait eu la gentillesse d;
venir dtn~r avec moi ; a-t-on compris ce qu'était pour moi
mon cousm, on comprendra du même coup quelle fête ce
put être de l'avoir ainsi pour moi tout seul, et qui n'était
venu que pour moi.· Nous prolongeâmes la soirée fort
avant dans la nuit, et nous jouâmes si sua\·ement que les
anges durent entendre.
C'eS t à La Roque qu'était allée maman ; une épidémie
de fièvre typhoïde s'était déclarée sur une de nos fermes et
maman ne l'avait pa~ plus tôt appris. qu'elle était partie

.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour soigner les malades&gt; estimant qu'il était de son devoir
de le faire, puisque ces gens étaient ses fermiers. Ma tante
Oaire avait essayé de la retenir, disant qu'avant de se devoir
à ses fermiers1 elle se devait à son fils ; qu'elle risquait
beaucoup&gt; pour n'être que d'un secours très médiocre ; et
ce que ma tante aurait pu ajouter, c'est que ces gens, assez
neufs sur la ferme, butés, rapaces, étaient incapables à tout
jamais d'apprécier un geste désintéressé comme celui de ma
mère. Albert et moi faisions chorus, très alarmés, car déjà
deux des gens de la ferme étaient morts, et la fièHe
typhoïde passait en ce temps pour contagieuse. Conseils,
objurgations, rien n'y fit : ce que maman reconnaissait pour
son devoir, elle! l'accomplissait contre vents et marées. S'il
n'y paraissait pas toujours nettement, c'est qu'elle avait
encombré sa vie de maintes préoccupations adventices, de
sorte que l'idée de devoir, souvent, se brésillait chez elle en
un tas de menues obligations.
Ayant à parler souvent de ma mère, je comptais que ce
que je rappellerais d'elle en cours de route, allait la peindre
suffis~mment ; mais je crains d'avoir bien imparfaitement
laissé voir la personne de bonne volonté qu'elle était (je prends
ce mot dans le sens le plus évangélique) et cette constante
défiance de soi, que j'héritai d'elle. Elle était toujours s'efforçant vers quelque bien, vers quelque mieux et ne se
reposait jamais dans la satisfaction de soi-même ; il ne lui
suffisait point d'être modeste; sans cesse elle travaillait à
diminuer ses imperfections, ou celles qu'elle surprenait en
autrui, à se corriger, à s'instruire. Du vivant de mon père,
tout cela se soumettait, se fondait dans un grand amour.
Son amour pour moi était sans douce à peine moindre,
mais toute la soumission qu'elle avait professée pour mon
père, à présent, c'est de moi qu'elle l'exigeait. Des confüts
en naissaient, qui m'aidaient à me persuader que je ne
ressemblais qu'à mon père ; les plus profondes similitudes
ancestrales ne se révèlent que sur le tard.
En attendant, ma mère, très soucieuse de sa culture et

SI LE GRAIN NE MEURT •••

de la mienne, et pleine de considération pour la musique,
la peinture, la poésie et en général tout ce qui la surplombait, faisait de son mieux pour éclairer mon goùt, mon jugement, et les siens propres. Si nous allions voir une exposition de tableaux - et nous .ne maaquions aucune de
celles que le Temps voulait bien nous signaler, - ce n'était
jamais sans emporter le numéro du journal qui en parlait,
ni sans relire sur place les appréciations du critique, par
grand'peur d'admirer de travers, ou de n'admirer pas du
tout. Pour les concerts, le resserrement et la timide monotonie des programmes d'alors laissaient peu de champ à
l'erreur; il n'y avait qu'à écouter, qu'à approuver, qu'à
applaudir.
Maman me menait chez Pasdeloup à peu près chaque
dimanche ; un peu plus tard nous prîmes un abonnement
au Conservatoire où, deux années de suite, nous allâmes
ainsi, de deux dimanches l'un. Je remportais de certains de
ces concerts des impressions profondes, et ce que je n'étais
pas d'âge encore à comprendre (c'est en 79 que maman
commença de m'y mener) n'en façonnait pas moins ma
sensibilité. J'admirais tout, à peu près indifféremment,
comme il sied à. cet âge, sans choix presque, et par urgent
besoin d'admirer : ut mineur et la Symphonie Ecossaise, la
suite de concertos de Mozart que Ritter ou Risler débitait
chez Pasdeloup de dimanche en dimanche, et le Désert de
Félicien David, que j'entendis plusieurs fois, Pasdeloup et
le public affectant un goût particulier pour cette œuvre
aimable, qui paraîtrait sans doute un peu désuette et manquant d'épaisseur, aujourd'hui ; elle me charmait alors
comme avait fait un paysage oriental de Tournemine, qui
lors de mes premières visites au Luxembourg avec Marie
me paraissait le plus beau du monde : il montrait, sur un
fond de couchant couleur de grenade et d'orange, réfl.été
dans de calmes eaux, des éléphants ou des chameaux allongeant trompe ou cou pour boire, et tout au loin une mosquée allongeant ses minarets vers le ciel.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,,

Si vifs que soient certains souvenirs de ces premiers
« moments musicaux 11, .il en est uo près duquel tous pâlissent: en 83 Rubinstein vint donner une suite de concerts,
à la salle Erard; les programmes' prenaient la musique de
piano à ses débuts et la menaient jusqu',à nos jours. Je n'assistai pas à tous, car les places étaient cc hors de prix 1&gt;,
comme disait maman, mais à trois seulement - dont j'ai
gardé souvenir si lumineux, si net, que je doute parfois s'il
s'agit bien du souvenir de Rubinstein lui-même, ou seulement du souvenir des morceaux que j'ai tant de fois lus et
relus ensuite. Mais non ; c'est bien précisément lui-même
que j'entends et que je revois ; et certains de ces morceaux:
quelques pièces de Couperin, par exemple, la sonate en C
dur de _Beethoven (op. 53) et le rondo de celle en mi
( op. 90) fo-isw.u prophète de Sd1umann, je ne les pus ensuite
écouter jamais gu'à travers lui.
Son pr,estige était considérable. II ressemblait à Beethoven,
de qui certains le disaient fils (je n'ai pas été vérifier si so1-1
âge rendait cette prétention vraisemblable) ; visage plat
aux pommettes marquées, large front à demi-noyé dans une
crinière abondante, sourcils broussailleux ; UJ?- regard
absent ou fougueux ; la mâchoire volontaire, et je ne sais
quoi de hargneux dans l'expression de La bouche lippue. Il
ne charmait point, il domptait. L'air hagard, il paraissait
ivre, et l'on disait que souvent il l'était. Il jouait les yeux
clos et comme ignorant du publLC. Il ne semblait point tant
présenter un morceau, que le chercher, le découvrir, ou le
composer à. mesure, et non point dans une improvisation,
mais dans une ardente vision intérieure, une progressive révélation dont lui-même 'éprouvât et ravissement et surprise.
Les trois concerts que j'entendis étaient consacrés, le
premier à la musique ancienne, J.es deux autres à Beethoven
et à Schumann. Il y en eut un consacré à Chopin auquel
j'aurais bien voulu également assister, mais ma mère tenait
la musique de Chopin pour (&lt; malsaine » et refusa de m'y
mener.

SI LE GRAIN NE MEUR.T •..

53

L'an suivant j'allai moins au concert; davantage au
théâtre, à l'Odéon, aux Français, à !'Opéra-Comique surtout, ou j'entendis à peu près tout ce qu'on voulait bien
donner du répertoire vieillot de l'époque, Grétry, Boïelflieu, Hérold, dont la grke m'emplissait d'aise, qui m'emplirait aujourd'hui d'un ennui mortel. Oh ! ce n'est pas i
ces maîtres charmants que j'en ai, mais à la musique dramatique; mais au théâtre en général. Y ai-je été trop
naguère ? Tout m'y paraît éventé, conventionnel, outré,
fastidieux ... Si par mégarde encore parfois je m'y aventure,
et si quelque ami ne me retient, j'ai bien du mal à
attendre le premier entr'acte pour m'éclipser du moins
décemment. Il a fallu dernièrement le Vieux Colombier,
l'art et la ferveur de Copeau et la bonne humeur de sa
troupe pour me réconcilier un peu avec les plaisirs de la
scène. Mais je réserve les commentaires et reviens à mes
souvenirs.
Depuis deux ans un enfant de mon âge venait passer
près de moi les vacances ; maman, qui s'était ingéniée à me
procurer ce camarade, y voyait un double avantage: faire
profiter du bon air de la campagne un enfant peu fortuné
qui sinon n'aurait pas quitté Paris de tout l'été, et m'arracher aux trop contemplatives joies de la pêche. Armand
Bavretel avait pour fonction de me remuer. Fils de pasteur,
nécessairement. Il vint la première année avec Edmond
Richard ; la seconde avec Richard l'aîné, chez qui j'étais
déjà pensionnaire. C'était un enfant d'aspect plutôt frêle,
aux traits délicats, fins, presque jolis ; son œil très vif et
son aspect craintif lui donnaient l'air d'un écureuil ; il était
de naturel espiègle et devenait rieur sitôt qu'il se sentait à
l'aise, mais le premier soir, tout dépaysé dans le grand
salon de La Roque, malgré l'accueil affectueux d'Anna et
de ma mère, le pauvre petit éclata en sanglots. Comme j'y
allais aussi de toute tnon affection, je fus plus que surpris
et presque choqué par ces larmes ; il me semblait qu'il

�54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

reco::nais~it mal les tév:nances d: ma mère ; pour un
p~u J aurais trouvé qu 11 lm manquait. Je ne pouvais corn~
prendre alors tout ce que le visage de la fortune peut présenter d'offensant pour un pauvre ; et pourtant le salon de
L~ ~~qu~ n'avait rien de bien luxueux ; mais on s'y sentait a 1abn de cette meute de soucis qu'excite et fait aboyer
la misèr~. Armand quittait les siens pour la première fois
et je crois qu'il ~t~it de ceux qui se blessent à tout ce qui
leur ~st pas_ familier. Du reste la fâcheuse impression de ce
premier soir dura peu; bientôt il se laissa cajoler par ma
mère et pa~ Anna qui avait de bonnes raisons pour le comprendre mieux encore. Pour moi j'étais ravi d'avoir un
camarade, et remisai mes hameçons.
Notre plus grand amusement était de nous lancer à
travers bois, à la manière des &lt;&lt; Trapturs de l'Arkansas »
dont Gustave Aimard nous racontait les aventures, dédaigneux des chemins tracés, ne reculant devant fourrés ni
fondrières, et ravis au contraire lorsque l'épaïsseur des taillis
nous obligeait à progresser péniblement sur les genoux et
sur les mains, voire à plat-ventre, car nous tenions à
déshonneur de biaiser.
Nous passions les après-midi du dimanche à Blan cmesnil •
c'étaient alors d'épiques parties de cache-cache fécond~
en péripéties, car elles se jouaient dans la grand~ ferme, à
travers granges, remises et n'importe quels bâtiments. Puis
apres que nous eumes éventé leurs mystères, nous en
cherchâmes d'autres à La Roque, où vinrent Lionel et sa
sœur Blandine; nous montions à la ferme de la Cour
~esque ( q~e mes. parents appelaient Cour !'Evêque) et,
la, les parues repnrent de plus belle, dans l'imprévu de ce
décor ~ouveau. Blandine allait avec Armand, et je restais
avec Lionel ; les uns chassant, les autres, alternativement,
se cachant sous des fagots, sous des bottes de foin dans la
paille ; on grimpait sur les toits, on passait par 'rous les
pertuis, toutes les trappes, et par ce trou dangereux, audessus du pressoir, par où l'on fait crouler les pommes;

n;

'

A

'

SI LE GRAIN NE 1ŒURT,.,

55

on inventait, poursuivi, mainte acrobatie... Mais si passionnante que fût la poursuite, peut-être le contact avec
les biens de la terre, les plongeons dans l'épaisseur des
récoltes, et les bains d'odeurs variées, faisaient-ils le plus
vrai du plaisir. 0 parfum des luzernes séchées, âcres senteurs de la bauge aux pourceaux, de l'écurie ou de l'êtable !
Effluves capiteux du pressoir, et là, plus loin, entre les
tonnes, ces courants d'air glacé où se mêle aux relents des
futailles, une petite pointe de moisi. Oui ! j'ai connu
plus tard l'enivrante vapeur des vendanges, mais pareil à
la Snlamite qui demandait qu'on la soutînt avec des
pommes, c'est l'éther exquis de celles-ci que je respire de
préférence à la douceur obtuse du mmît. Lionel et moi
devant l'énorme tas de blé d'or qui s'effondrait en pentes
molles sur le plancher net du grenier, nous mettions bas
nos vestes, puis, les manches haut relevées, nous enfoncions nos bras jusqu'à l'épaule et sentions entre nos doigts
ouverts glisser les menus grains frais.
Nous convînmes un jour de nous aménager, chacun séparément et secrètement, une sorte de résidence particulière
où chacun inviterait les trois aurres qui apporteraient
le goûter. Le sort me désigna pour commencer. J'avisai
pour mon installation un bloc calcaire énorme blanc
'
'
lisse et de fort hel aspect, mais perdu dans un fouillis
d'orties, que je ne pus traverser que par un bond
énorme, en m'aidant d'une perche et prenant un formidable élan. Je baptisai le « Pourquoi pas » mon
beau domaine. Puis m'assis sur le bloc comme sur un
trône et j'attendis mes invités. Ils s'amenèrent enfin )
mais quand ils virent le rempart d'orties qui me séparait
d'eux, ils poussèrent les hauts cris. Je leur tendis la perche
qui m'avait servi, afin qu'ils sautassent à leur tour ; mais
ils ne s'en furent pas plus tôt saisis en riant, qu'ils s'enfuirent à toutes jambes, emportant et perche et goûter,
m'abandonnant dans ce diable de retiro d'où, sans élan
j'eus le plus grand mal à sortir.
'

�56

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Armand Bavretel ne vint passer chez nous que deux
étés. L'été de 84 mes cousines ne vinrent pas non plus,
ou que peu de temps, et, me trouvant seul à La Roque,
je fréquentai Lionel davantage. Non contents de nous
retrouver ouvertement le dimanche, jour où il était convenu que je goûtais à Blancmesnil, nous nous donnions
de vrais rendez-vous d'amoureux, auxquels nous courions
furtivement, le cœur battant et la pensée frémissante.
Nous avions convenu d'une cachette, qui nous pût servir
de poste restante ; pour savoir ou et quand nous retrouver
nous échangions des lettres bizarres, mystérieuses, cryptographiées et qu'on ne pouvait lire qu'à l'aide d'une grille
ou d'une clef. La lettre était déposée dans un coffret clos,
lequel~coffret se dissimulait dans la mousse, à la base d'un
vieux pommier, dans un pré à l'orée du bois, à mi-distance exactement entre nos deux demeures. Sans doute il
entrait de la simagrée dans l'exagération de nos sentiments
l'un pour l'autre, et comme eût dit La Fontaine cc un peu
de faste», mais nullement d'hypocrisie, et après que l'un
à l'autre nous eûmes fait serment d'amitié fidèle, je crois
que pour nous joindre nous aurions traversé le feu. Lionel
me persuada qu'un pacte aussi solennel nécessitait un
gage ; il rompit en deux un fleuron de clématite, m'en
remit une moitié, garda l'autre qu'il jura de porter sur lui
comme talisman. J'enfermai mon demi-fleuron dans un
petit sachet brodé que je suspendis à mon cou à la façon
d'un scapulaire et que je gardai ainsi contre ma poitrine
jusqu'à ma première communion.
Si passionnée que fût notre liaison, il ne s'y glissait pas
la moindre sensualité. Lionel, d'abord, était richement laid;
puis sans doute éprouvais-je déjà cette inhabileté foncière à
mêler l'esprit et les sens, qui je crois m'est assez particulière, et qui deyait bientôt devenir une des répugnances cardinales de ma vie. De son côté, Lionel, en digne peùt-fils
de Ch ... , affichait des sentiments à la Corneille. Certain
jour de départ, comme je m'approchais pour une accolade

SI LE GRAIN NE MEURT •.•

57

fraternelle, il me repoussait à bras tendus et, solennel :
- Les hommes ne s'embrassent pas!
li avait un amical souci de m'entrer davantage dans sa
vie er dans la coutume de sa famille. J'ai dit qu'il était
orphelin ; Blancmesnil appartenait alors à son oncle, également gendre de Ch ... , les deux frères de R ... ayant épousé
les deux sœurs. Monsieur de R ... était député, et le fût
resté jusqu'à la fin de sa vie si, au début de l'affaire
Dreyfus, il n'avait eu l'unique courage de ,·oter contre son
.parti (c'est dire qu'il était de la droite). Extrêmement bon
, et droit, il manquait un peu de caractère, ou d'étoffe, ou
enfin de je ne sais quoi qui lui eût permis de présider autrement que par l'âge et qu'en apparence, à cette table de
famille nombreuse oû les éléments les plus jeunes n'étaient
pas toujours les plus soumis; mais l'excellent homme avait
déjà de la peine à faire figure suffisante aux côtés de sa
femme, dont la supériorité texténuait. Madame de R ...
était du .reste très calme, très douce et suffisamment prévenante ; rien dans le ton de sa voix ou dans ses manières
ne cherchait à imposer ; mais, sans dire peut-être des
choses bien neuves ou bien profondes, elle ne parlait jamais
pour ne rien dire et n'exprimait jamais rien que de sensé
ffajoute à mes souvenirs d'enfant d'autres souvenirs plus
récents) de sorte que l'ascendant était réel qu'elle exerçait
sur tous comme une naturelle souveraineté. Il ne me
paraît pas que ses traits rappelassent beaucoup ceux de
M. Ch ... ; mais elle avait été sa secrétaire, la confidente de
sa pensée, et certainement son prestige s'aggravait du poids
conscient de ce passé.
En plus de Monsieur de R ... toutle monde dans la famille
s'occupait plus ou moins de politique. Lionel dans sa
chambre me faisait me découvrir devant une photographie
du duc d'Orléans (inutile de dire qu'à cette époque je ne
savais absolument pas qui c'était). Son frère ainé qui travaillait l'opinion dans un département du midi s'était fait
blackbouler et reblackbouler aux élections. Le facteur

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

apportait de Lisieux: le courrier; il arrivait pendant qu'on
était à table ; chacun, grand ou petit, s'emparait.aussitôt d'un
journal ; on arrêtait de manger et, durant un long temps,
sur tout le tour de la table on ne voyait plus un visage.
Le dimanche matin, dans le salon, Madame de R ...
faisait le culte auquel assistaient parents, enfants et serviteurs. Lionel, d'autorité, me faisait asseoir près de lui ; et,
pendant la prière, alors que nous étions agenouillés, il me
prenait la main, qu'il gardait serrée dans la sienne, comme
pour offrir à Dieu notre amitié.
Pourtant Lionel ne respirait pas toujours le sublimè. A
côté de la salle du culte (j'ai dit que c'était le salon) se trouvait la bibliothèque, une vaste pièce carrée aux murs
tapissés de livres, où la Grande Encyclopédie avoisinait les
œuvres de Corneille. A portée de la main, elle s'ouvrait
aux curiosités de l'enfant : dès que Lionel savait trouver
déserte fa pièce, il y fouillait éperdument. Un article conduisait à l'autre ; tout y était présenté avec vivacité, agrément et vigueur ; ces impertinents esprits forts du
XVIII" siècle s'entendaient admirablement à amuser, à
étonner et à distraire. Quand nous traversions la pièce,
Lionel me poussait du coude (le dimanche il y avait toujours du monde à côté) et d'un clin d'œil m'indiquait les
fameux bouquins, que je n'eus ja~ais l'heur de toucher.
Du reste, d'esprit plus lent que Lionel, ou plus occupé,
j'étais beaucoup moins curieux que lui de ces choses - on
a cqmpris de quoi je veux parler ; et lorsqu'ensuite il me
racontait ses explorations au travers du dictionnaire, me
faisait part de ses découvertes, je l'écoutais, mais plus ahuri
qu'excité ; je l'écoutais, mais sans l'interroger. Je ne comprenais rien à demi-mot, et l'an suivant, encore, Lionel
me racontant, avec cet air supérieur et renseigné qu'il
savait prendre, qu'il avait trouvé dans la bibliothèque
abandonnée de son frère un livre des plus suggestifs : « Les
souvenirs d'un chien de chasse », je crus d'abord qu'il s'agissait de vénerie.

SI LE GRAIN ~E MEURT ..•

59

Cependant la nouveauté de l'Encycl9pédie s'ép~sai~
et le temps vint où Lionel n'y trouva plus guere a
apprendre. Par le plus singulier retour, nous fîmes alors,
mais cette fois de conserve, des lectures du genre le plus
sérieux : ce fut Bossuet, ce fut Fénélon, ce fut Pascal. A
force de dire « l'année suivante» j'en arrive à ma seizième
année. Je préparais mon instruction religi~use et la cor:~spondance que j'avais commencé d'entretenir ave~_E ... r_n mclinait également l'esprit. Cette année, passé l eté, Lionel
et moi nous ne cessâmes pas de nous voir ; à Paris nous
aUions alternativement l'un chez l'autre. Rien de plus prétentieux que nos entretiens de cette époque, pour profitables qu'ils fussent; nous avions la présomptio~ d'ét~e~
les grands écrivains susnommés; nous comment10ns a qm
mieux-mieux des passages philosophiques, et que nous
choisissions de préférence dans le plus touffu du taillis.
Les traités de la concupiscence, de la connaissance de Dieu
et de soi-même, etc, furent mis en coupes réglées; férus de
grandiloquence, nous pensions cheminer terre à terre,
tant que nous n'avions pas perdu pied ; nous élaborions
d'abstruses gloses, des paraphrases qui me feraient rougir
aujourd'hui si je les revoyais, mais qui tout de même nous
bandaient l'esprit, et dont surtout était ridicule la satisfaction de nous-mêmes que nous y puisions.
J'achève avec Lionel, car notre belle amitié n'eut pas
de suites, et je n'aurai pas l'occasion d'y revenir. Nous
continuâmes de nous voir encore quelques années, mais
avec de moins en moins de joie. Mes goûts, mes écrits
lui déplaisaient et lui devinrent à scandale ; il tenta de
m'amender d'abord, puis cessa de me fréquenter. Il était,
je crois, de cette famille d'esprits qui ne sont susceptibles
que d'amitiés dévalantes, je veux dire: accompagnées de condescendance et de protection. · Même au plus chaud de notre
amitié il me faisait sentir que je n'étais pas né comme lui.
La correspondance du Comte de Montalembert avec son
ami Cornudet venait de paraître ; le livre (la nouvelle édi-

�SI LE GRAIN "NE MEURT, ..

60

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tion de 84) était sur les tables du salon de La Roque et de
celui de Blancmesnil ; Lionel et moi, cédant au mouvevement nous nous exaltions sur ces lettres où Montalembert
faisait figure de grand homme ; son amitié pour Cornudet
était touchante ; Lionel rêvait notre amitié pareille; bien
enrendu, c'était moi, Cornudet.
C'est sans doute aussi ce qui fait qu'il ne supportait pas
qu'on lui apprît rien ; toujours il savait tout avant vous, et
parfois il lui arrivait de vous réciter votre propre opinion
corn me sienne, oubliant qu'il vous la devait, ou de vous
redonner avec suffisance le renseignement qu'il tenait de
vous. En général il servait comme de son cru ce qu'il avait
glané par ailleurs. Avec quel amusement j'avais retrouvé,
dans une revue, le mot, ab?urde du reste, qu'il avait laissé
tomber de si haut, comme un fruit de ses réflexions personnelles, du temps que nous découvrions Musset : « C'est
un garçon coiffeur qui a dans son cœur une belle boîte à
musique i&gt;. Je n'aur~is peut-être pas parlé de ce travers, si
je n'avais lu dans les Cahiers de Sainte-Beuve que -son
grand-père en était pareillement entiché.
- Et Armand?
- Durant quelques mois je continuai d'aller le voir à
Paris de loin en loin. Il habitait avec sa famille près des
Halles. Il vivait là, aux côtés de sa mère, digne femme,
douce et réservée ; avec deux sœurs : l'une, sensiblement
plus âgée, s'était faite insignifiante, par effacement et affectueuse abnégation devant sa sœur cadette, comme il advient
souvent, prenant à sa charge, pour autant qu'il pouvait me
paraître, toutes les corvées et les soins les plus rebutants du
ménage. La seconde sœur, du même lge à peu près qu'Armand, était charmante ; on eût dit qu'elle acceptait son
rôle d€ représenter la grâce et 1a poésie dans cette sombre
maison ; on la sentait choyée par tous et partictilièrement
par Armand, mais par celui~ci de la façon bizarre que je
vais dire ensuite. Armand avait encore un grand frère, qui

61

venait d'achever ses études de médecine et commençait à
chercher clientèle ; je n'ai pas souvenir de l'avoir jamais
rencontré. Quant au pasteur Bavretel, le père, la philanthropie le retenait sans doute et je ne le connaissais pas
encore, lorsque soudain, certaine fin d'après-midi que
Madame Bavretel avait convié à goûter quelques amis
d'Armand, il fit, dans la salle à manger où nous partagions
le gâteau des rois, une apparition sensationnelle. Ah I juste
ciel ! qu'il était laid ! C'était un homme court, carré des
épaules, avec des bras et des mains de gorille ; la dignité
de la redingote pastorale accentuait encore l'inélégance de
son aspect. Que dire de son chef ? Les cheveux grisonnants, huileux, par paquets de mèches plates lustraient son
col ; les yeu::x globuleux roulaient hagardement sous des
paupières épaisses ; le nez faisait un encombrement
informe ; sa lèvrè inférieure, tuméfiée, retombait en
avant, molle, violette et baveuse. Il parut, et notre animation figea net. Il ne demeura parmi nous qu'un instant,
prononça quelque phrase insignifiante, comme :
- Amusez-vous bien mes enfants.
ou
Que Dieu vous ait en sa sainte garde, et sortit,
entraînant à sa suite Madame Bavretel à qui il voulait
dire quelques mots.
L'an suivant, dans les mêmes circonstanc~s exactement,
il fit exactement la même entrée, dit la même phrase, ou
une exactement équivalente, et allait ressortir exactement
de la même manière, suivi de son épouse, lorsque celle-ci
ayant eu la malencontreuse attention de m'appeler pour me
présenter à lui, qui jusqu'alors ne me connaissait que de
nom, le pasteur me tira à lui, ô horreur ! et avant que
j'eusse pu m'en défendre, colla sa lèvre humide sur mon
front.
Je ne le vis que ces deux fois, mais mon impression fut
si vive qu'il ne cessa depuis de hanter mon imagination ;
même il commença d'habiter un livre que je projetais

�62

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA.ISE

d'écrire, et qu'll n'est pas encore dit que je n'écrirai pas, au
travers duquel se fût répandue un peu de la fuligineuse
atmosphère que j'avais respirée chez les B.avretel. Ici la pauvreté cessait d'être seulement privative, comme la croient
les riches trop souvent ; on la sentait réelle, agissante,
attentionnée ; elle régnait affreusement sur les esprits et
sur les cœurs, s'insinuait partout, touchait aux endroits les
plus secrets et les plus tendres, et faussait les ressorts délicats de la vie. Tout ce qui s'éclaire à mes yeux aujourd'hui, j'étais mal éduqué pour le comprendre d'abord ;
bien ·des anomalies, chez les Bavretel, ne me paraissaient
étranges sans doute que parce que j'en discernais mal l'origine, et ne savais pas faire intervenir toujours et partout
cette gêne que, par pudeur, la famille prenait tant de soin
de cacher. Je n'étais pas précisément un enfant gâté ; j'ai
dit déjà la vigilance de ma mère à ne m'avantager en rien
sur d'autres camarades moins fortunés : mais ma mère ne
s'était jamais proposé de me faire échapper à mes habitudes
ni de rompre le cercle enchanté de mon bonheur. J'étais
privilégié sans le savoir, comme j'étais français et protestant sans le savoir; sorti de q_u oi, tout me paraissait exotique. Et de même qùil fallait une porte cochère à la maison
que nous habitions, ou mieux : que &lt;&lt; nous nous devions i&gt;
comme disait ma tante Claire·, d'avoir une porte cochère, de
même « nous nous devions- ii de ne voyager jamais qu'en
première classe, par exemple ; et de même, au théâtre, je
ne concevais pas que des gens qui se respectent pussent
aller ailleurs qu'au balcon. Quelles réactions une telle éducation me préparait, il est prématuré d'en parler ; j'en suis
encore au temps, où emmena.nt Armand à une matinée de
l'Opéra~Comique, pour Laquelle ma mère avait retenu deux
. places de seconde galerie - car nous laissant pour la première fois, sortir seuls, elle avait jugé ces places suffisantes
pour dem, galopins de notre âge je füs littéralement
éperdu de me trou~er, dans ce théâtre, sensiblement plus
haut que de coutume, environné de gens qui me parais-

SI LE GRAl'N' NE MEURT...

6J

saient du commun ; me précipitant au contrôle je v:ersai
tout l'argent que j'avais en poche, pour des suppléments qui
nous permissent de regagner mon niveau. Il faut dire aussi
que, pour une fois que j'invitais Armand, je souffrais de
ne pas lui offrir le meilleur.
Donc, au jour de !'Epiphanie, Madame Bavretel conviait
les amis d'Armandà venir(&lt; tirer les rois ». J'assistai plusieurs fois à cette petite fête; pas chaque année pourtant,
car à ce moment de l'hiver nous étions plus volontiers à
Rouen ou dans le Midi, qu'à Paris ; m-a1s je dus y aller
encore assez tard, car je me souviens que cette bonne
Madame Bavretel me présentait déjà comme un auteur
illustre aux autres jeunes gens, tous plus ou moins illustres
eux aussi. Evidemment, l'arrière souci du problématique
avenir de la jeune sœur n'était pas absent de ces réunions.
Madame Bavretel pensait que parmi ces jeunes célébrités un
parti s'offrirait peut-être, et cette préoccupation, qu'elle eût
voulu dissimuler et désavouer presque, était au contraire
brutalement mise en lumière par la cynique intervention
d'Armand, qui profitait du jour des rois pour se permettre
les allusions les plus directes et les plus gênantes ; c'est lui
qui taillait les parts du gâteau, et, connaissant la place de
la fève, il s'arrangeait de manière à ce qu'elle échüt à sa
sœur ou à l'éventuel prétendant. En l'absence d'autres
jeunes filles, force était de la choisir pour reine. Mais
alors, quelles plaisanteries ! Certainement Armand souffrait
déjà du mal bizarre qui le porta quelques années plus tard
à se tuer. Je ne puis m'expliquerautrementl'acharnement
qu'il y mettait ; il n'avait de cesse que sa sœur ne fût en
larmes, et, si les mots n'y suffisaient pas, il s'approchait
pour la brutaliser, la pincer. Quoi! la détestait-il ? Je crois
qu'il l'adorait au contraire, et qu'il souffrait pour elle de
tout, et aussi de ces mortifications qu'il lui faisait subir,
car il était de tendre nature et nullement cruel ; mais son
obscur démon se plaisait à détériorer son amour. Avec
nous Armand était verveux, sémill.ant, mais toujours ce

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•I
1

même esprit caustique envers soi-même, em·ers les siens,
envers tout ce qu'il aimait, le poussait à rengréger sur la
misère : il désolait sa mère en exposant et désignant tout
ce qu'elle aurait voulu cacher: les taches, les dépareillements, les déchirures, et mettait tous les invités mal à
l'aise. Madame Bavretel s'affolait, concédait à demi comme
faisant la part du feu, mais gâtait le reste par trop d'excuses, par des : « Je sais bien que chez M. Gide on n'oserait
pas servir le gâteau Jes rois dans un plat cassé» dont Armand
soulignait la gaucherie en éclatant de rire insolemment ou
s'écriant :
- Cest le plat dans lequel j'ai mis les pieds, ou: -Ça te la
coupe, mon vieux - exclamations qui s'échappaient de lui
nerveusement et dont il paraissait à peine responsable.
Qu'on imagine pour couronner la scène -Armand gouaillant, la mère protestant, la _sœur pleurant, tous les hôtes
dans leurs petits souliers - qu'on imagine l'entrée solennelle du pasteur !
J'expliquais à quel point mon éducation me rendait sensible à l'exotisme de la misère ; mais il s'y joignait ici je
ne sais quoi de grimaçant et de contraint, de courtois et
de saugrenu qui portait à la tête et, au bout de peu de
temps, me faisait perdre complètement la notion de la réalité; tout commençait à flotter autour de moi, à se décontenancer, à verser dans le fantastique, non seulement le
lieu, les gens, les propos, mais moi-même, ma propre voix,
que j'entendais comme à distance et dont les sonorités
m'épouvantaient. Parfois il me paraissait qu'Armand n'était
pas inconscient de toute cette bizarrerie, mais s'efforçait d'y
concourir, tant était juste et pour ainsi dire : attendue, la
note aigre qu'il apportait dans ce concert ; bien plus, il me
,semblait enfin que Madame Bavretel elle-même se grisait
de cette affolante harmonie, lorsqu'elle présentait à l'auteur
des Cahiers d'André Walter « ce livre si remarquable que
vous avez lu certainement », M. Dehelly, cc premier prix
de diction au Conservatoire, dont tous les journaux ont

65

SI LE GRAIN NE MEURT.,.

fait l'éloge » et chaque invité sur ce mode - de sorte que
moi-même, et Dehelly et tous les autres, bientôt, fantoches irréels, nous parlions, nous gesticulions sous la dictée
de l'atmosphère que nous avions nous-mêmes créée. On
était tout surpris, en sortant, de se retrouver dans la rue.
Je revis Armand ... Ce jour là, je fus reçu par la sœur
aînée. Elle était seule dans l'appartement. Elle me dit que
je trouverais Armand, deux étages au-dessus, dans sa chambre ; car il avait fait dire qu'il ne descendrait pas. Je savais
où était sa ch?-mbre, mais n'y étais encore jamais entré. Elle
donnait directement sur l'escalier, en face du logement où
son frère avait ouvert un cabinet de consultation, si je ne
me trompe. C'était une pièce point trop petite, mais très
sombre, qui prenait l'air sur une courette, et vers làquelle
un hideux réflecteur de zinc gondolé rabattait des reflets
blafards. Armand était étendu tout vêtu sur son lit défait ;
il avait gardé sa chemise de nuit ; il était mal rasé, sans
cravate. Il se leva quand j'entrai, et me serra dans ses bras,
ce qu'il ne faisait pas d'habitude. Je ne me souviens pas
du début de notre conversation. Sans doute étais-je beaucoup plus occupé par l'aspect de sa chambre que par ce
qu'il me disait. Il n'y avait pas dans toute la pièce le
moindre objet où poser agréablement le regard ; la misère,
la laideur, la noirceur étaient étouffantes, au point que
bientôt je lui demandai s'il ne consentir-ait pas à m'accompagner au dehors.
- Je ne sors plus, dit-il sommairement.
- Pourquoi ?
- Tu vois bien que je ne peux pas sortir comme je suis.
J'insistai, lui dis qu'il pouvait mettre un col et que jeme
souciais peu qu'il fût ou non rasé.
- Je ne suis pas lavé non plus, protesta-t-il. Puis, avec
une sorte de ricanement douloureux, il m'annonça qu'il
ne se lavait plus, et que c'était pour cela que ça sentait si
mauvais dans la pièce ; qu'il n'en sortait que pour les repas
5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
li6
et n'avait plus mis les pieds dehors depuis vingt jours.
- Que fais-tu ?
-Rien.
Voyant que je cherchais à distinguer les titres des quel.
ques livres qui trainaient sur un coin de table, auprès de
son lit:
- Tu veux savoir ce que je lis ? .
Il me tendit la Pucelle de Voltaire, que depuis longtemps je savais être son livre de chevet, le Citateur de
Pigault-Lebrun, et le Cocu de Paul de Kock. Puis, mis en
veine de confidence, il m'expliqua bizarrement qu'il s'enfermait parce qu'il n'était capable de faire que du mal, qu'il
savait qu'il nuisait aux autres, leur déplaisait, les dégoûtait;
que d'ailleurs il avait beaucoup moins d'esprit qu'il n'avait
l'air d'en avoir, et que même le peu qu'il en avait il ne savait
plus s'en servir.
Je me dis aujourd'hui que je n'aurais pas dû l'abandonner dans cet état ; que du moins j'aurais dû lui parler
davantage ; il est certain que l'aspect d'Armand et sa conversation ne m'affectèrent pas alors autant qu'ils eussent
fait. plus tard. Il me semble bien me souvenir qu'il me
demanda brusquement ce que je pensais du suicide, et
qu'alors, le regardant dans les yeux, je répondis que, dans
certains cas, le suicide me paraissait louable - avec un
cynisme dont en ce temps j'étais bien capable - mais je
ne suis pas certain de n'avoir pas imaginé ces phrases
par la suite, à force de remuer dans ma tête ce dernier
entretien et de l'apprêter pour le livre où je me proposais de
faire figurer également son père, le pasteur.
J'y repensai particulièrement lorsqu'à quelques années de
là (je l'avais entre temps perdu de vue) je reçus le fairepart de la mort d'Armand. J'étais en voyage et ne pus aller
à son enterrement. Quand je revis un peu plus tard sa
malheureuse mère, je n'osai l'interroger. C'est indirectement que j'appris qu'il s'était jeté dans la Seine.
ANDRÉ GIDE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LA CONSCIENCE LIBRE ET LA GUERRE
Nous ne retrouvons pas encore tout à fait dans Clérambault
le Romain Rolland de Jean-Christopbe. La secousse morale de
1914 a déséquilibré chez bien d'autres encore les puissances
créatrices de l'œuvre d'art, et ce sont là, dans tous les pays du
monde, des dommages de guerre que nulle commission n'évaluera. Mais notons que l'affaire Dreyfus avait eu le même effet,
- et je crois que du point de vue intérieur français, du point
de vue spirituel surtout, on peut comparer à peu près les deux
événements et les deux influences. La différence la plus notoire
( elle est d'ailleurs d'importance et voilà un cas où, quelle que
soit la perspicacité du lecteur, le point d'ironie paraîtrait peutêtre nécessaire) consiste en ceci: que la France des temps dreyfusiens était bien partagée en deux camps, tandis que la France
de la guerre vivait à peu près sous le régime dit de cette union
sacrée, dont les dissidents étaient allés, pour toutes sortes de
raisons, se grouper en Suisse autour de M. Romain Rolland.
Peut-être devrait-on accorder à l'auteur de Clérambattlt que
cette différence numérique est du point de vue spirituel qui. est le
sien et qui sera, dans ces pages, le nôtre, tout à fait négligeable.
Dès qu'une question est posée devant l'esprit public, dès qu'un
« Etre ou ne pas être », cristallise pour des consciences autour
d'un problème vital, ce qui importe c'est ce problème, les passions qu'il excite, la profondeur à laquelle il enfonce sa charrue
et retourne la terre, et non pas le nombre qui appuie telle ou
telle solution, la quantité de têtes qu'il y a de l'un ou de l'autre
côté. Il y eut une période de l'affaire Dreyfus où les dreyfusards
étaient un, Bernard Lazare, puis une autre où ils auraient tenu,

�68

LA ~OUVELLE RE\"UE FRANÇAISE

scion le bngage tout professionnel Je l'ancien procureur gl!néral Quesnay de Beaurepaire, dans la largeur d'un coup de filet.
ri y eut plus tard le moment où ils furent en majorité dans le
pays et même dans la Chambre, les hommes politiques :iyant
libéré leur conscience. Et pourtant, à l'un ou l'autre de ces
moments, l'affaire Dreyfus était entière. Pareillement Clclram/rauli pose l'existence d'une :iffairc de la guerre, d'une affaire qui
aurait été d'abord le cas Romain Rolland de 19q, comme
l'affaire Dreyfus fut d'abord le cas Scbeurer-Kcstner. Et
M. Romain Rolland espère sans doute que le moment viendra
où la a \\:rit.'.: o et la « Justice » auront dans ce cas une satisfaction finale analogue à celle qu'elles purent éprOu\·er dans
l'autre. Et si elles ne l'obtiennent pas, cela lui sera dans un
certain sens indifférent: une conscience libre n'a de satisfaction
propre que celle qu'elle tire d'elle-même; en attendant il aura
écrit Clérambault.
Cette chronique de la guerre vue d'une conscience ne nous
rajeunit nullement, comme on pouvait l'espérer, de quatre ou
cinq ans. i\l. Rolland n'a pas réussi, de ses retraites suisses, à
reconstituer l'atmosphère d'un pays en guerre, et peut-être,
entre autre~ raisons, pour celle-ci qu'il n'y était pas. li va audelà : il nous rajeunit de Yi'¾:,ot ans. Clira111bm1lt appartient à. la
sfaie des ou...-rages que fit naitre l'affaire Dreyfus chez les écrivains de 1900, tels que ,\fomieur Bergt'rcl à Paris et que Jusficc.
Inutile de dire que M. Rolland est à l'antipode littéraire d'Anatole France, et qu'avec un peu plus de nuances et d'intelligence
il se rapproche assez du Zola de la dernière période. Aussi, toutes
autres raisons mises à part, sera-t-il, comme Zola, plÜs goûté
des lecteurs étr:mgers que des lettrés français. Si C/éra111ba11li se
tient un peu moins que Jea11-Cbrisfopbc, comme les Quaire Erarrg,les se tenaient beaucoup moins que le Docteur Pascal et la
Débâcle, il est facile de voir dans quelle mesure le souci de se
faire évangéliste a diminué chez l'un et chez l':iutre l'attention
à l'art. Mais enfin je n'attache pas à cette considération plus
d'importance qu'il ne conYient. Même ce qu'il y a de meilleur·
Jans Zob et dans M. Rolland n'est pas écrit pour l'éternité. Et
l'intér~t Yi,·ant que nous portons à l'auteur et à son œuvrc
g(nérale, celui surtou~ que nous gardons au drame social où ils
sont pris, OlL ils font figure d'acteur et de témoin, compense

RÉFLEXIONS SUR LA LITIÉRATURE

69

l:iien largement celui Jont peuvent manquer les car:ictères qu'ils
ont tr.icés ou leur technique littéraire.
Il serait absurde et injuste de chercher dans ces œuvres la
moindre raison de disqualification morale. La loyauté de
.\1. Rollan_d n'est P;15 ~outcuse, p:is plus que la logique intérieure
~e. s01~ atu~ude et l muté de sa \'ie. Il a écrit ( ou rnulu écrire)
l h1st?1rc dune conscience libre pendJnt la guerre parce que,
depuis le commencement Je son existence littéraire, depuis sacorrc~pondance avec Tolstoî il s'était essayé à être une conscience
libre. C'était le premier hémisphère di.: son univers humain. En
même temps il était musicien, s'occupait profondément et
arJe~ment de la beauté musicale, lui consacrait une partie
conmlérable de son acthité intellectuelle. Quand ces deux
domaines se sont confondus et fertilisés l'un par l'autre il a écrit
]i:an-Cbris!"phc, œuvre évidemment inégale et cahotée, mais
~:!ont la place d..1.11s notre paysage littéraire reste considérable.
~'histoire d'un musicien et l'histoire d'une conscience s'v
tondent et s'y équilibrent harmonieusement, et M. Romain RoÏland ne pouva?t répéter cette œuue, qu'il a prolongée intellig~rnment e~ dix volumes comme s'il sentait qu'il fallait profiter
d une occasion que son talent ne retrou..-crait pas, il est fort
possible qu'il soit destiné à ne plus rien donner que d'inférieur
'
et a rc•tcr ]'auteur de J,•an-CbrisLoplte.
. Il n'en est p~s t~oios ,·rai que toutes les fois qu'il s'attaquera
a de nobles su1ets 11 courra l:i chance d'en réussir encore un et
que, mt:me s'il les manque, il nous intéressera et nous instrulra.
Rien n't:tait plus difficile que l'histoire d'une conscience libre
pendant la guerre, car rien ne parait moins simple que cette
question : Qu'était-ce alors qu'une conscience libre ? Le beau
mot de libre-pensée abrite souvent aussi peu de liberté que
de pensée. En serait-il de même, ici, du mot de conscience
libre ?
J'entends bien qu'une conscience libre c'est une conscience
qui cherche :\ l!tre libre, et 011 me saura rrré sans doute de ne
•
• •
0
pas citer 1c1 Pascal. En effet voilà bien la uaie définition. Elle
cherche avc_c scrupule à être libre, en scrutant tous h:s points,
tou~ les co1~s d'où pourraient lui venir des préju"gés et des
chames. Mrus trouve+elle si vite cette liberté ? Et surtout
était-cc pendant la guerre qu'on avait chance de la trouver?

.

�LA NOUVELLE REVOE FRANÇAISE

M. Romain Rolland, qui le lendemain de la diclaration de
gu,erre s'installait au-dessus de la mêlée (il était normal qu'il Y
reçût quelques shrapnells spirituels), paraît l'avoir cru trouver
tout de suite. Tout au moins s'il aeu des incertitudes et des doutes
en a-t-il fait peu de part à ses lecteurs. Mais, traitant ici son
sujet dans l'atmosphère du roman, il a bic~ vu qu'u? p~rsonnage en état de grâce dès le début, èomme lm-même 1 ava~t é~é,
ne réussirait pas, et il a tenté de faire dans Clérambault l'l11st01re
d'une conscience qui devient libre. Aussi ne doit-on, nous dit
c1ès la première page M. Rolland, y rien chercher ~'aut~biographique. « J'ai voulu faire la description du dédale mténeur,
où erre en tâtonnant un esprit faible, indécis, vibrant, malléable, mais sincère et passionné po11r la vérité. » Le poète
Clérambault MUS est présenté comme un naïf honnête, toujours prêt à vibrer aux beaux sentiments et à s'emballer sur les
voies généreuses, qui au début de la .guerre prend spontanément le ton du patriotisme le plus ardent et Je plus verb~ux,
qui est d'abord franchement patriote comme n\m~orte qut de
la foule, n'importe quelle tête de Pecus, et ne dey1ent que sur
le tard ce qu'on appelait déjà au temps de l' Affaire une conscience.
Clérambault devient cette conscrence grâce à ses deux
enfants sa fille Rosine qui déteste la guerre par dou.ceur et
dé1icat:sse féminine, et son fils Maxime. Maxime, parti à la
mobilisation, apporte dès sa première -et dernière - per'!1ission chez son père le Mgoüt et l'horreur de la guerre. Il n ose
pas détromper le patriotisme d'arrière que professe Clérambault
de concert ayec un oncle, fanatique idiot du nom de Camus.
A son père qui lui demande ce qu'on fait aux tranchées, il
répond: « On se gare, on ·m e ~e temps : _c'e~t le plus gr~nd
ennemi.» S'agit-il donc d'un phil:-0sophe qm sa1tquetouteha1ne
est une erreur et qui ne voit dans l'ennemi qu'un pauvre diable
'
comme lui, mais né de l'autre côté de l'eau? Attendez. ~ennemi, qu'iI n'avait pas aperçu dans la tranchée (une d~s raisons
~it que si oo recevait ses marmites., on ne le -voy:nt pas) se
révèle to~t à coup à Maxime, en plein Pari~, au sortir d:une
pâtisserie : oc Et ses· ye~x, c:nellem~nt 1~1gus, 1écouvnrent
tout à coup autour de lut... l ennemi ; 1mc.ons.c1ence de. ce
monde, la bêtise, l'égoïsme, le luxe, le: je m'en fous ! l'1m-

.

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

71

monde profit de la guerre, la jouissance de la guerre, le
mensonge jusqu'aux racines ... les abrités, les embusqués, les
policiers, les obusiers, avec leurs autos insolentes 4ui ressemblent à des canons, et leurs femmes haut-bottées, au museau
saignant, ces gueules de bonbon féroces ... Ils sont contents ...
Tout va bien!. .. Ça va durer, ça dure ... Une moitié de l'humanité mange l'autre. )) Le petit soldat a changé d'ennemis, alors
que Clérambault continue à les voir dans !'Allemand. Plus tard,
quand Maxime sera tué, il comprendra la pensée de son fils, il
la vivra à son tour. En attendant cc Maxime s'en alla, soulagé de
retourner au front. &gt;l (M. Rolland fera bien rire un poilu en
copiant ici les anciens patriotes d'arrière). Quand Clérambault
aura affranchi sa conscience, il groupera autour de lui de jeunes
anarchistes qui penseront que « la guerre a désigné à la vengeance des peuples les classes dirigeantes », et qui frissonnent
d'espoir « quand retentit au loin, dans la forêt, la hache de
Lénine et de Trotsky, les bûcherons héroïques. » (Comprenez
bien où sont les arbres et numérotez vos membres).
Nous voilà à peu près fixés. Ce Maxime, le héros du livre, le
pur, le Poilu antimilitariste selon le cœur de M. Rolland, c'est
simplem.ent un pauvre diable d'an.archiste spontané, un liquéfié,
un faible. Ces sentiments de haine que Muime éprouve au
sortir d'une pâtisserie, ils faisaient bien, avouons-le, l'ordinaire
moral des permissionnaires. Il était naturel de les éprouver, et
on les éprouvait parce qu'on était homme - homo - mais on
les dominait parce qu'on était un homme, - vir, - tout comme
on peut et d-0it dominer aujourd'hui les passions de petite vengeance et la haine rageuse du vainèu qui survivent à la victoire
et nous composent parfois un visage sans beauté. Un peu de réflexion et d'effort nous amenait à comprendre que les profiteurs
de la guerre n'étaient pas après tout nos ennemis, puisqu'ils assuraient le ravitaillement national et l'armement militaire beaucoup
mieux que ne l'eût fait un triumvirat du désintéressement
posé de Caton, de Calvin et de M. Rolland. C'étaient des
canailles, d'accord, tandis que les soldats allemands étaient
autant que les nôtres de braves soldats et de bons pères de
famille. Espérons que chacun d'eux recevra dans l'autre monde
ce qui lui est dû (la distinction de M. Barrès entre notre Dieu
qui est celui de saint Louis et Unser Gott qui est Odin entre

com-

�72

LA NOUVELLE RE\"OE FRA~ÇAISE

deux loups, me parait en effet un peu spécieuse) et que dès ce
monde-ci de bonnes taxes sur les bénéfices de guerre leur feront
rendre gorge. Mais dans ce monde sublunaire j'appelle ennemi,
quelle que soit ta pureté de ses intentions, celui qui en veut à la
,,ie de mon pays, et non celui qui d'une façon quelconque l'aide
à vivre. Quant à ces pauvres femmes, gueules de bonbon me
paraît d'une brutalité bien puritaine, et la férocité à l'égard des
permissionnaires est à coup sùr le dernier reproche qu'on ait pu
leur adresser. M. Rolland aurait écrit un beau livre en nous
montrant un combattant qui se purifie· de la haine ; il n'a écrit
que des pages sectaires lorsqu'il a remplacé chez ce pauvre
garçon impulsif une haine par une autre.
C'était aussi une belle idée que de faire cngendrl!r à la vérité
et à la lumière de l'esprit le père vivant par le fils mort. li me
semble même que d'une telle idée aur:iit dû sortir un des grands
livres de la guerre. Malheureusement Maxime qui est un faible
ne peut léguer, dans cette paternité spirituelle, à Clérambault
qu'une constitution morale faible. Sur le registre opposé
M. Hugues Le Roux a écrit un livre ,~rai ment très beau, Au
Cbamp d'Ho,weur, et cela simplement avec les sentiments vrais
d'un père dont le fils, uo cerveau d'élite, est tombé avec un pur
courage dans un sacrifice conscient. La forme même du livre est
un effet de cette paternité spirituelle du fils, car M. Le Roux
n'avait auparavant jamais mont~é d'autre talent que celui d'un
journaliste facile. Lisez-le après Cllrambault, et dites ce qui
reste du livre de M. Rolland!
Ce n'est pas que Clérambault, lorsque son àme nouvelle a
éJé engendrée par le souvenir de son fils, ~e transporte tout ,\
fait au pôle de haine qui s'oppose à la haine nationale. Substituer
la haine i\ la haine, l'injustice envers le compatriote à l'injustice
envers l'étranger lui paraît absurde. Il tombe comme Jaur~s, tué
par un fanatique nationaliste qui dit en le regardant mourir :
« j'ai tué l'ennemi ! :11 Et Clérambault sourit: « Mon pauvre
ami I pensait-il. C'est en toi qu'est l'ennemi... 11 reforma les
yeux, les si!!cles passèrent ... - Il n'y a plus d'ennemis... Clérambault goûtait la paix des mondes à venir. »
Cette fin est belle. Car l'auteur de laNow,elle J,mrnù sait bien
que si la haine est humaine, ni une vie ni une œuvre d'art ne
doivent se terminer sur une parole de haine, et que même l'E11Jer

UFLEXIO~S SUR LA LITTERATURE

i3

de Dante e~t suivi du Paradis. Et la sagesse consiste bien à
reconnaitre que nos Yéritablcs ennemis sont en nous, que notre
grand triomphe consiste à" les vaincre. Seulement quelques
indications et quelqm.:s pages ne sauraient enlever son caractère
à tout un füTc. Vidcl mtliora, dekriora srq11i/11r. Clùambaull est
manifestement rempli de colère et de haine. M. Rolland aurait
pu écrire un pendant à l'Aube ou à la ,\'orœelli: Journée et faire de
son émigration en Suisse le principe d'une Croix-Rouge intellectuelle. Il a préféré nous donner un pcnJant ;t la Foire mr /,z
Place, qui n'est pas la meilleure partie d~ Jea11-Cbrist11pht. li a
fait o.:uvre d'indignation, mais d'indignation contre qui ? Contre
la forme de sociét~ d'où est sortie la guerre européenne, c'cst-àJire, après tout, contre b nature humaine telle qu'elle a existé
jusqu'à présent, puisque jusqu'ici les nations se sont toujours
battues. Tant que cette indignation s'aJresse à cette nature
humaine, elle est du ressort du prédicateur et du moraliste, elle
relève de ~fontaigne, de Pascal, de la Bruyère, de leurs successeurs, de chacun de nous en tant qu'il philosophe. Mais philosopher appartient à peu d'hommes, et l'indignation générale
cède d'ordinaire la place à une indignation particulicre. La guerre
canalise cette indignation coutre l'ennemi, qui figure l'injustice.
L'auteur de Clérambauli et le héros de son livre prétendent s'indigner contre leurs compatriotes, contre leur patrie, qui figurent
aussi J'ii,justice. Et il est exact qu'il n'y a pas d'existence individuelle ou national..: sans injustice. L'injusticê appartient à la
nature h_umaine, et c'est bien arbitrairement que Clérambault et
~!. Rolland en placent la source dans l'existence Jes nations :
« Le foyer du mal était l'idée de nation. On ne pouvait toucher à cc point envenimé sans faire hurler la bête. Clémnbault
l'attaqua sans ménagements. » Et on nous cite ses articles :
« Ou'ai-je à faire de vos nations? Vous me dcm:indez d'aimer,
de haïr des nations ? J'aime, ou je hais des hommes. Il co est,
dans chaque nation, de nobles, de ,•ils, Je médiocres. » Cléramba~lt est un homme qui vit dans un pays en guerre pour son
existence, et qui a complètement perdu le sentiment de la patrie.
Et M. Rolland n'a nullement dissimulé le caractère tragique de
cett_e situation:« Comment consoler les hommes «. quand on ne
croit _pas à l'iJéal qui tes fait vivre et qui les tue? - La réponse
lepms longtemps cherchée lui ét,tit \'enue maintenant, sans

�74

LA ,NOUVELLE REVUE FRANÇA.lSE

qu'il l'eût vue entrer: Il faut .aimer les hommes plus que l'illusion et plus que la vérité.» C'est une parole de bonne i.ntention,
mais parfaitement vague et dont on peut tirer les conclusions contraires ¾ celles de Clérambault ( cela dans la mesure où Clérambault conclut autrement que par un mouvement spontané de son
cœur). On peut la tourner en une profession de foi nationaliste.
Et si elle reste après tout si vague, c'est peut-être que le terme
général et la profession verbale d'amour des hommes méritent
d'être aussi discrédités que le mot de philanthropie. La guerre
elle-même fait une part à cet amour des hommes, plus fort que
l'illusion et plus fort que la vérité, et qui constitue un ordre
supérieur à l'ordre national. Elle laisse au non-mobilisé la
faculté de se mettre à son service, et celui pour qui l'homme, et
non la nation, mérite seul amour et pitié n'a qu'à entrer dans le
spirituel ou le temporel des diverses Croix-Rouge. Il .aura le
devoir et Ie droit &lt;l'y aimer et d'y servir les hommes au-dessus
de toutes les patries, au-dessus de toutes les mêlées, et il y sera
honoré. Je crois bien que M. Rolland a rendu pendant la guerre
des services de ce genre. Pourquoi Clérambault ne sert-il pas,
de cette façon, l'humnnité en silence comme d'autres servent en
silence leur patrie ?
C'est que Clérambault est un homme de lettres, un sergent
dans cette armée de la plume qui se créerait au besoin un Capitole pour le sauver, et que la littérature lui paraît la seule façon
possible de s'employer en temps de guerre comme en temps de
pai.~. Or il est certain que la littérature s'est trouvée, pendant la
guerre, fort disqualifiée, et de plusieurs côtés, et pour plusieurs
raisons, et qu'une des raisons de son infériorité provient de la
position fausse où elle était placée. On était publiciste non pour
une raison efficiente, mais pour une cause déficieute, et comme
inapte à tout service sérieu.-.:. Le noir sur le blanc du troupeau
à plumes prenait un aspect comique, et le personnage de
M. Rolland participe de ce comique. Et le comique consiste
généralement dans un.e situation sans issue ; Molière le savait
bien, qui laissait ses pièces sans dénouement ou en prenait un
tout fait. M. Rolland a emprunté à la tr-agédie ( et aussi à une
réalité, la destinée de Jaurès) le dénouement de son Clérambault,
mais il ne parvient pas à soustraire son uaif héros à une atmosphère comique, celle où se déroulait, à c-0té de la tragédie, la

&amp;EFLEXiONS SUR LA LITTERATURE

75

guerre de plume que ses auteurs prenaient terriblement au
sérieux. Remarquons à quel point ce dénouement tragique est
faux. Si Jaurès a été assassiné dans l'air surchauffé &lt;les derniers
jours de la paix, aucun attentat de ce genre n'a été commis pendant la guerre contre un journaliste quelconque, les rédacteurs
du Bonnet Rouge n'ont jamais été molestés ni dans les restaurants
de nuit ni ailleurs, et les civils à la Camus qui dénonçaient à la
police-des propos de chemin de fer et de cave pouvaient être
portés aux nues par des journalistes, ils étaient tenus pour
mouchards parle sentiment public et français. Cette haine d'un
peuple excité contre w1 penseur qui dit sa ,·érité dans la mesure
où la censure la laisse filtrer n'a jamais existé qu'en un Paris
mythique, vu de Genève ou de Sierre. Quant aux injures qu'a
encaissées pour son compte !\L Romain Rolland, un peu de
philosophie devait les lui faire considérer comme les très petits
risques professionnels qu'en cas de guerre on court de l'autre
côté de la frontière, et elles ne l'ont heureusement pas tué.
Mais ce sujet apparent de Clérambault n'est pas, M. Rolland
nous en prévient, son sujet réel: « Le sujet de ce livre n'est pas
la guerre, bien que la guerre le couvre de son ombre. Le sujet
de ce livre est l'engloutissement de l'âme individuelle dans le
gouffre de l' âme multitudinaire. C'est, à mon sens, un événement beaucoup plus gros de conséquences pour l'avenir
humain que la suprématie passagère d'une nation. n
Je ne crois pas que cette dernière phrase soit vraie. La suprématie ou l'affaiblissement d'une nation, même s'ils ne sônt que
passagers, peuvent constituer, l'histoire le prouve abondamment,
des événements d'une importance capitale pour l'avenir humain.
Et la grande guerre aura probablement des suites aussi incalculables que l'effondrement de l'Empire roma:in. Quant à l'engloutissement dont parle M. Rolland, il est impossible tant que
l'imprimerie, la culture et en général la civilisation subsisteront.
Seul un avènement universel du bolchevisme le réaliserait, et
cette conquête du monde civilisé par le Chinois, le Juif et le
Russe parait aujourd'hui aussi peu probable que l'histoire de la
Bête Conquérante contée par M. Mac Orlan. M. Rolland,
comme l'autre musicien de Genève, a dramatisé à l'ex_cès sa
petite aventure personnelle. La mobilisation générale était une
nécessité du temps de guerre qui, d'un point de vue tout égoïste

�LA ~CUVELLE RE\"UE FRANÇ,\ISE

et n,\tional, a donné d'assez bons effets, puisqu'elle a empêch,;
la France de dispar:iitre, et UDL âme inJividuclle, que je connais
comme parfaitement réelle, d\:trc engloutie dans un gouffre
que je ne sais gu~re commrnt appeler, car je n'y vois qu'un
trou. Si cette mobilisation devait survine à la guerre, s'il fallait
prendre au sérieu1: plus que ~I. ~fourras lui-même la préface
qu'il écrivait à un livre Je Stendh,tl et que j'ai commentée ici,
on pourrait et on de,·rait également prendre au sérieux lt péril
signalé par M. Rolland. Je ne veux même pas dire qu'il ne
doive pas être pris, en effet, aujourd'hui au sérieux. Nous avons
à continuer de démobiliser l'âme indh·iduellc, moyen de
progrès, ounière de nos biens moraux. Et un individualisme
comme cdui de M. Rolland, qui pendant la guerre aurait pu
faire beaucoup de mal et qui en tout cas n'a fait aucun bien, est
dès lors appelé à rendre des services.
Il devrait, je crois, rendre des services l la fois par son
e:-;emple et à ses dépens. C'est en toi qu'est l'ennemi, dit Clérambault il son assassin . , 'ous aYons rous un ennemi intérieur,
et, quand nous l'avons vaincu, on peut dire en un sens, le sens
tout moral, que nous n'avons plus d'ennemis. L'ennemi intérieur de Clérambault, l'ennemi intérieur de ~!. RollanJ, et, je
crois, l'ennemi intérieur de nous tous tant que nous sommes,
nationalistes ou internationafü.tes, il me parait que c'est aujourd'hui la facilité. Nous. avons une tendance à croire que penser
consiste à rouler sur une pente, l s'y sentir ,·oluptueusement
rouler, au lieu que penser consbte au contraire à remonter une
pente, à découvrir des complexité:; et des difficultés. La conscience
libre dont M. Rolland a fait l'histoire, celle de l'auteur peut-être,
celle de son héros sûrement, se développent dans une facilité
roman~que. Evidemment ~!. Rolland a voulu donner l'impression contraire : Clérambault se soustrait peu à peu, par une
lutte pénible, à l'automatisme et à l'animalité de la foule où il
était pris, mais cette crise, qui est représentée Je faç~n sommaire et sans analyse bien aiguë, ne lui donne nullement une
intelligence critique, elle le fait passer d'un fanatisme à un
~utrc. Je sais bien que cette intelligence critique M. Rolland b
personnifie dans un autre de ses personnages, Perrotin, qui est
donné pour un pleutre : mais les couleurs dont il le peint sont la
preuve que M. Rolland déclasse absolument cette valeur au

RÉFLEXIONS SUlt LA 1.ITTliRATl RE

7ï

profit du fauatisllh! anti-nation:il. Tous les personnages qui
incarnent le patriotisme, qui ont en 1914 et 1915 cc qu'on
pourrait appeler le sentiment obsidional, sont représentés par
• t. Rolland comme des idiob, Je scélérat·, ou des conscience~
pourries. On ne trou\·e pas dans son livre cette honnêteté, ou
plutôt cette :tdrcsse élémentaire, qui, dans les romans à thèse
Je ,\L Paul Bourget, fait professer par Jes gens aussi honnêtes
que possible les idées que l'auteur comidèrc comme erronées.
Adresse élémentaire, pn:cisémeut p:m.:c qu'elle oblige l'auteur
il penser et à construire difficilement, à faire épouser cette difficulté par la réflexion du lecteur, :\ remonter et à faire remonter
une pente ( ou tout au moim :'t en avoir et ;\ en donner l'illusion, et il n'y :i pas d'art sans artifice). li e~t Yr:ii que M. RolLinJ se place :1 un :iutre point de ,·uc : quand un bate.1u, dit-il,
menace Je couler p;irce que tous les pass:igers se portent d'un côté,
il ne faut pa, se mettre au milieu, mab de l'autre côté; et on ne
rend droit un bjtun qu'en le courbant en sens contraire. Soit.
:\lais un livre est un livre et non une action. Un li\Te fanatique,
en dégoûtant les honnêtes gens de son fanatisme, fera les affaires
du fanatisme concurrent, ou tout au moins conduira ces honnêtes gt·ns au scepticisme, ou à l'inditfércoce. - Les honnêtes
gens dont vous me parlez, j'appelle cela les médiocres et le troupeau, et il n'y a d'humanité naie que dans ceux que vous appelez
les _fanatiques. - Je l'-Jdmets. :\fais un fan:itismc ne peut pas
se Juger à ses fruits de pensée : il n'en donne aucun. Il ne peut
se juger qu'.\ ses résultats pratiques. Le fanatisme que flétrit
Clera111b11ult a salm: littéralement Je la destruction la France Je
1 914 à 1918. li l'a perùue a\'ant 1914 en la conduisant i't Lt
gu~rrc, il fa perd aujourd'hui en y perpétuant l'esprit de
hame. - Pardon. Cléra111b1111/t est l'Hisloire d'une ro11scima libre
pe11da11t la gul'rrt, et non aYaut ni pendant la guerre. Il est le
~crmon du maitre d'école ù l'enfant qui se noie. li est beau et
honorable à un maitre d'école d'enseigner la prudence aux
enfants, mais en temps et lieu. Yous m0me n'ayez pa publié
Clérambault pendant h1 guerre. C'est aujourd'hui seulement que
le t_cmps de la conscience libre \'OUS parnit re\·enu, et que le
maitre d'école démobilisé prut r~prcndn: ses classes. En quoi
nous sommes d'accord.
Le temps de la conscience libre est rl!vcnu. et c'est un fait

�LA NOUVELLE REVUE FRA'NÇAISE

qu'il revient chez nous plus tarJ et plus malaisémeRt que
dans le n:ste de l'Europe. On sait que là est aujourd'hui la.
cause du maltntendu entre la France et une bonne partie du
reste du monde, principalement l'Angleterre et l'Amérique.
Evidemment cela ue peut pa~ durer. Le cr défaitisme » n'a pas
ité un d:mger en temps de guerre parce que la bonne et bet1e
organisation militaire, alors valeur suprême, était là. Si le
nationalisme devenait un danger en temps de paix, le devoir de
l'intelligence serait sans doute de le combattre comme elle a
combattu le défaitisme, de le comb:ittre non pas tout à fait au
nom de cette Conscience libre que le titre de Clirambault orne
Je la majuscule réservée aux dh·inités ab traites, mais de cette
conscience réelle, simplement humaine et chrétienne que
l'humanité a eu assez &lt;li: peine à acquérir et qu'elle doit encore
maintenir avec peine.
Avec peine et non a,·ec facilit~. L'ennemi est en toi.
nous dit justement Cl(rambault. Ennemie, la soif de vengeance qui :.urvit à la guerre : " Le sentiment de la vengeanc1.·,
proclam:tit un de nos homme:; d'Etat dans un discours ou il
.:ontestait qu'il y eût en France une volonté de vengP.ance, n'e. t
pas un sentiment français. JI ÜOL: \'ille d'Espagne renorumi:e
pour ses bas en :1vaitoffert douie douzaines 1 la reine qui était
de passage dans le p;iys. La camercra-mayor s'indigna fort de
ce cadeau indécenf: « Une reine d'Espagne n'a pas de jambes! ))
déclara+ellc au. donataires. L'éloquence officielle vit sur un
fond immuable, et notre homme d'Etat répondrait id comme
Jans Rr1,· Bltt,, : je suis CJmerera-mayor et ;e remplis ma charge.
Mais nous sayons qu'une reine &lt;l'Espagne a des jambes, et
sujettes à entohes, rhumatismes et ariccs, et que le sentiment
de l:1 vengeance est une maladie n:iturellc à tout l'.:tre humain,
quelles que soient la long1tu&lt;le et la latitude du pays qui l'.i
vu n.:iîtrc. 11 est difficile de le maitri er, on le peut néanmoin ,
et quand on est à la tl!te politique ou morale &lt;l'un p:iys on h:
doit absolument. Voilà un cas pn:cis où la " conscience libre
se mettra aujourd'hui utilement au travail pour le bien de tou~.
• r 0 us sen·irons mieux la. reine en lui offrant, en cette saison.
&lt;les bas chauds, qu'en niant superbement que cette auguste
personne ait des jambes, et nous sourirons des duègnes.
11 faudra évidemment contre ces duègnes des armes plus

ll&amp;"LEXl&lt;»:S SUll LA LITIEltATURE

79

légères que l'artillerie lourde de Clirambault. Et pcut-étrc
soffit-il de les montrer parfois, d'un doigt discret, au public.
Je trouvais hier dans te numéro du 2} octobre 1920 de l'Etonomislt Europim, très considéré dans sa partie, ces lignes écrites
par _son corr~spondant de Londres : • On a convoqué la
deui1èmc ~mon du Comité de la lutte contre la faim et pour
la reconstitution économique de l'Europe. Am figurants b2bituels dans. les manifestations de cette espèce, tels que Sir
George Pa1sb, M. Hirst, il s'e~t joint des Holl:mdni des
Autrichiens, des Allemands. Avec un fanatisme extraordi~airc
Sir George Paish prêche la réconciliation et l'oubli. JI De;
.gens qui se réunissent en conseil autour d'une table pour autre
chose qu'un partage de dividendes et pour donner du pain
à d'autres hommes sont, au regard de cet économiste, des
figurants de cirque, et ce qu'on appelait au xvu• siècle des
« espè~es ~- Brave. é~onomiste ! Je retiendrai longtemps
" fanatisme cxtraordin:11re I o Quand j'ai bien bu et bien
mangé, dit Sganarelle, je prétends que tour Je monde soit saoul
dans 1~ maison I li faut des coups de bâton pour le chauger en
médecin : on en eût fait beaucoup plus facilement un éminent
économiste.
Si un pareil état d'esprit devait nous séparer du reste Je
l'h umamtc,
. ~ couper nos communications avec l:t conscience
h~maine et clm:tienne élémentaire, il faudrait bien qu'inter"\'ms5ent &lt;les Clérambault moins tendus. Le pauvre économiste
qui a Jénonci: le fanatisme extraordinaire de Sir Georo-e Paish
n'a fait ~u'étaler naï_vement le sien. Et (puisque cc so~t là des
« réflex10ns sur la littérature»), évitons simplement des fautes
de goût, celles dont CUram/1a11// n'est pas exempt. Un groupe
d~ farcc~r~ - les héros des Copains de Jules Romains - avait
fait vc:_mr 11 Y a quelques années à Paris le citoyen Brissct,
:inge\·m, proclamé par eux prince des penseurs. Les Copains
a!lèrent le chercher à la gare, et, a,·ant le banquet, le conduis.1_rcn_t de,·~nt son collègue de bronze, le Pmseur de Rodin, eu
1'.nvit:int a formuler clans cette confrontation quelque pensée
d'.gne ~e mé_moire : « C'est très beau, fit le Prince, mais est-il
bien ~cces aire de se mettre tout nu pour penser ? » Dès qu'il
ce~sall de faire des~endre l'homme de la grenouille, le citoyen
Bnssct ne manquait pas d'un certain bon sens. Ne croyons pas

�80

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

qu'une majuscule soit nécessaire à la Conscience libre pour être
libre. Considérons-la comme une œuvre quotidienne et difficile,
comme une lutte obscure contre l'ennemi intérieur. Mais aussi
la sculpture a ses lois et sa beauté propre, et le jour oü M. Romain Rolland, incorporant à nouveau les esprits de la musique
dans une œuYre, nous aura donné, comme Rodin dans sa
statue, · une figurè symbolique et belle de la conscience
individuelle qui se dégage de la conscience multitudinaire,
esprit qui se lève de la matière, lumi~re émergeant de l'ombret
clair-obscur participant aux essences pures de l'art, nous l'admirerons dans son ordre, qui sera l'ordre suprême. Et, après tout,
ne manquerait-il pas quelque chose à l'hu1nanité, si un autre.
citoyen de Genève ( quelles que soient les tares exhibitionnistes
que nous rév~lent, au principe obscur, les Co11fmio11s) ne s'était
hardiment rois tout nu pour penser ?
ALBERT THll'lA.UDE't

NOTES
PAUL VERLAINE ET QUELQUES-UNS, par Albert
Lantoine (Le Livre Mensuel).
M. Albert Lantoine aime les révoltés et les maudits, mais il
les veut aimer d'une manière tranchée et peu commune. Parlant
-de Verlaine, il est partagé entre une sympathie profonde et sin,cère et le désir de contrarier l'opinion reçue. Aussi convient-il
d'accueillir avec prudence, dans la collection· des portraits littéraires de Paul Verlaine, celui que trace M. Albert Lan toi ne, non
sans verve et sans vigueur : &lt;• Ce bohème était de goût plutôt
« bourgeois, très amateur de récompenses, vadrouilleur malgré
« lui, par paresse et incapacité de réagir, ayant toujours la nos.a talgie d'un intérieur sans fièvre. »
Voici, touchant le chagrin qu'éprouve le poète de ne pon,.
voir approcher son fils, qu'on avait éloigné des exemples paternels, un détail intéressant : « Stéphane Mallarmé, qui était pro« fesseur d'anglais au lycée Foutanes, avait dans sa classe le
&lt;( jeune Verlaine et il complota de l'emmener avec lui en pro&lt;&lt; rnenade et de lui faire rencontrer son père comme inci« demment. Mais la mère chaque jour envoyait chercher
« Georges au lycée, dans la crainte probable qu'il ne fit cette
« rencontre, et Mallarmé eut peur, en la favorisant, ùe provo« quer une plainte, et il ne mit pas son projet à exécution. »
Lorsque Verlaine sut qu'il ne fallait plus compter sur cette
,rencontre « il en trembla, disant : Voilà huit jours que je ne bois
« pas pour ce mioche là ! »
M. Albert Lantoine qui sait gré à François Villon de sa vil1onnerie et à Verlaine de sa gueuserie, parce qu'il appartient à
une génération nourri~ dans le mépris du bourgeois, est sévère
pour M. de Montesquiou, méfiant à l'égard de Barrès, et n'évo9ue pas sans amertume Je défilé, dans la chambre mortuaire de
Verlaine, « des esthètes équivoques plus ou moins chevelus,
~ avec leurs amies coiffées en hommes. ,&gt; 11 décerne à Coppée un
6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

brevet de sincérité et de noblesse. II faut que le chantre des
Humbles ait été vraiment un brave homme pour qu'il paraisse
encore tel, à la lueur de la lanterne ·d u cynique, que M. Lantoine braque sur les gens et les choses, avec une âpreté toujours
juvénile.
Littérairement M. Albert Lantoine n'admire sans réserve que
le Verlaine des premiers recueils, « ceux dont la fraîcheur de
sentiments détonne parmi la froideur des Parnassiens. »
Il a raison de dire que les jeunes le portèrent au pinacle pour
-son manque de so1:1ffie et l'incohérence mystique d~ ses pensées.
La Muse de Verlaine était charmante, même panm les hoquets
de l'ivresse, et son bégaiement n'était qu'un charme de plus mais
on lui doit des milliers de mauvais v~rs « délicieusement faux
exprès. &gt;i Il faut aimer Verl::tine et détester les vers « verlainîens ».
On doit le tenir pour le premier des chansonniers français
dans le genre sentimental. Ses lieds sont les cailloux du Rhi~ _e t
}es pierres de Lune de notre littérature. La Romance de Verlame
n'est pa~ la demoiselle bourgeoise assise au piano, mais elle se
souvient d'avoir été cela, avant que la vie ait fait d'elle, selon
l'heureuse expression de M. Ferna·nd Fleuret, « la pbtisique

émomJan-te qui chante dans les cours. ,,

ROGER ALLARD

*

* *

LA MUSE AU CABARET, par Rao-ul Ponchon (Fasquelle).
Quelques jeunes écrivains, impatients de- secouer la tutelle
du symboli-sme, adoptèrent M. Raoul Ponchon pour t'opposer
à M. Paul Fort, lors de la dernière élection du rrince des
poètes, où l'on vit pour la première fois la sph~re ~rillante où
les o-arçons de café rangent leur torchon servir d urne électoraÎe aux habitués de la Closerie. C'es:t M. André Salmon qui
fut le plus ardent à brandir le nom de Raoul Ponchon comme
un étendard de la révolte contre l'hégémonie des Lilas. Paris
rive-droite vota pour Raoul Ponchon, Montparnasse se divisa,
mais les jeunes revues proviru:iales d&lt;mnèrent la couronne à

M. Paul Fort.
Indifférent à ce plébiscite littéraire, M. Raoul Ponchon con-

NOTES

tinua de déguster, à l'angle des boulevards Saint-Michel et SaintGermain, le perood vespéral, jusqu'au jour glorieux où la vertu
d'abstinence fut conviée à participer au succès de nos armes.
L'ivrognerie est un vice classique par excellence ; il en est de
même de la poési~ bachique. Théophile Gautier, dans sa coruscante et incompréhensive préface des Fleurs du mal, loue
Baudelaire de l'avoir dramatisée et assombrie. C'est que le
romantisme considère la joie comme une bassesse d'âme.
M. Raoul Ponchon est le plus classique de nos poètes contemporains, le seul peut-être avec Auguste Angellier. Si son
influence est nulle, son témoignage demeure bien gênant peur
les plus sublimes de nos lyriques. Nombreux. sont les poètes qui
se flattent d' « exprimer l'inexprimable », mais M. Raoul Ponchon sait dire ce que d'autres trouvent indigne de leur génie;
il est prosaïque avec délices, avec raffinement, comme Voltaire.
Poète de cabaret, il est d'une époque qui a vu les cafés agrandir
leurs terrasses, où l'on est si bien posté pour regarder passer la
vie avec indulgence. Aussi, dans la satire morale, garde-t-il un
ton de bonne humeur et d'optimisme. (Toutefois la confédération
helvétique a le don d'exciter sa bile, et les seules pièces aigres
du recueil sont contre c&lt; ces messieurs crétins du Valais &gt;i ). Ce
n'est pas seulement par les traits du visage que M. Raoul Ponchon rappelle Clément Marot mais encore par l'esprit et par le
style qui feront vivre son œuvre légère.
.ROGER .Al.LARD

*

* *
TENTATIONS, par André Spire (Camille Bloch);
LE SECRET (Éd. de la Nouv~lle Revue française).
Il y a la plaine, il y a la montagne, la ville, le village, un
arbre, une rue, .la Riviera au bord de la mer et du soleil, il y a
l'Engadine et ses sports d'hiver, les luges et les bobsleighs
traçant sur la blancheur de la neige des arcs-en-ciel aux couleurs
pures dont chacune est un chandail.
La tâche du poète est d'énumérer tout cela et aussi, à l'occasion, le jardin, la grand'mère et les tartes de son enfance, les
tentations et les subtilités de sa seconde jeunesse, la oaix.
guerre.
Le monde est si beau, si varié, si émouvant, s1 1iche qu'OD

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

' 1

i'

ne se lasse jamais de nommer ses beautés, ses variétés, ses
richesses et nos émotions. Le poète appelle par son nom chacune d'elles. Lorsqu'il est le plus heureusement inspiré jaillit de
son cœur un chant simple, profond et nu qui a l'apparence et
l'accent d'une chanson populaire.
Mais pourquoi y a-t-il aussi les hommes et qui pensent à
autre chose qu'à aimer et à énumérer l'innombrable splendeur
universelle ? Le rôle du poète, ce sera encore de railler et de
clouer au pilori cette humanité incompréhens~ve et v~nite~se.
Tel est André Spire, tel est son Art Poéuque. Rieu n est
prosaïque ni incongru quand Spire l'insère da.ns un rythme
savant et ~euf. Emotion, lyrisme gratuits qui s'épanchent parfoi~
en simples notations, parfois se composent en chansons q~•
semblent sortir de quelque folk-lore. Et à côté de cette poésie
sans but qu'elle-mê[l!e, toute une veine humoristique, satirique
et moralisatrice.
'
S'il existe aujourd'hui une poésie judéo-occidentale, c'est
sans doute par ces traits qu'elle peut se caractéris r. To~~ ~ tour
enivrée sans retenue ni contrôle par tous les biens d 1c1-bas :
« Sois loué, Eternel, notre Dieu, roi de l'Univers qui as ~réé l~s
fruits de la terre )), et impitoyablement critique, prophénsant 1a
colère du Dieu d,lsraël, luttant contre les méchants et les sots
qui retardent la venue de l'ère promise : a: Sois loué, Eternel,
qui, par ta miséricorde, rebâtiras Jérusalem .. "'
Relisez Henri Franck ou Gustave Kahn, lisez Umberto Saba,
poète juif triestin ou les vers de Zangwill. Ave~ ~es te~1péra:
ments divers, ils remplissent la m~me double 1mss1on qu Nndre
'
l!ENJAMlN CRÉMIEUX
Spue.

7

VOUS ; POÈMES TROUBLES (Sa11.5ot) ;_ HEURES
D'HIVER (Emile-Paul frères), par Marguerite BurnatProvins · MARGUERITE BORNAT-PROVINS, biographie cri~ique par Henri Malo (les Célébrités d'aujourd'hui
-

Sansot).

Emile Faguet auquel on ne pouvait dénier le mérit~ ~•avoir
beaucoup lu et de savoir lire écrivait, saluant l'appar1t1on_ du
Livre pour toi, qui rendit célèbre le nom de MmeBurnat-Provms,

NO'TES

ces lignes que M. Henri Malo a recueillies judicieusement dans
sa biographie critique : « On dirait que ces couplets sont des
a: demi-traductions d'auteurs soit orientaux, soit italiens - sep•
« tentrionaux jamais - le tout repensé et senti à nouveau par
&lt;&lt; une âme ardente qui a jeté sa flamme à travers tout cela. »
Ce que Faguet appelle une âme ardente est plutôt l'ardeur
d'un tempérament voluptueux.
cc Pour 1a première fois peut-être&gt;), écrit M. Henri Malo luimême, « une femme s'arrêtait à admirer la beauté plastique de
l'homme )) . Avant l'auteur des Cantiques d'été, Mme Colette avait
exprimé ce goé.t féminin pour la beauté physique masculine
inséparable du mépris de s,a personne morale.
Ce qui est propre à Mm• Burnat-Provins, c'est un certain mysticisme de la sensualité qui ne vise à rien moins qu'à faire de la
vie une transe érotique continue. Ce romantisme est essentiellement féminin. Sous sa forme idéaliste et sentimentale, il
inspira la tendre et larmoyante Marceline.
Les recueils de Mm• Burnat-Provins ont été très lus durant la
guerre. Avec Toi et moi et les quatrains d'Omar Khayam ils
alimentèrent la correspondance littéraire des marraines.
Chargée d'images et d,ornements d'un goût un peu conventionnel, cette prose poétique vise souvent à l'imitation de
M. André Suarès. En voici un exemple :
« Hiver, te voici tout blanc, couché en travers des épaules de
a: la montagne, sculpté dans le ciel.
« Tes longs cheveux de glace pendent sur les rocs et tes bras
« de marbre étouffent la terre où les germes se taisent. ))
On dirait une version édulcorée du Bouclier du Zodiaque.
Les Poèmes troubles rappel kot directement Renée Vivien, avec
une phraséologie plus molle. Si l'on s'avise de mettre à la ligne
les vers blancs qui émaillent ces périodes trop uniformément
musicales, on découvre sous le voile équivoque et commode du
poème en prose le Yisage de la romance :
Penez., venez Chimères
en immense troupeau,
battartt le sol et battant l'air,
11111 plate est 1d sur votre dos.
C'est vous qui sauterez.
Et d'un ilati rapide
m'empvrterez..

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

On n'attend plus, après cela, qu'une ritournelle de M111c Chaminade. Au fond, la poésie de Mme Bumat-Provins est celle
que toutes les femmes belles et généreusement douées sous
le rapport du tempérament portent en. elles, à de certains
moments. Orgueilleuses de leur sensualité elles ne se lassent
pas d'en célébrer le miracle.
Elles ont la passion des confüiences, et toutes leurs con_fidences se ressemblent, même les plus spirituali-stes, au . pom:
qu'un critique aussi fin que M. Marcel Boulenger a pu citer, a
propos d' Àttente, de MUe Charasson, les Chansons de Bilitis !
Mm• Bumat-Provins est d'un pays ou l'on prend tout au
sérieux, y compris les plaisirs des sens. Penseuse ~t métaphysicienne Bilitis elle-même finira au prêche, ou plutot au confes- .
sionn~ ... par habitude littéraire de la confession.
ROGER ALLA.RD

*

NOTES

vie avec laquelle est évoqué ce Royaume de Dieu, l'intérieur
de cette petite communauté juive, sont "9'raiment admirables.
Tout vit là-dedans comme dans une miniature de Fouquet. On
sent que les dessous ont été préparés ave&lt;: science et patience,
que tout cela s'appuie sur une vérité; et quelle bonne humeur,
quelle joie de peindre, quel plaisir de sentir se former et vivre
un style étoffé, intense, corsé, qui n'a jamais chez les auteurs
été plus savoureux. Voici de bons travailleurs et de savants
artistes qui cueillent à l'heure juste la pleine maturité de leur
talent, obtiennent par cette réussite la pleine récompense d'un
renoncement délibéré à toute littérature hâtive. Excellente
occasion de voir unis en une même réalisation et sur une
même figure, comme deux frères el.L'e. aussi dont l'apport
personnel reste indiscernable, l'art littéraire et la moralité
littéraire.
ALBERT THIBAUDET

*

* *

* *

UN ROYAUME DE DIEU, par Jérôme et Jean Tharaud
(Plon).

(Mercure de France).

Il est aujourd'hui peu d'artistes plus probes, plus patients et
plus parfaits que les Tharaud. Il semble qu'on les voie travaill~r
sous nos yeu:-. comme des Orientaux. qui ont le temps, et qw,
sans hâte, sans truquage, sans caprice, produisent q~elque
belle pièce inaltérable, quelque tapis épais, aux pures te;ntures
véuétales aux harmonieuses couleurs. Il leur faut la tache la
o
,
.
d
plus exacte et la plus limitée, ils ne la qwttent pas avan_t e
l'avoir amenée à toute la perfection possible. Quel que soit le
sujet qu'ils traitent, ils isolent un épisode en lui faisant rendre
toutes ses valeurs. Si le sujet riche et débordant ne se prête pas
à cette manière, le livre est mal venu: c'est le cas d_e _la Fète
.Arabe. Mais deux fois cet isolement et cette préc1SI~n de
la matière leur ont permis des chefs-d'œuvre, ave~ la Maîtresse
servante et !'Ombre de la Croix. En voici incontestablement un
troisième, et peut-être~ au pnint de vue ~e l'art
le pl~s
entièrement satisfaisant. Un Royamne de Dieu parait n être fait
de rien : des Juifs d'un village d'Ukraine, qui redoutent un
pogrom, font venir des cosaques pour les protég_er, et ~uand,_le
danger est passé, sont aussi contents de le~ voir pa~_ir qu 11s
l'étaient de les voir arriver . C'est tout; mais la préc1s1on et la

Avec Confession de Minuit Georges Duhamel a retrouvé sa
meilleure veine, celle qui traverse Vie des Martyrs et Civilisation,
celle à qui ses livres antérieurs doivent leurs plus excellentes
parties : une certaine perspicacité du cœur à la fois attendrie
et enjouée, une bonté charmante qui découvre en autrui
mille richesses, invisibles à des yeux plus orgueilleux. Il
semble que Duhamel se méprenne parfois sur ce qui fait sa
force véritable; mais le voici de non \·eau dans sa ligne, celle de
l'observation, de l'humour. C'est là qu'il est véritahlement
inventeur et po-ète.
Son dernier récit adopte la forme dont a si souvent usé
Dostoïewski, un de ces mo!lo.ogues, d'une sincérité lamentable, ou un malheureux éprouve le besoin de vider son cœur.
On imagine l'auditeur à qui s'adressent ces confidences: quelque
inconnu rencontré dans un café, qui fume derrière un verre
vide et qui hoche par moments la tête pour se donner l'air
d'écouter attentivement. On croit entendre l'es coups de voix
par lesquels celui qui parle cherche à s'épargner la mortification de voir se fermer les paupières de l'autre. Loin de craindre
qu'on lui reprocb:1t cette analogie avec de grands modèles,

~ur:

CONFESSION DE MINUIT, par Georges D11bamel

�LA NOUVELLE REYUE l'RA):ÇAISE

88

Duhamel s'est amusé à l:i souligner par maints détails. Pourquoi, en effet, tlcher de masquer une influence, quand l'inspiration va authentiquement dans le m~me sens que celle d'un
maître? Cc qu'il y a chez Duhamel de christianisme assimilé
le place en face de certains individus dans une attitude assez
proche de celle qu'a Oostoiewski devant quelques-uns de ses
personnages secondaires. Sa pitié ne s'aventure pas dans les
effrayantes profondeurs que perce le regard du Russe ; elle
demeure dans des zones tempérées, claires et qui restent le
domaine &lt;l'une sorte &lt;l'innocence. Elle n'y fait pas de dfrouYertes bouleversantes, mais elle est clairvoyante, point dupe,
point amère non plus, et c'est ce qui fait son prix.
Le récit débute d'une façon viYe, inattendue et tn:s captivante. Obéissant on ne sait à quelle impulsion saugrenue, un
pauvre petit employé de bureau, debout derrière son patron
auquel il ·dent de présenter un rapport, n'a pu résister à la tentation de lui toucher du doigt le lobe de l'oreille. Cette folie
d'une sccond.e est la cause de tous ses malheurs. Il est ch:issé;
toutes ses dt!biles vertus succombent à l'oisi,.eté. 11 s'h:ibitue à
,·ivre :iux crochets de sa trop faible mère qui s'épui:.e pour le
nourrir. 11 va, dans son délabrement, jusqu'à fonder des rêves
d'éternelle paresse sur la petite rente qu'il hériterait, si sa mère
voulait bien mourir. Ainsi se dégrade et se perd un malheureux,
parce qu'on a bousculé les habitudes qui lui tenaient lieu de
,·olonté. Et tout cela pour la plus inoffensive des :iberrations.
Ce qui plaît dans la manière dont ce thème est tr:iité, c'est
le don de communiquer la vie aux plus humbles figures ; c'est
l'extrême ju:,tesse dans la notation des p:iroles prononcées;
c'est aus:.i l'égalité du ton, la discrétion de l'auteu_r qui, tout
en s'effaçant. sait rendre sensible jusque dans la plainte de
ce pauvre diable, sou propre bon sens et son équité. Sc
faire aimer à tra,·ers un si pitoyable porteparole étai~ une façon
de tour de force. Duhamel l'a réussi.
0

JEAN SCHLUMBBRGER

** ..

L'I tQUlÈTE ADOLESCE CE, par Louis Chadoume
( Albin Michel).
C'est la guerre qui a fait de Louis Cbadourne -

comme d'au-

NOTES

tres jeunes poètes: Pierre Benoit, Alexandre Arnoux, Jean Pellerin - un prosateur. Ces cinq grandes années creuses, ils les
eussent emplies en temps norm:il de recueils &lt;le ,·ers. Et ils
auraient persévéré jusqu'à la quarnntaine, cet âge fatidique où
les poètes d'aujourd'hui commencent à écrire en prose. Mais
faute d'avoir pu commodément égrener au jour le jour les perles
Ji\'ines. ils se sont hâtés, l'armistice venu, de concentrer dans
des livres de prose le gros de leurs sentiments et de leurs expériences.
Ces poètes de\'enus prosateurs ont, avec toutes les différentes
imaginables de tempérament et d'idéal, au moins un trait commun : ils écriYent de propos délibéré pour le public sân~ se
préoccuper d'écoles. de formules ou de petites chapelles. Nous
attendrons pour sa\'oir s'ils font, comme André Salmon, deux
parts distinctes de leur activité d'écri\'ains : la part de la prose,
accessible à quiconque et celle des vers, réseITés aux seuls
initiés.
Présentement, écrivant pour le « grand public», ils n'oublient le plus sou,·ent ni qu'ils sont des po~tcs, ni la dignité de
l'art littéraire. lis incorporent à la prose franç:iise, avec quelques atténuations et quelque éclectisme, toutes les ineillcures
trouvailles formelles du symbolisme et du post-symbolisme. Ils
font p:isser dans le domaine public l'aspiration à la Beauté, le
goût du symbole, de l'inconscient et du décadent, les nostalgies
et les invit:itions au voyage selon Saint Baudelaire, Saint Laforgue
et_Saint Arthur Rimbaud. C'est grâce à eux que l'apport littéraire de 1880 :\ 1900 va grossir définitivement le génie français,
dont il sera désormais partie intégrante au même titre que la
Pléiade, les Classiques, le Romantisme ou les , 'aturalistes.
Tra\':iil de révision, d'épuration, de concentration, dira-t-on,
et qui n'innove pas. Possibilité, répondrons-nous, d'un classicisme, s'il est nai qu'un sii:cle classique est toujours un aboutisscm nt. Mise au point et amalgame de formules dépassées, mais
non pas épuisées, ni même pleinement utilisées. Ralentissement
de 1~. c~ur~e à l'originalité à tout prix. Destruction de la légende
de 1ccnvain table-rase, seul avec ses cinq sens, son ccrYcau et
son cœur uniques. Elaboration d'un classicisme butiné sur toutes
les fleurs du romantisme et de tous les post-romantismes.
li Y a dan l'Inquièle Adolesce11a de Louis Chadourne des mor-

�LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

ceaux achevés. Le premier chapitre de son récit (la rentrée
des classes dans un établissement religieux), plus loin la confession au Père Jésuite sont de ce nombre. Et partout répandues
la fi4:vre, la mélancolie, les épuisantes aspintions de l'adolescence. Chacun des personnages figure un aspect de l'adolescence - cette adolescence trompeuse et contr:idictoire où un
futur notaire de seize ans peut souffrir plus purement et plus
durement qu'un futur grand poète de la douleur, où un aspirant-cercleux peut faire figure de Don Juan et d'animateur.
Déjà dans le Maitre du Navire, chacun des héros n'était qu'un
reflet de la grande inquiétude humaine, de l'impossible stabilité, d~ l'impossible satisfaction, du "fuir, là-bas fuir ... »
li n'y a donc pas roman au sens propre du mot et l'intrigue
romanesque - tant dans le Maîlre du Nai•ire que dans l' lnquièu
Adolescmce - est plaquée, surajoutée. Il y a un ensemble de
thèmes, deux symphonies, la deuxième beaucoup mieux orchestrée. Et sous les influences évidentes, il y a une personnalité
qui n'a pas encore renié ses admirations, ni brisé ses attaches,
mais qui' est en définitive beaucoup plus originale que celle de
nombreux chercheurs d'imprévu.
Personnalité au premier abord un peu fuyante parce que faite
de contrastes : avidité à étreindre et à savourer tout le réel qui
aboutit à un insurmontable déscnchantemenl, désir agonisant à
peine réalisé, une sensualité mâle jointe à une sensibilité féminine, goût des départs et du compliqué contredits par le regret
de la simplicité native, tout un vieux fonds romantique, un peu
provincial ou snob quelquefois, mais éclairé par une impitoyable
lucidité et un humour de paysan français, réaliste et même un
peu cynique.
Personnalité un peu trop au miroir encore, encline au quantà-soi, avec trop peu de fenêtres ouvertes sur l'humanité. Mais
prenons garde que les deux premiers romans de Louis Chadourne renferment ce qu'auraient dû contenir les deux recueils
de vers qu'il n'a pas donnés. 11 s'est ép:mcbé. A juger des quelques figures de prêtres qu'il a dressées en pied dans l'Inquiœ
.Adolesetna, il est apte à sortir de lui-même et à plonger dans la
diversité du vaste monde pour en ramener des prises viTantes et
palpitantes.
Dès à présent, il est en pleine possession de sa forme. Quoi

ROl'BS

qu'il ait à dire, il trouve pour l'exprimer une prose à la fois
musicale, décorative et sa'foureuse, qui él"oque, décrit ou suggère sans une faute Je got"lt et sans jamais trébucher dans sa
facilité. Il écrit succulent, ce qui est une rareté parmi les écrivains de sa génération.

,

.

'IENJAJU

CRÉIIIJ!UX

* *
L'ENFA T INQUIET, par A,uJri Obey (Librairie des

Lettres).
fai eu grand plaisir à lire ce livre charmant, aigu çt luim~me inquiet. On trouvait évidemment des qualités dans l'œuvre
de début de M. Obey, le Gardie,i dt la JTille, mais son sujet ne lui
nait fourni qu'une fantaisie un peu laborieuse et lourde. L'E11fanl
ffl'IUÏe1 est une étude tr~s délicate d'un caractère qui a déjà inspiré
à M. Gilbert de Voisins un bon roman, l'Enfant qui prit peur:
la peur instinctive de la vie chez un enfant nerveux, entouré de
présences féminines et que ne défend plus l'attention agissante
et tonique d'un homme. L' Arnaud de M. Obey tire toute son
inquiétude et tout son mal de lui-même, et, Jans une vie
uniforme d'enfant apparemment heureux, n'en doit rien aux
circonstances. li a peur, voilà tout, il est posé sur la vie dans une
attitude de passage, de départ, d'enthousiasme qui tombe et de
d&amp;illusion qui reste. Le médecin dit qu'il a gardé la peur des
homme, d'autrefois devant la nuit et l'inconnu, - et il y a
peut~e un peu de cela.
Avec un sujet analogue, M. Gilbert de Voisins donnait un
livre sombre, poignant, et menait son personnage au suicide.
M. Ohey a mis un art très différent, mais tout à fait remarquable
à revétir le petit Arnaud d'éclat et de gaîté extérieurs, à écrire
mr un fond douloureux un livre amusant, un line chantant et
brillant de poète. Ses dialogues me rappellent les meilleurs lines
de Francis de Miomandre, et, chez un homme du 'ord, les
pages les plus ~incefantes d'A11 bon Sokil. Et je ne Msigne
ces points de repère qu'afin qu'on ne s'yarréte pas. L'humour
tendre de l'entant, du li\-re et de l'auteur est quelque chose de
tout original. Joignez-y un style tr~s sûr, brillant d'images qui
ne sont qu'usez rarement usées, c'est plus qu'il n'en faut pour
que je marque d'un caillou blanc les deux heures exquises que

�92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fait passer cette lecture et pour que je retienne eu M. Obey un
écrivain dout l'œuvre future méritera grande attention.
L'avocat Lachaud sauva, paraît-il, une tête, en interrompant
sa plaidoirie pour faire fermer u~e fen~tre par o~ un_ rayon, de
soleil incommodait M. le quatrième iuré. Je sais b1en qu un
auteur n'a rien d'un accusé, et je ne m'illusionne pas sur le pouvoir de la critique. Mais le livre de M. Obey,méritait un
éditeur d'une courtoisie raffinée, et il l'a eu. « En adressant aux
destinataires de nos services de presse des livres aux pages coupées, nous avons eu l'intention de leur éviter une besogne, q~e
beaucoup estiment fastidieuse, et une perte de temps. Mais
nous prions instamment ceux qui, tel M. Bergeret, goûtent _à
s'escrimer du coupe-papier un plaisir respectable, de vo~l01r
bien nous notifier leur préférence, afin que nous en temons
compte à l'avenir. » M. Barlet a eu là une idée de génie. Si les
XIII de I' Intransigeant organisent un plébiscite sur cette question, je vote : coupé, comme Sieyès, sans phrases.
ALB.E~T THitlAUD.ET

*
* *

LE LIVRE MONITEUR. A propos de c&lt; Gallieni
parle ... &gt;i, par Marius-Ary Lehlond (Albin Michel).
Chez nous, quel livre a été plus lu que le Plutarque d' Amyo:?
Des derniers Valois aux derniers Bourbons, tous les Français
qui avaient appris leur rudiment l'ont eu entre ~es mains. Les
Cbrysales même, qui ne lisaient guère, le gardaient chez, e~x
comme meuble de famille, pour y mettre leurs rabats. C était
le pain quotidien des bourgeois, des gens de métier, des éc~liers
et de leurs régents. Que de Brutus et de Scévola lm dut
!'Indivisible! Il a disparu, aujourd'hui, même dans les cantons les
plus reculés ; mais Alphonse Daudet :it encore l~s g,ardiens du
phare des Sanguinaires épeler le vieux bouquin a tranches
rouges.
,, .
Quel fut le secret de sa surprenante fortune? C etait, cette
réplique civique et guerrière de la Vie des Saint:, un manuel
qu'on lisait par hygiène morale. Mais un manuel pomt ~nnuyeux,
modèle longtemps de beau langage, - argute loqm 1 -_tout
plein de nobles apophtegmes, de, t:aits à al!_éguer, et d:mté·
ressautes histoires. Je soupçonne d ailleurs qu 11 plut tant a nos

NOTES

93

pères-grands parce que l'antiquité ainsi présentée devait ressembler grandement à leur actualité même.
(A lire Amyot, Montaigne, Rabelais, d'autres, comme le
R. P. de Saint-Romuald, si naïvement amusant en son Thrésor
Cbro11ologique, on croit voir que la vie antique, en son privé,
pour le tour d'esprit, sinon pour les esprits et sentiments, ne
différait guère de la vie de nos aïeux. Et, voire de la vie présente
dans nos bourgs de campagne. Même imaginative, même manière
d'être frappé par un trait bizarre, par une phrase, même façon
de peindre un personnage par anecdotes, même besoin de la
légende, même puérilité bien souvent. Le grand siècle nous
l'a un peu caché qui mit ses soins à pro~crire le « rustique » et
le « fade ». Mais Montaigne seul le dévoilerait à tous ceux qui
savent quels sont au juste les souvenirs, le trésor de mémoire,
d'un de nos bourgs et quelles histoires s'y content autour du feu.)
Reste que le Plutarque fut lu parce qu'il était un moniteur.
L'idéal de l'honneur à la française, il contribua grandement à
le former, avec les Vies des Saints et les romans de chevalerie.
Après la Révolution et l'Empire, on ne demanda plus un
manuel de morale : plut6t un livre disant comment avoir de la
prise sur les hommes et sur les choses ; comment prendre
barre sur le destin, avec toujours de la magnanimité. Bref un
livre qui semblât le propos, déjà plus proche, d'un homme
supérieur naguère mêlé à de grands événements.
On eut le Mémorial de Sainte-Hélëne dont Julien Sorel fit ses
Heures. Le Mémorial ne pouvait connaître la vogue du PJutarque. Il devint populaire, - le fut-il bien ? - surtout par son
côté anecdotique, ses détails sur !'Empereur exilé. On y retrouvait les images que les feuilles d'Epinal faisaient familières :
les baraquements de Longwood surveillés par des sentinelles en
habit écarlate, le jardin exotique, les roches, la mer au loin avec
les frégates anglaises courant des bordées, les sites volcaniques
de l'îlot.
Et depuis le Mémorial nul moniteur du même ordre ne s'est
fait une fortune plus populaire.
Pourtant ? Ils sont nombreux ceux qui, faute de lettres, ou
faute d'un gmh pour leur pensée, pour leur style, ne peuvent
demander aux œuvres de Stendhal les secrets de l'énergie. Y
trouveraient-ils d'ailleurs ce qui est nécessaire à certains : de

�94

LA NOUVELLE RE''UE FRANÇAISE

hauts exemples historiques et un modèle ayant déjà la poésie
de la légende, sur qui se façonner? De jeunes Français de toute
condition, aujourd'hui, liraient et reliraient les livres où prendre
une méthode de pensée et d'action.
D'autre part les hommes supérieurs ne furent jamais à pareille
école: ils doivent pouvoir donner des leçons propres à susciter
les jeunes courages. Les époques de fortitude n'ont-ellei. pas
toujours été des époques d'imitation en c.et ordre ? et les raisons
en seraient faciles à' déduire.
On souhaiterait que le Gallùni de Marius-Ary Lcblond devint
populaire, qu'il fût beaucoup lu et par beaucoup. L'ouvrage
apporte de lourdes révélations sur la guerre, mais il apporte
aussi autre chose. Il dit comment les dirigeants manièrent les
hommes et les circonstances, et surtout il donne les maximes,
les directives d'un chef. Le testament de sa pensée et de son
cœur est là, et mis en lumière. Livre d'une nette simplicité où
passe le frisson de la grandeur, le frisson de la vie y passant
tout d'abord. On les devine notés mot pour mot, ces propos
familiers et brusques, comme il le faut, pour qu'ils portent
vraiment coup aujourd'hui, plus proches encore que ceux du
Mémorial ; et ces phrases du grand colonial, on les croirait
.rapportées par un Kipling de chez nous.
De jeunes garçons ne devraient pas pouvoir impunément lire
ce livre ; il leur faudrait se vouloir en le fermant, cœur bien
battant et tête bien faite. Certes, ce Gallimi pourrait être un
moniteur pour de jeunes Français. JI ne s'agit peut-être plus de
trouver le bonheur, de nos jours, mais de s'employer, de faire
chacun ce dont on est capable. Il ne s'est jamais agi d'autre
chose, d'ailleurs ; on le voit mieux à présent et voilà tout. Les
temps sont donc bons pour entendre le noble dire du héros de
\ïrgilc : « Enfant, je t'apprendrai le courage et cc que c'est
que la constance: que d'autres t'apprennent le bonheur. &gt;

.

HENRI POURRAT

* *

CAR rAV AL EST MORT (Premiers Essais pour mi.eux
comprendre mon temps), par ]ean-Ricbard Bloch (Editions
de la. ouvelle Revue Française).
Recueil d'essais et d'articles publiés dans !'Effort libre entre

NOTES

95

1910 et I?~4, Carll(tual est 11rnrt .•• plus encore qu'une entreprise
Je démolit1ou et de n:coostruction systématique est une confession, l'autobiographie d'un cerveau au terme d'une adolescence
passionnée, possédlt par le désarroi de son ~poque.
. 1905:1914, années de pré-renaissance, âge des précurseurs
1nconsc1cots ou méconnus et des grands liquidateurs, un Barr s
p:ir exe_mplc :- liq~c.lateur du romantisme, d'ailleurs au plus
haut pnx. Suit la pénode 1914-19 _30, d'incubation, d'o~mose, de
balb_utiements, ~e dadaïsmes. Puis, avec le même éclat qu'à
parùr de 1830, 1uste un siècle après, quinze annél!S de chefs~'.':u\Te - 19?0-194 5 -:-~n classicbmc nouveau au nom impré\ts1blc. Dans 1ordre poht1que, le bolchevisme a éclaté :tTec cette
m me soudaineté apparente, il y a trois :ms.
~fais cc qui étonnera le plus. l'historien des idées., c'est que les
meilleurs, les plus hardis des hommes de la pré-renais ance
ai,ent pu croire à la décadence de leur époque. Aucune génération
n aur: sans ~oute davantage, plus profondément, ni plus à tort
doute de soi que celle de Jean-Richard Bloch. D'un doute qui
n'é~it pas simplement, comme au xvre et au xvn• siècles la
cr_amte de ne jamais égaler les modèles de l'antiquité, 0 ~ te
~~couragemcnt_ des romantiques et du Parnasse, proYoqué par
l 1ncompréheos100 et l'hostilité du public. mais d'un doute
foncier, _ï_nti~e~ taraudant, d'un sentiment d'impuissance, pis
encore &lt;l mdignué. Et les aînés, Péguy sunout, entretenaient ce
doute.
Carnaval tsi muri ... , c'est donc avant toot le cri d'ano-oi.se
de cette génération, d'a'\·ance condamnée par ses maîtres" et se
condamnant elle-m&lt;:me. &lt;1 Ces page:., dit Bloch, ont été dictées
p~r une passion civilisatrice presque désespérée » (p. 18). Et
ailleurs : « Péguy no~s trouve découragés avant de vivre, las
sans avoir lutté, aveulis et peureux. Je suis de son avis... C'est
une hont~··· \ ous n'im:iginez pas, YOns ne pouvez pas imaginer 1~ s?htud~ des hommes de notre âge entre eux » (p. 4 6).
,en dangou.se, accompagné d'un anathème. Le même aa:itheme contre le culte du veau d'or et la bas esse du mond
moderne, privé de mystique, que chez Péguy, Sorel, Maurras:
Claudel ou Romain Rolland, qu1.: chez Gide même dont les
symb~lcs préférés sont ceux de la non-possession, de' la décooverte 10cessante, &lt;le la gratuilê de la sensation et de l'acte. La

�,.

1

1

LA NO0VELLE REVUE FRANÇAISE

société moderne vit sans idéal. « Rien que des malins. » La
civilisation chrétienne et française agonise. Carnaval meurt de
la mort de Carême. Et sans une civilisation, point d'art.
Au remède d'un retour vers le passé proposé par le traditionalisme, Bloch oppose sa foi en l'avenir. C'est d'abord qu'à la
meilleure copie, il préfère la création. C'est aussi qu'il ne croit
pas possible un retour à l'unité morale catholiq?e, et qu'il se.t~t
profondément cependant l'impérieuse nécessité d'une unité
morale, d'une discipline, d'une religion qui crée à nouveau
une communion d'âme entre l'artiste et la masse. Querelle renouvelée de celle des anciens et des modernes, mais élargie jusqu'à
eno-Iober la politique et la morale.
Ainsi en écho à son cri d'angoisse, Bloch pousse un cri d'espoir aflirme un devoir, une foi, un système. Quel de\'Oir ?
D'êt;e héroïque. Quelle foi? Dans le peuple. Quel système?
Le socialisme. La régénération de l'art, la possibilité d'un nouveau
classicisme dériveront de la révolution sociale.
Civilisation révolutionnaire, ce n'est pas dire art social à la
façon ·de 1895. Le grand mérite de Bloch restera d'avoir le
premier en France argumenté sur ce sujet, sans escamoter les
.difficultés et en homme qui sait à quoi s'en tenir sur les vieux
clichés tels qu'aller au peuple, art populaire, etc ... [Voir notamment l'essai sur le Théâtre du Peuple: Critique d'une Utopie.]
Ce n'est pas qu'il ne laisse point de prise aux objections.
Que le catholicisme ait épuisé sa vertu inspiratrice, c'est ce qu'on
'sera par exemple tenté de contester en citant les noms d~ Claudel, Jammes et Péguy, modèles peut-être dangereux, mais littérairement neufs. li est vrai que Hamp et Philippe sont deux
exemples déjà-sans oublier Bloch lui•même dans Lé:-'y ~~ da~,
Et O• - de ce que la peine des hommes peut fourmr d 10sp1ration et de lyrisme.
Que la volonté de création - et par suite la recherche de
l'originalité - soit préférable à la volonté de tradition, c'est
encore un point discutable. L'originalité ne devrait-elle pas être
involontaire ? Il y a un Prétexte de Gide à relire là-dessus.
Raphaël croyait-il faire autre chose qu'imiter Pérugin ?
Bloch, auquel Robert de Traz reprochait de vouloir détruire
nombre de choses nécessaires et humaines, répond en bon polémiste que si elles sont effectivement telles, nulle révolution

NOTES

97

n'en viendra à bout. Il ajoute qu'il a lu Baudelaire autant que
quiconque et n'entreprend.ra rien contre Baudelaire, Stendhal,
Flaubert et autres anciens.
Mais revenant sur la question dans les pages finales du livre
qui en sont les plus dramatiques et les plus émouvantes, il corrige
la solution provisoire à laquelle il s'était arrêté : « Au lieu de
regarder comme suffisamment amorcée du fait du groupement
des producteurs en syndicats la culture morale et intellectuelle
du prolétariat, regardons l'organisation du prolétariat comme le
point de dipart possÎble d'une civilisation nouvelle, la CrvrusATIOi.
RÉYOLU'I'IONNAIIŒ. Ke disons pas qu'elle doit naitre implicitement de la lutte ; l'événement a do1mé tort à une vue si
naïYe. Ne disons pas que la culture bourgeoise ne saurait que
souiller les ge;rmes de la future civilisation du monde des producteurs... Il subsiste dans la tradition démocratique un grand
nombre d'idées que le prolétariat a intérêt à ne pas ignorer».
Le livre qui s'ouvrait par un doute se clôt donc par un autre.
Le système médian est renoncé par son auteur, du moins sous
sa forme absolue. Mais ce qui est immuable, et forme la moëlle
du livre, c'est l'aspiration constant.e à l'héroïsme, une conception héroïque de la \'ie et de la mission de l'artiste, proche
parente de la conception lyrique d'un Elie Faure ou d'un Drieu
1;a Rochelle. Avec cette différence que Faure ou Drieu La
Rochelle voient dans la lutte, ~donc le dualisme, - le moteur
principal de l'art, et que Bloch le voit dans l'unité morale.
Doctrine à part, c'est une bien curieuse et héroïque aventure
intellectuelle que celle de ce jeune homme qui, en 1910, de Poitiers où il vivait, se mit en tête de se mêler à la foire sur la place,
pour y crier son dégoôt, ses haines et son credo. Nul ne le connaissait alors. Quatre ans plus tard, il avait rallié autour de lui
un groupe cohésif, solide, armé pour la parade et l'attaque et
sa revue 1'Effort libre était la seule revue révolutionnaire qui
ne fùt pas la proie des démagogues et des illettré5. La o-uerre l'a
, E
~
tuec. Ile n'a pas été remplacée.
BENJAMIN CRÉMIEUX

7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DE QUELQUES CŒURS INQUIETS, petits essais de
psychologie religieuse, par François Mauriac (Société Littéraire de France).
.
M. François Mauriac qui est surtout poète et romancier,_~
saurait pas ne pas mettre du sien dans sa critique, et la moitié
de l'intérêt que nous prendrons à ses « petits essais de psychologie religieuse » ira fatalement à ce au'il nous révèle sur sa
manière de penser et de réagir devant le spectacle des_ &lt;1. c°:~s
inquiets,, dont il analyse p,our nous_ l'aventure .. Der;ière 1 i_nquiétude d'un Lacordaire, d un Maunce de Guénn, d un A~el
ou d'un Baudelaire, il ne nous est pas malaisé d'apercevoir la
sienne et ce n'est pas pour rien qu'il sympathise avec ces ~mes
chargées de tourment. A dire vrai le tou~ment _du xx• siècle
n'est pas très différent du tourment romantique; il a exactement
les mêmes causes: l'élan religieux de l'âme dans la non-conformité aux lois de Dieu, ou bien la passion qui veut l'ordre sans
renoncer à son enivrement. Ce tourment se complique aujourd'hui d'une subtilité intellectuelle plus rare, d'un plaisir un peu
cérébral indépendant du vertige purement affectif. C'est ainsi
que M. Mauriac, parlant de psyc~ologie religieuse, peut j?in,dre
aux noms que j'ai cités, le nom imprévu de Stendhal qui n eut
pas l'ombre de spiritualité en l~i et quoiqu,e,, perso_nnelleme_n~,
il ait depuis longtemps conclu, il se donne a 1 occas10n le pla1S1r
d'hésiter avant de conclure : un Barrès, un Gide ont influencé
ce cœur-là. Cependant, je le répète, M. Mauriac est bon catholique et par ailleurs il sait quelles ressources illimitées le point
de vue catholique fournit au jeu intérieur et à l'analyse psychologique. Donc loin de s'end~rrnir sur (( le mol orcill_er ~&gt; d'une
aveugle foi, il donne accueil à toute nouveauté qui vient du
siècle, quitte à bientôt la repousser, mais après une passe d'armes
qui lui aura permis de prendre contact avec elle; il est d'autant
plus libre de ses mouvements, voire de ses écarts, qu'il sent sa
foi plus assurée. Cela ne va pas sans péril, ni sans mélancolie.
C'est en quoi il ressemble aux écrivains dont il a décrit le tourment. - Voici Henri Lacordaire adolescent : faut-il ici parler
d'inquiétude ? c'est l'inquiétude de tous les jeunes gens : moins
du romantisme avéré et jalousement cultivé qu~ de la « fièvre
de croissance i,. Voici Maurice de Guérin qui s'efforce de fuir

NOTES

99

son Dieu dans la création de Dieu et qui, sans le savoir, nourrit
de foi chrétienne son paganisme délirant. Voici Charles Baudelaire qui sait ou est la vérité, qui la reconnaît, la salue, mais
éprouve un amer plaisir à lui dire: Non, et à suivre l'erreur. On
se souvient de la Préface d'André Gide à la réédition des Fleurs
du Mal. Dans le même sens, M. Mauriac écrit excellemment :
« Les fautes de Baudelaire ne l'exclueraient du catholicisme que si
elles n'étaient pas des péchés. S'il avait pu les commettre sans
devenir pécheur, alors il ne serait pas des nôtres. Chez Baudelaire, t?ute e'.reur devie~t péché, il la confesse comme un péché.
A ce signe, Je reconnais mon frère"· Et M. Mauriac ajoute :
« Un homme d'une vie plus nette, plus pure, Taine par exemple,
n'est pas de notre famille spirituelle. Ce misérable Baudelaire
est bien à nous "· Comme Baudelaire catholique aimait son
péc~é, voici mai~tenant Frédéric Amie], protestant qui aima sa
« s01f" ; Baudelaue mourut pardonné et pacifié· Amie! sans
l'avoir étanchée. Une étude sur Stendhal termin; le recueil .
l'aventurier à bon marché de la Chartreuse qui finit obscurémen~
en « vieux galantin obèse " à Civita-Vecchia, est confronté avec
les . « re1!enants de la tranchée II qui ont appris eux aussi à agir,
mais autrement et plus fécondément que Beyle. Par un curieux
détour, Mauriac nous montre que son jeune héros(&lt; s'en tient
toujours a_u principe essentiel du beylisme : appliquer une
bonne logique dans l'organisation de sa vie pour le bonheur.
Mais garçon positif et qui ne néglige aucun fait, comment
organiser son bonheur sans tenir aucun compte d'abord de ces
réalités, de cette réalité : la douleur, la mort ? ,, Notre jeune
homme y songe, et c'est par là que rentre l'inquiétude qu'a
refusée Stendhal et dont il demeure appauvri ; car en regard de
la sécurité et de la sécheresse passionnées du romancier matér!a!iste, l'inquiétud: devient sans prix. Ainsi, pensant« par oppositions», M. Maunac nous promène de Lacordaire à Stendhal et
nous pouvons juger de la diversité pathétique qui est en lui
d'après les nuances de son examen et les contradictions de sa
sympathie.
*

* *

HENRI GHÉON

�100-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
NOTES

SCHOPENHAUER ET SES DISCIPLES, d'apr~ s:s
conversations et sa correspondance, par A. Bossert (L1bra1rie Hachette, 1920).
Comme la doctrine de Schopenhauer est intimement unie à
sa vie et la prolonge, il aime, à la différence d'un Descartes ou
d'un Spinoza, à entretenir ses interlocuteurs ou ~or:espondant:
de ses sentiments au moins autant que de ses 1dees. A tou
se brisent et se fragmentent chez
nom ent les démarches locriques
1
0
.
11·
t
lui en intentions; l'expérience 4.uoridienne cnsta 1se en mo s
d'esprit ; loin de se perdre dans le néant ou de se fond~e dans la
vie universelle, la personnalité se dégage. ~e s~nt d abord les
plaintes d'une sensibilité mal satisfaite et uiqmète. Prompt à
s'indigner contre les« misérables », Schopenhauer dénonc: les
« cabales des professeurs '&gt;, « la tactique du silence » e~ vit de
l'opinion qu'il a de soi. Soudain son nom paraît dans un iournal
de modes dans un programme de cours. 11 épie les symptômes
de célébri~é avec une anxiété nouvelle ; il suit les progrès de la
renommée cc qui crame comme un incendie». Maintenantla phrase
et l'image agisse~/; le verbe s'est fait chair. Minuteémouvan~e,
si Schopenhauer, maitre de soi, se fût donné, comm~ Voltaire
ou Renan, le spectacle de sa célébrité. Mais il accueille cette
célébrité tardive, gauchement, timidement, en h~mme. de letles
t res, non en homme d'action. Il la veut pour les mterv1ews,
.
séances de pe1ntres et de photographes qu'elle autonse, non
pour les passions en-vironna~tes qu'el!e dénude. De~ _ent~ousiasmes, des abandons il retient « huit lettres de féhc1ta:1ons,
un sonnet, un frais bouquet venant de Berlin, trois brodenes de
perles ; enfin deux livres. » Par là même, quel_que compr~hension qu'il ait de I' œuvre des idéologues et de ~tcha_t ( détail sur
lequel insiste M. Bossert) ; quelque goût qu 11 affiche .pour la
pensée anglaise, il demeure entièrement allemand; C~ il ,ne ~:
peut-être bien un grand cosmopolite qu~ fau:e d avo1.r re~sst ,a
être un grand Allemand au sein de l'Umvernté, celm qm precise ainsi à Frauenstaedt l'orientation de sa. pensée : « Nous
sommes kantiens et non cartésiens ».
R.-\ YMOND LENOIR

** *

lOI

LES BALLETS SUÉDOIS, au Théâtre des ChampsElysées.
La compagnie des ballets suédois, dirigée par le danseur Jean
Bôrlin, .est venue offrir aux Parisiens une série de fastueux
spectacles. Il est difficile d'être juste envers des entreprises de
ce genre, parce que le souvenir laissé par les premiers ballets
russes est encore trop vif dans nos mémoires et qu'un pareil
concours de circonstances heureuses ne saurait se retrouver
facilement. Quand même on remplacerait Nijinski, on ne nous
rendra pas notre premier émerveillement. Ce qui fait le charme
de cette nouvelle troupe, c'est une certaine fraîcheur, des visages
et des corps vraiment jeunes. A côté de ce que nous avons vu
naguère, on peut lui trouver un défaut de race et d'éclat, mais
quand elle veut bien oublier la littérature, elle ne manque pas
d'agrément. Le Tombeau de Couperin, par ·Ravel, fut dansé simplement dans un fin décor de Laprade. Les jolies inventions
plastiques abondent dans les Vierges folles et les traditions de la
Dalécarlie y apportent une sorte de préciosité rustique. C'est
dans cette voie que peut exceller Jean Bôrlin, plutôt que dans
des compositions plus laborieuses, comme cet El Greco qui
reproduisait avec beaucoup de soin et d'ingéniosité des attitudes,
des costumes et jusqu'aux éclairages du peintre espagnol, entreprise fort réussie à sa manière, mais âpre, tendue et, somme
toute, gageure assez vaine.
JEAi. SCHLUMSERGER

JEUX, de Claude Debussy, au Théâtre des Champs
Elysées.
S'être réveillé à l'aurore, partir sur une route que l'on espère
bien nouvelle, et partir avec la plus insouciante franchise, tout
ceci n'empêchera point de méditer sur les crépuscules passés.
Tâchons seulement à ce que ce soit au bon moment et sous
l'enseigne de quelque Franc Gaulois, emblème pour image d'Epinal. Le moment est peut-être venu de préciser notre attitude
devant ce qu'il fut convenu d'appeler le cc debussysme » ou, plus
simplement, de Claude Debussy, incontestablement le premier
musicien français.
L' « Histoire de l' Art » -- en cette occasion, celle de la

�102

LA • ·ooVELLE REVUE FRANÇAISE

musique - quel beau tableau on en pourrait tirer : celui des
poncifs multiples qui la conduisent. L'Art, communication avec
le plus mystérieu: au-delà: il est bien des façons de ressentir
une œuvre. Cette page de Bcctho\Ten découvre à tel« profane&gt;
un paradis à la fois littér:ure et sentimental - et ne sera pour
nous qu'une image saisissante de l'artifice et, si l'on peut dire,
du plu:. pathétique néant. Celle-ci, de Wagner, on voudrait, en
l'entendant, pouvoir se lever de .son fauteuil pour crier : « C'est
grotesque ! » Comme le caissier qui, à chaque ûn d'année, fait
le bilan. il n'est pas mauvais à certaines minutes de régler ses
comptes aYcc les gens de génie .• 'ous nous c11 porterons peut~tre mitux. Réhabilitation du« talent l) (qui nous ounira toutes
les portes), de la « force » (pas celle qui cas~e les pianos), de
l' « habileté J) ( échappée de~ écoles où elle s'ennuyait trop),
dégoût du «don» (à une certaine échelle), de la« gràcc » ( d'une
certaine couleur), voici notre diagno~tic. Et je pense :rnssi à tout
ce que nous aimerions comme régime : viandes saignantes et
vins secs. J'e~pliquc ainsi le goût de Darius Milhaud pour les
fugues de Bach et l'extra-Dry.
1890 : \Vagner, son béret, ses rob.::s de chambre. ses grosses
partitions, Louis li de Bavière, le symbolisme s'apprenant à
devenir français, la Rose-Croix, puis le souvenir d'Auber, les
cheveux blancs d'Ambroise Tho nus, au Conservatoire un vieux
monsieu~ inconnu qui enseigne l'orgue et meurt doucement de
pauvreté : César Fr:tnck ; Camille Saint-SJens, une musique en
bois qui brûlera comme de la pailli: ; un homme de génie
empêtré dans le genre o: puissant » et ce qui s'appelle, je crois,
le « sublime l) : Chabrier; ses amis qui grandiront : Vincent
d'Indy, Gabriel Fauré (combien de recueils charmanb et comment oublier, sur le piano de notre enfance, leurs couvcrrures
bleues et ces p:troles où l'on apprenait à bien connaitre, à côté
il est vrai d'Armand Silvestre et de Jean Lahor, le \'erlaine de la
Bo1111e Cbauson et des Files Galan/es).
Mais le x1xe siècle finiss;mt, après tant de feu:&lt; d'artifices, mais
Ros:;etti, Maeterlinck ( celui de la « Princes-se Maleinc » et de:.
articles d'Octave Mirbeau), les premiers tableaux impressionnistes, Sisley clignant des yeux de\·ant la Seine, Pissaro, habile
et fin. Monet dressant des fleurs comme Jes œufs à la neige
qu'on aurait empoisonnés, cette grande fatigue sensuelle, épar-

NOTES

103

pillée, papillotante, « la chair tSl triste bélas ... », il fallait à tout
ceci un _musicien. Erik Satie, alors très jeune et peu pressé de
« pr~?u1re :11:. se réserva. On imagine cc qu'aurait pu être la
part1~1on qu ~ rêva :ilors un moment pour la « Princesse
MaJcme l). Mais seul Claude Debussy devait ga!mer une partie
0
décisive.
Le Prllude à /'Après-Midi d'un Faune, les Nocturnes les Clumsons de_ Bililis, ~elli11s : ~oici ce qui sauva vraiment musique
française. Oublions un instant que c'est ce qui, hier, faillit bien
la perdre. De telles œuvres firent vraiment revivre notre art.
Bcethove_n, \Vagner, sonates, grands opéras, il fut enfin permis
de se délivrer de ces disciplines fatales. Sans doute un poncif
nouveau était né, mais qui permettrait en tout cas à une musique_ de France de grandir en liberté - quitte à se transformer
un JOur de la façon peut-être la plus imprévue. Pour tout cela
nous adm_irerons toujo~rs Debussy et d'autant mieux que 11ous
nous sentirons plu él01gnés du channant mystère de son œm-rc.
On c~nnait l_a lassitude de l'édectisme et c'e. t pour cela que: je
ne puis être 1uste envers la musique d'un Ravel, un « vivant,.
cependant, alors que j'aime tant celle de Debussv. si foin pourta~t- de ce qui _Peut être mon goût personnel. Mais c'est qu'il
re1010t e_n ~01, comme en tou 'mes amis, et, je pense, en tout
c::e~ qui sait encore battre, cette tendresse profonde qu'il ne
~ agit plus de cacher et avec laquelle je souhaite ne jamai:.
Jouer. A ce point, on peut alors confondre et mêler bien des
c~oses extrême~ : :cfra10s de Mayol, valses de Chopin, certains
au, en~cndus le so~r dans des petits cafés de province et que
tournaient sans fatigue des pianos mécaniques, tant de pages de
Mozart plus douces que les plus douces caresses ... Nous aurons
un jour à préciser et ,\ affirmer nos goûts. Mais il était bon de
rendre tout d';1bord cet hommage à un grand artiste franç.iis
que n?us n'avons _jamais méconnu. Si la formule debussyste
nous _unportune, s1 nous désirons aujourd'hui de plus fortes
nou~tures, nous n'oublierons pas trop un maitre de génie.
C est à tout ceci que je songeais en écoutant l'autre soir au
Théâtre des Champs-Elysées, Jeux, le ballet de Claude Deb~ssy
que nous présentait la troupe des Ballets Suédois de M. Jean
Bôrlin.

b

GEORGES AUltJC

�104

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES CRÉANCIERS, de

Strindberg, au Théàtre de

l'Œuvre.
On peut détester l'art de Strindberg, on ne peut nier sa force,
ni sa pénétration, ni même une sorte de grandeur farouche que
finit par dégager un tel paroxysme de haine, de pessimisme et
de mépris. Quand même il y aurait, entre Strindberg et le
public français, un fossé difficile à franchir, l'ignorance où nous
restons à l'égard de cette œuvre considérable touche au ridicule,
et nous devons être reconnaissants à M. Lugné-Poé d'avoir,
une fois de plus, comblé une regrenable lacune en portant les
Créanciers sur la scè11e de l'Œuvre. Bientôt Gémier et notre
ami Gaston Baty monteront la Danse de la Mari. Voilà qui nous
permettra un commencement de mise au point.
Avant la guerre, nous ne voyions pas sans étonnement l' Allemagne peu à peu octroyer à Strindberg la place qu'av_ait détenue
lbsen. Nous nous l'expliquions par l'incroyable doc!lité du
public allemand qu'on mène où l'on veut avec des théories.
Nous nous trompions. La fureur dont bénéficie Strindberg n'a
fait que s'accroitre depuis la « révolution :D, et ses pièces
envahissent les théàtres en une telle profusion qu'il faut bien
voir dans cette passion autre chose qu'une mode littéraire. En
somme, l'Allemagne mécontente, tounnentéc de crises, a\'ide
de sensations fortes et d'oubli. a trouvé dans les œuvres de
Strindberg une sorte de Grand-Guignol qui excite ses nerfs, sa
dureté, tout en flattant son goût pour les abimes psychologiques.
Ce qui l'attire vers cc théâtre, c'est sans doute ce qu'on y trouve
de plus détestable : une certaine odeur de cage à fauves, la
même hystérie et le même grincement que dans la musique de
Strauss, une sensualité morne, à base de haine et de cruauté, et
cette façon de flétrissure en quoi consiste si souvent le·raffinement chez un Allemand qui se déniaise. li y a de tout cela dans
les Créllnciers, mais avec une discrétion relath·e. Certes, nous
nous passerions bien volontiers de cette attaque d'épilepsie à
laquelle il nous faut assister non pas une fois seulement mais
deux, si ce n'est trois ; et il y aurait moyen de nous faire comprendre qu'un homme est une loque, que sa moelle épinière
n'en peut plus, sans nous le montrer flageollantsurdes béquilles,
balbutiant et pleurant d'un bout à l'autre de la pièce. C'est la

JK&gt;TES

105

part de la grand-guignolade, qui est dégoOtante et puérile.
Quel dommage qu'elle tienne tant de place, car la pièce débute
de façon magistrale et le sujet est attaqué avec une vigueur que
Becque est seul à égaler. On pense souvent à Becque comme à
la pure réalisation de ce qui reste trouble et bouillonnant dans
Strindberg ; lui qui manquait d'invention, que n'aurait-il pas
tiré de l'abondance de thèmes dramatiques qui fait rage dans
l'œuvre du Suédois ? Combien il eût apprécié ces mises en page
à la Degas, où les personnages surgissent, à demi· coupés par le
cadre, à la fois vrais et fantastiques. Au début des Créanciers, le
mari infirme fait la confidence de ses souffrances à un inconnu
rencontré dans un hôtel. Bientôt, sous la feinte bonhommie de
ce dernier, transperce une atroce perfidie et nous devinons en
lui un premier mari évincé qui prépare sa vengeance. 11 écrase
savamment les illusions de son successeur, l'encourage pour
mieux le déchirer ; et, quand il le voit torturé à point, il reconquiert.sous ses yeux, par des flatteries, la femme infidèle ; mais
c'est pour la rejeter sur le corps du moribond dès que le saccage
et la destruction sont irrémédiablement accomplis.
A quelle force s'élèverait ce drame, avec ses raccourcis
et son acuité, s'il était dégagé de ses prétentions philosophiques
et de son odeur d'hôpital ! li n'est pas d'auteur plus dépourvu
que Strindberg de ce que nous appelons le goût ; et, par suite,
aon œuvre ne pourra jamais être pour nous qu'un amoncellement
de puissants décombres, mais qu'il vaut la peine d'explorer et
où le technicien dramatique peut trouver de singuliers stimulants.
Combien, en tout cas, un drame comme les Créanciers parait
avoir de poil et de poigne, quand on l'entend après cette funèbre
tisane qu'est l'lnlruse de Maetedtnck ! Quel vide et quelle
puérilité ! Quelle absence de composition, de progression et
d'intérêt ! On dit toujours, quanJ on parle de Maeterlinck :
• Oui, mais il y a ses petits drames pour marionnettes ... 11 Combien en reste-t-il ?
JEAN SCHLUKBERGER

CARL SPITIELER.
li est à nouveau question de Spitteler à propos du prix Nobel.
Une déclaration du poète suisse alémanique prenant parti pen-

�ro6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dant la ITT1erre pour la civilisation française lui avait \'alu la
o
. d
notoriété chez nous. Spitteler avait du m~rite à cette attttu e :
il savait et il dbait que ~·n oomptait ses amis en France il aurait
trop des cinq doigts de la main. Et s'il comptait ses lecteun?
li serait curi.eu:i. de s:ivoir combien l'éditeur Payot a vendu
d'exemplaires des traductions de &lt;&lt; Imago », « Lieutenant Conrad », « Mes premiers souvenirs ». Pourtant la pénétrante
étude de G. Bianqui dans la Rrrme des Deux Mondes aurait dit
attirer un public à l'auteur de« Prométhée et Epiméthée » et du
« Printemps Olympien ». Il faut voir en lui autre cho ·e qu'un
parent spirituel et surtout autre chose qu'un parent pauvre de
Nietzsche. Il e~t Spitteler, il est Suisse et de nos amis. Cette
amitié suisse compte plus que d'aucuns ne pensent pour l'avenir
de pensée européenne. La Suisse comme l'Alsace, au confluent de deux civilisations qui se disputent l'influence, peut ou
bien absorber indifféremment l'une et l'autre et les noyer dans
se propres eaux, ou bien choisir, ou bien unir. Des trois écrivains repré~~tatifs de la dernière génération, Gottfried Keller
est resté Suisse tout en se nourrissant de germanisme; Con-rad
Ferdinand Meyer, formé à la française, a au lendemain de 1870
décidé de n'écrire qu'en allemand, et malgré lui c'estl'influeoce
de la France encore, son esprit artiste, que cc pur écrivain
diffusait. Quant à Spitteler, Jans la langue maternelle, dans la
pensée allemande c'est un génie double qu'il fait tenir. Son
exemple indique assez bien sinon cc que peut réali. er, du moins
ce que peut faire espérer l'union du Nord et du :\-1idi . De l'ex.al•
tation et Je la retenue, d'extraordinaires abandons lyriques et
une critique mordante, un perpétuel •dédoublement et contrôle
de soi, voilà qui ne laisse "pas seulement de donner tels beaux
effets dramatiques ou humo«stiques, mais ·qui nous intéresse
d'un point de vue européen. La question n'est pas tant de
décider qui l'emportera, de l' « âme » [qui entretient l'ivresse
germanique, ou de la « conscience "• lucide, latine, que de
savoir si dionysisme et apollinisme ne seraient point conciliables,
si à la conscience claire il ne faut pas sans cesse travailler à
intégrer de troubles mais riches apports, si enfin pour des Français, et des Français d'aujourd'hui, il n'y :aurait pas profit à
accueillir, dût en souffrir leur goût, des nourritures étrangères.
Le génie latin, s'il doit rester quelque chose de vivant, ne pe?t

u

IOT

OTES

accepter de cristallisation définiti\'e. Ab orber, élaborer, assimiler les contraires : opérations douloureuses - Spitteler le
sait - ; la création de formes neuves est à ce prix pourtant et
les éléments qu'en Suisse une lutte trop égale risque de neutraliser, de faire avorter, peuvent dans la toujours puissante
matrice française n'être qu'un germe fécond.

*••

Après Ibsen, puissant abstracteur. grand constructeur de
catégories dramatiques, et qui ne laisse aux esprits que le choix
de ses rudes alternative:., la littérature norYégienne allait-elle
s'immobiliser dans 1-e ronronnement d'une scolastique infertile?
ou s'enfermer dans le jardin familier de son lyrisme aimable et
de ses pay anneries, tour à tour idylliques ou violentes, fraîches
et sommaires comme les enluminures des métairies dalécarliennes ? Un XIX• siècle mouvementé avait manifesté la vigueur
de ce vieux peuple, qui avait donné à l'Europe l'une de ses
plus anciennes et plus savantes littérature.", et qui reparaissait
avec des gràces, une ardeur, une allure bondissante d'adolescent
régénéré par des siècles de demi-sommeil. ~fous ignorons tout
en France ùe « l'aurore de la • 'orvège » moderne, et de ce
tumultueux Wergeland, prince des sagas ressuscité, héros d'une
poésie millénaire ravivée, tourmentée par une montée de sève
impérative et un peu folle. Une curiosité moins nonchalante
nous eût fait douter que cinquante ans d'activité eussent suffi à
épuiser le génie norvégien. La • orvègc est le pays des renouvellements brusques et des révolutions littéraires. Après Ibsen,
Knut Hamsun.
Knut Hamsun raille Ibsen; avec une admirable inju tice, il
p1éfère Bjôrnson ; hommage imlirect, et 'qui trahit, db ses
&lt;lé buts, l'ampleur de son ambition.
Cet autodidacte, apprenti savetier à dix-sept ans, apprenti
littérateur au cours de quinze années err,mtes en Scandinavie et
en Amérique - années de tâches manuelles, de misère et de
constante révolte - est le prisonnier de ses sensations, Je ses
r~ves et de ses instinctives colères. Les abstractions d'un
théâtre d'idées, le calcul June intelligence où la vie se reflète

�NOTES

108

LA NOUVELLE REVUE FRA'NÇAISE

en problèmes ne lui inspirent que mépris. De Pee: Gynt, héros
national et symbolique, il ne retiendra que Je lynsme élémentaire' le août de l'aventure, et ce tempérament antisocial des
solit:iret des ~ells et des fjords . Il exalte Bjôrnson ; il sait bien
que la naï~e chanson de Synnôve Solbakken lui fournira le
thème d'une âpre et déchirante musique où se haussa rarement
le crénie du poète-orateur·.
artiste, indifférent aux préoccupations sociales, religieuses, morales, qui avaient divisé la génér~tio_n précédente'.
ennemi-né des conventions - il appelle ams1 tout ce qui
opprime le libre épanouissement de sa fantais~e - Knut Ha_msun restitue à l'âme nationale sa spontanéité : protestation
contre ]es empiètements de la civilisation, contention douloureuse des intelligences et des cœurs, revanches du se~timent
personnel, délires de l'homme enivré de la beauté grand10se de
son pays, Knut Hamsun élève un autel aux passions le~ plus
durables et les plus vraies de ses compatriotes. La Norvege se
reconnaît en }ui. Les Shives, les Germaniques de l'Europe centrale entendent son appel, qui remémore aux uns la mélopée
des steppes, au){ autres l'enchantement lointain de_ la forêt
ancestrale. Il" est presque aussitôt célèbre en Rus!;te et en
Allemagne qu'eQ Scandinavie. Lui-même accueille l'exemple
de Dosroïewski et la doctrine de Nietzsche que tels de ses personnages balbutient gauchement.
.
.
Mais il est et demeure Norvégien ; m les concept10ns du
monde à l'allemande, ni les énervements et les curiosités décadentes à la russe n'effleurent sa robustesse ; il hait Tolstoï; son
amour des humbles et des simples ignore le sentimentalisme
démocratique; il déteste le socialisme. Sa mélan~o~ie ~st, ~Ile
des nuits polaires; sa joie obéit au rythme et participe a 1elan
oraiaque des fêtes du printemps encore illuminées des feux
tr:mblants de l'aurore boréale en ces îles Lofoten, patrie de son
enfance et de son adolescence. Il entre dans son perpétuel défi
comme un renouveau de cette fureur que divinisaient les meilleurs des vikings (les , bersècres ») ; le _démon de sa race
l'entraine et ne lui pem1et aucune infidélité.
Son Pan n'est pas le fils d'Hermès et de la nymphe Dryopè,
mais une divinité scandinave, irritable, à _peine distincte de la
roche inerte et de la plante auxquelles il prête une voix de sor-

Pur

tilège, divinité terrible quanti elle se manifeste en l'homme par
la chaleur du sang et les troubles mou\rements · d'une passion
crépùsculaire et torturante.
Norvégien, et rien que Norvégien, 1ce personnage fantasque,
qui hante toute la première partie de l'œuvre de Knut Hamsun;
cousin des innombrables héros romantiques de tous les pays,
mais la fatalité qui l'exalte et l'accable a la couleur des ciels du
Nord ; ni son ex.otisme, ni son originalité ne sont contestables.
Après la Faim, début éclatant d'une carrière qui débute par la
liquidation des souffrances visionnaires et des haines d'une jeunesse malheureuse, Knut Hamsun se voue à cet unique personnage ; la diversité des masques sarcastiques et lyriques ne nous
égare pas sur le sens du pseudonyme; il se répand (Mystères)
en propos hardis et joyeusement amers ; il s'appelle le lieutenant Glahn (Pan), N'agel (Mysteres), Kareno (Aux Portes dr✓
Royaume) ... nous le nommons Hamsun. Ces divers volumes ne
sont que les chapitres d'un même livre: avatars d'un nomade
(lui-même définit ses héros des ({ comètes errantes » ), perpétuelles déconvenues d'un civilisé qui a Ia civilisation en
horreur, flux et reflux d'une dévotion partagée entre le culte
inquiétant de la femme et la religion apaisante de la nature ;
Knut Hamsun érige à sa propre ressemblance cette figure
d'amant et de rêveur qui demeurera son titre singulier à l'attention des littératures _européennes.
A ces Rêveries d'un promeneur solitaire, écrites par un
Saint-Preux sans galanterie, à, ces Confessions, d'une minutie
cruelle, vibrantes comme des tragédies, succèdent, parmi des
poèmes, des pièces de théâtre (Aux Portes du Royaun-u, Le Jeu
de la Vie, Le Crépuscule), de vastes romans sociaux (Beno11i,
Rosa ... La Ville de Segelfoss, Ler Feinmes à la Fontai11e). L'homme
s'est assagi ; il dément activement l'une de ses thèses favorites
en prouvant qu'à cinquante ans !'écrivain n'a pas perdu le
privilège du talent (Uri voyageut· joue m sourdine) ; il est clairvoyanJ, désintéressé ; il s'exile de son œuvrs:: et n'y accueille
plus que le menu peuple des bourgades et des côtes norvégiennes. Ce réalisme a sa saveur ; la Norvège affectionne. ce pur
miroir, et cette multitude de petits drames dépouillés de tout
commentaire, cette précision, cette coupante netteté ... Mais
c'est le lieutenant Glabn qui ,fut en Europe l'initiateur de la

�]10

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gloire de Knut Hamsun; et c'est à lui peut-être qu'ira enc?re à
l'avenir la tendresse des esprits curieux d'imprévu et des ames
éprises de romanesque troublant et passionné, c'est-à-dire
du plus grand nombre des lecteurs capables_ de s'intéresser au
dernier grand romantique de la pléiade scandinave.
LUCIEN MAURY

*

* *

LE BOURRIQUET, par Cyriel Suisse, traduit du flamand
(Rieder).
C'est le premier ouvrage qu'on ait traduit chez nous de
l'écrivain flamand contemporain le plus connu. Il faut espérer
que ce ne sera pas le dernier, car c'est une œuvre de pr~mier
ordre. M. Maeterlinck qui a donné au livre quelques lignes
de préface compare son compatriote à Maupassant. Maupass:rnt
a écrit un conte dont le thème rappelle dans une certaine
mesure celui du Bourriquet, Clair de Lune, mais le Bourriquet
lui est bien supérieur. Cette étude de vieilles filles et de cur~s
est poussée· avec une patience, une minutie, une bonhomie
et une finesse flamandes qui à chaque page nous font
retrouver un pays de connaissance, car nous nous souvenons
non seulement des sujets, mais de la manière des vieux peintres
des Pays-Bas. Tout l_e livre est entraîné, avec ~ne p~rfaite
mesure et le goüt le plus discret, vers un symbolisme simple
et puissant, vers une idée de la vie irrésistible qui monte sur
les barrières touchantes ou ridicules qu'on lui oppose et de
la chair flamande qui déborde les disciplines et les contraintes.
Ces vieilles filles, ces prêtres, ces sacristains sont des chefsd'œuvre d'observation malicieuse et les dernières pages atteignent comme Un Cœur simple la perfection de la juste sobriété.
Si les Flamands manquent souvent de sympathie pour notre
culture reconnaissons que c'est parfois notre faute et que des
écrivai~s de la valeur de Cyriel Buisse devraient depuis longtemps être passés en français.

ALBERT THIBAUDET

*

* *
LA FRANCE VUE DE L'ÉTRANGER : Une opinion
.anglaise sur Charles Maurras et le génie français :
On ne se connaît jamais, tant qu'on est seul à se connaître. Pour

NOTES

avoir quelque chance d'échapper à cette profonde incompréhension de

soi-même, qui semble bien être la loi même de la vie, il faut multiplier
le plus possible les points de vue, emprunter, au moins passagèrement,
celui de quiconque veut bien s'intéresser à nous, s'expatrier mentalement toutes les fois qu'on en trouve l'occasion. Nous autres français,
avons tout particuJjèrement bes.oin de nous laisser ainsi de temps en
temps regarder du dehors par d'autres esprits que le nôtre. L'idée que
nous nous faisons de notre génie, parce qu'elle est trop claire, tend
sans ces-se à devenir définitive, autant dire incomplète et mensongère.
Il nous faut entretenir par tous les moyens son inachè\·ement,.accueillir
tout ce qui peut lui donner de fa complexité. En aura-t-elle jamais
autant que notre propre nature ?
L'article ci-dessous qui a paru, suivant la coutume anglaise, sans
signature, dans le Supplément littéraire du Times du 30 septembre 1920,
contient des aperçus auxquels nous ne souscririons peut-être pas toujours sans résistance, mais il est inspiré par une si intelligente sympathie
critique et peut nous devenir l'occasion de réflexions si utiles que nos
lecteurs nous sauront certainement gré de leur en traduire les passages
essentiels :
Dans une des toutes premières lettres de Lamartine, datant
de sa période « d'immersion dans une jeunesse légère et corrompue», alors que sa philosophie de la vie changeait selon les
caprices de la divinité du moment, devenant très sombre lorsque
celle-ci lui témoignait quelque froideur, il dit à un ami :
cc Quelle épouvantable obscurité nous environne! Et que bienheureux sont les insouciants qui prétendent s'endormir sur tout
cela. Il est bien aisé de rejeter des systèmes comme j'ai fait,
mais s'il en faut bâtir d'autres, ou trouver des fondements r
Il me semble voir assez clairement ce qui ne doit pas être, mais
pourquoi le ciel nous voile+il si bien ce qui est ? Ou du
moins puisqu'il a voulu que nous fussions d'éternels ignorants
à quoi bon l'insatiable curiosité qui nous dévore ? »
Peu de temps après, Lamartine fixa sa vie par un mariage
arrangé avec une jeune Anglaise, dont il obtint la main, en
faisant semblant de l'aimer ; mais il ne s.u t jamais tout à fait
ramener à une surface unie tous les plis de son cerveau, ni
dominer en lui cette disposition naturelle à exalter ou à déprécier les valeurs divines, selon l'état de sa digestion. « Pourquoi
le ciel nous voile+il si bien ce qui est?&gt;&gt; L'exclamation serait
absurde sur les lèvres d'un enfant gâté, et lorsque Lamartine

�112

1.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la fit, il n'était ·guère autre chose. Elle comporte néanmoins
un élément de bon sens et de candeur : à savoir qu'elle reconnaît qu'une grande partie de la vérité ~ous demeu,re ca~hée. Et
si Lamartine a pataugé dans le romantisme lorsqu une Jeunesse
déréo-lée ne pouvait plus lui servir d'excuse, la raison n'en était
pas ~eulement dans son égotisme et dans sa sentimentalité,
mais aussi en partie dans le fait que le sens qu'il avait du mystère des choses avait survécu en lui, grâce à l'aspiration vers
l'idéal 4ui ne s'était jamais entièrement éteinte en son esprit,
et à la fidélité qu'il avait consen·ée à l'idée de vérité.
Mais aujourd'hui ce n'est pas de Lamartine que nous voulons
nous occuper, mais de M. Charles Maurras. Un abîme s6pare
ces deux hommes, et pourtant il y a entre eux un trait de ressemblance qui est significatif. L'initiation de M. Maurras à l'activité littéraire fut une immersion semblable à celle de Lamartine, avec la différence que lorsque le moment fut venu d'émerger, il choisit l'autre bord de l'étang. Pendant qu'il ét~it à la nage
il se débattit, ,il nous semble, avec tout autant de vigueur que
son grand prédécesseur. Son individualisme séditieux le _mena
un moment jusqu'à nier le bien-fondé des mathémattques.
Pourtant il émergea; et il émergea 1'âme marquée d'une haine
irréductible du romantisme. Il avait découvert que la seule
chose essentielle à la vie était l'ordre ; il était prêt à rendre un
culte à l'ordre, partout où il le trouverait, et quel qu'en fût le
prix. Il ne faisait qu·une exception, mais elle est curieu~e. La
conduite de l'individu, dit M. Maurras, ne regarde que lm seul.
« Nous ne sommes pas des gens moraux! » L'ordre ne doit
pas sourdre du dedans, mais être appliqué du dehors. C'est
notre devoir sacré de l'imposer au monde. Nous n'avons pas à
convaincre, mais à réduire l'individu. Il n'est donc pas nécessaire que les idées soient naies, pourvu qu'elles en aient ·suffisamment l'air. Ce qu'il faut, c'est qu'elles soient tranchante~
et agissantes. C'est ainsi que la vérité tombe au second plan: la
loi qui régit la vie est l'opportunisme.
..
Pour l'esprit anglais, auquel une expérience trad1nonnelle
fait euvisaCYer
l'ordre comme étant le frnit du caractère et de
t:&gt;
l'indépendance, semblable attitude tend à paraître incompréhensible ; et c'est pour établir entre le-s théories de M. Maurras
et notre esprit, quelque relation qui puisse nous les rendre

II3

NOTES

intelligibles, que nous nous sommes risqués à foire une comparaison qui paraît d'abord choquante, entre cet ap6tre de la
raison et de la mesure, et Lamartine. Nous aimerions à suo-t:&gt;
gérer qu'il est possible de baîr romantiquement le romantisme
lui-même. Le romantisme est un excès d'émotivité, et l'émotion n'est pas nécessairement un état qui s'exprime, elle peut
résider au contraire dans le fait d'en réprimer l'expression.
Cet excès, d'ailleurs, peut aussi bien t:tre excès de crainte
qu'excès d'amour. Généralement parlant, le romantisme peut
se distinguer du classicisme par son attitude envers le mystère
fondamental de la vie : l'élément d'infini que celle-ci contient.
Le triomphe du classicisme consiste à accepter cet éll!ment et à
lui trouver sa place, à le reconnaitre, sans pour cela nier la
raison ; ët nul art n'a droit à l'épithète de classique qui ne se
pose le problème de la totalité. La tendance du romantisme est
de se montrer préoccupé, hanté par le sentiment de l'infini ; et
cette préoccupation revèt deux formes. Nous avons les romantiques par nature, comme Lamartine, qui passent alternative. ment des pleurs à l'extase; et les romantiques à rebours, comme
M. Maurras, qui cherchent à exorciser le démon, ou sont persuadés, comme les « Christian Scientists », que l'esprit malin
s'évanouira, si seulement ils savent l'ignorer tout le temps nécessaire. Pour M. Maurras, l'infini représente le chaos, et son
évangile de l'ordre est fondé sur son horreur du chaos: Ayant
expérimenté le chaos en sa propre personne, il en tire la conclusion que les impulsions des hommes n'ont en elles-mêmes
rien de raisonnable, et ne peuvent être c, rangées», que si on
les soumet à l'autorité et au contrôle de quelque faculté &lt;lu
dehors. La raison est un apanage social - non pas individuel
- et la vérité une sorte de découverte sociale, la tâche principale de la société consistant à façonner l'individu en conformité avec elle .....
li pourrait sembler que les idées de M. Maurras sont trop
extrêmes, pour mériter qu'on les prenne en sérieuse considération. Elles requièrent néanmoins notre attention, à cause
de la grande influence qu'elles exercent. M. Maurras est le chef
et l'inspirateur d'un parti fort et uni, et tout disposé si l'occa.
'
s1on s'en présentait, à traduire ses paroles en actes. C'est le
caractère d'efficacité Je ses écrits, qui semble avoir déterminé
8

�LA NOU\.ELLE REVUE FRANÇAI E

l'angle sous lequel M. Thibaudet les envisage dans ~on livrl!
récemment paru. M. Thibaudet, qui est un de collaborateurs
récrulien, de la Noiœcl/e Revue Frnnçaire, a des titres tout particuÏiers ,\ la sympathie du public anglais ; il a consacré des
faudcs étendues et pénétrantes à notre pensée et à notre littér:iturc. Il a écrit dernièrement ur George Eliot, Defoe,
H. Spencer, abordant toujour son sujet avec une fraîcheur
charmante, et ne se contentant jamais de simpl_e meot répéter
ou de nrier tc:lle ou telle interprétation reçue. li n'y a peutêtre pas d'auteur anglais, qui eût davantage besoin d'être rajeuni
par une interprét:ition Je cette nature qu'Herbert Spencer Nous devons une reconnaissance toute particulière à M. Thibau&lt;let. ~fais bien entendu, cc qui intéresse le plus M. Thibaudet
est son propre pays. Sou intérêt s·est porté, ces dernière:.
années, pendant les loisirs que lui laissait le service militaire,
1,ur un de ces gestes larges par lesquels e manifeste la conscience nationale, et qui, en France, sont comme l'apogée
naturelle de l'activité critique. L'œuvre qu'il annonce p:irattra
sous la forme d'une tétrnlogie et aura pour titre général :
Truite am de vie française. La période dont il traite Ya de
1 90 à 1920. Cc sont des :innées, dit-il, « qui forment, pour
des raisons qui seront mises en lumière dans la dernière partie,
un mortalis ar:ui rpalium aus~i circonscrit, l!t l'aire d'une géuération aus~i défi.nie que la continuité indiYisiblc du temps
le rend possible ». Selon lui, Bergson, Barrès et Maur_ras_ sont
les penseurs auxquels il faut faire remonter les pnnc1paux
courants qui one exercé une influence vniment vivante durant
les trente dernières années, et chacun de ces auteurs fera k
sujet d'une monographie : cr Les Idées de Charles Maurras »,
cr La Vie de Maurice Barrès», c Le Bergsonisme •· Enfin dans
le dernier volume, qui sera intitulé « Une Génératio12 », il
montrera les rapports entre ces trois courants, ces trois
influences capitales et toutes les autres influences qui les ont
croisées ou qui se sont mêlées à clics, et s'attachera « à concevoir ous l'aspect d'une unité \'ivante cc morceau compact
de trente années, bien orJonn~ par uo destin artiste, conipo:.é
comme un p.ipagc, où se concentrèrent, de foyers di\'er:., sur
les orandes idées françaises, :.ur les thèmes originels ou les
t&gt;
Mère) a·unc nation, tant de puiSliantcs et vivo.ntes clartés.

NOTES

115

Au ciel, assurément, la vie est l'accomplissement de l'idée, et
plus nous réfléchi sons, plub nous voyons qu'il devrait en ~re
ainsi sur terre. Mais nous savons qu'en Angleterre il n'en e,t
pas ainsi, et nous avons des raisons de croire que ce n'est pas
autant le cas, en France, que des critiques français ,•0Udraient
nous le faire accroire. fi y a toujours à 11otrc sens un élément
d'illusion dans tout effort qni a pour objet d'établi/ nne Telation
trop étroite entre les mobiles auxquels obéissent les masses et
les doctrines de leurs contemporains. Même là où, comme :'est
1~ cas en France, le peuple est particulièrement réceptrf et intelligent, le proce sus qui fait lever toute la pâte est toujours un
pro~essus laborieux et fort lent. M. Thibaudet est trop bon Bergsonien pour ne pas le voir, et il se tient sur ses gardes, cependant pas sufiisamment encore, comme aous le montre le pa,sage que nous venons &lt;le citer. Son ouvrage dans son ensemble
est une tétralogie. Si la forme qu'il a donnée à son premier
V&lt;?lumc est typique de l'ensemble, chaque section aura elle ausii
un caractère tétralogique. Cc cérémonial d'apparat inve·tit
l'idée d'u:ie pompe souveraine, mais lui confère un prestige
par trop imposant, par trop dominateuT. Lumiért de Grèct Air
de Pr,.,venu, .Piure de Rome, TMTt dè Fra,rce, telles sont les idées
mères à la lumière desquelles nous envisa eons M. Maurras, les
• portes à ~ravers_ lesquelles nous pénétrons dans le temple Je
son espnt; mais, hélas ! la première phrase de ce poème en
fo~me de fu_gue puibe dans la réalité une si mince justification
quelle proiette comme un reflet fantasmagorique sur tout Je
volume. Car la splendeur de l'art et de la pensée des Grecs
Tésidait justement dans l'équilibre qu'ils obtenaient entre deux
forces, dont M. Maurras sacrifie l'une. L'esprit et l'art O'recs
étaient tout à la fois individuels et u-ni\:ersels, ils étaient cÏassi'ues, ils tenaient compte de tout. Poumnt M. Thibaudet va
Jusqu'à comparer la fonction qu'assume M. Maurr:is dans fa vie
française moderne, à celle de Socrate à Athènes, alors que
Socrnte, plus qu'aucun homme qui fut jamais, est le fondateur
d~ l'individualisme_ et tandis que }.f. Maurras n'a d'autre objet et
d autre préoccupation que de le renverser. Air ik Prot!tnrt e~t
une 1:tiquette qui convient mieux; mais ici aussi l'auteur a laissé
trop libre cours à la fantaisie et à la flatterie. •(M. Maurras est
une t:lle pui:.sance qu'il com;ent de lui passer bien des choses.)

�u6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. Maurras est de par sa naissance provençal, ici du moins nous
touchons à un fait solide ! Mais M. Thibaudet suppose que la
chaleur du soleil et la limpidité de l'air du midi ont contribué à
communiquer à son style la dureté et les contours_ arrêtés du
réel. Dans l'esprit de M. Thibaudet, le mystique et vague
vont de pair avec les brouillards du Nord ; le sens p_last_1que e~
les facultés de précision, de construction et de réah~ation qui
l'accompagnent, s'associent par contre, dans son esprit, avec le
clair soleil de la Méditerranée. A ce sujet, nous rappelons, non
sans une pointe d'ironie - car ce que nous allons dire cadre
mal avec l'idée que M. Maurras s'est faite du génie de sa terre
natale - que le grand Saint, auquel la ~rance pr:ta_s?n n~m,
trouva la source de son idéalisme mystique et md1v1duahste
dans cette même terre de Provence, qui, alors, était le pays de
la chevalerie avec tout ce qu'elle avait de nébuleux et de mys'
.
térieux, et qui ainsi fut le point de départ de cette renaissance
gothique, qui se répandit sur l'Italie, et qui devait trouver son
point culminant dans l'œuv:e ~e Gi~~o et du Dante. Après
to ut ce qui pour Paris stgmfie M1d1, vu de Florence et de
'
'
'
.
, .
Rome, signifie Nord, et n0us sommes convaincus qu auio~rd'hui encore, l'atmosphère de la Provence se prête au moins
autant à la poésie qu'à la précision. M. Maurras, nonobsta~t le
culte qu'il a voué à Mistral e: aux Féli~res, ~st un produit ~e
Paris et des sophistications, qui y ont pns naissance. Ce qm .a
rendu possible la grande œuvre de Mistral, c'est de les avon

1:

évités.

Terre de France comporte une idée sur laquelle personn_e ne
voudra chicaner. M. Maurras est de tout son être un nationaliste, c'est la source de sa popularité. L'amour de la Fr~ce,
même si cet amour revêt des formes romantiques et pervernes,
exerce un attrait irrésistible sur tout Français. M. Maurras
pourra même s'attaquer à la République: il suffit_ que so1n ~ème,
auquel il revient sans cesse, s~1t ~ue la F:ance, s1 ~!le n av~1t pas
adopté la constitution répubhcame, serait la première n~t10n du
monde, et que bien qu'elle l'ait fait, elle est encore virtuel!emênt Ja première. Le Français, en général, est encore moms
disposé à être satisfait de son gou~ernement q~e _nous ne l_e
sommes du nôtre ; et celui qui se fait fort de lui dire ses v_éntés, il l'aime comme peut être aimé un Léo Maxse, exclusive-

NOTES

117

ment pour la ferveur qu'il met dans son dévouement. Ce qui en
second lieu exerce un attrait sur M. Thibaudet et sur les intellectuels, c'est que la pensée de M, Maurras est un mécanisme
auquel il ne manque aucune pièce ; ils sont charmés par le tour
philosophique de son esprit, qui présente toutes choses sous
une forme bien arrondie, et ils reconnaissent dans le fini de
cette œuvre un caractère e~sentiellement français. Le fait que ce
système représente, pourainsi dire, une montre sans ressort, et
que son réalisme tant vanté se trouve pris en défaut, précisément làoù le sens des réalités devient indispensable, ne semble
guère porter atteinte à l'idée qu'ils se font du plan sur lequel la
machine est construite ; tant il est vrai qu'en Fran ce on aime
l'idée pour elle-même.
On ne saurait en vouloir à un Anglais, lorsqu'il s'attend à
ce qu'un défenseur de la monarchie, pour plaider sa cause, emprunte certains arguments à notre pays, qui, après tout, lui
fournit un e:œmple qu'on ne saurait négliger. Mais, par malheur,
l'Angleterre est située au Nord de la France,
« Sur

il!S

humides bords du royaume du vent » ;

et quant au fait que l'Angleterre et la France n'ont formé pendant

des siècles qu'un pays, le traditionalisme de M. Maurras ne saurait en faire état. D'abord tout ce qui n'est pas latin, pour
M. Maurras, est plus ou moins barbare; et étant donné que tout
ce qui a du succès parmi les barbares n'a réussi qu'en vertu de
raisons mauvaises par définition, vous ne pouvez conclure de la
,ie du sauvage à la vie de l'homme civilisé. Ensuite l'histoire
anglaise ne représente qu'une longue lutte du peuple avec ses
rois; et qu'est-ce après tout que la dynastie anglaise? Comment
y trouver de la continuité ? Des marchandages d'un caractère
douteux, des expédients, des compromis: voilà ce qui distingue
sa carrière, et en cela du moins, elle représente bien le caractère
anglais . Brefl'Angleterre n'a rien à faire valoir, qui puisse se
comparer avec la puissance grandissante par degrés, et avec la
sagesse de la famille des Capets. Le roi français qui doit nous
revenir, reviendra nécessairement. Ce phénomène se produira
avec l'évidence d'une déduction mathématique. Il faut qu'il
existe; son existence est d'une nécessité claire et démontrable.
M. Maurras prouve tout cela ; il a des preuves de l'existence

�119

n8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA151t.

de son roi, il abandonne seulement aux événements le soin de
le produire.

Le caa de M. Maurras est réellement fort intéiessaot ; on se
demande comment il ae fait que tant-d.'habilcté., tant de péné-tr.ation,. une passion si profonde pour la r.aison et la clarté aient
pu aboutie à de pareils égarements. M. Thibaudet ne nous serai
pu d'une grande aide pour résoudre la question - il se lais,e
trop impr.essionner lui-même. P.our le lecteur anglais, son livre
ne pcnit set&gt;V.ir qu'à accumuler de nouvelles complications
autaau d'un. sujet déjà passablement compliqué en lui-m~me.
Ses ironies à mots couvert', le sourire courtois- qu'on croit
parfois y décou~TÎr sont des armes puis6antes, mais- dont on se
sert plutôt pour esquiver l'àttaque que pour la mener. A nous
autres hommes du Nord, qui appelons les chosn par leur nom,
M. Malll'm8 apparait comme quelqu'un qui irait buter de la
tête contr:e un mur, et noua voudrions sa\loir pourquoi, pré.aitément en France, une activité qui semble à tel point dénuée de
raison, trouve -tant de gens pour l'applaudir. Pour M. Thibaudet, le fait que la pensée de M. Maurras ne puisse ttre mise en
pratique n'est qu'accidentel. L'idée d'une unité sous un roi,
d'une toyauté résumant pour la France sa grandeur passée, est
pour lui une acquisition solide de l'esprit français, dont la
valeur ne peut ~tre diminuée par l'erreur négligeable qui a
amené M. Maurras à supposer que la grandeur de la France
d1:vra se. faire à l'avenir selon la même formule. Pour un esprit .
anglais, une erreur pratique de ce genre, chez un écrivain dont
la fin et le but sont d'.un caractère pratique, ne parait pas négligeable. Comment alors expliquerons-nous le cas de M. Maurras
et où trouverons-nous les raisons de sa popularité ? Selon nous,
M. Maurras est populaire, parce que l'erreur qu'il commet est
une de celles que l'esprit français, avec toute sa clarté, est tout
disp,osé à commettre. Nous avons appelé M. Maurras un romantique; voulons-nous dire par là que la France est une nation romantique? Nous ne reculerons même P.as devant un tel paradoxe.
La France a dernièrement acclamé Jeanne d'Arc comme son
héroine national~ La période de création classique en France,
nou le croyons-, était une grande période romant"}ue, une
époque dan&amp; laquelle Jeanne d'Arc était. pour ainsi dire un•
fieur tardive, la période qui vit surgir les grandes cathédrales.

ltun ornements gothiques ; et cette période a été classique dau ce sens, qu'à œ moment toute l'énerJie du peuple
• œneentrait vers une fin uniqµe, qui n'était autu que de
trouver une upression à l'iaterpllétation spirihlellc de l~ vie. La
fai.c~•formait à la fois l'inspiration et l'atm0&amp;pbàe; et qµoiquc
la. foi, du moins la foi religieuse, ne forme paa un 8émeot
néccssa.ire de cette intégrité de l'àme qui est le fondement de
l'esprit classique, il n'y a pas d'état d'esprit q,.ii d'une façon plus
aaturelle y conduise, de sorte que cette -.ision de la vie çommc
uo. tout, qui implique que l'individu lui-m4me soit un tout afin
de pom·oir la voir ainsi, ne peut guère être considérée autrement que comme un état de foi. Pourtant la foi de la France du
Moyen Age avait un caractère spécifiquement religieux, de
même qu'elle s'étendait à tout; et les formes de l'art qui en
dsultaient avaient en conséquence cette détermination intrinsèque, sans laquelle l'art n'est jamais pleinement lui-même n'est
.
'
&gt;3ma1s classique. Les cathédrales françaises reflètent toute la vie
de l'Europe médiévale, et la ferveur de la dévotion qui les
avait fait conce\'oir, et qui leur avait donné forme, avait atteint
un tel degré que l'étincelle, que jeta saint François, embrasa son
propre pays, et produisit, là aussi, une fermentation dont résulta
~nalement o: Divina Commedia» . Les Français n'eurent pas de
httér~ture d un caractère classique au Moyen Age ; leur langue
n'éta1~ pas ~réte à servir à cette expression finale de pensée et
de foi; mais le feu de l'inspiration, la joie débordante de \'ie
qui rendirent celle-ci possible étaient d'origine française. Avec
le temps, la langue française devint un moyen artistique-; le ciel
bleu s'est couvert d'un voile gris ; c'est l'époque de la recherche_, dont l'expression type est le c qu, scais-je? », et d~orma1s le génie de la nation deviendca analytique. Le besoin de
dénnir, de diviser, de donner des qualifications est impérieux
.
'
au pomt que la poésie elle-méme en est imprégnée et subju~
guée ; et nous aboutissons à ce phénomène d'un peuple qu'on
rec~nnait être l'arbitrl! du goût, et que son raffinement pourtant
a p111vé des moyens d'exprimer la totalité de son humanité, qui
même se complait dans cette perte au point d'enseigner dans
ses écoles et de poser en modèle éternel de l'esprit de sa race,
dans sa perfection et dans sa pureté, les œuvres d'une période
de formalifflle .....

IIJU

.

1:

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il semble que la langue elle-même, et les grandes traditions
de précision et de clarté qui ont déterminé la tournure de
chaque phrnse, imposent à la pensée français-e des limitations,
qui ne sont pas inhérentes à la poésie elle-même. Nous citerons un passage tiré d'une œuvre contemporaine, passage
qui, sans aucun doute, a dû être censuré par maint connaisseur en France, pour la hardiesse avec laquelle il fait fi
des lois, mais qui nous paraît, à nous, tout simplement naturel.
En citant les belles lignes qui vont suivre nous aurons en même
temps l'avantage de présenter à nos lecteurs un texte qui ne leur
est pas familier :
« De nouveau après tant de sombres jours, le soleil délicieux
cc Brille dans le ciel bleu.
« L'hiver bientôt va finir, bientôt le printemps commence, et
« S'avance dans sa robe de lin.
[le matin

« Après le corbeau affreux et le sifflement de la bise gémiscc J'entends le merle qui chante!
[sante
cc Sur le platane tout à l'heure j'ai vu sortir de son trou
« Un insecte lent et mou.
« Tout s'illumine, tout s'échauffe, tout s'ouvre, tout se
« Peu à peu croît et se propage
[dégage,
« Une espèce de joie pure et simple, une espèce de sérénité,
« La foi dans le futur été !
cc Ce souffle encore incertain, dont je sens ma joue caressée
c, C'est la France, je le sais ! »

Une libération, d'un caractère presque magique, se fait sentir
dat1s ces vers de Paul Oaudel. En lisant nous avons le sentiment que des choses, oubliées depuis longtemps, sont revenues
à la mémoire et que des membres engourdis ont retrouvé leur
liberté de mouvement. Une charmante Psyché qui s'était emprisonnée elle-même, s'évade de sa prison pour planer dans la
lumière sur ses ailes légères et transparentes :
C'est la France, je le sais !
Et le miracle, ce n'est pas qu'elle plane maintenant dans la
lumière, c'est qu'elle n'y ait pas toujours plané, c'est qu'elle ait
un jour cessé de le faire.
La vraie France, la France des croisades et des cathédrales,
1a France de Sainte Jeanne d'Arc continue de vivre ; et nous

NOTES

121

pouvons comprendre avec quelle ardeur un Français d'aujourd'hui qui s'enflamme aux grandes traditions de son pays et qui sait
que la France ne pourra jamais s'élever à la pleine mesure de
sa grandeur, tant qu'elle sera déchirée intérieurement, doit
poursuivre la tâche sacrée qui consiste à refaire son unité.
Cela ne peut nous empêcher de voir certains faits d'une portée
générale qui dominent notre temps, certaines conditions préalables qui en France, tout comme chez nous, doivent être
accomplies si l'on veut y rétablir l'unité ..... .
De- nouveaux principes d'organisation doivent être recherchés,
dans lesquels la vérité en question sera. pleinement reconnue;
et cette reconnaissance pleine et entière rendra alors possibles
la sauvegarde et les limitations qu'exige la conservation de
l'organisme. C'est ce que M. Maurras n'a pas vu. Il voudrait
continuer à travailler avec les anciennes catégo.ies, il nourrit
encore l'espoir que la France d'aujourd'hui acceptera cette
camisole de force, que déjà au xvm• siècle, qui pourtant était
un siècle relativement peu éclairé, elle déchira avec tant de
violence, en la jetant loin derrière elle. Son horreur de la
révolution (la révolution dite française, comme il s'exprime)
ne connaît pas de limites, et pourtant considérés d'un certain
point de vue, les révolutionnaires ne firent que se rendre coupables de la même faute que . lui - la faute de pousser des
idées jusqu'à des excès romantiques : encore les idées qu'ils
exagérèrent eurent-elles le mérite d'être de celles qui étaient
dans la logique des choses.
Il n'y a rien de plus facile que de railler les erreurs des
modernes, que de ;e moquer des illusions pathétiques auxquelles le chaos de leurs aspirations contradictoires donne
lieu. L'atmosphère est tellement chargée de bonnes intentions
qu'on serait tenté d'envier les avocats qui plaident en faveur de
~ réalisation)&gt;, pour la joie qu'ils doivent éprouver à crever
les jolies bulles de savon. M. Maurras le fait avec autant de
grâce que de fermeté - du haut de ~on ballon qu'il prend
pour terra firma, tandis que des vaisseaux plus légers et plus
vulnérables naviguent tout autour de lui. Car il n'est pas un
réaliste, dans le vrai sens du mot. C'est un homme qui aime
les restrictions, et son amour du classique est l'amour de ce
qui est achevé et non de la puissance qui achève. Nous pen-

�ll2

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

sons qu'il ne peut y avoir qu'une sorte de vrai réalisme, comme
il ne peut y :rrnir: qu'un art qui soit vrai, qui soit classique,
et que le criterium, dans les deux ca~, est l'intégrité intellectuelle et émotionnelle. . 'ous ne pouvons pas plus que
M. Maurras nous contenter d'une 'iie qui ne saurait s'organiser
de manière à pouvoir sentir et exprimer un but spirituel.
~ous avons, autant que lui, le souci de la mesure et de l'harmonie. Mais nous reconnaissons que mesure et harmonie
sont simplement des mode ùe l'existence, et que la tâche de
notre temps consiste à achever, non un ordre quelconque,
mais notre ordre à nous. Cet ordre seul peut nous satisfaire,
car seul est praticable pour nous un ordre dans lequel notre
nature s'exprime dans toute sa plénitude, dans lequel tous les éléments qui fermentent dans le monde moderne, après avoir
trom'é une libre expansion, un Libre d~veloppemcnt, se trouveront situés, selon leurs vraies relations réciproques ; et nous
a •ons 1:1 certitude que cela ne pourra se faire que quand nous
aurons acquis, en ml:me temps que des ini;trumcnts nouveaux, la
maitrise de notre science nouvelle, au point de pou\'oir les faire
scn·ir à un but spirituel et les regarder comme fonction d'une
vie unie, d'une Yie qui ne serait pas i.culcment intelligible,
mais qui serait belle, d'une ,·ie qui, pour nous, dans ses buts
c dans ce qu'elle a de m illcur dans son achèYement, s'identifierait à toutes ces formes parfaites, qui de la terre sous nos
pieds jusqu'au soleil au-dessus de nous, ne cessent de nous
reprocher nos erreurs, et de nous inYitcr à un culte toujours
nouveau et à de nouveaux efforts. A chaque ~poque ses problèmes. };ous ne pouvons rede,·enir classiques scion les anciennes formules · nous ne pourrons redevenir classiques, que
lorsque toutes nos illusions, qu'elles dériYcnt de la foi ou du
manque de foi, auront mûri dan une upérience qui les
concilie. Le but auquel nous aspirons, est une plus large
intégration. De nouvelles connaissances ont impo~~ à la vie
du genre humain une nouvelle constitution. };ous a,·ons à
créer cette constitution, à viYTe ceue vie. ·
a

*

123

N0TES

LE LANGAGE POPULAIRE. Grammaire, syntaxe et
dictionnaire du français tel qu'on le parle dans le· peuple de
Paris, par HC11ri Battcbe (Payot).
Pour mener à bien sa recherche, qui est ingénieuse et
patiente, M. Bauche a pris appui sur deux ou trois idées générales : il admet ainsi que le langage « de fautes&gt; d'aujourd'hui
sera le langage correct de demain, et qu'à dire tout de suite tslaflle ou sonzambule, l'on gagnerait du temps. Ou encore : que la
quantité de littérature, qui pounit sortir du français régulier est
aujourd'hui épuisée. A des opinions aussi discutables, nous
deYons un li,Te amusant, complet, scientifique (mais il n'est
rien d'aussi peu innocent que la science).
J. P.

.

* *

L'ÉTRANGE EXISTEKCE DE L'ABBÉ DE CHOISY,
par Jea1,1 Melia (Emile-Paul). - LES MÉMOIRES DE
L'ABBE DE CHOISY (Bibliothèque des Curieux).
En même temps qu'on réédite les mémoires de l'abbé de
Choisy, M. Jean Melia consacre un volume à ln vie de ce singulier
personnage (une des figures les plus curieuses de l'histoire littéraire de la fin du xvn• siècle), et à J'analyse de se:. ouvrages.
Ceux-ci sont d'une extrême diversité et la plupart ne sont
connus que par leurs titres. Personne ne s'avise plus de lire son
HÎ!itoi,-e de l'Eglise ni même le joli conte circassicn intitulé Ir
Pri11re Krucbimm, mais tout le monde a lu les Mémoires qui ont
sen·i de modèle à Faublas comme le fait remarquer dans la
préface de son édition nouvelle, le chc..-alier de Perccfteur. Le
dit chevalier, non moins digne du titre de ~ membre correspondant de l'Académie des Dames ]) par l'enjouement de son style
que par la forme de son nom, a résumé en dix pages alertes
tout ce que l'on sait d'essentiel sur l'abb~ babillé eu femme,
... dont jamais on ne pourra dire
S'il fut plus fou que débauché.
R. A.

•

* *

�124

LA KOUVELLE REVUE FRANÇAISE

HENRY BECQUE. Ambroise Got (Crès).

SA VIE ET SON ŒUVRE, par
·

M. Got nous donne en dix-sept pages une biographie d'Henry
Becque, d'après les S011vc11irs d'un Auteur Dramatique de Becque
lui-même. Cela le conduit ( car il faut tenir compte des pages
consacrées à la dédicace et à l'avertissement) à la page 22. De la
page 22 à la page 1 38, M. Got nous donne de chacune des neuf
pièces et des cinq saynètes écrites par Becque une analyse
détaillée, accompagnée d'un résumé des opinions émises à leur
sujet par la critique. Suit (pp. 138-161) un exposé du système
dramatique de Becque.
Souhaitons que ce travail probe, exact, didactique, neutre et
consciencieux donne à un critique l'idée et le goût d'écrire
une monographie d'Henry Becque.
B. C.

*

* *
G. K. CHESTERTON, SES IDÉES ET SON CARAC-

TÈRE, par Joseph de To11qt1édec (Nouvelle Librairie Nationale).
Je suis prêt, si l'on y tient, à comparer Chesterton à une tortue ou à un rhinocéros ; mais à « un papillon ivre de soleil »,
pourquoi? M. de Tonquédec a pris grand mal à poursuivre une
pensée, dont le rnl, dit-il, est bizarre. Que ne l'abandonnait-il?
11 était cruel de livrer O1esterton à l'auteur d' « Une preuve
facile de l'existence de Dieu ».

NOTES

125

resque et significative des mots : tout ce qui constitue enfin
l'art poétique. &gt;1
Dans le genre érotique comme dans tous les genres qu'il
aborda, Ronsard apparaît comme un inventeur prodigieux.

•
* *

R. A •

THI-BA, FlLLE D'&amp;~NAM, roman, par /tan d'Esmt.
(Collect. des écrivains combattants. Renaissance du livre).
C'est J\wenture d'une Ariane coloniale, à laquelle 1L Jean
d'Esme après .MM. Loti, Farrère et Pierre Mille, entreprend de
nous intfresser. Heureuse surprise, il y parvient grâce à une
profonde sympathie pour les paysages, les mœurs et les gens
d'Annam, sympathie qu'il réussit à faire partager au lecteur.
On sent que M. Jean d'Esme n'a pas vécu en étranger dans le
milieu qu'il évoque avec un charme simple et sôr. Sa Thi-Ba
n'est pas une réplique des Butterfly et des Azyadé d'opéracomique; c'est un être complexe et puéril en qui souffre l'âme
annamite, sombre fleur secrète rêvant à la surface des étangs,
entre les touffes de lentilles d'eau et de lotus. Depuis les récits
farouches du pauvre Bernard Combette, notre littérature coloniale ne s'était pas enrichie d'un ouvrage de cette qualité, si
éloigné de l'exotisme conYentionnel.

. ,. ,.

R. A,

P.

LA FLUTE DE JADE, par Franz Towsaint (Piazza).
L'amour est enseveli sous les scrupules, comme 'la flûte ég.,-

LE LIVRET DE FOLASTRIES de Ronsard, édition
critique par Femand Flettref et Louis Perce.au (Bibliothèque
des Curieux).

rée sous l'herbe, l'ombre d'une fleur danse sur les joues endormies, un rêve ou un papillon se pose sur mon épaule ; il n'est
pas d'im?ge ici qui ne soit délicicusè par nature ou par habitude
- et telle enfin qu'en l'écrivant l'on doive avoir le sentiment de
tricher.
J. P.

J.

Cette excellente édition se recommande par la sûreté de jugement dont font preuve les deux commentateurs. Ils protestent
avec juste raison, dans les notes relatives aux Ditbyra111bes à la
pompe du bouc de E. Jodelle, contre le dédain de la plupart des
critiques à l'endroit de ce chef-d'œuvre, modèle inégalé du vers
libre lyrique. 11 On y trouve, disent-ils, un sens profond de
l'harmonie, de la cadence oratoire, de la valeur tonique, pitto-

*
* *
LE ROI DES SCHNORRERS, par Israël Zang-will. Traduction de Georges Dreyfus (Ollendorff).
Voici, mis au goût de la chrétienté, et saupoudré d'humour
anglais, le vieux comique juif des veillées du Sabbat, le comi-

�126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que des môcbelic/Jes que l'on conte après la carpe à la gelée et le
kougelhof, le seul comique, avec celui de France, qui rit à gorge
déployée, sans laisser après lui d'amertume. Comique farceur,
railleur, profondément moral -selon l'Ancien Testament. Quoi
de plus agréable à Dieu, que Je voir des hommes, incapables de
se guérir de leur vanité ou de leur avarice, tourner eux-mêmes
ces faiblesses en dérision ?
Les lecteurs français du Roi des ScJmorrers, s'ils ne sont pas
ingrats, dédieront à Zangwill, entre deux hoquets de me, la
même reconnaissance qu'à lenr Courteline national.
B. C.

*

* *

CINÉMA, par Pierre Albert-Birot (éditions Sic).
M. Pien:e Albert-Birot veut que Je cinéma parvienne à rendre
.tou.t évènement, sa11S projection de texte, par le mouvement et
la couleur. Ainsi ;

LES REVUES

.En tous temps le pu.bile s'est non_rri de romans; mals les beulll esprits ne
prenaient pas ceux-ci au sérica.x ; d'ailleurs les rom:lllS n'.ivaient gué-re de
prêtention et c'est uu fait qu'il en est fort peu que l'histoire de notre litt~rature ait 1:eteuus. Depuis un si~clc, tout au contraire. Et ce qui caractcrisc le
mieux notre esthétique roroJntique, c'est ce triompl1e dans l'opinion publique
de l'im2gination romanesque sur l'im2gination idcologiquc. Si Chénier, si
Ch.iteaubriand débutaient de uos jours, cc ne seraient pas de grandes démonstrations bistorico-philosophiques qu'ils se proposeraient d'ecrire en prose: et:
seraient de grands récits. Comme on voy:iit jadis les esprits les mic111 fait$
pour r.1isonaer, les mieux douês pour représenter l.1 vie coocréte, - un JeanJacques Rousse.iu, par exemple, - s'adonner i la « philosophie 1, on voit
1 présent une foule d'écrivains qoi peut-être au.raient du talent pour des
mémoires, des chroniques, des épîtres, que sais-je? bref pour cultiver les
genres qui ont fait durant des ~iècles b gloire des lettres fran?ises, on les
voit perdre leur temps ii créer, selon les forma.les connues, des personnages
plus dénués de vie que les ombres qu'évoquait Ulysse, on l r.1pponer S:&amp;DS y
rien changer, p.1r impnissmce, leurs petites histoires d'amour ou de famille
avec une euctitude déshonorante. C'est qu'ils cèdent à la mode, déesse impérieuse, comme y cédaient d'ailleurs, en un sens contraire, leurs prédécesseurs •
Il y aurait un joli ess:ii i écrire sur le snobisme intellecta.eL

•••

L'ami. et la fomme vont au piano, elle se met à
.:hanter, lui tourne les pages, h: mnri devient graduellement plus petit, les deux autre.5 plus gmnds,
en même temps le salon s'agrandit autant qu'il
est possible et s'enrichit.; lll1 petit meuble double de
volume, devient en bois clair et préciei,u; ; tout se colore en bleu, en mauve, en rose ...

L'l.\f.PRUIERIE OOUR)IONTIENlŒ a paru. Ce premier JJ.uméro du Bulletin, consacré à Rémy de Gourmont par SOll frère et par ses amis, est
émouvant et fin. Il contient des lettres de Gourmont, des articles de
Rachilde, Rouveyre, Jules de Gaultier; et de Paul Fort, ce poème:

Comrne on t.prout~ flrgr,at, or lotlcbe5, au gnJin

L'on reconnait la passion à ses débuts.
Les drames, qui prolongent d'ingénieuses réfkdons, sont
assez ten;es. C'est que l'auteur en néglige le sujet, et s'applique
seulement à fuer les conventions d'llll art cinématographique.
A\--ec le bon sens, qui se joint en lui à un amour violent po11r
la nouveauté, et twtôt sert, ou dessert cet amour.

J.

P.

· LES REVUES
DE U MODE DANS LES LETTRES
Jacques Boulenger écrit dans rOmno:-i (27 novembre):
Durant des siècles, en Fraru:e, ce n~~bient pas les • oavrages • d'imagination qui retenaient les rnflinë-s et les connaisseurs, mais les autres j11~t.

d'une pierre de toucœ,

li ,prouvait tout, la Beautl, Pan, Dii,u, Saint Paul
(ou Sainte Tb«it)
Amour5, la11guge ri • ubitù • - au plur fi,1 sourîrt
sikle.

Les

CAHIERS D'AUJOURD'HUI

ul!

••
et la VŒ

DES LETTRES

reparaissent.

Ln MINERVE Fli.NÇ!UliE cesse de pamître.
La Com.A1ss...NCE (novembre) a recueilli des Lettres inédites de Verlaine; l'ESPRlT NOUVEAU donne un Lipchitz., de Paul Dermée, et Je
début d'un roman de Knut Hamsun : La R~ine de Saba ; la REVUB
HEBDOMADAIRE a publié eu novembre un roman d'Edmond Jalou.._,
des nouvelles de Paul Morand, André Salmon, et A1eundrc Arnoux,
un poème de Lucien Fabre ; la REvuE DE PARIS fuit succéder au
roman d'Alexandre Arnoux un roman de Jean Giraudoux.: Suz:a,we et
le Pacijiq11e.

•

�128

LA J:.iOOVELLE 1\EVUE FRANÇAISE

La GRANDE
qui écrit:

REVUE

(novembre): de la cinéplastique, par Elie Faure,

JI y a, entre Charlot et Rigadin,une distance égale, sinon supérieure, à celle
qni separe William Shal;:espeare d'Edmond Rostand. Je n'écris pas le nom de
Shakespeare au ha:s;rd. Il repond parfaitement a l'impression d'ivresse divine
que, ~ans u11e Itlylle 11u.x Ch(lmps, par e1&lt;emple, Ch,ulot me fait éprouver, à cet
art prodigieux de profondeur mélancolique et de fanrnisie mêlees qui court,
grandit, décroit, repart comme une flamme portant, à chaque cime sinueuse
qu'elle promène en ondoyant, resscnce même de la vie spirituelle du monde,
cette mystcricuse lueur à la faveur de qui pons entre,oyons que notre rire est
une conquête sur notre impitoyable cLtirvoyance.

Le prix Lasserre {!920) a èté attribué à Pierre Hamp pour l'ensemble
de son œuvre. Ses amis et ses admirateurs ont décidé de lui offrir à
c~tte occasion un banquet. Les adhésions sont reçues à la Nauvelle

Revue Française.

••
CORRESPONDANCE

A propos àe « Vm de Circo11sta11ct ,, àe Stépbaue Mallarmé.
MONSIEUR LE DI.REC'l'EOR,

Permettez-moi de demander l'hospitalité de la Nozwelle Rei11e Française pour une mi~e au point qui a son importance.
Sur la foi d'un écho du « Gil Blas l) du 4 mars 1914 s'est glisse
dans le récent volume de VERS DE CrRcONSTANCE de Stéphane Mallarmé
sous le numéro l.XV, page 135, un quâtrain: A une voyageuse, qui n'est
pas de lui.
Déplorant la fausse attribution faite par cet écho à son insu, et dans
un élan de probité qui l'honore non moins que le talent dont il a fait
preuve et qui a pu en imposer à des yeux clairvoyants même autres
que les miens, M. Jean Pellerin s'est déclaré spontanément l'auteur
-0e ce pastiche.
Mon tort a été de ne pas m'arrêter au doute apparu à la fille du
poète, laquelle avait collectionné jour par jour, au temps de leur
production, tous les autres petits vers réunis dans ce recueil.
J'ajoute que naturellement ledit quatrain disparaîtra des réimpressions
suivantes .
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'expression de mes plus
cordiaux sentiments.
Dr Edmond BoNNIOT.
LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABBBVlLLE, -

lMPRIMERIE F. PAILLART.

UN BAISER

Bien que ce fût simplement un dimanche d'automne, je
venais de renaître, l'existence était intacte devant moi,
car, dans la matinée, après une série de jours doux, il
avait fait un brouillard froid qui ne s'était levé que vers
midi : or un changement de temps suffit à récréer le
monde et nous-mêmes. Jadis, quand le vent soufflait da.ns
ma cheminée, j'écoutais les coups qu'il frappait contre la
trappe avec autant d'émotion que si, pareils aux fameux
coups d'archet par lesquels débute la cinquième Symphonie,
ils avaient été les appels irrésistibles d'un mystérieux destin. Tout changement à vue de la nature nous offre une
transformation semblable, en adaptant au mode nouveau
des choses nos désirs harmonisés. La brume, dès le réveil,
avait fait de moi, au lieu de l'être centrifuge qu'on est par
les beaux jours, un homme replié, désireux du coin du feu
et du lit partagé, Adam frileux en quête d'une Eve sédentaire, dans ce monde différent.
Entre la couleur grise et douce d'une campagne matinale et le goût d'une tasse de cho.:olat, je faisais tenir. toute
l'originalité de la vie physique, intellectuelle et morale que
j'avais apportée une année environ auparavant à Doncières,
et qui, blasonnée de la forme oblongue d'uµe colline pelée
- toujours présente même quand elle était invisible formait en moi une série de plaisirs entièrement distincte
de tous autres, indicibles à des amis en ce sens que les
impressions richement tissées les unes dans les autres qui
les orchestraient, les caractérisaient bien plus pour moi et à
9

�130

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mon insu que les faits que j'aurais pu raconter. A ce point
de vue le monde nouveau dans lequel le brouillard de ce
matin m'avait plongé était un monde déjà connu de moi,
ce qui ne lui donnait que plus de vérité, et oublié depuis
quelque temps, ce qui lui rendait toute sa fraîcheur. Et je
pus regarder quelques-uns des tableaux de brume que ma
mémoire avait acquis, notamment, des « Matin à Doncières », soit le premier jour au quartier, soit une autre
fois, dans un château voisin où Saint-Loup m'avait emmené
passer vingt-quatre heures: de la fenêtre dont j'avais soulevé les rideaux à l'aube, avant de me recoucher, dans le
premier tableau, un cavalier, dans le second, ml. cocher en
train d'astiquer une courroie sur une mince lisière d'étang
ou de bois dont tout le reste était englouti dans la douceur
uniforme et liquide de la brume, m'étaient apparus comme
ces rares personnages, à peine distincts pour l'œil obligé
de se faire au vague mystérieux des pénombres, et qui
émergent d'une fresque effacée.
C'est de mon lit que je regardais aujourd'hui ces souvenirs, car je m'étais recouché pour attendre le moment où,
profitant de l':absence de mes parents, partis pour quelques jours à Combray, je compt:ais ce soir même aller
entendre une petite pièce qu'.on jouait chez Mm• de Villeparisis. Eux revenus, je n'aurais peut-être pas osé le faire ;
ma mère, dans les scrupules de son respect pour le sou venir de ma grand'mère, vou1ait que les marques de regret
qui lui étaient données, le fussent librement, sincèrement;
elle ne m'aurait pas défendu cette sortie, elle l'eût désapprouvée. De Combray au contraire, consultée, elle ne
m'eût pas répondu par un triste : « Fais ce que tu veux,
tu es assez grand pOUT savoir ce que tu dois faire », mais se
reprochant de m"avoir laissé seul à Paris, et jugeant mon
chagrin d'après le sien, elle eût souhaité pour lui des distractions qu'elle se fût refusées à elle-même et qu'elle -se
persuadait que ma grand'mère, soucieuse avant tout de ma
santé et de mon équi1ibre nerveux, m'eût conseillées.

UN BAISER

3I
Depuis le matin on avait allumé le nouveau calorifère à
I

eau. Son bruit désagréable qui poussait de temps à autre
une sorte de hoquet n'avait aucun rapport avec mes souvenirs de Doncières. Mais sa rencontre prolongée avec eux,
en moi, cet après-midi, allait lui faire contracter à leur
égard une affinité telle que chaque fois que, déshabitué de
lui j'entendrais de nouveau le chauffage central,- il me les
rappellerait.
Il n'y avait à la maison que Françoise. Le jour gris tombant comme une plu~e fine, tissait sans arrêt de transparents filets dans lesquels les promeneurs dominicaux semblaient s'argenter. Malgré l'absence du soleil, l'intensité du
jour m'indiquait que nous n'étions encore qu'au milieu de
l'après-midi. Les rideaux de tulle de la fenêtre, vaporeux
et friables, comme ils n'auraient pas été par un beau temps,
av:üent ce même mélange de douceur et de cassant qu'ont
les ailes de libellules et les verres de Venise. Il me pesait
d'autant plus d'être seul ce dimanche-là que j'avais fait
porter le matin une lettre à M11e de Stermaria. Robert de
Saint-Loup, que sa mère avait réussi à faire rompre, après
de douloureuses tentati\·es avortées, avec sa maîtresse, et
qui depuis ce moment avait été envoyé au Maroc pour
oublier celle qu'il n'aimait déjà plus depuis quelque temps,
m'avait écrit un mot, reçu la veille, où il m'annonçait sa
prochaine arrivée en France pour un congé très court.
Comme il ne ferait que toucher barre à Paris ( où sa
famille craignait sans doute de le voir renouer avec Rachel),
il m'avertissait, pour me montrer qu'il avait pensé à moi,
qu'il avait rencontré à Tanger, M110 ou plutàt Mn•• de Ster;_
maria, car elle avait divorcé après trois mois de mariage.
Et Robert se souvenant de ce que je lui avais dit à Balbec,
avait demandé de ma part un rendez-vous à la jeune
femme. Elle dînerait très volontiers avec moi, lui avait-elle
répondu, l'un des jours que, avant de regagner la Bretagne,
elle passerait à Paris. Il me disait de me hâter d'écrire à
Mme de Stermaria car elle était certainement arrivée. La

�132

LA ~OüYELLE REYCR FllA};ÇAISE

lettre de Saint-Loup ne m'ayait pas étonné bien que je
n'eusse pas reçu de nouvelles di.:: lui, depuis qu'au moment
de la mabdie de ma gr:md'mère il m'anit accusé de' perfidie
et de trahison. J'avais très bien compris alors ce qui s'était
passé. Rachel qui aimait à exciter sa jalousie - elle a,·ait des
raisons accessoires aussi de m'en vouloir - avait persuadt'.:
i son amant que j'a,·ais fait des tentati,·es sournoises pour
avoir, pendant l'absence de Robert, des relations avec elle.
Il est probable qu'il continuait à croire que c'était vrai,
mais il avait cessé d't:tre épris d'elle, Je sorte que nai ou
non cela lui était devenu parfaitement égal et que notre
amitié seule subsistait. Quand une fois que je l'eus revu,
je voulus essayer de lui parler de ses reproches, il eut seulement un bon et tendre sourire rar lequel il avait l'air
de s'excuser, puis il changea de conversation. Ce n'est pas
qu'il ne dût un peu' plus tard, quand il fut à Paris, revoir
quelquefois R.aèhel. Les créatures qui ont joué un grand
rôle Jans notre vie, il est rare qu'elles en sortent tout d'un
coup d'une façon définitive. Elles reviennent s'y poser par
moments (au point que certains croient à un recommencement d'amour) avant de la quitter à jamais. La rupture de
Saint-Loup avec Rachel lui était très vite de,enue moins
douloureuse, grâce au plaisir apaisant que lui apportaient les
incessantes demandes d'argent de son amie. La jalousie,
qui prolonge l'amour ne peut pas contenir beaucoup plus
de choses que les autres formes de l'imagination. Si l'on
emporte, quand on part en voyage, trois ou quatre images
qui du reste se perdront en route (les lys et les anémones
du Ponte Vecchio, l'église persane dans les brumes, etc.),
l::t malle est déjà bien pleine. Quand on quitte une maîtresse, on voudrait bien, jusqu'à ce qu'on l'ait un peu
oubliée, qu'elle ne devînt pas la possession de trois ou
quatre entreteneurs possibles et qu'on se figure, c'est-àdire dont on est jaloux. Tous ceux qu'on ne se figure pas
ne sont rien. Or, les demandt.-s d'argent fréquentes d'une
maîtresse quittée ne vous donnent pas plus une idée corn--

UN .BAbER

133

piète de sa vie que des feuilles de température élevée ne
donneraient de sa maladie. Mais les secondes seraient tout
de même un signe qu'elle est malade et les prëmièrcs fournissent une présomption, assez ,·ague, il est vrai, que la
délaissée ou délaisscuse n'a pas dû trou\'er grand'chose
comme riche protecteur. Aussi, chaque demande c:st elle
accueillie a\·ec la joie que produit une accalmie Jans la
souffrance du jaloux, et suivie immédiatement d'envois
d'argent, car on veut qu'dle ne manque de rien, sauf
d'amants (d'un des trois amants qu'on se figure), le temps
de se rétablir un peu soi-même et de poU\·oir apprendre
s.1ns faiblesse le nom du successeur. Quelquefois Rachel
rc\'int assez tard dans la soirée pour demander à son ancien
amant la permission de dormir à côté Je lui jusqu'au
matin. C'était une grande douceur pour Robert, car il se
rendait compte combien ils avaient tout de même vécu
in~i~,e~cnt ensemble, rien qu'à \'OÏr que, même s'il prcnatt a lU1 seul une grande moitié du lit, il ne la dérang ait
en rien pour dormir. Il comprenait qu'elle t'.-rait, près de
son corps, plus commodément qu'elle n'eût été ailleurs
qu'elle se retrouvait à son côté - fût-ce i l'hôtel- comm;
dans une chambre anciennement connue où l'on a ses
habi:'1des, où on dort mieux. li semait que ses épaules,
ses iambes, tout lui, éraient pour elk, même quand il
remuait
trop par insomnie ou travail à faire , de ces choses
.
s1 parfaitement usuelles qu'elles ne pem·ent gêner et que
leur. perception ajoute encore à la sensation du repos.
Pour revenir en arrière, j'a,·ais été d'autant plus troublé
par la lettre de Robert que je lisais entre les lignes cc qu'il
n'avait pas osé écrire plus explicitement. « Tu peux très
bien l'inviter en cabinet particulier, me disait-il. C'est une
jeune personne charmante, d'un délicieux caractère, vous
vous entendrez parfaiten1ent et je suis cenain d'avance que
tu pa~eras une trt!S bonne soirée. » Comme mes parents
rentraient à la fin de la semaine, samedi ou .dimanche '
et qu'après je semis forcé de diner tous les soirs à la

�134

LA KOUVELLE REVUE FRA~ÇATSE

UN BAISER

maison, j'avais aussitôt écrit à Mm de Stermaria
pour lui proposer le jour qu'elle voudrait, justiu'à
vendredi. On avait répondu que j'aurais une lettre,
vers huit heures ce soir même. Je l'aurais atteint assez
vite si j'avais eu pendant l'après-midi qui me séparaît de
lui le secours d'une visite. Quand les heures s'enveloppent
de causeries, on ne peut plus les mesurer, même les voir,
elles s'évanouissent et tout d'un coup c'est biefl loin du
point où il vous avait échappé que reparaît devant votre
attention le temps agile et escamoté. Mais si nous sommes
seuls, la préoccupation en ramenant devant nous le
moment encore éloigné et sans cesse attendu, avec la fréquence et l'uniformité d'un tic-tac, divise ou plutôt multiplie les heures par toutes les minutes qu'entre amis nous
0

n,aurions pas comptées9 Et confronté, par le retour incessant de mon désir, à l'ardent plaisir que je goûterais dans
quelques jours seulement, hélas I avec Mme de Stermaria,
cet après-midi que ·j'allais nchever seul, me paraissait bien
vide et bien mélancolique.
Par moment j'entendais le bruit de l'ascenseur qui montait mais, il était suivi d'un second bruit, non celui que
j'espérais, l'arrêt à mon étage, mais d'un autre fort différent
que l'ascenseur faisait pour continuer sa route élancée vers
les étages supérieurs et qui, parce qu'il signifia si souvent
la désertion du mien quand j'attendais une visite, est resté
pour moi plus tard et même quand je n'e~ désirais plus
aucune, un bruit par lui~même douloureux., où résonnait
comme une sentence d'abandon. Lasse, r4sigoée, occupée
pour plusim.irs heures encore à sa tâche immémoriale, la
grise jtmrnée filait sa passementerie de nacre et je m'attristais de penser que j'allais rester seul en tête à tête avec elle
qui ne me connaissait pas plus qu'une ouvrière qui, installée
près de la fenêtre pour voir plus clair en faisant sa besogne,
ne s'occupe nullement de la personne présente dans la
chambre. Tout d'un coup, sans que J'eusse entendu sonner,
Françoise vint ouvrir la porte) introduisant Albertine qui

entra souriante, silencieuse, replète, contenant dans la
plénitude de son corps, préparés pour que je continuasse à
à les vivre, venus vers moi, les jours passés dans ce Balbec
je n'étais jamais retourné. Sans doute chaque fois que
nous revoyons une personne avec qui nos rapports - si
insignifiants soient-ils - se trouvent changés, c'est comme
une confrontation de deux époques. Il n'y a pas besoin pour
cela qu'une ancienne maitresse vienne nous voir en amie, il
suffit de la visite à Paris de quelqu'un que nous avons
connu dans l'au jour le jour de la Yie et que cette vie ait
cessé, fût-ce depuis une semaine seulement. Sur chaque
trait rieur, interrogatif et gêné du visage d'Albertine, je
pouvais épeler ces questions: « Et Mm• de Villeparisis ? Et
le maitre de danse? Et le pâtissier? &gt;&gt; Quand elle s'assit son
dos eut l'air de dire: &lt;&lt; Dame, il n'y a pas de falaise ici,
vous permettez que je m'asseye tout de même près de vous,
comme j'aurais fait à Balbec? » Elle semblait une magicienne me présentant uu miroir du temps. En tout cela elle
était pareille à tous ceux que nous revoyons rarement, mais
qui jadis vécurent plus intimement avec nous_ Mais avec
Albertine il y avait plus que cela. Certes, même à Balbec,
dans nos rencontres presque quotidiennes, j'étais toujours
surpris en l'apercevant tant elle était journalière. Mais
maintenant on avait peine à la reconnaître. Dégagés de la
vapeur rose qui les baignait, ses traits avaiént sailli comme
une statue. Elle avait un autre visage, ou plutôt elle avait
enfin un visage ; son corps avait grandi. Il ne restait presque plus rien de la gaine où elle avait été enveloppée et
sur la surface de laquelle à Balbec sa forme future se dessinait à peine.
Albertine, cette fois, rentrait à Paris plus tôt que de coutume. D'ordinaire elle n'y arrivait qu'au printemps, de sorte
que déià troublé depuis quelques semaines par les orages
sur les premières fleurs, te ne séparais pas, &lt;kns le plaisir
que j'avais, le retour d' Albertine et celui de la belle
saison. Il suffi.sait qu'on me dise qu'elle était à Paris et

ou

~

135

�LA NOU\"EUE REVUE FUNÇA.ISE

• qu'elle était passée chez moi pour que je la revisse comme
une rose au bord de la mer. Je ne sais trop si c'était le
désir de Bal bec ou d'Qlle qui s'emparait de moi alors, peutêtre le désir d'elle étant lui-même une forme paresseuse,
làche et incomplète de posséder Balbec comme si posséder
matériellement une chose, faire sa résidence d'une ville,
équivalait à la posséder spirituellement. Et d'ailleurs,
même matériellement, quand elle était non plus balancée
par mon imagination devant l'horizon marin, mais immobile auprès de moi, elle me semblait souvent une bien
pauvre rose devant laquelle j'aurais bien voulu fermer les
yeux pour ne pas voir tel défaut des pétales et pour croire
que je respirais sur la plage.
Je pcu x le dire ici, bien que je ne susse pas alors ce qui
ne devait arriver que dans la suite. Certes, il est plus raisonnable de saçrifier sa vie aux femmes qu'aux timbresposte, aux vieilles tabatières, même aux tableaux et au:t
statues. Seulement l'exemple des autres collections devrait
nous avertir de changer, de n'avoir pas une seule femme,
mais beaucoup. Ces mélanges charmants qu'une jeune fille
fait avec une plage, avec la chevelure tressée d'une statue
d'église, avec une estampe, avec tout ce :\ cause de quoi
on aime en l'une d'elles, chaque fois qu'elle entre, un
tableau charmant, ces mélanges ne sont pas très stables.
Vivez tout à fait avec la femme et vous ne verrez plus rien
de ce qui vous l'a fait aimer ; certes les deux éléments
désunis, la jalousie peut à nouveau les rejoindre. Si après un
long temps de vie commune je devais finir par ne plus voir
en Albertine qu'une femme ordinaire, quelque intrigue
d'elle avec un être qu'dle eût aimé à Bal bec eût peut-être suffi
pour réincorporer en elle, et amalgamer la plage et le déferlement du flot. Seulement ces mélanges secondaires ne
ravissent plus nos yeux, c'est à notre cœur qu'ils sont sensibles et funestes. On ne peut, sous une forme si dangereuse,
trouver souhaitable le renouvellement du miracle. Mais j'anticipe les années. Et je dois seulement ici regretter de n'être
1

UN BAISER

1 37

pas resté assez sage pour arnir eu simplement ma collection

de ft:mmes comme on a des lorgnettes anciennes, jamais
assez nombreuses derrière une vitrine ou toujours une
place vide attend une lorgnette nouvelle et plus rare.
Contrairement à l'ordre habituel de ses villégiatures cette
année Albertine ,·enait directement ~~e B:ilbec et encore y
était-elle restée bien moins tard que d'habitude. Il y avait
longtemps que je ne l'avais vue. Et comme je ne connaissais pas, même de nom, les personnes qu'elle fréquentait à
Paris, je ne savais rien d'elle pendant les périodes où elle
restait sans venir me voir. Celles-ci étaient som·ent assez
longues. Puis un beau jour, surgissait brusquement Albertine dont les roses apparitions et les silencieuses visites me
renseignaient assez peu sur ce qu'elle avait pu faire dans
leur intervalle, et qui restait plongé dans cette obscurité de
sa vie que mes yeux ne se souciaient guère de percer.
Cette fois-ci pourtant, certains signes semblaient indiquer que des choses nom·elles avaient dû se passer dans
cette vie. Mais il fallait peut-être tout simplement induire
d'eux qu'on change très vite à l'âge qu'avait Albertine. Par
exemple, son intelligence se montrait mieux et quand je lui
reparlai du jour où elle avait mis tanr d'ardeur à imposer
son idée de faire écrire par Sophocle: « Mon cher Racine»,
elle fut la première à rire de bon cœur. &lt;' C'est Andrée qui
avait raison, j'étais stupide, dit-elle, il fallait que Sophocle
écrive: «Monsieur». Je lui répondis que le « monsieur &gt;&gt;
et le« cher m9nsieur » d'Andrée n'étaient pas moins comiques que son « mon cher Racine &gt;&gt; à elle, et le&lt;&lt; mon cher
ami » de Gisèle, mais qu'il n'y avait, au fond, de stupides
que des professl!urs faisant encore adresser par Sophocle
une lettre à Racine. Là, Albertine ne me suivit plus. Elle
ne voyait pas ce que cela avait de bête ; son intelligence
s'entr'ouvrait mais n'ét:tit pas di:veloppée. 11 y avait des
nouveautés plus attirantes en elle ; je sentais, dans la même
jolie fille qui venait de s'asseoir près de mon lit, quelque
chose de différent ; et dans ces lignes qui parmi le regard

�I)·B

LA NOUVELLE REVUE FRà.:.'IÇAl.SE

et les traits du visage expriment la volonté habituelle
un changement de front, une demi-conversion comme si
:avaient éré détruites ces résistances contre lesquelles je
m'étais brisé à Balbec, un soir déjà lointain où nous formions un couple symétriq11e mais inverse de celui de
l'après-midi actuelle, puisque alors c'était elle qui était
couchée et moi à côté de son lit. Voulant et n'osant m'assurer si maintenant elle se laisserait embrasser, chaque fois
qu'elle se levait pour partir je lui demandais de rester
encore. Ce n'était pas très facile à obtenir car bien qu'elle
n'eût r~en à faire (sans cela, elle eût bondi au dehors).
elle était une personne exacte et d'ailleurs peu aim2ble avec
moi, ne semblant guère se plaire dans ma compagnie.
Pourtant chaque fois, après avoir regardé sa montre, elle se
rasseyait, à ma prière, de sorte qu'elle avait passé plusieurs
heures avec moi et sans que je lui eusse rien demandé ; les
phrases que je.lui disais se rattachaient à celles que je lui
avais dites pendant les heures précédentes, et ne rejoignaient
en rien ce à quoi je pensais, ce que je désirais, !ni restaient
indéfiniment parallèles. Il n'y a rien comme le désir pour
empê,her les choses qu'on dit d'avoir aucune ressemblance
avec ce qu'on a dans la pensée. Le temps presse et pourtant
il semble qu'on veuille gagner du temps en parlant de sujets
absolument étrangers à celui qui nous préoccupe. On cause,
alors que la phrase qu'on voudrait prononcer ser.i.ir déjà
accompagnée d'un geste, à supposer même que pour se
donner le plaisir de l'immédiat et assouvir la curiosité qu'on
éprouve à l'égard des réactions qu'il amènera - sans mot
~re, ~ns demander aucune permission, on ne faisait pas
silenoeusement ce geste. Certes je n'aimais nullement
Albertine; fille de la brume du dehors, elle poo\·ait seulement contenter le désir imaginatif que le temps nouveau avait éveillé en moi et qui était intermédiaire entte
les désirs que peuvent satisfaire d'une part les arts de la
cuisine et ceux de la sculpture monumentale, car il me
faisait rêver à la fois de mêler à ma chair une matière dif-

UN' BAISER

139

férente et chaude, et d'attacher par quelque point à mon
corps étendu un corpsdi,ergem, comme le corps d'Eve tenait
à peine par les pieds à la hanche d'Adam, au corps duquel
clleeSt presque perpendiculaire dans ces bas-reliefs romans de
la cathédrale de Balbec qui figurent d'une façon si noble et si
paisible, presque encore comme une frise antique, la création de la femme ; Dieu y est panout suivi, comme par
deux ministres, de deux petits anges dans lesquels on reconnaît, - telles ces créatures ailées et tourbillonnantes de l'été
que l'hiver a surprises et épargnées, des amours d'Herculanum encore en vie en plein xm• siècle, et traînant leur
dernier vol las mais ne manquant pas à la gr:ke qu'on peut
attendre d'eux, sur toute la façade du porche.
Or, ce plaisir qui en accomplissant mon désir m'eût
délivré de cette rêverie, et que j'eusse tout aussi \'oloutiers
cherché en n'importe quelle autre jolie femme, si l'on
m'avait demandé sur quoi - au cours de ce bavardage
interminable où je taisais à Albertine la seule chose à
laquelle je pensasse, se basait mon hypothèse optimiste au
sujet des complaisances possibles de la jeune fille, j'aurais
peut-être répondu que ce.tte hypothèse était due, (tandis
que des traits oubliés de la \·oix d' Albertine redessinaient
pour moi le contour de sa personnalité) à l'apparition de
certains mors qui ne faisaient pas partie de son vocabulaire au moins dans l'acception qu'elle leur donnait maintenant. Comme elle me disait qu'Elstir était bête et que je
me récriais :
- Vous ne me comprenez pas, répliqua-t-elle en souriant, je veux dire qu'il a été bête en cette circonstance,
mais je sais parfaitement que c'est quelqu'un de tout à fait
distingué.
De même pour dire du golf de Fontainebleau qu'il était
élégant, elle déclara :
- C'est tout à fait une sélection.
A propos d'un duel que j'avais eu, elle me dit de mes
témoins : cc Ce sont des témoins de choix », et regardant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ma figure avoua qu'elle aimer.ait me voir c, porter la moustache ii.
Elle alla même, et mes chances me parurent alors très
grandes, jusqu'à prononcer, terme que, je l'eusse juré, elle
ignorait l'année précédente, que depuis qu'elle avait vu
Gisèle, il s'était passé un certain cc laps de temps ». Ce n'est
pas qu'Albertine ne possédât déjà quand j'étais à Bal bec un
lot très sortable de ces expressions qui décèlent immédiatement qu'on est issu d'une famille aisée, et que d'année
en année une mère abandonne à sa fille comme elle lui
donne au fur et à mesure qu'elle grandit, dans les circonstances importantes, ses propres bijoux. On avait senti
qu'Albertine avait cessé d'être une petite enfant quand
un jour, pour remercier d'un cadeau qu'une étrangère lui
avait fait elle avait répondu : « Je suis confuse. &gt;J Mm• Bontemps n'avait pu s'empêcher de regarder son mari qui avait
répondu:
- « Dame, elle va sur ses quatorze ans. » La nubilité
plus accentuée s'était marquée quand Albertine parlant
d'une jeune fille qui avait mauvaise façon avait dit : « On
ne peut même pas distinguer si elle est jolie, elle a un
pied de rouge sur la figure. &gt;&gt; Enfin, quoique jeune fille
encore, elle prenait déjà des façons de femme de son milieu
et de son rang en disant si quelqu'un faisait des grimaces :
(( Je ne peux pas le voir parce que j'ai envie d'en faire
aussi &gt;J, ou si on s'amusait à des imitations : « Le plus
drôle quand vous la contrefaites c'est que vous lui ressemblez. » Tout cela est tiré du trésor social. Mais justement le milieu d'Albertine ne me paraissait pas pouvoir lui
fournir (&lt; distingué &gt;&gt; dans le sens ou mon père disait de
tel de ses collègues qu'il ne connaissait pas encore et dont
on lui vantait la grande intelligence : c&lt; Il paraît que c'est
quelqu'un de tout à fait distingué. i&gt; cc Sélection i&gt;, même
pour le golf, me parut aussi incompatible avec la famille
Simonet qu'il le serait, accompagné dè l'adjectif« naturel i&gt;
avec un texte antérieur de plusieurs siècles aux travaux de

Darwin. Laps de temps · me sembla de meilleur augure
encore. Enfin m'apparut l'hidence de bouleversements que
je ne connaissais pas mais propres à autoriser pour moi
toutes les espérances, quand Albertine me dit, avéc la
satisfaction d'une personne dont l'opinion n'est pas indiffé~
rente :
- C'est, a 1110n sms, ce qui pouvait arri,·er de mieux ..•
J'estime que c'est la meilleure solution, la solution la plusélégante.
C'était si nom·eau, si visiblement une allu...-ion laissant
soupçonner de si capricieux détours à travers des terrains jadis inconnus d'elle que dès les mots cc à mon
sens &gt;i j'attirai Albertine, et à (c j'estime i&gt; je -t'assis sur mon
lit.
Sans Joute il arrive que des femmes .peu cultivées,
épousant un homme fort lettré, reçoivent dans leur apport
dotal de telles expressions. Et peu après la métamorphose·
qui suit la nuit de noces, quand elles font leurs visites et
sont réservt:es avec leurs anciennès amies, on remarque
avec étonnement qu'elles sont devenues femmes si en
décrétant qu'une personne est intelligente, elles mettent
deux 1 à intelligente; mais cela est justement le signe d'un
changement et il me semblait qu'entre le vocabulaire de
!'Albertine que j'a\·ais connue - celui où les plus grandeshardiesses étaient de dire d'une personne bizarre : « C'est
un type», ou si on proposait à Albertine de jouer à des jeux:
d'argent: &lt;&lt; Je n'ai pas d'argent à perdre&gt;&gt;, ou encore si tellede ses amies lui faisait un reproche qu'elle ne trouvait pas justifié : cc Ah! vraiment, je te trouve magnifique! » phrase
dictée dans ces cas-là par une sorte de tradition bourgeoise·
presque aussi ancienne que le Magnificat lui-même et qu'une·
jeune fille un peu en colère et sûre de son droit emploie ce
qu'on appelle tout naturellement, c'est-à-dire parce qu'elle
l'a appris de sa · mère comme à faire sa prière ou à saluer.
Albertine les avait apprises de sa tante en même temps que
fa haine des juifs et l'estime pour le noir où on est toujours.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

convenable et comme il faut, m~me sans que Mm• Bontemps
le lui eut formellement enseigné, mais comme se modèle
au gazouillement des parents chardonnerets celui des petits
chardonnerets récemment nés, de sorte qu'ils deviennent
de vrais chardonnerets eux-mêmes. Malgré tout, « sélection)&gt; me parut allogène et &lt;c j'estime 1&gt; encourageant. Albertine n'était plus la mt':me, donc elle n'agirait peut-être pas,
ne réagirait pas de même.
Non seulement je n'avais plus d'amour pour elle, mais
je n'avais même plus :i craindre, comme j'aurais pu à Balbec, de briser en elle une amitié pour moi qui n'existait
plus. Il n'y a\·ait aucun doute que je lui fusse depuis longtemps devenu fort indifférent. Je me rendais compte que
pour elle je ne faisais plus du tout partie de la « petite
bande 1&gt; à laqudk j'avais autrefois tant cherché, et j'avais
ensuite été si heureux &lt;le réussir à être agrégé. Puis comme
elle n'avait même plus comme :i Balbcc un air de franchise
et de bonté, je n'éprom·ais pas de grands scrupules; pourtant je crois que ce qui me décida fut une dernière découYerte philologique. Comme continuant :i ajouter un nouvel
anneau à la chaîne extérieure de propos sous laquelle je
cachais mon désir intime, je parlais tout en ayant maintenant Albertine au coin de mon lit, d'une des filles de la
petite bande, plus menue que l~s autres mais que je trouvais tout de même assez jolie. c&lt; Oui, me répondit Albei:tine, elle aJ'air d'une petite mousmé. ) 1 De: toute éYidencc
quand j'avais connu Albertine le mot de cc mousmé » lui
était inconnu. Il est naisembl:.tble que si les choses eussent
suivi leur cours normal, elle ne l'eût jamais appris et je n'y
aurais vu pour ma. part aucun in..::onvénient, car nul n'est
plus horripilant. A l'entendre on se sent le même mal de
dents que si on a mis un trop gros morceau de glace dans
sa bouche. Mais chez Albertine, jolie comme elle érait,
même mousmé ne pouvait m'être déplaisant. En revanche,
il me parut révélateur sinon d'une initiation extérieure, au
moins d'une évolution interne . .Malheureusement il était

UN BAISER

l'heure où il eût fallu que je lui dise au revoir si je voulais
qu'elle rentrât à temps pour son dîner et aussi que je me
levasse assez tôt pour le mien. C'était Françoise qui le préparait, elle n'aimait pas qu'il attendît et de,ait déjà trouver
contraire à un des articles de son code, qu'Albertine, en
l'absence de mes parents, m'eût fait une visite aussi
prolongée et qui allait tout mettre en retard. Mais devant
• mousmé » ces raisons tombèrent et je me bâtai de
dire :
- Imaginez-vous que je ne suis pas chatouil!em du
tout, vous pourriez me chatouiller pendant une heure que
je ne le sentirais même pas.
- Vraiment!
- Je vous assure.
Elle comprit sans doute que c'était l'expression maladroite
d'un désir, car comme quelqu'un qui vous offre une recommandation que vous n'osiez pas solliciter mais dont vos
paroles lui ont prouvé qu'elle pouvait vous être utile :
- Voulez-vous que j'essaye ? dit-elle avec l'humilité de
la femme.
- Si vous voulez, mais alors ce serait plus commode
que vous vous étendiez tout à fait sur mon lit.
- Comme cela ?
, ·-00, enfoncez-vous.
- Mais je ne suis pas trop lourde ?
Comme elle finissait cette phrase la porte s'om-rit, et
Françoise portaut une lampe entra. Albertine n'eut que
le temps de se rasseoir sur la chaise. Peut-être Francoise
avait-elle choisi cet instant pour nous confondre, éta~nt à
écouter à la porte ou même à regarder par · le trou de la
s~~rure. Mais je n'avais pas besoin de faire une telle suppostnon, elle avait pu dédaigner de s'assurer par les yeux de
ce que son instinct avait dô. suffisamment flairer, car à
force de vivre avec moi et mes parents, la crainte, la prudence, l'attention et la ruse avaient fini par lui donner de
nous cette sorte de connaissance instinctive et presque

�144
divinatoire qu'a de la mer le matelot, du chasseur le gibi
et de la maladie, sinon le médecin, du moins souvent
malade. Tout ce qu'elle arrivait à savoir aurait pu stu
· à aussi bon droit que l'état a~ancé de certaines con
sances chez les anciens, vu les moyens presque nuls d
formation qu'ils pcmédaient (les siens n'étaient pas pl
nombreux). C'était quelques propos, fom1ant à peine
vingtième de notre conversation à dîner, recueillis à la vo
par le maître d'hôtel et inexactement transmis à l'offi
Encore ses erreurs tenaient-elles plutôt, comme les fa
auxquelles Platon croyait encore, à une fausse con
tion du monde et à des idées préconçues qu'à l'i
sance des ressources matérielles. C'est ainsi que de
jours encore les plus grandes découvertes dans les mœ
des insectes ont pu être faites par un savant qui
disposait d'aucun laboratoire, de nul appareil. Mais si 1
gênes qui r~ultaient de sa position de domestique
l'avaient pas empêchée d'acquérir une science indispensa
à l'art qui en était Je terme - et qui consistait à nous co
fondre en nous en communiquant les résultats - la
trainte avait fait plus ; là l'entrave ne s'était pas conten
de ne pas paralyser l'essor, elle y avait puissamment ·
Sans doute Françoise ne négligeait aucun adjuvant, cel •
de la diction et de l'attitude par exemple. Comme (si
revanche e!le ne croyait jamais ce que nous lui disions
que nous souhaitions qu'elle crût) elle admettait sans l'
bre d'un doute ce que toute personne de sa condition
racontait de plus absurde et qui pouvait en même tcm
choquer nos idées, autant sa manière d'écouter nos
tions témoignait Je son incrédulité, autant l'accent a
lequel elle rapportait le récit d'une cuisinière qui lui a •
raconté qu'elle avait menacé ses maîtres et en avait obten
en les traitant devant tout le monde de o: fumier » m'
f:weurs, montrait que c'était pour elle parole d'évan ·
Nous avions beau, malgré notre peu de sympathie orip
nelle pour la dame Ju quatrième, hausser les épaw

145
à une fable invnisemblable, à ce r6cit d'un si
vais exemple, en le faisant la narratrice savait prendre
cassant, le tranchant de la plus indiscutable et plus
illal;pér.mte affirmation.
Mais surtout, comme les écrivains a,dvent souvent à une
· ce de concentration dont les fât dispensa le régime
la liberté politique ou de l'anarchie litttraire, quand ils
ligotés par la tyrannie d'un monarque ou d'une po6- '
, par les sévérités des règles prosodiques ou d'une
· · d'Etat, ainsi Françoise ne pouvant nous rtpondœ
&amp;çon explicite, parlait comme Tir&amp;ias et et\t écrit
e Tacite. Elle savait faire tenir tont ce qu'elle ne
't exprimer directement dans une phrase que nous
pouvions inmminer sans nous a ~ , clans moius
'unc phase même, dans un silence, dans la manière dont
plaçait un objet.
Ainsi, quand il m'arrivait de laisser, par mégarde, sur
table, au milieu d'autres lettres, une certaine qu'il n'eàt
fallu qu'elle vît, par exemple parce qu"al y &amp;ait parlé
elle avec une malveillance qui en supposait une aussi
;pnde à son égard chez le destinataire que chez l'exp&amp;li-lCW', le soir, si je rentrais inquiet, et allais droit à ma cbam' sur mes lettreS rangées bien en ordre en une pile par·
'te, le document compromettant frappait toot d'abord mes
comme il n'aVlit pas pu ne pas frapper ceux de
ançoise, plaœe par elle tout en dessu.,, presque à part, en
me évidence qui était un langage, avait son éloquence, et
4là la porte me faisait tressaillir comme uo cri. Elle excellïit à régler ces mises en scène destinées à instruire si bien
spectateur, Françoise absente, qu'il savait déjà qu'elle
•nit tout, quand ensuite elle faisait son entrée. Elle avait
pour faire parler ainsi un objet inanimé l'art à la fois génial
patient d'lrving et de Frédérick Lemaltre.'En ce moment
enant au-dessus d'Albenine et de moi la lampe allumée
• ne laissait dans l'ombre aucune des dépressions encoœ
• ·bles que le corps de la jeune fille avait creusées dans le
JO

�I 46

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

couvre-pied, Françoise- avait l'air de la « Justice éclairant le
Crime &gt;i. La figure d'Albertine ne perdait pas à cet éclairage. If découvrait sur les joues le même vernis ensoleillé
qui m'avait charmé à Balbec. Ce visage d'Albertine dont
l'ensemble avait quelquefois, dehors, une espèce de pâleur
blême, montrait, au contrnire, au fur et à mesure que la
lampe les êèlaitait, des surfaces si brilfamment, si uniformément colorées, si Tésistantes et si lisses, qu'on aurait pu
les comparer aux carnations soutenues de certaines fleurs.
Surpris pourtant par l'entrée inattendue de Françoise, je
m'écriai:
- Comment déjà la lampe ? Mon Dieu que cette
lumière est vive !
Mon but était sans doute par la seconde de ces phrases
de dissimuler mon trouble, par la première d'excuser mon
retard. Françoise répondit avec une ambiguïté cruelle:
- Faut-il que j'éteinde ?
- Teigne ? glissa à mon oreille Albertine, me laissant
charmé par la vivacité familière, avec laquelle, me prenant
à la fois pour maître et pour cotnplice, elle insinua cette
affirmation psychologique, dans le ton interrogatif d'une
question grammaticale.
Quand Françoise fut sortie de la chambre et Albertine
rassise sur mon lit :
- Savez-vous ce dont j'ai peur, lui dis-je, c'est que si
nous continuons comme cela, je ne puisse pas m'empêcher
de vous embrassér.
- Ce serait un beau malheur.
Je n'obéis pas tout de suite à cette invitation. Un autre
l'eût même pu trouYer superflue, car Albertine avait une
prononciation si charnelle et si douce que rien qu'en vous
parlant elle semblait vous embrasser. Une parole d'elle
était une faveur, et sa conversation vous couvrait de baisers. Et pourtant elle m'était bien agréable, cette invitation.
EHe me l'eût été même d'une autre jolie fille du même
âge, mais qu'Albertine me fût maintenant si facil_e, cela me

UN :BAISER

1 47

causait plus que du plaisir, une confrontaùon d'images empreintes de beauté. Je me rappelais Albertine d'abord devant
la plage, presque peinte sur le fond de la mer, n'ayant pas
pour moi une existence plus réelle que ces visions de théâtre
où on ne sait pas si on y a affaire à l'actrice qui est censée
apparaître, à une figurante qui la double à ce moment-là,
ou à une simple prnjection. Puis, la femme vraie s'était
détachée du faisceau lumineux, elle était venue à moi, mais
simplement pour que je pusse m'apercevoir qu'elle n'avait
nullement dans le monde réel cette facilité amoureuse
qu'on lui supposait dans le tableau magique. J'avais appris
qu'il n'était pas possible de la toucher, de l'embrasser,
qu'on pouvait seulement causer avec elle, que pour moi
elle n'était pas une femme plus que des raisins de jade,
décoration incomestible des tables d'autrefois, ne sont des
raisins. Et voici que dans un troisième plan elle m'apparaissait, réelle comme dans la seconde connaissance que
j'avais eue d'elle, mais facile comme dans la première;
facile et d'autant plus délicieusement que j'avais cru longtemps qu'elle ne l'était pas. Mon surplus de science sur la
vie (sur la vie moins unie, moins simple que je ne l'avais
cru d'abord) aboutissait provisoirement à l'agnosticisme.
Que peut-on affirmer, puisque ce qu'on avait cru probable
d'abord s'est montré faux ensuite, et se trouve en troisième lieu être vrai. Et hélas, je n'étais pas au bout de
mes découvertes avec Albertine. En tout cas, même s'il
n'y avait pas eu l'attrait romanesque de cet enseignement d'une plus grande richesse de plans découverts
l'un après l'autre par la vie, cet attrait inverse de celui
que Saint-Loup trouvait à Balbec à retrouver parmi les
masques que l'existence avait superposés dans une calme
figure des traits qu'il avait jadis tenus sous ses lèvres,
savoir qu'embrasser les joues d'Albertine était une chose
possible, c'était un plaisir peut-être plus grand encore que
celui de les embrasser. Quelle différence entre posséder
une femme sur laquelle notre corps seul s'applique parce

�148

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'elle n'est qu'un morceau de chair, ou posséder la jeune
fille qu'on apercevait sur la plage avec ses amies, certains
jours, sans même savoir pourquoi ces jours-là plutôt que tels
autres, ce qui faisait qu'on tremblait de ne pas la revoir. La
vie vous avait complaisamment révélé tout au long le
roman de cette petite fille, vous avait prêté pour la voir un
instrument d'optique, puis un autre, et ajouté au désir
charnel un accompagnement qui le centuple et le diversifie de ces désirs plus spirituels et moins assouvissables
qui ne sortent pas de leur torpeur et le laissent aller seul
quand il ne prétend qu'à la saisie d'un morceau de chair,
mais qui pour la possession de toute une région de souvenirs d'où ils se sentaient nostalgiquement exilés, s'élèvent
en tempête à côté de lui, le grossissent, ne peuvent le
suivre jusqu'à l'accomplissement, jusqu'à l'assimilation,
impossible sous la forme où elle est souhaitée, d'une
réalité immatérielle, mais attendent ce désir à mi-chemin,
et au moment· du souvenir, du retour, lui font à nouveau
escorte ; baiser au lieu des joues de la première venue, si
fraîches soient-elles mais anonymes, sans secret, sans prestige, celles auxquelles j'avais si longtemps rêvé, serait connaître le goût, la saveur, d'une couleur bien souvent regardée. On a vu une femme, simple image dans le décor de la
vie, comme Albertine, profilée sur la mer, et puis cette image
on peut la détacher, la mettre près de soi, et voir peu à peu'
son volume, ses couleurs, comme si on l'avait fait passer
derrière les verres d'un stéréoscope. C'est pour cela que les
femmes un peu difficiles, qu'on ne possède pas tout de suite,
dont on ne sait même pas tout de suite qu'on pourra jamais
les posséder, sont les seules intéressantes. Car les connaître,
les approcher, les conquérir, c'est faire varier de forme, de
grandeur, de reliefl'image humaine, c'est une leçon de rela·
civisme dans l'appréciation d'une femme, belle à réapercevoir
quand elle a repris sa minceur de silhouette dans le décor
de la vie. Les femmes qu'on connaît d'abord chez l'entremetteuse n'intéressent pas parce qu'elles restent invariables.

UN BAISER

1 49

D'autre part Albertine tenait, liées autour d'elle, toutes
les impressions d'une série maritime qui m'était particulièrement chère. li me semble que j'aurais pu sur les deux
joues de la jeune fille, embrasser toute la plage de Balbec.
- Si vraiment vous permettez que je vous embrasse,
j'aimerais mieux remettre cela à plus tard et bien choisir
mon_ moment. Seulement il ne faudrait pas que vous
oubliez alors que vous m'avez permis. Il me faut un « bon
pour un baiser ».
- Faut-il que je le signe ?
- Mais si je le prenais tout de suite, en aurai-je un
tout de même plus tard ?
- Vous m'amusez avec vos bons, je vous en referai de
temps en temps.
. - Dites-moi encore un mot, vous savez à Balbecquand
Je ne vous connaissais pas encore, vous aviez souvent un
regard dur, rusé, vous ne pouvez pas me dire à quoi vous
pensiez à ces moments-là ?
- Ah ! je n'ai aucun souvenir.
- Tenez, pour vous aider, un jour votre amie Gisèle a
sauté à pieds joints par-dessus la chaise où était assis un
vieux monsieur. Tâchez de vous rappeler ce que vous avez
pensé à ce moment-là.
- Gisèle était celle que nous fréquentions le moins elle
était de la_ bande si vous voulez, mais pas tout à fait. J';i dû
penser qu'elle était bien mal élevée et commune.
- Ah ! c'est tout ?
J'aurais bien voulu, avant de l'embrasser, pouvoir la
remplir à nouveau du mystère qu'elle avait pour moi sur
la plage, avant que je la connusse, retrouver en elle le pays
Où elle avait vécu auparavant ; à sa place du moins, si je
ne le connaissais pas, je pouvais insinuer tous les souvenirs
de notre vie à Balbec, le bruit du flot déferlant sous ma
fe~être, les cris des enfants. Mais en laissant mon regard
glisser sur le beau globe rose de ses joues, dont les surfaces
doucement incurvées venaient mourir aux pieds des pre-

�I 50

UN BAISER
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

miers plissements de ses beaux cheveux noirs qui couraient
en chaînes mouvementées, soulevaient leurs contreforts
escarpés cr modelaient les ondulations de leurs vallées, je
dus me dire : « Enfin, n'y ayant pas réussi à Balbec je vais
savoir le goût de la rose inconnue que sont les joues
d'Albertine. Et puisque les cercles que nous pouvons faire
traverser aux choses et aux êtres, pendant le cours de notre
existence ne sont pas bien nombreux, peut-être pourrai-je
considérer la mienne comme en quelque manière accomplie quand ayant fait sortir de son cadre lointain le visage
fleuri que j'avais choisi entre tous, je l'aurai amené dans ce
plan nouveau où j'aurai enfin de lui la connaissance par les
lèvres. » Je me disais cela parce que je croyais qu'il est
une connaissance par les lèvres ; je me disais que j'allais
connaître le goût de cette rose charnelle parce que je
n'avais pas songé que l'homme, créature, évidemment
moins rudimentaire que l'oursin ou même la baleine, manque cependant encore d'un certain nombre d'organes essen•
tiels et notamment n'en possède aucun qui serve au baiser.
A cet organe absent il supplée par les kvres, et par là
arrivc-t-il peut-être à un résultat un peu plus satisfaisant que
s'il était réduit à caresser la bien-aimée avec une défense de
corne. Mais les lèvres faites pour amener au palais la saveur
de ce qui les tente, doivent se contenter, sans comprendre
leur erreur et sans avouer leur déception, de vaguer a la
surface et de se heurter à la clôture de la joue impénétrable et désirée. D'ailleurs à ce moment-là, au contact
même de la chair, les lèvres, même dans l'hypothèse où
elles deviendraient plus expertes et mieux douées, ne
pourraient sans doute pas goûter davantage la saveur que la
nature les empêche actuellement de saisir, car dans cette zone
désolée où elles ne peuvent trouver leur nourriture, elles
sont seules, le regard, puis l'odorat les ont abandonnées
depuis longtemps. D'abord au fur et à mesure que ma
bouche commença à s'approcher des joues que mes regards
lui avaient proposé d"embrasser, ceux-ci se déplaçant virent

I5I

?es joues nouvelles : le cou aperçu de plus près et comme
a la l_oupe, montra, dans ses gros grains, une robustesse qui
modifia le caractère de la figure.
Les dernières. appli';tions Je la photographie - qui
couchent aux pieds dune cathédrale toutes les maisons
qui nous parûmes si souvent, de près,'presquc aussi hautes
que les tours, font successivement manœuvrcr comme un
régiment, par files, en ordre di~persé, en masses serrées,
les mèmes monuments, rapprochent l'une contre l'autre
les deux colonnes de la Piazzetta tout à l'heure si distantes, éloignent la proche Salure et dans un fond pâle et
dégradé réussissent à faire tenir un horizon immense sous
l'arche d'un pont, dans l'embrasure d'une fenêtre entre
les fe~illes d'un :trbre situé au premier plan et d'~n ton
pl~s v1go~reux, donnent successivement pour cadre à une
mcme église les arcades de toutes les autres, - je ne vois
que cela qui puisse
autant que le baiser faire suroir
de ce
•
0
que nous croyions une chose à aspect défini, les cent
autres choses qu'elle est t0ut aussi bien puisque chacune
es~ relative à une perspective non moins légitime. Bref, de
meme qu'~ Balbec, Albertine m'avait souvent paru différe~te, rnamt_e~ant, comme s~ en accélérant prodigieusen11:nt la rap1d1té des changements de perspective et des
changemen~ de coloration que nous offre une personne
d~s nos diverses rencontres avec elle, j'avais voulu les
Eure tenir toutes en quelques secondes pour recréer expérimentalement le phénomène qui diversifie l'individualité
d'un être et tirer les unes des autres comme d'un étui toutes
les possibilités qu'il enferme, dans ce court trajet de mes
lèvres _vers sa joue, c'est dix Albertines que je vis; cette
seule Jeune fille étant comme une déesse à plusieurs têtes
les unes des autres ; celle que j'avais vue en dernier,
s1 Je tentais de m'approcher d'elle, faisait place à une autre.
Du mo!ns tant que je ne l'avais pas t0uchée, cette tête je
la voyais, un léger parfum venait d'elle jusqu'à moi. Mais
hélas ! - car pour le baiser, nos narines et nos yeux son

5?i:t3nt

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aussi mal placés que nos lènes mal faites - tout d'un
coup, mes yeux cessèrent de voir, à son tour mon nez
s'écrasant ne perçut plus aucune odeur, et sans connaitre
pour cela da"antage le goût du rose désiré, j'appris, à ces
détestables signes, qu'enfin j'étais en train d'embrasser la
joue d'Albertioe.
Etait-ce parce que nous jouions la scène inverse de celle
de Balbec, que j'étais, moi, couché et elle levée, capable
d'esquiver une attaque brutale et de diriger le plaisir à s.,
guise, qu'elle me laissa prendre avec tant de facilité maintenant ce qu'elle avait n.:fusé jadis avec une mine si .sévère.
(Sans doute, de cette mine d'autrefois, l'expression \'Oluptueuse que prenait aujourd'hui son visage à l'approche de
mes lèvres ne différait que par une déviation de lignes
infinitésimale, mais dans lesquelles peut tenir toute la distance qu'il y a entre le geste d'un homme qui achève un
blessé et d'un .qui le secourt, entre un portrait sublime ou
affreux). Sans savoir si j'a,,ais à faire honneur et savoir gré
de son changement ci'attitude à quelque bienfaiteur involontaire qui, un de ce.s mois derniers, à Paris ou à Balbec,
avait travaillé pour moi, je pensai que la façon dont nous
étions placés était la principale cause de ce changement.
C'en fut pourtant une autre que me fournit Albertine;
exactement celle-ci: « Ah! c'est qu'à ce moment-là, à Balbec, je ne ,·ous connai~sajs pas, je pouvais croire que \'Ous
aviez de maU\·aiscs intentions. 11 Cette raison me laissa
perplexe. Albertine me la donna sans dbure sincèrement.
Une femme a tant de peine à reconnaître dans les mouvements , de ses membres, dans les sensations éprouvées par
son corps, au cours d'un tête-à-tête avec un camarade, la
faute inconnue où elle tremblait qu'un étranger préméditât
de la faire tom ber.
·
En tout cas, quelles que fussent les modifications survenues depuis quelque temps dans sa vie ( et qui eussent peutêtre expliqué qu'elle eût accordé aisément à mon dêsir
momentané et purement physique, ce qu'à Bal bec elle avait

UN BAISER

avec horœur refusé à mon amour), une bien plus étonnante se produisit en Albertine, ce soir-là même, aussitôt
que ses caresses eurent amené chez moi la satisfaction dont
elle dut bien s'apercevoir et dont j'avais même craint qu'elle
ne lui causât le petit mouvement de répulsion et de pudeur
offensée que Gilberte avait eu à un moment semblable,
derrière le massif de lauriers, aux Champs-Elysées.
Ce fut tout le contraire. Déjà au moment où je l'avais
couchée sur mon lit et où j'avais commencé à la caresser,
Albertine avait pris un air que je ne lui connaissais pas de
bonne volonté docile, de simplicité presque puérile. Effaçant
d'elle toute préoccupation, toute prétention habituelles, le
moment qui précède le plaisir, pareil en cela à celui qui
suit la mort, avait rendu à ses traits rajeunis comme l'innocence du premier âge. Et sans doute tout être dont le calent
est soudain mis en jeu, devient modeste, appliqué et charmant ; surtout si par ce talent il sait nous donner un grand
plaisir, il en est lui-même heureux, veut nous le donner
bien complet. Mais dans cette expression nouvelle du
visage d'Albertine il y avait plus que du désintéressement et
de la conscience, de la générosité professionnelles, une sorte
de dévouement conventionnel et subit; et c'est plus loin
qu'à sa propre enfance, mais à la jeunesse de sa race qu'elle
était revenue. Bien différente de moi qui n'avais rien
souhaité de plus qu'un apaisement physique, enfin obtenu,
Albertine semblait trouYer qu'il y eùt eu de sa part quelque
grossièreté à croire que ce plaisir matériel allât sans un sentiment moral et terminât quelque chose. Elle si pressée
tout à l'heure, maintenant sans doute et parce qu'elle
trouvait que les baisers impliquent l'amour et que l'amour
l'emporte SlH tout autre de\'Oir, disait, quand je lui rappelai
son diner:
- Mais ça ne fait rien du tout, voyons, j'ai tout mon
temps.
Elle semblait gênée de se lever tout de suite après ce
qu'elle venait de faire, gênée par bienséance; comme Fran-

�1

54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

çoi-se quand elle croyait, sans avoir soif, devoir accepter
avec une gaieté décente, le verre de vin que Jupien lui
offrait, n'aurait pas osé partir aussitôt la. dernière gorgée
hue, quelque devoir impérieux qui l'eût rappelée. Albertine
- et c'était peut-être avec une autre que l'on verra plus
tard, -une de-s rai~ons qui m'avait à mon insu fait la désirer
- était une des incarnations de 1a petite paysanne française
dont le modèle est en pierre à Saint-André-des-Champs.
De Françoise qui devait pourtant bientôt devenir sa mortelle ennemie, je reconnus en elle la courtoisie envers
l'hôte et l'étranger, la dé.:ence, le respect de la couche.
Françoise, après la mort dy ma tante, ne croyait pouvoir
parler que sur un ton apitoyé, et dans les mois qui précé~
dèrent le mariage de sa fille eût trouvé choquant, quand
celle-ci se promenait avec son fiancé, qu'elle ne le tînt pas
par le bras. Albertine immobilisée auprès de moi, me
disait:
- Vous avez de jolis cheveu:K, vous avez de beaux yeux,
vous êtes gentil.
Comme lui ayant fait remarquer qu'il était tard, j'ajoutais; c&lt; Vous ne me croyez pas? » elle nie répondit ce qui
était peut-être vrai mais seulement depuis deux minutes et
pour quelques heures:
- Je vous crois toujours.
Elle me parla de moi, de ma famille, &lt;le mon milieu
social. Elle me dit: « Oh ! je sais que vos parent-s connaissent des gens très bien. Vous êtes ami de Robert Forestjer et de Suzanne Delage . » A la P!emière minute, ces
noms ne me dirent absolument rien. Mais tout d'un coup,
je me rappelai que j'avais en effet joué aux Champs-Elysées
av:ec Robert Forestier que je n'avais jamais revu. Quant .à
Suzanne Delage, c'était la petite nièce de Mme Blandais et
j'avais dû une fois aller à une leçon de danse et même tenir
un petit rôle dans une comédie de salon, chez ses parents.
Mais la peur d'avoir Je fou rire, et des saignements de nez
m'avaient empêché, de sotte que je ne l'avais jamais vue.

UN BAISER

I55

J'avais tout au plus cru comprendre aun·efois que l'institutrice à plumet des Swann avait été chez ses parents, mais
peut-être n'était-ce qu'une sœur de cette institutrice ou
une amie. Je protestai à Albertine que Robert Forestier et
Suzanne Delage tenaient peu de place dans ma vie. c&lt; C'est
possible, vos mères sont liées, cela permet de vous situer.
Je croise souvent Suzanne Delage avenue de Messine,. elle
a du chic. &gt;&gt; Nos mères ne se connaissaient que dans l'imagination de Mm• Bontemps qui, ayant su que j'avais joué
jadis avec Robert Forestier auquel, paraît-il, je récitais des
vers, en av.iit conclu que nous étions unis par des relations
de famille. Elle ne laissait jamais, m'a-t-on d.it, passer le
nom de maman sans dire: « Ah! oui, c'est le milieu des
Delage, des Forestier, etc. &gt;&gt;, donnant à mes parents un bon
point qu'ils ne méritaient pas.
Spontanément, par un devoir de confidences que le rapprochement des corps crée, au début du moins, avant qu'il
n'engendre la duplicité spéciale et le secret envers le même
être Albertine me raconta sur sa famille et un oncle
'
d'Andrée
une histoire dont elle avait, à Balbec, refusé de
me dire un seul mot, mais elle ne pensait pas qu'elle dût
par.aitre avoir encore des secrets à mon égard. Maintenant
sa meilleure amie lui eût ra.conté quelque chose contre
moi qu'elle se fût fait un devoir de me le rapporter. J'insistai pour qu'elle rentrât, elle finit par partir, mais si confuse
pour moi de ma grossièreté, qu'elle riait presque pour
m'excuser, comme une maitresse de maison chez qui on
va en veston, qui vous accepte ainsi mais à qui cela n'est
pas indifférent.
- Vous riez? lui dis-je.
.
- Je ne ris pas. je vous souris, me répondit-elle tendrement. Quand est-ce que je vous revois ? ajouta-t-elle
comme n'admettant pas que ce que nous venions de faire,
puisque c'en est d'habitude le couronnement, ne fût pas au
moins le prélude d'une amitié grande, d'une amitié préexistante et que nous nous devions de découvrir, de confesser

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et qui seule pouvait expliquer ce à quoi nous nous étions
livrés.
- Puisque vous m'y autorisez, quand je serai libre, Je
vous ferai chercher.
Je n'osai lui dire que je voulais tout subordonner à la
possibilité de voir Mm• de Stermaria. - .Hélas! ce sera à
l'improviste, je ne sais jamais d'avance, lui dis-je. Serait-ce
possible que je vous fisse chercher le soir quand je serai
libre?
- Ce sera très possible bientôt, car j'aurai une entrée
indépendante de celle de ma tante. Mais en ce moment
c'est impraticable. En tout cas je viendrai à tout hasard
demain ou après-demain dans l'après-midi. Vous ne me
recevrez que si vous le pouvez.
Arrivée à la porte, étonnée que je ne l'eusse pas devancée, elle me tendit sa joue, trouvant qu'il n'était nul besoin
d'un grossier ·désir physique pour que maintenant nous
nous embrassions. Comme les courtes relations que nous
avions eues tout à l'heure ensemble étaient de celles
auxquelles conduisent parfois une intimité absolue et un
choix du cœur, Albertine avait cru devoir improviser et
ajouter momentanément aux baisers que nous avions
échangés sur mon lit, le sentiment dont ils eussent été le
signe pour un chevalier et sa dame tels que pouvait les
concevoir un jongleur gothique.
MARCEL PROUST

DIONE
POÈME

A M. M. MOSZKOWSKI.
Art et guides, tout est dans les Champs-Elysées.
(LA FONTAINE.)

Cessez. de ce bijou I'aspect et l'examen,
Diane ; levez-vous et, me prenant la main,
Ordom1ez de la Nymphe et du sylvestre arcane :
C'est l'heure, qu'il vous faut, dit bout de votre canne,
Evoquer par un charme inotti dès antan
L'Atttomne, qrli sommeille et Votre Grdce attend.
Bientôt se gonflera la brutale folie
De l'esclave troupeau des grottes d'Eolie,
Dont la grave tristesse et le soupir nimbé
Obsedent sombrement la splendide Phébé.
Mais ils gisent là-bas enchaînés dans leur gêne ;
Seul caresse Zéphyr la Naïade prochaine,
Qui se rit du reflet balancé d'ttti fanal
Sur l'éti11celle111ent dtt lumineux canal.
Il enveloppera de son haleine étrange,
Où s'emmêlent la rose et le lys et forange,
La gondole, qu'11n Songe arme pour votre jeu :
Jupiter le 1101ûut, qlli par ce col neigeux,
De la suprbnt essence et la preuve et le signe,
En recourbe la proue à la guise d'utt cygne.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

•

l1

Seyez.-vous sous le toit du soyeux baldaquin.
Votre agile galant pousse le flot turquin,
Que borde l'amarante avec l'héliotrope.
Passez. l'anneau de Lede et la bague d'Europe;
Elles contempleront, d'un long regard glacé,
Leur astre fabuleux par le vôtruffacé
Et ce redoublement de faveur non-pareille,
Dont la jalouse Echo leur offense l'oreille.
L'image, évanouie aux bras de la forêt,
Lentement s'évapore et soudain disparaît.
Et voici, bondissant du tertre ou de la roche,
Que ce peupl~ léger s'élance à votre approche,
Faons, héres et daguets, les biches et leurs cerfs.
Mille oiseaux pélerins ont traversé les airs,
Ega11x pour le plumage à ceux des Grandes Indes.
Les rangs, couleur d'aurore, en deux flèches se scindent.·
Chacune joint sa rive ; et les deux à la fois
Semblent par le concert varié de leurs voix
De mille ruisselets la seule mélodie.
La rame, outrepassé le pont de Palladie,
Ajftigera le calme éclatant dit bassin.
Mais quel est ce sanglot qui trouble votre sein ?
Que baissez-vous les yeux vers la nappe tranquille
Où se baigne le corps tremblant de la presqu'île ?
Ministres ingénus de quelque divi,n gré,
Nous allons abolir sur le .glauque degré
De l'asile dtt Rtue et de la Solitude
Le désert des amants et lettr désultttde.

Accouplant le porphyre et le sombre portor,
La ronde des œlonnes
Hausse l'étroit cerceau d'ime corniche tfor,
Que douze urnes jalonnent.

1 59

DIONE

Du quadrille des paom l'ouvrage oriental,
Que le rejet flagelle,
Aspergé d;un débris bruissant de cristal,
Perche su1· la margelle.

Si j'accorde mon luth aux cadmces des eaux,
Les bras en forme d'anse,
Tressez. autour des faits, glissant sous les arceaux,
Le cordon tfune danse.
Doucement athrlez l'ibis et le flamant,
Dont le bec de corail pique le pavement ;
Ensuite descendons a1' parterre : Hortésie
Est le nouvel objet de notre fantaisie.
Des confins de sa gloire elle wle vers MUS ;
Sitôt qu'elle vous voit, elle tombe à tenoux
Et, chassant de la manche une furtive abeille,
Découvre le présent de sa riclie corbeille.
Cet ovale, au seci et du vert paravent d'if,
·ne la hcmlmse mer étale le motif:
La Sirene de bronze éléve, souple et grasse,
De l'onde, mollement que du gauche elle brasse,
Sa droite vers Neptune ; et lechœur des dauphins
Exhale, résolue en de brillants parfums,
Qui cloisonnent le ciel d'ttn voile de rosée,
Une adoration sans cesse refusée.
Le rideau de buissons, de houx et de fusains,
Borne à la majesté des bocages voisins,
De termes anciens s'aligne et se décore.
Pierres profondément, qui sont femmes encore,
C'est Jacinthe avec Menthe et Dryope. et Daphné,
Dont pantele à jamais le torse enraciné.
Narcisse. les ymx clos, e11 soi-mbna se mire.
L'anémone Adonis s'effeuille auprès de Myrrbe.
Si le faible Cypres, hors de l'escabel/011,
Offre sa cht:Ve!ure aux désirs d'Apollon,
0

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Inconsolahle alors ttpfos las de farène,
Celui-ci des chevaux abandomu la rêne ;
Il se repent dii jortr, il gémit, il se plaint.
Le char vague et déjà s'en va sur son dtclin.
Htbé vme t1 Ph/bus sa liqueur : dn calice
Il se détourne, en proie à son morne délice ;
Il le sauve 1m moment mr l'abî111e penché,
Piûs le laisse. Et le flot magnifique, épanché
D'une incertaine main par-dessus le balustre,
Colore un firmament dont pâlissait le lustre.
La mourante clarté de ce rose glacis
S'égare vers les eattx, el sa fuite transit
Les chênes, dont la cime est d'azur emhmmk.
Une /toile scintille au fond de la ramée,
De la tardive Nuit le premier diamant.
C'est e11 vain, que rebelle à voire sentiment,
Trop st2re de mon camr, C, mperbeennemie I
Vous iludt{ ma fiamme et faites l'mdnrmie.
Pour captiver Dùmett la mettre en émoi,
Quelle âme inspire alors, qui triomphe avec moi,
Du prestige des fleurs la douce violence,
La charmille enchantée et l'Ombre et le Silence?
GASPARD-MICHEL

LA PESTE

Quand nous amvames devant la Vera-Cruz, a,·ec le
pavillon hollandais à notre corne, dans l'espoir de traiter
avec les Espagnols sans crainte d'être dénoncés, nous
vîmes que tous les bâtiments en rade portaient le pavillon
jaune, ce qui indiquait que la mort sournoise dominait la
ville de son grand souffle fétide et mystérieux.
George Merry, Anselmo Pitti et Pierre Mouton-Noir
furent d'avis de virer pour fuir vent arrière devant la peste
,·orace, mais il advint que plusieurs autres, dont Mac
Graw, désirèrent au contraire descendre à terre arguant que
les affaires seraient faciles au milieu de la désolation générale et qu'ils se faisaient fort, connaissant un apothicaire
qui « fourguait » à l'occasion, d'éviter la quarantaine et
les alguazils orgueilleux et maigres.
Mac Graw demandait huit jours pour traiter nos affaires
et les siennes. George Merry hésitant se laissa convaincre
et l'Etoik Matutine chercha un mouillage sur la côte non
loin du havre pavoisé de jaune, vers S• Jean d'Ulhua.
A la nuit, nous détachâmes le canot et nous embarquâmes: Mac Graw, Pew et moi-même.
Le ciel sombre favorisa notre entrée dans la ville catholique que Mac Graw connaissait pour en avoir parcouru les
moindres ruelles. Sans bruit, nous accostâmes au pied
même d'une grande bâtisse d'aspect mélancolique qui
deYait servir de lazaret. Nous éprouvâmes de grandes difficultés à sortir notre canot et à le dis.simuler sous un tas de
décombres. Cette opération nous prit une heure. Nous la
II

�162

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conduisîmes à bien et dès lors, nos mains lavées dans l'eau
salée, nous nous dirigeâmes presque à tâtons à travers les
rues de l'opulente cité. Le petit jour nous surprit errants,
ayant eu le bonheur d'éviter le guet et les ~bires de la
Sainte Inquisition qui pullulent en cette cité, tels les
corbeaux dans un champ fraîchement ensemencé.
Avec la lumière du jour, nous retrouvâmes notre route
et Mac Graw souleva bientôt le heurtoir de cuivre d'une
maison construite à l'espagnole, soigneusement close, fraîche et poreuse comme une jarre à contenir de l'eau douce.
Un guichet percé dans la porte s'ouvrir à notre appel et
une voix, à la vérité peu aimable, nous accuerllit en ces
termes : cc Que voulez-vous ! Est-ce une hôtellerie ici,
pour que tous les chiens de la création viennent y demander asile !
- C'est parfait, fit Mac Graw... N'en dis pas plus ... je
te reconnais,· cc Red Fish ». Tu n'as pas changé, vieux
drôle ... Ouvre l'huis de ton accueillante demeure. C'est
Mac Graw et des amis et, par Jupiter, ce n'est pas encore
la peste qui me présentera au diable que j'estime autant
que ta Seigneurie. )&gt;
Pendant ce discours dont nous approuvions les termes,
la porte s'était ouverte et la figure de Poisson-Rouge éclairée
par un falot se montra pour affirmer combien le propriétaire de ce nom en était digne.
Le visage de Red Fisch était orné de deux yeux rouges;
le nez petit et mince surplombait une bouche sans lèvres i
le menton fuyant se confondait avec la ligne du cou, ce qui
lui donnait - si l'on tient compte de son crâne chauve er
pointu -l'apparence d'une tête de merluche. La couleur de
son teint était d'un beau roug~ brun autant que nous
pûmes en juger grâce à la lumière de la lanterne et am:
premières lueurs d'une aurore livide.
- Entrez et fermez la porte », fit Poisson-Rouge.
Nous le suivîmes. Il nous fit traverser une cour entourée
de quatre corps de bâtiments et d'une galerie circula:i:re en

LA PESTE

163

bois sculpté. Nous montâmes un escalier de pi.erre et Poisson-Rouge s'effaçant souffla sa lanterne et nous laissa
passer. Mac Graw le premier, nous pénétrâmes a-lors dans
une vaste chambre décorée d'une manière étrange qui sentait l'enfer de très loin.
- ~eci, souffla Mac Graw, me paraît une chapelle
construite pour les dévotions de Black-Teacb. &gt;&gt; Il s'assit
sur un escabeau et nous l'imitâmes, cherchant une place
afin de poser nos pieds au milieu des pots de couleur et
des pine:eaux trempés dans des vases ébréchés.
- Tu n'es pLus apothicaire? interrogea Mac Graw.
~ N?n, r~pondit Poisson-Rouge avec brusquerie, aujourd'hui, Je fais de la peinture. Pourquoi êtes-vous venus
tous trois ? i&gt;
Il s'approcha de moi, au point de me souffler dans la
~gure ; s~ main sèche prit mon poignet, un doigt fit press10n sur 1artère.
- Prenez garde», fit-il.
Puis se tournant vers Mac Gl"aw, il dit, avec de la colère
dans la voix : « Etes-vous sùr de ne pas l'avoir? Montrez
la langue ... Et vos yeux ... comme ils sont rouges ! »
- « Tu devrais nous donner à boire, &gt;&gt; répondit Mac
Graw.
Poisson-Rouge descendit en grommelant des paroles
con~ses. Nous l'entendimes remuer un trousseau de clefs
dans la cour.
Alors sans échanger une parole nous regardâmes autour
de_ nous : Le plancher de la pièce était jonché de débris de
toile, de pots de couleur et de pinceaux usés · dans un
ooi11, s?alignaient d'étranges pains de sucre en ca,;ton dont
certains, à moitié décorés, présentaient un aspect à la fois
grotesque et repoussant ; sur les murs étaient accrochés des
~.oix couvertes d'inscriptions latines, des scapulaires
immenses_ barrés _de croix ?e Saint-André et d'autres portant des diables, ailés- brandissant des tridents7 soufflant des

ilammes.

�164

Nous regardions ces décors, pour le moins incompréhensibles et dont la pauvreté des étoffes q1=1'ils ornaient ne
pouvait qu'évoquer un divertissement de masques vulgaires, quand Poisson-Rouge rentra avec deuK bouteilles
qu,.tl posa sur une table à côté d'un morceau de chandelle~
quelques croates de pain et des peaux d'oranges desséchées.
- Buvez, dit-il. Peut-être avez-vous la fièvre ? 11
Nous remplîmes nos verres et celui de Poisson-Rouge et
nous bQmes à sa santé. C'est alors que nous entendîmes
dans la rue une rumeur gémissante et grave, le piétinement
des chevaux et le bourdonnement majestueux d'une foule
en prières. Nous nous élançâmes vers les fenêtres protégées par des jalousies pour apercevoir une mascarade religieuse dont l'aspect nous laissa étonnés. Entre deux files de
soldats vêtus d'habits mal ajustés et portant le fusil avec.
nonchalance, tnarchaient des hommes et des femmes habillés de chasubles peintes à la manière de celles que nous
avions aperçues sur les murs de la chambre. Ils étaient
coiffés de bonnets grotesques, ce qui nous expliqua également l'utilité de ces pains de sucre dont l'aspect nous avait
paru si repoussant à notre arrivée. Derrière ces pénitents
de carnaval suivaient des esclaves métis soutenant sur leurs
épaules des caisses de bois en forme de petits cercueils. Les
prêtres chantaient dans cette confusion et des filles portant
chasuble et bonnet de carton enluminé, blêmes de terreur,
interrogeaient du regard, avec des yeux immenses, la foule
des hommes barbus. Leurs mâchoires tremblaient. Parfois elles fléchissaient sur les genoux, alors un confesseur
tenant ·un crucifix les relevait avec une bit:nveillance peu.
discrète.
- C'est l'inquisition, fit Mac Graw, et quelques juives
que l'on mène au bûcher. Le pavillon hollandais nous protège !
- Ils ont apporté la peste ici, répondit Poisson-Rouge.
j'ai peint l'ange de la peste sur leurs bonnets que l'on

165

appel!e des carrochas et s~r leurs samarras, car je suis
le• pemtr~ breveté de la Sam te Inquisition. Ces sorcières
~~nt va u mes plus belles-œuvres, toutes de sensibi»

JllC.

JI ajouta à voix posée, comme la procession oscillait
reprenant sa marche : « Je peins les croix, les carro~ et 1~ samams dont le fond est gris. Voyez, le portrait
~ l héréb~ue ?u du sorcier est traité avec naturel et vivacité. Je ~ms d après nature, dans la geôle même où ces inBmes ~ttguent le ciel de leurs cris. Je vous recommande
œtte
Jeune
.. A rès'Ia
fil dfemme ou fille , peu m'importe, 1a tro1s11;111e,
• · e es hommes. Vous y êtes ?J'ai peint son por~t sur les d_eu_x faces de la samarra, car cette fille porte ce
_ent artistique, pour avoir nié devant le saint tribu~, b1~n ~u'elle fQt convaincue d'avoir introduit dans notre
vill~ _J odieuse et !a mélancolique peste dont ceux qu'elle
cho1s1t pe~dent, dit-on, les sentiments de l'esprit.
• La nuit, confia le peintre patibulaire, il me semble que
ma peau tendue converge vers un énorme bubon qui
avec un bruit de tonnerre. la peste va dominer le
~nde et Je~ ~okans_ ne sont que des bubons peut-être
libérateurs, s1 1en crois mes songes.
- Et le commerce ? interrogea..Mac Graw.
.
_____Ah que le diable ici peint te f.. .. glapit Poisson~ - Ce beau merle vient nous parler de commerce
~ d toute la ville tremble comme une fillette tendant ~
)nain à une diseuse de bonne aventure.
• Regardez, s'e~ltait l'homme que Mac Graw avait
œnn~, r~dez mes portraits et les principes décoratifs des
pphces ~•vers,. selon l'âme du patient, ses goûts, ce qu'il
ce_~u il deviendra et surtout ce qu'il regrette, car toute
subbhté de ?30n art consiste à matérialiser le regret de la
avec des images dont toutes ne sont pas symboli-

:tete

!e

"1a-

1

~ t e se prit la tête entre ses mains et gémit : Mes
œuvre, mes pauvres chefs-d'œuvre seront encore

�...U PBSTE

166
}e5 victimes de l~todafé ! Ab les imbéciles qui pe.igaeot
4tS croix rouges S11r les vulgaires sanbenitos sont moins
à plauKtre que .lillOi ! Je suis le .plus grand supplicié .de la
Sainte-Inquisition.
- Quand 4:ette damnée masca.rade aura traversé la place,
murmw-a Mac Graw, nous laisserons le peintre à son art.
Puis, si Dieu le pccmet, nous rejoindrons Georse Merry,
et nous fuirons cette serre où la fièvre, comme une ,divinité païenne, se baigne dans toutes les foot.aines.
- Cette ville a l'air d'une .énorme pi.èce de monnaie
en cuivre surdu.uiéc, ajouta Pew. » Il fit .claquer a
langue, car :iutour de .nous l'air .sentait le cuivre chaud .avec.
par intervalles, par bouffées, l'odeur ,Je la fumée de bois«
de la chair grillée.
- Vous div~ez, fit Poisson-Rouge interromparA le
a&gt;urs de ses songes... vous divaguez, je crois et vous tremblez ... D'où ~nez-vous donc ... avec cette b.ngue épais.te,
as yeux ourlés d'écarlate et c«tc .exaltation des moindres
sentiments de\'Wt les spectacles de la nature ?
_.l. Allon~ calme-toi, Poisson-RoÜge. Souvicru-toi dll
vieux temps à Londres, quand tu buvais du punch à
l'urine, avec les &lt;1 veuves allemandes » de la mère Knox, à
Covent-Garden. laisse un peu ces m6meries ...
- M6mcries l gentlemen, Kigoeurs ! Il ou,·re la hou·
che pour blasphémer. ll... "
Poisson-Rouge suffoqué porta les mains à 60n c.ol
gonflé comme un cou Je serpent. Puis il s'apaisa, froua ses
paumes l'une contre l'autre et, timidement, s'approcha de
la ,porte.
- Gentlemell, dit le renégat, je place mes trésors SOUS
votre protection. ,, Il montra les carrochas et les sanbenitoL
« Je vais, de ce pas, ,quérir les éléments d'un festin digne è
vos Seigneuries .et du vieux camar.aJc, bien qu'à la vérité je
n'entende pas très clairement ses propos sur notre ancieO
matelotage. Je re,ieo.c:, »
Il fit un pas dans la direction Je la porte ..• un.seul pas.J

167

mais, je Je jure, nous vîmes tous, à la manière dont Mac
Graw nous ~~arda, qu'il fallait agir sans plus attendre.
J&amp;ac
. Graw, d ailleurs,
. bondit le premier sur Poisson-Rouge
qui ne put soutemr le choc et tomba sur ses deus. genœx.
• Han l .» fit-il.
Et Mac Graw l'étrangla Je ses deux mains puissantes
cepen_dant que nous maîtrisions, renversé en .arme,

le pemtre de sanbenitos. Ses yêux tournèrent leoiement
• !angue pointa hors de sa bouche, et sa figure violac&amp;
dnmt un masque semblable à ses peintures. Mac Graw
pour . reprendre ses forces • desserrait ses dniatc
--e-; un peu'
de vie semblait alors ranimer le hideux patieot. Notre
camarade resserra trois fois son étreinte et :nous sentîmes
.-e l'homme venait de mourir entre nos mains.
-:- Il voulait. nous dénoncer, pour ce que j'ai dit des
momes », soupira Mac Graw.
. Nous ~ssâ~es le cada\-Te tordu sur le plancher et derme ~es JaJousies, nous inspectâmes la place vide, chaucie,
ans air. Un dément courait en rasant les murs pour chercher_ un peu d'ombre. Il levait les bas au ciel. Essoufflé il
l'ISSI! près d'une fontaine tarie et se roula sur le sol ea
igraugnant la terre comme un.e bête blessée.
. - Le moment serait peut-être venu de partir• dis,e. Mac Graw et Pitti approuvèrent de la tête • 'mais
œ départ précipité ressemblant trop à une fuite: nous
cherchâmes autour de nous une compensation à cc parti.
Nous primes Poisson-Rouge et tel qu'il était .avec sa
&amp;cc torturée_ nous l'habillimes &lt;l'un scapulaire gris où
des délllOns inachevés hurlaient devant des flammes en
forme de langues; nous coiflàmes le peintre d'un bonnet
è carton, et œ fut le coup Je pinceau final terminant
feKt:oyable ~nnage que noos venions de créer, nous
aass1, en artistes. Quand il fut paré, nous le descendîmes
dans la cour et le pendîmes devant Ja porte, Jes pieds repotlDt sur les dalles de l'entrée.
- Nous ne pourrons pas encore sorùr, fit Pew, il fait

�168

LA ~CUVELLE REVUE FRANÇAISE

jour. Attendons la nuit ... Nous l'avons pendu trop tôt...
n'ai-je pas Ja fièvre, Mac Graw ? »
Mac Graw, dans la demi-obscurité de la cour, tàta le poignet de Pew : &lt;&lt; Ce n'est rien &gt;), fit-il.
Nous restâmes assis sur les marches de l'escalier, tous
les trois, sans dire un mot, devant le mort au bonnet
pointu.
- J'ai toujours mal. .. au cœur ... dit encore Pew. &gt;&gt;
II se pencha un peu en dehors de Ja marche pour vonur.
- Va plus loin, porc 1 &gt;&gt; dit Mac Graw.
Nous attendions la nuit de même qu'un voleur expirant
sur la roue, la mort. Les minutes s'écoulaient lentement et
le soleil, aperçu au-dessus de la cour comme du fond
d'un puits, ne voulait pas replier ses rayons homicides.
- J'ai ... » dit Pew.
Il n'osait pas .se plaindre. Et je surpris dans l'ombre Mac
Graw qui lui-même tâtait son artère au poignet, avec une
inquiétude sournoise.
Et avec la nuit, cependant que les mauvaises odeurs
humides montaient de terre, nous franchîmes la porte de
la demeure du peintre des démons.
Pew ne pouvait pas marcher car ses jambes étaient
molles. Nous le soutenions par les poignets et nous
sentions son sang battre le long de ses veines, dans nos
mains crispées.
L'odeur de chair brûlée persistait sur la ville. Un grand
vol de corbeaux et de vautours passa au-dessus de nous
en poussant des cris variés ; certains gémissaient comme
des enfants.
Pew s'écroula enfin malgré nos efforts. Nous le laissâmes
aller sur le sol. Il leva vers Mac Graw des yeux merveilleusement intelligents.
- lei, Mac, fit-il, en montrant son cœur, fais vite. ,,
Et Mac Graw, penché vers lui, comme pour lui regarder
la langue, appuya de tout son corps sur son couteau

U. PESTE

qu'il avait discrètement appuyé contre le cœur de son camarade.
Nous abandonnâmes le défunt et rejoignîmes George
Merry et la bande. Et jamais nous ne parlâmes de PoissonRouge, ni de la Peste, dans la crainte d'être déposés, par
précaution, dans un canot avec des biscuits, de l'eau, un
fusil et de la poudre. La mort de Pew s'expliqua naturellen1ent à la suite d'une querelle adroitement décrite selon nos
traditions.
Mais pendant quinze jours et quinze nuits, Mac Graw et
moi tâtâmes, à la dérobée, la grosse veine de notre poignet gauche, et nous interrogeâmes les miroirs reflétant
notre langue ... Nous n'avions plus le goût d'interroger nos
souvenirs de la Vera-Cruz.
PlERRE MAC ORLAN

�-! Yffl (ilUI PERD L'H.A,RITl:JDE

AYTRE QUI PERD L'HABITUDE

Pumiirt p.ttrtie.
Oc»lVOI DE FEMltŒS 'AU BETSILBO

Ce Malgache crie, de la cour, qu'il vient_ d'Ambohi~e. et
que le quatrièm•e colonial campe à deux 1our~ées d tct. Il
n'avait pas besoin de me réveiller pour ça. Mais est-ce que
je dormais. Nos Sénégalaises auront retr~uvé leurs ho~mes
dans deux jours. Bon. Pour le moment c est Aytré qui les
surveille. Je comprends maintenant pourquoi ma case est
malsaine (il m'avait semblé d'abord qu'elle était la meilleure
du village) : c'est que les vieilles nattes sont tout ~ fait
pourries, sous la natte ~euve ; pa: exemple, celle;~1 est
encore gondolée comme s1 elle venait du marché. J a1 soulevé un coin, il n'y avait que des débris de paille et des
cloportes. Il est possible que ça dégage des miasmes, comme
un marais à sec. Ces histoires de bateau ne m'auraient pas
tant préoccupé sans l'affaire des six femmes qui se sont sau·
vées. Elles sont plus difficiles à mener, depuis qu' Aytré a
renoncé aux coups de corde. Il y a aussi la révolte. Je donnerais cher à celui qui me dirait pourquoi ces Malgach_es se
mettent en colère tout d'un coup. Sans raison. Un 1our,
tous les gens vous font fête. Vingt kilomètres plus loin les
villages sont vides, on vous tire des coups de feu sur la
route. C'est encore heureux qu'il n'y ait eu qu'une Sénégalaise de blessée. D'ailleurs par une sagaie. Pas gravement.

Je ne puis rien saisir ici, de ce q.ui f.a.it que ·je ne dors.
pas. Je me ,d-is: cette agitati©n ... Mais je ne ·suis pas qgité,
rqu.'est-.ce •qni pourrait-être ,agité en moi. Je sens mon œrps,
;au menton., QUK cô:t~__,, 11.nx pieds. .Nulle part ailleurs. Je ,se
bouge pas. Cest plutôt,que je n'ai pas les idées ln.abitueHes,
qui en se r.éduisant amènent .à dormir. Il semble qu'elles
soient détournées.
Cette tache ou .c.ette trace, sam ·qne je la pénètre jamais,
le soin ,que je mets à 1' éviter me rend pr.éocéupé d'elle.
Po.w- la reconnaître il me la faut appeler à.chaque fois dlune
nouvelle manière. Je pense .alors que si je lui avais d'abord
refusé ces -mots q.ui la maintiennent, j'en ser,ais débarrassé
maintenant ; je n'ai plus qu'à m'éwnner qu'elk ait p.u
m'inquiéter S(i).US sa première forme :
C'est touyours au moment où j~tais prêt à _partir - bien
que le bateau ne füt pas -en .bon état, la caJe avaitJ'air abandonnée depuis deux ans - que l'en me ·tondui~ait dans
une cabine qui éta:it :grande et aérée, pourtant pFéparée 1par
sa forme à recevoir toutes les ordures qui couvraient le
·plan.cher : -eUe semhlait pavée et, après deux hautes marches~ ouvrait un soupirail. Quant au lit, il pouvait se trouver sur la partie droite de la -seconde matche, qui restait
.dans l'ombre. Je &lt;lonnais dix francs au quartier-maitre et je
sortais ; mais a.près que ·j'avais fuit sur les q,ruûs une longue
promenade, -et bu un cnfé, c~est -dans la même cabine infecte
-que nie ram-emùt oe quartier-maître qui portait tm. uorps en
tonne.au sur fies jambes maigres, et s'appelait sans raison
Hippolyte Taine. Cette fois-,ci je ti.r.ais parti de fendroit,
qui déjà me préservait Ju .soleil; j'avais justement -dans ma
poche depuis le matin une lettre, que personne ne devait
me voir lire. (Toutes ces ordures, qui me gênaient $Î fort
pour poser -1,es pieds, pourtant n'avaient pas mau~ise
-odeur). fêtais assis sur la ma:rche, le bateau oa g.ninçant
,des chaînes faisait ses -efforts pour s'en aller, et la lettre
me révélait continuellement des; secrets, dont je découvrais en naême temps que j'avais eu la curiosité.

_

�172

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

D'ailleurs j'a\-ais glissé tout d'un coup; j'étais à présent
sur une pirogue - ou plutôt quelqu'un était sur cette
pirogue et qui était moi. Il est singulier de s'échapper à
soi-même. Oui, voilà l'idée que tout à l'heure je tâchais
d'éviter, et qui cependant me tentait. (J'ai souvenir que je
m'en débarrassais par une sorte de mouvement intérieur
assez pareil à celui qui fait renvoyer à l'horizon, d'un coup
de vue, la lune trop grande qui surgit contre nous.)
Ces rêves avaient dû prendre leur commencement, ou
trouvaient leur fin dans une lourdeur de tout mon corps,
et moins une lourdeur après tout que le sentiment que
j'avais le dos et les reins exactement entourés, et pressés de
sorte qu'au moindre mouvement il en pût sortir de la
douleur. Mais cela m'avait déjà passé, lorsque le Malgache
m'a appelé. Quant au départ ... avant je ne me figurais pas
tant de choses. C'est depuis que nous avons commencé
cette vie, le champagne tous les soirs, et cette caisse de
glace, quelle folie. D'autant plus que tout sera fondu
demain. Ah, les femmes aussi : j'avais assez défendu à Ravao
de m'en apporter une à robe ou à souliers ; celle d'hier
n'osait mettre les pieds nulle part, elle marchait comme
une chinoise. C'est Ravao qui lui avait recommandé d'enlever ses souliers, évidemment. J'aurais mieux fait de prendre celle de Guetteloup. (Il se serait peut-être formalisé, il
est entendu que la plus petite est toujours pour lui.)
Tout de même, les sergents ne m'oublieront pas. Je
crois qu'ils ne sont pas à plaindre, depuis cinq jours - oui,
cinq: c'est un vendredi que nous avons quitté Ambositra,
trois jours après la mort de Raymonde. Eh bien, je n'ai pas
économisé, lorsqu'il s'agissait de les régaler. Si c'est ça qui
me fatigue.
Non, dès que je me suis un peu secoué, je me retrouve.
La chambre malsaine, je n'y crois pas; j'en ai vu bien
d'autres quand j'étais en Bétsiriry, et la case entre les
marais. Si c'était une idée; mais est-ce que j'ai été meilleur,
de toute ma vie. Et moi, à qui 1'011 reprochait de ne pas

AYTitt QUI PERD L'HABITUDE

173

savoir rigoler : je les roule tous les deux, je bois davantage.
Autre cho~ aussi. Et je puis changer, d'un jour à l'autre.
. M~me, il faudra assez que je change. Combien est-ce que
Je vais toucher, en arrivant à Tananarive? Ce sera juste.
*
* •

Il_y a e? un temps où j'étais préoccupé de savoir pourquoi certams hommes réussissent, deviennent des ministres, des généraux. A présent je pense que cela tient chez
eux à une sorte de défaut, au besoin de se ·sentir encou~é,_ po1:é ~ar
autres; ou bien encore c~mplété. C'est
difficile a dire, J a1 éprouYé ça : c'est les jours où je suis
brouillé avec ~oi qu'il me faut passer par les villages qui
me recevront b1en, avec les tambours, et les bananes que
m'apportent les vieux du pays, et les danses. Pas très sou\"eot, du diable si je monte plus haut que sous-lieutenant.
Aytré m'a dit hier: a Moi, ça me suffirait maintenant de
rester ass_is,u_n_e semaine. à rega:der grouiller les gens. »
Pourquoi l a1-1e_ connu s1 tard, t! me semblait avant que
nous ne pouvions pas nous entendre. li y a aussi des
mo_ments o~. je me sens si satisfait de moi, et plein, oui,
plem, que n importe quoi n me diminuer : même de bou~er l_es pie~s, même de dire : ffff. Quand j'étais gosse, que
1avais copié dans une composition, toute une semaine il
m:aurait bien s~ffi p~ur être content de me répéter : j'ai
tr'.ché. Et de voir venu. Il y a des jours où je rnudrais me
faire un savant : et sur les mœurs des Malgaches sur la
langue je sais déjà des choses que personne ne de:inerait
Il n'y a guère que ces révoltes que je ne m'explique pa~
encore.
_Et_î'en apprends, il me semble que je suis là pour ça.
A~ns1 le gouverneur de l'autre jour, avec son riz qu'il voul~tt me vendre. Je le laissais venir, je me disais : toi tu vas
dire.... • ça ne manquait pas, ses idées me \·enaient à la tête
aussi vite qu'à lui. C'est ainsi depuis le départ d'Ambositra.

.!~

�r;:4

LA

AYTRE QUI PERD L'HABITUDE

00\1ll.LE REVUE FRANÇAISK

•on, demr à. trois jours après, peut-être. Cela a commencé
le soir où je me suis réconcilié avec Aytré, après le dîner
au cb:unpagne.
.
Guetteloup était venu me dire: t&lt; Aytré veut quitter la
colonne, il voit bien que vous lui faites la tête, il dit que
c'est malheureux, quand on n'est que trois blancs dans un
pays ou le Français n'est plus respecté ; et si vo~ pouvez
supporter ça, lui il ne peut ?15· Il n'a pa-s dornu les deux
nuits passées. &gt;&gt; C'est là que j'ai songé au c~mpagn~ et
à- la glace, et qu'Aytré ensuite m'est devenu si: nécessaire:
presque amoureux de lui, vraiment. Gu.etteloup s:en est
aperçu ; à. présent, il ,·ient se plaindre que les merlleures
1,&gt;ardcs soient pour Aytré.
füer, pendant qu'ils dormaient, quelle longue prom~n:t.dc j'ai faite ; et tout naturellement, sans songer que JC
me promenais. Voilà ce qu'il f.ro.t. Je pensais bi_en q_ue le
ravitaillement sè finirait pend:mt ce temps. K.on, Je rentre:
Guetteloup n'est plus là ; et les Malgaches qui m'atten·
dent a:vec leurs sou biques pleines. J'ai dû me laisser encore
roul;r, comme l'autre jour avec le gouverneur. Je n'ai plos
de goût à discuter.
ans compter qu'après le riz ç'a été le tour des patates,
des herbes, du café. Dire qu'il y a eu nn temps où c'était
ma joie, de faire le marché, et j'aurais envoyé _promener
tout le reste ; maintenant, à. peine je commence, Je me sens
distrait. Après le caft:, ç'a été les comptes du détachement
à. mettre à jour ; après les comptes, l'appel des femmes:
~ix qu.i manquent. 11 y avait bien de quoi mal do~ir, et
réveil, où je rot rourmentaissottement..• de œtte unage, par
exemple - qu~l missionnaire l'a apportée ici ? - oo l'on.
a peint autour du Christ un coq, un socle de statue, une
écllelle qw se tient droit , un st.."t'pent qui rampe, un pot
à eau tt des flammes. Q~nd j'a.iiu.n moment d'inquiétude,
il me semble q1ùlle prend le des.sas sm moi, je me pc~~
à me demande11 ce que font là le pot à. tal.ll ec lt S©dt • J :n
oublié l'histoire sainte.

,e

175

C~est exprès que. Guetteloup était sorti. 11 prétend Mjà
que Je veux tout lm mettre sur le dos. Il ne se gêne plus
guère a\·ec moi, non, c'était une façon de montrer son contentement, lorsque je me suis réconcilié avec Aytré. Il est
devenu tout à fait naturel, il me traite comme un camarade. C'est-à-dire qu'il faut !,écouter, dès qu'il commence à
monter ses voyages, les jours qu'il a eu chaud, les jours
qu'il a eu froid, et à quel prix il a vendu, tout de même se
lajs.5anr voler par 11ndien, du bois qui ne lui appartenait
pas. Aytré l'écoute a,ec patience, comme s'il voulait le
ménager.
Mais je suis bien plus vire prêt à céder, maintenant.
Ainsi, quand il s'est agi de tem1iner notre rapport, sur la
mort de Raymonde, quelle sorte de lâcheté m'a fair répondre à Guetteloup, qui était d'aü; d'accuser franchement le
bouro à qui j'avais,. d'a~ord très bien dit : &lt;( Ce n'est pas
un~ raison parce qn 11 s est eùfui, un Malgache se sauve
touiours quand oo le soupçonne et il n'a pa tort », pour~
tmt un peu après: &lt;t Je croirais plutôt que c'est quelque
pro~teur, un_ Grec, un Indien. Il y en avait qui ne p:irdoonate?t pas ~ ~aymonde de recc-roir des Malgaches»,
reconnaissant :uns1 la chose la plus grave à laquelle pensait
Gu~ttel?up ~t qui, était _son vérit~b~e reproche : c'est que
m_o1 q~1 a~·ais de l autorité (pens:ut-il) :,ur Raymonde, j'aurais ~u lui défendre de voir des Malgaches ou plutôt ce
seul J~une Malgache qu'elle avait pris pour bouto, qui m'appona1t ses lettres et dont je n'aurais jamais imaginé qu'il
pût être son amant sans les bruits qui avaient couru depuis,
rélégaoce de son cosmme, et certaines de ses façons que je
me rappelle. Eofio, je n'avais aucun motif de faire cene
concession à Guetteloup précisément dans l'instant où j'évitais de devoir la consentir. Je ne me reproche pas tant la
phrase même, que de l'avoir dite avec soulaoement et
.
0
'
comme l ayant attendue. U semble que la liberté où je me
trouvais m'ait aussitôt embarœ ée.
Et il est vrai que l'exaspération de quel&lt;Jne ami de Ray-

:t

�176

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

monde en apprenant qu'elle recevait un Malgache pouvait
être la cause du meurtre. Mais il y avait aussi cette raison
dont je n'avais fait part à personne sur le moment, e.t qu'~I
était trop tard maintenant pour dire à Guetteloup : Je suis
le seul à savoir que Raymonde n'a pas été volée. H était
entendu, depuis mon premier passage, qu'elle me re~ettrait tout son argent - un peu plus de huit mille
francs - pour l'envoyer de Tananarive à sa famille. C'est
vrai qu'elle avait confiance en moi, et j'aurais peut-être dô.
lui parler pour le reste. Mais la confiance que l'on me porte
me fait hésiter, je doute si elle ne tient pas à mes défauts,
et par exemple à ce caractère « rangé ,i que Raymon~e
me reprochait. (Elle serait surprise, si elle pouvait me voir
à présent.) L'argent était dans le tiroir de la commode de
poupée, personne n'y avait touché. Quand il a été sûr que
Raymonde était morte, je l'ai pris et je l'ai rangé dans ma
cantine. Dans quinze jours, je l'enverrai à son frère, avec
une lettre. Il me faudra pourtant attendre d'avoir touché ma
solde.
C'est d'un coup de couteau que Raymonde a été tuée; je
l'ai vue le premier. Elle avait son sourire un peu dur, les
lèvres serrées. J'ai dû sentir le même trouble (avec l'effarement des yeux) que j'avais eu, la première fois qu'il m'était
arrivé d'attendre dans un salon avec trop de glaces. Il Y a
entre une iemme vivante - je veux dire une femme que
l'on voit tous les jours, dont on a l'habitude - et cette
femme morte, la même différence qui est entre une image
et la réelle femme nue que représentait cette image.
Je ne tenais pas assez à Raymonde pour être triste. J_e
me sens abandonné pourtant, depuis quelques jours. Oui,
cela n'a pas commencé aussitôt après sa mort ; il me semblerait plutàt que c'est une idée qui me manque, une de ces
idées qui font que l'on se défend. Voici qui peut m'en a,·ertir, ce matin : des douleurs aux reins, qui ne sont sa~s
doute que l'effet de ce que Guetteloup m'a dit hier au soir,
comme je reprenais du sucre : que j'avais tort, et que le

AYTRE QUI PERD L'HABITUDE

sucre donnait le diabète. Par une sorte d'intimidation ;
puisqu'elles disparaissent, aussitôt que je bouge, et me
reprends.

***
Je ferais mieux de m'habiller et de sortir. Jeme suis surpris hier, à table, comme je demandais à haute voix d'où
venait cette tache rouge sur le riz, et me répondais aussitàt
que cela tenait à la cuillère, qui avait d'abord servi pour les
betteraves - ce que je savais très bien avant de parler.
Alors ce n'était guère la peine - ou si c'est pour flatter
Guetteloup, qui me reproche de le négliger, que je dis
depuis quelques jours tant de choses inutiles.
J'ai une autre idée ; je tâche de me rappeler s'il n'y a
pas deux parts à faire de l'argent de Raymonde. Est-ce
qu'elle n'a pas commencé un jour à me prier de ne pas tout
envoyer à la fois à son frère - qui pourrait très bien faire
une folie, ne rien mettre de côté - . Attendre un mois
'
deux mois par exemple pour le second envoi, ce serait raisonnable. Ou si elle me l'avait écrit, à mon premier passage, lorsque j'évitais de la voir : par exemple dans sa lettre
d'après notre promenade sur le plateau, et le grand feu
d'herbes sèches. Je lui ai même fait jurer qu'elle ne m'aimait pas, par :
Cerceau de plomb, cerceau de fer,
Si je meurs, j'irai en enfer.

Nous nous amusions comme des gosses. Et le feu qui
ne prenait pas, le vent l'aplatissait à chaque coup. « S'il ne
prend pas, c'est qu'il y aura du mauvais. Attention.» J'apportais encore des herbes. A la fin, il prend, nous sautons
par-dessus : je lui dis là qu'elle devrait se marier avec Aytré
- à ce qu'on racontait, ils étaient bien ensemble - qu'ils
se ressemblent, tous deux un peu sauvages. Même je veux
disparaître comme un génie, en tournant trois fois sur
moi-même. Je crie : « Je suis venu faire votre bonheur» et
12

�178

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

je me jette sous les broussailles. :r-.1.ais elle m'a rappelé _deux
fois elle a dû penser que je m'étais moqué d'elle puisqu-e
voi~i ce qu'elle m'a écrit, que j'ai reçu le soir. C'était une
drôle de fille :
« Après l:i façon dont vous m'avez quittée, jt sai~ que vous ne
'liendrez pas, ni aujourd'hui ni demain. C'est pourquoi je vous écris

ces paroles finales.
.
.
« Vous avez raison, c'est incontestable et ie nageais dans la pure
folie, je m'en suis très bien rendu compte. Si vous r~flécbiss z aux
circonstances de ma vie, peut-être comprendrez-vous mieux. Ev1dem_ment il n'était pas raisonnable non plus de s'éprendre de 'sympathie
brusque et spontanée pour un étranger et sans juger si une réciproque

7

était possible. Pardonnez-moi.
. .
..
.
. .
" Mais pourquoi .cela empêèheratt-11 une am1tLé'. tO~J,Ours•en public_ s1
vous Je voulez, mais pas cette froideur de cc matm, Je vous en supplie,
et ces paroles méprisantes. J'en suis malade.
Votre ~mie, dites
Raymonde Chalinargues. »

Que j'étais gai dans ce temps. Je n'ai qu'à songer au senti.er
qui va jusqu'à ma case, à la barrière, à la mare, -~x poissons-têtards, au bouto qui m'apporta la lettre, J a1 autant
d'innocencç que j'en veux. Est-ce la mort de Raymonde
qui m'a changé, c'est peut-être ainsi que l'on regrette les
gens. Quand on commence à voir le détail et à se demander
comment arrivent les choses, le reste s'égare. A la fin de
la lettre, il y avait entore :
« Et puis j'aurais aussi un service a vous deman~er. Ce serait de
l'argent à porter jusqu'.I. Tananarive, à votre procham voyage, pour
l'envoyer à ma famille, qui l'atten~. C'est donc moi qu~ vous demand~
par grâce de venir ce soir, vers huit ou neuf heures. Et ie ne vous g:U:
derai pas rancune si vous ne vener. pas. Mais si vous saviez comme)~
suis seule. Et
n'est pas vrai que je suis heureuse de l'être. J'ai
fini d.e feindre je ne sais quel bien imaginaire. »

c:

Est-ce qu'elle était vraiment devenue amoureuse de moi le
jour où j'étais venu la voir de la ~a~ d'Aytré? Je ~en
revenais pas de surprise, lorsque J at reçu sa première

AY1"RE QUI PERD L'HABrtUDE

r79

lettre. Ou plutôt, non : celle-là s'est perdue. J'ai eu seulement la seconde qui disait :
« A la réflexion, il vaut mieux que vous passiez votre temps avec les
indigènes, et moi avec moi. Ceci annule donc la lettre que vous a
apportée le bouta, et cet ;lccès d'aberration mentale. Pourtant je vous
aime bien, mais il vaut mieux que ce soit de loin. Amicalement. »

Après tout cette première lettre, peut-être ne L'avait-elle
pas écrite. Avec elle, on ne pouvait pas savoir. Mais sur
l'argent à partager, non, il n'y avait décidément rien.
Quoiqu'elle m'ait répété plus d'une fois, cela j'en suis sû.r:
mon frère est une tête brùlée, il ne sait pas se conduire.
Pourquoi Guetteloup voulait-il faire le rapport contre le
.houto? J'aurais dû les appeler tous deux, avec Aytré, et
leur dire : « Il n'y a pas à se moquer du monde, nous
savons tous les trois que ce n'est pas un Malgache qui a
fait le coup. Possible qu'ils n'aient pas de grandes qualités,
dans cette race, mais ils n'ont pas ce vice; tâchons de
savoir la vérité. &gt;) Et un Grec, pas davantage, ce n'est·pas
la peine de me mentir à moi.
Après tout, je ne leur aurais rien appris, seulement il se
trouvait que, du fait que peu de gens avaient Je droit de
s'y intéresser, le meurtre perdait (malgré nous, certes) sa
gravité - je veux dire sa gravité courante, sa gravité de
tous les jours, de ces jourc: où nous étions en rapports
bien plutôt avec des nègres qu'avec .des blancs. La rareté
des Français les unissait aussi plus étroitement et portait à
atténuer les désaccords qui avaient pu exister entre eux.
(Raymonde devait en être venue à nous sembler un peu la
complice de son assassinat.)
L'on pensera que le meurtre ne devait nous en paraître que plus atroce et inquiétant, aux momC!Ots où nous
l'évoquions entre nous. Cela me semble aussi possible mais enfin je n'ai pas souvenir de tels moments. C'est
peut-être que notre état de « sous-officiers en pays malgache &gt;&gt; l'emportait su_r l'état .plus général de français.

�180

LA ~OUVELLE RE'fOE FRANÇAISE

De plus, nous ne le rappelions pas franchemeot pour
la raison que l'un de nous trois pou\'ait être l'assassin.
L'idée m'est venue il y a cinq jours que ce devait être
Guetteloup: j'ai le sentiment plutôt qu'il m'est étranger à
présent, qu'il n'y a rien de commun de lui à moi, qu'il vit
autre part. Il s'en rend compte: à quoi tient sa grossièreté,
et son indifférence. A l'instant, ils sont passés tous les
deux devant ma case. Guetteloup a dit, en écartant le
volet : « Qu'est-ce que fait l'oiseau? li dort toujours. »
Aytré a posé un cahier sur la natte: &lt;&lt; Le rapport, mon
adjudant. » Je vois d'ici la cou\'erture, c'est le journal de
route, que le commandant nous fait tenir - je l'ai donné•
à rédiger aux sergents. Aytré sait donc à présent que notre
voyage est fini, puisqu'il me le rend. J'ai fait semblant de
dormir, je veux me reposer encore. C'est vrai, je n'ai guère
dormi, cette nuit. Le pénible n'est pas de se réveiller,
mais de se rencontrer tout éveillé - et forcé de se dem:mder : je ne dormais donc pas ? J'ai dormi cependant, puisque je me trouvais, il n'y a pas longtemps, à quelque
cinquième étage, tout en chambres mansardées, domestique qui servais des dames à hennin. (Ce détail pittoresque, j'en aurais mal au cœur.) Je voyais chaque soir ces
dames se lever, et vouloir sortir; et très embarrass1:es,
parce que leurs coiffures cognaient le dessus des portes. Il
leur fallait se baisser ou prendre des positions singulières,
qui se trouvaient être en bien plus grand nombre que je ne
l'aurais supposé. mais dont aucune ne convenait tout à
fait - et finalement toutes arr~tées par d'autres portes
plus basses, et résignées s'asseyant et commençant à bavarder, de sorte que l'on ne voyait plus qu'osciller leurs coif·
fores.
La coiffure de Raymonde aussi était très haute : d'où
ven.üc son air d'autorité. Je ne me souviens pas de sa douceur, sans lui garder une sorte de rancune. De sa douceur,
et de la voix, dont elle m'a dit : &lt;• 1 e veux-tu pas sentir
comme j'ai les lèvres sèches ? » Plus tard : c&lt; Ne \·as-tu pas

A1'TRE QUI PERD L'HABITUDE

181

me demander?

&gt;&gt; Mais qu'il ait été évident pour nous deux
- aucune des ruses dont on convient avec soi ne devait ici
réussir, puisqu'elle aurait cout arrêté, et que chacun était
tendu dans son sens - que c'était elle qui me désirait
cela fait peut-.être que nous n'avons jamais été à égalité. J~
ne me pensais pas non plus sl:lpérieur : donc, je n'étais
obligé à rien. Enfin il ne me paraissait pas qu'elle dût
~•~s?mer ou ~'admirer, ét~nt trop occupée à obtenir que
Je Iaime. Ce qui peut laisser place au mépris ou aux autres
sentiments _(par .~xemple me trouver plus« jeune» qu'elfe)
do~t on san qu ils sont les plus blessants qui existent, à
peme les a-t-on soupçonnés. Recherchée par moi, elle se
fût trouvée · moins libre de me juger - et je le serais
moins à présent de négliger des ~recommandations, qui
eussent dû m'être précieuses.

Dtuxrë111e partie.
LE JOUltNAL DE ROUTE ET LES INSTRUCTIONS

Le détachement est composé de l'adjudant, des sergents
G~~tteloup et Aytré, et de trois cents femmes sénégalaises,

qu 11 nous faut conduire à Maoabo (Menabé).
Le 27 décembre.
Nous parvenons à Ambatomena où l'on cultive des
haricots et des patates sucrées.
'
Le 28.
En arrivant à Morona, nous croisons une procession de
Malgaches, vêtus de lambas rouges.
Le 29.
Nous faisons vingt kilomètres dans la journée.
~30.
Matsara est le siège de la reine du Betsiiafy. Nous avons
eu l'honneur de la voir. Elle est vieille et peu jolie. Deux
femmes sénégalaises sont mortes.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Le 31.
les habitants nous montrent toujours de la confiance. Il
faut marcher pendant une heure dans les palétuviers et dans
]a vase- ava.nt d'arriver à Potsipotsy.
Le 1°' janvier.
Nous avons dû acheter le riz. à trois kilomètres du village
de Maintsy, où nous campons. L'adjudant Yeille à touts et
nous traite comme se.s enfants.
le2.
À sept heures du matin, nous levons. le camp ; la pluie
tombe à torrents. Pour traverser la rivière Naftalana, nous
mettons bout à bout nos ceintures de flanelle.

Le3.
Arrivée à Tsiravy: une femme sénégalaise I11eurt. Il y avait
deux jours qu'elle traînait la jambe et retardait le convoi.
Le 4.
Nous sommes·rendus à Alakamisy à 4 heures de l'aprèsmidi; le chef du village est phtisique, ce qui ne l'empêche
pas d'être complaisant.
Le 5.
Nous arrivons à 8 heures du soir à Amboutsiry. Ce village a cent casess qui sont des sortes de cages aux parois
faites de feuilles de palmier enfilées dans un cadre de bois.
Le 6.
A Ambatofilandrana, nous trouvons un père missionnaire et un médecin malgache. Nous faisons provision de
médicaments. Nos femmes reçoivent des brochures.
Le 7.
Le père nous a prêté trois paillasses. D'ordinaire nous
dormons sur des nattes en feuilles de palmier tressées;
c'est très bien fait au point de vue construction, mais non
au point de vue douceur, car cela brise les côtes.
Le 9·
Nons avons desfemmesde trois races: des Yoloffs, des
Bambaras et des Toucouleurs. Elles se disputent fréquemment, ce sont des caricatures pas faciles à contenter. Mêm.e

AYTIŒ QUI PERD L'HAlHTUDE

quand elles font leurs cérémonies religieuses, il y en a qui
trouvent moyen de tourner le dos et de prendre un air
dégoûté.~ menace de quelques coups de corde suffit à les
faire rentrer dans le rang.
Nous sommes arrivés à Ibity.
Le 10.
Nous passons dans la matinée à Ilaka, village de 150 cases.
Le gouverneur a l'air faux, mais il est complaisant. Je lui
fais un petit cadeau, ce qui ne nous fait pas plus mal voir,
au contraire.
Le 11.
Les poulets ne coûtent que sept sous à Ambiso ; mais le
pain et les pommes de terre manquent toujours, c'est-à-dire
la nourriture principale du Français.
Le 12.
Nous marchons jusqu'à Ambatomandjaka. En arrivant
dans ce village, les femmes volent neuf ojes; on en retrouve
six, je règle les autres et je mets deux femmes à la barre.
Le 13.
Le détachement ayant fait un peu de bruit, je le mets
immédiatement en route et je le fais camper à dix kilomètres du village. L'adjudant, qui avait poussé le 9 jusqu'à
Ambositra pour prendre les renseignements, nous rejoint à
Maintibe. Il paraît que nous devons camper à Ambositra.
Le 14 . .
Les femmes nous cassent la tête de leurs cris. Aussi ai-je
pris le parti de ne pas les écouter d'abord et de ne pas leur
parler ensuite : ça les rend furieuses, mais tant pis.
Le 15.
Dans l'après-midi, nous sommes attaqués par un parti
d'irréguliers malgaches. A cinq heures, nous nous emparons du village de Befas, qui est vide. L'attaque dure toute
la soirée, mais nous n'avons pas de peine à disperser les
groupes. Le pays, quoique très couvert, me paraît bon pour
la culture du café et de la canne à sucre.

�184

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le 16.
Nous sommes en vue de Mahatrnra à 8 h. 30. Il y a dans
ce village environ deux cents cases au milieu de marécages.
Un vieux: colon me fait visiter sa plantation de café. Il est
de mon avis sur beaucoup de points : « Un jeune homme,
dit-il, qui s'établirait sur la route et qui .ferait cultiver un
immense jardin par une vingtaine de Malgaches gagnerait
beaucoup d'argent. &gt;&gt;
Le 17.
Nous traversons la Manandona sur un mauvais pont de
bois. Nous avons de l'eau jusqu'aux cuisses, la courbe du
tablier ayant changé de sens.
Le 18.
Nous arrivons enfin à Ambositra, où je retrouve la petite
colonie européenne que j'ai connue à mon premier rnyage
dans le Sud, en juillet : M. Huguenin, garde de milice,
M. Lhermet, colon, le capitaine Ors et M"'• Chalinargues,
qui fait travailler des dentellières malgaches. Je suis bien
accueilli.
Le marché d'Ambositra est approYisionné en riz et en
manioc.
Le 20.
En l'absence de l'adjudant, Guetteloup doit faire les
achats. Il paie les poulets trente centimes la pièce. C'est
peut-être un pillard qui les lui a vendus; au marché les
prix sont plus élevés, bien qu'inférieurs à ceux de la brousse.
Au reste, voler adroitement est une qualité pour un Malgache. C'est qu'ils ne songent pas beaucoup aux conséquences de leurs actes. Ainsi quand on leur donne une
lettre à porter, il peut très bien arriver qu'ils se trompent
exprès et remettent la lettre à quelqu'un qui ne devait pas
la recevoir, même s'il leur faut pour cela la garder un ou
deux jours.
L'adjudant est occupé à faire l'enquête sur Mme Chalinargues, qui a été assassinée hier. L'on dit à présent qu'elle
allait avec des Malgaches, mais cela, je ne peux pas le

AYTRÉ QUI PERD L'HABITUDE

croire. l'on dit aussi que c'est son bouta qui l'aurait tuée.
Le 2r.
Le bouta n'a pas été retrouvé. N"ous attendons, pour
repartir, la fin de l'enquête.
Je ne suis pas un excellent écri1ain. Je tm·aille néanmoins à exprimer des idées pleines de franchise, qui pourront être fort utiles à nos successeurs. Je connais à présent,
par expérience, les divers peuples de l'île. L'indigène dans
la région 1d'Ambositra est un être craintif, mou et peu travaiJleur. La femme est vêtue de blanc ; sa coiffure est
bizarre : les tresses sont très nombreuses et quand elles sont
réunies elles font de chaque côté des oreilles un petit
amas ·de cheveux lisses en forme d'escargot. Cela doit tenir
à l'habitude qu'elles ont de tresser continuellement les.
joncs pour en faire des nattes et des paniers. Leur toilette
est assez coquette, elles ne montrent pas leurs jambes. II y
en a même quelques-unes qui ont commencé à porter des
chaussures mais elles ne savent guère s'en servir. Leurs
mœurs sont tout ce qu'il y a de plus dépravé : ce sont
probablement le pays et les habitudes gui veulent ça.
Le 22.
Nous sommes encore à Arnbositra. Nos Sénégalaises
s'impatientent. Je cherche à leur faire comprendre que
leurs hommes ne sont pas loin et qu'elles n'ont plus que
quelques jours à attendre, le plus difficile est de les empêcher de voler des poules aux Malgaches. Je veux la justice
parfaite en tout, et parfois j'ai assez de peine à l'obtenir. En
tout cas je fais pour le mieux, mais il arrive sur le moment
que cela cause des ennuis au point de vue amour-propre
personnel. Nous avons été de nouveau attaqués dans
l'après-midi. Une femme a eu la main traversée par une
sagaie. En France, on croit à 1a pacification de l'île. Je ne
me prononce pas mais ce que je sais, c'est que même dans
les provinces qui paraissent pacifiées les jeunes Malgaches
nous saluent par esprit de crainte, et les vieux, excités par
une influence étrangère, nous regardent d'un mauvais œil.

�186

.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Ce n'est pas que le général manque d'énergie. Seulement
il est mal secondé par quelques subordonnés. Sans cela,
l'on viendrait vite à bout des rebelles de Madagascar, qui
nem'ont pas paru si terribles que ça. Le Gouverneur est
craint et respecté. Quand on prononce son nom devant
un Malgache, celui-ci ouvre de grands yeux comme s'il
était en admiration. Il ne faut pas faire erreur : si l'habitant est ficelle, son point de Yue est assez juste. Il raisonne
dans ce qu'il fait sans retirer pour cela à ses actes leur simplicité.
J'ai trouvé un petit exemple qui résume les défauts de
la politique que l'on a suivie :
Je prends deux cercles insoumis et voisins, que je dési• gne par A ec B. Le commandant du cercle B est peu actif,
et laisse son monde tranquille : le cercle B se trouve donc
par là pacifié.
Les rebelles chassés du cercle A viendront dans le cercle B rejoindre leurs camarades qui ne sont pas inquiétés.
Les deux cercles, sur les rapports au Général, sont donc
pacifiés. Mais la relève des deux commandants arrive. Le
nouveau commandant du cercle A suit la politique que
suivait auparavantJe commandant du cercle B, et l'inverse.
Les rebelles qui étaient venus se reposer dans le cercle B
font un coup, et voilà le pays en pleine révolution. C'est
le jeu de cache-cache et des belles surprises.
Le 23.
L'enquête n'a pas l'air de vouloir aboutir. Nous quittons Ambositra à trois heures de l'après-midi. La route
n'est qu'un simple sentier, l'on enfonce dans le sable
jusqu'au:1 chevilles. La pluie tombe, et nous sommes coin·
plètement mouillés ; lorsque le soleil apparaît, nous
sommes bien vite secs, car ses rayons sont cuisants : c'est
sans doute qu'il ne s'éloigne jamais de la terre autant qu'en
Europe: même les nuits sont très claires.

Le 24.
A partir d'Ivondro, nous allons en pirogue sur la Ma•

AITRE QUI PERD L'HABITUDE

tsiry. Il faut ·prendre mille précautions, et sunout ne pas
remuer : un simple mouvement peut faire chavirer l'embarcation qui est plus légère que nos bateaux.
Le 25.
La Matsiry peut avoir à certains endroits jusqu'à IIO mètres de largeur. Les Malgaches qui dirigent les pirogues
font retentir le ciel de leurs chants incompréhensibles, qui
~t cependant leur cachet. Cela fait que la vie nous paraît
gaie.
le 26.
Nous avançons maintenant vers Mahabo par la route. Je
tiens à noter ici un petit épisode : tous les jours je vois des
bourjanes malgaches revenant du Bétsiriry, qui rapportent
quatre ou cinq cadavres enveloppés dans des nattes. J'en
interroge un. Il me dit : « Nous pas beaucoup manger,
beaucoup mourir là-bas. »
·
Il y a eu là une incurie, on aurait pu installer des haltes
de bourjanes pour protéger les ravitaillements. Combien
d'hommes de l'Emyme sont morts dans ces régions en
servant la France. N'.e connaissant pas exactement les chiffres, je préfère me taire; mais il n'est pas défendu d'être
humain.
Le 27.
Les forêts et les montagnes que nous trouvons maintenant font contraste avec les pays plats que nous venons de
tr~verser. L'étrangeté des choses à Madagascar répond à
celle des hommes. A tous les tournants ce sont des paysages d'une originalité lunatique. Il serait important de savoir
au juste pourquoi ils sont comme ça. Quand nous passons
de nouveau dans les vallées, j'aperçois quelques noirs en
train de faire piétiner leurs rizières par un troupeau de
bœufs. C'est leur manière de labourer la terre.
Le .28.
Je voudrais dire quelques mots des différents moyens de
locomotion qui existent à Madagascar. Ce sont : r 0 le filanzane, espèce de chaise à porteurs basée sur le rnème sys-

�188

LA NOUYELLE REYUE FRANÇAISE

tèmc que la civière. Quatre hommes le portent, c'est le
fiacre de Madagascar ; 2° la pirogue, dont j'ai parlé plus
haut ; 3° la voiture française Lefèvre pour les bagages. Ses
timons se brisent comme du verre. Une fois les roues
enfoncées dans la vase, il est très difficile de les retirer ; 4•
le bourjane, homme porteur de colis, est un excellent
marcheur, qui fait facilement 40 à 50 kilomètres par jour
avec une charge de 25 kilogs ; 5° le buffie, que l'on comm~nce à apprivoiser ; 6° nous avons rencontré sur l'lkopa
une petite chaloupe à vapeur, qui rend de très grands
services ; 7° enfin la marche à pied qui se fait comme
en Europe, sauf qu'il faut être prudent et se méfier du
soleil.
Il y a une affaire assez compliquée, que force me sera de
laisser pendante. La femme n° 37 réclame au n° 142 une
sagaie et deux bagues que celle-ci lui aurait volées. Comme
elle ne cite pas de-témoins, j'ai pris le parti de faire interroger toutes les femmes par l'interprète, en ma présence.
Il y en a encore soixante qui n'ont pas été interrogées, le
sergent Guetteloup ayant refusé de m'aider.
Le 29.
Le gouverneur d'Ambohibe vient d'arriver pour annoncer
à l'adjudant que le quatrième colonial n'est pas loin. Nos
belles brunes vont donc retrouver leurs hommes. Pour terminer ce journal, je voudrais dire encore quelques mots des
Sakalaves que j'ai beaucoup connus, principalement depuis
quelques jours. Ce sont des hommes faux et voleurs par
excellence. Ils sont bons guerriers et courageux. Leur vêtement est aussi sauvage que leur personne. Leur principale
industrie est la recherche de l'or qu'ils échangent contre du
riz et des armes. L'homme est facile à reconnaitre à cause
de sa chevelure : il la laisse pousser, et réunit les cheveux
derrière la tête au moyen d'un anneau d'or ou d'argent. Je
me demande de quoi ils vivent, surtout du côté de Miandry,
le riz étant rare et cher. Ils ont la figure très noire et se ressemblent tous.

A\'TRÉ QUI PERD L'HABITUDE

Il est possible qu'ils pensent de leur côté que tous les
Blancs se ressemblent. Quelle idée se font-ils de nous? L'un
d'eux m'a dit qu'il ne remarquait pas beaucoup la différence
qu'il y a entre moi et Guetteloup, par exemple.
AYTRÉ, sergent.

Troisiètm partie.
AYTRE QUI PERD L'HABITUDE

Après tout, Aytré a voulu dire que les commandants de
cercle ont les révoltes qu'ils cherchent. C'est un peu gros,
il y aurait des distinctions à faire. Evidemment, il se
t rompes•·11pense que c'est exprès.....
En tout cas, il n'y a pas moyen de faire suivre le rapport; je vois d'ici le capitaine Rignot. J'aurais mieux fait
de tenir Je journal moi-même. Mais du diable si je pouvais supposer qu'Aytré allait me sortir toute une méthode
de colonisation.
Pas tout de suüe, pourtant. Les premiers jours ça sent la
corvée: &lt;1 Nous arrivons ... nous partons ... &gt;J Et c'est tamôt
l'un qui écrit, tantôt Î'autre, il y a les deux écritures ,'est Guetteloup qui a songé aux patates sucrées. Mais
après le 20, plus rien que celle d'Aytré. Elle est appliquée,
il aurait bien été capable d'inventer la corvée, si je ne la
leur avais pas donnée, il est entré dedans. Et les cheveux
tressés, les rayons trop chauds, l'enquête sur les bagues ...
Ah, lui aussi a voulu devenir savant.
'

Je n'aime pas beaucoup le sentiment que j'ai eu, un
instant : ce journal qui commençait à se creuser ou à

�r90

LA NOUVELLE REVUE fRAl!;ÇAIS&amp;

s'étendre, comme s'il n'avait pas été écrit. C'est plutôt
pathologique, après tout : pourquoi ne m'a-t-on jamais
appris que d'avoir tort cela tient au corps de si près:
cette absence des idées, aussi, ou leur retour continuel.
J'aurais tout de même pu m'en tirer sans le journal. Oui,
malgré tous ces rêves; au lieu qu'à présent ...
C'est bien à partir du 20 qu'il y a eu la chose nouvelle,
que le mécanisme a joué. Vraiment c'est devenu du coup
un journal véritable, un journal pour instruire, pour
instruire le bon Dieu sait qui, mais enfin quelqu'un d'autre.
Aytré ne se suffisait plus.
Je reconnais des signes faits pour moi: ils ne veulent
pas dire : cheveux, rayons, enquête - mais cette autre
chose qui s'ajoute maintenant à tout ce qui m'arrive, et
même à mes souvenirs, pour les défaire :
Ce soir où je demandais à Raymonde: « Pourquoi as-tu
deux points brillants dans ton œil, au lieu d'un comme
tout le monde ? - J'ai le mien, et l'autre est celui de ton
œil, que je regarde bien en f~ce. - Moi alors j'en ai trois,
les deux tiens et le mien. - Et moi quatre; nous sommes
comme les deux glaces qui se regardent ... )&gt; Qu'est-ce que
c'est donc que les yeux ?
** •

Je puis bien suivre dans Aytré le même souci et que
les choses qui vont de soi diminuent de nombre pour lui à
mesure qu'il avance...::.... jusqu'au point qu'il se voit marcher,
du dehors, comme un autre homme le verrait. Il y a eu
,bien d'autres moments de fatigue, de remords, où quelque
faute d'orthographe, un mot qui me manquait, un souci
de la justice excessif ou la recherche des causes ont suffi à
me faire trop préoccupé ·d'un état où l'on perdrait l'habitude, comme à l'ordinaire nous 1a prenons. Qu'Aytré se
défasse ainsi jusqu'à réfléchir le mouvement le plus naturel, je ne puis imaginer que ce soit autrement que moi.

\o\YTII.É QUI PERD L'H~BITUDE

L'idée Ja plus simple du monde, je sais maintenant qu'il
est le moins simple de l'avoir. Qu'a-t-il dû faire pour être
ainsi frappé.
(Les colons de Tamatave avec qui j'allais passer les
soirées, tout de même se trompaient sur les « sales bourgeois français », .disaient-ils; supposant que la mollesse
$CUie ou l'indifférence pouvaient retenir ces bourgeois
d'essayer l'aventure. Il me suffisait d'éprouver leur erreur
ailencieusement; aujourd'hui encore, je serais embarrassé
de nommer le danger contre Jequel il faut qu'aient à se
défendre - ou s'ils savent le prévoir ? - les hommes
qui souffrent l'ordre. Mais à lire Aytré, je reconnais ce
danger).
Il est donc vrai que c'est lui qui était jaloux à ce point
de- Raymonde.

*

* *
Je suis allé soupçonner Guetteloup: c'est que je ne doutais pas d'être encore innocent (je me croyais par là natu~
rellement renseigné sur l'état d'innocence) ; il eût fallu
me_ rendre compte plus tôt que le trouvant changé, c'est
moi, de vrai, qui le regardais d'une autre place - l'ancien
terrain m'avait déjà manqué.
Q~e plus bas je me sois tenu pour coupable, c'est donc
que Je m'attends à ne pas rendre l'argent. La chose me
serait bien facile, pourtant je ne l'ai jamais imaginée.
Comment se fait-il donc que j'aie cessé - exactement dès
le premier dîner, la première dépense - de conserver au
~egard de moi ce bénéfice d'un doute, que plus clairement
1e n'hésitais pas à me donner ? Mais la seule indécision
peut-être, devenait alors ma faute.
'
Cette trace dont je reconnais aujourd'hui, par une telle
renco~:re, le détour, la forme extérieure, je puis à la fin
la SalSlr. C'est d'elle que sortaient ces agitations auxquelles il me paraît - tant ma faute est la moins grave

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

des deux - que je résiste moins bien qu'Aytré, mais dans
le fond pareilles aux siennes et conduites comme s'il
fallait attendre du dehors un ordre que nous n'a\'ons pas
retenu en nous. Ça m'a presque été une satisfaction
d'avoir ainsi découvert que c'est Aytré - je pensais, à peu
-près, voir l'événement à l'envers - qui a assassiné Raymonde, qu'il faut enfin m'avouer que je vole depuis cinq
Jours.

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE

JEAN PAULHA!i

LA LITTÉRATURE POLITIQUE
Si diversement qu'on puisse apprécier l'influence de
M. Maurras, chacun reconnaît au moins que cette influence
existe, et la manière la plus avantageuse de juger cet arbre,
- cet olivier de Provence - est évidemment de le juger
à ses fruits. Qu'il s'agisse d'orthodoxes ou de dissidents ( ou
même. finalement, d'adversaires), certains de ces fruits lui font
un singulier honneur, et nul plus que M. Jacques Bainville.
Evidemment, si M. Bainville s'était développé en dehors de
!'Enquête mr la Mo11arcbie et de Kiel et Tanger, il est probable
qu'il fût devenu tout de même un écrivain remarquable, mais
on voit bien ce qui lui eût manqué, ce que rien d'aussi convenable et fait exprès pour son tempérament n'eût su remplacer.
Avec des mérites littéraires de premier ordre ( qui font souvent de son article quotidien la meilleure colonne de journal
que nous offrent les papiers du matin, de midi et du soir)
M. Bainville a la sagesse élégante et classique de se cantonner
dans un domaine parfaitement précis et circonscrit. Il s'est fait
le docteur de l'intérêt politique français. Et vous me direz
peut-être qu'il n'est pas le seul (la profession n'est pas atteinte
par le chômage) et que tout le monde ne s'accorde pas à
reconnaitre qu'il soit le meilleur. Vous alléguerez les anonymes bien connus du Temps et de I'Ecbo de Paris, les réflexions de M. Gauvain dans les Débats, la suite qu'après avoir
joué des rôles divers et brillants M. André Tardieu donne
aujourd'hui dans l'Illustralion à son abondante production
d'avant-guerre. Mais, sans ttre dans le secret des dieux, ce que
I)

�194

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous connaissons du caractère officiel ou officieux de cette
littérature souvent fort distinguée ne nous permet pas d'y
trouver une satisfaction sans mélange. Nous savons que nous
sommes devant les feuillets d'un dossier d'avocat, nous assistons à des campagnes, nous suivons une stratégie, nous vivons
dans un présent, nous reconnaissons les légistes nécessaires qui
travaillaient pour Philippe le Bel, Richelieu ou Louis XIV, et
dont un Etat moderne a ou croit avoir un besoin aussi urgent
que de militaires ou de conseillers en droit international. Et
si nous considérons d'anciens ministres comme M. Hanotaux,
d'anciens présidents du conseil comme M. Barthou, d'anciens
présidents de la République comme M. Poincaré, nous avons
davantage encore l'impression d'une action qui s'exerce sous
figure de pensée, d'un discours qui est, comme disait Démocrite,
l'ombre de l'action.
Le cas de M. Bainville est un peu différent. Evidemment, il
ne vise pas expressément à traiter les questions politiques de
1920 sous le même_ point de vue objectif que s'il étudiait la
politique étrangère de Ferdinand le Catholique. Il vise à être
utile dans la mesure de ses moyens et sans doute il déclarerait
lui-même qu'il revendique au même titre que M. Poincaré,
quoique avec moins d'autorité et de responsabilité, la fonction
et le nom d'avocat de la France. Mais si nous comparons sa
littérature avec toute celle à laquelle j'ai fait allusion, 11ous
verrons que, malgré tout, la liberté de l'homme de lettres n'est
pas un vain mot, et que si écrire ne représente sans doute pas
un métier supérieur à plaider et à gouverner, c'est du moins un
métier qui se suffit à lui-même et qu'aucun des deux autres ne
saurait remplacer dans les attributions qui lui sont propres. Je ne
me place ici qu'au point de vue de la forme. L' Histoire Politique
de M. Poincaré et 1es Enseignements politiques de la paix de
M. Bainville paraissent à peu près en même temps, et si le
premier est un meilleur plaidoyer, le second est incontestablement un meilleur livre.
Cest ici que, de ce point de vue tout littéraire, apparait
bienfaisante l'influence des idées sur lesquelles M. Maurras a
frappé, pour les enfoncer et les imposer, trente ans avec obstination. Des idées, ou plutôt une idée, celle de l'intérêt français.
Evidemment ce n'était pas une matière qui demandât un grand

IÉFLEX!O},S SUR LA LITTÉRATURE

1 95

effort d'invention ni qui fût bien difficile à saisir. Et il est bien
évident que le livre de M. Poincaré paraît tout aussi bien que
ceux de M. Maurras ou de M. Bainville l'œuvre d'un homme
qui a joué toute sa vie sur le tableau de l'intérêt français. Il y a
simplement ceci que certaines puissances, analogues à celles
qui président à la formation de l'œuvre d'art, sont à l'œuvre
dans l'atelier de M. Maurras. Il a connu et senti une France,
matérielle dans le présent, substantielle dans le passé, une
France de chair et d'os. 11 a donné à la réalité de la France ce
goût de chair qu'il reproche à Chateaubriand d'avoir donné aux
mots français. Et, pour rappeler un autre encore de ses ennemis intimes, il s'est identifié à l'être de la France par des
fibres sensibles comme Michelet, autre &lt;&lt; Français forcené ».
M. Bainville, très artiste lui aussi, s'est appliqué et consacré
.à cette même idée plastique de l'intérêt français, mais d'une
manière plus intellectuelle, plus lucide et plus dépouillée.
Il a été ( allons-y d'une troisième et d'une quatrième injure) le
Melanchthon de ce Luther, le Nicole de cet Arnauld.
I; Histoire de deux peuples, l' Histoire de trois gé11éra/ ions, les
Conséquences politiques de la paix, trois ouvrages explicatifs de
la grande guerre, figurent parmi les livres les meilleurs et les
plus solides qu'on ait écrits sur les questions vitales de la politique française. Ce sont des épures élégantes nées d'une méditation intense et lucide de l'histoire de France, de la guerre et
de la paix vues à la lumière de l'histoire de France.
Evidemment ce n'est pas M. Bainville qu'on accuserait jamais
d'être, comme on l'a dit de M. Maurras, un romantique retourné ou rebouilli. Ses trois livres portent à peu près dans la
politique le même visage que }'Histoire de la littérature française
de ~isard portait dans la littérature. Il existe pour lui une
perfection politique française: les traités de Westphalie évolués
harmonieusement en le « système » de 1756, comme il existait
pour Nisard une perfection littéraire, les grands auteurs classiques d'après 1661, complétés ou achevés par la critique et la
prose de Voltaire. Aucun autre point de vue ne permettra, sur
l'un et l'autre tableau, plus d'excellente critique et de solide
politique, qui l'une et l'autre peuvent mener à tout, à condition d'en sortir, c'est-à-dire d'en reconnaître et d'en juger les
limites après les avoir utilisées.

�LA NOUYELLE RE\"UE fR.\?&gt;.ÇAISE

IÉPLEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

197

guerre de !"Europe contre la France, en interyertissant il est

• ••

?\:.

li y a un fait, c'est que la paix dont
Bainville ~tu?ie les
conséquences politiques ne s'est pa~ faite sur ces pn~ctpes en
dehor:s desquels M.. Bainville ne voit pa~ ~e salut nanon~. ~
schème historique de~ umséqumces pvl1hq11ts de la pa,x fait
suite au schème historique de Kiel el Taugtr. L'un et l'autre
composent une déploration, figurent u_n geste_ avertisseur ~ui
désianc les lois violées et présage un n01r avemr. Pas de saine
poli;ique extérieure sans roi, dit M. Maurr~s, et le système_ de
politique extérieure suivi par un~ République cons~rv.'1tnce,
qui est la systémati,;ation plus noCl\·e du mal, répubhcam, d~
mal politique absolu, est plus d;mgereux ~ue 1abse?ce de ~ohtique extérieure propre à une Répubhqu~ radicale.' Nous
sommes, ajoute M. Bainville, à une époque ou, une paut durable étant possible et probable avec l'Angleterre, tous nos problèmes politiques sont commandés par nos rapports avec le
germanisme. Or nous avons toujours été attaqués par u~e
Germanie forte et unie, alors que nous avons vécu en paix
( et pour cause : un Allemand reticndrn ~'i~igénuité de ce~ ave~)
avec une Germanie dh·isée. Donc le d1v1dmda Germama doit
~tre notre dtle,uia Carthago. Et cette division n'est pas _u~e
opération à improviser ni à inventer. Elle a été pours~'.v1e,
réalisée, mlintenue par deux siècles de sagesse pol1t1que
français~. L'expérience en 1918 nous imposait absolument de
revenir à cette sagesse. Nous y avons manqué, et nous le
paierons cruellement.
Il n'entre pas dans mes intentions, ni surtout d:ms le cadre-habituel de ces articles, de discuter la thèse qu'expose a\·ec
tant J..: paisible clarté M. Biinville. Je n'en retiens que les
côtés lomques qui nous font toucher l~s qualités et les défauts
d'un ge:re de raisonnement transportable à be3ucoup d'autres
Jom:iines.
Depuis 19 q nous ,·ivons en plei~ dans le p~oblème bergsonien Je l'opposition entre le mécamque et le ,·1vant (e~ cc~tain néronisme intellectuel pourra s'en louer). Quand 1e disbera)onien
c'est un peu par 0août d'actualité ; en J 8 13 Schelling
D
t
•.
1
comprenait déjà comme un acte de la lnêmc oppos1t1on a

vrai n?s étiquettes et en Yoyant dans ~apoléon le monstre du
mfotmsm_e; et com?1e le bergsonisme descend authentiquement
de Schelling, ce n en de\'ient que plus intéressant. Mais si b
gr~nde guerre a posé une face de ce problème, les délibérations
qui ont pré~édé le. traité de Versailles en ont posé une autre
face. Ce traité a taillé, coupé, divisé abondamment en Europe
~t c'ei.t ce qu'on ùit quand on constate qu'il a balkanis~
1Europ; centrale, en a décomposé l~s unités politiques. Il l'a
déco.~pce comme on découpe un poulet. Or il y a deux
mamcres de couper un poulet, l'une qui suit les Ji,roes de la
. I'
.
"
v~e, autre qui, pour des raisons très pratiques, procède mécamquement.
La prem1cre,
-~
en usage dans les familles où l'on mange puissamment enlève selon les articulations naturelles de la volaille
J~ux ailes et deux cuis~es, la carcasse formJnt la cinquième part.
St on est seulemen~ six, la ~ignité · de la table exige qu'on
attaque un second 01se,tu. Mais ceux qui mangent à l'hôtel
sa,'.-ent par expé~ience dans q_ucl esprit de cautèle satanique et
a~ec quel mépris de ces articulations naturelles le tenancier
d'une table d'hôte sait faire rendre au corps im:puisable d'une
poule autant de portions qu'il a de clients un jour de foire. Cette
$1:COodc méthode, toute mécanique, est é,·idcmm..:ot intéressante
p~ur ~u hôt~licr, mais ne réussit que jusqu'au moment où un
cli~o~ 1mpav1dc recompose tant bien que mal le membre naturel
qui s appelle une aile en abattant froidement dans son assiette
une demi-douzaine de ces bouchées.
Les _at~teu:s du traité ac Versailles étaient partis en guerre - _
faudratt-11 dire plrtis en paix ? - pour découper l'Europe centr~le ~clon ses articulations naturelles, et cela faisait même le
pnn~1pal des _quatorze points. On dc\"ait y arrÎ\·er en observant
le ~nnci_P.e des nationalités. Mais on put s'apercevoir que la
nationaltt~ n:est pas une articulation si naturelle, et que dem
a~tres pnnc1res_ aussi essentiels doivent la compllter. C'est
d a?ord _le prmc1pe de l'association historique. Quand deux
?ationalités, soudées ensemble depuis des siècles, forment un
etre politique qui s'est rc.:,·élc.: viable, la \'olonté de l'une d'entre
el_les s_uffit-elle pour que le lien doive être dissous? L'as ociation
hrstonque ne constitue+elle pas une prescription ? ?-\on, a dit

�198

LA NOUVELLE REVL"E FRANÇMSH

!'Entente aux États danubiens. Si, dit l'Angleterre à l'Irlande,
Cest ensuite le principe des débouchés. Les articulations naturelles d'un pays sont déterminées par s~s voies naturelle;, par
les routes qui lui donnent une circulat10n normale du coté de
ses voisins et du côté de la mer. Quelles que soient les cau~es
profondes et diverses de la grande guerrei elle. est deyenm! bien
vite pour les Empires centraux et pour la Russie une guerre de
débouchés.
.
. .
Des articulations naturelles, régies par ces trots pnnc1pe~,
devraient donc être à la fois ethniques, historiques, géographiques. Or, dans la nature de l'Europe centrale, ces trois tendances
divergent beaucoup plus qu'elles ne s'accordent. La plu~art
du temps il faut que l'une soit Yiolée pour que les autres sOJ,ent
observées. Il n'y a pas dans l'Europe centrale u~ système d articulations naturelles, au triple sens que devrait comporter ce
mot. Ce qu'il y a de naturel ,c'est la divi~i~n. ~ai,s l1a division a
été autrefois aussi naturetle a la France, al Itahe, a l Angleterre.
En même temps que des forces naturelles de divi~iot: ont _travaillé en Europe centrale les forces conscientes d umiicat10n.
Ces dernières, Hohenzollern, Habsbourg, Romanof, sont celles
q_ui se sont effondrées en 1918.
.
L'unification de l'Europe centrale par la victoire des Empires
aurait ci:éé un bloc européen prépondérant comme 1'est dans le
continent américain celui des Etats-Unîs. La politique des
vieilles puissances occidentales ~i~-à-vis de_ ~•~urope, centr~i~
est donc nécessairement une politique de d1VJs10n. C e~t_ P~~
sément le point de vue traditionnel français sur cette d1v1s1on
que M. Bainville a exposé dans ses. trois _ouvrages et ~urtout
dans les Conséquences. Mais pourquoi ce pomt de vue est-li resté
seulement français? Tous les alliés n'avaient-ils pas le_ même
intérêt à la division de l'Europe centrale ? Certes. Mais pour
chacun des intér~ts nationaux cette division suit des H~nes ~articÙlières. Il ne s'agit nulle~ent de diviser selon les arnculattons
naturelles de l'objet à diviser, mais selon les articulations nat~relles des intérêts diviseurs. Ainsi pour le maître d'hôtel les artI·
culations naturelles de son intérêt commercial deviennent par
projection celles de la volaille à découper. M. Bainville nou~
donne l'analyse du système français. Mais en se _résignan.t a
de'Venir médiocre avocat, il füt devenu peut-être meilleur philo-

RÉFLEX.IONS SUR LA LITTERATURE

1 99

sophe. Il eût alors exposé en face du système français de découp~e le_ système de l'écuyer tranchant anglais, celui de l'intérêt
b?tannique, ou,, plus_simpleme~t, de l'intérêt thalassocratique.
L un des deux n est bien compns et classé que si on le comprend
et le cl;me par rapport à l'autre. En bref on peut dire que le
système de division anglais, commandé par des vues de mer et
des principes économiques, s'établit en fonction des débouchés
et que le système français, commandé par des vues de terre e;
des principes moraux., s'établit en fonction des nationalités.

***
Le pr.in_cipe de l'écuyertranchap.tanglais est celui-ci : séparer
(en le dm_sant) le plus possible le rivage de l'arrière pays conti.n_ental.', Pnn?pe que la politique anglaise a appliqué pendant
cmq s1ecles a la France ( quand elle était l'ennemi principal)
avec autant de nécessité et de constance que nous avons appliqué au corps germanique les principes des traités de Westphalie.
La guerre de Cent ans avait servi aux Anglais de leçon. Maîtres
de la Guyenne et de la Norman.die, c'est-à-dire des deux débouchés f~ançais sur l'Atlantique et la Manche, ils les perdirent
quand ils ~o'.11urent, méconnaissant leur force réelle, conquérir,
g~der et Jomdre les deux hinterland. Ils durent se résiguer à
voir la France comme l'Espagne - leurs deux ennemies _ en
possession de leurs débouchés naturels. Us s'attachèrent seulement à leur en interdire un, celui qui les etlt particulièrement
gênés, celui qui donnait de plus près sur leur domaine maritime.
Ils luttèrent trois siècles, sacrifiant toutes leurs ressources et
coalisant l'Europe, pour que la France du Nord ftlt séparée de
son débouché naturel, Anvers. Et le traité de Méthuen leur donna
à ~eu ~rès a_u ~anc de la péninsule ibérique l'équi.valent de ce
~u a~a1t été pd1s pour eux Bordeaux sur le rivage français. Contre
1héritage des trois Césars tombés ils n'ont pas procédé autrement qu~ contre les deux royaumes heureusement plus solides
de la maison de Bourbon. L'expérience a montré à l'Angleterre
q~ les pe~ts et moyens États créés au débouché des grandes
tie 5 cont~entales présentent le double avantage d'amputer les
_tats contmeruaux de leurs ambitions et de leurs moyens maritunes, et de devenir rapidement des barques de pêche à la

�200

LA NOU\'ELLE REVUE FllANÇAISE

remorque de la thalassocratie dominante. De là l'utilité de ces
Hollande et ces Belgique nou\'elles qui \'Ont de Dantzig à la
Finlande. De là la carte de l'Atlantique et de la mer Egée où
sinon toutes les c6tes, du moins tous les ports de valeur sont
sous une autre domination que leur hinterland continental.
Comme Louis XIV, en occupant Strasbourg, fit frapper la
médaille Gallia Gemumis clama, l'Angleterre verrait à la limite
de sa politique un Ab imptrio terres/ri sepanz/11111 11u,re, ce qu'auraient pu être .mtrefois une "Nprmandie et une Guyenne séparées du roi de Bourges. Un Suess de la politique rtconnaîtrait
élégamment dans \'ienne et l'Autriche le Bourges d'aujourd'hui,
un royaume de Bourges sans Jeanne d' Aic.
La lignè selon laquelle l'intérêt anglais di,·isera sera donc
celle de la séparation entre le bloc continental et son rivage. Du
Portugal à la Finlande et d'Anvers à Constantinople toute la
carte d'Europe porte la marque de ce\te œuvre séculaire. Au
contraire la ligne scloA laquelle l'intérêt français découpera ou
maintiendra découpée l'Europe centrale sera une ligne politique,
Les traités de Westphalie consacraient les divisions politiques
et religieuses que nous avions le plus possible pro\'oquées : ~I
ne nous importait pas que la mer fût séparée de la terre, mais
seulement que les princes fussent séparés de !'Empereur, les
catholiques des protestants, les gens de !'Elbe des gens Ju
Rhin.
Cette politique, selon M. Bain\'ille, était encore bonne e~
1918. Et tout le monde à peu près le reconnait en France. S1
elle n'a pas été tentée, c'est, disent les auteurs français du
traité, que la France s'e:.t heurtée à l'opposition de ses alliés. De
sorte que dans la balkanisation, le morcelage de l'Europe centrale, l'Allemagne, bien qu'amputée, fait exception, les cuisses
et les ailes de la volaille sont en morceaux minus01les devant
des gens qui n'attraperont pas d'indigestion, mais la carcasse reste
en résen·e et pourra contenter un bon appétit. M. BainYille
estime que si la France elle-mlme n'a tenté aucun effort séricu1
pour imposer le dividmda Germa11ia à ses alliés, c'est manqu:
gfoéral de foi, effet de la même éclipse de raison politique qui
fait que la France ~•est séparée de ses rois et ne songe pas à les
rappeler. Ce principe de la vieille politique « ne vivait plus,
dit-il, qu'à l'état de souvenir historique chez un très petit nom-

llÉFI.EXIOJ:-S SUR LA LJTIERATURE

101

bre Je_ personnes q~i. n'éta_ïe~t pas de celles à qui la charge de
conduire les négociations et:ut confiée. Si tel ou tel des membres de la délégation française a eu, à &lt;le certains moments une
lue~ de ~a politique à suivre, cc ne furent que des velléités
aussi tardives _que passag~res. Le cœur n'y était pas. us idées
non plus, les idées encore moins. 11 On cherche en vain dans
celles ~e M. Clémenceau « quelque chose qui ressemble aux
vues d un homme d'État. •
, L'i.~ée ~-é1_1érale q,u! gouver~e le line d~ M. Bainville est que
1anmn n:gune, ou il y a\'a1t une trad1t10n politique et des
hommes d'Etat, a .su tenir l'Allemagne di\'isée, ct assurer par
co~séqucot_ à .la !-rance une sécurité relative, tandis que les
r~mes qui lui ?nt succédé ont favorisé ou maintenu le danger
ma1eur pour la !-rance, à savoir l'unité allemande. Il en accuse
le manque d'esprit politique, l'oubli des traités de \Vestphali,
1es. ch'1mcres
~
·
1.:,
démocrauques,
napoléoniennes, wilsonicnnes,
trois masques sur un m~me ,:isage. Et je ne nie pas que tout
~ela réponde à une réalité. Mais pourquoi ne s'en prend-il pas
al~ natur: des chos~s ? Pourquoi le raisonnement par le sujet,
à I exclusion &lt;lu raisonnement par l'objet? • ous n'avons pas
divisé l'Allemagne en 1918 et 1919. Quand on renonce ;1
~ouper un poulet, ce peut être pour deux raisons : parce que Il!
i;outcau ne coupe pas, ou parce que la viande est trop dure, et
s?uvent c'est pour l'une et l'autre à la fois. Le livre de M. Bainville nous explique,"ap&amp;s Kitl el T,wgtr, que notre couteau ne
coupe pas. Il ne parait pas examiner la question de dureté de
la viande. « Des mœurs balkaniques, qui ne sont que les mœurs
é~ernell~s. ~es pet_its, Etats, seront la conséquence nécessaire
dune d1ns1on qui s est arrêtée au seuil de la race aermaniquc '
Pourtant aussi• apte que les autres à se diviser. » ;:,
Voilà, dam; la Politiq11e d'abord, un méprb bien superbe de
la géographie et de l'histoire. Le traité de \'er:.ailles a divisé là
0~ !a. nature des choses établissait déjà un commencement de
~l\'mon. Il a tranché en général là où il trouvait des aniculat;~ns naturelles, et c'est un fait qu'il y en a dans Îa patte et
l aile du poulet plutôt que dans la carcasse. La race slaYe n'a
p.1_s été divisée par un insondable décret de la trinité versaillais'!: elle l'était déjà par ses langues, le tchèque n'étant poinl
le serbe, ni le polonais le russe, elle l'était par son histoire et

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

surtout par ses volontés. La race germanique (Allemagne,
Angleterre, Hollande, Scandinavie) comme la race _latine sont
pareillement divisées par leur histoire et par leurs langues.
Mais l'Allemagne, qui ne fut divisée autrefois que par la. religion et la politique, ne l'est plus depuis que _la toléran:e re~gieuse règne à peu près en Europe et depms que sa vie pohtique propre, après l'avoir divisée, l'a unie. Qu'eût été une
division maintenue artificiellement et violemment par plus de
gendarmes qu'il ne nous en faut pour occuper ~a Rhénanie ?_Je
veux bien qu'il soit possible de remonter certams courants historiques. Est-ce le cas pour celui-ci ?
Si le morcelage dicté par l'intérêt anglais, celui qui sépare
rivage et continent, a réussi dans une certaine mesure, cela
tient-il surtout à l'astuce et à l'habileté britanniques ? Pas précisément, mais à un état de la géographie politique qui favorise
aujourd'hui l'Angleterre. Cest un fait que sur les côtes orientales de la Baltique, de l'Adriatique et de la mer Egée les populations du rivage sont èn général de race et de langue différentes des populations de l'intérieur. Il n'y a dès lors qu:'à
laisser jouer les affinités nationales pour donner à cette partie
du monde un découpage a.nalogue à celui que l'Angleterre a dù
imposer à l'Escaut par trois guerres européennes. Noto~s
d'ailleurs qu'ici encore, en Allemagne, le morcelage traditionnel anglais n'a pas pu j.o uer plus que le morcelage traditionnel français, et pour la même raison, qui tient à la viande,
non au couteau. Hambourg indépendant'serait bien vite attiré
dans la sphère d'i-nftuenee anglaise : mais Hambourg indépendant étan.t une vieillerie historique comme la sainte ampoule,
il ne faut plus y penser, et les réalistes anglais n'y ont pas
pensé. Dans le dernier banquet qui lui fut offert, M. Cambon
résumait une vie d'eipérience politique concernant l'Angleterre en disant : l'Anglais vit dans le présent. 11 est vrai que
Taineet M. Bourgetfélicitentles Anglais de maintenir le passé.
Dans les deux cas cela veut dire la même chose, à savoir qut
les Anglais ne vivent pas comme nous, ne conçoivent pas
comme nous le présent et le passé. S'ils coiffent leur speJ1ker
d'une perruque et s'ils habillent les gardiens de la Tour de
Londres en costumes de mardi-gras, ils sont, en politique,
parfaitement réalistes et absorbés par le présent Notre ligne de

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

203

séparation entre le présent et le passé est différente, voilà tout.
Les uns font la raie à droite, d'autres à gauche, d'autres au
milieu ; les uns, comme dans S,,,..ift, cassent les ceufs par le
gros bout, les autres par le petit bout, et Sirius n'a pas làdessus d'opinion bien tranchée. Mais la parole, pour le moment,
n'est pas à Sirius.
Retenons que le livre intéressant et très littéraire de M. Bainville expose le système français de morcelage européen tel
qu'il procède historiquement de Henri II et des traités de
Westphalie, modifiés par l'esprit de 1756 et du renversement
des alliances. Peut-être cette date de 1756 et ce renversement
signifient-ils une élasticité et un esprit de compromis qui n'ont
pas fini de se manifester et qui peuvent se déployer sur la ruine,
peut-être regrettable mais sans doute irrémédiable, de ce système
austro-hongois que M. Bainville eût vu volontiers complété au
nord par la Pol.:&gt;gne et associé à la France par une alliance
solide. L'intérêt français a eu ici contre lui l'ethnographie, sinon
la géographie, au moment où le système traditionnel anglais de
morcelage avait pour lui au moins l'ethnographie. Peut-être ,
y a-t-il là des données sur lesquelles se fonderait un réalisme
politique moins littéraire et moins lié à un passé dont une très
grande part semble bien périmée.
ALBERT THIBAUDET

�205

bJncentrer, en une phrase brève, une grande richesse de vues.

NOTES
LE COTÉ DE GUER~Li\ tTES, par Marcel Prc,ust
(éditions de la Nouvelle Revue Française).
M. Marcel Proust passe pour un écrivain diffus. Ainsi se
forment les légemks. Il est le plus concis des écrivains. Qu'on
lise la première partie du Ctité. de G11trma11/es. Cette lecture
faite, qu'on imagine le thème de ce roman proposé à Mérimée,
par exemple : cet auteur sec et précis serait bien empêché d'en
composer une nouvelle de_dix pages. :-.lais, ,1u'on eùt offert, a~
contraire, à Balzac, la matière abondante de ces 279 pages -Je
dis la matière, plus exactement la profusion de vues - : il eo
eût sorti quinze \'Olumes (parce qu'il est mort jeune).
Ainsi M. Proust enferme un monde dans un thème qui, pour
tout autre, n'en serait pai; même un : et voilà une conception
concise, servie par une inspiration riche. Ce monde, M. Proust
l'analys~ a\'ec une telle minutie que quiconque voudrait en grignoter les restes s'en retournerait le ,·entre vide : et il lui suffit
pour cela, de '1-79 pages ; et voilà une inspiration riche, sel'\ie
par une expression concise.
Mais voyons d'abord l'expression. Ce qui ~gare, c'est ~a
richesse étonnante des nuances. Parce que M. Proust emploie
volontiers quatre ou cinq pages, · ou mème dix, à suivre une
même idée; parce que le lien qui unit différents aspects de cene
idée lui semble si fragile, et cependant si nécessaire à conserver,
qu'un point tenninant une phrase suŒr.ùt à en rompre la continuité délicate - à quoi il se refuse - ; on lui reproche de
trop s'étendre et de se plaire aux phrases interminables. ~:~
ignorer les ressources de la syntaxe, et ne pas soupçonner la 10•~
qu'on goùte à l'enchainement des propositions. Et c'es~ auss•
laisser entendre que Saint-Simon est ennuyeux I Un point est,
en quelque façon, un a,·eu d'impuissance, une manière détournée, et point très bra\'e, de suggérer : « Voyez, je suis l bout
Je souffle. » li faut être Pascal, ou La Rochefoucauld, pour

'(cc n'est point une compMaison que j'établis entre des auteurs
mais deux t?urs d'esprit dont je marque la différence). Cc pro~
œdé est po!t, mais un peu téméraire, même, surtout, chez de
IÎ grands esprits. C:ir ilb renferment et condensent dans une

lllaltime, une ample matière, qui prête un fon.demen~ solide, et
ouvre un ,·:1stc champ ;Î Jcs réflexions profondes : ce qui suppose_ un l~cteur_ réflécl~i. _et capable ùc profondeur. J'ai dit que
è'ftut poli, mais tén11.:r,urc. Et pour dégager d'une formule
tout cc que le grand l'sprit qui l'a cbclée v a inclus, il v foumit un esprit de même taille. \"oyez plutl'.;t l'faan~ilc ~ tout
feff~r~ des docteurs, depuis 1900 ans, s'applique à en rendre
apltc1t~s
leçons '.mplicites: et je ne compte pas les hérésiarlfllCS, n1 le nsquc qu on court à extraire d'une formule ce qu'on
111ppose qu'elle renferme, ni le danger des paraphrases, ni l'auàce des commentaires.
M. Proust n'est p.1s moins poli, ni moins téméraire · seulelement, c'est d'antre façon. Il nous fait la grâce de penser
' que
nous sommes bons marcheurs, et poun·us de bons yeux. Il ne
te ~ntente pas de montrer au lecteur de vastes perspectives, où
le la1SSer s'aycnturer. Une infinité de petits sentiers s'enche\'éttent, dans ce paysage, qui n'est pas une toile de fond, mais un
~ r réel, et pl_cio d'animation. 11 s'y engage, les suit tous, jus~ au bout, revient sur ses pas, sans se perdre jamais, en nous ,
tirant par la manche. On n'.a qu'à le suinc. Cc n'est déjà pas si
commode, et b~a~coup :estent en chemin. Ce qui, d'abord,
tt_mble un peu trntant, c est la tutelle où il nous tient : il ne
~ISSe rien à découvrir à notre imagination, ou à notre curioSlté : chez lui, l'une est si vive, l'autre si anentive, que
nous n'avons qu'à rester cois. Mais ce n'est qu'une illusion.
Montesquieu écrit quelque part : « li ne faut pas toujours tellement épuher un sujet qu'on ne laisse rien à faire au lecteur. 11
~ ~nseil p~raît juste ; il es~ au fond bien vain. On n'épuise
Jllba1s un suiet. 11 peut arriver quelquefois qu'on en extraie
~t le suc, toutes les leçons : le lecteur se rattrape sur les application$, et en.découvre d'autant plus que les vues qu'on lui
~ son~ plus cl_aires et plus nombreuses. Ainsi fait M. Proust.
nous la1SSe la liberté de recommencer cette excunion non
plus à sa suite, et en noYices ignorants et soumis, mais'cette ,

le:

�206

LA !IJOL \'ELLE REVUE FRANÇAISE

fois, sans lui, cc que nous n'eussions pas pu faire, n'eût été sa
direction préalable et complai ante, a.Ycc autant de fruit, ni sans
risquer de nous égarer. Il nous apprend à voyager dans le
domaine de la vie intérieure.
La particularité de M. Proust, c'est que, tout en étwt minutieux comme on ne l'a, je crois, jamai:. été, il n'est pas méticuleux. Sa pénétr.1tion eir;trême ne lui ôte ui le sen des ensembles, ni celui ,ks rel.itions. C' :,t proprement, si l\1n y songe,
une qualité e:-.."traordinairc. A propos d'une impression p:utkulière, trè~ inten;e, d trè~ fouillée. il jette une vue générale. qui
éclaire d'une lumière nouvelle un recoin ju~qu'.ilors ignoré, non
point de s;1 sensibilité personnelle, mais de l'âme. li se promène avec assurance dans ces régions semi-obscures, dont
d'autres avant lui :waient rendu s n:,iblcs, ruais non intelligibles, ks mou,emeuts. li est par là, un créateur - au sens
ine. et, modéré, humain et non divin du mot - qui donne
l'e btence à c qui végétait, plus proprement un révélateur, qui
lance w1 (clair dans la nuit, 1:t sait en diriger la flamme, Un
esprit fortement nourri, une mémoire prodigieuse ( et la plus
rare, cdk des sentiments, des sensations, et de toutes leurs
nuances, évoqués, non point à l'état isolé, mais.d:ms le cadre
même et les conditions qui ont provoqué leur u:iissance et
permis leur épanouissement, mieux que par l'association fortuite de circoostances accessoires passées et présentes, par l'analogie ou l'opposition naturelle que présentent a\"ec un tel
sentiment, telle sensation nouvelle, celui ou celle de jadis, et
qui les ramènent à l'esprit, toutes dvantes, et non, par un jeu du
hasard, désagrégées) une intelligence attentive permettent seuls
de tels jeux. On pourrait asse~ justement le comparer à un bobniste, dont la curiosité d'esprit pa$se de beaucoup la bot:rnique,
mais qui s'anacbe à cette science et utili e à son propos toutes
les connaissances qu'il a. Etudiant ur.c bcanche de fleurs, il n'en
fait pas voir seulement l'cncbcvètrement des fibres, le tissu d11
bois, les voil~ des pétales et des feuilles ; il ne s'arrête pas au
développement actuel de cette branche; mais., par des moyellS
enchanteurs, il nous la montre, telle qu'elle étaj.J:, encore en·
close dans le bourgeon près d'éclater, et telle qu'elle $Ct3,
demnin, presque flétrie ; et non seulement cela, mais tdle
qu'elle eût été, si, ilor,lison d'automne, quelque miracle l'eût Wt

JIOTES

.

.

•

s'lpanou1r au prmtemps . et encore s

·eu;

I'

207

•

ttV!tu, si, au lieu qu
so·t
ous aspect quelle aurait
1 , par exemple un n
d
santhème, elle eût été dahlia l ..
.'
e JJenr e chry. .
'g a1eul, ou v10lette ; ou bien telle
qu'on l'
.
auran 'ue, non pas détachée de l'arbust
..
mais, somptueuse, dans un beau ·ardin
. . e nourncicr,
ou dans sa dernière splendeur
~u m1h~u de ses sœurs,
solitaire. Il froque com a ' ,r • pries de mourir, dans un vase,
'.
'
p re, suit es progrès t d'
doies, nous transporte dans un lieu
. . . ' e • un. coup
d'oü nous pouYons a erce,· .
ID) sténeux et dommant,
on'il a dt'sposé
p • o1r, non seulement le vaste ens1:mblc
'1aYcc un art appli ~
.
.
ble sous toutes ses faces E que et précis, ~ais cet enseru. t cette perspe t
,. 1
montre, et qui semble, parce u'il nou. ' . ; ive qn J nous
hre moins un paysage qu'un li~u d' s }_ a d abord promenés,
•
.
excursion, nous la com r
0
ons mieux, pour en a,·oir péoétri: les détails d
~
P, ehomme dégagera, a,·ec plus de lucidité le se ' d~ mc~e qu u~
s'~le dcYant ses yeux s'il e
.. t '
ns un dccor qui
Mais 1·'entcnds bien . • ' n a v1s1tc auparavant tous les replis.
que c est un art d"ffi ·1
&lt;l
.
ses grandes limes ce qu'o
' d J c1 e que c ,·01r, dans
a:n conn:ut :ins so dét ï
beaucoup, la minutie d'esprit écarte la p;rt, a~,' et ~ue, pour
grand nombre reprochent:. "{ p
ce esprit. Et un
" 1' •
roust que son
.
.
pas composé, dont le dessein leur é
,
rage ne soit
son livre précédent Il
. •chappc. Qu on se rappelle
Balbec la b J" • d. y opposait, a b poésie du nom de lieu
. ,
ana ite u pays de Balbec, ou si I'
'
. ..
pression produite par ·e d , .
•
on Vcut, a l nurencontre et par 1
s eux syll:ibes, préalablement à toute
dnite par Îa ,11e due se1u·s1eu d_e l'im~gination, l'impre 5Îon proimage fictiYe s"mblP·d}' , qui, ne rcpondant pas du tout à son
, "
e autant plus ba al •·1 é •
.
poétique. De mtme le
d G . n qu l a té tmagmé plus
d'abord de fantaisies agr~::ie/et ~e.:antes, source e~ pré!extc
pruntcr son charme
1·
c es, quand, au lieu d emlk.
en que que sorte à la phoné .
.
"tiende, et au château qu'il dé .
'
• .
nque, a la
pcnnct d' t
·1 ,
. signe, c est-à-dire à tout ce qu'il
tréd p"ucvoquer,
~
· 1 s applique à u ne• personne, d ' abord rcncon" prcs comme une · ·
dé
dualité pla1· sant.
.
lv1s1on,
pourvue de toute indivi•
'
c.: en ceci ~eu em. t
, Il
.
ala fiction et o t d
c.:n que c prde une apparence
autour du ~om
parures brodées par un esprit ingénieux
tnesure que la d~ h
porte, change Je sens en se fixant. Et l

.! • ,

?U\

i.

rn;,:11:

de l'empyrée où e~lce;!~~ t;rm;ntes, peu à peu descendue
comme une nymphe :u c, T orù comme un pur esprit, puis
mi ieu c ses compagnes et de ses .

�LA NOUVELLE REVUE FRA.1,ÇAlSE

208

. 't plus réelle revêt une personnalité, et avec
compaanons, se [.11
,
,
t:&gt; 1
·1·
' elle vit , ce nom de Guermantes
est absorbe
e Il e tout e mi 1eu ou
.
.
.
par elle, et devient au lieu du mot magique qui ouvrait un
ré ·
le terme qui désiune dgns le monde une cerroyaume 1, enque,
o
,
•
•
taine femme et puis une certaine famille. Et apre: avoir contribué à embellir cette dame, il perd sa vertu ancienne, et, de
talisman devient épithète.
,
seulement du Coli de GuerA .ms ·1 , l'on pourrait Jire, non
.
, .
''l . .fi t
mantes, mais de tous les livres parus de ~a sene: ~ut s s1g111 ~n
le passage de la fiction à la réalité, (a la ~eahté n?n point
sèche mais encore cnYeloppée -de tous les voiles gracieux de la
ti.ctio~ évanouie, de même que le so~venir d'une belle statue
demeure d:ms l'esprit de celui qui la vit, superbe et_ dressée sur
son socle, après qu'elle a été brisée et rempl~cec, p_ar une
mauvaise copie, augmenté encore par un regret mela~coh~ue, et
cependant gêné dans son évocation par la présence dune Jln~e
malencontreuse), ou plus exactement et plus précisément,_ qu ils
racontent la transformation des mots, selon que _ce~~-c1 ~voquent ou qualifient, dans un _esprit porté à la fOLs a Lmagmer
abondamment et à observer lucidement.
.
Ceci dit, tout reste à dire: ; et, entre ce desse1~ gén~ral,' et l_a
façon particulière dont il se développe, il y aurait m~tièrea é_p1lo&lt;n1er sans fin. Je ne m'y lancerai pas. Cependant, il faut b1en
si;na\er le lien qui unit les diverses parties de cette œu\~re co:·
sidérable, qui est la personnalité du narr~teur.11 faut le signa\
mais non s'y arrêter : la conclusion serait prématurée, av~nt .
ter me de l'ouvrao-e et malséante ou indiscrète : car ou bien 1_e
t&gt; '
d
··
onnais
ferais mine de tirer de mon propre fon ce que 1e ne c
que par ouï-dire, ou bien je ~irais tout_ crûment °:a source,::
j'abuserais d'une amitié dont 1e veux bien goûter l agrément
l'honneur, mais non tirer profit.

*
11&lt;

LOUJS MARTIN-CHA.UFFIER

*

NÈNE, par Ernest Perocbon (Pion-Nourrit).
coM. Pé rochon ' prix Goncourt, n'apporte pasl comme Ilsondans
lauréat de r.919 Marcel Proust, une formu e nouve e .
notre littérature,' mais il s'insère avec honneur dans la traditton
du roman paysan.

209

NOTES

M. Pérochon a le don de la mise en scène. Il y a dans Nêne
vingt tableautins, tournants de récit ou situations de détail qui
excitent l'intérêt ou l'émotion. Dans le chapitre où la servante
Nène songe tout à coup en jouant à la maman avec les enfants
de son maître, que celui-ci pourrait bien l'épouser, la façon
dont le maître surprend son secret est une trouvaille. Le battage &lt;lu blé-, le curage de l'étang, tout ce qui a trait au paysage
ou à la vie des champs ne laisse rien à désirer en fait de justesse
et de précision dans le détail, de poésie dar;s l'ensemble. Il y a,
comme disent les peintres, de l'atmosphère.
Mais ce qui manque tout gâter, et peut-être le gâte, c'est
l'essentiel du récit qui n'est que du mauvais mélodrame et
l'étude des caractères qui appartient à ce même répertoire
conventionnel, celui de Nène y compris, bien que la lumière projetée constamment sur elle éclaire ses gestes d'une clarté un
peu plus humaine que ceux des autres personnages.
Les héros de Nèue vivent tant qu'ils demeurent paysans. Ils
ne sont plus que des pantins, dès qu'ils devraient se montrer
hommes tout court. L'observation et le rendu de la vie paysanne
sont de premier ordre et jaillissent de verve ; mais la connaissance du cœur humain fait défaut. Ce qui est hors-d'œuvre
approche parfois de la perfection, l'œuvre manque.
On a parlé à propos de M. Pérochon de naturalisme. C'est
impressionnisme qu'il faudrait plutôt dire, si on voulait le situer
dans uu camp. Impressionnisme charmant et véridique de
poète campagnard, ciseleur précieux d'idylles et de mimes à la
Théocrite et patoisant (patoise-t-on vraiment d'une manière
aussi délicieuse dans les Deux-Sèvres ?) avec saveur, mais
dépourvu de tout génie constructif. Conteur peut-être, romancier non.
BENJAMIN CRÉMIEUX

*

* *
DES INCONNUS CHEZ MOI, par Lu.cie Cousturiu
(La Sirène).
Ces inconnus que Madame Lucie Cousturier s'emploie à
nous faire aimer, ce sont ces Tirailleurs Sénégalais, ces « engagés volontaires &gt; arrachés à leur Afrique natale et traniformés en défenseurs du Droit. C'est sur la Côte d'Azur,
parmi les paysages d'oliviers et de pins que Madame Cous14

�2!0

LA NOUVELLE RE\"UE FRA'NÇAlSE

turicr Jes a reocontr~s. Ils se sont introduits presque malgré
elle dans son e~btcncc et l'ont charmée. L'auteur ne péUt
se retenir de no11.s faire partager les joies d'une qualité rare
qu'elle :i goûtées en colnpagnie de ses noir!i amis.
Mad;,1mc Cousturicr a d'ailleurs le bon gotît ùe ne pas éttblir
entre ses compatriotes et les Sénégalais uoc comparaison trop
nette. 1 011 pas que son opinion soit un instant · douteuse:
quelques épithète~ méprisantes jetées çà et là montrent 110
quelle mince estime elle tient les civilisés que nous somm~.
EJle ne fait même point d'e:-:ception pour elle-même ; elle
laisse deviner en certaines pages qu'elle se sent fort inférieure
aux inconnus qui franchirent son seuil.
Mais cc livre n\:st pas une plaiJC?irie en favtur de la race
noirt. Madame Cousturier dédaigne de s'adresser à notre raison
et même à notre cœur. li est depuis longtemps démontti
que ni l'unt ni l'autre ne sont capables de nous faire comprendre que des hommes peuvent être nos frères bien que Jeur
peau soit d'une autre teinte que la nôtre. Pour gagner notre
sympathie ~ ceux qui forcèrent la sienne, Madame Cousturier
fait ,uniquement appel l notre sensibilité physique. EJie use
pour peindre ses amis de fraiches image, qui émeuvent nos
sens. Voici les saurir~ de Metcy Silr: ils sont purs comme b
fenêtre ouverte.,.oici S:tar Gueye, rafrnîchiss:mt, discret comme
une goutte d'eau dans l'herbe. Tel autre tirailleur évoque uo
peuplier, tel :mtre encore une guêpe blessée. Cela conquiert
mieux que des discours.
Ces Jnconnus, Madame Cousturier ne s'ingénie pas à nous
les faire connaître. Elle s'emploie à les éloigner, à nous les
rendre étrangers, s.\chant bien qu'ainsi nous les comprendro111
mieux. C'e5t que nous avons, d~s qu'il s'agit de porter un
jugement, un Yoile épais deY:mt les yeux - c'~t Ja théorie
111ême et presque les termei; propres de Madame Cousturier.
Nos sens sont oblitérés par des clichés qui sont ce que nous
appelons fièrement nos « connaissances ». Et nos connaiss:1.ncts
touchant ]es Sênégahis c'est la légende du Soldat-Bête, du
Diable n1iJitarisé, invention dérisoire que ~fadame Cousturier
d~truit en se jou:mt.
Dè i'im,tant qu'il n'est plus l'homme dont les musettes soat
lourdes de tttes sanglantes, le Sénégalais devitnt loinuio,

NOTES

211

élémentaire dans le noble sens de ce mot - quelque chose
comme le vent ou le courant du ruisseau, phénomènes impé• ~rables et familiers, étrangers autant que pr~es et d'où nou:,;
viennent nos plus siùs bonheurs.
Il Y a dans ce livre une partie pédagogique dont l'intérêt

nous échappe. Madame Cousturier a tenté d'instruire ses
amis au~ dents blanches, de leur apprendre à lire, à écrire et
surtout a parle: ~n langag~ autre que l'officiel idiome petitn_ègre. Appar:ut-1! nécessaire de faire goûter à ces hommes
11mples la saveur perfide d'une civilisation à. laquelle nous
devons notre cécité intellectuelle ? Fort heureusement les
Ti~illeurs sont en grande part retoum~s dans leur chaude
Afr_rque. Souhaitons qu'ils aient la fortune d'oublier ce
qu'ils ont appris. Puisse le mal de la Connaissance n'avoir
pas contaminé à jamais le jugement sûr des Inconnus !

•"'•

MICHEL DJ! GJlüOIIT

LA RELÈVE DU MATIN, par Henry de Montherlant
(Société Littéraire de France).
. J;a~rais voulu parler de cet omTage en écartant la question
l'.ttc::ii~e. Le fond en est trop riche pour qu'il a'y ait pas iojus~ce a s arrêter 101 tàtonneme~~ de la forme. Il fawha pourtant
s Y ~ésoudre ; car on doit :i un débutant la vérité coœplète et il
serait dommage qu'une telle subtilité et une telle fo,ce de pensée ne tro11vassent pas au plus tôt le mode d'expression choisi
épuré, dont elles sont dignes.. Au relïte, œ n'est pa., par faibl~
que pèche l'expression ici, mais par surabandancc et enivrement
de so~-même, et déjà, da.os quelques morceaux, notablement
IU~neurs aux premiers : c Dn,oir d'tlffllS.st d devoir fra.nçais ••
• Plll/ms tk guerre au wJJi-ge », et surtout c le Dialogue eu
G!~ard » qu'on a pu lire dan la revue, elle prend une conas1on, un accent, une juste musicalité qui marquent J'é;olution
la plus heureuse. Comment UD premier livre ne renfermerait-il
~ !e tout du jeune homme qui l'écrivit, et justement quand
ccJw--ci en a voulu &amp;ire une·« somme », la « somme • de ses
pcmées les plus seaètes.;_da.as le moment tragique, unique, où
loute:s choses sont remises en question par le fait de la guerre et
tt la mon. - J'ai prononcé le mot de c musicalité». Abor-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

212

dant un sujet difficile entre tous et qui déjà a découragé les plus
grands, la psychologie de l'enfance et de cc l'âge ingrat», M. de
Montherlant a traité symphoniquement ses découvertes. La
pièce de résistance du volume, la Gloire du college, est _p'.·oprement un poème symphonique où toute . la mattè'.e spmtu:l!e
et aussi sensuelle du sujet est brassée, mêlée, vanée, et sa1S1e
dans une seule onde, et d'où les thèmes principaux n'émergent
que pour replonger aussitôt dans l'épais tourbillo_n des incidentes. Ce n'est pas que l'impression d'ensemble s~it man~uée;
ce collège est vraiment un être dont la masse palpite, oscille et
se penche parfois sur nous ; toutes les petites â~es encore obscùrcs, contradictoires, décevantes et chères qui le composent,
forment une seule âme passionnée dont on sent passer le souffle
brûlant. Mais on en veut au musicien de prendre trop souvent
le pas sur l'analyste, de tourner sans fin autour de l~objet, de le
circonvenir de loin, en un mot, d'orchestrer sa lucide pensée,
sous le prétexte de l'approfondir. L'excès d·e l'analyse v_a contre
l'analyse et brouille l'image . au lieu de la fixer-, Con1b1e_n tous
ces traits authentiques, si directement observes, combien c~s
fümres vivantes qu'on entrevoit, qu'on va aimer et que soudain
~
'
on perd de vue, gagneraient-elles à ?orter un n~m'. a nous parler tout droit, à se présenter en chair et en os, ams1 que fera-:
à la fin du livre - le jeune collégien Gérard ! Mais on ne vit
pas impunément à une époque où le goût de l'image et de l'allusion perdant toute mesure et bravant toute règle, est en train de
devenir un danger public : M. de Montherlant, comme les autres,
aura dû payer son tribut. Ajoutons que l'objectivisme, po::r
employer ce vilain mot, n'est pas le fait des débutants et sil
faut s'étonner de quelque chose, c'est de ce que M. Je Montherlant, sous le débotdement de l'exaltation personnelle, montre
tant de curiosité précise pour autrui; c'est par quoi il vaut selon
moi. - Ceci dit, qui ne concerne que la forme, il reste que la
Relève du Mati1t est un livre unique en son genre, important en
son genre et qu'il apporte une contribution précieuse à l'his:
toire des esprits dans la période que nous traversons et qut
commence avec la guerre. M. de Montherlant nous propose de
méditer son propre cas et celui de ses camarades, transportés
brusquement du collège au front de bataille, gardant avec cc
collèrre chrétien un contact étroit et profond, y laissant cle plus
~

NOT.ES

2r3

jeunes hommes qui sans doute ne se battront pas, mais pour qui
on se bat et en qui se prépare tout l'avenir. Durant ces cinq
années de sacrifice, que pensaient les grands des petits? et surtout
- puisqu'ils sont l'avenir, je le répète - que pensaient les
petits des grands ? Pensaient-ils, comme pensait ou eût dû
penser le non-combattant : o: S'il existait une justice il n'y aurait
pas trois hommes sur dix qui oseraient vous regarder dans les
yeux. Que devons-nous leur dire? dire d'eux? faire pour eux?»
L'enfant « égoïste, orgueilleux, impérieux » en apprenant la
mort d'un aîné s'écriera : a: Qu'est-ce que tu veux ? ce sont les
risques de la guerre ! » Exactement ce qu'on pensait au front :
sous ses dehors dédaigneux et indifférents, c'est l'élève Gérard
qui est le plus près du soldat. - Voilà un des thèmes du livre.
Il y en a un autre, de la inême importance, c'est celui de l'éducation : comment réduira-t-on Gérard ? comment poussera+on
Gérard ? quelles précautions prendra-t-on avec ce nerveux petit
être pour qu'il ne déraille pas et qu'il travaille, comme il faut,
à refaire la France, sauvée par ses camarades aînés ? Derrière le
troupeau scolaire, on devine quelques silhouettes de prêtres, de
surveillants, de professeurs, comme les collèges laïques n'en
comptent guère, pour la raison que dans un collège religieux, il
s'agit de former des âmes autant que des esprits. Ici on a le
maniement de l'impondérable, on connaît les ressources de
chaque enfant et l'auteur, qui s'est penché passionnément sur
le mystère de l'enfance, résume la tactique qu'il faudrait partout
employer: « Primum vivere ». D'abord (( faire vivre ». A cet
âge &lt;&lt; c'est la première et la dernière fois que les enfants sont
gratuits » et par conséquent disponibles. o: Avec une prudente
audace » il faudrait en eux« systématiquement créer de la crise.
Dieu n'a guère de prise sur une âme toute ronde et qui se tient »
(ni Dieu, ni aucun sentiment profond) o: mais dans tout ce qui
est humecté ou fêlé, dans chaque fente de ce qui se défait,
comme il s'insinue, le Dieu subtil... le Dieu qui v-ient comme un
voleur / » Le procédé peut être discuté et il n'est surtout pas
applicable à toutes les âmes ; aussi bien n'examinè-je pas le
fond de la question. Je n'ai dessein que de montrer dans quel
sens se porte aujourd'hui la curiosité psychologique, morale -et
je puis dire sociale - . de l'auteur que nous étudions et de quel
intérêt me semblent être ses recherches. - M. de Montherlant

�215
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

a pris la guerre au sérieux ; il prend la paix au ~eux ; il prend
toute chose au sérieux. De là une sorte de gravité précoce, qui
le d&amp;ignc à notre attention. Il avoue qu'il a la passion des
• étres,, ; il se penche avec angoisse sur eux, il calcule leurs
chances, il s'6ne"eille de tant de « possibilités &gt; futures. Mais
non comme l'anarchiste dilettante qui, sans souci des con~quences, attend l'klatcmcnt de quelque désastre tout oeuf.
sont des possibilités qui feront t'ordre, la santé et la joie du
monde, à l'ombre immense de la Croix. Ce livre nous révèle
quelques-uns des moments supr!mes où, dans un collège chtitien, communièrent toutes ks âmes, durant la guerre qui vient
de finir et aucun n'est plus beau que celui des Pâques, qui réunit
un jour parents, élè,•es, combattants, avant de nouvelles batailles ; M. Henry de Montherlant nous montre les mères en plcun
et, dit-il, « dans une minute peut-être irretrouvable elles pensèrent qu'il valait bien que leurs fils fussent morts pour qu'une
telle heure ait existé. » Les phrases chargées de cette belle émotion ne sont pas rares dans leiivre. On n'ttudiera pas la mystique
de la guerre sans y recourir. - Et maintenant M. de Montherlant qui est un homme et, à n'en pas douter, un écri'ftin, nom
doit des portraits directs et des dialogues tout nus.

c.e

..

HENn GHtoll

•

LES FORCES ÉTERNELLES, par la Comusst de Noailles
(Fayard).
Il appartenait à une femme de trouver, à la gloire de la mort
héroïque, les paroles mêmes qu'attendaient les soldats. De
toutes les voix •enues de l'arrière, c'est peut-~ la seule qui
dt apporté quelque exaltation et quelque réconfort i un mourant, dans le .s upr!me débat entre l'acceptation et la révolte. Car
nillance et pitié alternent en ces poèmes sans s'ahérer rki~
quemcnt, et il plait à un homme courageur. d'entendre exprimer
par des lbres de femme cette horreur sactic de la mort, qu'il
n'a pas le droit de fonnuler lui-même. Les vers de Madame de
Noailles sont un hommage à la grandeur sans prkédent
du sacrifice, non point cet hommage d'égal à égal qui n'est
qu'une sorte de politesse, mais un agenouillement et un don clc

Ln vus que l'an écrit m sontunl 4ux bataille.
Tr:embler,I de se smtir bllt"dis.
Que fM"' le faibk chan! dot1J mon âme lms.illt
Puisqiu l,s soldllls ,ml Joui diJ ?•..

Comme /out nous surprmd quand un bommt tsl p.ssé
Dans ombre oû ne vient pas aurMe !
Se peut-il que l'o,z soit, l'un du c~U glad,
L'autre du côU tilde encore? ...

r

r

ûmmtnt vivre à prisent l Toul ltre est soli,11irr,
Les morts ont tué les i•iva11ts;
Leur innombrabk pciàs m'attire vers la Jerrt.
Pourquoi. sont-ils passés d111anl ?•••

ût étonnement, cet effroi, cette lutte passionob! contre l'ingratitude et l'oubli ne s'accompagnent pas de lâches plaintes,
mais restent loin cependant d'un stoïcisme trop facilement résigné. Le scandale d'une mort prématurée, le grand effacement des
IIÛllftS bumai11s, arrachent au poète des cris tantôt désolés et
11Dt6t charmants :
Soir de jui/1,t Ji,,,pide où flllft
1A. ,ierveuse el brusque hirondelle,
Tranquilliié du paysage
Ou le large soleil ruisselle,
C-iel d' atur tl de nzirabelle,
Qu'ave-z-vorlS fait dt lrtws visages? ...

us 1"'-" toujours levés, fâme balnianJ fesp«~,
Le peuple féminin, comme u11 peupu d'oiS4UA,
Fendra la ,wble nue ùÙ jamais ne s'tff"'e,u
Les t.Xj)loits jaillis d1. vos o.s !
Quel homme arrêterait w #,autes birondellts
Et lts saurait tenir sous un joug assez sûr ;
Etlts s'échapperont, adroilts illfalèles,
Et i•ous rejoindront da,is l'az11r J•••
Un quart à peine du volume est consacré à la guerre, mais
l'idée de la mort l'horreur de l'anéintisscmcnt, la pitié envers
lea ,orps voluptueux, condamnés à la vieillesse et à l'insensibi-

soi :

•

�216

lité, mêlent une note douloureuse aux chants les plus exaltâ.
Pour célébrer la chaleur de midi, - 0 châtaigne d'atur qti
Jacére-:_ le azur 1 - le jeune printemps, le vent tout moucbdl
d'aventures agrestes, le mol ouragan ùs arômes, la pluie, l'herbe,
les branches, les biches, les oiseaux, Madame de Noailles a.
retrouvé la fraîcheur de ses plus éclatantes images, avec cd
alternances de langueur et de raison, qui sont tantôt d'une
ménade blessée, tantôt d'une Pallas à l'œil juste et perçaat
(car il y a dans ce volume quelques analyses de l'inimitié '8
désir, qui montrent la sin&lt;;érité la plus hardie). Mais en vain elle
glorifie
Le crime mivranl du plaisir
A la fois baclJJqut et funèbre,
le thème de la mort s'enlace à celui de l'amour et déchire obsti-,
nément cette somptueuse trame :
Le souffle un jour me manquera ;

En vain j'aciterai les bras 1
Je songe, ardente et so/ilaire,
Au dernier objet sur la terre
Que mon regard rencontrera.
Il s'est trouvé des esprits moroses pour relever dans
des inégalités ou des faiblesses, voire des « improP.riétés da
pensée ». Quand donc cessera cette mode d'opposer à tout&amp;n
et à toute générosité le spectre d'une perfection malherbieune.
pauvre et compassée, où l'on trouve peut-être lt longue
·patience, mais assurément pas le génie? Si tel poète a besoin,
pour créer, de se laisser aller à une sorte d'abondance heureuse.
c'est à nous de faire notre choix ( nous le faisons bien pour Lamartine) parmi ce qu'il nous offre, que ce soient des aveux tolll
char"és
de désir et de cruauté (Le Re"rocJJe,
Tu m'aimaiimoi11s),
b
r
.~
ou de simples arabesques de sensations et de souvenirs (Ppri11/a11ièrt, Ode à u11 c"O/(au de Savoie); ou enfin, si l'on veutl
tout prix une perfection mesurée, cette Milodie :

Comme "" cou/eau dans un fruit
Amè11t un glissant rai•age,
1A mélodie aux doux bruits
Fend le cœur et le partage

El tendremmt le détruit.
Et la langueur irisée
Des arpèges, des aca,rds,
Descend, tranchante et rusk,
Dans la faiblesse du corps
El dans râme divisée ...
JEAN

SCHLUYBERGER

•••

:µ

FABLE DE POLYPHÈME ET DE GALATHÉE,
e de Gongora, traduction française de Marius André

&amp;mier).
esM:e pas à M. Francis de Miomandre que le nom de
ora doit de briller d'un nouYcau lustre, après un injuste
it? Reprenant un parallèle esquissé par Rémy de Gourt dans ses Promenades Littiraires, il publia, dès juillet 1918,
s Hispania, une étude sur Go11gora et Mallarmé.
Le gongorisme de Gongora, comme le marivaudage de
'vaux, serait-il un de ces mythes dont les auteurs de
els entretiennent le culte paresseux. Ce poème le laisse
penser. On n'y trouve guère d'afféterie ni de préciosité,
· de l'enflure et le go'1t des images rares. Cordouan comme
• • il ne prodigue pas moins généreusement que lui l'ort et les brillants. Les strophes de ce poème ressemblent à
belles conques nacrées et chatoyantes où l'on entend la
r de la mer et le chant des sirènes ...
oici Cérès
Sur un char qui ressemble aux herses estivales

.

Coupe de Bacchus, jardin de Pomone
ra, pour décrire l'antre de Polyphème, rencontre un
sublime, digne d'Homère :
Ce formidable baillemcnt de la terre.

plainte de Polyphème, par son ampleur et son majesdéroulement, rappelle !'Ode à Michel de l'Hospital d~

d.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Malheureusement la traduction de M. Marius André, exactement calquée, fait songer à ces traductions juxtalinéaires
de la collection Hachette, qui nous furent d'un $i grand secours
en rhétorique.
La vanité de cet effort vers le mot à mot est d'autant plus
cruelle qu'on y sent la main d'un excellent humaniste.
La fugitive nymphe, cependnnt, là où
dérobe un laurier son tronc au soleil ardent ...

Voilà qui ressemble aux: incidentes d'Un coµp de dés ... et a.us.
galantes inventions de M. Jourdain : (( me font, belle marquise, d'amour vos beaux yeux mourir ». ~- Marius André a
laissé au lecteur le soin de traduire son mot à mot en prose
française, tâche que lui-même était qualifié pour mener à
bien et qu'il nous doit d'entreprendre à présent.
ROGER ALLARD
4'

* *

LE POÈME DE LA .PIPE ET DE L'ESCARGOT, par
Tristan Derbne (Emile Paul).
M. Tristan Derème, par le soin qu'il prend de justifier sa
réputation de fantaisiste, demeure souvent en deça de son talent.
Il lui arri~e d'allumer, aux endroits les plus touchants, une
pipe qui sent un peu l'affectation. Cela nous f~it sou~enir des
cigarettes de Penses-fa rdussir ? - cendres de l irome ~ la rnode
de 1900. Il abuse aussi des enjambements à la Banville et des
phrases en forme de table-gigogne :
reau tiède des bouquets que boit l'ombre torride
et toi vo1uptueuse et nue et toc souilre
et ton bras où miroite une chaîne d'ivoire

et d'or. ..
Ces artifices qui jouent la &lt;1 sensibilité frémissa~te_ » sont in.di·
gnes d'un poète qui, d'autres fois, sait chanter amst :
L'orage fauche l'herbe et les feuilles froissées
Il siffle et fait voler les ardoises &lt;lu toit.

Ce dernier vers ne ferait pas tache d.ans -une beUe fable de La
Fontaine. La jolie piè.ce : Prenils ton mantu,u ... présente une
série d'assonances subtilement nuancées.

HOTES

219

Cette poésie rend un son fin et jm,te, mais Je soupçonne
M. Derème d'avoir forcé la dose d'amertume ironique et de
10Utires pincés, par crainte de verser dans l'élégie.
L'auteur du Poème de la Pipe et de fEscargot est un élégiaque
qui s'ignore - volontairement.
ROGER ALLARD

*

,. *

GEORGE SAND, MYSTIQUE DE LA PASSION, DE
LA POLITIQUE ET DE l' ART, par Ernest Seillière
(Alcan).
M. Seillière continue par ce gros volume d'analyses consciencieuses la série des études qu'il a entreprises sur le mysticisme moderne, sur les courants sociaux et littéraires qui lui
paraissent continuer les spéculations mystiques sorties des cou"Jents ·au temps de Madame Guyon. Le cas de George Sand èst
aujourd'hui assez spécial. On ne la lit presque plus, et peut-être
a-t-on tort. Je ne veux pas dire qu'il faille souscrire à ce jugement extraordinaire de M. Seillière : « La première Lelia vaut
bien Faust; le Journal de l'automne 1834 ou la correspondance
avec Michel de Bourges sont de plus puissants cris que Werther ;
certaines Lettres d'un Voyageur atteignent les Elégies romaines, la
Mar, au Diable ne le cède pas à Hermann et Dorothée, pas même
à Iphigénie en Tauride pour la pureté de la ligne classique. »
Mais enfin il est certain qu'il y a chez George Sand des centaines
de pages admirables. Si on ne la lit pas, on continue à la connaitre et à en parler beaucoup, généralement ~ans sympathie,
comme type de la sensibilité romantique. Il semble que les
amants de Venise tendent à prendre place dans la légende littéraire comme autrefois Héloïse et Abélard dans la légende populaire. Cet intérêt est raisonnable, et il serait aussi bien raisonnable de le reporter sur les romans: l'œuvre de George Sand
est en effet la plus complète, la plus puissante explosion de
nature féminine qui existe eo littérature. Aucun roman, aucune
pièce de théâtre écrits par un homme ne donnent cette sensation directe de la femme, dans sa présence physique, dans son
abondance sensuelle et morale. Il est naturel que les misogynes
l'aient détestée. Barbey d'Aurevilly se plut à l'injurier, et Remy
de Gourmont la poursuivait bien après sa mort d'une haine

�220

221

LA NOUVELLE

singulière. Presque tous ses romans sont des épisodes de sa TÎI
sentimentale, et de cc qu'une femme répand de cette vie seaumentale dans u vie intellectuelle. Si nous mettons à part noe
contemporaines, elle est bien la seule femme de lettres qui Dt
soit qu'une femme, car on n'en dirait pas autant de Madame de
Stai:l et de George Eliot. M. Seillière a analysé soigneuscmeat
son œuvre pour la montrer modelée ou déposée par le coun
impétueux de cette nature féminine, et de cette merveilleme
puissance d'amour qui nous :apparaît vr:iiment chez elle comme
une force Je la nature. En défiance contre le romantisme, il ne
reporte point sur sa nature morale l'admiration excessive qu'"il
professe pour son œuvre littéraire. li la juge a-.·cc une COlllcience d'homme et des principes d'homme, et les ironies qu'"d
lui adresse ne portent pas toujours. On souhaiterait non pa
plus d'estime ni plus de mesure, mais plus de sympatbie
vivante. Tel qu'il est le li\'Te restera un des plus utiles à coosalter, après ceux de Madame Karénine. sur un écrivain dOlll
l'œu,·re ni le nom ne sauraient descendre dans l'oubli.

~plusieurs épisodes de sa vie font honneur au cœur et ¼ la
loyauté du poète. Tout ce que M. de Reynold écrit sur l'art et
rœuvre est excellent : cette étude soignée, méthodique c:t qui ne
cnint pas le détail rendra bien des services et aidera beaucoup de
lecteurs à pénétrer plus littérairement dans une poésie qui ne laisse
pa de dérouter parfois. L'idée directrice qu'a imaginée M. de
leynold pour relier les visions et les impressions des Fleurs du
~ est ingénieuse et intéressante. Ses deux chapitres sur l'art
et l'e~pression présentent la rc,·ue technique comp\~te qui ne
devrait manquer dans aucun livrecone&amp;rnant un poète ... L'étude
IV Baudelaire critique aurait pu ~trc un peu plus poussée. La
sagesse de la critique de Baudelaire, la lucidité et la sûreté de
aoa jugement l'honorent entre tous les po~tes romantiques;
lat un aspect de son talent auquel M. Mauclair a rendu hommge dans son li~r~ et que Brunetière lui-même admirait presque
11111 réserves. Voila Jonc un bon li He de critique qui nousvicnt
è Berne, et l'auteur rendrait un nouveau service aux lettres
françaises en nous donnant, sur le même modèle, le Vtrlaine
fli nous manque encore.
AI.BF.RT TIIIBAUDET

CHARLES BAUDELAIRE, par Gon,agut
(Crès).
11 n'cxbtait jusqu'ici touchant
d'autre étude d'ensemble que le beau liHe d'artiste écrit par
M. Camille Mauclair. M. Gonz:igue de Rcynold inaugul'
aujourd'hui la Collection franco-suisse par un ouwage consi~
rable sur le po~te des Flmrs d11 Mal, qui a servi de matière h•
cours professé à l'Université de Berne. M. de Reynold ~crit •
livre en pleine sympathie pour Baudelaire, et laisse ,·olontairement de côté toute la légende qui s'est formée autour de hd.
Peut-être le regrettera-t-on : l'Eglise elle-même a pris 111
Evangiles apocryphes des traditions et des épisodes de 11 tie
du Christ, et les historiettes apocryphes, parfois fort dignes clc
créance, qui se sont formées autour de B:iudelaire, ajoutent vraiment ¼cc personnage, rendent à ce grand mystificateur un bics
qu'il eût reconnu pour sien. Peut-être aussi la partie que M. clc
Reynold a consacrée à la personne de Baudelaire présente-t-cllc
un caractère un peu hagiographique, mais il est certain en solJllllC

•••
PROUDHON ET ~OTRE TEMPS, prHacc de C. Bou,U (E. Chiron).
Quelques esprits de tempérament différent, avant des métho-. de tra,·ail et une orientation politique diffé;entcs, mais sentlotavec une égale acuité la nature et l'étendue des problèmes
IOCiaux posés par l'après-guerre, ont pensé trouver dans une
COllllaissance approfondie de l'œuvre Je Proudhon les éléments
lune discipline ; dans leur admiration commune pour ProuAon une raison de mettre en commun leurs recherches. De là
la vie de ce recueil d'études.
1~ n'y faut point chercher un enseignement politique ou
IOCial. La pensée de Proudhon, dans la mesure où clic s'abanbne aux suggestions d'une expérience toujours renouvelée,
~ r e trop complexe et trop mobile pour se figer en une doc- •
trine _et éliminer les contr.idictions internes. Telle que la définit
~ Justesse M. Augé Laribé, c'est c un libéralisme, mais .souCICIIJ de justice et d'égalité ; un socialisme qui respecte le,

�NOTES

222

libertés individuelles ; une organisation économique que dominent les préoccupations morales. »
11 n'y faut point chercher des raisons qui puissent légitimer
« l'actualité JJ. de Proudhon, sinon l'indigence actuelle d'une
i;péculation politique et sociale engagée trop profondément
dans la voie du Marxisme. Les rapprochements que l'on C$I
tenté d'opérer entre la situation de l'Europe au lendemain du
Traité de Vienne et la situation du monde au lendemain du
Traité de Versailles; entre certaines conceptions de Proudhon
et les déclarations actuell;s du syndicalisme et de la C. G. T.
semblent bien trompeurs : Ils méconnaissent en un sens le
déplacement constant des forces sociales au cours du x1xe etau
début du xxe siècle.
Il y faut peut-être chercher l'esquisse d'une réforme intel·
lectuelle et morale. Si Proudhon n·a qu'une entente moyenne
des questions agraires et fina!Jcières, il a un sentiment tr~s. Tif
du désaccord qui surgit, dès la Révolution, entre les cond1t1ons
d'existence nouvelles de. sociétés démocratiques tenues d'être
simultanément industrielles et militaires, et les anciennes Ill1nières d'agir et de penser. Dans les techniques comme expression
de l'intelligence créatrice et du vouloir humain, il cherche les
éléments de l'humanisme que les grands bourgeois de la Restauration demandent aux civilisations disparues, au moyen-âge,
la catholicité. Il constitue une Philosophie di. Travail, qui,
sous la nouveauté d'apports propres au monde moderne, de·
meure fidèle aux tradition-s intellectuelles de la France, à son
rationalisme expérimental. En une étude excellente sur ce ~ujet
M. A. Berthod nous a donné toutes les raisons que nous a\-100s
de compter, sans exagération, parmi nos philosophes, celui _q~
sut affirmer que o: toute idée naît de l'action et doit revenir 1
l'action. ;l)
RA.Y)!OND LEMOII

i

*

* ..
L'OUVERTURE DE LA COMÉDIE MONTAIGNEGÉMIER.
Allons-nous enfin assister en France à une véritable reoais·
sance de l'art du théfitre, c'est-à-dire à un mouvement assez
ample pour englober les initiatives particulières, les dépasser et
obtenir du public cet assentiment général sans lequel une épa-

2.23

que n'a pas, à proprement parler, de style dramatique ? A lire
tout récemment les réflex.ions de Gordon Craig sur I' Art du
Théâtre (éd. de la Nouve.Jle Revus française), on a pu constater
combien d'idées, naguère lancées comme des défis par ce grand
chercheur et accueillies comme d'irritants paradoxes, sont
aujourd'hui passées dans le domaine commun. On les reconnaît
à peine, dépouillées qu'elles sont de leurs outrances, démarquées
au goth de ceux qui les ont appliquées et transportées, si l'on
peut dire, de !'Apocalypse dans la vie réelle. Mais ce qui est
certain, c'est que tous ceux qui font œuvre vivante au tbiâtre
travaillent, bon gré mal gré, dans un sens analogue. L'accord
s'est fait sur certains principes : simplification de la mise en
scène matérielle, souci d'obtenir l'e:ffet plastique avec un minimum de moyens, respect du texte mais aussi subordination de
l'intérêt littéraire à rintérêt dramatique, etc. Ce qui a manqué
jusqu'ici, c'est une continuité des efforts et une multiplicité suffisante pour entraîner le public toujours docile aux mouvements
collectifs. Mais la vitalité rajeunie du Théâtre de l'Œuvre, le
succès du Vieux-Colombier et !'ouverture par Gémier d'une
nouvelle scène semblent annoncer un fécond réveil.
Le prnmier spectacle donné à la Comédie Montaigne est d'une
mise 11.u point parfaite. Rien de tapageur. Les lieux sont évoqués avec ingéniosité et go~t, au moyen de quelques toiles, de
lumières et d'une ossature de décor fixe. Il y a là des trouvailles
discrètes qui soutiennent toutnaturellement un jeu de bon aloi.
. Gémier peut mettre en va.leur ses meilleurs dons de comédien,
so11 réàlisme juste et sobre. O'aiUeurs l'interprétation tout entière
est excellente. Par ce qu'il présente, vers l:t fin surtout, de mélodramatique et de trop verbalement lyrique, le Simoun de
M. Lenormand imposait au metteur en scène des notes un peu
forcées; mais 1:\. où: l'action se meut dans le réel, là ou elle est
poétique par_ le dedans ( cmnme dans ces scènes de la rue arabe
qui cou!lent l'actit:&gt;n à la manière d'un èhœur antique), le
spectacle avait de la simplicité et de la vie.
Cette première représentation révèle une entreprise décidée
l faire son chemin tranquillement, progressivement, et il b.tldra
~icn que le public finisse par renoncer à l'absurde prévention
qll'il a jusqu'ici montrée contre une des plus belles sàltes qui
soient à Paris.
JE!.N SCHLUl!llERGl!&amp;

�224

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

** *

THÉATRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES. russes : à propos de PARADE.

225

NOTES

Peut-être aussi ne pas nous laisser étourdir par ce grelot: le
il ne m'importe plus
que de constater ou non la réussite: si l'acr~bate ~tombe sur ~es
pieds, on applaudit. Etre touché ou être msens1ble - mais,
autour de moi, on a trop été intelligent. Si j'apprécie à sa
mesure le « talent », je me demande si nous serons des « constructeurs »... Musique nouvelle: affaire de sentiment, affaire
de cœur. J'ajouterais que l'impressionnisme était devenu affaire
d'argent. Toute une génération a vécu sur le préjugé romantique de l'artiste misérable et du riche « maudit ». Verlaine a
imaginé sans doute les poètes cc maudits II pour se donner l'illusion d'une richesse.
Le musicien ne peut rien perdre à jeter un coup d'œil sur
ses voisins de toujours, peintres ou poètes. lei se pose un grand
point d'interrogation.
Rimbaud, Dada-le Har~as ou le Cabaret du Néant. Plutôt : le
suicide. A de si violentes ivresses, à de tels délires, il restait
bien une conclusion. Mais comment ne pas réaliser notre infirmité: en présence de Dieu, parce que nous avons accepté de
u vine &gt;&gt;, c'est nous, les damnés de la ferre, et ne nous oublions
pas : les éternels damnés de l' Art. Ce monde se révèle, peuplé
de machines, de mécanismes. L'artiste arrive au milieu, comme
le peintre avec sa boîte, au milieu d'un paysage. Il n'est plus
qu'une solution : jouer Je mieux possible avec tout cela. Celui-ci,
« esprit nouveau », regardera une rose et peindra un moteur.
J'imagine sans peine aujourd'hui qu'un autre, regardant Je
moteur, peindra une rose. Le douanier Rousseau n'a-t-il pas
fait de la Tour Eiffel la plus charmante des jeunes. filles?
L'avion se pose dans ses tableaux comme un papillon. Mais,
hier, nous étions las d'avance d'une jeune fille et d'un papillon.
Il faut avoir traversé plusieurs fois le Salon de !'Automobile
pour apprécier la carriole de M. Juniet.
Voilà qui expliquera le dernier malentendu que l'on a pu
créer autour de Paradt. Parade où l'on a découvert mille intentions, Parade, (( ballet cubiste)), Parade, folie, scandale, Parade~
« pétarade » pour les journaux illustrés à peu près comme
le Seure du Printemps massacre le printemps, Parade, j'y
retrouve, après bientôt quatre ans, cette nostalgie émouvante
des trombones et des tambours, boulevard Saint-Jacques ou
o: génie ». A vrai dire, dans une œuvre,

Les ballets

Sans nul doute un monde nouveau se prépare et il me semble
que ce qu'on a convenu d'appeler des« œuvres_)) ne l~i servira
en rien. Les générations qui nous précèdent 1mmédiatemcnt,
les voici écrasées par la vanité de tout leur art. A parler encore
de celui-ci on ne peut que rabâcher, mais il importe tout de
même de le dire : notre évasion de tant de a beauté )) sera véritablement le réveil d'entre les morts.
Je devine facilement la lassitude de nos lieux communs. Le
"Jazz-Band » ou le « Cirque » sont tout aussi ennuyeux que
les cathédrales et les couchers de soleil. Mais qu'on y découvre
moins de prétention et nous serons sauvés. Ce n'est pas pour
rire que nous souhaitons la mort de toutes les di~cipl,Ïnes: C~s
mots, on aura beau les associer avec plus ou moms d hab1lcte,
ne prendront de vali:ur, a~rontés à toute. produ~:ion de nos
esprits libres, que par la puissance des réactions qu ils pourront
provoquer.
Ainsi le Jazz-Band était excellent, situé en face des nuage~ et
des sirènes du debussysme, tout comme, dans un domaine
supérieur mais beaucoup plus pa~ticulier, le ~arre du :rintemps
et la production récente de Strawmsky. On n est pas 1uste tous
les jours et j'ai essayé de l'être vis-à-vis de Claude Debussy:
Après cela comment exprimer la médiocrité de tout ce qut
relève de son esthétique. Il ne s'agit pas là. de chimères:
l'ensemble de la musique publiée en France au cours de ces
dix dernières années, si l'on en isole, avec celles de Debussy,
les œuvres d'Albert Roussel et de Maurice Ravel, montre assez
une corruption de la force et une perversion du sentiment
peut-être sans précédent. De tout cela comment ne pas retir:r
un immense dégoit. Si l'on m'accuse d'être déjà « blasé», JC
ne m'inquiète pas. La cc grandeur » de mes aînés· ne peut me
toucher et il me serait agréable de pouvoir, connue je le
souhaite, détruire une musique où je ne trouve que des germe~
de mensonge et de mort. Laz.are le resrnsciti ! quel beau. rôle a.
jouer aujourd'hui. Mais n'y pensons pas trop et ne soulignons
pas notre aurore par d'inutiles feux de bengale.

15

�LA 1'0UVELLE REYUE FRANÇAIS!

boule,:ird Pasteur, la pauvre mélancolie des faubourgs, des
visages blêmes sous les lumières de la foire. Le Chinois, la
Petite Fille Américaine, les Acrobates, voici trois « numéros :a
qui ne cc transposent &gt;&gt; pas le music-ball mais l'élargissent et
l'agrandissent .....:.. et les deux Managers, si, maintenant, leurs
lourdes carcasses de. bois et de tôle surprennent à peine un
public prêt à tout accepter, je ne puis oublier les sifflets et les
cris qui accompagnaient, en T9 I 7, leurs piétinements méchants.
Enfin la ,·ogue de Médrano, le souvenir des Fratellini, ont fait
applaudir comme une danseuse-étoile le cheval de cirque, imaginé par Picasso, et son irrésistible comique.
Jean Cocteau a présenté Parade ainsi qu' « un gros jouet,
simple comme bonjour&gt;•, en ajoutant: « Pourquoi chercher du
crime, du mystère, de l'intention secrète dans ce divertissement qui nous a coûté tant de travail à Satie, Picasso, Massine
et moi. » C'est là ce qui fait b perfection de Paradi et d'ou sort
vraiment la force de la partition de Satie. Satie, c'est l'ordre, la
raison, la clarté - mais quel ordre et quelle raison ! Voici des
années que je l'admire. Il nous a appris à tous une simplicité
foconnue et combien les « moyens » et les « raffmements ,, sont
choses misérables et artificielles. Sa partition justifie une phrase
de Strawinsky rque je veux transcrire ici et classant, après
Parade, trois musiciens français:« IJ ya Bizet, Chabrier, Satie.,
Bizet ! On pense aussitôt à Nietzsche, au Cas Wagner et voici en
effet la même lutte. Mais le triomphe réel et presque imprévisible de cette reprise de Parade paraît bien être un clair symptôme de l'esprit qui anime maintenant tout un public.
Il ne sert à rien de parler ici Je la 1, mode ». Wagner, Debussy ont été Il' à la mode ». Ils ne le sont plus. Mais il faut se
féliciter sans doute qu'ils l'aient été. Erik Satie n'est pas un
montmartrois qui tape sur des machine à écrire pour mystifier
les snobs. Qui pourrait songer à orgnniser, aussi coûteusement,
de semblables mystifications? La « farce », pitoyable jeu de
l'esprit, ses derniers refuges sont peut-être Bayreuth ou Ja Corné•
die-Française. J'aime cette phrase de Satie, que j'ai lue il ya déjà
quelques années: « A,ant d'écrire une œuvre, j'en fais plu•
sieurs fois le tour en compagnie de moi-même. &gt;) L' ir impro\-Îsatibn », la « charge d~telier », la fausse note « drôle», voilà
ce qui m'éloignerait de quelqu'un. M. Suarès se trompe lors-

1IOTJ!S

'227

qu'il pense que nous avons cru décounir la gaieté. On s'ennulrait trop naime~t à récrire_l'Odt à la fair. Il est vain de s'ellpliquer sur le Conuque. Parsifal, la Messe m ri me paraissent à'un
morme comique. Et ce monde nouveau dont j'attends avec
coufiam:c la domination, comme- il rira, j'en 1mis sûr, au devant
de ta~~ de chef~-d'œuvrc ! A moins qu'il ne préfère plutM,
,vec Nietzsche, s attendrir sur la milmzcolie de tout acbèvtmmt.

.

GEORGES AURIC

• •
NOTRE AMÉRIQUE, par Waldo Frm,I.·. Traduction
de H. Boussinesq (Nom-elle Revue Française).
En ouvrant Notre Améri.q11t. c-n lis:mt la lettre que \\'aldo
~ adre~se à Jacques Co~eau et à Gaston Gallimard en guise
d1ntroduct1on. on est surpris de ne point trouycr l'ordinaire
atmosphère des traductions, de n'avoir point le sentiment toujours un peu pénible, d'une chose étrange, lointaine et qui ne
parviendrait qu'imparfaitcmcnt jusqu'à nous. Il semble que
l'auteur se soit directement liné, et dès l'abord on subit
le charme d'une pensée mêlée à la nôtre sans perdre son origi-

oalité.
J'imagine Waldo Frank jeune, dévoré de passions intellec-

tuelles, doué d'un tempérament artiste; il se classe au nombre
-. très petit en vérité de ces Américains qui n'ont
~t .accepté leur Amérique telle qu'elle est, qui ne sont
•~11ts ni d'eHe, ni d'eux-mêmes, et dont l'esprit ne fait
~errer comme un feu follet de l'une à l'autre rive d'un

i~~n ~ CC:ntinent où il. y a trop de matière ; nnl souffle jus~u 1c1 na cté assez puissant pour l'animer vraiment, pour
arracher au mowvemeot mécanique dc ce que Frank: appelle la
•. pré:""ture ». 11 n'y a pas encore à proprement parler de spintuahté américaine. Mais il y a dorénavant Une inquiétude qui
pousse certains à rompre a,·ec les réalités étroites de leurs pères
~ v~loir pour leur propre compte une réalité qui soit
lcspnt._ La spiritualité française n'a pas été sans agir sur eux. Ils
~,ent des révélations. Ce n'e t pas que notre propagande
ai les contacts de la guerre les leur aient toujours apponées.
Tel rnhiétrier jouant dans un restaurant français de la 420 rue
Ille Madelon hystérique, a pu passer pour y apporter un air de

d;

�228

LA NOUVELLE REVUE FRAN

Fr:ince. Le public n'en demand:iit pas plus. Mais dans ce public
même, deci, delà, on réclamait obscurément autre chose -a
qui manque le plus dans l'opulente civilisation matérielle
une inspiration. C'est ce qu'apportait Copeau a,·ec son thEm
du Vieux-Colombier. li eût, s'il l'avait voulu, en allant au-devac
de la foule de New-York, en descendant à elle, trouvé da
succès faciles. Dédaigneux et passionné, il la força de ,·enirl
lui, il éleva parmi elle une élite - deux années de Iain
héroïque et fécond : \Valdo Frank en vient témoigner.
En échange, constant avec Copeau et Gallimard qui, pleim
de la volonté de comprendre, l'assaillaient de questions, voyaiit
la déchirure causée à des sensibilités françaises « par les toan
d'acier et les voies aiguës de New-York », il fut :imené à défin~
son pays. Tâchant à en dessiner pour d'autres l'image, cœtraint par eux de l'examiner d'un point de vue extra-amériC2ia,
il lui arrachait son masque, fouillait plus avant, découvrm
à de nouvelles profondeurs de toujours nouveaux visages.
ViYisection terrible :·à aucun moment pourtant Waldo Frank
ne s'est labsé arrêter. Il était bon qu'un Américain lui-mmr
mît à nu tout ce qui là-bas se dérobe sous la surface. Un étr211ger l'eût pu faire, mais son attitude fût demeurée purcmait
critique, tandis qu'ici l'amer dépouillement est aussi gestt
d'amour, acte d'intelligence créatrice. Cest l'Amérique dt
demain que cherche Frank. La pointe de son scapel n'est impitoyable que pour crever les abcès, détacher les lambeaux mo!II.
dégager la vie qui étouffait. La vie étouffant dans un papoi
précisément son rythme est frénétique? Il n'y a point là de p2tldoxe. Un saisissant raccourci de l'histoire des Etats-Unis met
en é,·idence ce fait que des hommes partis à la conqu~te d'unt
matière ériorme, se sont à leur tour laissé posséder d'elle, 1t
trouvent maintenant en danger de mourir à eux-mêmes. Leur
mouvement s'est étendu dans une seule direction, du dedan.1211
dehors.« Extravertis», dit l'auteur, ils ont cMéà une puissanct
centrifuge qui les jetait au-devant du réel. Et leur moi éteaàa
aux limites de ce réel, en épousant exactement les contours, 11
on l'examine, on le trouve Yide. L' « idéalisme » américain
d'hier n'ayant été que la justification de la mécanique :unéri·
caine, le consentement de l'homme à se confondre a,ec le produit de son industrie, voici que grandit une autre soif. Quelqot

vision qu1; Frank déroule à nos yeux, Je~ pay~agc~, les cités, les
hommes, les_ lin~~' tout laisse l'impression d'un chaos tragique,
d'une Aménque . 1we et chancelante alors qu'elle se croyait
ftrme sur ses pieds, sûre de s:i direction. C'est par li, c'est
par ceux en qui s'est éveillée l'inquiétude - et non plus seulement le désir - qu'elle nous attache. Ils annoncent une oo-énération qui sera la première à connaître le repliement. En
apparence pessimiste, destructrice, si elle ,·eut détruire c'est
pour mieux rebâtir, et elle a, elle aussi, son optimisme, sa foi,
non dans l'ordre actuel et tout extérieur, mais dans un ordre
intérieur, qui est • à venir, et qu'il lui appartient de créer. A
chacun de ses pas incertains, c'est une Amérique neuve qui se
li\"èle -à elle-même. On la voit naître entre les propos heurtés
de Waldo Frank, qui n'est pas seulement obserYatcur, informateur, mais poëte et poëte qui a son rêYe : a Dès nos origines nous
f4mes un peuple centrifuge, impatient et inquiet, en qui
l'énergie ne put s'accumuler. Nous nous déversâmes sans trêYe,
pionniers, exploiteurs, et la crise aujourd'hui nous trouve à
vide. Nous ne sommes ni stupides ni tout à fait ignares, nos
prouesses matérielles sont énormes ; mais pour faire face à
rcxigence de l'heure, qui est de recréer un monde, nous sommes
plus démunis que le Magyar ou le Slave, car nous n'avons pas
l'esprit d'où nait la foi, et qui soulèYe les montagnes. Voici
donc notre tâche : Whitman la prévit, la chanta, et nous en
avenit. li nous faut traverser une période statique de souffrance
~ de culture intérieure, nous dépouillant de la manie de touJO~rs accomplir. Il nous faut susciter en nous-mêmes l'énergie
qui est l'amour de la vie ; car cette foergie, quelque forme que
le cer,;eau lui assigne, est religieuse, et a pour fonction de
crfo. Or, dans un monde qui se meurt, création signifie révo!'EUX BERH.UX
hnioo. 11
**•

LETTRE D'ANGLETERRE: POÈTES CONTEMPORAINS.
~ ~ a emiron trente ans, l'on commença à dire que nous
ISltltlons en Angleterre à une remarquable explosion de
• l)Onies mineures~- On le disait alors, on le dit maintenant
et oa n'a pas cessé de le dire pendant tout l'interYalle. Ce fut,

�LA NOUVELLE REVUE FRA
230
et cela reste parfaitement vrai. Durant !'_espace d'une
tioo il y a eu un oiseau dans chaque buisson, et un c~
cba~ts tel, que l'on n'en a vu que deux ou tro'.s fois d'anal
dan~ notre littérature. Le plus célèbre de 1 ce~ 10tenuèdes
eaux. se produisit au xv1• siècle, au temps d ~hsabeth, où~
tout le monde semblait a\'oir de la mélodie da?s la ~ois. l
avait alors des poètes à n'en plus finir, et p~rm1 eu~ il ea
dont les noms sont devenus immortels, tandis q~e d a~trea
nombreux n'ont pas laissé de nom du tout; nen qu un
lyrique ou deux, qui font e~core entendre_ da~s nos a
.
1a fluide musique, qui leur est particulière. .Cc 6lt
gies,
grande époque de la a: poésie mineure •• et de_ temps a a~
a vu renaître quelque chose de cette harmonie aux v~11
tiples. Mais le x1i-c siècle, pendant la plus grande partie de .
cours, ne fut pas une époque de ce genre .. Il y eut c
poètes éminents, et bien entendu de m~uva1s_ poètes en
dance, mais relativement peu Je a: poésies mineures».
peu près vers 1890, cela"reprit.
.
.
Le genre de poésie auquel je fais allus1on, est cette'
qui est bonne de son espèce, mais sans être pour cela 1 •
d'un grand poète. J'imagine que chaque époque P ~
offrir une assez riche moisson, si à chaque époque
• autour Jc 1UI,
· ses amis et. ses volSU1',
talent rencontrait
,
•
adonnés à faire des vers. Je croirais volontiers qu un l .
talent aurait toujours un volum1.: d~ vers da_ns ~a ?1aocbe, ~
volume de vers était anendu de lm, pour ainsi dire par d1,._
.
0 r, il se trouve qu'en ce moment, c'est . le cas,
. 1'
uon.
• Jce111111
déjà il y a quelque temps, cc l'est plus que pma~s ~ ·
m, 'rrc De minces volumes de \'ers, élégamment 101p
5 ..1.:
.
•1 d
. e. •
colltant fort cher s'éditent journellement a a,. ouza10 ,
aranJ nombre conticnncot quelque chose d rntéressanl. •
;eut-être la génération suivante découvrira-t-elle que d;:..
trois d'entre eux sont elfectivcment l'œuvrc de grands 1 Aujourd'hui, nous n'en savons rien, à l'heure actuel e,
relèvent de la a: poé~ie mineure».
.-.
A la tête, et inve ti d'une autorité universe_llement re~ il.Ill
nous trouvons le poète laurC:at, M. Robert Bridges. Serû-endiâ
Par hasard un ITTand poète? Certains d'entre nous s~nt - •
à le penser' qui&lt;&gt;se demandent quel autre titre
pourrait

!~ut

,oa-

231

1 J'auœur de poèmes aussi vigoureux, aussi originaux et d'une
flllpiration aussi élevée que les ~iens. Mais ces poèmes ne sont

JIii en très grand nombre. M. Bridges a toujours été le plus
anome et le plus exigeant des écrivains. Et la vigueur, lorstta"elle ne s'accompagna pas d'une certaine ampleur d'horizon,
adresse à la postérité un appel qui risque de demeurer chanmax. Aujourd'hui, du moins, -M. Bridges est notre maître, et
Hnt curieux de voir la prise qn'il exerce sur un troupeau,
4loot la plupart des membres n'étaient pas n&amp;, (iUaod il était
dql, lui, au milieu de la vie. Ce n'est pas que son influence
directe soit grande : M. Bridges est un poète érudit du métier
lt plus exquis, et bicu peu parmi nos choristes par.tissent avoir
llivi ses leçons. U n'en est pas moins vrai que nul d'entre eux
• met en question la position particulière et · isolée qu'il
ei;icupe. On honore son œuvre dont l'austère perfection établit
n criterium, que tout le monde respecte, mais tout le monde
lit choisirait pas de plein gré de voir ses œuvres jugées d'après
ce criteri um.
Panni la foule de ceux que l'on est convenu d'appeler les
c Gtorgian poets » •, je ne me risquerai pas à mentionner de
IOIDs. La nouvelle ère gcorgienne est maintenant vieille de
Ml ans, et nous avons eu depuis lors l'occasion d"assister dix
Ilia à l'éclosion des premiers volumes de d~ jeunes pohes.
lmmer leurs qualités à tous et être bien sOr de choisir les plus
lemarquables, demande une recherche spéciale à laquelle on
'-t se consacrer comme un c scholar » 1 , qui délimite rigouJllllcment son sujet afin de s'en rendre maitre. Heureusement
1 IC trouve qu'il existe un tel c scholar » parmi nous :
M. Edouard Marsh, qui par son travail personnel est en cons• contact avec les bureaux du gouvernement, et les ministres,
et qui se garde, en ce qui le concerne, de toute espèce de
Jl'Ddaction poétique, mais un homme dont le public est deax
._ le débiteur, car M. Marsh ne se borne pas à être le bras
4roit des hommes politiques : il consacre tous ses loisirs à
t. On entend par u G~orgian poets •, .:eux qui oat commencé à

,al,lier des vers au début du r.;gnc de Georges V.
2. Mot intraduisible, intenuédiaire e11tte c savant • et • lettré •
. _ entrainant une légère idée d'érudition.

�233
232

LA NOUVEUI! RE\'UE FRAN

nous ~ider à. travers le labyrinthe de nos poètes. De temps Cil
te~ps, 11 pubhe un volume de« poésie georgienne 11 - c'estl
lw que ~t dll cc nom à l'origine - et l'on y trouve un chois
de poésies contemporaines qui semble extrêmement judicieu
et représentatif. Ceux d'entre nous qui ne peuvent se livrer l
des recherches personnelles, suh·ent volontiers les indication,
de M. Marsh, convaincus qu'ils sont que rien de ce ~
possède un m~rite saillant ne lui échappe, et qu'en étudiaar
ses volumes, ils pourront se former une idée exacte du CO!trant dans lequel se meuvent les jeunes talents.
Et ce mouvement général, quel est-il? Eh bien, je soupçoDDe
que, dans l'ensem~le, il ne diffère guère de celui que l'on. peul'
observ.er chez les 1eunes talents ailleurs, et plus particulià'ement. en France. Depuis 1890 environ, lorsque la poésiecle
Verlame et de Mallarmé - de ces deux-là surtout, à mon
- commença à exercer une influence ici, ce fut comme UN'
tradition pour nos poètes que de regarder constamment dllll'
votre direction. Cette tendance assuma d'abord des formet
naïves et peut-être un peu absurdes. On essaya de convertir d
u_n quani~r latin notre très anglaise Fleet Street, si prosaïque cr
s1 peu lattne - un quartier de Londres que hantait un fant6me
ressemblant aussi peu que possible à Murger : le fantôme da
docteur J?hnson, Mai_s ~tte affectation passa, et ceux qui vinrent ens~•~e, o~t ~ppns a être plus naturels et ont compris 411'
même .s1 l esprit_d une époque est cosmopolite, la forme danl
!aq~e!le cet esprit trouve une expremon adéquate, doit~
md1v1duelle, et aussi individuelle que possible. Aujourd'hui.
nos . poètes sont bien d'aplomb, et personne ne pourrait la
accuser d'imitation, si ce n'est peut-être de s'imiter de temps ea
temps les uns les autres. La \;e anglaise, et plus particuli~
ment la vie de la campagne anglaise ( qui n'était pas du toal
à la mode, il y a trente ans - je note en passant qu'à mesmt
que nos poètes deviennent plus sincères, Londres cesse de Jear
être une source d'inspiration) : tel est le refrain de leurs chanU.
Et il. ne faut pas voir là seulement l'effet de l'exil , de la DOitalg1e du pays provoquée chez beaucoup d'entre eux par la guerre,
car c'était une tendance qui se dessinait nettement déjà biCI
avant 1914. JI n'en est pas moins vrai que pendant toute k
période dont je parle, nos jeunes littérateurs, à quelques nftll':

aa

esceptions près, n'ont cessé d'être attirés par l'esprit latin, de
lilDdrc vers le Sud, vers la Méditerranée ; il y a longtemps
p les appels vers le Nord de la trompette de M. Rudyard
Kipling ont cessé d'éveiller un écho sensible parmi eux. Et
~ conclus que si la complexion du talent de ce c6té de la
Manche parait se résoudre en un singulier mélange de scepdcisme et d'exubérance, de désillusion et de passion, de sang. dans la pensée et d'ardeur dans le tempérament, il ne
it pas en aller fort différemment chez vous.
Mais un critique assez âgé pour se rappeler le règne
ij'Eclouard VII, un critique qui en fait, commença sous l'ère
~rienne, à réfléchir sur la poésie, trouve plus de facilité
à:éaire sur ses contemporains que sur les Georgiens, même
ucc l'appui de M. Marsh. D'abord la génération précédente a
~1 passé par le crible du temps. Il y a vingt ans, les poètes
foisonnaient presque aussi abondamment qu'aujourd'hui, mais
parmi ceux qui étaient alors l'objet de notre admiration, il
rien est pas beaucoup qui fassent encore figure à présent. Certains sont morts, d'autres ont cessé d'écrire ou tout au moins
4'krire comme il nous semblait alors qu'ils écrivaient. Je ne
puis m'empêcher de dire que parmi toutes les formes de littémure, la poésie est celle qui est le moins accessible au jugement. Je lis un roman ou un essai, et mon opinion bondit à sa
micontre, je n'ai pas de difficulté à la découvrir, cette opinion,
l en rendre compte; quant à sa valeur, c'est là bien entendu,
une autre question. Mais je lis un poème : il me frappe, je le
trouve beau et intéressant et je n'ai d'opinion plus définie à
IOD sujet, que cette impression ; et si j'essaye Je critiquer le
poàne et de dire pourquoi je l'admire, j'en éprouve toutes les
clifticultés du monde. Je ne me hasarderais pas à faire cette
confession, si je ne soupçonnais que mon expérience est partag&amp; par beaucoup d'antres. La plupart d'entre nous commencent par sentir une certaine timidité, lorsqu'il s'agit d'exprimer
un jugement immédiat sur un poème. Mais plus tard quand
nous avons vécu quelque temps, pour ainsi dire dans l'intimité
1le ce poème, le doute se dissipe et nous y voyons clair. C'est
ce qui s'est produit dans le cas des poètes pré-géorgiens, ceux
dont les premiers vers remontent au commencement de ma
gfflération. Nous connaissons aujourd'hui fort bien les mérites

�2 34

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISI

variés de poètes tel:. que M. Sturge Moore, Sir Henry Newbolt,
M. Laurence Binyon, ~1. W. B. Yeats; et nous n'ignorons pas
non plus - pour en arriver là où je voulais en venir - les
qualités rares et particulières de la poésie de M. Walter de
La Mare. Personne ne gude Je doute en cc qui le concerne.
Son œuvre poétique n'est ni longue ni bruyante, mais elle a
vécu avec nous bon nombre d'années et nous sommes sûrs de
ce qu'elle vaut.
M. de L:i Mare vient de réunir en Jeux volumes tous les
vers qu'il a écrits à des époques différentes pendant les vingt
dernière.-, années (son premier livre parut en 19or). C'est la
raison pour laquelle je vous entretiens aujourd'hui de lui, car
l'instant est propice pour résumer nos impre sions sur son
talent. M. de La Marc est un critique aussi bien qu'un poète,
et il a écrit un roman remarquable : le Retour, mais je ne
veux en cc moment parler que de sa poésie. Et celle-ci est,
de l'avis général, une poésie qui, dans la littérature de nos
jours, occupe une place tout à fait à part. li a un don, qui
en dépit des floD d'ondes onores dont nous sommes submergé~, n'cs.t pas du tout répandu : le don de la musique
l ·rique. M. Yeats l'a aussi, avec un plus beau sens du style;
mais l'imagination de M. Yeats n'est pas aussi purement
lyrique, et son œuvre la plus caractéristique se rencontre dans
ses drames d'une inspiration toute romanesque et chimérique.
La phrase qui est vraiment chantante demeure spécialement
le priYilège de M. de La Mare. Et il a également le don d'une
sorte de magie capricieuse et féerique, que ne semble certes
pas favoriser l'époque dans laquelle nous Yivons. Aujourd'hui,
où tout le monde est psychologue par définition, et où les
secrets timidement blottis dans l'e:.prit ont cessé d'être des
secrets, mais sont repérés, étiquetés et promulgués, il est
trè rare de rencontrer un poète qui! comme M. Je La Mare,
éprom'e encore un certain effroi respectueux, et comme une
hésitation, en présence de sa propre imagination. Je songe
au personnage de la Recherche de l' Abrolu qui rappelle ¼ sa
femme en pleurs qu'il avait analysé les ingrédients chimiques
des larmes: Aujourd'hui, la plupart d'entre nous lui ressem·
bicot. rous ne pouvons plus considérer une larme avec le
re~pecl ingénu de Madame Claes - nous en savons trop à

}ïOTES

235

son :;ujet, il nous faut chercher le mystère (qui aprt:s tout
5e trouve quelque part) dans des régions plus prof?.ndes .. Mais
M. de La Mare, lui, ne parait pas du tout sûr qu 11 détJenne
en effet la science de ce qui compose le· larmes ; ou plutôt
la question ne l'intéresse pas le moins du momie, car des
larmes continuent à être répandues, et nous avons encore des
rhes et nous tressaillons toujour~ dans l'obscurité, et dans
ces expériences, sans préjuger de ce qui peut se trou\'er_ au
fond d'elles, il semble à M. de La Mare qu'il y a encore matière
à poésie. Pour lui, en tout cas, il y en a ; un ii.:cle après
William Blake, il écrit des poèmes qu'on ne peut compartr
qu'aux S011gs of fo11occ11ce ùe ce der~i~r.
.
.
.
Il se peut que je communique 1c1 une 1mpresston 111exacte.
Pas plus que celle de Blake, l'imagination de M. de La Mare
n'est une imaoiuation larmoyante et timorée . A11imul11 vag11la
blat1dula, il Î•cst peut-être, mais il ne choie ui m: dorl_otte
sa sensibilité et les passions plus profondes, les spéculations
plus hardies ~c l'effraient pas. Je . veux dire t~ut implement
que son tour d'esprit est essentiellement lynque et ~ue les
pensées et les émotions qui l'attirent sont. de celles qui trouvent leur vraie expression dans la musique des mots. Au
point où la poésie commence à pens~r d'u~e ,façon constructive ou à créer d'une manière dramattque, il s arr~te. on que
dans cette région, il n'y ait plus de musique, mais la musiqu_c
n'est alors qu'un ornement, un bel accompagnement, tandis.
que dans le domaine lyrique, elle est ab:iolument tout. Et
même. dans ce domaine. cc qui captive surtout M. de La Mare,
ce so~t les tressaillements les plus subtils de l'imagination,
les moins mesurables, les plus impossibles. à décrire ; ùe_ ceux
qui se révèlent dans une allusion ou une lueur, et qut so_nt
détruits dès l'instant où on cherche à leur donner du relief
et à s'appesantir sur eux. Beaucoup de ces poèmes sont ~es
échos de l'enfance. Tout le monde sait comme à certams
moments si l'on ressaisit un fil auquel on ne songeait plus,
avec une' rapidité soudaine, toute la sensation de l'enfance
- plus qu'une image visuelle : le vrai troucber et la saveur
du passé _ est recouvrée; c'est de tels moments que ces poèmes
sont faits. Ils sont tendn.:~ et pleins d'humour, ils sont romanesque~ d mystérieux ; parfois il:, sont franchement fantasques

�2 36

LA NOUVELLE REVCE FRANÇAISE

et délibérément absurdes : et ils sont toujours vrais ; en chacun
d'e~x le moment est sai~i au passage. M. de La Mare règne en
ma1tr_e sur tout ce domaine de sentiments que l'on peut à peine
définir, dans leur ~tra_oge mélange de terreur et de joie, et auquel nous ~ppliquons notre ,ieux terme si commode : « eery »,
un mot qui nous suggère le hurlement &lt;lu vent d'hiver dans
des lieux désolés, les ombres qui peuplent la forêt sous le clair
de la lune, une vieille maison qui dans le silence de la nuit se
remplit d'agit_ations et de craquements mystérieux : lt:s signes
de présences mconnues auxquelles nous croyons et ne croyons
pas, qui sont à nos yeux les bienvenues et dont pourtant nous
nous écartons avec un frisson, émus à la fois de crainte et de
joie deYant ces ténèbres qui entourent l'enceinte de l'expérience quotidienne. Je voudrais citer un poème qui est plein
de ces frémissements exquis et qui me semble mettre en valeur,
la manière délicate deM. de La Mare à ses meilleurs moments :
c'est un poème intitulé: Lu Ecoufrurs. Je le donnerai en entier.
Imaginez-vous les profondcùrs d'une for~t pendant une nuit
de clair &lt;le lune intense, et ne supposez pas que vous rêviez,
car dans la scène que je vais vous décrire, il n'y a rien de
ces solutions de continuitt, de ces contradictions qui caractérisent le r~ve. Tout simplement, vous avez quitté le monde
où règne la mesure ordinaire du temps, et quand yous entendez
1~ bruit sourd des sabots d'un cheval, vous savez que le cava• lier parcourt la forêt avec une mission étrange du temps jadis
pour accomplir quelque vœu périlleux. li chevauche et che,auche, et il arrive l une maison à tourelles, dans. une clairière
de la forêt. Aucun signe de vie dans la maison, les fem:trcs
sont sombres, mais le voyageur s'arrête, car ceci est Je terme
de son expédition, et il doit se raidir pour rompre le silence
lugubre.
Voici le poème :

• 1s there anybody there,

» said the Traveller,
Knocking on the moonlit door;
And bis herse in the silence champed the grasses
Of the forest's ferny floor :
And a bird fiew up out of the turret.
Above the Traveller's head :

2 37

NOTES

And he smote upon the door a second time ;
o: Is there anybody there ? » he said.
:But no one descended to the Traveller ;
No head from the leaf-fringed sill
Leaned over and looked into his grey cyer.,
Where he stood perplexed and still.
But only a host of phantom listeners
That dwelt in the lone bouse then
Stood listening in the quiet of the mooolight
To thaf voice from the world of men:
Stood thronging the faint moonbeams on the dark stair,
That goes down to the empty hall,
Hearkening in an air stirred and shaken
By the lonely Traveller's call.
And he felt in bis heart their strangeness,
Tbeir stillness answering bis cry,
While bis horse moved, cropping the dark turf,
Neath the starred and leafy sky ;
For he suddenly smote on the door, even
Louder, and lifted his head : a: Tell them I came, and no one answered,
That I kept my word », be said.
~ever the least stir made the listeners 1
Tbough every word he spake
FeU echoing through the shadowiness of the still hou se
From the one man left awake :
A.y, they heard bis foot upon the stirrup,
And the sound of iroo on stone,
And how the silence surged softly backward,
When the plunging hoofs were gonc '.
1. « Quelqu'un est-il là "• dit le ,·oya.geur,
Frappant i la porte que la lune éclairait ;
Et son cheval dans le silence 01.lchait b herbe,
Du tapis de fougères de la forêt ;
Et un oiseau s'envola hors de la tourelle.

Au-dessus de la tête du voyageur ;
Et celui-ci cogna i la porte uni: seconde iois ;
« Quelqu'un est-il là », dit-il.

M4lS personne ne descenJit ouvrir au ,·oyageur ;
Ptr-dessus l'allège feuillue. nulle t1:tc

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qu'est-ce que cela signifie ? Quel est ce voyageur et quel
était son vœu ? Je ne saurais le dire, ni vous, ni le poète
non plus ; c'est tout juste une lueur qui reste isolée et sans
explication ; et point n'est besoin d'explication du moment
où la lueur est assez claire et assez aiguë. On voit la chose,
et on la sent - le silence, le cheval broutant l'herbe blanche,
la voix soudaine de l'homme qui appelle, et le mouvement
inquiet et· excité des. fantômes sur l'escalier et dans les corridors de la maison abandonnée, les fantômes qui écoutent
et qui savent bien que le voyageur frappe, mais qui ne peuvent lui répondre ni lui ouvrir. Il suffit, 1'e:irpérience est
rendue. Nous savons bien, et le poète aussi, qu'il y a cinquante significations à lui donner beaucoup plus intenses et
plus distinctes qu'elles ne le seraient, si on essayait de les
rendre par de simples mots. Et c'est là que se dévoile la qualité
-de ce poète.
)'ajoute en terminant, que, par ses ancêtres, M. de La Mare
Ne se pencha ni ne regarda dans ses yeux gris,
Ne regarda là où il se tenait perplexe et immobile.
Seule une troupe de fantômes écouteurs,
Qui hantaient ~ors la maison abandonnée,
Dans le calme du clair de lune, se tenait aux écoutes,
A cette voix venue du monde! des humains :
Ils peuplaient le sombre escalier baigné de rayons de Lune,
L'escalier qui conduit au hall vide,
Tendant l'oreille à travers l'air qui semblait bouger et frémir
A l'appel du voyageur solit2ire.
Cependant que son cheval errait çà et là, broutant les fougères
Au-dessus du ciel ombreux et semé d'étoiles;
[dans les ténèbres,
Il devait sentir dans son cœur l'étrangeté de ces fantômes,
La réponse que leur silence adressait à son cri,
Car il cogna soudain à la porte plus fort
Encore, et leva la tête : « Dites-leur que je suis venu et que personne n'a ~épondu,
Que j'ai tenu parole» dit-il.
Pas le plus léger bruit parmi les écouteurs,
Bien que chaque mot qu'il prononçât,
Lui le seul homme demeuré en état de veille,
Répercutât son écho à travers les ombres de la maison ,ilcncieuse.
Ils entendirent son pied sur l'étrier,
Le son du fer sur la pierre,
Et Je silence qui reflua doucement en arrière,
Lorsque le bruit précipité des Sltbots du cheval se int évanoui.

WOTES

2 39

est Français ; ses arrière-grands-pères étaient des Huguenots
français. Il est un de ces nombreux Anglais de marque que nous
devons à la Révocation de l'Edit de Nantes. Peut-être l'eussiezvous deviné ?
PERCY LUBBOCK

DU CRÉPUSCULE A L'AUBE DES HOMMES•.
Lucidité prussienne et lyrisme germanique, deux éléments

qui se sont, dans la période ascendante du Reich, combinés de
façon à rendre possible une prodigieuse maîtrise. Bien avisé
qui eût prévu le moment où le mécanicien grisé par la vitesse
lancerait sa machine au fossé et qui aujourd'hui dirait s'il n'en
saura pas reprendre la direction? Pourtant il ne faut pas trop
se hâter de croire que l'Allemagne soit prête à se remettre à la
suite de quelques têtes qui la réorganisent en tenant compte du
présent. Aux vues de l'esprit de ses théoriciens, de ses expérimentateurs, elle offre des résistances assez imprévues et malaisées
à surmonter, parce qu'elles tiennent moins à un accident de
l'histoire et à une confusion matérielle qu'à l'anarchie de natures
mal disciplinées en profondeur.
Cinquante années de strict gouyemement ont pu dresser
rAllemand; elles ne l'ont pas aidé à élaborer son être intime.
L'ours métamorphosé en officier, en fonctionnaire, en bourgeois, n'a au food point cessé de se débattre sous l'uniforme qui
le sanglait. Les manifestations d'une activité réglementée dans
le détail ne satisfaisai{!nt l'individu que parce que par elles il
participait de la grandeur collective. L'expansion nationale
entretenait l'état d'ébriété où il aime à se sentir. Une politique
dont les vues étaient à la mesure du monde flattait son goût
métaphysique. Sous-officier, commis-voyageur, chacune de ses
attitudes avait la valeur d'un symbole. Bouger équivalait pour
lui à se répandre sans limites, sans résistances, dans l'univers :
tlie Welt. Son réalisme s'enflait, se ooursouflait de son lyrisme.
Cest de ce lyrisme qu'il faut partir comme d'un point central
si l'on veut observer l'actuel jeu des forces en Allemagne. Elles
sont demeurées éruptives. Un élément encore tout près de la
I.

Menschbeidàmmerung Symphonie jüngster Dichtung heransgc-

~ber von Kart Pintshus.

�LA NOUVELLE IŒ\"UE FRAN

source dont il a jailli, un torrent des Alpes avant la traven&amp;
des grands lacs, n'a encore pu ni Mcanter son flot, ni s'orienter.
Au 'hasard des apports il déborde, il noie tout; et pÛis il 1t
disperse, n'ayant creusé qu'un lit provisoire, trou,·é qu'un chemin sans issue. Tout e~t à refaire après la tentative de Kultwpolilik de la récente Allemagne, comme après l'effort de Goethe
à Weimar. Et on assiste à un nouveau bouillonnement, aa
Sturm und Drang qui revient périodiquement et que nom
serions tentés d'appeler révolution si ce n'était surtout une crue
de la sensibilité, larmes et rire nerveux.
Au-devant de l'imagination point d'objet défini qui l'entraine.
Les Allemands d'hier se croyaient une mission. Un acte de foi
reliait les uns aux autres les membres d'une communauté religieuse vraiment. La mission ayant échoué, la religiosili
reste ne sach.mt à quoi se prendre. L'individu qui était dépotsédé de lui,même par la chose d'état, s'agrippe aux ruines de
cette chose. Ou bien il tâche à s'y retrouver tout seul. Mais
alors débarrassé de la contrainte qu'il avait appelée pour Je
défendre du danger &lt;le ses impulsions, de ses contradictions, le
voici encore une fois IÏ\Té à elles. Il s'y abandonne a\·ec la
,·olupté de l'iconoclaste. Une frénésie l'entraine à mettre en
pi~ces ses idoles : il faut que meurent les anciens dieux pour
qu'un monde renaisse.
Ce monde à ressusciter n'a dans l'esprit de l'Allemaod 01
lignes, ni figure. Il n'est pas TIi, il n'est pas ordonné sur UD
plan, conçu sous trois dimensions. On l'entend seulement
venir; on l'épie; il \'ient. Et son ordre ~st celui de la musiqut,
Un moi qui n'est pas lié, qui est trop fluide pour se modeler,
qui ne garde pa~ même la forme &lt;lu moule où il fut un instaDt
coulé, échappe aux doigh du sculpteur. Et pourtant vi-:ant,
frémissant, impatie"nt de se former, ou au moins de s'exprimer,
il chante. JI chante n'importe comment, n'importe quoi, ce qui
d'un cœur à la Wcrther, maladif et gâté, monte aux lèvres,
spontanément. Une âme éperdue devant la beauté, devant
l'horreur du monde, s'extravase, se répand en effusions, en
bJlbutiements lyriques. L'expressionnisme n'est que l'essai de
projeter au dehors ce dont l'Allemagne se croit grosse, d
qu'elle n'a pas jusqu'ici réussi à enfanter. Que sera-ce? EU~
n'en sait rien : comment nommer cc qui n'est pas encore et qw

110TES

sera peut-t'.:trc demain, qui veut être, qui vagit sa \'Olonté
d'être ?
L'anthologie lyrique publiée sous le titre de .\fmscbheilsdtimmtr1111g •, apporte aux théories qui risqueraient de montrer une
Allemagne trop volontaire et consciente le nécessaire correctif
~ documents qui _ont plus. d'importance qu'il n'y parait. Nous
n avons pas le droit de négliger les manifestations d'une certaine
f&gt;?usséc . intellectuelle qui a gr:mdi en Allemagne dans les
dix dernières ~n.rn:cs. Fi~,·reuse,, obscure, elle échappe à l'analyse,~ la définition. Les 1eunes s échappent à eux-m.émcs. Pourtant 11s ont commencé à prendre conscience d'une chose leur
opposition à cc qui fut.
'
~urs ccuvrcs ne sont pas toutes filles de la guerre, de la ré\'O·
Junon. _Quel~ues-uncs datées d'avant 1914 étaient guerre et
~é\·oluuon dé1l - guerre intérieure, rérnlution intérieure, sans
influence sur les événements du réel, néès seulement des
mêmes causes et se linant sur un autre plan. Le conflit, avant
d'ftre de l'Allemagne et du monde, était d'un moi allemand
douloureusement inc de possibilités et d'un moi &lt;l'Empire, en
apparence fixé et satisfait. Une détermination élémentaire
opérée sous la triple influence du nationalisme, du socialisme
et du matérialisme scientifique, tenJ:iit à arrêter le devenir au/
mand, à faire de l'individu le rou3gc anonyme d'un immense
engren~g~. Or ~urt Pinthus, dans la préface aux poèmes qu'il
a rccue1lhs, écrit : ci Au spectacle &lt;l'une humanité mise Jans
• la dépcnJance totale &lt;le cc qu'elle produisait, Je sa science,
• de sa technique, de sa statistique, de son commerce de son
• industrie, d'un ordre :.ocial figé, d'une convcntio:1 bour• gcoise, nous nous somme~ de plus en plus nettement sentis
• e?g~gés à faux. Se rendre compte de l'impos~ibilité &lt;l'aller
• ainsi plus a\'ant, c'était engager le combat contre le présent
• et ses r!':alités. »
Lt nouveau, c'est que de:; hommes tâchent à retrou,·er la
qualité d'homme, qu'ils avaient perdue. QuJlité toute lyrique
encore: et d'un lyrisme explo~if. De leur dynamite ils ne saYCnt
que fane. Elle n'a réussi qu'à arracher des fragments au bloc
à détacher des indi\'idus du groupe où ils étaient pris comm~
J.

Berlin. Rowohh \"c:rl.ig.
16

�LA NOUVELLE REVUE FRA.'ÇAI5E

dans une gaine de pierre. On n'assi:.te eocore qu'à leurs di\,gations. « Mcnschheitsdiimmerung » le litre en dit asse-L sur le
yague de leurs aspirations. lis vont dans le clair obscur que
traduit leur mot Dtimmmmg. On ne sait si c'est le crépusu.lc
qui s'attarde salué de plaintes élégiaques, ou l'aube qui vient
annoncée par de timides chants d'alouettes. Les clameurs ·vio•
lentes dominent. Les gestes sont force.nés souvent, et en apparence absurdes ; mais ils déliTient parce qu'ils épuisent l'absurdité mC::mc. Dada a chez les Allemands sa justification profonde.
li ri;pond à leur besoin d'aller enfin une fois jusqu'au bout de
quelque chose, de la d.estruction du faux-moi dans lequel ih
étaient enfermés. Cela fait il resterait de la vie, inachc,é1:, sans
doute, mai~ c'est là son intérêt. Qu'importe provisoirement
que ceux-ci n'aient point troun: leur orientation, s'ih proclament que u l'homme ne peut être sauvé que par l'homme »,
s'ih éprouYent la nostalgie non d'une institution, d'une organisation qui les détermine, mais d'une nouvelle tendresse
humaine ? 11 Mensch, 8ruder )&gt; : des mot:, que l'on n'était plus
habitué à entendre; ils sonn~nt comme une promes~e de libé·
r:ttion intérieure. la scuk qui compte.
FÉLIX BERTA.UX

DIE PROSAISCHEK SCHRIFfEN, von Ilugo t1711
Hof111am1sthal. (Fischer. Berlin, 1919 et 1920). - DIE
FUERSTIN, Yon Kasimir Edscbmidt. (Paul Cassicrer. Ber~
lin, 1920).
L'art Je M. Hofmannsthal, quelle que soit la forme qu'il revête,
tient toujours de l'interprétation. Alliant à une intelligcntt (j&amp;Î
·&amp;e saisit de tout et d.evient en quelque wrte une sympathie ani·
Yerselle, une sensibilité à laquelle aucune nuance ne sa'1lraÎt
échapper, il c~e eo comprenant ; la faculté ùe comprendre, en
lui, devient une force créatrice. Aussi tout est source d'inspirttion à M. Hofmannsthal, jusqu'aux inspira.tians qui se soot dtjà
cristallisées dans de:; œuvres d'.tutrui et qui chez lui reprcnntot
un~ -,,ie nou..,."CLle.
« Le poète est le spectateur, mieux, le compagnon caché, le
frère silencieux Je toutes choses ». En son âme, nous explique

NOTES

2 43

M. von Hofmann$thal, se confondent les ho:nunes
.
Jes pensées et les rêves . tout:o'est
&lt;
et les obiets,
au même titre.
'
que phcnomène, et tout existe
La poésie, pour toute une oénérati d' .
Hofmannsthal est le représe~ant le
artI~tes, d,ont M. von
rendre la vie sous ses mille as
s q_ualifié, C étaifl'art ûe
l'universel en variant et en
esprit du poète tendait ù
,.
im:.n:naant d~ plus
1 1
moyens d tnterprétation. Mais l'actualité •·
ben pu~ es
suffisait plus de comprendre ·1 fall . . s imposa nnale; il ne
temps, où tout n'existe
' I
ait vivre. Dans la suite des
du présent.
.
que comme phénomène, se tailla le bloc

7u
r.
d·f;:ts ..

11 Hugo von HofmaKnsthaJ a\'ait
• ,
voir les teintes intermédiaires ~ e ta~pmd,a notre génération à
.
, • x raire es mots u
•
mysténcuse ». Ainsi s'ei,;primc M Ka . . E
. .d h _ne ntusique
oè d 1 .
•
. . s1mtr
se m1dt un des
top:;e ~ ~~euhne école, dans un recueil intitulé rr Oie' Doppel• t:i
• )
P e " (Ed. Paul Cassierer ' B l' )
. .
aussitôt que l'enseignement de M H . a cr tn , et tl a1oute
pour notre époque. Les or o-es ~. :tmannsthal ne vaut plus
menaçant Je toutes parts e~O"eni -~n o:o~dent sous terre, nous
les nouveaux venus péné,tr . " d
11} e nouveau. Audacieux
b
erout ans e monde de mhr
.
rusquement réveillées se heurtent et se b
Is o
es, qui
entrainer à leur suite dans de
~uscu ..:nt pour nous
ges et les mots dans l'œuvre d/~1steKs to_ur~ilElo~s,h tc_ls les ima• • as1m1r use midt.

\V ANDERSCHAIT.
. 1 B .
' - GED ICHTE, von Oskar lnerk
(s · F~1~
eilin).
·
lui~;~s le mo~de du poète Loe-rke, tout est nature.

rr

L'homme

..J_
un des me
· devu~ot nature .' il passe to"•
..... ent'1er uans
son soufile .
tlll
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un1't
»
c·•
·
•
• "", run.s1 que M. Moritz H '

man_n interprète les visions du poète dans un des ,,
be:yl•·1 ·
,em:irqua es
3 vol Edqu JS VtF~~1.~e ~~nnir_ en recueil. (Pros:üsche Schiftcn
•
• • 1~ r • Berlin).
'
On ne saur:ait mieux
·
d tre
· : alb l'œoTTedeM. La-lt l"
1orsqu'elle
é' •
,
.... e, ame
qu'un ·th se r 1~u1t et qu elle souffre, semble toujours ne suivre
ry me uru,·er5eJ qui cntr:1.in.c tout et met to.ut au même
essais

�2 45

244
diapason. Lorsqu'il fait nuit, l'âme est triste, non pas parce qu'il
fait nuit, mais plus simplement de la tristesse même de la nuit
qui la pénètre. Ici inditréremment la vie rayonne de partout.
L'homme, personnage aux gestes prétentieux et au cœur qui
s'écoute, dans le monde de Loerke ne sera toujours qu'un
intrus, et les amoureux qui invoquent la lune silencieuse, des
indiscrets et des impertinents. Le po~te se tait et écoute; son
âme répercute les mouvements cosmiques, elle s'envole dans
l'oiseau, elle glisse avec les rivières, se ride dans les pierres et se
perd dans la nuit.
BERNARD GROETHUYSt.'(

.
*

nation scan~ina\'es : aube du matin, ou crépuscule du soir ?
form~sé 11~1précises s'agitent dans une demi-nuit toute pleine
e_sondo~hlt _s emouvantcs. Serait-ce, en Norvège, l'annonce, pour
au1our, u1 ou pour demain , d'une ve'r.tté , •.J•u ne poes1e
' · nouIl
w es r
wcmN MAUR\'

:es

... *

LES BOUCANIERS D'OLIVIER ŒXMEUN LES
FLIBUSTIERS DE RA VENEAU DE LUSSAN ET
QUELQUES GENTILSHOMMES DE FORTUNES

DIVERSES.

•

....

t:

LA GRA~DE FAI~i, par ]oban Bojer.
Les écrivains norvégiens - c'est une justice à leur rendre ne redoutent pas les grands sujets. Johan Bojer nous a prou,i
naguère qu'il savait labourer profondémest un domaine restreint ; et cc fut la Puissa11ce du ,\,fmso11ie, son meilleur livre. Il
s'arrache au sillon psycholog}que et s'élance vers les horizons
illimités de la critique sociale, religieuse, métaphysique ; et c'rst
S011.s lt ciel vide, et, d'hier, la Grande Faim.
La première moitié de ce nouveau roman est charm,mte, à la
façon d'un conte douloureux et tendre, qui foule le dur granit
norvégien juste assez pour ne pas renier les lois de la pesan•
teur, mais rebondit avec aisance aux royaumes de la fantaisie,
cette reine des littératures du 'ord, proche puente de Titania.
Peut-être Bojer s'est-il ici impiré de ses sou\'cnirs ; car il eut,
comme Per Hohn, une enfance malheureuse, une adolescence
inquiète, une jeunesse partagée entre la religion des trolls et
l'àprc souci du corps et de l'esprit. Poésie et vérité.
.
Ensuite le roman ambitionne de s'épanouir en drame, le
drame d'une ,·ie. De beaux élans, des idées de romancier, ici
traitées avec amour, ailleurs simplement esquissées, ou elliptiquement suggérées. La disproportion est flagrante entre le cadre
et la peinture.
Il reste cet émoi profond de l'homme que ne satisfont ni le
succès, ni la science, ni le prêche, que ne désaltère pas la halte
de l'amour, qu'épouvante la stérilité de l'âme contempe&gt;raine.
Li no~t.ilgie Ju psaume évolue Jans la com,cience et J'imagi•

_La _u Sirène» ,·icnt de faire paraitre un petit volume intitulé :
Jl_1sl01re des. Aventuriers, des Flibusiurs et des Bot1canier; d' Amt"'I"', traduit du hollandais par Alexandre-Olivier Œxmelin.
~est une excellente idée, d'autant plus que cette nouvelle édib~o, expurg~e de quelques dltails sans importance, ~ut être
nuse dans toutes les mains.
Œxemelin, après une carri~re mOu\·ementée que Christian
qconte ~ou~ au long d_ans s~n intéressante, quoique assez con~• H_zslo~re des mar111s, p,,-a/ts et corsaires, finit par devenir
~rurgien a bord de plusieurs na\'ires montés par des flibustiers de. renom. Ce frater, qui n'était pas sans avoir l'amour de
la botanique et des dons d'observation assez réduits raconte
dans ses mémoires, sa vie sur l'île de la Tortue et le's exploit;
de :eux à q.ui il d~vait,_ moyennant une part sur les prises,
ses tntervent1ons chirurgicales. li logeait naturellement avec lti
bossman à l'avant du navire.
·
Depuis la fin de la guerre, il est remarquable que le goût
pour les ch'oses touchant !'Aventure semble renaître chez le
lecteur français. C'est, à mon avis une tendance digne d'éloges
~n ce sens que les livres d'aventures considérés comme de;
h".1'es didactiques nous prépareront plus normalement aux surp~s de la prochaine guerre que les livres de Charles-Louis
Pb1hppe, par e~emple, ou de ses disciples.
• Il ne faudrait pas, toutefois, exagérer en librairie la réimpresllon de_s livres d'aventures qui furent écrits par de véritables
nentuners. Donner un coup de poing et faire saisir à un tiers
les beautés &lt;lu coup de poing donné sont deux choses diffé- •

.

�LA ~OUVELLE REVUE FRANÇAIS!

rentes. Œsmelin, le capuin Johnson qui écrivit la Vi, dts
Pirat&amp; auglnis et Raveneau de Lussan cc garde française pas~
pa.i: humeur à. la mer ne sont que de:. écrivains documentaires.
lb n'émeuvent pa et n'ont jamais su retenir les détails essenrids qui font l'atmosphère d'une histoire aussi inquiétante que
celle dont ils furent les héros. L'amour de la botanique est chez
eux au' moins égale à celui de l'or et la seule conviction que
l'on puis e acquérir dans leur fréquentation, c'est que les soldats
espagnols de cette époque e rendirent cé]1;bres p:1r leur couardise inconcevable. Je pense que les troupes espagnoles en garnison au Mexique devaient être recrutées parmi les indigènes.
Et pourtant ces associations internationales d'aventuriers
protégfs par la France et l'Angleterre pomaicnt offrir un
champ uaique d'obsen·atiom pour un poète. li faut chercher
leur ârne véritable dans les chansons des galères que l'on
retrouve d.lns les Con.Jessiour de Bouchard et dans les recueils de
chansons du X.VII" siècle comme la C,iribarJe des Artisa11s, ou le
Tbrisor el Triompbe des plus belles cbamom (1624) dans lequel
Pierre de Blaty, natif de Cahors en Quercy, chante a,·ec mélanro~:

.

L'on m'apprend à é.;rire
D'un..:. étrange façon.
La plume qu'on me donne
A trente pieds de long.
Marcel Schwob qui savait admirablement dig~rer ce genre de
document, a vn, mieux: qu'Œxmelin, ce que pouvait !tre soit
un flibustier, soit un gentilhomme de fortune. Et nul lim
d'aventures écrit par un témoin de c1.:tte :ivenrure ne peut être
aussi exact qu'un livre de Stevenson sur le même . sujet, car,
par une contradiction des choses d'ici-bas, il n'appartient qu'à
certains prédestinés de créer l'atmosphère enveloppant une
bis-toire dont les acteurs, sacrifiant au gofit littéraire du temps,
ne retiMent que des généralités as~ez ternes.
PIEllRE li.AC ORLA!i

GISÈLE, par Henry Duvernofr (Flamm.rion).
Dts trois nouvelles qui comp~nt ce line, la dem~re, ü
J]-tJitart d Id ]a~-'/,a11d, est de la meilleme ,·eine de l'auteur de cc

ROTES

cruel, mélancoliquè et tendre Edgar, a:uvre d'un romancier
soucieux de rester supérieur à son succès. Dans un trépidant
décor de cinéma, où le rythme de la Yie contemporaine s'accélère jusqu'à l'angoisse, de douloureux fantoches se poursuivent
ou se.: fuient sous lc.:s projecteurs des passions. Un clown invisible ricane dans u•1 coin; vers le centre une maigre.: équilibriste éc:1rte les coudes et regarde en souriant le trou noir du
réalisme, sous ses pieds.
M. Henri Duvernois, qui appartient à la génération de l'écriture artiste, est devenu peu .\ peu le plus rapide de nos conteurs.
Dépouillé de toute rhétorique d'humour, il intéressera et touchera davantage.
. ft. A.
s

.. *

LES GAIS LUR01 ·s, par R. L. Ste-.m1so11, traduit de
l'anglais par Tb!o Varlet (La Sirène).
li ne s'agit point ici des exploits héroï-comiques d'une bande
de joyeux « copains » : ces Gais Lurons sont des écueils sur
lesquels se déroule une effroyable aventure de naufrage et de
folie. Et les cinq autres nouvelles dont se compose le livre
offrent toutes les nriétés souhait:2bles de f.mtastique, depuÎ$ le
fantastique attendri et rêveur de Will du Moulin jusqu'au fantastique terrifiant de JaneJ la .Rnwame. On goûte ici, dans tout
ce qu'il peut avoir de plus aigu et de plus délicieux, le plaisir de
s'amuser à avoir vraiment peur.
M. ~1.

LE RÊVE DE CINYRAS, par ,\aiùr de Couruille
(Stoà).
L'auteur de cette amusante fantaisie-dialogue nous invite à la
considén.:r comme une distraction, imaginée par un combattant
pour occuper les loisirs de la guerre. Au risque d'alarmer sa
modestie, on lui répondra qu'un divertissement dè cette qualité
n'est pas le fait d'un esprit vulgaire. M.• •avier de Courville qui
pastiche tantôt Meilhac et Halevy, tantôt Aristophane, avec nne
verve égalem nt heureuse, nous fait songer encore à l'art subtil
de Jules Lemaitre, ornant d'arabesques ironiques les marges des
vieux livres.
·

�LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

2 49

Ecoutez Ménélas exposant les buts de la guerre ... de Troie :

prendre place entre Baudelaire et Quincey, dans la littérature
des Paradis artificiels.
R. A.

ULYSSE. CINYRAS. -

No11s lu/tous, mes amis, afin que les humains
Disposent aleur rré d'eux-mêmes
Qu,'mte femme jawilis 11'ait à donner sa main
Qilau bel épm1x que son cœur aime/
1',·ous lutto11s pour que les tyraus soie11t aba/lrts
Et q11e l'on s'aime â la Jolie
Et que sur les 11atirn1s libres 11e n:g11e plus
Qu'une gra11de Dànocratir. !
Nous lulto11s pour l'ii-olution,
la ré1:olutio11
et pou,· l'éclosion
de nouveaux silkim,
l'e'111ancipatio1i
des dominations,
La fédl'ration
des grandes nations I
Et l,1 belle Hélène
Ttt n'y pensrs plus ?
Pour être encor dupe, ah ~ c'est bien la peint
D'être fait cONl !

* *

AIMER ( en doùze leçons), texte et dessins de Je/1&lt;111 Testevuide (Albin Michel).
« Le premier chien coiffé prétend discourir sur l'amour sous
le prétexte qu'il l'a éprouvé. C'est comme si l'on se croyait
de\·enu médecin parce que l'on a eu la rougeole. » C'est l'auteur
qui parle. Mais si les livres de médecine étaient écrits par les
malades, qui sait s'ils ne- seraient pas lus davantage ?
R. A.

** *

AUTOUR DE PARIS, deuxième série, par A11dré
Hallays (Perrin).

\' oilà des vers de mirliton - c'est l'auteur qui les qualifie
lui-même ainsi - qui eussent enchanté Guillaume Apollinaire
et qui divertiront tous ceux, dont nous sommes, qui admirent
l'art d'un Raoul Ponchon.
Cette parodie satirique est précédée d'une préface composée
En lisant Homère sur le front, qui parut sous forme d'article
dans la Rrvm critique et qu'on relira avec plaisir.
R, A,

*

* *

LA BELLA VENERE et autres contes, par Théo Varlet
le Hérisson).

(Amiens -

M. Théo Varlet, poète et conteur, s'est montré curieux de
tout hormis de sa propre renommée.
S~n style tendu, fourbi, coruscant, ralentit souy~nt_ l'allure
de ses récits d'une coupe si juste et nette. La descnpt1on des
ruines, dans Je Ton,rerre de Zeus, a la vigueur sombre et dorée
d'une e;iu-forte ancienne et certaine analyse des effets du haschisch fait de Télépathie un saisissant chef-d'œuvre qui mérite de

M. André Hallays publie le second volume de ses « flâ.
neries » autour de Paris. On y trouvera de nombreuses notes
sur des sites, des églises, des châteaux, soit qu'il s'agisse
d'arracher à la destruction telle œuvre menacée (il faudrait
dresser la liste des monuments sauvés de la ruine ou de la
mutilation par l'inlassable vigilance de M. André Hallays ;
on trouverait à son actif assez de voûtes et de murailles pour
faire la gloire d'un grand architecte), soit qu'il s'agisse simplement de rapprocher, de remarier le passé que nous ont
transmis les livrês et celui guè nous ont conservé bâtiments
et paysages. Souvent, par cette remise en contact de ce qui
ne devrait pas être dissocié pour nous, l'auteur ne se propose pas d'autre but que de rendre une âme à quelque humble
coin de France; mais d'autres fois, c'est dans l'âme française
qu'à l'aide des vieilles pierres il parvient à préci-ser quelques
traits. A cet égard notre intérêt s'arrête tout particulièrement
sur les études consacrées à Le Nôtre et à La Quintinie. Elles
montrent à la fois sur quelle bonhomie s'appuyaient les
splendeurs du x\'ue siècle et quelle culture partout éparse
donnait du goût, de la politesse et une fermeté de langage qui
sent son Bossuet à de braves gens comme ces maîtres-jardiniers. En ce temps de vains bavardages sur le classicisme,
recueillons tout ce qui peut nous aider à nous faire du grand
siècle une idée positive et concrète.
JEAN SCHLUHBERGER

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

LES REVUES

sans qu'ils aient_ aucune r~ssemblance.) Ce nouvel écrivain est général~ment assez fatigant à lire et difficile à cornprendTe parce qu'il
umt l~s chos~s- par des rapports nouveaux. On suit bien jusqu'à la
prenuère m0111é de la phrase, mais là on retombe; et on sent que
c'es~ seul~mcnt parce que le nouvel écrivain est plus agüe que nous..
Or 11 adv1eo: des écrivains originaux comme des peintres originaux.
~dReno~ commença de peindre, on ne reconnaissait pas les choses
qui! mon~'.t. Il est. facile de dire aujourd'hui que c'est un peintre
du xvrne s1ede, mais on omet, en disant cela le facteur temps et
'
qo,.tl en a f:allu beaucoup, même- en piein X.L'(•, pour
que- Renoir ' fùt
reconnu grand artiste. Ponr y réussir, le peintre oriofoal ]'écrivain
ori.ginal, procé~ent à _la façon des oculistes. Le trai~em:nt par leur
~~re, leur littérature - n'est pas toujours agréable. Quand il est
~Dl, ils vous disent : maintenant regardez. Et voici que Je monde qui
na.pas ét_é _créé une fois, mais l'est aussi souvent que survient un
a~ste ongmal, nous apparaît si différent de l'ancien - parfaitement
clair.• Nous adorons les femmes de Renoir, Morand ou Giraudoux
dans lesquelles, avant le traitement, nous nous refusions à voir des
femmes. _Et nous avons envie de nous promener dans la forêt qui
110U6 avaJ.t semblé, le premier jour, tout, excepté une forêt, et par
CRmple une tapisserie de mille nuances où manquaient justement
les nuances d.es forêts. Tel est l'univers périssable et nom·eau
que nous crée l'artiste et qui durera jusqu'à ce qu'un nouveau
Sill'Vienne.
et

LES REVUES
Albert Thibaudet dans la REVUE DE GENtVE (septembre)
remarque, à propos des discours dont Thucydide reproduit
non point le texte exact mais le résumé, l' « ~ction ))' que
la Grèce fut, par excellence, une civilisation sans livres :
La Grèce n'aboutit jamais à l'écrit que contrainte et forcée et avec
uue mauvaise conscience. L'exemple de son livre foudamental, les
poèmes homériques, est caractéristique. On ne croit plus guère aujourd'hui qu'Homère ait ignoré l'écriture ...
C'est que l'écriture parai3sait à un Etat, à un public et à un poète
d'alors, chose m:gligeable et sans éclat. Autant il était beau de_ montrer
un aède comme Démodocus dans la splendeur de sa foncuon, débitant devant les princes en s'accompagnant sur la lyre les poèmes
magnifiques, autant il eût semblé ridicule de le mettre au_ jour,av:' le
souffleur docile qu'eût été un rouleau de papyrus ... Auiourd hm encore le poète « chante », il n'écrit pas. L'écriture pour elle-même _est
toojour.; restée indifférente aux Gre.cs, ils n'y ont vu qu\m signe. Rien
de pa1eil chez eux à cette science de l'écriture qui fait le food de ~
civilisation des Chinois et qui est au principe de leur peinture. .. J~
ils n'ol!lt été tentés par la beauté l:apidaire, spacieuse et durable de,
hiéroglyphes égyptiens, n'ont essayé d'en faire p:asser quelque ch~
dans leurs inscriptions, gribouillis qu'écrasent de si haut les belles
inscriptions romaines. lis ont emprunté leur écriture aux marcb~ds
phenicieos, quelque chose de simplifié, de rapide, de comme~cial,
employê simplement à la notation du moment. L'art du beau h~'fe,
la calligraphie, n'apparaissent en Orient et en Occident qu'avec le lme
sacré, Evangile ou Coran. L'art des Arabes consistera surtout en cela,
les Grecs ont mis de l'art dans tout, excepté dans cela.
Il y a un texte célèbre du Pbèdre sur lequel on voit pivoter tout. cet
ordre d'idées. La répugnance du Grec pour une civilis,.tion du livtC
s'y exprime en plein. Platon y reproche à l'écriture exactement .:e
q.uc M. Bergson reproche au langage dont les idées sont une hypllS·
tase.

•••

Marcel Proust écrit (REVUE o(PARIS du I 5 novembre) :
De temps en temps il survient un nouvel écrivain original. (APJJ:
Jons-le si vous le voulez, Jean Giraudoux ou Paul Morand, puisqu'on ;approche toujours je ne sais pourquoi Morand de Giraudoat,
comme dans la merveilleuse Nuit d Cbafttwrct1x Natoire de Falcormet

Suarès parle de Cat·lyle dans les ÉCRITS NOUVEAUX (Dé-

cembre):
l'épouvantable abondance de Carlyle en toute sorte de deYoirs et
~ dogmes m'en fait une sorte de monstre. Il n'est pas d'orateur qui
pérore plus vainement que ce Lapon du désert. Carlyle est le Tartarin
du_ ~le. Là-haut, on ne tue pas des lions ea carton peint; on pêche des
principes gelés, des absolus pétrifiés et des étoiles : elles brillent, mais
elles sont mortes depuis dix mille ans.....
Sarr culte du silence est une manie du même ordre. Il s'enferme
dans une tour ; mais elle est en peau d'âne er tous les vents du
ciel
.
'
. }' JOUCRt du tambour. Il fait murer sa chambre, pour avoir le
sileru:e ; mais il fait illuminer la maison, pour qu'on sache qu'il
tst dans sa coombre. Et si seul q1/il y soit, mille sirenes répètent
chacun de ses soupirs ; mille lampes l'éclairent dans les cent défr~
ques en poil de chameau qu'il revêt tour à tour. En somme, il veut être
seul i crier.
11 l'féçhe la sincérité sanglante et il ne réussit pas à être sincère.

�LA NOU\"ELLE REVUE FRAl-:ÇAJSl

même quand il se met en sang: car il fait métier de saigner, et il
n'oublie pas qu'il saigne, un seul instant. Ne jamais faire m~tier dt
rien, seule façon d'être vrai.
Tout lui est occasion de se produire, toujours au premier rang,
toujours en scène. C'est la première place qu'il réclame sans cesse,
en la refusant aux autres. S'il n'était point né aux champs, il ne se
vanterait pas d'être paysan. Tartarin ne prend peut-être pas Tarascon au sérieux. Mais Carlyle doum: toujours la bière aigre de
sou village pour le nectar, et le porridge pour l'ambroisie des dieux.
Il n'honore pas seulement sa vieille mère gui fume la pipe, comme
son devoir l'y engage ; il l'élève au-dessus de toutes les mères. Il
insulte à celles qui se parfument. Pourquoi ? Je ne suis pa.~ son
fils. Et j'aime mieux une mère gui sent la violette et qui ne fume pas
la pipe.

...
*

(15 novembre), Léon Daudet
Mistral, et la Provence autour de Mistral :

Dans LA REYUE UNIVERSELLE
évoque

Je me rappelle qu'un vendredi, comme tout le monde avait
grand'faim, Roumanille, cependant orthodoxe, se laissa aller, en bon
amphitryon (chacun régalait à son \our, comme il se doit) à com·
mander des côtelettes. L'hôtesse leva les bras au ciel : « Des côtelettes,
un vendredi, ah ! Seigneur Dieu 1 » Mais Mistral, intervenant, avec
son inimitable sourire, sous l'aile de son grand chapeau gris: « Chassez
ce scrupule, ma bonne femme, nous sommes des poêtes ; c'est nous
qui faisons les psaumes. »....
Sur le chapitre de la beauté des Proveuçales, Frédéric Mistral oe
pl:iisantait pas. Jean Aicard, caricature sans talent, tantôt de Paul
Arène, tantôt de Félix Gras, raillait lourdement, un jour, en présence
du Maillanais, des silhouettes de lavandiêres, entrevues, revenant
du travail : &lt;&lt; Je te conseille, lui dit Mistral, de parler du phy·
sigue d'autrui, avec ta mine de vieux caillou poreux, retiré du
Rhône. »....
Ses recits, d'une bonhomie narquoise, et qu'il relevait d'une po'.ntc
d'accent du pays d'Arles Qes Provençaux me comprendront), avaient
un charme et une syntaxe à part. Il parlait souvent de lui, à la seconde
ou à la troisième p~rsonne : &lt;&lt; Je me dis : tu as tort ... âlors j'em·
menai mon pauvre Mistral ... Et je songeais : mais qu'est-ce qui t~
1•
Prend , mon bonhomme ? » D'un petit épisode, il faisait jaillir un eos.:
d'
goellleut genfral, sans appuyer, complétant sa démonstration un
sourire, ou d'un rire léger, qui lui plissait le coin de l'œil, demaoda~t
à celui-ci et celui-là une explication complémentaire, prenant à têm~in
sa femme, la servante, son interlocuteur, un personnage li:geadaire

2 53

LES REVUES

oo historique, et demeurant grand amateur de précision : « Nous
étions alors à cinq kilomètres environ de Saint-Remy, sur une route
perpendiculaire à la route des Baux, et dont le dernier tronçon se
perd dans un champ... A qui donc appartient ce champ ?... Bref,
c'est là que nous rencontrâmes un tel et qu'il nous dit ... » li atteignait
allll sommets par un entrelacs de souvenirs et de courtes remarques.
Sa fantaisie était à base de jugement. Cela aussi est très provençal.
Je connais une chanson qui énumère les trente et une pièces de b
charrue, avant de conclure ; « Celui qui l'a inventée, il faut qu'il ait
eu de l'adresse. Certainement, c'est quelque monsieur 1 » Quand
YOUS demandez vorre chemin entre Avignon et ;\,larseille, entr&lt;!
Nimes et Sisteron, celui à gui vous vous adressez YOUS énumère patiemment les routes et tournants par lesquels il vous faudra passer.
L'homme du Midi a l'horreur du vague, et, quand il aborde le mystère, il le fait méticuleusement. Rien d'abrupt dans les fresques maj~tucuses de Mireille, de Nerte, de Calendal. Le Polme du Rb611e
est un itinéraire dramatique à travers les .lges et le long du fleuve de la
civilisation.

L,

REVUE CRITIQUE DES IDÉES ET DES L!\'RES, après la
DE PARIS, a donné des fragments de l'-œuvre inacheYée
de Paul Drouot, Eurydice deux fois perdue :
REVUE

Tandis que les vagues écument autour du paquebot qui siffle, tandis
que la Pc1trie, qui se soulève sur son flanc, se traine au bord de la
falaise autant qu'elle peut, maladroitement, vers la mer, se penche
vers ses enfants pauvres ( et à la fois l'odeur du blé, l'odeur de la soupe
et l'odeur de l'eau dans les bas quartiers de sa ville natale montent au
cœur de l'émigrant qui tourne le dos à la mer), combien de fois t'ai-je
attendue, prêt à tous les départs ?
Tu sais bien qu'avec ces colères, ce ton brusque, ce front buté, je ne
suis rien qu'une fleur lacérée, moite.
11 ne faut pas seulemeut savoir étre un homme, il faut savoir ttre
l'Jrc et les flèches de l'amour, le lien qui lit! la porte au mur, la barrière
infranchissable, la nuit trop brune, le jour trop éclatant, le pardon,
l'excuse, le géant Briarée ; il faut tout comprendre.
C'ét:i,it la volupté, elle avait un ,·isage d'une expression affreuse et
.cpendaut point d'yeux, point de nez ; de la chair et une bouche.

• •
Revues passées : Les So~TICES,

que Louis de Gonz:tgue-Frick
dirigeait avec un goût raisonnable et raftinl!, réunirent dans
leurs trois numéros, de Juin à Aoftt 1917, les noms d'Allard,

�2 54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAW!

Breton, Fleuret, Mac Orlan, Spire, et publièrent, entre autres
poèmes:
Qu'il faut fuir les Serva11tes.
Fuis lit jeunesse des servantes, qui denoue
Le luxe insolent d'un beait crin.
Il te sied de m--i'Ïr Zes seules Muses. C-rains
Une intendante uux belles joues.
Lorsque tu don, furtive, elle quitte ta couche,
Et court se vendre à ton i•oisin,
Qui parmi les bai-sers grapille sur sa bouc/Je
Tes surets ccmme des raisins.

Tel, sur son lit de /)em,x de brebis et de vaches,
Œysse, nux corridors obscurs,
Méditant l'Arc sonore et la Joute des Haches,
Surprit les Commerces impurs
Des sen·antes qui rient, en s'échappant des chambres,
Et vont cbtJyer ?es Pretendants
De i•iandes, de vins, de leurs co,ps frottés d'ambre,
Et de mensonge à belles dents.
La nuit, les jeunes bras, tannés pa.r les lessives,
Se targuent de moire et de fleur ;
Car où rôde Vifnus, ·une fièvre offensive
Emplit les misérables cœurs.

Mais le fort de leurs wois ferait toume1· les sauces
Dont I'âge goumzand fait grand cas;
Et tu dois préférer a leurs caresses fausses
L'amitié d'un vin délir-at.

Tzi fuiras Melantho, tu prendras Euryclie,
Au pas lent, à l'agile main,
Pou,, que de torcbes d'or et de sagesse ailee
Minerve éclafre tes chemins ..

.
*

CH,-TIŒOPHILE FERET

*

Le. prix des livres et la baisse du papier. -

Depuis 'qu'on parle de
la baisse de prix des papiers, une illusion dangereuse s'insinue aans
œrtaios esprits : ln baisse très prochaine du prix .des livres. Nous en
sommes loin, très loin, du moins en ce qui concerne lal)lUS nombreuse
catégorie d'ouvrages français, ceux qui se vendaient autrefois 3 fr. 5o.
C'est que la majoration des prix de vente des volumes de cette
atégorie est restée très au-dessous de la hausse des prix de rc-mnt.
Ecoutons M. Bourdel. directeur &lt;le la Librairie P.lon et président ~e
l'Union syndicale des Maîtres Imprimeurs de France, dont C ~

.255

W REVUES

du 8 décembre publiait l'opinion doublement autorisée sur la &lt;&lt; crise de
la librairie ,, .
Ayant rappelé que la majoration appliqm!e aux prix de vente du
livre est de 100 o/o, ce qui d'ailleurs est un maximum et non une
moyenne, M. Bourdel poursuit : « Voyons maintenant les augmenta.rions moyennes des éléments de fabrication du livre : 10 le papier
représente 600 o/ o ; 2° l'imprimerie 300 o/ o; 3° le brochage 400 o/o.
Vous voyez qu'en parlant de 400 à 450 o/ o d'augmentation moyenne
je n'ai pas exagéré. ,,
Certes. Et il y a encore la hausse des salaires da personnel dans les
maisons d'éditi~n, celle des tarifs de transport, le prix invraisemblable
des emballages, les lourdes contributions nouvelles, et notamment,
pour une industrie dont le chiffre d'affaires s'élevait par suite des majorations des prix de vente en même temps que son bénéfice tombait à
rien en raison de l'énormité des prix de revient, l'impôt sur le chiffre
d'affaires.
Devant une telle accumulation de charges, dont la plupart sont pour
longtemps irréductibles, que peut représenter la baisse espérée du prix
des papiers ? Si les prévisions les plus optimistes se réalisent, les prix
stabilises atteindront encore trois fois ceux de 1914. Mais à supposer
que le marché des papiers s'établît au niveau de 1914, ce qui est
absurde, le prix de revient du livre serait encore de deux à trois fois
ce qu'il était avant la guerre. Or, le prix de vente actuel du livre n'est
qu'i 'peine doublé.
L'élément papier ne joue efficacement que sur les gros tirages, la
presse quotidienne par exemple, qui se vend d'ailleurs bien plus cher
que ie lh,re, puisqu'elle a doublé, triplé ou quadruplé ses prix et réduit
le nombre de ses pages ; mais en matière de librairie, qu'il s'agisse de
livres nouveaux ou de réimpressions, le véritable gros tirage est exceptionnel.
La vérité est que si le papier ne baissait pas, le prix du livre devrait
encore être c111gi11enté. Il y a donc des chances pour que les prix actuels
se maintiennent longtemps. Il est au surplus loisible à tout le monde
de reconnaitre que jamais l'in-16 traditionnel n'a coûté moins cher
qu'aujourd'hui. Notre franc valant au maximum o fr. 35, même à Z1ntérieur, un livre vendu 7 francs coûre à l'acheteur 7xo,35 =2 fr. 45,
donc pas même les 2 fr. 75 du bon vieux temps, si vieux ...
II se créera certainemént, sur des bases économiques à l'etude, des
collections à meilleur marché. Mais c'est là une autre question que
celle de l'ancien 3 fr. 50. - A. v.
(Meruire de France, 15 janvier 1921).

** *

�LA ~CUVELLE REVUE FRANÇAISE

MEMENTO
Pot'mes, par Paul Eluard.
ART ET DtcoRATION (dccembre): A11toine Bourdelle, par Paul Vitry.
LA CONN,\JSSANCE (décembre) : Lettres de Rabindranath Tagore.
LE CORRESPONDANT (25 novembre) : Chronique des Ltltres, par
Henri Brémond.(Stendhal, A1111tole Frnnu).
LES ECRITS Nouvnux (décembre) : Le te-rrain Boucmwalle, par
Max Jacob.
LA GRANDE REVUE (décembre): L'œuvre de Pierre Hamp et la i'Ù
socîale, par Georges Vidaleoc.
LITTÉRATL"RE (décembre) : Je serai sérieux comme le plaisir, par
Jacques Rigaut.
LE MERCURE DE FRANCE (r•r janvier) : Notes sur qudques ouwages
de R. L. Stevet1So11, par Jacques Delebecque.
LE MONDE NouvE.~u (nov.): Le Voyage de Holl,mde, par Paul Fort.
LE PARTHÈNON (novembre-décembre): De quelques spectacles et surtci,t
d1i public, par Alfred de Tarde.
LA REVUE BLEUE ( 18 décembre) : Le quincailler, par Hilaire
Belloc ; Paul .dJam, par Francis de Mioma.ndre.
LA REVUE CRITIQUE DES IDÉES ET DES L1VRES (10 jan_vier):
Menus prnpos, par René Boylesve.
REvuE DES DEux-Mm-mEs (15 décembre-1er janvier): Bolcbei·istes àe
Hongrie, par Jérôme et Jean Tharaud.
REVUE DE GENÈVE (décembre): Origine et dh•eloppe111e11/ de lapsycbanalyse, par S. Freud.
LA REVUE HEBDOMADAlRE (25 décembre) : Plaidoyer pour l'hu111ilit.!, par G. K. Chesterton ; Les époques du tbéâtre conlt111porain t11
France, par Henry Bidou.
LA REVUE DE LA SEMAINE (8 janvier) : Les plus Ioi11taùies origillts
de la Fra1ice, par Camille Jullian.
LA REVUE UNJVERSELLE (15 déc., 15 janv.): Cbro11iq11e des Arts, par
Roger Allard.
ACTION (janvier) ;

..
•

~OTE
Les S01m•1iirs sur Tolstoï par Maxime Gorki, publiés dans notre
m1méro du 1er déc~mbre, ont été traduits avec l'autorisation de
MM. Ladyschnikow et Ci• à Berlin, éditeurs de Ma.:1ime Goùi,
dont toutes les œuvres soot protégées par la Convention littéraire
lnternatiooale.
LE GERANT : GASTON G,\LLJMARD.
ABBEVILLE. -

IMPRIMERIE F. PAILLART.

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE
DIALOGUE DES MORTS i

P~ÈDRE. - Que ~a~s-tu là, Socrate ? Voici longtemps
que Je te cherche. J a1 parcouru notre pâle séjour, je t'ai
demandé de toutes parts. Tout le monde ici te connaît, et
personne ne t'avait vu. Pourquoi t'es-tu éloigné des autres
ombres, et quelle pensée a réuni ton âme, à l'écart des
nôtres, sur les frontières de cet empire transparent?
SoCRATE. Attends. Je ne puis pas répondre. Tu sais
bien que la réflexion chez les morts est indivisible. Nous
sommes trop simplifiés maintenant pour ne pas subir jusqu'au bout le mouvement de quelque idée. Les vivants ont
un corps qui leur permet de sortir de la ·connaissance et
d'y rentrer. Ils sont faits d'une maison et d'une abeille.
PHÈDRE. - Merveilleux: Socrate, je me tais.
SoCRATE. Je te remercie de ton silence. L'observant
tu fis aux die~.ix et à ma pensée le sacrifice le plus du/
Tu as consumé ta curiosité, et immolé ton impatience à
mon âme. Parle maintenant librement, et si quelque désir
te reste de m'interroger, je suis prêt à répondre, ayant
achevé de me questionner et de me répondre à moi-même .
- Mais il est rare qu'une question que l'on a réprimée ne
se soit pas dévorée elle-même dans l'instant.
PHÈDRE. Pourquoi donc cet exil ? Que fais-tu,
séparé de nous tous ? Alcibiade, Zénon, Menexène, Lysis,
l. fatrait d'A 1·clnteclures,
Frc111çaise.

à

paraitre aux éditions de la Noutielle Rmu

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tous nos amis sont étonnés de ne pas te voir. Ils parlent
sans but, et leurs ombres bourdonnent.
SocRA n:. - Regarde et entends.
PHÈDRE. - Je n'entends rien. Jè ne vois pas grand'chose.
SocRATE. - Peut-être n'es-tu pas suffisamment mort.
C'est ici la limite de notre domaine. Devant toi coule un
fleuve.
PHÈDRE. - Hélas ! Pauvre Ilissus !
SocRATE. - Celui-ci est le fleuve du Temps. li ne
rejette que les âmes sur cette rive; mais tout le reste, il
l'entraîne sans effort.
PHÈDRE. - Je commence à voir quelque chose. Mais
je ne distingue rien. Tout ce qui file et qui dérive, mes
regards le suivent un instant et le perdent sans l'avoir
divisé ... Si je n'étais pas mort, ce mouvement me donnerait la nausée, tant il est triste e.t irrésistible. Ou bien, je
serais contraint de l'imiter, à la façon des corps humains:
je m'endormirais pour m'écouler aussi.
Socl{ATE. - Ce grand flux, cependant, est f~it de toutes
choses que tu as connues, ou que tu aurais pu· connaître.
Cette nappe immense et accidentée, qui se précipite sans
répit, roule vers le néant toutes les couleurs. Vois comme
elle est terne dans l'ensemble.
PHÈDRE. - Je crois à chaque instant que je vais dis·
cerner quelque forme, mais ce que j'ai cru voir n'arrive
jamais à éveiller la moindre similitude dans mon esprit. .
SocRATE, - C'est que tu assistes à l'écoulement vrai
des êtres, toi immobile dans la more. Nous voyons, de cette
rive si pure, toutes les choses humaines et les formes
naturelles mues, selon la vitesse véritable de leur essence.
Nous sommes comme le rêveur, au sein duquel, les figures
et les pensées bizarrement altérées par leur fuite, les ttr~
se composent avec leurs changements; ici tout est négh•
geable, et cependant tout compte. Les crimes engendrent
d'immenses bienfaits, et les plus grandes vertus dévelop-

EUPALINOS OU L' ARCHI,TECTE

259

pent des conséquences funestes : le jugement ne se fixe
nulle part, l'idée se fait sensation sous le regard, et chaque
homme traîne après soi un enchaînement de monstres qui
est fait inextricablement de ses acres et des formes successives de son corps. Je songe à la présence et aux habitudes
des mortel~ dans ce cours si fluide, et que je fus l'un d'entre eux, cherchant à voir toutes choses comme je Jes vois
précisément maintenant. Je plaçais la Sagesse dans la posture éternelle où nous sommes. Mais d'ici tout est méconnaissable. La vérité est devant nous, et nous ne comprenons plus rien.
,
PHÈDRE. - Mais d'où peut donc, ô Socrate venir ce
goût de l'éternel qui se remarque parfois chez le~ vivants ?
Tu poursuivais la connaissance. Les plus grossiers essaient
de préserver désespérément jusqu'aux cadavres des morts.
D'autres bâtissent des temples et des tombes qu'ils s'efforcent de rendre indestructibles. Les plus sages et les mieux
inspirés des hommes \'eulent donner à leurs pensées une
harmonie et une cadeqce qui les défendent des altérations
comme de l'oubli.
SocRATE. - Folie! ô Phèdre; tu le vois clairement.
Mais les destins ont arrêté que, parmi les choses indispensables à la race des hommes, figurent nécessairement quelques désirs insensés. Il n'y aurait pas d'hommes sans
l'amour. Ni la science n'existerait sans d'absurdes ambi~ons. Et d'où penses-tu que nous ayons tiré la première
idée et l'énergie de ces immenses efforts qui ont élevé tant
d~ villes très illustres et de monuments inutiles, que la
raison admire qui eût été incapable de les concevoir ?
PHÈDRE. - Mais la raison, cependant, y eut quelque
pan. Tout, sans elle, serait par terre.
SocRATE. - Tout.
PHÈDKE. - Te souvient-il de ces constructions que nous
vimes faire au Pirée ?
SocRATE. Oui.
PHÈDRE. - De ces engins, de ces efforts, de ces flûtes

�260

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAIS!

· les tempéraient de leur musique; de ces opérations si
qm
. 1. &gt;
exactes de ces progrès à la fois si mystérieux et si C airs.
Quelle'confusion tout d'abord, qu_i sembla se f?ndre dans
l'ordre! Quelle solidité, quelle rigueur naquirent e~tre
ces fils qui donnaient les aplombs, et le long ~e ces freles
cordeaux tendus pour être affleurés par la croissance des
lits de briques!
.
. 1
SOCRATE Je garde ce beau souvenir. 0 maténaux.
.
Belles pierres!..
O trop légers que nous sommes devenus.'
PHÈDRE. Et de ce temple hors les murs, auprès de
l'autel de Borée, te souvient-il ?
SocRATE. - Celui d'Artémis la Chasseresse?
PHÈDRE. Celui-là même. Un jour, nous avons été
par là. Nous avons discouru de la Beauté.•·
SocRATE. Hélas!
.
PHÈDRE. - J'étais lié d'amitié avec celui qui a constnut
ce temple. Il était de Mégare et s'~ppelait Eupalinos. Il me
parlait volontiers de son art, de t~us les s~i~s et de toutes
les connaissances qu'il demande ; il me faisai: comprend~e
tout ce que je voyais avec lui su~ le cha~uer. Je_voyats
surtout son étonnant esprit. Je lm trouvais la pmssance
aux
d'O rp ll ée , Il prédisait leur avenir monumental
.
. •
informes amas de pierres et de poutres qm g1sa'.eot
tou r de nous et ces matériaux, à sa voix, semblaient
au
· favora bles. a' la d'eesse
voués à la place 'unique où les destms
les auraient assignés. Quelle merveille que ses d1sco~rs ~ux
•
1 Il n'y demeurait nulle trace de ses d1ffic1les
ouvriers.
.
méditations de la nuit. Il ne leur donnait que des ordres
et des nombres.
C'est la manière même de Die~..
.
.
SI
P HE•ORE • _ Ses discours et leurs actes s aiusta1ent
,
•
e
heureusement qu'on eût dit que ces hommes n étaient~~
e membres. Tu ne saurais croire, Socrate, quelle 101e
:,;tait pour mon fune de connaître une chose si bien régl~J
e sépare plus l'idée d'un temple de celle de son êdifiEn yoyant un, je vois une action admirable, plus
SocRATB. _

~ti:o.

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE

26r

glorieuse encore qu'une victoire et plus contraire à la misérable nature. Le détruire et le construire sont égaux en
importance, et il faut des âmes pour l'un et pour l'autre;
mais le construire est le plus cher à mon esprit. 0 très
heureux Eupalinos!
SocRATE. Quel enthousiasme •d'une ombre pour un
fantôme! - Je n'ai pas connu cet Eupalinos. C'était donc
un grand homme ? Je vois qu'il s'élevait à la suprême connaissance de son art. Est-il ici ?
PHÈDRE. Il est sans doute parmi nous ; mais je ne l'ai
encore jamais rencontré dans ce pays.
SocRATE. - Je ne sais pas ce qu'il pourrait y construire.
Ici les projets eux-mêmes sont souvenirs. Mais réduits que
nous sommes au."r seuls agréments de la conversation,
j'aimerais assez de l'entendre.
PHÈDRE. J'en ai retenu quelques préceptes. Je ne
sais s'ils te plairaient. Moi, ils m'enchantent.
SOCRATE. Peux-tu m'en redire quelqu'un ?
PHÈDRE - Ecoute donc. Il disait bien souvent : Il n'y
apoint de détails dans l'exécution.
SocRATE, Je comprends et je ne comprends pas. Je
comprends quelque chose, et je ne suis pas sûr qu'elle soit
bien celle qu'il voulait dire.
PHÈDRE. Et moi, je suis certain que ton esprit subtil
n'a pas manqué de bien saisir. Dans une âme si claire et si
complète que la tienne, il doit arriver qu'une maxime de
praticien prenne une force et une étendue toutes nouvelles.
Si elle est véritablement nette, et tirée immédiatement du
travail par un acte bref de l'esprit qui résume son expérience, sans se donner le temps de divaguer, elle est une
matière précieuse au philosophe; c'est un lingot brut d'or
brut que je te remets, orfèvre !
SocRATE. - Je fus ortèvre de mes chaînes! - Mais considérons ce précepte. L'éternité d'ici nous convie à n'être
pas économes de paroles. Cette durée infinie doit, ou ne
pas être, ou contenir mus les discours possibles, et les vrais

�LA ~OUVF.LLE REVUE FRASÇAIS!

comme les faux. Je puis donc parler sans nulle crainte de
me tromper, car si je me trompe, je dirai vrai tout à
l'heure, et si je dis vrai, je dirai faux. un peu plus tard.
0 Phèdre, tu n'es pas sans avoir remarqu~ dans les disours les plus jmportants, qu'il s'agisse de politique ou des
intérêts particuliers des- citoyens, ou encore dans les paroles
délicates que l'on doit dire à un amant, lorsque les circonstances sont décisives, - tu as certainement remarqué quel
poids et quelle portée prennent les moindres petits mots
et les moindres silences qui s'y insèrent. Et moi, qui ai tant
parlé, avec le désir insatiable de convaincre, je me suis moimême à la longue convaincu que les plus graves arguments
et les démon:.trations les mieux conduites avaient bien peu
d'effet, sans le secours de ces détails insignifiants en apparence ; et que par contre, des raisons médiocres, convena·
blement suspendues à des paroles pleines de tact, ou dorées
comme des couronnes, séduisent pour longtemps les
oreilles. Ces entremetteuses sont aux portes de l'esprit. Elles
lui répètent ce qui leur plaît, elles le lui redisent à plaisir,
finissant par lui faire croire qu'il entend sa propre voix. Le
réel d'un discours, c'est après tout cette chanson, et cette
couleur d'une voix, que nous traitons à tort comme détails
et accidents.
PHEDRE. Tu fais uo immense détour, cher Socrate,
mais je te vois revenir de si loin, avec mille autres exem·
ples, et toutes tes forces dialectiques déployées !
SOCRATE. - Considèn.: aussi la médecine. Le plus habile
opérateur du monde, qui met ses doigts industrieux dans
ta plaie, si légères que soient ses mains, si savantes, si clairvoyantes soient-elles ; pour sûr qu'il se sente de la
situation des organes et des veines, de leurs rapports et de
leurs profondeurs; quelle que soit aussi sa certitude des actes
qu'il se propose d'accomplir dans ta chair, des choses à
retrancher et des choses à rejoindre; si par quelque circoos·
tance dont il ne s'est pas préoccupé, un fil, u.oe aiguille dont
il se sert, un rien qui dans son opération lui est utile, n'est

EUPALI. 'OS OU L'ARCHITECTE

point exactement pur, ou suffisamment purifié, il te tue.
Te voilà mort ...
. Ptt~DRE. - He~reusement la chose est faite ! Et c'est préosémen t celle qw m'advint.
·
SocRATE. -Te voilà mort, te dis-je, te voilà mort, guéri
selon toutes les règles : car toutes les exigences &lt;le l'art et
de l'opportunité étant satisfaites, la pensée contemple son
œuvre avec amour. - Mais tu es mort. Un brin de soie
mal préparé a rendu le savoir assassin ; ce plus mince des
détails a fait échouer l'œuvre d'Esculape et d'Athéna.
PHÈDRE. - Eupalinos le savait bien.
SocRATE. - U en est ainsi dans tous les domaines à
l'exception de celui des philosophes, dont c'est le gr:nd
malheur qu'ils ne voient jamais s'écrouler les univers qu'ils
imaginent, puisqu'enfin ils n'existent pas.
PHÈDRE. - Eupalinos était l'homme de son pr~cepte. Il
ne négligeait rien. Il prescrivait de tailler &lt;les planchettes
dans le fil du bois, afin qu'interposées entre la maçonnerie
et les poutres qui s'y appuient, elles empêchassent l'hunùdité de s'élever dans les fibres, et bue, de les pourrir. Il avait
de pareilles attentions à tous les points sensibles de l'édifice. On eût dit qu'il s'agissait de son propre corps. Pendant _le travail de la construction, 'il ne quittait guère le
cban~er. Je crois bien qu'il en connaissait tomes les pierres,
~ veillait à la précision de leur taille; il étudiait minu·
tl~sement tous ces moyens que l'on a imaginés pow~.tter que ,les arêtes ne s'eotament, et que la netteté des
)Oints ne s altère. 11 ordonnait de pratiquer des ciselures,
de réserver des bourrelets, de ménager des biseaux dans le
marbre des parements. Il apportait les soins les plus exquis
aux enduits qu'il faisait passer sur les murs de simple
pierre.
Mais toutes ces délicatesses ordonnées à la Jurée de
l'édifice étaient peu de chose au prix de celles dont il
usait, quand il élaborait les émotions et les vibmions de
l'àme du futur contemplateur de son œuvre.

�LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

Il préparait à la lumière un instrument incomparable,
qui la répandît, tout affectée de formes intelligibles et de
propriétés presque musicales, dans l'espace où se meuvent
les mortels. Pareil à ces orateurs et à ces poètes auxquels
tu pensais tout à l'heure, il connaissait, ô Socrate, la venu
mystérieuse des imperceptibles modulations. Nul ne s'apercevait, devant une masse délicatement allégée, et d'apparence si simple, d'être conduit à une sorte de bonheur par
des courbures insensibles, par des inflexions infimes et
toutes puissantes ; et par ces profondes combinaisons du
régulier et de l'irrégulier qu'il avait introduites et cachées,
et rendues aussi impérieuses qu'elles étaient indéfinissables;
elles faisaient le mouvant spectateur, docile à leur présence invisible, passer de vision à vision, et de grands
silences aux murmures du plaisir, à mesure qu'il s'avançait,
se reculait, se rapprochait encore, et . qu'il errait dans le
rayon de l'œuvre, mû par elle-même, et le jouet de la
seule admiration.- Il faut, disait cet homme de Mégare,
qu, mon temple meuve les hommes comme les meut l'objet aimé.
SocRATE. - Cela est divin. J'ai entendu, cher Phèdre,
une parole toute semblable, et toute contraire. Un de nos
amis, qu'il est inutile de nommer, disait de notre Alcibiad~
dont le corps était si bien fait : En le voyant, on se sent devenir
architecte !... Que je te plains, cher Phèdre ! Tu es ici bien
plus malheureux que moi-même. Je n'aimais que le V:ai;
je lui ai donné ma vie; or, dans ces prés élyséens, quoique
je doute encore si je n'ai pas fait un assez mauvais marché,
je puis imaginer toujours qu'il me reste quelque chose
à connaître. Je cherche volontiers, parmi les ombres,
l'ombre de quelque vérité. Mais toi, de qui la Beauté toute
seule a formé les désirs et gouverné les actes, te voici entiè·
rement démuni. Les corps sont souvenirs, les figures son~
de fumée ; cette lumière si égale en tous les points ; si
faible et si écœurante de pâleur ; cette indifférence générale qu'elle éclaire, ou plutôt qu'elle imprègne, sans rien
dessiner exactement ; ces groupes à demi tran.,parents que

'EUPALINOS

OU L'ARCHITECTE

265

nous formons de nos fantômes ; ces voix tout amorties qui
nous restent à peine, et qu'on dirait chuchotées dans l'épais
-0'une toison ou dans l'indolence d'une brume ... Tu dois
souffrir, cher Phèdre ! Mais encore, ne pas assez souffrir...
Cela même nous est interdit, étant vivre.
PHÈDRE. - Je crois à chaque instant que je vais souffrir ... Mais ne me parle pas, je te prie, de ce que j'ai perdu.
Laisse ma mémoire à soi-même. Laisse-lui son soleil et ses
-statues ! 0 quel contraste me possède l Il y a peut-être,
-pour les souvenirs, une espèce de seconde mort que je n'ai
pas encore subie. Mais je revis, mais je revois les cieux
éphémères! ... Ce qu'il y a de plus beau ne figure pas dans
l'éternel !
SocRATE. - Où donc le places-tu ?
PHÈDRE. - Rien de beau n'est séparable de la vie, et la
vie est ce qui meurt.
SocRATE. - On peut le dire ... Mais la plupart ont de la
Beauté je ne sais quelle notion immortelle.
PHÈDRE. - Je te dirai, Socrate, que la beauté, selon ce
Phèdre que je fus ...
SocRATE. - Platon n'est-il pas dans ces parages ?
PHÈDRE. - Je parle contre lui.
SOCRATE. - Eh bien! parle !
PHÈDRE. - .... ne réside pas dans certains rares objets,
ni même dans ces modèles situés hors de la nature, et
contemplés par les âmes les plus nobles comme les exemplaires de leurs desseins et les types secrets de leurs travaux; choses sacrées, et dont il conviendrait de parler avec
les mots mêmes du poète :

Gloire du long désir, Idées/
SocRA TE. - Quel poète ?
PHÈDRE. - Le très admirable Stephanos, qui parut
tant de siècles après nous. Mais à mon sentiment, l'idée de
ces Idées, desquelles notre merveilleux Platon est le père,
est infiniment trop simple, et comme trop pure, pour

�266

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

expliquer la diversité des Beautés, le changement des préférences dans les hommes, l'effacement de tant d'œuvres
qui furent portées aux nues, les créations toutes n~uvelles,
et les résurrections impossibles à prévoir. Il y a bien d'autres objections ?
' ;&gt;
SocRATE. - Mais quelle est ta propre pensee .
PHEDRE. Je ne sais plus comment la saisir. Rien ne
l'enferme; tout la suppose. Elle est en moi comme .moimême · elle aoit infailliblement ; elle juge, elle désire....
Mais q~ant à t'exprimer, je le puis aussi diffic!le~ent ~ue
je puis dire ce qui me fait moi, et que je connais s1 prémément et si peu.
.
.
SOCRATE. - Mais puisqu'il est permis par les dieux,
mon cher Phèdre, que nos entretiens se poursuivent dans
ces enfers, où nous n'avons rien oublié, où nous avons
appris quelque chose, où nous sommes ~lacés. au-delà de
tout ce qui est humain, nous devons savoir ma1~tenan~ ce
qui est véritablement beau, ce qui est laid; ce qm convient
à l'homme ; ce qui doit l'émerveiller sans le co~fondre, le
posséder sans l'abêtir ...
PHÈDRE. C'est ce qui le met sans effort au-dessus de
sa nature.
SocRATE. -

Sans effort? Au-dessus dt sa nature?
PHEDRE. - Oui.
SocRATE. - Sa11s 4Jort ? Comment se peut-il ? Au-dlssus
de sa nature? Que veut dire ceci ? Je pense invinciblement
à un homme qui voudrait grimper -s ur ses propres épaules!..
Rebuté par cette image absurde, je te demande, Phèdre,
comment cesser d'être soi-même, puis revenir à son
essence ? Et comment, sans violence, peut arriver ceci?
Je sais bien que les extrêmes de l'amour, et que l'excès
du vin ou encore l'étonnante action de ces vapeurs que
' les pythies, nous transportent, comme l'on dit,
respirent
hors de nous-mêmes ; et je sais mieux encore par
mon expérience très certaine, que nos âmes p~uv~nt se
former, dans le sein même du temps, des sanctuaires uopé-

EOPALl~OS OU

L'ARCHITECTE

aétrables à la durée, éternels intérieurement, passagers
quant à la nature; où elles sont enfin ce qu'elles connaissent; où elles désirent ce qu'elles sont; où elles se
sentent créées par ce qu'elles aiment, et lui rendent
lumière pour lumière, et silence pour silence, se donnant
et se recevant sans rien emprunter à la matière du monde
ni aux Heures. Elles sont alors comme ces calmes étincelants, circonscrits de tempêtes, qui se déplacent sur les
mers. Qui sommes-nous, pendant ces abîmes? Ils supposent la vie qu'ils suspendent ...
Mais ces merveilles, ces contemplations et ces extases
n'éclaircissent pas pour mes yeux notre étrange problème de
la beauté. Je ne sais pas attacher ces états suprêmes de
l'âme à la présence d'un corps ou de quelque objet qui les

suscite.
PHÈDRE. - 0 Socrate, c'est que tu veux toujours tout
tirer de toi-même!... Toi que j'admire entre tous les
hommes, toi plus beau dans ta vie, plus beau dans ta mort,
que la plus belle chose visible; grand Socrate, adorable
laideur, toute-puissante pensée qui changes le poison en
un breuvage d'immortalité, ô toi qui, refroidi, et la moitié
du corps déjà de marbre, l'autre encore parlante, nous
tenais amicalement le langage d'un dieu, laisse-moi te dire
quelle chose a manqué peut-être à ton expérience.
Soc:&amp;ATE. - Il est bien tard, sans doute, pour m'en
instruire. Mais parle tout de même.
PHEDRE. - Une chose, Socrate, une seule t'a fait défaut.
Tu fus homme divin, et tu n'avais peut-être nul besoin
des beautés matérielles du monde. Tu n'y goûtais qu'à
peine. Je sais bien que tu ne dédaignais pas la douceur des
campagnes, la splendeur de la ville et ni les eaux vives,
ni l'ombre délicate du platane; mais ce n'étaient pour toi
que les ornements lointains de tes méditations, les environs
délicieux de tes doutes, le site favorable à tes pas intérieurs. Ce qu'il y avait de plus beau te conduisant bien loin
de soi ; tu voyais toujours autre chose.

�268

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

L'homme, et l'esprit de l'homme.
PHfonE, - Mais alors, n'as-m pas rencontré, parmi les
hommes, certains dont la passion singulière pour les
formes et les apparences t'ait surpris?
SocRATE, Sans doute.
PHÈDRE. - Et dont l'intelligence pourtant, et les vertus
ne le cédaient à aucunes ?
SocRATE. - Certes !
PHÈDRE. - Les plaçais-tu plus haut ou plus bas que les
philosophes?
SoCRATE. - Cela dépend.
.
PHÈDRE. Leur objet te paraissait-il plus ou moms
digne de recherche et d'amour que le tien m.ême?
.
SocRATE. Il ne s'agit pas de leur obJet. Je ne pu~
penser qu'il existe plusieurs Souverain Bien. Mais ce qw
m'est obscur et difficile à entendre, c'est que des hommes
:mssi purs ~uant à l'intelligence, aient eu besoin. des
formes sensibles et des grâces corporelles pour attemdre
leur état le plus élevé.
.
.
PHÈDRE. Un jour, cher Socrate, Je parlais de ces
mêmes choses avec mon ami Eupalinos.
- Phèdre, me disait-il, plus je médite sur mon art, plus
je l'exerce; plus je pense et ~s, plus je souffr~ et me
réjouis en architecte ; - et plus ie me ressens m~1-même,
avec une volupté et une clarté toujours plus certaines.
Je m'égare dans mes longues attentes; je me retrouve
par les surprises que je ·me cause ; et au moyen de ces
Jeorés successifs ùe mon silence, je m'avance dans ma
Pr~pre édification· et j'approche d'une si exacte correspon,
dance entre mes vœux
et mes puissances, qu 'il me sem ble
d'avoir fait de l'existence qui me fut donnée, une sorte
d'ouvrage humain.
. .
A force de construire, me fit-il, en souriant, je crois bien
que 1·e me suis construit moi-même.
•
· ême1
SocRATE. Se construire, se connaitre
s01-m
sont-ce deux actes, ou non ?
SOCRATE. -

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE
PHÈDRE. ... et il ajouta : J'ai cherché la justesse dans
les pensées; afin que, clairement engendrées par la considération dt.-s choses, elles se changent, comme d'eUcsmémes, dans les actes de mon art. J'ai distribué mes attentions; j'ai refait l'ordre des problèmes; je commence par
où je finissais jadis, pour aller un peu plus loin ... Je suis
avare de rc!veries, je conçois comme si j'exécutais. Jamais
plus dans l'espace informe de mon âme, je ne contemple de
ces édifices imaginaires, qui sont aux édifices réels, ce que
les chimères et les gorgones sont aux \·éritables animaux.
Mais ce que je pense, est faisable; et ce que je fais, se
rapporte à l'intelligible... Et puis ... Ecoute, Phèdre (me
disait-il encore), ce petit temple que j'ai bâti pour Herm.ès, à quelques pas d'ici, si tu sa\·ais ce qu'il est pour
moi! - Où le passant ne voit qu'une élégante chapelle,
- c'est peu de chose: quatre colonnes, un style très simple
- j'ai mis le souvenir d'un clair jour de ma vie. 0 douce
métamorphose I Ce temple délicat, nul ne le sait, est
l'image mathématique d'une fille de Corinthe, que j'ai heureusement aimée. Il en reproduit fidèlement les proportions
particulières. Il vit pour moi! Il me rend ce que je lui ai
donné ...
- C'est donc pourquoi il est d'une grâce inexplicable, lui dis-je. On r sent bien la présence d'une personne, la première fleur d'une femme, l'harmonie d'un
être charmant. Il éveille vaguc.:ment un souvenir qui ne
peut pas arriver à son terme; et cc commencement d'une
image dont tu possèdes la perfection, ne laisse pas de
poindre l'âme et de la confondre. Sais-tu bien que si je
m'abandonne à ma pensée, je \'ais le comparer à quelque
chant nuptial mêlé de flûtes, que je sens naître de moi-

même.

Eupalinos me regarda a\·ec une amitié plus précise et
plus tendre.
- Oh! dit-il, que tu es fait pour me comprendre! Nul
plus que coi ne s'est approché de mon démon. Je voudrais

�LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bien te confier tous mes secrets; mais, des uns, je ne saurais moi-même te parler convenablement, tant ils se dérobent au langage; les autres, risqueraient fort de t'ennuyer,
car ils se réfèrent aux procédés et aux connaissances les
plus spéciales de mon art. Je puis te dire seulement quelles
vérités, sinon quels mystères, tu viens maintenant d'effleurer, me parlant de concert, de chants et de flûtes, au sujet
de mon jeune temple. Dis-moi (puisque tu es si sensible
aux effets de l'architecture), n'as-tu pas observé, en te
promenant dans cette ville, que d'entre les édifices dont
elle est peuplée, les uns sont ntttets; les autres parlent; et
d'autres enfin, qui sont les plus rares~ chantent ? - Ce n'est
pas leur destination, ni même leur figure générale, qui les
animent à ce point, ou qui les réduisent au silence. Cela
tient au talent de leur constructeur, ou bien à la faveur des
Muses.
- Maintenant que tu me le fais rem~rquer, je le remarque
dans mon esprit.
- Bien. Ceux des édifices qui ne parlent ni ne chantent,
ne méritent que le dédain ; ce sont choses mortes, inférieures dans la hiérarchie à ces tas de moellons que
vomissent les chariots des entrepreneurs, et qui amusent,
du moins, l'œil sagace, par l'ordre accidentel qu'ils
empruntent de leur chute ... Quant aux monuments qui ~e
bornent à parler, s'ils parlent clair, je les estime. let,
disent-ils, se réunissent les marchands. Ici, les juges délibèrent. Ici, gémissent des captifs. Ici, les amateurs de
débauche ... (Je dis alors à Eupalinos que j'en avais vu de
bien remarquables dans ce dernier genre. Mais il ne
m'entendit pas). .. Ces loges mercantiles, ces tribunaux et
ces prisons, quand ceux qui les construisent savent s'y
prendre, tiennent le langage le plus net. Les uns aspire~t
visiblement une foule active et sans cesse renouvelée; ils
lui offrent des péristyles et des portiques; ils l'invitent par
bien des portes et par de faciles escaliers, à venir, dans
leurs salles vastes et bien éclairées, former des groupes, et

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE

271

se livrer à la fermentation des affaires ... Mais les demeures
de la justice doivent parler aux yeux de la rigueur et de
l'équité de nos lois. La majesté leur sied, des masses toutes
nues; et la plénitude effrayante des murailles. Les silences
de ces paren;ients déserts sont à peine rompus, de loin en
loin, par la menace d'une porte mystérieuse, ou par les
tristes signes que font sur les ténèbres d'une étroite fenêtre
les gros fers dont elle est barrée. Tout ici rend des arrêts,'
et parle de peines. La pierre prononce gravement ce
qu'elle renferme; le mur est implacable ; et cette œuvre,
si conforme à la vérité, déclare fortement sa destination

sévère ...
SocRATE. - Ma prison n'était point si terrible... Il
me semble que c'était un lieu terne et indifférent en soi.
PHÈDRE. - Comment peux-tu le dire!
SOCRATE. - J'avoue que je l'ai peu considérée. Je ne
voyais que mes amis, l'immortalité, et la mort.
PHÈDRE. - Et je n'étais pas avec toi!
SocRATE. - Platon n'y était pas non plus, ni Aristippe... Mais Li salle était pleine. Les murs m'étaient
cachés. La lumière ·du soir mettait la couleur de la chair
sur les pierres de la voûte ... En vérité, cher Phèdre, je
n'eus jamais de prison que mon corps. Mais reviens à ce
que te disait ton ami. Je crois qu'il allait te parler des
édifices les plus précieux, et c'est ce que je voudrais
entendre.
PHÈDRE. - Eh bien, je poursuivrai.
- Eupalinos me fit encore un magnifique tableau de ces
constructions gigantesques que l'on admire dans les ports.
Elles s'avancent dans la mer. Leurs bras, d'une blancheur
absolue et dure, circonscrivent des bassins assoupis dont
ils défendent le calme. Ils les gardent en sûreté, paisiblement gorgés de galères, à l'abri des enrochements héri~sés et
des jetées retentissantes. De hautes tours, où veille quelqu'un, où la flamme des pommes de pin, pendant les
nuits impénétrables, danse et fait rage, commandent le

�272

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISi

large, à l'extrémité écumante des môles... Oser de tels
travaux, c'est braver Neptune lui-même. Il faut jeter les
montagnes à charretées, dans les eaux que l'on veut enclore.
Il faut opposer les rudes débris tirés des profondeurs de la
terre, à la mobile profondeur de la mer, et aux chocs des.
cavaleries monotones que presse et dépasse le vent ... Ces
ports. me disait mon ami, ces vastes ports, quelle clarté
devant l'esprit! Comme ils développent leurs parties!
Comme·ils descendent vers leurtâch e !- Mais les merveilles
propres à la mer, et la statuaire accidentelle des rivages
sont offertes gracieusement par les dieux à l'architecte.
Tout conspire à l'effet que produisent sur les âmes, ces
nobles établissements à demi-naturels : la présence de
l'horizon pur, la naissance· et l'effacement d'une voile~
l'émotion du détachement de la terre, le commencement
des périls, le seuil étincelant des contrées inconn·ues; et
l'avidité même des hommes, toute prête à se changer dans
une crainte superstitieuse, à peine lui cètlent-ils et mettentils le pied sur le navire ... Ce sont en vérité d'admirables
théâtres ; mais plaçons au-dessus, les édifices de l'art seul l
Dussions-nous faire contre nous-mêmes un effort assez
difficile, il faut s'abstraire quelque peu des prestiges de la
vie, et de la jouissance immédiate. Ce qu'il y a de plus
beau est nécessairement tyrannique ...
- Mais je dis à Eupalinos que je ne voyais pas pourquoi il en doit 'tre ainsi. Il me répondit que la véritable
beauté était précisément aussi rare que l'est, entre les
hommes, l'homme capable de faire effort contre soi-roêrue,
c'est-à-dire de choisir un certain soi-même, et de se
l'imposer. Ensuite, ressaisissant le fil d'or de sa pensée: Je
viens maintenant, dit-il, à ces cbefs-d'œuvre entièrement
dus à quelqu'un, et desquels je te disais, il y a un instant,
qu'ils semblent chanter par eux-mêmes.
Etait-ce là une parole vaine, ô Phèdre ? Etaient-ce des mots
néaHgemment créés par le discours, qu'ils ornent rapidem:nt, mais qui ne supportent pas d'être réfléchis ? - Mais

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE

273
n~nJ Ph~dre, mai.s non !. .. Et quand tu as parlé (le premier, et mvolonta1rement), de musique à propos de mon
temple, c'est une divine analogie gui t'a visité. Cet hymen
de pensées qui s'est conclu de soi-même sur tes lèvres
com~e l'acte distr~it _de ta voix ; cette union d'apparenc~
fortuite de choses s1 différentes, tient à une nécessité admirable, qu'il est presque impossible de penser dans toute sa
profondeur, 1:1ais don~ tu as ressenti obscurément la présence persuasive. Imagme donc fortement ce que serait un
mortel assez pur, assez raisonnable, assez subtil et tenace,
ass~z ,puis~amment ar?1é par Mine:ve, pour méditer jusqu a I extreme de son etre, et donc Jusqu'à l'extrême réalité
cet étrange rapprochement des formes visibles avec le;
~1:1bl~ge.s éphémè:es des sons successifs; pense à quelle
on~ne 1~t1me_et u~1verselle, il s'avancerait; à quel point
préc1eux il amvera1t; quel dieu il trouverait dans sa propre
chair! Et se possédant enfin dans cet état de divine ambiguïté, s'il se prop~sait alors de construire je ne sais quels
~o.nu~en.ts, de qm la figure vénérable et gracieuse partic1pat d1re.ctement de la pureté du son musical, ou dût
communiquer à l'âme l'émotion d'un accord inépuisable,
- songe, Phedre, quel homme! Imagine quels édifices!...
Et nous, quelles jouissances !
·- Et toi, lui dis-je, tu le conçois ?
- Oui et non. Oui, comme rêve. Non, comme science.
- Tires-tu quelque secours de ces pensées ?
- Oui, comme aiguillon. Oui, comme jugement. Oui
comme peines... Mais je ne suis p:i.s en possessio1;
d'enchaîner, comme il le faudrait, une analyse à une
extase. Je m'approche parfois de ce pouvoir si précieux ...
Une fois, je fus infiniment près de le saisir, mais seu1en_ient comme on possède, pendant le sommeil, un objet
aimé. Je ne puis te parler que des approches d'une si
R~nde chose. Quand elle s'annonce, cher Phèdre, je diffère
df1à de moi-même, autant qu'une corde tendue diffère
delle-même qui était lâche et sinueuse. Je suis tout autre
18

�LA NOUV~LLE REVUE FRANÇAJSI

lH-.
. Tout est clair, et semble facile. Alors, mes
que Je. ne• sutS. se poursu1ven
. t et se conservent dans ma
b
com maisons
b . de beauté égal à mes rcslumière. Je sens mon esd010 . so·1 seul 'aes figures qui le
.
ues engeo rer a
sources mconn '
'·t
Les puissances
dés' de tout mon 1.- re ...
contentent. je
ir~
. pwss·ances de l'âme proT ai bien que 1es
accourent. u s s d 1
•t
Elles s'avancent, par
é
ment e a nui ...
cède~t ~angc'au réel Je les appelle, je les adjure par
illusions,
·. . tou tes chargées de clartés et
.1 Jusqu Les vo1c1
mon s1 eoce.. . .
f; ' brillent é~ement dans lems
Le vrai le aux,
o
d
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erreur.
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Elles m'écrasent de leurs ons,
yeux, sur leurs dd1a lèmesa.iles Phèdre c'est ici le péril!
, 'è t e eurs
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elles m as.st geo . .
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C'est la plus d1ffie1le c o_se u
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Ces favews
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plus unportant,et myst
e é neus
. es loin de les accueillir telles
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bo d
sura o an~es
nt déduites du grand désir, oaïve~uent
quelles, umquemc
. de mon âme il faut que JC les
d l'extrême attente
,
.
Et les
fonnécs e
• Ues attendeoc·mon signal.
arrête, ô Phèdre, et qu e orte d'interruption de ma vie
b
es par une s
ayant o tenu
d l'ordinaire durée), je \"eux encore
(ado~abdl~ _suspel''nnds'1vi:ble et que je tempère et que j'interue JC 1\"lSC 1
'
q
• ce même des Idées ...
rompe la naissan . l . dis-'1e que veux-tu faire .Pendant
_ o malheureux, ui
'
un éclair? . •
a bien des choses, reprit-il, il y a...
- Etre bbrc. Il Y .
.
ce dont s'occupent
d
cet mstant, et tout
toutes choses ans
e entre le regard qui tombe su~~
en hntr
1 hilosophes se pass
esb. Pt et la &lt;:oona1ssan
• ce qui en résulte ... pour
O JC,
.
é naturément.
.Jtou1ours pr ,
i
Tu t'efforces donc de retarQÇI
- Je ne te comprenus pas.
ces_Idées?
Il le faut. Je les empêche de me satisfaire. Je diHère
le pur bonheur~~ D'où tires-tu cette force cruelle? . JA
h
d' btenlf ~
- Pourquoi•·1 • •·mporte
sur toute c ose, o
C'est qu 1 m 1
'
•
de !I
- .... .1tre qu'il satisfasse, avec toute la vigueur

ce qm

t .. c

'

IOPALJNOS OU L'ARCHITECTE

2 75

nouveauté, aux exigences raisonnables de Ct qui a étl.
Comment ne pas être obscur? ... Ecoute : j'ai vu, un jour,
rtlle touffe de roses, et j'en ai fait une cire. Cette cire
achevte, je l'ai mise dans le sable. Le Temps rapide réduit
les roses à rien ; et le feu rend promptement la cire à sa
nature informe. ~is la cire, ay~t fui de on moule
i)menté et perdue, la liqueur éblouissante du bronze vient
q,ouser dans le sable durci, la creuse identité du m&lt;?i11dre
pétale...
- J'entends ! Eupalinos. Cette énigme m'est transparente; le mythe est facile ,à raduire.
Ces roses qui furent fraiches, et qui périssent so~ tes
yeux, ne sont-elles pas toutes choses, et li vie mouvante
elle-même ? - Cette cire que tu .as modelée, r imposant
œs doigts ha.biles, l'œil butinant sur les corolles et revenant
chargé de Beurs vers ton ouvrage., - n'est-ce ~s là une
igure de ton labeur quotidien, riche du commerce de tes
ICtcs avec tes o~ervations nouvelles ? Le feu, c'est Je
Temps lui-même, qui abolirait cnticrcment, ou dissiperait
llms le vaste monde, et les roses réelJes et te.5 roses de
circ, si ton être, en quelque manière, ne gardait, je ne sais
mmmenr, les formes d~ ton expérience et la solidité
secrète de sa raison ... Quant à l'airain liquide, certes, ce
IODt les puissances exceptîonoelles de ton âme qu'il signiit, et le tumultueux état de quelque chose qui veut naître.·
Cette foison incandescente e erdrait en vaine chaleur et
Clll réverbérations infinies, et ne laisserait après soi que
des lingots ou d'irrégulières coulées, i tu ne-savais la con4Dire, par des anaux mystérieui:, se refroidir et se créJlllldre ua'm les nettes matrices de ta sagesse. Il faut Jonc
~airement que ton être se divise, et se fasse, dans le
instant, chaud et froiJ, fluide et solide, libre et lié,
~roses, cire, et le feu; m'atrice et métal de Cocinthe.
- Cest cela même ! Mais je t'ai &lt;lit que je m'y essaye
lalleaient.
- Comment t'y prends-tu ?

•me

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

-

Comme je puis.
Mais dis-moi comment tu essayes ?

_ Ecoute encore, puisque tu le désires ... J~ ne sais
trop comment t'éclaircir ce qui n'est pas clair pour
moi-même ... O Phèdre, quand je compose une demeure
(qu'elle soit pour les dieux, qu'elle soit pour un, ho1~me)!
et quand je cherche cette forme avec a~our, m _étudiant a
créer un objet qui réjouisse le regard, qui s'entretienne avec
l'esprit, qui s'accorde avec la raison et les nombr~uses
convenances,... je te dirai cette chose .étrang~ ~iul me
semble que t1Wff c.orps est de la partie... Lusse-moi dire. Ce
corps est un instrument admirable, dont ie m'assure que les
vivants, qui l'ont tous à leur service:. n usent pas dans sa
plénitude. Ils n'en tirent que du pla1S1r, de la doule~r, et
des actes indispensables, comme de vivre. Tantôt 11s se
confondent avec lui ; tantôt, ils oublient quelque . tem!'5
son existence ; et tantôt brutes, tantôt p~rs esprits, ils
ignorent quelles liaisons universelles ils _contiennent, et de
quelle substance prodigieuse il~ sont. fa.tts. Par elle, ce~~dant, ils participent de ce qutls voient ~t de ce quils
touchent : ils sont pierres, ils sont arbres ; 1ls échangent des
contacts et des souffies avec la matière qui les englobe. Ils
touchent, ils sont touchés ; ils pèsent et soulèvent des
poids . ils se meuvent, et transportent leurs vertus et leurs
vices ;' et quand ils tombent dans 1a revene, ou dans
. le
sommeil indéfini, ils reproduisent la nature des _eaux, ils se
font sables et nuées ... Dans d'autres occasions, ils accumu·
lent et projettent la foudre !.. •
.
e
Mais leur âme ne sait pas exactement se servir de cett
nature qui est si près d'elle, et qu'elle pénètre. Elle devan~,
elle retarde . elle semble fuir l'instant même. Elle en reçoit
des chocs e; des impulsions qui la font s'éloigner en ellemême, et se perdre dans son vide_ où . elle ~nfante
fumées. Mais moi, tout au contraire, mstm1t par Dl
• 1um1ere,
· , ·Je me répète à chaque
erreurs, je dis en pleme
aurore :
A

•

d:

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE

2 77

« 0 mon corps, qui me rappelez à tout tnoment ce tempéra_ment de mes_ tendances, cet équilibre de vos organes,
ces Justes proportions de vos parties, qui vous font être et
vous rétablir au sein des choses mouvantes ; prenez garde
à mon ouvrage ; enseignez-moi sourdement les exigences
de la nature, et me communiquez ce grand art dont vous
êtes doué, comme vous en êtes fait, de survivre aux
saisons, et de vous reprendre des hasards. Donnez-moi de
trouver dans votre alliance le sentiment des choses vraies ·
modérez, renforcez, assurez mes pensées. Tout périssabl;
que vous soyez, vous l'êtes bien moins que mes songes.
Vous durez un, peu plus qu'une fantaisie ; vous payez
pour mes actes, et vous expiez pour mes erreurs : Instrument que vous êtes de la vie, vous êtes à chacun de nous
l'unique objet qui se compare à l'univers. La sphère tout
entière vous a toujours pour centre ; ô chose réciproque
de l'attention de tout le ciel étoilé ! Vous êtes bien la
mesure du monde, dont mon âme ne me présente que le
dehors. Elle le connaît sans profondeur, et si vainement,
qu'elle se prend quelquefois à le ranger au rang de ses
rêves ; elle doute du soleil... Infatuée de ses fabrications
éphémères, elle se croit capable d'une infinité de réalités
différentes ; elle imagine qu'il existe d'autres mondes
. vous la rappelez à vous-même, comme l'ancre, à soi,'
mais
le navire ...
Mon intelligence mieux inspirée ne_cessera, cher corps,
de vous appeler à soi désormais; ni vous, je l'espère, de la
fournir de vos présences, de vos instances, de vos attaches
locales. Car nous trouvâmes enfin, vous et moi, le moyen
de nous joindre, et Je nœud indissoluble de nos différences :
c'est une œuvre qui soit fille de nous. Nous agissions
chacun de notre côté. Vous viviez. Je rêvais. Mes vastes
rêveries aboutissaient à une impuissance illimitée. Mais
ce_tte œuvre que maintenant je veux faire, et qui ne se
fait pas d'elle-même, puisse-t-elle nous contraindre de
nous répondre, et surgir uniquement de notre entente !

�LA NOUVELLE REVUE PR.ANÇAISB

EUPAU~OS OU t'AlKHITECTE

2 79

Mais ce corps et cet esprit, mais cett~ présence invinciblement actuelle, et cette absence créatrice qui se disputent
rêtre,. et qu'il faut enfin composer ; mais ce fini et cet
infini que nous apportons, chacun selon sa nature, il faut à
présent qu'ils s'unissent dans une construction bien
ordonnée; et si, grâces aux dieux, ils travaillent de concert,
s'ils échangent entre eux de la convenance et de la grâce,
de la beauté et de la durée, des mouvements contre des
lignes, et des nombres contre des pensées, c'est donc
qu'ils auront découvert leur véritable relation, leur acte.
Qu'ils se concertent, qu'ils se comprennent au moyen de
la matière de mon art ! Les pierres et les forces, les profils
et les masses, les lumières et les ombres, les groupements
artificieux, les illusions de la perspective et les réalités de
la pesanteur, ce sont les objets de leur commerce, dont le
lucre soit enfin cette incorruptible richesse que je nomme
Perfection. »
SocRATE. - Quelle prière sans exemple!.. Et ensuite?
PHEDRE. - Il se tut.
SOCRATE. Tout ceci sonne étrangement dans ce lieu.
Maintenant que nous sommes privés de corps, nous de~ons
assurément nous en plaindre, et considérer cette vie que
nous avons quittée, du même œil envieux: que nous
regardions jadis le jardin des ombres heureuses ... Ni les
œuvres, ni les désirs ne nous suivent ici ; mais il y a
place ponr les regrets.

AUTRE FRAGMENT

SOCRATE. - Je suis encore tout imprégné des propos
d'Eupalinos que tu rapportais. En moi-même ils ont
réveillé quelque chose qui leur ressemble.
PHÈDRE. Tu contenais donc un architecte ?
SocRATE. - Rien ne peut nous séduire, rien nous
attirer; rien ne fait se dresser notre oreille, se fixer notre
regard ; rien, par nous, n'est choisi dans la multitude des
choses, et ne rend inégale notre âme, qui ne soit, en
quelque manière, ou pré-existant dans notre être, ou
attendu secrètement par notre nature. Tout ce que nous
devenons, même passagèrement, était préparé. li y avait
en moi un architecte, que les circonstances n'ont pas achevé
de former.
PHEDRE. A quoi le connais-tu ?
SocRATE. A je ne sais quelle intention profonde de
construire, qm inquiète sourdement ma pensée.
PHÈDRE. Tu n'en fis rien paraître, quand nous
étions.
SocRATE. - Je t'ai dit que je suis né plusùurs, et que je
suis mort, un seul. L'enfant qui vient est une foule
innombrable, que la vie réduit assez tôt à un seul individu, celui qui se manifeste et qui meurt. Une quantité de
Socrates est née avec moi, d'où peu à peu se détacha le
Socrate qui était dû aux magistrats et à la ciguë.
PHÈDRE. - Et que sont devenus tous les autres ?
SOCRATE. - Idées. Ils sont restés à l'état d'idées. Ils sont
venus demander à être, et ils ont été refusés. Je les gardais
en moi,. en tant que mes doutes et mes contradictions ...
~rfois-, ces germes de personnes sont favorisés par l'occaston, et nous voici très près de changer de nature. Nous
nous trouvons des goihs et des dons que nous ne soupçon-

�280

LA NOUVELLE RE\"UE FRANÇAIS]!

nions pas d'être en nous : le musicien devient stratège, le
pilote se sent médecin ; et celui dont la vertu se mirait et
se respectait elle-même, se découvre un Cacus caché, et une
âme de voleur.
PHÈDRE. - Il est bien vrai que certains âges de l'homme
sont comme des croisements de routes.
SocRATE. - L'adolescence est singulièrement située au
milieu des chemins ... Un jour de mes beaux jours, mon
cher Phèdre, j'ai connu une étrange hésitation entre mes
âmes. Le hasard, dans mes mains, vint placer l'objet du
monde le plus ambigu. Et les rétlexions infinies qu'il me
fit faire, pouvaient aussi bien me conduire à ce philosophe
que je fus, qu'à l'artiste que je n'ai pas été ...
PHÈDRE. - C'est un objet qui t'a sollicité si cliver·
sement?
. SocRATE. - Oui. Un pauvre objet, une certaine-chose
que j'ai trouvée, en me promenant... Elle fut l'origine
d'une pensée qui se divisait d'elle-même entre le construire
et le connaître.
PHÈDRE. - Merveilleux objet ! Objet comparable à ce
coffret de Pandore où tous les biens et tous les maux
étaient ensemble contenus !.. Fais-moi voir cet objet,
comme le grand Homère nous fait admirer le bouclier du
fils de Pélée !
SocRATE. - Tu penses bien qu'il est indescriptible ... Son
importance est inséparable de l'embarras qu'il me causa.
PHÈDRE. - Explique-toi plus abondamment.
SocRATE. - Eh bien, Phèdre, voici ce qu'il en fut : je
marchais sur le bord même de la mer, je suivais une plage
sans fin ... Ce n'est pas un rêve que je te raconte. J'allais
je ne sais où, trop plein de vie, à demi enivré par ma
jeunesse. L'air, délicieusement rude et pur, pesant sur mon
visage et sur mes membres, m'opposait un héros impal·
pable qu'il fallait vaincre pour avancer. Et cette résistance
toujours repoussée faisait de moi-même, à chaque pas, un
h~ros imaginaire, victorieux du vent, et riche de forces

EUPALINOS OU

L'ARCHITECTE

281

toujours renaissantes, toujours égales à la puissance de
l'invisible adversaire... C'est là précisément la jeunesse. Je
foulais fortement le bord sinueux, durci et rebattu par le
flot. Toutes choses autour de moi étaient simples et
pures : le ciel, le sable, l'eau. Je regardais venir du large
ces grandes formes qui semblent courir depuis les rives
de Libye, transportant leurs sommets étincelants, leurs
creuses vallées, leur implacable énergie, de l'Afrique
jusqu'à !'Attique, sur l'immense étendue liquide. Elles
trouvent enfin leur obstacle, et le socle même de l'Hellas ·
elles se rompent sur cette base sous-marine ; elles reculent'
en désordre vers l'origine de leur durée. Les vagues, à ce
point, détruites et confondues, mais ressaisies par celles qui
les suivent, on dirait que les figures de l'onde se combattent. Les gouttes innombrables brisent leurs chaines une
'
poudre étincelante s'élève. On voit de blancs cavaliers
sauter par delà eux-mêmes, et tous ces envoyés de la mer
inépuisable périr et reparaître, avec un tumulte monotone,
sur une pente molle et presque imperceptible, que tout
leur emportement, quoique venu de l'extrême horizon, ne
saurait gravir ... Ici, l'écume, jetée au plus loin par le flot
le plus haut, forme des tas jaunâtres et irisés qui crèvent
au soleil, ou que le vent chasse et disperse, le plus drôlement du monde, comme bêtes épouvantées par le bond
brusque de la mer. Mais moi, je jouissais de l'écume
naissante et vierge ... Elle est d'une douceur étrange, au
contact. C'est un lait tout tiède, et aéré, qui vient avec une
violence voluptueuse, inonde les pieds nus, les abreuve,
les dépasse, et redescend sur eux, en gémissant d'une voix
qui abandonne le rivage et se retire en elle-même ; cependant que l'humaine statue, présente et vivante, s'enfonce
~~ peu plus dans le sable qui l'entraîne ; et cependant que
l,ame s'abandonne à cette musique si puissante et si fine,
s apaise, et la suit éternellement.
PHÈDRE. - Tu me fais revivre. 0 langage chargé de
sel, et paroles véritablement marines !

�LA 1-Z&lt;n:;,ELLE REVUE FRANÇAIS!

Je me suis laissé parler .•. Nous avons
l'éternité pour discourir sur le temps. Nous sommes
ici pour épuiser nos esprits, à la manière des Danaïdes.
PHÈDRE. - L'obj~t ?
SocRATE. - L'objet gît sur le bord 011 je marchais, où
je me suis arrlté, ou je t'ai parlé longuement d'un specta~
de que tu connais aussi bien que moi, mais qui, rappelé
dans ce lieu, emprunte U11e sorte de nouveauté de ce fait
qu'il est à jamais disparu. Attends donc, et dans quelques
mots, je vais trouver ce que je ne cherchais pas.
PHÈDRE. - Nous sommes bien toujours sur le rivage de
la mer?
SOCRATE. Nécessairement. Cette frontière de Neptune
et de la TeITe, toujours disputée par les divinités rivales,
est le lieu du commerce le plus funèbre, le plus incessant.
Ce que rejette la mer, ce que la terre ne sait pas retenir,
les épaves énigmatiques ; les membres affreux des navires
disloqués, aussi noirs que le charbon, et tels que si les
eaux salées les avaient brûlés ; les charognes horriblement
becquetées, et toutes lissées par les flots ; les herbages
élastiques auachés par les tempêtes aux pâtis transparents
des troupeaux de Protée; les monstres dégonflés, aux
couleurs froides et mourantes ; tùutes les choses enfin que
la fortune livre aux fureurs littorales, et au litige sans
issue de l'onde avec le rivage, sont là portées et déportées i
élevées, rabaissées ; prises, perdues, reprises selon l'heure
et le jour ; tristes témoins de l'indifférenc:e des destinées,
ignobles trésors, et les jouets d'un échange perpétuel
comme il est stationnaire ...
PHÈDRE. - Et c'est là que tu as trouvé ?
SocRATE. -Là même. J'ai trouvé une de ces choses
rejetées par la mer ; une chose blanche, et de la. plus pur.t
blancheur ; polie, et dure, et douce, et légère, Elle b:ill~tt
au soleil, sur le sable léché, qui est sombre, et semé d·éun•
celles. Je la pris ; je souffini sur elle ; je la frottai sur 1non
manteau, et sa forme singulière arrêta toutes mes autres
SOCRATE.

-

IUPALI~OS OU L'ARCHlTECTE

283

penstes. Qui t'a faite? pensais-je. Tu ne ressembles à rien
p~urtant tu n'es pas informe. Es-tu le jeu de la nature ;
ô pnvée de nom, et arrivée à moi, de par les dieux
au milieu des immondices que la mer a répudiées cett;
nuit ?
PHÈDRE. De quelle grandeur était cet objet ?
SocRATE. - Gros à peu près comme mon poing.
PHÈDRE. - Et de quelle matière ?
SOCRATE. - De 1a même matière que sa forme : matière
à doutes. C'était peut-être un ossement de poisson bizarrement usé par le frottement du sable fin sous les eaux ?
0~ de l}voire :aillé' pour je ne sais quel usage, par un
artisan d au-dela les mers ? Qui sait ?... Divinité, peutêtre, périe avec le même vaisseau qu'elle était faite pour
préserver de sa perte ? Mais qui donc était l'auteur de ceci?
Fu~-ce le mo~el obéissant à une idée, qui, de ses propres
mams poursuivant un but étranger à la matière qu'il
attaque, gratte, retranche, ou rejoint ; s'arrête et juge ; et
se sépare enfin de son ouvrage, - quelque chose lui disant
que l'ouvrage est achevé ?.. Ou bien, n'était-ce pas l'œuvre
d'un corps vivant, qui, sans le savoir, travaille de sa propre
substance, et se forme aveuglément ses organes et ses
armures, sa coque, ses os, ses défenses ; faisant participer
sa nourriture, puisée autour de lui, à la construction
mystérieuse qui lui assure quelque durée?
Mais, peut-être, ce n'était que le fruit d'un temps infini ...
Moyennant l'éternel travail des ondes marines, le fragment
~une roche, à force d'être roulé et heurté de toutes parts,
Sl la roche est d'une matière inégalement dure, et ne risque
à la longue de s'arrondir, peut bien prendre quelque
'?Parence remarquable. Il n'est pas entièrement impossible, un morceau de marbre ou de pierre tout informe
~nt confié à l'agitation permanente des eaux, qu'il èn
son retiré quelque jour, par un hasard d'une autre esp~ce,
et qu'il affecte maintenant la ressemblance d'Apollon. Je
vtux dire que le pêcheur qui a quelque idée de &lt;itte face
et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!
284divine, le reconnaitra sur ce marbre tiré des eaux ; mais
quant à la chose elle-même, le visage sacré lui est une
forme passagère d'entre la famille des formes que l'action
des mers lui doit imposer. Les siècles ne coûtant rien, qui
en dispose, change ce qu'il veut en ce qu'il veut.
PHEDRE. - Mais alors, cher Socrate, le travail d'un
artiste, quand il fait immédiatement, et par sa volonté
suivie, un tel buste ( comme celui d'Apollon), n'est-il pas,
en quelque sorte, le contraire du temps indéfini?
SocRATE. - Précisément. Il en est le contraire même,
comme si les actes éclairés par une pensée abrégeaient le
cours de la nature ; et l'on peut dire, en toute sécurité,
qu'un artiste vaut mille siècles, ou cent mille, ou bienplus encore ! - C'est dire qu'il eftt fallu ce temps presque
inconcevable, à l'ignorance ou au hasard, pour amener
aveuglément la même chose que notre homme excellent a
accomplie en peu. de jours. Voilà une étrange mesure pour
l'es œu vres !
.
PHÈDRE. - Tout à fait étrange. C'est un grand malheur
que nous ne puissions guère nous en servir... Mais,
dis-moi, que fis-tu avec cette chose dans ta main ?
SocRATE. - Je demeurai quelque temps et la moitié
d'un temps, à la considérer sous toutes ses faces. Je l'inter·
rogeai sans m'arrêter à une réponse... Que cet objet
singulier fiît l'œuvre de Ja vie, ou celle de l'art, ou bien
celle du temps et un jeu de la nature, je ne pouvais
le distinguer ... Alors, je l'ai tout à coup rejeté à la
mer.
PHÈDRE. - L'eau rejaillit, et tu te sentis soulagé.
SOCRATE, - L'esprit ne rejette pas si facilement une
énigme. L'âme ne se remet pas au calme aussi simplement
que la mer ... Cette question qui venait de naître, ne man·
quant de subsides, ni de résonnance, ni de loisir, ni
d'espace, dans mon âme, commença de croître, et pendant
des heures, m'exerça. J'avais beau respirer délicieusement,
et laisser se réjouir mes regards des brillantes beautés de

J!UPALINOS

OU L'ARCHlTECTE

l'étendue, toutefois je me sentais le captif d'une pensée.
Mes souvenirs l'alimentaient d'exemples, qu'elle essayait de
tourner à son avantage. Je lui présentais mille choses, car
je n'étais pas encore, en ce t-emps-là, si expert dans l'art de
réfléchir et de me leurrer, que je pressentisse ce qu'il
fallait et ce qu'il ne fallait pas exiger d'une vérité trop
jeune encore, et trop délicate pour supporter routes les
rigueurs d'un long interrogatoire ...
PHÈDRE. - Voyons un peu cette vérité si fragile.
SocRATE. - Je n'ose guère t'en offrir l'amusement...
PHÈDRE. - Mais c'est toi qui l'as proposé!
SocRATE. - Oui. Je la croyais plus honorable à exposer ... Mais à mesure que je m'approche, et me trouvant
tout près de la dire, ]a pudeur me saisit; et je ressens
quelque vergogne à te faire connaître cette naïve production de mon âge d'or.
PAUL VALÉRY

�AUTOMNE

PIGEON VOLE

Quand la dimwiselle bien née,
Pivoine, ne veut rien savoir
Elle serre fort ses pétales.
Pig-eon vole! A1rre sur parole
Pris.onnière, le coup, s'il pa1·t
Nous dt/ivre de nos serments.
Sans jmnelles allons vair l'âme
Des suicidés-pour-rire.
Dame
Au lieu d'ttttenàre une parole
De ce coquillage muet obstinément
Q11e n'exigèrent-ils de vous le tendre gage!

AUTOMNE

Tu 'le sais, im'mitable fraise des boù
Comme un charbon ardente aux il-Oigts de qui te cueille
Lefons et rires buissonniers
Ne se commandent pas.
Chez. le chasseur qui la 1net en joue
Z:automne pe-nse-t-elle susciter l'émoi
Que nous mettent au cœur les plus jeunes mois ?
Blessée ·a mort, Nature,
Et feignant encor
D'une Eve enfantine la joue
Que fardent nrm la pudeitr mais les confitures
Ta mare témérité
S'efforce de mériter
La feuille de vigne vitrge.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE HAMAC

UN ROI

Au fond du ciel, non de la mer,
Prise aux filets que ttt tendis,
Si, pour des raisons qui rrèéchappent,
Tu m'en veux, ondine derair,
De t'offrir nue au paradis,
Ne vas emprunter une écfurpe
A cet az.ur d'avril en berbe.

Poissons t di, printemps messagers
Comme jadis les hirondelles
Tes pieds méprisants pour mes gerbes
Où se cache utt cœur sans danger,
Gracieuse, bercent le ciel
Car le sommeil au fond du lac
.s'agite comme en un hamac.
RAYMOND RADIGUET

« Je trouve en moi une lei cle
rébellion et d'intempérance. ,,
(St PAUL.)

Ils -se plaignaient, et, comme d'habitude, je les écoutais

sans rien dire. Il y avait là, sous le bombardement, dans une
uve obscu~e, douze Limousins de trente à quarante ans ;
des révolutionnaires évidemment, se méfiant, surtout, de
toute parole pour excuser la guerre ; mais bonnes gens avec
moi, leur lieutenant, leur camarade d'enfance et leur voisin
des champs.
- « Et toi, Martelou ? » dis-je à un grand sec, fichu
comme un épouvantail, toujours muet mai~ qui, depuis
une heure, faisait des confidences à son bidon. Martelou
est un ancien maçon de Paris, aujourd'hui petit propriétaire au Maisonnieux.
- « Bah ! dit-il, la guerre, c'est pas plus râpant que le
reste ; je ne gobe pas toutes leurs histoires, mais je m'en
fous. Socialos et Bourgeois, je les emmerde tous. C'est tous
des types de société. Qu'on me laisse tout seul, je ne
demande que ça, moi. Je suis comme vous, mon lieutenant; je me suffis à ruminer dans mon coin, et si mus êtes
instruit, j'ai ma gnole.
Pour sûr que le jour où ça sera fini, je retrouverai
Le Maisonnieux avec plaisir. Je m'y assomme pourtant.
Mais il y a de bonnes heures. Vous savez, surtout quand
vient l'hiver. Vous connaissez ma baraque, hein ? dans le
19

�291

290

pli de la montagne, après bien deux lieues de landes et de
bois ? J'aime quand il fait ces temp~ mouillés, pas ttts
froids, mais bas, bas, et qu'on voit pourtant les monts de la
Creuse tout noirs au bout de la vallée. Et puis, il n'y a pas
de bavards par là, et, ces jours, pas même un oiseau qui
parle. - Alors, vers le matin, je sors travailler un peu ; je
cure les rigoles, parce que le pré descend raide, vous savez,
devant chez moi ; j'arrange la&lt;&lt; pêcherie », qui est glacée;
il y a des gouttes qui tombent dans le taillis ; ça me fait
bon ; alors je rentre à la maison ; je me fous près d'une
flambée, et j'allume I:Î pipe, hein?- Puis, j'ai tiède, et puis
je somnole, et j'entends que les bêtes sommeillent aussi,
bien au chaud, dans l'étable, et la maison dort, et il y a qne
le feu qui bouge.
Alors, je vais vous dire, je commence par manger 1a
soupe, hein ? la « bréjaude » avec des choux verts, et puis,
par là-dessus, j'avale un verre de vin brûlant ; et puis je
vas me coller contre la fenêtre avec un bol de châtaignes et
reau-de-vie. Alors il faut voir le pays. Il tombe de côté, il
ne tient plus sur ses pattes, il est saoul quoi ? et c'est sombre, tout sombre, et le brouillard se traîne partout, et les
monts de la Creuse, ils sont violets, et ils s'approchent, ils
s'approchent, ils bouchent la vallée, et puis la pluie commence, et on est seul, on est seul ! C'est épatant! - Alors
je me rappelle, comme ça, quand j'étais maçon, et je vois
la grande ville avec des échafaudages, des rues ... et puis des
copains qui gueulent; et puis ils veulent tuer celui-ci et
celui-là ; moi, je m'en fous, mais je sens la rogne qui
monte. Et puis je revois les femmes de là-bas, de Paris
quoi ? Et puis tant plus que je cognerais bien les copains,
tant plus que je vois les femmes faire les paillardes.
Alors, mon lieutenant, ça devient épatant d'être seul, là,
dans le Maisonnieux, par ce cochon de temps; ça me plait,
moi, la bicoque toute chaude et toute noire, avec le grand
pieu dans le coin. Et j'entends la pluie, et tant plus que?
pisse, tant plus que ça me va. jempoigne la bouteille, hein?

je la vide. Alors il y a le vent qui se déchaîne, et puis qai
hurle. Je me lève, je fous un coup de pied dans la porte de la
cuisine, et il y a la Valérie, hein ? elle sait ce que ça veut
dire, et qu'il n'y a pas à barguigner. C't'St une belle putain,
vous savez. Et pour un gros derrière blanc, il n'y a qu'elle.
Je la paye, mais il faut qu'elle me passe le caprice. Est-ce
que je sais, d'ailleurs ? li y a les bestiaux qui se mettent.
sur le coup, à beugler, à ~Ier, :l tirer sur la corde; les
cochons poussent la çabane avec le nez ; on dirait une
maison de fous; et je t'empoigne la garce, et je te la fesse,
et je te la fesse pour tout le monde, et pour Je bourgeois,
-et pour le socialo ... Est-ce qu'on ne me foutra pas la pa~ ?
Je veux être seul, moi ! Et je cogne, et je te la pose sur Je
lit, et tant plus que tout le monde me dégol\te, et t:int plus
que les bestiaux. gu~ulent de peur, et tant plus qu'à la
fenêtre je vois le pays qui fout le camp, •tant plus que ça
m'excite à la baiser, la vache ! »
Ah ! s:icré Martelou ! Vieux frère, va !
et

LOUIS DEMONT:)

�NAUFRAGE DE LA « \'ILLE DE SAINT-NAZAIRE

RËCIT DU NAUFRAGE DE LA
« VILLE- DE SAINT-NAZAIRE »
J'étais parti de New-York, le 6 mars 1~97, vers unt
heure et demie de -l'après-midi, avec beau temp. Dans la
nuit du 6 au 7, le temps est devenu mauvais et le devint
de plus en plus dans la journée du ?• grains très vi?len~
du N .-E., horizon clair entre les grains ; la mer était tres
grosse mais le navire,_ peu char~é, ~ùmbarquait pas
beaucoup d'eau, il r~ula1t quelquefois trcs fort.
Vers 6 heures, un coup de roulis plus fort ~ue les
autres, fit faire cuiller au navire, qui embarqua, tribord ~t
abord, une assez grande quantité d'eau, dont une pa~e
passa par les grillages des chaufferies. Au coup de roulis,
les plaques du parquet s'étant déplacées, les ch,auffeur~
noirs furent pris de panique, surtout en voyant 1eau qut
était tombée dans les chaufferies. Ils montèrent dans le
poste, où le chef mécanicien fut obligé de le~. menacer
pour les faire redescendre à leur poste. Ce qu ils firent,
mais lentement. Pendant ce temps, la pression était tombét:
et il n'y eut plus la possibilité de la relever e_nsuite.
Le chef mécanicien n'est venu me prévemr, sur la passerelle, de tout ce qui venait de se passer, qu'après le
liement complet de son personnel et la mise en fonction
des pompes, en me disant que le naYire roulait beaucoup
rop fort pour qu'on pût bien pomper.
.
Je pris alors la cape sur babord, mais le navir~ venait
dans le vent malgré la barre, par suite du ralent1ss:01ent
des machines. J'aurais pris de préférence la cape surtnbord,

:al·

»

293

mais le paquebot n'y pouvait tenir. En effet la machine de
babord, qui ne fonctionnait plus que lentement, ne pouvait vaincre la résistance du vent qui venait de la hanche
babord. Et ce vent était si violent qu'il n'était pas posible
de ramener le navire sur tribord avec une machine marchant babord avant lentement et l'autre marchant AR.
Force fut donc de prendre la cape à babord, ce n'était du
reste qu'une allure momentanée pour permettre de pomper
l'eau des chaufferies. Je comptais ensuite reprendre ma route.
Cette manœuvre terminée je descendis dans la machine où
je vis qu'une certaine quantité d'eau roulait dans la chaufferie, et que les pompes étaient en marche, mais l'eau ne
diminuait pas et d'autre part la pression tombait au point que
les machines stoppèrent d'elles-mêmes pendant que j'étais
auprès. Le navire resta alors en travers au vent et à la mer.
Nous n'avions plus qu'à essayer de pomper l'eau des chaufferies avec la pression qui nous restait et les autres moyens
en notre pouvoir ; ce que nous avons fait sans obtenir
après toute une nuit de fatigue aucun résultat.
J'ai laissé le premier lieutenant et un homme toute la
nuit sur la passerelle avec mission de surveiller l'horizon
et, si un navire venait en vue, de lui faire des signaux de
détresse avec des bombettes; malheureusement aucun navire
n'a été en vue et je n'ai pas voulu brûler au hasard, sans
savoir si elles seraient aperçues, mes bombettes dont la prorision était très restreinte ; j'ai préféré ne m'en servir qu'à
coup sûr en présence d'un navire ... Nous en possédions
une boîte de 24 incomplète ; il en restait, je crois, une
douzaine; du reste ces bombes ne se voient pas de très
loin. Nous en avions essayé dans le début du voyage et
elles n'avaient donné qu'une traînée lumineuse très faible
et pas de détonation en l'air. D'autres expériences à bord
ont donné le même résultat ; nous les aurions brûlées à
longue distance en pure perte.
Tous les marins savent que sur les paquebots les voiles..

�2 94

ne sont qu'un ac.:es.c;oire des machines et qu'elles n'auraicat
~me pas fait gouverner le paquebot surtout ·par le telllf'
qu'il faisait; sans compter que, rempli d'eau comme ilétai;
je ne serais jamais parvenu à établir les voiles. Elles auraiell
été enlevées en peu de temps.
On avait prépart: des vivres dans six grands canotsj
malheureusement quatre ont été défoncés le long du bord
et perdus avec les vivres qui y étaient accumulés. La
baleinière et le troisième petit canot ne devaient pas oom
servir au sauvetage et n'avaient pas été pourvus; ce n'est
qu'au moment de s'en servir que l'on a embarqué quelques
litres d'eau dans des bidons et des pains avec des comestibles : saucissons, jambons, etc ...
Je n'ai pas toujours été d'accord avec le commissaire à
propos des vivres et fai souvent soupçonné le commissan
de majorer le nombre des repas sur les bons pour faut
paraître ses gestions meilleures ; je lui en ai fait quelquefois le reproche, qu'il prit le plus souvent de très haut;
surtout quand il avait bu un peu plus que de raison, et
qui lui arrivait quelquefois. Quant aux demandes de
réparation des emménagements et de la machine, je fis souvent des observations comme j'en avais le devoir, puisqat
j'étais là pour prendre les intérêts de la Compagnie, tOlll
en approuvant les demandes pour réparations nêcessaires.
De tout cela vient cette accusation de m'être mood
toujours de mauvaise humeur quand on venait me trou••
En somme il n'y a jamais eu d'altercation entre mes oficiers et moi, excepté avec le premier second capitaine qui
était loin de me donner satisfaction dans son service. F.t
cependant je ne passe pas pour uo homme très difficile
comme capitaine ; il y a assez de gens à la Compagnie qui
out navigué sous mes ordres pour en témoigner. Du reste,
des mouvements d'humeur arrivent à tout le rnondc s ~
à ceux qui ont de la responsabilité.

DE LA c \'ILLE DE SA.tH:-NAZAlllB •

195

~ous _voilà donc tous dans les embarcations. Je fu voir
la üect10n dans laquelle il fallait se dirigu et les quatre
ClllOIS naviguèrent à l'niron et de amsc~ touœ J'après-

midi.
Dfaut avoir passé par une épreuve :inreilie pour se renère
campte des tristes impressions qw étreignent Je ICŒIIIII[' d'un
apiraioe quand il se voit oWigé d'abandonner son navire
à a fureur des flots. Le sestiment d'une respoosabilité
&amp;orme dans la sauvegarde ,des existences qui se ~oot cou~ à lui, absorbe toute sa pensée et le tonure sans cesse
~ lu.i donnant la crainte de ne pas prévoir touœs les petites
arc.on.stances prQpres à assurer le salut de œux dont les
yeuxsuppliants sont 'toornés vers roi. Mais dans ces tristes
œojonctures les &lt;ievoin; d'un ûpitaine sont tellemeot n:mltiples, q_u'il en oublie forcément quelques-uns. festime que
le premier de tous est d'inspirer la con6.anœ qui fait supporter tous les mauK avec résignation.
A Ja tombée du jour, chaque amotavaitinstallé ses toiles.
Les deux grands canots qui étaieoc bien armés nec une voi.lare coruplètc, une boussole et autres accessoires, avaient lt
tâan~ ~•arriver _à terre plus vite que ma baleinière et que
le tro1s1ème peut canot qui n'avaient qu'une demi-voilure
dw:un, sans boussole ni gouvernail. Ces deux demiccs
canots étaient Jes plus mal partagés à tous les points de vue,
IOn _seulement pour l'armement, mais aussi pour les vivres,
ar ils ne devaient primitivement pas oous servir dans
f-abandoo du paquebot et n'avaient pas été approvisionnés.
Cc n'est qu'après que les grands canots de babord eurent
W démolis le loag du navire par la mer et par le roulis,
~ nous fûmes forcés de penser pour notre sauvetage à ces
petites embarcations. Nous jetâmes donc dedans, au dernier
aio~cnt, le plus de vivres que nous pûmes, tels que pain,
~ISSOD, _jambons, andouiJles, plus un bidon d'une vingllioe de ütres d'eau, le seul récipient que nous pûmes
~ .er dans la hâte à laquelle nous obligeait la disparition
Jmmioente cl.u paquebot.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le troisième canot, armé avant, la baleinière, avait reçu,
en dehors des autres vivres, par les soins du maitre d'hôtel
qui devait s'y embarquer, pas mal de bouteilles de vin, de
cognac, de champagne, etc ... et je pense que cette abondance de liquides alcoolisés fut la raison pour laquelle on
n'en eût jamais de nouvelles. Car, qui pourrait dire si,
s'abandonnant au désespoir de ne pas apercevoir la terre,
les hommes qui montaient cette embarcation, ne burent
pas plus que de raison. L'ivresse qui noie la conscience,
adoucit toujours le passage de vie à trépas, en effaçant toute
sensation douloureusè. Ce fut probablement pour eux un
moyen de mourir sans souffrir, mais ce fut aussi sans doute
la cause de leur mort, car s'ils avaient lutté de sang-froid, le
salut était peut-être pour eux comme pour nous au bout
de leurs souffrances.
Les quatre embarcations naviguèrent donc de conserve
jusqu'à la tombée dµ jour et ce n'est qu'au crépuscule
qu'elles se perdirent de vue ; les deux grands canots étaient
placés devant avec une boussole pour se diriger, les deux
petits canots derrière ceux-ci et n'ayant comme guide que
l'étoile polaire, quand les nuages capricieux ou la brume
traîtresse voulaient bien la laisser apparaître aux yeux de
ceux qui les montaient. Dans le courant de la nuit, jusque
vers minuit, il nous fut donné d'apercevoir deux fois les
feux de ralliement du canot Berry. Ces feux, à leur apparition, étaient pour nous des lueurs d'espérance et nous
nous demandions si ce n'étaient pas les feux d'un navire sauveur envoyé tout exprès par la Providence pour nous
recueillir. Mais hélas I ils s'éteignaient et leurs dernièresétince:lles emportaient avec elles nos dernières lueurs d'espoir.
Alors, un silence de mort régnait parmi nous.
Après minuit, aucun feu ne vint frapper nos regards désespérés et à partir de ce moment, nous eûmes tous la convictio~
que notre baleinière naviguait maintenant séparée des tro~
autres embarcations, et ce fut à ce moment que les sentiments de tristesse et de désespoir commencèrent à se maoi-

NAOFRAGE DE LA « VILLE DE SAINT-NAZAIRE»

297

fester chez plusieurs de m_es compagnons d'infortune; tant
qu'ils sentirent que la baleinière était dans le voisinage
des grands life-boat~, la confiance dans le salut ne cessa
de régner, mais quand ils eurent acquis la certitude que
notre frêle esquif, constamment rempli à moitié par les
Yagues, ne pouvait même plus, en cas de submersion complète, compter sur le secours des autres canots, les lamentations les plus tristes sortirent d~ leur bouche, et il devint
difficile de leur donner la confiance qui soutient le courage.
Malgré ce désespoir, qui finit d'ailleurs par s'apaiser et par
faire place peu à peu à la somnolence de 1a fatigue, cette
première nuit se passa sans que nous ayons trop à nous
plaindre. Nous avions navigué à la voile toute la nuit, la
mer n'était pas trop grosse (ce qui ne l'empêchait pas d'embarquer fréquemment), et la brise, très maniable pour une
demi-voilure, nous avait fait faire assez de chemin pour
me donner l'espoir, si le temps continuait ainsi, d'atteindre
la terre à la fin de la journée. Malheureusement, au lever
du soleil, Je vent de N.-E. re.:ommença de plus belle à
souffler et nous gêna beaucoup. Nous tînmes pourtant bon,
vent arrière jusqu'à 10 heures; mais à ce moment la mer
était devenue si grosse, que ~ette allure devenait dangereuse
et que les lames embarquaient à bord de notre pauvre baleinière en la remplissant sans cesse à moitié, ce qui fait
qu'elle n'était guère élevée au-dessus de l'eau, par l'arrière,
que d'une vingtaine de œntimèrres. Nous préférâmes alors
perdre un peu de chemin et ne pas risquer d'être engloutis
par une de ces grosses lames qui déferlaient sur nous avec
un fracas épouvantable et qui arrachaient des cris de détresse
à la plupart de mes compagnons, surtout à la pauvre femme
de chambre, qui en avait des crises nerveuses épouvantables. Nous prîmes donc la cape debout au vent en filant,
comme ancre de salut, nos avirons amarrés en drome.
Ce~te allure nous permettait de vider notre baleinière plus
facilement et ne nous était pas défavorable comme direction de dérive, car le vent de N.-E., portant à terre, nous

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

entraînait très lentement vers ,elle. L'inconvénient qui
en a résulté est la perte de six milles environ, mais nous
avions échappé à la mort certaine.
Vers une heure de l'après-midi, le vent soufH.a moins
fort, et la mer déferla beauçoup moins. Nous en profitâmes
sans retard pour reprendre notre route dans la direction de
la terre : nous rentrâmes notre ancre flottante et la voile
fut hissée tout en haut, ainsi que le foc qui nous permettait de gouverner la baleinière, bien mieux qu'avec un
simple aviron de queue, - travail très dur et tres pénible,
auquel il me fallait porter toute mon attention, car je
devais perdre le moins possible de chemin et m'appl~quer
sans cesse à atténuer les embardées ou crochets à. dr01te et
à gauche. Nous pûmes conserver cette allure, mal~ré que
le vent et la mer fussent encore très forts; ceux-ci pourtant diminuaient au fur et mesure que nous avancions;
au point gue, vers 4. heures, le temps était_ devenu
maniable et que nous étions bien plus tranqmlles; les
lames n'embarquaient presque plus dans la baleinière, ce
'lui donnait un peu de répit aux hommes chargés de la
vider. Puis, avec le temps mania.ble, l'espoir était revenu;
cela se lisait sur tous les visages, car nous marchions vite
et bien sur la terre. La position du soleil, lequel apparaissait de temps à autre, m'en donnait la certitude. D'après
mon estime du chemin parcouru, je comptais bien l'apercevoir avant la nuit ; l'horizon était très clair, nous
devions la voir de très loin. Cet espoir ranimait tous les

a

courages.
Vers 5 heures du soir, la mer et le vent n'étaient pl_us
bien forts; du vent, il ne restait plus qu'une légère brtse
faisant filer environ deux nœuds à l'embarcation, et de la
mer qu'une forte houle, très longue, sur laquelle notre
baleinière montait, corome un oiseau sur la lame. Je
voyais le moment approcher où il faudrait reprendre les
avirons, car le vent tombait touiours de plus en plus, et
dans cette prévision, j'engageai mes hommes à prendre un

N.\UFRAGE DE LA

cc VILLE DE SAINT-NAZAIRE»

peu de nourrituie. Nous grignotâmes les bribes de
pain détrempé d'eau de mer qui nous restaient, avec
quelques parcelles de saumon et de jambon ; mais tout
œla étant salé, nous ne pûmes en manger qu'une ou
deux bouchées, qui eurent encore beaucoup de mal à
passer dans notre estomac, car nous n'a\'ions plus rien à
boire. Les quelques litres d'eau que nous avions pu
emporter avaient été consommés dans le courant de la
journée; il ne restait plus comme ressoui'ce que l'eau
salée, dont plusieurs de mes compagnons usèrent, et
abusèrent même, et qui leur causa des hallucinations. Nous
étions donc occupés à nous restaurer ainsi médiocrement,
quand, vers 5 heures, au moment où notre embarcation
se trouvait sur la crête d'une grosse lame, j'aperçus fort
distinctement une bande grise à l'horizon: il n'y avait pas
de doute, c'était bien la terre. Tous mes compagnons se
mireur à regarder et furent bien convaincus que c'était
elle. Au même instant, le lieutenant Hébert qui était
monté sur la plate-forme de l'avant, s'écrie: cc Un navire
à voiles droit devant. &gt;&gt; Tous les yeux se dirigèrent vers la
direction indiquée, et virent en effet à une grande distance un navire, dont on distinguait ttès bien la voilure.
Malgré cet espoir, je doutai fort que ce navire pût apercevoir
notre pauvre petite embarcation, qui ne devait lui apparaître que comme· un point minuscule à l'horizon. Dans
la direction du navire, on n'apercèvait aucune bande de
terre, car celle que l'on voyait se trouvait dans la direction du N.-0., c'est-à-dire faisait avec la direction de notre
route (à peu près l'Ouest), un angle de quarre quarts
environ (46°). La question de savoir si nous devions continuer à courir sur le navire, ou bien nous diriger sur la
terre, fut agitée. Les uns, qui croyaient reconnaître que le
navire avait le cap sur nous, optèrent pour continuer fa
même route; les autres (je fus de ceux-là) apercevant la
terre relativement peu éloignée, se dirent avec raison qu'il
valait mieux se diriger vers elle, puisqu'on était sllr de

�300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'atteindre à un moment donné, tandis qu'au contraire le
navire se déplaçait sans que rien prouvât que c'était vers
nous. Malgré le dire de quelques-uns, il était certainement
imprudent'de se mettre à la poursuite d'un navire, quand
on aYait la terre à une dizaine de milles ( distance évaluée,
mais sans doute fortement erronée). Il fut dont décidé à la
majorité que nous continuerions à naviguer vers la terre.
Mais presque aussitôt la nuit vint et le vent se calma tout
à fait, ce qui nous força, pour continuer notre route, à
nous servir de nos avirons. Tout le monde avait repris
courage et tous ramaient avec énergie, dans l'espoir
d'atteindre la terre en peu de temps. A la tombée du
jour, le temps qui_ était clair, m'avait permis de prendre un
angle de route d'après la Polaire, qui paraissait très bien,
ainsi que presque toutes les étoiles. Nous naviguions donc,
avec l'espoir dans le cœur, quand -tout à coup, le temps,
de clair qu'il était, devint subitement brumeux et cacha
à nos yeux les étoiles qui servaient à nous diriger. Un
moment de stupeur s'empara de nous, mais aussitôt nous
reprîmes le dessus et nous tînmes ce raisonnement: puisque nous ne pouvons plus nous diriger à cause de la
brume qui nous cache les étoiles, que le temps est calme
et ]a mer belle, nous allons en profiter pour sommeiller un
peu et nous reposer des fatigues endurées depuis la veille.
Si le temps vient à s'éclaircir, nous continuerons notre
route. Nous allions donc nous étendre, après avoir désigné
l'un de nous pour veiller, quand le Commissaire Lejeune
s'écria, en regardant derrière nous: « Oh ! voyez donc
comme c'est bizarre, on dirait la terrasse d'un casino tout
illuminée. i&gt; Tous les regards, y compris le mien, se por:tèrent dans la direction indiquée et virent vaguement, en
effet, la silhouette d'un casino précédée d'un vaste jardin et
entourée d'arbres immenses; entre chaque arbre apparaissaient de grandes caisses à fleurs ; on eût dit des lauriersroses. Les arbres étaient réunis entre eux par une corde à
laquelle étaient suspendus des lampions allumés, dont on

NAUFRAGE DE LA

« VILLE

DE S.\INT-NAZAIRE ))

3or

n'apercevait que la lueur vacillante. La façade elle-même
était illuminée de quelques points dont on n'apercevait
que les lueurs vagues.
T~ut à coup, tout disparaissait, puis reparaissait presque mstantanément. C'étaient les hallucinations qui comm~nçaient. Je m'expliquais très bien la cause de cette prenuère ; la voici : c'était tout simplement un banc de
brume dont les couches étaient plus ou moins éclairées
pa: les /toil_es, très brillantes à ce moment, et qui donnaient l 1llus10n de lampions suspendus. Les rayons lumineux traversant les couches de brume en sens divers
forrr_iaiem des parties sombres et des parties éclairées ; le~
~art1es sombres représentaient les branches d'arbres. Plusieurs de mes compagnons eurent peur de cette vision et
crurent que c'était d'un mauvais augure pour notre sauveJe les :ass~rai de mon mieux en leur donnant l'explicat1_on que Je v1ens de décrire ici et qui est certainement la
meilleure. Leur frayeur parut alors se dissiper, et comme
le temps était toujours calme, ils se couchèrent dans le
fo?d de l'embarcation. Ne voulant laisser à personne le
soin de vei!ler, je restai assis · sur la banquette pour
attendre. mo1-1~ême les événements, de façon à pouvoir
profiter immédiatement d'une éclaircie s'il s'en produisait
u~e. M~is_ comme. j'étais exténué d'avoir tenu depuis la
veille_ 1aviron qm me servait de gouvernail, je m'endor~11s appuyé sur cet aviron. J'estime qu'il y avait
env1r?n une_ demi-he~re que je sommeillais ainsi, quand
tout a coup Je fus réveillé par le bruit du vent et de la mer.
~près avoir secoué la torpeur causée par le sommeil
J'observai le ciel et l'horizon, afin de m'orienter, et d~
reconnaître la direction de cette brise intempestive qui
ro'.1flait si fort en soulevant les vagues. Je reconnus de
sun~, par la position de la pol~ire, que le Y~nt soufflait
de l Ouest, de toutes les directions, la plus défavorable à
n~tre route. En faisant cette constatation, feus un moment
d abattement dont aucun de mes compagnons heureuse-

tag:.

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ment ne s'aperçut. Je laissai seulement échapper cette
phrase, qui ne fut entendue que du chef mécanicien :
« A.h ! nous sommes propres avec cela. &gt;) Et ce fut tout.
Je fis lever tout le monde et reprendre les avirons pour
nous tenir debout au vent et à la lame. Que se passa-t-il à
ce moment dans le cœur de mes compagnons? Je ne
pouvais observer leurs visages à cause de l'obscurité, mais
au silence qui régnait dans le canot, j'ai lieu de croire que
de grandes angoisses les étreignaient ; ils se disaient
sans doute que s'il fallait reprendre les rames pour faire
tête au vent et à la mer, c'est que ces deux éléments nous
poussaient dans une direction mauvaise qui nous é)ojgoait
de la terre promise, entrevue quelques instants avant. Je
dois avouer qu'à ce moment, je fus un peu découragé;
mais il fallait surmonter immédiatement et à tout prix
cette faiblesse et remonter le courage des rameurs afin
qu'ils ne lâchent pas leurs avirons et n'aillent pas nous faire
rouler par la mer.
La veille, en aba11donnant le paquebot à son triste
destin, j'avais réglé le service de la nage, de façon à ce que
tout le monde y passe à son tour et puisse se reposer une
heure et demie après une heure de nage. Tout le monde
fut désigné : chef mécanicien, lieutenant, commissaire,
tous prirent régulièrement les rames, comme la justice
l'ordonnait. Pour moi, je devais rester à mon avirongou-vernaH; car seul, je savais m'en servir efficacement pour
tenir l'embarcation en bonne direction (il fallait que j'y
restasse forcément). J'appelai donc les gens de service de
nage à leur poste, et pour ne pas les décourager, je fus
obligé de mentir en leur disant que la direction du ve~t
était bonne, mais que la mer étant trop grosse pour nav1gner à la voile, il était nécessaire de tenir notre embarcation debout à la lame, pour ne pas qu'elle nous roule et
nous noie en un clin d'œil. Ils le crurent, n'ayant pas le
moyen de contrôler mon dire, et ils se mirent à nager, sa~s
se douter un seul instant que le vent &lt;l'Ouest nous entrai-

'NAUFllAGE DE LA « VILLE DE SADIT-NAZAIRE »

303
nait au large et nous faisait perdre en grande partie le
chemin que nousavions fait dans la bonne direction. Le
lendemain matin, quand le jour parut, tous les yeux

explorèrent l'horizon, pour s'assurer si la terre aperçue la
veille, était encore en vue. Comme on ne distinguait plm
rien, je vis l'inquiétude se peindre sur les physionomies, et
l'effroi qui s'était emparé deJa plupart d'entre eux, donnait déjà à leurs yeux l'expression de la. folie. Heureusement qu'au lever du soleil, le vent changea de direction en
mollissant un peu, ce qui eut pour effet de faire tomber la
mer. Le vent, ayant passé au Nord, nous permit de mettre
à la voile et de nous diriger de nouveau dans la direction
de la côte. Ce changement de temps ranima de nouveau
les courages abattus et mit un peu de tranquillité dans les
cœurs. Dès que la voile fut installée, les hommes exténués
par l'épouvantable nuit passée à tirer sur les avirons,
mouillés à clia~ue instant par les lames qui embarquaient
furieusement et qu'il fallait rejeter immédiatement au
dehors, sous peine de sombrer, torturés par la peur de ne
pas atteindre la terre, so11ffrant du froid, de la faim, de 1a
soif, ne purent s'empêcher de profiter de }'embellie qui
s'~tait produite pour dormir. Il s'allongèrent dans le fond
du canot, serrés les uns-contre les autres pour se réchanffer,
et sous l'eau des vagues qui embarquait par moments,
ils s'endormirent d'un profond sommeil qui devait être le
dernier, hélas! pour deux noirs.
Nous naviguâmes à la voile une partie de la journée du
10 mars, mais dans l'après-midi le vent vint à calmir. Pendant que nous naviguions à la voile, j'échangeai avec ceux
qui ne dormaient plus, le chef mécanicien Mariani, le commissairt: Lejeune, le lieutenant Hébert, et quelquefois la
femme de chambre, j'échmgeai, dis-je, quelques réflexions
sur notre situation en essayant toujours de soutenir leur
espoir défaillant. Le commissaire, qui avait déjà donné
depuis la veille au soir quelques signes de divagation, me
parlait du retour à terre; il énumérait les bons plats qu'il

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

comptait nous faire déguster pour réconforter nos estomacs
restés creux depuis tant d'heures ; lesquels plats seraient
arrosés des meilleurs crus que nous pourrions trouver dans
le pays hospitalier qui le premier nous recevrait ; car dans
son imagination, il se voyait atterrissant tout de suite
dans un pays bien habité, muni d'un hôtel confortable
et 011 l'on nous hébergerait suivant le menu qu'il énumérait avec l'enthousiasme d'un homme qui n'a rien mangé
depuis de longues heures.
Le chef mécanicien Maria ni était sombre et parlait rartment, mais il avait encore ce jour-là l'esprit très sain; il
ne faisait aucun projet, car il sentait bien la situation désespérée dans laquelle nous nous trouvions, et le souvenir
de sa femme et de son vieux père, qu'il ne reverrait peutêtre plus, était je crois la raison qui lui faisait le plus
regretter la vie.
Le lieutenant Hébert-Suffrin est un mulâtre de beaucoup
d'énergie; je suis heureux à cette place de rendre hommage à son courage et à sa résignation qui ne se sont pas
démentis un seul instant. C'est lui qui, le plus souvent,
pendant le jour, monté sur la plate-forme de la baleinière
et accroché au mât pour ne pas être lancé à l'eau par les
mouvements désordonnés de l'embarcation, veillait à
l'avant et observait l'horizon d'un œil anxieux. A chaque
instant il croyait voir la terre et il nous montrait du doigt la
direction dans laquelle il l'apercevait. Nous regardions avec
des yeux remplis d'espoir et nous finissions (l'imagination
et le désir aidant) par aperœvoir une silhouette de
monticule ; mais hélas! quelques instants plus tard on ne
voyait plus rien; la terre s'était évanouie. C'était simplement un mirage trompeur, qui ne nous laissait dans le
cœur qu'un abattement immense, lequel annihilait toutes
nos facultés, alors qu'au contraire nous aurions eu besoin
de beaucoup de courage pour continuer la lutte.
Notre pauvre femme de chambre qui était à l'arrière
dans le fond de la baleinière, ah I la pauvre Cécile

NAUFRAGE DE LA

« VILLE

305

DE SAINT-NAZAIRE »

Lavakkée, comme elle a souffert 1 ]'ai encore dans les
o~eill~s les plaintes d'abord douces et résignées qu'elle
la1ssa1t échapper quand une lame glacée l'avait couverte et
mouillée jusqu'aux os; puis ses crises de nerfs et les cris
inhumains qu'elle poussait quand elle voyait la lame
an:ïv~r et dé~erler sur notre frêle esquif. Elle se· cramponnait a mes Jambes, la malheureuse, me suppliant de la
protéger, comme si je ne courais pas moi aussi les mêmes
dangers. Elle priait le ciel de la sauver ; elle avait une
Sai~te-Vierge en relief enfermée dans un petit cadre, qu'elle
avait suspendue sur les parois de la baleinière ; sans cesse
elle invoquait la Mère de Dieu, mais ni le ciel ni la SainteVierge n'ont eu pitié de ses souffrances, et certes peu de
martyres en ont enduré autant qu'elle avant de mourir.
Quelles consolations pouvais-je donner à cette pauvre
femme ? Je ne pouvais que lui dire d'espérer, que tout
n'était pas perdu, qu'un navire pouvait se présenter d'un
mo~ent à l'a~tre qui nous sauverait tous. Cela l'apaisait
un mstant, pms son affolement revenait avec de continuels
.sanglots qui me fendaient l'âme. Quelles impressions
pénibles n'ai-je pas ressenties devant l'agonie de cette
femme, glacée depuis quatre jours, malgré les vêtements
que nous lui avions donnés les uns et les autres.
Ce fut le 10 que nous eûmes à déplorer la mort des
deux noirs, premières victimes dans notre canot de Ja
.
'
temble catastrophe. Ils s'étaient couchés dans Je fond du
canot pour se reposer des fatigues de la nuit précédente,
passée à tenir tête aux lames au moyen des avirons. Quand
leur tour fut revenu de reprendre les avirons, nous voult'.lmes les réveiller, mais l'un d'eux resta inerte, la mort
avait accompli son œuvre et les membres du malheureux
étaient déjà raidis. Quant au deuxième noir, il se réveilla,
mais avec des regards affolés et en faisant des gestes tellement désordonnés qu'il fallut l'amarrer pour l'empêcher de
se jeter à la mer. Au bout d'un moment, il parut vouloir
rester tranquille; on le démarra et il se recoucha à nouveau
20

�30 6

LA NOUVELLE REVUE Flt.ANÇAISI

· côté de son camarade déjà mort. Une. heure après,
il
a
•
avait également cessé de vivre, sans avoir prononce;: uo~
parole. Nous cachâmes aussi longtemps que nous 1~ pûmes,
à la femme de chambre, la mort de ses compatriotes, en
lui faisant croire qu'ils dormaient toujours et ce n'est qu'à
la tomb~e du jour, au moment de jeter les corps à l_a mer,
qu'il fallut bien lui dire la vérité, puisque dans un instant
elle a!Jait les voir ensevelir sous ses yeux dans la mer. Je
renonce à décrire le désespoir de cette malheureuse, au
moment où elle \'it passer les cadavres par-dessus bord,
Après cette triste opération, l'abattemen; d~vint_ général,
car tous se demandaient si leur tour o amvera1t p~ le
lendemain.
La nuit vint, et le calme aussi ; nous essayâmes de ~ous
reposer ; les uns se couchèrent, les autres rc~èrent. as~1s et
somnolèrent. Je restai toujours à mon aviron, mais _le
sommeil et la fatigue m~ fermaient les yeu't malgré mo~;
c'était ma tête qui, en retombant lourdement, me _réveillait. Je me sou•iens qu'au sortir d'un_ d_e ces d~m1-~om·
meils, j'eus la sensation que notre ba!~1ruèrc nav1~a1tsur.
une grande place publique entourée d llll°:1eoscs bâtiments
noirs dont on apercevait seulement la S1lhouecte ; cette
place, que bordait une rivière, était surmontée d'un grand
parapet au-dessus du~uel j'ap~rcevais le courant de 1~
rivière qui était excesS1vcmeut v1olent ; ce courant d_es~_en
dait et arrivait sur la place en conrournant la bale101ere,
qui faait entraînée ayec une vitesse vcrti~neuse _dan~ la
direction des grJnds bâtiments sur lesquels 1esenta1s qu ell~
allait se briser. J'eus alors un moment d'angoisse, j'appelai
mes compagoous. qui se mirent aux avi~~s et, ayant ~oul·ours 1a vision dans les yeux, je les excita, de mon ~,eux
·
·
pour nous arracher à 1a s1tuat1011
qui· m' o.bséda1t_- Ils
nagèrent ainsi pendant une heure et je _croy:iu: t~uiou~
na,·iguer dans les rues immenses d'une ,1llc nom.: 11 m
demandant par où je devais sortir.
Un peu plus tard, pendant i:l même nuit, le temps tou-

NAUFRAGE DE LA « VlllE DE SAINT-NAZAlRE

ll

307

jours calme était devenu brumeux avec des éclaircies fréquentes, car les bancs de brume passaient rapidement.
J'eus de nouveau la sensation que notre baleinière allait
sonir de l'enceinte fortifiée d'une \'ille, dont les immenses
maisons à plusieurs étages étaient construites à toucher
une porte de sonie ooo moins immense (j'avais la conviction qu'une fois passé la port1.:, j'apcrcevr.1is un phare). On
dis~inguait nenement la forme de ces maisons, ainsi que
les scuJprures donc elles paraissaient ornées. Cela avait l'aspect grandiose d'une ville gigantesque; la rue aboutissait à
la porte, et paraissait très large. Nous nous imaginions voir
cela quand le banc de brume pass:tir, puis ensuite tout
s'éva~ouissa_it. Au moment où cette Yision disp:irnissait, je
croyais touJours que nous allions apercevoir un phare à
l'horizon et je disais à mes pauvres compagnons; &lt;&lt; Regar-·
dez bien dans telle direction, vous allez cerrainemenr voir
un feu. » Mais les bancs de brume se succédant avec rapidité, ramenaient avec eux la vision, qui disparaissait presque aussitôt, sans nous laisser voir le plus petit feu. Parfois,
tour. le monde avait cru, dans une de ces éclaircies, apercevoir la lueur d'un feu tournant et celui qui en avait eu la
,ision disait, haletant : « Là, dans cette direction, vous allez
voir un éclat du feu. » Tout le monde alors de fixer le
point désigné par l'halluciné, et il y en avait qui, à force de
fixer, finissaient par croire véritablement que l'on voyait
quelque chose ; les autres ne voyaient rien que la brume
qui revenait avec les formes bizarres qu'elle ne cessait de
nous amener. Ce fut encore cette nuit-là que nous vîmes
comme des corps de femmes qui nageaient autour de notre
balc.inière. A ce moment, nous marchions à la \'Oile, poussés par une légère brise qui s'était levée. On voyait parfaitement les mou'l'emeots des bras et des jambes mais sans
distinguer de nsage, car tout cela ne paraissait que sous
forme de silhouettes. On en voyait des groupes innombnbles à l'arrière de notre baleinière et qui avaient l'air de
nous poursuivre. Le Commissaire nous disait qu'il en voyait

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
308
qui nageaient plus vite les uns que les autres, puis d'autres
qui arrivaient près de notre canot et cessaient de nager
pour faire la planche et toutes sortes de contorsions. Certaines de ces formes étaient de petite taille, d'autres beau·
coup plus grandes.
Cette vision s'explique par les lames que soulevait une
brise naissante, et qui, par l'effet du clair de lune, prenaient l'apparence de corps de femmes ; les petites lames .
représentaient les petits corps et les autres les plus gran~s.
Le mouvement de ces lames faisait que ces ombres avaient
des bras et des jambes .qui nageaient. Cette vision nous
avait beaucoup intéressés, au point que nous en oubliions
nos souffrances pour nous communiquer nos remarques :
mais nous n'avons jamais remarqué que ce fussent des
poissons, comme autour du canot de Nicolaï, car des pois·
sons en telle quantité eussent fait autour de nous un bruit
infernal, tandis que nous· apercevions tout cela qui grouillait dans un silence lugubre.
La petite brise qui s'était levée, formant les petites lames
qui nous avaient donné la vision des corps de femmes, ne
dura pas beaucoup plus d'une heure ; puis le calme revint.
Il restait cependant un souffle de vent suffisamment fort
pour faire marcher un peu notre baleinière. La mer n'étant
plus agitée, la vision disparut, mais elle fut remplacée par
une autre. C'était, autant que je m'en souviens, au moment
où le jour allait se lever ; j'étais alors dans un demi-sommeil occasionné par la fatigue de n'avoir pu m'allonger
depuis deux jours et deux nuits. Je voyais très bien la baleinière filer lentement au milieu d'une cour immense entou·
rée de hauts murs ; dans cette cour, il y avait d'énonnes
maisons à &lt;&lt; plusieurs étages » bâties sans symétrie et pré·
cédées d'une petite place entourée de pieux (les pieds des
bâtiments baignaient dans la mer, car la place qui précé·
dait était recouverte d'eau). Cela me faisait l'effet d'être
d'immenses magasins comme on en voit dans les arseuaux,
mais bâtis séparément et sans ordre ; j'en distinguais à

NAt;FRAGE DE LA cc VILLE DE SAINT-KAZAIRE »

309

droite, ~ gauche, devant la baleinière et enfin dans toutes
les directions. Chaque fois que j'avais la sensation que
l'embarcation s'approchait des pieux qui encadraient les
places, J'avais envie de l'embosser, car parmi toutes ces
grandes maisons, je ne distinguais pas de passage pour
sortir et je me demandais où j'étais ; puis je croyais contourner le coin de l'un de ces grands bâtiments, mais alors
j'en apercevais un autre devant moi et ainsi de suite, sans
pouvoir sortir de cette situation. Enfin, à un moment
donné, après être sorti d'une ruelle formée par deux de ces
constructions, je vis une place très vaste, plantée d'arbres
de hauteur moyenne ; j'eus alors la sensation que j'apercevais le fond de la mer et que je disais à mes compagnons :
- Tenez mes enfants, vous voyez, eh ! bien, de l'autre
côté de cette place nous allons voir un phare, nous pourrons y attacher notre embarcation et nous irons déjeuner
chez le gardien.
- Ce n'est vraiment pas trop tôt, disait l'un, car j'ai
bien faim.
- Pourvu qu'il ait seulement quelques œufs pour faire
une omelette, disait l'autre, cela nous suffira, avec un bon
morceau de pain.
- Nous boirons ensuite un bon bock par là-dessus,
disait un troisième, et cela nous fera beaucoup de bien.
Mais hélas ! notre baleinière marchait toujours, et le
phare n'apparaissait pas. Puis le jour grandissait, le soleil
montait au-dessus de l'horizon, nous ramenant la triste
réalité, accompagnée de désespoir pour les uns, d'espérance
pour les autres, et quelquefois des deux en même temps
pour tout le monde.
Le 1 I, le soleil se leva radieux et nous réchauffa un peu
de ses rayons ; nous en avions bien besoin ; car nous
avions passé toutes les nuits précédentes dans l'humidité
d'une brume intense, et avions été mouillés par les lames
qui embarquaient à chaque instant dans notre pauvre petite
baleinière, laquelle pourtant se défendait vaillamment

�3ro

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contre elles, et se soulevait, légère comme un oiseau, sur
leur crête ; cette humidité et ces lames, dis-je, nous avaient
glacé le sang et engourdi les membres. Malheureusement le
soleil ne nous prodigua pas longtemps sa chaleur, car le
temps se couvrit de nouveau et les nuages nous le masquèrent complètement ; il n'apparut plus ensuite que de
loin en loin par quelques coupures étroites qui ne laissaient
arriver jusqu'à n_ous gue de faibles rayons dont la chaleur
était très :i.ffaiblie ; cependant nous étions heureux quand
nous apercevions ce pâle rayon ; il nous réconfortait-un peu
et nous permettait de nous orienter pour nous diriger du
côté de l'Ouest vers b terre.
A mesure que le soleil montait dans le ciel, la petite bris_e
de N.-E qui s'était levée dans la matinée, précédantle soleil
de quelques minutes, fraîchit graduellement pour se fixer à
grand frais. La mer se faisait de plus en plus agitée à me~ure
que la. force du vent augmentait ; mais comme ~ous allions
grand largue, c'est-à-dire vent de la hanche ~u tribord, ce~te
brise ne nous gênait pas beaucoup pour faire route, pmsque nous allions dans le même sens qu'elle. Ce n'est que
dans l'après-midi que nous fûmes mouillés par les lames
qui avaient grossi et qui embarquaient f:équemment. M~gré cela il fallait conserver cette allure qu1 nous rapprochait
de la terre, que nous désirions tant et dont tout le monde
croyait distinguer la silhouette ; malheureusement ce
n'étaient que les ·nuages que l'on apercevait, montant au~
dessus de l'horizon et qui se disloquaient au fur et a
mesure qu'ils montaient.
Cette allure que nous avions n'était pas intenable cependant et nous arrivions facilement à rejeter l'eau qui embar·
quait. Cependant il n'aurait pas fallu que ]a brise devînt
plus fraîche, car les lames co~mença~ent à ~éfe:ler ,ave:
force sur notre canot. Celui-ci se levait très bien a la 1am
qui l'entraînait dans ses volutes ; mais cela faisait pousse'.
des cris de frayeur à cette pauvre femme de chambre, qm
croyait à.chaque instant vou- la baleinière s'emplir etsom·

NAUfRAGE DE LA

C&lt;

VILLE DE SAINT-NAZAIRE

»

3II

brer. Ce qu'elle a souffert de la peur ce jour-là, cette pauvre
femme, est inimaginable et il faudrait une plume plus éloquente q oe la mienne pour pouvait décrire les angoisses et
]es crises de nerfs qui la prenaient. Malheureusement,
j'ttais impuissant à lui rendre le sang-froid nécessaire et à
l'apaiser même un instant.
Vers 3 heures après-midi, le vent tomba tout à coup de
moitié et un orage se fit annoncer par un gros nuage noir
montant du côté de 1a terre et accompagné d'éclairs très
vifs, laissant une traînée lumineuse sur le nuage. La mer
s'était :i.planie en même temps que le vent était tombé et,
dans le canot, nous étions relativement tranquilles; l'eau
n'embarquait plus. La femme de chambre était devenue
moins nerveuse, mais comme elle était trempée jusqu'aux
os, ses dents claquaient continuellement.
Pour moi, je voyais avec plaisir monter l'orage et je pensais qu'il allait probablement nous donner à boire. Je ne
me trompais pas. L'orage approchait rapidement et nous
aveuglait d'éclairs très intenses, , en même temps que le
tonnerre nous assourdissait de son terrible fracas. De Jarges
gou(tes de pluie commencèrent à tomber. C'était un &lt;le ces
orages sans vent, mais chargé d'électricité et d'eau glacée.
Cette eau était mélangée de petits grêlons et ceux-ci nous
paralysèrent de froid pendant l'heure qu'ils mirent à tomber. Mais que nous importait d'être mouillés jusqu'aux os
par cette eau glacée, pourvu que nous puissions boire et
nous redonner des forces pour continuer notre lutte. (De
deux souffrances qui vous é-trejgnent on en arrive à oublier
la moins dure et pour nous, ce n'était pas le froid qui nous
gênait le plus, mais un grand besoin de boire n'importe
quoi.) Enfin la pluie tomba de plus en plus serrée et tous,
dans la baleinière~ nous nous mîmes en mesure d'en recueillir le plus possible. Heureusement nous avions une
gamelle et une pelle à ordures qui avaient été jetées dans
le canot au moment d'abandonner notre navire et qui nous
furent d'un grand secours pour _recueillir l'eau qui dégout-

�312

tait de la voile. Mais comme elles étaient mauvaises ces
premières gouttes d'eau, qui avaient rincé la toile à voile
remplie de saletés! Elles avaient un goût amer plus insupportable que celui de l'eau de mer. Mais que nous impor·
tait le goût ! c'était quand même de l'eau douce et cette
manne tombée du ciel devait servir à prolonger nos forces.
Nous en bûmes donc autant que nous pûmes en absorber.
L'eau tomba ainsi pendant une heure et les dernières
gouttes venues de la voile, que ce lavage avait rendue plus
propre, n'étaient pas trop mauvaises. De mon côté j'en
avais recueilli une certaine quantité eo faisant un creux
dans ma capote cirée. Elle eût été très bonne, sans le petit
goût d'huile que ma capote lui avait communiqué. J'en 6s
boire de bonnes lampées à cette pauvre femme de chambre
à laquelle personne ne voulait donner de l'eau de la voile.
Le chef mécanicien et le Commissaire, qui divaguaient et
qui avaient, dans leur folie, une certaine animosité contre
cette malheureuse femme, ne voulaient pas la voir boire.
Ils !'agonisaient d'abjectes invectives, surtout le commissaire qui prétendait qu'elle lui avait volé 300 francs sur sa
table, avant l'abandon de la Ville de Saint-Na,aire. Je fus
obligé d'employer mon autorité, qu'ils reconnaissaient encore
un peu, pour les obliger à se tenir tranquilles ; encore eus-je
toutes les peines du monde pour obtenir qu'ils la laissent
boire.
Quand la grosse pluie fut passée et qu'il n'y eut plus
moyen d'emplir les récipients que nous avions, mes com·
pagnons, pour perdre le moins possible d'eau, sucèrent la
voile afin d'en extraire les quelques gouttes dont l'imprégnait la pluie, moins dense, qui tombait encore. Pour moi!
afin de boire encore, je suçais le tour de ma casquette qui
en retenait une certaine quantité. Cette casquette, qui
avait été bien lavée par l'orage, contenait encore la meil·
leure eau que j'eusse bue jusqu'ici ; sauf un petit goût de
drap, die me parut fort potable. Malheureusement je oc
pus pas en boire beaucoup, car la pluie cessa peu apr:ès

HAUFRAGE DE LA

U

VILLE DE SAIXT-NAZAIRE l&gt;

jI

~

de tomber, l'orage s'éloignant dans la direction &lt;le l'Est.
I_I avait. f:it le :~lrne le plus complet pendant cet orage,
mais aussnot qu 1I fut passé, la brise reprit du N.-E. et
devint fraîche. Des grains de brouillard se formèrent pendant lesquels il ventait fort et qui limitaient beaucoup
notre vue. La mer devenait rapidement agitée au fur et à
mesure .que 1~ ve~t prenait de la force. Pendant les grains
nous :1V1ons 11llus1on que notre baleinière naviguait sur un
plan incliné et qu'elle était emportée avec une vitesse vertigineuse. Derrière nous, nous apercevions l'horizon embrumé et m:s élevé, comme on aperçoit le sommet d'une
colline quand on est à mi-penre. Devant nous l'horizon
n~us apparaissait comme le fond de la vallée ; je me sou':ens _très bien que nous nous demandions dans quelle
d1rcc11on nous emportait cette pente, sans réfléchir que le
vent étant N.-E. (chose dont j'avais pu me rendre compte
en apercevant un instant le soleil tout de suite après
l'orage) comme nous prenions la brise de la hanche de tribord, nous devions avoir le cap à l'Ouest ; mais mon
~tte?tion était complètement retenue par la surface en plan
mclmé sur laquelle je sentais la baléinière emportée comme
une flèche. Quand l'horizon devenait cout à fait clair,
l'i,'lu~ion dis?araissait, ce qui me fait supposer qu'ell!!
nétaJt produite que par le brouillard, joint au fait que nos
yeux étant placés presque au niveau de la mer, notre yue
ne s'étendait pas très loin.
Ce fut dans le courant de cette journée que nous fîmes
la rencontre du troisième vapeur. Il était environ une
heure de l'après-midi, d'après fa hauteur du soleil dont
i'a~ais aperçu la lueur plusieurs fois entre les nuages. La
brise étant très fraîche, ainsi que je l'ai déjà dit, et la mer
~yant grossi, nous naviguions à l'Ouest. Tout à coup le
lieutenant Hébert ( mulâtre de sang-froid et d'énergie qui a
été le seul dans ma baleinière qui m'ait été d'un concours
utile et incontestable pour nous défendre de la mer et
lutter a,;e, courage jusqu'à la ?ernière minute), le Heute-

�314

U

NOUVELLE REVUE FRAN"ÇMSE

nant Hébert, dis-je, qui était à l'avant pour veiller et apercevoir plus facilement soit les navires qui auraient pu se
trouver dans notre rayon visuel, soit la terre que nous pensions toujours apercevoir à chaque instant, s'écria que l'on
apercevait un navire un peu par abord. La voile me masquant la vue, je ne pouvais l'aper&lt;:evoir de l'arrière du
canot ou je tenais l'aviron gouvernail ; je fis alors une
embardée sur babord et j'aperçus à l'avant la mâture d'un
navire dont la coque apparaissait quand il montait sur la
lame. Je me rendis compte immédiatement que ce navire
nous coupait la route presque à angle droit allant au Nord;
je revins de suite sur tribord de manière à gouverner pour
lui couper la route le plus N'ord possible, tout en faisant
bien porter la voile pour conserver une vitesse suffisante et
pour passer le plus près possible de notre but. Au bout de
20 minutes environ, pendant lesquelles j'avais fait préparer des signaux de détresse : deux mouchoirs amarrés
bout à bout au haut d'une gaffe assez longue, nous avions
beaucoup approché du navire, dont on distinguait toujours
la coque qui maintenant ne disparaissait plus dans le creux
de la houle. J'estimai alors que nous en étions au maximum à deux milles et à cette distance, il pouvait très bien
nous apercevoir. Comme il avait aussi une bonne vitesse
( on le voyait droit devant nous et nous nous trouvions à
peu près par son travers), il nous avait gagné rapidement
et, croisant notre route, il allait s'éloigner. Depuis un bon
moment déjà nous agitions notre signal de détresse avec
toute l'énergie que donne le désespoir, mais □ os yeux braqués sans cesse avec anxiété sur le navire, qui devait être
notre salut, le virent s'éloigner lentement et majestueusement, sans nous faire le plus petit signe indiquant qu'il
nous avait aperçus. Nous a-t-il vus ? Je ne pourrais le certifier; mais j'affirme qu'il aurait pu nous voir si la surveillance de l'horizon avait été bien faite sur la passerelle par
les hommes de vigie et par l'officier de quart lui-même.
Tous les marins savent qu'à la mer on aperçoit un

NAUFRAGE DE LA

« VILLE DE SAI)jT-NAZAIRE J&gt;

315

goëland. qui vole pres~a.e à deux milles de distance; à plus
forte raison une bale1mère avec sa voile haute gui est
une surface assez grande au-dessus de l'horizon pour attirer
l'attention à plus de trois milles, par beau temps; mais
m~me avec le temps qui régnait à ce moment, ce navire
aurait certainement pu nous voir à deux milles, surtout
dans les instants où la baleinière se trouvait sur la crête
des lames. Il disparut pourtant à nos. yeux en laissant dans
nos cœurs un profond sentiment de découragement, qui
s'augmentait du fait que c'était le troisième steamer que
nous apercevions et qui nous abandonnait ainsi à une
mort que , nous sentions approcher à chaque minute. Les
angoisses qui suivent de tels moments sont mémorables et
défient toute description. Il faut s'être trouvé dans une
telle situation pour bien en imaginer l'horreur. Je ne
devais pourtant pas me laisser aller à un découragement
trop visible afin de ne pas augmenter l'effroi de mes
pauvres compagnons, qui n'a·vaient que trop de tendance à
se croire irrémédiablement perdus. Et puis, ne fallait-il pas
lutter encore, lutter toujours et iusqu'au dernier souille
pour essayer de nous arracher à notre lugubre sort.
Je repris donc mon aviron gouvernail un instant abandonné, et je maintins notre ancienne allure en gouvernant
de façon à tenir le vent de la hanche de tribord; nous
continuâmes ainsi à naviguer sans échanger la plus petite
~éfiexion sur ce qui venait de se passer. La nuit approchait
a_ grands pas et avec elle nos souffrances devenaient plus
vives et nos angoisses plus profondes ; en effet des navires
pouvaient passer sans nous voir et rien ne pouvait signaler
notre présence. Nous n'avions pas le plus petit feu à faire
briller ; il ne nous restait que nos faibles voix, bien atténuées par les souffrances de toutes sortes déjà endurées,
pour essayer d'attirer l'attention des navires dans la nuit
noire. Mais pour entendre nos appels désespérés qui
~ussent encore été presque couverts parle bruit du vent,
il eût fallu que ces navires vinssent à passer bien près de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!
316
nous. Malheureusement, nous n'eûmes même pas besoin
de crier· nous vîmes bien, dans cette soirée, deux feux de
'
.
navire, mais ils étaient si loin que toute tentative pour
attirer leur attention en criant n'eût servi qu'à dépenser
des forces déjà bien épuisées. Nous regardâmes ces feUI
disparaître avec une angoisse de plus au cœur. La nuit
s'était faite complètement noire, car le ciel était couvert de
nuages épais qui m;isquaient la lune, dont la lueur eût pu
nous éclairer un peu et diminuer ainsi l'horreur et le sentment du néant que cause une obscurité profonde.
Nous naviguions toujours sous la même allure, avec la
brise fraîche qui nous avait poussés toute la journée; nous
traversions sans doute des bouchons de brume, car de
temps à autre les hallucinations revenaient et nous fai~ent
voir des chos,es extraordinaires. C'est ainsi que, cette sotrée,
nous eûmes la sensation de naviguer en longeant 1a
silhouette d'un mur immense, par-dessus lequel on apercevait les maîtresses branches d'arbres gigantesques qui
s'épandaient au-dessus de la mer, laquelle battait très
distinctement le pied du mur. J'avais à chaque instant !a
crainte que la baleinière n'allât se briser sur le mur e~ J~
faisais de grands efforts pour dévier sa direction; puis ~l
me semblait contourner le coin de ce mur que je ne voyais
que du côté du vent. Sous le vent il me semblait apercevoir dans le noir de l'horizon la silhouette encore plus
noire d'une île, quelquefois même j'apercevais vaguement
comme des arbustes dont le pied sortait de l'eau. Je ne me
souviens pas si mes compagnons ont eu la vision de ~'île,
mais je sais qu'ils ont eu celle du grand mur. Je ne sa1sau
juste à quoi attribuer c:es visions, mais j'ai toujours cru
que les bouchons de brume en étaient la principale cause
et que fanémie du cerveau aidant, les couches de brume
plus ou moins épaisses prenaient à nos yeux haga:ds des
formes bizarres. Brusquement tout disparaissait, puis réapparaissait dans le lointain.
Nous naviguâmes ainsi toute la nuit sans savoir exacte·

NAUFRAGE DE LA &lt;c VILLE DE SAINT-NAZAIRE «

317
ment si nous allions dans la direction de la terre. Vers le
milieu de la nuit, la brise avait commencé à mollir de sorte
que l~rsque !e jo~r ~u r2 parut, il ne ventait plus b~aucoup.
La brise avait du egalement changer de direction car le
ciel s'était un peu dégagé. J'aperçus 1a lueur d~ soleil
levant qui m'indiqua que nous avions le cap à peu près au
Nord, tout en tenant toujours le vent de notre hanche de
tribord ; je supposai alors que le vent était passé au S.-E.
Le vent continuait à se calmer à mesure que le soleil montait et je profitai de ce moment d'accalmie pour rectifier ]a
~oilure et consolider un peu le mât qui commençait à
Jouer dans son emplanture, laquelle s'était usée par les
mou;ements d_e tangage et de roulis qui n'avaient pas cessé
depws quatre Jours que nous étions ainsi ballottés sur une
m~r le plus ~ou vent grosse. Enfin je réussis, avec quelques
coins en b01s et quelques bouts de bitord, à consolider
tant bien que .mal notre mât, et nous reprîmes, mornes et
abattus, notre navigation de hasard.
Le vent tourna peu à peu par le Sud, puis au S.-O et le
temps devint à grains faibles d'abord, puis assez Yiolents dans
la journée, ce qui fit grossir la mer suffisamment pour nous
arroser constamment et nous obliger à vider sans relâche
notre baleinière presque toujours au quart pleine. Quels
efforts surhumains ne fallait-il pas faire pour se mouvoir
dans l'embarcation! nos membres étaient tellement endolo:is que le plus petit mouvement devenait · un vrai supplice. Nos pieds toujours trempés jusque par-dessus la
cheville~ étaient gonflés dans les chaussures et ne pouvaient
pl~s. nous porter. Ce n'est qu'en gémissant que nous
amv1ons à vider 1a baleinière, qu'il ne fallait pas laisser
remplir, sous peine de se noyer immédiatement.
. Les grains qui tombèrent dans le courant de cette
Journée, ne donnèrent pas assez d'eau pour nous désaltérer ; malgré cela, nous faisions nos efforts pour happer
au passage quelques gouttes de ce précieux liquide. Tous
nous étions la bouche ouverte au vent, pour en recevoir

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

le plus possible, mais cela ne faisait qu'augmenter notre
supplice, en excitant davantage notre envie de boire.
Dans l'après-midi, de ce jour, les grains cessèrent, mais
le ciel resta couvert. Il faisait froid, le vent était passé au
Nord et nous apportait une température glaciale. Je voyais
le désespoir peint sur les physionomies; le chef mécanicien dont les yeux sortaient de la tête tant ils étaient
gonflés, me demandait dans sa folie qui augmentait, la
permission d'aller à terre pour se réchauffer; il cherchait
partout l'échelle de commandement pour descendre un
moment; puis il voulait descendre dans sa machine et il
cherchait l'écoutille dans le fond de la baleinière ; ne
trouvant rien, il se mettait en colère et ne cessait de jurer
en me menaçant. Ce fut dans la nuit de ce jour-là que,
furieux que l'on ne veujlle pas le mettre à terre pour aller
prendre l'apéritif a\·ec son frère qu'il entendait l'appeler,
disait-il, il m'administra deux ou trois coups avec un support de banquette, qu'il avait arraché pour la circonstance.
Heureusement je pus le maîtriser. Puis il redevint calme.
Le charpentier qui avait vu la scène (les autres hommes
étaient couchés au fond du canot à l'avant et leur tête
commençait à devenir faible), fut indigné de ce que venait
de faire le chef mécanicien et il en conçut immédiatement
une haine profonde contre lui, à tel point qu'il vint me dire
à l'oreiUe: « Si vous voulez, Commandant, je vais le jeter
à la mer et le noyer. » Je fus saisis et révolté de cette proposition. « Malheureux, lui répondis-je, ne faites pas cela,
vous seriez un assassin et cela vous porterait malheur. »
Il fut impressionné par ma phrase, car il me répondit en
tremblant: « C'est vrai, Commandant, je ne pensais pas
que ce serait un crime, même pour vous défendre; » puis
il alla se coucher à côté des autres, sans songer que le lendemain matin il se noierait lui-même sous les yeux de
celui qu'il voulait noyer la veille.
Le Commissaire ne tenait plus sur ses jambes depuis le
matin, et lui aussi cherchait le moyen de débarquer. Toute

NAUFRAGE DE LA

C(

VILLE DE SAINT-NAZAIRE J&gt;

JI9

la journée. il alla de l'avant à l'arrière du canot en rampant
1
sur es . pied~ et les mains pour trouver le débarcadère.
Quand 11 était exténué
. sur
, .. d'avoir. tant cherclié, 1.1s,asseyait

b

la . anqul~étt!e d_e l amere, puis prenait un dollar dans sa
mam
.
.
. et .eva1t comme s'il s'adressait à un cocher 1mag1na1re
en
cnant:
C( Arrête ton fiacre coch
.
d
d .
,
er, que Je esce:i e, Je te donne~ai le dollar; tu n'entends pas que l'on
ma_ppelle chez moi et qu'il faut que je retourne. 11 Puis
~ou!ou'.-~ en rampant, il reprenait son va-et-vient de l'a van;
a 1arnere, sans que je pusse obtenir qu'il restât un
moment tranquille.

Qu~nt à la pauvre femme de chambre, elle ne cessa toute
~~ttc Journée ~: pleurer et de gémir, tout en implorant
!~age de la ~ ierge r~nformc!e dans un petit cadre qu'elle
avaususpendu ala paroi du canot. On entendait, à travers ses
san_glots et ses claquements de dents occasionnés par le
fro1~, _le pardon qu'elle implorait de la Vierge pour la
r~~1Ss10n
~es péchés : « Sainte Vierge, disait-elle, ayez
pné de ~101, . Je sens la morç qui vient et vous ne voulez
~ ~ue Je meure si j~une encore. » Souvent, sa prière
te:mmée, elle se torda1t dans des crises de nerfs, qui épuisaient le _peu~~ forces qui lui restaient. A la suite de l'une
de ces c:1ses,. J eus le pressentiment que sa fin était proche;
e~ était bleme comme un linceul, ses yeux me regar~~nt fixement .et une. e~pression de tristesse résignée s'y
lisait. El~e me dtt de lui tirer sur les bras qu'elle sentait la
mo~ lm prendre; puis un instant après elle cessa ses
géllemissements et, ne se plaignant plus, tout en oscillant
e appuya
· bes. Placée ainsi, elle me'
fat"
.
sa t't
e e sur mes Jam
b" iguatt beau~oup, la pauvre femme, car mes jambes étaient
~- e'.1dolones depuis cinq jours que je n'avais pour
aitJSI dire pas quitté 1a position accroupie, afin de pouvoir
gouvern
. . er. J'eus cepen d ant assez de force pour la supporter
ainsi pendant un grand moment; j'en souffrais d'autant
~us ~u: je sentais de temps en temps sa tête se raidir sur
llles tib11s. C'étaient, supposais-je, les dernières convulsions

d:

�320

LA NOUVELLE

de la mort, et je ne me trompais pas. Après une contraction plus forte de tout son corps, je vis sa tête s'incliner et
tomber sur mes pieds avec un bruit sourd. J'essayai- de la
lui relever, mais je vis qu'elle était morte.
Je ne saurais dépeindre quelle impressîon de tristesse
j'éprouvai, ainsi que ceux qui avaient encore leur raison;
nous nous regardions tristement sans échanger une parole
et chacun pensait sans doute que son tour allait arriver.
Comme il faisait encore grand jour, je ne voulus pas
jeter immédiatement le corps de la pauvre femme à _la
mer; je trouvais convenable et décent d'attendre la nuit,
car sous les pardessus mouillés qui la recouvraient elle
était presque nue et je voùlais que sa sépulture dans la mer
fut pratiquée avec tout le respect dû aux morts. Cette
triste cérémonie fut donc effectuée assez avant dans la
soirée par le charpentier et par moi ; nous jetâmes le corps
par-dessus bord.
.
.
.
Dans cette avant-dernière journée, gu1 était la onquième, celui qui me fut du plus grand secours est
M. Hébert, car sans lui, notre baleinière aurait probablement coulé dès le matin, ou encore, abandonnant le canot
à la dérive, sans direction, n'aurions-nous pas rencontré le
navire sauveur. Grâce à lui, dès le matin de ce cinquième
jour, je pus réinstaller la mâtme, qui ne tenait plus d~s
l'emplanture de l'avant, usée par le frottement du mat.
(Nous ne pouvions plus tenir la voile ainsi, il fallait à tout
prix la réinstaller pour pouvoir naviguer.)
,
Nous transportâmes donc le mât à l'emplanture de !arrière, qui était celle du grand mât et qui était encore
intacte puisque nous n'avions pas de grand mât ~!Ilment eûmes-nous la force d'opérer ce changement, faibles
.comme nous l'étions ? Je l'ignore, mais ce ne fut pas sans
peine que nous réussîmes à remâter et à réinstaller l_a
voile. Le comble est qu'ainsi mâté, notre canot gouvernaJt
très mal car, la voile n'étant pas équilibrée, il était très
.ardent et venait toujours dans le vent ; cela nécessitait des

NAUFRAGE DE LA

(&lt;

VILLE DE SAll\T-~AZAIRE

321

&gt;)

efforts inouïs et au-dessus de mes forces, pour le bien
gouverner et le tenir en bonne direction. Je trouvai alors
le moyen d'installer le foc bordé au vent le plus à l'avant
possible; de cette manière, bien que ne gouvernant pas
encore très bien, l'embarcation était tenable et ce fut ainsi
que nous naviguâmes pendant toute cette journée. Mais
comme je l'ai dit plus haut, sans Hébert il m'eî1t été
impossible de faire cette opération, car le matelot Savona
~•av~t même plus le courage de se tenir debout ; pourtant
d était encore asse~ bien portant ; mais il était d'une nature
très t:no_lle et préféra_it s'abandonner au hasard, plutôt que
de réagir et de travailler à notre sauvetage. En fait ce fut
cette dernière manœuvre qui nous mit sur la route du
Maroa qui, le lendemain dans l'après-midi, devait nous
recueillir.
Nous avions navigué à peu près à l'Ouest pendant route
cette journée, après la réinstallation de notre voilure et ce
.
'
nesr que dans la soirée que le vent tomba graduellement. ·
Ala nuit il fit presque calme et la brume fit son apparition.
La lune qui était alors à son deuxième quartier, nous laissa
apercevoir sa lueur blafarde à travers le brouillard. Ce fut
alors que nous eûmes la vision d'un grand hall rectangulaire ( quelque chose comme la galerie des 'machines
de l'exposition de 1889) ; il nous semblait être à l'une
des extrémités du hall et l'on l!-percevait très bien la
jonction des deux murailles, immenses et toutes blanches, qui formaient l'encoignure. La lune apparaissait au
plafond comme une boule de feu, sans contour déterminé
et ~!airait d'une lueur vague les murailles, dont le pied
~t léché par la lame. Cette lame montait contre elles
jusqu'à une assez grande hauteur, puis était rejetée exact~~ent comme elle l'eût été par un rocher abrupt. Cette
VJs:on nous fit encore plus d'impression que toutes -les
autres, car nous nous voyions renfermés dans cette
enceinte, et nous nous demandions par où nous allions
sonir (nous n'apercevions aucune issue en naviguant tout

.

Il

�322
autour). Il y avait dijà un asse, long moment que nous
étions ainsi, lorsque se déroula la scène que me ~t le chef
micanicien et que j'ai racontée plus haut. Il voulait à toute
force qu'on le mît à terre, d'oil son frère l'appelait, disait•
il, pour aller prendre l'apéritif. Ce fut aussi un peu apris
cene scène, que le Commissaire, cherchant partout une
issue pour descendre à terre, se laissa glissscr une premièrt
fois à l'extérieur en sc tenant aca-oché à la lisse. Cc furem
ses cris d'appel provoqués par le froid glacial de l'eau, dans
laquelle il était plon~é jusqu'à la cei?t~re, qu! attirèrent
mon attention ( encore ne me rendais-Je pas bren compte
au premier moment, d'où venaient ces cris sourds et désespérés, pareils à ceux d'un agonisant). Cc ne fut qu'aprtS
m'être rendu compte que le Commissaire n'était plus dans
le canot ( et cela me demanda un peu de rem ps, car il faisait
très sombre), que je regardai le long du liord et que 1~
l'apuçus qui oe sc tenait ·plus que d'une main. Je l'attraJ)QI
dans le dos par son paletot et je réussis à le soule,er un
peu, ce qui lui permit de se cramponner à la Hsse. ""
son autre main ; en s'aidant ainsi de ses deux m:uns, 11 me
donna le moyen de le remonter i bord, bien qu'avec une
peine inouïe. J'aurais pn appeler l'un de mes hommes pour
m'aider, mais depuis un inSt2nr ils s'étaient tous allongés
dans le fond de l'embarcuion, à l'ci:ception pourtant du
chef mécanicien qui n'avait conscien~ de rien et qui était
toujours sous l'impression de son idée fixe d'aller rejoindre
son frère, auquel il répondait de temps à antre, commc
s'il l'entendait.
Au moment où je remontai. le Commissaire dms la
baleinière le cadavre de la femme de chambre n'était pas
encore jet~ à la mer; il était toujours accroupi à l'arri~Lc Commim.ire, trempé par l'eau glacée, rampa 1usqu}
lui en claquant des dents, et sans conscience de ce qu il
faisait, il s'assit dessus. C'est alors que j'eus l'idée de mettre
cette pauvre femme dans sa dernière demeure ; je fis
retirer le Commissaire Cil l'aidant, et j'appelai le maître

llAOfRAGE DE LA

« VILLE

DE SA!liT-NAZAIRE

»

charpentier pour me permettre d'accomplir cene lugubre
besogne. Je ne voulus pas que le lieutenant Hébert, qui
était son compatriote et mulitre comme elle, assistât
à cette triste cér~monie et c'est pour cela que je ne l'appelai
pas. Quant au matelot Savoua, il n'aurait pas bougé.
Je me contentai donc de l'aide du charpentier er nous
cOmes toutes les peines du monde à faire rouler le corps
par-dessus la lisse de la baleinière. Quand il tomba enfin,
l'eau bouillonna pendant une seconde, et ce fut tour.
Grâce à l'obscurité, nous ne vîmes pas le corps, qui sans
doute dur surnager. C'était le troisième que nous jetions

ainsi.
Toute cette triste besogne avait demandé un temps
assez long, et quand nous eOmes fini, la soirée devait être
assez avancée. Nous étions toujours sous l'impression
pfoible que nous étions renfermés dans une enceinte,
sans chance d'en sortir ; le temps était relativement calme,
mais la brume qui nous entour.iit était glaciale. Pas une
étoile eo ,-ue pour nous indiquer notre direction ; nous
eùmes alors, et moi tout le premier, un moment de découragement qui me fit abandonner l'aviron et laisser aller la
baleinière au gré des flots. J'étais tellement abattu et
fatigué que je 6s comme les autres, je me couchai ; il ne
resta debout que le chef mtcanicieu qui croyait toujours
entendre son frère. Je ne sais si je dormis, mais il me
sembla que j'étais resté couché bien peu de temps; le froid
m'avait envahi et je grelottais comme si j'avais été exposé
no à l'air glacé. Je me soulevai péniblement en regardant
autour de moi ; l'obscuritl ne me pennit pas d'abord de
distinguer quoi que cc fùt; pourtant je finis par apercevoir
le chef mécanicien assis sur wie banquette et ne disant pas
un 0101. En revanche je ne vis plus le Commissaire à l'arrière de la baleinière ; je regardai aussitôt à l'extérieur et
j'aperçus très bien, à la lueur de la lune et à une certaine
distance du canot, un bouillonoem.cot dans l'eau comme
de quelqu'un qui se fOt débattu ; puis en fiunt mieui, je

�3-24

'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB'

.· une casquette surnageant à environ deux mètres du
'lilS
'
• 1 C
.
bouillonnement. Je compris alors que c était e • ~mm1ssaire qui se noyait. J'appelai im~édiatem_ent à I aide afin
de diriger la baleinière sur ce poi~t, ma~s personn~ nebougea. Je pris alors un aviron que Je tendis dans la direction du bouillonnement, qui devenait de . plu~ en pl~
faible, mais il ne fut pas assez long pour arriver Ju~ue-la_;
·e le lâchai alors et le lançai. Malheureusement il ét~t
~op tard ; je ne vis pas le Commissaire s'y accrocher;_l'agitation de l'eau disparut et ce fut tout. Le pauvre Le1~une
ava1·c , dans sa folie , voulu recommencer
. .1une, deuxième·
.
tentative pour aller à terre, mais cette fois 1 n avait pas eu
la force de se tenir accroché à la lisse du canot et sans nul
doute il avait glissé avant d'avoir eu le temps Je_pousser u?
cri; sa faiblesse était déjà si grande qu'ùne. fo~s _tombé il
n'avait guère pu se mainteni.r à la s~rface. Ams1 disparut la
quatrième victime de mon embarcation.
.
Ce triste événement m'impressionna beau~oup et mor·
qui jusque-là n'avait presque pas pensé que 1e pusse me
que
noyer, ·Je me fis cette réflexion ·· «. Peut-être
.
. dans une
heure, deux heures, trois heures ..... Je dev1endra1 fou co~me
cet homme et me noirai de la même façon ..... » Ces _mst~
pensées envahirent mon cerveau et je vis alors en imagination ma pauvre famille éplorée versant des torrents de
larmes sur le disparu, sans espoir de retour.
Après les tragiques incidents qui avaient marqué la première partie de cette nuit, nous passâmes la seconde da~s.
une angoisse inexprimable et elle ne nous p~rut n~ devo~
·ama·1s s'achever. Quelques heures avant le Jour, 1 halluo1
· pa_r d",spara1•ue. ,.·
nation que nous avions eue jusque-là fi mt
c'était la brume qui se dissipait et la lune qui se ~ouchait.
La brise devint plus fraîche, le ciel moins couvert;_ J'a~rçusl'étoile polaire, qui me permit de pr~odre la dtrectton à
l'Ouest en constatant que la brise venait du Nord.
.
Le ~tit jour parut enfin et ~vec ~ui _l'espoir d'aperc,evo~r
un navire sauveur; la brise avait fraiclu et la mer de,ena1t

IIAUFRAGE DE LA &lt;&lt; VlUE DE SAINT-NAZAIRE »

325

~ .agitée et embarquait très souvent à bord, parce que
nous la prenions de tra,·ers .• Tous avions toujours l'espoir
d'apercevoir la terre à chaque instant ; Je lieutenant Hébert,
de vigie à l'avant, continuait à la deviner sans cesse. Hélas!
nous en étions bien loin ; nous sùmes plus tard qu'à ce
ce moment-là nous en étions à plus de 230 milles. Mais la
roi soutient le courage dans de si tristes cirwnstances, et
nous étions toujours convaincus que nous finirions par y
miver.
Le jour, j'av:tis toujours coofi:ince, mais la nuit remplissait notre cœur d'angoisse, avec des alternatives d'espoir.
Avec la brise du Nord, la mer était agitée sans être grosse;
là baleinière marchait bien à l'Ouest ; malheureusement,
comme je le disais tout à l'heure, elle embarquait fréquemment de l'eau, tout en roulant et tanguant sans cesse.
Ces mouvements continuels finirent par ébranler notre mât,
qu'il fallut consolider à noU\·eau. Le soleil, qui paraissait
par intermittenèe, à travers le ciel nuageux, était déjà
monté au-dessus de l'horizon, quand nous nous décidâmes
àréinstaller,notre voilure, qui menaçait de tomber avec le
mât; à chaque fois cette opération Jcvenait plus difficile
pour nos forces épuisées et nos membres fatigués, et nous
imposait un supplice encore plus grand que la faim et la
soif; mais il fallait lutter jusqu'au dernier moment ....
Nous amenâmes donc la voile et je me mis en devoir de
recouvrir le pied du mât et de raidir les haubans. Le charpentier, très faible aussi, aidait à la manœuvre de la voile,
tout à fait à l'arrière du canot. Le chef mécanicien, assis sur
une banquette de l'arrière, était comme l'oiseau qui va
mourir sur une branche ; il n'ouvrait que rarement les yeux
età chaque instant je m•attendais à le voir tomber dans le
fond du canot. Il était tout à fait inconscient et incapable
cl'aider à quoi que ce soit. Le lieutenant Hébert et le matelot S.wona étaient plus à l'avant pour tenir la vergue de la
voile, pendant que je coinçais Je pied du mât. Que se passa-t-il pendant que je faisais ce travail ? Je l'ignore. Mais

�326

LA NOUVELLE REVUE fRANÇAtsat

quand je me relevai, je ne vis plus le charpentier dans l'embarcation. Je regardai tout autour du canot et je l'aperçus
à la mer par tribord, à une certaine distance et q_ui se
débattait ; sa tête paraissait et disparaissait à chaque seconde.
Nous nous précipitâmes aussi vite que nous le pûmes sur
les a virons pour les armer et faire tourner la baleinière et
ensuite nous approcher de la victime pour la repêcher ;
mais la baleinière était à peine en direction, qu'il disparut
à nos yeux et nous ne le revîmes plus. Ce malheureux qui, la
veille au soir, voulait noyer le chef mécanicien, se noyait
lui-même sous nos yeux, sans que nous puissions le secourir. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que personne
de nous ne l'a vu tomber à l'eau ; je suppose que, voulant
rattraper la toile de la voile gonflée par le vent, il a dû se
mettre à genoux sur le banc et que dans un coup de roulis,
n'ayant plus assez de forces pour se retenir, il ~ été ~é~arqué. Ce fut la cinquième et heureusement dernière v1cume
du naufrage, dans mon embarcation.
Je ne sais si c'est parce qu'il faisait jour, mais je fus
moins impressionné par la mort du charpentier que par
celle du Commissaire. Je ne sais si Savona et Hébert, e11x
aussi, le furent moins ; ils ne me firent pas part de leurs
impressions. Du reste, après avoir subi de si longues souf•
frances, on arrive à un certain degré d'indifférence, et tel
fait qui. vous toucherait profondément dans un autre
moment, dans l'état où nous nous trouvions, perd beau·
coup de son tragique.
Nous réussîmes tant bien que mal à consolider notre
mât, puis nous rehissâmes la voile et nous continuâmes
notre route à l'Ouest. Ce jour, qui fut celui de notre sau·
vetage, était notre dernier espoir, car le peu de forces q~i
nous restait, s'épuisait rapidement. Notre moral s'atfa~blissait de minute en minute et la hideuse folie qui s'était
emparée de nos compagnons disparus, nous guettait et nous
faisait peur, car avec elle, toute lutte devenait impossible.
Pourtant aucune plainte ne sortait de nos poitrines ; nous

NAUFRAGE DE LA

« VILLE

DE SAINT-NAZAlRE

»

3l'J

subissions avec résignation ces supplices de tous les instants. Mais je voyais bien que mes deux compagnons dont
le moral était resté sain, étaient désespérés et je dois avouer
que moi-même je commençais à croire la partie bien compromise. J'étais fermement convaincu que si nous n'étions
pas recueillis avant la fin de ce jour, nous étions perdus.
Quand je pensais à oela, le qécouragement m'envahissait ;
mais je n'avais pas le droit d'être découragé ; je devais
lutter jusqu'au bout pour ceux qui étaient avec moi, pour
ma famille dont le chagrin et la misère si je venais à disparaître eussent été irrémédiable.. et enfin pour moi qui,
n'ayant rien à me reprocher dans ce naufrage, n'avais pas
envie de mourir. Cette pensée soutint mon courage et ;e
fus assez heureux pour soutenir celui de mes deux autres
compagnons, dont le concours m'était indispensable pour
lutter encore.
Après nous avoir soumis -à tant de supplices, Dieu ne
voulut pas que tant d'efforts fussent perdus. Touché de nos
souffrances et &lt;le notre résignation, il voulut nous donner
une joie immense en nous envoyant une aide inespérée,
sous la forme du Capitaine anglais Adams da Maroa.
Oui, ce fut un Capitaine anglais qui nous sauva, et cela
étonnera probablement beaucoup de marins français, sans
rompter ceux de nos compatriotes qui ne naviguent pas,
mais qui s'intéressent aux cnoses de la mer. (Les Anglais
ont en effet la réputation, méritiée ou non, d'être très peu
humains à la mer et l'on pourrait citer bien des cas de
navires anglais passant près de navires en -détresse, sans daigner jeter un regard de -compassion sur les camarades qu'ils
tbandonnent au désespoir.) Cependant, il y en a de charitables aussi parmi eux et mon sauvet-age le prouve, car non
seulement le Capitaine Adams n'hésita pas à venir à mon
secours, mais il fut ensuite d'une fraternité digne de tous
1~ éloges, et me prodigua, ainsi qu'à mes compagnons, les
soins les plus attenùfs. Ceci prouve que chez les Anglais
«&gt;mme chez nous, il y el\ a~ bons et de mauvak

�LA NOt,ELLE REVUE FRAN
328
Nous naviguions donc, mor~es et silencieux, depuis le
matin, vidant péniblement notre canot que la mer visiû
par moments. Nous étions s.ms doute absorbés par da
pensées bien tristes ( celles que donne l'échéance prochainede
la mort), car nous ne vîmes pas aussi vite que nous l'auriom
pu, un steamer qui se trouvait droit devant nous et un pea
sous le vent de notre route (il était ainsi caché à mes yem
par la voile). Ce fut le matelot Savooa, couché au fond du
canot qui, en se soulevant, aperçut la mâture du navire,
car le lieutenant Hébert avait oublié un instant sa vigie.
Au cri &lt;le joie poussé par Savona : « Un navire droit
devant », je fixai immédiatement mon regard dans la direction indiquée. Je ne vis rien d'abord à cause de la voile;
mais en dpnnant un coup d'aviron, je fis venir la baleinière
sur babord et alors j'aperçus distinctement les deux mâts er
la cheminée d'un steamer. L1 coque ne se voyait pas
encore, bien qu'il fut peu éloigné, mais notre œil, plad
presque au niveau de la mer, ne pouvait l'apercevoir qu'l
petite distance. Je me rendis instantanément compte, d'après
l'alignement de ses mâts, que sa route n'était pas tout àfail
paraJlèle à la notre et qu'en la continuant il passerait à une
certaine distance de nous, si bien que nous risquions de ne
pas être aperçus; d'après la direction du vent, je \'is qu'en
virant de bord, ce vent nous permettait de nous rapprocher
du point où il devait nous croiser et de lui couper la route.
Je fis cette manœuvre immédiatement et je gouvernai le
plus près du vent possible, tout en gardant assez Je vent
dans les voiles pour conserver de la vitesse et rapprocher le
plus possible notre point de rencontre. J: ous nous approchâmes en effet de sa route et, malgré cela, il passa encore à
une assez bonne distance au Nord de nous. Tant que nous
ne fûmes pas par son travers, nous ne vîmes rien qui
puisse nous faire supposer qu'il nous avait aperçus, malgtt
les signaux de détresse que nous lui fîmes avec deux mouchoirs attachés bout à bout et fixês au bout d'une longue
gaffe, que nous agitions sans cesse. Nous commencions

AOFRAGE DE t... &lt;1 \"ILLE DE SAINT-NAZAIRE

»

329

même à rede\'enir follement anxi;ux et à pousser des cris
_désespérés, quand tout à coup nous lui vîmes carguer sa
misaine goélette. Le commencement de cette manœuvre
nous indiqua immédiatement qu'il nous avait vus et
nous transporta de joie ; nous retrouv:imes nos forces
~puisées.
Le matelot S.won.t, qui jusque-là avait été d'une mollesse inconcevable, car il était robmte, iut animé immédiatement d'une acti\·ité fébrile. Aucun de nous d'ailleurs ne
sentai~ plus _les_ douleurs atroces &lt;lt! son pauvre corps
démoli. Manam seul fut insensible à cem joie de voir
apparaitre un navire sauveur au moment où nous allions
mourir, car il n'avait plus conscience de rien. Cependant
aux mouvements que nous fîmes pour manœuvrer et faire
?os si~naux, aux cris désespérés que nous a,·ions poussés,
Je le vis ouvrir les yeux, lui qui ne les ouvrait plus depuis
des heures, et il regarda ce qui se passait. Mais j'eus beau
lui dire que nous allions être recueiHis, aucune impression
de joie ne se manifesta sur sa physionomie. Il resta assis sur
~ banquette, sans faire un mouvement, dans l'attitude où
il était depuis le matin, son corps se balançant seulement
suivant les mouvements de l'embarcation. Il referma les
yeux presque aussitôt, comme si rien ne se passait.
Le steamer, sa ,oile carguée, esquissait son mouvement
pour t~urner complètement ét venir au vent à nous pour
~ous abriter de la mer qui était houleuse et agitée. Quand
il eut tourné complètement et fut revenu sur ses pas, en
sone que nous nous trouvâmes par son travers, nous amen!mes notre voile et nous nageâmes environ deux cents
mètres pour l'atteindre. Plusieurs matelots qui étaient prêts
sur la lisse avec des amarres, nous le~ lancèrent aussitôt que
la baleinière fut accostée ; deux forts gaillards descendirent
dedans pour nous aider à grimper à l'échelle de pilote, que
l'on avait installée. On fut obligé d'amarrer Hébert et
Savooa sous les bras, pour les aider à monter, car leurs
forces ne leur permettaient plus de le faire seuls. Après

�)30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

eux, j'eus encore la force de monter seul à l'échelle, je ne
voulais pas être attaché ; mais qu'elle me sembla haute,
cette échelle ! Je pensais que je montais au ciel ; ce qui était
vrai du reste, car pour nous c'était bien le ciel que nous
allions trouver, après toutes les tortures de l'enfer.
Il était temps que j'arrive au dernier échelon ; la tête
commençait à me tourner, mais je me sentis saisir par des
bras vigoureux qui me mirent sur le pont. Trois échelons
de plus, je n'aurais pu les grimper. Quand je fus sur le
pont, les jambes me manquèrent complètement; on me fit
asseoir un instant sur l'hiloire d'un panneau qui se trouvait
en face, et après m'avoir laissé souffler, ainsi qu'Hébert et
Savona, on me fit descendre dans une cabine, en me soutenant sous les bras, car il m'eût été impossible désormais de
faire un pas tout seul (mes forces étant complètement
épuisées par l'émotion du sauvetage).
f avais laissé Mariani dans· le canot, sans m'en occuper,
' sachant qu'il était dans de bonnes mains. Ce fut, paraît-il,
tout un travail de le mettre à bord. D'abord, il ne voulait
pas monter sur le Maroa, disant que ce n'était pas son
navire, et qu'il attendait sou capitaine qui était allé déjeuner à bord et qui allait revenir. On voulut alors l'amarrer
pour le hisser, mais il trouva assez de forces dans sa folie
pour se débattre tellement qu'il fallut encore renoncer à ce
moyen. On se contenta donc simplement de l'ame~er avec
la baleinière et quand celle-ci fut montée à la hauteur de
la lisse, on l'empoigna et 011 le mit sur le pont. Ce ne fut
pas sans qu'il se débattît encore, mais faiblern~nt, car il
n'en pouvait plus.
Quand nous fûmes tous montés et installés dans des
cabines, on commença par nous donner des vêtements secs,
que nous endossâmes avec joie, puis on nous prépara un
grog léger, que nous absorbâmes avec plus de joie encore,
et on nous fit coucher. Il n'y eut pas besoin de nous bercer
pour faire venir Le sommeil. Pour ma part, il n'y avait pas
dix minutes que j'étais dans ma couchette que je donnais

lUUFRAGE DE LA cc VILLE DE SAINT-NAZAIRE ))

33r

d'un sommeil de plomb, et il en fut de même de mes
camarades.
Le Capitaine du Maroa avait donné des· ordres pour que
l'on nous fît pendant notre sommeil un excellent bouillon
de poulet. Quand ce bouillon fut prêt, on vint nous réveiller pour nous !e faire prendre. Je me souviens, lorsque
j'ouvris les yeux, que je ne vis rien autour de moi; je fus
longtemps avant d'apercevoir le Capitaine du Maroa luimême, qui me tendait le bouillon réconfmtant. J'avais,
paraît-il, les yeux ouverts, que je dormais encore. Je
n'avais aucune notion de ce qui se passait autour de moi ;
je ne me souvenais de rien ; j'étais comme un homme qui
aurait dormi des mois entiers et qui aurait tout oublié à son

réveil.
Enfin, peu à peu, la lumière se fit dans mes yeux, et
j'aperçus tout près de moi le Capitaine Adams, entouré de
deux ou trois personnes, qui me présentait une tasse de
bouillon, que je bus avec bonheur. En reconnaissant le
Capitaine&gt; la mémoire de ce qui venait d'arriver me revint
aussitôt et en me rémémoraut les six affreux jours passés
dans la baleinière, je rendis grâce à Dieu de nous avoir sau-vés d'une mort certaine, en nous plaçant heureusement sur
le chemin du Maroa.
Il m'est impossible de décrire toutes les pensées tristes
et gaies qui envahirent à partir de ce momem mon cerveau.
En me souvenant de mes camarades morts si tristement, le
sentiment de ma responsabilité me forçait à me questionner
et à me demander si j'avais bien fait t-0ut ce que je devais
pour les arracher à la mort. Je mettais mon esprit à la torture pour découvrir les moyens par quoi j'aurais pu sauver
mon navire et tout mon monde ; car je me doutais bien
{d'après ce qui s'était passé dans mon canot) que les pertes
ne se bornaient pas à celles dont j'avais été témoin et que la
l!!Ort avait fauché largement dans les autres embarcations.
Mais j'eus beau chercher ; il m'apparut toujours que ;e ne
pouvais rien faire de plus. l'abandon du paquebot s'im-

�332

LA ~OU\"ELLE RE\'l'.E F

CE DE LA

pos:iit, :iprès que nous avions fait tout ce ~u:~1 ét~it
•
pour le sauver; et depuis le moment ou ),:i.va~s réUIII
placer tout le monde dans le~ canots et où J a~·a1s donaf i,
direction à suivre :t ceux qm les command:uent, ma
ponsabilité n'était plus engagée que vis-à-vis des. ~embni
de l'équipage qui avaient pris pl:rce dans _ma bale101êre. li
bonne ou la mauvaise chance seules devaient sauverlcs-.
ou faire périr les autres. Mais alors je ,·oyais par la ~
ces malheureux lutter contre la mer, la faim et )a soif. Je
voyais les uns devenir f~us et gr!macer, les au~rcs. m~
doucement :iu fond du canot, sans rien dire, ams1 que Je
l'avais ,·u sur ma pauvre baleinière.
Ensuite, des pensées plus gaies me ,·enaient au cervea
je voyais ma famille heureuse de mo_n rct~ur, ~prês avar
subi de longues angoisses et une amo~té d1lt fois plus tarible que la triste réalité ; je me voyais cou,·ert de caraars
par mes enfants, qui avaient un instant désespéré de•
revoir, et alors j'étais heureux d'avoir pu écha~per, à~
·triste mort, et de m'être arraché au gouffre qui m avut Il
longtemps guetté.
araLes longues journées passées à bord du M~raa me p
rent des siècles. Malgré tous les bons soi?s q u_1 n~us y furac
prodigués par le Capitaine, par ses officiers _ams1 que ~ lemaitre d'hôtel, je souffrais : d'abord phys1queme.nt , ma
pieds me faisaient horriblement mal et ne pouvaient pies
me porter; je ne pouvais ~on plus m'asseoir (mes coi::;
gnons étaient comme m01), - mes fe~~s étant_ e
mement douloureuses, par suite de la position assise que
j'avais été obligé de g:irder rendant cinq jours dans le foni
de mon embarcation. Ces douleurs persistèrent longtemps
après mon débarquement.
., .
Il fallait joindre à cela la souffrance morale ; lavais CODI'
cience que le naufrage était dès ce mo_ment connu
famille et qu'elle ne pouvait encore avoir de mes nouve
Dans quelle anxiété devaient vivre ma femme et mes
enfants? Je sentais surtout que ma femme, de tempéraJDeDl

den:

Cl

\'JLLE DE SAl!.T-!iAZAIRE •

3H

lible, se mourait sur pied, en attendant mon retour
fl'elle devait juger presque impossible, et cela ne me lais~ aucun repos. Aussi puis-je dire qu'après les deux prcllÎffl jours qui suivirent mon sauvetage, je ne dormis plus;
IIOD

cerveau tra\.tillait sans cesse et ne me laissait p.1$ le

plus petit répit ; sans cesse je voyais ma femme devenir

'6 de désespoir. Aussi combien je déplorais la lenteur du
JIM'OO (lenteur qui, à un autre point &lt;le \'lie, était pourtant
aasede mon sau\"ctage) ! Mais je pensais que cette lenteur
ae me permettrait pas de longtemps d'annoncer que j'étais
ffllllt. Et en effet ma femme ne l'apprit que 14 jours après
fl'elle eut été informée de mon naufrage. Il est t'.-pouvanllWe de rester

14 jours dans une incertitude aussi grande et
je n'hésite pas à dire qu'elle a dû souffrir beaucoup plusque

IIOil
I.e MarM, peu favorisé p:u le temps, avançait lentement;
compagnons et moi comptions les heures une à une,
Disant mille conjectures sur le sort &lt;les autres canots.
!emem-ils sauvés plus tôt ou plus tard que nous ? Le
·ent-ils même ? Leurs pas!&gt;agers auraient-ils à subir
-.une nous les horreurs Je la faim, de la soif, du froid,
1 la folie? Telles étaient les questions que nous nous
• s à chaque instant pour tromper la lenteur du
, et ce sujet de com·el'$atÎon rc\·cnaic sans cesse sur
tapis, car notre imagination, encore imprt.~née des maux
nous avions soufferts pendant ces cinq tristes journées.,.
• nous permettait pas de penser à autre chose.
Gdcc aux bons soins &lt;lu Capitaine Adams, notre santt
• avait été ébranlée par les souffrances et les pri,·ations,
tttablissait tout doucement. Les jambes seules étaient
• rs faibles, mais la cin:ulation du sang revenait peu à
et nous n'a\·ions qu'un désir, celui d'être de\·ant le
Lizard le plus tôt possible, pour apprendre à nos
• es que nous étions sains et saufs.
f.e fut le.... mars que nous aperçûmes les Scilly ;
heures après nous étions au Cap Lizard. A\·ant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

334
· ·
C . • d Maroa et moi avtOIIS
d'arriver à ce point, le apitame u
ur les si naler au
b"né une collection de phrases, po
dg
c?m I
c . Le Capitaine approcha one ~
semaphore du :1'P
"ble de la côte (à environ un mille
steamer le plus pres possi . •
· naux. Quand ils
d ") et nous commençames nos sig
et em1 '.
., us ac uis la conviction que le sémafurent finrs et que Je . q_ ,
• · si· que les autres
. b'
ns i'eprouva1s, am
phore avait ien comp ' .
d · · en pensant que
rofond sentiment e JOJe
naufragés, un P_
uel ues heures, être fixées
nos familles a!~ai:~t ;é~t;é::0:i!si Jes terrible~ angoisses
sur notre so
.
désormalS attendre
. ·
Nous pouvions
qui les étreignaient..
, Hambourg où allait le Maroa.
patiemment notre arnvée a
., , . u faire comle courant de la traversée, J avais _P
d
D
ans
d
. seralS heureux e
des ~
Prendre au Capitaine A ams que Je
• · ue mes camara ,
débarquer à Cher~o~rg, ainsi q
r notre arrivée au
.ons ams1 du temps pou
. .
nous gagn~n . '
ue la douane s'opposerait a ce
Havre; mais Il m assura q
,. 1 eût force majeure
qu'il se détournât de sa route sans qui y
ur toucher un autre port.
Ce fut
po
fut donc d'aller jusqu'à Hambourg.
ba
Force nous
rt et nous dé r·
nous arrivâmes dans ce po
.
le .... que
' ,
.d. L'acrent de la Compagme,
quâmes dans 1apr~•m1 1. é d
de ses principaux com·
M Liebermann, avait envoy e
ttre à notre
.
d
s sur l'Elbe pour se me
mis au-devant e nou ' .
, 1 difficultés que nous

;x

::ns

-dispositi_on semtna~uq:e?1:::n::::r
un pays dont nous
nepouv1on
ne connaissions pas la langue.
•
, Hamboug fut
La première journée que nous_ p~~~ :êtements, car
artie consacrée à nous rav1ta1 er c •
arte,en p
l
s étions descendus a terre app
1
ceux avec esque s nou
,
officiers Quant à cens
naient au Capitaine Adams et adses
etag.e ce n'étaient
.
sauv 'e,' t pas voulu .
que nous avions
au moment . u di
guère que des 1oques don t un men ant n uhez le cbe1111"'.
venable·
M Liebermann lui-même nous accompagna c
·
fi
plètement et con
sier et le tailleur, e~ nous . t
étant beaucoup trop
ment habiller. Pms, la 1ourn e

co:

NAUFRA.G.E DE LA

« VIUE DE SAINT-NAZAIRE »

33 5

avancée, nous remîmes au lendemain n1atin notre visite au
Consulat. Ce fut une horrible journée de froid et de neige,
qui réveillèrent les douleurs de mes pieds qui s'étaient un
peu calmées dans les derniers jours de 1a traversée. Vers
dix heures du matin nous allâmes voir le Consul, qui me
pria de me conformer à la règle qui veut qu'après un naufrage, le capitaine remette son rapport dans les vingt-quatre
heures qui suivent son arrivée dans le lieu où se trouve
une autorité française. Je fus un peu contrarié de cette
demande, car je n'étais pas encore en état de fournir un
récit très fidèle des événements que je venai_s de traverser.
J'étais encore souffrant, mes souvenirs étaient confus sur
beaucoup de points ; et je craignais de dire des cboses
erronées ou de commettre des oublis ; ce qui ne manqua
pas d'arriver.
Je promis pourtant au Consul de lui faire mon rapport
pour le lendemain matin, ayant besoin du reste de la
journée pour régler différentes questions. Je me mis donc
à l'œuvre après dîner, et je passai une partie de la nuit à
écrire mon rappon, dans lequel, comme je le dis plus
haut, j'omis de signaler certains faits dont la mention
m'eût évité par la suite bien des ennuis.
Je tenais à rester Je moins de temps possible à Hambourg, car j'avais hâte de revofr ma femme er mes enfants
qui devaient m'attendre avec impatience. Aussi, mes
affaires étant terminées, je résolus de partir sans retard ; je
fis donc mes préparatifs le soir du même jour, en invitant
mes compagnons à m'imiter. Notre voyage s'effectua dans
de très bonnes conditions et nous arrivâmes à Paris le
lendemain matin. A la gare, je trouvai deux bons amis qui
m'attendaient pour m'embrasser.
Aussitôt les félicitations et les serrements de mains
terminés, ie me rendis à la Compagnie Transatlantique,
ou je trouvai Messieurs les Administrateurs et beaucoup
de rédacteurs de journaux parisiens, qui tous voulaient
recueillir des renseignements de ma bouche. Je les satisfis,

�LA NOlffELLE REVUE fRAI\ÇAISI

autant que je le pus faire, puis je me rendis à l'invitation
du ]011mal, où je reçus un accueil des plus sympathiques.
Le lendemain matin, je terminai mes affaires à la Compagnie et j'aurais pu partir immédiatement par le train de
midi trente pour le Havre, mais je voulais éviter une
arrivée de jour, afin Je ne pas être attendu par un trop
grand nombre d'amis qui m'eussent accaparé à ma descente du train· ( comme cela s'est produit du reste pour le
second capitaine Nicolaï, à son débarquement du bateau
de Southampton).
Je pris donc le train de 6 heures 30 du soir, qui me fit
arrh·er ù 11 heures au Havre. Malgré cette heure avancée,
je trouvai encore un certain nombre de mes meilleurs
amis, mais de ceux qui ne sont jamais importuns. Ils
me reconduisirent jusqu'à ma porte où ils prirent congé
en me disant au revoir. Je u1ontai alors chez moi, accompagné seulement de deux amis intimes, dont la mère et la
sœur tenaient compagnie à ma femme, en attendant mon
retour.
Je n'entreprendrai pas de décrire la scène qui se passa
quand j'apparus au milieu des miens. Je me contenterai
de dire que ce fut une scène en même temps pénible et
joyeuse. Pénible d'abord parce que ma femme, qui était
dans un état d'épuisement complet, se trou,·a mal et resta
longtemps en syncope ; puis joyeuse, quand elle put
reprendre ses sens et que nous pûmes causer un peu.
Après les premiers épanchements, comme la soirée était
avancée, nous prîmes une casse de thé avec la famille Ma·
zeline ; celle-ci ne resta pas longtemps ; car nous avions
tous grand besoin de repos; elle prit donc congé de nous
et nous allâmes nous coucher, heureux de nous retrouver
encore une fois au complet.
PAUL JAGUENEAUD,

BILLETS A ANGELE

CHÈRE ANGÈLE

'

. Il y a tr?p lon~emps. J'ai désappris de vous écrire. On
mus portait parnu les« disparus». Mais puisque vous avez
~ouvert votre salon, mais puisque vous souhaitez la reprise
b~i°otre correspondance, souffrez que parfois le plus court
et - et enc_ore de manière peu régulière.
Avant,d~ q~nter Paris j'ai rangé ma bibliothèque ; que de
~:tras !.J a~ P~'.s. pour règle d'écrire Je moins possible; et
ut de sune l a1 pensé à vous en prenant cette résolution.

I
?n est ven~ ?1'interviewer. La Rtnaissanct. désirait connaitre ~on op1ruon sur la question du classicisme.
Cons1~érant ~ue ceux qui parlent le plus sont souvent
ceu~ qu; pr?du~sen~ )~ moins, je coml;llençai par protester
te. n avais nen a dire. Mais Emile Henriot, qui venait
ueilhr ma réponse, appone à ses interviews tant d'inteHig~nce, de bonne grâce et de persuasion qu'il ne suffit pas d
d1:e qu'avec lui l'on peut causer : avec lui l'on ne peut s;
taire. Vous_ aurez lu d'autre part ma réponse '.
Ayant fait résider le principal secret du classicisme dans

J:

es.-C1pitainc de la Ville..Je.Saint•l'-:a{Oirt.
r • \'. P· 379·
.12

�.ua
la moclescie, je puis bien vous dire à présent que je me
sidèxe aujourd'hui comme le meilleur représentant du
sicisme. fallais dire le seut; maisfoubliais MM. Go
Truc et Benda.
Et maintenant permettez-moi quelques remarques
plémentai(es.fkrisau if_ de~ pensée: •
Le triomphe de l'indiv1duahsme et le tn~mp~ du
sicisme se confondent. Or le triomphe de l mdtv1d
est 'clans le renoncement à l'individualité. Il n'est pas
des qualités du style classiqu~ qui ne s'acll~ par le
•
d'une complaisance. Les peintres ~t les littéra~rs
NU9 looaogcoos li: plus ~ujourd'hw ont uue ~
p.Dd artiste c:lamque uavaille à n'avoir pas .de mam
Jls'cff'oroe vas la baaalir~. S'il parvient à cette
sans effort c'est qu'il n'est pas un grand artiste. ~~1;111~
L'œuvre cbssÏque oe sera forte et belle qu'en raison de
nNDa~tisme clom~. « Un gœid artiste n'a qu'un
àMnirle plushumainpœsihle, - disons mieux:
Mlllll, - écrivais-je il y a vilJil ans. Et chose aa.m~
c'est ainsi qu'il devient le plus personnel. Tandis que
'lllÎ fuit l'humanité pour lui-même, n'arrive qu'à d
particulier, bizarre, défectueux... Dois-je citer ici le mot
J'Evangil~ ? - Oui, car je ne pe~ pas •~ détourner de
sens: Celui qui veut sauver sa vie (sa vie personnelle)
petdra ; mais celui qui veut la perdre la smven (œ,
traduire plus ez:actcmcnt le te"Xte grec : LI rfflllnt Wi
viw,ntl}. &gt;
Yemme que fœuwe d'art accompH sera ceDe qui
d'abord inperçue, qn'on ne remarquera mêm~ pas ; œ
.,...ttœs les plus contraires, les plasamtndicto1res en
miœ : 'force et douceur, tenUC et grâce, logique et lblllllll'-i
pt'êàsioo ·et poésie - respireront si aisément, qG.
paraitront naturelles et pas smprenmtes ~u tottt: ~ qut
Cl9C le premier des renoncements à obtemr de SOI, c'e9t
d'étonner ses contemporains. Baudelaire, Blake, •
Browning, Stendhal n'ont écrit que pour les ~raaoas

I Pamt da à ce.;et

m dloses

,.,
à {llli•

je• CllOis po1HW1t pu 4111e ,_,_ ...._ •
m6:rnwmuc d'abard. Boilaa, a.a-.

•

--·-. Molière m!m.e, - ét6 . . --·..,....
et.ii nom mnonai__, dam .lems 6crils Wm •
. . n ~ t pas celles .am:quellaon.était
•
•!tait iien, ql1i IICJU5 peni,amc aajomd'W
gnsds, qu'aUaient teut aussit6tiec .lpp lff- ~
aa inÏlltelligent œ Galltier, de ?O\lloir ,-.iles
es• du xwe siècle Mcouw:ir g6nies 1g, f ,
ne font nullemc:m &amp;Uplàtde aos pmis dwipm
que fait un Ba116:laire aQpK"S· .-1 Pnrrnl aa
. _·_..LonniaL C'est .que kpubJic . . _ 6tait .,_
wait le go6t de JadiGSe das~ae ; èat .,ïe • ..il aimait« aigeait de l«1Hœ~atétaiell œ11eHi
qui Dous la font l'.QI aid&amp;er comme~ ..;.u.

cr111,aa1.

«es

1wi le mot • olassique • est ea 1d aMaK, on
.aujoanf'hui d'un tel seas.'lae :peu sa b
dassictae toute euwe pale et 4,aie, Ce,t
• Il y a des œuvœs hn:me1 ,qui e 9IHlt point..._
du tout. Sans &amp;re plus TOOlanriqaes par œla. Ûbe
• D nâ de raison d'ftre .a &amp;anœ; et, .-e
quoi de moins classique ICllllfCIJt que .P.aaf,
lais, que VjlJon. Ni SJ,ak, spœœ, 1IÎ Midmli Beetooven, ni ·DostorewSky, ni Remlwa... ai
Dante (je ne cite que les plus graads), œ amt
• Le Don Qwcbotte, non phis t11C le&amp; pi!œs ~

.ffU•

, .ne sont dassiques ni ._.a~ees;
·
ois. aout parement. A dir.e wai je ne con~ .ctq.is
· , d'autresdusiques:q11e œu. è Eranae (a.._
• ~ e Gœthe - ·et eacore.ilae~&lt;Olaaique
imitatioo des anciens). Le classicisme me i-..tt i
eneüiventiGn fraoça.ise., qne , - r a ,eu jci:nis
œs œus mots: classique -et fraoçais,ti.de~

�340
•mier terme pouvait prétendre à épuiser le génie de
France et si le romantisme aussi n'avait su se faire
du moins c'est dans son art classique que le génie de
France s'est le plus pleinement réal~. Tandis que
effort vers le classicisme rester2, chez tout autre peuple,
tice, comme il advient avec Pope par exemple. Cest a
qu'en France, et dans la Fr2nce seule, l'intelligence
toujours à l'emporter sur le sentiment et l'instinct. Ce
ne veut nullement dire, comme certains étrangers ont
disposition à le croire, que le sentiment ou l'instinct
absent. Il suffit de parcourir les salles du Louvre no
ment rouvertes, tant de peinture que de sculpture. A
point toutes ces œuvres sont raisonnables ! Quelle
ration, quelle mesure ! Il faut les contempler longu
pour qu'elles consentent à livrer leur signification pro~
tant leur frémissement est secret. Débordante chez Rubell.;
la sensualité chez Poussin est-elle moins puissante, pour
tue toute refoulée ? •
Le classicisme - et par là j'entends : le classicisme français- tend tout entier vers la litote. C'est l'art d'exp •
le plus en disant le moins. C'est un art de pudeur et de
modestie. Chacun de nos classiques est plus ému qu'il ne
le laisse paraitre d'abord. Le romantique, par le faste qQ'I
apporte dans l'expression, tend toujours à paraitre plas
ému qu'il ne l'est en réalité, de sorte que chez nos autealf
romantiques sans cesse le mot précède et déborde ('étnc)âoa
et la pen~e ; il répondait à certain émoussement de goM
résultant d'une moindre culture - qui permit de dc,allr
de la réalité Je ce qui chez nos classiques était si moclesement exprimé. Faute de savoir les pénétrer et les entcDlkl
à demi-mot, nos classiques dès lors parurent froids, et r•
tint pour défaut leur qualité la plus exquise : la résefve.
L'auteur romantique reste toujours en deça de 1CS
paroles ; il faut toujours chercher l'auteur classique par delà. Une certaine faculté de passer trop rapidement, trOl'
facilement, de l'émotion à la parole est le propre de tollS

•

.
341
romantiques
français
_
d'où
reur
peu
d'
œ
d
• d ,
euort e pren~ 1 0 0 e 1émotion autrement que par la parole,
peu d ~on po~r la maîtriser. L'important pour eux
plus d ~e mais de paraitre ému. Dans toute la litté.re grecque, dans le meilleur de la poésie anglaise, dans
, dans Pascal, dans Baudelaire, l'on sent que la
, tout en_ révélant l'émotion, ne la contient pas toute,
_que, u?e fois le mot prononcé, l'émotion qui le r~
lit, continue.
Chez Ronsard
p ne
d
. • Corneille• Hugo, pour
~ que e grands noms, il semble que l'émotion abou~u mot et s'y tienne ; elle est \·erbale et le verbe
; le seul re~ntissement qu'on y trouve est le retenent de la \'01x.

Il
Avez-~ous •~ dans le numéro de janvier de la N. R.F.
tndu~on d un remarquable article anglais, qui me fut
mumqué par votre ami Arnold Bennett Cet art" 1
san ·
·
1cea
. d s ~atur~,. selon l'~e, dans le supplément litu •~· J a1 pensé qu il pourrait intéresser nos
~ et qu ils trouveraient profit :l écouter un peu ce
du de no~, ~rançais, à l'étranger. Il m'a paru que
~ponses a 1enquête de M. Henriot projetaient sur
question du classici,~me plus de clarté que cet article. Il
~ !e danger qu tl y a d'apporter dans l'idée d'ordre et
classictsme les restrictions et suppressions qu'y prétend
poser Mau~ras. &lt;1 Nul art, y est-il dit, n'a droit à l'épide c~ass1que, qui ne pose le problème de la totalité•·
plus lo!n : &lt;c _La splendeur Je l'art et de la pensée des
. res1da1r Justement dans réquilibre qu'obtenaient
~ entre deux forces, dont M. Maurras sacrifie l'
t t I'
.
une.
e ~rt gr~ étaient tour à la fois individuels et
1s ; ils étuent classiques parce qu'ils tenaient ,,.,
""' •· C'est b'ien aussi. ce que je tentais d'exprimercomr.e
dans

°:e

�l42

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ma réponse. Et enfin : «' M. Maurras est un homme qui
aime Les restrictions; son amour du classique est /'a11W11,r
de ae qui est achevé et ·non de la puissance qui achève. Nous
pensons qu'il ne peut y avoir qu'une sorte devrai réalisme,
comme il ne peut y avoir qu'un art qui soit vrai, qui soit
classique, et que le critérium dans les deux cas est l'intégrité intellectuelle et émotionnelle ... Nous avons autant
que M. Maurras le souci de la mesure et de l'harmonie;
mais nous reconnaissons que mesure et harmonie sont
simplement des modes de l'exi&lt;;tence,- et que la tâche de
notl'e teinps consiste à instaurer non un ordre quelconque,
mais notre ordre à nous. Cet ordre peut seul nous satisfaire - un ordre dans lequel notre nature s'exprime dans
toute sa plénitude, dans lequel tous les éléments qui fermentent dans le monde moderne, après avoir. .. etc. »
Je ne puis citer tout l'article ; mais vous le lirez, n'est·
ce pas ? Où je suis moins le ·rédacteur anonyme du Times,
c'est lorsqu'il veut nous ptrsuader que le véritable âge
classique de la France - au sens parfait qu'il donne à ce
mot : dassiq_ue - a été celui des cathédrales : le MoyenAge. « Cette période a été classique, dit-il, en ce sens qu'à
ce moment toute l'énergie du peuple se concentrait vers
une fin unique )) . Le paradoxe est du reste fort intéressant. Et, ajoute-t-il, si c&lt; les Français n'eurent pas de litre-rature d'un caractère classique au Moyen-Age l&gt;, c'est que
« lenr langue n'était pas prête à servir cette expression
finale de pensée et de foi. » Notre xvnc siècle, en regard
de cet âge de complète. intég-ration lui parait « une époque
de formalisme &gt;). Je ne. puis épouser ici la pensée de
notre critique. Au contraire, tout œ qu'il disait précédemment m'aide à comprendre l'insigne grandeur du sièele
tic Molière, de La Fontaine et de Racine. Il me paraît que
l'importance des écrivains de cette époque, le caractère classique- de leurs œuvres, venaient précisément de ce qu'ils
intégraient en eux la totalité des préoccupations morales,
inttllrctuelles et sentimentales de leur temps; tanfu que

BILLETS A ANGÈLE

)'t)

c~ qui fait la pauvreté des néo-classiques d'aujourd'hui,
c e~t qu 1ls prétendent (je parle de la plupart d'entre eux)
amver au grand style par déni, refus d'admettre et ignorance.
Le seul
. .classicisme légitime aui·ourd'hui , Ie seu I auque l
nous pmss1ons et devions prttendre est celui dans l'ordre
duquel« tous les éléments qui fermentent dans le rno d
moderne, après avoir trouvé une libre expansion s'org:i~
se:~nt selon l~urs vra~;s relations réciproques», ;onclut le
critique du Times. Et J adopte volontiers sa formule finale .
«
~ut auquel nous aspirons, c'est
large intégration. &gt;;
ntegro~ ~one, ma chère Angèle. Intégrons. Tout ce
que Je cfass~rsme se refuse d'intégrer, risque de se retourner contre lu1.

;e

une

ANDRÉ GIDE

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
L'IDÉE DE GÉNÉRATION
On ne saurait contester au livre de M. Mentré sur les Géni•
rations Sociales le double mérite de l'opportunité et de l'utilité.
Il semble, à voir l'emploi extrêmement fréquent du terme de
génération, à entendre les uns et les autres, les jeunes et les
vieux, parler de l'esprit ou de la sensibilité ou de la volonté de
leur génération, que le tertne de •génération soit clair, et que la
génération puisse passer pour une véritable mesure de la durée
sociale. Or il n'en est rien. On ne saurait admettre que chaque
année produise sa génération originale et bien tranchée. Mais
alors sur combien d'années répartir le laps de temps nécessaire
pour constituer une génération ? Et comment séparer la première année de cette époque et la dernière année de l'époque
précédente ? L'argument du chauve ou du tas de sable joue ici,
semble-t-il, légitimement. Plus précisément la difficulté consiste
à passer d'une idée claire à une idée obscure. L'idée claire est
celle de génération familiale, la génération faisant dans la suite
d'une famille l'unité naturelle et évidente en laquelle cette
famille se décompose. L'idée obscure, c'est l'idée de génération
sociale, ou de génération historique, parce que, même en limitant à trente ans, de vingt-cinq à cinquante-cinq ans la durée
de la vie active et productive, les adultes actifs et productifs
qui vivent ensemble appartiennent à des époques différentes et
se renouvellent incessamment, sans qu'on voie jamais express6ment rien commencer ni rien finir.
Mais cette absence d'un commencement et d'une fin marqués,
cet écoulement régulier et cette gradation insensible, ce sont des
caractères de la vie. Tout problème du vivant est un problème

345

du continu. Et du mathématicien au sociologue, de l'ariiste à
l'homme politique, les cerveaux sont aujourd'hui de mieux en
mieux armés pour apercevoir les choses sous cet aspect de continuité et de mutation insensibles qui nous apparait de plus en
plus comme le secret même de leur réalité. De ce point de vue
l'argument du chauve s'effondre comme ceux de Zénon. Les
problèmes de continuité sont précisément ceux qui nous atti•
rent le plus, et qui nous paraissent, à tort ou à raison, résolus
ou prêts à l'être quand nous nous sommes placés intuitivement
dans le courant même de la continuité.
Telles ne sont pas d'ailleurs l'intention ni la méthode de
M. ~e.ntrf: Da?s sa t~èse complémentaire intitulée Espèce. et
Varie/es d inlell1ge11ce, lm-même nous prévient de ses habitudes
d'esprit : cc J'ai toujours été en méfiance vis-à-vis des modernes
philosophes du sentiment et de la vie. Je ne puis croire qu'ils
soient convaincus. C'est là un préjugé contre lequel je dois lutter, je le sens bien; il y en a tant qui les admirent, et de bonne
foi, que je dois me tromper ! Mais je me reconnais incapable
de les suiwe et même de les comprendre ; leurs arguments
n'ont pas la netteté décisive qui est l'atmosphère vitale de mon
intelligence. A leur aspect, mon esprit se change en place forte
qui lève les ponts-levis et se prépare au combat. » Et plus loin il
reprend plus longuement cette analyse de sa forme intellectuelle.
Il eût été intéressant que dans sa grande thèse M. Mentré donnât un pendant à cettë mise au point personnelle et qu'il rechercbàt si ce tour d'esprit qui est le sien, aujourd'hui de plus en plus
rare, n'appartient pas à certaine génération philosophique, celle
qui s'est développée sous l'influence de Renouvier et qui a trouvé
une soçte de point de perfection dans la thèse d'Hamelin (à
laquelle, personnellement, j'appliquerais presque tous les traits
que M. Mentré, dans les lignes que j'ai citées, dirige contre la
pbilosophie bergsonienne). Cependant il appartiendrait à une
variété de cette génération un peu particulière, ayant pris plutôt
son appui sur la pensée de Tarde. Comme Tarde il procède de
Cournot, sur qui il a écrit un important ouvrage. Sachons lui
gré d'avoir posé en excellents termes le problème des générations
et d'y avoir réfléchi avec une rare conscience : d'un bout à
l'autre son livre donne une impression de probité, de prudence
tt d'intelligence. Mais je crois que sa thèse n'est qu'une pré-

�346

IÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

fa.ce à l'œuvrc de celui qui reprendra ce beau problème du
point de vue qui lui convient si expressément et auqutl
M. Mentré se déclare étranger. Le problème des générations
paraît bien être par excellence un problème d'élan vital, analogut
à celui des espèces et des individus. Les générations constituent
le tissu même de la durée sociak, et s'il est peut-être dangereUI
de vouloir ramener la durée sociale à une durée psychologique,
la. réflexion sur le problème de la durée, la prise et la suite dece
problème dans son centre et dans son acte pourraient conduire
.à des résultats précieux. Mais cela sera sans doute tenté un jour,
et il sera intéressant de voir toi une méthode opposée à celle de
M. Mentré mène à des conclusions très différentes ou bien à
des conclusions analogues. Lui-même nous donne les siennes
comme assez. conject11rales et le problème qu'il soulève comme
une première question sur un. chemin où bien des découvertes
sont possibles.

l'école

*
Ayant résumé par des analyses cousciencieuses les travall.l
de ses prédécesseurs Dr:omet, Ferrari, Lorenz, M. Mentré place
-en lumière un cenain nombre de faits sur lesquels ces auteUis
avaient attiré l'attention, et que lui-même sait mettre au point
de la façon la plus suggestive.
Pour lui la génération sociale exi.ste, et il estime que l'hi~•
toü:e présenterait plus de clarté et d'intérêt si au lieu de la diviser par siècles, par époques au par règfles, on la divisait en
générations. On m'a dit qu'à la soutenance il a été à ce sujet
fort maltraité par M. Seignobos, et c'est assez naturel. Personae
évidemment n'a un sens historique plus éveillé et plus juste que
M. Seignobos, mais les professeurs d'histoire ne jugent pas que
le sens pédagogique révélé par ses manuels soit à la hauteur Je
son sens historique. M. Meotré, qui· est professeur à l'Ecole des
Roehes (un des laboratoires d'enseignement libre les plus intéressants qui soient en France) 11ol1s dit avoir obtenu d'excellents
résultats en employant devant ses élèves cette méthode des
générations. Elle a en tout cas l'avantage d'être très viv~n:e;
d'introduire à la fois dans l'enseignement l'idée de la relauvite
et celle du progrès, de mnntrer au travail dans la vie so~iale
des réalités 4:lont les adolescents ont l'expérience dans la famille,

et la vie

347

: celles de la düférence et de l'opposition des
âges.. Tout ce qui incorpore davantage l'histoire à la psychologie de La nature humaine doit être tenu pour une vérité et un
bien. Il est difficile, mais singulièrement utile, de se concevoir
soi-même dans la psychologie de son âge, de comprendre
qu'aucune génération, aucun âge ne possède les normes nécessaires pour juger les autres générations, de savoir prendre sa
place, à son rang et à son grade, dans l'humanité, l'histoire ou
la nation en marche. Si l'étude du passé peut nous conduire à
cette habitude et à cette idée, elle aura rendu un précieux service. Et s'il est difficile ou impossible de discerner les
générations historiques, il faut comprendre cette difficulté ou
cette impossibilité comme incorporée à la réalité sociale, de
mime que les mystères sont incorporés à la religion. « L'enchaînement des générations humaines, dit M. Mentr~, qui est le
plus grand obstacle à leur discernement, assure à la fois leur
continuité sociale et la régularité du progrès. La réalité sociale
humaine est une réalité où tous les âges sont mêlés, agissent et
~éagissent l'un sur l'autre. » La différence des âges est donnée
dans l'étoffe sociale comme la différence des sexes et la différence des peuples.
S'il est difficile de discerner les génénùons humaines, c'est
que la vie sociale appartient à l'ordre de 1a durée et du continu.
C'est dans la plénitude de cette durée et de ce continu qu'il faudrait se placer pour avoir une vue claire et profonde du problème, et M. Mentré nous prévient que sa tournure d'esprit le
r~nd inhabile à cette méthode. Mais on peut encore, d'une position moins centrale, arriver à ces vues de détail et à ces clartés
partielles qui abondent dans son livre.
Cet enchevêtrement des générations n'est pas tel qu'il n'aboutisse à un certain ordre. Des ingénieuses réflexions de Ferrari,
de Lorenz et de M. Mentré on pourrait tirer une formule qui
fonderait la réalité du « siècle » et qui s'exprimerait à peu près
ainsi : Le siècle, unité de durée vivante, se définit comme l'espace de temps couvert par 1a réalité sociale de l'homme normal.
Il ne s'agit nullement de réalité physique, et il faut laisser à des
maniaques de la longévité des affirmations comme celle-ci : La
Rature a fait l'homme pour être centenaire, et s'il ne le devient
pasc'est qu'il se tue auparavant ( ou qu'il ne prend ni les pilules

�348

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISII

Crac ni l'élixir de l'abbé Mulot). li s'agit de cette réalité soci.ùc
utile dont Auguste Comte a eu le sentiment si profond et si
clair. La moyenne de la vie sociale utile, de la vie productive
de l'aJulte, est d'environ trente-trois :10s. Mais la réalité sociale
encadre l'individu entre ses parents et ses enfants : une génération familiale est liée à celle qui la précède et à celle qui la suit,
à celle qui l'a élevée et à celle qu'elle élève, l'homme vit de
l'héritaae social que lui ont transmis ses parents, vit pour en
transm:ttre un autre à ses enfants. La première partie de sa vie
est liée à la vie de ses parents, la dernière partie à la ,·ie de ses
enfants. Socialement et intellectuellement il connaît donc trois
générations : la sienne, la génération précédente qui l'a préparé
et dont il s'est détaché, la génération suivante qu'il prépare et
qui se détache de lui. On peut dire que les états psychologiques
dont la chaine constitue son existence intérieure sont intéressés
et déterminés à peu près également par ces trois générations, b
sienne propre déterminant particulièrement ce que Comte
appelle son existence objective, les deu;,c autres étant prépondérantes dans son c:,;istence subjective, dans l'existence représentée.
Trois existences utiles de trente-trois ans chacune forment précisément un siècle. De cette loi des trois générations, Lorenz
(que résume M. Mentré) tire une philosophie de l'histoire qui
repose sur ces principes. « La mesure objective de tous les événements historiques est le siècle. - Le siècle est l'expression
matérielle et spirituelle de trois générations d'hommes. - C'est
une unité de mesure trop petite pour les longues séries d'événements. - lmméJiatement après vknncnt les périodes de ,oo
ou 600 ans.»
Nul doute qu'il ne soit intéressant et fructueux de creuser
dans la direction indiquée par le savant allemand. Malheureusement ses thèses sont d'autant plus fragiles qu'il serre l'histoire
de plus près. Il faut leur donner plus de jeu, d'élasticit.é, ~t,
comme disait Mallarmé, y remettre de l'obscurité. Aur. lois historiques qui paraîtraient se dégager de celle des trois gfoérations ( clont le fond est incontestable) il faudrait provisoircme~t
garJer un caractère tout empirique, analogue à celui des lors
Je Bode ou de Brückner. En voici une qu'on peut tirer des
idées de Lorenz et que le siècle suivant a curieusement con·
firmée.

REFLEXIONS SU.R LA LITTÉRATURE

349

Lorenz, élève de Ranke, part d'une ,·uc tri:s juste de ce dernier qui place en 15J 5, à l'avènement de François Jtr et de
Charles-Quint, le début des temps modernes, l'éclosion brusque
d'une génération nouvelle, celle de la Réforme : génération qµi
fait passer à l'acte les découvertes de l'imprimerie et de l'Amérique. Or, depuis cette date de r 51 5, l'histoire de l'Europe a
toujours ramené au bout d'un siècle ( soit de trois générations)
un tournant décisif analogue, une autre date capitale, à deux ou
troisannées près: peu après 1615, commencement de la guerre
de Trente ans; en 1715, mort de Louis XIV et liquidation du
xvne siècle; en J 81 5 fin du bouleversement révolutionnaire
et commencement du x1xe siècle; en 1914-1915 la grande
guerre. Tous les centenaires de I 515 coïncideront avec des époques de coupure. Je ne donne ces indications qu'avec la plus
grande réserve et même avec quelque sourire. Il n'y a là peutêtre que des coïncidences, et l'on ferait des réflexions analOQ'Ucs
D
sur les retours 1548-1648-1748-1848, qui marquent trente-trois
ans après les premiers l'arrivée d'une génération nouvelle. Cc
qui est délicat c'est qu'en hi~toire, :m contraire de ce qui se
passe dans la nature, les lois comportent toujours de nombreuses
aceptions, qui ne confirment pas la règle, et qu'il sera toujours
loisible de prendre comme des exemples qui au contraire l'infirment. Comme le dit justement M. Mcntré c la théorie des
générations aura toujours pour adversaires ceux qui veulent
introduire partout la rigueur mathématique : les nombreuses
etceptions à la loi les décourageront. C'est oublier que le concept de loi perd de sa rigidité à mesure que l'objet des sciences
devient plus complexe : la loi biologique est plus souple que la
loi physique et celle-ci que la loi mécanique. » ~fais les synthèses incertaines - telles celles de l'histoire - qu'on trouve
à la limite peuvent-elles encore être appelées des lois ?
Cest ainsi que rien ne parait plus incertain que cette unité de
trois générations qu'on appelle un siècle. Je conçois très bien
que, comme le dit Lorenz, « le siècle est l'expression de la
liaison matérielle et spirituelle entre trois générations d'hommes. » Mais dans un ensemble de six générations ABC DE F,
oc pourrai-je pas appeler siècle aussi bien la succession B C D
que les deux successions A B Cet D E F ? Tel n'est p.1s l'a\'is de
M. Mentré qui croit à l'existence réelle &lt;ies siècles, que « les

�350

~EXJONS SUR LA UT'l'tRATVRE

xvm•, xvu•, xvr• et xvc siècles sont bien distincts, et da11S le
xv11re siècle on distingue clairement dans la Yie politique, l'an
et la littérature trois générations qui offrent entre elles des airs
de famille. » Peut-être dîstingue-t-on clairement toat cela dans
l'idée qu'on s'en fait, dans le morcelage artificiel qu'on établit.
plutôt que dans la.réalité. Les coupures ne sont pas les mêmes
pour les divers pays. L'unité du xvn• siècle consiste en partie
dans l'ombre projetée que fait sur lui la personne de Louis XIV,
l'unité du xvrn" siècle dans celle de Voltaire, et la carrière de
Victor Hugo ne nuit pas à celle du xrx•.
Cette tendance qui porte M. Mentré à réaliser la génération
comme un être au lieu de la suivre dans son mouvement se
retrouve ailleurs. cc On v.a répétaiu, dit-il, que Ja fa.mille est la
cellule de la société. L'autorité d'A. Comte ou de Le Play ne
saurait garantir l'exactitude de cette comparaison. La cellule
sooiale est l'individu adulte. La famille est le réservoir qui alimente tous les organismes superposés. Elle remplit une fonction analogue à celle des organes hématopoiétiq.ues (foie, rate,
moelle osseuse), qui fabriquent les globules sanguins. &gt;&gt; Famille
ou adulte, le seul fait d'employer le mot de cellule sociale, qui
apparaît de plus en plus dépourvu de sens, ramène de vieilles
erreurs; le fait social n'a pas plus d'analogue physique ou biologique que le fait psychique, et nous trouvons là .simplement
une express:ion de la tendance naturelle à réaliser en chose ce
qui n'est pas une chose.
**

Il y a un curieux contraste entre l'obscurité .relative où sont
restés les penseurs qui élucidèrent avant M. Mentré l'idée de
génération, Dromel, Ferrari, Lorenz, et l'emploi de plus en plus
oénéral que les littérateurs et particulièrement les critiques• ont
0
fuit de cette idée. Elle est au fond un héritage du romannsme,
une des idées justes et définitives qu'il ait apportées. M. Mentré
ne cite pas le nom de Stendhal. C'est pourtant sur la différence
des générations qu'est bâtie dansRacineû Shakespeare sa définiti~n
du romantisme, et le Rouge eJ Noir est avant tout la psychologie
d'une génération d'Epigones, d'une âme née dans le rayonnement napoléonien et à laquelle manque le milieu napoléonien
qui lui eût permis de réaliser sa Yie. Julien Sorel échoue sur

3F

les voies qu'il, a choi~cs, mais cette génération réussit littérai~ent lo,r~u e_Ue ~fovc dans 1a littérature les énergies du foyer
mtense ou s était a_Itm~ntée son enfance : ce sont les premières
pages d_e 1~ Confession d un enfant du siècle qui font entrer l'idée
de ?énerat10n dans le bagage courant et les lieux communs de
la h~ature. Depuis Sainte-Beuve, la critique l'a saisie et ne l'a
pas lâchée. Nou~ avon~ aujourd'hui l'habitude de distinguer
~s no~re passé 1mmé?1at 1a génération romantique, la géoératl~n r~ahste, la générano:n symboliste, et c'est une des besoQ'tles
pnnc!pale~ de la_ criti~ue que de chercher les traits comm~s à
la générat1_on qm monte, de préciser plus minutieusement, dans
nne chromque rétrospective, les traits de la génération qui s'en

va.

Une génération sociale est créée par l'accumulation et Je
mouvement de millions de petits faits, de ces millions d'acci~nt~ que sont les millions de générations familiales, et le-drame
inténe~r de toute_ génération familiale se ramène à un élément
a_ssez simple, q.m est ,la divergence nécessaire entre les leçons
tirées d~ l expérience d autrui ou de l'expérience sociale et les
~~ tirées de l'expérience iod!viduelle,_ vécue. Aucune vie
u~aine ne comporte une expénence qu1 puisse se substituer
~rement, pour instruire et conduire une autre vie, à l'expénenœ propre de ceJle-ci, et comme les parents et les maîtres
1~ Etats et les Eglises, les professeurs et les écrivains s'efforceo;
d~poser par :ous les ~oyens le plus possible de l'expérience
111' ls ont acquise et q111 est en partie inopérante et morte, une
~arche ~anu:ell~ à la vie qui croit et à l'adolescence qui
~te _consiste a reieter cette expérience morte. « La leçon des
&amp;its, dit M. Mentré, qui contredit l'héritage de leurs parents et
~ Jeurs maîtres, amène les adolescents à préciser Jeurs
anours et leurs haines, à réviser la table traditionnelle des
~eurs, à établir une hiérarchie des fins et des ty· pes d'humallté ' · ·
. qu~ msprrera désormais leur conduite. » De sorte que si la
l'le sociale c.onsiste d'une part en évolution rogressive et en
~~~ments insensibles, 1a succession des oénérations fami1111e, tm
d'
b
P iqu_e autre part des mutations brusques et des ren~ents violents. « Les petits-fils, selon 1a chair et selon
~t, des hommes d'action, renient souvent leur héritage.
5-c-Beuve a été frappé par cc contraste en étodiant les asc:en-

r

�35 2
danu des solitaires jansénistes (famille Roannez); Madaa
Maintenon est la petite-fille du farouche huguenot
d'Aubigné, comme le lieutenant Psichari est le petit-fils d
Renan. •
Il semble que la continuité, la prise en main docile
tradition soit l'habitude dans la majorité des familles, et qe
renvenement soit l'exception. Mais ici les question, de q
importent plus que celles de quantité. Jmqu'à ces deraila
temps, dans les pays d'Europe, le corp, des officiers s'estrecnlt
dans des familles traditionnelles où les générations nouwllt
imitaient les anciennes. A l'autre extrémité Ica littérat.eun, la
artistes présentent le caractère opposé, puisqu'on est artillle
krivain dans la mesure où l'on apporte quelque chose de...,
veau, où l'on rompt avec un passé, et les e1emples ~mcscilel
par M. Mentré, ceux de Madame de Maintenon et d'Enlell
Psichari, nous montrent que l'exception confirme la Rgle, •
qu'une génération littéraire traditionaliste l'est volontiers •
par goâi de la tradition, mais par goOt du changement et ,..
volonté d'cx~rience différente vis-à-vis d'une génération.lutionnaire. Il est vrai que M. Mentré nous dit ailleurs que, lt
fils continue son grand-père plutôt que son père, car il ptellik
contre-pied de son pêre, qui avait pris lui-méme le conm-,W
du grand-père. Mais le rythme n'est pas toujours auui simple.•
Il n'est jamais simple.
Il n'est pas simple quand on considère les rapports des.,_.
rations dans le temps, et il est pcut~tre encore moins simple
quand on considère l'unité d'une m~me génération dans f•
pacc. Il semble ~ien qu'il y ait beaucoup d'arbitraire dans l,.IIYc
que chacun de nous se fait de sa génération, qu'il s'agisse d'1II
vieillard dont la génération est passée ou d'un jeune homlll
dont la génération prend place. Je ne veux pas revenir aar 11
psychologie Jes âges. c On a besoin, quand on est jeune, il
M. Romain Rolland, de se donner l'illusion qu'on particïpel
un grand mouvement de l'humanité, qu'on renouvelle le
monde... On est si libre et si léger I On ne s'est pas cDCOII
(:hargé du lest d'une famille, on n'a rien, on ne risque gubC,
On est bien généreux, quand on peut renoncer à cc qu'on •
tient pas encore. • Evidemment. Mais si, au lieu de regarder CIi
puissances vitales propres à toute jeunesse de tous Ica teJIIP't

IONS SUI LA LlfflllATUU

regardons les directions précises de la jeunesse en un

tllllps donné, nous les voyons toujours beaucoup plus divcr~~ que ne paraissent l'impliquer tantôt une simplification

tilific1ellc, tantôt un égocentrisme naïf. c Ma génération •
la bouche d'un écrivain est souvent l'équivalent de 41 Le
:aouvememen_t de la République » dans la bouche d'un ministre.
est une périp~rasc sonore qui ne désigne que lui-même, un
nt collccnf donné à ses fantaisies personnelles. M. Gitillld, ayant fait sous ce titre : les Maitres de r Heurt une tuite
~des sur Loti, Brunetière, Faguet, Vogfié, Bou~et, Lemal, RoJ, France, conclut que la génération qui était adoles•tc ve,': 1,8?0 est une génération classique en art, réactionà I mtcneur, patriote à l'extérieur.
Et l'op ne serait pas embarrassé pour tirer d'autres no
•
dé .
ms
aca nuques, et de ces noms académiques eux-mêmes
conclusions fort différentes sur le caractère de ladite généra:
1ion. En réalité une génération forme un tout d'une Yastc amplilldc, une sorte ~e Conférence Molé pour les jeunes, de Parlet pour les vieux: ayant sa droite, son centre, sa gauche, son
~e-gauche. lin y a pas de génération de droite ou de géqéfllion d~ gauc~e. ~t pou~nt il est bien vrai qu'une génération
taa traits part1cuhers, mais des traits qui naissent d'un mouvement, et ne se rai~ènent pas à des choses ou à des idées. Je tente
~~ un portr~lt de ,ce genre, et il est certain que tout ce que
,_.,ra, à ce su1et, d un point de ,-ue différent de celui de
M. Mentré, comportera au moins autant de difficultés et susciau1:1nt de réserves que son travail. Nul problème ne saurait
CIDDRntu autant que celui des générations à être rectifié lui~ par les générations successives et à porter le rcftet partir de l'esprit qui le traite.
ALBHT THIIAUDIT

2J

�355

-.
NOTES

111udance nouvelle Jes esprits autre chose qu'une mauvaise
pSais~nterie, je d!r~s qu'aux divens oc i..smes » lancés jusqu'i~i
et qm ne caracténsa1eut que différentuinfirmités. il conviendrait,
pour qualifier l'effollt aetuel, d'en substituer un seul, qui sera.it
• l'équiJibrisme ».
'1ue firent en effet la plupart des novateurs de toutes caté-

LE TRENTE-DEUXIÈME SALON DES INDÉPENDANTS.
Cette 32e exposition des Indépendants ne ressemble par S1
tenue à aucune de celles qui la précédèrent. Certains, q_ueséduisait outre mesure le pittores'lue de la présentation des œuvres,
dans les baraquements d'antan, accusent Ie Grand Palais d'offrir un décor trop somptueux, et glacé, à cette manifestation
dont la tranquillité les déçoit. Ils attribuent au cadre archite.:tural une impression qui résulte de la seule cohésion des efforts
de la je~esse qui, pour fa première fois depuis de longues
années, renonce aux ruades excessives, et, lasse de piaffer sur
place, s 1 achemine à une allure modérée vers les buts divers
mais parallèles du classicisme nouveau - quïl ne faut pas
confondre avec certain néo--classicisme ...
Deux: événements caractérisent ce Salon, significatifs au même
degré, et d'une importance capitale. Le premier est ;ustement ce•
lui qui cause la plus gtande d.ésillu.sion à ceux qui jusqu'à aujourd'hui s'étaient habitués à chercher aux Indépendants des émotions dont lQ force venait du scandale : l'élément o: fauve » a
presque entièrement disparu et, sallf quelques jeunes impatients
qui poussent des rugissements sans échos, la majorité des. ar·
tistes de valeur conserve une attitwle naturelle et s'expnrne
avec décence. On parait« s'atteler» sérieusement à la besognr
et dédaigner à 1a fois les grandes surfaces et le métier « t-0rcbé »
et frénétique si fort en honneur il y a dix ans. Le tableau d,e
.:hevalet, qui implique un m~tier consciencieux et appuye,
succède à la « toile d'exposition », à la grande machine
« déèorative )) qui, sortie du Salon, n'avait plus aucune raison
d'être.
Disparus également, ces « ismes ,, nouveaux qui naissai:nt
à chaque saison d'avant-guerre. Si je ne craignais qu on
se refusât à voir dans le mot qui me vient pour définir 1l

gories, sinon tricher à ce jeu divin de ]'a,çr.obatie pla.stique ?

Je ne peux trouver mie.ux,

pour exprimer l'attitude de l'artiste,

que de le comparer à un homme. q,ui marcherait su.r la corde
raide, ks yeux fixés sur un but qu'écl:i.îrent et qu'enténèbrent
~cessivement, en un duel égal, son instinct et son inteiligence. De chaque côté de la carde, un péril. A g:m.che, fa
C(llfltrée perfide de l'immédiat, le domaine de la &lt;&lt; nature » au
SC!_ns b:1s 011 l'entendent les photo-peintres, vers lequel l'incline s~ s~nsllillité. A droite, l'étendue aride de la spéculation
pure, vers laquelle sa raison penche. Répugnant au difficile et
trop- peu « original » labeur de conserver J'équilibre, maints
artistes, hier encore impatients de signaler' au public leur fanss.e
agilité, firent ils autre chose que ùe tomber, qui à droite, qui :i
gauch~? Et le public des vernissages sensationnels d'applaudir
surtout s.i la chute s'effectuait avec grâce. La défaillance était ausSffi&gt;t baptisée d'un « isme » nouveau. L'opinion générale semble
s'aviser que ces amusements ne conduisent à rien, pas même au
plaisir durable, et que Je jeu tnême implique une règle. La règle,
admise par la plupart des exposants des dix salles. qui comptent
au Grand Palais, semble être d'accorder son. cœur et son cervtau, et de se garder des chutes même élégant~.
Le deuxième événement caractéristique de cc Salon est ta
dét:hé:mce du paysage, et Yavènement de la figure humaine.
les jeunes peintres ont compris, semb1e+i1, que le meilleur
moyen de r.ésoudre les problèn1.es pressants de la peinture est
ile s'attaquer au « sujet » qui les implique tous. L'homme, dans
sa, nudité éte.mellc: ou dans sa ten.ue familière, est renus eu
h.aneur, et l'étuJ.e de ses aspects paraît vouloir se poursuivre
à~tites touches,. patiemment et non y1us comme du temps des
f.au\:es, par de vastes,et allusives arabcsq,u es.
La salle n° 7 est significative de cette recherche méti.culeuse
èe Ia vérité humaine. Si l'on n'y voit nulle œuvre étonnante,
on y peut découvrir de fort honnêtes travaux.

�356

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

n n'est pas jusqu'à la médiocrité qui n'y devienne sympa·
)
t 11que, tellement elle cherche peu à se cacher sous
. des dehoB
d
·
•
On
assiste
par
endroits
à
ce
spectacle
m:mendu
g émaux.
· h e
peintres qui avouent leur faib!ess~, et
des moyens SI umbles que cette faiblesse en arnve a reveur un ~barme touchant
et puéril. Quelle différence entre cette salle, ou pres~ue tou.t6
les œuvres attestent l'attention, l'application, le. désir de b1~
faire, et ces salles d'avant la guerre, où le moindre ~pprentl
tenait à affirmer, à J'aide de quelques hachures de v~r~mllon et
de vert émeraude son indomptable génie ! Les cnt1ques 001
insuffisamment souligné la probité picturale do~t c~tte salle
est particulièrement imprégnée. Ils ont négligé I ense1gncment
des ensembles pour étudier le détail et commen~er les œuvrcs
)es plus brillantes. C'est ainsi que la salle 4 a hérité des_ él~1gt$
les plus pompeux. j'avoue étre plus inqu1~et _qu~ ravi dune
louan"e aussi intempérante et je pense qu 11 s1é~a1t aux cx~osants d'être moins satisfaits d'eux-mêmes, depws que ccrtam5

r~r

s'en déclarent ravis.
.
M · s·1 l'on a Joué - nous dirons ainsi qu'il convena1ta1s
· 'è
les travaux de MM. de Segonzac, Moreau, ~ernez'. B1ss1 re,
Lotiron, Gimmy, Favory. Simon Lévy.' Galam~, ,Glc1zes, Go:
·
r{· 1· rr
etc ., on a été moms prolixe ou plus
m
d 010,
1!Sl00·"&gt;
• h'
inspiré au sujet de Maria Blanchard et de Jacques Llpc itz.
•1•ria BlancharJ fut :1 dessein placée dans la salle 4 et un peu
•~"
· b'
n
à l'écart, entre deu:ic draperies qui l'isolent. A~SSI ten SO
œuvrc ne se r:ittache-t-elle aux: bonnes toiles qui I entourent qu~
par la qualité Je la matière : l'esprit en est tout autre ; _quant a
l'introduire dans la salle où l'on · groupa les pr_oJ_uctiou~ des
femmes peintres les plus notoires, c'était tout à f:ut 1mpossible.
Il y a dans cette pièce « de la peinture de femme » avec tout
ce que cette expression comporte de légèreté, de charme ~t
finesse. Or, Mademoiselle Blanchard est une femme cc qui fait
Je la peinture». J'espère qu'on saisira le distinguo. On a fort
rarement vu un cas pareil, et il est probable que de longt:mpsé
·
semblable mélange de fermeté dans l' ex écut,on
et de na1,·et

d:

_ j'ajouterai : Je tendresse, malgré les apparences -

ne se

trouvera réalisé.
·n
S.1 le public fut en somme, peu chariuble envers cette pe1 •
•
1·1 n'est
ture ingénue, mais' douloureuse à force de contractton,

OTES

357

pas un peintre qui soit resté insensible JU&gt;: qualités techniques
de ce tableau. On Yit mt:me un ,·il'illard célèbre par son humeur
maussade, son esprit de dénigrement, et sa h:iine pour tout ce
qui n'est pas Whistler ou Degas ; on vit cc peintre agressif
s'attendrir et même courir - une heure trop tarJ - au bureau
de vente.

La place me manque pour •dignement céh:brcr la maitrise de
Maria Blanchard, le seul peintre de talent qui, après dix ans
d'un travail forcené, avait, hier encore, le magnifique et rare
honneur d'être dans la misère. Il me suffira d'indiquer aujour-

d'hui que toutes les tonalités nacrées des impressionnistes sont
utilisées par elle avec une science du dessin et une subtilité de
touche dignes d'un primitif. 1
li conYicnt de placer à côté Je ;\faria Blanchard le sculpteur
Jacques Lipchitz, son égal au point de vue du talent, son
compagnon dans l'incompréhension du public. Son œuvre
est trop profonde, elle décèle trop de sa\·oir, clic est trop organisée pour séduire la foule des amateurs et des critiques. Le
• qu'est-cc que ça représente ? » est répété ici quotidiennement,
et il ne ,·ient à l'idée de personne (je devrais dire à la sensibilité
Je personne) que ces pierres sculptén n'ont à représenter que
la cristallisation de la pens{-e poétique de l'artiste - laquelle
pensée ne peut naître, soudaine ou lente. qu'au contact ou ;m
1011venir d'une imoti,m de .\'a/ure. Le sculpteur n'a que faire de
gestes ou de dentelles qui brisent anecdotiquement la lumière .
Dne veut retenir du spectacle humain que des attitudes repottts, qui lui sont révélées par des éclair:1gcs plus ou moins
intenses, et par des ombres plus ou moins denses. Une fois
dans son atelier, il tkhe à recréer ces architectures vivantes l
raide de plans nets, groupés de façon à accueillir la lumière ou
i s'y dérober selon une progression calculée. li ne peut pas
Yavoir superposition de la réalité fluide et de l'œuvre solide ;
drmandons seulement au sculpteur d'établir, entre la nature et
nous, un système de correspondances, si tyrannique soit-il,
~ai nous puisse faire goliter l'émotion purcmml plastique qui
1. La ((communiante» de Maria Blanchard d.lte de 1912 et est in:r~ée. J'ai vu chez Paul Rosenberg uoc toile récente représentant deux
Jeanes filles d'une beiut.: et d'une réussite indiscutables.

�LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISl-

s'est emparée de lui à l'occasi~n d'un spectacle naturel. Pour
tO'\lt homme doué d'un peu de sensibilité les œuvres que Lipchitz expose au Grand Palais correspondent, dans le domaine
idéal de la sculpture pure, à des attitudes de Pierrots joueUJS
de flûte, personnages abstraits mais véridiques, dont la l'e-présentation n'est nullement destinée à authentifier l'existeaœ
réelle.
Ce sera la gloire de ce 32• Salon des Indépendants d'avoir,
en silence et dans l'ombre d'un vestibule, ou les plis d"1111
rideau, abrité les œuvres de ces deux techniciens inspirés.
ANDRÉ LHOTE
,I&lt;

* *

LES JARDINS, par André Véra, avec des

bois de

Paul Véra éEmile-Paul) '.
Depuis vingt ans, André et Paul Véra combattent fraternellement pou~ une cause qui semble enfin près de triompher:mjomd'hui. Justice leur soit rendue. Ils furent des premiers à croire
au style décoratif modertrc, et à s'élever, par leurs manifestations,
leurs travaux et leur exemple, contre cette période de désunion,
d'individualismes inventifs, de complaisance pour le caprice et
l'excentricité, qui précéda la guerre : la période des « notati~
personnelles ». Nourris du plus solide classicisme français, ils
eurent dès leurs premiers tâtonnements, la nostalgie d'une dis'
cipline professionnelle, d'une technique qu'ils ne trouvaient
plns enseignée nulle part. Ils ne cessèrent, l'un et l'autre, de
prêcher aux décO'rateurs modernes le renoncement au romantisme et à l'individualisme borné, mieux que l'union, la collaboration féconde sous une même règle, dans cet effort comtl111fl
qui gêne peut-être l'essor du génie, - encore n'est-ce point
prouvé - , mais qui seul permet aux talents d'une époque de
s'épanouir et de fructifier.
On sait' que cet espoir est réalisé aujourd'hui, et qu'au lendemain de la guerre, à l'heure où se cherchaient toutes ~C'
forces nationales, une poignée de jeunes hommes, en parfaite
communion d'éducation et de tendances, s'est groupée autour

.

1.

Du même auteur : Le Nout!eau Jardin (Emile-Paul, 1912).

W&lt;7l'ES

359

de farchitecte
.
I Louis Süe, pour"form~r·une laborieuse coDfr.&lt;-!
ç11e
d'arnsans
; eur œuvre naissante permet d'affirmer enfin la
permanence
. des
. .dons décoratifs de notre race , et ta qua1·..1:
ll'C,

1 que Jamais vivace, du godt français.
pus
André Véra orienta spécialement ses ~cherches \'ers l'art
abandonné des Jardins, et voici le second volume où il npose
ses découvertes.
L'auteur nous met d'abord en garde contre cette commune
erreur de confondre tout l'Art du Jardin régulier avec les réalisations .particu,lières d_e Le ~6tre. L'ordonnance des jardins du
grand siècle, cerémomeuse, impersonnelle, relativement monot~ne. en ses combinaisons, convenait parfaitement à cette époque
dunité m~narchique où chacun empruntait religieusement le
goc1t d_u Pnnce, sans l'interpréter ni l'adapter. Aujourd'hui au
con~aue~ dans une société qui n'offre que confusion, l'Art du
Jardm d01t répondre à la diTersité des aspirations, des besoins,
des fortunes, - ou continuer 2. n'être pas. Tout est donc à
créer. Est-ce à dire qu'il faiUc écar:er l'influence de Le Nôtre?
Non certes : il nous enseignera l'essentiel : la méthode tes
règles de composition. Depui, Le Nôt~ l'art paysager 's'est
c1ercé au hasard, sans progrès ; les plus remarquables réussiœs
des ~vm• et XIXe siècles ne sont qu'assemblements fortuits de
motifs charmants ou majestueux, sans plan raisonné uns
volonté préexistante.
'
An.dré Véra nous persuade que le génie contemporain peut

~ doit renouveler !'Art des Jardins, si toutefois l'enseignement

~ un ~e ~ôtre, bien dégagé, bién assimilé, porte ses fruits. Car

~ ~e s agit pas de reproduire le passé ; rien ne serait plus vain ;

il ,1mpo~~ d'innover : or la création durable n'est possible

qu avec laide de la tradition, soutien, support de toute audace

cadence de toute inspir_ation rajeunie. Pas de tradition ~
~ernité ; mais pas de modernité sans tradition : il faut au
Jet d'eau sa pression,
·
· créateur Ja contrainte salutaire
au génie
de_s règles. Et quelJes règles pour nous, aujourd'hui? FranÇllses : .règles de la clarté et de l'harmonie, de l'intelligence,
If( la raison.

La majeure partie du livre jette sur ces généralités la lumière

~ e~emples,

et prouv~ qne de tell~s espérances ne sont pas
lusoires. Dans une smte de chapitres techniques, l'auteur

�360

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étudie pour nos jardins modernes cent possibilités ingénieuses,
selon les climats ou les sites, selon les habitations, selon les
besoins privés de chacun : depuis les résidences d'été, aux
riches parterres, aux fraîches allées d'arbres taillés, aux roseraies, aux treillages colorés garnis de plantes sarmenteuses, aux
fontaines, aux terrasses, aux degrés, jusqu'aux petits jardins de
ville, enclos de murs, dont les réalisations spirituelles ennobliraient si facilement nos banlieues. Une profusion de plans et
de dessins, dus au crayon intelligent de M. Verdeau, illustrent
le volume de la façon la plus suggestive.
Des bois gravés par Paul Véra font à chaque page de ce texte
un accompagnement harmonieux.
Quelques traits, et voici ressuscitée la transparence d'un
verre chargé de roses trop lourdes ; une femme, coiffée d'un
large parasol, assise sur deux cornes d'abondance croisées, et
voici tout à la fois la richesse décorative d'une ornementation
géométrique, la gravité hiératique d'une allégorie, et la plus
directe, la plus moderne évocation du nu féminin. Pareil aux
imagiers de jadis, Paul Véra laisse sa verve s'amuser à des détails
accessoires dont l'ingénuité nous ravit : petits personnages qui
peuplent les fonds, les coins, et qu'un geste vrai suffit à douer
de vie, côlombes roucoulantes courbant le col vers une gerbe
de fleurs, ou bien, cabrées en éventail, lacérant de coups de bec
le galbe d'un fruit. Aucun artiste contemporain ne fait plus
souvent songer aux artisans du passé : il possède leur évidente
probité, leur conscience un peu naïve, leur modestie ; comme
eux, on le sent habité par le souci des conditions matériell~s
de son art _; comme eux, on le voit, de saison en saison, gravlf
les échelons du savoir technique, de l'expérience ; c'est d'eux.
qu'il a hérité cette humilité sereine, qui était le plus précieux
apanage des maitres-ouvriers du moyen-âge : ses motifs sont
peu nombreux ; mais ce n'est pas indigence c'est seulement
le contraire de l'abondance incohérente et suspecte dont s'enorgueillissent tant de faux génies. Femmes aux formes volontiers
iourdes, voluptueuses, enfants aux nus innocents, colom~es,
cornes d'abondance, corbeilles de fleurs, pyramides de fruits,
animaux fabuleux ; c'est à peu près tout. Mais, peu variés,. ces
motifs lui appartiennent. Sa richesse n'est pas de poursuivre
d'autres visions, mais de varier à l'infini les modulations de ces

NOTES

quelques thèmes authentiques, où s'affirment, non ses limites
mais au contraire la vigueur, la concentration et la permanenc;
de sa personnalité.
Il ne faudrait pas que ce volume, à cause de sa présentation
som_ptueuse, ftît confondu avec les ouvrages de luxe qu'on
fabnque pour les bibliophiles. C'est un livre ; il mérite d'être
lu et médité.
ROGER MARTIN DU GARD

*

* *

LE ~ALUMET, édition définitive ornée de gravures
sur bois par André Derain (Editions de la Nouvelle
Revue Française) ;
LE LIVRE ET LA BOUTEILLE, poésies, par André Salmon (Camille Bloch).
Ceux qui datent de la publication du Calumet leur admiration pour M. André Salmon, sont heureux de voir rééditer un
recueil devenu introuvable. Une époque y revit, avec ses modes
esthétiques, ses querelles et ses inquiétudes. Il s'en déo-aCYe un
charme mélancolique: odeur des lilas de Ja Closerie de nbag:ère,
effluves des banquets littéraires et des bars du carrefour Buci
souvenirs d'un te)llps déjà légendaire où les peintres n'avaien;
pas encore accaparé toutes les tables des cafés et toutes les
pages _des jeunes revues. On relira avec le même plaisir
le Festin nocturne, le Cuisinier des grâces, et surtout le beau
poème du Zouave, aux couleurs vives comme celles des uniformes, avant la fallacieuse suavité du bleu « horizon » de
cruelle mémoire.
'
Sous ce titre : Le Livre et la Bouteille, sont réunies des pièces
de caractère différent, et d'époques non moins diverses. Je
préfère aux poèmes que M. André Salmon écrit pour l'amusement des peintres ceux qu'il compose pour le sien propre.
Il. ne m'en, voudra pas de considérer, plutôt que « le c6té
pemtre de 1aventure », l'aventure de son talent, le &lt;( côté
poète». C'est ce dernier, je crois bien, que l'avenir éclairera le
plus volontiers.
Les poètes qui sont tristes ont raison d'aimer le cirque et les
clowns, mais il ne faut jamais faire grimacer la poésie.
M. André Salmon, chaque fois qu'une passion âpre l'anime,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

trouve des accents d'une énetgi.e et d'une sonorité si0i:,aulières,
comme dans les strophes de Costal l'Indim ·

0 père ton enfa11-t perdu
Ne couvrira pas ses blessures
·D'un lourd manteau de chevelures,
Les gllerriers d'ici sont tondus.

NOO'ES

Mra• Deshoulières. Elle a les yeux clairs de Minerve et, de
Marthe,_ le front sage et r.asri.urant. Discipk de Mal.herbe,
~- Lucien Dubech, en dépit d'une ce.r.aine clDilcur d'-Ame,.
fait plutôt songer à Louis Ra.-cine et à ses honn&amp;es ttansports.
Mais il y a de fermes accents dans J'Ode Rhénwe qui clôt
le livre :
Les dyn~tes de Fra11couie
Qui dans Spire sont a1:1 cercueil ...

Maitre, les dévots de la Croix
M'ont enseigné, dans ton langage,
Ce qu'était la gr~rre du droit
Vers laquelle un monde s'engage,

et la strophe finale :
Ala poupe d'une vedette
-Qu;ind tombait Le jour émouvant
J'ai vu pass1:r, ombre muette

f avais m,es bras, men tœur loyal,
Ils ont voulu dans leur délire
M'apprmdre à frapper? Non, à lire!
Et ces débiles m'ont fait mal.

Un drapeau gonflé par le vent ...

Le recrtiteur était un traître

Car on fait faire, il m'a menti
Aux grands la guerre des petits
Pour les marchands et pour Jeurs prltrrs
Et mal g,·isé d'un dernier cha1tt
]'attends que la mort me délivre
Des blancs sensibles et micbants
Qui font la guerre avec des livres.
Comptez, je vous prie, les poètes capables de tresser et de
aouer aussi fortement le fil de la pensée et le rythme de la
phrase, et convenez que le poète de Prikaz mérite de trouver
un sujet à la mesure de l'~ndign.ation passionnée et de la pitié
cruelle que notre époque lui inspire, et qu'il cache trop souvent
.ous le fard d'un pittoresque empruntë.
11.0GKR ALLA.RD

** *

POÈMES POUR ARICIE, par Lucien Dabech (Société
littéraire de France).
La muse pudique de M. Lucien Dubech n'est pas la dondon
dépeinte, en un sonnet fameux, pu l'idyllique .et vindicative

~ne langu~ s_ûre suflit à galvaniser un genre aussi us.é que
1ode p~otique. Une République athénienne d\,one de œ
nom '.era1t àM. Dubech .qui professe le nationalisme intégral, la
surpnse de le nommer Poète-lauréat. Il aurait tôt fait d'éclipser
dans cet emploi le pâle M. Fel"llland Gregh; et l'on ne risquerait plus d'entendre, sous prétexte cl'honorer les mons,
ces dames des Frauçais, aux bras pléthor:iques, déclamer de
pompeux solécismes.
&amp;. A.

*

DRAGÉES, par Jules Laforgue (Editions de la Connaissance).
Les a: inédits" posthumes ont des partisans et des adversaires.

Les uns et les autres ont eu, il y a un an, l'occasion d-e faire
valoir leurs raisons, lors de la publication des Cloportes de
Jules Renard. Celle des inédits de Laforgue leur en offre une
n~uv~lle auj~urd'h_ui. Il nous paraît assez vain d'invoquer des
pnnc1pes, là où 11 n'y a que des cas d'espèce à examiner.
Un inédit peut introduire un écrivain dans la littérature :
André Chénier, par exemple, ou plus près deJ1ous Henri Franck.·
~e soot, il est vw, des cas exceptionnels. Mais on pouuait
citer des inédits qui ont ajouté quel.que chose à des figures déjà
connues, comme oeux de Leopardi ou de Stendhal.
Les fragments, notes et impressions recueillis ici n'ajoutent

�LA }.;OUVELLE REVUE FRANÇAISE

-aucun trait nouveau à la physionomie littéraire, philosophique
ou morale de Laforgue. Mais ils éclairent le mécanisme de sa
création littéraire et forment passerelle entre son œuvre et sa
vie. On a donc eu raison de les publier.
La déformation définitive du réel selon son tempérament et
sa poétique est immédiate chez Laforgue ; elle coïncide avec la
sensation. li n'y a jamais simple enregistrement photographique, réfracté et stylisé après coup. li n'y a pas approximation graduelle, aboutissant après un travail de plus ou moins
longue durée à la découverte de l'image, comme sans doute
chez Baudelaire et sûrement chez Mallarmé. Il n'y a pas non
plus absorption passive, coupée d'illuminations fulgurantes, qui
éclairent toute l'ombre voisine et autour desquelles tout se
groupe, comme chez Hugo. Il y a prise de possession soudaine
et en bloc; il y a transfert de l'être ou de l'objet d'un milieu
défini dans un autre milieu non moins défini ; ce qui baignait
dans l'air tout à coup baigne dans l'eau par immersion brusque.
Les paveurs âes pages 11 et 12, par exemple, n'existent qu'en
fonction de l'orgue de Barbarie qui leur « fait un peu de
musique mélancolique ». Tout et n'importe quoi s'insérait
directement dans le Cosmos que Laforgue portait en lui. Ce
n'était pas de fortuites coîncidences qu'il recherchait entre le
monde réel et son monde idéal ; mais il pratiquait sur la
réalité un perpétuel enlèvement des Sabines pour en repeupler
son univers, l'égal en richesse t:t en variété de l'univers alors
gauchement énuméré par les naturalistes. On pourrait retourner
à son propos la boutade d'Edmond de Goncourt. C'était quelqu'un pour qui le monde extérieur n'existait pas. Ce père des
impressionnistes ne fut jamais impressionniste, voilà ce que
nous enseignent ces fragments. Tout était chez lui construction
sur plan préétabli, avec une indifférence à peu près complète
pour les matériaux employés.
Page 101, Laforgue livre son secret, la clé de toute son
œuvre. Voici : « Comment s'est passée notre puberté (corps et imagi-

nation) tout est là, tout vient de là.
Il y a une heure de nos quinze ans d'où dépendra notre caractère,
notre mirage personnel de l'1mivers. »
Mort à vingt-sept ans, il est disparu trop tôt pour prévoir la
crise de stabilisation de la trentième année, qui pourtant

NOTES

s'annonce déjà dans ses dernières lettres à sa sœur. II a eu ses
quinze ans, éperdus et dominateurs devant la femme la vie et
le néant, jusqu'à sa mort. Un Rimbaud plus o-éni;l devance
l"age et a trente ans dès dix-neuf. Un LaforQUe
'
b
tant sa' puberte'
.
h
'
b
'
est ne e, sen alimente, s'en exalte, s'en torture et ne consent
pas à l'épuiser.
*

BENJAMIN CRÉMIEUX

* "

HISTOIRE DE FRANCE publiée sous 1a direction
d'Ernest Lavisse. La Révolution. Tome I, par P. Sagnac.
Tome II, par E. Parisot.
La grande histoire de France dont la première partie était
arrêtée à la Révolution reprend aujourd'hui sa marche et sera
conduite rapidement jusqu'à nos jours. Les deux premiers volum:s de cette nom·elle série sont d'excellents précis qui rendront
évidemment des services, mais qui sont loin d'être aussi vivants
que 1a Révolution publiée à la même librairie par M. Madelin. II
est_ douteux que la nouvelle série s'élève au-dessus des qualités
est_1mables _et moyeooes de ces deux volumes par des œuvres
qm vaudraient les_ Premiers Capétie11s de Luchaire, le Philippe fp
Bel de M. Langlois, le Louis XIV de M. Lavisse. La différence
?es d~ux p~ti~s nous fera tou~her du doigt la difficulté qu'il y a
~ -~crue I h1sto_1re '?~tem~oram_e. A un point de vue qur n'a
e,1demment neo d h1stonque, Il est curieux de voir combien le
p~rti-pris réactionnaire de M. Madelin rend plus, en verve et en
vie, que la quasi-apologétique révolutionnaire de MM. Sagnac
et Parisot.

*

A.T,

" *
L'HUMANISTE A LA GUERRE par Paul Cazin
(Pion).
'
Nous avons eu bien des livres de guerre, de bons, de médiocres, de détestables. Il en naîtra encore. Car il est impossible
que, passé le temps de réaction et de désaffection inévitables et le
désir d'échapp.er à l'ob_session convenablement satisfait par
quelques exercices gratmts, nombre d'écrivains, combattants, ou
f~ère5, ou fils de combattants, n'aillent pas puiser leur inspiration_ dans le souvenir de ces temps affreux, exaltants, opulents;
quoique nous en ayons, la guerre nous a marqués pour

�LA NOUVELLE , REVUE FRANÇAJSE

la viv. Du re~te, ce fut plosienrs di~in-es d'années après tui que
Napolion trouv:a ses poètes ; ainsi sans doute en sera-t-il pour
nos soldats. En attendant Je o-rand
poème épique, gardons-nous
'
t,
de trainer avec dédain les documents authentiques, directs, qui
s'accumulent un peu plus cmaque jour et qui redressent ou
nuancent l'image sommaire et banale, presque toujours faussée
dans un sens ou dans l'autre par la passion du moment, que
nous gardons en nous du cataclys:ne. Je n'en connais pas de plus
pondéré, de plus humain, de plus français que celui dont un
1c humaniste », inconnu de nous hier, étranger jusqu'ici àla littérature, nous fait aujourd'hui présent et qui est exclusivement
composé de fragments de lettres et c!e notes cursives écrites dans
la tranchée ou au repos, de mars i septembre 1915, sur le front
des Haut-de-Meuse. M. Paul Cazin, homme calme, fut arraché
brusquement à ses livres, à l'Odyssée, aux Psaumes,· à Diogène
Laërce, pour être précipité dans la guerre en qualité de sousofficier d'infanterie. li appartenait à. une catégorie d'intellectuels singulièrement rédnite en ces temps de spécialistes, d'auto-didactes et de primaires. Un « humaniste 11 ; j'ai dit le mot
et il est inscrit sur la couverture. Nous imaginons aussitôt un
homme séparé du sièck, vivant parmi des choses mortes et
mort lui-même. Que non pas. Dans la fréquentation assidue et
e,idusive des anciens, il se trouve· qu'il a cultivé ce qu'il y a de
plus subtilement vivant en l'homme tel que l'a modelé notre
civilisation : la simplicité, fa sagacité, la bonté et cette indifférence qui est plus exactement politesse et qui cache, par modestie, un fond de générosité, de foi etde courage commun du reste
à la majorité des Français. L'humaniste, c'est « l'honnête
homme » : celui qui ne ment pas, celui qui ne se fait pas
meiIIeur qu'il est (ni plus mauvais non plus, comme certains dilettantes pervers de la sincérité romantique); celui q~i
· ne met pas son point d'honneur à fronder les idées reçues, mais
qui ne se défend pas de les examiner à part soi(il s'en voudrait de
leur faire tort en public, si elles sont utiles àu grand nombre ) ;
celui qui accepte l'adver_sité, qui ne s'en réjouit pas, mais qui
s'en accommode ; qui fait son devoir jusqu'au bout, se demande
pourquoi-, mais le fait et ne voudrait pour rien au monde ne
po int le faire · celui en un mot dont l'espritcritique, excessive'
.
ment aiguisé, loin de paralyser son action, l'exalte - et préci-

NOTES

sé~ent en s':u~usant_ d'elle. Remarquons-le en passant : à ce
~01nt d: vue~ 1I ne fait que réaliser à la millième puissance l'attitude d espm nature1Ie an moindre « poilu ,, ; c'est bien de la
tnêm~ c~lture_ que celui-ci inconsciemment participe. II doute
et cr01t, il crmt parce qu'il doute et comme il cro1·t ~oit A. ·
•
.
'
, 7:,· •
1ns1
Mo~ta.i.gne a pu vivre e_n bon chrttien, pratiquer sa religion, se
décider ~n _toute CCJtnude et dans ses écrits, par ailleurs,
adopter l attitude du doute philosophique. Paul Cazin au front
c'~st Montaigne dans la tranchée, avec un peu plus de Bible e~
lm et le soufile d'Ezé~hiel qu! soulève de temps en temps la
tempê:e autour du va1sse:m d Ulysse. Pour lui, comme pour
Montaigne, c~mme pour le véritable humaniste, Ulysse n'est pas
un tnythe, mais un homme, mieux : un compagnon d'aventure .
_un vers d'Homère ne représente pas quelque chose qui sonn;
JUste et donne du plaisir, mais une pensée éternelle actuelle
é~happantparna~re à,touteprescription-et voici qu: laguerr;
lm donne 1occasion d en contrôler la vérité active. Miracle ! Ja
sagesse des siècles rejoint celle de nos soldats. Cazin recueille
sur leurs lhres ·telle et telle parole qui ne serait pas déplacée dans Xénophon et quand il se plaint de monter la garde
avec de la boue jusqu'au ventre, il s'applique aussitôt la parole
sacrée : Aqu;z multœ non potuerurrJ. extinguere caritatem. Les
~a~d&lt;:5 eaux n'auront pu éteindre l'amour. &lt;&lt; Les grandes eaux,
dit-il, image des grandes calamités » et justement d'une des
pires ca!amités de cette guerre. Ainsi, en ce guerrier improvisé
il ne nait pas une émotion, la plus imprévue, la plus insolite,
comme la plus banale, qui ne trouve dans sa mémoire nourrie
de textes un répondant, et sa culture devient un des ressorts
principaux de son endurance ; j'imagine assez bien Péguy dans
le même cas. Si eu effet on pouvaitsongerà rapprocherdequelqne chose ces notes brèves, plaisantes, g:iies, profondes, fleuries
et P~~ant si~ples~ aisées et pourtant rares, d'une rareté qui ne
~ fait pas voir, ce serait, pour l'aIIant et pour la qualité morale
smon pour« l'écriture :&amp;, des cahiers de Péguy. Cazin, no~
plus que Péguy, moins que Péguy peut-être, si fort entamé par
Hugo, n'a pas été gâté par le moderne ; on sent qu'il ignore
tout de nos modes, de nos grimaces, de nos discussions · il
D~t, tout frais, d'un passé de culture; les mots ont encore p;ur
lm tout leur sens, et c'est en quoi1 comme Nguy encore, il est si

�NOTES

368

LA ~OUVELLE RE\'OE FRANÇAISE

près du pcupk. De sorte que ce livre, com_pos_é par_un &lt;, rat de
bibliothèque » est le plus vrai peut~tre qui s?1t ~ort1 de la t~aachée. Du point de vue de « l'humaniste » qut volt de haut, l ennemi ( qu'il déteste) est moins détestable, l'horreur et l'enthousiasme se balancent et même, en fin de compte, la bonne humeur
sait surmonter le désespoir. Il faut dire que cet humaniste est
chrétien chrétien encore tout plein de doutes, mais chrétien, et
quand Homère ne lui suffit pas, il appelle le saint roi David à
la rescousse. - Je donnerai deux citations. c, Penses-tu que
cda les gêne, les alouettes ? (il s'agit d'un ~ombarde~cnt). Elles
sont des centaines à tournoyer dans ce soleil pâlot qui ne chauffe
,n.u:re ks doiru et quand nous nous jetons pêle-mêle au fond
.t,
b
• ,
du déblai, pour laisser passer un gros obus qui sen va cr~vcren
hurlant de fureur, en deç1 de nos lignes, quand les outtls ces:
sent de tinter et le cœur de battre, je les entends encore qu'.
urisolent à perdre haleine. El les lroupitrs, cri1is-lll que ula a11m
tmpicbc de-plaisanter ? ,. Voilà la note juste: Et mainte~ant
cette belle prière:« \'ous ~tes mon attente, Seigneur. Vous ~tes
l'espérance de ceux qui n'ont plus rien à espérer. L'hommt
drail à désbJ1meur d'tire ainsi aiml le dernier el /a11le de muux.
Mab c'est votre uloire éternelle de recueillir les cœurs aban"
b
d'
donnés et les restes de la ,·anité. " \' oilà les paroles uu
homme, qui ne compose pas sa figure.

les

!1m•

HEN"Rf GHÉO,'

Y\'ONNE ET PIJALLET, par Léon Werth (Albin.Michel).
Les documents littéraires sur l'évolution morale des individu~
au cours de la !!Uerre abondent depuis M. Britli11g commence n
n&lt;'Ut
rnir clair jusqu'àb Clérambault, sans ou bl'te~ tout ce qu 'o,n .rulaner dans les livres de combattants, nt un assez °!ed1ocre
~uvrage en deux tomes &lt;le M. Léon Wertb lui-même: Clm:tl
soldat et Cla1Jtl clm, les MajorJ. Nous avons également toute.une
série de romans et &lt;le pièces de théâtre sur les répercu~s1ons
économiques et sociales de la guerre, a,·ec nouveaux-nches,
•
b'1-nat1onaux,
·
etc. •., mais sur
nouveaux-pauvres, manages
.. le·/
1
désarroi intellectuel et moral de l'après-guerre, Yvo,me el P 1all,
est 1:1 première étude un peu poussée qu'on nous ait offerte

jusqu'ici. Cest, en forme de conte, la méditation âpre et co't.rageuse d'un bourgeois révolutionnaire, ballotté entre le scepticisme jouisseur et nihiliste du milieu où il vit et la fidélité à
son idéal, se· comprenant tour à tour comme le centre de
l'univers et comme le rouage conscient et douloureux d'une
sodété inique.
Le voici comblé par ce qu'il appelle l'amour : c Les jours qui
suivirent, Pijallet ne souffrit pas de son époque, il oc souffrit
pas des erreurs collectives, de la bêtise des hommes ou de leur
duplicité. Sur la scène du monde, il improvisait une scène
magnifique dont il était avec Mm• Bussière l'unique acteur. Et le
reste des hommes n'était que figuration. lis allaient, elle et lui,
dans une belle lumiè~e. Les foules ondulaient à l'arrière-plan.
Et ses amis n'étaient que des comparses, pour des scènes de
répit et la commodité des répliques. J)
Le voici à présent en proie à la douleur sociale, ( découragé
ou rebuté par les solutions dont Clavel suldat et Léon Werth,
collaborateur du Journal d11 Pt11plt, se satisfaisaient pendant la
guerre) hésitant et amer au bord du bolchevisme: a: Il n'y a pas
de beauté dans la promiscuité. C'est une mollesse, un emputassement. La civilisation, ce n'est rien qu'un choix entre de
petites nuances d'hommes, c'est la valeur qu'on accorde à des
impondérables. La beauté du barbare, c'est une blague littéraire,
comme la vertu est une blague morale. Mais il faut choisir avec
puissance les ·idées qu'on aime et les hommes par lesquels on se
laisse toucher. 11

Ou encore formulant cet acte de foi individualiste quand
même: • Pijallet n était pas de ces imbéciles qui déduisent le
monde sur un principe et se mettent ainsi la cervelle en paix .
S'il imaginait une transformation de la société, il fallait qu'il se
représentât la modification qu'elle apportait à la vie des individus.»
Td est le drame. S'il perd beaucoup de son efficacité à ne
pas quitter le plan cérébral, où M. Léon Werth (qui est un bon
chroniqueur et un bon critique des mœurs, ruais n'est pas un
romancier), l'a maintenu, et à se diluer en trop d'épisodes
d'inégale signification, il n'en .:st pas moins robustement exposé
et traité avec une loyanté pu instant très émouvante et toujoun
~ympathique.
24

�3iO
.
· n e . pourrait-on
Jl y manque une conclus1on,
mais
• . , laMtromer
Léon
réa arition des Cahû.rJ d'auJt)Urd bu,, ou
.
dms
PP sa p 1ace, an m1'lieu d'autres esprits libres?
Werthlareprend

Vietine ton jour, déesse aux yeux. si beaux,
Par un matin iierme11 de Salamme
Anarchie, ô porteuse de flambeaux ...
Il

pas en France un seul bon roman sociatiste. Le

,

ro:a~

a

;a:,~;

a:archiste au contraire _nous ;~~_J~les ~:::•
1 maître de M. Wertb, Mubeau.
icit~s
.
M
et
rth aiguüler à nouveau le roman subversif vers f~narchiel,
• e s'il lui manque la puissance
.
ème
et l a verdeur de Mirbeau,
'ï pl a
m
d e Vallès , l'ironie supérieure de France et s i a us
verve

~

d'ongles que de patte.
y oturt
Le curieux c'est que cette littératnre aoarcbis:':- et v t
1,_. a' une tradition nettemeo
Pi 'a lld ' ' manque pas - se rem:
tf 1
n. y
d t Voltaire homme d'ordre, res.te: le modèle.
pré-romantique, on
,
BENJAlillN CRDOBUX

.,

* *

SOUS LES MARRONNIERS EN FLEURS, par Henri
.&amp;chel.in (Société littéraire de France).
• •
dé'Jà deu~ Hemi Bachelin : fun obserNous conna1sS1.ons
.
_ de la lignée de
· ·
ble sec un peu gnnçant,
vateur nnpnoya ,
•
.
d PhTppe - s"""•
l'
proche parent e
1 1
rJules. Renard,; autreé -lté ar l'injustice sociale et attendri
tateur tour a tour r vo
~
. it son émotion et ses
Par la vie des simples, qm compnma . . l d'un }·et si
.
fus er que rarement , mars a ors
colères, oe les la1ssânt
fort qu'H allait jusqu'au cœur.

trouvons une

Mar10111z.i1rs tn fteurs, nous
Dans
esarion de Bac helin qua
,, défaut d'une chrono. 'èm ous
.
tm1s1
e
mcarn
't t té de prendre pour h
logie exacte de son œuvre, on serai en
S

l

I"~~;;:!'"::

'."o;:""::):

&amp;ch,lin e,t à rebou&lt;s d, fa façon
. .
eu méprisant ( au lien d y a ou '
il part d'an sceptJ.Clsme un f
.
id ,fü ue du monde,
il aboutit à une transfigu:atl~n znq~e ~: labl! se fait ermite.
qni est d'ordinaire au p~1~t e pa . mme il l'a fait dans ses
Qu'ayant dépeint en satmqne amer co
f
. rd'hui
premières œuvres la vie d'un séminaire, il s'en asse au1ou

NOTES

37r
l'évocateur ému, cela interloquera un peu ses premiers lectèurs.

Ce n'est pas qu'un écrivain n'ait le droit de renouveler totalement ses manières de penser, de sentir et de s'exprimer.
·Mais il accepte le risque de déplaire à ceux auxquels il avait
plu d'abord. Et si, comme c'est le cas pour Henri Bachelin,
il se réduit en se renouvelant, au lieu de se compliquer et de
s'enrichir, s'il cesse d'un coup de s'intéresser aux problèmes
humains qui le tourmentaient jusqu'alors, pour se rallier sagement à I'ordre établi, le risque est plus grave encore.
Le troisième Bachelin n'est d'ailleurs pas antipathique en soi,
il n'a ni les lèvres pincées du premier, ni la pudeur à laisser
transparaitre son émotion et les révoltes un peu primaires du
second. fi s'abandonne, i1 se livre. II parle de son enfance et de
l'enfance, comme nous nous lasserons sans doute un jour,
mais comme nous ne sommes pas encore las d'en entendre
parler. 1r Quand j'essaie de jeter un regard en arrière sur les
premières années de mon enfance, elles m'apparaissent comme
un pays merveilleux qu'en pleine nuit j'ai traversé; bien avant
le lever du soleil sur les champs et les maisons. De ci de là
pourtant, un souvenir brille comme la lanterne qu'un homme
d'équipe balance sur le quai ... »
Il y a une école et des écoliers, une petite fille .blonde, et
enfin un petit garçon persécuté qui est le hfros du récit et
dont un camarade raconte l'histoire, à laquelle il est lui-même
intimement mêfé~ selon le procédé du Grand Mt.aulnes, de
Fermina Marquez. ou de l'Iuquièle Adolescence. Mais la trouvaille
d'Henri Bachelin, c'est de n'avoir pas fait raconter la vie du
plus fort par le plus faible, mais du plus faible par le plus
fort, d'avoir glissé au premier plan un personnage de deuxième.
Signé d'un nom inconnu, ce petit livre aurait attiré sans
tarder l'estime des lettrés.
Signé d'Henri Bachelin, il peut sembler un peu mince à ses
adairateurs, et à ceux qui l'admirent, moins une concession
un peu inattendue à un certain poncif néo-classique. Mais
il ne s'agit peut-être que d'un délassement : dans ce cas, ii faat
le reconnaître charmant, d'une musique et d'une tr.ansparence
de cristal.
BENJAJCIN CRÉMfRIIX

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

37 2
LA CAUSE DU BEAU GUILLAUME, par Duranty
(éditions

de la Sirène).

NOTES
r a· M . . d'
373
Jeu i.
ais s1 autres font mieux réft, 1 .
mieux que M. Billy.
.
ec ur personne ne conte

*

La Sirètie a eu la main particulièrement heureuse en rééditant
ce roman à peu près ignoré. Il appartient à l'abondante série des
Mœurs Je Prwince que le roman réaliste multiplie au temps de
Madame Bovary. Et s'il ne vaut évidemment pas le chef-d'œuvre
de Flaubert, si malencontreusement dénigré par Duranty, il est
infiniment supérieur aux romans de Champfleury. Le sujet a
été traité bien souvent. C'est l'hostilité entre des paysans et un
bourgeois établi parmi eux, le tout se terminant par des coups
de fusil et un procès criminel, mais jamais il n'a été traité avec
plus de soin, de mesure et surtout de psychologie. Rien de
plus vivant, de plus justement avancé que le caractère de ce
neurasthénique à accès de volonté, de ce sensitif et de ce faible
qu'est Leforgeur, admirablement placé dans l'atmosphère
même d'E_mma Bovary (le roman fut écrit vers 1859). C'est
moins carré et moins robuste que du Maupassant, mais
peut-être plus fin. Même justesse et même solidité dans les
portraits de paysans : le Volusien et le Guillaume sont parfaits.
Pas l'ombre ici de cette déformation caricaturale qui appartient
au génie des deux romanciers normands, et qui est puisée'lians
tout le naturalisme. Rien non plus de la qualité contraire, la
sympathie émue ou gaie d'un Daudet. C'est juste et c'est vrai,
simplement. Cela rappelle la Maitrese Servante des Tharaud et
la vaut. Ceux qui se plaisent aux romans des deux frères se
plairont à la Cause du Beau Guillaume, bien qu'elle manque de
raccourci et que Duranty ait besoin de beaucoup de pages pour
déployer sa psychologie.
A. r.

** *

BARABOUR OU L'HARMONIE UNIVERSELLE, par
Andri Billy. (La Renaissance du Livre).
On ne saurait refuser au livre de M. André Billy d'être spirituel et amusant: lisez-le en chemin de fer, le voyage de Bara·
bour vous fera oublier le vôtre, et vous arriverez à destination
sans vous apercevoir de la route. Evidemment la formu1e e~t
moins nouvelle qu'on ne l'a dit : on songe souvent au Pramithée mal enchaîné et aux Caves dit Vaticati ainsi qu'au N01t1mi

A. T.

* *

LES CONTES DE PERRAULT
Lafarge (aux éditions de la Sirène). '

illustrés

par Lucien

Si ~.n~tole France, pour clore dignement Je Livre de mon ami
se plait a retrouver
les mythes solaires dans la Ba r be- bl eue etc '
-1 .
par un trava1 mverse c'est au décor coutumier del' c
'
.
Lucien L~
en,ance que
. .
org_e emprunte les éléments de sa re résentation
Ams1 ces Messieurs
p "è re et ne.
. se trompent-ils ' chacun a' sa man1
nous proposent-ils plus, l'un pédant l'autre plat que d '
rabâchés
•
'
,
es contes
, qu on annote ou réédite au lieu de ces l . t .
,·eilleu
1
'
us 01res merses, pour a première fois entendues quand on .
qu'est une fe
,
ignore ce
. mm; et qu on imagine déjà les fées. Ce n'est as
:ans ce hvre d étrennes que nous retrouverons le mo!de
uyant des ogres et forêts, ou prenait une mysté .
.
tance cett
Il.
neuse tmporh .
e pantou e vraimeat de verre, ou le futur du verbe
c ou au moment du danger.
L. A.

***

Au

Théâtre de

l'Œuvre : LE COCU MAGNIFIQUE,

de Crommelynck.
Nous avons eu en France un théâtre pessimiste N
un thé't d'
· ous avons
q
éa re · auteurs mal élevés. Entre les deu x, - sau f que 1
u~s r partie: de Jules Renard et quelques scènes deMaxJacob-,11 maln_qua1t un théâtre déplaisant, au sens de « unpleasant &gt;:
qu emp 01e Shaw · La piè ce de M · Crommelynck comble la
1
acune._ C'est une très belle pièce, et puisqu'il s'agit d'art
d
·
'ramatique et qu '1
I convient
de hausser le ton c'est un chefd
œuvre.
'
· · une puissante et adroite synthèse cie la
·a1 L'a~ t cur a ~euss1
l ous1e
. ·.« La 1alous·ie, d"1t L a Roch efoucauld, est en uel ue
mamère JUste et raisonnable, puisqu'elle ne tend qu'à coqn q
un bie
·
.
server
drame :,qu1 n~us appartient »._ Sans doute; mais le héros du
L
. en pcisuade par un bien curieux et désolant détour
_e SUJet e1lt pu être traité par M. Sacha Guitry e d
.
cieux, veul es et bou Ievard iers à-peu-près, ou par M.n deeCurel
gra-

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avec une grandeur glacée. M. Crommelynck y a mis toute sa
tougue, son sanguin réalisme flamand, et toute la maîtrise dramatique d'un homme familier, jusque·dans son hérédité, avec
le théâtre.
Nous retrouvons en lui les magnifiques qualités d'audace et
de conscience littéraires qui valent à la jeunesse belge son enrichissement, et dont les preuves étonneront.
Une fois de plus il faut remercier M. Lugné Poë d'avoir su
choisir et recréer une œuvre en même temps qu'il relevait le
métier d'acteur. Une fois de plus il a su émouvoir et contrarier
le public dit parisien, si remarquablement peu digne de sa répu•
tation de public tolérant et attentif.
l'AUL MORAND
*

* *

LA CHAUVE-SOURIS DE MOSCOU AU THÉATRE
FEMINA.
Le spectacle russe de la Chauve-Souris n'a pas suscité l'enthousiasme que soulevèrent, voici dix ans, les premiers ballets
russes, mais il s'est acquis une sympathie d'autant plus solide
que la surprise et le goût de la nouveauté n'en constituent pas
les élém·ents essentiels.
Les programmes de la Chauve-Souris nous séduisent parce
qu'ils tirent leur attrait du passé. Osons dire le mot : c'est un
spectacle très « Second Empire», voire «rococo&gt;). Son succès
est légitime en un temps où l'on se dispute les meubles LouisPhilippe. Le choix fait par le public parmi les quelque dix
scènes mises sous ses yeux est décisif : sa faveur va sans hésiter
à ceJJes qui nous ramènent à trois quarts de siècle en arrière.
Chose remarquable, les critiques et les profanes se sont trouvés ,
d'accord : les uns et les autres ont loué surtout les Romances
de Glinka, les Fiancées de Moscou, la poignante chanson
tzigane. Trouve-t-on dans ces scènes quelqu'une de ces inventions extraordinaires qui, par surprise, nous enlèvent uoe part
de notre libre jugement? Non point. lei ce sont deux. jeunes
femmes en blanches robes bouffantes et un jeune homme très
lamartinien. Nos grand'mères du temps qu'elles étaient jeunes
eurent mêmes costumes et mêmes soupirants. Ll., ce militaire
grotesque et bravache qui fait ht cour aux fiancées de Moscou

.NOTES

3ï5
n'e~t pas davantage un inconnu pour nous : c'est le cousin ·du
Maior
de. table d'bôte cher à Meilhac et à Halévy . Etl e cancan
.
qw tcnmne œtte courte scène eût ravi les mânes de Chicard:
Enfin, apr!h le .rococo senbimental et le IOcoco burlesque nous
IY'OillS le rococo tragique sous les espèces d'un officier et d'une
fmime à J'œil fatal qui chantent d'amour et de souffrance
cependant qu'autour du cabinet où ils viennent de souper
resonnent des cris joyeux et -de tcndres chansons.
Nous ~vons connu jadis qoelque chose qui ressemblait fort
~. créatwns ~ la Chauve-Souris. C'était dans !c somnolent
iardm du Palais-Royal. ll y avait Jà un kiosque de jouets et de
g!t~~~ que tenait une vieille femme douée d'une taille de
cai:ab1n1er. EIJ-e avait sous l'Empire caracolé au Bois en compagnie des ~lus nobles amis. Déchue de son pouvoir sut les cœw-s
elle ~égnatt sur ~a petite boutique qu'elle avait tapissée d'image:
d~~m~ : parmi les verdures violentes, rles militûes- éclatants
l'Oism~~eut avec de nobles femmes aux costumes encombrants;
Ces _v1S1ons nous enchantaient et, aujourd'hui encore nous les
,~ions av-ec plaisir : mais la vieille Amazone est n:orte et Je
kiosque fermé.
Ces im3t&gt;o-es nous les avons retrouvées à la Chauve~Souris
présentées avec un goût sans défaut, douées au surplus d~
IIIOuvement et de voix.
_Nous n'irons pas jusqu'à dire qu'elles parlent puisque, s'-expnmant en n1sse, on ne les comprend guère. Mais Je quasi
lllystè.re ~ont _s'enveloppent leurs paroles est un charme de plus
et marntient intacte cette stylisation que les directeurs de fa
~uv~-Souris ont donnée à Jeurs créations. On Jeur prête
iat~nnon d'amoindrir ce mystère en mettant en français u.oe
~e d~ leu~ rép;rtoire. Complaisance fâcheuse qui risque de
~re à 1attrait qu exerce sur nous l'irréalité vivante de leurs
1lllagcs animées.

.. * *

MICHEL DE GRAMONT

D_EUX PIÈCES DE M. MAETERLINCK AU
THÉATRE MONCEY.
. ~'étant exprimé a'Vec un peu de vivacité au sujet de l'Intru-se
Jt tiens à dire le plaisir que m'ont procuré les deui pièces d;
M. Maeterlinck jouées au théâtre Moncey. II est vrai que le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

&amp;,urgmts/re de Stilmonde n'appartient que bien peu à ce que l'on
appelle la « littérature •. C'est une ceuvre de guerre, une œuvre
de combat, ne disons pas une pièce écrite 4 en service commandé», mais enfin le travail d'un esprit mobilisé, qui prend
soin, sous l'uniforme, de ne pas laisser paraître ses caprices
personnels. Le drame pose avec honnêteté un de ces cas de
conscience, terribles et sans complication, tels que la guerre en
a tant fait naitre et qu'un brave homme résout en acceptant de
mourir, pour ne pas faire mourir d'autres à sa place. Ces trois
actes auraient pu être signés de Sardou aussi bien que de
Maeterlinck, et c'est en quoi précisément ( ceci soit dit sans
aucune ironie) n:side leur mérite : l'effacement de l'homme de
lettres, à l'heure où il ne devait plus y avoir que des citoyens
dressés contre l'ennemi.
Le Miracl, dt Saint A.nloine est une petite œuvre charmante et
qui pourr:i longtemps continuer à plaire. Peut-être M. Maeterlinck n'y attache-t-il pas lui-même plus d'importance qu'i un
délassement entre deux grands ouvrages, mais ce délassement
nous amÜse et nous touche. Les mésaventures du pauvre Saint
Antoine, revenu sur terre pour ressusciter une vieille demoiselle,
houspillé par tout le monde, par les hfritiers, les domestiques et
par la ressuscitée elle-même, cc conte où se mêlent le bon sens,
la farce et une pointe de· poésie mystique, est dans la meilleure
tradition flamande. Il diffère du Pendu ,iépmdu d'Henri Ghéon,
dont il est par ailleurs si proche, en ceci qu'il s'adresse à un
public plus large. Rien n'était divertissant comme d'observer
l'auditoire, fort populaire en ce théâtre de la périphérie, l'inquiétude de quelques spectateurs quand l'auréole du saint se mit
à luire, et leur rapide apprivoisement dès qu'ils comprirent qu'on
pouvait ne point prendre au tragique ces aventures surnaturelles. Quelques esprits forts ne furent tout à fait rassurés que
lorsqu'un fantoche de médecin eut déclaré : Puisque M11• Hortense parle de nouveau, c'est qu'auparavcnt elle n'était pas
vraiment morte - et ils applaudirent avec vigueur. Mais, dans
l'ensemble, c'était plaisir que de voir comme le bon peuple d_c
Paris entre aisément dans un jeu d'esprit aussi subtil, comme il
a vite fait d'en saisir l'ironie et, sans bien s'en rendre compte,
la poésie dfücate.
JEt\N scHLUMBEtGE1

•• •

NOTES

3ï7

MARTIN EDEN, par Jack Limdon (Edition Française
Illustrée).
~'est une figure assez curieuse que celle de Jack London
qui fut dans le sens le moins populaire du mot un aventurier
posséd~nt tous les gollts de ceux qui firent les délices des
roma~ttques, la sensibilité toutefois l'emportant sur la passion.
Depuis quelques années les œuvres de Jack London semblent
7onnaitre la faveur du public. Elles offrent d'ailleurs un intérêt
inégal, car cet écrivain donna aux magazines de nombreuses
oou~clles qui réunies en volumes n'apportent aucun élément de
quali~é dans notre langue. Les meilleurs livres de Jack London
tra~u1ts en français so_nt : L'amour de la Vie, J'Appel de la Forli,
qui trou,·a par la suite bien des imitateurs de l'autre côté de
l'.Atlantique ~t cette histoire monotone, tragique et mélancolique de Marttn Eden qui représente Jack London sous un des
aspects qu'il conna~ssait le mieux. Dans ce roman qui est
peut-être une autobiographie, l'esprit d'aventures du matelot
Martin Eden se replie au contact d'une fille de la bourgeoisie.
Cette fille est elle-même une curieuse figure sociale. C'est le
c ~ocber mou ll où les forces Ju jeune homme viennent se
bnser. Il connaît cependant l'art Je soigner se~ attitudes et
quelques paragraphes essentiels des bons manuels de civilité.
L1 lutte de cet homme pour conquérir la gloire littéraire est
un _en~eigncm~nt ;• je ne le conseille toutefois qu'aux apprentis
écrivains dou.:s d une force physique les mettant à l'abri des
surp_rises. ~es ~ivres émouvants pris à la lettre, et en particulier
les li~·res d actio_n ne valent rien au point de vue didactique.
Martrn Eden finit par connaître la fortune et la considération
des éditeurs. Sa première joie, qui est commune à beaucoup
de débutants, est de surprendre la stupéfaction de sa famille •
p_uis ~a joie s'apaise, il demeure seul en présence de celle qu'ij
a1~a1t. 11 _la retrouve, et mieux armé par les propres armes
~u _elle lui a données il ~•aperçoit de la petitesse d'esprit de cette
1ohe bourgeoise. 11 en résulte une immense déperdition de
~orces, et_ M~;tin Eden se supprime à bord d'un paquebot qui
1emmenait n importe où.
Cette fin mélancolique, si elle n'est pas conforme au. besoins
du roman, n'en demeure pas moins explicable. Cest le besoin

�378

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de dormir que l'on éprouve après la solution, bonne ou mau-vaise, d'une aventure compliquée . Martin Eden se noie comme
Franck Brown le héros de Mandragore, las et sans arguments
pour se défendre, conclut so.n histoire par ces mots : « Je veux
rentrer chez ma mère. -» n faut le talent des grands auteurs
pour rendre sympathiques ces crises d'enfantillage: London est
de ceux qui puissamment organisés pour la lutte peuvent être
vaincus sans déchoir; mais que dire de ces faibles dont toute la
vie ne fut qu'une plainte et qui réussirent à prendre dans l'art
littéraire d'un pays une place, sinon honorable, tout au moins
-sympathique .
PIEJ!.RE MAC ORLA!\

,.

*

*

LES CLASSIQUES DE L'ORIENT. (Rossard).
I. La légende de Nala et Damayanti, traduite du sanscrit par
Sylvain Uvi, ornée d'illustratioss par Andree Karpeles.
Le tome I de la collection des Classiques de r Orient est
dû au maître de l'indianisme français ; il nous présente une
impeccable et pittoresque traduction de l'un des plus célèbres
épisodes du MahâbMrata (Ill, 52-79 ). L'amour conjugal
s'y révèle aussi sincère, non moins ardent que dans d'autres
littératures la passion coupable ; peut-être fallait-il goûter la
douceur de la vie pure comme la goûtait l'Inde, pour exalter la
mutudle fidélité en une telle noblesse de caractères, avec un tel
charme· poé~ique. La chaste décence n'exclut ni le piquant du
récit, ni la vivacité des sentiments : double vérité que le genre
courtois ou romanesque devait Yolontiers méconnaître plus
tard, en Orient comme en Europe.

II. La marcbt à la lumiere (Bodhicary.¼vatâra), poème sanscrit
de Çântideva, traduit avec introduction par L. Fill0t. Bois
dessinés et gravés par H. Tirnian.
Le fondateur de l'Ecole Française d'Eitrême-Orient ' nous
apporte ici une version française d'un ouvrage du vil" siècle,
qui constitue en quelque sorte l' Introduclion· a la vie d.!vote du
Botiddhismc septentrional. Çântideva y montre pat quelle discipline spirituelle doivent passer les futurs Bouddhas pour
réaliser, dans l'illumination souveraine, la perfection. La base
théorique de la doctrine se compose du dogme ruâdhyamika de

~

REVUES

l' ·
l
379
umverse le vacuité ; mais cette thèse se double d'
êch
ardent de la h · é
. .
un pr e
. •
c a.nt , caracténstique du grand Véhicule L
nUYaiµ des premiers âges bouddhiques tout négatif t .L. e
q'ï éd
•
'
~,»ren
~ l ~r ten e _suppnmer la personnalité, tout égeïste, cède la
p ace a la notion du bodhisattva être
. é . d.
.
• · à ,
,
mis ncor 1eux qtu
n aspue s évader de l'illusion qu'en délivrant du même'cou
1esé _autres ho1?mes. L'individualité étant chose vaine le~
m ntes du Samt peuvent s'étendre à autrui Q . ,
s'intére
, 1 a1
.
· mconque
sse a a v eur spéculative de ces doctrines d
reporter à fa traduction antérieure de L de la Vallé pevra ~e
d'H:' ·
·
e oussm
(R
:vue
istoire _et de Littérature religieuses, 1905-1907). ainsi
au commenta1_re ancien, publié par lui, du traité de Çânti/va. La traduction de M. Finot évüe à dessein de présenter
_ouvrage comme un manuel de dogma.tique ; non moins
ngoureuse, certes, que la précédente elle révèle u
é
·
Il d'
•
.
ne pens e
Plus h umame,
ce e un moraliste autant que d'un scola t'
Mlk H T'
é .
s 1que.
. . irma~ a r uss1 cette gageure, d'illustrer à l'ind'
un traité abstrait.
ienne

r

P. MASSON-OUR.SEL

LES REVUES
. A)ndré Gide a ré~ondu à l'enquête de la

RENAISSANCE

(8 j-an-

VIer sur le Romantisme et le Cla,ssfri.sme :
Je_ ~e pens~ pas que les questions qlle vous me posez. au su· et du
class1C1sme puissent être comprises ailleurs qu'en F
1
.J
d ·
{;
rance, a patae et le
. ermer re uge du classicisme. Et pourtant en France in ..-e
·1
Jama · 1
'
eu, , y eut-1
is p us grands représentants du classicisme que Raphaël .G th

ou Mozart ?

,

œ

e

ceJ]::::iai chlssicis~e ~•est pas le résultat d'une contrainte extérieure ;
TI
1 emeure art1fic1elle et ne produit que des œuvres icadémiques
si :e semble que les qualité~ que nous nous plaisons à appeler clas~
c~ :s. Sont surtout des qualités morales, et volontiers )e èonsidère le
est ssla1osmde c~mme un harmonieux faiscfl!u de vertus, dont la première
·
d'inf: mo. est1e. Le .romantis
.
me est touiours accompagné d'orgueil
atuation. la perfection classique implique
.
,
su
•
,. . .
, non pomt certes une
rn:f'ress1on de_ 1_md:iv1du (peu s'en faut que je ne dise : au contra.ire)
s 1a soum1ss1on de l'individu, sa subordination, et celle dl.l mot
~ la p~ase, de !a plirase dans la page, de la page dans l'œuvre.
est la rmse en évidence d'une hiérarchie

li importe de considérer que la lutte en~e classicisme et romantisme

�LES REVUES

380

J'ai seulement voulu faire concevoir que les nombres obligatoires,
les rimes, les formes fixes, tout cet arbitraire, une fois pour toutes
adopté, et opposé à nous-mêmes, ont une sorte de beauté propre et
philosophique. Des chaines, qui se roidissent à chaque mouvement de
notre génie, nous rappellent, sur le moment, à tout le mépris que
mérite, ~ans aucun doute, ce familier chaos, que le vulgaire appelle
pensée, et dont ils ignorent que les conditions naturelles ne sont pas
moins fortuites, ni moins futiles, que les conditions d'une charade.
C'est un art de profond sceptique que la poésie savante. Elle suppose
une liberté extraordinaire à l'égard de l'ensemble de nos idées et de
nos sensations. Les dieux, gracieusement, nous donnent pour rien tel
premier vers; mais c'est à nous de façonner le second qui doit
consonner avec l'autre, et ne pas être indigne de son aîné surnaturel.
Ce n'est pas trop de toutes les ressources de l'expérience et de
l'esprit pour le rendre comparable au vers qui fut un don.

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

·
ex.1ste
aussi· b"ieu a' 1• 1· ntérieur de chaque esprit. Et c'est
. de cette lutte
même que doit naitre l'œuvre ; l'œuvre d'art classi~ue r~con~e le
·
h d l'ordre et de la mesure sur le romantisme intérieur.
tnomp e e
.
. , b
1
L'œuvre est d'autant plus belle que la chose soum1~e était da or~ pus
• s· la matière est soumise par avance, 1œuvre est froide et
r évo1tee. 1
.
"ctif ·
sans intérêt. Le yéritable classicisme ne comporte nen de restn . ru
de suppressif; n n'est point tant conservateur que ~rê~teur ; '.l se
détourne de l'archaisme et se refuse à croire que tout a déjà été _dit.
J'ajoute que ne devient pas classique qui \"eut ; et que les vrais classiques sont ceux qui le sont maigre eux, ceux qui le sont sans le
savoir.

•••

Paul Valéry traite dans la REvuE DE PARIS ( r~• février), à
l'Adonis de La Fontaine, de la contramte dans le

propos de

.

vers:

Henry Bidou écrit dans L'OPINION (29 janvier)

Les exicrences d'une stricte prosodie sont l'artifice qui confère au
langage na~urel les qualités d'une matière résistante, étrangère~. notre
âme et comme sourde à nos désirs. Si elles n'étaient pas~ dc1m ~sensées: et q~'elles n'excitassent pas notre révolte, elles s~ra1ent _radicalement absurdes. On ne peut plus tout dire ; et pour dire quoi qu7 ce
soit, il ne suffit plus de le concevoir fortemen~, d'en être plein ~
enivrê ni de laisser échapper, de l'instant mymque, une figure déJa
presq;e tout achevée en notre absence. A un dieu ~eule~eot est
rêservêe l'ineffable indistinction de son acte et de sa pensee. Mais nous,
il faut peiner; il faut connaître amèrement leur différence. N_ou~ avo~
à poursuivre des mots qui n'existent pas toujours, et des comcidence
chimériques ; nous avons à nous maintenir dans l'impuissan:e, essa~aot
de conjoindre des sons et des significations, et créant _en ,pleme l~miè~
l'un de ces cauchemars où s'épuise le rêveur, quand il s efforce md~
niment d'égaliser deux fantômes de lignes aussi instables que luimême. Nous devons dooc passionnément attendre, changer d'heure et
de jour comme l'on changerait d'outil, et vouloir, vouloir .... Et même,

ne pas excessivement vouloir.

Et plus loin :

.

Entendez-moi je ne dis pas que le « délice sans chemin &gt;• ne soit le
• · ~3 s le don_
principe et le but' même de l'art des poètes. Je ne depnse
éblouissant que fait notre vie à notre conscience, quand elle J_ett: bru:cs
quemen dans le brasier mille souvenirs d'un seul coup. Ma_1s, JU~ nt
à nos jours, jamais une trouvaille, ni un ensemble de trouvailles, 0 0
r,aru constituer un ouvrage.

,

.

••

1

à l'occ:i.sion

de la reprise de Tristan et Isolde par la Société des Concerts du
Conservatoire.
Il y a eu ce moment dans l'univers une guerre entre deux musiques.
Ce n'est pas entre la musique française et la musique allemande. li faut
l'aveuglement intéressé de M. Saint-Saens pour imaginer que ses exercices, d'ailleurs agréables et corrects, puissent être mis en balance avec
les grandes œuvres des maitres, soit allemands, soit français. La vérité
est toute différente. Il existe une mauvaise musique internationale, en
grande partie italienne et française, qui accapare la scène dans tous les
pays du monde. J'ai été témoin, en Amérique du Sud, de cette lamentable et ridicule usurpation. J'ai vu, dans un des plus beaux théâtres
du monde, régner lA Tosca et Manon. La vraie guerre est entre cette
musique frelatée et l'art véritable, qu'il soit allemand, français, russe
ou de quelque pays qurù lui plaira. D'un c6tê, il y a les Puccini et les
Massenet, de l'autre il y a les Beethoven, les Wagner, les d'Iody, les
Franck, les Debussy, les Stravinsky : génies à la fois opposés et fraternels, qui tous ont arraché un cri uouveau à l'éternelle nature. En por- .
tant en triomphe une œune comme Tristan, le public rend plus facile
le chemin que devra faire le gfoie qui naîtra demain chei nous ; et en
applaudissant \Vagner, j'ai le sentiment que nous faisons une œuvre
nationale.

•

••
Du manifeste de Marinetti: La Danse

futuriste, qu'a

publié

�382

283

l'EsPlnT NouvEAu (nP 3), et qui « annule toutes les danses
pasreistes », détachons la Danse de la Mitrailleuse :
Je veux exprimer toute l'émotion délirante du cri Sa·wia ! qui se
déchire en lambeaux et meurt héroïquement sous le laminoir mécanique-géemétrique inexorable du feu des mitrailleuses.
·
rer 11wuv.munt. - Avec les pieds (lès bras tendus en avant) la danseuse imitera le martellement mécanique du tap-tap-tap-tap-tap-tap-tap
de la mitrailleuse. La danseuse montrera d'un geste rap-ide une pancarte
imprimée en rouge : Ennemi il 700 111.tres.
2e 111(JUVJment. - Avec les. mains arrondies eo forme de coupe (l'une
pltine de roses blanches, l'autre pleine de roses rouges), elle imitera
l'éclosion du feu au sortir du canon de la mitrailleuse. La danseuse
aura entre les lèvres une grande orchidée bland1e et montrera une
pancarte imprimée en rouge : Em1m1i à 500 mètres.
;• mouvement. - Avec les bras grands ouverts, elle décrira l'éventail
tournoyant et arrosant des projectiles.
4• 11W11vemimt. - Le corps pivotera lentement, et les pieds martellcront les phuacbes.
5c mouvement. - Elle accompagnera. avec d'impétueux élans du
corps en avant le cri de Sm1oiaaaaaaaaaaaaa !
6e mo1wemerit. - La danseuse à quatre pattes imitera la forme de la
m:irntilleuse, noin:~argent sous son ruban-ceinture de cartouches. Les
bras tendus en avant, elle agitera fiévreusement l'orchidée blanche et
roQge, comme ttn canon de mitrailleuse pendant .le tir.

.. .

LA

GRANDE REVUE

(Fèvrièr) : De la 111édiouité de la littérature

~rJsente, par René Lote.

LEs LETTR.Es (Déc.-Janv.): Ra/ailla, par L. Martin-Chauffier .
(Févr.): Pour une semaine des écrirnins catholiques.
'
. LE M~CVRE DE FRANCE (r5 Janv.
Jourd'hui, par Maurice Boissard.

rer

Févr.): Gazette d'hier et à'au-

L'ŒIL·DE-BŒUF(Janvtcr): Arrivée d New-York, par Fr. de Heeckeren.

LA fu:NAISS.~NCE (r5 Janv. S Févr.): Le PolitiqUB et le Réel par
Georges Aime!.
'
REVUE DES BILLES-LETTRES

Tanner.
LA. RE":°E

0anvier): Au théâtre Pitœj, par H~mi

CRITIQUE DES IDÉES ET DES

LrvREs (25 Janv.): Les précut·-

sttm tle Nie.tzche, par A. Thibaudet.
REVUE DES DEUX-MONDES (1er

par Paul Bourget.

Février): Un drame dans le momfe ·
'

LAREvlra. DE L'EroQU2 (Février): Le Semeu.r d'i-l'raie par Fr V'J.lé

Griftin.

MEMENTO

L'AMOUR DE L'ART Qauvier) : LDis d'lm·monü et de lradititm, par
E. Monod-Herzen.
ART E1" Dtcoa/lTJON Uaovier) : us aquarell,s de Sig-na&amp;, par
L. Deshairs.
BEI.lEs-LETTRES Qanvier) : OpinionH-t souvenirs sur Verlaine.
LE. Buu:&amp;TIN DE LA,. VIE ARTISTIQUE (rer Février): Le centenaire tle
Mkyo,i, par Tabarant,
LEs CAll.IBlls CATHOUQUES (25 Janv.): La guerre en espadrillts, par
Alff~d Butot.
LEs CAH?Ell.S D'AUJOURD'Hvr Qanvier): Queslicms militaires, par
V akry Luibaud; Façom d'être jeune-politique d'abcmJ., par André Salmoo.
LES Ûlil.ERSID:ÉALISTES CTanvier): Pour·11n ,1mi lui, par Charles Vildrac ; Entrée dans Cromedeyre-le-Vieil, par Luc Durtaia.
Ù: DIVAN aanv.-Fév.): Ü 1'/Jtl_(e et le Noil- au .i1iéma, par Doris

Gurmell.

!.Es ECRITS NmJVEAUX (Févric:r): Moravagine, par Blaise Cendrars•
L'art selon Sai11t Thomas d'Aqui11, p.ar Henri Ghéon.
'
11 Il
L'EsPRTT NOUVEAU
(no
3)
·
Go
t
·
la
·
• ngora e iVld arme, ou conna,ssanctrde
flÙMolv par les mots, par Z. Miloer; (uo 4) Le Purisme par Ozenfant
etJeanneret; Femand Léger, par Maurice Raynal.
'
ETuD_ES (20 Janvier) : Un prophtte contemporain ; Antoine le gufrisseur,
par Lucien Roure;_ IV.lit Whitfllan, par J. de Tonquédec.
LA GERBE Ganv1er) :A propos du bai-kaï, par Jules Romains . Vingtquatre ba'i-kai, par R. Druart.
'

'

.

J,;;

_LA RBVUE HEBDOMADAI1U! (15 Janv.) Emile Verhaeren, par André
Gide; ~tendhal et l'éJ1,cation des filles, par Jean Balde. (22 Janv.): L'Allema,1111 in.far= et le traiti, par-...

LA. REVUE UNIVERSELLE (15 Janv.): Réjlexwns sur un premier livre~
par Charles Maurras; l' Aiinéedra111atiqut, par Henry Bidou.
LE THYRSE (1er Février) ; Le cocu magnifique, par Léon Ruth.

!-4 VIE (15 Janv.): Le dJant de la 5id~, par Daniel ThaJy.

L./t. ~IE DES LETTRES {Décembre) ~ Li ligne droite est morte, par
Hans P1pp; Qanvier): La Gérant.,, par Franz Hellens.

•* •

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE.

Nous croyons intéresser nos lecteurs en leur offra~t de temps
en temps un bref aperçu des publications les pins importantes
en langue étrangère.
1. _

LETTRES

LITTÉRATURE ANGLAISE.

AVEC COMMENTAIRES

.
A last Diary,
par W• N· p · BARBELLION. (Chatto and Windus, 97, St. Martin's Lane, Loudon, W. C. 2 -)
0
99 Notes on Lije and Letters, par JosEPH CoNRAD. (Dcn~~T;u1 AcHI!•
Shakespeare's last years in London (1586-1592), par
(Quaritch.)
Letters of William James.

SON.

2

.
fil Henry
volumes. (Editées par son s,

James, chez Longs,n1~n et Co, London.~ OLD
Things thal havi tnlerested me, par RN

BENNETT.

Windus.)

(Macmillan )

The Cantives (Roman), par HUGH WALPOLE.
r
. .
Principles
oj Probabsl1ty,
par JOHN MAY NARD
Ea,,wrnic Consequences of Peau. (Macmillan.)
Il._

(Chatto and
(&lt;

•

KEYNES'

auteur

d n,,
e

ÙTTÉRATURE ALLEMANDE.

S
(Ed s Fischer, Berlin, 19r9.)
Der Spiegel, par füllL TRAUSS.
• .
(Ed S Fischer 1919.)
• •
·.1..... hall
arJAKOBWASSERMANN.
• •
'
Cbmllan w..,,,..,, ~e,p
H
(Ed s Fischer 1920.)
l(lfo11sors le-tz.ter Sommer, par Hermann esse.
. . (Ed, S FisDemian Die Gescbichte eitJer Ju1;end, par EwtL SINCLAIR.
. .

cher, 1920.)
. . .L. R
par Alfred DôDie drei Sprünge des Wang-Lun Clnnesisc,x;r oma II '
blin. (Ed. S. Fischer, 1920.)
• .
K RNFELD. (Ed. S. Fis•
Rimmel u,ul Erde. EiM Tragodre, par PAUL o
cher 1919.)
(Ed s Fscher 1920.)
G~taltwandel der Gotter, par LEOPOLD ZIEG(ELEd:k. PauÎ êas1siere/ 1920.)
• b Balladm par ELSE LASKER.
•
'
)
Rebra,sc e
,
(Ed Paul Cassierer, 1920.
Die echten Sede,nu,1ds, par ERNST BARLACH.
•

LE G6RANT : GA.STOK GAWMUD.
ABBBYtLLE. -

I

UI.PRlliU!RIK P. P.&amp;ILLART.

CHARLES

!

« Après ce qui vient de se passer, j'éprouve le besoin
de vous écrire. Hélas! ce n'est plus le temps des culbutes
sur la plage, le cadran de nos cœurs marque une heure
plus grave. Vous l'avez compris, Charles ! Un auteur dont
je ne sais plus le nom l'a dit : on ne badine pas avec
l'amour ! Vous avez badiné avec le mien. Je n'ai plus de
piano : pourquoi, ou plutôt pour· qui ? Il y a trois sortes
d'intérieurs: l'intérieur coquet, l'intérieur sérieux, l'intérieur
artiste. Vous n'aimez pas le laqué blanc! Vous avez la
responsabilité des changements: mon intérieur était coquet.
Nous avons commencé par des plaisanteries d'ombrelle
sur la plage : aujourd'hui vous me dites que j'ai pesé sur
votre destinée et que vous devriez être am: Chargeurs
Réunis. Croyez-vous que ce ne soit rien d'avoir changé
mon mobilier parce vous n'aimez pas le laqué blanc?
d'avoir vendu mon piano parce que je ne peux: pas résister
au besoin de tapoter. Vous me dites : « Tu m'as brouillé
avec ma mère pour la vie. » Charles l vous oubliez que je
suis restée sept mois sans faire entrer un œuf dans la salle
à manger sous prétexte que la vue d'un œuf vous donne
des vomissements. J'ai l'esprit de sacrifice, Charles. Je suis
2)

�386
blonde; vous le ~avez, ma blondeur ne doit_ rien aux.artifices du coiffeur: toutes les blondes ont l'esprit de sacrifice.
Un ami à moi le disait - un de ceux que vous ave~ ch~
par vos sarcasmes. C'était un homme charmant qut récitait
agréablement les monologues. Il disait a~ssi que le~ cheveux qui ondulent naturellement sont un signe de pauence.
Ainsi vous voyez comme il est intelligent. Vous avez
chassê ma femme de chambre ou c'est tout comme. Cette
fille vous déplaisait. J'avais un tapis de table en velours de
Gênes : il est au grenier dans ma maison du Tréport, P,arce
que vous l'avez brûlé avec votre cigare. Pensez-vous qu un_e
femme qui se pique d'élégance puisse conserver un tapis
de table brî1lé? Elle ne le peut pas. Charles ! Je vous rends
justice : vous avez cherché dans tout Paris une étoffe pareille à celle de mon tapis de table. Mais l'avez-vous trouvée~
non, Charles, vous ne l'avez pas trou~•ée. Dès, l~rs à quoi
bon ? Aujourd'hui \'"OUS venez me dire : « J a1 manq_uê
pour vos beaux yeux un mariage de quatre ~ent treize
mille francs ! ,. Charles, au lieu de me remercier pour la
noblesse de mes sentiments, vous me faites d~s. r~proches.
Non I je n'ai pas voulu qu'un homme que J a1 :i~é, qu_e
j'aime encore devînt vil à mes yeux de femme. 0 ou ve~ait
cet argent ? il venait de gains indignes de la répuuuon
d'un homme à peu près ... La pureté de mon amour_ vous
a préservé d'une infamie. Mais croyez-vous que 1e ne
connaisse pas votre mépris pour les femmes ? Croyez-vous
que je n'en souffrais pas da~s mon amo~r-prop~e. ?
Croyez-vous que je ne souffratS pas quand ,ous arnviez
en retard de plusieurs minutes, sans égard pour une femm~
libre et aimante et qui s'était donnée, fière de tr~m~er c,elu1
u'elle n'aimait plus pour celui à qui elle le sacnfia1t. \ ous
1vez quelquefois du tact, Charles, Die_u m~rci, _vous ne
, vez 1· am.ais reproché de \'OUS avoir fait hnser u~
ma
.
. ' .
be D
amitié utile. Mais écoutez-moi, Charles, Je n 31 pas 5?'
&lt;le tact. Je suis femme et la femme est un être de p~s,on
irréfléchie. Aristide que j'ai quitté pour vous était un

1.BTTRES AVEC cm,U.(D."TAIRES

homme d'avenir et vous n'avez jamais réussi à entrer aux
Chargeurs Réunis, malgré votre diplôme de docteur en
droit. ~c ne vous fais pas de reproche mais ne parlez pas
de sacrifices à une martyre de l'amour. Ne vous permettez
pas de Yous plaindre alors que je n'ai même plus mon
Jl'IUvre piano pour chanter d'un cœur brisé. Rachetez un
piano, me direz-\·ous ! les pianos sont hors de prix et qui
me rendra les doigts du couvent pour en parcourir le
clavier. Dès lors à quoi bon ? c'est comme pour les
plantes d'appartement. Qu'est-ce que je n'aurais pas donné
pour conserver mon araucaria ? Mon araucaria vous
déplaisait. C'est au point que j'avais envie de vous mettre
.
'
comme on d1t le marché au poing : lui et moi ou rien !
mais je vous aimais et je suis une femme de tact. Je
n'aime pas le ridicule. J'avoue que je vous ai aimé jusqu'à sacrifier mes goûts artistiques. Les gol'.it artistiques
pounant, Charles, font la noblesse d'une vie de femme et
c'est ce qui nous sépare de la bête. Ah ! non, ce n'est plus
le temps des culbutes, ce n'est plus, ce n'est plus le temps
des jeux d'ombrelle. Vous m'avez tyrannisée et c'est maintenant que je m'en aperçois, tant il est vrai que l'Amour
est aveugle.
&lt;1 Vous m'écrivez: « Vous m'avez chassé de \"Otre vie
après avoir brisé la mienne 1 » J'aime beaucoup votre manière d'écrire et je conserverai toutes vos lettres malgré
l'imprudence, car personne n'a rien à y voir. Mais quand
vous ai-je chassé de ma vie ? Est-ce que ce n'est pas ,·ous
qui êtes parti parce que Aristide est revenu. Vous dites
qu'Aristide est de nouveau mon amant. Quelles preuves
avez-vous ? et quand même vous auriez des preuves qu'estcc que ça prouverait ? Aristide est revenu parce qu'il
n'habite plus Montfort-sur-Meu étant brouill1: avec la
&amp;mille de sa femme. Aristide est mon grand ami et si
- ce que je ne veu p.s supposer - si Aristide était ce
qu'on appelle« un amant 1, je vous demande si c'est une
raison pour me reprocher d'avoir brisé votre vie ? Suis-je

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

femme à briser la vie d'un homme ? où avez-vous pris
que je fusse une femme sans cœur? quand m'avez-vous vu
faire souffrir qui que ce soit ? ne m'avez-vous pas vu faire
l'aumône? mon Dieu, demandez seulement à mes domestiques comme ils sont traités chez moi. Est-ce que j'ai fermé
les yeux quand je me suis aperçue que Maria Vaillant me
volait ? est-ce que jtï: n'ai pas marié Yvonne avec le
cocher de madame Protaize ? Est-ce que je fais une rente à
ma mère ou non ? n'ai-je pas établi mon frère Edouard ?
N'ai-je pas donné deux cents francs aux sinistrés du paquebot « l'Elan )&gt;, Alors? qu'avez-vous à me reprocher
du côté cœur. Croyez-Yous après cela que je sois femme
à briser la vie d'un homme ? Ah! non ! ce n'est plus le
temps des culbutes et des jeux d'ombrelle ! nous sommes
devant la vie comme deux malheureux qui se sont pris par
amour. Et maintenant ! jugez-moi ! Non, Charles, ma
maison ne vous est pas fermée, ne le croyez point. Vous
me ferez toujours plaisir en venant me voir. Croyez que
ce qui reste d'amour dans mon cœur me fera oublier la
cruauté de votre dernière lettre et celle de votre attitude.
« Celle qui est toujours votre amie,
cc Anna BouRDIN. &gt;&gt;
COMMENTAIRE DE LA LETTRE

Il faut reconnaître que l'intérieur d'Anna Bourdin était
coquet mais jusqu'à quel point doit-on admettre avec la
maîtresse de Charles que celui-ci soit pour quelque chose
dans le chambardement auquel il est fait allusion plus haut?
Non, Anna Bourdin, soyez franche ! n'est-ce pas vous qui
avez été frappée de ce que madame Protaize vous avait
dit : « Le laqué blanc ne se fait plus ! » De même pour le
piano ! pourquoi rendre Charles responsable de ce dégoût
du piano ? Charles aime la musique, mais avouez que la
vôtre n'était pas supportable. Il n'est guère agréable d'entendre ânonner une chanson de Mayol avec un ou deux

LETTRES AVEC COMMENTAIRES

389

doigts. Or jamais Charles n'a proféré une plainte au sujet
de vos a11:usen;ents musica_ux, c'est vous, permettez-moi de
vous le dire, c est vous qui avez été un soir attristée par le
talent de madame Protaize laquelle joue vraiment assez
allègrement les valses, Jes tangos et même des fragments
de ~an~n. Vous.avez vendu votre piano par rage ou bou~ene, ~ ayan: n: le _courage ~e travailler pour l'Art musical, Ill celui d envisager froidement 1a supériorité évidente d~ votre amie madame Protaize dans ses exercices.
Quant a ~ ques~o~ des amis chassés par ce pauvre
Charles, la1ssez-mo1 nre. Vous étiez à cette époque très
amoureuse de Charles, je le sais ; vos amis essayaient de
vous_ d~t~cher de lui pour des raisons que je n'ai pas à approfondir 1c1: vous avez préféré l'amour à l'amitié, ce qui est
très naturel, et pour établir l'autorité amoureuse vous avez
établi la solitude à deux. Je n'insiste pas sur 1a' femme de
chambre qui connaissait trop bien un passé que vous vouliez
oublier. Je n'insiste pas davantage sur le tapis en velours de
Gênes, les torts sont ici du côté de Charles il a brûlé Je
.
'
ta~1s en velours de Gênes et qui plus est, il a menti en vous
faisant croire à des démarches faites dans le but de le remplacer: il n'en a pas fait une seule. Quant à l'araucaria
.
'
vous Y temez surtout parce que c'était un cadeau d'Aristide
et c'était pour la même raison que Charles n'y tenait pas.
~e parl~z ~one pas de vos goûts artistiques au sujet de
1arauca_n~ Je :7ous a~re que les goûts artistiques que je ne
vous a1 Jamais démés n'ont rien à voir avec ce cadeau
d'Aristide. Je ne dénie pas non plus vos qualités de cœur
~ais est-ce à moi de vous faire observer que briser la vi;
d ~n homme par amour et faire la charité ou ne pas la
faue cela ne vient pas des mêmes compartiments du
cerveau ou du cœur? vous le savez aussi bien que moi•
.
n 'êtes pas mnocente
à ce point, ne serait-ce pas plutôt'
1c1 un peu de ... comment dirais-je... de mauvaise foi.
Charles vous reproche d'avoir brisé sa vie... nous allons
examiner cette proposition tout à l'heure ... que répondriez-

:~us

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
39°
vous bien? c'est difficile. Allez-vous nier que vous avez
brisé sa vie ? si vous étiez plus méchante que vous n'êtes,
vous seriez flattée d'avoir eu la puissance de briser une
vie (il y a beaucoup de femmes de cette force-là) mais
vous n'êtes pas méchante. Si vous étiez aussi bonne que
vous prétendez l'être, vous trouveriez dans votre cœur des
mots consolateurs très doux. Mais vous êtes avant tout
indifférente et Dieu sait ce qu'est l'indifférence d'une femme
qui n'aime plus. Et dans votre indifférence vous n'éprouvez
que le besoin de démontrer votre vertu.
Passons à Charles ! Charles n'avoue pas, Charles n'a
jamais voulu avouer qu'il est sujet au m~l de mer l quan~
on lui a proposé aux Chargeurs Réums une place qm
nécessitait des voyages dans les cinq .parties du monde
Charles qui aime le drame est venu pleurer dans_ le_s br~
d'Anna Bourdin en jurant qu'il ne se séparerait Jamais
d'elle. A1ma Bourdin a caressé sa tête chauve toute émue.
Voilà que Charles reproche à Anna d'avoir pesé sur sa
destinée : Charles est injuste. Charles dit à Anna: c&lt; Tu
m'as brouillé avec ma mère pour la vie ! » Il y a du vrai
dans cette assertion mais très indirectement. La mère de
Charles fit des observations un soir à son fils parce qu'il
sortait tous les soirs après le dîner. Charles répondit qu'il
n'était plus un enfant. La mère de Charles voulut emmener
Charles chez les Talabardon, gens qui ont des amis députés.
Charles dont Anna espérait la venue, refusa d'accompagner
sa mère. Sa mère lui dit en pleurant : cc Avoue-le, Charles,
tu as une liaison ! - Et quand même ce serait! tu sais bien
que je ne peux me marier puisque nous n'avons que. juste
de quoi vivre à deux. Penses-tu que je vais vivre en morne?»
Sur ce la mère de Charles se trouva mal ou presque,
Charles prit la porte et vint habiter chez Anna Bourdin e~
attendant de « trouver qHelque chose ». On voit par ce qm
précède qu'Anna Bourdin n'est pour ains1 dire pas responsable de la brouille du plus brave homme des fils avec la plus
~ffectionnée des mères.

LETnœS AVEC COMMENTAIRES

39r

Parlons du mariage de quatre cent treize mille francs !
Ce mariage n'a pas plus existé en projet qu'antrement. La mère de Charles le jour où elle apprit que
Mlle Talabardon avait quatre cent treize mille francs provenant de sa grand'mère qui était aussi sa marraine, se mit
?ans l_a tête que son fils valait bien une pareille fortune par son
mtelligence et sa distinction native et acquise. Elle émit
. ~e~te pe?sée devant Charles plusieurs tais, et Charles prit
1air de_ 1é~olier puni. Un jour il déclara à sa mère qu'il ne
se manera1t pas parce qu'il ne voulait pas devoir sa fortune
à sa f:mme. ~harles vint raconter à Anna Bourdin qu'on
voulai_t le maner à quatre cent treize mille francs et qu'il
re~s~1t parc; qu'il n'ai~ait qu'eII~. Ajoutons pour être
véridique _qu Anna Bo~rdm répondit : 1&lt; Accepte toujours,
m~~ chén, tu ne serais pas le premier mari qui jurerait
fidehté devant le maire avec une arrière-pensée amoureuse. » Voilà que Charles écrit à Anna; cc J'ai manqué
~r vos beaux yeux un mariage de quatre cent treize
nulle francs!» Voilà qu'Anna lui répond: &lt;c D'où venait cet
a~gent _? de gains indignes, etc ... &gt;J jetant l'opprobre et le
d1SCré.dit sur 1honorable famille des T alabardon.
Finissons-en. Qu'èst-ce qu'Ar1stide? qui était Aristide ?
Quelles sont les relations d'Aristide avec Charles ? Aristide
est propriétaire à Montfort-sur-Meu et membre de 1a famille Talabardon. C'est par !ni que Charles a connu
Ann~ Bourdin= « J'ai une petite femme, mon vieux, si tu
voya1S ç~·-· u?_e femme du monde, du vrai monde et pas
~e petite IDIJaurée. Non ! une femme intelligence, pianiste. » Pendant un temps Charles fut un tiers distrayant
~evant un couple qui s'ennuyait. Un jour il y eut des
silences, Aristide comprit qu'il était devenu une gêne et
comme il était obligé de partir pour Montfort-sur-Men il
s'éclipsa en galant homme. lorsqu'il revint de Montf;n:?r•Meu il t~mba ~hez ~nna et dans ses bras. Charles qui
. est pas un imbécile devma ou comprit ; comme il avait
a ce moment selon son expression u.n petit roman aille:urs,
1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

39 2

il fut indulgent pour celui d'Anna jusqu'au jour où
l'héroïne de son « petit roman ailleurs» devint jalouse; il
se para de dignité, parla amèrement d'Aristide. Ces messieurs
sont toujours de très bons amis Dieu merci. Charles a même
lu à Aristide la lettre reproduite ici. Ils en ont ri ensemble
au café.

II
DEUX LETTRES ÉCRITES A QUINZE ANS
D'INTERVALLE
A Mademoiselle Marie V... , chez. ses parents,
Nouveautés, 15, rue dtt Pont-Tournant, E. V.
.« MADEMOISELLE,
&lt;( li est toujou~s flartéur de recevoir une lettre d'amour
surtout dans cette ville ci où on s'ennuie tellement. Mettezvous bien dans l'idée que si je ne vous ai pas répondu tout
de suite ce n'est pas qu'il ne m'était pas agréable de faire
plus ample connaissance avec une charmante demoiselle
mais c'est que j'ai beaucoup à faire à cause de mon concours. Ah ! mademoiselle ! je ne suis pas une personne
poétique, comme vous dites. Ce n'est pas une raison_ parce
que vous m'avez rencontré avec votre. honorable fam~lle en
train de regarder le coucher de soleil sur le chemm de
halage pour que je sois ce que vous dites. Je ne dis pas
que à l'occasion je ne pourrai pas vous faire desve:s ~omme
vous me faites l'honneur de me le demander, mais Je vous
avertis que je ne suis pas un Lamartine ni même un Vic~or
Hugo dans le genre. Savez-vous ce que c'est que les drains
en pierres sèches et les drains en tuyaux ? Ce so~t des
questions qui n'intéressent pas et pourtant les drams en
pierres sèches ne se bouchent pas aussi facilement que les
autres et c'est cette science des ingénieurs des Ponts et

LEIT.RF.S AVEC COMMENTAIRES

393

Chaussées qui empêchent que vos charmants petits petons
ne soient mouillés quand vous allez vous promener du côté
de Port-Prijean. Vous voyez que je suis au courant de vos
habitudes et qu'il y a longtemps que moi aussi je vous
aime. Malheureusement je n'ai pas beaucoup la tête à
l'amour et certainement j'aimerais mieux penser à vos
jolis yeux changeants vert bleu qu'aux différentes espèces
de dragage : le dragage à pelle simple, le dragage à treuil, le
dragage à cuillère, le dragage à griffe, le dragage à grappin, à
chapelet, sans parler des dragues à aspiration (tout ça n'est
jamais qu'une affaire de prix de revient). Je vous expli•
querai tout cela un jour quand j'aurai passé mon concours.
C'est un concours sérieux et avec messieurs les examinateurs la cote d'amour ne compte pas beaucoup- permettez.
moi cette plaisanterie. Vous me faites l'honneur de me
donner rendez-vous pour demain soir derrière le kiosque. Hélas ! mademoiselle ! c'est ma vie que vous me
demandez là ! car je travaille avec Léonce Dupuis tous les
soirs et il faudrait lui dire pourquoi et ainsi de suite. Donc
à l'heure où je pourrais serrer votre mignonne petite taille
dans mes pectoraux j'étudierai l'origine des Bateaux pompeurs dans le Pontzen qui est le meilleur ouvrage sur la
matière.
&lt;&lt; Vous me direz à ça: Vous avez une bonne place, êtesvous si ambitieux de vouloir passer un concours encore ?
Ah ! mademoiselle ! Paris ! Paris ! depuis que je connais
la Ville Lumière, je ne vis plus dans ce trou-ci. Quelles distractions intellectuelles avez-vous dans notre ville : est-ce ici
que j'aurai les premières représentations où l'on voit tous
les journalistes au grand complet d'un seul coup d'œil et les
concerts suaves avec de jolies dames en décolleté (pas si
jolies que vous sûrement, petite mignonne) et les cirques
en pierre alors que nous n'avons que des cirques en toile et
encore ! une fois par an ! et les salons où on parle d'art, et
où on fait la connaissance des ministres pour vous pistonner ou vous décorer ou n'importe. Eh bien, oui! j'adore

�394

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les couchers de soleil à la Corot mais pour cela il faut des
rentes, ou sinon des rentes, de beaux appointements. Voilà
pourquoi ie passe le concours du Ministère des Travaux
publics, roe comprenez-vous ? cértainement avec votre
intelligençe vous m'avez compris ! D'ailleurs je suis un
peu inventeur et il me faut l'appréciation des hommes de
l'art. J'ai inventé une machine pour désagréger les déblais
provenant de fonds résistants de manière à en rendre le
transport plus facile. Que ferais-je avec ma machine sur
papier dans ce pays ? Vous avez ici un magnifique musée,
je n'en dis.conviens pas, mais comment voulez-vous, n'es.tee pas, qu'on ait confiance que tous les tableaux ne soient
pas plus ou moins faux, étant donné que les originaux doivent être au Louvre ou dans les capitales comme le British
Museum de Londres. Dès lors, qu'est-ce que l'amour pour
un homme qui souffre? une consolation passagère. Est-ce
qu'un homme délicat peut demander à une personne qui
croit en sa loyanté un moment de plaisir sans lendemain ?
Le mariage, je ne peux le promettre étant donné que je ne
suis pas mûr pour le mariage. Une heure de plaisir ! et ce
n'est pas une réponse à l'amour que vous m'offrez avec
franchise et ça prouve en votre faveur. Alors moi aussi je
serai franc : j'ai mon concours et un concours ça n'attend
pas !
« Oui ! votre mignonne petite taille, votre petite bouche mignonne 1 et tout votre petit corps trottera dans ma
cervelle la nuit comme le jour. Bien des fois je verrai votre
céleste .image entre le tableau noir et mes yeux mais je dois
penser à l'avenir. Qqisait ? qui sait? qui sait?
« Celui qui vous aime et qui souffre sans adieu.
« Lucien PERETI'B. »
COMMENTAIRE

L'auteur de cette lettre est digne de l'estime de celui qui
la rapporte et de l'estime du lecteur. Loin de nous la peu-

LEITRES A VFL COMMENTAIRES

395

sée de mépriser les ambitieux: que l'ambition ici s'exprime
avec qne.lqu~ naïveté provinciale, que Lucien Perrette se
fasse des illus1~~s ~Ur les charmes de 1a vie parisienne pour
employé de nurustere, cela n'est pas douteux mais qui ne
reco?naî~a chez ce je~ne ~omme des goûts élevés : plus de
po~ie ,u il ne le croit lui-même, plus d'amour des arts
qu_il ne~ entre souvent dans le cœur de nos dilettanti ;
qu: ne 1u1 reconnaîtra cet amour du luxe et de la grande vie
qu on rencontre souvent uni à l'idéal le plus pur dans
l:s âmes de l'~lite. Il n'est pas douteux que ce garçon
aime son métier. Le coni:ours est important mais les
dragages et les machines à déblaiement ont évidemment
a:sez _d'intérêt pour ~ui, pour qu'il se soit donné la peine
den mventer, ce qui n est pas à la portée de tout le monde.
Honorons les gens qui aiment leur métier, ils sont la force
de la France. Enfin, il sacrifie un amour réel au succès
d'un examen : .ce~ esprit de sacrifice est vraiment respectable partout ou 11 se trouve. Saluons l'esprit du sacrifice
même quand il se fait à l'ambition.
Cependa~t il ne f~udrait rien exagérer dans nos légitimes
éloges. Lucien admire les duchesses mais il n'aime guère
que les femmes de chambre, et s'il avait à choisir entre
~e~"t femmes de ces deux espèces, encore que sa vanité dût
l attirer vers la première, son instinct l'amènerait à Ja
seconde. Marie V ..• n'est pas une femme de chambre.
Lucien n'est d'ailleurs pas très bien portant ; et sa maladie
est de celles qui se communiquent dans certaines circonstances sur lesquelles il ne m'est pas permis d'insister. Admirons ensemble la délicatesse de Lucien. Admirons aussi les
goûts ~ui l'entraînent .-ers Paris ; mais soyon~ véridiques.
Lucien est un peu ridicule et dans une ville ou chacun
l'est à sa façon, celle de Lucien se distingue. Lucien s'habille
avec prétention bien que pauvrement, il a un gilet de soie
Verte que ses cbefs eux-mêmes n'ont pu parvenir à Jui faire
abandonner. Il a un chapeau noir bolero qu'il pose tout en
haut de 1a tête et des cravates Lavallière claires ; il a les

�3J'

LA IIOUftLLB IBVUS

mucles des caisses tris dmlop~, il est ttà brun,
nsé, porte un gros pince-nez.,. De_ plus il . est tou·
scoI et silencieu sauf lcmqu il tient un 1nterlocu
complaisant qu'il aaomme de ses plaintes, de ses es •
de ses propos imagés. Cet ensemble fait rire _de lui.
gamins n'hâitent pu à cri~r « Au f~ I • qua~d t1 ~ ,
lui jeter au nez le nom d un~ cerwne ~ e ~on
laquelle plusieurs personnes 1ont surpns- un soir dans
posture scandaleuse..
Ces motifs sont assez forts pour pousser au travail
çc,nCOUIS le malheureux Lucien Perette.
·
DEUXIÈlœ um,œ DE LUCIEN ( QUINZE ANS APÙS)

« CHDB M.u.QOJSE,
« Que je baise d'abord les jolis ongles roses qui ho
les lys de vos doigts I merci I merci I merci I je le ré
vos pieds I le ministre est un très brave homme et
nous sommes uù bien compris. Je crois que dé
j'ai en lui plus qu'un colla~rateur (1~ ~nds __ .,.""'
s'entendent toujours), un véntable auu: 1espk~ en est
c'est Lafontaine qui l'a dit, si j'ai bonne mémoire. M
heim des Constructions métalliques du Creu7.0t m'est
acquis et
de ma petite mécanique à déblai devient
cote de Bourse comme les autres cotes de Bourse.
ment je viendrai lundi. Comment voulez-vous que j
refuse au délicat plaisir de vous contempler dans I'
de vos devoirs de maîtresse de maison. Mais non 1
quoi vous moquer du marquis I il est. c ~ t I Je
assure que je le troove charmant. Oui aUSSI pour le,
nec I dites au marquis que puisque cette bagatelle lm
tant. je me ferai un plaisir de la lui offrir.
cr Je demeure à vos pieds, belle marquise,
Votre fid~le et un peu jaloux,

rai&amp;îre

« LUCŒN PEIBTl1t

III
A PROPOS DE BACCALAUIŒAT
« MON CBD F1LS,

Tu me dis par ta lettre du r scourant que tu es surpris
• conduite vis à vis de toi et que j'aie wt intervenir
de ta mère. Et en eff'et, mon cher fils, a.yant eu des
reptio"os de ta part à cause de l'aft'ection que j'ai pour toi
la considmtion 9ue j'avais pour ton caractàe, je ne
plus au moins provisoirement avoir affaiœ à toi.
j'ai été étonné et contrarié que ni aies écbou6
baccalauréat, mais voilà la troisième fois que tu
• D'abord c'était une malchance, la deuuhle fois
à cause des courses de Deauville, cette fois èest la
d'un examinateur qui connatt la petite Juliette. J'en
d'envoyer de l'argent à ta mère SQUS le pûtute de
mides. Sa susceptibilité plus ou moins justifiée par mes
• de femmes m'a co6té assez cher. En tous cas que
soit donc liquidé pour ce qui est de toi et de tes 6tuFais œ que tu voudras mais vous n'aurez plus' un 1011
les études. J'ai prévenu les personnes qui nous ont
ensemble que je ne paierai pas tes dettes ; ne pense donc
À vivre de dettes comme Lucien Coudray. Tu aimes la
vie, c'est bien, je t'en félicite. Eh bien, s'il te faut
de vie, fais ta fortune comme moi. Quand je t'emavec mes amis en auto, je aoyais que tu &amp;isais le
·rc pour tes études en dehors de la fête; j'avais de
e pour toi parce que je croyais que tu me ressemblais.
non I Tu n'es qu'un a: fils de patron • et je n'aime pas.
• fils à papa •. Il est possible que œ soit ta mà'e qui
complètement.gité avec les j&amp;uitières à la mode de son
Mais ne disons pas de mal de ta mère : c'est un prin-

�398

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI5E

cipe. Libre à toi de penser d'elle èe que tu veux selon le
respect filial que tu lui dois. Cependant je connais les gens
dits vertueux et tu les prendras pour le poids qu'ils valent si
tu deviens l'homme que j'espère malgré tes échecs au début
de la vie.
11 Ne crois pas que j'agisse par mauvaise humeur contre
toi ou contre ta mère ou par avarke. Je t'ai toujours traité
comme un bon camarade ne te demandant pas que tu me
traites autrement. Voilà mes principes : je n'aime pas la
jésuiterie. Quant à l'avarice, il me semble que tu n'as paseu
à te plaindre de mon avarice jusqu'à ce jour dans laquestion
d'argent. Donc c'est dans ton intérêt que j'agis ; tu échoueras à ton baccalauréat tant que tu iras en ballade en auto
avec nos petites amies et il faudra men que tu restts chezta
mère quand tu n'auras plus d'argent. Tu sais anssi bien que
moi combien les femmes et les ballades coûtent cher. Il est
vrai qù'à toi... mais tu verras les femmes que tu auras
quand mon auto ne sera plus là ni mon :argent pour les
taxis.
« Et puisque nous sommes sur le chapitre; permets-moi
de te le dire : je ne suis pas content de toi, car il y a des
choses qui ne se font pas d'homme à homme et surtout de
père à fils. Je ne te parle pas d'honneur l on ne parle pas
d'honneur à. un enfant de dix-sept ans; je te parle convenance. Ah ! j'ai compris pourquoi tu ne voulais pas aller
chez Maxims ! tu ne voulais pas te trouver entre Louise
Duchamp et moi par crainte de l'attitude des copines qui
plus ou moins méchamment t'aurait trahi. Mais toue se
sait, apprends-le pour ta gouverne et je donne cinq francs à
Ernest chaque fois qu'il me fait un rapport sur Louise
Duchamp. Ah ! oui! c, Maxim's est un endroit démodé». La
vérité, je l'ai sue par Ernest, le garçon que tu connais, et la
vérité est que Louise t'a emmené chez elle. Elle t'a dit : « Je
serai toujours chez moi pour toi! ii Ce n'est pas pour faire
de l'escrime ou de hl boxe, je pense ? Or tu sais quel .attachement j'ai pour cette femme puisqu'elle est la principale

LETTRES AVEC COMMENTAIRES

399

cause de mon divorce
, . et des malheurs de ta me're . T uesau
c~rant, d~nc c était une raison pour ne pas accepter.
~ as-tu fa1t ?,t.out fier ?'avoir plu - car je ne crois pas
qu elle te. p_renait pour I argent - tu as oublié le respect
que tu do1s a ton père.
« Je ~e me place yas au point de vue cc cœur )). Laissons

1a quest:on (( chagrin

Je

sais assez le cas qu'on doit faire
&gt;i. Ce n'est
pas par les momenes des jésuitières qu'on montre le
ect, d''
res
p qu on oit
a
un
père
qui
vous
traite
en
camarade
m
.
.
.
a~
p~r une certaine attitude dans les grandes circonstances de la
vie. Par rappon à cet~e fem1:1e qui est payée par ton père
tu es devenu le monsieur qui ne la paie pas r Je mot ·
l'é ·
•
, Je ne
cr_is pas? ~e voulant pas insulter mon propre fils, tu devines a qu01 Je pense. Ce n'est pas une question d'honneur à
ton âg~, c'est ~ne question de respect de la famille de resp.ect filial. V?ilà ce que j'ai à te dire. Oh l certes, j~ te félicite néanmom~ de ton succès près de Louise ; ce n'est pas
une femme facile et elle s'y connaît en hommes
. .
éfè
· ,
, mars Je
pr rera1s d autres succès - en tous genres, tu me comprends .. Pour le baccalauréat si ta mère y tient, vous vous
déb:?mllere~ ; tu es d'~ge à gagner ta vie, en somme. Et
1!101 Je ne tiens pas à te donner de l'argent pour que tu
t a~uses avec les femmes que tu as connues avec moi et
qm sont plus ou moins les miennes.
« Voilà des explications puisque tu en veux.
&lt;&lt; Ceci dit, je t'embrasse paternellement en te souhaitant
bonne chance dans la vie.
i,.

des sentunent~, ma~s au point de vue « re.spect

&lt;&lt;

Ton père mécontent,

COMMENTA1RES

Premières réflexions du jeune homme : &lt;&lt; Son père est
:1UfBe. ~a mère ~ dû en endurer de vertes avec un type~:
et acabit. Certamement ! il fera sa fortune ! il n'est pas

�LA NÇUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

-1oo
·
11"
. es Il
plus bête que tous les crétins qu'on vo1~ m1 ~onn~ir 1Î
fera sa fortune pour s:i mère qu'il ne qu1tte~a 1ama1S. ~e
voit d'ailleurs pas la nécessité d'être bachelier pour de, e-

nir riche.
:
h
. M père ne
Deuxièmes réflexions du 1eune o~me . on .
vivra pas vieux s'il continue la vie qu tl mènei Je suis son
uni ue'héritier, je n'ai pas besoin de me la fo~ er.
C~ci dit il prend un taxi et vole vers Louise Duchamp
pour la tenir au courant.
,. fi
Du coté de la mire: Une lettre de l'avoué 1m ormant que
le père ne donnera plus rien pour les études duilfil 1s : le
d ' Hubert ne trava e pas.
;:~ç~e~n:ie:~=~:e:on. père, à la suite de laquelle
et
·1 a été bien tendre pour sa mèrc. La mère est émue
.
~eureuse. Elle paiera les études sur sa pension de ~vorcée.
uel bonheur qu'il échappe à l'influence d~ ~et 10mme

~~~:~t

~onsttueux. Elle pleure un peu, mais c'est deJ°'~: d:::I~;
dresse. Elle provoque une conversation avec
trouve cette fois glacial et entêté.

u e q
MAX JACOB

LES NOUVELLES
LETTRES DE STENDHAL
A PAULINE
Les lettres de Beyle à sa sœur sont apparemment les plus
sincères qu'il écrivît jamais. De tous les points de l'Europe
où le promènent son caprice, son ambition ou son amour,
il envoie à cette petite provinciale les plus précieuses confidences. Elle ne lui répond guère. N'importe ! Sans se lasser,
pendant vingt-cinq ans, il lui écrit. A quelle femme Stendhal fut-il jamais aussi fidèle?
Nous possédions, dans la Correspondance éditée par
A. Paupe, 166 lettres d'Henri Beyle à Pauline. Les 117
nou\·elles lettres que nous révèlent MM. L. Royer et R. de
1a Tour du Villard ne font, sur bien des points, que confirmer cc que nous savions déjà. Nous connaissions cette
amitié singulière, ou Beyle semble avoir concentré tout ce
qu'il y avait en lui de sentiment familial sans emploi, amitié fort peu caressante (à peine embrasse+il sa sœur,
dans ses lettres), mais qui n'en parle pas moins, bien souvenr, avec toute l'énergie de ramour. A la façon dont
Beyle aimait ses maîtresses, y avait-il pour lui tant de différence entre l'amour et l'amitié ? C'est la belle .ime de
Victorine, ou de .Mélanie, ou même d'Angela, qui exalte
son imagination, plus romanesque que sensuelle ; et
n'écrit-il point à sa sœur: ,, Henri ne trouvera jamais une
plûs belle âme que Pauline » ; cc J'épouserais une autre
Pauline, si j'en trouvais une qui ne fût pas ma sœur i&gt; ?
Henri Beyle est un chaste. C'esc pour cela que, sans danger
aucun, il lui arrive de confondre tous les sentiments.
26

�402

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOUVELLES LEîTJlES DE STENDHAL

Mais voilà un tendhal qui nous ètait déjà famil~e:. Ces
nouvelles lettres• nous permettent seulement d aiouter
qûelques retouches légères à son portrait f~ternel:
.
C'est 'ainsi qu'un jour elles nous font decouvnr en lui
un brave homme d'oncle mut prêt à gâter ses _neve~ :
« A.ie donc des enfants, écrit-il à Pauline,_ que J~ puL~se
aimer aùtant que je vous aime &gt;&gt; ; et il insiste : « 1:îchez
donc de me faire des neveux: ... » Mais Paulin~ ne,. vo~ut
pas s'exécuter, et Beyle, vieillissant, n'aura pomt 11llus1on
d'une famille.
Nous It: voyons aussi recommander à sa sœu~ 1~ plu~
stricte observance de ses devoir:, d'épouse. A vr~ dire, SI
cet émule Je Valmont, qui avait quelques mans sur la
conscience, prêche à Pauline la fidélité conjugale, la mor_ale'
n'y est pour rien. Plein de sagt.-sse pratique et ~c froide
raison, quand il s'agit des autres, Beyle a be~u Jeu pour
montl'er à sa sceur les dangers de l'adultère : n est-elle pas
entourée comme lui-même d'envieux à l'affût? Car la
nature les a laits tous les deux différents du com1nun d:s
hommes, et vraiment d'une autre « espèce que ces :tmmaux•là. ,i
•
• P .
Et c'est aiasi, nous le voulons croire, que ha~çois é.ner•
Lagrange, grâce à Beyle, ne fut point un ma~ tro~1.pe.
On recueillerait, en lisant ces lettres, bien d autres
menus épisodes pour illustrer la vie d:~enri. Beyle, et par
surcroit mille détails r.1atériels, dates, 1tméra1:es, adresses,
qui ~cront fort utiles a ses biograp_he~, ~u qm toucheront
ceux qui aiment à vi..-re dans son inunuté, - sans p~rler
de maimes pensées aiguës, où nous savourons un beylisme
du meilleur cru.
Mais ces lettres apportent plus encore.. Elles nous
révèlent un Stendhal que jusqu'ici on pouvait seulcm~nt
entrevoir, et par échappées, le Stendhal ambitieux, et
homme d'argent.
1_ T.ellm à Pauli,re (Editioll5 de la C011naiss11r.cr).

403

Stendhal n'aime point l'argent pour lui-même, en avare,
comme un paysan ou comme un bourgeois. Il est encore
plus incapable, si par hasard il en possède, de l'étaler grossièrement, à la façon d'un Balzac. Ce n'est pas lui qui
emplirait de ses comptes, de se-; dettes et de son luxe, les
lettres à sa maîtresse.
Pourtant, comme tous ceux qui ont des goûts délicats,
Stendhal aime l'argent, seul moyen de les satisfaire. Ses
lettres à sa sœur et à son beau-frère sont toutes pleines
de calculs et de chiffres.
Mais Stendhal, rn~me quand il fait son bilan, garde son
âme de poète. 11 bâtit, dans le rêve, sa fortune comme ses
amours; de chimériques hypothèses lui font ensemble
espérer une maitresse sublime et les plus copieux revenus.
Et c'est ainsi qu'il se prépare, en fait de fc:mrnes ou d'argent,
des désillusions parallèles.
Car Beyle, par la faute peut-être de son père (d'où sa
haine féroce contre l'homme qui a rué tout l'infini de ses
espérances: crime inexpiable, pour un rèveur), Beyle,
malgré son imagination féconde, ne réussit poim à faire
fortune. Ce n'esr pas faute du moins de combinaisons
variées. Nous pouvons les suivre, au long de ses lettres,
et en apprécier le succès. Il nous est ainsi permis de comparer, pour la première fois, les projets de Beyle, et ses

rcmes.

Le 17 mars 1805, il expose à Pauline un de ses plans.
et s'associer son ami Mante: « Mc
Voilà, ma chère amie, ave..: Ia perspective du plus bel état.
Si nous vivons encore 40 ans l'un et l'autre, nous aurons
!00.000 ·francs de rente cbacun ... » Dix ans plus tard,
d avait 37.000 francs de dettes, et, pour les payer, de chancelames combinaisons.

Il va se faire banquier

A la vérité, nous savions déjà que Beyle n'était point
devenu un capitaliste, mais nous croyions du moins qu'au
temps de sa plus haute fortune, quand il était auditeur au
Conseil d'Etat et inspecteur des bâtiments de la Couronne,

�LA NOUVELLE JlEVUE FllAN
40-4
1 cumulait de copieux appointements. Les Lettres tl p. .
~int viennent bouleverser toutes nos .idées sur led bu~
d'Henri Beyle. En 181t il ne gagnait pa_s pl~s e St~
huit mille francs par an, et il en dépensait qumze mille.
Les usuriers comblaient la différence.
.
, que M• de Beyle menait la fastueuse existence
Cest
•
d'un dandy. Il déjeunait au café à la mode, promen~1t sur
les boulevards un élégant cabriolet, et entret~natt une
,.
• 't de perdreau froid. Cela
chanteuse qu •1 noumssa1
.
'il 1 f: :....:.
' le savions,
·
· nous pensions qu. e a' .....
encore nous
mais
•
ur ~n plaisir. Nous apprenons ~ujo~rd'~u• que c é~
pour plaire à ses chefs. Napoléon n'a1matt pomtl les ~ellUl,
po
·ses sont
il savait gue les fortunes b.ien _ass1.
.
. e. mete eur
ses
. des gouvernements établis; il lut plaisait qu
souuen
fa •li Et Beyle blu&amp;i,
fonctionnaires fussent des fils de m1. e. .
'il était
pour . faire croire au gouvernement impérial qu
di e des plus hautes fonctions. .
.
t s uttres à Pa11/ine nous ouvrent donc un 1our n~
veau sur l'art de devenir préfet, au temps du Pre~
E .
ou du moins sur la méthode que Beyle croyait
1t:i::•efficace, - et apparemment la P.1~. agréable, . dre a· ce but suprême de ses amb,uons. d SOll
pour attem
Car Beyle était ambitieux, et c'est le second aspec~ e de
ces nouvelles lettres sont plemes
caractère sUr lequel
1 ·•
confidences révélatrices. Il était arnbitieu~ comme _t ~
l'ar ent à sa manière. L'ambition, c'éta•~ po~r 1~1 d
l'a!use~ent de sa fantaisie. Mais il se P•_quat~ b1~nt:~ 1 ~
.
Et par un devoir d'orgueil, comme il se 1ura1t aVOlf
1eu. ,
' b .
d ou une
une femme, il se promettait do tenir un gra e
il
S'il
n'obtenait
pas
plus
la
femme
que
la
place,
il
préficcture•
• • d 1 basse cc
!_-:J
avait connu tout au moins l'âpre pla1s1r e a c
· En p1eme
· ~art'te, l'ingéntœa~
se jetait à un nouveau capnce.
'
vaicbt
de ses manœuvres, son entêtement passionné , pou

· · ·Je n'ai _fail •
suivie,
1 • « J ' a1. eu, pendant quatre ans, 'Une conduited'heure
sans - d~ses que pour cela. Je n'ai pas agi un quart
...
au but que je voulais atteindre• •

,fOS

tromper le spectateur. Mais lui ne s'y trompait pas; il savait
bien qu'une heure de lecture, d'amitié ou d'amour, lui ferait
oublier toutes ces « bêtises d'avancement et de fortune ».
- « Tu me crois devenu un vilain ambitieux aux joues
caves et ridées, à l'œil envieux... , écrit-il à Pauline.
Pas du tout. Je suis plus joufflu que jamais... • Et il lui
conte une escapade sentimentale digne d'un écolier.
Un jeu donc, un sport si l'on veut, parfois une fière
aaJade, - l'ambition n'était guère autre chose pour Henri
Beyle.
Ajoutons qu'elle ne le rendait point servile. « On ne peut
me avec honneur fonctionnaire public », déclare-t-il un
jour, que si l'on est prêt à tout quitter dès qu'il vous faut
l&amp;Ïr contre vos « principes ».
Dquitta tout en effet, mais ce n'était pas de son plein
p. Du moins l'écroulement de sa fortune fut-il pour lui
l'occasion de montrer un courage d'une qualité assez fine,
une sorte d'épicurisme héroïque.
la chute de Napoléon, en elle-même, paraîtl'avoirlaissé
ISSez indifférent. Beyle était de ceux qui s'enthousiasment
aurtout par le regret ou par l'espérance : de pres, une
observation trop aiguë ne leur laisse point assez d'illusion;
mais, à distance, leur imagination transfigure les hommes
et les choses. Beyle, quoi qu'on en ait dit, ne semble gub-e
avoir aimé Napoléon qu'à Sainte-Hélène. Il paraît sincère,
lorsque, le 24 juin 181-4, il écrit à sa sœur: «... vous vous
Jai&amp;,ez prendre aux hlaguu des journaux. Pour le bonheur
de la France, les gens qu'on persécutait ont pris la conduite
des affaires. Plus de massacre, plus de guerre ; la conscriplion ne viendra plus prendre l'artiste de 20 ans... •
Mais ce qui faisait « le bonheur de la France • apportait
la ruine à Henri Beyle. En joueur trop confiant, il avait
misé sur l'avenir ; il avait calculé qu'après cinq ou sit
années il était s0r de devenir préfet - et emprunté en con16qucnce : • ... au bout du compte, j'obtiendrai une place
-.uî vaut 24.000 fr:incs. J'y arriverai avec 36.000 francs de

�4o6

LA NOUVBUB 1lBVUB RAXÇA

dettes, que je paierai en dix ans au plus. » Fa~te ~•av •
prévu la Bérésina et Leipzig, en 1814 Beyle avait bien
36.000 francs de dettes, mais il n'avait point _de p~éf~
Il n'avait même plus de place du tout. Sa s1tuatton é
tragique. « Il faut se brtiler la ce_rvelle ~o~t . de suite, OI
chercher à vivre comme je pourrai », écm-tl a sa sœur.
Beyle était courageux ; il chercha en effet à vivte'j
comme il pouvait. « Me voilà culbuté de fo?d en. comb
au moment où on dt:mandait tout pour mot. Oh1mé 1
vendrai mon mobilier et filerai dans deux mois. » Jor
crânerie d'un homme à qui quelques dures aventures,
l'approche répétée de la mort, avaient appris à !ouïr, .
illusion sur l'avenir, de la minute présente, et a ~e po
s'exagérer les accidents de la vie, - mora!e de poilu, q
la guerre nous a de nouveau enseignée'.
Beyle se mit donc à combiner des ventes et de nouvea
emprunts, pour s'assurer quelques années à peine d'.
existence précaire. « li me faut 6.000 francs par a_n, écnt
à Pauline, dont deux mille pour payer de gros mtérêts. 1
_ « Je n'ai d'autre ressource que de manger ce que
doit M. Gagnon, de vendre la maison, d~ payer ~esc •
ciers et au bout de trois ans, de mounr de faim. • Maf'
aussitôt' il lui parle de ses lectures, de Mm• de Staël d
d11elvétius.
Déchu, ruiné, mais touj?urs fier, ~yle se résout
à aller « vivre en pauvre diable » à Milan, à ~o~e ~
Venise, résidences économiques. Avant de partir, il écriti
Pauline : « Je vais commencer une rude épreuve, et_ qal
peut être longue. » _ « ... dix ou vingt ans de misât
viennent me tomber sur le corps. »
•
Et sans doute il va rencontrer, dès Turin, « une musaque charmante•, mais, à Milan, la sublime An~ela, Mçae
peut~tre de retroUver un amant aussi dênué et 1mprod-

000:

J «
ne jamais remettre au .lendemain la jouisS3JICC que l'on pall
se ~rer le jour même, füt-ce celle d'avaler une huitre. •
.

4o7
• , J'accueille fon mal, J'envoie se promener à Gênes, et
apprête à Je tromper comme un homme qui ne mérite
us de ménagements.
Beyle a trop de pudeur pour étaler ses souffrances,
même aux yeux de sa sœur. Mais ne nous y trompons pas,
SI détresse est profonde. L'amour et l'argent, cruellement
;.mociés, comme i) est d'usage, pour accabler Je malbeu. , lui font dmener si dure vie, que de nouveau, et le plus
eusement u monde, quand il aura vendu ses livres
subsister, il songe à « quitter )a compagnie, sans
dooner à Grenoble le spectacle inutile de sa m~re 11.
Cette détresse pitoyable, avant les Lettres aPauline oous
~ connaissions guère. Dans sa correspondance av~ ses
•
Beyle nous apparaissait tout autre ; cous imagins que la Scala, et ses amours, suffisaient à lui &amp;ire
blier la médiocrité de sa fortune. Et sans doute, en effet
Yen, l'oublia-t-il. Mais nous savons aujouro'hui tout ~
• et tou~e Ja mi~re que 1a fierté d'Henri Beyle
t à ses meilleurs amis, sous ses allures d'épicurien et

dilettante.
Béni~ns pourtant de si bienfaisantes sou1fr.mces. La
• e de Beyle, ettous ses déboires, nous l'ont gardé tel que
l'aimous. Si l'Empire avait survécu, si Beyle était
u un imponant fonctionnaire, soo heureuse fott1me
eOt assurément sâté ce tendre rêveur. N'écrivait-il pas
_me en 1810: « Pour peu que ma vie acaielle dore ... ,
crois que DlO!I cœur s'œsifiera tout-à-w.t ..• On prenè
'tude d'afficher la dureté pour échapper au ridicule
tendre».
PAUL AlllBLBT

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GENS

GENS
NoTRE-DAME UES BELLES LOQUES était une vierge en
manteau bleu nichée dans le mur de la brasserie de M. Omer
Locquart qui fabriquait la bière Notre-Dame, pur malt et
houblon, en trois qualités : Bière forte, Bière de ménage,
Bière en bouteilles. Les petits guenillons du quartier
avaient nommé la vierge : Notre-Dame des Belles Loques,
pour.son vêtement de ciel étoilé. Morveux et recueillis, ils
venaient à la porte aux camions regarder dans le mur de la
cour la divine leur sourire. Leurs yeux ravis faisaient dans
leurs nippes noires et leurs cheveux raides une constellation claire qui gravitait vers les astres du manteau. _Les
gros rinceurs de fûts ne tourmentaient pas leur adoration.
Les mignons contemplateurs l'interrompaient pour des
galopades en plein ruisseau. Faire gicler _l'~au sale so~s
leurs pauvres chaussures éuit une grande JOie à ces_pents
enfants. Si l'un pleurait pour une chute ou une griffade,
quelque grande fille aimante le prenait à bras :
- Ne braie plus viens voir la Dame des Belles Loques,
M. Omer Locquart: homme de grande fortune, poss~t
quatre-vingts cabarets où buvaient le! ouvriers ~u bânment et ceux des usines; il prétendait la Brasserie supérieure à la Boulangerie: « parce que les gens n'ont faim que
deux fois par jour mais ont toujours soif. »
Il portait à sa cravate une fleur de lys faite de trois perles,
eu il n'aimait pas la République.
Elle est, disait-il, sans respect pour Dieu.
Elle veut maintenant empêcher l'alcool. Sous un gou-

409
vernement où il n'y a plus de liberté pour la religion et
pour le commerce, la France est malheureuse.
On l~i avait une fois demandé de fermer un débit qu'il
possédait en face du lycée, ~t où les jeunes gens prenaient,
auprès des de,ux femmes qu1 servaient la bière, ce qui était
très suffisant a empêcher la continuation de leurs études.
M. Om:!r Locquart avait répondu :
- J'ai payé mes contributions.
Il ét.ait le deuxième fils des Locquart, du Cambrésis, qui
en avaient quatre et deux filles, tous richement établis.
La fortune de la famille avait commencé au grandpè~e Locquart, plaçant ses économies de petit brasseur en
acti~ns de la compagnie des mines de Bruay. Les petits-fils
av~ent retrouvé ce capital multiplié par vingt, mais ne s'en
étaient pas contentés. Ils avaient créé des distilleries en
acceptant comme actionnaires tous les petits cultivateurs de
~~craves. Le conseil d'administration donnait de minimes
div~dendes, contre quoi les paysans n'osaient réclamer, par
cramte que la distillerie n'achète plus leur récolte.
, Les ~ocquart brasseurs et distillateurs avaient beaucoup
destammets près des puits de mines. Ils possédaient aussi
~ne ve:rerîe, un tissage, une sucrerie, un moulin. Ils
1~talla1ent autour de ces lieux de travail assez de débits de
boisson pour ne laisser à aucun autre brasseur la possibilité
de reprendre tour ce qui était possible du salaire des soufBeurs _de bouteilles, des tisseurs de batiste, des ouvriers de
sucrerie et de minoterie.

. M. Omer Locquart s'était spécialisé dans la comman~te d~s briqueteries. Il y prenait en plus de sa participatlon d intérêts, le droit exclusif de fournir la boisson sur les
~hant:ers où les ouvriers viennent en avril et travaillent
Jusq~ en septembre. Ils font dur métier par équipes de sept
~epu1: le démêleur qui bêche l'argile et l'amollit d'eau,
Jusqu aux enfants qui prennent la brique moulée, la portent sécher sur le sol sablé. La couche d'argile utilisable est
généralement de deux mètres, de sorte que Je travail

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB
410
s'étend loin du four pendant t5 à 20 ans que dure l'exploitation. Quand la distance augmente entre la fouille de
terre où travaillent les démêleurs et les tables du moulage,
le travail est un peu ralenti, mais les hommes fatiguent
plus et boivent mieux. Les bénéfices de M. Omer Locquart n'étaient pas seulement en proportion du nombre des
briques moulées mais du nombre des litres absorbés.
Les équipes payées aux pièces accéléraient la besogne
pénible aux petits porteurs. A deux par table, ils menaient
à l'étendage les briques par paires, ce qui les faisait chacun
aller, se baisser et revenir 250 fois dans l'heure, 3.000 fois
par jour sur une distance de 20 à 100 mètres, soit 36 kilomètres à pieds nus. Eo plus du salaire aux pièces et du
logis l'équipe reçoit une rondelle de bière : 160 litres par
cent mille briques moulées. Le travail durant environ
150 jours ouvrables, le patron doit par équipe faisant
12.oo~ brigues par jour, 2.880 litres de bière pour la campagne d'avril à septembre. Aux chantiers de dix tables la
brasserie Locquart fournissait dans la saison I 80 pièces de
160 litres et en plus le genièvre. Presque tous les briquetiers demandaient aux livreurs de la bière supplémentaire.
Des chantiers de cinq équipes où chaque personne buvait
quatre litres par jour assuraient à M. Omer Locquart une
fourniture d'un demi-million de litres de bière pendant la
durée de rentreprise. Ce rnde métier de mouleurs de terre,
demi-nus au soleil d'août, assoiffe les hommes. Leur nom·
bre pouvait être réduit par le moulage mécanique, à quoi
M. Omer Locquart était résolument opposé dans les entreprises où il engageait se.s capitaux. Toutes ses constructions
d'estaminets et d'agraodissementde brasserie étaient montées
en briques moulées à la main, par des ouvriers vêtus de
boue dont chaque équipe de sept faisait en moyenne mille
briques par heure. Ils buvaient encore la bière du dimanche
aux estaminets installés par M. Locquart en face des chan·
tiers~ Le brasseur y logeait le contre-maître briquetier
gagnant moins que les ouvriers aux pièces, mais qui repre-

GENS

411
nai~_gain sur eux en leur versant la bière et surtout le
ge111e:7re, c~r les briquetiers ayant à domicile la boisson du
repas prenaient au débit l'alcool boisson d'agrément. Le
contre-m~tr~ ~erseur de liqueur détestait les hommes
sobres qm lut laISsaieat peu en main, quand il leur réglait
les acomptes_ de quinzaine donnés en attendant le calcul du
total des bnques moulées. La tactique du contre-maître
pour obliger à boire est de ne payer que le sam~di soir, i
9 heu~es ou Io heures, les hommes assis chez lui depuis fa
fin de Journée : 7 heures.
~- Locquart avait cependant une fois trouvé un contremaitre belge . rebelle à une si habile organisation. Cet
h~mme _au v1Sage taché de rousseur tenait la cantine de la
bnqueterie du marais de Wawrin :
- J'aimerais mieux, dit-il au brasseur, mille francs de
plus par an pour être sur l'ouvrage que de tenir la cantine.
Marche pas si vite, sais-tu, je te dirai quoi : il faut se tra~ser pour gagner des sous. Quand la femme est cantinier~ elle ~oit rester le dimanche pour faire à manger aux
penS1onna1res. On ne peut jamais sortir, on ne gagne rien
sur la ~ou~iture, il faut saoûler les hommes. Quand ils
sont plems 11s gueulent. C'est des ruses tout çà.
. M. Locquart avait méprisé ce discoureur qui voulait abolir sur son chantier la dîme du genièvre, car, disait le brasseur : « s'ils ne boivent pas chez moi, ils boiront chez
les autres. »
Son am~i,tion était de_ débiter dans l'année plus de rondelles de b1ere et de pipes d'alcool que son concurrent
Sae!ens. Abreuve1t1r de multitudes il savait la qualité de
gosier de chaque corporation : les verriers. qui suent abondamment ; les fileurs de lin au sec, avalenrs de poussière~
et les fileurs au mouillé, avaleurs de buée. Il connaissait
très bien son métier.
Au:x ouvriers de plein a:ir une bière douce suffi.sait et
le genièvre à 40 degrés, aux ouvriers des industries à
poussières et à haute température il fallait de la bière mor-

�412

LA NOU\'ELLE RE\'UE FRANÇAISE

dante et de l'alcool épicé. A dur métier, dure boisson.
M. Locquart savait faire boire le peuple.
.
.tétait
que
les
noirs
gens
du
fer
préféraient
la
Son dé pt
.
.
.
d'
. d
bière Saelens, mais il cherchait les occas10ns ou_vnr ~
nouveaux estaminets devant les usines métallurg1qu~~ a
côté des débits Saelens. Il fabriquait po~r cela u~e b1ere
forte, vinaigrée et mettait mariner du po~vre en grams da~s
les pipes du genièvre qu'il tirait en bouteilles pour les débitants.
'
bli
ï
Amoureux de sa profession et de l'estime_ pu . qu~, 1
allait régulièrement à la messe le dimanche, il était pieux
aux heures fixées, il accomplissait dans son co~merce_ et sa
religion ce qui était écrit. Cette honnêteté lm donnait un
grand orgueil.
..
Il surveillait lui-même la fabrication de la b1ere ~otreDame si bien réputée dans le. bâtiment et la_ bnq.ueterie'. Il goûtait les brassins et rougissait son fort visage a se
pencher sur la bière boui~lante dans les gr~ndes cuves en
cuivre, puis il élargissait dans la cour fraiche ses lar~es
épaules et respirait à fond, content de sa marchandise
expédiée en tonneaux marqués à feu de l'image de la
vierge. Par les trappes des caves il les voyait _alignés ~aver
leur « purure » au trou de bonde où bougeatt la mou~
blanche. Dans la cour les chaînes de frottement roulant _a
l'intérieur des rondelles en lavage, tais~ient un beau .bnnt
de grande activité dans cette brasserie fumante, ou travaillaient quarante forts hommes aux bras nus ..
Les enfants sous la voûte d'e~trée d_urent f~ir de_vant
solides chevaux noirs d'un ca1~1on_ qui men~1t la bière au d
estaminets. La marmaille admiratrice de la Vierge en gran
manteau était le lundi nombreuse à la rue. Hélène F~ur? avait douze ans y menait son petit frère qui en
ment qm
.
• d"sait ·
avait trois. Le père \"enait de rentrer ivre, 1a mere i :
« Quand il est en bu, ce serait encore rien s'il dormait, ,:nais
il faut qu'il battille ... »
l
Il frappait sur tout ce qui pouvait crier : le chat, a

1:

femme et les enfants que la mère mettait dehors parce
qu'elle les aimait bien :
- C'est assez de ma figure pour les cliques, il n'y a pas
besoin de leur cul.
Ainsi Hélène Fourment conduisait chaque lundi le petit
Marceau devant Notre-Dame des Belles Loques.
L'enfant aux yeux régalés d'azur tendait les bras vers le
manteau fleuri d'étoiles et sa sœur disait :
- Guette-la, elle a une robe de beau temps.
Elle se serra contre le mur de la brasserie avec le petit
Marceau car le père Fourment passait. Les bras levés et la
tête portée en arrièœ il marchait par saccades, semblant
deYoir tomber sur le dos puis brusquement se remettait
d'aplomb mais alors n'avançait plus. Enfin il se penchait
lentement en avant et au point de choir, courait, les
genoux lui battant la figure, il heurtait les murailles et leur
hurlait:
- Ote-toi de là !
II ét:1it vert de figure, ce qui est b couleur de l'espérance, il disait aux enfants :
- Je suis poli avec vous, moi, tas de salauds !
Eux suivaient sa folle allure, mais reculaient vite s'il
s'arrêtait. Quand il recommençait à marcher, les grands
prenaient les petits par la main et tous ensemble couraient
derrière l'ivrogne. Comme il passait devant la brasserie, sa
fille Hélène Fourment tourna le petit Marceau vers la
Vierge radieuse :
- Regarde, la Dame des Belles Loques. Elle te rit.
D'autres petits ,enaient s'abriter au coin de la porte
aimée par leur détresse, car c'était lundi jour de malheur
pour eux, et de grand profit au brasseur.
Les enfants chassés des logis souillés où hurlaient des
fous venaient à la Vierge bleu et or qui levait ses mains de
bénédiction sur leur misère extasiée.
PIERRE HAMP

�L'ŒUVRE DE ROBERT BROWNING

L'ŒUVRE DE ROBERT BROWNING

Le long poème de Browning dont nous donnons ici la tra·
duction est extrait du recueil Dramatis per-so1ia' - que Browning
fit paraître en 1864 à l'âge de 52 ans (né en r8r2). Slttd!e fait
pendant au Bishop Blougram's Apology, paru dans le recueil Men
andWomen en 185 5. Les poèmes de Browning revêtent les formes
les plus variées ; souvent même il inve_nte des mè:res nouveaux
et se soumet aux rythmes les plus bizarres. Mais Blougram et
Sludge, le premier de ro10 vers, le second de 152 5, sont l'un
et l'autre écrits en pentamètres iambiques non rimés, forme
classique et miltonienne adoptée par Browning le plus fréquem·
ment et daps ses plus longs poèmes, comme la plus s01.1ple et
se prêtant le mieux aux plus subtiles nuances de la confession.
La partie la plus importante, et à notre avi_s, de beam:ou~ la
plus intéressante, la plus parti.culière, de l'œuvre de Bro1:mng
consiste en monologues dont Sludge est un eKcellent spécimen.
Il met en scène les _personnages les plus divers, de tous les pays
et de toute~ les époques; mais principalement de la renaissatl.Ce
italienne, qui présentait le champ le plus riche à so~ jnvestigation psychologique, et l'exemple de toutes les passions. La ma·
nière dont chacune des Dramatis personœ se raconte rappelle
parfois étrangement l'illogi.s me apparent et la logique profonde
de certains des courts récits de Dostoïewsky, de Krotkaya par
exemple, et c'est à cela seul que je trouve à les co11_1p:u:er.
« Avec Men and W01nen, - est-il dit dans la nouce mtrodu~tive de la •g rande édition en ro vol. de
Brownin? atteignit le sommet de son. g.éni&lt;:; tout au plus peut-on d.ire qne
certains des poèmes de .Dr-amatis personœ et quelques uns -des
· liVTes du Book and the Ring égalèrent ensuite les meilleurs des
poèmes de ce recueil ; mais ils ne les surpassèrent point. »

r~u-

4r,

. Pourtant l'accueil qu'on fità ce livre fut tiède. Sans doute les
c1rconstancès n'étaient pas favorables. Tennys0navecMaud et r
M .
'é.
~n
emorram, s tait emparé de la faveur du public. A côté de lui,
pas de pl_ac.e ·sur le ~amasse. Au surplus la question de Crimée
accaparait
les espnts. Sébastopol venait
. et l' on lle
.
· d'être pns
~rêtalt plus attention qu'à -des poèmes où, comme dans Maud,
l ?n pl'.lt_ trouver quelque écho d.cs événements du jour. Browrung était en Ital~e; les Anglais se &lt;lésintéressaient de lui. Cest
pour la génération suivante qu'écrivait Brownino- - et ou
110t/S,
b
p I
Entre Men attd Women ( 1 855) et Dramatis Personm (i864)
se place le seul gran.d _événement de la vie de Browning, la
mort~e sa femme Gurn 1861). La mauvaise sant{ de celle-ci,
les soms donnés également à l'éducation de son fils Je é é
S V nements P.o 1t1qu{e~ avaient cependant r-alenti considérablement sa
pro~uct10n ?oet1que, qui ne se ranima qu'en 1859.
C est vnnsemblablement vers cette époque que Sludge fut
composé.

r·

?as

,

Il n'est
in~tile, _pour l'intelligence-du poème, de rappeler
comme~t il a pns naissance. - Browning et sa femme rencontrèrent a Florence, en 1857, le médium américain David Douglas
~urne. Mme _Browning, nerveuse, impressionnable, entbons1aste, se pass10rrna pour le spiritisme; Bro~ing, qni aimait
profondément sa fe~me et la connaissait, vit -Sans doute pour
elle le danger des idées et des émotions où elle se laissait
entraîner. Con·vaincu qne Je caractère de Hume ne méritait
a~cune confiance et q.ue ses expériences ne pouvaient mener à
nen, très conscient, d'autre part, d:e ses responsabilités d'homme
et, d'é poux, 1·1 rntervmt,
·
·
non sans violence, et fit cesser, brusquement, toute rela-tion avec Hume. A l'égard des médiums et
de le~m adcpt~,. il g~.rda, une méfiance et une aversion compréhensibles, mars 11 étatt d un esprit trop ouvert, et î1 vouait à sa
~emm: u.ne trop tendre ad1?int.tion, pour n'avoir pas compris
l attt~It mtellectud et sentrmental qu'elle pouvait éprouver.
Aussi le poème de Sludgen'est-il pas, comme on semble l'avoir
~• lors de son apparition, une simple attaque contre ·le spiritisme. On Y trouve à vrai dire une assez féroce caricature d'un
personnage de médium et une satire des milieux spirites mais
tout entremêlées d'aperçus profonds sur les sentiments bu:nains

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI!Hl

que le spiritisme intéresse et de lumières projetées sur les problèmes qui se posent dès que l'on touche aux mystères de la
mort et de l'au-delà.
C'est, en quelque sorte, un examen général de la question,
dans cette forme affectionnée par Browning et souvent employée
par lui du monologue dramatiq1u. Pour qui sait l'employer,
forme avantageuse entre toutes : son pittoresque permet l'extension du poème au delà des limites admises; son unité
facilite le ,·a-et-vient d'une pensée active qui réfléchit sur un
même sujet, s'en écarte, y revient, et se pennet toutes les
digressions sans que le lecteur s'égare. Le monologue étant
confié à un ho!Ume dépourvu de tout scrupule, l'intérêt de cc
débat unilatéral s'en trouve singulièrement accru: le vrai y
alterne avec le faux suivant les besoins de la cause, le mal s'y
mtlt: avec le bien quand cet avocat de sa propre honte n'y voit
plus clair lui-même, et nous nous renseignons sur sa psychologie intime lorsque nous perdons le fil logique de son discours.
Cela permet en outre de mèler aux plus hautes préoccupations
le grotesque le plus courant, le plus vulgaire ou le plus inattendu : cet homme parle pour soi et comme il pense, il ne
s'adresse pas à la galerie ; sincérité basse mais vraie qui frappait
beaucoup Browning, qu'il relevait partout et dont nous-mêmes
découvrons plus d'un exemple dans la littérature anglaise, spécialement au théâtre. De plus c'est une facilité pour envisager
une question sous tous ses aspects, franchement et presque
cyniquement, c'est un moyen de se servir des aYantage~ de la
scène en évitant ses inconvénients, c'était enfin une façon
d'échapper à la terrible censure victorienne (n'oublions pas la
date de Sluage), à une époque où Je lecteur anglais se choquait
de la moindre atteinte à ses préjugés et n'eût jamais compris :n
quoi Robert Browning, qui n'était point poète lauréat, pouvait
se croire autorisé à parler, à penser et à écrire autrement que
dans les limites d'une règle reconnue et suivie par le plus grand
nombre. - Il faut avouer, d'ailleurs, que Browning profitait
de ccrt:iines licences dues à la réputation d'obscurité qu'il s'était
faite et dont il ne se formalisait pas. Un auteur difficile a de ces
avantages.

ASDRft GIDE, PACL AI.FASSA êf

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM
Non, je vous en prie, Monsieur ,
ne
.
pas ! pour cette fois ! C'ét . 1
· ··:
me denoncez
suis prêt à I .
au a première et la seule, ... je
e Jurer, - regardez-me· , ,
·
genoux, - la seule fois ·e
.
i, 'IO~,e~, J_e me mets à
dé I
O ·
l''
' J le Jure, que J aie Jamais frau...
u1, sur ame de Celle
.
sainte mère, Monsieur !) tout qu; nodus e?tend Çvotre
était vérité ure
' sau ce ermer accident,
I
E
p ... tout, sauf cette petite sone de déf. 'l
ance. t même cela, c'est ,·otre ropre vi
.
a1 bon champagne _ d Ca .L P •. . n, Monsieur, ce
'
u
tav. ua ' s1 Je ne me t
vous êtes si aimable
. ,. ' .
. rompe ...
« Dehout )), dites-v~~;&gt; q;~;omspt une pareille folie.
rible visage ;i Vo ,.
·
. ~rs a menace de ce ter.
us l!tes sans p1t1é ;&gt;
Q ·1
pour l'amour d'Elie J'âm
.
d.. ..
uo1 pas même
l'instant évente ma' . . e sainte ont 1a douce haleine à
chose M
. · 1) Joue, (,·ous .ne semez pas quelque
'
ons1em . . . . vous me dénoncerez ?
~llez donc, dénoncez! Qui diable s'occ
d
,.
plan__à un ~uerelleur de ,·otre espèce de ... upe e ce qu il
t
Mons1eur
.
,Aie ! aie ! aïe .r De gr.tee,
' Vos pouces
m entrent dans le gosier! Ch !. .. Ch 1
•
Ah bien I vous ave fi ·
·
Dieu I Hi .
. z ~1 mamtenant, j'espère? Seigneur
1;~:• Je ne pensais ~ère, quand votre
défunte
paix et v
.
par mon entremise ces paroles de
.
ous émut s1 fort que vous me fîtes don ( fu
~
gracieux à vous) de ces boutons de chemise, ce

m~;e ~:~:~

~i:~:

GILBERT DE VOISl~S

, . Champagne améric.1in de la Caro1·10e.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vaut les reprendre, je vous en prie, Monsieur, - oui, je ne
pensais guère que, sitôt après, une fraude de rien du tout,
due à un verre de trop de son propre champagne, changerait mon meilleur ami en un gentleman furieux!
Pourtant, c'était mal, je ne conteste pas le point; votre
colère était juste : quelle que soit Ja raison qui m'ait mis
en tête cette folie, je sais que je suis coupable. Il y a un
esprit épais, crépusculaire et mal développé qui me gard·e
une dent (je l'ai remarqué) ... l'esprit d'un nègre, je pense,
ou bien celui d'un émigrant irlandais; vous-même expliquiez le cas si bien, dimanche dernier, Monsieur, quand
nous fîmes venir Franklin pour élucider certain point touchant ces actions du télégraphe; oui, et il jura... ( ou bien
était-ce Tom Paine r ?)... en cognant la tab]e près de
l'endroit où j'étais accroupi, qu'il me jouerait avant longtemps un vilain tour. -11 disait vrai !
Ah, je vois que votre figure s'éclaire! J'en étais sûr!
Alors, pour cette seule fois.,. ( ne retirez pas votre main ; à
traTers elle, certainement, je baise la main de votre mère)
vous m'assurez de mon pardon? - ou, du moins, de ne
rien dire à personne? Réfléchissez, Monsieur~ quel mal
peut faire la pitié? Ah! si seulement l'ombre de la vénérée
défunte- voulait fntriper ou frôler le bois de la table !...
Qu'est-ce que c'est que ce bout de papier? ... Si nous prenions un crayon, qu'elle écrive ou fasse le moindre signe
pour conjurer son enfant de pardonner? ... Ah! Voilà!
Hein? ... Oh !. .. c'était votre pied, Monsieur, pas un craquement naturel?
Répondez donc! Une, deux, trois... Voyez, j'attends
pom dire « trois! ir... Rien n'y fait? Aucun espoir pour
moi? Tout sera envoyé au Journal de Greeiey 2 ?
Eh. bien ! et si je vous racontais toute la fraude ? Sur
Un des champions de !'Indépendance Américaine.
2. La Tribut1e ile New-York, journal fondé en 184r par Horace
Grceley.
1.

MONSl&amp;UR SLUDGB, LE MEDIUM

won àme ! toute fa vérité, rien d'autre, et d'ou le mensonge
est venu ? De votre côté, vous engagez-vous à payer mon
passage pour partir et à né tien dire avant que je sois en
sûreté à bord ? C'est en Angleterre qu'il faut aller, pas à
Boston (soit dit sans offense!) .. , Je vois ce qui vous fait
hésiter. Ne craignez rien! je compte changer de métier et
ne plus frauder ... Oui, cette fois, vraiment, cela me pèse
sut l'âme! Soyez mon sauveur ... après le ciel s'entend! Je
raconterai des choses singulières. Sôixante billets de cinq
feront l'affaire. Une bagatelie de plus, pourtant, comme
viatique! Chargeons la table de répondre ... '?
Comme vous êtes changé !.. . Alors, tranchons la différence; disons trente de plus .•. Oui, mais vous me laissez
les cadeaux l Si non, (affirmerai qu'ils sont cause de tout,
que vous regrettiez votre bien et que, pour le ra.voir, vous
m avez cherché q_uerelle. - Marchez sur un reptile" il se
retourne, Monsieur! Si je me reto11tne, c'est de votre faute!
c'est vous qui m'y aurez forcé. Qui donc est obligé de
renoncer. à la vie sans essayer de se défendre ? En tout
cas, j'en cours la chance. Hein ?
C'est dit I Puis-je m'asseoir, Monsieur?. .. Ah I cette
brave vieille table! Vous me donnerez bien, Monsieur, le
cigare et l'egg-nog du dépatt? J'ai été si heureux chez
vo_us ! de bons sièges remb0urrés, et des buffets sympathiques ... Qnelie fin à tant de soirées instructives! Q'ai
du feu ... ) Que voulez-vous l rien ne dure, comme Bacon
est venu nous le dite ... A votre santé!. .. mais ne vous
fâchez pas ou je crie 1

.

Tra la la la laire ! Tra la la la lit! Voyez-vous, Monsieur,
il y a plus de votre faute que de la mienne : c'est tout de
votre faute, curieux gens du monde I Vous êtes des poseurs
(sauf votre respect), vous aimel à. paraitte si malins, si
intelligents, quand vous vous tenez par une patte au perchoir où vous vous juchez pour faite bouffer vos plumes,

�420

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

oui, ce bout de vanité qui vous sert de perchoir et qui vous
paraît sûr parce que vous l'avez choisi. Oh [ par ailleurs,
vous êtes assez perspicaces ! Vous distinguez bien qui perd
l'équilibre, qui glisse, qui, faute de pouvoir prendre pied,
s'accroche par une aile, et qui ne peut se tenir droit sur le
perchoir d'à côté qu'a choisi votre voisin, pas vous ! En ce
qui le concerne, pas moyen de vous tromper !
Prenons un exemple: les hommes aiment l'argent, vous
savez ça ? et ce que font les hommes pour le gagner ? Eh
bien,! imaginez un pauvre garçôn (mettons le fils d'un
domestique de votre maison) qui, en écoutant aux trous
de serrure, entend la compagnie faire des phrases sur les
dollars, les billets de banque, etc., dire comme il est dur
de les gagner, comme il est bon de les tenir,. et ce qu'ils
peuvent acheter, - si, tout à coup, il entre et s'écrie:
cc Moi, j'ai un billet de cinq dollars! », que lui répond_ezvous ? Quel est le premier mot qui suit votre dernier coup
de pied? « Où l'as-tu volé, coquin?,, Cela parce qu'il vous a
trouvé descendu du perchoir ( et il pourrait bien se p1yer
votre tête), de ce bout particulier de sottise, que vous
avez choisi, Monsieur, comme terrain d'exercice. Supposez
qu'il essaie toute sa liste de mensonges:
Il a ramassé le billet par terre.
Son cousin est mort et le lui a laissé partestatnent.
Le Président le lui a jeté en passant à cheval.
Une actrice l'a troqué contre une mèche de ses cheveux.
Il a rêvé de veine et a trouvé sa chaussure enrichie.
Il a tiré de terre de l'argile et de cette argile a fait de
l'or ...
Comment traiteriez-vous ces possioilités,? Ne feriez-vous
pas votre enquête, au plus vite, avec un nerf de bœuf?
&lt;&lt; Mensonges I mensonges! mensonges/ }) crieriez-vous. Et
pourquoi ? Est-il une seule de ces histoires qui ne puisse
être la simple vérité? La dernière peut-être, celle de l'argile
changée en pièces d'or? Voyons •.. passez-le moi maintenant, ce garçon, pour que je parle en sa faveur.

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIU1i

42r

Combien de nos plus excellents philosophes, en d'affreux
bouquins où j'ai dû mettre le nez, ont dit que l'or peut
être ainsi fait, l'ont vu faire ainsi, en ont fait! Oh l avec
de tels philosophes vous prenez des formes, tandis qu'avec
ce garçon ... ! Avec lui, vous décidez des vraîsem blances en
un clin d'œil et vous ne doutez pas un moment de la façon
dont lui est venue son aubaine. Dans son cas, vous entendez, jugez et exécutez tout d'une haleine; et la plupart des
gens sensés feraient comme vous.
Mais que le même garçon, par le même trou de serrure,
vous entende, vous et vos invités, faire d'autres belles
phrases sur les signes et les prodiges et le monde invisible;
raconter que la sagesse méprise un vulgaire manque de foi
davantage encore que la plus vulgaire crédulité, et comment des gens de bien ont désiré voir un esprit, et ce que
Johnson avait coutu~e de dire et ce que faisait Wesley ',
et ce que pensait Ma Mère l'Oye, et patati et patata, - s'il
fait irruption en criant : cc Moi, Monsieur, j'ai 1m un
esprit I &gt;) ah l les façons changent! Il vous trouve, cette
fois, perché et paré : c'est une de vos idées, cela, qu'il
peut y avoir des esprits. Il n'est plus question de nerf de
bœuf à présent ! cc Allons, raconte I N'aie pas peur de 11ous /

Prends ton temps et rappelle tes souvenirs. Et d'abord, assiedstoi. Que dirais-tu d'un verre de vin, m{),i garçon? Et srtrtout,
David (c'est bien là ton prénom?), surtottt, si cela arrive
encore - c'est possible - ne manque pas de nous l'apprendre
pendant que tu l'as encore présent a la mémoire. » Le garçon
dit-il des bêtises, s'embrouille-t-il ici, bafouille-t-il là ;
reste-t-il court ailleurs, comme font les commençants ...
tout est candeur, tout est prudence! &lt;c Pas.de bâte/ arréte-

toi I recueille-toi I Nous comprenons. C'est l'effet de la mauvaise
mémoire, ou de la secousse bien naturelle, Ott des phénomènes
inexphqués ! »
x. Samuel Johnson (1709-1784), Je grand érudit anglais; John
Wes1ey (1701-1793), fondateur dela secte protestante des Méthodistes.

�422

LA ltlOUVELLf: REVUE FRANÇAlS&amp;

Pardieu ! le garçon prend courage et trouve, n'ayez
crainte, le plus court moyen de s'ouvrir tout grand votre
creur, de faire- apparaître ce que j'appelle votre perchoir à
paon, poste d'élection pour se pavaner, faire la roue et
piailler. « Comme vous le pensiez bien, comme vous vous
y" ;mendiez, il est plus de choses dans le ciel et sur la
terre, Horatio '... &gt;&gt;, et ainsi de suite. Croyez-vous que
David neva pas comprendre à demi-mot, gagner en audace,
vous caresser le dos plus prestement? - S'il ébouriffe une
plume : « Do11cernent, dira+on, pa#e1ue. Les premières

manifestations sont si faibles! Le doute au surpfos les tue,
cotJpe cott1't a tout, arrête les frais/ &gt;&gt;
Voilà, Monsieur, votre manière. Ce garçon que vous
avez, de telles peines prises avec lui ( ou avec n'importe
quel cerveau de valeur moyenne) pour lui apprendre ... mettons le grec, l'instruiraient bien vite à fond, en feraient un
Persan (Porson ? 2 Merci, Monsieur !) ; à plus forte raison le
rendront très habile dans l'art du mensonge. Vous n'interrompez jamais la leçon. Le feu une fois allumé, allez
donc le laisser éteindre! Vous avez des amis: impossible
de cacher ce que l'on sait, surtout à ceux qui sont portés à
chercher ailleurs leur nourriture spirituelle. Pourquoi ne
feriez vous pas parade du bien légitimement acquis? Celui
qui découvre un tableau, déterre une médaille, tombe sur
une première édition, celui-là, désormais, lui donne son
nom, devient notable : à plus forte raison celui qui déniche
un médium? &lt;1 David est à vous, homme favorisé par la fortune!

Ayez. pitié des âmes moins privilégiées. Souffrez. que nous profitions de votre chance ( » Et David tient le cercle, préside à
tout, fait le récit de la vision, regarde dans la boule de
cristal, se met à l'écriture spirite, entend les coups frappés,
suiYant le cas.
Remarquez, - je tiens à préciser, - que si j'appelle
1.
2.

Hamlet, I. 5.
Richard Persan (1759-18.08), le graod helléniste anglais.

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

42 3

tout cela des cc mensonges » dans cette première phase,
c'est simplement par égard pour la science: je nomme ces
larves du nom de ce qu'elles seront plus tard, une fois devenues libellules. Exactement c'est ce que les geos vertueux
appellent ne pas dire la vérité; mais jusque-là, cependant,
la chose n'a pas atteint sa pleine croissance: c'est encore
imaginer, faire des contes, inventer des balivernes ( ce qui
n'a jamais été d'intention bien criminelle), c'est l'habitude
prise de raconter des histoires et d'astiquer tous les vieux
bouts de faits qui perdent leur éclat. On voit toujours
quelque chose quand on ferme les yeux, ne fût-ce que des
points et des lignes. Les tables sautent d'elles-mêmes de la
façon la plus étrange, et les plumes, Seigneur Dieu ! sait-on
jamais si on les conduit ou si c'est elles qui vous conduisent? Ce n'est que tremper un pied dans l'eau pour le
retirer aussitôt, non pas y faire le saut qui oblige à plongef.
Notez ceci, c'est important : écoutez pourquoi.
Je vais prouver que c'est vous qui poussez David jusqu'à
ce qu'il plonge et cesse de grelotter.
Voilà votre cercle réuni : les deux tiers de vos invités,
doués de cervelles pareilles à la vôtre, lèvent les yeux au
ciel et s'écrient comme vous · y comptez : cc Seigneur, qui
l'eût crn I » Mais il y en a toujours un pour prendre l'air
raisonnable, sourire avec pitié et déclarer : {( De votre sincé.-

rité, aucun doute. Mais êtes-vous aussi certain de celle de ce garçvn ? En vérité, jereste rêveur. Pour ma part, je suis, je I'avoue,
plus avare de n_w. foi. » C'est très blessant, Monsieur ! Eh
quoi ! il veut faire des enquêtes, émettre des sentences,
quand tout est fini, quand vous venez de fermer les yeux,
d'ouvrirla bouche et de gober David d'un seul coup, vous!
Ce serait une terrible catastrophe. Alors on répète l'expérience, une fois, deux fois, une fois encore et l'on dit :

« Il a entendu, nous avons entend/J,, vous avez entendu, et eux
aussi, votre mère et votre fmmze, vos enfants et l'itranger qui est
dans vos murs : est-ce exact, oui ou non ? » •.. Et voilà pour lui.

la brebis galeuse, le convive sans robe de noces, l'incrédule

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Thomas ! A votre tour de chanter victoire : « n est bien
bon tk notts croire si bltes ! Sludge fraude ? •• . Laissez-11ous le
sojn des précautions ! »
.
Aussitôt les autres font chorus. Thomas demeure confus,
goûte en silence à quelque breuvage comme celui-ci, et se
demande s'il est plus dur de fermer les yeux et de gober
David en bon camarade ou d'aller ailleurs pour trouver en
échange (sans egg-nog qui fasse glisser le morceau) un aliment tout aussi coriace. De l'autre côté de la rue, le capitain~ Sparks tient sa cour ... Est-on mieux là ? N'a-t-on
pas des histoires de chasse, des scènes de scalp et des
exploits de la guerre du Mexique à avaler d'un trait, si
l'on veut goûter en paix la chaleur du poêle, le rockingchair et la compagnie du trio des charmantes filles de la
maison?
Le doute succombe ! Victoire ! Tout Yotre cercle est
reçonquis. Grâce au concours de ces esprits soumis, la
prouesse de David s'arrondit, toutes les fissures se bouchent, la moindre saillie est limée er polie : la boule est à
point pour qu'on l'envoie rouler autour du monde et qu'elle
revienne à David en fin de course, large de sept pieds,
alors qu'elle n'avait au départ qu'un demi-pouce d'épaisseur. Admirable naissance que voilà du surnaturel auquel
le pauvre David se trouve lié ! Vous n'avez employé
aucune arme que les lois réprouvent, sauf celles du diable,
et néanmoins vous avez contraint David à vous tromper
dorénavant jusqu'à plus soif, - et tout est sorti d'un seul
demi-mensonge !
S'il ya eu un demi-mensonge, ou la centième partie d'un
mensonge, c'est sa faute à lui, pensez-vous, -qu'il en porte
la peine ! D'accord. Mais vous, résisteriez-vous mieux à sa
place ? Trouveriez-vous le courage, - une fois calmé le
premier émoi, une fois terminé cet inoffensif petit ouvrage
d'imagination, - d'interrompre en disant : « Ceci devient
sérieux, il faut s'arrêter I Monsieur, je n'ai jamais vu le moindre
fant6me. Apprenez à vos amis que ... eb bien! que je me suis

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

pa)'é leurs têtes et que /ai trmn:é la vôtre paJée d'm:ance. j'ai

comme un coq en pâle durant ces trois semaines. Faites-le
moi payer à coups de pied » ?
J'en doute fort. Interrogez mtre conscience ! }fous ver-

iictt

rons, dans douze mois d'ici, avec quel petit nombre d'embellissements vous aurez raconté à la toute-puissante cité de
Boston cette passe d'armes entre nous, le premier coup de
fleuret reçu de Sludge, qui ne connaissait rien à l'escrime,
Monsieur ; de Sludge votre familier ! - J'ai menti, Monsieur, c'est entendu. Je me suis levé &lt;lu repas où, dans le
ruisseau, j'avalais des viandes de rebut et j'ai préféré vos
canards sauvages : j'ai pris la mesure de celui qui les découpait, j'ai pesé le peu qu'il avait d'intelligence, je lui ai chatouillé le cœur avec une plume de paon et, la semaine
suivante, je me suis trouvé, frais et propre, faisant un
diner fin, bien nippé, installé sur une chaise appuyée à des
genoux de femmes ; toutes ces belles soudeuses me
choyant, encourageant mon histoire àse dérouler et à sortir
petit à petit de son trou : « La nuit derniere. à peine élais-je
couché bien au chaud, bien bordé, que j'entendis, comme on venait
de me quitter, des coups frappés, tandis que passait une lumière
subite. » - « Avait-elle zm peu la forme d'une étoile?» « Mon Dieu, Madame ... la forme de certaines étoiles. » « C'est bien ce que nous pensions I Et aucune voix ? Pas encore?
Efforcez-vous la procbaine fois d'entendre une voix ; nous pensons que 'l!OIIS y arriverez. Du moins, c'est ce qu'ont fait les
médiums de Pensyh·anie. » Oh ! Ja prochaine fois, la voix
arrive! c&lt; Tout comme nous l'espérions I &gt;&gt; Celles qui espéraient
ne sont-elles pas fières maintenant et contentes, et prodigues
d,une reconnaissance toute naturelle ?
Cela va sans dire ! Donc, nous poussons au large ; à
Dieu vat I barque droite ! Nous filons, ayant une cataracte
devant nous. Nous voici à mi-chemin du Fer-à-Cheval ' : '
arrête qui pourra la danse joyeuse des bouillons contre
t. Chute du Niagara.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

notre proue l Les expériences valent à présent la peine
qu'on les attende. Les esprits parlent sans crainte, révèlent
le fond de leur pensée et font au médium d'honnêtes
compliments : ils s'intéressent à son habit du dimanche, se
plaisent à voir des bagues à ses doigts. - Demandez-vous
comment vous accueilleriez toute une série de fêtes pareilles I Prenez le cheval le plus doux, mettez-le à l'écurie et
bourrez-le d'avoine, un mois durant, puis menez-le par un
beau matin d'avril au milieu de ses compagnons, en lui
laissant le champ libre. Oui ou non, va-t-il caracoler, faire
des écarts et des sauts de mouton ? A plus forte raison, un
jeune homme dont les fantaisies jaillissent avec autant de
vigueur que des champignons d'une couche à melons.
Bientôt on en arrive à ceci : « Allons l'Esprit, maraud !
viens! va ! cherche ! rapporte! lis ! écris ! frappe! rataplan, et va te faire pendre ! »
Je suis débarrassé de tout souci ; tout est réglé; votre
cercle fait mes affaires; je puis divaguer à la f~on du
derviche épileptique dont on parle dans les livres, écumer,
me jeter à plat ventre, mettre mes vêtements en lambeaux,
peu importe: mes admirateurs, amis et compatriotes formuleront des lois spirituelles, trouveront un sens juste à
des choses fausses par la loi des contraires. Si François
Verulam se présente comme Bacon, s'il va jusqu'à écrire
son nom avec un y ou un k •, s'il dit qu'il a. vu le jour à
York et qu'il a rendu l'âme dans le pays de Galles sous le
règne de Cromwell ( comme je crains bien, Monsieur, qu'il
l'ait pu dire avant que j'eusse trouvé le livre utilement renseigné) eh bien ! quel mal à cela ? Le cercle sourit aussitôt ; « Après tout, dit-on, vous voye.z, ce n'était pas Bacon !

Nous co.mprenons : le tour n'a rien que de naturel. L'individualité de tels esprits est difficile a mettre en évidence. Elles ont
une tendance ase moquer, à railler, ces espèces mal évoluées.
r. François Bacon, baron Verulam (r 56r-r626), le célèbre philosophe
et homme d'Etat. La prononciation de son nom avec l'accent américain peut être figurée en anglais pa.r l'orthographe Bykon.

MONSŒ:UR SLUDGE, LE MEDIUM

427

Voye{_-vous, leur monde ·ressembl-l beaucoup a tme prison dont on
a forcé la porte, tandis qt1e le nôtre, ici-bas, reste clos, verrouillé,
fermé de barres et n'a qa'une seule fenêtre. Notre ami Sludge
est cette fenttre, épaisse Ott mince, claire ou ternie; il est la vitre
de communication a laquelle, ji&lt;rur nous voir et se laisser voir,
les esprits viennent regarder. Ils se pressent, se bousculent pour
trouver tme place, marchent mr les engelitres de Jeiers voisins, se
jouent mille tours. Si Bacon, fati?ué d'attendre, s'écarte, voici
Barnum qui surgit à la place : t&lt; Je rnis 1:otre bomn1e, dit-il, je
vous répondrai au liett de Bacon ». - Essayons une autre fois ».
Ou bien on dit : &lt;c Qu'est-ce qu'un médium ? C'est un
moyen (bon, mauvais ou passable, mais le seul moyen) par
lequel les esprits peuvent parler. Parfois il comprend mal, il
bafouille, et bégaie: il n'est jamais que leur Slttdge et letw soufjredoulettr ; ils le prennent ou le quittent. Mais ils doivmt se taire
ou consentir que leur science ne s'exprime qit'à demi~ a cawe de
son ignorance. Supposez. que l'esprit de Beethoven veuille répandre
la musique nouvelle dont il déborde, eh bien! il tourne la manivelle de l'orgue que wici, il itient moudre chez. Sludge, et ce qu'il
a versé a la gueule du moulin comme trente-troisieme sonate
(hein, quelle idée!) sort de la trémie connue du Sludge battant
neuf, sans plus : « !'Hymne des Shakers » en sol avec mz fa
naturel ou « la Bannière étoilée &gt;&gt; avec 1uze succession de quartes
pour accompagnement. »
Ah ! Monsieur, de quels embarras ne m'avez-vous pas
aidé à sortir, vous qui êtes sage ! Quant aux imbéciles, ces
gens qui venaient voir, quant à vos invités ... (notez bien
ce mot) : avez-vous jamais vu des invités critiquer votre
viu, vos meubles, votre syntax.e ou votre nez? Alors pourquoi critiqueraient-ils votre médium ? Où est la différence ?
Prouver que votre vin est fait d'encre rouge et de gommegutte, prouver que votre Sludge est un trompeur, c'est dire
que quelqu'un est un serin s'il a vanté leur authenticité.
Des« invités» ! N'ayez crainte ! Ils feront la grimace ( et
encore, pas trop), puis ils vous laisseront dans votre gloire.
(( Non, dites~Yous, ils doutent quelquefois, et le font savoir. &gt;&gt;-

�428

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Eh parbleu ! oui, ils doutent. Et qu'en résulte-t-il ? Vous
en profitez pour triompher : cc Bien entendu, ils doutent, voilà
q11i explique aussitôt l'anicroche : cc doute a gêné notre médium,
a troublé son esprit si pur. Il les a payés de retour : jetez-y de la
balle, sortira-t-ilde la farined'tm moulin bonnite? )&gt; Là-dessus
les fidèles applaudissent ; on cite à foison les cas analogues:
« Un mauvais plaisant ayant, 1m jour, ·uoufa qu'un médium
appelât Jacques un esprit nommé Georges, « Jacques I ,, cria le
médium, - c'était la preuve de la vérité!» Bref, un coup qui
touche le but prouve beaucoup, un qui le manque, davantage. Vous ètes convaincu par ceci? Tant mieux. Vous ne
l'êtes pas ? C'est alors le moment de lâcher Ja double bordée, puis ... les grands moyens, dernière ressource. Prenez
l'air sombre et important:« Vous 1un1straitez d'idiots, direzvous, par conséquent (pot1rqt1oi s'ardter en cbemin ?) de complices d'une canaillerie ? Et cela, nous l'cntmdons dans notre
propre maison, de la bouche de 11otre imJité qui trouve assez. dr.
courage pour faire auront à un pauvre garçon exposé par notre
bo1mefoi 1- Vous vous êtes bien fait entendre l Entendez-nous
un peu maintenant. Un bom111e seul n'en 1:at1t pas tout à fait
douze. Vous 'l!O)'tZ. un trompeur? Nous sommes do11z..e ici qui
vQyons 11n âne .1 Excusez si je fais ce cnlml, et bomoir I » Le
sceptique s'esquive, tous les rires éclatent... Sludge triomphant agite son chapeau.
Ou bien ... il ne l'agite pas. Il y a quelque chose dans
la vérité vraie (explique qui pourra) que l'on regarde avec
un œil d'envie, comme fait le cheval qui reste mélancolique
sous des rateliers bourrés de foin et ne veut pas manger
parce qu'il aperçoit un sac d'avoine. Au diable cette vérité
là I Elle glte toutes les douceurs que l'on offre à sa place.
Il m'a semblé parfois, quand la susdite Société me choyait,
me caressait, me cajolait ou m'engageait à prendre plaisir à
ses taquineries (ce qui ne m'empêchait pas, croyez-le bien,
de cracher par-dessus leurs épaules sur l'homme en fuite),
il m'a i;emblé parfois que j'étais un enfant, mais un enfant
terrible : sa nourrice, sa tante, sa grand'mère, le dorlotent,

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

Je tiennent éloigné de 1a niche du chien, du soleil et du
vent, des bonnes farces et de la saine boue; on lui enjoint
de se montrer gentil, gracieux et digne, mais lui, du coin
de l'œil, regarde les enfants déguenillés du ruisseau, occupés
à leurs jeux; il voudrait être là-bas, avec eux, au milieu de
l'ordure, faire des pâtés de crotte et rire à son aise et parler
franc, et traiter bonne maman de vieille toupie (ce qu'elle
est en effet). Je vous en ai voulu, je vous le dis, à vous, à
eux, de ces embrassades, de ces sottises. Je grinçais des
dents par désir de voir passer un honnête chien... C'est
mal, je vous le dis, de détruire une âme ainsi !
Mais qu'est-ce qui demeure « ainsi » ? Qu'est-ce qui est
fixé ? Où peut-on s'arrêter ? Nulle part. Couvez .le mensonge, il en sort la fraude, lentement et sûrement filée,
juste à votre taille, Monsieur. Moi, je m'arrêterais bien,
mais vous, vous êtes pour le progrès: c&lt; Rien que du viertx ?
jamais de 11.tuf? Rien que le parler d't1sage, pa,r la bouche, 011
f écriture par la main ? Je croyais, je l'avoue, que foi se développerait, deviendrait demontrahle, rendrait le doute absurde, donnerait des formes que nous pourrions voir, des fleurs q11e 11011s
pourrions tottcber. Personne ne doute de vous, Slruige ! Vous
rêt1ez les rêves. vous voyez. les visions de l'esprit, les discours
·vous naissent dans la cervelle, sans con/este. Nt!am-noins, à
cause des sctptiq11es, pour clore le bec à tous, nous 1iOrdons tme
manifestation extérieure. Les Pensylvaniens y sont bien arrivés,
pottrquoi pa,s Sludge? Il peut fairt des progrès avec le temps ».
Ah ! oui, il peut en faire ! Il voit son sort : on n'évite pas
le destin. - C'est d'abord une vétille : &lt;&lt; Eh i David,
entends-tu? C'est toi qui as poussé la table? Ton pi.ed qui l'a fait
craquer? Cette fois, tu veux ...plaisanter, n'est-ce pas, num gm·çon ? - « N ... uon » - Et me voilà perdu, vendu, acheté,
désorn1ais. Le bon vieux train-train facile, le ... quoi ?.. _
le ... non ! pas si faux que cela en tant que fausseté ! ••. le
filage et le fin tracé ... vous savez bien ... en vérité, rien
qu'une façon de faire du roman, de jouer la comédie, d'improviser, de feindre, mais à coup sftr pas l'absolue tromperie !

�43°

LA NOUVELLE REVUE FRAl-lÇAISE

De toute manière, il n'en est plus question, le sort en est.
jeté : « Trompeur » voilà mon nom dorénavant? Le fatal
filet de cognac versé dans votre thé a fué ce que vous
aoyez être la saveur du Souchong : la boîte à thé cède le
pas à la gourde.
Et puis, c'est si terriblement facile ! Oh ! ces tours qui
ne peuvent être des tours, ces faits de passe-passe qui ne
sont à coup sûr pas d'un vulgaire escamoteur ! Non certes !
Un escamoteur ? Choisissez-moi n'importe quel métier sur
terre auquel un homme puisse s'appliquer ; avec six mois
de travail, je ferai vingt tours tenant du miracle aux yeux
des gens ignorants de la perfection. Avez-vous vu souffler du
verre ? percer des tuyaux ? Tenez, ne fût-ce que ce biscuit
que je casse, avez-vous jamais regardé le pâtissier en aplatir
un sur le four ? Essayez d'en faire autant ! Croyez-moi :
exercez-vous la moitié moins de temps, quand vos membres
sont souples, à tourner, pousser et soulever une table, à
faire craquer vos jointures, à faire agir vos pieds, à placer
vos mains comme il convient, à commander des fils de fer
qui tirent les rideaux, à manœuvrer le gaot au bout de
votre escarpin, - puis soufflez les lumières et ... voilà !
voilà ! tout ce que mus désirez vous l'obtiendrez, j'espère !. .. Pour ma part, je ,·is qu'on y glissait aussi facilement que dans un vieux soulier.
Maintenant, que l'on remette les lumières sur la table !
J'ai joué mon rôle. Prenez ma place pendant que je remercie et me repose.
« Eb bien ! Juge Humgmffin, dites-moi, quel est votre 11erdict, ù t'OtlS, la plus [tJrle rite des Etals-Unis ? Avez.-1.•ous
dlcom'trt un tr{)fflpeur ici ? Un instant ... Voyons ,m peu ... faisoos d'abord une exptriena, pour ltre impartial :je i•ais essayer
dt t'OrtS /rompe,, Juge I La tabk penche : est-ce moi qui la fais
bouger?... l:.'crii'l{ J Je pose nza mai11 sur la n}tre : criez. quand
je pousserai l.ltl. dirigerai wtre crayon, Juge / » - Sludge
triomphe encore. « Cûa un ~11p frappé ? vous dit-on dans
l'assistance. Vraiment! Cela de la vtritable écriture? On dirait

l!OSSlEUR SLODGE, LE MEDIUM

431

d'rmûaltint !... Eb bim I si vous, Jfonsimr, tm homme lmitttnt ... - d si le Juge n'ltait pas la, je dirais ... mais peu
importe J- si ·vous, Monsieur, t'Ous échm1tz,, si wus ne parve,uz pas à nous tromper, il y a ptu de chances pour 9m~ Sludge
, arrii~ ! »

Vous croyez, Madame ?... Mais que serait-il ad,·enu si
votre éminent amphytrion avait pris, comme Sludge, Dieu
à témoin qu'il n'usait d'aucune supercherie, lorsque vous
étiez convaincue que l'auteur des coups frappés n'était autre
qu'un certain enfant qui est mort, vous savez, et dont vos
lèvres ont cru sentir le dernier souille ? Hein ? C'est là un
point capital, Madame. Sludge commence à votre prière
avec votre mort le plus cher ; la petite voix se remet à
zézayer, }a main mignonne cherche de nouveau la vôtre, la
pauvre image perdue revient, claire comme un r~ve, cette
image qui, si par hasard un mot la rappelait, amenait
devant vos yeux Je nuage coutumier, faisait à votre cœur
rendre son ancien battement et souffrir son angoisse. Voilà
bien la disposition qui convient pour une enquête, n'est-ce
pas ? On se sent à l'aise avec Saül et Jonath:m, Pompée et
César, mais avec son propre enfant qu'on a perdu ... Je me
demande si, à l'instant où vous avez entendu choir la première pelletée de terre sur le bord de la t0mbe, vous vous
sentiez l'esprit assez libre pour rechercher qui anit touché
votre voile de deuil ou frôlé les volants de votre robe. Alors,
il va sans dire, ,·ous deviez être assommée et :.tupide; alors
(comment en eût-il éré autrement ?) votre souffle avec
votre sang s'arrêtaient, votre cerveau refusait tout service.
Mais aujourd'hui, les mèmes causes n'ont plus les mêmes
effets t Tour est changé : la petite rnix se remet à parler, et
cependant vous êtes calme, vous êtes raisonnable, vous pouvez essayer, sonder la vérité, en chercher les preuves. « Dts pm,1.·e.s ?... L'mfant n'a-t-il pas dit k nom tk sa nourrice et qu'il at1ait vécu six années el qu'il montail st1r tm chn.'al
â bascule ?... Pas besoin d'autres pmœes I Jamais Sludge 11.e
ptut atl(!ÎT appris cela ? i&gt;

�432

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

Ha! il ne peut pas? Vous le flattez. « Il ne peut pas ? »
Parlez pour vous ! Je voudrais bien savoir quel homme il
m'est arrivé de voir une fois, - peu impone où, quand,
pourquoi ni comment, - de voir une fois et de qui je ne
me rappelle pas quelque chose dont il jurerait (cœur plein
de sagacité !) que je &lt;&lt; ne peux pas &gt;&gt; le savoir. Eh quoi ! estil possible que vous viviez dans le souffie de ce monde chargé
de suie, de bavardages et de potins, est-il possible que vous
y vi\'iez une heure sans qu'un petit grain de suie se dépos~
sur votre nez ? La valeur d'un grain de suie, ni plus, ni
moins : un fait échappé du courant des faits er par lequel
vous apprenez ce qu'était quelqu'un, où il était, et quand, et
pourquoi? Vous ne dites pas aux gens : cc Voytz. ce qui vient
de se co!li·r a 111f)Î: ]ttge H,mgrutfin, 11ous notre plus b11inen1
concitoyen, votre oncle hait tailleur et votre femme qui comptait
tpousr~ Miggs, s'est rabattue sur 'L'Olls, fa11te de mieux! » Lui
•dites-vous ça, bien que vous le voyiez deux fois par semaine ?
« Non, répondez-vous, quelle utilité de colporter ces rboses?
Pourquoi faire ? ,, Mais, un jour, vous apercevez qu'il ?' a
lieu de le faire, parce qu'un jour cela devient très uttle,
- c'est Je jour où ce fait vous amène le Juge sur ses deux
genoux goutteux aux pieds du surnaturel, et que cela
prouve que Sludge sait, comme vous dites, une chose qu'il
« ne peut pas» .savoir. - Est-ce que désormais Sludge ne
se tiendra pas le visage tendu du côté où soufBe le vent ?
« Ne peut pas! ... ,, Ecoutez un peu: je vais conter une
histoire. Je connais un type à fa\·oris, un étranger qui est
professeur de musique ici et, faute de connaître un moyen
meilleur, gagne ainsi son pain. Il dit que l'individu qui l'a
dénoncé et forcé de fuir son pays pour échouer dans
l'Ouest était un savetier bossu qui se tenait assis, cousant
des semelles et chantant, en certaine cité lointaine ... la ville
de Rome ... , dans une cave sur leur Broadway', et cela tout
le long du jour. Il ne pos.1ir jamais de questions, ne s'arrê1.

Une des rues princip.iles de, 'ew-York.

MO. "SIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

4 33

tait jamais pour écouter ni regarder, ne levait pas le nez de
sa pierre à battre. Il laissait le monde rouler autour de son
escabeau et les nouvelles entrer dans son oreille qu'il semblait à peine dresser. Eh bien ! cet homme, voyez-vous,
allait chaque dimanche toucher sa paye et recevoir les
éloges du gouvernement. Pour deux dollars, à peu près, par
semaine, il s'engageait à Yous dire, au sujet d'un certain
homme, certaine petite chose qui menait à beaucoup d'autres (parce qu'une seule vérité mène tour droit au bout du
monde) er il vous rendait maître de cet homme, \'OUS
avant appris quand il dînait et de quels plats, où il faisait sa
p~omenade hygiénique et dans quelle rue. Son mér~e~ était
de projeter ainsi son intelligence comme un fourmilier sa
longue langue, douce, innocente, tiède, humide, impassible ... et quand elle était tour encroùtéc de petites bêtes,
vite, son palais s'enrichissait de leur jus. - « rt ne peut
pas, ce Sludge 1 »
.
Je vais plus loin ; et je maintiens que l'imposture~ ayant
une fois atteint la profondeur convenable dans le pourn de vos
natures, à vous tous (à moins que l'on ne soit fou, ou ivre ...
et encore !) je maintiens qu'il est impossible de tromper,
- j'entends d'être découvert. Allez raconter à votre confrérie ce premier faux pas que j'ai fatt, toute l'histoire d'aujourd'hui, comment vous avez surpris Sludge et agi de
façon désagréable à son égard, jusqu'à ce qu'il fût forcé
d'avouer et qu'ainsi il lui arrivât malheur ! Vous n'aurez
pas de peine, je pense, à trouver la raison pour laquelle
Sludgc continue cependant1à vous faire l.a niqu~.
. • :&gt;
Vous le leur avez dit, bon! Que réphquent-1ls_auss1tot.
&lt;&lt; .A1onsimr, re jeu11e homme m'eût-il amué l11i-1111'i11e qu'il
:m'avait /rompt, je ne le croirais pas. Il se ptut qu'il trompe parfois : c'est da,zs la nature dtt mldium; ils sc1nt ainsi faits, vains
et vindicatifs, lâches, encli11s à griffer ... les _chats aussi. Et pourtant le rhat est cette bête dont vc111s arrh-ez. à tirer d'étranges
étincelles m frollant son poil à rebours.,/ n'en va de même. d'un
chien, ni d.'1111 lion, ni d'un agneau : c't-st de la naltm• du chat.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;
434
Mcmsin,r ! Pourquoi pas du thien ? Dtmandt~. à Die,~ _qui a
crll as bites. Pmsez_-7,1011s qu'un homme sain rt hum _!qmlzbrt .•_.
(à part : comme moi) ... (à vo!x haute:) comme r1w1-,nb~ sort
du bois dont on fait tm mtd111m ? Sacreh~eu, c est de ers. lires
anib(fus, bystlriques, hybrides, dr œlfe i'q1uwque et méprzsa~le
t-ermine.qtu jaillit le feu ! JI n()IIS faut les prendre. r,vmme
sonl,quitte à 1101's garda de lmrs tours, car ~us O'/!OTTS besoin
de /e 11 rs services. Sludge vo11s a trompé, Monsreur - con:ment,
je,1e puis le dire ,i'aya11t pas /té présent fotir obscn_rer : tl a l;l
u11,Jé par votre farilité à wus laisser faire - 11101, il 1u ma
pas lrompi! I »
.
.
Merci pour Sludge ! Il me faut avoir de 1? reconnaissance envers de tds patrons, n'est-ce pas ? puisque ce que
vous venez d'entendre est ce que je pourrais dire de mieu~.
C'est un défi que mus me jetez : « Cbien sauvage m~l appr1tl()isé, donm 11 11 co11p de. dmts à tous les étrangers, 111azs 7:ampe_
romme il conviml au signe.di: ton maitre I Chat, montre. ll qum
--t les griffes
s~~"
U', ne les rentre q1u peur moi seul! Trompe.· les
autm si tu peux, moi si tu I'osu ! » Er, mon très sa~c ~ons1e~r,
j'ai O é. Je vous ai trompé d'abord, je vous a1 fat~ ensuite
tromper les autres et votre fermeté de caract~re s1 va?tée
m'a aidé à malmener l'incrédule. Vous vous etes sen.·1 d_e
moi ? Ne me suis-je pas servi de vous ? N'ai-je pas pns
pleinement ma revanche ? N'ai-je pas persuadé aux gens
qu'ils ne savaient pas leur pr~pre nom?.:. et, :ur-lc-,!~amp,
ils avouaient leur erreur. Qui donc tenait le role de I imbécile quand à un cercle Je gens sensés, saisis d'effroi, les
yeux ronds, la bouche bée, ~ludge présenta_it Milton composant dc.&gt;s chansons de nourrice et Locke raisonnant en cl~arabia Homère écrfrant le grec aYec des ronds Cl des cron:,
Asaph mettant des noires et des trilles coi:nme musiq~c à s~
psaumes ? J'ai fait crier un esprit en déguisant ma ,·01x, pms
bravement je reprenais ma voi.· natu~elle, nargua_nt l_es
imbé ... ilcs; j'ai copié pendant une demi-page des. gn bouillages de fantômes, puis j'achevais de ma propre écmu~c sans
la déguiser : 11 Je couçois ! disait-on, l'esprit se sm'llll tout
1

' .s

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

435

simplement dr. Sl~ge, et s'arrangeait de ce fonds imparfait 1 »
Non, ne me parlez pas de reconnaissance. Reconnaissance de quoi? D'être traité en singe savant ; d'être encouragé à mal faire et à me moquer du monde, à gémir ou à
bouder, à ricaner ou à pleurnicher, à n'importe quoi,
pourrn que le singe s'y retrouve et non l'homme. - Car
alors toute disposition d'esprit se paie également d'une
noisette. Maudite soit votre espèce supérieure et qui veut
tout régenter ! Parce que vous détestez la fumée rnus faites
grimper des gosses dans votre cheminée pour la ramoner,
vous forcez un médium à mentir pour vous descendre
la vérité à coups de balai. Maudites soient aussi vos femmes, vos épouses, vos filles insolentes qui prennent feu
ou se trouvent mal quand la main d'un homme serre la
leur, mais qui, pour encourager Sludge, peuvent bien
jouer avec Sludge puisqu'il n'est rien qu'un médium, rien
qu'une sorte de chose qu'elles dofrent ménager, cajoler...
Oh ! s'y laisser prendre serait par trop ridicule! Mais je me
suis vengé, elles ont eu cc qu'elles souhaitaient : elles
demandaient la vérité toute nue, et voilà qu'elle est entrée
d'un pas léger, s'est assise et les a in virées à la contempler!
Il ne leur restait plus qu'à rougir un peu et à pardonner.
~ Le. fait esl, disaient-elles, que les enftmts par/ml ainsi. Dans
l'autre monde, /011/es uos amventions sont i11fir111/eJ, - pe.ut-lt,·e.
mlmf. négligées ... cela rappelle 1111 peu les anru,mes gravures,
ma chére ! Le juge m possède tmr. qu'il a rapportée, d'Italie : une
grande1:ille. dans le fond, - sur 1m pont, un équipage de clut•aux de poste au trot - des groupes joyeux de wyageur.s au
bord du chemi11~ dts :paysans à leur tra?'lli[, e~, tout a,, premier
plan, fort insouciante.s (pourquoi pas?), trois 11ymphes causant
avec titi au:alier, ri pas tm chiffon ti elles trois : « Superbe 1 ))
s'tcriml lts gms ... Les habitudes dies/es ne semblent pas trü
difjérmtes. Que Sludt{', àJ11/i1111e I Nous nous imaginerons que
c'esl tians 1111t gravure. Il
i tels qui venaient chercher de la laine s'en sont retournés tondus, quel tort leur ai-je fait ? C'est eux qui l'ont

�436

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

voulu : ils ont tenté l'aventure, couru le risque, joué à pile
ou face et perdu, comme il arrive forcément à quelqu'un
quand on joue. Ils se figuraient que moi seul devais perdre,
- que j'étais un verre fumé utile pour observer le soleil
en protégeant leurs yeux. Et si je m'étais trouvé être une
plaque de fer rouge qu'ils eussent essayé de percer du
regard et que, pour la peine, ils eussent perdu la vue, à qui
la faute sinon à eux? Au lieu que, de la façon dont vont
les choses, leur perte équivaut à un gain : c'est d'autant
plus honteux pour eux !
Ils ont jeté un coup d'œil dans le monde spirituel et tout
ce monde-ci peut en être informé. Ils ont engraissé leur
vanité qui, sans cela, serait morte de faim : quelle occasion
meilleure de glousser sur un œuf d'or et, du coup, de se
distinguer des autres oiseaux de même plume ? Eh bien !
·pour cela, ils ont payé, et pas un prix exorbitant : à peine,
sans compter d'agréables intermèdes, la valeur d'une pièce
vulgaire. Lorsque vous achetez Je talent d'un acteur, osezvous demander à acquérir aussi son âme? Tandis que mon
âme à moi, vous l'achetez ! Sludge joue Macbeth, il est
forcé d'être Macbeth ou vous n'écouteriez pas son premier
mot. Une petite formalité suffit, qu'il jure être lui-même
Macbeth, et dès lors il peut vivre son heure de parade et
d'agitation ', pérorer, cracher en parlant, brandir son hou. dier, nul n'y trouve à redire. Pourquoi ne me permettait-on pas de faire des tours, Sludge étant Sludge ? - En
voilà assez ! Nos comptes sont réglés. J'ai subi votre galimatias, je me suis laissé zébrer par vous d'ocre et de carmin
comme un bouffon&gt; j'ai porté le costume bariolé dont,
pour métamorphoser quelqu'un, vos respectables doigts
avaient cousu les pièces ... oui, j'ai gagné mon salaire, j'ai
avalé le pain de ma honte ... où en secouerais-je les miettes,
sinon dans votre figure ?
Quant à Ja religion ... mais je l'ai servie, Monsieur ! Je
1 • •Matbelb,

v. S·

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIU~!

437

~•en démordrai pas. Avec mes &lt;c phénomènes » j'étalais
!at~ée les quatre fers en l'air, je donnais un coup d'épaule
a saint Paul, ou tout au moins à Swedenborg. En réalité
c'est le bon moyen d,: déjouer ces fâcheux gaillards, ~
menteurs tous tant q~ ils sont, n'est-ce pas, ces sceptiques?
Pour les confondre, nen ne sert de faire Je délicat : mentez
mus-même ! Construisez, de votre côté de la ligne qui
vous sépare d'eux, un arc-boutant, juste à la même distance
que celle où, du leur, ils dressent leur contrefort; là où
les deux se rencontreront, en un point à mi-chemin, très
au-dessus de nos têtes, là est la vérité; donc choisissez
votre place, entassez vos briques, mentez !... Oh ! toute
Jionte a sa petite volupté. Ce que la neige perd en blanc
elle le gagne en rose : Miss Stokes devient ... Rahab 1 ••• O~
n~ perd p~ au change ! Gloire à elle, pour J~ bien qu'elle a
fait en rammant la foi sous les côtes de la mort, en intimidant un jour ceux qui jusque-là ne s'étaient jamais laissé
t~oubler, en nous débarrassant de toute la paillasse de leur
ne par un charbon ardent pris sur l'autel ! Jadis de grands
hommes ont passé des années et des années à écrire des
!ivres pour prouver que nous avons une âme, sans parvenir
a prouver grand'chose: Miss Stokes et son charbon ardent
voilà c~ ~u'il nous fallait,' à vous, à moi ! Sûrement, pou;
parvemr a ce bon résultat, tout était permis : non seule~ent de cajoler Sludge, mais encore (à supposer qu'il lui
echapp~t quelque petite friponnerie) de se refuser sagement
à la voir. Ne louez-,·ous pas Nelson d'avoir mis sa lunette
à 1 son œil~veugleet_d'avoirdit. .. comment donc? ... qu'il
n a~~r~eva1t p~ le ~1gnal qui le gênait ? Oui, parbleu !
J irai plus 1010 : JI y a un véritable amour du mensonge
qu~ le~ menteurs trouvent tout prêt pour les mensonges
qu Jls lOnt, comme sont prêts la main pour le gant et la
!an~e pour les sucreries. Au mieux, une croyance n'est
Jamais pure et complète. Ceux qui sont le plus avant dans
• 1. Iùhab, l'hôtelit:re qui, à c.1use de s:i foi, ne périt pa:. avec les
rncrédulcs (Hébreux, x:1, 31).

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le marécage, n'allez pas croire qu'ils se soient égarés là sans
être avertis, sans avoir reçu au visage quelque éclaboussure
qui leur ait fait serrer les dents et froncer le sourcil. Ils ont
eu des doutes, soyez-en sûr, ils n'ont pas manquéd'invites •
loyales à éprouver du pied l'apparente solidité du sable.
Mais comment s'arrêter ? Ils avaient engagé leur foi, avisé
aussi leurs amis, il ne restait qu'un dernier pas à faire, on
avait agité les mouchoirs et traité Sludge de noms d'amitié : il était plus facile de continuer d'avancer vers la terre
promise pourrejoîndre ceux qui, jeudi prochain, comptaient
rencontrer Shakespeare ; mieux ,alait suivre Sludge, avec prudence ( oh ! bien sûr !) se tenant sur ses gardes
(naturellement !), - mais en se dirigeant vers le centre
du marécage, tout de même. A entendre les cris que vous
jetez, dirait-on pas que j'ai pris Miss Stokes par la peau
du cou et que je l'ai•jetée à terre tout de son long, sa sotte
tète la première !
Ecoutez ces nigauds, - c'est tout ce que je \·ous
demande, - avant que j'aie commencé mon travail, avant
que je les aie seulement touchés du bout du doigt ! Voici
comme ils m'accueillent - écoutez, je vous en prie, car
c'est du raisonnement ceci ! .. . malheureusement je ne
saurai pas imiter cette voix de bébé : « Dans totltts ces his-

taires il doit )' avoir un pei. de 11érité, peut-étre pas plus gros
qu'tme tête d'épingle~ rnais tm peu tout de mime. Un seul bomme
peut se laisser tromper, mille difficilement : qu'un seiil trompeur
soit capable de les duper tous les mille serait beauc01,p plus
miraculeux qtte tous les miraclts reconnus par nous ... &gt;&gt; et
cœtera. Puis, le Juge résume les faits, - ce qui ne lui
arrive pas souvent, - vous prie de respecter les autorités
qui s'élancent tout de suite au tribunal : comment ne
remarquez-vous pas la nature limpide. la vie sans tache,
l'honneur immaculé, le bon ~ens indiscutable du premier
début, en écoutant son histoire ? Quoi 1outrager ce garçon
que vous n'aviez jusqu'ici YU de votre vie parce qu'il est
inquiété par des coups frappés ?

MONSIEUR SLUDGE, LE iŒDIUM

439

Ces gens sont des imbéciles, oui ; mais que dire de
ceux de l'autre camp qui, dans Je fond de leur cœur, n'ont
jamais cru un seul instant ? Hommes émasculés, vides de
foi, qui ont joué avec la superstition à la manière des eunuques, sans rien risquer; gens de sang-froid qui, voyant le
profit à tirer du mystère, ont saisi l'occasion et soutenu
Sludge ... En prosélytes ? Non, grand merci, bien trop
malins !. .. Mais en prometteurs d'impartialité, en partisans
du demandeur, en hommes que leur bonne foi ob]ige à
hiss~r Sludge jusqu'à !'Aréopage et à lui soutirer des discours dont ils puissent s'emparer pour faire le critique et le
cafard. Athènes ne traita-t-elle pas ainsi saint Paul ? ... Eu
tout cas, il s'agit d' « une chose nouvelle », que la philosophie ne sait p:tr quel bout prendre...
·
Et puis, il y a cet autre chercheur de perles dans les tas
de fumier, - oui, ,·otre homme de lettres qui enfile ses
gants de Suède pour entreprendre Sludge avec élégance et
discrétion, qui fair tomber un peu de la poussière de la doctrine et en assaisonne (il connaît la recette) sa nouveUe ou
son roman, qui croit à-demi, uniquement à cause de son
livre, de l'œil du public fixé sur lui et de l'argent, seule
chose solide que Dieu ait créée en ce monde ! Regardez-le.
Essayez d'être trop hardi, trop grossier pour le maître !
Rien à faire l Il est l'homme à qui plaît l'ordure. Lancez-la
à 1.a pelle, éclaboussez-le en plein, il travaillera votre brun
et en fera des beautés artistiques, n'ayez crainte ! Fournissezlui la matière brute; le jour ou vous reconnaitrez votre
mensonge, vous lui tirerez ,otre chapeau: jl sera en toilette,
prêt à alJer dans le monde ! Je dis« dans le monde&gt;&gt;, car
c'est là qu'on goûte le succès : tous auront les égards qui
conviennent, nommeront le mensonge vérité, sauf ce
Monsieur silencieux, minaudier et doux qui a introduit
l'étranger; vous ne manquerez pas de soupirer : « Comme

c'est triste! lui seul est incapable de saisir la parlée de cette •i;érité
à laquelle il a lui-même d01111i 1111issance ! » Voilà qui a la
vraie saveur du triomphe ! Cet homme-là verrait volon-

�440
tiers rouler ia terre entière dans la fange du bourbier, afiu
de pouvoir seulement ttemper le bout de son pinceau dans:
ce que j'appelle le plus beau des bruns et en colorer des
histoires de fantômes, des contes spirites, bien plus puis-samment qu'avec la terre d'ombre et le bistre banals.
Pourtant, il me semble qu'il y a une forme de sotti
plus haïssable encore: c'est le sage de société, Salomon du
salon, et dîneur-en-ville philosophe, le bel esprit qui se
sert d'une doctrine comme d'un billot pour essayer des.ma
le tranchant de ses facultés et montrer combien d'opinions
sensées il peut couper en morceaux durant l'instant critique qui sépare la soupe du. poisson. Ces gens-là furent
mes protecteurs; et c'est à ces gens-là et à leurs pareils,
dont le souvenir remonte en moi et me soulève le cœur;
que j'aurais fait tort 1 De la reconnaissance à ces gens-là?
h reconnaissance, alors, d'une fille envers le gigolo et le
maquereau, envers ses bons amis, depuis le loustic qui
cherche des plaisanteries douteuses à répéter au cercle jusqu'au décorateur de tabatières qui (l'honnête homme) se
creusait inutilement la tête pour découvrir une Pasip~
aussi « nature ». Tons et chacun la paient, lui font des
cadeaux, la protègent de la police, - et comme elle les
hait pour la peine t Moi, de même. Et voilà pour le
remords que j'ai de mon ingratitude envers un digne
public !
Mais Dieu? ... Oui, c'est une question grave. Eh bien!
Monsieur, puisque vous insistez.. , ( vraiment comme vous
savez me forcer à tout dire ! Je ne parle pas de vous, bien
entendu, quand je dis « ces gens-là • : Moi vous haïr t
Mais cette mm Stokes,-ce Juge !... Assez, merci ... oui, du
sucre... Merci, Monsieur).... Allons-y donc 1 Me aoirezvous, pourtant ? Vous avez entendu mes aveux, je ne
m'en dédis pas d'un seul mot: j'ai trompé quand j'ai pu.
j'ai imité des coups frappés en faisant craquer mes doigts
de pieds, j'ai fait mouvoir de fausses mains, j'ai écrit, sans

SLUDGI! LB IŒDIUII

441

.yer, d~ noms avec de l'encre sympathique, obtenu des
ères odiques en frottant le phosphore des allumettes,
•.. Croyez cela ; croyez ceci, sur le même témoignage
lien que j'aie l'air de redresser ce qui était de travers ~
· e ce que j'avais dit, de remettre debout ce que j ' ~
ienversé. Je n'y puis rien: c'est la vérité. ·La vérité on
~it q~e j'en~ aujourd'hui. - Ce métier que je
ne sais pas.•• , Je ne suis pas sdr qu'il n'y avait pas, au
fond, quelque ch~, malgré les trucs et le reste. Vniment, j'ai besoin d"éclairer mon propre esprit. li y avait
des ~es, c'est vrai, - mais ce que je vais ajouter est vrai

'°"

&amp;is,

:-assa.
D'abord (ça ne vous frappe pas, Monsieur, quand vous
remontez à l'origine?), le premier &amp;it qu'on nous enseigne
est qu'il existe, au-delà de ce monde, un autre monde occu~
on ~ des hommes mais par des esprits; que beaucoup
cl'hab1tants de cet autre monde ont jadis séjourné ici, que
to~ ceux de ~ monde-ci iront dans celui-là et que, par
swte, nous qui sommes incarnés ici-bas, nous devons avoir,
l connaître les façons de ce monde supérieur, exactement le
m!?1e intérêt que (selon toute analogie probable) le peuple
désincarné à regarder ce qui nous arrive, dans l'ancien
ZD?nde, à no~ ses fils, ses successeurs et tout ce qui s'enSlllt. Oh oui I sans doute ils ont des facultés accrues
convenant_ à 1~ état nouveau, - anciennes amours pacifiées, anciens mtérêts mieux compris, - ils nous .surveillent, ayant des yeux pour voir, des oreilles pour
entendre, ~es mains pour assister, tout cela en proportion
de leur état d'évolution: ils nous devancent, voilà tout. Ils
font ce qpe nous faisons, mais de façon plus noble ils
~nt de vaisselle plate (pour me servir d'une image) au
lieu que nous mangeons dans de la falence.
Celaétantadmis,jedemande maintenantquel peut ~le
mode de communication entre nous autres hommes, ici, et
ces ex-hommes, là-bas. D'abord il y a les paroles de la Bible
puis l'histoire avec son élément surnaturel, - vo~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
44 2
m'entendez - tout cela, nous l'avons sucé avec le lait
maternel, nous avons giandi avec, enfin cela nous a pénétré
jusqu'à devenir os de nos os et chair de notre chair. Vous
le voyez, dès le départ, nous sommes en contact avec le
miraculeux, nous savons, en tout cas, qu'il a existé autrefois : quel est dans cette discmsion qui va du connu vers le
mystérieux, le premier pas que nous faisons, que nous
sommes forcés de faire ? Evidemment celui-ci : « Ce qui a
été jadis, pensons-nous, peut encore être aujourd'hui. Puisque le fantôme de Samuel est apparu à Saül, il va de soi
qut: l'esprit de mon frère peut m'apparaître à moi. &gt;) Allez•
dire cela à votre professeur I Que répondra-t-il ? D'où
vient cette première ombre de doute sur son front naguère
si brillant de foi ? &lt;&lt; De telles cboses ont été, dira-t-il, et assu-

rément de trlles choses peuvent être encore : mais je conseille la
méfiance aux yeux, aux oreilles, à l'estomac et, par-dessus tottt,
à votre cerveaU-, à moins q'ilil ne s'agisse de votre arrière-grand'
mere, toute.r les fois qu'on viendra vous proposer un fantôme. \)
En fin de compte, on fait un compromis : C'est entendu,
nous avons aujourd'hui un moyen de communication,
tout comme au temps de Saül ; seulement le moyen diffère: Comment, quand et où le trouver? à nous de chercher. Je demande alors : n'est-il pas tout naturel qu'une
personne née dans ce monde et ayant subi l'empreinte d'un
tel enseignement débute avec la ferme espérance et le désir
sincère de trouver sa part personnelle du secret, - bref son
fantôme particulier? J'entends une personne née pour
regarder dans cette direction, car les natures sont diverses :
voyez, par exemple, l'espèce des peintres; tel homme
vivra cinquante ans sans savoir si l'herbe est rouge
ou verte, &lt;&lt; Il est absolument insensible â la ccruleur », dites-vous; - tandis que tel autre, tout enfant,
ramasse et met de côté des cailloùx polis, à cause de leurs
taches bleuâtres et de leurs veines rosées : « Donnez-lui sans
larder une boite acouleurs ... ! » De même, je suis né, moi, ...
vous ne me permettez pas de dire «médium» ... mettons:

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

44 3

voyant du surnaturel en tous temps, lieux et modes ... cela
va+il?
Bien entendu nous avons été, au départ, tous les garçons
de même âge et moi, munis du même fonds de vérités
bibliques ; seulement ce que chez les autres vous nommez sentiment, instinct, raisonnement aveugle mais impératif, leur a de bonne heure enseigné que l'ancien monde
avait une loi et le nôtre une loi différente, - cc A un
monde nouveau, des lois nou'velles, » se sont-ils écriés, - moi
' j'ai crié: « Il n'est pas d'autres lois que les a11cie1111es, on les
voit partout 1m action ! » ; et, à l'aide de ces lois, j'ai expliqué ma vie à la manière des Juifs, qui pour moi restait
valable. C'étaient des esprits qui causaient les bruits, les
fées qui agitaient les lumières, Santallam qui descendait,
la nuit de saint Sylvestre, pour bourrer de g:1teaux le bas
pe.ndu à mon lit, remplacer les souliers usés, nettoyer
l'ardoise, maculée par les doigts, de l'addition à qui la
veille il était arrivé malheur 1 •
Cela ne pouvait durer longtemps : je découvris bien vite
qui faisait ces prodiges et dans quel but, mais est-ce que
j'en pris mon parti comme mes camarades? Dorénavant,
plus de surnaturel ? Pas le moins du monde. Qu'est-ce qui
pousse les billes de billard? Vous répondrez: &lt;c Une queue
de billard )&gt;: cc Oui, me suis-je dit, une queue de billard,
mais quelle main appuyée à la bande a fait mouvoir la
queue? Quel agent invisible, hors du monde, a soufilé à
ses marionnettes de faire ceci ou cela, leur a mis dans
l'esprit les gâteaux, les souliers, l'ardoise, à ces mères et à
ces tantes et même à ces maîtres d'école? » Voilà le point
où je me suis élevé d'un bond et où, depuis lors, je me
suis tenu. Je raisonne exactement de même aujourd'hui,
en toute sincérité, au sujet des événements imprévus de
I. En Angleterre et en Amérique, la coutume de mettre les souliers
dans Ja cheminée la nuit de Noël est remplacée par ceUc d'exposer le
31 janvier les bas ou les enfants croient que le vieillard SantaUam vient
déposer les cadeaux.

�444

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus grande importance, ce que vous appelez les pertes et
les gains sérieux de ma vie. Que sais-je de votre monde et
que m'importe? Qu'il soit ou paraisse être, je_ m':n ba:s
l'œil ! Ce qui m'importe, c'est moi-même; moi-meme, Je
suis l'entière et seule réalité au sein d'une foire, d'un·
marché public qui se presse alentour: les choses n'ont pas
d'autre usage. Il est facile de dire qu'elles servent de vastes
desseins pour le plus grand profit de leurs illustres individualités; que ce soit vrai ou faux, ça m'est égal : toute
chose peut avoir deux usages. Qu' est-ce qu ' une ét01·1 e.1 V n
monde, ou le soleil d'un monde : mais ne sert-elle pas
aussi de chandelle, d'horloge, de baromètre et d'almanach ?
Les étoiles ne sont-elles pas mises là comme signes qu'il
faut tondre nos moutons, semer le blé, émonder les arbres?
- La Bible le dit.
Eh bien! j'ajoute un usage de plus à tous les usages
reconnus, et je vous déclare que si j'aperçois la Grande
Ourse aujourd'hui à minuit, elle me donne l'avertissement
suivant: « Sludge ! va, sans perdre un jour de plus, te
faire couper les cheYeux ! &gt;&gt; - Vous riez? Pourquoi donc?
.
, n·ieu ;i.
Cet avertissement donnerait-il trop de peme a
Non ; mais Sludge paraît bien petit pour une telle faveur :
Merci, Monsieur ! C'est là votre avis, ce n'est pas celui
de Sludge. Vous et vos gens vertueux, vous vous ébahissez
bien devant la Providence, vous allez bien chercher dans
l'histoire pour nous y faire remarquer non seulement les
complots-des-poudres déjoués, les couronnes maintenues
sur les têtes des rois de façon suffisamment miraculeuse,
mais aussi les grâces particulières! ... Oh! Monsieur! vous
m'avezparléd'inventions de ce genre! Vous m'avez raconté
comment vous-même, certain jour mémorable, ne trouvant
pas votre mouchoir, - juste au moment où vous ven~ez
de sortir, vous savez! - vous étiez rentré le prendre, aviez
manqué le train, et, de ce fait, sauvé votre précieuse pe:sonne du sort subi par les trente-trois autres que la Providence avait oubliées. Vous me racontez ça, et vous me

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

445

demandez ce que j'en pense? Eh bien ! Monsieur, puisque
vous tenez à le savoir, - je pense ceci: si vous et la ville
de Boston par-dessus le marché aviez été soufflés en l'air
comme pelures d'oignons brûlées, ... quelle importance?
Très grande pour vous, sans doute ; mais moi, indubitablement, la coupe de mes cheveux m'intéresse davantage,
parce que, si triste que puisse sembler cette vérité, Sludge
est de toute importance pour lui-même. - Chaque année,
vous réservez ce jour-là pour une action de grâces spéciale
( on n'est pas un païen !). Eh bien ! moi qui ne puis me
vanter de l'avoir échappé belle comme vous, supposez que
je dise : cc Je ne remercie pas la Providence, ne lui de:uant
pour ma part aucune gratitude», vous me reprendriez aussitôt: « Ah! mais vous lui en devez, ·vous et tout homme

vivant, pour les bienfaits reçus à toute heure du jour ... Si seulement vous saviez. ! Moi, j'ai vu ma grâce suprême : cbacun à
la sienne ... Si seulement ils voyaient ! » Tout de même, Monsieur, pourquoi ne voient-ils pas ? « C'est qu'ils ne 'ê'eulent
pas regarder - on peut-être qu'ils ne peuvent pas. »
Alors, Monsieur, supposez que je puisse faire, que je
veuille faire et que je fasse au microscope, comme il convient, l'examen de chaque heure avec son infinité d'influences qui travaillent au profit de Sludge. Car tel est
bien le cas : j'ai aiguisé ma vue jusqu'à apercevoir un
signe providentiel dans le feu qui s'éteint, dans l'eau du
thé qui bout, dans la pièce de dix cents qui adhère à la
poche trouée. Dites que ce sont des idées que je me fais,
que de tels faits sont trop infimes pour occuper la Providence, et, du coup, ces mêmes remerciements que vous
me soutirez deviennent un paiement démesuré : remerciements de quoi, si rien ne nous protège ni ne nous
guide, nous pauvres hommes ? Non, non, Monsieur !
Il faut mettre votre orgueil de côté et vous résoudre à
admettre Sludge aux bénéfices ! Ma vie se règle sur les
signes et les présages. J'ai regardé le toit où les pigeons
se posent : « Si c'est l'oiseau du bout, le blanc, qui s'en- .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vole d'abord, j'avouerai tout quand il me rossera ; mais
pas si c'est le bleu », voilà ce que je m'étais dit, la semaine
dernière, pour le cas où vous me surprendriez ; c'est le
blanc qui s'envola, - et, vous voyez, Monsieur, j'avoue !
Peut-être sont-ce là des façons capricieuses que la Providence me réserve à moi seul, comment savoir ? « C'est
peu probable ,,, dites-vous. Voyons, était-il plus probable
que ce monde-ci, seul entre tous les autres, les millions de
je ne sais quoi, serait justement choisi pour la confection
d'Adam et toute la suite de l'histoire ? Pourtant l'histoire
est vraie, vous savez. Cette argile indigne fut ainsi honorée
jadis ; pourquoi ne serait-il pas honoré de même, l'indigne
Sludge ? Sommes-nous trafiquants en mérite ? Faisonsnous étalage de haillons immondes ? Tout ce que vous
pouvez opposer à mon privilège c'est qu'avec vous on ne
s'y est pas pris de même, - ce dont je ne doute pas.
· Ma chance est toute gratuite : je suis rompu aux signes
de tête et aux clignements d'yeux, je n'ai pas besoin
qu'on me convoque officiellement. Vous, vous avez un
domestique, vous ·criez son nom, vous sifflez, vous battez
des mains, vous frappez du pied ou tirez le cordon de
sonnette : c'est tout un ; il comprend que vous avez besoin
de lui, le voilà qui arrive. J'arrive de même à un coup
frappé. Vous, Monsieur, vous attendez la voix de la sonnette, vous ne bougez pas avant d'avoir perçu le tintement
clair de la. raison ou l'appel bref de la nature ou ce rire
traditionnel qui avait coutume d'égayer le visage de votre
mère levé vers le ciel : hors ceux-là, vous pensez qu'il
n'y a pas d'appels authentiques, pas vrai ? - ... Eh bien !
quand vous les aurez entendus, vous y répondrez, vous
vous lèverez précipitamment, vous irez à grands yas
silencieux vous présenter, et vous trouverez Sludge arrivé
avant vous, Sludge qui avait bondi au bruit du doigt
frappant sur la cloison !. .. De nous deux, je considère que
c'est moi l'honime le plus religieux. La religion, c'est tout
ou rien ; ce n'est pas qu'un sourire de satisfaction,

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

447

.Monsieur, ou un soupir vers le ciel - une qualité spéciale
à l'argile fine comme la blancheur ou la légèreté, c'est plu
tôt l'essence même de l'essence, la vie de 1a vie, le moi du
moi. Je vous dis que les hommes se refusent à le voir;
quand ils s'y décideront, ils comprendront. Moi, je ne vois
rien d'autre : mes yeux, mes oreilles, ma bouche, ne sont
que regard et qu'attente; rien ne m'échappe, tout m'est
une indication, un instrument, une aide. Tout· cela est
absurde, et cependant, au fond, il y a quelque chose, je le
sais : Jusqu'à quel point? Pas de réponse ! Qu'est-ce que ça
prouve ? Tout compte fait, l'homme reste un homme,
voué à sa pauvre part de maladroite besogne; mais si
quelque chose se fait, de ce genre, le cas se présente-t-il
de même que si rien ne se fait ? - Admettons qu'en
devinant le sens de l'appel qu'a frappé le doigt, je me
trompe neuf fois sur dix ... Et si la dixième fois je tombe
juste ? Si la dixième pelletée de quartz pulvérisé me livre
la pépite
,. ? Je ramasse, je broie, je crible le tout, et néolib
geant 1msuccès, je saute sur la réussite.
Ainsi, pour vous en donner une idée, (rira bien qui rira
le dernier !) quand je vois un homme pour la première
fois, qu'est-ce que je fais ? - Je compte les lettres qui
forment son nom et, suivant que le chiffre est pair ou
impair, je conclus et m'oriente. Votre respectable nom
est Hiram H. Horsefall, - et n'ai-je pas en vous trouvé
un patron ? « Vais-je tromper cet étranger ? » - Je prends
des pépins de pomme, j'en fourre un dans chaque coin de
mon œil et si celui de gauche tombe d'abord (pour vous,
Monsieur, celui de gauche resta en pl.a.ce), je suis averti, il
faut cette fois lâcher l'a.ffaire. Vous, Monsieur, qui
souriez,
vous sentant bien au-dessus de ces sottises , vous
.
Jugez les gens par d'autres règles: vos règles ne sont-elles
jamais en défaut ? Dites-moi, de grâce, par quelle règle
avez-vous jugé Sludge jusqu'ici?
Oh ! soyez-en sûr, vous faites des bévues, tout le monde
en fait, tout comme moi, et dans des matières beaucoup

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus simples que celle-ci ! Par exemple, j'ai connu deux
fermiers, l'un, prétendu sage, qui étudiait les saisons,
fouillait dans les almanachs, alléguait les températures
de rosée, enregistrait les gelées, et qui déclara, comme
résultat de ses travaux, que l'été suivant serait plutôt
humide... Ce fut la sécheresse. Son voisin prédit cette
sécheresse, sauva son foin, son blé, gagna ainsi cent pour
cent. D'où venait sa science ? De ce que, dans les
derniers jours de mars, une génisse tavelée raidissait sa
queue vers le soir, et, je ne sais comment, il se mit dans
· la t~te que cela annonçait la sécheresse ! Je ne m'attends
pas à ce que tout homme puisse en faire autant : un tel
baiser se reçoit par faveur. Il faut, pour cela, se donner un
certain tour d:esprit spécial, - faire prendre un pli à la
chair aussi. Soyez paresseusement éveillé, la bouche
,ouverte comme mon ami le fourmilier qui laisse tous les
atomes mal surveillés de la nature se fixer sur sa langue,
et d'un coup les avale I Croyez que vous êtes en ce monde
le seul, celui pour qui le monde a été fait ; attendez qu'il
vienne vous chatouiller la bouche... Alors vous verrez
l'essaim bourdonnant des mouches actives, nuées de coïn.:idences, éclore, grandir, se reproduire, se multiplier et
vous donner à manger tout votre saoùl.
Je n'ai pas la prétention de m'affecter de votre sourire,
Monsieur, oh ! je vois bien ce que vous pensez ! Une
intimité pareille, un commerce aussi suivi, un échange de
services aussi déclaré, cette sympathie étroite de l'infiniment grand avec l'infiniment petit que dénote ici une
succession de signes et de présages, de bruits et de feux,
- comment les concilier avec le texte traditionnel et
auguste du t&lt; Nom grand et terrible » ? Le Saint des
Saints s'abaisse+il à de tels jeux d'enfants ?
Je vous en prie, Monsieur, suivez-moi un moment, et
je tâcherai de vous répondre. Le &lt;&lt; }.Jagnum et lerribilt »
(est-ce bien dit ?), c'est aYec ça que les gens ont débuté aux
premiers i?urs; et tous les actes qu'ils tenaient pour probants

449

MO. ·sœUR SLUDGE, LE MEDIUM

étaient les coups de tonnerre, les éclairs, les tremblements de terre, les cyclones, dirigés sans. conteste contre les
?omme~ dont ils ca_usaient la mort. Là, et là seulement,
ils _voyaient la Providence à l'œuvre, - ce que voyant, il
était nacurel que les têtes se missent à trembler, les mains à
se.:or&lt;lre, les genoux à s'entrechoquer au souille de la prem1ere _lettre du Nom. - Même, je me suis laissé dire que
les Jwfs se refusent à l'écrire, oui, aujourd'hui encore, ou à
la ~rononcer ~out haut ( vous sayez mieux que moi si c'est
vrai). Une f01s passf chaque acc~s d'épouvante les hommes
allaient se blottir (parœ qu'il faut bien que l~s gens n
ri·, •
)
,ue
01s nes, vivent hors de son influen~c et de son contrôle
dans li,n c~in du mo~1de resté dans l'ombre, lieu sûr que ,;
pe~r n avait p~s atternt. C'est là qu'ils regardaient alentour,
qu ils reprenaient haleine et se sentaient vraiment c1 chez
eu~», si l'on peut dire. Quant au courant des choses ordi~a1res, à la vie quotidienne, ils méprisaient cela comme il
s1eJ; aucun• rom ne poursuÎ\·aic l'homme, du sommet de
la montagne où règnent )es feux jusqu'au pied où se trouve
son ~rou Je souris _pe'.sonncl, dans lequel il mangeait,
buv:ut, en un mot n\·a1t : telles éraient les affaires ordinaires Je l'homme - trop petites pour mériter le tonnerre
« petites », ~isaient les gens, &lt;&lt; petites », ils y insistaien;
avec c?mpl a1sance en ces grands jours ! Un grain de sable,
u.n bnn d herbe ... quoi de plus mépris.1ble qu'un brin
d'herbe, s_auf_ peut-être la vie de la mouche ou du ,·er qui
5, y. nournssa1t. Ccm~-L'i étaient « petits », les hommes
eta1ent grands. Eh bien ! Monsieur, l'ancien état a, depuis
lors, quelque peu changé et le monde aujourd'hui a pris un
autre aspect. Quelqu'un retourne notre lunette, ou bien y
me: une nouvelle h;ntille : l'herbe, le ver, la mouche
deviennent gros ; nous nous apercevons que les grandes
choses sont faites de petites et. que les petites ,·ont e:1 diminuant jusqu'à ce qu'enfin, derrière elles, paraisse Dieu. Parlez de montagnes maintenant ? Non, nous parlons d'une
motte de terre qui s'accumule en montagne, des infiniment
1

29

�450

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

petits qui peuplent la motte et de Dieu qui les créa. Le
Nom surgit derrière une cellule, la plus simple des choses
créées : rien qu'1m sac ~ui est à la fois bouche, cœur, jambes et ventre, mais qui vit cependant et qui sent et qui,
wncLuons-nous, ne pourrait faire ni l'un ni l'autre s'il était
encolfe simpfüié d'un degré. Le petit devient l'effrayant et
l'immense ! La foudre ?... allons donc I ne parlez plus de
çà! Une bouteille en étain, un bout de soie graissée, avec
no blfin de fil de fer et un bouton de cuivre, - et vous
avez de- la foudre pour un dollar ! Mais la cellule ... la vie
de la plus petite des choses?
Non, non ! Ceux qui prêchent et qui enseignent
essayent autre chose et, cette fois, se rapprochent de la
vérité. Ils écartent le tonnerre et l'éclair : cc C'est uire
erreur, disent-ils, la foiulre ne tombe ni pour effrayer, ni pour

amuser, mais pour faire tm bie11 appréciable, comme en font les
·marées, ks variations du vent et autres pàénomenes naturels, par c&lt; bien )) , il faut entendre un bim pour l'homme, pour son
corps tm son dme. Directement ou indirectement, toute chose est
destinée à l'homme, voilà ttn point réf lé. Que notre texte sait à
l'avtnir : « nous sommes Ses enfants &gt;&gt;. Et les voilà qui discourent de l'intention et des moyens, de tout ce qui entretientle jeu d'un incessant amour ... Voyez. le livre qui a reçu
le prix Bridgewater.
Disons amen ! Eh bien ! Monsieur, je vous pose une
question. Je suis un enfant? Soit! sans perdre de temps, je
vous prends au mot : comment vais-le bien jouermonrôle
d'enfant? Pensez à votre sainte mère, Monsieur ... viviezvous avec une pensée de ce genre-ci pour vous tracasser ?

Il est en son pauvair de m'étrangler, de me poignarder ou de
m'empoisonner; tlle peut rne mettre à la porte ou m'enfermer à
clef; elle peut même ne pas s'en tenir att présent mais encore me
dépouiller dam l'avenir de la fortu1te qui me revient (puissiezvous en jouir longtemps, Monsieur!), pour tout dire, elle
peut désenfanttr l'enfant que ie mis l&gt;. Vous n'avez jamais eu
de pareilles idées ? Moi non plus. Moi, qui m'avouant
«

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDlUM

4 5I

enfant avec franchise dès le début, ne puis à la fois avoir
peur et me sentir rassuré. Par conséquent, ne craignez rien :
sachez ce qui pourrait être, sans doute, mais sachez aussi
~ue ~~la ne ~e_ra pas, du moins dans mon cas à moi qui suis
1h~rmer lég1t1me du royaume, ainsi que vous le proclamez.
Mais croyez-vous que je m'arrête là ? Vous étonnerel-vous
que_ j'~se ~~éten,~e. à tro~ver l'habit et le service auxquels a
droit l hént1er Ieg1t1me, s1 cherchant les signes qui s'appliquent à une telle personne, je les reconnais aussitôt pour
irrésistibles ?
Convenez que cet hommage, un fils y a strictement droit
e~ (sans v~us ar;ê~er aux signes de tête, aux coups frappés,
m aux clms d œil) que c'est purement et clairement
le surnaturel qui s'avance et rend hommage. Oui bien
en~endu, j'a_i de~ P:essentiments, mes rêves se réalis:nt. Je
vois u~ am1 qm st~~• tout vêtu de blanc, gai comme pinso~ et) a~prends qu 11 est mort. Je prends en grippe un
chien qui Iongtem ps fut mon favori ; je le vends ; il devient
enragé la semaine suivante et se met à mordre. Je gage que
cet é~rang~r va s'amener aujourd'hui, que je n'ai pas vu
defms trots _ans : le voilà qui frappe à la porte. Je parie
&lt;}U il y a s01xante pêches sur cet arbre, que je ramasserai
un dollar au cours de ma promenade, que le cousin du
frère de votre femme s'appelle Georges - et je gagne sur
toute la ligne. Ah ! ici vous vous cabrez ! Il y a don et don,
pensez-v~us, vous voudriez distinguer entre la prédiction
de Washmgton et la démangeaison que Sludge sent à son
coude quand, au whist, il doit jouer atout. Pour Sludae
.
1:) '
d1tes-vous,
c'est trop absurde !
La démarcation il faut bien la tracer,
Mais je ne la mets pas là où vous la placez...

Dieu nous garde, je deviens poète l Il est temps de finir._
Comme vous m'avez fait parler, Monsieur! - Je demande
seule?1ent ceci : Su~s-je ou ne suis-je pas l'héritier ? Si je
le sms, alors, Monsieur, rappelez-vous que ce personnage

�MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

452

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(à en juger par ce que nous lisons dans le journal) a besoin,
en plus d'un chevalier tout doré pour pr_omener sa cou:
ronne, d'un autre serviteur, - un duc, ,ie pen~e, - ~~1
lui tienne son egg-nogg tout prêt. Je ne vms pa: pourquoi il
se priverait de services, puisque, dans la maison de son
père, les domestiques abondent.
.
.
Assez causé ! Mon erreur est de proclamer une vé~1té
trop évidente. Eh quoi ! en est-il un seul de c~s gens qm se
disent incrédules, de vos gens intelligents, qui n'a p~s rê~_é
son rêve, rencontré sa coïncidence, bronché s_ur un_ fait qu il
ne peut expliquer, que(vousdira-t-il en sounant)ües: trop
hilosophe pour considérer comme surna:11rel, en vén:é,:u'il nommera donc une énigme, un probleme, et dont1l,sera
fier ? Il vous recommandera toutefois de ne pas cesser d êtr~
sur vos gardes, parce qu'un fait, vous sa:·ez, ça ne su_ffit pas ~
.bâtir un système ni à prouver que ceci est une fuite occa
sionnelle d'esprit sous la matière. Voilà le genre l De même
que les peaux-rouges sauvages ont recu~illi, morcea~ par
morceau le fait en Californie, je veux dire le bel org1s.·mt
sous le ;ra\1ier, l'ont amassé, mais jamais n'ont bâti de sy~tèmes et n'ont creusé le sol, de même que les hommes raisonnables présentent dans le creux de _cha:une de le~rs
paumes une poignée d'expérience, un fait étincelant qu ils
ne peuvent expliquer; et, parce que tout le rest~ de l~ur
vie est explicable, « qu'est-ce que ça prouve? &gt;&gt; ?1sent-Ü~Au lieu que moi, je saisis le fait, la parcelle do:, et 1e
rejette le sale résidu de vie ; j'ajoute cette parc~lle a la par·
celle que chacun des cent mille imbécile~ de philosophe_s d_~
même genre a découverte, - cel~ jusqu a~ moment ou l
. l'or , tout or , rien que de l or : vénté sans• conteste
VOIS
. ,
bien qu'inexplicable ; et v?ilà le m~racul~ux qui apparait
banal ! Les autres imbéciles croyaient a la bo~e, et n~
reconnaissaient pas l'or qu'ils voyaient : ét-:it-ces1 étrange.
Tous les hommes naissent-ils capables de 1ouer les fugues
de violon de Bach, de terminer l'assaut avec le ~euret e:
quarte, de sauter leur hauteur, de découper le gigot ave

453
un sabre, de dessiner un cinq en patinant, de blouser la
rouge au billard, de se couper les ongles en nageant, de
couvrir à la rame un mille en cinq minutes, de se hausser
de trois pieds en l'air à l'aide du bras gauche, de faire de
tête des additions de cinquante chiffres, etc ... car les eKemples abondent ? La veine aidant, Sludge voit les faits spirites que ses compagnons s'efforcent en vain de voir, peut
rivaliser avec ces gens-là et prendre sa part des avantages !
Mais sa part, aussi, des inconvénients ! Réfléchissez-y
tout seul : moi, le courage me manque, Monsieur, et le
feu est en cendres. Toute médaille a son revers, chacun sait
ça. Oh ! Monsieur, nous sommes égaux, vous et moi ! Le
gaillard aux longues jambes, si ses longues jambes gagnent
la course, a le bras court et peu de cervelle : pensez-vous
que j'échappe au sort commun ? Je suis né avec une chair
si sensible, une âme si éveillée que, l'entraînement aidant
l'une et l'autre, je devine ce qui se passe derrière le voile,
tout comme la grue captive sent la saison des amours dans
les îles où vit sa race, et, par quelque nuit de lune, se livre
à des danses solitaires, comme si votre cour intérieure était
un plant d'épices ; c'est de la même façon que je sais ce qui
se passe dans le monde des esprits. Tandis que vous, aveugle comme une taupe à ce point de vue, ,,ous pouvez, en
compensation, Monsieur, serrer le poing et m'envoyer
rouler par terre : vous pouvez monter ce sacré cheval que
vous avez, si chaud avec une bouche si dure ; rire quand il
fait des éclairs ; jouer avec le gran&lt;l chien; dire tout ce que
vous pensez, même si quelque ami doit en prendre ombrage,
ne jamais vous vanter, ne jamais fanfaronner, ne jamais
rougir ... En un mot, vous avez du courage et moi je suis
un lâche ... Voilà ! - Je le sais, je n'y peux rien ... Sottise ou
non, devant le danger, je suis paralysé,
main n'est plus
une main, ma tête n'est plus une tête. Vous pouvez sourire et
passer votre pipe dans l'autre coin de votre bouche: vos dons
ne sont pas les miens. Voudriez-vous d'un échange ? Non,
mais vous ajouteriez volontiers les miens aux vôtres : par-

ma

�454

•

LA NOUVELLE REVUE FllAKÇAISE

bleu ! Moi aussi parfois, je soupire, j'ambitionne d'être plus
solide de pouvoir dire la vérité sans flancher, de gar~er
mon ;ang-froid devant la menace, de tenir moins à me bien
vêtir a provoquer l'étonnement des étrangers, à manger
de b~nnes choses. Quand je veux m'amuser, je ferme les
yeux et je m'imagine dans ma tête que je suis ta}ltôt le ~r~•
sident, tantôt Jenny Lind, tantôt Emerson, tantot le Bemcrn
Boy , et tout le monde civilisé s'émerveil_le et adore ... Je
sais que c'est de la sottise et pis,.encore : . Je_ sens q~e ces
habitudes vous sapent, criblent 1ame, mais Je ne pms me
guérir ... découragement, désespoir, et puis, hé là !_ presto l
un tour de roue, le dessous vient au-dessusi le destin donne
pleine compensation : Sludge sait ~t. voit et :nteod. ce_nt
choses qui vous échappent à tous. J a1 mon ?out de ~ént!
tôut comme m:1 teinte de mensonge ... C est du vice,
coup sûr, mais vous avez aussi vos vices : je suis satis~ai~.
Quoi, Monsieur ! Vous refusez de me serrer la mam : •••

Para que je triche! Parce que vous avez découver_t ma trzcl~rie ! » Voilà de quoi faire sacrer un apôtre ! Mais, quand Je

·«

triche,
En désir, en action, et suis pris sur le fait,
Etes-vous ou, plutôt, suis-je très sûr du fait ?

(Encore des vers! Que v?ule~-vous,_ je me. sens comme
inspiré !) Parfaitetnent, 1e n en su~s . pàs sur !, Peut..être
suis-je innocent comme l'e~;a_nt qm ~ent de naitre. ~oniment il débuta, ce don que J a,, peu importe; ce qu il est
devenu finalement aujourd'hui, voilà la questio~ : rép~ndez
à cela! Peut-être, si j'avais vu quelle main tenait là ~1e~1~e
et où elle me co1tduisait, serais-je mort de peur, et a~ns1 Je
fus ametlé à croire que je me conduisais tout se~l. Si, d'un
toit à l'autre, je posais une planche large de six pouces:
Yous rte feriez pas un pàs pour traverse.r la _1:1e, même a
rappel de votre mère, mais moi, mahn, s1 Je colle du
1. Jenny Lind, cantatrice suédoise qui fit en ~?1~ri4ue u11e tournée
célèbre dit18èe par Barnum ; le Benida Boy1 pugiliste nègre.

MONSIEUR SLUDGE, LE t.ŒlDIUM

455

papier de chaque côté de la planche et V!OUS rore,q·u'elle ei;t
un p.avé solide, v.ous tra.verserez, en siffiotam /\ln air, ne
sachant pas que Beacon street létend à ce.nt pieds 11.'tl,dessous. J'.ai marché de .cette .fuçon : J'ai pris le papier trompeur
pour de la pierre. Je me sentais poussé à metttre en route
une chose qui, le départ donné, !lourait vraiment .toute
seule. Ainsi la bière coule une fois le siphon amorcé; lancez
le cerf-volant, il prend le vent et flotte par ses propres
moyens.. Ce morceau de vérité, ne le laissez pas pourrir
inerte, fal.I!e du levain d'un mensonge salutaire venu à
point. Mettez un œuf de plâtre sous la poule qui glousse,
louablement déçue, elle en pondra un vrai tous les jours,
durant six semaines.. J'ai dit mon mensonge, et j',ai vu la
vérité venir à sa snne : merveilles qui ne sont pas de mon
&amp;it. Tout n'était pas tromperie, Monsieur, j'œ suis certain.. Je me sais vraiment pas si parfois je pousse votre main
quand l'écriture-spontanée s'étend si loin, ni si mon genou
soulève la tablei toute cette hauteur, ni pourquoi l'encrier
ne tombe pas du bureau qui penche, ni pourquoi l'accordéon joue une valse plus jolie qae celle que je pourrais
tapoter au p:iano, ni pourquoi je parle tellement plus que
je ne comptais faire et .décris .tant de chas.es que je n'ai
jamais vues.. Je vous assure, Mcmsieur, qmie dans un sens,
je me refuse à rien croire : chacun peut tricher, vettt tricher et triche ; mais, dans un autre sens, je suis •prêt à
croire, moi-même, que toute tromperie est inspirée et
qu'un germe de vérité anime tom mensonge.
Peut-être demandez-vous pourquoi je m'abaisse jusqu'à
tricher du t.oat si je sais un moyen de m'en .passer ? Je vais
V()Us dire.

II y a toujours un étrange et doux sentünent de sacrifice
à s'aviiir l'âme dans un noble but. N'est-.ce ,pas Hé!04rote
(je voudrais tanr savoir le latin !) qui décrit l'holocauste de
la virginité d1.1 pay.s que demandaient lès vieux niches .égyptiens ? (je m'ci ai qu'une idée vague ... aidez1mro, Monsieur !). Cela représentait nne intention dans 1\m.rv.ers, un

�•
456

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jour dans la vie, une heure dans le jour... après quoi, la
pureté et un voile jeté sur le passé pour jamais. Eh l ils
comprenaient pas mal de choses, là-bas, dans cette cité sur
le Nil... ou ailleurs ! J'ai toujours juré qu'après le mensonge d'un instant et le gain final, je m'en tiendrais à la
vérité : ceci, Monsieur, ce fait tout simple, tout rond,
touche au fond même de la question ; admettez-le, •vous
aurez la clef de bien des énigmes. Aussi bien, en fin de
compte, pourquoi me donner du mal pour tant faire reluire
les choses ? Qu'est-ce que ça me fait ? Je trompe pour me
défendre, voilà une réponse à un monde de trompeurs !
Tromper ? à coup sûr, Monsieur ! le monde mérite+il
rien d'autre ? Qui donc le prend comme il le trouve et
remercie son étoile ? N'a-t-il pas besoin d'être arrangé,
tourné, fourbi et poli ? Vos soi-disant grands hommes
acceptent-ils une seule vérité dans l'état où on la trouve,
ou s'essayent-ils à la remettre à neuf ? - Qu'est-ce que
·votre monde? Vous êtes né ici, vous qui, je me hâte de le
dire, êtes un des mieux partagés, que ce soit pour la tête et
le cœur, le corps et l'âme ou pour tout ce qui leur vient
en aide. Eh bien ! regardez en arrière : laquelle de vos
facultés est parvenue à sa plénitude, s'est fait rendre justice
entière, en croissant par temps de pluie, en attendant son
heure, en solidifiant son développement quand le sol était
mort, en lançant ses pousses, en s'étendant de tous côtés, la
saison venue ?... Jamais cela n'arrive ! Vous avez poussé, et
le froid vous a mordu ; vous vous êtes endormi quand le
soleil vous invitait à bourgeonner ; chacune de vos facultés
a entravé sa voisine et, en fin de compte, tout ce que vous
pouvez dire en votre faveur c'est : cc J'eusse été ttn arbre
sublime sous d'autres climats. &gt;&gt; Et pourtant celui-ci était le
climat qui vous convenait) si vous aviez su prévoir les
sa1sons.
Jeune, on a de la force à revendre, comme en ont les
sources profondes. Vieux ... oh ! alors, en effet, voyez le
labyrinthe de tuyaux hydrauliques qui vous serviraient à

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

457
faire marcher de merveilleux jeux d'eau !... seulement, il
ne reste plus d'eau pour alimenter. Jeune, vous avez un
espoir, un but, un amour, vous jouez à pile ou face ; c'est
pile : vous perdez ... vous ne renoncez pas, gardant au fond
du cœur, malgré le froid et la douleur, je ne sais quelle
étincelle abritée contre les souilles d'alentour. Tout cela se
calme avec le temps; le moment est venu du triomphe de
l'âge : la lumière secrète que vous comptiez répandre sur la
face changée des choses, élevez-la sur le trépied !. .. Trop
tard : elle est éteinte. - Ce qui vous reste de temps à
vivre, passez-le à vous demander lequel valait mieux de la
lumière enfouie qui jamais ne se révéla ou du flambeau
qui, une fois refroidi, eut toute liberté de briller.
Admettez-donc ceci encore : cherchez-en le fruit, non
pas dans le plaisir (nous savons que ce n'est qu'un rêve icibas), mais dans la connaissance qui peut servir en une
autre occasion, en une autre vie ... Ce monde vous échappe :
vous avez acquis sa connaissance pour le prochain. Quelle
connaissance, Monsieur, sinon que vous ne savez rien ? Oui ! vous vous demandez s'il valait mieux être créé homme
ou bête, s'il existe rien de vrai, si le mal et le bien s'opposent. - Sans noblesse ni vilenie, sans dedans et sans
dehors ... voilà votre monde !
Livrez-le moi ! Je le frappe vivement âu sceptre en carton d'Arlequin : de quoi a t-il l'air, maintenant ? - Il a
changé, comme au premier retour de la vague montante,
une roche plate, rugueuse d'algues rouillées : toute cette
matière sèche, morte, inutile, renaît à la vie, à la lumière :
pareillement ce monde envahi par l'afflux de l'autre.
Je trompe ... et quel est l'heureux résultat ? Aussitôt,
vous trouvez que pleine justice vous est rendue, que tous
vos besoins sont satisfaits, apaisées toutes vos ignorances,
dissipées toutes vos folies. Désormais, pl"us de labeur d'une
vie entière au prix de moins que rien ! plus de voile qui
vous maintienne enchaîné plus durement, semble-t-il, que
des fers, sans que vous puissiez seulement étirer vos bras et

�458

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vos jambes dans la lumière du soleil interdite par les moralistes. - Que désirez-vous ? Vous n'avez qu'à parler et,
\"Oyez ... vos lacunes sont comblées, vous vous sentez enfin
complet. Bacon offre ses avis, Shakespeare vous écrit des
chansons, et Marie Stuart vous serre dans ses bras ... Et cela
se déroule ainsi, non pas tout à fait comme &lt;lans 1a vie,
peut-être, mais si près que la différence même est piquante,
montrant que ce très boa deviendra meilleur encore ...
divertissement passager dans une cabane dont les murs
nus vous plaisent déjà, c.ar, une étape encore, et vous
arrivez au palais : tout cela, à demi réel, et vous-même,
pour vous y accorder, moins que réel aussi, plongé dans un
rêve, une façon de mort léthargique et vivante, qui ai&lt;le
à cet échange de natures, à cette pénétration de la chair
par des âmes, et quelles âmes ! - Oh ! c'est délicieux ! et
si, de temps à autre, la bulle, souffiée trop mince, semble
près de crever, si vous voyez presque le vrai monde à
travers le faux, que voyez-vous en effet ? Le vieux est-il
tellement en ruines? Vous vous trouvez .dans une troupe
formée de ce qui est jeune, sincère, passionné (génie et
beauté, haut rang et fortune aussi, au cas ou v-ous tiendriez
à ces choses), et tous, ils se dépouillent de leurs droits
naturels, saluent en vous (c'est-à-dire en moi, Monsieur!) leur camarade, leur compagnon de joug. se
joignent à la confrérie Sludge, bien mieux, se donnent
à moi (je les possède vraiment), bannissent le doute, la
retenue et la modestie tout ensemble !. .. Mais, c'est l'âge
d'or, œla ! l'ancien Paradis ou !'Utopie nouvelle! C'est, à
coup stîr, la vraie vie et le monde désormais bien gagné,
vôtre pour la première fois ! Et tout cela pourrait être, peut
même être et, avec l'hOU!eux secou1'S d'un légef' mensonge,
sera. : c'est pourquoi Slu&lt;lge ment. Quoi ! à mettre les
choses au pire, Sludge ressemble à votre poète dont les
ch2nts nous disent comment des Grecs qui jamais n'exist-èrent, dat1s la ville de Troie qui n'exista jamais, firent
ceci ou telle autre chose impossible. Il est Lowell -

M0~SJEUR SLUDGE, LE MEDIUM

459
~•est ~n mon~e, dites-vous en souriant de sa propre
mvent1on, - il est le merveilleux Longfellow, le surprenant Hawthorne I Sludge les dépasse et met en action les
livres qu'ils écrivent : louez-le d'autant plus !
. Mais pourquoi m'élever jusqu'aux poètes? Prenons la
simple prose : les marchands de sens commun mettez-les
a œuvre, que peuvent-ils faire sans leurs secourables
mensonges ? Chacun présente la loi, le fait, l'aspect des
ch_oses, .tout com_me il veut les voir ; il découvre ce qui
lm parait convemr et reste aveugle à ce qui ne lui convient
pas, rapporte tout juste ce qui vient confirmer sa thèse et
ignore complètement le reste. Que ce soit une histoire de
l'Univers, de l'âge des sauriens, des premiers peaux-rouges,
de la guerre de l'Indépendance, de Jérôme Napoléon ou
de ce qu'il vous plaira, tout arrive suivant les besoins de
l'auteur. A un tel écrivain, vous donnez de l'argent et des
louanges pour avoir animé des pierres, illuminé le brouillard, fait du passé votre monde. Vous lui répétez abondamment : « Comment donc avez-vous réussi a saisir Te fil

.r

'

qui vous a permis de.. traverser ce labyrinthe ? Comment, avec
dn vent, m.iez_·i'Ous pu amstruire un édifice aussi solide ? Comment, sur des bases aussi frlles, avez.-vo1ts pt, fonder cette
histoire, cette biographie, ce récit? » Ou en d'autres termes :
« Combien de mensonges vous a-t-il fallu pour fabriquer cette
majestueuse vérité que 'i!OUs nous offrez. ici ? &gt;&gt; - « Oh ! dit
l'homme de plume, unit est imagination, il n'y a pas
l'ombre de ttérité ! /'élais pauvre et râpé quand j'ai écrit le
livre intitt1lé JOURS HEUREUX DANS LA CITE D'OR. Moi à
Thèbes ? Nous attires écrivains, voyez-vous, nous peitnons
d'imagination. » - «Ah! votre don n'en est que plus merveilleux ! quel art divin ! ». Mais moi, si je vous offre mon
ouvrage, vous dites : cc Com11ient, Sludge ! lorsque nia
sainte mire a récité les derniers 'L'ers composés par Lady Jane
Grey sur le bosquet de roses où elle se trot1ve l,ogie, dans le
septiime ciel, avec la reine Elisal,eth, - c'est vous qui {nippiez.
les coups? c'est vous qui ai•~ inventé ça ? Chien! Vil esda'l:'e {

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Démon J » ... Huit doigts et deux pouces se plantent dans
ma gorge!
Oh ! si les marques semblent avoir disparu, c'est qu'un
cocktail sérieux, pris à temps, vaut mieux pour les contusions que l'arnica.
Allons, Monsieur, je ne vous en veux pas : ce n'est pas
dans mon caractère. Je sais que j'ai mal agi ; pourtant, j'ai
tâché de dire ce que je pouvais pour m'excuser, pour
montrer que le démon n'est pas démon tout entier ... je ne
prétends pas qu'il soit ange, encore moins un gentleman de
votre qualité, Monsieur !... Et je vous ai perdu ! je me
suis perdu moi•même ! j'ai t ... t ... t0ut perdu !
Quoi! ... c'est pour de bon, Monsieur? oh, Monsieur, votre
rôle est çelui d'un ange t Je sais à quoi pousse la prévention
et comment s'y prennent ordinairement les hommes pour
calmer leurs blessures d'amour-propre ! Vous seul vous
élevez au-dessus de cela !
· Non, Monsieur, ça ne fait pas très mal ; c'est d'avoir
parlé longtemps qui m'étrangle un peu; les m~rques passeront!
Quoi ! vingt billets de cinq en plus, et aussi mes frais
d'équipement ? et pas un mot à Greeley ?.. Un seul, un
seul baiser sur la main qui me sauve! Vous ne voudrez pas
me laisser parler, je le sais bien, et j'e~ ai perdu le droit,
ce n'est que trop vrai ! mais il faut que je vous dise,
Monsieur, que si Elle entend (elle entend) ... votre très
sainte ... Eh bien, Monsieur, soit ! Voilà, je crois, le bouoeoir
de ma chambre. Bonsoir ! que Dieu vous g ... g ...
b
garde, Monsieur !
*

*

*

Br ... r ... r ... ! oh ! la brute ! la canaille ! oh ! le sale
lâche! Ah ! si j'osais seulement mettre le feu à la maison !
Ça t'arrêterait de te payer ma tête ! Eh bien quoi ! tu as
le dessus, te voilà enfin satisfait ! Tu as démasqué
Sludge ?.. nous verrons ça tout à l'heure. A mon tour,

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDJUM

maintenant ! Moi aussi, je puis raconter mon histoire ;
entends-tu, sauvage ?... Tu as étranglé ta sainte mère, ce
vieux chameau, dans un accès de colère tout pareil... non !
c'était ... pour avoir cette maison qui lui appartenait, et
plus d'un billet comme ceux-ci... En tout cas, je les
empoche... cinq, dix, quinze ... Oui, tu lui as tordu le
cou ... ou bien tu l'as empoisonnée I Au diable, l'animal !
où donc avais-je la tête ? - J'aurais dû prophétiser qu'il
mourrait dans un an et irait la rejoindre : voilà ce qu'il
fallait faire !
Vraiment, je ne sais où j'ai la tête ! Qu'avais-je fait ?
comment tout s'est-il passé ? - Ah oui ! Je lui ait dit qu'il
l'avait empoisonnée, et que j'espérais que la grâce lui serait
accordée de se repentir, sur quoi, il m'a cherché querelle, il
a essayé de m'intimider et m'a traité de tricheur. Je l'ai
rossé ! (qui m'en eût empêché?) il a crié grâce en hurlant,
m'a imploré à genoux de partir au plus vite et le sauver de
la honte. Je le fais et, quand je suis parti, il me calomnie ...
Assez parlé de lui ! Je recommencerai ailleurs ! Boston est
un trou ; la mare aux harengs est large, les billets de cinq
dollars ont leur valeur, la liberté davantage . . . et puis,
est-il le seul imbécile qui soit au monde ?
ROBERT BROWNING

(Traduction de Paul Alfassa et Gilbert
de Voisins) .

�BU.LETS. A ANGW

eHes vont vers la gauche extrême, et je ne les ramène à

droite que par l'effort de ma raison. Cet effort je l'ai donné
durant la guerre, par opportunité, par urgence, et je le
donne encore par égard pour quelques amis à qui il me

BILLETS A ANGELE

I

Il me revient que la Nouvelle Rèvue Française déçoit
nombre de ses lecteurs, de ses amis et des meilleurs. On
attendait d'elle autre chose. c&lt; Je ne me console pas, m'écrit
Michel Arnauld, de voir · la N. R. F. renoncer à ce que
son ancien effort avait si bien préparé : une révision des
. valeurs françaises - et des valeurs européennes - sans
préventions d'école ni de parti ... )&gt; Et de cela, je vous
.avoue que je ne me consolerais pas non plus, car j'estime
que jamais ce travail n'a été plus utile. Mais d'abord,
ce renoncement, si tant est qu'il soit réel, je ne crois
pas qu'il soit volontaire ; je ne crois pas surtout qu'il
soit seulement imputable au nouveau directeur de la
Revue. Il vient surtout de ce fait., que nombre des premiers
et plus actifs .collaborateurs, ayant « évolué )&gt; durant la
guerre, n'apportaient plus le même esprit à la critique de
ces c&lt; valeurs » et qu'ils cotaient différemment. Pour ma
part, ne les approuvant pas toujours, n'approuvant pas
plus souvent Rivière, je me suis tu par grande crainte
d'envenimer les débats auxquels la reprise de notre revue
donnait lieu ; et soucieux, surtout, de ne point diminuer
l'autorité de notre directeur, de la renforcer au contraire,
je lui donnai du moins l'appui de mon silence. Il y avait
à celui-ci d'autres motifs, que peut-être aujourd'hui je
puis vous dire :
Quand j'abandonne à leur penchant naturel mes pensées,

déplaît de déplaire - et qui ne se doutent sûrement pas de
ce que je prends sur moi pour eux. Je ne dis point que mon
raisonnement soit faussé, par quoi j'obtiens cette rectification de mes idées; je dis simplement .que cette direction oe
leur est pas naturelle. Et je ne parviens pas à me persuader
que la direction naturelle de la pensée ne soit pas la direct~on la meilleure. On l'incline aisément par intérêt patriotique ou personnel, par sympathie; mais jene lui reconnais
quelque valeur que si je la sens non inclinée. Voilà pourquoi je me suis tu durant la guerre; on a traversé de lugubres moments, où tontes les pensées du cœur et du cerveau
s'enrôlaient; il n'était plus question que d'aider, chacun de
tout son modeste pouvoir ; aider la France ; l'aider à vaincre, àen sortirvivante. La Franceen sort; victoriense,mais
épuisée. Et maintenant, cette soumission de la pensée, on
vient nous dire qu'elle est plus nécessaire que jamais. Certains qui, durant la guerre, ont mis héroïquement leur
cerveau dans leur giberne, veulent nous persuader qu'il est
fort bien en cette place et n'a que faire d'en sortir. Que tout
au moins il est utile qu'il y reste - pour permettre le relèvement de la France. Le pis est qu'ils le croient. Voici donc
le dilemme : risquer de troubler momentanément un ordre
factice et manifestement provisoire, par la mise au vent de
certaines idées qui ne s'accommodent pas de lui - ou consentir aux compromissions de la pensée, laisser se fausser
notre jugement, s'émousser notre sens critique et se ternir
enfin ce beau miroir qu'offrait la France, où la vérité,
mieux que partout ailleurs, reconnaissait son clair visage r.

r. « ~'intel~en~e fi:311çaise, dms cet ~tat de mobilis.1.tion perrnan~te, nsquera.J.t b1entot oo_n seule~7nt de ne plus être l'intelligence,
in:us de ne plus être française )), d1s~ut votre ami Thibaudet darls son

�464

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'idée de patrie est un très complexe faisceau. Il n'y a
pas seulement des champs, des intérêts, des cathédrales à
protéger; il y a aussi des qualités intellectuelles et morales,
inévaluables, dont l'effacement progressif risque de demeurer inaperçu, puisque se perd avec elles le sentiment de leur
valeur; celles-ci sont en grand Janger.
Je sens bien que ces considérations vous assassinent ; si
vous préférez mon silence, vous le direz. Mais laissez-moi
d'abord vous lire ces quelques lignes d'une lettre de Michel
Arnauld:
« Ce qui m'effraie, c'est de voir à quel point les hautes
activités de l'esprit sont à présent séparées. Tout ce que je
· regarde, tout ce que je lis, montre que le goût n'est pas en
péril. L'art prospère; il se met au rang des nouveaux riches;
il laisse la pensée du côté des vieux pauvres. S'il y eut un
temps où le savoir et la logique abstraite gênaient le jugement intuitif, nous n'en sommes plus là, et le mal d'aujourd'hui est pire. Ce qui demanderait rassemblement
d'informations et enchaînement des conséquences, on en
décide comme on ferait du choix d'un trait ou d'une valeur
dans un tableau. On prétend penser comme on sent, et,
sentant juste, on pense faux. Pour la patrie et pour la paix
sociale, les votes d'un Congrès de Tours sont moins menaçants que cette irréflexion des classes cultivées. »
J'hésite à vous envoyer ces pages ; car cette lettre répond
bien peu, je m'en persuade, à ce que vous espériez de moi.
Fuissé-je, un autre jour, répondre mieux à votre attente. A
cause dece silence que j'ai si longtemps observé, il faut que
je sorte d'abord ce qui d'abord se met en travers.

excellent article cc sur la démobilisation de l'intelligence &gt;&gt; (N. R.F.
du 1•1 jam:ier 1920) - article après lequel je ne trouve plus rien à
dire.

BILLETS A ANGÈLE

Il
~lus _je -~e retire de la N. R. F., plus on croit que c'est
mo1 qui dmge. Il est vrai que Rivière me fait cet honneur
souv~nt de me demander consfûl; pour moi qui surtout ai
-sou~1 _d~ ~onner à c,bacun ~e l'assurance, je l'encourage en
ses m1t1at1ves; or c est toujours dans celles qui diffèrent le
plus de ma façon de voir, que le public se plaît à reconnaître
!e plus mon _esprit. On s'userait à protester et c'est pourquoi
Je gar~e le silence; mais ce faisant on laisse une fausse image
de so1 se former ; de tous les monstres c'est celui contre
lequel il est le plus difficile de lutter. Vous m'avez fait
o~s~rver déjà _que: pour ce qui est de la fausse image, je
n a1 souvent a men prendre qu'à moi-même et qu'avec ma
Synph~nie Pastorale {avais donné le change à plus d'un. Il
est vrai_. Et c'est ce qui, ma morosité aidant, m'a retenu de
remem~r aucun critique, si élogieux fût-il, si sensible que je!
fusse, _si ~xcelle~1t q~e me parût l'ar~icle. Plus encore que
ceux-ci, J~ cro1s, ma touché certaine lettre d'un jeune
auteu_r, qui me prenait à partie, sentant subtilement que je
n'a~a1s pu me plaire à ~e livre, s'étonnant que je l'eusse
écnt, a~rès les Caves, men demandant raison ... A quoi je
ne savais répondre, de la manière la plus gauche, que par ]a
phrase des Goncourt:« On n'écrit pasleslivresqu'on veut»
et qu'il ne me paraissait point tant que je voulusse écrire c;
!ivre, m~is_ bien ~ue ce livre voulût être écrit par moi. Que
Je ne fa1sa1s, en 1écrivant, que m'acquitter d'une ancienne
_dett~ co?tractée, ja~is envers moi-même. Que jusqu'à présent
Je n avais pas ~cnt un seul livre qui n'eût été conçu dès
avant ma trenuème année, de sorte que chacun d'eux me
tirait en arrière et ne répondait nullement au plus récent
état de mon esprit; mais qu'à présent, enfin, j'étais quitte .
~ue ~e li~re était ~a dernière dette envers le passé ; que j;
lavais écnt pour m exonérer; que pour l'écrire et le mener
jO

�LA NOUVELLE RBVUE FRAlfÇAISB
466
à bien j'avais dû terriblement me. contrefaire, ou du moins
rentrer dans des plis effacbi ; que du~ot tou: le ~emps, q~e
je l'écrivais, je pestais contre ce travail au P:tlt pomt qu exigeait la donnée du problème, contr_ec~sde1:11-tons, ce~ n~nces _ t:i.oJis que ce que je souha1tus m:11ntenant, c était ...
mais je vous dirai cela une autre fois.

Cu~erülle.
ANDRÉ GIDE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
PSYCHANALYSE ET CRITIQUE
On sait quelle influence considérable exercent aujourd'hui
. hors Je France les théories psychologiques et les moyens de
thérapeutique morale que Siegmnnd Freud a formulés sous Je
nom de psychanalyse. Je dis hors de France, car des étrangers
et Freud lui-m~me ont manifesté plusieurs fois un étonnement
un peu attristé en voyant que non seulement le public instruit,
mais mèmi:-, ce qui est plus grave, les psychologues paraissent
les ignorer à peu près. La Revue Philosophique, qui est restée
après son fondateur et illustre directeur, Ribot, principalement
un organe d'étude et d'iaformation touchant la psychologie,
n'y a gnère fait attention, jusqu'ici, que par des comptrs-rendus
sommaires, un peu ironiques. Seuls des médecins en ont.donné
des expbsés, mais la littérature dogmatique et courte des médecins est une chose, et la psychologie en est une autre. A Freud
la mai. on A kan n'a pas encore fait l'honneur d'un de ces com modes .2,50 (8,40 aujourd'hui !) par lesquels MM. Ribot, Lichtcnberger, Le Roy mirent Schopenhauer, Nietzsche ou Bergson,
alors dan, leur nouveauté relative, à la portée du grand public,
et qui sûnt nne des fom1es de la popubrité philosophique.
On s'en é-tonnera moins quand on songera que, pour des
raisons qu'il serait peut-ètre possible de voir en se servant de
fortes lunettes, la psychologie est une science qui prend à ses
heures une figure curieusement nationaliste. Des fenêtres rur le
· dehors, comme les grands lincs de Ribot sur la Psychologie
anglai~ et la Psyc/Jologu allmuznde, ont rares chez nous, et ces
hcllcs informations, ces justes mises au point n'ont guère été
continuét' après lui. La France, avec sa vieille et forte tradition

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

psychologique, l'esprit de finesse qu'en cette matière lui ont
transmis ses moralistes et qui nous met immédiatement en état
de défiance et de sourire devant certaines insistances de théorie
ou certaine lourdeur d'exposition, a ,·u surtout dans les doctrines psychologiques de ses voisins une matière à critiquer et à
dépasser. L'associationnisme anglais a servi longtemps d'adversaire traditionnel à une psychologie non moins traditionnelle,
comme !'Anglais lui-même à nos marins, et tout bachelier de
philosophie se souvient de Fechner comme tout certifié d'études
primaires se rappelle le vase de Soissons. C'est que Fechner était
le type du psychologue qu'on« réfutait» ,,ictorieusement, comme
Kant était celui du philosophe qu'on « dépassait» majestueusement (les Kantophobes de notre Littérature politique ont fait
là-dessus des confusions bien comiques) et il occupait à ce titre
dans le cours de psychologie une place rituelle. Ne nous
moquons pas d'ailleurs : cela a amené la psychologie française
à prendre davantage conscience de son élément moteur, de ce
que ses traditions contenaient de Ucond, de préciser la qualité
p.ar cette critique de la quantité, l'esprit de finesse par c~tte critique de l'esprit de géométrie. Que dans tout cela le psychologue allemand fût un peu dénaturé, et qu'on réfutât moins
Fechner que ce que Fechner aurait dû dire pour être bien
réfuté, c'est cc qui n'étonnera personne de ceux qui savent que
la discus'sion de la psychologie relève, tomme toutes les autres,
de la psychologie de la discussion.
Plus précisément nous dirons que la psychologie, comme
toutes les sciences qui portent sur les phénomènes de la vie,
comporte des écoles, procède par écoles ; que, dans ces écoles
formées autour de la personne d'un maitre presque autant
qu'autour de l'œuvre imprimée qui fait sa doctrine partout
présente dans l'espace, les considérations de langue, de nation,
de religion, de clientèle, d'éloquence, de savoir-faire jouent un
rôle important ; que, sciences de la vie, elles baignent par ailleurs de toutes parts dans les conditions et dans les nécessités,
souvent humiliantes, de la vie. Un mathématicien n'a pas
besoin d'élèves : ses élèves cc sont les quelques douzaines ou
centaines de têtes mathématiques vivant ensemble sur la planète, capables de le comprendre, et auxquelles quelques pages
dans une revue spéciale donnent toute la connaissance utile de

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

ses travaux. Il n'en est pas de même d'un médecin, d'un psychologue, d'un sociologue, dont les découvertes ne peuvent manifester à leurs propres yeux une fécondité que si elles sont continuées sous leur direction et leur influence par une équipe
de travailleurs. En ces matières un professeur, ayant des
qualités de professeur, fera deux ou trois fois plus de travail
utile qu'un isolé qui se contente de penser, d'écrire et de
publier. La place considérable de Durkheim est due moins peutêtre à ses livres qu'à son enseignement, aux groupes de sociologues qu'il a formés, aux recherches qu'il a guidées et encouragées. Quand la Sorbonne a refusé par deux fois d'accepter
M. Bergson, elle savait parfaitement qu'elle entraverait ainsi
l'action d'une philosophie qui autant et plus qu'une autre a
besoin de collaborateurs et d'élèves, attentivement formés,
capables de l'appliquer à des domaines nouveaux, de l'étendre
dans ces directions imprévisibles où l'impulsion du maitre ne
ferait que donner une lumière à l'originalité des trouvailles.
L'enseignement du Collège de France ne permet à peu près
aucune action réelle. Si M. Bergson vivait en pays germaniques, où il n'y a pas comme en France une seule Université
vivante pour quarante millions d'habitants, il aurait peut-être
non seulement sa chaire d'université et ses équipes de travailleurs, mais, comme Freud, une revue spéciale pour les travaux
inspirés par sa méthode.
Les équipes de Freud prolifèrent aujourd'hui et se répandent
de façon merveilleuse sur l'Allemagne et sur la Suisse. (Elles
ont peu touché les pays scandinaves.) Il me semble que leur
influence devrait se conjuguer à peu près avec celle de la philosophie ou simplement de la psychologie bergsoni~nne : les
théories de Freud s'éclairent singulièrement à la lumière de
Matière el Mémoire. Elles figurent une spéculation ou plutôt
une observation hardie et profonde sur la conservation de notre
passé, sur la totalité de notre durée qui nous suit et qui est nous,
sur les mécanismes qui font passer nos états psychologiques du
conscient à l'inconscient et de l'inconscie1!t au conscient. Et je
sais bien que ces théories nous paraîtront en France moins
neuves qu'elles ne semblent ailleurs, et que Freud nous semblera parfois avoir simplement nommé de certains vocables
nouveaux et prestigieux des faits d'observation que l'analyse

�47°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

psychologique nous avait révélés depuis longtemps, comme les
médecins qui croient avoir fait avancer la science da mal de
tête en Je nommant céphalalgie. Mais rien de plus complexe et
de plus délicat que cette question de la nouveauté. M. Bergson
s'étant pendant Ja guerre quelque peu employé à notre propagande, des professeurs allemands en ont conclu que toute sa
philosophie, bien surfaite, était déjà dans Schelling et dans
Schopenhauer. Et je ne dis pas qu'ils aient absolument tort et
que cette malveillance utile ne les amène pas à éclairer les
antécédents du bergsonisme, ce que des critiques n'ont pas
laissé de faire aussi chez nous. Mais si d'une part il n'y a pas de
philosophe, fût-il Descartes ou Schopenhauer, qui ne doive plus à
la philosophie qu'il ne croit, d'autre part tout philosophe ou
psychologue ou savant qui a groupé un public, suscité un courant, éveillé une attention comme Bergson ou Freud, ne l'a pu
faire qu'en vertu non de ce qu'il tenait d'autrui, mais bien de
ce qu'il tirait de lui-même.

*

* *

Tout cela nous fera comprendre pourquoi ces deux sources
de renouvellement psychologique ont coulé de façon assez
diverse et inégale. Et je me borne ici à un seul terrain, celui de
la critique littéraire. La philosophie bergsonienne aurait pu
avoir sur cette critique une influence considérable (je m'expliquerai là-dessus ailleurs) ; de fait elle n'en a pas eu, pas plus
que sur quoi que ce soit hors la philosophie elle-mtme,
et cela se comprend : il faut longtemps à une philosophie pour
passer dans le domaine des idées courantes, morales, politiques,
esthétiques, :fleuves qui ne grossissent que lorsque fondent, la
saison suivante, les hautes neiges de la. pensée. Conformément
d'ailleurs à une tradition de la philosophie française, la psychologie bergsonienne est elle-même trop commandée par une
métaphysique pour jouer dès aujourd'hui à l'état d'influence
autonome . Au contH1.ire Freud et ses disciples ont pensé que la
psychanalyse jetait une trè'S neuve lumière sur la genèse des
œuvrcs littéraires, ils ont essayé, parfois avec ingéniosité et
parfois avec une bien lourde fantaisie, de l'appliquer à l'histoire
intérieure des artistes et des écrivains. On en trouve de nom-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

47r

breux exemples dans la revue de Freud: Imago. ]'en relèverai
seulement deux, qui nous arrivent de la Suisse où fa psychanalyse exerce dans les Universités un prestige parfois dangereux
pour les têtes faibles ; une préface de M. Pierre Kahler à
Adolphe et un singulier petit li\Te de M. Vodoz sur Roland. (La
Revm de Genève a 'd'ailleurs commencé la traduction de quatre
leçons de psychanalyse par Freud, précédées d'une bonne introduction de M. Claparède.) .
M. Kahler, ayant publié à Lausanne une fort jolie édition
d'Adolphe, avec des éclaircissements et des documents bien choisis, l'a fait donc précéder d'une préface des plus curieuses. Tous
ceux qui s'occupent de Constant sont aujourd'hui tributaires de
la science et du labeur de M. Rudler, qui a donné d'Adolphe une
édition modèle et a porté beaucoup de lumière dans les coins et
recoins de son auteur. Or, dans sa thèse sur la Jemmse de ûmstant, arrivé aux rapports de Constant et de son père, il écrit:
« On saisit mal comment Juste Co~stant, qui ne vécut pas beaucoup avec son fils durant ses vingt premières années et qui
n'etit jamais avec lui de conversation suivie, put avoir une
influence à la fois si intermittente et si décisive. Je pense qu'il
y avait entre le père et le fils une identité de nature qui se résolut imméruatement, par le frottement et le choc des caractères,
en une opposition irréductible. Deux électricités de même nom
.
'
qui. se repoussatent.
»
On voit à quel point l'exp1ic:ition, armée de la seule psychologie courante, reste superficielle et verbale. Et M. Kohler a
bien raison de remarquer que voilà un cas où les théories de la.
psychanalyse sur le comJ?lexe paternel apportent à la critique
une précieuse lumière. Il est bien certain que lorsqu'il nous
rend compte de ses rapports avec son père, un psychologue
artiste comme Constant arrivera à des profondeurs de vérité que
la psychologie traditionnelle ne peut classer ( et la plus grande
partie d'Adolpbe, qui nous paraît aujourd'hui si claire et si proche de nous, étant vraiment, quand le livre parut, et même
longtemps après, inclassable et sans commune mesure). Mais
précisément la psychanalyse nous montre que les cadres de la
psychologie traditionnelle sont faits, malgré tout, de réalités
conscientes, de réalités sociales, c'est-à-dire de réalités secondes
et dérivées. Les réalités premières et originelles, celles qui ont

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une prise directe sur l'i;conscient, ont aucontraire pour expressions naturelles les formes de l'art et du mythe. « L'éton nant, dit M. Kohler, c'est que la psychologie ait tant tardé à
isoler, à reconnaitre, à nommer des états des nerfs et du cœu r
qui furent de tous les temps. " Cela cesse d'être étonnant dès
qu'on voit fonctionner, dans le monde social et même dans le
monde du langage, l'équivalent et l'adjuvant externes de ce qu e
Freud appelle, dans le monde interne, le refoulement, et il
est bien difficile à la psychologie elle-même, réalité sociale toujours par quelque côté, d'échapper à cette loi du refoulement :
sinon c'est elle-même qui est refoulée, et on pourrait peut-être
trouver une des causes du peu de succès de la psychanalyse en
France en ceci que d'une part nous en connaissions déjà une
bonne partie, que d'autre part, les puissances sociales de notre
vieille culture la refoulent automatiquement.
Les quelques pages discrètes de M. Kohler nous indiquent
cependant une voie où les travaux de la psychanalyse peuvent
rendre à la critique des services réels. Malgré bien des lourdeurs
et une hantise probablement exagérée de l'inceste (les recherches psychologiques ne sauraient guère al1er ici sans les
recherches sociologiques qui les complètent, et l'étude de la
prohibition de l'inceste par l'école de Durkheim prépare heureusement la voie aux travaux psychanalytiques) la psychanalyse a ce mérite de substituer à des spéculations toujours un
peu extérieures et vaines sur l'hérédité, un examen plus serré et
plus profond des conditions familiales où s'est formée et développée dans sa première enfance l'âme d'un écrivain ; le complexe paternel, le complexe maternel sont bien des réalités
importantes que personne avant l'école de Freud n'avait encore
mises à leur vraie place, et qu'elle nous apprend à voir dans
leur source authentique, non dans des images déformées par
la mémoire et par la convention sociale.

***
Le livre étrange de M. Vodoz sur Roland nous paraîtra plus
fant~isiste, et il risque souvent, surtout dans sa dernière partie,
d'être considéré par un lecteur français comme une mauvaise
plaisanterie. Je crois cependant que si on sait en abattre les

RÉFLEXIONS SUR LA LITIERATCRE

473

angles bizarres et carguer pour les faire rentrer dans le bon sens
des pages un peu folles, on en tirera des indications utiles.
Ce qu'écrit M. Vodoz, à propos de Roland, sur la psychologie du symbole, est fort juste. Un héros de légende comme
Roland n'acquiert son immense popularité que si ce héros est
« pour ainsi dire, la projection d'une certaine quantité de
forces vives, accumulées en nous, sur un objet capable d'accomplir, dans le domaine moral, une tâche, un devoir qui nous
paraît être au-dessus de nos forces, des forces du sujet», ce qui
signifie simplement qu'un héros est l'idéal d'un pays ou d'un
temps, et que ni les divers pays ni les divers temps n'ont les
mêmes idéaux, et tout cela on n'avait pas attendu la psychanalyse pour Je savoir et le dire. Pareillement il est peut-être
inutile de déranger un aussi gros personnage psychanalytique
que « le complexus négatif paternel » pour expliquer que
Ganelon ayant épousé la mère de Roland, Je beau-père et le
beau-fils s'entendent mal, et la psychologie de cette mésentente
est sans doute bien loin d'impliquer toujours le genre d'obscure
rivalité amoureuse qu'y voit obstinément l'école viennoise.
Mais le sujet principal du livre de M. Vodoz consiste à
étudier d'un point de vue psychanalytique le Mariage de Roland
de Victor Hugo et à le relier à l'inconscient du poète. Le Mariage
deRola11d est lui aussi un symbole, le symbole, pour M. Vodoz.
de la lutte entre le classicisme et le romantisme. « Du premier
jusqu'au dernier vers, les passages, les épisodes se succèdent
comme autant de représentations symboliques des diverses
phases, des divers traits caractéristiques de ce long duel, des
deux tendances qui luttaient pour dominer dans l'âm~ de Hugo,
ne lui laissant aucun répit. » Le poème est écrit en 1846 et
publié seulement treize ans après. En 1846 Hugo était à un
tournant de sa carrière que tous les critiques ont marqué et
que M. Vodoz rappelle une fois de plus, mais ce qu'aucun
critique n'avait certainement vu c'est que le Roland de son
poème, inspiré d'un résumé populaire de chanson de geste,
représente le romantisme, et Olivier le classicisme. Si vous en
doutez considérez que :
« L'un de ces chevaliers, nous dit le poète, s'appelle Olivier,
l'autre, Roland. Olivier doit représenter les tendances classiques,
cela ressort avec évidence de la façon dont il est équipé. Il est

�474

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de bonne souche, son aïeul est le cé1èbre Garin, sou père le
non moins célèbre Gérard: les classiques sont ~e~ descenda~ts
de Corneille et de Racine ! Pour cc · combat Ol1V1er fut habillé
par son père. Les Romantiques reprochaient au~ ~las~iques le~r
manque d'originalité, leur dépendan~, leur· um_tatton, se1;ile
des grands modèles; ils leur reprochaient de continuer. a pmser
à la source tarie de l'antiquité ... Serait-ce pour cela que Roland
appelle Olivier un vassal? Un étr~nge c01~bat
représenté
sur la targe d'Olivier: Bacchus, le dieu du vm, faisant la 8'1;1erre
aux Normands, buveurs de cidre. Cela res~emble fort : de
l'ironie. Le poète veut-il faire ressortir ~o~b1e_u le F_rança1s se
rend ridicule en se laissant griser par l ant1qmté, qui ~rend ~a
fonne du grotesque Dieu du vin, tandis que son sol lm fournit
.,
une boisson plus saine et plus conforme a sa nature •

:st

,

Il porte le baubcrt que portait Salonum,
. Je moraliste, le sage, la personnification de la raison e~ d~ la
,,ertu ? (Le pomt d'interrogation est de_ M. Vodoz et signifie
qu'il doute non de son raisonnement, mais de_ la vertu de ~alomon.) Ioutile d'insister sur le sens de cctt: image. ,La _rats~n
n'était~lle pas la faculté maîtresse des ~lass1ques? ~ étaient-ils
pas, eux aussi, à leur façon, des mora?stes? Co~ne1ll; ne_ prêchait-il pas la vertu? et, dans ses pièces, le vice n est-11 pas
toujours puni, tandis que la vertu est récompensée?

Son casque esl enfoui sous les ailes cf une bydn.
Les Classiques, eux aussi, rendaient un certain culte au tner,,eilleux mythologique ... Olivier a gravé son no~ sur son estoc
afin qu'on s'en souvienne. La vanité des Classtq~es est assez
connue, ce qui ne veut pas dire que les Romannq~es eus5:nt
été étrangers à ce défaut. .. Il était également sous. 1 1mpress10n
de )a religiosité des Classiques ... Voil~ pour~uo1 au mo~ent
du départ l'archevêque de Vienne « bénit le pieux chevalier».
Puis lorsque Roland et Olivier se battent, l'un avec un chêne,
l'autre avec un orme, c'est que le chêne est « l'emblème du sol
gaulois, de la -vieille France ,,, tandis que l'orme es_t ~ l'a:bre
&lt;le Racine, l'arbre dont l'élégance, la finesse, la d1stmct1.on,
contrastent avec la robuste carrure dn chêne ».

RÉFLEXION'S SUR LA LITTERATURE

475

En lisant cela nous nous disons : Où diable ai-je donc déjà
trouvé ce genre de raisonnement? Il doit y avoir des gens très
bien qui se sont fait une réputation avec de telles trouvailles.
M. Vodoz nous cite un de ses précurseurs. C'est M. Jean
Richepin. En 191 5 cet académicien apprenait à ses auditrices qu!! Victor Hugo était un visionnaire, un prophète et
qu'il avait prédit la guerre précisément dans le Mariage de
Roland. « C'est la France et l'Angleterre, dit M. Richepin,
qui ont lutté pendant la guerre de Cent ans. Elles aussi ont
déraciné des chênes, elles se sont battues, non pas quatre
jours et quatre nuits, mais des années, toute leur vie, et toujours avec grandeur, et toujours avec loyauté, toujours avec
générosité. Et aujourd'hui elles ont pu se tendre la main et se
dire : Plus nous nous sommes battues, plus nous pouvons
nous aimer maintenant. Et alors Roland, c'est-à-dire la France,
a donné l'accolade à Olivier, c'est-à-dire à l'Angleterre, et ils
ont épousé tous les deux la belle Aude, c'est-à-dire la Russie. )&gt;
M. Vodoz estime que cette interprétation est c, très ingénieuse, très poétique, admirable dans son cadre et inspirée par
la solennité de l'heure :xi . Il parle ...
Nous avons pourtant vu cela ailleurs encore que dans le
cadre de Conferencia. Je me souviens maintenant. Cela fait
même toute une littérature, celle du symbolisme chrétien.
Depuis que des Juifs d'Alexandrie ont découvert que la Bible
était pleine d'allégories platoniciennes et autres, et que par
exemple Sara représentait la vie contemplative et Agar la .-ie
active, ce genre d'interprétation a pris place dans la littérature
religieuse. Saint Augustin, le moyen-âge, Bossuet lui-même en
sont remplis. On faisait un usage analogue du mythe solaire,
au temps où il resplendissait dans sa gloire. Œdipe avait exercé
la profession de mythe solaire avant de personnifier le fameux
complexe des psychanalystes, et ses incarnations suivantes
provoqueront sans doute d'aussi subtiles comparaisons. Le petit
livre sur Napoléon mythe solaire rappelle assez l'interprétation
du Mariage par M. Vodoz, et l'on sait qu'un humoriste allemand
a ramené la vie de Max Müller lui-même, champion du so1arisme, au développement d'un mythe solaire analogue :
Maximus Müller, le grand meunier, dont tourne la meule
enflammée, et tout Je reste, qui se tient très bien.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et pourtant il y a une :ime de vérité dans tout cela, il y a une
poésie dans l'ivresse du Thrace et le Strymon glacé. Et si je
trouve à M. Vodoz une certaine lourdeur, je ne lui refuse pas
le don de m'instruire.
Gardons-nous d'abord d'une confusion qui dénaturerait sa
pensée. Il serait absurde de lui faire dire que Victor Hugo a eu
conscience du symbolisme qu'il lui prête. Bien au contraire
tout cela se passe dans son inconscient, ou à peu près. « Le
poète n'était pas conscient de la valeur de son travail. Il se
disait simplement que le sujet lui avait plu, l'avait attiré parce
qu'il lui permettait d'exercer toutes ses facultés d'artiste, de
visionnaire; la source de la force impétueuse qui s'y manifeste
lui était inconnue. ,, Ajoutons que 1a critique de M. Vodoz a au
moins le mérite d'être très hugolienne. Elle eût plu à Victor Hugo, et je vois d'ici la lette enthousiaste que l'auteur, s'il eût
écrit son livre soixante ans plus tôt, eût reçue de Guernesey.
Comme il l'a fait pour l'articlt&gt; de Jubinal sur Roland, l'auteur du
Satyre eût peut-être transposé cc livre en un poème éblouissant
de l'inspiration, qu'il a esquissé d'ailleurs dans le poème des
Quatre Vents où il traite un peu les mascarons du Pont-Neuf
comme M. Vodoz traite son Roland:

Shakespeare, ôprofo11dtur ! sai•ait-il tout Shakespeare ... ?
Cc so11geu1· itait-il dans son propre secret ?
Et c'!.!st là un point que nous devons retenir au bénéfice de

M. Vodoz.
D'autre part on a déjà reconnu une des méprises qui rendent
un peu comique ce livre écrit à Zurich. Ce que M. Vodoz
explique parl'inconscicnt, nous l'expliquons par des associations
de mots, d'assonances, d'allitérations, et surtout de rimes. Nous
sommes habitués depuis longtemps à voir le génie de Hugo
conduit docilement et splendidement par ces êtres vivants que
sont les mots; nous plaçant à l'intérieur et dans la chair de sa
poésie, nous en suivons la circulation, l'ondulation physiques,
nous la connaissons surtout c0mme corps et nous lui donnons
comme âme la seule beauté sensuelle de cc corps. Nous la

IÊFLExIONS SUR LA LITfÉRATURE

477

plaçons dans un courant d'histoire littéraire, dans une continuité
poétique oû l'autonomie des mots, la liberté de leurs associations, le milieu sonore et passif qu'est l'inspiration du poète,
prennent jusqu'à Mal1armé et même plus loin une place grandissante. En critique comme en psychologie c'est en nous fondant
d'abord sur cet élément physique que nous pourrons tabler
sur quelque chose de solide. Mais est-ce bien tout? Et ne
risquons-nous pas d'encourir le même reproche que nous
adressons au poète, de nous laisser conduire par des abstractions
et des idées toutes faites comme lui-même se laisserait conduire
par les mots ?
En tout cas ces mots le conduisent par certaines voies plutôt
que par d'autres. L'être réel et vivant qu'est un poème hugolien
ne se ramène pas à de la chair verbale, il a une âme et même
une pensée, et il implique, comme le dit justement M. Vodoz,
une part d'inconscient. Cet inconscient représentait probablement chez Victor Hugo une force formidable et hors de proportion avec celui de n'importe quel poète français. Dans les expériences de spiritisme qu'on faisait à Guernesey, Molière et Victor
Hugo dialoguaient en fort beaux vers, qui étaient bien entendu
tous également hugolicns, et l'étude des profondes sources psychiques de cc génie poétique reste à faire : la psychologie nouvelle y contribuera.
Sans tenter rien qui concerne cette étude, il me semble que
peut-être déjà une psychologie assa courante nous permettrait
de reconnaitre ce qu'il y a après tout de vrai dans les enluminures bizarres de M. Vodoz et même, Dieu me pardonne ! dans
les cabrioles de M. Richepin.
Tout poème de Victor Hugo est construit non pas sur une
idée, non pas sur des associations physiques de mots et d'images, mais sur un élément qui comprend l'un et l'autre, sur un
élément primitif d'où l'un et l'autre ne se dissocient que postérieurement et artificiellement, et qui est un schème moteur. On
sait que la création linguistique, dont l'invention poétique
ne constitue qu'un état plus parfait, procède par schèmes
moteurs, que les racines verbales sont, dans les langues indoeuropéennes et plus encore dans les langues sémitiques, des
assemblages de consonnes, c'est-à-dire des mom·ements verbaux, et non pas des sons, c'est-à-dire des corps ,·erbau:c Toute

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

racine, tout mouvement verbal, peut se résoudre selon les cas
en des mots fixes, en des vocalisations précises, s'arrêter en se
solidifiant autour de voyelles ; espril, inspiration, respirer représentent des réalisations locales et précises en lesquelles il ne
nous paraît pas que la racine élémentaire faite de consonnes
épuise toutes les possibilités verbales dont elle est grosse, étant
vivante : les centaines de mots indo-européens actuels qu'elle a
comme déposés sur sa route sont peu de chose à côté de ceux
qu'elle y a un moment déposés et_qui ont péri, à côté de ceux
qu'elle aurait pu y déposer. Et pourtant cette réalité indéfiniment féconde de la racine faite de consonnes est une réalité
simple. EBe nous représente le type du schème moteur, type
élémentaire de toute vie linguistique : c'est par schèmes moteurs
que nous apprenons une langue, c'est par schèmes moteurs que
nous lisons une page, des expériences précises l'ont prouvé, et
M. Bergson a utilis~ cette vue avec profondeur pour fonder une
psychologie de la mobilité.
Le rôle des schèmes moteurs est analogue dans la poésie, qui
ne fait que mettre en jeu de façon plus complexe les mécanismes
du langage. En particulier ce sont les schèmes moteurs qui
commandent toute la poésie de Victor Hugo, et un commentaire du Satyre serait bien instructif à cet égard. Dans le Mariage
de Roland Victor Hugo a eu d'abord devant les yeux ce schème
d'un combat qui cesse non faute de combattants, mais parce
qu'aucun des combattants . ne peut vaincre l'autre. Voilà ce qui
lui a sauté aux yeux quand il a lu l'article de Jubinal. Il faut y
joindre un second schème, dont on se rendra fort bien compte
en comparant le poème de Hugo avec celui du moyen-ige que
Jubinal résume : le schème militaire, l'instinct et la volonté de
ré:tliser la nature claire, précise et loyale, sans arrière-boutique
intérieure, sans recoins d'ombre, sans complication ni analyse,
dont le fils du général Hugo (J'aurais été soùlat si je n'étais poète)
a comme beaucoup de littérateurs le goût et presque la nostalgie.
Les deux schèmes se réunissent adnùrablement pour former le
sujet d'un combat épique. Mais on peut dire que la puissance
d'un poète se mesure à sa capacité de symbolisme, c'est-à-dire à
sa capacité de créer des œuvres qui aient une valeur universelle de symboles ou de types. Racine a fait tenir dans Athalie toute
la lutte de l'Eglise et de l'Etat : le schème moteur qu'il a monté

RÉFLEX.IONS SUR LA LITTÉRATURE

· 479

dans sa tragédie, et qui en dépasse l'aventure particulière, prend
corps pour nous aussi bien dans la querelle des Investitures que
dans la politique de M. Combes, et si Atbalie eût été au temps
de celui-ci reçue comme pièce nouvelle au Théâtre-Français
elle e(H été interdite par la censure. La reine Athalie é.tait une
belle personnification de la République, et comme la réalité ne
fournissait pas de Joad, l'imagination d'extrême-gauche en créa
un sous la .figure de l'inoffensif père Du Lac, qualifié couramment de moine atroce, comme si le Bloc d'alors substituait à la
trérité réelle la vérité typique mise en lumière par Racine.
Dirons-nous donc que Racine en écrivant Athalie pensait à Gré. go ire VII et prévoyait M. Combes, comme Victor Hugo a, selon
M. Richepin, prévu que la Russie serait la belle Aude de 1915 ?
(mais non à vrai dire que la belle Aude tournerait assez mal).
Pas du tout. Seulement il avait du génie et ce génie consistait
à créer une racine verbale qui pouvait s'incarner dans bien des
systèmes de voyelles, un schème moteur capable de se résoudre
en une multitude de figures. une substance qui comme la substance spinoziste de Dieu s'exprime en une infinité d'attributs.
Mais pour que toutes ces virtualités existent dans une racine
verbale ou un schème moteur il faut qu'elles y soient déjà présentes d'une certaine façon ainsi que l'infinité d'attributs dans la
substal}-ce infinie. Et dire qu'elles y sont présentes c'ei;t dire
qu'elles existent dans l'inconscient du poète. De sorte qu'en
somme il y a un élément de vérité dans l'interprétation de
M. Vodoz. Le schème moteur de la lutte qui fait place à la
paix par cette seule raison qu'elle serait interminable - schème
d'une magnificence, d'une profondeur et d'une fécondité admirables - il se résolvait bien pour Victor Hugo, ou plutôt il se
serait résolu pour Victor Hugo, s'il s'était arrêté à ses images ou
à ses idées au lieu de les déposer dans un mouvement lyrique
ininterrompu, en un certain nombre d'attitudes de toutes sortes
parmi lesquelles il y eüt eu ou il y eût pu avoir l'attitude littéraire dont parle M. Vodoz, l'attitude politique dont parle
M. Richepin. Il est bien certain que la lutte entre classiques et
romantiques est une lutte de ce genre ; il est bien certain que
dans la figure qu'il a prêtée à Olivier et à Roland, Victor Hugo
s'est inspiré du vieux vers de la Chanson : « Roland est preux,
mais Olivier est .sage ,,, et que le preux et le sage sont un couple

�I

LA NOUVELLE REVUE FR.A~ÇAISE

du même ordre que le romantique et le classique, mettez Victor
Hugo et Sainte-Bem-e, de sorte qu'il était naturel que la poésie
de Victor Hugo laissât tomber ici spontanément des images
applicables au romantique et au classique ; il est bien certain
enfin que les luttes politiques et militaires sont au premier chef
des luttes de ce genre, et même que les mariages de rois paraissaient autrefois un moyen, pas plus mauvais que les autres, de
les terminer ou de les prévenir. La belle Aude c'est Henriette
de France, Marie-Thérèse d'Espagne, Marie-Antoinette d'Autriche. li ne serait même pasimpossible que Victor Hugo qui, à
la suite du« coup d'Agadir" de 1840, a\'"ait écrit dans la seconde
partie du Re/our de l'Empereur son Rhin français, ait conçu le
Mariaie de Roland comme une sorte de .\farstillaise de la Paix ;
il l'a bâti en tout cas sur le thème du soldat courageux et sans
haine. celui &lt;l'.Après la Bataille (bons coups d'air pur, tout cela,
pour chasser aujourd'hui les miasmes d'après-guerre). Le dernier acte des Burgraves, représentés trois ans auparavant, était
construit sur le schème de la réconciliation entre deux ennemis
gigantesques autour d'une belle Aude qui prend un bien autre
pseudonyme que celui dont la dote .M. Richepin, puisqu'elle
est l'Allemagne.

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

de réalités intérieures où bien des découvertes sont possibles.
~ais ceux qui s'y appliquent ne sauraient éliminer l'esprit de
finesse ni J'acquis de la critique littéraire. Il existe toute une
littérature médicale sur la nature des écrivains et des artistes,
elle est d'une misère lamentable, et le seul nom de docteur,
placé sur un livre de ce genre, nous met en fuit: (parfois inju~tement) et nous fait invoquer le secours de Molière. Une fusion
plus étroite de l'esprit scientifique et de l'esprit littéraire qui,
séparés l'un de l'autre, arrivent, en ces matières, si vite au bout
de leur rouleau, est bien désirable, et c'est d'une telle union,
d'une telle discipline, que dépend probablement l'avenir de ces
études.
ALBERT THIBAUDBT

Je vous bais, mais je veux une Allemagne au monde,
Mon pays plie el pend,e en mre ombre profonde,
Sa11'l'tt•ie; moi je tombe à genoux en ce lim
Deva11l mon empereur que ramène mou Dieu.
Et que sont tous ces schèmes d'Aprh la bataille, sinon les
descendants du \'ieux schème éternel, celui du vingt-quatrième
chant de l'Iliade ?
Nous voilà loin de la psychanalyse. Mais précisément le chemin qui nous a conduits nous montre qu'elle mène loin à condition d'en sortir un peu, de voir parfois en elle de nouveaux
noms appliqués à de vieilles choses, de la mettre au point et à
son rang parmi d'autres courants de psychologie et de critique.
Il ne fout pas liquider dédaigneusement les livres qu'elle inspire
en Suisse ou en Allemagne parce qu'ils nous rebutent d'abord
p:i.r leur aspect d'excentricité et de lourdeur. Il nous faut comprendre que ces coups de sonde dans l'inconscient poétique ou
artistique touchent en effet une matière très riche, une épaisseur
}l

�NOTES

l'autre meurt de jalousie
et moi,jememeurs d'amour. ..

NOTES
LES CONTRERIMES, de P. ]. Taulet (Editions du
Divan).
Ailleurs, ici-même, il fut parlé de P. J. Toulet, de ses amihés, de ses voyages, de ses mœurs, du &lt;r Weber» et du «Barde la
Paix», de son esprit amer, nocturne et lumineux. Voici l'œuvre
du poète: cela fait un volume mince et léger, assez mince pour
se glisser vers l'avenir, à tr.avers le fatras lyrico-cosmique, synthétique ou simultané, assez léger pour flotter jusqu'aux rives
lointaines de la postérité. Quand l'heure sera venue de choisir
sévèrement, quand notre temps aura les anthologies qui lui sont
dues ( celles que fabriquent les poètes ambitieux, pour soimême et quelques camarades, demeurant vaines et prématurées)
le nom de Toulet est assuré d'y briller au-dessous de vers
comme ceux-ci :
Toute allégresse a son dijaut
Et se brise elle-111e111e.
Si vous voulez. que je ·vous aime,
Ne riez. pas trop haut.
C'est avoix basse qu'ô11 enchante
Sous la cend1·e d'hiver
Ce cœur, pareil au feu couve,·t
Qui se cousume et chante.

, Les Contrerimes résonnent souvent comme un écho des grelots de Banville, et parfois du tympanon de Moréas, avec moins
de solennité, mais un accent aussi pur. La tradition qu'il continue est noble et courtoise : Charles d'Orléans, Saint-Gelais, et
surtout Voiture. En lisant Toulet on retrouve cette grâce précieuse du langage qui donne au lieu commun la saveur de l'imprévu. N'est-ce point déjà l'esprit de Toulet qui rit dans l'elliptique et charmant début des stances célèbres :
L'un 111e11.,-f qu'à sa fa11taisie
il ne s'avance à la cour ;

Mais sa muse porte les atours de son siècle. On l'imagine
empanachée comme une nymphe de Toulouse-Lautrec, au
milieu de chapeaux de haute-forme qui bougent comme des
marionnettes noires, reflétés à l'infini dans les glaces du bar. Sur
la vitre embuée le boulevard d'automne passe comme un spectacle d'ombres. Musique de Rico ; valses lentes de l'Exposîtion
universelle ; épaules de Paulette Darly ; sourire de Germaine
Gallois ; jupons de Mealy-Froufrou. Le jazz-band~ les nègres et
leurs frénésies mercantiles n'égayaient encore, outre-océan, que
des puritains en rupture du club salutiste: Toulet est_ parti ~~
tnoment qu'il fallait. Il se fait trop de brmts da~ les heu_x ~u 11
aima et l'on n'y pourrait plus commodément réçrter tel distique
impromptu:
Ciel ! Isado1•a Duncan
Va danser. F ... ()'t1S lt c,imp.

Il est bien que des poètes aient célébré la danseuse : _« C~rps
de la femme argile idéale à mervdll.e ». Il n'es: pas mau:a1s qu u~
homme d'esprit soit demeuré rebelle au délire esthétique et a
l'en-vahissante fureur d'exégèse plastique. L'incompréhension du
« Boulevard » flétrie par les purs des brasseries de 1a Rive
Gauche eut souvent son bon c6té, et ses côtés charmants. Lorsque tant' de sots considèrent l';rt co~rne u~ sac;rdoce, c' est
tant mieux qu'un vrai poète n y veutlle v-0ir qu un honnête
divertissement. Tout ce qui dégoûte de la fausse profondeur et
du faux sublime est un p~écieux antidote, par le temps qui
court.
Tou1et avait peu de souffle, hélas! et moins de coffre encore,
mais comme i1 disait juste :

L'un i•ainqueu.r ou. l'a1d1•e battu
Ces beaux soldats qui vous ont faite
Gardaient jusque dans la défaite
Le sourire de leur iiertu.
Vous, pour avoir rendu les armes
Je vous troiwe Jondite e11 larmes

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PETITS AIRS, poèmes de Francis Carco, ornés d'un
bois grayé par Deslignères et d'un dessin de Maurice Barraud. (Ronald Davis et (ie).

Et qui m'insultez. mti·e tant.
Que, si l'on doit, toute sa i•ie
.Déplorer l'éclair d'un instant,
Mieux ,mut ccuclm· sur sot1 e,wie.

Il excellait dans l'épigramme :
j'ai con11u, dans Slfuille, une enfant brune et tmdre
Nous n'eilmes aucun mal, be/as ! à nous entendre.

Et celle-ci, digne de Méléagre :
Etranger, je sens bon. C11ûlle-m.oi sans 1·emords :
Les violett~s sont le sourire des morts.

Encor qu'on l'eût un jour promu, sans lui demander son avis,
chef de l'école fantaisiste, il répudiait toute sensibilité bégayante,
il voulait le nombre jusque dans le calembour et la cadence
dans l'argot. Enfin il se gardait de mépriser l'éloquence et sans
forcer la voix il savait hausser le ton :
·
Tel qui soula de sang ses rêves et s011 fer,
Aujourd'Jn.i pardonné, son opprobre s'ejjace.
Ccst ainsi qite sur nous Dieu fait tonner sa grâce.
Ne force pas qui,veut les portes de l'enfer.

L'admirable épitaphe qu'il fit pour Henry de Bruchard est un
chcf-d'œuvre de poésie lapidaire :
Ici repose Henry de Bruchard ; si la cendre
Donnait, d'un si beau feu. Trahi dans son propos
france, il tomba, le jour qi.'il ne te put d-éfendre;
Comme 1m fer suspendu, qu'outrage le repos.

Voilà, n'est-il pas vrai, l'accent de la vraie perfection, non
pas dure comme le diamant taillé, mais nuancée comme la perle,
ou comme une larme au soleil, non pas repliée sur soi-même
comme un brillant reptile inextricable, mais aisément nouée et
dénouée comme l'écharpe &lt;l'Iris.
ROGER ALLARD

* **

NOTES

La poésie de M. Francis Carco est née entte deux pavés d'une
rue déserte, au petit jour, dans le veut crispe et la pluie sédative
des lendemains d'orgie. Elle a l'âcre et touchante odeur de la
belle gueuse de Tristan l'Hermite, et de la mendiante rousse de
Baudelaire. Entre les strophes au dessin net et découpées comme
les toits sur le pâle azur des cités matinales, on entrevoit des
paysages de barrière, d'hôtels meublés, la lueur d'un bar qui
éclabousse le trottoir mouillé, le visage d'une vie ardente et
secrète, aux traits tirés précocement, aux yeux cernés. Il y a là
un pittoresque à la Toulouse-Lautrec qui date un peu, et qui
tournerait à la manière si M. Carco n'avait le souci d'être bref,
aigu:
Maigre et brune ai•ec de gros seins
dont les deu,î pointes sont rnngées
tu t'étires su1· les coussins
comme les biles enr,1gies.
Ta croupe étroite a des sursauts,
sous tes paupières alourdies
tes yeux chavirés sont si beaux
qit'ils passent tout en perfidies.
Ces deux derniers vers, admirables et d'une si noble résonance
justifient le titre de la pièce : Eau-forte. On voudrait que M.
Carco ne burinât jamais que d'une pointe aussi sl1re. Ce qui
rend parfois si touchantes ses chansons aigres-douces c'est qu'on
y sent passer le fier regret d'un poèk que n'ont pu satisfaire ses succès de romancier.... ( ... à prononcer cette parole
à peu que le cœur ne me fend ... )
Non, ce n'est pas à l'appel de Bubu de Montparnasse, mais à
la voix de Villon lui-même que M. Francis Carco est venu de
Marseille à Paris pour respirer
l'heure amère des poètes
qtti se smtent tristement
portés sur l'aile inquiète
du désordre et dtt to11r111e11t.
ROGER ALLARD

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*

* *

LA MAISON DU SAGE, par Louis Artus (Emile-Paul).
Ce livre analyse la lente dépravation d'-on homme qui pouvait se croire, par sa force et sa maturité, à l'abri des surprises
et dont le caractère se désagrège au contact d'un aventurier.
L'étude est pénétrante. On nous avait déjà montré, dans
!'Immoraliste par exemple, la réaction qui s'opère au moment
ou une nature gauchie par l'éducation se découvre elle-même ;
mais si Michel n'avait pas rencontré Ménalque, nous savons
bien qu'il n'en aurait pas moins obéi, tôt ou tard, aux forces
intérieures qui réclamaient leur libération ; le démoralisateur •
ne fait que confirmer le mouvement spontané d'un tempérament.
Le seul fait que l'homme dont M. Artus étudie le glissement,
soit depuis longtemps sorti de la jeunesse, pose le problème
assez différemment. Il n'est pas impossible qu'une nature active,
prise dans les cadres du métier et de la famille, même si on la
suppose avertie et perspicace, ignore jusque dans l'âge mûr les
curiosités et les appétits qui couvent en elle (n'oublions pas
qu'il ne s'agit pas ici d'un amour soudain, dont une vie bien
assise se trouverait bouleversée, mais de ces poussées obscures des
sens et de l'imagination, qui n'ont pas besoin d'être proYoquées
par un objet précis). Pourtant, si cette fermentation ne se produit que vers la cinquantaine, il y a des chances pour qu'elle ne
réponde pas à des passions bien impérieuses et pour qu'il faille
admettre une contamination réelle, facilitée par une surprenante
absence de réaction. Moralement l'on n'attrape guère que les
maladies que l'on a déjà, et peut~tre -M. Artus pensc+il que
l'homme, entaché de péché originel, possède en lui-même tous
les mauvais germes. Quoi qu'il en soit, spontanéité et passivité
se confondent dans l'entrainement auquel obéit le personnage
central de son roman, et nous voudrions discerner plus clairement dans quelle mesure ces éléments entrent en jeu, car c'est
là le point qui nous intéresse, nous autres lecteurs curieux
d'analyse. Nous en voulons un peu à M. Artus de faire passer
au second plan l'origine même de la déchéance et de céder trop
facilement à cr la joie dure ,, qu'il éprouve en voyant s'écrouler
« la demeure du sage ». Dans son désir d'humilier la superbe de

NOTES

l'homme qui ne recherche d'appui qu'en soi, M. Artus se laisse
entraîner au delà de cc qu'exigeait le dessin de son livre: on
a peine à le suivre dans l'épisode où sa victime tue de sa propre
main l'ami suspect qui a dévasté sa vie. Mais il nous intéresse
de nouveau quand il nous montre les blessures laissées par cette
crise dans l'homme vieillissant, son redressement partiel, l'hypo crisie d'une double existence et l'acceptation définitive de ce qui,
dans la débauche tardivement apprise, correspondait sans doute
:\ un goût profond.
JEAN SCHLUMBERGER
*

**
TENDRES STOCKS, par Paul Morand (Editions de la
Nouvelle Revue Française).
Les trois béroînes de Paul Morand - Oarisse, Delphine,
Aurore - se présentent à nous, irréelles et véridiques, dans
une Londres cosmopolite, crapuleuse et dévorante, et,
J:omme devant les portraits de femmes de Van Dongen, nous
comprenons tout à coup ce qu'est l'ère des bars, des dancings
et des aéroplanes.
Ces figures féminines traitées, nous semblc-t-il d'abord, en
pointe-sèche, soudain ricanent; leur fard s'écaille; les diamants
à leurs doigts se muent en strass ; le dessin léger se transforme
en planche d'anatomie. Mais bientôt le sourire renaît sur
leur bouche, comme dans les baraques de foire, sur le fond noir
du rideau, alterne l'apparition d'une tête de mort et d'un visage
épanoui de jeune fille.
Morand est passé maître dans cet habile jeu de prestige et de
miroirs. li se divertit à projeter sur ses personnages toutes les
couleurs de son réflecteur. L'heureuse Clarisse ; Delphine engouffrée par Londres ; et la plus attendrissante des trois,
Aurore, dont la charmante absurdité est le masque qu'a pris une
,·ertu trop consciente de ses défaillances possibles, on ne les
oubliera pas plus que l'ironie tour à tour apitoyée et sarcastique
de leur montreur.
Un bien curie!L"t montreur qui d'un mot, d'une image, fait
tourbillonner devant nous toutes les trouvailles extrêmes, délicieusement odieuses ou stupides, de la civilisation, et dont
Gérard de Nerval et Barbey eussent aimé le dandysme élégant
et narquois.

�488
S..rl fallait situer Monod, et le com~ à quelqu'un, ce ne
aerait pas Giraudoux qu'on devrait nommer, mais le Larbaud
de Btrrulbootb. Il faudrait alon se demander si ce qu'il y a chez
toua deux de comparable ne leur vient pu d'un long séjour en
Angleterre, puis étudier l'inffuenc:e de la Grande-Bretagne sur de
jeunes lettra français qui l'ont connue autrement qu'à travers sa
littérature.
Le genre du portrait, délaim depuis la régence d'Anne d'Autriche, et que renouvelle Paul Morand, est pourtant bien
français. Morand compose les siens avec une fantaisie frénée
par un souci évident de classicisme. Il n'énumà'e pas son
modèle, il le reconstruit.
Sa phrue en arabesque oe déconcerte pas (comme Marcel
Proust, son pdfacier, l'appréhende, et l'en loûe; mais en
pensant peut~ surtout aux vers de uunpes il Arc ou de
Feuilla de T,-plrtdrr1); elle est ~me son plus s6r instrument
de séduction. Il y a des choses qu'on ne pourra plus voir qu'à
travers le souvenir d'une phrase de Tendres St«ls: • Ma valise
dont les Bancs lisses sont comme des joues, sur lesquelles toua
les venta ont soufflé, tous les doigts ont passé ; étiquettes des
h6tela et des gares ; craies multicolores des douanes ; et le fond
qui s'en va est bleui de sueurs, d'eau de mer, de vomissures, et
rouge là où les flacons d'eau de Cologne se sont cassés à l'intérieur. »
BENJAMIN CUIIIEUX

•••

LB QUATUOR EN FA DIÈSE, pièce en S actes, par
Gabriel Marcel.
Que donnerait - ou, pour sembler moins pessimiste, que
donnera - à la aœne ce Quatuor en fa dièse, récemment publié
dans la collection de • l'Information tbatrale • que dirige
Antoine? Il serait malaisé de le prédire, mais on n'en achève
pas la lecture sana un vif sentiment de sympathie et de gratitude envers M. Gabriet Marcel. Toutes les objections que
peuvent susciter ces cinq actes, toutes les &amp;iblesses d'exécution
n'apparaissent que plus tard, et sans effacer la forte impression
du début, ni diminuer la valeur de l'ensemble.
Un drame d'amour moderne, dont les protagonistes ne sont
ni des neurasthéniques, ni des énergumènes, ni des érotomanes,

ni des • professionnels •• mais chez lesquels, tout bourgeoia
qu'ils soient, nous découvrons le m4me profil d'Ame que chez
les héros de la ~ e classique, c'est quasiment un miracle
en France, depuis que Porto-Riche, Bataille et Bernstein ont
achevé d'avilir ce genre d, théAtre, auquel Augier, Dumas et
même Becque avaient déjà poiû un premier coup terrible, en
le rapetissant de toute la question d'argent.
li est réconfortant que de jeunes écrivains dramatiques
semblent s'apercevoir à nouveau que le nombre et l'essence
des grands sentiments, indispensables à un grand thé!tre, n'ont
pas varié. Il y en a autant à notre époque qu'au nue sikk
et capables d'engendrer de grands conflits sana bassesse, moraux ou immoraux, sublimes ou sataniques, peu importe.
M. Paul Raynal, dana le MaUre de sms Clllllr, mettait am
prises l'amour et l'amitié. M. Gabriel Marcel affront~, dans son
Q,uu,.,., des sentiments de mbne taille. Son sujet: l'amour en
lutte atec l'art et en lutte avec le sentiment fraternel, l'histoire
d'une femme qui, trompée, a divorcé et s'est remariée avec le
frère du musicien de génie, son premier mari. Encore aux deus
thànes dominants en jm.tapose-t-il de nombreux autres qui
s'entr.ecroiaent, s'enchevêtrent, se recouvrent - l'amour en
conffit avec le pharisaiame bourgeois ; le retour de la femme au
premier amour dont elle est restée • imprégnée ,. ; Paspiration
à la paternité ; la passion pour la musique, - trop peut~tre,
car ils risquent d'éparpiller l'attention du spectateur (le fcc:teur
s'y retrouve mieux) au lieu de la concentrer sur les deux ?Wmes
principaux.
Sur une trame qui était racinienne, l'auteur a brodé des épisodes
et des motifa ibséniens, lyriques, moraux et padois symboliques.
Mais est-ce en amalgamant Racine et Ibsen qu'on réalisera.
la tragéjlie d'amour moderne ? M. Gabriel Marcel n'a d'aillelll'f
pas réussi la fusion. Nc,us nous garderons pourtant de condamner
sa tentative. La dramaturgie de Racine, pour un écrivain dramatique d'aujourd'hui, n'est plus un modèle suffisant. M. Raynal
qui, ·au départ, avait lui aussi songé à Racine et qui ne voulut
pas s'écarter de la tradition française, dut recruter, en cours de
route, Marivam. et Mussct.
Ces tentatives, qui n'ont pas abouti à une réussite complète,
marquent du moins nettement une nouvelle étape. Ils font

�49o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sortir le drame d'amour de l'ornière post - romantique
( amour= but de la vie) et le réannexent au domaine des passions.
Us montrent non seulement la possibilité, mais la nécessité
de remettre en honneur dans notre théâtre d'amour l'alternative
psychologique et morale, ressort unique de la tragédie dassiqu e,
mais ils montrent en même temps son insuffisance à remplir
seule une pièce moderne. Combler le vide en s'inspirant
d'lbsen, de Musset ou de Marivaux, ce n'est encore qu'un
expédient. La mine des grands sujets semble retrouvée. Ce qui
manque encore, c'est une formule inédite qui ajoute à Corneille
et à Racine autant de modernité qu'ils en ajoutèrent euxmêmes à .Euripide ou à Sénèque le Tragique.
BENJAMIN CRÉMIEUX

LE LIVRE DES ORAISONS DE GASTON PHÉBUS,
mis en français par Jean Varie Monniot (la Sirène).
Dans ses charmantes Chroniques, Jehan Froissart raconte la
belle réception que lui fit en l'année 1388 à Orthez Gast0n Phébus, comte de Foix et de Béarn. Ce prince magnifique, grand
amateur de chasse, d'oiseaux, d'art, de fêtes, de femmes et
d'argent, passait pour un puissant seigneur et pour un profond
politique, si averti mt".!me qu'on le supposait e11 rapports avec
un esprit mystérieux qui lui annonçait avant qu'on les stî t dans
le pays les nouvelles de toute l'Europe. Outre les perfidies,
meurtres, rapines communes aux plus nobles seigneurs de son
époque bouleversée, outre « la fureur de luxure » dont il
s'accuse, Gaston Phébus avait sur la conscience le souvenir
d'un drame domestique qui semble aYoir profondément secoué
son âme. Est-ce à cela que nous devons la composition des
trente-six petites prières émouvantes et raffinées dont la Sirëne
nous donne aujourd'hui une traduction? Aussi bien le sentiment de culpabilité n'est-il point l'un des plus profonds points
d'appui ùe l'ardeur religieuse ? Les remords firent-ils rentrer en
lui-même le violent féodal et ouvrirent-ils Ja ,·oie à la grâce
chrétienne, seul contrepoids à la brutalité d'une société que
la guerre de Cent Ans avait fait dfrhoir du haut degré de culture atteint par le ,xm• siècle ?

NOT.ES

49 1

Une question d'argent avait brouillé Gaston Phébus et son
beau-frère le roi de Navarre. L1 comtesse de Foix, sœur de ce
demie.r, n'osait plus quitter sa cour malgré les instances de ron
fils qui était allé la rechercher. Au moment où ce jeune homme
allait repartir seul, le roi lui glissa une bourse pleine d'une
cert~ine poudre qui, disait-il, s'il en faisait prendre au comte,
agirait comme un philtre d'amour et ne manquerait pas de
réconcilier les deux &lt;!poux. Cette poudre, découverte par Phébus, tua net un de ses chiens. Furieux, le comte voulut faire
périr son fils, puis se contenta de le jeter en prison, non sans avoir
fait mourir « de la plus horrible mort » quinze jeunes écuyers
« si jolis, si beaux, que cc fut pitié ». Mais comme le jeune
homme désespéré refusait depuis neuf jours toute nourriture,
son père, s'emportant de nouveau, lui creva par accident une
œine du cou, avec un petit canif dont il se curait les ongles.
L'I mort s'ensuivit aussitôt, dont le comte ne se consola
jamais.
Ces détails expliquent pourquoi Jans ses Ora.isom, Phébus
insiste avec tant d'âpreté sur ses péchés alfrem:, criant à Dieu
miséricorde, non seulement par crainte de l'en~cr, mais aussi
par le sentiment plus noble Je sa propre imperfection et
impuissance, par foi compli:te en la miséricorde divine plus
forte que le mal et par aspirntio:i sincère à l'amour absolu considéré comme nfressaire à l'harmonie véritable de son âme.
Est-ce grâce au souvenir de David pénitent que le comte de
Foix atteint parfois une grandeur presque biblique?
« Tu remplis le Ciel », dit-il, « et la Terre, portant tout
!"Univers sans effort; tu remplis tout sans être borné toi-même ;
tu es toujours en travail, recevant sans avoir de besoins, demandant bien qu'il ne te manque rien.
« Tu aimes sans te consumer, tu te reprends sans déplaisir,
tu es courroucé et très paisible ... Tu récupères sans avoir rien
perdu ... ; tu paies tes dettes et ne dois rien : tu négliges de
recouvrer ce qu'on te doit et tu n'éprouves aucune perte ... Tu
es invisible et tu es perçu ... ; tu es partout présent et nul ne
te peut trouver. Tu environnes, domines et soutiens toutes
choses ...
« Je te désire, Seigneur; appelle-moi, s'il te plaît, par mon
nom . .. »

�492

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais ce qui domine, c'est le dialogue du pécheur et de son
Dieu. On pourrait s'attendre à lire des hymnes conventionnelles, à trouver un auteur, un grand seigneur qui juge de bon
ton de composer des prières après avoir écrit des poèmes
d'amour et un traité de vénerie. Et l'on a la surprise de trouver
un homme du x1ve siècle qui a une vie intérieure et voudrait
n'avoir point« reçu son âme en vain».
EMILE DERMENGHEM

*
* *

NOTES

493

déterminer des influences, surtout chez un homme dontle développement a été si mystérieux et si complexe l M. Andler, en
remontant cette série des précurseurs, s'arrête à Montaigne, ce
qui est peut-être un peu arbitraire : on pouvait faire de Platon
un « précurseur » bien qu'il n'ait pas tardé à devenir pour
Nietzsche une sorte d'ennemi personnel : n'a-t-il pas fait soutenir par Calliclès dans le Gorgias, et par Adimante dans la République, des idées bien nietzschéennes ?
ALBERT THIBAUDET

MÉMOIRE SUR LES PERCEPTIONS OBSCURES
par Maine de Biran, publié par Pierre Tisserand (tome XII'
des Classiques de la philosophie, Colin).
M. Tisserand publie dans ces Classiques quelques opuscules
de Maine de Biran, en grande partie inédits. lls contribuent à
nous faire voir en lui une tête philosophique vraiment puissante
mieux doué peut-être de tous les philosophes français qui
aient creusé les problèmes de la vie intérieure. Son entretien au
Luxembourg avec Royer-Collard, un des morceaux les plus intéressants de ce petit livre, le maintient vraiment dans la bonne
voie, investi d'un sens de l'observation intérieure dont RoyerCol_lard, arrêté ici à l'écorce verbale, est à peu près dépourvu.
Mais Royer-Collard savait écrire, alors que les échantillons du
style biranien que nous présente ce volume ne permettent Q'Uère
de réviser le jugement de Taine et la parre de la (r cave» 0 dans
0
les Philosophes français du XJx• siecle.
ALBERT THIBAUDET

1:

.
* *
LES PRÉCURSEURS DE NIETZSCHE, par Charles
Andler (Bossard).
M. Charles Andler commence dans ce volume une vaste
étude sur Nietzsche, qui doit en comporter six. Il y passe en
revue tous les écrivains qui eurent une influence sur Nietzsche
depuis Montai?ne jusqu'au collègue et ami du philosophe,
Burckhardt, et il marque ce qu'il croit que chacun a fait germer
dans 1~ pensée de Nietzsche. Il fallait en effet qu'un ouvrage de
cette importance débutât ainsi, mais c'en est é\&gt;idemment la
partie la plus délicate et la plus co~jecturale. Il est si difficile de

*

* *

LE DOCTEUR PIERRE BUCHER.
La France vient de perdre un des hommes qui ont fait le
plus pour la défense de sa culture ; mais, dans le chagrin que
nous cause un coup si soudain, comment distinguer entre
le deuil national, celui de notre amitié et le simple regret
humain devant la disparition d'un si actif et brillant génie ?
Non seulement le Docteur Bucher représenta l'âme de l'Alsace pendant les années difficiles qui précédèrent la guerre,
m_ais il redressa cette âme tourmentée, que tout contribuait à
faire languir dans une attitude fausse et déjetée. Avant lui, les
jeunes Alsaciens n'avaient le choix qu'entre deux maux : ou,
pour rester français, quitter leur province à l'âge de dix-sept
ans, sans intention de retour, abandonnant le sol, les usines, la
fortune et l'influence aux immigrés allemands ; ou bien racheter
le droit de rester dans le pays en passant par la caserne prus~
sienne. Dans les deux cas, ils avaient le sentiment de trahir ; et
si les premiers pouvaient assez vite oublier leurs regrets dans la
plénitude de la vie française, les seconds restaient atteints d'une
sourde gêne, d'une courbature qui peu à peu détruisait les plus
belles qualités de la race. Pour ·opérer Je rétablissement, pour
transformer en détermination active, en ruse de guerre, ce qui
n'avait été jusque-là que capitulation, en geste de conquête ce
qui avait semblé compromis de vaincus, il fallait le courage
d'une de ces natures passionnées qui, sans le savoir ellesmêmes, ont dès l'âge de vingt ans l'étoffe des meneurs d'hommes. On peut aujourd'hui désigner de son vrai nom le jeune
Ehrmann qui, dans Au Service de l'Allemagne, se décide à plier
sous la loi de l'ennemi, afin de s'accrdcher au sol et d'y orga-

�494

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

niser la résistance; la fière détermination' de Pierre Bucher fut
celle de tout un pays qui passait avec lui à une défensh-e méthodique.
Si l'on ne connait pas le poids qu'une caste dirigeante, jalousement fermée, fait peser en Alsace sur tout ce qui n'est pas de
son bord, on ne saurait comprendre quel couvercle un homme
jeune devait soulever avant d'oser avoir foi en lui-même, puis
avant de pouvoir faire respecter cette foi par autrui. Et il faut
se représenter l'infériorité où un enseignement en langue étrangère peut mettre un provincial, les efforts qu'exige l'acquisition
d'une culture même moyenne, il faut mesurer toutes ces difficultés surmontées, pour comprendre ce qu'il y avait d'âpre et
d'impératif dans la passion de Pierre Bucher pour ce qui est
français. Au temps où il était engagé dans la lutte contre les
autorités allemandes, lutte souvent morne et épuisante, que de
fois est-ce lui qui trouvait moyen de redonner du cœur aux
parisiens, alors qu'il aurait dû pouvoir s'appuyer sur eux ! Et
tel était le rayonnement de sa personnalité que c'est, en quelque
sorte, l'Alsace qui par lui reconquérait l:i France, plus encore
que la France qui reprenait pied en Alsace.
Pendant les dernières années de la guerre, on put voir cc
spectacle inouï : des généraux venant écouter avec déférence
un simple major de deuxième classe, se faisant ex:pliquer par
lui les forces respectives de l'Allemagne et de la France, le
laissant, exaltés par la merveilleuse lucidité de sa parole,
détruire tantôt leurs illusions, tantôt leurs doutes secrets. Une
autorité naturelle mettait Bucher de plain-pied avec les plus
grands chefs.
Il ne peut être question de dessiner ici cette complexe et
belle figure. Ceux qui l'ont approchée ont pu voir à l'œuvre les
ressources, les souplesses, le coup d'œil prompt, les prudences
jointes au goût du risque, les calculs et la fougue, le calme
parfait dans le danger qui appartiennent au grand homme d'action, et ce dévouement total à sa cause qui fait, si l'on peut dire,
sa sainteté. Après le grand essor de la victoire, nous l'avons vu
se remettre avec abnégation à sa tâche d'aYant-guerre et consacrer à la parfaite soudure entre la France et les provinces récupérées les forces qu'il avait jadis employées à protéger les liens
menacés. La lutte que la Revtu1 alsaciemu illustrée avait menée

NOTES

495

souterrainement, il l'avait reprise dans 1'.Alsaa française, mais
cette fois avec une contre-partie : montrer l'influence que I'Alsace peut exercer sur l:i. France en échange de ce qu'elle en
reçoit. Avec le Docteur Bucher disparaît notre meilJeure sentinelle sur le Rhin. La Nouvelle Revue Française perd en lui un des
hommes qui lui avaient marqué la plus fidèle amitié.
JEAN SCHI.Ul,IBERGER

*

* *

SOUS LES YEUX D'OCCIDENT, par Joseph Conrad,
traduit de l'anglais par Philippe Neel. (Editions de la Nouvelle Revue Française).
0

Razumov est un professeur laborieu.x, pas très intellig~nt,
ambitieux comme peut l'être un fonctionnaire, content du présent et d'un avenir suffisamment précis. Sa vie s'accélère souda.in d'une catastrophe: c'est l'entrée dans sa chambre d'Haldin,
étudiant anarchiste qui, à la suite d'un meurtre politique dont
il est l'auteur, vient chercher refuge. Razumov J'enferme, sort
et va le dénoncer. (La scène est très belle, c'est la meilleure du
livre.) Razumov n'est pas à ses propres yeux un délateur.
Converti par raison au régime autocratique qu'il estime
nécessaire à la masse russe, il considère qu'il agit par civisme.
Ayant livré l'étudiant, Razumov a peur. Ne sera-t-il pas
désormais suspect aux deux partis? (Car sans être révolutionnaire, il a cependant donné des gages aux fractions avancées.)
Perspicace, le Chef de la Police entretient cette névrose, assure
l'isolement moral de son sujet, mûrit l'équivoque et réussit à
s'attacher Razumov et à l'envoyer comme agent secret à Genève
dans les centres révolutionnaires.
Mais ceci n'est que l'extérieur du drame. Le vrai conflit,
pathétique et destructeur, qui dévaste Razumov, c'est la perte de
son honneur ; conflit tout occidental, et même anglo-saxon. Ce
Russe souffre comme un gentleman qui a perdu son stlf-,·esp«I. Cette salissure, à lui involontairement infügée par Haldin, Razumov essaie de la faire partager à son entourage. Il
pousse au vol un jeune disciple ; il séduit la sœur de l'homme
•qu'il a livret Ce dernier crime sera son salut : car il aime
Nathalie ; il lui faudra dire toute la vérité : « La vérité qui
paraissait en vous a forcé la vfrité sur mes lèvres ; vous m'a,·ez

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

arraché à la nuit de la colère et de la haine, je trouve enfin de
l'air à respirer. Il n'y a plus pour moi qu'une chose à faire .. , ))
Cest d'aller se dénoncer au comité révolutionnaire. La scène
est émouvante. Dominant le tumulte, Razumov avoue avec
orgueil, conscient de la valeur morale de son acte. Il paye courageusement et froidement sa dette, sans sentimentàl espoir, ni
mysticisme.
On l'assomme et on le jette à la rue. Devenu infirme,
escorté d'infortunes, ·il sombre dans un néant très anglais.
La comparaison avec Crime et Châtiment s'impose : le parallélisme des deux œuvres est tel qu'il semble voulu. Elles abordent
le même problème - morale traditionnelle contre individualisme - , et le résolvent de même manière : similitude des
scènes chez les juges d'instruction, des épisodes capitaux de la
confession. Même état d'âme chez Razumov et chez Raskolnikoff : orgueil cérébral, prétentions intellectuelles, débilité,
impressionnabilité, laissez-aller suivis de réactions furieuses,
·avec désir de meurtre. Razumov voudrait étrangler Pierre lvanovitch, Raskolnikoff Porphyre. Mêmes influences féminines
agissant dans le sens cc de la libération du conflit par l'aveu »
- pour parler comme les Freudiens-, même répugnance des
deux coupables au moment de se confesser. Tous deux cèdent
à l'impératif d'une nécessité intérieure. Mêmes efforts pour ne
pas prononcer le mot fatal, pour le faire deviner . « Je n'avais
pas la simplicité ni le courage nécessaires pour être un coquin
ou un homme exceptionnel, car qui donc en Russie peut distinguer l'un de l'autre? », dit Razumov; et Raskolnikoff :
« J'ai voulu savoir si j'étais un homme dans toute l'acception du
mot, capable de franchir l'obstacle, ou une vermine comme les
autres; eh bien, je suis une vermine ... » Sonia, dans Dostoievsky,
s'écrie: c&lt; Il n'existe pas au monde d'homme plus malheureux
que toi! » et l'héroïne de Conrad, moins russe: &lt;c Il est impossible d'être plus malheureuse que moi ! )&gt; Après la confession
publique, même départ pour l'expiation, et, si l'on veut, même
paix après l'orage, mais combien sinistre et désolée chez Razumov, sans le moindre rayon d'espérance chrétienne : Raskolnikoff, au contraire, régénéré par le bagne et l'amour de Sonia
re_commence une vie nouvelle.
Les différences entre les deux œuvres sont à noter. Elles

NOTES

497

éclairent l'une et l'autre. Le livre de Dostoievsky est le livre
d'un. Oriental, celui de Conrad est d'un Occidental. Dans le
premier, Dieu est présent ; on le chercherait en vain dans le
second. Ci-ime et Cha.liment est tout pénétré d'amour pour les
vertus russes ; Conrad les laisse quelque peu dans l'ombre soit
qu'~l les redo~te pour son public anglais, soit qu'il les,juge
séverement, d après son cœur de Polonais. Son héros n'est
qu'un honnête homme contraint par une fatalité stupide à
sauver sa vie ; Rask.olnikoff, au contraire, est un théoricien de
l'individualisme nietschéen, tuan-t de propos délibéré, pour
affirmer sa volonté de puissance. Les deux amours enfin sont
dissemblables: celui de Sonia est divin ; quant à Nathalie, c'est
la vierge classique, forte et pure, des Tauchnitz.
PAl'.l. MOUND

*
* *
LETTRE D'ALLEMAGNE.
25

Jawuirr

I921.

Il faut que je vous parle encore de M. Spengler. L'auteur de
1'U11terga11g des Abendlandes est un cas tout à fait intéressant un
cas type, je dirais presque un beau cas, et qui est mieux ' fait
peut-être que tout autre pour nous faire comprendre certains
caractères de la crise que traverse l'Allemagne en ce moment.
Le livre de M. Spengler dont je dois vous parler aujourd'hui,
s'intitule c&lt; Preussentmn und Soziaüsnms » (Ed. Oskar Beck,
Munich, 1920). Inutile de vous laisser longtemps en suspens,
pour vous révéler la thèse de cet ouvrage. Dites à la place de
prussianisme et socialisme : prussiaoisme éoale
socialisme &gt; et
b
vous saurez à peu près tout ce que M. Spengler aura à vous
dire. Mais pour rehausser l'éclat de cette thèse, il fallait lui en
opposer une autre d'un sens négatif. Prussianisme égale socialisme, non-socialisme égale X. Comment définir X ? Ne cherchez pas bien loin pour le trouver : X, c'est l'Angleterre. Voici
donc notre construction bien à point. L'esprit prussien et le
socialisme ne font qu'un ; l'esprit anglais d'autre part est la
contradiction ,ivante et palpable de tout socialisme. L'antithèse
est nette et tranchante, affirmation contre négation, absolu
contre absolu ; c'est clair comme de l'arithmétique. Après
l'arithmétique viendra la rhétorique. L'antithèse se subdivisera
32

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en une foule d'oppositions brillantes et imagées, et voilà le système•tout fait.
il n'y a qu'uni socialisme et c'est le. socialisme allemand, c@romence par nous déclare.r M. Speng(er: nous autr:s _Allem~nd~,
nous serions socialvites, même- SJ, le. mot sociahsme 11;ava1t
jamais été.pron;oncé. Les autres ne sauraient pas l'être. Ce ~ui rend
les Allemands socialistes, c'est l'esprit pJUssfon. L'espnt p.ru&amp;sien traditionnel et le soci;µisme ne font qu'un. En vertu de cet
esprit, rout Alleman-d est ouvri-er et se. met au service dela c@lle&lt;:tivité. L'Etat forme une organisation dans laquelle chacun,
qu'il commande ou qll'il obéisse, a des devoirs à remp.l ir.,La
volonté· individuelle se confond avec la volonté du tout. C est
de cet esprit qu'est née la grande idée de la vie é1mnomique
conçue comme un tout solidaire et qui doit être réglé d'après
des points de vue supérieurs à l'égoïsme des particuliers, ou
pour mieux dire, comme une administration où il n'y aurait
plus de place pour des particuliers qui voudraient se créer une
'existence séparée. Pour ache,er le socialisme, qui d'instinct se
trouve dans. tout cœur vraimen.t.prus-sien, il n'y aura qu'à faire
de tout•·ouvrier un fonctionnaire. Le fonctionnaire· prussien,
création des Hohenzollern, est le socialisme personnifié. Que.
sa manière d'ê.tre et de faire s'étende à tous les sujets de l'Etat
prussien et voilà le socialisme d-evenu une réalité:
Je vous ai présenté le Prus-sien. Il faudra mamtenant que
vous connaissiez !'Anglais qù'une providence ne semble avoir
mis au monde que pour mieux faire res.sortir les qualités du
premier. Si le Prussien est l'a.ffinnation la plus haute de l'idée
de l'Etat, l'esprit anglais en est la négation. Tous pour tous :
c'est la. formule prussienne ; chacun pour soi,. l'anglaise.
L'Anglais ne cherche donc que son intérêt individuel, ce qui
veut dire pour M. Spengler qu'il cherche à s'enrichit. Le
Prussien, au contraire, n'est tout à fait wntent que lorsqu'il
occupe Ul.'I rang dans l'Etat; C'est aussi pourquoi le Prussie_n
place toutes ses valeurs dans le travail en lui-même, tandis
que pour l' Anglais le travail n'est qu'un moyen d'aboutir et de
satisfaire une ambition personnelle.
Le Prussien travaille « pour le roi de Prusse » - c'est
M. Spengler qui le dit - c'est-à-dire qu'il travaille · sans ~a
sordide considération du profit. L'Anglais ne veut pas avmr

NOTES

499

travaillé pour le roi de Prusse, il veut que son travail lui rapporte. C'est aussi pourquoi, tandis que le Prussien pour être
socialiste n'a besoin que d'être pleinement lui-même, !'Anglais
aura beau faire~ il ne le sera j_amais. Tant pis pour l'Anglais,
direz-vous, ou tant mieux, selon votre conviction politique, et
que chacun des deux., le Prussien et fAngJais, continue donc de
vivre à sa manière. Telle n'es.t pas l'opinion de M. Spengler. Il
faut que les choses se décident, et qu'on sache lequel des deux
aura raison. Car les deux idées et les deux nations qui les incarnent, ont une tendance vers l'universel, et l'universel ne pouvant se diviser en deux, sans cesser d'être l'universel, il faudra
bien que l'une ou l'autre d'entr'elles cède la place. Mettons donc
les choses au point. L'univers sera-t-il la proie de quelques
individualistes entreprenan.ts, ou sera-t-il administré selon les
principes d'une sage organisation ? Les Césars du futur empire
mondial seront-ils des milliardaires Oli le monde sera-t-il régi
par des fonctionnaires mondiaux:.? Le commerce sera-t-il soumis
à l'Etat ou l'Etat sera-t-il soumis au commerce; le travail serat-il désormais considéré comme une marchandise ou comme un
devoir? Les différences entre les hommes seront-elles toujours
fondées sur des degrés de richesse, y aura-t-il toujours des
riches et des pauvres, ou saura-t-on créer une large organisation dans laquelle chacun. aura son rang selon l'importance des
fonctions qu'il exerce dans l'ensemble?
Telles sont les questions. Mais comment une décision interviendra-t-elle? Les idées ont beau s'opposer l'une àl'autre : leur
opposition, en tant qu'idées, a beau être irrémédiable, elle n'entraine pas pour cela de décision. Dans le monde de Platon règne
la paix. Cest pourquoi les idées, lorsqu'elles veulent que leur
procès soit jugé, descendent sur terre; elles s'incarnent dans des
:Etats, dans des peuples, des partis politiques ; et les voilà bien
années et en mesure de se faire la guerre.
Les idées exigent du sang, dit M. Spengler. Paisibles entités
tant qu'elles séjournent dans le monde éternel, elles deviennen;
sanguinaires, aussitôt qu'elles se mêlent aux mortels et que
vivant de notre vie, elles deviennent chair de a-0tre chair. Les
peuples dont elles ont pris possession subissent alors le sort
qu'elles leur dictent. A eux de se sacrifier et de sacrifier les
autres pour l'idée. C'est ainsi que l'histoire est faite, l'histoire

1

1

�LA NOUVELLE UVOB JIUNÇAISE

qùi ne cOJlDaît que la lutte et non la réconciliation ,: l~~ à
outrance qui ne finit jamais qu'à la mort, mort de 1 mdmdu,
mort d'un peuple, mort d~ne tultur~.
.
.
. Il est doncfacile de prévoir ce qui doit amver. Prussiens et
Anglais se feront une guerre acharnée ju~qu'à c~ qu'e~ soit
apportée une décision à la grande question ~u1 les d1~se et
qu'on sache s'il doit y avoir sur cette terre dictature del orga:nisation ou dictature de l'argent, si nous serons commandés par
des généraux ou exploités par des ~lliardair«:5, enfin, si nous
serons socialistes à la manière prussienne ou libéraux a la façon

anglaise.
En relisant tout à l'heure le livre de M. Spengler uhe question qu'autrefois se posait le sage ~on~igne m'est _revenue à
l'esprit : « Mais d'où il puisse advenir qu une âme nche_ de la
c;ognoissance de toutes choses, n'en devienne ?as pl~s vifve et
plus esveillée ; et qu'un esprit grossier et ~aire puisse loger
en soi sans s'amender, les discours et les Jugements des plus
'
.
.,
excellents esprits que le monde ait portés ; J en suis encore en
doubte ». Pourtant M. Spengler ne ressemble pas à l'humani~te
pédant, que Montaigne avait en vue. C'est_ un savant érud10~,
sans doute~ m'.ais son savoir n'a rien de stérile : de tout ce qu il
apprend, ii fait quelque chose, i-1 l'ordonne, il le fait servir. Son
esprit n'a rien d'une encyclopédie, dans laquelle les mots _ne
s'accumuleraient que •pour retomber aussit6t dans un sommeil~
peine it1terrompu • c'est un homme à systèmes, et tout chez lui
est en éveil, tout l~tte pour le maître, pour la cause qu'il défe~d •
Les idées qu'il recueille, loin de s'assoupir dans de larges infolios, vont toujours en avant; il les domine, il les commande.
Et cependant le cas de M. Spengler pose un ~rob!ème, no_n
moins troublant pour ses contemporains que celui qui autrefois
préoccupait l'esprit de Montaigne. Si le savoir de M. S~ngl~r
est universel son esprit au fond ne l'est guère. Il a w mfiniment de cho;es, et pourtant sa vue est restée courte. L'universel
oblige ; M. Spengler ne connait · aucune obligation de la sort~Revenu d'un long voyage qui l'a mené ~uto~r d~ m~nde, 11
reprend facilement son existe~~e d'au~refoi~; il a vite fa'.t de se
refaire aux préjugés de son miheu, et invective ceux qut ne les
partagent pas.

.

Mais pourquoi en vouloir à M, Spengler ? Le temps n'est
plus où on pouvait dire avec Montesquieu, que « quoiqu'on
doiv~ aimer sa patrie, il est aussi ridicule d'en parler avec•prévention que de sa femme, de sa naissance ou de son bien. » Si
, je lui rappelais la sentence de l'auteur de l'Espril des Lois,
M. Spengler qui est historien, pourrait me reprocher à juste
titre, de commettre un anachronisme. Qu'il use donc hardi•
ment du droit que lui confère son siècle et qui lui permettra en
tous cas de persévérer dans une fidélité exclusive et à toute
épreuve. Et pourtant, je lui en veux parfois. Historien universel, il a dtî jouir de l'hospitalité, d'uqe hospitalité toute spirituelJe chez les différents peuples qu'il a rencontrés dans aea
voyages ; il me semble parfois qu'il l'oublie trop facilement.
. D'ailleurs les infidélités ou la fidélité de M. Spengler n'ont pu
lieu de nous préoccuper beaucoup.
que nous voudriÔIIÎ
savoir, c'est comment M. Spengler parvient à unir si parfaitement à ses visions de .l'univers les vues bomées et étroites d'Ull
politicien en mal de programme. C'est là en effet un .problème
bien curieux, et qui est loin de se limiter au livre ~t à la pet•
sonne de M. Spengler. Comment arrive-t-il que les mêmes·
hommes puissent être à la foi$ myopes et presbytes, comment
se fait-il que leur horizon semble tant6t s'élargir pour s'étendre
à l'infini, et tant6t aller en se rétrécissant. pour ne plus laisser
place qu'aux vues courtes et bornées, et comment ces dem
manières de voir s'unissent-elles pour former cet être hybride :
une métaphysique nationale ?
L'idée pour M. Spengler est toujours inhumaine, et· devant
ce fait d'ordre métaphysique, l'homme ne pourra que s'incliner; s'il ne veut pas l'admettre, et, faible humain, 'témoigne de
quelque pitié pour ses compagnons, il sera démontré que c'est
un individualiste, un eudémoniste, un Anglais enfin. Mais ,on
aura beau faire, phénomène bizarre, l'homme après s'être humblement prosterné devant l'idée, à la première occasion, prend
sa revanche. Ne pouvant prétendre s'élever jusqu'au monde des
idées, il fera descendre l'idée à son niveau et tout en continuant
de lui témoigner un zèle fervent, il lui fera dire ce qu'il voudrait qu'elle dît. Cela d'ailleurs n'a rien qui doive nous étonner.
Quand l'homme croyait aux dieux, il n'agissait pas autrement;
ne pouvant lutter contre les volontés divines, il s'y prenait de

c.e

�502

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

façon à ce que les dieux voulussent exactement ce qu'il voulait
- et obéissait. Ainsi, qu'il s'agisse de dieux ou d'idé"es, tout
finit toujours par s'arranger, tant il est vrai que l'homme, être
faible et dépendant, n'est jamais à court de ruses et d'artifices,
quand il s'agit de lutter contre plus fort que soi. Le Dieu de
l'Ancien Testament, tout en ayant l'air de commander le peup1e juif, en fait, le servit; mettez à la place de Jéhovah le socialisme tel que le conçoit M. Spengler, remplacez le Juif par le
Prussien, à la mode de notre philosophe, et vous aurez le
même résultat. Ainsi l'idée, pour reprendre encore une fois
l'expression de M. Spengler, aura travaillé pour le roi de
Prusse.
Je ne voudrais cependant pas prétendre que telle ait été l'intention de M. Spengler, et je me bornerai à dire qu'il manque
souvent de sens critique. Il vit dans un temps qui fait peu de
cas de la réflexion lente et mesurée, et où on néglige l'art qui
consiste à nuancer la pensée pour conserver ses teintes intermédiaires, les degrés de certitude et de doute, par lesquels
passe l'esprit lorsqu'il cherche la vérité.
Parmi les nombreuses victimes que la guerre a faites tant
parmi les hommes que parmi les idées, il faudrait compter
certaines formes du parler, que les grammairiens retiennent
soigneusement, et qui, de par le rôle effacé qu'elles jouent,
semblaient devoir échapper aux ravages mondiaux. Modestes
auxiliaires des idées qu'elles servent, elles ne paraissaient pas
devoir partager leur sort. Ce sont les « mais », les « si », les
« toutefois », les « peut-être », et autres eKpressions du même
genre. Naguère fort en honneur chez les savants et chez les
simples curieux, elles sont tombées aujourd'hui en disgrâce. Et
pourtant elles avaient leur sens, car elles correspondaient à
quelque chose de profond. Elles mettaient une distance respectueuse entre l'humaine pensée et la vérité, elles étaient parfoîs
comme autant d'humbles prières adressées à l'infini d'une vérité
qu•on ne saisira jamais. Fatigué, le savant s'asseyait au bord
d'une route, arrêtê par un « mais » ou un « si i), et sa tristesse
n'était pas sans grandeur; je m'imagine aussi que, dans 1a
légende, la vérité devait lui s~urire d'un sourire gracieux ;
mais je doute qu'elle ait jamais souri à M. Spengler, qui délibérément piétine ces petits serviteurs et d'un pas solide et

NO-TES

5o3

toujours assuré poursuit sa route, n'ayant que faire des « peutêtre ».
'Avec ces formes dubitatives et courtoises de la pensée, s'évanouit la vision de la complexité des rapports. M. Spengler ne
·veut connaître que l'identité, l'identité totale et absolue. Commençant par un paradoxe, il finira régulièrement .par une formule géométrique. Il attrape une pensée au vol ·pour l'enfermer dans une cage et y colle une étiquette. Dans sa cage, le
paradoxe s'alourdit et s'appesantit en lieu commun. Phénomène
curieux que ce divorce entre le paradoxe et l'esprit de finesse.
Le paradoxe, expression nécessaire d'une époque de fermentation, et qui rend la pensée vive et flexible, ici parfois ne sert
qu'à l'alourdir et l'arrêter. Il est vrai que le spectateur aura la
ressource de changer de paradoxe ; car ceux-ci foisonnent mais
il se fatiguera bien vite d'aller d'un absolu à l'autre, dev~t traverser autant de systèmes qu'il y a de paradoxes.
Mais d'où ce réveil de l~bsolu? Serait-ce sous un travestisse~ent bizarre, la raison pure qui renaît, et M. Spengler ne seraitil qu'un apôtre trop fervent et parfois indiscret d'une vérité
qu'il. croit pouvoir emporter de haute lutte? Je .crois qu'il n'en
est nen, et que des motifs d'un ordre fort différent poussent
aujourd'~ui les esprits à recherl:her les formules d'apparence
gêométnque. Il n'y a que les identités qui rendent, il n'y a que
l'absolu qui émeuve et fasse agir. C'est ce que M. Spengler ne
saurait ignorer, et estimant qu'une vtrité qui de nos jours ne
ferait pas agir, serait au moins fort in.utile, il chasse .d'un .geste
brusque et impérieux doutes et hésitations, et ce qu'il retient,
•c'est la formule, simple et brutale.
Il y a de nos jours un certain activisme de la vérité, qui, si
nous l'analysons de plus près, pourrait aider à nous faire comprendre certains aspects de la crise qui sévit en ce moment. Le
criterium de la vérité, pourrait-on dire, s'est déplacé. Cest le
rendement social d'une thèse, d'un système qui en fournit la
~reuve, s?n unique argument. Il s'est ainsi formé un pragmatisme social, théorie ou plus simplement fait moral, qui ne date
pas d'hier, mais dont l'influence s'est considérablement accrue
depuis quelques années.

li y eut un temps, où le culte de la vérité fut peut-être
poussé trop loin à certains égards, non qu'on eût été tro.p ardent

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans sa recherche, mais on adorait comme vérité tout ce qui se
présentait comme telle, sans aucun souci de l'intérêt qui pouvait s'y attacher. En parcourant traités et articles, ' il vous arrivait alors de dire que tout cela semblait en effet assez solidement établi, mais que vous ne voyiez pas d'être au monde que
cela püt intéresser. La vérité de ce temps était souvent
ennuyeuse ; je dirais même qu'elle y mettait une certaine
coquetterie, ne voulant être aimée que d'un amour pur et désintéressé.
Mais bientôt la vérité devint moins prétentieuse. Les temps
avaient changé, elle dut pour suppléer aux attraits qu'elle avait
perdus ou qu'on avait cessé de lui reconnaître se rendre intéressante. C'est alors qu'on vit des auteurs savants annoncer dans
leurs préfaces, que, quoi que les titres de leur ouvrage ne le fis-•
sent pas prévoir, les lecteurs y trouveraient une solution à des
questions qui devaient les préoccuper beaucoup, parce qu'étant
de toute actualité. C'est ainsi que la vérité promettait à tous ceux
qui voulaient l'entendre, que, désormais, ils ne s'ennuieraient
plus avec elle, ce qui d'ailleurs la plupart du temps n'était qu'une
façon de parler.
Les temps troublés qui suivirent étaient peu faits pour
accroître le prestige de la vérité. On lui en voulait de n'être
que la vérité et de faire la plupart du temps besogne inutile,
voire même dangereuse, parce que sans rapport avec les événements du jour. Il lui arrivait aussi de sourire parfois quand on
annonçait des victoires, ce qui lui valut d'être traitée de mauvaise citoyenne. Mais cela sort de mon sujet. Disons seulement
qu'à force de se voir délaissée, elle devint gauche et timide.
Ayant perdu la confiance en elle-même, un peu dépitée d'ailleurs
et déçue, elle vit bien que si elle trouvait encore des adorateurs,
les temps n'étaient plus où elle pouvait mener une existence
purement contemplative.
Un terri~le problème semble se poser aujourd'hui : celui du
sens et de la valeur de la vérité. Je ne parle pas de la question
de Pilate : qu'est-ce que la vérité ? c'est un problème d'ordre
déjà ancien, et qui intéresse les philosophes . A quoi bon la
Yérité, devons-nous dire aujourd'hui . Je ne sais si je me trompe,
mais il me semble que pareille question se posera bien plus
pour les savants, qui auront grandi pendant la guerre, que pour

1

ceux d'avant-guerre. Avant de s'engager dans de longues
recherches, ils hésiteront ; se contentant moins facilement
d'avoir fait une découverte, ils voudront en connaître la portée
morale et pratique, et ses multiples répercussions. Une curiosité
intellectuelle, la jouissance spirituelle, l'application d'une
méthode, l'idée qui en fait naître d'autres, ne seront plus des
motifs suffisants pour justifier l'effort qui tend vers la vérité. At-on drojt à la vérité, à la vérité sans épithète, à la vérité qui
pour tout témoignage, ne s'offre qu'elle-même, se demanderontils peut-être. Ils ressembleront alors au jeune artiste qui, devant
un corps de femme, hésite et se trouble : après tout tu n'es que
belle, dit-il i il cherche une justification, et sa peinture deviendra
un manifeste.
L'attitude de scepticisme qu'on observe beaucoup moins
envers la vérité qu'envers sa valeur et l'intérêt qu'elle pourrait
comporter en elle-même, prédispose l'esprit à toutes sortes de
pragmatismes. La vérité reçoit des valeurs par l'extérieur, ou
même, elle n'existe qu'en fonction de ces valeurs. Vrai sera
désormais ce qui rend, ce qui a de l'efficacité. En émettant une
thèse, vous faites un placement social ; d'après ce qu'il rapporte
vous jugerez si vous avez raison ou tort. Si votre placement a
été bon, vous avez été dans le vrai, sinon vous vous êtes
trompé, et votre thèse doit être écartée. C'est ainsi que vous
serez parfaitement justifié, en disant que ce qui remonte le
moral doit être vrai. On ne peut cependant ignorer que ce qui
remonte le moral des uns, abaisse celui des autres. Il y aura
donc plusieurs vérités ; il y en aura autant qu'il y a de nations.
Le pragmatisme social, pour tendre dans chaque cas particulier
à l'absolu, aboutit en fait, et vu les circonstances, au relativisme, à un relativisme national.
Comprenez-vous maintenant pourquoi le ·socialisme et le
prussianisme ne font qu'un ? Le prussianisme c'est le socialisme; voilà qui est trouvé, voilà qui fait du bien. Le lecteur
est fier, il se voit comme l'homme de l'avenir, il est content ; et
c'est beaucoup de faire des contents dans un temps où personne
ne l'est; mais est-ce là aussi la meilleure preuve qu'on puisse
donner d'une vérité ?
Vous vous demandez peut-être : quand la vérité recouvrerat-elle son indépendance ? Je ne saurais vous donner de préci-

�1.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-siens. Tout ce que je puis vous dire, c'est que le jour où ene
rentrera ·e n possession, elle aura beaucoup à faire. Des abstractions sans nombre courent sous son nom. Tel ce Prussien, tel
cet Anglais, qui ne s'aiment pas. Spengler, qui, lui, n'aime pas
les philosophes du xvm• siècle, leur a emprunté l'homme naturel, en lui enlevant ce qu'il avait de naturel, et lui laissant ce
qu)il avait d'abstrait. Prenant l'homme natu:-el, il l'affuble d'un
casque, et le voilà devenu Prussien. Prenant ensuite un second,
de la m~me espèce, il le coiffe d'un chapeau haut de forme, et
vous dira que c'est un Anglais. C'est sans doute la meilleure
manière de les cc dénaturer ~, comme aurait dit Jean-Jacques,
mais non d'en faire simplement des hommes. Vous prenez une
fonction, vous la poussez à la limite, et vous croyez avoir fait
un homme ; le xvmc siècle cherchait à rendre tbutes les fonctions humaines en les réduisant à une commune mesure, à
représenter sous les trait-s d'un homme, I1humanité en raccourci.
Je crois que la vérité regrenera·son homme naturel, que le cœur
de Jean-Jacques avait rendu bon, alors que vos Anglais et vos
Prussiens sont aussi méchants qu~ils sont abstr'aits.
Mais n"anticipons pas et revenons à M. Spengler et son
1emps. M. Spengler est un organisateur émérite; un vrai généra] d'après-guerre, dont les unités •ont des idées.
Kant dit quelque part que tout énoncé est précédé et déterminé dans sa forme, par le « Je pense ». Ce n'est pas tout à fait
vrai pour M. Spengler. Pour lui, c'est un «J'ordonne» qui
forme l'a priuri de sa pensée ; et puisque c'est un philosophe
qui pense, il commande l'univers.
Terrible responsabilité direz--·-vous, mais pas trop lourde pour
M. Spengler, qui toujours alerte et confiant pourvoit à tout.
Voici par exemple : !'Anglais et le Prussien qui viennent chercher des ordres : vous direz toujours oui, quand l'autre dit
non, dira M. Spengler, et voilà que tout est bien parce que parfaitement logique et ordor.né, vu que cela fait une antithèse.
Mais il n'y a pas ~eulement les Anglais et les Prussiens, il y a
d'autres peuples, les Français par exemple. Oui, parlons
,de la France et de M. Spengler ; ce sera tout à fait intéressant.
Il faut que je commence par vous dire que M. Spengler
·n'aime pas les Français, du moins ceux d'à. présent, car pour

NOTES

ceux du « rokoko » c'est tout autre chose. Rococo, ..culture
suprême, s'exclame M. Spengler. Signalons à ce sujet une
~trange manie, qui règne dans certains milieux : la manie du
rococo, qu'on identifie volontiers a l'esprit français. Ceux qui
en sont atteints, prononçant le mot« rokoko l) ont d'étranges
saurir.es, et leurs jeux de physionomie font penser à des enfants,
qui tout en suçant un bonbon verraient quelque chose de drô1e.
Je ne sais à quoi ils pensent dans ces moments là, mais je m'imagine qu'ils rêvent d'une époque où il n'y aurait eu que marquis et mar.qnises, dansant un éternel menuet, qui régulièrement se terminait en orgie. Les Français, somme toute, n'avaient
qu'à continuer. S'ils ont fait la révolution, c'est bien de leur
faute. Décidément, M. Spengler ne les aime plus, depuis qu'ils
se sont pris au sérieux ; et ayant cessé de plaire, ils seront sans
emploi dans son univers.
Mais il y a autre chose qui risque un moment d'embarrasser
M. Spengler : ce sont les Russes. Vous savez que c'est à l'esprit prussien de faire, ou plutôt d'être, le socialisme. Or, avec
les Russes on ne sait jamais, ce peuple venu de loin, pourrait
se mc!ler de ce qui ne le regarde pas. Il faut donc les occuper à
autre chose; M. Spengler leur commande u □ e religion, et les
envoie à Jérusalem.
Ainsi, en.cor.e une fois, tout s'arrange. Les Prussiens font le
socialisme, les Anglais le .contraire, les Russes, une religion, -et
les Français : rien du tout.
.Après tom, cela n'est peut-être qu'amusant. Mais dites-moi
pourquoi dans le pays au vécut Gœthe, dont le clair regard et
la pensée toujoun, humaine n'embrassaient les vastes horizons,
que pour mieux comprendre le sens du particulier et pouvoir
rendre justice à toute chose, dites-moi pourquoi, dans le pays
de Gœtbe, il y a des es_prits qui tantôt m'entrainant dans des
nuages d'où la vue se perd en des fantasmagories sans forme,
tantôt me ramenant dans leurs caveaux. où j'étouffe, toujours
iQjustes, toujours en deçà ou au delà de J'humaine vérité,
sacrifient l'homme à l'idée et l'idée au préjugé du moment.
J'ai essayé de vous décrire le « mer.bus Spengler ». N'ayant
pas les mèmes raisons que M. Spengler de rechercher des effets
d'identité, ·je suis loin de vouloir identifier M. Spengler à sa
maladie. Je rappellerai même pour ne laisser oucun doute à ce

•

�508

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sujet, que M. Spengler est l'auteur d'un livre fort remarquable
qui s'intitule Unfe1'.[[ang des Abendlandes et qu'il faut discuter
en philosophe. Encore moins suis-je disposé à vouloir prétendre
que les égarements de M. Spengler soient ici ceux de tout le
monde. J'aurai d'ailleurs l'occasion prochainement de vous
montrer le contraire en vous parlant d'un véritable disciple de
Gœthe : le comte Keyserling.
BERNARD GRŒTHUYSEN

** *

LES REVUES
LA COMÉDIE DE CARACTÈRE
AU CINÉMA
Jean Galtier-Boissière écrit dans le

CRAPOUlLLOT ( 16

février):

Les premiers acteurs qui en France tentèrent de faire rire sur l'écran
vellllient directement du vaudeville. Aujourd'l1ui que le cinéma se
dégage chaque jour davantage de la tutelle théâtrale, nous pouvons
aisément juger l'erreur des Max, des Rigadin, même du beaucoup plus
fin Lévesque : Leurs petits sketchs sans paroles étai-ent des vaudevilles
assez grossiers, qu'un amateur du moindre effort avait simplement
,, calqu~s en images &gt;&gt;. Le scénariste comptait sur les légendes, sur
les noms burlesques de ses personnages, sur des calembours et des quiproquos, pour firire rire, et, avant tout, tablait sur le talent de quelque
interprète, renommé pour sa cocasserie irrésistible sur les planches. Or
ces comiques vocaux, muets par nécessité, ne surent que grimacer
simiesquement devant l'opérateur, et, comble de malheur, il se trouva
mêm1: que leur masque, plaisant à la scène, perdit malencontreusement toute saveur par l'agrandissement et la déformation photographiques ...
Au contraire, les jeunes cinégraphistes américains qui cherchèrent
des effets comiques sur l'écran, partirent tout simplement de la base
photographique de l'art nouveau, et commencèrent par perfectionner
les truquages : la supercherie assez plaisante, quoique aujourd'hui
désuète des « objets animés » ( obtenue en prenant une succession de
vues d'objets, entre temps déplacés à la main) fut le point de départ
d'une foule de trouvailles burlesques; dont le papier qui se colle de
Iui-mème au mur est une des meilleures réalisations. Puis les Américains étudièrent la surimpression, exécutèrent des prises de vues avec
baladeur (pour imiter le tangage des navires : Charlot voyage) et désaxèrent les horizons (Charlot déménageur). Le comique obtenu n'était

NOTES

certes point de qualité très rare, tnais il avait le mérite d'exister, et au.
lieu d'è~re un ersatz. du théâtre, de se présenter au titre photographique,
sinon déjà cioégraphique.
Puis, tandis qu'en des salles doses Henri II, les Français s'obstinaient à faire pérorer et gesticuler des mousquetaires muets, les Américains découvraient que le cinéma s'apparente d'assez pres à t, danse
et instituaient LE MOUVEMENT, conditiou essentielle de l'art
nouveau.
Ce mouvement qui nous fait trouver passionnants, malgré la
puérilité et la monotonie de leur livret, tous les films du Far West
(Rio Jim, Tom Mix), est également à la base des bandes comiques
yankees. La vie y est perpétuellement « à. l'accéléré 1&gt;. L'homme qui
marche, court, tombe, se relève, nous est présenté comme une sorte de
mécanique à aspect humain, dont la transcription photogrnphique ne
fait qu'exagérer l'automatisme. Et ce sont les ineffables poursuites, les
culbutes, les glissades sur parquets trop cirés, les déraillements, les
accidents d'auto, toutes hilarantes petites choses, auxquelles Mac Sennet
ajouta le comique grivois des Baigneuses en maillot avec Harry Polar
et Zigoto, et le comique, beaucoup plus intéressant, des animaux ave'c
Louise Fazenda dite Philomène. Bien que les interprètes de cette
trépidante commediti del arte cinégraphique soient exactement d'accord
avec M. Bergson qui définit le comique : « du mécanique plaqué sur du
vivant &gt;&gt;, il est évident que ces primitifs n'ont fait qu'indiquer la bonne
voie. Mais ne fallait-il pas étudier longuement les gammes, avant de se
lancer dans l'exécution des morceaux difficiles ?
Trois comédiens sont allés plus avant : Thomas Arl'iuckle ( « Fatty ~ ),
Harold Lloyd(« Lui») et Charlie Chaplin(" Charlot»).

Et plus loin :
Le cinèma doit chercher la création de types comiques, fortement
accentués, dans la voie génialement ouverte par Chaplin.
L'optique cinégraphique est tout à fait différente de l'optique théâtrale; force sera au scénariste, privé du dialogue qui nuance les caractères, de placer le comique continuellement dans l'action et dans les
plans successifs du personnage par rapport à l'action.
Ce renforcement de l'action ne suffira pas. Pour démonter logiquement Je mécanisme mental du ou des personnages, le procédé des
images mentales devra intervenir. Ainsi l'ont compris Louis Delluc
(Fumée noii-e et Le Silence) et Léon Poirier (LtPmseur), mais leuts
images mentales étaient encore emhryonnaires. Le cinéma devra d'une
part différencier par un procédé spécial les images mentales des images
du réel, et d'autre part reconstituer à l'aide d'une succession visuelle
le mouvement psychologique lui-même.

�510

MEMENTO ,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

Actuellement ni les auteurs, ni le public n'ont l'éducation. visuelle
nécessaire à ce mode nouveau d'expression. Les auteurs, habitués dès
leur plus jeune âge à penser en mots, se trouvent, lorsqu'il leur faut
réaliser cinégraphiquement, dans la situation d'un Anglais traduisant
en français sa pensée e."Primée en locutions anglaises. Quant au public,
auquel les premiers cioégraphisteS firent la concession des sous-titres,
il ne vient pas encore dans les salles obscures en possession du vocabulaire indispensable à b transmission de l'idée cinégraphiste.
Le jour où nos cinégraphistes sauront reconstituer en images un
proœssus psychologique, la comédie de caractère sera possible sur

5l I
ART ET DÉCORATION (Fé . ) L'
.
moud Escholier.
vner : . A1't chretim moderne, par RayBEI.r.ES-LEn-ru;s : Cassa,·d le Be,.-bire, par Robert R~nda
LA CONNAISSANCE (Fé.vder) . L
.
.
u.
La belle Mat' .
G
· t&amp; p,opos Sribversift lfun Mandarin •
meu;e, par .-M. Moreau
,
L'ESPRIT NOUVEAU
(No
)
,
L'E
l'
,
.
5
.
·
shd1qt1e sans amour par Ch Lai
ETUD.ES (20 Février)•
0·
Le Catho1·tcisme.
·
' L. de ·Mondadon.
.
de Ba1uklaire, par
u LE GARY Sç.worn (25 Février) ; Sttr la route de Mandalay par C 1
morton oule.
,
o as

LA GERBE (Février): Tra7.,uiJ manuel, par Marc Eider.
L
A GRANDE RsvuE (Fth ·e ) . S
.
R de Cha
Tl r . ouvemrs et Opi11ions Stlr jules Renard

l'écran.

Dans la RoNDA de Rome (décembre r920), signé de Lorenzo
Montano, un apologue sur la vertu du classicisme :

Par

·
vagues.
,
JOURNAL DE PSYCHOLOGIE (15 Dé
) ['
.
la mort, par E. Rabaud.
c. 20 : • Imti11ct de simulation dl

u

Un moine fort pieux, après avoir longuement médité sur les textes
sacrés, en vint à une telle vénération du Verbe, dont, comme il est
écrit, tout l'uuivers fut engendré, qu'il estimait une profanation l'usage
irréflêchi que les hommes en font continuellemi:nt pour exprimer leurs
besoins grossiers, sentiments profanes et vaines pensées. Pour honorer
en quelque manière cette origine divine de toutes les choses créées, il
résolut de ne plus parler et de passer le reste de sa vie dans la contemplation et le silence . Et durant vingt années, le son de sa voix ne fut

MERCURE DE FRANCE (15 F cvner
: . )
· Henry ]a111es d'a'P ·è
.•
, s sa conespondance,
LE Nouv.EAu SPECTATEUR (
F,

plus entendu de quiconque.
Au bout de quoi, il advint qu'éclata un incendie dans le couvent où
il se trouvait, et, malgré tous les efforts, le feu se développa furieusement, si bien que les moines désespérés ne pensèrent plus qu'à se
mettre en sûreté. Quelques-uns d'entre eux pénétrèrent dans la cellule
de leur compagnon qui, plongé dans sa méditation, ne s'apercevait de
rien et ils l'exhortèrent à les suivre, s'il ne voulait point périr dans les
flammes ; il leur fit alors comprendre par signes qu'il désirait être
conduit là où Je feu brûlait. Stupéfaits, ils le guidèrent; et qµand il fut
parvenu jusqu'au point extrême permis par les flammes, pour la première fois depuis qu'il avait fait son \'œu, il descella ses lèvres et dit aiL
feu: 11 Arrête ». On vit alors que le respect et la longue crainte
avaient restitué à la parole sa vertu première; l'élément, en l'entendant, rentra dans l'obéissance désapprise : la flamme tomba et

. R~VU.E DE L'ENSEIGNEMENT DES LANGUES VIVANTES .
.
Fevner)
· La pc · ·
l ·
Qanvter
.
esie ang azse d'aujourd'hui, par Floris Delattte
'
LA REVUE HEBDOMADAIRE
( 5 Mars) : La plnlosohbù
.
.
·
coutem""rain,
Par Go nzao-ue True· ( 2 6 p· · ) U
r
r·
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p
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evner : ne soirée de brouillard par M
I
roust; L'Art de Marctl Proust, par François Mauriac
'
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s'éteignit.

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L'.AMoUR DE L'ART (Février)
A. Vollard.

Roger Allard.

Rmoir tJ timpressionnisnu, par

· )

.

}·

tvner : Nt jury ni récompense, par

,
. de Paul de Kock
d LA. RENAISSANCE (5 l\.fa rs) .• L a resurrectzon
l
ermer roman de M. Bl,wche, par F. Strowski.
ou e
REVUE CRITIQUE (25 F' . )
G. LA
Grappe.
evner : Le paganisme de Keats, par

LA REVUE DE PARIS (1er M ) H D 77.
'
Walden ou la vie dans les bois apra\ :H -D·- T.h ,oreau, par L. Fabulet ;
R

'

EV1JE PHILOSOPHIQUE (Ma

industriel par M H lb .
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•

a wachs.

• •
oreau
A '!) Le
,
rs- vn :
Jacteu1· instinctif dans l'art

. du Voyage aux Indes de
I ars) .· D eux extraits
WLAB REVUE
l RHÉNANE (M
onse s.

.

,

LA REVUE
UN!VERSE LLE (Fé ,mer-Mars)
.
Franc·
J
: Mémoires (fraume,its) par
JS ammes.
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lat;;.

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MEMENTO

20

· n D · . · .,
era.,;11,,, anfflo-a111ùicain :
par Henry D. Davra'

·

~~E

~rorLMars): Intérieur, par Paul Valéry; Thiers, par A. Viaares acoste, par D. Halévy .

•••

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIBE

512

NOTE
M. Eugène Montfort explique dans les Marges que la N. R. F.
a coutume d'acheter le silence de ses adversaires et qu'il suffit

de l'injurier pour recevoir aussitôt les compliments les plus
flatteurs. cc Nous avions noté, écrit-il, une attaque parue dans la
jeune revue Rytlmie et Synthese contre la N. R. F. Celle-ci a
sans tarder, du tac au tac, répondu ... en couvrant de fleurs les
rédacteurs de Rythme et Synthèse. Nous sommes vraiment hontemc d'avoir si bien compris et expliqué le jeu ... ,,
C'est dans la note de Roger Allard, sur les Images du Monde
de René Ghil, parue dans notre numéro de Décembre dernier,
que M. Eugène Montfort croit découvrir les fleurs dont nous
aurions, en échange de leurs attaques, couvert les rédacteurs
de Rytbme et Synthèse. Nous n'enseignerons pas à M. Montfort à lire le français; celui de Roger Allard, pour être nuancé
et courtois, n'en est pas moins en général assez clair. En
écrivant que René Ghil cc ce curieux représentant du vieil
esprit confusionniste )&gt; a trouvé . sur le tard de « déclarés disciples» en MM. Charles Cousin et Jamati cc dont l'enthousiasme
est exemplaire et le prosélytisme désintéressé &gt;&gt;, notre collaborateur ne nous semble pas avoir fait preuve d'une prévenance
insolite pour nos agresseurs. Si ces quelques mots ont suffi à
les acheter, nous pouvons nous vanter de les avoir eus à
bon marché.
M. Montfort serait sans doute plus coûteux à calmer. Nous
avons déjà pensé aux moyens. Mais pour le dissuader des
venimeuses calomnies qu'une rancune personnelle, vieille de
plus de douze ans, lui dicte périodiquement contre nous, nous
n'avons pu découvrir le moindre petit compliment à lui,
adresser.

,.

LE

CARNET

DES ÉDITEURS

JACQUES RIVIÈRE

LE GÉRANT ; GASTON GALLl:Ml&gt;ltD.
ABBEVILLE. -

IMPRIMERIE F. PAILLART.

9

�LE

2

CARNET

DES ÉDITEURS

JEAN DE TINAN: PENSES-TU RÉUSSIR! ou Les di'(}erses
amours de nwn ami Raoul de Vallonges. Roman. I vol.
in-16 jésus (r9 X 14), tiré à nombre limité sur papier
vergé '.
Ce roman réédité après vingt-trois ans de demi-silence dans la
pénombre d'admirations discrètes ou d~ bibliothèq~e: averties, a su garder le charme d'une confess10n et celui d un âge
aujourd'hui révolu.
Confession d'amour et d'amours, « Livre de Jeunesse »,
comme il s'appelle lui-même, ce livre est l'histoire d'une SENSIBILITÉ, ainsi qu'on écrivait de son temps.
.
L'auteur, en mains le scalpel de Stendhal, fro1SSe ses fibres les
plus profondes et met à nu parfois ~ne vérité: C'est un roma1~tique qui, par dilettantisme barrés1en, se guinde pour devenir
héroïque . Ainsi l'œuvre porte sa date.
.
Ce qui _en fait la nouveauté toujours vivante, c'est la mamère
dont les épisodes se déroulent, sans suite apparente comme la
vie, avec des heurts, des vides, des retours et des élans, dont
nous n'arrivons qu'après coup à saisir le mécanisme.
Film (avant le ciné) les pages de ce roman font passer devant
nous, sans lien précisé, des débris de journal intime, des pages
de critique philosophique, des scènes de bar, des ~aysages .. ,
Penses-tu réussir! Invitation à la vie, malgré la vie; départ sans
fin . volonté de naïveté, tenJue dans une âme très neuve qu'ont
fanée des repliements forcés, des étiolements artificiels ; histoire
de toute une génération. Penses-tu réussir à faire de ton cœ~r
un champ d'expériences psychoseutimentales l :enses-,t~ réusm
à aimer la vie ! Mais la vie ne demande pas s1 vous l aunez. Il
faut s'apprendre à se déprendre. La fin morale de ce jeune
amoraliste rejoint la vieille morale la plus austère, celle des
ascètes par désespoir: renoncer, c'est posséder.
A noter que cet ouvrage est le premier d'une Collection qui,
sous le titre« LA BONNE COMPAGNIE» réunira, pour le
plaisir de quelques lettrés et,de b'.bliophi~es, des œuues oubliées
ou mal connues, d'âge et d espnt très divers.
1.

Au Sans Pareil, 37 avenue Kléber, Paris,

LE CARNET

DES ÉDITEURS

3

CHARLES ANDLER : NIETZCHE, SA VIE ET SA PENSÉE,
t. I: LES PRÉCURSEURS DE NIETZCHE .1 vol. in-.
8°, 420 pp. '.
Nietzche ne voit aucune différence entre l'art d'apprendre et
le don naturel : « Qu'appelez-vous le don, si ce n'est un
fragment plus ancien d'apprentissage ? » Ainsi loin qu'il redoute
d'être influencé, lui-même le premier se livre à ses précurseurs,
ne les abandonne que lorsqu'il les sent d'abord se retirer de lui.
Un Gœthe nous avait familiarisés avec une telle attitude.' Elle
donne au problème, que se pose M. Charles Andler, la plus
haute gravité. C'est qu'à la fois ce problème engage la pensée
entière de Nietzche, et cependant oblige à aborder cette pensée
par son côté le plus complexe : plutôt qu'à cette pensée brute
l'on aura à faire à ses tâtonnements et comme aux traductions
qu'elle s'est d'abord choisies.
M. Andler apporte à délimiter la part de chaque influence,
tJne prudence d'historien, une subtilité de philosophe: lorsqu'il
vient de décrire l'action de longue haleine exercée par La Rochefoucauld sur Nietzche, le choc court mais décisif de Pascal,
il sait à temps changer. de mots, de méthode même pour
dépeindre les influences - pour nous plus surprenantes d'un Burckardt, de qui Nietzche reçoit le souci d'être l'éducateur de l'humanité, d'un Emerson qui lui apprend que le philosophe doit par sa pensée ajouter à la \·ie du monde une
richesse qu'elle ne contenait pas.
Une fois arrivé à pied d'œuvre, Nietzche congédie ses amis,
ceux dont « il sent couler le sang dans ses veines ». Ce n'est
point sans s'être demandé comment il se fait que leur pensée
cesse brusquement de le soutenir, et sombre dans « !'étriqué, le
bienveillant, le chinois, le chrétien » : par quelle mue, par
quelle « puberté renouvelée » faut-il donc que passe l'esprit? Alors commence l'aventure proprement nietzchéenne.
M. Andler se propose de l'étudier dans les volumes ultérieurs.
Mais il semble déjà que la méthode précise et forte qui est la
sienne - et dont on a vu dans un autre domaine, un peu avant
la guerre, l'inflexibilité et l'effet bienfaisant - l'amène à dégager une philosophie nietzchéenne différente de celle que l'on
avait jusqu'à présent considérée, à la fois plus mystique et plus
rationnelle - plus émouvante en tout cas.
1.

Aux Editions Bossard, 43, rue Madame.

�LE CARNET DES ÉDITEURS

4
CH. L. PHILIPPE : LE PÈRE PERDRIX. Un beau
volume in-8 jésus de 200 pages illustré, de 3 I bois originaux de Deslignères, tiré à 660 exemplaires sur vieux
japon, japon impérial et hollande Van Gelder '.
La rencontre du sentiment le plus profond et d'un talent
d'écrivain d'une extrême délicatesse font de Charles-Louis Philippe l'un des romanciers les plus attachants de notre temps. On
trouva trace, dans son œuvre, de toutes les inquiétudes et de
toutes les curiosités qui furent celles des artistes de sa génération, mais pour ainsi dire sublimées dans une atmosphère. de
pitié et d'amour. Le Pere Perdrix a mis le sceau à la réputation
de Charles-Louis Philippe. Nullepartailleurs on n'avait entendu
un accent plus humain et plus paternel, une voix plus tendre à
raconter les souffrances de la vie et plus véridique à la fois.
Nombreux étaient le.s admirateurs Charles-Louis Philippe qui
déploraient de ne pouvoir se procurer un ouvrage épuisé en
librairie. Ceux d'entre eux qui ontle loisir et les moyens d'être
bibliophiles vont avoir satisfaction. Aussi peut-on dire que cette
édition illustrée vient à son heure. Il est permis égalem&lt;!nt de
penser que l'auteur en aurait été content lui-même. En effet nul
n'était plus désigné pour interpréter plastiquement un tel livre
que le maître-graveur Deslignères, auquel on doit déjà les bois
admirables qui décorent la Mere et l'Enfant. Paysages et figures
offrent ce caractère de sobre vérité qui fait le mérite de l'œuvre
littéraire.

La vie bumble aux travaux ewwycux et faciles .••
y est retracée avec toute l'ardeur d'une âme d'artiste.
L'art d'un graveur comme Deslignères exige aussi « beaucoup
d'amour». Probité, simplicité, fermeté du trait et de l'intention
décorative, soumission scrupuleuse à l'ordre typographique,
tous les mérites qu'on demande aujourd'hui à l'illustrateur d'une
œuvre littéraire, se rencontrent dans ce livre parfait, dont la
beauté robuste survivra aux engouements de la mode.

1.

EditioH d'Art de la Librairie André-Coq, 36, rue Bonaparte.

LE CAltNET DES ÉDITEURS

5

LE LIVRE DU PAYS
?'AR-MOR. I vo~. in-16 coquille de 2ro pages (tirage
a part : 20 ex. sur Japon et 300 sur hollande) r.

MARGUERITE

BORNAT-PROVINS :

L'ardent poète du Cantique d'Eté et du Livre pour toi a subi le
:harme étrange de la Bretagne et l'on devine quels accents
emus ~t tourmentés le pays d'Ar-i\for a pu lui inspirer. Toutes
les rés1sta~:es d'une âme joyeuse et sensuelle à l'âpreté de I:t
terr; gra~1t1~ue et d~ mélancolique océan, l'abandon progressif
de I âme a l mcantat10n du Pays magique, sol sacré des vieux
Enchanteurs, enfin le cœur du poète battant à l'unisson des
légendes antiques, tel est ce livre d'Ar-mor au parfum àe vent
salubre et d'embruns, à la couleur de sombre émeraude et de
nuages gris.
~"'e _Marguerite Burnat-Provins.se plait à reconnaitre, parmi
la fete immense de l'écume, la forme dominatrice de l'immortelle Amphitrite dont le sel conservera la crrâce immaculée
Mais pour bien juger le poète de la Boule
verre il faut s~
souvenir qu'elle appartient à une race méditative, attentive aux
scrupules de conscience et aux conflits intimes de la morale et
de la sensibilité. Une telle inquiétude donne à ces confidences
passionnées un accent particulièrement émouvant.
Tous le~ lecteurs et toutes les lectrices surtout, qui ont bercé
leur rêvene aux chansons voluptueuses de Madame BurnatProvins, voudront faire le pélerinage de Bretagne avec un guide
aussi ému qu'éloquent et qui sait faire briller clans les cieux les
pl~s sombres et parmi les paysages tragiques, la flamme viYe et
bnllante de son enthousiaste amour de la vie, de son désir
d'épuiser jusqu'à la lie la scène enivrante et joyeuse des choses
terrestres.
Ainsi par le miracle de cette poésie sensible et coloriée se réalisera le vœu de l'auteur, souhaitant que l'écume de la mer
bretonne « s'aperçoive jusqu'au bout du monde et qu'un soleil
plus doux, comme une âme profonde, vive au blanc âe ses
yeux».

de

1.

Librairie Ollendorff, 50, rue de la Chaussée d'Antin.

�LE CARNET DES EDITEURS
6
COLLECTION LITTÉRAIRE « LES CHEFS - D'ŒUVRE .MÉCONNÛS », volumes in-16, grand aigle sur
vélin des Papeteries d'Annonay et de Rinage. Tirage
limité à 2. 500 exemplaires'.

Ce n'est pas la première collection où l'on se propose de
rassembler des ouvrages oubliés ou peu lus de grands écrivains
ou des œuvres d'auteurs réputés, à plus ou moins juste titre de
second ordre. Chaque fois le succès a couronné ses tentatives, ce
qui est tout à l'honneur de notre littérature classique, fonds
véritablement inépuisable, où les curiosités et les goûts les plus
divers peuvent trouver matière à s'exercer.
Le choix des ouvrages qui doivent paraître successivement
dans la Collection des cbefs - d'œuvre mec,:m11us témoigne d'une
grande indépendance de pensée et d'un rare esprit critique.
M. Gonzague Truc qui la dirige est un des critiques les plus
remarquables de notre temps, en même temps qu'un penseur
original. Parmi les noms des auteurs des notices et préfaces,
11ous relevons les noms de MM. Clouard, J. Benda, J. Boulenger,
A. Therme, de Mme Marcelle Tinayre, etc ... , tous familiers aux
lettrés et garants d'une présentation parfaite des textes réédités.
Les premiers volumes parus : Mémoires de Marguerite de
Valois, - Les Amours d'Alcidon d'Honoré d'Urfé, - Vie de
Rancé de Chateaubriand, - La Provençale de Regnard, - Entretiens d' Ariste et d'Eugène de Bouhours, - Richelieu, sa famille,
wn favori de Tallemant des Réaux ont remporté le plus légitime
succès et l'on peut penser que ces excellentes rééditions seront
recherchées des bibliophiles, soucieux de satisfaire leur passion
tout en se procurant une nourriture intellectuelle et une récréation du meilleur aloi; les portraits gravés par le maitre-graveur
Ouvré, d'après les documents authentiques, ajoutent un attrait
distingué à ces volumes parfaitement imprimés et qui font honneur au grand typographe abbevillois F. Paillart. Par son prix
modique, ·par son exécution impeccable, cette collection mérite
de prendre place auprès de celles qui ont rendu célèbre le nom
des Jouaust, des Gay, de la Bibliothèque elzévirienne, etc.
L'élégante couverture des éditions Bossard ne sera pas moins
familière aux gens de goût.
1.

Aux Editions Bossard, 43, rue Madame.

LE CARNET DES ÉDITEURS

7

COLLE~TION ORIENTALISTE &lt;c LES CLASSIQUES
DE LORIENT &gt;&gt; : I. LA LEGENDE DE NALA ET
DAMAYA:NTI. -II. LA MARCHE A LA LUMIÈRE
~~~es , m-80 coquille, illustrés de bois, sur vélit;
c es a _la for?1e. et papier bouffant des Papeteries de
~apault. Tirage hm1té à 1.65 5 exemplaires '.
. ~~;ide de la pensée et de l'art orientaux a fait en Europe etpart1c I re_ment :n France, depuis quinze ans, des ro rès
.
et ré~be:s. Lon sait quelle a été ici la part de
lvai::r~d~s
1e,ma1tre mcontesté des études sanscrites, celle dei.
ce le enfin des savants que Oaroupe l'Ecole des L
O . ,
tal
Le d
an!!Ues nen~
. es. s , e~x ouvrages déjà parus de la collection&lt;&gt;des « Clas~~tes ?el Onent » n?us peuvent révéler déjà quelle fraîcheur
;ot1~n, quelle puissance simple et directe se voit par ces
r:c erc es re~~ue a des œuvres dont nous pouvait sé arer aussi
bien une ér?-d1t10~ maladroite qu'un exotisme de cam~lote

J. l Meil!;;,

l'h~;0~7el~~~o~é~~I: t;:~~tdte~~;n~;~°;oUy e pt_récis: et mes~rée,
et
b h
an 1, qm se quittent
se rec erc ent lonQ'Uement s'étant d' b J . ,
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ue
D
.
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or aunes au pomt
q
amayanti a pré1éré aux Dieux immortels, « le re ard fixe
purs de, toute poussière, debout sans toucher le solg » Na!;
&lt;&lt;l.~ouble par son ombre, debout les pieds sur le sol
l'œil
c 1gnotant ».
La Marche a la Lumiêre, qu'a traduite M Lou.1 p·
é
mère les d'
•
·
s inot, nu•
,1
1v:rs actes qui conduisent à l'illumination bouddh ·
et a a connaissance de la Loi L'on aimera
t' l'è
ique
de
b
•
·
par icu I rement
ces o servanons subtiles et pénétrantes u· c
parfo•
E
•
. .
, q i 1ont sonaer'
. is au~ xercices spirituels d'Ignace de Lo ol
qui ont trait à la vertu de la douleur ou bien au gy da, cc es
•
cc ran secret »
qu 1· permet de vamcre
les passions - il suffit d
qu l'
•
e se persuader
fr e ·1·oén destl:ut~1, et qu'autrui est soi-même - ou encore à fa
ag1 1t e espnt :

;t

il

é De . même qu'un blessé, entouré d'étourdis protèo-e a\·ec
p; caution sa blessu~e, ainsi doit-on parmi les' péche~rs prot ger comme une plaie son esprit.

M. Victor Goloubew dont les récentes explorations et les dé
~ouvertes ont révélé le goüt sûr et la science diriae j
tlon des « Classiques de l'Orient )&gt; Elle s'enri~hit o a Collecseils d'a è
•
·
sous ses con'
pr s ses esquisses, de bois aravés exacts
dus à Andrée Karpelès et à H. Tinuan.:,
.
et sobres
I.

Aux Editions Rossard, 4 3, rue Madame.

�LE CARNET DES EDITEURS

Ln Société des Amis de

r Université àe St,wbourg

nous adresse l'appel

suiva,it :

L'Université de Strasbourg occupe une situation unique en
France ~ sa prospérité est étroitement liée à celle de l'influence
française sur le Rhin : faire de l'Université de Strasbourg la
filleule de la France, tel est notre plus ardent désir.
La Société des Amis de l'Université de Strasbourg se met
entièrement à la. disposition des Français qui désirent prendre
contact avec les maîtres de nos Facultés et la population alsacienne.
Au cours de ~et hiver, se tinrent dans ses locaux des soirées
ou s'unissaient les divers élémen.ts de la nouvelle Société Strasbourgeoise. Récem~ent, elle instituait des (( Soirées de Bienvenue » pour les étudiants, afin de leur permettre de lier connaissance avec les familles de la ville.
A l'occasion des prochains congrès qui doivent avoir lieu à
Strasbourg, elle réserve à leurs membres un accueil cordial et
organisera pour eux des visites de l'Université.
D'autre part, pour aider la jeunesse lorraine et alsacienne à
mieux saisir les différentes formes du génie français, elle favorisera les voyages d'études et les séjours des étudiants dans le~
Universités et les écoles de la Vieille France.
Il n'est pas un coin de la généreuse terre de France qui puisse
rester insensible à l'appel de Strasbourg.
La Sociéte comprimd /Ùs membres titulaires, des 1ne111bres fo11daJe21rs et
dn membres donalei1,-s gui ont à verser respecth-ement nne cotisation annuûle de 20 francs, une somme de 800 fr., 1111e somme de 2.000 fr. Les
'lltrsemmts doivent être ~1Jectt1és au Secrétariat de la Société, 2, rue Geiler,
à Strasl!o1irt.

,

.

LE

CARNET

DES ÉDITEURS

�LE CARNET DES EDITEUlS

LE LABORATOIRE CENTRAL.
volume in-16 coquille'.

~l.-\x

JACOB :

Un

C'e)t donner dans. le lieu commua que de découvrir en
.\fox Jacob le docteur subtil en fantaisie; mais c'est aussi le
méconnaitre que le prétendre classer dans un apparentement
légitime.
Lai ons-nous promener au travers de cc bal masqué où le
poète-mime grimé ne se laisse surprendre qu'à son sourire
inquiet et sa face de coquillard sans âge.
J.a pirouette est un mou,ement de la pudeur. La verve du
montreur forain est un mode du cérémonial lyrique. Dépouiller
avec charme, débrailler avec style sont pierres de touche &lt;le
l'art, comme c'est à certains ré,·eils que se révèle la pureté d'un
vbage.
Et Max J;tcob, dansant ainsi que dansent Petrouchka, l'lndifféren~ et Charlie O1aplin (les voyez-vous rue Ravignan ?), :m:c
eux déjouant l'émotion dupé et se jouant des triYialités, mène
la farandole des pantins sensibles.
Ici, )Oudain retour sur soi, de mau,·ais garçon :

Mes jemus ptmées Naienl e11 robe dt dima,rc!Je
Elles av,ticnl des fleurs daus leurs cbc1•e11x lisses ...

.

L:i part de l'effusion ( Le pic beur el l'Autre). La concession
sentimentale sous le Yocablc de la Vierge. Mais le potard municipal a tôt rajusté son masque.

Parfois aussi, l'angoisse grimace sous le maquillage (Léon
Uo11), nu se transpose dans la Yision (Verre d,· sn11g. Mort
lll(lrn/e).
A quoi bon s'attarder sur la forme? Ayant inventé son sourire, le poète a fait de certaine musique son climat. Et cette
musique dit solfège (.\f11siq11e alid11lét). Max Jacob connait
mieux qu'homme de France les règles du jeu.

1. Au Slns Pareil, 3i, :1,·euue Kléber, P:iris.

LE CARNET DES ÉDITEURS

EnMo.·o ].1i.wux : LA FIN D'UN BEAU JOUR

1•

3
Un

volume in-18 jésus, 6 francs.
La Fin d'uu beau jour est k premier roman publié par Edmond
)::doux depuis que l'Acadi:mie Française lui décerna, au mois
de juin dernier. le Grand Pri. de I.ittérature. Cc nouvel ouvrage
ne pourra qu'ajouter à la renommée du bel écrÎ\-;1in de Le. Resle
ut silture et de F11111irs dans la C,11npag11e, dont M. Frédéric
.\fasson, sous 1a coupole, se plut à définir « l'art supérieur, la
justesse de touche, le souci de beauté et de profondeur J1 qui
le placent au premier rang des romanciers de « la Yie sentimentale contemporaine JI. Maintes fois, le roman et le théâtre ont
posé cette question : un homme âgé a-t-il le droit d'aimer une
jeune fille, et de se laisser aimer d'elle ? Ici, c'est la qualitl! de
l'homme qui complique le drame. Joachim Prémery est lin
romancier de génie. S'il hésite, malgré la tendresse qu'il a pour
elle, à accepter J'0live Hallencourt un amour né d'une admiration exaltée pour son œunc et d'une confiance sans limite
dans sa bonté, il ne peut méconnaitre que la présence d'0lh·e
fait sa joie et sa force, et que d'elle dépend peut-être un dernier
essor du génie. L'on comprend qu'il se ré,·olte contre sa propre
fille, l'aut?ritairc et égoïste Mme de Jaulgonne, qui convoite
Olive pour l'un de ses fils ; et l'on conçoit que la lutte ne
dépose rien de sa violence lors même qu'il consent à abdiquer,
:i accorder Olive à (jirbal, son disciple préféré, cdui dans
lequel il peut avoir l'illusion qu'elle pourra aimer un autre luimême, son intelligence et son cœur. La Fi11 d'un beau jour nous
apparait, ainsi, non seulement comme un des plus beaux
romans de la passion qui se domine, mais comme le plus vaste
des drames de l'esprit. Jamais peut-ttre, autant qu'ici, la matière
humaine ne fut remuée par un typhon qui semble bouleverser
au même instant tous les pensers et tous les sentiments. Et, par.
un suprême raffinement d'art, Edmond Jaloux a situé cette crise
dans le décor gracieux et solennel de \' ersaiUes, comme pour lui
imposer cette mesure qui sauve les passions des éclats inutiles,
et les dé\•cloppe en profondeur, afin peut-être que leur souvenir
dure en nous comme une déchirante mais très harmonieuse
leçon de dignité et d'héroïsme de,·ant l'amour, devant la vie.
1.

La Rcoaissaoce du LÎ\-rc, ï8, boulevard Saint-Michel.

�4

LE CARNET DES fDITEURS

ESPÈCES ET VARIÉTÉS D'INTELLIGENCES. ELÉMENTS DE NOOLOGIE 1 • Un

FRANÇOlS MENTRE:

volume in-8°.
L'on discerne assez vite entre les esprits - comme entre les
visages - des traits communs. 11 est plus malaisé de classer
ces traits : il y f~t inte-rroger longuement les âmes, et scruter
les œuyres. Cependant quelle science est plus nécessaire que
celle qui permettrait à l'éducateur de distinguer le genre d'instruction qui convient à chacun de ses élèves, au moraliste
d'adapter à des intelligences de natures différentes les vérités
qu'il découvre, au psychologue de distinguer entre plusieurs
formes d'esprit, à chacun de nous enfin de découvrir le pourquoi de ses brusques sympathies ou de ses hostilités irrnisom1ées. Il fa.ut savoir gré à M. Mentré de n'avoir pas craint
de considérer l'utilité directe, le profit immédiat, matériel
qu'offre la solution d'un problème dont il était à même, plus
que quiconque, de mesurer exactement la portée philosophique et morale.
·
Von peut distinguer trois types noologiques fondamentam.
Le méditatif, caractérisé par la prédominance des idées cr d'explication &gt;&gt; - souci de la vérité, esprit de géométrie - donne
naissance au type dévié de l'érudit-compilateur. Le contemplatif en qui prédominent les rapports subjectifs à ba~e émotive
- de forme lyrique, intuitive ou plastique - a pour type dévié
le verbal qui se satisfait des mots. Le praticien enfin, le moins
connu des trois, est aussi celui que M. Mentré dépeint avec la
plus fidèle ingéniosité : il est caractérisé par la prédominance
des représentations musculaires, des idées « de mouvements 1&gt; ;
il a la vocation du dessin linéaire, son habileté à manier les
choses, - ou les hommes qu'il considère comme des choses a
pour contre-partie son incapacité à manier les mots, et les idées
abstraites. La forme normale de ce type est le technicien ou
l'administrateur, sa forme déviée l'utopiste.
S'il est vrai que le monde des intelligences soit aussi peu
connu aujourd'hui que l'était l'Afrique au début du xix• siède,
il faut savoir le plus grand gré à M. Mentré, explorateur hardi
et sagace, d'a,oir tracé pour nous et suivi le premier quelques
itinéraires sûrs dont il nous donne la description claire, sérieuse,
aimable.

1.

' Madame.
Editions Bossard, 43, rue

5

LE CARNE't DES EDITEURS

JEAN RosTAND:

LA LOI DES RICHES. Un volume in-r8

1•

~~ pitié de nos jours se fait rare; ceux qui la renient le plus
ent1erernent sont aussi ceux qui par nature étaient Je mieux
p~rtés à s'abandonner. à elle - et qui doivent par là se
~efendre contre eux-memes. Cette défense se voit portée dans
1ouv~age de M. Jean Rostand à son plus haut haut point de
réflexion contenue, serrée. Comme l'apologie de la maaistrature
qu'écrivit Anatole France dans Crainquebille, la Loi
Riches
donne ~u lecteur à douter,_ par instant, si elle n'est pas l'éloge
de la richesse 1e plus vraisemblable qui ait été jamais écrit.
M. Jean Rostand ainsi oblige aussi bien à réfléchir contre lui
que suivant lui; ce n'est pas là le moindre mérite d'un ouvra,,.e
subtil où abondent les traits, les réflexions d'une bonne ven~e
psychologique, d'un parfait art littéraire :

des

En _ayant un ami pauvre, tu introduiras chez toi un foyer pennaneul
d'en\'le; Un ~o~ insignifiant, fût-il le mieux intentionné, le jette dans
une ,me~co_hc 1~portune; Nous oublions parfois qu'il est pauvre, lui
ne 1oublie iama1s. Il a 1obsession, l'idée fixe de sa pauvreté on ne
parvient pas à l'en distraire.
'

Albert Thi_e~ry avait écrit : c&lt; l'homme cm proie aux
enfants». Vo1c1 en quelque sorte &lt;c le riche en proie aux
pauvres J&gt;. Le problème qui consiste à « se tirer d'affaire )&gt;
avec ses supérieurs comme avec ses inférieurs est trop grave
pour qu'il nous soit pennis ici de négliger une seule solution:
ou une chance de solution. Celle que M. Jean Rostand feint
~e n~us ~rop~ser, et celle_ qu'en réalité il nous propose n'avaient
13ma1s éte presentées, depuis Swift, avec plus de vraisemblance
et de raison que dans cette satire âpre, sincère et lucide.
JEAN DES BONNFFEUJLLES

r. Bernard Grasset, éditeur, 61, rue des Saints-Ptres.

�t. 300 ~~

Pour produire leurs livres, les Éditeurs sont OBLIGATOIREMENT TRIBUTAIRES de trois industries: celle du
Papier, celle de ['Imprimerie, celle du
Cart©nnage.
Sur les prix de 1914, !'Industrie du P2.pier
a des majorations de 800 à 1.300 pour cent
(suivant la nature).
Sur le prix de 1914, !'Imprimerie (suivant
l'importance des tirages ou des réimpressions) a des majorations de 300 à 500 pour
cent.
Sur les prix de 1914, !'Industrie du
Cartonnage a des majorations de 4 à 500

1.200 ~{,

Comparée aux augmentaNons de toutes choses
Celle du livre est la plus réduite
L'ancien livre à 3 fr. 50 n'a pas subi
100 0/0 de majoratio11

1.000

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La courbe figurée par des croix représente la m11jorttlio1• syndicals m~yennt
dtJ prix ,!es lii,rts de littiraltlre.

�LE

CARNET

DES ÉDITEURS

�LE CARNET DES EDITEURS

2

PAUL ELUARD : LES NÉCESSITÉS DE LA VIE ET LES
CONSÉQUENCES DES RÊVES, précédé d,EXEMPLES
et d'une note de JEAN PAULHAN. Un vol. in-I6 jésus'.
Ne cherchez dans ces Exemples aussi gratuits que les ProYerbes
du même ~uteur ni rime ni raison, ni parce que ni pour, effusion
ni système. Ils sont plus riches, comme la pudeur qui ne dit
rien pour parler. Le langage est à soi sa fin. Aucune spéculation ne vaut la brutalité d'y plier le verbe. Tous les dilemnes,
où finit la pensée, ressemblent à la nageoire caudale des poissons.
Déjà les Animaux el leurs Hommes témoignaient de ce partipris de n'en pas prendre.
.
Et c'était l'heure du bain Dada. Aucune valeur reçue (vmre le
Beau, voire Rùn) n'y trouvait grâce. Au surplus Dada, pour
Eluard, était une société anonyme pour l'exploitation du vocabulaire.
Mais le poète est maître désormais de son inquiétude et de
son indifférence. Il accueille la vie, comme les mots, sans
violence vaine. Il sait recevoir. Ni vulgaire éclat, ni littérature.
Et son rêve échappé d'un cadran (Montre avec décors) rebelle à
toute nécessité finale (Conséquences des rêves, Déclaration, etc ... )
affecte parfois des figures de danse jusqu'à la lassitude (Une,

Air noir, Fins) ...
On dit que la musi.que perd le sentiment

Pas un geste inutile. Une aisance anticipatrice. Une sensibilité qui détourne le visage.
La voix est pure. Le séducteur parle comme tout le monde.
Mais les mœurs des mots lui sont connues.
Sédentaires ou migrateurs, seuls ou sociaux, en formations
tendues ou lâches, leur vol obéit toujours à l'appeau qui les
charme. Paul Eluard est un oiseleur.

r. A Paris. Au Sans Pareil, 37, avenue Kléber.

LE CARNET DES EDITEURS
FRANÇOIS DE LA GUÉRINIÈRE

3

L'OISELEUR DES CHI-

MÈRES. Un volume in-18 '.
Ce qui animait, au dire de Laurent Tailhade, les premiers
romans de M. François de la Guérinière, c'était une verve en
même temps fine et bouffonne, un sens amer et comique du
ridicule des gens, toute une raillerie alerte, de tradition moliéresque, peu dissimulée sous une facture qui tient, par
instants, du cauchemar. L'on retrouve les mêmes qualités,
mais portées à leur plus haut~ expression, dans l'Oiseleur
des Chimères. Il y a de tout, dans cet étrange roman :
du rêve, de la fantaisie, de la science, de .la philosophie, que
sais-je ; un roman-feuilleton, une suite de poèmes en prose,
une étude psychologique. Et, sous les visions tourbillonnantes,
l'on appréciera, à chaque ligne, un souci scrupuleux, continuel
de l'expression juste, qui surprend et ravit : cc La grosse
dame, exaspérée dans la quiétude de sa disgrâce corporelle ... »,
ou « La fortune le conduisait, embaumé d'éloges, vers les horizons illimités de la Gloire ,1.
Dès la troisième page, le le.:teur ne consent plus à se séparer
d'un livre qui d'abord le déroutait, trop anxieux d,apprendre ce
que deviendront le vicomte de Kertugal, oiseleur de chimères,
qui cherche péniblement en de longues randonnées autour du
château de son père, puis dans les splendeurs de la vie littéraire
à Paris, l'épanouissement du rêve qui hante son espoir ; Regina
Bianca, sa compagne, grande, musclée et charnue, que le
vicomte, insoucieux des réalités, appelle obstinément o: miononne ", cependant que son charme s'effrite, à chaque nou:elle secousse du malheur, au point de la rendre assez pareille à
une vulgaire grue; Maria Cocapot qui en (&lt; se laissant ravager
de pinçons des rondeurs réjouissantes» fait la fortune de l'hôtelier son père. Il n'est pas de personnage ici qui ne nous
touche. M. de la Guérinière sait renùre avec une truculence
égale, qui fait songer parfois à quelque écrivain de la décadence
latine ou bien à quelque peintre flamand, un comte méprisant, une femme bien en chair, une chanteuse avachie.

r. Bernard Grasset, éditeur, 61, rue des Saints-Pères.

'

. 1

�4

LE CAR?-.'ET DES EDIT.li.URS

EoMO. ·o CAZAL : SAI 1TE THÉRÈSE 1 •
La destinée des lines est étrange et les préférences du public,
que tant d'auteurs s'étudient à capter à leur profit, demeurent
mystérieuses. C'est ainsi qu'un ouvrage historique, qui ne
paraissait destiné qu'aux savants et aux curieux conquiert parfois d'innombrables lecteurs. On vient de rééditer la Sainte TJrid:se de M. Edmond Cazal et cette édition sera certainement suivie de beaucoup d'autres. Il n'est pas de fiction romanesque plus
passionnante, pas de récit plus dramatique et plus poignant que
l'histoire véridique de Thérèse d'Avila dont M. Edmond Cazal
fait revivre d'étonnante façon la prodigieuse ~C&gt;'\lre. Nous assistons d'abord à l'enfance, à l'adolescence de Thérèse, à ses premières effusions mystiques, puis au développement de cette
personnalité unique où l'ardeur la plus passionnée va de pair
avec une fermeté dans les desseins, une habileté politique, une
hauteur de nies, une connaissance des hommes et de la vie,
dignes d'un grand homme d'Etat ou d'un grand capitaine. Nous
assistons a,·ec un intérêt croissant aux luttes de la Réformatrice,
aux persécutions dont elle est victime et dont elle triomphe à
fon.:e de Jouceur et de patience, nous voyageons avec elle, en
compagnie du célèbre poète mystique Juan de Yepès à travers
l'Espagne du xv1c siècle, évoquée avec une puissance d'imagination qui n'a d'égale que la vérité documentaire. En cours de
route nous faisons connaissance avec nombre de figures énigmatiques, originales : moines, grands sêigneurs, jésuites, jeunes
filles de la haute société attirées invinciblement par le charme
de la Yierge d'A\'ila. Enfin la partie physiologique de l'ouvrage,
celle qui a trait à la maladie de Thérèse, à sa catalepsie, à sa
mort, n'est pas la moins attachante. En achevant ce line on
souhaite de voir paraitre bientôt le Turquemada, annoncé par
l'auteur et dont la sombre figure viendra former un contraste
saisissant a,·cc l'ardente et pure Thérèse, dont M. Edmond
Cazal a dressé une image inoubliable.

, . Soci~tés d'éditions littêraircs et artistique~, libr:tiric P. Ollendorf.

5

LE CARNET DES ÉDITEURS
MARTIAL PERRIER :

LE . DO

JUA

~

DE PAYS SANS

GARE 1 •
C'est l'histoire d"un homme que sa naissance, sa condition,
son milieu, tout en un mot semblait promettre aux calmes félicités d'une vie provinciale et que brusquement, un caprice de la
destinée jette dans les a'\"entures sentimentales. Le héros du
livre, Hubert-François Arnoux, fils adoptif d'un jardinier, nous
conte d'abord son enfance, au milieu de paysages de l'Aisne,
son adolescence, avec les premiers émois passionnés devant la
vie. Mais au rebours de tant de romans autobiographiques, le
héros romanesque et passionné de cette histoire pleine de sensibilité et d'ironie, ne retrace à nos yeux sa vie passée que pour
mieux nous préparer à comprendre comment, parvenu au tournant dangereux de l'existence, il devient la proie facile d'une
fille intrigante, qu'il pare de toutes les illusions de son rêve, et
qui le mènerait à la déchéance s'il ne se ressaisissait à temps.
Cette expérience a mûri son esprit et par un singulier choc en
retour, redonné à sa sensibilité une fraîcheur et une jeunesse
nouvelles. Et rien n'est plus attachant, plus émounnt que le
récit de cette vie qui s'achève parmi les plaisirs modérés de la
botanique et de la rêverie, dans le commerce des chefs-d'œune
de l'esprit humain, avec le souvenir enchanté de Syh,;e, le visage
même de l'adolescence qui revient éclairer, après les orages,
l'automne du professeur Arnoux. Ce qu'une sèche analyse ne
saurait rendre, c'est la finesse nuancée d'une psychologie toujours juste et vraie sans tomber dans le pessimisme factice où
se complurent tant d'écrivains. La clairvoyance de M. Martial
Perrier n'a d'égale que la profonde sympathie avec laquelle il
regarde vivre ses héros et qu'il sait faire partager. La grâce et
la sobriété du style, un tour d'imagination personnel assureront à ce roman délicat la faveur de tous les lecteurs, également
avides de pittoresque, d'observation et de fantaisie romanesque.

1. Collection des écrivains comk-att.ints, la Renaissance du Li\'rc,
j8, boulevard Saint-Michel, Paris.

�6

LF. CARNET DES ÉDITEURS

CLAUDE fARllÈRE: LA PEUR DE M. DE FIERCE

1•

Un

LE CAl:llor.T DES ÉDITEUllS
WOODROW WILSON :

CAIN. Traduit par DÉSIRÉ ROUSTAN, professeur de
philosophie au lycée Louis-le-Grand. Préface de
M. EMILE BouTROtiX, de l'Académie Française. Ouvrage
orné de 30 planches hors texte reproduisant les portraits des Présidents des Etats-Unis d'Amérique. Deux
volumes ( en I 3 livraisons) ou deux volumes reliés. '.

volume in-8 raisin, tiré à nombre limité sur chine,
japon et vélin pur fil Lafuma, orné de bois originaux de
WALHAIN.

Ce conte si vivant de Farrère méritait d'être aussi dignement
présenté et cette rencontre de l'écrivain et de l'artiste aura bien
servi le héros de cette histoire fantastique.
La Peur de M .• de Ficrcc est-clic un simple conte ou la glori- •
fication de la drogue magique dont la vertu exalta chez M. de
Ficrcc l'hérédité militaire endormie dans son S2ng ? Peu
importe ! M. de Fierce, après avoir longtemps témoigné de
l'éloignement pour le danger, mourut comme un preux, d'une
manière aussi glorieuse qu'inattendue.
L'on pouvait redouter la gravure sur bois pour illustrer un
épisode situé en plein xvmc. Les graveurs ont tant abusé du
large trait I Ce genre rustique ... et facile ~st à" la mode aujourd'hui, mais si c'est le premier mot de l'art, il n'en est pas ]a
perfection.
Walhain a rénové la manière des anciens maitres. Son prin•
cipe est que nul détail ne doit être sacrifié au buis mais que la
matière doit obéir à l'artiste.
Les premiers états que nous a\·ons pu admirer seront une
vraie révélation pour les bibliophiles. Aucun autre livre d'art
ne pourra, par la beauté des gravures, égaler cc livre et les
fervents de Farrère rendront un hommage reconnaissant à son
interprète.
Léon Rouillon fut le premier qui salua Farrère du titre
d'écrivain classique aprb que celui-ci eut fait sa profession de
foi : c Sophocle, Racine, La Bruyère m'avaient enseigné 1.:
dédain des modernes et de leurs procédés. Le romantisme et le
naturalisme m'irritaient pareillement. »
Aussi bien les éditeurs ont-ils eu raison lorsque, méprisant
tout art moderne, ils ont encadré cc chef-d'œuvre du maitre
dans un décor inspiré du sentiment classique le plus pur.

7

HISTOIRE DU PEUPLE AMÉRI-

Nous nous intéressons tous à la personnalité de celui qui tenta
d'~tre l'arbitre du monde. Depuis son échec éclatant beaucoup
le traitent de rêveur chimérique. Ce line nous le révèlera
c idéaliste positif», ainsi que le définit E. Boutroux dans son
éloquente préface. ?',;ous le Yerrons étudiant les faits avec
patience, afin de découvrir en eux un enseignement pratique
pour l'avenir. C'est l'histoire des peuples qui doit guider leur
destinée. Et nous comprenons que celui qui cherchait
:iinsi à dégager l'âme des faits ait tenté de dicter la loi au
,monde. Mais nous voyons aussi une des raisons &lt;le son échec :
Combien il est et veut demeurer américain. - Ce terme
« américain » vague pour un grand nombre d'entre nous, il va
le précisant dans chacune de ses pages.
Le peuple américain se trouva intimement mêlé :l notre ,·ie,
mais si subitement qu'après l'avoir ignoré, beaucoup Je méconnurent, et souffrent de le sentir redevenir lointain. Wilson le
fait vivre devant nous ; nous le \'oyons naitre ; organisme de
plus en plus complexe, mais acquérant peu ¼ peu une unité
de plus en plus profonde, de plus en plus capable d'attirer des
éléments contraires et de les unir sans les fondre - de mettre
les facultés positives au service des tendances idéalistes d'essayer de donner corps à des rêves.
La guerre et sunout la difficile élabor:ition du traité de paix
nous ont montré combien les peuples s'ignoraient.
Une telle ignorance serait à présent criminelle. Nous le
~avions, Boutroux nous le redit, les peuples pour trav:iiller
ensemble doivent se connaitre et se comprendre.
Un tel livre nous fait connaitre et comprendre intimement
l'Amérique. ~otre sympathie pour elle grandit en s'éclairant.
Nous ne nous cherchons plus. elle et nous, nou~ nous sommes
trow,és, nous savon:. que nuus pouvons aller de l'avant, l:i
main d:ins l:i main, vers le même but.
Jl!A'S lJES BON~EFEUIUES

1.

!.es éditions u G.11Ius », , 5, rue Je \'crncuil, Paris (Vil•).

1.

Aux éditions Bossard, 43, rue Madame.

�11':

CA RN ET

DES ÉDITEURS

�i

LB cAlltBT DIS

m&gt;mrolS

GBOBGISRmMONT-l&gt;BSulGNES:L'EMPEREURDECHINE,
trois actes, suivi de LE SERIN MUET, un acte '.
Dans œe Oûne plus-que-passée, et d'a~tant plus pr~te,
des fantoches continuent à \ivre autour d un monarque fini et
hué prïncesse déliquescente. La .mort m ~ de _l'Empercur ne
tue pas l'Empire ; le corps social, décapité ~~e, tel un
canard auquel on vient de trancher la tète, et qui s kbappe avec
son moignon de cou grotesq~t a eugle, ~ de
,pasmes. A le voir, les fantoches neot con~sivement: ..
;a.qu'à l'instant-dédie où le pantin le moins disloqué amve
dletUe terme au drame, - en fakutant.
Farce sinistre, que fauteur sime en une contrée improbable,
pour reculer dans sa plnombre propice une ironie qu'il redoute
uop éclatante ou trop actuelle.
.
.
Des figures passent, et certaine pose c le mot de Clment , qw
,celle une vérité :
·
Il y II une tl.iffératu entre celui qui donnr la lumürt, el la
lt,,nière.
.
Cbaque penonnage se déplace, en quête d'une réalité
eatreVUe, tantôt par h1i seul ( et n_ous rail_lons _sa démarche),
tantôt par le public ( et nous assistons, impwssants à son
erreur). Une fantaisie obscure, parfois libre et s'acb~ant ellemême, plus souvent brisée par aes propres retours, anime cette
)lunwûté fdle, anxieuse à jamais de sa fin :
.Angoisse dilalû jusqu'à la muraille du monde.
M•aille dl Cbine.
A chaque élan, des barrières arrêtent l'essor : le cadavre
social partout présent !.. . éanmoins, de timides l?eurs
filtrent des fissures, et vivent. Au dénouement, la vénté se
dleSSC sur la ruine soudaine et morne de l'Empire :
Une vieille femme est morta dt faim, mer, à Saint-Denis.
Simple et cruelle certitude, qui c16t un monde uranné, et
fonde l'Empire nouvepu, - celui que nous ne errons pas.

.

••

Enfin
'il vous plait d'apprendre p0urquo~ certaine échelle es!
sociale, pourquoi les êtres se mêlent sans se pénftrer, pourquoi
M. Gounod est nègre, et sa musique, blanche, allez entnulrt le
SERI MUET.

LE CAlHB'l' DIS

FRANCIS ÙROO l

u Sans Pareil, 37, Avenue Kléber, Paris.

LES HUMORISTBS

I•

Observateur tom à tour amer et tendre, ironique et pkoyable,
M. Francia Carco itait plus désigné que quic:ooque poar 6taclier
la talents ai divers de nos caricaturistes et peintres de ~
que l'on nomme aujourd'hui humoristes. A l a ~ li 1 ~
emploie ce mot, lui aussi, ce n'est pas sans dé.terminer d'.,.a
cc qu'il faut entenclte pat là. Il clisl;ingue avec soin ln satirÏJlel
des dcssiaateurs de mode qui ont enwhi tant cie journau gaie•
frivoles, mais non pas humoristiques. prà avoir tracé un QPi(c
tableau de Ill caricature romantique, Daumier, Guys. Ga~
_puis de celle de la fin du xix• siècle, Lautrec, Caran d' cbe
Willette, Steinlen, Cliéret, Forain, etc... afin de discerner la
courants qui se prolongent jusque dans notre si«lc, M, Fnncit
Carco aborde les contemporains. C'est surtout l'eumeo de lâ
caricature en France depuis 1914 qui est la partie neuve et originale du livre et qui constitue un document unique. Dans •
chapitre d'introduction, M. Ca.ra&gt; é~e les sujets et les tW,,.
mes les plus volontiers trait&amp; par les satyriatcs modènlce ; it le
fait avec cette précision et cette fermed de trait qui
i
ses rQDlans de mœurs UDC saveur si partiœlm. Au çc,arsde cet
eumea il jette négligemment am le râlismc en art et ear lï
transposition sysœmatique de la vulgariti. mr la dbdcace cle
la caricatme politique, des rift.es.ions pleines de ~ et de
profondeur. Puis viennent de courtes et substantielles noâc:el,
rangies par ordre alphabétique, sur toua les ~ u n hmiaoristes, un iades des journaux et notamment de cee publicatioai
illustréel que Ja guerre a vu naitre jusque dam le.a tranch&amp;f. A
signaler également 11D expc&gt;K ~ complet des ÎnltÎtlltÏODI corporatives, salons et aoci6téa diverses qui groupent les b,uao,-,
ristes. D'excellentes reproductions de Daumier, Guys, Willetœ,
Forain,Cappiello,Hemard, Gu Bofa, etc;.•. illustrentcctoUfft&amp;C
aussi utile qu'attrayant et qui vient combler une Jaame fkbea,e •
Il appartenait au critique d'art auquel on doit une brilllate
notice sur nu..i..d, et au peintre de mœurs qu'est M. c.arco
de tracer d'une plume rapide et sdre ce dernier 6tat de fHumour.

•onaeat

t.
1.

M&gt;1'l'BU.S

Olltodorf, éditeur, 50, 1ue de la Cbaussêe-d'Antin.

�LE CARNET DES ÊDI1'EURS

4

DIALOGUES OLYMPIQUES, traduit
de l'espagnol, par Alfred de Bengoecha '.

CARLOS REYLÈS :

Voici peut-être le livre le plus original et le plus profond que
la grande guerre ait inspiré. Par la sérénité et la hauteur de
vues dont ils témoignent, ces dialogues entre Apollon et
Dyonisos d'une part, entre le Christ et Mammon de l'autre, sont
dignes de Renan et d'Anatole France. M. Carlos Reylès a l'imagination métaphysique du premier, la pénétration et la grâce du
second. Deux forces se partagent le monde : la force Apollinienne, esprit de liberté, de justice et de progrès, et la force
Dyonisiennc, esprit d'expansion et de connaissance. C'est
l'Amour qui doit opérer la fusion de ces volontés divines. Mais
comment faire régner l'Amour ? par le désintéressement et le
sacrifice de soi, répond le Christ ; par l'égoïsme et les intérêts
bien ordonnés répond Mammon. On voit ainsi comment l'auteur
envisage le conflit de la culture germanique et de l'idéal latin.
La Kultur est traduite devant le tribunal de Jupiter. Apollon instruit son procès et Dionysos, qui pourtant représente le principe de domination, désavoue l'application qu'en a fait la Germanie : sans doute toute philosophie inspirée de la Nature lui
est sympathique, mais il est adversaire de l'impérialisme
corn me de toute conception inhumaine. Jupiter, interprète de
tous les dieux, loue et déclare profitable pour le monde la raison de Lutèce ; mais il ne faudrait pas qu'après la défaite des appétits déréglés de domination brutale, la force fut tenue en discrédit ou qu'une réaction idéaliste apportât un spiritualisme à l'eau
de rose mêlé de niaiserie rationalistes. Les « buveurs de vent»,
inspirent autant d'horreur à l'Olympe que les «Junkers». Il faut
que le fabricant d'illusions et que le fabricant d'instrum~nts se
fondent en l'homme humain, personnification de la richesse
naturelle, volonté de domination et volonté de conscience, dont
la fusion est créatrice de bonheur.
Tous ceux qui veulenttirer la leçon philosophique de la guerre
et connaître le sens profond des événements actuels liront cet
ouvrage puissant et surprenant, écrit dans une langue admirable, et qui, grâce à l'adresse du traducteur, ne perd aucun de

LE CAR1'.ET DES EDITEURS

J.-H. ~os~r AI~E: TORCHES ET LUMIGNONS, Souvenirs littéraires, 1 volume in-16 '.
Le titre est amusant.
Les sous-titres ~xc~tent la curiosité, et de ceux qui ont connu
t~us les ~aods écnn1ns et les petits - que la liste de ces derniers serait longue ! - de l'époque naturaliste et d
·
auraient aimé les connaître.
'
c ceux qt:t
Le livre ne déçoit pas. Nous les voyons tous défiler devant
nous.' et ceux que nous étions contents d'oublier et de savoir
oubliés, ~ous n~ nous les retrouvons pas sans le malin plaisir
de les Yo1r dépernts petits et laids.
Nous n'oublierons pas de si tôt HerYieu, par exemple, cc
pauvre e~clav~ ~e la destinée qui le voulant célèbre l'obligeait à
accomplir religieusement et sans joie tant de rites mondains et
autres.
Mais ~cconnaissous-lc tout de suite, la plume de Rosny laisse
c?uler bien peu de fiel comparée à certaine autre qui nous décrivit elle aussi le grenier Goncourt et Champrosay.
Rosny nous paraît plus nai.
Lo~n de s'attarder auprès de ceux qu'il n'aime pas_ presque mdulgent à leurs défauts et à leurs erreurs il consacre
toute sa verve à faire revivre de-.:aot nous ceux qu'il aima.
A. Daudet est de ceux-là. Rosny nous le montre de nature
la:ge, débordante de vie, cherchant toujours à aimer plus et
mieux.
_, Qu~ Rosny mie un peu_ trop peut-être avec les yeux de J'amit1e qu importe I Il nous la1SSe un portrait attachant les défaut ·
même du modèle séduisent.
'
s
Rosny n_ous fait suivre aussi les petites intrigues qui sapent
!es grands Journaux, les petits motifs d'où naissent les grandes
10fl~ences ... et nous nous amusons beaucoup.
Ce~~ du bavardage, mais qui fera dire à ceux qui connurent
les milieux évoqués « comme c'est çà » et qui fera croire aux
autres qu'ils les ont connus.
'
Ces à-~6té de l'h_istoire littéraire ne risquent point de perdre
l~ur _att:a~. Se désrntéres~cra-t-o? jamais de l'homme derrière
1~cnva10 : Rosny nous fait connaitre quelques hommes et nous
aimons mieux ce?x ~ont nous aimions l'œuvre, moins les autres.
~ela se~!, n~ JUSt~fierait-il pas ce nouvel ouvrage sur une
pénode dep s1 étudiée ?

ses prestiges.
1.

B. Grasset, é&lt;litellr. 61 , rue des S:i.ints-Pères.

5

l -

Editions de la Force Fnnç.iise, 53, nie Réaumur.

�6

4
CARLOS REYJ

de l'espagn
Voici peut-(
la grande guer
vues dont il
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dignes de Re
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de rose mê
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fondent cr
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Tous cc
et connaît
ouvrage
ublc, etc
ses presf
1.

B. G

I.E C.\RNET DES ÈDrrF.URS

TROIS MYSTÈRES TIBÉTAINS (de la collection: Lt·s
Classiques de l'Orient). Gn volume in-8 '.
•
La civilisation de l'Orient peut bien nous paraitre :m~si inaccessible que ses monts, la littérature qu'elle nous offre n'en a
que plus de charme.
Charme tout spécial - unique.
Celui qui se nourrit ex~lusivement de ces œuvres trépidantes
0ù les mots qui dansent sur certaines pages ne sont que le
tableau fidèle des idées et des images qu'elles évoquent toute.,
goûtera un plaisir d'une sa\·eur oubliée en lisant les« Classique:;
de l'Orient » et tout particulièrement le dernier de la série :
« Trois mystères tibétains )l.
Tout dans cet ouvrage est si loin de nous, que notre sensibilité que rien en lui n'effleure, et notre intelligence que rien ne
heurte laissent toute liberté à notre imagination.
C'est un repo:, délicieux que de lire ces drames gigantesques,
âtroces par moments, et sanglants.
Ceci n'est point du paradoxe.
Le décor de ces drames c'est la nature elle-même, leur intrigue n'est pas limitée par l'idée de temps - c'est à peine si celleci en limite la représentation - ils jouent avec des idées générales sur le bien et le mal. et quelques-uns de leurs personnages
50nt le~ esclaves de la passion religieuse à un point que nous ne
~aurions même imaginer.
ët justement parce qu'ils sont loin de la réalité, ces drames
- que les spectateurs tibétains accueillent avec des pleurs nous les accueillons comme des contes de fées, des cont
Je fée mcn·eilleux. Nous ne pouvons résister à la magie de
cette poésie tout imaginati,·c, si lointaine des réalités, mais qui
emprunte assezii la nature humaine et à la nature mystérieuse de
J'lndc pour créer une admirable vision décorative.
Le sa\'aot pourra noter ce qui différencie ces trOil&gt; drames
créés à des époques di.tTérentcs, dont l'intrigue est plus ou moins
compliquée, la psychologie plus ou moins simpliste.
1
• ous nou contentons de jouir dt: cette poésie qui donne vie
t couleur à ces trois d~ames, et par instants nous berce de sou
rythme doux et lent.
JP.AN m:s nox. ·F.FEl.'ILLE.
, •. \u EJition Bossard, 4 3, rue Mad.une.

�</text>
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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1921, Tomo 16, Enero-Abril</text>
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                <text>Montfort, Eugène, 1877-1936, Director</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Gallimard, Gaston, 1881-1975, Director</text>
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                <text>Paulhan, Jean, 1884-1968, Redactor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>�LE VOITURIER

I

Assurément, Monsieur, l'opinion des hommes, ce n'est
pas grand'chose; mais ce n'est pas rien. Vous pensez :
« des mots, des pruits, moins que du vent, moins qu'un
brouillard &gt;&gt;. Eh! vous avez peut-être raison, peut-être
tort. On vous dirait: cc Il y a, au Canada, une ville dont
tous les habitants vous tiennent pour un chenapan ))' ça
vous ferait rire, parce que le Canada, c'est loin. Moi,
à votre place, je ne sais trop comment je prendrais
l'affaire.
Le village que nous atteignons s'appelle Bosc-Roger.
Tout à l'heure, nous traverserons Bourgtheroulde, puis
Berville. Le Roumois, voilà un pays que je connais passablement. Je pourrais nommer toutes les maisons et raconter
l'histpire de chacune. Ces pommiers qui sont plantés dans
les cours, je les ai, plus de cinquante fois 1 vu fleurir; j'en
ai goûté Je cidre, année par année, en promenant mon
banneau du Thuit-Signol à Pont-Audemer et de Quillebœuf à Caudebec. C'est le métier qui veut ça. Quand un
pressoir grince au Bec-Hellouin, je l'entends du ThuitEbert. J'ai l'oreille sensible.
Nous passerons tout à l'heure au Teillement. Je vous
montrerai la maison d'un homme nommé Ginest qui était
bien le meilleur berger de ce plateau. Ginest a été tué,
voici dix ans, par le savetier de Berville et, dans tout le
:· ~•auteur rapporte aussi fidèlement que possible les propos du
voiturier Montgoubert, mais réserve, jusqu'à nouvel ordre, son jugement sur toute cette histoire.

H
,1

.,'

�514

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Roumois qui compte pourtant quelques fameuses têtes,
personne ne saurait vous dire à propos de quoi Ginest a
reçu dans la gorge un coup de tranchet qui l'a saigné aussi
proprement qu'un mouton. Non I personne ne saurait
vous dire la raison. Peut-être même aurait-on peine à
trouver dans la région, W1 homme qui se soucie plus de
feu Ginest que d'une aguignette; et c'est dommage, car la
race des bergers est en train de finir.
Le savetier qui a tué Ginest était un appelé Laud.rel. Je
l'ai bien connu. A l'heure qu'il est, ce savetier-là doit casser
des galets sur les routes de Cayenne, si toutefois les mouches
ne l'ont point maqué. Je vous le répète, je l'ai bien connu;
c'était l'homme le plus doux du monde. Quand un garçon
se met à tuer, il n'est point toujours aisé de connaître ce
qui l'y pousse. Laudrel a été condamné « à perpétuité .,, ;
je vous réponds qu'il ne s'évadera pas. C'est une bonne
pâte d'assassin. Que ses gardiens dorment sur les deux
oreilles : le savetier est entre leurs mains comme le mort
entre les mains du laveur.
Regardez les maisons de Bosc-Roger. Ce n'est pas la
vitre qui manque: il y a plus de fenêtres que de murailles.
Autrefois, derrière chacune de ces verrières, il y avait un
métier. Les gens d'ici travaillaient pour Elbeuf. Mais, petit
à petit, tous les tisserands sont descendus à fa ville et on
n'entend plus marcher les métiers, dans ce village.
Le Laud.rel dont je vous parle était natif de Bosc-Roger.
Il était tout jeune quand sa famille partit p~ur Elbeuf. Je
vous ferai remarquer qu'il y a de cela bien des années.
Pourquoi, diable! n'ai-je pas oublié cette histoire ? Hé,
hé! je n'oublie pas grand'chose, non, vraiment, pas grand'chose.
Ce Laudrel, qui s'appelait Fortuné, de son petit nom,
était et est sans doute encore un gars assez chétif, assez
rabougri, un fils de vieux, un petit ravisé, comme on dit
chez nous. Ce n'est peut-être pas inutile de vous donner
ce détail, bien qu'à mon sens il n'ait guère d'importance:

EJt TôlTURIER

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1.:rnq ou six a.as, pas plus. Il n'émit point

�5I4

5.15
Laud-rel aurait êté plu:s fort qu'un ch.ev.al entier, plus gras

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Roumois qui compte pourtant quelques fameuses têtes,
personne ne saurait vous dire à propos de quoi Ginest a
reçu dans la gorge un coup de tranchet qui l'a saigné aussi
proprement qu'un mouton. Non l personne ne saurait
vous dire la raison. Peut-être même aurait-on peine à
trouver dans la région, un homme qui se soucie plus de
feu Ginest que d'une aguignette; et c'est dommage, car la
race des bergers est en train de finir.
Le savetier qui a tué Ginest était un appelé Laudrel. Je
l'ai bien connu. A l'heure qu'il est, ce savetier-là doit casser
des galets sur les routes de Cayenne, si toutefois les mouches
ne l'ont point maqué. Je vous le répète, je l'ai bien connu;
c'était l'homme le plus doux du monde. Quand un garçon
se met à. tuer, il n'est point toujours aisé de connaître ce
qui l'y pousse. Laudrel a été condamné « à perpétuité " ;
je vous réponds qu'il ne s'~vadera pas. C'est une bonne
pâte d'assassin. Que ses gardiens dorment sur les deux
oreilles:· le savetier est entre leurs mains comme le mort
entre les mains du laveur.
Regardez les maisons de Bosc-Roger. Ce n&gt;est pas la
vitre qui manque : il y a plus de fenêtres que de murailles.
Autrefois, derrière chacune de ces verrières, il y avait un
métier. Les gens d'ici travaillaient pour Elbeuf. Mais, petit
à petit, tous 1es tisserands sont descendus à la ville et on
n'entend plus marcher les métiers, dans ce village.
Le Landre) dont je vous parle était natif de Bosc-Roger.
Il était tout jeune quand sa famille partit pour Elbeuf. Je
vous ferai remarquer qu'il y a de cela bien des années.
Pourquoi, diable! n'ai-je pas oublié cette histoire ? Hé,
hé! je n'oublie pas grand'chose, non, vraiment, pas grand'-

chose.
Ce Laudrel, qui s'appelait Fortuné, de son petit nom,
était et est sans doute encore un gars assez chétif, assez
rabougri, un fils de vieux, un petit ravisé, comme on dit
chez nous. Ce n'est peut-être pas inutile de vous donner
ce détail, bien qu'à mon sens il n'ah guère d'importance:

tE' VOtroRIRR

qu'une loche et plus dru qu.'1m. fuya!'cl qu'id. n'en serait pas
mcins aujourd'hui en train de s'àrracher les tiques d«s pieds
en regardant nager les requins, là-bas, devant 1~ me11,_ _,_.
chaude. Il a eu &lt;rontre lui des puissances en, face desquell
la volônté d'nn homme seuI ne: pèse guère plus lourd
qu.'une graine &lt;œ séneçon.
UI
Quan&lt;l. Fortuné Laudrel qu.ittF le pays, il m.'était enœrrem
qu'un bambin, ainsi que j'ai eu l'honn~ur de vous le dire.
ï
Il est restlé plus de vingt ans ho.ns de ahez nous. On ne l'a
vu revenir que peu de temps .av.an:t le mauvais coup+
0
Comme iL faut aller p.ar ordre, je vais vous racont&lt;tr ce
qui lui est: arrivé da.ru; l'intervalle, sans ça vous se11iez C -t
,tTl
.att5si sotr que les au,tres po.ur enten.dte quoi que ce soit à
!:'affaire..
Les v.ieu~ Laudrel,, les parents, firent de n:ra.uv.aises ~&gt;
affaires· à Elb-euf. Tis ne, tardèrent pas l périr. C'est tout
po.ur eux. Ils n'ont au.cane part dans mon histoire, si ce
n'est d'avoir fair ce nralheure:ux garçon.
Laudrel avait appris le métier de cordon.nier. Il vint
s'établir à Rou.en, près de: l'aître Saiu.t-Madon. Là, il véimt
:0
assez. longtemps et fit la connaissance d'une domestique
d'auberge. Il l'épousa. C'était i.me fille sans grand bow sens,
qui était originaire du Vexïn et ne cessait de lam.en:tei; son
pays. (Riche pays, pour la cnltile, le Vexin). Elle passait
toutes ses journées à taœabust.er son mari pour qu'il quittât
Rouen; si bien qu'il s'y décida, Ils firent lerus trrois paquets
et s'allèrent établir à Uan.court-S'-Pienre,. un petit vilkt{5tt
du Vexin où il riy. a quasiment rien à faite pour W1 savetier, car les gens de Liancoill't ont coutume de porter- ùmrs
semelles à Chaumant.
Tout ça ne vous intéresse guère; ma.ÏB, si vol'l.s n'écnuuez
~oint~ vous ne c.om.pren.drez rien, à 1a suite. et il faudra que
Je recommence.
Fortuné L:rud.tel vécut av:ec sa re.trullle. à Liancourt-St...
Pierre peodant cinq ou six :m:s, p.:is plus. Il o'ét!ai.t pcrint

-

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aimé et ne voyait, autant dire, personne. On le considérait,
dans ce pays, comme un horsain, pour parler la langue de
chez nous. Sa femme était bien de la région, mais elle
s'aperçut, en y arrivant, qu'elle ne connaissait plus personne. Elle y était revenue parce que c'était le pays de son
enfance et qu'elle se figurait que là seulement elle serait
heur.euse. Or, à Liancourt, personne ne fit plus cas d'elle
que d'une pouche et elle se mit à s'ennuyer terriblement,
comme toutes les femmes.
Laudrel, lui, bricolait pour vivre : un peu la chaussure,.
un peu le sabot, un peu le harnais, un peu de tout et, en
définitive, bren, rien de rien, pour être juste. Il vivotait;
il attrapait, de-ci, de-là, une journée de travail qu'on lui
donnait à regret. Il était tenu à l'écart et ne comprenait
pas fort bien son cas, parce qu'il était un peu bête. Les gens
de Liancourt n'arrivaient pas à l'avaler; ils le supportaient,
voilà to.ut; et, bien à tort, ils le jugeaient malfaisant. S'ils
l'entendaient tousser, ils pensaient charitablement: « Voilà
Toupin qui va crever», car ils l'appelaient Toupin, pour
des raisons qu'il serait trop long de vous expliquer.
Eh bien, Laudrel dit Toupin ne creva point. Il toussait
souvent, car, vous le savez, il était minable; mais ce fut sa
femme qui mourut. Elle prit une maladie dans le ventre,
comme toutes les femmes, et fut emportée en trois jours,
ce qui n'est pas trop triste, au bout du compte, car c'était
une créature qui s'ennuyait terriblement.
Chez Laudrel, qui n'avait pas une once d'intelligence,
le cœur était bon. Il fut très affiigé. Il enterra sa femme
puis n'eut qu'une idée : quitter Liancourt. Il pensait7
comme tout le monde, qu'il serait plus heureux dans un
· autre endroit que celui où il se trouvait. Il n'avait point
fait d'amis à Rouen, non plus qu'à Elbeuf. Il se connaissait, en revanche, à toutes sortes de petites besognes qui
ne se rencontrent pas dans les villes. Enfin c'était un pauvre
bougre qui s'imaginait avoir un but parce que le vent le
poussait dans le dos. Il songeait à revenir camper dans les

LE VOITURIER

,517

parages de Bosc-Roger. Un matin, il prit ses outils et ses
quatre sous et il quitta Liancourt sans dire au revoir à personne. Ça se comprend, puisqu'on ne l'aimait pas et qu'il
n'avait pas de société; mais ce n'est pas un procédé recommandable, à mon sentiment.
Tout le pays de Liancourt fit « ouf&gt;&gt; comme si on lui
avait retiré une montagne de sur le cœur. Il ne s'agissait,
en vérité, que d'un gringalet sans conséquence, mais on ne
peut discuter ces choses-là, et quand un pays tout entier
se prend ' version pour un homme, c'est perdre son temps
que d'aller à l'encontre.
Laudrel gagna Rouen, par étapes. De là, il monta sur le
plateau et, un matin, les gens de Bosc-Roger le virent
&lt;lébarquer sur le carreau du village. Il but un bol de cidre
à l'auberge et se nomma avec autant de confiance que s'il
eût dit : « C'est moi Christophe Colomb, qui reviens
d'Amérique. »
Je crois bien que, dans tout Bosc-Roger, il n'y avait pas
trois maisons où fût demeuré le souvenir de Laudrel. Le
garçon s'aperçut tout de suite que le pays natal ce n'est pas
forcément celui où on est né. Lui, Laudrel, était un de
ces types qui n'ont pas de pays vraiment natal. En outre,
il avait le cerveau mal organisé et ne remettait même pas
les gens qui auraient pu le reconnaître.
Il traîna, quelques jours, de-ci, de-là, et finit par s'installer à Berville pour y bricoler, comme il avait fait à Liancourt. Chez nous, on l'appelait « le veuf», à cause de son
malheur. Il n'était même pas capable d'avoir un seul surnom. On l'avait appelé Toupin là-bas, ici le veuf; on
l'aurait appelé de vingt façons qu'il n'aurait rien trouvé à
reprendre.
Il avait, en ce temps-là, dans les trente-cinq ans. Je l'ai
fréquenté et je peux vous assurer qu'il ne présentait rien
d'extraordinaire, à première vue. Mais, pour quelqu'un
qui s'y connaît, il n'était pas tout à fait naturel. Il avait
l'air de dormir plutôt que de vivre. Il tenait toujours la

�518

LA NOUVELLE REVUE FRA..'lÇA.JSB

tête penchée, le menton touchant le bréchet, comme un
homme qui ·écoute un faible brnit. Son regard n'était .pas
fuyant, mais il n'avait ni poids ni fixité; il allait et venait,
ce regard, il voletait .s:1ns cesse comme ces loques qu'on
suspend au vent pour effaroucher les oiseaux. Avec. cela,
imaginez un teint de la couleur du vieux plâtre et, chose
qui montre que le sang de ce garçon n'était pas fort sain,
beaucoup de feu sauvage et de boutons entre cuir et chair,
dans le pam1i de la figure.
Fortu.ué Laudrel avait des abseu.ces pendant la conversation. Il s'arrêtait soudainement, au plein milieu d'une
phrase et, quand il se reprenait à parler, il semblait avoir
oublié ce qu'il était en train de dire. Parfois il criait:
c&lt; Ecoutez! écoutez ! &gt;&gt; Nous savions bien qu'.il n'y avait
rien à entendre, mais, pendant une ou deux minutes., il
agitait sa main ouverte, pour nous faire taire.
C'était un homme assez pieux. Il avait, dès son arrivée,
demandé à faire partie des frères de charité. On ne s'y
était pas opposé car, somme toute, il était du pays. Mltis
on avait dû lui prêter une tunique, parce qu'il ·était
pauvre. A part cela, il s'entendait -très bien à laver et ensevelir les mons.
Voilà l'homme, tel ,qu'il fut connu iGi. Un gaillnrd tout
à fait quelconque, Yous voyez.
Pendant le début de son séjour à Berville, il fit un patit
voyage. li avait reçu, de Chautnont-en-V.exin, une lettre le
convoquant chez l'homme d'.affaires; c'était au sqjet de je
ne sais plus quelle bêti~e concernant -sa femme. Il passa
ju6te une demi-journée à Chaumont, le temps de faire sa
course et de boire chopine. -Comme il avait une couple
d'heures à perdre avant le train, il s'en fut jusqu'au cimetière de Liancourt, histoire de réciter un bour de prière
sur la tombe de sa défunte. Il ne renGontra, en allant,
absolument personne ; mais, comme il 6ortait du cimetière,
il aperçut deu«: femmes de Liancourt. Elles le reconnurent
de loin, s'arrêtèr.ent et dirent : « Quoi ! Voilà Toupin qui

LE VOITURIER

519
est revenu ! » Lui, il n'y prit pas garde et s'en alla sans
donner le bonjour à personne. Le soir même, il quittait
le Vexin pour toujours. Je vous prie de remarquer qu'il
ne retourna januis dans ce pays. D'après ce que je sais, il
ces.sa même bientôt d'y penser : il n'a,,ait pas longue
mémoire et n'était point homme à penser sur beaucoup de
choses à la fois.
Il revint à Berville et reprit ses bricoles, toussotant, crachotant, se levant dès les chats, faisant poliment tout ce
qu'on le priait de faire, donnant l'impression d'un garçon
usé, minable et qui ne saurait aller très vieux.
Maintenant, attention I Voilà les choses qui deviennent
drôles.
Le lendemain du jour où Laud.rel avait été aperçu près
du cimetière de Liancourt, les gens de ce village découvrirent, derrière une meule, le cadavre d'une fille de ferme.
Comme on le sut par la suite, cette fille avait été étranglée
et traitée d'une manière honteuse; cela parut d'autant plus
triste que ce n'était pas une vacatout1 mais une femme de
bien.
Les gendarmes levèrent le nez, cherchèrent le pied du
vent et découvrirent, sans aller fort loin, un damné chemineau qui, une fois sous les ,·errous, avoua sans trop de
difficulté qu'il était le coupable. La justice se mit donc à
la besogne avec ce chemineau qui n'a guère d'importa.oce
pour ce qui concerne mon histoire.
Les gens de Liancourt laissèrent ba,•arder les hommes de
loi; ils n'en pensèrent pas moins. Ils avaient leur sentiment
sur l'affaire; tous murmuraient : &lt;&lt; C'est Toupin qui a tué
la fille. »
.
Ce n'était guère sensé de porter le crime au compte de
Laudrel puisqu'on tenait l'assassin et qu'il avait avoué;
mais quand une opinion s'enracine dans un village, le
Père éternel lui-même aurait peine à l'en arracher. Laudrel
dit Toupin avait été vu par deux femmes parfaitement
saines d'esprit et dignes de foi. Alors qu'on le croyait au

�j20

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

diable, il avait été vu, en train &lt;le se glisser hors du cimetière où il n'avait rien pu faire que de malpropre. Donc
Toupin était revenu dans la région et se cachait. La fille
de ferme était sa première victime. Voilà ce qu'on pensait,
voilà ce qu'on disait à voix basse dans le pays de LiancourtUne chose étonnante est que de tous ces Liancourtois,
pas un n'eut le courage de prononcer en justice le nom de
Laudrel dit Toupin. le peu qui dut faire le voyage
d'Amiens pour y porter témoignage ne souffia pas mot de
Toupin. Peut-être les gens de Liancourt sentaient-ils qu'ils
navaient rien à prouver contre laudrel. Peut-être avaientils, de leur Laudrel, une peur si noire qu'ils redoutaient
même de lâcher son nom devant les juges. Pour mon
compte, je crois que la justice d'Amiens leur semblait une
chose redoutable, bien étrangère, somme toute, à leur
affaire. -Liancourt avait un secret, un de ces secrets qu'on
ne peut raconter à des gens qui ne sont pas du pays.
On laissa donc le tribunal se débrouiller bien tranquillement avec son chemineau, et on continua, dans Liancourt,
à penser ce qu'on pensait.
Le second coup de laudrel dit Toupin ne se fit pas
attendre. Un grand fointier prit feu, prè~ de la voie du
chemin de fer. Liancourt trembla sous l'averse de flammèches, car, comme vous le pensez bien, Toupin avait
attendu le vent d'ouest, afin de mettre tour le village dans
le souffie de l'incendie. Cette fois-là, on aperçut, à la lueur
des flammes, Toupin (ou l'ombre de Toupin), qui s'enfuyait vers les marais de la Troesne, car il lui fallait bien
trouver à se mucher dans une région qui n'est guère boca-

geuse.
Dans le courant de la même saison, trois porcs furent
massacrés dans leur ceute, massacrés à coups de hache.
Tout le monde reconnut que Toupin faisait le mal pour le
mal, sans espoir d'en tirer profit, ce qui, de l'avis général~
ttait assez bien dans son genre, à Toupin.

LE VOITURIER

52r

Ce fut une grande période pour Liancourt. Dans le
Vexin, les villages sont plus rassemblés que les nôtres. On
se voit de plus près ; on communique plus volontiers.
Toupin deYint le démon du pays, un démon familier dont
on avait grande horreur, dont on redoutait les maléfices,
mais dont on était quand même un peu · fier au regard
des villages voisins. Tous les pays ne sauraient se vanter
d'avoir un Toupin, surtout un Toupin comme celui-là.
Songez qu'en moins d'un an il fit, à Liancourt, toutes les
canailleries imaginables : il noya deux gamins dans la
Troesne, qui n'a pourtant que moyennement d'eau ; il
assomma d'un coup de poing, certain soir de grand froid, un
vieux retraité qui vivait seul, dans le haut du village et
qu'on trouva raide, en travers du chemin. Un homme,
notez-le, qui avait justement une profonde haine de Toupin. Les vaches, ici et là, perdirent la rerenette et avortèrent coup sur coup. Voilà du Toupin tout pur. Il y eut
une maladie des basses-cours et les poules tombèrent
comme mouches à gelée blanche. Encore Toupin ! De
temps à autre, une baraque brûlait, car Toupin avait pris
le goût du feu.
Il ne se faisait pas seulement sentir : il se montrait.
On l'apercevait parfois. à la nuit tombante, descendant du
plateau par un sentier vert. li avait, comme à l'ordinaire,
sa tête inclinée sur la poitrine ; il allait, regardant ses pieds
et dissimulant son visage. Parfois, la nuit, il parcourait les
ruelles. Tout le monde reconnaissait le bruit de ses souliers, qu'il fabriquait lui-même et qui ne sonnaient pas
comme les autres. Alors un homme ouvrait une lucarne
et lâchait un coup de fusil, au juger, daus le noir. Un
soir, à l'époque des couvraines, les gens de Liancourt le
virent, de loin, traverser une pièce de terre et ramasser,
chemin faisant, un peu du grain fraîchement semé, ce qui
ne laissait présager rien de bon pour le propriétaire du
champ.
Si jamais un homme a tenu en haleine un pays tout

�522

LA NOUYELLE REVUE .FRANÇAISE

entier, si Jamais un homme a occupé les pauvies âmes,
depuis les marmots de l'école jusqu'aux vieillar&lt;ls par.aIytiques, ce n'est pas Napoléon, croyez-moi : c'est Toupw . ,

Il se fit, dans Liaucourt, autour du nom de Toupin,
u,n mouvement des esprits si fort, si soutenu que nul
personnage vfr.ant n'était a.ussi vivant, ,dans le viU.ige.,

que ce Toupin, ou :pilutôt que cette ombre de Toupin.
La frayeur. la haine, la rancune, tout cela s'amoncelait
dans le cœur du pays, tout cela grondait et ,demandait
satisfaction. Ce n'est pas r~n, une pareille colère ! li .faut
bien que tôt ou tard ce poids-là tom.be sur quelqu'un.
Celui qui serait venu dire aux gens de Lianaourt que
Laudrel-Toupin vivait paisiblement en faisant de menues
bricoles, à Berville-en-Roumois, celui-là aurait vu les plus
ca.lmes lui rfre au nez. Ma foi, Monsieur, les Liaocourtois
n'aur;üent pas eu tout à fait tort, car un homme., •ce n'est
pas seulement ce que ça paraît, et le Toupin-Laudrel en
chair et en os qui bricolait chez nous .avait assurément
moins d'existence, moins de souffi.e ,que le Laud.rel-Toupin
imaginaire qui ravageait le pays de Liancourt. Oo n'est pas
seulement il ou l'on pose.
Quand je songe à œtte histoire., je me demande -si le peu
de Landret que nous avions chez nous., ,c'était bien l'homme,
si ce n'était pas plutôt le fantôme. On ne sait pas; v.raim~
on ne peut p.as savoir.
Je vais pourtaot laisser le Laudrel de Liancourt pour ,en
revenir à celui de Berville, le nôtre.
Je vous J'ai dit,, il avait t1.1ouvé à se loger et tr;availlait,
trntôt .de son métier de savetier., tantôt de bric et de
broc, .à des .riens. Je le vo,-a.is prcsgue chaque jour,
parce que je pasilÏs dans le .pays ma.tin et soir, avec ma
carriole ou mon banneau. A ce moment-là, je ne œ.nnaissais pas. biei1 entendu, tout ce que je vous raconte.
C'est plus tard, beaucoup plus tard que j'ai tout su, que
j'ai tout compris.

LE YOITURIER

52J

Il m'arrivait de boire un bol de cidre avec Laudrel., et de
camer. Il n'était pas très, très ifamilier; il manquait de conversation. Je lui disa.i.s : &lt;&lt; Comment ça va? » Et il me
répondait d'un air embarrassé : « Par•ci par-là. &gt;&gt; Pasgrand'chose de plus à en tirer.
Ce que je remarquais, ce qo.e tout le monde pouvait
remarquer, c'est qu'il maigrissait. Non que la nourniture lui fît défaut : il gagtUit bien assez pour le manger
d'un homme seul; mais il avait l'air d'être rongé en de-

dans.
ll était soigneux de son trav.ail :et allait régulièrememt .à
l'iglise. On n'avait .rien .à lui reprocher sur le chapitre des
femmes. Il donnait l'impression d'un homm.le vidé, absent ;
un homme ·sans importance et sans poids.
Mais .quelques mois passèrent et sa figure devint
étrange, pour ceux du moins qui&gt; comme moi, 011t J'œil.
Il marchait presque ployé en deux, a.ccablé,, tout pareil à
un gars qui emporterait uoe maison sur son dos. Il tenait
toujours la tête penchée et si fortement que son menton
devait faire trou dans sa poitrine. Il -m'ar.rivait de le rencontrer allant à ses affaires; je le prenais dans ma. voiture.
Il me disait : « J'ai nn feu qui me travaille le dedans du
corps. » Je lui répondais : &lt;c Il faut voir un médecin . .»
Mais lui hochait la tête pour dire non. Il prit, pen à peu,
l'habitude de ce mouvement et ne cessa p1us de hocher la
tête comme pour :répéter mille et mille fois: ·« nonJ non 1»
Je vais aller au court et vous dire ce qu'il advint .environ
un an après le retour de Laudrel.
Le savetier v.oyait assez souvent Gin.est qui était berger à
la Tomberie, et qui avait une maison moitié sur Berville,
moitié sur l!: Teillement, un endroit où nous allons .ar.r:iver
dans moins de cinq minutes. Laudrel allait volontiers fumer
une pipe auprès de Gioest, et ils causaient tous d.ew. à ne
rien dire, car si Laudrel était silencieux,, Ginest n'était pas
bavard. li lâchait peut-être trois mots par jour,, don.t dem.
pour ses chiens.

�524

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Laudrel n'était plus que l'ombre d'un homme. Ceux qui
l'observaient tant soit peu s'attendaient à le voir tomber au
moindre coup de vent. On le tenait pour un garçon perdu
et ?n. disait que c'était la poitrine ; mais ce n'était pas la
po1tnne.
Un jour, un dimanche, Laudrel s'en fut retrouver Gînest
qui était occupé à châtrer les moutons de l'année. Corbasson,
qui a vu la scène de loin, m'a tout raconté.
Ginest prenait les jeunes moutons entre ses genoux, le
derrière en l'air ; il leur fendait la peau avec un vieux tranchet que lui avait prêté Laudrel, puis il saisissait les parties
à deux mains et châtrait l'animal avec ses dents, en reculant la tête et en tirant, ce qui est une bonne manière de s'y
prendre quand on sait ce qu'on fait, comme ce Ginest.
Eh bien, ce jour-là, Laudrel regarda pendant un grand
moment Ginest châtrer ses bêtes. Laudrel était debout et
vint qn moment où il commença de trembler sur ses
jambes. Puis soudain, c'est ce que m'a raconté Corbassôn,
il saisit le tranchet et, pendant que Ginest serrait les dents
en renversant la tête, il lui enfonça le tranchet dans Ie gras
de la gorge, sous la mâchoire. Corbasson n'en revenait pas.
Il parait que Laudrel s'y prit aussi nettement qu'un homme
qui n'aurait fait que ça toute sa vie.
Ah ! Monsieur, voilà une affaire sur laquelle on a dit un
nombre considérable de bêtises. Oh ! oui l un nombre
considérable. Laudrel fut arrêté sans difficulté. Il ne se
sauva point. Il ne donna pas un mot d'explication. Il se contentait de répéter :
- C~mme c'est dégoûtant, ce qu'il faisait là l Comme
c'est dégoûtant t
Vous admettrez pourtant avec moi qu'un berger peut
châtrer les moutons avec ses dents, ce n'est pas une raison
pour le tuer. La raison, la vraie raison, les juges de Rouen
ne l'ont jamais connue. Laudrel, tout le premier, ne la
connaissait poip.t.
Il reprît si vite et si bien dans sa prison que, quand il

LE VOITURIER

525

parut devant le tribunal, il avait l'air mieux portant que
jamais. Il paraissait soulagé, délivré, guéri. Il ne chercha
point à se défendre ; il .ne lâcha pas, non plus, un mot
que l'on pût mettre à sa charge. C'était un homme dont
il n'y avait rien à dire. Personne de Berville ne témoigna
contre lui, le coup de tranchet mis ·à part. On lui a laissé
sa tête, à ce Laudrel, et on l'a expédié en Guyane où il
doit avoir plus chaud que nous, à l'heure présente.
Le curieux, Monsieur, est que ce malheureux ne setnblait
pas s'intéresser à son procès. Chaque fois qu'on lui rappelait
son crime, il était stupéfait; il ne disait ni oui, ni non; il
n'avait pas l'air bien convaincu que c'était lui qui avait fait
la chose et il parlait comme quelqu'uh que l'on réveille en
sursaut.
Bah ! en voilà bien assez de ce Laudrel. Je peux pourtant vous dire encore une chose : les gens de Liancourt
connurent, par les gazettes, tous les détails du procès de
Rouen. A compter de ce moment, Liancourt retomba dans le
calme et tout le monde se trouva satisfait. D'ailleurs, il ne
se produisit plus, dans ce village, que des choses naturelles,
il y eut des accidents, des maladies, quelques incendies, mais
plus rien que des choses naturelles.
Vous vous demandez, sans doute, comment il se fait
que je sache tout le vrai de l'affaire. C'est que moi, Monsieur, je voyage beaucoup. Je suis toujours sur les routes.
Je réfléchis. J'écoute grincer l'essieu, j'écoute le pas de
mes chevaux. et mille autres bruits, mille autres I Je regarde le jour naître et mourir sur les vitres du village.
Je bois avec les hommes dans les auberges. Je comprends
mieux que beaucoup les cris qu'on entend, le soir, en
rase plaine, quand les villages se parlent de loin, avant
le sommeil. Je sais beaucoup d'histoires, oui ! beaucoup
d'histoires.
Ah ! voilà la maison de feu Ginest. Cette maison que
vous voyez là-bas, près du remblai que nous appelons ici
un fossé et sur lequel il y a des hêtres. La limite des deux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

commnnes traverse cette maison. Quandi il s'est agi d'enterrer
Giinest, qnœ n''avait pas de famille, il y a eu grande querelte
,~llltll!e Bervitlœ- el! le Teillement. Personne ne voulait d'l!l.1eada.vre. Les hommes d:e loi ont fait observer que dans cette
maison, la cheminêe était sur Berville. Et c'est Berville &lt;qui
ai payé ; car, où est le.foyer d'une maison, éest là qu'en est

MARS

ou

LA GUERRE JUGÉE

I

t'âme.
Je vais m~ttre les chevaux au pas et vo'l!ls raconter cette
.quereUe-.
GEORGES DUHAMBt;

DU BEAU

Nul n'est à l'abri de cet enthousiasme prodigieux qui fait
que l'on veut marcher sans savoir jusqu'où, à la suite d'une
troupe bien disciplinée et résolue. Ces effets sont bien
connus, mais communément attribués au prestige de la
Patrie, naturellement présente ici à l'esprit de tous. Ce
n'est pas le seul cas où le Dieu nait de l'enthousiasme; et
je crois que ce sentiment est proprement esthétique, ;'entends qu'il n'est ni fortifié ni même modifié par les pâles
idées qui l'accompagnent, concernant le devoir et le sacrifice ; tout au contraire, ces idées en sont illuminées et
réchauffées ; en sorte que l'objet réel du culte, c'est bien
l'action même, commune, réglée, rythmée, enfin perçue et
sentie par toute la surface de notre corps.
Tout est parfait en cette danse ; l'ordre y est sensible j
la musique y est exactement adaptée; la volonté de tous est
perçue par chacun ; volonté de quoi ? D'agir en commun&gt;
sans rien d'autre ; et cela suffit pour que le bonheur de
société soit éprouvé sans mesure, balayant tous les médiocres soucis, tout sentiment de faiblesse, toute crainte.
L'homme se sent et se perçoit avec les autres, invincible et
immortel. Ce tambour le fait dieu.
Je renonce à définir le beau. Du moins ce défilé militaire en donne un exemple incomparable. Le sentiment de
bonheur ne dépend point du tout de quelque idée sur les
fins poursuivies ; l'opinion de chacun n'importe guère,
1.

Les chapitres que l'on va lire appartiennent au début et à la fin de

Mars ou la guerre jugée.

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

soyez instruit ou ignorant, cela n'y changera rien; il faut
ici penser et agir dans le bonheur le plus enivrant. Les
petites raisons ne servent qu'à vous amener là, si vous êtes
libre de vos mouvements. Pour le soldat, il y est conduit
par force ; mais il l'oublie aussitôt. Cette parade n'a nullement besoin de raisons ; elle se suffit à elle-même; elle
s'affirme glorieusement. Il n'y a qu'un remède contre cette
admiration totale, c'est d'être ailleurs. Et encore est-il qu'en
pensant seulement à cet ordre humain qui va, je sens que
je voudrais aller aussi. Mais le spectacle lui-même trompera
encore mon attente. J'irai. J'irai.
Par ces caractères, je dis que la chose militaire est proprement esthétique. Et je re1narque qu'il n'y a point d'autre
art populaire en ce temps-ci, ni même d'art qui soit comparable à celui-là, par la puissance et la perfection. Chacun
y est pris. Chacun y sera pris. Oui les morts seront oubliés ;
et les erreurs aussi ; et les mensonges ; et les froides et
tristes réflexions nées de solitude.
Il faut savoir que le beau est ce qui met l'esprit des
hommes en mouvement. Le vrai même est faible à côté; et
le bien est austère quand on s'y met. Jetiens quel'arnour de
la vérité est faible, quoiqu'assez bien dirigé toujours, s'il n'est
payé. Aussi, dans les discussions, les passions tristes finissent par régner. Au lieu que l'amour du beau efface tout et
guérit cette âme inquiète et faible. Aussi cette mystique de
la guerre, née d'un spectacle, régnera toujours et sur tous.
Semblable en cela à l'esthétique religieuse, mais plus puissante encore par son mouvement accéléré. C'est par là qu'on
s.iisit la parenté, étrange autrement, de l'esprit militaire
et de l'esprit religieux; ce que l'oreille musicienne, au
Te Deum, saisit très bien.
ANIMAUX DE COMBAT
J'ai vu sur les murs une affiche honorable, mais qui vise
à côté. On y dénonce cette corruption des jeunes gens,

\

MARS OU LA GUERRE JUGEE

529

visible par les spectacles et les chansons. Mais je pensais
aussitôt à ce que j'ai vu de la caserne quand la classe quatorze y vint apprendre le métier de soldat. Ici sont les racines de la guerre, et ses moyens secrets. Jeunes hommes
séparés de leurs familles, captifs et exilés. Soudain, jetés
-dans l'ordre humain le p)us effronté, le plus cynique, le
plus puissant aussi par la hiérarchie, par la moquerie, par la
domination des plus corrompus. L'homme est dévêtu alors
de ce qui l'orne et le protège, comme la sinistre cérémonie
&lt;lu Conseil de Révision l'annonce assez. Dépouillés de toute
pudeur, à l'âge ou il faut que la pudeur soutienne la sagesse.
D'un côté soumis à un pouvoir hautain et lointain qui ne
voit en eux que moyen et matière ; et de l'autre soumis à un
pouvoir d'opinion proche, familier, bientôt grossier par le
règne des impudents et des brutaux. Ainsi se forme et grandit de mois en mois un sauvage esprit de révolte, mais
purement animal et bas, découronné, qui gronde et n'agit
point; cette mauvaise volonté sans tête est le pire des prcduits humains.
L'art militaire, aussi ancien que l'escrime, a, de même
~ue l'escrime, des finesses de praticien, qui étonnent d'abord,
et bientôt effrayent par leur action concordante, qui va
toujours à la même fin. Tout ce cynisme appris et tout ce
désespoir informe iront enfin à l'assaut après bien des
détours ; cette colère ne peut s'échapper que par là. Tout
y concourt, jusqu'à ces costumes étudiés qui dirigent si bien
le respect et l'humiliation. Tout est calculé, quoique sans
pensée, pour que la moquerie des plus vils coquins assure
-encore cet ordre terrible. Et, par réaction, les puissantes
cérémonies et les actions en masse sont belles touchantes
'
,
enivrantes encore plus. D'où ce désir de l'action suprême
-qui réhabilitera. C'est pourquoi l'on n'ose point dire que
l'on ferait la guerre aussi bien si les hommes n'étaient décapés et trempés par ces procédés traditionnels. Mais aussi cet
entraînement veut la guerre, parce que l'idée de la guerre
ramasse en elle toutes les espérances et toutes les ven34

�LA NOUYELl.11 REVUE FRANÇAIS&amp;

53°
.
m rimées et enfin çonduites
geanc~, qui sont nourries et co . p d .~unes et la guerre
là C'est pourquoi cette corruption es_ 1
bl C' st
.
emble ou mées enseœ e.
doi,,.ent être voulues eru d fi
ei; dès qu'elles seront
pourquoi j'attends beaucoup es emrn
j ~ aussi de c~.c~os~urunt et qui est singulière, c'est
Sous une con iuoo
r côté un peu d~ cette pudeur
qu'elles abandonnent de leu
à ~equi est laid répugnam
d'esprit qui les détou_rne de pen~:,rffi ·1 problème'- et, par les
·1 C
se tient en ce ~1 c1 e
'
1
et w1 • ar t_o~t
• . ' .été fondée et maintenue par a
solid~s trad1ttons dune s~1 deur féminine va aux mêmes
guerre et pour la guerre, 1~ pu . 11
. a sc·ience &lt;les manières
,.
d rna$CU me· ams
finsque l unpu eur
'd
ts honnêtes s'accorde
l'
' e que c mo
'
qui ,•eut que on n us ,
eut nommer honnêtement.
avec l'art militaire, que 1~n : f tenon est aussi une esp ce
D'où vient que Mad~m~ e am fil après l'autre, sans quoi
d'adjudant. Mes arnts, tirons un
nous serrerons le nœuù.
LA FORGE

1 fi ce des coups de marteau
t encore une viola barre La trempe es
d
se retrouve aus
· . . , · forge une armée. La
, · eu près atns1 qu 00
lence. Or c e~t a P . . faite qu'elle supporte mieax u~
nature humaine e,st ams'. .
d'autres termes, c'est le 101grand :°'1~heur_qu un
:écont~nts. Si donc le peuple
sir qU1 fait les Jugeur
l.facbiavel voulait, que vous
la iodique comme i,
.
. f
d
gron e, c
·
~
N' yez pas nPUr • celui qui rap~
r- '
é
pas assez iort. a
f
ne rappez .
. t deu~ièmemenc respect ' et
fort est pren11èrement cram '

Il faut battre le fer. Toute a or

:::1~;s

finalement aimé. ~
u tous les esprits faibles, qui com}Y
C'est ce qu'ont m, co~t~é et sur l'enthousiasme. Mais ~es
taient surtout sur 1am
. ils ne peuvent nen
sentiments vifs ne durent p:: ;;:e~ves.
contre des jours ~e ter~eur atu.r:ile que celle-ci : « Soyons
C'est une réfle~1on b1en n
ouffert et ils sou.tfriront
indul~ents, car ils ont beaucoup s
,

XAiS OU LA GUERRE

JUGÉE

encore. » Mais ce raisonnement se trouve toujours mauvais;
parce que la moindre partie de liberté conduit à réfléchir.
Les vues du praticien sont plus jUS1es: « Soyons très sévères,
car ils ont beaucoup souffert ; ils ne nous le pardonneront
jamai , s'ils ont le loisir d'y pcmer. » Alors tombemt les
coups.de marteau, et sur le point sensible ; alors la moindre
liberté est pourchassée. les exercices •et les sanctions., tom,
jusqu'aux faveurs, a pour fin d'abolir entièrement l'idée
même d'un droit et le moindre mouvement d'espérance.
Ainsi~ quand on veut faire agir Wl gaz, on le comprime..
Toute cette force jeune étant ainsi comprimée etmntr:uiée
avec suite. sans une faiblesse, par l'~-tion d\u:i Système par.fuir, alors il n'y a plus d'échappée .que contre l'ennemi ; et
c'est lui qui paiera. Voili en href l'histoire d'un régimem
d'élite, et la pensée constante d'un vrai cbe(
Mais tour n'est pas noir en cette épopée. L'homme n'est
pas si simple. Quand il s'est heurté .aux barreaux vainement, il s'arrange pour y mucher le moins possible ; et
comme c'est exactement sa liberté qui est contrariée, il
trouve en lui-même de bonnes r.aisoos d'y renoncer;• mais
il faut d'abord qu'il soit assuré de c.'co pouvoir rien faire.
Et comme iJ :n'en meurt point, il .&amp;nt qu:e sa puiss;mc.e
s'emploie. Frappez, durcissez l'homme. L'idée de se \'enger
est bien fone en lui ; mais elle ne cherchera pas longtemps
un passage si tout est bien iiermé. Comme dans les canons,
l'obus ne partirait pas si la culasse n'était bien feranée. Ainsi
la. colère de l'homme, ayant f.ait le tour de la culôl$Se hermétique, se lanceruoute vers l'ennemi. Et voilà comment,
par Je travail continuel et par. la discipline inflenhJe, on
développe à coup sûr la valeur o.ffensir;ed'uoe troupe.
Finalement l'homme qui a échappé aux dangers, qui
s'est •,engé comme il pouvait, et qui a admiré son propre
courage, trouvera occasion, si les cé!remonies sont conVl:nablement réglées, d'adorer le Système et Je Cbef, un court
moment, et ensuite par souvenir. Ainsi les sllA"ivantsfouent
la guerre toujours plus qu'ils ne TOu.dra;ico.t.

�S3

2

Là NOUVBLLB UVUB FUNÇAISB

DE L'OBUGATION
On n~ doit pas de reconnaissance icelui qui paie ce qu'il
doit, dès qu'il ne peut pas faire autrement. Et certes je puis
supposer qu'il me paierait encore s'il était libre ; mais je puis
•pposer le contraire aussi. Lui-même n'en sait rien, puis-qu'il ne peut se poser la question en termes non ambigus.
Ledevoir, dans le sens plein du mot, suppose une délibération à part soi, dont tout dépend, sans aucune contrainte,
Or chacun sait que, pour le devoir militaire, la contrainte
est fon brutale.'Un Français ne peut donc choisir de servir
son pays sous les armes ; il peut choisir seulement d'être
chef; et c'est là un choix raisonnable, ou bien un choix
de la ~on ambitieuse. f entends il est vrai de belles phrases·, màis je remarque aussi de l'enthousiasme au départ
des simples conscrits, à l'égard desquels la contramte
iexerce sans façon. Cela me mettrait plutôt en d~nce, car
le saâifice vraiment libre serait plus fort de lui-même,sans
aucun secours des signes,doncplussilencieu:ii: il me semble.
Quelque pénible à entendre que soit ce genre de remarques, il faut pourtant y porter son attention avec une franchise entière. Si nous mentons là, l"unage de la Guerre est
aussitôt brouillée, et toute la suite des discours se tiendra
clans le convenable et dans l'apparence. Tous sont forcés;
il y en a seulement un bon nombre qui courent plus vite
que le gendarmeneles pousse. Je les ~lains tous; fadmi~
la RSignation et la bonne tenue de la plupart; mais admirer ici une libre résolution, un don volontaire que chacun
fait de soi-même à la patrie, je ne le puis. J'attends quelque dkision d'un homme entièrement dégagé de toute
obligation militaire ; par le jeu des institutions et les comnums effets de l'àge, il n'y en a pas beaucoup. Mais, par ces
raisons mêmes, il y faut une volonté de fer.
Et encore remarquez que l'art militaire, fondé d'après

.

ou

JOGD

SJJ
une ~ eaPf:rience, n'admet point du tout l'engagem a i t ~ , m m6me à terme. Disonsavec lesbommt1
d! ~• .recruteurs ou m6lecins., que si l'homme était
Jai_ssi Juge de ses propres forces, et de ce que la Patrie peut
lui clemander ~core, les effectifs fondraient, comme on dit.
MOI

t.&amp; . , . . .

n ~t ~ Juste là-des.,us et ne point cWormer la natureh ~ , d'aucnnemanière. DY a certainement des hommes
~ retournent volontairement au danger, par un souci de
ftlllcre la peur, et aussi par cette idée si puissante qu'il
n'est point j~e de laisser à d'autres, qu'ils soient libres ou
Corca, le potds des plus lourds dnoirs. D est un plus grand
nombre d'hommes qui, dans les moments où ils sentent
leur propre force que le danger, sont capables de
ermer la pone de l'arriàe, dans le temps très court oà
~ /ouvre. F.ofin le besoin de mipriser est bien fort chez
1adave. Et surrœt la longue suite des prières, des intti•
~~
mtme des mensonges qu'il faudrait mettre en jev.
~'-• cionsicl6rer les raisons mlme les plus Ugïtimes a
,._...,.. choee de rebu1ant et d'ignoble au
d'un
homme liln. L'œil d'un mfdecin militaire&gt; touÎ: armê
~tre
Ja ruse, suf&amp;t presque toujours pour achever la 1~
1110D
;--

:::t&amp;

J:ws

toujours est-il qu•un noble chef, et qui TOU~t
Cl'Olre à ses propres-". mou.ement;
.
..---, dini't du preDUer
« Q.ue ceux,~ en ont .assez s'en aillent; je ne veu:ii: que des
h&amp;os. • .Mais il est clair qu'il ne peut point dire cela. Cest
pourqUOI le chef militaire vit dans l'apparence, sans pens&amp;
aUCUDe sur les choses que je dis maintenant ; sans gloire
rielie au dedans ; ramenant tour au m&amp;ier • cordial sans
aucun natµrel ; inilaible et triste.
'
DE L'IRRÉ.50LUTION

• Les mouvements de l'homme vont par explosion touJOUIS au delà des causes extérieures. n est fou d'e::ii:pliquer

�5:34

LA :mtJVEtll :UVUE. FRANÇAISE

le,; guerres pa:r ces difficultés• de c~nœflerie, qui ne man-

•qœnt jaumis~ Il fu.ut considérer œt anrmal si dtmgereux
J'('1ttf lui-même, et qui di©isit c©mmunémint un malh.e~l'
«min plutôt que d'avoiT .à: I.e cra:indre longtem~s, Ma1S 11
est remarquable comme· ces mouvements humains échappent au momlisœ, toujours domi:rrë par l'idie puérile d'ufi.e
petite machine à c:alcul«l'. Les, sentiments, cependan:, déctdent (Îij tout, et au premier rang l'impatience, qm entœ
danB toutes nœ affmionS', d'amour, de hsaine, d'espoir ou
de, minte· sans en e»cepter une seule.
Void ~ne scène que j'ai vue une fois, et qui fut sans
doatie ordinaire, en cette guerre où, comme dans toutes, les
opinions qu'on ne d:it pas· furenc- le mote_ur principal. Plu:
sieurs officiers d'artillerie assemblés) parmi lesquels un qut
est le pfos:}eune. On lit une lettre officielle qui deman&lt;tt
~ volontaires pour l'aviation, Tous les regards vont a11
jenne, qui S"offie comme s'il n'attendait que Fo,c~sion,.
C'est choisir la mort.. Souvent on a demandé ams1 des
vofcmt:tlres, et toujours des mains se lèvent,. malgré la
crainte, mais je dirais plutôt : à eau~ ~e la c~~nte.
.
Descartes, moraliste trôp peu lu) disait que l 1..rrésoluncm
est le plus grand des maux humains. T~utes les souffrances
des passions d'app:m:ence- impalpable, vrenn~nt sans dou:e
de lài ; ma:rs on riy fait point attention. ].,'homme d'espnt
est continuellemen.t accupé à justifier ses propres a:ctes
selon les raisonnements des SOtS, Quand l'idée vient à
l'esprit d~une dédsion à prendre, r_edoutable
re?ou:ée;
les :rraisœ,s aussitôt répondent aux raisons, et l 1magmam1n
rra.vaille chin'S 'le corps, en mouvements contraJ!j&amp; qui tbnt
un beau tumulte ; cet état d'effervescence enchainée est
proprement la souffrance morale. Un _mal bien certain nous
délivre aussitôt, en proposant des actions réelles; ,?u, pour
dire autrement le fait accompli a, cefü de bon qu 11 est un
appui solide; ~n en peut partir; au lien que les décisio~s
i-ntériemes ont œl~ de remarqu.i.ble qu'elles échappent, des
que l'on compte sur ell~. D~ 1~ til'l besoin de s'engager

;t

MARS OU LA GUERRE JOGb:

535

irrévocablement. C'est pourquoi, dâns le moment n1ême où
la délibération est sans remède, la main se lève; non p:15
malgré l'irrésolution, mars à cause de t'irrésolutioo. R-etnarquez que le refus ne décide rien, parce qu'on sait bien
que la même question serà posée dix fois ; et la vieille politique militaire fait toujours cordiltlement entendre, seùm
ses pratiques connues, que l'on fini~ par forcer ceux qui ne
veulent point consentir. Cette auente sôre d'eUe-même est
trop forre pour un cœur jeune .
. ~ se peut q~e ce mouvement décidé soit propremem
Viril. Balzac dit, en Blattix, que les femmes supportent
mieux l'irrésolution et l'aittente ; dont là raison est sam
doute dans la structure physique, moins musclée, moins
violente en ses réactions sur elle-n1ême, j'oserais dire moins
thon1cique. Du moins je suis bien sûr que le mâle de
l'es~è~e, surtout jeune, est bâti comme je dis, et prompt à
cho1su son malheur. Mettez-en cent mille ensemble, et
vous.en verre~ sortir le fait hùm~in accompli, par quoi se
term_1~ent toui_ours les délibérations des vieillards, De quoi
les_ v1e11Ia~ds triomphent; mais cette duplicité des politiques
. dott être Jugée. Il y a des questions qu'il ne faut point poser
à un homme de vingt ans.

DU COMMA.NDF.MENT
« Trop de paroles. Il s'agit de trouver un responsable,

et de_ le pumr. &gt;&gt; :'-insi parlait un capitaine qui', par sa

fonct10n, gouvernait une petite ville d'aviateurs et d'ouvriers. Il n'était pas aimé et je crois qu'il ne s'en souciait
guère.
Cette méthode a de quoi étonner ; car l'amiti~, la confiance et l'attention. au beau travail peuvent beaucoup sur
les, homme_s. Je ;ms, pour ma part, de ceu:it qui croient
qu une société d hommes peut vivre et prospérer pat le
bon sens de chacun, à quelques exceptions près ; aussi

�LA .•OUVELLE REVUE FRANÇAISE

voit-on que la crainte et la menace ne sont pour rien dans
cet ordre plaisant des échanges et du crédit; tout métier
est honnête par soi. Aussi y a-t-il quelque chose de scandaleux en ce pouvoir militaire qui toujours menace, et
toujours fait sentir la contrainte brutale, et la mort à celui
qui résisterait ouvertement. Les utopies que l'on peut co_ncevoir à ce sujet, d'une armée agissant par la fraternité
seule et par la compétence reconnue des chefs, viennent
de ce que la guerre est toujours oubliée. La guerre dépasse
toujours les prévisions et le possible. Au moment où les
forces humaines sont à bout, il faut marcher encore ; au
moment où la position n'est plus tenable, il faut tenir encore. L'art militaire s'exerce au delà de ce qu'un homme
peut vouloir. Dans un homme écrasé par des ~orces i~exorables, il y a encore de puissantes convulsions apres le
dernier éclair de volonté. La guerre s'achève par de telles
convulsions, liées, coordonnées, armées; ce dernier sursaut
de l'animal collectif donne la victoire. Jusque-là, la guerre
est un jeu brillant, et non sans risques. Mais, comme on
sait, le plus brillant courage s'accommode avec la fuite ou
la capitulation, dl-s que la partie est jugée perdue. Or c'est
ici que l'art militaire produit ses derniers effets, à la stupeur
du guerrier libre, qui dès lors est régulièrement battu. Le
fameux Frédéric de Prusse est l'inventeur, dans les temps
modernes, de cette guerre mécanique qui, outre qu'elle
utilise l'enthousiasme, l'esprit de corps, la colère et la
vertu, fait jouer toutefois la crainte par provision, et
pousse par là un peu plus loin la pointe de son armée.
Cette méthode retrouvée, toute armée devait l'adopter. Il
n'y a aucun autre moyen de surmonter le plus haut degré
de la terreur.
Non sans discours idylliques. Car il est pénible de se
dire : « Comment savoir si la bonne volonté suffirait à ces
actions sublimes, quand toutes les précautions sont prises
au cas où elle manquerait? » Cependant la tradition reste,
assez soutenue par un esprit d'arrogance et de paresse;

MARS OU LA GUERRE JUGÉE

537

ainsi tout est prêt pour le dernier effort ; et dès la première
déban?ade, ex~sable mais funeste, chacun redescend par
nécessité au niveau de la force mécanique. De là cette certitude des conseils de guerre, qui ressemble à la force des
chose!&gt;. Et il ne faut point demander ce que devient la
conscience humaine, en ces sombres sacrifices · car elle
,
.
'
n en est pomt touchée; elle ne peut les saisir. Il y a une
horreur de ce qu'on ne saisit point, mais inexprimable et
presque physique. Aussi ne faut-il point tant de volonté
pour êtr~ impitoyable; au contraire il n'en faut point du
tou~; malS seulement être poussé et pousser; tel est ce métier
ternble, et tellement au-dessous du jugement moral que
les plus résolus. n'en parlent qu'en badinant. Ce qui détou;~e de mépnser la gloire militaire, mais peut-être aussi
de 1:umer. &lt;c Ne parlons pas de cela », dit le héros.

LE SYSTÈME
Ce qu'ont pensé, cc que pensent maintenant les hommes
~ui furent crochets, harpons ou aiguillons pour rassembler,
u,rer ~t p~usser les hommes vers la région terrible, je
n ~saie poi,ot de le ~cviner ; ces visages à forme humaine
fau~ent 1observauon par un sérieux mécanique. Du
~?ms, comme j'étais mêlé au troupeau des malheureux,
1ai connu le désespoir sans paroles de l'homme assis sur
s~n !it, équipé à neuf, attendant l'appel du clairon.
C étaient des blessés à moitié guéris. Ils avaient tenté de
gagner un jour ou deux et quelques-uns y avaient réussi ·
c'est quelque chose qu'un jour ou deux de vie mais enfi~
on en voit le bout. En route donc, tirant le pied, avec tout
le b~age sur le dos. L'excès de la fatigue supprime ces
rêveries amères qui aggravent nos maux · on est assez
con_tent de faire le chemin ; on ne pense q;,à cela. Néanmoms _presque tous cédaient à un instinct fort, qui les détournait. Ces voyages sont lents; il y a des arrêts inespérés;

�538

LA

ôUVELLE REVUE F!ANÇAISE

à la guerre tout se fait lentement et le temps passe vite.
Néanmoins, comme il est aisé de manquer un train, le peùt
détachement fondit en route. Les sacs et les armes restaient
sur les banquettes.
Cependant le Système allait son train, avec cette patience
-des mécaniques, dont les résultats étonnent toujo'llrs. Un
sergent, qui représentait l'invisible commissaire de la gare,
seigneur tout puissant, un sergent donc, comme je lui
remettais tous ces équipements abandonnés, disait : &lt;c Il y
en a toujours qui s'échappent; mais on les retrouvera ; où
voulez-vous qu'ils aillent ? » Cette tranquillité réussit à
-enlever tour espoir, et c'est le mieux. Cependant à mesure
que les baraques couvrent une plus grande étendue, et que le
vêtement civil devient plus rare, il est laissé plus de liberté
à l'homme, et c'est la preuve qu'il n'en peut rien faire.
Comi;ne ces épis appelés ramoneurs, que tout mouvement
pousse dans le même sens, ainsi tous les mom·ements de
fantaisie sont orientés dans la même direction. Le gendarme
vous iodique la route à suivre ; libre à vous de · vous
asseoir, de manger et boire, de dormir sur quelque
triangle d'herbe entre ces deux pistes de boue. Je revois
'd'autres hommes silencieux, inertes ; comme si le Système
les avait oubliés au· bord de la route. Comme ces poussières
oubliées par le premier balai tournant, le second les ramasse ; et il y a un troisième balai derrière. Mais ici, pour
ces hommes, nulle contrainte visible ; seulement ce désert
est assez éloquent; ce n'est qu'un passage; cçs pistes
boueuses s:risissent l'attention ; bientôt les jambes suivent.
Dès que l'on tourne la tête, on aperçoit cet arrière, unanime pour dire non au:t malheureu:t, l'arrière impitoyable
qui attend que l'on soit pani. Lorsque tant de volontés
humaines et tant de traces humaines font saisir le même
conseil muet, l'homme quelquefois se hâte, afin de moins
subir; et c'est le premier retour du courage.
Voici la dernière baraque, et voilà le dernier gendanne.
Ici la pression est nulle. Ici le Système de l'arrière ferme sa

MARS 00 LA GUERRE JUGÉE

derm'ère vanne · Tout ce qui· a d'epasse, ce point est pour539
la
guerre, sarn; aucun doute pou
, .
nuelJe de l'
•
.
r personne. L action conti. toutes les
délibéra . ennem1,
. l'h ma1menants
,
, ens1'bl e, termme
•
nons, ommc na qu une place, en ce .en
é•
ir1a
cherche
;
il
ne
peut
être
ailleurs
B1'e
.
J
serr
r .1 •
•
n va10cment cette,
igne rn camque, au crépuscule, illumine les nu~"es . . •
est comme déposée cette peur d''
. .
. ""b , ra
.ambes La
'
imagmanoq qui coupe les
!aie i .
~~ur n est plus à présent qu'une émotion bru, mprév1S1ble, et qui ne laisse point de traces Le da
a une forme, et le soldat retrouve son m~er· J n~~
tous ces hommes qui vous poussent offrent l'i . us~ed: la peur bien établie, spectacle qui nourrit
a:1~cte
tristesse. Maintenant ces frères de mi è . p . , ame,
fiance et fraternité. Tout à l'he
I s rêe iosp1reo_c con.
.
ure a m me quesnon
venait toujours: « Pourquo·
.
requoi le Système excer:·ait t moi, et_non pas eux?» Contre
n:mt au contra·
h c,
sa _Pressron mesurée. Mainteire c acun se dit · cc p
·
pas moi ' » C'
.
.
ourquo1 eux et nou
,
·
est
pourquoi
·mus
le
vovez
qui
v:i .1.
poste d un pas décidé
J
•
a son
Je deuxième reto d' comme Régulus retournant. Et c'est
ur u courage.

m:

LES RÈGLES DU JEU
Un jonm:il a raconté I'hist . d'
.
famille et deux fois cité
o1re un fantassin, père de
la tranchée avec des . pour son courage, qui, revenant à
vivres, entra dans un ab .
l.
passer un moment dao
n pour a1sser
à la suite de
. ·r fi gercux et par malheur s'y endormit.
quoi t ut accusé d' . · b
'
devant f ennemi et fi l
f a~o1r a andonné son poste
vrai car i''en a·,
nadetnent us1llé. Je prends le fait pour
,
1 enten u cont
b. d'
genre. Cc qui m'étonne c'est er i:n au.tres du même
rait cette histoire voula·~ f:. que le Journaliste qui rncondamnations sont at J aire_ e?te~dre que de relies contrompe car c'est roces et _miusufiables ; en quoi il se
dès
vo
.la guerre qui est atroce et injustifiable. et
us :icceptez la guerre
d
, ,
méthode de
.
' vous evcz accepter cette
punir.

qu;

�5

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
-

0

· •' ce .qui est
f d' béir est rare, surtout dans l'action
Le re us o 'est la disposition à s'écarter des régions les
plus commun, c
.
elque prétexte comme
en mventant qu
'
.
d
plus angereuses,
' . d'autant qu'il est bien facile aussi
d'accompagner un blesse , . l f t'gue il n'est pas nécessaire
te . quant a a a 1 ,
de perd re sa rou ,
.
et en suppasant
,.
D' ès de tel1es ratSons,
de l mventer. apr
è e de bonne foi par
ld t prudent une esp c
' ..
même chez 1e so a
.
1 eur exerce nature llen1ent sur les op1la pmssance que_ a ?
fondre les troupes, et se perdre
nions on verratt blentôt
d
les moments où
,
1
.ustement ans
comme l'eau dans a te_rred~ tous les combattants; j'ajoute
l'on a un pressant beso1?
.
. l'on hésite devant des
,
l'on voit touiours s1
que c est ce que
. .
plus de terreur que le
chàtiments qui puissent msp1rer
4

combat lui-mè~e.
b
xcuse à donner, s'il ne se
Chacun a touiours ~ne onS~e e cuses sont admises, la
. 1 d rait être. 1ces ex
trouv_e pas out ev
. .
issance contre la peur, est
peine de mort, la seule qu1 ait pu
·a1·se l'excuse paraitra
.
. . r bonneou mauv
'
a.uss1tôtsaosacuon,ca,
. il aura quelque espérance
toujours bonne ~~ poltr~n; cette espérance, jointe à la
d'échapper au chaument ' e .
"bl ent du devoir
dé mer 1mpercept1 em
peur, suffit po_ur to~
de ses pas. Il faut donc que
strie~ l'h?~me isolé ~ -~ d:i~~tre ne puisse invoquer ni un~
celm qui n est pas ou 1
.
fati e ni une erreur, ru
défaillance d'un mom_ent, m uoebl ~d'~ù la nécessité de
bstaclc msurmonta e '
même un o
.. é d'après le fait sans tenir compte
punir sans aucune p1t1 '
'
des raisons.
.
e eut comprendre ces choses,.
Le spectateur éloigné n P , . d
battants eux-.
,· d' rès les rec1ts es com
.
parce qu il croit, ap
, t d'autre pensée que de courir
mêmes, que les hommes non
. s ont un intérêt bien
à l'ennemi. J'ajoute que les pouvo1_rt honte à l'arrière, de
.
• 1 . car on aurai
,
clair à fa1re croire ce a ,
bl
uand les combat.
lemeot passa e, q
réclamer une paix seu . M . , ceux qui ont la charge
'dés à mounr. ais, a
b. .
tants sont déci
b l'art militaire a 1entot

:~~::~:r

r~;p!~~~:e:è:~e::~:u~~ires, qui ont pour objet

MARS OU LA GUERRE JOGfo

541

d'enlever au combattant toute espèce d'espérance hors des
chances du combat. Au surplus qu'il s'agisse de faire un
exemple ou de chasser l'ennemi de ses tranchées, l'homme
est toujours moyen et outil. Et les plus courageux et les
plus dévoués étant destinés à la mort, il n'est pas étonnant
que l'on sacrifie encore sans hésiter quelques poltrons ou
hésitants.
.Mais si l'homme a fait ses preuves ? 11 n'y a point de
preuves, et l'expérience fait voir que tel qui s'est bien conduit quand il était entouré et surveillé, sans compter l'entraînement de l'action, est capable aussi de s'abriter un peu
trop vite, s'il est seul. Il faut dire aussi que les épreuves
répétées, auxquelles se joint la fatigue, épuisent souvent le
courage. Eût-on fait merveilles, il faut souvent recommencer encore et encore; et c'est un des problèmes de l'art
militaire de soutenir l'élan des troupes bien au delà des
limites que ·chacun des combattants s'est fixé. Il est ordinaire que celui qui a gagné la croix essaie de vivre désormais sur sa réputation sans trop risquer. Ainsi le bon sens
vulgaire, qui veut que l'on tienne compte des antécédents,
est encore redressé, ici, par l'inflexible expérience et la pressante nécessité. C'est pourquoi des exécutions précipitées,
effrayantes et même révoltantes ne me touchent pas plus
que la guerre elle-même, dont elles sont l'inévitable cons&amp;quence. Il ne faut jamais laisser entendre, ni se permettre de
croire que la guerte soit compatible, en un sens quelconque,
avec la justice et l'humanité.

MÉCANISME

La vraie ressource de la plus profonde philosophie contre
les passions est de les Yoir comme elles sont et de les nommer
comme elles méritent, ainsi que les Stoïciens l'ont bien YU.
Car, sous les ornements de la Raison Captive, ce sont des
mouvements mécaniques seulement, aussitôt jugés et

�542

LA NOUVELLE liVUE FRANÇAISE

méprisés. Par exemple une Colère, ou une Mélancolie, ou
une Amertume, ce n'est qu'Humeur dans le sens plein du
mot.
La Guerre, qui n'est que la Passion, en tous les sens aussi
de ce beau mot, nous éclaire l~-dessus par son développement
propre, qui est ménnique ; mais il faut l'avoir vu ; si on
l'imagine seulement, !'Épique revient avec la Pensée de l'ensemble. Le réel de la Chose est tout près du métier, comme
les Praticiens véritables ont fini par le dire. Aussi la première floraison des vertus imagin~rcs est promptement
flétrie par l'action de cette rude machine où l'homme.prend
figure de chose. A mesure que l'on approche de l'faénement abhorré, redouté, admiré, désiré, le tout ensemble
par les tumultes du co.:ur, à mesure tout s'égalise, tout
devient petit par l'importance des moindres actions. Tout
se passe comme dans l'Usine, où la fin est de produire,
sans jàmais se demander pourquoi, et où même chacun
perd l'idée de l'objet à foire, par la division des ua,·aux. Aux
premiers actes de guerre, les fins transcendantes périssent
aussitôt, comme étrangères en cette mécanique, ajustée
pour se passer de tout, et même de courage. Les moyens
matériels règlent tellement tout qu'une arrivée de munitions éveille l'énergie combattante, et qu'inversemeot la
pénurie établit aussitôt une paix armée et une indifférence philosophique.
Tout étant ainsi extérieur, l'âme m.ugrit ou grossit, si
l'on ose dire, selon le flux et le reflux des moyens; l'alcool,
le vin et les quartiers de bœuf sont ici d'énergiques symboles Ju matérialisme envahissant.
L'idée dominante en ces heures qui sont même au-dessous de l'effrayant, du triste et du° désespéré, c'est que l'on
se voit de toute façon conduit par les circonstanc.e!- extérieures. Et, inr cette Mécanisation, mot nécessaire ici, un
genre de consolation est aussi apporté, qui n'est point du
genre Pensée. Comme aussi revient la puérilité, attribut du
soldat. Aussi, par une réaction, la Pensée y trouve sa

MARS OU LA GOU.~ JUGÉE

54J:
~etraite ~t son Monastère, avec tous les avantages et les
mcoovémcnts de l'institution, qui tend naturellement à
séparer l'âme du corps et l'intention de l'acte. Le soldat
pensant pense pour l'A venir seulement, pour le Ciel, diraiton presque.
~ genre d'inertie, dont les effets frappent le Visiteur et
en g~nér~I c~lui qui n'est point dans le métier, crée un danger 1mag1na1re qui viendrait d'indifférence totale. Aussi les •
renforts d_e ~'ordre moral sont bientôt envoyés, mécaniques aussi, lieux communs et formules oratoires, puissants
seulement sur les Imaginations qui ne sont pas assez nettoyées par le Feu proche. Maie; les Praticiens sentent assez
la méc:anique se suffit à elle-même, et que Je souci de
veur et de_ nourrir, joint à un~ rigueur de discipline sans
aucune faiblesse, rétablissent le plus simplement du monde
ce que l'on appelle très improprement le Moral du combattant. Les Causes l'emportent ki sur les Fins à tel point que
~e plus humble en a le sentiment juste. Aussi, dans les
m_sta~ts de relâche, le rire règne sur ces régions désolées.
~ms1 se poursuit, par la structure propre de l'armée en
h~e,_ ce ~ssure mécanique, ou la force morale ne s'em~lo1e Jama~ à cho~ir, mais toujours à supporter. Préparation ascéuque, qu1 nous renvoie dépouillés d'omueil et
m~m~ de vanité, d'après cette vue 4ue la vanité n; va pas
lom s1 elle ne peut s'orner. La simplicité honore les héros
et déshonore la guerre.
Un des jeunes qui en sont revenus me disafr : « Si simplement ~u'on parle de la guerre, on · l'orne trop; et les
e~fants qu1 n~s éco~tent ont toujours trop d'e1wie de la
faire. Il vaut mJeux n en point parler». Mais cette vaste
étendue de silence était le mieux ; signe effrayant pour les
rhéteu:s. Et je sais maintenant que la jeunesse l'a très bie1
compns. ~es discours n'arrivent pas à remplir ce gran~
e$pace de silence.

q~:

•

�S44

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE CADAVRE

•

Je lis des récits de la Guerre, et mon cœur b~ndit l~rsque Mangin pique son épée dans le ~anc d: l adversaire.
. Voilà un fier jeu, comme chante Ver1ame. Mais douc:men~,
mon ami ; tu as vu ces choses de plus près, et tu les 1ugea1s
moins belles. Et d'abord tu sais bien que ce n'est pas Mangin qui bondit; tu sais où se trouve le poste ~'un commandant d'armée ; tu connais le téléphone et les signaleurs;
tu te représentes, dès que tu le veux, cette épée du général,
qui a dix kilomètres de longueur; à la pointe se tro~ve le
fantassin, dont tu vis assez le cadavre couché avec d autres
et comme jeté dans le sens de l'attaque. Je veux penser les
choses comme elles sont.
Il reste vrai que l'énergie d'un chef est quelque chose
de rare; et il reste vrai que n'importe quelle action difficile
et bien faite est belle. Mais une moisson de cadavres est
une chose à considérer aussi. Songez à ce chef-d'œuvre
d'os de nerfs et de muscles, à ce chef-d'œuvre qui agit,
qui' sent, ·qui pense; et appliquez-vous à le voir déchiré,
pourri, rongé; chose petite à la vérité, _et rentrant en
terre; mais chose qu'il faut ·pourtant grossir ; chose scandaleuse. En pleine force, en pleine volonté, le pl~s
fort, le plus sain, le plus courageux, le plus estimable; et tué non malgré cela, mais à cause précisément
de cela · tous ses fils possibles, et toutes ses filles ;
tout un' avenir humain, tout un espoir humain. Tout
cela sacrifié par l'ordre et par la volonté d'un autre qui,
pesant les moyens et les fins, en a immolé non pas un,
mais cinq mille, dix mille. Mais pensons-e~ u_n. seul; ,car
le nombre dissout l'idée et il faut penser l mdmdu; c est
le réel; et c'est une pensée lâche, celle qui ne veut point
voir le réel. Des masses, je jugerai un autre jour; des fins,
un autre jour. Voilà un homme moyen et instrument,

545

:.IARS OU LA GUERRE JUGEE

comme est une pioche ; et encore n'y a-t-il point de travail
où délibérément l'on casse la pioche; mais enfin on
accepte l'usure; on remplace froidement tant de pioches
par semaine; ainsi fut considéré cet homme, par d'autres
hommes . .Matériel humain. Cette idée est par elle-même
criminelle .
Un bourgeois répondait ,\ quelque remarque de ce
genre : (( C'est un principe premier qu'à la guerre on tue
des hommes. &gt;&gt; Or je ne veux pas ici m'irriter ; c'est
en~o:e guerre. Il avait une opinion; on dit que cette
~p101~n est fort commune ; du moins que celui qui
l e~~nme la forme et la porte, et qu'il n'en accuse pas le
,·01sm. Pour moi, devant ce cadavre toujours présent,
devant ,ce. c~davre qu~ je n'ai point voulu enterrer, je
forme l opm1on contraire, c'est qu'il n'est point de fin au
°:onde, _po~r u~ homme, qui puisse prendre pour moyen
b,1en d:3-1r, ~név1table, la mort d'un autre homme; ou bien
c est cnme. Et comme il me semble que cette opinion n'est
pas formée par la partie vile et animale de moi ; comme la
~eur, a~tant que j'en puis juger, n'y entre point, ni l'ambiuon, m la fla~terie, ni la servilité, je l'exprime en mon
propre nom ; Je_ la propose. Et j'invite un chacun à peser
~es choses en lui-même, sincèrement avec lui-même. Car
Je ne prétends point régler à moi cout seul l'opinion d'un
peuple, ~t même je m'y sourhettrai, comme j'ai fait. Mais
Je veux d abord qu'elle existe.

LA COURONNE
~u.and l'hom~e oublie, néglige, ou méprise la partie
supc_m:ure d0e lui-même, il ne vaut plus rien du tout. Le
méd'.ocre n est pas son lot. 11 le dit, pourtant, que le
médiocre est son lot ; c'est un des axiomes du méchant.
c'est ~rop~emen~ l'orgueil de l'homme découronné. Mai~
non ;• il n est pomt médiocre ; il ne peut l'être. Il ne sait
pas I être.
35

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je vois des hommes diminués, humiliés, annulés par un
cercle de femmes qui n'ont point de méchanceté naturelle;
et ce ne serait que demi-mal ; mais je vois naître aussi en
ces petites sociétés, qui n'ont plus de gom·crnement d'aucune sorte, des aigreurs et même des fureurs sans aucune
mesure, et ridicules par la violence. Ne visant plus en haut,
tous retombent en bas j et le ·mécanisme est laiss~ à !uimême, réglant tous les sentiments et toutes les pensées,
qui ensemble sont de rancune et de haine, on ne sait
pourquoi ni contre quoi. Les sottes et vides conver ·ations
sont alors une délivrance; et le mécanique jeu de canes
délivre · enfin des conversations. Tout retombe ainsi . à
un mécanisme réglé, non sans sursauts de colère, mais
couns.
Comment dire cela ? Peut-être la vie n'est plus alors
abordable. Avec de si pauvres armes. Quand tout est
réduit. au plus bas par trente ans d'efforts et de pcrsén:rance. Quand le poulailler a couvert tous les bruits
humains. Quand la tt!te pensante répc'.:te comme il faut, et
s'emploie seulement au jeu de paroles ; mais le jeu de
paroles lui.même, s'il est découronné, retombe au méca1ùsmc des paroles aussi. la vie humaine alors a perdu sa
forme. Ces vieilles et nobles sentences, qui les rappellera?
Ou est l'humanité dans les cercles ? Dans ces cercles où je
rnis que la sincérité, dès qu'elle s'essaie, découronn~e elle
aussi, tombe au m:tl d'estomac, .l la colique, :i l'échange des
misères. Toutes les choses ici symbolisent ensemble, et il
est vrai qu'il n'y a plus que du papier-monnaie: et que l'or
humain ne se montre plus. Vanité de tous les échanges.
Et comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, ainsi le
plus vil occupe la place, dans le cercle des apparences
d'abord, et aussi en chacun.
Transportez à la grande :.ociété cette folie mécanique.
C'est peut-être par Jà qu'on peut le mieui comprendre l:i
guerre folle et adorée. Comme l'humain, dans la vie
domestique, tombe à la crise de nerfs, qui est convulsion

MARS OU LA GUERRE JUGtt

54ï

pure, !insi toute _vie mécanisée \'a à la guerre mécanique
dont I exccs devrait étonner. Mais étonner qui? IJ n'y a
p!us d'hommes: Les discours mécaniques règnent sur la
v10lcnc~ mécanique. Et il est bien plaisant de surprendre
des essais de pensée encore, qui rendent de s'élever• mais
l'inférieur tire ferme et ramène à lui. Je le vois deux
signes: d'abord à ceci que l'expression re\·ient dans les
~êmes chemins après des essais incohérents; la première
d_1fficuhé et contradiction est comme un rappel à la condition dé~or~ais inférieur~ irrévocablement. Er aussi d'après
le ton 1mté, comme s1 toute pensée, même en essai et
esquisse, était par elle.même douloureuse. Avenissemenc
as~ez clair; il fa~t jouer aux canes. Contemplez Ja vie
pnvée de ceux qm veulent être l'élite; c'est Je jeu de cartes
et la violence mécanique Jec; passion·. Ainsi dans la vie
pu~lique, un jeu de cartes sans aucune réalité; er si l'on
reV1ent au réel, la guerre aussitôt.
,Un homme q_ui porte encore la couronne, mais milgré
lm elle tombe, 11 passe son temps à la remettre de travers
sur sa tête, cet homme; donc, disait que la cause des
guerres, c'est l'ennui. Mais la cause de l'ennui ? Cela ne
peut êcre que le silence et l'abdication de ce qui est huma·
d
.
in
eva_nt .ce qm est animal et sera finalement mécanique.
A~d1cat1on dans I_e cercle et co chacun. Et considfrez
qu en une mécanique à visage humain il y a invincible
.apparcn1.e de fermeté et de courage.
-

à

DE LA POLÉMIQUl!
Il _Y a u~ g~nre de pensée, ur Ja guerre, qui détourne
fatigue. Et c est là que les Politiques "eule
t
·
'
Il {0UJOUrs
nous ramener.
« L1 question n'est pas de sav 0 1
•r 5 · 1 G
.
1 a uerre
est cea. et cela,
belle ou
laide , mais bien Je déc1'd er s1· I' 011
• •
• ,
pouvait cho1s1r, et s1 l on pourra choisir. On se défend
comme on peut et non pas comme on veut » U Ch
•
n
aret

�LA NOUVELLE llEVOE FRANÇAISE

tiste, profondément instruit et praticien de ce genre
d'enquêtes, me disait un jour: &lt;&lt; Sachez que derrière chaque
document il y en a un autre. » Il en sera de la Grande
Guerre comme de ces offensives malheureuses, au sujet
desquelles chaque parti me jette une poussière de dO\.ïJnlents
qui m'aveugle au lieu de m'éclairer. Les affaires humaines,
et surtout dans les temps de crise, marchent par d'autres
ressorts que ceux que l'on d6:ouvre dans les pièces lcrites;
les pouvoirs sont bien forts toujours, et toutes les tragédies
se nouent et se dénouent par Jes rencontres, un accent,
des gestes, un regard, comme le Théâtre nous le fait
entendre. Il y eut, à l'orig:ne de l'événement terrible, des
rencontres, des entretiens peut-être fort courts, des promesses muettes, des attitudes, des résolutions écrites sur
des visages, des serments muets, une contagion d'homme à
homme. Certainement oui. Mais comment réfléchir làdessus ? Cet objet fut d'un instant ; aucune mémoire ne le
retrouvera. Le plus important, le plus décisif entretien de
cette histoire nous demeurera toujours inconnu. La sincérité Jes acteurs ne doit même pas être mise en doute, car
pour mentir il faut savoir le vrai ; et il est inévitable que
dans ces apparences du souvenir, les conséquences défom1ent
les causes. Un amoureux, lorsque son malheur est con·
sommé, ne peut revenir Je bonne foi à ce moment décisif
où d'un geste, d'un regard peut-être, il a consenti au
destin.
Dans le fait chacun pourra remarquer que, dans ces polémiques incertaines, les partis sont néanmoins assurés, et
nient, et affirment, et supposent intrépidement selon quelque sentiment fort, qui, à ce que je crois, concerne la
Guerre elle-même, considérée hors des circonstanœs historiques. Or c'est là, il me semble, que chacun peut utilement regarder ; car si, dans !'Événement, tout est caché,
sans aucun espoir de retrouver jamais l'instant passé tel
qu'il fut, au contraire 11nstirntion nous ~t pré5;nte en
ses détails, en ses mouvements, en ses effets, par d mnom-

549
brables souvenirs et témoignages, dont la concordance fait
~~ enfin une sorte de Fait qui, bien loin de se dérober
au regard, se montre partout au contraire dès qu'on Je
cherche, et même là où l'on ne l'attendrait point. Sans se
demander don~ si l'on aurait pu y échapper, si on pourra
y échapper, m même par quels moyens on pourrait y
~hap~r, d'abord ~yer,dc se dire à soi-même ce que
c est ; simplement cc que c est ; le fait nu, sans aucun vêtement. Tàche pénible, et qui, comme j'ai observé conduit
d'a~rd à une sorte d'horreur, sans aucun effet co~CCTable.
Mais cette horreur ne peut aller sans un grand repentir à
l'~d des mille approbations, chacune de petite importance, auxquelles vos serments ne vous obligeaient point.
U se. trouv~ le germe de la vraie Résistance, qui est
d'Espnt. Et s1 vous doutez qu'elle suffise, observez le visage
du Tyran, grand ou petit, pendant qu'il lira ces lignes.
MAIS OU LA GUDRE JUGÉE

DU SOUVERAIN

. Le sage_ m'arrête et me dit : • Il n'est pas d'un esprit
Juste de mer les faits, mais bien de les constater et de s'en
acco?1moder. La guerre est un fait; j'estime vain de demander SI elle est bonne ou mauvaise. •
. Oui, mon cher sage. Tu es fils de ces deux ou trois
Siècles où l'on s'est enivré de science ; et certes il faut connaître la nécessité extérieure; il n'est pas possible de ruser
~vec el~e sans d'abord lui obéir ; mais cette vue purement
an~ustnelle a engourdi l'esprit, à ce que je crois, lui prescnva_nt de tout prendre comme fait, et d'être enregistreur
non Jugeur.
'
0r ~la est bon~ l'égarJdu volcan et du cyclone ;de toute
façon 11 faut que Je supporte ; et, si j'ai d'abord observé
sans
• •Je me trouve mieux placé pour prévoir.
• . pana· pns,
J a1outc que la guerre est bien aussi, à un moment, une
es~ de vo~can ou de cyclone ; et ma doctrine politique est
qu il faut suivre la folie commune de gré ou de force, quand

�fSO

LA H01JVD.LB U'fUB FURÇAW

elle est dkhatn~. Ainsi ai-je fait, et sans mauvaise humeur.
Ce sont les enfants qui happent les piems.
Mais considérez que la guerre est un fait humain et qui
dipend des opinions. La guerre dsulte d'une opinion comnnme, juste ou fausse, accompagnft de colùe. Et j'ai bien
à constater cela, hélas I Seulement n'oublions pas que je
sais acteur aussi, fabricant d'opinion aussi. Il serait uop
niais de demander à la masse des autres si je veux la guerre;
surtout quand je les vois presque tous, sinoo tous, interroger i leur tour le voisin et les guettes, afin de savoir ce ctu'"als

pensent.

Ou bien la politique n'est que vertige de foule et l'homme
esclave absolument, ou bien il y a un moment, dans l'ilaboration de l'opinion commune, où fhommedoitjugeneul
et par lui-même. Non pu d ' ~ la méthode des fiamrlCJlle5, qui n'ont de pensée qu'eosemble, mais par la m~hode
de science vraie, qui suppose l'homme solitaire et libre par
volonté. Bref, avant de savoir si la guene sera par l'opinion
commune, il faut que je sache si la guerre sera par mon opinion. A ce moment-là je n'ai devant moi aucun fait humain
«Mterminant, si ce n'est ma propre pensée avec ses affections. Je suis souverain. Il s'agit non pas de ce que je suppose qui sera, mais de ~ que je veux qui soit. Problème
uniqutment moral ; je n'y puis «happer. Si la guerre est
bonne, si è'est seulement la cUfaite qui est mauvaise, si j'ai
pris le parti d'user de toUS moyens t'D we du succès, alors
oui le problème de la gu~rre sera un problmie de fait. cr Vaincn,m.nous? Sommes--nous prêts?• Mais si j'ai pris comme
rigle de vie le travail et la coopération, si la violence est
pour moi un moyen vil d'acquérir, si je tiens enfin pour la
justice de toutes mes forces, alors je dis noo à la guerre,•u
dedans d'abord, et au dehors, autour de moi, comme c'est
mon droit et mon devoir de dire, prononçant non sur ce
qui est, mais sur ce qui doit ~, non sur ce ·que je constate, mais sur ce que je veux. Juger, et non pas subir, c'est
le moment du Souverain.

DU JUGEMENT
D y a une intelligence qui est.miroir seuifment. Fidtk
qui est. Pufàite pour enseieçliquer; de nt effet pom ractioa. Non qu"cUe•
~ ~ ' lapcès l'àat ~ , fétat des choses p
SDlffl; mm agtr cl"aprk cela ce n est toujoms que saï-..
~ Il;; dudnr en politique nous mnonœ la g_uare ae
disette ; nous ne serons point surpds ; nous amons nœ , -..
~ OU DOS chaussma de mm:be.
Mais, pu l'exemple des P,RJVÎIÎOOS, on ut déj.à en 1J11ai
l'inttlligence miroir mnet l'homme aa-dessousd'uœboùe
macla~à pœ,oit; .car cuae telll:-..chir ue dnge P.111
l'av~mr par ses annonces ; ab lieu que l'&amp;ommc p aaiàt..
ta ûefte et fait des provisions -conuibue par sa P.ll't à
.semer filarmè et agrave là crise, tomme on a vu.
Venez donc une bonne fois à apercevoir 'l'le la ~
est un fait humain, purement humain, dont toutes les~
ses sont des_ ~i.ons. Et olieervons..que füpinion la pl•
d ~ 10 est ?~micelle qmfaitaoircque la guerre
est ~ente.et_ m~table: Sans qu'on puisse dire pourtant qu die SOlt Jamais vrue ; car sl beaucoup d'hommes-l'~aient, elle cesserait d"èm vraie. Considêrez
bien ~ ra~ ~ e r , que l'intelligence pares.,euse
veut~ 'WSU':-Voilà une opinion assumnent nuisible,
et qm peut-êue se trouven vraie, seulement parce 1111
beaucoup d'hommes l'auront eue. C'est dire que dans la
~ humaines, qui sont un tissu d'opinions, la vérit6
n est pas constatée, mais faite. Ainsi il n'y a point ..i.
ment à connaître, mais à Juger, en prenant ce beau mot
dans f;OJJte sa force.
P~ ou co~tre la guerre. D s'agit de
j'entends
de ~ au ~eu d'attendre les preuves. Situation sinpliàe ; sa tu cl6cides pour la· guerre, les prenYCS aboncleat,
reemœt Jescm:onstanceS de ce

..,-cc

iUF ;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

et ta propre décision en ajoute encore une ; jusqu'à l'effet,
qui te rendra enfin glorieux comme un docteur en politique. &lt;&lt; Je l'avais bien prévu. &gt;&gt; Eh oui. Vous étiez milliers
à l'avoir bien prévû; et c'est parce que vous l'avez prévu
que c'est arrivé.
Contre ce vertige d'esprit, ne cherche point de preuves.
Tant qu'un homme libre n'a pas prononc~ contre la guerre,
il n'y a pas une preuve. Mais toi, si tu juges contre, ce sera
une forte preuve. Ke t'aide donc point de preuves, et marche sans béquilles. Décide d'après ton goU\·croement tntérieur et souverainement. C'est ainsi qu'il faut faire, dès
qu'il s'agit non de ce qui est, mais de ce qui doit être. Nie
la guerre, fermement, sans aucune concession d'esprit ;
avant de la faire, quand tu la fais, aprè:s que tu l'as faite.
Car tu as bien compris qu'elle vit d'approbation ; commence
par ne pas la nourrir.
ALAIN

CŒURS A PRENDRE

INNOCENCE

Aux innoants les mains pleints I
Le soir, en se refermant,

Les roses des porcelaines
Emprisonnent quelque amant;
L'amour l'a réduit en cendre
- Les paradis sont étroitsGros papilkm, cœur aprendre,
Et /entemmt, sous nos doigts,
Dans les tb1ibre.s complices,
Jvnaisse nqtre désir,
Grâce aux tendres artifices
Que nous aurons s11 choisir.

PEINE D'AMOUR
Mon cœ11r est une prali11e !
Colombe au bec de vautmtr,
Qui déchirais ma poitrine,
Qu'as-ttt fait de mon a11wur l

�554

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CŒURS A PRENDRE

Une blanche épaule 1me,
Sou,s le manteau de satin,
Qu'entre mes bras j'ai tenue,
A Montmartre, un beau matin ...

En marchant sur la scène étroite
Et rose comme un cœur de femme,
Avant de rentrer dans sa boîte,
Sombre Pierrot dt mélodrame ;

Boule de neige rougie !
Nymphe des eaux de Vichy,
Vims ranimer l'énergie
D'un cœur wt peu défraîchi.

Le prince joue avec ses bagues
Et passe en riant sans entendre
Son 1101n murmuré par les vagues
De la mer invisible et tendre ;

VACANCE
Ma vie est la feu,ille qui tombe
D'u,n arbre pensif et glacé
Sur le chemin où j'ai laissé
Le chien, la rose et la colombe
Aux genoux de quelque maîtresse,
Mon corps, moncœur et num esprit,
Et la couronue se flétrit
Que j'ai faite ave.c ma jeunesse
Et chaque nuit je crois entendre,
Sur notre amour qui va finir,
Pkurer le vent du souvenir
Dans un jardin coul.eur de cendre.

OMBRE D'HAMLET

Une robe de jeune fille,
C'est un arc-en-t:iel sous la pluie IL fwne ttn cigare qui brille
Et pense ala mort d'Ophélie

Soupirant aux pieds de son maitre
Qui rêve, 1m doigt contre la tempe,
Dans les rideaux de la fenêtre,
La nuit, lorsque j'éteins ma lampe.

LAMPIONS ÉTEINTS
Soleil couchant al'horizon,
Brûle mes châteaux en Espagne,
La blanche déesse Raison
Sombre dans les flots du champagne ,Par couples s'envolent des cœurs
Et dans les jardins de Cythére,
Aux cris des vi.ol011s moqueurs,
Les tables s'enfoncent sous terre ;
0 tristessede Tabarin
Qui dallS ma chambre, es ,,e-1,1enue .. •
Mon cœztr était le tambourin
Qtte tu frappais de ta main 1111e.

555

�557

CŒURS A PRENDRE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FATIGUE
ARC-EN-CIEL
Mon cher cœur, boîte à musique,
Son gotU pour les airs de danses
Me sédtût lorsque je pense
Aux danseuses mécaniques.

]e noue autour de sa taille
L'arc-en-ciel de ma mémoire ...
Jours et nuits passés a boire
La vie avec une paille.
Les oreillers du mensonge
Sont plus doux que les n11ages ;
Pour sortir de mnn lit-cage,
Fai volé la clef des songes.

OPÉRA-COMIQUE
Etanche ma soif, éther;
Astres. apaisez. ma faim 1
Sous les tilleuls sans parfum,
Pleure le tendre Wertber.
Le jour s'éloifne apas lents,
Autre amo1'r, même décor,
Le duc meurt au son du cor,
Il avait tant d.e talents !

Au balcon de l'entresol,
Jiûiette et Ronio
Chantent l'éternel duo
Qti'accompagne ttn rossignol. ..

Un cœur joue aqui perd gagne,
Tout de tristesse vêtu,
Las d'avoir en vain battu,
Souvent la blanchecampagne.
La plus douce 1.Joix d11 monde
Ne saurait vous réveiller,
Petite naiàde blonde
Qui dormez. dans l'encrier;
Mais la neige tombe et puis
Pégase est a l'écurie ...
Laissez., laissez., je vous prie,
La 1.:érité dans le puits.
GEORGES GABORY

�NOTES SUR UN EVENEMENT
POLITIQ_UE

A la suite de la rupture des négociations de Londres, mi
'SOUpir de soulagement semble s'être élevé à la fois en France
et en Allemagne, comme si des deux parts on ~ sentait
brusquement rendu à une situation normale : « Enfin nous
n'allons plus être obligés de nous entendre, de nous comprendre! » semblait--00 s'écrier dans les deux camps. cr Nous
void délivrés de cet insupportable effort pour nous pénétrer les uns les autres, pour nous rendre compte de nos
points de vue respectifs, qui nous a toujours coâté tant de
peine en nous apportant si peu de résultat ! La guerre
reprend entre nous, qui est le seul état où nous nous sentions à l'aise et où nous puissions les uns les autres nous
estimer."
Et, de fait, il est presque effrayant de constater combien
ies deux mondes de pensée que représentent France et
Allemagne ont continué, depuis la paix, de graviter inconciliablement. Pour quiconque a le gotît de la psychologie, il
y a là un spectacle à la fois enivrant et désespérant. Les deux
mentalités semblent prises dans un mouvement qui lem
rend impossible à la fois de se saisir et de séparer ; en _tout,
-elles continuent d'observer"automatiquement leurs distances;
pour tout fait donné, en présence de tout problème à
ftSOudre, le même écan d'appréciation, dont il semble par
insunts qu'on pourrait fixer la valeur en termes mathémaliques, reparaît entre elles.

l!t sans clouœ il fàut tenir compte de ce que l'an11g0nisme .rigoorem de leurs intérêts actuels peut introduire
d'incompatibilité supplémentaire dans les relations de la
Fn.nce et c1e l'Allemape. Peut-être, si l'une n'avait pas si
praa besoiJl de œ que l'aune trouve tant d'incoafflÜents à
lui œiler, lèur tommerce se heurterait-il à moins d'olasœdes. Mais quelque envie qu'on puisse éprouver de voir se
fédaire à de pwa contingences extérieures le conflit ofa
elles sont prises, il serait dangereux de vouloir ignorer le
pncl abtme psychologique qui s'ouvre en dessous et que
les divergences d'int&amp;~ ne font qu'éclairer plus profon:Mmeot.
I
Toutes les cliffiêDltés que rencontrent les Allemands l -se
iepraenter la nature véritable des exigences des Alli6s, et
~ t de la France, à leur endtoit, viennent de
c:eUe qur.i, œtàse ,eprbenter le passé. Je Ds6r qlfils ne
metteot pas, dus re~ble, à considérer notre dmit et
llOlœ revenclication, autant de mauvaise volonté qu'on
pourrait le croire. Mais le passé, pour eux, n'a pas cene
forcie, cette constance, cette perdurabllité qu'il a pour
nous; il est 1'8er, il Botte, les moindres souffles quis'&amp;vent du prfsent suffisent à le refouler. En face de aos
r6qaisiroires et de l'b1sistance avec laquelle nous leurdemandons compte d'une &amp;ute. qu'ils se souviennent déjà à peint
a"awoir commise, ils se sentent gênés, mais surtout absents.
Entre telfi~ leur esprit ne demanderait qu'à fonctionner,
1,1111 •
mtme 4am une c:erwne mmme, au profit de ces
, . . . , _ ~ que BOUS' sommes : il üudrait seulè-8'elit,...efttt 8Qf des _ . 11011velles. Pour jouir de•
~ 4 1 • -,m cf!tre c U ~ de IOllt souveâk'
~ Jl. âut qli":d st sente mis cil contact avec 11#
,.... ~ ~. biéà aettD~ d'oblipions. ~ 4
~ , . , . . ~ - ~ t e t mCIVéilleusemea-.

�560

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

essor. Inventer, créer, fournir ne lui sont possibles que
dans l'oubli.
Que la mémoire allemande soit faible, qu'elle ne reçoive
pas d'impressions irrémédiables, ou plutôt qu'elle ne puisse
pas s'attacher au passé, y coller au point qu'une conviction
et une conduite en découlent, c'est ce que mille exemples.
depuis la Révolution ont à nouveau montré. Le roi Ferdinand de Bulgarie est venu s'installer à Gotha et il y a rapidement conquis, paraît-il, une véritable popularité. Pour
qui se rappelle le tour qu'il joua aux Allemands en septembre 1918, et que l'armistice qu'il signa avec nous, fut
l'origine de toute leur déconfiture, ce succès apparaît tout
au moins extraordinaire. lrnagine-t-on Constantin de
Grèce, même après dix ans, même après trente, venant
s'établir en France et y jouissant de la considération
publique?
~fais pour !'Allemand les dents sont difficiles à garder,
quand les causes qui les ont fait pousser ont cessé d'être
actives. L'armistice bulgare, cela est bien vieux; de grandes
f.atalités étaient alors en jeu, dont il ne fut qu'un mince
effet: « Es bat kein Zweck », i1 n'y a aucun &lt;&lt; but», aucun
sens, aucune utilité, à en remâcher encore l'insulte. Tout
a bougé depuis; l'événement a été replongé dans la masse ..
Ce qui est intéressant, c'est de voir où l'on en est aujourd'hui 1 •
La Révolution Allemande, en elle-même, fut essentiellement opportuniste. C'est ce que la presse de !'Entente n'a pas
manqué de souligner aussitôt. Bien entendu_, le calcul
qu'elle attribuait aux Allemands : celui de fléchir notre
colère et particulièrement de se concilier le Président
Wilson, n'était dans leur esprit ni aussi conscient, ni aussi
clair qu'elle le supposait. Il y avait seulement ceci de vrai
que les Allemands ne se mettaient pas en révolution sous.,
r. " Regarder devant nous est le plus important ; regarder en arrière·
pour critiquer une situation comme la nôtre serait quelque chose de-particulièrement infructueux.» Frankfurltr Ztitung du II mars 1921.

56r

NOTES SUR UN ÉVENEMENT POLITIQUE

l'empire de quelque ancienne indignation, longtemps ruminée, longtemps contenue ; ce n'était pas le sen6ment d'injures reçues, de dommages subis, de violences encaissées
qui les dressait brusquement contre leurs maîtres. Pas de
plaie dont le venin fût devenu soudain corrosif, intolérable.
Même les longues souffrances de la guerre n'avaient pas
réussi à les ulcérer. Et quand ils passèrent aux actes, nulle
part on ne vit proprement éclater la vengeance, nulle ran~
çon ne fut exigée, nulle dette inexpiable ne fut signifiée.
Les Hohenzollern furent balayés, mais non pas poursuivis;
il n'y eut pas de Drouet pour les arrêter, pas de Pétion,
ni de Barnave pour les ramener ; leurs portraits ne furent
pas brisés, leurs biens ne furent pas pillés ; ils ne furent
pas un instant considérés comme les auteurs responsables du malheur ou tombait l'Allemagne ; l'image des
fautes qu'ils avaient pu commettre s'était déjà oblitérée ;
c'est le présent qui les rendait impossibles ; c'est sous sa
seule dictée qu'ils furent exclus; leur passé n'entra point
dans le grief auquel ils succombèrent '.
Le peuple allemand a fait sa révolution non pas par hypocrisie, non pas par ruse, ni même par adresse, mais par
Sacblichkeit, c'est-à-dire par analyse et estimation approfondies du donné. Un moment est venu, qu'il a senti, où son
organisation monarchique s'est trouvée inopportune ( unz.eitmii.ssig). Le temps ne la comportait plus, ne la contenait
plus : il s'en est aussit6t docilement dépouillé.
La Sachlichkeit pourrait être définie le don de prendre le
présent toujours à son titre exact. Au sens propre; c'est le
don de laisser tomber l'idéal, je veux dire ce qui n'est plus
qu'idées, le don de voir les choses autrement qu'à travers les
idées. La Sachlicbkeit consiste à pas.ser outre au souvenir, à
1. li y a dans le livre d'Oswald Spengler : Preusse111t111. und Soz.ialismus, que notre collaborateur Grœthuysen a analysé ici-même, le mois

dernier, un très curieu~ passage sur le manque de profondeur dont a
souffert la Révolution Allemande et en général sur l'inaptitude des
Allemands à casser les vitres.

;6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faire abstraction de toute opinion prise, de tout point de
vue arrêté, à surmonter l'expérience acquise pour considérer le réel dans sa forme, ou plutôt dans son informité
immédiates. Elle consiste aussi à ne laisser échapper aucun
élément de ce réel, à en reconnaître et à en doser avec exactitude tous les plus petits ingrédients. Elle est enfin l'art
de prolonger ce réel, d'apercevoir ce qu'on en peut faire, de
quelles dispositions inédites il est susceprible, comment on
peut l'amender, le refaire, le transformer. La Sachlichkeit,
c'est le génie du présent, et de l'avenir immanent à ce
présent.
·
On pourrait dire un peu différemment que l'intelligence
allemande a pour constant et principal effet de maintenir
en fusion les éléments de la réalité; comme ces corps qui
empêchent la coagulation du sang, elle s'oppose autour
d'elle à ce que jamais les choses se stabilisent au point de
ne pouvoir plus être utilisées. Peut-être n'est-elle qu'une
sorte de température ; elle porte, en tous cas, avec elle de
la virtualité pour tout ce qui en manque ou en a perdu; il
y a sans cesse dans ses environs une possibilité de nouveau
moulage. Les formes peut-être risqueraient de manquer,
car elle n'est pas très inventh·e sous ce rapport; mais elle
conserve la matière liquide et prête à revêtir toutes celles
qu'elle pourra s'approprier.

It
Au contraii-e, notre ~tertu, à nous Français, est de saisir,
de tenirJ de retenir et de maintenir. Je laisse exprès à ces
mots leur sens le plus vague, le plus riche.
La mémoire est dans tout ce gue nous disons, dans tout
ce que nous faisons. Le moins doué d'entre nous, comme
il se rappelle bien tous les traits de tel inconnu rencontré !
Comn;1e il le couve ! Comme il le garde ! Comme il saura
bien le cc rendre 1&gt; à l'occasion !

NOTES SUR UN EVENEMENT POLITIQUE

Nos yeux, notre esprit sont des machines à percevoir et
à fixer. Malheur, ou chance à ce qui tom be sous leur prise!
Le voici du premier coup éternisé.
Ici, il y a une nuance à bien marquer. Nous voyons plus
clairement, plus profondément à l'intérieur de laréalité que
les Allemands ; nous photographions infiniment mieux
qu'ils ne savent; mais justement trop bien pour restercapables de Sachlichkeit. Car les quelques éléments qui se trouvent pris dans notre objectif, sont frappés dès l'abord d'une
telle lumière, une telle évidence s'y incorpore, qu'ils se
substituent à tous les autres et deviennent à leurs dépens
ineffaçables.
Nous voyons trop durablement. Si l'on y réfléchit bien,
toutes nos qualités et tous nos défauts découlent en partie
double de ce seul trait. Le relief de tout ce que nous exprimons, le caractère saillant, convaincant de toute notre littérature viennent du mélange d'éternel qui se fait automatiquement à toutes nos perceptioos ; nous n'avons. pou.ra-insi
dire aucun effort à faire pour arracher les choses au temps ;
par sa démarche la plus simple et sans même s'en apercevoir, notre esprit les lui dérobe.
Mais justement parce que tout ce qui pénètre dans cet
esprit y subsiste, s'y grave, le transformant tout de suite en
une sorte de musée intérieur, la place ne tarde pas à y manquer pour les &lt;1 nouvelles acquisitions» ; la réalité qui, elle,
continue à changer, ne trouve plus de chemin pour nous
aborder, de porte pour s'introduire en nous. Elle est peu à
peu exclue par la vue même que nous en avons prise et disparaît devant l'un de ses aspects.
Nous sommes ainsi~ malgré notre pénétration, ou plutôt
par sa faute, en continuelle différence avec elle ; nous ne la
suivons pas, nous ne nous assouplissons pas mentalement
à sa mesure. Ce qui a étê prend sur nous un pouvoir impossible à briser.
C'est le passé qui sans cesse nous commande; nous en
cherchons, nous en \·oulons la suite, celle qu'il doit avoir

�NOTES SUR UN ÉVENEMENT POLITIQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour que la raison soit satisfaite. Aussi ne sommes-nous
capables que d'une politique, celle des conséquences, j'entends des conséquences logiques. On nous a pillés : il faut
qu'on nous rembourse. Nos maisons ont été démolies : il
faut qu'on nous les reconstruise. Il n'y a pas d'équivalents
à_ chercher. Nous n'examinons aucun moyen par où la
richesse puisse nous revenir s'il ne se présente comme réparation, s'il ne consiste dans l'extinction directe de la dette
qu~ l'ennemi a contractée envers nous et que notre imaginat10n sans cesse nous remontre.
Nous sommes créanciers dans l'âme. Cela ne veut point
dire que nous soyons cupides ; la cupidité donne de l'adresse
et Dieu sait si nous en manquons ! Ce n'est pas de la
rich~sse elle-même qui nous a été enlevée que nous sommes
épris. Notre revendication est au contraire presque désintéressée ; la passion qui l'engendre et qu'il nous faut apaiser,
est· d'ordre principalement intellectuel ; nous demandons
qu'il soit obtempéré à la justice, c'est-à-dire que le présent
vienne former au passé, dont nos yeux ne se détachent pas,
une sorte de conclusion légale ; nous demandons que les
événements se tiennent comme se tiennent nos pensées
et que uous puissions circuler le long d'eux avec la même
sécurité qu'à l'intérieur d'un raisonnement.
U nous est extrêmement difficile d'oublier. La guerre
n'était pas finie que des ligues déjà se formaient pour
empêcher que la moindre petite parcelle n'allât se perdre
dans les mémoires, du tort qui nous avait été fait, des
horreurs que nous avions subies. Mais c'était bien
inutile, car l'inscription s'en était faite toute seule et profondément.
Nous sommes le peuple le moins pardonnant de la terre,
celui chez qui il y a le moins de chances pour que le
~œur jamais déblaie l'esprit ; nous ne sommes à rien moins
enclins qu'à l'absolution. Notre générosité, il faut la chercher dans notre facilité à nous éprendre des grandes causes,

à nous passionner pour la justice, mais point dans l'aptitude
à remettre les péchés commis envers nous. (Il est vrai que
nous ne demandons pas non plus que nous soient remis
ceux que nous pouvons commettre envers autrui et que
jamais nous n'implorons grâce.)
Un pendant, un contrepoids au passé : voilà ce que nous
avons cherché avant tout à produire en élaborant le Traité
de Versailles. Dans la mesure où il réfl.ète l'influence de
Clémenceau, il est tout entier consacré à calmer nos vieilles
démangeaisons; on le sent, clause par clause, destiné à
annuler le Traité de Francfort: Guillaume passera en jugement et aura la tête tranchée; les drapeaux perdus en 70
nous seront restitués, l'Alsace-Lorraine nous sera rendue.
Et c'est dans la Galerie des Glaces que les Allemands
vie_ndront prendre l'engagement solennel de ces « réparat10ns &gt;&gt; 1 •
Que la situation créée par la partie positive du traité à
l'Europe soit à peu près inextricable, qu'il n'ait aucune
chance de déboucher dans l'avenir : cela est secondaire ou
du moins cela ne pouvait pas être envisagé d'abord. Notre
mémoire d'abord devait être caressée, pansée, guérie!
Nous avons une extrême difficulté à faire faillite. Nos
i~ées, non plus que nos biens, ne souffrent pas la liquidation._ Ce calme avec lequel les Allemands sont capables de
con~tdérer leur débâcle et de supputer ce qui en pourra
~orur, est le s;ntiment qui nous peut être au monde le plus
~tran_ger. Il n y a pas de Loslosung 2 pour nous. Les liens
J~mats ne se rompent, ni qui nous tiennent, ni par lesquels
d autres sont tenus envers nous.
Nous sommes magnifiquement aveugles au devenir du
monde. Le gouvernement bolcheviste peut se fortifier,
1 • Pour l~s autres,. pour les réparations matérielles, on avait bien le
temps de voir; un sruvant ministère règlerait la question.
2 • T~rme stratégique : c'est la rupture de contact avec l'adversaire
poursuivant, le « décollage "·

�566

t

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étendre son influence, impressionner, à tort ou à raison,
les Anglais : pour nous il reste l' « ignoble tyrannie )&gt; que
nous avons tout de suite stigmatisée. Brest-Litowsk ne
cesse p2s d'être présent à nos yeux, ni tout cet argent
qu'on nous doit et qu'on ne veut pas nous rendre; et cette
double vision nous détermine - arrive ce qui voudra - à
un inébranlable refus de pactiser.
Tout l'étranger sourit complaisamment de notre « légèreté )&gt;. En fait nous sommes le peuple au monde qui a le
plus de suite dans les idées. Nous la pousserions même
facilement jusqu'au suicide. Il y a eu un moment de la
guerre, où, sous prétexte que nous la faisions ((( Je fais
la guerre », disait Clémenceau rageur et ravi), nous fûm(s
sur le point de perdre toute envie de ne la plus faire un
jour. Les hommes pouvaient tomber, toutes nos plaies
s'agrandir, il y avait dans la seule fidélité à la tâche que
nous avions entreprise un vertige supérieur à toute
réflexion. Il a fallu qu'on nous mette la main sur l'épaule
pour que nous consentissions à regarder autour de nous
et à découvrir les possibilités qui entre temps s'étaient fait
jour. Encore ne nous sommes-nous pas laissés tout de
suite éclairer : cc Nous ne comprendrons rien que ce ne
soit fini ! » semblions-nous crier au monde entier avec une
sublime et folle mauvaise humeur. La mer de dégoüt, de
doutes, de tentations nouvelles qui submergeait tous les
autres peuples, montait autour de nous comme autour
d'un irréductible îlot et nous assiégeait vainement.
Au fond, entre les Allemands et nous, le dissentiment
tient peut-être uniquement-au principe- à une différence
d'ordre sensoriel. Chez nous, c'est 1a vue qui est prépondérante, et le phénomène de la persistance rétinienne est assez
connu. Chez nos adversaires, c'est l'ouïe, dont les sensations ne parviennent jamais au repos, restent toujours
susceptibles de complément et de variation. Le monde que
nous percevons tend à chaque instant à la fixité ; ce sont

NOTES SUR UN ÉVÉNEMENT POLITIQUE

les parties les plus stables de notre cerveau qu'il frappe
d'abord, et il s'imprègne, si l'on peut dire, de leur permanence. Celui auquel les Allemands ont accès, est au contraire en continuelle évolution; il est suspendu à son ·
propre avenir, comme la sensible à la tonique; il n'existe
que le temps de s'y fondre ; sa stabilité est à jamais
future.

Ill
Si l'on réfléchît bien à l'importance de cette disparité
psychologique,
ne peut plus s'étonner qu'à chaque fois
que les diplomates français et allemands se trouvent face à
face ( et l'on peut prendre qu'à l'heure actuelle ils représentent très exactement les aspirations respectives des deux
nations), la même histoire aussitôt recommence.
Les nôtres tout de suite instinctivement se cramponnent;
ils n'ont qu'une préoccupation : celle de ne rien renoncer
du droit qu'ils ont réussi à faire écrire et qui leur apparaît
désormais comme une sorte d'absolu, soustrait à toutes
les conditions de temps et de . circonstances, méritant en
soi d'être respecté, imprescriptible. Ils aperçoivent bien, &lt;Llns
un vague monde de possibles, ceux par lesquels pourrait
être assurée la réalisation de ce droit; mais ils aperçoivent
surtout les transformations, les amoindrissements qui en
deviendraient nécessaires, et cette seule vue suffit à les
paralyser. Dans le bain où, pour lui donner forme et
surtout contenu, il faudrait plonger leur exigence, ils
craignent qu'elle n'aille se dissoudre. Ils sont surtout
inquiets de la maintenir intacte, de lui conserver tout son
volume.
Et peut-on leur en vouloir de cette timidité, quand on
voit la France tout entière les suivre et les approuver non
pas dans la proportion des avantages qu'ils lui rapportent,
mais dans la mesure où ils réussissent à éviter les écorniflures
au vain Traité de Versailles. Avons-nous, en conscience, été

ot

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jamais plus satisfaits qu'en apprenant le naufrage del' Accord
de Paris que le peu de rabais qu'il comportait par rapport
au Traité avait suffi à nous rendre détestable? On n'a
peut-être jamais vu personne se féliciter aussi complaisamment que nous l'avons fait, de demeurer les mains vides.
Mais c'est que nous avions remporté la seule victoire à.
laquelle nous fussions vraiment attachés, la seule vers laquelle fussent dirigés dans le fond nos efforts : la fameuse
Victoire du Droit. Nous avions contrecarré, annihilé les
tentatives des Allemands pour se donner de l'air, pour
éluder leurs obligations ; nous les avions ramenés en
arrière, jusqu'au point ou leur dene dlnouveau apparaissait évidente, incontestable.
Mais eux, de leur côté, ils n'ont de souci que de fuir
ce point; de toutes leurs forces, de tout leur instinct ils
ne travaillent qu'à échapper. Ils n'acceptent, déjà dans leur
esprit, rien de ce qui est arrivé, rien, même, de ce qu'ils
ont pu être forcés un moment de reconnaître. Le paysage
derrière eux se déforme, s'efface comme derrière un aéroplane qui prend son vol. Les responsabilités de la guerre :
il y a eu un moment ou, sous Ja pression d'une nécessité
constatée par leur Sachlicbkeit inéluctable, ils les ont
assumées; on leur demandait même un aveu écrit, paraphé: ils font donné. Mais le temps a marché depuis; des
forces leur sont revenues; un peu de sève a recommencé à
circuler dans le grand arbre germanique. Pourquoi le passé
ne bougerait-il pas, lui aussi? Pourquoi ne se reformerait-il
pas en arrière, en fonction du présent et à son image?
Pourquoi ne se produirait-il pas une Umgruppierung, un
regroupement de ses éléments?
Et M. von Kahr, président du conseil de Bavière, s'écrie
avec une impayable audace : cc Nous protestons parce
qu'on c1mli1111e de rejeter la responsabilité unique de la
guerre sur le peuple allemand. » Autrement dit : nous
protestons parce qu'on veut que ce qui a été soit encore,
nous protestons parce qu'on refuse d'admettre que nos

NOTES SUR UN ÉVÉNEl'IŒNT POLITIQUE

actes anciens participent à notre évolution générale et
soient par elle transformables.
Au début de toute conférence, les Allemands s'attendent
sincèr~ment à. ce que l'ensemble des questions pendantes
entre eux et les Alliés soit envisagé sous l'aspect d'un
problème, et d'un problème entièrement nouveau ; ils ne
peuvent, pour leur part, de par la forme même de leur
cerveau, autrement le considérer; ils onr un besoin cons• titutionnel de la table rase. L'allure juridique que nous
donnons aussitôt au débat les déconcene et les paralyse
complètement. C'est certainement une impression très
profonde, très &lt;&lt; sentie » que M. von Simons a exprimée
au moment de la rupture de Londres en déclarant: « L'atmosphère créée par la menace des sanctions est défavorable
à la discussion de nouvelles contre-propositio~. » Il YOUlait dire: Il n'y a pas moyen pour nous de travailler,
d'inventer dans le cadre ou vous pn;tendez nous enfermer,
et sous le signe de la Justice abstraite 1 •
Je tiens à ce que ma pensée.soit ici bien comprise. Je
ne veux pas du tout insinuer que si nous laissions les
Allemands reposer à leur guise le problème des réparations,
ils nous en fourniraient aussitôt des solutions merveilleuses
et où nous trouverions une entière satisfaction. Malheureusement, la fécondité de leur imagination pratique serait
ici certainement combarue - comme d'ailleurs la Conférence de Londres ne l'a que trop fait voir - par leur
incroyable lésinerie, par leur instinct chicanier, par leur
affreux don de découvrir toujours le chemin du moindre
devoir envers autrui. Il~ n'iraient jamais spontanément
jusqu'à une avance véritablement généreuse, jusqu'à
1. « Le point de vue allemand peut ètrc ainsi défini: Une entente
ne peut intervenir dans la question des réparations que si l'on discute
tout l'ensemble de ce problème difficile, en étudiant s:ins parti-pris rous
les arguments pour et contre et en reconnaissant à tous les intéressés
des droits égaux. &gt;1 (Ber/iller Tnfb/att, cité par le Temps du 2 :ivtil ,921.)

�570

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'abandon gratuit d'une chose que l'état de leurs forces leur
permettrait de garder. Ils sont certainement le peuple le
plus inapte qu'il y ait dans le monde au cadeau.
Mais mon idée est que nous ne gagnons rien à méconnaître le mécanisme de leur pensée et à vouloir le faire
fonctionner à rebours. Sans que je puisse indiquer très
=ctement à quel moment nous aurions pu procéder
autrement, j'ai la sensation que nous avons toujours agi de
manière à le bloquer. On ne peut utifüer une force que
dans le sens où elle va. On l'a bien vu pour les forces économiques, qui, Dieu merci ! se sont assez vengées d'avoir
été rebroussées. Ponrquoi perdre encore du temps à
rebrousser les forces psychologiques ? Il y a une direction
dans laquelle l'Allemagne pense, progresse, se montre productive. Quelle raison peut-il y avoir au mon.de de ne pas
l'épouser ? Pour quelle stérile satisfaction d'amour-propre
nous acharnerions-nous à imposer toujours à nos adversaires
un schème contraire à celui que leur imagination d'ellemême dessine et qui est le seul où ils pourront jamais
trouver quelque chose à mettre ?
Si l'on demande pourquoi plutôt adopter le leur que le
nôtre, c'est seulement parce que c'est à eux qu'il appartient
d'agir, d'in,enter, de reformer de 1a richesse. Au travailleur les commodités; celui qui doit peiner et produire a
tout de même bien le droit d'exiger les conditions les plus
favorables à son effort, et de n'entreprendre celui-&lt;:i que
bien à l'aise au sein de son système de croyances et d'idées,
de sa Weltanschau11ng.
Je ne vois aucune raison de nous démunir des quelques
moyens de contrainte que nous gardons encore vis-à-vis
de notre débiteur. Il ne nous faut pas oublier que c'est par
une chance inestimable, et sans doute irretrouvable, que
nons avons pu mettre la main sur cette formidable turbine
qu'est l'Allemagne, et en capter, dans une certaine mesure,
la force à notre usage. Libre, et sans lien d'intérêt avec
nous, elle aurait tôt fait de nous refuser tout service.

NOTES St:R UN EVENEMENT POLITIQUE

57 1

Mais contrainte au maximum, et punie, comme nous la
voulons, elle nous est, si peut-être moins nuisible, en tout
cas tout aussi inutile. La « main au collet ,, n'est pas, à soi
seule, ce qui peut nous la rendre plus avantageuse; il y
faut joindre un peu de compréhension, de complicité avec
ses habitudes; il faut chercher son plan de roulement.
Nous sommes pareils à ces malades que le manque de
sommeil rend maladroits; nous aurions besoin avant tout
d.'un peu d'oubli. Il faudrait que nous ne nous rendissions
plus un compte aussi exact de ce que nous avons souffert;
l faudrait que nous n'eussions plus un souci aussi vif, aussi
direct de nos plaies. C'est de l'avenir seulement que nous
en pouvons attendre la guérison et l'avenir ne se construit
jamais à la ressemblance littérale, ni pour l'exacte compensation du passé. Il faut faire un certain crédit à ses artisans,
il faut cesser de voir en eux uniquement des coupables,
des forçats et renoncer à leur prescrire leur tâche dans tous
ses détails, à les conduire par des voies une fois pour toutes
décrétées.
Il s'agit en ce moment, pour tout le monde, mais spécialement pour nous, de revivre. Nous revivons en général
assez facilement, après les grandes crises, mais toujours
dans nos anciens moules, donc à l'étroit, chichement, et
par suite encore agressivement. Surmontant quelques répugnances et l'amertume de nos souvenirs, ne pourrionsnous pas profiter, pour une fois, de ce • devenir » dont
l'Allemagne surabonde et que la chance met à notre
disposition ? Ne pourrions-nous pas voir ce qu'il adviendrait d'une greffe temporaire de nos qualités sur sa sève ?
Et puisqu'il s'agit de réparations, ne serait-&lt;:e point par
cet emprunt-là que nous nous trouverions en fin de compte
le mieux payés?
J.\CQUES RIVIÈRE

�VIEILLE FRANÇOISE

573

pétitionnaient et le pro_priétaire se récus~it ironiquemen,t.
Vieille Françoise pleurait, se décourageait, et après quelques mois recommençait de chercher un logement hon-

VIEILLE FRANÇOISE
ou
« A

LA CONQUÊTE DE L'HONORABILITÉ

&gt;l

" Si ,•ous ne devenez comme de
petits enfants, vou.&lt;1 n'entrerc1. pas
d:ms Je Royaume de Dieu. »

(MATH., xvm, 3.)

Il y avait daus la petite ville de Chantaume une rue maudite que les honnêtes gens ne prenaient jamais. Les \·ieilles
filles en apercevaient-elles les maisons de loin, - elles se
signaient. Quand un curieux s'y aventurait le soir, après
toute une vie de désir et de peur, il y menait vingt pas
timides et s'en retournait, - tant la lumière de la lune s'y
faisait hagarde et troublante, parfois splendide jusqu'à
donner de l'aveuglement. Les chats y avaient les allures du
malin esprit. De Yieilles femmes ivres sur leur seuil, en
robe sérieuse, y connaissaient le geste des somnambules
pour attirer l'homme et qu'il partageât leur hystérie. Elles
soulevaient chacune le rideau de sa porte, dès qu'il approchait - et l'on entendait dans l'ombre de la chambre le
' d'une fille nue.
soupir
Vieille Françoise habitait cette rue des Tanneries depuis
longtemps. Il lui en coûtait. Elle en voulait sortir. Dûtelle se contenter d'une mansarde, elle aurait laissé volontiers
les trois pièces de sa maison, la cour, le grenier, le jardin
où poussaient les scabieuses et les belles-de-nuit près d'une
charmille. Souvent elle arrêtait son choix, mais dès qu'on
apprenait qu'elle venait des Tanneries, les futurs voisins

nête.
.
Un soir, des meubles insolites que des hommes n_o1rs
qu'on n'avait jamais vus, portaient avec des précauuous
amoureuses, traversèrent la grande place, l'avenue royale
et vinrent échouer devant une belle maison de la rue du
Commerce. Les Chantaumois étonnés par cette procession
touchante de misères qu'une vieille femme accompagne et
ses trois petits enfants, - s'interrogèrent. Le boucher qw
demeurait au rez-de-chaussée de la maison dont Vieille Françoise occuperait les galetas, lui fit comprendre sa mauvaise
humeur : elle pensait à sa vie, comme elle avait souffert.
Elle aurait oublié volontiers pourtant ce jour-là ses propres
angoisses, toutes les larmes, et comment sa mère l'av~it
conduire un beau matin de sa jeunesse dans les Tannt!nes
pour la vendre à un vieux marchand de drap. Elle se rappelait qu'on l'avait battue d'abord pour la faire danser et
puis qu'on l'avait battue encore pour l'empêcher de danser.
Il n'y avait que d'un tout jeune garçon, beau et doux,
vrai ange, dont elle se souvînt sans amertume, avec qui
elle avait joué dans son petit village natal. Ils allaient
ensemble au Mois de M:irie, cueillaient des fleurs sans connaitre le mal, quand elle était trop près de sa naissance,
pour que sa mère se souciât d'elle. Une fraîcheur invincible lui venait de ce souvenir, et comme un remords ou
le bon désir, une nostalgie indéfinissable, tout l'enseignement moral.
Vieille Françoise ce soir songeait surtout à ses filles
qu'elle avait vues panir de bonne heure loin de sa maison
dans les gtandes \·illes - et re\·enir semblables à des princesses au bras d'un prince cham1ant inconnu qui l'appelait
«mère». Comme ce n'était jamais le même individu et
qu'il eût été difficile de retenir le nom de chacun, attendu
qu'ils jouaient tous le même rôle auprès de ses filles,

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vieille Françoise les appelait « lui ». Celles-ci avaient la
main et le pied délicats, très soignés : Françoise se mettait
à leurs genoux pour nouer le lacet de leurs souliers garnis
de perle. Elle ne les aimait pas tout à fait pour ce luxe,
mais parce qu'elles reviendraient sans lui : elles revenaient
en effet bientôt tuméfiées et tristes, inconsolables, le corps
en lambeaux, l'âme déjà en allée. Françoise séchait leurs
larmes sans un reproche, les soignait, attendait leurs morts
dans la patience. Deux éraient mortes déjà. - Une troisième s'était mariée. L'ivrogne, qui l'avait prise à son
compte chez lui, lui faisait un enfant par année. Françoise
recevait dans ses pauvres bras las, - le jour des couches
- le petit, pour le garder et le nourrir. Deux dernières
princesses lointaines vivaient dans son âme. Les reverraitelle? Comment les retrouverait-elle ? Un redoublement
d'amour l'avait saisie pour ses petits-enfants. Elle ne voulait pas du moins qu'ils eussent sa vie ni la vie de ses
enfants. Il fallait les sauver à tout prix, et c'est pour eux
qu'elle quittait le faubourg ·infâme, qu'elle subissait avec
une sorte de joie intérieure ce soir et dans l'esprit d'une
humilité nouvelle, - le regard de tout Chantaumois sur
ses meubles honteux, - le chuchotement méprisa.n t à son
approche des voisins qu'elle allait avoir pour ses derniers
jours, - et jusqu'à l'insulte du boucher qui lui ouvrait
malgré lui la porte de la maison où elle allait mourir.
Elle savait bien qu'une de ses filles, la plus jeune, seule
sage, vierge encore hier, celle qui demeurerait avec elle toujours, - s'était donnée au régisseur la veille pour obtenir
ce droit de passage .. Vieille Françoise ne connaissait pas
l'exemple de Marie !'Egyptienne, mais n'éprouvait pas non
plus, - pour l'amour de ce qu'elle sauvait, - de scrupule.
Elle songeait à l'orgueil qu'il ne faut pas apporter, quand
on est si bas, dans le choix des moyens de son salut.
Vieille Françoise portait les jupons que ses · fi.Iles lui
envoyaient. Ils étaient quelquefois à volants ou à pompons,
de satin broché ou de soie pompadour. Elle les cachait

VŒILLE FRANÇOISE

5ï5

sous un tablier de droguet gris qui l'enveloppait bien toute.
Si des empiècements de chemise à dentelles ou des cachecorset brodés bardaient de luxe sa pauvre vieille poitrine
maigre, ce n'était pas de sa faute. Elle s'en revêtait pour
se vêtir, ne donnant d'attention et d'amour qu'à son
caraco de coton noir le plus simple, sans un pli, ou elle
enfermait bien exactement ces trésors et sa petite personne.
Une coiffe de mousseline blanche, paysanne, qu'elle
n'avait jamais voulu quitter malgré sa mère et les hommes,
auréolait encore son visage. Son visage parlait de ses
peines. Chaque ride en décrivait la courbe et la profondeur.
Il n'y avait pas de place qui ne fût marquée sur son corps
par la vie impitoyable. On y remarquait des taches bleues,.
violettes et noires comme des fleurs peintes, - des traces
légèrement verrdegrisées ou incolores de morsures et
comme l'empreinte même du fer rouge. Mais un sourire
qui ne s'effaçait jamais, son regard dans le cadre de la
coiffe blanche iJluminaient tout ce qui l'approchait. Chacun
finissait par voir sa face comme on regarde d'affreuses
ruines où le soleil avant de s'éteindre se reposerait dans la
splendeur.
Elle serait patiente. Elle savait bien qu'elle possèderait la
terre à force d'intelligence et d'humilité, - ce qui est la
douceur. Un soir, elle était restée très tard dans la rue sur
le pas de la porte de l'escalier, où elle se tenait rarement
par discrétion. Toutes les maisons autour d'elle étaie
fermées: - c&lt; Le monde est couché », dit-elle. Comme
elle prenait l'air avec bonheur, - l'air des honnêtes gens~
- quand ils n'en voulaient plus prendre et se retiraient
dans leurs alcôves ! Elle s'aperçut bientôt que Madame Pô,
une voisine, était seule à veiller derrière son contrevent et
qu'elle paraissait inquiète. Françoise de se dire que c'est
le moment d'acheter une cruche. Madame Pô, marchande
de poterie, est heureuse de vendre une cruche et de trouver
une distraction à son angoisse. Peut-être sera-t-elle heureuse un peu plus tard de dispo_ser d'une confidente ? ·

�576

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Françoise lui sourit bonnement pour l'engager à ne pas être
.aussi discrète. Madame Pô va jusque sur le seuil regarder
- de l'un et de l'autre côté de la rue - si personne ne
-vient : &lt;&lt; Mes filles sont parties en pèlerinage à Notre-Dame
de Consolation. Le dernier train est en gare depuis longtemps. Je l'ai entendu siffler. L'omnibu~ vie~t de passer.
Leur serait-il arrivé malheur ? » Françoise dit une parole
douce et insignifiante. Mais voilà qu'elle conte une histoire.
Ces demoiselles arrivent enfin avec des amis. Quand elles
voient leur mère occupée à s'entretenir avec une des Tanneries et qu'elles l'entendent la saluer poliment, - à cause
de leurs amis elles sont humiliées. Cependant éprouventelles que leur mère à cause de la visite de cette femme se fait
plus patiente et ne leur sait pas mauvais gré du retard, :elles regrettent de ne l'avoir pas saluée. Le leodemam,
devant tout le monde, au marché, elles lui donneront _le
bonjour. Françoise en est tout étonnée et en reste droite
comme un plâtre. Ces demoiselles pour des oracles _s?nt
tenues; beaucoup règlent leur conduite sur elles. Vieille
Françoise remarque sur le chemin de son retour que les
visages les plus sévères commencent à lui. sourire. ~es
demoiselles Pô ramasseront les restes du déjeuner qu on
ne donnera pas au chien ce jour-là, qu'elles envoient à
Françoise, que Françoise jettera, mais dont elle viendra les
remercier avec un agenouillement de tout son être, comme
de n'avoir pas eu faim grâce à elles.
.
.
.
Il ne faut pas avoir de répugnance. Françoise fait maintenant sa cour à la servante du boucher. Celle-ci est jeune,
coquette et pieuse. Quand elle revient de la. messe, t~ute
parée, elle est bien impropre à plumer la vo.laille du déJeuner. Françoise voit cette fille en robe de fete commencer
la servile besogne. Elle s'approche de la fenêtre qui donne
sur la cour et timidement propose de l'aider. La servante,
le premier jour, fait mine de ne p~s l'entendre,_ mais elle
réfléchit durant la semaine ; le dimanche suivant, elle
.cèdera à la tentation d'être aidée par une femme des Tan-

577

VIEILLE FRANÇOISE

neries ... Et Françoise descend dans la cour du boucher .
La servante la recommande à tout le monde de la maison
et l'y installe. Françoise se croit en paradis sur la vieille
chaise de paille qu'on lui abandonne. Elle se sent enivrée
par la lumière gui tombe tout droit, du ciel qu'elle ne voit
pas, - sur elle. Les plumes blanches qu'elle touche lui
paraissent blanches comme la Blancheur qu'on désire de
voir et qu'on ne voit jamais sur la terre. Elle est heureuse.
Elle entend la vo]x de la bouchère, une grande dame
habillée de satin noir qui est tout près d'elle avec une croix
de jais sur sa poitrine. Les plumes blanches volent autour
de ses deux mains qu'elle rencontre dans sa joie toutes
nimbées, comme des amis qu'on avait connus malheureux
et qu'on retrouve dans le bonheur.
Après des semaines, la servante un matin de dimanche
appelle Françoise par son petit nom : « Françoise I JJ
Françoise lui dit : « Alors, c'est bien vrai. Maintenant vous me considérez comme une servante comme
vous.))

La jeune fille s'étonne un peu de ce transport incompréhensible. Elle ira le même soir chez Madame Pô et lui
dira: - « Eh bien ! ces gens des · Tanneries dont nous
redoutions le voisinage ?
- Ils sont comme les autres, dit Madame Pô.
- Meilleurs que· les autres, renchérit la servante.
Cette Françoise me rend tant de services et toujours avec
la même douceur.
- Meilleurs que nous, convient Madame Pô. Un soir
elle m'a tenu bonne compagnie.
- Ce matin, elle m'a rendu contente, moi, d'être
servante. Je n'avais jamais songé à être contente de
cela. »
Bientôt la bouchère fait appeler Françoise. Elle lui dit :
« Il faut mettre vos petites filles à l'école chrétienne .
Oh ! Je le voudrais bien, Madame, pour qu'elles
37

�579
fin, repoussa par délicatesse le premier et tous les motifs
de joie qu'elle pouvait tirer d'un événement désiré mille
fois, ne prit qu'un jupon autour &lt;le ses jambes, un fichu
sur sa t.ête, Elle emportait la petite Marie dans ses bras,
pour qu'elle pÎit voir encore son père. Vieille Françoise
partit dans cet appareil à travers les rues mal pavées sans
lumière jusqu'aux Tanneries, et ses pieds nus sortaient à
&lt;::haque instant de ses sabots de bois qui réveillèrent route la
ville. L'enfant, qui marchait auprès d'elle dans le caemi:n,
lui dit:
- &lt;c Hier soir, cc il }&gt; est rentré tard, en .criant. Il était
ivre. II a encore bu et il est sorti. Ce matin, on l'a trouvé
mort dans le fossé. Deux boueurs nous le rapportent.»
L'enfant qui était fier ,et courageux méprisait l'ivrogne
qui par aver1ture était son père. Il ne s'effrayait pas devant
la mort. Il disait tout .cela sans larmes. Françoise pleurait.
Quand .elle fut entrée dans la maison, elle abandonna tout
de suite la petite Marie. Des médecins autour du lit, qu'on
av-ait tir:é au milieu de la ·chambre, avaient dévêtu le
cadavre et l'examinaient. La veuve, une grande brune aux
yeux bleus très durs, se tenait dans un coin ou elle !rem~
blait pâle et peureuse, son regard &lt;l'acier fixé sur le côté du
mur qui était nu et où il y avait de la lumière. Françoise
était moins impressionnée que sa fille. Elle n'était impressionnée que par la mort. Elle interrogea les médecins qui
ne lui répondirent pas. Le gendarmt qui se tenait près de
la porte emmena sa fille qui ne lui demaada rien avant de
partir. La petite Marie qu'on avait oubliée dans son coin
voyait le cadavre de son père n)1 devant elle. EU~ semblait
curieuse et ne pleurait pas.
·
Petite Marie, à sept a.ns, portait déjà sw Je monde ]es
beaux yeux obstipés de sa nière, les boudes de ses che.veux
courts, dorés, dansaient comme des grelots de folie au.tour
de son front pâle et sur son cou grassouillet. Dès qp'elle
regardait quelqu'un, elle l'avait conquis, et vous parlait-eUe
sur un ton sérieux, d'une voix plus grave qu'on ne l'atV:IEILLE FRANÇOISE

LA NOUVELLE llVOE FRANÇAISE

578

aient vos vrincipes. Mais les sœnrs ne voud~~t pas les
. Ces dames sont difficiles. Elles n aiment pas
recevo1lf. onde Trois fois dé"Jà, elles m'ont refusé leur
tout e m
·
porte.
·
r ne pas
- li est vrai, elles ont leurs raisons pou
.
d etn:-e n'importe qui, mais je vous r-ecommande:'11. »
a ;rancoise rentre chez elle. C'était l'été._ ~e ~ir, leur~
•
rt
sa fille la plus jeune gui etait sage lm
fenêtres ouve es,
•
, fi rt de
Hsai.t un journal démocrat1que. Elles -causa1~nt ues_ o
f; on ,que tous les bourgeois d'alentour qm parla1~nt bas
;~ri.ère leurs persiennes fermêes, -suivaient _le verbiage et
.
.
odés "'uand elles éta1ent couchées
en étaie.ut mcoi;nm
· '-l!
•
•
,
4
chacune dans un lit, elles continuaient a
toutes eux,
. _..
.
'elles pensaient,
s'entretenir encore plus fort ue to-nt œ qu
- ouvertement, sans rien dissimuler. Les. ~nfa~ts s~
mêlaient à leurs propos. fi n'y avait que ces .cna1ll~n~s qui
.
nt étrangères - « faubourignières », clisa1t-on,
les retmsse
~i ~ •
effet
• pour faubouriennes, - et ei. es datent en
par mépns,
f b
·11é
une colonie du faubourg, tout un ~eti: au o~rg en v1 .
dans ce -quartier quas1-ar15tocrauque. Toute
gtatme, -

.

aristocratie est rdat1ve.
.
~ 1 . J"
_ « Pourquoi ne lisez..vuus pa~ « 1a Cror~ i) · m · tt
h bouchère un jour. Ce mot aurait dû la faire se mettre

en garde.
.
.
· d
Sans doute, si Françoise était entrée chez le uota1re u
premier ê!:age, lui. eût-ii dit:
- « Pourquoi ne lisez-vous pas &lt;&lt; le Gaulois ii ou
le figaro » ? i&gt;
• , •
•
,• 1
Ce soir la fille de Fra~oise, .qui 'l'l ~uma1t guei:e es
. .
ne leur ménagea pas les épithètes les
facons des ' re 11gieuses,
.
, .
11
pius •dëcolletées. Elles s'endormirent. A pem,e s êt~ie?t-~ .~
endormies qu'un petit garçon les appela dune vo1x ou

(t

l&lt;JUrease:
.
- « Gnnd'mère Françoise, _
père est mort. i i
•
Françoise se leva toute droite .. Elle songea _à tout ce-~~~
-pouvait lui Tendre pitoyab.1.e ·celu1 dont on lui annonçai

�VIEILLE FRANÇOISE

582

LA NOUVELLE l\EVUE FRANÇAISE

La fille de Françoise n,est plus en prison. Aucun juge
dti? ce monde n'.t pu établir qu,elle ait toé. Une aurre de ses
filles revient de loin !a voir. Elle est la; maîtresse d'un
prince russe er porte un manteau de dentelle au point
d'Angleterre. Son lux:e ne scandalise pas les femmes de
la rue du Commerce que la beauté an:ire plus qu'elles
n'écoutent leur conscieace. Leur jalousie non plus ne songe
à s'émouvoir, tant elles sont différentes. Madame Bincourt, la bouchère, daigne faire une 1isite à cette « folle de
son corps » :
•
- cc Ma bonne Françoise, dites-lui que nous sommespour vous des amis. »
.
.
Françoise tressaille, à. ce nom d' « alllls », La prmcesse
qui n'aime pas les façons ne veut pas se découvrir.
Un soir, Françoise exige qùelle fasse une promenade avec
elle :
&lt;&lt; Pour faire honneur à ta mère &gt;&gt;, lui dit f ran-

~~
'
.
A peine sont-eUes dans la rue qu une femme et pUls
deux trois se lèvent poi.rr venir au-d~\rant d'elles. Toutes
Pron~ncent , comme un mot ritl!lel,. un mot polir devant
Françoise qu'elles connaissent, pour approcher . , étrange
créature qu'elles ne connaissent pas. Elles ont déra touché
la frange de son vêtement. Elles en admirent le déuil,
, l'harmonie. Il y en a dix et puis vingt qlli s'assemblent et
soulèvent de leurs mains inélégances un coin de la précieuse
dentelle. Les; autres attendent leur tour, romme on fait
qoeue pour baiser. les reliques de s~nte Gen~viève. Le.
soleil a presque disparu. Elles ont moms pe~r d apprcxher
leurs yeux de ce qui est fastueux et maudit. Les enfants
mêm{!s ont laissé leurs jouet~ pour rejoindre leur mère e~
partager l'émotion que donne une prostit~ée~ C'est à' qui
sollicitera la gnke d'être admis le lend.ema1n auprès d :Ile ..
Celle-ci veut relever le patron de son corsage ; celle-la. _le
dessin de la broderie de son manteau. Vieille Françoise
a vraiment achevé ce soir la conquête de son quartier-:

58;

Mais voilà qu•ene serait tentée de mépriser sa conquête r
Elle ne négligera pourtant aucun de ses « devoirs» ni la
discrétion. li y a un mort qu'on va. mettre en bière dans la.
maison d'en face. Toutes les voisines vont le voir et le
bénir. françoise ne veut pas sonner pour elle-même à la
porte mortuaire. Elle attend que vienne un autre vis.iteur.
Elle entre derrière lui. On la: remarque à peine. Elle regarde
le mort ; elle admire comme les honnêtes gen~ se conduisent avec les morts ~ le cierge allumé près du buis, la
mousseline tendue sur le visage et sur les miroirs, la pendule arrêtée comme avec le cœur. Mais'dcmande-t-on si un
ami voudrait veiller à cause do chagrin et de la fatigue des
parents qui ne dorment pas depuis des semaines, tom le
monde s'excuse de ne le pouvoir faire œ soir. Vieille Fran~ise alors timidemerrt s'aV2.D.Ce et, sa.os es~rer qu'on lui
fasse l'honneur d'accepter ses services, propose de garder le
cadavre des honnêtes gens... On accepte., sans la remercier~
comme il était narurel. On lui envercl de l'argent le lendemain, pour la. payer.
A quelques mois de là., Marie joue sur la Petite Place.
Une dame et une religieuse causent près d'elle sons un
marronnier. M.uie suspend son jeu. Elle se tient debout
à. técart, ses rm:ins croisé~ pour regarder - tranquillement, longtemps de ses grands yeux attentifs - la religieose. Elle la. regarde comme on est en extase, sans rien
voir d'autre, sans détourner la tête ni son attention,
sans baisser une seule fois ses paupières, sans penser à
autre chose qu'à ce qu'elle voit et à désirer de l'approcher.
La religieuse s'aperçoit bientôt de l'admiration e.&lt;ttraord.inaire dont elle est fobjet. Elle appelle l'enfant : « Pourquoi me regardes-tu ainsi? - Madame la Sœur SainteBéatrice, je vous aime. Si vous ne m'aviez pas parlé à ce
moment, je serais devenue malade. » Le lendemain, les trois
petits enfants de Françoise entraient au couvent de la Providence. Sœur Béatrice, toute blanche et belle sous le manteau vint leur ouvrir. Marie demanda tout de suite qu'on

�BILLET A ANGb.E

BILLET A ANGELE

On l'a dit souvent.; les jugements que nous portons sur
nos contemporains sont contrefaits. Outre que nos amitiés
nous obligent, nous manquons du recul nécessaire et,
suivant notre humeur, dénigrons ou magnifions à l'excès
ceux qui œuvrent trop près de nous. Certains ·qui nous
paraissent considérables, dont le renom, grâce à la complicité des critiques, semble aux yeux même de l'étranger
apporter un lustre neuf à la France, étonneront bientôt
par leur insignifiance. Je veux que l'on m'ignore si, avant
que deux générations aient passé, les noms de Curel, ~e
Bernstein, de Bataille sont beaucoup plus cotés que déjà
celui de Mendès aujourd'hui ...
Je m'étais bien promis de ne plus parler que des morts;
mais il me désolerait pourtant de ne laisser en mes écrits
aucune trace d'une des admirations les plus vives que j'aie
jamais éprouvées pour un auteur contemporain - et je
dirais sans doute la plus vive, si Paul Valéry n'existait
point. Malgré ce que j'ai dit plus haut, je ne pense pas
surfaire l'importance de Marcel Proust ; je ne pense pas
qu'on la puisse surfaire. Il me paraît que, depuis longtemps,
nul écrivain ne nous avait plus enrichis.
Madame B... me racontait hier qu'elle avait eu de tout
temps la vue faible; ses parents ne s'en avisèrent pas aussitôt, et ce n'est que vers l'âge de douze ans qu'on commença de lui faire porter des lunettes. « Je me souviens si
bien de ma joie)&gt;, me disait-elle, cc lorsque, pour la première
fois, je distinguai tous les petits cailloux de la cour. » -

58T

Lorsque nous lisons Proust, nDOs commençons de percevoir brusquement du. détail. où ne nous appataiss;ai.t. jusqu'alors qu'une masse. C'est, me direz-vous, ce qu'on.
appelle: un analyste. Non; l'analyste sépare a;vec effon; il
explique; il s'applique: Proust sent ainsi tout narurelle-ment. Proust est quelqu'un dont le regaxd est infini.ment
plus subtil et plus attentif que le nôtre, et qui uow prête
ce regard,. tout le temps que nous le lisons. Et comme les:
choses qu'il regarde ( et si spontanément qu'il n'a. jamais
l'air d'observer) sont les plus naturelles du mond_e, il nons
semble sans cesse, en le lisant, que c'est en nous qu'il nous
permet de voir ; par lui rout le confus de notre être sort du
ch~os, prend conscience ; et comme Ies sentiments les pins
divers existent en chaque homme à l'état larvaire, à son
insu le plus souvent, qui n'attendent parfois ,qu'un e:remple
ou qu'une désignation, j'allais dire •~ qu'une dénonciation,
pour s'affirmer, n&lt;1Us nous imaginons, grâce à Proust,
avoir éprouvé nous-mêmes ce détail, nous le reconnai~ns,
l'adoptons, et c'est notre propre passé que ce foisonnement
vient enrichir. Les livres de Proust agissent à la manière
de œs révélateurs puissants sur les plaques photographiques
à demi voilées que sont nos souvenirs, où tout à coup
viennent réapparaitre tel visage, tel sourire oublié, et telles.
émotions que l'effacement de ceux-&lt;l entrainait avec eux
dans l'oubli.
Je ne sais ce qu'il fant le plus ad.mirer, de cette suracnité
du regard intérieur, ou de l'art prestigi.eu:t qui s'empare de
ce détail et ne nous l'offre que ravissant de fraîcheur et de
vie. L'écriture de Proust est (pour employer un mot que les
Goncourt m'avaient fait prendre en horreur, mai.s qui,
lorsque je songe à Proust, cesse de me déplaire) la plus
artiste que je connaisse. Par elle il ne se sent jamais empêché. Si, pour informer l'indicible, le mot lui manque, il
'recourt à l'image ; il dispose de tout un trésor d'analogies,
d'équivalences, de comparaisons si précises et si exquises
que parfois l'on en viçnt à douter lequel prêt~ à l'autre le

•

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus de vie, de lumière et d'amusement, et si le sentiment
est secouru par l'image, ou si cette image volante n'attendait pas le sentiment pour s'y poser. Je cherche le défaut
de ce style, et ne le puis trouver. Je cherche ses qualités
dominantes, et je ne les puis trouver non plus; il n'a pas telle
ou telle qualité: il les a toutes (or ceci n'est peut-être pas
uniquell?ent une louange) non tour à tour, mais à la fois; si
déconcertante est sa souplesse, tout autre style, auprès du
sien, paraît guindé, terne, imprécis, sommaire, inanimé.
Dois-je l'avouer? chaque fois qu'il m'arrive de replonger
dans ce lac de délices, je reste ensuite nombre de jours
sans oser reprendre la plume, n'admettant plus - comme
il advient durant tout le temps qu'un chef-d'œuvre exerce
sur nous son empire, - qu'il y ait d'autres manières de
bien écrire, ne voyant plus dans ce que vous appelez la
« pureté » de mon style, que pauvreté.
Vous m'avez dit que souvent la longueur des phrases de
Proust vous exténue. Mais attendez seulement mon retour
et je vous lis ces interminables phrases à haute voix: comme
aussitôt tout s'organise ! comme les plans s'étagent !
comme s'approfondit le paysage de la pensée !. .. J'imagine
une page de Guermantes imprimée à la manière du « Coup
de dés &gt;&gt; de Mallarmé ; ma voix donne aux mots-soutiens
leur relief; j'orchestre à .1;na façon les incidentes, je les
nuance, tempérant ou précipitant mon débit; et je vous
prouve que rien -n'est superflu dans cette phrase, qu'il n'y
fallait pas un mot de moins pour en maintenir les plans
divers à leur distance et pour permettre à sa complexité un
épanouissement total. Si détaillé que soit Proust, je ne
le trouve jamais prolixe ; si abondant, jamais diffus. « Minutieux i&gt;, mais &lt;c non méticuleux», disait judicieusement
Louis Martin-Chauffier.
Proust m'éclaire exemplairement ce que Jacques Rivière
entendait par le mot « global », dont il se servait pour
dénoncer la paresse d'esprit de ceux qui se contentent de
saisir par br~sée des sentiments que 1~ coutume a si bien

BILLET A ANGÈLE

589

liés que le faisceau nous apparaît trompeusement comme
homogène. ~ro~st au con.traire délie s·oigneusement chaque
gerbe, en distrait tout 1embrouillement. Même il ne se
tient pour satisfait que s'il nous montre avec la fleur la
tige, puis même le délicat chevelu racinier. Quels curi~ux
livres! On y pénètre comme dans une forêt enchantée•
dès les premières pages, on s'y perd, et l'on est heureu;
de s'y perdre; on ne sait bientôt plus par où l'on est entré
ni à quelle distance on se trouve de la lisière · par instants il
s,emble que l'on marche sans avancer, et p~r instants que
l on ava~ce sans m~rcher; on regarde tout en passant;
on ne sait plus ou 1on est, où l'on va, et:
1

Tout d'un coup mon père nous arrêtait et demandait à ma
mère : « Où sommes-nous? » Epuisée par la marche mais fière
de lui, elle lui avouait tendrement qu'elle n'en sa;ait absolument rien. Il haussait les épaules et riait. Alors comme s'il
l'avait sortie de la poche de son veston avec sa 'clef il nous
~o~trait ~eb~ut devant nous la petite porte de derrièr~ de notre
Jardin qui était venue avec le coin de la rue du Saint-Esprit
nous attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma mère lui
disait avec admiration : ~ Tu es extraordinaire !. .. »

Vous êtes extraordinaire, mon cher Proust! Il semble
que vous ne nous parliez que. de vous, et vos livres sont
a?ssi peuplés que toute la Comédie humaine; votre récit
_~est pas un roman, vous n'y nouez ni n'y dénouez aucune
mtrigue, et pourtant je n'en connais point qu'on suive
avec un inté:~t ~lus vif; vous ne nous présentez vos personnages qu 10c1demment et par raccroc pourrait-on d_i.re
mais no~s les connaissons bientôt aussi profondément qu;
le Cousm Pons, Eugénie Grandet ou Vautrin. Il semble
que v~s liv,res ne soi~nt pas « composés i&gt; et que vous
r~pand1ez votre profusion au hasard ; mais, si j'attends vos ·
livres suivants pour en bien juger, je soupçonne déjà que
tous les éléments s'en déploient selon une ordonnancecachée,_ com~e. les branches d'un éventail qui par une
extrémité se re101gnent et dont la divergence est reliée par

�) 90

LA NOUVELLE lœV'UE FRANÇAISE

u~ tissu subtil où vient se peindre la diaprure de votre
Maja. Et vous trouvez le moyen, çbe.mm fosaot, de 1:'1rler
-de tout, mêlant à l'éparplllement a:ppa.rent du souveoU' des
réflexions si judicieuses et si neuves que j'en viens à souhaiter, en appendice à votre œuvre, une sorœ de lexique qui
nous permette aisément de retrouver telles_ remarqu~ sur
•le sommeil et sur l'insomnie, sur la mala&lt;lie, la musique,
l'art dramatique et le jeu des acteurs.. •. , lexique qui déjà
!&gt;erait épais mais où je pense qu'il faudrait faire figurer à
peu près tous les mots de not1-e hngue, quand auroot paru
tous les volumes que vous nous promettez encore.
Si je cherche à présent ce que j'admire le plus dans -cette
œuvre, je crois que c'est sa gratuité. Je n'en con;iais pas de
plus inutile, ni qui cherche moins à prouver. - Je sais bien
que c'est à quoi prétend toute œuvre d'art, et que chacune
trouve sa fin dans sa beauté. Mais,. et c'est là sa qualité,
les éléments qui la composent s'effotcent tous, et si
fensemb1e même est inutile. rien n'y paraît ou n'y devrait
paraître qui ne soit utile à l'ensemble, et n~us savons que
tout ce qui n'y sert pas y nuit. - Dans la Recherche du
Temps perdu, cette subordination est si cachée qu'il sem~le
que tour à tour chaque page du livre trouve sa fin parfa1:e
en elle-même. De là cette extrême lenteur, ce non-désir
d'aller plus ·vite, cette satisfaction continue. Je ne connais
pareil nonchaloir qu'à Montaigne? et c'~st pourq~o~ sans
doute je ne puis co~arer le plaiSU' que JC prends a lire un
livre de Proust qu'à celui que me donnent les Ess.aiL Ce
sont des œuvres de long loisir. Et je ne veu.."&lt; point dire
seulement que l'auteur pour les produire dut se sentir
l'esprit parfaitement désengagé de la fuite des heures~ mais
-qu'elles exigent aussi bien pareille désoccupation du lecteur.
Tout à la fois elles l'exigent et l'obtiennent; c'est là leur
plus réel bienfait. Vous me direz que le propre d.e l'art et
de la pbîlosophie est d'échapper précisément à la réclamation de l'heure; mai{; le livre de Proust a ceci de particulier
qu'il tient compte de chaque instant; on dirait qu'il a la

BILLET A ANGÈLE

591

fuite même du temps pour objet. Échappé de la vie, il ne
se détourne pas de la vie; penché sur elle, il la contemple,
ou plutôt il contemple en lui son reflet. Et plus inquiète
est l'image, plus calme est le miroir, plus contemplatif le
regard.
Il est étrange que de tels livres viennent à une heure où
l'événement triomphe partout de l'idée, où le temps
manque, où l'action mogue la pensée) où la contemplation
ne semble plus possible, plus permise, où mal ressuyés de
la guerre, nous n'avons plus de considér~tion que pour ce
qui peut être utile, servir. Et soudain l'œuvre de Proust,
si désintéressée, .si gratuite, nous apparaît plus profitable et
de plus grand secours que tant d'œuvres dont l'utilité seule
est le but.
ANDR.E GIDE

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LE ROMAN DE L'INTELLECTUEL
M. Edmond Jaloux a écrit sous ce titre la Fin d'un Beau Jour
un roman assurément distingué, mais qui n'est pas son meilleur. Si j'en crois ce que j'ai lu quelque part, ce roman n'est
que le premier d'une série où l'auteur se propose de décrire, en
la considérant sous des angles et dans des situations différentes,
la yje de l'intellectuel, et il est certain que c'est là 'une vie aussi
intéres.sante au moins que celle des personnages de Jésus-laCaille ou de Chéri. Rien de plus louable qu'une telle ambition, ·
et il faut souhaiter ardemment à un écrivain si intelligent et si
consciencieux d'en réaliser une partie.
D'autant plus ardemment que s'il y réussit il sera le premier.
Evidemment on a écrit de bons romans sur ce qu'on pourrait
appeler le petit intellectuel, comme on dit le petit bourgeois, par
exemple Charles Demailly. Mais si le roman du grand intellectuel
a parfois été tenté,}! n'a jamais produit uneœuvreviable. Balzac
y a complètement échoué dans Louis Lambert. S'U peut sembler
avoir réussi dans la Recherche der Absolu, c'est d'abord parce que
le titre en est faux et que les recherches de Balthazar Claës ,ne
font que symboliser dans le relatif la recherche de l'absolu.
C'est ensuite que Claës est vu du dehors et non du dedans, que
l'intérêt du drame consiste en ce dehors : cette obscurité du
centre, dans le tableau, fait un effet aussi puissant que la lumière
du centre dans un tableau de Rembrandt ou dans la Nuit du
Corrège. La « recherche de l'absolu » nous passionne surtout
ici par le mouvement dont elle ronge une vieille fortune de
famille, comme dans un autre roman se rétrécit sous le feu
d'une vie ardente la symbolique peau de chagrin. Balzac a puis-

593

-samment ramené son roman à un roman d'argent. II a tenu
le coup et il a réussi en choisissant cette voie étroite et paradoxale. Je crois bien qu'un autre eüt choisi la, voie large et
facile, qui eüt été de faire occuper par l'amour la valeur que
Balzac fait tenir par l'argent, et qui lui ellt fourni probablement
une belle occasion d'échouer.
Les raisons pour lesquelles le roman intérieur du grand philosophe ou du grand savant, du grand poète ou du grand artiste,
n'a jamais pu et ne pourra probablement jamais être réalisée
pleinement ne sont pas très obscures, et cela nous étonnerait
bien si elles n'allaient pas par.trois.
,.**

J'indiquerais la première d'une façon bien lourde en disant que
les personnages d'un roman ou d'une œuvre dramatique doivent être contenus en l'auteur sinon formellement du moins éminemment. Ces termes scolastiques signifient simplement qu'il
ne peut créer des êtres dont les perfections soient égales ou
supérieures aux siennes. Je dis des perfections et non des
volontés. En usant toujours des mêmes expressions scolasticocartésiennes, nous dirons que, de même que la volonté est
pareillement infinie chez Dieu et chez l'homme, de même l'artiste atteindra couramment le beau ou le sublime d'une volonté
aussi infinie que celle de son génie : telles les grandes figures
J'Homère oude Milton, de Shakespeare ou de Corneille, deGœthe
-0u de Balzac. Mais, de même qu'on ne conçoit pas que Dieu
puisse réaliser dans l'être libre et créé, dont la volonté est infinie
comme l'est la volonté divine, une perfection d'intelligence
et de création pareille à la sienne, de même que Dieu peut tout
créer (même selon Descartes des triangles dont les trois angles
vaudraient plus de deux droits) excepté un autre Dieu, de même
le génie peut tout recréer, sauf le génie. Un artiste fait concurrence à l'état-civil qui enregistre des hommes, il ne fait pas concurrence au registre divin où lui-même est inscrit et où s'immatriculent les génies.
Non seulement un génie ne peut pas créer un génie imaO'inaire, mais encore il échoue presque toujours à reconstituer ;ar
le roman, à faire revivre irectement un homme de génie réel.

38

�5!M

LA NOOVF.J..LE REVUE FRANÇAISB

Les plus grands éc,rivains du x1xe s!ècle ont ~sa_yé de ~ettre
sur pied une figure de Napoléon : ni Hugo, 111 Vigny, n1 Tolstoi n'ont fait de concurrence sérieuse à l'étaHivil d'Ajaccio.
Prenez le poète qui a créé évi11emment les héros les plusgra.nds,
Corneille. Il a atteint ll'\Tec Pol1,ucle le sommet de sa propre
grandeur, et, cherchant comment il pourrà gran&lt;iir encore, il
songe à ajouter à la grandeur de sa tragédie i~bile 1~ ~andeur
de la tragédie réelle, il aborde pour la premtère fois 1homme
de génie, dans la Mort ~ Po11i:pét, .avec César. Et le ~réat~\lr
d'Hora.ce, de Polyeucte et de Pauline ne nous, do~e qu tu_1 bien
triste César. Toutes proportions gardées c est l aventure de
Rostand dans l'Aiglon, lorsqu'il passe du panache de Cyrano au
petit chapeau.
Ainsi un grand poète a toute latitude pour créer des êtres
»ublimes- par leur abnégation, leur héroïsme ou leur ~olonté,
une Cordelia, un Horace, un Prométhée. En c;:ette matière nou
seulement il fait c-0n,urrence à l'état-dvil, mais il le dépasse
1• nfi'niment il fait les êtres plus grands que nature, il peint les
l
~
hommes tels qu'ils devraient être, et c'est en voyant ce qu &amp;
devraient être que les hommes se reconnaissent en lui, non p~r
hyPocrisie, mais parce que leur devoir-être éest leur être véritable c'est eux-m~me5 dans lea.r mouvernent, leur tendan,e,
leut élan, et, poW' tout téaurner d'un mo:• leur ~evoir.
Alltant l'artistP. a pleine liberté et pleme puissance dans la
sphère de ce que Kant àppelle la seule chose absol~ment bonn~,
la bonne volonté, alltap;t ses mayens sont restreints quand il
veut créer des intelligences ; j'entenda de grandes in_telli~ence$,,
des intelligences géniales, car s'il s'agit du monde 10.féneur de
l'intelligence, celui-ci lui est largement o~vert : la concurrence
à l'étt.Hivil lui est petmi&amp;e Pour produire des mal-venus de
l'intelligence, faire vivre et parler des imbéciles. Le théâtre et
le rt;&gt;man trouvent là u,JlC magnifique ,arrière, et vont à leur
tour plus loin que la réalité ~ la plénitude de l'imbécmité ~'un
Orgon ou d'un Homais n'est probabl~m~nt pa~ plus réalisée
dans la nature que la pléninide de p:itnonsme .d Horace o~ la.
plénitude du sentiment du devoir chez Pauline. En ~tt-ère
morale un romwciet peu.t avoir ses personnages au-d~s_sus de
lui. et Taine estime même que, toutes chose$ égales d ulleurst
un 'romancier qui ks a a.u-d~us de lui est supérieur à un

IÊFLExIONS

sun.

LA I.llTEU.TUI.E

5.95

romancier qui les prend au-dessous. M.ris en matière intellectuelle _c'est le contraire. Le romancier qui les prend au-dessus
de lui les prend mal, les peint mal, écholle. Dans Mada11U
~a:ry Flaubert ne p~end qu'un personnage au-dessus de Juit
et 11 a chance de le bien conndtre, puisqu'il veut y figurer son
père : c'est le docteur Larivière. Or il est vu du dehors ; com~aré aux au~es personnages il ne vit pas, il n'a que deux dimen,10ns quand ils en ont trois.
~nsi l'art, atel_ier d:s héros, n'a jamais produit et ne promura sans doute Jarruus un héros de l'intelligen,e. A vrai dire il
n.c iy est jamais essayé, ou il n'a commencé ;). s'y essayer que
très récemment. La voie a été tentu par des romanciers ou dea
auteurs dramatiques intelligents et instruits qui ont voulu le
plus. l~itimement ~u monde, renouveler quelque peù teur 'art
en le faisant bénéficier de cette intelligence et de cette instruction. C'est ce qu'a essayé M. Bourget dans le Disciple, qui fut en
son temps uoe tentative originale. Et le cas paraît typique.
M. _Bourget reçut alors de Taine une lettre assez dure~ mais sin•
gnhèrement précise et précieuse, et qu'il a eu la loyautt de
œmmun_ïqueraux.~eurs dela Correspondance, o"à nous pouvons la hrc. Le prrncipal reproche que Taine fait à M. Bourget
c'est d'ignorer ce que c'est qu'un savant et de construire~
personnage de chic, de représenter non un vrai savant mais la
figure_ conventionnelle que prend le savant dans l'im~nation
~lga;re. 11 est ~rai q_u'il s'agit d'un roman, où nous autorisons
J1tsqu à un certam point le romancier à expliquer les ~tres par Je
~ehorset à racheter cette infériorité évidente par d'autres mérites·
il~~ vrai aussi que Sixte n'est pat le principal personnage~
Dis,tpJ.e et que Greslou est constrùit :rvec plus de science et
?lus en_ profondeur. Mais dès qu'on passe au théâtre le vke
trrémédiable de la tentative apparait. Les FJamlnaux de
M. He~ry Bataille étaient une pièce très ûible, et ao.,un auteur
dr~mat1que n'eüt pu de ce sujet rien tirer qu. f'Ût beaucoup
m1~ux : les planches soot le lieu. de la vie et non le lieu de l:'intelligence.

On fait concurrenœ à l'état-cinl, on fait plus difficilement
concnrren,e à la nature. L'état--civil enregistre chaque jour de

�596

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

futurs amoureux, de futurs avares, de futurs-médecins, d~futurs
professeurs, de futurs députés, qui ressembleront aux mnombrables amoureux et avares, aux innombrables pr?fesseur~,
médecins, députés. L'artiste qui ajoutera à cette s~ne ~01mnique, Grandet, Diafoirus, Monneron, Leveau Gen cite des_
grand.s et des petits) imite la nature en créant ses personnage~,
et le terme uniter la nature a fini par prendre un sens assez clair
pour me dispenser de toute explicati~n. Mai~ pour créer le
·e 1·1 ne fam pas imiter la nature, 11 faudrait être la nature,
géDl
.
•
. d
l'h
être une nature. On appelle géme précisément ce qui ans _umanité correspond à cette imprévisible nouveauté:. ac:e e_ssent1el
de la nature. On appelle génie ce qui dépasse l 1m1tat1on. Le
g énie lui imite la nature lorsqu'il crée les êtres que la nature
' produisent elles-mêmes en série, amoureux ou
ou la ' société
avares, professeurs ou médecins, députés ou me~br~s de plu•
sieuts sociétés savantes. Il ajoute alors à cette séne, il met un
nom de plus à l'état-civil, et de telle sorte que l'être qu'il ajoute
à cette série exprime la série entière et que ce nom de plus
qu'enregistre l'état-civil pourrait clore l'état-civil, rendre les
autres inutiles. Mais si le génie imite ce que la nature crée_ en
série, il ne saurait imiter le génie, qui ;st précisément ce q~ 1 ne
saurait être produit en série. Si le génie ré~lise des type~, il ~e
saurait réaliser le génie, qui est le contraire du t~p~, a savmr
·l'individu, et l'individu absolu. Représenter le gente, ce sera
nécessairement le représenter selon les lois de toute r:présenta.:
tion artistique, le représenter comme une généralité :1vante qm
nous paraîtra absorber tous les hommes de géme comme
Grandet absorbe tous les avares, comme Juliette absorbe toutes
les jeunes filles amoureuses, comme, Arnolp~e o~ Mith~d~te
absorbent tous les amoureux hors d âge. Ma1s qu es:-ce a dire
sinon que représenter le génie c'es~ détruir~ le gém;, tuer ~a
plante pour la classer dans un herbier, substituer à l 1mprév~-

.

sible le prévu et le donné ?
des
Seulement , comme l'art consiste après tout à surmonter
• h
difficultés qui paraissaient d'abord insurmontab_les, on tac era
d'user d'un biais. Au lieu de regarder le soleil en face on le
regardera dans l'eau. Considérons ~a seule ~uvre qui, produite
par le génie, ait pour sujet le travail du géme, la_ Recherche ~
l'Absofrt. (Quant à Faust je ne crois pas qu'on pmsse le coos1-

RÉFLEXIONS SUR LA LI'ITÉRATURE

597

dérer sous cet angle.) Balzac n'a eu garde de décrire ce travail ;
mais il l'a rendu auguste et mystérieux en le reflétant dans un
certain milieu, en le mettant en contact avec le monde par Marguerite et Mulquinier. Il a fait œuvre éternelle et typique en
représentant non pas le génie, réalité d'invention et de présent
fulgurant, mais un tableau de toujours qui peut s'appeler les
hommes devant le génie.
Et il n'y a que cette façon pour l'artiste d'aborder le génie,
ou même tout simplement d'aborder le portrait de l'intellectuel:
le considérer non e'n lui-même, mais dans ses rapports avec les
hommes. Ainsi, dans le Disciple, le roman de l'intellectuel commence au moment où son intelligence, ou son œuvre, ont agi
sur un homme et l'ont poussé à l'action. Mais alors il ne s'agira
plus de la vie ni des drames de l'intelligence ; il s'agira d'une vie
et de drames qui se passent hors de l'intelligence.
Une autre façon bea\foup plus naturelle et plus tentante
pour un écrivain, de peindre l'intellectuel parmi les hommes,
ce sera de le peindre parmi les femmes, de letnontrer au moment
où il ressemble à presque tous les hommes, au moment ~où il
aime. Et c'est ce qu'a fait M. Bataille dans les Flambeaux; c'est
ce qu'a fait M. Jaloux dans la Fin d'un Beau Jour.
Mais alors prenons garde. L'intérêt de l'ouvrage consistera
évidemment pour l'auteur à colorer l'amour des reflets de l'intelligence et du génie, à donner à l'amour l'équation personnelle
de l'intelligence et du génie. Or cela me paraît encore plus difficile que de les peindre.
Aime-t-on avec son intelligence ou son génie ? Non. Même
une femme n'aime pas ainsi. L'homme qu'ait Je plus aimé cette
créature d'amour, ce génie d'amour qu'était George Sand, ce fut
un être creux, vaniteux et sot, Michel de Bourges. Si un génie
d'amour lui-même n'aime pas avec cc génie . et n'en fait qu'un
emploi esthétique, à plus forte raison un peintre, un romancier,
un philosophe n'aimera-t-il pas avec son génie. Autrement les
plus grands hommes aimeraient les femmes les plus distinguées.
Je ne dis pas que cela ne soit pas réalisé parfois, et trois a: ménages .» me viennent à l'esprit: Voltaire et madame du Châtelet
( qui était un cerveau remarquable), Constant et madame de
Staël, George Sand et Alfred de Musset. Or les deux dernières
liaisons étaient des enfers; et bien que la première ait eu des

�llibuxIONS St1R LA Lff'dli'l'UU

s,S
oraga telriblcs elle est peut-ftre la anle esœptioa, que d•ailJeurs bien des raisons espliqueat. Mais ~lemmt f inlellipaœ et l'amour m~eotlem train~ Ne -,oit-on pas l'intelligence la plus critîflllt pencbantfrfquemmcnt .era des amours
Oil des unions nettement aacillalra? On comprend qu'•
u:riWlin soit tenté par ce beau sujet : rcpmenter àns u grand
génie une magnifique explosion d'amour. li conjugue dana 118
etre idéal deus puissances q11'il voudra.il IUliser en lui-même,
. . 1'apercnoir qu'elles oe se amcilialt que dans le rm et
qa•elles s'esc:Juraient à peu près en ua être -.ivant.
La~ que tient l'amou, dos w, homme cl..mtelligtn,c:e

n'iolires~ guùe son intelligence. (Une fusion de l'amour et de

t•imeJligencc apparaitrait bien dans les dialogues de Platon.
mais oo trOUTcra bon que je ne complique pu ces raisons en
discutant la façon dont oa entendait l'amour dans les écoles philoloplûques d' Athènet.) Dès lors Ici amours des hommes de
gaaie resaembluoot bemcoap mxamoundu reste des hommes.
IUIODt"plllfDt une teadao.ce à s'empuu moias de to•te l'àme, à
êlre moiœ intéressantes. Cest dans un certain entre dem, daoa
.ne sorte de classe moyenne, "est chez ln c honn~es gens•
qu'on trouvera cette combinaison d'intelligence et d'amom, de
pauioo et d'analyse, cette humanité ,aormale qui est le tenain
inquisable 4a roman et du tbütre : je ne crois pas que let
ucunion1 au delà euricbiueot beaucoup notre litt&amp;at\Jrc psy-

c:hologiqae.

.

• *
Le rc,man du génie n'es&amp; pas capable de sou.taiir la concurdie 1&amp; naswe, qui 1CUle aée des
Et ~ roman de
• l'iat.ell'leoce n'est pas capable de soutenir la concurrence de la
criticitue, li C6t généralement écrit par des esprits doués pour la
aicique qui transportent leur don critique dans le roman puce
qu'ils jugent plus ag,éablc de faire du roman. Ils arrivent à u
genre bâtard qui n'est ni l'un ni l'autre, bien CJ"'il puisse à son
t.ow', en vertu de la puisuncc imprhisible et de l'inYCntioo du
génie, donner un cbef-d'œuwe : nous ne poaVOtls cataloguer et
juger que le pusé.
•
Et c'est pourquoi précisément l'analyse critiqneda géaie et de
1•mtelligence a 11oe immense supériorité nr ce même tnvail
N:Dœ

pes.

ttlltt pcar le roman. La cridqaelct ftudie dans leur ~lité, c:'est+
dire dans un pa11f, dans leur neture, clos racte ~mcdu gcfnle et
de riatelllgeac:e. Le roman les prend clens 1l0epoesibilitd, c'etti\-dire dans le vague et faMtnletion; "1omme de gfflie qa"il
crfe nous donnera l'impre•ion de tout sauf du génie. C-at le
cas du roman de M. Jaloux. M. J.toux a éttit J'h~re , -rieil homme amoureux d'une ~s jeune fi.He, et qui, ayant coa.deace de 1..mconvenanœ d'une tene union, la cède à un jeue

homme : l'histoire de la Maslll,e, si ~ s voulez. Il a fait la
jeane fille tendrement admiratrice du -rieiDard, et cela anHi 1
Yoccuion donnera une création "riftnte : le sacrHke ( eH t!~
toujmm 2PRS tout an sattifice) peut !tre accept~ ou provoqœ.
~cor,naissant Ml joyeuK, le coeur présentant mille cMtoMs
imprévisibles et subtils. Cest un ~ sujet de roman on de
thatre, qui peut ltTe incUfitiiment tni~, indéfiniment rtltui.
Mais rautenr a pensé le reft(lllffeler en di,posant les personmges
et les sentiments autour de la présence du génie. Et le génie
u'ajoute rien à l'intérêt du sujet.
Le génie de ce roman est un génie conventionnel qui n'a
encore jamais existé, à savoir l'union d'un abondant génie
artistique et d'un grand métaphysicien. Nous pouvons supposer
qu'un génie qui soit au roman ce que Platon fut au dialogue et
qui y mette une puissance m~taphysique aussi intense existe
quelque jour. Mais tant qu'il n'est pas réel il n'est pas possible,
il n'est pas vraisemblable, il ne s'accorde pas à la nature qui
nous est donnée, et dans laquelle nous vivons. Le romancier ne saurait animer en un tel sujet !:homme de génie
1·1 peut animer l'homme, ce qui est différent, mais alors'
le génie devient quelque chose de surajouté, qui est placé là
pour bien faire et comme une décoration extérieure : un amoureux a du génie comme il a la rosent rouge ou comme il est de
l'lnsti~t. Je ne puis voir le génie incorporé à une vie que si
cette vie et cc génie ont existé, si j'étudie en critique Shakespea,e, Rousseau ou Gœthe.
La clef des romans de ce genre se trouve dans la dédicace de
la Fin d'un Btau Jour au charmant esprit qu'est M. Jean-Louis
Vaudoyer. L'auteur souhaite que son ami donne place dans sa
mémoire à Joachim Prémery et à Olive Hallencourt simplement, dit-il u parce qu'ils témoignent tous deux d'un méme

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE -

goüt pour cette vie à la fois spirituelle et romanesque, qui nous
a toujours panda plus belle de toutes. » A la bonne heure I Mais
de ce qu'un homme intelligent d'aujourd'hui go-0.te ces deux
formes de vie; il ne s'ensuit pas qu'elles puissent être réaliséesy
ni par lui ni par un autre, sous leur forme pure et totale, en une
figure artistique, en une image du génie. « Le paradi:;, disait
M. Barrès, c'est d'être à la fois clairvoyant et fiévreux.» Le paradis du Père Éternel lui-même conciliera-t-il ces contradictoires?
J'ai voulu montrer simplement la difficulté &lt;f'une tâche telle
que celle qu'a entreprise l'auteur de la Fin d'un Beaufour. J'ai
indiqué les raisons pour lesquelles un romancier aura infiniment
plus de chances de rfaliser comme vivante une figure de raté
comme le Maurice de Cordouan de Fumées dans la Campagne
qu'une figure de génie achevé et sublime comme Joachim Prémery. Et cela nous amènerait à chercher comment et pourquoi
le roman du x1x• siècle, surtout français, a été particulièrement
le lieu des existences obscures ou des existences qui se défont.
ALBERT THIBAUDET

NOTES
FACE A FACE OU LE POÈTE ET TOI, par Luc
Durtain (Les Amis des Livres).
Il est des morts qu'on ne se lasse pas de tuer et qui ne s'en
portent pas plus mal ; le « vers régulier » par exemple. Presque
tous les ans nous voyons paraître un traité plus ou moins bref,
où, sous couleur d'étudier l'état et les destinées de la poésie, un
réformateur déclare vétustes, caduques, néfastes, réactionnaires,.
aristocrates, antisociales et inhumaines les 11. formes traditionnelles » du vers français, célèbre les conquêtes du vers libre, ou
des versets claudeliens et conclut en affirmant que la poésie sera
-ici un adjectif en iste - ou né sera pas. M. Luc Durtain, du
moins, s'est gardé de proposer un système. Encore qu'il s'exprime en un langage dont la familiarité apparente n&lt;! laisse pas
d'être assez hermétique, on distingue ce qu'il rejette, mais non
pas toujours ce qu'il propose.
Ses confidences sont censées adressées à « un authentique être
humain » rencontré par lui dans la rue. En Europe ou ailleurs ?
voilà qui n'importe guère à M. Durtain. Il se résout à « être en
France pour la commodité du langage». C'est une concession
dont on lui saura gré. Du reste cette indifférence dont il se targue n'est que trop réelle. Il ne tient compte de la tradition française que pour rompre délibérément avec elle, du passé que pour
en dénoncer les « constructions vermoulues », et les « formes
surannées». La « prosodie traditionnelle» est pour lui un« ordre
arbitraire, pareil dans son inutilité et sa tyrannie à ces formes
sociales qui ont causé l'immense ébranlement d'hier et lui survivent encore un temps ». Ainsi, traditionalisme poétique et
conservation sociale se prêtant un mutuel appui, M. Durtain les
déteste l'un et l'autre.
Toute réforme prosodique lui apparaît comme cr un premier
progrès, image d'autres espérances, vers l' équilibre des lois et
des choses &gt;&gt;. Il conçoit l'art comme une force fatale qui ne va

�-602

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jamais en arrière, et qui progresse sans égard aux frontières,
,aux races. Chemin faisant, il tire aux « aînés» un grand coup de
chapeau, mais leur fait défense d'influencer l'avenir. Le passé
pour lui n'est qu'une galerie de portraits de grands hommes.
Mais rien de ce qui leur a sérvi à faire des chefs-d' œuvrc ne
saurait plus nous être bon à rien. &lt;e Il semble impossible qu'un
"Vrai poète veuille désormais i'imposer un instrument ~&lt;:ln se~Jement suranné, mais fàcheux. » Il s'agit de la &lt;1. prosodie traditionnelle » ; mais cela tombe à pic sur le « vers libre » des symbolistes, qui ~t bien en effet tout ce qu'il y a de plus désuet et

ddmodé.
Verlaine, qui avait tant d'autres trésors à gaspiller, faisait fi
de la rime, ce bijou d'un ,ou. Paur M. Durtafn la rime n'est plus
qu'un 1( mauvais caillou ». Il préconise l'emploi du vers _blanc.
« Dans le langage, le rythme introduit la forme, le vers libre la
mesure ; 1e vers blanc, la lutte entre la ligne régulière qu'il
trace et l'idée ,&gt;.
Cette dernière remarque s'applique moins justement au vers
blanc qu'au vers régulier et rimé. S~l est vrai que cette_ lutte,
cette opposition harmonieuse de la pensée et la forme s01t fav~
rable à la poésie, ce conflit ne peut exister que si _la ligne a son
indépendance propre, vis-à-vis de l'idée. Or,
mdé~end~ce
tire p1écisément son origine de cet ordre arb1tr:ire qu a~~mrne
M. Durtain. Cest en suscitant maint obstacle a la facilité de
l'élocution courante, c'est en acceptant cette« contrainte rig_oureuse » dont parle Houdart de la Motte que le poète se délrvre
de la servitude du langage 'lftllgaire.
-Certes il peut, par nn effort de génie, inventer lui-même ~
rèule, au fur et à mesure. Mais cela ne va pas sans grande fat1~e et sans dépense inutile de fo1'œ et d'ingéniosité.
.
Un poète aussi maître de sa langue que M. Jules R.omams e-t
qui a. écrit de fermes et admirables pages de prose se cionne un.e
peine extrême pour créer des disciplines à son usage. Cela fait
,q'U'il s'illusionne sur leur nouveauté et sur leur vertu :

~ett:

Pas tÙ place ici pour i·ous
événements périssables,
je ,vott.s laisserai dehors
oirec l, vent ,el la mir
étourdir d'autres mémoires
du Tonnerre qu'il leur Jaut.

Ces vers àe M. Jules- Romains, que l'auteur de Fau af(!Ce cite
en exemple, ont leur genre de beauté grave. L'absence de rime
y est à demi déguisée par un jeu subtil d'assonances et de rappels de consonnes. Et cette absence de rimes est elle-même un
procédé qui, déjoWlllt La routine de l'oreille, ti.ent la curiosité
en éveil. Mais l'effet en est comt. J'ai.écouté Cromtdeyre-li-vieil
avec l'attention que mé.ritaitce poème dramari&lt;jue. Ilm,asemblé
&lt;l'abord que fabsence de rime engendre une monotonie non pas
égale, mais pire que celle de la rime.
Pour ce qui es1! &lt;l'e Yallitération, c'est là un procédé qui convient llUx langues où !'"accent tonique est partout furtementmaTqtré. En français n a. quelque chose de trop voyant et se confond
aisément avec des effets d'harmonie imitative qui ne sont
agréables que par hasard. Ma:i's l'assonance, àirez vous? L'assonance en définitive, qu'est-ce sinon une rime pauwe ; et pollt'quoi le dogme !l'e la pauvreté oblîgatoire plutôt que celui de la
richesse? Ce serait là pous~er un peu loin le préjugé démago-

gique.
Une j'llste remarque de M. Luc Durtain a trait :ru vers de quatorze syllabes, lequel « par sa longueur et ses propriétés arithmétiques, refose cette scansion trop nette à laquelle l'alexandrin
ne se prête que trop, et risque moins que ce dernier de rebuter l'attention par la monotonie ou de la fatiguer par la diversité " et comme tel convient am œtrVl'es de longue haleine.
Sans d'oute. Toutefois, sitôt que l'oreille aura sai~i le nombre
dn vers, et que le contrôle syfü.bique s"exercera automatiquement, Ies chances àe IDO'llotonie seront les mêmes que ponr
tout autre mètre avec lequel nous sommes famifiarisés. A des
oreilles françaises le vers de quatorze syllabes offre un attrait plus
p05itif: sa ressemblance à l'hexamètre latin. A M. Luc Durtain
que ces questions techniques préoccupeat et qui les aborde avec
bonne foi, sinon sans prétentions, fe me permets de signaler les
S01mefs de guerre d'e M. Henry Céard, ou se rencontrent d'admirables exemples de vers mesurés et scandés, comme les he:xamètres latins, avec la césure vocale tantôt après la dixième syllabe, tantôt après la huitième. Si l'on considère que 14 est
&lt;livisîbJe par 2, de même que 8 et que 10, que &amp; est divisible par
2 et par 3, on conçoit la variété des combinaisons rythmiques
qui découlent de cette arithmétique, dont M. Céard a tiré le plus

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

brillant parti. Je cède au plaisir de citer quelques vers pris a11
hasard:

Vents qui so111Jle{ d, la sanglante ,mr et des f ronWru
Et secout:{ nos ururs cq,nme les wlels sur leurs gonds
Que faites-vous tt1te11dre, tt1 vos t11tn11ltuewc: Jargons
Lorsqru wus gémissez: dans ùs ché,ieaux et leJ goultitres 7
Etes-wus le soupir des bois changés en cimetüres
La plainte des blmu hurlant atlX cahots des wagons ?...

li est évident que de tels vers ont un rythme aussi sensible'"
sinon aussi simple que l'alexandrin, et comme lui ils sont susceptibles de monotonie. Pour charmer, le poète doit porter son
art et le tenir légèrement au-delà de l'habitude. En cela consiste
la surprise légitime et heureuse, qui ne détourne pas l'esprit du
discours et du se11s.
La prosodie française est assez riche pour se renouveler dans
ses limites naturelles. Il suffit de laisser certaines 'formes reposer
et décanter pour qu'elles retrouvent leur saveur. Ainsi, le vers
de dix syllabes, longtemps considéré comme le vers épique par
excellence, puis réservé à la poésie légère, a retrouvé, grâce à
M. Henri Pourrat, qui en a usé avec bonheur dans ses Monta-

~1ards, ses vertus primitives.
En même temps qu'il réclame un art objectif et capable de
créer un lien entre les hommes de bonne volonté, M. Luc Durtain fait de la poésie un art étroitement subjectif, dont chacun
invente soi-même les règles, sans nul égard à la tradition nationale. Ses vues sur l'art sont commandées par ses conceptions
politiques et sociales. Il veut aller au peuple. Il ne le dit pas en
propres termes parce que ce désir, exprimé sous cette forme, est
un peu démodé, mais telle est bien sa pensée. Et son tourment
secret, c'est l'invincible indifférence qu'oppose le plus grand
nombre à l'effort des écrivains qui se piquent d'aimer le peuple
et de s'en faire aimer. En se présentant comme des poètes,
comme des hommes de progrès, ils croient augmenter leurs
chances. Quelle erreur ! c'est dans le peuple que la tr,dition,
toutes les traditions ( et l'esprit révolutionnaire, en France, en
est une) sont le plus profondément enracinées. Les déformations de tout ordre sont le ragoüt des délicats et des renchéris.
Le peuple, lui, demande des peintures ressemblantes, des

605

NOTES

musiques mélodiques. Tout le débat se ramène à l'éternelle
question de « l'élite ». Or, cela n'est que trop évident une salle
de répétition générale en 1921, n'est pas l'Hôtei' de Rambouillet ou le Salon de M 11 t de Lespinasse. Les catalogues et
les prosp~ctus Dada sont parfaits pour un public qui ne lit plus.
M. Durt~m dénonce la fausse nouveauté. Mais c'est en vain qu'il
espérerait confiner les effets de ce snobisme de barbarie et d'extravagance sans l'appui de cette tradition qu'il fait profession
de détester.
ROGER ALLARD

•

* *

. TORCHES ET LUMIGNONS, par J.-H. Rosny ainé
(Editions de la Force Française).
On lit d'une go:11ée ces souvenirs de la vie littéraire d'il y a
trente ans - Grenier des Goncourt, salon de ville et de campagne d'Alphonse Daudet, Gil Blas, Echo de Paris première
manière, Justice. de Clémenceau, Revue Indépendante - avec le
même plaisir que ceux de Léon Daudet, c'est-à-dire avec un peu
moins de plaisir qu'on ne lit le Journal des Goncourt. Chez
G~ncourt, m~me si chacun d'eux est déformé, Jes traits, dissém1n~s de page en page, se complètent ou, se contredisant, s'harmonisent selon la vérité irrationnelle de la vie: ce sont des matériaux de construction que le lecteur assemble à son gré. Chez
Rosny comme chez Daudet, il y a trop de recul dans la notation
pour qu'elle ne soit pas stylisée et schématisée en même temps:
ce n'est plus ~e tout-venant des impressions, le jaillissement de
sentences vraies ou fausses, vraies et fausses, c'est du roman historique, des natures vues à travers des tempéraments. Rien ne
pe~t ren~placer pour l:s mémorialistes le procédé du journal,
quitte, bien entendu, a le réviser avant public:ition.
Daudet a la truculence du pamphlétaire, Rosny s'etforce de
parler sans haine et sans crainte et de scruter les âmes immortelles ?e ses o~iginaux et non pas leurs âmes ~ociales. Il y a des
portraits exquis, ceux de Bonnetain, d'Hervieu, d'Hermant.
Mais le plus intéressant, c'est sans aucun doute cc que Rosny,
volens 1ioltns, révèle sur sa robuste personnalité d'autodidacte
scientiste. « Comme j'ai rêvé sans que cela me cachât le réel ! ,
- « Tous mes rêves sont profondément nourris de choses vues

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et entendues. ll - 11: La science est chez moi une passion poétique. »
Rosny est un des premiers écrivains de chez nous, et pe~têtre le premier en date~ qui ait édifié une œuvre valable, sans
rien connaître àes vieilles disciplines classiquei et en demandant
tout aux philosophies, à la science età la vie d'aujourd'hui fût-ce pour recréer de la préhistoire. C'e5t une sorte de Gorki

Français.
Le « Cosmos » de Rosny, - on s'en apercevra plus tard, si
leur style puissamment forgé, mais parfo1.s rebutant, n'empêche pas ses œuvres de survivre, - contient ou reflète à peu
près tout ce qui (littérature exceptée) a intéressé, ému, passionné les individus et les sociétés de 1890 à 1914. Et d'autre
part, nul plus que lui n'a le sens de l'ékmmtaire.
Nous sera-t-il permis d'esquisser un regret ? Mes livres »,
dit Rosny aîné. On eût aimé col)lla.Ître l'histoire d'une collaboration aussi féconde que celle des deux frères Rosny. Le nom
de Rosny jeune n'est pas une seule fois p,ron-0,ncé dans le
volnme.
BENJA.MIN CRÉMIEUX
(l

*

* *

ITINÉRAIRES D'INTELLECTUELS,

par

Rene Johannet

(Nouvelle Librairie Nationale).
Les deux intellectuels dont M. René J ohanoet suit et décrit
l'itinéraire sont Charles Péguy et Georges Sorel. M. Johannet
est de leur famille. Il les a connus personnellement. Il partage
ou a partagé certaines de leurs pensées et, ce qui est plus important, une cert.tine façon à eux de _penser. Il y a même en lui
une préformation - naturelle ou acquise - qui lui permit de
recevoir directement et complètement leur empreinte. Il était
fait pour parler d'eux. Comme Péguy, comme M. Sorel, il n'est
pas ce que l'on appelle un « littérateur pur » et les problèmes
de l'art et de la mise eu forme ne se sont pas posés premiers
devant lui. Comtne Péguy, comme M. Sorel, il ne les a jamais
séparés jusqu'ici des problèmes vitaux, momu. et socia.1.U qui
plus que jamais tourmentent les hommes. Mais de~ livres techniques tels que le Principe. des NaJionaliüs, Rhin et France~ des
essais curieux~ abondants et vivaI1t.s,- non eiicore groupés en
volume comme œm. qui ont paru dans la revue les Lttf.res sous

NOTES

le titre commun, Au Seuil de l'Eurnpe Nouvelle (c'est à peu près
tout son bagage, plus une œuvre de journaliste qui a. les mêmes
qn;ilités)- tout cela suppose,. à mon sens, beaucoup plus d'art
que l'auteur n'a voulu en laisser paraître. Cest un art difficile
que de coordonner des faits, quand ils se présentent en masse
dans toute leur complexité élémentaire et de les ajuster exactement dans un système wx membres souples et aux jointures
bien graissées. Plus proche en cela de M. Sorel que de Péguy,
qui vivait sur son propre fond, et für quelques lectures solidesmais singulièrement limitées, M. René Johann.et possède une
inf.ormation considérable tant littéraire que philosophique, tant
· économique que politique et son originalité, qui est grande,
tenant à nous en faire profiter, se borne à découvrir des rapports
neufs entre les chiffres, les événements et les hommes et nous.
ouvre modestement des horizons imprévus et illimités : je
recommande en particulier certain essai sur « les respon~bilités
de Denys Papin » dans la. décadence du monde moderne. Voilà.
exactement ce que devrait être « l'historien Jl : chargé de toute
la matière possible et parfaitement maître de sa mati.ère. De fait,
sous son érudition puiss.lnte, M. Johannet nous donne le spec~
tacle d'une parfaite liberté. Il a une manière d'exposer et de
peindre ample, familière, variée, de la bonhommie dans l'ar-deur, une parfaite précision dans l'abondance. En vérité, depuis
Péguy nous n'avons rien connu d'aussi
dru » chez nos
« essayistes ». Journalisme, si vous voulez, mais journâlisme
supérieur. Et ainsi entendu, le journalisme est une bonne chose.
Quand il s'applique à l'étude d'Wl écrivain, un tel critique ne
lais$era rien passer et vous pouvez être assuré qu'il vous livrera
un portrait vivant et complet de l'œuvre et de l'homme. Avec
Lotte, Mgr Battifol, Daniel H.alévy et j'en passe, la littérature
consacrée à Péguy est déjà bien fournie. M. Johanuet. y ajoute
des souvenirs qu'il nous étaitimportantde connaître; il ébauche
pour nous telle œuvre projetée q_ue Péguy n'a pas eu, hélas! le
temps d'écrire, mais qui vivait dans son esprit ... et M. Jobannet
nous donne l'illusion. qu'elle existe; il précise tel point obscur,
d'intérêt capital, CO!lllll.e la question de la foi chez Péguy : c'est
la part de l'historiographe. Mais par ailleurs le psychologue,
relevant un itinéraire capricieux., nous met en main le fil qui.
nous conduira sûrement à ce lieu géométrique autoUI duquel.
(l

�608

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Péguy n'a cessé de t~urner et où ses sentiments contradictoires
se recoupent. Que trouve+il au centre et qui suffira presque
à tout ? l'horreur du monde moderne. De là ces bonds alternatifs
et quelquefois simultanés vers la révolution et vers la réaction ;
dans les deux cas, loin d'un présent abominable ... Et quand la
réaction l'emporte, cette voix garde encore le ton de la Révolution. Des « changements apparents et superficiels ... s'expliquent
parce que nous avons affaire à un homme bien doué, qui, placé
dans un milieu de déperdition, réagit dans le sens du recul, du
maintien et de la conservation de l'énergie » : ils « consistèrent
à récupérer sa nature et à oublier ses acquisitions ». Parlant de
son éducation en partie double, Péguy n'écrivait-il pas dans
rArgent (1913): « Nous croyions intégralement aux enseignetl!ents de nos maîtres et également intégralement aux enseignements de nos curés ... Aujourd'hui je puis dire, sans offenser
personne, que la métaphysique de nos maîtres n'a plus pour
nous et pour personne aucune espèce d'existence et la métaphysiqu~ des curés a pris possession de nos êtres à une profondeur
que les curés eux-mêmes se seraient bien gardés de soupçonner ... Nous croyons intégralement ce qu'il y a dans le catéchisme et c'est devenu et c'est resté notre chair. n Ailleurs, il
nous avouera que ses maîtres lui avaient « masqué dix siècles
de l'ancienne France» et c'est là qu'il respire à l'aise, lui, Péguy!
En dépit de tous les orages, de toutes les contradictions internes et externes, nous possédons en lui « le scion le plus tardif
et le plus sûr du vieil arbre médiéval». -D'où vient pourtant ce
flottement qui persista obstinément en lui, quand il eut pris
conscience de sa vraie nature? Du caractère (aigri), du milieu
(bigarré), de l'influence bergsonienne. M. Johannet rapproche
ingénieusement Péguy de Jean-Jacques et les ennemis de Péguy
de la coterie holbachique ( c'est de la même façon qu'il rapprochera les écrivains de l'Encyclopédie des contre-révolutionnaires
d'aujourd'hui, Bourget, Barrès, Sorel, Péguy, Maurras, et il n'y a
pas là qu'un paradoxe). Persécuté comme Rousseau, né du peuple comme Rousseau, Péguy fut comme Rousseau un « susceptible », avec Je continuel souci de se mettre en avant « sans
cachotterie, sans humilité vraie ou feinte », mais à cette diffé,rence près cependant, que« Péguy a l'esprit sain, Jean-Jacques
l'esprit faux», que cr tout le mal que Jean-Jacques se donne pour

NOTES

créer des équivoques ou justifier son cynisme, Péguy se le donne
pour atteindre le réel et propager la moralité. » Pourtant, chez
l'un comme chez l'autre, on découvre « un pareil amour des
choses en soi qui révèlent une origine et des préoccupations
populaires. »
On voit par ces minces extraits quelle est la qualité de la
réflexion chez M. Johannet, ce qu'elle précise, ce qu'elle suggère.
Il faudrait citer Je morceau consacré au Bergsonisme de Péguy
et de son style - celui que M. Bergson devrait avoir et qu'il
n'a point - celui que Péguy a eu pour lui : exactement la
) sténographie du subconscient. " Dans la discussion ... il manœuvre
ses répétitions, ses juxtapositions de telle sorte que l'équivoque
à extirper, que le sophisme à réduire, martelés, tenaillés, se
déchaussent, s'écrasent, disparaissent. Pendant ce temps là,
grimpé sur ses répétitions ... le raisonnement fait son ascension
parfois encombrante mais toujours sûre. &gt; Dans la description,
par un procédé analogue, « il provoque à la longue toutes
les sensations de la présence .. . » Cela est juste et excellent,
et juste aussi, me semble-t-il, l'idée de faire sortir la bonne
prose de Péguy de la plus mauvaise prose de Hugo que
l'auteur de Jeanne d'Arc avait tant pratiqué... Mais nous
n'en finirions pas. - Qu'il s'agisse de l'œuvre ou de l'homme,
M. Johannet n'est jamais à court et fait vivre par le
dedans tout ce qu'il touche. Si quelqu'un ignore M. Sorel, qu'il
lise d'abord le portrait qu'il en trace, le montrant tour à tour
indi\'idualiste, socialiste, syndicaliste et craditionaliste comme
Péguy, pour redeYenir enfin bolcheviste, et balancé exactement
entre Lénine et Maurras. « Attitude de veilleur et de curieux ? •
peut-être. Pourtant il y a le fameux conseil : « Ne reculez pas
devant votre énergie. » M. Johannet ne forcera pas les faits
pour conclure; s'il y a lieu, il nous laisse en suspens : c'est le
cas pour M. Sorel.
Mais je voudrais, en terminant, lui faire une petite querelle
au sujet du ton un peu supérieur (racheté amplement par la suite,
du reste), qu'il prend vis-à-vis de Péguy dans le préambule de
son ouvrage. S'il est permis de dire que « Péguy a voulu être un
grand écrivain » ainsi qu'il méritait de l'être, l'est-il d'ajouter
aussitôt« qu'il n'y a pas réussi » et d'écrire ailleurs qu'il fut
« un génie secondaire». Au regard des classiques d'un autre

39

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

temps, peut-être ... Mais paimi ses contemporains? Il n'a pas fait
la grande « carrière temporelle » qui procure à. l'homme de lettres la fortune avec les honneurs. C'est entendu. Mais est-cc là
la mesure du « grand écrivain » à une époque comme la nôtre,
où le jeu des sanctions se trouve nécessairement faussé par l'incohérence même du public ? S'il n'a pas obtenu la gloire qu'il
rêvait d'abord, la gloire qu'il obtint n'a pas fini de monter et de
s'étendre et c'est celle d'un animateur de premier plan ; puis sur
le terrain de la vraie grandeur, il a réalisé, dans le temps qui lui
fut donné, un maximum qu'aucun autre écrivain de son temps
ne dépasse; il a tout dit, essentiellement, de ce q~'il voulait d~e
et dans la forme qu'il voulait. Cette forme est discutable, s01t ;
mais vivante, certes ; mais intelligible ; mais française; ses
défauts sont ceux d'avant-guerre. Disons qu'il est né trop tôt ou
trop tard. A une époque - dont heureusement le déclin
commence - où tous les hommes d'une certaine puissance sont
1condamnés à se chercher longtemps, voire indéfiniment avant
d'agir, _Péguy ne cesse pas d'agir dans le même temps qu'il
se cherche, ni de créer avec des moyens de fortune. C'est tout
ce qu'il était permis de demander au grand écrivain en un
j siède sans traditions de métier.

HENRI GHÉON

*

* *
LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN,
illustrations en couleurs de Chas-Laborde (Editions de la
Banderole ; Editions de la Nouvelle Revue Française);
LA CLIQUE DU CAFÉ BREBIS, histoire d'un centre
de rééducation intellectuelle, par Pierre Mac Orlan (Renaissance du Livre).
Pierre Mac Orlan est venu prendre place au Grand Conseil
des Lettres précédé d'une légende. Faudra+il faire violence à
plusieurs pour bousculer cette légende, brillante et aussi confortable que certaines opinions politiques ? L'homme le plus
moderne. Un amateur de clairon qui sait le refrain de la Légion
Etrangère ; un poète dont son ami, l'ancien gabier devenu cafetier à Moëlan, épingle sur les murs du cabaret le portrait, en
uniforme kha.ki, découpé dans le Bulletin de l'Associalion des Àn-

ciens du Racing-Club de France.

'NOTES

6II

Pierre Mac Orlan pourrait aussi bien apparaître en costume
&lt;le Docteur ès-sciences secrètes, officiant en sa chaire de la planète Nazar, qui est au centre de la terre et où, lassés de l' Aventure qui a ses platitudes, se réfugièrent les plus rudes hôtes de
l'ile de la Tortue.
Certains routier~ aussi portaient besicles et il y avait, sous
leur porte-manteau et dans leurs fontes de cuir, des bouquins vénérables. A l'étape, la compagnie Shakespeare leur
donnait la comédie. Ils servaient sous des drapeaux bien
divers pourvu qu'ils fussent dûment écussonnés et point trop
l'ouvrage tout neuf de chanceliers et de légats sans imagination.
Ailleurs, des médecins très habiles à discourir sur la peste.
Pour Marcel Schwob, lecteur attentif des gazettes de Marseille,
le mot« quarantaine» scintillait du pire des prestiges.
Troupier moderne, d'une totale invisibilité, Pierre Mac
Orlan fut sur la Somme, sur la Marne, sur la Scarpe et sur le
Rhin. Que, conduisant les fifres aigres et les tambours du « fore
•
and aft », passa la mascotte étrangère aux belles cornes courbes
et à la barbe longue, notre sentinelle savait exactement ce que
mêler veut dire.
« Chacun de nous possède en lui-même, au plus secret de ses
pensées, le petit détail vulgaire lui permettant de finir ses jours
dans la mélancolie. •
Telle est la conclusion au Nègre Léonard et Maitre Jean !,ful-

lin.
Tel est le romantisme de cet écrivain classique ; classiqu~
comme cela s'entend au jeu moderne du rugby.
On a vanté, avant ce beau Retour du Sabbat, le Cbant de
l'Equipage et les Poissons Morts, le plus complet des livres de
guerre, impersonnel par l'effet de la plus totale projection sur
l'extérieur. N'a-t-on pas négligé, parce qu'on se pouvait alors
encore méprendre, un livre de la qualité de La Clique du Café
Brebis ? Ce livre qu'il faudra patiemment déchiffrer, faute d'intelligentes gloses contemporaines, pour obtenir une clarté réelle
sur la sensibilité propre aux initiés de la réserve de l'armée
active au long de la grande guerre. Les hommes d'après 1900
que Pierre Mac Orlan attendait et qui le rejoignirent, à Montmartre, au cabaret pionnier de la Dernière chance, et où la Reine

�613

LA NOUVELLE UVOB FliMÇAISB

612
Peste, apprivoisée, servait à boire et mouchait la chandelle
quand Guillaume Apollinaire lisait la Chanson du Mal .Aimé,
quand Mu Jacob se trompait de page, expm, en ré~tant
les erreurs édifiantes de Saint Matborel. On accrochait au
porte-manteau des compagnons de ~onfiancc, ceux du gibet de

Savannah.
Sur les murs du Café Brehis une main qui ne tremble pas a
gravé : Le Ginois Christophe Colomb, qui conquit les Amériques
avu une poignée d'hommes, était peut-être un grand clown

tJrieux.

Cest d'une extrême sagesse si Pierre Mac Orlan, dans sa préface à la venion autobiographique d'un roman de Jack Lqndoa

(qu'il tient pour œuvre de grande classe et dont l'outrecuidante
puérilité yankee m'est hostile), loue ses ~~e~ parisie~s
d'avoir, à l'imitation des compagnons de 1Améncam, acquis
leur vraie science hors ou au-delàdesunivenités, hautes-études
dont les amphithéatres furent le cabaret, le gami glacé, l'impasse connue de quelques maudits de qualité, la Morgue où
l'oo va reconnaitre qui n'a pas résisté aux circonstances les plus
dramatiques, une prison de régiment et le • Salon de la Soci~ li
conquis pour un soir et où règne, en vêtements magnifiques et
pas encore payés, celui qui, pcut~tre, connait le sobriquet
renouvelé de la Coquille ou dei Dévorants, et par quoi sc fait
compter parmi de souterrains philadelphcs cc valet poussif aux
gants de coton blanc.
Mais Jack London sc vend vite aux trusteurs ; Marc Twain
ne • réalise li pas le drame qu'il porte et s'use à divertir bassement les pionnien puritains. Pierre Mac Orlan tend raide au.dessus de lui, comme un ciel d'été, l'étoffe diaprée de cet humour,.
à d'autres tunique de Nessus, et dont le vêtirent ses c clients •
du premier jour. Qµand notre jeunesse aimait, au-dessus de la
vie artistique, le commerce des hommes de métier et des fain&amp;nts ingénieux.
Mac Orlan était riche d'amulettes protectrices, monnaie du
rachat permanent de son vrai ~nie : les écussons de nos
provinces, les lances de nos drapeaux et des noms de bataille,
les fers des vieux livres, des graines rapportées par l'oncle voyageur.
On peut bien, dans les revues « qui se respectent

li,

disputer

du classicisme et du romantiame. Le confident du Nlgrel.lonard
d de Maitre ]um Mullin, propriétaire d'un joli verger sur le

terrain d'une bataille napoléonnienne, la dernière victoire
avant la défaite, trand,e la questùm en se laissant mener au dû,bl,
par sa servante étrangùe. Et d'abord, il est bien assuré de
réduire à la domesticité, jusqu'à la bonté des manuels de morale,
k béte infernale, s'il couche avec la servante aux belles fesses
pareilles à celles des modèles de Renoir.
Qpi a retrouvé, sur les quais, une ordonnance contre la peste
dans un recueil de chansons populaires ?
La légende ne tient pas non plus assez compte d'un détail
~portant. C'est habillé, _d'él~ants vêtements civils que
Pierre Mac Orlan est à l aise pour sonner du clairon sur la

p1agc.
!eut-on que je fasse à présent le pédant ? Qµe j'écrive
driewement de son style et de cet art de composition qui lui e1t
propre?
Il n'y a pas longtemps qu'un de ses amis surprenait en grave
conversation l'auteur du Chant Je f Equipage et tel peintre de
marines, enseigne de vaisseau de réserve.
- Croyez-vous pas, disait Mac Orlan ripostant avec vivacité, qu'on doive tout connaître des possibilités et fantaisies d'un
troi~ponts solidement mâté quand on a dû, comme moi,
•viguer dessus en qualité de capitaine responsable durant trois
cent•••

Allait-il dire : Trois cent mille nœuds marins?
Non. C'est « trois cents pages » qu'il articula.
La phrase de Mac Orlan donne des jouissances de bien foncier. Toute la terre, la forte et généreuse terre de France au
temps des récoltes ; et les airs appropriés aux travaux de la
saison. Un monde limité et limité parce qu'il. suffit aus
besoins, - porté sur l'instable élément. Haleine des mondes
habités. Le flux et le reflux. C'est son style et c'est sa
cadence.
L'exemple de cet auteur augmentera la troupe des martyrs.
Par esprit d'imitation, mais mal entendu, des jeunes gens jaloux
de ce sage voyageur le voudront suivre. Ils se tromperont et
s'engageront dans un corps de marine; on leur donnera un uniforme et un numéro matricule.
ANDll sAUIOM

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE-

*

* *

VALENTINE PACQUAULT, par Gaston Chérau
(Plon).
On donne aujourd'hui, par mode ou par intérêt, figu~e de
roman à des pensées qui fourniraient excellemment matière à
un dialogue, à un essai, à une maxime, et dont l'auteur fourvoyé ne se doute pas des regards de pitié ~vec lesqu:ls nous le
suivons. Ce pullulement factice ne saurait nous faire méconnaître que les écrivains réellement romanciers, capables de charpenter un récit vivant à trois dimensions, sont à prése~t beaucoup plus rares qu'il y a cinquante ans. Il est f~rt possible q~_e
le genre soit arrivé à un épuisement irrémédiable, _ou qu 11
traîne comme la tragédie classique un siècle de décré~ttude.
M. Chéran, lui, est incontestablement un romancier, pense
en romancier, a incorporé à son talent à peu près to_ute la part
ie science et de conscience professionnelles possible. Je ne
veux pas dire ici l'art de ficeler une intrigue, mais de créer des
êtres vivants d'éveiller l'émotion du lecteur, de mettre en mouvement le c~urant de sympathie qui unit la vie à, la _vi~. Un_e
place comme celle d'Alphonse Daudet es~ ~ujourd h~1, vide : 11
semble que M. Chérau puisse chercher lég'.t11neme1:t a I occup~r.
L'an dernier il donnait une nouvelle version corngée, étoffee,
élanrie de Champi-Tcn·tu, qui fut, je crois, son œuvre de début;
"' à la réserve d'une fin un peu truquée qui. ma
' paru dé c'était
plaisa~te, une belle étude d'enfant sacrifié, qui rappela~:à la fois
le Petit Chose et Jack, et aussi beaucoup de romans d mternat,
mais qui reste en somme le meilleur produit de ce genre abondant, genre qui prête un peu à l'émotion facile, et ce n~est pas
avec lui qu'un auteur donne toute sa m~sure. Valentme Pacquault est une œuvre aussi attachante, mais de Jualit~ plus rare
et de maîtrise plus solidement prouvée. M. Cherau ~ a yas e~
peur de s'essayer à une nouvelle Madame Bovar&gt;:, et il_ n y avait
pas en effet à avoir peur. C'est moi qui devra:s avoir pe~r de
rappeler Madame Bovary en usant de je ne sais quel, cliché,.
comme si c'était imiter Flaubert que de créer et d exposer
comme lui une femme que ses sens entrainent dans le vie~. Cela
a été fait et sera encore fait bien souvent, et peut fournir ma-

NOTES

615

tière à cinquante chefs-d'œuvre tous différents. M. Cbérau y a
réalisé de main de maître ce qui est vraiment le trait supérieur
dans l'art du roman, je veux dire la progression à la fois logique et imprévisible d'un caractère. Le romancier reste de second
ordre tant qu'il n'a pas fait comme· Dédale des statues qui marchent ; il a manqué le meilleur de l'œuvre quand Je lecteur
tient dès les premières pages ses personnages,. peut les prévoir
et les vivre a',!ant qu'ils aient vécu devant lui. Et il a manqué
aussi son œuvre quand le lecteur, le livre fermé, n'est pas saisi
par la logique des mêmes personnages, n'aperçoit pas la ligne
unique de leur caractère, ne la tient pas dans sa mémoire
comme une note simple et pure. A aucun de ces deux points
de vue M. Chérau n'a manqué son roman. Il n'a pas cherché à
faire court. Il a pris toute la place que demandait son étude
copieuse, patiente et lente. Comme dans les œuvres dont le but
est de donner à un haut degré l'impression de la vie, il a été
embarrassé pour finir et conclure, et les dernières pages de
Valentine Pacquault me plaisent aussi peu que les dernières
pages de Champi-Tortu. Il sera curieux de voir si, au cours d'une
carrière de romancier qui ne pourra qu'aller à de nouvelles
réussites, M. Chérau portera toujours dans ses fins de roman ce
fléchissement ou cette négligence à la Molière. En tout cas sa
production sera toujours une source de vie drue, robuste et
claire.

*

ALBERT TffiBAUDET

* *

LA VIE INQUIÈTE DE JEAN HERMELIN, par
qtte.s de La.cretelü. (Grasset).

Jac-

Jean Hermelin, enfant inquiet, désireux de connaître son
âme incertaine, éprouve le besoin d'en fixer les aspects par
écrit, pour méditer sur son passé, et en dégager quelque enseignement. 11 a dix-huit ans. C'est l'âge où les jeunes filles ferment leurs « cahiers intimes » et commencent d'avoir des
secrets pour leur plus chère amie, n'ayant le golit des confidences que si elles sont insignifiantes. C'est l'âge où les jeunes
gens qui ont le sens de l'analyse, de la curiosité d'esprit, une
bonne opinion de soi, et qui sentent le défaut d'un ami, ou une
certaine réserve jointe à un certain désir d'épanchement, trouvent, ou prêtent quelque intérêt aux mouvements de leur âme,

�uJIOO'flU.SmaJU_,.
• • ~ o u la fautleot eo les COIIChant mr le pqler~
Rien n'eat molm re1M1Dblant, et riesi n•cst plu carieux que ces
_podlllts ofl fautear eat atai le mocWe, quand cet auteur est
:;.., etpPSC, DOD pu dcftat le public, ni devant Ja potœritf,
maÎI cleftDt IOÎ, et reproduit une image, non point v&amp;itable~
mait con{oime l faspect IOU lequel il se voit,• r6ft. ou pense
te manifester, et que, l son iMe, let tepms ....,_ d&amp;1DIDL Car, s'il se peint ainsi, test praque toujours po1IIIE par
le lèndment oà il at que les auuea le coanailteot mal, et ignoftllt IOD intimiti : aiDli, il prend, ma,mdemmeDt, le contrepÎN de fopinloa qu'on a de lui, et, p\llJ cpa'l se pinfter, c'est
i l1pa1er ferreur des autres à son sujet qu'U iat1Khe, .
Jta HermeJin tt'eat pu fait autrement, quoiqu'il veuille se
coalllltre, et prftende n'avoir aucaa autre IOUCÎ, n l'atfirme
clus-ua pnambule, c1eatiœ, comme to111 la prfambulea l des
ouvnges de cegeme, l biter le r:eproc:be.cl'iaventlonlittâaire,
dl de dBectation orgueilleuse, Et, selon r-,e, auuit6t pn&gt;-

~ •a ferme volond de fuir ce double pKbi, il iy enfonce
jqsqu'au yem. nIC d«end d'fcrire une confeaio1l, et~- une
confasion qu'il 6crit: ~est commencer bien jeune, et cela
cuadâise une Ame que cette compJaùance qu'elle met, l clixlimt ana, à ~ r en arrià'e et l se rappeler. Le d&amp;ir, qu'il
•die, de se connaitre, est bien moina vif que la douceur
amàe, et, pour repreoclrelOD es~,Ja dQectatiooorgueilleute qu'il trœve l m,quer sa souvenirs, non point pour en
tirer-matike l dflesion et juger leur mérite, mais pour fpi:ou•
'YU l noufflll des âll~oas, qu'il est aavoamu, canent-elles
~ naguùe mSaocoliques ou douloureuses, non pas de réveiller, et de seodr de nollff&amp;U, mais de sentir nouvellement, dans
un cœurmodi66, ofl leur empreinte n'eat plus la même.
De tels jeux sont bien savoureux, mais ila aboutissent rarement l autre chose qu"l des regrets. Jean Hcrmelin veut mfditer; mais il rêve et il s'abandonne. Et il doit bien eo convenir,
quand, parti pour la connaimn~ de IOÏ, il avoue ne pas mieux
ae ~ t r e , en terminant. Il fallait iy attendre. Je ne m'en
plains pas autrement, car nous, nous le connaissons bien. Si ce
livre 1.vait voulu etre ce que Jean Hermelio pRtendait qu'-il
clevlnt, une sorte de fiche psychologique, à fin d'enseignement
aonl, il e6t éœ bien vain, et se fàt soldé par un fdlec. Mais je

reaue•

pa (poipe
a Je litlia.t,bieapià cle 1•-etceciat 11D p Bote, et autre choie enc:on) q•f-estlDODlieur de Lacretèlle, que cette conféaa1oo est une
- ~ litlbaire, et Jean Hermclin une création {julqu'iquel
? MOlllicar de Laaetelle te sait, et ne le clin pas). De
cpieœt&amp;laectmoigaedu talent de r.-.e1:que. a
•at,ule l la conalusion, 10D ~ e de caractàe at toQt l &amp;tt
; et tout ce qu'on reprocherait l Jean Hermelln, il c:q..
t d'en louer monsieur de Lacrttelle. S'il faut absolument
.._., querelle l c:ehû-c:i, je lai dirai que Jean Hermelin &amp;rit
bien, et at tiop 111btil pour son Age, fl\t-il pm:oce et bien,
, comme nom fl&gt;JODI qu'il l'est, et que ce journal aeable
par ua homme dont l'lme est toute semblable à celle à
!IP-1ia, mais qui COIDpte quelques andes de plut.
Henaelln est 1m timicle, acessivement timide, etdQicat,
,..uq.e; tellemeDt qu•oa le lui reprocbeait, ai l'on pc)IMÎt
_,Odll'll' 1•esc:à lune qualit6 à une époque oà f on n'en coaplua gùre, non ruœ1, mais le 1imple usage. Mai• il •
pu de notre 6poque I C'est un fOIDllltique (et j'entenclt JaJ
bplemeat, fftat c1•4me que. ~ œ appelle
. .mti4.ue). Il est iDcompris, voudrait ttre compris, et ne fait
pour l'être. s'enmgueillit et se.d&amp;ole d'un isolement doat
IOQftie, et qu'il lui répugne cle briser. Cela le rend moro,e et
btil, comme to111 cem qui se concentrent sur em-mnet, par
et par impuimnc:e l se muifester au dehors. C.U il at
tœ, non point par fgolame, ni, aomme ~ . pàl' mgueU.
par timiditi. Et il est timide par défiance de soi. ~
ne se croit pas capable d'fpler le• autres hommes dm
gestes qu'ils font, qu'il estime inf&amp;ieun et que, peut..fUè
qu•il les est;ime infmeun, il ne saurait pas accomplir
une pudeur un peu vaniteose, parce qu'il çraint qu'on u
te pas assez, faute de la comprendre, son lme vmtable, ti
jour il J,. dvélait ; et, enfin, il est timide, . puce qu'il eJt
· e, sans que rien puisse y rien changer (œmoia ces beau
•eoun qu'il tient en peDlff l son ami Landry, ouvrier pariet camarade de tranchée, mais qu'il n'ose pas prononcer).
Dy amait encore mille choses l dire mr l'Am.e de Jean
elin, et la place me manque. C.e jeanedâenchanti meœt.
,_.avoir connu de l'amour que les premiers épancbemenll, Ali

Jean

�6r8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l':tmitié que les premières inclinations. Faut-il le plaindre ? Il
meurt consolé par les iHusions qu,il se fait. C'est une belle fin.
Il eüt, s'il avait vécu, raconté des choses bien fines, bien délicates, bien subtiles, car il avait l'âme tendre et profonde, l'intelligence déliée, un tour d'esprit original. Il savait voir, rêver surtout, et plaire en déroulant ses rêves. Consolons-nous. Jean
Hermelin est mort. Vive monsieur de Lacretelle!
LOUIS MA.RTIN-CHAUFFIER

NOTES

Où crhle infininunt la rumeur de la masse
De la mer, de la marche et des troupes des eaux,
To1111es d'odeurs, grands ronds par les races beureuses
Sur le golfe qui mange et qui mo11fe au soleil,

On songe à un Bateau ivre~ mais riche de plus de sérénité, et de
ce germe de pureté d'où devait jaillir une rose de si beau cristal.
ROGER ALLARD-

... * *

ALBUM DE VERS ANCIENS (r890-r900), par Paul
Valery (Les Amis de la Maison des livres).
cc Je m'abandonne ' l'adorable allure : lire, vivre ou mènent

les mots, &gt;&gt; écrivait M. Paul Valéry dans le même temps, à peu
près, qu'il composait les poèmes égarés en des revues désormais introuvables et qu'on se félicite de trouver réunis dans cet
album.
Les, beautés n'y sont pas rares, mais on conçoit qu'un esprit
aussi noble que M. Paul Valéry se soit dégoûté de leur facilité.
Il sait maintenant le prix des roses et des pierreries et ne prodigue
plus au hasard ces trésors. Tout à l'enchantement des fi.ôtes
d'argent de Stéphane Mallarmé, d'abord, il semble qu'ensuite il
retrouva Racine, à travers Hérodiade, pour en arriver enfin à
Malherbe.
Rien n'est plus émouvant peut-être, dans la poésie contemporaine, que ce long silence rompu par la Jeune Parque, et le spectacle de ce capitaine savant qu'est Je poète des Odes menant
rudement les mots à l'assaut de la pensée, après avoir conduit
leurs jeux étincelants dans les paysag-es impressionnistes.
Rare exemple de courage intellectue1 ! M. Paul Valéry, du
jour qu'il eut senti que l'art de Mallarmé aboutissait aux vers dt
i;irconstance, aux improvisations d'album, à des adresses postales
laborieusement rimées, .::omprit qu'il fallait regonfler les raisins
du Faune non d'illusoire éclat, mais de suc. C'est à quoi il s'appliqua avec la fortune que l'on sait.
Mais on relira toujours avec plaisir Ies strophes lumineusei

d'Eté:
Et toi, 11111ison &gt;rûlante, Espace, cher Espace
Tranquille, oli l'arbre fume et perd quelques oisea.ux,

. CHANTS DU DÉSESPÉRÉ, par Charles Vildrac (Edit10ns de la Nouvelle Revue Française).
On ne peut lire de sang-froid ces vingt et un poèmes dont
chacun, à s©n tour, du même geste in1périeux et tendre, vous
« prend par la main » et vous invite à témoigner avec lui contre
la guerre et le militarisme. Cette poésie qui parle au cœur et
que le cœur accueille, cette chanson spontanée dont la mélodie
une fois entendue ne s'oubliera plus, cette tendresse humaine
toute simple et sans fausse honte, qui, avant 1914, pouvaient
sembler non pa_s insincères, mais trop voulues et côtoyer trop
souvent la sensiblerie et l'humanitarisme, prennent aujourd'hui
tout leur sens pour tous ceux que la guerre a rapprochés d'euxmêmes. Il y a là une émotion contenue à laquelle le belliciste
le plus décidé ne pourra lui-même se soustraire, même s'il
s'oblige à se rebeller contre l'indignatio qui dicta. ses vers au
poète.
Ce qu'il ne faut pas, c'est que la qualité morale et le jwlissement incessant de l'émotion voilent la qualité littéraire de ces
poèmes et leur valeur novatrice.
Qu'apporte donc Vildrac à la poésîe française ? Tout d'abord
( une poésie qui est exactement d'aujourd'hui. Avec une ampleur
e~ une force que n'aura jamais Vildrac ( car nous savons aussi
bien que quiconque que Vildrac, vrai poète, pur poète n'est
pas plus un « grand poète » que Sappho, Théocrite, Catulle
ou Albert Samain), un Paul Valéry concentre en lui en le
vivifiant, tout le legs de notre passé poétique, de Villon à
Mallarmé; un Jules Romains s'efforce à mordre sur la poésie
de demain, à la préformer, Vildrac est peut-être (avec Larbaud)
le seul poète français du &lt;C temps présent », non pas que sa

�620

'. ,j

1

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fltlte à trois notes suffise à l'exprime~ tout entier, mais en ce
sens qu'il n'exprime rien qui ne soit très précisément d'aujourd'hui.
Et nous savons encore fort bien qu'il ne manque pas d'autres
poètes qui se donnent pour tâche de décrire· le monde moderne ;
mais il ne s'est jamais agi en poésie de décrire, mais d'exprimer.
Parmi les poètes de pure effusion, Vildrac est le premier à
avoir rompu avec la romantique tradition mussettiste, que, tout
en la modernisant, n'avaient abandonnée, si on y regarde de
près, ni Anna de Noailles, ni même Francis Jammes. Vildrac
tend, à force de sobriété et de mesure, vers ce qu'on pourrait
appeler un classicisme de l'effusion qu'il n'avait encore jamais
atteint avant ses Chants du Désespéré.
Enfin, il est un des premiers à retrouver la possibilité d'une
poésie narrative. Presque tous les poèmes de ses Chants sont
des récits en vers, comme ceux de Hugo ou de François Coppée.
Il renouvelle ce genre. Francis Jammes (Madame de Warrens,
Amster:dam, etc ... ) et aussi Paul Fort lui ont ici, il est vrai,
frayé la route, mais chez eux le récit n'utilise qu'une matière
historique, légendaire, « poétique », au lieu que Vildrac poétise
sa .matière, extrait de faits, d'êtres, de choses d'aujourd'hui, qui
ne sont pour le commun que de la prose la plus plate, la plus
pure émotion poétique.
La faiblesse de Vildrac, c'est sa technique. Il n'est pas maître
du vers libre. Il emploie le vers libéré qui est d'ailleurs le véritable
vers d'aujourd'hui. Son rythme manque de variété et d'imprévus
heureux. Sa première' strophe part en vers libres. Le plus souvent, dès la deuxième, on retombe dans l'ornière du vers de
cinq, six ou sept syllabes. La Grange (page 30 et suiv.) est bien
caractéristique à cet égard; à partir de la troisième strophe,
exception faite pour les deux premiers vers de la page 3I, cette
pièce est exclusivement composée de vers de cinq syllabes,
tantôt jux.taposés, tantôt éqits l'un sous l'autre.
BENJAMIN CRÉMIEUX

*
* *

LES ŒUVRES SATYRIQUES COMPLÈTES DU
SIEUR DE SIGOGNE, extraites des recueils et manuscrits
satyriques avec un discours préliminaire, des variantes et

NOTES

b2I

des notes par Fernand Fleuret et Louis Perceau (Bibliothèque
des Curieux, Collection des Satiriques Français).
C'est M. Pierre Louys qui, le premier, rendit quelque lustre
au nom du sieur de Sigogne, que la critique officielle, disent
MM. Fleuret et Perceau, « affecta longtemps d'ignorer». On
peut même croire qu'eI!e l'ignora tout bonnement, comme tant
d'autres.
Dans l'excellent cc discours préliminaire » de MM. Fleuret et
Perceau, qui connaissent mieux que quiconque les satiriques du
xv1• siècle, le cas littéraire de Sigogne est fort bien élucidé. On
y lit notamment ceci : « Sous une forme facile et comme
« improvisée, le talent de Sigogne doit beaucoup plus à l'étude
« et à la recherche qu'il n'y paraît au premier abord ... Dans le
« but d'accentuer sa langue comique et de lui donner un tour
cc naïf, Sigogne a souvent fait usage de mots déjà vétustes en
« son temps, ou qui n'étaient plus employés qu'en province. »
Il suivait du reste, en cela comme sur d'autres points ( emploi
des termes de métier, surtout de volerie et de vèmrie), l'enseignement et l'exemple de la Pléiade.
II faut souhaiter que d'autres éditions critiques de même
valeur nous rendent, daus leur intégrité savoureuse, l'œuvre
de nos vieux satiriques.
Les curieux trouveront dans la préface de celle-ci de curieux
détails et d'ingénieuses hypothèses touchant l'assassinat
d'Henri IV et le rôle de Sigogne, gouverneur de la place de
Dieppe, dans les événements de cette époque.
ROGER ALLA.RD,

*

* *

A LA COMÉDIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES: LE HÉROS
ET LE SOLDAT, comédie antiromanesque en 3 actes de

Bernard Shaw, trad. Henriette et Augustin Hamon.
LES AMANTS PUÉRILS, de F. Crommelynck.
Il faut soigneusement distinguer chez Bernard Shaw le psychologue et le dramaturge. Je me permets de trouver le premier
ass.ez. médiocre : qu'elle soit optimiste ou pess1m1ste, uneop1mon préconçue sur la nature humaine ne peut en aucun cas
servir de base à l'invention des caractères. C'e.t un fait que

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SE

notre âme est un lieu de perpétuels contrastes et que, peutêtre, une extrême médiocrité, le plus piètre égoïsme, l'ignorance, la suffisance, l'imbécillité sous-tendent continuellement
,ses expansions les plus magrufiques ; mais la façon dont le
vil s'y mélange a_u sublime varie suivant les individus d'une
manière absolument imprévisible ; il faut pour chacun découvrir
ce mélange, l'analyser, en détermine,r les proportions toujours
inédites, le refaire soi-même, si l'on veut que le personnage
vive. Bernard Shaw dédaigne de remettre ainsi la main à la
pâte; il n'écoute que son idée, qui est que l'endroit de l'homme
n'est que son envers; cette idée seule est à l'œuvre dans ses
pièces; elle seule agit, crée, sans détour par la vie, sans véritable
observation. Aussi la complexité de chaque âme reste-t-elle
toute en surface; ce n'est qu'un trompe-l'œil ; seul l'esprit
de l'auteur s'agite pour la suggérer ; une succession, presque
mécanique, d'aspects psychologiques opposés fait ici fonction
&lt;le mouvement intérieur, d'animation. On sent le montreur par
derrière ; le paradoxe des attitudes est toujours de lui ; c'est
.toujours lui qui le propose; il ne naît jamais de la vie elle-même.
En revanche, Bernard Shaw est un dramaturge extrêmement
adroit ; à déf.aut du don tragique, qui est celui de suivre et de
révéler une fatalité, il a l'art de renouveler constamment les
aspects dramatiques et de ne jamais laisser retomber notre
attente. Il est même étrange qu'avec si peu de ressources
véritables, il puisse s'arranger pour fournir à celle-ci une
satisfaction si régulière et de qualité si imprévue. Sa légèreté,
l'instabilité même de son esprit lui viennent ici sans doute en
aide ; il lui suffit de céder à son irritante manie de bousculer les
situations, les indices qu'il vient de poser. Génie tout subversif, pur courant d'air peut-être, il a une façon inimitable
d'abattre et de reconstruire sans cesse ses spécieux châtearu::
de cartes. On le suit en tous cas, il nous agace, il nous tient.
*

"*
Ce n'était pas le moindre intérêt du Cocu Magnifùlue que de
nous laisser dans 'l'hésitation sur la nature véritable des dOID de
son auteur. Presque jusqu'à la fin du II• acte, on pouvai.t croire
:à un psychologue, l'homme de théâtre étant, par surcroit, dès le
.début, à peu près incontestable. La façon dont la jalousie nous

NOTES

623

était montrée, jaillissant soudain, comme une affreuse fleur
implici:e, d'un amour simplement devenu trop fort, trop
expansif, la lutte du héros avec son doute, la constatation de
l'invincible dilemne : Ou lui, ou moi ( « Ou Je doute me tuera
ou jele tuerai», disait à peu près Bruno), l'extrême logique ave~
1~quell.e le malheureux suivait son aberration, l'alternance,
s1 cune~sement rythmée, en lui, du soupçon et de la foi,
de la cramte et de la paix, la fatalité avec laquelle pourtant au
bout du compte reparaissaient toujours l'incertitude et l'atroce
besoin de la calmer aux dépens même de son bonheu~, _ toute
œtte étu~e semblait ~tre, pouvait être de quelqu'un qui percevait
les ?ass10ns et était capable de les peindre. Elle pouvait être
aussi, malheureusement, à la rigueur, d'un simple eotrepreneu~ d'étrangeté ; la déduction qu'on nous propc;&gt;sait pouvait
avoir été conçu.e dans ~'abstrait, pour notre étonnement plutôt
que_ pour notre 1nstruct1on ; elle pouvait découler de prémisses
entrère~ent artificielles, au lieu de traduire une suite positive
de sent1m~nts. 11 pouvait y avoir eu, entre un esprit compliqué,
retors, mais se mouvant dans le vide, d'uoe part, et la réalité
psychologique, de l'autre, une- interférence tout à fait acciden~
t~lle, . essentiellement passagère. Le IIIe acte, si résolument
rnvra~semblable, si surchargé d'absurde pittoresque, et qui
rendait rétrospectivement attentif à certaines bizarreries désagréables des deux premiers, n'était pas fait pour décourager
complètement cette hypothèse.
Les Amants puérils la fortifieraient, hélas ! gravement, si l'on
ne m'assurait qu'ils ont été écrits antérieurement au Cocu. Je
veux croire à cette chronologie ; je ne veux pas laisser si vite
tomber en moi l'espoir d'un véritable talent psychologique. Et
tout en comprenant l'opinion de ceux qui, d'après les seuls
Amants Puérils, pronostiquent un nouveau Bataille, je veux me
rappeler les scènes du Cocu qui semblent nous promettre un
'tout autre astre au ciel de notre dramaturgie.
JACQUES RI.VIBRE

***

LA PAIX, pièce en quatre actes, par Marie Lenéru
(Odéon).
Au moment où Marie Lenéru est morte, on mourait tant et

�624

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la Yie française restait sous le coup d'une telle menace que la
. liberté de cœur et d'esprit nous a manqué, même à nous qui
savions le prix de cette belle intelligence, pour mesurer l'étendue de notre perte. Il a fallu ces quelques représentations de
Ln Paix pour nous faire ajouter un nouveau nom à la liste des
morts dont nous ne pourrons nous consoler: « tombée au
champ d'honneur », pense-t-on malgré soi, tant il y ~vait _de
vaillance dans cette âme extraordinaire. Par le don littéraire
dans ce qu'il a d'intuitif et de proprement féminin,_ Marie Le~
néru ne pouvait prétendre au premier rang parmi celles qm
écrivent ; mais elle les surpassait toutes par l'intelligence, si on
laisse à ce mot sa force entière, si on en bannit ce qu'il peut
avoir d'étroit et de pédant. Peu d'esprits, même virils, savaient
comme elle conserver aux idées tout leur contenu passionnel et
les mettre en action avec une si magnifique équité. Qu'elle
avait de tranquille audace dans l'attaque des problèmes, qu'elle
était loyale envers la partie adverse et qu'elle lui laissait beau
jeu ! Les malentendus suscités par Le Redoutable lui a~prirent le
danger que comporte une impartialité si haute : mais quel~ue
douloureux qu'il lui fô.t de se voir dénoncée comme l'apologiste
de la trahison, elle ne fut ébranlée ni dans son parti pris d~
justice ni dans sa conviction que c'est la faute de l'auteur s1
un problème, tout délicat qu'il soit, n'est pas intelligible à
l'auditoire d'un grand théâtre. « Il eût fallu, écrivait-elle alors,
un peu plus de patience et des trémas sur les i ; il est décid~ment moins dangereux d'être long que d'être court ; le public
n'a pas mes satiétés ... »
Toutes les qualités, on voudrait dire toutes les vertus deMarie Lenéru, se retrou,·ent dans La Paix. Conçoit-on bien ce
qu'il v avait de courage, en pleine guerre, non pas à faire, comme
tant d':iutres, cet acte de foi dans la victoire, mais à se représenter avec cette lucidité prophétique ce que seraient les déboires de la paix, les lâchetés de l'oubli, le recommencement
des , •ieilles erreurs. On sent une âme qui, ne ponvant combattre
:mtremeot, a voulu se surpasser par l'héroïsme de la sincérité.
Il faut croire que le public, ne pouvant accrocher ~ ces ~auts
plaidoyers pas plus son militarisme que son faoat1sm~ int:rnatiooa1, s'est trouvé gêné, mal à l'aise, car la pièce a bien vite
disparu dans l'indifférence générale. Pour ceux qui l'ont bien

NOTES

écoutée, elle était bouleversante, tant elle contraignait à des
retours sur soi-même, à des remises en question. Ces deux
belles figures de femmes, celle que ses deuils ont blessée jusqu'à détruire en clic toute volonté de reviwe, et celle qu'ils
n'ont blessée que dans sa faculté d'oublier, quelle magnifique
illustration de cette fidélité dans le souvenir dont Jacques
Rivière faisait plus haut une des caractéristiques de l·esprit
français !
Il faut souhaiter qu'en volume, La Paix ait un retentissement
que, malgré tout l'art et le dévouement de ceux qui montèrent
la pièce, la scène n'a pu lui donner. D'autres œuvres de Marie
Lenéru étaient achevées avant la guerre. Il en est une, en tout
cas, qu'elle refusa de laisser jouer après l'échec du Redoul.ablc.
« Je ne veux pas, écrivait-elle, passer pour celle qui réhabilite
toutes les vilenies. » Aujourd'hui le malentendu n'est plus possible. Nous avons le droit de connaître en sa totalité l'œuvre de
celle qui écrivit Les Ajfrancbis.
JKA~ SCKLUMBERGER

'

** •

CELUI QUI A REÇU DES GIFLES, d'Andreieff, joué
par la troupe Pitoëff au Théâtre Moncey.
Ce n'est pas sans être légèrement éberlué que l'on sort du
Théâtre \foncey après avoir vu jouer Ctlui qui a reçu des gijiu.
Cet ébahissement, m~lé d'irritation et de fatigue, est assez surprenant si l'on ne songe qu'à l'action banale, simple, presque
linéaire de la pièce.
Certains n'y veulent voir qu'un ordinaire mélodrame. Il est
conformé en vérité aux tradition; du genre qu'un homme
jadis riche, aimé et presqu'illustre puis trompé, pillé, plagié,
s'engage dans un cirque comme pitre. Qu'il se prenne pour
une jeune et belle écuyère d'un amour affectueux, qu'il l'empoisonne pour la soustraire aux entreprises d'un baron riche
mais défraîchi qui la veut épouser, c'est encore dans l'ordre
du mélodrame. Et il est tout aussi logique qu'il s'empoisonne
à son tour, devancé d'ailleurs par le baron qui lui inflige ainsi
une suprême gifle.
Mais en une telle pièce l'action est sans la moindre impor-

40

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tance. L'œuvre vaut par un mélange es-sentiellement slave de
réalisme et de mysticisme, de précision et de vague.
L'événement que tennine un dénouement trois fois funèbre
se déroule dans un lieu aussi neutre que la ,c salle d'un
);Jalais » des trag-édies dassiques mais il est situé entre deux
gnmds mystères : ce « là-bas » d'où vient -« Celui» et où
sévit la vie fertile en gifles et cette arène 'où s'est réfugié tout
ce qui est beau, brillant et consolant.
Les personnages ne sont pas moins mystérieux qui dans
leurs propos mêlent aux mots quotidiens des paroles sibyllines.
Ce ne sont même point des personnages symboliques, inter:prètes des Idées . C'est encore chose précise qu'un symbole et
dontaisément on démêle le mystère. Mais en écoutant « Celui&gt;&gt;,
Consuelo, l'écuyère et leurs comparses, il semble qu'on écoute
une mélodie dont une note sur deux serait seulement perceptiltle. Cela ne donne nullement à penser ; à deviner seulement à deviner quelque chose qui peut-être n,èxiste pas.
Pour nou.s délasser Andreïeff a mis dans sa pièce un personnage sans énigme, c'est le père de Consuelo, un comte ruiné,
amateur de petites filles, qui exploite intrépidement sa fille et
veut la marier au vieux baron. Il es.t si nettement dessiné, sans
gmbre aucune, et s'exprime avec un si magnifique cynisme
qu'il est au fond le personnage le plus sympathique de Ja
pièce.
MICHEL DE GRAMONT

·*

* "
LE CHŒUR UKRAINIEN, sous la direction du
Professeur Kochilz., au Théâtre des Champs-Bysées.
Les mains de M. Kochitz: ! La douce pâte ménagère, si mociestement parfumée, qu'elles pétrissent! Le suave gâteau paysa.n
qu'elles nous confectionnent !
Cette musique n'est pas de toute première qualité, ces chants
populaires ont subi de toute évidence des arrangements que le
génie n'a pas toujours inspirés. Nous sommes loin de Moussorgski.
Mais la façon dont cela « sort :11, les murmures, les bouffées,
les pauses, les sourdines, les prompt~ éclats naïfs; on dirait une
abeille au potager, ou quelque merveilleux accordéon au fond
d'une izba enchantée !
Allons ! il ne nous sera pas facile de remplacer les Russes,

NOTES

ni même les Petits-Russes_ Tant d'en&amp;nce ne se laisse pu
ré-inventer, et nos voix jamais ne sauront revenir si loin, si
haut en arrière de la parole, de la pensée, jusqu'à cette pu11e,
timide, confiante exhalaison !
JACQUES IUVI~

EXPOSITIONS MARIE LAURENCIN (Galerie Paul
Rosenberg) et ANDRÉ LHOTE (à la 'Licorne).
La critique o.ffi.ciefle a rendu les arme:; à Marie Laurencin.
J'appelle critique officielle celle qui croit à la réalité de sa
fonction, limitée à elle-même. Le Temps a loué Marie Laurencin pour l'harmonie de ses :i.ccords de cendres vertes, bleues,
de ses gris et de ses laques roses d'une économie si aiguë. A
peine lui reproche-t-il certaine monotonie, un manque d'învention... Car c'est à de telles conclusions que conduit la
pratique sacerdotale de la critique officielle. Marie Laurencin
qui conçut le Café de la Marine, Je n'irai plus au Bal et son
troupeau de cerfs à roulettes dont les bois portent des feuilles
printanières, ne contente pas M. Thiebault-Sisson, dontchaque
jour est une nuit de féerie entre Mille et Une ! Ça nous eut
bien fait rire au temps où, sans que rien filt concerté, s'élaborait
l'art nouveau, l'art vivant, dans la maison de bois du sommet
de Montmartre. Au seuil, cette inscription à la craie bleue
Au Yende'{-vous des paètes. La grosse mitraille a épargné une fin
trop sentimentale à la mort de cette jeunesse. Marie Laurencin
ne rit plus. Les survivants de notre bel âge ont banni l'esprit.
Aperçoit~on ce dramatique (qui s'épargnera le dramatisme)
dont l'œuvre dernière est l'illustration ? Artiste précieux, Je
plus précieux, jusqu'a.11 maniérisme, en ses premiers jonrs,
Marie Laurencin saurait aujourd'hui, sans qu'on lui puisse
susciter de rival, illustrer les plus austères poèmes optimistes
des rieurs d'hier qui ont cessé de rire. Nous nous sommes bien
volontairement condamnés à abandonner la fantaisie à Messieurs Thiebault-Sisson, Paul Souday et aux maîtres d'hôtel
des banquets artistiques. Il y eut une École Fantaisiste. Cette
fantaisie est morte à la Marne, à Verdun, à Moscou ou sur
les pavés de Paris au soir d'un premier mai, ou sur le seuil
d'une église sans architecture. On ne connaîtra januis trop

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'ennemis à la tragique Marie, demeurée &lt;&lt; charmante i&gt; et à
qui l'on vit la critique officielle rendre les armes. Détourneronsnous aussi d'elle les néo-fantaisistes, grammairiens espiègles
joliment habillés qui la louèrent de sa naïveté : cr pauvre biche
prise au piège entre les Fauves et les cubistes » ?
Marie Laurencin n'eut jamais aucune naïveté.
C'est la Fête chez Thérèse sous un signe fatal. Par delà le
mur de roses, des hommes las montent vers un front qui recule
toujours.
Marie Laurencin a donné l'une des plus profondes représentations de notre vie moderne. Par là, elle a forcé l'attention de
plusieurs, et si justement que la critique officielle nous épargne
aujourd'hui de décrire ses façons de peindre dont la bonne
volonté des médiocres n'a pas encore réussi d'extraire un
procédé. Marie Laurencin est une systématique de l'intuition.

André, Lhote fut avec allégresse au-devant d'une position
d_anoereuse. Michel Bréal contait l'histoire de ce gentilhomme
" qui, nommé juge, prit le lit, fou de terreur à la pensée
andalou
- violemment révoquée - de manier les dangereux engins
des lois. Critique, Lhote risquait plus encore. Un perpétuel
débat devait être stérilisant. Le médit;\nt pouvait-il demeurer
mi.litant? Une aisance harmonieuse de l'esprit a conservé sa
main au peintre. Le seul péril serait, bien plus que de composer de grands ouvrages à considérer comme les figures
illustrant la théorie, le Manuel du Peintre Intelligent, d'insister sur cette aisance entretenue, sur la liberté de cette main
sauvée. Est-ce à cela que l'on pensait en visitant sa récente
exposition d'aquarelles ? Seuls y pensèrent ceux que la très
proche amitié fit trembler. André Lhote s'est inquiété en
vain. Non pas en vain, pourtant, si le méditant, ne croyant
qu'à un exercice d'hygiène, a conduit plus loin le militant.
ANDRÉ SALMON

*

* ,.

GEORGE ELIOT ET GEORGE MEREDITH
PROPOS DE SHAGPAT RASÉ.

A

Lorsque The Saving of Shagpat parut, George Eliot salua

NOTES

aussitôt l'œuvre nouvelle, et publia dans The Leader du
5 janvier I 8 56 un article élogieux où, après quelques considérations générales sur l'Orient, source du matin et de « presque
toutes nos bonnes choses 1&gt;, elle s'exprimait ainsi :
« Shagpat Rasé est l!ne œuvre de génie, de génie poétique.
Elle .n'a rien de la faiblesse qui est le lot des simples imitations
manufacturées par un effort servile, ou« jetées» avec une sinueuse
facilité. Ce n'est pas une mosaïque d'incidents empruntés.
Mr Meredith ne s'est pas contenté d'imiter les fictions arabes, il
a été inspiré par elles, il s'est servi des formes orientales, mais
seulement comme l'eût fait un génie oriental &lt;&lt; to the manner
barn». Lorsque Gœthe, sous l'inspiration d'études orientales,
écrivit un ouvrage immortel, il l'appela très justement« Westôstliche )i, comme étant entièrement occidental d'esprit, si ses
formes étaient orientales. Mais cette double épithète ne donnerait pas une idée vraie de Shagpat Rasé, car, en le lisant,
nous ne souvenons pas d'avoir été frappés une seule fois parun
manque de congruité entre la pensée et la forme, d'avoir frissonné une seule fois à l'intrusion du Nord glacé dans les terres
du désert et des palmiers. Peut-être des critiques aux yeux plus
perçants et des Orientalistes plus instruits que nous pourrontils discerner des fautes de ton que nous n'apercevons pas, mais
notre appréciation indique du moins ce qui sera vraisemblablement l'impression moyenne. Sur un point, à la vérité,
Mr Meredith diffère largement de ses modèles, mais cette différence est un haut mérite ; ca~ elle réside dans l'exquise délicatesse de ses épisodes d'amour et scènes d'amour. Mais toutes les
autres caractéristiques, luxuriance d'imagination, pittoresque
étrangeté d'aventures, humour riche de sens, sagesse sentencieuse, font de Shagpat Rasé une nouvelle Mille et une nuit.
Pour les deux tiers des lecteurs, voilà qui constituera une
recommandation suffisante. ,i
Poursuivant son étude, George Eliot cherche à exciter l'intérêt et la curiosité du public anglais en lui faisant entrevoir une
profondeallégorie morale cachée sous les voiles de la fiction
poétique ; puis elle loue la vigueur concrète des descriptions,
la r1chesse des images, la splendeur lyrique des vers d'amour
que contient !'Histoire de Bhanavar. Elle multiplie les citations
à mesure qu'elle avance, et finit par donner presque en entier

�630

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le conte humoristique intitur Le châtiment de Khipil, afin
d'illustrer l'habileté de l'auteur i manier l'apologue. La conclusion de son article est que Shagpat rasé, comparé amc ouvrages
d'imagination récents, est, « pour employer une image orientale, « comme le pommier parmi les arbres de la forêt» .
Il est curieux de voir George Eliot, la traductrice de Strauss
et de Feuerbach, l'amie de Spencer et de Lewes, s'enthousiasmer pour Sbagpat Rasé t Elle fait lire l'ouvrage autour d'elle,
en reparle encore dans un article« Art et Belles-Lettres J&gt;, donné
à la Westminster Review en avril 1856. De son mieux, elle
essaye de procurer des lecteurs à Meredith. Elle-même n'avait
encore écrit aucune œuvre d'imagination. Sa première nouvelle, Amos Barton, ne devait paraitre qu'en 1857, la même
année que Farina (Elle loua ce nouveau conte, mais avec de
sérieuses réserves); Adam Bede, en 1859, la même année que
Richard Feverel ; Middlemarcb en 1871, peu après Harry
Richmvnd. A partir.de r857, elle garde le silence sur Meredith,
et dans ·cette froideur dédaigneuse à l'égard de celui qu'elle a
loué si chaleureusement, il y a comme un ressentiment dont
nous connaîtrons peut-être la cause un jour. D'autre part, la
Correspondance de Meredith ne renferme que de brèves
allusions au succès d'Adam Bede et à « la plus grande des
femmes écrivai_ns :», et nous savons qu'il n'avait pas le même
respect pour elle dans sa conversation. Un ami ayant comparé
George Eliot à une guerrière qui, « armée de toutes les philosophies, est apte à fondre sur un lieu commun», il rit et envie
l'épigramme à son auteur.
Il est certain que George Eliot porte moins légèrement que
Meredith sa vaste érudition. Sa philosophie est parfois un pen
pédante ; et ses analyses ou ses descriptions parfois un peu
ongues. Son humour tranquille, sa puissante lenteur, son réaisme minutieux de peintre hollandais s'opposent à l'esprit, à
'imagination ailée, à la fantaisie de Meredith, qui, tout en étant
un psychologue merveilleusement subtil, a une vie, une
mpulsion, une flamme créatrice intenses. Mais les qualités de
George Eliot étaient beaucoup plus faites que celles de son contemporain pour plaire à la moyenne des lecteurs. Et lorsqu'elle
appliquait ces qualités à décrire la vie provinciale, les petites
gens de la campagne ou des villes calmes de son enfance, elle

NOTES

était incomparable, éclairant d'un jour nouveau les âmes simples
et les choses de tous les jours. Le public de l'ère victorienne
goûtait en ses livres l'évocation, avec une humanité vraie, de
l'Angleterre éternelle, en même temps qu'il y trouvait, selon le
mot d'Acton, « le symbole d'une génération tiraillée entre le
besoin intense de croire et la difficulté des croyances )&gt;. D'emblée, elle fut classique. Au contraire, il sembla longtemps que
le succès de Meredith düt se borner à l'appréciation d'une honorable minorité. « J'ai un auditoire d'une douzaine environ », '
écrivait-il vers 1870 : entendons, je suis compris véritablement
pa,r très peu de gens ; mais on comptait parmi eux Rossetti,
Swinburne, Henley, Stevenson, qui devait l'appeler « notre mi
à tous», et parmi les historiens ou philosophes, Henri Sidgwick,
York Powell, Leslie Stephen et John Morley. Une pensfr
rapide; impatiente des clichés, un style original, ou « rintelligence et la passion s'étreignent dans une lutte à mort», devaieat
desservir Meredith auprès d'un public, plus moral qu'artiste,
enclin à voir une moquerie de sa lourdeur et comme une injure
à son adresse dans toute manifestation de la fantaisie poétique.
RENÉ GALLAND

*

* *

LES PETITES IRONIES DE LA VIE, par Thomas
traduction d'Hélène Boivin (Rieder).

Hardy;

On n'avait jusqu'ici traduit en français que des romans de
Hardy. Le recueil de nouvelles que nous donne Mme Boivi•
dans une traduction qui est exacte et coulante, mais exclut
impitoyablement l'imparfait du subjonctif de la grammaire
française, montre que Hardy est meilleur romancier et plus
romancier que conteur. Ses nouvelles ( dont chacune est un
petit roman) n'en sont pas moins extrêmement curieuses.
D'une donnée schématique et arbitraire, après une mise en train
un peu lente, il arri,•e à faire jaillir une émotion profondément
et simplement humaine et à insinuer en nous, chaque fois, e11
souriant, le sentiment du néant de tout et de l'irrémédiable
toute-puissance du hasard, qui, chez ce puritain sans la foi,
tient lieu de grâce divine.

*

* *

�632
LA NOUVELLE UVUE PUNÇAISB
'BAD GADYA, par lsroil Zangwill ; traduction de
Mm• Marcel Girette (Crès).
On se rappelle la publication dans ies Cahiers tÙ la Quit1-zaine
de l'étude d'André Spire sur Zangwill et d'upe traduction de
'Had Gadya, précédée d'une préface de Péguy. L'une et l'autre
sont à peu près introuvables. li faut donc remercier M-Girette
de nous offrir une nouvelle version de ce récit - plus poème
que récit - où tout le tragique juif contemporain est condensé.
• C'est par 'Had Gadya que Zangwill s'est d'abord fait connaitre
en France, et l'on ne saurait exagérer l'importance de son
influence sur tous les romans et poèmes, - si nombreux chez
nous depuis une dizaine d'années - où l'âme des Juifs occidentaux assimilés est analysée ou exprimée. Ce filon restreint,
mais nouveau, c'est Zangwill qui nous a donné l'idée de l'exploiter.
Profitons de l'occasion pour signaler un nouveau rejeton
d'Had Gadya, un recueil de poèmes intitulé Paroles Juives de
M. Albert Cohen (Crès), où il y ade la vigueur et de l'émotion
et qui dévoile des états d'âme assez forcenés.
BENJAMIN CllÉMIEUX

**•

SUR LA CONDITION PRÉSENTE DES LETfRFS
ITALIENNES (Suite).
Il ne sera sans doute pas inutile, après avoir envisagé les lettres
italiennes d'aujourd'hui sous rangle européen ', de compléter
le tableau en précisant leur situation et, si l'on peut dire, leur
politique intérieures.
Leopardi, écrivain international, est un romantique. Ecrivain
national, c'est le type même du çlassique qui réagit contre le
romantisme de son époque. Si les meilleurs des poètes et des
prosateurs italiens d'aujourd'hui nous paraissent, vus de France,
s'efforcer tous vers la nudité lyrique, vers le a: romantisme sans
mal du siècle et post-whitmanien » que nous souhaitions, qu'ils
écrivent des poèmes en prose comme Papini ou Cardarelli, des
récits de guerre comme Soflici, de brefs poèmes comme Unga1.

Nout•tllt

Ret'l1t

Français,, octobre 1920.

1tO'l'1!S

retti, des impressions de voyage comme Linati ou C.Ccchi, des
romans autobiographique, comme Jahier ou Sibilla Aleramo, et
si nous sommes tentés de laisser de côté les différences d'esthétique et de forme qui les séparent ces différences n'en existent
pas moins et l'on peut méme dire que, depuis dix ans, la vie
littéraire de la péninsule a été dominée par des discussions à
leur sujet. Nous assistons en Italie à une révision générale des
valeurs littéraires.
La grande querelle des Anciens et des Modernes a repris avec
une ardeur et une véhémence polémiques dont nous n'avons
plus l'idée en France.
1.e courant d'idées de la 1'oce, si accueillante aux novateurs,
mais plus préoccupée de culture et de sociologie que de littérature proprement dite, semble pour l'instant tari. Une phrase
krite en 19 10 par Scipio Slataper caractérisait bien cette
tendance alors à son apogée : q: Notre littérature ( notre art en
gfoéral) est trop pauvre en œuvres qui ne possèdent pas en soi
une valeur e~étique absolue, mais qui possèdent une valeur
biatorique d'une portée considérable : œuvres libératrices qui
aèrent les âmes moisies et rongées des vers. »
D'autre part, le futurisme semble aussi avoir fait son temps. Il
avait réussi,(en , 91 3, àgrouperles écrivains les plus représentatifs
d1talie (Papini, Soflici, Palazzcschi, etc ... ). lAcerba fut leur
organe; Apollinaire, Max Jacob y collaborèrent.
Transformée en une sorte d'anthologie éclectique, la Voce fit
place au même moment aux futuristes. La guerre tua la Pou
deux~ème-manière et Lacerba. Papini, Soflici, Palazzeschtsesont
Eloignés du futurisme; Marinetti n'est plus aujourd'hui suivi
que par de médiocres épigones, et s'il trouve encore de nouvelles recrues, c'est au fond des petites villes de province, où
les adolescents s'exercent, au sortir du collège, à l'assemblage de
môts en liberté. Au surplus, l'activité futuriste a dérivé vers la
politique: la plupart des compagnons de d'Annunzio à Fiume
faisaient profession de futurisme intégral.
Les partisans des Anciens ont beau jeu, momentanément tout
au moins. Au laisser-aller dans la forme, à la recherche de l'expression Yierge, de la sensation à l'état naissant, de l'origûialité
obtenue à tout prix, à l'anarchie dans la syntaxe et le vocabulaire, à l'emploi d'onomatopées, de signes mathématiques, d'ar-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tifices typographiques, ils opposent un retour à l'ordre, à la
décence, et, pour tout dire d'un mot, à la grande tradition italienne, interrompue, d'après eux, depuis Leopardi.
C'est de Leopardi qu'ils se réclament, d'où le nom de néoclassiques qu'on leur a donné et qu'ils ont fini par accepter.
Toute la littérature postérieure au poète de la Ginestra, en particulier l'œuvre de Carducci, de Pascoli et de D'Annunzio, est
rejetée par eux avec une intransigeante sévérité. Verga seul trouve
grâce. Ils ont pour organe attitré la revue mensuelle La Ronda,
dont le doctrinarisme n'a pas faibli un instant depuis sa fondation eu mars r9 r ~ par les sept écrivains suivants : Riccardo
Bacchelli, Antonio Baldini, Bruno Barilli, Vincenzo Cardarelli,
Emilio Cecchi, Lorenzo Montane, Aurelio E. Saffi.
LaRonda a naturellement, et d'abord, sa théorie de la langue
qui est celle de Leopardi, à savoir que h langue italienne est
« la dernière des langues anciennes, dont l'excellence unique,
orthographique, grammaticale, esthétique soutient et explique
la continuité à travers les siècles ... Il nous a été accordé, à nous
Italiens, l'idée formelle d'un langage antique et moderne, ina1iénable et incorruptible . » (Rtmda, octobre 1920). « Toute la
perfection qu'il est possible d'atteindre dans l'art fut atteinte,
-chez nous, très vite, en un prodigieux et précoce épanouissement
méridien ... Il n'est pas possible de concevoir dans notre pays
un art véritable qui ne soit pas un art classique. » (Cardarelli,
Viaggi nel Tempo, pp. n7-n9). En d'autres termes, il existe
depuis Dante une langue littéraire distincte du langage parlé.
C'est à elle qu'il faut s'en tenir, car elle seule permet d'atteindre à la forme classique) dont la littérature italienne ne Joit
point s'écarter et dont elle a eu le tort de s'écarter depuis
Manzoni.
Daas une première période, la Ronda fut surtout un effort vers
une expression classique de style et de langue, capable de donner une forme définitive à l'expérience romantique . Les Prologhi
et les Viaggi nel Tempo de Cardarelli, le mieux doué et le chef
de tout ce groupe, ne visent qu'à cela, et si on les traduit,
il ne reste le plus souvent qu'un résidu de romantisme postnietzschéen: « Si tu savais quel esJ l'amour qui me tord la 1111it

dans macha-mbre, comme un arbre qui cherche l'air! ... 0 démon
noir ! ... Vierge injuste et damnée! » Ou encore : « Je dévore les

NOTES

faits. Mon lyrisme (attention aux pauses et aux distances) ne suppose
que synthese. Lumière sans couleur, existences sans attributs, hymnes
sans interjections, impassibilité el éloignement, ordres et non figures,
voilà ce que je puis vous donner. »
Mais très vite la théorie formelle a contaminé la matière
même. Aujourd'hui le groupe de la Ronda affiche son mépris
non seulement pour les effusions personnelles ou les représentations de la vie contemporaine ou locale, mais encore pour la
recherche de sujets nouveaux. C'est une tendance comparable
à celle qui fit traiter, au dernier salon des Indépendants, le
vieux thème de l'Enlevement d'Europe par André Lhote et par
Favory. Bacchelli a donné àla Ronda un Ham let, un Spartacus,
un Abandon d'Ariane. Cardarelli annonce les Fables de la Genèse,
qui ont pour sujets des épisodes de l'Ancien Testament.
« Les grands poetes, écrit Cardarelli, ont puse répeter et s'imiter,

par une habitude qui est devenue traditionnelle, parce qu'ils savaient
que les sujets poétiques les plus profonds, ceux dont on ne peut se
passer, se trouvent déjà. inscrits dans la nature, et n'appartiennent
en définitive apersonne. Et ils ne craignaient point de ne pas paraitre
originaux. Ils etaient beureux au contraire que les motifs cbers à leur
inspira.fion fussent consacrés par quelque précédent insigne. Ils en
tiraient, quant à eux, mcouragernent à SEN'fIR. »
Et ailleurs:« Quand la passitm d'un poète commence à avoir,,
sa disposition des moyens tfexpression trop savourés et trop parfaits,
qui souvent coïncident av.ec une abondance paralysante, lotsque, pour
st~nifier ses idées et diswurir de ses douleurs, il commence à prendre
des allures subtilement blasées et badines, l'heure est proche pour l'artiste qui ne se satisfait pas des purs sortileges du style, - si chers dtt
reste aux grands écrivains romantiques, de Gœtbe à Nietzsche, l"l,eure est procbe de s'établir dans un genred'art qu.i permette à l'itzspiration de l'écrivain une liberté de modulaHons et d'attitudes plus
compréhensive sur un fond, m méme temps, plus purement illusoire.
Incipit comœdia, dirait-on m paraphrasant un mot de Nietzsche
lui-même. La comédie de l'art objectif. En vérité, continuer à feindre
à la première personne finirait par devenir à la longue un jeu trop
pauvre m surprises. &gt;&gt;
On voit les conséquences heureuses qui pourraient découler
pour la littérature italienne de ces théories, si elles étaient illustrées par des œuvres. Que Cardarelli ou un de ses compagnons

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réussissent, et ils auront remis au jour une des grandes
traditions littéraires de l'Italie, celle d'un Arioste qui, reprenant
après Pu lei et Boiardo la matière du cycle carolingien et du
cycle breton, les amalgame et en tire un univers nouveau, celle
aussi d'un Pétrarque, d'un Boccace, d'un Politien, de tous les
grands écrivains italiens qui ne furent pas des écr:vains patriotiques, mais se voulurent amuseurs, dans la plus noble acception, et considérèrent l'art comme un simple jeu, mais comme
un jeu divin.
Mais on voit également les dangers redoutables qui menaceraient les lettres italiennes : insincérité, académisme ' pesanteur,
ennui, vains exercices d'école, œunes de cénacles.
Aussi peut-on constater déjà un vif mouvement de réaction
contre J,1 Ro11da, et souvent chez ceux-là même qui lui avaient
témoigné au début le plus de sympathie. Il est encore impossible
de dire si ce mouvement ennemi de l'impressionnisme facile et
partisan d'un retour à un style sévère et mesuré, patiemment
élaboré et orné, a déjà donné tous ses fruits ou s'il peut espérer
de nouvelles floraisons.
De jeunes revues, - le Com 1eg110, par exemple, fondé en
février 1920, - semblent avoir adopté ce qu'il y avait de juste
et de fécond dans la Ronda, mais sans verser dans les mêmes
excès de dogmatisme et avec une moindre tendan~e qu'elle au:,;
exclusives et aux excommunications. En somme, ce qui est à la
mode aujourd'hui, c'est l'humanisme, un peu dilelfm1te, mais
plein de goût, dont Renato Serra avait donné le modèle savoureux_dans son petit livre Je Lellere, paru en 191 3, qui n'a encore
rien perdu de sa ,·aleur, bien peu de son actualité.
Papi ni et Soffici, naguère de toutes les manifestations d'avantgarde, se sont isolés. Le premier, converti au catholicisme militant, a terminé une Vie de Jésus qui ne va plus tarder à paraitre.
Soffici annonce le second volume de Lemmo11io Boreo, sorte de
roman picaresque contemporain, dont le premier tome date de
I 9 r 2 ; il publie régulièrement une re\'ue qu ïl rédige seul : Rete
Mcditerranen. Ils restent l'un et l'autre les deux' piliers littéraires
de leur génération.
Le roman n'a rien donné depuis longtemps, à part les œuvres
à succès de Guido da Verona, qui ait forcé l'attention du public
cultivé. Tout ce qui est art littéraire (ou presque) est poème en

.

LES REVUES

637

prose. Poeti d'Oggi, l'anthologie publiée p,lr Papini et Pancrazi
chez l'éditeur Vallecchi, en 1920, contient plus de pages de
prose que de vers, en vertu de ce principe que les anciennes
formes de versification sont périmées, que poésie ne se confond
plus avec poème et qu'il y en a :iutant « dans les Histoires de
Machiavel que dans !'Arioste.»
Au théâtre, un ess:1i a été tenté sous le nom de gro/lesro, mais
il semble sombrer dans le vaudeville. LA Mascbcra e il l'alto (Le
Masque et le Visage) de Luigi Chiarelli, dont le succès fut
retentissant, est le modèle de ce genre hybride qui traite le
drame en farce et, selon le mot de Luigi Pirandello, auteur de
grottescbi applaudis, projette l'ombre des personnages en même
temps que leur figure.
Telle est en gros la condition présente des lettres italiennes.
On voit qu'elles traversent une période de fermentation un
peu trouble et d'incubation fiévreuse. Le problème essentiel et
peut-être inutile qui se pose en Italie, c'est de couler l'apport
de toute la sensibilité moderne internationale dans le moule d'un
humanisme nfo-latin. Lorsque ma dernière note constatait l'absence de réalisations dont nous pussions tirer profit, elle ne prétendait en aucune façon accuser l'Italie de stagnation intellectuelle. Il n'est sans doute pas uo pays en Europe où la littérature
soit présentement cultivée avec une passion et un enthousiasme
aussi désintéressés et aussi fougueux qu'en Italie. Mais, si
intéressants et intelligents que puissent être les débats critiques
qui passionnent nos voisins, ils ne sauraient remplacer les
œuvres, romantiques ou classiques, peu importe, que nous
attendons et souhaitons.
Bl!SJAMIN CRÉMIEUX

,.

••
LES REVUES
MADAME COLETTE
Henriette Charasson écrit dans les LETTRES ( 1 n Mars) :
Si, d'une part, l'agrément de la langue, la sieoce du rythme et des
consonances, uo je-oc-sais-quoi de coulant et d'harmonieux, si, d'autre
pan, uo tcmp~ament d'aniste " pour qui le monde visible: existe »
(selon la parole de Gautier) et une adr~-s~c aiguë .i rendre en toutes

�LA MOOVBLLB

dVUB l'UllÇAISll

leurs nuances, et dans del paroles velout«s, ses plus lprcs ou ses plus
piuoresques sensations, suffisaient, joints à un esprit facile et gouailleur, à faire un grand romancier, M- Colette, - autrefois Mme Colette Wally - serait un grand romancier. C'est un rare prosateur, c'est
un de nos meilleurs pœtes en prose, et nul œ pourrait songer à Je
nier, qui conndt bien quelques fragments de CIMiru m mJn4te, une
bonne partie de la Retrait, s-timentalt, des chapitres des Yn'lles le la
flig,,,, et deux ou trois passages réellement incomparables de '4 Y4fabond1. Mais une grande romanci~re ? que non pas. M- Colette, qui
a des dons d'analyste, a su, ea des pages cyniques, troublantes et belles
dont qudques ais tâlisent parfois Mon tltllW ais à n de Baudelaire,
donner des aperçus nouveaux sur une certaine femme ( et non sur • la
Femme •• comme on l'a dit en gma-alisant trop, car, Dieu merci, nos
mères n'ont rien d'une Claudine, d'une Minne ou d'une Renée Néré 1)
Mais elle ne sait pas crffl des personnages, les animer de vie, et, tout
aurour de la femme p.erverse, igoiste, làche et séduisante qui composait
jusqu'ici le centre de chacun de ses récits, il n'y a que des fantoehes. Ce
sont tous des caricatureS, et non point des caricatures à la Daumier 011
à la Forain,. pleines d'âpreté et de vérité, mais d'amusants dessins sans
portt'C, comme on en nouve dans la Yü Porisinme.
·

•••
DE L'AGE DIVIN A L'AGE INGRAT
Des derniers souvenirs, que Francis Jammes a donnés à la
bVUB UMIVDSELLE ( 1er Man), détachons ce passage sur Jules

Verne:
Trop de pions n'ont pas compris la grandeur hommque de ce construeteur qui, ayant posé ses fondations au centre de la terre, él~e à
travers l'oc&amp;n sa cathMrale jusqu'au ciel. Qpe n'a-t-il pas YU ? Que
n'a-t-il pas ressenti? Non pas à la manière d'un 'fO)'ageur qui parcourt
eflectivcment le monde et n'en rapporte rien, mais comme saint Jean
de la Croix qui, muré dans sa cellule, y trouve :
... les monlapa,
La wllies solitair,s d &amp;ois#s,
La Iles itrangër,s,
Les jlon,IS retentisJ411ts,
u murmure du tlpbyrs omo11reux.
~ n'a pas embrasK son gèoic dans les trois règnes, sous 11:JUtes leslatitudes et longitudes? Quelles vocations n'a-t-il pas sa,àtm, et, 1
n.earc oil j'écris, œmbien de mariDs écouwlt la mer leur parler à.

l'otàUc, combien de missi~ Olffl3llt les tel!tiers d'une chapelle
a Brâil ou dans l'Inde poumimt témoigner que la lamme qui les a
pou$Sâ en avant, ils la tiemtent de Jules Verne. Cet homme ne sut
poiàt me&amp; poser pour aniver, et, d'ailleurs;daDS chaque siècle, il n'esr

Jid beaucoup de personnes qui soient aptes à godter l'Orlyssie, à moins
p ce ne soient des enfants. Lui-mme semble avoir ignod sa gran:dear : il allait au théàtre cfAmiens chaque soir et il trouvait bis
4r61eJ dans un bal travesti, de se déguiser en cuisinier, de c:oifler 1111
ab blanc, de ceindre un torchon et de brandir une ~ - Je connaissais
Mjl le Yt1Jtlf' au cmtr, '61" ""'• mais quelques chapitres de Yingt
.-1ines ,or,s ùs ..,,.,, que me prfla uae dame qui clirigeait les coun
p suivait ma sœur, me traaspottbent davantage encore. Je résolus œ
,me, si je peur. dire, dans une atmœpbàe sous-marine. Je fus sui,.'.
- - . . Le bm-e M. Dabas lui-même, je ne l'apercevais plus qu'à
- . S des ondes glauques toutes tlemies de mMuses, toutes arbores'CilDlel de coraux, toutes grouillantes de moostreS, f apportai dans
fèlqlloration imaginaire de l'abime une telle passion que je ressens
;Wiea aujourd'hui que c'est !'Etre que je rechen:bais alors dans ces
~ - Mais j'ai dit, h&amp; 1 que j'aftis beauœup trop n ~ .
ma huitième année, les courants qui c:oodui5eDt 1 l'ab9olu. Je
..,._, aujourd'hui que si j'avais apporti à la poursuate de Dieu
. . , Cn:oâie qui débuta par cette fasdaation du gouffre mcrveilleua.
• tpi plus tard se changea eu une nallalion qui toUChait surtout la
•
• mon cœur et que m'inspinit le pur amour des vierges, je ime
,-wtre parvenu à l'extase. Mais tandis qu'en vÏlallt à Jisus-Ouisl je~ qiae àm uœ subslaace sans défaut, toute de lumiàe et
\JlùlWc d'aqges, une suite de grocesques apparurent ça et là dam moa
ftidis sous-marin.

•
••

PAGE o•ALBUM

La REVUE DB FRANCE parait depuis le I s Mars ; elle a pour
aïrectcurs Marcel Prévost et Joseph ~dier, donne un roman de
Yierre Benoit, et tient à la fois des LECTUJtES POU. Tous et de
là llEWE DE PARIS, Elle a publié dans son premier numéro
w poâies inédites de Marceline Desbordes-Valmores :
A LUI
Lli wis-tu,

moi, cette lloile brillant, ?
trist,ss, m .,,gardiutl l.s ii,,,s 1
No,, I Ill •Mit pour moi u,J, m rlmul ,t &amp;reim,,
Elle 11'11 qu po,,r
111 tloourir tl, tes ,-a.
co,m,u

RMu,u-t11 ""'

"'°'

�LA

OUVEI.LB IBVUB FIANÇAISB

f •ptwu wi-1 111 },ur f#JStJruus,
Qui dul liK lfOS etnn l'un à l'autr, jaloux ;
Fr/Je nnbUm• tl'dlllOIU, M co,ùnr grQfiluse
Laissait mœr l'espoir Il le cill entre no11s.
D,wis-tu la r,pr,nhe à ma 11ie isolie l
doux """'• ta ù sais, œnsolail ma langueur
Et ta main, outrapaal ma trisllsSe isolk,
Pour un front plus brillant l'arraeha tl,
car,r .

Sa,,

A PROPOS DE BAUDELAIRE

"'°"

.Airui, """""tes œu, ta mJmoir, est wZt,g, :

Toi, qui Jais tant souffrir, tu ne t'm

smmms pas.

MoN cHu RmÈ_
u,

Sas ,,,;,,,oir, à son tour, hûntôt u Jroül riuag,
ÀUrG

p,ràu f,mpm,,11 Il

Ù

bruit àe lfflS pas.

•••
CHARLOT
Les Û.BIEIS NOUVEAUX (Mars) rappellent, à propos de cinégrapbie, l'un des films qui nous révél~rent Charlot:
Sur l'man, Charlot venait de tomber entre les mains d'un policeman qui le trainait au commissariat le plus proche. Et comme le
ciœma fait toujoun les choses tr!s consciencieusement, Charlot était
« trainé » au sens le plus liné:ral du mot, vers le cbltiment mérité ;
ualné par les pieds, allègrement, férocement, la t!te ballottée au ras
.des Jlllvés· Dans cette situation d~lallte il ne perdait pas une seconde
son sang-froid. Il n'entendait pas renoncer pour si peu, à la richesse de
sa vie intaieure.
Aussi, malgré le négligeable changement d'orientation de sa guenille
•humaine, Charlot, aernel ~e, blasé sur le prosaisme de la vie, apercevant une petite ftc:ur sur son chemin, la cueillait délicatement au vol
.et l'épinglait avec précaution à sa boutonnière.

Une grave maladie m'empkhe malheureusement de
donner, je ne dis m!me pas une étude, mais un·
simple anicle sur Baudelaire. Tenons - nous en faute de
mieux à quelques petites remarques. Je le regrette d'autant plus que je tiens Baudelaire - avec Alfred de Vigny
- pour le plus grand poète du x1x• sikle. Je ne veux pas
dire par là que s'il fallait choisir le plus beau poème du
xix• sikle, c'est dans Baudelaire qu'on devrait le chercher.
Je ne crois pas que dans toutes les Flturs du Mal, dans
ce livre sublime mais grimaçant, où la pitié ricane, oo
la débauche fait le signe de la croix, où le soin d'enaeigner la plus profonde théologie est confié à Satan, on
pume trouver une pike égale à Booz endm-mi. Un Age
entier de l'histoire et de la géologie s'y développe avec une
ampleur que rien ne contracte et n'arrête, depuis
touS

1A Terr,

mco,-

mcuillk el molle du DJlug,

jusqu'à Jésus-Christ :
En bas un roi d,a11tait, en haut mourait un /Jin .

•
••

LB GbAJrr : GASTON GALUMilD.

ilUVILIJ!. -

UolRDlDll! F. PAJLI..UT.

Ce grand poème biblique (comme etît dit Lucien de Rubempré: • Biblique, dit Zifine étonnée? 11) n'a rien de sèchement
historique, il est perpétuellement vivifié par la personnaliœ
cle Victor Hugo qui s'objectiveen Booz. Quand le poète dit
que les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
41

�LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

c'est ou bien pour rappeler de récentes bonnes fortunes, ou
pour en provoquer. Il cherche à convaincre les femmes q~e
si elles ont du août, elles aimeront non un freluquet, mais
le vieux bard~. Tout cela dit avec la syntaxe la plus libre et
la plus noble. Sans parler des vers trop illustres sur les yeux
du jeune homme comparés à ceux du vieillard (avec_ ~ré~érence naturellement pour ce dernier) de quelle fam1hanté
Hugo n'use-t-il pas, dans ce couplet même, pour asservir,
aux lois du vers, celles de la logique
Le dtillard, qui r-ri&gt;imt i•trs s,1 source prt111ihe,
E11/rt aux jours tltnitls et sort des ;ours cba11gea11/s

En prose on eût é\'idemment commencé par dire « sort des
jours changeants ». Et il ne craint pas de jeter à ~a fi~
du vers où elles s'anoblissent, des phrases tout à fait tnviales:
Laiss~ tomber e.tprts ,lu ipis, disait-il

A PROl'OS DE IIAODELAllŒ

B«r,. ,u s111:ail pas fM'IUle f e111t11e it1il ld
Et Rillh ne savait pas u q1u Ditu nmlail d'ell1 •.

Et dans ceux qui suivent quel art suprême pour donner
en redoublant les l, une impression Je légèreté fluidique :
Les souffles de la 11uit flottaient sur Galgala.

Alfred de Vigny n'a pas procédé autrement : pour insuffler une \'Îe intense dans cet autre épisode biblique, la
Coli're de Samson, c'est lui-rnlrne Vigny qu'il a objectiv~
en Samson et c'est parce que l'amitié de Madame Dorval
pour certaines femmes lui causait de la jalousie qu'il a
écrit :
La femme aum Gomo1Yl-l el fhomme aura Sodome

Mais l'admirable sérénité d'Hugo qui lui permet de conduire Boo{ endormi jusqu'à l'image pastorale de la fin,

a, l'élnMl lie
Ai•ail, t11 s'en allonl, niglige,nrnenl ;'ué
Celte faucille d'or dam le champ Jes itc,iles.

Qlltl Dit11, q11cl u,oissonnnir

Tout le temps, des impressions personnelles, des moments vécus, soutiennent ce grand poème lùstorique.
C'est dans une impression ressentie sans aucun doute par
Victor Hugo et non dans la Bible, qu'il faut chercher
l'origine des vers admirables :
Q111111d ()IJ

t_sl

jeut1e 011 a des mali11s triompl,a11ts,

Le jour sort àe 1.1 nuit niiisi q11'1111e 'l!icloirt,

Les pensées les plus indivisibles sont rendues au degré
de fusion nécessaire :
Voilà longtemps que ullt at'tc qui j'ai dormi

cette sérénité, qui assure le majestueux déroulement du
poeme, ne vaut pas l'extraordinaire tension de celui d'Alfred de Yigny. Tout aussi bien dans ses poésies calmes
Vigny reste mystérieux, la source de ce calme et de son
ineffable beauté nous échappent. ictor Hugo fait toujours
merveilleusement ce qu'il faut faire ; on ne peut pas souhaiter plus de précision que dans l'image du croissant;
même les mouvements les plus légers de l'air, nous venons
4e le voir, sont admirablement rendus. Mais là encore Ja

O Stig11r1,,·, a q1Jitlé ma co11che pour la nitre

Et nons Jl'l'flmes mror tout n1llls r,m à foutre
Elle il dt111i rit'anlt, ri mci 1nart à demi.

Li noblesse de la syntax1.: ne fléchit pas même dans les
vers les plus simples:

J. C'est iatentionndlemcnt qee je ne fais pas ici allusion aux études
d'1me drôlerie et d'une ampleur magnifique que Uon Daudet a
publices récemment avec un succès juste et prodigieux. Ici il n'importe
pas que Victor Hugo ne füt pas rc!ellc1m:nt Booz ; mais qu'il le crût ou
cherchât à le faire croire.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fabrication - la fabrication même de l'impalpable - est
visible. Et alors au moment qui devrait être si mystérieux,
il n'y a nùlle impression de mystère. Comment dire en
re;anche comment sont faits des vers, mystérieux ceux-là,
comme
Daus ks balancements de ta Jaille pencbee
Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant

ou
Pleurant comme Diane au bord de ses fontaines
Ton amour taciturne et toujours me11aci.

( ces quatre vers pris au hasard dans la Maison du Berger
d'Alfred de Vigny).
Bien des vers du Balcon de Baudelaire donnent aussi
cette impression de mystère. Mais ce n'est pas cela qui
est le plus frappant chez lui. A côté d'un livre comme
les Fleurs dtt Mal, comme l'œuvre immense d'Hugo
paraît molle, vague, sans accent. Hugo n'a cessé de
parler de la mort, mais avec le détachement d'un gr~s
mangeur et d'un grand jouisseur. Peut-être hélas ! faut-il
contenir la mort prochaine en soi, être menacé d'aphasie
comme Baudelaire, pour avoir cette lucidité dans la souf~
france véritable, ces accents religieux, dans les pièces sataniques :
Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
•.. Avez.-vous do11c pu croire, hypocrites surpris
Qu'on se moque du maître et q1/avec lui l'on triche,
Et qu'il soit 11aturel de recec:oir deux prix,
D'aller au ciel et &lt;fifre riche.

peut-être faut-il avoir ressenti les mortelles fatigues qui
précèdent la mort, pour pouvoir écrirè sur elle le vers
délicieux que jamais Victor Hugo n'aurait trouvé
Et qui refait le lit des [etiS paiwres et 1121s.

Si celui qui a écrit cela n'avait pas encore éprouvé le·

A PROPOS DE BAUDELA1RE

mortel besoin qu'on refît son lit, alors c'est une « anticipation » de son inconscient, un pressentiment du destin qui
lui dicta un vers pareil. Aussi je ne puis tout à fait m'arrêter à l'opinion de Paul Valéry qui, dans un admirable
passage d'Eupalinos, fait ainsi parler Socrate (opposant un
buste fait délibérément par un artiste à celui qu'a inconsciemment sculpté au cours des âges le travail des mers
s'exerçant sur un rocher) : « Les actes éclairés, dit Valéry
prenant le nom de Socrate, abrègent le cours de la nature.
Et l'on peut dire en toute sécurité qu'un artiste vaut mille
siècles, ou cent mille ou bien plus encore ». Mais moi je
répondrai à Valéry: « Ces artistes harmonieux ou réfléchis,
s'ils représentent mille siècles par rapport au travail aveugle
de la nature, ne constituent pas eux-mêmes, les Voltaire par
exemple, un temps indéfini par rapport à quelque malade,
un Baudelaire, mieux encore un Dostoïewski qui en trente
ans, entre leurs crises d'épilepsie et autres, créent tout ce
dont une lignée de mille artistes seulement bien portants
n'auraient pu faire un alinéa. »
Socrate et Valéry nous ont interrompu comme nous
citions le vers sur les pauvres. Personne n'a parlé d'eux
avec plus de vraie tendresse que Baudelaire, ce «dandy».
Une bonne hygiène antialcoolique ne peut pas approuver
l'éloge du vin:
A to11 fils je rendrai la force et la iiig11e11r
Et serai pour ce frile athlète tk la t•ie
L'huile qui raffermit les membres du ltttteur.

Le poète pourrait répondre que c'est le vin et non lui qui
parle. En tout cas, quel divin poème. Quel admirable style
(cc tombe et caveaux»). Quelle cordialité humaine, quel
tableau esquissé du vignoble I Bien souvent le poète
retrouve cette veine populaire. On sait les yers sublimes
sur les concerts publics :
ces concerts, riches de cuivre
Dont les soldats parfois inondent nos jardins

�ROIOS DE BAUDBUill

LA NOUTBLLE UVUB FKANÇAIS&amp;

f"Ï pa, U1 soirs tfor a. l'on se'"" rmt•TI
Versmt qUllqru héroïsme au cœur du citadin.

• E,

D semble impossible d'aller au delà. Et pourtant cette
impression, Baudelaire a su la faire monter encore d'un
ton, lui donnér une significa,ion mystique dans le finale
.inattendu où l'étrange bonheur des élus clôt une pièce
sinistre sur les Damnés :
u s011 de la /romptfte ,st si délicieux
Dam eu soir11olttmtls de ci/estes t•mdangts
Qu'il s'injll,e co,n,ru ime IXlaseia,is
ceux
Do#/ tlù chaflle lis lou"ges.

,ous

Ici il est permis de penser que chez le poète, aux impressions du badaud parisien qu'il était, se joint le souvenir de
l'admirateur p,asonn~ de Wagner. Quand même les jeunes
musiciens acruels auraÎ'C1lt raison ( ce que je ne crois pas)
en niant le génie de Wagner, des vers pareils prouveraimt
que l'exactitude objective des jugements qu'un ~crivain
porte sw telle œuvre appartenant à un autre art que
le sien n'a pas d'importancr, et que son admintioo,
même fau•, lui inspire d'utiles rêveries. Pour moi
qui admire beaucoup Wagner, je 01e souviens que dans
mon enfance, aux Concerts Lamoureux, l'entholisiasme
qu'on devrait réserver aux vrais chefs-d'œuvre comme
Tristan ou les Maitres Cbmiteurs, était excité, sans distinction aucune, par des morccan insipides comme la romance
à l'étoile ou la prière d'Elisabeth, du Tannhatlstr. A supposer que musicalement je ne me trompasse pas (ce
qai n'est pas certain) je- suis sûr que la bonne pGlrt
n'était pas la mienne mais et&amp; des coll~ens qui au•
tonr de moi applaudissaient indéfiniment à tout rompre,
criaient leur admiration comme des fous, comme des
• hommes politiques, et sans doute en rentrant voyaimt
devant les yeux de leur esprit une nuit d'étoiles que la
pauvre romance ne ~ aurait pa.1 suggérée si elle avait

porœ comme nom d'auteur au lieu de celui, alors honoré,
de Wagner, le nom décrié de Gounod.
Depuis les choses ont un peu changé. Et la nécessité de
n'iDscrire sur un menu musical que des œuvres fuançaises
oa alli~, fit sortir de la poussière Faust et Roméo. F.n
pareille matière le cuisinier n'a qu'à se conformer aux
interdictions du médecin nationaliste. On change le nom
des entremets comme le nom des rues. Et de grands m~taphyskiens purent faire une histoire de la philosophie nniverselk sans prononcer une seule fois les noms abhorrés
de Leibnitz, de Kant et de Hegel, sans compter les autres.
Cela ne laissait pas de creuser quelques vides, insuffisamment remplis par Victor Cousin.
Gest dans les pièces relativement courtes (la Pipe m'en
semble lechef-d'œuvre) que Baudelaire est incomparable.
Les longs poèmes, même te Voyage
Pour fn,ja,u amo11mu d, rartes eJ tl'esta,,,pts
l'u•ii~rs est égJJ .:1 son vaste apjliJiJ.
Ah f q11e lt t/fOlldt ,st gr1111d Q la clarté des la111p,s f
.4 ux yeux d11 soutrenir que le 1110,ide est petit l

(et Jacques Boulenger, de beaucoup le meilleur critique,
et bien plus que critique, de sa génération, ose nous •
dire que la poésie de Baudelaire manque de pensée 1)
m&amp;ne ce sublime Voyage qui débute si bien, se soutiennent
ensuite par de la rhétorique. Et comme tant d'autres grandes pièces, comme « Andrmnaq•e fe pense aWfllS, » il tourne
coun, tombe presque à plat.
I.e Yoyage finit par
Au J,md der foconn11 pour trout'tr du """''""'·
et

Andromaque par
A11x

Cllptijs, aux t ·aincws, ti 'bie" J'• utres

MC11r.

C'est peut-être voulu, ces fins si simples. Il semble malgré

�648

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tout qu'il y ait là quelque chose d'écourté, un manque de
souffie.
Et pourtant nul poète n'eut le sens du renouvellement au
milieu même d'une poésie. Parfois c'est un brusque changement de ton. Nous avons déjà cité la pièce satanique
« Harpagon q1û veillait son père agonisant » finissant par
&lt;&lt; Le son de la trompette est si délicieux ». Un exemple plus
frappant ( et que M. Fauré admirablement traduit dans une
de ses mélodies) est le poème qui commence par « Bientôt
nous plongerons dans les froides ténèbres &gt;i et continue tout
d'un coup, sans transition, dans un autre ton, par ces vers
qui même dans le livre, sont tout naturellement chantés
j'aime, de vos longs yeux, la lumière verddtre.

D'autres fois la pièce s'interrompt par une action précise. Au moment où Baudelaire dit : « Mon cœur est un
palais .... i,, brusquement, sans que cela soit dit, le désir
le repi-end, la femme le force à une nouvelle jouissance,
et le poète à la fois enivré par les délices à l'instant offertes
et songeant à la fatigue du lendemain, s'écrie :
Un parfum nage autour de votre gorge nue
0 Beauté, dur fléau des âmes, hi le veux,
Avec ces yeux de feu brillants comme des fêtes
Calcine ces lambeaux qu'ont épargne les bites.

Du reste certaines pièces longues sont, par exception,
conduites jusqu'à la fin sans une défaillance comme les
« Petites Vieilles &gt;i, dédiées, à cause de cela je pense, à Victor
Hugo. Mais cette pièce si belle, entre autres, laisse une
impression pénible de cruauté. Bien qu'en principe on
puisse comprendre la souffrance et ne pas être bon, je ne
croîs pas que Baudelaire, exerçant sur ces malheureuses
une pitié qui prend des accents d'ironie, se soit montré
à leur égard cruel. Il ne voulait pas laisser voir sa pitié, il se
contentait d'extraire le &lt;&lt; caractère » d'un tel spectacle, de
sorte que certaines strophes semblent d'une atroce et méchante beauté:

A PROPOS DE BAUDELAIRE

Ou dansent sans 'IJouloir danser, pauv1·es sonnettes ....

Je goûte à vol re insu des plaisirs clandestins.

Je suppose surtout que le vers de Bandelaire était tellement
fort, tellement vigoureux, tellement beau, que le poète passait
la mesure sans le savoir. Il écrivait sur ces malheureuses
petites vieilles les vers les plus vigoureux que la langue
française ait connus, sans songer plus à adoucir sa parole
pour ne pas flageller les mourantes, que Beethoven dans sa
surdité ne comprenait en écrivant la Symphonie avec
chœurs, que les notes n'en sont pas toujours écrites pour
des gosiers humains, audibles à des oreilles humaines,
que cela aura toujours l'air d'être chanté faux. L'étrangeté
qui fait pour moi le charme enivrant de ses derniers quatuors, les rend à certaines personnes qui en chérissent pourtant le divin mystère, inécoutables, sans qu'elles grincent
des dents, autrement que transposés au piano. C'est à nous
de dégager ce que contiennent de douleur ces petites
vieilles, « débris d'humanité pour l'Eternüé mûrs &gt;i. Cette
douleur; le poète nous en torture, plutôt qu'il ne l'exprime.
Pour lui il laisse une galerie de géniales caricatures de
vieilles, comparables aux caricatures de Léonard de Vinci;
ou de portraits d'une grandeur sans égale mais sans pitié :
Celle-là droite encor, fièi·e et sentant la règle
Humait avidement lt chant vif et guerrier.
Son œil parfois s'ouvrait comme l'œil d'ttt. vieil aigle,
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier.

ou

Ce poème des Petites Vieilles est un de ceux
Baudelaire montre sa connaissance de l'Antiquité. On ne la
remarque pas moins dans le Voyage, ou. l'histoire d'Electre
est citée comme elle aurait pu l'être par Racine dans une
de ses préfac~s. Avec la différence que dans les préfaces des
classiques, les allusions sont généralement pour se défendre
d'un reproche. On ne peut s'empêcher de sourire en
voyant toute !'Antiquité témoigner dans la préface de
P~re &lt;&lt; que Racine n'a pas fait de tragédie où la vertu soit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus mise au jour que dans celle-ô ; les moindres fautes y
sont sévèrement punies. La pensée du crime y est regardée
avec autant d'horreur que le crime même; les faiblesses de
l'amour y passent pour de véritables faiblesses, et le vice y
est peint partout avec des couleurs qui en font haïr la difformité ». Et Racine, cet habile homme, de re~retter aussitôt
de n'avoir pas pour juges Aristote et Socrate qui reconnaîtraient que son théàtre est une école où la vertu n'est pas
moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes.
Peut-être Baudelaire est-il plus sincère, dans la pièce liminaire au lecteur cc Hypocrite lecteur, nwn semblable, nwn
frère ». Et, en tenant compte de la différence des temps,
rien n'est si baudelairien que Phèdre, rien n'est si digne de
Racine, voire de Malherbe, que les Fleurs du Mal. Faut-il
même parler de différence des temps~ elle n'a pas empêché
Baudelaire 4'écrire comme les classiques.
Et c'est encor, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions do1mer de notre dignil ,!;

...............
0 Seigneur, do1111ez.-•111oi la force et le courage

...............

Ses bras v11ùicus jetés œmme fk va·foes armes
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

On sait que ces derniers vers s'appliquent à une femme
qu'une autre femme vient d'épuiser par ses caresses. Mais qu'il
s'agisse de peindre Junie devant Néron, Racine parlerait-il
autrement ? Si Baudelaire veut s'inspirer d'Horace ( encore
dans une des pièces entre deux femmes), il le surpasse.
Au lieu de « anirnœ dimùlium r,z,ez » auquel il me semble
bien difficile qu'il n'ait pas songé, il écrira cc nwn tout et
ma moitié ». Il faut du reste reconnaître que Victor Hugo,
quand il voulait citer l'antique, le faisait avec la toute-puissante liberté, la griffe dominatrice du génie (par exemple
dans la pièce admirable qui finit par c&lt; ni l'importimité des
sinistres oiseaux», ce qui est à la lettre &lt;&lt; importunique
volucres »).

A PROPOS DE BAUDELAIRE

Je ne parle du classicisme de Baudelaire que selon la
vérité pure, avec le scrupule de ne pas fausser, par ingé~osi~, ce qu'a voulu le poète. Je trouve au contraire trop
mgémeux, et pas dans la vérité baudelairienne, un de
mes amis qui prétend que
Sois sage, d ma dorûeur, et tie11s-toi plus tranquille

n'est autre chose que le « Pleurez., Pleurez. mes yeux et
forulez.-vous en eau » du Cid. Sans compter que je trouverais
mieux choisis les vers de l'Infante dans ce même Cid sur
le cc respect de_ sa naissance », un tel parallèle me semble tout
à fait extérieur. L'exhortation que Baudelaire adresse à sa
douleur n'a rien au fond d'une apostrophe cornélienne. C'est
le langage retenu, frissonnant, de quelqu'un qui grelotte
pour avoir trop pleuré.
Ces sentiments que nous venons de dire, sentiment de
la souffrance, de la mort, d'une humble fraternité, font
que Baudelaire est, pour le peuple et pour l'au-delà, le
poète qui en a le mieux parlé, si Victor Hugo est seulement
le p~ète qui en a le plus parlé. Les majuscules d'Hugo,
ses dialogues avec Dieu, tant de tintamarre, ne valent pas
ce que le pauvre Baudelaire a trouvé dans l'intimité
so~rante de son cœur et de son corps. Au reste, l'inspiration de Baudelaire ne doit rien à celle d'Hugo. Le
poète qui aurait pu être imagier d'une cathédrale, ce n'est
pas . le faux moyen-âgeux Hugo, c'est l'impur dévot,
~su1ste, agenouillé, grimaçant, maudit qu'est Baudelaire.
Si. leurs accents sur la Mort, sur le Peuple , sont si inégaux ,
s1_ la corde chez Baudelaire est tellement plus serrée et
vibrante, je ne peux: pas dire que Baudelaire surpasse Hugo
dans la peinture de l'amour; et à
Cette gratitufk infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qrlun long soupir

je préfère les vers d'Hugo
Elle 11~ r,garda de ce rtgard suprême
Qui reste à la beauté qua11d nous m trwmphtms

�652

A PROPOS DE BAUDELAIRE

6 53

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'amour, du reste, selon Hugo, et selon Baudelaire sont
si différents. Baudelaire n'a vraiment puisé chez aucun
autre poète les sources de son inspiration. Le monde de
Baudelaire est un étrange sectionnement du temps où
seuls de rares jours notables apparaissent; ce qui explique
les fréquentes expressions telles que « Si quelque soir »
etc. Quant au mobilier baudelairien qui était sans doute
celui de son temps, qu'il serve à donner une leçon aux
dames élégantes de nos vingt dernières années, lesquelles
n'admettaient pas dans « leur hôtel,, la moindre faute de
goût. Que devant la prétendue pureté de style qu'elles ont
pris tant de peine à atteindre, elles so~ge?t qu'on a ~u être
le plus grand et le plus artiste des écnvams~ en ne peignant
que des lits à « rideaux» refermables (Pièces con_damn~s)
des halls pareils à des serres (Une martyre), des lits plems
d'odeurs légères des divans profonds comme des tombeaux,
des étagères av;, des fleurs, des lampes qui ne brûlaient
pas très longtemps (Pièces condamnées), si bien qu'on n~é~ait
plus éclairé que par un feu de charbon. Monde baudelamen
que vient par moment mouiller et enchanter un souffle
parfumé du large, soit par réminiscences (La Chev_elure,
etc.)~ soit directement, grâce à ces portiques dont il . est
souvent question chez Baudelaire (&lt; o~tverts ~ur d~s cz~t4X
inconnus )&gt; (La Mort) ou (&lt; que les soleils marins teignaient
de mille feux » .(La Vie antérieure). Nous disions que
l'amour baudelairien diffère profondément de l'amo~r
d'après Hugo. Il a ses particularités, et, dans ce qu 11
a d'avoué, cet amour semble chérir chez la femme avant
tout les cheveux, les pieds et les genoux :
O toison 1110ttto1ma11t jusque sur l'encolure.

Cheveux bleus, pavillons de ténèbres tendus.

(La C/Jt'llelure)
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.
(Le Balco11)
Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes 11oires tresses
G'aurais) diroulé le trésor des profondes caresses.

Évidemment entre les pieds et les cbev~ux, il y a tout le
corps. On peut pourtant penser que Baudelaire se serait
longtemps arrêté aux genoux quand on voit avec quelle
insistance il dit dans les Fleurs du Mal :
Ah / laissez-moi le J,-011t posé s1w vos genoux
(Chant d'Automne)
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
(Le Voyafe)

Il n'en reste pas moins que cette façon de dérouler le.
trésor des profondes caresses est un peu spéciale. Et il en
faut venir à l'amour selon Baudelaire, tout en taisant
ce qu'il n'a pas cru devoir dire, ce qu'il a tout au plus
par instants insinué. Quand parurent les Flwrs du Mal,
Sainte-Beuve écrivit naïvement à Baudelaire que ces pièces
réunies faisaient un tout autre effet. Cet effet qui semble
favorable au critique des Lundis, est effrayant et grandiose
pour quiconque, comme tous ceux de mon âge, ne connut
les Fleurs dtt Mal, que dans l'édition expurgée. Certes nous
savions bien que Baudelaire avait écrit des « Femmes Damnées » et nous les avions lues. Mais nous pensions que
c'était un ouvrage non seulement défendu mais différent.
Bien d'autres poètes avaient eu ainsi leur petite publication
secrète. Qui n'a lu les deux volumes de Verlaine, d'ailleurs
aussi mauvais que les Femmes Damnées sont belles,
intitulés Hommes, Femmes. Et au collège les élèves
se passent de main en main des ouvrages de pornographie
pure qu'ils croient d'Alfred de Musset, sans que j'aie
songé depuis à m'informer si l'attribution est exacte. Il
en va tout autrement de Femmes Damnées. Quand on
ouvre un Baudelaire conforme à l'édition primitive (par
exemple le Baudelaire de M. Féli Gautier), ceux qui ne
savaient pas sont stupéfaits de voir que les pièces les plus
licencieuses, les plus crues, sur les amours entre femmes, se
trouvent là, et que dans sa géniale innocence le grand
Poète avait donné dans son livre à une pièce comme Delphine

�LA NOUVELLE REVUE FilANÇJJSI

autant d'importance 4u'au V~ age lui-même. Ce n'est
pas que pour ma part je souscrive d'une façon absolue au
jugement que j'ai jadis entendu émettre p_a r M.. A~tole
France, à savoir que c'était ce que Baudelaire avait écnt de
plus beau. Il yen a de sublimes, mais d'autres à côté de cela
qui sont rendues irritantes par des vers tels que:

A PROPOS DE BAUDELAIRE

PoiiF sauoir si la mer est ind-ulgente et bo~tu,

1

Laisse du •vieux Platon se fronce1• l'œil austère.

André Chénier a dit qu'après trois mille ans Homère
était encore jeune. Mais combien plus jeune encore Platon.
Quel vers d'élève ignorant - et d'autant plus surprenant
que Baudelaire avait une tournure d'es~rit ph~losopbiqu_e,
disringttait volontiers la forme de la mauère qm la remplit.
(Alors, 6 ma beautii, dites à la ven1ii11e
Q,û vous mangera dt lJaisers
Qiu j'a,i gardt la forme et l'essence divine
D~ mes a,rnmrs decomposés.

Ou

Réponds, cadai1re im:pur•..
Ton ép011x court le monde et ta Jamie immortelle ... )

Et malheureusement à peine a-t-on eu le temps de noyer
sa rancœurdans les vers suivants, les plus beaux qu'on ait
jamais écrits, la forme poétique a~optée ~ar Baudelaire
ramènera au bout de cinq yers « Laisse dit vieu.x Platon se
froncer l'œil austere &gt;&gt;. Cette forme donne les plus beaux
effets dans le Balcon :
Les soirs illumines par l'ardeur du charbon

vers auquel je préfère d'ailleurs dans les Bijoux :
Et la lampe s'ét11,11t resignée à mourir
Clmime Je ft1-yer seul illumitzait la chambre
Chaque f ois qu'il poussait nn flamboyant soupir
Jl in011dait de ;a11g cette puw couleur d'a1t1ùre.

mais dans les pièces condamnées elle est fatigante et inutile.
Quand on a dit au premier vers

à quoi bon redire au cinquième
Pour S(W()ir si la mer est i11dulffente et bonne.

Il n en est pas moins vrai que les magnifiques pièces ajoutées
1

aux autres, font, comme écrivait Sainte-Beuve sans savoir
si bien dire, un tout autre effet 1 • Elles reprennent leurs
places entre les plus hautes pièces du livre comme ces
lames altières de cristal qui s'élèvent majestueusement,
après les soirs de tempête et qui élargissent de leurs
cimes intercalées, l'immense tableau de la mer. L'émotion est accrue encore quand on apprend que ces pièces
n'étaient pas là seulement au même titre que les autres,
mais que pour Baudelaire elles étaient tellement les
pièces capitales qu'il voulait d'abord appeler tout le
volume non pas les Fleurs du Mal, mais les Lesbiennes,
et que le titre beauroup plus juste et plus général de
Fleui·s du Mal, ce titre que nous ne pouvons plus désintégrer ~ujourd'hui de l'histoire de la Littérature française,
ne fut pas trouvé par Baudelaire mais lui fut fourni
par Babou. Il n'est pas seulement meilleur. S'étendant à
autre chose qu'aux lesbiennes, il ne les exclut pas puisqu'elles sont essentiellement, selon la conception esthétique et morale de Baudelaire, des Fleurs du Mal. Comment
a-t-il pu s'intéresser si particulièrement aux lesbiennes que
d'aller jusqu'à vouloir donner leur nom comme titre à tout
son splendide ouvrage? Quand Vigny, irrité contre la
femme, l'a expliquée par les mystères de l'allaitement
fl

rèvtra toujours à la chaleur d11 sein,

par la physiologie particulière à la femme
1. Je n'ose plus parler des procédés de Sainte-Bem·e à l'égard de Baudelaire; j'ai appris eu effet que j'avais été devancé par M. Fernand
V andérem lequel dans une remarquable brochure, en discutant d'une
façon irréfotable des textes incontestés, a établi l' affreuse véritè.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Enfant malade et douz.e foisïmpur,

par sa psychologie
Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr,

on comprend que dans son amour déçu et jaloux il ait écrit:
« la Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome &gt;).
Mais du moins c'est en irréconciliables ennemis qu'il les
pose loin l'un de l'autre :
Et se jetant de loin tm 1·egard irrité,
Les deux sexes 11101irro11t cbacun de son côté.

Il n'en est nullement de même pour Baudelaire :
Cai· Lesbos entre tous m'a cboisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vietges en fleurs
Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère

Cette (&lt; liaison » entre Sodome et Gomorrhe que dans
les dernières parties de mon ouvrage ( et non dans la première
Sodome qui vient de paraître) j'ai confiée à une brute,
Charles Morel ( ce sont du reste les brutes à qui ce rôle est
d'habitude réparti), il semble que Baudelaire s'y soit de luimême « affecté » d'une façon toute privilégiée. Ce rôle,
combien il eût été intéressant de savoir pourquoi Baudelaire l'avait choisi, comment il l'avait rempli. Ce qui est
compréhensible chez Charles Morel reste profondément
mystérieux chez l'auteur des F/m,rs du Mal.
*

* *

Après ces grands poètes (je n'ai pas eu le temps de parler
du rôle des cités antiques dans Baudelaire et de la couleur
écarlate qu'elles mettent çà et là dans son œuvre) on ne
peut plus, avant le Parnasse et le Symbolisme, desquels
nous ne parlerons pas aujourd'hui, citer de véritables
génies. Musset est malgré tout un poète de second ordre et
ses admirateurs le sentent si bien qu'ils laissent toujours

A PROPOS DE BAUDELAIRE

reposer pendant quelques années une partie de son œuvre,
quitte à y revenir quand ils sont fatigués de cultiver l'autre.
Lassés par le côté déclamatoire des Nuits qui sont pourtant ce vers quoi il a tendu, ils font alterner avec elles de
petits poèmes
Plus ennuyeuse q11e Milan
Où du moins à.eux ou trois fois l'an Cerrilo danse.

Mais un peu plus loin dans la même pièce des vers sur
Venise où il a laissé son cœur, découragent. On essaye
.alors des poésies simplement documentaires qui nous montrent ce qu'étaient au temps de Musset les bals de la
« season &gt;i. Ce bric à brac ne suffit pas pour faire un
poète (malgré le désopilant enthousiasme avec lequel
M. Taine a parlé de la musique, de la couleur, etc., de ces
poésies là). Alors on revient aux Nuits, à !'Espoir en Diett,
à Rolla qui ont eu le temps de se rafraîchir un peu. Seules
des pièces délicieuses comme Narnoima, demeurent vivaces
et donnent des fleurs toute l'année.
C'est encore à un bien plus bas échelon qu_'est le noble
Sully Prudhomme, au profil, au regard à la fois divin et
chevalin mais qui n'était pas un bien vigoureux Pégase. Il a
des débuts charmants d'élégiaque :
Au..--.: étoiles j'ai dit un sofr
Vous ne me semblez. pas heureuses

Malheureusement cela ne s'arrête pas là, et les deux vers
suivants sont quelque chose d'affreux que je ne me rappelle
plus bien ;
Vos lueurs dans l'infini 11oir
Ont des tendresses doulo11re11ses.

Puis, à la fin, deux vers charmants. Ailleurs il confesse
avec grâce
Je n'aime pas les maisons ne11vts
Elles ont fair illdifférent

Hélas, il ajoute aussitôt quelque chose comme ceci :
42

�A PIOPOS DE BAUDKLAI.IŒ

w

'Vieilles olit :z•~z,, de 'Ulllm
Qtli se rolllllitmtttlt tm plt1wm,t.

Q.oelq'Uefois envois au Let5teur sont dignes de. œu'K c;le
Musset, moins alertes, plus pensifs et plus senst~les, ~
somme charmants. Toutcekl laisse t0ut de même bien lom
de soi lè Roruantisme et la gta:nde Valmore. ~ul ( av~nt
le Parnasse et le Symbolisme) un poète contmue, bien
diminuée, la tradition des Grands M~îtres. C'est Leconte
de Lisle. Certes n a utilement réagi contre un ,langage
.
relâchait. Pourtant il ne faut pas le croire trop
q m se
à P . .
. . d ux vers .
différent de ce qui l'a précé è. et1t ieu ; vo1c1 e
.
La ~~ lèflwe m paix

et:

L'a11be atijlanc noir des

-Stsl

,Yes ep,:illes 'fllll(S

,nl)1ltS

marclwd'un ,pied t•em1eil.

autres, avait ses bizarres façons de dire à lui. T.onjours les
animaux étaient le Chef, le Roi, le Prince de quelque
chose, absolument comme Midi est « Roi du Et1s ~- Il ne
disait pas le lion, mais « Voici ton heure ô Roi d11. Sennaar d
Chef J », le tigre, mais le &lt;&lt; Seigneur rayé », la panthère
noire mais &lt;&lt; 1.a Reine de Java, 1.a noire chasseresse »,
le Jaguar, mais le ir CbaJseu.r au beau poil », le loup,
mais le cc Seigneur du Hartz. », l'albatros, mais le « Roi de
l'Espace », le requin, mais le &lt;&lt; sinistre rôdeur des steppes de
la mtr )&gt;. Arrêtons-nous parce qu'il y aurait encore tous les
)

serpents. Plus tard, il est vrai, il a renoncé aux métaphores et comme Flaubert avec lequel il a tant de rapports,
n'a pas voulu que rien s'interposât entre les mots et l'objet.
Dans le lévrier de Magnus, il parle du lévrier avec la parfaite ressemblance qu'aurait eue Flaubert dans la Légende

de saint Julien rHospitalier :
Hé bien le premier, très Leconte àe Lisle, estd'Affred de
Musset dans la Coupe et les Lèvres. Et le second es_: de
Leconte de Lisle dans son plus ramsant ~oème peut-etre,
la Fontaine aux Lianes. l.econte de Lisle a épuré la langueo
l'a purgée.de toutes les '!iottes métaphores four 1esquelles U
était impitoyable. Mais lui-mêrue a usé ( et avec qu_el
vent )) . Ailleurs c'est le cc rire
b h r ') de l' &lt;c aile
on eu •
zd z
'
la
amoureux du vent», les cc gotittes de crùta ~ a rosee »'
&lt;&lt; robe de fett de la terre », la &lt;c coupe du so1.eil »' la « cendre
du sokil ~,, le « wl de l'illusion »-.
.
Je l'ai vu écoutant d'un regard sar~qù: .les ~lus
belles pièces de Musset, or il n'est souven: lm-meme qu u~
Musset plus rigide mai's aussi d.~cl11mat~1re .. ,Et la ressem
blance est quelquefois. si hallucmante '1_ue 1 avoue ne pas
arriver à me souvenir s1

au

Tu ne sommeillais pas calme comme Ophélie

.
. pourtant persuadé être de Leconte de Lisle,
que ie st11s
,
d
n'est pas de Musset, tant cela ressemble a un _vers e /e
dernier. Leconte de üsl-e, sans prëfùdice dès -images es

·

L'arc vertébral tendu, nœuds par nœuds étag!,
Il a posé sa t!te aig-ui entn ses pattes.

Et c'est tout le temps aus.si bien. Malgré cela nous n'aurions pas cité Leconte de Lisle comme le dernier poète de
quelque talent ( avant le Parnasse et le Symbolisme) s'il n'y
avait cbez lui une source délicieuse et nouvelle de poésie, un
sentiment de la fraîcheur, apporté sans doute des pays tropicaux où il avait vécu. Je n'ai là-dessus aucun renseignement
et je regrette avant de vous écrire, mon cher Rivière, de ne
pas avoir été en état d'aHer trouver un grand poète dont
Leconte de Lisle favorisa paternellement les débuts,
Madame Henri de Régnier. Elle eut sans doute çà et là
rectifié d'un mot juste une affirmation qui ne l'est peut-être
pas. Mais nous n'avons voulu aujourd'hui, n'est-ce pas, qu'essayer de lire ensemble, de mémoire, à haute voix, et en
nous fiant à notre seul sens critique. Or si, sans renseignements d'aucune sorte, on laisse seulement revenir d'euxmêmes dans sa mémoire quelques vers bien choisis de
Leconte deLisleJ on est frappé du rôle que, non passenlement

�LA NOUVELLE REVUE I-RANÇAISB

660

le soleil, mais les soleils, ne cessent d'y jouer. Je ~e par~e
plus de la cendre du soleil qui revient tant de fois,. mais_
des « joye11x soleils des naïves annles »' de~ cc st~riles so~etls qui
n'ltes plus q11.e cendres», de « tant d.e soleils qui ne revundront
plus » etc. Sans doute tous ces soleils traînent a~rès eux
bien des souvenirs des théogonies antiques. L'horizon est
« divin ». La vie antique est faite inépuisablement
Du lourbillo11 sans fi11 iùs espérances tYJines.

Ces soleils
L'esprit qui les songea la e11traîne a,, 11ia11l.

• Cet idéalisme subjectif nous ennuie un peu .. Mais on
peut le détacher. Il reste la lumière et ~e qui le corn.pense délicieusement, la fraîcheur. Baudela1re se sou,;en~t
bien de cette nature tropicale. Même « derrière la muraille
immense du brouillard &gt;&gt; il faisait évoquer par sa ~égresse
« les rocotiers absents de la mperbe Afrique ». Mais cette
nature on dirait qu'il ne l'a vue que du bateau. Leconte
de Li;le y a vécu, en a surpris et savouré to_utes les
heures. Quand il parle des sources, on sent bien que
ce n'est pas en rhéteur qu'il emploie les verbes ge~mer,
circuler, filtrer; le simple mot de graviers n'est ~as mis par
lui au hasard. Quel charme quand il va se réfug~er près de
la Fontaine aux Lianes, lieu réservé presque à lU! seul,
Qui dis le premier jour u'a ccn11u que peu d'hôtes.
Le bruit n'y monte pas de 1.i mtr sur les c~les,
Ni la rume11r de l'hommt, oii y pent oubl1tr.
Ce sont des eb&lt;turs soudains dt chansons i11finies

U l'azur

est si doux qu'il suffit à sécher les plumes des

oiseaux.
L'oiseai, tout couurt d'lli11ulles
Mo 11tail skhtr so11 aile

(dans une des pièces :

A PROPOS OE BAUDELAIRE

d la b,-ise plus ,haude,

dans l'autre :
Au tiMt firmame,1/).
A peim une khappk llinulante tl bleue
Laissait-tilt entrevoir tn ce pa11 du ciel pur,
Vers Rodrigue 011 Ceylan le vol des pailk-t11-qutue
Comme un flocon de neige egaré d.ms raz_ur.

Est-ce que ce n'est pas bien joli, mon cher Rivière ? Et
bien au-dessous de Baudelaire, ne nous devions-nous pas
pourtant de rappeler de si charmants vers au lecteur d'aujourd'hui qui en lit de si mauvais. Les Français depuis
quelque temps ont appris à connaître les églises, tout le
trésor architectural de notre pays. Il serait bon de ne pas
laisser pour cela tomber dans l'oubli ces autres monuments,
riches eux aussi de formes et de pensées, qui s'élèvent au
dessus des pages d'un livre.
MARCEL PROUST

Quand j'écrivis cette lettre à Jacques Rivière, je n'avais
pas auprès de mon lit de malade un seul livre. On excusera
donc l'inexactitude possible, et facile à rectifier, de certaines citations. Je ne prétendais que feuilleter ma mémoire
et orienter le goût de mes amis. J'ai dit à peine la moitié
de ce que je voulais, et par conséquent bien plus du double
de ce que je m'étais promis et qui, plus condensé, moins
encombré de citations ( orné d'autres plus frappantes qui
reviennent en ce moment du fond de mon souvenir
comme pour se plaindre de ne pas avoir eu leur pl.ace),
eût été infiniment plus court. Parmi les remarques que
j'ai omises, J'une donne raison à M. Halévy qui me
reprochait, suivant en cela Sainte-Beuve, de dire adjectif
descriptif comme si un verbe ne pouvait tout aussi bien
décrire, et du même coup à ceux qui ne comprennent
pas que selon moi il n'y ait qu'une seule manière de
peindre une chose. En effet dans la Chevelure Baudelaire dit:
U11 ciel pur oû frlt11il riltnullr chalnir

�'

LA

NOIDULUl 1mVUB 'fUJIÇàlSII

et dans le poê,,,l m proSè conespœclmt:
Oli

SI

p,Basu l'Jtmull, d,aùi,r.

D y a donc deu'1 versions également belles et de plus les
deus fois l'épithète est un verbe. fajoute que personne ne
m'«ritcela et que c'est moo propre souvenir qui casse le nez,
comme dit Molière, à mon raisonnement. Je persiste à croire
que fapable .,... de Sainte-Beuve citl il y a environ
1111111 JJI" M. Halévy, et que je cmmaksais fon bien, n'a
tien de si mmrquable. Et que même il n'y a pas lieu de
-'cmsiersurla vende Vugile,si j~,quecitefautemdes
Lr,uü. Naturellement, condamné depuis tant d'ann&amp;s l
fflte clans une chambre am volets fermâ, q,iédaire la
ltale ilectrici~, reme les belles promenades clu sage de
Mantooe. Mais pour lui, qui a pai une partie de sa vie l
éaire les Gœrgiquts et les Buœliqt,u, il serait un peu fort
qu"d n'e6t jmws eu l'idée de regarder le ciel et la disposition des nuages par un temps pluvieux. C'est charmant, mais
il n'y a pas de quoi se tfcrier sur une simple obsemtion.
Chateaubriand, lui, avait sur ce m!me sujet des nuages bien
plus que des observations, des impressions1 ce qui n'est pas
la mtme chose, et génialement exprimœs. T0t1t ceci ne
toDdle en rien à mon admiration pour Virgile. Le danger
cfarticles comme celui de Sainte-Beuve, c'est que quand une
George Sand ou un Fromentin ont des traits pareils, on
ne soittentf de le:i ttoaver • dignes de Vugile -., ce qui ne
mn rien dire du tout. De même, on dit aujourd1mi d'miflins qui n'emploient que le vocabubùe de Voltaire:« B
mit zassi bien que Voluire •· Non, pour krire aussi bien
que Voltaire, il faudrait commence!' par écrire autremeot
qae lui. Un peu de ce malentendu règne dans la renaissance
qui s'est&amp;iœautoardu nom de Moréas. Ce n'est pas le
seul. On mène gr.mcl bruit autour de Toulet qui vient de
mourir; tous ses amis 111 reste affirment, je le crois volontiers, que c"~t un l-tre dfficieux. Et les gentils vers de 1ui
que j'ai entendu citer, souvent fon gncieus, s'élnent par-

66J

PROPOS DB BAUDBLAIIB

~is _à ~e véritable éloquence. Mais voilà-t-il pas que notre
ti distmgué collaborateur M. Allard vient &amp;ire de la min~ ~ème de son œuvre lll\e raison pour qu'elle survive à

J-?111s. A,ve~ un si l~cr 1,~,. 4it-il (à peu p~), on se
~ plus ~';11~nt Jusqu'à la postérité. Avec de pareils
arguments, dirai-Je à mon tour, il n'y a rien qu'on ne puisse
pmcndre: La postérité se soucie de la qualité des œuvres,
elle ne Juge pas sur la quantité. Elle retient les immenses Noces de Cana ou les Mémoires de ~int-Simon
~ bien qa'-n R&gt;Bdel 4e Oxarles 6()rWaos ou u~
~~le et divin Ver Meer. Le raisonnement de Allard
~ a wt par contraste pe~r à une phrase, tout oppos&amp;,
JDCUCte, absurde, de Voltaire, une phrase si amusante quoi1ue si fa1.WC que j, R8'ftlt '1~nopasia cilereactement:
« Le Dante est assuré Je suniVR : oa Je lit peu •·

M.

M. P.

�POÈMES

POÈMES'
I
Je n'ecris plus de vers que pour le Cinéma

C'est Fantônias / C'est Filibus I
Tous les voleurs ont des gibus•

Changement tous les vendredis,
Voyage aRome pour pr!tres interdits
Toutes nos bien aimées
Aux Iles Borromées
Entretenues par un interdit de séjour,
L'enfant prodige et son amour/
Le bagne chez. la portière.
Supplément au drame,
l7ues prises avec l'autorisation du Ministre de la Guerre :

Chasseur de Vinwines
Au pied du, donjon,
La Marne et la Seine
Fttient entre les jonts.

Je voudrais comme Cha.rlot
Jouer du piano dans l'eau.

Le pauvre prisonnier n'a pas séduit la reine,
Et ceux qui sont dµ.ns le coma
Iront aussi au cinéma.

Il es! dans son réduit, elle est dans son palais,
Mais cependant, voyez : lui qui était si laid,
Il a trente marraines.

Enfin s'allie a la plastique
Sa samr physique, la musique.

Ah J.•• la suite dans 1m instant

En supplément au programme

Funérailles de Mounet-Sully,
La nuit se fait quand Miss va se glisser au lit.
r. Extraits de l'Age a~ l'Hu111anilé.

Le soleil qui se lève a aussi la forme d'un gibus,
Est-ce un fantôme ou Fantômas ?
Cinéma
Ou apparition avant l'heure des autobus?
Mais une ombre suspend aux grilles,
Effrayant les chats du jardin,
La bague illustre où brille
Le fendu chaton d'Augusta
Mieux qu'une lampe d'Aladin ;
Un jonc célèbre bat en rêve la pierre grise
Et ce petit bruit sec que le vent aigre attise

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!l

Est la pire des plairim.
Res'mrgissa.nt ,li,jgr
Et la plus vaine
Et l'âme en peine
Qui fut d'1m b.tatt je1/!IIM homme mB.ll1MOl~qi1e- et fier
D'une voix de fausset dit set fade Compl'a:inte.

Or, voix plus franche
De lai nnit akmchi.,.
Voix de la pierre,
A mes pieds roident des paves
Taillés en dés ;
Construction ou. d4nwliti:on ?
Aux six faces a'tflJl,'Jtt d.'imcripti0ns:

Louise Michel éclipse Paulus
Paul :Bert :rapporte le. Tonkin dans son chapeau
Victor Hugo mourant tué pax un vélocipède
Malédiction de Boulanger
Cinquantenaire des Chemins de Fer
Rome vue de la Tour Eiffel
Et Jésus dans la Rue du Caire
Amazones de Béh2nzin
Verlaine ivre-mort à minuit
Et ta garçonnière en Russie

Lodoïska pinçant la balalaû..--a
Jongleuse bleue de Medrano
Bas roses des négresses du Manie~
Square d'Anvers tt ses garons
Le R:u-Mort et ses g2rçom

Des
Des
Des
Des

caissiers
propriétaires
dossiers
itin aires

Six pieds sous terre
Et le Calvaire
Droit snr le toit
A FonqneviUers en Artois
Forêt d'Argonne
0 Vierge bonne

Vmies fié:tris de ton enfance
Et k Hnceul matriculé de ta jeunesse J
Vn. espoir te reste de mtriur ta souffrana
Et le ci4l loi.wre à ta promesse
Et voici par hier reftlté
Aujourd'hui sur Ucran priporépour demttin.
.Alhambra noir du peuple en lùsse. /
La folle crhle f écran pour nie prendr~ ÙJ main.
Peins 'le mon~ a peins sa ditrme,
Maitre après Dieu,
Maître du feu,
Christophe Colomb du cim!ma,
- Un gamin qui Jette une Mange g,iette la terre
au haut d'un mât Pein~re i~vi~&amp; e1 maître des mé.temp5ychoses,
0 toz. qrit -pems cat1t1.ne im a"ase.

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

II

Aimer I
Aimer I
Que par l'Amour on voit le grand cadavre ranimé
L'A11UJur rouvre les yeux fermés I
Aimer I c'est la béquille qui se change en aile
Aimer ! le plus juste des zèles /
Aimer/ voir ce q1la l'homme I'lmmanité céla I
Aimer quoi ? Cela ?
Cette vie exécrable
Le réveil du soldat et le sommeil des bites à l'étable ?
Ces tourments, ces remords qz,i corrompent les mets sur la table
La vie des jours et des journaux
La vie du pain dur qui fait les gencives sanglantes,
Recette de beaitté pour les pauvres /
La vie de l'or qtti perd à tous les changes
La vie du plomb dont pour tuer ou corrompre
On fait des caractères tfimprimerie ou des balles
La· vie des viandes à l'étal
La vie des lires fous tfun dieu q11i se dérobe
Cette vie absurde de recards
Et de handicaps truqués et de sauts de la 11wrt ?
Et ces fils préférés que l'orgueil piétine
Et les autres, chéris d1, scandale a qui tu les destines
Et ces noces traversées de fimérailles
Et ces lits qtû ne sont jamais à ta taille
Et tout ce dont tes yeux vo1"1raient s'émerveiller
Sali, gdché, vendu, cassé par des laqllais mal réveillés
Et ces bannissements après ces trahisons
Et cette bourse vide, cette ma.in coupée sans bague et ce couteau

POÈMES

Et les cendres de ta maison
Envel-Opples dans des journaux
Et lts malédictions assommantes des pauvres
Et les dettes des morts
Et les péchés des autres
]al.oux de tes remords
Et letemps, cette fable!
Et le nombre, ce caprice !
Et Dieu, ce réhus
Et les pieds dans la boue et l'orgie-omnibus
Cette vie exécrable
Dont tient le fil
La peste purificatrice
La première des Terreurs revenues de l'An Mil!

Délivrez-nous d'abord des souffrances vulgaires,
Des puanteurs de nos misères.

0 fott qui croit an mervez7leux de ?imposture /
Tais-toi donc /
Ecoute roucoitler au pied d'une tombe un ange ~ porcelaine
Et soumets-toi au pardon/
Haïr comme tu crus, trop faible créature
Qu'est-ce sinon a1, moins aùner la haine?
Aimer I aimer I te dis-je,
Aimer I C'est bien assez. et c'est un assez.grand prodige.
Tu peux toutes les fautes
Hors celle de nier.
Dieu se dérobe, dis-tu; c'est pourn'ttre pas nié
Par son mauvais hôte
Je te le dis du fond de I'infini des jours,
Tu ne peux rien qu'aimer

�LA NOUVELLE REVUE FIUliCA,tsa

Pri.s1,Mier Je J'A.mour ·
Plus solide est ta prison
Moins fragile est ta ,-ai'S'OJJ
La fai dont Dieu se vtt s'alimeate du ~lnUe
La nuit est la promesse w.idmte.du JflYf
Je te lasse mais tu m'kœttes
Fais ton salut par l' A,mour.

Un enfant joyeux frappe sur un tambour
Tais-toi, laisse~le faire.
Le, propre de f!Nnmne w tk ~ ,rien cDmpro11frt,
Tu, hais encore d'un cœur si tendre !
Tu te souviens d'un four
·De l'août ,f:atai et ·m.o,gnifo?ue
Parce qu'alors il a suffi d'1m ta:mh0111·; .
Laisse l'enfant marqué à sa barb~re musique,
Nous le s11ivrons peut-ltre
Et sais-tu jruq1ùn't son gai 'ia/)age frnèlm pmU•re
Et jusqu'à quai il peut prétendre ?
Il peut suffire d'nn wmhoin·.-~
..O"DlŒ fü.\LMON

HYMÉNÉE
ÉVÈNEMENT FORT INVRAISEMBLABLE
EN DEUX ACTES 1

PERSONNAGES ~
AGAFIA TIKHONOVNA, fille de marchand, jeune fille à
marier.
ARINA PANTÉLÉIMONOVNA., sa ta11te.
FIOKLA IVANOVNA, marieuse professionnelle.
PODKOUÈSSINE, consevller de Ctnw.
KOTCHKARIOV, son ami.
IAÏTCHNITSA [OMELETTE], employé de chancellerie •
ANOUTCHKINE, qfficier d'infanterie en retraite.
JÉVAKINE, officier de marine en retraite.
DOUNIACHKA, jewne don1estique d'Arûra P:antéJ!imofünma.

STARIKOV, marchand aux Boutiques 2 •
STÉPANE, valet de Podkolièssine.
r. \'oir aux Notes l'histoire de la composition de cet ouvrage.
Exactement au Gosti11oï. D11or, I'emplacemeot réservé lians tout!!

2.

ville russe importante anx 1111rrchaods en gros et en demi-gr-0s.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA1SE

ACTE PREMIER
Une chambre de célibataire.
SCÈNE I

PomwLIÈSSlNE, seul, étendu sur son divan, fumant sa pi.pe.
- Et voilà, quand on se met à y réfléchir tout se~l, à
loisir, on trouve qu'il faut à la fin absolument se maner !
Car, vraiment, que fait-on ? On se laisse vivre et ça en
devient fastidieux. J'ai encore laissé passer le temps des
mariao-es
avant le carême. Au fond, tout est prêt et la
0
•
marieuse vient depuis trois mois. Je commence à en av01r
honte. Eh, Stépane !
SCÈNE II

PonKoutssrnE, STEPANE.
PooKOLIÈSSINE. - La marieuse n'est pas arrivée?
STEPANE. - Pas du tout.
PonKoLIESSlNE. - Et chez le tailleur, tu y es allé ?
STEPANE. - J'y ai été.
PonKOLIÈSSINE. - Eh bien, il travaille à mon frac ?
STÉPANE. - Il y travaille.
PonKOLIÈSSINE. - Et son travail est avancé.
STEPANE. - Oui, assez. Il a déjà commencé les bou·
tonnières.
PoDKOLŒSSINE, - Que dis-tu ?
STÉPANE. - Je dis : il a commencé les boutonnières.
PooKOLIÈSSINE. - Et il n'a pas demandé : Pourquoi
Monsieur a-t-il besoin d'un frac ?
STEPANE. - Non, il ne l'a pas demandé.

HYMÉNfa

!

. PooKOLIESSJNE. - Il a peut-être dit : Est-ce que Monsieur ne songe pas à se marier ?
STEPANE. - Non, il n'a rien dit.
PoDKOLIESSINE. - Tu as probablement vu d'autres fracs
che~ lui ? Assurément, il en fait pour d'autres que pour
mot.
ST.EPANE. - Oui, il y avait beaucoup de fracs déjà prêts.
PooKoLIÈSSlNE. - Mais ils étaient, je pense, d'un drap
moins fin que le mien ?
STEPANE. - Oui, le vôtre sera d'un drap plus attirant.
PonKOLIÈsSINE. -Tu dis?
~TEPANE. - Je dis que le vôtre sera plus attirant.
Poo~OLIESSIN~.-:- Bien. Est-ce qu'il a demandé pourquoi
ton maitre se fait faire un frac en drap si fin?
ST.EPANE. -Non.
PooKOLIESSINE. - N'aurait-il pas demandé : Monsieur
ne songe-t-il pas à se marier ?
STEPANE. - Non, il n'en a pas parlé.
PooKOLIÈSSINE. - Tu lui as cependant dit quel est mon
rang et quelle est ma fonction.
STEPANE. - Je le lui ai dit.
PonKOLIÈSSlNE. - Et qu'est-ce qu'il a répondu ?
STEPANE. - Il a dit : Je ferai pour le mieux.
PonKOLIÈssrNE. - Bien. Retire-toi.
(Stépane sort.)
SCÈNE III

PoDKOLIÈSSINE, seul.
Po~KOLIÈssn-m. - Je trouve qu'un frac noir donne plus
de ~01ds. 1 7s fra~s clairs vont mieux aux gratte-papier, aux
petits fonct1onna1res et autre fretin; ça vous a un air blancbec. Les gens d'un rang supérieur doivent observer comme
on dit le ... Bon, le mot m'échappe, et pourtan~ c'est un
beau mot ... Oui, mon petit, il n'y a pas à tortiller, un con-

4,

�6'i 4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

HYMÈNÈE

!

'

seiller de cour, c'est un colonel moins les épaulettes. Eh,
Stépane !

SCÊNE VI
SCÈNE fV
PonKOLJESSINE .

~

PonKOLJESSINE. -

STEPANE:

Sn:PANE.

Que désirez-vous ?
As-tu dit au cordonnier de faire en
sorte que je n'aie pas ùe cors ?
STEPANE. - Je le lui ai dit.
PoDKOLIÈssnœ. - Et qu'a-t-il répondu?
STEPANE. - Il a répondu: bien.
STEPANE. -

·
Et le cirage,

PonKOLIÈSSINE. -

tu

l'as ac l1et'e

;i

.

Sri:PANE. - Oui.
PoDKOLŒSSlNB. -

. ,. . .
Où ? A la boutique que Je t a1 mdiquée, perspective de l'Ascension?
STEPANE. Précisément là.
PonKOLiESSINE. Et il est bon ?
STÉPA...~E. - Oui.
PoDKOLIÈSSINE. - Tu as ciré les chaussures avec?
STÉPANE. - Oui.
PonKOLIÈSSINE. Et ça brille ?
STEPANE . _ Pour briller, ça brille bien.
PoDKOLIÈSSINE. - Et en te remettant la boîte,_ le ma:chand ne t'a pas demandé pourquoi ton maître avait besoin
d'un cirage de cette qualité ?
STÉPANE. - Non.
Po:oKOLIÈSSINE. Ne t'a-t-il pas dit : Est-ce que ton
,.
· de se man·er .~
maître n'aurait pas l mtention
STEPANE. Non, il n'a rien dit.
PonKOLIÈSSINE. - C'est bon. Tu peux aller.

PoDKOL1ÈSSINE. -

(Stépane sort.)

vn

SCÈNE
Porum1..1ÈSSINE. -

Puis,

STÉPANE.

Oui, le diable m'emporte, c'est une
chose tracassante que de se fiancer ! Ceci, cela, et autre
chose. Il faut que ceci et cela marchent ensemble. Non, le
diable m'emporte, ce n'est pas si facile qu'on le dit. Eb, Sté.pane! (Stépane entre.) Je voulais encore te dire ...
SréPANE. - La -:ieille est arrivée.
PoDKOLlESSINE. Arrivée? .. Amène-la vite ! (Stépane
sort.) Oui, c'est une chose ... une chose ... il n'y a pas à
dire, ... difficile.
PoDKOLIÈSSIXE. -

SCÈNE VIII
SCÈNE V
PoDKOLIÊSSDŒ. PoDK0LlÈSS1NE,
PooKOLIÈSSINE. -

Il semble que ce ne soit rien, la chaus-

sure. Pourtant si elle est mal faite et que le cira~e l'ait
roussie &lt;lans la bonne société on vous considère moins. Ce
ne sera' plus la même chose ... Et ce qui est mauvais, c'est
quand on a des cors. Je suis prêt à tout endurer, sauf les
cors. Eh, Stépane !

FrôKLA.

seul.
PooK011Èss1NE. - Ah, bonjour, bonjour, Fiôkla Ivâ.novna ! Comment vas-tu ? Prends une ~haise, assieds-toi et
raconte ... Eh bien, comment ça marche-t-iJ ta ... (comment
l'appelle-t-on ?) Mélanie ?...

FrôKLA. -

Agâfia Tîkhonovna.
PooKoutssr:N.E. - Oui, c'est ça : Agà:fia T"ikhonovna.
Encore une vieille nlle de quarante ans, je parie.

�676

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FIÔKLA. - Ah, ça, non ! Epousez-la, vous m'en féliciterez chaque jour et m'en remercierez.
PonKOLIÈSSINE. - Tu blagues, Fiôkla Ivânovna.
FiôKLA. - Je suis trop vieille, mon cher, pour blaguer.
Laisse ça aux autres.
PonKOLIÈSSINE- - Et la dot? la dot ? Reparle m'en un
peu.

FJÔKLA. -La dot? Maison en pierres à deux étages dans
]e quartier de Moscou, et d'un tel rapport que c'est une
vraie satisfaction. L'épicier seul paye sept cents roubles. Le
débit de bière attire une société énorme. Et la maison a
deux ailes, l'une toute en bois, l'autre sur fondation de
pierres. Chaque aile rapporte quatre ce~ts roubles par an.
Et il y a aussi un potager dans le quartier de Vyborg. Un
marchand voulait, il y a trois ans, le louer pour y planter
des choux · un marchand tout ce qu'il y a de bien, qui ne
s'envoie'pa~ une goutte de liqueur par le bec, et gui a trois
fils. Il en a marié deux ; le troisième, dit-il, est encore
jeune ; qu'il reste à la boutique pour m'aider à mener mon
commerce. Je suis déjà vieux, dit-il.
PàoKOLIESSINE. Et de sa personne, comment est-elle ?
F1ôKLA. - Comme du sucre fin ! Blanche, rose. Du
sana et du lait !.. Une telle crème qu'on ne peut pas en
donbner une idée. Vous en aurez du plaisir jusque là. (Elle
111 ontre son gosier.) Vous direz, et à vos amis et ~ vôs ~nn:mis ; Ah, cette brave Fiôkla Ivânovna, comme Je lm sms

reconnaissant !
PooKOLIÈSSINE. - Dis tout ce que tu voudras, mais
elle n'est pas de mon rang qui est celui d'un officier supérieur.
FcôKLA. - Fille d'un marchand de la troisième classe,
je ne dis pas le contraire. Mais, elle ne ferait pas honte à
un géneral. Elle ne veut pas entendre parl~r d'un marchand: Je prendrai n'importe quel homme, dit-elle, même
un nabot, pourvu que ce soit un noble. Ah, elle a des
sentiments dénicats ! Et le dimanche, quand elle met sa

HYMENÉE!

677

robe de soie, j'en prends le Christ à témoin, c'est un tel
frou-frou qu'on dirait une princesse!
PoDKOLIÈSSINE. - Je te demandais cela, tu comprends,
parce que je suis conseiller de cour. Alors, naturellement ...
F1ôKLA. - C'est clair. Comment ne pas comprendre?
Nous avons eu aussi un conseiller de cour. Et nous l'avons
refusé. Il n'a pas plu. li avait une humeur étrange. Il ne
prononçait pas un mot sans dire un mensonge, et, pourtant,
quelle belle allure il avait ! Qu'y faire ? Lui-même ça
l'ennuyait. Mais H ne pouvait pas s'empêcher d'inventer.
C'est Dieu lui-même qui le voulait.
PoDKoLIÈSSINE. - Et en dehors d'elle, pas d'autres ?
FrôKLA. - Que te faut-il encore? C'est ce qu'il y a de
mieux dans le genre.
PooKOLIÈSSINE. - Vraiment de mieux?
FrôKLA. - Tu peux chercher dans le monde entier tu
ne trouveras rien de semblable.
PoDKOLIÈSSINE. - Bien, on y songera, la mère ; on y
songera. Reviens après-demain. Je resterai comme aujour-·
d'hui tranquillement étendu. Toi, tu raconteras ...
F1ôKLA. - Ah, permets, mon vieux ! Il y a déjà trois
mois que je viens chez toi sans aucun résultat ! Tu restes
dans ta robe de chambre et tu suces ta-pipe.
PonKOLIÈSSINE. - Et tu crois que se fiancer c'est comme
de dire à Stépane: cc Donne-moi mes bottes », et de les
mettre et de sortir ! Il faut bien réfléchir, bien regarder de
tous côtés.
F1ôKLA. - Eh bien! si tu veux regarder, va regarder. La
marchandise est faite pour être vue. Fais-toi donner ton
habit, profite de la matinée, et fais t'y conduire.
PooKOLIÈSSINE. - A présent! ... Mais le temps est gris.
Si je sors, la pluie me prendra.
FrôKLA. - Malheur à toi ! Les cheveux blancs te
poussent déjà, et tu ne vaudras bientôt plus rien pour
l'œuvre du mariage. Crois-tu que ce soit si rare un con-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!.
seiller de cour? .•. Nous dénicherons des prétendants tels
qu'on ne te regardera même plus ...
PonKOLIÈSSINE. - QueUes bêtises tu racontes ? Où as-tu
été prendre que j'ai déjà des cheveux blancs? Où sontils d'abord, ces cheveux blancs? (Il bérisse ses cheveux.)
FrôKLA. - Comment ne pas avoir des cheveux blancs,
quand l'homme ne vit qne pour en avoir? Voyez un peu:
Celle-ci ne va pas; l'autre ne lui convient pas. Eh bien ! j'ai
en réserve un capitaine, auquel tu ne viens pas à l'épaule J
il a une voix de trompette et sert à la gramfgarderie.
PoDKOLIESSINE. - Sornette ! Je vais regarder dans mon
miroir où tu as vu un cheveu blanc. Eh! Stépane, apporte
mon miroir!. .. Ou non, attends; j'y vais moi-même ... En
voilà une idée! Dieu m'en préserve !. .. C'est pire que la
variole. (Il passe dans la pièce voisine.)
SCÈNE IX

F1ôKu. -

KoTCHKARtov.

KoTCHKA~Iov (Il entre en co11p de vent). - Tu es ici, Podkolièssine? (Il aperçoit Fiôkla.) Eh, que fais-tu ici, la vieille? ...
Dis-moi, je te prie, pourquoi diable tu m'as marié?
F16KLA. - Quel mal y a-t-il à cela? Tu as fait ton
devoir.
KoTCHKARIOV. - Mon devoir? La bellemerveillequ'une
femme! Ne pouvais-je pas m'en passer?
FIÔKLA. - C'est toi-même qui me relançais : « Mariemoi, ma bonne vieille. • Tn ne me disais que cela.
KOTCHKARIOV. - Ah! vieux rat ! pourquoi es-tu ici ?
Est-ce que Podkolièssine voudrait ?•..
F1ôKLA. - Pourquoi pas? C'est la bénédiction de Dieu
qui lui arrive.
KoTCHKARJOV. - Non?! Et il ne m'a pas soufllé mot
de cela, l'animal ! Quel être! Je vous demande un peu !
tout cela en cachette 1•••

HYMÉNÈE !
SCÈNE X

MÊMES. - PoDKOLIÈsSINE.
(Podkolièssine tient un miroir dans lequel il se regarde
avec attention.)
LES

KoTCHKARIOV (s'approche de lui à pas de loup et crie très
Jort). - Pouf!
PonKOLIESSINE (pousse un cri et laisse tomber le mirmr).
- Espèce de fou! Mais qu'est-ce que tu as? En voilà une
bêtise ! Tu m'as fait si peur, ma parole, que je ne peux pas
en revenir.

KOTCHKARIOV. - Ce n'est rien. Je plaisantais.
PonKOLIÈSSINE. - Tu fais de belles plaisanteries! Je
ne peux pas retrouver mes sens. Et tu m'as fait casser
mon miroir. Un miroir qui coûtait bon. Acheté au Magasin
Anglais.
KOTCHKARIOV. - Ah, de grâce! Je te trouverai un
autre miroir.
PonKOLJESSINE. - Oui, je t'entends! ... Je les connais
ces autres miroirs. Ils vous vieillissent de dix ans et vous
font la figure de travers.
KoTCHKARIOV. - Ecoute, c'est moi qui devrais surtout
me fâcher. Tu me caches tout, à moi, ton vieil ami!
Ah ! tu songes à te marier ?
PonKOLIÈSSIM.E. - Tn radotes. Je n'y ai pas du tout
songé.
KoTCHKARIOV. - En voici la preuve vivante. (Il nwntre
Fi/Jkla.) Et l'on sait quelle sorte d'oiseau c'est là ! Il n'y a rien
de mal à se marier, rien du tout. C'est chose chrétienne
que le mariage, et même indispensable à la patrie. Laissemoi faire, je me charge de tout. (A Fiôkla.) Dis-moi un
peu de qui il s'agit; où c'en est; etc. Noble? Fille de fonctionnaire ? Marchande ? Et le nom ?
FrôKLA. -Agâfia Tîkhonovna.

�680

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

KoTCHKARI0V. - AgAfia Tîkhonovna Brandakhlystov ?
FrôKLA. - Pas le moins du monde : Kouperdîaguine.
KoTCHKARIOV. - De la rue des Six-Boutiques ?
F1ôKLA. - Pas encore ça; plus près des Pèski: Petite
rue des Savons.
KoTCHKARIOV. - Ah bien! Petite rue des Savons :
tout de suite après le magasin; la maison de bois ?
FrôKLA. - Point du tout ; après le débit de bière.
KoTCHKARIOV. - Ab oui! peut-être. Je m'y perds.
FrôRLA. - Quand tu entres dans la petite rue, tu as
droit devant toi une guérite. Passe-la et tourne à gauche;
tu auras alors droit dans tes yeux, mais là, tout droit, une
maison en bois. C'est là qu'habite la couturière qui vivait
avec le sous-séclétaire du Sénat. Tu n'entres pas chez la
couturière, et, tout de suite après, tu as une autre maison,
celle-là en pierre. C'est justement la maison qu'habite
Agâfia Tîkhonovna, la jeune fille.
KoTCHKARIOV. - Parfait, parfait! Maintenant, je bâclerai l'affaire. Tu peux filer! On n'a plus besoin de toi.
Ouste!
FrôKLA. - Comment !... Tu voudrais cuisiner toimême un mariage ?
KoTCHKARIOV. - Oui, moi-même. Toi, ne t'en mêle
plus l
FrôKLA. - Ah, l'éhonté ! Ce n'est pas un métier
d'homme. N'entreprenez pas cela, mon vieux!
KOTCHKARrov. - Va, va, tu n'y entends rien. Chaque
oiseau son nid. Détale.
F1ôKLA. - Les gens ne songent qu'à vous ôter le pain
de la bouche. Espèce de mécréant! Se mêler de pareille
ordure... Si j'avais su, je n'aurais rien dit. (Elle sort
fâcbée.)

HYMÉNÉE!

681
SCÈNE XI

PODKOLIÈSSINE. -

KOTCHKARIOV.

KOTCHKARIOV. - Eh bien, frère, il ne faut pas ajourner
ça; allons-y.
PooKOLI:ËSSINE. - Mais je ne suis pas encore décidé. Je
ne faisais qu'y penser ...
K~TCHKARIOV. - Fadaises, fadaises! Il n'y a pas à en
rougir. Je te marierai; tu ne t'en apercevras même pas.
Nous allons à l'instant chez la jeune fille et tu verras
comme tout marchera.
PooKOLIÈSSINE. - En voilà une idée! partir tout de suite.
KoTCHKARIOV. - Qu'est-ce qui t'arrête? Réfléchis un
peu ; quel profit y a-t-il à ne pas être marié ? Regarde ta
chambre: qu'y vois-tu de bien? Ici une botte sale, là une
cuvette, là du tabac sur la table. Et tu passes ta vie comme
un loir, couché toute la journée.
PonKOLIÈSSINE. - C'est vrai, je l'avoue, je n'ai pas
beaucoup d'ordre.
KoTCHKARrov. - Et quand tu auras une femme, tu ne
rec_onnaîtra~ ni toi ni ton logis. Là tu auras un canapé, et
puis un petit chien, un serin dans une cage, une broderie
en train... Figure-toi ça : Tu es assis sur le canapé et à
côté de toi s'assied une petite femme tout ce qu'il y a
d'exquis, et de sa petite main elle te ...
PooK011Èss1NE. - Ah, le diable vous emporte, quand
on songe quelles petites mains elles ont! C'est comme du
petit lait, mon cher.
KoTCHKARiov. - Qu'en sais-tu ? Comme si elles
n'avaient que leurs petites mains ! Elles vous ont encore
mon vieux ... Ah, n'en parlons pas! Le diable sait c~
qu'elles n'ont pas .
., :ODKOLIÈSSINE. - Ecoute, je vais te le dire franchement:
l aime à avoir auprès de moi une jolie petite.

�682

LA NOUVELLE

REVUE

FRANÇAISE

KoTCHKARIOV. - Tu vois, tu y prends goût. Il n'y a
plus qu'à donner les ordres. Ne t'inquiète de rien. L: repas
de noces et autres machines, je m'en charge ... Moms de
douze bouteilles de champagne, qu'on le veuille ou non,
mon cher, il n'y faut pas songer. Du madère, i~ en faut
absolument aussi une demi-douzaine de bouteilles. La
fiancée doit vous avoir une masse de ces tantes et de ces
commères qui n'admettent pas la plaisanterie là-des.sus. Le
vin du Rhin, qu'il aille au diable le vin du Rhin ! on n'en
donnera pas, n'est-ce pas? Pour faire le dî~er,_ j'ai déià en
vue un domestique de la Cour. Il te fera s1 bien manger,
l'animal, que ru ne pourras pas te lever de ta c~aise.
.
PonKOLIÈss1~rn. - Eh, là ! tu y vas comme s1 on en était
déJ"à à la noce ...
.
t
KoTCHKAJUOV. - Pourquoi ixis ! Pourqu01 remettre.
Tu es d'accord ?
PonKOLIÈs~n-.'E. - Moi, mais non !. .. Je ne le suis pas
tout à fait.
.
KoTCHKARIO\'. - En voilà une bonne! Tu viens de
dire à l'instant que tu voulais ...
PoDKOLIÈSSINE. - J'ai dit que ce ne serait pas mal, rien
de plus.
KoTCHKARIOV. - Je t'en prie! Nous avions déjà presque
tout arrangé ... Est- ce que la vie matrimoniale ne te plaît
pas ? Dis-le.
PonKOLIÈssINE. - Non, elle me plaît.
KoTCHKARIOV. - Eh bien, qu'est-ce qui t'arrête?
PonKOLJÈSSlNE. -Rien ne m'arrête . Mais ce serait tout
de même curieux ...
KoTCHKARIOV. - Quoi donc?
PonKouÈssINE. - Avoir toujours vécu non marié; et,
tout à coup, l'être.
KOTcHRARIOV. - Assez, as.c,ez ! N'as-tu pas honte de
tant balancer ? Je le vois, il faut te parler sérieusement.. Je
le ferai donc comme un père à son fils. Regarde-toi atten·
tivement comme ru me regardes en ce moment: qu'es-tu

HYMÉNÉE!

à l'heure présente ? Une bûche ! disons-le franchement.
Tu ne signifies rien et ne sais pas pourquoi tu vis. Jette
un ~oup d'œil dans une glace; tu n'y vois qu'un visage
stupide. Au lieu de cela, imagine auprès de toi des marmots, pas seulement deux ou trois, six peut-être, et tous,
te ressemblant comme deux gouttes d'eau. Tu es seul et
nniq?e conseiUer de cour, chefde division, ou autre espèce
de directeur, Dieu seul sait quoi ! Et alors il y aura autour
de toi, imagine-le, de ces petits chefs de division de ces
petits polissons ... Et l'un de ces sacripants, en te 'rendant
ses menottes, te tirera tes favoris ; et tu lui aboieras comme
u~ chie? : aff, aff, aô ! Dis-moi ce qu'il peut y avoir de
mieux t
PooKOLIÈSSINE. - Mais ce seront de grands polissons.
Ils gâteront tout, mêleront mes papiers.
KoTCHKARTOV. - Polissons, peu impone ! Tous te ressembleront, voilà le principal.
, PodDKOLIÈSSrNE. - C'est vrai, le diable vous emporte,
c est rôle tout de même ! Dire que ces petits choux:-à-lacrème-là, ces petits morveux, ça vous ressemble!
KoTCHKARIOV. - Evidemment c'est drôle. Alors on y Ya?
PooKoLIÈSSINE. - Allons-y s'il le faut !
KüTCHKARiov. - Stépane, viens aider ton maitre à s'habiller !
PonKOLIESSINE, s'habillant devant la a/ace. - Je crois
qu'il faudrait mettre un gilet blanc.
b
KoTcHKARJOV. - Ça n'a aucune importance.
PonROLIESSlNE, attachant son col. - Maudite blanchisseuse, elle empèse si mal les cols que jamais ça ne tient !
~tépane, tu lui diras que si elle continue, l'idiote, à repasser
si mal mon linge, j'en ·prendrai une autre. Elle doit perdre
son temps avec des amoureux au lieu de repasser.
KoTCHKARIOV. - Allons, plus vite, vieux! Comme tu
lambines !
, P?DKOLIÈSSINE. - Tout de suite! (Il passe son frac et
sassud.) Ecoute, cher ami, sais-tu? Vas-y tout seul!

�LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

KoTCHKARJOV. - Quelle idée l Tu es fou ? Y aller tout
seul l Qui de nous deux se marie? Toi ou moi ?
PonKOLIÈSSINE. - Vraiment je n'ai pas envie de bouger,
aujourd'hui. Demain, ce serait mieux.
KoTCHKARIOV. -Te reste+il une goutte de raison, par
ma foi ? N'es-tu pas un cornichon ? Tu t'es entièrement
préparé et, tout à coup, tu renonces. N'es-tu pas un maraud
après cela? Dis-le moi ?
PooKOLIÈSS1NE. -Eh! pourquoi m'injuries-tu? Qu'est-ce
que je t'ai fait ?
KoTCHKARIOV. -- Imbécile, imbécile complet l voilà ce
que chacun dira. Un sot tout court, bien que tu sois· chef
de division. Qu'est-ce que je cherche ? Ton bien. On
t'ôtera le morceau de la bouche, mon petit ... Et toi, vieux
garçon endurci, tu restes couché. Dis-moi à quoi tu ressembles, je te prie ? Espèce de loque, de vieux bonnet de
nuit I Je te dirais ton fait, mais ce serait trop inconvenant;
je me retiens. Vieille femme, va ! Pire qu'une vieille
femme.
PooKOLIESSINE. - Ahi tu es bon !. .. (A voix basse.)
Es-tu dans ton bon sens ? Il y a ici un serf, et devant lui tu
me dis de ces mots ... Tu aurais pu trouver un autre
endroit 1
KoTCHKARIOV. - Comment ne pas t'insulter, je te prie?
qui aurait assez de patience? qui saurait résister ? Comme
tout homme convenable tu te décides à te marier, et, tout à
coup, sans rime ni raison, tu deviens sourd comme le bois.
PoDKOLTÈSSINE. - Allons, assez ; j'y vais ! Qu'as-tu à
crier encore ?
KoTCHKARIOV. - A la. bonne heure ! As-tu autre chose
à faire que d'y aller ? (A Stépane.) Donne-lui son chapeau
et son manteau.
PonKoLIÈSSINE (ptès de la porte). - Quel homme
étrange l Avec lui on ne sait sur quel pied danser ; tout
d'un coup il se met à vous invectiver sans propos. Il ne
comprend rien !

HYMÉNÉE l
KoTCHKARrov. - C'est bon, je ne dis plus rien.
(Ils sortent.)
SCÈNE XII

Une chambre chez Agâfia Tîkhonovna.
(AGAFIA TrKHONOVNA se tire les cartes et sa tante ARrnA
PANTELEIMONOVNA suit le jw.)
AGAFIA TrKHONOVNA. - Encore un voyage, ma petite
tante. Le roi de carreau s'y intéresse. Des larmes. Une
lettre d'amour. A gauche, le roi de trèfle prend un grand
intérêt à la chose, mais une intrigante va au travers.
ARINA PANTELÈIMONOVNA. - Qui penses-tu que soit le
roi de trèfle ?
AGAFIA TIKHONOVNA. - Je l'ignore.
ARINA PANT.ÈLÈIMONOVNA ..- Et moi je sais.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Qui ?
~RINA ~ANTELÈlMONOVNA. - Un bon marchand qui
hab1te la Ligne-des-Draps, Alexis Dmîtriévitch Starikôv.
AGAFL-\ T1KHONOVNA. - Oh, ce n'est certainement pas.
lui. Je gage ce qu'on voudra que ce n'est pas lui.
ARINA PANT-ÉLÈIMONOVNA. - Ne dis pas non, Agâfia
Tîkhonovna. Lui qui a les cheveux si blonds, ce ne peut
être que le roi de trèfle.
AGAFIA TrKHONOVNA. - Mais non. Le roi de trèfle, ici~
est un noble. Un marchand ne peut pas être le roi de
trèfle.
MINA PANTELÜMONOVNA. - Agâfia Tikhonovna, tu ne
dirais pas cela si feu ton père, Tîkhone Pantélèïmonovitcb
vi:ait. Je me souviens que, parfois, il frappait de ses cin~
doigts sur la table et s'écriait: « Je crache, disait-il, sur quic~n~u~ rougit d'être un marchand. Je ne donnerais pas,
d1Sa1t-1l, ma fille à un colonel. Que les autres, disait-il, le
fassent s'ils le veulent ! Et mon fils non plus, disait-il, je
n'en ferai pas un fonctionnaire. Est~ce qu'un marchand
disait-il, ne sert pas l'empereur comme n'importe qui ? »

Et:

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
686
de sa paume, il bourrait la table. Et sa main était large
comme un seau ; ça faisait peur. Et si tu veux la vérité,
c'est lui qui a mis ta mère en marmelade. Sans lui la pauvre
défunte aurait vécu beaucoup plus longtemps.
AGAFIA TIKHON0YNA. - Et tu vemc que j'épouse un
homme aussi méchant ! Pour rien au monde je n'épouserai
un marchand.
ARINA PAN'I'ÉLÈIM0N0VNA. - Mais Alexis Dmîtriévitch
n'est pas de ces gens-là.
AGAFIA T1KH0NOVNA. - Je n'en veux pas ! n'en veux
pas ! Il porte la barbe et quand il mangera, tout coulera
dedans. Non, non, je ne le veux pas !
ARlNA PANTELEIMONOVNA. - Et où prendras-tu un noble
comme il faut ? Ça ne court pas les rues.
AGAFIA Trntto::-soVNA. - Fiôkla Ivânovna en trouvera
un. Elle m'a promis d'en trouver un parfait.
ARINA PANT:ELEIMOX0V~A. - Mais c'est une menteuse,
ma chérie.

SCÈNE XIII
LES MÊMES. -

FIÔKLA..

FiôKLA. - Ah, Ariha Pantélèïmonovna, c'est un gros
péché de porter un faux jugement.
AGAFIA TIKH0~0VNA. - Ah, c'est Fiôkla Ivânovna ? Eh
bien, parle, raconte ! Tu en as ?
F1ôKLA- - J'en ai._.. Mais laisse-moi d'abord reprendre
mes sens, tant je me suis démenée. Pour toi, j'ai sonné à
toutes les portes ; j'ai couru les chancelleries, les ministères,
les corps de garde. Sais-tu, petite mère, gu'on m'a presque
battue. Je te jure ! Cette vieille qui a marié les Afi.ôrov
s'est collée à moi : « Ah, me dit-elle, tu es ceci et cela ;
tu m'arraches le pain de la bouche ; reste au moins dans
ton quartier. » - « Comptes-y, lui ai-je r~pliqué carrément. Tu as beau te fâcher : pour satisfaire ma cHente, lui
ai-je dit, je suis prête à tout. l&gt; Mais aussi quels prétendants

HYMÉNÉE!

je t'ai dénichés, ma petite l Bref, le monde existe et
existera toujours, mais il n'y en a jamais eu de pareils.
Aujourd'hui même il en viendra quelques-uns. J'accours
te prévenir.
AGAFIA TIKHONOVNA.
Comment, aujourd'hui? ma
chère âme ! Ça me fait peur.
FrôKLA. - Ne crains rien, petite mère. C'est affaire courante. Ils viendront, regarderont, et rien Je plus. Tu les
regarderas toi aussi; s'ils ne te plaisent pas, ils s'en retourneront.
ARINA PANTELÈIMONOVNA. - J'espère que tu en as pêché
de bons ?
AGAFL\ TIKHOi"lOVNA. - Et combien sont-ils? Beaucoup?
FrôKLA. - Près d'une demi-douzaine.
AGAFIA T1KHONOVNA (poussant un cri). - Ah !
F1ôKLA. - Ne t'effraie pas si fort. Mieux vaùt choisir.
Si l'un n'est pas de ton goût, un autre le sera.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Et ils sont nobles ?
FrôKLA. - Tous comme un assortiment. Si nobles qu'il
n'y a pas encore eu les pareils.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Et de quel genre ?
FIÔKLA. - Excellents. Tous beau.'I'., soignés. Le premier,
Balthazar Balthazârovitch Jévâkine est excellent. Il a servi
dans la flotte. C'est tout à fait ce qu'il te faut. Il veut une
fia~cé~ bien en chair. Il n'aime pas du tout les maigres.
Puis, il y a Ivane Pàvlovitch, employé de chancellerie, si fier
qu'il est difficile de l'aborder. Très important de sa personne .. Et comme ~l a crié après moi : « Ne me dis pas de
turlutames, que la Jeune fille est ceci, cela ; dis-moi tout de
suite combien elle a de mobilier et d'immobilier ! &gt;&gt; « Tant
et tant, gros père », ai-je répondu. &lt;&lt; Tu mens fille de
chie_n ! » Et encore il m'a collé un mot, ma petit;, qu'il ne
serait pas convenable de te répéter. J'ai tout de suite compris : Celui-là, me suis-je dit, doit être un personnage !
AGAFIA TIKHO!i!OVXA. -Et encore, qui y a-t-il?

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r

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

F1ôKLA. - Il y a Nîcanor Ivànovitch Anoûtchkine. Un
homme si dénicat, Des lèvres, ma petite mère, tout à fait
comme de la framboise. Si excellent ! &lt;&lt; J'ai besoin, m'a-t-il
dit, d'une :fiancée jolie, bien élevée et qui sache le français. &gt;&gt; C'est un homme de belle conduite. Un article
allemand. Et si menu de sa personne ! Des petites jambes
fines, fluettes ...
AGAFIA TIKHONOVNA. - Ah, merci, les si-menus ne
sont pas mon affaire. Je n'y vois rien d'attr~yant.
FIÔKLA. - Si tu en veux un plus gros, prends Ivane
Pàvlovitch. On ne peut faire un meilleur choix. C'est tout
juste s'il passera par cette pmte. Et si excellent!
AGAFIA TIKHONOVNA. - Et quel âge ?
FIÔKLA. - Un homme encore jeune. Dans les cinquante
ans. Même pas encore cinquante.
AGAFIA TrKHONOVNA. - Et son nom ?
FrôKLA. - Son nom ? Ivane Pâvlovitch laïtchnitsa.
[Omelette.]
AGAFIA T1KHONOVNA. - C'est son nom ?
F1ôKLA. - Oui.
AGAFIA T1KHONOVNA, - Ah, mon Dieu, quel nom !
Ecoute un peu ça, roa petite Fiôkla, si je l'épouse, je m'appellerai Agafia Tîkhonovna Iaïtchnitsa. De quoi est-ce que
ça aura l'air ?
F1ôKLA. -Eh, ma petite, il y a en Russie des noms qu'à
les entendre, on ne peut que dire fi et se signer. Si le nom
de celui-ci ne te plait pas, prends Balthazar Balthazârovitch, c'est un excellent prétendant.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Comment a-t-il les cheveux ?
F1ôKLA. - De beaux cheveux.
AGAFIA TnrnoNOVNA.. - Et le nez ?
F1ôKLA. •- Un joli nez. Tout est en place. Et si excellent!..
Mais, ne va pas te fâcher : dans son logement il n'y a
qu'une pipe; rien de plus. Aucun meuble.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Et qui as-tu encore ?
FIÔKLA. - Akinnf Stépânovitch Pantélêiév, fonction-

HYMENÉE!

naire, conseiller honoraire. Il bégaie un peu, mais, en
revanche, il est très modeste.
ARINA PANTÉLi:IMONOVNA. - Tu ne fais que dire qu'il
est fonctionnaire ; tu ferais mieux de nous raconter s'il ne
boit pas.
F1ôKLA. - Il boit, je ne dis pas le contraire ; il boit.
Qu'y faire ? Mais il est bien conseillér honoraire ! Et avec
ça, doux comme la soie.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Ah, non, je ne veux pas d'un
ivrogne !
F1ôKLA. - A ton idée, petite mère. Si tu ne veux pas
l'un, prends l'autre. Du reste, qu'est-ce que ça peut te faire
qu'une fois il boive un peu plus que dé raison ? Il n'est pas
sâoul toute la semaine. Il y a des jours où il ne boit pas ..•
AGAFIA Trn.HONOVNA. - Et encore qu'y a-t-il ?
FIÔKLA,
- Il y en a encore un, mais rien de bien ,• les
.
premiers sont les plus convenables.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Bon, mais qui est-ce ?
FrôKLA. - Je ne \·oudrais pas t'en parler. Il est, c'est
vrai, conseiller de cour et décoré ; mais, très difficile à
mettre debout; on ne peut pas le faire sortit de sa maison.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Et encore qui y a-t-il? Ça ne
fait que cinq. Tu parlais de six.
F1ôKLA. - Ça ne te suffit pas ! Tu vois que tu y as pris
goût; tout d'abord, six ça t'effrayait.
ARINA PANT:ÉLÈIMONOVNA.- Et que ferons-nou; de tous
tes nobles ? Tu as beau en avoir six, un seul marchand les
vaut bien.
F1ôKLA. - Ah, je ne suis pas de votre avis, Arîna Pantéléïmonovna I Un fiancé noble est toujours plus respectable.
ARINA p A..'ITELÈIMONOVNA. - Qu'avons-nous à faire de ce
respect ? Regarde-moi, par exemple, Alexis Dmîtriévitch
quand il met son bonnet de zibeline et se promène en
traîneau ...
F1ôKLA. - Et qu'un noble avec ses apaulettes le ren44

�HYMENÉE!

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB
690
contre il lui criera : Espèce de petit marchand, sors de
mon :hemin ! Ou il lui dira: Montre-moi, petit marchand,
du velours de première quatité. Et le march~n~ répondra :
Daignez regarder, mon père. Et le noble lm dira : Ertlève
ton chapeau, malotru !
,.
ARfNA PANTÊLÈIMONOVNA. ~ Mais le marchand, s 11 le
veut, ne lui donnera pas de drap, et le noble restera tout

nu.

Et le noble taillera le m-archan

FiôKLA. -

ceaux.
ARINA PANTÊLEIMONOVNA. -

d

Et le marchan

petite:!! (Elle coniinue a. s'trffaim . .Flbu.niâchka apporte u:,re
1U1:ppe. On m011nTE œla jmrta.) Coms ouvrir et dis : 'l'ont àe
suite:! (Dauniâchka.tr:riede-loin :) Tout de suite r
Â.GAFIA Tl'EHON©VNA. -Tante; etma rohre cq,ui n'est. p:m
repagsée l
MIN.A F Am'ELÊIMOlIDVNA. - Dieu de 'tni:sélm!J;)rde, sam,eHDUs ! ~ une: autre wbe.
Frôn..A (e1itre m.cor,.ra11t). - Pomrq.uoi n'allez-\&gt;otis, pz
ouvrir ? Agmia 1:îkhonorna, pressezi...wms la: petite mère !
( On sunne: en:core. )' Ah, m0l:I Dreui, il' atlîe-nd toujours !
ARINA PANTtLEIMONOVNA. - Dooniachkay frais:...le entrer
par ici et prie-le d'attendre.
(Douniâchka t:/JU.rt da:,1.r- l'anticha.trdm! et ouvre- la porte.:. On
entend des vot,: : Ces dames y sont ? - Donnez-vous la
peine d'entrer. Tout le 111onJe regarde curieusement par le
trou de la serrure.)
AGAFIA T1KHONOVNA (tVVRc un cri) - Ah, comme il est
gros.
FrôKJ..Ai. - Il entre, il entre. (Toutes s'enfuient pr!'c.ipitamment, et sortent.)

en mord .
ira

se

plaindre à la police.
FlôKLA. ~ Et le noble ira se plaindre du marchand au
sénaklneur.
ARINA PAN"I'ÊLÊlMON'0YNA, Et le marchand au gouvernheur.
FiôKLA. - Etle hoble .. •
ARINA P,'l'.'NTELÈIMONOYNA. Tu inventes, Fiôkla ! Le
rnheur est plus haut placé que un sénakbteut. Tu es
gouve
bl
.
.
&lt;l
assommante avec tes nobles ! Et uti no e, 1w auss1, qu~n
il en a besoin, vous tire le chapeau très bas. (On sonne a la
1&gt;orte.) On dirait que l'on sonne.
FrôKLA. _ Ah, mon Dieu, ce sot'lt eux !
ARINA PA~rt1trn:0N0VNA. -

FrôKLA, _
AGAFIA

SCÈNE XIV
l!Aî'l'O&lt;mJTSA, ET DOUNI'ACHH:A.

Qu1,. eux ;i.

Quelqu'un des prétendants.
(effrayée, poussant un cri). -

Ouh !

ARINA PANTELÈIMONOVNA. Saints protecteur~,. ayez
pitié de nous I La pièce n'est plis en ordre. (Elle sawt tout
ce qui lui tombe s/JÙs fa main et coiirt à tr~vers la sune) Et la
!.. Doumâchka,
nappe, la nappe sur la table est toute noire
.
.
Douniâchka ! (D(Jt(1iiâcbka 'lrppttrait.) Vite une ~~ppe p10pre ! (Elle ml.è:ve la nappe sale et s'affaire dnns la pœce.)_ _ .
AGAPIA TiKHONOV'NA. -Ah, ma tante que faire, Je)nUs

presque en chemise.
ARf'NA PA~TÈLÈIM0NOV'NA. -

.
, .
Cours vite t habiller, ma

Attendez icl. (EUe svrb.)
IAïTCHNITSA!.-:Bon, on. a~ndra. Mais que ce ne soit- pas
trop l0ng. Je me snis esquivé une minute de mon bureau.
Le général peut' dctmal'lder :- « Ou eS11 donc: l'empla,yé ? »
- w II est allé ~eluqne11 une- funcée-. » « Je lui en ferai
voir, moi, des :fiancées &gt;1 •• ~ Bah, étndÏons un pcm l'in'V1fil.-tnre. (Il lit.).« Maison de pr~ne· à deux étages. » ( Il lève les
yeux, regarde.) Ça y est. (Il continue à lire.) « Den..~ ailes,
!'mie sur fond~tion en, pierres, l'autre en bois ... &gt;&gt; 0-ni ;
mais l'aile en bois ne vaut! pas gra:ni'chose. cr Petite voitl!l.'1'e,
tr.rlneau sculpté à deqx places: avec graDd et petit tablier ...
Ptut-étre q-ue rout ,ela n'1est bon qu'à faire du bois de feu.
DoUNlACHKA. -

T1KHO~ùV~A

&gt;)

'

�LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇAISE

Néanrnoins la vieille assure que c'est de première qualité.
Ne disputons pas. cc Deux douzaines de cuillers en
argent ... » Evidemment, il faut des cuillers d'argent dans un
ménage. cc Deux pelisses en renard ... » Hum! cc Quatre
grands édredons et deux petits ... &gt;&gt; (Il fait ime moue significative.) « Six paires de robes de soie et six en indienne;
deux manteaux de nuit; deux ... » Chapitre peu intéressant. cc Lingerie, serviettes ... &gt;&gt; Ça, comme elle voudra. Du
reste, il faudra vérifier tout en nature ! On te promet
maison et voitures et quand tu épouseras tu ne trouveras que
des édredons et de la plume.
( Ort sonne. Dottnidchka court onvrir. On entend des voix :
Ces dames sont à la maison ? - Elles y sont.)
SCÈNE XV
lAÏTCHNITSA. -

AN0UTCHK.INE,

DoUNIACHKA. Attendez ici. Elles vont venir. (Elle
sort. A1wûtchkine salue Iaitchnitsa.)
lAïTCH~ITSA. - Mes hommages.
.ANoU'I'CHKINE. - N'est-ce pas au papa de la délicieuse
propriétaire de la maison que j'ai l'honnel,lr de parler ?
lAïTCHNITSA. - Pas le moins du monde ! pas au papa. Je
n'ai même pas encore d'enfants.
A~ouTCHKINE. - Ah I pardon. Excusez-moi.
IAïTCHNITSA (à part). - La figure de cet individu m'est
tant soit peu suspecte. Je crois qu'il vient ici pour 1e même
motif que moi. (A hau,te voix.) Vous avez évidemment
affaire à la maîtresse de la maison ?
.ANouTCHKINE. - Pas précisément ... Je suis entré en
me promenant.
IAïTCH~ITSA (à part). - Blâgueur, va ! « En se promenant. &gt;) Il vient se marier, la canaille.
( On entend sonner. Do1miâchka traverse la scène en courant
pour aller ozwrit. Voix: ... (&lt; sont à la maison))?-« Oui.»)

HYMENEE!
SCÈNE XVI

LES MÊMES. -

}ÉVAKINE.

JtvAKINE, à Douniâchka, qui le fait entrer. - Chère
petite, je te prie, époussette-moi un peu. J'ai ramassé tu
le vois, pas mal de poussière dans la rue. Enlève-moi,' s'il
te plaît, ~e duvet par là. (Il se tourne.) C'est ça. Merci,
ch~re petite: Regarde encore là; n'y a-t-il pas une petite
clra1_gné~ qu1 me court ? Sur les basques de mon· habit, n'y
a-t-11 nen ? Merci, ma petite. Je crois qu'il y a encore
quelque chose là. (Il passe la main sur la manche dr, son
fmc et regarde An~tchkine et lai"tcbnitsa.) Ce petit drap-là
est ~u drap anglais, ... et comme il est solide ! En :i:795,
tandis que notre escadre était en Sicile, je l'ai acheté,
étant encore enseigne, et je m'en suis fait faire un uniforme. ~n 1801, sous le règne de l'empereur Paul, j'ai été
promu lieutenant, et le drap était encore tout neuf. En
~ 814, j'ai fait une expédition autour du monde; c'est tout
JU:te si le drap s'est un peu usé aux coutures. En r815, j'ai
pns ma retra~te et l'ai fait retourner. Il y a dix ans que je
le porte.., et il est encore comme neuf. Merci, ma chère
petite ... Hum, la belle des belles ! (Il lui fait mt remerciement de la main, s'approche du miroir et s'ébouâffe les cheveux.)
ANOUTCHKINE. - Oserai-je vous le demander, la Sicile,
dont vous avez daigné prononcer le nom, ce doit être un
beau pays, la Sicile ?
JtvAKINE. - Magnifique l Nous y avons passé trentequatre jours, et, j'ose vous le dire, c'est un pays merveilleux. ~e ces montagnes, de ces arbustes, de ces petits
gre~adiers, et, partout, de ces petites Italiennes, comme des
peutes roses. On n'a que l'idée de les embrasser.
ANOUTCHKIKE. - Sont-elles bien élevées ?
}ÊvAKINE, - Extrêmement bien. Il _n'y a chez nous

�694

LA

NOUVELLE REVUE

FRANÇA.îSB

que les comtesses qui en approchent. Parfois, dans la rue,
on rencontrait de ces petites beautés brunes. On sait ce
que c'est, naturellement, qu'un officier russe ; ici des épaulettes (il montre s&lt;m épaule,) et des broderies d'or. .. En
Italie, chaque maison a son petit balcon et les toits sont
plats .comme ce plancher. On lèv.e les veux et -on wit, assise,
une de ,ces petites mses. Alors., naturellement, porur ne pas
:passer il)Out un goujat ... (il .salue §1 fait de la nu:iin. 1111, Jar:ge
geste») et elle répondait comme ça ... (n fait un autre geste.)
Habiillée, naturellement comme ça: ici, un peu de taffetas,
,des .1:aoets au corsage iet &amp;fférents bijoux•.• En uo mot mi
vrai régal...
A.NoollOHKlll!E. Permettez-moi de vo:US fuire encore
une ~uestion. En quelle lanrgue .l exprime-t-.on en Sicile ?
Jtv.A.JUNE. - Naturellement oom: le monde y parle
français.
~OŒI'CH.KThlF.. Et toutes ies jeunes fi.Ues.,, sans -exception, le par.lent ?
JEw,.KINE. - Toutes~ sans e.xoeptioo. Vous ne ~rcire-z
peut-être pas œ -que je vais vous dire : pendant les trente,qWl!tre jours que ncm.s 1J a-vons J)as5~ ie ne [es ai pas entendu -d:ire un seul mot de russe.
ANoU'if,CHKINE. - Pas un seul mot !
JÉVAKl'NE. - P.as un. Je ne parle pas des nohles seulement et autres signori, en d'autres termes, de leurs officiers.
Prenez un simple ip.aysan -de là--has., lie moindre porte-faix;
essayez de lua di-r-e : c&lt; L'al,J;l.Î, donne-moi du pam ». 11 ne
comprendra pas, je vous jure. Mais &lt;lites-.lui, en français :
Dat«i. de], pane, ou Porla'te vùio, iJ .c-ompremin; partira
en roarant et vous apportrera exactement œ que vous demaru:lez.
illTCliNITSA. La Sicile, comme je le vois, doit être
un pays fort cw:ieux. Vous venez &lt;le pari.er d'un p.ay.san.
Eh bien, le paysan, comment y est-il ? Est-il exactement
~orome le moujik ~ large .d'épaules ·et laboureur ?

HYMÉNÉE!

JtvAKINE. - Ça, je ne saurais vous le dire. Je n'ai pas
remarqué si on laboure ou si on ne laboure pas. Mais en
ce qui regarde le tabac à priser, je puis vous rapporter que
non seulement on le prise, mais que, même, on en mâche.
Les moyens de transport aussi y sont à très bon compte.
Là-bas, il y a presque partout de l'eau, et partout des gondoles ... Une de ces petites Italiennes, naturellement: y est
assise, une de ces petites roses gentiment habillées :-une
chemisette, un mouchoir de tête !.. . Il y avait en même
temps que nous, en Sicile, des officiers anglais. Ce sont des
gens à pei1 près comme nous, bref des marins ... Au début,
c'est bizarre, on ne se comprenait pas. Mais quand on eut
bien lié connaissance, on commença à s'entendre. On se
montrait une bouteille et un verre, et on comprenait tout de
suite qu'il fallait boire. Si on se mettait la main fermée
devant la bouche en aspirant : pff, p:ff, on savait qu'il
fallait fumer une pipe. En somme, je puis vous le dire,
c'est une langue assez facile. Nos matelots, en l'espace
de trois jours, se faisaient comprendre, et, même, comprenaient.
lAïTCHNITSA. - C'est une chose extrêmement intéres•
sante, je Je vois, que la vie dans les pays étrangers. Il m'est
très agréable d'avoir fait connaissance avec un homme qui
a vu tant de choses. Puis-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler ?
JÉVAIUNE. ~ Jévâkine, lieutenant de marine en retraite.
Permettez-moi, à mon tour, de vous demander avec qui j'ai
le bonheur de m'entretenir?
ÎAÏTCHNITSA. ~ Ivane Pâvlovitch iaïtchnitsa. [Omelette],
employé de chancellerie.
]ÉVAKINE, qui a mal entendu. - Moi aussi, je viens de
faire un léger repas. Je savais que la route était longue; et le
temps est frais ; j'ai mangé un peu de hareng et un petit
pain.
ÎAÏTCHNITSA. - Je crois que vous n'avez pas bien com.
pris. C'est mon nom qui est laïtchnitsa [Omelette].

�LA

NOUVELLE

REVUE

FRANÇAISE

]ÉVAKINE, s'inclinant. - Ah ! pardon, je suis un peu
dur d'oreille. J'avais cru que vous aviez daigné dire que
vou.s aviez mangé un peu d'omelette.
lAïTCHNITSA. - Hélas, que faire ! J'ai eu l'intention de
demander à mon général qu'il me permît de m'appeler
Iaïtchnitsyn ; mais mes parents me l'ont déconseillé !
]ÉVAKINE. - Il y a de ces noms étonnants. Chez nous,
dans la troisième escadre, officiers et matelots avaient des
noms étranges : Pomoïkine, Iaryjkine, le lieutenant Pérépréiév. Et un enseigne s'appelait Dyrka [Petit trou]. Le
capitaine l'appelait: &lt;( Eh, Dyrka, viens ici. » Et il ajoutait:
&lt;t Espèce de petit trou. »
(On entend sonner. Fidkla traverse la scbze en courant pour
aller 01wrir. Les trois prétendants la salue1~t joyeusement.)
lAïTCHNITSA. - Ah, bonjour, maman !
JtvAKINE. - Bonjour, mon âme, comment va ?
A:N0UTCHKINE. - Bonjour, maman Fiôkla Ivânovna.
FrôKLA (court en se trémoussant). - Merci, mes pères, je
vais bien, je vais bien !
(Elle ouvre la porte. Dans l'antichambre on entend:) sont à
la maison ?- Elles y sont. ( Ensuite qitelqttes 111ots inintelligibles
auxquels Fiôkla répond d'ttn ton fdché :) Dis donc, toi, tienstoi un peu!

SCÈNE XVII

LEs Mhrns. - KorcHKARI0V, PooKOLIESSINE,
ET

FrôKLA.

KoTCHKARIOV (à Podkolièssine). - Mets-toi bien cela
en tête : Courage, et rien de plus ! (Il regarde de cotés et
d'autres, et s'incline O'l/U sttrprise. A part.) Diable, quelle
masse de monde! Qu'est-ce à dire?Nesont-ce pas là d'autres
prétendants? (Il pousse Fiôklaet lui dit, à voix basse.:) Où as-tu
ramassé tous ces corbeaux, hein ?
FrôKLA. - Il n'y a pas de corbeaux, ici. Il n'y a que des
honnêtes gens.

HYMÉNEE!
KoTcH KARrov (aFiôlda). - Beaucoup d'invités, mais tous
fripés.
FrôKLA. - Parle pour toi. Tu as bien à faire le fier !
Casquette d'un rouble et choux sans beurre.
KoTCHKARIOV. - Et ceux que tu amènes sont-ils cossus?
Un trou à leur poche, rien de plus. (Haut.) Mais qu'est-ce
qu'elle peut bien faire maintenant ? Je suis sûr que c'est
Ja porte de sa chambre à coucher. (Il va vers la porte.)
FiôKLA. - Effronté! On te dit qu'elle s'habille.
KoTCHKARIOV. - Et après? Qu'est-ce que ça peut faire ?
Je ne fais que regarder. (Il regarde par le trou de la serrure.)
J:évAKINE. - Permettez-moi de passer, moi aussi, ma
curiosité.
IAïTCHNITSA. - Permettez-moi aussi de regarder une
petite fois.
KoTCHKARIOV, continuant de regarder. - Mais, Messieur5-,
on ne voit absolument rien. Impossible de distinguer ce
qu'il y a de blanc : une femme ou un oreiller.
.
( Cependant tous les personnages entourent la porte et
essaient de regarder.)
KoTCHKARIOV. - Chut ! On vient.
(Tous s'écartent précipitam111e11/.)
SCÈNE XVIII

LEs Mbrns, ARINA PANTELEIMONOVNA ET

AGAFIA

TrKHONOVNA.
(Elles entrent. Tous saluent.)
ARINA PANTELÈIMONOVNA. -A quel sujet avez-vous bien
daigné me gratifier d'une visite ?
lAïTCHNITSA. - J'ai su par les gazettes que vous désiriez
entreprendre des fournitures de bois et, étant employé
d'une administration d'État, je suis venu m'informer quel
genre de bois vous pouvez fournir, quelle quantité et à
quelle date?

�LA NOUVELLE REVUE

FR.A,~ÇAISE

ARINA PANTÉLÈIMONOV).!A. - Bien que nous n'ayons
l'intention de prendre aucune fourniture, je suis heureuse •
de votre venue. Quel est votre nom ?
IAïTCHNITSA. - l'assesseur de collège Ivane Pâvlovitch
Iaïtchnitsa.
ARINA PA"NTÈLÈIMONOVNA. - Veuillez bien vous asseoir.
(A Jévdki11e.) Permettez-moi de savoir de vous aussi? ...
Jtv AKINE. - J'ai vu aussi dans les gazettes un avis se
rapportant à je ne sais quoi ; alors je me suis dit: Si j'y
allais ! le temps m'a paru délicieux, l'herbe poussait partout. .•
ARTNA PANTELÈJMONOVNA. - Et quel est votre nom ?
]ÉVAKINE. - le lieutenant de marine en retraite Bal·
thazar Balthazârovitch Jévâkine IL Il y avait un autre
Jévâkine, mais qui fut mis à la retraite avant moi. Il avait
été blessé au-dessous du genou et la balle avait touché un
nerf ; aussi, quand on était auprès de lui, il avait l'air de
~ouloir vous donner un coup de genou quelque patt.
ARINA PANTELÈIMONOVNA. - Veuillez bien vous asseoir.
(A An01Uchkine.) Puis-je savoir pour qneUe raison? ...
ANOUTCHKINE. - Raison de voisinage. Me trouvant à
quelques pas de cbez vous. .•
ARINA PANTELÈIMONOVNA. - N'habitez-vous pas la maison de la marchande Touloubov, en face de chez nous?
ANOUTCHKINE. - Non. Présentement, je demeure
aux Péski, mais j'ai l'intention de venir bientôt habiter ce
quartier.
ARINA PANTELÊfMONOVNA. - Donnez-vous la peine de
vous asseoir. (A Kotchkarlov.) Et permettez-moi de savoir? ..•
KOTCHKARIOV. - Est-&lt;.e que vous ne me reconnaîtriez
pas? (A Agafi.a Tîkhonovna). Et vous non plus) mademoiselle?
AGAFl'.A TIKHONOVNA. - li me semble que je ne •,mus ai
1ama1s vu.
KoT-CHKARJOV. - Rappelez-vous bien ! Vous avez dû
pourtant me voir quelque part.

HYMÉNÉE!
AGA.FIA Tm:HONOVNA. - Ma foi, je ne sais pas. Chez les
Birioûchkine, peut-être ?
KoTCHKARIOV. - Mais oui, chez les Birioùdikine.
ÂGAF!A TIKHONOVNA. - Vous savez ce qui est arrivé à
la fille ?
KoTCHKARIOV. - Oui, je le sais : elle s'est mariée.
AGAFIA Tnrno:N"OVNA. - Non ! Ce serait encore là un
bonheur. Elle s'est cassé la jambe.
ARINA PANTELÈ{MONOVNA. - Elle s'est fait affreusement
mal. Elle rentrait tard, le soir, en voiture ; le cocher était
ivre et l'a versée.
KOTCHKARrov. Oui, je savais quelque chose : ou
qu'elle s'était cassé la jam be ou qu'elle s'était marjée.
ARINA PANT.ÉLELN:ONOVNA. - Et quel est votre nom ?
KoTCTIXARIOv.-IliaFomitchKotchkarîov.Noussommes
même un peu parents. Mafemmeenparlesanscesse.Permettez-moi de vous présenter (Jl prend Podkolièssine par le bras
ei le fait avamer,) mon ami Podkolièssine, lvane Kouzmitch,
conseiller de cour, chef de division. Il a merveilleusement
amélioré son département; c'est lui qui fu.it tout. ..
ARINA PAMTÉLEIMONOVNA (à Podkolièssine). -Et quelest
votre nom?
KOTCHKARIOV. -lv:uie Kouzmitch Podkolièssine. Son
directeur n'est 1à que pour la furme. C'est Ivane Kouzmitch
Podkolièssine qui dirige routes les affaires.
ARINA PANTÉLÈIMONOVNA. - Parfait. Donnez-vous la
peine de vous asseoir.

SCÈNE XIX

LES MÊMES. -

STARIKOV.

STAIUKOV (Il salue vite, à la 111atzii.re nia.rebande~ se tenant
un peu les p&lt;ings sur les côtés.) -Bonjour, maman Arîna Pantél.èïmonovna ! Les camarades, aux Boutiques, ont dit que
vous aviez de la laine à vendre.

�700

• r

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

AGAFIA TIKHONOVNA (se détourne avec dtdain, et, à mi-1.10tx,
mais assez.fort ~ur ltre entendue de Starikov). - Ce n'est pas
une boutique, ici.
STARIKOV. - Ah, bon I Est-ce que j'arrive mal à propos
ou l'affaire est-elle déjà faite ?
ARINA PANTÉLEIMONOVNA. Ne faites pas attention,
Alexis Dmîtriévitch; bien que nous n'ayons pas de laine
à vendre, nous sommes heureuses de vous voir. Veuillez
bien vous asseoir.
(Tout le mondes'assied. Silence.)
lAïTCHNITSA. - Quel drôle de temps il fait aujourd'hui.
On aurait dit, ce matin, qu'il allait pleuvoir, et, à présent,
on dirait que c'est passé.
.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Oui, c'est un temps qui ne ressemble à rien. Par momepts, il fait clair; d'autres moments il
se met à pleuvoir ! C'est extrêmement désagréable.
]ÉVAK1NE. - En Sicile, où nous étions, madame, au
printemps avec l'escadre (ce devait être, si je compte bien,
aux alentours de notre mois de février), quand on sortait,
je me rappelle, il faisait soleil, et, tout d'un coup, arrivait
une petite pluie ; et, \.Taiment, c'était la pluie.
IAiTCHNITSA. - Le plus fâcheux c'est d'être seul par un
temps pareil. Un homme marié, c'est autre chose. Il ne
s'ennuie pas. Mais pour un célibataire, c'~st réellement. ..
Jtv AKINE. - La mort. La vraie mort !
ANOUTCHKINE. - C'est juste.
KoTCHKARIOV. -Assurément, c'est un vrai tourment. On
maudit la vie. Que Dieu garde chacun d'éprouver pareille
chose 1
lAïTCHNITSA. - Ma&lt;lemoiselle, s'il vous était donné de
choisir un objet à votre goût, voudriez-vous me dire
- pardonnez-n"l;oi d'y aller si carrément - quel il serait?
Permettez-moi de savoir dans quelle administration vous
juaeriez le plus convenable de prendre un époux ?
JEVAKINE. - Voudriez-vous pour mari, mademoiselle,
un homme qui a connu les tempêtes marines?

HYMÉN:ÈE !

7or

KoTCHKARIOV. - Non, certes ! A mon avis, le meilleur
mari est l'homme qui dirige presque seul tout son département.
ANOUTCHKINE. - Pourquoi cette présomption ? Prétendez-vous marquer du dédain pour un homme qui, bien
qu'ayant servi dans l'infanterie, sait pourtant apprécier les
manières de la haute société ?
lAïTCHNITSA. - Mademoiselle, décidez vous-même.
(Agâfia Tikhonovna se tait.)
FrôKLA. - Réponds donc, ma petite ; dis-leur quelque
chose.
, lAïTCHNITSA. - Eh bien, que dites-vous, petite mère ?
KoTCHKARIOV. - Quel est votre avis, Agafia Tikhonovna ?
FrôKLA (bas à Agdfia Tikhonénma ). - Dis leur, par exemple ~&lt; Merci }&gt;, ou &lt;&lt; Avec plaisir » ; ce n'est pas bien de
rester muette.
AGAFIA TIKHONOVNA. - J'ai honte, Fiôkla ; vraiment
j'ai honte. Je vais m'en aller, ma parole ; je m'en vais! Ma
tante, restez à ma place.
FrôK.LA. - Ah, ne nous fais pas cet affront ! Ne pars pas.
Tu vas te couvrir de honte. Dieu sait ce qu'ils penseraient !
AGAFIA TIKHONOVNA. - Non, par ma foi, je m'en vais;
je pars; je sors ! (Elle s'enfuit. Fiôkla et Arlna Pantélèïmonovna la suivent.)
SCÈNE XX

LEs MÊMES, MOINS LES TROIS FEMMES.

IAïTCHNITSA. - En voilà une bonne l Toutes parties !
Qu'est-ce que cela veut dire ?
KoTCHKARIOV. - Il a dù arriver quelque chose.
]ÉVAKINE. - Quelque secret de toilette féminine. Quelque chose à arranger, à épingler, une chemisette ...

�702

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

(Fiôkla rentre. Chacun la presse de qrrestùms .-Quoi?
qu'est-ce qu'il y a ?
KoTCHKARIOV.- Qu'est-il arrivé?
FrôKU. - Rien du tout. Que veux-tu qu'il soit anivé?
KoTCHKAR.l:OY. - Pourquoi est-elle partie?
FrôKLA. - Vousl'avez intimidée; elle est partie. Ellen'a.
pu tenir en place. Elle prie de l'excuser,et vousdemandede
venir ce soir prendre une tasse de th.é. (Elle sert.)
lAïTCHNITSA, à part. - Ah, la tasse de thé! Voilà pourquoi je n'aime pas ces entrevues. Il surgit tOU}Ours des
complications : Aujourd'hui, impossible; venez demain, ou
même après-demain, prendre une tasse de thé. Ou même :
Il faut qne nous y pensions. Et pourtant c'est une affaire
de rien du tout, pas du tout un casse-tête. Que le diable
l'emporte! C'est que je n'ai pas le temps. Je suis un homme
occupé.
KoTCHKARIOV, à Podkoliessine. - Elle n'est pas mal,
hein, la petite patronne ?
PonKOUÈSSINE. - Oui, pas mal.
]ÊvAKINE. - Elle est jolie, la petite maitresse de
maison?
KoTCHKARJOV, à part. - Le diable l'emporte! L'imbécile est tombé amoureux. Il va nous gêner, je parie.
(Haut.) Pas jolie&gt; pas jolie du tout!
lAïTCRNI'l:SA. - Elle a le nez long.
JEVAKINE. - Je n'ai pas remarqué cela. Une si jolie petite
rose.
ANOUTCHKINE, - Je suis du même avis que vous ...
C'est-à-dire, je me trompe ... Pour moi, je crains qu'elle ne
connaisse mal les manières du grand monde. Et je me
demande si elle sait le français.
JÉYAKJ.NE. Oserai-je vous demander pourquoi vous
n'avez pas essayé de lui parler i.:ette langue? Peut-être
qu'elle la sait.
ANOUTCHKINE. Vous croyez que je sais le français!
Je n'ai pas eu le bonheur de recevoir une éducation~ si

HYMENÉE!

soignée. Mon père était un butor, une brute. Il n'a pas
songé à me faire apprendre les langues. Pourtant, quand
j'étais enf~nt, c'etît été si facile! Il n'y aurait eu qu'à me
bien fouetter; j'aurais certainement appris.
]ÉvAKINE. - Alors puisque vous ne savez pas lefran~is~
quel besoin avez-vous qu'elle le sache?
ANOUTCHKINE. - Ah, pour une femme c'est autre
chose! Il faut absolument qu'une femme sache le français.
Sans cela,, elle peut savoir ceci et cela, mais, en fin de
compte, quelque chose lui manque.
lAïTCHNITSA. - Qu'ils se chamaillent là-dessus, moi je
vais aller inspecter la maison et les ailes. Et si tout se comporte bien, j'aurai dès ce soir ce que je veux. Ces petits
prétendants ne sont pas dangereux, c'est un petit monde
négligeable. Les jeunes filles n'aiment pas les gens de cette
espèce.
]EVAKINE. - Si on allait fumer une pipe? (A Anotltchkine.) N'allons-nous pas dans la même direction ? Où
habitez-vous, permettez-moi de vous le demander?
ANOUTCHKlNE. - J'habite les Péski. Ruelle Pétrovska.
]EVAKlNE. Oh, ce serait un grand détour ! Moi
j'habite Vassili-Ostrov., r8• ligoe. Bah, qu'à cela ne tienne!
je vous accompagne tout de même.
STARIKov, à part. - Ici on le fait pas mal à la pose.
Bah! Agâfia Tîkhonovtia, vous nous reviendrez bientôt.
(A haute voix.) Messieurs, j'ai bien l'honneur ... (Il salue et

wrt.)
SCÈNE XXI
PoDKOLI.ESSINE.,
PonKOLIÈSSINE. -

KorcHKARlOV. jolie, hein ?

P-onKoul';s.srnE. plaît pas !

KoTCHKARrov.

Qu'attendons--nous, nous aussi ?
Eh bien! franchement, la petite est
Euh ! je te !'.avouerai; elle ne me

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
7o4
Allons bon! Qu'est-ce à dire? Tu
KoTCHKARrov.
reconnaissais tout à l'heure qu'elle est jolie.
PooKOLIESSINE. - Oui, mais il y a quelque chose qui
doche : elle a le nez long et ne parle pas français.
KoKHKARI0V. - Qu'est-ce que ça peut te faire qu'elle
ne parle pas français?
PoDKOLIÈSSINE. - Il faut tout de même qu'une fiancée
parle français !
KoTCHKARI0V. - Pourquoi donc ?
PoDKOLIÈSSINE. - Parce que... Sans cela, ce n'est
-pas ça.
KoTCHKARrov. - Voilà encore! Un imbécile vient de
le dire et tu as ouvert l'oreille toute grande. C'est une
beauté, entends-tu ! Une vraie beauté! Une jeune fille
comme on n'en trouve nulle part.
PooKoLIÈSSINE. - Oui, au début elle me plaisait ; mais
quand les autres ont commencé à dire: elle a le nez long,
-elle a le nez long, j'ai réfléchi et j'-ai trouvé qu'en effet elle
l'avait peut-être un peu long.
KoTCHKARI0V. - Eh ! tète dure, tu n'y vois pas plus
loin que le bout de ton nez. Ils n'ont dit cela que pour te
dégoûter. Et moi, l'ai-je vantée? c'est comme ça qu'on
s'y prend. Mais, mon cher, c'est une de ces jeunes filles!...
Regarde seulement ses yeux. Ce sont des yeux, le diable
m'emporte, qui parlent, qui respirent ... Et son nez ! Je ne
sais pas ce que c'est que ce nez. De la blancheur, de l'albât;e.
Et pas n'importe quel albâtre, tu sais! Rappelle-toi un peu.
PooKOLIÈSSINE, sou,riallt. - Oui, à présent il me semble
qu'elle est peut-être bien.
.
KoTCHKARI0V, - Certainement qu'elle est bien!
Ecoute : Maintenant qu'ils sont partis, allons la trouver;
expliquons-nous ; finissons-en.
PooKOLIÈSSINE. - Ah, ça non! Je ne le ferai pas l
KoTCHKARl0V. - Pourquoi donc?
PonKOLŒSSINE. - Ce serait de l'impudence. Nous
sommes plusieurs. Il fau~ qu'elle choisisse.

HYMENÉE!

705

KoTcHKARIOV. - Vas-tu te soucier des autres? Crains-tu
la concurrence ? Veux-tu que je les expédie tous en une
.
;)
mmute
....
PODKOLIÈSSINE, - Comment feras-tu?
KoTCHKAruov. - C'est mon affaire. Donne-moi seulement ta parole qu'après tu ne reculeras pas ?
PonKOLIESSINE. - Pourquoi ne pas te la donner? Je
te I~ donne, tu veux. Je ne m'en cache pas, je veux me
marier.
KoTCHKARlOV. - Ta main?
PooKOLIÈSSINE, la lui tendant. - Prends-la.
KoTCHKARIOV. - C'est tout ce qu'il me faut.
(Ils sortent.)

:i

Fin de l'acte I.

(A su.ivre.)
(traduit

par DENIS

ROCHES)

NICOLAS

GOGOL

45

�BILLET A ANGÈLE

Grecs ... Et c'est œt art, que fort heureusement vous ne
reniez qu'en paroles, .à quoi vos meilleurs écrits devront de
survivre à vos théories.

*

* *
LES DÉRACINÉS

BILLET A ANGfLE

CHÈRE ANGÈLE,

A l'occasion du livre de Thibaudet sur Maurice Barrès,
je ressors pour vous, du fond d'un tiroir, ces quelques
notes d'avant-guerre. Fort anciennes déjà pour la plupart
( et puissent-elles ne vous paraitre point trop surannées)
j'écrivis chacune d'elles à la suite d'une lecture - peu après
l'apparition du livre auquel il ,est fait allusion.
DISCOURS A L'ACADÉMIE

"- Si ces livres valent quelque chose, c'est par leur logique, par l'esprit de suite que j'y a~ _mis du~ant c~nq années.
Pour l'art que les lecteurs ou cnuques b1enve1llants voudront y trouver, c'est chose de mode. &gt;)
BARRES, lettre ala Plume du r•• Avril 1891.

so?~

Ce qui est &lt;c chose de mode», bien au contraire, ce
vos opinions, vos idées. Du reste, ce que vous appelez, 1c1
votre &lt;c logique &gt;&gt; ne me paraît le plu~ souvent. qu un
cramponnement à des théories que la logique de ~1eu, ou
si vous préférez, de &lt;&lt; l'histoire naturelle » contre~t. Et ce
que nous aimons le mieux en vous, ce sont ces rnconséqucnces tout au contraire où l'homme nat~rel ~eprend le
pas sur le dogmatique et qui vous font, nationaliste, trouver vos plus exquises louanges pour Hérédia,. Chénier et
Moréas, vos trois poètes préférés : un Cubam, et deux

Barrès a-t-il vraiment pu croire, a-t-il pu supposer un
instant, que ses théories en appa,rence si opportunes (et je
prends ce mot dans son sens le plus urgent) de vertu si thérapeutique pour notre pays délabré, si savantes assurément
à galvaniser les moyennes intelligences de nombreux vieux
adolescents - qu'elles trouveraient encore, ces théories,
quelque crédit avant trente ans ? Et ne comprend-il pas
que ses théories s'exténuent précisément en redonnant
vigueur à la France ; car il n'est pas d'un peuple bien portant, ni d'un esprit gaillard de demeurer les yeux fichés au
sol, en ayant soin de n'y reconnaître que des tombes; de
sorte que peut-être, et je veux Je croire, le remède sauvera
le pays ; mais, sit6t sauvé, le pays prendra le remède en
dégo-ût.
LES AMITIES FRANÇAISES

Heureusement pour lui, dans ses livres il ne conclut
point tant, qu'on ne conclut pour lui. Il reste, dans ses
Evres, deJa question sans réponse et c'est ce qu'on y trouve
de meilleur. Malheur aux livres qui concluent ; ce sont
ceux qui d'abord satisfont le plus le public ; mais au bout
de vingt ans la conclusion écrase le livre.
Il y a des &lt;, pensées de circonstance» qui valent ce que
valent les « lois de circonstance ».
Ce n'est ni à leur style, ni à leur naturel pathétique, ni à
leur nouveauté psychologique que les écrits de Rousseau
durent leur premier succès, mais bien précisément à ce
qu'il y avait de plus captieux et de plus faux dans leurs
théories : excellence du naturel, retour à la nature, précellence de la musique italiënne, etc ; et même certains

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conseils pratiques (allaitement des enfants par la mère, etc.)
dont les esprits les plus épais se pouvaient saisir aisément. Je
sens dans les écrits de Barrès, à côté de la volonté la plus
noble et d'un bon sens très droit, un grand encombrement de
sophismes. Sur vingt lecteurs capables d'apprécier les
qualités réelles de l'écrivain, il y en a cent ou mille capables
de prendre ces sophismes pour des vérités; et c'est à ces
sophismes mêmes, non à son grand talent qui lui permettra de survivre, que Barrès doit le plus gros de sa gloire
aujourd'hui.
Il soutient que l'animal ou la plante ne prospère nulle
part aussi bien que dans son lieu d'origine ; cela peut
paraître « logique )) , mais cela est parfaitement faux,
comme de dire que, réciproquement, sur chaque sol
doivent prospérer surtout les espèces que ce sol a YU
naître.
* .

* *

Bérénice &lt;&lt; qui mourut pour avoir mis sa confiance dans
l'adversaire ... &gt;&gt; C'est bien ceci qui eût dû être le rnjct du
livre ; mais c'est ceci précisément que le livre ne montre pas.
De même, n'eût-il pas été intéressant - indispensable
pour ruiner la doctrine d'un Bouteiller, que cette doctrine
( « agir de telle sorte, toujours, que je puisse voQloir que
mon action serve de règle universelle ») fût cause directe de
sa ruine. Il n'en est rien. Tout au contraire, c'est par suite
d'une infraction à cette règle de conduite que Bouteiller se
dégrade et périt.
*

* *
ScÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISM.E

Ce que Barrès dénonce, ce qu'il appelle &lt;&lt; esprit protestant », c'est ce « dangereux » esprit d'équité qui faisait les
jansénistes écrire :
« De quelque ordre, et de quelque païs que vous soyez,

]!ILLET A ANGÈLE

V-Ous ne_ dev_ez croire que ce qui est vray, et que ce que
v?us senez disposé à croire, si vous étiez d'un autre païs,
d un autre ordre, d'une autre profession. &gt;&gt;
Et encore : « Nous jugeons des choses, non par ce qu'elles
sont en elles-mêmes ; mais par ce qu'elles sont à notre
égard : et la vérité et l'utilité ne sont pour nous qu'une
même chose. »
Logique de Port-Royal, IIIe partie; chap. XIX ; § 1.
C: que 1~ grand Arnauld constate, en le déplorant,
Barres en fan la base de son éthique ; il pense que nous
ne devons point chercher à juger des choses par ce qu'elles
~ont en elles-mêmes, et que nous ne les pouvons du reste
Juger que par rapport à nous. De là à réduire la notion de
véri_té à celle d'utilité, il n'y a qu'un pas, que par oppor,tnmté l'on franchit vite, et tout le raisonnement est
faussé.
Pour plus d'utilité Barrès peint comme kantienne et allem:nde, ou protestante et antifrançaise, et par conséquent
~1ssable, une forme de pensée qui est proprement jansémste et plus pr~fondément française au contraire que la
forme de pensée Jésuite à laquelle elle s'est toujours opposée.

*

* *
AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE

Le geste qui soutient ses écrits est un geste de défense
et n'a de raison d'être qu'en fonction de l'ennemi. Ce
g~ste, une fois le danger disparu, je doute si ceux qui
'-'1t:ndront comprendront bien son éloquence. Son insistance et ses redites lasseront dès qu'elles ne seront plus
op~or:unes. Même Au Service de l'Allemagne, excellent
pent hvre, mais d'intérêt bien spécial, intéressera moins
que_ le récit d'Astiné Aravian par exemple, que la Mort de
YentSe, que /,es deux femmes du Bourgeois de Bruges ou que

�710

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

/'Amateur d'Ames, - qûi feront sans doute penser que, de
tous ces esprits cc dissolvants » contre lesquels Barrès s'élève,
il eût été le plus subtil et le meilleur, s'il eût été plus
naturel.
*
* *

P.I\ CAL

Barrès se fera peut-être catholique, un jour ; j'allais
même écrire : Barrès se fera sûrement catholique ; mais
il n'y a pas à craindre qu'il verse dans le jansénisme jamais.
Je consens que la figure de Pascal lui impose; mais par
tempérament, il reste tout de même plus près de Sanchez
et de Loyola. Dès le début de sa conférence (sur Pascal)
un mot, une exclamation nous avertit : cc Il s'agit, Messieurs, de vous mettre sur le chemin de Pascal, de vous
permettre, non pas d~ l'accompagner (grands dieux ! il ne
s'agit pas de cela) ... »
•
.
Ce cc grands dieux ! » est-il malicieux ? est-il involontaire ? Je ne sais et peu m'importe ; mais nous sentons
aussitôt qu'en effet il ne s'agit point d'açcompagner Pascal;.
et lorsque aussitôt après nous lisons : &lt;&lt; Je vais donc
ramasser toutes mes remarques sur un même point
(sur un texte très bref, mais le plus significatif) afin
de vous amener aussi près que possible de cette grande
âme » - nous nous sentons trop loin de Dieu pour
être vraiment bien près de Pascal, et nous craignons
que le pathétique que ,·oici ne soit surtout littéraire :
« J'essaierai de vous conduire où palpitent les 111int1tt.s
sublimes ... »
L'angoisse, la véritable angoisse ; Pascal, le vrai Pascal
- l'angoisse de Pascal ; non, ce n'est pas un sujet pour
une conférence mondaine. Barrès le reconnaît : cc Voilà un
état d'esprit, dit-il, en parlant de l'état d'tsprit de Pascal,
dont vous et moi, Messieurs, nous ne pouvons avoir un
sentiment exact. » Et nous le reconnaissons avec lui.

711

BILLET A ANGÈLE

L'APPEL AU SOLDAT

Barrès' apporte un critérium, une toise neuve avec quoi
mesurer les esprits et les choses de l'esprit. D'où la reconnaiss~nce d~s je~nes cerveaux dont il flatte ainsi la paresse.
On Juge d apres ... ou sdon ... Telle chose est reconnue
bonne _ou ma~vaise, ~arce qu~ .... Barrès ne fait point tant
appel a la raison, qu à des pnnc1pes; les principes sont là
pou: pe:metr:e à la raison de se reposer. On oublie que
celui qm les 10vente le~ cherchait pour aider au développeme.nt de sa personnalité; on oublie l'opporrunité qui les
fit naitre; on leur prête, à distance, un caractère d'absolu.
. Un espri~ sur cent, et sur cent déjà choisis, arrive à
Juger par lm-même. De là le triomphe des écoles, des pro~és de pensée, aussi bien en politique qu'en religion et
qu en art.

•

* •
LE \'OYAGE DE SPARTE

Le cerveau de Barrès me rappelle certaine machine à faire
d~s chapeau.~, dont je me souviens d'avoir vu, il y a quelque
dix ~ns déJa, cette é_tonnante réclame : Une image représentait assez sommairement la machine, représentait les
chapeaux produits; tout ce qu'on donnait en aliment à la
~achine en ressortait sous forme de chapeau - les matén~ux les plus divers. Enfin, parmi les spectateurs émerve1!lés, que représentait aussi cette image, un jeune enfant
qw se P:nch~it trop .éta!t soudain happé par un rouage ;
la machine l englout1ssa1t; on voyait les parents, et leurs
gestes de
désespoir
; puis leur enfant, la délicate créature~
.
.
ressortan un instant après, à l'autre bout de la machine
pour le régal ~es ye~x, pour le ravissement des parents:
sous forme d un p~m chapeau tout parfait cc avec lequel,
Mesdames et Messieurs, concluait l'inventeur, j'ai bien

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

712

l'honneur de vous saluer. • -

L'enfant servait enfin à

quelque chose.
.
. • •
On aurait pu douter d'abord que la Grece lm put etre
utile • et d'abord il est vrai, Barrès lui-même hésite, tourne,
dout;, cherche l; joint, la manière de s'en servir. Mais voici
son admiration pour les Normands déracinés dont il retrouve
à Sparte les châteaux.
ANDRE GIDE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LES CHAPELLES LITTÉRAIRES

~.

C'est le titre d'un ouvrage où M. Pierre Lasserre a réuni trois
études sur Claudel, Jammes et Péguy. Quand elles paraissaient
dans la Miuerve Française, il s'est attiré des ripostes indignées
contre lesquelles il proteste dans sa préface, revendiquant avec
raison la liberté de la critique, le droit de ne pas annoncer le
buffle des buffles, d'approuver et de blâmer ou il lui convient,
d'apporter dans l'examen des contemporains le même sérieux et
le même détachement que dans ]'étude des œuvres du passé.
Il s'est efforcé d'ajouter à l'intérêt de cette critique en la systématisant autour de l'idée de chapelle littéraire, en s'essayant
à définir ce que sont une chapelle et la littérature de chapelle.
C'est bien. Mais il suffit de jeter les yeux sur les trois noms qui
forment sa table des matières pour voir que les trois chapelles
dont il parle sont celles de trois écrivains catholique~. Il suffit
ensuite de parcourir son livre pour constater que s'il rend hommage à certaines qualités lyriques et dramatiques de Claudel, s'il
goûte vraiment la fraîcheur et la sincérité de bien des poèmes
de Jammes, s'il admire en Péguy la verve du pamphlétaire,
celles de leurs œuvres qu'il condamne sont en général leurs
œuvres d'inspiration catholique. Ou plutôt il se refuse à partir
de l'inspiration catholique, du besoin, de l'aspiration ou de la
croyance religieuses comme centre de leur œuvre, qu'il revendique la liberté d'examiner en pur critique littéraire. Il ne se
demande pas si certains aspects qui lui semblent bizarres ou sans
valeur ne viennent pas de ce que ces chapelles sont appuyées à
l'Église. Encore une fois c'est sou droit ; c'est même, étant
donné la nature et le sens ordinaire de sa critique, son devoir,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. Lasserre nous apparaissant, depuis le Romantisme Français,
comme le défenseur, l'avocat, d'un système ancien de critique
qui a sa place dans notre organisme littéraire français, et nous
n'avons aucune raison de le vouloir autre.
Mais lorsque des catholiques comme M. Vallery-Radot, ayant
lu son article sur Claudel, font observer que le sens chrétien lui
manque, et que son esprit d'humaniste strict ne le dispose nullement à une poésie fondée tout entière sur le fait chrétien et
la création de l'homme nouveau, M. Lasserre s'indigne et
s'écrie :
« A en croire les paroles, d'ailleurs mêlées de confusion, de
M. Vallery-Radot, j'ai resprit entièrement fermé au génie de Paul
Oaudel, parce que je l'ai entièrement fermé au christianisme lui_-même.
Rien de moins ... Pour Paul Claudel, dont l'inspiration se meut dans
le plan de la Ré~élation et de la Grâce, je n'y saurais rien entendre.
Le temple m'est interdit parce que je n'ai pas la foi, ni sans doute le
sens de la foi. L'admiration pour la littérature de Paul Claudrtl est une
application ou une illumination de la foi ; fa1;1te de cette lanterne divine,
les profondeurs de sa poésie restent pour moi des ténèbres. f y entre
comme un aveugle, cherchant sous mes pas la chaussée de Minerve, et
m'étonnant de ue l'y pas trouver, alors que je suis dans les subiimes
abimes d'Elie. 1&gt;

Et M. Lasserre, ayant prêté à ses critiques ces paroles comiques, n'est pas embarrassé pour y répondre victorieusement : il
y a de bons chrétiens qui ne comprennent rien à Claudel, et il y
a des littérateurs, des mondains, des diplomates fort peu chrétiens, et parfois Juifs, qui l'admirent. Donc le sens chrétien n'a
rien à voir en ces matières. Mais lorsque Victor Hugo fait à
Racine les plus injustes critiques, ne sommes-nous pas fondés à
lui objecter que le sens du xvne siècle, nécessaire à un homme
cultivé pour bien goûter Racine, lui manque évidemment ? Et
s'il nous répond, comme M. Lasserre : Je connais de grands
érudits en xvnc siècle, des Edouard Fournier ou des bibliophile Jacob, que Mitbridate ennuie ; et quand jadis madaru.~
Sarah Bernhardt jouait Phedre, les trois quarts de ceux qm
applaudissaient eussent pris volontiers Louis XV pour le fils de
Louis XIV, -ne pourrons-nous dénoncer l'artifice du raisonnement, maintenir que le sens du xvue siècle, dont il est naturel
qu'un romantique soit à peu près dépourvu, est indispensable

FÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

po~r la pleine et l'harmonieuse possession du génie racinien,
mais que le sens du XVII' siècle n'est pas la même chose que la
science du xvrr• siècle, ni que le désir de restaurer le rfaime
Politique ou littéraire du XV11" siècle, pas plus que le se:s du
christianisme ne se confond avec la croyance chrétienne ? Le
sens du christianisme peut conduire à la foi chrétienne : ce fut
à peu près le cas de Brunetière, de Lemaître, de Faguet, ces
deux derniers sur leur lit de mort. Mais le sens raffiné du christianisme, l'intelligence de la psychologie chrétienne peuvent
aussi bien éloigner de la foi : ce fut le cas de Renan et surtout
de Sainte-Beuve, si peu chrétien et si admirable connaisseur des
chrétiens de Port-Royal. Un sentiment puissant de l'EvanQ"Ïle
peut éloigner du catholicisme : c'est le cas des protestants."un
sentiment puissant de l'ordre catholique peut éloigner de l'Evangile : c'est le cas de M. Maurras. Le sentiment reli&lt;Yieux
est donc
0
une chose et la croyance religieuse une autre, et les rapports de
l'un à l'autre prennent des formes complexes et variées. Or une
œuvre d'art s'adresse à un sentiment et non à une croyance.
Lorsque M. Zangvill écrit Chad Gadya, il peut compter légitimement que son lecteur cultivé apportera. à sa lecture assez de
sympathie avec l'âme juive, assez de sentiment juif, pour le
~omprendre et le goûter. Et ce sentiment du judaïsme pourra
etre accordé à un chrétien et refusé à un juif. Mais on avoue
rarement qu'un certain sentiment vous manque. Personne ne
se plaint de son jugement, et on estime toujours qu'on a assez
de sentiment pour bien juger. A qui lui objecte qu'il lui manque,
~ur comprendre trois poètes catholiques, le sentiment catholique, M. Lasserre répond qu'il s'en trouve très suffisamment
po~ : .cc M. Vallery-Ra.dot dit que nous n'avons pas le sens du
chn~namsme, ce que nous considérerions, quoi qu.'il en soit de
nos tdées en matière dogmatique, comme une lacune intellec~ell~ et morale aussi désolante et déplorable en droit qu'elle est
tnvra1semblable à présumer en fait. Mais nous avons démontré
que cela voulait dire sous sa plume : sens du claudélisme. C'est
tout autre chose. »
. Or il _ne s'agit ici ni de déplorer en droit, ni de présumer en
fait, mats de constater d'après les faits. Je ne crois pas, en dépit
de M. Lasserre, qu'aucun de ses critiques ait été assez dénué de
bon sens pour juger qu'on ne saurait parler d'un écrivain catho-

�jl6

LA NOUYELI.E RE\'UE FRAI\ÇAISI

lique sans billet de confession. Mais je crois les jugements littéraires de M. Lasserre dans ses trois études aussi étroits et généralement aussi faux que ceux qu'il a avancés dans son R()111011tisme Français sur les poètes du x1x• sicdc. Je crois que si l'art
de Claudel et de Jâmmes peut être dit ( et dans un sens qui n'est
pas nécessairement malveillant) un art de chapelle esthétique, la
critique de M. Lasserre peut s'appeler une critique de chapelle
critique. Je crois que son défaut de ,entiment à l'égard de ceruines formes de l'.ut coïncide avec un défaut de sentiment
catholique. Et je crois enfin, :iprès a,·oir reconnu l'existence et
pris la mesure de l:i chapelle critique et laïque de M. La.sscrrc,
qu'il n'y a aucune raison de la jeter bas, qu'il sied de l'entretenir
comme monument historique, de la cbsser dans une tradition,
d'y autoriser avec une tolérance éclairée l'exercice. du culte et
les imprécations contre le siècle.

Sur le premier point, une discussion écrite ne servirait
pas .à grand'chose et c'est une conversation qu'il y faudrait.
M. Lasserre, dans sa préface. donne comme mission du critique
et comme objet propre de son livre le soin de former le goût du
public. Il croit que nous souffrons d'une crise du goût et qu'il
appartient à la critique de remédier à cette crise. Et je ne dis
pas qu'il ait tort. Je Yois seulement d'abord que on goût n'est
pas le mien, et ensuite que la tâche proposée ici à la critique
est singulièrement délicate; le goût rend des services comme les
lutins dans une frrme, à condition de n'être ni inyoqué ni
emprisonné ni enrégimenté. Croyons à son existence pour allé·
gcr notre travail, pour y mtttre une présence intelligente et
animée, ne l'invoquons pas à trop haute rnix.
Ainsi, cherchant dans Claudel de belles pages, M. Lasserre cite
ces mots de Marthe à Louis Laine lorsqu'ils sont arrin~s en
Amérique.
() Louis Lni11t, jt 11',n•,iis ja11111.is rn /,r 11:tr I Chez. 11011s
Le mondr. ne q11if/t pas du pays, commt les bilts qui vit-ml sur lts lys,
Mais chamn perte dans s«l/1 ca-11r rimagt
Dt sa porte el de so,i p,lits tl Je l'atmeau où il attache le cb.-i'&lt;Jl
0 ! t! qu,md uous é/io11s dijtl partis, 1111 gros rourdon
Passa a11/our àt ma Uu tl dejd il filait -.as 1'1 trrrt.

IÉFLEXIO~S SUR LA LITTERATURE

M. Lasserre qui trouve cela très expressif y ,·oit néanmoins
ce~ deux ta~hes: « ~&lt;m1111t les bites qui 1 iveul sur les lys, compara1so~ précieuse _et ~orcée: Ce b,1urdo11 que Marthe vit au départ
et_ qui ne nous dit rien, c est un trah d'impressionnisme à la
Rm~baud. 11 SouscrÏ\·ez-rnus à ces deux coups d'encre roucre?
Mot, pas du tout. J'aime pleinement cette comparaison viva~te
les bêtes qu'on appelle des bêtes à lis (j'ignore leur autre nom)
ne se voyant que sur ces fleurs. Et quant au bourdon il ne rcss~mb.le en rien à quoi que ce soit de Rimbaud ; e; s'il ne dit
rien a ~~- ~~serre il me di: beaucoup_. _Qui nous départagera,
et d~ 1cpa1sscur de combien de critiques considérables s'en
faut-11 que mon goût soit formé et louable ?
Un autre exemple nous permettra peut-être de mieux conclure. ~st certain ~uc M. Claudel, pa!; plus que Péguy, n'est
un écnva10 sobre. Bten qu'à des endroits de ses drames il arrive
ides moments de sobriété nerveuse .aisissantc, il a généralement besoin d'un large espace pour se déployer et pour étendre
ses eaux de fleuve tropical. Mais n'y a-t-il de beauté que la
~-uté sobre ? Condamnerons-nous le Satyre et Jocely11 parcequ 11s manquent de sobriété ? « Un critique délicat, dit
M. Lasserre, remarquant la prodigieuse quantité et l'extraordinaire luxuriance des métaphores orientales au moyen desquelles
Ysé et Mésa se déclarent leur amour dans P,1rfa11e
,, de Midi, y
compare l~s q~atre p~tits n~ots de_ l'héroïne racinienne: ,\'1111 , je.
11e vous bais pomt, qui en disent bien plus long et qui nous touchent aut,re~cn_t le cœur. La musique de ces quatre petits mots
échappe a I oreille de M. Claudel, grande amie du bruit et du
trouble. 11
Notons que le critique délicat et M. Lasserre se sont mis deu_~
pour se tro~per, c:tr aucune héroïne racinienne n'a jamais proféré la musique de ces quatre petits mots. li est probable qu'ils
ont confondu avec ces mots de Chimène à RodriQ'Ue : l'tt je ne te
bais poinl. lis ont eu le « cœur touché • par u0n fantôme. Et
ces glissements d~ mémoire arrivent à tout le monde
.comme
,
'
Je o aurais pas eu la lourdeur de relever celui-ci s'il n'était caracté,risti~u~ de toute une_ métho~e et de tout un e prit critique.
L hémistiche de Corne1l1c était donné, dans l'ancienne rhétorique, comme l'exemple classique de litote, de même qu'E11/rr
k pam.n d wus ét:iit le modèle obligatoire de syllepse. Or il

!I

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

y a un certain goût classique qui voit la perfection de l'art dans
une litote perpétuelle, dans une sobriété hyperbolique où on ne
parlerait que par sous-entendus : ainsi ces adresses au souverain
qu'on votait dans les Chambres de la Restauration, les ordres du
jour parlementaires, où une virgule bien placte peut fa.ire tomber un ministère, les toasts où le Je bois d'un chef d'État signifie
que la Pologne est ivre. Mais en poésie la litote est souvent
une invention du grammairien qui projette en Corneille ou en
' Racine sa propre pauvreté. Ni chez Corneille qui l'a dit, ni à
plus forte :raison chez Racine qui ne l'a pas dit, Je ne te bais
point ne signifie Je t'aime. Il porte bien précisément et à plein
sur fidée de haine, il répond à ce mot de Rodrigue : vivre avec
ta haine. Chimène ne peut pas ressentir pour Rodrigue la haine
qu'elle doit au meurtrier de son père, et elle le dit. Ni Corneille ni Racine n'ont usé communément de la litote dans leurs
scènes de déclaratio11 d'amour : je ne vois guère qu'Hippolyte
et Aricie, qui emploient ce genre d'agréables énigmes que je
trouve charmantes, mais qui évidemment me touchent moins le
cœur que le torrent verbal et l'explosion directe de Phèdre et
le j'aime! cri d'une bouche ouverte comme une blessure. Ni
dans Shakespeare ni dans Hugo l'amour ne procède par litote.
Ni dans Claudel. M. Lasserre remarque d'ailleurs très justement
que si les personnages claudéliens parlent beaucoup, c'est qu'ils
ne parlent pas seulement pour eux-mêmes, ils parlent aussi poor
M. Claudel. Je le vois bien, mais cela ne me gêne pas. Je ne
demande pas plus à M. Claudel les qualités de Racine que je ne
cherche une orange sur un pommier. Je ne trouve pas, dans ses
drames, des personnages très vivants, j'y trouve un auteur vivant,
une idée "&lt;le la vie, une idée originale et forte, carrément et
puissamment catholique, une idée rendue vivante par une grande
inspiration. Il est d'autres poètes qui m'apporteront autre chose.
** *
M. Lasserre appelle cet art un art de chapelle. Il entend par
chapelle le cercle fanatique et la louange, sans critique ni di~
cerneroent, dont certains écrivains serai.eut entourés, et ~Ill
s'appliqueraient comme à leur objet naturel à certains génies
contrefaits et manqués. « Ce qui s'empare de l'intelligence et du
cœur par la libre pénétration de la vérité, de la bonté, de la

RÉFLEXIONS SOR LA LITTÉRATURE

719

~e.auté, lumineusement connues -0u ressenties, ne rend pas fanatique, avec qu lque chaleur qu'on y adhère. Les vrais grands
_po~tes,_ les vrai~ grands artistes n'inspirent pas du fanatisme ;
1!~ msp1rent de 1enthousiasme. C'est fort différent. L'enthouw.sm~ est amour. Le fanatisme trahit une mauvaise conscience
esthétique.» Cette distinction du fanatisme et de l'enthousiasme
ressemble à ~e!les de fa liberté et de la licence, de la religion et
1e la superstI?on, elle appartient à l'ordre oratoire plutôt qu'à
1or~re de_ la ,ze. Quand un contemporain présente une personnaht~ c~euse et un génie original, c'est un fait qu'il suscite des
adm1rat1ons en bloc qui peuvent prendre, comme cela arriva
pour Rousseau ou Hugo, certajne apparence religieuse. Certes
cela ne semble _pas le cas pour les trois écrivains qu'étudie
M. Lass.erre. Mais comme tous trois sont catholiques, sont des
c_onver~1s, comme leur littérature est en tout ou en partie catholique, 11 est naturel que des catholiques l'aient considérée avec
faveur. ~laudel, Jammes, Péguy ont un public comme Gide a
un public. M. Lasserre rangera+il Gide parmi les auteurs de
c~~pelle ? Ou bien la cha~el~e est-elle, dans le Jang.age de sa
cnt1~u;, le pro?re ~es écnvams catholiques ?
S1 1admirat10n. mtransigeante et tendue d'un groupe de
fidèles est nécessaire pour constituer une chapelle, ne pourra-ton ?arler de la chapelle de Moréas? M. Lasserre a été aforement
traité par les daudéliens. Mais celui qui s'efforce à tem;érer de
réserves son admiration pour le bon poète que fut l'auteur des
Stances n'est-il pas exposé à recevoir de toute l'ancienne table
du ca~é Vachette une mitrailie de soucoupes et de pyrogènes?
Et s1 1a chapelle est, comme il semble, pour M. Lasserre, une
pr~férence est~étique commandée par une profession de foi ( ce
qm fera de la Jeunesse catholique, en effet, un bon milieu pour
Jes chapelles) ne pourrons-nous pas ranger à notre tour Je
s?tème critique de M. Lasserre parmi les chapelles? Son partipns.et ses pré~érences se sont manifestés jusqu'ici surtout par
des condamoat10ns et des exclusions. Il occupe sur le parvis de
sa chapelle une place d'excommunicateur.

7

*
, Une chapelle qui se rattache elle aussi à une Éofüe à l'Église
dune ce rtame
· cnt1que
··
'
que nous connaissons bieni:,. Sainte-Beuve

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.tiSE

dit quelque part que Voltaire, ayant pris le sceptre de la critique, désigna pour lui succéder La Harpe, que La Harpe désigna
Fontanes, que Fontanes désigna Villemain, et il se plaint que
Villemain n'ait encore désigné personne. Posait-il sa candidature ? Aspirait-il à descendre ? Mais peut-être pourrait-on êon•
tinuer cette image en disant que Villemain aurait pu désigner
Nisard~ Nisard Brunetière, et que Brunetière aurait peut-être
pu désigner M. Lasserre si la Revue des Deux Mondes n'avait pas
été brouillée avec l'école politique à laquelle celui-ci appartient.
(Nous n'avons vu de notre temps qu'une transmission de ce
genre. C'est Sarcey disant à Lemaître : Allez ! allez ! après
moi c'est vous qui serez la vieille bête.)
Cette chaîne désigne une ligne très respectable de critique
traditionnelle, et on doit souhaiter qu'elle ne finisse pas a,·ec
M. Lasserre. Mais croirons-nous Voltaire sur Shakespeare, La
Harpe sur Corneille (Le petit homme à son petit compaJ ... ), Fon•
tanes sur Lamartine, Villemain sur Gœthe, Nisard sur Victor
Hugo, Brunetière sur Baudelaire., M. Lasserre sur Claudel
Toute cette critique a ses limites sans laquelle elle ne serait pas.
Et puisque nous parlons de trois écrivains catholiques, Claudel,
jammes et Péguy, voici des lignes de M. Lasserre qui nous
feront sentir fort bien ces limites.
Déclarant avec raison qu'il n'y a pas besoin d'être catholique
pour juger un écrivain catholique, il ajoute: &lt;&lt; Voltaire passe
pour avoir parlé en critique aussi merveilleux qu'enthousiast~
de Bossuet, de Massillon, des tragédies de Polyeuc/c et d'Atbalie
et autres œuvres ou génies inspirés par les croyances chré•
tiennes. Devrons-nous admettre que Voltaire n'ait rien entendu
à de tels sujets et le prendre pour un sourd expliquant la ·mu•
sique?)) Mais oui, à peu près. Voltaire a bien parlé des œuvres
chrétiennes dans la mesure où on peut en bien parler après les
avoir vidées de leur christianisme. Ce Massillon qui réalisait
pour lui le type de la perfection du bien-dire, si on ne. le lit
plus guère c'est en partie parce qu'il annonce le xvm• siècle,
c'est en partie parce que ses sermons ou bien sont pauvres de
substance chrétienne ou bien ne l'admettent que contrainte et
forcée. Le Bossuet que connait \' oltaire n'est qu'un Bossuet d'ap·
parat. Et Voltaire n'a pas parlé merveilleusement de Polyeuct~,
car il l'a fort mal compris, aussi mal que l'avaient compns

REFLEXIONS SUR LA LinÈRA.TURE

72r

so~ siècle et même le xvn•; il n'y voit guère, dans son C1,1111ue 11 •
taire, que des scènes ridicules de convulsionnaires. C'est la critique du x1x• siècle, avec Sainte-Beuve et après lui, qui a presqu~ d~co.uvert Poly;ucte, e~ il y fallait cette réintégration du
chnst1amsme dans l art, qru date de Chateaubriand. Il en est de
même d'Athalie que Voltaire et le xvme siècle ont enfumée en
e? faisant le typ~ de la. tragédie ~e ,collège. Et ce n'est pas Je
b1ll~t de confession qm manquait a Voltaire (le deux singe
obligea le curé de Ferney à lui en délivrer un, à le faire communier, et bâtit l'église Deo erexit Voltaire). C'est un sens du
c~r!stiani~me ~ui doit compléter le sens critique lorsque le sens
cntt,que s apphque_aux _œuvres chrétiennes, de même qu'un sens
de I hellémsme d01t ammer le sens critique tourné vers Sophocle
ou Platon. M. Lasserre a écrit un excellent livre sur Mistral le
seul contemporain avec Moréas qui lui ait paru mériter ~ne
lou~nge sans réser:e, et il l'a intitulé : Mistral, l'homme, le porfr,
le citoyen. li a admirablement vu que Mistral n'est pas seulement
un grand poète, mais un poète citoyen, qu'il est impossible de
le compren~:e s( on n'~ pas le sens de la cité. Je ne crois pas
non plus qu il soit possible de comprendre la suite et le sens
de 1:œuvre de Claudel si on ne cherche pas à se donner plus ou
moms un sens de la Cité de Dieu. Là est le centre d'inteJJi.
gence, le quartier général de l'esprit critique appliqué à Claude].
Cel~ n'empêch~ra pas l'esprit critique de rayonner, de discuter,
~e Juger, de discerner le bon, le médiocre et le mau,·ais, &lt;l'es•
tm1er ~ue la Reine Jer111:1e de Mistral n'a guère plus de portée que
le Mmse de Chateaubriand, et que le comique de Prolér ne vaut
pas celui du Légataire Universel.
.Cela entendu, nous entourerons la chapelle critique de Voltaire, de la Harpe, de Fontanes, de Villemain, de Nisard de
Brunetière, de M. Lasserre, d'autant de sollicitude et d'estime
q~e M. _Barrès en voulait mettre autour de nos églises de village.
'No~s dirons, comme M. fü.rrès, en la défendant : C'est pour
~o1-.même ~ue je me bats. Pour moi-même, c'est-à-dire pour la
dignité et 1 mdépendance de la critique. « Assez d'autres, dit
M. Lasserre, entendent par critique le simple fait de vivre de la
substance de ceux qui produisent, en enroulant autour de leurs
œuvres ~n lacis de périphrases chétives et inopérantes. Je préfère les risques honorables d'une entreprise peut-ètre supfrieure

�722

SIJll U

UIICMJl'IIILUIIMJB

• ma forces.et la, ccrtkwleà me faire(à grand nptcf ·

M'uajmte5 cnnemia am maldpln 9'nri"9 clecn·mltllRII
tila•• Qu'il, ait ici qaelqge traa ct•aïgreur iajaatifi"-,
ftidmt et ,egre11ablt: le.• pmphrues • qui 6claiftmt et
,pentune œll'ffll lai âmaeat 1100 lblloapbète, uae actioa,
font panîcipe, à lai~• sociale de l'1111t. Si- c"est une JIIIIUlq1M'
lticbdé intelltctaolle 1fS de, ~ t e toUt comprendrerien jqger; de laiseer •--endormir et clnpanltre soe goàt, u·
nui • ganter d'aller trop indimtemnt, arm4-cl'un
aayon 1,hna, l f assaat du aut&amp;Un;. Il.et S.tùrunls tl, r•~rdlflii
,.,. le Ci,4 le
dt Voltaiœ sur Corneille, que
ils denoua ? • La critique, dit M, La,;err~, est une fol'llle,
ncate eyitre toutm, de b.- c:réatioo intelleataelle, oa eHe a
point. • L;e critique au, ora,oo. ltleo, jusqu'ici, n'a, JIO
snndfc:bole et nom nom MfolÙSIOD• de voir M, ll.aa,~
totU'Dff Je clœ en DOUJ. aanoaçaot un grand oump ee
.olumel sur acnaa. Ce qu'iJ a.6aittUr Goethe, sûr Mistral
le monft_.i 6daiœ par fadmiration, qu~od ilparledeltra qa'il aime, qu'avceglé PF le parti-pris, lorsqa..d •
lue dam f &amp;eintemcmt. Rien de pl111 dangereux qu"un
œment manqué a dit And~ Gide : il 1e retourne co~
autem. Sam pretendre le retourner contre M. Lanene-,
uou-.e dans les Cbt,p,Jhs un petit exemple aaez curie\R
lequel je termine.
Parmi le. ennemi• de M. Lasserre figure le philosophe
kheim. L'article sur Nguy lui e9t une occaaioo d'inqui6ter
JINIDOire d'ùn sociologue dont 011 peut dilCllter certtailllilll
œuvres, mais dont j'admire trop le labeur et dine l'i
poor,laillet; paner sans protestation le cWguisement' ftl'IOge
lui ioftige ici M. I..ateem=. ous apprenons que

U'ftDATIIIIB

,..,

.. cullmt ±ripe, la IIMialJiti haçaile iGDt . . ,.,.. . . .

tflll_dgwe,em.1

r

ifaill_,.

m·

en.,,,,,,,..,.,

, sa dostrine se r6duisait à ce poim : tout œ que les socMt~

c.ivilil6cs et c.e1Jes-la sunout qui se sont crua plus civilis6cs que
autres, ont adopcê. pr.uiqué, approuvé jusqu'ici en fait de Ql0IUlt,
\fadiùODS, de sentiments généraux et de golhs, en fait d'inslitutioo&amp;
téraircs et pédagogiques, tout cela .a des raisons d'être au sujet
quelles les esprits les plus éclairés de ces siècles sont plonga dlM:
plus compl~ illusion. Tout cela 11'est... qu':autaat de sn"lvanœs,
ou moins ~ohm et mmsform~. du
ou culte des anü'l!lllllf!!
du tùoa ou fitichisme, qui 4istinguent les 90Ciftés primimes. Le

'°'""

~ntel raconte-à ta fin le -~11111"ett 17~ileldell• moyen, ~ m r ane hrne, cscitet- fa popuhliea•
çant ce fàit ~table- : le- 4espt,tisme, pom-jeœr m
• pNpie de- Paris erlai- anaoncer œ q,ri ra-Ait, wuit
.• tontes les- portes de- la 9ile- d's liem •~ 1mJai1e ~
•ill.saient d~s chaînes. Il_ en tremblait d'indigoation, et IOlt
Mltoi:re aussr, de façon sa pathétique que Marmontel se dit
après tout cela pouvait ~tre vrai. Et, comme le Marseillais il
vo_ir. ~ il vit ceci: la chafne qui ~ i t les voitures ~
i était acaochée à des appliques de bronze, qui avaient la
e ~•un. mufle d~ lion, de caniche ou d'un animal approchaat.
,-qinabon du ç1toyen de la borne avait puissamment tra-

!°""."

Je ne crois poi_nt la So~~nne
et ~e sorbonagre n'est pu
..,,. de ma tribu. Mais Je pws bien dire à quoi se réduiteat
cbatnes que leur a vu vomir M. Lasserre. Le coun de socio• de Durkheim n'a jamais é~ plus obligatoire que les
• Seulement, lors de la réforme qui tendit à donner à
n d'apégation un caractère plus pédagogique, on dkida
les étud_iants candi~ats aux agrégatioo.s, et qui n'avaient pas
~nseagné, devraient assiater à quelques conférenus sur
rl!llhli~tion. On chargea de ces conf6rences Durkheim comme
aurait pu en charger n'importe quel autre professeur qui
accepté cette liche scolaire et sans éclat, et il traita chaque

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

année de l'histoire de l'enseignement secondaire au xrx• ~iècle.
Je puis assurer à M. Lasserre que la bifurcation de M. Fortoul
n'y était pas présentée comme un reste du tabou qui put être
attaché jadis aux arbres fourchus, et que, malgré le surnom de
bestiaux donné aux élèves de l'etlseignement spécial, Durkheim
n'établissait nul rapport entre le totemisme et cette création de
Victor Duruy. Je ne sais pas qui lui a succédé dans ces conférences qu'on a jugées, sans doute avec raison, utiles à de futurs
professeurs, mais elles n'avaient aucun rapport avec le cours de
sociologie, et même l'obligation d'y assister pour les candidats
aux agrégations était à peu près théorique : y allait qui voulait. M. Lasserre nous apprend que, Durkheim étant fils d'un
rabbin, cc son véritable personnage .é tait celui d'un trahi de l'antique lsntël, qui ne s'est, en dépit de Nonnale, de l'agrégation,
du doctorat et de tous les diplômes, que très superficiellement
frotté à la civilisation de l'Occident. » Je ne crois pas que Durkheim ait jamais fait à ses élèves l'impression d'un prophète
d'Israël, mais je vois fort bien que le citoyen sur sa borne et
M. Lasserre sur la sienne nous éclairent assez la psychologie de
ces nabis, comparés par Renan à nos orateurs et -à nos journalistes.
ALBERT THIBAUDET

NOTES
. LE VOYAGE DES AMANTS, par ]tiles Romains (Edit10ns de ]a Nouvelle Revue Française).
Redevenir à l'improviste un lecteur : tout oublier comme sait
Ie fai:e ce passant entrevu auquel ne suffit plus ce qui l'entoure
et ~u1 demande à la parole écrite de susciter pour lui un nouvel
umver~ ;_ dès,lors, suivre de toute son âme le poète, que dis-je,
se préc1p1ter a ses côtés dans les aventures de sa sagesse et de
son audace, par moments même le croire distancé, mais au
détour l'apercevoir là-bas qui vous ouvre les voies : voilà bien
le plus allègre bonheur du critique. Il ne lui arrive guère, hélas
qu'une ou geux fois l'an, et encore ! dans la boîte de quelqu~
facteur_ a~~ larges pi~ds_ particulièrement favorables. II y faut la
cen~-m11heme comb10a1son heureuse, la seule valable, celle qui
décide des gr-0s lots ou des œuvres authentiques.
Aussi nous rappellerons-nous seulement tout à l'heure, si
vous le voulez bien, les abstractions à défaut de quoi, lecteur,
vous cro~ez peut-être que l'on n'a point qualité pour vous parler..• D'ailleurs celles qui se devinent à l'horizon de ce Voyaue
d:s Amants dont rnilà devant nous la perspective, ne manquC:.t
m de ~gure ni d'altitude. Mais laissons nous prendre d'abord
t?ut simplement : buvons à la coupe sans songer à l'art impéneux et savant auquel nous devons de pouvoir la toucher des
lèvres.
« Ils » sont là, tous deux, dans leur chambre. Mais quelque
chose leur manque et les murs les gênent :

Je voudm.is écarter un peu leurs panses dures
Qui font 1111e chaleur d'étable autour &lt;k nous .

. Le bonheur serait-il ailleurs qu'ici ? Ah, faire un geste
liberté et de fantaisie J
Si les mes et lu boule•mrds
Etaimt la suite de mes maim ...

ae

�726

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Tu entendrais soudain le bruit
D'utie fracture d'horizon.

L'imagination des amants voyage déjà. Elle évoque Marse~e
avec la formidable vision de Notre-Damé de la Garde, .et pms
Brest, et puis les délicates nuances de Paris. Mais est-ce assez
que l'idée ? Il faut vraiment partir.
L'express, dont une ode au rythme cahoté subit les, chocs.' ~t
tantôt le pur enthousiasme, tantôt l'insoleo.ce d une io1e
énorme : pourquoi ne pas faire comprendre ,à cett~ da~e
« qu'elle va perdre un de ses seins » ? Qm1.11t a ce br~ad1er
morveux~ s'il nese mouche~ tirons le signal d'alarme 1
V·oici enfin une ville belge au« clocher gonflé b ~
(M dirait?'"" ,itron
&amp;t tc,,nbé su,,- la .flèche i

(comme o.n joue à contempler son image dans cesr-eux aimés!);
et Amsterdam, ponts et brouillards, rues et !'loumtures, et cette
";sion si fine de la Hollande, où tout semble pareil:
A quelq11e femme dgle st riche
Muis rien n'a de trist,sse tnaWt ...
Et l'enfanu ~i 'IJimt d'ailleurs
Est reç1a tWJC un sourire ;

et Londres; et la Kalverstraat et Amsterdam de nouveau; et
Paris encore. Mais je vous laisse poursuivre la route a.vec cet
ami de prédilection et ce charmant profil féminin ...
Voilà. Est-ce déjà fini ? En vérité l'on a plus de goôt à
songer qu'à parler après avoir lu ce poème : laissez.moi pourtant vous demander ce qui vous y a paru le plus remarquabl~- Qu'il est bien fait, - me répondrez~vous sans doute. Qu 11
dit ce qu'il veut, et sait J.ussi sous-entendre et s~gérer à son
choix. Qu'il se sert d'un admirable langage, sür, stmple, sobre,
alerte.
.
Soit. Mais quoi, les critiques même qui ne se rende~t point
compte de l'importance de l'apport fait par Jute~ Romatns à la
poésie contemporaine lui reconnaissent volontJ.ers des .doru
exceptionnels d'écrivain. Et de fait, lorsqu'un poète s~1~ de
quelques mots habituels faire ]C$ vers émouvants que vo1c1 :

Sem le Joux awnir

Te souffler sur Ja joue
Comm.e un petit enfant
Q11'on embrasse dix fois,

ou tel tableau crépusculaire d'nne beauté magique:

n Sllll!UlÙ dans l~ur plus •oir
Une ll&lt;'ur.e â'il y.a t:t:JJ.t am.
f"'- craignais cot11ttie fit/# J,/essure
Le poiut ik la prnniè.ru!toile,

( or de pareilles trouvailles se rencontrent à chaque page. de
Jules Romains), sa maîtrise cesse d'être en question.
Que vous reste-t-il de ce livre, vous demander.ai-je donc plus
précisément ? - Des images ! Que d'images intenses ! - Ah,
lecteur d'aujourd'hui, j'atterulais bien de vous ces mots-là !
Visions éclatantes ou délicates, Apres contacts, contours de
passions et d'idées, certes, les qotations les plus audacieuses
foisonnent dans le Voyage des Amants. Lorsque Romains nous
parle du train " aux dents de loup», des trottoirs « couleur
d'avenir»., du monde qu'il prend avec sa main crparsarondeur,
comme le verre, » je crois qu'il témoigne d'autant de hardiesse
que ceux qui, après avoir vidé de sens le langage, secouent
leur vocabulaire dans un chapeau. Mais en matière d'art ce qui
importe encore plus que Paudace, c'est la sorte d'usage que l'on
en fait. Vous remarquerez que chez Romains l'image est fort
éloignée de ce simple Iôle d'illustration que lui assignaient les
romantiques, innocemment continués de nos jours par de naïfs
novateurs. Elle ne nous fait point seulement voir le monde,
mais connaitre la façon dont nous y participons. Elle est la
f~rme immédiate, retrouvée par une savante attention et un
cœur simple, de nos sensations, de nos émotions, de nos vouloirs, Comment un homme sent-il sa joie, sinon à ce que, dans
ce bout du del qu'il entrevoit, la lumière lui semble « gufrie ».
Un degré de plus : il « pousse comme un cri » cette tour qui
est devant lui. Un degré encore et :
. . . dau, u.nt arpke de fanjmY
Vctre vit ~" bl« ut soulevk
C amme,zm poids au b011t d'un bras te,iJtt.

�J

728

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

De même pour la douleur, l'amour, l'idée et surtout pour ces
émotions profondes et sans nom précis, sur lesquelles Romains
apporte souvent les documents les plus révélateurs.
Comprise de la sorte, l'image n'est plus une parure plus ou
moins ingénieuse mais le témoignage immédiat de notre conscience. Et dès lors la suite des notations et des métaphores nous
offre notre véritable absolu, dont la réalité s'accorde bien à ce
réalisme qui est au fond de l'art de notre pays.
L'élément intellectuel de ces poèmes est pourtant de toute
importance : c'est dans la composition qu'il faut le déc,:eler.
L'œuvre est vertébrée. Le plus éclatant détail y sait obéir à
l'ensemble. Le tout connaît chacune des parties: les unes construites en alternance ou en parallélisme, d'autres dessinées par
l'angle d'une décision, les détours de l'aventure, les méandres
du temps, d'autres élancées en un sursaut suprême ou recueillies
peu à peu dans les paumes de la méditation.
Cette autorité du poète sur la matière qu'il façonne ne se
laisse nulle part mieux discerner que dans le rythme - la musique d'une poésie en est la confidente. On' sait que la forme
prosodique créée par Romains en vue des vastes ensembles
qu'il aime à établir est celle du vers blanc employé par strophes
ou larges laisses de même mesure. Il sait user des possibilités
de cette rythmique avec le sens le plus subtil et obtenir décisivement ce qu'il iui faut, même par les moyens les plus contradictoires en apparence. C'est ainsi que le Voyage des Amants
semble à la mémoire écrit en vers libres tant les mètres y sont
variés, tandis que chaque page donne à la lecture une incontestable impression de régularité,
Mais je :veux. vous laisser seul avec ce beau poème dont nous
venons dè nous entretenir de façon sommaire. Laissez-moi
pourtant vous demander de vous · apercevoir qu'il offre en
dehors de ses propres mérites celui de compléter l'une des
œuvres poétiques les plus importantes de notre temps. Une
œuvre qui ne vise point à l'éblouir mais sait lui apporter s_a
véritable image. Après la puissante affirmation de la Vte
Unanime, les intuitions des Odes, les larges vues d'Europe,
l'âpre et fruste et autochtone Cromedeyre-le-Vieil, le Voyage des
Amants a cette grâce qui est comme le bonheur de la force.
Ce li-ne ne marque pas avec moins d'éclat dans une certaine

NOTES

série de créations poétiques qui, continuant des efforts antérieurs

à la guerre, ont paru depuis celle-ci. Loin de moi, j'y insiste,
l'intention de rien contester ni au talent, ni au génie de tels de
nos aînés immédiats, ni de diminuer l'intérêt qui s'attache à
diverses tentatives dont nous sommes témoins. Mais il me
parait qu'une suite de réalisations telles que : Elégies de Georges
Duhamel, le Cbant du Désespéré de Charles Vildrac, les Poèmts
de Georges Chennevière et ce Cromedeyre-le-Vieil et ce Voyage des
Amants de Jules Romains, ( œuvres qui malgré les différences
individuelles offrenct de si profondes affinités réciproques), a le
caractère tout particulier dans le chaos de la poésîe actuelle
d'enYisager l'ensemble des problèmes qui se posent actuel.
lement .'i l'art et non point seulement tel ou tel d'entre eux :
bref, de tenter l'essai d'un style. Un style dont les traits principaux semblent être : une technique poétique libre mais avertie
des exigences du rythme et respectant les conventions du langage pour pouvoir disposer de ses ressources ; la recherche du
vrai dans le sujet comme dans la forme ; l'expression directe
des choses sans symbole, ni allégorie ; cette étude passionnée
du modèle humain d'où sont soJties toutes les rénontions de
l'art, poursuivie avec un sens profond de la fraternité humaine ·
.
'
la mise en œuvre d'un acquis aussi large qu'il se peut, aussi bien
intellectuel que sensible ; la tradition non point reçue du passé
mais retrouvée dans le décours à jamais identique des choses,
encore que ces écrivains ne se croient point di•minués de deYoir
à des maitres; l'œuvre enfin tout entière établie en vue du lecteur qui doit y entrer non point lorsqu'enfin elle lui parvient,
mais dès qu'elle commence à exister.
Les tendances communes à ces écrivains et à quelques autres
que je pourrais citer à leurs côtés seraient peut-être plus exactement connues du public si, chacun d'eux travaillant en toute
indépendance, ils s'étaient plus souciés de l'ensemble qu'ils se
trouvent former presque involontairement.Mais le principal n'estil pas que nous nous trouvions en présence, non seulement d'une
nouvelle conception de la poésie, mais surtout d'un groupe
d'œuvres où elle se trom·e incluse? L'apparition, et l'apparition
non isolée d'ouvrages forts, simples et vrais tels que le Voyage des
1mants me paraît bien l'un des plus solides motifs que nous puissions avoir de faire confiance à notre temps.
LGC DUR'rAIN

�730

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.ilSE

731

NOTJSS

Celui gui Jlt!urit
A tous tn$.S printemps,
Celui-là 1n'a tout donné.

***

ÉLÉGIES, par Georges Duhttmel (Mercnre de France).
En mars, certains soirs, les nuages se mêlent aux chaînes de
montagnes tandis qu'une brume d'argent cendre la plaine. Des
rayons fumeux pleuvent de la nue, et s'écartant en gerbe, se
déplaçant lentement, balaient les crêtes d'un or pile et fluide.
Les étranges jeux de lumière dans ces amas confus de-vapeurs.
Est-ce la pluie, là-bas, est-ce le soleil ?
Les Elégies de M. Georges Duhamel font songer à ces incertaines soirées du temps de l'équinoxe: mais pourquoi? On n'y
saurait trouver de paysages touchés avec minutie. Même il n'est
parlé des choses agrestes, semble-t-il, que lorsque la joie
qu'elles donnent prend une valeur morale, - métaphysique.
A peine si deux, trois traits, parfois font tableau, de même
qu'en un site pluvieux d'avril la touffe sombre de quelques pins
et le jaune éclatant d'un champ de colza:
Rouges, les j/eitrs, et plei11es de rancune,
Et le mépris patient des platanes.
Et le silence épuisé d'une allie
Oû ranpe et meurt une ru11Îe11r de

n111.

La manière de dire de M. Duhamel semble se jouer toute
dans « la clarté timide abreuvée de brumes &gt;&gt; dont il parle. Ces
brèves chansons grises où du précis traverse l'imprécis, elles ne
montent pas, comme les alouettes, par bonds au-dessus de la
lande : modulées on ne sait où, dans le brouillard, elles ne
pleurent point, elles n'exultent pas non plus. De fines, de
libres cadences, un ondoiement transparent qui brouille un peu
la mélodie.
Si je l'ai cl1erché,
Ce n'tapas en moi,
Mais bars de m~ .solitraù.
Si je l'tli clurcl,i,
C'est dans ton déurt,
Immense 111011de cn11e111i !

Celui qui gémit
Mo11 g-étnmement
Et r.essemble à ma détresse,

C'i::st su~ an rocher,
C'~st diuis un pdlis,
C'e,st aux ranuaux d'u,u ro11&amp;e 1
Qu'ingrat J'ai chercl1é
Le signe, le mot,
Le maftre et le comp;ig11.011.
Rien n'a timoign'é /
Sl!fd enc/J're
Avec ce miroir sté.l'ile.
Seul I Et vos sanglots
0 frères, jamais
Ne m'ont si bien déchiré.

Je tuis

Le charme de ces rythmes sans rimes demeurerait peut-être un
peu suspect, comparable à celui qu'ont les traductions de certains
poètes étrangers. Mais il y a autre cho-se, ici, un vague, un
doux-amer enchantement, né d'une rencontre dans le clair~cur entre la siccérité directe, et je ne sais quel énigmatique
lynsme. Encore, parler de rencontre, c'est mal dire : ces
poèmes ne seraient-ils pas mystérieux précisément parce
Q\l'individuels ?
M. Duhamel fait un sort à des choses plutôt indicibles, mais
profondes en nous, à ce qu'on eflt appelé jadis les allées et
ven?es de la grâce. Oui, à travers les jours, souvent &lt;1. sans
gloire et sans grâce», les hasards de l'âme. Les lecteurs de la PosSlssion du M()nde se souviendront des pages où il est conté
comment la vue d'une bâche mervei11eusement jaune et verte,
ou un autre jour l'odeur de ces fleurs épineuses de la lande q1;1e
les paysans appellent des arrête-bœufs, peuvent réconcilier un
homme avec la vie. 0bermann, dans les pâturages du Titlis, eut
le ~ême coup au cœur en respirant une jonquille: « Une jon~
qu1ll_e était fl urie, C'est la plus forte ~xpression du désir:
c'était le premier parfum de l'année. Je sentis tout le bonheur
destiné à l'homme ... ,,
En somme le sentiment d'une promesse, et si intense qu'il
emporte tout doute, Pour un Jammes, un Oaudel de tels

7

,

'

�733

SOTES

ïP

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

émerveillements sont comme l'entrevision du paradis perdu,
dans lequel nous ne cessons de vivre, mais que jusqu'à la mort,
nous ne saurons pas voir. Pour Obermann, pour M. Duhamel,
si la parole est certaine, son sens, en définitive, ne reste-t-il
douteux ou fallace? Ces Elégies - c'est leur charme, est-ce leur
péché? - donnent leur coup d'aile au-dessus d'un paysage de
brumes ...
Un rayon leur vient, d'ailleurs, quand les inspire la tendresse
humaine. Large rai qui glisse entre les collines pluvieuses,
éclaire les baraquements maussades, et frappe les couchettes
où des hommes, des soldats, laissent étendre avec indifférence
leurs membres froids et blessés.

HENRI POURRAT

*

* *

JEAN-LUC PERSÉCUTÉ (nouvelle édition) et LE
CHANT DE NOTRE RHÔNE, par C.-F. Ra11111z. (Georg,

à Genè,ve).
La renommée de M. Ramuz, qui est très grande en Suisse
romande, s'est jusqu'ici peu répandue en France, et beaucoup de
Suisses nous taxent, à ce propos, d'injustice, ce qui n'est pas
sans quelque vérité. L'éditeur Georg en a publié récemment deux
volumes, tous deux d'une grande beauté d'exécution matérielle,
et sur l'un et l'autre desquels un Français portera des jugements
assez différents.
Le Cba11t de 11otre Rhône est un poème en prose à la gloire du
Rhône, figuré comme le père du pays qu'il traverse et que
M. Ramuz chante avec un bel enthousiasme de vigneron vaudois. Ce poème c'est un jus de raisin écrasé qui coule sous le
pressoir, fumeux et trouble, encombré de peaux de raisin, de
pépins et de boue, en style dionysiaque vraiment cahoté et barbare, où se détachent quelques morceaux verveux sur bien des
pages sans intérêt. Sans intérêt pour nous tout au moins. Il est
très possible, il est même fort probable que cela a une saveur
locale très prononcée et que lu à Vevey, à la fête des vignerons,
cela réjouirait bien des cœurs, et le 1nien d'abord si je m'y trou•
vais. Lu sans atmosphère favorable il en reste peu de chose. ..
li n'en est pas &lt;le même de Jean-Luc persécuté, roman déJa
ancien, mais que M. Ramuz a écrit à nouveau et présenté avec

beaucoup de changements en général très heureux, - à peu
près comme M. Claudel quand il a récrit Tète d'Or et la Ville.
Jea11-Lt1c est vraiment d'uH bout à l'autre un fort beau morceau,
pris dans un rythme rude et simple, et dont l'émotion triste
et brutale constitue une note d'art qu'on ne trouverait nulle part
ailleurs. Il est rare que l'illustration d'un li\ re n'arrive pas à le
gâter. Ici les gravures vraiment font corps :n·ec le récit. Ce sont
de beaux bois simples et solides, et leur présence nous aide singulièrement à évoquer les personnages du roman, et surtout
Jean-Luc, qui sont aussi des « bois ». L'art de M. Ramuz est
bien d'un graveur sur bois ou plutôt d'un sculpteur sur bois :
quelque chose de natif et de franc qui porte la marque de l'outil.
Son parti-pris de simplification réussit sur tous ses caractères,
mais particulièrement sur celui de! Jean-Luc, un paysan mélancolique, trompé par sa femme, qui devient fou, la bn1le, se tue.
Ce tableau de vie rustique et de folie est plein de fatalité pesante
et triste. On fait souvent au style de M. Ramuz des reproches
divers, et certains de ses ouvrages peuvent en partie les justifier.
Mais on ne rencontre dans Jean-Luc rien que de sain et de
robuste. Le dessin de la phrase appartient bien à l'auteur, et
l'oreille ne tarde pas à y prendre une grande satisfaction. On
dirait par instant du Péguy discipliné. Le grand plaisir que
donne ce style c'est qu'on le sent proche d'un parler, rafraîchi à
la source vive d'un langage local que je reconnais assez proche
de celui de Franche-Comté et de Bourgogne : je ne parle pas
des mots, mais du dessin de la phrase, qu'on regrette de ne pas
trouver aussi rustique et aussi pur dans le Cba11t de 11otre Rbô11e,
où vraiment trop est trop.
ALBERT THIBAUDET

*

* *
. UN HOMME HEUREUX, par Jean Schl11111berger (Edi&lt;10ns de la Nouvelle Revue Française).
Suivant un usage de plus en plus répandu, c'est le héros
même qui est aussi le narrateur dans le récit de M. Schlumberger. Il faut peut-être chercher l'origine de ce août dans un
1ésir de concilier la littérature personnelle et Ïa littérature
impersonnelle, quand l'une et l'autre ont fait leurs preuves et
se sont révélées chimériques. Puisqu'on ne peut, à aucun pri.i:

.

'

�734

.,

LA ~CUVELLE REVUE FRANÇAISE

être tout à fait « objectif» et s'écarter soi-même du roman
qu'on é&lt;1:rit; puisqu'un roman tout « subjectif» ne saurait être
un vrai roman, à hér-0s divers et vrvants ; on a trouvé ce compromis de s'objectivei, si j'ose dire, dans un antre sujet, et de
faire passer de soi auta11l qu'on veut dans son héros, sans être
pour ce tnité d'intrus.
Blaise Eydieu est au soir de sa vie ,. il a terminé son ouvrage ;
pour son fils il jette un regard sur la route parcourue, e! il en
fixe les aspects. Il n'en retient, il n'en dégage que lt$ lignes
essentielles, la part profond'e de la vie, celle qui vaut qu'on s'y
attarde, et que les enfants ne connaissent pas. Délié du devoir
de garder son prestige pour gouverner et élever, il peut s'ouvrit
en.6n, et offri-r :\ son fils le don de son âme véritable, et de sa
propre expérience. Double cxpéri-ence, il a vécu, i:l a considéré
sa vie et connu les raisons qui la firent ce qu'elle fut. Double
fruit pour ce-l'ni qni receTra la confidence.
Curieux de son âme et de ses mouvements, il va chercher
d'abor~ les causes lointaines et profondes qui, avant que Fâme
fût même.conçue, préludaient;\ ces mouvements, et de-vaient,
par Ia suite, orienter ses élans. Qu'elle cédât tour à tour aux
influences opposées qui la sollicitaient, mieux qu'aux influences,
aux forces qui }'·avaient formée, on qu'elle réagit là-contre, elle
sllpporta le poids de ses hérédités: et lorsq_ue, épanouie, semblant vivre par elle~même, cette âme pa,aî~ choisir et agir
librement, elle serait inconcevable, sans u~ p~ssé plus ancien
qu'elle qui l'enroule dans ses liens di-vers.
« To11te la vie d'une famille s'est nouée- autour de moi. Les
expériences de deux générations se sont, contredites, répétées,
complétées. Jamais ces sortes de débats ne sont clos. » Du
moins, grâce à lui, ils sont éclairés, et son fils, averti, pourra
diriger des instiocts, dont il connaît et l'origine, et les jeux
opposés, et l'effet .
Il faut louer d'aoord M. Schlumberger d'avoir suivi son ptan.
Il a proscrit de son récit toute la part proprement desaipti've,
tous ces décors purement pittoresques, qui ern::adrent une â~
sans se- fondre en elle. Cela, c'est la matière des contes que fait
le voyageur, à son retour, et le fils tes connaît déjà. Il 1;1e subsiste d'U cadre, de la ,ie courante, que les souvenirs que t'àme
en coi1sene, et qui l'ont marquée de leur, empreinte, non ces

JID1'ES

73S

vues panoramiques que la mémoire soUicitée peut reftéter, ma·i3
dont ene ne retient pas, .l jamais captive et vive, l'image. Ainsi
dépou-illée, dénudée, l'œuvre n'est point devenue sèche, mais
puissante; et ce n'est pas un procédé ingénieux pour dissimuler
lJlle absence affligeante du sens descriptif (qu'on lise seulement
la chute du grand cèdre Jéroboam : qud ami des forêts a rien
écrit qui soit plus émouvant, plus sobre et' plus re1:entissant ?) mais la concision d'un homme qni, poursuivant son âme
à travers ses détours, ne veut pas s'écarter des voies au long
desquelles elle chemine.
S'il faut maintenant apprécier le héros, je le plaindrai, sarni
le louer. Sans doute il est le champ d"nn débat d'influences;
ln!Îs il c~de à ces influences, il ne dirige pas la Jutt-e, il n'est
pas maître de son âme. Ce n'est rien sans doute qtie de posséder
les conditions du bonheur; il y faut une âme sereine, capable
d'apprécier les biens dont elle dispose, tournée à les défendre,
tendue contre les événements., et contre sa propre faiblesse.
Blaise Eydien est une âme inquiète, inégale au bonhe.ur, moins
attachée à se dompter, qu'abandonnée à suivre tous ses élans,
où qu'ils l'emportent. La vie a disposé autour de lui tous les
agréments régulfers ; mais elle a, par un jeu inverse, déposé
en lui le goùt m~me de ce qui lui manque. Comblé, il ne désire
pas davantage; il désire autre chose. Connafssant son bonheur,
il ne le goût-e pas ; il y renonce enfin, non qu'il se considère
indigne de si grands biens qu'il n'a pas conquis, mais qui lui
sont offerts, ni qu'il veuille les mériter, en les sacrifiant pour
un moment, ou bien, eh les abandonnant, leur rendre un
agrément qui se trouve épuisé par la possession ( quoi qu'il y
ait aussi un peu de tout cela). Il part, poussé par le désir de
calmer rappétit d'aveRtures, d'indépendance, de liberté, de
sol.itude, q1.:1'il a hérité de son père, et qui l'empêche, en T'agitant, d'apprécier ce qu'il sait paurtant qui a du prix.
Il sent la chaine et rêve de partir libre et seul, vers des hori2ons lointains, dont l'incertitude l'attire, plus qu'elle ne
l'enchante. Proprement, il ne s'élance pas, volontiers, vers un
bm qu'il a fixé ; il s'abandonne à l'instinct qui l'entraîne,
jusqu'au jour où, sa force instinctive épuisée, il pourra
revenir goûter'le bonheur qu'il a fui, et renouer des liens dont
il ne sentira, dès lors, que la douceur. Admirable carence de la

�736

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

volonté directrice·, cet homme énergique est sans puissance
.
contre lui-même ; peut-être la fortune l'a-t-elle trop bien servi,
qui ne lui laissa pas la tâche de com~léter ses dons. Indépendance liberté solitude, il fait verser bien des larmes, pour que
ces b:.,ux vis;ges puissent lui sourire de près. Le soir vient; le
vieil homme las libre, indépendant, solitaire, a pour compagnes désonnai: ces ~o-ures jadis ch:rmantcs: auj_ourd'hui
fatiguées, et vides de promesses. Leur presenc~ lm es.t 1mpos~e,
qu'il convoitait naguère ; il aurai~ mau~a1se gra_ce a sen
plaindre: il possède l'objet de ses désirs, mais se_s désirs se s?nt
éteints. Il n'en reconnaît pas la grâce, et, dernère cette tnste
compao-nie il reo-arde le beau cortège des morts aimés, qu'il
0
t&gt;
·11e de
abandonna ' autrefois
; il pleure sur leurs fantômes, et tac
les faire revivre. Voilà un homme heureux.
LOUIS MARTDl· CHAUFF1ER

*

L'ENFANT PRODIGUE DU VÉSINET, par Tristan
Bernard (f:lammarion).
L' Avare de .Molière ao-it en avare, le }vtisa11tbrope en misanthrope. Mais l'Enfanf prodigue du Vésinet, qui est veule, timid~,
irrésolu, agit de la façon la moins conforme à son caractère : 11
décide d'abandonner la maison paternelle plutôt que d'épouser
l'héritière qu'on lui destinait; il met son projet à exécution et
gacrne courageusement sa vie comme précepteur d'ab~rd,
co~1me comptable ensuite ; il sganarellise son patron ; 11. a
l'énero-ie d'abandonner sa bonne ami~ pour regagner le bercail,
où il best reçu à bras ouverts ; enfin, vite lassé du pot-au-fru
familial, il retourne, cette fois avec l'assentiment de_ s~s par~nt~
et une grosse commandite, auprès de son patron q~1 I associe a
son commerce. Si Tristan Bernard ne le démontrait, comment
imaginerait-on que le héros de cette histoire mouvementée est
un autre Triplepalle ?
.
C'est que les hommes sont tous Jes Tnplepalle, quelle _que
soit leur façon d'agir et fût-elle en apparence la plus énergique
et la plus cohérente. Tristan Bernard n'est pas un observateur
réaliste c'est un théoricien qui a une idée préconçue sur la
nature humaine et l'illustre par des exemples. L·a diversité des
caractères n'est pas ce qui l'intéresse, c'est de les ramener

NOTES

737

à un commun dénominateur, à la manière d'un La Rochefoucauld, qui décelait l'amour-propre à la racine de toutes
les actions et de tous les sentiments des hommes.
Ce que l'auteurdesMémoires d'un ]e1meHommera11gey découne, c'est, sous toutes ses formes, la paresse: paresse physique,
morale, paresse de volonté, paresse de sentiment. Et il choisit
tour à tour les personnages de ses romans et de ses pièces
parmi ceux qui se plient le plus docilement à sa théorie (Triplepatle, Danseur inconnu, Mari pacifique, etc ... ) et parmi ceux qui
semblent la contredire le plus expressément et représenter icibas la violence aveugle (les assassins d'Amauts et Voleurs), la
continuité dans l'effort (les boxeurs de Nicolas Bergère), le sangfroid et la suite dans l'action (les diplomates de Secrets d'Etat).
Le comique chez Tristan Bernard ne naît pas de la peinture
directe des ridicules ou des travers, mais de la disproportion
entre les mobiles, les moyens mis en œuvre et les résultats
obtenus. La comédie ne s'alimente plus chez lui d'une croyance
aux vices, aux faiblesses, aux ridicules, aux travers, bref aux
caractères des hommes. Il ne croit ni aux uns, ni aux autres
parce que sa théorie sur la paresse le détourne de croire aux
passions ou même aux instincts.
Livré à lui-même, l'homme ne devient pas une brute, il ne
se ravale pas au niveau de l'animalité, comme le soutiennent
les prédicateurs ( dans la première partie de leurs sermons) et
les romanciers naturalistes, d'un bout à l'autre de leurs œuYres.
L'homme, livré à lui-même, aspire à l'inertie de la matière.
L'immobilité, mère de toutes les paresses, règle du nirvâna,
que les Stoïciens muèrent pompeusement en ataraxie, est
sa loi.
S'il bouge, c'est parce que le hasard le déplace, sïl croit
avoir envie de bouger, c'est à cause de son imagination. L'imagination, sous toutes ses formes: vanité, bovarysme, aspirations
romanesques, appétit de gloire, etc ... , voilà ce qui distinQ'Ue au
r
.
ô
1ond un homme d'un caillou. Encore faut-il remarquer que
cette imagination n'est pas un produit spontané de l'individu :
elle lui est arrivée par l'intermédiaire de la poésie, de l'histoire
.
'
tt11roirs déformants et ennoblissants de l'à jamais morne et
inerte réalité. La paresse plus l'imagination, c'est tout l'homme.
Qu'on y ajoute le hasard, c'est toute la vie. Telles sont les deux

47

�738

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

équations fondamentales que développe T_rü,tan ~emard et dont
i\ ne s'écarte pas, même dans les plus petits détail~.
Voici, empruntés au texte de l'Enfant Prodigue, quelq1.1es
exemples de « végétalisation » ou de « minéralisation » d~
l'humanité : « Très peu de sourcils avaient poussé dans les mvirons de ses mornes yeux. » (p. 20). - « Jules Zèbre, remisier
vénérable, très entouré de barbe et de cheveux blancs. &gt;&gt; (p. 8).
_ oc ... Mlle Irma. Le jeune homme éprouvait un vrai mal
de mer devant cet océan de fruleur. &gt;&gt; (p. 27). - &lt;t Mme Orega •.. ne semblait plus très ferme, comme si, au cours de son
existence, elle eüt été plusieurs fois gonflée et diffonftée. »
(p. 48).
L'outrance même de cette philosophie masque ce qu'elle
comporte de dégradant pour l'homme. Le déterminisme absolu,
présenté en action, est toujours comique, car il se heurte à
)'incrédulité intime des spectateurs ou des lecteurs, et leur permet d'en rire sans contrainte, ni arrière-goût d'a.roenume. Les
procédés v~udevillesques n'en sont que l'a~plic_ation mécanique, le vaudeville étant un engrenage une fois mis en marche
et dont on ne s'évade plus. Tristan Bernard dépasse ce bas
degré de comique, en l'appliquant non pl~ aux actes, mai~
aux sentiments, en substituant sa psychologie passe-partout a
l'étude directe des caractères.
Là où les sentiments les plus di"9"ers sembleraient de mise, chez
un assassin, un héros, un automobiliste, un boxeur ou un diplomate, placés dans les situations les plus dissemblables, nous
voyons inÙlssablement reparaitre, et de la manière la plus pla~sible, l'éternelle paresse et l'éternelle imagination. L'~ftet
comique bien connu de la répétition se double de celm de
l'inattendu.
Cette méthode permet d'agrandir le domaine du rire de tout
le dramatique et même de tout le répugnant. Molière, remarquons-le, est le seul qui nous ait fait rire avec des vices ;_I~
moins grands que lui n'osent aborder que les mœurs, les n~cules. Et-Molière lui-même doit s'en tenir aux vices les moins
affreux, les moins anti-humains. Certaines scènes de l'Avan
confinent au drame, on a eu raison de le répéter. Harpagon e5t
par moments aussi tragique que Mithridate et que Gr~ndet. Au
lieu que Tristan Bernard, en dissociant l'acte des senuments de

NOTES

739

son auteur qui en reste toujours irresponsable, peut, sans nous
gêner, fabriquer du rire avec n'importe quoi, et notamment
avec la maladie, la mort, le meurtre.
On voit du coup le revers de la médaille : ce comique ne va
pas sans monotonie, et surtout, la part d'humanité profonde
des personnages est très réduite. Ce ue sont jamais des fantoches, mais ils ne sont que partiellement humains. Les seuls
personnages qui soient complètement vrais, ce sont Triplepatte
et le Jeune homme rangé parce qu'il sont les seuls personnages
dont les actes et les sentiments soient d'accord.
Sur ce fond comique qui lui est personnet, Tristan Bernard
greffe toutes les sortes de cornique traditionnel : celui par
e~emple dont abusa Scaron dans Je Virgile tra1•eslî et qui con•
s1ste à montrer les petits côtés, !es b-esoins bàs de la nat'Ure
humaine au moment où un grand geste devrait être accompli,
ou encore la dissociation des expressions toutes faites ( « Le
';ai cidre commençait à lui donner d'authentiques crampes
d estomac » ou : « Il leur envoyait mille baisers, pas un de
plus, pas un de moins )) ), sans oublier le comique des mots
et . celui des noms propres, ou les plaisanteries les plus
faciles sur la bureaucratie et Je téléphone, Il y a de tout cela
dans l'Eufa11i
Prodiuue.
:J'
"
Tristan Bernard est, a.vec Courteline, le plus grand d,e nos
auteurs comiques d'aujourd'hui. La différence fondamentale
e?tre les deux, c'est que Tristan Bernard tire ses effets les plus
surs du manque de volonté, Courteline du manque cf intelligence des hommes. Les héros de Tristan Bernard ne sont
presque jamais inintelligents, toutours abouliques, ceux de
Courteline, prodigieusement actifs et entreprenants, toujours
stupides.
BENJ,\:lll~ CRtMJEUX
*
*

« ...

*

MAIS L'ART EST DIFFICILE

», par

Jacques

Boulenger (Flon-Nourrit).
M. J~ques Boulenger a du bon sens, un beau style, de la
modération (sauf quand il se précipitey pour le déchiqueter, sur
ce pauvre M. Vandérem : eh ! si ce critique est si mau,vais
mérite-t-il tant d'intérêt ?). Ce sont trois vertus assez rares, e~
un temps où la prétention d'avoir des idées neuves détourne de

�LA NOUYELLE REVUE FRAKÇAISH

peser la valeur des \·ieilles idées, d'y faire son choix, de rajeunir, par quelque application ingénieuse ou par quelque façon
nouvelle de les dire, celles qu'on trouve qui sont justes, de
réfléchir, en un mot ; où l'art de s'exprimer devient d'autant
plus tortueux qu'on ne sait plus très bien ce qu'on veut expt:imer, et où l'obscurité du verbe dissimule, sous ses ténèbres,
l'indigence de la pensée ; où l'on ne sait guère observer, entre
la rage du parti-pris et l'indifférence parfaite, ce calme élégant
de l'esprit, qui comprend, apprécie, et goûte ou rejette, mais
d'abord s'intéresse et ne se passionne pas. A cause de ces trois
vertus, on lit M. Boulenger avec sécurité. Il en a d'autres. Il a
du goût, je veux dire qu'il savoure, et qu'il choisit ses mets, de
la finesse, de la clarté, et de la politesse. Peut-être un peu trop
de politesse, et peut-être une politesse un ;eu trop intéressée,
quand les lauriers qu'il célèbre sont brodés sur des parements ;
du moins, s'il force la louange, elle ne tombe pas à faux, et ce
ne sont pas ses compliments qui détonnent, mais leur excès qui
surprend.
Je me per~ettrai un reproche. Il arrive à M. Boulenger d'annoncer, avec le sourire satisfait d'un homme qui va tout casser:
cc Attention, vous allez bondir. Je vais dire tout le contraire de
ce qu'on pense ». Et il le dit, et l'on ne bondit pas. On est un
peu déçu ; on attendait une idée originale, on trouve une idée
juste, que tous les bons esprits reconnaissent et saluent, dont le
défaut est seulement d'être précédée de quelque fracas. Il me
semble qu'une idée originale se conçoit autrement, et que de prendre le contre-pied d'une erreur courante est une preuve de
rectitude d'esprit, plutôt qu'une grande nouveauté. Regarder à
l'endroit une face qu'on a coutume de considérer à l'envers, est
bon ; découvrir une vue nouvelle, faire voir un aspect inédit
d'un sujet est meilleur. M. Boulenger n'y manque pas ; et il le fait
sans un prélude de fanfares. Ma critique est petite, qui n'atteint
pas la valeur d'un esprit, mais signale un défaut de présentation,
et la seule faiblesse de ton qu'on rencontre dans son ouvrage.
M. Boulenger a beaucoup lu ses grands prédécesseurs ; il ne
les a pas assez oubliés. On songe quelquefois, en lisant ses
pages : « Tiens, je connais cela ». Il n'en est rien ; on est abusé
par une ressemblance de forme, voire de tour d'esprit ; on a déjà
lu, dans Lemaitre ou dans Sainte-BeuYe, sous une apparence

NOTES

74 1

analogue, des idées du tout difffrentes. C'est un dano-er · est-ce
un défaut? Une bonne façon de dire garde son prix, ; 0 u:VU que
l'on dise autre chose.
Ce critique intelligent, curieux, Jucide, et honnête homme,
est un bon guide. Il tâche à faire connaître la valeur des livres
~~•~ ét~di_e, e: non pas_ ~eulement ~ :aire :pprécier la finesse,
1_mbémos1té,_ 1art du cnt1que. La cnt1que n est pas pour lui une
simple occaswn de briller; cela encore est une rare vertu.
LOUIS ~!ARTIN·CHAUFFJER

*

* *

L'ONCLE VANIA, par Anton Tchékhoff (Représentations
de M. et de Mm• Pitoëff au Vieux-Colombier).
En France, nous ne connaissons presque pas Tchékhoff - et
ce ne sera pas la dernière fois que nous devrons rougir de nous
être laissés devancer, dans la joie d'admirer, par tous les peuples
de l'Europe. Un premier effort fut tenté, à la fin du siècle dernier, pour attirer notre attention sur Tchékhoff. Mais à cette
époque-là, nous avions tout à découvrir; et il n'est pas étonnant
que de grandes figures comme Ibsen ou Dostoïevski aient absorbé
le meilleur de notre curiosité. Chez l'un comme chez l'autre, c'est
toute une orientation nouvelle que nous entrevoyions, un
métier nouveau que nous apprenions. Tchékoff ne pouvait rien
nous offrir d'équivalent. Son apport, pour être goûté, réclamait
un terrain déjà déblayé et des yeux accoutumés à reconnaître
quelques nuances dans ces fameuses « brumes du nord » où les
gens d'esprit prétendaient ne rien distinguer du tout. Mais le
moment semble venu où nous allons pom·oir faire sa place à cet
écrivain : plusieurs indices tendent à prouver que la curiosité se
tourne vers lui, et les représentations de l'011cle Va11ia contribueront à faciliter cette prise de contact.
Elles ne suffiront cependant pas à conquérir d'un seul coup
ceux qui ne connaissent rien de Tchékhoff, car son œuvre est de
celles dont on ne voit pas Ja portée tant qu'on demeure à la
périphérie. Elle use de moyens si discrets qu'elle paraît d'abord
grise et risque de se voir traiter, à cause de sa politesse même,
s~ns considération suffisante. Pour discerner ce qu'il y a d'original dans le ton de Tchékhoff, il faut le recoupement de deux
ou trois ouvrages. La stagnation, l'ennui où vit la province

�74 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

russe et que Tchékhoff peint si puissamment, ce n'est que par la
répétition des mêmes thèmes qu'il peut les faire comprendre. Ne
nous étonnons pas qu'en ce premier essai, la curiosité du public
soit allée à l'interprétation avant de parvenir jusqu'à la pièce.
Mm~ Pitoëff trouvait, dans un channant rôle de jeune -fille, l'occasion de faire valoir ses dons éminents de vérité, d'émotion et
de fraîcheur. Quant à cet oncle Vania qui devrait incarner l'âme
même de {a province russe, cet homme accablé par la mono •
tonie de sa vie, jeté dans le désarroi par la présence d'unefemm e ·
venue de Moscou, puis qui reprend péniblement la morne tâche
où il se sacrifie pour nourrir les vaniteux et les égoïstes de la
capitale, ce personnage, le plus important de la pièce, passait
au second plan par la faute de l'acteur qui en avait la charge .
L'œuvre tout entière s'en est trouvée légèrement désaxée.
Toutefois cette représentation suffisait à révéler l'extraordinaire subtilité des moyens dramatiques de Tchékhoif. Cet art
manque &lt;le ramassement, de sacrifices dans l'établissement des
plans ; il dédaigne ce soulignement de l'action et ce resserrement
en quelques riœuds, sans lesquels notre goût de l'architecture
n'est pas satisfait. Mais la manière dont Tchékhoff indique les
caractères et leurs réactions, ces petites touches si justes, si révé•
latrices; si rapides, n'y a-t-il pas là quelque chose qui doit plaire
tout particulièrement àdes esprits français? Nous aimons com ·
prendre à demi-mot, sans. qu'on insiste, sans qu'on soit forcé de
nous expliquer la portée d'un geste ou d.'une parole. A cet
égard, Tchékhotf peut nous 1donner de vifs plaisirs ; et, sur ce
point-là du moins, il se montre un des Ru~es les plus proches
de nous.
JEAN SCHLUMBERGER
*

**
L'ANNONCE FAITE A MARIE, à

la

Comédie-Mon-

taigne.
Admirable semain_e, qui nous rend coup sur coup Arùtiu et
Barbe-Bleue et !'Annonce faite à Marie . Pour la première de ces
œuvres, nous étions arndeux de vérifier nos impressions d'il }'
a dix ans, et un peu inquiets de savoir si nous retrouverions
intact tout notre plaisir. Aucune interrogation de cet ordre ne
se posait pour la sec~mde, car, à chaque lecture que nous en
avons refaite, notre.admiration n'a cessé de s'affermir. De tous

NOTES

743

les ouvrages que Paul Claudel a écrits pour le théâtre, c'est certainement le plus complet, celui qui allie le plus de grandeur
au plus précis dessin des figures, celui qui fait réso11ner tous
les registres de l'émotion, depuis les plus familiers jusqu'aux
plus sublimes. Nous n'attendions aucune révélation de la pièce
même, mais nous étions curieux de voir ce que serait l'interprétation d'une œuvre qui présente des difficultés si exceptionnelles, et quel eifet proprement dramatique elle produirait à la
scène.
La Comédie-Montaigne s'est efforcée, avant tout, de conserver à la pièce sa vérité immédiate, quotidienne, de la rapprocher de nous, d'en souligner le côté rustique et populaire par
où elle enfonce des radnes profondes dans le sol de la vieille
France. C'était assurément le meilleur point de départ et, tant
qu'à courir un danger, mieux valait risquer de ne pas soulever
le spectateur jusque sur les parvis du ciel, que de s'élancer soimême au plus haut, mais sans contact avec l'auditoire et sans le
faire décoller du sol. Combien il y a de grandes œuvres
lyriques qui ne supporteraient pas cette épreuve de la familia~té et qui s'évanouiraient si l'on voulait remplacer par de
Sllllples créatures humaines leurs solennels fantômes ! L'A11nonce en sort victorieuse parce que tous ses personnages
marchent bien réellement sur notre terre et que, s'ils ont des
proportions surhumaines, ils sont cependant organisés comme
des hommes de tous les jours. Le biais par où Gaston Baty
abordait sa mise eu scène était donc excellent; le reste était
question de souffle, de force, d'envergure. Chose paradoxale et
qui tient en partie à la distribution : ce sont pourtant les scènes
surnaturelles, comme celle de la résurrection de l'enfunt, qui
sont sorties avec le plus de relief; ce sont les plus humaines
qui ont manqué de force . Dans toute f'œuvre, rien ne me
touche autant que les adieux du vieil Anne Vercors qui, « las
d'être heureux l&gt;, quitte les siens pour aller en Terre Sainte ;
cette figure du père, humaine et mystique, me paraît être le
ce~tre même de la pièce; c'est elle qui en donne le ton, qui en
relie les parties terrestres et divines. Or elle fut jouée de façon
molle, sans accent ni grandeur, et tout le spectacle s'en est
r~ssenti. D'une façon générale, la crainte du jansénisme dramatique a fait verser l'interprétation dans le défaut contraire :

�744

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

effacement excessif des arêtes, substitution de l'agrément et de
l'ingéniosité à la puissance et au caractère. Les costumes ont de
la saveur; la disposition de la scène est sobre et satisfaisante;
mais on eût souhaité dans le jeu quelque chose de plus âpre,
que semble appeler la robustesse même de la langue et la plénitude de sa sonorité. Mais c'est déjà beaucoup que d'avoir su
rendre, d'une manière cohérente, un aspect d'un ouvrage si
écrasant, qui demande de la part des comédiens non seulement
de l'autorité mais une science peu commune de la diction.
Paul Claudel a intitulé sa pièce non pas drame mais mystère.
C'est ce qu'il ne faut pas oublier. Un drame est clos sitôt que
s'est produite la catastrophe; un mystère au contraire se prolonge au delà de la crise, jusqu'au rétablissement de l'équilibre,
jusqu'à la réconciliation avec Dieu. De là le dernier acte, qui va
vers l'apaisement et qui étonne toujours nos vieilles habitudes.
Mais il est bien dans la tradition et dans la logique du théâtre
religieux. Un tel prolongement, contraire à toutes les règles
du théâtre, ne serait-il pas aussi, bien souvent, conforme à Ja
simple logique· humaine, car enfin la catastrophe jette tout par
terre, mais nous laisse en général fort incertains sur l'avenir des
personnages auxquels nous nous sommes intéressés ; et quand
l'auteur ne les tue pas tous, ne serait-il pas plus satisfaisant
pour le cœur de ramener les survivants jusqu'à la paix ?
JEAN SCHLUMBERGER

*

*

*

LA ROSE DE ROSEIM, par Jean Variot (Théâtre des
Champs-Elysées).
Un vieil homme nommé Mathias, soldat de métier au service
de la ville de Roseim, est congédié par le conseil. Il ne demande
qu'à servir encore. On lui donne des remerciements avec un
verre de vin, du pain et quelques pièces de monnaie qui n'ont
plus cours. Et le voici à la disposition de Dieu sur la route.
(On ne parle pas de Dieu, mais il est là.) li rencontre successivement un mendiant aveugle, une femme abandonnée, trois
orphelins. Il distribue son pain, ses pièces de monnaie et prend
les enfants avec lui après les avoir retirés de l'eau. Le jour de la
grande fête des vendanges, il entre par hasard dans une autre
cité. Comme il a fait entendre le « cri de charité », la petite

NOTES

745

ville adopte les enfants - mais expulse Mathias quand sonne
l'heure du couvre-feu. De nouveau il est seul, cette fois dénué
de tout. Que peut-il attendre des hommes ? Au pied du Christ
en croix, c'est son patron saint Martin, en soldat, puis la Mort
belle, jeune et parée, qu'il rencontre. Celle-ci lui ouvre les
portes de la gloire et sur son cadavre qui roule au fossé, la
Rose, emblème de sa ville, fleurit à Ja place du cœur.
Ceci est une pièce ? Ceci est une pièce. Il faudrait s'entendre
·une fois pour tontes sur ce que peut nous donner le théâtre. A
telle époque bien déterminée, je veux dire bien dessinée, telle
forme d'art dramatique (et d'art tout court) s'impose d'ellemême ; on n'en conçoit pas d'autre, on n'en attend pas d'autre.
Est-ce un bien? est-ce un mal? C'est une grande force du moins.
Mais notre temps ne connaît plus cette nécessité ; il n'a le droit
de nous en imposer aucune. Louis XIV disait des tableaux de
Téniers : &lt;&lt; Ecartez ces magots ! » et peut-être avait-il raison. Il
croyait en Poussin ; il croyait en Racine ; il apportait un goût
passionné, exclusif, aux choses que créait son temps. Nous
avons appris depuis un siècle à ne plus dire non à rien. Nous
admirons plus de choses, trop de choses ... Mais il ne nous est
plus permis de déclarer : « Ceci est du théâtre et cela n'en est
point. » Nous connaissons et nous aimons - à juste titre toutes sortes de théâtre et nous savons que la pièce bien faite,
au mécanisme complexe mais exactement agencé, est une
invention de nos classiques, bonne pour eux, bonne encort· pour
nous, mais non la seule bonne et qu'il y a eu d'autre part une
poétique dramatique shakespearienne, une poétique dramatique
médiévale, une poétique dramatique grecque, d'autres encore,
que nous sommes capables, toutes, d'apprécier, d'assimiler, de
suivre encore. ~ ous ne les mettons pas sur le même plan, ni sur
le même rang ; mais peu importe. En l'absence de règles fixes,
unanimement acceptées, nous avons donc à notre disposition
toutes les formes possibles d'art dramatique et nous pouvons,
nous devons en user. Il s'agit seulement de satisfaire aux lois
fondamentales, humaines, raisonnables (loi d'unité, loi d'harmonie, loi de logique, loi de progression) qui sont communes en
tout temps à toutes les œuvres viables. Aussi qualifierons-nous
de théâtre, au même titre que le mélodrame ou que la tragédie
classique avec leur intrigue serrée, sûrement conduite et déduite,

�LA NOUVELLE REVUE FRAN"ÇâlSE

exposée à fond, dénouée à point par la résolution des conflits,
un ouvrage linéaire comme celui-ci. Il ne s'agit plus avec lui
de conflits et d'intrigue. Un homme et une destinée. Il n'y a pas
davantage dans aombre de tragédies grecques, dans Promethée
enchaîné, dans les Perses, dans Œdipe a Colone. Si l'homme vit,
si le dessin de sa destinéé est lisible, si les tableaux successifs
forment un tout signifiant, la pièce est bd et bien construite.
Nous n'avons rien à demander de plus. Ainsi une pièce de
théâtre peut être une toute simple histoire, un livre illustré
qu'on feuillette, une mouvante image d'Epinal. Mais le cadre
que l'intrigue ne remplit pas, l'homme doit le remplir, j'entends l'humanité du personnage : son être, son verbe, sa poé sie. Poésie et humanité, voilà ce qui doit être exigé de l'auteur.
En ce sens, M. Jean Variot n'a pas été inférieur à sa tâche. Il
ne nous montre que Mathias, mais il nous intéresse à Mathias.
Le reste est agrément, divertissement, atmosphère, la satire des
assemblées au premier acte, comme la fête bachique du troisième ( qui tient un peu trop de place selon moi et tend à rompre l'équilibre). Mathias est quelqu'un comine nous, avec ses
façons à lui d'étre et de dire, de la verve, de la bonté, de la
résignation ; et il est aussi de son temps ; et par là-de~sus un
symbole, grâce à lagénéralité de son malheur. Il ala~éalité etla
poésie. Quand on sort du théâtre on ne se sou•tient guère
d'avoir vu que lui ; mais on ne l'oublie pas. A~rès cela, que
public moderne - et j'entends un certain pubhc-:- reste f~01d
devant ses malheurs et se refuse à « marcher », c est un fait et
qui ne devra surprendre personne. Mais un public simple, non
pas. Celui-ci malheureusement est dispersé à notre époque. La
tâche de nos dramaturges consistera à le rallier peu à ?eu.
L'événement a prouvé qu'il est sen:.ible à la nuance, à la mesu:e,
à la saveur d'une langue directe et populaire, à la simplicité
rude et délicate du ton ; et, avec le don de la vie, ce sont les
qualités principales de M. Jean Variot.

!e

aENR! GJiÉON

*

* *

L'EXPOSITION DE PEINTURE HOLLANDAISE aux
Tuileries.
Le peintre moderne en. quête d'une certitude, et qui n'épar•

NOTES

747

gne aucune occasion de demander conseil aux grands et aux
petits événements artistiques, se trouve en ce moment sollicité
par quatre manifestations riches en exhortations et en exemples.
Le Louvre a achevé l'installation nouvelle de la salle des
Etats, où règnent Ingres, Delacroix, Corot et Courbet; l'exposition Ingres, s.i impatiemment attendue, est ouverte ; Picasso
montre chez Paul Rosenberg, pour la première fois, un ensemble de ses œuvres peintes ; la salle du Jeu de Paume, enfin,
hospitalise quelques chefs-d'œuvre de la pemture hollandaise.
C'est au Louvre et auprès du peintre de !'Odalisque que nous
trouverons les conseils les plus directs, parce que proférés en
une langue qui nous est familière ; c'est également là qu'il sera
le plus émouvant et le plus difficile de suivre à travers la pureté
apparente des œuvres, la trace subtile des altéraùoos que subit
la peinture classique. C'est chez Picasso que nous pDurrons
constater les conséquences inattendues de ces atteintes successives, portées au cours du x1xe siècle, à l'académisme traditionnel. De nombreuses visites et de longues méditations seront
nécessaires pour dégager clair-ement, de ces trois manifestations,
la leçon qu'elles contiennent.
Je n'oserai parler, aujourd'hui, rapidement, que de la peinture hollandaise, des récentes visites aux Musées des Pays-Bas
m'ayant permis de l'étudier plus profondément. Aussi bien certains jugements, que je crois nécessaire de réviser, commencent
à circuler concernant cette exposition, et à prendre corps avec
rapidité. Rien de plus rapide, en effet, que l'absorption par la
masse des opinions les plus gratuites.
Aux yeux d'un certain groupe d'artistes, cette manifestation
aboutit à une déception totale. La peinture ho1landaise n'aurait
de raison d'être qu'en Hollande, elle serait privée de signification universelle, elle serait trop spécifique, trop ex:pressive d'un
pays bizarre, dont les habitudes sont trop différentes des nôtres
et, dépaysée, elle perdrait son éclat et son parfum comme une
plante déraciqée. Louis XIV avait bien raison de rejeter ces
« magots » et, décidément, il sied de n'interroger que l'Italie,
comme aux temps du grand règne, etc .. .
Ces sentences m'ont d'autant plus frappé qu'elles sont exactement l'opposé des jugements que je portais pour mon compte,
lors de mes voyages en Hollande.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

S'il m'eüt fallu aller à Venise ou à Florence, écrivais-je à ce
moment-là, c'eût été, certes, l'âme recueillie et prête à d'admiratifs étonnements, mais c'eüt été avec un appétit plus intellectuel que sensible, et avec moins d: c~nfianc_e _dan~ le ?ouvoir
animateur de ce climat nouveau. L Italie, qui msp1ra s1 longtemps l'art français, me semble vraiment perdre un peu plus,
chaque jour, auprès des peintres modernes, sinon de son prestige, du moins de sa puissance inspiratrice. ~rendr: contact
avec l'Italie, eüt été pour moi comme accomplir un pieux pélerinage sans être empli du zèle ardent du croyant. A part
Raphaël, que l'on trouve présent partout ~ù i~ ~ a recherche
d'intensité plastique, ne serait-ce pas le géme realiste de Ruben~
et de Rembrandt, de Breughel et de Veermer (je confonds a
dessein les peintres des anciens Pays-Bas) qui coinciderait le
mieux avec le génie français, tel qu'il tend ase réveiller ?
Ces notes, malgré la circonspection à laquelle les propos que
j'ai cités plus haut me disposent, je _les relis sa~s érr~uve: aucun
désir de les modifier. Quel que soit mon désir d éviter I exagération coutumière aux« militants » je ne peux m'empêcher d'en
transcrire ici une partie. Je les donne telles que je les retrouve
sur mon carnet de croquis, en m'excusant de n'avoir ni le temps
-0e les polir, ni celui de les agrémenter de considérations opportunistes.
*

**
La Hollande propose à l'a!tention du visiteur, dès le premier
jour, l'exemple d'un dualisme extrêmement attachant.~- Amster-Oam, au détour de chaque rue, des travaux de démoht1on ~on·
trent au passant, à la place de ce qui fut une coquette maison,
de grandes excavations au fond desquelles stagne une vase
épaisse et noire. - Toute la Holland~ repose sur un fo~d répu•
gnant de boue, mais élève dans un Ciel aux clartés su~lime~ ~es
maisons et ses monuments, tantôt assombris par I humidité
ambiante, tantôt spiritualisés par une céleste lumière,- L'âme des
Hollandais est ainsi partagée, et les œuvres de ses pemtres reflètent fidèlement un goût égal pour la matière, pour les grasses
·
de I' espn't, Pcuvant aller
jouissances et pour les spécu 1at1ons
,usqu'au mysticisme préraphaélite ou au dédain des exigences
plastiques.

NOTES

749

Rembrandt, austère génie, affirme ce goût de la matière dans

la plupart de ses toiles, avec une force un peu effrayante. li
n'est pas de « cuisine » défendue qui ne soit pratiquée par lui :
empâtements, jus, frottis, retouches et râclures au couteau, tous
les impedimenta du métier de peintre sont obstinément employés
par lui, sauf en quelques toiles, les plus belles, où le métier
simple de la brosse balaie magistralement des surfaces vivantes.
Son dessin est le moins plastique qui soit : il est impossible,
devant ses toiles, de se livrer à ces facile~ spéculations, que sollicitent les tableaux italiens, sur les organisations de courbes et
de droites, d'obliques et de verticales. Les formes émergent en
trompe-l'œil, d'une ombre épaisse, violemment fouettées de
lumière, bosselées plutôt qu'eofermées en des linéaments purs.
A distance, quelques taches claires sur un fond trop sombre. Les
modulations ( ou variations des valeurs) qui justifient toute
peinture et qui sont chez Rembrandt indépassables en nombre
eten subtilité, sont le plus souvent localisées sur un visage ou
une main. Ces parties sortent ainsi du cadre, n'étant pas équilibrées, repoussées en arrière par des valeurs équivalentes dans
les fonds (comme chez le Gréco par exemple). C'est donc avec
mille précautions, et, cette fois, avec un soin jaloux des règles
latines, qu'il convient, pour un Français, d'aborder ce géant
dangereux, dont la technique singulière hypnotise quelques
jeunes artistes de talent qui à la suite de Le Fauconnier semblent
vouloir verser dans un romantisme technique, et ne jurent que
par 1a truelle, le brun rouge, et le pittoresque des plans désordonnés.
Les réserves nécessaires une fois faites, Rembrandt nou~
encourage, avec une force nulle part égalée, à abandonner ,;,.r1e
fois pour toutes la stérile et un peu enfantine recherche « décorativè &gt;&gt; dans le tableau de chevalet. Il nous pousse à rompre
définitivement avec la fausse doctrine du tableau-fresque, à
abandonner tout reflet d'imagerie, à préférer la ,, valeur » à la
« couleur» du tube ; il nous enjoint enfin l'ordre de cultiver le
clair-obscur, seul élément susceptible de douer le tableau d'intensité, d'en faire un organisme complet, vivant sur lui-même
et non parasitairement sur le mur comme ces fausses fresques
que la manie ornementale suscita depuis Gauguin, et dont nous
commençons à peine à perdre le goût. Le clair-obscur, l'amour

�750

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SR

de la lumière! Voici le point commun le plus net que je perçois
entre les peintres de France et ceux des Pays-Bas. Cette recherche, en Hollande amorcée par tous les maîtres, grands ou petits,
du xvue siècle, et, en France, par Claude Lorrain et Chardin,
devait s'exaspérer tout à coup jusqu'à la négation même de son
objet au moment 1ie l'impressionnisme. Puisque l'occasion nous
est offerte d'une comparaison entre les œuvres de nos derniers
maîtres impressionnistes et les œuvres de ceux qui nous apparaissent comme leurs ancêtres, profitons-en pour énumérer les
vertus les plus foncièrement inhérentes à la France et à la Hollande : le goût pour les compositions calmes et pour les formes
attendries par la lumière ; la compréhension profonde des frissonnements atmosphériques ; le souci de la pureté prenant
naissance dans la contemplation èles choses familières, en d'autres pays réputées impures ; la recherche de l'absolu, non directement, d'un seul bond, comme chez les Italiens idéalistes,
mais à travers les méandres de l'accidentel et du relatif; legoûc
de la petite dim~nsion, et de la matière dense, serrée, nourrie,
en un mot le goût d'une p7inture expressive, non à force
d'étend'ue, mais plutôt par sa seule vertu explosive.

Est-ce goût naturel pour la restriction, ~t impuissance à co~cevoir quantitativement l'éloquence? Pour un cœur français,
Vermeer de Delft, plutôt que Rembrandt, possède une vertu
attractive et fécondante. Le peintre de la Verseuse de lait confesse
'~ goM hollandais pour les choses de l'esprit avec m~ins de
d~:-urs que Rembrandt. Comme ce dernier, Vermeer laisse ses
regards errer dans la rue sachant bien qu'il n'est pas un objet, si
bas soit-il, que la lumière ne puisse diviniser ; mais, alors que
Rembrandt éclabousse sa toile de ces clartés, sans souci souvent
d'en canaliser plastiquement les effets, Vermeer ne se lasse pas
de les contenir en des limites géométriques. Il convient de célébrer chez Vermeer, comme chez les maîtres Français les pl~s
vivants à cette heure, l'amour des belles lignes verticales ethonzontales qui sont comme les hiéroglyphes du silence. Ces
liernes qui introduisent dans l'œuvre animée des éléments de
t,
'
.
stabilité, on les peut opposer aux lignes serpentines, aux cour·

NOTES

751

bes que préfèrent en général les Italiens et qui sont le symbole
du mouvement et du tumulte.
Le repos d'un mur nu, ou orné seulement d'une immense
carte géographique, le calme d'une porte enténébrée ou d'une
table rectangulaire s'opposant à quelque silhouette vivante tels
sont les motifs qu'affectionne Vermeer et avec lui tous les ;eintres d'intimité.
En cette ~x.position_ des Tuileries comme pour opportuném~nt co~se1ller les pemtres français, ce sont ces peintres d'intimité qui sont les mieux représentés . Vermeer le premier
constitue le trait d'union le plus frappant entre la tradition fiamande et l'impressionnisme. Sa Vue de Delft baio-née de clartés
~cristallines, n'est-elle pas aussi éclatante qu'~n paysage de
P1ssaro ? La technique impressionniste elle-même fut pressentie
par cet amoureux de la lumière. Que l'on regarde la nature
morte de la Verseuse dt lait traitée par petites touches pressées
~ _les maisons de la Vm de Delft : on reconnaîtra dans ce poin:
lllhsme modulateur le métier dont les impressionnistes devaient
faire un emploi systématique. Mais il ennoblit singulièrement
cette technique du coup de pinceau, en exerçant le frémissement
d~ sa brosse dans les limites d'une architecture précise et géomé•
trique. On ne saurait trop admirer la beauté du dessin de ses
deux figures : celle qui massh•e et grave verse le lait et celle
qui, co~ffée d'un turban, immobilise son regard dans l'atmosphère picturale la plus pure qui ait jamais été créée. Il convient
de placer immédiatement après Vermeer, Pieter de Hoogh moins
profond et moins savant, mais dont le Cellier, la Maison de
campagne, et ce jardin où il semble que le douanier Rousseau
a!t glané quélques fleurs, sont des merveilles dont seul Le Moulm de Ruysdaël peut supporter sans amoindrissement l'éclat.
Rembrandt el'.Jt plus fortement impressionné, s'il eût été représenté par ses tableaux colorés (il . conviendrait de dire : ses
ta_bleaux les mieux conservés) tels que le Portrait du bourgmestre
Six, ou ce prodigieux David et Saill du Mauristhuis, une des
œuvres qui méritent le mieux le nom de sublime. Sauf la
nature-morte aux paons, où les Français, habitués aux Rembr~dt crasseux du Louvre, découvrent avec stupeur que le
peintre du Bon Samaritain employait tout comme un autre Je
bleu, le vert et le blanc, ces toiles de Rembrandt, tout admirables

�ïP

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'elles soient, sont peu faites pour nous éclairer sur ses qualités de coloriste. li faut en dire autant des tableaux de Frantz
Hals. La raison en est que presque toutes les toiles de ces deux
maîtres exposées aux Tuileries n'appartiennent pas aux Musées
de Hollande.
Cc n'est qu'en Hollande, en effet, que les conservateurs, libres
d'agir à leur guise, s'acharnent à délivrer les chefs-d'œuvre qui
leur sont confiés de l'horrible salissure qui en France submerge
les œunes des Musées. Que l'on compare par exemple Lt
Joyeux Bzœeur du Musée d'Amsterdam avec le tableau de famille
de Fr:mtz Hals, ou La Co,icorde du Pays, Rembrandt de Rotterdam avec le Portrail dt' 1•ieille femme appartenant à Sir Holford :
on constatera nettement à quel point l'écran fumeux des vieux
vernis peut altfrer une œuvre peinte et combien tout amoureux
de la peinture doit haïr cette routine, ce mépris de l'œU\'re
d'art et ce goùt du moindre effort, grâce am.quels les œunes
les plus belles se recouvrent d'une moisissure qui non seulement les cache. mais les ronge, ainsi que je le démontrerai
bientôt.
·
Je parlais au début de ma note, des leçons que les peintres
français peuvent recevoir de cette exposition hollandaise. Je
souhaite que les conser\'ateurs de nos Musées nationaux, et surtout les écrivains qui les conseillent ou les jugent, méditent sur
la leçon que dégagent pour eux. la f'ut de D1•lfi •, la T'ersmse de
Vermeer, le Mou/iu de Ruysdaël, les Pieter de Hoogh, et en
général toutes les toiles auxquelles .M;\L Schmidt Degener,
\Y. Martin et Gratama, courageux et honnêtes conservateurs de
Rotterdam, de la Haye et de Harlem, ont donné leurs soins
éclairés.
ANDRÉ LHOTE

•

DÉODAT DE SÉYERAC.
Le temps n'est pas si lointain où la tr:insposition des paysages en formes sonores n'était que prétexte à la puérilité imita,. Uno: b:inde de plusieurs ceatimétres, dans la partie supérieure du
ciel, qui a été préservée des vernis parce que sur l'aucieo ch:issis elle
était repliée, montre, par s:1 fr:1icheur mate, que tout étincebot qu'il
p;1raissc, ce t:iblcau est encore recouvert d'un vernis j;1une. Que l"on
pcnso: à la qu:imité de couches qu'il faut ,lccumuler pour obtenir le ,·oile
chocolat gui obscurcit presque toutl!s les toill!S du Louvre 1

NOTES

ï53

ti\-e : ruissellement des eaux, fracas des cascades, gazouillis
d'oiseaux, frissons des ramures, autant d'exercices stériles d'un
intellect qui n'a point suffi à rendre agrestes les murmures de la
forêt dans Siegfried. S'il est arrh·é p:irfois que la contempbtion
des spectacles naturels sollicitât cette ingénuité par quoi
l'ouverture des Hébrides se dérobe aux habituelles ruses mendelsshoniennes, et cette fraicheur qui tire les bonnes pages de
Berlioz hors de la.médiocrité des musiciens en chambre de son
temps, c'est de nos jours que l'amour de l:t nature a pénétré
l'âme des compositeurs et que notre musique en a été tout
entière renouvelée. Sans doute mèmc est-ce là le point saillant
de ce renouveau. Et l'on ne saurait dire à quel point sont
injustes les adYersaircs de la Schola quand ils accusent cette école
de ne travailler que sur des formules et des théorèmes. Ils
affectent de la confondre avec une usine à contrepoint, un
atelier de démontage &lt;les œm·res classées, un strict rucher affairé
aux« cellules», un trust de bâtisset1rs de cc ponts». Et si cela
peut être, et si cela est pour les faibles, cela n'empêche point
que, pour les forts, les meilleurs parmi es adeptes ont trouvé
leur inspiration la plus \'r:tic dans l:t nature et qu'ils l'ont faite
diverse, soit, comme Albert Roussel, en parcourant le nste
monde, soit en la localisant: d'lndy dans le Vivarais, Guy Ropartz et Le f·lem dans la Bretagne, Déodat &lt;le Séverac dans le
Languedoc.
Parmi eux, Déodat de Séverac, dont la musique déplore
amèrement la perte, la plus lourde qu'elle ait subie depuis la
mort de Debussy, était le plus rudement rustique. Sa phrase
courte, incisive, et fruste volontiers, n'a cessé de chanter les
géorgiques des labours, des semailles et Jes moissons, les
cruautés brèves de la grêle, le Mas, ses fêtes et ses foires, ks
courses à cheval dans les prairies, les ménétriers, les glaneuses,
et l'implacable soleil •. Elle n'a été que joie, tour à tour alerte
et puissante. Elle n'a pas connu, à l'aurore du siècle: la tristesse contemporaine : quand elle a médité sur des tombes, le
cimetière était en fleurs. C'est pour elle que l'obscur labeur du
langage a créé les mots saveur et terroir, pour les mélodies sur
1. Ü Chant de la Terre; Eu La11gutdoc: Cerdn,i11; Baigneuses
Soleil; Sorts lrs La11ritrs roses.

a11

�754

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des poèmes en langue d'oc où la poésie ancestrale chatoie sous
le réseau des rythmes gais et des harmonies enjouées. A l'â~e
:fidèle aux clochers d'enfance, l'esprit vivant et souple apportait
ses richesses renouvelées, so1t que d'une Elégie il saluât Gauguin mourant, soit qu'il élût d'un goût sûr les ~~èmes que
chantait sa musique ou qu'il allât choisir dans les v1e1lles chwsons françaises et dans les chansons du xvm• siècle les perles
les plus rares pour les enchâsser de simple franchise..
.
Sous la poussée des forces séculaires au fond des s1lenc1euses
provinces, un musicien qui sut n'être que musicien, discret et
solitaire avec de farouches délices, unique pour chanter les
amours africaines de Didon et Enée, si l'ironie du sort, qui
jamais ne lui fut tendre, n'avait voulu que le manuscrit de cette
suite symphonique ne se perdît, un soir, dans l'omnibus des
Batignolles.
*
~NDRÉ cœuRO'i
* *

NOTES

** *

REVUE DE LITTÉRATURE COMPARÉE, publiée
par F. Baldenspe,-ger et P. Hazard (Edouard Champion).
Ce~e revue nous manquait avant la guerre. Qu'elle apparaisse

à présent, c'est une preuve que la pensée française ne peut se

.

replier sur elle-même en se fermant aux idées étrangères. A~rès
tant de thèses ou de libres essais, les informations ne manquaient
sur aucune des littératures romanes, nordiques ou même slaves • mais il est bon qu'on nous montre ces littératures natio•
nal:s dans leurs rapports mutuels, comme au lit d'un même
fleuve où leurs courants· restent distincts.
D'une littérature à l'autre, toutes comparaisons sont possibles;
mais beaucoup sont arbitraires, matière à dilettantisme ou bien
à vaine érudition. L'entreprise ne peut -yaloir que par le sens
critique de ceux qui la surveillent. Les noms des de~x directe_urs
nous sont une garantie ; et le premier numéro traite de sujets
laro-es mais précis : L'invasion des littératures du Nord dcws
l'
du XVlll• siècle - voilà qui permet de voir l'esprit d'une
nation se révéler par son accueil à l'étranger, par ses résistances
et par ses méprises. Diderot et Scbiller, - même leçon, et mon·
trant de plus comment l'homme de génie reçoit et transforme
les idées d'autrui. Dans l'article inaugural, M. Baldensperger
définit avec soin, pour le tirer du vague, l'objet de son étude.

17azie

755

Il rappelle les résultats obtenus, dans les sciences bioloo-iques
b
&gt;
par la méthode comparative ; il critique les conceptions systématiques d'un Taine, d'un Brunetière, d'un Gaston Paris ; il
insiste sur le besoin de consulter, comme J. Texte en a donné
l'exemple, « la presse, les témoignages secondaires, les opinions
contemporaines, même médiocres », tout en se gardant d'exagérer l'importance des cc infiniment petits ». On attendrait,
pour conclure, une plus nette indication des problèmes et des
procédés qui conduisent aux solutions ; peut-être vaut-il
mieux qu'un programme aussi neuf ne soit pas trop tôt fermé.
Du moins la fin pratique est bien mise en lumière : (&lt; C'est la
préparation d'un nouvel humanisme, au lendemain de la crise qui
nous domine encore : une sorte d'arbitrage, de cleari11u ouvrirait la voie à des certitudes nouvelles, humaines, vital:S, civilisatrices, où pourrait à nouveau se reposer le siècle où nous
sommes.»
MICHEL ARNAULD

SUR LA COMPOSITION D'HYMÊNÉE ! DE
GOGOL.
Commencée en 1833, alors que l'auteur est préoccupé de
donner le moins possible prise à la censure, de faire, comme il
l'écrit à Pogodine, une pièce, « où même le commissaire du
quartier ne trouverait rien à redire », Hyménée ! qui s'appela
d'abord les Fiancés (Jénikhi), subit toute une série de transformations successives. Il faut lire dans la grande édition de Gogol
par Chenrok l'histoire de ces diverses rédactions . La pièce est
reman_iée en 1834 et r835, puis en 1838, 1839 et r840. Ce n'est
qu'en r842 que l'écrivain est satisfait et que l'œuvre apparaît
dans sa forme définitive. Au mois de décembre de cette année,
elle est donnée p0ur la première fois au Théâtre Alexandre, au
bénéfice de Sosnitzki.
Le plan primitif était tout différent de ce qu'il est devenu. La
scène était placée en Petite-Russie ~t l'affabulation rappelait ces
épisodes champêtres et comiques qui nous amusent dans la Foire
à Sorolcbine et la Nuit de Noël. L'héroïne, !'Agathe de la pièce
actuelle, était primitivement une propriétaire rurale en mal de
fiancé et qui envoie à la foire son domestique pour lui en dénicher un. Ce fut une trouvaille que d'avoîr transporté le lieu de
48*

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'~ction de la Petite-Russie à Pétersbourg. Gogol se trouvait ainsi
beaucoup plus à l'aise pour donner libre cours à ses instincts satiriques et faire défiler sa série de grotesques, dont l'apparition
aunit été peu naturelle dans quelque lointain domaine de
l'Ukraine. De plus, les typ.es si caractéristiques de Kotchhriov
et de Podkoliessine sont absents de la première version. L'auteur
donna, en 1&amp;35, de sa pièce sous sa forme nouvelle, dans le cercle de Pogodine, une lecture qui fit sensation. q_ Gogol, écrit
Serge Aksakov, lut ou pour mieux dire, joua sa pièce avec taat
de maitrise que bien des gens, au courant de ces sortes de choses,
disent, depuis ce moment, que sur la scène, malgré le jeu
ex~llent des acteurs, œtte pièce n'est j}&lt;lS si amusante que dans
la bouche même de l'auteur. Les auditeurs riaient à tel point
que certains faillirent se trouver mal. Mais, hélas ! la comédie
ne fut pas comprise. La plupart disaient que ce n'était qu'une
farce invraisemblable, mais que Gogol lisait d'une façon bien
amusante. » Il est probable que cette rédaction poussait les choses
au comique et l'auteur s'efforça, dans la suite, d'éviter de
tomber dans la far.ce.
Malgré les efforts de !'écrivain, Je même mot de farce reYint
sous la plume des critiques, après la première représentation de
la pièce en 1842, qui fut un échec très net. On reprocha à
Gogol ses mots grossiers, l'invraisemblance de ses tcbinovniks,
le peu de distinction, la banalité, en un mot le réalisme des
personnages. On constata l'absence d'intrigue, ie décousu des
scènes. Un journaliste parle de « caricatures difformes, du
genre des ombres chinoises». La comédie fut représentée également à Moscou, sans que Chtchepkine, qui interpréta Kotchkariov, en r~ueilltt beaucoup de lauriers.
En dépit de la froideur avec laquelle fut accueilli Hyménie !
à ses débuu, il resta au répertoire. L'acteur Davydov s11t même
s'y tailler un succès dans le personnage de Podkoliessine. La
dernière représentation mémorable qui en fut donnée fut celle
du jubilé de Gogol, au Théâtre Alexandre, au mois de mars de
1909.
LOUIS JOUSSERANDOT

*

* *

NOTES

757

SAMUEL BUTLER, par Valery Larbaud (Les Cahiers
des Amis des Livres).
Elle est peut-être inattendue mais à coup sflr d'une sirnruiière
vérité, cette analogie que signale M. Valery Larbaud dans sa
conférence sur Samuel Butler entre Epicure, le philosophe
grec prôné par St Jérôme, et l'humoriste anglais. Le peu
que nous savons de l'un s'applique bien à l'autre et, sans
vouloir pousser trop loin des ressemblances souvent fortuites,
il faut avouer que l'on retrouve chez tous deux des traits
identiques, qu'il s'agisse de leur morale, de leur -vie privée ou
même de leur conception générale du monde, comme aussi
d~ leur haine du préjugé, füt-il placé p.ar Ja foule au rang des
dieux, et de leur culte pour la beauté, la musique, l'amour et
l'amitié.
Butler aura toujours, il semble, dé passionnés défenseurs et
to~jours, comme de son vivant, il sera violemment attaqué. Il
lui manquera cette rassurante et tranquille gloire posthume qui
rappelle la sécurité du rentier; il ne la recherchait ni ne l'espérait ; même après sa mort il n'en aurait que faire : ses écrits
demeurent et leur protestation suffit à écarter une renommée
de qualité médiocre.
N'est-il pas plaisant de constater à quel point son seul nom
évoqué tourne aisément en grimace le sourire d'un bourgeois
anglais de demi-culture, qui se croit lettré, libéral et compréhensif? Cet homme était U11 révolté; sa révolte lui survit et le
ton de sa polémique hargneuse indispose comme jadis. Ceux
qui ne l'ignorent pas l'adorent ou le détestent, l'adorent quelquefois tout en le détestant, car ses œuvres, nombreuses et
variées, son _caractère, son esprit, ont une complexité qui
permet le choix. Il disait de lui-m~me : « Je :mis l'e1ifa11t
terrible de la litté~e et de la science. Si je ne puis et sais que
je a.e puis amener les gros bonnets littéraires et scientifiques l
me faire l'aumône, je puis et sais que je puis leur lancer de
lourds cai11oux. »
En vérité, certains de ses défauts restent exaspérants : son
parti-pris, d'ailleurs sans nulle mauvaise foi, devient vite
insupportable. On n'aime guère à l'entendre parler de Bach ou
de Beethoven, tant il met d'aigre obstination à leur échapper, à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les jeter aux genoux de Haendel qui, pour lui, ne représente pas
seulement un grand musicien, mais le seul musicien de génie,
la réincarnation d'Orphée. Il saisira la moindre occasion de
revenir à ce sujet ; il en abuse. De même, il donne à certaines
de ses théories, à celle par exemple qui féminise l'auteur de
l'Odyssée, une importance troublànte, sinon fâcheuse. Ne vous
permettez pas de critiquer, fftt-ce modestement, ni de douter,
même sur le ton le plus respectueux : Butler se fâcherait aussitôt
et vous dirait les choses les plus désagréables, puisqu'il sait de
source süre que Nausicaa fut l'auteur de l'Otlyssée, et que vous
n'en savez rien.
« Je suis, écrivait-il, d'âge mûr, grisonnant et, à l'avis
d'Alfred, mon secrétaire, d'un embonpoint dégoûtant; je porte
lunettes et, à mesure que je vieillis, ma bronchite augmente.
Et pourtant, aucun prince de conte de fées jamais ne découvrit
princesse invisible mieux cachée derrière un buisson de stupidité ou dormant d'un plus profond sommeil que Nausicaa
quand je la réveillai, saluant en elle l'auteur de l'Odyssée. Et_cela
ne fit non plus nulle difficulté : il suffisait d'atteindre le semi de
la porte et de tirer le cordon de sonnette. »
.
Vous voyez ; il serait inutile d'intervenir. Butler en sait plus
long que vous et ne le laisse pas ignorer. - S'il se dégagea
brutalement, violemment, de la foi de ses. pères, il la remplaçait par des convictions personnelles aussi ardentes, P:esq~e
fanatiques et qui, peut-être, l'encombrèrent. En tous cas, iama1s
Butler n'est ennuyeux. : la courte et pénétrante étude que
M. Valery Larbaud nous donne de lui, étude précise et cepen. dant générale, inspire l'envie de le connaître. ~•a~te~r de ces
quelques pages le connaît bien. Il a vécu, ~our_ ams1 dir~, dans
l'intimité spirituelle d'un grand homme qui lu_1 es,t cher iusqu~
dans ses singularités. Quatre années durant, 11 s est évertué a
traduire ses œuvres maîtresses. Je pense que leur lecture sera
fructueuse, étonnante souvent. attachante toujours ... mais il
faut apprendre à les lire.
GILBERT DE vo1srns
*

*

LES RE\"UES

759

LES REVUES
LA CHASSE AU SANGLIER
De Joseph de Pesquidoux, dans ]'OPINION (19 Mars), ce curieux et fort récit :
Les déprédations du sanglier exaspèrent nos métayers. Ils le chassent
avec acharnement, à pied, le fusil au poing. Nul de nous n'est assez
fortuné pour le courre. Ils organisent des battues, le plus souvent
l'hiver. Dès que l'un d'eux, comme Jacot, du Piche-Hère, las d'être
dévasté, de se lever en sursaut pour battre l'ombre vide ou guetter
au clair de lune une bête qui l'évente, s'est résigné « aux sacrifices »,
aux dépenses du retour de chasse, il fait appel à ses voisins.
Ils se dirigent vers la marnière proche. Non pour la cerner, certes,
car ils savent que par ce temps où il vente nord, par ce soleil couleur
de printemps déjà, l'animal aura choisi la meilleure exposition pour y
passer le jour. Mais parce qu'ils veulent recueillîr des indices, savoir si
d'aventure il a pris par là, quelle direction il a suivie ensuite. lis longent
un pré, traversent une lande. Le chien en laisse trotte à côté d'eux. Et
les premiers indices se font voir. C'est un groupe de pins comme
saignés à mon, que la bête a déchirés en y aiguisant ses défenses, c'est
un boutis dans la terre limoneuse, et, au passage d'un ruisseau, un
« souil » profond qui garde l't:mpreinte du corps rude. Le chien s'anime
et voici la marnière au bas d'un rehaut de terrain. Chacun scrute la
place, discute, et le limier tirant au collier, M. Paul dit : « Allons à la
forêt». Il est midi. On mange un morceau sur le pouce, on repart. Et
se succèdent des plaines, des coteaux, du chemiu à user les pieds. Enfin les bois se dressent à l'horizon, rideau pâle troué de jour. Le chien
s'agite humant l'air. Un effiuve de chair forte semble flotter partout .
On marche. On croise un tronc sec, maculé de bou~ mêlée de poils,
où la bête s'est grattée. Plus loin, auprès d'un surgeon d'eau, sur le
sable rouge, deux traces apparaissent, l'une grande, l'autre petite. Les
chasseur.s se regardent. Et maintenant le limit:r, le nez haut, pointe
vers la forêt. On le suit. On aborde la lisière, on parvient à la coupe.
On s'arrête, on se passe la consigne à voix basse : doucement I Un filet
de vent lui apportant l'ombre d'un son avertirait l'animal. 11 entend se
détacher une feuille. Jacot indique du doigt le réseau de voies con\'ergeant vers la bauge, et la manœuvre d'encerclement commence,
rapide, silencieuse. Tandis que M. Paul et son limier, acteurs mobiles,
se placent à l'entrée d'un layon, les autres grimpent ou descendent,
vont s'emparer des issues pour n'en plus bouger, et, retenant leur
souffle, les surveillent. Jacot fait face à une brèche dans un tertre,

�760

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dantès commande une allée, Piquemil une coupure du terrain, Taillem:rgre le lit d'un ruisselet. Et, quand tous sont à leur poste, le chien
est lâché sur la piste ... Tout ;i coup, une bête passe, courte, basse, au
galop. Le marcassin I On se retient de tirer. L'autre n'est pas loin. Il
a fait dèMcber ce compagnon, soit pour le sauver, soit pour donner le
change.

Après la chasse:
· Au Piche-Hère ils. '-'Ont manger et boire jusqu'à l'aube : et d'abord
le foie de l'animal grillé, un poulet sauté aux oignons, nne tuisse d'oi~
et s:1. sa1ade frisée et puis des crêpes, et du café arrosé d'armagnac,
Tersé dans la rasse. Pour Je vin, les convives vont le chercher au chai.
11s se. lèvent entre les plats, goùtent à chaque tonneau, et reviennent à
table, le verre plein. L'âtre flamboie à ce point qu'il n'est pas besoin
d'allumer une lampe ... Seul le chien garde la mesure. Ap-rès quelques
os broyés, quelques croûtes de pain trempées dans la sauce avalées, il
sort, va se nicher dans la meule. Cependant l'émoi de la chasse le possède encore, et il hurle, par intervalles, en dormant.

*

* *

NARCISSE
La REVUE UNIVERSELLE du re-r Mai publie un fragment d'un
poème en préparation de Paul Valéry, fntitulé: Narcisse. Nous
le reproduisons en rétablissant deux passages qui avaient pani
antérieurement dans la Revue de Paris :
Que tu bn1les enfin, terme pur Je 111a course!

Cir soir, aimme d'un &lt;:4rf, la },die vers la snurre
Ne cts.e rp1'il ne t01nk au 111iliru des- rQUt:1.WÇ,
Ma soif me f!inrt abatfre ll1t benI mê#1e ~ eau:r..
Mais, pour désaltirer cette amour 6U1'Ût1se,
Je He trouble,·ai pas r o11i.e rnystfritu.Se :
Nymphes ! si vow 111:mm~, il faut ttw.)01,ws dormir !
La ,noinàre. tbne d'iros l'air wus fr1it louk,s- frémrr;
Mim:e, dans sa f a:iblesse, aux omh·m dchappée,
Si la f euilk éperdue ejf/,1tm la napée,
Elle suffei à ro11r.jn'e wz. 1t1m·ers donil/J.nt••.
Votire S9'11meil import, à ,non erid1ant,ment,
11 c1·ai1it jtillJ1t'au frisson lf1me plume q11i pl{)IJ.ge !
Guiùz moi longue1&gt;1e1Jt a visage pour songe

LES REVUES
Qu'1111e ahm1u divi11t est seule à rot1u1:,,ir !

Sommeil des nJmp!Ms, ciel, ne cessez de 111e i1cir I
Rivez., rb.rez de mci !... Sans vous, belles [&lt;&gt;11tai11es,
Ma beauti, ma douleur, me seraimt incertaines;
Je chercherais m vaiu ce que j'ai dt plus cher,
Sa tendresse ronfuse etonntrait 111,i chafr,
Et 1nes tristes regards, ig11ora11ts de nus chartnu,
A d'aulr~ que 11wi:-mi111e adresserai111l leurs larmes ...
Vous attendiez., peut-être, 1111 i•isage sa11s pleurs,
Vous raln,es, ·1:ous toujo11rs, de feuilles et de fleurs,
Et de I'incorruptible allitude b,wtées,
0 Nymphes! ... Mais docile aux pe11tes enchanté~
Qui ne firent vers 1-ws d'iln&gt;incihles cbenii11s,
Souffrez. ce beat• reflet des disordres buinafos l
Heureux vos corps fondus, Eaux planes et profoll{Jes I
Je rnis seul ! ... Si les Dieux, les c'chos et les ondes,
Et si ta11t de S(Jltj&gt;irs pem1ette11t qu'1m le soil I
Seul ! ... Mais em:or celui 'lui s'approche de soi
Quand il s'approche aux ùords que bénit ce /millage ...
Des cimes, l'ail' déjà cesse le pur pillage ;
La voix des sources chrn1ge, et 111e parle du .roir ;
U,1 gn111d calme m'écoutr., où j'écoute l'~ir.
J'entends l'herbe d,s 1tUits croîtz-e dans l'omùre safot,,
Et la lune perfide élèt-e son 1,uiroir
Jusque da11s les secrets de la f(ltiJai:ne éteinte .•.
J11sq11e dans !es secrets que je çrains de sa-uoir,
Jusque dans le repli de l'amour de soi-mime,
Rien ne peut échapper a1t silence J11 soir;
La 1111.it vunt sttr ma chafr lui S(nlj/ler que je l'aim#.
Sil voix fraîche à mes vœi1x tremble de consentir ;
A peine, dans la brise, elle semble mentir,
Tant le frémissement Je son temple tacite
Co11spire au spacieux silence d'un tel site.
0 douceur àt survivre à la force du jour,

Quand elle s~ retire, eui,i rose d'amour,
Encore 1m peu brûlante, et lasse, mais co111blée,
Et dt ta11t de trésors te11d1·ement accablée
Par de tels souvenirs qu'ils empourprent sa 111011,
Et qu'ils lCl foiit heureuse agmo11iller da11s l'or,
Puis s'itendre, se fondre, et perdre sa vendange,
Et s'étei11dre en 1m songe en qui le soir se change.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Quelle perte m soi-même oifr.e w1 si m./me lieu !
L'dnie jusqu'â périr s'y penche pow 1111 die1l
Qrt'elle demande d l'onde, 011de dlse,te, et digne,
Sur son lustre, du lisse ai•é11e111e11t d'un cygne•..
A cette onde jamais ue burent les troupeaux l
D'autres, ici perdus, tro1l'l!eraie11t le npos,
Et dans la sombre terre, 1111 clair tombeau qui s.'01n11·e...
Mais ce u'est point le calme, he1as ! que j'y décou'l/re 1
Po1,r l'i11quiet Narâsse, il n'est ici qu'emiui !
Repomsa11t aux forits leur éternelle nuit,
Tout m'appelle et 111'e11ch,1i11e à la cbafr lui11i11ezm
Que m'oppose des e/litx la p(lix i 1ertigineuse I
Que je déplore ton éclat fatal et pur,
Si mollement de moi, fontaÎtle environnée,
Oû puisèrent mes yeux dans un mortel azur
Les ymx mêmes el noirs de leur drne éton11é.e !
Profondeur, profo11de11r, songes qui me ·voyez,
Comme ils verraient une autre vie,
Dites, ue suis-je pas celui que vous c,-oyez.,
Votre corps vous fait-il e1wie?

Cessez, so111hres esprits, cet ouvrage anxieux
Qui se fait dans l'âme qui veille ;
Ne cherchez.pas en vous, n'allez. surpi'mdre aux cieux
Le 11wlbe1w d'étre une merveille;
Trouvez. da11s la fontaille un rorps délicimx ...

MEMENT O
(no 7); L'Eubage, par Blaise Cendrars.
LITTÊRATURE (Mars) : Ro111a11 d'mi jeune homme pauvre, par Jacques
Rigaut. (Mai) : Mes sottvenirs, par Paul Eluard
MERCURE DE FRANCE (r5 Avril, 1e r Mai): Simplification amoureuse,
par L. Pierre-Quint.
L'CEJL DE BŒUF (Avril): La fausse morte, par Paul Valéry; Un projet
aba11do1111é p~r H. de Montherlant; Cbronique, par J. de Lacretelle.
REVUE DES DEUX-MONDES (r5 Awil): Bold1wistes de Ho11grie, par
Jérome et Jean Tharaud.
LA REVUE FÉDERALISTE (Avril) : Hommage à Jean Marc Bernard.
LA REvuE HEBDOMADAIRE (23 Avril) : Hugo Sti1111es, par Pierre
Hamp.
*
L'ESPRIT NOUVEAU

**

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS

LE TOME XVI (J ANYIEa-Jurn 192 r)

ALAIN
527

(XCII)

. 4r4

(XCI)

Mars ou la guerre jllgée

PAUL ALFASSA
L'œllvre de Robert Browning .
ROGER ALLARD

Paul Ver la iffe et quelq1us-1111s, par Albert
Lantoine. .
. . . .
La Mme au cabaret, par Raoul Ponchon .
Vous; Po,'•mes troubles; Heures d'hiiu, par
Marguerite Buroat-Provins .
. . .
L'étrange existwce de l'abbe de Choisy, par
Jean Mélia ; les Mémoires de l'abbé de
Choisy .
. . . .
Le livret de folastries, de Ronsard. .
Tbi-bd,fille d'Annam, par Jean d'Esrne
.
La fable de Polyphème el de Gala/bée, de
Gongora, trad. Marius André . . . .
Le poé111e de la pipe et de l'escargot, par Tristan Derême. . . . . . . . . .
Gisèle, par Henry Duvernois . . . .
Le rtive de Cinyras, par X. de Courville .
La. bel/a ·;:e11ert, par Tl1éo Varlet .
Aimer, par Jehan Testevuide .
.
Le cal11111et ; le livre el la boutei11e, par Aod ré
Salmon . . . . . . . . . •
Poèmes pour. Aride, par Lllcien Dubech . .
Les Co11Jrenmes de P. J. Toulet . . • .
Petits airs, par Francis Carco . . . . .
Face aface ou le poète et1oi, par Luc Durtain.
Album de vers a.1u:iens, par Paul Valéry . .
Les œuvres satyriques du sieur de Sigogne.

BI (LXXXVJII)
82 (LXXXVJII)
84 (LXXXVIII)
r23 (LXXXVIII)
124 (LXX.XVIII)
r 2 5 (LXXXVIII)
217

(LXXXIX)

2r8
246

(LXXXIX)

2

47

248
249
361
362
482
485

6or

618

(LXXXIX)
(LXXXIX)
(LXXXIX)
(LXXXIX)
frXXXX)
LXXXX)
(XCI)
(XCI)
(XCII)
(XCII)

620

(XCII)

373

(LXXXX)

. 401

(XCI)

· 754

(XCIII)

LOUIS ARAGON

Les Co11fes de Perrault, illustrés par Lucien
Laforge

PAUL ARBELET
Les nouvelles lettres de Stendhal à P:iuline .

MICHEL ARNAULD
La Revue de Litlér.iture comparée .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GEORGES AURIC

GEORGES GABORY
IOI

Jeux, de Claude Debussy . . . .
Les Ballets russes : Paradt . . . .

224

FÉLIX BERTAUX
Carl Spitteler . . . . . . . .
Noire Atnh-ique, par Waldo Frank .
Du crépuscule à l'aube des hommes .

(LXXXVIII)
(LXXXIX)

105 (LXXXVIII)
227 (LXXXIX)
239 (LXXXIX)

ROBERT BROWNING
(trad.

PAUL ALFASSA et GILBERT DE VOISINS)

• • .

417

(XCI)

ANDRÉ CŒUROY
Déodat de Séverac . . . . . . .

752

(XCIII)

Monsieur Sludge, le médium .

.

.

BENJAMIN CRÉMIEUX
Tentatio11; Le Secret, par André Spire . .
L'Inquiète adolescence, par Louis Chadourne.
Carnaval est mMt, par Jean-Richard Bloch .
Henry Becque : sa vie et son œuwe, par
A. Got . . . . . . . . . . •
Le Roi des Sclmon-ers, par Israel Zangwill
Nè11e, par Eroe-st Pérochon . . . • • .
Dragées, par Jules Laforgue. . . . • •
Yvonne et Pijallet, par Léon Werth . . ·.
Som les marronniers en jfe1;rs, par Henn
Bachelin . . . . . . . . . • .
Tendres stocks, par Paul Morand . . . •
Le quatuor en fa dièz.e, de Gabriel Marcel. .
Torches et lumignons, par J.-H. Rosny ainé .
Chants di. désespéré, par Charles Vildrac. .
Les Petites fronies de la ·11ie, par Thomas
Hardy. . . . . . . • • • • ·
'Had gadya, par Israël Zangwill . . ·. .
Sur la condition présente des lettres italiennes . . . . . . . . . . .
L'enfant prodigue du Visinet, par Tristan
Bernard . .
• • . . .

765

TABLE DES MATIÈRES

8 3 (LXJ{XVIll)
88 (LXXXVIII)
94 (LXXXVIII)
124 (LXXXVIII)
125 (L'CTXVIll)
208 (LXXXIX)
3-63
(LXXXX)
368
(LXXXX) .

Cœurs à prendre .
RENÉ GALLAND
George Eliot et George Meredith .

(LXXXX)
(XCI)
(XCI)
(XCII)
(XCII)

629
632

(XCII)
(XCII)

632

(XCII)

736

(XCIII)

EMILE DERMENGHEM

Billets à Angèle . . . . . . . .
L'œl'.IVl'e de Robert Browning
Billets à Angèle. . . . .
Billet à Angèle ·.
.Billet à Angèle. .
Hyménée 1 (Acte I)

39 (LXXXVllI)
(L.X..."'CT.,"X)
(XCI)
414
(XCI)
462
(XCII)
586
(XCIII)
706

H7

MICHEL DE GRAMONT
Des incomms cbez. moi, par Lucie Cousturier. 209
La Chauve-Sonris de Moscou au théâtre
Femina, . . . . . . . . . . . 374
Cdni qui a TtÇtt des rifles, d' Andrei:eff. . . 625
BERNARD GRŒTHUYSEN
Œcrvres récentes de Hugo von Hofmannsthal, Kasimir Edschmidt, Oskar Loerke
242
Lettre d'Allemagne . . . . . .
497

(LXXXIX)
(LXXXX)
(XCil)

(LXXXIX)
(XCI)

408

(XCI)

385

(XO)

COMMANDANT P. JAGUENEAUD
». .
292

(LXXXX)

,

MAX JACOR

(XCll)

Le nanfrage de la« Ville de Saint-Nazaire

Le Voyage des amauts, par Jules Romains • 725

(XCIII)

L'ermite.

LUC DURTAIN

(XCIII)

PIERREHAMP

513

GEORGES DUHAMEL
• •

(LXXXIX)

671

lettres avec commentaires . . .

• • .

r57

ANDRÉ GIDE

Si le grain ne meurt (sixième fragment).

(XCl)

Le livre des oraisons de Gaston Phébus .
.

(XCII)

HENRI GHÉON
De quelques cœurs inquiets, par François
Mauriac . . . . . . . . . . . 98 (LXXXVIII)
La relève du 111ali(i, par Henry de Montherlant . . . . . . . . . . . . 21 I (LXXXIX)
L'humaniste d la guerre, par Paul Cazin. . 365
(LXXXX)
(XCII)
Itinéraires d'intellectHels, par René Johannet 6o6
La Rose de Roseim, de Jean Variot. .
744
(XCIII)

Gens . . . . . . .

• • • .

628

GASPARD-MICHEL
Dione.

LOUIS DEMONTS

.

(XCII)

:NICOLAS GOGOL

370
487
488
605
6r9

Unroi. . . • • •

Le voiturier .

553

. . . .

• .

FRANCIS JAMMES
. . . . . . . .

31 (LXXXVIII)

�TABLE DES MATIERES

LA NOUVELLE REVUE

MARCEL JOUHANDEAU
. . . . . . . . . .

572

LOUIS JOUSSERANDOT
Sur la composition d'Hymét1ée ! de Gogol .

75 5

Vieille Françoise

RAYMOND LENOIR
Scho/m1har1.er et ses disciples, par A. Bossert .
Proudhon et notre temps . . . . . .

roo (LXXXVlII)
2:2 r
(LX.'&lt;:XlX)

ANDRÉ LHOTE
Le trente-deuxicme salon des Indépendants. 354
L'exposition de peinture holbndaise aux
Tuileries. .
. . . . .
746
PERCY LUBBOCK
Lettre d'Angleterre : poetes contemporains .
PIERRE MAC ORLAN
. . . . . . .
Les Boucaniers d'Olivier Œxmelio.
Martfo Eden, par Jack London. . . .

La peste .

.

:

.

LOUIS MARTIN-CHAUFFIER
Le C6U de Guer111a11tes, par Marcel Proust. .
La vie i11q11iète de Jean Hermelin, par Jacques
de Lacretelle. . . . . . . . . .
Un homme heureux, par Jean Schlumberger .
... Mais l'art est dijficile, par Jacques Boulenger. . . . . . . . . . . .

(XCII)

(XCIII)

. 286

(LXXXX)

245
377
204

(LXXXIX)

615
733

(XCII)
(XCIII)

Les Ballets suédois

739

(XCIII)

Les Créanciers, de Strindberg . . . . .
Les Forces éternelles, par la Comtesse de

(XCI)
(XCII)
(XCIT)

(XCII)

ANDRÉ SALMON

Le n_ègre Léona1·d el 111aître Jea11 M11lli11 ; La
clique du café Brebis, par P. Mac Orlan . 610

(XCII)

627
664

(XCIII)

ExLositions Marie Laurencin
bote. .
. . . .
Poèmes . . . .

et André
. . . .

(XCII)

JEAN SCHLUMBERGER

(LX.XXX)

LUCIEN MAURY
. . . . . . .
La grnu.àe faim, par Johan Bojer . .

107

244

(LXXXVIII)
(LXXXIX)

Le cocu magnifique, de Crommelynck. . . 373
Sous les yeux d'Occident, par Joseph Conrad. 495

(LXXXX)
(XCI)

PAUL MORAND

JEAN PAULHAN

.
.

(LXXXJX)
(XCIII)

JACQUES RIVIÈRE
Note. . . . . . . . . . . . . 512
Notes sur un événement politique. . . . . . 558
Le Héros et le Soldat, de Bernard Shaw · Les
amants puérils, de F. Crommelynck '
921
Le Chœur ukrainien . . . . . .
626

(LXXXIX)
(LXXXIX)
(LXXXX)

378

.
.

......

161

P. MASSON-OURSEL
Les Classiques de l'Orient . . . .

Cinima, par P. A. Birot. .
Aytré qui perd l'habitude. . . .

641

RAYMOND RADIGUET

(LXX.XIX)

(LXXXX)

Le langage populaire, par Henri Bauche
G. K. Chesterto11, par J. de Tonquédec
La jl1ite de jade, par Franz Toussaint

5 (LX,'(XVIII)
129

229

ROGER MARTIN DU GARD
358
Les jardins, par André Véra et Paul Véra.

Knut Hamsun .

92 (LXXXVIll)
(XCIII)
730

MARCEL PROUST
Une agonie . . . .
Un baiser . . . . . . . . . . . .
A propos de Baudelaire . . . . . . . .
Pigeon vole .

(LXX.XX)

767

HENRI POURRAT
Le livre moniteur. . . . . . . .
Elégies, par Georges Duh.imel . . . .

12 3
124
125
126
170

(LXXXVIII)
(LXXXVIIl)
(LXXXVIII)
(LXXXVIII)
(LXXXIX)

Confession de mitluil, par Georges Duhamel.
.

.

.

.

.

.

.

.

Noailles . . . . . : . . . . .
L'ouverture de la Comédie MontaigneGémier . . . . . . . . • . .
Autour de Paris, par André Hallays . . .
Deux pièces de M. Maeterlinck au théâtre
Moncey . . . . . . . .
La 111aiso11 du sage, par Louis Artus . . .
Le docteur Pierre Bucher . . . . . .
La Paix, par Marie Lenéru . . . . . .
L'oncle Vanio. par Anton Tchekhoff. ·. .
L'Anno11cefaite à Marie a la Comédie Montaigne. . . . . . . . . . . .

87 (LXXX VIII)
ror (LXXXVI11)
104 (LXXXVIII)
214 ·

(LXXXJX)

222
249

(LXXXIX)
(LXXXIX)

375
486
493
623
741

(LXXXX)
(XCI)
(XCI)
(XCI)
(XCI)

742

(XCII)

ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : La Conscience
libre et la guerre . . . . . . . .
67 (LXXXVIII)
Un Royaume de Dieu, par Jérôme et Jean
Tharaud . . . . . . . . . . .
86 (LXXXVIII)
L'enfant inquiet, par André Obey. . . . 9r (LXXXv1H)
Le Bourriq~t, par Cyriel Buisse . . . . 110 (LXXxvnn
Réflexions sur la littérature : La littérature
politique . . . . . . . . . . . 193 (LXXXIX)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
219
220

(LXXXIX)
(LX.XXIX)

ration.
. . .
. . . . . 344
Histoire de France : La Ré1Jalurion, par P.
Sagnac, et E. Parisot . . . . . . . 365
La cause du beau Guillaume, par Duranty . ,72
Barabour ou l'harmonie universelle, par André
Billy . . . . . . . . . . . . 372

(LXXXX)

George Sand, par Ernest Seillière . . . .
Chai-les Baiulûaire, par G. de Reynold . .
Réflexions sur la littérature: L'idée de géné-

Réflexions sur la littérature : Psychanaly.se
et critique . . . . . . . . . .
Mémoire sur les perceptions-obscu,·es, par Maine
de Biran . . • . . . . . . . .
Les précurseurs de Nietz.cbe, par Charles
Andler . .
. . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Le roman de
l'intellectuel.
Valentine Pacquault, par Gaston 01érau. .
Réftexions -sur la littérature ; Les chapelles
littéraires . . . . . • . . . . .
Jean-Luc persécuté ; Le chant iie 110/re Rhône,
par C. F. Ramuz . . . . • . . •

(LX._X:XX)
(LXX.XX)

(LXXX."'\)

467

(XCI)

492

(XCI)

492

(XCI)

592
614

(XCII)
(XCII)

ïI3

(XCIII)

737

(XCIII)

LA

PAUL VALÉRY

36 (LXXXVIII)

Au platane
Eupalinos ou l'architecte.

257

(LX:XXX)

414

(XCI)
(XCIII)

GILBERT DE VOISINS
L'Œuvre de Robert Browning . . . .
Samuel Butler, par Valery Larbaud

•
.

757

CORRESPONDANCE
A propos de Vers de Gif-constance de Stéphane Mallarmé
. . . . 128 (LXXX\111)
XXX

La France vue de l'étranger : une opinion
anglaise sur Charles Maurras .
Les revues . . . . . . . . .
Les gais lurons, p.ar R. L. Stevenson .
Les revues . . . . . . . . .
.Les reyues . . . . . . . . .
Memeuto bibliographique (littérature
glaise et allemande)
Les revues .
Les revues .
Les revues .

IIO (LXXXVIll)
. • 126 (LXXXVIII)
. • 247 (LXXXIX.)
(LXXXIX)
. . 250
(LXX.XX)
. . 379
an384
(LXXX.X)

508
637

(XCI)
(XCII)

759

(XCIII)

LE GÉB.ANT : GASTON GAUJMAB.D.
AllllEVlLLil. -

IMPRIMERIE F. PAILLART.

REVUE

NOUVELLE

FRANÇAISE

�</text>
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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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                <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1921, Tomo 16, Mayo-Junio</text>
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                <text>Montfort, Eugène, 1877-1936, Director</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Gallimard, Gaston, 1881-1975, Director</text>
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                <text>Paulhan, Jean, 1884-1968, Redactor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>LA

NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

TOME XVII

PARIS

35 &amp; 37,

RUE MADAME,

r921

35 &amp; 37

�...

EBAUCHE D'UN SERPENT

•
A HENRI

Parmi l'Arbre, la brise berce
La vipère que ie vêtis ;
Un sourire, que la dent perce
Et qu'elle éclaire d'appétits,
Sur le fardin se risque et rôde,
Et mon triangle d'émeraude
Tire sa langue à double fil ...
Bête je suis, mais bête aiguë,
De qui le venin quoique vil,
Laisse loin la sage ciguë ..

•

l

I

Suave est ce temps de plaisance!
Tremblez, mortels! Je suis bien fort,
Quand jamais à ma suffiiance,
Je baille a briser le ressort !
La splendeur de l'azur aiguise

GHEON.

�6

LA NOUVELLE REVUE FRAKÇAISE

Cette gui·vre qui me déguise
D'animale simplicité ;
Venez à moi, race étourdie !
Je suis debout et dégourdie,
Pareille a la nécessité!
Soleil, soleil !... Faute éclatante!
Toi qui masques la mort, Soleil,
Sous l'azur et l'or d'une tente
Où les fleurs tiennent leur conseil;
Par d'impénétrables délices,
Toi, le plus fier de mes complices,
Ei de mes piéges le plus baut,
Tu gardes les cœurs de connaître
Que l'univers 1îest qu'un défaut
Da11s la pureté du Non-Etre!
Grand Soleil, qui s.onnes récueil
A l'être, et de fm,i,x l'accompagnes,
Toi qui l'enfermes d'un sommeil
Trompeusement peint de campagnes,
Fauteur des fant6111es joyeux
Qui rendent sujette des yeu'.\·
La présence obscure de l' dme,
Toujours le mensonge m'a plu
Que tu répands sur l'absolu,
O Roi des ombres fad de flamme!

EBAUCHE o'oN SERPENT

Verse-mai ta brute chaleur,
0 li vient ma paresse glacée
Rêvasser de quelque malheur
Scion ma nature enlacée ...
Ce lieu charmant qui vit la chair
Choir et se joindre, rn'est très cher!
Majure:ur, iâ, se fait mûre.
Je la conseille et la recuis,
Je m'écoute, et dans mes circuits,
Ma méditation murmure...
0 Vanité! Cause Première!

Celui qui règne dans les Cieux.
D'une voix qui fut la lumiere
Ouvrit !univers spacieux.
Comme las de son pur spectacle,
Dieu lui-même a rom.pu l'obstacle
De sa parfaite éternité ;
Il se fit Celui qui dissipe
En conséquences, son Principe,
En étoiles, son Unité.
Cieux, son erreur! Temps, sa ruine !
Et l'abîme animal, béant! ...
Quelle chute dans l'origine
Etincelle au lieu du néant!
}vfais, le premier mot de son Verbe,

7

�8

...

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

i\rJOI I.. Des astres le plus superbe
Qu'ait parlés le fou créateur,
Je suis! ... Je serai/ ... [illumine
La diminution divine
De tous les feux du Séducteur !
Objet radieux de ma baine,
Vous que j'aimais éperdwnent,
Vous qui dûtes de la gébemie
Donner l'empire a cèt amant,
Regardez-vous dans ma ténebre !
Devant votre image funebre,
Orgueil· de mon sombre miroir,
Si profond fut votre malaise
Que ·votre s01tffie sur la glaise
}'ut un soupir de désespoir!

EBAUCHE D'UN SERPENT

A la ressemblance exécrée
'
Vous fûtes faits, et je vous hais!
Comme je bais le Nom qui crte
Tant de prodiges imparfaits f ,
Je sui:s Celui qui modifie,
Je retouche au cœur qui s'y.fie,
D'un doigt sûr et mystérieux! ...
Nous changerons ces molles œuvres
'
Et ces évasives couleuvres
En des reptiles furieux !

Pétri de faciles enfants,
Qui de vos actes triomphants
Tout le four Vous fissent louange I

Mon innombrable Intelligence
Touche dans 7:dme des humains
Un instrument de ma vengeance
Qui fut assemblé de tes mains ·
'
Et ta Paternité voilée,
Quoique, dans sa chambre étoilée,
Elle 1faccueille que rencens,
Toutefois l'excès de rnes charmes
Pourra de lointaines alarmes
Troubler ses desseins tout puissants !

Sitot pétris, sit6t soufflés,
Maitre Serpent les a sifflés,
Les beaux enfants que Vous créd tes I
Holà! dit-il, nouveaux 'L'enus !
Vous êtes des hommes tout nus,
0 bêtes blancbes et béates !

Je vais, je viens,je glisse, plonge,
Je disparais dans 1111 cœur pur!
Fut-il jamais de sein si dur
Qu'on n'y puisse loger un songe ?
Qui que tu sois, ne suis-je point

En vain, Vous avez._, dans la fange,

9

�IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette complaisance qui poind
Dans ton dme, lorsqu'elle s'aime?
Je suis au fond de sa faveur
Cette inimitable saveur
Que tu ne trouves qu'a toi-même !
Eve, jadi.s, je la surpris,
Parmi ses prernieres pensées,
La· lèvre entr'ouverte aux esprits
Qui naissaient des roses bercées.
Cette parfaite m'apparut,
Son flanc vaste et d'or par couru
Ne craig1iant le soleil ni l'bomme ;
Tout offerte aux regards de l'air,
L'âme encore stupi,de, et cornme
Interdite au seuil de la cbair.
0 masse de béatitude,
Tu es si belle, juste prix
De la toute sollicitude
Des bons et deç meilleurs esprits !
Pour qu'à tes lèvres ils soient pris
Il leu.r suffit que tu soupires !
Les plus purs s'y penchent les pires,
Les plx,s dnrs sont les plus meurtris ...
Jusques à moi, tu m'attendris,
De qui -relé-vent les vampires !

•

1IBAUCHE D'UN SERPENT

ll

Oui! De mon poste de .I'féui/laae
.:, '
Rept1'/e aux extases d'oiseau ,
Cependant que mon babillage
Tissait de ruses le réseau,
Je te buvais, ô belle sourde f
Calme, claire, de charmes lourdf
'
Je dominais.furtivement,
L'œil dans l'or ardent de ta laine
Ta nuque énigmatique et pleine
Des secrets de tau mouvement !

J

f étais présent comme une odeur,
Comme l'arome d'une idée
Dont ne puisse être élucidée
L'insidieuse profondeur f

Et je t'inquiétais, candeur,
0 rbaù- mollement décidée,
Sans que je t'eusse intimidée,
A chanceler dans la splendeur! ..
Bientôt, je t'aurai, je pŒrie,
Déja ta nuance varie J
( La superbe simplicité

Demaude d'immenses égards !
Sa transparence de regards,
Sottise, orgueil, félirüé,
Gardent bien la belle cité !

�12

...

LA NOUVELLE REYUE FRANÇA15E

Sacbons lui créer des basards,
Et par ce plus rare des arts,
Soit le cœur pur sollicité!
C'est la mon fart, c'est la mon fin,
A moi les moyens de ma fin !)
Or, d'une éblouissante bave,
Filons les systèmes légers
Où l'oisive et l'Eve suave
S'engage en de vagues dangers !
Que sous une charge de soie,
Tremble la peau de cette proie
•
1
Accoutumée au seul azur . ;..
Mais de gaze point de subtile,
Ni de fil invisible et sûr,
Plus qu'une tramé de mon style!
Dore, langue ! dore-bû les .
.
1
Plus doux des dits que tu connaisses .
Allusions, fables, finesses,
Mille silences ciselés,
Use d~ tout ce qui lui nuise :
Rien qui ne flatte et ne l'induise
A se perdre dans mes desseins,
Docile à. ces pentes qui rendent
A·ux profondeurs des bfou.s bassins
Les ruisseaux qui des cieux descendent !

EBAUCHE D'UN SERPENT

•
0 quelle prose nonpareille,

Que d'esprit n'ai-je pas jeté
Dans le dédale duveté
De cette merveilleuse oreille!
Là, pensais-je, rien de perdu ;
Tout profite au cœur suspendu !
Sûr triomphe ! si ma parole,
De l'dme obsédant le trésor,
Comme une abeille une corolle
Ne quitte plus l'oreille d'or !
Rien, lui soufflais-je, n'est 11loins s(tr
Que la parole di·vine, Eve !
Une science vive crève
L'énormité de ce ;ruit mûr 1
N'écoute l'Etre vieil et pur
Qui maudit la morsure brè-ve !
Que si ta boucbe fait un rêve,
Cette soif qui songe à la sève,
Ce délice à demi futur,
Cest l'éternité Jondante, Eve !
Elle buvait mes petits mots
Qui bdtissaient une amvre étrange ;
Son œil, parfois, perdait un ange
Pour revenir à mes raméaux.
Le plus rusé des animaux

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qui te raille d'être si dure,
0 perfide et grasse de maux,
N'est qu'une voix dans la ver.dure !
- Mais sérieuse l'Eve était
Qui sous la branche l'écoutait !
Ame, disais-je, doux séjour
De toute extase prohibée,
Sens-tu la sinueuse amour
Que j'ai du Père dé.robée?
Je l'ai, cette essence du Ciel,
A des fins plus douces g_ue miel
Délicatement ardonnée...
Prends de ce fruit ... Dresse ton bras!
Pour cueillir ce que tii voudras
Ta belle rnain te fut donnée !
Quel silence battu d'1m cil!
i\fais quel souffie saus le sein sombre
Que mordait l'.drbre de son ombre!
L'àutre brillait comme un pistil !
- Siffle, si:ffie ! me cbantait-il !
Et je sentais frémir le nombre,
Tout le long de mon fouet subtil,
De ces repks dont je m'encombre :
Ils roulaient depuis le béryl
De ma crête, jusqu'au péril !

EBAUCHE D'ON SERPENT

Génie ! 0 longue impatience !
A la fin, les· temps sont venus,
Qu'un pas vers la neuve Science
Va donc jaillir de ces pieds nus !
Le marbre aspire, I'or se cambre!
Ces blondes bases d'ombre et d'ambre
Tremblent au bord du mouvement! ...
Elle chancelle, la grande urne
D'où va fuir le consentement
De l'apparente taciturne!
Du plaisir que tu te proposes

Céde, cher corps, ce.de aux appàts !
Que ta soif de métamorphoses
Autour de l'Atbre du Trépas
Engendre une chaîne de poses!
Viens sans venir! Forme des pas
Vaguement comme lourds de rœes ...
Danse, cher corps. Ne pense pas !
Ici les délices sont causes
Suffisantes ait cours des cboses !.. .
0 follement que je m'offrais

Cette infertile jouissanu :
Voir le long pur d'un dos si frais
Frémir la désobéissance! ..
• Déja délivra11t son essence

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

De sagesse et d:illusions,
Tout !'Arbre de la Connaissance
Echevelé de visions,
Agitait son grand corps qui plonge
Au soleil, et suce le songe !
Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux,
Irrésistible Arbre des arbres,
Qui dans les faiblesses des marbres,
Poursuis des sucs délicieux,
Toi qu-i pousses tels labyrinthes
Par qui les ténebres étreintes
Siront perdre dans le saphir
De l'éternelle matinée,
Douce perte, ara-me ou z.éphir,
Ou colombe prédestinée,

E3AUCHE D'UN SERPENT

Tu peux repousser l'infini
Qui n'est fait que de ta croissance
'
Et de la tombe jusqu'au nid
Te sentir toute Connaissance! ...
Mais ce.vieil amateur d'échecs
'
Dans l'or oisif des soleils secs,
Sur ton brancbage vient se tordre,
Et parmi l'étincellement,
De sa queue éternellement
Eternellement le bout mordre ...
PAUL VALERY

0 Chanteur, 6 secret buveur
Des plus profondes pierreries,

Berceau du reptile rêt•eur
Qui jeta l'Eve en rêveries,
Grand Etre agité de savoir,
Qui toujours, comme pour mieux voir,
Grandis a l'appel de ta cime,
Toi qui dans l'or très pur promeus
Tes bras durs, tes rameaux fumeux,
D'autre-part, creusantvers l'abime, •
2

�tl TRODUCTION A U~ COURS DE TECH~IQUE POÉTIQUE

PETITE INTRODUCTION
A UN COURS
DE TECHNIQUE POBTIQ_UE

Il est entendu qt1e notre époque n'a qu'à un faible degré
le août de la compétence comme celui de la perfection
technique. Pourtant il n'y a pas un ~étier, pas ~n arr, pas
une activité spéciale, Jonc l'apprenussage ne s01~ plus ou
• moins organisé et qµ.i ne forme l'objet d'un ens_eigaement.
Qu'adolescent l'envie vous prenne de de,·emr horloger,
vous ne trouverez pas seulement des ateliers nombreux
où sous la direction d'un maître ouvrier, vous apprendrez
à. ~a nier, dans le détail de leur mécanisme, une montre ou
une pendule. Mais encore il existe dans le monde quelques douzaines d'écoles d'horlogerie où vous pou~rez
recevoir à la fois l'instruction théorique et la format10n
pratique que mus souhaitez.
Il en va d'e même, qu'il s'agisse pour vous d'appr~ndre
à faire une maison, un pont, un tableau, une syn~phome.
Je ne sais s'il existe des écoles, au sens précis &lt;l~ ~ot,
pour les gens qui veulent devenir tonnelier~; ma 15 il :
donne, en maints endroits de la terre, un ense1gnen:ent d
la tonnellerie, qui n ·a pas moins de sérieux et de ngueu~
pour se looer dans une cour de camp:igne ou sous u
hangar, qu; s'il occupait les étages d'un beau m?n~m~n~
de pierre. Et c'est orâce à cela que chaque ge~cr:itto
0
•
l' art Je mller. les
d'hommes n'est pas tenue de rérn\·enter
• bien·
douves et de.: les assembler. C'est encore par 1e merne

19

f.ait que les tonneaux modernes n'ont pas moins d'aptitude
à contenir le ,·in, sans le répandre peu à peu sur le sol,
que les tonneaux du xrn• siède ou que les cuveaux des
anciens. Particularité bien digne de remarque pour le
buveur.
Synge nous raconte, dans ses Iles Aran, que trois hommes
d'une famille qui fabriquait les vases en bois dont les insulaires fônt usage, se rendirent ensemble, il y a quelques
années, de l'île du cemre à la grande île. A leur retour,
ils se noyèrent et l'art de façonner ces petits barils disparue
avec eus. Car, pour faire un baril, il ne suffit pas d'ètre
inspiré.

•••
Si, ,·ou.s sentant une vocation de po te, \'Ous voulez
apprendre le métier de poète, vous ne découvrirez pas dans
le vaste monde une .seule école où l'on enseigne ce métierJà, pas même un atelier, pas même une cour de campagne.
A vous de réinventer votre métier, d'en attraper les secrets
par bribes et au petit bonheur. A moins que, dégoûté d'un
tel effort, vous ne décidiez un beau jour qu'il n'y a plus de
métier de poète, et que le poème est un objet qui tombe
du ciel tout façonné.
Si vous avez eu la chance d'aller au, collège, il se peut
qu'on vous ait parlé, incidemment, de la manière dont se
scande un vers de Racine ; il se peur qu'au cours d'une
explication de textes, on ait saisi l'occasion de \'Ous signaler
telle ou telle règle de la prosodie de Malherbe. Mais vous
n'étiez pas au collège pour apprendre le méti~r de poète
plus spécialement que celui de médecin ou de constructeur
de voies ferrées. Vous avez laissé choir tout cela, entre une
aotion de mécanique et une notion de géographie, dans le
vaste vide-poches que vous appelez votre culture gént:rale.
Vous saviez bien que ]'apprentissage &lt;l'une technique
spéciale ne commence que plus tard.
Or, futur poi.:te, vous voilà forcé d'être à vous seul le

�20

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

maître et l'élève, d'ignorer et de connaitre, d'errer et de
corriger. Il vous arrivera sans doute d'appeler vos «maîtres»
des poètes plus âgés que vous, et d'autres qui sont morts.
Mais vous n'attachez à ce mot qu'une signification sentimentale ou de parade. Vous voulez dire que vous admirez
leurs livres, que vous êtes touché par la nature de leur
inspiration. Peut-être l'un d'eux vous a-t-il serré la main à
une terrasse de café, a-t-il raconté devant vous deux ou
trois anecdotes. Cela signifie encore - bien que votre
impatient génie n'aime pas à considérer ce point - que
vous êtes entraîné à imiter leur manière, à reproduire du
dehors les effets les plus voyants qu'ils obtiennent. Vous
êtes devant leurs œuvres à peu près dans la position d'un
émailleur d'aujourd'hui devant un vieil émail d'extrêmeorient. Vous contemplez et vous enviez un résultat dont
les moyens se dérobent à vous. Vous êtes donc condamné
ou à n'en pas tenir compte, pour Yotre propre travail, ou
bien à imiter, à simuler. Ce qui vous est refusé, c'est la
seule relation honnête, normale entre l'œuvre passée et
l'œuvre présente, ùst la tradition technique, c'est le bienfait d'un homme plus expérimenté que vous qui vous
installe a l'intérieur même de son expérience.

*

* *

L'on me dira que s'il est vrai que la peinture, la sculpture, la musique s'enseîgnent encore, tandis que la poésie
ne s'enseigne pas, la différence est à l'honneur de la poésie
et tient à ce qu'elle précède les autres arts dans le bon chemin. La poésie est émancipée. Les autres arts ont à lutter
contre une scolastique, fort ébranlée d'ailleurs et défaillante. Les gens de goût ne sont-ils pas d'accord pour
proclamer la déchéance de tous les Instituts, Ecoles des
Beaux-Arts, Conservatoires et autres officines d'académisme ? Les plus beaux produits de l'art moderne n'ontils pas pour origine la révolte de l'instinct créateur contre

INTRODUCTION A UN COURS DE TECHNIQUE POÉTIQUE

2I

l'enseignement traditionnel ? Ce que nous aimons dans
l'art moderne, n'est-ce pas, même, de façon expresse, ce
qu'il contient de pure liberté, de trouvailles intransmissibles, n'est-ce pas sa négation de tout enseignement et de
toute règle ?
Vous connaissez le développement; il se prête à l'éloquence. Les mots de Bastilles et de Sépulcres s'y logent d'eu.'\'.mêmes, et il suffit de le reprendre pour se sentir à son tour
plein d'ardeur. Mais il faut pourtant regarder les choses d'un .
peu plus près. Que nous a-t•on prouvé, au juste ? que l'enseignement officiel de l'art, au moins dans certains pays, n'a
pas su recruter ses maîtres ni garder de la vie à ses méthodes,
et aussi que toute tradition finit par connaître la vieillesse,
que toute formule finit par se dessécher, donc que l'art, au
cours des siècles, se trouve bien de quelques périodes d'insurrection et d'anarchie. S'ensuit-il que l'humanité doive
renoncer désormais à toute espèce · de tradition technique
et d'enseignement de la technique ? Et d'abord que s'est-il
passé, en fait, chez les artistes, depuis qu'a commencé la
crise de l'enseignement officiel ?
Beaucoup d'entre eux ont continué à recevoir cet
enseignement, à passer par le Conservatoire ou les BeauxArts, quittes, comme ils disent, à &lt;&lt; oublier » au plus tôt
ce qu'on leur avait appris. C'est là une façon de parler. Ils
veulent dire qu'ils ont cessé d'être des élèves passifs, de tout
admettre sans contrôle, qu'ils se réservent l'entière liberté
de leurs admirations et de leurs tendances esthétiques. Il
leur arrivera même de faire semblant de n'avoir rien appris.
Ils auront l'air de découvrir le dessin, le mélange des couleurs, les combinaisons sonores ; un peu comme Descartes
a l'air de découvrir la notion de Dieu ou celle de l'immortalité de l'âme. Ce peut être un exercice plein d'intérêt et
même de profit intellectuel. Mais il va de soi que nous ne
sommes pas dupes.
D'autres ont fréquenté des ateliers, des académies, des
cours privés, dont l'esprit répondait plus ou moins· à leurs

�22

LA NOUVELJ.E REVUE FRANÇAISE

propres aspirations, ou dont faccès leur semblait plus
commode. Ils ont donc reçu un enseignement, qu i pouvait
être incomplet, incohérent, capricieux, confiner même au
néant, mais qui gardait malgré tout quelques-uns des
caractères ou quelques-unes des apparences d'un en5eignement technique .
Quant aux purs ignorants} ils ne sont guère nombreux,
et si l'on met à part deux ou trois cas, leurs travaux
n'auraient été pris au sérieux à aucune autre époque. Ils
ont bénéficié de ce besoin maladif de surprise et de scandale
qui agite les désœuvrés d'aujourd'hui et qui ne demande
d'ailleurs qu'à changer promptement d'objet.

Vous me drrez peut-être encore que la poésie, par sa
nature même, occupe entre les arts une situation excep-tionnelle. La partie spirituelle, divine, y corn pte bien plus
que la partie mécanique et ouvrière. Lire au fronton d'une
bâtisse cc école de poésie » comme on lit cc école d'électricité J&gt; ou même cc école d'architecture » donnerait le
sentiment du sacrilège. L'idée seule n'en peut que cho•
quer tout homme qui a l'instinct des réalités poétiques et
qui ne confond pas à plaisir des ordres de choses faits pour
s'exclure.
Voilà un noble pathos. Mais nous lisons sans indignation au fronton de divers monuments « école de théolo. gie ». Personne, dans aucune religion, ne trouve sacrilège
que le métier de prêtre s'enseigne et qu'il faille, à cette fin,
que des maîtres prêtres se donnent le mal de former des
élèves prêtres. Cela n'entraîne aucune méconnaissance
des réalités spirituelles et ne signifie point que l'élan de la
foi, l'amour de Dieu, l'inspiration prophétique puissent se
transmettre automatiquement à l'aide de quelques recettes.
Mais dès qu'jl y a activité spéciale ou métier, il y a un
système de procédés techniques qui ne sauraient survivre,
se pe1fectionner, s'accrohre que par un enseignement.

INTRODUCTION A UN COURS DE TECHNIQUE POÉTIQUE

2J

A vrai dire, si cette idée est assez mal accueillie chez les
artistes contemporains, c'est qu'elle gêne beaucoup d'entre
eux. Pour les poètes, particulièrement~ ceux qui s'en
tiennent à la tradition classique, aux. règles de Malherbe,
savent ce qu'ils font, au moins en gros. Mais les autres ?
Les imagine-t-on mis en demeure d'exposer et de justifier
leur technique par le menu, de l'enseigner? Ah ! il est facile
de laisser entendre, en quelques pages hautaines et sans
condescendre à de vulgaires précisions, qu'on a ses secrets
aussi, sa technique laborieusement forgée, qu'on obéit à
des règles très savantes et très mystérieuses et que le vers
«moderne», c'est encore plus « calé » que le vers classique. Mais le moindre point sur l'i ferait bien mieux notre
affaire. Je conçois qu'un poète ait quelque pudeur à nous
entretenir trop intimement de son inspiration, et de la
manière dont jouent en lui les idées, les émotions, les
songes, ou dont se compose la nuance personnelle de son
style. Mais la versification est une chose qui ne réclame
point tant de mystère et qui souffre très bien qu'on la
démontre au tableau noir. Je crains hé1as ! que l'exposé ne
fût vite à son terme, et que la plupart des versifications
({révolutionnaires», qui depuis bientôt quarante ans défi.lem
devant l'amateur de po&amp;sie étonné, ne se ramenassent, une
fois dissipées les nuées dont elles s'errtourcnt, à une seule
petite règ1e, celle de Thélème : « Fais ce que vouldras. &gt;l
Il est évident qu'un art ne peut pas se contenter indéfiniment d'une technique nulle, ou d'une technique virtuelle.
Si la versification moderne ne constitue rien d'autre, sa
cause est perdue et Yon reviendra aux règles de Malherbe.
Mais s'il existe, au sens plein du mot, une technique
moderne du vers, aussi complète, aussi cohérente et au
moins aussi riche que le système qu'elle prétend remplacer,
il est temps qu'elle se fo!mule, mieux encore, qu'elle

�24

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

s'enseigne, et que les jeunes poètes, s'ils ignorent leur
métier, n'aient plus l'excuse de ne savoir où l'apprendre.
Une &lt;&lt; école de poésie &gt;l ne va pas soudain sortir de
terre. Mais il est permis de tenter dès maintenant un petit
essai modeste dont je veux espérer que les poètes et amateurs de poésie ne se scandaliseront point. Nous avons
bravement décidé, Georges Chennevière et moi, d'ouvrir,
dès le début d:e la saison prochaine, à Paris, un petit cours
de technique poétique, et nous serons tout heureux si
nous réussissons à grouper et à retenir quelques auditeurs.
Ce n'est pas un projet monstrueux, ni qui mérite qu'on
nous accable de railleries.
Nous n'esquiverons point la difficulté, au contraire.
Nous prendrons le mot d' &lt;&lt; enseignement &gt;&gt; dans toute
son honnête rigueur. L'un de nous fera un cours théorique, c'est-à-dire exposera le détail successif des ressources
et des règles de la versification moderne. L'autre dirigera
des travaux pratiques, c'est-à-dire proposera des exercices
de prosodie, montrera comment s'appliquent les règles,
comment s'emploient les ressources, comment se construit
un vers, une strophe, un poème. Les deux enseignements
suivront, bien entendu, une marche parallèle.
Rassurons tout de suite les &lt;c consciences i1. Nous
n'entreprendrons point sur leur liberté. Il ne sera pas fait
par nous la plus fugitive allusion aux choses qui concernent
le fond, la matière même de la poésie, aux problèmes de
l'inspiration, de la tendance esthétique, de la doctrine littéraire, ni proprement à ceux du style. C'est là une tout
autre besogne. Nos auditeurs auront licence de mettre en
vers la vie de Confucius ou l'art de cultiver les salades.
Une technique constituée est quelque chose d'objectif,
dont la valeur ne dépend point d'un parti-pris esthétique,
et qui doit pouvoir servir à l'expression de n'importe
qu01.
C'est dire, par là-même, que nous n'exposerons pas une
technique (( personnelle ». Il faut d'ailleurs une époque

JNTRODUCTION A UN COURS DE TECHNIQUE POÉTIQUE

25

aussi déréglée que la nôtre pour que cette locution de
« technique personnelle » puisse s'écrire journellement et
' même s'entendre comme un éloge. Une technique est
impersonnelle, ou elle n'est point. Le seul rôle des
« personnes » dans l'affaire est de favoriser l'évolution de
la technique en prenant l'initiative d'une modification
devenue inévitable ou encore en se chargeant d'une codification depuis longtemps attendue et préparée.
Nous ne prévoyons pas du tout comment notre entr
prise sera accueillie, ni si les habitués des récréations
mondaines ne nous tiendront pas pour des spécia1istes
bien ennuyeux. Mais il est un point sur lequel j'ose me
montrer affirmatif, c'est que pas un de nos auditeurs - je
dis pas un - ne pourra nous quitter, l'année finie, aYec
la conviction qu'il n'n rien appris. Quand il s'agit d' « enseignement», n'est-ce pas déjà quelque chose?
JULES ROMAT~S

�HYMÉNEE!

HYMÉNÉE II

ACTE II
Une chambre chez Agâfia Tîkhonovna.
SCÈ)Œ I

• AGAFIA TIKHONOVNA. Puis KOTCHKARIOV.
AGAFfA TIKHONOVNA. - Vraiment, choisir est difficile !
S'il n'y en avait qu'un, ou deux, mais quatre, comment
s'en tirer? ... Nicanor Ivânovitch z n'est pas mal, bien qu'un
peu maigre. Ivaoe Kouzmitch ? non plus n'est pas mal. Et,
à dire vrai, Ivane Pâvlovitch 4 n'est pas mal non plus, bien
qu'il soit g'ros. En tout cas c'est un homme que l'on
remarque. Balthazar Balthazârovitch 5 a, lui aussi, des qualités .. . Aussi, combien il est difficile de se décider ! Si audessus des lèvres de Nicanor Ivânovitch, on pouvait planter
le nez d'frane Kouzmitch; si on pouvait prendre un peu
de la désinvolture de Balthazar Ba!thazârovitcb et ajouter
à tout cela un peu de l'embonpoint d'Ivane Pâvlovitch,
je serais vite décidée. Mais maintenant, va te prononcer !
r. Voir la No11vel/e Revue Française du
Anoûtcbkine.
3. Podkolièssine.
4. Iaîtchnitsa.
5. Jévâkine.
2.

1er

juin

1921.

Rien que d'y songer, la tète me fait mal. Je pense que le
mieux est de tirer au sort. S'en remettre à la volonté de
Dieu! Celui gui sortira sera mon époux. Je vais écrire le
nom de chacun sur un bout de papier, rouler les billets, et,
advienne que pourra! (Elle ·va à son secrétaire, y prend du
papier et des ciseaux, fait des bill.ets et les roule, tout en continuant de parler.) C'est une malheureuse situation que
celle de jeune fille, surtout de jeune fille amoureuse.
Aucun homme ne veut se mettre à notre place et comprendre.. . Voilà les billets prêts. Il n'y a plus qu'à les
mettre dans mon réticule, ·à fermer les yeux, à tirer, et
qu'il en soit ce qu'il en sera! (Elle fait ce qu'elle vient de
dire et brasse les billets.) Ah! j'ai peur.. . Si Dieu voulait
que ce soit Nicanor Ivfmovitch qui sorte ! Non ! Pourquoi
lui? Mieux vaudrait Ivane Kouzmitch. Bah ! pourquoi
Ivane Kouzmitch? Les autres valent-ils moins que lui?
Bah ! celui qui sortira, c'est celui que je prendrai. (Elle
plonge la main dans le réticule et, au lieu d'en tirer un billet,
les retire tous.) Oh, tous! Tous sont sortis! Comme mon
cœur bat ! Mais il n'en faut qu'un ! Rien qu'un ! (Elle
remet les billets dans le réticule et agite. A ce 111ome11t-là,
Kotcbkariov entre furti'l'ement et s'arrête derrière elle.) Ah, si
je pouvais retirer Balthazar!. .. Qu'est-ce que je dis ?... Je
voulais dire Nicanor Ivânovitch ... Non, je ne veux pas,
je ne veux pas ... Celui que le sort désignera ...
KoTCHKARro,·. - Prenez donc Ivane Kouzmitch, c'est le
mieux de tous.
AGAFIA TJKHONO\'NA, poussant 1m cri. - Ah ! (Elle se
cache le visage dans ses mains, craignant de se retourner.)
KoTCHKARIOV. - Pourquoi avez-vous peur ? Ne vous
effrayez pas. C'est moi. Bien vrai, prenez Ivane Kouzmitch.
AGAFIA TrKHONOVNA. - Ah, j'ai honte ! Vous m'écou-

tiez.
KoTCHKARIOV. - Qu'est-ce que ça peut faire ? N'ayez
donc pas honte avec moi. Ne suis-je pas votre parent ?
Découvrez votre joli visage.

�28

29
TIKHONOVHA. - Alors, vous me conseillez de
lvaoe Kouzmitch ?
•

LA NOUVELLE UVUE 1-

AGAFIA T1xao 0VNA. -

Vraiment, j'ai honte.

dlœtwre à demi son visage.)
KOTCHKARI0V. - Allons, choisissez Ivane Kouzmi
AGAFIA T1KRONO\"NA. - Ah t (Elle se anwre à nouvea

visage.)
KOTCHKARI0V. - Vraiment c'est une merveille d'bo
Administrateur hors-ligne. Unhomme étonnant 1
AGAFIA TIKHONOVNA. (Elle se dkomlre peu d peu levi
- Et un autre peut~tre : Nicanor lvlnovitch,
exemple ? N'est-ce pas, lui aussi, un homme bien ?
KOTCHKARI0V. - Excusez-moi, c'est 'du néant, com
à lvane Kouzmitch.
AGAFIA T1KHON0VNA. - Pourquoi cela ?
KoTCHKAIU0V. - Parce que. Mais c'est clair 1
Kouzmitch est un homme ... un homme enfin ... un ho
p&gt;mme vous n'en trou\lerez pas.
AGAFIA TIKBON0VNA. - - Et lvane Pàvlovitch ?
KOTCHKARI0V. - lvane Pâvlovitch, c'est de la
Tous les autres aussi, de la pacotille.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Croyez-vous qu'ils le
tous?

KoTCHKARI0V. - Mais jugez, comparez : lvane
mitch, comme ça sonne I Les autres au contraire,
que soit celui que vous preniez : Ivane Pâvlovitch, Ni
ldnovitch ... est-ce aussi bien ?
AGAFIA TIKHON0VNA, - Vous avez peut-être •
Tous les autres sont très.•• effacés.
KoTCHKARI0V. - Effacés ! y pensez-vous ? Des q
leurs, des gens turbulents, voilà ce qu'ils sont!
vous envie d'être battue le lendemain même dé
mariage?
AGAFIA T1KHON0VNA, - Ah, mon Dieu I C'est le
malheur qui puisse arriver.
KoTCHKARI0Y. - Je vous crois. On ne peut rien
giner de pire.

conseilk .

KAuov. - Naturellement, je vous le
~ouzmitch I aturellement ! (A pari.) L'af&amp;ire, j~
5 arrange. Podkoliêsmie est dans un café pres d'ici.
le chercher.
A TIKRONOVNA. - Alors vous pensez que c'est à
pas douter, lvane Kouzmitch ?
'
KAIUOV. - Absolument.
FIA TIKRONOVNA. - Et les autres, les refuser ?
ltARiov. - Evidemment, les refuser.
A TIKHONOVNA.-:- Et comment m'y prendre ? j'ai
•

1.10v. - Pourquoi ça ! Dites-leur que vous êtes

JCllDC, que vous ne voulez pas vous marier.
TrKHONOVNA. - Ils ne me croiront pas. Ils me
eront le pourquoi et le comment.
""z....uu.11ov. - Eh bien, si vous voulez en finir en
teule fois, dites-leur simplement : :Allez tous
er, imbéciles l
TIKHONOVNA. - Est-ce qu'on peut dire des
pareilles ?
ov. - &amp;sayez seulement. Je vous mure
cela tous déguerpiront.
TnœONOVNA. - C'est que ce n'est pas três poli.
,.-H.rui.AJU0V. -Qu'est-ce que ça fait puisque vous ne
,enrrcz plus.
PIA TIKHONOVNA, - Tout de m~e, c'est mal. Us
ront certainement.
KAU0V. - Beau malheur. Si leur colère pouvait
quelque chose de Bcbeux, je comprendrais.Mais le
J11t 4ue l'un d'eux vous crache au visage. Rien' de

:ous

. TIKHONOVNA. - Vous voyez 1
KAII0V. - Grand malheur I Il en est au:xquels

�30

LA

NOUVELLE REVùE FRANÇAIS!

c'est arrivé plusieurs fois, je vous jure. Je sais même un
très bel homme, le teinrmagnifique~ qui turlupinait telle-ment son chef pour qu'il augmentât son traitement que,
celui-ci, n'y tenant plus, lui cracha en plein visage : « Voilà
toute l'auo1nentation
que tu auras, satané raseur,
ii hu
~
.
cria-t-iL Mais tout de même il augmenta ses appomtements;
alors quel malheur y eut-il là. ? Cen serait un si on n'avait
pas son mouchoir sous la main. Mais quand on l'a .dans sa
poche, on le tire, on s'essuie, et c'est tout. (On sonne dans
l'antichambre.) On vienL C'est évidemment l'un des prétendants. Je ne voudrais pas les rencontrer. N'y a-t.,.il pas·
d'autre sortie ?
AGAFIA TuœoxOVN'A. - Oui, par l'escalier de service ...
Je suis toute tremblante.
KoTCHKARIOV. - Ce n'est rien. Ayez seulement un peu
de sang-froid. Adieu ! (A part.) Je vais vite ramener
Podkolièssine.

HYMÉNÉE!

31

se démène-t-elle ? Peut-être avez-vous voulu dire autre
chose? Expliquez-vous ... (On entend sonner.) Le diable les
emporte ! Jam~s une minute pour ses affaires.
SCÈNE III
LES MÊMES. ]ÉVAKINE.

JÉVAKINE. - Pardonnez-moi, mademoiselle. Je viens
peut-être trop tôt. (Il se tourne et aperçrit Iaitchnitsa .) Ah,
vous êtes déjà ici ... Ivane Pâvlovîtch, mes hommages !
lAïTCHNITSA, à part. - Puisses-tu disparaître sous terre
avec tes hommages 1 (Haut.) Eh bien. mademoiselle, un
mot seulement : Oui ou non? (On entend sonner. n crache
par terre avec dépit.) On sonne encore !

SCÈNE II

SCÈNE IV

AGAFIA TIKHOKOVNA, IAÏTCHNITSA.

LES MÊMES. ANOUTCHKINE.

IAïTCHNITSA. - Je suis venu exprès un peu à. l'avance,
mademoiselle, pour causer tr:mquillernent en tête-il-tête.
Mon rang, mademoiseHe, vous est déjà connu, n'est~ce pas?
Je suis assesseur de collège, aimé &lt;le mes chefs, ,obéi de mes
inférieurs. Il ne me manque qu'une chose : une compagne.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Oui, monsieur.
IAï'OCHl';ITSA. - Je rencontre maintenant cette . campa~
gne · cette compaone, mademoiselle, c'est vous. D1tes-mo1
fran~hement :
ou non. (Il lorgne sa poitrine. A ~art.)
·
· ·
Ce n'est pas de ces étrangeres
ma1gnotes
co nm1e il en
existe · il y a quelque chose.
AG~IA TIKHONOVNA. - C'est que je suis encore très
jeune ... je ne suis pas encore disposée à me marier. .
IAÏTCHNITSA. - Permettez, et pourquoi donc la marieuse

ANOUTCHKINE. - J'arrive peut-être un peu plus tôt,
mademoiseUe, que le veut et le dicte le code des convenances ... (Apercevant les a11tres prétendants, il pousse 1111e exclamation, et salue.) Mes hommages !
hïTCHNITSA, à part. - Garde-les pour toi tes hommages !
C'est le diable qui t'envoie. Te fusses-tu cassé les quilles !
(Haut.) Allons, je vous prie, mademoiselle, décidez. Je
suis un homme occupé qui n'a que peu de temps. Oui ou
non?

o:i

AGAFIA TIKHONOVNA troublée. -

Il ne le faut pas~.. il ne

faut pas ... (A part.) Je ne comprends rien à ce que je dis.
lAïTCHNITSA. - Mais si, il le faut. Pourquoi ne Ie faut-il
pas?
AGAFrA TIKHONOVNA. -

Non, rien . Je ne voulais pas

�32

1

,1

LA

NOUVEI.LE REVUE

FRAN'ÇA.1SR

dire cela. (Prenant son courage à deux wains.) Allez tous
vous promener!. .. (A part, joignant les mains.) Ah, mon
Dieu, que viens-je de dire ?
lAiTCHNITSA. - Comment : Allez vous promener !
Qu'est-ce que cela signifie ? Permettez-moi de savoir ce
que vous entendez par là ? (Les mains .rnr les côtés, il marche
vers elle d'un air menaçant.)
AGAFIA TrKHONOVNA, le regardant effrayée, s'écrie: - Ah!
il va me battre. Il va me battre ! (Elle s'enfuit. lai'tchnitsa
reste bouche bée. Arîna PantéléïmomnJna accourt, et, apercevant
laitchnitsa, elle s'écrie elle aussi: Ah, il va me battre. Et elle
s'enfuit.)
lAiTCHNITSA. - Qu'est-ce que c'est que cette aventure?
En voilà une histoire !
( On sonne a la porte et on entend des voix:)
Von,: DE KoTCHKARIOV. - Entre, passe. Qu'as-tu à
t'arrêter.
Vmx DE PoDKOLIESSlNE. - Passe le premier. J'ai besoin
de m'arrêter une minute pour souffier et rattacher mon
-sous-pied.
Vorx DE KoTCHKARIOV. - Tu ne vas pas t'esquiver
encore une fois ?
Vorx DE PonKOLIÈSSINE. - Non, je ne m'esquiverai par,
je te le jure.
SCÈNE V

LES MÊMES. KoTCHKAR,IOV.
KoTCHKARIOV à Podkolièssine, dans la coulisse. - Parbleu,
tu as bien besoin de rattacher ton sous-pied.
IAïTCHNITSA aKotchkarlov. - Dites-moi, la jeune fille
est sotte, n'est-ce pas ?
KoTCHKARIOV. - Quoi ? Est-il arrivé quelque chose ?
IAiTCHNITSA. - Oui, une chose inconcevable. Tout d'un

HYMENÉE

1

33
coup, elle s'est enfuie en criant : Il va me battre, il va me
baure ! Le diable y comprenne quelque chose !
KoTCHKARIOV. - Oui, parfois ça lui arrive. Elle est
sotte.
lAïTCHNITSA. - Dites ? Vous êtes son parent ?
KoTCHKARIOY. - Certainement.
IAÏTCHNITSA. - Et à quel degré, peut-on vous le demander?
KoTCHKARIOV. - Ma foi, je ne sais pas. C'est la tante
de ma mère qui était quelque chose à son père ou son père
qui était quelque chose à ma tante. Cela, ma femme le sait.
C'est son fort.
lAïTCHNITSA. - Et il y a longtemps qu'elle donne des
signes de sottise ?
KoTCHKARrov. - Dès sa plus tendre enfance.
lAïTCHNITSA. - Il vaudr.ait certainement mieux qu'elle fût
intelligente. Mais une sotte même a du bon pourvu que
les articles supplémentaires soient bien en ordre.
KoTCHKARIOV. - Mais elle n'a pas un sou vaillant.
IAïTCHNITSA. - Comment ça? Et la maison de pierre?
KoTcHKARIOV. - Elle n'a que la renommée d'être en
pierre. Si vous saviez comment elle est construite! Les murs
n'ont qµe des parements de briques entre· lesquels il y a
toute sorte de saletés : des gravois, des copeaux, des rabotures ...
IAïTCHNITSA. - Que dites-vous?
KoTCHKARIOV. - Assurément. Ne savez-vous pas de
quelle faç?n, on construit aujourd'hui ? Rien que pour
avoir gage sur quoi emprunter.
lAïTCHNITSA. - Pourtant la maison n'est pas hypothéquée?
KoTCHKARIOV. -Qui vous l'a dit? Elle l'est. Et même,
les intérêts ne sont pas payés depuis deux ans. Et, au
Séna.t, il y a un frère qui guigne la maison. Le monde
n'a jamais produit un plus grand plaideur. Il arracherait
sa dernière jupe à sa propre mère, le mécréant!
3

�34

LA

NOUVELLE

REVUE FRANÇAISI

IAÏTCHNITSA. - Et pourtant cette vieille marieuse me
disait ... Ah, la pécore, le rebut du genre humain!... (A part.)
Et s'il mentait ... Il faut soumettre la vieille au plus strict
interrogatoire, et, si ce qu'il raconte est vrai ... je la ferai
chanter comme on ne chante guère.
ANouTCHKINE. - Laissez-moi, à mon tour, vous importuner ; une question ? Ne connaissant pas la langue fran·
çaise, il m'est difficile de juger par moi-même si une femme
la sait ou ne la sait pas. Eh bien, dites-moi, la maîtresse de
maison la sait-elle ?
KoTCHKARI0V. - Pas un traître mot.
ANOUTCHKINE. - Est-ce possible ?
KoTCHKARrov. - Je vous l'affirme; Agâfia Tikhonovna
a été en pension avec ma femme, et c'était une paresseuse
insigne. Son maître de français lui donnait même du bâton.
ANoUTCHKINE. - Figurez-vous que dès la première minute j'ai eu comme le pressentiment qu'elle ne savait pas le
français ..•
I.AiTClINITSA. - Au diable, le français, mais que cette
marieuse maudite ait osé!. .• Ah, la carogne, ah, la sorcière!
Si vous saviez en quels termes louangeurs elle me la peignait ... C'est un peintre, monsieur, un peintre acc9tnpli !
« Maison en pierre, aile sur fondation, disait-elle, cuillers
d'argent, traîneaux ... il n'y a qu'à monter dedans et à te
promener i&gt; ••• Il est rare de pouvoir lire, dans un roman,
une plus belle page. Ah, vieille serneHe ! Tombe-moi seulement sous la patte!...
SCÈNE VI

LES MÊMES. FIOKLA.

(TottS, apercevant Fiôkla, s'en prennent à elle.)
lAïTCH~ITSA. -Ah, la voilà ! Arrive ici, vieille semeuse
de péchés ! Approche vite !

HYMENÉE!

3·5
A~0UTCHKlNE. - C'est comme ça que vous me trom~
piez, Fiôkla Ivanovna!
KoTCHKARiov. - Avance un peu pour subir ton châtiment.
FIOKLA. - Je n'y comprends rien; vous m'étourdissez
absolument.
!AïTCHNITSA. - La maison n'est construite qu'en parements de briques, vieille semelle, et tu m'as menti
prétendant qu'il y avait une mansarde ; tu as menti eo
tout.
~IOKLA. -:- Ce n'est pas moi qui l'ai bâtie. Il a dû y
avou- une raison pour qu'on s'y prenne ainsi.
. lAïTCHNITSA. - Et la maison est hypothéquée ! Que le
diable t'avale, sorcière maudite ! (fl trépigne.)
FIOKLA. - Voyez ça! Il m'insulte. Un autre m'aurait
remerciée d'avoir fait tant de démarches pour lui.
AKOUTCHKINE. - Vous m1aviez aussi narré, Fiôkla Ivânovna, que la demoiselle savait le francais.
FroKLA. - Mais elle le sait, mon cÎ1éri. Elle sait tout.
Et l'allemand, et n'importe quoi. Et toutes les manières que
vous voudrez, elle les sait.
A~OUTCHKlNE. - Ah, ça non! Je crois qu'elle ne sait
que le russe.
FIOKLA. - Quel mal y a-t-il là? Le russe est plus facile à
comprendre, c'est pourquoi elle parle russe. Si elle savait le
musulman, ce serait pire pour toi : tu n'y comprendrais
goutte. D'ailleurs il n'y a rien à reprocher au parler russe •
·on sait ce qu'il est : tous les saints parlaient russe.
,
_IAïTcH~ITSA. - Approche un peu, damnée ! Approchetoi de moi!
F1~KLA, n_iarche à rec1~lons wrs la porte. - Je ne m'appro~ra1 pas ; Je te connais ; tu as la main lourde ; pour un
rien tu rosses.
lAïTCHNITSA. - Ecoute, ma colombe, tu ne t'en tireras
pas à si bon compte. Je te traînerai à la police. On t'y
apprendra à tromper les honnêtes gens. Tu verras ! Et tu

en

�36

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

diras de ma part à ta jeune personne que c'est une gredine.
N'oublie pas ! (Il sort.)
F10KLA. - Voyez le coco; comme il rage! Parce qu'il
est g(os, il croit qu'il n'a pas son égal. Je lui dirai que c'est
toi qui es un gredin; voilà ce que je lui dirai !
ANOUTCHKINE. - J'avoue, ma très chère, que je n'aurais
jamais pensé que vous puissiez me tromper d'une façon
pareilli:! l Si j'avais su que la jeune fille avait reçu une si
piètre éducation, je n'aurais jamais mis les pieds ici. Voilà
ce que j'avais à vous dire ! (Il sort.)
FroKLA. ~ Sur quelle herbe ont-ils marché ? Ont-ils
trop bu ? Voyez-moi quels insolents ! Ils ont tant étudié
qu'ils en sont stupides.
SCÈNE VII

fIOKLA, KoTCHKARIOV . JEVAKINE.

(Kotchkariov, en apercevant Fi6kla, se met à rire à gorge
déployée et la 111ontre-dn doigt.)
F10KLA, ennuyée. - Qu'as-tu donc à t'écorcher la gorge ?
(Kotchkariov continue à rire.)
F10KLA. - Ab, comme ça le travaille l
KoTCHKARIOV. - Ah, marieuse, marieuse! Maîtresse en
l'art de marier ! Tu t'y entends à conduire les choses ! (Il
contimœ à rire.)
FroKLA. - Vraiment, ça le secoue ! Ta défunte mère a dû
devenir folle en te mettant au monde. (Elle sort furieuse.)
SCÈNE VIII

KDTCHKARIOV. JÉVAKINE.
KoTCHKARIOV, riant to1yours. - Ah, je n'en puis plus;
mes forces m'abandonnent. Je sens que ma poitrine va
éclater ! (Il continue à rire.)
(Jevâkine, à le voir faire, commence à rire lui aussi.)

HYMENÉE!

37
KoTCHKARrov, se laissant tomber sur zme cbaise. - Je
défaille. Je sens que si je me remets à rire, j'y perdrai la
vie.
JtvAKINE. - La gaieté de votre humeur me plaît. Il y
avait dans l'escadre du capitaine Bôldyriov un enseigne
nommé Piétoukkov, Antone lvânovitch ; lui aussi était
d'humeur joyeuse. Pa1fois, il n'y avait qu'à lui montrer le
doigt, il se mettait aussitôt à rire. Et, je vous jure qu'il
riait jusqu'au soir. Et à le voir faire, soi-mème à la fin, on
se prenait à rire.
KoTCHKARiov, reprenant sa respiration. - Oh, Seigneur, ayez pitié de nous, pauvres pécheurs ! Ce qu'elle
avait imaginé la vieille folle ! Est-elle capable de marier
quelqu'un ? Tandis que moi, je marie qui je veux.
JtvAKINE. - Vraiment? Vous pouvez, sans plaisanterie,
faire des mariages ?
KoTCHKARIOV. - Je crois bien. N'importe qui avec qui
vous voudrez.
JEVAKINE. - Alors mariez-moi avec la maîtresse de
céans.
KorcHKARIOV. - Vous ! Pourquoi voulez-vous donc
vous marier ?
)EVAK!NE. Pourquoi ? Voilà, permettez-moi de le
remarquer, une · question un peu étrange l On sait pourquoi on se marie ...
KoTCHKARrov. - Mais vous venez de l'entendre, elle
n'a pas un sou de dot.
)EVAKINE. - A l'impossible nul n'est tenu. Evidemment
c'est triste. Mais avec une si aimable fille, on peut vivre
sans dot. Une petite chambre (il la circonscrit de la main),
une petite antichambre, un petit paravent ou une autre
petite cloison quelconque ...
KoTCHKARIOv. - Qu'est-ce qui vous a tant plu en elle?
)EVAKnu:. - A franchement parler ce qui m'a plu, c'est
qu'elle est en bonne chair. Je suis très amateur de l'embonpoint féminin.

�38

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

KoTCHKARIOV, le regardant de côté, apart. ~ 11 aime les
fetnrues grasses et il est maigre comme une blague à tabac
vide. (Haut.) Non, vous ne devez absolument pas vous
Ihatier.
JtVAKt:N':e. - Pourquoi ça ?
Rorc1tu1uov. - Parce que. Quelle allure avez-vous,
entre nous soit dit ? Des panes de coq.
Jtv AKtNE. - De coq ?
KotCHKARlOV. Certes ! Quelle mine avez-vbUs?
JEvAKINE. - Que voulez-vous dire .à la fin avec vos
pfües de coq ?
KoTCHKARIOV. C'est simple : des pattes de coq.
JEVAKINE. - Il me semble que vous allez un peu loin ...
KoTcHKARIOV. - Je parle ainsi parce que je sais bien que
j\ü affaire à un homme raisonnable. A un autre, je ne l'aurais pas dit. Je vous marierai : entendu; mais à une autre
personne.
JEVAKlNE, Non, je demande que ce soit justement
à celle-là. Voulez-vous être mon bienfaiteur ? Mariez-moi
pr~isément à celle-là.
KoTCHKARIOV. Soit! Mais à une condition, Vous ne
vous mêlerez absolument de tien et ne vous montrerez
même pas aux yeux de la demoiselle. J'arrangerai tout sans
vous.
JEVAKINE. Permettez! comment tout faire sans moi?
Il me semble qu'il faudra bien que je me montre à la iin.
KôrcHIU.tUoV, -Absolnment irtutile. Rentrez thez vous
et âttendez. Ce ,50fr, tout sera fait.
JtVAKINE, se frottant les main5. - Voilà qui serait bien!
Ne vous faut-il pas la liste de mes emplois, quelque certi·
ficat ? Ça pourrait intéresser la jeune fille. Je puis vous rapporter tout dahs une rt'linnte.
Korclll&lt;:ARIOV. - n n'y 1 besoin de rien. Rentrez chez
vous. Et ce soir je vous ferai prév-enir. ( Il le pousse. dehors·)
Tu peux y tompter, mon brave ! Mais pourquoi Podko-

39
lièssine ne vient-il pas ? Ça me paraît louche. N'a-t•il pas
fini de remettre son sous-pied ? Il faut courir le chercher.
HYMENÉE!

sctNE 1X

KoTCHKA.Riov.
AGAFlA TIKHONOVNA,

AGAFIA TIKHONOVNA.

regardant autour d'elle. -

Quoi,

partis ? Personne ?
Partis. Personne.
Ah, si vous saviez comme j'ai
tremblé ! Jamais je n'ai ressenti rien de pareil. Comme ce
laïtchnitsa est effrayant ! Quel tyran ce doit être pour une
femme! Il me semble toujours qu'il va revenir.
KoTCHKARIOV. Oh, il ne reviendra pour rien au
monde ! Je donne ma tête à couper si l'un de ces deux là
remet le nez ici.
AGAFJA T1KHONOVNA. Et le troisième ?
KoTCHKARIOV. - Quel troisième ?
]EVAKINE, passant la ttte à la porte. - J'ai une envie
folle d'en tendre ce que sa petite bouche va dire de moi. .. la
si jolie petite rose !
AGAFIA TIKHONOVNA, -Mais Balthazar Balthazârovitch.
}ÉVAKINE. Nous y voilà, nous y voilà ! (Il se frotte let
KorCHKARrov. -

AGAFIA TIKHONOVNA. -

mains.)
KoTCHKARIOV. - Ah, n'en parlons pas I Je ne savais pas
qui vous aviez en vue. C'est vraiment, par ma foi, un âne
bâté!
JÈVAKINE. - Qu'est-ce à dire? J'avoue que je n'y comprends plus rien.
AGAFU T1KHONOVNA. - Pourtant, à le voir, il paraissait
très bien.
KoTCHKARIOV. - un ivrogne !
JEVAKINE. -Par Dieu, je ne comprends plus 1
• AGAFIA TIKHONOVNA. Se peut-il, vraiment, qu'il soit
ivrogne?

�HYMÉNÉE!
KoTCHKARIOV.
Passez-moi le mot, une canaille
fieffée.
JÉVAKINE, haut. - Ah, pardon, je ne vous ai nullement
demandé de dire ça ! Glisser quelques mots en ma faveur,
me louer un peu, c'est une autre affaire. Mais me draper
ainsi ; gardez ça pour un autre. Moi, je n'en suis plus !
KoTCHKARIOV, à part. - Comment a-t-il pu se glisser
ici 1 (A Agdfia Tîkhonovna, à mi-voix.) Voyez-le; il tient
à peine sur ses jambes. Il fait chaque jour des zigzags
plreils. Envoyez-le promener, et que ce soit.fini. (A part.)Ce
Podkolièssine qui ne vient toujours pas ! Quel homme
abominable ! Je lui revaudrai ça. (Il sort.)
SCÈNE X

AGAFIA TIKHONOVNA. }ÉVAKINE
JÉVAKINE, à part. - Il avait promis de me servir et
m'a desservi. Drôle d'homme ! (Haut.) Mademoiselle, je
vous prie de ne rien croire ...
AGAFIA TrKHONOVNA. - Pardon, je me sens mal à l'aise,
J'ai mal de tête. (Elle veut sortir.)
]ÉVAKINE. - Peut-être, mademoiselle, quelque ch~
vous déplaît-il en moi ? N'accordez pas d'importance, JC
vous prie, à cette légère calvitie que j'ai ; c'est à la suite
d'une fièvre ; mes cheveux repousseront incessamment l
AGAFIA TIKHONOVNA. - Ça m'est fort égal ce que vous
pouvez avoir.
.
]EVAKINE, - Mademoiselle •.. quand je mets un frac noir
mon teint s'éclaircit...
AGAFIA TIKHONOVNA. - Tant mieux pour vous. Adieu!
( Elle sort.)

SCÈNE XI

)ÉVAKINE (seul, s'adressant d'abord
qui s'en va.)

a Agâfia Tîkhonovna

Je vous en prie, mademoiselle, dites-moi la raison, la
cause, le pourquoi ?.. Existerait-il en moi un défaut marqué ?.. La voilà partie ... Fort étrange aventure ! Ce n'est
pas moins de la dix-septième fois que cela m'arrive. Et
presque toujours de la même façon ! Au début, il semble
que ça marche, et, quand ça approche de la fin, pouf l
on me refuse ... (Il arpente la scène, ré'l!eur.) Oui, c'était ma
dix-septième fiancée. En somme, qu'est-ce qui l'a prise ?..
Ce n'est pas clair; pas clair du tout! Ça se comprendrait si
j'étais mal fait. (Il sé contemple.) Il me semble qu'on ne peut
pas dire cela. Grâce à Dieu, la nature ne m'a pas disgracié.
Incompréhensible l Si je rentrais chez moi et y cherchais
dans ma cassette ! J'ai de ces petites poésies auxquelles
aucune femme ne saurait résister ... En vérité, c'est incompréhensible! Me voilà obligé de ratteler sens devant derrière.
Dommage vraiment ! Dommage! (Il sort.)
SCÈNE XII

PooK011Èss1NE. KoTCHKARIOV.
KoTCHKARIOV. - Il ne nous a pas vus ... As-tu remarqué quelle longue figure il fait !
PoDKOLIESSINE. - Se peut-il qu'on l'ait rebuté comme
les autres.
KoTcHKARIOV.- Bel et bien.
PooKOLIESSINE, d'un air mffisant. - Ce doit être très
humiliant d'être refusé.
KoTCHKARIOV. - Je le pense.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
PoDKOLIÈSSINE. - Je ne puis croire eBcore qu'elle ait
vraiment dit qu'elle me préfère à tous.
KoTCHKARIOV. - Que dis-tu cc préfère &gt;) ? Elle est follement amoureuse de toi. Un amour immense ! Quels jolis
petits noms ne t'a-t-elle pas donnés l Elle bout, littfralement; elle bout d'amour.
PooKOLlÈSSINE, il sourit avec suffisance. - Et quels jolis
petit noms, en effet, les femmes ne trouvent-elles pas
quand elles le veulent!.. Frimoussette, bestiole, noiraud ...
KoTCHKARIOV. - Ce n'est encore rien .•. Marie-toi; tu
verras quels beaux mots tu entendras les deux premiers
mois. Mon cher, c'est à en fondre de joie ...
PoDKOLIÈSSINE, souriant. - Est-ce possible !
KoTCHKARIOV. - Foi d'honnête homme ! Mais assez
là-dessus ; mettons-nous plutôt à l'œuvre. Parle-lui;
ouvre-lui ton cœur sur-le-champ; et demande lui sa main.
PoDKOLIESSINE. - Sur-le-champ! Que dis-tu ?
KoTCHKARIOV, - Il le faut, sur-le-champ !. .. Au reste.
la voilà.
SCÈNE

LES

illMES. -

xm

AGAFIA TIKHONOVNA.

KoTCHKA.RIOV. - Je vous amène, mademoiselle, le sujet
que voici. Il n'y a jamais eu au monde un homme plus
amoureux. Dieu me pardonne, je ne souhaiterais pas une
chose pareille à un ennemi ...
PonKOLIÈSSINE, le poussant du coude, à voix basse. - Mon
cher, je crois qtie tu vas un peu loin 1...
KoTCHKARIOV. - Laisse, laisse faire ! (Bas, a Agâfia
Tîklxmovna.) Soyez plus hardie, il est très timide. Tâchez
d'être plus dégagée. Remuez un peu les sourcils, ou baissez
les yeux, de façon à déconcerter ce scélérat. Ou encore,
montrez-lui un coin de votre épaule, et qu'il regarde ]...
Au reste vous avez eu tort de ne pas mettre une robe à
ma~che/ courtes. Après tou½ ça ne fait rien. (Hazit.)

43
Allons, je vous laisse en agréable tête-à-tête. J'entre mie
minute dans la salle à manger et à la cuisine donner des
ordres. Le maître d'hôtel, à qui j'ai commandé le souper,
ne va pas tarder à venir. On a peut-être tnême déjà apporté
les vins. Au revoir. (A Podkolièssîne.) Courage, courage ! (Il
sort.)
SCÈNE XIV

PoDKOùÈSSlNE, -AGAFIA TIK.HONOVN,A,.
AGA.FIA TIKHONOYNA. - Veuillez bien vous asseoir. (Rs
s'asseyent et se taisent.)
PooKOLIÈSSINE. - Aimez-vous la promenade, mademoiselle ?
AGAFIA TnrnoNOVNA. - Quelle promenade ?
PonKOLIÈSSL\fE. - A la campagne, en ëté, il est très
agréable de se promener en bateau.
• AGAFlA T1KHONO'VNA. - Oui., Monsieur. Quelquefois,
nous faisons des promenades avec des amis.
PonxoutssINE. -Quel été aurons-nous, on ne sait pas.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Il faut souhaiter qu'il soit
beau.
(Ils se tais-errt.)
PonKOLIÊSSINE. - Quelle est votre fleur préférée, mademoiselle?
AGABA Turno:NOVNA. - Celle qui sent le plus fort.
L'œillet.
PooKOLIÈSSINE. - Les fleurs vont très bien aux darnes.
AGAFIA T1KRONOVNA. -Oui, c'est une dmse ttgréable.
(U11 silence.) A quelle église êtes-vous allé à la messe,
dimanche dernier ?
PooKOL1ÈSSIN1'. - A l'église de !'Ascension. Et le
dimanche d'avant j'étais à Notre-Dan1e de Kazan. Du reste,
pour prier, l'église importe peu. A Notre-Dame, seulement,
les ornements sont plus beaux. (Il se tait ; pttis tambourine

�LA

44

NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

des doigts mr la table.) Ça va être bientôt la fête d'Ekatérinenhof 1 •
AGAFIA TIKHONOVNA. - Oui, dans un mois, je crois.
PooKOLlÈSsINE. - Et même dans moins que ça ...
AGAFIA TIKHONOVNA. - Il faut penser que 1a fête sera
gaie.
PooKOLIÈSSINE. - }.fous sommes aujourd'hui le 8. (Il
compte sur ses doigts.) 9, 10, II ... Dans 22 jours.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Vraiment ! Si vite !
PooKoLIÈssnŒ. - Et je n'ai pas même compté aujourd'hui. ( Un silence.) Comme le peuple russe est courageux!
AGAFIA TIKHONOVNA. - Comment ?
PooKoLIÈSSINE. - Prenons les ouvriers. Ils travaillent à
de prodigieuses hauteurs. Je suis passé près d'une maison
ou un maçon faisait un enduit, et il n'avait peur de rien.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Vraiment? Où l'avez-vous vu?
PonKOLJÈSSINE. - Dans le trajet que je fais chaque jour
pour aller à mon bureau. Je vais, voyez-vous, chaque
matin à mon département. (Silence.)
(Podkolièssine recommenae a tambouriner sur la table,
puis il prend son chapean et salue.)
AGAFIA T1KHONOVNA. - Vous partez déjà?
PonKOLIESSINE. - Oui. Excusez-moi si peut-être je vous
ai ennuyée.
. .
AGAFIA T1KHONOVNA. - Quelle idée ! Au contraire, Je
dois vous remercier pour un si agréable passe-t~mps.. , .
PooKOLIESSINE, souriant. - Il me semblait que Javais
dû vous ennuyer. •
,
AGAFIA TIKHONOVNA. - Oh, certainement pas!
PooKOLIÈSStNE. _:__ E_h bien, s'il en est ainsi, vous me per·
mettrez de revenir un de ces soirs ...
AGAFIA TrKHosoV-NA. -Ce me sera très agréable. (Elle
s'incline. Podkolièssine ,sort.)
I.

Le

1• 1

ma;. (N. d. t.)

HYMENEE!

45
SCÈNE XV

AGAFIA TrKHONOYNA (seule).
Quel homme digne d'estime ! A présent, je le connais
bien. Il est difficile de ne pas l'aimer. Il est modeste, il est
raisonnable. Oui, son ami a dit vrai. Je regrette seulement
qu'il soit parti si vite; j'aurais aimé l'écouter encore. Comme
il est agréable de causer avec lui! Et ce qu'il y a surtout de
bien, c'est qu'il ne parle pas pour ne rien dire. J'aurais
voulu lui glisser moi aussi quelques mots gentils, mais, je
l'avoue, j'ai eu peur. Mon cœur s'est mis à battre très fort.
Quel excellent homme ! Il faut que j'aille raconter tout à
ma tante. (Elle sort.)
SCÈNE XVI

PooKOLIÈSsJNE. K 0TCHKARrov.

(Ils entrent.)
KoTCHKARIOV. - Pourquoi voulais-tu rentrer chez toi ?
Quelle absurdité !
PooKoLIÈSSINE. - Et pourquoi resterais-je ici ? Je lui ai
dit tout ce qu'il fallait.
KoTCHKARIOV. - Alors tu lui a:s ouvert ton cœur?
PonKOLIÈssrNE. - C'est la seule chose que je n'aie pas
faite.
KOTCHKARIOV. - Elle est bonne, celle-là ! Pourquoi ne
l'as-tu pas fait ?
PonKoLrÈssrnE. - Comment veux-tu que de but en
blanc, on dise tout d'un coup : MademoiselleJ laissez-moi
vous épouser !
KoTCHKARTOV. - Alors de quoi diable avez-vous parlé
toute une demi-heure ?
PonKOLIÈsSINE. - Nous avons parlé un peu de tout ;

�LA

NOUVELLE REVUE

et, je le confesse, j'en suis très heureux; j'ai passé très
agréablement mon temps.
KoTCHKARIOV. - Mais songe un peu. Comment arriverons-nous à tout faire? Tu dois, dans une heure, aller te
marier à l'église.
PooKOLtÈSSINE. - Qoe dis-tu ! Tu es fou I Me marier
aujourd'hui !
KoTCHKARIOV. - Ne m'as-tu pas donné ta parole que
quand les autres prétendants seraient débusqués, tu seraii
prêt à te marier immédiatement?
PonKOLtÈssrNE. - Je ne retire pas ma parole, mais que
ce ne soit pas immédiatement. Il me faut au moins oo
mois pour me ret0urner.
KOTCHKARIOV. - Un mois!
PonKOLIÈSSllŒ. - Certainement.
KoTCHKARIOv. - Tu perds la tête, sans doute?
PoDKOUÈSSINE. - Il me faut un mois.
KoTCHKARtOv. - Mais, espèce de bôche, j'ai déjà commandé le souper au maître d'hôtel. Ecoute, lvane Kouz·
mitch, ne t'eotête pas, mon chéri : marie-toi imméàiatement.

PonKoLIÈssrKE. - Aie pitié de moi, mon petit. Comment me marier immédiatement ?
KoTCHKARlOV. - Ivane Kouzmitch, je t'en prie. Si tu
ne le fais pas pour toi, fais-le du moins pour moi.
PODKOLJÈSSINE. - En vérité, je ne puis.
KoTCHKARIOV. - Tu le peux, ami. Tout est possible.
Je t'en prie, mon petit, ne fais pas le capricieux.
PonKoutssrnE. - Par ma foi non! C'est gênant, comprends-tu, absolument gênant.
KoTCHKARrov. - Qu'en sais-tu ? Réfléchis! Tu es un
homme de stns ; je ne te dis pas cela pour te flatter, ni
parce que tu es chef de division, mais, uniquement, par
amour pour toi. Assez résisté, mon vieux. Décide-toi. Re•
garde la chose en homme raisonnable.
PonKOLIÈSSINE. - Oui, si c'était possible, je ...

HYMENÉE!

47

KoTCHKARIOV. - lvane Kouzmitch, mon chéri, mon
chou, veux-tu que je me mette à genoux devant roi ?
PomrnuÈSSINE. - Pourquoi faire ?
KoTCHKARIOV, se mettant à genoux der)ant lui. - Tu le
vois, je suis à tes genoux. Je t'en supplie ! Je n'oublierai
jamais le service que tu vas me rendre. Ne !'obstine pas,
mon âme!
PonKOL1tsS1NE. - Non, je ne peu:x pas, frère, je ne peux

pas.
KoTCHKARIOV, se levant furieux. - Cochon !
PoDKOL1tssrnE. - Tu peux pester.
KoTCHKARIOV. - Imbécile ! Il n'y en a jamais eu un
pareil !
PoDKOLIÈSSINE. - Fâche-toi, fâche-toi !
KOTCHKARIOV. - Pour qui ai-je travaillé, me sms-Je
donné de la peine? Pour ton bien, animal ! Quel profit
en aurai-je ? Je vais te planter-là!
PonKOLIBSSJNE. - Qui t'a prié de te mettre en peine ?
Plante-moi là si tu veux !
KoTCHKARIOV. - Tu vas te perdre! Sans moi tu n'arriveras à rien. Si tu ne te maries pas, tu resteras un imbécile
toute ta vie.
PooKOLIÈSSINE. - Qu'est-ce que ça peut te faire ?
KoTCHKARIOV. - Tête de bois! C'est pour mi que je me
remue.
PooKOLIÈSSINE. - Ne te remue pas !
KoTCHKARJOV. - Alors, va donc au diable !
PoDKOLIÈSSINE. - Eh bien, j'irai.
KoTCHKARIOv. - Bon voyage !
PoDKOLIÈSSINE. - Je pars.
KoTCHKARIOV. - Pars, pars I Puisses-tu te casser la
jambe en chemin! Je souhaite de tout cœur qu'un cocher
ine te fasse entrer une flèche de voiture dans le cou !
Tu es une chiffe, et pas un fonctionnaire ! Je te jure que,
désormais, entre nous tout est fini ! Ne parais plus à mes
yeux!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

PoDKOLIESSINE. - Je n'y paraîtrai plus. (Il sort.)
KoTCHKARIOV. - Va rejoindre ton vieil ami le diable!
(Il ouvre la porte et lui crie :) Imbécile !
SCÈNE XVII

KoTCHKARIOV (seul).
( Il arpente la scène en grande colère.)
A-t-on jamais vu un homme semblable ! Quel imbécile
fini ! Et à vrai dire, moi aussi, je suis bon ! Dites, je vous
prie, je vous prends à témoins: ne suis-je pas un benêt, un
sot ? Pourquoi est-ce que je crie ? me dessèche la gorge ?
Que m'est-il après tout ? Pas même parent ! Et que lui
suis-je ? Sa bonne ? sa tante ? sa belle-mère ? sa commère?
Pourquoi diable me soucié-je de lui et ne me laissé-je
aucun repos ? Ma foi, on ne sait même pas pourquoi !
Souvent on ne sait pas pourquoi les gens agissent. Ah,
la canaille ! Quelle dégoûtante et sale tête ! Que je
t'empoigne, je te flanque des chiquenaudes sur le nez,
les oreilles,, la bouche, les dents, partout l (Furieux, .il
lance des chiquenaudes en l'air.) Et voilà qui est vexant: il
est parti et se moque de tout ; ça lui glisse comme de l'.eau
sur une oie! Voilà qui est insupportable! Il va arnver
chez lui, s'étendre et fumer tranquillement sa pipe. Quelle
horrible créature I On ne peut pas en imaginer une plus
rebutante. Je vais le chercher, et le ramène exprès de force,
le fainéant! Je ne le laisserai pas esquiver. Je vais le ramener, le pleutre !
SCÈNE XVIII

AGAFIA TIKHONOVNA.
( Elle entre.)
Mon cœur bat si fort qu'il est difficile d'en donner idée. 0~
que je me tourne, l'image d'Ivane Kouzmitch est èevant mci.

HYMENÉE!

49
On a raison de dire qu'on ne peut pas échapper à son sore.
J'aurais absolument voulu penser à autre chose, mais quoi
que j'aie essayé, dévider du fil, coudre un réticule, Ivane
Kouzmitch se glisse partout sous mes doigts ... ( Une pause.)
Voici qu'à la fin se présente un changement dans mon existence! On va me prendre, me conduire à l'église ... Ensuite,
on me laissera seule avec un horn me. Ouf! Le frisson me vient
quand j'y songe. Adieu, ma vie de jeune fille. (Elle pleure.)
Combien d'années ai-je vécu tranquille !. .. Et maintenant
il faut me marier ... Que de soucis me viendront! des enfants,
des gamins turbulents, et des petites filles qui grandiront,
qu'il faudra marier ... Si encore elles se mariaient bien, pas
à des ivrognes ou à des joueurs prêts à risquer d'un coup
tout ce qu'ils ont sur eux !... (Elle se remet peu à peu à
pleurer.) Il ne m'a pas été donné de beaucoup rue divertir,
étant jeune fille, et j'ai atteint ma vingt-septième année ...
(Changeant de ton.) Pourquoi donc Ivane Kouzmitch tardet-il si longtemps ?
SCÈNE XIX

AGAFIA TIKHONOVNA. PooKoL1Èss1NE.
KOTCHKARIOV.

(KotchkarÛJv pousse de ses deux mains 'l.'iolemment
Podkoliessine sur la scène.)
PoDKOLIESSINE, hésitant. - Je viens, mademoiselle,
vous exposer une petite chose... mais je voudrais d'abord
savoir si elle ne vous paraîtra pas étrange ?
AGAFIA T!KHONOVNA, baissant les yeux. - Quoi donc ?
PooKoLIÈSSlNE. - Dites-moi, auparavant, mademoiselle,
si cela ne vous paraîtra pas étrange ?
AGAFIA T1KHONOVNA, même jeu. - Je ne sais pas de
quoi il s'agit.
PooKOLIÈssrNE. - Reconnaissez-le, je suis sûr que ce que
je vais vous dire vous paraîtra étrange.
AGAFIA TrKHONOVNA. - Permettez ; comment voulez4

�50

LA NOUVELLE REVUE FRAl'iÇAISI

vous que ça me paraisse étrange ?De vous, tout est agréable
à entendre.
PooKOLIÈSSINE. - Mais vous n'avez jamais en tendu chose
pareille. (Agâfia Tîkhonovna baisse de plus en plus les yeux.

A ce moment entre furtivement Kotchkariov qui se place der1-iere Podkolièssine.) Voilà ce dont il s'agit. Il s'agit... Mais

il vaudra sans doute mieux que je vous dise cela une autre
fois ...
AGAFIA TrKHONOVNA. - Qu'est-ce donc ?
PonKouÈssnœ. - C'est... Je voudrais, je l'avoue, vous
annoncer ... mais je doute toujours que ...
KoTCHKARim·, à part, se croisant les brcts. - Mon Dieu,
quel homme est-ce là ? Ce n'est pas un homme, mais une
vieille pantoufle de femme, une caricature d'homme, une
satire de l'humanité !
AGAFIA TIKHONOVNA. - Pourquoi doutez-vous ?
PonKOLIÈSSINE. - J'ai comme une appréhension.
KoTcHKARIOV, haut. Comme tout cela est bête,
bête ! Vous le voyez fort bien, mademoiselle, il demande
votre main. Il veut dire qu'il ne peut pas vivre sans vous.
Il demande si vous consentez à faire son bonheur.
PonKOLIESSINE, presque effrayé, le po1m(du coude et dit
vite. - Que te prend-il?
KoTCHKAIUOV. - Alors, mademoiselle, vous décidezvous à rendre ce pauvre mortel heureux?
AGAFIA TIKHONOVNA. - Je n'ose pas penser que je
puisse faire le bonheur de qui que ce soit, pourtant j'accepte.
KoTCHKARIOV. - Mais évidemment, c'est ce qu'il fallait
depuis longtemps. Donnez-moi vos mains.
PonKOLIÈSSJNE. - A l'i11stant. (Il veut dire quelque rbose
à voix basse a son ami, mais Kotchkariav lui montre le poing_ et
fronce les sùurcils. Podkolièssine !ni donne sa main.)
KoTCHKARIOV, unissant leurs mains. - Que Dieu vous
doune sa bénédiction ! Je consens à votre union et l'approuve. Le mariage est une chose... Ah, ce n'est pas

HYMÉNn:

!

comme de prendre un fiacre et d'aller n'importe ou !...
C'est une tout autre obligation; mais je n'ai pas le temps
de vous l'exposer ; je te le dirai plus tard. Allons, Ivane
Kouzmitch, embrasse ta fiancée; tu le peux maintenant et
tu le dois. (Agâfia Tîkhonovna baisse les )'e'l-'X.) Ne vous
troublez pas, mademoiselle ; il en doit être ainsi ; il faut
qu'il vous embrasse!
PODKOLIESSINE. - Non, mademoiselle, permettez ... (R
fembrasse et lui prend la main.) Quelle jolie main 1 Pourquoi, ma&lt;lemoiselle, avez-vous une main si jolie? Je veux
que le mariage ait lieu tout de suite, mademoiselle, absolument tout de suite !
Tout de suite, il me semble
AGAFIA TIKHONOVNA.
que c'est bien VÎ'te !
PonKOLIÈSSfNE. - Je ne veux pas vous entendre! Je
veux que la cérémonie ait lieu sur-le-champ.
KoTCHKAIUov. - Bravo! très bien! Tu es un homme
magnifique ! J'avoue que ïai toujours attendu quelquechose de toi. Vous, mademoiselle, dépêchez-vous maintenant le plus possible de vous habiller. A dire vrai, j'ai déjà
envoyé chercher la voiture et les invîtés. Ils se sont rendus
directement à l'église. Votre robe de mariée, je le sais, est
déjà prête.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Cest vrai, elle l'est depuis longtemps. Je vais m'habiller en une minute.
SCÈNE XX
KOTcHKARiov. PoDKOLIÈssrNE.
PoDKOLif:SSINE. -..: Eh bien, frère, merci ! Maintenant je
vois toute l'étendue du service que ru m'as rendu. Un
père n'aurait pas fait pour moi ce que tu as fait. Je vois que
tu as agi en ami. Merci, frère i Je me rappellerai toute la
vie le service que tu me rends. (Émit.) Le printemps prochain j'irai prier sur la tombe de ton père.

�52

-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

KoTCHKARIOV. - Il n'y a pas à tant me remercier. C'est
~oi qui suis content. Viens que je t'embrasse. (Il l'embr~sse
sur une joue, puis sur l'autre.) Dieu veuille que tu vives
heureux, (ils s'embrassent) dans l'aisance et la joie, et que
vous ayez beaucoup d'enfants ...
PooKOLIÈSSINE. - Merci, frère! Je vois enfin seulement
ce qu'est la vie. Un monde tout nouveau vien~ de s'o:1vrir
à moi. Maintenant je vois que tout se meut, vit, respire et
s'évapore, si bien qu'il est même difficile de savoir ce qui se
passe en soi. Avant, je ne voyais rien de ~areil, je ne
comprenais pas; j'étais privé de toute conscience. Je ne
réfléchissais pas, n'approfondissais pas; je vivais comme
n'importe qui.
KoTCHKARIOV. - Je suis satisfait, ravi.Je vais voir maintenant comt'I,lent on a dressé la table et reviens à l'instant.
(A part.) Je crois qu'à tout has~rd il est plus prudent de
cacher son chapeau. (Il emporte le chapeau de Podkolièssine.)
SCÈNE XXI

PoDKOLIÈSSINE, seul.
Qu'étais-je, en réalité, jusqu'à présent? Comprenais-je
le sens de la vie? Pas du tout... Et quelle était ma vie de
garçon? ... Que faisais-je? ... Je vivais, vivottais, allais à mon
'bureau dînais et dormais, bref, l'être le plus vil et le plus
'
ordinaire. Je ne vois qu'à l'instant combien sont stupides
ceux qui ne se marient pas. Et remarquez la quantité de
gens qui restent dans cet aveuglement! Si j'étai!i souve~ain
quelque part, j'ordonnerais à tous mes sujets de se maner.
Je ne permettrais pas qu'il y eût dans mon royaume un
seul célibataire ... Vraiment, quand j'y songe ... dans quelques minutes je serai marié ... Je mords à cette félicité dont
il n'est parlé que dans les contes et qui est inexprimable ...
(Court silence.) Malgré tout, cependant, j'éprou;1e, à Y
penser, quelque chose d'étrange. Pour toute sa v1e, toute

.

HYMENEE!

53

l'existence se lier à quelqu'un, et ensuite ni défaite, ni
regret; rien, rien ... Tout consommé, fini! Maintenant
déjà, je ne puis plus reculer. Dans une minute nous
aurons sur la tête la couronne des mariés. Plus même
moyen de s'en aller. La voiture attend, tout est prêt. N'y
a-t-il vraiment plus aucun moyen de s'en aller? Assurément aucun. Là-bas, aux portes, et partout, il y a des
gens qui me demanderaient où je vais. Impossible, non !
Tiens, une fenêtre ouverte! Si j'en profitais I Non, impossible! Que dirait-on ? D'abord ce ne serait pas convenable.
Et c'est haut. (Il s'approche de la fenêtre.) Pas si haut
que ça I Rien que le soubassement, et pas très élevé. Mais je
n'ai même pas de chapeau. Que ferais-je sans chapeau?
C'est malséant. Bah! est-ce qu'on ne peut pas sortir sans
chapeau ? Si j'essayais, hein ? Est-ce que j'essaie ? (Il
monte sur le rebord de la fenêtre et en disant: Que Dieu
·m'assiste! il saute dans la rue. On l'entend gémir en bas: Ah !
diable, que c'était haut! puis crier: Eh, cocher!
V01x D'UN COCHER. - Faut-il avancer?
Vmx DE PoDKOLIÈSSINE. - Près du pont Sémionov, sur
le Canal.
Vorx DU COCHER. - Dix kopeks, pas moins.
Voix DE PoDKOLIESSINE. - Approche. En route. (On
entend le bruit d'une voiture qui s'ébranle et qui part.)
SCÈNE XXII

AGAFIA TIKHONOVNA.

(Elle est en robe de mariée, timide, baissant les yeux.)
Je ne sais ce qui se passe en moi. J'ai honte à nouveau,
et je tremble toute. Ah, si, rien qu'une minute, il pouvait n'être pas là! S'il était sorti un instant. (Elle regarde
timidement autour d'elle.) Mais où est-il? Il n'y a personne.
Oil est-il passé? (Elle ouvre la porte de l'antichambre et
demande.) Fiôkla, où est allé lvane Kouzmitch?

�54

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

F IOKLA. - Mais il est là.
AG-AFIA TIKHONOV)JA. - Où donc ?
FmKLA, entrant. - Il était assis là, dans la chambre.
AGAFIA. TIKHONOVNA. - Tu vois qu'il n'y est pas.
F10KLA. Mais il n'est pas sorti non plus. Je n'ai pas
quitté l'antichambre.
AGAFIA TrK.HONOVNA. - Et où est-il donc ?
FTOKLA. - Je ne sais pas. Serait-il sorti par l'escalier de
service ? Ou bien, serait-il dans la chambre d'Arîna Pantélèïmonovn~ ?
AGAFIA TIKEONOYNA. - Tante! tante?
SCÈNE XXIII

LES MÊMES, ARINA PANTELÈIMONOVNA.
ARINA J? ANTELÈIMONOVNA, en habits de fête. - Qu'y a t-il?
AGAFi TIKHONOVNA. - Ivane Kouzmitch est-il chez
vous?
ARINA PANTÉLÈIMONOVNA. - Non, il doit être ici; il
n'est pas entré chez moi.
FIOKLA. - Il n'est pas non plus dans l'antichambre; j'y
étais assise.
AGAFIA T1KHONOYNA. - Il n'est pas non plus ici, vous
le voyez bien.
SCÈNE XXIV

LEs MÊMES, KoTCHKARlOV.
KoTCHKARIOV. - Qu'y a-t-il ?
AGAFIA TIKHONOVNA. - Pas d'Ivane Kouzmitch.
KoTCHKARIOV. - Comment ça ? Il est parti ?
AGAFIA TIKHONOVNA. - Non, pas même parti.
KoTCHKARIOV. - Comment ? Ni parti, ni ici ?
FIOKLA. - Où a-t-il pu passer ? Impossible de comprendre. Je suis restée dans l'antichambre sans bouger .••

HYMENEE!

55

ARINA PANTELEntO);OVNA. - Et il n'a pas pu passer non
plus par l'escalier de service.
KoTCHKARIOV. - Que diable ! sans sortir d'ici, il n'a
_pas pu disparaître ! Ne se serait-il pas caché ? Ivane Kouzmitch, ou es-tu ? Ne fais pas le fou ! Sors de ta cachette !
A quoi riment ces plaisanteries? Il est temps de se rendre
à l'église. (Il regarde derrûre une arinoire et jette 11n coup
d'œil sous les chaises.) C'est à n'y rien comprendre ! Il n'a
pu partir d'aucune manière. Il est ici. Et son chapeau '
est dans l'antichambre. Je l'y ai mis exprès.
ARINA PA.NTELEIMONOVNA. - Il faut demander à Douniâchka.; elle est toujours restée dans la rue. Elle sait peutêtre ... Douniâchka ! Douniâchka !
SCÈNE XXV
LES MÊMES,

DOUNIACHKA.

ARINA PANTELEIMONO'i-'NA. - Où est Ivane Kouzmitcb?
Ne l'as-tu pas vu ?
DooNIACHKA. - Oui, je l'ai vu. Il a daigné sauter par
la fenêtre.
(Agâfia Tîkhonovna pousse un cri et se croise les 111ains.)
Tous LES TROIS. - Par la fenêtre? !
DomnACHKA. - Justement. Et après avoir sauté, il a
pris une voiture et est parti.
ARINA PANTELEIMONOVNA. - Dis-tu bien la vérité?
KoTCHKARIOV. - Tu mens ! Cela ne peut pas être!
DouNIACHKA. - J'en prends Dieu à témoin. Il a sauté.
L_e marchand d'en face l'a vu lui aussi. Il -a fait prix de
dix kopeks avec le cocher et est parti.
ARINA PANTELEIMONOVNA, s'avançant vers Kotcbkarùru. Eh bien, père, est-ce que vous vous jouez de nous? Avezvous voulu faire de nous un objet de risée! J'ai près de
soixante ans et n'ai jamais subi un pareil outrage. Je
vous cracherais droit au visage, le père, si vous étiez un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

honnête homme; mais après avoir fait cela vous êtes un
gredin, et vous le comprendriez si vous étiez honnête.
Faire un affront devant le monde entier à une jeune fille!
Moi, fille de paysan, je n'aurais pas agi ainsi. Et vous vous
dites noble? Toute Yotre noblesse ne sert, on le voit,
qu'à vous faire commettre des vilenies et des friponneries.

(Elle sort furieuse et emmène sa nièce. Kotchkariov reste
pétrifié.)
FIOKLA. Et voilà celui qui sait arranger une affaire!
qui sait, sans marieuse, cuisiner un mariage!. .. J'avais des
prétendants de rien du tout, des décavés, et toute5 sortes de
gens ... Mais des prétendants qui se sauvent par la fenêtre,
j'en demande bien pardon, je n'en ai pas l
KoTCHKARIOV. Billevesée! cela n'est rien. Je cours
chez lui et le ramène. (Il sort.)
FmKLA. Oui, vas-y et ramène-le ! Tu t'y entends aux
choses du mariage I Si encore il s'était sauvé par la porte,
on pourrait voir, mais un fiancé qui file par la fenêtre, ah,
ma foi, tous mes compliments 1

FIN

(traduit par DENIS

ROCHES)

NICOLAS GOGOL

SUR M. INGRES

Il entre assurément un peu d'affectation dans l'enthousiasme des admirateurs de M. Ingres, les derniers conquis ;
un peu de désir d'étonner les profanes en invoquant le
peintre des odalisques avec les mêmes mots que Rousseaule-douanier. Mais comme il arrive assez souveQt, c'est
lorsqu'on• a résolu de trouver une chose bonne ou belle
que paraissent, aux regards jusqu'alors insensibles, les
raisons de justifier cette passion nouvelle. Et plus elles sont
difficiles à trouver, à mettre au jour, plus l'esprit amoureux
apporte d'ingéniosité à justifier un engouement volontaire.
Aussi bien ceux qui reçoivent des beaux ouvrages de l'art
les impressions les plus fortes et les plus vives, voire les
plus délicates, témoignent-ils quelquefois d'une espèce de
pudeurJ qui fait qu'ils ne'savent pas, ou bien qu'ils neveulent pas en étaler le détail, tandis que personne n'éprouve
une pareille gêne à l'endroit de sentiments un tant soit
peu forcés ou supposés.
Je me demande si le paradoxe de Diderot ne trouve pas
à s'appliquer à l'amateur et surtout au critique d'art non
moins bien qu'aux comédiens; la relation véridique d'une
impression naïve et sincère offre toujours, en effet, quelque
chose de subjectif; au contraire, une opinion choisie délibérément, une position prise par stratégie ou par politique se
défendent avec des arguments de raisonJ forgés à froid, si
l'on peut dire, et que chacun est plus volontiers tenté de
reprendre à son compte.

�58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi, pour la peinture de M. Ingres, il semble que les
plus capables d'en parler ou d'en écrire de la manière la
plus intéressante et la plus instructive, ne soient pas ceux
qui l'aiment pour elle-même, et pour son charme sensuel,
mais plutôt ceu'K qui ont résolu de se réclamer d'elle.
Oui, pour faire d'Ingres un maître de la lignée du Poussin,
un grand classique, il faut n'avoir pas senti le caractèrœ à
la fois érotique et bourgeois de son art. Entre le Bain
turc et les Bergers d'Arcadie il y a, je ne dis pas la même
différence, mais une différence du même genre gu'emre
le style de Télémaque et celui de l'Odyssée. Il y-a une espèce
d'agrément voluptueux, si rare et si exquis soit-il, qui
n'atteint pas au sublime, parce qu'il n'est pas assez retranché de la sensation purement physique.
Admirable dans les portraits, !ogres est insupportable
dans les mythologies et les allégories, où la seule passion
de la liane
et du contour exact ne suffit plus à animer une
t")
composition. Il est bon de revoir de ces grandes machines;
reproduites dans un format réduit, elles font illusion,
mais ou doit bien s'avouer que rien n'est plus vide et
plus glacé. Certes non, la froideur de M. Ingres n'est pas
une invention des romantiques.
Panout ou la sensualité ne trouve pas à s'exprimer
directement, partout où la courbe d'une épaule, Je galbe
d'un sein ou d'une cuisse, le dessin d'une bouche humide
ou d'un œil en coulisse ne sont pas l'essentiel du sujet,
partout où il y a une action, un drame, le charme d'Ingres
s'évanouit.
« La nature est lisse &gt;), disait Degas' qui subit, à ses
débuts, l'influence de la pretnière manière de M. Ingres.
Il y a une sorte de perversité dans cette recherche d'une
matière lisse et polie, d'une matière dont on est convenu
de dire qu'elle est parfaite parce qu' cc on ne sait plus avec
quoi c'est fait )l.
r. Cité par M. Fran&lt;;ois fosca. (Portrait de Degas, ~Iessein, r~21).

SUR M. INGRES

59

Sans doute le plaisir de l'imitation est essentiel à la peinture, mais l'abus du trompe-l'œil l'émousse et puis
l'abolit. Les fragments de. journaux que M. Braque incrustait dans ses tableau-,;, on ne voyait pas davantage comment c'était fait. li n'est guère besoin de réfléchir longtemps pour voir quel bas réalisme on voudrait proposer
comme le dernier effort de l'art.
Il cooyient du reste fort bien à ces esprits bornés qui
persistent à faire fi de la grande peinture de mœurs ou
d'histoire, sous prétexte que l'anecdote est bonne pour les
journaux illustrés et que la photographie est bien suffisante.
Ce faire lisse et poli, ce métier si précieux et si savant
qu'on est convenu d'admirer, on se garde bien de l'imiter
autrement gue par une sorte de dérision et comme pour
donner à la déformation même un aspect plus arbitraire
et plus appliqué.
Ce charme sensuel ou pour mieux dire érotique de la
peinture- d'Ingres est contenu en germe dans la froideur
académique. La minutie, la précision du trait sont indispensables à ce genre d'effet. Lt tache est parfois sensuelle,
eUe n'est jamais érotique. Il en va to~t autrement du contour et du dessin au trait et l'œuvre des grands érotiques,
Jules Romains, les Japon.ais, Aubrey Beardsley, est là pour
en témoigner. Les accidents, les bavures de la sensibilité
ne pourraient que rompre le charme ; il faut laisser aux
objets toute leur puissance de réalisme et de suggestion,
le dessin le plus impersonnel y pourvoira donc àu mieux;
mais il y faut une exactitude scrupuleuse avec un sens du
détail poussé jusqu'au sadisme. Voilà pourquoi les figures
d'Ingres sont si touchantes. Elles sont lisses non comme
la nature mais comme la volupté.
Si cette manière d'envisager l'art de M. Ingres semblait
paradoxale et faotaisiste, qu'on veuille bien se souvenir
qu'au moment de l'adolescence où les impressions sont les
plus vives, les bacchantes de Rubens ont moios de pouvoir
sur les sens que les madones de Raphaël.

�60

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sur les rondeurs et les grâces de ce dernier, le peintre
de la Belle Zélie a su renchérir.
Sa couleur Jnême est érotique. Elle l'est à proportion
de sa pauvreté. Et cela ne contredit pas ce que l'on a écrit
touchant le réalisme graphique. Une couleur qui serait ellemême réaliste altèrerait la vertu propre de la ligne où réside
le principe voluptueux ; en faisant naître un plaisir visuel
particulier, elle troublerait la délicate excitation intellectuelle
que procure un contour exact. Mais il y a une couleur qui
est propre à renforcer l'effet d'un dessin réaliste. Et c'est
justement cette couleur lisse et léchée, sans reflets et sans
irradiation, ces teintes qui pareilles à celles des lavis industriels n'ont pour but que d'accuser les différences des formes.
Il en résulte, par surcroît, des oppositions et des rapports de tons d'une aigreur ou d'une fadeur très spéciale,
et ces effets de mauvais goût qui sont si piquants pour
des sens blasés.'
Il y a tout cela dans l'œuvre de M. Ingres et certes il
faudrait plaindre ceux qu'elle ne toucherait pas. Mais on
peut essayer d'en marquer les limites. Cette étude amou·
reuse de la figure et du corps humain, si vif que soit le
charme sensuel qu'elle dégage, n'en aboutit pas moins à
quelque chose de dur et de sec. Un grand esprit, un véri·
table maître comme DelacroiJt n'a jamais à redouter pareil
danger. Partout dans son œuvre on sent un souci d'humanité, un sentiment noble, généreux, religieux dans toute
la force du terme. Voilà le grand peintre du x1x• siècle, si
grand qu'il est demeuré sans postérité. Après lui le lyrisme
et le drame ont déserté la peinture et toutes les tentatives
faites pour les y faire rentrer ont échoué l'une après
l'autre. C'est que chez Delacroix l'intérêt des découvertes
picturales était si grand et si varié qu'il pouvait s'abandonner à son sujet, sans crainte de jamais épuiser les
ressources de son art. C'est chez lui plutôt qu'auprès des
odalisques de M. Ingres que les peintres soucieux de
renouveler le leur doivent chercher des exemples et des

SUR M. INGRES

61
leçons. Ils y retrouveront le secret de cette magie qui
permet d'oser des sujets difficiles, et de cette beauté d'atmosphère que Baudelaire a su merveilleusement exprimer:
« Un tableau de Delacroix, placé à une trop grande dis« ta.nce pour que vous puissiez juger de l'agrément des
« contours ou de la qualité plus ou moins dramatique du
« sujet, vous pénètre déjà d'une volupté surnaturelle. Il
« vous semble qu'une atmosphère magique a marché vers
« vous et vous enveloppe. Sombre, délicieuse pourtant,
« lumineuse, mais tranquille, cette impression, qui
&lt;&lt; prend
pour toujours sa place dans votre mémoire,
« prouve le vrai, le parfait coloriste. Et l'analyse du sujet
« quand vous vous approchez, n'enlèvera rien et n'ajou« tera rien à ce plaisir primitif, dont la source est ailleurs
« et loin de toute pensée secrète. »
Certes, mais aussi ce plaisir est parfaitement distinct de
l'excitation érotique. En est-il de même c&lt; d'une figure qui
« ne doit son charme qu'à l'arabesque qu'elle découpe
« dans l'espace ? Les membres d'un martyr qu'on écorche,
« le corps d'une nymphe pâmée, s'ils sont savamment
« dessinés, comportent un genre de plaisir dans les élé« ments duquel le sujet n'entre pour rien ... »
Eh bien, dira-t-on ici, Baudelaire témoigne en faveur de
M. Ingres. Attendez! car il ajoute: « Si pour vous il en
est autrement, je serai forcé de croire que vous êtes un
bourreau ou un libertin. ))
Et l'on croit entendre, en écho. l'apostrophe qui ouvre
les Fleurs du mal : « Hypocrite lecteur, mon semblable,
mon frère!... &gt;&gt; Et ce souvenir aiguise la pointe menaçante
de l'hypothèse de Baudelaire. Pour golÎter l'art 'délicieux
de M. Ingres, il n'est certes pas besoin d'être un peu bourreau ou un peu libertin, mais il n'est pas mauvais de se ,
mettre dans la peau de tels personnages, pour regarder
ceux du Bain turc. C'est peut-être un bon moyen d'éprouver son plaisir et d'en contrôler la valeur.
XOGER ALLARD

�LE SECRET DU POLICHINELLE

LE SECRET DU POLICHINELLE

Pour Henri.

I
Victor était amoureux depuis une quinzaine. A la fin de
juin, une jeune fille très jolie ~vait surgi au coin de la 1;1e :
déiste et cause-finalier, Victor ne doutait pas que l'Eternel ne la lui eût envoyée pour illuminer son prochain
anniversaire.
Il l'apercevait tous les jours trois fois, et ne demandait
rien de plus.
Lorsqu'il partait à l'école, elle ouvrait sa fenêtre ~t. se
montrait dans sa robe bleue : sa forme serrée, fémm1ne
déjà, troublait un peu l'enfant, surtout si, se penchant
pour sentir la plus fraîche rose à son rosier blanc~ elle
laissait se gonfler sa jeune poitrine. Elle ne le regardait pa~,
il la regardait avec sécurité. Toute la matinée, il sarnurait
avec ravissement son souvenir.
A midi elle n'était plus là. La vitre fleurie, les lueurs
des murs' et des tuiles, la verdure de la pelouse, l'éclat
du jardin violet et rouge, la lumière de l'acacia 'déposaient seuls leur beauté dans la mémoire du faiseur &lt;le
rêves.
. .
Quand il repassait, la b.ien-aimée en blanc, m1-a~1se
et mi-couchée sur une chaise longue, lisait dans un livre.
La &lt;:uriosité timide de Victor allait caresser un vase, un

bureau chargé de papiers, une estampe ; et sans cesse,
elle bondissait autour de la liseuse de ses mains fines
'
,
de son visage étoilé par les yeux, de ses cheveux blonds,
des plis de sa robe où palpitaient de petites sources d'ombre
bleue ...
Elle ne le regardait pas, elle ne le distinguait pas des
pierres. Mais lui, ayant à rapides œillades conquis son
image, s'en délectait durant l'après-midi. Si la leçon l'ennuyait trop, il baissait les paupières, et sous un azur
plein d'hirondelles argentées, lentement, il ressuscitait son
amie.
Le soir enfin s'épanouissait comme une fleur immense,
et que le ciel eût tout Je jour méditée. De loin, Victor
reconnaissait Ies volubilis du pavillon, il se hâtait ; il
aspirait d'un seul coup la Yénusté ferme et fine de la
jeune fille. Elle se promenait, avec un petit arrosoir dont
elle ne se servait guère, entre des géraniums, des bégonias
et des mauves : sa robe blanche traînait sur le gravier de
l'ombre en un bruissement harmonieux ; les bouts de sa
ceinture rose flottaient ; sa natte battait sur son dos comme
si elle eût ri ; et enfin le reste de ses cheveux, sous son
chapeau étroit, paraissait à Victor aussi varié, aussi spirituel
qu'un visage.
Elle entendait, elle daignait entendre qu'il approchait.
Elle se retournait avec vivacité, elle regardait Victor. Elle
ne souriait pas, rien ne glissait dans ses yeux qui pût
faire croire à son adorateur qu'ene le reconnût ou l'encourageât. Elle avait quinze ans, il n'allait en avoir que quatorze : elle provoquait et il suppliait. .. Il la considérait avec
crainte : une lumière sortait de ses joues dorées et de ses
prunelles noires.
Victor ne s'arrêtait pas. li ne pouvait pourtant pas lui
dire:
- Mademoiselle, je vous aime ...
Il négligeait ensuite (tradition cependant ancienne) de
tourmenter la sonnette de son ennemi Cantin, et rentrait à

�LA NOUVELLE REVUE FRAlsÇAISE

la maison enrichi d'un charme pour son travail du soir et
pour ses rêves.
Comme il ignorait le nom de son amie, il l'appelait
Crépuscule. Si parfois son père ou le beau parleur de ses
oncles employaient ce mot, il souriait tout à coup d'une
manière lointaine et ravie. Il le marquait d'un trait et
d'une petite croix dans ses livres : et lorsqu'il le lisait
en apprenant une leçon, il succombait au même sourire,
Sa sœur seule, Marceline, s'en était avisée . Elle n'en disait
rien, mais elle s'attristait un peu lorsqu'elle y pensait, parce
qu'elle était laide\
La grâce de Crépuscule opéra deux miracles pour
Victor.
Il avait eu un camarade : Frédéric Cantin, son voisin,
dont le père était métreur comme le sien. Circonstance
qui rapprocha le_s deux gamins: ils ca~sèrent des mê?1es
affaires et se réjouirent des mêmes vamtés. Ils voulaient
fraterniser par l'échange du sang, comme font les sauvages, lorsqu'une enseigne de sage-~e~~e l~s brouilla à
mort. Cantin s'en servit en effet pour rn1t1er Victor au mystère de la naissance des hommes. Offensé profondément,
Victor refusa de rien croire et se jeta à coups de p,o ing sur le
révélateur.
Puis tous deux firent un faux rapport de leur querelle:
leurs pères cessèrent de se saluer, leurs mères de se voir,
eux continuèrent de se battre à toute occasion.
Victor plus solide, Frédéric plus rusé, vigoureux et malins tous les deux:, ils exerçaient leurs muscles et leurs
bâtons dans un terrain vague encombré de plâtras et de
gadoue qui, en cette extrémité mal bâtie de la ville (une
de ces villes de banlieue où Paris dépose une écume de
petits rentiers, d'ouvriers et de gueux pêle-mêle avec les
eaux d'épandage), faisait justement horizon aux fenêtres
de roses et aux volubilis où, plus tard, devait sourire Crépuscule. Ils ne s'arrêtaient pas toujours au premier sang.
Le vaincu se vengeait : ainsi Victor détraqua la sonnette de

LE SECRET DU POLICHINELLE

65

M. Cantin, et Frédéric cassa deux vitres au cabinet de
M. Saintour.
~riotnph~nt dans les combats, Victor n'en était pas
moms défait dans son cœur. l'affreux secret de l'amour
le to,nur~it: N'~sant pas s'informer (son père se plaignait
den avoir Jamais le temps, et comment questionner une
mère sur cela ?), il souffrait, sans cesser de mépriser sa
souff:an_ce. Quelle tristesse pour le monde, songeait-il, s'il
n~ vivait que par cette ordure, et quel déshonneur pour
Dieu!
. Il espionna bassement les bêtes; avec une sournoiserie
ignoble, il observa}a mèr~, q~'il n'aimait pas beaucoup, sa
tante, sa sœur, qu 11 chénssa1t, comme s'il eût pu lire la
vérité aux plis de leurs robes.
_Mais Crépuscule vint : et d'un seul de ses regards lumineux, elle effaça la souillure du monde. Ce lâche a
me~ti, fensa Vict?r ; et cette_fille aussi belle que la Vierge
Mane n est pas nee à la mamère des chiens. Les enfants
purs ont une origine pure.
Dès l?rs, il fut, tranquille ; et ses pauvres yeux, salis
par les images qu on leur avait suggérées, se reposèrent
avec confiance sur des formes ennoblies. Crépuscule souriait.
Quel péché peut donc commettre une fleur ?
Cet_te assurance, cette évidence, en apaisant Victor,
adoucit sa rancune pour Frédéric. Ce malheureux sortait
d~ la source de boue : il avait révélé la vérité dont il était
digne. Qu'il serait généreux. tout en lui taisant son infirmi,té, de lui pardonner un outrage involontaire!. .... Et d'ailleurs, Crépuscule lisait là au soleil de juin, douce et chaste
comme sont les anges : fallait-il continuer, même pour
défendre l'honneur de sa beauté, à lui offrir le spectacle de
ces batailles répugnantes ?
Victor haïssait également la nonchalance et la dissimulatio~: il résolut, simplicité d'une grande âme, de proposer
la pa1K à son adversaire.
Il le guetta un soir au seuil de sa maison. Frédéric,
5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE'

66
.ême se bai5sait pour décroyant à. quelque attaque :supr
, e Victor s'avança vers
boîter une pierre du macadam, lorsqu
lui.
_ Je te pardonne, rut-il.
C' il ue ton
n,
. d ne •;i .fit l'autre interloqué.
eSl- q
'&lt;..UOl O
.
;:i
. d l' vnge chez le nuen •
père chercherait ~ on ,
. sa bonne volonté le
Victor se mordit les levres, mais
· Il ' pliqua ainsi ·
soutenait. sex.
bé ·,d'cfon alors je voudrais de- Il m'est arnvé une ne 1 I '
.
.11
. alors je te pardonne.
venir me1 eu~ '
. fi 1. ntelligents et un peu faux,
ér'
.agitant
des traits
ns,
éd
F
r
ic,
fi
.
it de comprendre et grom1e regarda du haut en bas, eJgI1
mela:
. •
, t s
- Une bénédiction! m01,
me~ ou; Victor avec cha- Tu me pardonnes aussi. quest10nn

.1:

leur.

.

le il lui vouait toute cette

,

Il pensait à sa chere Crépuscu '
'il s'admirait
bonté. On voyait dans le blanc de ses yeux qu
· ement lui-même.
illi '
excess1v
.
d
d Frédéric avec tranqu te.
- Pourquoi donc? eroan a
arde Moi je ne m'en·
Si tu as ton compte de gnons, ça te reg
.
gage à rien.
-

.

.

Cochon! cna Victor.

' .

.

h

t ue l'autre

Il marcha, les poings ten~us, 1arr s1 méc an q

effaré recula et s'efforça de nre:
tu me pardonnes!
• · te pardonne comme
0 .
ru, oUJ, Je
.
.
'en écouta pas plus.
Il ajouta une obscénité, mais V1cto~ n la chair estfaih]e!
Humilié par la moquerie de son elnnen11,b- cade Mais la nuit
· •· se leva
il se surprit à préro édi ter que que em us
.
Le beau matin
'
vint, son sommeil, s~ son~:~··tremblant sa rose ... Et dt:S
Crépuscule effleura d un bai
•
d' , . été rné.
h reux meme av01r
lors, Victor oublia tou:, eu .. é 'demment n'appreo'
d
ép . é Jamais son amie, v1
connu et m .:1s .. 1 le lui dédiait en silence, au secret e
drait cet héro1Sme. i
•
• d' t 'bue et n'attend pas
son orgueil, comme un roi qm is n
qu'on le remercie.

U: SECRET DU POLICHINELLE

Espérait-il ? - Il se figurait son amour en spectacles.
le père de Crépuscule ( un vieillard qu'il avait vu deux ou
trois fois) se présentait chez M. Saiotour, pour inviter
Victor à un goûter sous la présidence de la fée. Ou bien
il apportait à vériner le devis d'une maison à douze étages,
et sa fille l'accompagr1ait. Ou bien tous deux assistaient
à la distribution des prix, comme personnages de marque;
et en qualité de voisins, l'un félicitiit M. Saintour des
succès de son fils, tandis que l'autre, si bien élevée, se tenait
en robe d'argent à côté de lui et sans rien dire laissait parler
délicieusement ses yeux et son sourire.
.
En tout cas, il visitait son beau jardin, elle honorait d'un
pas léger sa maison et son humble chambre. Ils se voyaient
régulièrement, heure à jamais bénie du jour. Ils se promenaient ensemble. Ils se confiaient en regards tremblants
ce qu'ils soupçonnaient des secrets tristes de la vie. Et ils
savaient bien qu'ils ne pourraient pas à la fin s'empêcher
de s'embrasser, mais d'un baiser qui resterait pur ...
Et de tout cela, au fond, Victor ne désirait presque rien.
Rêvant comme on respire, il se contentait, chaque matin,
&lt;l'ébaucher un nouvel avenir : puis il travaillait à le composer, à le peindre, à l'orchestrer détail à détail; et le soir,
un regard de Crépuscule couronnait l'œuvre. Son bonheur
alors se voûtait sur le sommeil de cet enfant pareil à ces
nuits où la lune maintient le jour encore dans la mémoire de l'ombre...
Dans la deuxième .semaine, l'habitude lui vint de cueillir,
chaque midi, un volubilis violet à la grille de son amie. Il
y buvait une dernière goutte de rosée, puis il pliait la :fleur
dans un petit livre qui se remplissait.
Rien n'était bas en lui. Sous la fenêtre de Crépuscule,
il se sentait parfait. Comme au bain dans une eau souple,
comme au soleil dans une demi-e..--nase, comme au parad1s,
son corps et son âme se dilataient ; un feu dans son
cœur, son cerveau, ses yeux, dans les articulations moelleuses de ses genoux et de ses hanches, attisait subitement

�68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

. En même temps le passé, le futur se rapprochaient
1a vie.
'
·
l 'l
dans sa conscience, comme les deux jours qui, sous e v~1 e
bleu des nuits de juin, se rejoignent et se serr~nt les marns.
Une brise odoriférante souffl.ait de sa rêv~r1e _sur sa t~émoire : tout s'y transfigurait. Jamais, non, 1ama1s _( ou bien
.
vient
é tait-ce
un de ces mauvais songes où. le péché
,
. . sans
.
'
.
l'
.
:&gt;)
·1amais
il
n'avait
cru
a
ces
qu on aperçoive .
.
. . mfam1es
, .
. f'ames disent de l'amour.' _ Jamais .11 ne. s était
que des m
battu au coin de la borne avec un menteur ; - 1ama1s plus
il ne s'avilirait dans l'action ou la pensée. . .
.
.
Entre ses souvenirs embellis et ses projet~ illummé~, il
allait, vertigineux et tendre, comme une peute fille gatée
entre deux grands frères.
.
. _ ,.
Le jour de son anniversaire, au soleil de _m1d1, ~ l~to~,
arrivant de l'école, rencontra Crépuscule qui_ causa1t mt1mernent, affectueu_sement, avec Frédéric Cantm.

II
Sa stupeur fut telle qu'il s'arrêta et que sa figure devint
rouge sombre.
.
.
1
Hypocrite ! criait une voix en lm. Menteuse .
Salope !
• •1
egard
Crépuscule semblait vou 1oir e ever son r
li se rai'd"t
1.
d · ï
r
de no11ehalance et de douceur. Quant à Fré énc, l acco ,
·
" un réverattention
qua
da1't a, Victor à peu près la meme
. . ,
l
, . uer le
hère. Le jeune garçon se contraigmt a mare1er, a_Jo
. é r's Sa rouaeur le dénoncait, il le comprenait et rou·
0
mpi.
•
•
d'l
issait davantage. Une crampe insupportablt: lui tor ai: es
genoux. Il eut peur de tomber, il attacha les yeux sur 1aca·
~ia feuillu de lumière; mais à deux pas de ses bourreaux,
le comage lui manqua : il traversa la rue.
. d
· d'"md'ignanon,
·
de cbagnn ' e
Il fût mort, croyait-il,
de Crépuscule.
110nt e, s'il avait vu une raillerie aux lèvres
.
ement
Pourtant elle et Frédéric s'expliquèrent vite ce mouv

LE SECRET DU POLICHINELLE

timide et désolé : Victor écouta le rire cruel où ils se
gaussaient ensemble de sa candeur. Et au lièu de mourir,
il exigea de Dieu leur agonie immédiate, leur chute, leurs
convulsions, leur dernier soupir, la déco1nposition instantanée de leur sexe et de leur cœur.
Mais Dieu n'étendit pas le doigt, et Victor subit sa pensée
comme une flagellation d'éclairs.
- Lui, je lui pardonne ; elle, je l'aime ; et voilà ce
qu'ils me font !
lei la douleur fut si tranchante qu'il en cria :
- Et juste le ' jour de ma fête ! c'est toujours à moi
que cela arrive !
En effet, deux ans auparavant, tombé dans la boue au
soir de sa première communion, il s'était sali jusqu'à l'àme.
Mais depuis, il avait abandonné la religion chrétienne, et
il ne songeait plus à cet événement.
Son cœur n'était que cendres.
- Moi qui voulais devenir aussi bon qu'elle est belle !
gémissait-il. Moi qui ne voulais pas croir.e que pour
l'aimer....
Hélas! il n'y a pas moyen d'écrire pour des hommes ce
que cet enfant pensa.

-Tout est vrai, alors ! reprenait-il. Frédéric l'avait bien
dit. Le bon Dieu n'est qu'un vieux cochon !
La honte, puante comme l'excrément, lui remplissait la
bouche. Il aperçut sa sœur au seuil de la maison.
- Alors, râla-t-il, Marceline aussi ...
Laide un peu, les yeux de travers, les traits épais, la
peau triste et sans lumière, elle l'attendait avec un sourire
très doux. Fonça-t-elle, surnagea-t-elle, au torrent de boue
qui écumait dans l'âme de l'enfant ? Il s'approchait d'un
pas régulier, elle lui faisait son joli signe, l'index levé,
immobile ; le vent bleu de juillet rebroussait ses cheveux

pâles.

II trouva le courage effroyable de l'embrasser.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

III
Or c'était un jour extraordinaire, . et Victor y faisait
figure de héros . Lui qu'un seul mensonge désemparait, à
qui l'on réclamerait certainement de la joie, comment dissimulerait-il sa peine ?
Il revint le soir par d'autres rues, pour ne pas chanceler
devant Crépuscule. Le visage indifférent des maisons, la
face fermée de ces passants inconnus, de ces passantes qui
lui parurent hautaines et sévères, la physionomie farouche
des arbres, tout acheva de lui briser l'âme.
Il arriva. Son oncle Alfred était déjà là. Son père
dont le travail pressait, sa mère g~i surveillait la cuisine,
remirent Victor à· cet indulgent célibataire, qui l'emmena
dans le jardin.
Victor jugeait qu'il ne pouvait pas y avoir un homme
plus bête. Il était pourtant fort bien considéré à son ministère. Son dossier le disait exact, soigneux, dévoué ; ses
chefs estimaient en lui une hardiesse modeste, cette liberté
d'esprit moderée et sage qui convient à la d~mocratie. ~
montrait-il trop ou trop peu à son neveu ? Victor trouvait
que, sous couleur de donner tout, il reprenait bien davantage. C'était un quadragénaire maigre, avec une barbe
noire en éventail ec des yeux bruns qui, hésitants sur les
hommes, se posaient avec décision sur les choses.
Le troène en fleurs., près de la tonnelle, exhalait son
odeur amère. Quelques pas; puis l'oncle et le neveu s'assirent sous le platane et, contemplant le soleil qui descendait entre deux villas blanches, ils tinrent conversation.
- Te voilà grand, commença l'onde, tu as bien déjà t~
petites idées. A quatorze ans, on est presque un espnt
libre. Ah moi, à ton âge !.. .
Il sourit, il soupira. Victor l'écoutait a-..--ec un ennui épouvantable. Il .demanda:

LE SECRET DU POLrCHINELLE

- Qu'est-ce que tu penses ?
- Je prépare mon brevet, dit l'enfant plein de lassitude.
Là-dessus, M. Alfred Saintour s'indigna.
- Voilà bien la génération nouvelle! Tous brevetés
tous fonctionna-ires !... Ç)n ne t'apprend donc rien d~
sérieux à l'école ?
C'~tait un beau sujet. Victor le comprit et r?y jeta. pour
oublier sa peine. Il n'avait de rancune contre aucun de ses
m~ître_s, il les ,ac~usa to?s avec impanialité. L'orthographe
çt~1t bizarre; 1arithmétique, comp-Hquée et absurde ; l'histoire naturelle, pauvre en images· la morale stupide •
I'
.
'
,
'
anglais, on n'y entendait rien de rien. L'oncle commença
par approuver le neveu : il buvait ses phrases, passant
une . paume sur sa barbe comme après un bon coup
de _vm; et p~rfois, il faisait les questions et les réponses.
Pws ses sourals se froncèrent, il agita les mains du geste
dont on apaise un beau chien qui bondit, et il arrêta l'éloquence.
- Tu exagères, Victor, ils ont bien du dévouement.
Tes maîtres sont les meilleurs serviteurs de la République.
- Oh, bien sûr ! dit l'enfant.
. - _Tout de même, conclut M. Saiqtour avec satis.faction,
Je _sms content de voir que mes conseils ont porté leur
frmt. Tu ne te laisses pas imposer des idées toutes faites
tu exerces cet esprit critique que je t'• lrecommandé.
'
- Oui, hypocrite ! pensa Victor c!fürière nne déférence
doucement niaise.
··
_Ils se turent. Une bonne blanche, sur la terrasse, prépaun fauteuil, des couverts. C'était une fille vive avec un sourire
net dans son visage ovale. Victor la regarda une ou deux
fois san_s parler. Crépuscule l'avait trahi. Son onde jouait
a-vec lui comme avec un caniche, la vertu ordonnait de
~é~riser Dieu. Sa chair lui semblait partout meurtrie
ainsi qu'après une courbature. M. Saintour l'épiait en peignant sa grande barbe.

rai: la table. Elle allait et venait avec des chaises,

�72

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Tiens, dit-il en touchant l'épaule de son neveu, promenons-nous un peu pour voir le coucher du soleil.
En faisant le tour de la pelouse, on jouissait de deux
occidents ; l'un .tu-delà d'un potager avec des choux et des
fèves, entre les villas : le globe y était visible, orange et
aplati, énorme, dans un ciel de pourpre jaunie qui se nuait
en vert pâle et en azur au zénith ; l'autre, passé le platane,
la tonnelle et ·1e mur, dans le créneau que forma~eot deux
mansardes d'ardoise au golfe d'une rue lointaine : là, il n'y
avait plus qu'une aurore couleur de souci, chaude, agitée
et dilatée par un mouvement si mystérieux qu'on s'attendait à en voir jaillir un soleil plus beau que le nôtre.
L'homme et l'enfant regardèrent cela en silence; puis
ils causèrent plus affectueusement.
- Il faut aimer 1a nature, disait M. Saintour. Au bureau, j'ai un arbre dans ma croisée.
- Moi, j'ai un acacia ! s'écria Victor.
C'était l'acacia ùe Crépuscule. Il la revit avec ce Cantin
qu'elle avait préféré; son cœur se tordit comme une pomme
au pressoir. Sa voix se brisa, son sourire se rompit, une telle
douleur passa dans ses yeux que son oncle s'émut. Il parut
rêver, hésiter, se flatta un peu la barbe; puis il risqua une
question :
- Victor, môn,~arçon, j'espère que tu as confiance en
moi?
•ua
- Moi, mon oncle L
Son secret blessé, vH:tor se raidissait, serrait les dents,
tâchait de ne pas pâlir. Quoi donc, cet imbécile pénètrerait
au mystère douloureux, il y porterait l'injure de sa voix
donnante et reprenante, le conseil gluant de sa dégo1'.1tante
sagesse !
- Tu sais , continuait M. Alfred Saintour avec embarras,
il ne faut pas croire ce que peuvent raconter tes camarades ... Il y a bien des voyous ..• Ton père a voulu t'élever à
l'école primaire, il a eu raison en principe ; mais dans
l'application ....

LE SECRET

nu

POUCHINELLE

73

Il s'interrompit. Il observa un paràtonnerre. Il avait un
~eu l'~ir d'écouter une Voix Intérieure, ou plutôt, de s0l1ic1ter delle une audience.
- Ils ne m'ont rien dit du tout, repartit Victor, qui
craignait la suite.
-:-Les hommes et les femmes .... commença l'oncle.
Victor souffrait tant qu'il pria malgré lui et malgré la
bassesse de Dieu.
- Seigneur, faites qu'il ne me parle de cette injustice !
- Les hommes et les femmes .... répétait l'onde.
Il ne regardait pas son neveu déchiré par l'angoisse, son
neveu ne le regardait pas démonté Jans sa belle assurance.
Ils a:·aient peur d'entendre l'un deux prononcer ce qu'ils
savaient tous les deux. Les attitudes ou naît la vie hantaient leur imagination et leur mémoire détournées.
. A ce moment, le deuxième onde, la tante, la jeune cou~me parurent sur la terrasse, poussant un bouqµet de cris
Joyeux.
·M. Saintour et Victor renvoyèrent la bienvenue. Tandis
qu'ils avançaient et que les autres descendaient l'escalier
l'onde chuchota:
'
- Victor, si jamais l'un de tes camarades te fait des
histoires sur le mariage, tu viendras me voir et nous causerons.

Il regarda son neveu enfin. C'était un beau regard tout
de même, franc, courageux, et malgré un peu de sottise,

bon.
-

Oui, répondit Victor.

Mais que pensait-il en son langage ignominieux d'écolier ! Que se représentait-il, déshonoré, dans le délire d'une
fureur meurtrière, dans la convulsion d'une rancune ascétique contre la vie !
_
. Dans un petit miroir rond, vite, à la dérobée, il chercha
s1 ses traits n'en reproduisaient pas trop crûment l'affreuse
honte. Trop pâle, avec de longues joues froides, avec des
yeux agrandis et enfoncés, il détesta son pauvre visage.

�74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'enfant courait à Fui et l'embrass:rit. Douce chair tiède,
douce chair ennemie ~ Puis il passait aux mains de sa tante
et de son oncle et quelques minutes, ce furent tant de
' '
. ,
félicitations, de souhaits, de sourires, que son chagrm s Y
perdit.
Puis on se promena. M. Saintour et son be_au-frère
(M. Marquis avait épousé la sœur de madame _S~mto~),
prirent la tête. L'un parlant affaires, l'autre adm1ms~t1~n,
tous deux s'entendaient fort bien. Mieux encore à m1-vo1x,
parce qu'ils parlaient femmes. Maigre et b1:1n, vif, sans
barbe, M. Marquis portait un lorgnon d'écaille sur deux
yeux gris tranquilles. Il commerçait dans les denrées coloniales.
Victor suivit avec sa tante. Elle était plus jeune que sa
mère elle s'amusait avec lui à la poupée autrefois. Menue,
une figure fine, deux prunelles pâles, il la chéri~sait davantage depuis sou mariage, trouvant, sans s'expliquer pourquoi, qu'année par année elle commençait à ressem~ler,
tant elle devenait douce, humble, et comme lasse, a sa
sœur Marceline.
.
Quant à Lucienne, qu'on appelait par câlinerie_Marqu!se,
il avait pour elle cette affection obscure, attentive, qu ~o
jeune homme, qu'une jeune fille, ont pour les tout petits
enfants, jouets vivants, souvenirs et promesses, profonde
force de la chair innocente.
Ah, pourtant, qu'il avait de peine à les aimer ce soir !. ..
Toute sa douleur, fomentée à nouveau par la mal_adresse
de M. Saintour, s'était remise à bouillonner en lm : et 1~
jalousie, la honte, l'humiliation d'avoir subi le m~nsong~ lu}
faisaient une âme colère, ivre d'aventure, et qm pom·att a.
peine se contenir dans le silence.
Il allait sa main tremblant un peu dans la menotte de
Lucienne.' Sa tante, qui l'épiait de côté, s'étonnait de ces
·
·
lèvres sans rire, de ces yeux mqmets
et trou bles, de. cette
pâleur. Un moment elle se laissa distraire par le so1-r._ ~
globe était tombé entre les maisons, l'aurore ne palpitut

LE SECRET DU POLICHINELLE

75

pins au créneau des mansardes : mais l'horizon morcelé
luisait partout d'une lumière qui, on le sentait bien,
entourait la terre comme une ceinture; l'air poudreux semblait plus dense ; et la tige des fleurs, les arbustes, le tronc
des arbres rajeunissaient dans la pourpre.
- Quel beau crépuscule ! murmura la jeune femme.
Victor tressaillit. Son menton se creusa, ses joues se bossuèrent, comme s'il avait reçu un coup de bâton sur fa face.
- Qu'est-ce que tu as ? demanda la tante, tu ne dis rien,
as-tu du chagrin ?
- Il est triste, rit Lucienne.
Mais elle trouva à terre une grappe de troène et trois cailloux blancs : elle les ramassa et, s'occupant à les tâter, à
les flairer, à les sucer, à s'en flatter les cheYeux, les lèvres,
les yeux:, les plis délicats du cou, elle ne prit plus part à la
causerie.
,- Je_ n'ai pas de chagrin, dit Victor un peu trop bas, je
mennme.
La jeune femme chuchota :
- Ce n'est rien. Moi aussi, je m'ennuie quelquefois.
- Oh, Marie ! s'écria-t-il sans réfléchir, mon oncle ne
t'aime donc pas ?
'
Elle se détourna brusquement, un ruban se défit dans
ses cheveux : ce fut à son tour de pâlir. Puis elle reprit
d'un ton las et rêveur :
-Alors, tu as quatorze ans aujourd'hui.
Il n'y a qu'une peine dans toute la vie, enseignait à
Victor son propre cœur. Et il faut la cacher, puisque si on
la montre, ils savent tous dès lors où frapper. Pour soi,
pour sa tante, il s'efforça de mentir.
-:- Oui, ça m'ennuie d'avoir quatorze ans.
, Il n'y croyait pas, mais après qu'il l'eût prononcé, il
sen trouva convaincu. Il essaya de s'expliquer maladroitement.
- Je voudrais en avoir quatre, ou bien vingt ... Pourquoi apprendre si lentement les choses ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La jeune femme n'écoutait guère ; elle lui regardait les
lèvres et les yeux. Elle eut peur, de la même façon que
l'oncle auparavant ; elle renta de faire dévier ce que Victor
pensait.
- Ah oui, dit-elle, l'anglais, l'algèbre ... Tu sais, je l'ai
passé, mon brevet, et! n'est pas si difficile .. .
Elle allait lui en conter les péripéties, il ne la laissa pas
commencer.
- Ah, Mariette ! fit-il du ton de son enfance, il y a
des choses bien pires ! Je ne pourrai jamais y arriver !
Vois-tu, toi tu es bonne, maman et Marceline sont bonnes,
Lucienne est bonne ... Mais il y en a de méchantes !...
Il s'arrêta. La honte d'avoir parlé l'oppressa. Sa tante
attendit qu'il continuât, et comme il se taisait, elle murmura :
- Il faut souffrir pour grandir.
On les appelait. La bonne servait. Sur la première marche de l'escalier, l'oncle Alfred informa M. Saintour :
- Ce garçon-là est encore bien innocent.
M. Saintour sourit, avec une fatuité dont il se corrigea
gentiment en désignant sa fille :
- Marceline le surveille.
Mais en même temps, la tante Marie avertissait sa
sœur:
- Il ne faudra pas trop nous occuper de Victor ce soir.
Je crois qu'il a du chagrin.
- Bab ! dit cette rnaman si raisonnable, le jour de sa fête!

IV
Il fallut s'asseoir et se sourire. Les fleurs de la nappe
embaumèrent. Une fumée tiède s'éleva du potage. Les
cuillers tintèrent doucement. Le crépuscule, comme un
oiseau doré, couvait le jardin sous ses grandes ailes.
Victor, tout en buvant sa soupe, compta ses amis et ses

LE SECRET DU POLICHINELLE

77

ennemis. Il était au bout de la table ; l'oncle Marquis à sa
gauch: et Marceline à sa_ droite : dédain, tendresse qui lui
donnai;nt un p~u le vertige. Devant lui, presque loin, assise
e?~re l'oncle Samtour et la tante Mariette, Lucienne sounait tres sage. Au milieu, vis-à-vis, régnaient son père à la
ba:be chenue et sa mère aussi majestueuse que les statues
qui ~gurent les_ villes couronnées de tours. Trois lampes
électriques, pareilles à des fruits dans un feuillage de verre
argenté, caressaient d'une lumière mi-grise mi-bleue Ja
porcelaine, l'éclat des couverts, les mains blanches des
femmes et les mains jaunes des hommes.
Sur_une desserte, plusieurs paquets contenaient, Victor
le devma, _les cadeaux qu'on lui ferait à la fin du repas,
quel~ues livres sans doute aussi gonflés de mensonge que
les discours de ses oncles.

Il soupira. Une étoile parut sur le jardin~ juste entre les
deu~ ma_ns:rde~ où s'était voilé, tout au long du soir, tm
soleil q,u_1 n .a va1t pas_ vo~lu l_ui~e; une gré:nde étoile qui
se rétréc1ssa1t et se d1lata1t, ams1 qu'une luciole seconde à
seconde. ~t _Victor, pour que sa lumière le s~ulageât, la
contemplait a chaque élancement de sa douleur.
Le chagrin se tenait en lui comme un être vivant comme
un ennemi intérieur qui l'eût pris à la gorge ~t se fût
appuyé sur ~on cœ_ur. Cantin, Victor aurait pu le frapper;
Crépuscu_Ie, 11 aurait pu la fuir derrière des larmes ; mais il
ne pouv_a1t rien contre leur souvenir qui l'étranglait.
_Tandis ~ue mad~me Saintour, calme et blanche, pressait une potre électrique qui pendait à portée de sa main
son mari se mit debout, élevant un verre de rubis trem~
hlant à la hauteur de son œil.
- Buvons au héros de la fête! déclama+il. Buvons à ce
petit garçon qui sera l'année prochaine un jeune homme !
, Il se fit un tumulte joyeu.'&gt;.. Chacun se drfssa, chacun
sexclarna fort pour ne penser à rien, chacun tendit son
verre, et tous le choquèrent avec des rires contre celui de
Victor.

�LA NOUVELLE REVUE FRA.~ÇAISE

On se rassit. La bonne présentait les entrées. Victor ne
regardait plus rien que son étoile.
- 11 a mauvaise mine, constata de loin M. Alfred
Saintour.
- Vilains yeux, goguenarda M. Marquis, chagrins
d'amour!
Jamais on ne savait au juste ce que œt homme voulait
dite : on rit par politesse. Victor la.issa tomber sa fourchette.
Le temps de la ramasser, une fureur le posséda. Il éût
voulu d'un seul mot emporter la conversation, comme il
aurait tiré la nappe par le coin avec sa vaisselle, ses mets et
ses fleurs agonisantes, mais il ne lui venait que des grossièretés aux dents. Sa bouche se contracta.
- Es.t-ce que tu es vraimentmalade, Victor? demanda
madame Saintour, douce et sévère, une lèvre de moue et
une lèvre de sourir~Le jeune garçon, pour répondre, regarda sa mère : mais
ce fut une femme qu'il vit. Il tressaillit violemment, sa figure
s'empourpra, il baissa le front et souhaita si fort d'être
aveugle qu'il le fut durant quelques secondes.
- Eh bien, dit M. Saintour avec autorité, ta mère te
parle ! Serais-tu malade ?
.
- Mais non, enfin! répUqua Victor d'un ton brusque, JC
me porte très bien !
Son père allait le réprimander pour son impertinence,
lorsque son oncle intervint.
_
. ,.
- Peut-être prend-il ses études trop au séneux, Je 1ai
fait causer tout à l'heure.
- Le brevet l'effraye, dit la tante, les programmes sont
trop chargés.
- Pensez à son âge, murmura M. Marquis.
- On a bien du mal avec les enfants, soupira madame
Sain tour.
Victor les écoutait avec dégoût. Pourquoi ces hommes
étaient-ils si brutaux, pourquoi ces femmes manquaientelles à ce point de finesse ? Il chercha les yeux de sa sœur,

LE SECRET DU POLICHINELLE

79

pour la remercier de son silence : elle les avait détournés
il ne vit que ses gros traits tristes. Il tâcba de sourire ~
~ucienne : et tout à coup il se rappela le péché originel,
il se figura ce doux visage et cette souillure sans nom ...
A"(Tec sa ~ourchett-e, il se griffa le genou jusqu'au sang, pour
ne pas cner.
Autour de lui, chacun s'étant engagé par sa première
phrase, ils 1a continuaient tous oula répétaient. Nul ne cherchait à comprendre Victor. D'ailleurs, ils avaient beau
s'attendre avec politesse, accrocher soigneusement leur
réplique au dernier mot de la précédente, ils ne cherchaient
pas non plus à se comprendre les uns les autres.
- Toute la journée, dit M. Saintour, nous travaillons.
Et pour qui? N'importe quel travail est ennuyeux ... Quelle
consolation nous restera-t-i1, si le soir nos enfants nous font
mauvais visage ?
Cette pensée parut forte. On l'approuva.
-D'ailleurs, dit madame Saintouravec douceur Victor
est assez raisonnable à présent pout savoir que sans' amabilité on ne peut pas plaire aux autres.
~'oncle Saintour s'empara de cette affirmation qu'il trouvau un peu trop mondaine. Le œrcle des paroles, des
gestes et des rires quitta Victor et se transporta autour de cet
homme extraordinaire qui, récapitulant ses thèses au rôti,
se trouva de l'avis de chacun en partie et seul du sien en
tout.
Victor n'en pouvait plus. Un instant encore croyait-il

il efrt éclaté en injures basses et désolées. Gau~he1 tordu:
souffrant comme si son buste avait subitement tourné sur
ses hanches, il contempla le jardin. La nuit se creusait
entre les arbres, les étoiles étaient devenues innombrables.
Le silence recueillait les bruits comme une vasque. Une
fraîc_he~ embaumée flattait les visages rougis qui s'épanou1Ssa1ent. Ces bonnes gens, qui la sentirent, se louèrent
de la nature entre cinq ou six plaisanteries où ils raillaient
la jeunesse.

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis une étoile filante glissa, que Marceline seule vit.
- Tu as fait un souhait? demanda.-t-eUe à Victor.
- Je ne crois plus à cela, dit-il brutalement. Et puis,
qu'est-ce que je souhaiterais ?
- Tiens, chuchota-t-elle, quand on a rien à souhaiter
pour soi, on souhaite pour les autres.
Elle souriait, de ce sourire si doux qu'il lui rendait un
peu de grâce. Victor se repentit de sa méchanceté, et pourtant il ne put s'empêcher de la répéter.
- Moi, je ne crois plus à cela.
- Tu es si savant, murmura Marceline avec un peu de
moquerie, c'est des contes de bonne femme à présent ...
Le cœur du jeune garçon se resserra. Il répliqua tout
droit :
- Toi non plus, tu n'y crois pas. Alors, pourquoi
veux-tu que j'y croie .? Ça t'amuse que je fasse la bête ?
- Tu as du chagrin ?
- La vie me répugne, répondit-il.
Elle le regarda prête à pleurer, il la regarda avec une
cruauté provocante• .Puis larmes et défi disparurent de leurs
yeux pareils, et entre les paupières qui battaient, leurs
deux âmes se reconnurent.
. - Un peu de courage! dit Marceline.
Le dessert circulait. Chacun était conte.nt, M. et Mm•
Saintour doublement à cause de la satisfaction visible de
leurs convives. Et tous cherchaient comment manifester
cette fierté familiale.
- Victor va nous· réciter quelque chose, proposa l'oncle
Alfred.
Victor redevint livide. Mais la tante Marie s'écria gaiement:
- Oh, Marquise ! qu'est-ce que tu fais ?
Lucienne- avait repoussé sa petite assiette à gâteaux et
disposé sur la nappe les trois cailloux et la fleur _de_ troène.
Ses yeux brillaient, et des myriades de mots lu1sa1ent sur
ses lèvres.

8I

LE SECRET DU POLICHINELLE

-

Je crois qu'elle est grise, dit sa mère.

~ Alors, dit son père avec philosophie, elle tient de

mm.

~ne longue demi-minute, ce fut comme si l'on avait
étemt une lampe. Le secret voltigea entre les fronts pareil
à une chauve-souris.
Enfin, les hommes se résignèrent encore à rire.
- Quel enfant terrible vous faites! dit M. Saintour à
son beau-frère.
·
. Victor ob~erv~it _sa tante un peu pâle, sa mère un peu .
Jaune ; et tres vite il comprenait, très vite très loin bien
plus loin déjà que le vrai.
'
'
Heureusement, Lucienne commença une histoire de
fées, et tous feignirent de l'écouter avec admiration.
- Un chien dit: Hou! expliquait-elle . .
- Hou, hou ! répéta madame Saintour d'un ton ravi.
- Comédiennes l grommela Victor.
Ils l'entendirent, tous le regardèrent avec étonnement.
M. Saimour menaça d'un œil froid. Lucienne continua •
ses yeux brillaient ; entre ses lèvres fraîches luisaient se;
dents; sa mère penchée et l'adorant rajeunissait.
. - Paune petite l chuchota Victor à sa sœur, comme
ils se moquent d'elle l Elle ne se doute pas qu'ils lui
apprennent à mentir !
- Tais-toi donc l ordonna Marceline d'une voix basse
et impérieuse.
- Oh, murmura-t-il effrayé, toi aussi !
Quoi, ces traits sincères pouvaient-ils donc se falsifier
~ns se tordre et se rompre ?.•.. Elle approuvait ces vilenies,
il 1~ méprisa incroyablement. Et tout le temps que
Lucienne mit à finir, il se représenta Ie visage trompeur
de Crépuscule à côté du visage trompeur de Marceline : et
ce fut assez pour qu'il se crût désormais seul dans la vie.
-A ton tour, dit son père le réveillant. Récite-nous ta
plus be~le,poésie, et après tu souhaiter,is le bonsoir, puisque
tu vas a l école demain.
6

�LA NOUVELLE R.E\'UE FIU.NÇA!Si
LE SECRET DU POLICH!~ELLE

Tous en revinreRt au héros triste de la soirée. Blême,
les yeux rougis, il tou~a. . . 1
- Papa, 1· e suis ... s1 faugué.
1 Alf ,l
reu'
. - Choisis ce que tu vou&lt;l ras, concéda l' ow~ e

tu as toute liberté. .
ffl.a l'oncle Marquis en
-Allons, une petite chanson, sou
,
, . . t a rès tu feras la q u-ete. · ·
clignant de i_œ1.l ' e }
a uets de b d~serte, et, pour
Il poin,ta I mdex vers es p q . e de bonne humew-.
J; · ï
leva un nr
la première 01s, l sou d "t Victor en soi-même, t'auras
_ Fais le beau, gron ai
d\l-sucre
l
d'Jt 1a t a11te Marie
a•tec douceur, qu'est-ce
Allons,
. .
· fa"t prier ai.ns1 ?
qu'un garçon _qui se li~ "' . t'assure que Victor n'est pas
_ Papa, dit Marce n.. , 1e
à son aise.

,,,._ . M Sain:tour rudement. Je
'
f: ute ' s =na .
. .
- Eh, cest sa a. . '1
pour nous montrer ams1
voudrais bien sav01r ce qu l a .
. travaille bien et
t d nuit' Un garcot1 qm
bo
figure de . nne e
·
, ;s de vapeurs !
qui se conduit l:01mê:eme~~ n: p l'onde Marquis, s'amuse
- Qui tnwa1Lle bien, cr ta
bien.
.
bouche élo:quente pour
M Alfred Saintour ouvrait sa .
· 1 fu.t devancé
, . la sy ~thèse
operer
r· de ces deux doctnnes, mais l
par la mère de \ ictor_. .
t
ux bien nous faire ce
- Voyons, suppha.it-elle, u èpe donné de satisfaç,tion
Petit plaisir, tu ne nous as gu re
1

••

pour ta fête .
é les dents serrées, la poitrine
Victor se leva exaspér •
d
poings où les
U
uya ses eux
,
grosse de colère.
appl
ble . et sans réfléchir, sans
fiaient sur a ta · '
1 · vait
veines se _gon
, l dernière poésie qu'on u1 a
chercher, il commença a
a!)prise:
..
Qua11d l'mfant jase a,•u rom/1re qui le_ be11it,
-La Jimn•ettc, at1e11ttt'e,
. au rebor-d d.e;i sont fimd,
iles
tin pasSfmt, pens1;s e 1'. ,
St. i!,mw, el SM pe
d . ailes
Ltw·s têtes à travers les plumes e sts
...

II s'arrêta. Chaque mot le bless:zit; il y retrout:ait tout
le verbiage, toute la fausse enfance, toute 1a déshonomnte
feinte dont il souffrait depuis un jour. Il reprit très vite :
- L' Innocence au nn7ùm tft nous, quelle la,g-esse !
Quel rk,,t du ciel f Qui sait les conseils de sag~sse,
Le.s éclairs de bonté, qui sait la foi, l'a111011r,
Q~,e versu1t, à Ira.vers ùmr tremblattt dm«i-j01t.r,
Dans la querelle amère et sinistre où nous sommJ1S,
Les limes des enfants sur les tf.mes Jes bom111es !

Ici 1a voix lui manqua_ Son regard d'indignation et de
détresse vacilla sur tous ceux qui l'écoutaient convaincus
et recueillis. Et son cœur crevant enfin, il leva les poings
et cria. ;
- Hypocrites ! menteurs ! lâches !
- Victor ! exclama la tante .Marie berç.arn Lucienne en
larmes.
Marceline se leva et prit son frère par le bras.
- Ah, s'écria M. Saimour, voilà gui est un peu fort !
Marie, halte, ceci est mon affaire. A qui donc en as-tu,
petit imbécile 1
Il tourna des yeux menaçants vers Victor. Mais il ne
pouvait plus l'intimider : l'enfant continua dans une
fougue désespérée.
- A toi, à vousJ tas de menteurs 1
« Moi, je n'ai pas le droit d'avoir du chagrin ? Il fuut que
je sois content parce que vous êtes contents? II faut que je
m'amuse parce que c'est ma fête ?.... Et si j'ai de la peine,
moi?
- Victor, Victor, répétait Marceline éperdue.
- Si je suis votre polichinelle, criait-il, il fallait me le
dire! .Vous vous moquez de mai à cause de vœmensonges !
Si vous ne les aviez pas faits,, je ne les répèterais pas! Je
snis un poupard qui dit papa-maman .. ~
Sa voix se rompit encore. Les larmes .couvraient son
visage. Comme personne n'osait plus parler, il gémit tout
ce qu'il avait pensé.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

. é . bo '
- Alors, moi qui vous croyais ! moi qu~ tais n .
Vous qui m'aimez, vous m'avez menti_! Il n y a que ceux
ni me dégoûtent qui me disent la vénté ! ~n se 1:1oq~e
qd
. on me parle du crépuscule, on me dit que Je sms
e m01,
,
f · é · , Le
libre et après on rit des bêtises qu on me ait r _citer . l
bon 'nieu n'est qu'un cochon! Ça n'est pa~ vrai, que es
enfants sont innocents ! Ils viennent du ciel, c est bon
~
d
Pour nous ! Et votre sale amour !
.
M. Marqms ' content e sa
Ils rouairent, t.1s pa, 1irent.
erspicaci;é souriait de l'œil et de la lèvre. .
p Lucienn: pleurait si fort que Victor rentend1t: .
- j'ai de la peine! cria-t-il. Je v?us en ~erais bien plus
si Lucienne n'était pas là. Pourqu01 ne m avez-vous pas

84

&lt;lit la vérité ?
.
M r e
Il s'interrompit. Tandis que tous avaient peur, arce m
murmura :
_ Parce que Lucienne était là.
,
Elle le tira par le bras. Il se laissa faire, cachant sa tete
', le de sa sœur. Père et mère, oncles et tantes, en
sur l epau
1
sans le
1ence l'écoutaient. Marceline, sans par er,
s1
'.a parler, l'entram
, a à l'intérieur. La porte se referma
forcer
sur eux.
r
t
ille cette
Ces hommes expérimentés, cette iemme ranq~ ' . .
femme tendre se regardèrent au bruit. Eussent-ils mieux
fait de se taire ?
- Raisonnons un peu, dit l'oncle Alfred.

V

Victor couché Maceline resta près de so~ chevet. 11
'.
.
al
. 'ï étouffait dans- son
pleurait encore, a petits _sanb ots qu i_ 1 1 i demanda le
oreiller. Elle voulut lm parler, mais i u
.
et lui· donna sa main brillante.
s11ence
• ê d'l omrne.
Il s'épuisa il s'endormit, il fit son prem1err ve 1
Y
'

ALBERT THJERR

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE

UNANIMISME
Quelques années avant la guerre, M. Florian Parmentier
avait repéré et décrit, je crois, dans la littérature de son temps,
une trentaine d'écoles en isme, y compris celle qu'il avait luimême fondée, et dont le nom m'échappe. Tom cela semble
de l'histoire assez ancienne, et les peintres se disent maintenant
plus volontiers isies que les littérateurs. La fondation d'une école,
qui prête généralement à des épigrammes assez faciles, serait
pourtant, semble-t-il, une œuvre à encourager. La critique
trouve une grande satisfaction à voir la littérature s'avancer
par escouades sur le terrain de manœuvres, et la tirer d'incertitude par des manifestes explicatifs et des commentaires didactiques. Vous savez ce qu'on nomme en langage parlementaire
le Barodet ? C'est le recueil des professions de foi et des programmes des élus, imprimé au début de chaque législature,
et qui, ayantété approuvé par les électeurs, est censé représenter
leurs cahiers. Si l'usage des écoles se généralisait~ si, comme
les poètes élisent leur prince, les écrivains choisissaient leurs
chefs, sous-chefs et grands chefs d'école sur des programmes
bien tranchés et abondamment développés, nous pourrions
faire un Barodet littéraire qui nous donnerait, comme disait
Sarcey, des sujets de chronique, et si beaux. qu'il n'y aurait plus
ai crise de la critique ni enquêtes sur la crise de la critique.
Mais tous les élus dont le Barodet a enregistré les principes
ne deviennent pas ministres. On en trouverait, en cherchant
bien, quelques-uns qui ne sont même jamais sous-secrétaires
d'Etat. Et pareillement tous les manifestes d'écoles n'engendrent

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas des cbefs-d'œuvre. Il en est qu_i rest~nt la seule °:u:·re de
l'école. On ne les en jugera pas moins uttles. Ils nous des1gnent
généralement une voie où il y avait u?e, littérature_ possi~le,
où une place aurait dû et pu être tenue s11 art et Ia s~tte del_ art
comportaient des voies normales et prévisibles. Mais précisé•
ment le o-énie c'est l'anormal et l'imprévisible, de sorte qu'il
ne fait éc;le que lorsque le recul d'un passé l'a placé dans une
perspectiYe contumière et une ~a.ture déjà !1abituelle. .
Parmi les écoles que recensrut M. Flonan Parmentier (avec
ce joli nom que ne fondait-il l'école Trianon ~u M_arie-~ntoinette ?) il en est une qui a assez bien. réussi, qui a fait un
curieux chemin, et qui occupe une place mtéressante dans notre
paysaae littéraire. Je veux parler de l'unanimisme. Aujourd'hui
que
écoles ne sonr plus guère d'usage, il est prob.able que
les unanimistes d'hier tiennent peu à ce nom, et le classent
dans leurs souvenirs de }eunesse. MM. Jules Romains, Duhamel,
Vildrac, Chenuevière, Arcos, ont suivi leurs voies propres, ont
affu.mé Je plus en plus 1eurs différences de teropéra;neat, et
ne voient plus que loin derrièr.e eux la comrnunaute de leur
élan vital. Cette .communauté et cet élan méritent pourtant
encore aujourd'h.ui d'être reconnus, et l'unanimisme ~ans son
ensemble est peut-être une réalité littéraire plus cuneli.SC. et
plus attachante que ,beaucoup .d'œuvres particulières de bteLJ
des écrivains unanimistes.
.
Si cette.remarque ne plaisait pas à tel unanimiste et s'il ~ronça.it
le sourcil, iJ se mettrait évidemment dans son tort, et 11 nous
amèneraità voir dans l'unanimisme ce ~ue je n'y vois nullement :
une façad-e peu sincère. L'uoaLùmisme es.t la forme d'art
qui prend pour sujet la vie collective, la vie ~'uo groupe. ,r..a
réalité littéraire intéressante serait donc pour lui non celle rl un
écrivain mais celle d'une école. Et je c.rois bien en effet que
les œ11~es les plus savoureuses, les œuvres centrales ~e l'école
sont sorries de là. De .même que les lyriques romantiques o~t
dit, sous toutes les formes et à toutes les occasions, leur _moi,
de même les unanimistes ont dit leur groupe. Les Copains de
M. Romains, CU111pagn{}t1S de M. Duoomel ne mentent pas à. leu~
titres j~mea:ux. Et vu.iique l'un et l'a:utre livre se placent p~r 911
les meilleurs de le.urs au.t-eurs, puisque l'un et l'autre réaltsea.1:
dans leur schématisme essentiel la doctrine .et la pensée de

1:S

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

l'école, c'est donc que la doctrine Je I'écok, le dfJuaisme de
l'école a-vaicnt une richesse intérieure et que }e couteau intelJ.ectuel portait l:&gt;ieo au joint d'une articulation &lt;le la bête à
découper. Au contraire de ce qui se passe souvent, ces œuvres
sont d'autànt mèilleures qu'e1les se tiennent plus près du principe de l'école, d'autant plus faibles qu'elles s'en éloignent
davantage. L'Œuvre des Athlètes qui e~t la plus nunquée et la
plus froide de celles de M. Duhamei, en est amsi la moins unanimiste. Mais nous sentons bien les canaux sollterrnins par
lesquels le vieil unanimisme de Compagnrms vtent vivifier les
belles pages de Civilismio11 et l'attacba11te Confession de Minuii.
Il serait cependant bien extraordinaire qu'un point de vue
aussi. particulier que celui de runanimisrne eilt été commun,
authentiquement et sans artifice, à tout un group·e d;é'ctÎvàins,
de poètes, dont les tempéraments diffèrent par ailleurs si profondément. En réalité il n'y a q).l'un unanimiste intégi·a.1, qui est
M. Romains. Il possède seul le tour &lt;l'esprit qui fait sentir et
connaître les choses et les êtres sous l'angle de Ia vie unanime.
Au contraire de M. Dah.'lmel il n'èt jamais su r6Iiser des individus. Peut-être l'un et l'autre viennent-ils de deux points
opposés, et fle :,e sont-ils rencomrés qu'arti.ficiellemenr dans
l'unité d'une école. Les Cepai11s et Compagnons ont beau na~te
dans le même mili-eu, sous la même doctrine et la même idée
préconçue, nous n'en voyons pas moins qu'il o'y a dans les
Copains qu'une r-éalité, le groupe et la conscience de gro1.rpe,
la destruction ou la construction de cette conscience, tanclis
que Compug11011s a pour centre, assez romanti-qvetnent, Ia per•
!Onne &lt;lu poète. Comparez également denx œ1:1vres aussi p~rallèles : Malluel de Dé.ificatioii et Posressioil tlu Momlt. r'lutant le
moi laisse dans la première routes ses v~leurs se transpooer
automatiquement en valeurs de groupe, autant il apparaît d:tns
la seconde tyrannique, envahissant, gènant pour :mtrni. Passessio11 du Monde me rappelle les thèmes d1A11w11teuse. Un beau
livre d'amour, a-t-on pu drre. Soit, mais comme cet amour
manque de virilité et de pudeur r Comme il foisonne en imliscrétion 1 Nietzsche cite ce mot d'une petite fille à sa mère :
11: Est-il vrai que le bo·n Dieu soit p-artont? Je troure cela
indéctnt. " La personnalité qui ne se révèle que p;ir un dés,ir
de se répandre partout, par une p°:se-ssion universelle, cette

�-88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

personnalité liquide ou gazeuse, ne séduira nullement ceux qui
se plaisent dans le monde des solides, dans un monde de personnes qui ont leurs barrières, leurs limites, leur intérieur inviolable et profond. Si j'étais capable de posséder le monde, c'est
qu'il ne serait qu'une bien pauvre chose, et qui ne vaudrait
guère la peine d'être possédé.
M. Romains part de ce sentiment intense et sincère que l'individu n'existe pas, ou tout au moins que l'artiste n'est pas en tant
qu'artiste intéressé par sa propre existence. M. Duhamel part
au contraire d'un sentiment exigeant de son existence et d'une
volonté d'annexion non par la violence mais par l'amour, un
amour auquel il ne manque, tant dans Vie des Martyrs que
dans Possession du Monde, que la discrétion. « A Dieu ne plaise,
diront certains, que je sois jamais aimé comme cela ! M. Duhamel ne m'aura pas. Et je crois que M. Romains ne m'aura
pas non plus. » M. Duhamel est un sentimental, un descendant
de Rousseau, et qui vou~rait avoir les âmes par l'amour.
Mais M. Romains est un intellectuel, un petit-fils de Voltaire,
qui prétend les avoir, entre autres moyens, par la mystification.
Loin de ce mot tout Je contenu péjoratif dont le chargent les
gens intoxiqués de sérieux ! 11 n'y a pas de religion, pas d~ justice, pas de forme d'art qui ne comporte une part de my~ttfica•
tion. Celui qui refuse de se laisser mystifier ne saurait par
exemple fréquenter le théâtre. D'autre part c'est une marque d:
faiblesse d'esprit que de voir de la mystification dans tout ~e ~u,
paraît singulier et obscur. Sarcey est mort dans la conv1ctrnn
que M. Barrès ne s'était dans l'Homme Libre rien proposé d'autre
que de mystifier ses lecteurs. Mallarmé pass~ généra_lement
pour un mystificateur. Baudelaire ayant volontiers pratiqué la
mystification, Brunetière en conclut que les _Fleur~ du Mal
avaient été écrites pour mystifier les gens. Ne nsquenons-nous
pas de paraitre aussi superficiel en plaçant cette étiquette sur
l'œuvre de M. Romains?
Aussi ne l'y plaçons-nous pas. La mystification n'est q~'un
des moyens dont a usé, dans quelques ceuvres, M. _Romains'.
mais il en a usé en grand artiste, pour ces deux raisons ~ul
n'en font qu'une, que d'abord il possède le génie de la mystifi·
cation, et ensuite que 1a mystification figure un des ressorts
indispens.i.bles de l'unanimisme.

RÉFLEXlONS SUR LA LITTERATURE

M. Romains n'est évidemment pas le premier artiste qui s'efforce de porter sur une âme collective l'intérêt qui s'attache
d'ordinaire à une âme individuelle. Animer comme un seul être
une foule, une cité, une nation, une armée, une escouade, cela
est passé depuis longtemps dans la pratique courante de la
poésie, du roman et du théâtre. L'originalité de M. Romains
:onsi~te à. avoir cultivé ce procédé de la façon Ja plus réfléchie,
a ne 1ama1s présenîer ses groupes comme des êtres spontanés et
v~aues à la Zola, mais comme des constructions laborieuses
précises, solides, géométriques. Comme M. Giraudoux nous rend
en littérature certaines manières de l'impressionnisme, ainsi
ou plutôt au contraire M. Romains ressemble aux constructeurs
de volumes issus de Cézanne. L'unanimisme, qui a d'ailleurs été
poussé moins loin que la peinture correspondante dans la voie
logique, bâtit comme le cubisme du concret avec Je l'abstrait.
Il élimine l'individuel comme le cubisme élimine les courbes
vivantes. Il construit des êtres en dehors des conditions de la
vie personnelle, et, sans réussir absolument, il n'y échoue pas.
Des constructions de groupes purs, comme Un Etre en Marche
et_ Cromedeyre-le-Vieil, sont des réalités originales et fortes, nous
laJSSent une impression non peut-être de génie, mais bien d'intelligence, de volonté et de puissance.
Ou plutôt, en prenant le mot dans son sens le plus laudatif,
une impression d'artifice. Il est probable qu'on verra un jour
tout un art, peinture et littérature, se créer autour des machines, et qu'on tentera d'élever, après l'homme et le pay~age,
le moteur et la turbine à la dignité esthétique. La place de la
nature _mort: ~ans la ~einture la plus novatrice annonce peut-être
des voies qui ITOnt lom. Quoiqu'il en soit, ces êtres techniques
seront à peine moins inhumains que les êtres collectifs de
M. Romains. Celui-ci s'est efforcé de tourner cette difficulté et
1orsqu··11 a voulu faire
. une œuvre vivante,
.
' '
il a toujours recouru
au même moyen : se placer à la naissance même de l'être unanime, inviter, forcer le lecteur à le créer avec lui.
, C'est ainsi qu'il a procédé dans sa curieuse Mort de quelqu'un,
ou un homme, ayant cessé de vivre de sa vie individuelle, mène
encore quelque temps une vie réelle dans le groupe d'hommes
dont il faisait et fait encore partie. Le sentiment de la ofoire
est lié dans l'humanité à cette existence posthume, b dont

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. Romains a donné une idée juste en l'étudiant en sa plus
petite et en sa p.lns insigmfunte dimension. La partie de notre
existence qui est créée p-ar les hommes est abolie n.on quand
nous-rnêm.es, maris quand ces hon~mes sont abolis. L'homme
crée incessamment, et non pras seulement par la génération,
l'être d'autres hommes.
L'art unanimiste consis1era à comprendre, à éponser, à pous' ser le plus loin possible ce procédé créateur. Il nous montrm,
dans son acte le plus complet et le plus haut, une consciellCe
d'artiste créant de la vie unanime. Et pour créer c.ette vie, il
faut nécessairement tromper les hommes. Ainsi que. Renan
aimait à le dire, on ne sort de 1a vie individuelle que paT une
duperie, une pi.a. Lam de la divinité, une mystificatio·n .plus ou
moins transcendante. Pas. d'Etat, pas d'armée, pas d'école saos
bourrage de crâne. Qui ve.it la fin veut les moyens. Et les
moyens, le Bourg Régénéré, les ûipai11Y, Dcnogoo '1"011gJJ nous ks
indiquent largement : c'est la mystification cré:rtrice.
Un bourg médi.ocre et pl1at est régénéré parce qu'un graffi!tJ
excitant et subversif s'y lit quelques jours sur un urinoir. Les
Copains, c'est-à-dire l'école unanimiste consciente et organisét,
emploient leur verve active et leur mystificaticu savante à créer
ou à détruire assez littéralement d-es, groupes et des villes. Il ue
faut pas être manchot poœ reprendre en Auverg11e ra tradition
de Jules Cés·a r, construire Ambert et détruire Issoire. Et l'un
des Copains, le génial La:merulin, construira par les mêmes
puissances de suggestion, la ville de Donogoo Tonga.
La mystification apparaît id comme un raccourci des puissances qui sont à l'œuvre plus lentes et plus mêlées dans la vie
sociale. Renan se pl.i.isait à voir dms le démiurge un type dans
le genre des Copains à Ambert et à Issoire; et, devant cette
mystifiation, la sagesse consistaitpour lui à n'être pas dupe, la
-vertu à faire semblant d'être dupe. M. Roma.ins1 qui ctSt, comme
l'ét:iit Renan, agrégé de philosophie, a· placé xvec beauc0Vp
d'ingénieuse hardiesse sa littérature unanimiste su.r un au
cosmique. Les ûipaitzs sont un livre profondément rabelaisien,
mais, si Pantagruel demeure chez no11s une des bibles des gtns
Je bien, il a telkment cessé d'influer de façon vivante sT.U notre
1ittérat~re que l'on comprend mal les œuvres qui en desce1td:~nt.
A l'étr:rnger elles sont plus appréciées. Je n'ai pa-s été très sur-

IÉFL.EXIONS SUR LA LITTÉRATURE

pris de trouver une traduction sut!doise des Copains et en
Suis~, chez les étudiants o: bellétriefis » le livre de M. RoU:.ains
jouit d'une popularité analogue à celle du père Ubu dans nos
carrés d'officiers de marine.
Cest ainsi que nul n'a mis en lumière mieux que M. Romains
ceq~'il y_a d'énergie créatrice dans une belle, large et lyrique
mystificat10n. Non seulement la mystifiation c.rée et ditruit des
ho~mes et des groupes humains, mais elle crée et détruit le
mystifi~ateur. Elle le ~onduit à cette belle ivresse sur laquelle
se t~rmment les Copams. Et la roche Tarpéienne est près de ce
Capr:ole. Quand Baudelaire arriva à BruxeUes, il commenç:IIJ)ar
mys~11ier les Belges en propageant le bruit q!!'il avait des mœurs
spéciales et qu'il appartenait à la police. Il ~tait beau de se créer
ainsi un être dans l'imagina.tian bnuelloise. Mais les Belges,
l'ayant cru de bonile foi, le mésestimèrent et désertèrent ses
conférences. Et cette candeur b~abançonne, après avoir fait le
succès trop complet de sa mystification, devint, tournée
~ lu~ en stupidité, le motif de ses épigrammes et de i;es
mvectrves : il se fâcha d'être pris à son piège.
~ersonne n'eut l'imagination mystificatrice plus riche que
Guillaume Apollinaire. L'Hérésiarque pourrait presque prendre
place sur le même rayon que les Copains, et Apollinaire inventa
le douanier Rousseau à peu près comme M. Romains créa le
prince des penseurs, Pierre Brisset. Mais l'Hérésiarqu.e pré~curait
tellement le ,ol de la Joconde qu'Apollinaire ( d'autres circonstances encore aidant) eo fot soupçonné au point de faire
plusieurs jours de prison, et que, jusqu'au retour de la toile
a,u L?u_vre,_ il fut admis dans une partie du monde littéraire qu'il ,
lavait vraiment enlevée. De tels précédents aucrmentent les
difficultés qu'éprouve aujourd'hui M. Romains à faire concurrence à l'évêque Berkeley pour une théorie nouvelle de la
vision. Espérons qu'il arrivera tout de même à fonder mal!!ré
1
'
0
es,. enn_e.mis de Le Trouhadec, son Donogo o Tonga. Il est vrai
qu 11 lui reste un second hémisphère à découvrir. Te veux dire
qu'il lui reste à mystifier, en découvrant un vrai Donouoo
: 0 ng~, les esprits simplistes qui croient que la mystification
1explique tout entier.
. Y arrivera-t-il par la science, la poésie ou le roman ? Je suis
incompétent sur le premier chapitre, et, pour ce qui est des

�92

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAIBK

deux autres, j'aurais plus de confiance dans le second que dans
le premier. Certes la poésie sortie du groupe unanimiste est des
plus honorables. M. Chennevière a une vraie nature de poète
et nous a donné un des meilleurs livres de vers nés de la
guerre. Les lettrés ont raison de tenir en grande estime le Livre
d'Amour de M. Vildrac. Compagnons de M. Duhamel plaît mieux
par son rythme d'ensemble que par son détail, tandis que dans
son dernier recueil il y a au moins une pièce, d'émotion sobre
et poignante, qui deviendra probablement classique (le titre
m'en échappe, mais les lecteurs savent bien celle que je veux
diŒ), Quant à M. Romains il me semble que, malgré de nombreux recueils, sa poésie reste à peu près tout entière dans ce
livre dense; débordant et lourd de la· Vie Unanime. Ses essais
dramatiques sont originaux et Cromedeyre est au. moins cha:•
penté par une idée poétique singulièrement puissante. Mais
l'instrument verbal qui sert à M. Romains ne s'élève guère, en
général, au-dessus de la prose, et c'est certainement dans la
prose, dans le roman, que son art a atteint jusqu'ici son expressjo11 la plus directe et atteindra plus tard ses formes les plus
élevées. Bien que Cromedeyre ne soit pas son chef-d'œuvre,
c'est peut-être lui qui, avec les Copai11s, fournirait sur le tempérament artistique de M. Romains la perspective la plus juste.
Dans n.otre littérature féminisée, son unanimisme apparaît
comme une nature puissamment et exclusivement mâle, où se
mêlent la force dionysiaque et le priapisme rabelaisien. Les
éléments de tendresse, de délicatesse ne sont pas donnés dans
son être, il faut qu'il descende les ravir dans la plaine, et ils
paraissent toujours en lui un peu étrangers et artificiels.
ALBERT THIBAUDEî

•

NOTES
PALUDES, par André Gide, illustrations de R. de La
Fresnaye (Éditions de la Nouvelle Revue Française).
Cette nouvelle édition de Paludes va permettre au grand
nombre de lecteurs qu'André Gide s'est acquis depuis la publication de La Porte Etroite, de faire connaissance avec la plus
importante de ses œuvres antérieures aux Nourritures Ter-

restres.
Nous venons de la relire, -

dans notre vieil exemplaire du

Mercure de Fra11ce, - après vingt années écoulées et avec« toute
cette cynique et sombre connaissance de ce qui arriYe et de ce
qui doit arriver, avec toute l'expérience et toute la méfiance, et
toutes les désillusions amassées ii I au cours de ces vingt années:
une sévère épreuve à faire subir à un livre écrit il y a vingt-cinq
ou vingt-six ans, et par un jeune homme.
Eh bien, notre toute première impression a été que, d'abord,
pour être daté de r 896, Paludes ne date guère ( et pourtant
Dieu sait dans quelle espèce de charabia prétentieux il était de
mode d'écrire alors, et de quels dangereux exemples Gide était
entouré!) - et ensuite que, pour être l'ouvrage d'un homme de
moins de vingt-cinq ans, il témoigne d'une remarquable maturité d'esprit. Mème, nous avons eu le sentiment que, lors de
notre première lecture (vers l'époque de notre majorité légale)
un certain nombre de choses avaient dû, faute de maturité chez
nous, éohapper à notre attention ; par exemple, des passages
comme celui-ci : cc Hubert n'a rien compris à Paludes; il ne
peut se persuader qu'un auteur n'écrive pas pour distraire,
dès qu'il n'écrit plus pour renseigner. Tityre l'ennuie ; il ne

comprend pas uu état qui n'est pas un état social; il s'en croit loin
parce qu'ils'agite. ,&gt; Les observations d'ordre général contenues
mais non directement exprimées dans ces phrases se suh:aient
1.

Trhia, de Logan Pearsall Smith,, traduit par Ph. Neel.

�94

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

de trop près pour que nous eussions le temps de nous y arrêter.
Et pourtant, nous savions déjà si bien que _la poésie n'a pour
fonction ni de renseigner ni de distraire, et nos pensées ordinaires planaient, alors, à tant de Heues au-dessus de tout état
social l Mais c'est que la vie ne nous avait pas encore appris à
découvrir dans les livres ces formules algébriques où les moralistes ont su la condenser: nous ne suivions plus. Mais à quoi
bon essayer de retrouver l'état d'esprit dans lequel nous étions,
nous les jeunes contemporains d'André Gide, à l'époque ou
nous avons lu pour la première fois Paludes ? Qu'il nous
suffise de dire tout de suite que cette seconde lecture, plus attentive, plus reposée, plus critique, notls a été encore plus agréable
et même, oui, plus profitable que la. première.
C'est un livre charmant. Pour la désinvolture. l'aisance di11tinguée, l'élégance dans le laisser-aller, je ne tr~mre à lui comparer - parmi ses contemporains, - que les liwes de Jean de
Tinan, et pour la vivacité et le • bonheur du clialo!rue
t&gt;
, que ceux
de M01• Colette. Tout y m.u-cbe si allègrement qt(on ne cesse
guère de sourire, et parfois même on ne peut s'empêcher de
rire tout haut, comme à ce passage, d'une absurdité exquise :
e&lt; Tu me rappelles ceux qui traduisent : « Numero Deus
impare g-audet &gt;&gt;,par: Le numéro Deut se réjouit d'être impair,
et qui trouvent qu'il a bien raison. Or s'il était -vrai que
l'imparité porte en elle quelque essence de bonl1eur, - je di'&gt;
de liberté-on devrait dire au nombre Deux: mais, pauvre ami,
vous ne l'êtes pas, impair; pour vous satisfuire de l'être, tâchez
au moins de le deve1tlr. »
A ces qualités s'ajouteuneespècede malice, on de ta:quinerie,
à laquelle André Gide ne devait jamais complètement renoncer
dans. la suite, et qui est une des camctéristiques de son style.
Cette malice, plus abondante ou plus visible 'dans Paludes
que dans aucun autre lim-e de Gide, se manifeste tanttît par la.
recherche, pour le pla:isir de les franchir, des obstacles que présente la syntaxe, tant6t par une manière aisée et naturelle d'être
difficile et de paraître artificiel, t:mtôt enfin par des caprices
déroutants, comme celui qui l'a fait pJacer tout à la :fi.a de son
livre, en post-fuce, ce qui en est recllement l'argument, la
préface et l'explication :
« Il fallait, resongeant de là-bas à Paris, à cette agitation sur

lltOTES

plaœ, à cene localisation du bonheur, à cette myopie des fenê~res, à _ces contrôles d? plaisir, à cette irrterception du soleil...,
11 fallait certes que lm-même [l'auteur] en fût loin et depuis
longtemps, pour songer roême à en sourire...
... Il trouva du même coup ridicule également le contrt\lé le
contrôleur, celui: qui veut le,er les contrôles, et celui qui ne ~:1.it
pas y échapper. ))
Tel est en effet le « sujet » de Paludes, .qui est, hien plutôt
qu'un roman, nne comédie morale, et dont la donnée initiale
la situation, est beaucoup plus près du théâtre que de toute aut~forme littéraire. Paludes est l'histoire d'un monsieur qui est en
train d'écrire un livre intitulé Paludes, e.t qui c.n parle à tollt Je.
'.11onde, et qui le sou~et, à mesure qu'il l'écrit ou l'imagine, an
Jugement de ses a:rms et connaissances. Or, les deux seuls.
ouvrages (à ma connaissance) qui ont une donnée analogue,
sont Tbe Rebearsal, et Tbe Critic ~e Sheridan. Et c'est comme
une comédie qu'il faut lire Paludes.
Une des surprises de notre re-lecture a été le personnage
d'~ngèle. Nous ne l'avions pas aussi bien discerné, la première
f~1s .. P~ut-être ~arce que Gide s'est amusé à le dessiner, pour
ams1 dire, eo silhouette blanche sur un fond de hachures. Mais
qu'!l est bien venu! Quelle gentille Française, quelle :1imable
pente femme de Paris ! Nous n'avions pas su voir, autrefois,
que c'était précisément ce fait d'être q1J.Clconq11e qui lui donnait
toute sa valeur, son carâctère national et local : la grâce et l'aflinement, sans plus. On comprend qu'André Gide lui ait été
fidèle, et qu'il lui adresse encore de ces lettres, qu'elle lit, nous
pouvons en être sûrs, comme la Serena Brucbi de W. S. Landor,
u depuis le commencement jusqu'à la fin ,i.
Nous nous demandons aujourd'hui, en 192r, comment il a
pu se faire qu'un livre si amusant, parfois si drôle, et si franc
de maniérisme et d'esprit de coterie, et qui contient, avec un
certain nombre de personnages. divertissants ou sympathiques
(entre autres « notre jeune ami Tancrède ») un type de jeune
femme. si réussi, n'ait pas donné immédiatement à André Gide
a~près du. public, la situation qu'il n'a obtenue qu'aprè;
L lmmornl1sle et La Porte Etroite. Mais c'est là une question qui
5~ pose et qui se posera tou}ours, à prop.o s de beaucoup d'autres
livres, tout au long de l'histoire littéraire : comment se fait-il

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que les ouvrages les meilleurs et les plus importants ne sont
reconnus, à leur apparition, que d'une partie si restreinte du
public qui lit ?
En ce qui concerne Paludes, on peut répondre : qu(' ce
livre était trop en avance sur le goût moyen de l'époque où il
parut ; qu'au point de vue esthétique, il s'écartait trop définitivement du Réalisme, dont les formules étaient familières au
public, et de l'école du roman psychologique encore en pleine
floraison ( c'était plutôt aux contes philosophiques du xvmesiècle
qu'il fallait remonter si on voulait absolument trouver à Paludes
quelque ancêtre). Mais surtout, ce livre traitait, poétiquement,
de certains problèmes qui n'avaient encore commencé à préoccuper qu'un petit nombre d'esprits, et seulement parmi les
très jeunes gens. Et il donnait une solution à ces problèmes.
En effet, « le contrôleur, le contrôlé, celui qui veut lever les
contrôles, et celui qui ne sait pas y échapper &gt;l sont également
ridicules et font les frais de cette jolie comédie. Mais n'est pas
ridicule celui qui échappe .aux contrôles malgré lui, parce q~'il
ne peut pas ne pas y échapper, parce qu'il ne peut pas fai~e
autrement, - celui qui, dès qu'il est libre, sort de Pans
parce qu'il est comme aspiré par les gares, entrainé par les
grands « rapides », - celui qui échappe aux contrôles
parce que c'est sa destinée, et qui,·ou bien ne s'aperçoit mê~e
pas qu'il y échappe, ou bien regrette d'y échapper et sen
excuse, et pense que c, c'est mal». Cest à ce dernier que va la
sympathie d'André Gide, parce qu'il y a dans ce personnage un
conflit dramatique qui l'intéresse, et l'intéressera toujours ; ~t
c'est essentiellement ce qu'un jeune critique esp~nol,_M, Maa::
chalar, a_Epelait récemment« le paludisme d'André ?id:». Avec
ce personnaoe-là
finit la comédie, et une
autre histoire comb
.
mence : celle des Nourritures Terrestres.
VALERY LARBAUD

*

*

*

TANT PIS POUR TOI, par Gérard d'Houville (Fayard).
Le joli conte de Géra~d d'Ho~ville est un peu !on_g, ~ton ::
laisserait tomber volontiers plusieurs pages. Mais Il aioute .
bon livre au rayon de littérature féminine qui met aujourd'hm
dans notre littérature le poids d'un rayon de miel. Peut-être

NOTES

97

est-ce ~n ?eu trop joli ~t tarabiscoté. Marinette plaît beaucoup,
elle_ plair~1t ~avantag_e si. elle avait moins d'esprit, si elle cherchait moms a en avoir, s1 elle en aveuglait moins son renard
argenté et son brave homme d'amant, auteur d'un ouvraoe sur
la Fem_me et l'tîme avant le Concile de Trente. Les jeunes fiÜes du
catéchisme de p~rs:vérance, à Saint-Honoré d'Eylau, apprennent en effet au vicaire éberlué qu'une âme a été reconnue à la
femme, p~r le Concile de Trente, à une voix de majorité, comme
la Répu?lique. Je ne sais si un concile de femmes, réuni par la
~on moms authentique papesse Jeanne, en eût reconnu une à
1homme. En tout cas Tant pis pour toi me paraît bien un plaidoyer contre cette opinion, et l'auteur etît préféré en attribuer
une à_ ~~olphe, un nom si mal porté chez Benjamin Constant et
réhabilite par le renard argenté de Marinette. Remy finit tout de
même par en avoir une à la minorité de faveur, par charité. Les
Grecs avaient fait de Psyché une femme. Gérard d'Houvi!Ie lui
fait perdre ses ailes auprès de l'homme:
Ces ailes de flamme légere qui me brûlaient en m'emportant et
que tu n'osas jamais suivre, ces ailes ne sont plus que fumée. D'abord
pour te plaire, à ton foyer, je les ai abaissées et fermées · puis tu les
. étc'.gnis pesamment sous les cendres de ta sagesse et des ~onventions
~iales et fa~iliales, sous la suie du noir possible, sous la poudre du
~sâtre ce qui se fait. Elles ne palpiteront plus jamais à tes yeux à la
fo1S prudents et éblouis. Plus jamais, jamais; par ta faute ; tu les
regrettes ? Hé!as ! hélas ! tant pis pour toi.
Eh oui ! la femme c'est l'âme, la femme c'est l'amour la
femme c'est le génie.
'
Et quand, par-ci, par-la, un homme a du génie, le ·genie, cette
autre forme de l'amour, eh bien I ce génie lui vient de sa mère.
Mais pourquoi les mères en ont-elles si souvent privé leurs
filles ? Et puisque Gérard d'Houville en a incontestablement
est-elle bien s-ôre de ne pas le tenir un peu de son père ?
'
* **

ALBERT THIBAUDET

ANICET, par Louis Aragon (Editions de la Nouvelle
Revue Française).
. Entre le moment où il sait lire ( et peut-être avant : la tradition des nourrices est aussi conventionnelle que celle des pro7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

fesseurs) et le moment où il est mithridatisé par un artifice de
l'instinct contre les livres, l'homme est un vieillard. Ses premiers écrits sont les mémoires de sa vieillesse.
Mais parmi les radotages qui décèlent l'écrasement de l'esprit
sous les lectures accumulées pendant des milliers d'années, la
jeunesse d'un Anicet perce déjà. Aujourd'hui, je suis d'humeur
à ne goûter en lui que cette saveur moderne : Anicet aime les
femmes. Voilà qui est nouveau, voilà qui est de demain. Voilà
qui rejette en arrière cette fameuse c&lt; fin de siècle )&gt; ou plutôt
tout ce lointain xrx• siècle, au cours duquel à cause d'une mauvaise bygiène l'homme a été se brouillant de plus en plus avec
la femme.
Mais Aragon, prisonnier encore de l'idéalisme de ses aînés,
ne parle pas crûment de ses préférences ni de ses actes.
Jacques Rivière a écrit que la littérature française avait été
plus loin que nulle autre dans la voie de la sincérité. Au contraire, l'exemple de cette litJérature souligne un certain mensonge de toute ,littérature. Car enfin les Français so~t connus
dans le monde pour le goùt qu'ils ont de l'amour physique i
eux seuls, dans les temps modernes, ont courageusement poussé
à la fois l'aventure sentimentale et la quête du plaisir, et aYOUé
dans leurs mœurs les conquêtes qui en ont .résulté.
Eh bien ! ils n'en lai.ssent rien passer dans leur littérature, ou
si peu, ou d'une façon si dissimulée, si convenue, si hypocrite,
Oui, les Français sont plus hypocrites que les Anglais, car su
ce chapitre les Anglais n'-avaient rien à cacher, tandis que les
Français avaient quelque chose à dévoiler.
On peut s'en rendre compte aujourd'hui à la lumière récente
d'un événement littéraire qui marque décisivement une étape
des mœurs.
Il faut que l'histoire naturelle de l'homme ose entamer
l'étude de l'homosexualité pour qu'on s'aperçoive gue toute la
psychologie de l'amour dont nous nous repaissons depuis trois ou
quatre siècles n'a été qu'une perpétuelle dérobade, un leurre
constant. A toute cette littérature française qui s'est fait une réputation d'audace en multipliant les allusions à notre souci, à notre
ressort essentiel ; l'action ·génésique, je préfère la littérature
anglafse qui au moins s'est abstenue entièrement et s'est privée
loyalement du bénéfice d'un faux cynisme, puisqu'elle ne pou•

NOTES

.

.

99

va1t en vemr à la démarche seule importante à l'étud
.
·
•
e vraiment
réaJ'.1ste. J'aime
mieux
un roman
. d,
1
.
.
ang ais ont le lecteur peut
croire que Jamais les personnages
f
.
, .
ne couc 11ent ensemble qu'un
roman r~nça1s, o~ rl paraît, par mille détails précis mais inefficaces, qu on ne fait que cela mais ou les eff, t
.
sur la
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e s qui en résultent
• psyc o og:ie e açade sont soigneusement ignorés
Tout est donc à recommencer (M 0 .
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on reu,.comme J exaaère
mais cette note peut-elle être autre chose
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· A
qu une outa e ~)
Lou1s
ragon ne commence pas. Il finit.
.
Cela est conforme à la nature d'une œuue
. d'1te « de Jeu
.
nesse ». Aragon fi nit, Araaon liquide Et l
_ç
,
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•
ce a encore est
cou.1orme a la destination du Mouvement Dada e t
. d
liquidation des firmes littéraires du xrxe siècle ;en~ r~p;se e
des métaphores, des formules.
.
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a encan
A demain les affaires sérieuses.
Attention au prochain Aragon.
En attendant, il a le droit pour nou fi
tu·I te aIIèare
.1
.
s gurer sa
parmi es ru mes du romantisme, du symbolisme de l'
n· b
risme d'
,
apo ma. ' emprunter un peu à Voltaire son mode d'écritu
N
craignez rien, il n'en est pas pour cela néo-classîqu/\1ai:
Breton, Soupault, Eluard, Rigault, les jeunes dadas de p .
sont prudents, la plume à la main. C'est ainsi q l
ans,
rade A
d .
ue eur camaragon, quan ri entreprend de relater ses
.,
explo t'
c ·
prem1eres
ra tons, Letgnant de ne pouvoir encore à .
d
trouver so
tyl
h •.
vingt- eux ans
' n_ s . e, c o1s1t de se soumettre formellement à
11D modele illustre. Ces garçons sont fo t
1
est menaçante.
r sages, eur sagesse
*
P. DRIEU LA ROCHELLE
* *

L'ÉCUYÈRE, par Paul Bourget (Flon-Nourrit).
fi

~j Paul Bo~rget, toujours balzacien, nous offre en volume le

;~~ e:o~ q~'1l s:est diverti' naguère à écrire pour le Gaulois.

. l h1sto1re de la fille d un maquignon ano-lais courtisée
Pllls abandonnée par le jeune c0mte Jules de Mal'
'
se tue de désespoir.
igny et qui
r,: Le front qui n'était pas três haut mais dan
1
duquel
hré
'
s a coupe
un
p
nologue
et1t
retrouvé
le
siO'ne
de
la
volonté
dé''
révélée
J
(
b
ia
So
pa: e men~on. » . p. 6) - c( Quel âge avait-il alors ,
n extrait de naissance lui aurait donné trente c·
·:·.
- tnq OU CIO-

�.NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rno

quante ans que yous n'auriez été étonné n_ï dan~ un cas, ni da~s
l'autre ... En réalité à cette date de r902, il avait quarante-trms
ans. &gt;J (pp. 9·IO) - « Son père lui faisait un peu jouer le ~ôle
du&lt;&lt; mannequin &gt;&gt; dans les grandes maisons de ~outure. Qui ne
sait que l'on appelle ainsi les jolies filles chargees de.•· e~c ... ~
(p. 22 ) _ &lt;c Son caractère se trouve avoi; exercé une action s1
directe sur la suite de cette aventure, qu avant de pousser plus
loin ce récit il est indispensable d'en donner un crayon· » (p. 4r)
_ " A sa mère elle était redevable de ce tour d'âme, osons le
mot. &gt;&gt; (p. 14) _ &lt;&lt; Les plus menus faits de la nature, ,s'ils sont
regardés de près, peuvent servir, pour un observateur, a dém1on·
trer de grandes lois. &gt;&gt; (p. 43) - « Ob! sba11te I sb~me ·' ~
(p. 157) - « Ne me donnerez-vous pas un baiser, celui d: nos
fiançailles ? - Ah ! mon aimé l osa•t•elle répondre. Et delle•
même, lentement, elle se pencha et mit son front sous les l~vres
du jeune homme. n (p. 1 55) - « Cet air de femme très nche,
si déplaisant lorsque la femme très riche n'est pas, en même
temps, une très grande dame. » (p. 225).

*
LES JUIFS OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR, par Elissa
Rhaïs (Plon-Nourrit).
Ce livre de mœurs juives algériennes où l'intrigue romanesque existe à peine et n'est que prétexte à descriptions ne
fait oublier ni les Enfants dit Ghetto de Zangwill, ni l'Om,bre
de ta Croix des Frères Tharaud. Bien mieux, il les rappelle 1uo
et l'autre : le mariage manqué de la fille d'Éléazar ressemble
beaucoup au mariage manqué des Enfants du Ghetto et le dénoue·
ment imaginé par Mme Rhaïs est une variante de la fin ::
l'Ombre de la Croix. Rencontre fortuite sans aucun doute et to

à fait explicable.

.
.
·
Cette nouvelle peintute de mœurs israélites est-elle aussi
fidèle que les précédentes? Nous n'oserions l'affirmer. La
d curnentation de Mm• Rhaïs nous semble insuffisante et. som·
o
maire.
Nous relevons dans son 1·ivre tant d' erreurs au point
. de
d
vue judaïque que nous sommes mis en défiance sur l'exactttu e
1 . &lt;&lt;

Oh ! honte 1 honte l »

roi

de tout ce qui concerne l'hébraïsme proprement algérien. Bornons-nous à signaler une seule hérésie, celle que Mm• Rhaîs a
commise au sujet de Souccot ou Fête des Tentes. Elle prend cette
fête pour une commémoration de la sortie d'Égypte (page n)
alo:s qu~ c'est la fête des récoltes dont le Deutéronome (xvr,
13-15) dJt: cc Tu célél,reras la Fête des Tentes qua11d tu rentreras

les produits de ton aire et de ton pressoir et tu te réjouiras pendant
la Jite et avec toi to11 fils el ta fille, ton serviteur et ta servante, le
lévite, l'étranger, l'orphelin et la veuve qui serout dam tes murs. )&gt;
Et bien loin ce soir-là de proclamer la supériorité des Juifs sur
les Gentils (p. I 2 ), il est prescrit, durant Souccot, d'offrir
soixante-dix sacrifices expiatoires pour les « soixante-dix
nations », pour tous les non-Juifs et pour le bonheur de
l'Humanité.
Ce serait là faute vénielle si Mm• Rhaïs avait interprété l'âme
juive avèc plus de perspicacité que les rites. Mais eUe donne à
ses Juifs une modestie, un mépris des choses d'ici.bas, un
~ppé~it e sacrifice qui sont purement chrétiens, mais qui
Jamais n ont caractérisé les Juifs. Les héros de Mme Rhaïs ont de
la grandeur, mais une grandeur qui n'a rien de judaïque. Sans
compter les naïvetés de cette espèce : « Peu nombreux étaient
ceux qui osaient contredire Rabbi Éléazar dans la version qu'il
apportait des textes du grand Livre» (p. 3), comme si le propre
d'un Israélite pieux, en matière d'exégèse biblique, n'était pas
de discuter tout, ftît-ce 2 et 2 font 4.
. Le livre de Mme Rhaïs ne manque certes pas de talent : il est
vivant, grouillant et, s'il n'est presque jamais émouvant, il est
fréquemment amusant et savoureux ; mais il ne contient par
malheur que la chose 1a plus insupportable peut-être - parce
que la plus insincère - de toute la littérature: un èxotisme de
pacotille.
BENJAMIN CRÉMIEUX

f

.

* *

NOCTAMBULISMES, par Jean de Tiuan, édition ornée
d'un portrait de l'auteur par Ma:&gt;..--ime Dethomas et de dessins
de Maun"ce Barraud (Paris, Ronald Davis).
M. Francis Carco a eu l'idée de réunir en volume les chroniques publiées naguère par l'auteur d' Ai111ù11ne dans le Mercure de France et qui alimentèrent, concurremment avec celles de

�I02

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

Jean Lorrain les réveries des jeunes littérateurs provinciau_x _e~
proie au désir de connaitre la cr vie de Paris». Tout cela a ;·1eilh
comme tout ce qui suit la mode de trop près et de trop pres les
contours du pittoresque quotidien. .
, . .
Mais Jean de Tjnan est un précurseur; ou plutot 11 a m_venté
un genre littéraire en augmentant le domaine de la cnt1que
d'une province pleine d'attraits. Ceux quj découvrent le charme
du cirque et des music-hall ont, comme on di~, quel1ue retard .. .
oc ... K ous verrons près de beaux athlètes bien l~1sant~ ( quaoc rante-six centimètres de tour de bras) des Japona1sfinsiongler
« avec le vent d'un éventail ; Footit vexera Chocolat ; les
« acrobates fuselés souriront ; les petites filles serreront les
cc lèvres en glissant sur les fils de fer balancés ; les patineurs
oc croiseront l'allongement tournoyant et penché des sou« p les ses. ))
Ces lignes charmantes sont datées de r 897. Les _règles d'un
o-enre y sont déjà fixées. Les dessins que M. Maurice Barrau_d
; fait pour orner ce livre sont très supérieurs à ce qu'on a,.ut
pu voir de sa façon, jusqu'à présent. Quelques f\,o-ures _de
femmes montrent une bestiale et touchante douceur, bien
observée et rendue avec simplicité.
ROGER ALLARD

*
* *
POÈMES, par Henry J.-M. Levet, précédés d'une conversation de MM. Léon-Paul Fargue et Vale1y Larbaud.
(La Maison des Amis des fü'.res.)
Henry J.-M. Levet fut vice-Consul àManil_Ie ~t à Las P~lmas,
après avoir été poète à Paris et chargé de m1ss10n dans l I~de.
Il mourut en 1906, à trente-deux ans. Léon-Paul Fargue qmfut
son ami Valery Larbaud qui fut son premier et reste son flus
fervent ;dmirateur se sont réunis pour assembler, en une mince
plaquette, le meilleur de sa production poétiq~e. et ~e P:ésen:er
dans une conversation-préface où les curieux d histoire httfoure
trouveront beaucoup à glaner.
Cette voix qui Yient d'outre-tombe et s'élève d'entre les morts
a nonymes avec la couleur de son inquiétude, la forme de son
sourire, les' apparences les plus légères et les pl us su bt il e,s de la
vie ne s'écoute pas sans attendrissement . Avec elle, grace au

li'OTES

•

IOJ

commentaire plein d'allées et de venues de Fargue et de
Larbaud, c'est toute l'époque 1900 qui surgit, et la génération
qui anit alors vingt ans semble se refléter toute en Levet.
Exposition Universe!le, Président Loubet, Universités Populaires, voix enrouées à force d'avoir crié « à bas les Juifs! » ou
«à bas l'armée )), tout cela. débouchant sur une esplanade de
lassitude, sillonnée d'automobiles sur pattes d'araignées, à muffie
plat, et qu'il n'y avait pas encore moyen de prendre littérairement plus au sérieux que la philosophie solidariste du radicalisme triomphant. Le sport n'avait encore que des vertus bourgeoises. Le désir d'évasion par l'ironie, le paquebot, le dandysme, le noctarn bulisme, le stendbalisme renaissaient phis forts
et plus fantaisistes que jamais. On pense à cette époque de la
Régence de Louis XIV où les poètes de cabaret et les rimeurs
de mazarinades triomphaient et faisaient rêver Molière, Racine,
Boileau, Jean de Tina.n, Alfred Jarry, Jean de Mitty, Marcel
Schwob, P.-J. Toulet, Félix Fénéon . .. à travers ces noms, on
glisse doucement du symbolisme à la poésie innommée d'aujourd'hui.
Levet fut l'un d'entre e~x. Ecoutons Fargue : « Un jour, à
quatre heures du matin, l'été, la soupe aux: poireaux-pommes de
terre, très poivrée, mangée au guichet du Canal Saint-Martin !
Les Halles !. .. Le lendemain, les beaux bagages, les porte-habits
en cuir, ... les cannes de Brigg, les cravates de Charvet, ... les
cabanes de la zone stratégique et les bouquins sur Tombouctou-la-Mystérieuse, les beaux catalogues de taiHeur et le
comique rèche anglais.. . Levet avait une mémoire poétique
extraordinaire, sachant par cœur une grosse partie de Victor
Hugo, de Musset, de Baudelaire.»
Et Yoici Larbaud : &lt;c Comme la vie et les préoccupations de
notre groupe étaient différentes de celles du groupe de LeYet, à
quelques années d'intervalle! Peu de nuits blanches, peu de
femmes! » ... cc Nous nous tournions vers l'étranger pour voir
s'il n'y avait pas là quelque chose de plus neuf encore ... C'était
alors que j'avais découvert Wihtman. »... c&lt; Ce que je-cherchais, c'était le poète qui eût été le successeur à la fois de
Laforgue, de Rimbaud et de Walt 'Whitman. Et voici qu'il me
sembla presque l'avoir trouvé ... »
Trois Cartes Postales de Levet reproduites par l'Effort de

�to+

• LA NOUVELLE REVUE

Toulouse avaient suffi pour bouleverser et enchanter ainsi Larbaud, intrépide explorateur de la littérature mondiale. Ne
nous en étonnons pas. Levet orientait définiti.vement Larbaud
vers ses Poemes et on peut le tenir pour le précurseur de
Barnabooth, du Calumet d'André Salmon, de Paul Morand, de
Blaise Cendrars, de Mac Orlan, mais, Larbaud e'Xcepté, aucun
de ces poètes épris de voyages, d'aventures et d'humour ne l'a
connu.
Ce précurseur, il ne l'a été que dans ses Cartes Postales. Ses
premiers poèmes habiles, mais peu personnels ; son Drame dt
l' Allée verlainien n'en laissaient rien prévoi.r. Le Paviilan, tout
imprégné de Mallarmisme, annonçait déjà plus d'originalité.
Quant aux Cartes Postales, elles nous charment encore, si
elles ne nous étonnent plus. Citons la première :
L'Armand-Bébic (des Messageries Maritime.)
File quatorze nœuds su.r l_'Océa11 ltzdien ...
Le soleil se couche en des confitures de crimes,
Dans cette mer plate comnu avec la main.

- Miss Roseway, qui se rend à Adelaide
Vers le Sweet Home au jian,:é australien,
Miss Roseway, helas, n'a cure de m011 splutt;
Sa 101-gnette sur les Lnqmdives, au loin ...
- Je vais me prépa1·er - s,ms entrain I - pour la füe
De ce soir : sur le po11t, lampions, danses, romances
(Te dois accompagner Miss Roseway qui quête
- Fort getztimmt - pour les familles des marins
Naufmgés !). Oh J qu'm une valse lente, ses reins
A mon bras droit, je l'entraine sans violence
Dans un naufrage oil- Dieu reconnaitrait les siens ...
BENJAMIN CRÉMIEUX

*

* *

LA ROMANCE DU RETOUR, par Jean Pellerin,
avec un portrait de l'auteur par Raoul Dufy (Editions
de la Nouvelle Revue Française).
C'est dans le rythme des strophes du Paris ridicule de l'infortuné Claude Lepetit et dans le rythme de Ménard écrivant à

NOTES

105

son ami Flotte pour vitupérer les actions du siècle un poème
en quarante-trois strophes d'une inspiration curieuse, d'un
modernisme de qualité et qui n'emprunte à nos deux noms
précités que la belle facture des vers, selon les traditions d'une
époque où l'on considérait la poésie à la fois comme l'expression de la suprême éloquence et de la plus grande perfection
du style. ·
Jean Pellerin, poète mobilisé, promène sa mélancolie sur un
Paris dont les spectacles attristants se parent de la puissante
personnalité d'un soldat distingué : ·

Oui, c'esl pour ces larves sans charmes
Que Pellerin porta les armes
Et dormit au ca11tonneme11t.
Ce qu'il faut louer dans ces quelques pages qui, à mon avis,
contiennent un des plus beaux poèmes ·de notre temps, c'est
l'humeur du poète et sa façon d'exprimer des sentiments publics
à la manière d'un homme très cultivé de 1921. Le pittoresque
et la fantaisie peuvent rajeunir éternellement le domaine des idées
où toutes les places sont prises. Pellerin est un de nos poètes
fantaisistes les plus remarquables, comme P.-J. Toulet, comme
Salmon, comme Francis Carco, comme Tristan Derême. Je
préfère toutefois Pellerin à Toulet, parce que chez ce dernier
le souci de passer pour un excellent grammairien le conduisait
à des fantaisies acrobatiques d'ailleurs amusantes. Jean Pellerin,
qui possède une noble connaissance de sa langue, utilise cette
connaissance avec mesure. Mais j'aime également P.-J. Toulet.
Cependant il est bon de remarquer que, de nos jours, un homme.
possédant sa grammaire peut susciter des admirations qu'en
d'autres temps on réservait pour les meilleurs élèves de quatrième classique. f aime la Romance. du Retour parce que ce
poème, en dehors de sa forme parfaite, déroule - une frise
peuplée de personnages dont la fantaisie n'est pas sans amertume. Ces q1.1arante-trois strophes symbolisent une époque que
les générations futures pourront revivre admirablement, d'autant
plus que les images serties dans ce joli poème ne leur laisseront
rien à inventer.
Ah! Jean Pellerin, votre muse est une fort jolie fille de
I 921. Nous savons les noms célèbres de ceux qui l'habillent,

�ro6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de ceux gui dessinent ses attitudes : cette jeune et charmante
enfant à gui vons avez dédié cette image gracîeuse:
Un sourire vient se loger
Au plus tend1·e coin de ta boucbe :
Lème ton visage. que touche
Le bouheur
crayon léger.

ai,

PIERRE MAC ORLAN

*

**

ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE
tome I (Collection Pallas).

HOTES

démarque d'un bout à l'autre de son dictionnaire ? Et ce n'est
pas de Roumanille gue nous tenons le nom du véritable auteur
du
, Curé
à de
,. Cucugnan.
. . Tout cela, évidemment, chez les l'rél"b
1 res,
c est _e 1_1magmat10n et du soleil, et à Dieu ne plaise que je
~ouha1te a ces charm~nts poètes un Edmond Biré. Mais jamais,
a_ elle s_eule, Ja,date_ mise pa'. Crousilhat sur une page, d'ailleurs
s1 méd10cre, d un ~vre publ~é en 1864, ne me paraîtra une preuve
suffisante pour retirer à Mistral la gloire d'avoir im·enté son
admirable strophe.

PROVENÇAL,

Cette anthologie, qui comprendra encore un volume de poésie
et un volume de prose, est la bienvenue. Les œuvres de beaucoup de félibres sont aujourd'hui épuisées, et il est bon qu'on
ait sous la main quelques vei:s agréables à évoquer avec les noms
de Giéra, de Tavan, de Mathieu, de Bonaparte-Wyse. Les
notices, suffisantes, sont en génér:al extraites du solide ouvrage
de M. Ripert sur la Renaissance PrO'llençale, auquel il faut espérer
que l'auteur donnera bientôt une suite. On trouve dans cette
Anthologie la Dideto, de Crousilbat, mais non la solution de
l'énigme qu'elle paraît continuer à poser. Par gui a été vraiment
créée la strophe de Mireille, aussi consubstantielle à la poésie
provençale du xrxe siècle que la terza rima à la poésie italienne
du xrue? S'il faut en croire !'Anthologie et M. Ripert, l'honneur
en reviendrait à Crousiihat, puisque son poème est daté du
r•"juin 1849. Mais il y a longtemps que nous avons renoncé,
dans le Nord, à traiter Chateaubriand, Vigny, Hugo, selon la
méthode hagiographique, et nous ne nous gênons pas pour mettre
en lumière les altérations qu'ils faisaient sciemment subir à la
vérité dès qu'il s'agissait de leur gloire. Une méfiance analogue
ne serait pas inutile avec les poètes d'oc. Comme Vigny a antidaté certains Poemes antiques, comme Hugo a antidaté beaucoup
de pièces des Contemplatio11s, il est très probable que Crousilhat.
quand il a publié La Bresco en 1864, s'est donné l'honneur
d'avoir été le précurseur de Mistral, en mettant la date de 1849
sous une pièce faite ou tout au moins refaite après Mirtille.
Selon le proverbe du pays de M. Maurras, Mistral avait pris
assez de poisson pour s'en laisser dérober un peu. Lui-même at-il cité, dans le Trésor du Félibrige, le nom d'Honnorat, gu~il

ALBERT THIBAUDET

SAINTE-BEUVE. L'HOMME ET LE POÈTE, par
Louis-Frédérz'c Choisy (Plon).
Ce I_i~'T; vie~t prendre_ rang par~i les nombreux exposés qui
o_nt déia eté faits de la vie et de 1 œuvre de Sainte-Beuve. Il
a1oute peu à notre connaissance et ne modifie guère l'image
courante _du ~ritigue, mais il donne un bon résumé auquel
on souha1tera1t une bibliographie, faisant suite à celle de
M. Michaud, un peu ancienne aujourd'hui, M. Choisy ne retient
pas les accusations si fréquemment lancées contre Sainte-Beuve
p~r ceux qui ne l'aiment pas, et dont M. Vandérem, dans un
piquant et artificieux article, donnait récemment la dernière
version. C'est tout le problème de la critique gui se pose d'aille~rs à son sujet, comme tout le problème de l'art se pose au
d~ Flaubert 1 et toutle problème de la poésie au sujet du
mantisme,. etc est pourquoi tous trois resteront encore longtemps des su1ets de discussion passionnée. Et la discussion a
encore des raisons plus vulgaires de ne pas chômer : M. Choisy
su r 1es qmnze
·
chapitres de son livre, n'en consacre qu'un à Port-'
Roval
.
.
. a' rTT"1ctor et A de·ze Hugo. Et comme biographe il
,- , mais trois
na ~as_tort. Sainte-Beuve, en imprimant le Livre d'Amour,
sa,·a1t bten que sur ce pivot avaient tourné toute sa vie morale
et sa vie littéraire. Le problème n'est pas encore éclairci. « La
:ture ~es rappor'.s entr~ Sainte-Beuve et madame Hugo, écrit
. · ChoJSy, reste 1ncertame. Nous ne croyons pas à la chute
l~tégrale, pour plusieurs raisons. » Il est exact' que les précisions du Livre d'Amour ne sont pas probantes, et que le passao-e
de Volupté cité par M. Choisy peut après tout s'appliquer a~x

:;iet

�108

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

relations de Sainte-Beuve et d'Adèle. Et cependant il y a dans
toute cette correspondance et dans tous ces vers, et dans la nature
de Sainte-Beuve et dans l'éternelle nature humaine, quelque
chose qui ne nous trompe pas : ces amours sans doute se sont
noués et dénoués comme tant d'autres. Ils ont eu leur part dans
cette impression d'enlisement, d'échec et de chute que son existence lui donne à lui-même à partir de Volupte. Car Sainte-Beuve
s'est considéré comme un sacrifié et un malchanceux de la littérature. On lui reproche toujours de n'avoir pas compris ses
grands contemporains. Celui qu'il a le plus méconnu, c'est
peut-être lui-mêm~.
ALBERT THIBAUDE!

* *

JÉROBOAM OU LA FINANCE SANS MÉNINGITE
par Paul Laffitte

(La Sirène).

'

Il ne suffit pas que quelques pièces ou quelques romans
a_ïent été consacrés à la question.d'argent, pour qu'on puisse considérer chez nous la psychologie financière comme explorée. La
Bourse joue un rôle important dans notre littérature, mais elle
y sert surtout à provoquer des crises, à modifier brusquement
la situation des personnages ; elle est moyen, non but du livre.
Les mobiles qui gouvernent la majorité des Français dans leurs
préoccupations fi.ancières ( et en nul pays le nombre des citoyens
qui placent des économies n'est si grand), ces mobiles restent
obscurs et plutôt mystiques que raisonnables. Rentes, dividendes, accroissements de fortune, ces termes font partie d'un
vocabulaire religieux dont il est décent de n'user qu'à voix
basse. Comme le médecin ou le prêtre, dont ou ne discute pas
la compétence et dont on exécute les volontés, mais sans le
crier sur les toits, on entoure de respect le notaire ou l'agent de
change avec une foi muette dans les rites auxquels ils président.
La conduite du public n'est gouvernée que par quelques vagues
maximes, plus semblables à des refrains de nourrices qu'à des
règles sensées. Ce qui nous manque pour combattre cette
néfaste docilité, ce ne sont pas tant des ouvrages techniques ni
des catéchismes de Bourse, toujours tendancieux, mais des
traités vivants, amusants, pamphlets ou diàlogues, qui transportent la question sur un plan quotidien et familier, où le bon
sens de chacun puisse enfin s'exercer. Les écrits de cet ordre

NOTES

109

abondent en Amérique ; voici qu'à notre tour, nous en posséd?n~ un, spirituel, caustique, qui dégonfle à courageux coups
d épmgles les mythes de Phynance. Ce n'est pas ce petit volume
qui réformera les mœurs, mais c'est à force d'éveiller l'attention, comme il le fait, qu'on finira par empêcher le pillage ùe
la France par les grands établissements de crédit et le détroussement des petites gens par les aigrefins.
« Les affaires, dit Jéroboam, n'ont rien à voir avec le commerce, l'industrie ou l'agriculture. Les affaires, c'est une tourn~re d'_esp~it... Les ~ffaires sont une puissante source de poésie,
d tmagmat10n, de pittoresque. Poète et financier, deux mots,
une même personne. Les financiers sont des poètes ignorants.
« Les affaires ne sont pas les affaires ; les affaires, c'est le
boon~, c:est-à-dire l'emballement irraisonné, la fièvre mystique,.
le fét1ch1sme, la foi au gri-gri.
'.c Ne mett~z pas vos œufs dans le même panier, dit le capitaliste français. - Au contraire, répond l'homme d'affaires
améri_cain, mettez tous vos œufs dans le même panier; mais
surveillez le panier. On voit bien que M. Carnegie ne parle pas
aux capitalistes français. Car surveiller le panier, c'est travailler r
et en France le capital est paresseux. Etc. ,i
. On voudrait citer presque toutes les maximes de ce petit
hvre. Le gros banquier Jéroboam connait son monde et a bien
de l'esprit. Souhaitons qu'il n'en reste pas là.
JEAN SCHLUMBERGER ,

** *

PICASSO ET LE « RESPECT DE LA NATURE &gt;,.
Aucun artiste, plus que Picasso, ne requiert l'attention et ne
sollicite l'étude ; nul mieux que lui ne semble fait pour décourager les faciles procédés d'analyse auxquels se complaît le
public. Au vernissage de l'exposition Picasso, un poète habitué
à reconnaitre d'un seul coup d'œil, dans un salon, les œuvres
de ses amis, demandait, éberlué par tant de diversité : « Mais
où donc est Picasso dans tout ceci? » C'est une opinion communément acceptée que le peintre des Arlequins n'est pasencore arrivé à se « trouver », qu'il est dévoré d'inquiétudes,
et que trop d'intelligence, et un œil trop opiniâtrement fixé
sur soi-même l'empêchent d'acquérir cette perso1111alité à.

�IIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

laquelle aujourd'hui, pour la première fojs dans l'~istoir~ de
l'art, public et artistes attachent une importance primordiale.
Le secret de l'incompréhension à peu près générale dont souffre
Picasso réside dans ce fait que l'im:igination, chez l'inventeur
du cubisme est d'une puissance singulière: j'entends l'imagination technique, la seule qui compte, en dernier resso_rt. En
effet, si l'autre imagination ( dont les Trois Mousquetaires ou
le Radeau de/a Méduse sont des produits connus), subjugue la
multitude, rien n'est moins capable de l'intéresser que cette
faculté, si rare, qui suscite un renouvellement constant des
procédés d'expression.
.
L'impressionnisme, qui réagit contr~ l'anecdo'.e p1ttoresq~e,
et qui réhabilita les sujets pauvres, défrn~ les pemtres de mille
soucis littéraires. Cependant, avant le cubisme, un trop rand
nombre d'entre eux s'obstinait à traiter d'une façon sentimentale, donc anecdotique, ces motifs simples. Trop de compl:isance à noter les reflets, à historier un tapis, à compter des ?lis,
risquait d!alanguir et de diminuer les fac:ultés purement picturales de l'artiste. C'est alors que Picasso imagina de reprendre,
jusqu'à épuisement, non de ses facultés inventives, mais de
son caprice, le même sujet, et d'en donner autant de représe~tations qu'il y pouvait trouver de motifs à inv:ntion. Uner 1tare et un compotier de fruits sur un guén.don,_ pr~s d ~ne
fenêtre, lui fut, durant deux ans, une source rnfime d U1sp1rations plastiques. On pouvait voir, à cette exposition,. deu.x
épreuves différentes, si je puis dire, de cette photo.graphie misensible mi-intellectuelle que pratiqua Picasso, de cette nature
morte.
Un peintre d'un autre âge et d'une autre école, que je rencontrai à cette exposition, me demanda, révolté de tant d'ar~itraire, pourquoi le peintre cubiste s'etait permis de do~ner, des
objets, une expression si imparfaite. « Que reste-Hl de ce
compotier? me disait-il : une vague rondeur et un embryon de
pied · les fruits ne sont plus que trois petits cubes. » Et mon
com;agnon de s'îndigner des libertés monstrueuses prises par le
pt:intre avec la Nature.
Je m'emparerai de cette occasion pour m'attaquer à ce res~ect
attendri de la nature que prêchent tant de critiques. Ils oublient
· ent, est le
qu'un devoir au moins égal à ce1m· ·qu•·1
1 s pr·é·coms

NOTES

III

respect de la Peinture, et qu'un regard trop candidement posé
sur l'extérieur ne parviendra jamais à y distinguer les lois de
l'art. Qui se chargera de délimiter le domaine naturel qui ressortit
au jugement du peintre? Pour mon compagnon, la Nature en
l'occurrence, se limitait à l'objet matériel, compotier de porcelaine blanche, empli de fruits bien définis. Le rapport du ton de
ce compotier, à ce qu'il m'affirma, avec le ton des fruits et le
ton du fond, doit uniquement constituer le sujet du peintre:
tout le reste n'est que littérature . Les toiles de Picasso, fruits
d'une investigation sagace, multiple, exhaustive au plus haut
degré, étaient la meilleure réponse à fournir à mon contradicteur. L'imagination de celui-ci est courte, d'une seule pièce,
elle ne peut concevoir qu'une unique expression de la réalité.
Le portrait de la nature-morte une fois tracé, il n'y a pas place
dans son esprit, pour une seconde œuvre. Est-ce à dire qu'un
~
.
exercice aussi exclusif lui permet de représenter Intégralement les éléments présents à ses yeux de cette nature tant
a dorée? Pas du tout. Peindre est essentiellement opérer un
choix parmi les éléments contradictoires que nous offre un
spectacle. L'artiste le plus fidèle aux exigences classiques ne
. peut donc créer une œuvre qu'en sacrifiant mille forces virtuelles à celles que l'habitude lui fait presque machinalement
adopter. Ce qui fait que c'est lui, mon compagnon, qui pratiquant dans la multiplicité des formes vivantes un tri prévu sert
la cause contraire à celle qu'il exalte. Adopter une attitude déjà
prise par le voisin, n'est-ce pas, en quelque sorte, manquer de
déférence à l'égard de la Nature, qui renouvelle sans cesse, chez
nous, le sentiment que nous avons d'elle?
Picasso, et après lui quelques rares artistes qui ne sont pas
uniquement des intellectuels, ont appris à varier l'angle de
leur vision, et négligeant du même coup les perspectives usées
et les formes classiques d'expression, ont mis .au jour de-s
mondes insoupçonnés, que ne reconnaît pas le terne regard des
peintres soumis à l'orientation de l'Ecole, militante ou émancipée.
Peindre le compotier dans le sens habituel, c'est reproduire
sa matière et arrêter son regard à l'anatomie de l'objet. Le procédé est bon et nous a valu entre autres maîtres, l'admirable
Chardin. Mais doubler son regard visuel d'un regard sensible

�112

113

NOTES

et neuf, et, respirant de tout son cœur, non seulement le
parfum des fruits, mais celui du jardin sur qui s'ouvre la fenètre;
oser prendre comme sujet, non le compotier matériel, bien
palpable, ovale blanc dans le rectangle gris de la fenêtre, mais
la poussée verdoyante des arbres derrière les grilles du balcon,
et l'écLitement du ciel bleu, déformant les lignes architecturales de la croisée, n'est-ce pas aussi bien respecter la
Nature?
Je demande à mes contradicteurs courtois de regarder, en
faisant un instant abstraction de leurs habitudes, cette grande
toile de Picasso d'une fraicheur impressionniste dont pourrait
s'enorgueillir Matisse, où la nappe déverse sa blancheur sur le
mur, où le vert des arbres qu'on ne yoit pas s'insinue entre les
barreaux du balcon, où la fen~tre, enfin, s'efface devant
l'irruption soudaine d'un léger et va~te ballon d'azur. Franchement, entre le dénombrement méticuleux des fruits qu'enferme
le compotier (procédé classique) et la description plastique
de l'atmosphère dans laquelle il baigne, y a-t-il une si grande
différence d'intention ?
Dans les deux cas: représentation de l'objet (abstraction
faite des forces qui l'entourent et conspirent contre son intégrité) et représentation· de son cadre pittoresque, il y a égal·
respect de la. 'ature et égale violence faite à la, ·ature. li est
impossible de sortir de cette alternative. Car il y a antagonisme
absolu entre l'objet en soi, matériel, pur, intact, et la lumière,
l'atmosphère, qui le désagrègent - sans compter ces forces
morales qu'il conviendra d'ajouter un jour à celles-ci et qui
modifient l'objet par ce que j'appellerai le choc en retour de la
sensation.
Il faut louer Picasso de bien des choses : c'est ce que je ferai
durant les loisirs des vacances ; mais surtout, à mon avis,
d'avoir eu l'audace, après Cézanne, d'exprimer, plutôt que les
objets usuels, les mille dieux plastiques qui les accompagnent,
et qui sont encore invisibles aux yeux des hommes distraits.
A.."DRË LHOTE

.
Les véritables Amis du Louvre J&gt; ont Je plus en plus fréquemment l'occasion de s'alarmer. Des événements divers
menacent notre Musée national. Hier, projet d'un tourniquet à
C[

$CS

portes, aujourd'hui projet d'achat de La rurlle de Vermeer

1~ toile l:t ~110ins bonne de cc maitre. /.a rudle ne rappelle e~
rien _le métier rtffiné ùc Vermeer; c'est une pochade, qui serait

admirable, attribuée à un peintre moins fameux, mais qui n'est
qu'une œuvrc médiocrc.-, !&gt;ignée de ce nom illustre, dont la mode
semble vouloir enfin s'emparer. - Les partis:ins de l'achat
ÎD\·oquent la rareté de f.occasio11, comme si mille occasions moins
onfreuses et plus profitables ne nous étaient offertes chaque jour!
Que l'exemple de ('Atelier de Courbet, acheté beaucoup trop
cher. parce que t~rd1vement, demeure présent à tous les esprits.
- Notre x1x• siècle français est vraiment trop imparfaitement
représenté au Lou,:re, qui ne possède pas assez de grandes
figures de Corot, m de ses paysages d'Italie; où l'on ne voit
pres_q~e pas Je tableaux de chevalet de Delacroix ; où, pour
ch01s1r plus près de nous, Seurat n'est pas encore entré, où
Cézanne et Renoir sont 'pour ainsi dire absents. Si les Amis
patent~s du Louvre ont trois millions à dépenser, qu'ils
emploient cette somme à combler les trous de notre école
française, Jean Foucquet inclus. La dente1/iere est une œuvre
suffisante pour représenter chez nous Vermeer, qui est de tous
les peintres anciens le moins répandu .• 'on seulement le florin
est trop cher actuellement pour notre maigre bour e, mais,
encore une fois, La rnelle n'ajouterait rien, qu'un peu de ridicule~ à notr.~ collection nationale. Au moment où ces lignes
~ara1tront, 1irréparable sera peut-être, hélas! accompli ; je les
hvre cependant pour que le public qui s'intéresse à ces choses
sache qu'il est peu d'anistes qui n'aient souhaité l'abandon de
ce projet, et qui n'aient désiré des critiques d'art responsables
une opposition résolue à cet inutile et coûteux dessein.
A~DRÉ LHOTE

• •
. LA MORT DE SPARTE, par jean Schlmnberger (Editions de la Nouvelle Revue Française).
La Mort de Sparte met en scène un des sujets les plus beaux et
les. moins connus de l'histoire ancienne. De là une double difficu_Jté. Il . est dangereux de traiter un des grands sujets de l'his!01re, et il est rare qu'un haut poète dramatique, averti par son
instinct, s'y essaye : il craint pour son art la concurrence de la

s

�NOTES

II4

II5

t.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réalité. D'autre part, si les personnages d'une tragédie historique, quelque importante qu'elle soit, sont peu connus du
public cultivé, la tragédie peut ~tre belle, mais cesse d'être
historique, ou ne l'est que pour les historiens qui, par profession, trouvent surtout des raisons de critiquer ce qui n'est pas
histoire pure. Je crois qu'en tant qu'œuvre dramatique la pièce
ùe M. Schlumberger a subi quelque peu ce double dommage,
qui n'en est pas un pour moi, car je ne la connais que par la
lecture.
A la lecture c'est une étude antique qui n'a en somme qu'un
personnage, Sparte, comme le personnage de Cromedeyre-leVieil était Cromedeyre. Elle est écrite dans un style dramatique
nerveux et robuste tout à fait consubstantiel à son sujet. Elle
est découpée. dans Plutarque à la manière shakespearienne,
et non pas conçue d'après Plutarque à la mani.ère des classiques
français. On sent que l'auteur lit et pense l'histoire selon un
inonvement dramatique : une belle condition de bonheur pour
qui a le goût du passé.
Mais les neuf ans que sa pièce a dü passer dans ses cartons
nous montrent qu'il tenait plus à l'approbation des auditeurs
qu'à celle des lecteurs. Et je sais bien qu'il a obtenu celle des
auditeurs d'élite qui savent élever à la dignité de la lecture la re·
présentation théâtrale. Il a pu se féliciter lui-même que ce ne fût
plus le moment en France d'intéresser les Français à la destinée
d'une nation vaincue. Il me semble cependant que, si les intérêts dramatiques de sa pièce lui semblai1:nt pevoir passer en
premier lieu, un autre sujet traité avec le même talent eût
étendu l'intérêt -à un plus grand cercle de foule : par exemple,
au lieu de fa Sparte de Cléomène devant Antigone, !'Athènes de
Démosthène devant Philippe et, au lieu de Sellasie, Chéronée.
Le public eût pu épouser l'intérêt de la pièce et les sentiments
éternels qu'elle agite, dans une atmosphère classique et connue.
La reconstitution de la scène de la Pnyx après la prise d'Elatée,
d'après le Discours sur la Couronne, eô.t trouvé dans l' Antoine
qui venait de monter Jules César un metteur en scène enthousiaste, et Paris eût vibré sans doute vers 1912 à l'unisson
d'Athènes. Mais ce qui est passé est passé. Il reste que la Mort
dt Sparte, qui est le premier drame historique de M. Schlumberger, ne saurait être son dernier.
ALBERT THIBAUDET

*

* *

AINSI VA TOUTE CHAIR, par Samuel Butler, traduit
par Valery Larbaud (Editions de la Nouvelle Revue Française).

Ainsi va· toute chair parut en 1903, un an après la mort
de Butler. Il l'avait commencé vers 1870 et y travailla assez
régulièrement durant les quinze années suivantes, sans interrompre ses autres travaux, puis il le laissa reposer, pensant le
reprendre plus tard. Avant de mourir, il put encore exprimer à
son ami R. A. Streatfeild le désir qu'il avait que le livre fût
publié. On ne retrouva pas les chapitres 4 et 5 dans leur état
définitif, mais diverses notes et lettres où des corrections
étaient indiquées permirent de mettre au point les brouillons.
Il semble que, pour apprécier toute l'importance, l'irrespectueuse brutalité et le sarcasme de cette œuvre singulière, il
faille se placer strictement au point de vue anglais et la lire
comme elÎt fait un contemporain. C'est, en somme, un roman
historique dont certaines pages perdent une part de leur intérêt
à n'être pas comprises ainsi. Butler s'en rendait bien compte, et
souvent, dans son récit, l'on rencontre des phrases telles que :
« Cela se passe autrement, de nos jours », ou : « Que le lecteur
n'oublie pas qu'à cette date ... » En effet, la chronique des
Pontifex, qui commence à la fin du xvme siècle, est censée
avoir été écrite en 1867, sauf le dernier chapitre, ajouté en 1882.
Elle nous raconte la vie de George Pontifex, l'éditeur, fils de
John Pontifex, charpentier, greffier de sa paroisse, organiste et
dessinateur, de son fils Théobald qui entra dans les ordres, de
son petit-fils Ernest qui fit de méme, et en sortit, et, subsidiairement, de toute leur famille. - ll n'est question, de bout en
bout, que de choses vues, entendues, senties et notées sur
place, presque pas transposées. Certains personnages ont été
identifiés le plus aisément du monde, aussi Butler savait-il que
ce livre ne paraîtrait qu'après sa mort. Même pour un détail
d'importance secondaire, il avait grand'peine à changer quelque
chose à son souvenir clair et minutieux. - On lit dans ses
Carnets:
11 m'en a coûté beaucoup de faire jouer

a Ernest

Pomifex du
8.

�n6

LA NOUVELLE RE\'UE , FRANÇAISE

Beethoven et du ~iendclss.ohn ... En vérite, il ne jouait que du Haendel
et les vieux compositeurs italiens et anglais, mats surtout du Haendel.

A nous, l'œuvre peut paraître exotique, en quelque sorte,
souvent caricaturale, et son ironie parfois trop évidente, trop
nue, mais l'anglais se rappelle que son pays a fortement évolué,
que la religion, la morale, la vie de famille ne sont plus ce
qu'elles étaient ou, du moins, que l'on en parle de façon tout
autre; car il fut un terups où le protestantisme officiel passait
vraiment les bornes de l'indécence par sa rigueur hypocrite et
son pharisaïsme. - Butler l'a connu, Butler en a souffert et si
sa révolte nous effare par le ton hargneux qu'il lui donne,
rappelons-nous qu'elle était bien fondée, courageuse et nécessaire.
Assurément, son analyse a des traits impitoyables qui surprennent, qui blessent : elle manque de charité. Le sujet ne
prêtait guère à l'indulgence ; la manière douce et faible l'eût
masqué d'un voile plus épais que 1a manière sèche adoptée par
l'auteur. Si l'auteur nous rebrousse, du moins ne nous trompet~il pas, et cela nous le sentons jusqu'à lui en être reconnaissants. - Lui qui a fait une satire si sanglante des amateurs de
vérité, de ceux qui enfennent la vérité dans un petit pot pour
leur usage personnel, de ceux qui « ont un tel amour de la
vérité qu'ils semblent tout le temps avoir peur, si on la produit
trop, qu'elle ne prenue froid ll, lui, aimait dire la vérité, à sa
façon qui était bonne. - Il n'avait pas le respect inné des traditions ni des idées reçues, il voulait tout repenser par lui-même
et ses opinions paradoxales, loin d'être un simple jeu de son
esprit, en sont des expressiom; réfléchies et sincères. Non plus
n'avait-il ce souci de l'exactitude infaillible qui donne aux
phrases une valeur qu'il tenait pour surfaite. Il demandait à voir
juste, mais l'esprit humain, pensait-il, doit se permettre un
certain flottement pour approcher du vrai qu'il ne saurait saisir:
« Définir est une m:mière de gratter qui, d'ordin:1ire, laisse la
place sensible plus sensible encore. » Et cet homme orgueilleux refusait à ses propres idées l'excellence que chacun
attribue si aisément aux siennes. « Nos idées, disait-il, sont,
pour la plupart, comme de petites pièces de fausse monnaie, et
nous usons notre Yie à ücher de les_ passer à autrui. &gt;)
Ainsi va loufe chai,- ne pom·ait recernir qu'un accuejl

JlOTES

u;

assez froid. De bonnes âmes furent bouleversées par une œuvre
toute dictée par le Malin, œm-re hétérodoxe et révoltante où
les do~mes les plus rigoureux de l'Église sont mis en doute,
où le respect dû aux parents est critiqué, où le convenable et
le convenu son.t pris l'un pour l'autre, où l'idéal est retourné
comme un vieux gant parce qu'il plaît à l'auteur d'en examiner
l'envers, où le héros même, qui vient de recevoir l'ordination
oubl~e toute pudeur au point d'assaillir et presque de trousse;
une Jeune femme !. .. Il promettait pourtant : on l'avait baptisé
avec de l'eau du Jourdain ! - Cette méchante histoire, les personnes bien pensantes 1a Youaient aux flammes, tout de suite,
comme une façon de la renvoyer à son auteur qui devait rôtir
en enfer.
Littérairement, on accusa Butl~r d'être sec, de ne pas montrer,
au cours de ce long récit, la moindre émotion, de se moquer
trop assidûment et sans en avoir l'air, en un mot, de manquer
de sensibilité. Si on l'entend comme Greuze et Loïsa Puget,
comme l'entendaient aussi les trois quarts de la littérature
romanesque du temps de Butler, certes, la ~ensibilité fait défaut
°:ais le livre est gonflé d'une saine colère (nommez-la rancune:
s1 vous vo~ez), qui n'a besoin ni de grands cris, ni de grandes
phr ses, ni de gros mots ; il est tout frémissant d'un bel amour
du beau sans édits qui le limitent, du vrai sans fard qui le défigure, du bien sans pharisiens qui le règlementent .•. et il semble
que ce soit suffisant pour animer une œuvre.
Peu à peu, la curiosité, l'intérêt, l'admiration naquirent.
Ceux qui ne connaissaient que Samuel Butler, l'auteur de Hudibras (1612-1680), s'aperçurent que son homonyme avait
quelque talent aussi, et une page pleine d'indignation de Bernard Shaw, dans sa préface à Major Barbara fut une réclame
écouté_e. - Butler était mort ... qu'importe ! ne disait-il pas :
« La vie que nous vivons au-delà de la tombe est la plus vraie »?
et ne s'était-il pas accordé à lui-même soixante-dix ans d'immortalité ? Car Samuel Butler avait toujours eu confiance dans la
mort, une noble confiance qu'il exprimait, le 24 août 1898,
quatre ans avant de mourir, par le sonnet que voici:

'Aï sur la friste rive stygieime, ni dans la splendeur
De Zil lointaine plaine elysée, nous ne re11ro11trero11s etux-l,l
Parmi les morts, dont nous fû~es les disciples,
,

�II9

NOTES

118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ni ces grandes ombres que nous tenions pour ennemies;
Nos pieds ne fouleront ,iucun dJamp d'aspbod.èles
Et nous n'échangerons, de l'un d l',wtre, aucun regard
Pour nous aimer 01t no11s haïr dans la mort,
Par espoir de louange ou crainte d'un, oppmbre,
N()Us ne diswterons pas, disant : il en fut ainsi, ou bien aimi;
Nous aurons oublié toute ]a portée de nos argu111wts;
Lequel ,i r,lison ? 'Lequel a tort ? cela nous semblera pareil;
Nous aurons perdit jusqu'à la mémoire de notre rencontn~... [encore,
Pourtant no11S nous rejoindrons, p0ur nous séparer et nous rejoindre
La où se rejoignmt les hommes trépassés : sur les lèvres cùs viicânts.

La traduction de Valery Larbaud est d'autant meilleure
qu'elle nous rend l'atmosphère du livre. Ilasu donner à son style
cette allure indifférente et faussement familière où les bouffées
d'indignation mettent comme des taches de couleur. Le ton des
causeries s'y retrouve dans ses plus justes nuances : pompeux 1
hypocrite, d'une banalité sordide, puis nerveux, exaspéré, puis
encore désemparé. •- Quand les personnages de Butler ne font
pas la roue, ils étouffent de male rage, à moins qu'ils n'aient
perdu toute espérance. L'auteur les avait habillés avec un soin
cruel ; le tradm:teur ne les travestit pas en les faisant revivre
chez nous.
GILBERT DE VOISINS
,. *

.

LA VIE DE P.J. TOULET, par Henri Martineau (Editions du Divan).

BÉHANZIGUE, contes, par P. J. Toulet (Bibliothèque
du Hérisson, Amiens).
P.J. Toulet qui sut gmlter, de son vivant, les charmes de
l'amitié, a trouvé en M. Henri Martineau le biographe qu'il méritait. Les admirateurs des Contrerimes auront obligation à l'auteur
de ce récit d'un ton si juste, d'une émotion si discrète et si
délicate.
En dépit des agréments de style dont ils sont tout festonnés,
j'avoue ne point nourrir à l'endroit des ouvrages en prose de
P. J. Toulet, la même admiration que pour ses vers. Les
contes réunis sous le titre de Béhanzigue, dont on vient
de publier une édition complète, manquent d'invention et
même de vraie fantaisie. Le lecteur a l'impression que ce qu'il

lit n'est pas écrit à son intention, mais pour l'amusement de
l'auteur et sur un ton de confidence un peu réticent et mêlé de
sarcasmes. Ce tour d'esprit, charmant dans la conversation et le
commerce de la vie, et surtout de la vie noctambule, se fane
et se recroqueville entre les feuillets d'un livre.
ROGER ALLARD

TROIS NOUVEAUX CONTES DE LA VIEILLE
FRANCE, par Jean Mortas (Emile-Paul).
Ces contes, agréablement pastichés des romans de chevalerie,
ne sauraient rien ajouter à la gloire du poète des Stances.
*

* *
LES TEMPS INNOCENTS, par Emile Henriot (EmilePaul).
&lt;&lt; Voici un roman, cher lecteur, prenez-le comme tel », nous
dit l'auteur. C'est le roman de son enfance; il est sans intrigue,
ma,is non sans romanesque : l'enfance a toujours quelque chose
d'aventureux.
Pour écrire ses mémoires, M. Emile Henriot h'a pas attendu
de n'avoir plus de souvenirs. Il les arrête au moment précis où,
sous l'enfant innocent, on voit poindre « l'adolescent inquiet ».
C'est ainsi que ce livre pourrait servir de préface à quelques
autres, et fort avantageusement pour ces derniers, car M. Emile
Henriot est un narrateur élégant et précis.

ROGER ALLAB.D

*

* *

AMOUR ET PAYSAGE, poésies traduites du catalan
par J. M. ]ztnoy.
M. ] . M. Junoy est un écrivain catalan connu pour sa dévotion aux lettres et à l'art français et aussi pour un ingénieux_ et
fort beau calligramme qu'il composa en l'honneur de Guynemer
et qui lui valut les compliments de Guillaume Apollinaire et
de M. Charles Maurras. Voici de lui un bref recueil d'épi•
grammes à la mode d'aujourd'hui, ou plutôt de brèves notations

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'on dirait détachées de quelque poème impressionniste. En
français cela fait, sur le papier blanc, une tache un peu molle
comme un paté à l'aquarelle.
ROGER AUAR~

.

*

*

PLATON, tome II, texte et traduction par Alfred Croiset
(Les Belles-Lettres).
La collection des auteurs grecs publiée par les Universités
de France s'accroit rapidement. M. Paul Mazon faisait paraitre
r~cemment le premier volume d'un Eschyle, contenant les quatre
pièces_autres que la Trilogie, et que ~elle-ci sans doute complètera b1eat6t. M. Alfred Croiset donne aujourd'hui le second
v~lume d'~n Platon qui suit à quelques mois d'intervalle le premier, établi par son frère. Un ouvi:age qui met face à face le texte
de_ Pl~_tOn et une ~aduction fidèle permettra pour la première
fois d mcorporer 1œuvre du grand Athénien à la culture et à la
lecture habituelle des honnêtes gens . Jusqu'ici on ne pouvait se
p~ocurer de texte qu'en édition anglaise ou allemande, et les
deux traductions, celle signée par Cousin et celle de Grou (la
seconde surtou~ malgré une ~rétendue révision) étaient depuis
longte'.11ps _décnées. MM. Croiset ont commencé avec raison par
les petits dialogues, dits socratiques, si parfaits et si vivants
com1:11e œuvr~s d'art, si agréables et si faciles à lire, et qui forment
une mtroducnon non seulement à la philosophie de Platon et à
la philosophie grecque, mais à toute philosophie. Eux seuls,
avec les plaidoyers de Lysias, nous font comprendre entière~ent, dans son mouvement et son intérieur, ce qu·' a été la fleur
s1 passagère et fragile du pur atticisme.

NOTES

I2I

EA PA TIENCE DE GRISÉLIDIS, par Remy de Gour11wnt, avec des bois de P. Moras (Le Sagittaire).
LA COMTESSE DE PONTHIEU, conte en prose du
xm• siècle, traduit par Fernand Fleuret (La Sirène).
Deux charmants récits, l'un d'une grâce cc moyenâgeuse ))'
un peu maniérée, l'autre écrit avec un art très simple et très
savant. L'histoire de la comtesse de Ponthieu est un de nos phis
vieux romans d'aventures, le modèle de ces histoires d'amour
et de fidélité, que nous devons aux exploits des pirates barbaresques, et dont la P1·ovençale de Regnard est la plus célèbre,
sinon la plus touchante. Il est permis de préférer le style du
conteur du xm" siècle, auquel M. Fernand Fleuret a su conserver en les rajeunissant sa gd.ce et son énergie.
ROGER ALL,i\RD

* *

A L'ÉCOLE DU RÉEL, par Jcaft Lartigue (La Connaissance).
Un ton un peu hiératique, le goùt de convaincre déforment
légèrement le récit que fait M. Jean Lartigue de son expérience
guerrière. Que l'on ôte·cependant du récit qui suit les trois ou
cinq mots qui ont trop visiblement plu à l'auteur, il reste un
fait précis, loyalement rapporté et suivant un sentiment à la
fois résen·é et lucide :

GESTES, SUIVIS DES PARALIPOMÈNES D'UBU,
par Alfred Jarry, avec des eaux-fortes et des dessins de Géo
Drains (Le Sagittaire).

... A leurs pieds, tout près, êmergca:ient à mi-corps du fossé plein
d'ombres des figurants à capotes vertes, immobiles en des pos·es confuses, épaulant, coudes levés, avec le geste gauche des enfants qut! l'on
va battre. Les assaillants regardaient cela, comme arrètés à la lisière
d'un rêve et indécis à le franchir ....
... Quand je mis fin à cette confrontation d'un instant par trois coups
de revolver qui firent brêche et dêclancbèreut la ruée, il me sembla
que je brisais l'apparence seulement de quelque chose d'indestructibk,
comme le reflet d'un tableau dans uoe glace.

Les gravures dont ce livre est orné auraient fort diverti
l'auteur d'Ubu Roi. Il faut relire ces fantaisies, ne fût-ce que
pour aSe persuader que la fantaisie vieillit d'autant plus vite
qu'elle a paru plus libre et plus corrosive.

UNE NOUVELLE FIGURE DU MONDE : LES
THÉORIES D'EINSTEIN, par Lucien Fabre (Payot).

** *

ê\L L. Fabre nous donne dans ce livre un exposé saisissant
des théories de la Relativité , et, pour nous uiieux faire s~ntir

*

ALBERT THIBAUDET

* *

* *

�122

LA NOU\'ELLE REVUE FRA."IÇAISE

la portée de l'œuvre d'Einstein, il rappelle toute l'évolution de
n~~ id~es sur la lumière et l'électromagnétisme. Cette page
d h1sto1re ùe la Science est frappante, et remarquablement
présentée. On saisit, en relisant ces lignes, l'effort incessant
de re~oupement, qui caractérise la pensée scientifique. Les
conceptwns se succèdent, avec d'apparentes contradictions
et révolutions, mais chaque pas marque une coordination
plus a\'ancée ; des phénomènes, en apparence étrano-ers
•
0
'
viennent trouver leur place, les uns après les autres, dans
une synthèse chaque fois plus complète. Une théorie semble
en renverser une autre : en réalité, elle en garde tout
l'e~sentiel _; elle modifie quelques notations, redresse quelques
traits,
mais conserve tout entier le dessin loo-ique
pour le
•
0
,
situer, seulement, dans un cadre élargi et simplifié. Einstein
arrive ainsi, guidé par les faits, à sa première théorie dt la
relativité, si discutée au début pour le trouble qu'elle portait
à de vieux préjugés chers à nos esprits. Mais tout un groupe
de phénomènes, gravitation et pesanteur, échappaient encore
à cette synthèse . . Parmi les nombreuses tentatives, souvent
extrêmement ingénieuses, ( celle de Mie par exemple), faites
pour raccorder ces deux domaines, seule la conception d'Einst~in (Relativité généralisée) résiste à l'épreuve des faits. E11e
interprète aisément le déplacement du périhélie de Mercure,
par~d~xe astronomique ju_sque là inexpliqué. Elle préYoit la
dé\'tat'.on des rayons lum10eux par le soleil, et le déplacement
des raies spectrales ; or ces deux points semblent, actuellement,
bien vérifiés par J'expérience.
M. Fabre n'essaye pas de nous exposer en détail cette seconde
théorie d'Einstein, dont l'abstraction mathématique est extrême.
Il note pourtant toutes les étapes de l'é\'olution, guidée par la
logiq_ue intime des faits, et tente d'en dégager la valeur philosophique. Il nous résume aussi l'attitude des savants, à l'éo-ard
des théories d'Einstein ; regrettons seulement que l'auteu; ait
à_pein~ noté la si curieuse extension due à Weyl ; et pourquoi
c1te-t-1J les travaux de Guillaume et Varcollier, dont l'insuffisance est avérée? Einstein relève d'ailleurs ce point dans la préface qu'il a donnée au livre de Fabre.
Signalons que Gauthier-Villars a publié, ces jours-ci, deux
petites plaquettes, traductions de remarquables exposés d'Eins-

LES REVUES

123

tein sur la Relati\'ité ; et l'on nous promet aussi une adaptation
française du volume d'Eddington.
Les fanatiques, - car la Relati\·ité est, pour certains, un
évangile nouveau, - y puiseront une foi renaissante ; les
curieux tenteront, dans cette étonnante évolution de nos idées, ,
de distinguer, avec M. Fabre, la nouvelle f¼,aurc du monde,
- avant:,que la théorie des quanta n'en modifie pas trop les
traits.
LtOS' BRILLOU!ls
*
• *

LES REVUES
DE CERTAI!\ES CAüSES DE MALE. 'TENDU

Julcs Romains écrit dans L.t Re11aina11cc ( r 4 Mai) :
Paul Adam aimait à dire que les conceptions de l'élite intellectuelle
se propagent, eo quelques générations, à travers le public moodain, la
bourgeoisie, le pèuple, jusqu'aux dernières profondeurs de la société ;
mais qu'il c'en résulte pas, comme oo pourrait s'y attendre, une conformité croissante des idées et des mœurs. En effet, quand l'ouvricre
d'usine adopte l'attitude sentimentale d'l,1dia11,1, il y a beau temps que
cette qualité de romantisme est passée de mode, daos l'élite. L'unisson
moral ne finirait par s'êtablir qUt: si l'élite, uo jou~, se trouvait frappée
de stagn.1tioo.

Ainsi :
le S\'mbolisme après avoir été la façon de voir d'une élite lim.:raire, a
gag~é peu à p~u d'autres régions de l'élite et jusqu'à un certain poiot
l'ensemble du public. Je ne veux pas dire que le puhlic soit devl?nu
symboliste, même pour un temps; ce serait fort exagéré, mais il a pris
l'habitude d'associer l'idée de symbole à l'idée d'une ccrtaiuc élévatioo
de l'œuvre littéraire.
Assurément, quand un membre de la bourgeobic culth·ée va s'asseoir
au théltrc du Palais-Royal ou ;i Déjazet, l'idée de symbole le bisse
tout à fait en repos... Mais menez-le dans quelquc thêltre où se
pratiquent des genres plus relevés - chez Cope:iu. p;ir exemple camiez-le à entt:odre un drame ou une tragédie de oos poètes modernes ... Si notre spectateur ne consultait que son goût et sa culture gén~rale, je crois que tout irait bien. Mais voilà que le travaille h! grain de
symbolisml! qu'il porte t:n lui. " Puisqul! nous sommes, se dit-il, dans
un lieu de haut\! littc.!rature, il ne s'agit pas d'aller prendre h:s choses
tout boonemem, comme le premier imbécile venu. Quand on nous
p;1rle d'un mur, d'une montagne ou d'un verre à boire, g:irdons-nous

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de supposer que 1c p~te ait voulu fixer notre attention sur des objets
aussi .vulgaires. Déchiffrons les symboles. La montagne, c'est quelque
chose comme l'Id~al, ou - qui sait ? Dieu lui-même. Le mur - assez
facile, cela encore - c'est le Devoir, 1a Morale. Mais le verre à boire ?
, reste le verre à boire ! &gt;&gt; Pendant qu'il se creuse ainsi l'entendement,
notre spectateur oublie d'écouter les choses toutes simples qui lui sont
dites, d'accueillir les images familières de la vie que le pot:te a voulu
susciter et dont le sens profond doit s'imposer de lui-même à notre
âme, pourvu qu'elle soit docile et attentive. On voit quel malentendu,
à la fois plaisant et déplorable, s'établit ainsi entre l'auteur et le public,
malentendu dont nous pouvons dire que l'auteur en porte la peine sans
en avoir la responsabilité, à moins qu'on ne conçoÎ\,e une espèce de
responsabilité solidaire entre les générations successives d'écrivains.
0

.

••
L'ESPRIT NOUVEAU ET L'ARCHITECTURE
Il a toujours été agréable de lire l'Esprit now.Jeau. Seulement
on le lisait vite. Ce Je sais tout du parti de l'art ·avancé donnait
directement l'impression qu'il faudrait après tout peu de chose,
un déplacement d'idées assez insignifiant, pour que le grand
public admirât, au lieu de Besnard, Gleizes, Juan Gris au lieu
de Bonnat - et pour les mêmes raisons, ou peu s'en faut. Un
traité d'esthétique de M. Victor Basch, prétentieu.'I: et vide,
venait embrouiller les choses. Enfin, cette revue luxueuse, à
majuscules et à tableaux synoptiques, à photos, résumés, chronologies - d'un mot, un peu « primaire » - était caractérisée
par un mélange de détestable et d'excellent.
L'excellent l'emporte très nettement depuis quelques mois.
Dans le numéro 8, le dernier paru, Fernand Divoire étudie les
pièces de Curel, Delaisi la situation financi~re, Maurice Raynal
l'œuvre de Derain, Charles Henry la couleur et la forme,
Jean Epstein le phénomène littéraire et Le Corbusier-Saugnier
la construction des maisons. Enfin, l'on doit aujourd'hui citer
le programme de !'Esprit nouveau; il pourrait bien être un jour
rempli, il commence de l'être ; il contient d'heureuses
remarques sur les gens qui font de l'art sans le sayoir, ou qui
le savent sans en faire :
De plus en plus les constructions, les machines s' ~tablisscnt ayec
des proportions, des jeux de volumes et de matières tels que beauccup
d'entre elles sont de véritables œuvres d'art, car elles comportent le

LES REVUES

r25

nombre c'est-à-dire l'ordre. Or les individus d'élite, qui composent le
monde de l'industrie et des affaires et qui vivent, par conséquent 1 clans
cette atmosphère virile où se créent des œuvres indéniablement belles,
se figurent être fort éloignés de toute activité esthétique. Ils ont tort,
car ils sont parmi les plus actifs créateurs de esthétique contemporaine... C'est dans la production générale que se trouve le style
d'une époque et non pas, comme on le croit trop, dans quelques productions à fins ornementales, simples superfétations sur uue structure
qui, à elle seule, a engendré les styles. La rocaille n'est pas le style
Louis XV ...

r

Le Corbusier-Saugnier, architecte, écrit:
~otre vie moderne, toute celle de notre activité, a créé ses objets :
son costume, son stylo, son eversharp, sa machine à écrire, son
appareil téléphonique, ses meubles de bureau admirables, les glaces de
Saint-Gobain et les malles « Innovation 1,, le rasoir Gillette et la pipe
anglaise, le chapeau melon et la Limousine, ~e paqu.ebot et l'ay'.on."
.
... L'architecture étouffe dans les usages. L ernpl01 des murs epa1s, qui
était autrefois une nécessitt:, a persisté, alors que de minces cloisons
de verre ou de. briques peuvent clore un rez-de-chauss1:e sunnonté de
c:nquante étages ...
Sur le sol coûteux des grandes villes, on voit encore surgir des
fondations d'un bâtiment d'énormes piles de maçonnerie, quand de
simples potelets de ciment suffiraient. Les toits, les misérables toits
continuent à sévir, paradoxe inexcusable. Les sous-sols demeurent
humides et encombrés, et les canalisations des villes sont toujours
enfouies sous des empierrements, comme des organes mons ...
La maison des terriens est l'expression d'un monde périmé, l petites
dimensions. Le paquebot est la première étape dans la réalisation. d'un
monde org::misé selon l'esprit nouveau ... : un mur tout en fenètres,
une salle à clartê pleine. Quel contraste avec nos fenêtres de maisons
qui trouent un mur en déterminant de chaque côté une zone d'ombre
rendant la pièce triste et faisant paraître la clarté si dure que des
rideaux sont indispensables pour tamiser cette lumière.

* **
LA DÉCADE
La Décade, dont le premier numéro vient de paraitre; est
mince, sobre, légèrement archaïsante ; elle sait raisonner, et ne
coûte que cinq sous. Vincent Muselli y dénonce les da11gcrs de

l'érudition :
Si les érudits atteignaient leurs fins, nous vivrions nous-mêmes dans

�120

L.\ • 'OUYELLE REVUE FRANÇAISE

les siècles anciens et du coup les and,.ms ne 51:raicat plus les anciens,
mais de simples contemporains. Nous connaitrions les meilleurs et les
pires. Nous serions presque tenus de lire les mauvaises œuvres et les
médiocres autant que les bonnes. l\ous saurions tout de la vie des
auteurs, nous fréquenterions les mèmcs lieux, nous respirerions le
mème air, bref, nous serions encombrés des mille accidents que le temps
rejette pour ne nous livrer que la pure substance litt~rairc.

Voici un poème de Philippe Cbabaneix :
ÊLh'GIE AUX AMOURS
Toi qui de tous les maux sembles lire le pin
Pour t'ai'Oir trop aiml, bel amour, je soupire.
ù sot1'1't11Ïr d'Hèlhu à mon rive tSt nsU
No11i comme 1111e rose aux jardills de NIi,
Sa robe Je te,mis flottait sur hs ptlo11w
Et d'elle Valentine et Laure étaient ja/uuses
Qui portaiml le soltil dans leurs d&gt;e1.1e11x épar.s ;'
Clara fruit déjâ m,ir ome111ml Jes i•ieux p.im
Suit-ail de ses ,-eux faits la bo11dissanle écume
Des flots 1·erts el songtait d sa gloire posthume
En réptta,,t mes 'l:trs 01i sein/il/ait son 110111;
Et jt regrelfe aussi la grdce de Manon
D/#1/ l'étreinte s1111wge et le sm•ant délire
M'altiraiml autrefois comme au;i&gt;urd'hui m'attire
Virginal 011 milieu d'un paystJgt d'ea11x
U11 'l.iisagt d'enfant co11ron11é de bandtallx.

,.

••

·MEMENT O

Acr10N (Mai) : Co11tes de fits, par Max Jacob.
AAT h"T DtCORATION (Avril) : Matlruritl Mibeut, frintre de la Bretacne, par Ch. Géniaux.
L'ART ÙBRE(Mars): Charles Vildrae, par Jules Romains, Gt:0rgcs
Duh.imel, Jacques Copeau.
LA CONNAISSASCE (Avril): Pt-oses, par Charles Jeu; (Mai) : Chiffom I Cbijfo11s J par Jean l'Olagne.
LB CRAPOUILLOT (16 Mai) ; Ce qu'apporte de 11011vta11 la Clxmt't-Souris, par Jean Galtier-Boissière.
LES EcRtTS NOUVEAUX (Avril) ; La guerre en ta11l q11'ùrstilutio11, par
Bertrand Russel ; (Mai) : Ur/,s orbis, par André Suares.
LA GERBE (Avril): F/Jneries d'u11 artiste, par Benvenuto.
LA GRANDE REVUE (Mars) : Fourier et Pro11dho11, par René Gillouin.

127

MEME,'TO

L'IMPRJ?,IEIUE GOUR~IONTIENNE (n° 2) : Lettres de Rémy de Gourmont à ..\Ille Barney.
JocR. ·.\L DE PsYCHOLOGtE (r 5 Février): us os&lt;illatiom dt l'IUtiviti
,,,,ntale, par Pierre Janet.
• •
LES LETTRES (1er Avril) : La jm11e littérature aux Etals-Vnu, par
.Maurice Bourgeois; (1er Mai) : Défmse dt Paul Claudel, par René
Johanm:t.
LEs MARGES (1 5 ~!ars) : ,\'ez, au i·eut tl pas ptrdiis, par Fagus.
.1ERCCRE DE FRANCE (ter Juin): La lmtmr fJJyclrique, parG. Palante.
LA MooETTI! (Avril): L1 maison Je ma sa-ur Eu~b,ie, par Ch. Th.
Féret.
LA N!!RVIB (Mai) : ùs 'liisites, par F. Bouché.
.
LA Nouvl!LLF.. JouRxtF. (Mars) : Un diner ecdisi.Istique, par Maunce
Brillant.
L'ŒuF DUR (lin Mai) : Saiso11 d'étt, par M. Mmin du Gard.
L'OPINION (7 Mai) : Le l,1/lard Je quilles, par J. de P~squido~x. .
PouR LE Pu1s1R (15 .Mars) : Remarques, par .Maxime Bne11ne ,
P0t'mes de F. P. Alibcrt, et Louis Pize.
LE PRODUCTICR (Mars) : La doctrine d11 sy11dicalis111e i11tellerltul, par
J. Sageret.
.
LA RENAISSANCE (9 Avril) : Amis tf e,111emis de Charùs Baitdtlarre,
par Ch. Cousin et Gaston Picard.
.
LA RENAISSA!-CE o'OccmEt-"T (~lai) : Vergers, par Mane Gevers.
LA REVUE CRIT1Qt:E DES IDEES ET DES LrvRES (25 Avril) : Lts dmx
ordres, par A. Thibaudet ; (10 Juin) : Propos sttr Féne/011, par Albert
Thibaudet.
.
LA REVCE HEBDOMADAIRE (28 Mai): Mes Soui·e,iirs, par Antome;
Louis Loucl,mr, par Pierre Hamp.
LA RF.VUE DE PARIS (w Juin): L'é/lve, par Henry James; La
[ümÏlle e11 Algérie, par E. F. Gautier.
LA REVUE RHÊ. 'AXE (Juin) : Bourdelie, par J. L Vaudoyer.
LA RE\-VE Ui.:1HRSELLE (1er Mai) : La Soâttl Xationale, par Roger
Allard.

•• •

CORRESPONDANCE
Nous recevons la lettre sui,·ante :
Paris, le 7 juin

1921.

MONSIEUR LE DIRECTEUR,

La Nouvelle Ret·ue Frat1çaise, en rendant compte d'un volume
de critique que je viens de publier, m'accuse d'y montrer pmt-

�128

LA NOUVELLE JtEVUE rMUIIJ\i..,..

lire un peu lrQp tù politesse, el j,e,11.Jlr# wu poliusu "" pa
intéressée, quand le.s lauriers que je ci/èbre sonl wodis s11r
p.retrients. Je ne sais pas au juste comment votre collaborateuf,
entend intéressée. Permettez-moi, en tout cas, d'fue surpris detrouver de si olfcnsantes apprkiations dans la Nouvelle Rm,,
Fr•nçaiSt. EIJes ne sont pas propres à me faire regretter une
politesse que M. Martin-Chauffier me reproche, et que je lui
souhaite.
J'ai consacré 10 pages de ... Mais l'art est diffeilt / à ·examiner
l'œuvre de M. René Boylesve, de l'Académie française. Voili
pour les cr parements brodés». Dans les 250 autres, j'ai étudié
des romanciers qui oe sont pas académiciens, mais dont peu
valent l'~uteur de la Becquie, de Mon Ànwur et du Meilleur ÀtllÎ.
Je n'aurais pu cru qu'il sufilt d'avoir parlé d'un td écrivai11
pour se '\'Oir aocusé par la Nouvelle Revue Fraft(4ist de vénalité
ou d'on ne sait quels calculs. Mais je me demande avec curiosité ce que dira Yotre M. Martin-Chauffier lorsque certains de ses.
c~Haborateurs, plus illustres que lui, seront à leur tour de cette
compagnie qu'il juge si méprisable ...
En vous demandant d'insérer cette protestation, je vous
prie d'agréer, Monsieur .le Directeur, l'e1pressioa de mes aentimeats
. les plus distingué,. .

Jacques 8oULENGE.R.
Nous -regrettons d'avoir« offensé » M. Jacques Bouleoger, mais aussi
que son irritation lui fasse prendre un ton si vif pour répondre à un
cmique dont tous nos lecteurs ont pu apprécier, et dans la note meme
ici incriminée, la pondération et la counoisie.
Nous ieoom également à faire remarqaer, clans le seul int&amp;ét de la
vérité, que M. Jacques BoaJeoger, sous l'elfc:t de la mauvaise humeur,
impute :\ notre collaborateur un mépris de l'Académie et des Aad~
miciens, qu'aucune phrase de sa note, ni t'xplicitement, ni même
implicitement, ne suggére.
Décidément, aujourd'lnü, p.lus encore que l'an, la ';Ïtique c:st difficile.
J. R.

Ui GÉILUIT ; GAST()~ GAWMAJU&gt;.
ABBEVll.UI. -

U(PallU!W R. PAILLAI.T.

PRÉFACE A ARMANCE 1 •

Pour bien parler de Stendhal, il faudrait un peu sa
manière. A l'en croire, c'est presque toujours par ennui
qu'il écrit; mais si vif est le plaisir qu'il y prend, nous
ne connaissons jamais avec lui cet ennui qui précède,. mais
uniquement le plaisir. Nulle contention ; il ne dit jamais
rien qu'à l'instant qu'il lui plaît, c'est-à-dire avec le moins
d'effort. Comme d'autres à la paresse, il s'abandonne à la
pensée. S'il est logique, c'est naturellement et par santé
d'esprit ; il ne prétend pas l'être, ne prétendant à rien ; et
s'il cesse d'être logique, c'est alors qu'il nous amuse le
plus, car alors sa passion l'emporte et cette sensibilité qu'il
a plus exquise que la raison, et car la logique appartient
à tous, tandis que cette sensibilité n'appartient qu'à lui
et que c'est lui surtout, qu'à travers tout ce qu'il dit, nous
aimons. C'est au point que nous ne lui en voulons point
:1'il se trompe et si nous ne pouvons épouser ses goôts.
Mais il tient à ceux-ci, et je ne sais ce qui l'étonnerait le
plus, s'il revenait sur terre aujourd'hui : du discrédit où
IOnt tombées presque toutes les œuvres d'art qu'il prônait,
opéras, tableaux, statues, poèmes - ou Je l'insigne faveur
Où l'on tient ses propres écrits. Je sais bien qu'il espérait
:be lu plus tard ; mais pouvait-il entrevoir - et ce ton
naturel, ne l'e-Ot-il pas perdu s'il avait pressenti - que
ron rechercherait ses moindres traits de plume avec une
sone de dévotion méticuleuse que seul Baudelaire devait
1. Cette préface a été écriie pour l'édition
Sten.ihaI.

des œuvres complètes de
9

�LA NOUVELLE R:EVUE FRANÇAISE

connue aussi, seul avec
connaitre avec lui ~e nos l d 'la part de ses contemlui, Baudelaire ~v_a1~ con~~ni ~ pouvait-il entrevoir enfin
porains un ausst m1uste b ' on œuvre sans artifice et
.
t de décom res, s
.
.
que, panm tan
.
d'hui avec une grace s1
ourirair
auiour
•
11
sans far d nous s
.
. d son œuvre tout ce qu e e
;i Q , rès avmr extrait e
. .
jeune . u ap
.
hé . Taine nous en ait s1 peu
· d onsc1ente t one,
enfermait e c
h"
y trouver un enseignement
dégoûtés, et que nous sac ions
é
l secret et comme expurg . . .
d'A .
tout autre, p us
.
. . ê . parler précisément
r11 me plaît d'avoir été mv1t a
à l'écart.
. é
e jusqu'à présent, un peu
'
mance. On a la1ss ce ~-1' L
dmirations se portent v~rs
. .
1e para1t-1 . es a
. I
m1ustement, n .
La Chartreuse, vers Lucien euwen
Le Rouge et le Noir, vers
bi H . Bru lard pour lequel
. compara ie enn
.
même ou vers cet m
.
. l
l's que 1· e sacrifierais
'
h
fois que 1e e re 1 '
il me semble, c aque
.
·s certains littérateurs, non
tout le reste. Et pourtant 1e sa1
Armance une sorte de
.
. d
· · gardèrent pour
,
des mom res, qm
des lecteurs et meme
M·
le commun
'
prédilection.. ais pour
e 5, est pas encore bien relevé
des Stendhaliens, Armance n
ce roman énigmatique
.
de Sainte-Beuve : «
'
.
Il
du Jugement
. d
l détail n'annonçait nu e
fond et sans vénté ans e
'
par le
.
•
·
et nul géme. i&gt;
L'" ·gue
lll'\ent'lon
'
1
t déconcertant. mtn
Il faut avouer que e 1vre es\ personnages mais sur.
lement entre es
'
d" .
ne se Joue pas seu
. l.
. pour un peu je irais
l' teur et le ecteur '
.
tout entre au
. A
Annance distrattement,
qu'elle se joue du lecteur.
-~\ . que l'on s'y tienne,
on n'y voit d'abord qu'une I y ~ent . cela gêne. Il y
et l'on est dupe ; on le sen_t vagutrouve:ais bien hardi de
faut une explication, qu~ 1e .~e- "dJ. par Stendhal lui. é . é nt Je n c;;tais a1 t:
1
proposer, s1 ~r c1s me d l i à Mérimée nous donnera a
même : certame Ieme e u
.
ue le livre propose
clef d' Armance, le mot de cette érngmem;_nque le caractère
T
que ce mot nous
'
'bl .
au lecteur. ant
reste incomprêbens1 e '
d'Octave, le héros du 'érolau:an: cet amoureux héros est
grâce à ce mot, tout s c ire .
I '{O

. ours

.

r

r

r

un impuissant.

PREFACE A

«

ARMANCE

l&gt;

131

Impuissant; ses gestes, ses actions le laissaient entendre ;
mais on pouvait douter, car le roman entretient savamment·
le mystère. Par deux fois Octave est près de livrer son secret
à celle qu'il faut bien pourtant appeler sa maîtresse ; mais
d'abord le cœur lui manque et plutôt que d'avouer. ce/a,
il sert, en aliment à la curiosité qu'il éveille, un autre
secret, honteux, mais moins infamant à ses yeux, unefaute ancienne, imagina.ire on réelle et « dit à son amie
que, dans sa jeunesse, il avait eu la passion de voler » ;
mais l'on sent bien que ce n'est là qu'une feinte, qui
pourtant suffit à bouleverser Armance et à désorienter le
le.cteur.
Et plus tard: - « Eh bien ! dit Octa,·e en s'arrêtant,
se tournant vers elle et la regardant fixement, non plus
comme un amant, mais de façon à voir ce qu'elle allait
penser, vous saurez tout; la mort me serait moins pénible
que le récit que je dois vous faire, mais aussi je vous aime
bien plus que la vie. Ai-je besoin de vous jurer non plus
comme votre amant (et dans ce moment ses regards
n'étaient plus eri effet ceux d'un amant) mais en bonnète
homme et comme je le jurerais à monsieur votre père si
la bonté du ciel nous l'eût conservé, ai-je besoin de vous
jurer que je vous aime uniquement au monde, comme
jamais je n'ai aimé, comme jamais je n'aimerai ? Etre
séparé de vous serait la mort pour moi et cent fois pis que
la mort ; mais j'ai un secret affreux que jamais je n'ai
confié à personne, ce secret va vous expliquer mes fatales
bizarreries. »
Ce secret, pourtant, il ne le dit pas encore ; il trouve
,plus expédient de l'écrire. Mais la lettre ne parvient pas
à Armance ; elle ne connaîtra jamais ce secret - non plus
que le lecteur, s'il n'a pas su le deviner.

En plus de la lettre explicative à Mérimée, nous avons,
pour nous éclairer, un exemplaire d' Arnu:mce, intetfolié
par Stendhal lui-même, où nous pournns lire, en regard

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

132

hrase du livre : cc Je l'aimerais ! moi, malhe_ude cette p
. di tian manuscrite : cc Essayer de ~at:e
reux ii' cette m ca
. .
mment en serais-Je
deviner l'impuissance, mettre 1c1 : et co
aimé. » (p. 51_.)
) a rès . cc Il avait ce sentiment
1010 (p. 87. pll s'était 1
·uré mille fois depuis
(l' Et plus
r) en horreur &gt;&gt; • &lt;c
•
d
amou
.
. il n'aimerait. Cette obligation e ne
quatre ans qu_e 1ama1s d
t sa conduite et la grande
pas aimer était la base e tou e
affaire ~e,~a vi~. »
&lt;l'O tave n'est jamais précisément
Ainsi 1unpmssance
c
e chez
dénoncée; sous-entendue sans cesse, _elle provoqu ·cables
le héros telle attitude et ;e~s ge~:~i;;1 ::t:~n:~;~~1ssance
qu'en la présupposant. aire . .
ême du livre et je
.
dire la proposltloo m
est, pourra~t-on
. 'd • ande du lecteur une collaboration
n'en connais pas qm em
,
' e fois renseigné
ai dire ce n est qu un
b .1 ,
. plus su u e ; a vr
'
d la pleine signifi'
l
nt que l'on compren
et qu en e re_ isa . d' .
, d'abord l'on n'entendait
cation de certames rn icattons, ou
exem le
. . de cette épigraphe de
p '
pas ma 11ce,
. Marlowe, par
placée en tête du deuxième chapitre

r

Melancboly mark'd him for her o~, whose
«
ambitious
heart overates ( sic• ) the happmess he
cannot enjoy »,

li
t au chapitre suivant,
que traduit presque tex_tue ~me? , passionnée le portait
ar ue : cc Une imagmauon
. . .
cette rem q
d
1
pouvait iouir &gt;&gt; à s'exagérer. le bon~eur. o:~rr~it n:onvenir aussi bien à
phrase exquise~ ma_1~ qm p u romantique ; et si, s'ap·
tout être de d1spos1t1on un dpe
lus concret plus
, 0
elle pren un sens p
,
pliquant a c,tave,
d' bord avertis '. De même,
précis, nous n en sommes pas a
,
d t surtout sans confident
I. cc Dominé par une m~lanc~lie pro:ot~net e ersonne n'avait le seae9
(Stendhalavnit d'abord écnt, pllls biffé. dl'' p Comme il ne pouvait
bl ·
·santbrope avant age.
· ne
- Octave scm ait ID!
,.
.
t ême son imagination
song:r à certain bonl!eur qu Il
;~~ qu/ lui semblât valoir la
voyait plu~ dans la vt auc~:u; sur ~ne interfeuilie.
peine de vivre», - tsons n

s~~rr:~

PRÉFACE A cc ARMANCE

ll

133
lorsque Stendhal écrit (p. 30) en parlant d'Octave: &lt;&lt; Il
ne lui manquait qu'une âme commune ll, ce n'est que par
la suite que nous comprenons qu'il veut dire : avec une
âme vulgaire, ce secret l'aurait moins tourmenté.
Cette explication que, tout le long du livre nous attendons, Stendhal sait parfaitement bien qu'elle nous manque
et qu'il devrait nous la donner; mais, a'&lt;;oue+il en note
(le 26 mai 1828) : &lt;&lt; Je ne puis trouver la manière de dire
cela honnêtement dans l'ouvrage; plutôt dans la préface ll.
De tous les livres de Stendhal aucun n'avait donc tant
besoin d'être préfacé, que celui-ci ; si l'on va trouver que
peut-être j'insiste un peu trop, les mots que je viens de
citer sont mon excuse.
Ainsi, dans son premier roman, ( et d'abord iI importe de
remarquer que Stendhal, en 1827, a déjà quarante-quatre
ans lorsqu'il l'écrit, et que ce premier roman est déjà son
septième ouvrage) Stendhal nous propose un « cas » :
celui d'un impuissant; et ce qui peut sembler paradoxal :
d'un impuissant amoureux. Serait-ce donc qu'il trouvait
paradoxale au contraire la théorie de son maître Cabanis :
&lt;&lt; C'est l'humeur séminale elle seule, qui ... &gt;&gt; plus tard
reprise par M. de Gourmont, qui lui aussi se refuse à voir
dans le sentiment de l'amour rien qui ne soit dicté par
cette humeur, et qui ne trouve dans l'acte de procréation son appel et sa fin dernière. A cett~ thèse vraiment
primaire, le personnage d'Octave oppose un démenti
formel. Et comme il sied que Je sentiment de l'amour
trouve en l'obstacle et la contrainte l'occasion de sa connaissance et de son exagération, il semble que Stendhal ait
voulu nous montrer que l'amour le plus vif sera celui
qu'insurgera la traverse la plus profonde : de tous les
amoureux de Stendhal, voici le plus fervent peut-être.
L'obstacle n'est pas extérieur ou moral ; il est dans
la constitution même. Octave aime, et d'autant plus passionnément qu'il sait qu'il ne devrait pas aimer, qu'il aime

�1 34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

désespérément, en dépit de lui, du serment qu'il s'est fait
de n'aimer jamais, sachant bien qu'il ne peut brùler que
d'une flamme toute mystique et que, ô l1onte ! sa chair doit
rester sourde et ne répondre point à l'appel; sachant qu'il
doit décevoir l'être aiml!.
Il fallait, pour donner à ce drame son éloquence la plus
pleine, douer Octave des scrupules les plus exquis ; car,
avec cc une âme commune))' Octave eût pu tricher Stendhal le note ; et, comme tout, dans le caractère de
son héros, s'éclaire, après que nous connaissons son secret,
nous comprenons pourquoi Stendhal insiste à ce point sur
ce cc sentiment du devoir &gt;&gt; qui domine toutes ses pensées :
Octave ne consent à envisager le mariage et l'amour qu'avec
toutes les obligations qu'ils entraînent - obligations qu'il
sait bien qu'il ne peut tenir. Nous comprenons alors pourquoi, d'abord, Octave songeait à se faire prêtre, non poussé
par aucune vocation religieuse, mais lâchement et comme
pour dissimuler sous la règle la cause d'un célibat forcé.
Nous comprenons enfin ces pages, parmi les plus mystérieuses et les plus intéressantes du livre où il nous
est parlé des mauvaises fréquentations d'Octave, alors
qu'il est le plus amoureux de Mademoiselle de Zohiloff;
nous comprenons qu'il cherche auprès des femmes de,
mœurs faciles, de ces femmes c&lt; dont la vue est une
tache », la possibilité d'expériences qui enfin le rassurent,
ou qui confirment la raison de son désespoir.
Ainsi donc l'impuissant peut être amoureux. Stendhal
admet ici une distinction possible entre deux éléments
que l'amour d'ordinaire réunit. La division, si manque
l'un des deux éléments, est fatale ; mais combien n'est-elle
pas plus rèmarquable encore, lorsqu'elle n'est pas obtenue
par défaut. Je ne sache pas qu'elle puisse être plus nettement et mieux établie que dans l'admirable roman où
Fielding fait Tom Joncs, son héros, culbuter sur sa route
les filles d'auberge et montre celui-ci d'autant plus paillard
que d'autre part il est p us amoureux. cc La délicatesse de

PWACE A

« il.MANCE YI

votre sexe, dit-il à Sophie, son intacte maîtresse, ne peut
comprendre 1a grossièreté du nôtre, ni corn bien les désics
du corps ont peu de rapports avec les sentiments du
cœur 1 ». Il n'y a plus seulement ici distinction, mais dissociation, divergence, Tout le roman de Fielding semble la
mise en action de ce naïf divorce ; il s'achève au moment
de 1a réconciliation dans le mariage, de l'amour pur et du
désir charnel. •
·
Victor Hugo lui-même, pourtant si médiocre psychologue, ne dit-il pas également que Marius ( dans les MiséraUes) irait plus volontiers chez les filles qu'il ne soulèverait seulement du regard le bas de la jupe de Cosette?
Car, écrit exquisement Louise Labé, dans son débat de Folie
tt d'Amour (Discours ill) « la lubricité et ardeur de reins
n'a rien de commun, ou que bien peu, avec Amour ».
C'est donc là ce qui fait que l'impuissant est capable de
l'amour le plus fervent et le plus tendre; plus fervent
même que celui des amants ordinaires, précisément parce
que cet amour est contrarié dans son essence même; et
plus constant aussi parce qu'aucun échappement ne lui est
accordé par quoi le retombement soit à craindre - car si
la satisfaction du désir peut parfojs aiguiser l'amour, ;lus
souvent elle l'exténue - et parce qu'aussi bien son amour
est de ceux: sur qui le temps n'a pas de prise.
Cette dissociation, Stendhal l'a connue par lui-même.
Sa carrière amoureuse déjà longue ( car il a quarantequatre ans lorsqu'il écrit Armance) ne nous présente que
de rares exemples de fusion &lt;les sens et de l'âme. Le plus
souvent, il se montre, ou sentimental, ou cynique. Lorsque, dans Henri Brulard, se remémorant ses maîtresses
nous le voyons inscrire sur le sable les initiales de treize'
noms, ( et, par une amoureuse inadvertance, il trace par
deux fois ceilesd'Angela Pietragrua) c'est pour l'entendre
ensuite a\·ouer: « La plupart de ces êtres charm~nts ne
I.

Tom Jones, livre XVIIIe, chap. xn.

�I 36

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

m'ont point honoré de leurs bontés; mais elles ont à la
lettre occupé toute ma vie. A elles on~ su~céd~ . trtes ouvrages r. » Et il ajoute : cc Dans le fait, Je n a1 eu que
six femmes que j'ai aimées&gt;&gt; ; et si l'on ne veut compter
que les cc succès », on est forcé de ramener ce chiffre à
quatre. Pour quelqu'un qui faisait du plaisir ~a ,gran~e affaire de sa vie, il faut avouer que c'est peu. Ce~1 s explique_:
car sans doute Stendhal n'était guère sédrusant ; phy~1quement du moins. Il ne s'y méprend pas. cc Heureux, écntil, j'aurais été charmant. Non pas par.!a figure as.surément
et par les manières, mais par le cœur, J eusse pu etre ch~rroant pour une femme sensible&gt;&gt;. Mais, à c_et âge où,_ ple1~
de flamme, il semble qu'il aurait pu le mieux sédmre, 11
ne connaît que rebuffades; il avoue : cc J'ai donc passé sans
femmes les deux ou trois ans où mon tempérament a été le
plus vif».
Non seulement Stendhal a connu par lui-même cette
dissociation de l'amour et du plaisir ', mais il sait fort bien
que l'excès de l'amour peut aller jusqu'à l'inhibiti_on, ~inon
proprement du désir, du moins des. ré~exes phys1olog1q~es
qui nous mettent à même de l_e sat1sfa1re. Dans un dermer
chapitre de l'Amour, après avoir noté cette .phrase de Montaigne : cc Ce malheur (le cc fiasco») n'est à craindre qu'aux
entreprises où notre âme se trouve outre mesure tend~e de
désirs et de respect &gt;&gt; ... il ajoute : cc S'il entre un gr~m de
passion dans le cœur, il entre un grain de fiasco po~~1ble ».
Or l'amour-propre d'Octave ne supporte pas 1idée d~
· mcura
·
ble ou pas~age' re , 11
fiasco ; que son impuissance s01t
pressent bien que, s'il est une fem!11e au monde mcapable
1 . Armanu, comme ses livres précédents, fut écrit pour s~ co,nsole~
et se distraire d'une sorte de désespoir amoureux, sitôt apres 1aban
don de Madame Curial (c~tte Cl_émentine,. qu'il ~ppelle souve~;
« Mento »)_«désespoir où 1e passai 1es premiers mois de cette ann
fatale &gt;&gt; ( 1826), nous dit-il.
,
.
2 • Le 25 février 1828., il écrit, en note du chap. xvn d
« Je relis ce chapitre, qui me semble vrai ; et pour l'écrire, il ,,
l'avoir senti. &gt;&gt;

Anua,~:ui

PRÉFACE A

Cc

ARMANCE )l

1 37

d'éve~ller s~ ch:~r, c'est bien celle précisément qu'il idolâtre , tandis qu il peut encore espérer de réussir auprès des
filles.
Une autre considération sans doute le retient dans leur
société: il préfère la réputation d'un débauché à celle de
ne pouvoir point l'être. cc Le scandale incroyable de votre
prétendue conduite vous aurait valu une célébrité malheureuse ~armi ce qu_e Paris renferme de jeunes gens du plus
mauvais ton », dit Armance à Octave, et le conditionnel
qu'elle emploie n'est là que pour indiquer qu'elle doute
encore; elle
attend d'Octave une protestation , mais Octave
.
ne_ pe~t mer et, tout en cc remarquant avec délices que la
voix d ~rnance tr~mbl~it &gt;&gt; lorsqu'elle lui rapporte ces proP?s qu ell~ en_te~d~t temr sur lui : &lt;&lt; Tout ce qu'on vous a
dit est vr~1, 1~1 dit-il enfin, mais ne le sera plus à l'avenir. Je
ne. repara1tra1 pas dans ces lieux où jamais on n'aurait dû
voir votre ami. &gt;&gt; Soit que son amour pour Armance
l'emporte, et la crainte de la chagriner ; soit qu'il n'ait en
~ffet plus rien à y faire, ayant à la fois acquis la confirmation de son impuissance et la réputation mensono-ère qu'il
0
souhaitait pour la masquer.
. Ai~si Stendhal, sans insister sur la nature de cette
1~1pu1ssance, nous laisse cependant comprendre que rien
n en appa~aît au de~ors, qu'elle n'est, à proprement parler,
pas organique et qu elle comporte les attributs extérieurs de
la virilité. Car l'on croit trop souvent que nécessairement
un _efféminement général l'accompagne, qd'elle se lit sur le;
traits d'un visage demeuré glabre, qu'elle s'entend dans le
soprano de la voix. Mais, dans la mécanique de l'amour
assez nombr~ux sont les rouages ; et ceux du corps peuven;
être en parfait état, la belle avance ! si leur fonctionnement
reste insoumis à ceux de l'âme, si l'embrayage ne se fait
pas.
Des quelques « babylans » (pour reprendre le mot de
Stendhal) dont j'ai reçu les confidences, le cas le plus douloureux - qui pourrait bien être celui d'Octave, et c'est

�LA NOUVELLB REVUE FllANÇAISB

141

1 •• l'un procède du général et déduit, l'autre i_nduit et,
s~ ~herche la règle, c'est en partant d'un cas umque, particulier jusqu'à l'anomalie '•

Jaisse entrevoir, par delà le mariage, deux solutions. - A
supposer qu'Octave ne se tue point, ce qui tout de même
est l'échappatoire la plus simple, et celle que Stendhal met
en avant d'abord; car, dit-il« le vrai &amp;bylan doit se tuer
pour ne pas avoir l'embarras de faire un aveu ».
La première solution, celle du substitut, du « beau
paysan» qui, le moment venu, « moyennant un sequin »,
prendrait la place du mari, semble trouver quelque appui dans
une singulière phrase de Fielding: « Ce ·degré raffiné de
l'amour platonique, de la passion complètement dépouillée de
tout caractère charnel, devenue purement et entièrement spirituelle, est le privilège des femmes. Combien d'entre elles
n'ai-je pas entendu déclarer (et certainement avec la plus
grande sincérité) qu'elles seraient toutes prêtes à concéder
à un rival la place de l'amant, si l'intérêt de celui-ci exigeait
un tel sacrifice. D'où je dois conclure que cette forme de
l'amour est dans la Nature - encore, ajoute Fielding, que
je ne puisse affirmer d'en avoir jamais rencontré d'exemple»
(Tom ],mes, livre XVI, chap. 5). Au reste je me persuade
mal qu' Armance, telle que nous l'a peinte Stendhal, se fat
accommodée de cette substitution ; non plus que de la
seconde solution qu'il propose: celle des tricheries, des pisaller. Ajouterai.je que je me méfie beaucoup de cette lettre
à Mérimée : il me paraît, et je m'entends avec plus d'un
Stendhalien sur ce point, que Stendhal y affecte un cynisme
excessif, qu'il estime de nature à plaire à son correspondant,
et à remporter cette sone de considération que ses écrits,
jusqu'alors, ne semblaient point suffire à lui valoir.
Reste la solution de saint Alexis : la fuite. Que l'on
m'entende : je ne prétends nullement assimiler au cas
d'Octave celui d'Alexis; je dis simplement qu'un babylao
mystique n'eût pas agi différemment.
Mais pourquoi chercher une solution : la vie nous propose quantité de situations qui proprement sont insolubles et que seule la mort peut dénouer, après un long
temps d'inquiétude etde tourment. J'imagine Octave épou-

140

Si clair que nous paraisse à présent_ ce roman - et j'a~. dà dire encore que, de tous les hvres de Stendh~l, Je
~ 1 . ci pour le plus délicat et le plus joliment écnt ~1e::::
pourtant insatisfait. Du moment ~ue ~tend_hal
~rdait ce sujet scabreux, on eût souhaité l: lut VOIT trattr
.
, bout . or il semble qu'au dermer moment e
JU:S4U au_
'
'1 recule devant la dernière question,
cœur lui manque, qu 1
1 l'escala plus importante sans doute ; en fin de compte,
mote . il nous laisse nous demander : Commen~ rmance
eôt-elÏe accueilli la confession d'Octave ? C'est bien là qu:
Ous l'attendions. Devant l'insuffisance de son amant, qu
n. ut devenir l'amour d'une maitresse
•
.;I
.
peLa l
à Mérimée nous renseigne encore sur ce point,
ettre
•
être éludée dans le
et l'on y voit que ce_ne qu:u::pé•po;:ndhal. Cette lettre
livre, n'en a pas moms pr oc

1:~

l

1

•
écieux que tous, je ne prétends nullement
1
Que chacun soit pus P: à le enscr Cette grande vérit~ psychoque Stendhal ai~ été le prem_1er "t l'~vangilc nous la retrouvons plus
logique, que déjà nous ense1gn~1
dans R~tz dans Saint-Simon, danS
ou moins _formul~ dans Montaul~C~c considèr~ ici que la littérature
Montesquieu, d~ R~usseau.
,
urrait dire : jusqu'au romaofrançaise). Mais 1usqu a Stendhal, et I o~ ';' que l'étude des hommes.
tisme, l'étude de l'ho~me occupe p ~es caractères ; et La Bruyère,
Molière trace des (vp,s bien plu~l'&gt;t que
gc Si Racine a tendance l
le plus souvent, malgré le titr\t sonr :~::e . et \'oltairc plus tard.
individualiser ses hérosfi Co~: e, ':épit de ~ subtilité, cherche à no~
gén~ralisent. La Roche oucau_ , . en
et tout le grand siècle avec lm
e sorte.de canon intime • .
ffec:proposer un
1a·re dont toutes les réact1ons a
- une image de l'ho~me exe~p ~t ;n uel ue sorte se codifier. Et je
tives, toutes les pas~1ons, pwsseal
· . ~ de t;ouvtr dans le petit livre des
. b'
u'"I ne serait pas m aise
.... _.
sais 1en q 1
. 1..
tout de même que, ........,
Maximts quelques remarques part1cu iert~n's d'ordre gènéral mais il
d S dhal maintes constata io
, 1· ion
l'œuvre e ten
,
d'
qu, le besoin de généra 1sat
n'est peut-être pas imprude?t _avancer c
nd l'emporte- et de
chez le premier, de di~rimml atl!'~. ~~e: 1:/:~in; comme dcjà nous
différencier, sinon tou1ours es m 1v1 u '
',
y invitait Montesquieu, les peuples, les ra'-'!s, les pa) s.

1.

�142

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sant Armance; j'imagine celle-ci perplexe d'abord, puis
douloureusement résignée ( et je ne parle ici que de la résignation amoureuse ; mais pour nombre de femmes le
renoncement à la maternité qui s'ensuit est plus cruel
encore~ sans doute, et plus durablement). J'imagine
Octave moins aisément résigné qu'Armance, ou plutôt:
moins profondément, se représentant sans cesse ce dont il
la prive, et, qui pis est, le lui représentant. J'imagine les
vains essais, les protestations dont l'amour est prodigue,
les doutes, puis, l'âge venant, et à supposer que leur amour
perdure, la lente épuration de cet amour, dernier terme et
très incertainement atteint, que parodie l':tccoutum~nce.
A moins qu'ils n'arrivent l'un et l'autre sans trop de
peine à cette sagesse de ne s'exagérer point trop l'impor·
tance de ce gui leur est refusé et de se persuader que l'amour
le plus profond n'est point nécessairement lié à la chair.
Peut-être même en viendront-ils alors à se féliciter de ce que
le~ amour, pur de tout alliage charnel, ignorant cet excès
d'ardeur gue la vapeur des sens attise, ignore à la fois sa
brûlure, et de ce quela nature, en leur interdisant certaines
félicit~, leur permette d'éluder cette géhenne gui l~s suit
&lt;( to shun t.he heaven that ltads mm to this hel 1·»
s'il faut en croire Shakespeare.
Car je songe à la terrible phrase de Tolstoï, que ·Gorki
nous rapporte : (&lt; L'homme survit à des tremblements de
terre, aux épidémies, au." horreurs de la maladie, et à toutes
les agonies de l'âme ; mais de tous. temps la tragédie qui l'a
tourmenté, quile tourmente et_ qui le toum1entera le ·plus,
c'ei&gt;t - et ce sera - la tragédie de l'alcôYe 1 • n ·
ANDRE GIDE,

Sout•enirs sur Trilstoi, par M-axime Gorki (Nouvelle RÇ1Jue frrinçaise
du yer déc. 1920).
·
1.

ON NE SAURAIT TOUT DIRE

~rendre l~s choses à Kurzras ? Je n'y vois pas d'inconvément. Mais pensez-vous que le reste ne vaille pas d'être
c~nté ?
fau~ra-t-il rien dite du rendez-vous de Schuls,
m de l im_presSionnante cérémonie au cours de laquelle
~eek fut sacré. chevalier. du cf grelon )&gt; ? (trois coups de
p10let sur le crane, une ptnte de pi1sen, pour l'ondoiement
et allez-y !)
'

}:ie

A:ez-vous ~uelque intérêt à ce que je passe sous silence
la cm:e merveilleuse que prit le Biel, devant une tête de
sanglier, dans cette auberge de Scarl dans cette s;,,auliè
b
· '
"'o
re
au erge toute vêtue de petites écailles. vertes comme la
queue d'un triton ?
'
. Peut-être vous est-il désagréable que je rappelle la chute
œdécente de Raphaël sur le glacier de Silvretta chute
.
,
qu1·
lnt· co û ta en totalité
la peau d'une fesse ?
Qui pourrait m'empêcher de relater ici, sous Je sceau du
serment, la découverte que nous fîmes dans la o-Iace
d'une ch
'
'
t&gt;'
_~ée
ronde, vene, noire et vraiment
effrayante
?
Nous Y Jetames une pierre que nous entendîmes rebondir
~ro~der, tomber'pendant plus de dix-sept minutes ; tante;
s~ bien qu~ Gaspard,. cerveau mathématique, calcula ']Ue la
P1ei:re avait dCi ressortir de l'autre côté du monde, dans les
environs de Bornéo.
Cert.es,_ si je disais toutes ces chose5y il me faudrait en
narre~ mille autres d'importance non moindre: comment
!e ~mde Hans Schmoltz se conduisit avec nous de manière
10d1g1Je et comment nous déposâmes sur un petit alacon

" .

�1 44

ON NE SAURA.IT TOUT DIRE

LA NOU\'ELI.E REVUE FRANÇAISE

les honoraires de ce serviteur incorrect dont nul de nous
ne voulut toucher la main. Comment notre bande se
divisa précocement en deux clans presque irréconciliables :
le clan de la bière et le clan du vin blanc. Comment nous
entendîmes, à maintes reprises, crier sous nos souliers
l'épine dorsale du continent, cependant que Bielme disait:
cc Si tu craches ici, la moitié de ta salive ira dans la mer du
Nord et le reste à la mer Noire ». Comment, de Taufers à
Glurns, nous fîmes une étape nocturnè si parfumée de propos philosophiques que les montagnes se penchaient pour
nous écouter et que les étoiles clignaient de !'oeil, en
manière d'assentiment. Comment l'usage des liqueurs spiritueuses diminua l'aptitude de nos jambes à escalader les
sommets, mais accrut l'aptitude de nos âmes à triompher
des problèmes les plus abrupts.
. Il me faudrait peut-être aussi parler de ce caillou mal
taillé que nous rencontrâmes un soir dans la pierraille d'un
col. Je le pris pour siège et me trouvai assis sur trois états.
Cet insolent caillou portait trois petits traits groupés
comme les branches d'une étoile : les trois angles s'ouvraient sur trois nations. Aujourd'hui, si l'on plaçait là
trois œufs d'une même poule, l'un vaudrait quatre cents
couronnes, le second dix lires et le dernier trente centimes.
Absurde chose! Mais, en ce temps dont je parle, les frontières n'avaient qu'un caractère quasi idéologique, et nous
passfrmes.
.
Vous pensez peut-être que je vais vous exposer la« 101
monétaire intérieure n que nous élaborâmes au sujet du
rèalement des dépenses quotidiennes ? ~e l'espérez point.
Fcin de ces choses ! Toutes réflexions faites, je vais commencer à Glurns, car il faut bien commencer quelque
part.
.
A vrai dire, le Gaslhof z.ttr Sonne ressemblait beaucoup
plus à un monastère qu'à un bistro. A l'extrémité d'un
couloir voûté, sinueux comme une galerie de rat, j'occupais une chambre à peu près aussi spacieuse que le vaisseau

1 45

d'une cathédrale. Vous songez : c, dur à chauffer en hiver.»
Possib~e, mais no~s étions au mois d'aoùt et je me désintéressais des questions de chauffage. Dieu ! la royale chambre! Je n'y découvris pas moins de trois échos dont l'un
répétait les mots de plusieurs syllabes. Voilà d;s chambres
comme je les a!me. Dans l'angle sud de ce local, il y avait
une table de toilette qui sentait la bergamotte. La cuvette ...
(ah ! il faut le reconnaître, c'est avec cette damnée cuvette
que commença la série des phénomènes), la cuvette était
de proportions si remarquables que, j'y pris un bain. A
grands efforts des bras et du râble nous l'avions déposée à
terre, cette cuvette. Elle accueillit plusieurs seaux d'eau. Et
quels ~ea_ux l Des b~rriques, des foudres! J'y pris un bain,
vo~s dis-Je, et le Btel, qui est plus menu que moi, réussit
même à y nager. Je le vis faire la planche, puis tirer sa
coupe.
Comm_e je m'éponge~is, au sortir de l'eau, comme je
me. roulais da~s ma s:rv1et_te -: une bonne serviette pas
moms large qu une v01le bngantme, - j'entendis résonner
dans le lointain la voix de Gaspard. Je pris mon élan, au
travers de la chambre, et ne mis guère que trois minutes à
t?uch~r la porte, car je suis bon coureur. Gaspard s'impat1enta1t un ,peu. Il entra, :fit quelques pas et dit avec une
moue de mépris :
- Que c'est petit, chez vous !
Pauvre Gaspard ! Sa chambre était quatre ou cinq fois
vaste comme la nôtre, si vaste qu'après une heure d'exploration, il n'était pas encore parvenu à découvrir Je lit. Il
ve?ait nous chercher pour une battue. Nous lui promîmes
ass_1stance : à Glurns, ce sont choses qu'on ne se refuse
pomt.
Je ne vais point vous raconter le dîner. Dommage ! car
c7 fut un fameux dîner. Nous étions, tous les six, autour
un cerr~in jambon ... J'avais Neek à ma gauche et Thierry
i ma droite. En face étaient Raphaël, le Biel et Gaspard.
Je ne les voyais pas, à cause du jambon. Neek mangeait

?

IO

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
146
sans mesure. A toutes mes remontrances, il répondait avec
roideur ;
.
_ Je m'arrêterai quand je verrai le nez du Biel. .
. Le nez du Biel n'apparut que vers dix heures du so~r. Le
jambon était à peine ébréché. Vivent les co~hon~ gui ont
de pareils membres I Mais, déjà, Ne~k était gnèveme~t
saoul, car jambon ne se mange sans boire et Neek formait,
avec Thierry et votre serviteur, le très redoutable, le très
magnifique dan du vin blanc.
.
.
A onze heures, la veuve Kolb vint _voir c~mment
allaient les choses. Elles allaient, ma foi, fort bi_en. La
veuve Kolb refusa un cigare., mais accepta une pipe de
tabac. C'était une aimable femme à la poitrine orageus~.
Dire comment vers la mi-nuit, j'entrevis Raphaël navigant sur cette poitrine toute pareille à une mer démontée,
voilà ce que je ne pourrais faire sa~s manquer aux règl~s de
la discrétion et de la bienséance. Silence t Et honneur a la
veuve Kolb reine des hôtesses à l'enseigne Zur Sonne!
En voilà ,bien assez avec Glurns. Qu'il vous suffise ~e
savoir que je dormis mal. J'avais un lit à_ l'italien_ne, un ht
de tôle peinturlurée. Il n'était pas de tatlle m~diocre, au
contraire ; mais, à proportion de la chambre, il ?1e pa~t
si réduit que je n'osai m'y coucher autre1:1em qu_en chien
de fusil. Oui, ce très grand lit me fut pettt, relativement,
et je m'y trouvai à l'étroit pour des raisons auxquelles ~e
vin blanc demeure complètement étranger, pour d~. raisons philosophiques dont le développement et la cnuque
m'éloigneraient de mon objet. .
.
,
La journée du lendemain, qm ét:1.1t cell~ du
aout,
nous accueillit comme il convient, dès le semi de 1auberge
Zur Sonne par ~ne très éclatante fanfare de soleil.Un de ces
soleils qui creusent, dans le ventre de l'homme, des ~bî~es
oi'.t tous les liquides fermentés de la création s'engloutiraient
sans laisser trace. Les adieux à la veuve Kolb furent des
plus touchants : l'excellente personne versait des larmes,
Tant que no1;1s fûmes en vue, elle agita son ample mou•

;-+

ON NE SAURAIT TOUT DIRE

choir de cotonnade jaune, du haut de ce perron auquel on
accédait - c'est Gaspard qui les compta - par cent onze
marches, pas une de plus .
Le Biel - Dieu ! l'exécrable caractère ! - nous harcelait comme un taon.
- C'est aujourd'hui, disait-il, qu'il faut sauter par-dessus
le Bildstëckljoch. Vous apprendrez ce qu'il en coûte de
s'endormir tous les soirs dans les délices de Capoue.
Thierry parlait politique, ce qui, le matin, est mauvais
pour les jambes. Neek, qui avait salué l'aurore d'une petite
libation, se plaisait de sentir déjà le vin blanc lui ruisseler
entre les omoplates. A guoi le Biel répondait :
- Vous n'êtes que des fesse-pinte. Vous déshonorez le
tt grelon )&gt; !
Raphaël, esprit pacifique, entreprit une conciliation qui
dégénéra tout de suite en querelle. Ne partez jamais .en
voyage sans une grande provision d'injures.
Et c'est ainsi que nous abordâmes le Matschertal. Parfois,
me retournant, j'apercevais la vallée de l'Adige, puissamment entaillée dans le pays montagneux. La petite ville de
Glurns&gt; sanglée dans son enceinte, carrée, nette et déposée
sur la verdure comme un objet précieux, décochait par saporte fortifiée une route mince, incandescente, plus droite,
que le regard du Père éternel. Nous tournâmes, sans regret,
le dos à ces m~rveilles : nous étions à l'âge où l'on ne sait
que regarder devant soi.
Devant nous, c'était le Matschertal, ravin noir au fond
duquel hurle un torrent de lait.
Je n'ai pas la prétention de vous raconter, en détail, cette
journée du Matschertal : elle n'est pas à notre gloire. Tout
se fût peut-être bien passé sans le satané village de Matsch.
Il ne faudrait jamais rencontrer de villages, avec des gars
comme Neek, comme Gaspard, comme Thierry.
En vérité, tout le monde fut content de cette pttite
auberge qui se prétendait c&lt; du cerf» ; - je Yous demande
un peu ! - Mais l'homme qui s'arrête pour une seconde

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'arrête peut-être pour l'éternité. En fait, nous passâmes
près de cinq heures sous l'enseigne du cerf. Et c'est grand'honte, car nous n'avions mérité aucun repos.
Neek, ayant déniché un piano édenté, sénile et quinteux,
le martyrisait sans relâche. Cette musique ravit toute la
compagnie, jusqu'à Biel dont l'autorité n'allait pas sans
faiblesses. Raphaël avait saisi par la taille et induit en de
folles valses une servante blonde dont les nattes tournoyaient
et sifflaient comme des fouets. Thierry mit à l'air, pour les
masser avec tendresse, deux pieds osseux, pourpres, inquiets,
aux orteils en volutes. Puis on décida de déjeuner, sans
aller plus outre. Puis une forte majorité se prononça pour
la sieste. Puis on s'enquit d'un guide. Il se fit longuement
attendre. Cependant le parti de la bière entrepre_nait, contre
le parti du vin blanc, un match imprudent dont la dignité
'générale eut à souffrir.
Le guide? Un petit gnome jovial qui s'était brisé une
jambe au Wildspitze. Il boitait comme Vulcain, mais trottait comme Mercure. Il nous demanda trois minutes pour
aller embrasser sa fiancée. En fait il l'embrassa pendant
plus d'une heure. Si vous rencontrez jamais Joseph Tiefenau, ne vous laissez pas faire le coup de la fiancée.
** *

Chers amis, chers compagnons, ombres fidèles à ma
voix, en dépit des années, des défaillances, des trahisons,
de l'oubli, de la mort.
Gaspard avait un regard si frais, si calme, un regard de
màtinée. Mais notez les muscles de lutteur, notez le large
dos bossué sur lequel s'entassèrent bien des fardeaux
indus. Et cette voix placide, mélodieuse, imprégnée de
sourire l Et ce large front calculateur : car Gaspard avait, à
compter, une attitude puérile, presque animale. Et quelle
poignée de main ! Et comme il subissait en souriant son
inhumaine passion mathématique !

ON KE SAURAIT TOUT DIRE

149

Raphaël, cœur tendre et pratique, Auvergnat élégiaque !
ô compagnon de mon jeune âge, mon contrepoids, mon
balancier! Ame bourrée d'apophthegmes et de beaux vers.
Avec_ tes courtes jambes velues, tes reins pesants, ta stature
massive, tu ne semblais pas fait pour trébucher. Mais tu
n'avais que trop de raison ; en faut-il tant pour déraisonner? Que je te revoie encore, marchant devant moi,
une petite plume de coq frémissant à ton chapeau! Et
peut-être te pardonnerai-je mon ingratitude, ma méchanceté, et ce jour amer ou je compris que je ne t'aimais
plus.
Thierry ! La silhouette de Thierry entrevue dans la
lueur d'un été ! Un grand garçon timide et bourru, tour~enté d'idées comme d'une puberté tumultueuse. Les paup1èr~s enflammées semblaient clignoter sur un perpétuel
sounre que désavouait la bouche toujours crispée par des
mots tyranniques, des injures, des cris. Je le revois, avec sa
large culotte de velours miroitant. Un seul jour de fatigue
donnait à son visage une maigreur inquiétante, un seul bon
repas suffisait à le rendre presque obèse et luisant, luisant.
Drôle d'homme!
Pour Neek, et quoi qu'il ait pu lui advenir, - es-tu
toujours vivant, cher garçon ? -: il demeurera celui qui
m'apprit à aimer les héros de la musique. Ses longs doigts
brusques s'évertuaient sur tous les pianos de rencontre ; il
ne choisissait pas, comme ces gloutons de plaisir à qui
toutes les femmes sont bonnes. Mais, à l'appel de ces doigts
osseux, l'âme des maîtres descendait sur nous s'installait
'
parmi nous.
Enfin, toi, Biel, toi, mon préféré, toi, mon ami entre
tous, toi qui m'as fait tant souffrir! Silence. Pardon.
*
* *

Est-ce donc là ce que je comptais vous dire? Que non
pas ! Laissons cela, croyez-moi et revenons au Matscher-

�lSO

tal, à Ji faille ténébreuse où nous fit cheminer tout un
après-midi le très plaisant Joseph Tiefenau.
A deux heures en amont de Matsch, une sale bourg
nommée Glieshofen est embusquée sur le sentier des voya.
geurs. Elle nous fut fatale ; on aul'2Ît pu s'y attendre av
des gars comme Thierry, comme Gaspard et comme t
les autres. Une foudroyante attaque du pani de la hi
trouva le parti du vin blanc ferme sur ses pattes, je voœ
prie de le aoire: Joseph Tiefenau s'éclipsa sous le prétex-.
d'aller embrasser sa fiancée : chaud lapin que ce Tiefenau;
il avait une fiancée par village. Une heure admirable
querelleuse s'écoula, sous le genévrier sec qui tenait lieu
d'enseigne.
Le Biel, alourdi d'une bière perfide, s'épuisait contre
'Neek, dans une lutte inégale. Gaspard feuilletait le registre
de l'auberge et formulait gravement cette remarque :
- Il n'est pas venu un seul Français ici depuis
treize ans, dix mois et dix-huit jours. Les Français ne sonti.
pas balladeurs.
Moi, je regardais, vers le bas de la vallée, de misérables
cultures qui s'accrochaient de ci, de là, aux parois de
montagne. Parfois un champs bossué, étayé de petitesmurailles et grand comme ooe carte à jouer, aventurait,
jusque dans le dédale des rocs, une maigre barbiche dei
seigle. Très loin, perchée sur un cap, environnée de pins
hargneux, une bicoqqe blanche gardait, comme un berger,
d'immenses solitudes. Elle me parut alors affreusement
triste, malgré le soleil; mais il m'arrive d'y penser comme
au paradis, maintenant que j'ai vécu vingt ans de plus
parmi les hommes.
Joseph Tiefenau, ayant copieusement embrassé ses
multiples fiancées, revint nous prendre et ne refusa pas
un verre de vin suret. Puis nous nous ruâmes sur le Hol•
leV?eg.
N'attendez pas que je vous raconte tout, ni la bataille
rangée que, suants et soufflants, les deux partis des

ljl

un se livrèrent à la Hutte d'enfer.
Dans ces
:JWrelias-là, touœs les huttes sont plus ou moins « d1en• ». - Ni la montée par cette rampe qui dominiit
~ e un balcon vertigineux notre chemin de tout
e jour ; ni comment Raphaël fut assez lâche et assez roublard pour passer, une fois de plus, son sac à C:aspard; ni
.œmment nous nous trouvimes sur le Bildstôckljoch à
uit heures et demie, alors que la nnit tombait ; ni com-.
ment Joseph Tiefenau, nons ayant vaguement indiqué notre
~ n , s'éclipsa soudain sous un prétexte futile dans
lequel il était encore une fois question de fiancée.
Il m'etît été pounant bien agréable de :vous peindœ,
même sommairement, même en quelques mots, ce pay~
liage courroucé, immobile, inhumain comme le Dieu de la
le, ces montagnes emprisonnant dans une poigne crispée
des névés qui bavaient de toutes parts, ces moraines
ftioulées comme de monstmeux monceaux de balayures,
œs petits lacs de turquoise, déjà ressaisis par Je gel ~
~e.
Baste Ion ne saurait tout narrer sans perdre de vue son
histoire. Je vous di.taï, une autre fœs, notre descente dans
Ja nuit, nos cris dominés par le hurlement des èaux, le
lâmpion dansant qui nous rassembla sur une crête envimnnée de précipices, le soulagement qui nous saisit à per·
œvoir les appels de Tiefenau, les remords de œ guide
paillard mais débonnaire, et l'espèce de sommeil qui
m'envahit cependant que courait devant moi la lanterne
pliante du plus fiancé des mon12gmrds tyroliens.
Je dormais donc à poings fermés, tout en marchant,
quand vers la onzième heure du soir, nous atteignîmes
Kurzras.
La nuit était énorme, impénétrable, hantée de souffles,
tuméfiée du bruit des torrents, ce bruit qui gronde encore
dans mes oreilles pendant l'insomnie. J'entendis Joseph
Tiefenau ouvrir une porte et nous entrâmes dans. la.
clarté, nous entrâmes à Kurzras, par une porte comme

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

toutes les portes, une porte percée à mème le noir.
Je me laissai choir sur un banc et, cessant de marcher,
me réveillai tout aussitôt. Je remarquai bien que le banc
était particulièrement haut sur pattes et large du siège,
mais je n'y prêtai pas une suffisante attention, tout
d'abord.
Tiefenau avait encore une fois disparu. Nous étions
rassemblés tous les six autour d'une massive, d'une pesante
table de bois. Une lampe de cuivre versait sur nos têtes
une lumière comparable à celle qui éclaire nos rêves. J'eus
bien l'impression que la lampe ainsi perchée était anormalement ventrue, mais je n'accordai que peu de moi-même à
cette observation.
A dire vrai, toute mon attention était requise par certain
objet que j'apercevais au fond de la salle. C'était, sous une
autre lampe non moins volumineuse que la nôtre, une
mystérieuse masse noire, énorme, mouvante et d'où sortaient des tourbillons de fumée. Soudain la masse vira sur
elle-même et je dus me rendre à l'évidence; cette montagne
de substance noire était un curé, mais un curé comme
vous n'en avez jamais vu et comme vous n'en verrez
jamais. Le curé dit poliment : &lt;&lt; Gruss Gott ,i, ce qui
signifie bien des choses dans l'idiome de l'endroit ; puis il
se leva. Il n'avait pas moins de deux mètres trente de haut.
C'était un curé fort grand. Il fumait une pipe de porcelaine
au fourneau gros comme une soupière. Le Biel dit à mivoix:
- Vingt dieux ! Le beau curé !
Gaspard qui s'intéresse aux articles pour fumeurs, prononça:
- Vingt dieux ! l..a belle pipe I
Raphaël semblait exténué. Il ne voyait rien, il n'entendait rien. 11 murmura faiblement :
- De l'eau!
- Traître, rugit Biel, qui régentait le parti de la
bière.

ON NE SAURAIT TOUT DIRE

153

Mais déjà Gaspard, Neek et Thierry faisaient chorus et
la bande a 'térée hurlait : « De l'eau ! de l'eau! ii
L'eau demandée ne se fit pas trop attendre. Une porte
s'ouvrit quelque part et l'hôte parut.
C'était un homme de huit pieds et plusieurs pouces,
tout simplement. Il portait une serpillière bleue dont la
poche était de taille à engloutir deux d'entre nous. Il
déposa sur la table une carafe pleine d'eau fraîche, une
carafe d'une vingtaine de litres. Puis il se retira en silence.
Voilà comme ils sont à Kurzras.
Vous pensez peut-être que ce fut tout pour ce soir-là.
Ah bien, oui! Comme nous manœuvrions la carafe la
porte s'ouvrit de nouveau et Raphaël poussa des cris: '
- Un taureau ! Un taureau !
Pff ! C'était le chien de la maison. Mais Raphaël n'était
point à blâmer, car, de ma vie, je n'ai vu chien si considérable!
Le curé vint court~isement nous faire la conversation,
cependant que nous tailladions à même une andouille large
comme une cuisse. Cet ecclésiastique s'exprimait dans
une langue composite faite de bas-allemand, de latin,
d'esperanto et de quelques termes empruntés - Dieu me
pardonne ! - à l'argot des ports méditerranéens. Il nous
divertit le mieux du monde. Parfois il frappait du poing
sur la table, qui ployait aussitôt les reins; parfois il lâchait
un gros rire : alors toute la masure était ébranlée sur sa
base et les torrents du voisinage, interdits, s'arrêtaient un
instant de mugir.
La joie revint et dissipa notre fatigue. Les partis réclamèrent et obtinrent les matériaux de leur controverse
courante: bière et vin blanc coulèrent à longs flots. Mais
le curé s'étant décidément rangé du côté des buveurs de
vin, le parti de la bière apparut, passé minuit, irrémédiablement perdu. Il s'effondra.
C'est alors que survint la jeune et séduisante Léné, qui
était, à ce que nous expliqua le curé, la fille de la maison.

�154

LA NOUVELLE REVUE FRAXÇA!SE

Elle ue dégénérait pas de sa race, étant taillée comme une
cariatide, pourvue de seins admirables et, en général,
d'ornements plantutem:. Homme de toutes les conquêtes,
Raphaël entreprit aussitôt de lui faire sa cour. La géante
souriait d'attendrissement. Raphaël -avait l'air d'un
pygmée assiégeant une forteresse. Et Thierry, versé dans
les sciences naturelles, évoquait, à contempler nos amourem:, ces espèces animales étranges dans lesquelles le
mâle est si réduit qu'il vit normalement en parasite sur
sa femelle, et, dès la saison des a.meurs, énùgre vers le
bon endroit. Heureusement la belle Léné n'entendait rien
à notre langue et, quand il est a.moureux, Raphaël n'offre
plus prise à la plaisanterie,
Ce fut une bien belle soirée. Je n'en dirai rien de plus,
car là n'est point l'objet de mon récit. Je laisserai pareîlle0rnent dans l'ombre et l'oubli la couchette bizarre où
j'achevai la nuit en compagnie de notre Bie!. Cette couchette était fort étroite : nous n'y tenions que « de profil 1)
et tous deu.x sur le même côté. Nous changeâmes de coté
quatre fois jusqu'à l'aube et, chaque fois, il nous fallut
• nous lever : toute évolution sur place ayant été jugée
inopérable. Je sommeillais dans les intervalles et, bercé
par la voix des torrents, .ie m'imaginais condamné à.
dormir en marchant toute l'éternité.
Dès le petit jour, je fus à la fontaine où je plongeai e!
replongeai une tignasse étrangement sèche et rebelle. Puis,
rafraîchi, je contemplai le paysage.
·•
Kurzras ne · comporte qu'une seule maison, er une
église qui fait, pour se dresser au centre du village, des
efforts dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils son! vains
et un peu ridicules.
La maison~ notre .iuberge, est de belles dimensions,
comme il convient à ses propriétaires. Un crâne de bœuf
en orne la façade, pointant deux cornes flexueuses qui
menacent l'horizon. Le crâne est très blanc et poli par les

saisons.

0!1; NE SAURAIT TOUT DIRE

155

. Si ~'auberge est vaste, l'église, en revanche, est petite,
pet1:e même qu'elle ne me parut guère susceptible &lt;le
contenu son curé. Celui-ci, messe dite et ,·entre o-arni
jo~ait dès le matin, sur le parvis. Il jouait une pa;ie d;
qmlles. On eût dit qu'il s'évertuait contre les piliers d'un
templ~, &lt;:'1r les quilles étaient à la mesure du joueur. Il
brand1ssa_1t une boule grosse comm~ une dame-jeanne.
La gracieuse Léné lui tenait lieu de partenaire. Elle
p::ianiait les boules avec aisance et vigueur. A chaque
SI

coup, sa gorge charmante bondissait,

roulait, déferlait

dans son joyeux corsage.
Ce spectacle qui n'était dépourvu d'attraits pour personne, fut, pour Raphaël, presque fatal. Il parlait de
racheter le fonds de commerce et de s'établir aubergiste à
Kurzras. Voyez-moi ça!
Un petiJ déjeuner de jambon, d'œufs au miroir et de
pai_ns au _cumin nous rassembla. Le Biel, mal reposé, semblait eqclm à nous faire chèrement payer les- mécomptes de
son estomac. Gaspard calculait le poids exact de l'abbé Kampitsch (tel était le nom du curé de Kurzras). Neek joua:it
du piano sur ses propres dents, qu'il avait fort longues.
Thierry ne disait rien, car il était sujet à la colique matinale.
La belle Léné nous faussa compagnie pour s'aller parer.
Nous étions le quinzième jour du mois d'août et c~érait
fête. Friedmann Taschachhaus, le patron de l'auberge,
nous donna le bonjour. Certain vin blanc léger obtint un
assentiment unanime, car le repas du matin faisait en
général la trêve des partis.
Joseph Tiefenau, dûment soldé, nous avait quittés
dès l'aurore pour retourner à ses amours. Honneur à la
mémoire de ce montagnard érotique!
N"ous discutâmes de notre itinéraire. Taschachhaus et
Kampitsch nous prodiguaient les conseils. Bref, il fut
décidé gue l'abbé nous guiderait sur le Hocbjoch, escorté
de la gracieuse Léné qui devait porter un panier de beurre
à ses cousins de l'Œtztal.

�I

56

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je ne décrirai point la félicité de Raphaël : je lui devinais des causes trop peu morales. Thierry, ayant fait la
paix avec ses organes digestifs, entreprenait l'abbé Kampitsch sur un point de théologie. La langue adoptée pour
ce tournoi fut l'espagnol, dont le prêtre possédait quelque
teinture et pour laquelle Thierry nourrissait une sympathie toute romantique.
Les sacs étaient bouclés, les gourdes remplies et les
adieux à moitié dits quand reparut notre radieuse compagne. Elle avait, pour le quinze août, revêtu de somp•
tueuses parures : caraco de soie, tablier de dentelle, jupe
de futaine à poil. Les grains d'un triple collier frémissaient
sur sa gorge. Selon la coutume du pays, une couronne
de petites fleurs candides attestait la pureté de ses mœurs.
Nous partîmes. Le Hochjoch ne fut qu'un jeu. Fille
, de la montagne, Léné ne semblait aucunement intimidée
par le glacier sur lequel flottaient, comme des épaves,
d'informes blocs de granit. L'abbé enjambait avec insouciance des failles qui eussent englouti un régiment. Le
Biel, rugueux et misogyne, affectait de se tenir à l'écart et
accablait Raphaël de remarques désobligeantes. Raphaël,
amoureux pratique, marchait à l'ombre de son idole; car
le soleil avait surgi d'autant plus vite que nous montions
à sa rencontre. Une journée merveilleusement chaude
s'annonça et des nuages joufflus se mirent à rouler dans
le ciel.
Le Biel, ayant imaginé de quitter ses bas pour se sin·
gulariser et se rafraîchir, dut au miroitement du glacier
un coup de soleil qui, par la suite, lui pela fort nettement
les jambes. Avis aux fanfarons !
La matinée se passa sur le Hochjoch qui ne fut pas de
taille à effrayer des gaillards tels que nous. Quelques
petites saucisses rouges et le contenu des bidons réjouirent
cette traversée sans péril.
Thierry échauffait l'abbé Kampitsch. L'honnête ecclésiastique, après avoir traduit tous ses arguments en plu-

ON NE SAURAIT TOUT DlRE

r57

sieurs langues mortes ou vives, parut chercher dans sa
mémoire une réplique décisive et il articula correctement
le mot « merde» sur quoi la controverse prit fin.
Le Wildspitze, d'un air préoccupé, nous regardait
grouiller sur la glace comme un géant regarderait des
pucerons sur ses orteils. Désireux de rétablir la concorde~
l'abbé Kampitsch entonna, d'une voix bien timbrée :
Buvez-moi donc encore une toute petite goutte !

Après chaque couplet, Léné et nous reprenions tous en
chœur : « ô Suzanna ! i&gt; cependant que l'écho des abîmes
transformait notre chant joyeux en un gémissement
lugubre.
Enfin nous descendîmes dans la vallée de Vent, qui est
un des rameaux de l'Œtztal et bientôt apparurent des
villages pavoisés pour la solennité de l'Assomption. De
larges étendards aux couleurs de la vierge ornaient la face '
des maisons. Le peuple des hauteurs ruisselait vers les lieux
bas ou se donnaient les réjouissances.
Venaient d'abord, par petits groupes, les chasseurs en
costumes d'apparat : bas blancs, souliers à boucles, culotte
à pont, chemise bouffante, veste courte et chamarrée,
cravate écarlate. Ils portaient l'arme à la bretelle et leurs
feutres, un peu semblables à ceux des mousquetaires,
s'ornaient d'une touffe de plumes neigeuses.
Les guides, pareillement vêtus, s'enorgueillissaient d'un
long piolet poli par l'usage, d'un havresac, d'un paquet
de cordes et de crampons. Ils avaient les jambes noueuses,
bossuées, le ventre étroit serré dans une ceinture à plaques
de cuivre.
Une multitude de jeunes filles couronnées de fleurs
comme notre Léné et comme elle parées, encore que
moins florissantes et moins dodues, descendaient les
pentes en se donnant le bras et en chantant. Des marmots
en habits de fête couraient d'un groupe à l'autre; les
vieilles femmes, coiffées de feutres velus, souriaient de

�I

58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

leurs bouches édentées ou fumaient gravement de courtes
pipes en porcelaine.
Tom respirait une joie paisible, pastorale, traditionnelle.
Le temps seul refusait de s'associer à cette fête. Des nuées
ardentes s'amoncelaient autour des cimes ; un souffle
rauque parcourait la vallée, pareil à la respiration d'une
meute. Mais qu'importe à la jeunesse aventureuse le
désaveu d'un ciel angoissé ! Nous n'avions cure que de
l'énorme joie qui dilatait notre poitrine.
Le sentier, peu à peu, devenait une route aimable,
facile, jalonnée d'innombrables crucifix à toits de zinc.
Que ces images, sculptées dans un bois grossier et peintes
farouchement, apparussent hideuses, mutilées, barbouillées de sang et de sanie, voilà qui ne nous inquiétait guère,
voilà qui ne semblait fait que pour nous divertir. Je ne
peux pourtant songer sans trouble à ces figures torturées,
barbares, postées comme des avertissements à tous les.
angles du chemin.
Thierry, remis de ses déconvenues théologiques, avait
passé son bras sous celui de l'abbé Kampitsch et le couple,
réconcilié, déambulait en chantant. Agréé par un sourire
céleste, Raphaël s'efforçait d'élever une main audacieuse
jusqu'à la taille de sa déesse Léné. Neek, osseux, dégingandé1 discutait avec lui-même des avantages du contrepoint. Gaspard éclairait tout le paysage de son sourire
lunaire. Le Biel, jambes au vent, béret en bataille) piolet
érigé, avait l'air d'un lansquenet. Et moi je marchais à l'arrière-garde, égouttant dans ma gorge le fond de mon
bidon.
Comment s'appelait ce village où nous fîmes halte et
qui faillit être le dernier village de notre vie à tous les sixi
voilà ce que je ne sais plus, voilà ce que même je n'ai
jamais su exactement.
L'orage semblait inévitable et imminent. Uue haleine
brûlante errait au ras du sol. Des grondements tourmentaient les entrailles de la montagne. Nous nous assîmes

ON NE SAURAIT TOUT DIRE

r59

devant une petite auberge, sur la place du village. En
face de nous, toutes portes ouvertes, béait une église
blafarde entourée d'un cimetière. Le vaisseau de l'édifice
était plein d'une ombre brûlante au fond de laquelle palpitaient les flammes du chœur. La place du village était
déserte et poudreuse. Des chants étranges nous parvenaient
parfois dans une bouffée de fœhn.
Nos verres avaient été déjà vidés à plusieurs reprises
quand nous nous aperçftmes que l'abbé Kampitsch et
Léné Taschachhaus avaient disparu. Au même instant,
les chœurs éclatèrent plus proches. Je dis bien éclatèrent~
plusieurs centaines de voix humaines furent soudain
déchaînées; cela produit un fracas d'explosion.
Les coudes sur la table, le nez dans nos verres, nous
demeurions assommés de fatigue et d'étonnement quand
la procession déboucha sur la place.
En avant, marchaient les chasseurs et les guides ; ils
étaient fort nombreux et n'avaient plus leur air souriant du
matin, mais des faces sérieuses, crispées. Ils chantaient, à
plusieurs voix, un cantique lent et sauvage.
Derrière eux s'avançaient des prêtres revêtus de leurs
parures sacerdotales ; puis venait un baldaquin soutenu
par . quatre colosses et sous lequel brillaient des pièces
d'orfèvrerie; puis ... oh ! mais voilà qui n'est pas commode
à décrire. Imaginez des bannières, mais des bannières à la
hampe robuste, élancée •comme un mât de navire, à l'éta·m.ine développée comme une voilure. Soulevés par les
premiers souffles de l'orage, les immenses pans d'étoffes
chamarrées se déployaient, tournoyaient au-dessus de la
foule avec des cris, des froissements, des détonations. Des
paysans se cramponnaient aux câbles d'or qui permet~
taient de maintenir en équilibre ces gigantesques oriflammes.
Derrière les emblèmes se pressait une multitude bariolée.
Hommes, femmes, enfants, tous hurlaient le morne cantique. Au premier rang, nous reconnûmes l'abbé E.am-

�r6o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pitsch et notre léné. Ils ne nous reconnurent point ..
L'exaltation était peinte sur leur visage.
Je ne sais trop ce qui se passa juste à ce moment, mais
un mot, dans la foule, vola. de bouche en bouche, se mêlant
aux syllabes de l'hymne sainte. Peut-être avez-vous déjà prononcé le mot allemand« hut i&gt;etsans doute ne vous a-t-il point
paru présenter la moindre particularité. Mais vous ne savez
'ce que peut devenir ce mot pacifique quand il est vociféré
par trois ou quatre cents bouches furieuses; a\•ant même
que nous eussions pris conscience de la signification de ces
cris, l'abbé Kampitsch, jaillissant de la masse, s'était rué
sur Thierry et lui arrachait son chapeau qu'il jeta par terre.
Vingt dieux ! la sale minute ! et comme nous fûmes
tous promptement décoiffés. En ce qui me concerne, la
besoone fut assumée par un montagnard hirsute, barbu de
b
p•
noir jusqu'aux yeux qu'il avait féroces et fulgurants. ms
le monstre me saisit au collet et se prît à me secouer. Un
. tumulte effroyable s'ensuivit: la foule nous bloquait contre
la façade de l'auberge, avec des hurlements, des imprécations ; certaines femmes continuaient à chanter, notre
horreur en fut accrue. J'entrevis Gaspard, pâle et calme,
expédiant maintes bouteilles sur les têtes des assaillants.
Raphaël, le plus petit de nous six, tentait de se glisser au
ras de la muraille ; mais il fut saisi aux cheveux par 'une
femelle frénétique en laquelle je reconnus la douce Léné.
Des autres, de Neek, du Biel, je ne sus brusquement plus
rien. De gros nœuds de populace s'étaient formés dont ils
devaient, chacun, constituer en quelque sorte le noyau.
Il ne faut pas trop chercher à retracer des moments tels
~ue celui-là. On en corrompt, avec les mots, la foudroyante, la terrifiante grandeur. Je nous vis, dans un de
ces éclairs qui visitent l'esprit au fort du péril, je nous vis
broyés, piétinés, livrés aux fauves, consumés, parmi les
dameurs, sur ce bûcher qui couve secrètement au fond
&lt;les multitudes religieuses. Je fermai les yeux et m'abandonnai.

ON NE SAURAIT TOUT DIRE

161

C'est alors que se produisit l'intervention non point surnaturelle mais tout à fait naturelle, grâce à laquelle je suis
encore ici pour vous raconter quelque chose.
Un bruit comparable à celui d'une charge de cavalerie
fondit soudain sur le village et l'orage éclata. Les bannières
furent tout à coup empoignées par l'ouragan et tombèrent
dans la foule, fauchant à grands coups toute cette canaille.
Une bourrasque formidable roula pêle-mêle ces hommes
et ces étoffes affolés. La vallée tout entière retentit sous le
marteau de la foudre et une pluie diluvienne s'abattit sur
les bourreaux et les victimes.
Il y eut des cris, des ordres, des appels, une fuite immense
et grondeuse. De stridents coups de tonnerre semblaient
poursuivre les fanatiques dans leur déroute. Je me retrouvai soudain seul, empêtré dans un étendard brodé de
cœurs flamboyants et, tête nue, les vêtements déchirés, le
visage en sang, je pris ma course sous la colère du ciel qui
me parut, malgré tout, préférable à celle des hommes.
. Je courais depuis dix minutes quand une ombre me
barra la route. C'était Gaspard. J'avais un œil poché, ma
vareuse fendue, les poignets foulés, mais il avait déjà recouvré, autant qu'il me parut, son beau calme souriant. Il
venait d'arrêter dans leur course et de grouper Neek,
presque indemne, Thierry qui s'en tirait avec des écorchures, Le Biel, fort malmené et bégayant de colère.
Derrière moi survint Raphaël qui avait laissé plusieurs
poignées de cheveux aux mains de sa douce furie et qui
semblait encore plus humilié que contus.
Ce fut avec un grand soupir de soulagement que nous
nous serrâmes, tous les six, les uns contre les autres. La
pluie tombait toujours, mais nous n'y prenlons garde. Et
pourtant, c'était une de ces pluies extraordinaires, capables
de changer la structure géographique d'un pays. Elle tombait d'un bloc, d'une seule masse et nous avancions, suffoqués, comme des nageurs dans le ressac. On entendait
rouler des quartiers de rocs. Les pins déracinés se fracas11

�16.2

LA ~OUVELLE REVUE FRANÇAISl!
ON NE SAURAIT TOUT DIRE

sai.ent sur les pentes et des- torr:ents de boue enflaient dans
tous les plis du sol.
Nous nous étions remis en marche, désireux de gagner
an pied, et jamais pluie ne nous parut plus rafraichissante
et plus douce, bien qu'elle entravât notre course et nous
tran5:perçât jusq_u'atix. os.
- Quelle aventure I criait Thierry. Ce Kampitsch sera
une des grandes déceptions de mon existence.
- L'orage, affirmait Gaspard, nous a sauvés après avoir
failli nous perdre : à la faveur de certaine tension électrique, l'âme ...
Mais Ne.ek.grorumelait en manière- de conelusion :
- Quelque. température qu'il fasse, à l'avenir, je
s.aluerai les processions.
Le Biel, comme de col11ume, passait sa rage sur le. très
misérable Raphaël.
- Voilà, disait-il, une salutaire. leçon pour les godelureaux qui font l'amour aux.femmes sauvages.
Quant à moi, tout occupé de nouer sur ma tête un
moue.hoir. de coton ro.uge, je ne. disais rien : je pensais à ces passions Brimitives qui, semblables à de grands
fauves traqués, se sont retirées au fond des solitudes, mais
n'attendent, flOUr en sortir, qu'une défaillance du monde,
un moment d'angoisse, une heure d'orage.
Nous marchâmes longtemps. La pluie avait cessé q_ue
nous allions toujours, à toute vitesse, sans nous rer.ouruer,
à travers un paysage bouleversé comme un visage après les
larmes.
A la chute du jour, nous nous-jugeâmes hors de danger.
Une auberge solitaire nous. offrit des lits, de la nourriture
et un grand feu de bûches pour sécher nos habits.
Nous n'avions guère plus de vingt ans, les uns et les
autres ; un gr.and besoin de joie survivait, en nous, à t0ute
mésaventure et, ce soir-là, le parti. de la bière et le parti du,
vin blanc se livrèrent.une bataille formidable mais iQdécise.
Je ne vous la raconterai pas, car j'ai déjà perdu beaucoup

163

de re_mps à .;eus. relat~r maintes choses qui n'en valent pas
la peme et J en viens a perdre de vue l'objet mème de mon
récit.

Il se fait tard ; je ne pourrai vous dire, ce soir, ni
com_ment nous remplaçâmes nos cou vre-cbef, égarés dans la
ba:ail!e, par ~e petits feutres coniques de l'effet le plus
r~Jomssant, m comment, abandonné vers minuit par d'indignes compagnons, au cœur d'une ville inconnue, je cédai
aux douceurs de l'ivresse, m'endormis en traversant une
place publique et me réveillai le lendemain matin dans
~1on lit: ni comment, tourmentés par d'innombrables libat10ns dune bière fluide, nous parcourùmes au pas de
course une gr~~de cité gothique si dépourvue de ce que
vous savez qu 11 nous fallut, pour nous soulager, grossir
les flots du Danube. Je ne pourrai même pas vous raconter
c~mment, dans un silence constellé de clarines, nous passames, à flanc de montagne, une nuit enchantée couleur de
saphir, ni comment, pan·enus sur le faîte avec l'aube, nous
découvrîmes une fois de plus gue le monde nous appartenait.
GEORGES DUHA:\IEL

�PETITE CANTATE SUR L'AllSENCE DE MARIE LAURENCIN

PETITE CANTATE
SUR

165

Le plus tendre soupir mêle
A son trille aérien.
0 voix claire, ô source pure,
Notre âme de sa souillure
Se lave dans ton cristal
Et ton ingénu prestige
Suscite en nous le vestige
De l'antique Eden natal.

L'ABSENCE DE MARIE LAURENCIN
Elle était notre songe et notre fantaisie,
Notre sourire et notre accent,
Ce mouvement plus vif qu'une liqueur choisie
Imprime au cours de notre sang.
· Pourtant, iniques Dieux, nous sommes absents d'elle.
- Ah I pour combien de temps encor ? Quels mornes jours vous me tissez, Parque cruelle,
Où manque cet écheveau d'or 1...

***
Mais d'un mode plus lyrique
Il faut chanter LAURENCIN.
Est-il ftûte qui n'abdique,
Harpe, luth ou clavecin
Devant le son délectable
Qui de sa lèvre adorable
S'élève vers nos ciels gris
Quand elle chante l'Enni te,
Biron, ou la Marguerite,
Ou Sous les Ponts de Paris.
C'est ainsi que Philomèk
A ii bocage arcadien

Fermons les yeux et que sous ma paupière close
S'égrène le collier charmant du souvenir...
Elle:est au clavecin, elle cueille une rose,
Elle peint et ses doigts magiques font jaillir
Mille papillons d'or, mille tendres chimères
Et ton souris, Psyché, sur les lèvres amères
D'avoir pressé leur beau désir.

***
Ah! quelle imprudence étrange
Me fait suivre' le dessin
De souffeer telle louange
Dans mon indocte buccin,
Quand il n'est d'aucune lyre
Dont fit les échos bruire
Un doigt chéri d'Apollon
Son qui dans notre âme esclave
Ne provoque la suave
Résonnance de son nom !
Hors de la fiûte inégale
Rien ne vola de touchant
Qui vers elle ne s'exhale ;
A toute strophe, à tout chant
Son image se marie,
De Ronsard c'est la MARIE,

�,166

LA NOUVELLE RE-VUE FRANÇAIBI!

Et Malherbe lui fait voir
En des stances soknneUes
L'bnail des herbes /fiouueltes
Dessus oe beau promenoir.
C'est elle .que Théophile
Installe dans Chantilty,
Elle que mène Banvill,e
A la fête de Neuilly ;
0 Segrais, c'est ta Climène,
C'est ton Muezzetin, Verlaine,
Et fe l'aperçois encor
Dansant au tlair de la lune
Sur l~ prés, aux grelots d'une
Ballade de man Paiû Fort.

Lorsque le noir Pluton eut au morne rivage
Emporté la vierge aux beaux yeux,
L'arbre se dépouilla ·de son faix gracieux
Et la terre deux ans fut 'ingrate à l'ouvrage
Du laboureur industrieu&lt;x,
·
Mais l'on vit aux bosquets reverdir la ramée
Et les fleurs se rouvrir sous .!'.haleine des vents
Quand par l'ordre divin -au soleil des vivants
Fut Perséphone Famenée,
Tel, un nouveau printemps fera sur mon chemin
Refleurir à foison l' œillet et la verveine
Lorsqu'un sort plus clément sur les ·rives de Seine
Nous ramènera LAURENCIN.
MAURICE CHEVRIER

Sept.

1920.

LES AVENTURES DE TÉLÉMAQ_UE
(FRAGMENT)

Calypso comme un toquillage au bord de la mer Tépérait
inc:onsolablement le ·nom d'Ulysse à l'écume qui emporte
les navires. Dans sa douleur elle s'oubliait immortene. Les
mouettes qui la servaient s'envolaient à son approche de
peur d'être consumées par le feu de ses lamentations. Le
rire des prés, le,cri des graviers fins, toutes les caresses du
paysage rendaient plus cruelles à la déesse l'absence de
celui qni J~s lui avait enseignées. A quoi bon porter ses
regards à Finfini, si l'on n'y doit rencontrer que les plaines
amèr-es du désespoir ? 'En vain les rivages de File fleurissaient-ils au passage de leur souveraine, elle ne prêtait
attention qu'au cours stupide des marées.
Dn bateau vint opportunément se briser aux pteds de
'Calypso. Il en sortit deux abstractions. La première n'avait
pas vingt ans •et ressemblait si parfaitement à Ulysse
que les branches mêmes des arbustes, à la manière dont il
les plia, reconnurent Télémaque, son fils, qui n'avait encore courbé aucune femme dans ses bras. La seconde entité
n'était compréheHsible ni pour le sable des allées, ni pour
1a déesse désolée, ni pour le printemps éternel qui régnait
sur ces contrées fabuleuses : on ne pouvait reconnaître Minerve sous les traits du vieillard Mentor, fût-on nympheou
divinité plus haute.
Cependant Calypso retrouvait avec jeie son amant fogitif
en ce jeune naufragé qui s'avançait vers elle. Connaître
déjà ce corps qu'elle apercevait pour la première fois la

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LA NOUVELLE REVUE Fll.ANÇAISI

troubla plus que ne faisaient ces taches brillantes, les va.,
rechs collés par l'eau vive aux membres polis de Télémaque.
Elle se sentit femme et feignit la colère.
« Etrangers, cria-t-elle, passez votre chemin si vous
tenez à la vie. Les hommes sont bannis de mon domaine. ,,
La rougeur de son front démentait ses paroles. Le jeune
voyageur s'inclina avec la grâce d'un souvenir :
« Madame, dit-il, vous que j'hésite à prendre pour une
divinité tant vous me paraissez belle, sauriez-vous regarder
sans pitié un jeune homme qui se cherche à travers le
monde, puisqu'il poursuit sa propre image, un père sans
cesse emporté loin de moi par cette même furie des tempêtes et des idées qui me met tout nu à vos pieds ?
- Ce père, quel est-il ?
- On l'appelle Ulysse, et que lui sert que ce nom soit
fameux dans toute la Grèce et dans toute l'Asie ? Sa patrie
lui est interdite, les flots ne lui épargneront pas une erreur.
La sagèsse de ce héros., loin de lui éviter les écueils, l'entraîne toujours à de nouveaux dangers. J'ai quitté sans
espoir ma mère Pénélope ; je cours l'Univers pour lui
réclamer Ulysse, abîmé peut-être dans ses mers, et parfois
je trouve dans les esprits la trace de celui qui m'échappe
et duquel, déesse, si le bizarre jeu des passions l'a jamais
jeté dans votre île, vous· ne cacherez pas le sort à son fils
Télémaque. ,,
Calypso, mieux attentive aux mouvements de son cœur
qu'à ceux de ces discours, n'osait rompre par la parole ou
le mouvement le charme qui retenait ses regards sur cette
forme trop humaine. Le vertige qui brouilla ses yeux
l'engagea par la crainte de soi-même à casser tout à coup
le silence.
« Télémaque, votre père ... Mais je vous dirai son histoire dans ma demeure où vous trouverez un repos plus
doux et plus frais que le vent frisé des plumes agitées
par les servantes, et, si vous savez jouir de mes soins

LES AVENTURES DE TELEMAQUE

maternels, ce bonheur, apanage d'une minute, que je puis
prolonger sans fin dans le labyrinthe fermé de mes bras
immortels. »
La grotte de la déesse s'ouvrait au penchant d'un coteau.
Du seuil, on dominait la mer, plus déconcertante que les
sautes du temps multicolore entre les rochers taillés à pic,
ruisselants d'écume, sonores comme des tôles et, sur le dos
des vagues, les grandes claques de l'aile des engoulevent:-.
Du côté de l'île, s'étendaient des régions surprenantes : une
rivière descendait du ciel et s'accrochait en passant à des
arbres fleuris d'oiseaux ; des chalets et des temples, des
constructions inconnues, échafaudages de métal, tours de
briques, palais de carton, bordaient, soutache lourde et
tordue, des lacs de miel, des mers intérieures, des voies
triomphales ; des forêts pénétraient en coin dans des villes
impossibles, tandis que leurs chevelures se perdaient parmi
les nuages ; le sol se fendait par-ci par-là au niveau de
mines précieuses d'où jaillissait la lumière du paysage; le
grand air disloquait le~ montagnes et des nappes de feu
dansaient sur les hauteurs ; les l~mpes-pigeons chantaient
dans les volières et, parmi les tombeaux, les bâtiments, les
vignobles, des animaux plus étranges que le rêve se promenaient avec lenteur. Le décor se continuait à l'horizon
avec des cartes de géographie et les portants peu d'aplomb
d'une chambre Louis-Philippe où dormaient des anges
blonds et chastes comme le jour.
Lorsqu'elle lui eut montré toutes ces beautés naturelles,
Calypso dit à Télémaque : cc Vous trouverez ici des lits
de repos et les vêtements qui vous conviennent. Quand
vous aurez usé des uns et des autres, vous viendrez me
voir : je vous promets des récits qui toucheront votre
cœur. &gt;&gt;
En même temps, elle l'introduisait avec Mentor dans
un retrait voisin de la grotte où elle demeurait. Il y régnait
un climat merveilleux : les objets y dégageaient de la
lumière. Des habits de neige, tuniques subtiles de senti-

�LA NOUV:ELLE REYIJE FRANÇAISE

ments, robes de sensualités., ceintnres captieuses, attendaient les nouveaux hôtes dans ce fieu. Comme Télémaque s'attardait à toucher les tissus, à constater leur
légèret:é incomparable, Mentor se mit à rire avec un bruit
de crécelle :
&lt;&lt; Télémaque, retrouverez-vous un jour votre père, si
vous vous laissez émouvoir pur la finesse &lt;¾lune étoffe ?
Une laine n'est pas plus belle qu'une antre, une laine n'est
pas plus laine qu'une autre : les erreur-s ne résident que
dans nos jugements. Inductions continues de notre expérience à la généralité des cas, sophismes plus déficats que
ces trames, voilà la vie et ses mensonges. Pourquoi se
plaind.l'e des phénomènes, quand nous ne tombons dupes
que de notre péine ou de notre plaisir ?
- Ventraînement qui porte un re1:1ne homme, répondit
Télémaque avec un soupir, à se réjouir ou à se plaindre,
yotre ricanement le limite. Abolir la faculté de réfle:i,:e, j'y
songe tout de même un peu. Mais les mannequins ne se
contrôlent pas: le mécanisme ou la maîtrise de soi, je me
perds ent1"e ces ..deux pôles. Dès qu'on obéit, s'obfo-on?
Le refus de soumission, l'ordre le détermine. Vous me
tendez la maiu, mon poing se serre et se retire : ·c'est
encore une pdlitesse. Le geste dont je parle me rappelle
la mort : nous •vivo-rrs par civilité. Mais que cette dame
est aimable, Mentor, qu'elle a de bontés envers nous !
- Si vous l'aimez, Ulysse vous fait faux-bond, pensez-y.
S'attacher ou se fuir, je n'en vois pas la différence. Nous
admirons à proportion de notre stupidité, nous chériss&lt;!lns
dans la mesure de notre ignorance. Les pavots des paroles
endonneot les c:œurs neufs. Prenez garde aux contes du
désir. Du désir de l'a.utre ou du sien, comment décider quel
est le plus dangereux ? &gt;&gt;
Calypso les reçut au milieu de ses ·nymphes qui servirent d'abord un repas idéal : dies apportèrent les raisonnements des Mèdes, le corail des chansons de l'Inde, le
-parfum pénétrant des vocables égyptiens, la sagesse sade

LES AYENTORES DE TELEMAQUE

d'Athènes. Toute chair préparée parut aux convives exquise
comme une douleur. Le vin plus insinuant que l'air, plus
délicieux que la mémoire, ne leur sembl~ point si frais
que les fruits, pareils à des bonheurs. Les nymphes commencèrent alors de chanter. Elles diFent les combats des
morts et des éléments ; la lutte de l'homme avec les mots ,·
l'ardeur commune au:x dieux et aux bêtes, ce phlogiston
du monde, l'amour iux lèvres violettes. Enfin elles cont~r~nt les trav,,x .de ces héros qni assiégèrent Troie, la
.eue des appaœnces. Le nom du sage Ulysse mourut
comme un sanglot dans le délire véhément des lyres. En
l'entendant, Télémaque s'égara dans une rêverie qui revêtit
ses traits d'une beauté singulière. 1Calypso n-perçut qu'il ne
pouvait plus manger et fit signe à ses nymphes qui se
mirent à danser et ramenèrent aÎnsi les esprits à l'image
plaisante de la volupté. A l'issue du repas, la déesse s'inclina vers Télémaque et lui dit :
c&lt; Sachez, fils du grand Ulysse, que nul mortél ne peut
entrer impunément dans cette île que ce ne soit un effet
de ma faveur. Le naufrage même, trop commun dans ces
parages, ne vous garantirait pas de mon courroux, si
l~mour ... mais hélas, 'Votre per,e avant vous l'a connu sans
en profiter. li ne tenait qu'à lui de vivre ici dans un état
immortel : il a fallu la passion immodérée de la patrie
pour me l'arracher, l'entraÎnei- vers la misérable Ithaque,
le jeter aux flots qui l'ont englouti. Prévenu par un si
triste exemple, assuré de ne plus revoir Ulysse ni votre
rocher natal, consolez v.ous .de les avoir perdus ; acceptez,
Télémaque, ma couche, mon royaume et la divinité. 1&gt;
A ces mots le jeune ho.nune rougit et attacha si bien ses
-regar.ds au corps de la déesse qu'il n'.entendit que distraitement le récit des aventures d'-.Ulysse. Dans la crainte de
'. paraître naïf, il prit prétexte de l'affi.iction dans .laquelle la
mort de ce roi le plongeait pour dissimuler son trouble
et se dérober à l'offre d'un bonheur trop soudain. Calypso,
confiante en la musique ·pour ramener le calme au cœur
0

�172

des humains, pria la nymphe Eudwis de chanter un
.apaisant. Cette beauté accorda son luth et sa voix s'él
a&gt;mme un flambeau :
·
• Rocher, ma force I Les douleurs, les torrents, les li
rde la nuit, les filets de la mon en trombe contre toi 11i
une langue de feu, dévore tout, satyre, charbon des forêts
Debout I sur un nuage sombre les cieux pour mettre p·
à terre. Ténèbre, les vents t•emponent. L'orage crève
grelots. l'éclairdit: Nom de Dieu I La ~•ouvre com
une plaie et montre sa matrice. Mes p~eds ~t des rou
mes mains sont des roues, tes yeux sont des roues. Dans ~
CUie-noisettes detes bras, r amour craque avec les DU
les dents des hommes sous mon poing, les arbres secs aux
œups de boutoirs, les grandes pièces de soie rkhe .déc •
rées comme des chimères, fumées mécaniques, parfums da
marais••
Pour miem connaître ~n Mte et apprendre le mot de
son cœur, Calypso demanda au jeune homme par quel,
tours du son il était venu échouer sur ces c6tes. Il so
récusa longtemps, mais elle le pressa si bien qu•iJ ne put
lui résister davantage et entreprit le récit de ses malheurs :
• Parti d1thaque, à l'insu des perfides amants de ma
mère, j'étais allé chercher des nouvelles de mon père aupm
des autres princes revenus du siège de Troie. Nul d•eotre
em ne sut.me dire s'il vivait; on le croyait généralement
en Sicile où la violence des vents l'e11t jeté. Je me résolusl
l'y rejoindre. Mentor, mon compagnon, Madame, s'opposa
vivement à ce dessein. cr Craignez, me disait-il, de tomber
au pouvoir des cyclopes anthropophages ou des Troyens
dont la Botte croise dans ces parages. Regagnons Ithaque,
délivrez votre mère du joug des prétendants, et si les sliea
ne ·vous rendent pas Ulysse, régnez : un homme en vaut
un autre». Je n'en fis qu'à ma tête, et cependant Mentor ne
m'abandonna point. »
Pendant que Télémaque parlait, Mentor, fatigué du
voyage, avait cessé de se surveiller et des rayons lumineu

4VD10US DB rir.JluQUB

~paient de son front. c.alypso le regardait avec un
emeot m!lé de méfiance : le vieillard s'en aperçut,
• 't aussit6t la clarté de son crin!, et prit un air
• Le ~ps, continuait Télémaque, nous fut d'abord
rable. Mais tout à coup une noire tem~te nous envedans' une nuit, parfois déchiffl: par le feu du ciel :est à cette lueur fugitive que nous aperçdmes les vaisseaux
ée aussi redoutables pour nous que les écueils. Le
bl; du pilote et1t empêché toute manœuvre si Mentor,
au moment du péril, n'avait soi-~me donné les
et pris le gouvernail. Comme je 111e reprochais amèent cette 'imprudente équipée, comme je jurais à Mentor
e obéissanœ future, cet ami véritable me répondit en
· t : « Le respect que vous prétendez porter à mon
rience, gardez-le pour les coureurs de chars. Je ne vou. point vous imposer un si &amp;ible anifice pour des
de sagesse. Toute expérience se borne à un certain
d,esprit Bcheux qui &amp;it envisager de préférence l'issue
:.a!he1ireuse des événements. Lé masque de la vieillesse, ce
'est qu'un masque comme les autres, un prête-nom, un
usement, une supercherie grotesque de laquelle on
tevrait rire. Un jour, que nous ayons rendu des honneurs
têtes chauves ou blanches, fera l'étonnement des homet se perdra dans l'obscurité des mythes puérils. Mais
doute à cette époque éclairée du monde, tuera-t-on
nouveaux-nés porteurs d'yeux vens. Le siècle d~ier,
la jeunesse, le progrès, l'âge mlÎr, nos ai~, la ~odérauon,
l'espoir : autant de mots incompréheDS1bles qw secouent
comme des pruniers les barbes majestueuses des augures.
ntrez-vous, ·Télémaque, le digne fils d'Ulysse et n•~dez qu'une attention passagère à des événements que Je
a'avais pas mieux prévus que vous-même. »
Lorsqu'il eut prononcé ces paroles, il nous débarrassa des
Troyens à l'aide d'une ruse et nous, parvînmes à ~orce. dè
Ames sur la côte de Sicile. On n échappe à une 1llus10n:

�LA NOUVELLE RE\" UE FRANÇAlSE:

qu'au moyen d'une autre ; si l'on s'est cru perdu, on ne
s'aperçoit de son erreur que pour se croire sauvé. A l'extrême abattement de la faiblesse succède l'extrême allégresse
de la naïveté. Sur la rive sicilienne habitaient d'autres
Troyens,. gouvernés par le vieil Aceste. Au débarcadère,
ceux-ci nous prirent pour quelque ennemi et dans le premier emportement brûlèrent notre vaisseau, égorgèrent
tous nos compagnons. « Comprenez, me dit Mentor, que
puisque rien ne peut nous sauver, rien ne peut non plus
nous perdre. » En effet nous fùmes épargnés l'un et l'autre·
pour être menés au roi et interrogés par lui sur nos desseins. Les mains liées denière le dos, couverts de la poussière du chemin, nous fûmes jetés aux pieds de ce. monarque
qui nous demanda sévèrement notre naissance et le sujet
de notre voyage. Nos mensonges n'eurent pour effet que
l'ordre de nous envoyer en esclavage g.ard:er les troupeaux
de. la maison royale. Assuré que rien, à écouter Mentor, ne
pouvait nous perdre, je tentai àe vérifier l'axiome de mon
compagnon, et, arrêtant les gardes quicl.-éjà m'entraînaient,
je m'écriai : &lt;c Roi Aceste, vois en moi le fils d'Ulysse qui
préfère la mort à la servitude.! » Tout le peuple présent·
éclata en malédictions&gt; quelqu'un me reconnut et je fus
condamné à périr avec Mentor sur le tombeau d' Anchise.
Je reprochai amèrement à mon sernnd d'infortunes la
fausse sagesse quril m'a;vair enseignée ; " Tout vous est
dieu, répondit-il, et vous ne rés.ervez.
dans vos enthousiasmes, mais si un homme ou une idée vous laisse voir le
fer de son armature, vous déc.hantez aussitôt, vous méprisez avec. le même excès ce que. vous portiez aux nues, vous
délirez à nouveau. Mes paroles ne sont des talismans.y ni
heureux, ni malheureux. Un mot en vaut un autre : tous
les mots sont zéros. Ne craignez rie~ par ailleurs : on ne
meurt pas pour si peu. »
On nous avait menés sur le sépalcre d'Anchise: déjà les
autels se dressaient, déjà brûlait le feu sacré, déjà brillait le
glaive du sacrifice. Sous uue pluie torrentieHe, une foule ·

rum

LES AVENTURES DE Tt:LÈ11AQUE

175

haineuse nous regardait marcher au supplice. Aceste, sur
un trône de hasard, assistait à nos derniers instants. Les
soldats du cortège parlaient entre eux de leurs maîtresses et
se moquèrent de nous. Mon vêtement souillé allait mal. Je
n'avais mangé qu'un affreux brouet fade. Tout était fini :
on nous couronnait de fteurs. Mentor à ce moment usa
d'u~ stratagème et la face des choses tourna. Il fit un grand
soleil, le peuple ému de compassion réclama à grands cris
notre grâce. Les femmes pleuraient. Nos gardes nous délièr,ent avec respect. Le roi laissa tomber son sceptre, descendit à notre rencontre et nous serra dans ses bras en nous
appelant ses amis, ses sauveurs. A ce prodige, je retombai.
dans l'admiration de Mentor. Il éclata de rire à mon nez et
e.n quelques paroles que j'ai mal retenues, plaisanta le sen:
tlillent de déférence que m'ipspiraitla seule réussite. A.ceste
no~s _emmena dans son palais et nous combla de présents.
Puis 11 nous donna un vaisseau pour nous reconduire en
Grèce avant que la. flotte d'Enée n'ait abordé en Sicile.
Dans la crainte de les exposer au ressentiment des Grecs il
'
nous refusa pilote et rameurs troyens et nous munit d'un.
équipage phénicien, lequel devait nous laisser en It4aque,
et ramener le navire aux Troyens insulaires. Mais les
hasards de la conversation qui se jouent des pensées des
hommes nous réservaient à d'autres dangers. »
LOUIS ARAGON

�177

RESPONSABILITES

RESPONSABILITES

Parmi les amoncellements de briques et les terrassement~
délayés par la pluie, des charpentes incomplètes, rougeâtres
et sales. Ruines, ou germes d'un organisme nouveau ? Un
examen plus attentif ne révèle aucune trace ni de toitures ni
d'aménagements intérieurs : seul le squelette massif de ce
qui sera un grand bâtiment d'usine. Une cheminée en
croissance élève contre le ciel le petit rectangle grêie de sa
potence où la poulie tourne précipitamment. Du chantier
sombre en fouillis viennent les rumeurs multiples du travail. Ridal passe lentement au premier plan. II ne prend
aucune peine pour cacher son désœuvrement apparent:
c'est le chef. Sa mise ne l'aurait pas fait deviner. L'effort
de sa pensée projette devant lui l'image confuse d'une
construction en maçonnerie dont une partie après l'autre
se précise, pour retomber dans le vague à mesure qu'elle
suit le trajet tortueux d'un carneau. Finalement une ou ver•
ture de la base s'éclaire violemment, ses proportions
varient par pulsations tandis que s'inscrivent les chiffres
d'une rapide opération mentale, puis se figent brusquement. L'image s'enrichit et devient de plus en plus complexe. L'on voit à présent les contours nets des briques et
un registre qui glisse dans son encoche.
La vision s'obscurcit tandis qu'un vacarme se différencie,
à l'oreille exercée de Ridal, de la grande rumeur du dehors.
Le fracas d'écroulement sourd, à peine séparable des autres
bruits, cesse brusquement, et, quoique la vie de l'usine
paraisse continuer sans changements, l'image de tout à

l'heure s'est fermée comme un obturateur photographique
et la conscience de Ridai est pleine d'une attente : les cris.
Accident - cris. Pas de cris, pas d'accident. L'association
paraît inéluctable et la conclusion définitive. Pourtant
l'instinct s'est trompé et la certitude de la catastrophe lui
vient d'un autre côté : un silence très net s'est fait dans la
région où le petit bruit inquiétant s'est tu un instant
auparavant. Deux impulsions irréfléchies : aller voir - ne
pas courir. L'attention soutenue de son expression se traduit en geste : il part à grands pas avec une précipitation
contenue.
*

**

Une lourde charpente métallique en montage, dont le
câble a claqué, bascule lentement sur une fourmilière de
maçons aux gestes menus. Au premier heurt du fer contre
un mur, le cliquettement multiple des truelles s'inter~
rompt et tous les hommes ont le même reflexe : tête
levée vers le bruit - pause : la conscience enregistre le
danger - détente brusque du corps hors d'atteinte. Un
seul pourtant affolé se jette au devant de la chute, et la
poutre l'atteint, le dos rond et les mains croisées derrière la
nuque, et l'étend sous elle.
Avant que le. bruit ait cessé les hommes ont bondi;
l'urgence d'agir leur donne une volonté commune et
coordonnée qui règle leurs mouvements et distribue leurs
rôles sans confusion pour le travail complexe qu'ils ont à
faire. Quatre hommec; déroulent le câble du treuil tandis
qu'Ansar et Reynaud cueillent des élingues aux échafaudages des maçons et les nouent bout à bout pour en faire
une corde. Et pendant que Reynaud, grimpé au mât, audessous du moufle qui balance encore, laisse descendre sa
corde pour amener à lui le bout du câble, d'autres trient
des bouts de madriers pour caler la charpente au-dessus du
blessé quand elle se soulèvera. Le reste regarde en silence,
.attendant le moment d'agir. .. Ansar a saisi l'extrémité du
IZ

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI

~ble passé dans le moufle et le noue mioutieusemen'. au
fragment qui tient encore à la charpente. Quand il se
retourne, il ne s'étonne pas de voir qu'on lui tend le mor• ceau de chevron dont il a besoin pour serrer le contre-

nœud.

Ridai efltré, regat'de. Seul spectateur p;1rmi ces. quarante
hommes dont l::i volonté tendue suit l'effort de ceux qui
travaillent et dont le corps docile est prêt à faire le geste
qu'il faudra. Spectateur inutile,. son esprit tàche tumultueusement à saisir: la situation. Il est submergé par la force
des autres.
Un cri accentué sui,·ant l'usage : Mon-tez. Les quatre
hommes du treuil s'arc-boutent pour soulever les deux
tonnes qui pèsent sur le)lt tambour. La masse s'ébranle et
retombe sur ses cales comme le nœud se serre en grognaot.
Mon-teiz ! - Ridai, sombre et attentif, hisse passer le
blessé que ses camarades emportent en cahotant.
*
**

fa vie coordonnée de la foule s'émiette et s'effondre en
quelques secondes. Les porteurs s'arrêtent indécis, ne sentant phis l'action qui s'impose, empêttés parmi leurs compagnons d'instant en instant plus serrés et plus gesticulants,
tandis que- I'é-nefvemeQt d'avoir échappé au danger et la
joie de iouer uo rôle da.os une catastrophe se dépensent
en un rumulte de voix qu-i monte et crok.
Ridal sursaute, arraché à sa réflexion tendue par une
nécessité plus urgente soudain réalisée : les prendre en

main. - li commence à gueuler, et un fragment de phrase
imprimée s'inscrit très nettement : ... et on fera éloigner
immédiate~1œnt tous les curieux.
On le voit de dos, plié en avant, {;tisant claquer sur sa
main son mètre replié, en grands gestes scandant les mots :
c&lt; ...... Fout~z 1e camp, nom de Dieu L ... fainéants! ...

RESPONSABILITES

179

tous comme de vieilles femmes !. .... i&gt; Le son de sa voix fait
monter en lui la colère et se sentant perdre l'empire sur
lui-même, il réfrène ses gestes, met les mains en poches et
reprend posément, comme une explication à un enfant
borné et attentif: « Allez-vous en. Retournez au travail.
Moins il y aura de monde, mieux ce sera pour le blessé ... &gt;&gt;
Dociles, les hommes s'écartent, soudain silencieux, gauches et surpris. Un · peu surpris lui-même, Ridal constate
qu'il les tient et que leurs volontés passives attendent les
impulsions de la sienne. Le sentiment de réunir en lui
l'âme éparse de la foule l'inonde, débrouille ses pensées
confuses, et lui dicte sans effort les actes à faire. D'un mot
il envoie Reynaud caler le treuil et lui crie la consigne :
« Ne touchez à rien, laissez le chantier exactement en
état. »
Ansar a pris charge du blessé et, volubile, persuade qu'il
est mort. Les porteurs, ébranlés, s'apprètent à le déposer
à terre quand Ridai s'approche et, malgré sa conviction soudain faite, affirme:« II n'est qu'étourdi. Vous deux, sousles
épaules. Bossy, soutenez 1a tête. Perrière, Caruel, prenez
les jambes. i&gt; - Remarquant un pied retourné et pointant
vers le sol : « Vous, là ; donnez un coup de main pour
soutenir cette jambe ; elle est cassée. Là - doucement portez-le sous le hangar. » Les hommes emportent leur fardeau, soudain rassurés. &lt;t Dites donc, Ansar., prenez un
homme avec vous. Allez chercher six bottes de paille dans
l'appentis à côté de l'écurie. Au trot, allez! &gt;&gt; Un geste court
précise la direction à prendre.
Les hommes ont abandonné toute initiative. Ils sont là
impatients d'agir de tous leurs nerfs secoués, mais passifs, et
attentifs à l'ordre qu'ils espèrent. Leur volonté commune
n'est plus en eux : ils l'ont toute, comme soulagés d'un
lourd fardeau, remise à leur chef. La soumission et la confiance des spectateurs donnent à Ridal une assurance qu'il
n'aurait pas, seul avec le blessé.

�r8o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*

**
Sous l'immehse hangar sombre, le blessé est une pauvre
chose incroyablement sale. Il a tellement perdu l'aspect
humain qu'on s'étonne de voir tressaillir cet objet boueux
et d'entendre un râle gargouillant sortir de ce trou informe,
la bouche certainement. Il n'est pas fort abimé pourtant et
on ne lui voit p3s d'autre mal qu'une déchirure du cuir
chevelu, large comme la main et cette jambe retournée qui
se raccourcit déjà, mais le sang poisseux qui le trempe lie si
bien corps et vêtements en une bouillle noirâtre que Ridal
qui se penche pour dégager la poitrine se demande s'il
tient la veste ou les poumons déchirés. A chaque râle un
spasme ondule lentement le long du corps depuis la tête,
tache noire de neige fondue ( est-il possible que 1a barbe
ait poussé démesurément en cinq minutes?), pour se terminer en une saccade raide de la jambe. Une paupière bleue
s'ouvre sur l'œil glaireux et la pupille minuscule et polygonale ; secondant l'effort de l'homme ses camarades lui
soulèvent le torse : la tête penchée vomit lentement avec
&lt;les hoquets gras un sang noir et collant, puis parle : « Doucement, les enfants - j'ai froid. »
Il ne se voit pas, pense Ridai avec un sourire, il croit
être encore un homme.
Tandis qu'il déshabille le blessé et donne des indications
précises sur l'emplacement de la boîte de secours et des
couvertures, l'esprit de Ridal travaille furieusement; et cette
double activité lui donne un maintien calme et absorbé,
très sûr et presque indifférent. Il en a conscience et exagère encore la pondération de ses gestes et la lenteur de sa
parole, attentif à réprimer le bouillonnement sourd qui le
pousse aux actes fébriles et au bavardage ruisselant. Et la
présence des hommes matés et silencieux lui est d'un grand
secours.
Les images défilent rapidement et sans ordre : l'agent

RESPONSABILITES

181

d'assurance refusant de dégager la responsabilité de l'usine
- un curé - les chantiers désertés dont toute la vie s'est
concentrée en un cercle muet autour de lui - un des vieux
docteurs du village, en vitesse sur son tricycle- un schéma du livret de Croix Rouge montrant comment un vieux
monsieur immobilise une jambe fracturée avec deux parapluies et des mouchoirs de poche - le téléphone, avec le
concierge de l'hôpital là-ba.s au bout du fil.. ...
Comme un besoin douloureux : ne rien oublier.
Regard au poignet : douze minutes depuis la chute ;
bien occupées. Il n'a pas de retard.
Les images se classent méticuleusement, fiches dans un
casier : d'abord le médecin; aucun n'a le téléphone. Un
homme court sur la route - non un cycliste - le petit
commissfonnaire s'arrête aux portes pour raconter la nouvelle aux commères - pas le gosse - l'entrepreneur (il
est peut-être responsable de l'accident et si le bonhomme
meurt il aura la veuve à entre:tenir) : tout gros qu'il est, ira
plus vite.
Soulevant la tête du blessé qui va vomir à nouveau,
Rida! appelle : « Michaud ! &gt;) La phrase s'inscrit : &lt;&lt; Courez,
courez chez le médecin, et faites vite, nom de Dieu. Mon
bonhomme va claquer, il n'en a plus pour dix minutes. &gt;&gt;
Mais il dit simplement : cc Prenez votre ·vélo et ramenezmoi le docteur Verdois. S'il est absent vous irez chez
Baton. » On voit s'enfuir le gros homme tous les nerfs
détendus.
Ridai passe en revue toutes les images pour choisir celle
qu'il faut développer maintenant comme s'il avait une consigne très détaillée à exécuter rigoureusement dans l'ordre
et qu'un détail quelconque oublié compromettrait irrémédiablement.

Tout doit être fait.
Le curé? - cc Oui, famille très catholique», lui répond
le vieux Pierre, contremaître, avec un léger haussement
d'épaules. Mais Ridai étouffe un petit remords en espérant

�I82

LA NOUVELLE RE''UE FRANÇAISE

que Michaud pensera à avertir le prêtre et passe' à l'idée
suivante. La fami!Ie. Des femmes sanglotantes, encombrantes. Le plus tard possible ; qu'elles ne le voient pas
avant qu'il soit lavé et pansé. D'ailleurs il semble reprendre
un peu et tiendra encore bien une demi-heure. Pansements. - Ridai finit maintenant de dénuder la chair misérable sur la paille souillée, cherche anxieusement une
lésion qu'il saura soigner, replJce les couvertures et y
entasse de la paille, éponge d'eau oxygénée la figure et la
tête. Les souvenirs de médecine pratique bouillonnent :
fracture d1t crâne probablement. Il sent le ridicule de
faire un pansement qu'il n'osera pas serrer et dont l'efficacité
paraissait déjà douteuse, autrefois, sur le blessé volontaire.
Faudra de la glace : chez les brasseurs peut-être. Un homme
est envoyé chez Coq et Pierrer avec un sac... Lésions
internes : ces vomissements de sang noir; rien à faire
eijcore. Dépité, il lève la tête et voit les figures expectatives
des hommes agenouillés autour du blessé. Il ne faut pas
qu'on soupçonne son impuissance. Reste la fracture de la
jambe. Il se voit tirant des deux bras sur le membre raccourci et le blessé, si bas déjà, qui tourne de l'œil et ne
respire plus. (Les imbéciles qui enseignent à réduire les
fractures immédiatement et sur place.) - Immobiliser le
membre : bonne idée.
« Pierre, faites couper deux chevrons der m. 20. Il me
faudra aussi huit essuie-mains, vous en trouverez au maga~
sin. De la paille il y en a ici. » L'empressement à exécuter
ses ordres lui confirme l'excellence de ses dispositions. Et la déchirure du cuir chevelu ; il peut saigner cela.
Il est à tourner la bande de gaze quand le frère du blessé,
averti, accourt hystérique ; ses jatnbes pédalent fébrilement une imaginaire bicyclette et il interroge affolé :
« Médecin - vite - vélq - moi ? » Ridai fait signe que
non. On y est allé - ce n'est rien, il va mieux. Derrière
le fantoche le cercle muet des spectateurs est toujours là.
Coup d'œil au poignet : if. a oublié .1 Les chantiers sont

1 83

RESPOXSABlLITES

abandonnés depuis une demi-heure pour une bêtise, un
fait catalogué, courant : un accident du travail.
~&lt; Allez, tout le monde à l'ouvrage. Avec quatre hommes
ici j'en ai assez. Reynaud, Bossy, emmenez votre monde.
Allez ... »· Heureux d'avoir un prétexte, les hommes se dispersent; on voit leur soulagement. L'affaire ne les intéresse
plus, on s'en occupe ; leur initiative n'est plus nécessaire.
Pour eux aussi elle est classée.
Pour transporter le blessé quand sa jambe sera immobilisée: une civière. Une couverture roulée sur des bâtons?
Un panneau de porte ? non, les charpentiers auront vite
fait une civière convenable. Il explique à Pierre : deux
chevrons de 6 X 7 de 2 m. 20 de long. Une traverse à
15 c/m de chaque bout. Largeur: 50, c'est trop, 40. Ils dis•
·curent quelque temps et du doigt dessi11ent dans le sable.
Les chevrons sont beaucoup trop lourds pour servir
d'attelles, deux lattes- à panne suffisent. Vexé, Ridai les
attache et prend le pouls de l'homme, espérant une revanche. Les pulsations s'espacent irrégulières. - Il hésite. Elles s'arrêtent et reprennent après quinze secondes.
L'homme exsangue, sans lèvres, renversé en arrière, est
effondré ; son râle même a cessé. Il va passer, je ne risque
rien pense Ridai et il note la pâleur de Pierre qui s'est tu.
'
' 1'am·
L'aiguille
flambe sur une allumette et plonge dans
poule de caféine. Etrange sensation l'aiguille qui crève la
peau ... Instant d'orgueil quand un œil s'ouvre et la bouche
s'agite. Il voudrait être le bonhomme qui a dêcouvert la
caféine. Puis il pense 1 la veme.
*

**

'

Maintenant la tête bandée sur le brancard que quatre
hommes font cahoter, après un retour en arrière pour voir
s'il n'a rien oublié, il fait défiler les images successives d_u
reste du programme. Téléphoner à l'agent de l'assurance,
qui téléphonera à son tour à l'h6pital pour faire envoyer

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.\ISE

une ambulance - déclaration d'accident - mais d'abord
la responsabilité. C'est le moment de réaliser sa première impulsion, il voit avec soulagement qu'il n'est
pas trop tard : trois quarts d'heure. On n'aura pas eu le
temps de maquiller l'endroit de la chute - d'ailleurs l'entrepreneur est encore en route avec le médecin - et les
hommes encore énervés diront peut-être la vérité, ils n'auront certainement pas eu le temps de se concerter pour
créer la légende définitive.
« Allez vite au chantier, chuchote-t-il à Pierre, tâchez de
voir comment c'est arrivé. Interrogez les ouvriers séparément avant qu'ils se soient bourré le crâne. Tout à
l'heure déjà on ne pourra plus rien savoir. Vous savez comment cela va. &gt;i

RESPORSABILITES

tian ... beaucoup de travail sans aucun doute ? Finalement
il accouche : cc Moi aussi, Monsieur Ridai, je suis un petit
actionnaire, oh tout petit, de votre société. Déjà avant la
guerre ... Et tout récemment encore j'en ai pris de votre dernière émission. J'ai grande confiance dans votre entreprise,
dirigée par un ancien combattant. J'aime beaucoup les anciens combattants ... Croyez-vous que le moment soit ,venu
d'en prendre encore ? De différents côtés j'ai entendu dire
qu'une hausse était probable. Et je vois que vous avez déjà
fait des miracles ici. » Ridai joue le jeu: cc Mon cher Monsieur, je n'aime pas beaucoup donner conseil en ces choses.
Vous voyez, les travaux avancent ; nous allons bientôt
commencer à produire. Le marché est bon. Je ne crois pas
pouvoir dire mieux. »

*
* *
L'ambulance stoppe devant l'infirmerie parmi la foule
des puvriers que la sirène de midi vient de libérer sans attirer plus qu'un regard curieux, en passant. Le fait divers
banal n'arrive plus à percer leur indifférence et ils ne sentent plus qu'ils en furent les acteurs passionnés. Etonné,
Ridal voit descendre le directeur de l'hôpital lui-même, le
docteur Durel, pimpant, ganté, bien nippé et, reconnaissant pour tant de zèle, le fait entrer immédiatement dans la
pièce claire où le blessé roulé dans les pansements blancs
paraît presque à l'aise bien qu'il soit de nouveau inconscient.
Sa grosse femme penchée sur lui essaye calmement de le
faire parler. Interrogé, le vieux confrère de village affirme :
(&lt;Transportable? 0 h oui! Il tiendra encore quelques heures.»
Sans plus s'inquiéter Durel laisse là son fils, gosse rose et
blond, à examiner avec jubilation l'homme livide et entraîne Ridal dans la pièce voisine avec un air de complicité. Souriant, celui-ci laisse minauder le gros homme qui
s'enquiert de sa ·santé et de l'état de ses affaires avec une
abondance qui cache mal une question difficile à faire sortir.
Pas drôle la vie dans un coin perdu ... et aucune distrac-

Le bureau de Ridai. Pièce claire presque nue ; murs tapissés de " bleus &gt;&gt;. Debout devant la table de bois blanc,
l'ingénieur explique au maître maçon la modification dont
l'idée lui est venue tout à l'heure. Il commente posément
un croquis qu'il vient d'esquisser tâchant de communiquer
sa vision claire à l'esprit dur de l'ouvrier et répétant son
idée sous des formes différentes avec la patience que lui
donne son grand soulagement : le blessé a été embarqué
vivant. D'autres en ont pris charge à qui le soin en incombe
désormais. Il a senti son effort aboutir et pour lui, à son
tour, l'affaire est classée. Elle ne l'intéresse plus. Mais l'angoisse sourde qui l'a poursuivi depuis le premier instant
s'accroît depuis que des soucis plus urgents ont disparu : vat-il être responsable ? Il a fait tout ce qu'il y avait à faire
depuis le moment où il a eu connaissance de l'accident,
puisqu'il a expédié son bonhomme dans le coma, mais vivant. - Et avant? Y a-t-il eu négligence ? Arrivera-t-il à la
disssimuler ? Il s'efforce de retracer les détails du montage,
cause de l'accident. Et il s'irrite de sa parole lente qui n'arrive pas à allumer l'éclair de la compréhension sur la figure

�r86

LA l'-/OUVELLE REVUE FRANÇAISE

fermée de l'homme à ses côtés, et l'empêche d'aller se rendre compte tout de suite, sur place .
. Pie~re_ f~appe et entre, la figure grave démentie par un
clin d œ1l Joyeux. L'homme congédié, il explique : c'est à
nouveau un coup d'entrepreneur. Les hommes de Michaud
ont monté la colonne sur le massif encore frais ; le mortier
s'écrase entre les doigts; et ils l'ont détachée du mât sans
même l:i haubanner. Un coup de vem ou peut-être la maçonnerie en cédant aura suffi pour la renverser. D'ailleurs
Ansar, qui a fait le montage, me l'a dit lui-même, et
Bossy_ l'a e~tendu comme moi : c&lt; Il fallait qu'elle tombe,
Monsieur Pierre, - il n'y avait rien pour la tenir. »
Rida] dit: « C'est bien, Pierre, je vous remercie : Salaud
de Miehaud ! Envoyez-le moi de suit . ,i Il voit ]'entrepreneur en pleurs, puis le juge d'instruction, le procureur, et les
experts, et l'agent d'assurance, et le président lisant l'arrêt :
«.Attendu que la responsabilité de l'ingénieur, si elle
existe, paraît atténuée à l'extrême ... ,&gt;
et à Pierre qui referme la pone, dans uo sourire : c&lt; Cela
va être bien drôle »
VLADIMIR PENIAKOFF

REFLEXIONS SUR
LA~·'Ll TTERA TURE

UNE PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE
Tl serait évidemment à souhaiter qu'au tournant historique ou
nous nous trouvons aujourd'hui, et qui sera sans doute reconnu
plus tard, quand le paysage aura pris forme et suite, comme
un des tournants capitaux de l'humanité, une grande philosophie de l'histoire. vînt ajouter de la conscience à cette vie
intense, donner une phosphorescence aux courbes de ce tournant. En France, en Allemagne, en Angleterre, la Révolution
française et le régime des traités de 1815 avaient déterminé
pendant la première moitié du xix• siècle un épanouissement
puissant de philosophie historique. Que ces grands systèmes aient
fait naufrage, qu'aucun d'eux n'ait été sauvé par la valeur littéraire comme le Discours de Bossuet ou l'Essai sur les Mœttrs de
Voltaire, cela importe peu : l'essentiel est qu'en leur temps les
Maistre, les Guizot, les Tocqueville, les Carlyle, les Hegel,
aient permis aux intelligences de respirer longuement et
passionnément un air historique, de sentir, avec une part
d'illusion et une part de vérité, leur marche ac~ordée sur
le pas de l'humanité. Les exigences de la critique ont ruiné
ces constructions audacieuses et naïves, auxquelles un peu
d'histoire conduit et desquelles beaucoup d'histoir~ éloigne.
Elles n'en ont pas moins leur intérêt. Edifices fragiles comme
Jes bâtiments d'Exposition, elles nous habituent à établir
des inventaires, à saisir de façon plus aiguë et plus vivante
notre durée propre, et je crois que le besoin s'en fait sentir
aujourd'hui pour l'inte11igence française.
Il s'en fait sentir obscurément, sans avoir créé jusqu'ici

�188

LA NOU\"ELLE RE\'UE FRANÇAISE

d'organe approprié. L'histoire a reçu de la guerre une commotion dont elle n'est pas encore remise. Elle a de la peine à se
démobiliser. Elle reste courbaturée par le paquetage qu'elle a dû
endosser. Même les grandes revues d'information scientifique
demeurent en sen·ice commandé. L'an dernier encore les Arma/es
de Géographie publiaient un article de M. Emmanuel de Marton11e, successeur à la Sorbonne de Vidal de La Blache, sur le
nouvel Etat autrichien, où la gtfographic était pliée d:une
façon singulière à l'apologie du traité de Versailles, et où un
plaidoyer officiel tâchait de nous faire prendre ce monstre
géographique qu'est l'Autriche pour un enfant beau et bien
fait, qui ne devait que de la reconnaissance et des sourires à
ses auteurs. Si la géographie en est là, que dirons-nous de
l'histoire ? Dès lors il n'est pas étonnant que la philosophie de
l'histoire s'exprime souvent sous la fom1c de l'article &lt;le journal et du manifeste oratoire.
En Allemagne, un des grands succès de la librairie d'après•
, guerre a été pour l'ouvrage, encore inachevé, de philosophie
de l'histoire appliquée aux temps actuels où Spengler, avec
une abondance d'information rare chez un mathématicien
(c'est un professeur Je mathématiques) et un esprit de finesse
à la Tocqueville, et à la Cournot, étudie à la lumière du
passé les prodromes de la décadence de l'Occident. Une
opinion très répandue outre-Rhin est que la prédiction de
Schopenhauer, d'après laquelle le xixe siècle verrait l'Europe
transformée par l'Orient comme elle l'a été au xv1• par
l'antiquité grecque, se réalisera au xx• siècle. L'Institut du
comte Kayserling à Darmstadt, le voyage triomphal de Tagore
en Allemagne, l'importance donnée par le:; revues germaniques
à l'information orientale, sont des signes qui paraissent assez
gros de conséquences intellectuelles. L'ounage de Spengler,
avec son pessimisme historique, tient sa place dans ce reclassement des valeurs, dont nous verrons ce qu'il donnera. Il va de!
soi que les éléments utilitaires germaniques tiennent aussi leur
place dans ce mouvement de philosophie de l'histoire, fortement
influencé par la défaite allemande.
Un mouvement analogue doit-il se dessiner, ou devrait-il se
dessiner en France? Les philosophies de l'histoire sont nées,
au commencement du x1x• siècle, et se sont développées, en

RÉFLEXIO. ·s SUR LA LIITÉRATURE

Allema~ne et en France, à peu près en fonction des théories
philosophiques et biologiques de l'évolution. D'autre part l'érn·
)utionnisme anglais, celui de Darwin et de Spencer, n'a donné
lieu à aucune philo!iophie de l'histoire ( qu'il oc faut pas confondre avec la sociologie). L'esprit anglais semble peu apte
aux grandes systématisations historiques, qui demandent_ un
mélange d'abstraction et d'imagination concrète fort élo~gné
de l'empirisme britannique : comparez Macaulay et Guizot,
comparez la forte philosophie de l'histoire .qui anime la sociologie de Comte et la Politique positi11e avec l'absence complète
de cette philosophie dans les écrits sociologiques de Spencer.
Mais, d'une façon générale, une philosophie de l'histoire s'impose Jans un système en raison directe de la place que ce ~ystème attribue à la durée. Selon Schopenhauer toute la philosophie hegelienne de l'histoire tombe dès qu'on admet !~idéalité du temps. Une philosophie telle q~e le b~rgsoo1s~e,
pour laquelle la durée non seulement existe, mais constitue
la substance de toute réalité, devrait donc engendrer naturellement une philosophie de l'histoire.
Et de fait il n'y a rien à quoi le bergsonisme s'appliqu: mieux.
C'est ce qu'a,·ait fott bien vu Jean Florence dan_s un article ?e la
Pba/anue en réponse au livre de !\1. Benda. S1 le bergsomsme
n'a pa: produit encore de philosophie de l'histoire, il faut
s'en prendre à des causes accidentelles.
. , .
La méthoJe Je travail de M. Bergson, qut l oblige à aborder
la philosophie par des questions particulières qu'il traite à f~nd
et au sujet desquelles il dépouille toute la littérature d'un ~u}c~,
lui interdisait un domaine aussi vaste et un océan aussi 1lhmité de papier. Et l'histoire a ses méthodes rigour~use~, on ne
s'improvise pas historien sur le tard. Une ou ~eux ,·1cs d homn::.e
supplémentaires seraient nécessaires au p.h1lo~ophe pour qu t1
donnât à l'Evolulioti créatrice le pendant h1stonque dont nous
imaginons à peu prè:. les grandes lign~s. Cc qu'il ne pouvait
faire des collaborateurs et des élèves l'eussent peut-être entrepris.\,fais l'influence du bergsonisme, si diffuse et si illusoire
en surface, s'est malheureusement peu fait sentir encore en
profondeur. Les exigences de la pensée solitaire ont détourné le
philosophe de l'apostolat. La chaire de So~bonne, qui se~le
eùt permis de constituer une équipe bergsomenne comme 11 y

�r90

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

eut une équipe de Durkheim, lui fut refusée. Et il est probable _que, m~me si les philosophes de la mon.t agne Sainte~
~ene:1ève avaient prononcé le digm,s i11trare, peu de jeunes
h1stone.ns eus.sent été disposés à braver, en se rangeant sous
la banmère d un philosophe, et passant ainsi à l'ennemi les
~o~dr~s &lt;le maîtres éminents. Le discrédit de philosophi~ de
1h1sto1re, tant chez les historiens que chez les philoso hes
dure encore.
p '
Eclipse qui cependant n'aura qu'un temps. L'esprit ne cessera
pas plus de spéculer sur la durée de l'humanité c'est-à-d' e ·
l'h' •
,
1r sur
1st~1re, que sur la durée de l'individu, sur J'espace d'une vie
hu~ame. Et, même, éclipse partielle, dès maintenant. Ces spéculatrons trouvent tout de même un public, se font une place entre
les dédains des philosophes et ceux des historiens. Il existe à
l'~cadémie des Sciences morales et politiques une Section d'histoire g~nér~le et philo_sophique, et, bien que M. Seillière, qui
est
~ Institut, :P~~enne à Ja section de Morale, c'est pourtant a I ordre de 1 b1sto1re philosophique qu'appartiennent tous
ses travaux.

d:

~es travaux jusqu'ici trouvaient plus de lecteurs en Allemagne
qu en France. Il y a chez • . Seillière un certain poids
ge~manique, il a besoin de beaucoup d'espace pour s'expliquer,
et _d ~anqu~ de trait. Le commun des lecteurs français a de la
peme a sortir de ses grands livres sérieux, intelligents, lumineux
~n peu d'une lumière d'atelier, de sa Philosophie de l'fmpéria~
lisme, de son Fénelon, de son George Sand. On y chemine par
étape~ sur une route où les guinguettes manquent. Il faut pren~re d abord contact avec lui par ses ouvrages les plus courts.
::,on Flaubert qui se l~t d'un trait ~st une œuvre de psychologie
remarquablement solide. Quant a ses idées directrices elles se
ré~ument facilement en quelques pages, et M. René Gillouin
lui a rendu un grand service en écrivant ces pages sous le titre
de Une NouvellePhifasophie de I'Histoi'rc Moderne et Française. La
clarté, la sincérité, Je goût de la mesure et du vrai se révèlent
d~s le !i~m de M. Gillouin, mais il parle plus en disciple
qu en cnhque : « Ce que nous avons voulu considérer en
M. S~ill!ère, c'est le théoricien le plus satisfaisant. que nous
conna1ss10~s de la fondation de l'ère moderne, c'est le philosophe adnmablement compréhensif des grands courants d'idées

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

et de sentiments où s'alimente notre vie française, c'est le vigoureux et clairvoyant moraliste à l'école de 'qui nous voudrions
voir non pas seulement les maîtres de notre jeunesse, mais tous
ceux qui ont' une part de pouvoir et de responsabilité dans les
destinées de notre Patrie. »
Il est certain que les doctrines réfléchies et pondérées de
M. Seillière seront méditées avec profit par tous ceuli. que préoccupent les problèmes politiques et moraux d'aujourd'hui. Mais
je laisserai- ici leur valeur pragmatique, et je m'attacherai seulement à quelques-unes de leurs articulations théoriques.
Toute une partie du livre de M. Gillouin est intitulée JeanJatques Rousseau pere du monde moderne. La philosophie de
l'histoire de M. Seillière, qui ne remonte guère au delà du
x.rn• siècle et qui consiste en grande partie dans l'étude des
coura.nts mystiques depuis Fénelon, porte principalement sur
ce qu'il appelle le rousseauisme. (Ce terme est-il une excuse
suffisante pour le mot Jérousseauiser, que M. Gillouin emploie
hardiment ? Il est vrai qu'on trournit □ aguère, dans la Revue des
Deux .Mondes, sous la signature de M. Paléologue et un con·treseing académique, se disolidariser.) M. Gillouin, avec
M. Seillière, considère Jean-Jacques comme« le véritable fon(?a.teur' de l'ère moderne ». De sorte que toute l'histoire moderne
des idées et des sentiments pourrait prendre ce titre : Rousseau,
ses précurseurs et ses disciples, Ses précurseurs, ce sont Fénelon
et madame Guyon, ses disciples c'est le romantisme tout entier.
On reconnaît là l'ordre d'idées dans lequel ont continué de se
mouvoir MM. Maurras et Lasserre d'un côté, M. Benda de
l'autre. Les différences sont cependant considérables . .M. Seillière, qui appartient à la grande bourgeoisie libérale, traite
l'histoire en moraliste plus qu'en politique. Son analyse des
courants romantiques diffère beaucoup de celle de M. Lasserre,
et ses jugements sont empreints d'une grande modération.
• Le fait que les mêmes questions soient inlassablement agitées
par tant d'écrivains, qui d'arlleurs semblent s'ignorer les uns les
autres et ne se soucier nullement de mettre leurs réflexions en
commun, nous montre à quel point le cas Rousseau, le cas de
la déviation Rousseau, demeure essentiel et central pour la
critique contemporaine. Ce n'est pas dans les dimensions d'un
article que j'en pourrais indiquer la complexité. Je voudrais

�LA ~OUYELLE REVUE FRANÇAISE

simplement qu'on se demandât dans quelle mesure la question
pourrait ~tre retournée. Brunetière, qu'on oublie peut-~tre trop
en ces matières, où il a eu des vues si profondes, considérait la
période purement classique du X\"JI• siècle ( elle se réduit à un
demi-siècle environ) comme une exception heureuse, une sorte
de miracle momentané, et un pont précaire jeté sur le grand
courant littéraire français qui comprend, dans une même
suite, le xv1• siècle, la première partie du xvn•, le xnu• et le
x1x•. Son pessimisme pugnace ne voyait là qu'une raison
d'admirer davantage cc pont, et le grand po11lifi:r:, Bossuet. Et
il me semble bien que s'il y a eu autour de Rousseau une si
vaste explosion &lt;l'enthousiasme et après lui une si longue suite
littéraire, c'est peut-~tre moins en raison de ce qu'il nous apportait de nouvea11 qu'en raison de ce qu'il nous rendait d'ancien.
~fais ce qu'on ne saurait appeler ancien, cc sont évidemment
ses qualités d'artiste, c'est son génie. Et ·voilà le joint où il faudrait sinon contredire les idées de M. Seillière, justes dans
leur fond, du moins les desserrer et kur donner de l'air. Dans
son enquête sur la transformation des sentiments et des
idées au xvm• et au x1x• siècle, il s'attache surtout à des
artistes, Rousseau, George Sand, Flaubert, il cherche,
comme M. Lasserre, ce que ces artistes ont apporté de
nourriture ou de poison à la ,·ie sociale. Et, comme .M. Lasserre, il est surtout sensible à la part de poison. Et cela
paraîtra Ugitime, mais il ne faut pas oublier que l'art se suffit à
lui-même, constitue un monde total et méme un monde fermé,
et que ces considérations sur les fonctions, les antécédents et
les conséquences sociales, politiques, morales des œuvres,
qui forment le tissu d'une partie de la critique, c'est après
tout un système commode pour en rejeter au second plan
la nature artistique. Je ne veux pas médire de ce système.
Nous lui devons une part éminente (je le dis sans ironie)
de la critique française, la critique d'enchaînement, dl:
logique et d'idées. Mais il ne faut pas qu'il nous trompe
et qu'il nous fasse prendre le secondaire pour le principal.
Le principal, dans un écriYain, c'es·t l'artiste, et ce qui reste
d'un écrivain quand on en a éliminé l'artiste, quand on n'en
lais. e qu'une source ou un carrefour de sentiments sociaux ou
d'idées courantes, c'est une abstraction arbitraire qu'on ne doit

IÈFLEXIO, 'S SUR LA LITTÉRATURE

193

manier qu'avec de grandes précautions. La chaine des états intellectuels et moraux qu'étudie dans l'humanité la philosophie de
l'histoire et la flamme que se transmettent l'un à l'autre les
grands artistes ont évidemment des points de contact. Elles n'en
appartiennent pas moins à deux ordres différent~. Rousseau
Chateaubriand, ont été plus que personne employés par la cri:
tique à les confondre.
L'habitude de voir surtout dans les œuvres d'art les idées
qu'elles représentent devient Yite dangereuse et tendrait
à corrompre singulièrement le jugement. Lisez, dans le livre de
M. Gillouin, les deux chapitres sur Flaubert et sur Stendhal, où
il ré~ume librement M. Seillière en Je complétant par des
réflexions personnelles. L'artifice du procédé apparait à plein.
L'auteur, parlant de deux hommes qui sont avant tout des artistes, ~vance Jans un quiproquo perpétuel. a De cette préférence
passionnée accordée à la nature ainsi entendue, dit M. Gillouin,
Stendhal va tirertoute une morale qu'on peut appeler la morale
du beau geste sinon du beau crime. » Et il n'est pas besoin de
dire que M. Gillouin condamne cette morale, et Stendhal, et
les stendhaliens. Mais je crois qu'il se trompe en pensant
que Stendhal cr tire toute une morale ,. de quoi que ce soit. 11
en tire de l'art, non seulement de l'art écrit, mais un art de vine,
ce qui est son métier, et qui est fort différent. C'est Faguet,
c'e~t M. Seillière, c'est M. Gillouin, qui se précipitent sur un
artiste pour en tirer une morale, afin d'en parler en un domaine
où ils sont maitres, et parce que c'est leur métier, comme c'est
le métier du commis-voyageur de Nîmes de tirer des gens la
commande d'une pièce de Saint-Georges. L'idée stendhalienne
de la vi!tu, de ce que M. Gillouin appelle le beau crime,
c'est une idée d'artiste, une idée qui n'a jamais déterminé
moindre crime. mais qw a engendré chez des gens fort paisibles comme vous et moi tels et tels sentiments artistiques,
dont nous n'avons tiré ni notre morale, ni une morale.
M. Gillouin Jui-méme reproche ailleurs à M. Seillière
d'avoir vu dans l'homme un être simple, alors qu'il est plus
probablement double. Et l'homme moderne est en effet
beaucoup plus capable qu'il ne semble le croire de vivre, à
~ertains moments, sur un plan esthétique, séparé du plan des
111térêts ou du plan moral. M. Gillouin, ayant vu représenter

1:

�LA :NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
194
Am11ureuse, y trouve matière à ces réflexions : « Le talent de
M. de Porto-Riche n'est pas en question, mais, quant au fond,

voir une élégante chambrée de dames bien pensantes et de j~unes
filles bien élevées avaler sans sourciller cette affreuse mixture •
de chiennerie et de névrose, c'est un spectacle ! On peut mettre
en fait, je crois, qu'aucun autre peuple que le peuple français
n'eüt eu le bon sens foncier, l'équilibre et l'ironie nécessaires
pour résister à une telle littérature. Et on peut admettre également que l'accoutumance à des doses de plus en plus élevées de
mysticisme passionnel nous a immunisés dans une large
mesure ... Outre qu'Amoureuse n'est pas une pièce si immorale,
et qu'elle peut dont?er aux femmes d'utiles leçons de ~esur~,
il me semble que cette immunité dont nous loue M. G11lomn
tient peut-être moins à la présence d'un poison atténué qu'à~
nature même de l'art, à la faculté que nous avons de nous faire
en lui une autre vie, qui a sa santé propre, tout à fait distincte
(yoyez Flaubert) de notre· santé morale. . .,
.
Il y a donc dans les livres de M. Se1lltere ample matière à
discussion, et surtout à profit. Je n'ai pas touché à ses vues d~
philosophie historique, et je me suis attaché à des ?oints qut
relevaient de la critique littéraire. Mais il est à souhaiter.que ~e
terrain où il travaille soit plus fréquenté(Je livre de M. G11loum
y aidera) et retourné aussi par d'autres chercheurs. Après
Comte, Renouvier, Sorel, M. Seillière ajoute un nom nouveau
à celui des polytechniciens qui ont été attirés vers les spéculations philosophiques, et ce serait le sujet d'.une ét~de int~r~s•
sante que de rechercher, sur les quatre ph1losoph1es de l bis•
toire nées de cette équipe, les traits de l'éducation sciwitifique,
qui fait des logiciens plus que des artistes.
ALBERT THIBAUDET

NOTES
LE BUCHER SECRET; par Joachim Gasq11et (Librairie de
France).
Avec Joachim Gasquet disparaît l'un des derniers romanti&lt;}Ues, l'un des rares poètes qui aient nourri, au lendemain du
symbolisme, l'ambition d'être le poète pour tous, « comme Victor Hugo». Et c'est bien au Victor Hugo des ChanLsdtt Crépuscule
et des Confemplatùms que l'on songe en lisantles poésies du Bûcher
secret, si l'on n'y retrouve pas cette noble aisance dans ~le lieu
commun qui séduit le lecteur moyen. En dépit, ou peut-être à
cause de l'abondance verbale, le pessimisme •orageux et passionné en est un peu -monotone et ce perpétuel état de
transe ne laisse pas de paraître souvent affecté et théâtral. Non
que Gasquet ne fût sincère : au contraire il avait la passion
de la sincérité ; ou mieux, il était sincère avec passion,
c'est-à-dire d'une manière qui met en défiance. Ses alexandrins
ont volontiers l'allure du théâtre, ou bien le type des « beaux
vers à dire &gt;&gt; et ce genre-là a cessé d'émouvoir pour un temps.
Non pas qu'il faille faire fi de l'éloquence, certes non, mais
les points d'exclamation, l'interrogation et l'apostrophe ne sont
pas l'éloquence même; un discours véhément peut étourdir
l'âme, sans la toucher. Sans doute .- il y a une volupté dans la
douleur» et, surtout après Baudelaire, il n'est pas malaisé de~la
découvrir et de s'en donner l'amer divertissement; mais ce n'est
pas dans le Bûcher secret qu'il en faut chercher l'expression
saisissante ou· neuve: des images à- profusion, des images qui
trahissent le procédé, non de celles qui sont des jaillissements de la pensée mais d'ingénieuses fictions que les « fins
diseurs » monteraient volontiers en épingle :
Elle (la Paix) dort op11.l.e1tte et rousse ...
â ses àoigts les rus, sous la mousse
ôtmt et passent leu,·s anneaux.

li y a çà et là, dans le lyrisme de Gasquet, des traces de Rostand~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Voici du reste une pièce qui donne le ton général du recueil
et qui est une des meilleures :

197
]'ai fait ramour, j'ai fait la guerre:
Ces deux métiers stmt pleins d'attraits.

L, sikna d, la musique
Et lts a11goisus Je Tristan
Le ptcbé, fexlase phJ•siqUt ...

Celte pdleur qu'elle me tend.

Un cripuscule amer et rose
Par la ftnitrt 0111:er/e 1t1trar"t
Sur loti Coll quelque impure rose
Balan{ait son ccupable al/roi/.
Tes yeux, ta tro/011/é muette,
Clos po11rtanl a11x désirs humains,
Brt1/ai111t, criaient Je jih•r, inquiUe

Comme tes 111&lt;1ins, comme tes mains.

. . . . . .. . .

NOTES

.

Cette heure tJtroce de dtlir~
Te poursuit~lle? t'OUdrais-lu
Fouler entor jusqu'au supplia
1.4 ,,.a,1ité de la t'trtu 7
fai soif du néanJ... La s~ra1ic1
Est la volupté de lù foi.
To11le douleur est délivrance:
Je t'tUX soujfrir, délivre-moi.

A travers ce lyrisme tumultueux, complaisamment tumultueux, on discerne l'accent d'un cœur tourmenté et la plainte de
la chair blessée ; mais le ton dramatique altère le vrai son de la
souffrance humaine. C'est qu'il y eut en Joachim Gasquet, une
volonté d'expansion, une surabondance de tempérament, un
besoin d'extérioriser violemment et de façon grandiose ce qu'il
portait en soi de force sans objet. Vint la guerre où son goût du
beau geste trouva l'occasion de se déployer magnifiquement. Il
s'y donna avec l'enthousiasme que l'on sait. Puis il en célébra
les bienfaits et la grandeur et l'on aurait tort de sourire ou de
s'offusquer: comment n'e'11t-il pas trouvé bienfaisante et sublime
cette maitresse monstrueuse à laquelle il vouait les trésors de
courage et de fierté que la vie avait laissés sans emploi. Cette
JllUse au sein cruel combla ses vœux de martyr prédestiné:

chantait le léger Boufflers. Gasquet s'excitait autrement sur ses
souffrances et sur ses plaisirs ; il élargissait \"Olontiers « jusqu'aux étoiles », tous les « gestes augustes » de l'amant et du
soldat. Et cela non par attitude, mais par exubérance naturelle.
Qui sait si cette vieillesse qu'il feignit d'appeler et qu'il redoutait tant, n'ellt pas été pour lui, une fois apaisle cette ardeur de
sang qu'une mort absurde a prématurément glacée, la saison des
chants sereins et purs, que ses amis et ses admirateurs nous faisaient espérer. Alors peut-être, chantant davantage pour soi seul
tout en s'écoutant moins chanter, il eût trouvé les accents qui
résonnent à jamais dans la mémoire des hommes, et que la
postérité eût retenus. Mais elle retiendra plus sdrement son
nom que se~ vers.
ROGBR ALLARD

***

LE CHEMIN DE PARADIS, par Charles Maurras

(E. de Boccard).

Je ne m'étonne pas que le public de 1895 se soit peu soucié
du Chemin de Paradis. Un tel livre ne crée pas la réputation d'un
auteur ; il ajoute à sa gloire, quand son nom, consacré par des
œuvres fameuses, attire l'attention et 1a fixe sur un ouvrage
qu'il écrivit dans sa jeunesse, non pour plaire à la foule, mais
pour mesurer de beaux rythmes à la louange de l'esprit. Le
public est méfiant, et il est paresseux ; il ne consent à faire effort
que s'il possède quelque assurance bien visible que cet effort ne
sera point déçu. La hauteur d'un jeune talent, qui ne se soucie
pas de se plier au goût de ses contemporains, ni de se mettre à
leur portée, ne lui semblera pas admirable. 11 faut, pour qu'il
lève le nez, qu'on attire son attention ; un bel oiseau qui passe
dans le ciel, silencieux et élevé, passera sans que le regardent
ces-mêmes gens qui, le nez en l'air, attentifs et béats, suivront de
l'œil, en criant d'aise, un aérostat qui s'envole, au milieu des
fanfares. Et plutôt que de s'é,·ertuer, sans être assuré d'y réussir,
à pénétrer l'idée claire et forte qu'un auteur inconnu a ensevelie
sous un triple voile de fictions, le lecteurnégligent, mais docile,
se donnera bien du mal pour découvrir le sens d'un symbole

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui n'en a aucun, mais qui s'étale et qui s'étire au long des
pages d'un écrivain notoire, qu'il est de bon ton de louer.
Aujourd'hui que le nom de Charles Maurras est, au bas d'un
livre, une signature qui rayonne, et qui promet, à qui veut lire,
une ample moisson de hautes idées et de beau style, l'intérêt
que l'on trouve au Chemi,i de Paradis n'est plus méritoire, mais
il est puissant. Quelle que soit l'opinion que professe un bon
esprit, et fût-elle tout à l'opposé de celle de l'auteur qu'il lit,
s'il reconnaît dans cet auteur un maître de la pensée, il s'arrête,
et il admire. Il y a dans le vrai talent une hauteur de vues, une
manière de connaître et d'exprimer les choses, qui atteint la
vérité profond•e, celle qui éclate et qui demeure, quel que soit
l'usage qu'on en fait, et où chacun trouve son bien spirituel.
Peu importe que l'on tienne les applications qu'il en tire pour
véridiques ou pour fausses ; le fond est commun, où tous les
esprits se retrouvent. L'intelligence peut mal utiliser la vérité,
elle ne peut pas concevoir contre la vérité: sans quoi, où serait
sa puissance, où, sa grandeur, où, sa beauté, où, sa substance
même, enfin ?
Le beau poème qu' Anatole France déroula jadis au fronton de
ce noble édifice, il en tracerait aujourd'hui encore les phrases
louangeuses ; et Maurras n'a pas renié cette paternité d1élection.
Ces ·deux ~prits, portés aux deux pôles de l'opinion, demeurent
parents, et se reconnaissent, de même qu'un ingénieur et un
artiste, fils d'un même père, et héritant de lui des qualités communes, suivront dans leur carrière une courbe analogue, manifesteront, dans des cir.constances différentes, un même caractère~
et, tout en méprisant cordialement, qui, les machines, qui la
peinture, estimeront chacun dans l'autre, une âme semblable à
la sienne, dont les facettes seulement réfléchissent &lt;l'autres
tableaux.
Dans l'avant-propos que Charles Maurras a composé pour
cette nouvelle édition - et qui est la meilleure, la plus profonde,
la plus sindre et la moins tendre (et souvent trop cruelle) des
critiques qui se puissent faire de ce livre - il s'efforce à découvrir, dans le Chemin de Paradis, le premier germe des préoccupations sociales, vers lesquelles s'orienta, par la suite, presque
entièrement son activité. Il me semble voir, dans ce souci,
quelque recherche artificielle. Maurras écrit, en parlant de soi:

1 99

Le bien qu'il veut, c'est celui de l'intelligence, et puis celui de
la cité. » Que, le bien de l'intelligence une fois acquis et ordonné,
l'esprit, bien nourri, et fortement ~suré du vrai, comprenne
que cette richesse et cette clarté, il doit les employer au bien de
la cité, et qu'il s'applique à en connaître les besoins, les maux.
dont elle souffre, et les remèdes qui doivent la guérir, c'est un
développement, non point fatal, mais régulier. Mais que le
souci de la cité soit apparent déjà dans le 1 Chemin de Paradis, ou
j'ai de mauvais yeux., ou ceux de Maurras sont trop bons. La
préface des Amants de Venise nous a montré naguère que le
besoin de rendre sensible la continuité de sa pensée ( ou, pour
mieux dire, de sa doctrine, non pas au sens étroit du mot), poussait Maurras à des paradoxes très brillants, mais plus savoureux
que persuasifs. Son esprit impérieux veut contraindre des
divertissements extrêmement intelligents et ingénieux à rentrer
dans le rang, et à jouer le rôle d'exemples et de preuves, qu'on
peut, au besoin leur prêter, mais qu'ils n'avaient pas à l'origine.
Il y a là un excès de concentration, par ou il pèche, non quand
il s'efforce d'établir la rectitude de sa voie spirituelle ( car on ne
-peut trouver chez Maurras ces volte-faces, ces retours complets,
ni ces méandres d'une pensée, sincère, mais indécise, qui cherche longuement la vérité, et ne découvre que sur le tard celle
qui la satisfait : égarements passagers, incertitudes plutôt, qui
ne manquent pas de noblesse, pourvu que le désir d'aboutir, et
non la simple curiosité, y préside), mais quand il prétend attri•
buer à certains ouvrages le rôle de matériaux, choisis et ordonnés, dès le début, pour prendre place dans une œuvre édifiée
aujourd'hui, alors qu'il se trouve seulement possible de les
introduire, comme ornements, séparés, mais de même style,
dans une construction dont ils ne rompent pas l'ordonnance, mais
qu'ils ne consolident point. Le Cbemin de Paradis ne contredit
pas, mais il ne laisse pas nécessairement prévoir l'Enquête mr la
Monarchie, Kiel et Tanger, tant d'autres livres, où la raison se
fait pratique et discute sur des faits. Et sans doute, c'est le même
grand-prêtre de Minerve qui compose les w1s et les autres,
mais ce sont d'autres soins qui l'appelle.nt. Il vénère toujours
l'intelligence, non plus, comme jadis, en dévôt qui lui chante
des hymnes, et s'essaie à pénétrer ses divins mystères, mais
comme un chef, qui, connaissant sa vertu, la fait servir et corn«

�~ - Oà..wt Il, toate me, foppoeitioo entre l a ~
4'ln amourconltaùlmeat wWe, et la diversité de son aprasion
et de aon' usage. Qu'on imagine Beatrice, devenue l'épouse;
de Dante, et tenant a maison.
•
Je me prdeni de bllmer cette nolution, ce serait une belle
~ : elle es&amp; batmonieue, logiquè, lbll être nkeuaire, eUe
nom satisfait comme une belle suite, Ub d&amp;oalement ~ .
el, par quelques cbtés, ua épanouiAement. C-ertaina déplorent
qa'.une usez pnde sédieresse d&amp;ole cet été fructueux. Vains
,...._, fa taùoa des '1iits n"est plus Ja saison des fleurs; maia
peut-étre ne go\\tmt-ill pu les fruits, ou peut~ r~ttent-ila
9Je ce bel arbre en ileu,a ait portl 4e tlJa fruits ? Ceci est a&amp;ire

iegott•..
Oe moumnebt de la pemée ne va pas CC1&gt;=daot sans quel(jue

, _..., _ ~ , . Il y a, dans toute évolution, des éléments mifl.
4Ui g&amp;ient le passage, que l'on ne peut usilniler, et qu"il faut
~ r . loyalemetit, Le paJen qui écriville Ch,mi,, IÙ Paradis,
lcmeure, en s'attachant au bien de la Cité, foncimment palen.
:cependant il reconnait maintenant rutilité sociale du christiaDisme, euctement, du catholicisme. Il s'appuie SJU' cette fo~
-et la 8atte. Il la flatte sans btsseae ; il ae se prettnd pas 10D
Mn'iteur, mais se sert d'elle, s'en fait une allik, rien de plus.
JI ne tient pu le catholicisme pour une foi qu'il faille partager1
maïa pourune paissanœ qu'il est bon d'utiliser. Qpelle que soit
,l)&gt;pioion qu'on ait mr cette sorte de sujétion à quoi il condamnela religion, sur ce r6le secondaire qu'il veut lui imposer, on doit
reconnaitre - je ne dis pas qu'il nourrit pour elle de bons seotiment1 - mais qu'il la traite avec wa grand respect intellectuel.
Les invectives dont il l'ac:caltladam le Chemin 4, Portlllis gênent
püeablé~ent aujourd'hui leur auteur. li s'efforce de les attéauer, il en d&amp;ce la plus vives et tAcbe d'expliquer les autres.
D n'y parvient pas, avouons-le. "I'out le Cbin de Paradis est
proprement, et à fond, anti-c:hrétien. ll fallait, ou bien, pom
demeurer logique, condamner décidément ce li~ ou bien
Mnonc:er clairement son aversion ancienne, reconnaitre son
pkh4, et former un ferme propos, faire, en un mot, sur ce
point-là, l'aveu d'un changement de front. Maurras a préféré
une demi-mesure : je aai111 qu'elle ne satisfasse personne, sauf
lès aQlÏI du paradoxe, car c:elui-11 est bien joli.

to
c'est le lrisie cle 80D eu. U n"èat pas un
, l fon:ecfintclJigence, èl~ pâœ(m le tat du
·
sav~ toate la bèaüœ ; il est un
euani.i;
d'esseaee ~ et jlilU, tout fotmi de ri
pagü.ÏIJDe, cUcaotic et PUJ1ft .de teut ce que
pas111pr, de formel, de ltid et de wlgiite, d'
un mot, un ~ m e IOdalement vivant.
suniftlk:e, puremeat intellectuelle, du
n aprit, qui donne au a.;. 46 P•litlis une
UDique dans notre littmture. Riduite am idées
Ame, ~pendut vibrante, toute ~ d'un
· se trouve dépourvu de virilable objet, jette les
• de passion. s'.uac:hel esprimer, dGa une
euae, ~ d'images et notilement ,,_.., sa
mais cette ~ion demeure toute intellectuelle,
toutes spéc:watives. La forme, célébrie. at hll~
int aimable ; et nous ne solJUDfl pas entnln4spu i
porte cet esprit, ni mma par la fougue de ,es Usfn
't admirer les cimes oà il s'élhe, encwe qu'ellea se
let nuages, et qu'il faille un regiù'd aigG. ponr
• , pures et brillantes, par-deems les voilés qui en di
l'aapea; mais posait- d'espénnce, de douleur, ou
au c:œurs surpris une ibloUÎlsante vision, ne
as aux siens. otre cœur reste froid oà notre
•
ille,
l.OUJS IIAaTIH·CIIA

.,_eil'

•••

TRENTE ANS DR VIE FRANÇAISE. Il : LA VII
E MAURICE BARRÈS, par .Alhert TbD,a,ukt (Nouvelle
e Française).
Je n'ai pas à présenter M. Thibaudet aux lecteurs de cetat
e. J~ ne leur apprendrais rien sur l'ttendue et le s&amp;ien
son inforJ11&amp;tion, sur la richesse de ses points de vue, sar
~ mhle de ses qualités positives. Je les connais et jé 1er
préc:ie comme eux. Je lui souhaiterais plut6t quelques quprivatives. Il nous verse un vin généreux et jeQJIC qui
• quelquefois besoin d'être déc:antf. Rendant compte aildu premier volume de ses Trente as IÙ w frflllfOi.s, :

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les Idées de Charles Maurras

je me demandais avec une pointe
d'inquiétude ce que serait le volume suivant, sa Vie de Maurice
Barrès. Saur.ait-il, écrivais-je, cr suivre dans ses détours une
pensée qui par moments se dérobe, se cabre ou va s'alanguir
jusqu'au chant et qui, même dans l'action, n'a jamais renoncé
à l'allure capricieuse de la jeunesse». Et j'ajoutais : « Il faut
que l'auteur qu'il aborde lui apporte ce qui lui manque, ce
qu'on sent qu'il aime par-dessus tout er qu'il n'a pas - car
la curiosité de son esprit le pousse à rayonner, plutôt qu'à
progresser, quoi qu'il fasse - je veux dire : une direction.
Aussi, me semble-t-il, il se sentira plus à l'aise devant l'homme
d'une seule pensée - esthétique, métaphysique ou politique devant un écrivain tout d'une pièce, Mallarmé, Bergson ou
Maurras. Il tient avant tout à comprendre ; il comprendra
mieux ce qui est lié et sa passion aberrante se trouvera momentanément maintenue. » Si cette crainte, du reste limitée, n'est
pas tout à fait justifiée par l'événement, il n'en reste pas
moins que, dans l'enquête abondante, minutieuse, je puis dire
complète, menée par M. Thibaudet sur la vie et les œuvres
de Maurice Barrès, l'enchaînement des idées, des chapitres,
la répartition de la matière, le mouvement et le plan du discours n'ont pas 1a même rigueur inflexible, entièrement satisf.aisaote pour l'esprit que dans son enquête sur Charles Maurras.
- Etait-il indiqué, était-il possible de distinguer en Maurice
Barrès, aussi nettement qu'il l'a. fait ou voulu faire, la &lt;&lt; figure
individuelle» de la cc figure sociale » et le romancier de ses
personnages ? Je ne le crois pas. Considérée dans son ensemble
la carrière de Barrès ne dessine pas une courbe linéaire : elle
n'est pas, si l'on veut, du ressort des arts du dessin,
mais de celui de ta musique. Les fils conducteurs s'y emmêlent;
il y a des bouffées subites, des ondes contraires, &lt;les trilles,
un complexe travail orchestral, des dessous obscurs. Ce qu'a
fort bien vu M. Thibaudet, mais, semble-t-il, sans en tirer la
conclusion qui s'imposait, au momen.t de classer Jes éléments
de son ouvrage. Que n'a-t-il adopté l'ordre chronologique,
l'ordre de succession et de croissance qui, jour par jour, rend
compte de la poussée de l'arbre, du poète, eu réservant l'ordre
1.

NOTES

203

1,

Revue. Unii•trstlle, 15 juillet 1920.

logique au cas d'un écrivain purement intellectuel comme
Maurras. De là d'inévitables répétitions au cours de la présentation séparée des différents aspects et alibis de son modèle,
des « faux traits », des repentirs et dans l'ensemble du contour
une certaine indécision. Tout y est, j'en conviens - et trop
tout - peut-être, .. ce n'est pas encore à ce livre que nous pouvons reprocher sa misère! - mais non dans l'ordre le meilleur - j'entends par là le plus capable de placer le lecteur
devant ce qu'on appelle l'évidence ... Ce fut la haute maîtrise
de Sainte-Beuve, dont approche M. Thibaudet dans son
Maurras.
On n~attend pas de moi que j'examine dans le détail cette
« somme » barrésienne. L'auteur s'efforce d'y concilier, mieux
encore d'y souder ensemble égotisme et nationalisme. « Le
culte du Moi, écrit-il, a pour fin d'amener l'individu à la
conscience la plus claire : sentir le plus possible en analysant le plus possible : rendre consciente pour en jouir daYantage
après l'avoir inventoriée la plus ûche sensibilité. ►; Or, dans
cette poursuite égotiste ( et égoïste) de son moi, Barrès
découvre en Barrès un Français de France, un Lorrain de
Lorraine : et « prenant conscience de sa formation de
ses ancêtres », il fonde le nationalisme, avec le culte de
la Terre et des Morts. c&lt; Penser solitairement lit-on dans
les Scenes et Doctrines~ c'est s 'acheminer à pe~ser solidairement.)&gt; - Jusqu'à un certain point. Même avec l'agrément
de son auteur, M. Thibaudet là-dessus me semble un peu
forcer la note. La découverte du nationalisme au fond de soi
produit bel et bien en Barrès un déchirement et un schisme.
En dépit des coups d'estampe, des reprises, de tous les
sophismes adroits, égotisme et nationalisme restent pratiquement inconciliables. Que l'égotiste, le dilettante, l'expérimentateur ne soit jamais tout à f.ait mort dans l'être intime de l'auteur des Bastions de l'Est, j'incline personnellement à le croire;
mais le citoyen militant, l'homme politique n'en est sorti qu'en
rompant le contact. Dès ses débuts, sans doute, Barrès a déjà
décidé de jouer son rôle en partie. douole, savamment et jalousement au dedans, puissamment au dehors. Mais le jeune
car:didat boulangiste puis socialiste d'antan est inséparable
encore du subtil amateur d'âmes : il songe au tapage, à la

�NOTEs
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

gloire, à Bonaparte et à Stendhal, à Soi : au dehors comme au
dedans, il « vit sa vie ;o. A dater des Dé.rad11ts il vit la vie de
fa nation ; il seulement ,·ont s'affronter ses deux natures.
II aura certes fort à faire pour réduire le fantaisiste, le poète,
l'aventurier, Afin de s'en mieux convaincre lui-même il va
exagérer ses nouvelles com•ictions. Ceci explique un ton parfois aoressif, des thèses bruyantes, le fameux « blasphème sur
l'Acripole,, qui scandalisa tant, qui n'a p~s .~~i de scandaliser et devant lequel M. Thibaudet résume 1ud1c1eusement ~e
point de vue de l'humaniste : « A Athènes, je ne me connais
que comme un homme civilisé et dans la France de 1914 que
comme un homme mobilisé. Il me semble que le propre de
l'intelligence est précisément de poser ces limites et Je remplir
ces cadres. » Mais justement ! Barrès n'est pas un intellectuel
pur, c'est un poète; un poète-essayiste détaché au sen·icc _de
la nation. De la méme façon qu'il sait animer dans ses révenes
de belles cadences gratuites sur Venise et Tolède, de la même
façon dans le cœur des foules il fait chanter les grands tl:èmcs
sauveurs. On ne le discute pas ; on l'épouse ou on le re1ette :
on aime ou non sa musi-que intérieure et on répond ou non
à son appel public : c'est affaire de goùt e_t de sentiment, ~on
proprement d'intelligence : tout le contraire de Maurras'. bien
qu'ils se retrouvent au point menacé., Dans la confession et
l'invective, dans le jeu et dans le devoir, dans le voyage, dans
la guerre civile, dans la grande guerre, pour charmer ?u pour
avertir, c'est d'abord une voix, une belle et grande \'OIX, subtile et chaude, qui entre dans le monde pour saisir et porter
les cœurs. Vous me parlez de sa doctrine ? Un chant, rien
qu'un chant ; c'est assez.
•
.
Je refuse donc, quant à moi, de suiYre ses contradicteurs
sur le terrain où ils m'attirent. J'accorde à Thibaudet qu'il y a
en Barrès o: des puissances de coordination inférieures aux puissances de réception». Mais cela justifie ma th~se. Discuter par
exemple la question du déracinement, c'est se!on moi p~r~re
son temps; car l'homme en aucun cas ne saurait être ass1mtl_é
exactement à une plante et quant à la plante clle-mémc, 11
s'agit de se demander si le sapin des nei?es gagne Jamais à
être transplanté sous l'Equateur et le palmier aux en\'1rons du
pôle, L'image vaut ce que vaut toute image et elle exprime

205

en gros une \'érité de bon sens. On peut également ratiociner
sur l'influence du kantisme, dénoncée par Barrès, dans notre
enseignement et conclure avec Thibaudet que c'est un o: kantisme .o faussé: Emmanuel Kant ne se place pas moins à l'origine d'un courant abstrait d~ pensées qui a baigné et imprégné
plusieurs générations de Français. - Je n'aborderai pas ici
la question proprement politique. J'ai des raisons à moi d'aimer
et d'approuver Barrès; j'en ai d'aller plus loin que lui dans le
sens d'une conclusion positive que lui-même s'est toujours
refusé il formuler. Mais je puis constater du moins que cc qui
fut sa force hier peut faire aujourd'hui sa faiblesse et je n'hésiterai pas à lui retourner le Ieproche qu'il adressait au « boulangisme » après réchcc : il n'a pas toujours 9U sortir de l'ordre
sentimental :o, Reproche provisoire; car si le temps du sentiment semble passé, il a d'autant plus de chances de revenir,
que le sentiment en question est de sa nature éternel et n'a
jamais fini de rendre aux hommes ses services. - Au moment
de me demander ce que les générations futures admireront le
plus en Maurice Barrès, loin de trancher au nom de la gratuité de l'art, je songe aux préférences avouées par notre
critique et que je ne suis pas loin de partager. Elles ne vont
pas aux essais captieux, aux morceaux chatoyants, aux voluptueux récits de voyage, mais à ce que conçut Barrès de plus
sévère, de moins strictement littéraire, de plus partial, le roman
des Déracinés. Voilà donc au moins un critique qui a gardé
le sens de la hifrarchie des genres et qui croit que le signe du
vrai t:dcnt, le gage certain de la durée, avant même la perfection, c'est la grandeur.
HENRI GHtoN
*
• *
C[

DE PARIS A CYTHÈRE par Girard dt. Nerval. (Les
Chefs-d'œuvre méconnus. Éditions Bossard).
Les Éditions Dossard rendent à la lumière, en des éditions de
demi-luxe dont il serait:\ souhaiter que le type se répandit, des
œunes peu connues de la littérature française, Cet extrait des
récits de vovaac
::, de Gérard de Nerval, s'il a le seul défaut d'être
trop court, aura au moins le mérite de donner à de nombreux
lecteurs l'idée de lire les autres voyages de Gérard, supérieurs à
ceux de Gautier et qui sont peut-étre dans notre littérature le

-

�206

LA :NOUVELLE REVUE FRAXÇAISE

chef-d'œuvre du genre. De Paris à Cythère, malgré son titre,
comprend seulement des pages de voyage en Allemagne et e.n
Autriche. Il mérite d'ailleurs ce titre par des crayons exq~1s
d'a,entures amoureuses qui valent presque ceux de Sylvie.
Nulle part n'apparaît plus jolie et plus fraî:he l' A~Iem_a!n:
des romantiques. Et comme nous semblent tnstes au1o~râ hm
ces adorables images de l'heureuse vie viennoise l Cet ~1m~ble
volume nous rappelle que l'éditeur Champion nous a mis 1 eau
à Ja bouche avec l'annonce d'une édition complète des œuvres
&lt;le Gérard auITTnentée d'inédits, sur le modèle du Slcudbal et
sous la di;ecti;n de lettrés dont les noms sont des garanties de
perfection. A quand le premier volume ?
ALBERT THIBAUDET

LÉON BLOY PE.1\'.JDANT LA GUERRE: Au Seuil de
l'Apocalyp5e, 1916 ; Méditations tfun Solitaire en 1916,
.191 7; Dans les Ténibres, 1918; La Porte des Humbles,
1 920 (Mercure de France).
C'est le 6 novembre r917 que mourut à Bourg-la-Reine,
Léo'n Bloy ayant donc vécu plus de trois années d'une guerre
qu'il considérait comme l'un des préludes apocalyptiques de la
fin des Temps et qui fut pour lui une de ces cruelles heures
interminables pendant lesquelles « le cœur est semblable à une
île déserte où n'abordent que des épaves. ,, Les quatre volumes
u'il a écrits pendant cette période nous apprendront comment
e &lt;&lt; Pèlerin de l' Absolu » a réagi en présence du cataclysme et
quelles furent les pensées suprêmes de son ex~stence.
De tous les livres de Léon Bloy, ceux qui composent son
journal sont peut-être ce qui de lui se lira toujours avec le plus
de facilité. On s'y trouve dans l'intime familiarité d'un homme
vraiment vivant, passionné jusque dans la moins terrestre d:
ses idées, inégal, débraillé parfois, mais jamais médio~re, et qut
n'est pas sans laisser briller de temps en temps un éclair de.cette
chose mystérieuse qu'on appelle le génie. Près d'un détail sur
son incessante et ingrate mendicité légendaire, nous trouverons
une phrase qui jettera une lumière singulièrement vive sur l'intensité et la richesse de sa vie intérieure.

f

NOTES

207

« Je suis seul », sont les trois premiers mots de son antépénultième livre. Ce qui caractérise en effet Léon Bloy c'eit
son ardente opposition à tout ce qu'on entend généralement par
esprit moderne. Comment ne se sentirait-il pas seul dans une
société où la culture vraiment humaine se trouve de plus en
plus sacrifiée à un matérialisme plus bas encore que celui de la
vulgaire auriJames, à: une sorte d'impuissance à toute spéculation
abstraite ? Comment ne se sentirait-il pas seul, lui, dont la
religion magnifiquement âpre et sans réserves ne peut admettre
aucun accommodement hypocrite ou mesquin ni souffrir la
lâche distinction du Précepte et du Conseil en matière de morale, lui pour qui la plupart des prêtres d'aujourd'hui sont des
apostats et les évêques des « chiens muets », et qui demande
des pasteurs « qui soient fraternels aux Intelligences, qui aiment
la Beauté et la Grandeur jusqu'à en mourir, qui n'acceptent pas
d'abdiquer ... » ?
Léon Bloy n'est pas de ces catholiques pour qui la religion
n'est guère que l'auxiliaire de la politique. Le surnaturel seul
compte pour lui. En dehors de l'idéale théocratie il n'attend Je
salut d'aucun régime seulement terrestre ; la démocratie n'est
pas le seul à exciter chez lui le mépris, ce « refuge unique des
âmes supérieures ». « Comment, dit-il dans la dernière de ses
Méditations, pourrais-je supporter le contact des catholiques
eux-mêmes, des catholiques modernes qui croient possible de
conjoindre le cadavre du passé avec la charogne du temps présent et qui rêvent jt' ne sais quelle restauration de la vieille
bâtisse royale où une niche à chien de garde serait offerte à
Notre-Seigneur Jésus-Christ?» Il ne reste à ses yeux: aucune
espérllnce hors de Dieu. Mais de ce « libérateur inconnu que
le Paraclet doit envoyer lorsque le sang des suppliciés et les
larmes de quelques élus auront suffisamment nettoyé la terre »,
Léon Bloy croit fermement la venue prochaine. Nous sommes,
affirme-t-il non seulement dans le titre de son livre, mais
presque à chaque page de ses quatre derniers volumes, nous
,ommes arrivés ar, seuil de r Apocalypse. Le temps va bientôt
venir précédé de catastrophes épouvantables où: selon la prophétie, Dieu fera toutes choses nouvelle,.
Léon Bloy était enclin à considérer toute chose sous son
aspect symbolique et surnaturel. II était un des rares chrétiens

�208

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

préoccupés d'élucider le sens ésotérique des Ecritures, persuadé d'ailleurs à cet égard d'avoir la clef capable d'ouvrir dans
une certaine mesure l'absolu des paroles divines. « Un dépôt
lui avait été confié, dit sa. veuve dani une préface... Combien
de fois m'a-t-il dit: Je dois tout à cette intervention dans ma
vie. Ses yeux avaient été dessillés par un événement inouï, et
le sens de !'Ecriture lui avait été ouvert. » A cet égard le fragment sur !'Aveugle-né qui termine Dans les Ténibres, nous fait
regretter que Bloy n'ait pas eu le temps d'écrire la série d'études
bibliques dont ce m·orceau devait faire partie.
On s'imagihe facilement, aYec ces convictions et le tempérament que nous lui connaissons, quel coup de fouet put être
pour lui, malgré son âge avancé, la guerre. Ses derniers écrits,
qui sont peut-être d'une matière moins solide que ceux de sa
meilJeure période, mais parfois comme plus épurée, donnent
l'impression d'une sorte de halètement formidable, d'un souffle
de visionnaire épuisé d'émotion, sous le coup d'une angoisse
trop terrible, en même temps qu'ils sont adoucis par la grande
paix d'une vie intérieure puissante.
Quelle est l'attitude de Léon Bloy devant la guerre en général
et devant la dernière guerre en particulier? Sur cette seconde
question il semble avoir trois principaux points de vue, dont
certains sont sans doute un peu sommaires. Tantôt il voit en
Guillaume II le grand et presque l'unique responsable et il ne
se prive pas de l'invectiver avec la véhémence qu'on imagine.
Tantôt il considère.les Allemands comme « un bo-rouillement
de soixante millions de maudits agités par les démons » pour
lesquels il estime être un devoir sacré d'avoir « une haine sans
litnite ... , sans pardon possible, sans autre assouvissement
espérable que l'extermination ... » Mais la guerre est aussi à ses
yeux, nous l'avons vu, le commencement de l'abomination, de
la désoh1tion du temps de l'Antéchrist, l'aurore des jours terribles pour la courte durée desquels l'Evangile ordonne de prier.
Elle ne peut manquer d'apporter en définitive la victoire à ceux
qui malgré leur indignité combattent pour le Bien. A défaut de
la foi, si morte dans le monde moderne, la douleur si violemment haïe de celui-ci, la douleur de qui il dit ce mot lumineux
que plus une âme est noble et plus elle la recherche avec emportement, ~era « le spécifique S11prême de l'Esprit-Saint pour

NOTES

209

surnaturaliser notre christianisme déchu » et pour racheter les
erreurs de notre race.
Ce n'est pas des hommes ni d'aucun principe de droit humain
que Léon Bloy attend la fin des guerres qu'il ne peut espérer
que de l'avènement du Christ glorieux et du règne de Dieu sur
la terre. En attendant cette théocratie et la perfection de la Rédemption, le manteau du blanc Cavalier apocalyptique sera
toujours taché de sang. Comme Joseph de Maistre il juge la
guerre à la fois satanique et divine, fruit de la. perversion
humaine et moyen de réintégration. Comme le philosophe
russe Soloviev ( dont il est particulièrement intéressant dans les
circonstances actuelles de relire les Trois Entretiens) il repousse
la théorie de la non-résistance absolue au mal. Il y voit un
effroyable abus de l'Evangile et, allant sans doute trop loin
dans l'excès contraire, il voit, nous l'avons vu, dans la haine
un devoir. Il reconnaît pourtant qu'à cette œuvre de sang ne
doivent pas collaborer comme soldats les ministres de Dieu. Se
~ouvenant que l'Eglise abborret a sanguine, il fut, dans une
méditation fort découpée par la censure d'alors, un des rares
-catholiques (je me souviens d'avoir lu dans quelque Croix la
lettre d'un curé mobilisé qui déclarait trouver une joie intense
« à tirer les boches comme des lapins ») à protester contre
.ce désordre &lt;c sacrilège » : des prêtres-soldats, désordre permis
par « le reniement judaïque des Princes de l'Eglise » et par « le
désastre des âmes si complet de nos jours ».
Le style de Léon Bloy dans ces quatre derniers livres n'a rien
perdu de son énergie et de ses chaudes couleurs. C'est toujours
celui du « Vociférateur» mais plus souvent adouci par une
gravité recueillie. Plus que jamais Bloy, selon une de ses belles
images, « marche en avant de ses pensées en exil dans une
grande colonne de silence ». Plus que les autres aussi ces
derniers livres sont une sorte de confession où l'on pourrait
trouver comme dans celle de Rousseau un singulier mélange
.d'humilité et d'orgueil. Mais en somme, à part quelques excès
bien humains de vanité parallèles à certains excès de style, cet
orgueil et cette humilité ne sont-ils pas imposés par une foi
qui nous fait connaitre à la fois notre indignité et notre valeur
infinie ? A la plus haute ambition le croyant n'est-il point invité? Nous sommes tous appelés à la sainteté, déclare Bloy,
14

�210

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

surtout de nos ;oUT.s oà "'elle nous .est présentée à notre porte
par un messager hagard et tout en sang :11. Malgré bien des
défauts peut-être, Léon .Bloy certes s'i!it dforœ d'être :saint. S'il
n'a pas été favorisé, déclare-t-il, par des emses et des grâœa
a: sensibles :ii, comme disent Jes mystique.s: tonte .sa vie, il Je
croitiermemant, a été baignée :dans le surnaturel. Rien n'est
plus loi □ de Jui que la médiocrité 1
IDULE -l&gt;EJU1E "GREM

..**

OUVENIRS DE MO.. 1 COM~ŒRCE, par André Rau W:) re,.avec4Duze bois originaux de l'auteur (Cr.ès).

NOTES

211

Mais M. Rouveyre qui aima le 1112gicien n'a que mépris pour
les faux prestidigitateurs qui, Apollinaire mon, coiffèrent le bonnet d'astrologue, et eurent tout de suite, et gardèrent l'attitude
du déguisé lamentable dans le petit jour des lendemains de
carnaval.

.

. ,.

ROGRR ALLARD

PENSES.TU RÉUSSIR ? par Jean de Tinan (SansPareil).

1

M. André Ro1n-cyre, dont le burin .est. cruel et le style tourmenté., est un ami fidèle, mais perspicace. La partie de ses souvenirs qui a rait aux Ttlations de Remy de Gearmont et de
l'Amazone eSt tom à fait remarquable de finesse, depénémitioo
-

et de symp:nhie, car l'auteur ne croit jamais devoir prendre

le ton d'ironie supérieure. U ne jnge jamais ceux qu'il aime ; it
nous donne, mêlant qualités .et défauts, toutes les raisons qn'il
nait de les aimer. Le portrait qu'il trace de l'Ama·oneest aigne
de'formerun appendice à l'admirable petite galerie de « monstres
à ~ de femmes » dan, !'Avertir de l'Irttelligencr.
M. tRouveyre a sn parler âe foréas -a ec non moins de goût
et le-plus ·ifsentiment de n p111ésie . .Ce qu'il dit -~Eryphile et de
ce qui distingue un Moréas d'un Henri de Régnier est d'un
esprit critique exœ.llent.
.Mais je pense que l'on got\tem surtout, dans ce livre de sou"°1irs, les pag.es consacrées à Guillaume Apollinaire . On peut
trouver quelquefois qu'il admire trop le poôte de Calligrammes,
DDiis on qu'il ne l'admire pas bien, ou qu'il l'admiYe à contretemps. II a rnison au surplus de donner à Calligrammes unc place
1
importante Jms I œu,:re .d'Apollinaire. Une bonne part d'AJeooJs
passcni, bibelots ponr amateurs et ·marchands de curiosités; au
contraire totts les poèmes de circonstances, écrits dans la
gtarre, sont pal'.mi les plus •beaw: .de ce emps. Cela, comme
J'a mal'l)~ M. Rouvejl'e, parce-« qu'il s'intfress:iit -à toutes les
«.choses.qu' il était appel~ à faire ou à voir. Et 'Sa pensée mara chait toujours .:ùe pair avec ses geste , les ntourmt d'une
« lumière de pirita.elle magie 1:D,

Brunetière allait répétant que Racine avait féminisé le théâtre
français. Des vingt dernières années du xix• siècle, on pourrait
dire qu'elles ont juvénilisé notre littérature. On n'imagine guère
ce qui surnagerait de cette époque ( en dehors de l'acquêt technique du vers libre) s'il n'y avait pas tous les manuels, plus ou
moins lyriques, plus ou moins métaphysiques, d'utilisation
intensive de la vingtième année : Laforgue, le premier Barrès,
le premier Gide. Sans oublier tous les précurseurs tirés, Dieu
sait comme, de l'oubli, en une série de résurrections étonnantes : Stendhal, Adolphe, Dominique, Rimbaud. Rieo que des
adolescents à l'usage exclusif de l'adolescence. Que dit-on de
Bourget, à l'étr:inger ou dans les conférences littéraires? D'abord
qu'il est l'auteur du Disciple.
La guerre a-t-elle clos ce cycle ? L'impatience constructive
des jeunes gens d'aujourd'hui, nég!igera+elle cette halte dans
l'analyse, le rêve, l'éternel féminin et, disons le mot, le
romantisme? Et surtout les jeunes gens de demain aimeront-ils
encore Juüen Sorel et Petite-Secousse ?
Jean de Tinan fut fraternel aux db:-huit ans de la génération
qui en a aujourd'hui quarante ou trente, colle qui s'adonna
avec le plus de passion à ce culte de l'adolescence. Le drame
inté.rieur de Je.in de Tina.a put sembler à quelques-uns aussi tragique que celui de Laforgue. En le relisant aujourd'hui dans la
réédition du « Sans-Pareil », ils ne retrouvent qu'un épigone
ardent et .clairvoyant de Barrès et de Gide. Il est moins tendu
que ses modèles, il a plus de laisser-aller, mais son ironie trop
voyante est de moindre qualité, et descend jusqu'à la blague
parisienne. Les poncifs de son temps, symbolistes et surtout
boulevardiers (S' pas - C'est pas la peine/ - Qu'ul-ce que ça

�212

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peut fiel/ J- Si que je rentrais! - les suavemarimagttismes, etc.•.)
lassent par leur répétition impitoyable.
Le livre n'en est pas moins pr(:cieux. Jamais sans doute, o~ n'a
peint avec autant de sincérité l'iosincérité fo~cière de la vmgtième année envers la vie, soi-même, les amis, les femmes. Ce
n'est pas un grand livre, c'est un livre charmant et vr~i . A le
relire après Sous I'œil des Borbares, on éprouve la même impression de détente qu'en ouvrant un Dangeau ou un Tallemant
après un Saint-Simon.
BENJAMIN CRÜUEUX

**•

MARIA CHAPDELAINE, par Louis Ht11wn (Les Cahiers
verts).
N'est-il pas possible d'organiser une . sorte de pu_b~ica~oo qui
respecte les libertés mieux que ne le fait la revue, qui indique certaines affinités mieux que ne le fait le livre, qui ne mutile pas l'œune
com~e fait la renie, qui ne lui impose pas un format mo~ot~ne
comme fait le livre ? A vrai dire, le modèle d'une telle pubhcatton
existe : les Cal,im de la Quin'{11ine de Charles Péguy l'o~t donn~.
Sans doute, ce que Charles Peguy faisait, nul ne peut le _refaire.. Mais
à côté de son idée, de son travail d'homme de lettres, 11 y a\•ait son
idée, son travail d'éditeur passionné pour les lettres. Cette idée, ce
travail ne peuvent-ils être repris ?
C'est en ces termes que M. Daniel Halévy explique les
;aisons pour lesquelles il crée ses Gabiers Vtrls. La forme
traditionnelle de la revue « qui débite les essais et les contes
en coupures étroites » n'est en effet défend~~le qu'e~ rais~~
des chroniques, des notes critiques ou de 1 mformauon. S 11
s'agit de publier uniquement des œuvres, le morcelleme~~•
Ja juxtaposition arbitraire sont des usages assez barbares qu il
est bon _ osons le dire ici-méme - de battre en brèche
chaque fois qu'on le peut. La for~ul~ des Cahiers d~ la Quirz~aine était heureuse et il faut se r~1_ou1r q~e M. Dame!_ Ha~évy
l'ait reprise. Mais, dès leur premier fascicule,_ les Cahiers_ 1tris
nous offrent mieux qu'une formule, car Maria Cbapdelame est
un excellent récit.
Ce roman rustique est une sobre peinture de la vie que
mène une famille de cultivateurs dans le nord du pays, là

NOTES

213

où l'on « fait de la terre » en défrichant la forêt, vie rude,
gui réclame une ténacité sans défaillance et des vertus laborieuses . Le récit commence au premier printemps et nous
fait parcourir le cycle de l'année, avec ses divers travaux, ses
joies simples, ses malheurs supportés san phrases. L'amour
déçu de Maria pour l'audacieux François Paradis, mort dans
la neige comme il traversait la forêt pour venir la voir ; le
mirage des villes par quoi Lorenzo Surprenant, qui vit « dans
les Etats .-o, essaie de la gagner ; l'habitude du travail acharné
qui a fini par user la mère et qui reprend la fille, comme un
devoir qu'on ne peut éluder, si bien qu'elle épousera simplement le pionnier voisin ; tous les éléments de cette aventure
grise et chaste restent à leur place dans le chant Je la vie
agreste. Pas un mot forcé, pas une métaphore inutile. Ce qui
frappe dans ce li\'Ce c'est la parfaite justesse du ton, la bonne
qualité du langage, l'accent vrai des paroles.
li n'y aurait rien d'étonnant à cc que le Canada français fit
de cet OU\Tage une sorte de poème national. Qu'on relise les
notes de voyage du prince de Beauvau Craon, La mri·11m11ce
fra11faise nu Ca11i1da : on y retrouvera toutes les données
ethniques et psychologiques de Maria Chapdelai11e. Le coup de
pouce du romancier est extrêmement discret. Le fait de placer
son action au. confins des régions civilisées lui permet quelques
couleurs un peu plus fortes, mais les sentiments qu'il expose
sont bien ceux où tout Canadien français aime à se reconnaitre.
Pas une phrase qui ne soit faite pour plaire à cette population
robuste, riche en vertus familiales, déférente envers le clergé,
peu inquiète, peu curieuse et qui doit sa couservation à sa haine
de toute nouveauté.
A nous-mêmes ce livre apporte, en dehors de ses qualités
intrinsèques, un plaisir d'exotisme gui est de bon aloi. Le
parler paysan est reproduit avec un soin discret, et les déformations d'une langue qui a évolué sans contact avec la métropole sont des plus savoureuses. Dans lèur enthousiasme, certains admirateurs ont accablé ce petit livre sous d'énormes
éloges : c'est fausser les proportions et nuire à un ouvrage qui
respire la modestie. Mais saus doute est-ce la première fois
qu'une œuvre littéraire, capable de vie propre, éclôt là-bas et
contribue à resserrer les liens entre le Canada et la France. On

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

a eu trop d'occasions de constater, au cours desrlernières années,
corn bien ils s•étaicnt relâchés. Et comme on s'attache davnmage
à ceux qu'on gratifie d'un don qu'à ceux de qui l'on en reçoit
un, puisse le pays de Louis Hémon nous savoir bon gré dn
livre dont il nous a emichis !
JEAN SCHLUMBER.GER

*

* ...

LA FORTUNE DE BÉCOT, par Louis Cadet (Editions
de la Nou\·elle Revue Française).
Il était charmant à voir, immobile, tout droit et mince daos li: .
milieu de cette allée, avec son petit chapeau d'étoffe et ses boudes de
cheveux noirs, et cette ro5e au coin d,; la bouche, - et son costume
de tennis : cette veste en tricot couleur de citron, son pant:ù01t blanc,
ses blanches espadrilles.

Ainsi se présente Bécot - jeune garçon de moins de vingt
ans, né au pied des Pyrénées - dont le premier amour nous
est conté da.ns ce livre.
Le premier amour d'un adolescent ! Qu•on n'imagine point
trouver là une histoire toute de langueur et de trouble ; qu'on
ne s'attende pas à un essai d'analyse sentimentale, plaintivement rapporté. Cette manière de &amp;oupirer vers t•amour, qui
est celle de Daphnis, de Chérubin, de René, n'est pas cellt: du
personnage de M. Codet.
Bécot est gai, sain, musclé ; il est sans cesse en mouvement
et ne perd pas son temps à rêver. Tot mùri sous le ciel méridional, il dit je vous aime non aux arbres, aux nuages, au vent,
mais bien à une Parisienne très vivante, qui est la plus jolie
femme de Vernet-les-bains. Et tout déconfit qu'il est de n'avoir
pas été écouté, il va ensuite rejoiqdre La Prairie, 11ne chanteuse de
café-&lt;:oncert qui l'adore. A peine songera-t-il, en sortant des
bras de l:i courtisane: o- Ce serait si charmant cette sensation-là,
si c'était elle que j'aimais ! »
Bécot est tout instinct. S'il a de l'esprit, il ne l'a point pris
dans les livres, car il n'a lu que ÙJ trois Mot1sq11elaires; mais
son ingénuité fait mieux que de l'esprit. fi ne réfléchit guère ;
ses beaux yeux noirs sont« sans profondeur pensiYe ». Ce qu'il
ne sent pas lui échappe. Va-t-on l'en blàmcr? Quelle Yertu
vaut la cnndeur qui, un jour, le fait dire n'..-veuscment, ainsi

NOTES

215

qu'une chose à peine croyable: « li parait qu'il y a dans le
Nord des gens... des gens de notre âge ... gui ne font jamais
l'amour ... »
ll serait dommage qu'il uri.•.rât malheur à ce joli et innocent
petit animal. Aucun lecteur ne le souhaite ; et je suis sÛI
que plus d'un (surtout s'il est né d:i.ns la même région qu.e
Bécot) a. dù s'écrier, au cours des mésaventures qui mettent le
jeun~ homme aux prises avec sa mère, la dramJ.tique Madame
Tixador et avec M. Farines, son cuistre de beau-frère : o: Hardi !
Bécot. »
Et pour notre plus grand plaisir, Bécot réussit. Il hérite
d'une fortune inattendue, celle d'un gentilhomme gascon,
vieux gala.nt retraité. auquel il a fait une fois des confidences
et que sa nature ardente et droite a ému. Bien mieux :- Georgette, la séduisante. Parisienne qui l'a tant fait souffrir, finit par
succomber. Cette dernière scène est d'une légheté et d'un
piquant irrésistibles. Gem:gette prépare sa chute avec Unt de
coquetterie et tant de préciosité que Bécot, habitué à des
façoa.s plus simples, ne se sent pas très à l'aise. Il nous fait
part de ses érats d'âme et nous réYèle, à la fin ~ « Si vous
pensez que c'est drôle, de pœndre une femme qu'on aime,
pour la première fois '-·· Ah l ~on •.. ùieu ! que c'e)t ennuyeux!»
Mais qu'on n'aille point imaginer d'après ces extraits que ces
scènes assez libres soient trop crues. Rien n'est plus éloigné de
la grossièreté. Elles sont traitées ayec une \'l'rvc Jélicate et un
souci de plaire qui est l'art mêmePeut-être certains feront-ils un reproche à ce frè:-e méridional dt! Chéri. On trou,era que Bécot avec sa petite mousr.ache frisée, sa sensualité très pure, son amour-propre vif est
un peu " province ». Mais un des chamles de cette histoire
est précisément la fraîche atmosphère provinciale où elle se
passe. A chaque page on est ravi par d'adorables tablea111.
dl! la nature pyrénéenne : c'est un pré où ·dngc petits pommièrs se tiennent fièrement debout, sous leur charge de
ponunes ronges ; c'est un chemin qui monti.: au fume de la
montagne entre des chèues-verts tordus et noirs qui s'agriffent dans. les rocben ; c.'est un torrent où trempent les feuilles
des aulues. Là on sent l'ojcur du thym, ailleuri le parfum des

�216

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

framboises du Canigou. On entend le crépitement des sauter.elles, les chants joyeux des robustes Catalanes. Ah ! l'aimable
pays!
Enfin, Bécot et ses amours ne sont pas seuls en scène. A côté
de lui, dans le parc de la station them1ale et au casino, tout
un petit monde s'agite, complote et s'entre-joue ; silhouettes
comiques pour la plupart, mais très finement croquées et qui
ajoutent des épisodes plaisants à la grâce sentimentale de ce
délicieux ouvrage.
JACQUES DE LACRETELLE
*

* *
LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE DE SYLVAIN
BRIOLLET, par Maurice Brillant (Bloud et Gay).

L'agrément que l'on ressent ou l'irritation que l'on éprouve à
la lecture du livre de M. Brillant constitueraient de bonnes
pierres de touche pour une sensibilité littéraire. On y rencontre
beaucoup de souvenirs, tout un bagage ancien, et en particulier
uri retour évident de Jacques Tournebroche et de Jérôme
Coigoard. Tout y est usé et poli par les pas de plusieurs générations littéraires, et la qualité qui s'y trouve le moins est évidemment l'originalité. C'en est assez pour que beaucoup de
lecteurs ferment le livre dès les premières pages et ne se soucient
point de mettre leurs pas dans ces pas. J'ai hâte de dire que,
tout eh les comprenant fort bien, je ne grossirai pas leur
troupe. J'ai lu le roman entier avec un assez vif plaisir. Tout
s'y passe dans un vieux pays, l'Anjou, - dans un vieux métier,
le métier ecclésiastique, - parmi les vieilles choses, des vases
grecs et de bonnes bouteilles, - et le déjà vu des personnages,
des procédés et du style fait avec tout cela une harmonie qui
m'a paru fort plaisante (je ne veux pas dire amusante, mais
qui plaît) et, après tout, très artistique. Pourquoi un auteur
épuiserait-il un genre, et pourquoi ne glanerait-on pas derrière
la Rôtisserie de la Reine Pédauque? C'est avec raison que M. Brillant a publié son livre dans une librairie ecclésiastique. Il aura
pour lecteurs beaucoup de curés français, braves gens et parfois
bons lettrés, public littéraire qui en vaut bien un autre. Je lui
ferai un petit reproche sur son titre. On ne voit guère l'apprentissage de son Sylvain, qui reste à la dernière page aussi simple
qu'il l'était à la première. Et cette dernière page fait prévoir un

NOTES

2rJ

Syh-ain Briollet à Paris. Ces suites ne sont pas toujours heureus~s. Ni Claudine, ni M. Bergeret n'ont gagné à quitter 1a
prov1?~e. Et ~eut-être Paris sera-t-il pour Sylvain et son peintre
un milieu moins agréable et moins complaisant que l'Anjou.
*

ALBERT THIBAUDET

* *
MADEMOISELLE DE LA RALPHIE, par Eugène Le Roy
(F. Rieder).
Ceux qui ont goûté ]acquou le croquant, Les uens d'Auberoque
"' uniforme mais'
L ,ennemi. de la mort, ces romans d'un typeun peu
d'une substance très originale, ne liront avec pas moins d'intérêt le dernier ouvrage de M. Eugène Le Roy. Ils y trouveront
les mêmes qualités : des personnages au caractère vigoureusement marqué; des situations dramatiques très simplement ame. nées ; un dénouement tragique, voire sans pitié, qui frappe
l'esprit du lecteur.
Il est peu de sujets plus audacieux que celui de Mademoiselle
de la Ralphie : c'est la lutte, chez une jeune fille noble, entre la
sensualité et l'orgueil de caste.
L'histoire se passe vers te milieu du siècle dernier. Valérie de
la Ralphie est née dans un castel du Périgord, aux confins du
Massif Central. Cette région est le décor de presque tous les
livres d'Eugène Le Roy. C'est là que lui-même vécut; et son
talent un peu rude, sa conception assez sombre de la destinée
humaine, son jugement de partisan, trahissent l'influence de ce
pays relativement sauvage, où la vie est difficile et où le souvenir des luttes religieuses persiste.
Valérie de la Ralphie a, dit-on, du sang royal dans les veines.
Son grand-père a épousé la fille naturelle d'une demoiselle du
?arc-aux-Cerfs ; et le menton gracieux de Valérie, ses beaux
Jeux bleus, son admirable nez à la Bourbon, son air de fierté
oyale, font songer aux portraits du Bien-Aimé. Sans doute
at-elle hérité de cette double ascendance, le sentiment qui lui
p·ésente
le mariage comme une mésalliance ou un esclava""e
•
b
usupportable, et l'instinct qui, d'autre part, la pousse irrésistibbment vers l'homme.
.\yant pris un amant, Damase Vital, d'humble naissance mais
d01t la mâle beauté l'a fascinée, elle 'le blesse si cruellement

�.218

LA NOUVELLE REVUE FRA~ç.-\ISE

par sa hauteur lrréductibte que celui-ci la quitte. Peu après, il
meurt. Valérie demeùre hantée par le souvenir de la volupté.
Dans la solitude orgueilleuse où elle vit, rien ne peut la distraire de cette pensée. Ce qu'elle ressent n'est pas le désir vague
de l'amour, mais un ,-éritable tourment physique. Lorsqu'elle se
trouve en présence d'un homme, elle découvre aussitôt chez lui
quelque amorce du plaisir. Ainsi, un prêtre, paysan vigoureux,
vrai Hercule en soutane, vient la voir. Pendant l'entretien, l'attention de Valérie est attirée par son cou de taureau et par une
touffe de poils qui apparaît au-dessus du rabbat. Un trouble
· bestial s'empare d'elle. E11e s'approche de l'ecclésiastique et
s'oublie jusqu'à presque lui avouer son désir. Puis, c'est une
autre com·oitise. Le Nasou, sorte de faraud de campagne, trapu,
pourvu &lt;l'un nez énorme - d'où son nom - exerce sur Valérie
un attrait violent. Elle recherche cet homme, le frôle, passe ses
journées à l'épier dans les champs, rêvant au nez monstrueux.
Cependant ces désirs sont combattus par l'orgueil de Valérie
et toujours dominés. Elle ne succombe à aucune tentation.
Mais çette répression l'exaspère. Bientôt son tempérament contrarié trouble ses facultés intellectuelles. Elle en vient à haïr
l'être masculin dont la privation la torture. Elle ordonne, autour d'elle, que l'on tue les coqs, que l'on se débarrasse du
bélier, du mâtin. Enfin, après bien des années, cette pénible
lutte emporte l'esprit de la malheureuse. Et les dernières pages
nous montrent Mademoiselle de la Ralphie dans un asile d'aliénés, femelle hideuse cherchant à saisir son gardien à travers les
barreaux du cabanon.
On peut juger combien le sujet de ce livre est singulier. La
façon dont il est traité ne l'est pas moins. Le lecteur va de surprise en surprise. Au début, on croit à un roman de mœuri
provinciales, finement observées, un peu lent. Puis, la figure
Damase, ses aventures, sa mort au cours de la. conquête ie
l' AJgérie, et aussi certaines ressemblances entre Valérie et mad!moiselle de la Môle, constituent comme une échappée rom:utique. Enfin, la partie où se trouve révélée la nature de \'alé·ie
se rattache par sa francruse au roman réaliste. Certaines scè1es
ont beaucoup de relief, notamment celle digne de Barbey d'i.urevilly, où l'on voit le prêtre se débattre contre les séduction: de
Valérie : « Une sorte de crainte purement ~umaine se ruêlit à

cc

~OTES

ses scrupules religieux. L'inconnu féminin effrayait ce colosse
vierge.»
Bien peu de romanciers, prenant comme sujet la sensualité
féminine, ont osé l'étudier isolément, sans le voile du sentiment. Cette hardiesse seule suffirait à donner au livre posthume
d'Eugène Le Roy une originalité positive.
JACQUES DE LACRETELLE

*

* *
LES RUSTIQUES, par Louis Pergaud (Mercure de
France).

La figure de Louis Pergaud, tombé devant Verdun en r9r5,
revit avec son élan juvénile dans la préface que Lucien Descaves vient d'écrire à Rustiques. De sa Franche-Corot~ l'auteur
avait gardé la robustesse native, et une gaillardise qui se donne
libre cours dans ces nouvelles villageoises. Peu ou point de
littérature, qui l'etît gâté, qui le gâtait dès qu'il s'en souciait.
Son mérite est dans la fraîcheur des impressions, et le naturel
du rendu. Il a eu la bonne fortune de courir les champs avant
de tenir une plume. Fouler avec les bœufs l'herbe aromatique
du pâturage, se mouiller Jes jambes à la rosée du trèfle en
fleurs, accorder une existence qui n'est point toute physique
au rythme du soleil et des saisons, et à la vivacité des sensations ajouter un peu de rêve, à l'heure ou la lune fait briller
une escarboucle dans les mares, voilà qui n'est point m:gligeable dans une formation artiste. Pergaud a dû à tout cela le
meilleur de lui-même, la matière d'un art élémentaire qui n'est
pas méprisable, qui rafraîchit.
Mais il avait, lui aussi, appris des fr,Tes, et de Maupassant,
à faire une nouvelle avec les bonnes histoires que l'on raconte
depuis Till Ulenspiegel. Au moins ne prétend-il guère à
conter autrement qu'au débraiHé, et ses bonshommes ont fa
franche enluminure d'Epinal. Pourtant après ces pages, et
tant d'autres où passe une bonne odeur- de terre, le roman
de la vie paysanne reste à écrire : celui où seraient découverts
les canaux subtils par lesquels communique avec la civilisation cc monde de la dcmi-anîmalrt:é, que l'on n'a guère
saisi que par les dehors, et qui, parfois, a de bien vi,•es transfigurations.
FÉLIX BERTAUX

�220

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

22I

*

* *
SORTIES, par Henri Hertt (Rieder).
Que sur la scène de l'Odéon, un acteur de belle -stature et

bien nourri, chargé du rôle de Jupiter, tonitrue en désignant
Psyché; «"Hé bien I je la fais immortelle! », il ne me convainc
point. Est-ce à dire que je sois incapable de goûter dans la
fable d'Apulée ou la tragi-comédie de Molière et Corneille le
dénouement de la belle légende?
Toujours Psyché est prête à l'immortalité, füt-ce sous le
nom de Dada. Mais ce sontles Jupiters qui sont défaillants.
Les mondes imaginaires sont les plus a~irants ; l'éclosion
dJun rêve, d'une association d'idées ou d'images est un surprenant miracle. et c'est humainement diviniser l'art que d'immortaliser ces illuminations en conviant autrui à communier
en elles. Il n'y a plus là copie de nature, mais création spirituelle, pure et absolue. Seulement, que le créateur ne compte
plus sur son lecteur pour le soutenir et le compléter dans ses
défaillances . Là où il n'y a plus imitation de la Réalité, il faut
à l'artiste une poigne solide qui maintienne le lecteur sur le
plan où il l'a entraîné par surprise. Sans quoi, le lecteur s'évade
et il a raison.
Max Jacob, six ou sept fois sur dix, réussit à nous maintenir
dans les univers cocasses au centre desquels il nous place
d'autorité . M. Hertz, dont l'esthétique s'apparente à la sienne,
si son tempérament est très différent, n'a guère réussi que
dans une ou deux sur neuf de ses Sorties à nous enchaîner.
Dans les autres, il fait penser au Jupiter de l'Odéon dont la
bonne volonté et le talent ne suffisent pas à éterniser des
rêves par trop périssables et imprécisés.
Il y a chez M. Hertz le même effort pour personnaliser la
forme que le fond. TI'oùdes métaphores neuvcs,,inattendues, et
qui font dans le cerveau du lecteur un trou par lequel fuse un
jet de lumière. Mais la trame ordinaire des phrases est d'un grisjournal trop fréquent.
On ne peut méconnaître le grand talent de M. Hertz ; on
lui tient compte de la difficulté de son entreprise. Mais c'est
l'œuvre qu'on juge et non point M. Hertz. On l'aurait voulue
plus convaincante.
BENJAMIN' CRÉMIEUX

TIBÉRIADE, par Gonz.ag11e Truc (Albin Michel).
Il est singulier que le sujet du roman de M. Gonzague Truc
n'ait pas été traité déjà plusieurs fois. Racontant une aventure
commune et intéressante, il a tout ce qu'il faut pour trouver de
nombreux lecteurs. C'est l'histoire de la perte de la foi chez une
femme supérieure. M. Truc, qui s'est peint lui-même dans un
de ses personnages, croit que cette perte de la foi est un
malheur, et il a traité son roman d'une manière intelligente,
sèche et mélancolique qui l'amène à de remarquables analyses.
Il ne me semble pas cependant que la dernière partie, qui
donne son nom au livre, soit sans reproche . Son héroïne a
pensé affermir sa foi par la présence réelle des lieux ou passa
Jésus, par un voyage au lac de Tibériade, et c'est là précisément qu'elle la perd définitivement. Cela se passe, avec un
romant'.sme un peu facile, à Magdala et sous le signe de la
Madeleme. Il me paraît que c'eût été l'occasion de faire sentir
tout ce qu'il y a déjà d'affadissement et de fuite du sentiment
religieux dans ces fonds décoraùfs à la Chateaubriand, dans ces
sortes de pélerinages barrésiens qui ne sont bons qu'à promener
un ennui et à procurer des « sensations ». La perte de la foi, le
-déclin et la baisse d'une âme, que marque la recherche de ces
« sensations de Terre-Sainte», voilà qui eût mérité d'être traité
avec une ironie sèche à la Flaubert. li est vrai qu'ils eussent
été peu compatibles avec le récit autobiographique, et avec tout
le caractère de la pensée de M. Truc.
ALBERT THIBAUDET

*

* *

RAFAEL GATOUNA, FRANÇAIS D'OCCASION,
pâr Maurice Larrouy (Bernard Grasset).
La vraie matière de «l'aventure» d'aujourd'hui, c'est la police
qui doit la fournir . Non pas le détective contre le gentlemancambrioleur, mais la Police en lutte avec toutes les passions et
tous les vices individuels et avec la Révolution. Le grand roman
&lt;l'aventures qu'on nous prédit sera policier ou ne sera pas.
Balzac en a eu la géniale intuition. Etoous le voyons lentement

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

s'élaborer sous nos yeux dans les feuilletons populaires et au
cinéma.
.La condition même du roman d'aventures, c'est de donner
une forme littéraire à des contes et .à des légendes populaires.
Le folk-lore chevaleresque a fourni à Boiardo et .à !'Arioste les
éléments du Roland amoureux et du Roland furieux. Le folk-lore
policier du xrxe siècle est d'une richesse aussi inépuisable que lecycle carolingien et le cycle d'Arthur le furent au xv•. Vidocq,
Goron, Conan Doyle et ses imitateurs, les films policiers ont
déjà réalisé une première mise en œn'\Yre de cette vaste matière ;
mais il manque aux héros d'être vivants, nuancés, d'avoir caractère et sentiments, il manque aux récits de refléter les grands
courants sociaux qui entraînent non plus des individus, mais des
nations entières dans un tourbillon vertigineux d'aventures
d'amour et de sang.
Le plus beau livre peut-être Je Kipling, c'est Kim, roma
policier qui se hausse à l'épopée aoglo-indienne.
M'. Maurice Larrouy a confusément, mais puissamment senti
tout cela. Il a imaginé un protagoniste tel que la grande Aventure policière l'exigeait. Pendant les cent premières pages, on
pouvait croire à une pleine réussite ; Rafaël, c'était Kim et Rastignac, Gafagne, c'était le babou et Vautrin. Mais M. Larrouy,
malgré son grand talent, n'a pu soutenir cet effort jusqu'au bout,
il a sombré dans l'arbitrair.e, le picaresque, le burlesque et .à la
fin Je poincarism.e. C'est dommage. M. Larrouy n'en est pas
moins un préC11rseur~ ce qui est déjà un, beau titre de gloire. Il
réagit par l'exemple .contre le roman d'aventures historiques
dont on nous menace et qui, comme eût dit Péguy, est taré deZaudettisme. Ce ne serait pas la peine d'avoir fait la guerre et
créé le bolchevisme, si c'est pour aller chercher hors de notre
temps, chez les Carlistes ou les Mormons, les sujets imaginaires
dont nous avons besoin.
BENJAmN CRÉMIEUX
** *

LE MOQUEUR ? par François de Bondy (Bernard
Grasset).
Le héros de ce divertissant badinage rappelle le Dechartre du

Lys Rouge, Maurice d'Esparvieu de la Révolte des Anges et Mon-

NOTES

223

sieur Be~eret ..Il recherche les compagnies féminines, s'y plaît
et Y plait, et 11 développe le lieu commun paradoxal avec·
finesse .et agrément, surtout lorsque son ami Je grec Périclès
- réplique du commandeur Aspertini - lui tient tête. Il çîte
France, . Anna de NoailJes, Maeterlinck et Slmain, en discip Je
reconnaissant.

M. de Bon_dy éc.rit en lettré, avec élégance, une élégance soigneuse, séduis.ante et agaçante à la fois comme une fümrine de
mode. Ses phrases sont autant de nœuds de cravate réussis où
les trouvailles de style sont piquées comme des perles ni
haut, ni trop bas.
'
op

;r

_Avoue~ons-nous que parfois un simple grain de mil eût bien
m1eui fait notre affaire ?
BENJAM.IN CRÉMIEUX

*

* *

LE CŒUR DES AUTRES, par Gabriel Marcel (Les
(.abiers Verts).
·

J~ n~ sais si le public s'intéresse beaucoup à la psychologie
particulière et aux déformations professionnelles des artistes
C'est possible. On peut, sans qu'il proteste, lui rebattre Je;
oreilles de mille histoires sur les acteurs et les o-ens de lettres .
m~is cela ne suffit ?a~ pour justifier la place e:x;:bitante que le;
artistes de tout poil t1enne11t dans notre littérature imaginative.
Ils formeraient, dans un recensement de nos héros de roman
un quart ou un cinquième de l'effectif. Albert Thibaudet a fo~
bie;1 montré, dans sa chronique de ~i dernier, « les raisons.
pour lesquelles le roman intérieur du grand philosophe ou du
grand savant, du grand poète ou du grand artiste, n'a jamais pu
~t ~e pourra probablement jamais être réalisé pleinement » ;
inutile de revenir sur ce point. Au reste M. Gabriel Marcel
n'apporte pas beaucoup de conviction à tâcher de nous faire
prendre son personn:jge pour uu cc grand » dramaturo-e • il se
d' r.
o ,
co~tente en 1a1re un auteur dramatique en activité ; et c'est
dép trop. Etrange signe de débilité pour notre théâtre contemporain que ce repliement sur sa propre cuisine. Le public est
dan~ la salle ~ manger ; il demande des mets bien préparés, et
la simple politesse veut qu'on ferme la porte de l'office.
Mais enfin M. Gabriel Marcel n'est pas seul à la laisser ouverte

�224

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et convenons que le problème qu'il aborde est de ceu_x qui
intéresse1,1t personnellement tout écrivain. Que presque toutes
les œuvres capables de survivre soient faites du plus intime, du
plus saignant de nous-mêmes ; que leur force convaincante soit
presque toujours en raison même de ce qu'elles contiennent de
confidences directes ou masquées ; que les plus belles aient
souvent été celles où l'indiscrétion fut le plus hardie ou le plus
cruelle : ces considérations ont préoccupé tout auteur scrupuleux, capable de méditer les grandeurs et les servitudes de son
métier. Mais l'bom1ne de lettres que M. Gabriel Marcel montre
en train d'exploiter so·n cœur et surtout celui des autres est si
goujat, il met une hâte si grossière à (( placer », tou~es chaude~,
dans ses pièces les paroles que prononce sa femme,_11 se condu~t
envers son fils naturel avec un manque de cœur s1 révoltant, il
est si vaniteux, si sot, que so11 cas cesse de poser le problème
d'une manière pathétique. Les intentions satiriques de M. Gabriel Marcel sont évidentes, aussi le reproche qu'on voudrait
lui adresser n'est-il pas de calomnier les gens de lettres, mais
bien de passer à côté de la question faute de l'aborder avec assez
de délicatesse.
C'est au théâtre de Porto-Riche que cette pièce s'apparente le
plus directement. Même atmosphère, même jeu de sentiments,
même sensibilité dans le dessin des figures de femmes ou
,d'adolescents, même don d'émotion dans leurs paroles, même
fond de ba,ssesse dans les personnages virils, même air un peu
débraillé et veule dans la forme. Il y a pourtant cette différence
importante que Porto-Riche n'a jamais traité qu'un seul_sujet,
celui qu'il connaissait admirablement par le cœur, tandis que
l'investigation de M. Gabriel Marcel semble pr~céder de l'intelligence : cela explique ce que ses pièces ont de séduisant pour
l'esprit mais aussi de superficiel.
Aucun effort pour donner à son action une ossature d'événements. Il laisse son sujet à l'état fluide, c'est-à-dire en conversations. Il le débite, si l'on -0se ainsi parler, au litre et non pas
.en morceaux. Mais une fois admis ce procédé un peu trop
commode, il faut convenir que certaines scènes sont conduites
.avec vigueur, avec nuances et qu'elles sont émouvantes. Tout le
rôle du fils naturel, rudoyé par son père, est excellent. Mais la
pièce vaut surtout par la lucidité de certaines remarques psycho-

NOTES

225

logiques, par le ton de certaines paroles vraies. On voudrait en
citer, à titre d'exemple ; mais on s'aperçoit qu'en les isolant on
leur enlève la moitié de leur signification. C'est bon signe d'ailleurs ; cela prouve que ce ne sont pas des « mots », mais bien
des répliques.
JEAN SCHLUMBERGER

*

* *

BALLETS SUÉDOIS : LES MARIÉS DE LA TOUR
EIFFEL.
C'est un spectacle d'art, mais nous n'avons pas eu le vertige.
Au delà de la première plate-forme il n'y a plus d'odeurs de
friture et de Seine. Illustration tricolore (la montée est au
drapeau). Comme dans ses dernières productions, M. Jean
Cocteau continue d'exploiter une blanche et riche carrière des
environs de Paris, que tant d'étrangers utilisèrent depuis dix
ans pour bâtir leur maison. Notre folk-lore de banlieue mérite
ces soins.
Nous avons assisté aux mésaventures de la noce et connu les
dangers de la photographie. Vide, la carriole du douanier Rousseau attendait en bas, au pied de la Tour. Le dialogue des phonographes a fort diverti, particulièrement le début, sobrement
descriptif. Peut-être pouvait-on tirer un plus grand parti
scénique du jeu de massacre? Nos Sb: Musiciens ont plongé
l'un après l'autre dans la mélodie, et cette pleine eau en Seine
est une succession d'ébats joyeux où chacun jette son cri. Irène
Lagut est la fleur de ce bouquet de Petite Ceinture. Son décor
du grand écart métallique de 1889 a obtenu le consentement
amusé de tous. Les personnages de Jean Hugo, inflexible.s et
fabuleux, doivent être le point de départ d'une renaissance de
l'art du costume, si négligé de nos jours au théâtre et au cinéma.
PAUL MORAND

A PROPOS DE FRAGONARD .
Il était fort intéressant, et instructif, d'assister successivement
au vernissage des expositions rétrospectives de Fragonard et de
Ingres. On y trouv;üt le même public élégant et prompt à la
louange. On y entendait les mêmes exclamations. Le vocabu15

�226

LA NOUVELLE Rl::\ UE FRANÇAlSE

laire admiratif aurait vraiment besoin J'êtrc enrichi, afia d'éviter
qu'on use des mêmes m.-Ots pour qualifier J'œuvre des artistes
les plus différents, et que les médiocres et les grands demeurent
confondus dans les mêmes applaudissements.
Une nuance, cependant, aidait l'observateur à hiérarchiser les
propos ; cette nuance résidait dans l'intonation ,sur laquelle se
décernaient les éloges. L'amour qu'on affichait pour Ingres,
malgré l'extase peinte sur les visages, avait quelque chose d'un
peu forcé, d'un peu de commande ; il s'y glissait comme
l'ombre d'un repentir. Devant « le divin Frago » l'admiration
était spontanée, débordante, sans rêserves.
Comment en serait-il autrement ? L'art de Ingres, discret,
délimité de partout, sans fissures, est semblable à cc~ chambres
secrètes des Mille et une nuits, cachant les richesses dont elles
sont remplies derrière une porte ne s'ouvrant que si l'on appuie
sur un point caché. Celui de Fragonard, tout extérieur, en
surface, n'exige au contraire aucun effort pour être pénétré. Son
œuvre ne contient aucun mystère et n'est par rien défendue
contre '!'indiscrétion fugitive du spectateur.
Je suis trop ennemi du solennel ennui, culti,·é par quelques
« modernes • , pour désirer que le charme soit banni de la production artistique. C'est une leçon d'amabilité que j'ai été
demander à Fragonard, et j'avoue sans honte avoir goûté, au
contact de son œm-re légère, de ces joies coupables que
condamne certain réformisme para-cubiste. 11 ne peut pas être
question de bannir même l'érotisme du domaine de l'art. Ceux
qui pensent à juste raison que compte surtout, dans une œuvre,
le plaisir technique devraient être les premiers à adopter les
sujets frivoles. L'évaluation de la distance qui sépare le tableau
(ou point d'arrivée) du sujet (ou point de départ) constitue
l'essentiel de ce plaisir. Pourquoi donc le choix d'un sujet« bas»
ou compliqué impliquerait-il bassesse et complication dans
l'œuvre ?La seule question est de savoir si l'artiste est capable
de porter ce sujet à une certaine hauteur. La méditation cubiste
a eu pout but, j'ai essayé de le démontrer, de réapprendre la
pureté des moyens logiques ; un artiste en possession de ces
moyens doit, naturellement et sans effort, pouvoir enfermer en
des linéaments purs Je sujet le plus grossier. L'essentiel du
travail artistique est la volonté de transposition : n'y aurait-il

~OTES

pas égal effort imaginatif à simplifier uu sujet nombreu...x, et
encombré de déchets sentimentaux, qu'à enrichir un sujet
pauvre?
Ce qui fait l'infériorité de Fragonard, et ne nous le montre
que comme un petit maître mî:me à c6té de Boucher, c'e:;t que
ses moyens sont trop paralWes au sujet choisi. Les nudités,
chez Raphaël, deviennent des architectures ; chez Fragonard cc
sont les architectures ou les objets solides faisant partie du
sujet, qui, abandonnant leurs vertus spécifiques, épousent et
doublent les formes vaporeuses de ses fragiles poupées- Le
dossier d'un lit s'incur\'e mollement comme un bras féminin ;
les niurs se dissolvent ; un édredon, une draperie se gonflent
comme des fesses. La polissonnerie, ici, est donc da,anuige
dans l'exécution que dans l'inspiration. La main n'ose pas
contredire le cerveau, ou bien est-ce le ceiTeau qui se montre
incapable de faire dévier le geste trop constamment caressant
&lt;le la main ... Les tableaux tr2nsposés de Fr:igorurrd, les plus
ennoblii., sont hélas! les moins typiques, les moins nombreux
et, narurellement, les moins goûtés. Dans le Sarrifice de la ,we
par exemple, )a rigueur de la coruposition et surto.ut la précision
du dessin enlèvent aux nus ".'Oluptueux leur érotisme ; cet
érotisme par ailleurs tr-Op souligné par la tache colorée, qui,
employée systématiquement, et sans le secours de la ligne,
constitue l'élément bassement sensuel de la peinture.
Des tableaux comme Le Sacrifice d.e la rase, dont il fit plusieurs
répliques, réhabilitent Fragonaxd et démontrent suffisamment
que les libertés que peut prendre (ou q~e doit pr~n~e) un
peintre impliquent forcément, pour qne l œu.re so1t mtense,
d'égales servitudes : une soumission passionnée à des règles
communes.

.A:SDRÉ LHOTE

RENOIR, par Ambroise Vollard (Crès).
L'esprit malicieux de M, Vollu-d devait !ni permettre de faire,
du livre qu'il consacre à la vie de Renoir, uue œuvre plus
complète et plus représentative de l'artiste que de celui
qu'il écrivit sur Cézanne. Le caractère ombrageux du Maitre
d'Aix résistait :l ce genre d'analyse. Malgré toutes les études,
•Cézanne demeure extmordiniliement mystérieux. Son esprit,

�228

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

replié sur lui-même, ne pouvait s'extérioriser qu'à l'aide d' œuvres
lentes à mûrir; celui de Renoir, moins contenu, explosait à
chaque instant, se répandait à travers chacun de ses gestes, et
aboutissait à un acte, que soulignait tout naturellement une
exclamation. Nulle aventure quotidienne ne peut expliquer
Cézanne, type du méditatif. L'anecdote, au contraire, paraît être
le meilleur moyen d'éclairer la personnalité de Renoir, peintre
expansif. Certaines des anecdotes rapportées par M. Vollard
~ont fort savoureuses, et les propos du peintre sont transcrits,
pour le plaisir du lecteur, avec le minimum d'artifice littéraire.
Renoir, qui sut conserver jusqu'à sa mort la fraîcheur d'un
coeur enfantin, et un amour naïf pour les choses terrestres
constitue par son exemple, la contre-partie nécessaire à l'espri;
tourmenté et précocement austère des jeunes réformateurs de
la peinture. La plupart de ceux-ci choisissent chichement dans
' le
la nature, toujours les mêmes objets ; ils peignent sans cesse
même tableau et ferment les yeux aux sollicitations de l'immense sp~ctade du monde. Ils s'ennuient et ils ennuient. Renoir
s'amuse, sa méditation est comme noyée dans les vapeurs d'une
aurore éternelle : il nous fait partager la joie candide de ses
découvertes de chaque jour. Si Cézanne nous montre la voie du
salut par la discipline, Renoir ajoute aux injonctions du Maître
d'Aix quelques conseils supplémentaires et préconise une
hygiène morale dont nous avons tous besoin.
Réaliste et peintre direct, Renoir, soumis à quelques règles
simples, hait cet esprit littérateur qui pousse trop de peintres à
demander à leur art des sensations qui lui sont étrangères. Si ses
aspirations sont très hautes, il parle le plus souvent« métier ».
Le récit du repas que prit Rodin aux Collettes ridiculise le
sculpteur et suscite un contraste piquant entre le faux grand
homme et le vrai en soulignant à la fois la prétention bouffonne
du praticien qui se croit un penseur et la bonhomie du peintre
qui ne cesse de penser en praticien. Il y aurait beaucoup à dire
là-desrns, et l'on pourrait établir une utile distinction entre
l'intelligence spéculative et l'intelligence technique. Ingres,
~eno!r, Rousseau (le douanier) n'étaient à la ville que des
mtelhgences banales -le dernier y faisait même figure d'imbécile : tous trois, devant le chevalet, devenaient d'une intelligence
lumineuse, que n'atteint que rarement Delacroix, malgré son vaste

.·OTES

229

esprit. Non qu'il y ait incompatibilité entre l'intelligence, dans
le sens général du mot, et le don pictural : les grands peintres
de la Renaissance sont là pour nous prouver le contraire, eux
qui sont autant des humanistes que des techniciens. Mais s'il est
vrai que l'œuvre ne se hausse à la véritable grandeur, au
sublime que si elle est une spéculation de l'esprit, il n'est pas
moins vrai que ces spéculations intellectuelles doivent être,
sinon submergées, du moins fertilisées par un certain débordement de la sensualité. L'idée ne peut s'incarner que si son
interprète est possédé du goût de la chair. Renoir, comme
Rubens peintre charnel, atteint à la suprême beauté lorsque ses
calculs techniques apparaissent sur la toile les plus évidents.
Inversement Ingres n'atteint au sublime que lorsque sa
rnlonté initiale défaille, lorsque ses intentions purement plastiques cèdent un peu de terrain à ses sensations purement physiques. Le véritable sublime n'est pas la prétentieuse, froide et
ridicule dignité académique, mais le résultat de la lutte visible
que se livrent au sein même de l'œuvre, la matière et l'esprit.
La véritable action, le véritable drame ne résident pas dans
l'anecdote&lt;&lt; historique» ou « de mœurs », mais dans ce conflit
dont le peintre est à la fois la victime et le héros. C'est pour cette
raison qu'Ingres ... Mais n'anticipons pas.
Un des chapitres les plus émouvants de ce livre est celui qui
nous mo~tre Renoir préoccupé de la conservation de la peinture.
C'est en effet une des découvertes techniques les plus instructives
de Renoir, d'avoir reconnu que la peinture ne se fait pas seulement avec les éléments couleur et dessin, mais aussi avec
l'élément temps. Il se rappelle avoir vu les Diaz et les Delacroix
éblouissants. Il assiste à leur rapide noircissement, ainsi qu'à
l'enrichissement par la patine ( qu'il ne faut pas confondre avec
la roussissure des vernis) des Ingres, auxquels on reprocha,
ainsi qu'à ses propres peintures postérieures à I 880, d'être maigres et aigres. Avec un courage admirable. mais pour sa plus
grande gloire future et pour notre édification, Renoir sut
renoncer aux effets de la cuisine bariolée des romantiques. A
l'instar des grands classiques, il remplaça sa palette compliquée
du début par un choix réduit de couleurs primaires. C'est ainsi
qu'il abandonna le violet impressionniste et les laques instables
pour « le noir et les terres » qui vieillissent bien et qu'un

�IDlladroia •••..- des jeunes juge• coaJnn pea '1llfflMlDID -

..wes •.
Je 19dlt.lie ne pouvoir abonàmment citer Raoir. Le lme

de M. Vollarè at plein d'aperças. d'• gnad boa 1CM _ . toat:
œ qlli ~ • mi:tler du peùdre. Je ae peu cepmd.. . . _ au plaisir à terminer cctlenoti: par eu plmuca r6am,,c
fartanœs ~ • En peipuadiœdemeat cl'aprèa natme, le pei.111,a&lt;
eu arrive à ne pb1s cbeicber qœ l'e&amp;t à • pllllS composes• a
Ü toml,e W dam }a UIOllotaaie. • C fi {Col'Gt) ftait eDQD ff
Fancim temps : il c:omgeait la mmc. a • J'étais allé jmp'au.
llntdc l' • impnssicmniae a, et f aui'Vllis à œtllc comtataâoa
qa je ae sa.vais ai peindre, ni daaiaer. •

•••
LES CANCIONES, de ]U1Jn de Yepes (Saint Jean de 1tt.
Croix'), nou.vellement traduits par l(enl.l.ouis
avec
une étude sur la Poésie de rAmour mystique. - Bai~
pvés de M.lo Renault. (La COlloaissaoœ).
Les plus ~ s esprm de l'Espagne contemponiat

r»:,m,

ont coutume de considérer saint jan de la Croix mmmt l'ua
des. pua grands paèm Lyriques. da XVII' sikle castillan. Us
a;o.cicat voloatien ttœ Pon ne nacœtR pas, dm la littaaturc
de la hm.iaaaœ espapo}e,. de plus. bemx ven que les aima.
Mais, ea mhle- tntps, iknousrappcllatqœ l'onn.e doit pu
mead~, da. poèmes de Jean de la Crob:, les redierc:bes
tedlniqns que . . . offrent la ffES. cru Garcilaso OIi d'un
luis, de Leon. Jan • la Croira pmu11.01 aoumi.s sa peasie l
la 6':ipline da 1l!llémes mêlres. U n'est pas aa brnwaiste ; à
peine est-il an c RenaisSllllt a ; mais il a.'a pas igDCft la c:ahure
eltMtique de SOll temps. Et, pom' IIIÏeu &amp;ize comp,eaùe il
ltntctme de l'n de ses poèmes, il se. Rfùe npress&amp;nat à cls
vas de ~ilaso.
Le lyrisme de Jean de la Crois pœe doue an prob»me compleu, qui nos seulement n'ai pu r&amp;ù. ms a l I&amp; aitiquc
'lia même pas entrevu les tame1. Meafncia y Peb:yo, daas a
diarcoun d1tbft oà il ihlliliait ~entcraillam cznaines
mÔdalités dt: la poésie .te Je• de 11 Croix, décbait pourlat

qu'une telle poésie échappe, ~ .-..œ, l tom critère ~
taire; et l'admiration qu'il q,rouwit conservait un caractàe
,acré. Il ne nous aidait dès lors en rien I enœndre fart de Jen
de la Croix. Cens qui, pour être fidèles à une émotion d'uae
1111re qalitf, aelaisaeat &amp;umdir, • lillatJean de-la Clois, pif'.
... images •
•'flaipenl Dit - - . . . . . . , . .
-■et q-.'il s'àplR de ampienclre. Et, claa les 4em as, ded
1macaMmi•ecptiaoœialmlitde ck'tÏDCll'k'9ie ._ .,..,_
ec des imagea. Images et .,...._ qui ne •at pomtaill , -

,-.,a,

. . . . . . . . à w -,.eÎllhrlle.,maÎsfflle
~ nom poll$itameaerà

aœrner.

D fautnmader M.

---Loail »o,m•

man .....

DOUISOeÏr

ctoan6.

la pseariàe tnduclieD,. de faotu~..,._, qui ne cnbiste , ffaesgiedes-.en a Jeaa de la Crin. M. l&gt;op • amdlf
Jean de la Crois asfaclmn • iÎllerp.ttatioœ~ DOII
1DC&gt;i• ..-~au fluasesgdces.. plaa ndoutlWa encan, ~

qai1nll8fonmiall ~--puaomtesplaalts- awn ...
IIIIOll'fe fMXCDt dv c,,,,,;p, du c.,;ff'II, cnl inprime--

r-iven. M. ~
lait qœ « œ n'est pa calant le daaio ia YeJ"S • qdil •
« voulu rendre, mais Ill poâiHntière. • Il a • parlkali..,

1111 syabolilme qui tnàit uoe inlaiticm de

ment heureux, à cet égard, en sa recon9ÛlUIÎoo du « Cintico •·
li a retrouvé le mouvement du Dialogue entre l'Ame et
}'Epoux ; il a démêlé quelqu.es-wies des phases de la peDNe
lyrique. Et quand il inscrit, au seuil de la dernière strophe da
, . , - . la maûon : c Le Polœ •• ilnouriait ~ r au recueiJ.
lement siletlCieu qui -=cMe à f lda:t cla c:baara d'amow.
la tnduction è M. Do.,oa pavieat aonem:
lea
Mlicatel maaoœs da tate. Elle at pomaant parfoir wériee •
laisee., çà et là, s'mnoair 4e writùles JDOJDCDIS Ille à peme.-,
La denihe mopbe- du J&gt;Om4 de la c Noche olClll'a • est aiaiii
1
toat à caup Jllffle • ~ sigrificariOD métaph,aûfue. Lewra

à-•

C,,6toit,yüj"1u

n'est pas rmda.. alon que~ DIOIS : • toat casa et je DidllDclonaai I espâmeat Yabsorption dans l'anivcn mys~ue. En
i'mmu cas, M. Doyœ, en voulant c:ommalts le tate, ea a
altéœ la puiuaati: simplicité. Pourquoi traduiœ. le1 adminWn
ffrs:

�232

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mi amado.
La musica callada
La soleilad sonora

par ces mots subtils et ingénieux, mais qui peut-être sont infidèles à l'intime pensée du poète : « Mon amant est ..... pareil
à une symphonie qui s'achève &gt;&gt; - « il est comme une solitude
mwicale » ? La traduction la plus littérale était ici la plus sûre.
On s'étonne que M. Doyen ait donné le titre de cc Cantiques
dévotieux » aux poésies qu'il a jointes aux trois grands poèmes.
Il n'y a pas de« Cantiques dévotieux » dans l'œuvre de Jean de
la Croix, et les « Romances » sont des poésies populaires, mais
non des poésies « dévotieuses ». Pourquoi, d'autre part, introduire, même à titre de pièce documentaire anonyme, le sonnet
« A Cristo Crucificado », - puisqu'il ne s'agit certainement pas
ici d'une poésie de Jean de la Croix - et ne pas accueillir les
poèmes métaphysiques, qui prolongent directement une expérience ? Les vers qu'allègue M. Doyen et qui lui paraissent sans
doute devoir justifier partiellement cette omission : .« Je suis
entré sans savoir où j'entrais ; je suis resté là sans savoir où
j'étais, élevé plus haut que toute science» :
Entdme donde no supe
Y queàeme 110 sabiendo
Toda sciencia trascendiendo

sont d'une qualité unique en l'œuvre de Jean de la Croix et
font partie d'un poème dont l'authenticité est assurée.
Seule une longue étude, qui serait nécessairement technique,
nous permettrait d'aborder le délicat problème des équivalences
et nous aiderait à établir la liste des poèmes rigoureusement
authentiques. En l'absence de toute édition véritablement critique, 1a tâche du traducteur et du commentateur n'était pas
aisée. M. Doyon a bien résolu les difficultés qu'il s'était proposées. Il a traduit Juan de Yepes. II a voulu restituer l'œuvre
d'un homme et rendre à la littérature une pensée que la mollesse ùes traductions nous dérobait. C'était chose faite en
Angleterre - et de la plus stricte manière - grâce à Arthur
Symons et aux beaux Poems qui adhèrent si intimement
au texte de la Noche oscura et de la Llama. En France, nous

NOTES

2 33

avions tout à apprendre à cet égard. Le livre de M. Doyon
constitue un essai précieux et qui, par surcroît, nous rend plus
claires certaines nuances de la sensibilité espagnole contemporaine. Lorsque Juan Ramon Jiménez, au seuil de son livre La
soledad sonora, inscrit cette épigraphe : &lt;&lt; La soledad sonora...
S. Juan de la Crux », lorsque Azorin, dans l'une des plus fines
études qui aient été consacrées à, Jean de la Croix poète, nous
dit : « No hay otro en Castilla » -, ils ne nous font pas l'aveu
d'un amour factice. Le lyrisme de Jean de la Croix est chose
intime, présente, et qui peut éveiller en nous, si nous le
voulons, des images vivantes.
JEAN BARUZI

** *

LA CHINE, par Emile H01Jelaque, (Flammarion).
A quelqu'un se plaignant de l'ignorance où nous sommes de
ce qui se passe à l'étranger, Paul Souday vient de répondre par
l'énumération des écrivains exotiques mis à la mode en France
depuis une trentaine d'années. Notre littérature en effet finit
toujours par s'ouvrir aux courants de la pensée européenne.
Est-ce assez pour que nous nous disions avertis de l'essentiel?
Le Français n'est plus « un monsieur qui ne sait pas la géographie » ; mais il continue d'être insuffisamment renseigné sur
une nouvelle sorte de géographie que l'on pourrait appeler
« géographie intellectuelle » ; il commence seulement à entrevoir l'intérêt qu'il y aurait à connaître la psychologie de peuples
qui ne répondent pas à sa conception de l'homme abstrait,
général, à étudier ces personnes collectives qui sont mêlées à
ses propres affaires, et dont le rôle le déconcerte. Il ne ;aisit
pas les causes internes d'un conflit où il se sent engagé de plus
en plus avant ; acteur principal d'un drame où alliés, ennemis
et indifférents gesticulent et gravitent autour de lui, il devine
chez tous une hostilité hélas ! grandissante, il en subit les effets
sans y pouvoir remédier parce qu'il ne l'analyse pas, parce qu'il
ne comprend pas la langue que parlent tous ces gens, ni leur
façon de voir, ni les réactions de leur sensibilité. Et il lui arrive
d'en avoir assez. La paix qu'à grand prix il n'a pu acheter, il
demande, un peu puérilement, qu'on la lui ... donne. Il n'est
même pas jusqu'à ceux que d'inattendus contacts de guerre

�a.:

. . . ., &amp;lieilWa, c,ai àaspÏHllt pari,ia à ramur let. :,eJL
_.Maiea&amp; W. promis- de ne plua oabliu la. hommes veam a
é:itD ~ pu-delà les aen et Ica terra. Aaa ,~~ •
4c!hon ils. s'étaieat seâ raû:atdiis. Maia le œaraat d'air eat a
pe11 lnsal ; 'IOloDtien cetaia&amp; ~ la Wta 11U1S-cempter cem qœ la claq\lal.

• lnsulariœ • dea milisatioa. aaciaDes : DOU . . . . la
a6tre comme les Anglais la leur. Ellie est ealreteUe par a
peaàaa1 ~ croire qu'au cours deelièdes la Fnnce intdlectuelli
ia1.ai à elle,.méae, et fille rapport .l'ailleun àaameœ . .
trouble, risque de défigurer une tradaioa:pu,e. Commeai notnt
IIÙÎliOa u'itait pas précisément d'intégrer. les éléments am~
phe.s de funivera, pour leur donner ferme, et qualité vaimeot
uuivenelle. La vertu de l'héritage claseique eat dans la méthode,
DOll dans Ja Mllibe-. De la -..tme à penu, Jca.1'tf:9 Jts IDÏeU
faites ea ont eapnant, parto~ et ce fvent lea.curicu: .tc.nauveauœ cp à c:baqae Age décidèrent de l'QIÎmfaliea gam!e.
QJiils reviOMat da CNtte œ&amp;litaraaéeanes, 811 d"AagJeon d'Allemap,e. .,. ,rands ve79on de: l'esprit introcJvita:icnt l'air vif Cjlle soi-mêae eafmM cbllS la dlatmœ oa
aime à rapùer sœ qui . _ du dehem. Ils appe&gt;!taieot plm :des nourrilures gëaéreluea au momenll è'aaémie:. Sem doute
le pl&amp;blk fraoçaï. se dé6e des choies 'tlll ae font pas partie de
• diète. Oloiaueur, tl.élkat, se iauaat - ooa sam raiaoo cftire en Europe le seul à Poir du. go6a, il -,.,ne des_,_
eau qui ae ,-..cnieat pas. Lt semœ ~ - Pell4eat alltelm vigeurem es&amp; de les -.ber à sa. place, de la digérer
pou ll&amp;i., etde lui do9Mt à mœr, comme fent Ja.-.es noar• âces, ua lait phu dm. Gdce. à. eu a tradition prde 11111e wrt11
a&amp;inlricc. N'éud'aet riea •ce-qui est de l'ltome. elle
comiaae de s'acùesser à tat l'bomnK. F.l eUe grudi.t • •
a'alœor. • A.muner toujoan 1111peu plm d'àaaanité ~ c:e:o'est
point perdre la qualiti française ; c'est aa eolllnire garder le
tnit eetentiel d'ue oatioa oà il scmWe 'tl1e les forces épanea
aoient jullfl'ici 'ICll&amp;IS se cempoaer, chercher uae climdioa,
•'ordonner selon une dominante. Cequi a'itail ailletm cpae ..gesûou, rêveries, s'y es&amp; déhrouillé, tnasposé dau ~ plm 4e
J&amp; pensée daue. Cest en ae uisaDl la coascience da moa.k, en
&amp;Gœeillant iout C( qu'il apporte, d 'lui ff.llt en elle p r ~

•m,

......,»

ipe,4JMlafmpceest~ Qgpd ••
• •remmœ qtl'en ~ et pour IIÎelD
Oue l&amp; pardi de la ligne fmnçaiae ne soit peiat ~
par œ ~•on y peut faire 1eDÏI d'lmnger à èlle, qu'elle ne imo
iicbisse aoas l'impalaion ducWlon4PJepPIII rebeaclir awc,_
cl'61utidté,
meillau aeap)e en clOmier qllé Gide?
d"liorira le plu fflltie ne l'eap&amp;hc , - i'awir lea plu &amp;oitea attaches avec le lieu que nous Mfiainons D6tre. Mm œ liitl
~le pae6 a. remfame eoua aea,W.. ne l'h:,pnedlepa;
Gide ne toame. pas le dos à lf)llt pem a'y accrodaer;. il y ~
'811 appui seulement;. il iy are-bo•te pour: aller plaa nut. Bt:
oe aaiste à mille m:ours, apri!s mille Baas. ~ Gœtlle 1
Nimache, W"dde, Dostotewsky, Shak.eapeae, Conrad,. Bahii►.
clmealh Tapie, l'alleillc a wlé am quatre œim dn ciel,IUll&gt;!aant cbaqae alla nadae cpa1qae ricbeat. Dè là ce miel do&amp;
on a'ttonne que, à limpide, il tr0ilble œu qai fon&amp; goétl.;
CJU'il ait œ aùthmtiqac pufom de tem,ir, et . - pomant il
doaue uae-i.wesse CJUi ne ae- W.. pu difi&amp;. Dè là amsi I'•
tioa de Gide mr les jeunes, en 41ui il dbcipline l'inqütudie ea

•tlouwr-

-i••

1.e:-.

..-temp5 qu'ilféveilœ.
Il impoctenit de cl6mêlèr IOSl in&amp;eoce clam le mou•mmt littmire-du présem. et ee padiGulier de cbercbu quelle
ardeur à cUcouvrlr, à .e cMpuser, il a ~ autOIIJ' tle lui.
A
c'est à l"Angleterre 1urtoat qaeu lacuriositi.. et oa
la peut tromu d l e z 9 ~ tropesdmivé, ttop paremeal
l i ~ trop attach~ 8llai à des cas iat4meaatJ. Il al aattuel
41ue l'endosmo• se fane aiasi d'abord. Mm la. llOllalg:iè
chose perce dl:jà. Un peuple l'&amp;llllssé sur lui-ndme pour ne pl&amp;
ae 1aister envahir, a pu un temps U-aspi.rer qu~ se réinstaller
dans l'ordœ aacien. Mais à. maure qa'il le retrouve, il en M
mal content. Il pmeeat qu'un ordre 0 19: plus de-vie dès ,,.....
cesse de contenir toute la vie. Quelque c:hoae dootaoas ne •'faS
pas le TÏlage frappe à ~e poite. Autoar de noua une œYÎ8Ïoll
des 'lalcun s'opère ; et en nom, &amp;notre insu, elle a comlllelld.

•dire

.raan

Celles amquella QOUS teoiona se d&amp;obeat ; aans nom ra'IOlltt
et noos attendons q• de ce moade .-ï a
bo~, et oo le mouvement brouilleenc:ore les lignes, uaeï-.e
totale 1e refasse. Il serait dommage qa'elle 1'&amp;1,odt ..,. la
France. Son pie- lucide peut le premier découmr la relaâoo

DOUS doutons 6elles ;

�LA NOUVELLB REVUE FliNÇAISlr

neuve qui s'établit entre toutes 'choses, qui existe dès maintenant,
et que les hommes ont l'humiliation de subir avant de la connaître. Pour cela il faut consentir à s'évader de soi. Il faut
dénombrer des nécessités qu'on n'éludera point, dans la servitude desquelles on s'enfonce en les niant. Les connaître et, après
avoir fixé entre elles une hiérarchie, subordonner les plus basses
à la plus haute, y consentir, ce serait retrouver une espèce de
liberté, la seule qui nous reste.
La plus désirable connaissance dans l'actuel bouleversement
du commerce de peuple à peuple parait bien étre celle des mentalités étrangères à la nôtre. C'est un fait dont la guerre nous a
révélé l'importance, que chaque groupe humain ayant des
mœurs, une histoire, des origines communes, a aussi son àme
collective. La langue qu'il parle, et que nous n'entendons pas,
ne fait que traduire les réactions d'une sensibilité, les opérations
d'une intelligence, les actes d'une volonté qui ne jouent pas à
notre façon. Nous souffrons de ne pas connaitre les ressorts
secrets d'activité's qui contrarient la nôtre, et à chaque instant
nous subissons des effets dont les causes profondes nous échappent. Procéder par saisie intérieure, étudier du deda~s l'Anglai~,
l'Allemand, le Russe, nous servirait autrement que les fastidieuses enquêtes de jourtlalistes qui entre deux trains arrachen~
au sphinx des paroles qu'ils interprètent de travers, ou qui
prétendent nous représenter un pays quand ils en ont dénombré
les usines, les casernes et les vespasiennes. Seules les études
de ce genre permettraient de débrouiller le chaos des nouvelles
politiques, économiques, financières, militaires, qui fondent
chaque matin sur le lecteur. Elles se sont multipliées depuis
quelques années, mais elles sont encore trop rares, et il faut
~avoir infiniment de gré à ceux qui les entreprennent, qui
lèvent sur l'étranger un coin du voile aussi épais à nos yeux qu'à
ceux de nos ambassadeurs et de nos proconsuls.
Emile Hovelaque est de ceux-là. ,L'ouvrage qu'il vient de
publier sur la Chine, et dont les Anglais ont signalé lïntérêt
avant nous, tire son importance de ce que l'auteur ne s'était pas
~ulement abondamment et de longue main documenté sur
f'Extrême-Orient, de ce qu'il avait fait à plusieurs reprises, et
récemment encore, le voyage, mais de ce que son exploration
intellectuelle s'ajoutait à d'autres qui lui révélèrent tour à tour

2 37

la psychologie de I'Anglo-Saxon, de l'Allemand, de l'Américain. Par une chance unique, un voyageur qui voit en aniste et
qui observe en psychologue, s'est trouvé pouvoir traverser le1
principaux continents de la pensée, multiplier ses points de vue,
et rapprocher des manifestations qui s'éclairent les unes par les
autres. Le fait humain, parce qu'il l'a observé dans sa quasi
totalité, lui apparait ce qu;il est réellement, merveilleusement
un et complexe à la fois. A le suivre, on a l'impression que
s'évanouissent des murs entre lesquels on ne s'était pas senti
enfermé parce que le monde y était peint en trompe-l'œil. La
Chine, dont nous savions juste ce qui tient en des hai-kai, apparaît dans son livre comme une moitié de la sphère dont la
lumière oblige la rétine de !'Européen à se modifier, où il lui
faut apprendre à voir en jaune, à lire à rebours, et sillonnée de
chemins où il lui faut s'engager s'il veut faire le tour de l'homme.
Se prêter à ces « imaginations renversées &gt; ne va pas sans un
vertige et une tempête de l'esprit. Mais ce serait pécher contre
l'esprit même que de ne point les accepter. Outre que le centre
de l'activité économique se déplace de l'Atlantique vers le Pacifique, il vient un autre appel de l'Extrême-Orient où de belles
aventures sont réservées à l'intelligence. Emile Hovelaque en
donne un avant-goût lorsqu'il évoque à la fresque les pays où
tout est démesuré pour le blanc. Enormité de l'espace, pr~fusion de la vie des masses qui y pullulent, grandeur des cataclysmes qui bouleversent masses et espace comme au temp.s du
chaos primitif, fièvre du rythme auquel alternent genèse et destruction, les cap\tales brusquement changées en désert, et les
déserts versant à flots des caravanes qui semblent venues du
fond des ~es, l'odeur de vie et de mort d'une civilisation qui se
décompose et renaît avec une rapidité tropicale, la vitalité d'une
race nourrie de ses morts et assez ardente à en répéter le type
pour le garder jeune, la fraîcheur enfantine et la sénilité que
l'on peut lire tout ensemble sur les visages jaunes, une force
bondissante et dérobée sous la porcelaine du masque et le laque
des prunelles - autant d'objets dignes d'une méditation passionnée.
Emile Hovelaque ne s'est point arrêté à eux par amour de la
sensation. Il était .entraîné par une sympathie plus large que
celle du dilettante. Et son intuition l'a :fussi mené plus avant

�LA NOUVELLE REYUE FRA}.ÇAISE

que l'observateur qui n'eût été ,que savant. De la science, dont
il nousépargne l'appareil, ilne se sert que comme d'un échafaudage pour mieux plonger du reg-ard dans les replis de l'âme
chinoise. Et il rend ce qu'il a vu à la façon des peintres de làbas. Son pinceau délié ne se charge que de Ja matière nécessaire
à dessiner une ligne du réel qui s'effile, fuit, suggérant à l'œil
des perspectives sans fin, entraînant l'esprit vers le p6le obscur
de la pensée. L'individu dans ce milieu n'est plus en quête de
soi uniquement, ni uniquement absorbé par un groupe, social
ou national. Une tradition immuable pèse sur lui moins que la
nôtre sur nous ; son passé, malgré l'apparence, détermine à
peine son présent, parce que passé et présent ne lui sont qu'un
moment fondu dans la durée. Participant d'un ensemble où
nature et créature se relient sans résistanœ, mais non sans élan,
une aristocratie intellectuelle doit à l'immensité même de œt
ensemble et à la puissance de cet élan, de dépasser nos abstracti-0ns, nos constructions logiques et même nos symboles. Ce
que l'auteur dit tantôt de l'art chinois, tantôt du taoïsme, fait
deviner toute ia signification dont peut encore se charger pour
nous le nom de vie intérieure, et de quel prix seraient les
renoncements enseignés par Lao-Tze dans une Europe qui ne
parvient pas à se .détacher de l'accident, ou nulle part on ne sent
l'inspiration qui des ruines ferait rejaillir une grande idée. Vues
d'Asie nos civilisations paraissent bien pauvres, bien menacées
par ce que nous tenons pour nécessités géographiques, historiques, économiques. Des regards jetés sur nous-mêmes en prenant un tel recul, nous aideraient à nous affranchir d'une condition qui est avant tout servitude de l'esprit. Je ne pense pas
qu'il faille, comme les Allemands le font actuellement, enta$er
les traductions, organiser bibliothèques, collections, musées
d'Extrême-Orient, pour redonner à !'Occident une beauté, une
sagesse. Le propre {le la pensée française est de se .garder de ces
excès. Pourtant l'idée d'humanité .que nous tenons de notre passé
rationaliste ou mystique devra s'élargir. A des besoins trqubles
encore, mais prodigieusement multipliés, des sources s'ouvrent
auxquelles nous n'avions pas bu. Si lengs que nous devions être
à nous désaltérer, c'est un rafraîchissement déj.à que d'entendre
parler d'une nappe surgissant à d'autres profondeurs. Ellere:cèle
- lisez ce livre sur la Chine et celui qui le suivra sur le Japon

NOTES

239

- d'incalculables énergies, spirituelles, matérielles, qui ne
nous laisseront pas libres de les ignorer.
FÉUX BERTAUX

*

* *

UN JEUNE INTELLECTUEL ALLEMAND.
Il y a quelques mois parut chez Cassierer à .Berlin un petit
livre de 300 pages, intitulé : Otto Braun ,Aus den nachgelassenen Scbriften eines Frühvollendeten•. Ce sont quelques essais
poétiques, précédés d'extraits du journal et de la correspondance d'un jeune homme tué à la ·guerre à vingt ans. Ce jeune
homme était un prodige. - La fréquentation suivie de la littérature critique et des quotidiens allemands est particulièrement
apte :à vous donner l'horreur &lt;les mots trop grands, par l'abus
.qu'ils en foot, mais malgré cette répugnance, je n'en trouve
pas de plus juste, et c'est bien en tant qu'exceptionnelle réussite
humaine que je voudrais présenter aux lecteurs" de la Nouvelle
Re·u,u Française le jeune Otto Braun, qui n'est pas à proprement
parler un écri"Vain et qui laisse à peine une œuvre. -11 y a plus:
il semble qu'.en lui se trouve pour une fois réalisée la plus sérieuse promesse de ce à quoi on avait peu à peu cessé de croire
en France : de cet idéal d'universalité et de spiritualité du
peuple central de l'Europe, de cet &lt;.&lt; Allemand de Gœthe et de
Mme de Staêl »., que les moins sceptiques et les moins chauvins
d'entre nous commençaient à reléguer au rang de mythe. La seule
rareté du phénomène mériterait attention, si la beauté et la ,·irile
noblesse .de cette âme juvénile n'étaient appelées à toucher
bien des cœurs.
Le petit volume est orné de deux portraits - l'un est d'un
enfant de 12 ans, pensif et beau, mûr et naïf - comme a pu
l'être au temple Jésus parmi les docteurs - l'autre d'un ardent
jeune homme en uniforme de chasseurs, duquel, pour qu'ils
passent outre à son casque à pointe, il suffira peut-être d'apprendre à tels Français, que dans ses .-eines coulait un peu du sang
des Bonaparte"·
r. « Extraits des œuvres laissées par un jeune homme tombé prématurément. ,, Vollerulet qui n'a pas d'exact équivalent en frau;ais, veut
'Clire ici : qui a ar:œmpli sa carriëre terrestre.
2. Sa mère était la. célèbre Lilly Brnun, fille du général prussien \'On

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La partie autobiographique du petit livre posthume, présenté
avec tact par de~ mains pieuses, est divisée en trois périodes :
la premièrevadel'enfance à la r4• année, -la seconde comprend
la prime adolescence, la troisième les 3 années de campagne
au cours desquelles une balle de shrapnel vint, à Marcelcave,
dans la Somme, mettre fin à la carrière de ce jeune ennemi, qui
était peut-être destiné à sauver son pays de cet effroyable
chaos où il semble vouloir entraîner ses vainqueurs avec
lui.
Bien entendu, ce n'est pas la prodigieuse faculté d'assimilation
de l'enfant et de l'adolescent qui peut donner lieu toute seule
à tant d'expressions admiratives, encore qu'elle ait de quoi
étonner, et qu'elle ait fait l'émerveillement et la stupéfaction de
ses maîtres. Citons-en pourtant quelques traits : à douze ans,
Otto Braun connaît à fond la littérature allemande, y compris celle
du Moyen Age. Pour déchiffrer les grands poèmes .épiques du
xm• et du xrve siècle, il a voulu savoir le moyen haut allemand,
plus différent de l'allemand moderne que la langue d'oc peut
l'être du français, tout comme il apprend le gr~c afin de lire les
présocratiques dans le texte original. A dix ans déjà, il annonçait
à sa mère, que, sur le point de terminer l'étude de la philosophie grecque, de ses petites ressources personnelles il Ya
s'acheter celle de la patristique et de l'âge intermédiaire. Il se passionne pour Suger et Suso 1 et va rechercher dans la bibliothèque publique les controverses à propos des mystérieux Impossilia du grand docteur. Homère, Gœthe et Shakespeare lui sont
familiers, il vit dans l'intimité des lyriques allemands modernes.
Tout ce qu'il absorbe, il l'assimile de la façon la .plus vivante, et
l'on est étonné,dès les premières lettres, de la fermeté et de la
virilité de son style. Il écrit d'une façon nette, précise, avec une
Kretschmann, lequel fut uoe des premières victimes de la vanité de
Guillaume II. Elle est l'auteur d'une série de mémoires, dont une partie
est consacrée à l'histoire de sa grand'mère, la Baronne de GUStedt, fille
de Jérôme Napoléon et d'une dame d'honneur de s_a cour,~ Comt~sse
Pappenheim. La Baronne de Gusted~ passa une parue _de sa Jeunesse a la
Cour de Weimar, à l'ombre de Gœthe et semble avoir été uoe femme
hors ligne en même temps qu'une figure des plus attachantes.
.
1. « Ce sont là, dit-il à propos de Suger et des avéroïstes, « les esprits
à deux vérités, ce que pourtant je tiens pour uue échappatoire, puisqu'aussi il leur était impossible d'avouer qu'ils niaient la bible. »

NOTES

.allure de marche, et parfois avec bondissement, rien de languissant, rien qui ne soit nerveux, vivant, senti, point de remplissage ; ceci mérite mention dans un pays où la bonne prose
est aussi rare qu'en Allemagne. Dès avant sa douzième année,
on trouve, dans ses descriptions de nature et de paysages surtout,
des passages d'une réelle beauté plastique et poétique et de la plus
~lerte invention. Aussi n'est-il pas le moins du monde encombré, alourdi ou entravé par l'énorme bagage d'érudition qu'il
porte tout entier pourtant, et dont il tire à chaque instant les
matériaux de son jugement et les occasions de ce discernement
presqu'infaillible par où se révèle son précoce génie. Son esprit
critique est éveillé dès l'âge de neuf ans ; dans une lettre où il
exprime à sa mère toute l'enfantine admiration où le plonge un
livre que celle-ci vient de publier (précisément l'histoire de sa
bisaïeule, fille du roi de Westphalie), il ne lui épargne pourtant
pas cette réflexion pleine d'indépendance et de sagacité : « Une
-chose m'étonne, écrit-il, c'est que tu aies précisément choisi
le plus affreux des portraits de Jérôme ... ; s'il avait cette tête là,
il ne peut avoir été le Jérôme que tu dis, et l'un de vous deux, de
toi ou du peintre, a dü se tromper. »
Déjà les problèmes religieux le préoccupent : il s'analyse et
.inalyse les autres. « Quand je me domine, écrit-il à 12 ans, c'est
toujours signe de chagrin profond, tandis que pour des riens
,que je ne trouve pas la peine de comprimer, je me laisse facilement aller, et même il m'arrive de jouer un peu la comédie. »
A un petit camarade:« Tuas beau te retourner comme tu veux,
ton élément c'est l'affection, et c'est là, je crois, ce qui te manque
là-bas. Je vais t'en donner un exemple. Lorsque tu étais, l'autre
soir, de si méchante humeur, A. t'a dit : tu as Je droit d'être de
mauvaise humeur, mais pas ici. A sa place j'aurais fait ceci, j'aurais prononcé ton nom, et t'aurais regardé longuement, te rappelant ainsi à la conscience du meilleur de toi.» Il trouve, comme
solution à un thème de composition, que Wallenstein est sympathique (unserem Herzen nahe) non pas malgré, mais à cause
de sa trahison, par où il est plus humain que ne le sont généralement les persoanages de Schiller.
« Nietzsche, » dit-il, « si paradoxal que cela paraisse, se tient debout sur les épaules de Luther. » A un autre petit garçon qui va
entrer dans cette école dont lui-même n'avait pu s'accommoder, il
16

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
NOTES

conseille de se réserver autant que possible, « tout en paraissant
transparent comme du verre ,&gt;. « Tu as d'excellentes idées, »
écrit-il à ce même petit ami, &lt;&lt; mais ta forme n'est pas toujours
si.ncère. Si tu n'y prends garde, ce défaut peu à peu détruira toute
l'authenticité de ta pensée :o; et plus loin: « Tu sembles poser en
axiome que nous sommes des enfants prodiges (Wttnderkinder),
or cela n'es.t pas du tout le cas. Les enfants prodiges so11t des
êtres qui ont poussé trop vite en serre chaude et qui généralement défleurissent rapidement sans porter aucun fruit. :o
A treize ans., la lecture de Zarathous.tra lui arrive comme une
grande aventure : c: J'ai le vertige, je tit~be, je perds le soufRe. Je
ne veux pas en ,parler, j'en suis incapable : sans doute faut-il
abattre un bon morceau de travail systématique, et même pédant, pour n'être pas complètement démoli par un pareil non
plus ultra» ; et voici un passage qui peint bien la qualité de
sou enthousiasme : « Lorsque j'eus achevé ce chapitre, au lieu
d'en recommencer un .autre, comme j'en avais eu d'abord l'intention, je me suis lancé dans ma grammaire latine et j'ai bûché
comme un fou. » Il s'emporte contre ceux qui prennent prétexte
de Nietzsche pour excuser leurs basses passions, leur paresse et
leur décadence. Et il cite : &lt;&lt; De toujours essayer d'affubler de
quelque prétexte moral leurs vilenies me paraît être un défaut
congénital des Allemands. »
Les lettres de Van Gogh le bouleversent au même degré que
Nietzsche : ,&lt; Ce sont deux socs de charrue qui vous traversent
et vous labourent». Burkhardt le passionne, et dès un premier
voyage en Italie, il fait sur la peiuture et l'architecture des
réflexions aussi originales que judicieuses. Fra Angelico le
transporte: {{ C'est si beau, dit-il, qu'on en oublierait la vie. Mais
non, au contraire, c'est à la vie que cela vous ramène», paroles
caractéristiques de la façon dont il accueille la culture ; rien
dans cet esprit frémissant et fertile ne reste abstrait. Tout s'y
vivme aussitôt et s'y relie-livres poussiéreux et textes ardus ne
sont pour lui que vaisseaux de la plus concrète réalité où son
âme aussitôt baigne, évolue et se nourrit.
Jusqu'à sa quatorzième année, l'auteur de ce recueil posthume
nous attache surtout par la curiosité que nous inspire une précocité presque à la Pascal. Mais à partir de ce moment là, nous
sommes retenus par sa valeur intrinsèque, par la nouveauté et

24)

la puissance des aperçus aussi bien que par ce qu'il nousapprend
sur la g~nér.a~ion nouvelle, ou plutôt sur ce que pourrait être cette
général½_-00, s1 elle avait la force de tirer toutes leurs conséquences
des grands ~ouleversem_ents de valeurs que la précédente a réalisés. M. Thibaudet a fait récemment ici mAme
de JU
· d.1.C1euses
·
s:
r~~:ques ~ur les_frontières. mouvantes du concept de généralto~, tl serait puénl de restreindre celle du jeune Braun à la date
' . qm p.ar ex~mple désignerait sa classe de recrutement, et seul un
terme aussi vague que celui de génération post-Nietzschienne
ou d'autour &lt;le 1900, laisserait un espace suffis.antà la fluctuatio~
d'une réalité qui a des écarts de marée d'équinoxe.
De fait Nietzsche, né en 1844, a précédé de deux durées de
30 ~ns la naissance des plus jeunes recrues de la o-rande QUerre
0
et p ourtant 11 ne cesse pas d'ê tre précurseur, et comme
t&gt;
le Jean-'
Baptiste d'un temps qui n'est point parvenu encore à enfanter
son Messie.
Païen du mouvement le plus spontanédesonàme, Otto Braun
no_us offre l'exemple d'un jeune cœur, purement, franchement
et Joyeusement épris de vertu, et conciliant si naturellement
celle-ci avec une totale liberté d'esprit, que nous voici tout
ébranlés dans l'espèce de défiance où précisément notre hésitante ~poque ne peut s'empêcher de tenir l'indépendance si
elle pnse la vertu, et réciproquement.
_tr. C'est signe de faiblesse », dit une page du journal de sa
s~1z1ème année, « de ne rien faire que par réaction. Puissé-je cont~nuer de me souvenir de l'exigence formulée au début de ce
livre: « Porter son poids et sa mesure en soi-même ». Et, sold~t de r7 ans,_ du front il écrit à sa mère : « Ce qui, ces temps_
c1, ~e d~nne JUstemeot le plus de force etde joie, c'estque tous
les Jours Je sens davantage combien organiquement et parfaitement m'appartient ma vie antérieure. Il est certain que nulle
génération, qu'aucun individu n'échappe à la discussion avec
la génération précédente. Moi aussi j'ai passé par là, secrètement et dans le silence ; mais il me semble tout aussi évident
q~e c~tte contestation ne doit pas nécessairement prendre forme
d aussi cruelle ruptùre que dans ton cas 1 • Car s'il est vrai que
_I • Sa mère, belle autant que brilla me, s'était, à l'âge de 30 ans. completem~t séparée des siens et de Ia caste d'aristocratie militaire, où
elle étart née, pour se lancer dans le socialisme militant.

�244

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ces luttes favorisent certains développements, elles impliquent
d'autre part le gaspillage de bien précieuses forces ... »
« Comme j'aurais aimé l'ivresse», dit-il ailleurs, après la lecture
d'une brochure abstentionniste, o; si j'étais né à une forte époque,
mais la nôtre est si dégénérée physiquement que l'abstinence
devient une nécessité à laquelle il faut se soumettre, car chacun n'a qu'un minimum de droit à vivre pour lui-même. »
L'innocence de son paganisme n'est pas inconsciente pourtant : « C'était une journée divine » dit le journal de son second
voyage en Italie, « après le dîner je suis allé dans les vignes et
me suis étendu nu au soleil. J'ai rarement éprouvé pareille
volupté. Tous les olympiens sont descendus vers moi, Aphrodite en tête du cortège, malgré cela, ou plutôt précisément à
cause de cela, tout est infiniment pur, joyeux et beau. »
Ailleurs « j'aime trop l'Hellade, ce qui est grec, ce qui est
limpide (non point bien entendu ce qui n'est que rationnel)
mais ce qui est corporel, la ;vie des peuples et des philosophes
combatifs et sensuels comme le furent les Grecs et Nietzsche,
pour pouvoir me plaire à une religion vague et sans corps )&gt;,
Remarquons ce trait souligné plus d'une fois, l'horreur du rationalisme, trait nettement Nietzschéen, et commun à la partie la
plus généreuse de la jeunesse d'aujourd'hui, tout comme l'horreur du mysticisme, lequel lui inspire un instinctif éloignement. Par la seule grâce dt! ses dons, cet argonaute enfant double sans effort ces deux écueils d'une époque sans boussole, et
arrive tout naturellement à la plus courageuse conception de la
vie, celle qui, portant en soi toute joie, en accepte sans restriction les risques, l'inconnaissable, - qui ne demande ni arrhes,
ni garanties, ni récompense en échange du don total de soi. A
quinze ans, le voici qui souscrit plein d'admiration à ce passage
de Humboldt: « 11 n'y a point de sentiment plus élevé ni d'une
plus noble piété devant l'insondable, que celui qui fait Hector
s'écrier « Car le jour viendra où la sainte Ilion sera détruite »,
sans pour cela le détourner un instant de l'héroïque lutte. »
Ouvert et sensible à tout bonheur (son journal n'est qu'un
grand cri de joie et de ferveur) l'aspect d'une œuvre d'art, d'un
monument harmonieux, d'un bel enfant qui passe, un poème,
une idée qui naît en lui, le soleil chaud dans une rue, suffit à
l'emplir d'ivresse. Par contre il n'a que mépris pour la volonté

NOTES

mal ~ntraînée de ceux dont la joie intérieure est ternie par les
c~ntmgences : ~-n cie! gris, la société de gens antipathiques, de'
laides rues ou d 1nfert1les lectures. « Que toute impression de
beauté me trouve ouvert et disponible)&gt;, s'écrie-t-il, &lt;( et vibrant
comme un arc, que toute laideur coule sur moi comme de
l'eau, voilà l'idéal auquel je vise. »
« Ma ferveur en tout ne cesse d'augmenter, confesse-t-il à
seize ans, et combien important m'apparaît à la fin de cette
année le développement progressif en moi de l'idée de Dieu. »
Depuis sa petite enfance il écrit des vers, et compose des
poèmes dont plusieurs assez importants. Il y en a qui sont
d'une grande ardeur et arrivent à une réelle beauté de forme
ma~s ils témoignent de plus de précocité que d'originalité. Le;
meilleurs soAt ceux où on sent l'influence de Gœthe, de Rilke
ou des néo-classiques. Fleurs d'une exubérance de jeunesse ils
deviennent moins bons à mesure que leur auteur grandit et i'on
se rend compte qu'il n'était pas tant né pour rêver que pour
être et pour agir. Tout jeune déjà, le passionnent les questions
soc~al~s et l'idée de l'Etat. Ses aperçus sur la politique et le
soc1ahsme sont pleins d'intérêt. Il se documente, péniblement
souvent, et avec le plus grand soin, faisant des travaux de statistiques, lisant d'arides traités, discutant avec son père r. A
quatorze ans, il s'inquiète de la productivité de l'Allemagne en
denrées alimentaires, de ce qui arriverait si on établissait le
blocus autour d'elle - et prévoit ce qui devait se réaliser cinq
ans après.
cc Ce n'est que parce que les hommes sont naturellement inégaux qu'il faut leur donner des chances égales de développement », écrit-il, et ailleurs : c&lt; Ne serais-je partisan de l'Etat
socialiste que dans l'attente de voir les hommes y vivre heureux
et plus satisfaits? Je crois bien au contraire que cet Etat sera de
l~tte cont,i_nuell~ et de danger, d'inquiétude et de folie, de passions et d impatientes volontés, qui en se refroidissant se cristalliseront en d'immortels contours. Quiconque cherche le
calme et la commodité, qu'il choisisse l'absolutisme éclairé ou
une forme modérée du constitutionalisme, mais non point l'ar1. Le docteur Heinrich Braun, un théoricien distingué du socialisme, qui a édité plusieurs revues sociales.

�l♦f&gt;

denie fournaise de l'Etat à venir que nous r~ons. L'objet de ma
j,lus inti me ferveur, de ma plus secrète flamme, de ma plua
profonde foi et de mon suprême espoir n'a point changé. C'est
toujours l'Etat. Bàtir l'Etat comme un temple, l'ériger avec
force et purett, qu'il se maintienne par son propre poids, sévère
et sublime, mais plein de sérénité aussi et entouré de clairs
portiques comme sont les- demeures des DieUJ:. •
.
Et dans les loisirs que lui laisse une blessure de guerre il
conçoit sur l'Etat un important ouvrage en trois volumes qui
devait comprendre : l'histoire des diverses théories de l'Etat,
puis celle de la succession de ses formes. au cours du devenir,
enfin l'esquisse de: ses formes actuelles et futures, de sa nécessaire forme nouvelle.
La partie des Nad,gelllSSene Scbriflm la plus importante, la
plus susceptible surtout d'intéresser des lecteurs français, est
œl1e qui de va de 1914 à 1918. Quoiqu'il y soit plus souvent
question d'idées, d'art, de politique ou d'histoire que de
batailles, c'est là un des rares beaui livres de guerre du cbti
allemand, et d'un niveau à pouvoir se mesurer avec certains
récits de combattants français.
Dès les premiers jours d'aollt (il venait d'avoir dix-sept ans)
Otto Braun se présente comme volontaire. L'affluence est si
grande qu'il faut l'intervention de Mackensen, ancien aide de
camp de son grand-père Kretschmano, pour lui obtenir la faveur
à'~tre enrôlé.
Il est tout bnîlant d'amour pour sa patrie, mais sans infatuation.
« Je suis persuadé », écrit-il, c que l'Allemagne ne peut
périr, quoiqu'au contraire de nos braillards, je fonde cette f~i,
non sur le sentiment de notre supériorité ou de notre savo1rfai~ mais sur l'idée précisément de notre imperfection, de
'
notre inachèvement.
- L'Allemagne que nous portons dans notre cœur n'a pas pris
forme encore. Nous n'avons satisfait à notre destinée ni dans
les arts ni en poésie; surtout n'avons-nous pas réussi à dessiner
notre vie, la tiche qui nous est échue est plus difficile que celle
d'autres peuples parce que nous sommes plus multiformes et
plua divisés... c'est dans cet esprit là que je pars pour me battre,
pour défendre notre bien le plus sacré.•. Il me paraît vil etsot

.

247
de se ménager. • Nous voici loin du pacifisme, de l'exode en
Suisse des intellectuels de l'opposition dont certains pourtantsi
coaageuL Mais àdix-septans, cette attitude n'est-elle pas la plus
naturelle?« Quelle funeste erreur », s'écrie+il, c de croire qu'il
n'y ait rien vis-à-vis de quoi on ne soit obligé i une opinion, à
mt point de vue. Je tiem pour absurde, en présence du dieu de
la guerre, de vouloir prendre. parti, - on ne peut que pleurer,
prier, aimer, haïr, sacrifier sa vie ou en commencer une nouvelle. • Il ne pense pas un instant à se croire au-dessus de la
mélée. Pour r~n: si natutd qu'était Otto Braun, si naturellement et si ardemment épris de la vie, la plus grande somme
de sacrifices c'est dans la mélée qu'il la trouvera.
c Tout comme je supporterais difficilement de rentrer au
foyer en ce moment » (il n'avait encore été qu'une seule fois
au feu) c tout autant», écrit-il, « Ge vous le dis ouvenement
car vous savez que je ne manque pas de courage) la pensée
m'est insupportable que je puisse étre tué dans l'éœt où je me
trouve maintenant. »
La caserne comme la tranchée, où il porte toute son ardeur
et sa soif intéllectuelle entière, où ne le quittent guère les plus
hautes prœccupations de culture, de morale et de politiq11e, lui
sont écoles de vie. En très peu de temps, l'adolescent y devient
un homme, et presqu'un saint, et déjà on sedt en lai l'étoffe du
chef, de l'homme d'état, du législateur. A cet enfant de qui
amour de parents d'élite avait éloigné jusque-là tout contact
avec la basaesse et la laideur humaines, la dureté de la ca.seme,
et d'une casernct prussienne, la scandaleuse injustice de chefs
« boches • dans la pire acception du terme, n'arrachent paa
une récrimination •. Là où il ne peut plus en sourire, il se
félicite que la guerre apporte un tel contrepoids à, son éduca-

r

1. • Le langage odieusement injurieux des sous-officiers (rie11 ne peut
vous en donner une idée) si offensant pour l'honneur personnel, combiné avec Je service d'écurie, est d'une valeur éducative incomparable.
On apprend à tout supporter et à se dominer parce qu'il le faut. 11
(Lettre à ses parents). Les officiers du 21e chasseurs à cheval où Mackensen l'avait fait entrer, souffrent mal ce fils de socialistes militants
qui, à leur avis, dépare le régiment, - ils l'accablent d'ignobles chicanes et le poursuivent de aiantes injustices, le forçant fuiaLement à
demander son déplacement.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tion d'exception. Il n'en comprend que mieux d'ailleurs quel
Eden avait été son enfance, et sa touchante tendresse pour ses
parents s'en augmente. « Le service militaire continue de m'enthousiasmer, presque trop » écrit-il, à un moment difficile,
« puissé-je le supporter physiquement. "D'exceptionnelles qualités militaires qu'on lui découvre ( coup d'œil stratégique, sens
d'orientation, jugement, autorité) lui valent un avancement
rapide et des responsabilités. La mort de sa mère le plonge dans
un abîme de chagrin - il voit tomber autour de lui les meilleurs de ses camarades, peu à peu, l'avenir de son pays lui
paraît mis en question, les agissements du gouvernement,
l'orientation des jeunes tsprits de sa génération l'inquiètent 1 ,
une ' blessure particulièrement douloureuse et une névrose du
cœur abattent pour un temps sa vigueur physique, mais rien
n'a raison de sa force d'âme, de sa sérénité, pas même les tourments quotidiens de la vie des tranchées ni les horreurs de tant
de massacres.
Chaque fois que dans ses lettres il lui a.rive de prendre un
ton plus exalté ou plus grave en parlant de lui-même, il s'excuse de glisser dans le pathétique. Il est au-dessus des contingences, - et cela sans affectation, tout comme les jeunes soldats
français, il a la pudeur de ses souffrances et de son héroïsme.
On ne voit pas ce qui pourrait le distraire de ses préoccupations
d'ordre spirituel. Il y apporte cette amplitude d'horizon, et
l'abondante documentation qui caractérise l'intellectualité de
son pays, mais son esprit est constamment dominé par l'idée de
la forme, et sans cesse occupé à élever des barrages critiques
dans cet info;me illimité où se noie trop souvent la pensée allemande. C'est en cela qu'il est si plein de promesses, si exceptionnel parmi ses compatriotes.
Tout effervescent, il s'efforce au calme et vise à la mesure. Il
note dans son journal: &lt;t Si mon esprit n'est pas encore parvenu
à se débarrasser entièrement de cette manie plébéienne qui consiste à se jeter avec une beaucoup trop grande avidité sur trop
d'objets divers, je suis cependant bien en train de la refouler
dans des limites convenables. » Et à ses parents : « L'ardent
r. Combien pathétique cette lettre à ses parents : « Je suis comme
celui de qui on dilapiderait le patrimoin~, tandis qu'il se bat au loin ».

NOTES

249

besoin de forme que j'avais avant la guerre ne fait que se renforcer ici ... Ma haine va grandissant de ce qui n'est que d1i au
hasard, fabriqué arbitraire - de ce qui est négatif, bavard et
répandu, périphérique au lieu d'être central, de tout le remous
romantique opposé à ce qui est construit et fondé organiquement ... Partout l'informe m'est contraire, que ce soit dans les
plus petits détails de l'existence quotidienne ou dans les
domaines les plus élevés... »
De là son amour de la Grèce, et peut-être son goût si prononcé de l'art militaire. « C'est un délice incomparable de se
replonger dans les flots cristallins de !'Hellade éternellement
aimée », écrit-il après une lecture d'Homère, lors d'une permission durant la guerre. « Seule la forme est belle, donc réjouissante et bonne. ))
Par la volonté de ne pas s'attarder au passé, par l'absence de
tout découragement romantique, de tout regret stérile, de toute
lamentation lyrique, par le peu de cas qu'il fait de la destinée
individuelle, alors que pourtant l'individu lui paraît par-dessus
tout important, par un optimisme non point béat mais plein de
hardiesse, Otto Braun est exactement de sa génération, de ceux
qui naquirent très près du changement de siècle. La jeunesse
activiste de l'Europe nouvelle peut le réclamer comme un des
siens, - cette jeunesse qui veut agir et créer, qui accepte la
réalité et ce principe de « l'amor fati » par où Nietzsche sort
victorieusement du romantisme.
Cependant à ne le comparer qu'avec de jeunes Français d'un
niveau approchant, nous lui trouverons je ne sais quel sérieux
un peu trop soutenu, quelque noblesse dont nulle plaisanterie ne
tempère jamais le port un peu monotone, quelque chose d'appliqué, excluant le jeu divin de l'entière gratuité.
Question de tempérament national - et aussi d'une langue
qu'aucune société élégante dans le passé n'a criblée et dépouillée.
Ceci, tout comme les fréquentes préoccupations métaphysiques,
le souci de tout rapporter à un suprasensible qui ne serait pourtant ni mystique ni chrétien, le fait bien de son pays, sans rien
enlever d'ailleurs du sens si sage et si psychologique qu'il a de
la vie. « Un homme», dit-il peu de mois avant sa mort, « ne
vaut ni par ses paroles, ni par ses actes, ni même· par ses
œuvres, mais uniquement par ce qu'il est, au fond et dans son

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

essence ». Et pourtant il serait absurde de vouloir dès l'abord
composer sa propre vie en exemple - prendre pour point de
départ ce qui ne peut en être que le suprême aboutissement. Ce summum ne peut être obtenu par aucun effort : c'est le don
gratuit des dieux à celui qui est sans intentions : Il sera à jamais
inaccessible à tout vouloir impétueux.
&lt;&lt; Sans intentions, » le mot s'applique assez exactement à
ce mince recueil de souvenirs. Fait de pièces et de morceaux,
pas une page n'en était destinée à la publicité et quel poignant
et pathétique exemple il propose aujourd'hui à la jeunesse en
déroute d'un pays vaincu t - Au point de vue purement intellectuel, il constitue une véritable petite encyclopédie des problèmes de culture autonr desquels se passionne la conscience
allemande depuis vingt ans.
En face de ce jeune esprit si noble et si parfait, se plaindrat-on d'une certaine absence de contours, qui n'est due peut-être
qu'à l'absence même de défauts ( ou réciproquement)?
Dans cette riche matière spirituelle, point de vides, ni de ces
découpures qui accentuent le caractère et donnent une physionomie particulière à la silhouette. Un jeune arbre fruitier
au mois de mai, éclatant et noyé dans le miracle profus de ses
fleurs, peut donner comparable impression de splendeur égale
et indéterminée. Otto Braun, malgré la précieuse goutte de
sang latin qu'il a dans les veines, est bien un phénomène typiquement allemand - et combien il se voulait tel, - bien de ce
pays ou les esprits se dégagent difficilement de leur gaine trop
cossue, et à qui il faut un Goethe là où, en France, un Montaigne souvent suffit.
Tel qu'il est, et si le peu qui reste de lui pouvait être rendu
accessible à des lecteurs français, nul doute qu'il ne s'en trouverait quelques-uns pour accorder à ce jeune combattant ennemi
l'hommage et le regret qui lui sont dus.
ALAIN DESPORTES

LE MIROIR DES LETTRES, par Fernand Vandérem
(Flammarion).
M. F. Vandérem vient de réunir en un second volume
ses chroniques de la Re-vue de Parfr, qu'il continue à rrrésent

NOTES

dans La Rev_ue de France, où etles sont su1v1es par un nombreux public. Elles ont en effet le grand mérite d'être pleines
de substance et de n'être pas ennuyeuses. Il y a encore ceci,
q~e Fernand Vandérem y parle de tout ce qui se publie
d ~nt~ressant, de telle sorte qu'elles sont véritablement un
m~r01: des lettre,s françai~es, et qu'elles en présentent l'hist01~e a mesure quelle se fait. Surtout, il ne craint pas d'entretenu le grand public d'œuvres dont les tendances sont souvent
très éloignées des tendanœs que représentent les œuvres avec
lesquelles ce grand public est depuis longtemp~ familiarisé, ni
de prononcer des noms qui lui sont inconnus. Précisément il use
de_ l'a~torité de, son nom et du crédit qu'il a auprès de lui pour
lm. ~aire connaitre des œmTes et des écrivains que la critique
offie1elle passe volontiers sous silence ou qu'elle tient à considérer comme inexistants (songez à Baudelaire si énergiquement
et avec tant de constance nié par F~cruet) ou à propos desquels
~Ile prononce les mots de (( petite chapelle ». 11 se trouve
JUstement que, par la suite, ce sont ces « écrivains de petites
chapelles_» qui deviennent des classiques, tandis que les autres
sont oubliés;_ c'est parce qu'ils étaient difficiles que peu de gens
les comprenaient, au début ; et tous les écrivains qui ont laissé
des œuvres durables ont été difficiles ( on les (( explique » encore
dans les collèges et sur les bancs des Universités.)11 est curieux
de co~stater qu'en tout temps la critique a beaucoup fait pour
compliquer le malentendu, et pour rendre l'auteur difficile
encore moins accessible aux lecteurs de bonne volonté ! Aussi
on est heureux de penser que les écrivains et poètes contemporains, même les plus récents, même ceux qui passent pour
les plus&lt;&lt; ésotériques&gt;&gt;, ont trouvé en Fernand Vandérem un
introducteur qui les explique et les commente avec intelligence.
Une seule chose manque à ces volumes : un index, qui serait
utile à la fois aux lecteurs actuels et aux futurs historiens de
la littérature française. Et puis, il sera amusant de voir, dans
cinquante ans d'ici, les noms oubliés et ceux qui ont survécu.
VALERY LARBAUD

* **

M. PAUL SOUDAY ET LA POLffiQUE.
Un bon point à M. Paul Souday? Taquiné par M. Vandérem,

�252

LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

253

LES REVUES

au sujet du Lac Salé, il réagit avec vivacité et dans son feuilleton
du 14 juillet (une date pourtant qu'il ell.t pu être tenté de célébrer par moins d'indépendance), il travaille à démontrer la
parfaite pureté de ses jugements esthétiques et en particulier
l'esprit de haute impartialité qui lui a dicté son verdict sur
Pierre Benoit :

J'ai combattu le principe du roman d'aventures, dont M. Pierre
Benoit se réclame, mais qui le dépasse-. C'est bien une question littéraire, et non politique. Depuis le premier livre de M. Pierre Benoit
inclusivement et sans attendre qu'il eût diffamé Victor Hugo et Gambetta,
j'ai eu la même opinion sur cet habile fabricant de romans à lire en
chemin de fer.
C'est parfait et nous ne pouvons qu'approuver M. Paul Souday de répudier si nettement les préventions, dont nous avions
pu, par moments, nous figurer que sa critique n'était pas absolument exempte ...
Tout de même il nous souvient d'un article, encore bien
récent, sur Bossuet, où le catholicisme de cet écrivain l'aidait à
dégringoler un nombre considérable d'échelons dans la hiérarchie des grands classiques.
Et, malgré les protestations que nous venons d'enregistrer,
avons-nous vraiment la garantie, que si Pierre Benoit n'avait
jugé bon d'ajouter à son dernier roman le piment incongru de
l'allusion politique, M. Paul Souday en etî.t aussi bien découvert
et dénoncé la camelote?
JACQUES RIVIÈRE
*

* *

humain est sujet à critique, comme tout bien politique est mêlé de
mal, comme Fénelon pense avec honnêteté et indépendance, voit souvent clair dans les fautes d'autrui, écrit éloquemment, nous sommes
tout disposés à admirer cette œuvre critique, à y trouver du bien et du
vrai. Investi d'un pouvoir spirituel, il reste dans son droit et dans son
devoir en signalant les manquements des hommes d'Etat à la loi de
l'Evangile, en dénonçant à un roi les éléments d'injustice et d'orgueil
qui peuvent se trouver dans sa conduite politique aussi bien que dans
sa conduite privée. Bossuet a pu dire que le Télémaque n'était pas d'un
prêtre ; mais nous pouvons bien estimer qu'il était plus d'un prêtre de
rappeler à Louis XIV l'exemple de saint Louis, comme Fénelon, que
de l'enorgueillir, comme Bossuet, des noms de nouveau Constantin et
de nouveau Théodose. Quand Louis XIV, à son lit de mort, déclare
devant Dieu qu'il a trop aimé la guerre, que fait-il d'ailleurs, sinon
donner raison à Fénelon prêtre et directeur de conscience ?
Mais si Louis XIV a pu être parfois entrainé par les illusions du pouvoir et par celles que le pouvoir impose autour de lui aux miroirs qui
le réfléchissent, Fénelon critique de Louis XIV n'est-il pas entrainé
par les illusions qu'implique la critique chez celui qui la fait et chez ceux
qui l'admirent? Ces illusions consistent à croire que celui qui est capable
de signaler des défauts est capable par là même de remédier aux défauts
qu'il signale, que l'aisance dans la critique implique la facilité dans l'art.
Or l'expérience nous démontre qu'il n'en est rien, que la loi de la division du travail joue ici parfaitement, que la capacité de voir les fautes,
quand on n'est pas au gouvernail, ne devient nullement, quand on y
est, la capacité de les éviter. Un excellent critique littéraire ne sera très
souvent qu'un artiste médiocre, et réciproquement. En politique il en
est de même.

.

,. •

LES REVUES
FÉNELON CRITIQUE
Albert Thibaudet, repris par M. Charles Fontaine sur diverses
critiques qu'il avait adressées à Fénelon, répond dans la REvuE
CRITIQUE DES IDÊES ET DES LIVRES (25 mai);
•
L'illusion à laquelle nous cédons quand nous voyons en Fénelon les
capacités d'un homme d'Etat et. l'étoffe d'un grand ministre, est d'ailltlllrs naturelle et fréquente et peut devenir dangereuse. La pensée politique de Fénelon nous apparaît dans l'ensemble comme une critique,
une critique obstinée, adroite, éloquente, de l'œuvre de Richelieu, de
Louis XCV et des ministres de Louis XIV. Et comme tout ce qui est

IN MEMORIAM
Les CAHIERS n'AUJOURD'au1 publient, dans leur numéro de
mai, de nouveaux souvenirs de Paul Léautaud :
J'aime écrire. De tous les plaisirs que j'ai essayés : promenade, conversation, amour, - il y a le voyage, que je ne connais pas et que je
ne connaîtrai probablement jamais, - c'est celui qui reste le plus vif.
Les quatre murs de ma chambre, ma table de travail, deux bougies
allumées, une plume, de l'encre et du papier : l'univers n'existe plus.
Mon défaut, c'est que je n'ai pas d'invention, qu'au reste j'apprécie
peu. J'aime les sujets vrais. Pas de roman, si beau soit-il, qui vaille
pour moi une histoire sur des faits réels, avec des héros pour de bon.
Dans ce sens, j'ai un grand gofn pour les anecdotes : aucune fable,

�LA NOUVELLE REVUE FR.ANÇAISE

elles peignent les hommes tels qu'ils sont. Er pour étre franc tout à fait,
rien ne me plait plus que d'écrire pour me raconter et revivre, en
l'écrivant, ce que j'ai vécu, ou pour peindre et raconter ce que j'ai vu.
J'ai été pendant douze ans critique dramatique. La plupart des pièces
que j'ai vues étaient si fausses dans leur fond comme dans leur forme ,
qu'au lieu d'en rendre compte je parlais généralement d'autre · chose.
li para1t que cela m'a fait une petite réputation, tant la mode s'est perdue d'un écrivain évitant les phrases, la morale, les opinions admises,
même tout intérêt de réussite, pour n'écrire que ce qui lui convient,
sans souci de plaire ou de déplaire. Aujourd'hui cette critique dramatique est finie. Pour me donner à moi-même la comédie, une comédie
vraie, celle-là, j'ai bien envie de mettre au net un récit que j'ai écrit
autrefois à propos de la mort de mon père, dans lequel je racontais ce
que je sais de sa vie.

LES REVUES

J'ai tiré également un grand profit de son habitude de coucher avec
ses bonnes, d'installer chez lui la première venue, une partie une autre
la remplaçant aussitôt. Là aussi, d'ailleurs, il mettait la plus grande
aisance, je le montrerai plus loin. Elle me ferait totalement défaut, et
par caractère comme par goùt, je n'ai jamais pu l'imiter.

• ••
L'ENCRIER
de Roger Dévigne est une revue délicate et charmante. Les contes s'y appellent : Ma mere I'Oye, ou le jeune
homme aux ailes d'or, et les poèmes : Qui n'atteud la 11eige ... Le
Tisserand ... Petitspoèmes rustiques. Un même goilt du vieillot, des
enchantements, du naïf, du travail de l'artisan, unit à Léon
Baranger, à Jean Saint-Guy, au graveur Deslignères, Jean
l'Olagne qui écrit :
L'ENCRIER

Je ne sais rien de ses premières maitresses, Je n'ai vu d'elles que
quelques photographies, qu'il gardait dans un coin de son armoire. Sur
ce sujet, je ne peux parler que de quelques-unes des autres, depuis ma
tante Fanny et ma mère, les deµx sœurs, jusqu'à la dernière, ma
belle-mère actuelle. li termina plutôt fâcheusement, avec cette liaison,
sa carrière de séducteur, après le passé qu'on lui prêtait. Avoir pu se
plaire dans ce compagnonnage, quand il avait, au théâtre, sous les
yeux, des femmes jolies, gracieuses, élégantes ? Manquait-il donc à ce
point de goût et de finesse ? C'est avec cette dernière maîtresse qu'il
se donna enfin l'originalité de se marier, après quinze ans de ménage
et à plus de soixaàte ans d'âge. Il est vrai de dire qu'il ne le fit pas de
bonne grâce.
Ma belle-mère me faisait bonne figure, se radoucissait, en ma présence, à l'égard de mon père, et, en secret, pensait bien me dépouiller
aussi d~ ma part, pourtant bien minime, d'enfant naturel. Il fallait voir
sa figure, quelque temps apres la mort de mon père, quand je sollicita1
d'elle quelques explications et qu'elle dut constater que tous ses calculs
n'avaient serYi à rien à mon égard. Je crois bien qu'elle n'en est pas
encore revenue et n'en reviendr,i jamais. Pour elle, c'est elle l'honnête
femme et la victime, et moi le fripon. Je ne lui en ai d'ailleurs jamais
voulu le moins du monde. C'est le bon côté de mon caractère I Je me
moque de beaucoup de choses I Je m'amuse de beaucoup d'autres I Se
fâcher ? En vouloir ? Ne jamais pardonner ? Seigneur ! Je n'ai pas
tant de passion. Mon père mort, elle s'est trouvée dans l'embarras,
toutes ses ma11igances se trouvant retournées contre elle. Elle m'a
demandé plusieurs fois mon aide ou mon appui. Jamais je n'ai refusé.
J'avais une sorte de pitié d'elle comme si elle m'eût été étrangère. A
1a fin, pour je ne sais quelles excentricités, elle s'est fait enfermer. Au

255

reste, j'ai tiré grand profit, à ma façon, de toutes ces histoires. Voilà ce
que c'est que de savoir regarder et retenir, tout jeune. Mon père luimême m'a été d'un grand exemple, Dieu sait s'il s'en doutait peu l .....

I

Abritons-nous, Fa11cho11, le picvert a crié.
Vois : il pleut sur tes Ùvres.
Abritons-nous tkssous le chaume décrie
De fulot, grand chasseur de Uhns.
Il chasse en con trebanàe
Les gemlarmts l'attendent ...
- Parlè-je pas trop haut ? Et ]11/ot ne vient pas ...
- T'aime-je pas trop bas ? ... On marche sur les eaux.
Les « amis des fées » ont pris le temps d'installer, à côté de
leur table à écrire, une table à composer et une machine à
imprimer : le numéro r2 de !'ENCRIER vient donc de paraître
avec un assez sérieux retard. Roger Dévigne, dans un article
d'un grand sens, y parle de l'art etdu public.
*

* *
I. 22,

quai de Béthune, Paris.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA RÉSURRECTION DE L'ÉPIGRAMME

N. R.F.
Ils consentent qu'on touche à Proiist, à Gide même
Qu'on déprise Claudel on Valéry-Larbaud (sic)
Mais ils s'insurgent tom et lancent l'anathème
Dès qu'on ne trouve pas de Valéry l'art beau.

Ceci est une épigramme. La Décade prétend ressusciter le
genre. Elle n'est encore qu'au tout commencement de sa tâche.
*

* *
LE CRAPOUILLOT
LE PRODUCTEUR

MEMENTO

(1e 1 juillet) : Binet-Valmer, par Jean Bernier.
Guin) : L'enseignement de la langue maternelle, par

LE

•Charles Bally.
LA REVUE DE GENÈVE

Guillet)': Paul Valéry, par Daniel Halévy.

*

*

*

NOTE
Dans le titre de la note que Valery Larbaud consacrait, le
mois dernier, au Paludes d'André Gide, nous avons omis de
signaler, à côté de l'édition de luxe ornée d'es bois de Roger de
La Fresnaye, une réimpression courante de cet ouvrage dans le
format de la .Symphonie Pastorale, des Nourritures Terrestres et
-0'Isabelle. C'est à cette édition que se référait Valery Larbaud.

LE GERANT : GASTON GALLIMARD.
AllllEVILLE. -

JMPRIMERIE P. PAILLART.

CA RN ET

DES ÉDITEURS

�2

LE

CARNET

DES EDITEURS

BEAUBOURG: M. GRETZILI, PROFESSEUR DE
PHILOSOPHIE, roman. 1 vol. in-18 à 7 fr.

MAUR1CE

1•

M. Gretzili est au seuil de la vieillesse. Jusqu'alors il n'a
guère cru à la vie. Ses jours se sont usés à diriger une institution de banlieue et à professer la philosophie. Il n'a connu de
l'amour qu'un reflet vague parce qu'il ne l'a point voulu voir
quand sa femme le lui offrait. Car s'il rêvait parfois auprès
.d'elle d'un em barquemeot pour Cythère, c'était au profit d'une
thèse et l'arrivée se produisait devant l'Académie ou il recevait
une couronne. Maintenant, Mme Gretzili est morte; ce matin de
r•r janvier il se prépare à visiter sa tombe et à l'aller fleurir d'un
petit bouquet de roses de Noël. Une sorte de charme le captive
-dès son réveil. D'abord une voix inconnue qui appelle : « Stanislas! » et le trouble; puis, à la gare de Rosny, cette rencontre
de la jeune fille, sa première vraie rencontre.
Dans un mirage la vie lui apparaît; la chimère de sa jeunesse
l'illumine. Ne dira-t-il pas tout à l'heure, parlant de lui:
&lt;t Qu'est-ce que c'est que ce vieux monsieur que je ne connais
pas, et qui promène mon âme de dix-huit ans? » Cette fille,
Près-du-Cœur, il monte avec elle dans le bateau fameux, un
compartiment de 3• en l'espèce, et la plus banale, la plus
simple mais aussi la plus meryeil!cuse des aventures se déroulera.
Il y aura des poilus conquérants, d'étranges larves: Ouistiti,
la tante Gomard, les Monstredard ; le vin blanc, les huîtres, les
cigares chez le mastroquet, l'ivresse, la Grande-Fête, tout cela
à travers l'enthousiasme d'un pauvre a111our de vieil homme.
Puis la pluie, le bouquet meurtri, la boue et cette angoissante
visite manquée au cimetière - le réveil, le remords d'avoir
trahi la morte. Pourtant il n'embrasse qu'une fois, par ruse,
cette jeune fille qui l'abandonne quand le soir YÎent, il ne
l'embrasse que parce qn'on le croit son grand-père ...
Avec des éléments grossiers, dans un cadre vulgaire de banlieue lépreuse, Maurice Beaubourg imagine une de ces Farces
étincelantes, une manière de ballet plein de gros rire, de
~hansons des rues, de vie de tous les jours, mais qui se nuance
de poignante mélancolie et qu'un indéfinissable sentiment de
détresse étreint.
r. Librairie Olleodorff, 50, chaussée d'Antin.

LE

CARNET DES EDITEUR~

3

ERNESTA STERN (MARIA STAR) AU SOIR DE LA VIE,
pensées. r vol. de 60 pages 1 •
L'on retrouve dans Au soir de la vie la même prose nette et
vaporeuse à la fois, la même pensée élevée et subtile que nous
aimions dans Autour du cœur ou dans les ChailleJ de jlmrs.
Il semble seulement que le frisson d'un émoi passionné qui par
instants les traverse soit, dans ce dernier ouvrage de Mm• Maria
Star, plus violent et plus pur qu'il n'a jamais été. Que le pathétique puisse être l'étoffe même de la vie, l'ornement de chaque
moment - et non pas seulement la parure des jours les plus
rares - les philosophes ne manquent pas, qui l'ont démontré.
Mais plus près de nous, .Mme Maria Star, à chaque page de son
livre, anime, vivifie ce pathétique, le mêle à. notre âme:
Pour que nos actes aient toute leur valeur, il faudrait prêter à
chacun d'eux l'exaltation qu'on donnerait devant la mort au derôjer
acte de sa vie.

Chaque page a de telles surprises : on les voudrait toutes
citer. Sur le caractère et sa formation, sur le cœur, l'amour,
l'au-delà, les aphorismes qui nous sont proposés, dans le même
temps qu'ils surprennent par leur nouveauté délicate, touchent
notre sens le plus intime de la vérité, ou du devoir. Leur ingéniosité même ne dissimule nul sophisme. lis ne se font aimables, ironiques, raisonneurs que pour nous émouvoir d'une
façon plus durable :
11 n'y a rien de superflu sur la terre : on peut même utiliser les dtlfauts
des autres.

Ou bien:
Pour pouvoir se tolérer dans le mari:ige, il faudrait posséder des
caracteres différents et des goûts identiques.

Que l'âge apporte la conn.1issance de soi-même, qu'il libère
des hommes et des choses, qu'il permette de vivre de souvenirs,
d'espoir, d'apaisement, l'on n'en doute plus après avoir lu Au
soir d~ la 7. ie. Nul livre n'engage mieux à vieillir.
JEA~ DES BO~~ESFEUIL!.Er

r. Les :Edi:ions G:illu,, 15, rue de Verneuil, P1ris (7•) .

�LE w\ RNET DES ÉDITEURS
4
COMITÉ APOLLINAIRE.
Les anciens compagnons d' APOLLrnAJRE, les témoins de
sa vie, ses intimes, ont décidé l'immédiate réalisation du
projet, formé à la disparition du poète, de lui donner une
tombe durable autant que son souvenir.
Un comité a été formé, composé de : A. Albalat,
P.-A. Birot, Elémir Bourges, André Billy, J.-J. Broussan,
Cremnitz, André Derain, Serge Ferat, F. Fleuret, Louis
de Gonzague-Frick, Gaston Gallimard, Roch Grey, Henri
Hertz, Max Jacob, Léautaud, André Level, Toussaint
Lucas, Robert Mortier, Pierre Mac-Orlan, Georges Pioch,
Pablo Picasso, André Rouveyre, Jean Royère, André Salmon, Jean Sève, Soffici, Alfred Valette, Maurice Vlaminck,
F!orent Fels.
La maquette du monument est l'œuvre de Picasso.
Les peintres mettront à la disposition du comité des
toiles ; les écrivains, des exemplaires rares et des manuscrits ; les amis et admirateurs sont priés d'adresser leurs
so 1~.:Tiptions à :
S1EGE JASTREBZOF, 229, bouleYard Raspail, Paris ( 14•).

A CEUX QUI AIMENT DEBUSSY
Certains prétendent que, Debussy n'étant plus discuté, il n·y a pas
lieu de s'occuper spécialement de lui. D'autres voudraient nous faire
croire qu'il y a une mode, même eo- art, et que Debussy a fait son
temps. Nous nous contenterons de répondre à ces manifestations d'indifférence ou d'hostilité de la seule façon qui convienne ; en le faisant
jouer et bien jouer.
C'est à cette œuvre que nous vous prions de vous associer. Rares
sont les beaux concerts debussystes. Nous voudrions multiplier ces
coucerts :
10 En en organisant nous-n'lêmes,
20 En encourageant, au dehors, toutes les initiatives tendaut à faire
connaître et aimer Debussy.
Des artistes a\'ant le culte de Debussv, plusieurs entre les plus grands,
ont bien voulu déjà s'intéresser à notrê projet, lui accorder leur sympathie et nous promettre leur concours. Ils n'attendent qu'un signe de
vous. Venez vous joindre au petit groupe d'amis fidèles de Debussy
que nous formons déjà.
Il vous suffit d'envoyer vos noms et adresse à M. Armand BELOT,
175, rue Saint-Jacques.

U11 g1·oupe ,fadmfrateurs de DEBUSSY. .

tË

CARNET

DES ÉDITEURS

�t

Di'nmu
GAL11ar : QUELLE FI'RANGE ffiSTOIRE •••
U CWŒr DIS

)BAN

(nouvelle édition illustrée). Un beau vol. de 256 pages,
format 21.sx 16, avec hors-texte, pages décorées et
gardes dminées par André-Moris.,et '•
M. Jean Galmot dent l'étonnante gageure d'~, en mble
temps qu'un homme d'affaires trà en vue, un polidque puisque députi de la Guyane - et un pur artiste, dont le talent
plein d'originalité émerveillera les amis des belles-lettres. De
son roman, Qrulle llr""f' bistoir,•.• ( qui tout d'abord se devait
appeler la Yoix du vieux,,_,.), quelques parties parure~t en
1918, et cUjà ce fut une dvélarion. Aujourd'hui sort l'édition
définidve, véritablement une c œuvre » où se témoigne plus
complètement l'krivain.
Ce roman vient d'un grand amour de la mer.
La mer, que l'auteur nous décrit en poète et en pasaion~,
n'est point celle qui ourle d'écume mousseu,e nos plages, IIWI
l'Océan du bout du monde, où l'homme n'est plu, qu'une
chose frêle entre deux infinis ; il nous fait sentir les cola du
flot, puis ses résipiscences ensorcelantes, les ~ l i e s qui
naissent de l'eau morte et sans horizon, auxquelles s opposent
les \'.acanDes et les orgies colorées des Antilles beumues...
Plus tard, nous touchons à la jungle guyanaise, si parfaitement inconnue ; jungle colossale, mystérieuse, dont •~ auvages beautEs gardent pour toujoun ses &amp;nadques.
Sur cette trame versicolore et aiblée de lumière, il n'est que
des penonnages essentiels, surtout une dame blanche, blonde,
amusée, peureuse, toute menue, qui jadis tua. Cette ~
plie, nous la voyons à an brusque tournant de l'hùto~,
serrée contre un forçat, dans une pirogue lancée sur le Maroni,
qui tente d'échapper aux pounuivants militaires.
Puis dans un coin de brousse, violette ouïs de calme et de
silence: un tertre de sol gras, oà luisent quelques orchidées,
prde morte l'inconnue qu'on a enterrée li, très vite, la tête à
ras de terre, selon la manitte des Indiens. ..
La pmentation du livre est tJà éduisante ; eUe témoigne
d'heureuses trouvailles dans l'ordre typographique.
1. Librairi, Frllflf4is., 13 et 15, quai de Conti, Paris, VI•.

ffnRJBTrB Mw&amp;Atn&gt;-TBOUHs :

GUERRE. Un vol. in-18, 6 fr. '
Un kilomltre ltait gagné ou perdu ; Hervé écrivait des ardcles
superbes ; Rennenbmpf trabisait; une Américaine échapp6e
au naufnge du Lusüa,,ü, arrivait dans la petite ville. L'on disait:
c Le pessimisme pour un civil est comme la trahison pour un
militaire•· Ou bien, en apprenant la dffection bulgare::• Noaa
n'avons pu besoin de ces sauvages, nous qui luttons pour Je
droit et pour la justice •· Quelque penoanage officiel af&amp;rmait
en confidence que la guerre finitait par une cote mal tailJée.
Le recul est aujourd'hui aufti1111t : chacan de nous peut
faire exactement la part de ses erreurs, de son
ou de sea
craintes en ces ·temps singuliers. Il est plus iatâasaot eac:oie
d'apprendre comment des lamilles, diflmeates de classe, cf&amp;lucation, surent pareillement r&amp;gir. Dana les• journaux civils cle
guerre • qui ont été jusqu'à présent publiés, iJ me semble que
l'on a trouvé bien plus d'indépendance, et plus aussi de jugements c défendus • qu'il n'était à prnoir. Les remarquabie.
souvenin de M• Daudet, notamment, avouent par instants un
c défaitisme » inattendu.
M• Mirabaud-Thorens, fille du docteur Thorens qui fitt ra
des prindpau1: promoteurs de l'Association générale d'AlaaceLorraine, publie à son tour ses mémoires : notes prises au jour
le jour, sans app~t, auxquelles il ne semble pas qu'un seul mot
ait été, après coup, ajouté ou retranché. Souvenirs de Berne
où • l'on a honte de voir donner de si belles carottea aux OIUI
quand tant de gens souf&amp;ent de la faim • ; visite à André Gicle
c à la figure glabre et moyeojgeuse • ; rencontre de Barrà cher..
chant dans une maison délabrée de Verdun une poupée que sa
filleule de guerre lui a demandé ~e rapporter ; féclta de combata
et de blessures. Les anecdotes sont contées d'un style alerte, qui
touche par sa simplidté et sa grice bnuque : elles témoignent
toutes d'une volonti morale affermie, tendue, a-Ore d'elle. La
même coaJiance intelligente et paasionn6e anime et rend tragiques trois cent vingt pages de souveoin, des plus légers am
plus graves, qui constituent la « somme • la plus compltte, jusqu'à présent, des Nntiments et des actes des Français qui \'«Qrent c en marge de la guerre ».

counp

1.

Cha Emile-Paul fràa,

100,

rue du Faubourg Saiot-Hcmoré_

�4

G.

LE CARNET DES ÉDITEURS
DE LA FoucHARDIERE:

vol. in-18,

5 fr.

DIDI, NIQUETTE ET O•. Un

1

Après les morales de l'utilité, du devoir, du risque et autres subtiles inventions que l'on nous enseigna, en profitant lâchement
de notre jeunesse, voici la morale de l'ironie, dont on sait que
M. de la Fouchardière est l'inventeur. Sans doute passera-t-elle
quelque jour à l'état de théorie sévère. Profitons des derniers
jours de liberté qui lui restent : d'ingénieux apologues, à l'usage
des parents, ou des enfants, ou des deux à la fois, la mettent ici
en action.
?n lira avec joit l'histoire du petit garçon qui pour avoir été,
suivant les recommandations de ses parents, franc, véridique,
charitable et confiant, vexa des personnes honorables et provoqua_ plusieurs catastrophes. C'est donc que les parents peuvent
avoir tort ? Sans doute : et il ne faut pas craindre de le dire aux '
enfants ... (( parce que ces enfants, plus tard, sont destinés à
devenir des parents. Il convient de les préparer à ce métier difficile et de leur apprendre, quand ils sont petits, qu'on n'est pas
forcément parfait quand on est une grande personne. Beaucoup
de gen_s sont insupportables parce qu'ils se sont fait une trop
haute idée des grandes personnes quand ils étaient tout petits. ii
L'on sait que le père de Didi et de Niquette n'appartient pas
à la classe des gens insupportables : c'est qu'il ne s'est jamais fait
une trop haute idée des « grandes personnes ». L'occasion est
b~nne de réviser sérieusement les mauvaises traces qu'a pu
laJSSer en nous notre première éducation. M. de la Foucbardière est ici le plus sûr des guides. Humoriste, si l'on veut. Mais
plutôt difficile, dégoûté, et prêt à refuser l'obéissance - l'obéissance aux autorités constituées, et à celles qui ne le sont pas
encore, aux républicains, aux réactionnaires, aux socialistes,
aux amis et aux ennemis, aux relations. Le jeune Didi refuse
ainsi, par orgueil, la soupe qu'il n'aime pas. Sur la menace de
ne pas avoir de dessert, son visage se convulse ; pour un peu
on croirait &lt;( qu'il fait la grimace exprès pour faire rire ».
Voulue ou non, la grimace de M. de la Foucbardière nous
fait toujours rire. C'est qu'elle est sincère, sans méchanceté, et
pareille à la revanche d'une sensibilité trop fine et déçue.

LE CARNET DES ÉDITEURS

5
roman, in-16 de

ALBERT AUTrN : L'ANATHÈME,
236 pages (tirage de luxe: 5 exemplaires sur vélin pur
fil numérotés à la presse
1).

Ce touchant et sobre récit nous fait pénétrer dans la vie
secr~te d'un jeune clerc à la veille du sous-diaconat. Paul
Cavelier s'est laissé troubler par une doctrine réprouvée au nom
de l'orthodoxie ; même il a relevé minutieusement sur un
cahier qu'il conserve le cours d'un abbé mis à )'Index. Non que
sa foi subisse une crise : il recherche seulement des raisons de
croire autres que celles de l'enseignement scolastique, trouvées
par lui trop routinières.
Un nouveau professeur de théologie dogmatique, bien que
soumis à l'autorité épiscopale mais soucieux d'asseoir sa foi et
celle d'autrui sur une base solide, est cause de cette inclination
vers le modernisme. Le clerc, par certaines particularités de sa
vie au séminaire, éveille la suspicion du Supérieur ; le manuscrit est saisi à la suite d'une perquisition dans sa cellule ; Paul
Cavelier ne sera pas admis au sacerdoce.
Ce livre, d'une écriture très simple, déroule une suite de
scènes des plus émouvantes. Autour du drame silencieux, poignant, un décor de vieille ville - Rouen - s'évoque discrètement ; de curieuses figures se dressent, quelques-unes indiquées
dans un raccourci saisissant : «... Monsieur le Supérieur et
l'abbé Duler ; - celui-ci, grand, maigre, effroyablement
chauve, les yeux saillants derrière des lunettes aux verres épais,
les lèvres grosses, lippues ; celui-là, taillé en hercule, solennel,
avec la dignité un peu compassée qu'on trouve à certains portraits de prêtres de l'ancien régime dans les greniers de Presbytère. ,i Sur l'ensemble plane un grand sentiment de pureté, et
la dignité douloureuse de celui qui raconte captive le lecteur
dès les premières pages.
Dans le Saint, Antonio Fogazzaro a fait de son héros, tourmenté des mêmes angoisses, un thaumaturge de convention ;
Albert Autin conduit le sien sur le front où il se fait tuer en
relevant des blessés sous le feu de l'ennemi.
Et ces « papiers d'un jeune universitaire » font penser souvent aux meilleurs endroits des Souvenirs d'enfance el de jeunesse.
JEAN DES BONNESFEUILLES

r. Librairie des Lettres, 12, rue Séguier, Paris.

1.

Librairie Ollendorff, 50, chaussée d'Antin.

�CARNET

DES EDITEURS

�LE CARNET DES ÉDITEURS

.2

LE CARNET DES ÉDITEUR~

PIERRE ET LUCE. Un vol. de
189 pages orné de quatre hors-texte et vi~gt-neuf vign_ettes
dessinées et gravées sur bois par Gabriel Belot (urage
à part : 25 exemplaires sur Japon, 75 sur Hollande et
20 exemplaires nominatifs sur Hollande)'.

Ro~IAIN

RoLLAND :

Sans doute parce que nous nous sentons fragiles, uo instant
ou un jour trop heureux se teintent souvent d'angoisse légère.
Les « derniers beaux jours alangub de l'été •, et l'heure et où le
soleil se repose avant de s'évanouir» nous conduisent à la
pensée de notre propre mort et nous font goütcr une sorte de
charme amer.
Ce ne sont là que des impressions fugitiYes, notre espoir dans
l'a~·cnir les recouvre bientôt. Mais Pierre, lui, à dix-huit ans,
n'a que six mois de vie probable, parce que c'est la guerre et_ que
sa classe doit partir. Lorsqu'il rencontre Luce, en ~-n radieux
fénier. il ne connaît encore de l'amour que ce qu il en a lu,
et la vieille merveille se révèle à lui environnée de mort.
Ce ne sera qu'un rêve. Quand ils seront sur le ?oi_nt de se
donner entièrement l'un à l'autre, et peut-être ~a1ns1 près de
troubler leur pauvre bonheur, un obus allemand les tuera dans
une église.
.
. .
.
Aux reflets de cette fraiche et simple h1st01re, 1L Romain
Rolland fixe les traits de Paris au printemps de 19 r8 et nous
décrit l'inconscience de l'arrière, la bêtise, l'égoïsme, le luxe
du monde des profiteurs, tout ce qui troublait l'âme de~ ad_olescents partant après tant d'autre~ vers 1~ feu_ sans la gnsene du
premier enthousiasme, et se ~acnfiant « a froid"·
,
L'on aimera ce petit line de pitié -et d'amour pour 1homme.
qui donne à gouter, par instants, « la paix des mon~e_s à
venir ,,_ Clérambault répondait à la Foire mr la Place : YO!Ct la
réplique à l'Aube ou à la Nouvelle Jouruù, qu'attendaient les
amis de Jean-Christophe.
M. Gabriel Belot, l'imagier de l'Ile Sai?t-Louis, _l'a _ornée
sobrement de vignettes et de hors-texte bien compris, t:mouvants et largement taillés.

1•

Libr.iirie Olleoùorff. Paris,

so, chaussée d' Antin.

3
GASTON EsNAULT : LE POILU TEL QU'[L SE PARLE.
Un vol. de 603 pages '.
La France a possédé, durant toute la guerre, en plus de ses
patois, dialectes et argot , un langage poilu qui s'est constitué,
au front, de mots empruntés aux parlers déjà usités, parfois de~
mots nouveaux qui naissaient de leur rencontre, eC est assez
rapidement parvenu à posséder son unité propre, sa vie, sa
raison d'être. C'est ce parler poilu, amsi différent du langage
populaire que de la langue littéraire, que M. Emault, dont l'autorité linguistique est connue, a tâché de fixer avec le concours
Je linguistes et de camarades d'escouade. de batterie, d'escadrille. Combattant lui-même, il n'est point de mot qu'il accepte
sans enquête sérieuse sur son authcoticit~ ; il n'en est pas non
plus dont la verdeur ou l'amertume lui semble devoir être chàtrée. C'est ici un livre de bonne foi. L'on jugera, par un
exemple, de la subtilité et du scrupule avec lesquels l'auteur sait
mettre en lumière la substruction occulte, les liens ténus, enfin
les causes probables du sens des mots qu'il recueille :
Caille (étre d la) : hrc en rouspétance. • Ils ièt.:aicot payê des fringues et
l'on as-ait tout embarqué; tu parles qu'il, ttJ1ent à la aille• (un 2• m•; Paünbœur, 1917), d'oü : awi, 'l'i à la caille : être irrirl: contre qq. • Je les 2vais
plutôt à la caille (les louri~tc:sJ • (Un P.uis1en). Si ou invoque l'C1Wta1llt n. f.
substantif verbal de n,usa,üfer=. rcuspller qui se trouve dês 1628 dans le Jorgan
au sens de parlrr, les syssém. seront : aller "" râl,, .,lia au cri,:. .••

Les linguistes sont d'accord pour reconnaître que l'évolution
de la langue _française, dt: nos jours, se précipite. les uns, qui
croient bien faire, déplorent une corruption sans remède,
d'autres y trouYent matière à un enthousiasme dangereux. A
égale di tance des premiers et des seconds, il convient peut-étre
de rechercher sans parti-pris, parmi les mots nouveaux, ceux qui
ont chance d'enrichir, de préciser ou de renforcer la langue,
ceux qui seront clas iques demain. 1 'ul livre n'est ici plus utile
que le dictionnaire de M. Esnault, qu'un maitre éminent a
appelé et le modèle du genre ».
JEAN DES BONNESFEUILU5

J.

Editions Bossard, 43, rue Madame.

�4

LE CARNET DES EDITEURS

LES « ÉCRIVAINS COMBATIANTS

»

A REIMS.

Les 16 et 17 juillet 1921, qui sont un samedi et un dimanche
comme les 16 et 17 juillet 1429 où Jeanne d'Arc entra dans
Reims et fit sacrer Charles VU, la statue de la Pucelle devait
être replacée sur le parvis de la cathédrale. Cette œuvre de
Paul Dubois avait été évacuée en 1918; un comité s'est formé
pour en assurer le retour et c'est aux « Ecrivains Combattants»
qu'il a eu l'heureuse pensée de s'adresser pour organiser cette
cérémonie. La municipalité de Reims s'étant opposée à toute
solennité, la statue sera remise sur son socle, sans aucun faste,
le 13 juillet. Mais les « Ecrivains Combattants » n'ont pas
renoncé pour cela au rôle d'honneur qui leur était assigné. Afin
de participer, dans la mesure de leurs forces, au relèvement de
la ville du Sacre, ils ont eu l'idée de mettre en vente des débris
de pierre ramassés dans les décombres de Reims et ornés d'une
médaille en plomb représentant Jeanne d'Arc. Nous espérons
que nombreux seront ceux de nos lecteurs qui voudront posséder cet émouvant _symbole. Il leur suffira d'envoyer leur
souscription à M. Léon Lapelien, 83, rue d'Erlon, à Reims. Le
prix de la &lt;c Pierre des Ruines » est déterminé selon le signe
monétaire usuel en chaque pays: un dollar en Amérique, une
piastre en Orient, un douro en Algérie, un billet de cinq francs
en France.

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>�POEMES DE KABIR
traduits sur la version anglaise de

RABINDRANATH TAGORE
(FRAGMENTS)

Le poete Kabir est une des figures les plus intéressantes du
mysticisme hindou.
Né a Bénares, de parents mahométans, aux environs de 1440,
il devint de bonne heure disciple du célebre ascete hindou
Ramananda, qui prechait dans le nord de l'Inde le réveil religieux, que Ramanuja avait déja apporté dans le sud au
x1r- siecle. Ce réveil était la fois une réaction contre le fanatisme excessif du culte orthodoxe et une revendication des droits
du creur en face de l'intellectualisme exagéré du monisme
védantiste. La prédication de Ramanuja avait la forme d'une
dévotion ardente au Dieu Vishnou, représentant la forme personnelle de la divine Nature. Ce fut cette religion mystique de
l'amour qui apparait partout mi se rencontre un certain niveau
de culture spirituelle et que les croyances et les philosophies
sont impuissantes a détruire.
L'histoire de Kabir est environnée de légendes contradictoires
auxquelles on ne peut accorder foi . Quelques points seulement
paraissent peu pres certains. II était le fi.ls, ou l'enfam adoptif
d'un tisserand de Bénares, et c'est dans cette ville qu'il passa la
plus grande partie de sa vie. II n'adopta jama is Ja conduite d'un
asee te professionnel ; il ne se retira pas du monde pour mortifier
son corps et se livrer a la contemplation. Toutes les légendes
s'accordent pour dire qu'il exer~a lui-meme le métier. de tisse-

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17

...

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1

J,Jr :MOOVJ;LtE REVUE FRAN~AISE

PO.EMES DE KABlll

raiíá; qu.'il était marié, pere de famille et que ce fut au sein de la
domestique qu'iL~hanta le divin amour.
Tant au. poinf de vue hindou qu'au point de vue musulman,
K abir fut d'ailleurs nettement hérétique. La « simple union »
avecla divine Réalité, qu'il célébrait sans cesse commele devoír
et la joie de l'ame, était ases yeux indépendante de tout rite et
de toute austérité.
Aussi fut-il en butte a des persécutions. Comme il était né de
parents mahométans, il écb:a.ppait a l'autorité des brahmanes.
S a vie fut épargnée, mais il fut banni, sans doute vers 149 5. II
erra alors atravers les villes du nord de l'lnde, continuant,
comme exilé, sa prédication.
En 15 r 8, vieux, mal ad e, les mains trop faibles pour pouvoir
j ouer encore cette musique qu'il airnait tant, il mourut aMaghar
pres de Gorakhpur.
Une légende dit qu'apres sa mort ses disciples mahométans
et hindous se disputerent la possession de son corps, ceux-ci
v oulant le bruler et ceux-la l'enterrer. Kabir leur apparut alors
et leur dit: « Soulevez leJinceul etvoyez ce qu'il y adessous. »
L'ayant fait, les disciples trouverent en place du corps un amas
de fleurs. La moitié fnt bru.lée par les Mahométans a Maghar,
l'autre emportée par les Hiodous a Bénares.
Touchante conclusion _a la vie d'un homme ~ui avait répandu
le parfum de ses poemes sur les plas belles doctrines des deux
grandes religions.
(D'aprés la notice sur Kabir de M. Evelyn

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Uuderbill.)
*

**

La version anglaise des Poemes de Kabir a été faite par
Rabindranath Tagore en collaboration avec M. Evelyn
Underhill.

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- -v-ul uu Moi et du Míen sera mort, alors
l'reuvre du Seígneur sera accornplie.

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R'.abir futd'ailleurs nettement hérétique. La « simple umou n ~
avec la divine Réalité, qu'il célébrait sans cesse comme le devoir
et la joie de l'ame, était ses yeux indépendante de tout rite et
de toute austérité.
Aussi fut-il en butte des persécutions. Comme i1 était né de
p arents mabométans, il échappait :i l'a:utorité des brahmanes.
Sa vie fut épargnée, mais il fut banni~ sans doute vers 1495. Il
erra alors atravers les villes du nord de l'Inde, continuant,
comme exilé, sa prédication.
En r 5I 8, vieux, malade, les mains trop faibles pour pouvoir
j ouer encore cette musique qu'il aimait tant, il mourut Maghar
pres de Gorakhpur.
Une légende dit qu'apres sa mort ses disciples mahométans
et bindous se clisputerent la possession de son corps, ceux-ci
v oulant le brúler et ceux-la l'enterrer. Kabir leur apparut alors
et leur dit: « Soulevez le linceul etvoyei ce qu'íl y adessons. ))
L' ayant fait, les disciples trouverent en place du corps un amas
de fleurs. La moitié fot brülée par les Mahométans Maghar,
l'autre emportée par les Hindous a Bénares.
Touchante coaclusion fa vie d'un homme qui avait répandu
1e parfum de ses poemes sur les plus belles doctrines des deux
grandes reli.gíons.

PREMIE RE SUITE

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I

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a

a

(D'apres la notice sur Kabir de M. Evely,i
Underbill.)

La version anglaise des Poemes de Kabir a .été faite par
Rabindranath Tagore en collaboration avec M. Evelyn
Uuderhill.

Dis-rnoi, Frere, cornment je puis renoncer a Maya.
Quand je défis le nceud de mes rubans, j'attachai encore
mon verement autour de moi ;
Quand j'eus óté mon vetement, je couvris cependant
mon corps de ses plis.
- Ainsi quand j'abandonne mes passions, ma colere
demeure.
Et, quand je renonce a la colere, l'envie ese encore en
m01

Et, quand j'ai vaincu l'envie, mon orgueil et ma vanité
,
sont toujours la
Quand !'esprit est libéré et qu'il a chassé Maya, il reste
attaché a la lettre.
Kabir dit: ce Ecoute-r;noi, cher Sadhu, le vrai sentier est
difficile a trouver. »

II
La lune brille au dedans de moi; mais mes yeux a veugles
ne peuvent la voir.
Elle est en moi ainsi que le soleil.
Sans qu'on le frappe, le tambour de !'Eternicé résonne au
dedans de moi; mais mes oreilles sourdes ne peuvent l'entendre.
Aussi longtemps que l'homme réclamera le Moi et le
Mi.en, ses re11vres seront comme zéro.
Quand tour amour dn Moi et du Mien sera more, alors
l'ceuvre du Seigneur sera a:ccomplie.

�260

LA NOUVELLE REVUE FRANt;AISE'

Car le travail n'a pas d'autre but que la connaisance.
Quand la connaissance est atteinte, le travail est laisséde cóté.
La fleur s'épanouit pour le fruit; quand le fruit múrit, la
íleur se fane.
Le cerf contient le muse, mais il ne le cherche pas en
lui-meme : il erre en quete d'herbe.

III
Quand 11 se révele aLui-meme, Brahma découvre !'invisible.
Comme la graine est dans la plante, comme l'ombre est
dans l'arbre, comme l'espace est dans le ciel, comme uneinfiniré de formes sont dans l'espace,
Ainsi, d'au dela de l'Infini, l'Infini vient; et l'Infiui se
prolonge dans le fioi :
La créature est daos Brahma et Brahma est &lt;lans la:
créature ; ils sont a jamais &lt;listincts et cependant a ¡ama1s
Ul11S.

Lui-meme, Il est J'arbre, la graine et le germe.
Lui-meme, 11 est la fleur, le fruit et l'ombre.
11 est le soleil, la lumiere et tout ce qui s'éclaire.
11 est Brahma, la créature et l'Illusion.
II est la forme multiple, l'espace infini;
11 est le souffie, la parole, la pensée.
11 est le limité et l'illimité; et, par dela le limité et
l'íl!imité, II est l'Etre pur.
11 est !'Esprit irnmanent dans Brahma et dans la créature ..
- L'Ame supreme est vue en dedans de l'ame.
- Le point ultime est vu dans l'Ame supreme.
- Et, dans ce Point, les créations se refletent encore.
Kabir est béni parce qu'il a cette supreme vision.

l'OÉMES DE KABIR

IV
Dans le vase terrestre sonr des berceaux de verdure et
des bocages; en lui est le Créateur.
Daos ce vase soot les sept Océans et les innombrables
étoiles.
Le joaillier et sa pierre de touche sont dedans.
La voix de l'Eternel y retentit et fait jaillir le priotemps.
Kabir dit: &lt;e Ecoute-moi, mon ami; mon Seigneur bien.aimé est dans ce vase. )&gt;

V

Oh, ce mot mystérieux, comment pourrais-je jamais le
prononcer?
Oh, comment puis-je dire: Il n'est pas comme ceci et
• Il est comme cela ?
Si je dis qu'Il est en moi, l'Univers a honte de mes
paroles;
Si je dis qu'Il est en dehors de moi, je mens.
Des mondes intérieurs et extérieurs Il fait une indivisible uniré ;
Le conscient et l'inconscient sont les tabourets de ses
pieds.
11 n'est ni manifesté ni caché; Il n'est ni révélé ni irrlvélé.
Il n'y a pas de mot pour dire ce qu'll est.

VI
Tu as attiré mon creur a Toi, ó Fakir?
J'étais endormi daos ma cham bre et Tu m'as éveillé de ta
voix saisissante, ó Fakir.

�LA NOOVELLE REVUE FRAN~ISE

Je me noyais daos les profondeurs de l'Océan de ce
monde et tu m'as sauvé, me souten¡¡.nt de Ton bras, ó
Fakir.
Un seul mot de Toi; non pas deux - et tu as brisé tous
mes liens, ó Fakir.
Kabir &lt;lit: « Tu as uni Ton creur a mon creur, ó Fakir. »

VII
Jadis je jouais jour et nuit avec mes camarades et maintenant j'ai peur.
Si élevé est le palais de mon Seigneur que mon creur
tremble d'y monter : pourtant je ne dois pas erre craintive
si je veux jouir de Son amour.
. Mon creur doit s'attacher ~ mon Bíen-Aimé ; je dois
écaner mon voíle et unir tout mon étre alui.
Mes yeux ferom I'office de lampes d'amour.
Kabir dit : &lt;e Ecoute, mon amie, Il comprend qui
l'aime. Si tu ne languis pas d'amour pour ton Unique
Bien-Aimé, il est inutile d'omer ton corps ; il est vaín de
mettre de l'onguent sur tes paupieres. i,

VIII
Dis-moi, ó Cygne, ton antique histoire.
De quel pays viens-tu, ó Cygne ? - Vers quel rivage
t'envoles-tu ?
Ou prendras-tu ton repos, ó Cygne, et que cherches-tu ?
Ce matin meme réveille-toi, 6 Cygne, Jeve-t0i et
suis-moi.
11 est un pays ou ni le doute ni la. tristesse n'ont d'ernpire; ou la terreur de la mort n'existe ph1s.
La, les bois du printemps sont en fteurs et leur senteur

POEMES DE KABrR

parfumée qui d:it: &lt;&lt; ll est Moi »7 est portée sur la brise.
U, l'abeille du cceur plonge profondément dans la fl:eur
et ne désire plus d'autre jo.ie.

IX
O Seigneur incréé, qui Te servira ?
Chaque fidele adore le Dieu qu'il se c_rée ; chaque jour
il en re~oit des faveurs.
Aucuns ne le cherchent Lui, le Parfait, Brahma, l'indivisible Seigneur.
lis croient en dix Avatars; mais un Avatar, endurant
les conséquences de ses actes, ne peut etre !'Esprit infini.
L'Un Supreme doit étre antre.
Les Yogi, les Sangasi, les Ascetes se disputent en t'te eux.
Kabir dit : « O frere, celui qui a vu le rayonnement
de son amour, celui-la est sauvé ! &gt;i

X

La riviere et ses vagues forment une me.me surface: quelle
est la différence entre la riviere et ses vagues ?
Quand la vague s'éleve, c'est de l'eau et, quand la
vague retombe, c'est toujours la me.me eau. Dites-moi ou
est la différence.
-Parce qu'on l'a nommée vague, ne sera~t-elle plus considérée comme de l'eau?
Au sein du Supreme Brahma les mondes apparaissent
comme les grains d'un chapelet ;
Regarde ce rosaire aYec les yeux de la Sagesse.

XI
Ou regne le Printemps, ce Seígneur des Saisons, une
musique mystérieuse se fait entendre.

�264

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AlSE

La des torrents de lumiere coulent en tous sens.

Peu d'hommes peuvent atteindre a ce rivage,
ou des millions de Krishnas se tiennent les mains
croisées;
ou des millions de Vishnus sont prosternés ;
ou des millions de Brahmanes lisent les Védas;
ou des millions de Shiva sont perdus dans la contemplarion.
La des millions d'Indra t:t d'innombrables demi-dieux
ont le ciel pour demeure.
La des millions de Saraswatis, déesses de la musique,
jouent sur la Vina.
La mon Seigneur se révele a lui-meme et le parfum du
santa! et des fleurs fl.otte dans les profondeurs de l'espace.

XII
Entre les poles du conscient et de l'inconscient, l'esprit
se balance:
A cette balan~oire sont suspendus tous les étres et tous
les mondes ; et cette balalll;oíre ne cesse jamais de se
balancer.
Des millions d'etres y ~ont accrochés: le soleil et la !une,
dans leur course, s'y balancent.
Des millions d'age$ passent et toujours 1a balan~oire se
balance. Tout est balancé: le ciel et la terre et l'air et l'eau,
et le Seigneur Lui-meme qui se personnifie :
Et la vue de tout ceci a fait de Kabir le serviteur de son
Dieu.

XIII
la lumiere du soleil, de la !une et des étoiles brille d'un
vif éclat : la Mélodie de l'amour monte toujours plus haut
et le rythme du pur arnour bat la mesure.

PO.EMES DE KABIR

Jour et nuit le Choeur musical remplit les cieux ; et
Kabir dit : &lt;&lt; Mon Unique Bien-Aimé rn'éblouit comme
l'éclair au ciel. »
Savez-vous comment les instants disent leur adoration ?
Brandissant son cercle de lumieres, l'Univers, jour et
nuit, chante en adorant.
U se cachent la banniere et les célestes lambris ;
La le son des cloches invisibles se fait entendre ;
&lt;e La, dit Kabir, l'adoration ne cesse jarnais ; la le Seigneur
de l'Univers ese assis sur son trone. &gt;&gt;
Le monde entier fait son oeuvre et commet ses erreurs :
mais peu nombreux sont les amoureux qui connaissent le
Bien-Aimé.
Commese mélangent les eaux du Gange et de la Jumna,
ainsi se melent, dans le creur du chercheur pieux, les deux
courants de l'amour et du sacrifice.
Dans son creur .l'eau Sacrée s'épanche jour et nuit ; et
ainsi s'acheve le cycle des naissances et des morts.
Voyez quel repos merveilleux est dans l'Esprit Supreme !
Celui-la en jouit qui le cherche.
Tenu par les cordes de l'amour, la balani;.oire de l'Océan
de joie va et vient ; et un son puissant éclate en cbansons.
Voyez quel lorus fl.eurit la sans eau ! et Kabir dit :
« L'Abeille de mon coeur boit son nectar. &gt;&gt;
Quel merveilleux lotus est celui qui fleurit au creur du
rouet de l'Univers ! Seules quelques ámes pures en connaissent les vrais délices.
La musique résonne partout alentour et le creury participe a la joie de la Mer lnfinie.
Kabir dit : ce Plonge-toi dans cet océan de douceur et
laisse s'envoler au loin toutes les erreurs de la vie et de la
mort. »

�2.66

•

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;.AISE

Vais comme, ic~ la soif des cing sens est étanchée ; les
trois formes de la misere ne sont plus.
Kabir dit : (e C'est le Sport de l'lnaccessible ; regard.ez ·
en dedans et voyez comme les rayons de lune du Die u
caché b-rillent en vous ! ll
La bat le rythme de la vie et de la mort.
U j.aillissent les ravissements. Tout l'espace est radiant
de lumiere.
U, une musíque mystéríeuse se fait entendre. C'est la
musique de l'amour des trois mondes.
La brulent les millions de lampes du soleil et de la lune.
La le tambour bat et l'amoureu:11: s'amuse sur une escarpolette.
La les cbansons amoureuses résonnent de toutes parts et
La Iumiere pleut en ondées; et l?adorateur goute avec ravissement au céleste nectar.
Regardez la vie et la mort : il n'y a plus de séparation
entre elles. Telles -la main gauche et la main droite sont
elles-memes et pareilles.
Kabir dit : &lt;&lt; L'homme sage restera muet ; car cette vérité
ne peur se trouver ni da ns I es. li vres ni dans les V édas. &gt;)
J'ai pris place dans l'hannonieux équilibre de l'Un.
J'ai bu la coupe de l'ineffable.
J'ai trouvé la clef du mystere.
J'ai atteint la racine de l'Union.
Voyageant sans chemin je suis arrivé au pays sans douleur; tres doucement la grace du Grand Seigneur est descen:due sur moi.
On chante le Dieu infini comme s'il était inaccessible ;
mais, moi, dans mes méditations, sans mes yeux, je L'ai vu.
C'est bien le pays sans souffrances et personne ne connalt le chemin qui y mene.
Seul, celui qui est sur ce chemin est allé a:u dela de la
région des douleurs.

POEMES DE KABIR

Merveilleux est ce pays, dont aucun mérite ne peut etre
le prix.
C'est le sage qui le voit ; c'esr le sage qui le chante.
Ceci est !'ultime parole ; mais comment ex.primer sa
merveilleuse saveur? Celui qui l'a une fois savourée, celui-la
sait quelle joie elle peut donner.
Kabir Jit : « La connaissant, l'ignorant devient sage et
le sage devient muet d'adoratíon silencieuse. &gt;&gt;
L'adorateur est totalement enivré.
Sa sagesse et son détachement sont parfaits.
Il boit a la coupe des inspirations et des aspirations de
l'amour.
La tout le ciel s'emplit de sons et la musique se joue
sáns cordes etsans d.oigts.
La le jeu de la joie et de la douleur ne cesse pas.
Kabir dit : ce Si tu te plonges dans l'Océan de Vie, tu
vivras dans le Pays de la Supréme Félicíté. &gt;&gt;
Quelle frénésie d'extase il y a dans chaque heure ! L'adorateur exprime et boit l'essence des heures. Il vit de la vie
de Brahma.
Je dis la vétité, car j'ai accepté la vérité dans ma vie. Je
suis a présent attaché a la vérité ; j'ai halayé loin de moi
rous les faux clinquants.
Kabir &lt;lit : « Ainsi l'ad01ateur s,affranchit de toute
crainte ; ainsi le quittent toutes pensées erronéessur la vie
et sur la mort. &gt;&gt;

La le ciel s'emplit de musique.

ll il pleut du nectar.
La les cardes de la harpe vibrent et les tambours battem.
Quelle secrete splendeur est la dans ce cha-teau du
Ciel.
Ll il n'est plus question du lever et du coucher du soleil.
Dans l'océan de révélations qu'est la lumiere de l'amour,
le jour et la nuit ne font qu'uu.

�268

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISB

Joie a jamais ; ni douleurs, ni luttes.
Ll j'ai bu, remplie jusqu'au bord, la coupe de la joie,
de la joie parfaite.
La, il n'y a pas de place pour l'erreur.
Kabir dit: &lt;( La, j'ai été témoin des jeux de l'Unique
Félicité. ,,
J'ai connn en moi-meme le jeu de l'Univers; j'ai
échappé a l'etreur de ce monde.
Le ·dedans et le dehors sont devenus pour moi un seul
Ciel. L'infini et le fini se sont unis. Je suis ivre de la vue
du Tout.
Ta lumiere emplit l'Univers ; elle est la lampe d'amour
qui brule sur le plateau du savoir.
Kabir dit : « La, aucune erreur ne peut entrer et le confüt de la vie avec la mort n'existe plus. &gt;&gt;

DE UXIEME SUITE
I
Vide la coupe ! Enivre-toi ! Bois le divin nectar de Son
Nom!
Kabir dit : « Ecoute-moi, cher Sadhu ! Du sommet de
la tete a la plante des pieds, l'homme est empoisonné par
l'intelligence. »

II
O homme, si tu ne connais pas ton propre Seigneur, de
quoi es-tu si fier ?
Renonce a toute habileté. Jamais de simples mots ne
t'uniront a Lui.
Ne te laisse pas tromper par le témoignage des Ecritures.
L'amour est bien différent de la lettre et celui qui en
toute sincérité l'a cherché !'a trouvé.

POEMES DE KABlR

III
La douceur de voguer sur l'océan de l'immortelle vie
m'a délivré de toutes vaines questions.
Comme l'arbre est dans la graine, ainsi tous les maux
sont dans les vaines demandes~

IV
Quandenfin tu as trouvé l'océan du bonheur, ne t'en
va pas assoiffé.

Réveille-toi, fou que tu es ! la mort te guette. Ici est
l'eau pure devant toi. Bois-la a perdre haleine.
Ne poursuis pas le mirage, mais aies soif de nectar.
Dhruva, Prahlad et Shukadeva en ont bu; Raida en a
gouté.
Les Saints sont ivres d'amour, c'est d'amour qu'ils ont
soif.
·
Kabir dit: « Ecoute, mon frere ! le repaire de la crainte
est brisé;
Pas un instant tu n'a-s regardé le monde face aface.
Avec la fausseté tu tisses ton esclavage ; tes paroles
sont pleines de tromperie.
Avec le fardeau de désirs dont ta tete est charoée
b
,
comment pourrais-tu erre léger ? &gt;&gt;
Kabir dit encore : « Garde en toi la vérité, !'esprit de
sacrifice et l'amour. »

V
Qui a appris a la veuve a laisser consumer son corps sur
le bucber de son époux défunt ?
Mais qui a appris a l'amour a trouver sa joie dans le
sacrifice ?

�LA NOUVELLE REV1JE FRAN&lt;;:AISE

VI
Pourquoi, mon cceur, es-tu si impatient ?
Celui qui veille sur les oiseaux., sur les betes et sur les
insectes,
Celui qui a pris soin de toi quand tn étais encore dans
le sein de ta mere
Ne te préservera-t-il plus a présent que tu en es sorti?
O mon cceur, comment peux-tu te détourner du sourire de ton Dieu et errer si loin de Lui ?
Tu as abandonné ton Bien Aimé pour penser ad'autres.
Voila pourquoi ton ceuvre est vaine .

VII
Comme il m'est difficile de rencontrer mon Seigneur !
L'oiselle de pluie, altérée, appelle la pluie a grands
cris. Elle mourra d'attente plutót que de boire une autre
eau;
Attirée par les sons de la musique, ]a bicbe s'approche:
elle risque sa vie en les écoutant et pourtant la crainte ne
la fait pas reculer.
La veuve reste assise aupres du corps de son époux; le
feu ne lui fait pas peur.
N'aie aucune crainte pour ton misérable corps.

VIII
O fr.ere ! quand je m'égarais, le vrai Maitre me montra la route.
Alors je laissai les rites et les cérémonies; je ne me plongeai plus dans les eaux sacrées.

POEMF.S DE KABIR

27 I

Je compris que moi seul j'étais fou ; que tout le monde
autour de moi était saín d'esprit et que je scandalisais les
gens sages.
Depuis ce jour, je ne me roule plus dans la poussiere en
signe d'ohéissance;
Je ne sonne plus la cloche du temple;
Je ne place plus l'idole sur son tróne ;
Je ne mets plus de fleurs devant les images en signe
a•adoration.
Ce ne sont pas les austérités et les mortifications de la
chair qui plaiseot au Seigneur.
Ce n'est pas en quittant tes vetements et en tuant tes
sens que tu Lui es agréable.
L'homme qui est bon, loyal, qui demeure calme au
milieu de l'agitation du Monde, qui estime autaot que
soi-meme toutes les créatures de la Terre,
Cet homme-la atteint l'Etre Immortel et le vrai Dieu
est avec luí.
Kabir &lt;lit : « Celui dont les paroles sont pures et qui
n'a ni orgueil ni envíe connait Son Vrai Nom. i&gt;

IX
L'ascete teint ses vetements au lieu de teindre son ame
des couleurs de l'amour.
Il reste assis dans le temple, abandonnant Brahma pour
adorer une pierre.
II se perce les oreilles; il porte une longue barbe et des
guenilles sordides; il ressemble a un bouc.
Il marche dans le désert, tuant en lui le désir et il
de;-ient semblable a l'eunuque.
Il se tond la tete et teint ses vetements ; il Jic la Gita et
devient un grand bavard.
Kabir dit: « Toi qui agis comme lui, tu vas aux portes
de la mort, pieds et mains líés. »
.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN¡;:AISE

X
Je ne sais quel est mon Dieu.
Le Mullah críe vers Lui: pourquoi ? Le Seigneur est-il
sourd ? Il entend bien résonner les fines articulations
d'un insecte qui marche.
Egrene ton chapelet; peins sur ton front le chiffre de
t?n Dieu ; porte de longues guenilles tachées et voyantes ;
s1 une arme de mort est dans ton creur, comment posséderas-tu Dieu ? ·

XI
J'entends la mélodie de Sa flüte et je ne suis plus maitre
de moi.
La fleur s'épanouit sans que le printemps soit venu, et
déja l'abeille a tec;u son message odorant.
Le tonnerre gronde, les édairs brillent; des vagues
s'élevent dans mon creur.
La pluie tombe et mon a.me languit apres mon Seigneur.
U ou le rythme du monde tour a tour prend naissance
et meurt, c'est la que mon creur a atteint.
La les bannieres cathées fl.ottent au ven t.
Kabir dit: e( Mon creur se meurt de vivre. i&gt;

POEMES DE KA'.BIR

Tous les bommes et toutes les femmes du monde sont
Ses formes vivantes.
Kabir est l'enfant d'Allah et de Rama. Lui est mon
Maitre ; Lui est mon directeur spirituel.

XIII
Celui qui est roodeste et content de son sort; celui qui
est juste, celui dont !'esprit est rempli de résignation et de
paix;
Celui qui L'a vu et qui L'a touché, celui-la est libéré de
la crainte et de l'angoisse.
Pour Lui la pensée de Dieu est comme une pate desantal
répandue sur son corps.
Pour lui il n'y a aucune autre joíe que cette pensée.
Une harmonie accompagne son travail et son repos · un
,
'
rayonnement d amour émane de lui.
Kabir dit: ce Touche les pieds de Celui qui est un indivisible. immuable, paisible, qui remplit de joie a'pleins
bords les vases terrestres et dont la forme est amour. »

(Traduit sur la version anglaise
par Mmc H. MIRABA UD-THORE:WS)

XII
Si Dieu est daos la mosquée, alors a qui ce monde
appartient-il ?
Pélerin, si Rama est daos l'itnage que tu adores, alors
que se passe-t-il la ou il n'y a pas d'images ?
· Hari est a l'orient; Allah est a l'occident. Regarde dans
ton creur, tu y trouveras a la fois Karim et Rama.
18

�1NGRES VU PAR UN PEINTRE

•
INGRES VU PAR UN PEINTRE

Ingres est la plus grande mystification du moment.
(Revut critique du. Salon de 1824.)

On assure que M. Millerand, visitant l'exposition lngres,
pria un ce ingrisant &gt;&gt; célebre de lui démontrer le rapport
que l'on dit exister entre la peinture cubiste et celle du
Maitre de Montauban. Le critique ainsi sollicité se récusa,
pour le plus grand désappointement du chef de l'Etat. Je ne
pousserai pas l'impe1tinence jusqu'a me substituer a ce
cicerone pris au dépourvu, mais je ne crois pas faire preuve
d'une trop grande vanité en pensant que les réflexions d'un
technicien peuvent éclairer une partie du débat. Ces
réflexions, je les amon;ai l'hiver dernier, dans une conférence que je fis en Hollande. Ayant a expliquer la genese
de !'esprit nouveau, c'est tout naturellement que je remontai jusqu'a lngres, dont l'ceuvre, pour qui veut bien ouvrir
les yeux, est la plus passionnée et la plus ingénieuse des
innovations picturales du siecle dernier.
C'est devenu une coutume d'évoquer Rapbael a propos
d'Ingres. La comparaison pour qui ne jette qu'un regard
distrait sur l'ceuvre de ces peintres, parait s'imposer; elle
est facilitée par les propos du Maitre de Montauban qui
ne perdait aucune occasion de se réclamerdu grand Italien.
La ressemblance entre les deux reuvres parait flagrante a
l'analyse superficielle, mais elle ne résiste pas aun examen
approfondi. Raphael et Ingres, urtis dans le méme idéal

2 75

plastique, se séparent par l'attitude qu'ils adopterent en face
de la nature. Raphael marque l'apogée du mouvement
académique ; il porte a une hauteur qui ne sera jamais
dépassée l'a-priorisme de la grande peinture d'histoire.
Son descendant direct serait plutót David. logres, a l'inverse de ces peintres, inaugure véritablemem, malgré les
velléités de quelques devanciers, la peinture d'intimité : il
.aborde la nature sans idées préconc;ues, avec une nai:veté
sans précédent, bien plu innocente que celle de Chardin.
On peut affirmer, si la formule ne paraít pas trop prétentieuse, qu'il est le héros de I'a-posteriorisrne. Je n'ai pas a
revenir sur les Jifférences profondes que j'ai mises en
lumiere ici meme 1 , entre l'art italien et l'art franc;ais. 11 me
suffira de noter que l'avenement d'Ingres marque celui de la
sensibilité moderne. Si l'on veut comprendre le sens et la
portée de ce mot, il est nécessaire de s'identifi.er passionnément avec le peintre de l'Odalisque etde minutieusement
analyser le processus de. son ceuvre.

Pour saisir la différence radicale qui existe entre l'attitude d'Ingres et celle de ses devanciers, il faut se rappeler le
bruit que suscita a son apparition sa fameuse Grande Odalisque. Ce nu, qui nous parait aujourd'hui si classique, ou
tout nous semble merveilleusement naturel, possede, aux
yeux des censeurs professionnels, entre autres tares, deux
vertebres de trop, et un sein déraisonnablement placé sous
le bras ! Voici profanée l'anatomie, cette science sacrée, cette
clef de voute du temple de l'Académisme décadent. Ingres
est accusé .de rechercher ce l'extraordinaire a tout prix » ; il
devient un gothique, un archaisant, un littérateur •.
r. Premifre visite au Louvre, dans la Nou'11elle Revue Franf(tise du
rer septembre 1919; le Cubisme au Grand Palais, r•r mars 1930; le
quatrieme centenafre de Rapbael, I"' juin r920.
2. Est-il nécessaire de faire remarquer que ce sont les titres memes
.dont on prétend accabler les oovateurs d'aujourd'hui ?
·

�LA NOUVEI..LE REVUE FRAN&lt;;:AISB

Pour quelles raisons ce peintre si versé dans les sciences
de l'Ecole manifeste-t-il un mépris si total de l'anatomie ?
Est-ce désir de se singulariser, insincérité calculée, manceuvre pour attirer l'attention, comme on l'insinue ? - C'est
au contraire par sincérité profonde et par amour violent de
la nature qu'il nous don ne de celle-ci une représentation si
nouvelfe et si décevante.
Eleve de David, et, comme tel entrainé des son jeune age
~l'étude compliquéede la musculature, Ingres possédait son
anatomie a fond, aussi bien qu'un chirurgien ... lorsqtlilétait
a l'abri dt? modele. Mais lorsqu'il était « devant la nature »,
il ne pouvait plus conserver cette froideur toute scientifique
qui n'est une vertu que cbez l'opérateur qui taille dans
la chair vive.
M. Roger Allard a fait apparaitre, avec juste raison,
tout ce que son art comporte de sensualité 1 , mais cette
sensualité, qui eut pu en effet 1e pousser vers un réalisme de mauvais aloi, devieot a·dmirable chez Ingres,
tellement elle se confond avec la soif de peindre. Alors
que David, soucieux d'assigner aux muscles leur place
précise~ conserve tout son sang-froid devant le modele, et appel!e a lui taus ses sou venirs, Ingres, empli
d'un trouble sacré, va perdre la tete. Cette chair aux tenflements si aimables, aux ondulations si voluptueuses, il ne
peut plus la disséquer du bout du crayon comme avec
l'extrémíté d'un scalpel ; c'est elle, au contraire, qui va
entrer en lui, victorieusement, et transformer sa conception
scientifique du corps humain en une conception purement
sensible. Des lors peu lui importera le nombre exact des vertebres. Il n'y a plus de vérité an:nomique, si cette védté est
en opposition avec la sensation que lui donne le corps qu'il
a devant les yeux. Cette courbe adorable du dos, si déliée,
si souple, si longue, il l'allongera encare, malgré lui, pour
r. Cela n'empéche pas M. Florent Fels de le traiter de «pisse-froid &gt;),tant la critique offre de plaisante di versité l

INGRES VU PAR UN PEINTRE

277

mieux rendre apparent a autrui le trouble qu'elle luí
inspire. Il déformera ; il entrera en contradíction avec ce que
san esprit sait pour exprimer ce que son cceur vient d'ap-

prendre.
Voici done le stade premier de son effort : sous~ le seul
controle de sa sensibilité, il note fiévreusemenc:ses frnpressions, tout comme, plus tard, feront Monet et ses amis.
Mais, a l'encontre de ceux-ci, ce sont des impressions plastiques, et non uniquement colorées, qu'il enclót en ~es
lignes riches de virtualités. Cette notation rapide, presque
rageuse a force de concentration, cette divination spontanée
des vertus les plus secretes, les plus particulieres des objets,
sera dorénavant ce qui tiendra lieu d'inspiration aux peimres
qui lui succederont. logres m'apparait ainsi, littéralement,
comme le premier impressionniste plastique, le premier qui ait
tout demandé, et d'abord, a l'analyse - j'entends a l'analyse de ses sensations. 11 est jusqu'ici, avec Cézanne, le
grand peintre de l'introspection. Je viens de citer, a titre
d'exemple, l'Odalisque, reuvre de jeunesse ; pour montrer
que son souci de ce construction &gt;) demeure immanent, d'un
bout a l'autre de sa carriere, a son analyse sensible, je dois
citer égalernent le portrait de Mm• Ingres (née Ramel), peint
sur ses vieux jours, portrait ou la déformation impressionniste de l'épaule et de la main demeure apparente aux
yeux les plus paresseux. Ing¡:es est tellement dépendant de
l'extérieur que jamais un de ses tableaux ne jaillit tout
corn;u de son cerveau, comme il arrive souvent aux ce peintres d'bistoire ». Mais au contraire sacomposition s'alterera
jusqu'a en etre méconnaissable, au fur et a mesure de la
naissance de ses dessins préparatoires, qui suscitent en sa
conscience, par les éléments nouveaux qu'ils lui proposent,
de nouvelles combinaisons. On compte 250 dessins et une
dizaine de compositions différentes pour LeMartyre de Saint
Symphorz'en et plus de 400 études pour l'Age d'Or !
M. Mabilleau, auteur d'un ouvrage sur les dessins d'Ingres
au Musée de Montauban, constatant ces tatonnements,

�LA NOUVf;T.LE REVUE FRAN~ISE

s'exclame sur son « mangue d'imagination ». C'est cette
incapacité a ríen inventer sans la présence du modele qui
fait la véritable force du grand Montalbanais. Ses toiles
mythologiques memes ne sont qu'un étalage de figures
puisées a memela réalité, et puisées non froidement, raisonnablement, mais sous l'empire d'une émotion de visionnaire. C'est parce que sa sensation est pure, d'origine strictement optique et absolument débarrassée de la surveillance
de !'esprit critique, que ses déformations sont aussi saturées
de réalité profonde. A l'encontre de M. Mabilleau, je me
réjouis de ce qu'Ingres, de meme que Cézanne, ne puisse
tracer une ligne ni donner un coup de pinceau sans etre
« sur le motif i,. Ils ne croient tous deux qu'a ce qu'ils
voient, ou plutót a ce qu'ils croient voir et leur imagination ne peut jouer que sur ce que je demande la permission
d'appeler les &lt;&lt; données immédiates » de leur sensibilité.
*

* *
lngres vient de sacrifier asa pure émotion de plasticien.
Le modele disparu, en tete a tete avec lui-meme, il se rend
compte des fautes de dessin que son transport de tout a
l'heure lui a fait ·commettre. Sa fievre qui vient a peine de
l'abandonner, lui a fait voir les objets autrement qu'ils ne
sont, et commettre ainsi des mensonges. Doit-il corriger
ces erreurs ? S'il exprime a nouveau ce qu'il sait des choses,
ne va-t-il pas mentir a son sentiment ? Dilemne douloureux, inconnu des primitifs et des renaissa:11ts, mais singulierement fréquent chez certains artistes modernes. Cette
nature qu'on voudrait tant respecter, voici qu'on lui fait
violence a force de ferveur ! 11 arrive un moment, passionnant entre tous, ou comparant le nouveau visage qu'ont
revetu les objets magnífiés par l'impression que nous avons
d'eu:x, avecla figure que la perceptíon réfléchie leur assigne,
on demeure saisi, anxieux, ne sachant qui l'on doit croire,
de son creur ou de sa raison. D'un coté, voici l'image

INGRES VU PAR UN PETNTRE

2 79

froide, narrative, que trace notre main assurée, lorsque
notre émotion est dissipée; de l'autre voici l'image surprenante, métaphorique, que la meme main, inspirée, faitsortir de l'inconnu, et qui est le chiffre de notre sensation
fugitive ... Ce trouble nai"f qui fait dérailler la main, et tracer des objets une figure différente de leur textualité, n'estce pas le plus bel hommage qu'un artiste puisse rendre ace
qu'il étudie ? N'est-ce pas encore « la nature », cette forme
que l'homme invente a son contact ? Et cette invention,
n'est-elle pas l'unique vérité, en somme ?
Si l'on accorde de telles libertés a l'artiste, que lui resterat-il a faire, pour retrouver la tradition, c'est-a-dire pour
hausser au style impersonnel ses trouvailles intimes ? Il luí
faudra redevenír intelligent apres n'avoir été que sensible;
redevenir une volouté organisatrice apres n'avoir été qu'un
instrum~nt enregistreur; cultiver a froid les embryons plastiques que son émotion luí a· fait découvrir. Et encare :
ayant déterminé le rythme natif des ligues, les organiser
selon un plan logique, lés laisser s'épanouir en un bouquet
abstrait, en un mot substituer, volontairement, cette fois,
les signes plastiques de son émotion aux signes littéralement représentatifs de l'analyse discriminative.
C'est en pratiquant une spéculation intellectuelle de cet
ordrequ'Ingres trouva, entre centautres, la forme essentielle
du corps de Thétis. Qu'on en veuille bien regarder un seul
détail : ce bras qui d'un geste adorable effieure la barbe du
Dieu. Ce n'est pas un bras tel qu'ilest en réalité, avec ses
plis, ses angles, et le fouillis de ses veines et de ses muscles, c'estune forme inventée, une chose chaude et sinueuse,
faite pour caresser et envelopper sensuellement. Je souhaite
qu'a la lumiere de cet exemple, le terme d'architectures
mentales, dont je me suis servia propos de Cézanne ( et qui
fut si mal interprété par une certaine critique) revéte le
sens précis que j'ai voulu lui donner, et que la suite de cet
essai aidera peut-etre a mieux déterminer encare.
Si logres n'avait fait que déployer pour ainsi dire comme

�280

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

un éventail les signes plastiques de son émotion de peintre, il n'aurait fait que portera leur limite ses spéculations
introspectives, il n'eut été (et déja cela serait suffisamment
important) qu'un décorateur nouveau trouvant en soi-inéme
des motifs ornementaux comme au fond du creuset le
chimiste découvre de nouvelles substances. Mais il n'eut
pas été plus grand que les peintres de l'école de Fomainebleau, par exemple. Une prodigieuse et plus précieuseauréole
l'entoure.
Qu'est-ce qui donne aux reuvres d'Ingres cette force
magnétique qui nous attache a elles, nous envoúte et nous
poursuit? Qu'est-ce qui les doue de cette force fertilisante ?
C'est le récit qu'elles nous font du dtarpe ineffable qui se
joue en cette conscience. Nous avons vu le peintredéformer
le modele sous l'empire de son émotion, puis spéculer sur
ses découvertes, faire fleurir les lignes ainsi obtenues, les
délivrer de l'emprise de la matiere, en amplifier l'essor, les
faire rebondir librement les unes sur les autres. Le plaisir
que goute l'imaginarion a ce jeu est violent, et il est difE.cile de résister au désir de cultiver cet univers inconnu.
Cette liberté, cette facilité, cette complaisance dans l'arabesque sont les caractéristiques des arts de décadence.
Botticelli, par exemple, s'y livre avec délices et laisse couler
les lignes onduleuses et distinguées de ~es personnages sans
se préoccuper de les douer d'une humanité définie. Vénus,
Nymphes et Madones obéissent indistinctement a son amusement de décorateur habile. Mais In gres est trop fortement
attaché au sol, trop amoureux du réel, trop esclave des
objets pour obéir a ce caprice avec tant d'abandon. Voici,
a ce stade second, son tableau tout établi : les lignes s'enlacent les unes aux autres, voluptueusement. Mais elles ne
contiennent plus ríen de la matiere chaude et vivante qui
les remplissait. Elles vivent par elles-mémes ; un effort
de plus et elles voot se vider tour afait, cesser d'étre représentatives pour n'étre plus que le véhicule de « l'effusion
pure &gt;&gt;. A ce mom~nt pathétique, Ingres, déchiré de mille

INGRES VU PAR UN PEINTRE

beaux remords, éprouve le besoin de retourner, lucide, cette
fois, aux sources d'ou son émotion est jaillie. Il tieot en
main, tel un prétre nouveau, les signes mystérieux d'une
religion inconoue. Va-t-il jongler avec ces symboles hermétiques, pour triomphersans controle? Non, il va succomber
acette tendre défaillance provoquée daos son creur par la
sollicitation des choses charnelles : avec un tact admirable,
ce sensuel, puisant dans la matiere animée, en nourrira
derechef ces lignes géométriques sur le point de se dessécher. La Naissance des Muses donne une idée de ce qu'eut
pu deyeoir son reuvre, abandonnée a cet état Je simple
transposition. Les formes y sont admirablement spiritualisées, mais il leur manque une certaine ardeur, dont elles
se fussent enrichies a étre replongées dans l'élément vivant
d'ou elles sont issues. C'est cette trempe vivifiante qui leur
manque, qu'lngres doone presque toujours a ses reuvres.
Il n~ restreint pas l'élan de ses lignes ; il n'en jugule pas
l'essor, mais il ajoute a leur articulation une chaude onctuosité, il augmente les ·formes d'un gonflement de seve, il
les recouvre comme d'une em·eloppe melliflue. Il trouve
enfin le point d'équilibre admirable ou la ligne métapborique et la ligue spécifique concluent un pacte indéfectible, ou le sentiment naif et la pure discrimination confondent leurs résultats. Merveilleux accord, entente sublime
entre des éléments ennemis. La lutte intérieure dont
Ingres vient d'étre l'acteuret le témoin s'apaise, mais inoode
la toile de ses ondes musicales.
*

* *
On ne saurait citer trop d'exemples pour éclairer un
sujet aussi complexe que celui du dualisme d'lngres. 11 est
nécessaire de parler un peu techniq11e, et de procéder a des
coro paraisons.
Dans un tableau byzantin, ou tout est construction géométrique, les cercles, les triangles, les parallélogram1,11es se

�LA NOUVELLE REVUE FRAN9AlSE

distiogueot au premier coup d'reiL Ils nous offreot, par
leurs combinaisons, une beauté essentielle, désincarnée. La
ligne ne rencontre, daos son ascension ou sa volute, aucun
obstacle; elle s'épanouitsans contrainte. Lorsqu'on compare,
au Louvre, la Vierge entourée d'anges, de Cimabue, a la
grande Odalisque, on constate que, dans ce dernier tableau,
c'est le meme systeme de cercles et de droites qui suscite
le style monumental de l'reuvre, mais que cette organisatioo, cette construction architecturale se cache subtileroeot derriere le voile palpitant des détails physionomiques. II n'est pas une forme, dans cette figure, qui
ne soit inventée; elle est invraisemblable d'un bout
a l'autre. (Je ne manque pas, daos mon académie, de
dooner cette position et celle de Thétis a chaque modele,
a titre d'expérieoce, et pour la plus grande édification des
éleves incrédules.) Pas une ligne ne co10cide avec la
forme naturelle, qui apparait a la coroparaisoo toute
empatée. Ríen qu'a analyser le visage de l'Odalisque,
j'éprouve un plaisir sans limites, a ccnstater le mélange de
violence et de déférence dont il est le produit. Je ne sais ce
qui est le plus émouvant, de l'arbitraire des formes, ou des
précautions que le peintre a prises pour les poser sur la
toile. Ce cou est une ,·erticale, ce turban un cercle, ces
bandeaux de cheveux une sinusoide. Pour éviter la symétrie, le muscle trapeze s'arrondit vers la gauche et devient,
de l'autre coté, une droite. L'empatement qui relie le menten au cou a disparu ; il n'y a plus qu'une ligne horizontale faisant un angle droit avec le cou, parallele a la nuque.
Mais le plus étonnant, dans ce visage, c'est le faux parallélisrne du profil avec la verticale. Pour mieux me rendre
compte du travail du peintre, j'inventorie vingt visages
féminins, placés dans la meme position. J'en conclus
qu'il est impossible, en copiant froidement la réalité,
d'amener un profil normal a cette espece de nivellement.
Le nez tracera forcément un angle superfétatoire (car l'essentiel~ pour lngres, est d'obtenir, dans cette partie du

INGRES VU PAR UN PEINTRE

tableau, l'illusion d'un parallélisme avec les deux lignes du
cou). Avec quels soins délicats le peintre met en lumiere
cette partie du visage, et établit un cornpromis entre la
ligne réelle et la ligne constructive ! Elles s'interpénetrent
si bien que le spectateur sentimental et le technicien y
trouvent tous deux leur compte. L'intelligence de l'agencement des lignes est toujours prodigieusement émom·ante
dans lngres, mais que dire des égards infinis avec lesquels il
les manie et les installe. Quels mots trouver, pour célébrer
cet art de délicat camouflage, cette décence daos l'aveu de
ses calculs ? Sauf pour quelques ennemis de lugres, singulierement perspicaces - comme ce charmant M. Dimier
qui me disait finement: « Voyez le bras du duc d'Orléans:
c'est déja le bras de fauteuil cubiste ! » - les créatures de
lngres, ses créations devrais-je dire, s'offrent sousdes dehors
irréprochables. Certains &lt;&lt; modernes &gt;&gt; auxquels il faut parler
gros pour etre compris, vont jusqu'ales trouver &lt;&lt; pompier &gt;&gt;.
On qualifie plus généralement son dessin d' &lt;1 impeccable ».
M. Roger Allard parle ·de « contour exact » confondant
me semble-t-il, ici, précision et exactitude.' Le méme'
critique déplore que &lt;&lt; le lyrisme et le drame aient
déserté la peinture &gt;&gt;. Mais je le demande a tous ceux qui
ai°:ent la peinture pour elle-méme: Y a-t-il quelque part
lyns_me comparable a celui qui nah de ce compromis
subt1l, chez logres, entre 1a sincérité et le subterfuge ?
Recréant, par un e:ffort d'imagination, les formes naturelles que le premier cubiste-impressionniste eut devant
les ~e~~' je mesure la distance parcourue par cette agile
se~s1~1ltté. Mon intelligence se réjouit de ses procédés
art1fic1eux ; mon creur nage dans une joie sans bornes en
reconnaissam, a travers ces merveilleuses architectures
le visage de la Nature immortelle.
'
*

* *
C'est parce que partagée en .deux morceaux opposés, et
décelant a l'analyse a la fois une agitation et un apaise-

�LA NOOVELLE REVUE FRANCAISE

ment ( comme du bouillonnement de la source et du calme
de l'esruaire) que les ceuvres d'Ingres, ses portraits surtout, nous font parcourir les plus grandes étendues de la
sensibilité humaine et nous proposenr des modeles que
nous ne saurions trap étudier.
J'arnue que je ne puis, en aucune fac;on, me sentir
d'accord avec M.. Roger Allard quand il voit en Delacroix
le maitre le plus apee a orienrer aujourd'hui les jeunes
peintres vers le salut. Comment Delacroix, dont je reparlerai a propos du Louvre, pourrait-il nous enseigner la
regle, sans laquelle il n'est pas de licence possible,
puisqu'il ese la licence tout court, la liberté sans frein,
l'explosion? Loin d'évoquer cette accalmie magnifique
que réalise l'ceuvre d'Ingres, son ceuvre est l'orage
meme, avec rous ses effets brutaux et toutes ses syntheses rapides. Elle ese l'exception : on l'admet, on !'admire
quelquefois, mais on ne l'érige pasen príncipe. Ses procédés
sont les plus périmés qui soient; la preuve en est que, malgré son génie indéniable, il demeure roujours inférieut aux
maitres done il a emprunté les modes d'expression : Tiotoret, Véronese, Rubens. Ceux-ci, Titans d'une autre race,
exprimaient les objets de mémoire : il faur une puissance
presque divine pour atteindre au lyrisme en travaillaot
uoiquement par la connaissa11ce. Ingres, rout comme Delacroix, eut échoué dans cette entreprise. Ses dessins exécutés sans modele montrent la pauvreté de son « imagination »; son génie, comportant toutes les tares dont nous
sommes héréditairement atteints, est d'avoir adopté un
systeme de travail en accord avec son tempérament, et
c'est une raison de plus pour que sa lec;on nous paraisse
exemplaire. A l'encontre de Delacroix, s'il choisit Raphael
comme maitre, c'est, plutót qu'un modele, un excitant
qu'il rechercbe. Ses procédés de travail, nous l'avons vu,
sont absolument différents de ceux du peintre de la Fornarina, et, s'il évoque, par fa pureté toute géométrique des
cootours, le grand Iralien, c'est pour mieux oous faire

INGRES 1·u PAR UN PEINTRE

goóter les différences profondes qui existeot entre ces deux
iospirations opposées. Ainsi, s'il ne nous propase pas une
ceuvre plus noble et plus belle que celle de Rapbael, il
nous en offre une plus touchante parce que plus proche de
notre sensibilicé. Ce n'est pas it propos d'Ingres, mais bien
de Delacroix qu'il faut parler d'académisme . Delacroix est
le dernier grand académique illustrant des concepts plutót
qu'obéissant ades sewations. Une fois pour toutes, précisons
cette différcnce profonde, absolue, irréductible qui existe
entre les deux modes de travail adoptés par les deux grands
rivaux. Delacroix, séduit avant toutes choses par la tragédie
humaine, représente une anecdote, • historique ou de
mceurs », le plus littéralement possible, avec le maximum
de couleur loen/e. A cóté des Renaissants, traitant quelquefois
de sujets analogues, il parait d'un naturalisme étroit.
Trap dérnué au drame h111nain, il n'a pas le temps ni la
force de le transposer dans le domaine de l'absolu. Luí
aussi a recours a des procédés paralléles au su jet choisi, et
son reuvre demeure emprisonnée dans la gangue des formes
pour ainsi dire « journaliéres ». Ainsi que l'enseigne
l'&amp;ole, il dessine le visage, le pied, la main types; il se
conforme a un canon établi une fois pour toutes. Regardez
les Croisés: c'est le m~me dessin de visage anonyme au
nez court dans le prolongement du front, c'est le méme
type conventionnel que l'on trouve daos la plupart de ses
tableaux. Pressé d'en arriver a l'action, il ne va pas
• s'amuser » aen différencier les acteurs: ce qui l'intéresse,
c'est le tumulte, l'entrecroisement des lignes, la véhémence du désordre illustratif: a !'instar de ses visages, les
1:'embres de ses personnages se trouveront dans des posit10ns prévues, et ne cesseront d'étre conformes aux regles
de la perspective habituelle et aux lois de l'anatomie.
N'est-ce pas la la caractéristique de l'Académisme ?
Regardons travailler Ingres a nouveau : il aborde la
nature sans idées préconc;ues, en état de virginité intellectuelle, en parfaite posture de réceptivité: il est pret a

�.286

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

.subir et a enregistrer le moindre choc venu du dehors.
Des lors ce n'est pas la ressemblance qu'ont les objets entre
eux qui le frappeta, mais leurs différences les plus subtiles.
11 sera sensible d'abord a ce qu'un visage, une main, une
étoffe offrent de particulier, d'inédit, d'individuel. Si l'on
compare entre eux ses portraits, on découvre presque dans
le moindre accessoire ce gout de la différenciation, cet
.amour de l'humain, dans ce qu'il offre de plus intimement
révébteur de l'ame, cette recherche des éléments les plus
spécifiques, les plus rares, les plus exceptionnels. La con-fiance en soi-meme d'un bourgeois cossu, ou le souci a
peine perceptible d'une gracieuse mondaine qui sent déja
fuir sa beauté, sont pour lui des drames aussi importants
que les Massacres de Scio ou les revers de la Crece expirante.
Tous ses portraits sont des évocations attendrissantes
d'une humanité percée par le regard le plus attentif, et
peintes par la main la plus soigneuse qui aient existé depuis
Foucquet. Il fallut cet effort de spéculation plastique dont
j'ai parlé, opérant sur les découvertes de la sensibilité, pour
qu'ennoblie par la floraison des ligues génératrices, l'ceuvre
du portraitiste échappat a l'anecdote et se haussat a I:Universel.
Je voulais longuement parler des portraits d'Ingres,
auxquels M. Allard me semble avoir trop peu pensé.
Mais aussi bien tout ce dont il a été question dans cette
étude peut leur etre appliqué. Ingres est une personnalité
trop puissammen t organisée ( trop forrement im prégnée,
aussi, de l'influence Davidienne) pour apparaítre inégal
selon les sujets par lui choisis. II me faut cependant signaler
ce fait inoui: : il est peut-etre le seul ponraitiste dont les
modeles ne se soient jamais plaints. Et cela seul suffiraít a
préciser sa valeur: cet inventeur de formes est en meme
temps le créateur des plus aimables ressemblances ! 11 n'est
pas jusqu'a ces minuscules nacures martes, placées dans un
coin de la toile - comme ce buste et ces livres (portrait
de Bartolini), ces gants et ce rouleau de papier jetés sur le

INGRES VU PAR UN PEINTRE

coin d'un canapé (portrait de M. de Pastoret) et cet exquis
mélange de rubans et des franges d'un fauteuil (Mme Moitenier, 1851) qui n'accentuent la ressemblance du modele
par celle de l'atmasphere dans Jaquelle il baigne.
A titre d'exemples faciles a méditer, je cite les dessins
pour le portrait de Afme d'Haimonville ou de Mrne de Broglie
(je pourraís les citer tóus), qui, comparés aux peintures,
rnieux que tous les discours, démontrent l'amplification
qu'Ingres sut faire subir a ses notes directes. Chaque
dessin, vu séparément, parait définitif, et comme n'adroettant pas de su~enchere, mais il semble maigre des qu'on le
compare au portrait terminé. Dans celui-cí, les rapports des
formes vivances avec celles du fond jouent si justement
qu'elles en sont augmentées et ennoblies. Les dimensions
de chaque objet sont si rigoureusement établies, colorées
avec tant de mesure, en fonction de l'économie générale,
qu'il est impossible de déplacer d'un demi-centimetre
chaque détail. Nous tous qui cherchons les secrets de 1a
coostruction harmonieuse, qui pourrions-nous interroger,
sinan encore l'infaillible magicien qui, ayant amené sagement chaque objet a sa place fatale, trouve encere le
mayen, l'ayant ainsi emprisonné, de lui conserver son
saurire?
Je quitte aregret lngres portraitiste; ce ne sera cependant
pas saos avoir souligné la nécessíté, qu'il nous fait admettre,
du :rompe-l'ceil. Cézanne lui-meme, peintre bien plus
allus1f, le déclarait indispensable. Qui ne comprendrait
que la nudité des surfaces martes, mur, meuble, livre,
etc., peut paraitre plus calme encere, opposée a la vivadté d'une robe ou d'une draperie ornernentée avec précision ? M. Allard dénonce comme un danger le « sens »
qu'avait logres « du détail poussé jusqu'au sadisme )). Que
pensera-t-il alors de l' &lt;e exactitude scrupuleuse » des primitifs? ~· A~lard se laisse entrainer un peu trop loin par
son ant1pathie pour les procédés cubistes. Qu'il veuille
empecber M. Braque de tomber par ce l'abus du trompe-

�.288

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

INGRES VU PAR UN PEINTRE

l'cdl » dans le « bas-réalisme &gt;&gt; qu'on voudrait ainsi e&lt; proposer comme le dernier effort de l'art », ¡~ le cornprends
fort bien, mais est-il bien sftr que, si, au lieu d'interroger,
comme ils le font, dévotieusement logres et Corot, les
peintres cubistes se mettaient a l'école de Delacroix, ils ne
courraient pas la plus stérile aventure?

*

**
En plus de la le~n morale qui se dégage de son attitude,.
les moyens qu'emploíe lngres nous apparaissent les plus
propres a réintégrer la peinture daos ses limites normales.
Comment saisir 1a forme, en évah1er les propriétés pfa.stiques, si ce n'est en Yemprisonnant en des linéaments géométriques? Débarrassant la peinture· de ses ornements
fragiles, de ses hors-d'ceuvre périssables, Ingres reporte
notre esprit angoissé vers les chefs-d'ceuvre savants et
na1fs de l'Egypte et de la Grece. Certaines de ses toiles,.
comme la grande Odq,lisque, le nu de dos de la collection
Bonnat, ]upiter et Thé.tis, évoquent les procédés les plus
farneux de l'art antique. Les danseuses des bas-reliefs
égyptiens, grace a quelques lignes profondément méditées,.
et totalement inventifes, résument saos sécheresse ni pédanterie toutes les souplesses et tous les mysteres du corps
féminin. Les contours les plus divers s'y mélangent avec
un tact indépassable et nous renseignent sur l'esseotiel ¿e
la structure humaine. Le profil d'un visage donne de
celui-ci la définition la plus typique: la figure s'appliquera
done de cóté contre le mur. Mais un ceil dessiné tel que le
propose le visage ainsi placé est insuffisamment ex:pressif.
L'artiste égyptien va avoir recours a un subterfuge : imaginer un déplacement de sa vision et intégrer l'ceil rkl,
l'reil absolu, l'reil de face dans le profil, qui en demeure
tour illuminé. Le meme procédé présidera a l'expression
du corps. La ligue du dos, la chute des reías sont des
signes admirables : les voki fixés. Mais est-ce une-

r

rnison pour sacrifier ce ventre merveilleux qui se trouve
dissimulé ? Un déplacement dans Je sens opposé, et voici
la subtile jonction établie. Ce dos, ces rondeurs jumelles des
fesses, si on les dessine en leur entier, ne présentent que
l'envers du corps; une légere incursion d'un cóté, et le
sein caché va doucement renfler la lígne ou se greffe le
bras. Voici une parfaite énumération, un inventaire complet des beautés du corps féminin. C'est a la meme totalisation des valeurs expressives que tendent les ceuvres
d'Ingres pré-citées. Si l'on compare le nu de la collection
Bonnat ou l'Odalisque avec ces bas-reliefs, on demeure saisi
de leur ressemblance, et l'on ne sait que choisir du charme
sensuel ou de rémotion spéculative que dégagent ces
a:uvres si éloignées et si paren tes. Puissent M. Lapauze et
ses amis, si dévoués a l'art d'Ingres et sans doute soucieux
de la prospérité de sa descendance spirituelle, réfléchir sur
ce rapprochement et s'attendrir davantage sur le désir
d'absolu qui incite certains peintres cubistes a noter simultanément les propriétés dffférentes des objets, et qui leur
fait concilier a leur tour, sur leur panneau, les signes éloignés d'un sein et du dos ou la rondeur et le profil d'un
compotier empli de poires a la fois rondes et triangulaires !
11 n'est pas jusqu' au procédé cu biste de la teinte-plate,
procédé également ancien, qui n'ait été utilisé par Ingres,
et camouflé, selon son habitude, de fat;on a para5tre le
moins archafque possible, le moins agressif. Tout ce que
ce peintre génial ajoute au contour, il le retranche de
l'intérieur. Je prends au hasard le portrait de Madarne de
Tournou. On ne peut appeler modelé ce léger dégradé sur
les bords du bras droit: il tourne, malgré cela. Le peintre,
expen a tirer parti des moindres lignes, a compris qu'en
exagérant, en relevant la courbe de la manche, et en la
reliant doucement au dessin du bras, il suggérera ainsi la
rondeur du membre. C'est a une méditation de meme
nature sur la valeur expressive des contours que se livrertt
19

�LA NOUVELLE REVUE FRANí,.AISE

les peintres nauve-aux: animer l'intérieur de surfaces planes
emplies du ton local par le frémissement de la ligne qui les
délimite est leur constante préoccupation. (Les peintres
strictement linéai,res, au contraire, n'obtiennent que des
surfaces inertes: ce tie sont pas des peintres.) C'est encare
un souci identique qui donne en partie l'ampleur et le
style aux rneilleurs tableaux de Courbet, moins éloign"é
qu'on ne pense, dans ses bons jours, du grand Mantalbanais. C'est enfin une constante méditation sur le pauvoir
suggestif des Ugnes, et l'exercice fréquent des déplacements
(au sens ou j'ai indiqué que l'entendaient les Egyptiens),
qui doue les tableaux de Cézanne d'intensité expressive, et
en fait le logique ttait-d'union entre lngres et nous.
Malgré que cette filiation m'apparaisse indéniable et qu'il
y ait, dans l'attitude admirative prise par la majorité des
peintres nouveaux a l'ég:i.rd d'lngres, la confession d'une
admiration sincere, et qu'aucune cansidération politique
ne viem entacher, je comprends que le public soit encore
sceptique au sujet ·de la filiation Ingres-Cézanne-le cubisme. A vrai dire, je ne vois guere quel est, parmi les
al'tistes contemporains, celui qui vit réellement le drame
dont Ingres jadis fut le héros. 11 n'y a pas beaucoup de
peintres déchirés d'aussi vertueux scrupules. Mais n'oublions pas que le cubisme nah a peine : il a exactement
dix ans d'existence, et la guerre ne fut pas faite pour le
doter d'inspirations ferriles. Nous en sammes encare
a ce moment douteux d'un mouvement naissant ou les
éléments le,s plus troubles se mélangent, ou maitres de
&lt;lema.in et simples profiteurs ¿u jour sont, aux yeux du
vulgaire, confondus. Lorsque l'hnpressionnisme avait cet
dg.e-1.it, Cézanne et Renoir ne paraissaient pas plus grands
qu'un Guillaumin. Sisley, qui n'atteint pas a la cheville
des maitres d' Aix et de Cagnes, mais qui peut passer
pour l'impressionniste-type, peignait alors aYec des tons
sales, et s'in&lt;lignait des ombres violettes qu'osait timidemerit Renoir. Qui, a ce moment-la, eut pu prédite a la

INGRES VU PAR UN PEINTRE

nauvelle écale son glorieux avenir? On objectera, en
m'empruntant mes propos memes, que les plus gra:nds
d'entre les impressionnistes sont ceux qui sant sortis de
cette Ecole. 11 s'agit bien, en effet, de sortir du cubisme,
mais encare y a+il « 1a manier.e » et le cboix de l'heure.
Il peut y avoir deux fa~ons de s'en év.ad.er: 1° en le
reniant, ce qui ne serait ni tres noble, ni tres profitable;
2° en le dépassant, apres l'avoir assumé tout entier. Pour
qu'il y ait évasion, il faut que la prisan soit construite ; il
faut que le cubisme, ensemble de lais définies, existe, grace
aune cohésion des effarts, et aun renoncement provisoire a
la recherche de l'originalité a tout prix. Travaillons done,
puisque- l'art se meurt de trap de liberté, a édifier cette
nouvelle prisan. Ce sera ensuite aux plus agiles a en escalader les murs, jusqu'aux nuages, qu'illuminera sagement
le reflet du génie tempéré du grand ce Mansieur logres &gt;&gt;.
A~DRE L!fOTE

Je ne peux raisonnablement abandanner cette étude
sans dénancer: une fois de plus, le mépris que l'on a en
France pour les ceuvres d'art qu'on pourrait facilement
sauver de la destrucrion. Qu'un ce audacieux bandit ,i vale
un tableau dans un musée, qu'un obus abime un monument, et vaici tous les journaux emplis de protestations
indignées. Mais que, par l'incurie des fonctionnaires,
des chefs-d'ceuvre tombent en poussiere, personne ne
s'en émeut. 11 y a beaucoup a dire sur l'organisation
de nos musées... L'admirable Portrait de Granet, qui
appartient au musée d'Aíx, est dans un état déplorable.
La toile, distendue, faisant poche, et usée sur les bords,
menace d'abandanner le chassis : on a bien voulu la cansalider (?) a l'aide de quatre petits bouts de bois claués au
petit bonheur par dessus la peinture. Ce tablean réclame
impérieusement un rentoilage, ou, au moins un collarre
'
t, •
sur panneau de bois. Les 'Ambassadeurs d'Agamemnon, toile

�LA NOUVELLE REVU.E FRANCAISE

a.ppartenant a l'Ecole des Beaux-Arts, s'écaille en plusieurs
endroits. Chaque coup de plumeau destiné a enlever
la poussiere, ~ggrave la blessure. Le Portrait de Bonaparte,
du musée de Liege, a éré reverni follement, par vagues
successives. Sous les irrégulieres nappes brunatres, il est
irn possible de savoir de, quel vert a été peint le tapis ; la
jambe droite du premier Consul, moins vemie que l'autre
ou partiellement nettoyée, est blanche, cependant que
la jarnbe gauche est devenue d'un beau jaune d'or ! Je
,reparlerai des soins a donner aux tableaux d'fngres a
propos du Louvre.

POEMES

INTIME

Les lettres sur le bureau
Semblent exhaler des plaintes
Et la courte horloge peinte
Fait des poids comme un vieux beau.
L'inutile plume d'oie
Et le bloc de pdle azur
Dévotement dorment mr
L'albwn de Ma Mere l' Oye.
Sous les verres les images
Disent des enfantillages
Et les parents dans leurs cadres
Sont bien sages pottr leur áge.
Le buvard aux bavardages
Rose comme tm écolier
A ttend l' beHre de lier
Sa bouche aux lévres des phrases

�2 94

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

295

POEMES

Tandis qu'au loin mes pigeons
Roucoulent des gargarisrnes
Et font un Henri Matisse
Avec l'ombre du balcon ...

AUBE

ZÉLANDE

Toza un paysage en lignes bla:nches
L'octroi de Paris est un Foujita
Avec un oiseat, rnr 11,ne branche
D'un arbre comme il y en a des tas.

De l'air, de la lumier.e
Et ce ciel que balaie
Le vent, ou de légeres
Fumées et nules errent.
Une eau grise venant
Implorer dBS caresses
A ux flanes du bateau svelte
Comtne des cbiens jappant.
Tout cela qui clapote,
Un instant danse et fróle,
Puis regagne. en bon ordre
Les tapis d'un vert proche,
\

Mouli11S et ber,ges douces
Sur un fond vieille Hollande,
Eglises sous lettrs hollSses
Et beffrois qui s'élancent ...

Un réverbere est encore en vie
S1" la grille qui coupe du jour
Et dans cette petite at.we en sourdine
C'est le passage des topinambozm.
Tout un monde somnolent s'avance
En cette lumiere tféchafatul
Tandis que le gabelou de sa lance
Perce le secret des tombereaux.
RENÉ KERDYIC

�LA NOtJ\'ELLE REVCJE fRAN&lt;:AfSE

LE CONCIERGE
I&gt;a11s le ciel fument de grands vaisseaux
et mr terre il y a ce soir un homme qui écrit
pres d' une bougie
avec un styl.ographe Watermaizn
Il pense aux oiseaux gris
aux valses lentes qui sont des oiseaux gris
il pense aux pays qtt'il ne connatt pas
comme on pense ason cbien endormi
n sait beaucoup de choses qui n'ont pas de nom
sur la ferre et dans les cieu.x
d'ot't s'envolent les grands vaisseaux
I es arbres réc1ament le silence et la plttie
ll y a im homme qui écrit pres d'uné bougie
pres d' un chien endvrmi
et qui pense a la /une
et qui pense ait Bon Dieu
Jl y a aussi ces papillons pelites réclames du paradis
111aison des anges tres bien mis
propriétaires de cannes elégantes
et de grandes voitures simples souples silencieuses
Les anges son t des amis
a qui l'on demande conseil pou.r choisir une cravate
et qui dpondent tristement
ce Choisís celle qui a la couleur de tes yeux. »

POEMES

Les anges disparaissent dans les jlammes des bo11gies
et il n'y a plus q11-e les arbres
et naturellement les animaux que l'on oublie
et q11 i se cachmt
Ces bra1.'es savent que le silence est de rigHwr
a cette hmre de la nuit courageuse
l.t cette beztre oú descendent les priéres
et les chansons rnr des ecbelles de colon
C'est l'heure 01i l'on voit aussi des yeux
qui ne veulent pas s'éteindre
immobiles comme des séraphins
Anges de Paris prétez.-moi vos ailes
préte'--moi i·os doigts
prétez-11wi i•os mains
Faut-il que je darme encare si longtemps
et que 111a té/e soit plus lúurde qu'un péché
Faut-il que je 111eure sans 1m cri
dans le silence que récla.ment les ai:bres
pres d'une bougie
pres d'11n chien endormi

2 97

�LA. NOUVELLE REVU:E FRAN~AISB

299

PO.E.MES

I
CALENDRIER
INAUGURATION D'UN CANON
La f umée des cigares
la chaleur des rnaisons
la lumiere des odans et des rivieres
sont nos chers compagnons
Et pourtant notre ingratitude est sans bornes
comme nos regards, comme notre voix
Nous passons avec notre rt're
,
pour mieux voir les bonheurs des dames
et les paradis des enfants
Notts ne savons pas qu'il existe quelque part
une 1le
un désert
pour les petits
Aujou,rd'hui et demain
comme deux mains croisées
s1-1,pporte1it malgri tout la chaleur des années
Notis pouvons courir
et nous po1wons mourir
la pluie sera pour nous la chére bienvenue
Son visage sanglant et ses mains croisées
supportent-elles aussi la chaleur des années.

Quand la table s'ovalise
et que les verres changent de forme,
1m Frere Supérieur en frac
Jait signer les hótes sur le Livre tf Or.
e( - Croyez a notre attachement pour vous,
plus fort que le ciment. »

Lors,
une visite au polygane.

L'ingéniettr principal, un squale
en leggins et barbe noire) crmfinna :
e&lt; C'est notre 220mm sur chenilles;
deviendra papillon.
Je ne saurais trop le recommander ·
aux nations avides de higl&gt;-life. »
Combats sanglants. Sanglants combats.
Tira la bobinette.
La mission ferma ses oreilles et ouvrit la boucbe.
Une rose trémiere tamba.
Cotnbats sanglants.

PHILIPPE SOUPAULT

Notre wagon attendait, loamwtif,
dans une gare concave oú résrmnaient des veaux.
Nous aussi, nous sommes une nation d'artisles.

�· LA NOGVELLE REVUE FRAN~!SE

300

II

MADAME DE NOAILLES
INAUGURATION D'UN PAQUEBOT

Les artistes de la Comédie-Franvaise
sont venus stt1' le paquebot a 4 turbines
réciter les deme Pigeons
satis un plafond signé L11c-Olivier Merso11.
Les filles du Préfet maritime dansent
et so-nt en nage
d'espérer 11n mari.
Le Capitaine dit: « Voyez. dames Sirlries
habillées de mazout. Ji
(Peut-on considérer sa11s baine
l'atticisme du Capitaine ?)
Des gouttes to-mbent) large sue11r.
Les foryafs du 4m pont r:mt des sentiments excessifs.
La mayonnaise to11rne.
On entend crier
les chi,ms promis ti la vivisection.
Dans sa péroraison, le Ministre aux invités :
~&lt; Lanyons sur l'océan,
0

suave mari magnum,

ce petit caín de France,
e' est a dire,
un peu plus de Justice el tm peu plus de Beauté.

&gt;&gt;

PAUL MORAND

L'Académiefran~ise vient de décerner aMm• de Noailles la
plus haute récompense dont elle dispose, et dont elle dispose souvent avec moins de discernement ou de bonheur.
Le poete de l'Ombre des Joitrs pla&lt;;ait son recueil de début
sous la protection des paysages de l'Ile-de-France ; des le
premier poeme Montaigne vient rimer a chataignes, Ronsard a lézards, le reve dudit a feves et Jean Racine a
résines ; et des la premiere strophe on ne rencontre pas
moins de trois especes de végétaux, avec le creur latín et
le lait de la Gaule. Sept strophes commencent par le meme
mot Quand et sont coupée~ sur le meme patron. Ce
scheme: ce Quand les choses sont ainsi et ainsi, je suis moimeme ainsi ... &gt;&gt; est constant chez Mme de Noailles. Mais
voici la conclusion du poeme :
Alors on a co11clu ai•ec votre beauté
Un sí fort mariage
Que l'on ne sail plus bien, qua11d l'a{ur de votre reil
S11.r le monde Jlamboie,
Si c.'est da11s sa tendresse 011 bim dans son orgueil
Q11' 011 a le plus de joie ...

Ce qui ne signifie rien, ou bien peu. A proportion que
l'auteur y veut enfermer une idée, le nombre des vers
s'affaiblit, le rythme déraille, les consonnes se bousculent
et la phrase essouffiée dégrafe son corset. &lt;&lt; Un si fort
mariage » est une expression baroque et le distique
Que l'on ne st1it plus bie11, qnand !'azur de votre ceil
S1ir le 111onde jlamboie

�302

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

fait un bon exemple de cacophonie syllabique. Facheusement disposé, le lecteur tourne la page et tombe sur les
stances que voici :
Natu1·e au cattr profond mr qui les cieux rtposent,
'

Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
La lumiere des jours et la 1UJuceur des cboses,

L 'eau luisante et la terre ou la vie a ge1·mé.

C'est une autre musique et qui ne bronche pas. Si les
strophes se répetent encore un peu, c'est a 1a fa~on des
miroirs opposés qui multiplient le moindre reftet a l'in fini :
La forét, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus toucbé mes yeux que les regards bumains.
Je me suis app1iyee ala beauté du t1umde
Etj'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.
]'ai porté vos soleils ainsi qilttne couro1me
Sur mon front plei.n d'orgueil et tle simplicité...

Ici, pour peu qu'il ait a quelque degré le double sentiment de la vraie poésie et des cadences fran~aises, le lecteur bat des mains. Quels beaux s'ons, que! chant large et
simple, et quel souffle de passion !
Heureuse de vivre et de voir clair, comme on dit, heureuse d'etre jeune et belle, mais d'un bonheur romantique,
et qui, en dépit des soupirs extasiés et des cris de jouissance, est au fond pareil a celui de la Diane de Vigny,
&lt;e taciturne et toujours menacé », la poétesse s'écrie;
Ab ! Jaut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jo11r,
Et que j'aille au pays sans 'l!ent et sans 1•erdure ,
Que ne visitmt pas la lumiere et l1amour ...

Mais ce· tourment de la mort, elle en saura bientot faire,
selon les bonnes méthodes romantiques, le ragout de la
volupté. Elle développe en passant les vieux themes
anacréontiques, peut-etre pour légitimer son culte pour
Ronsard, mais ses vrais maitres sont les grands révoltés de
1820. Et si Mmc de Noailles ne s'écrie pas a son tour :
&lt;&lt; Levez-vous, orages désirés i&gt;, elle aspire a

MADAME DE NOAILLES

Habiler le sommet des sentiments bu111ains
Ou l'air est ápre et vif comme mr la mo11tag11e.

Elle veut vivre dans l'exaltation « les jours qui :menent
au tombeau » :
Le goút de l'héroTque et du passio1mel
Qui ftotte autour des corps, des sons, des Joules vives,
Touche avec la brúlure et la saveur du sel
Mon c~tr tumultueux et mon áme excessive ...

Cet éréthisme mi-cérébral mi-sensuel a pour complément
obligé un panthéisme naturiste dont on a cruellement
raillé les fantaisies potageres. Elle se melera intimement a la
nature, entre sa chair et les éléments s'effectueront de
mystérieux échanges de plaisir. Androgyne consciente, en
sa frénésie lyrique, elle possede tout, tout la possede.
Je m'appuierai si bien et si fort ti la vie
1/ime si rude étreinte et d'un te! serrement .
Qu'avant q11e la 1UJuceur du jour me soit mde
Elle s'écbaujjera tle mon enlacement.

Remarquez en passant cambien cette strophe, ou l'idée
du poeme est exposée, est faible et, comme disait Maynard,
&lt;&lt; pleine de bourre » a en etre insupportable. Mais sitót
qu'il s'agit de développer, d'imaginer des métaphores, le
poete retrouve tous ses moyens:
La mer, abondamment sur le 11umde étalJe,
Gardera (ici une cheville pénible)
Le goút de ma douleur qui est tic re et salét
Et sur-les jours mouvJ11ls roule comme u11 bateazt.

Mais dans un genre plus touchant et moins imagé, voici
qui égale presquele « respirez-en sur moi ... » de Marceline:
je laisserai dnnoi da11s le pli tles col/in.es
La cbaleur de mes yeu.x qui ies ont vu fteu1·ir.

Le meme theme revient jusqu'a l'obsession. Si M"'• de
Noailles s'avise d'adresser des Faroles a la /une ce sera pour
s'informer du mal qui peut « troubler d'un désir haletant

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AlSE

sa langueur superbe » ; si c'est le spectacle des boucs et des
chevres accoup1és ou les hommes qui &lt;t vont se pendre ou se
noyer » pour la désennuyer ! Ces inventions rappellent d'au•
tres fantaisies, le « point sur un i » de Musset et les gentillesses pour monologue de Rostand. La lune est du
reste un tres bon astre de touche, si l'on peut dire, et
propre a décéler imr;nédiatement le romantisme d'un
poete. Il y a une maniere d'invoquer les astres qui ne
trompe pas:
Belle lune d'ar![e-Jtt j'.úme

a te

i•oir bri/Zer ...

Moréas, certes, ne s'avise pas de. poser a la chaste déesse
des questions aussi saugrenues.
Enfin dans cette passion Msordonnée que Mllle de Noailles
a vouée a la nature, il n'entre pas que des instincts ou des
réflexes sensuels; il entre encore des raisons, celles de JeanJacques. Ce panthéisme esta base de pessimisme social.
• A vingt ans le poete, sans etre sorti de son verger
natal, a reconnu que le monde était sans cceur, sans
amour, et sans pitié, la société mal faite, que la conscience
humaine n'était pas e&lt; le lumineux domaine ou fleurissait
la loi clémente et l'équité &gt;&gt;; e&lt; que le mal emplissait les
cités, que l'homme était dur aux misérables » et qu'en
conséquence &lt;e les bois de sapins et les bouquets d'érables,
le froment, l'orge, le sarrazin, le figuier, le raisin
Foisaient plus d'o111b1úl l'dme orgueil!euse ~, blessle
Que le plaisir, que le travail, que la pmsée ..•

Que! plaisir, puisque le vótre est de vivre avec ces
végétaux, et comme eux.? Quel travail et quelle pensée ?
Tout cela pour aboutir a renouveler les vceux de végétalisme cent fois pmnoncés au cours du livre. Le panthéisme de Mm• de Noailles n'a pas, malgré l'appart'nce,
J'assurance tranquille de la conviction. Femme, elle a choisi
.u ne doctrine assorcie a son tempérament.

MADAME DE NOAILLES

Nous voici a la page 59; nous pourrions aussi bien nous
arreter la, car ni la fin du Caur innombrable, ni les autres
recueils ne nous apprendront ríen de plus.
... La 1t1archa11de mr sa voiture

N'a pas plus de quatre saiso11s

chantait notre pauvre et tendre Pellerin. Ainsi cbez Mrne de
Noailles, le printemps est toujours ven, et l'été jau.ne, la
vie est la vie, et l'amour est l'amour. Elle essaye bien de
&lt;e passionner le débat &gt;&gt;, (comme on dit a la Chambre)
a force d'images, mais elle n'y réussit pas toujours.
M. Charles Maurras ' a disséqué avec une précision
cruelle et une :i.dmirable lucidité cette frénésie de sentiment, cet abus méthodique d'une belle et forte sensibilité
naturelle : « Nulle composition réelle, quoique l'auteur
« sache toujours ou il va et, de biais ou de droit, qu'il y
« puisse toujours aller. Ni providence ni pensée. Les élé~
« ments se groupent, selon leurs poids ou leur venue. Ne
« lui demandez pas de « soigner » autre chose que ses da(&lt; meurs. i&gt;
Les cris les plus violents, les mieux poussés, voire les
plus beaux ont vite fait de lasser. Si sincere qu'elle soit, si
nue en sa passion qu'elle désire etre vue, Mme de Noailles
n'ignore pas le secours qu'on peut attendre d'une rhéto•
rique habile ; elle parah s'étre mise l'école de ·Víctor
H~go i, le. maitre par excellence du développement
lynque. Mais elle ne contróle. pas sa richesse verbale.

a

I. L'Avenir de l'lntelltgence, le romantisme féminin (2" éd.), p. 226.
Cf. les Sfatrces d Víctor Hugo (Eblouissements, p. 179) :

2.

Qua1ul je wis l'it1fini, je pense : cest Hugo
C'esl sa b0111:be pro/onde...
&gt; Je crois ,¡.u c'esl loi Pan, qw c'est toi Jébova
T&lt;Ji le cbanta11t l{q,nért,
'
Que rim=11se ocian brisant ses bords s'en va

_¡r

Dans la frilrine amere.

Ad~i:ons en passant ce phénoméne de mimétisme Httéraire... et bien
fénunm: Mma de Noaillescélébre Hugo dans sa langue ¡\ Jui.
20

�306

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AIS:i.

A la récitation on est emporté dans le flot bondissan t
des métaphores; mais la lecture des yeux laisse paraitre la
pauvreté de la trame, l'absence de construction. Ce sont
des poemes invertébrés dont l~s ~trop~es se su:cedent,
mais ne s'ordonoent pas. La descrtptton, 1énutnérat10n sont
des procédés dont le poete use le plus volontiers lorsgue
son génie, comme celui de Mm• de Noailles, engendre plus
d'images_ que d'idées ; car les images naissent les une.s des
autres par leseul effet de la rime qui force a concevo1r des
rapports éloignés.
.
,
.
Les Eblouissements, tel est le tltre d un des recueils de
Mm• de Noailles, qui convieodrait a merveille al'ensemblf de
son ceuvre. Elle prodigue les luniieres, les couleurs, les parfums, les fleurs rares, les villes d'art célebres, les pays décoratifs, les nuits persanes, les m.atins de Sicil:, les soirs
Stamboul. Et tout cela, qui panlt neuf, est dé¡a caduc.
Dans le Voya.ge, Baudelaire avait donné l'exemple et la
formule de cet exotisme sensuel, olfactif. et non plastique a
la maniere parnassienne. Mm• de Noailles abuse d'effets
comme celui-ci :

a

Car je pos&amp;ede en moi tous les pays de prix
Et les a:¡:urs de la.jeune Oúe
El le camr délicat, nsigeux, rose et jleuri
Des adolesutztes chinoises -

Ou em.core:
Le sublime mzivers cst ttfl rocber d'argent
Contre qui mon désfr bondit, sa1tglote et s'use, ...
O nuit de Bénares, ó matfa de Raguse.

Bénares ec Raguse n'ajoutent ríen a la belle image contenue dans_ les deux premiers vers, heureuse réplíque de
!'adorable distiqne des Bijoux :

MADAME DE NOAILLES

nante, elle est exposée
travagantes :

La mémoire assoupie, en d'insurgés sursai:ds
Parfois s'éveiT!e et bouge,
Et pareil!e aux fraisiers, va jetant ses aneaux
Et portant tks fruüs rouges .

Mais pour etre juste il faut reconnaitre que de tels vers
sont rares dans son ceuvre. La redondance et la banalité
méme n'y manquent en général ni d'harmonie, ni&gt;a défaut
de rythme profond, d'un certain mouvement oratoire. Je
ne suis pas de ceux qui prennent ce mot en mauvaise
part ; aussi lorsqu'il arrive a Mm• de Noailles d'éprouver
par aventure, non la douceur d'une feuille ou d'une épaule,
ou l'ivresse d'une odeur, mais un sentiment huma.in, elle
atteint a la véritable éloquence, comme dans Les Cam-

pagnes i:
O pauvreté profonde et chaste tks campag=,
Fatigue des corps las qui se couchent le soir
Silence de la vie aritk qu'auom/lafmnt
Le sijjlement des fata et le bru!t tks pressoirs .. .
Moti áme, voyez:-les ces marins de la terre
Dans la houle des blls smikuis ce tnatin ...

ll faut du reste observer que la pitié de M111• de Noailles
est toute rornantique. Elle plaint na'ivement tous ceu:x: qui
sont occupés a tous autres travaux que ceux de l'amour,
des villégiatures excitantes et des méditations dans les jardins. C'esr cette espece de naiveté féminine et meme puérile qui donne .a son lyrisme un accent personnel, alors
meme qu'elle reprend presque mot amot un theme baudelairien, comme daos ce Dial.ogtte marin :
Et la mtr dit : je vois par les jours e,t les nuits ...
... L'amour cruel et doux,. .
... Touj~rs, d11m bord du m®de a l'autre, le disir,
L'appel et la conquete,

Et mon amour profond et doux1comme la mer
Qui ver.s elle montait comme vers sa Jalaise .. . •

Voulant l'image toujours plus ra.re, toujours plus surpre-

a en rencontrer de bizarres ou d'ex-

I.

L'Ombre des jours, p. IJ7·

.

�MADAME DE NOAILLES
LA NOUVELLE REVUE FRAN!;AISE

Le tourment du regret, le tounnent du plai.sir
Chez. l'homme et chez. les bétes.

La réponse des voyageurs dans Le Voyage surgit aussitót
dans la mémoire :
Nous avons vu des idoles

afrompe •.•

Cest encare dans ce méme Dialogue marin que se
trouvent ces deux vers ou la mer est invoquée en termes
inouoliables :
Visage étincelan:t du monde, battemtnt
Di, temps et de ia •de ...

Pour des trouvailles de cette qualité, qui n'excuserait un
peu de remplissage ? Ailleurs, daos une piece aux Pdtresses
des Panathénées r, le poete compare succ-essivement les robes
de'S servan tes de Pallas aux rayons, aux fieuves; leurs membres effilés, leur e&lt; frele épaisseur » la surface des sources ;
leur marche a la course du soleíl... et ríen de tout cela
n'est tres juste ou tres frappant; mais tout d'un coup, une
admirable rencontre :

a

O roseaux enjiammés, 6 fiúte du dieu Pan ...

Et vingt lignes plus loin une strophe exquise et que termine, ou pour mieux dire que prolonge a l'infini une
image vraiment digne du « chantant Homere »
Songez.-vous aux bergers assis au bord de l'eau
Au potier prls il'un toit qui fume,
A la brebís laineuse aJlaitant un agneau
A la mer,jileuse d'écume.

Et la meme plume qui a tracé ces vers lumineux comme
en se jouant, voyez-la, quand l'invention verbale et l'imagi' nation visuelle faiblissent, suppléer péniblement a cette
défaillance :
x. Les Eblouissements, p. 143.

Ah / que j'aille t-resser une cor/Jeille d'or
Et qtu pour vous l'ojfrir i'y mette
Les roses de Dilos, les figues de Luxor
Les se,·polets du mont Hymette I

Mais ou le procédé paratt dans toute sa sécheresse, comme
la carcasse d'un abat-jour chatoyant qui aurait flambé, c'est
aux endroits ou le poete veut exprimer une pensée.
Par exemple, dans cette meme piece, apres avoir convié
les blanches pretresses a demeurer sous le del de France,
pour y recevoir de ses mains le serpolet de l'Hymette,
Mmt de Noailles, voulant signifier que la Beauté est la religion de l'avenir, ce l'Idole future », et que tout autre culte
est moins légitime, écrit :
D'autres pritres, c;ourbis aupds de lourds autels
Illu111i11és comme 1m thiátre
Bnílent deiJant des dieux moins que V{)US immortels
Votre e11cens laiteux et bleuátre •.•

Supposons qu'elle ait dit simplement ce qu'elle voulait
dire, nous aurions eu quelque chose dans ce genre :
D'autres prétres, courbés aupre.s d'autres autels
Encensent d'autrts dieuxmoins qtu vous immortels.

Mais vous entendez bien que Mmt de Noailles ne saurait se
dispenser de décrire, en passant, ces lourds autels illuminés comme un théatre et l'encens laiteux et bleuatre. Et
vous pouvez tenir pour certain que, si la mesure du vers
l'eut permis, on n'eut pas manqué de joiodre a ces deux
építhetes une troisieme, olfactive. Ainsi, loin d'etre une
richesse, cette abondance et cette verbosité prolifique sont
un poids mort que le poete tratne apres soi. J'admirais la
déesse dans sa robe sompmeuse et versicolore, mais témoin
du mal qu'elle éprouve a remuer la lourde tratne, je souris en voyant ses pas s'y embarrasser au lieu de poursuivre
l'idée. Mais il s'agit bien de railler ! Non, ce n'est pas une
méchante joie ironique, mais un agacement tournant a la
rage qu'on doit ressentir au spectacle ~ d'un magnifique

�JI0

LA NOUVELLE REVOE FRAN~lSE

génie gaspillé, gaché cornme a plaisir, faute d'une discipline et d'un ordre profond.
I1 est bien vain de prétendre que romantique et classique sont des mots vides de sens et que le génie se rit de
ce5 inventions de cuisttes. L'c:euvre de M111• de Noailles est
la pour témoigner tout ensemble des dons les plus surprenants et d'un avortement splendide et tragique. Celle qui
pouvait etre, que tout semblait, apres le Cttur innambrable,
désigner pour etre le plus grand poi:te de son temps, ,ne
!'aura été qu'en puissance.
je porte m moi loule ma chance
Comme un jlambcau puissanl et pur,

Sans doute, mais elle pouvait en embraser le siecle ! Je n'ai
certes pas la prétention de réussir la ou des critiques plus
qualifiés ont échoué, et je pense que Mrnc de 1 'oailles n'a
besoi-n de personne pour lui révéler les défauts qui paralys.ent son génie. Elle en est tout ensemble orgueilleuse et
jalouse et, daos sa révolte romantique, préfere un beau o:wfrage ala pure sérénité du port, s'il faut, pour atteiodre ce
dernier, savoir corriger la direction des vents au lieu de
céder a leur víolence, et surtout, quand luiseot, embaument, ou chantent trap fort ou trop Jongtemps les sirenes
impressionoistes, aYoir la force de se boucher les yeux, Je
nez et les oreilles.
Mm• de . . oailles a choisi de céder toujours a toutes
choses et de nous offrir le spectacle de ses pamoisoos.
Eh bien ! si délicieux, si noble et si surprenant qu'il ait
paru d'abord, on s'en lasse comme d'une maitresse trpp
démonstrative. Lorsque les cris, les extases, les palpirations
se répetent a l'infini, on est enclin a se demander si tant
d'ivresse n'est pas un peu pénible et forcée, car l'attitude
du bonheur sensuel ne saurait étre si longtemps narurdle.
J'ai tenté de marquer quel genre de déception l'reuvre
poétique de Mmc de NoaiUes apporte a tous ceux qui
avaient dix-huit ans quand parut le Cceur imrombrablt et

,

MA'DAME

E NOAILL''ES

) l I

pour qui les strophes de flmage furent un enchautement.
Je viens de retire ces vers: ils sont admirables. A peine
quelques petites taches de bizarrerie, dom l'effet de surprise aura été bien court: les « doigts qui sentcnt le troene »
et ces « cheveux bleus comme des prunes » qui feraient
mieux au Luxembourg dans un tableau mythologique de
M11c Dufau. Mais que de beautés simples et touchaotes !
Va, et i!.is aus morls pmsifs
A qui mes yeux auraient s11 plaire
Que je rlr:e d' eu:c s011s les ifs
Ou fe Jiasse petite et claire.

Ici, meme l'impression visuelle de « petite et claire » ne
détournc pas l'attention parce que le sens symbolique se
d!gage de lui-meme.
Et comment, pour peu qu'on scnte le délicat et puissant
rythmc de l'octosyllabe, n'entendrait-on jamais sans délice
ces mots souples et doux comme un collier de perles
pales:
Tu leu r Jiras q11e j, m'endo,-s
Mr.s bras nus ¡x,ds sous ina JIJe .•.

Et les deux derniers vers du poeme :
]'tur le désir Je leurs amcurs
Et j'ai t,ressi leurs omlttrs raines.

qui pourraient trouver place daos 1~anthologic, la vraie.
En relisam ce chef-d'reune, je pensais a la reine des
Pi~ces condamnées. A cel/e qui est trop gaie ... Et j'ai cherché
,a raison de cene iovolontaire association d'idées et je erais
bien avoir trouvé.
C'est qu'-:\ un cenain ordre de bcautés, &lt;lont je goute
ie charme, s'opposc im;ociblement daos mon esprit une
perfection dont le poemeo de Baudelaire est un exemple
et dont norre La Fontaine a dooné le modele. Or, dans
l'lmagz, je cherche en vain le bruit mystérieu..,: des im·isibles
gonds d'or et de cristal sur quoi tournent les strophes

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

312

l'une apres l'.1utre, pareilles a. des portes sonores ouvertes
sur l'infini. Avec Mm• de Noailles, je suis entrainé au hasard
dans le labyrinthe; avec le poete classique je sens dans roa
main le fil d'Ariane. Le poete du Caur innombrable avait
eu le pressentiment d'un art plus sobre qu'a. tort elle a cru
moins touchant :

Est e11core etoniue .. .

Mais je ne voudrais pas paraitre citer a dessein son premier recueil. C' est dans les Eblouissements q u'il fa ut chercher
cet Eté qui n'est qu'une invocation et qu'un cri vers
l'azur, mais beau comme une fl.amme haute qui monte en
plein soleil et qui lutte avec le jour.
-- ·- ···-~- - ··· · ·.~
~:&amp;.

• • . ur.J"'

~ ·~.r-

.._,.... . ....

.. ~

.._ . " - ~

Vents ble11S ! Sóflrires de /1espnce !
Au fond des cieux polis et d1m
L'az.ur, l'az.ur poursuit l'az.ur
Un jlot liger sur l'atttre passe ...

a l'excellent

Je vous avais domié to11s les rayons du temps ...

et ou se trouve un vers que Radne ne renierait pas :

Jamais encare on n'avait exprimé ce sentiment complexe de la femme qui dispute au temps sa beauté, a force
d'ardeur et de passion, et qui se fait un fard de sa propre
souffrance :

... Mcm dme des amours qu'elle eut l'autre saison

-:

plus nombreux. Aínsi le médiocre se mele
dans le poeme:

Je ne re11drai q1/a vous les armes de mo11 caur.

Enfant Eros qui joue. d l'ombrc des surgecns
Et bois aux sources claires,
Toi qui nourris ainsi qu'tm couple de pigeoris
L'amour el la colere

~

3I 3

MADAME DE NOAILLES

. ..

~

· _.._.,

... Quel bruyant orgueil me souli1Je I
L'un,ivers, le sublime été,
.Ont-íls dormi dans mon cdté
Comme Adam portait le corps d'Eve.

En faveur d'une. image sublime, on passe sur la syntaxe
embarrassée des deux derniers vers.
Dans les Vivants et les Morts j'ai cherché une piece parfaite, d'un seul jet et d'une seule coulée, et je ne l'ai
pas trouvée.
Aux approches de la mure saison, les cris de passíon se
font plus douloureux, mais tout, reverie philosophique,
méditations et, comme &lt;lit l'auteur, élévations, tout y parait
trouble et frénétique. Trop souvent_la rhétorique remplace
la passion, et les accessoires exotiques dont j'ai tenté de
montrer par ailleurs les facheux effets, sont de plus en

Déjd mon Jront plaintif est tnoins brillant qu'hier,
Mais la douleur ne rend pos laide.
Le visage est sacré qua11d il est ápre d fiq-...

Voila qui suffit a m'émouvoír; mais peu m'importe
que ce visage soit a.pre et fier ce comme les sables de
Tolede &gt;&gt; que je n'ai pas vu et dont je n'ai souci.
Au contraire j'ai vu, comme tout le monde, des campagnes brulées par la saison torride et derechef je suis touché
lorsqu'on me dit avec une forte simplicité :
Un visage est sacré quand il s'épuúe et 111eurt
Cotnme un sol que l'eté divaste,

et je me moque bien apres cela des « taches sombres et
vertes » que &lt;&lt; les lourds pigeons et les om bres des fleurs »
p_euvent faire sur ce sol. Mais aquoi bon répéter une expénence concluante, du moins pour moi.
Non ! cette culture forcenée de l'impression et de la sensatíon n'est pas poétique. Et cette hypertrophie descriptive
rend bizarre et monstrueux le visage de la Poesie. J'entends
bien que depuis, on lui a fait subir d'autres défonnations
et qu'on l'oblige chaque jour a de pires grimaces. Mais ce
qu'il importe de voir, c'est ou commence le déséquilibre, et
quel est le príncipe de tour faux lyrisme, de tout l'art

�LA NOUVELLE RE'VUE FRAN(:AISE

truque dont on -voudrait nous faire prendre la verroterie
pour des pierres precieuses.
Mais si l'on arrache .a la prétendÜ.e nouveauté son
masque, on n'a pas de peine a reconnahre Belphégor. Trap
heureux si pour seduire, ce demier prenait souvent la
forme charmante d'une bacchante de génie, qui peut
désormais jo1ndre aux pampres rituels et aux autres fleurs
promues par ses chants a la dignité poétique, les lauriers
de l' Académie. Puissent-ils etre légers a ses ternpes. Car
malgré tout il nous faut préferer ses jeux désordonnés aux
Janses &lt;&lt; antiques &gt;&gt; et aux froids exercices, qui ne sont,
de l'art classique, que la piteuse parodie.

JNAHILÉ !BATAN
TJRAILLEUR DAHOMEEN

Fréjus, mars 1918,

llOGER ALLARD

11 n'y a que de rares ames comme celle d'lnahilé: qu'on
y jette un grain d'affection, il y croit aussitót une fo~t
sentimentale. Je n'en avais jamais encare rencontré d'aussi
fertile, meme chez les negres, et je ne songeai malheureusement pas, en voyant Inahilé si apte a la joie, qu'il dut
etre non moins doné pour la peine.
Depuis que nous l'avions un peu plus_choyé, je le voyais
raidi du désir de nous plaire ; j'aurais du prendre grand
soin de lui, et j'eus fa malchance de le bousculer. Il se
brisa par mon imprudence, ainsi que sous des mains
puériles la branche trop lourde de fruits.
Inahilé est installé parmi quinze autres éleves noirs
prenant part amon cours, vers 6 hemes, le 4 mars lorsque
notre locataire, le capitaine Vié, frappe a la porte et i'ouvre
pour introduire et présenter :
- Koro Suba, un nouvel éleve, qui vient de la part de
son cousin Inahilé.
De l'humeur me vient contre Inahilé. La veille j'avais
congédié pour donner satisfaction aux anciens éleves, trois
nouveaux, fort inteUigents, mais dont l'admission, j'en
avais convenu, aurait ralenti les progres des autres. J'avais
dti leur avouer, - avec queHe répugnance ! - qu'íls
venaient trop tard, qu'ils encombreraient leurs camarades

�3I 6

LA NOUVELLE REVUE FRANt;AISK

installés al'école depuis trois moisdéja. Je les avais suivis du
regard, tristement, pendant le temps trop long qu'ils avaient
mis a comprendre leur congé, puis a cacher, dé~us sous
trois tours de leurs cache-nez gris, leurs beaux visages
ronds, biats al'arrivée et comme gonflés d'espérance.
Inahilé a\'ait du remarquer que je les regrettais. Avant
celui de tous les autres, son creur s'émeut de l'ambiance,
ainsi que daos un bois les feuilles du bouleau palpitent au
yent les premieres. J'avais vu le long visage noir d'Inahilé trahir de l'émotion sans la prononcer. Ses traitssculpturaux ne
grimacent pas. Nulle torsion, nulle moue n'attirent l'attention sur son nez fin de peu de relief, sur ses levres hautes
bien aplaties sur le maxillaire puissant et bien doses. Mais il
a des yeux énormes qui s'effarent facilement.
J'ai vu, les yeux d'lnahilé s'effarer quand j'ai dit aux
congédiés :
:__ 11 faudra revenir nous voir quand meme ! S'il n'y a
pas de place autour de la table pour de oouveaux éleves,
il y a toujours de la place daos la maison pour de nouveaux amis.
Quaod j'ai dit ces mots d'une voix émue, j'ai senti la
sollicitude d'Inahilé m'atteindre, comme celle des chiens
atteint les gens qui pleurent.
Comment s'expliquer, des lors, qu'a la place béante et
sensible encare de mes chers hótes de la veille, il ait im·
planté son propre cousin?
Quand j'interrogerai un peu plus tard Koro Suba sur sa
venue, il m'expliquera qu'Inahilé ne la connut pas avant
moi. Quand j'interrogerai le capitaine Vié, il m'avoueraque
c'était dans la seule intention aimable d'accrediter plus
surement Koro Suba aupres de moi qu'il l'avait préseoté
comme venant de la part d'Inahilé. 11 avait cru pouvoir
s'autoriser de leu~ parenté pour cela.
C'était done sur des données fausses que je condamnais
secretement Inabilé. Secretement, car je n'ai pas un mot de
reproche, pas un geste d'agacement a son adresse. Personne

,

INAHILE IBATAN, TIRAILLEUR DAHOMÉEN

317

daos la classe ne s'aper\oit de mon inimitié. Je serais bien
embarrassée moi-meme pour dire comment je la fais sentir.·
11 faut !'extreme sensibilicé d'Inahilé pour percevoir dans
l'air, comme avec des anteones, l'altération de ma pensée.
Je lui ai fait réciter ses le~ons de meme qu'a ses camarades et je corrige sa dictée. Je lui explique ensuite, plus
particulierement qu'aux autres, la maniere de relever les
noms et les adjectifs de cette dictée et de les écrire en les
analysant un peu, daos deux colonnes. J'assiste meme a la
mise en train de son devoir ; mais, apres mon éloignement,
il ne le continue pas. 11 laisse bientót s'arréter sa plume sur
un point toujours le meme de son cahier ou elle se fixe.
Malgré de nouvelles explications, il me semble impuissant
a la déplacer comme si elle subissait l'influence d'une
aimantation.
J'ai dit une fois qu1nahilé ne s'appuie pas, comme d'autres, pour écrire, sur la table commune ; il s'appuie sur
mon plaisir a le faire travailler. Il s'installe solidement sur
un regard, sur un sourireencourageant faits expres pour luí,
mais tout autre mobilier tui parait ipst?ble. 11 a done cherfhé, cette fois, comme chaque jour, les émanations de ma
sympathie qui le concernent parce quíl en avait besoin
immédiatement pour maintenir dans leurs axes sa plume
et sa main. Mais il ne les a pas trouvées. C'est peut-etre
parce qu'il est pris de vertige, faute d'un appui, que son
long torse demeure aussi immobile et rigidement ,·ertical ?
Mon reil enregistre mécaniquement son étrange forme
saos que ma conscience en prenne notion. Ce n'est que
plus tard que je me représentcrai la souffrance qu'il a
éprouvée a rester une heure et demie suspendu au-dessus de
sa page blanche, la main inerte, au milieu de l'activité générale.
·
Mais au moment dolit' je parle, je suis absorbée toute par
le violeot dépit de ne pas avoir signifié a Koro Suba, des
son entrée en classe, la clóture des admissions. }'estime que
sa présence insulte au souvenir de mes petits amis d'hier.

�3I8

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;A,ISE

Et cependant plus le ternps passe et plus il me sembleimpossible de renvoyer Koro Suba. Si je le renvoyais, je Di:
reproduirais pas les précédents congés, ou je me privais, au
bénéfice des anciens éleves, de la joie d'explorer des etres
nou:eau+. Je n'aurais plus le mérite d'u sacrifice. J'éprouvera1s Ja honte d'expulse:r grossierement Koro Suba parce
qu'il me répugne.
~I est affreusement laid et triste. Petit, gros de corps et de
tra1ts, marqué de la petite vérole, édenté, il transpire en
pluie d'orage des que ie Jui parle, car sa laideur l'a rendu
craintif. ]1appréhende si fon de le voir se précipiter sous la
table pour se cach-er, comme 1.1Il crapaud, si je critique sa
venue, que je me décide a. l'installer en parfait contraste
aupres du bel Inahilé, son parent, toujours figé dans son
étrange expectative.
Je suis allée prendre dans la bibliotbeque un exemplaire
du pr~mier livret de la méthode Machuel pour le donner au
nouvel éleve, puis j'ai dft le quittir pour aller fournir a
d'autres quelques édaircissemen ts gramma.ticaux. Quand je
reviens aupres de lui, je trouve son parent occupé a le faire
Iire. Je releve Inahilé de ses fonctions aupres du monstre
et je constate vite que celui-d ne manque ni d'intelligence, ·
ni de vivacité, ni de mémoire, ni d'aucun moyen, malgré
que ses préoccupations intellectuelles se doublent de c,elles
physiques etpressantes, d'empecher les gouttes de sa sue~
d'inonder le livre. neuf.
- Si tu travaiUes toujours aussi bien, lui dis-je, tu rattraperas bientót ton cousin Inahilé, surtout si sa plume ne
court jamais plus vite qu'aujourd'hui.
J'ai prétendu dire cela en riant et lnahilé est trop poli
pour me démentir. U s'efforce de rire un peu aussi. Il s'incline meme imperceptiblemenr pour regarder sa page et sa
plu~e d'un reil tres doux: et je m'imagine qu'il va écrire;
ma1s l'instant d'apres, il s'est retlressé et il a repris sa pose
extatique pour jusqu'a la fin du cours.
La sortie de mes éleves noirs n'est jamais tres précipitée.

INAHILE IBATAN, TI.R.A.lLLEUR OAHOMEEN

3I ~

Certains échangent avec moi, avant de partir, quelques.
pr;opos sur la soirée, sur le service ou sur la guerre. Certains&gt;
déja en allés, rne regagnent précipitamment pour me rédamer, sur l'e:xerdce donné, quelques indications supplémentaires. Ce soir-li, a chaque dislocation d'un groupe, i
chaque départ a.pres un retour, panni les mains a serrer
pour l'adieu, celle d'lnahilé sans cesse se représente ; elle
est la derniere a quitter ma main. lnahilé est parti dix
fois et, tel un batan qui fl.otte au bord d'un ruisseau, il semble chaque fois que le courant du départ de ses camarades
va l'emporter ; mais bientót ses affres le ramenent vers
moi comme le baton que le moindre remous fait remonter au ras de la berge.
Le lendemain soir, Inahilé, a son arrivée en classe, me
remet discretement une lettre de lui. Mon cours étant
commencé, je la place d'une main distraite panni les éléments du courrier du matin.
Koro Suba travaille bien ; il copie au cray0n, puis, a fa
plume, il écrit de mérnoire le présent des verbes parler et
marcher dontil souligne les terminaisons. Mais Inahilé, lui,
questionne au
ne s'applique point. Pas une fois il ne
sujet de sa tache ainsi qu'il en était coutumier, pas une fois
il ne requiert mon attention. II ne cherche évidemment plus
a me retrouver pour lui-méme car, sans doute, met-il tout
son espoir dans cette petite enveloppe qui g1t la, devant lui,
oubliée. Il ne m'attend que le rour suivant et jusque-la il
gache impassiblement des minutes et des pages. Cependant
il sé détourne de son cahier chaque fois que mes paroles
ou mes gestes s'adressent a son cousin qui s'est assis assez
loin. de lui. Je vois dans le blanc large des yeux d'Inahilé
ses prunelles me suivre quand je vais cbercher, pour le
replacer aupres du nouveau venu, le Iivre de la veille. Et
lorsque, l'instant d'apres, jer'prends parmi ]es autres sur la
table un cahier au nom de Koro Suba et que je fais remarquer au destinataire les modeles que j'a.i, tracés a son intention, lnahilé s'est interrompu tout afait d'écrire. II a planté

me

�320

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISI!

sur la table un conde tranquille, il a calé sa téte oblongue
daos sa main et il demeure a contempler la perite scene
avec un sourire heureux ou les regards brillent un peu trop
entre les paupieres Jourdes des jours d'émotion. On dirait
d'une mere qui a renoncé a attirer la bienveillance sur ses
ínfortunes personnelles et qui se console en voyant gftter
son petit enfant.
Le petit enfant c'est, comme dans une féerie, le vilain
gros amphibie Koro Suba..
Apres le départ de tous les éleves, je me suis enfin rappelé la perite lettre d'Inahilé. Elle ne soup~onne pas mes
griefs, et pour cause ; elle ne renferme pas d'allusion a
Koro Suba, et j'entrevols mon absurdité.
Ma chere Madante,
Je vous m'excuserez de mon retard, il y a un peu de ma faute,
mais if ne /aut pas vous facher. Le service il m'a pas donné le temps
pour venir déjeuner l'autre dimanche a n beures. Si je gagne permissíon prochaine fois je vous direz. Cepas ma fa!lte aussi quand je
manquer quélquefois l'école, c'est malheureux seulement que j'ai pas
Lomprendre tou,jours bien.
Recevez, Madame, mes meilleurs pensées et ayez un bon souvenir
d'un pauvre exilé.
La formule finale ttahit une collaboration blanche, et il a

bien fallu que le chagrin, le désemparement de ma victime
fussent manifestes pour qu'ils inspirassent a son camarade
fran~ais cette imploration digne d'une épitaphe : Ayez un
bon souvenir d'un pauvre exilé.
Le doux Inahilé était remonté a l'aventure, a travers les
jours de nos relations et il n'avait trouvé a se reprocher que
ces méfaits : un empéchement a accepter notre invitation
un certain dimanche, asuivre un autre jour l'école, a comprendre d'autres fois la grammaire fran~ise.
En goutant l'ingénuité de cette ime, je ne réfléchis
malheureusement pas que son élan vers moi est pareil a la
course que fournit sur une montée qui la suit la voiture

321

lNAHILE !BATAN, TIRAILLEUR DAHOMÉEN

emballée sur une descente. Je ne sais pas prévoir que, la
courbe achevée, rien ne relancera plus la foi de mon ami.
Je fais gauchement cette réponse :
Mon cher Inahilé,
Je te remercie de ta bon11e lettre, mafr je ne mfr pas Jachée contre
toi, comme tu le crains. Ces derniers soirs, j'étais seulement un pm
fatiguée parce que je ne pouvais pas arriver a bien Jaire travailler
tous les éleves qui étaient plus nombreux que d'habitude. Il ne Jaut
plus pmser a cela.
Je te serre amicalement la main.

Je suis bien étonnée, le lendemain, - alorsque tropfacilement je suppose I'incident dos, - de recevoir une nouvelle lettre en retour de la míenne qui témoigne d'un état
persistant d'inquiétude et de mélancolie. Pour qu'elle me
parvienne des le matin, par l'ordonnance qui avait emporté
ma réponse la veille a 9 heures du soir, l'auteur l'a composée la nuir, avec l'aide de l'ami blanc.
Ma chere Madame,
]'ai reyu votre lettre qui m'a fait plaisir, mais pas de savoir que
vous étes_ fatiguée ; je mis bien triste. Vous vous dévouez pour nous.
Je 11e sazs comment vous remercier, mais il ne faut pas étre fácbee si
vos protégés ne compren11e11t pas toujours tout ce qu'ils dcivent /aire.
Il Jau/ les pardonner pour cela. Je toujours bonne gentil.
Je vous serre cordialemmt la main.

Je suis malheureusement plus agacée par l'odieux personnage de dame protectrice, que me prére la lettre, que
troublée par la détresse dont témoigne le signataire.
- Pourquoi n'as-tu pas écrit tout seul, au lieu de copier
ces mots que tu ne comprends pas, comme « protégé &gt;i,
« dévoué » ? lui ai-je remontré ason retour a l'école.
., :-- J'ai commencé la lettre tout seul, explique+il, mais
J a1 plus trouvé les mots pour continuer ... c'est pour ~a,
Madame.
21

�LA'ROU'8.l.81flfthAlff;,Ulll

S. vou est toajoars dc,u(e et miaacée, mais le souriR
Ml0G1hméoe l'accoJDPll81lC flU· C'est si anormal que, P&lt;JUI'
la premiére fois, je suis tRS émue, ua anp;oissée, a,mme a

l'approche d'un d ~ . Je m'efforce du moins de le prevenir,. j'eaie, en hite, du premier moyen venu de rappeler
fmhilé a S()D ime quotidieone.
- C,ela ne te fiait done pu rire, tui &lt;lis-je, de voir que je
ff:CODDais toujoors bien les mots qui ne sont pas sortis de
u téte?
Je le regarde bien amicalement pour qufter l'illumination habituelle de sa figure ; mais il ne m'envoie qu'un
tout perit rayon., comme s'il ne loi en restait plus.
Par quelle perversité ai-je voulu, dés Ion, cheminer
eJKOre dansla voie decette pénibleaventure avec des panr
les ? Inahilé a épuisé les mots, puisqu'il n'en a plus trouvé
pour écrire sa lettre. Il aevrait loi rester encore des sourires
et voila qu'ilss'époisent atis.ú.
D'autres individus, sous l'empire de la soutfrance, réagissent ostensiblement, par l'impatience ou les larmes. Chez
un autre qu'lnahilé mon injustice aurait provoqué la
colue ; maís chez luí Ja douleur n'a pas d'autre réftexe que
l'anbntissement.
Il faít tellement nuit, maintenant, sur sa persoone que
je ne sais plus dans quelle région de son étre il s'est réfugié
et que je le cherche, a urons; au risque de le piétiner, et
c'est, hél14 ! ce qui m'arrive.
J'ai pris pourtant le ton le plus dolll: possible pour lui
demander:
- Qui t'a aidé afaire t2 lettre ? Est-ce ton camarade le
téléphoniste ?

- Non, Madame, 1ui était parti permission.
- Alors, c'est pcut-étre le caporal-fourrier qui a aidé
Mamady l'antre jour ?

- Non, Madame.
Evidemment Inahilé croit que son collaborateur a commis un nouveau críme, de la nature mystérieuse de celui

~ J9A'l'AW• 11'11.'R.LBUt DAHOMUN

JIJ

~ a «&gt;mmis lui-méme ~ en e&amp;piatioe aquel Usotd&amp;e
4epuis pluieurs jcun. n pr.end done biea girde 4e ne pas
le4énm-er. Ma situatioa est dewnue tH&amp; embamssante «
je Alis bien aise de pouvoir ea IIOltir l ila fa-.eur d'un ,edt
.L..:..J.......
11RlKSIH,

•

Un étm re&amp;anlataire frappe .a coaps ~blés ei aes

-.ioleots a la grande porte, íaute d~voir osé, oo su toumer
la dé. On devine qu'ii se désespere et tolllie la dMR ea
• amusée. Je vais moi-rnéme raccueitlir poar le mnener
- riant.
- Alors, Yatma Gueye, tu ne sais pas encore feme,
DOtre' porte depuis trois mois que tu viens íci ? Si tb 11e
4MlDa1S pas le métier de camlmoleur aprés qatre an, de
Rl'9ioe e~ de guerre, qu'-..ce qu'on fait 4onc dans ion

iataitlon?
·
YatlaaGl!eye s'6tou&amp; l force de rire, car c'~tungrlDé{
rieur et pour mettr-e 1 profit .cette disposition, toutes les

plaisanteries, mhte un pea Joµrdes, lui sont bollBes.
Pn,squ,e tous les ffeves s'égayent avec tui.
Inahilé, lui, n"a rien entendu. Maintenant tout le monde
conjugue oralement le verbe vouloir qui se traduiráit pat
•.Yª content • en espérauto militaire colonial. Il faudra
1'6crire ensuite. Inahilé n'a pu r6ci11er et il aligne dútniteaaent : je vem, tu vewc, il veut, nous veunons, vous vea•
nez. Je dénonoe, en ce verbe étrange, la confusioe avee
\feair et lnahilé de lui~me corrige et met le passé imlé&amp;ú en train. Mai.s apeine l'ai-je quitté que je le -.oís s'.tfterencore et poser sa plume ; puis,' peu apres, il place•
Ji\lRS les unssur les autres, rhensement.
- Je ais faire tnwail au camp, Madame, me confie+il
quand je passe ad&gt;té de luí.
- C,omment, dis-je, tu ne vas pas faire la dictée avee les
utres? Tu ne vas pas non plus finir ton ffl'be? Tu n"en
as que poor ~ínq minutes; je vais t'ai4er.
- Demain, Madame, je viendrai pour finir.
Les traits d1nabílé et sa voa sont mómes jusqu'a l'im-

�'; 2.j.

LA KOU\'ELLE RE\"UE FRA~c;~IS&amp;

personnalité, jusqu'a l'abscnce. Je sens que mon cher t':leve
et ami dont je regarde encore a\·ec admiration1 quand il se
leve, la forme élancée, m'a déja quittée depuis quelque
temps ; je comprends que des cris, m~me, seraient impuissants ale ramener. ]'a vais pu rappeler Fodé atra,ers la porte
lors de ma brouille avec lui, le mois précédent, mais Inahilé,
quoique présent, est déja trop loin.
Je m'agite cependant encore :
- Pourquoi demain ? voyons, demain il peut arriver
quelque chose ; demain, il peut tomber de la pluie .....
- Si, demain, répete Inabilé qui s'en va sans regard
pour personne.
J':iccompagne le tranquille fugitif jusqu':m seuil avec
l'espoir, non de le retenir, mais de luí donner a emporter
quelque mot heureux qui recréerait un peu plus tard sa
confiance. Je ne trom·e que cette affirmation périmée :
- Tu as bien compris, n'est-ce pas, lnahilé, que je ne
suis pas flchée contrc toi ..... que ma famille et moi nous
sommes tous contents de ton travail... et de ton cceur. ..
A chaque protestation de mon amitié, des demi-sourires
s'allumen t sur le visage mort d'lnahilé pou r s'éteindre
aussitót, renom·elant mes affres de certaines nuits ou ,
réveillée par un chauchemar ou un mal subic, j'avais frotté
l'une apres l'aucre mes dernieres allumettes sans autre
bénéfice que ces lueurs breves qui remuent les téoebres.
Je savais bien qu'il n'y avait plus a attendre Inahilé le
lendernain ni les jours suivants. Je savais bien que mes
derníers mots a,·aient été vains. J'avais assuré lnahílé que
je n'étais pas fachée ? Que lui importaic-il ? Puisqu'il
n'avaic pas su étre aimable a mes yeux alors qu'il s'était
efforcé le plus pieusemenr de l'etre ; puisqu'il n'avait su
que m'agacer avec les lettres, avec les mots en lesquels il
avait mis toute son espérance, a quoi servait-il qu'on cherchar a le consoler de sa misere ? 11 valait mieux qu'il la
dérob:it.
J'ai relu sa dernicre lettre pendant son absence. J'ai

lNAHILÉ IBATAN, TlRAILLEUR DAHO~IÉEN

325

retrouvé parmi les phrases toutes faites dues a notre formulaire, ces petits mots émanés d'une ferYeur plus nai:vement humaine : Je toujours bonne gentil. (Je serai toujours bon, gentil.) Aussi délicatement formée ec ferrnéi:
que des bourons de roses, l'écriture atteste la sincérité de
cette promesse et je découne enfin, daos une marge, tracée
d'une pointe de crayon fine comme un cheveu, estompée
légerement de l'ongle, la premiere ceuvre picturale d'Inahilé.
C'est une délicate 'copie, répétée, d'un trefie a quatre
feuilles.
Son camarade blaac a vait dO. lui dirc que cela porterait
bonheur a s~ lettre ; mais la deuxieme tentative, la plus
jolie, n'o.ffre que uois feuilles ..... innocemment.
Je me ,·ois désormais telle que je dois apparaitre au
fugüif: un phénomcne d'inhumanité et je me dis, au bout
de quelques jours de sa retraite sous sa tente, qu'il ne doit
pas me regretter.
Comment, en effet, pourrait-il m'aimer encare, s'il me
croit c:ipable de lui avoir témoigné de la rancune pour les
&lt;( méfaits » qu'il s'est reprocbés ? Je le suppose bien consolé et rempla~nt mes le~ons par les conseils du soldat
frani;ais obligeant qui l'a aidé a faire ses lettres.
Mon hypothese est approuvée par ma famille et par notre
locataire, le capitaine Vié.
Toutefois j'interviewe sur le su; t Moussa Boury, l'ordonnance de Vié, et celui-la meme qui fut notre courrier.
~foussa Boury n'est qu'un enfanc ; sur ses traits ronds,
sur ses joues rebondies, sa peau tendue reluic comme
celle d'une grenade verte. On ne saurait dire qu'il sourit :
quand il s'égaie, sa chair creve comme un fruir trop plein
et laisse ,·oir, tour blancs encare, les pépins des dents.
Cependant malgré sa jeunesse, je pense que Moussa
Boury est plus grand orade que moi, que son capitaine
et que tous les miens sur les q uestions sentimentales, car} a
propos des chagrins de creur, sa gravité deviene farouche.

�32 6
-

LA N'OOVELLE RE\'OE FRAN~AISE.

Qucls éleves as-tu vus au camp, avant d'arriver ici?

lui ai-je demandé tout d'abord.
- J'ai vu tous.
- Que t'a dit Amadou Saar ?
- Lui va arriver ce soir a l'école.
- Et Yatma? et Fódé? et Mahava M'Ba?
- Tous, tous ils va venir.
- Et InahiJé, áendra+il aussi ?
- Non, Jui y a fatigué trop pour venir.
- Fatigué ? a Ja section hors rang ? Non Moussa
lnahilé n'est pas fatigué. lnahilé est faché contr: moi c'es;
bien triste.
'
.,. M_oussa ne :épon~ rieo, il baisse la tete. Maís, tandis que
J msinue ensmte qu Inahilé a sans doute trouvé, pour remplacer mon école, la bonne volont~ d'un camarable blanc
les traits de Moussa se tendent si fort que je crains qu'il;
n'expulsent I'reil qui devient saillant. Perfidement j'ajoute
encore:
de la peine de ne plus le voir ici, pres de nous,
ma1~ s1 tu peux m'apprendre qu'il a trouvé quelqu'un pour
cornger ses devoirs la-bas, j'en serai bien heui:eusc pour
lui, quand meme.
Moussa se redresse a ce vreu, comme si je l'avais insulté
lu_i-m~me. :oute son áme pousse hors de sa gorgc des
negat1ons v10lentes qui me giflent séverement.
- Non I lui Inahilé il a pas faire école, daos le camp,
la-bas ! luí y a pas demandé jamais n'autre personne pour
faire prendre tire comme vous ici !
Cependant, Ie capitaine Vié a été intrigué par ma conversation des jours précédents concernant ma classe et, comme
il a r~ncontré lnahilé dans le camp il lui a demandé :
- Pourquoi toi y a plus aller l'école avec camarades ?
Y a pas bon l'école ?
- Si, mon capitaine.
- Quand l'école y a bon, faut pas manquer l'école, faut
re,enir ce soir.
1

-:-- Tªi

INAH!Lt IBATAN, TllAILLEUR DAHOMEEN

Et Inahilé est re,¡enu le soir, parce qu' il ne pou..vai t
expliquer son empéchement a son capitaioe et parce que
sans doute aussi, il lui semblait fatal qu'il revint.
A travers les arbres je l'ai ra arriver a une allure rapide,
mais il n'a pas jeté son coup d'reil habitnel et familier par
la fenetre ouverte du rez-de-chaussée, en passa~. 11 a atteint
la porte saos détourner la tete, il est entré sans sourire et
sans tendre la main. Deux éleves sont déja au travail daos
la sall.e. Á cóté d'eux, il se présente a mon accueil avec
discrétion. Il est tres beau, ainsi, debout, silencieux, son
long corps engainé dans la raideur de sa capote neuve, d'un
bleu vif.
Je ue le laisse pas longtemps incertain.
- Alors, lui dis-je, tu étais f:iché contre moi ?
- J'étais jarnais faché avec vous, Madame ; c'est vous
qui étiez fachée avec moi.
Je me mets a rire.
- Mais puisque Je t'ai dit que non, vieux fou !
- Peut-etre c'est vrai que je suis fou, mais moi j'ai toujours pensé comme ~a.
- Enfin, je suis contente de te revoir !
Je lui ai pris la main trois fois en signe de réconciliation
et il s'est preté a ce rite avec sa tranquille douceur habituelle. Je ne sens, dans le retour de sa pression, aucun
exces qui trahisse de l'assurance, aucune iodécision non
plus qui témoigne d'une contraintc. La dél_icatesse de son
tact, la noblesse de ses mouvements m'étonnent.
En bate, tres impressionnée, je me mets a chercher
parmi les exercices au programme du jour, cdui dont
l'agrémem conviendra le mieux: aux heureuses circonstances. Mais Inahilé a ouvert son cahier et réi~ere plusieurs fois le souhait de finir le verbe &lt;&lt; vouloir » laissé,
huit jours auparavant, en panne. ]'admire l'insistaot désir
de reprendre, le jour du retour, la tache que la brouílle
avait sectionnée. Je me plais a voir la précision tranquillc
avec laquelle lnahilé, des que je l'ai permis, recoud de sa

�)~28

LA NOUVELLE REYUE FRAN~!,l~E

plume adroite la minute actuelle aux jours intacts de notrl!
amitié.

Quaud il a fini, il rit et je ris aussi, de la memt surprise sans doute, de voir qu'apres une si épaisse nuit le
grand jour nous éclaire aussi subitemeot aux yeux !'un de
l'autre.
LUCIE COUSTUIUER

REFLEXIONS SUR
LA LITTeRA TURE

LE VOY AGE INTÉRIEUR
Je crois bien que le genre du voyage intérieur ou, si l'on ,eut,
de la psychologie décorative, fut une des inventions du symbofüme. Invention relative, puisque la carte du Tendre peut rentrer sous cctte rubrique, et, surtout, que le Roma,i de la Rose s'y
relie formellement. Le symbolisme se trouvait U dans son
domainc : visions et voyages terrestres symbolisaient visions et
,·oyages de l':\me ; le passage a travcrs la naturc ~tait un
passage a travers la « for~t de symboles », et les regards que
nous fixions sur elle étaient au moins aussi familiers que ceux
dont elle nous observait.
Le royage d' Urieu d' André Gide, sui,i, a quelques mois de
distance, de Co11ro1me de Clarti de Camille Mauclair, furent, en
prose, deux reuvres typiques, deux illustrations précises de ce
symbolisme. Mais la poésie surtout vécut en partie sur lui. Les
premiers poemes de M. de Régnier, la Ch,·t:attchée d'Yeldir de
Vielé-Griffin, la plupart des écrits des poetes mineurs semblent
hantés par ce theme. On y rattacherait d'ailleurs, a,·ec des
résen·es, telles ceuvres des peres de l'école comme les lllumi11atio11s de Rimbaud, la Prose po11r des Essei11tes et le Né11upbnr
Bla11c de ~fallarmé.
Des réserves dont il n'est pas difficile de voir le seos. Toute
cette production se distribuera entre deux limites, dont !'une
sera l'allégorie pure et l'autre ce que j'appcllerai, faute d'un
meilleur terme, le symbole pur. Le Roman de la Rose et
surtout la carte du Tendre sont des allégories pures, puisque
les p:1ys et lt!s personnages y portent les noms m!mcs des sen-

�-

330

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

timents qu'ils représentent. Le sens allégorique répond aux
incidents du voyage et aux lieux traversés, exactement et trait
pour trait, comme la ligne de lamer a celle de ses rivages. Mais,
dans le voyage symboliste, l'allégorie reste a l'état de tendance
et de direction, ne passe pas a une réalité matérielle. Le symbole n'est pas un décalque, mais une substance poétique qui
vit aussi par elle-méme, avec spontanéité et gratuité.
Et surtout le voyage symboliste comporte un sujet déterminé,
toujours le méme; il rappellerait le Pélerin de Bunyan plutót
que le Roman de la Rose ou le Tendre: c'est un voyage du poete
al'intérieur de lui-méme. Le symbolisme s'est développé a
l'ombre du mythe de Narci.sse', que des- accointances avec le
Parnasse lui faisaient appeler parfois Narkissos. Le Voyage
d'Uri1m tenai.t par bien. des cótés au Traiti de. Nardsse, eo garda.it l'íllustration, le décor. Rémy de Gourmont ne se troropaít
pas lorsqu'il voyait dans l'idéalisme la philosophie propre de
· la littérature symboliste~ comme le scientisme avait été la philosophie de la littératme naturalisre, comme le bergsonisme est,
selon M. Benda, la philosophie de la littérature belphégoriste.
Mais ce voyage intérieur qui, dan.s les dernieres années du
XIX~ siecle, fournit leurs themes principaux aux. poetes et aux
prosateurs symbolistes, nous en voyons a présent les parties
artificielles. Quand parut Couromie de Clarté,. M. Mreterlinck:
écrivit dans le M.it:cure, tres $Ínceremeot sans doute, que cela
lui paraissait un des plus beaux hvres qui eussen.t jamais été
écrits. Si quelqu'un e,c disait autant aujourd'hui, M. Mauclair y
verrait probal&gt;lement une ma-uvaise plaisanterie. Parcillement
le Voyage d'Urnn~ qui émerveilla autrefois tant de jeunes gens,
est aujourd'hui le moins ludes ouVIages d.'Aodré Gide, le plus
indifffrent au gro:; de ses kc.teurs. Il occ¡¡pe dans son ceuvre
cette place en porte-a-faux que tieot l'Ennemi des Lois daru
l'reuvre de M. Barres. 11 intéresse d'aiUeurs d'autant plus l'his.
torien, a qui il piah de voir seulement dans une reuvre sa
fouction dans une suite littéraire on s.on róle dans le développement d'un écrivain. De ce point de vue il forme entre André
Walter, Paludes, Ies N(}ttmiu1·es, le deuxieme de quatre degrés
qui se suivent tres régulierement.
Mais, du point de yue de l'art, Ccuro1me de Clarté et le
Voyag, d'Urien nous paraissent aujourd'hui des mondes morts
0

REFLEX!Ol,S SUR LA LITTERATURE

3F

comme la lune. Le premier ne rayonne que de clarté froide, et
le second est un voyage dans un univers a deux dimensions qui
non seulement n'est pas le notre, mais n'es.t pas celui de l'auteur, car l'auteur l'a abstrait de lui par une coupe artifi.cielle,
par une démarche de son intelligence. Ce sont la les témoignages d'une période littéraire, les signes d'un ai:t qui fut intellectualisé l'exces, et auqael les acteurs, .qui sava~ent fort bien
cela, s'eropresserent tous deux de tourner le dos. Bien qu'i:ls
fussent alors tres jeunes l'un et l'autre, ils paraisscnt avoir écrit
ces voyages pour liquider un passé plutot que pour exprimer
leur présent ou pour s'orienter vers. un avenir. Ajoutez que
c'était pour des débutants, bantés par Flaubert et par le métier
parnassien, de magnifiques exercices de style.
Je rattachais, tres largement d'ailleurs, ces voyages symbolistes a. tels paemes mallarméens et aux Illmnitiations. Mais
notons d'abotd que s'ils ont subi l'influence de MaUarmé ils
n'ont pas subí celle de Rimbaud. Couronne de Clarté etle Voyage
áUrim sont des ceuvres de logique liée, de suite oratoire, comportant tous les développements, les tours de pensée et de
styie qu'on trouve dans la rhétorique transmise par Flaubert.
Ils se placent sur un registre taut a fait diffé!ent de l'art direct,
discontinu, purifié de ciment c:.ommuu et de liant ínteHectuel,
tel que le révelent les Illuminations, la Pros.e pour des Esseintes
ou le Nbmpbar Bla~. Et remarquons enfin qu'autant ces
reuvres du symbolisme de 1893 ou 1894 out cessé d'exercer uneaction littéraire et. meme d'eue conoues, autant les formules de
Rimbaud et el.e Mallarmé nous pani.ssent e.n plein courant de
la littératurc actuelle et en pleine infiuence sur elle.
Du point de vue qui nous occupe, celui du voyage intérieur,
la différence est grande. Dans le premier cas il s'agit d'un
voyage dans un monde d'idées, de ce qu'on appelait en ce
temps-la 1,me idéologie. Mot aussi consubstantiel a la littéiature
de cette époque que les mots de « méditation :, ou d' 1J: élévation &gt;&gt; a la pot'.:sie romantiqne. Les trois livres du Culte du Moi
sont appelé~ par M. &amp;rres « trois idéologies ll. Les symbo!istes
se proposaient "Volantiers d'écrire des (fidéologies passiannées »,
ou den ne manquait plus que la passion. Au contraire les fragments de Rimbaud et de Mallarmé que nous opposons ic.i a.ux
amples idéologies- symbolistes nous frappent en ceci qu'ils

a

�332

LA NOUVELLE REVUE i'RA1'1~AISE

essaient de présenter au lecteur non pas un extrait idéologique,
obtenu par celui dont la chair est triste et qui a lu tous les
livres, mais un monde iotérieur ~omplet, un monde vivant,
siogulier, individuel ; ils ne se servent pas de la géographie
pour fi.gurer artificiellement un pays nouveau, mais sont euxmémes un pays nouveau, avec sa lumiere propre, sa végétation
particuliere, son humanité indigene, son langage. Un poete est
un monde, non au seos quantitatif, mais au seos qualitatif.
Pour nous faire voyager dans ce monde, il faut nous l'ouvrir
avec ses trois dimensions. Les Il/uminations et le Nénuphar
Blanc poussent a l'hyperbole (Hyperbole! de ma mémoire ... ) cette
création du pays, de la nature qu'est le poete, et ou nous
voyageons. La carte du Tendre et la Prose pour des Esséntes
(je renvoie au commentaire que j'-en ai donné dans mon Mallarmé) constituent les deux extremes absolus d'un genre.

*

* *
Je m'efforce ici de remonter moi-méme un courant de mon
mon.de intérieur et de moo passé pour m'expliquer la joie ou
ni'a plongé Suzanne et le Pacifique, de M. Jean Giraudoux.
J'en dirais bien volont1ers ce que M. Mreterlinck disait, vers
1894, de Couronne de Clarté. Et comme M. Mreterlinck exagérait de bonne foi, il se peut bien aussi que j'exagere de bonpe
foi. On verra dans dix ans ce qui restera de cet enthousiasme.
Mais enfin, pour moi, la beauté des Illuminations et du Nénuphar
Blanc n'a pas bougé, et comme le livre de M. Giraudoux me
parah se relier a cette veine, participer a cette oature, comrne,
au contraire des lllumiuations, il n'est pas un livre isolé, un
aérolithe étrange, mais se relie a toute la Jittérature de la génération montante (qui n'est d'ailleurs pas lamienne et quejevois
d'un autre rivage) il y a bien des possibilités pour qu'il fasse
une·fortune durable.
Suz_a1ine vient a sa place et en son temps dans l'reuvre de
M. Giraudoux qui parait maintenant dessiner une perspective
aussi v:ivante et aussi intéressante que la premiere partie de celle
de Barres ou de Gide. Daos l'Ecole des Indi"fférents, et dans
Simon le Pathétique, M. Giraudoux détachait des parties de luiméme, leur donnait une liberté dont elles se grisaient comme

11.ÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

d'uu Vouvray doré, les laissait ou les faisait jouer sous ses yeux
daos le miroir d'un monde plus vrai
Le divin Mahomet enfourchait tour a tour
S011 m11/et Daidol et so11 á11e Yafour,
Car le sage lui-méme a selon l'occunmce
Son jour d'entétunent et son jo1:1r d'igno1·a1ice.

Et d'autres jours encore, et l'artiste bien davantage. Ces jours-

Ja M. Giraudoux écrit Datdol l'Entété ou Yafour l'lgnoraat,
Manoel le Paresseux ou Simon le Patbétique. Puis ce fut la
guerre, le moment ou on sortait de soi de maniere plus originale et plus difficíle qu'au temps de Du Sang, de la Volupté et de
ld Mor! ou des Nourrifures Terrestres. Le bleu horizon teignit
ces ce sorties » a des couleurs que le$ littérateurs de r894 igooraient . Et Lectures pour une Ombre, Amica America, AdorableClio
ont cette originalité de nous paraitre habillées de bien et vivantes dans le bleu. Une originalité que nous croyons d'abord bien
excentrique, et daos laquelle ensuite nous nous reconnaissons
nous-memes et cinq millions d'hommes. C'est le privilege d'un
grand écrivain. « Je suis, dit Suzanne, la seule personne qui
rnit le soleil en réve. » M. Giraudoux est le seul homme qui
ait vu la guerre en bleu, c'est-a-dire comme elle était. Les Fran9ais, peuple logique, ne veulent pas savoir que la couleur du
drap militaire a été changée. Ils voieot toujours cette guerre
culottée de rouge. Comme a la lueur d'une étoile lointaine, il
faut des années au rayon bleu pour atteindre le monde sublunaire. Comme daos une étendue cartésienne M. Giraudoux l'a
ameué instantanément a nous .
Sous ses prénoms aépithetes, i1 s'était dit lui-meme. Dans ses
livres de guerre il était sorti de lui, sorti aussi de la guerre par
chacune de ses phrases, qui, en tournant le dos a la guerre,
devenaient _pour nous le type de la littérature de guerre; ainsi,
de ceux qui disputaient aqui verrait le premier le soleil levant,
le gagnant fut celui qui regarda vers le couchant et apen;:ut les,
montagnes occidentales touchées par les premiers rayons.
Suzanue et le Pacifique est un ~oyage comme Amica America,
mais un voyage daos le monde intérieur.. Voyage qui rappellela Prose pour des Esseintes beaucoup plus que le Voyage d'Urien.

�334

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

L'ile de Suzanne n'a rien d'allégorique. Elle est, comme la nature,
une vraie nature.
Quand le livre parut débité en tranches minces dans la Revue
de Paris, comme d'Otrante a Cadix, les lecteurs partís trente au
premier numéro se trouverent a peine dix au dernier. Moiméme j'abandonnai a la premiere étape. Je me rendis compte
que cela ne supportait guere la division. Le contraire exactement de ces romans de M. Paul Bourget, dont les six parties se
moulent exactement sur les disposirions et fattente du lecteur
de la Revue des Deux Mondes, comme le melon que la nature,
selon Bernardin, a divisé en tranches pour nous inciter a le
manger en famille. Suzanne n'est pas un melon. C'est une
pomme : et je pense aux raisonnements insidieux par lesquels
les instituteurs persuadent aux petits enfants que la terre ou une
pomme cela se comporte de la méme fac;:on. Comme Jupiter
visita Léda sous la forme d'un cygne, la Terre n'apparait-ellepas
a Newton sous la figure d'une pomme ? (a Eve aussi). Suzanne,
ile de Suzanne, pomme rose et blonde,
Qu'as-tu •vu dans ton exil ?
Disait ti Spencer sa femme,
A Rome, ti Vienne, a Pergame,
A Calcutta ? Rim l ... fit-il ...
Veux-t1i découvrir le monde
Fernu les yeux, Rosemonde.

Puisque c'est son univers que M. Giraudoux a voulu rnettre
au jour dans cette belle bulle ronde, pourquoi ce changement
de sexe? Pourquoi Suzanne au lieu d'Urien ou de Simon ?
C'est que la création poétique ressemble a l'autre, et que celui
qui crée imite Dieu. M. Giraudoux a détaché de Simon - ou de
lui-méme - une cóte. Le monde que nous créons, ou le monde
qui se crée de nous, c'est une femme, c'est' de la nature féminine, c'est de la féminité inemployée, que sais-je ? Pour
M. Giraudoux, dont la littérature est tres jeune, ce serait fort
bien une jeune filie. La jeune filie est partout présente vaguement dans son reuvre, comrne une eau invisible et divisée dans
un pays de verdure, cornme le jeune homme dans l'reuvre de
.M. Abel Hermant. 11 était naturel qu'il trempat, pour le rendre
plus frais, son monde intérieur dans une sensibilité de jeune

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRA TURE

335

fille. non d'une couventine, mais d'une lycéenne. (Avez-vous
rem~rqué que depuis vingt ans la lycéenne a évincé &lt;le la littérature la couventine, alors que l'adolescent des romans est resté
le pensionnaire des établissements religieux ?) Suzanne est une
sreur de Claudine. Mais les aventures de Clandine ne la menent
qu'a Paris, tandís que Suzanne gagne le voyage autour du
monde offert par le Sydney Duily la prcmiere de son concours
la meilleure maxime sur l'ennui, et au cours de ce voyage
est jetée sur une qe déserte, ou plutót dans une ile individuelle,
faite asa mesure, qui n'est peuplée que par elle, mais est toute
peuplée d'elle.
M. Giraudoux a une vision originale des choses et surtout
des rapports entre les choses. Et comme les choses ne sont qu~
dans leurs rapports réciproques, cela revient au méme. Quand
on entre chez lui, il faut faire comme un wagon du SudExpress qui en arrivant en Espagne doit modifier l'écartement de ses roues. Il faut s'adapter a de nouvelles images. Ríen
d'ailleurs de plus agréable et de plus facile. Suz_anne remet tout
cela au point en transportant ce monde dans une ile, en symbolisant sur une figure de jeune fille l'imagination de M. Giraudom:. Il y a dans cette ile le rocber Claudel et le rocher Rímbaud. Aujourd'hui l'ile Giraudoux nous semble un mande
bizarre. Mais n'oublions pas que ce genre d'image géographique
fut appliqué pour la premiere fois par Sainte-Beuve a Baudelaire dont l'&lt;l!uvre était pour lui un Kamchatka littéraire.
Aujourd'hui ce Kamcbatka est devenu pour nous un Bough·al.
Dans cinquante ans on ira peut-étre a l'ile Giraudoux comme a
la Grande-Jatte.
On s'étonne parfois de voir M. Giraudoux voir et sentir
ainsi ; on se demande comment il peut étre Persan, - je veux
dire de l'ile Suzanne. 11 doit, luí, trouver bien singulier un
monde ou tout le monde n'en est pas, ou plutót un monde ou
chacun n'a pas son íle. Ce livre qui a paru si bizarre a
tant de lecteurs de la Revuede Paris, j'imagine une humanité ou
il représenterait le seul mode de littérature possible. Dans ce
monde, faire de la littérature, écrire, ce serait mettre au jour
son ile, dire son ile, la dire insulairement, avec les créations qui
lui sont propres, ses epyornix, ses moas, ses ornithorynques. Mais je n'ai pas d'ile. - Alors n'écrivez ¡y.is. Dans ce monde

a

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

\

évidemment il n'y aurait pas de littérature classique, et le mot
de classicisme serait inintelligible. Certes il n'est pas le nótre.
Littérairement comme géographiquement, notre tei:re est faite
d'un mélange et d'un équilibre de culture insulaire et de culture
continentale. Mais la Prose des Esseintes ou Suzanne nous fait
rever une hyperbole, une pureté d'ile, état rare, précaire et
charmant qui prend fin par le retour de la regle, la rentrée au
bercail. Le roman se termine sur l'entrée du contróleur des
poids et mesures ...
Un contróleur qui opérerait sur un registre plus délicat de
poids, et qui incorporerait l'Ue Suzanne a. des mesures plus
subtiles, ne serait pas embarrassé pour lui trouver d'autres
antécédents, et la rattacher un archipel, un systeme insulaire. Je crois que le monde d'images ou vit M. Giraudoux
dérouterait moins un Anglaís qu'un Fran~ais. Elles rappellent
la préciosité du xvre siecle et particulierement les dialogues des
comédies shakespearíennes. Or comment Shakespeare, avant
de se retirer Stratford, a-t-il terminé et résumé son reuvre?
Il a voulu que sa derniere comédie, la Tempéte, fftt l'ile Shakespeare. Il s'est représenté en Prospero, créant et organisant
autour de lui un monde a lui, un monde qui fut lui, ou le
génie Ariel fut tout simplement son génie. La poésie de Víctor
Hugo apres 1851 s'explique comme un effort pour créer l'ile
Hugo,

a

a

a

(Mais le Pére est ld-bas dam l'íle !)

effort d'ailleurs mal réussi parce que le poete empétré dans une
trop abondantc tradition copie de trop pres une autre ile, qui
est Patmos. Chateaubriand, apres avoir cherché son ile toute sa
vie, !'a trouvée une fois mort, au Grand-Bé. Et le parcours continental de Napoléon est peu de cbose a cóté de la perfection
plastique des deux iles qui ne vivent que de lui et par luí, celle
de sa naissance et celle de sa mort. II y a peut-étre un dialogue
possible entre le contróleur des poids et mesures ( dont
le critique fait lourdement le personnage) et la charmante
Suzanne.
ALBÉRT THIBAUDET

P. S. - Comme la plupart des lecteurs de la N. R. F. sont
des Iecteurs du Temps, je les avertis qu'ils ne me croient pas,

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

337

sur la foi d'un article de leur journal, passé a la réaction et a la
congrégation, au tróne et a l'autel. II m ·est arrivé d'écrire que
les quelques c-oups de baton re~us, un jour de sa jeunesse, par
Voltaire, faisaient bien dans le paysage littéraire qu'est son existence. M. Souday en a conclu que j'approuvais les coups de
baton donnés par les grands et petits seigneurs aux gens de
lettres et aux « confreres que je n'aime pas », ce qui ne pouvait
étre que le fait d'un « homme bien pensant ». De ce que
Sainte-Hélene fait bien dans la vie de Napoléon, s'ensuit-il que
nous approuvions Hudson Lowe ? Les critiques qui admirent
le plus Voltaire sont unanimes a mésestimer son caractcre, et
s'il ne mérita pas les coups de Rohan, qui agit dans cette affaire
avec la plus dégradante lacheté, il lui resta une longue vie pour
en mériter un peu d'autrcs, qui heureusement lui furent épargnés.
Aucun bomme ne fut moins a plaindre que Napoléon d'avoir
été a son tour une victime de la guerre. Et de tous les bommes
de lettres aucun n'eut moins lieu que M. de Voltaire de se
poser en victime de son temps. Quand M. Souday nous &lt;lit que
la destinée du pauvre Arouet eut suffi alégitimer la Révolution,
qu'il vécut et écrivit sous un despotisme pire que celui du
Saint-Office, nous avons le droit de sourire de cette littéramre
électorale. Voltaire uous est un admirable modele dans l'art
d'écrire et méme de penser, mais je persiste a croire qu'il n'est
pas pour les gens de lettres d'un bon exemple professionnel et
moral. « On peut apprendre quelque chose d'un scélérat »,
disait Frédéric 11 pour s'excuser de l'avoir fait venir a Berlín. Je
n'irai pas jusque-la. Je m'en tiens aux opinions modérées et
motivées de Brunetiere, de Faguet, de M. Lanson. Mais n'appartenant a aucun partí politique méme en matiere de politique,
aplus forte raison ne suis-je d'aucun partí politique en littérature. Le jour ou je changerai, je préviendrai ; je pense bien
d'ailleurs qu'aucun lecteur de la N. R. F. ne s'y est trompé.
A. T.

�!\OTES

NOTES
CRlTIQUE ET HISTOIRE UTTÉRAIRE
LA POÉSIE D'AUJOURD'HUI, un nouvel état d'intelligence, par Jean Epstein (Editions de la Si rene).
Y a-t-il jamais eu entre les poetes et leur public, un plu.s
large abime que celui qui, aujourd'hui, les sépare? Les bor-ds
en vont s'écartant. Et pourtant l'on pourrait prouver que cette
époque-ci eS't essentiellement poétique . La poésie eovahít le
roman et le tbéatre supérieurs ; les savaots et les philosophes
se trouvent, au profi.t des poetes, déboutés de lem:s conclusiom.
Voici que deviennent, ajuste titre, des armes essentielleroent
apollouiennes ce qu'on refusait jadis aux poetes : les calembours, les tics, les jeux d'écriture, les exercices mécaniques,
le hasard, - et non seulement celui-la né du freid arti.ficiel
de Mallanué - , l'idiotie, les preuves par l'absurde. Mais le
public qu'on précipite saos enseignement technique ou avertissement historique préalables dans de di:fficiles frénésies, se refuse
a faire l'effort nécessaire auquel le convoque le poete. Celui-ci
rebuté s'enfonce des lors dans µn hermétisme qu'il corrige par
des a-coups de réclame hargneuse ou par des credos comminatoires. C'est ici que devrait intervenir la critique. Jamais les
poetes n'en eurent plus besoin. J:imais elle ne leur fut i:µoins
fidele. Exception faite de trois ou quatre noms, parmi Jesq_uels
il y a d'ailleurs quelquefois plus de bonne volonté que de compréhension, la critique nie, rit, se dérobe.
Tout ceci pour expliquer que c'est dans un sentiment de
réelle sympathie qu'on ouvnit le livre si nécessaire de M. Epstein. Il faut malheureusement ajouter de suite qu'on n'y a guere
trouvé ce que l'oo y cberchait. Des le début le lecteur est rebuté
par des définitions de manuel telles que celles de la penséephrase, et de la pensée-association ; par des truismes, « la répéla suppression de la sensation
tition de l'excitation conduit

a

339

produite » (p. 35) ; « les émotioos sont involootaires »
(p. 31) ; « l'émotion sex.ue1le est une des bases de l'lnspiration artistique ii (p. 32), que le désir de faire reuvre de
vulgarisation ( ce -qui n'est pas d'aiileurs, semble-t-il, dans les
intentions de l'auteur) n'explique pas suffisamment. On force
son chemin a ttavers une tenninologie scientifique ínassimilée
et souvent inexacte. L'auteur croit évidemrnent que la crenesthésie ~t un phénomene pathologique (il y revient a plusieurs
reprises) alors que ce n'est que ce sentiment obscur de la vie
de nos organes qui est a la base de la notion du moi. L'usage
que M. Esptein faít du mot pressentiment est également inexact.
L'argumentation de l'auteur s'appuie sur une psychiatrie
périmée comme celle d'Ebbinghaus ; sur des philosophes
d'avant-hier comme Ribot ; sur des vulgarisateurs comme
Gourmont ; sur des ouvrages d'arnateurisme comme ceux de
G. Le Bon. Par contre M. Epstein parle du subconscient
sans mentionner les travaux de l'école de Zurich, en en
réduisant le champ a un ensemble de phénomenes de la vie
végétative, alors que ce champ est infinimeot plus vaste, et
contient, avec notre passt'.: oublié, les instincts primordiaux,
nos reflexes ataviques, etc... Plus 1oin l'auteur affinne, non
saru arrogance, « qu'on ne peut plus se passer du déterminisme universel » oubliant Bergson (dont le nom qui a pourtant une certaine importance en matiere de poésie contemporaine n'apparait a au01n moment), encore que sa théorie du
développement de la pensée sur le plan unique paraisse bien
bergsonnienne. En passaot, nous apprenons que « l'étude -de
la logíque onirique n'a encore été réussie sérieusement par
personne » (p. I09 ), ce qui est bien singulier aptes les travaux
célebres de Freud, Yung, et Havelock Ellis.
Les pages que M. Epstein consacre a la 1ittérature moderne
(refus de la logique, impulsívité, les métaphores, etc ... ) sont
meilleures. « La métaphore, dit-il, a toujours ,été la moitié de
la poésie ; rnais jamais, sinon par Mallarmé, elle n'a encore
été employée en qu-aotillés aussi industrielles ,&gt;. 11 cite de bons
a.meurs. Mais .dans un livre sur la poésie moderne, il est insuffüant de consacrer deux pages aux problemes de la rime, et
douze ligues au rythme.
Seront lus utilement deux essais sur la poésie des aliénés et

�. LA NOUYELLE REVUE FRA:N&lt;;:AJSE

340

sur le cinéma dans leurs rapports a.-ec la poésie (rappelons en
passant l'auteur que l'admirable mot « movies » est de l'argot
áméricain et non anglais ).
M. Epstein termine en expliquant la poésie moderne par
l'état de fatigue. Ne l'expliquait-il pas plus haut par la recherche
du nouveau qui est bien, quoi qu'il en dise, le contraire de
l'état de fatigue? Et si des poetes fatigués s'adressent a« une
aristocratie névropathique » comment obtiendront-ils d'elle
l'effort nécessaire pour étre compris ? Sans vouloir offenser
personne, on pense parfois en tournant ces pages qu'elles
ont été écrites par un Max Nordau sympathique la dégénérescence . Nous arrivons ainsi
la fin du livre de M. Epstein
sans avoir trouvé le traité de la poésie des dix dernieres années
qu'un public fran&lt;;ais et étranger continnera d'attendre.

a

a

*

a

PAUL MORAND

•
i:

NOTES

ses conclusions. Que le nihilisme de Barres ait été de qualité
médiocre puisqu'il n'a pu y conformer sa vie, c'est l'évidence.
Cela ne concerne que lui et ne nous a jamaís désillusionnés.
Nous goütames chez Maurrice Barres une curieuse méthode
jésuite appliquée a la négation, sans plus ; po{!r un systeme
philosophique, ce ne fut jamais lui que nous nous adressames,
mais aux Russes et l'Extreme-Orient. Que Barres soit revenu
a l'action ne porte aucun préjudice au nihilisme en soi, qui
continue d'etre le plus puissant tonique et la forme la plus
élevée de l'élan vital. Les jeunes accusateurs qui veulent
sympathiquement reprendre l'expérience et la continuer jusqu'au bout peuvent aller de l'avant sans s'arréter a condamner. « Barres n'a jarnais été un homme libre,,, disent-ils .
C'est bien possible, mais nous serions tentés de condure avec la
défense: &lt;&lt; ce n'est pas sa faute ». A leur tour, d'essayer leurs
forces et de tacher de passer « de la certitude au doute et
du doute la négation, sans y perdre toute valeur morale » '•
Pour revenir Jean Cocteau, qui, notre regret, s'est imposé
de faire court, on lira avec grand amusement ces buit minutes
chez M. Barres. Ce qui cboquait les Dadas, c'est la double
personnalité de Barres. Ce qui agace Jeao Cocteau, c'est le
jardin de Bérénice. 11 en résulte d'heureu~es formules : « le
voyage
Sparte est un voyage d'amour_ trois. Mais de la
Grece ou de la Lorraine qui porte la cbandelle? » ; de justes
remarques : « Barres parle beaucoup d'ausculter, de consulter,
la
de méditer... mais cela finit toujours par une réverie
porte .. ... » ; une exacte topographie : « cet esthétisme ... cette
gauche de droite que Barres exploita toujours ... » ; d'excellentes notations psychologiques : « la profonde mélancolie de
Barres de n'etre pas poete ... &gt;&gt;. Enfin ce jugement rigoureux :
« Barres s'arrange ... on ne s'arra11ge pas », par lequel Jean
Cocteau et les Dadas ( que je m'excuse de réunir ici) terminent
leur réquisitoíre .
l'AUL MORAND

a

a

AU SUJET DE MAURICE BARRES.
Pourquoi tout a coup M. Maurice Barres? Pour rien. Cependant, quelques semaines de d istance, une Vie de Maurice
Bar1·es, d'Albert Thibaudet, un Billet a Angele, une Mise en acwsation de Maurice Barres des Dadas, et deux Visites a Maurice
Barres, par quoi s'ouvre un cbarmant album de souvenirs de
Jean Cocteau. Certes ce dernier opuscule date de 1917 et c'est
par pur hasard que les Dadas ont choisi Barres parmi d'autres
pour le juger. Mais i1 n'en .reste pas moins vrai qu'on vient
d'évoquer encore le proces que les générations qui ont aujourd'hui moins de trente cinq ans n'ont cessé de faire l'auteur des
Déracinés. Pour notre part, nous ne trouvons dans tout ceci aucun
fait nouveau et nous estimons qu'il n'y a pas lieu a révision .
Daos les discours faits
la Salle des Sociétés Savantes,
nous relevons d'anciens reproches : théories confuses basées
sur des postulats1 duperie de l'action comme remede au nihilisme, critique de l'analyse considérée comme une fin, enthousiasmes frigides. La seule et grave accusation qu'il y ait lieu
de retenir contre Maurice Barres c'est « d'avoir renoncé ce qu'il
y avait d'unique en lui &gt;&gt; . Dans facte d'accusation, un orateur
prit texte de la seconde partie de l'reuvre et de la vie de
Barres pour nier la premiere. Nous ne le suivrons pas dans

a

a

a

a

a

a

a

a

a

a

; . On pourrait d'ailleurs, sans sophisme, démontrer que dans la
deuxieme partie de son ceuvre Maurice Barres contioue a ttre destructif. Qu'oo songe ou le stérile culte des morts a mené la Chine.
A quelle catastrophe ne conduirait pas un natiooalisme tel que le
veut l' auteur ?

.

* *

�34 2

L\ NOUVELLE REVOE FRAN(:AISE

NOTES SUR MÉR~MEE, par Charles Du Bos (Cres).
Cet essai tres fouillé et tres ajgu avait été fort remarqué lorsqu'il :ivait paru dans une revue. M. Du Bos s'est efforcé de
pén~trer au foyer m~me de Ja conscience et de l'intelligence de
Mé_nmée, dont la place demeure encore assez discutée. La pos~nté le rangera-t-elle, comme parait l'y inviter M. Du Bos, a
coté de Stendbal ? En tout cas Stendhal et lm ne sauraient se
~uire. 11s se mettent en valeur l'un par l'autre. 11s apparaitront,
a des rangs probablement différents, comme deux especes d'un
genre, dépmé par le courant et la tradition du xvm• siecle. La
qu~st_ion du style de ;\férimée serait
discuter. L'autC'ur qui
écnv1t la préface des No1rvelles Le/tres a une Incom111e, Blaze de
Bury, dit c¡ue la grande différence entre Stendhal et Mérimée
est que le prernier n'a pas de style tandis que le_second en a un.
•
ro1t-1·1 ~• Qu1on vous hse
au hasard une derni-page de Stendhal
et v?us reconnaitrez l'autenr. Reconnaitriez-vous une page de
Mérnnée ? Ce n'est pas la, je le sais, une pierre de toucbe
absolue; mais. le probleme reste posé.

a

e ·

ALBERT THIRA.UDET

NOTES

343

Mad:ime Duclanx suppose bienveillamment que ]'admirable
a soixante-treize ank,
est plus ou moins su par creur par tous les écoliers fran&lt;;ais.
Lui enle,erons-nous une illusion si honorable pour l'Uoiversité
de France? La seule reuvre qui ait atteint ce genre de popularité
est les Pauv-res Gens, « picce a dire l) d'ou est sortie une redoutable postérité de Coppées et de Manuels. Les reuvres de Rugo
sont assez mal classées dans le sentiment public. Tout le monde
connait le médiocre Ruy Btas, mais il ne m'arrive jamais,
je dis jamais, de trouver quelqu'un qui ait lu le cbef-d'ceuvre
du tbéatre romantique que sont les Deux Trouvaillcs de Gallus et
qui sache seulement daos quel ouvrage on lesrencontre.
Madame Duclaux, qui a assisté aux funérailles de Victor
Hugo, fait de la cérémonie un joli tableau et y voit avec raison
l'apothéose exacte que le poete eut révée, ordonnée par le génie
méme de la pompe, de la popularité et de l'antithese. De-puis,
les opinions franc;:aises ont été tres mélée-s, les éreintements ont
succédé al'apothéose. Un livre comme celui-ci fait une élégante
et raisonnable mise au point.

Cimetiere d'E,ylau, écrit par Victor Hugo

ALBERT THJBAUDET

*

VICTOR HUGO, par Mary Duclaux (London, Constable).
Madame Mary Duclaux, outre plusieurs essais, nous avait
donné en fran~s une étude charmante sur Froissart. C'est en
anglais qu'elle a écrit son Victor Hugo dans la col1ection des
Makers of /he 1tineteenth century. La hiographie, copieuse et pittoresque, y est plus développée que la critique littéraire. Peutétre souhaiterait-on que l'auteur se fút tenue en garde contre
~es ~uissances d'illu~ion qui débordaient de Hugo, s'imposaient
ª, lu1 _et autour de lm, et q_ue, sans tomber daos les mesquineries
d anuchambre, e.lle eut davantage corrigé le témoianarre des
é_crits autobio?rapbiques du poete et de sa femm~ p:r les
livres de M. Biré. Mais apres tout il ne faut pas nous plaindre
que le _grand poete ne soit pas présenté au. public anglais par
le p_etit. bo~t ~e la lorg?ette. Si Hugo avait des petitesses de
déta'.I, Il • n éta1_t, daos 1 ensemble, pas plus mesquin qu'un
Lou1s XIV et 11 a rayonné comme lui puissamment érroi:s.
' o
tement, seremement.

* *

ÉCRIVAINS FRANl'.;:AIS EN HOLLANDE, par Gustave Cohen (Cbampion).
Le livre de M. Cohen n'est saos doute que la premiere partie
d'un travail sur le róle de la Hollande dans la littérature fran&lt;;aise du xvue siecle. Sí la France et la cnlture frarn;:aise sont
des moyens termes entre le Nord et le Midi, il est curieux de
voir qu'a l'époque ou, par l'Espagne et l'Italie, les influences
méridionales pénetrent si largement chez nous, la petite Rollande les équilibre, daos le Nord, apeu pres seule, tient pendant une cinquantaine d'années la place d'une Allemagne et
d'une Angleterre. Quand arrive la vague d'influence angJaise,
le róle de la Hollande est a peu pres fini pour nous, et l'histoire
littéraire s'encadre a peu pres daos les mémes dates que l'histoire politique. Mais ce role reste chez nous en grande partie a
étudier. Le volume de M. Cohen traite de la premiere partie
du xvuc siecle, ou le courant franco-hollandais est presque aussi
pittoresque, sinon aussi dense que le courant franco-espagnol
0

�344

LA NOUVEtLE REVUE FRAN(.AfSE

au temps de Brantóme. On y trouve deux monographies
savoureuses de Jean de Schelandre et de Descartes. Il faut aussi
remercier M. Cohen de sa riche iconographie cartésienne, plus
complete que celle du Hvre de M. Adam. Ce livre plein de
renseignements figurera dans toutes les bibliotheques ou le
xvne siecle est honoré.
ALBERT TI-!IBAUDET

***

IDSTOIRE DE FRANCE CONTEMPORAINE. TOME
III : LE CONSULAT ET L'EMPIRE. - TOME 1V :
LA RESTAURATION. -TOME V: LA MONARCHIE
DE JUILLET (Hachette).
M. Parlset pour le troisieme volume, M. Charléty pour le
quatríeme et le cinquieme, continuent sur le méme modele,
avec une remarquable unité, la publication dirigée par M. Ernest Lavisse. Ce sont de bons e1emples de la littérature de
précis, du livre indispensable de bibliotheque, avec beaucoup
de faits et peu c!e jugements. La partie économique est tres
largement dé,·eloppée dans les trois volumes, mais il est difficile
de réagir avec plus de parti-pris que M. Pariset, historien de
l' Empire, contre l'histoire &lt;lite histoire-bataille. La conspiration
du général Malet tient plus du doubk de la place accordée ~ la
campague de Russie ! Si on maintient les mémes proportions darrs
Iedernier volume, celui de l'histoire actuelle, le boulangisme occupera plus de pages que la guerre de 1914. N'y a-t-il pas la quelque
exces? Je sais bien qu'une Histoire comrne celle-la c'est le Meunier, son ftls et J'a11e. S'il fallait contenter tout le ·monde ! Celle
de M. Pariset, qui d'ailleurs ne satisfait, n'aurait jamais fait se
hérisser d'enthousiasme le bonnet a poil qu'un poete connu
ALBERT Tf!IBAUDET
avait dans le creur.

345

NOTES

seurs de Nietzsche ne seraient plus ici de mise. M. Andlerse trouve
en plein daos le sujet qui lui permet de déployer ses qualités
d'érudit et de psychologue. Nietzsche y est suivi pas a pas;
moins dans sa vie matérielle que daos cette \'ie intellectuelle
qui est devenue de si bonne-heure le tout du philosophe, et
qui a eu, a un &lt;legré si intense, ses tragédies et ses orages.
L'atmosphere, la préparation, la rédaction de la Naissa11ce de la
Tragédie sont étudiés de fa~on a ne laisser aucun probleme dans
l'ombre, et a nous faire voir daos l'ampleur meme des guestions qui se posent a son sujet tout un fond qui l'idéalise et
l'élargit. Si le probleme de la tragédie grecque a hanté Nietzsche avec une si vivante intensité, c'est d'abord qu'il se sentait
destiné avivre tragiquement, que le probleme de la vie tragique
s'imposait puissamment a lui, et qu'avant de résoudre en philosophe la question de la tragédie de l'homme, il a d'abord
voulu résoudre en philologue le probleme de la tragédie grecque. Les deux problemes sont aspirés par le méme mouvement,
le meme orage, et n'en font en réalité qu'un : il était des lors
naturel que cette idée de la tragédie allat s'alimenter, s'éclairer~
se bruler au foyer wagnérien. Durant toute cette période,
Wagner et Nietzsche ne sauraient étre séparés. lis ont vécu sur
le meme plan. 11s se sont trouvés en face du sphinx de la tragédie, lui ont fait deux réponses différentes, !'un recréant la tragédie,
l'autre vivant la tragédie. Aussi n'est-il pas de biographie plus attirante que celle de Nietzsche, si vide d'éléments extérieurs, si
pleine intérieurement. Une esquisse rapide ne sutfisait pas. II y
fallait patience et longueur de temps, telles que M. Andler les a
mises en reuvre. Aucun philosophe n'aura été chez nous si roya-lement traité, aucun ne le méritait mieux..
ALBERT THIBAIJDET

*

* *

LA POÉSIE

LA JEUNESSE DE NIETZSCHE, JUSQU'A LA RUPTURE AVEC BA YREUTH, par Charles Andler (Éditiqns
Bossard).
Ce second volume du grand ouvrage de M. Andler est en
réalité le premier de la biographie de Nietzsche. Les réserves
qlle me paraissaient impliquer le plan et I'exécution des Précur-

JEAN PELLERIN.
On le savait tres malade, depuis plusieurs mois ; on espérait
pourtant, sachant qu'il était en.fin résolu a prendre tous les
soins et tout le repos nécessaires. La nouvelle de sa mort est

�LA ~OUYELLE R,EVUE FRANCAlSE

venue mettre fin aux illusions de ses amis et confirmer douloureusement les appréhensions de qudques-uns. Raoul Dufy qui
ne le connaissait pas et qui le vit pour la premiere fois le jour
qu'il des sin ale beau portrait frontispice de la Roma11ce du Rttmir,
avait été effrayé par la flamme dévorante qui brulait da.ns les
yeux du poete. Le dessin de Dufy a fü,é le visage de Jean Pellerin, dans les derniers mois de sa vie, émacié, osseux, tout
i:onsumé d'un feu intérieur, avec un inoubliable front bombé,
trop lourd pour les épaules chétives. Il mettait une coquetterie
dissimuler Ja sou:Ífrance, n'offrant ses amis qu'un soui-ire
mélancolique, un peu crispé, mais sans amertune. Impo.ssible
d'imaginer un étre plus mystérieux et plus simple ala fois, plus •
affable et plus courtois en toutes les circonstances de la víe. En
dépit des tounnents physiques qu'il endurait, il avait gardé cette
&lt;louceur gaie et cett~ franche bonté qui m'avaient tant séduit
lorsque Louis de Gonzague-Frick nous présenta !'un a l'autre,
aux Ecrifs Franrais. C'est apeine si J'infle:xion de sa voix se
nuan~ait de quelque ironie lorsqu'il faisait allusion aux besognes de plume auxquelles il était obligé de donner la plus
grande part d'une Yie qu'il aurait voulu consacrer ala poésie . I1
m'avait raconté le sujet de son prochain ro man, qui devait avoir
pour cadre ces montagnes de Savoie entre lesquelles il vient de
s'éteindre. 11 méditait d'autres ceuvres. Celle qu'jl laisse estassez
miuce, un recueil de pastiches, qui sont parmi les plus fins
qu'on ait fait_s et ou se remarque plus d'intelligence que de rosserie et plus de vraie sensibilité que de virtuosité facile ; des
nouvelles, un court récit quí fait pressentir le romancier qu'il
eut été, enfin et surtout la Romance dit Retour. Sacbant combien
fadmirais et combien j'aimais son talent de poete, Jean Pelleriu
m'avait dédié cette complainte délicieuse et comme d'autre part,
il avait consacré un petit album de vers de moi une nofe trop
élogieuse, j'avais cru devoir me priver du plaisir de présenter
son reuvre aux Jecteurs de cette revue. Pierre Mac Orlan s'est
acquitté de ce soin et, avec un sens exquis de la qualité poétique de ce petit chef-d'ceu,vre, il avait rapproché le nom de Jean
Pellerin de celui du malheureux et charmant Claude le Peti_t,
l'un des premiers poetes chez qui l'on vit !'esprit satirique le
céder ala fantaisie.
Pour moi je garderai précieusement les lettres- que Pellerin

a

a

a

347

NOTES

m'écrivit au sujet de ce poeme, en réponse aux remarques que
j'avais rédigées, sur sa ,demande, apres lecture de la premiere
version, et auxquelles il voulait bien attacher quelque prix. II
me savait gré surtout d'avoir discerné l'accent profond et
pitoyable de ses vers dont il lui était pénible d'entendre louer
u □ iquement la virtuosíté fantaisiste. 11 portait jusque dans le
calembour un gout et un sens de la mesure qu'il ne devait qu'a
lui, et non a la syntaxe. II savait parler des objets modernes avec ·
simplicité, du métro ou de la tour Eiffel posément et sans se
croire obligé d'entrer en transe :
SiLtnce, les demiéres ram~s
Impatientes aux nnéis
Vont porter les dernir.res dames
Au termitms de Champeri·et.

Non content de nommer un moteur ou d'éructer quelque
onomatopée futudste, il sait décrire, ex primer :
La crafotive soupape
Ele:ve tm 11mnnure lwi5J .

Ses sceu1-s cha11te11t a·vec ensemble,
Mais elle doute, appelle, tremble
Surttn cylindrc- walisé.

Et quelle délicieuse musique se leve d'entre ces syllabes agencées avec un art infini et discret:
C'était une nu'it de mYvembre
Que man amertume t'voquait
Le grand Jeu 111élait dans la chambre
Sa résine dpre d ton bouquet ...

Tout le poeme chatopnt et pailleté ménage, de proche en proche, comme de petits bosquets de verdure soru bre ou la romance
de.vient la voix mystérieuse des sources:
Tes chei•eux tordent u11e flamm1.1
Tes genoux 011vrmt mze Je111me.

Avec des jaiUissements de fraiche émotion.
, Pawunti, chaste

Sl1!1tl'

de l'homme.

�LA NOUVELLE REVGE FRMI\'..\ !SE

Et ceci encore, vision poignante du temps de la guerre :
]'ai plmre par les ,mits lipides
Et de cbaudes 111tits m'011t pleuré ...
Froides horre11rs q11e rie11 11'efface
La /erre écarle de sa face
Ses lo11gs cbcveux indijfiren/s.

Pierre Mac Orlan a dit comrne il fallait pourquoi de tels vers
doivent étre admirés, et pourquoi ils toucbent surement. Bien
osé qui eut assigné des limites a un art aussi savant. Cette vie de
París a laquelle il célébrait son retour picio de mélancolie et
d'ironie lui eut inspiré d'autres chants, peut-étre ceux que nous
attendous encere. ll n'avait pas le féticbisme du progres, mais il
savait en découvrir les aspects imprévus et susceptibles de poésie.
Apres Apollinaire, apres Joacbim Gasquet, Jean Pelleriu; il
semble que la mort veuille parachever son reuvre de guerre et
étouifer les voix qui protesteot contre la brutalité des ternps
nouveaux :
Le 111011de 11'a crié Lucine
Que pour accoudier de l'usine.
La Jantaisie et le subtil
Vo11l fuir le ,·egne du morlingue ,·
Ils sont déja dans le carli11g11e
El cbac1m dit : &lt;&lt; Aitisi soit-il. &gt;&gt;

Jea11 Pellerio, j'ai récité en mémoire de vous le poeme que
,•ous avez voulu me dédier. Quelles plus belles fl.eurs que celles
inventées par vous-mérne jetterai-je aujourd'hui sur votre tombeau? Est-il moyeo plus noble et plus efficace de disputer un
poete l'indifférence des hommes que de répéter ses plus justes
chants au seuil de l'ombre ou, navrés, nous le voyons dispaROGER ALLARD
rattre.

a

** *

EURYDICE DEUX FOIS PERDUE,

par Paul Drouot

(Société littéraire de France ).
Nous savons qu'il l'aimait, qu'elle était bdle, qu'elle partit,
ce dont il eut un affreux désespoir. .. n'aurait-il pu la reten ir ?
question bouleversante qui le fait souffrir davantage. Nous
savons qu'il se retira daos la solitude, a la carnpagne, pour se

NOTES

349

déchirer le creur a loisir, loin des hommes, mais il ne nous dit
rien d'autre, et pourtant cette fernme, ce fantóme de ferume
qu'il n'évoque jamais de fa¡;:on précise, bien qu'il ne parle que
d'elle, doot il ne cite que pcu de paroles, dont il ne décrit ni
les traits, ni la taille, (quelques regards a peine, un geste, une
infl.exion de voix,) cette femme est toujours présente, est toujours la. « Est-elie brune ou blonde ou rousse? Je )'ignore ... »
mais cette femme, je la connais.
Merveilleuse magie, vertu vivifiante d'un seotimeot poussé a
l'extréme, qui s'exprime saos cris publics, qui étouffe ses larmes, qui se replie sur soi et prend en cette retenue des forces
nouvelles, un élao oouveau ... Car ce livre est une reuvre a la
fois décente et déchainée, celle d'uo bomme prisonoier de sa
passion, qui ne peut vivre qu'en elle, qui ne peut discourir que
d'elle, réver, raisooner que d'elle, et qui, néanmoins, la garde
pour lui. 11 revoit partout l'objet de son amour, il le reconnait daos le murmure du ruisseau qui passe, daos le bruit du
Yent, daos le chant d'uo oiseau, a tel point que sa passion en est
cornrne dépouillée et qu'il se trouve plus seul encere au centre
de ce monde dont les allusions raYivent son souvenir, qui, a
tout inst::1nt, lui répete un nom, le méme, luí montre une
irnage, b méme, ou lui reovoie un invariable écho.
Et qu'on ne vienne pas dire que si Paul Drouot avait parachevé l'reuvre dont il ne nous reste, raccordés par des mains
pieuses, que des fragments, elle eut été plus claire, plus
directe, rnoins voilée. Non : de méme qu'il serait oiseux de
tácher de la rnieux reconstruire ( cbacun de oous est libre de la
relire comme il luí plait, quand il la conoait et qu'il l'aime)
aussi bien pouvoos-nous étre certaios que Paul Drouot n'y eut
ríen changé d'essentiel, et le secret, le mystere, l'angoisse retenue de ce poeme écrit en prose, mais sentí, souffert et chanté
par un poete, en sont précisément la plus intime essence.
On y lira des pages dont l'accent reste vraiment inoubliable
sur l'aagoisse de l'attente et sur la solitude, d'autres, aussi
belles, sur la paix des charnps, l'automne, les voix sourdes du
crépuscule, les sous-entendus et les confidcnces de la nuit, d'autres ou l'oa dirait que le creur est serré comme avec la main,
d'autres ou cette main nous prend a la gorge, et d'autres d'un
désespoir glacé, d'une angoisse brulante, d'une indilférence hau-

�35°

35 1

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AlSE

taine dont l'effort est aussitót vaincu ... d'autres encore, et toujours cene impression subsiste d'une puissante reuvre lyrique,
macérée dans la douleur, l'inquiétude et la mélancolie, subtile sans froides complications littéraires, convaincante sans
éloquence voulue, incessamment vibrante jusqu'a sa derniere
ligne et dont le chant, par sa simplicité, par son désordre, par
sa jeune plénitude, nous exalte, nous ravit ou nous épouvante,
et dont la mémoire nous hantera longtemps.
Dans sa belle préface aEurydice deux fois perdue, M. Henri de
Régnier écrit:
« Je ne sais que! sera le sort de ces feuíllets, mais j'ose
leur prédire cependant une grande destinée littéraire. »
Pour peu que l'on ait le gout des belles ceuvres, l'amour et
le respect des nobles ames, on ne peut que penser comme lui.
GILBERT DE VOISINS

*
* *

LE POEME DES CHIMERES ÉTRANGLÉES, par
Tristan Dedme (Emile-Paul).
Roses et rossignols, chansons dans l'ombre, doµceur chaude
des nuits toulousaines, tel est !'asile de vos chimeres, Tristan
Dereme. Etranglées, &lt;lites-vous, non, mais seulement blessés,
et qui chantent comme des cygr:ies, c'est-a-dire d'une voix non
entendue, en ce temps-ci. Que vous importent ceux qui disent,
apres vous avoir écouté négligemment : « c'cst du Toulet ». Ce
n'est pas pour eux que vous ch~ntei: si juste et d'ailleurs, s'il
vous arrive, comme aux plus mélodieux., de manquer la note,
iis ne s'en apercevront pas davantage. Au demeurant, nul ne sait
mieux que vous ce que vous devez au poete des Contrerimes.
Ca::ur satisfait et versificateur.renchéri raillant qui son enthousiasme et sa tendresse et qui sa propre habileté, Tristan Den~me,
daos un garni d'hotel, regrette :
Les coteaux bleus dans la lwniére
Et les feuillages de l'été
Qui remuaient 11am la rivüre

ou bien, un autre jour, couché dans l'herbe natale, il songe :
Casino de Paris, Olympia, Foli~Bergfres, quels tnmpea11x tl'ápres mélancolies

Chevreaux; ,,uurt!'is, béliers fourbus, dans vos lumi eres
Et vos tumultes, f ai tra!11i . ..

La pipe des nuits de vaine ivresse, l'escargot des vacances paresseuses, décorent le blason d'un poete qui révait la gloire :
Au bruit &lt;ks vers q11e je chanlais
Je pensais vaincre les ,ités .
... Et q1L'a Passy, charma11teivresSJ!,
Les d1aujfeurs sauraient mon adresse.

Mais les cbauffeurs ne lisent pas de vers, et leurs patrons et
clients guere da.vantage.
Bien qu'il essaye de plaisanter et de tourner sa propre peine
en dérision, l'amertume des illusions perdues don ne aces élégies
faussement ironiques une saveur touchante. Sous l'habit de
campagne et les bones du chasseur, ou sous le smoking de
l'habitué des promenoirs, c'est le sombre creur de Chatterton
qui se révolte et gui pleure ; mais discretement et avec le sourire, parce que Tristan Derc'.!me est d'une génération qui apprit
la discrétion a ses dépens et sait que les poetes a transes et a
trépied sont des articles d'exportation. Mais quiconque a l'esprit
généreux et ferme ne se résigne pas d'uu cce-ur léger a n'étre
que le poete de quelques-uns. Est-ce la faute a Deréme, a Toulet, a Jean Pellerin si le vulgaire s'en tienta la plate rengaine et la
soi-disant élite a laloufoquerie consciente et organisée. Restent
les chevauchées, a dos de bouc, a dos de chimere, qu'importe !
Rien ne i•aut la belle aventu1·e
Et les espoirs toujours 11oui•e1lUX ...

Mais le bouc noir lui-meme est un coursier décevant. Il ne sait
pas le chemin des ferventes adolescences :
Nous attendions des beroines
....

Qui donrrissmt sous des troetll!S
Ou tendisSJ!nt sur des Jerrasse.s
Des lis verls et des braiicbes rousses,

(remarquez en passant cette jolie et discrete satire du modernstyle symbolar&lt;l)
Et ,wzis auriotis d,anti leurs lbr:res
At•ec leurs fu:1.1res dans nos livres
Afin, difuntis nos jmnesses,

Pastériti r¡11e tri co11nlill~

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

Les traits, les tresses, les détresses
A troces de ces Béatrices.

Cet exemple est pour montrer, en outre, le parti que le
poete sait tirer &lt;les plus secrets mysteres de l'oblitération; non
pas tyran ni dompteur rigoureux, mais gentil accordeur des
rimes adulteres. Quand d'aventure le couple est mal assorti,
c'est un tour de ce diable d'accent, revenu de Tarbes ou de Toulouse. M:tis ces fioritures, on doit préférer tel adagio large et
simple :
Tu ne crois plw aux bequx cbcveux,
A11x seins qu'une rose décore,
Et, le caur "tnorose, tu veux
Cependacnt les chanter encore.

a

Un beau regard, s'il te sourit,
Tu le railles mais tu regrettes
Ces printemps 111orts ou Ion esprit
Etait plein d'Jtoiles secretes.

Car Tristan Dereme est de ceux qui se sont faits du geme
poétique une idée si vaste et si belle, celle meme d'un « univers
sonare )l et qui ne se consolent pas d'avoir découvert, un beau
jour, qu'ils ont, « ténors na1fs », pris la voix de leur jeunesse et
celle du pr.íntemps, pour la voix méme du génie. Et les chants
amers qu'ils inventent pour se consoler sont justernent les plus
capables d'aller toucher les creurs que le poete re-vaient naguere
d'étonner et de conquérir de force.
ROGER ALLARD
1

LA COMPLAINTE DU CYPRES BLESSÉ,
Franfois-Paul Alibert (Píerre Polere, Carcassonne):

par

Pas plus que les derniers volumes de vers publiés par
Franr;;ois-Paul Alibert, celui-ci ne semble avoir vaincu I'indifférence de la presse. Alors que les moindres filets de lyrisme
trouvent a se faire recueillir et vanter, ce beau :fl.euve coule a•
l'écart et son nom méme n'est pas familier a taus ceux qui
aiment les lettres. C'est qu' Alibert vit dans une sévere solitude,
une solitude imposée par le travail et la nécessité - non pas
&lt;lans un de ces exils ·volontaires qui sont une coquetterie et un

353

NOTES

artífice de plus, une habile réclame, un ingénieux moyen de
faire affiuer journalistes et gens du monde. Quel libraire ira
faire venir de Carcassonne les plaquettes que l'auteur du
Buisscm ardent y fait imprimer ? Quels amateurs songent a en
guetter la publication ?
Le 25 juin demier, la Revue Critique faisait connaitre une
admirable Ode d' Alibert, poeme ample et bró.lant, qui respire
la passion la plus déchirante, cri de reconnaissance envers un
bonheur qu'on n'espérait plus, auquel on g011te enfin, mais
dont on sait la possession fragile. Je doute que l'on trouve,
dans aucun poeme con,temporain, ua mouvement comparable
a celui qui souleve ces strophes souples et altieres . Les octosyllabes de Valéry ont une perfection plus savante, plus adamantine, mais ils ne tremblent pas d'un sanglot si humain.
Le~ trois pieces que réunit la Compláinte du Cypres blessé
sont d'une coulée plus calme. La résignation de l'arbre vieillissant, qui se sent mourir, s'oppose a l'inquiétude de I'homme
errant, toujours hanté par le désir du reteur, toujours travaillé
par l'obsession de oouveaux départs :

L'étern(l/e aventure et l'amour du foyer.
L'arbre blessé jette un tendre appel vers le libre enfant, et le
voyageur, fatigué de son inconstance, invoque l'image du
Cypres austere et fidele. Dans le Retour au Jardin natal, un
dialogue s'établit entre eux, mélancolique et courageux, chargé
de male sagesse. On. pourrait reprocher a ces alexandrins une
tendance a laisser les phrasses se prolonger avec un.e lmmriance inutile, a repartir en rameaux adventices, alors qu'on
croyait la période achevée. On songe parfois a ces jets de ronciers qui reprennent racine si Ieur extrémité touche le sol et
qui, de la, lancent de nouvelles pousses : gracieux arceaux, mais
ou les pieds du promeneur s'embarrassent. Que de pages
cependant ou tout est mouvement et netteté ! On trouverait
des passages qui ont plus de force, mais quelle tristesse attendrie dans ces vers par lesquels le Cypres, trop Iongtemps déi;:u
daos son espoir, accueille l'enfant prodigue :
Comme l'absmce est courle au matin de la vie 1
L'dme ti qui la moitié de son dme est ravie,
Qu'elle est riche pourtant d'avmir et d'amour,

�354

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

Qrt'elle est pleine, et cambien l'attente du retour
La cambie jusqu'au fond d'une cbaude UJOt!dance I
Mais aqui fait dijaut cette fenm espérance,
Quand l'automne s'attalihe a ses memb,·es lassés,
Que ses plus beaux m.Mnents ne son/ pas taus passés,
Chaque jour devant lui se traine et dé.respire ;
Et s'il jette parfcis 21n regard en anÜi'e,
De son dge en un coup il ressent le jat=deau
Qui plus vite l'indine aux marches du tombeau.
Cl)tnme ttt me manquaís ! Quelle joyeu,se féte
Enfin de te revoir ne m'étais-je pas faite /
Tu me reviens, c'est toi, je n'avaü pas revé.
Et wici, maintenant que je t'ai retrouve,
Laquelle seulement l'emporte en ta presence,
Ou de ma joie, ou bien de cette indif!éreTUe
Ou nous tombons apres avoir trap attendu
Notre bo11heur qui tarde a nous étre rendu ?
JEAN SCHLUMBERGER

* **
DEVOIRS DE V ACANCES, par Rayrnond Radiguet.
Images d'Irene Lagut (Edírions de la Sirene).
Ces devoirs ne sont pas un pensum, car Raymond Radiguet
a été re~u partout avec mention. Ne pas se laisser prendre a
une couverture trap verte, a un accueil de fruit pas múr: cela
cache les plus ingénieux des divertissements, et les moins
ingénus ; des jeux glacés et ardents, des prestidigitations narquoises. On pense souvent a Fragonard devant cette grace
permanente et ces tristesses de circonstance.
Ciel ! les colonies

Dinicheur de nids
Un oiseau sans ailes
Que Jait Paul sans elle
Ou est Virginie
Elle tajeunit.
,,w Les images dont s'orne le Iivre, espiegleries, repentirs et

fausses pamoisons, sont d'un non moins dangereux petit
PAUL MORAND
diable.

*

* *

355

NOTES

LE ROMAN

LE COTÉ DE GUERMANTES, II. SODOME ET GOMORRHE. I, par Marcel Proust (Éd. de la N. R. F).
L'apparition de M. de Charlus, au Grand-Hótel de Balbec,
son humeur moins versatile que concertée en ses brusqueries,
ses démarches mystérieuses, enfin le soin pris par l'auteur de
faire paraitre en son plus vif relief le physique de ce personnage nouveáu, tout laissait prévoir que cette étrange :figure réflé.chissant la lumiere d'un foyer qui ne nous était pas visible,
mais que nous dennions situé daos une contrée encore inexplorée, au dela des paysages ou nous nous plaisions a suivre
M. Marce! Proust, a la rechercbe du temps perdu.
D'autres écrivains nous avaient promenés du cóté de Sodome
et Goroorrhe, mais cette fois-ci ce n'est plus la tournée des
grands-ducs superficielle ou plus ou moins truquée, c'estla visite,
ou mieux encare la découverte, par un terrible Asmodée, d'un
hópital monstrueux. Pour retrouver une pareilie impression de
puissance évocatrice il faut remonter au Jardín des supplices, ou
mieux encare a ces grands panoramas sur quoi s'ouvrent certains romans de Balzac.
M. Marce! Proust a tenté une entreprisebardie et qui ne pouvait
etre menée a bien qu'a condition de dépayser completement le
lecteur, de l'acclimater a un univers insoli.te. Et ce guide
implacable est encore un observateur qui se défend d'etre un
moraliste, qui n'afl:iche pour le vice ni la haine généreuse
d'un d'Aubigné, ni la sympathie .aventureuse d'un Wilde, et
pour qui le mot vice o'est qu'une convention, du discours enfin,
qui souriant au passage a taus les visages de la be;mté, admire
ou plaint sans juger jamais, avec une clairvoyance plus cruelle
que l'ironie ou le sarcasme.
Non seulement pareíl sujet n'avait jamais été traité ainsi,
mais on peut dire qu'aucun écrivain ne l'avait envisagé avec
cette meme liberté d'esprit, que tempere chez M. Proust une
singuliere tendresse pour taus les instincts humains si touchants
lorsqu'ils sont brimés et meurtris par les lisieres de la p-olitesse.
L~ conjonction de M. de Charlus et du giletier Jupien est décrite
avec un réalisrne qui ne saurait guere étre poussé plus loin. Les
cétails en sont fignolés avec minutie, mais sans complaisance.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

357

NOTES

Aussi ne respire-t-on pas dans ces pages cette odeur faisandée que
dégagent certaines ceuvres d'un ton moins libre et moins cru.
Cette absence de complaisance intellectuelle est bien remarquable. Elle laisse a la curiosité du romancier toute son acuité
visuelle et psychologique : du point de vue nouveau ou il se
place, le champ de son observation s'accroit a l'infini. On ne
saurait préjuger de la suite du roman, mais ce premier chapitre
sur les hommes-femmes est une date d'histoire littéraire. En
- e-ffet ces pages d'une si bnilante éloquence, d'une poésie si
a.pre et si noble, rompent un charme, le charme esthétique
de l'inversion sexuelle sous lequel les arts et la littérature sont
si longtemps demeurés.
La persistance d'un te! sortilege a été favorisée par le symbolisme pour qui l'idée d'équivoque et d'ambigu1té était pour
ainsi dire rituelle, et qui considéraient l'androgyne comme la
figure la plus expressive de la beauté bumaine.
Toute une génération de poetes, initiés par le morose
Samain, a con-sacré ses premieres plaquettes a chanter d'équivoques épbebes, propageant dans les brassetíes d'art le snobisme
de l'bomosexualité littéraire.
Ainsi toute la saison qui s'étend du Portrait de Dorian Grey
au Martyre de Saint-Sébastien sera, grace a M. Marce! Proust,
mieux comprise et mieux appréciée. Car ce magicien devanee
l'ceuvre méme du temps ; il invente et il impose aune époque,
celle de I' Affaire Dreyfus, la couleur et le style qui lui conviennent et qu'elle semble devoir tenir de luí seul.
Quant ases observations touchant le róle des hommes-femmes dans la société, c'est au lecteur a les transposer dans le
plan intellectuel : que de découvertes et que d'explicatio~s lui
seront alors rendues faciles, et si attrayantes.
A la suite du professeur Freud, une école considere le réve
comme un e-ffort tenté par l'étre physique pour réaliser un désir
inavouable en luí proposant un objet symbolique. On peut
admettre que toute ceuvre d'art est le produit d'une velléité
semblable. Ainsi envisagée elle se dépouille des faux-mobiles
dont l'auteur se plait généralement ala parer et nous apparait
sous une forme nouvelle. Selon le mot simple et profond de
M. Proust : « c'est la raison qui ouvre les yeux », on peut
dire qu'une erieur dissipée nous donne un sens de plus.

En portant dans Sodome et Gomorrhe une lumiere si nette
M. Marce! Proust a détruit le mystere qui les environnait, un peu
comme l'explorateur qui réellement découvritTombouctou, non
qu'il y fut entré le premier, mais parce qu'il en revint, lui premier, pour raconter ce qu'il avait vu.
ROGER ALLARD

** *

LA JEUNESSE DE THÉOPHILE, par Marce! Jouhandeau (Editions de la N. R. F.).
Le héros, Théophile, nait obscurément « entre la rue des
Pommes et une cour pourrie de boucherie &gt;&gt;. Autour de son
berceau, peintes avec une fidélité primitive, aux couleurs
garanties, on voit les tetes de l'étable et du bourg. La mere de
Théophile est une religieuse manquée. Lui-méme, des l'age
d'étre sevré, est touché par les pompes catholiques. Théophíle
qui ne connait pas Dieu, et nous, apres lui, qui l'avons oublié,
sommes gagnés parl'ostensoir, le missel, le buis, le cimetiere ...
. suite de petites proses poétiques, narquoises et tendres, d'une
évidente frakheur.
Tante Ursule ~eurt, en dansant nue, et cette vision nous
restera présente comme l'odeur d'iodoforme des derniers souvenirs. La jeune Jeanne va entrer ensuite dans la vie de Théopbile. Elle le menera, sans fermentations, au seuil de la Premiere Communion, a l'orée de la foret, aux premieres pentes
de la montagne et de.Dieu.
Mais c'est de la derniere partie du livre qu'il faut s'étonner.
On y trom•era l'esquisse ingénue et féroce de Mme Alban,
aupres de laquelle Théophile atteint l'age de la perfection.
Nous sommes a l'église et nous nous égayons, en compagnie
de l'adolescent Théophile, des dévotions de Mm• de Villemoral
et de Mm• !a Marquise des Ursins. Mais nous ne nous attendions
, pas a rencoutrer Mm• Alban si étrange, stérile et suspecte. En
nous la présentant, M. Jouhandeau réalise pleinement son programme qui est d'écrire une synthese d'ironie et de mysticisme.
« Venez mevoir, Monsieur, j'ai quelques philosopheset tous les
mystiques reliés en vean. Vous en disposerez. Surtout nous causerons. ·» Mme Alban rei;oit daos un salon bleu, profond comme une
forét. &lt;&lt; Elle parlait de la Perfection comme d'elle-méme. Théopbile fut intimidé quand la Perfection l'embrassa. » Elle prend

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AfSE

soin de la conscience de Théophile, luí fait, avec une méchanceté onctueuse et inspirée, renoncer a l'amour de Jeanne,
moyennant quoi, le héros obtient d'entrer par la porte des
amis dans l'oratoire de cette Sainte provinciale mariée a un
haut fonctionnaire. Equivoque, cette Mme Alban soigne •
aussi les corps et comme Théophile souffre d'une jambe, elle le
conduit « chez tO?S les médeciris de la ville qui, stupéfaits,
déshabillent le corps sur les genoux d'une étrangere J&gt;. La
jalousie de Mme A1ban éloigne Théophile de ses études, de ses
parents, de la vi-e intérieure et de l'amitié d'un curieux abbé a
qui, dcux fois le jour, sa protectrice écrit sur du papier couleur
de son ame. Pourtant elle semble, bien que par d'étranges voies,
conduire Théophile au sacerdoce. 11 n'en est ríen; c'est a elleméme gu'en fin de compte, elle demandera a Théopbile de
sacrifier sa vocation. Cette exigence derniere libere Théopbile.
Il abandonne ases douteuses oraisons cette orchidée départementale dont les baisers et les sophismes ne cachent peut-étre
que l' arden t et banal désir de ne pas vieillir seule.
Le livre de M. Jouhandeau parcourt toute une gamme,
depuis les sains et crus bariolages du début jusqu'aux nuances
les plus faisandées. L'auteur s'y meut avec aisance, bien qu'il
penche par instants vers une préciosité d'images qui, appliquées
a des scenes de vie simple, produisent toujours un douloureux
effet. Mais son délicieux livre, d'un rnérite certain, doit etre
choisi, Ju et agréé.
PAUL MORAND

* *

PRÉSÉANCES, par Franyois Mauríac (Emile-Paul).
La Cbair et le Sang de M. Mauriac était une reuvre remarquable et riche, mais touffue, bousculée et qui manquait d'air.
Préséances présente justement a un haut &lt;legré les qualités
in verses, avec sa distribution éga1e, paisible, sa lumiere juste.
Chaque roman de M. Mauriac marque un progres sur le précédent, et celui-ci donnerait entiere satisfaction si la fin n'était
un peu maladroite : cette substitution de personne a un aspect
bien lourd, et quand il aura encore plus de métier, M. Mauriac
trouvera facilement des rnoyens plus élégants de faire jouer les
sentiments oú il conduit ses personnages. Préséances continue
le cycle de romans ou il s'est tenu jusqu'ici : les romans de

:NóTES

359

l'adolescence. Un jeune homme et une jeune fille, entre quinze
et vingt ans, se posent généralement, s'ils ont eux-mémes quelque valeur, la question des valeurs, des « préséances » : la vie
individuelle vaut-elle mieux que la vie sociale ? la vie pour
]'estime des autres que la vie pour !'estime d'un autre? l'une et
l'autre quel'estime de soi? Leur milieu leur impose un systeme
de valeurs qu'ils acceptent ou qu'ils révisent. M. Mauriac s'est
abstenu avec raison de toute these, de toute solution artificielle :
il a simp1ement fait vivre le prob1eme dans les deux sensibilités
du frere et de la sreur. 11 l'a fait tourner autour du personnage
tres vivant d'Augustin. 11 lui a donné pour toile de fond un
monde conformiste, une opinion publique poussée de fac;on
constante a la caricature : le haut commerce de Bordeaux, le
chreur des Fils. L'ensemble fait un beau morceau de vie et de
style.
ALBERT THIBAUDET
*
* *

A BORO DE L'ÉTOILE MATUTINE, par Pierre Mac

Orlan ( Cres).
Pierre Mac Orlan s'est enfin décidé a se libérer de sa hantise. Evoquer en plein vingtieme siecle des pseudo-descendants
des anciens gentilsbommes de fortune a la recherche d'une ile
au Trésor comme dans le Chant de l'Equípage, déceler chez nos
soldats légionnaires ou coloniaux la vieille ame d'aventures ne
pouvait lui suffire. L'reuvre de Stevenson n'avait été pour lui
qu'une premien! étape vers les mémoires authentiques des écumeurs de la mer des xvue et XVIIIº siecles, vers les glossaires
d'argot, les répertoires de chansons de la basse pegre de jadis,
les historiques des prisons et des galeres, vers tout ce qui pouvait l'éclairer sur ce monde des hors-la-loi, si étrangement
déformé dans les romans purüains des auteurs anglais (Daniel
de Foe excepté) ou en France, daos ceux d'un Lucien Biart qui
faisaientsous le second Empire la joie des enfants.
Mac Orlan a tiré de ses lectures et de son imagination et nous
otfre aujourd'hui une suite de chapitres dans la maniere et le
ton d'CEx.mclin, destinés a compléter les récits du chirurgien
hollandais, consacrés a des abordages, a des batailles navales et
terrestres, aux démélés entre capitaines rivaux, etc ... , bref au
métier de gentilhomme de fortune. Mac Orlan a négligé de

�•
LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

propos délibéré ce cóté professionnel, pour s'attacher au cóté
humain et plus spécialement érotique de ses héros. Chacun de ses
récits débute a la fin d'un combat, c'est-a-dire au moment méme
ou s'acheve celui d'CExmelin. L'atmosphere dont il les enveloppe est de luxure et de sang, de superstition, decrime etde vice.
Sur l'Ei-Oile Matutine, capitaine Georges Merry, il y aen 1720
un mousse qui est le Ganymede de tout l'équipage. Un jour,
d'un sloop pillé, le Dieppois et le capitaine conduisentun jeune
et beau compagnon. Une agrafe défaite révele, apres des semaines, que c'est une femme : l'équipage la hue o: luí reprochant de
nous avo ir contemplés ... daos l'horreur de notre grossiereté, de
nos barbes longues, de notre linge sale, de notre puanteur, de
notre triste misere. » Le chirurgien Mac Graw, dont la chienne
Dalila a mis bas quatre chiots en noie trois sur l'ordre du capitaine, mais la tristesse qu'il en ressent ne se dissipe qu'apres
avoir tué un matelot hollandais de la bande a Lowther. « Le
sang d'un homme peut-il effacer le saog de quatre petits chiens?
11 est difficile d'expliquer ces caracteres-la. » Un autre jour, une
partie de l'équipage se rencontre avec Nicolas Moi"se, matelot
fantóme du Hollandais volant. Et le Nantais meurt saigné dans
son sommeil par une négresse ivre de rhum a laquelle on l'avait
marié pour rire. Telles sont quelques-unes des aventures
des« fanandels » de Georges Merry. L'on a lu ici-méme le récit
de leur entrevue avec la peste a Vera Cruz.
Ce sont autant de curieuses estampes, ouvragées avec un
patient amour et une recherche jalouse de la pureté du trait. La
réussite est fréquente et en quelques lignes, Mac Orlan évoque
une vie ou un tableau : « Un nommé Pélisson qui avait été
autrefois écrivain sur une galere de Toulon ... Quand j'étais écrivain sur la réale, disait-il, j'habitais avec le comité dans la chambre de mieje ... Une fi1le que j'ai rencontrée a Malte quand j'ai
abandonné ma charge, se mit en ménage avec moi. Elle était
blonde et juive ; son pere avait été bnilé par la Sainte Inquisition. Moi, n'est-ce pas ... »
Ce soin du détail empéchait-il la largeur de la composition ?
Peut-étre. Le livre reste, malgré toutes les tres acceptables circonstances atténuantes, un peu gréle. II y manque un peu de
ce souffie épique qui animait par exemple le Thomas l' Agnelet de
Claude Farrere, si inférieur a Mac Orlan daos l'analyse psycho-

NOTES

logique et dans la forme. Il y manque meme 1usqu'a un certain
point lamer. L'épopée des gentilshommes de fortune n'est pas
contenue daos A bord de l'Etoile Matutine. Mac Orlan ne nousa
donné que des ce en marges », mais les plus délicatement et
délicieusement pervers qui soient.
BENJAMIN CRÉMIEUX

*
* *

IL Y A UNE VOLUPTÉ DANS LA DOULEURJ par
Joachim Gasquet (Les Cahiers VertsJ Grasset).
Ce roman posthume de Joachim Gasquet nous montre qu'il
a été enlevé au moment ou il allait grandir. C'était un beau
tempérament poétique, un homme dont la respiration était
presque rythmée sur celle d'un vers fran~is, et qui présentait
ce mélaoge de nature romantique et de volouté exubérante du
classique qu'on trouve chez d'autres Méridionaux. II vivait en
état d'enthousiasme et de tension. Ayaot donné déja, saos
doute, toute sa mesure poétique, il lui restait a donner sa
mesure en prose autremeot qu'avec des ouvrages didactiques
vers lesquels ne le portait pas directement sa nature. Le roman
lui en eut fourni l'occasion, un reman lyr:ique a la d'Annunzio
dont 1l y a ttne Volttpté fait déja un tres bel échantillon. N'y
cherchez pas d'analyse, mais un feu de passion amoureuse qui
bnile da~s l'été et le paysage marin du Midi, avec de magnifiques phrases, d'éclatants paysages, búcher de pin, de résine,
de pourpre, qui fut pour ce bel et noble écrivain un búcher
ALBERT THIBAUDET
funebre.
*
* *

HISTOIRE D'UNE MARIE, par André Baizion (Rieder).
Ce crui frappe d'abord et surtout daos ce premier rornan de
M. Baillon, comme daos le recueil de notations intitulé Moi,
quelque part et édité l'année derniere en Belgique a tirage restreint, c'est la qualité de sa prose, pure, rapide, serrée, traversée
d'images comme d'éclairs. Rien que pour son « écriture », ce
livre mérite de ne pas passer inaper~u.
Mais on prendra un vif intéret a son contenu, a !'admirable
étude de sentiments qu'il renferme, surtout dans la deuxieme
partie, la plus fouillée, qui est davantage le roman du poete

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

Henry Boulant que celui de Marie, la prostituée au creur pur.
lntéret vif, mais par instants mélangé de déplaisance et d'irritation, a cause d'une certaine inconscience cynique, de certains
étalages inutilement poruographiques ... Selon qu'on aura subi
plus ou moins cette impression de malaise, on sera tenté de
qualifier Histoire d'une Marie de quasi chef-d'reuvre, d'reuvre
solide ou d'essai tres estimable. 11 semble au vrai que le ragoi'.1t
principal de ce livre soit précisément dans le contraste entre la
maitrise disciplinée de la forme et Je débraillé sans retenue, ni
contr6le du fond.
Pour !'historien littéraire, il est intéressant de noter que ce
livre d'un Belge ne dérive ni de la lignée Rodenbach-Maeterlinck, ni de la lignée Lemonnier-Verhaeren, que les personnages
qui y sont peints ne sont ni des figures de vitrail, ni des buveurs
de kermesses, et qu'Ón a l'impression, pour la premiere fois, de
voir vivre dans un roman des gens du peuple, des bourgeois et
BENJAMIN CRÉMIEUX
des artistes vraiment belges.

LE THÉATRE
AU THÉATRE DU JORAT (canton de Vaud): Le ROI
DAVID (texte de René Morax, musique d'Arthur Honegger,
décors et costumes d'A. Cingria, de J. Morax et d'A. Hugvnnet).
Comme nous avons le théatre d'Orange, la Suisse possede

a Mézieres, village du canton de Vaud, le théatre un peu moins
antique du Jorat, fondé voici quelque vingt ans par M. René
Morax pour y représenter ses reuvres. Ce que nous avons fait
jusqu'ici du théatre d'Orange, je ne le rappe1lerai pas. Le
plus souvent nous nous sommes contentés d'y transporter des
pieces classiques ou modernes qui n'étaient point a sa mesure.
Le théatre suisse du Jorat au contraire, báti en planches sur
le modele de Bayreuth, avec une fosse pour l'orchestre et une
scene admirablement machinée, est exploité par une direction
autooome et compétente, qui sait bien ce quelle veut et ne
néglige ríen pour faire rendre a l'ínstrument son maximum.
J'ai eu tout récemment la bonne fortune imprévue d'assister au
dernier spectacle, le premier qu'on y monte depuis la guerre, et
si j'ai le devoir d'en signaler la réussite, je dais aussi faire pro-

NOTES

fiter le lecteur de l'enseignement que ¡'en ai re&lt;;u quant aux
moyens éventuels d'une rénovation théatrale.
Que l'élément verbe soit le principal dans un ouvrage dramatique - la cause et le centre du mouvement, l'expression
supréme de l'émotion - je ne suis pas pres d'en démordre :
le premier toujours et partout dans l'ordre de la digoité. Mais
je conviens qu'il a peut-etre pris trap de place sur notre scene,
ou, pour mieux dire, qu'il n'en a pas laissé assez aux autres
éléments du drame depuis l'age classique franfais. Chez Moliere excepté, auteur, directeur et acteur, qui put presque toujours tenir d'avance dans sa main, non seulement le theme et
J'argument dialogué, non seulement l'etre intime de ses
comédies, mais aussi tout rappareil extérieur sous lequel elles se
présenteraient au public, partout, depuis le xvu• siecle, ce qu'on
appelle une piece de théatre est essenriellement un texte, qu'un
auteur a écrit a. part soi dans son cabinet ( et qui déja se suffit a
soi-meme) a charge, pour un autre que lui, de pretera. ce texte,
par le jeu, l'atmosphere, le mouvement et le costume, une
vie extérieure qui sera plus ou moins la sien ne propre, sans
préalable collaboratíon. Une collaboration ultérieure entre
l'auteur et le metteur en scene, Je costumier, le décorateur, le
musicicn, les interpretes, en tient-elle lieu completement et
pare-t-elle suffisamment aux inconvénients qui résultent de son
absence ? Non tout a fait sans doute. C'est un péché de plus a
mettre au compte de l'individualisme moderne. Si l'on ne
considere que l'ceuvre littéraire, telle que, la scene l'ayant
animée un moment, elle demeurera dans le livre et telle y
durera par ses qualités iotrinseques, a la disposition des metteurs en scene futurs qui tenteraient de l'animer encare, il n'y
a la que demi-mal. Mais il faut bien que l'écrivain en prenne
son partí, le texte n'est pas seul ; cette partie solide et éventuellement survivante du drame n'est pas le tout du drame ; elle le
soutient, elle le motive, elle le suscite, on peut meme dire
qu'elle l'informe ; mais elle ne l'épuise pas. Et mcme il est
permis de concevoir l'art dramatique, en s'appuyant sur l'exemple des Grecs, de Shakespeare de nos auteurs du Moyen-Age et
du Moliere des divertissements (souvenez-vous de la Princesse
d'E/ide, que la Petite scéne ressuscita cette année avec tant de
grace) comme un art essentiellement passager, qui n'a sa pleine

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

,,J.

raison d'étre, son épanouissement total que l'espace de quelques
soirées et dont, par suite, il importe de trai.ter sur le méme pied
les éléments durables et les éléments éphémeres, le maquillage
et le« pathos », l'éclairage et la poésie. Il s'agirait alors de réunir
sur le théátre, ne füt-ce que pour une fois, autour d'un theme
dramatique suffisamment clair et puissant, tout ce qtü serait
susceptible de l'éclairer, de l'exalter, de le magnüier, disons :
de le manifester (avec le plus d'éclat possible, de diversité et
-de force) a l'esprit, aux yeux, aux oreilles, d'un public saín,
qui ne boude pas son plaisir. Paysages et défilés, coups de
lumiere et coups de théátre, musique de scene, chceurs, déclamation et poésie, ce serait la formule du pur spectacle requis
pour un « théatre populaire &gt;&gt; et réalísant enfin cette fameuse
« union des arts » révée et manquée par Wagner, en dépit
ou a cause de son génie (trop abondamment musical et trop
encambré de métaphysique) - mais réalisée, semble-t-il, par les
tragiques Grecs, par les auteurs de nos mysteres médiévaux
et méme, a la Cour du Grand Roi, par Moliere et Lulli dans
maintes comédies-ballets. Ceci ne s'improvise pas; un seul
homme n'y peut suflire ; ou du moi.ns, il faut, sous un homme
&lt;JUÍ serait le meneur du jeu, tout un faisceau de volontés
consentant a se mettre au pas, a s'accorder, a se cornpléter,
a se fondre, a subir en commun l'ascendant du sujet choisi.
Or plus les éléments seront nombreux et variés, plus les coopérateurs devront étroitement se joindre ...
C'est ainsi pourtant qu'est né cet été, apres des études de
plusieurs mois, le Roí David a Mézieres. M. René Morax qui
se chargeait du texte, réunit tout d'abord ses collaborateurs,
acteurs, peintres et musicien et l'on convint qu'il s'agissait
de t_irer du Livre des Roi.s et de,s Psaurnes davidiens, une série
d'images épiques et lyriques illustrant la vie de David pasteur,
&lt;:hef de bandes, roí d'Isráel, pécheur et pénitent, dans toute
la simplicité de l'histoire . Le style en serait libre, a conditioo
qu'il fút noble, large et brillant. - Aussí bien l'écrivain
emprunta presque tout son texte aux Ecritures ; quand manquait le dialogue, il eut recours au chant; pas une scene dans
son reuvre qu'un psaume aussitót ne commente, le plus souvent chanté, parfois récité sur un fond d'orchestre, ou récité
et chanté la fois : d'ou constant appel au musicien. De la

a

NOTES

mérne fac;on, il se garda bien de tracer aucune indication de
scene ou il n'eut en vue le peintre ( ou les peintres) et les
splendeurs dont ils disposeraient pour la traduire dans .le
seos convenu. Non, le poete ici ne songe presque plus so1 ;.
il invite a collaborer ; il fournit des themes et des prétextes,
fait sa partie, mais s'efface aussitót apres. Quelle le&lt;;on de modestie !
Et ne croyez pas pour cela que le musicien_ ou les décorateurs abusent. Le musicien, c'est - 6 surprise ! - M. Arthur
Honegger, du groupe des Six, plus connu pour des fantaisies
aimables et singulieres et qui tout d'un coup donne sa mesure
d'une fa&lt;;on décisive et sans prescription. Il n'encombrera. pas
le drame de développements symphonico-psychologiques hors
de saison. II faut que les images se succedent vite; c'est la loi
du genre « spectacle ». Mais a l'école de Satie, i~ a appris _ª
faire bref. Si peu que je m'y connaisse en mus1que, ¡e cro1s
pouvoir répondre de la fermeté, de la nouveauté et de l'excellence de cette suite de morceaux courts et allants. Chose étrange
en un temps de notes volatilisées, ils se gravent dans la mémoire, sans l'avoir préalablement obsédée de leurs procédés
incorrects. Ils sont simples, directs et forts. Que le sujet y soit
pour quelque chose, je le sais et m'en réjouis : preuve nouvellc que l'art exige une matiere digne de lui et d'autant plus
qu'il se raffine davantage. Le jeune musicien qui a écrit le
Cba11t de la Servante, le psaume : Ah I si lavais des ailes de
colombe f, le chceur a l'unisson : De mon caur jaillit un canfique
et les Psaumes de la Pénilence est autre cbose qu'un jongleur ;
on peut tout espérer de lui. - Et cependant, je le répete, ~l
n'empiete pas plus que le poete sur le champ commun ; il
couvre le petit espace qu'on lui a donné a couvrir; pas un
pouce carré de plus. Ainsi feront aussi les peintres.
La difliculté pour eux était triple, en ce sens qu'ils avaient
dü se mettre a trois, vu l'énormité de l'effort : M. A. Cingria,
M. J. Morax et M. A. Hugonnet. On eut pu craindre par
exemple que le tempérament de coloriste forcené de M. Arthur Cingria, grand rénovateur d'art religieux dont on admire
la cathédrale de Geneve des vitraux merveilleux quoique
lisibles difficilement, écrasát par son voisinage l'art mesuré
de M. Jean Morax. Mais tout avait été prévu et la besogne

a

a

�366

LA NOOVELLE REVOE FRANCAISB

équitablement répartie se loo les moyens de chacun. Celui-ci,
M. Jean Morax, s'était réservé exclusivement la mise eo page
des scenes intimes, s-elon l'esthétique Vieux-Colombier. De
sorte qu'apres un tableau calme et channant comme la Chambre
de Mica!, avec ses plans nus et carrés, le magnifique style
jésuite exaspéré du camp de Saül ou du Temple de No/ apportait
justement l'élément souhaité de contraste. Je crois bien n'avoir
jamais vu de décor plus pathétique et plus ex:ictement accordé
a l'émotion que celui, noir et rouge, du champ de bataille de
Guilboa: voici l'exemple type de ce qu'un décor peint peut
ajouter aune situation dramatique.
Reste la mise en scene propremeut dite qui fait rnouvoir
toute uni: fouJe, dans les costumes les plus beaux et les plus
fantasques (je songe au Goliath pareil a un samouraI ou a un
homard gigantesque). Un peu gauche parfois, elle est daos
]'ensemble, pourtant, surprenante de vie, d'accent, d'iogéniosité. N'oublions pas que ces acteurs, ces .figurants, ces musiciens, ces choristes - panni lesquels il est juste de signaler
~l. A. Guex, un David d'une force et d'un style étonnants a
tous les ages de sa destinée - sont pour la plupart bénévoles :
des étudiants, des amaterus, recrutés daos les villes et dans les
campagm:s : car toute une province s'y est mise ; c'est un ouvrage collectif. Trouverait-on de pareils amateurs chez nous?
Lt ;1c.:..:pteraient-ils de se soumettre au cours de répétitions longues et dures, a la méme loi d'harmonie et d'effacement mutuel
qu'ont respectée les peintres, le musicien, le poete? Voila ce
qu'on a fait en Suisse, sans grands moyens, pour le plaisir d'un
public vraiment populaire qui n'eut pas, semble-t-il, un mornent d'ennui, ni de déceptíon. - Daos un article paru a la
.Reuue des feunes, M. René Salomé distingue judicieusement deux
sortes de tbéátre : le théátre e/os, littéraire - et c'est le nótre,
en bonne voie de rénovation - et le théatre social, disons
plutót ouvert, religieux ou civique, qui est tout entier a créer.
Mais voici justement sa premiere réussite vraiment complete,
sur une terre ou l'on parle frarn;ais. Invitons poetes, musícit:us
et peintres - et nous n'en manquons certes point- se concerter au plus tót en vue de fetes dramatiques qui ne peuvent
qu'élargir notre conception du théatre et qui ne seront pas saos
action sur le goflt public.
HENm GHEON

a

NOTES·

LES ARTS

LES SCULPTURES DE DEGAS, chez Htbrard ET DE
MADAME SPITZER, chez Drnet.
On ne s:mrait laisser passer ces deux expositions de sculptore
sans en ooter l'exceptionnel intérét. Degas, sur la fin de sa vie,
ne put contenter son amour passionné des formes qu'en s'improvisant pétrisseur de cire. Déja il avait dressé sur la selle
cette étonnante figure polychrome de danseuse, vétue d'une
jupe de vraie gaze, chaussée de vrais chaussons de da ose, qui par
son style et sa réalité défie les plus belles réussites de la Renaissance. Comment, aune époque ou son dessin, autrefois un peu
linéaire et japonisant, tendait de plus· en plus au relief, al'architecture, i la séréaité des grands équilibres de masses formulés par l'art hellénique du ve siecle, eut-il résisté a tirer a
soi, du plan de la toile, ces chevaux et ces ballerines dont désormais la forme et le volume l'intéressaient plus que la tache et
que le reflet ? A petits coups, qui sont encare d'un peintre,
amoureux malgré tout de la lumiere fragmentée, il a modelé
des statues,' « sosies » exacts de ses figures peintes, mais si fortemeat établies, qu'eiles sont surtout d'un sculpteur. On s'aper~oit ici que quand il se contentait de les peindre, ce n'était
jamais saos, auparavant, en a-voir observé, étudié et éprouvé
tous les pro6Js. Oui, il en avait fait le tour. Quelle le~on
de conscience ! Avant de rendre compte d'un aspect de la
forme, il avait pour principe de l'épouser tout entiere : ainsi font
les grands mahres et c'est pourquoi le moindre coup de leur
crayon nous en dit tant. Nous nous expliquons aujourd'bui cette
sécurité magistrale qui ne fitque croitre avec l'age et porta tard ses
plus beaux fruits ; saos true ancien ni modera e, par laconscience
de l'étude, il nous donnait l'impression complete de l'objet. Aussi
bien, ses sculptures valent ses tableaux. Que les cires a'aient
pas gagné a étre coulées en bronze ; on le &lt;lit ¡ je n'y consens
pas. L'éternité de la mati~métallique convienta leur solidité;
car si l'enveloppe est impressionniste par la rugosité du grain,
les volumes sont pleins a se rompre et la géométrie indéfectible.
Dans le méme temps qu'on pouvait admirer l'ensemble de

�LA NOUYELLE REVUE FRAN&lt;;:AlSE

Dcgas chez Hébrard, la galerie Druct doonait la premiere
exposition de Madame Marthe Spitzer: Comm: presque ~?us
les sculpteurs de notre temps, en réacttoo avouce contre l 1mpressionnisme, comme Maillol. comme Bourdelle, comme
Joseph Bcrnard, celle-ci semble rechercher av:~t tout une
beauté proprement architecturale et cepeodant spmtuelle. Sao
ouvrage le plus frappant est, en ce sens, le buste de Claude
Debussy, exécuté librcment, de mémoire, avec un parti-pris
de simplification, qui convenait singuliercment au modele et
'qui sans rien retrancher de la vie mobile, crée un~ imprcssion
émom·aote de fixité, celle que nous donnent certams Hermes de
bonne époque. A dire vrai, c'est par l'art hellénique que
Madame Spitzer semble avoir été le plus fortement et le plus
heureusement influencée. Aucun pathos, aucun cxces, mcme
daos le Crucifix et daos la Vierge qu'elle expose. Une volonté
d'atteindrc le plus directement et le plus simplement possible la
forme exacte, nécessaire et dans son mañmum de plénitude.
Mais cene recherche qui pourrait engendrer quelque froideur,
n'a pas lieu aux dépens de la sensibilité personnelle et celle-ci,
tres féminine, trouve le moyen de percer travers l'enveloppe
unie et volontairement lisse des visages. Je songe au buste du
R. P. de S 1 Sébastien et surtout aquelques figures de jeune filie,
classiques, discretes et vivantes, sans l'ombre pourtant d'archa1sme, dont on garde le souvenir comme de personnes coooues .. tadame Spitzer n'a pas encore une a: manihe lD et il nous
est permis d'espércr, étaot donné l'état de maturité de son art,
qu'clle se gardcra d'en prendre une. ·

a

HE.'lU GHÉO:{

** •

AUTOUR DE TOULOUSE-LAUTREC, par Paul
Leclercq (Floury).
lllustré d'excellent;s reproductions de lithographies de Toulouse-L:mtrec, ce recueil d'anas contés avec fi.nesse par un ami
de J'artiste qui fut le Guys et Je Saint-Aubin de son époque,
apportc une contribution précieuse a l'hístoirc de mceurs et' des
modes d'il y a trente ans. C'est ainsi que livre a livre se forme
sous nos yeux l'allusion légeodaire d'un temps doot on pourra

NOTES

. ó t, comine d'un au tre , qu'on ignore, ne l'avant
penser b1ent
J
pas vécu, la douceur de vivre.
ROGER ALURD

LETTRES ÉTRANGERES
L'ANNÉE AMÉRICAINE
Crotoo-sur-Hudson, Ncw-York, avril

1921.

De ma table, la vue plonge, au sud, sur la vallée de l'Hudson.
Daos l'air épais et chaud, les ccrisiers, les pruniers et les
p~cbers en fleurs lancent leurs traits de fianunes colorées. Le
tleuve suit, sur une longueur de vingt milles, la ligne de montagnes bleues qui le limi~e a l'Occideot._ Pui~ il ,'.ourne,. et oo
ne le voit plus. Viogt m11les eocore, et 1e sais qu 11 va cotoyer,
daos sa liberté sereine, le mmulte, le bruit, les fievres de 'ewYork.
La vivent des millions de créatures humaines, daos le heurt
inccssant, la bousculade de leurs ames. Au milieu d'eux, des
ceotaines aux yeux vifs et l'esprit a.pre, se disputent, comme
des chiens un os, les trouvailles de la pensée ou de l'expression • et ils se figurent que l'agitation créée autour de leur
ronr~n ou de leurs grognements, de leurs coups de griffe ou
de leurs cajoleries résume toute l'activité intellectuelle du

a

pays.
Ils n'ont pas absolument tort. New-York est la Bourse de
notre production nationale. 11 est d'autres centres d'échange
le cours des o:uvres s'établit ; mais New-York tient la t~te.
Si l'on obser\'e la cohue des petits cénacles, le coocert discordant des voix qui acclament ou qui dénigrent, les parades, a~
milieu des artistes ou écrivains de profession, de ceux qm
s'intitulent oracles ou guides, et qui sont pour la plupart remplis de vent et couverts du vernis de la mode ; si l'on note cette
hiérarchie de prophetes et de génies, cette séquelle de lettrés,
de critiques et de chefs d'école, on est bien obligé de reconnattre
la les sons et les odeurs d'une capitalc de la culture, d'une
métropole, d'un orgaoisme aux nerfs surexcités comme furent,

ou

24

�37º

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISR

a n'en

pas douter, Jérusalem, Athenes, Alexandrie et Rome,
comme sont de nos jours París et Berlin.
11 convient d'ajouter New-York a cette liste. Nous sommes
mó.rs. Voici bien tout l'appareil d'un peuple qui, grace a qu~l~
ques esprits de cboix, dit quels sont et sa vie et son réve ; vo1c1
les revues et les places publiques, le commérage des salons et
des journaux, le défilé des « grands hommes » de la saiso_n, et
Ja horde d'écrivassiers, de gacbeurs, de maraudeurs, prost1tuées
et vivandieres de la littérature, qu'une ironique loi des Muses
oblige a s'ass.embler en des maisons doses .... lis sont dix mille
contre un véritable artiste, un créateur-né .... Tel est le bo~
plaisir des Muses: acceptons-les tous avec humilité, pui:.qu'auss1
bien ( au taux prescrit) il est quelques pur.s ?ans leurs rangs.
Si le tourbillon de ce marché est ce qui mtéresse, tant de
cboses s'y produisent en une semaine, ~ue le jou:~aliste con~ciencieux est tenu de fournir une chron1que quotid1enne. Mais
daos le domaine tranquille et serein ou poussent lentemeut les
fteurs de !'esprit qui ne se doivent pas flétrir, il n'arrive presque
ríen dans l'année. CJ.iaque fleur est le fait organique d'une
intime et riche croissance : il se peut qu'elle résume tout
une vie, n se peut qu'elle soit la formule_ derniere,ou aboutit
l'effort d'une génératioo. Deux ou tro1s dans 1 année font
une saison fructueuse, une saison favorable aux récoltes.
Telle est aujourd'hui notre bistoire. La jeune Amé~que,
au sortir d'un long hiver protecteur, se dresse au seml de
son printemps.
,
•· .
.
Nous sommes si babitués a nos batJ.sses hat1ves et tapageuses
qu'il faut pardonner a la frénésie de ces _hérauts pro~lamant
un cbef-d'ceuvre inconnu toutes les semames. Le pnntemps
donne la fievre a nos critiques. Les vocables « littérature »,
« significatif », « de premier ordre » so~t c?ez nous ~e si
fraiche date, qu'ils aiment a en user. Mats ou leur att!tude
rotnantique est néfaste, ¿est lorsqu'elle ferme leu:~ yeux a ~es
ceuvres provinciales d'un i11térét plus profond, s 1! est moms
apparent. Je preods le roman de Sinclair Lewis La G~and'Rue,
qui vient de para1tre. Qu'il ait été écrit et lu, est un signe des
temps. Lequel de nos critiques criant au o: chef-d'ceuvre » s'est
arrété pour noter le fait ?
.
,
]'ignore si l'écho des clameurs louangeuses est allé ¡usqu a

NOTES

37 1

Paris. M. Lewis est un jeune écrivain d'une belle intelligence
et d'un grand cceur. Poussé par le besoin, il écrivit, pendant
plusieurs anoées, des nouvelles étincelantes et épbémeres pour
les revues les plus cotées. Sans lu.i apporter richesse ni gloirc,
ces écrits le remplissaieot d'uoe honte toujours grandissante. ll
y a un ao, n'y tenant plus, il « envoya tout promeoer ». Ainsi
qu'il le disait a un ami : « Voici assez longtemps que je me
prostitue. Je vais enfin écrire pour moi. Et je me fiche un peu
que le livre se vende ou non !. .. » Et le livre s'est vendu par
centaines de mille; et la fortune de M. Lewis est faite : tout
cela parce qu'il s'est insurgé soudaio contrc la commercialisation de son talent, imposée par un monde vénal. Dans un esprit
de pureté, voici que M. Lewis écrit un bon livre : il en est
payé de retour comme il ne le fut jamais par de méchantes
nouvelles. Dans un esprit nouveau de haine a l'égard de l'Amérique, il expose et il met a nu la vie de ses compatriotes : il
devient l'idole de la saisoo !
Assurément, la farce est plaisaote et mérite d'étre signalée.
Le livre lui-meme se distingue par la fidélité du détail, par une
entiere soumission a la vérité des personnages qui sont représeotés. C'est par dizaines de mille que les villes américaines
ont leur « Graod'Rue ». L'eau-fotte de M. Lewis est l'ouvrage
d'un révolté. C'est une Emma Bovary de chez nous, froide,
doctrinaire et prude, qui en est l'héroine. Dans la fadeur
, uniforme, la laideur satisfaite de sa province, e1le périt. Mais
l'Américaine ne prend pas d'amants, elle réforme sa ville.
Devant l'échec, elle n'a pas recours au poison, elle tombe dans
un état de résignation vague et stérile. Si le livre a une valeur
artistique, on sent que l'auteur n'y est pour ríen. M. Lewis
prend au sérieux l'écceurement de l'héroi:ne ; or, si elle nous
émeut c'est parce qu'elle n'en sait pas plus que la ville dont
elle entreprend la réforme, et parce que son idéal de lf culture&gt;&gt;
est tout aussi apsurde que celui de son mari ou de l'épicier.
M. Lewis soigoe avec un soin scrupuleux et jaloux ses personnages de premier plan : du moins il les croit tels. Et il se
trouve que l'ouvrage, pris dans son ensemble, n'est qu'un fond
de tableau tres dense et tres poussé d'oir ne se détache aucune
silhouette. Car l'absence de plaos, le manque de -personnalité,
sant bien américains; sans s'en rendre compte M. Lewis anoté

�};QTES

37 2

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AlSB

la ce qui est peut-etre notre trait dominant. Le rom.ancier amé-

ricain qui veut, a tout prix, étre psychologue, étud1er de~ caracteres, qu'il le croie ou non, imite l'Europe et se condamne al écbec:
Voici done La Grand' Rue, CEUvre de protestation amere, q.u1
est couronnée de ce succes réservé, au dire des sages ~onna1s:
seurs aux seuls marchands de saccharine, aux habiles qui
flatte~t le contentement béat de l'Amérique. La favcur des
sycopbantes saos imagination décline. Si, d'une part, notre
population croissánte semble assurer ces produits une vent:
encare fort passable, d'autre part, depuis quelque~ ann_ées, 11
s'est constitué un public qui déteste les bon~oos httér_aues de
fabrique douteuse, qui o'en veut plus, ~t qm ~~utera1t, ~ous
forme de comédie ou de satire, J'ápreté d une cnuq~e mo~eré?.
Ce public était sans pature. Quaud parait La Grand Rue, 11 s Y
jette, affamé, vorace, enfin doué de langage. L'édificelongtemps
chancelant de l'infantilisme du pionnier s'écroule avec fracas,
et une structure nouvelle apparait : c'est un gout pour les
,astringents, pour une révision du passé, ~ui se~oue. C'est u~
gout qui n'est plus celui de l'enfance, ma1s celm de la pubertc.
Je parcours les volumineux catalogues des.« ro~ans de 1~
saison », et un seul retient encare mon atteo.Uon ; e est_ Souns
aveugles, d'un romancier iocono.u, M. C. Kay Scott 1q~1'. avec
cet ouvrage, se place tout de suite au premier rang.' \_01c1 enfin
la Grande Comédie en possession de la scene améncame. Deux
romao.ciers s'y étaient essayés déja: \Villiam Dean Howells et
Henry James . Mais celui-ci, qui ~'avait cber~hée daos les mouvements d'une sensibilité malad1ve et repliée sur elle-meme,
était tombé dans une sorte de mélodrame de l'occultisroe, parce
que l'émotion, la sympathie, lui faisaient totalement. défaut.
Quant a Howells, ses compositions éphémeres reposa1:nt sur
le fréle tissu de la convention bostonienne, qu'elles aura1ent du
percer a jour, illuminer, puis détruire. Ces deux « classiques »
sont de mauvais écrivains dont nous pouvons nous passer
aujourd'hui saos que notre amour-propre en. souffre .._. c_ar,
voici que nous avons mieux. Nous nou~ passenons auss~ b1e11
de leur principale héririere, Mm• Ed1th Wbarton, ~~1 a
vision de James, associée un sentimeot du drame spmtuel a

a

a

17

la Bernstein.
La roatiere cboisie par M. Scott est la petite ville. Son dessin

373

est d'un trait aussi ferme et aussi intellectuel que les compositions de M. André Gide, et ce n'est pas la un mince triomphe.
Avec un seos tres sur du comique, L Scott traite un sujet conventionnel; il dépeint la démoralisation d'un foyer ou la jeune
femme a re~u sa mere en visite. ll suit avec une précision
froide et distante, qui est plus latine qu'aoglo-saxonne,
les facteurs qu'il a mis en ceuvre. A vrai dire, sa bellemere fait peo.ser a des créations, plus riches saos doute,
mais non pas plus justes, de la comédie fran~aise : Harpagon et Tartuffe. M. Scott n'éleve pas la voix.11 n'a pas recours a
une crise toute extérieure. A la fa~on du compositeur qui
agence les voix d'une fugue, il tient la bride ataus ses personnages jusqu'a la catastrophe finale. Il a écrit un lívre remarquable. Et il y a prouvé que nos provioces soot enfin assez
müres pour donner naissance au virus d'un art raffiné, lentement destructeur. La Grand'Rue, c'est l'assaut d'un esprit romantique et blessé; il y a du lyrisme daos cette cbarge co11tre la
grossiereté de l'informe masse américaioe. Souri.s aveugles, avec
moins d'arnpleur, s'enfonce beaucoup plus avant dans cette
masse, et en tire les formes d'une pure comédie, par le seul
effort créateur d'un esprit qui est blessé mais qui fonctionne
juste . L'art de M. Lewis est inconscient; il est en passant,
et par surcroit. M. Scott veut étre artiste; mais l'attaque va
de soi quand un homme a l'intelligence et la sensibilité.
Les « catalogues » rnarquent toutefois un progrés. Le savoirfaire vient a nos romanciers et a nos poetes. II est cenain que
l'Angleterre, au cours de la génération précédente, a eu vingt
romanciers contre un des nemes, qui savaient leur métier. 11
est non moins certain que, daos le cbaos actuel de forces mal
disciplinées, l'Amérique fait preuve d'une plus grao.de originalité. Or, pourquoi cet effort créateur n'aboutirait-il pas enfin a
un style, s'il est bien vrai que le style, l'art d'écrire, doive se
substituer a notre fa~on actuelle de suivre notre humeur et
notre penchant? La bataille, toutefois, esta peine livrée. Si le
Belpbégor de Julieo Beoda n'était pas écrit d'un poi.nt de vue si
stríctement fran~ais, je voudrais qu'il se répandit parrni nos soi~
disant artistes. Car le mythe est encare tenace parmi nous
qu'en matiere d'art, la science exclut l'excellence. La formule
pseudo-bergsonienne estcelle-ci: « Un homme qui sait peindre,

•

�374

LA NOOVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

ne saurait etre artiste. Mais celui qui ne connait pas l'~rt?ographe, et qui n'a rien lude plus ancie~ que Wells~ ce~m-la a
quelque chance d'etre un Dostoiewskr. » Cett; 11lus10~ oe
s'explique pas seulement par J'encouragement qu elle rec;o1t de
la doctrine bergsonienne. Whitmao, Thoreau, Emerson, !oe,
tous les peres de notre littérature, avaient été des ~ommes_ d une
large culture, soucieux de discipliner leur express10~, ma1s _leur
exemple restait sans vertu devant les fallacieuses r~1sons t~rées
d'une révolte générale contre ce qp.e 4t conventlon ava1t de
mort et de funeste. Quand Courbet et Cézanne entraien:. en
lutte avec le faux académisme, ils s'appuyaient sur une trad1t1on
vivante de l'art franc;ais. Quand Wagner et Nietzsche ~'insu:geaient contre la routine des petit~s. cour~ allem~nd_es, 11s puisaient leur nourriture daos une tradition v1tale. A10s1 fit A'.11old
Schoen berg ason tour, quand il se révolta contre le wagnénsme.
Mais quand nous autres Américains, nous nous révoltons contre
les dogmes odieux de nos écoles et de nos uni~ersités, no~s
n'avons aucune tradition vivante a reprendre. D une propos1tion erronée nous concluons done que toute tradition est
~auvaise; e; que, le cri de guerre en faveur de ~a techniqu_e
étant poussé par des écoles défuntes, toute techmque aboutlt
par force a un art défunt.
.
.
Le dada'isme en France est le fait d'hommes nourns aux
disciplines anciennes. Si différente que soit la doctrine d'.un
dada'iste intelligent et celle d'un André Gide, sur les quahtés
intellectuelles d'un style digne de ce nom, les deux hommes
tombent d'accord. Mais la tradition meme, che~ nous, s'est
réfugiée parmi des barbares; et la moisson que l'reu~re _de
Whitman, de Hawthorne, d'Emerson et de Poe deva1t _faire_
entrer dans nos greniers, est perdue. Dans un monde mcohérent et sans racines, on les a pris pour des précurseurs
d'incohérence.
Nos conservateurs manquent d'atmosphhe; ils ne vivent pas
dans leur époque, c'est pourquoi ils ne s_ont pas mi_eux p,répa~és •
acommenter l'art du passé qu'a pronostiquer celm de 1~vemr.
Nos révolutionnaires, ceux qui clament au nom de la liberté,
parce qu'ils ignorent ce qu'estune saine tradition, tom~ent to~s
dans l'imitation servile d'une forme européenne, qu elle smt
du reste nouvelle ou périmée. Cet état de choses ne laisse pas

&gt;!OTES

375

d'étre bouffon . Si nos conservateurs répetent Tennyson,
Dickens, ou Anacréon, nos radicaux en font autant de \Vells
ou de Bennett, et nos dadaistes,
travers quelque écrivain
anglais plus accessible, copient Flaubert, Schnitzler, Rimbaud
ou Verlaine. Cette loi, a savoir que l'art est pareil a une plante
qui se nourrit et croit, leur échappe a tous également. Si bien
qu'au Iieu d'une alimentation convenable qui se transforme en
leurs propres tissus, ils ingurgitent au hasard et se détruisent
eux-memes. L' Amérique est pleine aujourd'hui de créateurs
dyonisiaques lesquels, au moyen d'un stupéfiant appareil a
technique multiple, débitent a un public blasé de mornes et
fades répliques de ce que l'Europe a produit au xrxe siecle.
Que pareilles denrées encombrent les marchés ou s'approvisionne un public en mal d'émotions, passe encere . Mais que
notre critique suive tous les vents de la mode, est plus grave.
Quand l'artiste ignorant reste inférieur a la sculpture des
Mayas ou a la céramique péruvienne, il a du moins !'excuse
d'oblir a une vague inspiration lyrique : au lieu qu'un critique
ignorant obéit a sa seule bétise. Certes nous ne manquons pas,
a l'heure actuelie, de critiques, en meme temps hommes de
gout. Combien sont munis de }'arme a deux tranchants nécessaire a leur fonction, je veux dire de la connaissance du milieu,
et du courage de parler? Combien, parmi ceux-la méme qui
mesurent la distance de l'reuvre de beauté a ces monstrueuses
fumées, a ces flatteuses élucubrations de la mode et d'une fantaisie passagere, seraient préts a encourir les huées et les risques
d'une querelle? La controverse, jeu cher aux critiques des pays
européens, est pour ainsi dire inconnue aux Etats-Unis ou celui
qui sait a bien trop peur pour parler.
Nos journalistes, en tous cas, ignorent ces scrupules, et
montrent la belle assurance de la plus complete ineptíe. Et ce
sont eux, des ignares sans culture, qui régentent l'opinion a
New-York. Les dernieres années m'ont instruit de ce qui est,
saos doute, une vérité vieille c,omme le monde, mais qui était
pour moi d'une amere nouveauté : les plus intelligents ne sont
pas toujours ceux qui mettent le plus de zele a défendre ou a
exposer leurs convictions, et les meilleurs esprits sont souvent
les plus veules et les moins généreux. Oh l l'on n'achete pas
notre critique comme celle d'Europe ! Mais la question se pose

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

a

de savoir ce qui est le plus prt!judiciable la cause de l'esprit :
une critique pourríe, encore qu'éclairée, ou une honn~teté
faroucbe, qui n'a rien d'ingénu.
Pour revenir mon sujet, je dois dire que cette ignorance
bavarde et dogmatique accompagne l'avcacment de l'Amérique
aun état nouveau, celui de la culture. L'art natt spontaaément
dans une société qui a pris conscience et possession d'elle-méme;
pour qu'il s'épanouisse, il faut un sol la fois riche et bien travaillé. (Ainsi des milieux sociaux d'une unité aussi puissante
que l'Amérique des Indiens
la belle époque, l'Egypte et la
Judée anciennes, Athenes, l'Inde ou tout s'encbaine si rigoureusement, l'Eglise médiévale, et la France moderne.) Le génie
a besoin d'une discipline, c'est-a-dire qu'il a besoin d'etre sans
cesse confronté avec ce que l'artiste apprend de la vie par les
roceurs, la religíon, l'histoire, et sous la pression de !'esprit
social et critique. Le premier bomme n'était pasartiste; l'énergie humaine s'aflirme seulement au contact d'autres énergies.
Mais aujourd'hui qu'il y a en Amérique autant de génie en puissance qu'au printemps de fleurettes sous bois, je voudrais que
nous ayo ns pour nous conduire un chef plus inspiré, une regle,
une norme plus intelligente. ]'aspire apres un homme dont la
stature égale ce lle de Lessing ou de Brandes ... afín que nous marchions vers une naissance, soutenus par la sagesse et par la force.
(Mais j'encombre de mes opinions ce qui devrait rester une
pure chronique, un relevé des naissances. C'estun trait de plus
qui s'ajoute mon message américain. A tout, nous préférons
une opinion. L'art sous lequel n'apparait pas une opinion ne
compte pas pour nous. Le succes de Sbaw en Amérique n'a pas
d'autre raisoo : Shaw, né pour écrire des farces géoiales, gaté
par son puritanisme. 11 aurait dó. naitre dans le Nébraska ; du
point de vue estbétique, il differe fort peu de M. Bryan. Et
voici nujourd'hui Sinclair Lewis ... La Gra1uJ'Rue est un merveilleux exemple de roman these, tout comme les reuvres de
H. G. Wells. Car Wells est u.n journaliste américain que le
hasard fit naitre Londres.)
Je reprends toutefois mon sujet ... et je dis que l'Amérique ae
vient pas en aide a l'artiste créateur. De l'éloge, de !'insulte, il
n'en manque pas ; mais la louange est niaise, l'opposition faiblardc et sans propos. L'artiste ou le penseur ne peut pas

a

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NOTES

377

répondre aux objections qu'on luí fait, il n'en peut pas tirer un
enseignement, car elles sont vulgaires et sans solidité. Pourtant
il progresse . Daos notre théatre méme une personnalité vient
de se révéler.
Eugene O'Neill était depuis plusieurs années le héros de
nos « petits théatres », en particulier des « Acteurs de Provincetown », lesquels jouent, daos une ruelle du quartier latín
New-York, despieces de leur cru avec une verve et un entrain
qui ne s'appuient nJ sur la science dramatique ni sur un instinct
tres sur. Le temps pourtant leur a donné raison puisqu'ils ont
abrité O'Neill, jusqu'au jour ou O'Neill les a dépassés. A la
saison derniere, timidement, O'Neill a francbi l'échelon qui le
séparait de Broadway : quelques matinées de son drame Par
del,i l'boriz.,011 furent bientót suivies d'une série de représentations; puis quand la piece eut fait courir tout New-York, des
tournées la porterent dans la province. C'est un drame plein
de lyrisme, traité comme une tragédie, brossé par grandes touches claircs et lumineuses ; il est romantique par la fa&lt;;on, tres
lache, dont l'auteur le con~oit, et par les aspiratioos, tres
vagues, du héros. Ce héros est unfermier dela Nouvelle-Angleterre, attelé une travailleuse opiniatre, et qui révasse de rivages tropicaux, de typhons sur les mers de Chine, et néglige ses
terres. La critique, bien entendu, saluant daos cctte piece une
tragédie, l'a comprise tout rebours. Elle venait de découvrir
Ibsen, l'an passé ; elle en conclut qu'O'Neill avait voulu écrire
un drame ibsfoien. Elle mesura la piece américailie, construite
dans un plan horizontal, d'apres les lois de la composition scandinave, qui va droit la catastrophe.
Cette année-ci, O'Neill nous a donné deux pieces. L'une est
une idy lh: effrayante et fantastique, i otitulée L'Empereur Jones. Le
héros est encere un poete qui a la nostalgie des borizons lointains ; c'est un negre d'Amérique, un employé des wagoos-lits,
une espece de flibustier qui acquiert aupres de sauvages d'une
ile caraibe un prestige assez mal assis. Daos une série de scenes
extr~mement alertes, la piece suit le travail rongeur que font,
dans cette force impériale, les antiques terreurs et supersútions
negres.
La seconde piece Quelque ehose d' autre, qui n'est pas un drame
rapide et serré, dit l'échec amer d'une jeune fille, née dans un

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�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

village de pécheurs en Nouvelle-Angleterre, entourée d'bommes grossiers, et qui réve, pour elle-méme et pour son fiancé
q~dque chose d'autre. Mais l'amoureux se trouve ne pas valoi;
m1eux que les autres ; et elle le repousse, payant d'un célibat
traversé de névrose et de désirs, le beau réve de sa jeunesse.
C'est le th~me dont ~'Neill ne se lasse pas : l'aspiration,
condamnée d avance; et i1 ne s'agit pas de l'aspiration apres les
abi~es ou .les cimes comme celle d'un Faust, d'un Brand ou d'un
Julien, ma1s apr.es les graces, les ,aleurs simples de fa. vie, la
couleur, la mus1que, la foi, aussi étranges dans notre monde
matéríel, qu'en Europe les visious exaltées de Paracelse.
O' Neill a une imagination remarquable ; ses conccptions
son, celles d'un vrai dramaturge. Mais il n'apporte aucun soin a
la forme. Avec le scns du drame tel que Je Jui suo-&lt;Terc la Yie
américaine, ?'Neill ~e travaille pas, n'approfoudi; 0pas le dialogue. -:1- les !1re, ses p1eces sontmauvaises. Cette espcce de chaleur qm - c est le secret de la création - se communique ame
m?ts, est absente chez lui. Si Eugene O'Neill ne se rcnd pas
m'.eux comrt~ de la :aleur de ses idées, s'íl n'apprend pas a
m1eux apprec1er la puissance qu'elles recelent, il les gaspillera
chaque année en des ceuvres imparfaites.
L'acteur negre, Charles Gilpin, celui qui a créé le róle de
1'Emp_ereur Jo.nes, a conquis le public par un'talent vigoureux
saos ,nen ~e :710Ie_nt. A vec Ben-Ami, qui est une importation de
la scc~e J1dd1sh, il est le plus beau talent que nous ayons en
Am.énque._ Mai_s j_e n'ai pas dessein de traiter ici la question du
théa:tre, q~1 .ª r,ns ~ndéniablement son essor depuís que j'écrivais
Notre 11nmq~e. C est un article tout entier qu'il faudrait consacrer a ce su¡et.

., Les poetes, je les aí oubliés. Du nombre ' une voix claíre, que

J entends et que j'aurais du mentionner dans mon livre. 11 faut
rectifier cette omission.

a

Voici quelques années, une jeune Australienne née Duhlin
Irlan~e, ven~it échouer a New-York et y gagnait sa vie daos]~
qu~rt1er de I e:t, celui des fabriques et de l'exploitation ouniere.
Mamtenant qu elle en est sortie, elle raconte ses expériences daas
deux volumes de poemes, Le Ghetto et Soleil Limant. Les tableaux
que nous préseate Miss Lola Ridge soat inscrits, gravés daos
soncerveau. Or, elle a un cerveau ou le Ghetto de New-York

NOTES

379

reste exotiquc. Saas doute il est réel, il l'est peut-~tre plus que
les autres images; il est beau, c'est encore ccrtain. Mais l'intelligence sur laquelle il s'est imprimé n'a pas été nourrie par
l' Amérique; c' est l'íntellige □ ce du Celte, qui est d'ordrc sensible,
faite de subtilité, de tendresse et de reve. La marque pourtant de
l' Amérique est daos l'abime existant entre l'esprit celtique de
l'auteur et la vie juive qu'elle décrit; et Miss Ridge ajoute
ainsi au trésor, déja si riche, de l'imagination américaine. Son
apport est celui de la surprise éveillée en elle par un mond_e
aussi étranger. C'est une équation poétique entre Celte et Jmf
qui est sans exemple.
La phrase lapidaire de Miss Rid¿e oblige la luxuriance, 1~ passion juive, a rev~tir une forme claire et dure comme le cristal.
On y sent l'agoaie du Juif transp.)anté dans son esprit"et dms sa
chair, mais toujours a travers l'émerveillemeat du poete. Elle
reste une voyageuse cxplorant son sujet.
Au póle opposé sont les bistoires de Miss Anzia Yezierska,
jeune juive Russe immigrée qui, d'un séjour plus prolongé dans
le quartier ouvrier de l'est, est entrée daos le do_mai_ne ,de l'ex:
pression. J'en parle, non a cause de leur valeur mtnnseque qm
est mioce, mais cause du contraste qu'elles présentent avec
l'reuvre de Miss Ridge. Car Miss Yezierska possede ce qui
fait défaut a Miss Ridge. Son livre Camrs ajfamés nous la
montre chez elle daos le Ghetto natal, séjour des lamentations
et des plaintes, des désirs vagues mais effrénés. 11 manque
d'ampleur, il est lourd, il a la crudité de rythme et de couleur
qui est celle du subcoascient. N'importe ; une richesse s'y
révele qui est u:ue promesse.
Dans les peintures de Miss Ridge, tout objectives qu'elles
soient, on sent trop l'éloignement estbétique et spirituel de l'auteur. A celles de Miss Yezierska, il manque ce qui assure a. J'art
la durée : un dessin qui recouvre des imagcs par trop cérébrales. Notre pays ne nous a pas encare donné le poete qui
joindrait :i" la faculté créatrice de Miss Ridge la sympathie que
Miss Yezierska éprouve pour son triste su jet. Alors seulement les
Israels turbulents, les Italics, les Russies, les Syries et les Balkans
de New-York auront trouvé - avant de disparaitre - leur place
délinitive dan~ le monde immortel des ouvrages de !'esprit...

a

(Traduil par MIi•

H. BOUSSINESQ)

WALDO FRANK

�380

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

LES REVUES
*

* *

LA PENSÉE DE NICOLAS MACHIA VEL, par Franrois
Franz.oni (Payot).
Ce n'est pas seulement une joie intellectuelle que de suivre
le jeu d'idées d'un Machiavel, c'est encare s'évader de toutes les
conceptions actuelles issues du matérialisme historíque, et qui
écrasent de leur masse tout ce qui est individue!. II est réconfortant de se voir démontrer par la théorie et par l'exemple la
capacité de l'homme diriger ou
forcer l'événement par sa
seule virtu, judicieusement appliquée.
Ajoutons qu'il n'y a pas de guide meilleur a travers l'antiquité. Machiavel est le seul avoir placé les hommes et les choses
de l'antiquité sur le plan du quotidien et avoir rendu apparente
l'allée et veoue de la navett.e qui de ce quotidien réussit tisser
de la grande histoire.
M. Franzoni a groupé en chapitres, cóté des morceaux les
plus célebre~ de Machiavel, un ensemble de paragraphes et de
phrases qui contiennent l'essentiel de sa pensée. La traduction
de M. Franzoni, légerement, mais non pas désagréablement,
archaisante, est en général exacte et solide. Ce n'est pas ici le
lieu de chicaner sur quelques discutables ioterprétations de
détails ou sur l'escamotage de quelques dif:ficultés. Le texte
italien qui est en bas de page est aussi correctement reproduit
qu'il pouvait l'étre en France: i1 convient d'ex:cuser les quelques
coquilles qui le déparent.
Tel que! ce travail est, non seulement utile, mais fort remarquable. Regrettons pourtant qu'un des chapitres n'ait pas été
consacré la Virtu, et que tout le Partrait des Choses de France ne
figure pas da.ns ce choix. Une scene entiere de la Mandraucre
"
edt complété heureusement la figure de Machiavel.

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BENJA.MIN CRÉM!EUX

*

Quand Copeau est venu au Tbéatre, il était un homrne neuf, un
novice, et par la un bomme nouveau : c'est a cette circonstance, négligeable en apparence, que le Vieux-Colombier doit aujourd'h~i sa
vigueur et son espoir, et qu'il devra plus tard une véritable techmque,
laquelle ne sera pas l'inconsistant résultat d'une foudroyante idée nouvelle ou l'impossible révc d'une longue macération esthétique, mais la
somme, le résidu et l'extrait d'un travail constant daos le meme seos
et le meme esprit, travail controlé par la réalisation elle,-méme.
... La nouveauté ici consiste :l. n'en pas avoir. Et Copeau n'est
venu au Théátre qu'avec la passion profonde du Théatre méme, de ce
qu'il appelle }'affaire, la chose dramatique, avec, daos l'espri.t, « la pure
conftguratio1t du chef-ifauvre dramatique. » Armé d'une visioo dramatique aigue, exclusive, personnelle, en dehors de toute contingeoce,
au-dela de toutes les peiotures et par-dessus toutes les architectnres, en
jO'oorance
de la moiodre machinerie, sans aucuoe théorie, saos la
!)
moindre « idée ,&gt; et sans avoir la plus petite iotention, il est entré au
Théatre daos l'absolu du Théatre meme. Et ceci est tellement vrai que
Copeau ne peut pas s'exprimer « techniquement )&gt;, qu'il lui cst impossible de matérialiser lui-mérne son inspíration, de concrétiser son
émotion, et que la réalisation doit naitre sous ses yeux afin_ qu'_íl ~ontróle par lui-meme l'identité de cene émotion et de cette msp1rat:1on.
La technique du Vieux-Colombier ne peut pas s'écrire ou se décrire
comme une iovention ou un procédé ; mais on en connait la formule :
c'est la somme, le ptoduit, l'expression de ce que j'appellemi les incompatibtlités tecbniques et les besoins dramatiqttes de Copeau.

S1GNAUX

Aventures a failli etre le titre de la revue ; il méritait de
l'etre : « Le goftt de !'aventure, écrit Franz Hellens, n'est pas
un fait permanent dans les lettres franc;aises. La plélade l'a
ignoré, parce qu'il n'y a pas d'aventure en arriere; les classiques l'ont méconnu, crainte de déchoir. Les romantiques
penserent le trouver au clair de lune ; c'était encare une erreur
d'éclairage.

* *

LES REVUES
LA TECHNIQUE DU VIEUX-COLOMBIER
Lou,is Jouvet remarque dans la REVUE RHÉNANE Quillet) que
la « technique » du Vieux Colombier a consisté n'en pas avoir :

a

i

l)

annonce done un romantisme dont l'éclairage est
rectifié, et l'information précise. Quelques noms sont aussi
clairs : André Salman, Max Jacob, Pierre Mac Orlan, Paul
Sm:NAUX

1. 6, rue Joseph Bara, Paris ; et 1385, cha11ssée de Waterloo, UccleBruxelles.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~AlSK
Morand, franc;ais, et, belges, Aa.dré de Ridder, P. G. van
Hecke, Franz Hellens qui écrit cette &lt;&lt; Note prise d'une

lucarne J&gt;:
COMME LE MAL SORT DV BIEN

Comme la chévre doooe son lait, la vigne son raisin. L'une grilnpe
l'autre escalade les murS. Toutes deux flexibles, rebelles
et maniables. Elles ont fléchi sous l'accablant effort du bouc er du
soleil. Les grappes pendent et se gonJl.eot comme des mamelles. Le
lait et le jus frais iqondent les tables. Mais quelque part, au fond des
caves, de noirs fermenrs se sont Levés du lait pressé et du raisin foulé.
La douce et saine fraicheur n'a duré qu'un moment; l'aigre ch:ileur et
Ja mordante moisissure augmentent et se propageot daos le flacon,.
le moule, au cceur de l'homme, tandis que sautent les chevres sur la
montagne et que les vignes couvent de nouveaux res59rts daos leurs
bourgeons feutrés.

a la montagoe,

Voici, d'André S-almon, qui donna déja a SmNAUX l'excellent
Marché libre, quelques souvenirs sur Alfred Jarry « ou le Phe
Ubu en liberté )) :
Al.(red Jarry qui, en un áge si tendre 1 inventa Monsieuye Ub1, mourut
des ex.ces du sinistre personnage. C'est proprement Je méchant Pere
Ubu qui tua le charroant Alfred Jarry. Alfred Jarry, caudlde mystifü:ateur, mourut d'avoir obstinément adapté au naturel le róle du modemecroquemitaine, capitaine des Dragons de la Vistule, Roi de Pologne et
d'Aragoo.
Chez Jarry;
L'attraction sensationnelle du lieu c'était la bibliotheque. Soit une
pyramide de bouquins et de brochures s'élevant jusqu'au plafond,
a vrai dirc si bas que seul Jany, tres court de jambe, pouvait en cet
étrange logis se tenir debout saos devoir plier les épaules.
La dextre étendue vers letumulus bibliographi:que, le Pere Ubu proféra:
- Il y a la des écrits 1 (tl parodiait le titre du premier livre de Paul
Fort), derriere ces écrits une porte, derriére cette porte une chambre.
Du nioins il y eut, Nous a-t-oo assuré, une chambre. Nous n'en avoos
jamais rien connu, Nous craígnons singulierement qu'elle soit perdue
et, sachant Nous conteoter de fici-présent capharnaüm, Nous repoussons de toute la force de Notre caractere tout espoir de déménager.
..... Jan:y nous demanda de luí donner, en toute franchise, notre
opinion sur son portrait grandeur nature, chef-d'o:uvre du douanier
Rousseau.
Nous ne \limes qu'un fond de draperies, a la maoiere de S!evens~

LES REVUES

ma!s exécuté avec plus d'attendrissaote naiveté et, sur son perchoir, lez-h1bou favori, oiseau qui, je le répete, était eo porcelaioe.
Jarry l'oo ne distinguait que la silhouette, mais découpée daos
la to1Ie vide au milieu de quoi, on s'en doutera, elle laissait un vide
singulier.

D:

Le Pére Ubu ne consentit point a avouer qu'il avait mutilé le
tab~ea~ de Rousseau parce que l'obsession de sa propre image lui chatouillaa désagréablement les nerfs. Il préféra conter que, redoutant
d'etre p~rcé d'un coup de parapluie par un maladroit, il s'était découpé
avec som et proprement roulé dans le &lt;&lt; tiroir unique et central de
notre Bureau de Colbert en bois blanc. »
~o~nant avec quelle mintitie le Douauier, ce vieil innocent de génie,
avaiHI pas exécuté le portrait de l'écrivain ! Guillaume Apollinaire a
conté commeot Rousseau qui ne demanda au Pére Ubu qu'une séance
employa celle-ci :i. prendre, a la fa~on d'un maitre-tailleur, mesure de
son modele. A peine le viut-il revoir avant de donner au visage la
touche définitive.
La maniere de Rousseau différait-elle beaucoup de celle du horsconcours Gustave Courtois, pour qui Rousseau professait une grande
admiration et qui, prié a déjeuner pour le samedi d'une prochaine
semaine, répondait :
- ~amcdi '. Impossible l J'achéve un portrait et c'est samedi que je
mets l express10n.
S1GNAUX

q_ui a publié, dans ses quatre premiers ouméros

l'Etude romanesque de Max Jacob, des poemes de Paul Morand:
~o_rges Gabory et Melot du Dy, une curieuse analyse de la
poes1e russe, a eu la faiblesse de fonder un prix littéraire.
*

* *
L'ART DÉCORATIF, ET L'ART

Roger Allard écrit dans la

propos

REVOE UN!VERSELLE (r 0 r Ao11t),

a

de l'exposition Fragonard :

Quelque soin qu'aient pris les mauvais bergers de l'esthétique d'éga'.er le goút fran~is daos les terrains vagues d'un art saos patrie et
¡usqu'aux confins de la barbarie. on a vu les meilleurs de nos jeunes
attistcs interroger l'o:uvre des maitres de chez nous avec une passion
P~ois trop ~quiete, ou quelque exces didactique, ou quelque parti pris
d 1nterprétat1ons opportuoistes, mais en défmirive avec le seutiment tres
net de cétte vérité rnéconoue, eofin retrouvl!e, que c'est en cultivant les.
particularités de son génie propre qu'un homme se rend utile a ses semblables, qu'unenatioo enrichitet ennoblit l'humanité. Saos doute il existe

'

�LA NOOVELLB REVUE FRAN&lt;;:AISE

encore des esprits a ttardés, et qui se croient a vanees, pour qui le probleme
esthétique capital est de doter la France d'un ai·t décoratif qui, parait-il,
lui fait défaut, et qui serait florissaot en d'autres pays ; il existe encore
des professeurs de dessin, des conseillers municipaux et des cbronii:¡ueurs d'art qui croient que nous devons sans plus tarder rivaliser avec
les architectes américains ou les tapissicrs munichois. Une grande exposition d'art décoratif projetée devait combler leurs vceux: elle parait
remise aux calendes grecques. ll y aura bien une exposition d'art décoratif modeme, mais c'est a Munich ; il est permis de penser que c'est

LES INTERMITTENCES DU CCEUR

fort bien ainsi.

On commence a se rendre compte que pour qu'il existe un art appliqui, et pour que ses applications soieot beureuses, il o'est pas mauvais
de commencer par restaurer « l'art &gt;l tout court. Il ne s'agit pas de traiter les artistes décorateurs en parents pauvrcs et pas davantage de faire
fi des avantages économiques que leurs travaux peuvent valoir a
notre pays, il importe tout siroplement de se persuader que cette activité est· secondaire, par définltion mfane, et qu'elle ne s'exercera avec
bonneur et profi.t que si les peiotres et les sculpteurs, dans une zone
plus proche des courants intellectuels de l'époque, créent des ceuvres
riches d'influence et de rayonnement.

AVIS : Pour évíter des confusioos toujours possibles, nous croyons
devoir ioformer nos ]ecteurs que c'est M. Maurice Martín do Gard et
norr M. Roger Martio du Gard, notre collaborateur, qui vient de
prendre la direction des EcRITS N0UVEAUX,

•• •

MEMENTO

REVUE BLEUE (20 aoút): Les ]ardins sau.vages, par Henri Pourrat.
LE Co.RRESP0NDANT (ro aout) : Les roma11ciers .amtiricains co11tempo,-ains: I. Slewart Edu·ard While, par Marc Hélys.
GRANDE REVUE (juillet) : Histoire technique et sociale de l'imprimerie,
par Georges Renard.
REVUE HEBD0MADAIRE (6 aoüt): Les Trois i111postu.1·es, par P. J. Toulet; (t 3 aoüt): Stendhal et la musiqu.e, par Henry Prunieres; Nozwelles
notes d'u.n dilettante, par: Stendhal .
LE NouvELLISTE DE RENNES (18 juillet): Un intéressant article de
J. Gahier sur Le cóté de Guermantes, par Marcel Proust.
ÜPINION ( 1 3 aout): Petites questions de goúl, par Albert Thibaudet.
LA RENAIS$ANCE (13 aoút): Les cabiers de Mécislas Golberg, par Gaston Picard ; Voya¡e m Bolch'évie avec Madame Rippi.us, par Denis Roche.
DER NEUE MERKUR (juillet): Extraits du. jott-rnal, d'Anton Tcbekhov.
Drn NEUE RuNDSCHAU (aoüt) : La morl de Moise, légende, par
Rudolf Kayser.
PoLITIKEN : Chronique sur Marcel P-roust, par Charles Rímestad.
LE GSRANT : GAST0N GAWMARD.
ABBEVlLLE. -

lMPRIMERIE F. PAILLART.

Ma seconde arrivée · a Balbec fut bien différente de la
premiere. Le directeur était venu en personne m'attendre a
la gare, répétant cambien il renait a sa clientele titrée ce
qui m_e fit craindre qu'il m'anoblit jusqu'a. ce que j'e~sse
compns que dans l' obscurité de sa mémoire grammaticale
titrée signifiait simplement attitrée. Du reste au fur et
mesure qu'i~ apprenait de nouvelles langues, il parlait plus
mal les anc1ennes. 11 m'annonc;a qu'il m'avait logé tout
en haut de !'hotel. « ]'espere, dit-il, que vous ne verrez pas
la un manque d'impolitesse, j'étais ennuyé de vous donner
une chamb~e dont vous etes indigne, mais je l'ai fait rapport au bnut, parce que comme cela vous n'aurez personne
au-dessus de vous pour mus fatiguer le trépan (pour
tympan). Soyez tranquille, je ferai fermer les fenetres pour
-qu'elles ne battent pas. La-dessus je suis mtolérable &gt;) .
'
ces mots n'expnmant
pas sa pensée~ laquelle était qu'on
1~ trouverait toujours inexorable a ce sujet, mais peut-etre
bien celle de ses valets d'étage. Je pourrais faire faire du
feu ~i cela me plaisait, ( car sur l'ordre des médecins j' étais
partt des Paques) l!lªis il craignait qu'il n'y eut des
&lt;e fixures » dans le plafond ; &lt;e surtout attendez toujours
pour rallumer une flambée que la précédente soit consommée (pour consumée). Car l'important c'est d\~viter
&lt;l.e ne pas mettre le feu a la cheminée, d'autant plus que

i

I • Extrnit de _s_oJrmu et Go111orrbe II, ouvrage qui paraitra prod1ainement aux Ed1t1ons de la Nouvelle Re\•ue Frani;aise.

�386

LA NOUVELLE REYUE FRANc;:A.ISH

pour égayer un peu j'ai fait placer dessus une grande postiche en vieux chine, que cela pourrait abimer. &gt;&gt;
TI m'apprit avec beaucoup de tristesse la mort du bátonnier de Cherbourg: « c'était un vieux routinier », dit-il
(probablement pour roublard) et ~e laissa e~tendre qu~
sa fin avait été avanoée par une v1e de déboires, ce qu1
signifiait de débauches.
·
Déja depuis quelque temps, je remarquais _qu'apres le
diner il s'accroupissait dans le salon (saos doute pour
s'-assoupissait). Les derniers temps, il étaittellement changé,
que si I'on n'ava1.t pas su que c'était lui, a le voir, il était
a péine reconnaissant {pour reconnaissable sans .doute).
Compensation heureuse, le premier Président de Caen
venait de recevoir la « cravache » de commandeur de la
Légion d'honneur. Sur et certain qu'il a -des c.apacit'és,
mais parait qu'on la lui a donnée surtout a cause de sa
grande « impuissance &gt;&gt;. On revenait _du reste s~ cette
aécoration ~me dans l'Echo de Pam de la vedle. Le
directeur n'avait d'ailleurs lu que le « premier paraphe »
(pour paragraphe). La polirique de.~· CaiU~ux y ~~it
bien "llrrangée, &lt;&lt; Je trouve du reste qu ils ont raison, d1t-il.
11 nous mettrop sous la&lt;&lt; coupole » de l'Allemagn-e(sous
la coupe).
Comme ce gente de sujet traité par un hotelier me
paraissait enouyeux, je cessai d'écouter. Je pensai aux
images qui m'avaient décidé de retourner a Balbec. Elles
étaient bien dilfétentes de celles d'autrefois, la vision que
je venaís ch-ercher ·était aussi éclatante ~ue la pr~mie~ était
brumeuse; elles ne devaient pas m01ns me decev-01r. Les
images choisies par le souvenir sont aussi arbitraires,
aussi étroites, aussi insaisissables que celles que l'imagination avait formées, et la réalité détruites. 11 n'y a pas de
raison pour qu'en dehors de nous, un líen. réel poss~e
plutót les tableaux de la mémoire que ceux du_ réve. Et pu1s
.une réalité nouvelle nous fera peut-etre oubher, ou méme
détester les désirs a cause desquels nous étions partís.

LES INTERMITTENCES DU CCEUR

a

Ceux .qui m'avaient décidé d'aller Balbec tenaie~t en
a ce que les Verdurin (des invitations de qui je ..
.n'avais jamais profité, et qui seraient certainement heareux
de me revoir, si j'allais .a la caippagn.e m'excuser de
n'avoir jamais pu leur faire une visite Paris ), sachant,
que plusieurs iideles passeraient les vacances sur cette cóte,
et, ay.ant
cause de cela loué pour toute la saison, un
des cMteaux de M. de Cambr.emer (La Raspe.liere), y
avaient invité Mme Putbus. Le soir ou je l'.avais appris (i
Paris) j'envoyai, en véritable fou, ñotre jeune valet de
pied s'infonner si cette dame emmenerait a Balbec sa
premiere femme de chambre. Il était onze heures du soir.
Le concierge mit longtemps a ouvrir et par mira.ele n'envoya pas promener mon messager, ne fü pas appeler la
police, se contenta de le recevoir tres mal, -tout en lui fournissant le renseignement désiré. Il dit qu'en effet la premiere femme de chambre accompagnerait sa rnaítresse,
d'abotd am:: .eaux en Allemagne, puis a Biarritz, et pour
inir chez Mm• Verdurin. Des lors j'avais été tranquiHe et
oontent d'avoir ce pain sur la planche. J'avais pu me
dispenser de ces poursuites dans les rues ou .j'étais
dépourvu aupres des beautés rencontrées de cette lettre
d'introduction que serait aupres de la belle femme -de
cbambre d'avoir diné le soir méme, a La Raspelier.e, avec
sa maítresse. D'ailleurs elle aurait peut-etre meilleure idée
de moi encore en sachant que je connaissais non seulement
les bourgeois locataires de la Raspeliere mais ses propriétaires, et surtout Saint-Loup qui ne pouvant me recommander a distance a la femme de chambre de M 111• Putbu.s
(cene femnre de chambre ignorant le nom de Roben)
· avait écrit pour moi une lettre chaleureuse aux Cambremer. II pensait qu'en dehors de toute l'utilité dont ils
tne pourraient etre, M= de Cambrerner, la belle-fille née
Leg¡:audin, m'intéresserait en causant avec moi. J.C C'e~
11ne femrne inteHigente, m'avait-il assuré. Elle ne te diu
pas de choses .définitives (les choses « définitives 1&gt; avaient

panie

a

a

�LES INTERMIITENCES DU C&lt;EUR
LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

été substituées aux choses «sublimes» par Robert qui
modifiait, tous les cinq ou six ans, quelques-unes de ses
expressions favorites tout en conservant les principales),
mais c'est une nature, elle a une personnalité de l'intuition, elle jette a propos la parole qu'il taut. De temps ~n
remps elle est énervante, elle lance des betises, pour « faire
gratin }), ce qui est d'autant plus ridicule que rien n'est
moins élégant que les Cambremer, mais somme toute elle
est encare dans les personnes les plus supportables a fréquenter. &gt;l
.
Aussitót qu'ils avaient eu rec;u la recommandat1on de
Robert, les Cambremer, soit snobisme, qui leur faisait
désirer d'étre indirectement aimables pour Saint-Loup, soit
reconnaissance de ce qu'il avait été pour un de leurs
neveux a Doncieres et plus probablement surtout par
bonté et traditions hospitalieres, avaient écrit de longues
lettres demandant que j'habitasse chez eux, et si je préférais
etre plus indépendant s'offrant a me chercher un logis.
Quand Saint-Loup leur eut répondu que je logerais au
Grand Hotel de Balbec, ils répondirent que, du moins, ils
;;.ttendaient ma visite des mon arrivée et si elle tardait
trop, ne manqueraient pas de venir me relancer pour
m'inviter a leurs garden-partis.
Sans doute rien ne rattachait d'une fa¡;on essentjelle la
fem.me de chambre de Mme Putbus au pays de Balbec, elle
n'y serait pas pour moi comme la paysanne que seul ~ur la
route de Méséglise, .j'avais si souvent appelée en vam, de
toute la force de mon désir. Mais j'avais depuis longtemps
cessé de chercher a extraire d'une femme comme la racine
carrée de son inconnu, lequel ne résistait pas souvent a
une simple présentation .
Je fus tiré de ma r~verie par la voix du directeur done
je n'avais pas écouté les dissertations politiques. Changeant
de sujet, il me dit la joie du premier Président en apprenant mon arrivée et qu'il viendrait me voir dans ma charobre, le soir meme. La pensée de cette visite m'effraya si

fort, car je commenc;ais a me sentir fatigué, que je le priai
d'y faire obstacle (ce qu'il me promit) et pour plus de st'.ireté
de faire, pour le premier soir, monter la garde a mon étag-e
par ses employés. 11 ne paraissait pas les aimer beaucoup.
ce Je suis tout le temps obligé de courir apres eux parce
qu'ils manquent trop d'inertie. Sí je n'étais pas la ils ne
bougeraient pas. Je mettrai le liftier de planton a votre
porte &gt;l. Je demandai s'il était enfin e&lt; Chef des chasseurs. 11 n'est pas encore assez vieux dans la maison, me répondit-il. 11 a des camarades plus agés que luí, cela ferait crier.
En toutes choses il faut des granulations (probablement
pour graduations). Je reconnais qu'il a une bonne aptitude
devant son ascenseur. Mais c'est encare un peu jeune pour
des situations pareilles. (:a manque un peu de sérieux, ce
qui est la qualité primitive (sans doute la qualité primordiale, la qualité la plus importante). 11 faut qu'il ait
un peu plus de plomb dans l'aile (mon interlocuteur voulait dire dans la tete). Du reste il n'a qu'a se fier a moi.
Je m'y connais. Avant de prendre mes galons comme
directeur du Grand Hotel, j'ai fait mes premieres armes
sous M. Paillard ! ii Cette comparaison m'impressionna et
je remerciai le directeur d'etre venu lui-meme jusqu'a la
gare. &lt;e Oh ! de rien. Cela ne m'a fait perdre qu'un temps
infini i&gt; (pour infime). Du reste nous étions arrivés.
Des la premiere nuit, comme je souffrais d'une crise de
fatigue cardiaque, tachant de dompter ma souffrance, je
me baissai avec len,teur et prudence pour me déchausser_
Mais a peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s'enfla, remplie d'une présence, inconnue.,
divjne, des sanglots me secouerent, des larmes ruisselerent
de mes yeux. L'etre qui venait a mon secours, qui me
sauvait de la sécheresse de l'~me, c'était celui qui plusieurs
années auparavant, dans un moment de détresse etde solitude identique, était entré quand je n'avais plus rien de
moi, mais qui m'avait rendu a moi-méme car il était moi
et plus que moi, le contenant qui est plus que le contenu

�LA NOUVELLE REVUE FilAN&lt;;AISB

390

et il me l'apportait. Je venaisd'apercevoir, dan.s-ma mémoice,
p.frnché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et d~
de ma grand'mere, telle qu'el1e' avait été ce premier soir
d'anivée, le visage de ma .graq_d'mere, non pas de celle que
je m'éta.is étonné et reproché de si peu regretter et qui
n'avait d'elle que le nom, mais de ma grand'mere véritable
dont, pour la premiere-fois depuis les Chatnps-Elysées, oir
elle avait eu son attaque, je retronvais dans un souven.ir
involontaire e.t 1Xomplet la réalit&amp; vivante. Cette réalité
· n'existe pas pour nous tant qu'elle n'a pas été recréée par
notre pensée, saos cela les hommes qui ont. été m~lés un
combat gigantesque seraient de gtands poetes épiques ;
et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses
bras, ce n'était qu'a l'iustant, plus d'une année ap.res son
enterr:ement, cause de cet anachronisme qui empeche si
sou~ent le calendrier des faits de coi'ncider avec celui des
sentiments - que je ven;üsd'apprendre qu'elle était morte~
ra.vais so.uvent parlé d'elle depuis ce moment-la et aussi
pensé a eDe, mais sous mes par~es et mes pensées de- jeune
homme ingrat7 égoi"ste et cruel, i1 n'y avait jamais ríen. eu
qui resse-mblit a ma grand'mere, parce- que dans ma lége- reté, mon amour du piaisir, mon accoutumance a la voir
malade, je ne contenais en moi, qu'a l'érat virtuel le soavenir de ce qu'elle avait été. A n'importe quel moment que
nous la consid.érions, notre ame totale -n 'a qú~une valeur
presque fictive, malgré le nombreux hilan de ses rid1esses,
car tantót les uoos, tantót les autres sont indisponibles,
qu'il s~agisse d'ailleurs de richesses e:ffectives aussi bien que
de celles de fimagination, et pour moi par ex.emple tout
autant que de l'ancien nom de Guermantes, celles cambien.
plus graves du .s.auve.nir vrai de ma gran:cfmere. Car
aux. troubles de la mérnoire sont li.ée:s les. intermittences
du c~ur. Cest sa.ns doute l'e.xistenee de n0tre corps~
sem blable pour nous a. uu. vase
oótre spiritualité setait
endose-~ qui nons induit a supposer que taus nos biens
intérieurs, nos joies pa.ssées, toutes nos douleurs sont

a

a

ou

LES INTERMITIENCES DU CCEUR

391

perpétuellement en n·o tre possession. Peut-etre est-il aussi
inexact de croíre qu'elles s'échappent ou revienne1n. En
taus cas si elles restent en nous, c'est la plupart du
temps da.ns un domaine incoanu ou elles ne sont de nul
serviae pour nous, et oú mé01e les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d'ordre différent et qui exduent toute
simultanéité avec elles dans la coascience. Maissi le cadre
de sensations ou elles sont conservées est ressaisi par naus,
elles out a leur tour ce méme pouvoir d'expulser de nous
tout ce qui leur est incompatible, d'installer seul en nous, le
moi qui les vécut. Or comme celui que je venais subitement
de redevenir n'avait pas existé depuis ce soir lointain ou
ma grand'mere m'avait déshabillé a mon arrivée a Balbec,
ce futtout naturellement, non pas apres la journée actuelle
que ce moi ignorait, mais-commes'il y avaitdans le temps
des séries différentes et paralleles - sans solution de continuité, tout de suite-apres le premier soir d)auttefois, j'adhé-rai a la minute ou ma grand'mere s'était penchée vers moi.
le moi que j'étais alors et qui avait disparn si l0ngtemps,
ttait de nouveau si pres de moi qu'il me semblait encore
entendre les paroles qui avaient immédiatement précédé et
~ui n'étaient pourtant plus qu'un songe, comme un homme
mal éveiUé croit encore percevoir rout pres de lui les bruits
de son réve qui s'enfuit. Je n'étais plus que cet étre ·qui
cherchait se réfugier dans les bras de sa grand'mere,
cffa:cer les traces de ses peines en lui donnat1,t . des baisers,
cet etreque j'aurais eu autant de difficulté ame figurer quand
j'étais tel ou tel de ceux qui s'étaient succédé en moi d~pcis
quelque temps, que maintena□t il m'eüt fallu d'efforts,
stérifos d'ailleurs, pour ressentir les désirs et les joies de l'un
des etres que, pour un temps du moins~ je n'étais plus.
Je me rappelais comment une heure avant le moment ou
ma grand'mere s'était penchée aínsi, dans sa robe de cbambre, vers mes bottines, errant dans les rues étouffa.ntes de
chaleur, devant le pátissier, j'avais- cru que je ne pourrais
jamais dans le besoin que j'avais d'embrasser magrand'mere

a

a

�39 2

LA NOUVELLE REVUE FRANvAISE

attendre l'heure qu'il me fallait encare passer sans elle.
Et maintenant que ce meme besoin renaissait, je savais que
je pouvais attendre des heures apres des heures, qu'elle ne
viendrait plus jamais aupres de moi, je ne faisais que de le
découvrir parce que je venais en la sentant pour la premiere
fois, vivante, véritable, gonflant mon creur a le briser, en
la retrouvant enfin, d'apprendre que je l'avais perdue pour
toujours. Perdue pour toujours ; je ne pouvais comprendrrtt je m'exen;ais a subir la souffrance de cette contradiction : d'une part une existence, une tendresse, survivantes
en moi, telles que je les avais connues, c'est-a.-dire faites
pour moi, un amour ou tout trouvait tellement en moi
son complément, son but, sa constante direction, que le
génie de grands hommes, taus les génies qui avaient pu
exister depuis le commencement du monde n'eussent pas
valu pour ma grand'mere un seul de mes défauts, et
p'autre part aussitót que j'avais revécu, comme présente,
cette félicité, la sentir traversée par la certitude - s'élancant comme une douleur physique a répétition - d'un
~éant qui avait efFacé mon image de cette tendresse, qui
avait détruit cette existence, aboli rétrospectivement notre
mu~uelle prédestination, fait de ma grand'mere, au moment
ou je la retrouvais comme dans un miroir, une simple étrangere qu'un hasard a fait passer quelques années pres de
moi, comme cela aurait pu etre aupres de tout autr:,
mais pour qui, avant et apres, je n'étais rien, je ne sera1s
rien.
Au lieu des plaisirs que j'avais eus depuis quelque
temps, le seul qu'il m'etit été possible de gouter en ce
moment c'eut été, retouchant le passé, de diminuer les
douleurs que ma grand'mere avait autrefois ressenties.
Or je ne me la rappelais pas seulement dans ce1:e
robe de chambre, vétement approprié~ au point d'en devemr
presque symbolique, aux fatigues, malsaines sans doute,
mais douces aussi, qu'elle prenait pour moi, peu a peu
yoici que je me souvenais de toutes les occasions que

LES INTERMITTENCES DO CCEUR

393

j'avais saisíes, en lui laissant voir, en lui exagérant au besoin
mes souffrances, de lui faire une peine que je m'imaginais ensuite effacée par mes baisers comme si ma tendresse eut été aussi capable que mon bonheur de faire le
sien; et pis que cela, moi qui ne concevais plus de bonheur maintenant qu'a en pouvoir retrouver répandu dans
mon souvenir sur les pentes de ce visage modelées et
inclinées par la tendresse, j'avais mis autrefois une rage
insensée a chercber d'en extirper jusqu'aux. plus petits plaisirs, tel ce jour ou Saint-Loup avait fait la photographie de
grand'mere et ou ayant peine a dissimuler a celle-ci la puérilité presque ridicule Je la coquetterie qu'elle mettait a
poser, avec son chapean a grands bords, daos un demi-jour
seyant, je m'étais laissé aller a murmurer quelques mots
impatientés et blessants, qui, je l'avais senti a une contraction de son visage, avaient porté, l'avaient atteinte; c'était
moi qu'ils déchiraient maintenant qu'était impossible a
jamais la consolation de mille baisers.
Mais jamais je ne pourrais plus effacer cette contraction de
sa figure, et cette souffrance de son creur ou plutot du
mien; car comme les morts n'existent plus qu'en nous, c'est
nous-memes que nous frappons sans reláche, quand nous
nous obstinons anous souvenir des coups que nous leur
avons assénés.
Ces douleurs, si cruelles qu'elles fussent, je m'y attachais de toutes mes forces, car je sentais bien qu'elles
étaient l'effet du souvenir de ma grand'mere, la preuve que
ce souvenir que j'avais était bien présent en moi. Je sentais que je ne me la rappelais vraiment que par la douleur et
j'aurais voulu que s'enforn;:assent plus solidement encore en
moi ces clous qui y rivaient sa mémoire. Je ne cherchais
pasa rendre la souffrance plus douce, a l'embellir, a feindre que ma grand'mere ne fut qu'absente et momentanément invisible, en adressant a sa photographie ( celle que
Saint-Loup avaít faite et que j'avais avec moi) des paroles
et des prieres comme a un etre séparé de nous mais dont

�LA NOUVELLE REVUR ERAN~AISR
3.9-4
Findiv.idualité: rrous cannait et reste reliée a nous par une
indissoluble barmonie. Jamais je ne le fis, car je ne tenats
pas seulement asouffrir,. mais a respec.rer forigim.lité dema
souíira:nce telle que je l'avais suhie tout d1un coup sans le
vouloir, et voulais continuer a la st1,bir, snivant ses lois a
elle, a chaqne fois que revenait cette contt:uikrion si
étrange de la survivance et du néanr e'nttecroisés en moi.
Cette rmpression doulom:ense et actuellement incompréhetrsible je savais, non. certes p.as si j'en dégagera~ un peu
devérité un ycmr, mais qu-e si: ce peu áe vérité je pouvais
jamais l'extraire, ce ne pourrait etre que d'elle, si paniculiere, si spontanée, qui. n'..vait été ni tracée par moniotelligence, ni attén.uée par ma pusillánimité, mais que la mort
elle-m~e, la hrusque révélation de la mort, avait comm~
la. foudre cre.usée en ~oi, selon un graphiqne surnaturel et
inhumain, comme- un double et mystérieux. sillon. (Quant
a Foubli de ma grand'mere ou fava:is vécu jusquíci, je ne
pouvais meme pas songer a m'attacher a lui pour en tirer
de la. v.érité ; puisqu'en lui-mf:me il n'était rien qu'une
négation, l'aifaiblissement de la pensée iocapable de recréer
un moment ré.el de la vie et obligée de lui substituer d:es
images ccmventionnelles et indí:fférentes). Peut-etre po1IFtant l'instinct de conservation, fingéniosité de fintelligence s nous préserver de la douleur, commen~an1 déji a
construite sur des ruines encore fumantes, a pose.t les premieres assises de son reuvre utile &lt;:;t néfaste, goutais-je trop
la douceur de me rappeler tels et tels jugements de
l'étr-e chéri, de me les rappeler comme si elJe ellt pu les
porter encore, comme si elle exista.ir, comme si je continuais
d!'exister pour elle. Mais des que je fus arrivé am'endormir,
a cette himre, plus véridique, aa:. mes yeu..t se fermerent
aux choses du dehors, ·1e monde du som.meil (sur le seuil
duquei rintelligence et la volonré momentanétt1ent para~
lysées ne pouvaient plus me dispu.ter a la, cmauté de
mes impressions véritables), reíléta, réfracta la douloureuse
synthese de la survivance et du néant, dans la profondeur

LES INTERMITTENCES DU CCEUR

395
erg-.inique et devenue translucide des- visceres mysréri.ensement éclairés. Monde do sommeil ou la coa.rraissance
interne-, placée sous la. dépendance des rrouhles de nos
organes, accélere le rytlune dn creur ou de la respí:ration,
parce qu'une meme dose d'effroi, de tristesse, de rem.ords:,
, agit avec une puissance centuplée si elle est ainsi inftX:tée
dans nos v:eines; des que pour y parcourir les arteres de he
-eité souterraiue nous nous mmmes embarqués S?lf' les flots
noirs de notre propre s:mg cdmme sur un Léthé intérietrr
aux. sextuples replis, de grandes figures solennelles nous
app.t:raissent, nous ahordent et nous quittent, nous laissant
~ l:mnes. Je cherchaien vain celle de ma grand'mere des que
feus abordé sous les- parches sombres ; je sa.vaís paurtant
qu'elle ex:istait encore, mais d'une viedirninuée, aussi pale:
que celle d.n sou-venir; l'obscurité grandissait., et le vent;
mon _¡rere n'arrivaít pas qui devait me condnire aelle. Tout
d'.un coup la respiratiorr me manqua, je senti.s mon creur
camme durci, je venais de me. rappder que depuis de 1ongues semaines j'avais. oublié d'écrire ama grand'mere. Qne
-dtva.it-elle penser de moi ? « Mon Dieu, me disais-je,
comme elle doit etre malheureuse dam cette perite charubre qu'on a louée pour elle. arrssi perite que_ pour une
ancienne domestique, ou elle est toute seule avec la garde
-qu'on a placée pour la soigner et ou elle- OC' peut pas bon~
ger,. car elle est tG1t1jours un peu paralysée etn'a pas voulu:
Wle seule. fois se leveI.. Elie dait croire que je foubl-íe
wq,uis qu'elle est motte,. comme. elle doit se sentir sealeet
abandonnéet Oh_! il faut que j~ courre la voir, jene penx
pa:s attendre une mfoute, je ne peux:. pas attendre que mon·
pere arrive, Iruris ou. est-ce, coroment ai-je pu oublier
l'adresse, pourvu qu'elle me rec.onnaisse encare tComment
.a.i.-je pu l'Q\lhlielipen.dantdes mo:is. Il fait non-, je ne trori"Verai pas, le vent m'e-mpeche d'avancer; mais voici man_
' pere qni se promene devant moi ; je. luí ccie--: « Oü est
grand'mere, dis-moi l'adresse. Est-elle. bien? Est-ce bien
sur qu'elle. ne manque de ríen ? - ~is no~ nre dit

�LA NOUV'.ELLE REVUE FRANc;AISE

mon pere, tu peux etre tranquille. Sa garde est une per·
sonne ordonnée. On envoie de temps en temps une toute
petite somme pour qu'on puisse lui acherer le peu qui lui
est nécessaire. Elle demande quelquefois ce que tu es devenu. On lui a meme dit que tu allais faire un livre. Elle a
paru contente. Elle a essuyé une larme ». Alors je crus me
rappeler qu'un peu apres sa rnort, ma grand'mere m'avait
dit en sanglotant d'un aír humble, comme une vieille ser·
vante chassée, comme une étrangere : &lt;&lt; Tu me permettras bien de te voir quelquefois tout de meme, ne me l.aisse
pas trop d'années sans me visiter. Songe que tu as été mon
petit-fils et que les grand'meres n'oublient pas &gt;). Et revoyant
le visage si soumis, si malheureux, si doux qu'elle avait
je voulais courir immédiatement et lui dire ce que
j'aurais du 1,ui répondre alors : &lt;( Mais, grand'mere, tu me
verras autant que tu voudras, je n'ai que toi au monde, je
ne te quitterai plus jamais )) . Comme mon sílence a dó la
faire sangloter depuís tant de mois que je n'ai été la ou elle
est couchée, qu'a-t-elle pu se dire ? Et c'est en sanglotant
que moi aussi je dis a mon pere : ce Vite_, vite, sonadresse,
conduis-moi ». Mais luí : « C'est-que ... je ne sais si tu pourras la voir. Et puis tu saís elle est tres faible, tres faible, elle
n'est plus elle-méme, je crois que ce te sera plutot
pénible. Et je ne me rappelle pas le numéro exact de l'avenue. - Mais dis-moi, toi qui sais, ce n'est pas vrai que les
morts ne vivent plus. Ce n'est pas vrai tout de meme, malgré ce qu'on dit, puisque grand'mere existe encore &gt;&gt; . Mon
pere sourit tristement : ce Oh ! bien peu, tu sais, bien
peu ; je crois que tu ferais mieux de n'y pas aller. Elle ne
manque de rien. On vient tout mettre en ordre. - Mais
elle est souvent seule ? -:-- Oui, mais cela vaut mieux. pour
elle. 11 vaut mieux qu'elle ne pense pas, cela ne pourrait que
lui faire de la peine. Cela fait souvent de la peine de penser. Du reste, tu sais, elle est tres éteinte. Je te laisserai
l'indication précise pour que tu puisses y aller, je ne vois
pas ce que pourrais y faire et je ne crois pas que la garde
0

tu

LES INTERMll"'fENCES DO CCEUR

397
te la laisserait voir. - Tu sais bien pourtant que je vivrai
toujours presd'elle, cerfs, cerfs, Francis Jammes, fourchette».
Mais déja j'avais retraversé le fl.euve aux ténébreux méandres, j'étais remonté a la surface 011 s'ouvre le monde des
vivants, aussi si je répétais encore : « Francis Jammes,
cetfs, cerfs, .,i la suite de ces mots ne m'offrait plus le sens
limpide et la logigue gu'ils exprimaíent si naturellement
pour moi i] y a un instant encore et que je ne pouvais plus
me rappeler. Je ne comprenais plus meme pourquoi le mot
Aiasque m'avait dit tout al'heure mon pere avait immédiatement signifié : ce Prends garde d'avoir froid » saos aucun
doute possible. J'avais oublié de fermer les volets et probablement le grand jour m'avait éveillé. Mais je ne pus supporter d'av-oir sous les yeux ces flots de lamer que roa grand'mere pouvait autrefois contempler pendant des heures •
l'image nouvelle de leur beauté, indifférente, se complétai~
aussit6tpar l'idée qu'elle ne les voyait pas ; j'aurais voulu
boucher ~es oreilles a leur bruit, car maintenant la plénitude lummeuse de la plage creusait un vide daos mon
cceur, tout semblait me dire comme ces allées et ces pelou~.es ~•un jardín public 011 je l'avais autrefois perdue, quand
J éta1s tout enfant : &lt;e Nous ne L'avons pas vue &gt;&gt; et sous
l'immense rotondité du ciel pale et d~vin je me sentais
oppressé comme sous une immense cloche bleuatre fermant un horizon 011 ma grand'mere n'était pas. Pour ne
plus ríen voir, je me tournai du cóté du mur, mais hé]as !
ce gui était contre moi c'était cette cloison qui servait jadís
entr~ no~ de~x de_ messager matínal, cette doison qui
auss1 doc1Ie qu un v1olon a rendre toutes les nuances d'un
sentiment, disait si exactement a ma grand'mere ma crainte
a,,.la fois de la réveiller, et si elle était éveillée dé¡·a, de
n etre
pas entendu d'elle et qu'elle n'osat bouo-er
puis
•
b
&gt;
auss1tót comme la réplique d'un second ínstrumeut, m'annom;ant sa venue et m'ínvitant au calme. Je n'osais pas
approcher de cette cloison, plus que d'un piano ou ma
grand'mere aurait joué et qui vibrerait encare de son tou-

�LA NOUVELLE RBVUE FRA.NvAJSE

cher. Je savais que je poum.is fmpper maintenant, méme
plU!i fort, que rien ne poutrait plus la réveiller&gt; que je,n'entend:rais ancune réponse, que ma grand'mere ne viendrait
plus. Et je ne demandais rien de -plus a Dieu, s'.il e:iriste un
p.rradis, que d'y pouvoir frapper contre cette cl0ison les
trois petíts coups que ma grand'mere reconna1trait entre
mille, et auxquels elle répondrait par ces autres coups qui
voulaient dire: « Ne t'_agite pas, ·petite souris, je comprends
.que tlll es impatient, mais je va.is venir » et qu'il me 'laissat
resrer .:avec elle toute l'éternité qui ne 5erait pas trop lon'gue pom nous deux. Mm• de Villepar:isis S\'! demandait tonjours aotrefois qu'est-ce que nons pmrvions t:mnver únsi
sms 1.cesse-a nous dire, maman et elle, elle et moi 1 Cenous
seni:it déja une assez grande douceur de rester l'un a cóté
de 1l'11,utre sans nous rien dire.
Le directeur vint me demander si ie ne voulais pa.s,des.cendre. A tout haS11rd il avait veillé a mon &lt;&lt; placement »
dans la saHe a manger. Comme il ne nt'avait pas vo,
il avait craint ,que je ne fusse repris de mes étouffements
d'autrefois. Il espérait que ce ne serait qu'un tout petit
(( maux de gorge ,, et m'assura avoir entendu dire qu' on
les calmait tres bien a l'aide de ce qu'il appelait : le ce Calyptus &gt;).

11 me r.emit un petit mot d' Alhertine. Elle ne devait
pas venir a Balb.ec aette année mais av:ait changé de
projets et était depuis trois jours, non a Balbec méme,
ma.is a dix minutes p~ le tram, a une station voisine.
Craignant que je ne fusse fatigué par le voyage elle
s'étak abstemre pour le premier soir, mais me faisait
demander quand elle pourrait venir. Je m'informai si elle
htait venue elle-méme, non pour la voir, mais pour m'arr,anger a ne pas la voir. r&lt; Mais-zoui, me répondit le di.rectenr,
elle ivo'Qdrait que ce soit le plus tót possible, i moins que
vous n'-ayez pas de raisons tout a fait nécessiteuses. Vous
voyez, conclut-il, que 'tout le monde ici vous dé1,ire, en ·
définitif. »

.LES lNTERMITTENCES DU CCE.UB.

399
Mais moi, je ne vourais voir p.ersonne. Et pourtant la
-.·eille al'arrivée, re rn'étais senti repris par le ch:arme indolent de .la vie de bains de mer. Le :meme lift silenci:eux~
cct~e fo~ par resp.ect, ~on par dédain, et rouge de plaisir,
ava1t mis en mar.che l .ascenseur. M' élevant le long de la
colonne montante~ j'avais re.traversé ce qui avait été autrefois pour moi le mystere d'un hotel inconnu, ou quand
on ~ve, ~ouriste sans protection et sans prestige, duque
habitué qm rentre daus sa chambre, chaque jeune filie qui
desee.na dmer, chnqne bonne qui passe dans les couloirs
étrangement d~linéamenrés, etla jeune füle venue d'Amé.rique avec sa dame de compagnie et qui &lt;lescend dtner
Jfttent sur vous un regard o:u l'on ne lit ri.en de ce :qu'on
aurait ,·.auln. Cette fois-ci au contraire j'avais · éprouvé Je
plaisir trap reposant de montera travers un ·hotel connu
ou je me sentais chez moi, ou j'avais accompli une foi¡
de plus cette opération toujours a retommencer, plus
longue, plus difficile, que le ret.ournement de la paupiere
et qui consiste .a poser sur les choses l'ame qui nous est
familiere au lieu de la 1eur qui nous effrayait. Faudrait-íl
maintenant, m1étais.. je dit, ne me doutant pas d:u brusque
changement d'ame qui m'attendait, aller toujours dans
d'a.utres hatels .ou je dinerais pour la premier.e fois, ou
l'habitude n'.aurait pasen.rore tué a chaque étage, devant
chaqne porte, le dragon terrifiant :qui semblait weilwr sur
nne aistence enchantée, o.u i'aurais a approcher de -ces
kmmes incommes 4ue les palaces, les casinos, les pJages,
ne font, a la fa~n des v.astes polypiers, que réunir et faire11ivre en commun.
Quant a un ch-agrio aussi profonrl que celni de ma
mere, je dewis le .connahre un jour, on le verra dans Ja
suite de ce rédt, mais ce n'était pas lllilÍntendnt, ainsi que je
me le .figurais. Néanmoins comme un récitant qui dev.rait
oo~nait~e son róle et étre a sa place depuis bien longtemps
tna1s qm., arrivé seulement a la derniere seconde et n'ayant
lu qu'une fois .ce qu'il a a dire, sait dissimuler astez habi~

�400

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

lemetit quand vient le moment ou il doit donner la
réplique pour que personne ne puisse s'apercevoir de son
retard, mon chagrin tout nouveau me permit, quand ma
mere arriva, de lui parler comme s'il avait toujours été
le meme. Elle crut seulement que la vue de ces lieux ou
j'aYais été avec roa grand'mere (et ce n'était d'ailleurs pas
cela) l'avait réveillé. Pour la premiere fois alors, et parce
que j'avais une douleur qui n'était rien a coté de la sienne
mais qui m'ouvrait les yeux, je me rendis compte avec
épouvante de ce qu'elle pouvait souffrir. Pour la premiere foís je compris que ce regard fixe et sans pleurs
(ce qui faisait que Fran~oise la plaignait peu) qu'elle avait
depuis la mort de ma grand'merc, était arreté sur cette
incompréhensible contradiction du souvenir et du néant.
D'ailleurs quoique toujours dans ses voiles noirs, plus
habillée dans ce pays nouveau, j'étais plus frappé de la
transformation qui s'était accomplie en elle depuis la mort
de ma grand'mere. Ce n'est pas assez de dire qu'elle avait
perdu toute gaité ; fondue, figée en une serte d'image
implorante, elle semblait avoir peur d'offenser d'un mouvement trop brusque, d'un son de voix trop haut, la présence douloureuse qui ne la quittait pas. Mais surtout,
des que je la vis entrer dans son manteau de crepe, je
m'apen;us - ce qui m'avait échappé a París - que ce
n'était plus ma mere que j'avaís sous les yeux mais ma
grand'mere. Comme dans les familles royales et ducales, a
la mort du chef, le fils prend son titre et de duc d'Qrléans,
de Prince de Tarente ou de Prince des Laumes, devient Roi
de France, duc de la Trémoille, duc de Guermantes, ainsi
souvent, par un avenement d'un autre ordre, et plus profond, le mort saisit le Vif qui devient son successeur
ressemblant, le continuateur de sa vie interrompue. Peutetre le grand chagrin qui suit chez une fille telle qu'était
maman, la mort de sa mere, ne fait-il que briser plus tót
la chrysalide, hater la métamorphose et l'apparition d'un
etre qu'on porte en soi et qui sans cette crise qui fait

40 I

LES lNTER.MITTENCES DO CCEf)R

bruler les étapes, et sauter d'un seul coup des périodes, ne

fut survenue que plus lentement.
Tout ce qui avait rappon a ma grand'mere était si sensible
amaman qu'elle fut touchée infiniment, garda toujours le
souvenir et la reconnaissance de ce que lui dit le Premier
Président, comme elle souffrit avec indignation de ce qu'au
contraire la femme du bátoonier n'e11t pas une parole de
souvenir pour la morte. En réalité, le Premier Président
ne se souciait pas plus d'elle que la femme du bátonnier.
Les paroles énmes de l'un et le silence de l'autre., bien que
ma mere mit entre eux une telle distance, n'étaient qu'une
fa~on ~iverse d'exprimer cette indifférence que nous inspireot les morts. Mais je crois quema mere trouva surtout
&lt;le la douceur dans les paroles ou malgré moi je laissai
passer un peu de ma souffrance. Celle-ci ne pouvait que
rendre maman heureuse, (malgré toute la tendresse qu'elle
avait pour moi), comme tout ce qui assurait a grand'mere
une survívance dans les camrs. Tous les jours suivants
ma mere descendit s'asseoír sur un pliant au bord de la
mer, pour faire exactement ce que sa mere avait fait,
et elle 1isait ses deu.x livres préférés, les Mémoires de
Mme de Beausergent et les Lettres de Mm• de Sévigné.
Elle, pas plus qu'aucun de nous, n'avait jamais pu supporter qu' on appelat cette derniere la ce spirituelle marquise &gt;&gt;, pas plus que Lafontaine &lt;&lt; le Bonhomme ». Mais
quand elle lisait dans les lettres ces mots : « Ma fille »,
elle croyait entendre sa. mere lui parler. Elle eut la mauvaise chance, dans un de ces pelerinages ou clle ne voulait
pas etre troublée, de reocontrer sur la plage une dame de
Combray, suivie de ses filies. Je crois que son nom était
Mm• Poussin. Mais oous ne l'appelfons jamais entre nous
que ce Tu m'en &lt;liras des nouvelles », car c'est par cette
phrase perpétuellement répétée qu'elle avertissait ses filies
des maux qu'elles se préparaient, par exemple en disant a
l'une qui se frottait les yeux : « Quaod tu auras une bonne
ophtalmie, tu m'en diras des nouvelles. &gt;&gt; Elle adressa de
26

�lA NOOVELLE REVUE FRAN&lt;;AlSE

a maman de longs saluts éplorés, non en signe de
condoléance, mais par genre d'éducation; nous n'eussions
pas perdu ma grand'mere et n'eussions cu que des raisons
d'etre heureux qu'elle eut fait de merne. Vivant assez
retirée a Combray dans un immense jardin, elle ne trouvait
jamais rien assez dou.x et faisait subir des adoucissements
a.ux mots et a.ux noms meme de la langue frarn;aise. Elle
trouvait trop dur d'appeler cuiller la piece d'argenterie qui
versait ses sirops et disait en conséquence cueiller, elle eut
eu peur de brusquer le 'doux chantre de Télémaque en
l'appelant Fénelon comrue je faisais moi-meme en
connaissance de cause ayant pour ami le plus cher l'etre le

loin

plus intelligent, óon et brave, inoubliable a tous ceux qui
l'ont connu, Bertrand de Fénelon - et elle ne disait jamais
' que Fénélon trouvant que l'accent aigu ajoutait quelque
mollesse. Le gendre rooins doux de cette Madame Poussin
et duquel j'ai oublié le nom, étant notaire a Cambray,
emparta la caisse .et fit perdre, a man onde notamment,
une assez forte somme. Mais la plupart des gens de Coro·
bray étaient si bien avec les autres membres de la farnille,
qu'il n'en ~ésulta aucun fraid et qu'an se contenta de
plaindre Mme Poussin. Elle ne recevait pas, maís chaque
fois qu'an passait deva.nt sa grille on s'arrétait a admirer ses
admirables ombrages, sans pouvoir distinguer autre chose.
Elle ne nous gem. guere a Balbec ou je ne la rencontr.ai
qu'une fois. Elle disait a sa fille en train de se ronger les
ongles: e&lt; Quand tu auras un bon panari, tu m'en diras
des nouvelles n.
Pendant qu'elle lisait sur la pla.ge, je restais seul daos !lla
chambre. Je me rappelais les derniers temps de la vie de
ma grand'mere, et tout ce qui se rapportait a eux, la porte
de l'escalier qui était m.aintenue ouverte qu.and nous étions
sonis pour sa derniere p:romenade. En contraste avec cela
le reste du monde semblait a peine réel et ma souffrnnce
l'empoisonnait tout en.tier. Enfin ma mere exigea que je
sortisse. Mais a chaque pas quelque aspect oublié du

LES INTERMITIENCES DU CCEDR

403

Casino, de la rue ou en l'attendant le premier soir, j 'étais
alié jusqu'au monument d,e Dugu.ay-Troui.n, m'empechait,
cornme un vent contre lequel on ne peut 1utter, d'aller
plus avant, je baissais les yeux pom ne pas voir. Et apres
avoir repris quelque force, je revepais vers l'hótel, vers
l'hótel ou je savais qu'il était désormais impossiblt que, si
longtemps dussé-je attendre., jit retrouvasse ma grand'mere,
ma grand'mere que j'a:vais retrouvée aunrefois, le premiei:
sofr d'arrivée.
Mes pensées -étaient hahituellement attachées a.ux derniers jours de la. maladie de ma grand'm~re, a ses souffrances que je revivais en les accroissant de cet élément,
plus difficile encare a supporter que hi souffrance meme
des autres et auxquelles il est ajouté par notre cruelle pitié;
quand nous croyons seulement recréer les douleurs d'un
•etre cherj notre pitié les exagere; mais peut-etre est-ce
elle qui est dans le vrai, plus que la conscience qu'ont de
ces douleurs ceux qui les souffrent, et auxquels est cachée
· cene tristesse de leur vie, que la pitié, elle, voit, dont elle
se désespere. Toutefais ma pitié eut dans un élan nouveau
dépassé les souffrances de ma grand'mere si j'avais su alors
ce que j'ignorai Iongtetnps, que la veille de sa mort dans
un moment de conscience et s'assurant que je n'étais pas
li, elle a vait pris la ma.in de maman et, apres y avo ir callé
ses levres fiévreuses, luí avait dít : « Adieu rna fille, adiéu
pour toujours ». Et c'est peut-etre aussi ce souvenir-la que
ma mere n'a plus jamais cessé de regarder si fixement. Puis
les doux souvenirs me revenaient. Elle était ma grand'mere
et j'étais son petit-fils. Les expressions de son visage semblaient écrites dans une langue qui n'était que pour moi ;
elle étair tout dans ma vie, les autres n'existaient que
relativement a elle, au jugement qu'elle me donnerai:t sur
eux ; mais non, nos rapports ont été trop fugitifs pour
n'avoir pas été accidentels, Elle ne me connait plus, je ne la
re\'errai jamais, Nous n'avions pas été créés uniquement
l'un pour l'autre, c'était une étrangere.

�404

•

1

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;:AISB

Cette étrangere, j'étais en train d'en regarder la photo;graphie par Saint-Loup. Maman qui avait rencontré Albertine, avait insisté pour que je la visse a cause des choses
,gentilles qu'elle lui avait dites sur grand'mere et sur moi.
]'a vais donné rendez-vous a Albertine. Je prévins le directeur pour qu'il la :6t attendre au salon. II me dit qu'il connaissait, depuis longternps, elle et ses arnies, bi~n a,·ant
,qu'elles eusseot atteint « l'age de la pureté )&gt;, mais qu'il
Ieur en voulait de choses qu'eUes avaient dites de l'hótel.
11 faut qu'elles ne soient pas bien ce illustrées &gt;i pour causer
.ainsi, a moins qu'on ne les ait calomnisées. Jecompris aisément que pureté était dit pour « puberté ii. En attendant
l'heure d'aller retrouver Albertine, je tenais mes yeux fixés
.comme sur un dessin qu'on finit par ne plus Yoir a force de
l'avoir regardé, sur la photographie que Saint-Loup avait
faite, quand tout d'uo coup, je pensai de nouveau : &lt;e C'est
grand'mete, je suis son petit-fils n, comme un amnésique
retrouve son nom,.comme un malade change de personna1ité. Fran~oise entra me dire qu' Albertine était la et voyant
1a photographie : &lt;( Pauvre Madame, c'est bien elle, jusqu'a
-son bouton de beauté sur la joue ; ce jour que le Marquis
J'a photographiée, elle avait été bien malade, elle s'était
-deux fois trouvée mal. ce Surtout, Fran~oise, qu'elle m'avait
{!ir, il ne faut pas que mon petit•fils le sache ». Et elle le
-cachait bien, elle était toujours gaie en société. Seule par
exemple je trouvais qu'elle avait l'air par moments d'avoir
l,esprit un peu monotone. Mais &lt;;a passait vite. Et puis elle
me dit cornrne &lt;;a : « Si jamais íl m1arrivait quelque chose,
il faudrait qu'il ait un portrait de moi. Je n'en ai jamais
fait faire un seul ». Alors elle m'envoya dire a M. le MarquisJ en lui recommandant de ne pas raconter a Monsieu:
que c'était elle qui ]'avait demandé, s'il ne pourrait pas lm
tirer sa photographie. Mais qnand je suis revenue lui dire
que oui, elle ne voulait plus parce qu'elle se trouvait trop
mauvaise figure. C'est pire encore qu'elle me-dit quepas de
photographie du tout. Mais comme elle 11'était gas bete elle

.LES INTERMITTENCES DU

cam.R .

finít _par s'arranger si bien en mettant un grand chapea u
rabattu, qu'il n'y paraissait plus quand elle n'était pas au
grand jour. Elle en était bien cpntente de sa photographie,
parce qu'a ce moment-la elle ne croyait pas qu'elle reviendrait de Balbec. ]'avais beau Iui dire : « Madam.e il ne faut
pas causer comme ~a, j'aime pas entendre Madame causer
comme ~ )J, c'était dans son idée. Et dame il y avait plusieurs jours qu'elle ne pouvait pas manger. C'est pour cela
qu'elle poussait Monsieur a aller diner tres loin avec
M. le Marquis. Alors au lieu d'aller a table, elle faisait
semblant de lire et des que la voiture du Marquis était
partie, elle montait se coucher. Des jours elle voulait prévenir Madame d'arriver pour la voir encare. Et puis elle
avait peur de la surprendre, comme elle ne lui avait rien
dit. (e II faut mieux qu'elle reste ,avec son mari, voyez-vous
Fran~oise )l. Franqoise me regardant me demanda rout a
coup si je me &lt;( sentais indisposé &gt;), Je hú dis que non; et
elle: ce Et puis vous me ficelez la acauser avec vous. Votre
visite est peut-etre déja arrivée. II faut que je descende. Ce
n'est pas une personne pour id. Et cependant, elle pourrait
etre repartie. Elle n'aime pas attendre. Ah I maintenanc
Mlle Al-bertine, c'est quelqu'un. - Vous vous trompez,
Fran~oise, elle est asse.z bien, trop bien pour id. Mais allez
la prévenir que je ne pourrai pas la voir aujourd'hui »
et je restai toute la journée daos ma chambre ap_leurer.
Quelles dédamations apitoyées j'auraÍs éveillées en Fran~ise si elle m.'avait vu pleurer. Soigneusement je n;e
cachai. Sans cela j'aurais eu sa sympathie. Mais je luí
donnai la mienne. Nous ne nous mettons pas assez dans
le cceur de ces pauvres femmes de chambre qui ne
peuvent pas nous voir pleurer, comme si pleurer: nous
faisait mal ; ou peut-etre leur faisait mal, Fran~oise
m'ayant dit quand j'étais petit: « Ne pleurez pas comme
cela, je n'aime pas vous voir pleurer comme cela. &gt;) Nous
n'aimons pas les grandes phrases, les attestations, nous
avons tort, nous fermons ainsi notre cceur au pathétiqu·e des

�406

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

campagnes, a la lége11de que la pauvre servante, renvoyée,
peot-etre injustement, pour vol, toute pale, &lt;levenue subitement plus hum ble camme si c'était un crime d'etre-accusée,
déroule en invoquant l'honneteté de son pere, les príncipes de sa mere, les conseils de l'aieule. Certes ces memes
domestiques, qui ne peuvent supporter nos larmes, nous
feroot prendre sans scrupule une fluxfon de poit ·ne, pam:
que la femme de chambre d'au-dessous aime les courants
d'air et que ce ne serait pas poli de les supprimer. Car il
faut que ceux-la meme qui ont raison, comme Fran~oise,
aient tort aussi, pour faire de la Justice une chose impossible. Meme les humbles plaisirs des servantes provoquent
ou le refus ou la raillerie de leurs ..mahres. Car c'est toujours un ríen, mais maisement sentimental, anti-hygi&amp;
nique. Aussi peuvent-elies dire : Comment, thoi q1,1i ne
demande que cela dans l'année, on ne me l'accorde pas.
Et pourtant les maítres accorderaient beaucoup plus, qui
ne fut pas stupide · et dangereux: pour elles - ou pour eux.
Certes a l'humilité de la pauvre femme de chambre, tremblante, prete a avouer ce qu'elle n'a pas commis, disant:
je partirai ce soír s'il le faut, on ne peut pas résister. Mais
il faut savoir aussi ne pas rester insensible, malgré la hana-lité solennelle et menac;ante des choses qu'elle dit, son
héritage maternel et la dignité &lt;le son « clos )&gt;, devant une
vieille cuisiniere drapée dans une vie et une ascendance
d'honneur, tenant le balai comme un sceptre, poussant
son role au tragique, l'entrecoupant de pleurs, se redressant avec majesté. Ce jour-la je me rappelai ou j'imaginai
de telles scenes, je les rapportai a notre vieiUe servante,
et, depuis lors, malgré tout le mal qu'elle put faire i
Albertine, j'aimai Fran~oise d'une atfection, intermittente
il est vrai, mais du genre le plus fort, celui qui a pour base
la pitié.
Certes je souffris toute la journée en restant devaot fa
photographie de ma grand'mere. Elle me torrurait. Moins
pourtant qne ne fit le soir la visite du directeur. Comme

LES INTERMITTENCES DU C&lt;EUR

4o7

je lui parlais de rna grand'mere et qu'il me renouvelait ses
condoléances, je l'entendis me dire ( car il aimait employer
les mots qu'il pronon~ait mal): ce C'est comme le jour ou
Mme votre grand'rnere avait eu cette symecope, je voulais
vous en avenir, parce qu'a cause de la clientele, n'est-cepas, cela aurait pu faire du torta la mai,son. Il aurait mieux
valu_ qu'e_lle parte le soir meme. Mais elle me supplia de
ne nen dire et me promit qu'elle n'aurait plus de symecope
ou qu'a la premiere elle partirait. Le chef de l'étage m'a
pourtant rendu compte qu'elle e a eu une autre. Mais
dame vous étiez de ·vieux clients qu'on cherchait a conten~
ter et do moment que persoone ne s'est plaint ». Ainsi
ma grand'mere avait des syncopes et me les avait cachées.
Peut-etre au moment ou j'étais le moins gentil pour elle
ou elle était obligée, tout en souffrant, de faire attention
~tre de bonne humeur pour ne pas m'irriter et a paraítre
bien portante pour ne pas etre mise a fa porte de l'hótel.
&lt;( Symecope » c'est un mot que, prononcé ainsi, je n'aurais
jamais imaginé, qui m'aurait peut-etre, s'appliquant a
d'autres, paru ridicule, mais qui daos son étrange nou- ,
veauté sonore, pareille a celle d'une dissonance originale,
resta longtemps ce qui était capable d'éveiller en moi les
sensations les plus douloureuses.
Le lendemain j'allai a la demande de maman m'étendre
un peu sur le sable, ou plutot dans les &lt;lunes, la ou on est
caché par leurs replis, et ou je savais qu'Albertine et ses
am~es ne pourraient pas me trouver. Mes paupieres,
aba1ssées, ne laissaient passer qu'une seule lumiere, toute
rose, celles des- parois intérieures des yeux. Puis elles se
fermerent tout a fait. Alors ma grand'rnere m'appamt
assise dans un fauteuil. Si faible, elle avait l'air de vivre
moins qu'une autre personne. Pourtant je l'entendais
respirer; parfois un signe montrait qu'elle avait compris
ce que nous disions, mon pere et moi. Mais j'avais beau
l'embrasser, je ne pouvais pas arriver a éveiller un regard
d'affection dans ses yeux, un peu de couleur sur ses

i

�408

LA NOUVEUE REVUE FRANC,:A.IS:G

joues. Absente d'elle•meme, elle avait l'air de ne pas
m'aimer, de ne pas me connaitre~ peut-etre de ne pas
me voir. Je ne pouvais deviner le secret de son indifférence, de son abattement, de son mécontentement silencieux. J'entrainai mon pere a l'écart. a Tu vois tout de
meme, lui dis-je, il n'y a pas dire, elle a saisi exactement
chaque chose. C'est l'illusion complete de la vie. Si on
pouvait faire venir ton cousin qui prétend que les mons
ne vivent pas. Voila plus d'un an qu'elle est marte et en
somme elle vit toujours. Mais pourquoi ne veut-elle pas
m'embrasser? - Regarde, sa pauvre tete retombe. - Mais
elle voudrait aller aux Champs-Elysées tantot. - C'est de
la folie! - Vraiment tu crois que cela pourrait lui faire
mal, qu'elle pourrait ntourir davantage. 11 n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus. J'aurai be.tu l'embrasser,
est-ce qu'elle ne me sourira plus jamais? - Que veux1
tu, les morts sont les morts. »
Quelques jours plw¡ tard la photographie de Saint-Loup
m'était douce a regarder: elle ne réveillait pas le souvenir
de ce que m'avait dit Franc;:óise parce qu'il ne m'avait plus
quítté et je m'habituais a lui. Mais en regard de l'idée que
je me faisais de son état si grave, si douloureux ce jour-la, la
photographie profitant encore des ruses qu'avait eues ma
-&lt;Trand'mere
et qui réussissaient a me tromper, meme
:::,
depuis qu'elles m'avaient été dévoilées, me la montrait si
élégante, si insouciante, sous le chapeau qui cachait un peu
son visage, que je la voyais rnoins malheureuse et mieux
portante que je ne l'avais imaginée. Et pourtant, ses joues
ayant a son insu une expression a elles, quelque chose de
plombé, de hagard, comme le regard d'une bete qui se
sentirait déja. choisie et désignée, ma grand'mere avait un
air de condamnée a mort, un a.ir involontairement sombre,
inconsciemment tragique qui m'éch.ippait mais qui empecbait ma mere de regarder jamais cette photographie, cette
photcgrap hie qui lui paraissait moins une photographie de
sa mere que de la maladie de sa mere~ d'une insulte que

a

LES INTERMITTENCES DU

cam:R.

la maladie de sa mere faisait au visage brutalement souffieté
de cel1e-ci.
Puis un jour je me décidai a faire dire a Albertine queje la recevrais prochainement. C'est qu'un matin de
grande chaleur prématurée, les mille cris des enfants qui
jouaient, des baigneurs plaisantant, des marchands de
journaux, m'avaient décrit en traits de feu, en flammeches.
entrelacées, la plage ardente que les petites vagues
venaient une a une arroser de leur frakheur; alors avait
commencé le concert symphonique melé au clapotement.
de l'eau dans lequel les violons vibraient comme un
essaim d'abeilles égaré sur la mer. Aussitót j'avais désiré
de réen\endre le rire d'Albertine, de revoir ses amies, ces .
jeunes filles se détacha t sur les -B.ots, et restées daris mon
souvenir le channe inséparable, la flore caractéristique de
Balbec; et j'avaís résolu d'envoyer par Franc;:oise un mot_
aAlbertine pour la semaine prochaine, tandis que montant
doucement, la mer achaque déferlement de lame recouvrait completement de coulées de cristal la mélodie dont•
les phrases apparaissaient séparées les unes des autres.
comme ces auges luthiers qui au faite de la cathédrale
italienne s'élevent entre les cretes de porphyre bleu et de
jaspe écumant. Mais le jour ou Albertine vint, le temps
s'était de nouveau gaté et rafrakhi, et d'ailleurs je n'eus
pas l'occasion d'entendre son rire; elle était de fort mauvaise hurneur. « Balbec est assommant cette anoée, me ditelle. Je tkherai de ne pas resrer longtemps. Vous savez
que je suis ici depuis Piques, cela fait plus d'un mois. ll
n'y a personne. Si vous croye:z que c'est folichon ». Malgré la pluie récente et le ciel changeant a toute minute ►
apres avoir accompagné Albertine jusqu'a Epreville, car
elle faisait selon son expression la « navette 11 entre
cette petite p1age, la premiere station apres Toulainville,
et ou était la villa de Mm• Bontemps, et Iocarville ou
Albenine avait été « prise en pension » par les parents de
Rosemonde, je partís me promener seul vers cette grande

�410

LA NOUVELLE REVUE FRANc;AISi

route que prenait la voiture de Mme de Villeparisis quand
nous allions nous promener avec ma grand'mere ; des
flaques d'eau que le soleil qui brillait n'avait pas séchées,
ma
fa-isaient du sol un vrai marécage et je pensais
grand'mere qui jadis ne pouvait marcher deux: pas sans
se crotter. !vlais des que je fus arrivé la route ce fut -qn
éblouíssement. La ou je n'avais vu avec elle, au mois
d'aout, que les feuilles et comme l'empla.cement des
pommiers, a perte de vue ils étaient en pleine floraison,
d'un luxe inoui', les pieds daos la boue et en toilette de
bal, ne prenant pas de préx:autions pour ne pas giter le
plus merveilleux satín rose qu'on eut jam:lis vu et que
faisait hriller le soleil; l'horizon lointain de la roer faisait
aux ponuniets comme un arriere-plan d'estampe japonaise;
si je levaís la tete pour regarder le ciel entre les -fleurs, qui
faisaient paraitre son bleu rasséréné, presque violent, elles
semblaient s'écarter pour montrer la profondeur de ce
paradis. Sous cet azur une brise légere mais froide faisait
trembler légerement les bouquets rougissants. Des mésanges bleues venaient se poser sur les branches et sau~
taient entre les fleurs, indulgentes, comme si c'était un
amateur d'exotisme er de couleurs qui avait artificiellement
créé (:ette beauté vivante. Mais elle touchait jusqu'aux
lardes parce que, si loin qu'on allát dans ses effets d'att
raffiné, on sentait qu'elie était naturelle, que ces pommiers étaient la en pleine campagne comme des paysans,
sur une grande route de France. Puis aux rayons du soleil
succéderent subitement ceux de fa pluie; ils zébrerent
tout l'horizon, eoserrerent la file des pommiers dans leur
dresser 1eur
réseau gris. Mais ceux'"ci continuaient
beauté, fleurie et rose, .dans le vent devenu glacial) sous
I1averse qui tombait: c'était une journée de printemps.

a

a

a

'

MARC:EL PROUS1'

SAINT JOSEPH
Quand les outils sant rangés a leur place et que le
travail au j-our est fini,
Quand du Carmel au Jourdain Israel s'endort dans le
bll et dans la nuit,
Comme jadis quand íl était jeu11e gar(on et qu'il commem;ait afaire trap sombre pour lire,
Joseph entre dans la canversatíon de Dieu ave, un
grand soupír.
Il a préféré la Sagesse et c'est elle qu'on luí amine pour
l'épouser.
Il est sílenct"eux comme la ferre á l'heure de la rosée.
Il est dans f abondanr.e et la nuit, il est bien avec la
joie, íl est bien avec la vérité.
Marie est en sa possession et il l'entoure de taus cótés.
Ce n'est pasen un seul jour qu'il a appris ti ne plus étre
seul.
Une fermne a conquis cbaque partie de ce caur mainlenant prudent et paternel.
De nouveau il est dans le Paradis a-vec E-ve !
Ce visage dant taus les bommes ant besoin, il se tourne
a'i..'ec amour et soumissíon vers Josepb.
Ce n'est plus la meme priere et ce n'est plus l'ancie-nne
attente depuis qu'il sent

�4 f 2¡.

LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISR

Comme un bras tout a coup sans haíne l'appuiement de
cet étre profond et innocent.
·
Ce n'est plus la Poi toute nue dans la nuit, c'est
l' amour qui explique et qui opere.
Josepb est avec Maríe et Marie est avec le Pere.
Et nous aussi, pour que Dieu enfin soit permis, dont
les muvres surpassent notre raison,
Pour que Sa lumiére ne soit pas éte·inte par uotre lampe
et Sa parole par le bruit que nous faisons,
Pour que l'bomme cesse, et pour que Votre Regne arrive
et pour que Votre Volonté s'accomplisse,
Pour que nous retrouvions l' origine avec de profondes
délices,
Pour que la mer s'apaise et pour que Marie commence,
Celle qui a la meÚleure part et qui de l'antique Israel
consomme la résistance,
Patriarcbe intérieur, Joseph, obtenez-nous le silence !
1

1

r.r'

t

A

Lyon,

20

avril 192I

PAUL CLAUDEL

SO I RE ES P ER D U ES

JouR

DE NoEL.

Une jeune fille tremblant sous la neige des souvenirs
(la seule, hélas ! la seule qui tombe aujourd'hui), ouvre ses
yeux bleus et soupire : Ne m'oubliez pas. Sois tranquille,
Simone, tu seras immonelle grace a cette longue journée
d'hiver. - Quand un poete s'ennuie, il créeune déesse. Plus tard, tu seras mariée, tu n'iras plus au bal. Tu auras
quitté la tunique de satin, les bas de soie a gdsottes et dans
le métro, tu ne voyageras plus en premiere classe.
J'ai connu Simone chez un ami, un jour d'octobre. Elle
avait amené une petite amie Léo qui, assise sur la table,
chanta d'une jolíe voix fausse le Tango du Réve. Des cartes
ajouer jonchaient le tapis rouge, les jeunes filies voulaient
connaitre !'avenir. Je leur prédis des amants magnifiques,
des automobiles et des chagrins d'amour. Le soir tombait,
nous étions tristes rnon ami et moi et nos partenaires de
jeux voulaient s'amuser. Je me souvins a propos qu'il y
avait, sur une étagere, un petit flacon de liqueur de cantharides. J'eus l'idée de renouveler, réduite al'échelle de la
situation, la plaisantede que fit le marquis de Sade dans
une petite maison de ·Marseille. Les deux jeunes filles me
virent jeter quelques gouttes du poison dans les verres
d'alcool, mais fe1gnant d'ignorer mon geste, elles se donnaient des baisers, les yeux fermés. Léo, curieuse, désirait
s'eodormir du sommeil m~anétique. Elle rit pendant que
je caressais son front, sa nuque et ses petites mains, soudain

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

41 4

elle se tordit les bras et se mit a pouss-er des cris. Inquiet,
je crus qu'elle était atteiote de la danse de Saint-Guy. Qu~ls
démons hantaient le corps de la jeune fille ? Une ma1n
enchantée rompit mes bretelles et déchira ma cravate. Les
levres de la jeune fille touchaient les miennes. Simone
riait dans les bra.s de mon ami; elle me conseilla d'embrasser la jeune malade pour la guérir. Cet essai passionné
ne fut pas heureux. Léo sensible aces caresses m'en rendit
de plus tendres. Son égarement devint contagieux, l'ombre était douce et perdant la ttte, je trouvai facilement le
chemin de son creur. L' Amour jouait aux quatre coins de
la chambre. Simone et mon ami, Léo et moi, quels beaux
couples et quels jolis sujets de pendule !. .. Léo r~int a
elle ou a moi. Ou suis-je ? a Cythere, ma chéne. La
lampe allumée, les derniers soupirs s1éteign:nt. Un p~u ~e
rouge simule la pudeur. Les jeunes filles ria1ent au m1roir,
colon.1bes se baignant dans les vasques, perdant leurs plumes. Des famiiles les attendaient, c'était l'heure du départ
et tous quatre, bras dessus bras dessous, no~s partíme~ en
chantant, gentils enfants perdus sur le chemm des écoliers .
En route, rnon ami pressa le bras de Léo : Elle avai.t quel_qu'un (pas moi, bien entendu) et ceci et cela et elle alla1t
tous les samedis a. Schéhér.azade. Simone me donna rendez-vous pour le lendemain matin, sur un banc du pare

1
1

1 .

municipal.
. ..
Le soir aTabarin en regardant la danseuse Anita, s1 ¡ohe
'
'
..
dans la lumiere rose du projecreur, je revais a ces JOl.fS
interdites : jeter quelques grenades en fieur aux jolies danseuses, allumer une cigarette au feu du ciel descen~ant ~~r
Gomorrhe, et puis tous les hommes sont freres : 1ls s aiment un peu beaucoup ... effeuiller l'églantine rouge des
'
.
. . l
révolutions et quand la troupe des figurants envahirait a
salle en criant - le peuple murmure!-. rnalgré le caquet
des mitrailleuses donner des conseils ironiques auxgrands
de la pourpre ridicule du grand soir.
premiers róles
Une femme était assise aupres de moi. Deux bras nus

vé:ms

SOIREES PERDUES

sortaient de sa cape de satín noir. Deux petits bouquets de
cheveux bnllés par le fer a friser fleuri~saient ses joues.
Ange tombé des paradis artificiels, ses narines roses étaient
écorchées et ses paupieres bleues battaient de I'aile. Símone
m'avait dit : Tu peoseras a moi. A trois heures du matin,
je sortais d'une chambre d'hotel, rue Pig.alJe. Adieu, Montmartre, Babylone en fiammes, Rome incendiée. J'ai donné
mon creur aux pantheres des Batignoiles, dans les bars,
dans les restaurants de nuit. Je suis rentré seul, a pied, par
les rues désertes, ou le clair de lune imitait la nejge.
Duram deux jours j'ai essayé d'aimer Simone, d'ailleurs
sans y réussir. Impossible de la prendre au sérieux. Tant pis
pour elle!

CINQ HEURES, AU CAFE DES PRINCES.

Je désire inspirer une passion et par habitude, je me
plains de manquer de maitresse. Un ami me propose de
séduire la veuve d'un écrivain : Une dame rousse, d'incertain age, jolie, distinguée, répondant au nom de Palma et
qui le convoitait, il y a quelques mois. Mon ami ne p~ut
me présemer a cene dame que son insensibilité a fort affectée. On décide que je prierai un autre carnarade littéraire
de me rendre ce service. Le lendemain, cet ami me donne
une lettre d'introduction aupres de Palma; il lui vante
mes qualités, mon génie, ma beauté. Parfaiternent, madame l - Bien. J'irai' la vorr a Neuilly.
REFLEXIONS NOCTURNES.

Si j'allais aimer Palma ? Quelle idée ! Cette premiete
entrevue sera tres ennuyeuse, Par politesse, il faudra faire a
cette dame l'éloge de son mari que je n'appréde pas. Mes
hommages peuvent n'étre pas agréés et le creur de Palma
est peut-etre occupé. Enfin, oui ou non, veux-tu avoir une
maitresse? me dit al'oreille un démon familier. La pend.ule

�LA NOUVELLE REVUE fRANCAISE

miaule sous son globe. L'ennui, mon ange gardien, s'envole silencieusement.
VENDREDI.

Ce matin, il pleuvait ; je ne suis pas alié a Neuilly.
Toute la journée, j'ai fl.ané dans Paris, cherchant des cadres
pour ma belle tristesse. Le Jardin des Plantes ou reve
accoudée au bassin d'eau sale, une ourse blanche qui res•
semble a Sim0ne, les quais gris de la Seine ou les nymphes
ne viennen·t plus &lt;lanser, la place des Vosges et les vieilles
maisons roses. Au crépuscule, assis a la terrasse d'un café,
je me souvenais de mes amies perdues, Annie Laurence...
Des ornbres faruílieres glissaient sur les vitres. Une femme
me regardait en souriant. Adieu, passante, toi que je
n'eusse pas aimée !
Annie est une jeune fille de Nantes qui arreta un passant
&lt;lans la rue, un soir de plqie :
- Monsieur, permettez-moi de vous réciter des vers.
- Mais, répondit-il.
Elle avait suivi des cours de diction et se rappelaot un
&lt;:onseil du professeur, vieille demoiselle a lunettes, elle
&lt;:ommen~ de déclamer le titre: Le dormeur du val.
Une étoile brilla :
- Rimbaud, dit le jeune homme, qui était poete. A
minuit, il embrassait tendrement la jeune fille dans le jardin
de la ville, sous les yeux rieurs d'une Vénus provinciale,
coiffée a la chien et pudiquement drapée dans une tunique
de pierre.
Cette nuit-la, le poete fit de mauvais reves. Un ange lui
apparut et Iui reprocha sa conduite. L'ange parlait I'argot, il
avait une jambe de bois et desplumes d'oie. A son réveil, le
poete était désespéré; il avait des principes séveres. Il n'aimait pas Annie et il regretra de_l'avoir embrassée, la veille,
dans le jardín public. Pourtant n'était-il pas excusable ? 11
.aimait tant Rimbaud ! Ah ! qu'aurait-i.l fait lui, Rimbaud,

SOIRÉES PERDDES

4 17
Arthur ! s'i1 s'était trouvé dans cette situation. II serait allé
au Harrar, sans doute, mais c'était bien loin. Le poete confia ses ~-crup~les a un ami gu'il présenta a la jeune fille
afin qu 11 devmt ~moureux d'elle et qu'elle ne devint pas
amoureuse ?e lut. Quelgue temps apres, mes· rrois personnages, Anm~, le poete _et l'~mi soupaient tous les soirs
dans_ les me~lleurs hótels de la ville. L'ámi poursuivait
~nn1:, ~nn1e le poete, le poete son ombre. Aucun d'eux
n atte1gmt son but .
. Plu: tard, Annie vint a París et fréguenta les miliefil
!1tt~~1res : La Closer~e ~es Lilas, la Rotonde. C'est la que
¡e_ l a1 connu: . .Ce so1r~la, elle était vetue d'une jolie robe
gr15-per!e et nart am:: 01seaux bleus de la Iumiere entourée
des poeres de .Mo~tparnasse qui lui faisaient des ~adrigam:
en style tél~graph1que, alors ala mode. J'ai beaucoup aimé
ses yeux tnstes.
Annie s'ennuyait, écrivait des poemes cubistes traduisait
I'~nglais les romans inconnus d'Anne Rad;liffe. Elle
~ma1t Cbatlot, Fantómas, Lautréamont, le poete de
Nantes. Elle ne m'aimait pas. Nous avons diné ensemble
au Lapin-Agile, un soir d'hiver, je m'en souyiens encare et
dela ~ue des Saules et du petit cimetiere ou mon creur
dansa1t, feu-follet perdu. Je la quittai ~res tard dans la nuít,
devant la porte de sa tnaison, au Quartier Latín et j'attendis
pour m'en aller qu'une fenetre s'éclairfit au sixieme étage.
Celle de sa chambre, évidemment.
Je &lt;leva-is revoir Annie.
Quelques mois passerent.
Un iou_r, je marchais ayenue, de l'Opéra lorsgu'une voix
douce cna m?n ,nom. Annie ! Je n'avais pas oublié les
~aux yeux qui me regardaient toujours si tristement. La
Jeune_ filie m'avait écrit une lettre qui fut perdue. Méchant
cour:1er du destin, que fais-tu des lettres d'amour qu'on ne
re~oit pas ? Oú s'envolem tous ces baisers ? Depuis la terre
: m~I tourn~. ~nnie est partie en Egypte, enle•rée par un
fficier améncarn, s~ns doute pour interroger le sphinx.

d:

27

�4I8

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

Dimanche dernier, chez une dame ou je prends le thé,
un cartomancien m'annonce qu'une femme doit m'aimer
et, j'ose a peine técrire, m'offrirde l'argent. 11 ajoute merne
que je serai touché par ce sentiment et que je consentirai a
ses manifestations.
Sous le Sig11e de la Balance,
U11 jo1tr d'octobre, je suis ni ...
Venus bélas ! m'a co11da11mi
A subir sa folle injlttence.

Séveres lecteurs, n'accablez pas l'enfant perdu sur le chemin de Cythere. Vos exemples excuseront-ils ma faibless~,
ó mauvais garyons, mes grands freres morts ! Le cho1x
d'une profession est difficile a un poete; celle de sous-chet
d'un bureau de ministere occupait Franyois Coppée, Franyois Villon honora celle de fanandel ; entre ces deux poetes,
celui-ci n'est-il pas pr~férable a celui-la ?
Cette question résolue, est-ce Annie la dame de trefle et
de creur ? Cette prédiction m'inquiete. Je voudrais écrire
un livre : De l'infiuence des prophéties que je crois considérable, surmoi, particulierement. Les trois sorcíeres me sont
apparues : Macbeth, Macbeth, tu seras roi ! On sait que les
poete~ portent des couronnes.
.
.
Annie reviendra-t-elle ? Le vent du souvemr souffie sur
mes chateaux de cartes. Je me rappelle Laurence que j'ai
aimée par erreur d'astrologie judiciaíre. Ou est-elle auj?~rd'hui, l'amie céleste ? Nous étions cependant deux mo1t1és
d'Androgyne qui ne demandaient qu'a se retrouver. J'aurais bien voulu mourir un peu pour elle :
Ab / q1/w1 coup de ton aiguille abroder me serait doux I

Laurence ! Elle m' appara1t dans la boutique des marchands
de chansons du faubourg, assise au piano, effeuillant des
romances mélancoliques et le soir dans une petite chambre
·
fieurie, composant de la mus1que
tan d.1s que M'
. mna, la
poétesse morte, écrivait des vers d'amour ou bien sur le

SOIRÉES PERDUES

4 19
pont du vaisseau cinglant vers laFrance, la voilette blanche
flottant au vent comme les petites furnées blanches des
villas . rouges dans les bois, revenant de Londres, amaigrie
et malade ... Je la revois encore dans le jardin de la maison
de santé, a Saint-Germain, embrassant une amie ivre de
morphine, alors que je l'attendais grave et vétu d'~n élégant costume clair. On pouvait visiter les malades deux
fois par semaine. Ah I la semaine des trois dimanches et
des quatre jeudis !
te soir, dans ma chambre, j'écrivais ma tristesse :
Petits bateaux, 111es sentiments
A la déri-ve ó f eu de joie I
Le plus beau souvenir se noie
Dans la mémoire d.es amants I

J'ai retrouvé une lettre de Laurence, la derniere qu'elle
m'écrivit :
« J'ai été triste toute la journée, chéri, j'aurais tant voulu
etre avec vous. Cette apres-midi, je suis allée sur la Terrasse et un vieux pauvre est venu s'asseoir a cóté de moi. II
m'a donné des conseils pour ma guérison. J'ai pleuré, j'ai
eu beauwup de peine, chéri ; il me semble que je n'aurai
~Ius rien de t~ut ce qui m'a rendue si heureuse. Est-ce poss1ble que ma 1eunesse soit déja finie ?
On ne comprend pas que j'aie de la peine en songeant
aux années de ma vie qui ne reviendront plus. Maman raisonne un peu comme le pauvre de la Terrasse. Ce matin,
elle m'a exhortée a l'abnégation, au sacrifice ... Je ne sais
pas pourquoi. Hier soir, j'ai relu toutes vos lettres en pensa?t ~ue je vo1:5 verrais demain. Vous avez été si gentil de
m écnre quand J'étais malade et je suis si heureuse de vous
avoi: connu ! Maintenant je n'ai presque plus de peine
chén, c'est parce que j'ai pensé a vous.
A demain, n'est-ce pas ? je vous envoie toute ma tendresse. &gt;)
Mais je n'aimais pas Laurence, si je l'avais aimée, je

�420

LA NOUVELLE REVUE PRAN&lt;;:AISI

n'é'crirais pas ces lignes. Elleavaitla poitrinefaible, le poumon gauche un peu déchiré. La lectrice sentimentale pourrait croire qu'elle mourut. Il n'en fut rien.
Laurence a re01 ma démission d'amaot, un beau matin
fleuri, sur~ un banc des Champs-Elysées. Elle a pleuré
quelques larmes; je lui ai embrassé la main, me croyant
un héros de Paul Bourger. Avant-hier, nous nous sommes
rencontrés, elle et moi, dans le tramway, ellé a tourné la
tete pour ne pas me voir et j'ai fait semblant de ne pas la
reconnaitre.

AINSI TOMBENT LES FEUILLES

A LA MÉMOIRE DE DÉODAT ;E SÉVEJ).AC.

GEORGES GABORY

Nulle jeuiile au ndtn:e rameau
Ne subsiste, .une fois j anü,
Et, soit de saitle, ou bien d'ormeatt
'
Chacune, un ptu moins d'une année,
Ne connait qn'un seul temps nouveau.
I

Mais, a la brancbe verdissante
D'1me bottrgamnante foison,
Apres l'autre une autre naissante
Montre sa tendre feuillaison
Au mtme poirtt recommew¡ante.

Ainsi tout arbre aux justes lois
Dti déclin ne se mbordonne
Q1te pour renaítre, et, cha.que fois,
IYune intime et ne1we rouromze
Ceindre le f ront des je unes mois.

Et nous, aussitót terminée
Notre ftorissante saison,
Jamais de l'humaine jottrnée
Ne revient la germinaison
Nous faire une autrt matinée,

�422

LA NOUVELLE REVUE FRAN\;AISE

Ni jamais le méme berceait
Noits faíre goúfer d'dge en dge
Le retour d'im printemps plus beau&gt;
Et, comme un annuel feuillage,
Remonter du mém6 tombeau.

LES VOIX A LA FONTAINE

Or, avant la chute prochaine,
Toute feuille&gt; a l'arbre natal,
Desséchée ou naissante a peine,
Ne subit qu'un sort inégal
Et qn'une durée incertaine.
L'une, dans sa f aible primeur,

Au gel printanier s'abandanne ;
L'autre, ayant fini sa verdeur,
Jusqu'au bout, de l'extrlme automne
Eprouve l'exacte longueu r.
Mais le vent non plus, ni l'orage,
N'épargne, au plus fort de l'été,
A celle qu'un superbe ombrage
Préserva-ít du ciel i'rritt,
La rigueztr du commun naufrage.

Et, Jroissée au rude élément
Oz't sa maturité succombt,
Sous le coup d'un soufjk inclément,
El1e meurt, se détache et t-0mbe,
Et s'abime en im seul moment

,

Vous souvient-il de moi, dites, qui vins m'asseoir
Au seuil hospitalier de la maison, un soir
Déja lointaín, un soir de naces ait village l
Je restais la, perdu sous !'invisible ombrage
Que les noyers obscurs ajoutaient a la nuit.
Je voyais du dehors, d'un pas léger, sans brtút,
Au travers de la salle et sur la galerie,
De beaux jeunes garyons qui, l'oreille fleurie
De basilic, de menthe et de souci doré,
Leur tablier de Jete a la taille serré,
Souples, distribuaient les serviettes laineuses,
Les corbeilles de pain et les cruches víneuses.
La danse balanfait son rythme et sa lenteur;
Et je me coniplaisais a !'amere douceur
De n'etre aupresde vous qu'un étranger qui passe,
Sans oser de moi-meme a vos jeux prendre place,
Ni pouvoir contenter ce tirnide désir
Qui malgré nous s'éveille, et wudrait retenir
Sa pointe et sa langueur dans notre ame naissantes.
Lorsque d'en bas un chamr de voix adolescentes
Eleva jusqu'a moi sa confuse fraícheur
A ussi vague que l'onde errante ou la rumeur
Qw! le •soupir du vent túse aux feuilles dt1 tremble.
C'était les jeunes gens et les filles ensemble
.
Qu'un mime dge et I'amour l'un a l'arttre accoupla1entJ
Qui descendaient a lafontaine, et s'en allaient

�424

LA NOU\"ELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

Cbantant l'inconsolable eL be/le fiancée
Que son amant, voila longtemps, avait /aissée
Pour se faire bandit, la-haut, dans la forét.
Parfois tm rire tendre, 1m mtmnure secret,
Q1ielque branche furtive au passage froissú,
Trahissait une main plus vivement pressée,
Une ardeur plttS instante, et ce dtsir muet
Qui brúle, et qui contient quand méme son souhait.
Aús les voix enchantaient encore le silence,
Et peuplaimt au hasarii de leur intermittence,
Comme anrait fait ape.ine un frisson de roseau,
L'opaque profondeur et le f aible rnisseau
• Sur qui dorn1ait im gouffre incliné de fcuillage.
Je n'en entendis pas ce soír-lá davantage,
L'1tn d'entre vous, avec un sourire amical,
M'ayant pris, et condiút au festín nuptial
Qui se réjouissait de ce nmweau convive.
i\1ais j'écoate depais, comme un courant d'ea1t vive,
Tout au fond de món ca:.ur sourdre ineffablement
Vos chanson:s, votre plainte et leur accord charman t,
Ou la nuit, redoublant a vos voix incertaines
La musique des bois, des puits et des fontaines,
Suspendait ttn momcnt sa fuite sans 11:tour,
Pottr s'mivrer par vous de jeunesse et d'amour.
FRANc;:OIS-PAUL ALIBERT

LES IDEES ET LES AGES

DE L'ÉDUCATION
Ce beau mot est plein de seos. Remarquez qu'il eiprime
plutót un mauvement qu'un état assuré et acquis. Les degrés
des ages y sont cornpris, ce qui enferme de l'írrévocable;
mais j'y veux voir ici plutót les ages subsistant, et ces
degrés de l'etre qui suivent l'homme; car les pensées du
vieillard, s'il en a, commencent taujaurs par quelque mauvement de jeunesse; mais souvent le temps d'un geste
elles mt'trissent et sant déji fanées et flétries. En l'hamme
mur, termin~es et tempérées; en l'adolescent, bauillantes,
et a peine contenues par la discipline extérieure ; en
l'enfant, indamptables et camme hars de luí aussitót. Et,
comme il faut conduire l'enfant asa maturité, ainsi l'hamme,
ataut age, doit conduire taute pensée a sa maturité; et
l'on dit qu'il manque d'éducation justement s'il manifeste
des pensées d'enfant. L'éducation serait dancen acte toujours;
non point se~lement possession et acquis, mais conquete a
chaque moment. Meme si l'on voulait réduire l'éducation
la sciénce des manieres, il serait encore vrai de dire que
l'homme bien élevé est le seul qui soit capable d'inventer.
Car l'enfant est empané par le premier mauvement, et
l'adalescent ne peut se livrer au sentimcnt sans quelque
honte; mais l'homme véritable conduit ces inspiratioos a
maturité; de fa~on que la grace de l'enfance s'y fasse vair,
encore, et la chaleur de l'adolescence, mais réglées par le
jugement, ce qui acheve la vraie politesse. Et celui qui agit

a

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~A.ISE

par regle est un pédant, quand il serait formé par le meilleur
maitre a danser. La poliresse est done úne grande et rare
vertu; et en acte, comme dit Aristote, c'est-a-dire inventée.
Rien n'est charmant deux fois.
Si l'on veut étendre encore cette grande idée de la Politesse, on le peut; íusqu'au plus haut de !'Esprit, comme
les deux seos de ce mot nous y invitent. Et dire qu'il n'y
a point de pensée saos esprit, c'est dire, en suivant les
mots, qu'il y a toujours de la Politesse dans l'art de penser.
11 esi bien aisé de co~prendre que les memes causes,
d'humeur, de caractere ou de métier, qui nous jettent dans
le gauche, le timide ou le bourru, nous portent de la meroe
maniere au précipité, au sec, au mécanique, qui sont des
défauts d'esprit. On voit que, si l'instruction sur les
manieres ne su:ffit point au savoir-vivre, l'instruction dans
le sens le plus étendu ne suffit point non plus au jugement.
Chacun a pu constater que les idées d'un auteur ne peuvent
jamais etre séparées de ~tte forme heureuse qui traduit en
meme temps l'humeut, le caractere, et enfin toute la nature
de l'homme. Les résumés la-dessus nous trompent encare
plus qu'on ne croit; car il y manque certainement quelque
chose; mais je crois qu'il y manque tout. Et les idées en
résu¡né ne sont méme plus des idées. C'est pourquoi on
voit périr, comme par une destinée interne, ces algebres
que sont les fangues composées pour exprimer toutes l~s
idées possibles, brievement et saos aucune ambigurté; ma1s
l'ambigui:té est l'ime des langues naturelles, comme les
deux mots Education et Esprit le rappelaient ci-dessus.
Maintenant i1 faut voir les causes, et d'abord en gros ; sur
quoi la loi des áges nous éclaire déja. '
La nécessité d'etre enfant d'abord, et de passet aux ages
successifs sans sortir de soi, définit assez l'éducation. Car il
ne sert pas de sa\·oir si l'on n'a ignOJé d'abord ; et ignorer
doit etre quelque chose. ce Ne :mis point droit, disait le
Stokien mais redressé. &gt;i Ainsi, si notre idée vraie n'est
'
.
pas le redressement d'une idée fausse, j'entends ¡eune,

LES IDEES ET LES AGES

,onfüse et rkhe, l'idée vraie ne tiendra pas plus a moi
qu'un chapeau ou qu'un vetement. C'est pourquoi la
Science ne civilise point ; mais cette maniere de dire
n'exprime que les effets; il vaut mieux dire que la Science
qui ne civilise point n'est point science du tout. L'ordre des
~ges est irréversible; on peut parier que cette loi regle tous
nos móuv~ments d'esprit. Comme l'homme sort de
l'enfant, il faut que l'idée sorte de la nature. L'algebre ne
fut science qu'en l'inventeur·; daos les autres ce n'est
que machine. On peut conjecturer qu'il ep est ainsi de
tout, et que la pensée vraie est daos le meme seos que les
ages; debas en haut toujours, daos le moindre jugement.
De haut en bas, cela ne va point du tout. La couronne
ne fait point le roi.
DES CLASSES
Puisque la foncrion est ce qui donne des idées, et ce qui
détermine l'opinion, ainsi que l'opinion qu'oh a de l'opin.ion,
il ne faut point s'étonner de voir le terrassíer qui trinque et le
notaire qui s'en va a la messe, deux hommes. Et la division
entre proléraires et bourgeois est la principale; mais on peut
déterminer bien d'autres variété d'apres le méme principe.
Car le bourgeois est parfaitement bourgeois lorsqu'il vit de
l'opinion seulement, comme le pretre ou le notaire; ces
hommes ne sont plus rien des qu'on ne croit plus en eux.
Mais le marchand est sans doute
l'autre extreme de la
bourgeoisie, parce que la qualité de ce qu'il vend importe
beaucoup; la politesse ne fait pas que le vin soit bon. Un
médecin est plus bourgeois gu'un chirurgien, parce que le
savoir-faire l'ernporte pour le second, et le savoir-dire pour
le premier. Un ingénieur est moins bourgeois a mesure
qu'il est plus savant, parce que son pouvoir dépend alors
de I'action gu'il exerce sur les choses; et, dans un ministere,
le directeur du personnel est plus bourgeois que le directeur de la comptabilité. Un professeur est bourgeois autant

a

�428

.'

l
1

LA NOUVELLE REVUE FRAN!;AISE

que l'art d'enseigner l'emporte en lui sur la science; des
qu'il sait des choses que d',1utres ne savent p.as, Alg~bre ou
Chirnie, il est en cela prolétaire, et cela se voit aussitót et
a mille uaits. Un cuisinier est moins bourgeois qu'un
valet de chambre, parce que le cuisini~r n'a pas besoin de
politesse. Un portier est bourgeois; un frorteur est prolétaire. Souvent c'est alors la femme du concierge qui est
bourgeoise ; et lui-mt:me est prolétaire, ayant .affaire non a
des horomes, mais a des escaliers.
I'aper~ois \ln intermédíiíre remarqu-abfe, qui est le
dresseur d'animaux; il est prolétaire par les résultats, mais
il est un peu bourgeois par les moyens ; e.ar on dresse un
animal par menace et persuasion, enfin par un genre de
politesse, ou bien d'impolitesse, mais toujours par le
paraitre. Ce cocher-livreur, qui parlait si durement a ses
chevau:,¡:, avait un ceil d'adjudant, et certainement il
employait sa colere comme un moyen, ce qui ne se rencontre jamais dans les rnétiers manuels, car le fer et le bois
s-ont insensibles a la colere. D'apres cela un cocher est plus
pres du bourgeois qu'un conducteur d'automobile. Et cela
va au détail; car le chauffeur ressemble a un ouvrier bien
mis, et le cocher aun bourgeois mal habillé. Je crois m~me
que l'habitude de parler aux animaux détermine une espeee
d'homrne, par l'exercice d1.1 pouvoir absolu tempéré par
l'aífection. Ce trait est un de ceux qui définissent le
paysan, mais ce niest pas le seul. Le maitre de ferme commande asa famille et aux valets; en cela il est bourgeois.
Au marc é, de meme, car il a plus de puissancesur l'acheteur
par sa pólitesse, que sur les produits par son travail. Et voila
ce qui distingue surtout le1paysan du prolétaire, c'est que
les produits agricoles dépendent moins du travail que des
causes extérieures; il y a des années ou le blé est bon, ou les
paules sont_malades, ou les foins fermentent; de meme
pour le vio. Au lieu qu'un habile cordonnier fera toujours
de belles chaussures. Et un bon ajusteur fera toujours une
honne monrre. Ceux-la done comptent sur leur savoir-faire

LES IDÉES ET, LES AGES

et se moquent du reste; les choses ne leur jouent pas de
tours. Mais le paysan est plus craintif; il ne peut compter
sur lui-meme qu'en considérant une longue suite d'années,
ce que l'épargne et l'achat de nouveaux champs rend sensible. Et les saisons, dont il dépend, forment en lui l'espérance et la crainte. En méme temps, l'incertirude et les
malices du temps font qu'il est prudent, et ne veut jamais
erre jugé sur ce qu'il tient. Ainsi le besoin de vendre, et
aussi d'obtenir du temps pour payer, le font dépendant a
l'égard des autres. Et l'habitude qu'il a prise de s'assurer
dans les bonnes années contre les mauvaises le rend
prévoyant et discret; il ne répond jamais de ríen; au lieu
que le prolétaire a confiance én lui-meme, des qu'il saít
bien un métier difficile. Aussi n'y a-t-il ríen de mystique
dans le prolétaire ; rnais dans le paysan, au contraire, le
sentiment de forces invincibles, et do~r l'effet est imprévisible, ne fait que se fortifier par l'expérience, et ¿est ce
genre de superstition qui conserve la politesse campagnarde,
toujours religieµse, et done plus égale et plus noble que
ceUe de l'avocat et du marchand, qui n'est qu'une marchandise.
Dans le prolétariat on trouvera sans peine des degrés
au~si, d'apres les memes causes. Car le manamvre, qui n'a
que sa force de travail, dépend plus des hommes que
l'ouvrier babile. Le jardinier a le souci de plaire·; l'ouvrier
de village aussi, qui est en meme temps marchand, et qui
compte, dans son art, l'art de persuader et au besoin de
tromper. Meme l'ouvrier qui travaille sous les ordres du
patron participe en cela a la bourgeoisie; il garde quelque
chose de la précaution du commer&lt;;ant. Le vrai prolétaire
est celui qui, appuyé sur un métier difficile, ne compte
qu'aYec un surveillant souvent _moins habile que lui, et
pr(!létaire comme lui; les produits décident alors de tout.
L'employé, qui est "toujours moins payé que l'ouvrier, est
pourtant'bourgeois, par le souci de plaire
son chef et de
plaire l'acheteur. Souvent~une entreprise prospere par les

a

a

�430

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

soins de deux hommes, l'un qui est savant et qui construit,
l'autre qui est habile a persuader, et qui vend; le premier
deviendra une sorte de Grand Prolétaire, surtout s'il
n'exerce aucun pouvoir sur les hommes; et l'autre, qui
a souvent moins de culture, sera bourgeois dans ses
moindres gestes. Ce n'est pas le méme regard qui mesure ce
qu'on peut faire d'une planche et qui évalue ce qu'on peut
tirer d'un homme.
DUMÉTIER
Assurément vivre selon l'Opinion et daos l'Opinion,
comme dans un milieu nourrissant et respirable, et prendre
pour Idée de soi l'idée qu'en ont les autres, ce n'est pas
la vie morale. dans le sens plein. 11 y a un abus de la cérémonie et de la vie publique qui réduit la Vertu a ses apparences. Et la se trouve ia source du plus grand des maux
humains, qui est la guerre; il faut que l'intérieur reste
libre, et conduise s'il le peut le Chreut vociférant. Disons
que cette vie extérieure et purement sociale, de Comédie a
proprement parler, doit etre surmontée; et les Sages de
l'Antiquité nous offrent tous ce trait qu'ils se font sauvages
a un moment, et citoyens du monde, La perfection de cette
fui te se trouve en Socrate, . qui refuse de fuir, et, daos
notre temps, en Tolstoi:. Toutefois les raisons id rassemblées,
d'-accord avec l'expérience humaine, permettent de prononcer que, pour surmonter, il faut d'abord accepter, et que la
force de l'honnéte homme, qui jugera au moment critique
contre la clameur publique, se prépare néanmoios dans la
vie publique, dans l'exercice d'une charge, d'une fonction,
d'un métier. L'homme est élevé par la société. Marc-Aurele
acceptait beaucoup. Tolstoi a traversé tous les áges, et en
chacun a pds un peu de sa force négatrice. Faute de ces
épreuves, la personnalité retombe presque toujours a
l'bumeur, comme Alceste le fait voir. 11 en est de la
Personnalité morale comme de l'Originalité esthétique; il

LES IDÉES ET LES AGES

43I

faut savoir accepter et imiter d'abord, si on ne veut accepter
et imiter finalement. Il y a un a.ge pour l'atelier, et beaucoup de jeunes disent non avant de savoir. C'est pourquoi
l'honnéte homme est un gibier rare et de poil mélangé.
Ainsi le comte Mosca, dans la Chartreuse, est souvent mal
jugé parce qu'il accepte beaucoup; mais il surmonte a
chaque minute; et c'est saos doute ainsi que Marc-Aurele
fut empereur, et punit les chrétiens.
Au nívea u du métier, qui est le niveau commun, mais non
point bas, il faut juger équitablernent la vertu professionnelle, !'esprit de corps, 1e Respect Humain, l'Honneur et
toutes les vertus de ce genre, obéissantes et portantes, non
méprisables cenes, ou plutót qui ne peuvent etre méprisées
que si on les re~oit d'abord par une juste idée de la faibless~
humaine.
&lt;e Vous aimez ce métier de gendarme ? &gt;i est-il demandé
dans l'Otage. « Non pas, répond le Préfet, mais i1 faut faire
ce qu'on fait. » Il y a des obligations de métíer, quotidiennes et non ambigues. J'en vois qui viennent des choses
et de l'outil; j'en vois d'autres qui viennent des hommes et
de l'opinion.
Paire une chose que l'on sait bien faire, cela oblíge.
Nettoyer une arme rouillée ; prendre un vio Ion et jouer.
Surtout si l'outil attend, car l'outil familier donne aisance
et parfait contentement. Grandet répare son escalier et
chante. Cet amour du travail n'est nullement fictif. D'abord
l'outil invite a une sorte de danse. Un marin prend la rame
ou le cáble, meme saos y penser. Encore mieux parle l'atelier
avec ses outils rangés; la puissance humaine n'a pas de
plus forte image d'elle-meme.
Mais les choses, en changement par le travail, ont de
l'éloquence aussi, et surtout la terre en culture, qui promet
autant qu'elle récompense. Le paysan considere, non pas le
résultat seulement, mais d'immenses projets, qui ne le
laissent point dormir tard. La se fonde l'amour de la propriété, parce que seule elle offre · une perspective assurée

�LES IDÉES ET LES AGES

LA 2\0UYELLE RE\'UE FRANt;:AISE
432
&lt;le travaux, de changements, d'aménagements. Le sentiment
bumain le plus fort correspond sans dome a la conquete la
plus importante. 1ul repos pour ce poete. Le spectacle de
champs mal cultivés ou remplis d'herbes folles est douloureux pour le paysan. Autant a dire de toute ceuvre commencée; mais l'ceuvre paysanne a ceci qui lui est propre,
c'esr qu'elle est sans fin. les saisons renouvellent l'appel Je
la chose et de l'outil.
A cela s'ajoute toujours l'idée que d'autres hommes
attendent, et .::omptent sur l'ouvrier. Je suis attendu, cela me
tire et m'heille. Et, conformérnent aux príncipes, l'idée la
plus puissaote n'est pas ici la plus éminente, a savoir que
le travail des autres va se trouver plüs pénible si je leur
manque; au contraire, l'idée cuisante, c'est que le tra,ail
sera fait par d'autres, et avec bonheur. L'idée insupportable
c'est qu'on sera remplacé et meme oublié; c'est une espece
de mort. C'est ce qui tourmente daos 1a maladie; et la
vraie consolation est de dire : e, On vous attcnd; on ne
peut vous remplacer. )) Le devoir, pour la plupart, n'est
autre chose que cette place vide qui attend l'homme, et
cette opinion qui regarde l'borloge, la gloire, c'est d'etre
actendu; l'acclamation le fait entendre, et chaque ernploi a
sa gloire.

433
Ce qui n'empeche point que l'ouvrier puisse comprendre
une doctrine rdigieuse, l'admirer, la vouloir vr:i.ie ; de tcls
exemples se rencontrent. l\1ais il faut recounaitré qu'une
tclle discipline intellectuelle o'est point une religion a proprement parler, mais plutót une sorte de philosophie, et
cncore qui ne nourrit pas longtemps la curiosité. Quand
j'ai jugé qu'il me faut une religion, et que j'en pu.is espérer
avantages spirituels et paix du cceur, je ne suis pas cncore
religieux pour cela. Au contraire la pratique de l'obéissancc et de la vénérarion que l'on voit dans une famille
paysanne dispóse mieux a. croire, et d'abord fait sentir la
puissance du culte, des traditions., de l'opinion, de l'autorité. Nul ne peut dire si l'énergie électrique, bien plus
aisément transportable que l'énergie du moteur a cbarbon,
ne restaurera pas la religion en meme temps que l'atclier
familia! et le foyer. C'est au foyer meme que sont assis les
dieux les plus anciens; et ces dieux-1:i., si on entend bien la
chose, portent encare et porteront toujours les religions, ·
quelles qu'elles soienr.
VerlOns au paradoxe de Marx, qui est roujours bon a
rcprendre. S'il est supposé qu'une riviere, comme on le
dit de la Lys et de quelques autres, favorise, par la vitesse
de son cours et la cornposition de ses eaux, :e roui-ssage
du lin, sur ses rives sera filé naturellement le fil de !in le
plus fin ; done a la quen ouille, comme Pierre Hamp nous
l'enseigne ; et snr ces rives aussi 5eront tissées les plus
fines étoffes de lin, et au métier amain, puisque le métier
mécan.ique casse le fil fin. Voila done les familles occupées
a.utour du foyer, l'homme tissant et la femme filant a la
quenouille, les pe-tites mains dévidant ou renouant le fil.
Vie paysanne, discipline des sentiments, respect, aútorité,
vtrtus familiales, dieux du foyer, rcligion conserv1:e ou
restaurée. En sorte que cette tiviere, sur ses rives et par la
venu de ses eaux, fait pousser la religion aussi. Les vraies
preuves de l'existence de Dieu ne sont pas daos Descartes,
ni méme daos saint Thomas.
1

LA RELIGION ET LE METIER
L'irréligion des prolétaires s'ex.plique déja par les causes
qui ont été examinées. J,e pense ici au parfait prolétaire,
a celui qui ne dépeod en son travail que de machines, et
par conséquent que de son propre savoir-:-faire. 011 co:mpreod
bien que la priere d'un tel homme revient naturellement a lui-meme. D'autres causes sont a examiner, et
principalemcnt le genre de ,·ie que la machine a vapeur
a imposé aux ouvriers d'usine, villes industrielles, loisir
et travail brutalement séparés, familles dissociées par le
travail industriel, foyer trisre,
sans passé et saos racines .
.,

�434

LA NOUYELLE REVUE FRAN\'.AlSE

LA SOCIÉTÉ DES MARCHANDS
L'échange crée des liens forts. L'activité de la plupan
&lt;les hommes se passe en marchandages. Et, quoique marchands et acheteurs semblent vouloir se tromper les uns
les autres, l'un feignant de n'étre pas pressé de vendre et
l'autre de n'avoir pas besoin d'acheter, on se tromperait
beaucoup en considérant comme une sorte de vol l'opération heureuse qu'ils esperent l'un et l'autre. I.:e vol et le
voleur sont parfaitement définis par l'acte de prendre le
bien d'un homme sans qu'il y consente, soit qu'il ignore,
soit qu'il soit forcé. Au contraire c'est le consentemenr
qui termine tout marché. Et le consentement se donne
presque partout selon des formes ; je ne vois point que
l~s plus rusés marchands discutent jamais la-dessus. Les
engagements ~crits sont plutót pour faire foi aupres des
autres; mais entre deux hommes qui échangent, le consentement bien clair acheve le marché. Meme les marchandages paysans, les plus longs de tous, et qui feraient rire
par les fausses ruptures, les délibérations, les retours, sont
eux-rpemes de forme, comme faisant mieux paraitre le libre
consentement. C'est comme un étalage de saine raison et de
pleine liberté.
La publicité des marchés est une institution aussi ancienne que le commerce, et qui fait voir une profonde
sagesse. Quand le cours s'établit par des marchandages, qui
sont comme des encheres diffuses ou chacun limite pru·
demment les concessions, c'est comme si chacun prenait
conseil de tous, et s'assurait d'avance d'etre approuvé par
tout homme raisonnable. Cette rumeur des marchés sonne
bien aux oreilles. Non que l'imagination ne tende ses
pieges ici comme partout. Chacun connait les paniques
.qui poussent soit a vendre a tout prix, soit a acheter a
tour prix. Mais ces accidents, souvent décrits, ne doivent
point faire oublier la stabilité des prix et la sécurité de

LES IDEES ET LES AGES

435

chacun au sujet des prix, qui sont le régime ordinaire. Un
marché est malgré tout le plus bel exemple de l'élaboration
d'opinions vraies daos une réunion d'hommes ; c'en est
meme, a bien regarder, le seul exemple. Car, dans les
r~unions _qui n'ont pas pour objet le commerce, les opimons vra1es ou fausses en chacun sont plutót confirmées
qu'éclairées. Et l'on ne trouverait point d'exemple d'un
marchand qui, pouvant s'instruire des prix, refuserait de le
faire, par une préférence de sentiment. Si l'on veut expliquer
d'ou sont venues dans notre espece les idées communes
d'investigarion, d'enquete, de critique des témoignages, il
vaut mieux considérer le marché que le prétoire, ou quelque Pilate se lave les mains toujours. L'achat et la vente
sont nos maitres de raison. Les assises de toute Humanité
~on~ done économiques. Les modeles de la paix, de la
1ust1ce et du droit sont dans ces heureux échanges, si communs et si peu remarqués, d'ou le vendeur et l'acheteur s'en
reviennent contents !'un de l'autrF·
Aussi je vois un peu de mauvaise foi dans ces déclamations faciles contre les Avares; quelq\les fous mis a part,
et encore que l'imagination déforme toujours, je remarque
qu'un esprit continuellement attentif a l'économie et a
l'épargne s'accorde aux vertus les plus solides, patience,
sobriété, tempérance, bonne foi, sagesse, dignité, courage.
Au contraire les prodigues sont livrés aux passions, aux
folles espérances, aux humiliations, a la servitude ; pour
avoir trop vite méprisé des pensées moyennes, ils tombent
au plus has. Le calcul est le commencement de toute raison
ferme. Aussi voit-on par l'expérience que les organisations
coopératives donnent seules le vrai apprentissage de l'existence politique. Ces remarques ramenent a considérer toujours attentivement les relations d'échange comme formant
l'armature de toute société humaine un peu étendue. Et
le préjugé Marxiste est saín pour !'esprit, d'apres lequel
toutes les transformations des sociétés saos en excepter les
constitutions, les croyances et méme les idées, résultent

�436

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;:AISE

toujours et sans exception d'un certain changement dans le
régime de la production et des échanges. Et ce systeme
est tres bien nommé le Matérialisme de rHistoire. Toutefois il ne faut pas dire trop vite que les intérets menent
le monde ; ce monde humain est plus flexible en ses cimes,
comme sont les arbres, et les passions l'agitent terriblement.

L'ESPRIT ÉGALITAIRE
La Démocratie n'est nullement un systeme politiq_ue ;
elle serait plutót la négation de tout systeme politique,
car la Hiérarchie, et l'obé¼sance religieuse qui est attachée
a toute hiérarchie, sont éliminées par l'effort démocratique,' qui, considéré de ce cóté, est toujours anarchique
au fond. Mais une négation n'est rien. Le positif de la
Démocratie, et qui n'est pas peu, est un effort pour régler
toute la vie sociale d'apres la Justice d'Echange, et done
sous l'idée 'd'Egalité. Je dis que le secrétaire obéit religien:sement au commissaire, et humilié du reproche, et orgueilleux du choix et de l'a;ancement, au lieu que le fonctionnaire possédé de l'esprit démocratique veut un contrat
d'échange entre lui et son chef, et repousse l'avancement
au choix, imitant en cela l'ouvrier qui s'est promptement
' organisé contre le choix, et qui imite lui-meme la Justice
des marchands, fondée sur les lois de l'échange. Et c'est
ce que le politique ne veut jamais entendre, exigeant au
contraire l'inégalité et l'obéissance saos examen. Autant
done que l'esprit démocratique triomphe en nos sociétés,
e' est l'Ordre Mercantile qui triomphe.
Observons commentJ dans les temps anciens, c'est dam
les échanges que l'égalité des personnes appa.rait. La célebre
histoire du Meunier sans Souci ramasse en elle une longue
suite de légendes ou l'on voit que le despotisme militaire
est arreté net devam une nécessité inférieure qu'il ne peut
mépriser. C'est alors que le droit s'oppose a Ja force, et
que la propriété se distingue de la possession. Et c'est,

LES IDEES ET LES AGES

437
comme dit Comte, la transformation du régime militaire
en un régime i~dustriel qui fait prédominer de plus en plus
les rapports économiques sur les rapporrs prop¡ement
politiques. D'ou est née la notion abstraite d'Egalité juridique, négative dans la forme, mais positivement puissante, parce qu'elle repose sur l'infrastructure économique-,
tout aussi résistante, et par les memes causes, que le
besoin biologique de manger, de s'habiller, de se chauffer,
de se loger. Il faut done considérer avec attention ce droit
de propriété, a la fois né des échanges et condition des
échanges, et qui se trouve lié ainsi par ses racines avec
fégalité des personnes. Supposez la propriété commune
instituée partout, ce qui est d'ailleurs le régime des armées,
et aussitót il faut dite adieu a la Justice commutative,
humble, mais qui a du moins ses regles, pour revenir a
la Justice distributive, toujours despotique en ses démarches
décisives, puisque tout dépend finalement, aux frontieres
de l'obéissance, de l'appréciation du mahre, sans aucun
recours a !'arbitre, comme on voit lorsque le caporal donne
un ordre ou lorsque l'examinateur apprécie une composition
de candidat.
11 apparalt done que c'est l'ordre mercantile, résultant
au fond, dirait Platon, du gouvernement que les besoins
exercent finalement sur les p.issions, qui porte tout notre
droit moderne, qui, a vni. dire, n'a point changé depuis
les ancie1:1s temps, mais s'est seulement étendu, passant du
commerce des choses a l'achat de la force de travail et
'
,
s.efforgint par ce chemin de soumettre la puissance polittque. et meme la puissance militaire, qui n'existe que par
le travail forcé. Afin de mieux apprécier ce puissant effort,
et les ruses auxq.uelles les pouvoirs se trouvent réduits, il
faut considérer que le Travail Forcé, saos espérance, saos
confiance, sans crédit, séparé enfiu .de la Justice commu:41tive, descend de lui-meme a ce niyeau q~i permet tout
Juste au travailleur de manger. L'excédent se trouve a peu
pres annulé, d'ou une misere universelle, centre quoi nul

�'
LA NOUVELLE REVUE FRt.Nt;:AISE

pouvoir ne peut ríen. Un systeme mi les esclaves travaíllent
seuls est condamné a la conquete continuelle, et périt par
l'extension des fronts de combat. Aussi voyons-nous que
la forc~ armée est toujours attentive a protéger la propriété,
les marchés, les juges et les lois, afin d'établir et de conserver le Crédit. C'est par ces lois inflexibles que les rois
furent dans la dépendance des banquiers. Tel est le jeu
des pouvoirs en tous les temps. Et l'idée d'égalité se maintient dans les relitions de société malgré les efforts de l'ambition, universelle parce qu'il faut vivre d'abord. Le droit
de Greve exprime done cette profonde vérité que sans la
bonne volonté des travailleurs il n'y a point de richesse
pour personne. Et le machinisme ne remédie point a cela,
bien au contraire. Car la vengeance de l'esclave devient de
plus en plus facile et redoutable; mais surtout l'esclave n'a
point d'idées, et !'industrie ne marche pas sans ces idées
ou initiativ'es qui naissent a cbaque mcment de l'attention.
Ainsi meurt et mourra le régime tyrannique des qu'il s'artaque a l'Economique. Et ce n'esi: point par hasard que
les prolétaires sont partout les défenseurs du droit et de
la paix.
DE LA PRÉVENTION
On s'étonne trop, surtout dans la jeunesse, qu'un
homme ne soit pas disposé a changer d'opinion sur de
fortes preuves auxquelies il ne peut pas répondre. Il esr
bientót dit que ce sommeil d'esprit accuse lacheté et paresse ; mais ce n'est qu'a moitié vrai. L'homme pense toujours plus qu'on ne croit ; et la prévention est souvent
voulue, comrne par un serment a soi-meme. Voulue pour
elle-meme; l'homme est naturellement dogmatique; l'érat
errant de l'esprit lui est i:isupportable. Le doute n'est point
a portée de mus; il suppose un centre de doctrine 'ferme.
Le vide de !'esprit laisse rentrer aussitót des croyapces confuses et incohérentes, et c'est une raison de ne pas abandonner facilement ce qu'on a coutume de considérer

LES IDÉES ET LES AGES

439

'?mm_e assuré. De tous les genres de sécurité, la sécurité
d espnt e~t p~ut-etre _la plus nécessaire ; et cela d'autant
plus que l espm est m1eux éveillé, c'est-a-dire plus attentif
a s~s pro~res conceptions : « Des embuches de l'esprit
malm, déhvrez-no~s, Seigneur. » Le diable, c'est Ja pensée
~e t~averse ; et le d1able, selon la vue profonde de l'Eglise,
mspire surtout des pensées dissidentes ,. l'hé rés1e
. est p1us
redoutée que la faute.
Penser contre l'opinion commune, voila une formule
creu_se. Penser c'est s'accorder a,u.x autres ; et celui qui
co:n~e les autres pense en commun avec tous pour Ie
pnnc1pal. Descarte~, si hardi entre les hommes, réserve
beaucoup de quest10ns, qui sont justement celles ou le
commun affirme le plus. Dom la r¡i.ison est que I'accord
avec les. hommes est la premiere condition de la pensée ;
~ pre~1ere dans le temps, car c'est en s'a.::cordant qu'on
smstru1t; la premiere en importance aussi, car l'ensem ble
~e notreyensée est comme un monde humain que porte
~~uma~It~ tout entiere; il faut que l'on sente la résistance
n' ª soli~ité ~u tout pour oser penser ; et dans le fait ¡¡
y a pomt d autre méthode pour penser que de lire les
Penseurs; c'est se remettre en position humaine et s'ento~rer de témoins éminents. Il est beau de voir que
:m?za a d'abord mis en ordre pour lui-meme la philor{hie .de Descartes. Et en vérité se mettre d'accord aYec
d'/m~m est ce qu'il Y a de plus pressé ; car l'accord
spn_t av;~ la Nature, on peut toujours l'aíourner; il
est ~ac1le d ignorer, attendu qu'íl est difficile de connattre
:::1sé de di~puter. L'astronomíe, qui est la plus facile des
liénces, exige un an ou deux d'observatíons suivies et
re
que les éléments soient seulement compr1·s
AUSS!~s 1'avant
·
·
th
opm1on que d'autres savent cette sdence par mé ·
d
e~ accord avec la masse des observateurs tient Iie~
eCª SCience elle:meme, et cette opinion suffit a la plupart.
. omprenons d apres cela que toute opinion dissidente
fait scandale ; et le scandale est un étonnement triste,

ºt

�LA NOUVELLE IU::VUE FRANt.;:AtS!

bientot irrité par l'échange des signes, et qui nait lorsque
quelqu'un rompt l'aq:ord de société. c:est pourquoi on
ne peut essayer de penser en société ; on tencontre alors
des obstacles impréyus et puissants. Et il n'e.st point raisonnable de mener une Guerre Socia]e en meme temps
que l'on veut s1.üvre l'Evidence et l'Analyse. Mais le seandale n'est lui-meme qu'un avertissemeot. Revenu en solitude, le philosophe trouyera encore des raisons d'etre
prudent en ses démarches. C'est la Précipitation qui nous
rejette a la Prévention ; ainsi Descartes, en ces deux mots,
a puissamment décrit le cercle entier de nos erreurs.
C'est peut-etre surtout par crainte de la Précipitation,
et des sottises sans mesure qui la punissent aussitót, que
l'homme tient ferme d'abord et par précaution. a c,e qu'il a
• toujours pensé. Il faut redire ici qu'on n'estime communément pas beaucoup ceux qui changent ai~ément d'opinion et de partí. Ce sentíment est juste, en ce qu'il attache
du prix au sérieux et a la profondeur des co1wictions au
moins autant qu'a la Vérité; et réellement la Vérité est
une abstracrion, et impossible a terminer. C'est le préjugé
des préjugés, et bien fondé, que le travail de pensée doit
etre lent, et toujours soutenu contre les ídées de traversepar quelque foi volontaire. Il faut que l' esprit soit posé,
et non pas erra,nt, flottant, discuteur, divagant. Telles sont
les causes les plus honorables de la Prévention, sans
compter la Paresse d'esprit, et l'Amour-Propre, qui sont
ici de puissants allíés. Mais la Prévention engendre sa
passion propre, en des esprits naturellement vifs et m!me
curieux, des qu'ils ont l'expérience d'une guerre trop dülicile a mener, contre les autres et contre soi, avec pertes
certaines, et sans profit assuré. La Frivolité est un état
sérieux; de l'esprit qui se craiut lui-meme, et a fait serment
de rire de tout.
·
ALAIN

REFLEXIONS SUR
LA LlTTERA TURE
HISTOIRE ROMAINE
1~ petit volume de M. Ferrero sur La Fin de la Civilisatio1t
An~1rue ~aus~ra fcut-étre ases lecteurs autant de regret que depla1S1r. J ava1s d abord écrit ]' « é1égant volume et · ·
·
d
l'é • h
'
»
s1 ¡e v1ens
e rayer
pit ete, justifiée par la darté et Ja méthode d l
nés
.
'
e a
,.r entation, e est que le livre a été écrit en francais et
M Fe
.
J
d'
. '
que
• . ·• rrero, ~u1 par e et tscourt si bien en notre langue, ne
1é:rit pas tou¡ours (pareil en cela a beaucoup d'historiens fran~1s)
une parfaite súreté. Une légere révision eút suffi a
fa1re d1spara1tre des incorrections genantes. Ne reprochons pas
ces tach~s a_M., Ferrero : nous ne pouvons que lui savoir
un gré mfim d user de not_re langue beaucoup nüeux que
.
,
. ,chez nous ne saura1t user de l'itafien • Ma'1s, pmsque
.personne
len sms a cette q~estion, remarquons encore, ou déplorons,
que _M. Ferr:ro a1t toujours été un peu desservi aupres du
p~bhc fra?~a1s par la présentation de ses livres. Alors que
d Annu~z10 a eu Ja chance de trouver chez nous un traducteur
hors p~1r, _la vers,ion fram;aise de Grandeu._r et Décadmce de
Rcmu Ja1ssa1t fort a désirer. Un autre Hérelle lui eút gardé e
b~a~ fran~ais, ~e large mouvem ent oratoire du texte itali~n:
~~ eut P:s hés1té a enlever deux fois sur trois l'épithete
tble qu1 ne choque nullement un Italien hab:tué aux
te;mes extrémes, mais qui, revenant a chaque pag·e du r: / .
Cesar fi 't
f: .
.
,u es
' ni par a1re sounre un Fran~ais des coteaux modérés
Un T~urangeau ou un Bourguignon.
'
. Ma1s !e regret auquel je faisais allusion ne vient pas de la II
tient :\ notre peme
· de voir
· tourner court en ce bref résumé· la

ª:ec

;u

�44 2

LA . ºOU\'ELLE REYUE FRA. ·~JSE

grande reuvre hístoríque de

~t Fe_rre~o, cette. hi:.toire de la

GranJtur el Düadmce de Rome, dont 11 n aura écnt, et encore en
partie, que la Grandeur. Mémc aventure a peu_pres était adv~nue
Mommsen, qui, apres son histoíre magnifique de la Rcpublíque romaine, ne put arriver
mettre entiere_ment debout
son histoire de l'Empire, les parties qu'il en a réd1gées relevant
d'ailleurs de la littérature de précis pour historiens, et non,
comme l'histoire de la République, de la littératurc généralc et
vivante.
Peut-ctre l'histoire romaine ne retrouvcra-t-elle jamais un
cerveau comme celui du vieil érudit allemand qui aurait pu
.s'appliquer le vers de Serlorius :

a

a

Rome 11'esl plus da11s R"me : tlle es/ toute oii je rnis.
Mais la Gra111lmr ti Décatfence de Rome de M. Ferrero, malgré
toutes les querelles souvent fondées qu'on peut chcrcher toute
ccuvre de généralisation et les critiques que les érudits n'ont pas
ménagées :i la sienne, ne supporte pas plus mal le redoutable
voisinaae de· Mommsen que celui de Montesquieu. Elle est
pleine de ce sentiment de l'histoire viva~te, qui manque tant
J'historiens, et des plus instruits. Elle repose sur une psych~
logic moins brillante peut-étre que celle de Mommsen, mau
d'unc mesure, d'une finesse, d'un b'on seos que le courant du
style oratoire et certaine emphase italienne font parfois méconnaitre. Les portraits de Lucullus, de Cicéron, .de Gsar,
d'Antoine, d'Auguste, sont solides et souveot neufs. Cer•
taines physionomies de l'histoire romaínc ne peuvent étre,
semblc-t-il, entierement saisies que par un ltalien ; César et Auguste sont déj:i des figures !taliennes moder~es prcsque autant
que des figures romaines anuques; les apolog1es de César tclles
que les a lancées, d'un fond artificiel, l'histoire impérial~ la
Napoléon III ou l'histoire impérialiste la Mommsen, parament
un peu naives et barbares
qui les voit de la Florence de
Machiavel ou de la Rome papale. Le jour ou la Grece se sera
fait une culture européenoe, peut-ttre lirons-nous une histoire
grecque écrite en grcc par un Grec d'aujourd'hui. Elle ne
pourra manquer d'etre ori?inale et d'atteindre :i c~rtaines ~rofondcurs de vérité,
certa10es sources psycholog1ques nauves
ne sauraicnt aller les Curtius et les Beloch.

a

a

a

-0u

a

a

a

Wl.EXIONS , OR LA LIITÉRATURE

443

M. Ferrero a arrété jusqu'ici son histoire ;\ Auguste. Les
quelqucs conférences qu'il public aujourd'hui sous le titre de la
Fin de la Civilisatiou A11liq11e ne soot-elles qu'une pierre cPattente
pour une future histoire de l'Empire? 11 faut le souhaiter saos
l'espérer. 11 est méme probable qu'on n'écrira jamais une his10ire de l'Empire Romain. Un Duruy peut bien l'entreprendrc,
mais un Mommsen est trop informé pour s'y risquer. II sait
qu'il peut lui arriver de donner pour pendant a sa République
4e marbre un Empire de platras ou de brique ; le grand rassembleur du Corpus inscriptio11um lati11arum posscde sous son regard
10us ses documents, tous ses textes, et il en sait la misere.
Les inscriptions permettent de donner un tableau suh·i de la
vie administrativc, mqitaire ou juridique a Rome ou dans les
provinces, et Mommsen n'y manque pas. Des livres comme
«ux de M. C.1gnat sur l'année romaine d'Afrique ou de
M. Jéquier sur l'armée roI)lainc d'Egypte peuvcnt, gr.ice a la
Bttérature épigr:iphique ou papyrologique, concentrer beaucoup
de lumicre sur un point donné, foumir une vue claire et complete de leur sujet. JI n'en est pas de mémc de ce qui fait le
massif solide de l'histoire, c'est-a-dire l'Etat et les hommes
IEtat. lci les documents font défaut. Les restes auxquels,
malgré les précautions de l'Empereur son parent, les rancunes
des chrétiens ont réduit l'reuvre de Tacite fournissent, pour la
période la mieux connue, une maigre provende, et d'ailleurs
ce grand peintre, qui n•e~t pas un politique, ne saurait rendre :i
l'bistorico de l'Etat les services d'un Thucydide ou d'un Polybe,
ni méme d'un Salluste. A partir des Antonins, peu pres rien,
tt surtout ríen de vivant, rien qui apportc a !'historien ,lrtiste,
pour son ceuvre, la pulpe d'une belle chair et l'ardeur d'un
1111g vif.

a

L'Hisloire Romaine de Mommsen, et Gra11deur et Décadt11ce
(aans la Décadmce) de M. Ferrero sont des reuvres de jeunesse,
de celles qu'on écrit quand on est amoureux de l'histoire. Cene
lanede miel n'a pas duré chez Mommsen, qui passa bien vite:\
aa phase de ménage érudit et critique. Elle parait aussi bien
obscurcie aujourd'hui chcz M. Ferrero, qui est devenu un écrivain politique, d'ailleurs excellent, un des a: bons Européens »
~•aujourd'hui. Mais ce o'était pas seulement cene ferveur de
JQnesse, c'était aussi un admirable sujet qui fournissait une

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

444

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:A!SX

atmosphere chaude et bienf1cisante pour une reuvre d'a,rt historique. L'histoire romaine depuis les gu~rres puniques ju~~a
Auguste peut étre dite une des plus cuneuses, des plus m-1g1nales et des plus fécondes. qui aient été vécues par un peuple.
l..'Occident a connu tr~is formes politíques : la cité, l'Etat
rooyeD et l'Empire ; toutes trois sont présentes, al'état de d:c~n
ou de forma:tion, et luttant tragiquement entre elles, dans 1histoire de la République roma.ine. Cette histoire es.1 animée par
des fü!Ur.es d'une originalité et d'un relief incomparabtes. ·
b
•
Et surtout cette originalité et ce relief nous sont transnm
par le miroir de. grandes reuvres d'art ; !'historien o'en fuit
de la beauté que parce qu'il les étudi.e dans la beauté, qu'il
prend la suite de Polybe, de Salluste et de Ciceron ( sans compter la précieuse rallooge fournie par ces Vies que Plutarque
n'a pas continuées apres César). L'histoire e.st le seul genre
littéra:ire qui prenne naissance et perfection da.ns la }ecture,
qui se nounisse de lecture. Un historien est un lecteur a-vant
d'étre un écrivain
. , et le lecteur de Cicéron se continuera phu
souplement en l'écrivain que le lecteur de Lampride ou de
Sulpice Sévere. En d'autres termes l'horome de culture classique vit daos la cité romaine avant Tibere comme il vivait
dans la cité athénienne. Son point de perspective se coofond avec la perspective centrale de l'Etat. A partir de Tibere,
· il n1en est plus de méme, notre point de perspective devieot
celui de la province ou de la religion, nous sommes Gaul?is ou
chrétiens avant d'étre Romains, et le grand courant historique
ne s'appelle plus histoite rornaine. II s'appelle pour nous, ~éjil,
histoire de France, dont l'histoire de la Gaule romaine fiut le
premier chapitre, ou il s'appelle histoire du christiauisme, et
nous pm;sons a un ordre d'histoire nouveau. Si Mommsen et
M. Ferrero n'ont pas continué leur histoire romaine sur le plan
qui leur avait se~ pour celle de la République, si pour la
période impénale ils se sont bomés a des fragments, dest p-robablement qu'ils sentaieot qn'il n'y avait pas de suite possible,
et que l'histoire ~e l'empir.e romain ne pouvait présenter avec
I'histoire de la République qu'une continuité de durée et non
une continuité de sujet.
.
A ce point gu'il y 2., semble-t-il, un grand paradoxe a étud1er
du po.i:nt de vue de Rome l'histoire de l'empire romaia, et le·

445

petit livre de M: Fetrero nous donne I'impression de ce paradoie. M. Ferrero constate que l'avenement de SeptimeSévere, la
victoire de fempereur de l'armée sur l'empeteur du Sénat,
ouvrc une crise d'autorité ou succombe le prestige de l'organe
traclitionnel du gouvernement, le Sénat. Ubi S&amp;tJ.Q/us, t"bi Roma.
Plus dé Sénat qu'en pejnture,des lors plus de Rome, plus"d'empire romain, mais, au lieu de cela, ce .que Montesquieu appclle
« une espece de république irréguliere, telle a peu pres que
l'aristocrati-e d' Alger, ou la mili ce qui a 1a pui:s-sance souveraine
&amp;it et défait un magistrat qu'on appelle le dey ... Quoique les
mnées n'eussentpas un lieu particulier pour s'assembler, qu'elles
ne se conduisissent point par de certaines fom1es, qu'elles ne fussent pas ordinairement de sang-froid, délibérant peu et agissant
litaucoup, ne disposaient-elles pas en souveraines de la fortune
-publique ? » e.es lignes ironiques de Montesquieu, ce CaUban
militaire succédant au Prospero que le monde avait cru posséder
en les Antonins, cette lutte, jusqu'a. Dioclétien, du priocipe
4'antorité personnifié par les seuls empereurs ( qui n'eurent
jam.ais tant de valeur personnelle) et du principe d'anarchie brutale représentépar les prétoriens qui les tuent, voila ce qui fait
• le fond du tableau rapide esguíssé par M. Ferrero. La décadence
de Rome c'est la décadence et la ruine de l'autorité sénatoriale
qui, m~me au temps des empereurs jusqú'a Sévere, faisait l'ossature de l'Etat. Cette autorité a bas, l'Etat glisse a. la mort, et
c'est presque un miracle qu'il se soit maintenu si loogtemps.
M. Ferrero, qui considere que 11iistoire du passé doit nous servir d'enseignement pour leprésent, etgue les situations se répetent, oous montre dans l'Europe actuell.e, slave et germanique
surtout, un flécbissement analogue de l'autorité, avec1'effondre1Dent des monarchies qui • jusqu'ici assuraient la solidité, l'eflicace et 1a continuité du pouvoir, · et son pronostic est fort
sombre. Aussi sombre que celui de M. Deonna dans ses trois
curieJU articles de la Bibliotheque Um'verselle, La nuit qui ,vienl.
Les bistoriens tro-uveront peut-étre que M. Ferrero exagere
on peu, pour les besoins de sa these, l'autorité que le Sénat
áurait cootinuée a exercer avant Septiroe Sévere. N'oublions
J)QS que si aucun prince, -aucu.ne époque, ne con&lt;;:ut un Etat
romain sans Sénat, la personne de chague sénateur était depuis
longtemps a la discrétioo des empereurs, et que leSénat, n'llyant

a

�446

LA NOUVELLE REVUE FRAN~I E

jamais eu de force année, de garde sénatoriale pour se défendre,
ressemblait aun mollusque saos coquille entre des crabes. Dans
la Rome impériale comme dans l'Angleterre de Cromwell et la
France du 18 brumaire et du 2 décembre, les crabes ont tou•
ours ce qu'il faut pour réduire au moins le mollusqu~ a l'état de
croupion. Les exécutions comme celles d~ Septtme Sé:ere
faisaient depuis Caligula et Néron partie des nsques profess1onnels de l'état de sénateur. Et surtout, de Septime Sévere a
Dioclétien, ce n'est pas la déchéance du Sénat qui cause _ta~t de
maux, c'est ce fait qu'il est remplacé par un p~uvo'.: mférieur, par une stratocratie, laquelle d'ailleurs tena1t dé¡a assez
de place dans les massacres d'empereurs et les changements
de dynasties antérieurs aux Antonins. Or les soldats a cette
époque ne se recrutent presque plus parmi les Italien~, rnais
parmi les provinciaux et les barbares, d: sorte_ que la pmssance
de cette stratocratie se confond avec 1envah1ssement graduel
de Rome par des éléments de moins en moins ro:nai.ns.
La deroiere phase de l'histoire ancienne c'est la romamsat1on
du monde méditerranéen. Ce qu'on peut appeler le com•
mencement de l'histoire du moyen-age, c'est la déromanisation de ce monde. L'armée est déromanisée par son recrutement, comme la religion est déromanisée par le christianisme,
et l'affaiblissement de l'Etat romain, arrété un moment par
l'héro1que remede de Dioclétien, est le résult~t. automatique
de cette double déromanisation. Ajoutons un tro1S1eme facteu~,
plus mystérieux que les deux autres, je veux d_ire l'oli~anthro?1e
dont a péri l'Empire romain comme en ava1ent pén les c1t~s
arecques avec cette différence que dans les cités grecques c'étatt
b
,
.
!
une oliganthropie mécanique, causée par les guerres contmue •
les, tandis que dans l'Empire romain nous trouvons une s~rte
d'oliganthropie organique, de maladie c~mpl~xe du corp,s ~oc1~l,
ala fois physique et morale, mystere smguher dont 1h1sto1re
n'arrivera sans doute jamais a donner le diagnostic complet ..
Ainsi M. Ferrero, brillant historien de la république romaine,
est amené naturellement traiter l'histoire de l'Empire en Y
faisant ce qu'on pourrait appeler une coupe républi~aine. _Son
idée générale rappellerait la derniere phrase de la Cité Atiltqut_•
Rome c'est le Sénat, elle croit avec luí et succombe av~c hu.
Cette coupe repose évidemment sur une idée juste, smt une

a

RÉFLEXJONS SUR LA LITTÉRATURE

447

certaine ligne de faits. Mais ces lignes de faits ( comme celle de
la Cité Antique) S(?nt des abstractions. Quand on sait s'en servir
(comme M. Ferrero) elt~s aident a comprendre l'histoire.
Quand on s'y asservit elles empechent de comprendre l'histoire. En lisant le livre . de M. Ferrero, je pense a ce qu'il
oe dit pas au moins autant qu'a ce qu'il dit. L'histoire du
xvm• siecle et cel!e de la Révolution nous ont montré que
l'affaiblissement du príncipe d'autorité peut bien etre une
cause, mais qu'avant (logiquement et chronologiquement)
d'etre une cause, il est d'abord une résultante. Et on se met
apenser a tou tce dont il est la résultante, aux causes efficientes
qui expliquent cette cause déficiente. Si M. Ferrero a renoncé
acctt: ceuvre presque impossible d'une histoire de l'Empire
Romam sur le modele de son histoire républicaine, il serait
intéressant qu'il continuat le meme ordre de coupes. Nous
avons une tendance écrire la Fin de la civilisation antique d'un
point de n1e chrétien. M. Ferrero l'a plutót écrite du point de
vue d'un contemporain de Cicéron ou d'Auguste. On pourrait
appliquer le meme príncipe &lt;c. réactionnaire », la meme perspective purement romaine au probleme du chrístianisme.
Nous étudions toujours l'histoire du point de vue de !'avenir,
on peut aussi l'étudier, dans une certaine mesure, du point
de vue du passé. La Révolution frarn;:aise nous appara1t surtout
au bout de la perspective de cent vingt ans d'histoire ultérieure
et c'est d'un bout de cette avenue que nous l'écrivons; le;
contemporains qui en ont écrit la voyaient daos leur présent, et
comme les faits historiques ne s'expliquent bien que par leur
~lace dans le temps, nous avons la les deux premieres dimens100s, également utiles, de l'histoire. Mais il en est une troisieme
la perspective inverse a aussi son importance, celle du passé
de la Révolution, celle de l'horome d'une génération antérieure
qui y assiste en la comprenant du point de vue de Louis XV
ou de Louis XIV. Aínsi nous sommes heureux quand un Léon
Bloy voit notre temps avec des yeux du moyen-áae et met sur
n~tr~ édifice composite une gargouille goique. st'_M. Ferrero
fa1sa1t cette coupe romaine dans l'histoire des preroiers siecles
du christianisroe, au lieu de l'habituelle coupe chrétienne daos
l'~istoire_rom~ine, (je. cr~is d'ailleurs qu'il e)l a l'intention) je
lu1 conse11lera1s de reitre I Uchronie de Renouvier. Le contraste

a

�LA NOUVELLE REVUE FKAN&lt;;AlSE
448
y est singulier entre le sujet, un des plus intéressants et des ~lus
beaux qu'on ait trouvés dans les temps mod:rnes, et la, mam~re

lano-uissante et ennuyeuse dont le pbtlo·sophe I a tra1té
(ex~eption faite peut-étre pou~ le Testame~t de Marc-Aurele,
qui, autant que je m'cn souv1enne, a de l a~lure!° Il ap~artiendr:iit
M. Ferrero a·e reprendre et de ra¡eumr 1~ mat1ere
de ce livre trop oublié, dont J'invention est assez gémale pour
exciter Je commentateur et l'exécution assez pauvre pour ne
décourager aucun de ceux qui voudraient le refaire.

CHRONIQ_UE DRAMATIQ_UE

a

ALBERt THlBA UDET

Je vais done retourner au théatre. Les mémes auteurs occupent la scene. Les pieces qu'on joue sont toujours les mémes.
Les acteurs aussi n'ont pas changé, ou si quelques-uns sont
nouveaux, ils ressemblent aux précédents qu'ils imitent. Les
salles de répétitions générales ou de premieres ont toujours leur
assistance de critiques francs, libres, hardis, jugeant selon leur
seule opinion, en dehors de toute combinaison d'intérét ou de
camaraderie. Le public a toujours autant d'attrait pour les belles
reuvres et autant de goüt pour le véritable esprit. Que! changemeot ?Aucun ! Pas mérne dans mes dispositions admirer et
célébrer tout cela.
Dire que je n'aime pas le théatre ?... ]'exagérerais. Fils de
comédieu et de comédienne, élevé au milieu de gens de théalre, au milieu de troupes sans cesse en répétitions dans l'appartement de mon pere, rue des Martyrs, j'ai passé au théatre mon
enfance et une partie de ma jeurresse. I1 est vrai que c'était dans
les coulisses, dans les couloirs, dans les loges d'artistes bien
plus que dans la salle, ou encore dans le trou du souffieur,
endroit qui m'enchant~it. Je dais cela d'avoirperdu de bon ne
heure l'iJlusion au théatre. Je voyais, dans les cbulisses, les
héros et les grandes amoureuses parler familierement, comme
vous et moi, de choses ordinaires. Je voyais se prornener, en
riant, deux ennemis qui, tout l'heure, pleins de menaces, choquaient leurs épées avec grand fracas. J'enteodais l'ingénue
tenir, en les accompagnant de gestes, les propos les plus osés. Je
voyais le grand jeune premier, que son áge trahissait daos cette
iatimité, refaire sur son visage, al'aide de fards, avant d'aller
briller et soupirer de nouveau, la jeunesse de son róle. Je voyais
le pauvre comédien éternellementcondamné des róles muets:
invité, guerrier, ou domestique apportant une lettre sur un
plateau, se consoler en débitant avec chaleur les tirades des
grands róles qui lui étaicnt interdíts. Je les voyais les uns et les

a

a

a

a

29

�45o

LA 1'0UVELLE RE\'UE FRAN&lt;;AISI

:\ qui
autres,. quan J tel d'entre eux úait en . scene,, le débiner
· A'
mieux mieux, pour le couYrir de comphmentsa s~ s.0~1e. JOUtez que je circulais au milie~ de tout ~e monde a I a1~e
chcz moi, et que, sí je parlais peu, dé¡a de nat~rc t1~1de,. ¡e
· regarJcr , écout·er et retcoir · Comment
d1ablc 11llus1on.
sa\'ats
.
me serait-elle rcstée ? JI aurait fallu avo1r une dosc extraord1airc d'idéalisme et l'idéalisme n'a jamais été mon fort, non
;lus que l'admiratioo, je crois_bieo. Je n'en ~¡ done gardé aucune,
et depuis Jongtcmps je ne sws pl_us au_ tbéatre, a m ~lace dans
}a salle, qu'un spe.:tateur plus httér:ure que dramat,que, plus
obsen·ateur que passionné, suivaot la, souveot, comn~c p~rt~~t
ailleurs, ma propre rtverie. Je regrette .q~elquefo1s d a~o'.r
quitté cene fréqueotatioo des coulisses. Je n a.i. pas_ gran~~ admiratiou ou sympatbie pour les comédieos. La fatu1té qu 11s oot,
J'importance qu'ils étaleot, et qui les g:itent, a mes yeux, da~
un métier qui denait ctre une fantaisie pcrpétuelle, me ks_fa11
·peu rechercher. j'ai toujours préféré de beaucoup les~coméd1eo•
oes. A mon a,·is, le théatre ajoute ala fcmme, et elle est commc
faite pour Jui. Il est également aremarquer que les femmes gar•
deot la beaucoup plus de simplicité et de nature~ ~ue les -~om~es;
Je songc, quand moo regn.:t me prend, au pla1s1r q~e Jaura~s 3
flaner la au milieu de femmes charmantes, parées, YI\"CS, em.:orc
embcllies par l'anifice, adroites a plaire en g~es et en paroles.
De toutes pareillcs, - la tradition est une s, belle cho~e, mirent dans mou enfance des momcntsdélicieux. ~e me _dis _qllC
ce serait cncore nüeux aujoun.l'hui. Le facheux, ¡e cro1s bien,
c'est que, depuis ce temps-la, elles se sont diablemeot embour·

:ºm~c

., • rlé
geoisées.
· Je ne vais done plus au théátre que dans la salle, et J a1 pa ,
plus d'une fois du peu de plaisir que j'y trouve souvcnt. JI ~ a a
cela plusieurs raisons. D':tbord les pieces carrément mauva1ses,
fadcs, bavardes, sans iotérét ou d'un intérét complthcruent_ mé,
ces picces atiradcs, adiscours, daos lesquelles I auteur prcche,
moralisc, dogmatise, Ycut coscigner ou convertir, se prend au
sérieux et tombe dans la bétise, ces pieces, par excmple, dans
lesquclles M. Fran~ois de Curcl, \Tai parY~ou de 1~ li~érature
dramatique, s'e t ré\'élé un maiue. Ou ces p1eces so1 d1sant 5ur
l'amour sur b passioo el qui ne sont qu'inYentions perverses et
artificicÍlcs fausses dans le food cornme dans l'expression. sans

CHRONIQUE DRA~fATIQvE

rien d'humain ni de géoéral, mincc~ de m:1ticre dans lcurpré.:iosité, ces píeces doot les chcfs-d'~uvrc oous ont été donoé par
M. Henry Bataillc et M. Gcorges de Porto-Riche. j'aime ce qul
est simple, naturcl, vrai, r:ipide, ce qui rit avec légcn.:té, ce qui
est sensible sans déclamation, hardi avcc esprit, cequí s'cxprimc
dans le langage de la causerie, ce qui peint la vie et les hommcs
tels qu'ib sont. Je penseque le tbéhre se fait avecdes réplíqu ,
et non avec des couplets de livres plus ou moins avants ou plus
ou moins poétiques. De tels auteursmc font l'cffet de gens, dans
un salon, qui ,·eulent brillcr a tour prix, n'arrivcnt pas a sortir
de leurs phra~es et cnnuient tout le monde. Un jour, je me suii;
amusé a dépeindre moo retour de ces mcrvcillcux spcctaclts,
dans ma maison tranquille et solitairc. J'ai donné un apcn;u du
mooolog\Jc que je me ticns alors, débarrassé de ces phrascurs
en compagoic de mes chats et de mes chiens et de mon bu5te de
Diderot, me reportant par la penséc et le regret a cctte admirable époque de l'csprit, de la hardiessc des idées, de la facilité
des mo::urs, pleine de fantaisie, de pittoresque et de diversité.
On frrivait par plaisir, sans nul souci d'instruire ou de fllOraliser, comme on voit aujourd'hui tant d'auteurs ne savoir l'ctrc
autrcmeot, éblouis d'apprendrc a leur voisin ce qu'ils ont appris
la veille. Ou est-il ce temps dont nous nous éloignons de plus
tn pluk par les mceurs. les arts, la société, par ccttc vulgarité,
cette uniformité et cctte cupidité qui regncnt sur tout aujour4'bui ? J'étais né pour y ,·ivre, moi qui le scns i bien et qui
fais de tout ce qui le compasa moo plus vif plaisir d'esprit,
bien plus que pour vine daos ce temps présent, ou écrire e t
dcveou un métier comme d'aligoer des chiffre ou débiter des
dtnrées. )'y réve quclquefois. J'aurais été, san &lt;loutc, un gazeticr
connu, un habitué de thtatre écouté, ua fai cur J.c libcllcs
redout~, un diseur d'anecdotes apprécié, la rue, l:i. rucUe les
coulissc n'auraient eu aucun 5ecret pour moi, des filles d'opér:t
aux grands seigoeurs j'aurai. eu mon eotrée partout, ouverte ou
clandestine, partout malicieux, indiscret, hardi, équivoque et
g¡J¡nt, m'amusantdc tout sans croirea grand'chose. me moquant
du tiers comme du quan, tout au plaisir de riotcr ur mes
table1te5 la chronique de la ville, moa esprit et moa talcnt sans
ce se cxcités par tant de spcctacles divers. L'umour aurait cu s:1
part, commc on s'en doute. )'2urais été cntrctcnu en sccret par

•

�4B

4S2
la femme d'un fermicr général dont j'aurais contenté quelq
restes d'ardeur, l'amant de creur d'une comédienne dont la
tection m'ellt été fort utile, le con6dent et l'intermédiaire
filies de théltre, l~ secrétaire galant de quelque riche amate
de beautés désireux de passer aupr~s d'elles pour un bel esprit,;
faisant l'amour pour mon compte tout en travaillant a le •
faire a d~autres. Un ter métier, me dira-t-on, n'aurait pas
sans risques ? Je le sais fort bien. j'áurais re~, sans doute,
temps en temps, quelques coups de báton de quelque impe
nent mécontent de mes propos, de l'adulateur de quclq11e
•. tjeuse par moi ~atignéc ou de l'entreteneur sénile de quel
belle, fiché de me voir tenir aupr~ d'elle un rl&gt;le plus éloque
que le sien. Mais aune époque ou un bon mot faisait la fo
d'un homme et le tirait des pires situations, qu'était-ce e¡
quelques coups de baton? j'aurais de mon mieux fait to
cette aventure amon avantage, ou l'aurais déguisée d'une fa
ou d'une autre, comme ce Rivarol disant a Champcenetz : e
m'est arrivé une aventure. j'ai re~uquelques bOches sur le don
A quoi l'autre qui le connaissait répondait : « Tu as toujours
Je talent de grossir les choses qui t'arrivent ». J'aurais
doute connu, avec tout cela, les joics de la famille, qui me
refusées aujourd'hui. J'aurais peut-étre eu de mes amours q
ques filies, jolies je le pense bien, dont la galanterie e6t as
mes vieux jours. ]'imagine cette tranquillité que j'aurais eue
Supposons, par exemple, trois filies, et que chacune m'ait d
chaque mois deux cents francs : on doit bien cela ason vi
p~re. Deux cents multipliés par trois, cela e'llt fait six ce
francs. A cette époque, avec cene somme, j'eusse été treS
mon aisc. Au lieu de cela... Hélas 1.•• Au lieu de ceia, au lieu
cette société pleinc de fantaisie, de ces relations charmantes,
ces plaisirs délicieux, de ces amours pleines d'agrément, de cea:
· aisance honorable, de toute cctte vie piquaote et variée .••
non I Je ne veux pas vous pcindre le tableau. 11 est trop noir, D.
est trop Iaid. 11 est trop béte. Passons, n'est-ce pas? passons.:
Je reviens au théatre. Je viens de décrire certaines pikcs q
m'em~chcnt d'y trouver du plaisir. 11 y en a d'autres. U y•
cclles qui ont un certain intérét, qui sont bien faitcs, réussiel»
qui soot des reuvres littéraircs et non pas uoiqucment
marchandise théatrale. Je sais voir cela. Je les appré~ie, sur

•

t. Je _me pr~mets d'en parler, avec des compliments.
quaod v1ent le Jour de ma chronique, je me contente d'en
• mer l'a~teur et d'en indiquer le titre daos mon sommaire,
Je _parle d autre cbose. Pourquoi ?... C'est qu'il y a ausai le
de la lccture, le s~uvenir des livres que j'aime, qui
ent s~ m~ler a mes 1mpressions. U aussi, je pourrais me
ndre ~ avo1r ?~rdu un pcu de l'illusion qui fait le plaisir
plet, si le plamr que procure l'analyse ne compcnsait et
ela. Quand je lis, bien souvent, malgré moi, je suis plus
pé a r~ardc:r comm_ent cela est fait qu'a me laisscr emr p~r l mtérét du suict. Quelles jouissances j'ai connues et
connais encore, cependarit, et que de pcrsonnages j'ai été
gré de Qles lectures : de tous les genres, de tous les états,
toutes les fo~nes, de tous les mérites, élevés dU bas, mé~ o~ supéne~rs, fétés o~ dédaignés, ,;vant vraimcnt, pat
nation, la v1e, les sentiments et les aventures de chacun
• Je par~e la, iJ est vrai, de ma jcunesse. J;ai changé. J'ai
mon cho1x, pour dire plus juste. Je n'ai d'ailleurs jamais
grand gout pour les a:uvres purement lyriques. Un homme
e Hugo, par exemple, a toujours été pour moi un monuch d'ennui._ A l'imagination a succédé le go'llt e1clusif pour
oses ~~cs. Je porte la les mémes gouts que je porte au
et J a1me daos les livres les mémes mérites. Oepuis
_emps ce soot les mémes que je lis quand je lis : ouvragc.11
bttérature personnelle, mémoires, autobiograpbies porb, recueils d~ maximes, ~e. pensées ou d'anecdo~s, qui
. ent les pass1ons et les nd1cules bumains saos pbrases
, avec des traits rapi?es et moqueurs, fidcles et francs.
tont la une cinquantai11e, dans ma biblioth~ue qui me
t bien _indifférent a tout ce qu'on écrit aujourd'hui. On
~~era s1 ~n veut : méme ces picces que je dis, qui ont un
n mt~;~t, ¡e les rapproche, ma mémoire y aidant, de ces
que J a1me. J_e les compare au moins daos le plaisir qu'ils
donn~nt. Mon ¡ugemcot s'en ressent, puis mes dispositions,
fe fims par trouver que ces pieccs n'ont, au fond ríen
rdinaire. A~vé chez_ moi, pour me délasser u; peu,
prtnds ~~ de ces hvres qui sont pour moi un perpétuel ravist spantu~l, d~nt ríen n'a bougé ni vieilli, ni un trait, ni
mot, dont nen n est devenu faJe ou inutil,¡, dont tout sem-

�454

LA NOUVEI.LE REVUE FRAN&lt;;..\151!

ble c!crit d'hicr, parce qu'ils ont Eté écrits simplement, san,
mode ni recherche de ,style, par plaisir d'observerctJe raconter,
a,·ec l'unique souci d'~tre clair et vrai. Lo piccc que je viens
de voir et qui m'avait plus ou moins plu cst bien loin, alors,
et il n'en reste plus grand'chose a mes yeux. Quel ~éltrt
d'amour commc on dit aujourd'hui, voulcz-vous qu, me
donne a~tant de révcrie sur l:a p:ission que cette maxime de
La Rochefoucauld : cr On a bien de la peine a romprc quaud
oo ne ,s'aime plus" ? Qucllc pi~ce prétentions philosophiques
voulcz-vous qui me donne autant de réffexio,ns ~uc ~ett~
m:ixime encore oc La Rochefoucauld : « On o cst ¡ama1s s1
hcurcux ni si malheureux qu'on s'imagine • ? Toutc l'illusion
humnine n'est-ellc pas expriméc la, cene folie de nous désespércr quand nous souffrons, cette autre folie de no~s e?t.housiasmcr quan&lt;l nous avons un bonheur, alors que nen 1c1 bas
ne vaut qu'on en souffre ou qu'on en jouisse a l'e1ces, 4uand
on sait le regarder de pre~ ? Que &lt;lites-vou~ aussi de ce_ ctw-mant tablcau d'intimité, que j'extrais d'une lettre de Gnmm:
« Qu'on se rcprésente Madame du DefTan&lt;l ,aveuglc, nssise au
fond de son cabinet, dans ce fauteuil qui rcssemble :m tonneau
de Diogcne, et son vicux ami Pont de Veyle, couché daos u~
bergcre, pres de la cheminée. C'est le lieu de la sceoe. Vom
un de k-urs demiers entretiens. « Pont &lt;le \'cyle ? - Madame?
- Ou ~tes-vous? - Au coin de votre cheminée. - C.Oudi
les pieds sur les chenets, eommc on est chez des amis ? - Oui,
Madame. - Il fout conycnir qu'il est p~u de liaisons aussi an•
ciennes que la nótre. - Cela cst ,,-ai. - 11 y a cinquantc ans
passés. Et daos ce long intervallc, ,aucun nuage.', ~as n~éme
l'apparence d'une brouillerie. - C est ce que J :u tou1ours
admiré. - Mais, l'ont de Veyle, cela ne viendrait-il point de
ce qu'au fond nous avons toujours été fort indiffér_ents l'uo i
l'autre? - Cela se pourrait bien, Madame ». Je hs cela avcc
ravisscment, moi qui me moque de la sympnthie et de l'aotip:i·
thic J'autrui, qui ,·errais le monde disparaltre sans en t:trc
bien chagriné, qui mets toute ma jouissance daos la solitudc et
le silcnce, et qui n'aime la société que de quclque, per~onnes
qui saveot tout de moi comme je ~is tout J'elles, ce qui nou~
évite de plus rien nous Jire. On va se deman&lt;ler alors pourquot
je vais au théAtre si tout m'y parait ace point médiocre et en•

a

CHRONJQUE DRA~ATIQUE

455

nuyeux ? Je répondrai que j'y vais comme on sort pour se
distraire les yeux. Je contioue la, je l'ai dit,
réver mes
aff"aircs, tout en regardant ce qui se passe autour de moi et sur
la scene. Le métier de critique dramatique a cela d'agréable
qu'on n'a pas bcsoin d'étre rigoureusement attentif. Un critique littér.1ire doit Jire soigneusemcnt les lines &lt;lont il ren&lt;l
compte, du moins je l'imagine. 11 pcut se trou\'er, atelle page,
le morceau de talcnt qu'il risquerait d'ignorer. Au thé:itre, ce
n'cst pas cela. On pcut pcnser a autre chose. Sans qu'on y
prenne garde, on retient toujours du spectacle auqucl on :ISSiste
ce qu'il faut pour en écrirc un comptc-rendu. J'ai d'ailleurs
mes bonncs soirées, quclquefois, et il m'arrive aussi d'avoir de
gnnds plaisirs au thé:itre. C'est quanJ je. vois jouer du Moliére,
ft Mariv:mx, du Regnard, du Shakespeare, du Beaumarchais,
et théatrc si vrai daos son comique, si fin daos sa lég!reté, si
Emouvant daos sa fantaisie, si hardi dnns son badinage, si
humain dans sa force. Alors, je reconnais tous les traits qui me
louchent, me passionnent ou me font ré\·er. Mille sou•;enirs
me re\'icnnent et me rajcunisscnt. L'enchantement du théatre
lle prend, presque aussi grand que celui de la lecture. De
méme que j'ai été la les personnages les plus divers, je rc\·e de
me préter aussi a tous ces personnages que je vois, et il me
&amp;at me retenir pour ne pas interrompre le spcctacle, interpcller
les acteurs, et réclamer un rólc, moi aussi. Oh! pas un de ces
róln grandiloquents, hyperboliques, a t1r;1de!&gt; et A métaphores,
i grands gestes et ¡\ panache, qui ne sont qu'invention et divagation, mais un de ces róles dans lesquels l'homrne par:iit tel
1u'il est: comique, ridicule, pitoyable, absurde, avcugle et crédule, dupé et bcrné, fantoche prétcntieux ou puéril, dont le
~rieux fait rire et dont la gaieté attriste, un de ces rólcs dans
lesquels nous rctrouvons tous une part de nous-mémcs et qui
montrent que le ~cul vrai thé:itre est le thé:ltre comique. On
•oit done bien que je suis loin de ne pas aimer le théitrc et
1ue je ne manque pas de bonnes raisons, voyant jouer tant
et tant de pi&amp;es de nos auteors d'aujourd'hui, pour préferer
souvcnt, daos mes comptes-rcndus, parlcr d'autre cbose.

a

a

MAUIUCE BOCSSARD

�NOTES

pays d'Orient, des pays sauvages, faísait rechercher les matériaux ; leur variété mcme a foumi la méthode pour les étudier :
la comparaison (voir le chapitre Sur la méihode de la grammaire

a1mparée).

NOTES
CRlTIQ UE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE

LINGUISTIQUE HISTORIQUE ET LINGUISTIQUE
GÉNÉRALE, par A. Meillet (Cbampion).
Le maítre de pliilosopbie. La voix U se forme en rapprochant les
dents san·s les· joindre entierement, et allongeant les deux levres en
dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les joindre tout a
fait: u.
• • • • • • • • • • •

■

••

~\.fo,;sitn~r Jourd4itL. Quand tu dis U, qo'est-ce que tu fais ?
Nicole. Je fais ~e que vous me dites.
, •
. .
Monsiímr Jou,·dain. Oh ! l'étrange chose, que d avo1r alfatre a des
bet-es l Tu allonges les levres en dehors, et approcbes la roachoire d'tn
hatit de celle d'en bas : U, vois-tu? Je fais la moue: U.

On rit. Le linguiste rít aussi. Mais un regrét le pince: l'ensei•
gnement du xvu~ siecle sav.ait done décrire l'articulation des
sons-du langage? Et le collégíen de nos jours sait-il de phoné•
tique autre chose que ces scenes qui font rire de la phonétique?
Pourtant la sciehce du langage a la part plus belle aujour•
.d'hui qu'au ternps de Moliere; un gra!1d Jivre de méthode,
comme le recueil d'articles que M. Meillet vient de consentir a
réunir, permet de la mesurer. la. linguistique n'est plus raogée
dans une des multiples cases de l'armoíre amalites ou puisnit le
ma1tre de philosophie ala mode aristotélicienne de vingt siecles
apres Aristote; elle a sa place dans les sciences, ses méthodes,
son vaste domaine .que désormais un seul cerveau peine a
embrasser tout entier. La pério'de cartésienne avait peo fait pour
l'étude du langage : le raisonnement, la logique, voire l'expérience, y étaient sans effi.cace. L'époque des sciences historiques
et naturelles a donné l'essor a la linguistique. L'intéret pour les
laagages présents et passés de chaque pays européeo, des

La grarumairc comparée groupe en familles des lanQUesindividus, totalement différentes, souvent, a entendre et ai:,analyser. L'ancétre peut en étre attesté directement, comme le latín
en regard des langues romanes; mais il peut aussi etre inconnu,
comme l'ancétre commun du grec, des langues italiques, germaniques, slaves, indo-iraniennes, etc. : la grammaire comparée se
,harge alors, par le rapprocbement des traíts qui paraissent le
plus archai'ques dans les diverses langues, de reconstituer un
fantome de l'ancétre ( on l'appelle dans l'espece indo-européen
commun). Cet ancetre a son tour pourra etre comparé ades
ancétres d'autres familles, évoqués de fa~on analogue (ainsi le
fiono-ougrien ou le cbamito-s€mitique). De meme les géologues essaient de faire l'histoire de la croute terrestre les
'
observateurs du monde vivant scrutent le passé des especes
moderoes.
A que] point de raffinement la linguistique historique est
parvenue entre fes mains d'un maitre comme M. Meillet, on
pourra
le juger a la Note sur une diijfi
· culté bo-énérale de la buram.
m_aire compar"ée : les linguistes ont établi que « les divers
d1alectes d'une meme langue évoluent d'une maniere parallele »
(p. 37) j des lors les ressemblances que présentent entre elles
des langues parentes, issues d'anciens dialectes d'.une langue
commune, « admettent souvent deux interprétations : ideatité
initiale ou développement díalectal identique » (p. 43). Suivant
qu'on admet une interprétation ou l'autre, la figure qu'on doit
.attribuer a l'ancetre-fantóme varie légérement. Or, souvent,
dans l'état actuel des connaíssances, ríen ne permet de choisir.
Une science qui critique ainsi sa propre méthode est assurée
de se renonveler a temps et de vivre avec utilíté. Aussi bien la
linguistique, consciente de ses moyens, équipée de ses disci?lines annexes (la phonétique ,n'a-t~elle pas" maintenant ses
l~struments, ses mesures rnatMmatiques, ses savants spéciahstes ?) est préte a passer de la description, prolongée dans le
~assé~ á la recherche de Iois, de la linguistique historique Ja
lingu1stique générale.

a

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~TS!

Chaque langage, a chaque époque, est un systeme dont
presque tous les éléments se correspondent suivant des équi-.
libres qui sont propres aux langues (voir p. 16) et qu'il est
inutile de comparer a un organisme vivant. Or le systeme
linguistique est un bon objet pour la géoéralisation scientifique.
Multiple - car aucune !angue u'a le méme systeme qu'une
autre, c'est un objet d'observation d'une abondance telle en
combinaisons diverses d'éléments d'ailleurs peu nombreux, que
la presque impossibilité d'expérimenter est saos inconvénients.
Changeant avec une te lle rapidité que l'observation des temps historiques - ce moment si bref de la vie de l'bumanité- pernret
d'étudier l'évolution de plusieurs groupes de langues issue d'un
méme ancétre, c'est un sujet d'envie pour les i:oologistes et les
botanistes qui sont génés par la quasi fixité des especes actuelles.
Pour toutes ces raisous ce la recherche des lois générales,
tant morpbologiques que phonétiques, doit étre désormais !'un
des principaux objets de la linguistique (p. 13).
La linguistique générale est done en train de naitre. M. Meillet aura beaucoup fait pour lui donner conscience d'elle-méme:
qu'on lise, entre autres, le cbapitre qui a le méme titre que le
livre (p. 45 a 60 ). 11 a lui-méme d'autre part marqué les limites
présentes de la notrvelle science (p. 48) : « Saos sortir de la
discipline grammaticale proprement dite, il semble qu'il soit
possible de dégager des principes. Saos doute ces principes
devront s'expliqucr en derniere analyse par les conditions physiques, anatomiques, physiologiques, psychiques, sociales daos
lesquelles se trouvent les sujets parlants ... Pour les dégager il
faudrait un livre qui n'est pas encore fait, et qui n'est saos
doute pas encore assez préparé par des recherches de détail
pour ~tre écrit des maintenant ,,. M. Meillet écrira peut-étre
cependant ce livre nécessaire ...
Jusqu'a présent, depuis une quinzaine d'années, ses recherches originales ont eu surtout pour objet les causes sociales qui
peuvent partiellement, d'apres lui, non pas seulement dégager
les principes linguistiques, mais cxpliquer les faits : « Du faít
que le langage est une institurion sociale, il résulte que la linguistique est une science sociale, et le seul élément variable
auquel on puisse recourir pour rendre compte des changements linguistiques est le changement social dont les variations

ROTES

459

d~ langage ne sont que les conséquences parfois immédiates et
d1rectes, le plus souvent médiates et indirectes » (p. r7).
Le laugage en effet est une institution, la plus nécessaire, la
plus ?éné~ale et :n méme temps la plus proche d'une fonction
~hys1olog1que. L envisager sous cet angle, c'est en renouveler
1étude. ~ans le chapitre Conmzent les mots changent de sens (qui
l paru d abord dans l' Am~ée Sociologique ), il est montré que
les se?s de:. mots sont hés au milieu social étroit qui les
emplo1e; s 11s changent, c'est que les milieux sociaux les
empruntent, daos certaines ¿onditions, les uns aux autres •
empru~ts inévitables, car chaque indivi&lt;lu fait partie a la foi~
de plusreur~ _groupes sociaux : les mots dépaysés s'attachent au
oouvea~ ~1lieu en prenant une nouvelle valeur. La sémantique
cesse a1Ds1 de dépendre uniquement de l'analyse des mouvements psychologiques de l'individu. Un mot, méme né d'une ,
fantaisíe índividuelle, ne garde vie que si l'ambiance sociale le
permet : ainsi le sumom pittoresque de « manaeur de miel J&gt;
' d
b
0 est evenu, en certai~s endroits, le seul nom de l'ours que
parce que les regles mag1ques de la chasse interdisaient de l'appeler par son nom vulgaire (p. 284).
. 1:ts rech;_rches originales de M. Meillet sur la « linguistique
•oc~ale )&gt;. n mtéressent pas que la linguistique : le reste de la
soc10l~g1e souffre d'avoir afaire a des institutions souvent peu
org~mques, représentées dans un trop perit nombre de groupes
soc1aux, trop différentes suivant les états de civilisation au
point que la définition du Jait social si justement établie' par
D~rk_heim est encore contestée par de boas esprits. La « linguistique sociale » est le modele d'une partie bien constituée
de la sociologie.

M. Meillet, dans son avertissement, exprime le souhait que
~es pédagogues (le Maitre de philosophie !) trouvent dans son
hvre « le moyen de rendre parfois plus vivant et plus moderne
l'e .
nse1gnement de la langue ». Les honnétes gens aussi ceux
du motos
· qui· veulent bien
· penser que les sciences de l'homme
'
sont de nos jours les émules non indi!!rtes des sciences exactes
d0
b
'
nneront une place sur un rayon de Jeur bibliotbeque a cóté
d~ Scrence
·
.
'
Li . . et hypothese de Poincaré et des Alomes de Perrin , a la
ng,mtique historique et linguistique générale de Meillet.
MARCEL COHEN

�LA NOUVELLE llEVUE FRANt;AIS!

*

* *

MINERVE OU BELPHÉGOR? par Gaé'lan Bernovilfe
(Bloud).
M. Benda a fait de Belphégor non un personnage de roman,
mais un personnage de critique. Sachon~-lui gré ~•avoir animé
de ce feu-follet notre lande aride. M. Bernov1Ue, dans un
volume d'expression un peu lourde, mais ,de ton tres. sensé,
défend notre temps contre M. Benda et s effor~e ~e ~1rcons,crire contre luí Je domaine de Belphégor. En réahté 11 n Y a pas
d'époque de Jaquelle on ne puisse écrire _un, Minerve ou Belphégor. Le génie d'un temps comme ~elm d ~n. ~omme ~onsiste dans la coexistence d'une certame sens1b1hté et d une
certaine intelligence. M. Benda, apres s'étre fait une idée u~
peu artificielle, rigide et uchronique de l'inte_lligence'. a constate
que l'époque actuelle lui tournait le dos, et 11 a bapnsé du nom
&lt;le démon de la sensibilité beaucoup de formes en lesquelles
M. Bernoville 'croit reconnaitre le visage de la dé~sse de la
Sagesse. Je signale l'intérét du débat; mais ce n'est pas dans
l'étendue d'une note qu'il me serait possible d'y prendre part.
ALBERT THIBAUDET

LE ROMAN

ELISE, par René Boylesue (Calmann-Lévy).
Un des romans-type de M. Boylesve, un de ceux qui se
tiennent le mieux au centre de son talent et qui _épou~en~ 1~
plus naturellement le fil de sa maniere. Brunettere d1sa 1t~ .ª
Propos de l'Ecbéa11ce de M. Bourget, qu'on. ne peutl défi~uvement classer 1·uger et ¡·auger un romanc1er
que orsqu '11 a
'
·
·
-écrit un Jivre sans amour et un critique que ¡orsqu•·¡1 5'est
expliqué sur le xvne siecle. j'admettrais volontiers la seconde
· 1a prem1·ere eut
partie de cette déclaration catégorique, ma1s
risqué de rendre Brunetiere' bien injuste pour M. Boylesve.
On ne !'imagine guere écdvant autre chose que de bonne mu· · ne
sique de chambre sur l'amour. Si je voulais donner 1ci ~
'définition commode, aussi arbitrain:: que celle de Brune~ie:e
. comme la s1enne
.
. d e Ia cause, ·¡e d1ra1s
et faite
pour 1es besoms

NOTES
qu'un romancier fran~ais se doit d'avoir écrit au moins une
fois une Madame Bovary, je vcux dire d'avoir fait vivre un •
caractere de femme en conflit avec son milieu en général er
son mari, délégué du milieu, en particulier. Sujet, en France,
toujours inépuisable. M. Boyles'Ve, qui l'a abordé dans Madeltine je1me femme, le reprend, d'un autre point de vue, dans Elise,
c:t il pourrait répéter encore, en nous faisant le méme plaisir,
ce motif d'une plasticité infinie. Un Tourangeau comme
M. Boylesve et dont la maniere offre d'intéressantes affinités
avec la sienne, M. Francis de Miomandre, avait, daos I'Ave11fure
tle Thérese Beaucbamp, délícieusement rajeuni le vieux sujct
simplement en y mettant un Chinois. Comme un critique sait
gré un auteur de cette indication spirituelle et transparente !
Un homme avisé comme M. Boylesve a toujours un Chinois
sous la main, je veux dire la variation individuelle et le détail
singulier qui renouvellera l'éternelle situation, le clina111e11 qui
fera dévier de la ligne droite l'atome élémentaire du roman.
On s'est étonné qu'Elise aime un homme aussi insignifiant que
Le Coultre. Mais tout le roman est la. Si on voulait le ramener
i une these, il faudrait dire qu'Elise c'est le roman du fauxménage, et que, dans cette Physiologie de l'amour moderne que
tout rornaocier frans:ais contient en puissance, Je chapitre DeS'
faux-minagts peut copier tout le texte du cbapitre Des licences
poitiqttes dans le Traité de poésie de Théodore de Banville : 1l n'y
en apas. Tout faux-ménage est un mépage, tous les irréguliers
de l'amour ont leurs regles, et ces regles sont aussi étroites et
plus ridicules que les autres. Est-ce
dire que ce ne soit pas
la peine de changer ? Nullement. Ce serait une these et
M. Boylesve, observateur curieux de la vie, pense qu'un roman
i these n'est pas vrai. Ce fut pour Elise la peine de changer,
puisqu'en changeant elJe aima. Entre les deux mécanismes ou
est pris successivement un camr de femme comme le sien, il
Ya l'instant de tension, de joie et de plénitude ou elle a vécu,
et tout est bien ainsi., car la nature n'a pas dooné aux étres
vivants l'amour comme une continuité mais comrne un instant.
On aimera l'humour, si retenu et si bien &lt;losé, avec lequel
M. Boylesve fait tourner !'un vers l'autre les deux tableaux
symétriques, peuplés de ces fantoches pittoresques et sympathiques qu'il excelle a modeler. L'art du roman pourrait se-

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANc;:AISE

&lt;léfinir, en termes bergsoniens, comme un mélange du mécanique et du vivant, un équilibre instable de !'un et de l'autre
et un ajustement perpétuel de l'un a l'autre. Si íe -voulais développer cette these, je disserterais longtemps sur Don Quichotk.
Gil Bla$ et Madame Bovary ; mais, sur un autre registre, (paulo
minqra ... ) j'aimerais attester les romans élégants, et artistement
fran&lt;;a.is de M. Boylesve ; Etise- serait un de ceux ou la chimie
dida.ctique isolerait le mieux, en des cornues transpatentes,. les
deux éléments. Et, comme l'art de M. Boylesve est toujours a
base d'intelligence, cette lourdeur démonstrative pomrait nepas
sembler trap ridicule.
ALBERT 'FHIBAUDBT
,.
" *

LA NUIT DE SAINT BARNABÉ, par Alexandre Arnoux

NOTES

~ne jeune filie, l'enlever, l'arracher aux mains de qui la martynse, cela est excellent, mais cambien le costume, l'heure le
paysage et l'idiome que l'on est censé parler mettent de l'imprévu, en plai;ant le bean ges.te dans son cadre !
Ain.si, chaque génération d'enfants se compase un petit univers ou rever lo.isir ; elle le pcuple d'etres humaia:s d'arbres
,
'
'
d.e betes
et de machines, spécialement de moyens de locomot10n : on y trouve le dromadaire et la charrette, la chaise apor~u~s, la locomotive, les chiens esquimaux, l'automobile et
l av10n ... on y trouve encare autre ch ose. - S'il aime les aventures ou l'activité se manifeste: l'enfant se plaitaussi a rever les
bras ballants, de fa~on plus tranquille, et nous voila sur les bornes du fantasque, de lafantaisie, du fantastique aussi, peut-étre
~u burlesque. C'est la troupe des ravis.santes fées qui s'évoque a.
linstant, des gnomes balourds et des sylphes jouant la baile
a.vec une ~ulle irisée, des demi-dieux transposés du livre de
classe dans la prairie, la source ou le bois d'oliviers tors des
f~t6m:s,_ si l'on veuttrembler un peu, des anges en.fin, po~tant
bien. offic1els et qui ne pretent guere la libre invention. De nos
jours, il semble méme que le personnel se soit renouvelé : la
machine apporte son reve, rl se forme comme une fa¡;on de
mythologie mécanicienne ou les enfaots se sentent l'aise.
M. Alexandre Amoux connait les enfants ; il a, par ailleurs,,
fré~uenté le.s lieu_x enchantés ou le féerique, l'inattendu, Je singuher e_t l'étra~ge font la. loi. Quoi d'étonnant ce que, dans
« la Nu1t de satnt &amp;rnabé », íl nous ait raconté avec tant de
verve. et de ma-niere si avertie les im~inations, aspiratibns et
tentat1ves de Gnouf et de Lou, sa co1npag.ne ? De méme que
~ Ar~ou_x a montré daos « Abisag )&gt; une église transportée
pierre a p1erre par la seule vertu de la foi, de meme au¡· ourd'hui
s'o,cupe-t-1·1 tiort plaisamment a nous faire voir les
' effets d'une'
foi nouvelle. Des diverses qualités de cette histoire : forme
ª?équate ~u suj~t, vérité dans le détail, fraicheur comique du
d_ialogue, 11 conv1ent de retenir surtout celle qui rend le lecteur
~ crédule aux r~ves présentés, si sympathique aux projets du
~eune héros, et qui le pousse a se scand.aliser douloureusement
q_ua'.id Lou, e:ffray~e par l'ampleur et les dangers de la belle
équtpée, abandonne au dernier ins.ta.nt.
Qu.elle fut, exactement, !'aventure de Gnouf? - Ah ! je n'en

a

a

(Albin Michel).
Ce serait une bien curieuse entreprise que de fix.er un peu la
ditection que prenaient nos réves d'enfants, non pas ceux de ~
nuit, mais ceu;g qui nous occupaient en plein jour, ou notre
imagiaation nourrie de lectures, d'histoires entendues et d'itnages, s'ingéniaita créer tout un monde ou nous satisfaísions nos
désirs. - De quoi révions-nous, cet age ? de quoi révaient nos
peres ? de quoi r~ve-t-on aujourd'hui ? devant quelle toile d.e
fond et dans quelle atmosphere? quels sont les acteurs que nous
groupions autour de nous et de quoi se composait, au juste,
notre magasin d'accessoires ?
11 fut un ternps ou l'on s'orienta vers l' Améri¡¡¡ue et sesindiens
au ccem; géuéreux; les pírates, les boucaniers et autres gentilshommes de fortune eurent un long moment de célébrité, (on
ne reut attaquer éternellement la méme diligence !) ón fréquenfa.
l'ile déserte, d'évocation si commode, l'oasis qui se plante peu
de frais, la ville orientale, 1a cité des gratte-ciel, (voir les journaux illustrés), et .tant d'autres lieux de délices. Les glaces du
p61e et les palmes d'Afrique se remplacerent suivant le millé' sime. Un bandeau de plumes dressées, un foutard en serre-téte,
le sembhnt d'un bonnet de fourrure, nous coifferent háo'ique•
ment, avant que l'usage du casque fi'.it rentré daos les mreurs, et
si l'action ,raíment noble et glorieuse ne variait guere, du
moins prehait-elle une allure tres différente, vécue dans la sierra
d'Espagne, en Corse, au Sénégal ou sur un trois-mats. Sauver

a

a

a

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANCAlS!

s'ais rien et n'en veux rien savoir ! Va-t-on demander ce que fit,
minute par minute, la romanesque Marinette quand, sous la
conduite de Mme Gérard d'Houville, elle rendit visite l'enchanteur Merlin ? va-t-on surveiller de si pres Alice, jeune Anglaise
voyagean t au pays des Merveilles ou se fondant daos un miroir?
va+on imposer Mowgli daos la jungle une regle logique plus
sévere ? - Non ! certes non ! Si voús tenez
ce supplément
·d'information, tácbez de l'obtenir en relisant vous-meme.

a

a

a

GfLHERT DE VOJSINS

*

**

L' ANGE DU BIZARRE (Ferenczi)
MÉMOIRES
D'UN DADA BESOGNEUX (Cres), par Pierre Mi/le.
. Pierre Mille a· rássemblé .dans ces deux volumes un certain
nombre de contes et de cbroniques publiés par lui dans le
Journal, le Temps ou dans l'un des.autres quotidiens ou il collabore avec une assiduité qui tient du miracle.
Daos ses contes, on retrouve la fertilité d)nvention, l'ingéniosité dans la 'mise en ceuvre, la franchi.se dans « l'attaque »
et le développement du récit, la simplicité de facture, tout cet
ensemble de qualités qui, depuis Maupassant, ne s'étaient plus
jamais rencontrées cbez un conteur fran¡;ais. Moins émouvant
que Maupassant, Pi.erre Mille a plus d'humour, un humour qui
chez Jui n'est pas la pudeur de la sensibilité, mais la fl.eur d'une
intelligence saos cesse en éveil et qui ne veut point etre dupe.
Rationaliste impénitent, il se penche avec la curiosité d'un
homme saín en visite dans un asile d'aliénés sur tous les mysticismes et sur tous les mysteres de l'instinct. Son culte pour
l'intelligence et meme pour cette forme simpliste et grossiere
qu'est le bon sens le pousse
en étudier toútes les déviations
et u~ lui masque pas la toute-puissance des forces qui luttent
contre elle des qu'elle prétend quitt~r le cerveau ou elle est
née pour pénétrer daos le regne de l'action. L'instinct, la race,
les passions, l'empreinte sociale, autant d'ennemis implacables,
et le plus souvent victorieux de l'intelligence pure, autant ~e
ruines
sujets pour Pierre Mille. Un de ses themes favons,
c'est l'effort impuissant de l'homme pour canaliser l'inuonibrable variété des cas individuels daos des reglements et descodes. II admire chez les Anglais la faculté de faire abstractioo

a

a

NOTES

465

de '.out ce. qu·í, dans

!ª réalité, déborde les regles de la vie

sociale éd1ctées par ¡ homme britannique M .
·
•1
.
• a1s ce pragma~sme qm, e sédmt, le ?éc;oit aussi, car son intelligence cartéSlenne dem~le .trop bien que ce triom Ph e de l'h omme qm.
;~m~oi:f.e une s1 grosse part d'aveuglement volontaire reste la
,01s uct1 , truqué et provisoire.
'
S'il se
. p 1a1't s1· souvent a' raconter de &lt;&lt; bons tours » joués l

a

a

a

la mag1strature ou l'administration c'est qu'il voi"t d
hª
. . d ,.
.
'
an s e acun une v1cto1r~ e 1 mtelhgence claire sur ]'intellig
r.
ou trop schématisée.
ence rausse

·a

C'est la méme fantaisie, la méme philosophie qui p é
d p·
.
r s1 e aux
O •
e 1erre M1lle, mais dans ce domaine, il a été un
V~ntab]~ créateur. Le type de sa chronique n'est ni celui
a
Aurélien Scholl, ni ceh,1i de Chincholle ou de G
1 d
A I'
· d
rose au e.
eu res
. espn_t e boulevard, aux calembours et aux
ti a subst1~é u~e q~alité_ plus haute de comique o} de ~ur~
l~ue. L on n es,t ¡ama1s bonteux d'avoír ri quand on a ter1111né la lecture d une chronique de Pierre MilJe 11 d
'
son ]ect
]'
•
·
onne a
.
eur occas10n exceptionnellement rare d'un
. . I
bgent ».
« nre rnte -

ch

,r. mques

a

a

a

, C:la vie~t de ce. ~u'il applique
juger et
commenter
pans1en des procédés de mesure inattendus
hest ?1en ce q~e f~it aussi un La Fouchardiere, mais La Fou~
e ardiere dep~~s cmq ans mesure tout la méme aune ; il finit
~ar manq~er d impré,11, apres avoir été prodigieusement diverttssaot. Pierre_Mille, Jui, possede tout un jeu de poids et de
mesures dont il use paradoxalement, pesant au kiloo- e
,
est ha,bitué doser au compte-gouttes, ou mesuraºnt :uq~i;:
ce qu on a coutume de soumettre
la toise. II tire ainsi les
;nséquenc_es les plus déc_oncertantes des faits les plus anodins.
es procédes les plus ordmaires sont d'en appelera l'
, .
tion d'
h
,
appreciaun omme ou d une femme du peuple d'u A 1 .
.d'un col . 1 d'
'
n ng a1s,
.
oma ou un professeur aussi Iouique qu'ingém
.
den a d'autres,
º
i, ma1s

~~u Jo~r le JOUr

a

a

a

!' Et pour présenter ces appréciations, il a aussi innové ou .
~n préfere, rénové l'art de I'apolo!llle. La plupart de
h' s1

mqu
b' .
~
ses e roes sont at1es comme les grandes fables de La F t . .
exposé d he
on ame .
.
u t me, un ou plusieurs apologues une ou plusieurs
morales.!
'
30

�466

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISI

L'improvisateur extraordinaire qu'est Pierre Mille ( et qu'il
n'est devenu qu'apres des années de voyages et de reportages
a travers le vaste monde) écrit dans un style également improvisé, m.ais qui se res-sent de longues lectures, de Voltaire
et aussi d'Anatole Fran.-ce et de Kipli.ng et qui, s'il n'est pas ala
derniere mode, si parfois méme il est négligé, est en général
nourri e;t savoureux, et toujours plaisant.
BENJAMIN CREXIEUX

*
* *
LA BREBIS GALEUSE, par Henri Duvernois (Flammaríon).
Henri Duvemois a inventé quelque chose qui est bien, apres
tout, une espece de frisson. IL a inventé un sourire, Cette trouvaille lui donne l'avantage sur tant de poetes conscients de la
légitimité, de la s-anté, de la sainteté de ce sourire, bien assurés
qu'il n'était pas le sourire de l'anti-poete et qui, pourtant, pour
l'avoir trop lais-sé errer sur leurs levres ont gáté d'ironie antilyrique les plus fares paroles de poé'Sie. Conteur, Henri Du-vernois sait étre bon sans etre dupe. Il ne divinise pas le grotesque
qui est un monstre, mais il ne lui marchande pas, malgré le
sourire, cette piúé qui nous est d'abord nécessaire, car l'au•
móne est pour nous. Charles-Louis Philippe nous annonce
magnifiquement cette vertu excepüonnelle. Ses lettres, plus q.ue
ses livres, le prouvent. 11 plaint la. petite prostituée, il ma.udit la
société qui la veut esclave, mais elle l'attire, il la désire, et il
la possede. Philippe devina:it Dosto'iewsky plus grand que Tolsto'i malgré qu'ou ait traduit le grand Russe en l'altérant.
Peu voluptueu'½ ma:is riche du sourire magiq~e, Henri
Duvemois, dans un sentiment qui désormais se précise, s'est
installé au café des négociants ou Tristan Bernard avait fait des
mots avec génie.
.
Comme dirait un personnage de Duvernois « je ne sais pas s1
je me fais bien comprendre », mais depuis que j'ai lu ses
romans qui le font descendre d'une grande familie par les
Biro•t&lt;&gt; ' 1, je trouve une irrfi.nie ruélancolie a ces mots du coro·
merce: boldnc, madapolam, lasting. 11!1 ne sont pas moins
déchirants que les mots musiciens des symbolistes : aspho&lt;lile,
gui vre, sphinge !

JOTES

tt:e~i

Duv~rnois, demeurant un romancier de la grande
twht:100 ;éa.liste, a devaneé les poetes du madernisme qui
arrangent en symphon ie le dernier cours de la bourse et les dépk.ches de 1a Cote Auxiliaire.
Henri Duvernois a écrit Edgar. Jama.is. peut-etre parfait
ouvtage comique n'avait si bien donné a pleurer. Je ne peux
plus v?ir un petit ours de peluche saos songer a tant de vaines
postéJJtés. Et quand Ma.rie Pe.latz, qui redit cela sans s'en fatiguer, articule e~ censément », c' est comme si j'entendais. « ainsi,

soit-il i&gt;.
J'aime. bien que Duvernois ait tenté l'reuvre d'art qui ne soit
pas ahs~lument formé~ au plus vaste public. Son dernier ouvrage,
la Brtbis galtuse, contmue parfaitement Edgar et donne le désir
qu'un personnage de la qualité du peintre de aénie en exil rue
des Lious Saint-Paul, mari répudié de
nouvelle riche
~.... Aguila~euf, frgure bientót au centre d'une épopée pariS1enrie, réplique du Faubo'Urg M(/11,tmartre. ou creve la romance
- entendue une fois encore ! - sur le paillasson d'une créa-

1:

lllt s.uspecte.

,.

ANDRÉ SALMON

* *

. LES PROPOS RUSTIQUES, de Noll du Fail, introducpar Jacques Boulenger (Bossard).

t1on

Noel du Fail, ou le neven de Rabelais. chez. les bons ména-

gers d'Olivier de Serres.
C'est enten~u : Maitr: Frarn;:ois demeure l'unique. U emporte
par cette 1mpétuos1té de verve qui semble la jovialité ayant
pns feu. L'autre n'a pas ce jet, cette fougue, ni sa langue tantot
la forte plénitude, tantót le tour net et coupé daos le vif.
B Mais que: engage~?t compagnon gai, preste, hardi, riant. Ce
reto~ manifeste dé¡a les humeurs qu'aura son compatriote, le
!,~ªn':1°º de Sorel. Ecolier, et dissipé, puis piéto11 des guerres
tal1e, Du Fail, ~ont ~- JacquesBoulenger traceunnetprofil,
CO°'.meni;a sa carnere d homme de judicature en 1548. Or c'est
environ ce temps qu'il donne ses Propos RMtiqu.es, et ce livre
c~rmant sent la fois son leste ba.chelier et son sage et bien
avisé conseiller au Parlement de Reunes.
Daos ks verts prés ou les jeunes font e&lt; exerclce d'arc de
l1.Utes., de barres » 7 des preud'hommes assis sous unlarge c:h~ne,
to~t

a

�-468
e jambes aoisées, leurs cbapeaux un peu abaissés aur la ,ve
jugent des coups et parlent du viem temps, tt;mps,,d.
temps de _simplesse, vrai temps de Die~. Qu ºº. n atlle
croire a une bergerie : e Tenant en aa nwn un petat baat
couldre duquel il frappe ses bottes lim avec courroyes
ches •• voici maltre Anselme, e bon laboureur et assez bon
notaire pour le plat pals. Et celuy que voyez
costé aya
poulse passé a la ceinture. a laquelle pend celle grande
:s.
... sont des lunettes et une paire de vieilles beures,
SJCre
Ou
•
• dº
pelle Pasquier, lun des grands gaudisseurs q~1 so1~ acy
.oumie dun cbeval, et quand je dirois de deuJ, 1e croas
~entiroia point: toutesfois c'est bien celuy de toute la •
qui 'plus toat ha la main a la bourse pour donner du Vlll
bons compaignons. •
.
Jamais Fénelon, ni Florian, ni Rousseau, ne_so':8'enP:1ent
particularités qui f9nt tant plaisir. Mais Du ~ad na pomt la
faite de méme ; (si daos son épttre au lecteur il é~uche un
trat Social, rudimentaire sociologie ou le bon Juge pro
fait UD corps de'ses obse"ations, c'est UD Contrat plus pla.
atout prendre que celui de Jean-Jacq~es): e.e Breton V~
choscs et il sait les faire voir. ·U color1e vivement ses P'
mais au plus pres du naturel. Des érudi!s ont retrouvé
carte et aur ·1e sol tous les lieux de son hv":, comme 11W
registres paioissiaux ses personnages. ~cu. importe. 11
J'écouter ces villageois parler des part1cul1ers, des «.
qu'ils ont connus, et faire commé°!?r.ations de leun
d'étre et de Ieun manies : on sent qu 1c1 tout est touché

ª

~Et quel vieux gout de pays : mieux marqué que ehez
ctla ne se pouvait : plus purement marq?é, peut-.étre. .
Done, non pas une de ces bergeries n a~t DI sel ~a
mais une églogue a la fran~isc, ou le loup vient tres baca
ces belles filies qui n'en ont point assez peur, u~e églogue
bien troussée, fteurie, pleine de matice et de traJts.
Ces bonnes gens, a propos rompus, font des ~rrés ~u
temps. lis traitent ainai les divers points de la vae rusb
fétcs, les banquets, les farces, le gouvem~men~ des
le joli portrait, celui du frisque galant qua, assas, tam
des pieds, sur le cotfre, e disoit le peti_t mot ala traversdJ

469
ot•.. » - les douces harangues des preud'bommes ofa
·ent sentences morales et dictons d'almanach. Aussi les
ea entre villageois, les gar~ons allant en troupe abaguil, Jea querelles, les bons mota, les sanes de ménage.
lálisme au premier chef. Le dialogue, d'impressionnante
malgré l'archaisme des phrases, garde le timbre méme du
; de ces vives annm il a encore OD ne sait quelle chaleur
• Tels passages, - l'ancien soldat montranl tout glorieux
ois qu'il mene faire prouesse, les secrets de l'escrime
, ou l'écolier qui se fait wloir par le récit d'imaginairea
es, - sont vraiment d'un agrément oaturel auquel on
·•tepas.
'
ce qu'il importe de marquer ici, c'est que parfois, en
trois traits, et ayant le charme minutieux et large des
bois gravés, de petites scenes font tableau.
· le compue Thenot tenant son petit voisin par la main
faisant dire mille beaux mots a un chacun, malgré la
c¡ui se fAche de ces propos trop verts. Mais le vieil homme
oyant asa quenouille, agence pour le marmot un mouliune fttlte d'écorce, et lui plante sur le bonDet un plumart
es de cbapon. .
•• en tel équipage suyvois le bon Thenot et son cher comTriballory, lesquelz congnoissans les choux et lard estre
(« voyaas par les comeilles q1.1i se retiroyent des champs
percher au bois, et du bestial qui desja estoit mis au tect),
loyent le petit pas, disputaos quelque matiere de consecomme de regarder par lcurs doigts quand seroit la
Noel ou Ascension, car tresbien ~voyent leur compost ;
yent de la serenité des jours subsequens par les bruines
; puis me chargeoyent de un petit fagot de bois que ila
t faict amasser, disans (en conscience) que jamais ne
retoumer a la maison vuyde et que cest le dire duo bon

••

Propos R11sliques, saos étre sana doute une ceuvre impor, demeurent un bien joli bouquin. Mais qud est ce secret
avons perdu ? Pourquoi les livres de nos contempoCflli nous feraient plus dispos ala vie, - et il n'y en a pu
gardent-ils on ne aait quel arriere-gotlt autre que

fDOlls

HBMIJ POUHAT

�471

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AiSI

la pr~e~tation pourrait étre plus directe. Si M. de Pesquidoux tra1ta1t plus bonnement et de plain-pied ses themes s'il

*

* *

CHEZ NOUS, par Joseph de Pesquúú:Jux (Plon).
Les Pro¡,os R11.stiques restent en sorome un traité des mreurs
villageoises. Cber._ Nous par .quelques · chapitres s'y apparentt.m:..
Mais bien autre ~t le ch.iffre du livre, bien autre son sens. La
verve libre et le caprice n'auraient point ici serví a'auteur. Son
dessein ,voulait du sérieux, de la ferveur, ·et un pea de ce se111
naturel .qui fi.t s:ms doute la fois, jadis, le sorcier, l'.agricu1teur
et le poetc.
L~ livre pourrait etre plus un, traiterpar exemple uniquement
des tnrvaux etmétiers. Ou bien alors un bestiaire- le blaireau,
l'isaro, la taiupe, - un wlucraire, - l'oie, la pal6lllbe? Mm
de quoi s'agit-il ici? Si je vois juste, d'introdufre la vi.e rustique en Armagnac. De dire non seulement les jeux et les couturnes, les fomaines sacrées ou les petits métiers villageois, mais
encore les animaux du bois et .de la basse-cour, et la vi.gne, et
le blé, et l'eau...de-vie, .avec aes particularités que savent sculs
les paysans. Par vingt avenues ou sentiers M. de Pcsquid0111
entend nous mettre au creur d'une métairie gasconne. Montrer
comment le terrien, 1a-ba:s prend puissanoe S'Ur les betes, les
plantes, les ,ch.ases, les plic :a son usage et organise l'éconamie
de ,son monde. C'est en ce point que le livre, d-0nt les cbapitres
p.araiS'Sent -assez divers, trouve son unité.
Régionalisme., terrcir, perite patrie, mots redoutablcs qui ont
provoqué et qui ont excusé trop de pauvretés sans nom. Sur le
marché, jamais r.égionalisme sérieux n'abonda. On ne lui ,voit
.guere d'ailleurs que .deux formes possibles ~ !'une rétrospecti'?C,
un folklore élargi faisant registre de tout le trésor des mémoires
paysannes; l'autre., une connaissaru:e .des champs, du monde
paysa.n en ce qu'il a de partimlier et peut•etre d'inexpl(!)'I'é. Tous
deux pourraient ouvrir l'imagination de curieuses provincesct
permettre de réinventer bien des choses.
Ce Chez_ .Nous, .en san do.maine, offre un e1tceüent type de
liwe proprement régionaliste. De oes études consciencieuscs et
fines, on peut dire tou.t net : c'est fort. Cest en tout cas aut~ment intéressant que ces romaus de terroir presqoe reujourstrap
romancés, aia Zola ou la Sand.

a

a

a

a

évitait certains mots qui « font trop riche » ettroublent l'a~ospbere, si ses paysages étaient un peu plus proches de !'esprit
agreste, ces « introductions » si fortes en couleur et en nat~re
waien.t bien pres d'etre des chefs-d'reuvre.
Ce ne sont point les chapitres les plus cousins - cousins
él~ignés, - des Pro_Pos, .ccu,x des coutumes, des fetes, qu'on
pr~ferera. Souvent. 11 amve a ceux qui parlent des paysans ce
qu1_selon Pascal amvc aux hérétiques : ils ne parlcntpas faux,
ma1s ne présentent qu'une des faces de la vérité laissatlt dans
l'ombre la ~ace contr~ire. M. de Pesquidoux
c;up s 11r peint
honn~te et ¡uste ; ma1s ses rustiques font sonuer des borgnes
tmicalement peints de profil.
,:,

a

a

a

Au~ p~esqui traitent d~sailtures, des chasses, iJ sait marquer
plus d arnere-plans. Tant 11 a de gout noter les particularités
Ge la besogne bien faite, ou de l'obscure histoire des animaux
des plantes.
'

a

Eternelles géorgiques. Pourquoi ne pas dire avec Olivier de

Ser~es et tant d'autres : e&lt; la culture des champs se.roit la plus
pla1sante cbose du monde et par maniere de parler telle vie
approcheroit de celle des Auges, si on pouvoit recouvrer des
gens cela propres et affectionnés comme il appartient ? »
Le Tbéátre d'Agriculture Ju paisiblement devant que!que
grange au bord d'un pré-verger oú les pommes tombent sur le
~~fle et leplantain, enchante peu peu l'imagination. Mais le
V!CUX bouquin est énorme. I1 y faut des soirées, des soirées.
Ch~ Nous &lt;lonnea moins de frais des plaisirs plus conscients et
plus rapides. Son intérét, ou mieux son poids, et son charme ne
ifont_q~'un : ils sont daos cette entente du monde agreste, ces
précmons données, ces secrets livrés, ces correspondances
-notées, - ainsi celle-ci, des aromes : l'eau-de-vie ne prenant
toutc sasaveur que dans certains füts de chéne noir, - ou la
poésk nah d'un mariage entre le naturel et le mystérieux.
Certes ces sapi!!nces la fois tres anciennes et tres frakhes se
perdent. Les paysans gascons s'ils croient encore que les sorciers
peuvent rendre les couettes aussi dures que chemin gelé,
,(~alhcrbe cante bien en une de ~s lettres comment par l'effet
d un sort la plume de tous les oreillers de son quartier se mit en

a

a

a

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANi;:AISB

pelotons ), n'estimcnt plus comme Olivier de $erres que le blé
augmente ou dimínue dans les greniers selon les pluses de la
tune. Mais tout cela est lenta disparaitre. Il y a plus de choses
sur la terre méme, chez !'animal, le végétal, plus de vie, d'esprits cachés, de vertus secretes, que notre philosophie ne le
pense. Et ceux-la, ces «- gens purs et mundes » qu'Olivier de
$erres voulait étre seuls « employés au sacro-saínt exercice
d'Agriculture », le savent encore qui vivant en pleine □ ature
gardent un sens subtil des correspondances.
Chez Nous nous emmene en d'anciens domaines qui sont
notres et faits maíntenant pour nous plaire. Car, apres taat de
littérature logique et psychologique, n'est-on tout porté a s'occuper des faits sans explication, des points étranges, de la víe
directe que l'analyse n'éclaire pas, bref du mystere, deviné par
sympathie, mais non démélé de tout un monde agreste et profond?
Sous l'ongle du cheval ailé des fontaines peuYent encare
sourdre de la vieille terre. 11 faut savoir beaucoup de gré a
M. de Pesquidou¡ qui nous le fait aujourd'hui mieux comprendre.
HENRI POURRAT

LE THÉATRE
LE FEU QUI REPREND MAL, par ]ean-Jacques Bernard
(lllttstration du 6 aoút).

1

M. Jean-Jacques Bernard nous a donné deux pieces dont les
sujt'ts sont empruntés a la guerre, ou plus exactement deux
pieces situées dans cette région de vie civile 011 les remous de
la guerre se font encare sentir. La Maison épargnée inontrait la
population d'un village incendié poursuivant de sa jalousiele seul
habitant de qui, par hasaní, le feu n'a pas détruit la demeure-:
jalousie si perfide et meurtriere que le pauvre homme fin~t
par fuir apres avoir lui-mtme fait flamber sa maisoo ; ains.1,
rentrant dans la misere commune, il espere désanner l:r
calomnie. Juste et émue daos tout ce qui releve de l'obser•
vation, cette piece manquait de la puissance qu'il aurait fallu
pour soulever les personnages jusqu'a un pareil dénoueroent,
Pour rendre vraisernblables les actions qui sortent du comroun,
il faut une chaleur dramatiquc, un lyrisme qui emporte la con-

NOTES

473

viction. Si l'on se rappelle Ies romans et les nouvelies précédemme~t pub!iées par M. Jean-Jacques Bernard, L'Epicier, Les
enfants ¡auent, on reconnahra que cette vigueur d'invention est
précisément ce qu'on y trouve le. moins, alors que la notation
des choses vues ou des émotions directement éprouvées est
toujours délicate et vraie.

Si-Le F~u qui reprend mal, joué le printemps dernier par
les ~schohers, a rencontré un succes unanime, c'est que,
fortu1tement ou de propos délibéré, l'auteur a mis en reuvre
un sujet qui ressortissait entierement
ses qualités et ou il
a pu_ en donner 1a mesur.e. Le retour des héros leur foyer
tena1t autant de place dans l'épopée grecque que la guerre
de Troie tout entiere. I1 n'existe pas de sujet plus émouvant,
et les événements contemporains ont été de telle nature, iis
ont causé des séparations si longues, des dispariti'ons, des
rencontres, des bouleversements si imprévus que, de longt~mps, nous_ n'aurons pas épuisé cette mine de sujets pathétiques. La ¡alousie conjugaie qui fait l'étoffe du drame de
M. Jeao-Jacques Bernard pourrait aussi bien éclater ailleurs.
qu'entre un prisonnier qui rentre d'Allemagne et une jeune
femme qui a con&lt;;u pour un officier américain un sentimeut
tendre mais innocent. Pourtaot le conflit du Feu qui repre11d
mal re~oit de la guerre sa couleur et sa motivation. Il est
particulier et général ; c'est ce qui fait sa force. Des conversations entre quatre personnage6 suffisent nourrir ces trois
actes. La joie du prisonnier qui rentre inopinément chez Jui
.
'
qui trouve chaque chose
sa place, les meubles, ses vétements la trace de toutes les vieilles habitudes ; sa serviette
meme semble étre restée dans le tiroir, rouiée dans son lien ...
~on, c'est celle de l'Américain qui vient de partir, et la
Jalousie fait sentir sa premiere morsure. C'est par des traits
aussi simples que procede M. Jean-Jacques Bernard. La délicatesse avec Iaquelle il les choisit en fait l'éloquence, et
une bonté sobre de phrases les réchauffe d'une sensibilité de
bon aloi.

a

a

a

a

JEAN SCHl,UMBERGER.

&lt;

*

* *

�LA NOUVELLE REVUE FRANr;USE

474

LETTRES ÉTRANGERES
LETTRE D'ANGLETERRE.

llOTES

475

davantage encore, qui semblcnt n'utiliser qu'un reil, et qui par
&lt;:onséquent ne voient les choses qu'en surface, et non seion les
trois dimensions. &lt;;:a et la on rencontre un auteur dont les
phrases, au lieu d'aplatir en quelque sorte l'objet qu'eiles décrivent, réduisant ainsi une sphere arrondie ·un disque, encexclent
l'objet., le mett:ant en relief comme font les deux yeux d'un
homme dont la 'Vlle est normale. C'est la un don rare, et chez
midébutant, il en est peu qui promettent w.t.ant. Miss Ethel
Smyth, le nouvel é.crivain, et la vieille connaissance dotrt je
wus parle, docteur en musique, auteur de Impressúms thatremaiwsl ' et de Streaks of Memory 2 , Je possede un degré éminent.
Ce sont les mémoires les plus intéressants qui nous aient été
donnés depuis longtemps, et leur valeur est considérable. Lorsc¡u'un autobiographe a le taJent de tran~ormer la vie en art, peu
impone si les scenes qu'il a vécues ont été étraoges et &amp;oti&lt;¡~es, ou douces et familieres. Les expériences par lesqueiles
MlSS Smyth a passées, ou plutót ce qu'elle en a fait revivre dans
ses Jivres, n'ont rien qui transporte
des altitudes extraordinaires, ou qui ouvre des horizons mondiaux, Une des nombreuses filles d'un soldat retraité; sa jeunesse s'est passée dans
un comté du Sud de l'Angle.terre; elle a étudié la musique
~ipzig, et a voyagé en Italie. Voila tout le champ de son expénence, pour autant qu'elie I'ait retracé dans ses li:vres, mais la
moisson est aussi grande que si elle avait gouverné des provinces
ou conduit des armées - car elle a le dondevoir. Les ~nsparmi
lesquels elle se meut reprennent vie dans ses sonvenüs, sont mis
en Jnmiere et en reJief. Parmi les impressions qu'eílle a fait
revivre, i1 en est deux surtout, variées et peupJees, qui sont de
petits che:fs-d' oouvr.e.

a

Si parmi le nombre des livres. ~ubli~ dans l'espa.ce de _trois
ou quatre mois, il s'agit d'en chomr tro1s ou quatre, ce c~o1x ne
peut fare dü en grande partie qu'au,hasa.rd : on_ ne saunut _avan•
cer que les quelques volumes mis a part cont1ennent v~_aunent
c~ qui a été fait de mie111:~ de plus remarquable ; qu 1ls sonl
représentatifs en aucune fac;on, qu'u.n ~rincipe quclc~nquea présidé leur sélection. Ce seront tout s1mplement tr01s ou qume
Hvres qui auront attiré fortement l'attention de te~ on te1 ~bse~vateur. C'est ainsi que j'ai aujaurd'hui devant m01 un p.etlt tno
de liVTes étrangement assortis, et formant l'un avec l'autr~ le
plus !l'Tand contraste; inutile de dire qu'il y a eu une ra.ison
quelcºonque de les grouper. Ce sont trois livres fra~ra~ts et de
publica.tion récente; ne me laissez pns prétendre qu 1ls ~llustrent
de quelque fac;on que ce soit le cours que prend la littéra~re
parmi nous. Corrunent pourrait-on juger d'aucuoe ph~se d nn
paTeil développement, avaut d'étre
mé~e de_ le vo1r, pour
ainsi .dire, en raccourci et dans le passé. Qu 11 suflise de consta.ter
que ce sont des livres lire et que nous avo~s tous lus .. Daos_ le
choix auquel je me suis arré.t.é, denx catégones au mo1ns _comcitlent : Ia catégorie des livres qui sont lus et la catégorte de
ceux qui valent la peine d'étre lus.
..
Un nouvel etremarquableauteurvient de faireson appannon
parmi nous depnis un an apeu pres. Ce n'est pas ~e nouvdle
connaiss.a.n:e · nous l'avions rencontré depuis longtemp.s_dans
un autre ,dom~ne, car c' est un talent ex.ceptionnel a la fois en
musique et .en littérature. Je ne m'anarderai pas parler de ce
•
·
• 1
qu'il fu dansle premier de ces arts., mais
J.,a1mera1s
" m'éteodre
,quelquepeu snr ce qu'ilnous a dooné dans 1~ sec~o? ou ilestun
nou\'eau ven u. On d.ev:ra:it toujours saluer d une Jme spont_an:
l'écrivain qui montre qu'il ou qu'elle possede le don de Vtn~,
don de créer par les mots uneimpression visuelle, etplusqu ua_e
impression visuelle, une ímpression plastíque. 11 Y a des écn·
vains et parmi les meilleurs, qui, des qu'ils écrivent, sembleat
· ·
'
soudainement
privés de toute faculté de V1S1on,
et 1·1 y en a

a

a

a

a

a

a

a

La pre.miere est celle de la vieiUc maison de campagne dans
laqueUe elJe fut8evée, la maison aux nombreuses filies llllle
.
'
unage évidemmenttypique pour l'Angleterre. C'est une ma.ison
co~ortable et accueillante d'aspect, malgré ses traces d'usuc.e ;
t?11Jaurs ouverte tou.s, prodi-gue et imprévoyante, c'est .a peine
s1 l'on peut y parler dí.me orgwsation, tant elle r.epose sur une
base pécuniaire incertaine, tant !'esprit de sage .économie y fait

a

I.

2.

ltnpressfons qui reslerent vitoantes.
Traits de Mémoire.

�476
dffaut. Elle résonne du matin au soir de bavard~es pu~la
d'éclats de rire, de discussions et d'altercations, ~e Jeux, 1pla
teries et marivaudages ; la vie y est amusante, ~ais elle ~ a a
style auc:un fini : dépourvue de toute forme, hvrée entrm:
au b~ard, elle est en un mot tout a f~it dicowue '· Les n
breuses filles sont partout, il y en a hwt de tous Ages, ent
d'un essaitn d'admirateurs. 11 n'y a gu~re de pla~ pour taot
jeunes gens débordant de force et de vitalité, mais_ ds se bo
lent avec une parfaite bonne gdce daos leurs JeUx, sports
aventures. Daos l'ensemble oo peut dire qu'ils prenneot du
temps 2, Et le caract~re le plus eotrepreoant de tous, le p~us P
est l'auteur qui évoque
de VI·e et d'nriaioalité
- • .,,.
• le souventr de
tableau, w aquarante ans de distance. Dátrez-vous vous
liariser avec le décor daqs lequel se meuvent les personnagea
douzaines de romans écrits entre 186o et 188o, p~r exemple
romana d'un écrivain aussi typiquement anglats que
Brougbton, qui malgrf toute la négligence d'u,~ art b
larges traits fut !ffllement l'auteur de la _comédte de
si íréqueote daos notre littérature de 6ct1on ? Vous trouv
dans la description de Miss Smyth la chose méme, le
ment original, et, de sa main, ce doel;'ment es~ plus proche
la vie, et d'une lecture plus captivaote, que bien des ,
Ce n'est pu qu'elle écrive avec soin, elle parle plut6t qu elle
s'applique aécrire avec Mt, elle parle avec un humour
rant et une parfaite liberté, n'épargnant persoone, e~le-,.
moins que les autres, mais elle parle d une fa~on 11 ~
et si pittoresque, que l'impressioo est produne, la vte
0

• · d l'
Et puis il y a sa description des milie~~ de pro':1nce e
magne centrale, de la petite bourgeo1s1e amatnce de
musique, un monde familier depuis lo_ngtemps a _la pi
d'entre nous, méme a ceux qui ne conna1ssent par. aillean
peu de cbose ou rien du tout de la Prusse et de Berhn. P
n'a dépeint ce milieu avec plus de rechercbe ~ue Miss S
qui pendant tout le tempt que dura son apprenttssage fut
de la tradition de la belle musique classique allemande,

recréée.

1.
2.

En fran~is dms le texte.
Have a good time.

,,,
477
e ou cette tradition (il y a de cela trente ou quarante ans)
Je plua jalousemeot gardée : celui de Madame Schumano,
Joacbim, de Brahms. Daos ce petit monde aux mcnrs siml la vie aQtcre soutenue par de grands enthousiasmes,
Smytb semble étre tombée comme UD oiseau étrange et
e daos un poulailler. On le sent agr6ablemeot surpris et
ment bouleversé par l'intrusion de cet étre étraoge venu
ord, dont l'esprit entreprenanfet capricieux est si düRrent
cclui du baekfiscb indigene et qui est capable de teoir t~e a
h6tes sur le terrain sacré de la musique. L'image est devenue
ºque avcc tout ce qui depuis s'y est ajouté ou en a dis; nous regardons par dela un abime, et la,.dans le lointain,
perite, brillante, et distincte, nous retrouvoos cette vie
le souvenir est resté si net et qui paraissait si ■table et si
avec ses petits potins, son économie frugale et sa mu■ ique
(hambre classique, oh Wagner était encore un parvenu, qui
• corrompre le goilt musical par son art tapageur. Miss
reproc!uit fidclement cette vie, avec UD mélange judide sympathie et d'ironie, et elle en fait non seulement le
cfUDe admirable étude de mceurs mais aussi le fond d'avenpenonnelles variées et étranges dont le romantisme va
'au dramatique, et qu'elle rend avec: art et sincérité. Imprestbaf remairud, i la fois reproduction des choses vues,
tlrame _d'une :\me large et origioale, noua ofl"re uns aucun
de grandes richesses. Dans le livre qui lui 1.Uccéda, l'audonne des aper~us d'un cercle plus grand, de petites esquiases
te■ de personnalités en vue telles que la reine Victoria,
pératrice Eugénie, l'empereur d'Allemagoe, auxquellea elle
une fratcheuret une plasticité qui ferait croire qu'on les _
tre pour la premiere fois. Voila done un écrivain qui a
ent apporté quelque chose de nouvcau dans le monde
• e, ne laissons pas passer un tel événement saos le célé-

'autre livre auquel s'est arrété moo cboix e~t une reuvre
d'une main délicate et parcimonieuse, connue et admide
• longtemps. Le lecteur critique a dcux cboses a reprol M. ~ Beerbohm, deux seulement. La premicre c'est
ier si raremeot un livre. Nous attendons, et, apré■ dea
d'attente, il arrive un petit volume de contes ou d'essais,

�LA NOUVELLE REVUE FRA?f&lt;;AlSE

pleins- de fantaisie . Nous le dévorons en une hcure, et nour.
nous mettons a atten&lt;lre le suivant quelques année&amp; encorc.
C'est tres fatigant mais heureusement les intervalles semblent
aller en se raccourcissant. Le dernier livre d'e53ais, Even Now 1
est venu plus tót qu'on ne s'y serait attem:l.u. Mais cela n'a fait
qu'accentuer le second grief auqu.el j'aí fait allusion. M. Beerbohm dont l'art comparé a celui de Miss Smyth est une épée
a une hache, a le méme don sacré de vision. ; il es.t de ceux
qui savent sculpter aU$SÍ bien que dessiner une irnpression
vécue. Et cependant, daos ce dernier groupe d'essais, il n'y en a
qu'ma, UJl seulement qui contienne plus qu'une fantaisie, une
ré&amp;:xion capticieuse, une btavade de la pensée. ll fait servir
son talent exquis a l'élaboration de petites plaisanteries, et c'est
amusant, et les ch.oses sont délicatement tournées ; mais il y a
la un o-aspillage apres tout, car il est de taille amanier des données plus substantielles. Une fois seulemen.t dans ce livre il
laisse de coté ces gracieuses fantaisies pour créer une chose
viable ;·u évoque ses souvenirs de Swinbume, or nous ne verrons jamais sous trop d'aspect~ la silhouette si étrange de Swinburne jeune ou agé. M. Gosse, dans la si parfaite biograpnie
qu'il a faite du poete, nous en a donné beaucoup, il no~s ,ª
révéléSwinburnesurtout dans sa jeunesse. M. Beerbohm, hn, La
connu agé lorsque le fidele, vigilant, et absurde Wat~s·_Dunsto~
le co1.1vait de sa sollicitude, et que ce couple de v1e11lards s1
étrange vivait dans une des villas banales des faubourgs de
Londres-. Jamais ü n'y e.ut su jet plus digne de portrait que ce
vieillard degénie, avec son hornunculus tutélaire ; il faut que je
vous cite une page de l'esquisse délideuse et sobre qu'en a
tracée M. Beerbohm :
« L'entrée de Swinburne fut pour moi un grand moment. Jevoyais apparaitre en chair et en os soudainement deva.nt moi,
l'étre légendaire, le chanteur divín. Il étrut U, ferma.nt la porte
derriere tui, comme l'aurait fait tout autre mortel et marcbant
vcrs moi - une é.trange petire. silhouette grise a l'allure noble
et espiegle 1 fie.re et gami.ne ala fois. ün lui burla mon nom
dans les oreilles. Swinburne était tres sourd. En lui s.errant la
rnain, je m.'inclinai profondément, y allant naturellemellt de
l.

Et 111.ime 1l prmnt.

ICYI'ES

479

t?,ut ~on ere~; et lui, selon l'a_ncienne mode aristocratiq,ue,
unclma auss1 profondément, mau a.vec une telle célérité, que
nous fo.mes pres de nous beurter. En général l'idée ne vient pas
lorsqu ' on se trouve en présence d'un homme de génie, de le'
cataloguer daos une classe sociale, et Swinbume est si différent
d'aspectde tout exemplaire de l'espece humaine, que j'eus lieu
d'.étre errcore plus étonné de ce que la premie-re impression qu'il
ait _
produite sur moi, et qu'il produisait sur qui que ce soit,
était_ celle d'etre un tres grand gentilhomme. Je &lt;lis un grand
gen'.ilhomme, et non. pas un vieux gentilhomme. Quelque rares
et d1spersés que fussent les cheveux gris qui bordaient d'unefnnge l'immense dome pile de sa tete, et quelque vénérable
qu'~t été ~our moi l'anréole dont l'entourait sa grandeur, il y
~vait en 1~1 quelque chose qui faisait penser ... aun petit gan;on?
a une petúe filie? Je ne sais. Plutót a un enfant, aun enfant de
race to_ur a,fait supérieure. ?v~aís il avait les _yeux d'un Dieu, et
le soume d un elfe. Au prem1er aspect, sa silhouette paraissait
presque épaisse ; mais cela venait seulement de la fa¡;on doot il
se tenait, car il t:endait son long cou tellement en arriere que
tout son buste reculait pour ainsi dire au second plan. Je
remarquai ensuite que cette :tnaniere de se tenir faísait écarter le
bas de son. veston de ses jambes, et ses épaules étaient si étroites
et_si inclinées que celui-ci paraissait toujours sur le point de lui
g~ser du corps. Je me rendis compte aussi que lorsqu'il s'inchnait, il ne déraidissait pas le dos mais seulement le cou, de
sorte que la profondeur de son salut était due la longueur de
son cou. Ses mains étaient petites, méme par rapport a s;on
corps, et elle_s s'agitaient sans cesse maladroitement, comme si
elles cherchaient des choses a tatons. »
Ouant a mon troisieme livre, j'ai dit qu'il valait la peine d'étre
lu, comme les autres, mais je dois admettre qu'a strictement
parle_r il ne mérite pas par lui-mérne qu'ons'y arrére longtemps.
Un livre toutefois qui nous rappelle que M. George Moore est
toujours parmi nous a cela au moins de bon· c'est pourquoi
bien qu~ son n~uv:au livre, une comédie intitulée
'
: Tbe c.omi11{f'
1
oJ_ Galmelle s01t d éto:tfe assez maigre, 011 ne peut le passer s.ous
:nlence . On a vite fait de le lire et presque atISSi vite fait de

a

1.

L'.-frrivét tk Gabrielle.

�LA NOU\'ELLE REVUE FRANCAISE

l'oublier, mais il vous force a penser une fois de plus ala position étrange qu'occupe George Moore parmi les hommes de
lettres. 11 y a de longues années que parurent ses premiers
romans; ils s'inspíraient si résolument des reuvres des « naturalistes » fran1yais que la place de leur auteur a cette époque était
claire. La plupart de ses bistoires (pas toutes) étaient tres rnauvaises; ruais elles représentaient un essai courageux d'implanter
les príncipes des Goncourt dans notre sol aride, et George
Moore s'est distingué par cet elfort, quelque signalé qu' y ait été
son manque de succes. Depuis Iors il a fait du chemin, et il est
tres difficile de dire ce qu'il représente aujourd'hui. I1 y a quelque
temps i] remarqua tout a coup qu'il était irlandais et il changea
aussitót la fa&lt;;:on stricte et littérale qu'il avait de transcrire la vie
et qu'il avait empruntée aParís en une nouvelle maniere errante,
vagabonde et loquace, qu'il croyait etre caractéristique de l'imagination irlandaise. Je ne sais pas jusqu'ou c'était la le fait d'un
lrlandais, mais cela servit suffisamment a faire ressortir que
M. Moore, bien qu'ayant rompu avec la Fraoce~ ne tenait aucunement a s'alüer' avec l'Angleterre philistine. Il écrivit des bistoires, des nouvelles, des pieces de théatre consciencieusement
ce celtiques ll et peu a peu il lui arriya une chose surprenante :
il devint un écrivain tout afait original et vraiment admirable.
Par une persévéraoce continue, une application sans défaillances, il apprit a écrire, et a présent il écrit comme n'écrit
persónne d'autre, d'une maniere qui est absolument a lu_i et qui
fascine par un charme étrauge, monotone et légerement mélan•
coligue. C'est notre ancieo mariníer, non pas sauvage et
décharné comme le vieil homme de Coleridge, ma.is avec toute
la culture confortable du citadin ; et il nous force a. écouter ses
histoires interminables et les souvenirs innombrables qu'il
-évoque. lls soot ternes presque jusqu'au désespoir, et cependant
ils nous captiveut a travers des centaines et des centaines de
pages, saos qu'on puisse dire exactement pourquoi. Son parler
ressemble au oiou-glou étouffé- j'oserai a peine dire des eaux
b
'
printanieres - non, plutot d'un robinet grand ouvert et qu ap·
provisionnerait sans cesse une source cacbée .. 11 coule, et coule,
""agréable et dow:, et eofm tout fait charmaot l'oreille, si bien
qu'il se P-ourrait qu'on finisse par ne plus faire attention ace
.qu'il dit.

a

a

HOTES

Et ce qu'il fait de mieux, saos aucun doute, c'est de raconter
l'bistoire de George Moore. C'est ce qu'il a faít en plusieurs volumes pleins d'images du passé qui laissent une trace remarquablement vivan te dans la mémoire du lecteur. M. Moore couve ses
souvenirs avec la s-ereine assurance que le moindre d'entre eux,
étant lui, a une valeur unique, et il a tout fait raison. Ce n'est
pas parce qu'il a connu tant de personnes intéressantes, ni parce
qu'il semble ignorer toute retenue et toute discrétion, mais tout
símplement acause de quaiités personnelles qui ont le don de
s'imposer comme telles, qu'il arrive a captiver l'attention par
ses souveoirs, quels que soieot les sujets qu'il traite. S'il rappelle
qu'un jour vers I'année 80 et quelques, il mit son chapean et alla
faire un tour au jardín du Luxembourg, observa les bonoes et
rentra chez lui (je n'aflirme pas que ceci soit textueJ, mais
c'e.st typique), c'est en quelque sorte un 'événement; et ce petit
ép1sode doit la lumiere dans laquelle il est mis, uniquement ce
que la personnalité de George Moore est un phénomene sans
précédeJ,¡t, une espece de divertissement ,de la nature si l'on
v~ut, de sorte que toµt ce qu'il rappelle et décrit, quelque trivial et empreiot de fatuité que 'cela pui'sse étre a l'occasion, est
quelque chose a part. Lorsque l'ancien marinier commence sa
confession, il faut qu'on l'écoute. Mais le charme est certainement moins piiissant quand il passe de sa propre histofre a celle
de créatures de son imagínation. L'immense roman biblique :
The Brook Kerith ', qu'il a fait paraitre récemment, est un désert
qui ne fleurit que pour quelques Iecteurs, mais qui, pour la.
plupart d'entre eux, a plus de sable que de roses. Et l'on dit
présent qu'il vient d'écrire une histoire d'un millier de pages
sur le theme d'Abélard et d'Héloise ; le livre n'a pas encore été
publ~é, mais il le sera certainement quand paraitront ces lignes,
Et bien que nous eussions préféré un millier de pages sur le
the~e George Moore, qtielle vitalité ne doit-il pas y avoir daos
Cet ~mpayable • vétéran des lettres pour qu'il puisse ainsi toujours
sort1r des rangs dans toutes les directíons, pillant les différentes
é~oques pour y trouver la matiere de son art bigarré et patient !
Cest de tout cela que l' Arrivée de GabrieUe nous a fait nous

a

a

a

a

I. Le ruisseau Kerith.
2. En fran~is daos le

texte .

�LA ~NolWELLE REVUE FRAN~ISB

ressouvenir. Nous avons VI.te fait d'oublier Gabrielle, mais
George Moore est toujours avec nous.
PERCY LUBBOCK

•••
MESURE POUR MESURE, de Shakespeare, traduit et
Guy de Pourtalis (Société littéraire de_ France).

préfacé par

Ce texte est ce 1m. que , l'hiver dernier' Pitoeff .a ut1hsé pour
t a Geneve Mesure pour Mesure. La traduct10n de M. Guy
mon er
f
·
e l'ori
d Pourtales est aisée. Une soigneuse con rontat1on ave
:
~nal pourriit s~ule nous apprendre si nous 'Pouvon~ la .cons1gdérer comme défi m't'ive · A premiere vue ' on. souha1terait plus•
de ythme et d'accent dans le reodu de certains pa_ssages lynue: oll brusquement Shakespeare fait intervenir le_ mftre
;égulier et méme la rime. Mais i1 faut un coup de génie pour
trouver des équivalents ade si surprenantes beautés; et m1eU1
vaut en laisser quelque peu pilir les couleurs tout en en rc:ectant le dessin, que de perdre dessin et beau:é pour ª''Olr
p rudemrnent ¡Írétendu calquer !'original. Une p1ece de Sha~:~eare continue d'exister, méme dépouillée de ses ~rnements,
uion n'en altere pas le mouvement et la v1e. M. Guy
pourvu q
d'
, phere
de Pourtales a su conserver a cette comé te .son atm~s
.
voluptueuse et sanglante, son élan, et cett~ vénté essenn;lle qut
luit si curieusement sous l'apparente invra1sem blance de I affabu-1ation. Et il a trouvé moyen de ga~d~r aux stenes bouffoanes

Jeur grande saveur.
.
.
laires
Mesure pour Mesure e·st une des p1Cces les romos. popu
de Shakespeare, sans doute parce que le point de. départ en
parait assez saugrenu. On prend difficileme~t au s_ér1e;1
l'expérience tentée par ce Duc indulge~t, ~ut s~ ret1re
monde pour confier a son lieutenant le smn d apphquer' a ''I
. eur féroce les vieilles lois centre la débaucbe, qu t
·
une rigu
,
J que
a lui-mé.me laissé tornber en désuétude. 0 n con~o1t
1 ·e du malbeureux Claudio soit réel!ement meoacee parce
a v,
é
·
des
sa fiancée se trouve enceinte avant la cons crauon
~~:e,, alors que tout le monde d'aigrefins et d'entremetteu;;
qui circule dans la piCce s'en tire avec des cb.1.uments as d
doux 11 est probable, en outre, que la tonalité géoérale. e
• tres trouble et chame 11e~ en a ren du la représentauoa
l' ceuvre,

v:

?1ª

NOTES
difficile. Mais quelle conoaissance des hommes révele cette
c!trange comédie !

Les neurologues ont récemment défini un type de malade,
le« persécuteur », qui hait et poursuit en autrui des tares
sexuelles dont :l son insu iI est attei.nt lui-méme. La fureur

qu'apportent ces individus a réclamer des répressions n,est
qu'une inconsciente défense de leur organisme centre un mal
qui l'attaque en secret. Le personnage d'Angelo, le sombre
lieutenant du Duc, est la parfaite illustration de cette névrose.
· Ce n'est pas un simple hypocrite. La rage avec laquelle il
pourchasse la sensualité est celle d'un maine Cana.tique, non
d,un débauché qui couvre son jeu. ll observe, semble-t-il,
une sévere continence j'usqu'a l'instant olJ sa folie éclate et
ou, voyant i ses pieds la jeuoe religieuse, sreur de Claudio,
qui le conjure d'épargner la vie du jeune homme, il lui
propase soudain son iufáme marché. Notez la brusquerie du
désir, ce qu'il a de sacrilege, de sadique et de follement imprudent. Angelo « hypocrite » reste une figure assez incohérente ;
mais Angelo cr persécuteur ,, voila un type posé avec des
dessous d'une exactitude .i:mpitoyable. « Nous veudrions, puis
nous ne voud'rions pas », dít-il 1ui-méme, mot qui est d,un
homme trav.aillé par des instincts contradictoires.
Avec Shakespeare il faut toujours oser comprendre. Quand
un de ses personnages ne nous satisfait pas, c'est parce que les
indications en sont trap peu développées, ce o'est point parce
qu'elles sont fausses. Examinons de nouveau la figure du Duc
'lui, tout d'abord, nous semblait déconcertante et con1rue uni&lt;¡uemeot pour les besoins de l'affabulatioo. Cet épicurien pes&amp;Uniste qui, moitié par curiosité, moitié par lass.ítude et g01lt
de la vie cootemplative, livre sa bonne ville de Vienoe .a la
tyrannie de l'impitoyable Angelo ; ce sage qui se plaít sous un
froc de moine nous surprend Iorsqu'il avoue qu'il connaissait
déja une vilenie commise par son homme de coofiance. Alors
pourquoi l'avoir revétu d'un pouvoir si redoutable ? Oubli .?
inconséquence ? 11 ne faut jamais invoquer ces excuses, tant
qu,il est possible de découvrir une intention. Voici, quelques
iastants plus tard; le Duc en présence de Claudio qn'il est résolu
de sauver et qui certes a suffisamment expié sa légereté. Or
pourquoi lui dit-il : « Jl faut mourir demaio ; mettez-vous

a

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

genoux et tenez-vous prét » ? Pourquoi aller ensu_ite trouver
la malheureuse Juliette, écrasée de remords, et lu1 déclarer :
« Votre complice,
ce que j'apprends, doit mourir demain »?
Désir de chatier ? Peut-étre, mais avec une pointe qui va plus
loin ; car s'adressant la religieuse qui, elle, n'a pas le plus
petit reproche s'adresser, il lui applique la meme torture :
« La téte de votre frere est tombée et a été portée Angelo. »
Que signifie cette cruauté chez ce sage ? C'est ~n trait_ sur
lequel Shakespeare insiste : « Par froides gradat1011s, d1t le
Duc, et pans les formes les plus étudiées, nous en finirons
avec Angelo. » Et tout le cinquieme acte est un jeu ~e fauve,
supplicier tour
tour la rehgeuse et
ou le Duc s'amuse
Angelo, en les faisant passer de l'espérance au désespoir.
Quoi, chez ce prince si juste, si bon, détaché de toutes les
petitesses, qui parle de la mort et de 1~ vie avec ta~t de h~uteur, il y a par moments un blasé qm se compla1t
fa1re
couler des !armes, a voir palir des visages, pour s'amuser
les foudroyer par la joie ? Tel est certainement
ensuite
l'homme que Shakespeare a voulu peindre dans ~a parti~ularité
la plus audacieuse. Qui voudrait contester la vénté ternble du

a

a

a

a

a

a

a

a

personnage ?
.
M. Guy de Pourtales a mis en tete de sa traducuon une
préface qui contient, sur le génie de ~hakespeare, ~es remarques pénétrantes. Mais pourquoi écnre: « Le tr!1t (e plus
profond du génie littéraire de Shakespeare est ~ av01r su se
libérer des regles étroites qui ligotaient la tragéd1e, pour rebondir librement jusqu'aux nai:vetés divines de l'ancienne dra•
maturgie présocratique. » 11 faut n'avoir rien Ju du théatre du
Moyen-Age, souvent si admirable scéniquement, pour ne pas
voir par quelle filiation directe la forme dramatique de Shakespeare en est jaillie. Nous sommes si loin d'épuiser toutes ,les
bonnes raisons d'admirer Shakespeare que nous pouvons nen
pas chercher de problématiques.
JEA.N SCHLUMBERGER

*

**

LES ILES ARAN, par ]ohn M. Synge (Rieder).
Dans un excellent avant-propos, M. Maurice Bourgeois nous
montre le jeune Synge l'hótel Corneille, pres de l'Odéon. 11

a

écritun article sur Racine. Yeats, qui habite le méme hótel, dit

aSynge : « Quittez París ; vous ne créerez jamais rien en lisant
Racine ... Allez aux iles Aran ; vivez-y comrne un des indigenes ; exprimez leur vie, que nul n'a encore exprimée. »
D'ou ce livre. Aran est,un archipel de trois iles, l' ouest de l'Islande, face au large. Chacun de ces trois rochers, fonds schisteux
de ces récits, apparait sous un pale soleil, au-dessus des brumes,
ou dans la pluie, surtout dans la pluie. Comme Stevenson
Samoa, comme Gauguin, Synge découvre sa personnalité et la
fixe au milieu de gens simples, qui font des gestes éternels.
Tout :ci se passe hors du temps. Racontée en gaelique, la
lueur d'.un feu de tourbe, la légende se place entre des tableaux
réalistes : embarquements de porcs, marchés aux chevaux,
enterrements, expulsions par huissier. Tout y est dit sans littérature ; cette lecture est reposante comme un congé lamer. Il
y a de visibles tempétes, avecde sobres drames de péche, nullement aménagés, comme chez nos auteurs. Au-dessus, degrands
ciels bousculés qui prennent ptesque toute la toile, et font penser Bonnington.

a

a

a

a

a

M. Bazalgette a traduit avec une sincérité et une discrétion
ou se reconnait un véritable artiste. Il est indispensable de lire
ce livre pour comprendre Synge et son reuvre postérieure.
PAUL MORAND

*

* *

LETTRE D'ALLEMAGNE.
Ma premiere impression en revenant en Allemagne avait été
celle d'un chaos, et tout naturellement je cherchais
entrevoir
dans ce chaos les contours du monde nouveau qui devait en
naitre. Or, maintenant je me rends de mieux en mieux compte
combien il est difficile d'apprécier une littérature dans des
moments de crise. La fermentation des esprits excite les volontés,
mais il est rare qu'elle procure les moyens d'exécuter ce qu'on
croit devoir se produire. Aussi arrive+il souvent que le poete
apres une période de fievre, se retrouve devant les mémes problemes qu'auparavant, les problemes de son art, qu'il reconnait
alors ne pas avoir varié au gré des circonsta□ces.
M. Werfel, dont je vous entretiendrai aujourd'hui, est bien
sorti du cha os, comme le prouve sa derniere reune : le Spiegel-

a

�486

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISJ!

mensch, Mythiscbe Trilogie (Munich, Kurt Wolff, 1920) quel'on
dit étre classique, et que d'aucuns comparent au F~ust de
Grethe. Sa piece est en tous cas fort instructive, pourqu1conque
veut se rendre compte des tendances qui dominent dans la poésie moderne allemande.
La trilogie de M. Werfel représe~te l'histoire syi:nboliqu_e
d'une vie. Thamal, dégouté des voluptés terrestres, a pns la déc1sion de se retirer dans un couvent ; mais trop attaché encore a
lui-méme et aux vanités de ce monde, il succombe aux épreuves
qui lui sont imposées avant de pouvoir. étre re~u m~ine. Laissé
seut dans sa cel1ule, ses regards sont attlt'és vers un ndeau ~ystérieux. ll l'écarte et YOit apparaitre un miroir, daos lequel il se
contemple. L'image le rappelant trop
lui-méme e_t au p~sé
qu'il maudit, d'un geste viole~t ,n brise la. g~ace, 1:1'ª1: ce n est
que pour voir surgir devant lu1 1homme muoll',, qm n est ~u~e
que son alter ego. A peine sorti de son ca~re, l homm; m1ro1r
lui fait force compliments, glorifie sa pmssance, et l ent~aine
hors du couvent P,OUr devenir désormais son compagnon tnsé•
parable.
Nous ne suivrons pas Thamal daos sa course
_travers _le
monde. II tuera son pere pour avoir son argent, il sédu'.ra
Amphé, la fiancée de son meilleur ami ; il finira par se cr.orr.e
Dieu et se fera adorer par le peuple. C'est l'homme miro~
devenu son mauvais oénie qui lui fera commettre tous les . cr'.·
mes exaltant son moi et flattant en toutes occasions ses ambition:. Arrivera le jour, ou la justice humaine se s~isit de Tb~mal ; mais c'est lui qui prononcera sa condamnation, et décidera de se donner la mort pour expier ses péchés.
Dans un finale nous retrouvons Thamal au couvent, et le
voila une fois de ~lus devant le miroir qui naguere avait ex~ité
sa colere. Mais, cette fois, ce qu'il y voít apparaitre, ce n eSl
plus sa propreface. Lemiroir est devenu transparent, et Thamal,
au lieu de son image, aper~oit comme a travers une fenétre largement ouverte, un monde rayonnant de lumiere et de couleu~.
C'était le refiet de son moi qui jusqu'ici l'avait empéché de vot~
l'univers tel qu'il est en réalité. L'homme miroir, substitu~nt :
la vraie vision des choses l'image démesurément agrandie d
son moi l'avait mené d'illusion en illusion et en mém~ tem~s
de crim; en crime. Ce moi n'est plus depui_s qu'il a fait le sacn-

a

a

NOTES
fice de sa vie. Libéré de tout ce qui 1'attachait asa pro pre personnalité, il voit l'aube se lever sur uo monde ou toute chose
n'existe que pour ~tre aimée d'un amour infioi. L'ame inquiete
de Thamal a trouvé la paix dans le nirvana.
J'ai essayé, avant tout, de dégager en quelques mots le sens de
la trilogie de M. Werfel, et il me semble que c'est bien par U
qu'il fallait commencer. Ayant lu la piece, vous ne sauriez manquer de vous demander ce que cela veut dire, et tout naturellement, vous chercherez la réponse daos des réflexions &lt;l'un ordre
général, que d'ailleurs M. Werfel vous facilitera en les faisan t
pourvous. En effet, ce queM. Werfelreprésente surlascene, ce
n'est pas une vie seulement, c'est la vie tout court, la vie comprise daos ce-qu'elle a d'essentiel la fois et d'immuable. Sa
_p!ece sera une démoostration portant sur le seos méme de fa

a

VIC.

Mais comment M. Werfel fera-t-il pour nous élever ala sphere
des idées pures ? A défaut des universaux dont le logicien se
sert en pareille occasion, il créera des symboles. Aussi lorsque
vous verrez apparaitre sur la scene Thamal, n'est-ce pas tel
homme, mais l'homme représentant de son espece que vous
aurez devant vous ; lor~que ce sera le tour d'Amphé vous
devrez vous dire que ce n'estqu'un nom pour désigner la femme
en général ; et quand les deux s'aimeront, aucune erreur n'est
plus possible : c'est bien de l'amour en soi qu'il s'agit, et non
de te) amour en particulier. Ces prgcédés vous permettant de
condure, vous vous formerez une idée générale de la vie, et
vous serez a méme d'apprécier la these que M. Werfel développe dans sa trilogie.
La piece de M. Werfel sera done symbolique d'un bout
l'autre. Aussi me semble-t-il que pour bien juger de sa tr.ilogie
iI-!aut commencer par s'entendre sur ce que veut dire, en poésie,
le terme de symbole, -qui est loin d'avoir toujours la méme
signification. D'ailleurs en nous posant la question, nous aborderons en méme temps un des problemes les plus essentiels de
la poésie ailemande modeme.

a

« Ou'est-ce que le général? C'est le fait índividuel et unique.
Qu'est-ce que le particulier? Des milliers de faits » disait Grethe,
auquel on a comparé M. Werfel. Grethe sentant la profonde
Unité de ]'individue) et du général, tout lui devenait symbole.

�LA NOUVELLE REVÜE FRANQAISR

Pour voir les choses sous forme de syínbole, il suffirait done de
les voir en poete. Le symbole ne s'ajoute pas
la visíon du
poete, il y est impliqué; et c'est précisément en sachant garder
toute chose son caractere propre qne le poete créera de
l'universel et de l'éterne!. Qu'y a-t-il de plus individue! que
Hamlet ? que le Misanthrope ? que Faust ? et qu'y a-t-il en
méme tetnps de plus humain ? Etre bomme, c'e's t savoir étre
pleinement soi-meme, enseignait Grethe. I1 n'y a pas d'humanité en dehors de l'individu bien compris. Le poete n'ira done
pas au loin pour chercher des symboles, il en trouve partout
pourvu qu'il sache voir et comprendre. Mais des que se perd
la vision du sens propre des choses et qu'il ne teste plus
que des menus faíts, l'unité entre l'individuel et le général est
brisée ; ou plut6t íl n'y aura plus ni l'individuel, ni le général;
il n'y aura que le nombre d'une part, et l'abstraction de l'autre;
ce ne sera plus le monde du poete qui en vain y chercherait des
symboles.
U n'y a done pás d'opposition entre l'individuel bien compris
et l'idée, nous dit Gcethe. Qu'est-ce que la femme ? Cest cette
femme-ci. Maisunefois qu'elle aura cessé d'ttre pour vous ce
qu'elle est en elle-meme, et qu'elle n'existera plus qu'en comparaison avec d'autres, pour ne plus etre qu'une de celles qu'on
rencontre tous les joms, il n'y aura plus la femme, il y aura les
femmes; c'est le nombre qui tue l'idée.
,
Voila les príncipes dont s'inspiraít Grethe, qui en poésie ne
séparait pas l'individuel du général ! M. Werfel part d'un point
de vue différent. Chez lui le symbole se rapproche souvent du
concept logique ; c'est une pluralité réduíte
l'11nité par des
procédés d'abstraction. Ainsi quand vous serez mis en présence
d'Amphé, je crois entendre le poete vous dire: voila bien les
femmes, c'est comme cela qu'elles sont; connaissant moa Amphé
vous les connaitrez toutes. Amphé est done née d'un pluriel,
ce qui aux yeux de Gretbe, ainsi que nous venons de le voir,
suflirait pour la disqualifier comme symbole. Retranchez d'un
ensemble d'expériences érotiques ce que chacune d'elles aura pu
avoir de particulier et d'individuel, vous serez parfaitement en
état de comprendre Amphé. Ce n'est pas ainsi que vous
connaitrez Gretchen. Gretchen c'est la femme, telle qu'a un
moment de sa vie l'a vue Gcethe, symbole vivant né d'une

a

a

a

NOTES

ex~érience unique; AmpJJé ce sont les fernmes, ou encore c'est
le sexe, terme générique, né d'une abstractíon. Disons aussi
Ju'u~ certain cyn~sme, ,en .réduisant l'amour asa plus simple e¡
mvanable _express1on, s al11e parfaitement aux vues abstraites, et
mé_me y d_1spose, comme il disposera Thamal a se faire moine
et a mépnser le monde.

M. Wer~el sait done ce que c'est que I'amour et ses person_nages tém01gneront de son savoir. Le symbole chez lui résume
·et précise ; aussi signifie-t-il tou¡·ours un ter~1 e Or ' ' t
.
.
.
.
, e es ce
que ¡e ne . saura1s vo1r ~ans ~rainte. Un monde mis en symbole est un monde qui finJt. En suivant les principes de
Gcethe, par contre, nous ne saurions jamais arriver a une fin .
car, .vu qu'il
y a autant
.
.
. de symboles qu'il y a d'individu
.
s, 1·¡ y'
aura ~ou¡ours, une mfimté de manieres d'exprimer ce que nous
n_e fa1so_ns ~~ _entrevoir, chacun dans ce que, sous forme d'expénence md1VIduelle, il con~oit de la vie. 'fout poete pour sa
part ~~na .done recommencer l'reuvre qui consiste a rechercber I '.n:fim daos le fini. M. Werfel, lui, nous arréte. L'amour?
Le vmla. I1 nous montre les idées descendues sur terre et
venues expres ~e _l'autre monde pour se substituer aux appa~enc~s de celu1-c1. Il est vrai que chez lui les idées ne sont
¡ama1s ennuyeuses. En séjournant quelque temps parmi nous,
elles semblent perdre de leur gravité et cesser d'étre riErides
M. ~erfel, qui sans aucun doute est un grand artiste le: fer~
cabnol~r tout a son a~se ; elles ne chercberont qu'a n;us amuser. Ma1s tout en me divertissant leur jeu, je les crains ; car
q_uelle que soit _la forme sous Iaquelle on nous les présente, elles
nsqueront tou¡ours en se substituant aux visions de Ja vie de
mettre fin a toute poésie. « C'est dans ses reflets aux te¡'ntes
changeantes, qu'il vous sera donné de voir la vie ». Le mot est
encore de Grethe.

a

On m'objectera pe~t-étre qu'aucun poete ne voyant l'idée de
~a m~m~ ~aniere ~u'un autre, et la vie individuelle repreant a10s1 ses drmts, il y aura toujours diversité dans le monde
~es symboles. Thamal et Amphé ont beau prétendre étre
1 homme et la femme en soi, ce ne seront toujours que l'homme
: 1~ fe~medeM. Wez:íel, _etquand M. Werfel vous dira: «Voila
v,1e », 11 a~ra beau fa1re, 11 ne fera toujours que nous l'interpréter asa mamere. Le symbole sera l'ab_solu, mais l'absolu yu a

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;:AISE

490

travers un tempérament de poete, ce qui par un juste retour des
choses, ouvre des possibilités a l'infini, c'est-a-dire qu'il y aura
finalement autant d'absolus qu'il y a d'individus pour en concevoir. C'est en effet ce qu'on voit aujourd'hui se produire en philosophie ou la pluralité des absolus aboutit a un relatívisme
général. Tout le monde est aflirmatif, mais puisque les autres le
sont autant que vous, et que vous u'étes pas assez prétentieux
pour vouloir l'étre i vous seul, tout s'arrange, et la vie, sous ses.
mille formes cootradictoires, continue comme par le passé et
semble méroe etre deveoue plus riche, du fait que chacun sera
entierement libre de pousser son idée jusqu'au bout, sans devoir
se soucier de celle des autres.
Mais revenons a la poésie. Rien n'empecherait done le poete,
dirions-nous, de symboliserdesidées, pourvu que ces idées fussent bien a lui, c'est-a-dire pourvu qu'il ait su y mettre assez du
sien pour que ce qui s'y trouve de général, en passant par son
ame, ait repri.s un caractere individue!. ·Pourtant, tout ea
admettant que cela soit possible, je ne cesserai de voir dans
le symbolisme compris ia maniere de M. Werfel un danger
pour la poésie. Le poete s'aj:,andonnant tr9p exclusivement a
ce genre de littérature, risguera toujours de perdre le contact
direct avec la vie, tirant ses inspirations d'un monde qui n'est
pas le sien, ou du moins qu'il ne s'est pas c.onquis de haute
lutte.
Pour pouvoir mieux. m'expliquer, il faudra que j'ajoute ici
quelques mots sur la psycbologie de M. Werfel. Non qu'il faüle
chercber daos son •reuvre des procédés psychologiques. Le
pourquoi etle comment s'y p·erdent dans lesens symholique; il ae
faut pas de psychologie dans le royaume des symboles. C'est
méme un des cótés les plus caractéristiquesde la nouvelle poésie
symbolique que l'absence voulue de toute analyse. L'amour est
un fait dont i1 s'agit de dégager la portée générale. Or, toute psy·
chologie rísquerait de uous ramener aux vues particulieres ;
ce serait un amour et non pas l'amour dans le seos que
donne M. Werfel. Il faut d9nc se garder de pénétrer dans les
secrets d'une áme, car on retrouverait fatalement l'io.dividu, au
lieu de la chose en soi. Mais aous a'aurons pas la méme retenue
a garder envers le poete, créateur de symboles, et dont nous
voudrions connaitre l'inspiratíon afin de mieux comprendre

a

NOTES

491

comment, dans une áme d'artiste, naissent et se développent les
visions symboligues.

Le_s origines psychologiques du symbolisme nouveau sont
certa10ement _comple~es. 11 me parait cependant possible de
d~~er un .fa1t es~nt1el, q~, une fois bien étabii, nous. permettra1t, ¡e crms, de m1eux préc1ser certains caracteres de la littérature contemporaine.

L.e poete na1f parle peu de la vie qu'íl ne prétend pas avoir
~1sée et dont il n'extrait pas l'essence sous forme de symbole.
~a change, quand. le poete se trouve devant une littérature
dé¡a toute formée ! Il luí sera facile alors de résumer la vie
sans mém: l'avoir vécue, par pu.re anticipation littéraire. Les
femmes, l amour, la gloire, le péché, la mort : i] aura déja: vu
tout cel~, dans ce grand livre d'images quereprésente pournous
tous la lmérature. Fermant le livre, il dira; voila la vie et doué
d'un certain esprit et de quelque imagination, il saur; n~us la
représenter en raccourci er développer tantót telle these tantót
tell~ autre. Le symbolisme compris d'une certaine nunie;e aura
tou¡ours des origines littéraires ; c'est une littérature au se~ond
degré. Le poete, en créant des symboles, travaille sur des images, et sur des idées toutes faites.
Le f:a1·1 que ¡e
.
·
de s1gnaler
·
v1ens
tne semble avoir son impor-

a

tance pour quiconque cherche a compreadre et
situer les
;uvres _de Ia littérature contemporaine. Mais avant d'essayer
en dégager les conséquences, je voudrais résumer la these que
dans sa t n·1ogie,
· M• W erfel nous développe, au moyen de sym-'
bo
les, et n1ontrer les préoccupations aux.quelles elle répond.
M. Werfel nous enseigne qu'il faut détruire son moi. Le couvent dans lequel Thamal finira une vie, désormais bienheu~se, se trouve quelque part aux Indes. Le poete, comme tant
autre~ de sa génération, en ce moment, se déclare pour la sagesse hindeue. Ce qu'íl ycherche, c'est unesolutioa au probleme
cenes,:oujours angoissant, .de l'ttre et du paraitre, de l'homm:
re! q~ il est, et de l'homme te! qu'il se voit au moyen d'un
lllll'O!r.

Le probleme est anden. Rousseau -l'avait posé pour les mose dédouble ; il y a son moi réel et
son rnoi fictif; pour savoir ce qu'il est, il faut qu'il sache ce qu'il

dernes._ L'homme civilisé

représente, comment il est vu par les autres et le róle qu'il joue

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISB

49 2

daos le monde · c'est par son moi fictif qu'il prend connaissance
de lui-méme. Les poetes d'avant-guerre con~aissai~~t plus ou
moins bien cette dualité, qu'ils interpréta1e~t d a1lleurs de
diverses manieres, et, sans toujours s'en rendre compte, so~ffraient des conflits qu'elle devait f~ire naitr~. Mais ,.quand_ i(s
allaient a la recherche de l'a.me, 11s croya1ent qu 11 suflisa1t
pour ]a retrouver intacte d'avoir cre~sé as~~z profo~dément et
de savoir rentrer en soi-méme. L oppos1t1on de l étre et du
paraitre se réduisait en somme pour eux: a une difl:érence. de
surface et de profondeur. lis croyaient e~ l'am~ ; 1ls éta~ent
optimistes d'un optimisme intérieur et qui par bien des cotés
rappelle celui de Rousseau.
.
.
La foi naive en l'ame semble diminuer, et je v01s que depms
quelque temps on reparle beaucoup de la corruption h~maine.
A la place d'une :ime, príncipe éternel ~e tou~e bea~te et de
toute vérité, on ne parait plus voulou vo1r qu une b~te
méchante et pei:verse, qu'il faut abattre. Je! se~ble. bien
étre l'avis de M. Werfel, qui pour se libérer de toute 11lus1o~et
de tout péché, ne voit d'autre solution que le ~uicide du ~10 1, et
qui, disciple a la fois de Bouddha et de Samt-August~n,_ ala
vision de la Mafa unit l'idée du péché origine!, au pess1m1 5me
oriental, le pessimismt: chrétien.
]'ai essayé de vous exposer ce qu'on pourrait a~peler lam~taphysique de M. Werfel, et j'aurais tort de ne pas a¡outer aussitót
que les passages qui nous l'interpretent, sont souv~nt de toute
beauté. Et pourtant il faut que·je l'avoue, je préfere a ~a ~agess~
transcendante des moines, le cynisme de l'bomme mir01r, qui
s'en tient aux apparences de ce monde.
C'est que, tandis que les autres personnages _de/ª piece son;
d'une simplicité toute symbolrque, l'~omme m1r01r est un_étr_
. un 1n
. dºice qu e parf01s 11
fort complexe et vivant. Faut-1·¡ y vo1r
et que du
Peut y avoir désaccord entre le philosophe et l'artiste,
·
tpar.
point de vue de l'art ce sont souvent les Mephisto qui· fi. mssen_
l'emporter ? Quoiqu'il en soit, le pe'rsonnage de l'homme om~L!
est réellement fort intéressant. Tantot flatteur, tantot narquois,
• votre ma1tre,
'
tant6t votre serviteur, tantot
e' est u n autre vous·
.
méme c'est votre moi qui, se dilatant et prenant des proportwns
'
b er d'illusions ou
grotesques se place devant vous pour vous ere
'
.
· votre vi'd e. 11 me
aussi en d'autres occasions, vous fa1re sentir

'

NOTES

493

semble connaitre l'homme miroir, et je crois méme qu'il aura
des choses anous dire que le poete ne nous &lt;lit pas, ou dont il
ne nous parle qu'en passant, et sous forme d'allusions.
M. Werfel, en créant l'homme miroir, me parait en effet
avoir créé en vrai poete, un de ces personnages qui, une fois sur
la scene, paraissent jouir d'une vie indépendante et n'appartiennent plus a celui qui leur a dooné le jour. Le poete comprend-il toujours ce qu'il a créé ? Connait-il afond ses personnages ? Hamlet n'en sait-il pas plus que Shakespeare, et le
Misanthro~ plus que Moliere? Quoiqu'il en soit, il me semble
que l'homme miroir n'a pas tout dit M. Werfel, et qu'il cache
quelque chose. Je voudrais l'interroger pour savoir ce qui en
est, et si possible lui arracher son secret; car, si je ne me trompe,
il doit avoir des ch oses intéressantes a nous révéler, entre autres
sur le symbolisme moderne et sur M. Werfel lui-méme. En
effet, l'homme miroir ne joue-t-il pas un role important dans la
littérature contemporaine, et le fait de sa présence n'est-il pas
propre nous expliquer certains confl.its qui aujourd'hui troublent l'ame des poetes ?
11 y a dédoublement du moi chez le poete moderne. A coté
d'une ame qui sent confusément sans savoir dire ce qu'elle sent,
il y a !'esprit, il y a le moi littéraire qui sait et voit tout, et qui
toujours maitre de lui-méme ne manque jamais de mots ni
d'images pour représenter les sentiments. C'est lui qui, riche de
toutes les imaginations du passé, aujourd'hui domine généralement le poete, et l'entra!ne au loin, faisant miroiter devant
ses yeux l'image d'un monde immense né de la littérature.
Avant la guerre, pourtant, les deuic moi vivaient en paix. ~e
poete n'en voulait pas a son rnoi littéraire de la domination qu'il
exer~ait sur son ame ; il jouissait en connaisseur des richesses.
que l'autre avait rassemblées pour lui, et, sans se faire de scrupules, y puisait ses inspirations. Les reuvres nées de cette paisible un ion ne manquaient d'ailleurs ni de goftt, ni souvent
méme de profondeur.
Mais tout changea quand les poetes, pourse mettre au diapasoo des événements, voulurent crier au mpnde leurs souffrances
et leurs révoltes. 11s s'apen;urent alors avec dépit, que leurs sentiments et leurs gestes n'étaient plus tout a fait a eux; et qu'ils
ne savaient plus pleurer leurs propres larmes. L'homme miroir

a

a

�49-t

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISI

se fait un jeu de tout ce que nous sentons, disaient-ils, or les
ternps ne s.o nt plus ou il pouvaít étre permis de jouer. lis déciderent de se révolter. Mais comment se débarrasser de leur
compagnon devenu Ieur maitre ? Il n'y a que l'extase et la folie
qui puissent nous líbérer de Iui, et nous rendre a nous-m&amp;nes,
annoncerent-ils. Mais esquissant le ges!e approprié' aux circonstances nouvelles et se tournant par une ancienne hahitude
vers le miroir, c'était le fou de Shakespeare ou quelque autre
persoonage tantot tragique, tantót comique qu'ils] voyaient
apparaitre. - Il est pourtant fort ridicule de ne fas pouvoir
verser de lannes, sans se voir pleurer dans un miro ir, se dirent-ils
alors, et pour etre devenus fous, de ne savoir l'etre qu'a la
maniere des autres ! - ]'en suis fort faché pour vous, répoadit l'homme rniroir, mais cet air de morne abattement que je
vous voü prendre en ce moment ne vous rappelle--t-il done
rien? N'est-ce pas encore upe fois . de moi, qui vous ai conservé
tous les gestes du passé, que vous le tenez ~ Regardez-vous bien
daos ce miroir, et dites-moi si ce n'est pas vrai. L'homme miroir
devenait méchant'; il semblait prendre plaisir a 'tourmenter
le poete. Ce n'était plus le ficiele ·et érudit compagnon d'autrefois, c'était un Méphisto d'un genre nouveau, obséquieux la
fois et narquois.
Etre soi-méme, renahre dans un monde que jamais regard
d'homme n'~it e:ffieuré, pouvoir étre le premier homme, et le
premier poete dans un univers qui vient de sortir du néant,
n'est-ce pas leur réve atous ?
Chacun de ceux qui se s.ont suivis a travers les siecle~, nous a
en.levé quelque chose de ce monde, en le transformant a sa
maniere, et ainsi s'est formé ce va.ste univer.s littéraire daos
lequel nous autres, venus trop tard, nous nous voyons condamnés a vivre. L'homme miroir y domine en despote. 11 est
devenu riche de toutes les riéhesses du passé a mesme quenous
devenions pauvres. Nous ne voulons plus de maitre, allons ala
conquéte d'un monde qui soit a nous. Ecrasons l'iní.lme.
L'hommemfroir c'est l'ennemi !
Ont-ils raison, ont-ils tort ? lis accusent l'homme miroir d'a•
voir faussé l'inspiration du poete. Quand nous chantons, est-«
bien encore notre voix que nous entendons, et nos réves sont-ils
encorea nous ? Que faisons-nous autre chose en composant nos

a

NOTES

495

reuvres, que de répéter des róles inventés par d'autres qui,
eux, furent des poetes ? Qui est-ce qui saurait oous dire ce que
nous sommes au fond de nous-rnemes ? Eteruels acteurs ~ous
savons jouer tout, sans jamais etre rien de ce que nous 'représentons. Ils s'accusent de mensonge :
- Mes pauvres amis, leur répond l'homme mitoir, vous ne
savez ce que vous &lt;lites. Pour etre acte·urs, etes-vous done menteurs ? Vous ne le devenez que quand vous prétendez etre autre
ch~se. Dégoutés de la scene, vous dédarez vouloir vivre-désorma1s d'une vie qui soit vous, ruais quoi que vous fassiez vous
ne _ferez jamais que changer de róle, et votre jeu n'en se;a pas
me1lleur ...

a

~a discussion en e_stla. Disons toutefois que chez M. Werfel,
a_l encontre de ce .qw se passe dans sa piece, i] y a réconciliatlon, Le fait mérite d'étre signalé, d'abord parce qu'il constitue
un des symp_tóz:ie_s, fort nombreux d'ailleurs, qui nous montr.e nt
que tout finira 1c1 par entrer dans l'ordre, et ensuite parce qu'il
nous a :alu l'ceuvre fort intéressante, dont je víens de vous
entretemr.
!l Y a toutefois des jeunes qui restent irréconciliables, et leur
fu11e éper_due devant le miroir qui les mene daos les p.ays les
plus exot1ques, ne manque ni d'intéret ni de grandeur. Mais je
leur dirais de tcnjours se méfier, car l'hommemiroír est tenace.
Débarquant dans une de ces contrées lointaines, refuge d'une
.ame_ en qutte de songes vierges et d'inspiration premiere, sontils bre_n surs de ne_ pas y retrouver leur éternel compagnon, le
Mephtsto de la l!ttérature? Je le vois sous la forme d'un
d ,·1 b
•
en c e ou d un negre Jeur tendre le miroir révélateur -et,
souriant d'~n air narquois, les féliciter d'avoir bien joué un' role
dont certarnement les connaisseurs sauraient apprécier les
charmes et la nouveauté. Est-ce done la ce qu'ils avaient vonlu
quand errant de par le monde, ils étaient partís a leur recherche·
de leur moi?

!

a

ll aur~it_reut-étre une autr'e solution proposer; celle qui
co_n 51_stera1t a ne plus avoir besoin de se regarder dans un
m1ro 1r2 pour étre s\1r qu'on existe. Mais c'est bien difficile car
rela rnp¡;oserait que le moi etit repris pleine confiance en 'luiMmeme, et fut rewnu_ a sa premicr~ :igneur. o~, tout ce que
, · \Verfel nous ense1gne ne tenda1t-1l pas préc1sément nous

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANl;AISB

apprendre a nous mépriser nous-mémes, et a rechercher un~
paix bienheureuse daos le Nirvana? .
BERNARD GRCETHUYSEN

*

* *

ALEXANDRE BLOCK.
La pensée russe, la poésie russe viennent d'éprouver une perte
immense : Alexandre Block est mort, mort du scorbut, conséquence d'une nourriture insuffisante. II n'avait que trente-new
ans. Nous avons subi en ces dernieres années de telles pertes, en
víes humaines, en richesses intellectuelles et matérielles, que
nous devrions étre parfaitement insensibles et incapables de
réagir, semble-t-il. Et pourtant, la dépéche d'Helsingfors
annom;ant cette mort produisit daos toutes les colonies russes a
l'étranger une impression profonde ; la disparition du grand
poete, qui depuis des mois déja vivait dans un dénuement
atroce, manquant detout, cette disparition acquérait a nos yeux
une signification symbolique ; c'est que Alexandre Block était
bien plus pour nou,s qu'un poete de talent : en lui s'incarnaient,
semblait-il, toutes les aspirations de l'ame moderne russe,
ardente, tourmentée, croyante, enthousiaste, amere aussi et
désenchantée. On l'admirait, mais on l'aimaitsurtout. Beaucoup,
pourtant, le supposaient en communion d'idées avec les bolchevistes, depuis ses poemes Les Dou{e, puis Les Scythes, que
les cercles communistes accueillirent avec un tel enthousiasme ; rnais on savait qu'en ces derniers temps le poetes'était
dressé contre les maitres actuels de la Russie, que ses dernieres
reuvres n'avaient pu paraltre, que la misere dont il souffrait
n'avait été que la conséquence de son opposition courageuse.
Alexandre Block débuta en 1905 par un recueil : Vers a la
Dam; de Beaute qui attira immédiátemeot l'attention des critiques et du public lettré. 11 s'y montraít l'éleve des symbolistes
russes de la premíere génération : Balmont, Brioussoff qui euxmémes, comme on sait, avaient sµbi l'action des symbolistes et
décadents fran&lt;;ais : Baudelaire, Verlaioe, Mallarmé. L'influence
de Tibuttcheff et de Y.ladimir Solovieff s'y faisait également
sentir. Le mystícisme de ce dernier, surtout, avait exercé une
action puissante sur le jeune poete : cette Belle Dame a laquelle
il adressait ses oraisons arden tes, qui luí apparaissait en de cour·

•

NOTES

497

tes et brusques visions, c'était l'Eternel Féminin qui, tantótsous
l'aspect de la Sagesse (~o(¡)l.cx), taotot sous celui de la ViergeMere, imprégnait d'un mysticisme érotique tout le vaste systeme de VladimirSolovieff. Ce theme, en se développant, dominera la poésie d'Alexandre B:ock jusqu'aux anoées terribles de la
guerre et de la révolution. La visíon de la Dame de Beauté, de
l' Ge Inconnue », comme il &lt;lira plus tard, transparait a travers
ces vers, d'une douceur exquise, mais dont la sonorité ne se
dissout pourtant pas en musique comme chez Balmont, par
exemple : Block a l'imagination plastique et concrete ; avec
cela, une légereté, une liberté, un naturel que la poésie russe ne
connaissait plus depuis Pouschkioe. Un second recueil, la Joie
lnattendue, vint confirmer cette impression ; au sentiment aigu
et profond de la nature et de l'Eternel Féminin s'y joignaient
d'autres motifs : sous l'influeoce de ses a!nés, Bríoussoff en
Russic, Verhaeren a l'étranger, Alexandre Block découvrait 1a
ville, l'usine; aucune idéologie socialiste ou símplement révolutionnaire, daos ces vers, nulle description réaliste, mais des
réves, des visíons empreintes d'une teodresse souffrante. Puis
vinrent trois drames lyriques, Le Guicrnol, Le Roi sur le tróne
'
,
i?,
'
ou I on sent passer le souffie des fu tu res catastrophes, et l'Incomme qui exprime sous une forme syrnbolique le sentíment
cher aux.romantiques du contraste entre le réve et la réalité en
laquelle il transpárait. Le troisieme recueil, La terre sous la
neige, paru en 1908, marque une étape nouvelle : la poésie
de Block était jusqu'íci exclusivement subjective ; il n'eotrevoyait
choses qu'a travers son propre moi. Il s'en détourne
maintenant pour voir, pour comprendre son peuple&gt; son pays.
Le chantre de la Dame de Beauté devient le chantre de la
Russíe, de la Russie soutfrante, mísérable, crucifiée, mais
indiciblernent belle, pleioe de mystere. L'ídée de l'Eternel
Féminio s'élargit id et prend un nouvel aspect dans ces
visions de la Russie, amante et mere. C'est une tendresse profonde, mais clairvoyante et qui serefuse au mensonge; le poete
voit la mísere, la nudité humilíée de son pays, mais un mystere
admirable y resplendit. Cette adoration religieuse, cette pitié,
cette crainte aussí, pleíne d'obscurs pressentiments, s'expriment avec plus de force encore dans le quatríeme recueil, Les
Heures 11oct11mes, ou par instant frissonne une vérítable

!es

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~A~E

. '

angoisse. En 1913 parait un drame symbolique La rose et la
c.roix - sur le sujet d'une légende bretonne du Moyen Age.
Cest, de nouveau, le theme de l'amour jusqu'a la mort pour la
.Dame de Beauté.
Pendant la guerre Block se tait ; c'est ensuite la révolution,
puis le triomphe du bolchevisme. Alexandre Block fait paraitre
ses Douz_e, puis les Scythes et plusieurs articles sur laquestion des rapports entre le peuple et les intellectuels, attaquant violemment ceux qui maudissent la révolution et s'en
détoútnellt, épouvantés par les catastrophes qu'elle déchaine.
Pour le poete, la révolution russe était avant toutune révolution
intellectuelle, morale ; atravers les souffrances et les maux elle
doit nous rénover completement ; il faut détruire pour reconstrnire un nouveau monde. Son extrémisme est mystique et
slavophile : la Russie a une mission uoique. 11 voit le bolchevisme non tel qu'il est en réalité, mais en son idée, en son
essence religieuse : le Cbrist lui-mtme, invisible a leurs yeux,
conduit, sous la tourmente de neige, au combat, au sacrifice, ces
douze soldats rouges, ces bandits, apótres inconscients, nalfs
dans leur souillure, d'une foi nouvelle. C'est l'ancienne opposition entre l'Orient et l'Occident qu'il renouvelle dans ces Scytbes: en face de l'ancienoe Europe, co.nfiante en sa science et ou
regnent l'ordre, la mesure et le calcul, se dresse !'esprit révolutionnaire russe, qui veut tout ou rien, qui ne reconna!t aucune
limite, formidable et chaotique.
Les derniers vers de Block ne furent pas publiés ; de ses
lambes on ne connait ici que quelques- fragments, ces deux
vers entre autres, écrits au lendemain méme de l'émoi provoqué
par Les Douze:
Nous autres, poetes, 11ous n'av0tts p&lt;1urlanl pas changé.
Sévcres el purs com111e deJ1:a1it sont 110s temples.
BORIS DE SCr!LCJ::ZER

*

* *

MA VIE D'ENFANT, par Maxi11ie Gorki. Traduit du
russe par Serge Perslry.
Voici un tres grand livre qui vient enrichir la littérature un~verselle. Il faut accueillir avec gratitude cette occasion d'adnn-

NOTES

499

rer pleinement. Le contenu, ia forme, le moindre détail, tout

daos ces mémoires autobiograpbiques, prend un aspect d'éter~
nité. On chercherait en vain des points de suture entre la pensée
. \ et l'express1on.
.
prem1ere
Ce n'est pas une descriptiou de paysage,
une anal~se de caractere qu'on lit, c'est un paysage qu'on
regarde, e est_ quelqu'un dont_on fait conoaissance. Rien ne s'y
rencontre qm ne semble sortt dans son état définitif et irréversible du cerveau créateur.
Les souvenirs d'enfaoce proprement dits - éveil de l'intelligence, de 1a sensibilité, amours, haines, pudeur, révoltes __'._
s'égalent aux plus vivants et aux plus beaux qu'on possede, a
ceux d'un Jean-Jacques ou d'un Chateaubriand. Mais ils ne sont
que partie de l'ouvrage.
~ qu'a voulu peindre Gorki, c'est le peuple russe, sa misere,
wn 1gn-0rance, sa bestialité et ses aspirations. Par la ce livre
écrit en 1913 est une introduction unique a l'étude et a I'intelligence du bolchevisme. Pas de couleur locale · l'évocation
d'une race.
'
M:iis sous cette race que Gorki souhaite faire plaindre etaimer
il Y a l'humanité. Cette famil!e d'artisans russes, dont les mem~
bres bataillent entre eux, c'est la famiilepauvre de tous les pays
etde tous les temps. Jamais on n'avait rendu avec autant d'intensité ce moment ou la famille pauvre s'écartele et se brise, ou les
parents vieillis n'ont plus qu'a souffrir de l'ingratitude de leurs
enfants en attendant la mort, ou freres et sreurs ne se connaissent plus ou se ha1ssent. Alcoolisme, brutalités, égoisme et
fureurs des males, résignation ou révolte des femmes, et l'entourage ordinaire des quartiers ouvriers : sottise, méchanceté,
crapule et dévouement, rien n'est omis et l'art d'évoquer tour
atour l'endroit et l'envers de la nature humaine est porté ici a
un degré de perfection qui confond. Le personnage central de la
grand'mere, ivrognesse et sainte a la fois candide et rouée
docile et rebelle, d'une complexité extraordi~aire, est peint ave;
~ne simplicité et um: sureté découcertantes pour notre schématisme latino-telte.
~n n'échappe pas l'emprise de cette succession d'épisodes
trag1ques et terrifiants, on participe a toutes les émotions des
héros. joyeusement puériles ou nostalgiques, on suit Gorki partout ou il luí plait de nous conduire ; quiconque s'aventure a

a

�•

LA NQUVELLE REVUE FRAN~AISE

500

ouvrir son livre lui appartíent jusqu'au bout, méme s'il frérnit
d'horreur et de dégollt, chemin faisant. Ce grand Barbare ne fait
qu'une bouchée des civilisés que nous nous vantons d'étre. Et
pour un temps, pris dans le tourbillon d'humanité ou il nous a
précipités, nous en oublions les rornanciers anglais.
BENJAM1N CRÉMrEUX

*

* *
ANTHOLOGIE DES POETES ITALIENS CONTEMPORAINS (1880-1920), par Jean Chttz.eville (Bibliotheque Universelle).
Corn;ue sur le plan des morceaux choisis Poeti d'oggi de
Papini et Pancrazi, qui s'inspiraient eux-mémes du « Van
Bever et Léautaud», l'anthologie de M. Jean Chuzeville, véritable foire d'écbantillons de la poésie italienne d'aujourd'bui,
vient
son heure et il faut lui souhaiter le succes qu'elle
mérite aupres du public fran~ais cultivé qui ne lit pas couramment le tascan.
M. Chuzeville, pour•mieux mettre en valoor l'effort de renouvellement qui se manifeste depuis vingt ans en Italie, a eu
l'excellente idée de placer en téte de son anthologie quelques
morceaux de Carducci, de Pascoli, de D'Annunzio, de Verga
et (c'était peut-étre moins utile) de De Bosis. Cela permet de
mesurer Ie.chemin parcouru depuis 1900 pour s1éloigner de la
. poésie historique et de l'anecdotisme sentimental et se rapprocher du supréme idéal poétíque ou l'ame humaine rejoint le
plan cosmique et s'y joue dans l'espoír et la tristesse universels.
Les traductions de M. Chuzeville, ingénieusement présentées
au point de vue typographique, sont autant de poern~s en prose.
Tout ce qui ,pouvait subsister en fran~ais du timbre et de la
cadence poétiques de l'original a été amoureusement conservé.
Par malheur, il s'y rencontre bon nombre de petits contre•
sens de ceux que nos professeurs de rhétorique appelaieot ~es
contre-sens de mots. Rien ne si:ra plus aisé que de les fa1re
disparahre dans une prochaine é&lt;lition. On peut leur ~tre
indulgent, car ils ne jettent jamais de trouble ou de confus1o_n
dans les développements poétiques et ne se laissent apercevotr
.
que si l'on se reporte au texte italien.
Ce qui fait défaut cette anthologie c'est d'abord une 1ntro-

a

a

NOTES

501

duction claire et nourrie. Celle que M. Maurice Mignon a écrite
en guise de préface est tout
fait insuffisante. Ce sont ensuite
des indications biblíographiques. Les morceaux traduits ne sont
méme pas suivis de leur référence.
Malgré ces réserves, cet intelligent fl.orilege est d'un extréme
intérét et ces poemes traduits se lisent avec un plaisir qui semblait jusqu'ici réservé aux traductions des poésies orientales.
Rien de plus curieux que cette poésie italienne d'aujourd'hui,
si éloignée et pourtant parente de celle de chez nous, " ni tout
fait la méme, oí tout fait une autre ».

a

a

a

BENJAMIN CRtMIEUX

*

* *

STORIA DI CRISTO,

a

par

Gi()'l)anni Papini (Vallecchi)~

Le public ítalien fait cette Vie de Jésus de Papini un succes
comparable
celui de l'Atlantide en France. La critique est
partagée.
0n connaít Papioi. C'est méme le seul Italien de sa génération (U est né en 1881) qui ait une renommée et une clientele
internationales. Son Crépuscule des Philosophes obtint e 1906 un
gros succes de scandale dans le monde des métaphysiciens. Sa
revue Leonardo (1903-1907) fut en Italie l'organe du pragmatisme et lui valut l'amitié de William James. Collaboratéur,
puis directeur de la Voce, il attaqua avec une violence comparable celle d'un Laurent Tailhade ou d'un Léon Bloy, les
professeurs, les hommes d'état ou de lettres en place de la
péninsule, fondant ainsi définítivement sa réputatioo d'iconoclaste. De 1913
r9r5, il participa au mouvement futuriste
avec la frénésie et l'intolérance qu'il a apportées dans toutes ses
entreprises d'action intellectuelle. II fut avec Soffici le fondateur
de Lacerba. En 1912, il avait publié Un Vomo Fivito, roman
'autobiographique qui reste son reuvre la plus émouvante.
Depuis 1915, Papini avait donné une série de volumes de
poemes en vers ou en prose, ou s'aflirrnaient ses dons de styliste
dru et coloré.
La Storia di Cristo est le fruit de la derníere évolution de
Papioi. II s'est convertí au catholicisme, il a souhaité dresser un
monument a sa nouvelle foi, comme aux précédentes, et Jui
recruter des adhérents. Sa Vie de ]ésus est un livre de propa-

a

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANC,AIBE

502

gande religieuse, établi d'apres les Evangiles et les traditions les
plus orthodoxes. C'est ce qu'il explique dans une-longue introduction: Qui don.e a11jourd'bui lit encare les Evangélistes? Et qui
saurait les lire comme il Jaut, s'il les lisait? Les [loses des philosaphes, les com1ne11taires des exégétes, les variantes et l'érudition des
atmotateurs servent bien peu ... Le cmur veut auire cbose. Cbaque
généraiion a ses i11quietudes et ses idées - et aussi ses folies. Il Jaut
retraduire, pour le service des egards, l' antique Eva11gile. Pour que

Christ soit toujours viva11t dans la vie des bommes, qu'íl sait éternellement présent, il es.t nécessaire de le ressusciter de temps en temps,
11m1 point pour le peindre a la mode et aux couleurs du jour, mais
pour reprifrenfer grace ades pal'oles nouvellcs, ades rapprocbements
avec le présent, sa vérité eternelle et son histofr1J immuable.
Et c'est a cette tache que Papini, néophyte illuminé, consacre tous les dons de poete et d'artiste que la grace divine lui
a accordés. 11 se fait ce joculator Dei », avec 1'espoir que ses
jongleries rameneront au sanctuaire déserté le peuple en proie
au matérialisme et ala haine. Regardons-y de pres : ce rapprochement del'homme d'aujourd'bui et de Dieu, c'est le princ¡pe
meme du franciscanisme, c'est l'essence de toute l'hagiographíe
italienne du xiv• et du xv• siecle_s, depuis les Fioretti jusqu'a la
Légende dcrée, depuis Saint Bonaventure jusqu'a Sainte Catherine de Sienne. Papini, dans l'ardeur de la foi, rejoint le Saint
d'Assise. Mais son tempérament coléreux luí donne en route la
haiae d'un Saint Domintque ou d'un Jacopone da Todi contre
les impies et les sceptiques.
·
Son histoire du Christ, en cent vingt-neuf chapitres qui
couvrent six cent vingt-neuf pages imprimées serré, est une
suite de tableaux et de récits, coupés de réflexions historiques,
morales et religieuses. Le but sans cesse poursuivi est celui-la
mérne que s'assignent les prédicateurs de la Passion, le ven•
dredi-sairit. 11 s'agit d'émouvoir d'abord pourmieux convaincre. •
Et pour émouvoir, on tvoque le gout de l'éponge de ñel, on
moatre le sang coulant de chacune des plaies, dégouttant m~lé
a la sueur poussiéreuse de la couronne d'épines aux yeux du
Christ, etc... Papini se sert de la pitié et de la sympathie
humaines pour hausser son lecteur jusqu'au divin.
Voici l'étable: Jésus est né dans•ur1-e Etable. Une Etable, une
Etabie reelle, ce 11'esi pas le ioyeux portique idi.fté pour. le Fils dt

"

NOTES

503

David par les peinlres chrétims, qua-si ho11/eux que kur Dieu ait
dormí dans la mi~re et la saleté. Ce n'est pa¡ da'//antage la Crech,
de ca.rt-0n-páte que la fanlaisie pátissi.are des imagiers a cóllftJ.e da,u-s
lts tetnps modernes, la Creche propre et gentille, etc .. , Non, un.e
E~able, ~ne Et~le ré8lle, /esl la Mai~ott des Bétes, la pr:ison des
JMtes q,u1 travmllmt pour l bomme. L'antique, la pa1nire Etable des
pays _de l'~nti1uité, des pays patwres, du pays de Jésus, n'csf pa-s le ,
P~h,que a _pzla:tre: et a cbapit~aux, ni l'Ecurie scienlifique des
ntbes d au¡oul'd hm ou la Cabant {légante des veilles de NoU.
L'Etable n'est que quatre murs bruls, un. pavé sale, un toit ti«
pouíres et de pLan~bes. La vraie Etable est sombre, dégoútcmt~,
puante .....
Cette allure un peu piétinant(!, ces « ce n'est pa.s.,. ce
n' es t pas ... e,est ... e,est ... », qui rappe1le l'allure de Péguy,
~ cha.age guere tout le long du livre,. sauf aux pages d'iovec...
t:1,ves, ou Papini retrouve sa rapidité coutumiere. Des morce¡nu:
de b-ravoure, du méme style solennel, mais d'une perfection
rare ( on est tenté d~ di.re : fl-aubertiens), traver~ent la monotouíe du rédt toutes les dix ou quinze page;.
Citons la description de la veille de la Paque : -Des toisans
d'r¡gneau par milliers étctie11t étendue{ au toleil wr les tofü ; et de
c~ue n'.aison s'élevait-un filet de fumée, qui s-'épanouissait d4ns
l'~ir, déhcat comme l'éclosioti d'une,faur, et puis se perdait dans le
retentwant de féte. Des melles déboucbaient aux carrefours les
v1eilles aux ne;t_ méchants, marmonnant des anatbemes; des pelits
enfanfs aux joues sales qui galopaient, un paquet sous le bras ,- des
hommes barbus ,qui portaieni sur l'épau]e U') chevrel;Jtt OJ.t un baril
di 11i1z ,: des anicrs qui tiraient par la bi;ide /eur béte, vwseau bas ·
des jeunes filies qui dardaient lenrs yeu,-c impudents et mélan.calique:
S"1' les étrangers qui cbemina:if/lJ.t, círconspects, au milieu de ce ti111lt1,,":4'"~e tJ.e jite ... Un parfum d'espé:rq.nc~ et de pr»1ietnps purifiait
• l antu¡t{e puanteur de ,e 11id avermine d~ ci.rwncis. l:!.t u,¡ déluue
de clarté se dév~rsait du grand soleil d'Orient sur les qwtire e:/.
/~.
Et citoas aussi, p'ris au hasard, pour etre complets, u.o pa,~e explicatif et P10ralisant. Il s'agit des naces- de Caoa : Vous
'll()IJS rappelet les paro]es de l'échanson a l'époux : « Cbamn com1t11nce. par mettre sut la table le bon vin; puis, quand les gens
sont ivres, on sert le moins bon ; milis toi, tu as conservé le br;m
1

et~:

�LA !\OUVELLE RE\'UE FRANCA,ISB

¡usqu'lz re momml. » C'ilai/ Id fandm usagr, l'usagc dts anliq11tS
l/lbrt11.-; ti dtS P,1ims. Mais JI.sus 11e11/ rnwerur re t&gt;ieil usage
ampbylrional. Ltsa11cims domzait,nl d'abord le bo11, p11is le ma1wais i.
el lui, aprrs le bo11, strt le meilltur. Le t•i11 aigre el s1iri, la piqueltt
qui se IMit au dib11I du rtpas, r'es/ le t•ÍII de rA11tieu Teslamml, lt
trin gálé, qui a jleuri ti tourné el q11'011 ne pmt boin. Le t•in
qzlapporle ]t.sus, plus pur el plus gnillard, qui rtjouit le «e:tr el
rkbaujfe le sa11g, r'esl le vin 1101weau du RoJaume, le Vi11, duli11é
aux épousai/Jes d11 ciel et Je la /erre, le t•i11 qui don11e /'itrresse divi",u
qui, plus lard, s'appellr.ra In • folie de la aQix ». Lts nocrs de
Ca11a qui, da11s /'it•angile de ]ea11, sau/ le pre11zier miratle, sont
une alllgorie de la rivolulion éva1Jgéliq11e.
Te! est le livre de Papini, débordant de sincérité, mais non
pas exempt de rhétorique, ouvrage de longue haleine ou les
beautés abondcnt, mais qui ne selaisse pas absorber sans fatigue,
la meme fatigue qu'on éprouve daos les Loges Vaticanes :i trop
rcgarder les plafonds de Julcs Romain ou dans les cloitres de
Florence les fresques d'Andrea del Sano. Les draperies sont
belles et les morccaux d'académie sont réussis. :Nous ne marchandons pas notre admiration, mais était-ce bien de l'Andrea
del Sarta que voulait íaire Papini? X'était-ce pas plutot du
Giotto ?
BENJAMJN CRÉMlEUX

•

ANTHOLOGIE NEGRE, éditée par Blaise Cendrars
(La Sircne).
A l'heure ou se réunit le Congres pan-noir, voíci la littérature africaine pré,entée pour la premicre fois, dans son ensemble, au public fran~ais. M. Blaise Cendrars s'est impasé la un
travail ardu de compilation dont on lui saura gré. 11 le présente
sous uue forme loyale, cohérente et modeste qui ramcnera a
l'art ncgre un public que d'autres manifestations avaient
éloigné.
•
.
Des légendes cosmogoniques, représeAtations tres somma1res
de la divinité et qui font bientot place au fétichisme et a la
magie. Aucun mysticismc, aucune intuition de l'infini. Thc~es
éternels de la désobéissance, de la discorde, de la résurrecuon,
de la destruction du monde. Monstres dévorcurs de vierges,
ogrcs, miroirs magiques. Une incantation du feu assez wagn~

IIOTES

riennedans la Ugmde de la Srparahon (n° 3); daos cette méme
ligende un chant de funérailles d'une beauté certaine. Totémisme, grigris et contes : des sentiments tres touchants, quoiqae sans profondeur et entachés de scn,.ualité. Les légendes
et le merveilleux sont d'une composition défectueuse, d'un
débit incohfrent, embarrassés d'infinies rép~titions qui les font
prendre en avcrsion. On est loin de la concision chinoise, de la
sobriété des récits juifs, des mythes grecs. lmagin:ition sommaire, invention pcu décisive.
Les cantes moraux sont d'une exquisc fraicheur primitive et
aussi une partie des cantes d'amour. Le ncgrc yapparait tel que
nous le conn:iissions : impylsií, puéril, doux et avidc de destruction •. Une intelligence saos lucidité, mais du bon sens et
UDeexpérience condensée d:ins d'heureux proverbes: • Le mensonge donne des fleurs, mais pas de fruit• »; • que l'homme sindre achcte un bon cheval pour fuir lorsqu'il :aura dit la Yérité » ;
• la mort est dans les plis de votre manteau " ; • la guerre est
une vache qu'on trait au milieu des épines. »
Les femmes jouent un róle important; elles sont travailleuses,
ingénieuses, et experte,. en magie. Souvent encare la sagesse se
découvre chez les cnfants. La préscnce des animaux est itnpérieuse et leur róle c.1pital ; a ce point anthropomorphes qu'on
le demande souvent s'il ne s'agit pas de chefs de clan désignés
par le signe du totem protecteur. Certains contes, comme le
n° 33, ou le pcre-éléphant visite tour :\ tour les villages des
tigres, des antilopes et des sangliers ; ceux de la légende du fils
cluCrocodile et de la légende des Singes rappclleront Kipling.
Cene littérature, d'origine ancienne, nous est parvcnue
modernisée ; il y est question de fusils, de rasoirs, de tabac.
Cependant on remarquera que, sauf dans les trois con tes moderles, il n'y est jamais question de blancs, de soldats, de voyages
lointains ni d'aucun peuple étrangcr.
Ce recueil devra figurer désormais dans les bibliothcques.
Scientifiquement dressé, muni d'une rigoureuse documenta1. 11 n'cst pa, sans imén~t de remarqucr que les AUenunds qui
i&amp;aitnt, dcpuis quelques années, spéc:Wisés CWJS les études n~rcs,
IODt aujourd'hui les premicrs A vouloir déshonorer les noirs par lcur
P'Opagande.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

506
tion, ¡¡ eut fait honneur
de le devoir un poete.

a

a un

savant. Nous sommes heureux
PAUL MORANU

* *

LES REVUES
LES TROIS IMPOSTURES
La REVUE HEBDOMADAlRE ( 6 Aout) etle C:R.APOUILLOT ( J 5 Aoüt)
donnent des extraits d'un livre posthume de P.-J. To~let: ~
trois Jmpostures; ce sont des maximes d'un style e:&amp;qms, et qw
ioue la pensée :
Q=d on a raison, il taut raisonner comme un homme ; et comme
une lemme, quand on a tort.
Bien des femmes qui peosent aimer, peut-étre n'est-ce poi~'.t l'amoW'
qll'e!le&amp; aitnent, autant que l'esclava.ge, et cette douceur de pher ...
Les funes ont leur glace, ou la violence ne fait que reboodir. la
ferveur du printemps délie les fontaines.
·
On a dit ,d e Ja beauté que c'était une protnesse de bonheur.

~11

n'a

pas dit qu'elle ft\t tenue.

a

faut la dou[eur bien de la sincérité pour qu'elle ne soit pas flattée
secretement d'étre en spectacle.
Comme un adolescent sa sa:nr, l'amour apres tui qui traine l'amitié,
.
c'est ~us de rides que de sagesse.
Pour les femmes et les enfants, la liberté c'est de contredire.
Le miracle de la charité, ce fut de la faire faire par les pauvres. Cela
s'appelle: mutuallté.

Ces gens qui prétendent que ce qui les perdit, c'est d'~tre bons .. ~
Sans doute : mais aquoi?
*
* *

Enfouies sous les feuillages, mi-partie blanches et brunes, avec
leurs murail!es couronnées de planches, et coilfées de la tuile sarrazine, les fabriques á papier ont la figure, presque, de certaines maisous
de Syrie. On tient d'ailleurs que cette industrie s'est établie en Auvergne au retour des Croisades. Ce qu'emendait dire en somme lt vieux
Ratou qui .nous déclarait un jour sur la roure : « Le papier, c'est un
progres que Louis XIV a rapporté du Maroc. i, Pro:he le pont de
Valeyre, couverts de licrre au milieu des arbres, on voit des pans de
murs en délabre: la Dame et Escalan, - Damas et Ascalon ? - qui
auraient été les premieres papeteries de France ....

*
Quels particuliers que ces papetiers, fiers de !eur état, aimant les
frairies al'auberge et partés aux propos sentendeux. Jean les a encare
connus, ceux-la qu'on voyait, trente ans auparavant,, sous l'Empire,
veoir chaque dimanche a la ville en habit de serge jaune. Beaucoup
avaient, comrne on dir, Jes talents sur la clarinette. IIs les devaient a un
des leurs, ex-musicien de régiment, glorieux d'avoir joué devant le roi
aSaint-Cloud, - c'était pour lui « le diner qu'il avait fait avec LouisPhilippe. » Et ces anistes rehaussaient de leur présence la procession
de la Fete-Dieu, qui est la grande. fétc d'Arnbert. Les autres papetiers
suivaient en chantant, revetus d'une robe et d'un surpJjs de chantre
loués a la sacristie.
*
Le grand-pe.re-parrai.n était devenu papetier a_pres avofr étudié pour
étre pretre. Un esprit curieu.x, sao8 doute, et qui eut toute sa vie un
gout pour la lecture. Peut-étre en al!ait-il de lui comme d'un autre papetier de ce temps : ce! i-hl, lorsqu'il partait pecher !a truite daos les
torrents de ces hautes vallées boisées, fourrait dans sa poche une chandeUe et quelque livre. La pluie venait-elle a se lacher, il s'asseyait sous
un sapin devant les roches et les amicas, allumait son luminaire et
passait sa nuitée en lecture ....

•
Bien sur, ces gouts rustiques ne sont pas, méme chez ces villageois

LES JARDINS SAUVAGES
Henri Pourrat raconte dans la R.EvuE BLEUE ( 20 aotlt!
; septembre) l,enfance de Jean l'Olagne, poete, tué l'eonem1

a

le

Tille : un coin des monts du Forc.i; oú les papeteries délabrées font
encore leur tapage de pilons, daos les vallées ¡&gt;aysannes toutes riantes
et verdissantes, des vallées d'eaux vives, d'herbages, de noyers et de

frénes.

*

n

LES REVUES

II ¡uin r915_:
Tu me parlais de Valeyre, ta province, aux portes de ootre petite

de roman, un amour de la nature a la Jean-Jacques. Ce contentement
des belles joumées, plutot : le calme de I' apres-midi au soleil qui couche
les ombres bossues des pommiers sur les prés-vergers pleins de griilons,

Et tel, lA-haut, parlera quasiment avec lyrisme du joli mois &lt;fe mai,
lorsque le coucou chante au vert naissant des bois.
11

Quand j'étais petite füle, on m'envoyait remplir la bouteille d'eau

�LES REVUES

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

minérale a la source de Longechaux, Des la pointe du jour, tant on se
levait de bonne beure cbez nous, pour le travail, alors que tout est
encore mouillé et que les oiseaux se réveillent. On entendait le ~incement des charrues et les chansons des laboureurs, parce que tout le
monde chantait, en ce temps... Ha, Valeyre, c;:a ne me passera
jamais ... »

.*

.

AMIEL

ET
LA PLURALITÉ DES LOCUTIONS
Charles du Bos écrit dans la REvuE DE LA SE1i!.AINE (16 septembre):
Pour tendre au sortir d'une lecture l'impression immédiate dans
toute sa vivacíté et toute sa force, je crois bien que personne n'a jamais
surpassé Amiel : il semble alors trouver instantanément ou plutót pos•
séder par nature cet équilibre entre la conipréhension et le jugement
auquel d'autres n'atteignent que beaucoup plus tard ou pas du tout:
l'objectívité qui ailleu'rs paralyse son effort ici lui fouroit aussitót le
recul nécessaire. A ces moments-la, par la qualité scieatifique du
regard et la netteté des fom1es qui se dresseot devaot lui, il fait songer
a un homme qui, penché sur un microscope, apercevrait un champ de
cristaux. De La Fontaine, Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Quinet,
Douda.n, Sainte-Beuve, Taine, Renan, il n'a rien dit qui ne stimule la
réflexion.

La Bruye:e doit demeurer l'objectif idéal de tout écrivain digne de ce
nom, ma1s au grand artiste littéraire il se présente comme la norme :
il le pratique d'ínstinct, et d'instinct aussi il consent les sacrifices
nécessaires.
:·· Pour d'autres écrivains, non pas anistes, mais psychologues de
naissance, ce recours a la « pluralité des locutions » offte une teotation
d'autant plus forte qu'elle leur apparait au contraire sous J'aspect d'un
devoir essentiel: celui de ne pas mutiler la pensée. lis se livrent alors a
une .sorte de jeu, - littérairemeot le plus dangereux qui soit - qui
coos1ste non plus, apres l'avoir déterminé, viser le centre de Ieur
cible, ?1ª'.s, _persuadés que ce centre se déplace toujours, a Je cerner
pour ams1 clire par leurs expressions accumulées.
Je ne puis id que renvoyer a la lettre du marquis de Ja Tour du
Pin sur Volupté que Sainte-Beuve a reproduite en appendice au roman
et. qui témoigne d'une faculté d'analyse égale a celle-la méme qu'elle
de_fend : le lecte~: y trouvera décrite, mieux que je ne saurai jamais le
Íall'e, cette mamere de procéder dont jusqu'ici Volupté demeure précisément a mon sens le seul chef-d'ccuvre incontestable . .Mais si, dans
Voluptl, de cette peinture par touches successives se dégage un
tableau complet, c'est que, pour voisines qu'elles soient - et iJ est
!mpo~si~Je de l'etre davantage - les expressions cepend:nt ne sont
1ama1s mterchangeables : chacune figure un chiffre dans les colonnes
de la longue addition. Or c'est ici surtout qu'Amlel se laisse prendre
en défaut: il addirionne moins qu'il n'aligne.

a

*
* *
LETTRES DE SOLDATS

et, plus loin :
Critique littéraire, Amiel possédait le don enviable entre taus : la
fermeté dans la nuance ; et sans que rien vint alors s'interposer, du
jugement cF don p.issait aussitót dans le style. Grand écrivain toutes les
fois mi il se pre.te a un sujet précis et individue! ; le reste du temps
nuaocé toujours, mais trop docile a la peo te qui l'entraine :
I8 juillet 1877. -

Je viens de rencontrer dans un roman cemín personnage
qui a le tic des synonymes. Je me su.is dit : Prends garde i,. toi, tu penches
de ce c6té . .En cherchant la nuance juste de ta pensée, tu parcours le clivier
des synonymes, et tres souvent c'est p:a.r triades que u plumc procede ...
L'exprcssion uniquc est une intrépidité qui implique la confiance en soi et la
cl:úrvoyance. Pour arriver :\ la touche unique, il faut ne pas douter, et t~
doutes tonjours.

Amiel fait ici allusioo it une des diflicultés les plus complexes avec
lesquelles certains esprits se trouvent aux prises. Le classique adage de

L'Union pour la Vérité continue

a publier,

dans ses Docu-

MENTS SUR LA CrvrLISATION FRAN&lt;;:AISE, d'admirables lettres de

sold~ts to1:1bés pendant la guerre. Voici (juíllet 1921) celles du
« pemtre inconnu » Eugene-Emmanuel Lemercier, adressées
son camarade Pierre Auzende. On lit dans la derniere
(2r mars 1915) :

a

Ah I le spectacle de ce champ boulcversé, plein de morts, comme ¡¡
, est consolant daos son horreur ! Comme c'est facile d'etre mort d-ans
la terre et comme c'est plus beau que les singeries des funérailles ...
J'ai appris entre temps roa nomination au grade de sergent. Je suis
content de tout céci pour ma mere de qui ces souvenirs pourront
a~oucir les tristesses que je prévois, car a l'heure actuelle il est imposs1ble de s'en sortir. Cher bon ami que j'ai beaucoup aimé, je voudrais

�5ro

LA NOUVELLE REVUE FRANt;A!S1!

que tu pusses choisir quelquccl1osc comme souvenir, ma1heureusement
je n'ai rien. Peut-etr.? ruoo impeml.éable t0ut ncof te ferait-il plaisir.
Ke t'étonoe point de ces propos, car sache qu'apres chaque coup dur,
nos compagoies revieonent a quarante bommes. Pense a moi et aie de
l'espoir pour moi qui n'ose pasen avoir.

MEMENT O
AcrION (aoüt):

Faits-dii•en,

par Georges Gabory.
(juin): L'Art 1k J'émail, par Frao~ois Fosca.
ART ET DÉCoRATION (aout): Le Thédlre de Marionnettes du bouJev,1r4
de Clicby, par Reue Chavance.
lE Buccn,i (aoút): Poemes, par Jean Lcbrau .
L'AMOUR DE L'An:r

LE BvJ.LETIN DE LA VrE ARTISTIQUli- (15

aout): Arts minettrs nigres,

par P. C. Lepage.
LA CoNNAISSANCE (juillet-aoüt): Origines arabes de Dante et de
Pa;cal, par Jean Cassou ; Poet~s faitt,iisistes, par Henry Charpentier.
LE DrvA:.-. (juillet-aoüt): Sur /a Fin d'uii bean ¡oiw, par Ch. du Bos;
Fra11cis Careo, par Henri Martineau.
·
EtUDES (20 aoút-20 septcmbre): L'CEuvre tks Frires Tbaraud, par
Louis de Mondadon.
LES FACETTES (été 1921): L'Etranger, par Michel de Gramont.
FE0ILLETs DE L'EFFORT (aout-septembre) : Dari11s Mi!haud, par
Henri Sauguct.
JouRi.AL DE PsYCFIOLOGIE (15 juilkt): Doctrines et metlmde; psycholagiqius de l'lnde, par P. Masson-Oursel.
LES MARGES ( 1 5 septembre) : Nez. au vent et pt1s perdus : Thulassa !

Thalassa J par Fagus.
MERcun DE FRANCE ( r 5 aoút) : Léon Bloy, par A. Retté ; .lts
parents de Baudelaire, par Emest Rayoaud; (r 5 septembre): Post•
scriptum li 1me version angl.iise de « Pb_vsiqu.e tú l'Amour », par Ezra
Pound.
LA Nouv.ELLE JouRNÉ.E (1•r aout-ier septembre): Recits poitevitis,
par Gcorges David.
LE PRISME (rer septcmbre): Aube. Apres, par Max Elskamp.
LA RENAISSA1&gt;1CE D'OccrnENT (septe.mbre): L'Abbesse el l'Abbayt de
Castro, par René-Louis Doyon.
LA RErnE DE fRANCE ( 1 5 aout): La Lida sans cygne, par Gabriele
d'Anounzio ; ]aurnal de Marie Lenéru; (rer septembre): U118 re,Ulis·
sanee de Ja Poésie américaine, par Valery Larbaud.
LA RE.vuE DE G.ENEVE (aoüt) : Figures passageres, par Jeao-LouisVaudoycr.

MEMENTO

: .R!;is 11egm, par Pierre Bonardi.
H11on de Bordeaux, par

LA

GRANDE REVUE (aoüt)

LA

REVUE HEBDOMADAIRE (10 septembre):

Alexandre Arnou.x.
REvU'E DES ]Ecnms

(25

aout) : Naire-Dame du .\1.ont-Carmel, par

Henri Ghéon.

REvuE DES DEux-MoNDES (15 aout-rer septembre) : S11primes
visiom d'Orient,, par Pierre Loti.
REVUE DE PARIS (1"' aoüt) : Lettre d'Hector Berlioz sur les TrO)'e11s;
L'Empenur dts Paríais, par Jean-Louis Vaudoyer.
LA REVUE UNIVERSELLE (15 aout) : La pmsée allemande et l'Orie,11;
par Maurice Muret; Une 1.IÍsile d Orthez.. chez. Fra,icis JammtS, par Marce!
Provence.
S1GNAUX (septembre): Je fütliais en /aire un bomme, par Neel Doff;
Hrm1111age ti ].-E. Bln11d1e, peintre splendide et cn·tiqu.e admirable., par

André Derain.
VALORI l"LASTICI (no 2): De l'état de la peinture italie1me, par
Cario Carra.
LA Vrn (septembre) : Du cóté de la vil/e de btmgalo-ws, par Jeaxme

Lichnerowicz.

MEMENTO BIBUOGRAPHIQUE.
LITTÉRATURE ANGL~SE

WrtLIAM MORRIS AND THE ·EARLY DAYS OF THE SóCIAL!ST MoVEpar]. Bruce Glasier. (Longman : 6 sh. 6d.).
THE Ow MAN's YouTH, par Willim11 de Morgan. (Heinemann).
VANESSA AJ'ID HER CoRR!!SPONDENCE WITll JONATHAN Swn,.
Lettres pub!i.:cs pour 1a premiere fois d'apres les originaux avec une
lotroduction de A. Martín Freeman. (Selwyn and Blount).
H~LOiSE AND ABELARD, par Georg-e Moore.
MODERN DEMOCRACIES, par James, Viscotmt Bryce. (Macmillan).
PAcL VERLAl:S:E, par Harold .Vicholson. (Constable).
llENT,

BE:YO"ND THE HORIZON, -

THI!

MOO:l/

Of TRE CARRIJ3EES, par

E1,ge11e O:Neill. (Boni and Liverwright).
PRINC[PLES OF FREEDOM, par Terence McSweeiuy. (Dutton, .rewYork).
SHE AND AtLAN, par Sir Ryder Haggard. (Hutchiosoo).
MARY STUART, par Jolm Drinkcl,(Jater. (Sidgwick and Jackson).
STUDIES IN Isu.Mrc PoETRY, par Nicbolson. (Cambri&lt;lgt: University
Press).
'

�LA NOUVELLE REVUE FRANC,\ISE

512

LITIÉRATURE ALLEMJI.NDE
(

AEON. DRAMATJSCHE TRILOGfE.

I. AEON

2. AEoN zwrscHEN DEN FRAUEN, par

DER

WELTGESUCHTE.

Al/red Mombert.

(Iasel

Verlag,

Leipzig).
DAS M:~RCHENBRIEFBUCH DER HEILIGEN N.il'.CHTE 1M }AVANERLANDE,

par Max Dauthmdey. (Albert Langen, Munich). •
ARMAND C.~RREL, par Moritz. Heima,m. (S. Fischer; Berlín).
UTA CuRETIS, par Erna Grautojj. (Deutsche Verlagsanstalt, Stutt·
-gart).
GEORGE,

par friedricb Gimdolf. (Boodi, Berliu).
JusTE-MILIBU, par Carl Stembeim. (Kurt Wolff,

LES RAPPORTS INTELLECTUELS
ENTRE

LA FRANGE ET L' ALLEMAGNE

BERUN ·ooER

Munich).
DER DEUTSCHE JANUSKOPF,

par Cárl Schejfler¡ (Bruno Cassirer,

Berlin).
JAHRBUCH DER JUNOEN KUNST. HERAUSGEGEBEN VON GEORG B!El•
MANN,

(Klinckhárdt und Biennann, Leipzig).

KAIRUAN 0DER :EINE GESCHICHTE VOM MALER KtEE UND VON DEI
KUNST DIESES ZEITALTERS,

par Wilhelm Hausemtein. (Kurt Wolff,

Munich).
GEORGE

GRoss,· par Wi/li Wolfradt. (Klinckhardt und Biermann,

Leipzig).
PHILOSOPHIE ALS KUNST,

par Keyserling (Graf. Hermann). (Otto

Reichl).
par Otto Flake. (Drei Masken Verlag, Munich).
par Otto Neuratb. CN- Callwey, Munich) .
Hermami Brinckmeye1·. (Wielaod Verlag, Munich).

PANDAEMONIUM,

ANn-SPENGLER,

STINNES, par

LE GERANT: GASTON GALLIMARD .
ABBEVILLB. -

IMPRIMERIB F. PAILURT.

Nombre d'esprits, et des meilleurs - je veux dire : des
plus frans;ais - commencent a envisager d'un autre reil
la question des relations intellectuelles avec l'Allemagne.
lis commencent aadmettre que ces relations puissent etre
repríses; et de la a penser qu'elles doivent etre reprises
il n'y a qu'un pas ; que certains ont déja franchi (et tou;
ce que je vais dire ici ne parait déja plus bien hardi a
personne); certains ont meme pensé qu'il ne pouvait y
avoir qu'avantage pour la France a les reprendre, et a les
reprendre au plus tót. II parait a ceux-ci que l'ignorance
est toujours une cause d'erreurs, et que de toutes les ignorances, celle de l'ennemi est la pire ; que cet isolement
ou l'on prétend parfois maintenir l'Allemagne, pourrait
bien en fin de compte se retourner centre nous ; que ne
pas regarder n'a jamais empeché d'etre vu et que ce jeu
d'autruche était un jeu de dupe, qui conférait a l'Allemagne
tout l'avantage dont nous nous départions du meme coup.
A détourner ses regards du voisin, sous couleur de le tenir
en pénitence, a se refuser de considérer ses découvertes et
ses progres, notre seule vanité trouve son compte. Il est
pour les peuples, aussi bien que pour les individus, une
infatuation, une sorte de suffisance qui ne va pas sans
niaiserie et que fatalement un arret &lt;le développement
accornpagne, c'est-a-dire la décadence. Les lendemains de
33

�514

LA NOUVELLE REVUE FRA.~&lt;:AISB

yictoire sont particulierement dangereux ; Nietzsche le
savait bien, et c'est ce qui lui faisait écrire, apres 70 : « La
nature humaine supporte plus difficilement la victoire que
la défaite i&gt;, et les quelques pages qui cornmentent cette
phrase, au début de ses Considérations inactuelles - _pages
si éloquentes et si sages, et dont la méditation serait
pour nous de si grand profit, que je les souhaiterais affichées sur nos monuments publics, a cóté des discours a
la Chambre.
Je crois que l'on peut aujourd'hui, sans trop se faire
aboyer, dire a voix haute ce qui ne fait secret pour personne et que seuls quelques obstinés se refusent encare a
admettre: la France, depuis la fin de la guerre (je n'ose
dire: depuis le commencement de la paix) n'a cessé de
perdre du terrain - moralernent et intellectuellement.
(Et j'ajoute aussitót que je la crois sur le point d'en re.
prendre.) Des ava11tages de sa victoire a-t-elle maladroi•
tement usé ? Je n'ai garde d'aventurer ma critique sur
le terrain de la politique et de la diplomatie. Je sais bien
qu'en travaillant a se faire craindre, parfois on ne parvient
qu'a se faire détester, et j'ai grand besoin, pour me rassurer, de relire cette phrase de Bossuet : ce Il est arrivé
qu'en méprisant par ·raison la haine de ceux dont il nous
fallait combattre les prétentions, nous en acquérions l'es·
time, et souvent meme l'amitié et la confiance '. » Je
souhaite qu'il en advienne ainsi; mais~ précisément, si
j'examine l'action officielle et officieuse de la France daos
le domaine qui m'est le plus familier~ celui des lettres et
des arts, il me parait que trop souvent ce n'est pas la
raison qui guide, cette raison que souhaitait ici Bossuet
- ou qu' elle est bien mal éclairée. Que penser de cette
ce propagande l&gt; fran~ise, dont parle Thibaudet ditns un
excellent article de l'Opinion ( r 3 aoftt 1921)? Les ex:emples
qu'il cite d&gt;incompétence, de maladresse, d'imbécile fatuité
1.

Oraison funebre de Michel Je Tellier.

t.ES RAPPORTS INTELLECTOELS

{auxquels hélas ! on pourrait ajouter bien d'autres) sont
si mortifiants pour notre amour-propre national, qu'il
m'est pénible de les redire. Je préfere ne retenir de cet
article que les réflexions que voici ; elle me paraissent si
sages et si bien &lt;lites que je ne me retiens pas de les citer
tout au long :
Nous avonsune vie nationale etunevie internationale. L'une
et l'autre se combinent dans notre attnosphere intellectuelle. La
guerre nous ayant déshabitués nécessairetnent de la vie internationale, l'aya~t constamment affectée d'exposants nationalistes,
soumise a un contróle nationaliste, il est naturel que nous
éprouvions aujourd'hui quelque difficulté a nous réadapter a
elle. Certains cerveaux s'en montrent incapables. Et il n'est
peut-etre pas souhaitable qu'il en aille autrement. La division
.du travail intellectuel et social implique des spécialisations, une
nation a besoin de défenseurs matériels et moraux a qui le
nationalisme donne l'ossature qui leur permet d'agir et d'etre.
Mais le danger du nationalisme exclusif pour la nation ellememe apparait bien vite. 11 est incapable de voir les intérets
généraux de l'humaniré, de reconnaitre le$ courants qui traversent les nations. Le sens de la víe internationale s'oblitere alors
de la fa~on la plus dangereuse, et qui ménage de durs réveils.
Je le sais bien, on cootestera énergiquement que le nationalisme
refuse de se préoccuper de la vie internationale, ni surtout de la
vie des autres nationalismes avec 1esquels il soutient constamment des rapports d'alliance et de lutte. Des intelligences nationalistes, des organes nationalistes, sont attentifs et ouverts a ce
qui vient de l'étranger ; le nationalisme implique m~me une
on est toupréoccupation constante et inquiete de l'étran&lt;Yer,
•
b
JOurs nationaliste contre quelqu'un. Mais précisément la préoccupation d'utilité na:tionale compromet gravement l'infonnation
internationale. I1 faut savoir s'en líbérer momentanément
5•a bandonner al'étude désintéressée. C'est de cette maniere seule'
qu'on peut arriver a la coonaissance, et que la connaissance, a
·son heure, pourra se transformer en utilité. Un esprit que la
guerre aura libéré de l'internationalisme de la paix aura chance
.de rendre des services précieux s'il demande ala paix de le libé·xer du natiooalisme de la guerre.

�. LA NOUVELLE RE\'UE FRA~&lt;;AISI!

516

Puis il parle de ce ce danger pour l'esprit fran&lt;;ais, pour
la pensée fran&lt;;aise, qui perdraient bien vite par les procédés
en cours, d'abord leurs qualités de mesure et de gout,
puis leur clientele naturelle 1, ... Car, outre la ruineuse
infatuation du pays qui le pratique, ce systeme de boycot•
taue de protectionnisme outrancier et de volontaire aveub '
glement, présente un autre danger : le détournement
progressif des regards de l'autre pays. L'attention, la curiosité, les convoitises de l'Allemagne, aujaurd'hui se détour·
nent vers l'Est ; et bien nai'f serait celui qui n'y verrait
qu'avantage pour la France ! Ici je céderai de nouveau la
parole, et laisserai parler l'Allemagne elle-meme. L'article
que je vais citer copieusement a paru dans le Neue Merkur
de juin dernier , . L'auteur de cet anide, Ernest Curtius,
s'était déja signalé a notre attention par un remarquable
livre suite de conférences sur les nouvelles directions de
de la' pensée fran~aise - dont la Nouvelle Revue Fra11yaise a
dernierernent rendu compte. Ec-0utons-le:

ENTRE LA FRANCE ET L'A.LLEMAGNE

5I7

que !'indice extérieur de ce revirement. L'attitude qu'on a vis-avis du bolchévisme ne compte pour rien. Ce qui importe, c'est
qu'il est l'expression d'un changement de direction de l'inte1ligence occidentale. A la suite de Descartes etde Voltaire, de l'affranchissement de la pensée tant en France qu'en Ano-leterre
•
t&gt;
'
de la Révoluuon frarn;:aise, toute émancipation intellectuelle,
tout renouveau social semblait devoir venir de l'ouest. La France
se sentait le porte-fiambeau de l'Europe. Quand aujourd'hui elle
continue a vouloir jouer ce róle, elle ne trouve plus chez nous
d'auditoire.

Et plus loin :
L' Allemagne a cessé de regarder du cóté de la France avec
l'intérét de celui qui attend quelque ch ose. Pour qu' elle y dirige
nouveau ses yeux, il faudrait qu'une personnalité éclatante
y panit, témoignant que les vieilles traditions de la France
aussi bien que son intarissable vitalité ont encore de quoi
fournir de nouveaux aliments au monde, qu'elle peut donner
autre cho~e que de piquantes variations d'analyse psychologique
et des raffinements littéraires ; qu'elle est capable de francbir les
frontieres de l'auto-dissection artistique et de la contraction
nationaliste, pour porter une parole de vie spirituelle dans le
concile européen interrompu.

a

L'aspect du probleme intellectuel franco-allemand, aujourd'hui, n'a plus rien de commun avec ce qu'il était en 1914. La
o-énération est éteinte qui aurait pu fournir les supports d'un
t&gt;
é .
nouveau líen organique entre les deux cultures. La gén rat1on
nouYelle a de tout autres bases d'expérience. La jeunesse intel·
lectuelle del' Allemagne de 1921 n'apport 7 plus au probleme
des relations psychologiques avec la France l'intérét vi,·ant
d'avant la guerre ... La jeune Allemagne regarde ver~ l'est, tournant le dos l'Occident. Ceci indique un revirement décisif. De
tout temps, sortir de soi-ml!me, fut une des nécessités de
!'esprit allemand, qui ne parvient a sa forme qu'apres une
fécondation venant d'ailleurs. Mais la ou cette tendance reste
vivan te ( c'est-a-dire la ou elle n' est pas refoulée par un nationa·
lisme de culture, pédant et vieilli) les esprits se tournent vers_ la
Russie, et au-dela, vers les Indes et la Chine. Les sympath1es
que le bolchevisme rencontre aupres de notre jeunesse, ne sont

de ce genre sont, de notre part, tout ce qu'il y a de moins indi-

La Re-;me Rhénane d'octobre l'a reproduit itz-extenso daos une
excellente traduction que nous eossions certainement utilisée id, pour
nos citations, si elle nous eí\t été conoue plus tót.

qué. En plus, elles font preuve d'une parfaite méconnaissance
de la psychologie fran~ise. Elles amenerontnon pas un mouvemeot vers nous, mais le contraire, - une pénible surprise et un

a

1.

Analysant ensuite les différentes raisons qui rendent la
reprise des relations intellectuelles entre les deux pays si
difficile, Curtius n'hésite pas ( et ceci nous invite a lui faire
crédit pour le reste) a dénoncer d'abord l'absence de tact
de nombre d'Allemands, qui viennent a nous la main
tendue, « sans rancune » et comme si rien ne s'était passé,
puis s'étonnent qu'il y ait en France des intellectuels aux
idées si étroites que de ne pas serrer avec empressement la
main qu'ils nous tendent.
Le tact le plus élémentaire doit nous dire que des tentatives

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~A!SE

retrait indigné. - Elles nous discréditeront précisément aupres
des meilleurs. Et ce qu'elles nous rapporteront d'approbation
ne pesera pas lourd, moralement.
Oui, ceci devait étre dit. Mais la suite de l'article me
paralt plus importante encore, et je la citerai d'autant plus
volontiers qu'elle me permettra peut-étre de dissiper un
malentendu. II m'est revenu que mon nom avait été
plusieurs fois cité, particulierement dans les pays scandinaves, comme
inscrire parmi ceux du groupe Clartl.
L'on me demanda de protester ; je m'en abstins, par
crainte de préter a croire que je me ralliais au contraire
au partí du nationalisme - ce a quoi je répugnais également. Des que les opinions se polarisent, il devient on ne
peut plus malaisé de ne pas se ranger de !'un ou l'autre
partí, d'inventer une position nouvelle. On risque, en Je
tentant, de passer. pour indécis, pour tiede; mieux vaut se
taire en atteudant, pensai-je, et laisser a l'opinion Je temps
de se reformer sur un nouveau plan. C'est done avec une
extréme satisfaction que j'ai pu Jire dans cet article de Curtius les lignes suivantes, que j'ai plaisir a rapprocher de
celles de Thibaudet que je citais tonta l'heure. Je traduis :

a

Certains d'entre nous, rebutés parles manifestations du nationalisme frarn;ais, ont cherché ase rapprocher de ce groupement
fran~ais qui a résolument tourné le dos au nationalisme, je vem:
dire : le groupe Clarté - et cela est psychologiquement comprébensible. Henri Barbusse a fixé les príncipes de ce groupe
dans son livre: La lueur dans l'abime (1920), document importan! dont tous ceux que préoccupe le probleme franco-allemand
devront tenir compte . La prerniere partie de ce livre est analy·
tique et a pour titre : La fin d'un monde . Les aper~us de cette
partie me paraissent particuliercment jmportants en ce qu'ils
coostituent un des tres rares documents fran~ais oll, né de la
siruation fraoc;aise, soit exprimé le sentiment apocalyptique de
se trouver al'un des grands tournants de l'histoire du monde,
sentiment qui domine aujourd'hui la pensée allemande - et
en dehor; duque! une explication franco-allemande concernant

ENTRE LA FRANCE ET L' ALLEMAGNE

5I 9

les problemes centraux de la vie, nous parait impossible. Quelles
que soient les divergences de notre pensée avec celle de Bar~sse~ nos di~érences d'appréciation de l'évolution historique,
11 est 11nposS1ble de ne pas interpréter comme lui les signes de
ce temps, dans leur ensemble, de ne pas partager Je sentiment
tragique qu'il a de la catastrophe,
Cependant cet acquiescement cesse, et doit cesser quand
Barbusse passe 1 la secondc partie de son livre, la pa.rtie constructive, qu,il intitule : « 1A rivolte de la raison. l)
lci regne le doctrinarisme rationaliste le plus enfantin. llarbusse croit i une infaillible raison, innée en chacun de nou~ et
dont il suffirait de suivre les lois pour que tout rentrit aussit6t
dans l'ordre .. Barbusse est hypnotisé parl'idée d'Egalité. « Quand
on a da Egal1té, on atout &lt;lit " : te! est le titre significatif d'un
de ses chap1tres. La• loi d'égalité •, dit-il, doit former le concept fondamental de toute société humaine. L'égalisation sociale
doit é:tre réalisée sans considération pour quoi que ce soit
d'autre. L'idéal patriotique esta remplacerparun idéal bnrnanitaire, et le nationalisme par l'internationalisme, etc., etc. Avec
la plus grande nalveté, Barbusse pose ces postulats comme des
données absolues, des évidences de la raison. ll ne s'apen;:oit
pas qu'en partie déja elles contredisent aux r~gles élémentaires
de la logique. Et it plus forte raison est-il inconscient du fond
intellectuel d'oll il a tiré ces axiomes; inconscient de ce qu'ils
sont en réalité : une derniCre forme chétive du moderne e: esprit
bourgeois l&gt;, sa dernil!re conception du monde, son dernier systeme de valeurs : une schématisation poussée a l'extréme, et
devenue completement exsangue, des idéologies rationalistes
des xvure et xrxe sif:cles.
Ce sont ces formes surannées d,un monde finissant dont Barbusse voudrait faire les bases d'une construction nouvelle. Voil:\
le paradoxe du groupement Clarlé. Saos vouloir refuser toutc
~time aux forces morales qu'on y sent actives, son plat rationahsme, son intematíonalisme abstrait, sont formes d'expression
d'une époque finissante et contrediseat le vivant sentiment des
valeurs que l'esprit porte en lui.

Et si ce derriier passage parait quelque peu confus, voici
qw deviene beaucoup plus clair :

�520

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

Certes il est désirable et beau de jeter des ponts par-dessus
les abimes des haines nationales, et de préparer les voies d'une
réconciliation européenne. Mais si cela n'est possible qu'au prix
du sacri.fice de toutes 1es profondeurs et de tous les sommets de
l'ame, et a la condition d'accepter les doctrines insipides de
quelque association de libres-penseurs - alors plutót y renoncer, et se tenir a l'écart d'une activité qui demande comme condition premiere un sacrifiz.io dell'i11telletto. Nous ne devons pas
acheter la défaite du nationalisme au prix d'une domestication
de l'esprit. Tendons-y; mais par d'autres chemins.
Nous ne voulons pas, nous ne devons pas nous laisser acculer
l'alternative du nationalisme ou de l'internationalisme. Tant
que cette alternative pernicieuse et trompeuse ne sera pas écartée, tout effort d'apporter clarté et assainissement daos les rapports intellectuels franco-allemands fera faillite. Tant qu'elle ne
sera pas dépassée, nous resterons a un point mort - tant que
nous n'aurons le choix qu'entre un étroit repliement sur nousmémes, et d'indign,es concessions.

a

Eofin une voix d'outre-Rhin nous encourage et oous
rassure - car nous ne pouvions considérer comme porteparole de 1'Allemagne tel adhérent allemand aux doctrines
du groupe Clarté, non plus que les adhérents frans:ais de ce
groupe ne pouvaient prétendre parler au nom de la France.
Et peut-etre cette voix n'est-elle ni la seule, ni la premiere
qui parle ainsi: je m'excuse aupres de ceux que je n'ai
pas entendus. Curtius souhaite, autant que nous le pouvons souhaiter, une reprise des relations intellectuelles
entre les deux pays ; mais ces relations lui paraissent et
nous paraissent également, inadmissibles, s'il faut qu'elles
soient basées sur une préalable dénationalisation de l'intelligence. J'ai déja maintes fois exprimé mon opinion sur
ce point, et l'on pourra la retrouver éparse au cours du
volume de Pages Choisies que la Nou.velle Revue Franraise
vient de faire paraitre. ce Nous voyons de mieux en mieux
a que] point nationalisme et internationalisme sont aujourd'hui des termes non point vides, mais lourds et dangereux, et comme on arrive vite au bout de leur sens

ENTRE LA FRANCE ET t'ALLEMAGNE

521

utile, &gt;&gt; dit Thibaudet. J'ai plaisir a luí laisser encore la parole, ne trouvant ríen a ajouter, ríen a redire a ceci, dont
je veux faire ma conclusion :
11 y a une vie internationale, dans laquelle les individus et
les nations sont baignés, et avec laquelle les individus ne communiquent pas toujours par l'intermédiaire obligatoir:e de leur
nation. Sachons la considérer non d'un point de vue nationaliste, non d'un point de vue internationaliste, mais d'un point
de vue international, c'est-a-dire d'un point de vue humain. On
ne saurait dire que les intéréts d'aucune nation, fut-elle la France
. '
se confondent avec ceux de fhumanité, de méme que les intéréts de l'individu ne se confondent jamais completement avec
ceux de la collectivité. C'est par un effort continuel d'adaptation, de mise au point, et, dans des moments exceptionnels,
de sacrifice, qu'on arrive les faire a peu pres collaborer, sans
dépasser jamais beaucoup le domaine de !'a pe.u pres. La génération frarn;aise qui a passé par la double crise de !'affaire
Dreyfus et de la guerre, ceux de cette génération qui se sont
efforcés dans ces deux moments de conserver leur équilibre et
leur santé intellectuelle, sont peut-étre parmi les mieux armés
pour cette tache délicate. Dans les régions dévastées du Nord,
le premier travail de réfection, celui saos lequel les autres sont
impossibles, doit porter sur les voies de communication, routes, cbemins de fer et ponts. 11 en est de meme du monde
apres la guerre, et particulierement du monde intellectuel. Il
faut y retrouver les routes qui font communiquer les pensées
individuelles et nationales, les retrouver pour elles-mémes,
pour la circulation économique, meme pour le voyage d'intelligence et de plaisir, et non en songeant toujours aux besoins
stratégiques. N'ayons d'ailleurs pas la naiveté de croire qu'elles
aient attendu notre initiative. Difficilement et peu a peu leur
restauration a déja commencé ; nous devons la contiuuer.

a

Puisse la Nottvelle Revue Franyaise y aider; il n'est peutetre pas aujourd'hui de tache plus importante.
ANDRÉ GIDE

�AMANTS, HEUREUX AMANTS .•.

AMANTS) HEUREUX AMANTS ...
To James ]ayee
my (rimd, and the only begelter
of the jorm I bave adopted fa
tl;is piece of writing. V. L.
Amants, beureux amants ...
LA FoNTAINE (Fables, IX,

2.)

Des flots et de Palavas-les-Flots le soleil qui vient tout
droit jaillit a travers les lames de la persienne; c'est bon,
de pouvoir laisser la feoetre ouverte toute la nuit, a ce
commencement de novembre. Les bouteilles et les coupes
sur la table et sur le guéridon, la bouteille encare bouchée,
dans le seau a glace; ce désordré. Et la porte ouverte qui
tous ces derniers jours était verrouillée. Elles dorment
encare. Tant mieux. J'aime me sentir seul a cette heure la
plus frakhe et la plus solitaire; la plus, de toutes, lucide.
Elle réduit a leurs justes proportions toutes ces histoires
de ... Bon, de se retrouver soi-méme, l'esprit net et tranquille, désabusé, apres la confusion et le délire. Ne pas
bouger. Mais non. J'irai. ies regarder dormir. Doucemen t; pourvu que le chien de Cerri ne se mette pas i
aboyer. Zitto, zitto. Il m'a vu et reste couché sur le
fauteuil. M'étendre sur le canapé; retourner ce coussin; ce
galon me gene; ornements; il n'y en aura pas de l'autre
cóté. Horrible, le toucher du velours. Au réveil et jusqu'apres le bain on ne devrait avoir de contact qu'avec de
la toile. D'ici, je les vois assez bien. Som_meil au cbampagne. L'oreiller me cache leur figure. Les boucles blandes
pres des lanieres bleu-noir, et le hras brun et lourd de

523
Cerri sous le bras tendre et nerveux et blanc d'Inga. Elles
se sont prises par la main en dormant. Buone ragazze.
Leurs formes confuses sous les couvertures ; mélées. Et
cette chambre qui était pour moi, hier encore, « la chambre
acóté de la m.ienne ». Ne pas bouger. Cela durera jusqu'a
ce que ce long rayon étroit se soit assez allongé pour toucher leur oreiller. De ma chambre vient jusqu'ici le souffie
frais du dehors, l'odeur du matin proven~l. Celle a qui je
pense m'a dit un jour: Comme ~ doit etre triste, un pays
ou on ne dit pas la messe. Oui, et apres le pays sans.
messe il y a la ville qui ne connait pas la mer. Villes non
marines, viUes de terre ; apres elles, la monotonie des
cultures, partout. Mais les meilleures des villes marines
sont celles qui ont été trop indolentes pour rejoindre le
rivage proche : Athenes, Valence, celle-ci et d'autres bien peu, - que je ne connais pas. Prudes, fausses
tiroides, mais difficiles a démasquer d'ahord, comme celle
aqui je pense, avec son linge qui pourrait tenir, chiffonné, dans mon poing fermé, et ses fines dentelles sous
le saint ha bit de Notre-Dame. De meme Inga: la tenue
décente et correcte, l'air candide, et sa vie sans frein.
Athenes, Valence et celle-ci qui ressemble a Athenes: au
plus calme de leurs jardins, au creur de leurs patios frais
et hleus, dans le silence de leurs enclos ou repose, tout
noir et hérissé, I'alignement épais des orangers, - tout a
coup : Viens done ! - le vent du large. Et les tentures des
cafés et des magasins, celle de la Paz, me de 1a Loge, se
mettent a s'enfler et a battre comme des voiles, et tout ce
qui peut s'agiter dans la brise est saisi de l'allégresse de la
mer. Et se balancent et chantent ces rideaux de bambou,
de perles et de verre qui sont aux portes des coiffeurs. Et
meme la nuit, a un carrefour, au long de l'Esplanade ,·ide,
la rencontre avec le souffie tendu, éperdu, tout d'une
piece, des grandes traversées. &lt;e Viens done ! " Et pourquoi
pas? j'en ai vu bien d'autres. Cette grosse lum.iere rouge
au flanc du cargo-boat, daos le noir universel, c'était La

�524

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISI

Sude; et comme on était passé pres de la Petite-Crthere:
tous les détails du paysage en ampJ1ithéatre: les tro~peaux,
les oliviers, une fontaine. Et un Arlequín et une Colombine rose et verte, soudain aper~us et perdus de vue au
fond d'une avenue aux arbrcs dépouillés : les premicrs
habitants que je rcncontrais, un jour que je venais de
débarquer dans une ville, ayant oublié qu'on était en
Carnaval. Et la mer, encore, a son ré\'eil, qui est apaisement, a cette heure-ci, sensible jusque sur la plus lointaine, la plus pauvre place de cette ville : le macadam
luisam comme le pont d'un paquebot lavé a l'aurore et
que seche le mcme vent rapide et désordonné. 11 faudra
que je les mene aux environs de la ville, ame bords du
Lez, a ce coin dt verdures et d"eau tranquille. Ce qu'il y a de
tableau champctre bien composé, de Poussin surtout, dans
ces paysages de petits fleuves au voisinage de la Méditerranée. Et que je leur montre de plus pres ces jardins de la
banlieue blanche. Ot x·;;7.~~- Tout a fait ~: derriere les
murs blancs, que longe une rue profondément tapissée de
poussiere, il y a le joli XT¡7.◊; frais, plcin de verdurc, de
fieurs et d'eaux ,·ives. Et les bois sacn:s sur les collines, la
campagne civilisée, arrangée par les architectes pour sen·ir
de fonds aux rues, aux avenues et aux terrasses de la
ville. Entre les panaches des pins maritimes, la villa toute
raide et archaique regarde la g:irrigue tachetée de touffes
de huis et de romarin, et plus has les oliviers et les cypres,
et plus loin Lattes, et les lagunes, et Maguelone, et le
long, mince reflet de fer-blanc au bord Ju ciel. L:i cam•
pagne autour de Mégare. 11 faut que ces deux enfants de
la grace connaissent mieux cette gracieusc cité. Elles n'ont
pas encore \'U J'arc de triomphe au seuil de la grande terrassc qui est une solitude d'eaux prisonnicres et de pierres
dévorécs par des siecles de lumicre, et le petit t~mplc der•
riere lequel l'aqueduc commence sa marche ininterrom•
pue, une jambe pour chaque pas, jusqu'aux collines qui
bornent l'horizon. Ce matin meme je les y mcner:ii, puis-

AMANTS, HEUREUX AMA};TS...

525

qu'elles repanent ce soir. Ah, ~e chien de Cer.ri a b~~gé.
Sa chute, hiera Palavas. « Povenno ! tutto bagnato ! G1u ! •
DésagréabJe animal. Le soleil touche le drap_ juste.ª 1~ ha~teur de ... Si je ne cr:iignais pas de les révetller, Je ttrerats
le drap pour voir arriver le rayon sur la gorge d'lng:t,
comme ce jour ou nous étions ensemble dans son pa ys, ce
matin de l'autre été, dans la chambre d'auberge, a Finja.
L'odeur des brindilles· de sapin dont les planchers étaient
parsemés. La, je l'ai eue bien ~ moi, tou: cntiere, ci, p~
une arriere--pensée entre nous, nen que la 1euncsse et l l:te,
et ses dix-neuf ans, et ason bras gauche ce lourd anneau
d'or qu'elle avait oublié de quitter. Et c'est_ un de ces jours1.i qui a été son :mniversairc. Oui,. a m01 _súrement, ~ette
fois du moins. ~¡ tome son expénence, DI son an, m ses
années d'Autriche, de France et d'ltalie, ne comptaient
plus : comme clic savait bien etre « filie du ~ays u : Froken
Ingeborg, Kaere Inga, sa dignité, sa tenue ~1 prude, et s~n
rire pouffant, de petite filie, tout a coup. Mats femme ~uss1 :
la jeune dame de la ville, dans cctte :mberge_ de v1llage,
dans le grand lit paysan. Filie et femme des Ro1s de la Mer:
la mcme race, les mcmes ycux farouchcs et tcn&lt;lres, - ses
longs ycux clairs, - que ces filies qu "ils emportaient dans
leurs navires hérissés de longues rames, a la proue en
forme de tl:te de cheval ou &lt;le dragoo. Jonchées Je lis sur
les rudes coisons, le doux et grand butin de guerre. Aux
ri,•es de Nonhumbrie, J'Ecosse ou d'Isl:\nde, ils les débarquaient soigneusement, comme les Phéniciens leurs tapis
et leurs vases. Et parfois il dut y a,·oir la reocontre d'une
filie d'Italie ou &lt;le la Narbonnaise avec une de ces grandes
paiennes tomes claires et dorées comm~ l'an_cienne Apl,_rodite d'Or. La fason Jont elles se cons1dér.11ent sans nen
dire • leur étonnement. Comme ce Pape, au marché des
escl;,·es a Rome: « Non pas Angles mais Anges. » Quel' comme cela; amoins... Comme e•est secret pour
que chose
nous, les pcnsécs d'unc fcmme ala ,·ue d:une ~utre fcmmc.
La premihe rencontre d'Inga et de Cern. Ma1s avec Inga,

�·526
LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISI
il n'y a pas de doute. Pourquoi cela ne se passe+il pas
plus souvenr ? "Je n'ai eu que des brunes pour amies, de
ces femmes qui ooc toujours l'air d'etre a J'ombre, comme
les sources. A l'école j'avais Gret.a Kromer, au Conservatoire Rosele Mayer; ensuite il y a eu Carmela Savini, et
j'ai pensé mourir quand Maria Ferrero m'a quittée. •
Pauvre creur d'Inga I depuis ses douze ou treize ans occu~
par ces amitiés passionnées, torturé par les jaJousies, les
fureurs, les délices, les lkhetés, les triompbes, les abandons. Ses lettres, ses bouquets fanés, ses rubans, un grand
tiroir, chez elle, plein d'évenrails brisés, et les boucles de
chevem: bruns ou noirs dans les médaillons ternis. Nulle
place pour autre chose, dans ce cher creur d'Inga. Des
aventures, oui, mais c'est leur profession qui ['exige. Les
jeunes patriciens, accablés par le vin et le sommeil, tom•
bant confusément sur les coussins avec les joueuses de
flúte, :\ la fin des festins; et meme dans cette ivresse et ce
trouble, les yeux et les mains des petites se cbercbent encare.
Et pour elle, les vraies aventures, celles qni comptenr, sont
celles-la : « C'est toute ma vie. Je ne compte pas ]es années;
je dis : C'est quand j'avais Savini; 011 : C'était au moment
ou j'ai connu Ferrero. Ah ! et quels jolis souvenirs j'ai
déja !. . » Oui; mais Finja ? est-ce, aussi, un joli souvenir
pour elle? Si douce elle a été et si gaie ces jours-la. C'est
depuis ce temps qu'elle m'a toujours appelé Felice Francia;
avant j'étais simplement un des amis et admirateurs. Si
douce, si gaie, et si bonne. Comme je m'ennuyais, seul
daos ce pays dont je ne savais pas la langue. Alors je lui
ai écrit, sachant qu'elle était en vacances daos sa famille,
et elle est venue. C'était si dróle et si gentil de la retrouver
sur Je quai d'une gare de son propre pays. Et ce jour ou,
aprés avoir dormi, nous ne sa,-ions plus si c'érait le matio
ou le soir. Ce rayon rouge entre les troncs des sapins
pouvair si bien erre un premier rayan. La petire servante
qu'elle a interrogée, et j'écoutais sans comprendre, et elle
traduisait pour moi. O douce comme ton pays ! les !aes

AMA.'ITS, HEUREUX AMANTS ...

sous le del tendre, et ces jolies paysannes qui nous faisaient la révérence quand nbus passioos. Que j'étais jeune
eocore cette année-la, et plus pres des sombres années que
je n'aurais voulu me l'avouer : songeam encare parfois
aux lamentables promenades du jeudi, le long des quais,
ffl'S Bercy, sous ces tristes arbres, et cette pointe de !'lle
Saint-louis; _l'écriteau : Départs pour Charenton ; et les
allées du Jardín des Plantes qui blanchissaient si vite nos
10nliers, et ces .grandes foules tristes, et Montrouge. Quelle
rcvanche c'était, Finja, e la mia sposina Inga, et partout
devant nos pas les cent mille avenues noircs des interminables forets de sapios. Départs pour Charenron ! Oui
c'était bien la France Heureuse. Je n'aurais plus cette joi:
aujourd'hui : je suis habitué :1 la liberté, et je vieillis :
vingt-cinq ans, déja. Enfin, la voici encare une fois prés
de moi ma jeunesse blande et blanche et riante, dans cene
ville que j'aime et ou J'hiver demier j'ai pensé souvenr i
elle, pensé a la lui faire voir. Gentil, de s'étre écattée de sa
~te p?ur venir a moi, et elle n'arrivera a Nice que le
)Our ou commence leur engagement. Ah, pouvoir la
décider a passer quelque temps ici avec moi ! Quitter cet
hótel et louer une petite villa, du coté du boulevard des
Arceaux, daos ce quattier de calme, de soleil, de cyprés
et de bambous, avec l'ombre amusante, sur la cbaussée
&amp;lanche, des deux étages d'arceaux, et ces rues oettes, !impides, vues jusqu'au fond, et on ne sait que] bonheur les
tient éveillées tres tard, mais en silence. Que! bon hiver
nous passerions, bien seuls, daos cctte viUe ou personne
ne l'a jamais vue et ou je ne connais que des monuments
et des arbres. Lui montrer les micocouliers de l'allée
Cusson et le liquidambar du Jardin Plancbon. Elle aussi
lllrait plaisir a s'adapter, a sentir sa vie limitée, pendant
quelqnes mois, aux ressources et aux amusements d'une
ville de soixante a quatre-vingt mille habitants. Le coté
dinette, forme de Trianon, d'une aventure comme celle-la.
Oui, oo se sent un peu partí a !'aventure, un peu loin,

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

ayant laissé derriere soi la civilisation centrale, et tout ce

qui nous la rappelle en devient plus précieux. On attache
plus d'importance aux devantures des boutiques, aux
bonnes choses qu'on peut se procurer, (le choix de nos
fournisseurs,) et méme au temps qu'il fait. On se sent
mieux vivre, surtout dans cette ville ou la foule et les
jolies choses sont a peu pres également distribuées sur
toute son étendue, qui n'a pas de quartiers. morts, qui est
active jusque dans ses extrémités. Son ame la remplit tout
entiere. Une ville pour nous. Y passer Fhiver, c'est comrne
aller goúter sur l'herbe, dans une clairiere d'une de ces
belles foréts du Centre de la France que les gens ne connaissent pas. Elle aimerait ~a, comme moi. Faire partie du
joli mouvement de ces rues, y contribuer, elle par sa jeunesse et sa gráce et moi par une tenue exemplaire. Penser
a faire donner un coup de fer aux deux complets de Poole.
Oui, boulevard ties Arceaux. Pour tout le monde : ce M. et
Mm• Francia», c'est tout trouvé. Et entre nous, devant les
gens, toujours l'italien, pour étre plus a nous-mémes, plus
isolés. II doit y avoir quelque moyen de résilier cet engagement. Elle pourrait étre malade. Rembourser ce qu'elle
a touché. Elle a déja fait quelque chose comme fª, lorsqu'elle a préféré accepter un engagement dans un théátre
du second ordre, pour ne pas se séparer de Ferrero. Je me
consacrerais entierement a elle._Lui dire, tout a l'heure :
Ce serait plus amusant que d'aller retrouver- a Nice les
boutiques de la rue de la Paix. Autre argument : ·soc
projet de voyage en Andafousie pour.-vói¼ ce qu'on pourrait tirer des danses populaires. Pres idu, bouleyard 'des
Arceaux, il y a tout un quartier remplit éle gitanes. Oh!
tout ce qu'elle voudra, mais qu'elle reste. Qu'elles restent. Cerri aussi, naturellement. A présent que la glace
est rompue entre nous; et meme 011 peut dire qu'elle a.
toute fondu. Ce serait amusant de veiller sur elles deuxr
de les distraire, de m'occuper d'elles. Sincere besoin de
me dévouer. Obligations et devoirs de chef de famille !

AMANTS, HEUREUX AMANTS •••

529

Tres bien, ce pyjama. Havane et creme. Frais et souple.
Acheté le jour ou celle a qui je pense ... Cerri. Chérie
Cerri ( difEcile a prononcer). Elle ne m'aime pas. J'ai bien
V? qu'elle était dé&lt;;ue en me voyant et en m'écoutant,
h1er, apres tout ce que Inga avait du Iui dire de moi.
Elle est de ces personnes pour qui le tout-fait, le courant,
le commun seuls existent. Ainsi il est probable qu'une
lettre qui ne serait pas entieremetu composée de phrases
toutes faites et de formules lui paraitrait une lettre mal
écrite et l'ouvrage d'un ignorant. De rneme un homme
dont la conversation n'est pas du type de conversation
qui lui est familier luí parait bizarre, naif et méme mal
élevé. Comment lui faire comprendre que j'ai dépassé
ces choses memes qu'elle croit que je n'ai pas encore
aneintes, que je me suis depuis longtemps débarrassé de
ces affectations qu'elle approuve, et que c'est justement
la lettre faite de formules et de clichés qui est d'un ignorant ? Hier elle a admiré Palavas, et quand, traversant
J\Euf avec elles, je 1ui ai montré le groupe des Trois
Graces, elle l'a apeine regardé. &lt;&lt; Au lieu de m'arreter deux
jours a Marseille, j'irai vous voir a Montpellier . .Mon amie
Romana Cerri, dont je vous ai parlé sera avec moi. »
Pourquoi, lorsqu'elle m'a parlé de son amie Romana
Cerri, ne m'a+elle pas dit : Je l'aime parce qu'elle est
douce et belle et qu'elle n'a aucune espece d'esprit? Je n'ai
pas coonu Kromer, ni Mayer; mais Savini et Ferrero
étaient comme cela, &lt;&lt; douces et belles », des filies saines
bien d'aplomb, sans caractere, flexibles, faciles a persuade;
et a commander, et pour tout le reste, tellement comme
tout le monde que meme Inga ne pouvait pas les idéaliser.
lncapables d'aimer tant soit peu leur art (sauf peut-etre '
Ferrero qui est maintenant premiere danseuse), incapables
de se faire aimer sérieusement d'aucuo homme toutes
.
'
au ¡oyeux petit train de leur profession et ne s'attendrissant que lorsqu'elles pensent a leur mere, et allors elles
ftllploient toutes les formules d'usage. Et c'est pour ces
34

�5W

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISB

amies-la que Inga a refusé des engagements qui auraient
paru tres désirables aux plus ambitieuses de ses camarades,
et c'est pour elles qu'elle finira par manquer sa carriere.
Elle qui leur est tellement supérieure. Celles-la, sans la
routine professionnelle, les heures des répétitions et des
représentations, Dieu sait jusqu'ou elles se laisseraient
tomber. Ah, justement, c'est leur faiblesse qui lui plait:
les dominer, les sentir a sa merci. Tout donner, mais
exiger tout. Alors le reste : Finja ! oui, un « joli souvenir », mais qu' elle a classé a part, peut-etre dans les
souvenirs de voyages; et en e:ffet c'était quelque chose
comme un voyage de noces de boúrgeois, avec le retour·
par l' Allemagne et la France. L'été dernier, je lui ai dit :
Cela me rappelle le lac de Finja ; tu te souviens ? Ach ! non ho dimenticato nulla ! Avec ce mauvais accent
qu'elle n'a pas en franc;ais. Rien de plus, et il y avait,
dans l'intonatioh, dans le regard, dans l'emploi de l'italien,
un mélange d'émotion vraie et de pose dans lequel il était
impossible de voir si l'émotion tenait le plus de place.
Non, non: rien afonder sur le souvenir de Finja; rieo de
solide, pas meme un séjour ensemble ici. Son meilleur
ami, le seul a qui elle a parlé de son enfance et dit son
secret; mais rien de plus. Les autres hommes l'ont trouvée, et la trouveront encere, aimable, obéissame et perfide, et souffriront quand ils comprendront qu'il faut lui
d~re adieu. Ils ont souffert. Ce jeune Anglais, a Naples,
qui voulait l'épouser; et Je petit étudiant, a M.ilan, et cet
homme, l'autre hiver, a Nice. Le bon petit jeune homme,
- cela arrivera encore, - qui s'éprend d'elle, qui lui
envoie des bouquets, qui parfois s'endette pour l'inviter a
souper ou lui faire des ca&lt;leaux, et qui l'attend, sous la
pluie, a la. porte des artistes, elle qui sort presque toujours
la derniere. I1 est content, iI a obtenu ce qu'il voulait;
elle lui permet de venir l'attendre, elle lui a meme dit que
ce n 1était pas la peine de faire la dépense d'un fiacre, que,
du reste, elle a plaisir a marcher a cóté de lui, et qu'elle

AMANTS, HEUREUX AMANTS •••

531

préfere souper chez elle, seule avec lui, comme deux étudiants. Quelle chance d'avoir rencontré une femme de
théatre si sage, si rangée, si ménagere de l'argent de son
amant. Le prestige de l'artiste, la grande fraícheur et la
jeunesse de la femme, les bonnes manieres et l'expérience
!'esprit amusant meme daos ses poses, - tout cela sponta~
nément donné en toute propriété, presque humblement
donné, avec ce geste de tendre ses poignets croisés en
disant, la tete baissée et avec un beau regard bien bleu et
bien franc : Sono tua ! Et rire, ensuite, d'un bon rire
attendri, et au bout d'un instant dire a voix basse : Ma
evero, sai, quello che ti ho detto: la tua schiava innamorata.
(Les deroiers mots, en se pressant a son coté, et en se
détournant un peu. &lt;;a correspond sans doute a une des
positions techniques de la danse ; elle est peut-etre, a ce
moment-la, en « cinquieme », et elle a « pris la Jigne ».)
ll est heureux, le bon petit jeune homme: a pres une sage
et sombre adolescence, cette belle récompense lui víent
comme le prix d'excellence a la fin de l'année scolaire. Et
Inga, - eh bien elle est sincere a ce moment-la: elle a eu
plaisir a le rendre amoureux, et elle aime en lui sa jeu:iesse, la frakheur de son sentiment, peut-etre meme quelque chose d'un peu féminin qu'il a gardé de son enfance.
Quand il se monti'era jaloux, elle fera tout ce qu'eUe
pourra pour le calmer, le rassurer, l'emp~cher de souffrir.
«Je resterai agenoux jusqu'a ce que tu m'aies pardonoée. ))
Il sera dérouté et charmé. Surtout s'il est Fran&lt;;ais. Toute
cette hmnilité, tous ces « esclavages &gt;), ces agenouillements
et ces abaissements, il n'en a pas l'habitude. (ce Dis done,
mon chéri, si c'est une scene que tu cherches. ») Comme
moi la premiere fois que j'ai accompagné celle a qui je
pense dans une église : refuse la chaise et s' agenouille sur
le pavé, comme le font, sans doute, les femmes du plus
has peuple dans son pays. Il ne sait pas ce qu'il faut en
prendre et ce qu'il faut en laisser : la belle jeune femme
daos toute l'innocence et l'éclat de son décolleté et qui,

�532

LA NOUVELLE REVUE FRA.NC.\JSI

en fait de corps humain, est ce qu'il y a de plus fin, de
plus soigné, de plus blanc, de plus civilisé, se comportant
avec lui comme la plus humble et la plus avilie des mendiantes de quelque ville d'Orieat. Car il sera jaloux et
inquiet, s'il l'aime, et sans qu'il puisse rien devi_ner, i~ seo
tira que sa vie est ailleurs. Il aura méme la ¡alous1e ~~
passé, maladie des tres jeunes gens aux débuts de leur vie
sentirnentale. Rougeole sentimentaJe. Comment cene
femme, a qui il attache tan t de prix, a-t-elle pu se donner sa~s
amour, par caprice, ades homme_s qui étaient ind~gnes d'elle,
qui ne l'aimaient pas ? Pourquoi a+elle permts, et peutetre meme recherché, une aussi monstrueuse profaoation?
Quelle patience il faut qu'elle ait pour écouter ces plainres,
pauvre Inga; et cela lui est déja arrivé trois ou quatre
fois. Une expérience qu'elle refait. Celui qui lui a meme
demandé, en criant et en pleurant, le nombre exact des
amants qu'elle avait eus avant luí. &lt;;a, c'était dróle; et
peut~tre que r;a l'amuse, apres tour. Mais il est jaloux aussi
du présent. JI soup~onne le directeur, 17ténor, _le mai~e
de ballet un journaliste qui a fait un amele élog1eux, et 11
sait exa,;ement les jours et les heures ou il y a répéútion.
Elle est obligée de donner a l'habilleuse les bouquets
qu'on envoie; mais elle a appris que, s'~l vient un bouquet sans carte de visite ni adresse elle do1t le montrer, car
c'est une ruse de son jaloux. Et pendant que tour cela se
passe, le jeune homme voit constamment la person_ne qui
est &lt;&lt; son ri,·al », lui parle, !'invite a diner ou a fa1re u~e
promenade avec Inga. Et Inga aussi est jalouse, mais jam~
acause de lui ni d'aucun homme, et elle est, comme lw,
pressée d'arriver ades rendez-vous secrets, et lente~ quitter
certains endroits ou elle a été heureuse. Ou bien elle
poursuit une conquéte difficile, languit et, se consu~1e, et
pleure tour bas, toute une nuit, aupres de l amant qui ~ort,
satisfait, repu, béat. S'il savait ! Mais comment prévm_r ~
qu'il en penserait? S'il serait tranquillisé ~u s'il souffnmt
davantage. I1 romprait, peut-etre, et Inga uent a le garder,

AKANTS, HEUREUX AMAl-i"TS...

533

comme distraction et comme écran. Et puis r;a ne le
regarde pas. Et il arrive ceci : que l'engagement prend fin
ou que le théatre ferme, et Mademoiselle lngeborg s'en va,
et le jeune homme reste. Jusqu'a présent aucun n'a eu,
avec tour son étalage de passion, assez de caractere et
d'imagination pour la sui vre. Le manque d'argent, ou des
~tudes a continuer, ou des pareots séveres leur ont paru
des excuses suffisaotes, - ou encore leur ville ou ils ont
leurs habitudes, et ils ne se voient pas vivant ailleurs. Pourtant, partir avec elle ! voir ce qui arrive ensuite; partager
sa vie aventureuse. Mais ils se font une raison, se persuadent que ce grand amour, si douloureux, a pourtant été
rassasié, et bien peu ont été assez clairvoyants pour deviner
que la véritable Inga, la dangereuse, la passionnée, la
domínatrice, n'était pas celle qui écomait si patiemmeot
leurs plaintes et toutes les sottises que leur vanité blessée
et leur besoin d'étre aimés leur faisaient dire. Mais tous
ont souffen et ont indistinctement senti qu'ils s'étaient
fourvoyés daos une vie ou il n'y avait pas de place pour
eme. 11s ont obtenu ce qu'ils voulaient et en mc?!me temps
ils sont dé~us. Peu écrivent. Et l'année suivante, si elle
revient, a la réouverture, - comme a Nice demain, - il
arrive qu'elle retrouve le jeune homme marié et déja
engagé daos l'orniere de sa perite vie, piare et sans aventures, de notable habitant. Et elle, toute a sa passion ou l
une nouvelle passion, ne prend méme pas le temps, lorsc¡ue par hasard elle le revoit, de se rappeler ce qui s'est
passé entre eux ; et quant ase comparer a la femme qu'il a
épousée, une comparaison qui serait certainement flatteuse
pour son amour-propre, elle rfy songe meme pas; tout
cela s'est passé dans cette région de sa vie qu'elle abandonne ave, indifférence ;\ ses camarades, aux bavardages
des habilleuses, et aux sentiments des amis et admirateurs.
Elle sait bien que c'esr surrout leur vanité qui a souffert :
cene prétention qu'ils ont tous de vouloir erre aimés exclusivement et de la posséder tout entiere: son temps, ses

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LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISB

pensées. Elle, ce n'est pas ainsi qu'elle aime; la passion et
non la vanité la mene, et rien au monde ne l'empecherait,
elle, de rejoindre ce qu'elle aime. Celle a qui je pense, le
jour ou je luí ai dit cette paovreté : que je l'aimais autant
que moi-méme, - e&lt; Alors tu m'aimes bien peu. )) Elle
voulait díre que je ne m'aimais pas moi-meme parce que
je ne peosais pas assez a Dieu et a mon ame. Mais Inga,
lorsqu'elle aime, se dépasse : elle devient la personne
aimée, et il y a désormais entre elles un pacte si étroit que
personne ne peut espérer s'y joindre. Emmurée dans
son amour. Volontairetnent détournée, sourde, implacable, pétrifiée dans son amour. Et il faudra les laisser
repartir ce spir, comme elles l'avaient décidé. Mieux
ainsi. Libres tous deux, et personne ne nous cntravera,
Elle a ce qu'elle aime. Tant pis pour mol si... Mais
j'ai celle a qui . je pense, et dont je ne lui parlerai pas.
Non pas pour le plaisir d'avoir quelque chose de secret
pour elle, mais pa,r crainte qu'elle ne voie ma faiblesse,
Bonheur d'aimet un peu celle-ci, et de penser avec beaucoup d'amour acelle-la. Equilibre sentimental. e&lt; Aimer
beaucoup ii ? Non, libre, libre, détaché, a la dérive. Le
vouloir fortement. ce Ah, malheureusejeunesse ... &gt;l Eh bien,
baisser la téte dans la tourmente, et patiemment ~archer
de l'avant comme sous les grandes averses tiedes et claquantes de ce pays ; on voit reverdir les arbres et les volets
des maisons ; fraicheur ou se mele le souffle marin ;
pioggia dirotta. Ah, et le voisinage constant de Cerri, si
elles restaient. Le plaisir serait vite épuisé, et l'ennui resterait : la terre sous les fleurs. Son mépris pour moi, hier
soir. C'est pour ~ que j'ai tenu a les enivrer, elle surtout.
Et meme dans l'ivresse, quand enfin elle a cédé, - cela
ne pouvait vraiment pas se passer autrement, elle le
savait, - ses regards, son air, sa pose, exprimaient ce
mépris; quelque chose comme : Je ne me donne pas ; vous
me prcnez comme un voleur, tristement, honteusement,
parce que les circonstances vous favorisent et grace alá

AMANTS, HECREOX Ai\IANTS •••

535

complicité d'Inga, qui ne sait plus ce qu'elle fait .
·
d''
,ma1s
ré u1t a vos seuls mérites vous ne m'auriez jamais obtenue.
A ce °:1,º?1ent-_la, c'était un défi, et je l'ai accepté. Et
quand. J a1 sentt ses mains se poser sur mes cheveux ( ce
geste s1 tendre, comf?e pour constater qu'on est bien la,
cet:e mue~te bén~iction~) j'ai compris qu'elle cédait.
Ma1s elle s est tepnse aussitót. Comme elle s'est jetée en
pleurant de colere, daos les bras d'Inga, qui riait. Pa; un
ba_iser a. moi. Et bien qu'elle m'ait tutoyé deux ou trois
avant de sombr~r dans le sommeil je suis sftr que tout
a l heure elle me dira &lt;e leí&gt;). « Douce et belle? &gt;&gt; Bel1e et
dure, plutót; dure et sévere cotnme le laurier. Pensé aux
mots &lt;e _la sta.tuaire &gt;&gt; a ce moment-la. Comme son esprit :
tout fait, saos rien qui soit d'elle seule et qu'on n'oublie
pas. Magna parens frugurn: les fruits parfaits · les colonnes •
·
'
~ firagment d'un torse de D1ane
trouvé a Herculanum
ii '•
les courbes ombres bises sur une coulée de blanc mat ~
l'absence d'éclat'et de ces adorables défauts; et le voile d;
crepe_au bas de l'urne d'or. Inga, la meme, le pays connu:
la p_et1te vallé~ ~'or et de neige. Mais sa croissance depuis
les ¡ours de Fm¡a : plus de douceur et de générosité dans
les contow-s; le dessin ou des blancs ont été remplis, des
om_bres augmentées, des traits tepassés. Encore deux ou
~ro1s_ ans et ce mon jeune prince &gt;l ne pourra plus faire
il.lus1~n, en travestí. Ah, le rayon a dépassé son bras et
b1e~tot son ~xtrémité touchera la joue de Cerri. Je le laissera1 les réve1Uer. Ou bien ... Ob, une tasse de thé et une
·
cigarette apres.

!º1:

Le grand coup d'aile de l'ceil noir, a la rencontre. Un
vers, et m~uvais. Elle est gentille. Son parfum ? Sage
&lt;:omme les 1mages du Monde Illustré qu'elle lit pendant
~ue Madame Mere regarde d'un air important les chaises

�536

LA NOUVELLE REVUE FRANt;.\ISE

vides, les jardinieres et les murs du vestibule de l'hótel.
(Les propriétaires disent : le hall.) Un peu trop parées
pour l'heure. Et habillées, sans doute, par 1a grande couturiere de Toulouse. N'importe : elles ne savent pas. Elle
aurait vite appris; un an de París ... Encare l Encore e&lt; le
grand coup d'aile &gt;&gt;, etc.? Aussi, je regardais avec trop
d'insistance. (Autre alexandrin; tres Emile Augier.) Mais
non, c'est parce qu'elle m'a vu sortir de la salle-a-manger
avec Inga et Cerri. Ah, peuple différent, nation des
femmes ! Comme un Oriental qui m'aurait vu, ici, avec
deux de ses compatriotes en costume national : la curiosité, l'intéret, presque le désir de me parler. Sans cela,
elle n'aurait jamais fait attention a l'épais et quelconque
jeune homme. « Pauline. » Madame Mere l'a appelée
Pauline. Joli nom pour une fille de 1a Province Romaine.
Lui trouver un nom de famille. Rien au courrier ! je m'en
doutais. Cela'fait dix jours qu'elle ne m'écrit pas. cc &lt;;a ne
fait rien », ma belle. Un nom de famille pour Mademoi·
sefle Pauline de Septimanie. Consolar. Oui, ~a va. Consolat; en pronon~nt légerement le t. Que je ne te connais pas, enfant du Sud béni ? Je t'ai vue au moment ou
la grace humaine t'a touchée : guand Inga et Cerri, impatientes des lenteurs de l'ascenseur, se sont prises par la
taille et ont commencé a monter l'escalier : !'ensemble de
leur mouvement, le bel élan qui les portait, tandis que
sous la soie transparente on voyait saillir, presque blancs,
ces deux petits muscles, les jumeaux je crois, qui tirent et
renforcent, sous le jarret, le renflement du mollet. Un
peu surprise, PaulineJ ou du moins sa pruderie a fait
semblant de l'etre, par la vive action de mes amies. Mais,
surtout, pendant quelques secondes, énrne malgré elle,
touchée par la grace de ce mouvement; résultat de l'érnde,
d'aílleurs. C'était la premiere fois qu'elles abandonnaient
la tenue presque sévere qu'elles adoptent quand elles sont
hors du théatre ou des réunions d'amis. C'est Inga sur·
cela, et elle a mis Cerri son pas. Tres
tout qui tient

a

a

AMANTS, HEUREUX AMANTS ...

537

correcte, notre entrée dans la salle-a-manger : ce n'est
qu'une fois qu'e11es ont été assises que les gens se sont
rendu corn pte que deux jolíes femmes étaient la. J'ai vu l'impression produite sur les habitués : le général, 1a comtesse, le jeune seigneur écossais qui voyage avec sa jolie
ga~de-malade en uniforme, et ce pretre si sympathique,
qw a eu la bonté l'autre jour de m'avertir que j'oubliais
une revue sur ma table. Oh, elles représentaient avec beaucoup de dignité la Scala de Milan et le Conservatoire Impérial et Royal de Vienne ! Bien malins ceux qui auront
deviné leur profession : évidemment étrangeres, et cela
déroute ; et aussi évidemment habituées a la bonne compagnie. Je ne sais pas, mais il me semble bien que, des
deux, c'était Cerri la plus agréable a regarder. Avec ~a
figure qui paraissait plus sombre et plus mate encare pres
du teint clair d'Inga. Aussi l'échancrure de son corsage :
les pointes aux épaules, ne découvrant que le haut de la
gorge, et la mince chaine autour du cou, avec la médaille
du couvent ou elle a été élevée. Son petit air modeste ;
les yeux baissés sous le beau front bombé. Piglio di Madonnina. Les rnains sont tres belles. Pensé aux vers :
« O bella mano... » J'aurais du les lui réciter. Et dire que
sans la connaitre, brutalement, sottement. Bah, c'est fait.
D'une fa9on ou d'une autre. Mais quelle surprise I Je m'étais
trompé en pensant qu'elle m'avait détesté a premiere vue.
C'est seulement la fa~on dont les choses se sont passées.
~t puis, elle en a vu bien d'autres. Tout de meme, sa gent1llesse et ses mains méritaient plus d'honneur. Lui fairc
comprendre que je regrette, - non ! je ne regrette pas,
au contraire. Enfin, oui. N'avoir pas fait attention a ses
mains avant cet instant. C'est finir par le commencement.
Ainsi j'ai été plus lent que Pauline a reconnaitre la
grace. Mais Pauline, tout en la se-ntaot, n'y a pas cédé.
Elle a plutót insisté sur ce qu'il y avait de trop vif ou
d'un peu saos gene dans leur beau départ. Parce qu'elle
désire trouver quelque chose a redire en elles. Son

�LA NOUVELLE REYUE FRANC::AISE

-instinct bourgeois. Nous ne pourrions pas 11ous entendre,
Pauline et moi. Les yeux sont beaux, mais la bouche et le
menton plutót séveres. Ah, tiens, elle s'en va, suivie de
Madame Mere, et saos me regarder une demiere fois.
J'avais pourtant préparé mon attitude et composé ma
physionomie. Adíeu, Pauline Consolat ; adieu, jeune filie
a marier. Car c'est visiblement ce qu'elle est. L'eau qui
&lt;lort~ et probablement ce que devait etre, avant son
mariage, celle a qui je pense. Triste existence, celle de
ces filies-la, et Madame Mere n'avait pas l'air commode.
La longue attente du fiancé, les déceptions, les situations
{]_UÍ ne conviennent pas, les dots qui ne sont pas en
rapport, les perites faveurs distribuées &lt;;a et la avec la
préoccupation de savoir si elles rapporteront ou si elles
seront perdues pour « le bon motif ». &lt;&lt; On aime Pierre,
et c'est Paul qu'on épouse. » Oh, meme pas c;a : le penchant, et tout' ce qui pourrait de\·enir l'amour, constamment rebutés, finissent par disparaitre. Elles ne connai1ront jamais ce beau sentiment de la vierge amoureuse, aqui
sa pro pre personne devient sacrée, et digne f etre protégée
et défendue par tous les moyens, du moment que dans
son ame elle l'a donnée a celui qu'elle aime. Comme il
&lt;loit etre fatigant et attristant, cet effort continu pour
se conformer aux opinions, regles et convenances du
monde impossible qui les entoure. C'e,t pour cela sans
-doute que méme les plus gentilles ont si peu d'attraits.
Calcul mesquin, ignorance, vanité. Et malgré toute la
peine qu'elles se donnent, combien de belles occasions
elles doivent manquer, les occasions inespéréesJ justement; parce qu'elles se méfient. Toutes a leur affaire, et
pas de fantaisie : un jeune homme du pays, ayant u~e
position solide et des idées sain~s. C'est ainsi que je vois
Pauline faisant, dans quelque temps, un joli mariag~, e,t
~a dot servira a finir de payer une étude de notaire a
Clermont-l'Hérault ou a monter un cabinet de consultations a Balaruc. Leur voyage de noce. Les choses qu'ils

AMANTS, HEUREUX AMANTS ...

539

se disent, a l'étranger, quand ils ne soupc;onnent pas que
Ieur voisin de table ou de fauteuil d'orchestre les comprend. Les valets et les soubrettes des romans et comédies
de l'Ancien Régime, devenus Monsieur et Madame. Quelques mois de libertinage, et puis les années et les années
de ménage. Je n'arrive pas a imaginer s:a. Mais comme
Pauline envierait la libre existence d'Inga et de Cerri, si
elle pouvait la connaitre. Ne la connaissant pas, elle les
' regarde avec le mélange de curiosité et de désapprobation
avec lequel les gens qui sont bien, tout entiers, d'une
dasse reoardent les gens d'une cfasse différente. Comme
'
b
•
. •
&lt;lans tóutes les nations du monde, moms les gens sont c1v1lisés plus ils méprisent les étrangers. Elle dirait, sans
doute, que te sont des gens qu'on ne res:oit pas et que les
femmes ne sont pas présentables. Mais Inga est re~ue ou
elle ne le sera jamais, et il n'y a pas de comparaison
possible, pour la tenue et les manieres, entre elle d'une
part et Inga et Cerri de l'autre : Pauline ne sort pas sans
Madame Mere, et Madame Mere serait bien én:rne si on la
présentait a la comtesse. Mais si elle connaissait leur vie l si
elleavaitpu les voir constammentdepuisleur arrivéea Montpellier hier m.atin jusqu'a maintenant, jour et nuit. Quelle
initiation I quelle correction de bien des erreurs ! En
supposant qu'elle soit intelligente et pas sentimentale (elle
n'en a pas l'aif) quelle le~on I Oh, Inga s'attaquant a une
filie comme celle-la ; a une demoiselle a marier ; et complétant son éducation. Elle réussirait : la perite bourgeoise
si timide et si rangée, sur le bateau entre Malino et
Copenhague: si la traversée avait été _plus longue ~ou~
soupions a trois (non, a quatre: le man) ce méme soir, a
Tivoli. « Petite Nora », « Chere Inga », déja I Mais Pauline ne sait pas, et ne saura jamais. Elle se croit sage, et
on l'étonnerait bien si on lui disait qu'avec ces yeux-la et
malgré la bouche et le menton un peu séveres, elle fera,
elle aussi, des sottises, conime tant d'autres. Ainsi Madame ... , oui, je sais qui je veux dire. Je l'ai rue se détour-

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISI

ner, comme on le dit d'un gar~on qu'on a connu bien
sage au college, un peu « gourde » meme, et qu'on
retrouve quelques années plus tard dans un milieu de
filies et de noceurs. Apres dix ans de mariage, celle-la,
dix ans passés a se plier a la volonté du mari, a gouverner
sa maison, a l'.aider dans sa carriere, a l'aimer peut-etre.
Tout d'un coup, i;'a été la révolte, le besoin d'avoir son
tour, de s'appartenir, et une sorte d'épanouissement,
comme si le temps ou elle était sage et fidele n'avait été,
entre son adolescence et ce moment, qu'une longue et
pénible mue. Et encore Madame ... Celle-la, une fois veuve.
Un jour, j'avais seize ou dix-sept ans et je luí ai dit,
comme un collégien, ponr l'étonner, ou pour voir si elle
me prendrait au sérieux, que c'était par timidité et faiblesse de caractere, et non par amour, que la plupart des
femmes étaient, fideles. L'effet, formidable. M'a fait peur.
Je crois meme qu'elle l'a répété a son mari ; une allusion
qu'il m'a semblé qu'il y faisait, peu apres. Oh, ~a n'était
pas une chose a dire. Elle avait du me traiter en petit
gar~on, et comme l'idée de l'embrasser ne me serait
jamais venue ... J'aimais mieux ... Oui, enfin je l'ai retrouvée quelques anuées apres, veuve, et transformée ; ne
cherchant plus seulement a etre aimable, mais i etre
aim_ée. Elle découvrait les amusements de la ville, et les
joies du ménage n'étaient plus qu'un souvenir : l'amour,
la coquetterie, les restaurants des Halles, Moñtmartre, les
facilités de la vie de chatean et d'hótel pendant les vacances. Déniaisée ; plus de timidité ni de faiblesse de caractere. Ce n'avait done été, réellement, que cela ? Un fond
de vulgarité qu'elle avait et qu'on ne voyait pas auparavant se montrait rnaintenant. Sa na1veté aussi: des plaisanteries d'esprit fort, sur la religion, pour scandaliser des
gens qu'elle considérait, saos savoir, comme des provinciaux, qu'elle croyait dévots. Ainsi elles avaient vécu en
tuteile pendant des années, fieres de leurs devoirs ponctuellement accomplis, se croyant bien gardées, bien assu-

AMANTS, HEUREUX AMANTS •••

541
rées contre les coups de tete, et puis, sans qu'on sache
comment, - ni elles-memes, - elles sont arrivées a leur
majorité sentimentale, et ont perdu l'équilibre. J'ai vu
aussi, dans le premier cas, la surprise du mari : comme
Pere-et-Mere déja vieux quand le grand fils commence a
découcher. Car c'est ainsi que ~ se passe: elles ne savent
pas s'y prendre, ne savent pas dissimuler, pensent
qu'elles n'ont pas besoin de dissimuler. &lt;;a se voit a leur
allure, aleurs regards, a ces longues plaintes qu'elles font,
atout venant, contre leur mari. Elles sont meme fieres de
s'etre affranchies. Mais, ,·u de l'extérieur, c'est ceci : elles
étaient tranquilles, effacées, discretes et, dans certains cas,
faites pour etre passionnément et fidelement aimées par un
homme exceptionnel, fin et délicat ; et les voici, en peu
de temps, devenues hardies, voyantes, importunes et
ennuyeuses, faites pour plaire a n'importe qui, a la grande
masse des hommes qui vont a ce qui brille et a ce qui se
fait remarquer. Et, si elles ont un peu attendu pour se
transformer ainsi, elles sont franchement ridicules. Voila
ce qui peut fort bien arriver a Pauline et qui n'arrivera ni
a Inga ni a Romana Cerri. Discretes, maítresses d'ellesmemes, ayant une vue juste de ces choses. Inga, ne mettant personne dans ses secrets, Romana, sage, pleine d'expérience, fermée. Plus sage que Inga : la vieille sagesse
d'un peuple civilisé depuis plus longtemps que le peuple
d'Inga. Nourrie par l'olivier, le plus sage des arbres. Sor
attachement, sa maniere d'etre avec Inga. Comrne vous
aime l'épouse dont, a moins d'etre un imbécile, on ne se
lasse pas: Quand, pour une raison ou pour une autre, la
rupture se fera, elle se donnera de la meme fa~on a un
homme. Ton peuple sera mon peuple. « Tu es confiante
et amie de l'homme » : Iu Et ma"t7¡ x:it «;l;,ri.voo?,. D'ou
¡
'
cela me revient-il ? Ah ! Lucien : le seul dialogue que j'aie
aimé suffisamment pour le retenir. Le dialogue entre Mousarion et sa mere, qu'elle appelle Mq.p.p.(Íp~ov. Comme elle
défend bien son amour contre sa mere qui voudrait la vendre

�542

LA NOUVELLE REVOE FRANc;AJII

a deux ou ttois riches préten&lt;lants ! Pas sentimental, le dialogue: juste la situation. Les au tres? ll faut que je les revoie.
Voir ce que Lucien savait et pensait des femmes, et comment
tour cela lui apparaissait. Surement je comprendrais beaucoup mieux a présent. Je vais peut étre avoir de granda
surprises : ttouver Inga et Romana dans quelque coin da
livre. Il sera saos doute a la Bibliotheque Fabre: l'amantde
l'Albany devait avoir un Lucien. J'irai demain matin. Je
cherchais justement ce que je lirais maintenant que j'ai fini
« Les Nourritures Terrestres ». L'Albany... Elles n'en
finissent plus. En train d'écrire, peut~tre, aux amis et
admirateurs nic,:ois. Et fabre : cet homme jeune dans cet
illustre vieux ménage. Mais Alfieri savait-il ? Indifférent
p~ut-etre. Tenant a ses habitudes et, pour le monde, lt
nécessité de continuer a etre le Poete amant d'une Reine.
Et toute cette histoire qui finit . a Montpellier. Oh, oui,
indi.fférent. S~s promenades, seul, le soir, au bord de !'Amo,
ruminant les vers d'Homere. Pieno il capo ... Et des rh~
matismes aussi, probablement. La chute du jour. La paum
gloire humaine. Pas la peine d'essayer. L'oubli complet.
moins triste. Ou alors, quand notre intéret matériel y ~
engagé. Comme dans lecas d'Inga. Elle oui. Elle se le ~Olt.
Oh, j'en serais content et fier. Grande vedette. Le ~
s'appliquerait tres bien a elle ; ríen a y chaoger : ce Le suc·
ces l'aroent les ... n Ah, enfio, les voila. Qµelle leuteur I La
'
rose' et ole laurier.
u Belle », comme disent les gaminsa la
sortie de la messe, le dimanche, dans les perites_villes d'I~
lie. Belle. Si celle a qui je pense les voyait? Si elle savaJt.

Si...

Addio cari villani. Notre formule d'adieu aura retenti
. · Elle avatt· d6
aussi sur' le quai de la gare de Montpelher.
prévenir Romana : Au moment mi le train partira nous

S43
dirons tous trois en meme temps : Addio, cari villani ! La
premiere fois, c'était pour nous empecher d'etre tristes a
l'instant de la sépararion, apres le retour de Finja. A&lt;ldio,
cari ... C'est curieux, les plaisanteries d'Inga et de ses grandes amies, de ces Femmes Damnées : de petites plaisanteries de religieuses, de &lt;&lt; bonnes sreurs ». A notre avantderniere réunion, dans cette grande ville pleine d'appel.s
joyeux, de fleurs et de parfums, chaque matin je répétais plusieurs fois : Je vais me lever. Alors ell~ disait : Tu ~s te
bwer ?tu vas devenir un !ion! Oh, j'aipeur, tu vas me dévom. Et elle riait, comme si ce jeu de mots était extremement
dróle. Ah, oui : la petite filie en elle. C'était bon aussi, ces
matins-Ja. L'été. Les grandes avenues bien ombragées, larges, toutes pleines de l'été et d'une belle vie lente et heureuse. On en voyait trois de nos fenetres. Eucore une ville
ou nous ne connaissions personne, et qui était comrne un
grand jouet qu'on nous avait donné pour nous récompenser d'étre si sages ; et pas de théatre, pour elle : les
vacances. Trop tard a présent pour aller faire un tour au
Jardin Botanique. Mais n'importe quoi plutót que de rentrer a l'hótel. Et ce ñ'est rneme pas la peine d'y passer : au
courrier du soir il n'y a que les lettres de la région. Non,.
méme pas pour diner. Apres, forcément, je retrouverai
cette porte fermée, comme elle l'était avant leur visite.
;Remonter jusqu'au Peyrou par la rue Maguelone, la Loge
et la rue Nationale: au bout il y aura un beau ciel sombre
sur les collines blanches. Voici done la solitude qui recommence. Plusieurs mois de silence ; car meme pour demander du paio je peux faire un signe. La ouit était déja insllllée sous le feuillage du liquidambardu Jardin Planchon.
Ses branches pareilles a des fouets, a des lanit:res arretées
en plein élan. Elles som parties. Elles sont parties. Et je me
retrouve, et je n'ai pas le plaisir que j'en attendais. Je n'ai
pas le plaisir de me reconnaitre. (Oh, que c'est mauvais.)
D faudra done toujours qu'apres lesadieux j'éprouve ce sentiment d'un manque, ce serrement de cceur ? Mais j'ai

�544

LA NOUVELLE REVUE FRAK&lt;;AISE

voulu avoir cette solitude; je suis venu ici pour cela. Rien
ne m'empéche d'aller prendre mes bagages a ]'hotel et de
partir par le premier train dans la direction de Marseille et
de Nice. Mais je n'en ai pas la moindre envíe, et je saisque
demain au réveil je serai content d'etre seul. Seul avec le
bruit de la ville, l'air marin, les voix fran~ises. Mais c'est
maintenant que j'ai un mauvais moment a passer. Si elles
pouvaient voir Felice Francia tout désemparé, tout cha viré
par leur départ, remontant la rue Maguelone et arrivant
sur la Place de la C-0médie. C'est ~ : attendris-toi sur toimeme ! Je traverserai l'CEuf pour passer plus pres des
Trois-Graces. Voila une des choses qui vont me consoler
bien vite, avec les jardins et ... Salut, les Trois Sreurs, les
trois plus belles filies de Montpellier. (Et l'éloge n'est pas
mince.) Salut, la triple montée depuis les pieds jusqu'au
torse, la couronne des six bras tendres et vigoureux, et les
trois attelages deseins, chacun de chaque paire tirant de son
coté. Leur rondeur ingénue ; leur air d'attente, toujours.
Et quand on les prend tout a coup a tatons, par dessousles
bras, on sent leurs museaux frais et lisses au creux des
mains, surpris; et alors ils font tout ce qu'ils savent : la
moue. Bienheureux cet homme-la d'avoir pu dresser sur la
place publique, nues et sans honte, les filles de son esprit.
Quelle expérience, quelle longue méditation du corps férninio... « Io, finche viva Ombra daranno a Bellosguardo i
lauri... » Ugo Foscolo, ou l'apres-midi solt:nilel. Ah, ces
gens-la seuls ont vécu et donné la vie, et les autres ont été
comme s'ils n'étaient pas. Leurs plaisirs et Jeurs peines sont
les seules choses qui comptent dans le monde ; les seules
peines et les seuls plaisirs qui n'aient point passé comme
des reves, parce qu'ils n'ont pas été seulement éprouvés,
mais repris a la mémoire et transformés en objets qu'on
voit et qu'on touche, et en voix qu'on entend ... Ah, ~a va
mieux. Elles t'ont fait du bien. Allons, sois plus fort.
ce Quittez l'enfance et vi vez. » Et si ton énergie ne va pas
jusque-la, raccroche-toi humblement a ta vanité. Et ayoue

545

AMANTS, HEUREUX AMANTS...

que. dans lefond de ton creur, ce n'est pas Inga, l'amie déja
anc1enne, que tu regrettes le plus, mais l'autre, celle qui
est nouvelle pour toi, la mal connue. Oui, et si pendant
un seul instant je pouvais songer a les suivre, c'est a cause
de Romana que je le ferais. Quel bon souvenir le baiser
rapide et maladroit, pendant une courte abse:ce d'Inga
dans le jardin du restaurant au bord du Lez ..• Plus dou~
que _tous les autres souvenirs, pourtant bien plus intimes
et bien plus précis, que j'ai d'elle. Plus doux que tous les
autres b~isers donnés, avant et apres celui-la, en présence
d'Inga. Curieux, ce besoin de se cacher, et cette difficulté
qu'il y a aconcilier le libertinage et le sentiment. Pourtant
j'ai bien vu que pour elle ce baiser n'avait pas un sen;
différent. On allait se quitter dans une heure, et comment
aurait-elle pu deviner qu'a ce moment-ll je la préférais a
Inga? Mais non, je ne la préférais pasa Inga. C'était autre
chose. Ah, justement, c'était... Allons, laisser cela, n'y
plus penser. Tout s'est tres bien passé et ne pouvait pas se
passer mieux : Inga apportant l'élément connu et familier,
le theme principal, et Romana l'élément nouveau les
variations. Il y a eu, comme presque toujours, deux ou 'trois
fautes de goút dans la conversation d'Inga. &lt;&lt; Tu sais,
Romana, notre Francia est un artiste, et comme tous les
anistes il ne peut vivre pleinement que s'il a une femme
pr~s de lui. » Pleinement ! Et sans intention ironique ;
séneuse, ace moment-la, comme une héroi:ne d'Ibsen. Et
encare : que si je reste a Montpellier au lieu d'aller sur la
Riviera, c'est parce qu'il est « plus · original » d'etre ici.
~omment ne voit-elle pas la différence qu'il y a entre cette
v1l!e noble, occupée de ses propres affaires, vivant par ellememe, et la grande foire de la Riviera ? Elles y seront
demain ; c'est tres bien. Et j'ai bien fait de ne pas luí parler
de celle aqui Je pense ; elle n'aurait pas compris. Si elle
avait dit : &lt;&lt; moins banal » ; mais non, elle voulait bien
exprimer que, si je passais l'hiver ici au lieu de le passer
sur la Riviera, c'était par un désir de me distinguer et
35

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~SI

d'étonner mes amis et connaissances; et elle trouvait cela
tout naturel. Il y a un peu de s:a chez elle ; cemines affectations et de petites bizarreries qu'elle se donne, des singularités qui ne sont pas du tout daos son caractere. C'est
presque touchant, cet effort pour devenir la persoone
qu'elle veut paraltre. Si le succes vient, oo verra un dróle
de mélange de sa personnalité artificielle et de son caractere
réel. Meme ses plus vieux amis ne sauront pas distioguer
!'une de l'autre. Qui sait si elle ne fioira pas par montrer,
par se faire gloire, comme d'une preuve d'origioalité, des
choses qu'elle tieot soigneusement secretes a présent, - et
peut-étre aune époque ou ces choses ne l'intéresseront plus,
ou son art et l'ambition seuls l'occuperont tout entiere ...
C'est triste, ces. déformations que nous fait subir le souci
ou l'influence de l'opinion. Oui, mais c'est aussi l'humble
ruse de !'esprit. I1 ;eut étre de telle ou telle fas;on, occuper
telle Oll telle position, et pour cela il commence par feindre qu'il est de telle fa&lt;;on, ou qu'il mérite d'occuper cette
position ; le reste vient par degrés, et a la fin il se trouve
qu'il est deveou cela, qu'il occupe cette position. Nous
avoos beau faire oous ne pouvons pas etre absolument
oaturels, et nous n'avons pas grand avantage a l'etre. Le
sourire du marchand, la maniere du médecin, l'allure militaire. Ce sont les· masques grossiers, mais des qu'on les
quitte on est contraint d'en mettre d'autres. Ainsi demain
matin quand j'ouvrirai le volume de Lucieii. Je sais que
je ne suis plus capable de Jire meme cet auteur facile a
livre ouvert; rnais je me souviendrai qu'en rhétorique
Eugene Manuel m'a prédit que je ferais un bon hell~
niste : je m'attacherai a cette opioion si flatteuse, j'essaierai
de vivre asa hauteur, je me persuaderai qu'elle étair juste,
et je tacherai d'agir comme si elle l'était. Quand je me
verrai arreté, je considérerai que c'est une humiliation,_ et
apres avoir eu recours au dictioonaire je retiendrai bien
mieux le mot ou l'expression que j'aurai eu la mortification de ne pas savoir. Et ainsi a la fin de mon séjour je

AMANTS, HEUREUX AMANTS . ..

547

serai de nouveau capable de Jire Lucien presque couramment, et tout prét a aborder les auteurs que j'aimerais
connaltre mieux : Aristophane, les Alexandrins. Ce sera
bon, ces heures passées chaque jour en la compagnie des
personnages de Lucien ; les tirer hors du texte, les voir
vivre. Mais le texte lui-meme doit étre délicieux : je me
som~ens qu'oo entend causer ses petites femmes dans ce
joli langage, avec ces formes féminines et charnelles,
l'aoriste et le moyen. Pauline et Madame Mere qui entrent daos la boutique de Meoton. Elle m'a vu sans me
reconnaitre. J'ai bien fait de les. mener chez Menton : elles
ne trouveront pas d'aussi bons chocolats fourrés, a Nice.
Comme elles se sont fait gouter leurs g:iteaux, se donnant la becquée !'une a l'autre. Nous n'avons rien,
en Occident, comme l'aoriste et le moyen ; quelques
emplois inaccoutumés et presque incorrects de certains temps en relation avec d'autres; c'est tout daos
l'intention. Elles vont se bourrer de chocolat et en arrivant a Marseille elles n'en auront plus. Ni plus envie,
saos doute. En.suite, ce sera aux amis et admirateurs

a

leur fournir des bonbons ; s:a ne me regarde plus. La part
des femmes dans la formation d'un langage donné : impossible d'arriver jamais a déterminer une chose comme
celle-la. Preuve qu'il n'y a pas de différeuce mentale essentielle entre elles et nous. Le sexe: une chose ajoutée, un
-déguisement. Et puis, il y a tous les degrés de !'un a
l'autre. Aiosi Inga dans le complet de voyage qu'elle
pone quelquefois pour sortir, le soir : deux fois travestie.
Li différence morale apparente entre les deux sexes,
l'exagératioo et l'opposition des deux attitudes, viriles et
fémioines, plus grande chez les peuples sauvages ou a
demi civilisés, que chez nous. Mais les Grecs, la condition des femmes chez eux ? Ce qui a rendu possibles les
püetesses de l'époque lyrique ? Lire Lucien a ce point de
VUe aussi. La distance n'y fait rien : certaines manieres
-d'etre, et merue des gestes, se transmettent a travers des

�548

AMANTS, HEUREUX AMANTS...

siecles d des cbangements de langage et de régime politique comme les noms celtique:. des rivieres. Surtout
1
chez les femmes, et les femmes du peuple. Mousarion, je
crois venait de Chypre. Oh il va y avoir de bonnes matiné:s paisibles, et aussi les premieres heures de l'ap~
midi, a l'ombre des chenes-verts de l' Allée Cusson, tout
seul dans ce beau jardín édifié avec amour par les grands
botanistes de France, sous les laurier~ du tombeau de ~arcisse et Iisant lentement, tout enuer a la pensée d un
autr; , ou bien épiant les démarches de son esprit.
Savoir
.
toutes les choses aimables; jouer a nos pass1ons et a nos
impulsions le tour d'en savoir plus long qu'elles, et ainsi
les dominer, les discipliner, les soumettre. « La Nature,
plus jalouse de notre action q~e de notre ~~ence. » Montaio-ne. Oui vraiment ? Eh bien, nous n a1mons pas les
b
,
.
F" la
contraintes, et nous esquiverons celle-la auss1. ~1re
greve de l'action et donner la plus gro~se part a la sc1ence.
Entre Je monde et nous, mettre un mtervalle, et ne pas
permettre au monde de le franchir ; rnais de ~emps ~ autre
le traverser, aller voir de pres quelque ob¡et qut nous
a paru intéressant, le connaitre, et. rcntrer ~a~s n_otre
monde a nous. Des étudiants grecs. D1do : le d1mmut1f de
Démétrius. C'est agréable d'enteodre parler grec dans ces
rues: c;.i va avec le paysage. Naturdlement, avec ce systeme-la c'est la vie contemplative. Kon, c'est sunout ne
ríen de~ander au monde et ne gener personne. Ou. dansquelle vi lle d'Europe, existe-t-il un groupc de gens que tu
Puisses considérer comrne les tieos, tes compagnons, entre
•
''a pré-:ent
lesquels tu te sentcs chez toi ? Nu 11 e part, ¡usqu
· :
Peut-etre un jour ... Mais en attendant la solitude est l'~nique parti possible. Nous habitons une grande salle claire,
fraiche et silencieuse, autour de laquelle le paysage change
souvent et dont les fenetres &lt;lonnent sur toutes les ru_es
d'Europe. U, un petit nombre de gens viennent parfo15,
· · nous voir.
· Et s'en vont, saos
spontanément et avec p lalSlr,
·
que nous cberchions ~ les reten1r; et nous d'1s00s tous en-

.

549

semble: Addio, cari villani. Je ne comprends pas trois
mots sur dix. Quand je pense que j'ai su les chants six et
tteize de l'Odyssée presque entierement par creur. Que
m'en reste+il ? Dans le six, je serais bien vite arreté. Les
discours d'adieux du treize, et quelques passages encore.
Etonnant, l'arrivée a l'aurore et ensuite le réveil sur le
rivage, dans le brouillard. TI a bien vu cet épais brouillard
amer qui monte parfois de la Méditerranée et submerge
les terres jusqu'a mi-hauteur des premieres montagnes,
cachant « les longues routes, lts ports tranquilles, les
hauts. rochcrs et les arbres vigoureux ». Oui ' les oliviers
Jes pins maritimes, les chenes-verts et les bosquets d'oraogers et de citronniers. Alors l'air est saos [1preté, et tous
les bruits s'atténuent, et en marchant on s'aper~oit avec
SDrprise qu'il n'y a pas de vent. L'éternel ouragan tiede a
fini de couler ; plus une feuille ne bouge, elles qui étaient
conscamment agitées. C'est alors qu' on voit, tout pres, un
olivier immobile qui semble s'etre approcht: de nous saos
bruit, et qui se tient la, tout pale, daos sa robe trouée.
Tout le début de la conversation avec Minerve déguisée
en berger a lieu daos ce brouillard, sous cette menace d'un
cataclysme silencieux, d'un commel¼cement de période
glaciaire. Et soudain la Déesse disperse la nuée, et la terre
apparait, telle qu'on l'a toujours connue, frappée de soleil,
et tout sur elle agité de vent. Le vent dans le jardín, cet
&amp;pres-midi, au bord du Lez. Commeil meuair leurs écharpes
et méme le bas de leurs jupes tandis que nous nous bercions sur la balan~oire. Les deux jeunes gens qui étaient
assis a une table, sur la terrasse. Quinze et dix-sept ans
peut-etre. De la campagne surement; mais rien, en eux,
du paysan du Nord ou du Centre ; plus dégourdis,
plns vifs. La fa~on dont ils nous regardaient ; surtout
rainé. Jamais je n'oublierai s:a, son regard vers Inga et
vers moi quand nous npus balancions; pas trace d'envie,
mais l'admiration, !'ex.tase de voir que tant de honheur
~t JX)SSible, existait, la, devant luí. Et.quand Romana,

,

�LA NOUVELLE REVUE FRANC,::AI2

remplaqant Inga a mon cóté, est venue se faire bercer ason
tour : son étonnement; le coup au cceur, la rougeur qui
a couvert ses joues. Comme ses yeux s'.agrandissaient pour
emporter leur image. Elles étaient pour lui, quoi ? des
grandes dames comme on en voit au cinématographe; des
anges s'exprimant en des langues inconnues ! Mais c'était
visiblement a Inga que son cceur allait, probablement parce
qu'elle est la plus vive des deux, ou parce qu'il n'avait jamais
imaginé qu'une femme pút etre si blonde et si blanche. Ah,
il aurait fallu ... J'aurais du le dire a Inga et la persuader de
rester daos ce jardín tandis que nous nous serions éloignés,
Romana et moi. Nous aurions fait une promenade et nous
serions revenus pour reprendre Inga, une heure apres.
Ainsi, j'aurais passé une heure avec les variations, tandis
que le theme principal ... Et quel souvenir il aurait emparré
daos son vilhige, ce joli garc;on ! Son visage, sa jeunesse,
tout semblait iodiquer qu'il aurait gardé secrete sa bonne
fortune ; assez fin pour ne jamais en parler grossierement,
en tous cas. Quelque chose comme la rencootre avec une
fée. Sa vie, peut-etre, son avenir en eusseot été changés.
Tant pis. J'aime mieux croire que ce qui l'attirait, c'était
moins la jeunesse et la frakheur des deux femmes que le
fait qu'elles appartenaient a une classe supérieure a la
sienne : leurs robes, leurs quelques bijoux, et leurs ma•
nieres. Et sans doute la rnéme fraicheur et la meme grace
cliez une filie de son village le toucheraient beaucoup
moins. Comme ce gars du peuple, lorsque celle a qui je
pense luí demaodait des nouvelles de sa fiancée : Oh, ma
pauvre fiancée ... Voulant bien clairement dire: Elle n'est
ríen· aupres de vous, je l' oublie quand je vous vois. Le
nombre d'hommes riches qui sont peuple a cet égard. Ce
qui explique pourquoi la plupart des filles qu' on voft a
Monte-Cado sont laides et meme vieilles~ mais splend1dement v~tues et couvertes de bijoux. 11 avait peut-etre gardé
les troupeaux, ce gentil gamin. « Le Patre et la Danseu~,
conte. &gt;&gt; '(out de meme, i;a aurait été joli, et i;a l'aurait

illANTS, HEUREUX AMANTS .•.

55I

cha~gée, elle, des amis et admirateurs. Minerve déguisée
en berger. La description est sommaire; mais il y a le
détail : 1ta.v~1t&lt;X1,o; : le corps délicat et tendre comme l'ont
les fils des Princes. Et les fils des Princes étaient la, assis
aux tables, tandis que l'aede chantait. Homere, homme de
lettres, poete autodidacte, vénéré des peuples, et a qui un
dieu a mis tous les chants daos !'esprit l transporté par
l'inspiration, oui, mais pas au point de manquer l'occasion
de faire un compliment au tendre objet ..... La description
de l'antre des Nafades, obscure et belle comme l'antre luimeme. Naturellernent, des qu'on s'y arrete un peu on
pense a la femme. Mais ce pourrait etre aussi le cerveau.
Non: la porte des hommes et la porte des immortels n'ont
pas leur équivalent daos la tete. Les abeilles, oui: les pensées, justement: les ouvrieres, l'action, et les reines, la
science. Le vers ou on entend le bruit sourd, épais et sec
de la ruche. Les deux palmiers de la Préfecture. L'autre
jour, la grosse marchande de poisson qui a dit, en me
montrant a la femme qui était avec elle : Bienn habillé,
mais pas lé sou dann lla póche I Le malentendu : j'ai été
vexé par les deux premiers rnots : personne, ni surtout une
marchande de la rue, n'aurait du s'apercevoir que j'étais
habillé avec soin. Peut-étre, pour le pays ... Les notions
simples qu'ont les gens: ils disent: un militaire un
industriel, un homme du monde, un journaliste. :., et
cela leur su:ffit. Le monde est pour eux une espece de jeu
de massacre : le Maire, le Gendarme, la Belle-mere, dont
eux-memes font partie. Inga et Romana y figurent en
maillot rose et en jupe de gaze blanche. Ah, ah, voila de
jolies personnes qui ne doivent pas « e.ngendrer la mélancolie ». Ils les voient aussitot assises sur les genoux du
Banquier. Comme c'est simple. Et moi j'oublie trop que
c'est aussi un aspect dont il faut tenir compte. En m'attachant seulement ace qui différencie les personnes, je perds
de vue ce qu'elles ont de commun avec beaucoup d'autres:
la marque de leur profession, de leur état, l'influence de

�5)2

LA NOUVELLE REVUE FRAN{:AISB

leur condition. Et souvent cet aspect est le seul vrai : les
gens ne sont pas assez différenciés, pas assez inattendus
pour qu'il vaille la peine d'aller plus loin ; ils relevent
uniquement de l'ethnographie et de la sociologie: les
classer, et les laisser de coté. Mais ils coUent leurs étiquettes partout et toujours, et n'imaginent méme pas qu'il
y ait des gens qui peuvent paraitre ceci et étre cela. Calixte
disant: Je me demande qui peut bien étre cette vieille
institutrice ? Renseignements pris, c'était une Altesse
Royale. Mieux encore, comme erreur : les gens pour qui
Baudelaire n'était qu'un prodigue qui faisait le désespoir
de sa famille. Par tontre : les grands hommes de petits
groupes et les célébrités locales. Et comme les amis et
admirateurs d'Inga la peuvent voir. Pas un ne se doute
que c'est une femme passionnée, une grande amoureuse,
une ime ardente dont ils sont aussi éloignés qu'ils peuvent
l'étre d'un saint ou d'un grand homme. Mais comment
jugeraient-ils celle a qui je peose ? Sous laquelle de leurs
formules rangeraient-ils ses discours angéliques et les
désordres de sa vie? Probablement,. ils ne tiendraient
compte que des désordres, et diraient que le reste est
hypocrisie. Ne voudraient pas se donner la peine d'exa•
rniner de plus pres. Pauline dirait qu'elle se conduit mal;
et c'est vrai, comme on dit d'un chauffeur qu'il conduit
mal; elle conduit mal sa vie : le gaspillage d'argent, et de
tout. Mais elle en dirait autant d'lnga, et ce n'est pas vrai:
Inga se conduit assez bien. Et moi ? Ah, moi je ne
m'aime pas, dit-elle. Et elle done! qui, allant aun rendez·
vous, si elle passe devant une église, y entre, baise bien
humblement les plaies du Seigneur, et dix minutes apres ...
Elle qui galvaude le saint habit de Notre-Dame daos les
cabarets de nuít, - il est vrai qu'elle quitte l'écusson, le
petit creur percé de sept poignards, et le cordon de soie,
avant d'entrer; mais les gens voient bien qu'elle porte un
ha bit de vreu. « &lt;;a ne fait rien; Dieu m'aime », &lt;lit-elle.
Et moi, sans doute, 11 ne m'aime pas; et c'est moi qui suis

.AMANTS, HEUREUX AMANTS •••

553

responsable de ses pécbés. Non, c'est inutile d'essayer de
voir les gens que nous aimons ou qui nous intéressent
comme les indifférents les voient. Les indifférents ne
savent pas ; nous savons. C'est ainsi que la beauté et la
grace passent le plus souvent inaper~ues, excepté de deux
ou trois personnes qui sont les seules dont l'opinion vaille
quelque chose, et soit vraie. Comme certains amants ou
certaines mattresses, qui restent fideles a ce qu'ils aiment,
en dépit de tout. Ils savent. Ah, elle est adorable quand
elle s'incline pour baiser les chevilles d'un grand crucifix
tout sanglant. Et ses mots, tout a coup, avec ce ton qui
fait qu'on ne les oublie pas: « Une servan te, une fi!Ie
pauvre et saos appui, c'est un ange daos la maison. » Et
e &lt;;a ne fait ríen &gt;&gt; si, le lendemain, l'ange s'envole en
emportant une des bagues de Madame. Ou bien, elle se
laissera voir, dans l'intimité, avec son amant, i cette fille
digne de tant de respect. Et les crises de !armes, les caprices,
le besoin de s'avilir, toute cette folie. Inga est fade aupres
d'elle. Toute la journée, méme quand je parlais i Inga et a
Romana, je pensais a elle, et toute la journée j'ai eu,
au fond de mon creur, cette peine et cette inquiétude :
ma derniere lettre, alaquelle elle n'a pas encare répondu.
Ah, je vais la rejoindre. Ce soir meme. Non, trop tard.
Demain. Demain matin, le rapide, a cinq heures vingtcinq. Le voyage, et l'arrivée saos avoir prévenu. Me
retrouver chez elle. Je suis súr de son accueil : avec elle,
famant qui revient est mieux re~u que celui qui n' est jamais
parti. La honte méme d'etre revenu sera douce. Elle feindra
d'avoir oublié notre derniere · querelle. Le diner, a l'arrivée, dans sa maison confortable ; le service bien fait ; le ·
calme; la tiédeur d'un foyer; et apres, sa chambre, ou
Madarne deviendra la plus soumise des servantes. Les bancs
de pierre sont encore tiedes du jour. Ah, il est calmant,
le bruit de l'eau dans les bassins noirs dont les margelles
luisent encare faiblement. Et des feuillages frémissent,
la-bas, au-dessus des manes apaisés de Narcisse. Des allées

�554

LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISI

enveloppées de rameaux s'emplissent de nuit, retournent
au passé, descendent au pays des reves, s'évanouissent dans
ce grand paysage ou il n'y a que du noir, de !'azur et des
reflets d'argent. Eh bien, non.! je ne céderai pas. Je resterai. lci, seul. La-has, ce serait toujours la meme chose :
la jalousie, les faux serments, les larmes, le partage, toute
cette banale histoire se répétant semaine apres semaine,
mois apres mois. Ne l'ai-je pas completement épuisée?
tout ce qu'il y a d'aimable en elle n'est-il pas entré une
fois pour toutes dans mon souvenir ? ai-je encore quelque
chose a apprendre d'elle? est-il possible que j'aie la faiblesse
de l'aimer encore, sachant si bien ce qu'elle est et le peu
que vaut son amour ? Non. Au fond, avec elle, ce que je
veux, c'est avoir le demier mot. Vanité. Mais c'est acela
qu'il faut me raccrocher, faute de mieux. Et mon seul
moyen d'a,,oir le dernier mot, c'est de ne pas revenir. Ah,
tu trouves que je ne m'aime pas assez. Tu verras bien. Ah,
c'est pénible, de renoncer a elle, d'arracher cette chose si
forte et si dure. Mais il y aura un jour, stlrement, ou je
la verrai comme les indifférents la voient, et ou je penserai : Ce n'était que c;a ! Oui, un temps viendra ou je
l'éviterai, ou je serai gené en pensant aux lettres que je
lui •écrivais, ou je considérerai qu'en l'aimant je me suis
fait un affront a moi-meme, ou j'aurai honte de l'avoir
traitée avec la digoité de l'amour, et ou, meme daos mon
souvenir, je ferai le silence sur elle. Mais maintenant,
c'est bien douloureux. Me dire: que mon affection aussi
a du prix, et qu'il vaut mieux ne pas la donner que la mal
placer; et que, d'autre part, j'ai pour elle beaucoup moins
d'importance que je crois en avoir, merne lorsque je crois
n'en avoir que tres peu. Aussi : je ne pense a elle' que
lorsque je suis content, et jaroais quand j'ai quelque peine
ou quelque sujet d'ennui : et c'est la un grand signe. Et
puis, les projets : cette ville et la paix qu'elle me doone;
les jardins, les livres, le travail : pent-etre quelquc essai
de traduction, ou céder a la maoie écrivante. Joli pro-

AMANTS, HEUREUX AMANTS •••

555·

gramme. Vivre pour travailler. Mais il y a quelque chose
de plus important que le travail : ceci que je défends contre
moi-meme : ma liberté. L'iotégrité de la Séréoissime
Républigue ! Et apprendre a hre seul devant la vie comme
un jour je serai seul devant la mort. Non, pas meme le
silence, pas meme l'oubli vofontaire: ce serait lui donner
trop d'importaoce; ce ne serait pas de l'indifférence. Dans
quelques années~ l'année prochaioe peut-etre, je verrai
tout cela comme des choses arrivées a un autre, dont les .
impulsions et les erreurs de jugement étonnent et divertissent; et le cours de mes pensées d'a présent, si je me
le remémore avec exactitude, me fera l'effet d'uoe pauvre·
chose lointaine, infirme, a peine drole, et pathétique~
Alors, ni celle-ci, qui m'occupait tant, ni les autres, ne
compteront plus. Et meme maintenant, si je me doone 1a
peine de démeler ce qui se passe en moi, meme maintenant, ni !'une ni les autres ne sont atout dans mon jeu.
Dans cette espece de partie de cartes que je joue tous les
jours avec moi-meme et dont l'enjeu est ma satisfaction
persoonelle, cette vague approbatioo, ce contentement
qu'on éprouve a la fin d'une journée bien remplie, elles
ne sont pas atout : tout au plus des figures, qui comptent
pour quelques points, mais qui ne me feront pas gagner.
Je peux les jouer. Et en restant seul ici, je les joue. Et
ce sera une impresssion curieuse et asssez agréable quand,
reprenant · des cartes au talon, un jour ou l'antre, je les
releverai, - pour les rejouer aussitót . . Peut-etre surtout
aqmse des souvenirs qu'elles feront reparaitre : le pays
cela se passait, le temps qn'il faisait, ce qui m' occupait, ce que j'avais en train, les vers ou la musique qui
chantaient dans roa tete, tout le mouvement de roa vie,
auquel elles étaient melées, étant les seules personnes,
alors, que j'aimais regarder vivre, les seules assez agréablement indifféreotes, apres tout (oui, ce o'est que cela),
pour faire partie de ma solitude, le seul, et léger, lien qui
llle rattachait aux gens. ~t c'est probablement a Inga que

ou

�556

LA NOUVELLE R,EVOE FRAN&lt;;AISI

je penserai avec le plus de plaisir. A cause de Finja, d'abord.
Je me rappelle, quand nous étions a Elseneur, regardant
la. 7ot~ su~d~ise,. en face, un peu avant le départ pour
Fm¡a, ¡e lut a1 réc1té la fin des « Deux Pigeons » : Amants,
heureux amants, voulez-vous voyager ? Que ce soit aux
rives prochaines ... Oui, pendant une semaine nous avons
été amants; nous ne l'avions pas été avant, et ne l'avons
jamais été depuis; c'était comme si, malgré nous-m~mes,
en dehors de nous-memes, sa vie et la mienne s'aimaient.
Et ensuite, a cause de l'absence complete de souffrance,
dans le temps passé ensemble depuis. La bonne camarade
qui 1¡e disait jamais non ; la compagne, et parfois le compagnon ( « Ces deux types &gt;&gt;) des promenades aventureuses:
découverte des villes, jeux sur les plages, fi~tes populaires,
visites aux quartiers dangereux. Et qudquefois le partage
et l'échange de notre butin. Inga et ma jeunesse, ces années de tna jeunesse, ce qu'il y aura eu de meilleur dans
ces années-la. Mais je prévois aussi le temps, pas tres
éloigné, ou cette période de nos deux jeunesses étant
passée, nous cesserons de nous réunir. Surtout, a ce
moment-la, laisser faire ; ne pas chercher a prolonger la
longue aventure; ce serait une faute de gout. Des points
de suspension ; du blanc ; et un nouveau chapitre commence, en belle page. Mais savoir, ou deviner, qu'elle continue etre heureuse. Et puis, il pourra y avoir une rencontre.fortuite ; mais ce sera sur un autre plan. Mademoiselle
Ingeborg. Monsieur Francia. Quelle agréable surprise !
Peut-etre daos un restaurant, ou sur le pont d'un bateau,
ou dans le couloir d'un wagon. Elle, avec la nouvelle
amie, la cara, la diletta, « l'unica ». Et moi, tout seul, probablement.

a

VALERY LARBAOI&gt;

JEROME ET JEAN THARAUD

Au pres du public comme au pres des lettrés, les freres Tharaud ont une réputation bien établie : ils « écrivent bien ».
Louange méritée. On lit un chapitre, une page, une phrase
des Tharaud, et la premiere, la plus forte irnpression
qu'on en retire, c'est celle de la perfection de leur prose.
S'agissait-il d'évoquer un paysage ? Toutes les grandes
lignes de son architecture, et chacune a son plan, s'y
retrouvent, et ses couleurs, toutes ses nuances, son sens,
ses moindres inflexions. D'une a'necdote ? Elle s'ouvre
lentement comme un éventail pour finir en coup de vent
ou se déboite comme les tubes d'une longue-vue pour
s'achever en panorama. D'une argumentation historique,
psychologique ou morale? L'ordre et la raison y président
ou, s'il le faut, les arguments se pressent, se chevauchent,
zigzaguent jusqu'au but avec une mattrise sans défaut.
Quoi qu'ils tentent de traduire en mots, toujours les
Tharaud y réussissent.
Y a-t-il une seule phrase manquée dans toute leur
reuvre ? On serait tenté de parier que non. Miracle d'un
don verbal qui n'est fait ni d'abondance, ni d'imprévu,
mais d'une propriété exemplaire dans l'expression, d'un
sens de l'épithete que bien peu d'écrivains fran~ais d'aujourd'hui possedent aussi raffiné, et surtout aussi éclectique, d'un usage exquis des ellipses, de l'emploi savamment alterné de taus les modes de l'élocution, depuis le
ton de la causerie familiere jusqu'a l'austere froideur de
l'histoire, jusqu'a. l'éloquence, jusqu'au lyrisme.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISI

Virtuosité incomparable, mais qui n'est pas exempte de
grands dangers. Sans cesse entre la page et l'émotion du lecteur s'interpose ea tiers ce beau style, toujours en habits de
dimanche, requérant sans arret l'attention et tyrannisant les
auteurs aussi bien que leur public par des exigences de« m'astu vu ». L'on pourrait dans un acces de mauvaise humeur se
laisser aller jusqu'a dire que les Tharaud s'écoutent écrire,
comme un Maitre de Moro-Giafferi s'écoute parler, ou encore
qu'il ne se rencontre pas dans toute leur ceuvre une page
qui semble s'etre écrite seule. Et en parlant de la sorte,
on ne ferait en vérité que pousser jusqu'a l'outrance une
impression parfaitement juste.
Le style des Tharaud est proprement surajouté, plaqué
.&lt;lu dehors sur la pensée ou l'image. C'est la sa force appa-rente et sa faiblesse intime. Sa force, car aucune prose,
celle d'Anatole France excepté, ne donne présentement
une pareille impression de classicisme, si l'on groupe dans
ce mot confus un sentiment de certitude, de stabilité, de
pureté.
.
Sa faiblesse, si l'on songe a la double fonct1on des gr.inds
prosateurs qui est d'une part d'intégrer dans la l~ngue
écrite ce qui vaut d'etre retenu du langage parlé a leur
époque et d'autre part de mouler la grammaire et la_ syntaxe sur les móuvements les plus secrets et les plus v1vants
de leur ame et de leur temps. Travail de discrimination et
d'élection qu'il est glorieux d'entreprendre et ou les plus
acharnés échouent souvent rnalgré leurs dons: ce fut le
cas des Goncourt, de Huysmans. Mais Flaubert, ma!s
fümbaud, deux exemples de réussite. Et aujourd'hlll,
chez un Giraudoux une tentative dont le résultat demeure encare imprévisible.
Au contact de tous ces novateurs ou rénovateurs, nous
ne manquons jamais de ressentir un peu d'inquiétude,
le sentiment d'une instabilité, ou, pour mieu.x dire, d'une
_gratuité. L'arbitraire daos le choix des mo~, _d~ns celui des
mages et des constructions est frappant. S ag1t~1l seulement

JÉROME ET JEAN THARAUD

559

d'une ~ode éphémere, ou bien l'adhésion de la postérité,
fenreg1strement des grammairiens naruraliseront-ils durablement ces hardiesses et ces essais ? On hésite a le

décider.
Avec les Tharaud, aucun trouble de cette sorte. Leur
forme n'est pas un point de départ, c'est un aboutissement,
la résultante de toutes les plus belles traditions nationales
.depuis la Pléfade jusqu'aux impressionnistes de la fin d~
XIXº ~iecle, en passant par le grand siecle, par celui de
Volta1re et le romantisme.
To~s les , ma~ériaux qu'ils emploient sont éprouvés ;
le~r tn est sur_; tls ont le regard per~ant du lapidaire qui
TCJette toute p1erre douteuse, un sens infaillible de ce qu'on
nomm: au college la e&lt; bonne langue », éloignée de toute
affectat1on et pourtant recberchée ou meme un tantinet
précieuse. Ils aiment l'archai:sme et le craignent; iis adorent
le mot technique et le redoutent ; ils chérissent les adjectifs
concrets et les temperent a tout moment d'adjectifs abstraits
&lt;&gt;u neutres ( ce un affreux courant d'air &gt;&gt;); ils recherchent
la pureté de l'antique parleure et pourtant ils n'bésitent
pas atruffer leur texte de mots anglais, arabes ou bébreux
(e le wbarf », « l'almémor », ce le hendir et la rhai'ta »),
Ce qu'est le travail du sty!e pour &lt;';U.X, les Tharaud nous
-ont offert un moyen de l'apprécier en pleine connaissance
~e cause en publiant du Dingley, l'illustre écrivain deux vers1?ns différentes. Voici confrontées les deux Ie~ons du
debut de cet ouvrage qui leur donna la notoriété :
PREMIERE VERSION

DEUXIJiME VERSION

Partout ou l'on parle anglais, personne n'ignore le

Partout ou l'on parle anglais, personne n'ignore le
nom de l'illustre écrivain Dingley. Les enfants eux•mémes
le connaissent : maint d'entre
eux apprend a lire dans ses
livres.

nom de l'illustre écrivain Din-

gley. Les enfants eux-mémes
le connaissent : maint d'entre
eux apprend a lire daos ses
livres.

�LA NOU\"ELLE REYUE FRA!:o:(;AISE

Cé/ait 1111ho111med'unegaielé,
d'wze fantaisie, d'une fraicbeur
d'imaginalion i11compai-able.

C'étail un homme d'zwe fraicheur d'iniagi11ation incomparable.

... Qu'il décrivit une forét
vierge de l'Inde, un office de
Commerce dans la Cité de
Londres, un lever de soleil sur
la mer des Tropiques, un cré-

... Qu'il décrivlt une forét
vierge de l'Inde, un office de
Commerce dans la Cité de
Londres, un lever de soleil sur
la roer des Tropiques, zm cripuscule d'Europe occide11tale, sa
vision toujours imprévue étai/
celle d'un homme qui ouvrirait sur les spectacles du monJe
des yeux neufs. On trouvail

puscule d'Ettrope occidentale sali
par la funde des usines, sa vision toujours si imprévue élait
celle d'un bomme qui om•re sur
tous les speclacles du monde des
yeux neufs. Ses histoires étaient
peintes avec l'exaclit11de d' un
realiste japonais ou la folle, la
delicieuse fantaisie ami poete
persau.
Les personnages de ses
contes habitaient presque tous
un pays ou la pnissa-nte imagi11ation de l'homme a poussé des
fleurs merveilleuses: les plaines
dts Ga11ge, temoins de l' ejj'ort le
plus désespéré des penseurs
pour découvrir un sens a la
vie. Du cmztraste entre les pré-

occupations mesquines des Européens émigrés la-bas et une civilisation indigene saturée par les
reves des pbilosopbes morts il y
a des 1111lliers d'a,mées, Di11gley
avait su tirer les effets les plus
saisissa11ts. Car lui, dans sa cervelle d'artiste 1i1Jsur ceffe terre, il
unissait /'esprit pratique, co11cret,
des bommes de race anglaise ti
l'áme i11satisfaite de la vie et passiomtée pom· le rb:e d'un Hi11dou.

dans ses bistoires la précisio11
d'zm Japonais et la fa11taisic
d' w, Persa11.

Les personnages de ses
contes habitaient pour /a plupart un pays ou l'i111agi11atw11
de l'homme a fait 11aitre des
fleurs merveilleuses, ces vastes

plaines du Gange, qui 0111 i•n
l' effort le plus désespéré des
penseurs pour découvrir un
sens a la vie. Son capríce ttn-

mélait avec une liberté dii1i11t ks
svit1s de ses compatriotes perdus
daus quelque poste ig11oré du
Rohila11d ou du Sind et les rb.•cs
des pbilosophes indige11es morts
il y a des milliers d'armées. En
l11i s'accordaient les i11sti11ds posilijs de la race anglaise et J'ámt
i11satisfaíte et passio1111ée pour le
rfvc d'u11 Hi11do1t.

JÉROME ET JEAN THARAUD

561

. . . D' une de ces réveries
... Et c'é/ait le jeu 111éme de
d'apres-midi étaít surgie cette son esprit qu'il avait représeuté
prodigieuse histoin d'uu jeime daus « La Plus Bel/e Histaire
commis de Londres trés ig11orant dtL Monde » 01't l'011 1.1oit tlll
de l'antiquité et qui pwt recon~- commis du Stra11d 1·eco11stituer,

tituer avec I'exactitude d'un
homme qui l'aurait soufferte
toute la vie d'tm rameur enchainé au banc d'une galere
phénicienne mille ans avant le

Cbrist.

avec I'exactitude d'un homme
qui l'aurait soufferte, la vie
d"un rameur grec enchainé au
banc d'une galere phénicienne
millc ans avant le Christ.

La premiere version ne fait-elle pas penser a la copie
d'un t:es bon éleve et la seconde a cette meme copíe revue
et corngée par un tres bon professeur, exquis grammairien
et fin lettré, conformément a tous les canons éprouvés
de la grammaire et de la rhétorique.
Faut-il entrer daos le détail ? D'abord soumission aux
lois de la simplicité ; impitoyable suppression de tous les
adjectifs inutiles ; la trinité chere aux cuistres « d'une gaieté,
d'une fantaisie, d'une frakheur d'imagination », premien:ment, deuxiemement, troisiemement s'unifiant en « d'une
frakheur d'imagination » ; « la précision d'un Japonais et
la fantaisie d'un Persan » se suffisant sans les inutiles épithetes « réaliste, folle, délicieuse &gt;&gt;.
. En second lieu, recherche du détail concret, du trait
pmoresque, du mot exotique : « ses compatriotes perdus
dans quelque poste ignoré du Rohiland ou du Sind &gt;&gt; ;
« un commis du Strand » ; « un rameur grec ».
Et enfin l'épouillage de tout jargon éphémere, naturaliste
ou symbolard, chasse curieuse et qui montre l'évolution
spirituelle de ces deux jeunes gens qui avaient dédié a
Villiers de l'Isle-Adam un de leurs premiers contes, ou les
eaux étaient " cérulées » et ou le héros, la nuit, était
quelquefois réveillé « par le rugissement d'un tigre ródeur
~ par le grondement d'un volean en éruption ». Ici ils
\'lsent au durable et non plus au neuf. « Pousser des fleurs
36

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISB

merveilleuses ll, bien rimide pourtant, se voit préférer
« fait naitre des fleurs merveilleuses » ; la « civilisation
saturée par les reves » devient « les reves &gt;&gt; ; « sa visión
toujours si imprévue &gt;&gt; se réduit a ce sa vision toujours
im prévue ,i. Et la tres légeré dissonance : « sa vision était
ceíle d'un homme qui ouvre ... » cede la place aune stricte
concordance des temps : ce celle d'un honune qui ouvrirait ».
Pour tout dire~ style qui n'est pas le cri d'un tempérament, mais le concert de deux sens critiques, style ou la
dualité des créateurs s'aflirme. Quand l'un des freres tient
la plume, l'autre lit par-dessus son épaule. Quel laisseraller espérer dans ces conditions ? Jamais le parfum
d'une fleur, toujours cclui plus indécis, quoique plus riche
d'un bouquet composite. Additionnés, ces beaux morceaux d'anthQlogie donnent un style original sans aucun
doute, car l'assemblage que font les Tharaud de tant de
recettes diverses leur appartient en propre, mais non pas
un style créateur. Style forgé, jamai~ jaillissant.
D'ou cette admiration qu'éprouve le lecteur batif pour
cette forme qui a une existence en soi et s'impose a lui;
d'ou l'inquiétude du critique qui se demande si ce~te forme
n'est pas arbitrairement plaquée sur le fond, sans parvenir a faire corps avec lui, et si ce don du beau style
mis par une Fée maligne dans le berceau des deux freres
ne fut pas un don néfaste.
*
* *

Cette divergence d'avec l'opinion comrouoe qui vient
d'~tre marquée, loin de viser a desservir ou a diminuer les
deux freres Tharaud voudrait tendre bien plutót a fixer l'at·
tention sur ce qui est cbez enx I'essentiel : lenr pay~e
intérieur. Toutes les parures superfétatoires de leur style
cachent le plus souvent, comrne d'inutiles dra.peries, une

JÉROME ET JEAN THARAUD

563

nudité d'ame qui est admirable et qui ne ressemble
aucune autre.

a

II fut d'ailleurs un temps, celui de leurs débuts et de
leur coll~boration aux Cahiers de la Quinz.aine, ou le principal souc1 des deux freres était d'exposer sans voiles, brutal~ment cette nudité. C'était l'époque ou Péguy écrivait
d eux : &lt;&lt; Les con tes et les nouvelles de Tharaud ont une
sorte de force breve et de brieveté forte telle qu'elle ne
supporte absolument plus aucun voisinage... ))
Qui songerait depuís le second Dingley a. parler encore de
force breve ? alors que tout chez les Tharaud est devenu
fluidité, éclat harmonieux, musical balancement des périodes, enchainement moelleux des phrases.
Et pourtant cette brieveté forte correspond a ce qu'il y a
de plus profond chez les Tharaud, ou peut-etre - et cela
expliquerait tout ce probleme troublant de la forme et du
fond, !'un foutnissant le fond, l'autre la forme - chez un
seul d'entre eux, a une sauvagerie instinctive a un sens
.
'
atgu et singulierement ludde de tout cet entre-deux
confus de la personne humaine qui se place entre l'individualité (pour etre plus clair, résignons-nous meme a
dire I'idiosyncrasie) et la bestialité, et qui est le domaine
trouble des atavismes, de la race, de la caste, des traditions
reli~ieuses, de tout ce qui vient du fond des ages, de toutes
les mfl.uences climatiques et géologiques, le territoire en
gros de cette science nouvelle : la géographie humaine.
Surprendre sur le vif une réaction soudaine de ces
forces qui oous dominent secretement, ou bien scmter
ce qu'un apport religieux entra1ne de remous et de
tourbillons dans ce gouffre de la personnalité inconsciente,
ce fut d'abord ce qui pas.sionna les Tharaud. Deux inconscienrs l'un anglais, l'autre hindou en présence et en
1utte chez un homme de génie, plus la lutte du « soi »
de cet homme (pour emprunter Ja terminologie de Léon
?audet, hanté Iui aussi par ces problemes) contre ces
mconscients en conflit, c'est le su jet de Dingley. L'inconscient

�564

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISI

d'un hobereau périgourdin en lune contre ce qu'il croit les
désirs de sa conscience claire, c'est le sujet de la Maítresse
Servante '. Le sens de la race et de la patrie envahissant
chez un homme tout le cbamp de la conscience claire
et lao~nt cet homme dans une lune ouverte contre
son peuple qui n'est plus guidé par cet inconscient de la
race, c'est le sujet du Paul DéroulMe. L'inconscient religieux d'un homme attisé par des prédications fanatiques et
aboutissant a un meurtre, c'est le sujet de la Tragédie dt
Ravaillac.
Et les sujets des premiers con tes des Tharaud étaient du
meme ordre: les Freres Ennemis décriventune lutte entre une
ame calviniste et une ime catholique ; Bar Cocbebas entre
une áme juive et l'ame chrétienne ; les Hobereaux un conBit entre deux classes, celle des féodaux et celle des paysans, qui ne savaient plus qu'elles se haissaient et qui, se le
rappehtnt soudain, versent le sang.
Il n'est pali jusqu'a l'un des tout premiers essais des Tharaud, daté de 1898-99 qui, livrant le secret de leur vingtieme
année, ne pose le probleme pour eux vital du confüt
entre l'homme et ses atavismes, sa race, sa religion. Le
jeune aveugle de la Lumiere qui cherche sa voie dans l'ombre et qui, apres bien des tatonneRJents, préfere au catholicisme une morale anarchiste d'action et de beauté, ne
reviendra-t-il pas a la religion de son enfance ? De quelle
durée sera son triomphe sur sa race et sur la croyance de ses
ai'eux ? Le récit se termine sur cette phrase ou les Tharaud
ont exprimé l'impossibilité de l'évasion : « Des vols d'Elohim tourbillonnent autour de sa téte. David ne sera pas
toujours aussi orgueilleux. Sa raison sera domptée. Il se
prostemera devant l'Eternel avant que la carde d'argent se
1. « Les seotiments (de ma t:inte] étaient ceux de toute rna famille.
C'étaient les miens profoodément. Mais je pomtis déja dans mon
ca:ur quelque .:hose d'iruatisfait qui s'est roujours révolté centre eux .. ,
Et c'est aiosi que de boone heure je me trouvais en guerrc ouverte avec
ma oature profonde 11. La Mailrme Serv,mte, p. 16.

JEROME ET JEAN THAR.AUD

565

rompe, que levase d'or se brise, que 1a cruche se casse sur
la fontaine et que la roue éclate sur la citeme. »
~réfigur~tion ~e la carriere littéraire des Tharaud partant
de_ 1anarch1~ et d une morale de beauté pour aboutir, apres
m1lle tours a travers les nations et les religions et sans
'
cncore oser ]'avouer ouvertement, a tous Ies'conformismes
de leur peuple et de leur caste.
Ces grands courants souterrains qui en définitive menent
le monde, bientot il n'a plus suffi aux Tharaud d'étudier
, comment ils entrainent les individus, íls ont voulu
m~ntrer comment ils conduisent les peuples aux grandes
fo~es c?llectives, au meurtre en masse qu'est la guerre.
Dé¡_a. Dmgley avait la hantise de la guerre ; la premiere
mo1t1é de la Bataille a Scutari d'Albanie est consacrée aétudier « des gens qui se battent, des hommes qui croient a
quelque chose et qui donnent leur vie pour cela ». Et c'est
cncore la figure de la guerre qui apparait dans Une Releve
et ade nombreux passages de Marrakech ou les Seigneur.s de
fAtlas.
Mais ce n'est point assez encare pour la curiosité des
deux: freres que d'exprimer ces moments de paroxysme que
sont les guerres. Pour pénétrer a fond les secrets des
humains, il faut étudier les races et les religions, non pas
a~ repos - elles n'ont jamais de repos, - mais a l'état de
cnse latente, daos leur vie quotidienne. Et de ce soud
sont nés les deux plus puissants massifs de l'rem•re des Tharaud : le massif juif et le massif musulman. Juifs et musul~ans considérés en soi et dans leur lutte contre la chrétlenté. Judai'sme, christianisrne, islamisme, trois des
gra~des traditions humaines, trois des grandes ámes collect1ves de l'humanité. Si demain les Tharaud s'attaquent
aune étude du bouddhisme, ils auront fait le rourdes races
et des religions.
D~ns la Féte Arabe, c'est l'islamisme aux prises avec Ja
~réuenté franc;aise, luí résistant, mais refo~lé par l'invasion
dune tourbe méditerranéenne gorgée d'anisette et animée

�LA NOUYELLE REVUE FRANc;AISE

par le vil matérialisme de la plus basse Europe. Dans la
deuxieme parrie de la Bataille a Scutari, e' est la victoire de
l'orthodoxie sur le Croissant dans le Balkan, le rejet du
Turc vers l'Asie. Dans Rabat ou les Heures Marocaines, dans
Marrakech ott les Seigneurs de l'Atlas, c'est l'évocation de
toute !'admirable civilisation du Nord africain musulman,
la vieille civilisation des Maures d'E.spagne, l'historique de
l'essai d'accord de l'Islam marocain et de la France tenté
par le général Lyautey.
Pour le judai'sme, c'est, apres Bar-Cochebas, l'Ombre de la
Croix, récit de mreurs juives, le chef-d'reuvre des Tharaud;
Un Royamn¿ de Dieu, histoire d'une communauté juive
d'Ukraine menacée d'un pogrom et qui obtient la protection
bientót odieuse d'une sotnia de cosaques ; Quand Israil est
roi, histoire des Juifs de Hongrie et de la révolution de
Bela Kuhn. Le judai:sme, sujet entre tous passionnant pour
les deux freres, car ils y retrouvent a l'état pur une race,
une religion, un idéal, se conservant a travers les massacres
et les persécutions séculaires.
En:fin élargissement supreme de cette vision a grands
traits du monde, les Tharaud aboutissent aux quelques
sentiments essentiels qui font mouvoir l'humanité, réduite
ainsi par eux au plus petit commun multiple.
A travers paysages et anecdotes, a travers différences et
haines, c'est le fond commun de la nature humaíne que
touchent en définitive les deux explorateurs.
Apres nous avoir conviés aux plus beaux voyages et nous
y avoir serví de guides, nous avoir étonnés par la diversité
des mceurs qu'ils nous dévoilaient, les Tharand nous ramenent au bercail des sentiments les plus généraux et les plus
universels.
Y a-t-il tant de grands écrivains d'aujourd'hui qui nous
offrent plus et mieux ? Les Tharaud, comment ne l'a+on
pas encare mis en lumíere, sont les meilleurs de nos romanciers sociaux, et il faudrait meme dire unanimistes en pensant a Un Royaume de Dieu. Ils témoignent par leur exemple

JÉRO.ME ET JEAN THARAUD

567
qu'il n'es~ bes~in ni d'usines, ni de greves pour écrire des
romans ou s01t rendue sensible l'áme des foules.
Et en meme temps, ns méritent d'etre rangés au nombr~ des prosateurs contemporains qui nous ont rendu le
gout et_ le sens du voyage, de l'Europe, de l'aventure que le
naturalisme avait détruit, Entre Gide et Larbaud, il faut
leur réserver une place d'honneur.
***

L~ matiere premiere de leur art étant celle qu'on vient
de dire, comment s'étonner que tout l'art des Tharaud soit
un
de juxt¡¡position, d'additior1 ~. II ne
, .art de. collaboration,
,.
s ~1t pomt ic1 de faire jaillir du fond de soi-meme des sensat10ns ou des images, mais de patiemment observer des
~aces et ,des civilisations, d'apres nature ou d'apres les
livre~. D un Pª!sage, d'un geste, d'une parole, il faut
extraire un sent1ment, méditer sur luí, le comparer a d'autres, le ranger daos sa série pour, Je moment venu, l'utiliser, daos tel ou _tel chapitre. Mieux vaut pour cela etre deux
qu un seul. Et 11 vaut mieux aussi etre deux quand il s'agit
de se ressouvenir de la figure exacte d'un paysage ou
encare de 1:°ettre bout a bout des argumeots. Oo irna~ine
~tte e~tr'a1de permanente, et le résultat, c'est qu'on a touJours I 1mpression que les deux freres épuisent chacun de
leur dévelopfem,ent, ch~cune de leur description. Quand ils
om achevé, il n y a vra1ment plus ríen aajouter.
Et cette collaboration est sensible a travers toute 1a mise
en ceuvre, comme elle I'était déja daos Je style. Ce ne sont
pas les Tharaud qui créent e~ état de somnambulisme ...
Toutes les phases de la création sont soumises aux exigenc~s d'une discipline consciente et sans reláche, obtenue
du hbre as~entiment de leurs deux talents .:onjugués aux
Supremes ,Iors ~e la logique et de l'esthétigue. Dans Je charP;ntage d un h vre, les plus petites poutrelles seront prévues
&lt;l avance. Avant de rédiger, cambien tracerom-ils d'épures ?

�568
LA NOUVELLE RE\'UB FRAN~ISI
Tous ces préparatifs qui Jescendent jusqu'au plus infime
Jétail expliquent encore leur style. Au moment d'écrire,
ils n'out vraiment plus qu'a distribuer leur style sur leur
schéma, commeun logres la couleur dans les cases d'avance
ménagées sur ses esquisses.
On ne manque pas de trouver ép.us daos leur ceuvre
des fragments de Ieur &lt;&lt; art poétique &gt;i qui corroborent ces
hypotbeses sur lcur méthode de travail. Dans Dingley
d'abord ils parlent de « la sensibilité modérie de l'artiste
qui arrete sur l'humanité le regard du chirurgien sur le
patienr qu'il découpe ». Et plus loin: « II choisissait
autour de lui un objet, le considérait longuement et cher,. chait le mot, J'image qui rendrait son apparence sensible. 1
Ailleurs encore: « Iofonunés littérateurs ! Les photographes leur font une concurrence redoutable. La phrase la
plus pittoresque a moins de force expressive qu'une image
d'un penny. En serons-nous bientót réduits a écrire des
romans psychologiques, des adulteres fran~ais ou des
moralités slavcs? Dieu m'en préserve ! ]'ai quelques traits,
quelques mots, quelques sileoces, quelques actes aussi,
que nulle photographie ne reproduira jamais. &gt;&gt; Et daos Une
Reln.•e: « La seule vérité, c'est le reve qui s'épanouit audessus de ces choses d'accident; c'est ce qui reste de brillaot, d'irisé au creux de la main de tant de minutes saos
éclat, etc ... C'est un art bien misérable celui qui se complait a reproduire les choses avec servilité ... Sous prétexte
de réalisme, c'est presque toujours du mensonge. i&gt;
Qu'est-ce 1:i préconiser sinon un art tout d'élaboration
patiente et jamais de premier mouvement? La quete avide,
mais s.1ns émotion superflue, du trait, du mot, du silence
ou du paysage; et la lente décantation de ces choses d'accident jusqu':i y décounir un prétexte a reverie ou un
sentiment élémentaire... Art-aboutissement comme leur
tyle, et non point jaillissement. Pour reprendre le mot de
Barres : citerne et non pas source.
Art composé de quatre éléments toujours les memes,

569
agencés de mille et une fa~ons : des paysages, des anecdotes, des argumentations et quelques syntheses. Le
Traosvaal, le Limousio, l'Algérie, le Sahara, la Charente,
la Dalmatie, le Mont Athos, la Cóte d'Azur, l'Ile-de-France,
la Galicie, la Champagne, les Flandres, le Maroc, l'Ukraine,
la Hongrie, tels sont les grands décors qui restent dans la
mémoire, les livres des Tharaud fermés, et ils suffisent a
eux seuls a élancer la reverie daos des directions si mulriples et parfois si nouvelles qu'ils méritcraient déja a eux
seuls d'assurer une renommée d'écrivain.
Décors scrupuleusement exacts ou · s'émeuvent les
grands débats des races et des religions chers aux Tharaud.
C'est Paul Souday qui faisait remarquer apres la Féte
Arahe et la Bataille a Srntari que les sujets choisis par les
deux freres comenaient la matiere de grandes discussions
parlementaires: l'un, sur l'Algérie, l'autre, sur Constamino~le et le Proche Orient. La remarque ese fine et juste,
mais elle n'est tout :i fait exacte qu'a Ja condition de considérer la contribution des Tharaud a ces discussions
comme purement romanesque et légendaire et point du
~ut comme ayant la moindre valeur historique ou pratique.
C'est d'ailleurs le plus grand éloge qu'on puisse faire
d'un romancier, puisque créer du romanesque est son
premier devoir et édifier une légende la marque de sa plus
belle réussite. (Quoi de plus enviable pour un romancier
que de laisser derriere soi la légende d'un Julien Sorel ou
meme d'un Tartarin de Tarascon ?) Ce n'est pas de l'histoire des religions que nous attendons des Tharaud, c'cst
du « roman des religions ».
La F¿tc Arabe n'explique pas plus l'Algérie que Di.ngley
n'explique Kipling, la Yie de Déroulede Déroulede ou la
Tragldie de Ravaillac Ravaillac. Les Tharaud n'évitent
iamais, parce qu'ils sont de vrais artistes, de dijor,11tr leurs
modeles.
Les Tharaud se som d'ailleurs défendus, sauf erreur,

�"57º

LA NOCVELLE lU!XUE FRANc;:AISI

d'avoir voulu peindre Kipling dans leur Dingky. Ils sont
partís de lni et leur imagination a travaillé ensuite daos les
directions qu'il leur a plu de choisir. L'Algérie de la File
Ara/Je n'est de m~me qu'un point de départ, un theme sur
lequcl fuguer et contrepointer en toute liberté.
Au surplus l'imagination inventive est chez eux inexistante. Quand ils essaient de batir une affalmlation, cornme
dans les Pre.res Ennemis ou la Maitresse Servante, elle a toujours un sens profond, mais elle est gréle et gauche.
D'ordinaire, et ils ont raisoa, ils préferent s'élancer d'un
tremplin de réalité, pour s'évader aussitóc du réel. Leur
imagination, sur ce canevas, se donne libre carriere, transposant, enrichissant, dramatisant jusqu'a rendre la matiere
premiere méconnaissable.
Leurs meilleurs livres sont ceux ou ils appliquent la
regle du jeu en pleine conscience : Dingley, la Féte Arahe,
le Ravaillac, l'Ombre de la Croix, Un Royaume de Dieu, ou
·ils se boment a faire ceuvre de romanciets. Leurs rares
échecs, c'est quand ils se donnent le change et prétendent
écrire l'histoire : daos le Déroule.de ou daos Quatui Israil est

nn.

C'est qu'alors la divine liberté de l'artiste vient a leur
manquer en méme temps que l'impartialité de l'historién.
lis deviennent partisans, et assez bassement, car ils n'évitent
pas le pharisaYsme. Un panégyrique de Déroulede n'exigea.it pas, par exemple, tant de mépris latent ou ouvertement exprimé pour un Ferry, un Oemenceau ou un
Jaures... Et la sympathie passionnée et malveillante Pour
le judaisme qu'on rencontrnit dans l'Ombre de la Croix et
dans un ;Royaume de Dieu et qui n'y génait pas parce qu'on.
se sentait en plein roman, se mue dans Qttand Israil est roi
en antisémitisme catégorique et universel, particulierement
contagieux.
On se demande ce qu'aurait pensé Péguy de cette diatribe, ou l'interprétation la plus Jépourvue de méthode
critique de quelques faits tend a se donner l'air_ d'une

JEROME ET JEAN TBARAUD

57r

démonstration rigoureusement conduite et ou les conclusions générales anti-juives sont tirées d'une étude toute
partiale, fragmentaire et locale de vie juivc en Hongrie,
durant· quelques mois d'apres-guerre.
Et comme ce simple recueil d'articlesmanque d'une cbarpente solide, et a de toute évidence été rapidemenr mis
au point, tout son intéret littéraire réside daos la virtuosité
du style. Cette forme qui n'est plus étayée par un fond
solide et original montre le défaut de sa cuirasse. Ce n'est
plus du Tharaud, c'est du Barres qúon croit Jire, et non pas
celui des meilleurs jours.
C'est que le róle de Barres, dans la carriere des Thanud, ne saurait etre exagéré. Ce fut celui d'un maitre et
-peut-etre d'un mauvais ange. Quand son in:B.uence commen~ s'exercer sur eux (c'est vers le temps de Dingley
que les Tbaraud devinrent ses secrétaires), les deux freres
avaient déja écrit beaucoup et s'approchaient de la maítrise. Leur caractéristique, c'était alors cette brieveté forte
dont parle Péguy, un style haché qui rappelait Mérimée,
un style saccadé qui s'apparente a celui du Jean-Cbristopbe
ou de l'Ordination de Beoda et qui fut au début le style
des Cahiers. C'est entre les deux Dingley que la cassure se
produit et a partir de la Féte Arabe, on pent découvrir dans
cbaque livre des Tharaud tous les procédés, tous les
poncifs, la nonchalance appretée et l'ironie voilée de
Barres.
Dans un livre manqué comme Quand Israel ... , rout
- et non plus seulement le style - est barrésien : la
fa~on de présenter les paysages, d'y relier des états d'ame,
d'isoler des détails pour théoriser a leur propos, de
truffer de souvenirs personnels des développemencs d'ordre
général, de camper les personnages, tout jusqu'a la maniere de s'exclamer ou de tennioer les chapitres. 11
n'est pas jusqu'au dialogue final entre le Chrétien et le Juif
qui ne rappelle le dialogue a Sainte-Odile entre les deux
génies aux prises sur nos marches de l'Est.

a

�572

LA NOUVELLE REVUE FRAN«;AISI

On peut vraiment se demander si le sentiment d'artifice
et d'artificiel que donne le style des Tharaud ne vient pas
de ce qu'ils ont abandonné leur forme propre pour s'annexer - ou tenter de s'annexer, car il leur manque le
lyrisme propre al'auteur de Du Sang, de la Volupté- celle
de Barres.
*

CESAIRE

* *

C'est le manque de fusion intime entre la forme et le
fond et aux moins bons moments, leur divorce, qui
'
empechent les Tharaud, parfaits prosateurs, d'etre de tres
grands écrivains.
Entre leur ame et celle de leur lecteur, leur style trop
souvent éleve un mur, si couvert de curieux feuillages et
enguirlandé de :fleurs précieuses, qu'on s'arrete a le contempler, en oubliant de le franchir. Mais qu'on s'arrac~e i
ces séductiops, qu'on franchisse le barrage, et l'on attemti
la plus vraie richesse. On se meut dans un monde d'instincts, de sensations et de pensées que nul avant les Tharaud n'avait encore su animer. Condamner le style des
Tharaud pour mieux mettre a nu leur ame, c'est sans
doute le meilleur s~rvice que puisse leur rendre la critique.
C'est a quoi l'on s'est essayé dans cette étude.
BENJAM[N CRÉMIEUX

PERSONNAGES
CÉSAIRE.
BENOIT.

LAZARE.

ACTE PREMIER
SCENE PREMIERE
l!inlérieur d'une cabane de pécheurs. Une lampe pendue au plafond
l'éclaire tant bien que mal. Sur la pierre de l'átre est assis
Lazare. C'est un bomme apeine sorti de l'ad.o/escence, grand mais
chétif et dont la voix est restée mfantine. Il chercbe sur une
petite flúte un air gréle et mineur qu'il semble avoir du mal a
retrouver. De temps en temps il s'interrompl pour surveiller la
marmite. Tandis qu'il est aimi absorbé, la porte s'ouvre siLetzcieuse~nt. Un homme épais et de jode carrttre franchit le seuil, pose
a ferre son baluchon, referme la porte, puis difait le cache-,~z..
qui_lui e~tourait le c~u. ll examine la chambre d'un rapide coup
d'ceil, puis son attentions'arrite sur Lazare qui, toút ason jeu, ne
remarque pas la présence de l'étranger. Celui-ci semble intéressé,
comme par un spectacle quºil n'aurait encore jamais vu. JI s'avance
~un pas. On dirait qu'il désire surtout apercevoir la figure du
¡oueur. Comme il se rapproche encore de deux pas, puis de de11x
aufres, lAz..are sursaute.
iAzARE. -

Qui va la ?

CtsAI.RE. -

Tout beau, le gars, on ne va pas te sauter

(D'un bond il esl sur ses pieds.)

ala gorge.

�574

LA NOO\'ELLE RE\"UE FRAN~ISI

rec11lant. - Qu'est-ce que vous voulez ?
CESAIRE. U! la!. .. On croirait que tu as aper~ le
diable ! On comprend que sur votrc ilot, a une lieue de
la terre chré.tienoe, une visite ait de quoi vous surprendre.
L.-.zARE. - Qu'est-ce que vous faites ici ?
CÉSAIRE. - Je te regarde souffier dans ta flute ... (Avtt
rnriosíté) Ta musique te plait done tellement que tu
n'entends plus ce qui se passe autour de toi ? (Laz.are, toujours 111éfia11t, recule meare d',111 pa,s.) Tu ~s abs_orbé comme
un enfant qui suce un sucre d orge. D1s-mo1, lorsque tu
. . ;,
joues, c'est aux levres que tu ressens du p1:ns1r .
LAZARE, completemmt dkottcerté. - Aux lenes ... non ...
Mais qui etes-~ous ?
.
CtsAIRE. - Tu ne souffies daos ce petit bout de bois
que pour le son que tu en fais sonir ?
LAZARE. - Oui, pour le son ...
CtsAIRE, - C'est daos tes oreilles qu'est ta jouissance?
LAZARE • ..!... Pourquoi demandez-vous ~a ?
CÉSAIRE. - Parbleu ! vous etes tous les mcmes des
qu'on vous demande d'expliquer.
·
LAZARE. C'est des choses qu'on sent tout seul.
.
CtsAIRE. Et ceux qui ne lt!S sentent pas ... qui
savent qu'ils ne les sentiront jamais ... et qui voudraient
comprend.rc quand meme !... On croirait qu'on. veut
gouter a votre gateau et qu'il vous en restera mom_s ...
Ah ! vous avez du flair, meme les plus sots, pour devine~
ce dont un homme a envíe ... ou besoin ... et pour le lut
refuser ! Ramasse ta flúte. Apporte !
· ·1
LAZARE, at·ec un joyeiix soulagemmt. - Je comprends ·
C'est toi le surnuméraire. C'est le petit vapeur de la pecherie qui t'a déposé en passant. Pas malheureux qu'on nous
envoie de l'aide. Le poisson donne en ce moment. Nous
n'avons plus le temps de dormir quasiment. N'emp!che,
pour un pccheur, tu en as de droles de fa~ons_ de te. prl...
senter. Tu arrives la co01me un revenant qui ne d1t' pas
des choses oaturelles. (Ramassa11t sa fiútc) Mais si tu velll
LAZARE,

que je t'apprenne

a jouer de

575

la flute, moi je veux bien.
(JI va toers Chaire.) Mets tes doigts sur les trous, et souffie.
Souffie done.
CEsA1RE. - lmhéc.ile ! avec ces doigts que j'ai la !
L~ARE. C'est vrai qu'ils n'ont pas l'air habiJes.
&amp;.we quand meme.
CÉsAIRE, réftkbit. - Un jour, un violoniste est venu
jou_er da?s un ~e~t café ,ºu j'al~ais sou_vent. On disait qu'il
~ta.lt ~abde. Ma1s Je ne J écoutais pas; ¡e regardais sa figure.
D ~van u_ne dr_ole de mine. Tout d'abord j'ai cru, parce
qu ti ~erra1t 1~ v1olon contre sa gorge, qu'il en avait le sang
ala tete. Ma!s tout a COUJ), il n'y avait pas as'y tromper,
les !armes lw sont momées aux yeux ... Ah ! j'aurais bien
voulu savoir ce qu'il sentait a ce moment-la !... Tu ne
compre_nds p~ ?... (..1 ne fait ríen ... Tu ne dois pas
penser a grand chose quand tu joues sur ta petite flüte ?..•
A du cid re et a des galettes ?...
( 11 semble encqre txaminer I'i11slrume11t, p"is dtJicatemcnt il le brise .)
L1tZARE. - Ha ! la brute !
CtsAIRE. Tu ne pensais pas que j'allais t'observer
comme J'homme au violon.
LAZARE. - Tu m'en paieras une autre.
CÉsAIRE. - Quand je m'en irai.
LAZARE. - Tu t'imagines qúelle ne cotitait rien !
CÉSAIRE. Laisse-moi tranquille.
LAZARE. - Tu vas me la payer !
Cts.URE, Jui jetant ttnt pike. - U, ne crie pas !
(Lazare regarde la pike m bomme qui a Jait une
bom1e affaire mais qui ne voudrail pas le laisser voir.)
(Césaire prend u11 ton autoritaire et bourru romme
s'il revenait au vérilable obftl de ses préoccupatio~s.)
Tu es done seul ici ?
• LAZARE. - C'était le tour du camarade d'aller lever les
lignes. II va reotrer.
CtsAJRE, disig1fant le c&lt;rin de la piice. - C'est l.a qu'il

�Bai1

.• ne cicatrice •

unen

•pnl&amp;.m,qa11•
ne le bu ai pn demtadl.
ta, t1 ••r• &amp;i,
- ....... ,. ;,,,, ¡ "
" 'tlllÍIII.)

. cltca cc,c6-ll. Q.a'tst&lt;e qa!il
J

....-oeva.W.afilels.
Ce JiM fll (é pje

o.

........

-"'-,

••• il te dit lcun DOIIII 1

l pm'atbiell.i ...

Maiiqlaelsaoma

rmlinklli
homme qui repau ad,
ou6ieaa-t-illeft81!diu
son esprit cf1Uae'JIClll6l mi4•\
. . . . . as-tu

(1.A(.,, Md afllil ""'1 4l fmt,

·--•a,,,;,,,p,;¡.,;,,;¡.-atílllllt'r,

a.;,,.u. - ~ . ,-,.~,i~
........
qa'il bricole l ne pas fflltret ?

""'""- s'kbt,JJ/llr. - Je
Reste
ici f
. - c-_¡t pour te rendte

le'IISBl-~ll

?
&amp;it comme toi.
~?
s'uiud sm ce 11bomet.
,_ tout?
bien il • coacbe lllr
•
aepaie pu?
i&gt;is.
-Q.íiillNle qa'il lle l'lmnte ?
D jme. n dit: • QaeUe•
011 bien : . e Les íanmcs,

.........

,.M,~Clsitir,

wrde"""""ik'-,IIbia:
por,.) Oil ~ t - i l ?
""""1llÜe ,,,,,,,,,,,.. - Na d'i
t trop nait. •• Tu ne poww pae

(ClMin, OIIWrl la po,ú i il.-- ~
il lllflMtl J&gt;rtuJe,,,,,,,, en,,,,. ,m _,,,.
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_. llc &amp;.ill : • BI I • hl{,are ,.,,._,,,
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a,. porte.)

Jj

�579
d'un coup d'aviron l... Tu vas m&amp;R:her

SCENE Il
BENOIT, sous une charge de ftlets nwuillJs. - Tu
bien pu m'aider. Uetant a terre son Jardeau) Deux
rures par ou je pourrais passer la téte.
LAzARE. - Tu as rencontré le nouveau ?
BENOIT. - Qui ~ ?
LAZARE. Celui qu'on vient de nous amener. Voil1
son sac.
BENOIT. - Ah l on s'est décidé a nous donner de l'aide...
Ce n'est pas trop t6t. Qui est-ce ?
LAzAllE. - D'abord je l'ai pris pour je ne sais pas qui,
pour un ensorcelé ou pour un pape. Mais je peux ~ien te
dire que c'est un pas grand'chose. Il m'a cassé ma meilleure
flOte.
BENoIT. _:_ Ou est-il ?
l.AzARE. - 11 est allé a ta rencontre'.
BENOIT. - 11 me connait done ?
LAZARE. 11 a demandé si c'est bien toi qui as une
marque en travers de la main.
BENOIT. - Qu'est-&lt;:e que~ peut luí faire ?
l.Av.1E. Et un tas d'autres cboses : si tu ·parles en
dormant, ce que tu racontes couché sur ton ventre, et le
nom de tes demoiselles.
BENOIT, atter,¿. - Un grand bouffi ?... Césaire !...
(laffolant) Il fallait m'avertir tout de suite l. .. ou est:il.:·
Tu diras que tu ne m'as pas vu revenir... (fl ouvre un tiros,
prkipitamment, y prend 1me bourse, des papiers.)
LAZARE. - Ou veux-tu aller ?
BENoIT. - Je ne reste pas ici ... Cen'est pasun homme
auquel il faille avoir affaire ...
LAzARE. - Tu ne peux pas traverser, le courant remonte,
BENOIT. - J'aime mieux le courant et les Roches plates
qu'un tete a téte avec Césaire ... Dire qu'un jour j'aurais pa

(A ce momenl paraU üsaire barrant la porte. lJeMIJ
saisil un wuleau de tahle.)

SCENE III
CásAIRE. -Doucement; on ne sort pas l. .. J'ai bien fait
• ne pasme laisser voir ... Tu te serais sauvé sans eotrer,
.tdans cene diabJe d'üe, je ne t'aurais pas rattrapé a Ja
course... Pose ce couteau ! (Benolt se sip,e sans lá&amp;her son
~-)Je n'ai rien dansmes pocbes, moi ... Tiens, regardel ...
ne s'arme pas contre un chien.
IIEN01T. - Que me veux-tu ?
CÉsAIRE. - Je te jure bien qu'encore ce matin je ne pena pasa toi. Je cherchais simplement du travail quand j'ai
too nom sur les listes de la pécherie••. &lt;;a m'a produit un
le d'dfet... Oh I je ne t'oubliais pas. Mais depuis deu
j'ai dú m'occuper de trop d'autres choses... ll me fallait
abord régler mes comptes avec Yvon.
BENOIT. Ce n'est pas moi qui t'ai soufflé la Rose·e, c'est lui !
CÉsAJRE. - Il ne recommencera pas.
BENOIT. - On sait qni est cause de sa mort !
CÉsAIRE. - On se trompe.
BENoIT. -Tu nevas pas dire qu'il est tombé da mit.
nne n'avait la tete moins sujene a toumer que lui. Tu
le vas pas dire non plus que tu ne travaillais pas sur le
ebatimcnt 1
C8sA.1RE. On a peché trois semaines ensemble sur
'Orion. &lt;;a n'i rien de louche, je suppose... J'avais bien
droit d'alJer le rejoindre une fois mon travail fiai et de
· raconter ce qui me passait par la téte l... Comment
-tu qu'un de vous se défende contre celui qui sait raier?
BEN01T. - Tu lui as rendu l'esprit malade.

�580

LA NOU\'ELLE RÉVUE FRANc;AISI

J'étais -comme par hasard ! - du meme
quart que lui. On causait en_tre les manreuvre~ ... ou bien
de nos coucbettes qui étaient, tu le penses bien, comme
celles de deux freres, l'une a cóté de l'autre.
BENOIT. - Pourquoi restait-il pres de toi ?
CÉSAIRE. Des le second jour, il a voulu payer un
camarade pour changer de place avec lui. Mais j'ai payé ~e
double et I'autre a refusé de quitter sa couchette ... Ne crolS
pas que je le tourmentais. Jamais je n'ai fait _allusion a 5«:5
amourettes. Nous parlions d'une ,-oix tranqu1l1e. On aur:11t
dit des amis de creur.
BENOIT. - Jl aurait mieux fait de s'échapper a la nage,
l'imbécile !
CtsAtRE. - Au commencement je le sun·eillais et il ne
se rendait pas compte du daogcr~ Il ne !'a compris q~e
trop tard, quand il ne pouvait plus étouffer son en\'te
d'écouter c~ que je luí raconrais. Je l'ai bien constaté un
soir qu'il était couché et qu'il grognait entre ses dents:
&lt;&lt; Parle-tout ron soul. Tu perds:ton temps. J'ai mes deux
mains sur mes oreilles ! » 11 s'était caché sous sa couverture,
mais je voyais bien qu'il tendait la tete pour entendre encare. Uche et curieux comme vous taus!
BENOIT . Ne me regarde pas de cettc fa~on !
CÉs..1.rnE. - Tu parles cormne Yvon. Je lui disais : &lt;• Je
ne te re9arde pas autrement que les autres. Si tu veu:&lt;, je
fermerai les yeux. Je ne suis pas une fille qui pren&lt;l les
creurs en coulant ses prunelles da□ s les coins ... » Au bout
de trois jours, tout le monde le blaguait : « Eh bien,
Yvon, quelle mine tu fais ! Viens-tu seulemcnt de déco~vrir que ru as des comes ? ,11011 s'aperi;ut vite qu'il claquatt
de peur, au point que le patroo me questionna de\·a~t
tout le monde. &lt;&lt; 11 se plaint done a vous aus;i, que ¡e
répondis; a moi il ne fait que me raconter ses chagrins. »
Juste il descendait. Le pacron lui a dit : « On n'aime pas
voir des tetes pareilles. On fioit par mal peoser de ron
camarade. Explique une bonne fois ce que tu lui veux ! 1
CtsAIR.E. -

CBSAIRE

581
Le dróle ne savaic que me regarder, comme si c'est 1110 ¡
qui luí avais pris la Rose-Marie ! Alors que•qu'un a crié :
• Raco~te done ce que tu m'as dit des oiseaux de mer, de
ceux qu on appelle des fous, dont les ailes om juste J'ouverture de nos bras étendus, et qui crient comme des
h_ommes, q,uand le vent les brise contre la mlture et qu'ils
vtennenr s assommer sur le pont. » Si tu J'avais vu se
décom~oser 1 « Moi je t'ai dit ~a?» - « Hier a la soupe.
Mérne tu m'as demandé si j'y croyais, si vraiment c'étaienc
d~. marins qui avaient blasphémé la Vierge et si j'avais
dé¡a vu des hommes dont les mains commencaient a se
palmer. » Ce fut le signa! d'un tapage ! On ne ·s'entendait
plus a force de rire !... Moi je m'étais glissé daos ma couchette ~t je YOyais 0100 • Yvon qui grelottait, verr comme
1?1e feu1lle, touc en_ suanr agrosses gouttes. Alors le patron
sestapproché de lu1~ T9ut le monde se raisait dans l'atteme
de quelque chose d'extraordinaire. Mais il a regardé notre
homme daos la figure et i1 s'est simpJement touché Je front
en disant : « C'est un fou »... Si quelqu'un est cause
du suicide d'Yvon, c'est luí par la fa;on dont il a prononcé ce mot.
On ne mange pas la soupe?

(Utz sileucr.)

BExorr. - Donne une preu\.·e qu'il s'est suicidé.
CESAIRE. -

Un fou !
BENOIT. - Je l'ai toujours vu raisonaer aussi bien qu'un
autre.
CtsaIRE. -

BumIT. -

fous ?

Pas depuis qu'il était sur l'Orion.
Qui luí a parlé des hommes cbangés en

Quelqu'un qui en avait vu, je pense.
Toi, pardi !
cts&gt;.IRE. - Sí je te racootais que certains hommes ne
trouvent de repos nulle pan, qu'ils ont des angois.ses
conune si quelque chose travaillait tous leurs membres, et
des battements daos !_es yeux, comme si une paupierc
CtsAIRE. -

BENOIT. -

�LA NOUVELLE REVUE FRANi;AISE

blanche Ieur passait devant les prunelles. .. toi qui as
!'esprit sain, tu ne penserais pas tout de suite a la taie qui
se ferme sur les yeux des oiseaux, et tu ne te frapperais
pas al'idée que ces malheureux sont attirés par le vide, et
que, des qu'ils s'endorment, ils croient brusquement y
tomber; ou bien ils revent qu'ils planent supportés par
leurs bras étendus, avec une voix: qui veut crier mais qui
ne leur sort plus de la gorge, .. Yvon n'en avait plus la t!te

a lui.
Parce que tu le tenais comme une araignée.
CESAIRE. C'est Iui qui ne me lachait pas malgré sa
peur !.. . Le soir dont je t'ai parlé, il n'est pas venu se
coucher comme les autres. Quand j'ai vu que tout le
monde dormait, j'ai renfilé ma vareuse et je me suis glis.sé
dehors. Je savais bien ou le trouver, sur une vergue ou il se
réfugiait quand il était pris de ses idées. J'ai grimpé a
tltons, car· il faisait une obscurité a ne pas distinguer ses
propres mains quand on se les mettait devant la figure. 11
ne pouvait pas m'entendre approcher, a cause du sifReme~t
du vent, la-haut, mais je te jure bien qu'il m'attenda1t,
car il n'a pas eu un sursaut, quand il m'a seóti contre lui.
J'étais bien résolu a ne pas parler le premier, a le laisser
languir jusqu'a ce qu'il fut rendu ... Tout a coup, il s'est
accroché a moi. Ma foi, il pleurait pour de bon. ll me
mouillait les mains, je crois bien que c'est en essayant de
me les baiser. II me suppliait de ne pas l'a.bandonner, et
i1 recommens;ait ses questions : si vraiment je le croy~
différent des autres, et si je n'en avais pas connu d'ausst
malades que lui qui en avaient réchappé, et ce qu'ils éprouvaient daos leurs crises ... C'était une conversation comroe
on n'en a pas bea~coup dans sa vie, ballottés dans le noir,
comme si nous étions détachés de la terre, avec un vent
qni, des que nous voulions parler, nous chassait la salive
de la bouche. Moi je lui criais dans l'oreille, mais ? ne
s'entendait pas plus qu'un murmure : « Ce qu'ils éprouvent ? mais tu le sens bien toi-méme ! Leurs membres
BENOIT. -

CÉSAIRE

583

s'engourdissent. Ils n'ont plus besoin de pt'ed Il ,
.
S.
SO Ont
1 b .
pus esom de mams pour se retenir aux fiHns Ils ,
I
'al ·
·
n ont
pus qu a1sser le ve~t s'engouffrer dans Ieur plumage et
les souleve'. ... » Ah, t1 ne desserrait pas les doigts; il se
~a~ponna1t .de to,utes ses forces ... Mais, a un moment. ..
d lu1 a fall_u tater d une de ses mains la forme de son bras et
de_ ses. 7u1sses ! et j'ai compris que son esprit ne se défenda.tt déJa presque plus, qu'il serait bientót m11r a point !
BENOIT. -

(Un silence).
Tu !'as jeté abas de la vergue !

C~;AI~. - Tout l'équipage de l'Orion m'est témoin
que ~ éta1s tranquillement a l'arriere ou je triais des bouts
de film quand il. est venu se fracasser au milieu du pont.
(A Laz.are) Eh bien, toi! 1a-bas, 00 ne mange pas?
(Lazare remplit les trois écuelles, mais seul Césaire est
assis tl la table. Lazare manue debout. Benoit mor
.
)
b
,
ne,
reste a, l'ecart.
Alors ?•.. le travail ?.••
d'abord trés timidement, mais retrouvant son enjoue"":11 peu peu. - Quand j'ai voulu te l'expliquer... tu
mas coupé la parole.
CÉSAJRE. -

LAZARE,

ª

Parce que ce n'est pas ce que je te demandais.
½-ZARE •.- Tu es done un roi ? ( Voyant que Césaire ne
bondit pas, il reprend plus cránement :) Quand c'est l'heure
~e marée, chacun a son tour surveille les filets, sans quoi
ds se détachent, ou bien les bois flottants les déchirent.
Aux. eaux basses, on se met tous a haler sur les cordes.
CESAIRE. A qui le tour ce soir ?
LAZAR!:. En vérité, je crois bien que ce serait ton
' d'
tour M ·
· . ais on ten 1spense, vu la nuit, par égard pour le
maténel.
CÉsAIRE. -

CESAIRE. -

Alors c'est toi qui veilles ?
· (Signe de I.Azare).

brusquemenJ. - Je t'accompagne.
asAI~E- -Tu as done bien peur ?••• Je croyais que tu
BEN01T,

suppona1s la plaisanterie mieux qu'Yvon.

�584

LA N0U\'ELLE REVUE

FRAl1~UII

BENorr. - Son affaire a luí est réglée; qu'est-ce qu'il te
faut de plus ?
CtsAIRE. - Tu ne l'as pas aidé, toi ? Tu n'as pas eu la
Rose-Marie a ton tour ?
BENOIT, p,rdant la tilt. - Si tu acceptcs de partir... toot
de suite... je t'apprendrai ou tu peux la trouver ...
CtsAIRE. - Comme si je ne le savais pas !
BENOIT. - Alors va-t-en !... Lazare ! fais-lc partir...
LAZARE. - Eh bien quoi ?... Qu'est-ce que tu vcux
qu'il nous fasse ?.•. Nous n'avons pas les doigts palmés,
nous autres I Nous n'allons pas nous jeter du haut d'une
vergue.
BENOJT, se ressaisissant un peu. - Tu ne le connais pas .•.
LAZARE. - Un homme qui donne cinq francs pour une
fl1lte de uenre sous ! Voila sa malice !. .. Mais je ne lui
rendrai pas la différence ... Quelqu'un qui ne sait pas ce
que c'est que la musiquc ... Je ne trouve memc pas que ce
soit un homme ..•
BENOIT, s'mhardissant. - Ah I non, ce n'est pas un
homme, et pour d'autres raisons que cclles que tu crois 1
CtsAJRE. - Qu'est--ce que m veux dire, mauvais chien?
BENOIT. - Questionne un peu la Rose-Maric !... D
tourne autour des femmes comme un matou, mais quand
il les a empaumées, il ne sait plus qu'en faire. Alors il les
persuade que c'est leur faute, qu'elles ne méritent pas
qu'il les touche.
CÉSAJRE. - Assez 1
BENOIT. - Rose-Marie dit que c'est parce que ton ¡,ere
avait passé soixantc ans quand il t'a fait, et que ta mere
buvait. Ah ! ~a te fllche qu'on te le dise ? Oui tu n'es
qu'une espece de mort-né, un malven u qui ne peut connaltre aucun plaisir, et tu essayes de te venger sur les
autrcs.
CtsAII\E. - Je ne me vcnge pas de leur plaisir, je le Icor
prcnds.
LAZARE. - Du moment que j'ai tes cent sous, tu ne

585
m'as ríen pris il moi. (A Bt11oit.) Vrai, que! nigaud tu fais
d'avoir peur.
BENOIT. - Oh ! peur ! peur ! Aprcs tout, j'aime mieux
passer la nuit a !'abrí que dehors ... S'il íait le mauvais coucheur, je vois ce gu'il faut qu'on lui rappelle. Si ,;a te fait
plaisir de parler de Rose-Marie, nous en parlerons, mon bon
Cáaire 1
LAZARE. - Alors bonsoir.
CtsAIRE, dep11is ,m moment, uhmw La~ar, at-« rm gra,ul
M/lrlt. - Tu ferais mieux de prendre ton tricot. 11 fait
íroid.
WZARE. - C'est une idée.
CtsAIRE. - Tu ne t'étoones de rieo, toi !
WZARE, pour le hlag11er, fait le gest, dt j011tr de la fl11te. Tu tu tu tu ... Bonne nuit, vous deux J. ..
(11 sort.)
SCENE V
(&lt;:lui'rt, u11 insianl, limt les yeu.t fixis sur la porlt par oi, t·imJ de
liloigucr La;_nrt. JI stmb/eat.ioir oublii Bt11oil. Puis ,¡ t'a t•ers son
bol11cho,,, diplie une couv,rlure ,· qmmd sa couchtlle ul prilt, il
ly assitd, a/Jume une pi'pt. Penda,,/ et /emps, &amp;11oil s'tsl insta/Ji
Ola table, il n1a11ge sa Joupe ti, de fair d'u11 bomme qui a rtpris
kut l'a1•antnge, il ne ptrd pas dts ye11x Cisaire. Quand ctl11i-ti se
tllcide a rtgardtr dt SOII coti, ¡¡ passe ,¡ l"alta91u.)

Eh bien, ~• te calme, on dirait, de te r.ippeler tes amours ... Tu peux te vanter de nous avoir donné du
mal ! Rose-Marie en pio~it pour toi. Nous lui disions,
Yvoo et moi : • Voila que tu as pleuré, Rose-Marie ! Une
llc!Je filie qui fait tourner tout le port au bout de son petit
4oigt 1 • Elle se fachait : « Je n'ai pas pleuré. Tu mens. Je
lllis laide. J'ai la peau jaune et des peches sous les yeux. •
D n'y avait pasa lui faire eoteodre raisoo ... Heureusement
4a qu'oo découvre tes ruses, tu es comme un crabe qu'on a
BENOIT. -

�S86

LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISI

mis sur le dos. Tu ne peux plus rien, et tu donnera.is dix
ans de ta vie pour sortir de ta peau d'impotent.
CtsAIRE, tranquillement. - Elle vaut bien la tienne a
cette heure.
BENOIT, deb&lt;mt et avec une extréme violence. - Inutile_ de
faire l'insolent ! Toi ?..• Est-ce qu'on sait seulement s1 tu
entends, si tu vois clair ?... Pourquoi t'a-t-on renvoyé du
service des phares ? Tu confondais les feux verts et rouges..•
Tu n'es pas un bommea vrai dire, mais une souche. 9-uand
il faut te servir de tes mains pour recoudre une vo1le ou
rernailler un filet ru sues, tu peines, tu ne fais pas en une
journée ce qu'un' mousse ach&amp;ve en deux. heures ... Un joli
cadeau que nous afait la compagnie ! (Sous l'arr~~a~ de
Benoíl, Ctsaire reste impassible. Par moments, q11and l in¡~re est
wop sensible, il s'ardte de fumer, puis il reprend une bóuffle.)
Dire qu'on a pu prendre au sérieux tes si~_agrées _et qu'a
cause d'elles nous nous g,hions notre pla1Su ... T1ens, l~
jour ou la Rose-Marie et moi nous étions étendu~ ~ la
lisiere du bois de Bourgueux, elle, appuyée sur ma po1tnne,
et qu'entre deux sommes - car tu pcoses qúon ne maD-1
quait pasd'etre fatigués -oous t'avonsentendu_ róder daos
les feuilles, Rose-.Marie marmottait : &lt;( Leve-cm ! défendstoi ! » Mais moi je lui &lt;lisais : e&lt; Ne fais pas un mouvem~t.
N'ayons pas l'air de l'avoir vu. 11 s'en ira ». Et ~ es parn_ 1
O:sAIRE, camme ind~fflrmt. - Qu'est-ce que 1e pouvais
vous faire ?
.
BE...;OlT. - C'est vrai qu'a coups de pierre tu n'atteindrais
pas ton homme couché la daos le milieu de la chambre_. .
CÉsAIRE, releve enfin la téte et, sans bate, en lxmmre qui stul
qu'il a le temps. - Ce n'est pas trop sage, mon bon, de me
rappeler mon meilleur souvenir.
BENOIT. - Tu n'es pas difficile.
CtsAill!. - Le beau petit bois de Bourgueux, suno~t
vers la lisiere qui regarde sur les dunes 111 y a un remblai,
pas trop haut, derriere lequel on est caché comme dans un
nid.

ásAJRE

0n y est bien !
CÉsAIRE. - 0n étire ses jarnbes dans la mousse et on
s'appuie du dos contre les racines d'un arbre ...
BENOIT. - Tu nous a bien regardés 1
CÉS,URE. - Ce sont des pios...
BENOIT. - Encore vrai !
CtsAIRE, p!tls mystirieux. -:- Un jour, j'ai glissé parce
que la terre est couverte d'aiguilles. Rose-Marie pesait
sur mon bras et je me suis fendu la maio sur une pierre
coupante.
BEN01T. - Qu'est-ce que tu chantes?
CÉSAIRE. - Je dis que je suis tombé sur la main ...
• BENOIT. - 11 serait dróle tout de m~me qu'il te soit arrivé
Juste la méme aventure qu'a moi !
CtsAIRE. - Qui te parle de tes aventures ?
BENOIT. - Montre ta main, menteur !
CÉSAIRE. - Montre la tienne. - &lt;;a, c'est une coupure
de couteau.
BENOIT. - Tes plaisanteries sont aussi stupides qu'autrefois. Si tu n'as rien de mieux a dire, couche-toi !
CtsAJRE. Tu veux t'en tirer a trop bon marché ! Il
faudrait etre raisonnable et ne pas te donner des airs de
connaitre si bien le bois de Bourgueux du coté des dunes ...
Qui sait si tu y as jamais été ?
BE~OIT. - A la fin, je ne te réponds plus. C'est crop
béte ! Je sais, je pense, a quoi m'en tenir. &lt;;a me su.ffit.
CÉSAIRE. -Tu sais, dis-tu? ~fon, tu ne sais rien ! Vous
!tes comme les puces de mer qui sautillent du varech sur le
sable, puis de nouveati sur le varech, parce qu'elles ne
savenc déja plus comment on y était ... Peut-etre c'est le
rouge et le vert que vous voyez qui vous toumoie de.ant
!'esprit et qui vous empeche de rien vous rappeler.
BENOIT. N'aie pas peur; mes souvenirs sont nets,
comme la marque d'un pouce daos une motte de beurre frais.
CF:.SAIRE. - Tes souvenirs ! parlons-en !. .. Meme pour
ce que tu as vu souvent, ta mémoire c'est une claie qui
BENOIT. -

�LA 'SOU\'ELLE REVUE FRAN&lt;;:AISI

voudrait retenir de l'eau ... Et tu \'Íens parler d'endroits ou
tu n'as seulement pas été !
1 BENOIT, que la aJlére gagne. - As-m fini ?
CESAIRE. - Quand j'étais couché derrierc le talus, avec
la tete de Rose-Mari e sur mon épaule ...
BE.~OJT. - Tu ne l'as jamais eue !
CtsAIRE. Eh bien, fournís la prem·e que .m connais
l'endroit ! Quand je m'appuyais aux racines du pin, dans le
nid dont je veux: parler, et quand entre deux sommes, car l'amour ~a fatigue - j'entr'ouvrajs lesyeux ...
BENOIT, Assez !
CÉS.'-lRE. - F;iche-toi !. .. Quand on entr'ouvre les yeux,
qu'est-ce qu'on aper~oít juste devant soi ?
BENOIT. - Le boi~, parbleu !
CESAIRE. Le bois ? Quoi du bois ?
BENOJT. Des troocs d'arbres.
CESAIRE: -Quels troncs ?
Ba:orr. - Laisse--moi traoquille. J'avais autre chose :i
regarder que les arbres.
CtsAJRE. - TI y avait un grand pin a gauche, un peu
tordu, avec une branche qui venait en avant ; par derriere,
un plus petit; a droite, un coudre.
BENOIT. - Tu as vu ~a de la broussaille ou tu étais
cachf !
CESAIRE. N'essaie pas d'échapper L.
BE!&lt;OIT. - Je le vois aussi bien que toi: le pin, l'autre
pin, le coudre.
CESAJRE. Ha ! .:ooteur de bourdes, cette fois je te
tiens ! Le coudre était entre les deux pins ! Tu vois bien
que tu ne te rappelles pas l. .. Tu hésítes maíntenant ... Tu
ne sais plus s'il était a droite ou a gauche ...
BENOIT, que c&lt;1111111enre Ir. gagner l'r!Jrai. - Ou en veux-tu
,;enir?

CEs.URE. - Tu le verras bien ... Nous avons tout le
temps.

CF.SAIRE
Bm:01T. Qu'est-ce que c'est que cette histoirc de pins
et de coudres ?
CltsAJRE. - 11 {aisait vent d'esc ... Tu ne crois pas ?•..
Puisqu'elle s'est plainte que le sable lui piquait les yeux.
Elle était mécontente, dér;ue ...
BE:01T. Tu mens ! Tu mens !. .. Elle dis.1it qu'elle
voudrait rcster la toute sa vie.
CESAIRE. Quand \·ous avez d'unc femme ce que
\·ous en vouliez, vous n'etes plus attentifs a rien. Elle · était
de mauvaise bumeur ... Ah, ah I tu ne sais plus, tu ne sais
plus I J'écrase tes souvenirs comme de la mie de pain. Et
je te les détruirai miette a miette, jusqu'a ce qu'il ne t'en
reste plus, jusqu'a ce que tu ne saches plus, .quand tu
encendras nommer Rose-Marie, qui c'était et qu'il me faille
t'expliquer: « C'est une amoureuse que j'ai eue ... » II se
peut que mon vieux pere, chauve et noué, n'ait su me
faire qu'un corps infirme; mais il m'a donné l'Erprit dont
vos jouvenceaux de parents étaienr bien incapables de vous
faire cadeau ! Et !'Esprit est plus fort que tout le reste,
!'Esprit calcule, l'Esprit ne se lasse point, !'Esprit n'oublie
. ....
'
pomt
(Cérairt es/ deboul ar, milint de la piice. Jl .r'esmie !t.
/ro11l. Bmoit .r'ul ej[ad, pre.rque jusquc da11s J',itre.)
Prends une chaise ... On sera mieux pour causer ... Tu ne
veux pas causer ?... Meme pas de Rose-Marie ?... Je la vais
avec tant de netteté. Elle est la, de\·ant moi, vi\·antc ... je
puis te décrire tous les petits points gris et bruns qui font
un cercle autour du noir de ses yeux. .. je la vois, je te
dis !. .. Rien de ce que j'ai regardé, je ne l'oublie !...
Elle a son corsage a pois, des ronds noirs sur du blanc ...
et entre deux agrafes de son col, j'apen;ois sa peau, qui
est un peu plus brune en cet endroit... Tu vois bien
qu'elle est devant rooi !. . . Maintenant tu te rappelles
les agrafes et l'étotfe qui baille. Tout ce que tu essaies
confusc:mem de retrouver, moi je le Yois ! Tout ce que
tu as oublié, moi je le sais !. .. Tu sens déja que tu ne

�S,O

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

:iauras plus d'elle que ce que je voudrai t'en dire 1••• Elle
est i moi !. ..
(Se calmant brusqueuunt, et avec une ironie presqm
chuchotanle :)
Mon pauvre gar~on, tu ne te rappelles que des ombres 1
'Tu ne sais plus les reconnaitre ... Tu n'as jamais dü voir
ma Rose-Marie ... tu n'as jamais du la voir ...
(Césaire s'est avancé de quelques pas encare. Benolt a
recu'lé dava11tttge. Silmce. Rideau.)

ACTE II
Meme dkor, de jour.

SCENE I
Benoít est debout, sombre, les mains dans les poches.
La-zare pele des pommes de terre.
LAZARE. &lt;;.a ne sert a rien d'essayer. Tu n'y arriveras
pas. S'il a démoli la barque, c'est de fa~n que tu ne
puisses pas la réparer. Puisqu'il ne veut pas que tu t'en
ailles, il est assez malio pour t'en empecher. Plus que
cinq jours de patience l Cínq jours ce n'est pas une éternité. Dimanche on nous relaie et tu t'en vas si cela te fait
plaisir.
B.ENOIT. -Tu t'imagines que tu es hors de cause et tu
voudrais lui plaire en te liguant contre moi. Mais ton calcul ne te portera pas bonheur. Quand j'aurai subí le méme
sort qu'Yvon, ce sera ton tour t
LAZARE. Tu me fais rire. Au premier mot qu'il
m'adressera, je lui dirai : « Pele les pommes de terre. » Et
il les pelera. (Gogumard) Je erais plutót que c'est moi
qui risquerais de lui faire du mal... Veux-tu que je te disea

CÉSAlllE

59r

quoi il ressemble? ... A un vieux bourri qui court apres
un veau.
(Jl ril.)
BENOIT. Ris tout ton solll ! &lt;;a m'aidera toujours ane
pas m'endormir. Je n'ose plus fermer Jes yeux. Sitót qu'.il
voit que je dors, il se leve.
UZAltE. En voila des histoires ! Il dort comme un

bloc.
BENorT. - Peut-etre que ce n'est que son esprit ... Je le
sens qui s'approche, puis qui commeoce a me parler .. .
LAZARE. Qu'est-ce qu'il te veut?
BENorr. - La nuit derniere il me disait: « Je vais te
faire connaitre tous les signes qu'elle a sur le corps :
d'abord une petite marque a la saigoée du coude, un poiot
rond, pas plus grand que la pupille de J'reil... &gt;i Alors je
lui ai crié : « Parbleu ! tout le monde pouvait le voir, ce
signe, des qu'elle relevait un peu la manche. Mais les
iutres, tu ne les connais pas. Tu n'as pas pu les voir. Décris-les pour qu'on sache si tu rnens ! &gt;&gt; Je songeais a une
marque qu'elle a sous le sein gaucbe et a une autre, un
peu allongée, qu'elle a sur Ja hanche. Mais comment veuxtu qu'on lui cache quelque chose? il lit dans la pensée. Il
a répondu: e&lt; Ce n'est pas a moi de me justifier. Je ne
doute pas de ce que je sais. C'est toi qui doutes. Va-t-€n
au diable ! » Mais des qu'il s'est éloigné de deux pas, je
l'ai rappelé. Je ne pouvais pas supponer son défi. Je voulais le confondre. Je lui ai crié : « Ose dire, bete fourbe,
qu'elle avait pour moi quelque chose de caché! Elle a un
signe sous le sein gauche. t&gt; I_l gardait comme toujours
son espece de sourire, et ace moment-la, j'aurais juréqu'il
ne savait ríen et que je veaais de trop lui en apprendre.
J'aurais du me coudre la bouche, mais il recommerigiit i
me braver, a m'affoler par ce qu'il nomme ses souvenirs,
si bien que je ne sais pas si c'est moi qui lui ai d'abord
parlé du signe de la hanche, celui qui a la forme d'une
&amp;outte et qu'on ne peut pas connaitre si l'on n'a pas été
son amant ...

�592

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISI

C'est la nuit que vous disiez tout cela?
BENOIT. Le jour et la nuit. II n'arrete pas. Quand je
me réveille, j'ai tout le corps en nage. Depuis qu'il est ici,
je ne sais plus ce que je- vois ni ce que je pense ... Il ment,
je suis sür qµ'il ment. Il ne se peut pas que tout ce qu'il
dit soit vrai. Mais je ne sais pas quand il commence a
mentir. 1l m'appate peu a peu, jusqu'a ce que je morde ...
Et maintenant (portant la main asagorgr) j'ai la son hame~on 1
LAZARE. - Il ne fallait pas lui prendre sa demoiselle.
BENOIT. - Elle ne cessait pas de gémir et de tre_
mbler.
LAZARE, - Elle était malheureuse ?
BENOIT. Plutót !
LAZARE. - Sais.tu que, dans cecas, tu n'avais pas touta
fait tort ... Ma foi, je commence a trouver que tu as bien
fait ... Mais alors, si c'est lui qui est fautif, prends-moi un
bon goun:l'in et montre-lui qu'il ferait mieux de te laisser
tranquille.
B.ENOIT. - On ne peut rien contre lui.
LAZARE. - On peut le rosser. Je te l'abandonne. J'ai
beau faire de la musique sous son nez, il ne veut plus me
casser mes fintes.
BENoIT. - Tu trouves naturel, toi, que gauche comme
il l'est, il ne se soit jamais blessé. Daos la tnain qu'il s'est
coupée sur une pierre, j'aí bien vu, il n'y a méme pas de
cicatrice.
LAZARE. - Il ne se l'est jamais coupée !
BENOIT. - Yvon n'était pas peureux, et il ne s'est meme
pas défendu l On ne gagne ríen a donner du poing sur des
tetes de clous ... Ah ! s'il étaít fait comrne nous autres !. ..
L'as-tu d'éja vu prendre peur?
LAZARE. Non.
BENOIT. As-tu vu quelque chose lui faire mal? ...
Cherche bien car si nous découvrions par ou on pellt
l'attaquer ... Si' jamais ... est-ce que je sais ?... on l'entendatt.
gérnir pour une brulure ou pour un coup .. .
LAZARE, -

CÉSAIRE

593

· LAzAnE. BENOIT. rat !. ..

Qu'est-ce que tu ferais?
D'un seul bond, comme un chien sur un

Essaie.
Il est trop fort.
LAzARE. - Il peut a peine soulever l'ancre et la chafoe
et toi tu les portes a bras tendus.
'
BENOIT. - li a la force de dix diables.
(Il se signe.)
LAZARE. - Si tu te signes ... ·
(Il fait de meme.)
LAZAR.E. -

BENOIT. -

SCENE II
Césaire rentre du travail. Il enlive son ciré,
(JUis apercevant Benoít:
CtsAmE (á Benoit). - Tu n'es pas honteux de te laisser
servir par un homme qui vaut mieux que toi !
LAZARE. Alors tu es pour que les anciens obéissent
aux jeunes? Moi, ~ me va.
BE»orT (ti Césaire). - Tu appelles homme ce nigaud
qui ne sait ni lire ni écrire !
CESAIRE. - Tu n'appellerais pas homme non plus cet
enfant de dix ans qui, du temps des Saints, se laissa bnilt:r
vif plutót que d'obéir aceux qui voulaient luí faire dire :
11 Jarnidieu i&gt; ? Tu n'aurais pas résisté longtemps, toi, tout
homme que tu es. Allons, travaille !
LAZARE _(a Césaire). - Laisse-Ie ! Dis done, toi, pele les
pommes de terre un peu.
CESATRE est surpris, mais ~e se fácbe pas. - Si c'est pour
te tenir compagnie.
.
(Ils'am'ed),
LAZARE (lui remettant son couteau). - Tiens. (A Benoit)
Passe-moi ton couteau.
(Be110U ouvre une /orle lame ti eran. Lazare la prend,

38

�594
la soupese. JI IOIICbe Benoil au ~ pou~ le ~endr_e
ti(, el com,ne Césaire a les yeux 1Nzis~és, 11 lui lawe
btr /e couteau, t.1erticalement sur le ¡,id.)

Fais done attention !
Je t'ai blessé?
CésAlRE. J'ai retiré mon pied, heureusement 1
ramasse le couteau.) Matin 1 11 est lourd, ton eustache. n
pé Comme du beurre Je bord de ma semelle ... A1i
cou
•·1
c'est Je couteau de Benoit. Tu vois, mon bon, qu 1
de te défendre, mais rien n'y sert.
.
. .
(Benoit, abatlu, s'écarle. Lazare semble impremo,me.)
Tu n'aimes pas •les plaisanteries ?
BENOIT. - Pas les tiennes !
.
CésAIRE. - Alors, parlons sérieusement ; car depu1S ~
matin, je ne pense qu'a une chose . •·
BENOIT. Tais-toi !
.
CÉSAIRE. _ Tu es d'un cóté de ma Rose-Mane, tu~
vois de profil.. •
BENOIT. - Ne recommence pas 1
CésAIRE. _ Tu sais que je suis de l'a~tre cóté !_ T; nr
me vois pas, mais tu le sais. Et tu dcvmes que Je . cmbrasse comme j'en ai le droit, puisqu'elle m'appartiéllL
Alors ~ tournes autour d'elle, mais déja je ~•y !uis plm.
Je suis de l'autre cóté, et tu seos que JC 1cmbasse
CÉsAIRE. -

LAZARE. -

CDcore •••
BENOIT. - Lazare, fais-Ie taire !
.
CbAnuL _ Et tu continues a me pourSU1vre SIDI
jamais pouvoir me séparer d'elle. Tu tournes, tu tournesBENoIT. _ Mais fais-lc taire !
LAZ¡RE (a Césaire). - Laisse-le tran~uille.
Ü:SAIRE. _
Je Iui donnc de quo1 penser
moments ou il est seul.
LAZARE. _ On aimerait mieux vivre avec d'autres que

t~
CésAIRE. _

LAZARE. _

.

Je ne t'ai ~unant ríen fait.
Tu tounnentcs tout le monde.

S9S

CésAiu. - Pendant plus d'années que tu n'en as, c'est
,noi qu'on a tourmenté. Tout Je monde s'y mctta.it: Jes
chefs, les camarades, jusqu'aux passants et aux gamins.
S'il y avait un travail dégoutant, on disait : • C'est bon
pour Césairc. • Je ne pouvais pas sortir des soutes et des
9uts ; car celui qui est une fois dans la houe, on n'cn
ftllt plus la ou c'est propre. Je ne demandais pasa entrer
dans les salons des bourgeois ; je voulais du travail comme
celui que vous avez tous, et dont je me tire atmi bien que
vous. C'est tout au plus, cenains hivers, s'il ne m'a pas
illu tendre la main. Je disais : je n'ai pounant pas tu~
,pac et mere. J'ai la bonne volonté. Dieu n'est pas jÜSte.
WZARE. - Qui t'a tiré d'affaire ?
CésAzRE. Je vais te dire a toi ce qui m'arriva. Je
drais la vase d'un canal et comme il se trouvait que je tranillais sous un pont, quelqu'un qui passait sur la route
cracha sur moi par-dessus le parapet. Je ne sais pas s'il le
lit e.xpres. Mais ce fut trop; ce fut plus qu'uo homme ne
,ait supporter... Je poussai un cri, mais pas comme quand
on crie volonrairemenr, un cri qui dut faire peur a I'homDle, car quaod je fus sur la route, en deux bonds, il avait
,'Dile dróle de figure ... Je le regardais, droit daos les yeux .••
Alors, comprends-tu ce qui se passa: II se mita reculer..•
sentais qu'il m'obéissait ..• Je lui dis : « Desccnds la,
lans la .vase ... Ramasse-moi mon chapeau et ma veste 1»
Et, Je crois-tu, i1 descendait... il marchait daos la boue,
· qui avait un panralon de toile blanche... et il m'a
ffpponé mes bardes, comme si j'étais son seigneur !. ..
Je crois que je me mis a courir Jroit devant moi. Quand
t:ssayais de comprendre ce qui venait de m'arriver, je ne
11\rais que me répéter: u Ah I mon Dieu ! ah f moo
· L. • Je sentais que j'étais un autre homme et qu'il
• ·r en moi quelque chose dont moi-méme j'avais
r•.• Comme la nuit était tombée et que je ne savais
ou j'étais, j'ai frappé au volet d'uoe auberge. Une
e I'a entrebaillé et m'a crié qu'il était trop tard, que

�CESAIRE

LA NOUVELLE

REVUE

FRANc;AISE

j'aille mon chemin. Rien qu'a sa voix, je sentis que c'était
une de ces femmes qui, meme quand elles sont seules, ont
toujours l'air de regarder un homme dans les yeux. Alors
moi qui, la veílle, attendais qu'on eut serví le dernier
gamin avant d'oser demander une écuelle de soupe, je ne
sais pas ce qui me poussa : &lt;&lt; Ouvrez, lui commandai-je,
ou dans ce moment meme il arrive un malheur a l'homme
que vous savez l »... Mon creur se met a battre ... La
lumiere quitte la fenetre ... une lueur passe sous la porte ...
on tire le verrou l... 11 était bien minuit et lorsque j'eus
mangé et _bu, la femme m'offrit un coin de la salle pour
dormir ... Mais je sortis, car je ne pouvais plus respirer
dans une chambre !...
·
Voila ce qui m'advint ce premier jour... 11 y avait quelq-.e chose en moi qui pouvait obliger les plus forts a
m'obéir ... , J'en fis l'épreuve une seconde fois, une
troisieme ... Et je compris peu a peu que cette force, c'était
l'Esprit !
(Silence)

LAZARE. - &lt;;a doit te plaire de commander.
C:i!:sAIRE. - &lt;;a ne me plait pas.
LAZARE. - On ne te maltrait~ plus.
_
CESAIRE. - Tu crois que j'y ai beaucoup gagné ? Tous
ceux que je vois, j'essaie de les faire plier devant moi. Je
ne peux pas m'empecher d'essayer... Ils le sentent... lis
m'en veulent ... Ils m'en veulent encore plus qu'au temps
ou ils me for~aient de curer leurs égouts... (A-vec fatigue)
Je voudrais vivre en paix l...
LAZARE. - Qui t'en empeche?
CEsAIRE. - Je voudraís vivre aupres de quelqu'un a
qui toutes ces choses soient égales, l'esprit ou pas l'esprit ...
qui me traite comme n'importe qui ... sans mépris, mais
aussi sans se tenir toujours sur ses gardes ... Un bon cornpagnon, quoi ?... gai et qui ne s'étonnerait pas de grand'chose ... Et meme s'il joue de la fl.ftte, il n'y a pas de mal. ..
(Son regard attend um réponse de Lazare.)

597
LAZARE. - Personne ne jouerait pres de toi par plaisir.
. CESAI~E. - Jamais pourtant je ne t'ai inquiété ... Jamais
¡e ne t'a1 par~é de ce yetit pré qui s'appelle le Lieu Rosée,
et que tu esperes un ¡our pouvoir acheter.
LAZARE, pris de crainte. - Ne commence pas avec moi !
Ü:SAIRE, emporté malgré lui. - Je n'ai pas essayé de
t'~n dégofr:er, bien que je connaisse, comme si j'y avais
:ecu, le com, ~~ le bor? de la route, ou les gens du village
¡ettent leurs v1e11les bo1tes de conserves et leurs assiettes
cassées.
LAZARE. - Ne commence pas 1
CÉSAIRE, revenant a lui. - Lazare ! Lazare !.. . pard~nne-~oi ... je ne_dirai plus rien ... C'est l'habitude qui
m a repns ... Je ne te parlerai que de ce qui te fera plaisir ... Ne t'éloigne pas, Lazare l... Reviens t'asseoir ... Si tu
savais ce que c'est que de vivre seul !. ..
LAZARE. - Tu avais ta Rose-Marie.
CESAIRE, presque tremb/ant. - Sois bon, mon gar~on !
ne parle pas d'elle.
LAZARE. - Tu ne l'aimais pas?
CÉSAIRE, avec passion. - Moi !
LAZARE. - II fallait vous mettre d'accord.
. C:i!:sAIRE, avec une émotion qui ne se contient plus. - Je te
d1s que je l'aimais: est-ce que je sais !... Elle m'obéissait
trop ... elle pleurait trop ..• Nous nous détestions de toute
notre force.
LAZARE. - Veux-tu que je te donne un conseil ?.•.
Hche de la retrouvcr.
CtsAiaE. - Jamais l... jamais !... Tu ne sais pas ce que
tu dis !. ..
LAZARE. - Alors veux-tu que je te donne un autre
conseil ?... Renonces-y ... Va done ... (O.saire luí fait siune
dt se taire.) Tu ne veux pas non plus ?. . . Alors je ne :ais
plus quoi te dire ... je ne peux plus que te consoler. (Tt'rant
sa fttíte) Si ~ te fait plaisir...
(Il commena ajouer brnyamment. Césaire a pris sa

�u~avtm

wiJ,,,. •

1#, . . SIS - • Qs l,
/111 pi#
p,,;, pi 1e11,u,. ,.,,,1o1s, 1-',. '-a.)
CaAtu. - Rose-Marie f••• Rose-Marie L••

(Llr{ar, 1111 """'· BMoll, ,,,,_,, •
MU r,prMII, sltlJl'fllits.)

N#'•·

Lnau, 11Wt ,,,,, joit tf•f111t1. - n pleure r
Ctlau, ,1 e, eri, s, ntlresse, le r,,garde. - Colll!U

dis ~'

(R UIIUlle '" totap,e#lb-e f"' pe,, oJlffl 14 m,el
tle 1.Af..•e. Lentement 11 se leve, essuü ~ ,..,,.
rewrs tle st1 main. n clJt,,alle, ea n,ne qm •
pos • s, rusoisir. De 1'0IIWlles Úlnus 1, su/flfll#ll.
f'IQIU iUSIJI" pris"' la pt,rte.J

J,AZAU, """""po,,r

se rmdn eompu tlu t1qr¿ de

SM

lllt'fW. -

Césairef
(R ,,..ol,lient p,u tle réponu. Cisflire po,use lapo,,,..
lnfail.)

SCENE m
LAzAu. -D n'~tend plus r. .. 11 ne sait plus ce
fiaitl
BaoIT, dl#ls ,me

tau,...

LAZHI, 'fm,plchont

ext""" surexeif!ltio,,. -

Mon

de le flrmdre. - Ce n'est pas 11D

l&amp;ire l. ..
BmfoJT. - Donne-le r
WAU. -Non, brute que tu es l... Prends n,._
. - d'autre... Tape-hu sur la téte•••
BmJoIT. - Avec un pieu r... Non, donne !. .. Tu vas
fme manquer le coup... Ou est ton hoyau ? ( Ct111,_,
1Mn) Voili ce qu'il me &amp;ut.
(Illm,pare tl'ru, lallllúr tle /d.)
(-AZAIB- - ~ t'6chappm de la main f
BBNoIT. - I.aisse-moi ! Laisse-moi l
•
(R 6-set,le Úl{tll'I ,t # prkipile 4l 14, srdú tle &lt;:Juin,)

Jjf

•t....
- Deuceaaent.o Ne •

,.. ele bnút••• n VI se

(D IOWI ,l l. /lflrl4. O. f10iJ 6 Si1t1 aalll p 'iZ ir, p,,.
Je ti. w,, l,s tJ.11% ~ - ~ il lian. O.
eompr,,,a 'l"' l,a Jllil 119u'ü • Wllt;., 111
lage... Qu,ffues Sl&amp;&lt;JNlapl,u tartl, &amp;,,olJ ,.,,,.,,, t""1#1
loujours SQtl arttu. n nferr,u la porte """ Mú, s,,.
re¡artler derrier, lui, pllis jette k bloc de /onle ala're.
Long silmu.)

wir_,.,,,.

• - Tu peux te vancer d'étre brave J... Assompar derriére uo homme qui Re t'=-id pu venir....
rr, ¡nlonat,t. - 0n '9a le jeter a l'can.
. - Attends du moins qu'il soit úoid ... 0a i et
(a te regarde... e.e n'est pas moi qu'il ~--· C'at
.tu as VOlllu dilivrer••. Jepense'Jllemaintenatta.
nouveau ta téte...
• - Ah r olli, je vais étre de noaveau c:omme
• je vais respim-... je vais penser • ROIÑd.arie,
il me plaira. .. U ne sen plus 11 pour mea&amp;ir•••
clire qu'elle était alui... car ce n'était pas vrai ••• (1-, _ ~ ) C e n'esr:pas mur. ..
- &amp;t-ce que je sais. moi ? Je ne fai pu ceo• - Ne dis pu ~ 1 Ne, parle pas a»1me luí,
t !... Je te deawide de m'aider... de m'aider l
uver... Tu te rappelles bien jadis que je te patlais
• - C"est peur~ toi qui menrais ...
• - Et c'est &amp;oi mainteoant qui voudrais me faire
la téte... Mais tu n'y parvieodms pas. •• Je samai
mes idées bout a bout... je vais me rappeler... je
ver ... je vais fermer les yem .•• et je la reverrai•••
de sa téte... a boudie••• je la reverrai peu apeu •••
1'atCrai pas aillSi dans un nuge... Je n'ai pourrant pas
!COmpreoda-tu cela ?... Mais cli,.moi qeelque cltose l••• .
tu pemes aux gens de claez tQi. ~ les vois qui

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISI

600

remuent, qui te parlent ... Tu vois leur figure ... Tandis
que moi ... tout flotte et se brouille ... (ll passe ses 111ains sur
son front.) J'aurais du le forcer de reconoaitre qu'il avait
mentí. .. le forcer devant toi. .. (Avec désespoir) Maintenant
c'est trop tard ... 11 fallait le forcer de parler !

601

(Avec, un cri de douleur.) Ah non ! non •t no n ....
t
vous
ne m aurez pas .. . vous taus les deux !... L'Esprit n'est pas·
enc~re, mort !. .. Non, tu n'as pas connu ... ma RoseMarie .... Elle n'a jamais appartenu qu'a Césaire !. ..
, (11 s'est appuyé att mur, ses jambes jlécbisse11t. Il tombe
a ~enoux. Sa face levü a u11 sourire, sa voix n'est plus
q11 uu murmure.)

Non, tu ne l'as pas connue ... Ma Rose-Marie ...

SCENE IV
De l'extirie11r, q11elqu'u11 secoue la cle11cbe de In porte. La~are
s'accote au mur et BwoU tombe a genoux. Le batta11l s'o1wrt
péniblement. Césaire parait. D'1me 111ai11 il se retiml au cbambranle, de l'autre, il appuie sur sa 11uque un moucboir e11sa11gla11té.

CÉSAIRE, ne voyant que Benolt, et reprenant baleine enlrt
chaque mot. Te ~oila, toi. ( Apercevant la mnsse de fonte) C'est avec
~a ... que tu m'as frappé ?... Je comprends ... que j'en aic
mon compte ... Ah ! tu as bien choisi ton moment ... lorsque l'Esprit ... était ailleurs ...
BENOIT. C'est toi qui me poussais a bout ... je ne
l'aurais pas fait sans &lt;¡a ••• Je ne voulais pas mourir commc
c;a ... Peut-étre que tu en réchapperas ... Nous te soignerons ... Dis seulement un mot ... dis que tu t'amusais a me
tourmenter ... et que ces histoires ne sont pas vraies !...
CtsAIRE. - ·Non, tu as cogné solidement... Ce n'est
meme pas la peine... de salir un lit... Ah ! mon pauvte
gar~on ... on s'agite ... on cherche a se faire du mal. .. on
ne se dit pas que c'est bete, et qu'on passera soi-meme...
dans un quart d'heure ... Ecoute, que je te dise ...
( Il cbancelle.)
BENOIT. --

CÉSA!RE

Lazare!... il tombe ... viens m'aider !. ..

(11 so11tie11t k blessé, mais avant que Lazare ail eu k
temps de s'approcbcr, Césaire s'est dégagé.)
CtsAIRE. - Lazare est la !... Tu étais la !. .. Tu ne l'as

pas empeché l. .. Répoods done!. .. Tu l'aidais peut-etre !...

(Il lombe sur ses 111ai11s, puis roule ti te1n.)

RIDEAU

JEAN

SCHLUMBERGER

1

�aoapda1i.cfml9k,~
~e-orJllldlU. s'acavlt . . «-. l)e li,

REFLEXION·s SUR
LA LITT!RA TUR.E
DU ROMAN ANGLAIS
• ee titre L, Ro#tan Mlflllis tle notr, '-J&gt;s, M. A
• l Londres une courte hiatoire du
Nl'lit fatre que l'honorable reproche
n►avona paa eb France d'hiatoire
un critique anglai, fminent, M. Sainta
furt' copieuae, ata roptique ~ .
el sarprend utilement le gcn\t cf1lD
iltl "1nttlnA11flais kriteparun Fnn~ ferait, d
feaq, une figure ~que A l'History of I
&lt;Al1es le roman puite une de sea niloo, d'~ d
et l'klaircissement des canctffel natio

au jour d"une Angleterre, d'une Fnnce, •
• ua cpe lea vniea ; il est Je princi
conaahre lea peuples les una aux autrea.
tebd l devenir un genre de plus en plus iat
;-;f -.cement automatique et génffll de la ]&gt;&lt;&gt;é,ie
~ llilaa, cliJla touta la litt=tures d•aujourd'hui, ,•
clee ~ u un peu comme le pasaagc, pour
petit public 1 un grand public. 11 se puse la qu
alogue 1 ce que Bnmetrere, daos la littérature du
appcUe la victoire eles geores commUD1. Un
~ lyrü¡ue, est bo~ l son pays, il ne se tradui
· , s'il trouve un bon traducteur, ne perd que
• • Et la tnduction m&amp;ne n'eat pas nbssaire
un pablic iateniational.
Elle n"eat paa likeaeaire pour un Anglais. La ¡,,ropapt~

I..-1t

roma..,_
•
•larm. ;;_·--

Ñgi l

lequel
le díager commerdal. Le r-..,
~ pcu diffieile, e:apon6 a&gt;IIIIM cié
ftffOtai~ loa6 mfme i la . . , .
..-lll'llemcnt, des jouroau 4UNid-, en

ate1ien ou phn6t Rpll'ti,ccam,eles,~,&amp;!tl-•tit-~1
lllltrnlil l clomidle, 41Ü DOlafflt
l'IOlfteat. femme.

~-iease

paMic, dlt M. a...Jley, Me&amp; callW
Mldmeoralt1 det ~ 1118
• •IPIIJIIClelpear chadier clull )a lecbn - -

--•~c.,.
r-.- ..-, Je.,_

. . . . fait fflR -

ale •

""º--

peme
ll con-.
du ¡,111,llc et la paeJlitf eles mma cblt.Jl 1e

que

d'a¡ris 11D calcul applOlimadf, clia-a,pt mifbs
Jilent au moias un volume de &amp;ctioa ,-r
'eot ce ~ nombre de cleats, •-- sir

pu&amp;ils,mioiusproliles?

aaglaia a, comme Je rat,

1U1e

queue

• le genre reste vigoure'1X et ain. Certa M,
(1 moim qu'il ne veuille peder du - -·
us) lonqu'il lcrit que « le petit
9ux au meilleun da oótrea, c¡uoique
1 hu seu1 notre production tetale ••
•
que, du point de vue de la qaalid, de 1•

lemueüdu roman aaglaisMpatele
~nat d'ailleun quela carte littáaire del dedx
·se est 11De clum, une conti~ d e ~
plmitudc praque lple, l"eedte!aeat; •
lllladent d e ~ 1 donoer daoa Jea, • • •
d"ue mme cl'art. La tUile 4e la Bu6.au
lllle llllte bien coiapc,.e, QDt . . . . . . .

�60-4

LA NOUVELLE REVOE

FRAN~AISI
IEFLEXIONS SUR LA Ll'ITÉRA TURE

les quatre ages équilibrent et fondent en une plénitude plus
savante leurs quatre plénitudes harmonieuses. On pourrait appliquer :l cette durée la phrase célebre de Strabon sur la disposition
de la Gaule par une main artiste. La littérature anglaise, elle,
est faite de trois massifs incomparables, brusquement surgís
dans une puissante explosion vitale, et dont les deux premiers
n'ont guere duré plus d'une génération : le théatre du xvr• siede, la poésie de la premíere moitié et le roman de la seconde
moitié du x1x• siecle. De loin ils n'apparaissent guere plus unis
qu'une Angleterre, une Ecosse et une lrlande. 11 est ·vrai qu'un
Anglais verra la continuité la ou un étranger la reconnait mal.
L'idée doit sans doute étre mise au point et rectifiée. En tout
cas le roman anglais depuis Walter Scott (Waverley est de 181.5)
connait, en quantité et en qualité, úne continuité, un foisonnement, une vigueur créatrice qui fonnent une durée presque
unique dans l'histoire littéraire. Pour continuer nos images
géographiques, il est dans le temps l'équivalent de l'empire.
britannique dans l'espace. Des études politiques et économiques
sur l'empire britannique sont nécessairement des études qui
concer::ent, par la connexion et l':malogie des faits, le reste du
glebe. Pareillement une étude sur le roman anglais doit nous
amener sans cesse des comparaisons. 11 concerne le fait litté•
raire, l'avenir littéraire du globe entier. Je demanderai au livre
de M. Chevalley 1'occasion de soulever trois questions, qui ne
sont pas seulement liéesa l'esthétique générale du .r oman, mais
qui intéressent particulierement le roman fran~is.

a

,.

* ,.
De méme que, par un certain coté, toute la durée de la tragédie
franc;aise, entre I 636 et 1830, tient déja en raccourci; avec son
relief général, ses pentcs de grandeur et de décadence, dans
l'ceuvre de Corneille, de rnéme on pourrait voir préfigurés en
Walter Scott les directions du roman anglais, et, comme tout
se tient, les problemes généraux qui se posent au roman et que
pose le roman.
Celui des sources du roman. Daos l'espece humaine la littérature c'est d'abord et partout la poésic et le théatre. Dans les

605

trois littémtures classiques, la troisicme ttant ccllc de la France
du xvue siecle, le roman fait ~aure de parent pauvre. Quand il
s'~nrichit, c'est, comme le bourgeois ou le paysan, avec les
b1ens des deux ordres privilégiés. Brunetiere nous montre le
roman :ran&lt;;ais se nourri~santavecLesage et Marivaux des pertes
successtves_ de_ la coméd1e, avec Prévost et Rousseau (ceci est
un peu art1fic1el) des pertes de la tragédie, s'incorporant avec
Madame de Stad et George Sand le domaine des moralistes,
avec les descriptifs le domaine de la poésie. 11 faudrait faire
aussi une place importante au genre épistolaire, qui produit au
xv~11e siecle le roman de Ricbardson, de Rousseau, de Lacios, et
qui donne sa forme naturelle aux désirs et aux ambitions de
leurs destinées manquées : le soldat qui ne re~oit jamais de lettres, et qui s'en écrit a lui-m~me pour entendre le va!!Uemestre
le ~om~er, s'_il est poete, ce sont _les pl~s belles de~ compagme. L évolut1on du roman angla1s sera1t un peu différente.
Ses origines sont moins aristocratiques. On le voit pousser au
xvm• siecle dans des boutiques d'écrivains publics ( et Dickens
ce sera encore une boutique ouverte sur la rue la plus vivante
et le courant humain le plus extraordinaire). Mais dans cet
apport des genres anciens qui constituent le crenre nouveau i1
faudrait faire en Angleterre, ou la littératur~ incline plus ~ue
chez nous vers la poésie pure, une place plus grande ala poésie.
« Ou'est-ce que Walter Scott? &lt;lit M. Chevalley. Un poete rentré, un grand poete épique, narratif, descriptif, évocateur,
lequel, déc;u et dépassé daos la poésie, prend sa revanche en
prose. II anoblit le romanen y portant l'éclat des genres jusqu'alors dits nobles. »
Et le roman est un genre impérialíste. Il y a en lui une volonté
de domination, une puissance d'absorption comparables a ceux
de la race anglo-saxonne. S'il a commencé a se n-0urrir des
reliefs de la poésie et du théitre, il esl maintenant inst«llé a
~ble_, la maison lui appartieht etc'est eux d'en sortir. Aujourd hui, en France comme en Angleterre et comme ailleurs, faire
de la I_ittérature_ c'est faire du roman_. En France, il y a vingt
ans, fa1re de la httérature c'était encore faire du théatre, commc
au xvme siecle ; de m~me que faire de la critique c'était faire de
la critique dramatique. Aujourd'bui le théatre est un monde
fenné abandonné :\ des professionnels (j'avais écrit habiles pro•

a

�606

LA NOUTELLE REVUE FRAN&lt;;:Al9

fessionnels comme on écrit éminent économiste; mais non, pas
méme cela). Et la critique dramatique qui le suit comme l'ombre
le corps maigrit comme lui. Quand les víem: br:rves qui la
défendent encare ne seront plus la. il faudra pour les remplacer
réquisitioaner la troupe. (L' Académie fait ceuvre pré,,oyante en
se muuissant de militaircs). Le roman déYore tout.
L'immense succes et le vaste rayonnement de Walrer Scott
ont, comme le dit M. Chevalley, « solidement assis la vertu du
roman ». Au-dessus d'Alexandre Hardy, au-dessous de Corneille, cet écrivain qu'on ne lit plus prend comme eux place
dans la farnille des héros cekistes d'un genre. Ce n'cst pas un
hasard si W al ter S cott parait en meme temps qu'Ar kwright et que
Pee], et si la naissancc du grand roman comcide a,·ec la naissance de la grande industrie. Le grand roman, je veux dirc
l'atclier de romans ou I'usine de romans. A partir de Walter
Scott, les grands romanciers, et au~si les petits, deviennent
des fabriques de romans, ou plutót ce qui est fabrique chez les
petits est nature chez les grands. Sbakespea.re, Corneille sont
des natures parcilles :i. la nature, et qui s'en sont détachées en
l'imit:mt, en continuant son mouvement créateur, comme les
planetes se sont détachées du soleil. A partir de Walter Srott
ce róle de (( natures » est tenu en Occident par des romanciers.
Un Dickens, un Balzac, un Dostoiewsky, un Flaubert, un
Kipling sont des natures non comme des hommes, mais comme·
une France, une Angleterre ou une Russie, c'est-a-dire comme
des réalités incorporelles, génératrices d'hommes. Si Walter
Scott ne prend pas place dans un te! monde, iJ a tracé Je premier, pour une acúon et pour une époque, leur figure extérieure, leur scheme.

*

* *

Cettc conversion irrésistible de tous les genres littéraires en
roman, il n'y a sans doute ni a la déplorer ni a l'admirer. Le
critique écrirait ici volontiers des pages comme celles de Toc.:¡ueville sur l'avenement de la démocratie, et, une fois rappelé
le troisieme volume de la Démocralie en Amérique, on se sent
en cffet envahi par bien des analogies. Reman et démocr:itie
vont de pair. Le roman s'adresse a un pnblic de plus en plus
étendu. Il est vrai qu'il en fut de méme, d'abord, du théatre,

RÉFLEXJO!\"S SUR LA LlITÉRATGRE

6or

Les mystcres_ sont une fa,;on pour les clercs, qui savent lire de
111011/ret· la füblc a ceux qui ne save t . ¡·
r '.
11 pas 1re. Et que ,ait
•
•
le
théatre de Shakespeare sinon mo11frer Plutarque les chr .
'
omques
. ar
n iennes ou Belleforest a qui ne peut les lire ;i L.. thé'
fi
d
dém
•
· ~
atre ut
~ne
ocrat1que ( dans un sens tres spécial, ajoutcrons-nous
~'lt~ pour nepas recevoir de M. ~aurras la lettre qu'il écrivit
¡ad~s a M. d Haussonville, et comme les journaux appelleot le
cohn le démocratique colin, non que ce poisson ait installé·
dans .les profondeurs
marines le sutfrage un1·\·ersel , ma1s
. parce
.
q~e so~ pnx le meta la portée de toutes les ménageres). L'impnmene et l'école ont fait du roman a son to
1
d·
•
.
ur e gcnre
emocrat1que. Et s1 la démocratie {toujours au méme sens)
est une conquéte de l'homme, elle est bien davantage encare
une conquéte de la femme, elle tcnd invinciblemeut (avec ou
contre la nature, ce!a c'est une autrc histoire) a !'égalité des
se~es ... Les adYermres de la démocratie (au sens politique)
vo1~n~ mé~e en elle une transgression exorbitante de l.a nature
fém1mne (lisez le Roma11ti'sme Féminin de M. Maurras et les.
ounages de _M. Seilliere). En tout cas la victoire du roman,
la tra~sgr_ess1on (au seos géologique) du reman sont uu peu
des v1ctmres et des transgressioos de Ja femme La
ésº
fé · ·
po 1e
mmmc est restée jusqu'ici tres cxceptionnelie, n'a paru
que c~ez quelques poetes miueurs. L'art de la composition
dramat1que a to~jours été absolument fermé aux fenunes. Ne
1'3:1"~ons pas de 1 cloquence ni des grands genres spéculatifs ou
cntiques. _Dans le reman au coutraire la femme est chez elle.
Le xvnc s1_ccle frans:ais avait déja eu moius de romancicrs que
de rornanaeres. Quand commeace avec Walter Scott fa desc~re en _bataillons serrés des romans, les femmes y ont leur
~ ace émmente. Deux des grandes natures romancieres du
~iec!e sont féminines, George Sand et George Eliot. Et si
l~ 11 ava_ís pas déja employé plus baut ce mot de nature, il me
~1endra1t a Jeur propos irrésistiblement.
. Les deux romans, anglais et fran~ais, se comportCllt ici assez
düréremmenL D'une part les femmes auteurs tíenoent plus de
place dans le premier que dans le second. Un certain nombre de
grands ateliers, comme ceux des Humphry Ward des GaskelJ
sor•é··
'
· '
a n¡ ,,· mmms.
, . Des femmes riennent une place de Racine
ng a1s, e est-a-dirc introduisent dans le roma.o (avec une par-

�608

LA NOU\'ELLE RE\'UE FRAK~AIS~

faite décence de termes) la peinture bnilante et authentique de
l'amour total: ce sont autrefois les sreurs Bronte, aujourd'hui
Miss May Sinclair. D'autre part, la différence du reman fran~is du xrx• siecle, et plus large, plus indépendant que lui, le
reman anglais peut porter sur d'autres réalités humaines que
l'amour ( auquel avec Balzac !'argent fait chez nous une rallonge,
mais encere secondaire ). Les deux plus illustres romanciers de
l'avant-derniere génération, Kipling et Wells ( on rabattra ce
qu'on voudra de la conjonction) demeurent
peu pres étranaers ;\ ses peintures, Kipling toute sa carriere et Wells dans la
~remiere et la troisieme partie de la sienne. ll est vrai que ni
l'un ni l'autre ne laisseront dans la circulation un seul personnage largeruent ,rívant : reste que dans le roman anglais,
et malgré Meredith, le département de l'amour appartient
aux femmes plus qu'aux hommes. Et s'il n'en est pas tout
fait de meme chez nous, nous avons pu voir cependant,
depuis George Sand jusqu'a nos brillantes romancieres d'aujourd'hui, le génie féminin ajouter au roman ce que de
l'amour l'art de l'homme n'atteindrait pas.
Sauf le cas exceptionnel de George Eliot, ces womm nove/ist~
sont, en Angleterre comme chez nous, des combaltantes. Le1Jr
art n'est pas désintéressé. Elles luttent pour une cause. &lt;&lt; Elles
ont été, dit M. Cbevalley, l'avant-garde des mouvements pour
]a réforme du mariage, du divorce, des lois sanitaires et sociales.
Elles ont exprimé plus fortement cette lutte des sexes qui est
faite d'amour et de haine. » Et il fait cette supposition iogénieuse « que la longue paix démocratique (?) et rnercantile ou
deux ou trois générations d'Anglais vécurent sans exposer leur
vie ait obscurément exaspéré l'instinct 'collectif et profond des
femmes, qui, elles, risquent la leur achaque maternité :11 jusqu'a
la grande guerre. La conquete du roman par les femmcs ne fera
probablement que continuer et se déYelopper, et la nature
féminiue fournira longtemps des sources fraiches pour renou•
vcler le roman. La littérature fran~ise a pris depuis quelque
temps figure d'un champ de bataille politique. Dans cinquante
ans elle sera peut-étre un champ de bataille sexuel.

a

a

a

*

* *
Enfin une question de technique. M. Chevalley nous dita

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

plusieu_rs reprises _que les romanciers anglais composent mal
(ce qui est ~n l~eu commun de la critique fran~aise). Daos
Walter Scott ti fa1t une exception pour la Fianck de Lamm _
•·¡
er
moor, qu 1 reconnait « admirablement composée ». Mais la Foire
aux Vanités est « mal composée ». D'autres encare. Qu'est-ce
done qu'un reman bien composé? Je crains qu'il y ait daos ce
mot une convention artificielle et scolaire qu'on se transmet
saos trop y regarder.
'
Flaubert se reproche au sujet de tous ses romans des défauts
de co~position, et le pr~b!eme : Flaubert savait-il composer ?
pourra1t rebyer la fast1d1euse question : Flaubert savait-il
écrire ? Quel est le roman de Balzac, de George Eliot, de
T~lstor, de Dos:o!ewsky qui soit compasé ? Si Maupassant
s01gne la compos1ti~n de ses nouvelles, il n'en fait pas autant
pour ses romans. S1 la composition était le mérite principal
d'un roman, il n'en faudrait mettre aucun avant ceux de
M. Bourget.
La vérité est que le mot de composition a un seos tres différent q~and il s'agit du théatre et du roman. La composition
dramatrque est fondée sur des simultanéités. Elle resserrc dans
le temps (trois unités), elle porte non sur des évolutions mais
sur des situations! des coupes typiques et momentanées 'mises
~n ~leine lumiere. L'exig~nce de la composition s'y traduit par
l ex1gence de la scene fa1re, qui réunit pour des paroles décisives les priocipaux personnages sur un méme espace et un
méme moment, et qui n'est par conséquent que la loi des trois
~nités la ,seconde puissance; on peut _l'appeler une composit1on dans l espace autant et plus qu'une composition dans le
temps. M. Bourget ( dont l'exemple est instructif) a échoué au
théatre parce qu'il y apportait des habitudes de romancier et
cependant e'est av~c des secrets de théatre qu'il compase 'ses
romans : aucun qut ne tourne autour de la scene faire de la
confrontation, de l'entrevue d"Agrippine et de Néro~ des
marronniers de Figaro. Mais le grand reman, le romao-n;ture,
P,our repre~dr~ l'expre~sion de tout l'heure, ce n'est pas cela,
e est de la v1e, Je veux dtre quelque chose qui change et quelque
chose qui ~~re. Le vrai roman n'est pas compasé, parce qu'il n'y
a compos1t1on que la ou il y a concentration et a la limite
.
' il ' est déposé,'
s1multanéité
daos l'espace. II n'est pas composé,

a

a

a

a

a

39

�610

LA NOUVELLB REVUE FllA '&lt;;AtsB

déposé a la fa~on d'une durée véc.ue ~-ui ~e gonfl.e et d'une
mémoire qui se forme. Et c'cst par la qu 11 fa1t concurrence non
seolcmenta l'état-civil, mais -a la nature, qu'il devie~~uoe natu~.
Ainsi se créeot la foro: et l'ltre de la Foire aux Vanrtes, du Mouli,,
511,. la FJoss (pour lequel M. CbevaUey montrc un bien
injuste dédain), d'Anna Karérrine, des Parmts Pauvres, de
t"Edur:aiion Smlimentale, des Frercs Kttrama'{ov, Lcur rcprochcr de n'~tre pas cornposés, c'est leur rcprocher d'ttre. Je
sais bien qu'au-dessous de ces mondes vinnts, il y a de belles
reuvrts pour lcsqueBes le mot composition reprc~d ~o
~ens ou plut6t réunit sous une étiquette un peu arb1tmrc
un c:rtain nombre de sens : on pourra dire par exemple que
Galsvrorthy et Joban Bojer, M. Boylcsve et les Th~raud
savent composer, et sans recourir l'esthétiqu~ dra~atique.
Cela signifie d'abord qu'ils savent conter, pms qu 11s sont
iotelligents, et puis que leur roman ~t fa1t p~ur cxéc:u;:er
une idée de romao qu'ils ont eue, qu ils ont fa1t ce qu ils
voolaient et l'ont bien fait. Mais ccux qui ont écrit les romansnature que je nommais auraient pu, eux, dire comme Flaubert :
On n'écrit pas les li\'Tes qu'on "feut. On sent que leu:s romans
ne soot pas sortis d'uoe idée, mais qu'uo monde d'1dées sort
de leurs romans. Ils se trouvent, si on veut, composés quand
ils sont écrits, mais ils n'étaient pas compasés avant J'~tre
écrits et il n'y a de TTaie composition que précon~ut. Cela
0
soit d it pour poser le probleme, un peu au hasard, par quelques
touches, et nullemcnt pour le résoudre.

a

ALBERT THIBAUl)l!T

CHRONIQ_UE DRAMATIQUE
ÜDÉo. • :

'

L'Eltrnel amour, piece en 4 actes et 6 tableaux, de

M. Bureau-Guéroult. Partition inédite de M. Félix Fourdrain.
Gnt?-:ASE : Pctilc Rei11e, comédic en 3 actes, de M. Albc!t
Willemetz, d'a.prcs Q11i1mey's, de M. H. A. Vachell.
THEATRE DES ARTs : La demoisclle de magasi,,, comédie en
3 actes, de M. Fran~ois Fonson.
THÉATRE nu \'IEux-CoLOMBJER: La Fraudt•, dr:tme en ,iactes,
de Louis Fallens. Au pelit bo11beur, comédie en un acte, de

M. Anatole France.

Antoitu decbainé, par René Benjamín.
J'ai eu de la chance. ]'ai commencé la saison avec une bien
bellc picce. C'est l'Elmui amqur, :l l'Odéon. Elle e passe en
Norwege, tout comme une picce d'l bsen. C'est toute I'imitation
que l'auteur s'est pennise. D:1:1s !'ensemble,
peu de chose
pres, un raí mélodrame, comme j'imagine qu'on en voyait
.autrefois daos les théátres du vieux boule\'-ard du Temple.
Encare yavait-il, daos ce temps-U, tout a cóté de ces théátres,
et rachetant leur art grossier, les Fuoambules avec Deburau.
Aujourd'bui, plus on va au théatre, plus on voit de pieces de
nos auteurs dramatiques actuels, plus on regrette ces meITeillcux artistes qui savaient tout exprimer sans dire un rnot. Le
~jet de l' Eler11el 11mour ? Un homme :iimc une femme, que son
frere aime ég:¡lemcnt et qui est aimé d 'elle. II la lui cede. A .
peine marié, le jcune homme, volage et aventureux, la trompe
-et la délaisse le soir m~me qu'ellc met au monde leur enfant, ce
dont elle meurt .• ·ous retrouvoos ensuitc cette enfant, une fille,
4ievenue grande, et, dan· toute sa persoone, tout le pomait de
la mere. Le jeunc bomme généreux qui l'a rccueillic et élevée
aous son toít Jevient amoureux d'elle comme il l'a été de la

a

�612
mere. Ses affaires marchant mal, il est vendu et il va ~e trouvéf
ala rue, quand le trere vagabond, rentrant au berca1l . fortu~
faite, rachete génmusement ses biens, le sauve de la rume et J.,
marie 1 sa filie. Une musique de scene accompagne ces émou,.,
vantes péripéties et la phraséologie sen_timeotaJe de l'auteur • ~
cotréet des personnages, a leurs sorttes, aux moments qu
prononceot leurs répliques les plus marquantes, quel~ues co_
de cymbales bien appliqués se font eotendre, p_our ~1e~x atttr-.
l'attentioo du spectateur. C'est la seule fa~on, Je cr01sb1en, d&lt;&gt;lllti
l'~uvre de· MM. Bureau-Guéroult et Fourdrain a_ura_ fait da
bruit et il cst a cr1indre que leur Ettrnel amour so1t bien

sager.

. ».:....
J'ai w ensuite, au Gymnase, ~ne autre ?iece, Pet,te .-....,.

tirée paratt..:n, d'une piece anglaise, et qui a quelques
d'am~sement, tout en étant une chose assez in~ignifia?te. 1
ginez un personnage de vieil antiquaire pré~ent1eux. ~t 1gn~~
qui ,it dans l'émerveillemeot des pieces umques qu il cro1t ~
séder, et qui n'a chez lui, en défioitive, que des faux et des n:'5'
quages. Sa filie, qu'il a élevée daos ce décor, comme- une petitt
reine aune taut bannemeot le cammis de la maison et al
aimé~ de lui. Le pere se récrie, la mere est indulgente et •oat'lti
rellement cela doit finir par un mariage au troisieme acte qui
je n'ai pas vu. M. Harry Baur, ~ui joue l'antiquair~, est mi
comédien a la fois cxcellent et bien aga~ant. M. V1ctar 8c,ai;
cher, qui jaue le nile du cammis, a _taujours sa drólerie. J"al,
retrouvé la, l\"ec surprise, M, Janv1er, daos un personoap
insignifiant ... Qui naus aurait dit, il y a vingt ans, que nout
verrioos un jour M. Janvier daos des róles de cette sorte ?
Les pieces de MM. Fran~ois de Curel, ~enri Lenorm_and ei
Fernand Noziere n'ont pas porté chance a la Coo~érauve ~
auteurs dramatique. que M. Rodolphe Darzens ava1t accueilHt
au Théátre Jes Art~. Qu'on ne croie pas, quand j'écris cela, qu
j'y mets de la matice. Les pieces Je M. Frao~ois_ de Curel OGl
beau me faire joliment rire, celles de M. Henn Lenonnan4
n'étre neuves qu'en :1pparence, - sans compter lcur ~que.
d'intérét général, - et celles de M. Noziere n'étre qu:habilCC,
scénique, je ne demande pas qu'on ,ne le~ i?ue pas et J~ ne~
réjauis en rien de w ir dispar:tltre l assac1at1on dramattque ,Ples a jouées. Je peuse méme, au cootraire, qu'il y avait la UQI

6tJ
ede plus, avec l'CEuvre et le Vieux-Colombier, pour des ~uwa intéressantes que les autres théatres ne venleot pas accueil• Ce qu'il faut dire, c'est que c'eat une chimere de vouloir
• au public d'autres ~vres que celles qu'il aime et de
«oirc qu'tl saura les apprécicr. L'éducatioo artistiquc du pu? l'art pour le peuple ? tout ce qu'on a révé dans ce sens ?
Autant entreprendre de rendre intelligcnts et sensibles les gens
:tui ne le sont pas. Vous n'empécherez jamaisque certainesgens
e plaisent mieux au café-concert qu'l une piece d'lbsen et
entendent mieux les polissanneries de ccrtains vaudeviUes que
passion de Racine au }'esprit de Beaumarchais. C'est méme
qui fait la vaJeur des pieces d'Ibseo, la beauté de Racioe et
esprit de Beaumarchais de o'étre pas entendus par eux. Je suis
d'exprimer de tels lieux commuos. J'ajouterai que tout est
ainsi. ]'ai harreur des rustres qui font des graces et j'aime
eux un brave imbécile qui se satisfait de choses a sa mesure
e Je méme faisant l'enteodu a d'autres qui l'ennuient en
. Qu'on laisse l'art tranquille. Notre époque n'a déjl
que trap de choses. Qu'on ne se méle pas d'enseigner ce
· ne s'enseigne pas, ce qui est don, sens, aspiration, compr~
ion naturels et, malgré tout ce qu'an peut dire de conitrlire, l'apanage d'une élite. Les choses ~ apprendre au peuple
manquent pas, auxquelles il est d'ailleurs aussi rétif. M. Rolphe D:lrzens a fait ¡ouer au Théatre Moncey, dant il est égaent directeur, une piece de M. Uon Frapié: La Matenulle,
· aurait du avoir de l'intérét pour les habitants du quartier
s lequel se trouve ce théatre. Combieo ont été la ,•oir? Us
'ent bien mieux le café-concert voisio ou tel cinéma avec
films rocambolesques et ses apathéoses de cabotins et de
botines, le résultat le plus clair du cinéma préseotemeot.
is le temps que la plaisanterie dure, avec le théitre pour le
ple, les musées du aair et l'art pour taus, les gens qui y oot
devraient en étre revenus. M. Rodolphe Darzens en est-il
euu pour sa part ? Toujours est-il qu'il a rouvert le Théatre
Arts ades reuvres d'uo geore plus couraot que les producns de la Coopérative des auteurs dramatiques. La demoisell, tk
'11.sin, de M. Fran~ais Fooson, avec laquelle il a commencé
saison, est d'ailleurs une excelleote comédie, pleine de
beaucoup d'endroit1, avec un comique aussi sór que

i.

a

�LA NOUYELLE REYUE FRAN~AISE.

bien observé. Si toutes les píeces qui nous sout offertes en géuéral dans nos rhéátres et qui n'ont d'autre prétention que de oous
di!traire, valaient celle-ci, nous aurions moins nous plaindre.
La mise en scene elle-méme a son agrément et c.haque róle est
tenu parfaitement, par des comédiens pleins de naturel dans
leur débit comme dans leurs attitudes, M. Fran&lt;;:ois Fon50D luiméme en téte.
Le Théatre du Vieux-Colombier a fa.it une excdlente réouverture avec La Fraude, drame de Louis Falleos, un écrivain
beige, et Au petit bonheur, une comédie rapide de M. Anatole
Francc. La Fraude meten scene. des contrebandiers fl.amands i
la frontiere hollandaise, daos lenrs ruses et leurs conflits avec
les douaniers. Il y a la un tablcau de mreurs extrémeiuent
réussi, "igoureux, plein de coulcur, attachant et remarquablement mis en scene. Le merveilleux, I'admirnble amour, qui
pousse les hommes au..'t actions les plus osées, tantót nobles et
tantót basses, y circule et y met sa passioa, son eo.chantement
et sa détrésse. Je n'étais pasa la répétition générale. j'ai vu la
piece un jour de public, un public fort élégant. ll ne m'a p:ü
paru qu'elle fut appréciée comme elle mérite de l'étre. Est-ce
parce qu'elle met :\ la scene des personnages qui ne sont pas
irréprochables au point de vue social? Le vieux fraudeut
Libar, un moment, parlant d'une rencontre possible avec un
douanier, lequel pourrait y succomber, a ce mot: (; Baste ! un
douanicr n'est pas un homme ". ll parle la en homme qui a Je
goüt Je yivrc sans entraves et pour lequel un douanier n'est ni
un homme libre ni un homme qui a le sens de la liberté. JI Jit
vrai, d'ailleurs. Accordez-vous qnelque valeur au fait d'étre un
homme ? C'est un fétichisme, pour ma p:irt:, que je n'ai pas.
Mais si vous l'avez, vous etes bien forcé de reconnaítre que quiconque assume a. un degré qu.elconq11e un r61e de surveilfance
ou de répression sur autrui est fort déchu. La société est uue
belle chose et on ne saurait trap admirer les mille détails
de son organisation, mais la vraie morale humaine offre
d'autres points de vue. On peut peoser que certains métiers,
que je n'ai pas besoin de préciscr davantage., et qui vont de
celui de magistrat celui du demier des sbires, n'ont ríen de
flatteur pour ccux- qui les exercent, et qu'il vaut mieux, pour
l'estime de soi, l:tre contrebandier que d'i!trc gend:trme.

a

a

CHRONIQUE DRAMATIQUB

L'interprétation de La Fraude est excellente. La troupe du
Vieux-Colombier n'est décidément composéc que de gens de
talent et qu'oo devine sans cesse occupés de f.a.ire mieux.encore.
M. Romain Bouquet, par cxemple, que j'ai vu jouer peu pres
da.ns taus les spectacles du théatre, m'avait paru etre toujours
le mt:me, comme débit, allure et physique. ll a été, cette foisci, a tous ces points de vue, un tout autre homme, transformé
exactement la mesure de son róle.
Une jeune femme est courtisée par deux hommcs: un sauvage, un bourru, au.x seotiments ardents et exclusifs, peu
habile ame belk:s paroles et aux manieres de salon, - et un
jeune bellitre diseur de riens agréables, coqueluche des
femmes, voyant l'amour comme une partie de plaisir, et uniquement désircux. de l'ajouter la liste de ses cooquétes. Elle
se décide pour ce dernier, tant il est vrai que les femmes aiment
surtout a. ~rre amusée~ et fl.attées et que l'extérieur compte seul
pour elles. C'est le sujet de Au petit bo11heur. Le dialogue est
agréable, et, en m~me temps, insignifiant comme cette jeune
femme et l'homme qui lui plait. Celui-ci, prié par elle, au cours
de sa visite, de luí écrire quelque chose sur son album, y inscrit
sans scrupule cette « pensée » : « L'amour est un ruisseau qui
reflete Je ciel ». On nous apprend dans la suite que c'est la du
Renan. Cest unt jolie nfaiserie.
M. René Benjamin, qui a écrit sur les Justius de paix de Paris
un livre in.finiment amusant, plein d'observations vraies, a
publié, sous le titre Anloine décbaini 1 , une sorte de rep.ortage
qui a fait du bruit. M. Antoine partait
Arles tourner le film
de l'Arlé.&lt;:ienr..e. M. René Benjamín l'a accompagné. 11 nous le
montre la dans taus ses faits et gestes. Rien d'inventé. Aucune
fiatterie. Aucune transposition. M. René Benjamín nous le dit
des le début: « Homere appc!lait Achille Achille, Hector Hector. » IJ fera de mi:me. U proteste d'ailleurs cbaquc page de
son récit de son amitié et de sou admiration pour son modele.
Nous a,ons done la un portrait véridique de M. Antaine. On
va, par quelques cxtraits, juger de sa séductiou.
M. René Benjamín nous montre d'abord M. Antaine daos

a

a

a

a

a

a

I.

Les CEut'rt.s libres, vol. 3, Fayard, édit.

�616

LA NOUVELLE REVUE FRANr;AISE

son intimité, chez lui, le dimanche, quand il re'roit ses amis et
toutes autres personnes qui désirent le voir:
II reste chaque dimanche chez lui pour recevoir. Une piéce pour les
amis, une seconde pour les raseurs, et il va de l'une :i l'autre, expédiant ceux-ci, s'attardant pres de ceux-1:l., a moins que soudain, s'imposant .l soi-mtme une sorte de pénitence, il ne subisse volontairement
le discours d'un importun. 11 se met a l'épreuve pour voir un -peu. 11
s'enferme avec le fachcux, qui est dans le ravissement. Doux et résigné,
Antoine écoute, il approuve, il sourit. On l'attend; il ne revient plus.
Quand tout a coup, les amis a coté entendent une explosian formidable. C'est Antaine qui éclate I Est-ce que l'indiscret a été trap lain ?
II se croyait pourtant triomphant mais le voici noyé daos un débordemeot de rage, tel gu' Antoioe seul en peut avoir. Le pauvre, terrifié,
preod la fuite ; une porte claque : Antoine reparait.
- Ah ! le salaud 1
Le masque d' Antoine, dans ces minutes-la, est inoui d'expressioo,
a la fois passionnée et blagueuse ; il ne sait plus s'il doit rire ou se
f:kher encore ; il vient de « gueuler » comme il dit, a cet imbécile pernicieux que c'éta'it trap, qu'il y avait des limites, qu'il vou!ait le vair
immédiatement décamper. Puis l'autre disparo, il se juge et i1 s'amuse.
Son reil frise et sa bauche gaguenarde répéte :
- Ah I le salaud 1
C'est une de ses phrases préférées.

M. Antoine, malgré le travailde toute sa vie, n'est pas riche,
et, comme tous les gens sans fortune, il s'habille comme vous
et moi. Il semble qu'il s'en fasse gloire d'une fa'ron un peu
ostensible :
- Je n'ai pas le sou, moi, pas un Iiard I Peux pas m'habiller comme
monsieur de Fouquiéres I A mon :ige, je me coucbe a une heure du
matin et me leve a sept, pour gagner de quoi bouffer !

M. Antoine, comme tous les comédiens, est enthousiaste du
cinéma. « Sa grande beauté, dit-il, c'est qu'on turbine en pleine
nature. » Entendez qu'au lieu de prendre des poses, de trouver
de¡ effets et de se ¡lonner des airs inspirés au milieu d'un décor
peint, on fait tout cela devant des arbres et des maisons pour
de bon. Tourner cette niaiserie qui s'appelle I'Arlésien11e l'a
emballé, positivement. Nous voici Arles. M. René Benjamín
arrive pour le rejoindre et, saos savoir daos quel hotel il est
descendu, il le cherche. Il le trouve, ríen qu'en reconnaissant
son vocabulaire :

a

CHRO~IQUE DRAMATIQUE

- Nom de Dieu !... •
&lt;;a, c'est Antaine ... C'est partí du premier de l'hótel derriére ces
rcrsienn~s-1:1. ]'entre, je monte. Je ne me suis pas trompé. I'entends:
,I parle, 11 « gueule »••. I1 parle a deux faruómes qui ne bougent ni ne
souffient:

Je

, - Puisque je suis .,revé et que je ne peux plus mettrc un pird devant
1autre, vous allez tnmer .i ma place ... Il fait chaud? Collez-vous tout
nus, je m'en fous, je ne suis pas de la police, mais travaillez.
Ces deux fantomes, l'opérateur et le régisseur, sont ensuíte
rencontrés en voiture par le « patron » :
- Qu'est-ce que vous foutez la a vous baguenauder dans une
bagnole?
C'est Antoine sur le trottoir, qui burle en se tenant les reins.

a

M. Antoine a besoio son tour d'une voiture et il arrete un
cocher. Il se trouve que celui-ci sait son nom :
- Ah I elle est forte, dit Antoine. Camment est-ce qu'il me connait, celui-Ja ?
Et il le regarde en deux bonds gagner l'autre baut de la place.
- C'est épatant comme il est foutu 1
L'autre revient, riant toujaurs.
- Et cette gueule ! dit Antoine. II sort du bagne, ce type-1:i f
M. Antoine, qui est arrivé malade, ne va guere mieux. JI
poursuit néanmoins sa recherche du site nécessaire. 11 l'a
trouvé. II fait arréter la voiture, verbeusement admiratif. Nous
voyons en méme temps reparaitre le comédien, pour qui toutes
choses se transforment en tableaux, en poses, en effets, en trues
scéniques. M. Antoinen'a rien envier au sociétaire de la Comédie fran'r3ise qu'il raille si plaisamment:

a

Naus descendons vers Je Rhóne. Soudain, i1 crie :
- &lt;;a Y est ! J'ai ce que je veux ! Magnifique I Benjamio, regardez
~ !. .. Et vous, arretez done, nom de Dieu ... puisque vous m'enteodez
gueuler que c'est admirable 1
II descend et geint :
- C'est ledernier film que je fais. Je vais y 1ester. Je vais m'effondrer tout d'un caup. &lt;;a pcut d'ailleurs étre épatant. Si l'apérateur n'est
~ une buitre, il taurnera ~a : Antaine ralaot sur les routes ... &lt;;a peut
faire de !'argent. Tous ceux qui n'oot jarnais pu me sentir en vie viendront me voir crever.
On tourne le film. M. Antoioe n'est pas content d'un artiste.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN('.AIS!t

- C'est tres mauvais, monsieur ! Vous ne pensez pasa ce que vous
jouez ! Vous jouez avec votre deniére: on s'en fout de votre derriere !

Une boite u ordures se trouve dans le champ de l'appareil.
Quelqu'un l'a poussée du pied un peu al'écart. Le fondateur
du Théatre Libre ressuscitc, du coup, et exulte:
-&lt;;a, c'est fort I crie Aotoine. Voulez-vous me laisser cette saloperie ou elle cst !. .. Ah l c'est effarant ! lis s'y mettent tous l Vous ne
voyez pas que cctte boite a ordures c'est de la vie ! La vie 1 Combien
de fois faudra-t-il que je gueule ce mot-la ! Pour i'amour de Dieu,
n':mangez pas la vie !... Que j'ai soif l. .. Saloperie de tempémture ...

Une scene ne marche pas. M. Antaine s'en méle. 11 parait
que c'es-t prodigieux. Tous les comparses communient dans
l'admiration. Le sociétaire traite M. Antaine de « Napoléon du
théatrc &gt;&gt; et M. René Benjamín lni-meme en devíent presque
lyrique:
Mais Antaine, pmir indiquer la scéne a Mitifio, se met cette fois ala
jouer lui-méme. JI marche vers i' Ariésienne, les épaules rondes,
ramassé sur soi. Le visage ei,:primc la haine. Les poiogs sont serrés, les
bras teudus. On sent qu'ii la tuerait. Brusquement, il l'empoigne. Une
rage le tiern. Elle ne pese pas dans ses doigts. 11 la fait tourner. Sa
bouche est sur la sienne. I1 aurait peut-etre envie d'un baiser, il crache
une injure. Et, brutalemeot, il la jette dans le couloir de sa maison, oil

elle s' écroule a reculons.

La scene a été si violente, si passionnée, si belle, il s'est montré si
fort, si humain, si vrai, que le peuple, l'humble peuple ignorant, pris et
bouscule malgré lui, a un (&lt; Oh 1 » d'admiration, qui est un succi:s
imprévu et touchant. Antoine en est ému C'est une des minutes poignantes pour lesquclles il travaille. 11 les guette, les chasse, et il les vit,
comme un tireur, qui tient dans ses deux mains tout tíede un oiseau
merveilleux.
D'autTes fois,

M. Antome est content d'une artiste

et

il la:

complimente :
- Vous ne pouvez pas vous douter de la gucule admirable que vous
avez, devant cet borizoo de montagnes régulieres. C'est du méme
style.

Enfin, la séance de travail est tenninée. On s'assemble pour
déjeuner, et c'est encore du meilleur théatre, - toujours un
peu libre.

CHRONIQUE DRAMATIQUE

619

II (M. Antoine) arrive grommelant daos le pré ou s'est réfugiée la
troup.:. et furicux, ¡¡ dit :
- V~us n'avez mer:1e pas été foutus de préparer le déjeuner ?
Ce_ n es~ pas fautc d y avoir songé. lis o 'ont pas eu d'autre pcnsée
dep~1s qu on _les ª. chassés_ de la cour, car ils sont venus rctrouver le
pamcr ~u~ vict_uaille.~, et ils se sont demandé deux heures durant .
« Faut-11 1ouvnr ? Faut-il le laisser ? Si on l'ouvre il gue l
. . .
le laisse... »
.. .
u era ' s1 oo

, lis l'ont laissé : il gueuic tout de méme. C'est un prétexte ; il est
d une nature volcanique ; il faut tou¡·ours s,atten d re á une éruption.

eeJle-ci est grave.

11 s'assied au pied d'uo arbre :
- Je veux toutde suite manger et boire.
Alors,
sont dix a la fois a ouvrir le paoier et a se ruer vers luí
avec serv1ette, couverts, nourriture et boisson.
- Patron, préférez-vous du saucisson ou des sardines ~
- Je _m'en fous, monsieur, je veux manger I Je travaille comme uo
cheval, ¡e me creve, et j'ai le droit de manger 1
_Alors, on lui met de tout ce qu'on trouve daus des assiettes, et on
lu1 teod des verres pleios.
Il dit : « Pos-ez tout &lt;;a !:\ ! »
Pui~ il commence á av&amp;!er, oerveusement, furieusement. II m:mge
des ohv~s sans arracher les noyanx, du jambon sans enlever le gras
d~ sardioes avec la peau et ies aretes. Il mange des cerises et un;
poire, et apres du veau froid, et il ne cesse de fulminer seul cont e
'
r
son arbre.

'.is

_Tel est, en ~accou1rci, et d'apres le récit de M. René Beujamm, _M. A~tome. L:auteur a eu raison de nous dire qu'il ne
flatta1t pomt son modele. L'impression est telle, au moins
pour mon gm'it~ qu'on n'a aucune envie de le conna1tre.
MAURICE BOISSARD

�NOTES

62r

pl~s radicaleme~t t?uchés par la dépopulation, l'Armagnac, et
qui cependant na nen de mélancolique.
*

ALBERT THlB,\UDET

* *

NOTES

CRlTIQUE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE
RÉIMPRESSIONS
VISITES AUX PAYSANS DU CENTRE, par Daniel
Halévy (Les Cahiers Verts).
Dans les Cahiers de la Quim._aine, il y avait les cahiers que
Péguy avait justement nommés les cahiers de c'ourriers. 11
faudra que les Cal.ríers Verts aient aussi leurs cahiers de courriers. Voici le prero.ier. M. Daniel Halévy est retourné, avant
et apres la guerre, chez ces paysans du Bourbonnais dont il
nous avait déja parlé dans Pages Libres. Ce ne sont pas des
visites satiriques ou pittoresques, M. Halévy sait que dans le
tablean qu'est la France les dessous sont faits de réalité
paysanne, et i1 a étudié ces dessous, longuement, dans une
familiarité affectueuse. Il ne se met pas en scene. II laisse
parler les gens dont il fait les portraits. Et le paysan, si
optimiste dans son action silencieusc, est toujours pessimiste en paroles. Ce qui est plus grave, c'est que M. Halévy
partage un peu ce pessimisme. La terre qu'il étudie lui
semble une terre qui meurt, menacée par le mal qui l'a
déja desséchée ~ la fin de l'empire roma.in, l'oliganthropie.
Songeons c;ependant qu'elle a connu, dans l'histoire, des
périodes plus dures, et qu'elle s'en est relevée. M. Halévy
termine son voyage par une visite au chateau de Lamartine,
S'il avait poussé un peu plus loin dans mon pays, sur la
Satine et en Bresse., il eut pu arriver a des coaclusions un peu
différentes de celles que lui ont dictées ses centraux. Les
Cabiers Verts nous donaeront peut-etre d'autres enquetes du
meme genre. En attendant voici le livre de M. de Pesquidoux,
Chez Nous, qui nous fait visiter un des pays de France les

SAINTE-BEUVE, par Gustave Michattt (Hachette).
La Ii~rai.rie Hachette reprend apres une longue interruption
la pubhcatwn de ses monographies d'écrivains. Le Sainte-Beui•c
de M. Michaut rendra rous les services honnetes qu'on peut
attendre d'un Hvre de ce genre; il ne renferme aucun point de
vue nouveau. Le vrai tribut apporté par M. Michaut a la
mémoire et a l'explication de Sainte-Beuve demeure son
énorme livre sur Sainte-Beuve avant les Limdis, solide et qui
abonde en documents bien digérés. S'il l'achevait par un second
volume écrit avec la meme richesse et le méme soin il en
ferait un ouvrage auquel son nom resterait attaché et qu:on ne
recommeacerait pas. Cela vaudrait mieux qu'un précis quí ressemble a beaucoup d'autres (te! le dernier, celui de M. Choisy)
et auquel beaucoup d'autres ressembleront.
ALBERT TIIIBAUDET

JEAN DE TINAN, par André Lebey (La Connaissance).
Jean de Tinan, mort trop jeune pour laisser une trace profonde dans la vie littéraire, a laissé au moins une trace brillante
dans la vie anecdotique de la génération qui va atteindre la
cinquantaine. Et Aiinienne ou le Détozmiement de mineure était
une reuvre charmante. M. Lebey, qui fut 1'amí de Jean de
Tinan, rapporte dans ce livre de souvenirs quelques agréables
anecdotes et il nous donae !'origine authentique d'Aimi'e11ne, ce
qui fait toujours plaisir a savoir.
ALBERT THIBAUDET

LE DRAGEOIR AUX EPICES, par J..K. Huysmans
(Cres).
. Cet objet contíent des épices assez semblables a ces gros
p1ments verts et rouges en sucre peint qu'il nous était permis
ou défendu d'acheter, dans les contiseries des faubourgs, quand

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISE

ou

nous étions enfants. Le livre s'o1.1vre sur un méchant sonnet
s'allonge un vcrs digne de figurer dans Coppée ou Manuel ( du
parlait versificateur) :
Tels s,mt l~s principa11x S1tjets que j'ai traités.

Des images grossierement colorées, des notations « impressionnistes » mais ou l'impression ne frappe presque jamais )'esprit du lecteur, et seulement sa vue, son odorat, son ouie. On y
releve mi lle naiYetés : a. Je te méprise et je t'aime ! .a dit l'auteur
sa rnaitresse qu'il appelle « ribaude infame ». Plus loin, daos
Varialio,imr un Afr Connu, il défleurit la houlette de "Némorin
et les chcveux d'Estelle; il montre sa maitresse daris une attitode
qu'oo ne saurait décrire : accroupie au coin d'un bois, la jupe
relevée ! L'¡mteur regarde la vie travers des lunettes naires
alors qu'on aimerait plutot
la voir en rose. Il a de jolies
pages sur la Bievre, le Point du Jour et les cafés cbantants, mais
tout cela ~crit d'une encre trop naire, sans érnotion, sans amour.
Huysm:ms a vieilli. Il nous scrait difficile de peiudre un monde
aussi laid, que nous créons uotre image ...
Te n'oublie pas de citer un charrnant détail innttendu: 11 .)'aime
par-dessus tout, j'aime en mourir, ton nez, ton petit nez 1 »...
L'auteur avait voulu que ce drageoir füt rempli d'épices
:ipbrodisiaques ; les années ont altéré leur vcrtu ; aujourd'hui
nous trouvons quelque pc:u éventées ces vaines dragées d'Hercule.
GEORGES GABORY

.a

a

a

y

a

a

*

LA LANTERN'E MAGIQUE, par Théodore de Ba1wille
( &lt;e

La Connaissance »).

a

Dans sa préface, Banville range la Lanlerne lvlagique la
suite des « Fantaisies de Gaspard de la Nuit et des Poemes en
Prose de Baudehire 1&gt;, Ce serait Jui faire le plus grand tort que
de le prendre au mot et de mesurer ces fantaisies parísiennes
la méme aune que les « proses » d'Aloysius Bertrand ou de
Baudelaire. 11 s'¾,17Ít bien dans les deux cas, comme le dit encore
Banville dans sa préface, de « compositions assez courtes pour
étre lues en dcux minutes :1&gt;, mais toute b ressemb!ance se
borne la.
Ce que cherche Banville, ce n'est ni, comme Bcrtraml, l

a

WOTES

6.23

tran~poscr Callot, a réaliser des eaux-fortes verbales, ni, comme
Bandelaíre, s'énder de la prosodie pour mieux conformer
son rythme intérieur et plus librement traduire les plus vaporeux
et les plus secrcts de ses rt!ves. La raison d'etre du poi!me en
prose - ce Saint Jean-Baptiste précu.rseur du vers libre- il
ne semble meme pas la soup&lt;;onner. Pas un instant, il ne soup~onne ce qu'un Gustave Kahn et un Jules Laforgue dérivetont
de la, ce qu'un Rimbaud en a déja tiré, encore moins a Jc,rtiori
ce qu'un Max. Jacob ou un Pierre Reverdy en feront treute-cinq
ans plus t::rd. Cct absolutiste de la versifica ti oo apparait ici dans
la posture ridicule de Louis XVI prctant serment a la Constitution et appretant lui-merne l'échafaud ou il périra. 011i, ce
&lt;)Ue cherche Banville, ce n'est ni rythme, ni quíntesscnce, maís
simplement utiliser le trop-plein d'une verve pailletée de
jGurnaüste, prodígieusernent riche et variée.
C'est pourquoi si cette Lanterne Magique ne présente aucun
intéret, ou un intéret purement négatif, tlans l'histoire du pocme
en prose, elle demeure, considérée sous l'angle qu'il faut, un document précieux et, dans son genre, peut-etre un chef-d'reuvre.
On y retrouve tout ce qui mérite de rester de la chronique
parisienne dn second Empire et du maréchalat de Mac.-Mahon.
Toute cette mousse boulevardíl:re, du temps ou le« boulevard »
était tellement provincial, tout cet Aurélien Scholl, tout ce
Chincholle, tout cela serait définitivement é\•aporé, si Banville
ne l'av~it pas fixé durablement ici
I'aide d'un peu d'authen~
tique poésie. Ce sont des échos, des nouvelles la main. des
entrefilets, des chroniquettes qu'il nous offre, et qui ont certes
vieilli, mais qui n'ont point perdu leur cbarme. Ce charme qui
est dans les dei;sins et les légendes de Gavarni et de D:mrnier,
ou merne de Cham et de Grévin, rnais rehaussé d'un o-rain de
lyrisme. II y traine des restes de l'époque Louis-Philippe, du
Balzac et de l'Henri Monnier. II y a les négociants de la rue
Saint-Denis, la noblesse légitirniste un peu déchuc, le poete
pauvrc qui dit toutes les cinq minutes : a: nous illltres poetes » ,
et de touchantes allusioos
la misere du pcuple, saos oublier
les accessoires du temps : le porteur d'eau Auvergoat, le bal de
l'Opéra, le cnfé Tortoni, qudques :mtresencore et aussi page 213
o: la femme idéalcment capíteuse qui en un instaut vicnt de
rendre Paris fou d'amour ll.

a

a

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Mm e.qui - r.-.,...w. et qlli, maltñ la
a.•da Cellt, a e - -pluffllllu,c'a&amp;la,-le
de oe 11oa 'tlln - . . J• ...._li, bleade■ pohie■ •
d'aa¡-d'hal pllllr _ , . _ - - cella-el (et elle■
deot): 1Rila■ l ~ Mapel-. ~ c'at"toat
w ,111111;1 - . - d'6cmilw et au
cupa, »1111' '-l1lllle
vel'Ñ 11D ■imple jm
de penlrlr.
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•••
LES YEUX NEUFS, pu Lw:im Doud {Ha!~
aatoar da ¡_,,.¡ e

-.nit-Upae ~ la báitien &lt;f'Alpboa•
pulier • lov-■ al,c,adan11 cune11. (Ne poairnielll-ültl
. . . 1liilller poar doaner - bomie 6lillon
et llocamCllla!N de -■ - - complfla, qal -1t la
_.?) Ea - cu la lillfflllU'e lle lllffllOire■ a'a pu
. . . . fmllle. Apña ceu d'Alphome et d'Ermc
filrt ..-W- ■--in de Madame Alphome Daadet 11
. _ de M. IJoa Daadet, pdl&amp; de 'ftrve, ele atyle
et ele , - ~ YOid qae M. Lacia Daadet ajoatl
la r- N-Js aia dnqalmie aom 1 notre liatc. 0n ae
rica imaper ele phll diftrmt lle Fa1611us et Y-ir ~
a plu ele v i - que de fant&amp;ma). Le Une at en
tel-, nec: pea cl'anecdota, et de joll, et d•III!
.adaa11d'enlut dom. Pal e mmioimde la 9ie
maili a.,a-,-,m de la vie, qal ne •'impooe pu et qa1
wnlt ane mwne.pndnr d'aisffl'. N'ayom pu le
p6t de &amp;lidler M. Lacien Daadet el'~ lli pea
.
N'allou pu non pla■ juc¡u'l l'en plainclre, notom
ant ceae Upe d'~hnloa dan■ ane familJe lilláalre.

HENRIAI.tts.

U

ll

CJ11C a'apelsentpoiatJe■- &amp;mlliaw. ,.., ~-

da q11&amp;1re ~ - doat l'11a íat pab1U l la N...r,
FrtlllfM# ea 1,11, et qae Jeaa Ridiard J11ec1i lfaalt a
·e de rE/ort. Partir... Pu deu foia U eau 11 •
• Et 111ccaaivemeat le del de Puu, pai■ cela!• Jb6.
jclmat bu la írtle figure. 11 lal arrmit de diN • , .
da son dont iJ se sentait le joaet. Pounaat IJ ue livrcr. Abattu, mewtri, 11 • relevait l ua sollllle ~
l'oiseauoabliaatronae, ll ~ d e , . _ _ _
_ , ratera de lal que de poi:aa, ,_ lle .....
; la dOIICelJJ' de■ aube■ reaalsantet, ele■ e■po1n qa1
le rfe.l, ,'y mtle malgn! 1ou, a la m&amp;acolle dea so1n
trop t&amp;t, da abaadoas noin, et elle la ..._, et coaa11 Heari Alia ea les reliunt ■e IOIIVÍl!ldroat de
d'ombre joaaat avec - de soleil, et U. y venoat COlllllle
bole.
nux -.,AVX

°ir

Sus~ le bralt f'alt

•••

~

. . . ailleetclelarille,deto111a1t. . . . . . . . .
• fantllale -.. ""lfl 1m, et • 11 ner I at 1p1e •
la 8eur de chaqlle olljet. Mei1 ~ clacJN llllii ]e
limder, - -•lcfedet lomlllni; kdñou,idli..it'

AJ.UIT

POÉSIE

Bearl Alik vleat de moarir - aneiadre 1 soa mWI.
e6t ch\ lai ftn Waa"e- nu.- Laaguedoc, au mlliea •
et clea Yigna, oa se 16t pla 1 l'"unagine- chamat, . _

•••

URSA PRENDKE, par Gtortes Gt,/;ory, W~ dt
aux-fortes de D. Galams. (F.dirions du o:....:...ire

..,.....

).

premier livre d'11n 10111 jeuae ~ a le c:hanaut apei:t
album de rolDIDCel orai pu M. D. Galaaia de Yifaeau
jlale111e1 oll les lleun prellDC!lt le■ lttitadea limpia et
ta q11'oa lear volt dan■ les plaacbes dr h
1,-.
(¡leoraes Gabory, dibutaut clw les lettm, 1'offi-e bardlmcat
e ele cbamer les «oiles, les coloml,a, Je, ~
au lieu de pbonognpbes, de fila IB'cnpbNion, di
~iaes. Et ll a'a pu atteadu poar cela que
pn,,,
d11 cladai- &amp;tigui de Weber l'oun 11011U111 Vimodemc,
a pour tfte un mlllellr et poar derriue ua taWeaa •
lit doaai le •igual da e mour l la roae », l la Joll/,

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�629

O t'OUS, profond,ur trún,1¡,ha/1,
I'iruiste ,ncor, ww l, WJ't 1
O 1/0IU, trop aimabl, surfaa,

macabre cocasserie, et respirer des roses

a l'odeur de cadavre,

tendues avec la plus exquise courtoisie par le geotilbomme aux

belles mains qu'est André Salm~,a.

Commlffl fait~ pour s, ""J" 7
btilités un peu confuses on découvre une
d
A travers es su
• d Lafor e et d~
'b'l'té vraie et panni les souvemrs e
gu !odie
sens1 1 1
,
out de la mé
Mallarmé un instinct du rythme, un g
1•· d'
.
..
10rend
ice
• carrée ,. qui paraissent bien
dre,
po ur. le moment,
,
d'
prit rebelle aux attitudes systématiqucs, qu on app
un:rrespondance, daos les revues spéciales qui propagcnt CD
par
les bobards de terrasse du café de D6me.
.
pays étra.';8~eux de voir les poetes, aprcs maints et ma1nts
1l semdans le labyrinthe ou Rimbaud les enferma, s:engagcr ,l
des musiciens, daos une voic plus aisée, cordiale, famtla" te
.
1 re, p. 17 • dit l'autrc, le formidable spectacle- dc-la-v1~• Ma1s a on, - ustcment il y a les faits-divers des qu~tl•

t:::~:
n

f.:

11:
:~:~~~~-~tes Jont réuni quelque~ p:13ti~es as;:
. c'est tou·1ours un peu trop sub1ect1f. art p
ma1s
.
ROGf!R ALLAID
réfugie dans les 1oumaux •

LE ROMAN
L'ENTREPRENEUR D'ILLUMINATION_S, par And"
Salmon. (Editions de Nouvelle Revue Fran~1se).
d'Jllumitiations, je crus
que le
A 1,annonce de l'Entre1trmeur
r'
•
p~te du Calumet allait faire revivre quelques figuresb s;?gu 1 Je
du Romantisme et des demieres années du ~ym o 1sm_e: ue
. .
1 e • du titre qu'il opposatt une cr1t1q
crus d1s-1e sur a ,01
'
é J'ti DI
'
'
•
d'amour aux saurcs fíorcené es de l'Entrepreneur de D mo. 1 0res-,
.
. A dré Salmon éclairant d'un candélabre imp
e~ 1e vo;a~ t&amp;: de Pétius Borel, coiffée du bonnet de galé?en
::::-::thographie ; celle de Gérard de Nerval, e~f~ncée ''::;
ou d
, x pommettes d ans le haut-de-forme de son su1c1de 11
qu au
. t . celle d'un Baudelaire aux yeux fixes ; ce e e
son assassma ,
..
11 d' Alfred Jarry,
Tristan Corbiere, modelée par la pht1s1e, et ce e .
,
ce
·ortant d'un jabot fripé. Pour tout dire, je sav~urais ,.ª l
sun étrange mala1se,
.
comme si 1·•eussc dt\ ass11ter • qu ,--

nres

ª::lf!

J'ouvris, tout au contraite, un roman contemporain, ou
ltude de mreurs voisine avec la fantaisie, le naturalisme, la
l»ouff'onnerie, le drame et Ja caricatUre, mais oü je rencontrai
1ussi ce fiévreux malaise que l'auteur ne peut nous épargner, et
que l'on regretterait comme un opium accoutumé, s'il lui prcmit l'ambition d'étre de e bon gollt », de cesser de plaire et de
déplaire a la fois - pour plaire tout court. C'est que l'ancieo
daodysme a son dern1er disciple en ce jeune écrivain, qui est un
mélange de naturel et de bizarrerie volontaire, qui n'est jamais
Jndüférent en quelque sujet qu'il traite, et qui laissa prendre 1
ll'autres, avec une élégante nonchalance, la couronne de chef
d'école trainant sur ses papiers. ·
}'imagine qu'un critique candide dut défier l'auteur de Tendres Canail/es et de la Négresse du Sacri-C~ur de choisirun autre
thé.itre que celui des bars de la ruc de Buey ou du Cabaret du
tL,¡,,·11-Agile, et que, pour le satisfaire en apparence, André Salmoa choisit un cadre provincial
son nou,·eau roman : cette
petite ville qu'il nomme Chbeau-Briard, et qui, A vrai dire,
n'cst pas tres éloignéc de Paris. C'est tricher, mais avec une
amusante alfectation de bonne volonté, et encore qu'il ne serait
pas tres certain que toutes les petites villes de province pussent
retrouver aujourd'hui leur Bal.zac, leur Flaubert, leur Barbey,
leur Chatrian ou leur Pouvillon. L'auteur débutc par une
nomenclature pittoresque des rues de la ville, et croise un per1onnagc synthétique, habilement amené, Mil• Ricouart de la
Fressure, que e l'on dirait un paquet maladroit de bardes, de
lainages, de voiles fum~bres ; ou un vieux catafalque oublié,
rongé des vers et mis en mouvement par l'appétit de ces dévoraots. • Voila pour la province de naguere, celle que décrivait
encore Huysmans. Mais, déja écreuré par ce relent de sacristie,
André Salmon se félicite de rencontrer une vieille connaisaance
e París, le pharmacien Albert Grivaud, l'ancien ami de la
~nde M:ircelle, le cambrioleur d'apotbicaircs de Tendres
Cmailks. Désormais, n'attendez plus du romancier qu'il vous
Dlaintienne daos l'atmospbere • petite-ville "• ni qu'il vousconduiac Anouveau daos le Cloaque du Vieux-Chapitre, • au cen-

a

�630

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

tre des rues du Genou, des Miches-Saint-Etienne, du Porchas,
Bisaigue, Rebourse, de l'Escovette, de la Porte-aux-Troyes, ou
des Vilains-Bonshommes » : il a vite découvert les cafés ... II y a
le Café Chéri, le Café Halopel, le Café Mahulot, et le Café de
la Comédie, comme a Paris la Rotonde, le Café de Flore et les
Deux-Magots.
Je ne veux pas dire qu'André Salmon éprouve a ce point la
nostalgie des cafés ou vécurent la plupart de ses personnages de
roman, ou s'élaborerent tant de manifestes littéraires, ou se rencontrent encare les artistes, et ou travaillait Moréas. Et méme je
le félicite d'avoir osé copier la réalité, qui fait du Café le centre
de la vie moderne: car le Cafés'est substitué al'antique agora, ala
place publique du théatre classique, etl'on ne voit plus guere les
hommes se réunir en plein air pour discuter les a:ffaires du jour
qu'en Italie et dans les pays méridionaux. C'est done la que,
sans avoir besoin de recourir a plus de complication, l'auteur
campera au repos la plupart de ses personnages, et la gu'il tiendra les fils de l'intrigue. Je devrais dirc des intrigues, car ce
roman, qui pa~ait au premier abord manquer de cornposition,
contient au moins quatre intrigues séparées, qui finissent par se
rapprocber ou. s'enchevétrer ponr concourir plus ou moins a
l'action générale. Ce n'est pas sur ce point que les derniers défenseurs du « roman provincial» chicaneraient André Salmon. ll
a noté avec beaucoup de perspicacité qu'un scandale de perite
ville ne grandit jamais seul, que l'amour y appelle l'amour,
comme au lieu inuommé ou se déroule la Célestine ; et c'est
moins le roman de l'Entrepreneur Marat que le roman secret
de Cháteau-Briard et de ses environs.
Quant a !'intrigue centrale, la. voici en peu de mots. L!!
citoyen Théodore Marat, roembre du Club des Jacobins, collectio □ neur passionné des friperies de la Révo1ution, et de sa profession artificier, est appelé au cháteau du marquis du Hoqueton
pour s'entendre commander un feu d'artifice chinDis par le gentilhomme grotesque, mais ambitieux et roublard. En retournant
Chateau-Briard, Théodore Marat surprend un drame sauvage
entre une vieille foraine, nommée La Cataud, et le trimardeur
Farigou, qui vient de violer Francine, tille de ladite Cataud.
Théodore Marat n'arrive pa.s temps pour empécher l'assassinat de la courageuse et terrible vieille, mais il étourditle satyre

a

a

NOTES

631

d'un coup de blton, le fü:elle solidement, et va q_uérir la maréchaussée. La jeune Francine, confiée aux soins de son défenseur, qu'elle nomme puérilement son parra in, devientñnalement
~a maítresse. Le marquis du Hoqueton, d'autre part, réve de
¡ouer un role politique, et se présente ala députation avec un
p~ogramme libéral, dont il faut Jire l'argument comique. Il
tnom~he, souten1:1 par le Clergé, et fait jouer a Francine, qu'il
convotte, un. róle de figuration dans une féte organisée par son
~arti. Séduite par les honneurs autant que par les fa~ons cavaheres du marq·uis, Frandne s'abandonne celui-ci. Mais Théodore Marat, mis a contre-creur dans la combinaisou « libérale )&gt;
surpre1:d le manege des nouveaux amants, fait sauter le toit
les abnte et les ensevelit sous les décombres. La derniere
s~ene, admirablement. conduite, me parait etre une des plus sais1ssantes du roman contemporain.

a

qui

Autour de cette intrigue que je simplifi.e a dessein pour n'en
montrer que l'armature, en elle-meme assez rude et banale,
André Salman a groupé comme par gao-eure des personnao-es
b
::,
d'
xsparates, auxquels on pourrait reprocher un relief trop uniforme, si l'intention de l'auteur n'était manifestement d'animer
cha~un d'eux d'.une vie propre et indépendante, pou.r les faire
moxns ~oncounr au roman de ThéodoreMarat qu'a celui de Chateau-Bnard. I1 y a uo poete-cordonnier, nommé Tabouret, qui
trompe avec une goton le capitaine Pajou; un mylord assassin
de sa femme, qui vit paisiblemeot, entouré d'une timide et malsaine curiosité ; une marquise du Hoqueton, troublante comme
une hérorne du ternps d'Elisabeth Tudor ; un juge qui est aussi
l'auteur d'u □e Critique Morale du Vaudeville jranyais, laquelle
peut passer pour une excellente satire des élucubrations de cafés
littéraires ; un évéque et son chanoine, que l'on dirait peints
par Steudhal ; il y a la Cataud, dite aussi la Princesse Crustacée ou la ~angouste-Humaine, qui n'a que quatre doigts
en forme de pmces de homa,rd, et qui est trop forcée ; il y a les
gendarmes et leurs femmes, et, enfi.n, le Bourreau, qui remplit
tout un chapitre. 11 esta remarquer que, depuis ses premiers
Vers, André Salmon a des pré&lt;lilections pour les bourreaux etla
guillotine: c'est un aristocrate ... Mais, que dis-je, il y a e□core
le~ reporters d'exécutions capitales, des journalistes et des écrivams de Paris - toujours Paris l - parmi lesquels on recon-

�&lt;Í32

LA NOUYELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

nait les freres Tharaud et Charles-Louis Philippe. Pour faire
tenir ces personnages dans un roman ou ils ne sont pas tous
indispensables, pour les faire accepter du lecteur, il faut que
l'auteur ait de puissants et singuliers dons de renouvellement et
d'invention ! Il en tire méme un peu de coquetterie apparente :
mais la coquetterie, la désinvolture et le paradoxe siéent au
dandysme ...
Chagrinerai-je André Salman en lui confessant qu'un ami dela
Fantaisie en &lt;rénéral et de la sienne en particulier, préfere a ces
D
•
personn:i.ges les seuls qui soient vraiment étudiés sur nature, ¡e
veux dire le marquis du Hoqueton - Hei11? quoi? -, Remy,
dit Tabac, Mgr Amable et le Chanoine Fux. II y a la une fermeté, une stireté de dessin dignes des plus grands romanciers;
il y a méme quelque chose de génant dans !'implacable lucidíté
avec laquelle est pénétré le cceur humain. Et j'ajQute que c'est
dans les pages ou ils parlent, seuls ou deux, que l'auteur use
du meilleur style, un style si souple, si roouvementé, si chargé
de sens et toujours si soutenu, qu'il semblé destiné au théatre.
André Salm-0t1 consentirait-il a en tenter un jour prochain !'ex•
périence. Forcé d'y tenir en bride son humeur fantasque, de
serrer la réalité ,de plus pres, il donnerait sans doute une de ces
cruelle·s comédies qui frappent d'étonnement et régénerent la
Scene pour un demi-siecle.

a

FEIU,JAND FLEURET

*

* *
PREMIERES AVENTURES DE CHÉRI-BIBI, par
Gastan Leroux (Edition Pierre Lafitte).
Le genre littéraire si décrié du roman-feuilleton peut etre
fort attachant quand les moyens qu'il comporte sont heureuse•
ment employés. Plusieurs réussites sont restées célebres. On
n'a pas oublié le succes que Fant6mas obtint naguere dans les
milieux littéraires saos parler des autres qu'il devait naturellement séduíre. Max Jacob fonda la S. A. F. (Société des Amis
de Fantómas) avec le concours de Guillaume Apollinaire et
d'autres amis ; certes, il était difficile aux poetes de n'etre pas
sensibles au:.- cbarmes de l'ouvrage de Pierre Souvestre et de
M. Marccl Allain puisque le principal, l'unique ressort en était
le lyrisme. Un lyrisme éclatant en mirades équivalant
de

a

NOT.ES

belles images poétiques : Ie fiacre de nuit, J'aff:iire du Grand~héátre, les fontaines de la place de la Concorde. La, les faits
ttennent la place des mots et les personnages celle des idées
néce~saireme~t puisque celles-ci et ceux-la toucheraient peu !~
pub.he popula1re pour qui on écrit de 'tels romans, oit l'action
remplace le style. Le héros y est toujours victime de la fatalité
et d'uneerreur judiciaire qui le conduit au crime. Né de parents
pauvres mais honnetes, i1 pleure en songeant asa mere, son
enfance, au toit patei:nel. II maudit la Société, jure le saint 00111
d: Dieu, mais ót~ son bonnet au crucifix et donne aux pauvres.
Sc~ere et chaste, il ne se baigne jamais dans le fleuve du Tendre.
1l 1gnore la volupté de répandre le sang, de faire couler les
larmes; doux assassin sentimental jusqu'a la sensiblerie,.il garde
au fond de son creur l'image de celle dont le non1 est tatoué sur
sa poitríne parmi les devises martiales et les attributs galants.
II est bon fils, bon époux, bon pere, bon citoyen, bon chrétien.
Ché-ri-Bibi qui n'est pas une reuvre sans intéret, différente de
celle que j'ai citée plus haut, lui est aussi inférieure. Différente
pa~ la moindre étendue de l'action, son cadre plus étroit et la
suite a peu pres logique des événements, une fois admises les
premieres in:vraisemblances qu'on trouve au début de toute fict}on. Inférieure par ces memes raisons qui ne permettent
l auteur qu'un usage modéré de l'imagination et de la fantaisie.
Un autre reproche faire encare M. Gaston Lerou:t : l'emploi de l'ironie fort déplacée dans un livre de ce genre. II est
regrettable que I'auteur semble parfois douter de l'existence de
ses personnages et se moquer d'eux. Ceux-ci pourraient bien
se vea?er. Que diraít M. Gaston Leroux s'il rencontraitun four
son heros mena&lt;;ant dans une allée déserte du Bois de Bou!ogne?
m'arri~ait, de créer un aussi dangereux personnage,
J~ d?rm1ra1s mal, ¡e I avoue. C'est un jeu que de s'évader d'une
b1bl10theque et les livres sont bien mal fermés. Querellons
encore M. Gastan Leroux. I1 écrit :

a

a

a

a

~?

a,•ec, comme on dit ( c'est moi qui souligne ces trois mots- superflus),
l!! courage du désespoir et de la veng~ance (tome I, p. 65)
et plus loin :
ricao:i, comme ricanem les démons au food de l'enfer du Dante ...
(tome I, p. x68).

�-634
Préciser que! cnfer était inutile. Je n'ai pas noté tous les passages ou l'anteUT se plait
blesser dans ses croy:mces un lecteur plein de bonne volonté. j'ai préféré me souvenir du plaisir que j'ai goüté Jire, par exemple, le récit de Chéri-Bibi aa
commandant Barrachon, récit essentiellement poétique :

a

LES REVUES

a

Mon pére, un esprit simple qui ne cherchait pas midi :i quatorze
heures (tome I, p. 93) ...
Costaud I Oe policier) Lui et la Fatalité se donnaient la. main.
t:n soir de j.mvicr brumeux et glacé, je les rencontrai tous deux
-daos un bur.!au d'om9ibus (t. I, p. 111) •..
Je me rappelle encore la page ou le cuisinier La Ficclle dita
Chéri-Bibi, combattant les soldats du vaisseau : « Prends garde
droitc ! Preods garde agauche ,, commc, ne manque pas
d'ajoutcr l'auteur, le fils Ju Roi Jean Poitiers. A propos d'éru&lt;lition, si j'ose dire, je constate que M. Gaston Leroux, ou quelque typographe a déformé dcux vers de Jules Lacroix, tels
qu'en eux-mémcs assez médiocres déja :

a

a

E11f411ts, du 1:ieux Cadmus j111111. posléritl,
Pozm¡uoi ·i:ers a palais i•os cris cmt-ils 1no11té.

j'ai passé naguere assez de dimanches i l'amphithéatrc des
Fran~is pour connaitre le début d'CEdipe-Roi. On trouve aussi
dans Chéri-Bi bi une recette cu Ii naire indiquan t la man ierc de préparer la morue hollandaise. Le sccond yolume ne vaut pas le
premicr lequel relate agréablement la révolte des for~at~. L'épisode des naufragés étonnés par les fai;ons del'équipagc et par le
laogage qu'il parle, est amusant :
Vous étcs un bon zig ! fit Mm• d'Artigucs, nuis qu'est-.:e done
que des galuches? (tome I, p. 185).
Changer les roles, bon « true » romanesque dont se servil
joliment Edgar Poc dans Le Systeme du D,cteur Go1ulron rl du
ílro;esswr Pl111t1e, nouvelle que cette partie du livre de M. Gaston
Leroux rappelle involontairement.
Corsairc romantique, Chéri-Bibi change de peau comme ses
ancctres Fantómas ou Rocambole. Apres avoir insolemment
comparé son sort celui d'CEdipe ou celui d'Hamlet, le héros
se jette dans un brasier, m:1.is, phrenix incombustible, il ne tardera pas renaitn: de ses cendres. Lire la suite dans .••

a

a

GEORGES CABO&amp;Y

EXCUSE A NIETZSCHE
Dans les EcRrrs , 1ouvuux (aoüt-septembre), André Suares
présente Nietzsche ses " excuses » pour l'avoir un peu maJm~n~ pend~nt la guerre, rnais il continue de souligner les
affimtés profondes de son génie avec celui de son peuple :

a

Je ne saurais me rcpentir d'avoir \ ' U le grand AJJem3nd dans
Níeusche, et l'homme de l'Empire. 11 y est mcrne quand il maltraite
l'Allcmagne et qu'il méprise l'esprit allcmand. Voltaire est-il moins
Fran~ais pour avoir lancé bien des brocards contre la France et fort
durs quelquefois? Ou Stendbal, parce qu'il a l'air de préférer tous les
au si_en, en art et en amour ? .Mais, en son temps, personnc n'eSt
SI Fran~1s que ce citoyen de Milan, et il ne réve que de Paris a
Civita_ Vecchia. ~ietzschc ne m~connait pas la culture fran~aise ; il
f~dm1re au contra1re, et par l:l. il se ~pare de son pruple et de l'opiJllOn. Au fond cependant la France est du passé pour luí. Son idéal de
l'hommc et de l'Europe est celui d'une culture allemande :l. la Nietzsche
et selon Tieusche : car il n'en sera súr enfin que s'il l'accomplit.
Wagncr, le soir de Bayreuth et de son triomphe, déclare aux Allemancls : ll A présent nous avons un art ! » Et certes, comme Hans
'.I en.tend un an all:mand, et que les Allemands n'oot pas eu
jusqu 1c1. Nietzsche voudratt en dire autant : il aspire au jour de la
'Victoire, ou il pourra proclamcr sur sa montagnc : e, F.nfin J nous
.avons une culture et l'Europe, le Monde l'a par vous, éomme vol.IS
l'a\·ez par moi. » Sa partialité pour la France n'est qu'apparcnte: elle
Jui sen a irriter l'Allemagne, :l. excitcr J"orgueil d'une culture rivale ·
&gt;
i)
goum1anc.le son peuple pour l'élever, il veut l'arracher .l la lourdeur,
Ala pesante ébriété de sa force, a son éternelle vulgarité.

Jl:'Y'

Sach~:

Plus loin, repris par un peu d'impatience, Suares décrit un

des défauts allemands dont en effet nous avons le plus de peine

anous accommoder:

Ennoblir l'espece humaine: Ibsen exceptc, personne n'en fut plus
hanté que Nietzsche. JI se croit mourant, il est presque aveugle; il

prend pourtant la plume : il s'adressc a Mllc de Mcysenbug, cettc parfaite idéaliste, il s'unit a elle qui n'a jamais connu d'autre passion
tt iI affinne : a Nous espérons pour l 'humanité. » Vingt fois, dan~
aa vie, iI se pose la questioo : e&lt; L 11omme peut-il s'cnnoblir, ? »
1.

Ist Vaedlung móglich?

�636
Cene manie est proprement allcmande. Elle tient saos doute
l'ennui ou au dégoot que le troupeau allemand inspire aux bom
singulim nés dans ce peuple. 0n les voit tous qui cberchent a
angoisse s'il n'y a pas moyen de donner plus de noblesse A ces pau
gens : n?c saUJ'3it-on pas décrasser un peú la vulgarité gmfflle ?
souci a quelque chose de toucbant ;\ la fois et de ridicule : il ne s
prime pas avec simplicité : il prend une forme messianique. 11 y eDlN,,
une certaine hypocris.ie d'état, comme si l'homme supérieur, daos
saint empire germanique, avait besoin d'une excuse, et voulut •
part de son avantage a toute cene moutonnaille: il soupire d'avoir
mission. Enfio, ce trait sent l'étemel docteur: le grand homme, la
meme pacte, il faut qu'il ensdgne : il faut qu'il pricbe sa vérit.!, qu
corrige et qurtl réforme. Tant ils sont sürs d'avoir un prix unique
le genre humain; et tant ils ont peu l'usage de l'e:xcellence qu'ils
supposent. Ennoblir l'especc : ils ea ont fait un rite ; et beaucoup
parlent, comme le pharisien fait oraison : mécaniquement ou pour
mettre en régle. Quelle indiscrétion. 0n ne la trouverait pas dans
seul moraliste de la France ou de la Grke, non, pas méme le
féru d'bumanité ou le plus austére. On en est agacé, parfois. Oll
envie de lcur répandre, durement : Hé, pensez a ,·ous ; cultivez-vous
ne cultive,, d'abord, que vous-méme. Ennoblis-toi, toi; et tieos-t
ta: c'est déja une assez grande affaire, et l'ceuvre de toute une
Qµe chacun s'eonoblisse, et les autres en scront plus nobles de sur..
aoft.

Mais cette • sortie » n'empéche pas l'auteur de reprendrc,
l'égard de son ancien ennemi, le ton de la sympatbie la pW.
respectueuse et la plus élevée et c'est par un bommage pro
démeot émouvant qu'il termine cette premihe partie de
étudc.

•••

637
Le eran se prouve-t-il en soutenant des idées subversives ?
Au thatre, les idées subversiva ne desservent pas toujours l'auteur
les défend... Elles le « portent • méme, aussi bien que peuvent le
• , en d'autres occasions, les bonnes thiories bourgcoises.•.
Au point de vue du jugc d'att, les hardiesses pour cboquer soot
• condamnables que les boos perits trues pour plaire.
Le vrai eran, c'est tout autre chose, et il ne s'agit pas Je coníondre
matamore avec l'homme vraiment courageux.
L'homrfle courageux est celui qui a du cceur al'ouvrage, et qui traite
mpletement, saos défaillancc, sans tricherie, sans trahison, le sujct
'il a osé concevoir.
.
Le doux Racine était un bomme plein de eran. Relisez la scbie de
rrhus et de Narcisse. C'est du travail, comme dit l'autre.
Dumas fils a donné l'imprcssion qu'il avait du aan ..• Ce n'était parqu'une appareoce. ll posait un cas de conscicnce difflcile. Mais la
ution en était sournoisement facilitéc par une petite complaisancc
l'auteur. C'est ainsi qu'une action félone de la baronne d'Ange vient
propos pour libérer de ses scrupules Olivier de Jalin.
A ces instants, Dumas travai!Jait a la fa~on de ces toreros a la
ue, qui vont cbercher les applaudissements de la foule en exécut des • passcs » sensationnelles, que les vrais aficionados mét, parce qu'ils n'y voient que de fausses bardiesses, saos mérite,
danger.

Et plus loin :

Lt eran, c'est de risqun, c'cst d'accepter la bataille, en mettant en
nce, commc faisait feydeau, les deux personnages qui ne doivent

)IS se rencontrer.

Le eran, c'est de ne pas trop prévoir. Cclui qui prévoit trop n'agit
. Le eran, c'est de s'embarquer, quand il le faut, saos biscuit. Car
lourde charge de biscuit nous empécbe d'allcr de l'avant...

LE CRAN DU DRAMATURGE
Sous la direction de M. Matei Roussou, une nouvelle rcvuc
CKOSES DE THÉATRE vient de se fonder. Son premier numúo
contient d'amusantes et fines réffexions de Tristan Bernard l1U'

le eran du drama/urge :
Ce qui me donoe, sinon de l'autorité, du moins une certaine compétencc pour parlc:r du eran cbez l'auteur dramatiquc, c'est que fea al
souveot manqué moi-meme.
Mais que faut-il entendre par cene expl'CS5ion • avoir du eran ••
quand on l'applique au dramaturge?

• *•
SUR L'ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE
Au moment ou il va ouvrir son école de comédiens, Jacques
peau, daos les CAnrERS ou VrEux-Cowuarn, réfute l'objec• ~ ~ue l'on a pris coutume d'opposcr a tout ense~emcnt
tique:

0n pettt penser avec ~the qu'il n'y a que les ceuvres estraordi• qui soient indispensables. Mais iJ en est de moins éclatantcs en
• l'on voit briller la santé et la force, et qui ticnnent solidement Jcur
0

�LA NOUYELLE RE,'UE FRAN~JSB

place, et qui iouent fidelcment leur róle, ae fút-cc que de préservcr le
goüt d'une époque et de maiucenir son orkntation. Elles épaulent les
productions culminantes, les rdient entre elles et au pays emironnant,
comme une cha!ne de montagncs les sornmets qui la domineat. On
sert done bien le développement d'un .art, on en éleve le niveau, on
le rend plus intelligible, plus familiei: et p:rr consequent plus vivant en
appliquant des efforts bien con,;us /¡ l'instruction d'uoe collectivité
artistique, en assurant son unité, sa cohésion, sa dur~e, toutes choses
qui sont affaire d'école.
Gn véritable eoseignement donné par un véritable maitre ne produit pas la ruédiocri~é. 11 ne ,·isc pas a la fabrication de ces talent.; anifidels qui fleurissent daos l'atmosphere des salons et des concours académiques. Le coot:tct d'un liomme né pour cette noble t:iche d'enseigner, qui en a la compt:tence et la dignité, la confiance qu'il inspire et
le respect qu'on tui porte formcnt les caracteres. La vérité esthétique,
comme la vérité rnarale, ordonnc les ámes, les fortifie et les éleve.
vn cnseigoement vivant et coutinu, bien proportionnt! daos ses
parties, s'il est sérieuseruent donné et rc¡¡u, pourvu qu'il s'cxercc assez
tót sur l'éléve, et meme s'il .n e s'adresse qu'a des capacites moyennes,
produira des résultats auxquels le talent sans guide n'atteint pas, et rendra possible des'réalisations artistiques dont notre siécle a perdu mérue
la notion.

*

* *

L'ALCHIMIE VERBALE
Dans le numéro de juillet des FEUILLES LIBRES, Jules Romains
a donné, sur le Symbolisme et sur ses derniers proloogements,

d'intéressantes réflexious dont void l'essentiel :
Le symbolisme a comporté uoe reconnaissan.::e afficjelle du \·erbalisme.
Jusque-la, le verbalismc n'anit été regardé que commc une maladiei.ndividuelle du style, propre aux tres jeunes gens, ou au¡¡ csprits creux,
ou encore aux génies fatigués. U était réservé a la fin du xrxe siede
d'y di:couvrir sinon la source principale, du moins une des sources de
la poésie.
Pour prendre les choscs un peu autremcnt, disous que l'art littéraire
avait jusque-la vécu d'uo certain éqoilibre entre la. fonction exprimante
et la íonction purernent sensible ou excitante du langage. Le symbolisme a rompu cet équilibre.
Quand Racine asseruble les mots d'un vers, il veut sans doute que
ces mots nous fasseat plaisir par eux-mémes, qu'ils soient d'un son
agréahk, que les maticres s'en mélangent bien, et aussi que les im:iges

LES RE''UES

fugitivcs qu'eruraincut les mots nvec eux composcnt dans notre esprit
une sone de loinuin harmonieux et mobile. M.ais il s'arr.mgc pour
que le sens du vers ne cesse d'occuper, de remplir nolre ancntioo,
pour que le personnage ne s'évanouisse pas dans le décor.
Cette ri:gle du jcu, les symbolistes l'ont méconnue ou l'ont enfrcinte
délibérément. La farneusc « alchimie du verbe » ne tend a rien d'autre
et i1 est bien vrai que l'essence de la poétique symboliste tient daos ua~
révcrie d..: Rimbaud.
,Certes, Je syrubolismc ne fut pas que cela. Si l'on raisonne a la
rigueur, l'insurrection du langage n'était pas logiqucment incluse dans
son prograrnme. Mais en fait iJ ne pouvaic guere l'éviter.
íl ne faut pas croire que les mt!canismes du langage ne demandcnt
qo'i rester daos l'état de soumissíon. Tout au contraire. Ils ne cherchent que l'occasion de s'émanciper. Chcz l'individu ordioaire, ils
guettent le moindre a.ffaiblisseroeot de la pe11sée pour commcncer leur
sarabande. Le langage ne fait honnétement son travail d'e.tpressioa
que tant qu'on se donac la ptiae de l'y contraindre. Des que la pensée
toume le dos, le langage s'amuse.

Or, pour la pensée Sj111boliste, toumer le dos u 'etait pas un acclJem, c'éta.it un systeme. La. théorie mi!mc de l',trpre:ssie&gt;n in11i1·ecle
mettait entre la pcnsée et l'e.:pression une distance et un détour qui
dcvaient rendre peu a peu illusoire l'autorité di; la pensée.
Plus loin, parmi les responsables du renouveau récent du
symbolisme, Romaios place au premier rang Guillaume Apollinaire :
.Méme si !'avenir devait se montrer sévere pour une boonc part de·
ses reuvrcs, il ne saurait oublier cc curieux génie qui fut placé par le
destin a l'em.rée du siécle vingticme comme ph¡¡rc naufrageur ou
comme {( perturbateur du trafic ».
Je crois d'aillcurs qu'aucun eloge n'aurait pu le toucher davantage.
Cet ami des vieilles légendes n'eüt pas détesté qu'on lui pri!tát un rólc
de magicicn, de faux prophete ou m~me de diable. Ce serait aUer un
pcu loin. Mais on se tromperait plus encore en refusant de reconnaitre
l'influence qu'il a exercée.
Apollinaire fut lidéle au symbolisme par goút, par inclination naturelle, et par manque d'appt!tit pour autre chose, en un temps ou le
symbolisme était ab:mdonné de tous, meme des écrivains qui l'avaient
fondé. Le symbolisme flattait en lui l'homme de bibliotheque, !'amateur des singularités, et la ti!te la plus sensible que j'ai connue l'ivresse
Vcrbalc.11 en convenait assez volonticrs.
Son áme fut l'arche de Noc du symbolismc; i1 y enfermn les préciosités, les obscurités et les 1&lt; Mliquescences » de la bonne époque, 11

a

�640

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TRAM JUSQ_U'A LA RASPELIERE'

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per Waller ltalbema.
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G111,en de Vollins •
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toe1.):B-' a 14 p,...,, por
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LA RaYoll

.PliJ •:lé, ,,,....,_,,

1 11,...rm i, 'IYIU""" I-, por Jacqaes Marilala.

DIDI le petit cbemin de fer que je 'fflllis de pclllidae,
lalbec, pour aller dlnea- a la Raspeliae, je lieDlls -..
l ne pa maaquer Coaard a la pre· de Saim• o6 DD DOllfflD dUphooage de M• Vealuria
· - dit que je le retroc.veial.. n dewit ...... tAin et m'iodlquemt o6 il fillait d •1nch pov
er les voitures qu'oo envoyalt A la pre. Alllli, le pelÍt
ne s'&amp;rfflallt qu'1111 instant a Gnioc:oan, )lffillia,

apra Doocims, d'a9111ee je m'ila&amp; IDia l la ~
tant j'avais pcur de ne pa voir Coaard ou de ae pu
vu de lui. Crainra bie!J ffines l Je ae m'iaia pa
compte aque! poiot le peat dan ayant fi9)DDI f0111

• hal:bm • sur le m- type, ceus-d, par sma-ok ea
tenue de cllner, aueadaot sur le qui 11'1111e pre, •
• t toat de soi~ reconoaltR i DD cenain air
, d'~Upoce et de &amp;m~. a eles npds qui ha• t, comme un espacie vide o6 ríen o'antte l'aaen-

41'._.

•1':f mip pr-. do volgaire poblic,111ettaieot rarrme
quelque babi~ qui avait pris le train a aae llltioa
~ et ~ t cMjA de la causerie prodiai,-. Ce
d'ilec:tioo, doot l'babitude de dloer enseml:lé avaic
• les membm da petit groupe, ne les dilliDguaic
leDlemeot, quand nombren, en íon:e, i&amp; ~ t
, &amp;isaut une.IIChe pbu brillaa~ ID millea do truaeles VOJIICUII- ce que Brichot appelak le • peca. •
.._ __ •
uo........

-

-

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GAITClf GU I IN ♦ IO.

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,. f&amp;IU.lltT.

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i. Blllraittle W-., ,t a-.J.11,....,. ,,...,_ _ .....
la . . . . . . . 1'1119i1e.
.

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•.

..,. - - - - . . .. P¡ ¡ 11 • flllo
t:4111111!
'DiJCba .elad11easVenlaiio.acaaespoar--,.
l la Ra11 1;;.. D'tllleets ca 10,-eeura ~
N ---·is41;,tsM q• IIIOiili diivantemoae6t1pnjlKII!
- et malp la notori&amp;f ~ par ~ -- ,.
decoidela que je m'ttoamis de Y01t CIODtlllllCI' l
en 'fille.-qae plasiems le ñiaieo• •
cl'apra
llk'm que j'awil eatcndus,avantma naissance,~ une
l laJoll qsealliataate etlllCZ vague ponr que Je fuae
• m'eu a,per f61oignemenL ~ CODtrllte~tre la .
2auiM - nlemeu• de lcur e:mtence, mais du pleiD
1am bas, ce l'anántissement de t111t d'amis que
46jl - , leí oa li, dispandue, me donnait ce mtme
. _ !p DOllll~VOIIS quaod 1 la clerpihe belUe
jaamau D0111 Jiloos ¡riciláneat la non-..lle qqe
-,.,diq,,t le moins, par aemple celle d'QD ~
IIIRet qui aoa, aemble fortuit parce que les cama
ett fYG11tieent '1DIJl soÓt resties inc:oanues. Ce lleCI •
• cebú que la mort n'aneint pas ~ t - . ,
bornmcs. llllis qn'une lame plus avandc de•
arp¡ueemparte'IIM nisrence mme au nmu el'
.,_ Jongtemps enc:ore les lames suivantes q1111peae
Pu je voylls qu'awc: le temps non_ ~ t des
delt qui peaffllt c:onister avcc la pue vulprid de
WISIIQGII e cl6voilent et s'°llll(lmCllt, mail en,:xn
illdim• mhlioa- anivmt l ces bauta places, .
. _ l'imtgin•rioo de rotre emaace 1 quelques • •
~bres SIDS SOIIF que le ~ n t 1U1 c:crtain
cl'ann&amp;s plus tan! lean disciples devmm makres, et
pinot maiutenant le mpec:t et la miare qu'am-,¡
qtOUtaierl jadia. Mais si Ja DOIDS des ~ u'
Jlll5 CODIIVSda « pec:us •• levr aspec:t ponrtlllt 111
pait 1 ses ycux. M&amp;nc. daus le train, {lolllpl
hasard de ce que la uns et les autres d'entre em
ea 1 me daus la joarmc les J tfflnieei• 111111 - . .
n'ayant plus l cueil1lr l une starioo suiVUlle qu'un

r

�644

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISB

plus les travaux du soir. D'ailleurs il av~it peu de sy?'pathie pour la Nouvelle Sorbonne ou les 1dées d exactitude
scientifique, a l'allemande, commern;aient a l'emporter sur
l'humanisme. Il se bornait exclusivement maintenant a
son cours et aux jurys d'examen; aussi avait-il beaucoup
plus de temps a donner a la mondanité, c'est-a-dire aux
soirées chez les Verdurin, ou a celles qu'offrait parlois
aux Verdurin tel ou tel fidele, tremblant d'émotion.
Brichot tirait de son iotimité chez les Verdurin un éclat
qui le distioguait entre tous ses collegues de la Sorbonne. Ils étaient éblouis par les récits qu'il leur faisait de
diners auxquels on ne les inviterait jamais, par la mention
dans des revues, ou par le portrait exposéau Salon, qu'avaient
fait de lui tel écrivain ou tel peintre réputés dont les titulaires des autres chaires de la Faculté des Lettres prisaient
le talent mais n'avaient aucune chance d'attirer l'attention,
enfin par l'élégarice vestimentaire elle-méme du philosophe
mondain, élégance qu'ils avaient prise d'abord pour du
Jaisser-aller jusqu'a ce que leur collegue leur eut bienveillamment expliqué que le chapeau haute forme se laisse
volontiers poser par terre, au cours d'une visite, et n'est pasde mise pour les diners a la campagne, si élégants soient-ils,
ou il doit étre remplacé par le chapeau mou, forf bien
porté avec le smoking. Pendant les premieres secondes ou
le petit groupe se fut engouffré dans le wagon je ne ~us
m~me pas par)er a Cottard, car il était suffoqué, moms
d'avoir couru pour ne pas manquerletrain, que par l'émervcillement de l'avoir attrapé si juste. 11 en éprouvait plus
que la joie d'une réussite, presque rhilarité d'une joyeuse
farce. « Ah ! elle est bien boone ! dit-il quand il se fut
remis. Un peu plus! - Nom d'une pipe, c'est ce qui s'appelle arriver a pie! » ajouta-t-il en clignant de l'reil non p~s
pour demander si l'expression était juste car il déborda1t
maintenant d'assurance, mais par satisfaction. Enfin il put
me nommer aux autres membres du petit clan. Je fushonteux de voir qu'ils étaieot presque tous dans la.
1

EN TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

645
tenu~ qu'o~ appelle a Paris smoking. J'avais oublié que
l~s Y_er~unn commen~ient vers le monde une évolution. um1de ralentie par l'affaire Dreyfus, accélérée par la
mus1que &lt;&lt; nouvelle », évolutíon d'ailleurs démenr·e
•·1
•
.
1 par
e~x et qu_ i s contmuera1ent de démentir jusqu'a ce qu'elie
e?t aboutt, comme ces objectifs mílitaires qu'un général
n a~n~n~e que ~~rsqu'íl les a atteints, de fa~on a ne pas
avo1r I a1r battu s Il les manque. Le monde était d' ·1·1
d
, é
a1 eurs,
e son. cot ' to~t préparé a aller vers eme. 11 en était
encore a les cons1dérer comme d~s gens chez qui n'allait
personne de Ja société, rnais sans qu'ils en éprouvassent
aucun regret, peut-etre meme parce qu'iJs ne le voulaient
pas,

En?n certains jeunes gens du faubourg s'étant avisés qu'ils
de~ment ~tre aussi_ instruits que des bourgeois, il y en avait
tro1s parm1 eux qui avaient appris la musique et aupres desquels le ~alon Verdurin jouissait d'une répurarion énorme. Ils
en par~a1ent, ren:rés chez. eux, a la mere intelligente qui
les ava1t poussés a se cult1ver. Et s'intéressant atn études
de Ieurs füs, au concert elle regardait avec un cenain
respect Mm~ _\'erdurin daos sa premiere loge qui snivait
sur 1~ ~artmon. Jusqu'ici cette mondanité latente ne se
ti:ad_u1srut que par deux faits. D'une part, Mmc Verdurin
~1sa1t_ de la Princesse de Caprarola : ce Ah ! celJe-la est
mteHigeme, c'est une femme agréable. Ce que je ne peux
pas supporter ce son~ les imbéciles, les gensgui m'ennuient
~ me rend folle. » Ce qui eut donné apenser aquelqu'u~
d un peu fin que I~ Pri_ncesse de Caprarola, femme du plus
gra?d monde, ava1t fait une visite a Mme Verdurin. Elle
ava1t méme prononcé leur nom au cours d'une visite de
condolé~nces qu'elle _avait faite aMw• Swann apres la mort
du m~n . de cel1e-c1 et lui avait demandé si elle les
conna1ssa1;.
&lt;e _
Comm~nt &lt;lites-vous, ? avait répondu
O
dette d ua air subttemem triste. - Verdurin Ah'. aJo
· sa1s,
· ava1t-e
· 11e repris avec désolation je ne
· les
. rs Je
conna1s pas, ou plutót je les connais sans les co;naitre, ce

�LA NOUVELLE REVOE FRAN~AtSB

sont des gens que j'ai vus souvent autrefoischez des amis, il y
a longtemps, ils sont agréables. » Mmc de Caprarola partie,
Odette aurait bien voulu avoir die simplement la vérité.
Mais le mensonge immédiat était . non le produit de ses
calculs, mais la révélation de ses craintes, de ses désirs.
Elle niait non ce qu'il eút été adroit de nier, mais ce qu'elle
aurait voulu qui ne fut pas, m!me si l'interlocmeur devair
apprendre dans une heurc que cela était en effet. Peu
apres elle avait repris son assurance et avait méme ét~ au
devant des questions en disant pour ne pas avoir l'air de
les craindre: &lt;t Mme Verdurin, mais comment, je l'ai énormément connue » avec une affectation d'humilité comme
une grande dame qui raconte qu'elle a pris le tramway.
« On parle beaucoup des Verdurin depuis quelque
temps, disait Mmc de Souvr¿, ,, Odette avec un sourire
de duchesse répondait : « Mais oui, il me semble en effet
qu'on en parle beaucoup. De temps en temps il y a
comme cela des gens nouveaux qui arri\'ent dans la société »,
sans penser qu'elle était elle-mcme une des plus nouvelles.
&lt;t La Princesse de Caprarola y a diné, repric Mme de Souvré.
- Ah ! répondit Odette en accentuant son sourire, cela
ne m'étonne pas. C'est toujours par la Princesse de Capr2rola que ces choses la·tommencent, et puis il en vient une
autre, par exemple la Comtesse Molé ». Odette en disant
cela avait l'air d'avoir un profood dédain pour les deax
grandes dames qui avaient l'habirude d'essuyer les pBtres
dans les salons nouvellement ouverts. On sentait a son
ton que cela \'Oulait dire qu'elle, Odette, cornme Mm• de
Souvré, on ne n'.:ussissait pasa les embarquer dans ces galeres-la. Apres l'aveu d'intelligencc de Mm• Verdurin par _la
Princesse de Caprarola, le second signe que les Verdun~
avaient conscience du destin futur était que (sans l'av01r
formellemenc demandt:, bien cntendu) ils souhaitaient
assez vivement qu'on \'int diner chez eu.x en habit du
,oir; M. Vcrdurin eut pu maintenant étre salué sans
honte par son neveu, celui qui était « dans les choux •·

EN TRAM JUSQU'A LA RASPHLlERE

647
Parmi ceux ~ui mo~terenc dans mon wagon :i Graincou_rt se trouva.it u,~ 1ll~tre philosophe norvégien qui
avait ce~ deux part1culamés : quoique sachant :i fond
!e fran~~s (sauf quelques e.xpressions sans importance),
ti, metta1t une petite pause presque entre chaque mot
d une part ~ar_ce qu~, o_bligé_ saos CC5SC de se reponer a un;
sorte ?e d1cuon~a1re mtér~eur, iJ tenait a y trouver le
terme Juste, ce qui _demanda~t un instant, d'autre pan parce
q1ue parallelemenc a ce travatl grammatical il en faisait un
d un ordre plus relevé, et qui consistait a bien concevoir menta1~mem ~equ 'il disait. est u~e habitude philosophique et
qu, ralenttt ,la co~versatton. L autre parcicularité, inexplicabl_e _e~t ~~ en qu1ttan~ des amis il se précipitait loin d'eux
ave1; irenes1e comme s'll montait a J'assaut La
··
¡¡ •
. ,.
.
prem1ere
OIS On Suprosa_Jt ~U J! avait Une pressante colique, m~me
u.ne complete ,md1gestion ; la seconde fois qu'il avait tout
d º.ª coup ~u J_heure ~t avait peur:: de manquer son train.
Pu~s on finJ.SSa1t par s y habituer et il p1aisait ainsi car il
éta1t non seulement éminent mais délícieux.
II ! avait encore dans le groupe un monsieur tres céré-m~n1eux, c~lebre avocar de París, de famille nobiliaire, qui
éta.it une_ rec~nre recrue des V~rdurin. C'était un de cc.s
h~mmes a qui leur expérience professionne11e consommée
fatt un _peu m~priser _leur _Prof~ssion et qui disent par
exemple • « Je sa15 que Je pla1de bien, aussi cela ne m'amuse
plus_ de p1ai~er .'&gt;, o~ « cela ne m'intéresse plus d'opérer ;
Je sais que J opt:re bien ». Intelligenrs, artistes, ils voient
au_tour de leur maturité fortement rentée ·par le succes
briller cette « inrelligence &gt;&gt;, cette nature d' « artistes » qu;
leurs confreres leur recoonaissenc et qui leur confere un
a pe_u pn:s de go~r et de discernement. Ils se prennent de
~1011 pour la pemture non d'un grand artiste, mais d'un
an1ste cependanr tres distingué, et a l'acbat des ceuvres
duq~el ils emploient les gros re,·enus que leur procure Jeur
~rnere. le Sidaner était l'artiste élu par !'ami des Verdunn lequel était du reste tres agréable. II parlait bien des

e:

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

Jivres mais pas de ceux des vrais maitres, de ceux qui se
sont maitrisés. Le seul défaut genant qu'offrit cet amateur,
était qu'il employait certaines expressíons toutes faites
d'une fa,;:on constante (par exemple « en majeure partie »,
qui donnait a ce dont il voulait parler quelque chose
d'important et d'incomplet).
Enfin, parmi les anciens fideles je vis monter Saniette
qui jadis avait été chassé de chez les Verdurin par son
cousin Forcheville mais était revenu. Ses défauts, au point
de vue de la vie mondaine, étaient autrefois - malgré des
qualités supérieures - un peu du ml:me genre que ceux de
Cottard, timidité, désir de plaire, efforts infructueux pour y
réussir. Mais si la vie, - en faisant revetir aCottard sinon
chez les Verdurin, ou il était, par la suggestion que les
minutes anciennes exercent sur nous quand nous nous
retrouvons daos un milieu accoutumé, resté quelque peu
Je meme, du moins dans sa clientele, dans son service
d'hópital, a l'Académie de Médecine, des dehorsde froideur,
de dédain, de gravité qui s'accentuaient pendant qu'il débitait devant ses éleves complaisants ses calembours, - avait
creusé une véritable coupure entre le Cottard actuel et
l'ancien, les memes défauts s'étaient au contraire exagérés
cbez Saniette au fur et a mesure qu'il cherchait a s'en
corriger. Sentant qu'il ennuyait souvent, qu'on ne l'écou•
tait pas, au lieu de ralentir alors comme l'eO.t fait Cottard,
de forcer l'attention par l'air d'autorité, non seulement il
tkhait par un ton badin de se faire pardonner le tour trop
sérieux de sa conversation, mais il pressait son débit,
déblayait, usait d'abréviations pour paraitre moins long,
plus familier avec les choses dont il parlait~ et parvenait
seulement en les rendant inintelligibles, a sembler interminable. Son assurance n'était pas comme celle de Cottard
qui gla~it ses malades lesquels, aux gens qui vantaient son
aménité dans le monde, répondaient : « Ce n'est plus le
meme homme quand il vous re~oit dans son cabinet, vous
daos la lumiere, lui a contre-jour et les yeux per~ants. »

EN TRAM JUSQU'.i, LA RASPELIERE

Elle n'imposait pas, on sentait qu'elle cacbait trap de
timidité, qu'un rien suffirait a la mettre en fuite. Saniette
aqui ses amis avaient toujours dit qu'il se défiait trop de
lui-meme, et qui en effet voyait des gens qu'il jugeait
avec raíson fort inférieurs obtenir aisément les succes qui
lui étaient refusés, ne commen91it plus une histoire sans
sourire de la drólerie de celle-ci, de peur qu'un air sérieux
ne fit pas suffisamment valoir sa marchandise. Quelquefois, faisant crédit au comique que lui-meme avait l'air de
trouver a ce qu'il allait dire, on lui faisait la faveur d'un
silence général. Mais le récit tombait a plat. Quelque
convive doué d'un bon creur lui glissait parfois I'encouragement privé, presque secret, d'un sourire d'approbation,
le lui faisant parvenir furtivement, sans éveiller l'attention,
comme on vous glisse un billet. Mais personne n'allait
jusqu'a assumer la responsabilité, a risquer l'adhésion
publique d'un éclat de rire. Longtemps apres l'histoire
finie et tombée., Saniette désolé restait seul a se sourire a
lui-meme, comme trouvant en elle et pour soi la délectation qu'il feignait de trouver suffisante et que les autres
n'avaient pas éprouvée. Quant au sculpteur Ski, appelé
ainsi a cause de la difficulté qu'on trouvait a prononcer
son nom polonais, et parce que Jui-meme affectait depuis
qu'il vivait dans une certaine société de ne pas vouloir
!tre confondu avec des parents fort bien posés, mais un
peu ennuyeux et tres nombreux, il avait, a quarantecinq ans et fort laid, une espece de gaminerie, de fantaisie
reveuse qu'il avait gardée pour avoir été jusqu'a dix ans
le plus ravissant enfant prodige du monde 1 coqueluche de
toutes les dames. Mm• Verdurin prétendait qu'i1 était plus
artiste qu'Elstir. 11 n'avait d'ailleurs avec celui-ci que des
ressemblances purement extérieures. Elles suffisaient pour
qu'Elstir qui avait une fois rencontré Ski eut pour ce
dernier la répulsion profonde que nous inspirent plus
encore que ies étres tour a fait opposés anous, ceux qui
nous ressemblent en moins bien, en qui s'étale ce que nous

�LA NOUVELLE REVUE FRANCA,ISR

avons de moins bon, les défauts dont nous nous sommes
guéris, nous rappelant facheusemeot ce 1ue nous avons
pu paraitre a certains avant que nous ~ss10ns ~evenus e~
que nous sommes. Mais M111c, Ve_rdunn croy~~t ~ue S~1
avait plus de tempérament qu Elstir pare~. qu u n Y ava~t
aucun art pour lequel il n'eut d~ la fac1hté et :lle é:a1t
persuadée que cette facilité il l'eut. poussé: ¡us~u a~
talent 5,¡1 avait cu moins de paresse. Celle-c1 para1ssa1t
mcme a Mm• Verdurin un don de plus, étant le contraire
du travail qu'elle s'imaginait le_ lot des etr~s sa?s géoi:·
Je crus devoir prendre contre lm la défense d Elsttr. C&lt; Ma~s
oui interrompit l'avocat, il avait bien commencé, on ava1t
cru' qu'il serait de l'avant-garde. En tous cas, ~jouta-t-il avec
un fin sourire, je donnerais tous les Elsur du monde!
meme ses anciens tableaux, pour un Le Sidaner. » Ski
peiQTiait tout ce qu'on voulait, sur des boutons de manch:rte ou sur des · dessus de porte. ll chantait avec une
voix de compositeur, jouait de mémoire en do~naot ~u
piano l'ímpression de l'orchestre, moins par sa v1rtuo~1té
que par ses fausses basses signifiant l'impuissance ~es_d~1~
a iodiquer qu'ici il y a un piston que du reste il 1rn1t:11t
avec la bouche. Cherchant ses mors en parlant pour fa1~_e
croire a une impression curieuse, de la meme fa¡;on qu ti
retardait un accord plaqué ensuite en disant : Ping, pour
faire sentir les cuivres il passait pour merveilleusemeot
intelligent, mais ses idées se ramenaient en réali,té a d:u1
ou trois extremement courtes. Ennuyé de sa réputauon
de fantaisiste, il s'était mis en tete de montrer qu'il était
un etre pratique, positif, d'ou chez lui une triomphante
affectation de fausse _précision, de faux bon s~ns, aggr~vés
parce qu'il n'avait aucune mémoire et des mformat1ons
toujours inexactes. Ses mouvements de tete, de cou, de
jambes, eussent été gracieux s'il eut eu encore neuf ~ns,
des boudes b1ondes un grand col de dentelles et de pet1tes
' Arnvés
·
bottes de cuir rouge.
en avance avec Cotta:d et
Brichot a la oaare de Graincourt, ils avaient laissé Bnchot

EN TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

daos la salle d'attente et étaient allés faire un tour. Quand
Cottard avait voulu revenir, Ski avait répondu : « Mais .
ríen ne presse. Aujourd'hui ce n'est pas le train local,
c'est le train départemental. » Raví de voir l'irnpression
que cette nuance dans la précision produisait sur Cottard,
iI ajouta parlant de lui-meme : ce Oui, parce que Ski aime ·
les arts. parce qu'il modele la glaise, on croit qu'il n'est
pas pratique. Personne ne connait la ligne mieux que
moi. » Néanruoins ils étaient revenus vers la gare, quand
tout d'un coup apercevant la fumée du petit train qui
arrivait, Cottard poussant un hurlement avait crié : "Nous
n'avons qu'a prendre nos jambes a notre cou. » lis étaient
en effet arrivés juste, la distinction entre le traía local
et départemental n'ayant jamajs existé que dans !'esprit
de Ski. ce Mais est-ce que la Princesse n'est pas dans Je
train ? » demanda d'une voix vibrante Brichot dom les
lunettes énormes, resplendissantes comme ces réflecteurs
qne les laryngologues s'attachent au front pour éclairer la
gorge de leurs malades, semblaient avoir emprunté leur
vie auir yeux du professeur, et peut-etre a cause de
l'effort qu'il faisait pour accommoder sa vision avec elles,
semblaient meme dans les moments les plus insignifiants,,
regarder elles-mémes avec une attention soutenue et
une fixité extraordinaire. D'ailleurs la maladie, en retirant peu a peu la vue a Brichot, lui avait révélé les beautés
de ce seos comme il faut souvent que nous nous déci«ions anous séparer d'un objet, a en faire cadeau par exemple pour _le regarder, le regretter, l'admirer ... « Non, non,
la Princesse a été reconduire jusqu'a Maineville des invités.
de Mme Verdurin qui prenaient le train de París. Il ne serait
meme pas impossible que M"'• Verdurin qui avait afaire
a Saint-Mars fut avec elle ! Comme cela elle voyagerait
avec nous et nous. ferions route tous ensemble, ce serait
charmaot. Il s'agira d'ouvrir l'ceil a Maioeville et le bon !
Ah ! ~ ne fait ríen, on peut dire que nous avons bien
failli manquer le coche. Quand j'ai vu le train j'ai été

�u---.i.s.~

Ceat ce qui s'appelle miver aa mement DIJCbdlí!

N&amp; Voya-'\'OUI que D0111 ayons manqué le ~
a- Verdadn voymc 1a 'fOÍt11re venir sana ~ : 1i
Weau I dit le Docteur qui n'~t pas encore ~ de
6noi. VoiJl ue iquip6e qui n'est plS lmale. Dites
~ qu'at-ce que vous dites de notre petite ~padé
..,..,.,-t-ll nec une cenaine fierté, - Par ma Coi,
4k Bn~ en efet si vous n'aviez plus trouvi le
jdJ.t 6t6, ~ Cl\t parlé feo Vtllemain, un ~e •
JOlJ1' ~ fimfire I Je aoyais, ajouta-t-il avcc une m
4e ---.. que vous vous &amp;iez oubliis_ aupra de q
~ e . • Puis : e Dites-mo1, mon cher
6-, 4cmaada-t-il au philosopbe norvégien, restelez
~ e s jou&amp; a la Raspeliae ? - Non, mon chcr
td,e - pardon, collque - rq,ondit le pbilosophc
._.., je dois moumer lundi pour 11ll dtner sur
bocatioas spirltuaises, que mon ~ e , M. Bou,
a.ne diez la Tour d'Argent, ou peut~tre chez lH
~ce. Et de la je pars l Cap de bonne F.spérance. •.
• disuait les premien instants par ces gens que Je
pu, je me rappelai tout d'un coup _ce q~ Cae
.. mamt dit dans la salle de danse du peut c:astDO,
mmme si un cbalnon invisible e6t pu rdier un organe.
les imaaes du souffllir, celle d'Alberrine appuyant ses .
conue cem el'An~, me faisait un mal terrible au
Ce mal ne dura pas; l'~.de relations possibles ~tte Al
• et des íemmes ne me semblait plus poss1ble de
rJftllt-veille oü les avances que mon amie a~t
Saint-Loup ávaient excité en moi une nouvelle yalousae q
pi. . fait oublier la premiue. j'avais la naiveté des
41D croicm qu'un got\t en ezdut forcément un au~
Haanbonville comme le train était bondé, un fmnier
1,1ome· bleue qui n'avait qu'un billet de troisie~e monta~
noue companiment. Le Docteur trouVlnt qu on ne
pu 1aiuer voyager la Princesse avec hu, appe1a un eni •
abiba sa carte de m6dccin d'uiie grande com~ de

::...i,

fa!ta

« ~ lé chef de an A·fafré ·..a.....i""""""""~...
•er. Oftte do:e peina et alarma i D11 tef
de Sanieue que dá qu'il k Tit COlrlD:Jcáctr.
·1 l cause de la quantiti ele paysadii qai .,._,....
• 41u'elle ne prk les proponiont hne ·

;Jlemiu ele' Fer

d'avoir mal au ventre et poar qt{oa: ne
d'avoir sa part de respomabilit6 din, Ja •
r il enfila le couloir en feigtlant de ~hd:her
appelait les • Water •· N'en tmlmDt
muda Je paysage de l'autre mmni~ du petit
d6buts cbez M- Vadurin, Montielir,
qui tenait l monuer ses talents l un e nou
qu"d n'y a pas de milieu 01\ ron
de vivre •, comme disait ll1'l eles •
ntisme, du je m'enfichisme, de
isme A la mode chez nos snobinettcs; je
le Prince de Talleynnd •· Car quand il
•
•
du ~ il trouvait spirituel et e
e • de &amp;ire ¡ricéder Jeur titre de M. et •
e de la Rochefoucauld, M. le Caidinal de
lait d'ailleurs aus.,i de temps en temps :
r liferde Gondi •,ce• boulangiste • de ,M.....
a
manquait jamais avec un sowire d'appeler
, quand il parlait de tui, • Monsieur le Prai
t de Montesquieu •· Un homme du mootle
dt été apeé de ce péclantisme qui sene ~
les par&amp;ites manieres
l'homme du mo
t d'un Prioce, il y a un ,Hantisme aaai
ne autre caste, celle oU l'on &amp;it préddcr le
e de «l'Em~r » et ot&amp; l'on parle Ala • •
a une Altesse. • C"est un milieu chata11111
Cottard, vous trouverez un peu de roar,
en:lurin n'est pas ezclusive, des savams •
Bricbot, de la baure noblesse c:omme,
, la Princesse Sberbatof', une pnde dame
e b Grande-Duchesse Eudozie qui m6me la vo·
't

l!Ull ..." ' .

de

�6) 4

LA NOUVELLE RE\'UE FRAN&lt;;AISE

seule aux heures ou personne n'est admis. » En effet_ la
Grande-Duchesse Eudoxie, ne se souciant pas que la Pnncesse Sherbatoff qui depuis longtemps n'était plus rei;:u~ par
personne vint chez elle quand elle eút pu y avo1r du
-monde ne la laissait venir que de tres bonne heure quand
}'Altes;e n'avait aupres d'elle aucun des amis a qui il eút
,été aussi désagréable de rencontrer la Princ~se q~e cela
cut été genant pour celle-ci. Comme depms tro1s ans,
aussitot apres avoir quitté, comme une manucure, la
·Grande-Duchesse, Mm• Sherbatoff partait chez ~me _Ve~durin qui venait seulement de s'éveiller, et. ne la qu1tta~t
plus, on peut dire que la fidélité de _la P~mcesse passa1:
infiniment celle meme de Brichot, s1 :1ss1du pourtant a
.ces mercredis ou il avait le pl;üsir de se croire a París urie
sorte de Chateaubriand a l'Abbaye aux bois et a la camp.agne ou il se faisait l'effet de devenir l'équivalent de ce
.que p~uvait etre chez Mm• de Chatelet _celui_ qu'il nommait
toujours (avec une malice et une satls~a.ctton ~e lettr~) :
ce M. de Voltaire ». Son absence de relat1ons avalt perm1S a
la princesse Sherbatoff de montrer depuis quelques années
aux Verdurin une fidélité qui faisait d'elle plus qu'u~e
e&lt; fidele » ordinaire, la ñdele type, l'idéal que Mm• Verdunn
avait longtemps cru inaccessible et qu'arrivée au retour
d'age, elle trouvait enfin incarnée en cette nouvelle recrue
féminine. De quelque jalousie qu'en eut été torturée la Patronne il était sans exemple que les plus assidus de ses
fideles 'n'eussent ,e laché ,i une fois. Les plus casaniers se
laissaient ten ter par un voyage; les plus continents avaient
eu une bonne fortune; les plus robustes pouvaient attraper
la grippe; les plus oisifs etre pris par leurs_ vingt-huit jours;
Ies·plus indifférents aller fermer les yeux_ a leur ~er_e mourante. Et c'était en vain que Mm• Verdunn leur d1~a1t alors,
comme l'Impératrice romaine, qu'elle était le seul général a
qui dút obéir sa légion, comme le Christ ou I~ Kaiser,, q~e
celui qui aimait son pere et sa ~ere a~ta~t qu el~e et n ,éta1t
pas pret a les quitter pour la su1vre n étalt pas digne d elle,

EN TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

6S5

qu'au lieu_ de s'~ffaiblir au lit ou de se Iaisser berner par
une grue 11s fera1ent mieux de rester pres d'elle, elle, seul
re~~e et se~le volupté. Mais la destinée qui se plait parfo1s_ a e:nbelhr la fin des existences qui se prolongem tard.
avau _fa1t rencontrer aMm• Verdurin la Princesse Sherbatoff.
Brou1llée avec sa famille, exilée de son pays, ne connaissant plus que la Baronne Putbus et la Grande-Duchesse
Eudoxie, cbez lesquelles, parce qu'elle n'avait pas envíe de
r~nc~ntrer les ~mies de la premiere, et parce que la seconde
n avatt pas env1e que ses amies rencontrassent la Princesse
ell~ n'allait qu'aux heures matinales ou Mmc Verdurin dor~
matt encore, ne se souvenant pas d'avoir gardé la cham bre
une seule fois, depuis l'áge de douze ans ou elle avait eu la
rougeole, ayant répondu le 31 décembre a Mmc Verdurin
q~i, inquiete d'etre seule, lui avait demandé si elle ne pour~a1t p.as res~er coucher a l'improviste, malgré le jour de
lan: ,e M~s qu'es;~e qui pourrait m'en erripecber n'importe que} ¡our? D atlleurs ce jour-la on reste en farnille et
vous etes ma famille ll, vivant daos une pension et changeant da pension quand les Verdurin déménageaient
)~ suivant dans leurs villégiatures ; la Princesse avait
b1en réalisé pour Mm• Verdurin le vers de Vigny remis en
Iumiere par une épigraphe de Roben de Montesquiou: « Toi
seule me pai:us ce qu'on cherche toujours », que la Prési~ente du peut cerde, désireuse de s'assurer une « fidele »
¡usque dans la mort, lui avait demandé que celle des deux
qui mourrait la derniere se fit enterrer a cóté de l'a tr
v·
.. d
u e.
1s-a-v1s es étrangers, - parmi lesquels il faut t-0u1·0
l.
u~
com?ter ce ~1.a qui nous_ mentons le plus parce que c'est ·
celu1 par qui ti nous :era1t le plus pénible d'etre méprisé :
nous-meme, - la Pnncesse Sherbatoff avait soin de représenter ses trois seules amitiés - avec la Grande-Duchesse
~vec les Verdurin, avec la Baronne Putbus - comme ¡~
seules, non que des cataclysmes indépendants de sa volooté
eussent laiss~ éme;ger ~u milieu de la destruction de rout
le reste, mais qu un hbre choix lui avait fait élire de

si

�656

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISB

préférence a toutes autres, et auxquelles un certain gout ~e
solitude et de simplicité l'avait fait se borner. &lt;&lt; Je ne vo1s
personne d'autre, &gt;&gt; disait-elle. en, i?si~tant ~ur le ~rac.~ere
inflexible de ce qui avait plutot 1a1r d une r:gle ~u on s unpose que d'une nécessité qu'on subit. Elle a¡outatt: «_Je ~e
fréquente que trois maiso~s », ~?mme les .:uteurs qm cra1t de ne pouvoir aller ¡usqu a la quatneme annoncent
gnan
.
Q M
que leur piece n'aura que troi~ représen~t1ons. u
_et
Mm• Verdurin ajoutassent fo1 ou non ª, cett~ fictton.' 11s
avaient aidé la Princesse al'inculq uer dans l esp~1t des fideles.
Et ceux-ci étaient persuadés ala fois que la Pnnces~e, ent.r~
des milliers de relations qui s'offraient a elle, ava1t cho1_s1
les seuls Verdurin, et que les Verdurin, sollicité~ ~n v~m
par toute la haute aristocratie, n'a~aient consentl a fa1re
qu'une exception en faveur de la Prmce~e.,
La Princesse était fort riche ; elle ava1t a tout~s 1~ pre.,.
une grande baignoire ou, avec l'autonsatton
de
m1cres
.
.
Mm• Verdurin, elle emrnenait les fideles et_ ¡ama~s personne
d'autre. On se montrait cette personne émgm~tique et pale
qui avait vieilli sans blanchir et plutót en rougrssant
certains fruits durables et ratatinés des haies. On adn:itratt
a la fois sa puissance et son humilité, car ayant touJours
avec elle un académicien, Brichot, un célebre savant, Cottard, le premier pianiste du temps, plus tard ~- d: Charlus,
11 s' efforcait pourtant de reten ir ex pres la ba1gnotre la plus
:b~ure, r~stait au fond, ne s'occupait en ~ien de la salle,
vivait exclusivement pour le petit groupe, qm un peu avan~ la
fin de la représentation se retirait en suivan_t ':ttesouv~ratne
étrange, et non dépourvue d'une beauté _t1m1de, fascmante
é O r si Mm• Sherbatoff ne regarda1t pas la salle, reset us e.
, bl'
•·¡ · 't
tait daos l'ombre, c'était pour tacher d ou ier qu t ex1sta1
un monde vivant qu'elle désirait passionnéme.nt e~ ne po~.
connaitre . la « coterie » dans une « ba1gno1re » éta1t
va1t pas
·
.
,.
bT é
pour elle ce qu'est pour certains a01maux 1imm? I tt
quasi-cadavérique en présence du d~nger .. Néanmoms le
g~ftt de nouveauté et de curiosité qm trava1lle les gens du

7 .

'ºn:1~e

657

EN TRAM JUSOU'A LA RASPELIERE

monde faisait qu'ils pretaient peut-etre plus d'attention a
cetre mystérieuse inconnue qu'aux célébrités des premieres
to~es che: qui chacun venait en visite. On s'imagínait
qu elle étalt autrement que les personnes qu'on connaissait
qu'une merveilleuse intelligence jointe a une bonté divi~
natrice retenaient autour d'elle ce petit milieu de gens émine~ts. La Pr_incesse _était forcée si on lui parlait de quelqu un ou s1 on lu1 présentait quelqu'un de feindre une
~rande froideur pour maimenir 1a fiction de son horreur
du monde. Néanmoins, avec l'appui de Cottard ou de
Mme Verdurin, c¡uelques nouveaux réussissaient a la connaitr.e .et son ivresse,~'en connaitre un était telle qu'elle en
-0ubha1t la fable del tsolement voulu, et se dépensait follement pour le nouveau venu. S'i! était fort médiocre chacun s'étonnait. « Quelle chose singuliere que 1a Pri~cesse
qui ne veut co_nnaitre personne, aille faire une exception
pour cet étre s1 peu caractéristique ! •&gt; Mais ces fécondantes
connaissances étaient rares, et la Princesse vivait étroitement confinée au milieu des fideles.
Cottard disait beaucoup plus souvent : ce Je le verrai
mercredi chez les Verdurin &gt;&gt;que: « Je Je verrai mardi a
1'Académie. » Il parlait aussi des mercredis comme d'une
occupation aussi importante et aussi inéluctable. D'ailleurs
.Cottard était de ces gens peu recherchés qui se font un
~evoir aussi i~p~rieux de se rendre a une invitation que
s1 elle consutuan un ordre, comme une convocation
militaire ou judiciaire. II fallait qu'il fut appelé par une
visite bien importante pour qu'il « 1achat &gt;&gt; les Verdurin le
mercredi, l'importance ayanttrait d'ailleurs plutót a la qualité du malade qu'a la gravité de la maladie. Car Cottard
quoique bon homme, renon~it aux douceurs du mercredi
non pour un ouvrier frappé d'une attaque, mais pour le
coryza d'un ministre. Encare dans ce cas disait-il a sa
femme : « Excuse-moi bien aupres de Mme Verdurin. Préviens que j'arriverai en retard. CetteExcellence aurait bien
.pu choisir un autre jour pour etre enrhumée. » Un mer.µ

�658

LA NOUVELLE REVUE FRANc;.AISB

credi leur \·ieille cuisiniere s'étant coupé la veine du bras,
Cottard déja en smoking pour aller chez les Verdurin avait
haussé les épaules quand sa femme lui avait timide~e~t
demandé 'il ne pourrait pas panser la blessée : « MatS ie
ne peux pas, Léontine, s'était-il écrié en gémissa_nt, t~ vois
bien que j'ai mon giler blanc. » Pour ne pas 1mpat~enter
son mari, Mm• Cottard avait fait chercher au plus vite le
chef de clinique. Celui-ci pour aller plus vite avait pris une
voiture, de sortc que la sienne entrant daos la cour au
moment ou cellc de Cottard allait sortir pour le mener chez
les Verdurin, on avait perdu cinq minutes aavancer, a reculer. Mm• Cottard était genée que le chef de clinique vit son
maitre en tenue de soiréi:. Cottard pestait du retard, peutetrc aussi par remords, et partit avec une humeu~ exé~ra~le
qu'il fallut tous les plaisirs du mei;credi pour arm·er a d1ssiper.
¡ un dient de Cotta~d lui demandait : &lt;&lt; Rencontrezvous quelquefois les Guennantes ? &gt;&gt; c'est de la meilleure
foi du monde que le Professeur répondait : « Peut-etre pas
justement les Guermantes, je ne sais pas. Mais je \:ois tout
ce monde-la chez des amis a moi. Vous avez certamement
enrendu parler des Verdurin. lis connaissent tou~ le mon~e.
Et puis eux du moins ce ne sont pas des gens chics décaus.
JI y a du répondant. On é\'alue généralement que Mm• ~erdurin est riche a trente-cinq millions. Dame ! trente-cmq
millions c'est un chiffre. Aussi elle n'y va pas avcc le dos
de la cuiller. Vous me parliez de la duchesse de Guermantes.
Je ,ais \"OUs dire la ditférencc: Mmc Verdurin c'est une
grande dame ; la Duchesse de Guermantes est probablement une purée. Vous saisissez bien la nuance, n'est-c.e
pas? En tous cas que les Guennanres aillent ou non chez
M= Verdurin, elle re&lt;;oit, ce qui vaut mieux, les d'Sherbatoff les d'Forche,·ille, et tutti qzumti des gens de la plus
ha;te volée, toute la noblesse de France et de Nav_arre a
qui vous me vcrriez parler de paira compagnon. D'a11leurs
ce t,ocnrc d'individus rechercbe ...-olontiers les princes de la

.l!N TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

science, » ajoutait-il avec un sourire d'amour-propre béat,
amené a ses levres par la satisfaction orgueilleuse, non as
tellement que l'expressioa jadis réservée aux Pow·n p
Cha
, . •
.
, aux
rcot, s apphquat mamtenanr a lui, mais qu'il sut enfin
~ser comme il convenair de toutes celles que l'usage autonse et qu'apres les avoir longtemps piochées il possédait •
Et d A
· m'avo~ cité la Princesse Sheroototf
'
on • uss1· apres
parmiª
les ~rsonnes q~e- recevatt Mm• Verdurin, Cottard ajourait
en cltgnant de I reil : &lt;&lt; Vous voyez le genre de la maison
vous comprenez ce que je veux dire ? l)
'
~ Princesse sera a Maineville. Elle voyagera avecnous.
Ma1s ¡e ne vous présenterai pas tout de suite. IJ vaudra
mieux que ce soit Mmc Verdurín qui fasse cela. A moins
que je ne trouve un joint. Comptez alors que je sauterai
dessus. - De quoi par1iez-vous, dit Saniette, qui, Je
tram en marche, cessa d'avoir peur et était revenu
parm~ nous,_ fei~ant d'avoir été prendre l'air . ..,__ Je citaisa
Mons1eur, d1t Bncbot, un mot que vous connaissez bien de
~lui q_ui est, a mon avis le premier des fins de siecle (du
S1ecle xvm s entend), le prénommé Charles Maurice abbé
de Périgord. Il avait coinmencé par promettre d'é;re un
tres_ bon i_o~rnaliste. ~ais il tourna mal, je veux dire qu'il
devmr m1rustre ! La v1e a de ces disgnices. Politkien peu
sc~puleux au demeurant qui avec des dédains de grand
seigne_ur racé ne se ~énait pas de travailler ases heures pour
le Ro1 de Prusse, e est le cas de le dire, et mourut dans la
peau d'un centre gauche. &gt;i
« On doir étre roujours sans nouvelles du violoniste »
dit Cottard. L'événement du jour daos le petit clan était e;
effet le Licbage du violoniste favori de Af "'c Verdurin.
Celui-ci qui faisait son service militaire pres de Doncieres
venait trois fois par semai ne diner a la Raspeliere car il avait
Ja_permission de minuit. Or l'avaat-,·eille, pour la premiere
fo1s, les fideles n'avaient pu arriver a le découvrir dans Je
tram. On avait suppos1: qu 'il l'avait manqué. Mais Afmc Verdurin avait eu beau envoyer, au tram suivant, enfia au

1:1

�660

LA NOUVELLE REVUE FRANt;AISE

dernier, la voiture était revenue vide. ce Il a surement été
fourré au bloc, il n'y a pas d'autre explication de sa fugue.
Ah! dame, vous savez dans le métier militaire avec ces
gaillards-la, il suffit d'un adjudant grinch~ux ..- C~ sera
d'autant plus mortifiant -pour Mm• Verdurm, d1t Bnchot,
s'il lkhe encore ce soir, que notre airoable hotesse re~oit
justement a diner pour la premi~re fois les v~isins qui lui
ont loué la Raspeliere, le Marqms et la Marqmse de Cambremer. - Ce soir, le Marquis et la Marquise de Carnbremer l s'écria Cottard. Mais je n'en savais absolument rien.
Naturellement je savais comme vous tous qu'ils devaient
venir un jour, mais je ne savais pas que ce fut si proche.
Sapristi, dit-il en se tournant vers rooi, q~'est-ce que j~vous
ai dit : la Princesse Sherbatoff, le Marqu1s et la Marqruse de
Cambremer. » Et apres avoir répété ces noms en se ben;ant.
de leur mélodie: « Vous voyez que nous nous mertous bien,
me dit-il. N'importe, pour vos débuts. vous mettez dans le
mille. Cela va étre unecharobrée exceptionnellement brillante.» Etsetournantvers Brichot il ajouta: &lt;&lt; La patronne
doit etre furieuse. Il n'est que temps que nous arrivions lui
preter main forte. » Depuis que Mm• Verdurin était a la
Raspeliere elle affectait vis-a-vis des :fideles d'etre en effet
dans l'obligation et au désespoir d'inviter une fois ses propriétaires. Elle aurait ainsi de meilleures conditions pour
l'année suivante, disait-elle, et ne le faisait que par intéret.
Mais elle prétendait avoir une telle terreur, se faire un te!
monstre d'un diner avec des gens qui u'étaient pas du petit
groupe, qu'elle le remettait toujours. I1 l'effrayait du reste
un peu pour les motifs qu'elle proclamait, tout en les
exagérant, si par un autre cóté il l'enchantait pour des
raisons de snobisme qu'elle préférait taire. Elle était done
aderoi sincere, elle croyait le petit clan que1que chose de si
unique au monde, un de ces ensembles comme il faut des
siecles pour en constituer un pareil, qu'elle tremblait ala
pensée d'y voir introduits ces gens de province, igoorants
de la Tétralogie et des « Maitres », qui ne sauraient pas

EN TRAM JUSQU'A LA Ri\SPELI.ERE

66 r

te11ir leur panie daos le coocert de la conversatioo oéoérale
et étaieot capables en veoaot chez Mme Verd~rin de
détruire un d_es fame~ m.ercredis, chefs-d'reuvre incomparables et frag1les, pare1ls a ces verreries de Venise qu'une
fausse note suffit a briser. &lt;&lt; De plus ils doivent etre tout ce
qu'il Ya de plus anti, et galonnards, avait dit M. Verdurin.
-, Ah ! c;a par ex.emple, c;a m'est égal, voila assez longtemps
qu on en parle de cette histoire-la », avait- répondu Mm• Verdurin qui síncerement dreyfusarde eút cependant voulu
trouver-dans la prépondérance de son salon dreyfusiste une
r~compense mondaine. Orle dreyfusisme triornphait polit1quement mais non pas mondainemeut. Labori Reinach
Picquart, Zola, restaient pour les gens du ~onde de~
esp~ces de traí'tres qui ne pouvaient que les éloigner du
petit noyau. Aussi, apres cette incursion dans la politique
Mm• Verdurin tenait-elle a rentrer daos l'art. D'ailleur;
d'Indy, Debussy, n'étaient-ils pas ce mal &gt;&gt; dans !'Affaire ?
« Pour ce qui est de I'Affaire nous n'aurions qu'a les mettre
a cóté de Brichot, dit-elle (l'universitaire étant le seul des
fi~eles qui avait pris le parti de l'Etat-Major, ce qui I'avait
f~1t beauco~p baisser daos l'estime de Mm• Verdurin). On
n est pas ob!1?é de,rarler éternellernent de !'affaire Dreyfus.
Non, la venté e est que les Cambremer m'embetent. »
Qu~nt aux fideles, aussi excités par le désir inavoué qu'ils
ava1ent de connaitre les Cambremer, que dupes de l'ennui
~ffecté que Mme Verdurin disait éprouver a les recevoir,
ils reprenaient chaque jour en causant avec elle les vils
argumeots qu'elle donnait elle-meme en faveur de cette
invitation, tachaient de les rendre irrésistibles. (( Décidezvous une bonne fois, répétait Cottard, et vous aurez
!es :oncessions pour le loyer, ce sont eux qui paieront le
Jardiníer, vous aurez la jouissance du pré. Tout cela vaut
bien de s'enouyer une soirée. Je n'en parle que pour vous »
ajout~it-il, bien que le cceur lui eut battu une fois que d;ns
la vo1ture de Mme Verdurin il avait croisé celle de la vieille
Mm• de Cambremer sur la route, et surtout qu'il fút humilié

�662

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

pour les employés du chemin de fer, quand, a la gare, il se
trouvait pres du marquis. De leur coté les Cambremer, vivant
bien trap loin du mouvement mondain pour pouvoir
meme se douter que certaines fernrnes élégantes parlaient
avec quelque considération de Mmc Verdurin, s'iruaginaient
que celle-ci était une personne qui ne pouvait connaitre
que des bohémes, n'était meme peut-etre pas légitimement
mariée,, et en fait de gens ce nés » ne verrait jamais qu'eux. lis
ne s'étaient résignés ay diner que pour etre en bons termes
avec des Iocataires dont ils espéraient le retour pour de nomhreuses saisons, surtout depuis qu'ils avaient, le mois précédent, appris qu'ils venaient d'hériter de tant de tnillions. Mais
comme ils étaient mieux élevés que les Verdurin, c'est en
silence et sans plaisanteries de mauvais gout qu'íls se préparaient au jour fatal. Les fideles n'espéraient plus qu'il vint
jamais, tant de fois Mm• Verdurin en avait déja fixé devant
eux la date toujours changée. Ces fausses résolutions
avaient pour but, non seulement de faire ostentation de
l'ennui que lui causait ce diner, mais de tenir en haleine
les membres du petit groupe qui habitaient daos le voisinage et étaíent parfois endins a lácher. Non que la patronne
devinit que le ce grand jour &gt;&gt; leur était aussi agréable qu'a
elle-meme, mais parce que leur ayant persuadé que ce
diner était pour elle la plus terrible des corvées, elle pouvait
faire appel a leur dévouement. ce Vous n'allez pas me laisser seule en tete a tete avec ces chinois-la ! 11 faut au contraire que nous soyons en nombre pour supporter l'ennui.
Naturellement nous ne pourrons parler de rien de ce qui
nous intéresse. Ce sera un mercredi de raté, que voulezvous ! ))
ce En effet, répoodit Brichot, ep. s'adressant a moí, je
crois que Mn" Verdurin, qui est tres intelligente et apporte
une grande coquetteríe a l'élaboration de ses mercredís, ne
tenait guere a recevoir ces hobereaux de grande ligoée mais
saos esprit. Elle n'a pu se résoudre a inviter la Marquise
douairiere, mais s'est résign.ée au fils et a la belle-fille. &gt;&gt;

EN TRAM JUSOU'A LA RASPELIÉRE

•La marquise douairiere de Cambremer, que Mm• Verdurin avait exclue de son invitation, était ceUe qui allait
autrefois chez Mm• de Saint-Euverte. Notons seulement
pour l'instant, a son sujet, qu'elle avait deqx. singulieres
habitudes qui tenaient a la fois a son amour exalté pour les
arts (surtout pour la rnusíque), et a son insuffisance dentaire. Chaque fois qu'elle parlait esthétique ses glandes salivaires - cornme celles de certains animan,'{ au moment du
rut - entraienr dans une phase d'hypersécrétion telleque la
bouche édentée de la vieille dame laissait passer au coin
des levres légerement moustachues, quelques gouttes dont
ce n'était pas la place. Aussitót elle les ravalait avec un
grand soupir, comme quelqu'un qui reprend sa respiration.
Enfin s'il s'agissait d'une trop grande beauté rnusicale, dans
son enthousiasme elle levait les bras et proférait quelques
jugements sommaires, énergiquement mastiqués et au
besoin venant du nez. e&lt; Ah ! vous connaissez Chopin ! »
me &lt;lit-elle la premiere fois, d'une voix ou le ravissement
mettait plus de galets.qu'il n'y en eut jamais daos la bouche
de Démosthene, et comme si elle avait dit ce Ah l vous
connaissez Madame de Franguetót » ce qui luí eut fait
beaucoup moins de plaisir. ce Comment, vous l'aimez
aussi, ajouta-t-elle, stupéfaite, car sa belle-fille professait
que les Nocfttrnes étaient des sórtes de vieilles rengaines.
Elodie ! Elodie ! il aime Chopin ! Cela ne m'étonne pas,
il est si hantiste ! &gt;&gt; Et le flux salivaire, ayant rou)é ces
galets, blanchit un instant la moustache et trempa la
voilette.
e&lt; Ah ! nous verrons la rnarquise de Cambremer ? &gt;l dit
Cottard avec un sourire ou il crut devoir mettre de la paillardise et du marivaudage, bien qu'il ignorat si Mme de Cambremer était jolie ou non. Mais le titre de marquise éveillait en lui des images prestigieuses et galantes. ce Ah ! je la
connais, dit Ski qui l'avait rencontrée une fois qu'il se
prornenait avec Mm• Verdurin. - Vous ne la connaissez
pas au seos biblique, » &lt;lit, en coulant un regard louche sous

�664

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;..\ISE

son lorgnon, le docteur, dont c'était une des plaisanteries
favorites.
Enfin le train s'arreta it 1a station de Doville-FéterneT
laquelle étant située a peu pres a égale distance du village
de Féterne et de celui de Doville, portait a cause de cette
particularité leurs deux noms. ce Saperlipopette, s'écria le
Docteur Cottard, quand nous fumes devant la barriere oú
on prenait les billets, et feignant seulement de s'en apercevoir, je ne peux pas retrouver mon ticket, j'aí dü le perdre. )) Mais l'employé, 6tant sa casquette, assura que cela ne
faisait rien et sourit respectueusement. La Princesse (donnant des explícations au cocher, conune eút fait une espece
de dame d'honneur de Mm• Verdurin, laquelle a cause des
Carnbremer n'avait pu venir a la gare, ce qu'elle faisait du
reste rarement) me prit ainsi que Brichot avec eUe dans
une des voitures. Daos l'autre monterent le Docteur,
Saniette · et Skí. Nous traversa.mes d'abord Doville. Des
mamelons herbus y descendaient jusqu'a la ruer en amples
patés auxquels la saturation de l'humidité et du sel donnait
une épaisseur, un moelleux, une viva.cité de tons extremes.
Les ilots et les découpures de Rivebelle, beaucoup plus rapprochés ici qu':i Balbec, donnaient a cette pattie de la
mer l'aspect, nouve:m pour moi, d'un plan en relief. Nous
passámes devant de petits chalets Joués presque tous par
des peintres ; nous primes un sentier oú des vaches en
liberté, au-ssi effrayées que nos cheyaux, nous barrerent
dix minutes le passage, et nous nous engageames dans la
route de la corniche. ce Mais par les Dieux ímmortels, demanda tout a coup Brichot, revenons a ce pauvre
Dechambre; croyez-vous que Madame Verdurin sache? Lui
a-t-on dit? » M"'• Verdurin, comme presque tous les gens
du monde, justernent parce qu'elle avait besoin de la société
des autres, ne pensait plus un seul jour a eux apres qu'étant
morts ils ne pouvaient plus venir aux rnercredis, ni aux san1edis, ni diner en robe de chambre. Et on ne pouvait pas dire
du petitclan, image en cela de mus les salons, qu'il se com-

665

EN TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

posat de plus de mons que de vivants, vn que des qu'on
était mort c'était comme si on n'avait j:unais existé. Mais;
pour éviter l'ennui d'avoir a parler des défunts, voire de
suspendre les diners, chose impo~sible ala Patronne, a cause
d'un deuil, M. Ver&lt;lurin feignait que la mort des fideles
affectat tellement sa femme que, dans l'intérét Je sa santé,
il ne fallait pas en parler. D'aílleurs, et peut-étre justement
parce que la mort des autres lui semblair un accident si
d~fi~itif et si vulgaire, la pensée de la sienne propre lui
fa1sa1t horreur et il fuyait toute réflexion pouYant s'y rapporter. Quant a Brichot, comme il était tres brave homme
et parfaitement dupe de ce que M. Verdurin disait de sa
femme, il redoutaic pour son amie les émotions d'un pareíl
chagrin. ce Oui, elle· sait tout depuis ce matin, dit la princesse, on n'a pas pu luí cacher. - Ah ! mille tonnerres de
Zeus, s'écria Brichot, ah ! i;a a du etre un coup terrible,
un ami de vingt-cinq ans. En voila un qui é~it des nótres.
-Evidemment, évidemment, que voulez-Yous, &lt;lit Cottard.
Ce sont des circonstances toujours pénibles; rnais Mm Verdurin est une femme forte, c'est une cérébrale encare plus
qu'une émotive. - Je ne suis pas tout a fait de l'avis du
Docteur, dit la princesse a qui son parler rapide et murmuré donnait l'air i fois boudeur et mutin. Mm• Verdurin sous une apparence froide cache des trésors de sensibilité. M. Verdurin m'a &lt;lit qu'il avait eu beaucoup de
peine a l'empecher' d'aller a París pour la cérémonie; il
a été obligé de lui faire croire que tour se ferait a la campagne. - Ah! diable, elle voulait aller a Paris. Mais je
sais bien que c'est une femme de ca::ur, peut-étre de trop de
cceur meme. Pauvre Dechambre ! Comme le disait encore
M= Verdurin il n'y a pas deux mois: ce A coté de luí
Planté, Paderewski, Risler meme, rien ne tient. •&gt; Ah ! il a
pu dire plus justement que ce m'as-tu vu de Néron qui a
trouvé le moyen de rou.ler la science allemande elle-meme =
« Qualis anifex pereo &gt;l ! Mais 1ui du rnoins, Decham bre,
a du mourir dans l'accomplissement du sacerdoce, en odeu¡¡
0

�LA NOUV.ELLE :REVUE FRAN~JSR

666

&lt;ie dévotion beethovenien.n e; et bravement, je n'en doute
pas ; en bonne ji,istice cet officiant de la musique allemande
aurait mérité de trépasser en célébrant la messe en Ré.
Mais il était au demeurant homme aaccueillir la Camarde
avec un trille, car cet exécmant de génie retrouvait parfois
dans son ascendance de Champenois parisianisé, des craneIies et des élégances de garde-fran&lt;;aise. &gt;&gt;
De la hauteur ou nous étions, déja la mer n'était
plus, ai.nsi qu'a Balbec, pareille ame ondulations de mo~taanes soulevées, mais au contraire, comme d'un pie,
d'une route qui coorourne la rnontagne, un glacier
bleuatre, ou une plaine éblouissante, situés a une moindre
altitude. Le déchiquetage des remous y semblait immobi~
lisé, et avoir dessiné pour toujours ses cercles concentriques; l'émail meme de la roer q_ui chaagéait insensiblement de couleur, prenait vers le fond de la baie, oú se
creusait- un estuaire, la blancbeur bleue d'un lait ou de
petits bacs noirs qui n'avanc;aient pas semblaient empetrés
comme des mouches. Je ne croyais pas qu'on pftt découvrir de nulle part un tablean plus vaste. Mais a chaque
tournant une partie nouvelle s'y ajoutait et quand nous
arrivames a l'octroí de Doville, l'éperon de falaise qui nous
.avait caché jusque-la une moitié de la baie, rentra, et je
vis tout coup
ma gauche un golfe aussi profond que
celui que j'avais eu jusque-la devant moi, mais dont il
changeait les proportions et doublait la beauté. L'air i ':
poiot si élevé devenait d'une vivacité et d'uoe pureté qu1
m'enivraient. J'aimais les Verdurin; qu'ils nous eussent
envoyé une voiture me semblait d'une bonté attendrissant~J'aurais voulu embrasser la Princesse. Je lui dis que_ ¡e
n'avais jamais rien vu d'aussi beau. Elle fit profess10n
d'aimer aussi ce pays plus que tout autre. Mais je sentais
bien que pour elle comme pour les ~erdurin _la ~ran_de
affaire était non de le contemp1er en tounstes, ma1s d y faire
de bons repas, d'y recevoir une société qui leur plaisai~,
d'y écrire des lettres, d'y lire, bref d'y vh:re, laissant passr-

o:

a

a

EN TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

667

v~m~nt la' b~auté de la nature les baigner plutót qu'ils n'en
faisa1ent 1ob¡et de leurs préoccupations.
De l'octroi, la voiture s'étant arretée pourun instant aune
telle hauteur au-dessus de la mer que comme d'un som~et l~ vue du gouffre bleu:hte donnait presque le vertige,
Jouvns le carreau; le bruit distinctement per~u de chaque
flot qui se brisa:it avait daos sa douceur et dans sa netteté
quelque chose de sublime. N'étafr-il pas comme un indice
de mensuration qui renversant nos impressions habituelles
nous montre que les distances verticales peu•,ent etre assimilée~ aux distances horizontales, au contraire de la représentat1on que notre esprit s'en fait d'habitude; et que, rap•
prochant ainsi de nous le ciel, elles ne sont pas plus grandes;
qu'ell~ sont meme moins grandes pour un bruit qui les
franch1t cornme faisait celui de ces petits fiots car le ruilieu
qu'il a a traverser est plus pur. Et en effet si on allait
seulement de deux metres en arriere de l'octroi on ne distinguait plus ce bruit de vagues auquel deux cents metres
de falaise n'avaient pas enlevé · sa délicate, minutieuse et
douce précision. Je me disais quema grand'mere aurait eu
pour lui cette admiration que luí inspirait toutes les manifestations de la narure on de l'art, dans la simplicité desquelles on lit la grandeur. Je sais que la Princesse dit plus
tard a Cottard qu'elle me trouvait bien enthousiaste; il lui
répondit que j'étais trop émotif et que j'aurais en besoin
de calmaots et de faire du tricot. Je faisais remarquer a
Mmc Sherbatoff chaque .arbre, chaque petite maison croulant
sous ses roses, je Iui faisais tout admirer. Elle me dit qu'elle
voyait que j'étais doué pour la peinture, que je devrais
dessiner, qu'elle était surprise qu'on ne me l'eut pas encore
dit. Nous traversames, perché sur la hauteur, le petit
village d'Englesqueville. « Mais etes-vous bien sur · que
le diuer de ce soir a lieu malgré la mort de Dechambre
'
.
Pnncesse,
ajouta-t-il sans réfléchir que la venue a la
gare des voitures dans lesquelles nous étions était déja
une répoose ? - Oui, M. Verdurin a tenu a ce qu'il

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�670

LA NOU\'ELLE REVUE FRANCAISE

lachat, avait-on soin de l'inviter avec des paroles aimables
et persuasives comme en ont au lycée les vétérans, au
régiment les anciens, pour un bleu qu'on veut amadouer
afin de pouvoir s'en saisir, a seules fins alors de le chatouiller et de lui faire des brirnades quand il ne pourra plus
s'échapper. ce Surtout, rappela a Brichot Cottard qui n'avait
pas attendu M. Verdurin, motus devant Mm• Verdurin. Soyez sans crainte, oCottard, vous avez affaire a un sage,
comme dit Théocrite. D'ailleurs M. Verdurín a raison, a
quoi servent nos plaintes, ajouta-t-il, car capable d'assimiler des formes verbales et les idées qu'elles amenaient en
lui, mais n'ayant pas de finesse, il avait admiré daos les
paroles de M. Verdurin le plus courageux stoi:cisme.
N'importe, c'est un grand talent qui disparait. - Comment, vous parlez encore de Dechambre, &lt;lit M. Verdurín
qui nous avait précédés et qui, voyant que nous ne le suivions p"as, était revenu en arriere. Ecoutez, dit-il a Brichot,
il ne faut d'exagération en rien. Ce n'est pas une raison
parce qu'il est mort pour en faire un génie qu'il n 'était
pas. JI jouait bien, c'est entendu, il était surtoul' bien encadré ici ; transplanté, il n'existait plus. Ma femme s'en était
engouée et avait fait sa réputation. Vous savez comme elle
est. Je dirai plus, dans l'intéret meme de sa répuration il
est mona u bon moment, apoint comme j'espereque le sera
le poulet que nous allons manger (a moins que vous ne
nous éternisiez par vos jérémiades dans cette kasbah
ouverte atous les vents). Vous ne voulez tout de meme
pas nous faire creYer tous parce que Dechambre est mort
et quand depuis un an il était obligé de faire des gammes
avant de donner un concert, pour retrouver momentanément, bien momentanément, sa souplesse. Du reste vous
allez entendre ce soir, ou du moins rencontrer, car ce
matin-la délaisse trap souvent apres diner l'art pour les
cartes, quelqu'un qui est un autre artiste que Decham bre, un
petit quema fenune a découvert ( comme elle avait découvert
Dechambre du reste et Paderewski et le reste): Morel. Il n'est

EN' TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

671

pas encore arrivé ce bougre-la. Je vais etre obligé d'envoyer
une voiture au dernier train. Il vient avec un vieil ami de
sa famille qu'il a retrouvé et qui l'embete a crever mais
avec qui il aurait été obligé pour ne pas avoir des pÍaintes
de son pere de rester sans cela a Doncieres a lui tenir con1~
pagnie, le Baron de Cbarlus. i&gt; Les fideles entrerent
M. Verdurin, resté en arriere avec moi pendant que j'ótai;
mes affaires, me prit le bras en plaisantant, comme fait a
un d1ner un maitre de maison qui n'a pas d'invitée a vous
donner a conduire. « Vous avez fait bon voyage ? - Oui,
M. Brich~t_m'a appris des choses qui m'ont beaucoup inté~ess~ », d1s-¡e en ~ensant acertaines étymologies et parce que
J a~a1s entendu dire que les Verdurin admiraient beaucoup ,
Bnchot. « Cela m'aurait étonné qu'il ne vous eut rien
appris,_ me dit M. Verdurin, c'est un homme si effacé, qui
parle st peu des choses qu'il sait. » Ce compliment ne me
par_u~ pas tres ju~te. « II a l'air charmant, &lt;lis-je. - Exquis,
délic1eux, pas p10n pour un sou, famaisiste, léger, ma
femme l'adote, rnoi aussi ! » répondit M. Verdurin sur un
ton d'exagération et de réciter une lei;on. Alors seulement
je c_ompris que ce ~u'~l me disaít de Brichot était ironique.
Et ¡e _me demanda1 s1 M. Verdurin depuis le temps lointain dont j'avais entendu parler n'avait pas secoué la tutelle
de sa femme.
ce J'entends la voiture qui revient », murmura tout acoup
la Patronne. Disons en un motque Mmc Verdurin, en Jehors
~me des changements inévitables de l'age, ne ressemblait
plus a ce qu'elle était au temps ou Swann et Odette écoutaient cbez elle la petite phrase. Meme quand on la jouait,
elle n'était plus obligée a l'air exténué d'admiration qu'elle
prenait autrefois, car celui-ci était devenu sa figure. Sous
l'action des innombrables névralgies que la musique de
Bach, de Wagner, de Vinteuil, de Debussy lui avait occasionnées, le front de Mm• Verdurin avait pris des proportions énormes, comme ces membres qu'un rhumatisme
finit par déformer. Ses tempes pareilles a deux belles spbe-

�672

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

res brillantes, endolories et laiteuses, ou ro.ule immortellement l'Harmoníe, rejetaíent de chaque coté des meches
argentées, et proclamaient, pour le compre de la ~atronne'.
sans que celle-ci eut besoin de parler. : « Je sa1s ~e qm
m'attend ce soir. » Les traits ne prena1t plus la peme de
formuler successivement des impressions estbétiques trop
forces, car ils étaient eux.-memes comme leur expression pe:·
manente daos un visage frais, ravagé et superbe. ~ette_att~tude de résignation aux souffrances toujours prochames mfügées par le Beau, et du courage _qu'il y avait ~~ a mettre
une robe quand on relevait a peme de la dermere sonate,
faisait que Mme Verdurin, meme pour écouter 1~ plus
cruelle musique, gardait un visage dédaigneusement _1mpassible et ne se cachait meme plus pour avaler des cmllerées
d'aspirine.
« Ah! oui, les voici », s'écria M. Verdurin ~v~c soulagement en voyant la porte s'ouvrir sur Morel su1v1 ~e ~- d_e
Charlus. Celui-ci pour qui dtner chez les Verdunn _n ~tatt
nullement aller dans le monde, mais daos un mauva1s heu,
était intimidé comme un collégien qui entre pour la premiere fois dans une maison publique et a mille respects
pour la patronne. Aussi le dés_ir hab~tuel q~'avait M. d_e
Charlus de paraitre viril et fro1d fut-il dommé (quand 11
par ut dans la porte ouverte) par ces idées de politesse
ap
· 'd'tt é,.détrutt.
traditionnelles qui se réveillent des que la t1m1
une attitude factice et fait appel aux ressources de I mconscient. Quand c'est dans un Charlus, qu'il soit d'ai~eurs
noble ou bourgeois, qu'agit un tel sentiment 1 de pol~tesse
instincth·e et atavique envers des inconnus, e est tou¡ours
l'ame d'une parente du séxe féminin auxiliat~ce comme
une déesse ou incarnée comme un double qm se charge
de l'introduire daos un salon nouveau et de modeler son
attitude jusqu'a ce qu'il soit arrivé devant la ?1aitresse _de
maison. Tel jeune peintre élevé par une samte cousme
protestante entrera la téte oblique et chevrotante, les
yeux au ciel, les mains cramponnées a un maochon

673

EN TllAM JUSQU'A LA RASPELIERE

invisible dont la forme évoquée et la présence réelle et
tutélaire aideront l'artiste intimidé a franchir sans agoraphobie l'espace creusé d'abimes qui va de l'antichambre
au petit salon. Ainsi la pieuse parente dont le souvenir le
guide aujourd'hui, entrait il y a bien des années et d'un air
si gémissant qu'on se demandait que! malheur elle venait
annoncer, jusqu':i ce qu'a ses premieres paroles on comprlt, comrne maintenant pour le jeune peintre, qu'elle
venait faite une visite de digestion. En vertu de cette
meme loi, qui veut que la vie dans l'intérét de l'acte
encare inaccomplí, fasse servir, utilise, dénature dans une
perpétuelle prostitutíon les legs les plus respectables, parfoís les plus saínts, quelquefois seulement les plus innocents du passé, et bien qu'elle engendrát alors un aspect
différent, celui des neveux de Mm• Cottard qui affiigeait sa
famille par ses manieres efféminées et ses fréquentatioos, faisait toujours une entrée joyeuse comme s'il venait vous faire
une surprise ou vous annoncer un héritage, illuminé d'un
bonheur dont il eüt été vain de lui demander la cause qui
tenait a son hfrédité inconsciente et a son sexe déplacé. 11
marchaítsur les pointes, étaít sans doute lui-meme étonnéde
ne pas ten ir a la main un carnet de canes de visites, tendait la
main en ouvrant la bouche en creur comme il avait •vu sa
tante le faire et son seul regard inquiet était pour la glace
ou il semblait vouloir vérifier, bien qu'il füt nu-tete, si son
chapeau, comme avait un jour demandé Mm• Cottard a
Swann, n'était pas de travers. Quant a M. de Charlus a
qui la société ou il avait vécu fournissait, a cette minute
critique, des exemples diíl"érents, d'autres arabesques d'amabilité, et enfin la maxime qu'on doit avoir dans certains cas
pour de simples petits bourgeois, mettre au jour et faire
servir ses graces les plus rares.habituellement gardées en
réserve, c'est en se trémoussant, avec mievrerie et la meme
ampleur dont un enjuponnement eut élargi et gené ses dandinements, qu'il se dirigea vers Mm• Verdurin avec un air
si flatté et si honoré qu'on eút dit qu'etre présenté chez
4}

�674

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;:AlSR

elle était pour luí une supréme faveur. Son visage a demi
incliné, ou la satisfaction le disputait au comme il faut, se
.
plissait de petites rides d'affabilité. On aurait cru voir
s'avancer Mm• de Marsantes, tant ressortait a ce moment
la femme qu'une erreur de la nature avait mise dans ~e
corps de M. de Charlus. Certes cette erreur, le Baron ava1t
durement peiné pour la dissimuler et prendre une apparence masculine. Mais a peine y était-il parvenu que, ayant
pendant le meme tempsgardé les memes gouts, cette habitude de sentir en femme lui donnait une nouvelle apparence féminine née celle-la, non de l'hérédité, mais de la vie
individuelle. Et comme il arrivait peu a peu a penser
meme les choses sociales au féminin, et cela sans s'en apercevoir, car ce n'est qu'a force de mentir aux autres ma~s
aussi de se mentir a soi-meme qu'on cesse de s'apercevoir
qu'on ment, bien qu'il ei'.i.t demandé a son corps de ren~e
manifeste au moment ou il entrerait chez les Verdunn
toute la courtoisie d'un grand seigneur, ce corps qui avait
bien compris ce que M. de Charlus avait cessé d' entendre,
déployait au point que le baron eut mérité l'épithete
de ladylike, toutes les séductions d'une grande dame. Au
reste peut-on séparer entierement l'aspect de M. de Charlus du fait que les fils, n'ayant pas toujours la ressemblance
paternelle, m~me en recherchant les femmes consomme~~
dans leur visagela profanation de leur mere. Mais laissons10
ce qui mériterait un chapitre apa.rt. Bien que d'autres raisons
présidassent a cette transformation de M. dt: Cbarlus et que
des ferments purement physiques fissent « travailler ch~
1ui »la matiere, et passer peu a peu son corps dans la catégone
des corps de femme, pourtant le changement que n~us
marquons ici était d'origine spirituelle. A force de se cro1re
malade, on le devient, on maigrit, on n'a plus la force de
se lever, on a des entérites nerveuses. A force de penser
tendrement aux hommes 011 devient femme, et une robe
postiche entrave vos pas. L'idée fixe peut modifier (aussi
bien que dans d'autres cas la santé), dans ceux-la le se."tc,

EN TRAM JUSQtrA LA RASPELIERE

67 5

Mais _M. de_ Charlus n'était pas seulement ce que nous
arnns d1t, ma1s de plus un Guermantes. Aussi le redressement de
situation fut-il rapide. Le patron et la
patronne avaient décidé que la place d'honneur serait
pour le Marquis de Cambremer puisqu'il était plus haut
« en grade » que M. de Charlus. Néanmoins M. Verdurin tint a s'excuser aupres de ce dcrnier apres que
M. de Cambremer, apres avoir protesté, eut offert le bras a
1~ Patronne: « Nous vous mettons seulement agauche ...
dtt le Patron a M. de Charlus. - Mais cela n'a aucune
importance ici, répondit avec un sourire insolent M. de
Charlus. --: Permettez, je l'ai fait a dessein, répliqua
M. Verdunn blessé. Comme M. de Cambremer est marquís et vous seulement baro.n. .. - Mais, Monsieur, dit
M. de Charlus a M. Verdurin stupéfait, je suis aussi D-uc
-0e Brabant, Damoiseau de Montargis, Prince d'Oléron de
Viarreggio, de Carency et des Dunes. Mais encore 'une
foís cela ne fait ríen, j'ai tout de suite vu que v-0us n'aviez
pas l'habitude. &gt;&gt;

fa

l4ARCEL PROUST

�ODELETTES

QDELETTES

PRÉFÉRENCES

DANS L'OMBRE

Ce soir, en écoutant tinter une hetire le,ite:
Je gaaterai done seul
Les effusions adarantes
Du feuillage de ce tilleul,

Dans l'ombre, ttn pin noir murmure;
Cela convitnt a la tristesse obscure
De mes pensées,
A l'heure, ai, temps, a la teinte de l'ai-r.
Un concert d'oise.a11x, Jat-a dispersé,
Serait encor trap clair,
Et trap sombre le bruit du vent,
Et trap décevant
L'écba de mes souvenírs ...

Mais le pin qui, dans ses ramures,
Filtre ce fu,gitif murmure
A bien su me ravir

Cependant que, d'un nez. narqucis,
Vous humerez., au cours de 'l,}atre promenade,
L'émanation jade
Du chaud pavé de bais,
Des parfums omnibus ou de vaine pdture,
Quelqttes relents gdtés
Et des souvenirs de friture ...

Ejfluves qu!en passant natts laisse un jour d'été.

�LA NOUVELLE REVUE FRANf;AISE

L' ABSENTE

Que (aire,
Puisque, décidément, ie ne sais pfas lai plaire ?..•

· Ah ! retrouver une seule fois,
Dans le fond de ses yeux,
Cette image qui nafssait pour moi J
f' ai11urais mieux
La contempler de nouveau que joair
Du baiser éperdii de la reine d' Oplnt, .
( Par exempl,e) ou du. vmtre .enlbtUtmé
De la princesse des Herpérides. •.

Or) quand ses yeux ne sont pas fennis,
Ses yeux wnt vides.

ODELETTES

SO U S-B O 1:s

Couché dans la fougere,
Jécoute les brtúts sourds de la terre

Le susurrement d'une source
Au sein secret des mousses,
Un craquement de feuilles mortes,
Le passage d' une cohorte
lYinsectes invisibles ...

Le soleiJ crible
De disques jaunes
La ramure qui me sert de toit,
Et je rerois
Ces belles pieces d'or vivant C1Jtnme une aum6ne.
GILBERT D.E VOISINS

�FRAGMENTS INÉDITS DU JOURNAL INTIME

FRAGMENTS INEDITS
DU JOURNAL INTIME

A MIEL
La pudeur est une terrible maladie. Pour peu qu'ell~ ne soit
pas combattue assez tót, et vaincue, elle peut prodmre daos
l'organi,sme moral autant de ravages que la tuberculose_ par
exemple dans l'oraanisme physique. « Ce sont les prem1eres
manifestations et ;ertains désordres de la puberté, écrit M. Bernard Bouvier a propos d'Amiel, qui ont rempli d'étonnement,
puis d'appréhension, cet étre pur et vrai, jusqu'a trouble~ son
imagination et paralyser sa volonté '. » 11 a été effrayé, etn aya~t
pas su prendre conseil, il a comp1encé a songer. Cela deva1t
durer toute sa vie.
Le Journal intime, - surtout tel que vont le transformer les
fragments inédits qu'apportera la nouvelle édition • et dont nous
donnons ci-apres un choix - montre le long progres de la pudeur daos une ame, la solitude dont elle !' impregne de plus e~
plus, l'inertie qu'elle y favorise, et par le méme phénomene qui
rend phosphorescents les corps en décomposition, la croissante
lurniere qu'elle y développe. Les dispositions philosophiqu~s
d'Amiel, son goüt pour l'introspection ne suffisent pasa exphquer le caractere rongeur de sa clairvoyance : i_l ne peut
correspondre qu'a une voie qui lui a été fermée ; il y a une
Lú Semaitze littéraire (de Geneve) du 20 nov. 1920, p. 541._
Que prepare M. Bernard Bouvier et qui do~t paraltre proch3:1oemeot dans la Collection Helvétique chez les éd1teurs Cres a Pans et
Georg a Geneve.
1.
2.

681
force en luí qui, pour s'étre vu refuser l'expansíon, s'exerce a
rebours.
Je ne veux pas dire d'ailleurs que la Jucidité d'Amiel soit sans
égale, ni qu'on n'ait jamais été plus loin que lui dans 1a connaissance de soi. Trop de piété, trop d'habitude de la morale,
trop de regret de l'action le retiennent sur le bord des grandes,
des profondes découvertes. Mais par personne peut-etre la souffrance de se connaitre n'a été ressentie avec autant d'intensité a
la fois et de patience; personne peut-étre ne s'est jamais aussi
douloureusement imprégné de la faiblesse que la force de !'esprit peut développer dans !'ame.
Pourtant ce livre n'est pas d'un lache; la souffrance d'Amiel
garde quelque chose de la discrétion qui en fut !'origine ; elle
n' accuse personne ; elle ne cherche pas la consolation rétrospective du mauvais hasard. Ce qu'il y a de beau ici et d'héroique, c'est que pas une fois - que je sache - les événements
extérieurs ne sont inculpés; en méme temps que son impuissance, Amiel accepte d'en étre la seule cause, faisant ainsi
preuve du plus difficile courage qui est de se solidariser avec ses
échecs.
JACOUES RIVItRE

30 JANVIER I 86 I

(matin) Levé tard, songeries vides, vaines ou érotiques.
Pensé aussi que dans huit mois j'aurai quarante ans. -ce Sois
homme une fois avant de mourir, » ce mot adressé aSaintPreux résonnait a mon oreille comme un tonnerre lointain. - Senti avec effroi rnon incapacité croissante de tension,
d'effon, d'énergie, de virilité physique ou morale. - Un livre
et un fils ! était, il y a quelques jours, le résumé de mes
vreux. 11 est peut-etre trop tard pour ce double engendrement. Toutes les ardeurs semblent taries en moi ; la puissance fécondante, la flamme, la passion, la volonté, I'amour,
l'espérance, la foi, ne sont plus pour moi que des muvenirs.
L' &lt;&lt; esprit de joie &gt;&gt; dont parle Víctor Cherbuliez m'est incoo-

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~SE

nu. Man volean s'affaisse sous les cendres; mon puits s'est
comblé ; man arbre a séché. Je suis indigent, dénué, vieux
d'ame sinon de corps. La puissance d'illusion, d'enchantement, de création, d'éloquence, le feu sacré, l'enthousíasme,
le talent, le stimulus générateur, le charme, le prestige, le
diab1e au corps, l'élan, tour cela s'est perdu, dissipé,
éYaporé, envolé. Ma mémoire est dépouillée, mon cerveau
stérile, mon cceur aride, ma force consumée, mon courage
abol4 mon imagination usée, mon áme abattue et solitaire. Je me sens inutile, misérable, impuissant, et muré
dans mon impuissance, sans pouvoir fuir, ni me cacher, ni
oublier. Le brouillard gris, froid et morne qui enveloppe
cette heure notre vílle n'est pas plus triste que les pensées
de mon creur. Une femme qui sent mourir son fruit dans
ses entrailles, sent aussi la vie comme l1abandonner ellememe. Quelque chose aussi en moi est mort, c'est1'espérance, et ce mal intérieur est la source de tous mes maux :
apathie, énervement, découragement, désabusement, Htcheté, indifférence, dégout.
ce 11 n'est pas bon que l'homme soit seul ! n - Tu t'enfermes trap avec toi-meme, par ascétisme, orgueil, habitude
ou curiosité. Tu as besoin de Dieu et des hommes pour
conserver la santé de l'ame. Tu le sais, mais tu l'oublies.
Tu rougis, tu te caches et tu boucles ta cuirasse. Mauvais
moyen : pourquoi y reviens-tu done toujours ? par lassitude et par défiance. Vivre c' est lutter, vivre e' est se confier. Or
l'effort fatigue et l'e:¡¡:périence détache. Tout casse, tout
passe, tout lasse, et l'on cess-e de s'éprendre pour n'avoír
plus a se méprendre ou a se déprendre. Surtout l'on se
dégoute de soi-merne. Or l'on oublie que la vie est une
épreuve, que Dien est la&gt; que le bonheur n'est pas la chose
essentielle, que l'on ne peut donner sa démission de la
vie, que le désespoir est un péché et une révolte.
Rappelle-toi Noel !
Racbete le temps. Ceins tes reins. Obéis. Supporte.
Surtout combats contre toi-meme, contre ton fatal instinct

a

FRAGMBNTS INEDITS DU JOCRNAL INTIME

683

d'hypocondrie, contre ta perpétuelle tentation de découragement. - Il faudra une fois rendre compte ; il faut
chaque jour rendre grace. - Nul ne vit pour lui-meme ;
pense a la mort, et songe -a te préparer l'oreiller d'une
cooscience en repos. _Tu n'as ma.intenant ni quiétude,
ni contentement, ni sérénité, ni joie, parce que tu ne
fais pas ce que tu deyrajs faire, parce que tu n'es pas
ouvrier avec Dieu, parce que tu n'as pas la paix du creur.
Ta mollesse agitée vient des fluctuations perpétuelles
de ton étre central, qui n'a ni consistance, ni convictions, ni fixité, ni caractere. Tout chez toi est flottant,
indécis, incertain, vague et mobile ; tu crains de condure,
d'a:ffirmer, de vouloir, et meme de vivre. Tu n'es qu'hésitation, doute, appréhension, suspension. C'est-a-dire que
tu n'es rien d~ positif, que tu n'es ríen ni personne, tu
n'es qu'un point d'interrogation, un nuage, une ombre, un
soupir, une apparence sans corps. Ce manque de personnalité, d'inJividualité vient du manque de résolution. Tu
es tellement objectit que tu n'es plus un su jet, un hommé.
Tu te dissous continuellement dans les choses extérieures,
et ne retrouves de toi que la capacité psychologique de
t'apercevoir, de faire miroir, écho, aux phénomenes involontaires de ton etre. - Tu as presque aliéné ta liberté, et
perdu ia disposition de tes forces. -Et cependant vivre c'est
vouloir sans relache, c'est restaurer perpétuellement sa
voionté.
JEUDI 20 SEPTEMBRE

186-6

(9 h. matin). Temps merveilleusement bean. La tentltion du voyage grésille tout au fond de mon etre.
« Comme un oiseau, je voudrais m'CJ.'1voler ». Calvisson,
Sion, Berlin m'ont offert des asiles, et nos monts et nos lacs
sourient a l'ermite. Qui sait d'a.illeurs pour combien le
désir d'échapper a la nécessité, de narguer la raison, de
fuir le devoir est daos cette démangeaison de départ. Je

�LA NOUVELLE REVUE FRAN9AlSE

voudrais surtout sauter hors de mon ombre, me débarrasser de moi-meme, mettre au rebut ma vieille peau, mon
vieil homme, mes sottises, mes fautes, mon passé, mon présent
et plonger dans la chaudiere d'Eson, pour ressortir changé.
Changé de moi, renouvelé d'esprit et de volonté, rnétamorphosé, car rajeuni n'est point suffisant. On se lasse d'etre
quarante ans dans sa propre compagnie; on finit par se
subir·comme un ennui et se trainer comme un boulet. On
aspire a devenir un autre. Cette inclination est peut-etre un
argument contre l'immortalité de l'ame. L'éternité peut
apparaitre comme une fatigue et un tourment, et non pas
seulement comme une récompense. L'impérieu:x. besoin de
rafraíchissement et de renouvellement peut aller jusqu'a
l'eftroi de ce qui dure saos fin. Le creur loge cette antinomie étrange : soif du toujours, aversion du toujours. 11 hait
et il adore l'inconstance ; il maudit et il implore le changement. Il veut et il ne veut pas. Monstre incompréhensible ! disait Pascal. -Les anl\choretes arrivent meme a la
satiété de Dieu, comme l,es gens du monde a la satiété des
hommes. Tout finit par ennuyer. L'ennui est l'héritier
universel de tous nos désirs. Le gouffre intérieur ou toutes
nos illusions aboutissent, baille a son tour d';i.voir a dévorer cette fumé'e renaissante. Vanité des vanités, tout est
vanité.
Autre contradiction : toi qui t'amuses d'un ríen, tu peux
done t'ennuyer de tout. Est-ce done le chatiment du badinage d'arriver a ce fastidium supreme, ou c'est de soi qu'on
est écreuré ?De soi, c'est-a-dire de ses défaites, de sesirrésolutions, de ses miseres, de son inguérissable fragilité, de son
travail stérile, de ses agitations infécondes, de ses velléités
impuissantes. -Es-tu tout neuf? es-tu tout usé? qu'es-tu et
qui es-tu, insupportable bavard, qui as la monomanie des
fustigations inutiles et des adrnonestations sans résultat ?
- Que de tapage, de verbiage et de tortillements, pour
retarder ce qui te fait peur, la décision et l'accion.
Le vrai bonheur est un abime ;

FRAGMENTS INEDITS DU JOURNAL INTIME

685

Qui se plonge au gouffre sublime
Ressuscite vainqueur !
Il est mille moyens de se tromper soi-meme.
Un seul d'avoir la paix.: Prendre et porter sa croix !
Es-tu au niveau de tes affaires, en regle avec la vie? Non, et
pourtant tu n' es pas léger, pas libre meme. - Cette abominable habitude de vivre a !'aventure, sans but précis, sans
projet, sans plan, au hasard des jours, des livres et des
circonstances, a fini par te rendre incapable d'adopter un
nouveau régime. Tu souffres de ce vide et pourtant le
contraire t'épouvante. On peut done se faire une nourriture de ce qui empoisonne, et une volupté de sa peine.
Volupté malsaine, séduction terrible qui est au fond de
toutes les habitudes dépravées. Le fin mot de cette séduction, c'est la joie de l'irresponsabilité, le bonheur de se
sentir ou de se croire sans maitre, la suppression de l'obéissance. La conscience, assoupie comme la mere de Gretchen
par un narcotique, laisse carriere ouverte au Faust qui est
en nous. Oui, et l'on finit par l'immense solitude et par
la satiété de soi-meme, jointes a l'horreur de tout remede,
horreur que nous inocule régulierement Satan, avec son
habileté de Parthe,
Deux pencbants sont en toi qui bravent la raison :
Le got'.\t du suicide et l'amour du poison ;
Cceur solitaire, a toi prends garde !
La passion de se nuire : oh comme je la connais bien,
cette passion subtile, fille de la pudeur outrée et du désintéressement honteux ! 11 s'agit d'étouffer son creur, de comprimer ses instincts, de cacher sa sensibilité, de mettre une
museliere et un masque a toutes ses tendresses matadives
qui pourraient appeler ou pleurer, et l'on s'accoutume a ce
role de bourreau et l'on y prend plaisir. On se couperait
la langue plutót que de parler, et le bras plutót que de
faire un geste. On jouit méme a doubler son tour de
cbaines et a serrer plus fort ses écrous. - Le tout est de ne
pas se livrer, de ne donner aucune prise au monde sur

·

�686

LA NOUVELLE REVOE PRA~&lt;;:AISE

notre palladium, de sauvegarder notre orgueil. - Mourir
dans sa haute tour, invincible au monde, inexpugnable a
sa malignité, c'est le vren de l'etre indépendant, qui ne
sait obéir qu'a l'amour.
Mais c'est l'amour qui te sollicite et te requiert, en te

disant:
Plus de provisoire, il t' est mauvais; plus de solito de, elle
t'est fatale. Tu dois te faire un intérieur, pour dépenser
ton ame, pour prendre gout a la vie, pour t'obliger a un
tra\•ail sérieux.

lI NOVEMBRE

1872

( II h. matin ). Lt démocratie a ceci d'assommant que les
vérités élémentaires y sont toujours a redémontrer, parce
que le ,souverain y est toujours al'état du mineur le jour de
sa majorité. L'avenement continu de masses qui ont le
droit avant la capacité et pour lesquelles l'expérience est
ridiculisée par le préjugé commode du progres facile, rend
nécessaire cette prédication perpétuelle des rudiments. En
outre, il faut parler respectueusement au souverain, en
meme temps qu'on essaie de lui enseigner l'alphabet. Cette
comédie est ennuyeuse.
La démocratie est la forme du gouvernement ou les
majorités commandent et ou les minorités pensent; ou le
pouvoir est en raison inverse de l'intelligence, ou le
droit et la force sont d'un autre cóté que la réflexion et
que le mérite. La fiction légale est que la majorité sera
dominée par la justice et la raison, tandis qu'en fait c•est la
passion et le préjugé qui sont les forces prépondérantes. Les bonnes mesures et les bonnes lois y sont done un accident heureux; l'ordinaire, c'est le barboui11age et l'imperfection. L'ere démocratique est l'avénement de la médiocrité ea tout genre, et le triomphe des faiseurs. Résulcat
forcé, parce qu'il est dans la notion méme d'égalité, prin-

FRAGMENTS lN'EDlTS DU JOURNAL INTIME

687

cipe de la démocratie, et que ce príncipe, chéri de l'envie
et de la jalousie des médiocres, se traduit en aversion secrete
pour les supériorités. La démocratie donnera done habítuellement le pouvoir non aux meilleurs et aux plus capables,
mais aceux: qui sauront lui plaire ou l'entortiller, se faire
valoir ou se mettre en avant. Les remuants, les courtisans, les adroits, les habiles seront ses héros. - Il semble
done que la démocratie est comme la vertu : 11 en faut,
maís pas trop n'en faut. L'élément démocratique daos l'état
est précieux, la démocratie pure est le moins recommandable des états. Mais invitez la démocratie a se modérer elle-meme, a se donner un contte-poíds&gt; a s'élever
jusqu'a la sagesse ? Elle vous rira au nez, car sa volonté
étant la loi; cette volonté lui parait en meme temps la
sagesse et la ju,tice. Le despotisme de la moitié plus un
lui parah la liberté. Se défait-on des illusions qui satisfont
nos gouts et flattent notre amour-propre? Gueres. L'amour
de la vérité a to.ut prix n'est la maladie que de peu d'esprits courageux et désintéressés.

18

NOVEMBRE

r872

Le destin me dit: Apprends ate taire, etc. Je n'ai jamais pu
ni vonlu accepter cette fausse position de parler soi-disant
par vanité personnelle et désir de renommée, qnand c'était
le désir d'etre utile ou de faire plaisir qui seu1 était mon
mobile. Des qu'il m'a été démontré que le public geoevois
tenait fort peu a m' entendre, il m'a été extremement facile de
rester coi, car personne n'éprouve moins le besoin de s'imposer que ma Wenigkeit; et je suis trop fier aussi pour chercher a plaire et :i. séduire. Marc Monnier me disait: Vous
tateriez si bien le ponls au public ! ¿est possible, mais je
ne sais faire de frais que par sympathie et pom des amis,
et le public est la masse des frivoles, des indifférents et des
moqueurs. Etre orateur, acteur, courtisan, enj6leur m'est

�LA l(08flU.B , _ _

impoaible • ma dG\1Celll' clment revfcbe et raide, sh6t
4ú9ll: lui ~t entrer daos ce róle. S-offrir en cible l toutel
les maheillances et l toUtes les sottises qui font le pos dei
lec:WmS, n,est nullement de mon godt. D faudrait pour cela
ou la d ~ • de la renon:mée, ou .le ~:O de ~
4e faigent, ou le sentiment d un devo1r posttif, le sen~81:CBt net de sa supérlorité incontestable ; or ~ moti&amp;
'IV-t:liau:Dt pas pour moi. Ma défiance de mo1-m~me a,
-,c,ur se vaincre, besoin d'appel, d'encouragement et de sympathie · sinon elle s'esquive et s'efface. Le sucdsdonne seul
de fapbnb et de l'entrain. Le su~~ ~•a manqué,,~
~ au fond, mais il est resté salenc1eu1. et ce n était
pc,iat assez pour ma modestie. Les témoignages ~~
ent ~ uop tardifs et trop iares. Je ne me sws sen~
en communication qu'avec quelques personnes cboi. . et l-0n ne fait pas des livres ou des cours pour
1M demi-domaine de bons lecteurs. ~•ain~. .pour
laatres eauses morales, le bouddhisme m a e~vahi ; Je n:ie
ms Mge&gt;Até du vouloir et déta~hé de t~ut d~. Avec Épiv
ltte, je me suis dit: Abstiens-to1 ~ _co~uens-to1. ~ renoncemeat est devenu mon babitude. J a1 pns en avers1on touS les
tl!lfets en horreur toutes les déceptions, et par con~ent,
fai dit1 adieu en bloc a toutes les espéran~es. Puisq~'il est
ii:Dpossible de satiswre son CCEUr, son espnt, sa consaence,
.,. idéal, aqaoi bon l'entreprendre? ~u~ue le n a ~ e$
s4t et la noyade certaine, pourqum dtSputer sa vie aux
~? Le laisser-aller, l'abaneme:nt, l'in~iffér~nce est , au
i,oat de cene pbilosopbie. Désillus1on et b1enve1llance, e~
lqnoi je suisarrivé. Je crois encore aux belles lmes, IDIJS
ne crois plus qu'a cela. Institutions, croyances, systmies,
píéjugés divers, n'ont plus pour moi de prestige et font
pem moi question. Le monde m'apparait comme une fantasmagOrie colorée, et ma vie individuelle comme un me.
~ seos que tout est iluide, fugitif et nous échappe, et que
fédlappe a moi-m~e. La seule réalité incontestable, t!est
la douleur.

689
(1 h. 1/2 soir). Matinée de réverie. Demandé par lettre
i deux personnes si elles connaissaient mon individualité ;
1 supposer que leur jugement coincide, il y aurait probabilité qu'elles ont raison. Pour moi, j'ai perdu la clef de moiméme et ne connais plus la chose essentielle, mon don particulier, la chose pour laquelle je suis fait, par conséquent
DAGMINTS

Iril&gt;rrs DU JOOBHAL INTDIB

ma force, ma mission, ma charge;
Etllm S#kn t'0'1."fuhun
/si d,r w,rlh,st, &amp;ruf.

« Penser aujourd'hui ce qui sera admis et populaire daos
trente ans. » - Voila deux réponses : celles de G&lt;Ethe et de
Schopenhauer. Pour moi, je me disais plutót: comprendre
tous les modes de la nature humaine, et faire bien tout ce
qu'on fait. -Cette demiere devise semble indiquer peu d'originalité, peu de force créatrice, inventive, peu de volonti,
une sorte d'indifférence pour l'action. Agir correctement,
sentir et penser juste, ce n'est pas l'idéal d'un artiste, d'un
ambitieux, d'un orateur, mais tout simplement d'un critique
attentif et d'un brave homme. DoJDiner les gens, bouleverser
les cboses n'est point mon fait. Contempler, deviner, aimer.,
consoler, a toujours eu plus d'attrait. Mon talent est la neuttalité désintéressée et l'impersonnalitéde l'esprit; mon gotlt est
Ja vie des affections. J'ai l'intelligence objective et· le ca:ur
tendre. Ce qui m'est antipathique, c'est la vie vulgaire
tissue de préjugés, de passions, d'intéréts a la fois égoistes
et ardents, étroits et résolus. Ce qui m'est insupportable,
c'est d'agir pour mon compte et pour moi-méme. Je ne
sais pas m'intéresser a ma personne, a ma carriere, l mes
projets, a mon avenir. Cela me paratt grossier, jgnoblc et
yil. Et comme le monde est l'arene ou tous les ap~IS
luttent pour se satisfaire, je ne me seos pas du monde
livré aux convoiteux, aux forts et aux habiles.
Entre le relatif qui m'assomme et l'absolu que je d ~
pere d'atteindre, je flotte noncbalamment, et je n'agis qu'a
la demiere extrémité, toute action étant un~ loterie, sauf

'"

�690

LA l&lt;OUVELLB REVUE FRAN~ISB

quand elle est un devoir posit.if. Daos le doute abstiens-toi,
dit le proverbe : or da.ns toute action facultative, je doute ;
et dans toute décision spéculative, j'hésite. - Je n'ai pas
ce, qui fait la détermination, c'est-a,--dire ceue illusion qui
prend partí pour sa volonté et la croit bonne parce qn'eUe
est sieruae. Pour moi, j'ai toujours l'arriere~pensée qne le
contraire de ce que je v.us dire ou faire était peut--étre
aussi vrai ou aussi bon. Il me manciue l'infatuation de moim~me ou cette obstination de la volonté qui remplace
l'infatuation. Je ne suis jamais assez de mon opinion ni de
mon parú pour travailler éoergiquement daos leur sens. Je
n'ai nullement l'évidence de ce qui me convient ou de ce
qu'il convient que je fasse. Ma sagacité, mon tact, ma
résolution, mon zele ne peuvent servir que pour autrui.
Singuli~e mganisation: vraiment bouddhique et monas-tique. }'étais fait pour le dévouement, a oonditiou qu'une
tendresse dévouée prit la conduite de mes intérets. person-nels. Et la destinée a eu l'iranie de me condamner au self
governmem. depuis mon enfance, a l'isolement et au céliba.t,
dans moo age múr. A quoi m'a serví mon indépendance?
sitnplernent a m'abstmir. Je n'ai pa.s sn me bitir une existence a mon gré; je n':1.i fait que retirer pie.ds et pattes sous.
roa carapace pour soutenir les.intempéries. ex.térieures. Et
encare, je n'ri pas osé etre stoM:ien ou bouddhiste jusqu'au
bout, avec une logique intrépide. Je n'ai été ni oriental ni
occidental, ni homme ni femme tout a, fait, ie suis demeuré
amorphe, atone, agame, neutre, tiede et parta,gé:. Pouah !
ro JUIN 1875
Le pessimisroe contem•porain me fait mal aux moelles.
Cest le systeme de la désolation et comme la gageure du
désespoir. Et ce qui me navre c'est la force de ses argumeats. Un penseu.r saos partí pris sou:ffre de toutes les
douleurs. de tous les sys.temes. Sa vie est finoculation a
Iui-meme de toutes les. maladies spirítuelles de l'humanité.

FRAGMENTS INÉDITS DU JOURNAL INTIME

II JUIN

1875

(8 h. matin). Ciel strié de cirres, température cbarmante ... Le bleu dévore peu a peu les nuages, le bien
surmonte le mal: accroc au pessimisme. Mais un déta·l
1
s'efface dans !'ensemble.
La vie en somme est--elle un bien ? Voila la question
Vaudrait--il mieux que le monde ne fút pas ? Tel est l;
probleme.
I9

MAi

1878

.•. Ceux qui savent répugnent a quereller constamment
ceux qui jugent saos savoir. lis n'ont point de terrain commun. ~es premiers croient que nos idées ont a se conformer
a~x .fiu~, les se~on~ que nos idées créent les faits, qu'il
n y a powt de fa1ts. L ere démocratique ramene toujours la
tendance de Protagoras, mais le sophisme reste in.con.scien t
chez les multitudes de perroquets dont se composent les
foules et les coteries.
Les nai'fs cherchent la vérité; les autres ne reconnaissent
~ue l;s opinions _d?nt peuvent se nourrir ou s'étayer leur
mtéret, leur vamte ou leur passion ; la vérité est une bete
de somme qn'ils exploitent, batent, enchainent dresseni:
pour leur service. Quelle église, quel parti politique ne
dé~ture l'histoire a son profit ? Daos les questions hurnames, la vérité n'arrive a se faire jour qu'apres f épuise~1ent de toutes les formes de l'erreur, de tous les modes de
labus.
Ce qu'il y a de plus rare, c'est la parfaite droiture de
volonté, et ce qui l'est presqn'autant c'est la liberté de I'esp~t,_ la d~~ré?c_cupation lucide. - Aussi les- jugements de
~ufüers d md1V1dus ne sont-ils que des insignmances numénques. Qu'importe ce verbiage de gens qui ne sont pas
daos les ~ondition_s. visuelles et morales ou 1' on peut etre
un témom. La cnt1que des opinions conduit au mépris

�FRAGMENTS INEDlTS DU JOURNAL INTIME

LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISE

presque général ·des opinions. « Un homme en vaut pour
moi trente mille, l&gt; disait Héraclite.
La c~itique est-elle une science ? oui, dan~ _un sens,
puisqu'on peut dresser le catalogue de ses condmons préalables et de ses exercices préliminaires ; n1ais elle est surtout un don. un tact, un :8.air, une intuition, un instinct
et dans ce s~ns, elle nes'enseigne pas et ne se démontrepas,
elle est un art. Le géoie critique, cest l'aptitude a discerner le vrai sous les apparences et daos les imbroglio qui le
dérobent, ale découvrir malgré les erreurs du témoignage,
les fraudes de la tradition, la poussiere des temps, la perte
ou l'altération des textes. C'est la sagacité chasseresse que
rien n'abuse longtemps et qu'aucun stratageme ne dépiste.
C'est le talent du juge d'instruction qui sait interroger les
circonstances et faire jaillir un secret inconnu de la pression de i:nille mensonges. Le vrai critique sait tout comprendre, mais i1 ne consent a etre la dupe de r~en, e~ nefait
i aucune convention le sacrifice de son devoir, qm est de
trouver et de dire le vrai. - Avec les vivants, avec lesinstitutions présentes, avec tout ce qui est vindicatif, armé,
mena~ant, irritable, il peut etre obligé ades ég~rds et a_des
prudences, a des attentions et a des sourdmes qui_ le
vexent ; mais il veut voir clair, s'il n'ose ou ne peut fa1re
voir clair. Les .affectations, les poses, les masques, les charlatanismes les bonimeots, les supercheries l'ont en aversion. Il d~it etre pour le faux, comme la voix redoutée et
légendaire,
..... qui fait dire aux roseaux ;
Midas, le roi Midas a des oreilles d':lne.

O le critique ouvert et indulgeot mais incorruptible et
infaillibJe, l'Éaque de la littérature, saos faiblesse et ~aos
hurneur, ou est-il ? cambien y en a+il ? lequel a pns la
devise de Jean-Jacques: Vitam impendm 'llero? Hélas !

3I

JOILLET

1878

II y a du cuistre, du butor, du rustre, du lourdaud, du
manant, du pédaot, c'est-a-dire du sot dans une quantité de
savants en us, qui ne sont pas hommes du monde. Cela
justifie l'antipatbie de bien des Fran~ais instruits pour les
pesanteurs germaniques. Le Germain n'a pas la finesse de
race, la distinction innée ou acquise, la politesse des hommes du midi _; il manque de grace et de légereté.
Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse,
Ne saurait passer pour galant.

Des qu'il sort de sa Gründlichkeit, de son Inn.erlichkeit, de
sa profondeur et de son intimité, il se montre a son désavaotage, et il va jusqu'au bout de ses défauts, n'étaot pas
averti par le tact social, de la limite a ne pas dépasser. Une
fois dévoyé, émancipé, pervertí, il sera plus grossier, plus
vil, plus ignoble que personne.
Loi d'ironie. Corru.ptio optimi pessima. II serait bien
facheux qu'il n'existat que des Allemands ; car si l'Allemand
a des qualités de premier ordre, il a des défauts proportionnels. Aucun peuple ne peut etre supprimé sans dommage. Toutes les nations réunies ne sont pas de trop pour
représenter l'homme un peu complet. Chaque nation prise
par son cóté faible est une grimace, une caricature de I'humaoité ; il faut qu'elles se contrebalancent. Réciproquement les beaux spécimens de chaque nation se font valoir
par leurs contrastes.
Je m'aper~ois que je n'aime que l'homme type, l'homme
idéal ét que le nationalisme ne me retient pas sous son préjugé. Les défauts genevois me choquent autant que les laideurs bernoises, et je ne suis pas sur de préférer les
Suisses aux Américains, les Frarn;ais aux Allemands, les
Européens aux Asiatiques, les chrétiens aux musulmans.

�Il me semble ponrtant mettre le Blanc au-dessus des raas
de c:ouleur, et placer fHellme du temps de Miltiade au-dessus de la plupart des peoples. Powunt mes affinités imtinc:tives sont plutót individuelles. Il y a certainescréaturesqui m'attirent, mais dans le cours de l'histoire et daos le
pment, je ne les crois pas nombreuses ; du moins a cene
IIÚJlute je n'en saunis nommer beaucoup. Toutes les
insuffisances et imperfections me blessent esthétiquement,
et quoique je les entoure d'indulgence, elles m'ótent c:ette
admiration qui est une des conditions de l'amour. Mon
individu tombe sous le coup de cene loi, et je me trouve
trop laid, trop faihle, trop mauvais, pour m'honorer de mon

amour.
L'amour-enthousiasme ne m'est done plus possihle·. Reste
l'amour-cbarité, l'amour fraternel et patemel, celui qui
veut secourir, fortifier, réjouir, ennohlir son ohjet. Celuia peut aimer un étre et un peuple pour ses miseres et ses
souffnn~ pour ce qui luí manque et pour ses difformités morales, plutót que pour ses excellences et ses privi..
léges. L'amour-compassion trouve toujours de l'emploi,
quand l'amour-admiration n'en a plus.

26 MAi 1880

Vne chose me révolte tonjours, c'est la frivolité des moti&amp; qui en démocratie décident des grandes choses. L'accident, la niaiserie, la passion jouent un rl&gt;le exorhitant daos
les affaires. Une bévue du président, l'ahsence de tel ou tel
député, une surprise, une négligence, en un mot le basard
peut ameneroui au lieu de non. Cela óte tout prestige 1
l'assembl~ législative et toute majesté a. ses décrets. e.e
n'est que par une fiction légale que nous respectons la loi.
- 11 ne faut regarder de pres ni le Tribunal, ni le coll~ des
médecins, ni la réunion des députés, ni les Consistoires ni
les Coociles, si l'on veut aoire a la justice, a la scienc:e, a

~ MPITS DV JOUDTAL Dl'l'tMB
"'
lil age51e:, a la a, U'inspmtioa.. - D Eaut procégll'
nd, si l'on ne ffllt pu atriver a,i sceptidsme. - Da
rae, touta ces choses idáles, la Pattie, l ~ l a Natioa,

••ái-

l' Hu.,_,,-, la Scieece, la Civilisalion, rArt, aes~vent qu'a distmce, lorsqu'on c:,esse de distinguer la i ~
dus qui les repr~tent. L'imagination et i'totbousiasme
aoient CDUtes les mneres, imperfcctioos dtíectuosit6s des
i ndi.idus reels et pr6sents dans l'emembÍe graadiose qu'ils
sont c:ensés compa,er. La Postáité, le Publi~ soat cnoore
de ces belles chiméresque !'esprit pmonniñ~ LeréelDGDS
remplit d'ironie, de dédain ou d'amertume, etnous de\-om
le poétiser pour le reodre supportable. Pour voir le O,,.
tianisme, il Eaut oublier presquc taus les chr~tims. Poar
J"C¡&gt;ftlldtt un peu de foi, il faut m:onstitucr le nimbe que
l'expérience &lt;lissout et disperse, il &amp;ut se rdaiR de l'illusion.
.u xntimeni' critique est cbez toi si vif, que tonl'e;1 les
laide1ll'S, les pau~. les erreurs, les insaffisances bu-

maines te sau~nt aux yeux et te prenueot a· la got1e.
Toutce qui n'est pas parfiút te fait somfrir. Aussi la~
tude t'est nécessaire pour reprendre l'équiübre et reffllir i
l'induJgence. Elle t'tst boane aussi pour oublier le uain de
ce monde ou c'est le plus souvent la qucue qui -mnduit la
me, laforce qui l'emporte sur !'esprit, la volonté qui prédclel'inrelligeoce, ou c'est rarement Je plus autorisé, le
plus expen qui dirige, qui prooonce, qui o.igaoise, qui esé~ute. - Tu as le malbeur de ne pou-.oir t'agellOUiUer
devaot l'Opinion, devant le Journalisme, denot le SuEfrage ur.iversel, devant la Démocratie, parce qu'un mo~
mal n'est pas un bien, et qu'one fiction n'est· pas une
vérité. Tous ces ~dos principes sont presque aussi
nuisibles qu'wiles et faus que -.,uis. Bref, tu ne n:connais
que des supmorit~ individuelles ; les collectivi~ ne som
point organes de science ni de sagesse. Tous les fétichts te
repugneot. Mais tu sais que cetre disposition désabu~ est
an malheur.

�696

~A NOUVELLE REVUE fRAN~AISE

On ne se doit jamais brouiller avec son temps. 11 faut
au contraire remercier les gens qui veulent bien etre législateurs, médecins, administrateurs, pédagogues, journalistes, etc. et se dire que saos eux tout irait plus mal encere. Tout nombre comparé a l'infini devient nul, mais
comparé a zéro devient quelque chose. 11 ne faut mépriser
ríen de ce qui agit. Les préjugés régnat'l.ts sont des moteurs.
Ce n'est pas la vérité qui produit des effets, c'est ce qui est
ten u pour vrai, done la croyance et l'opinion ; et comme
l'opinion résulte moins des arguments que des intérets, des
gouts, des aversions, des habitudes, 1' opinion est a consulter comme un fait. Se garder de !'esprit polémique,
frondeur et mécontent. On serait pris dans les querelles
jusqu'a la mort. 11 faut au contraire rédujre au mínimum
la surfacede flottement et ne se heurter au monde que juste
pour conquérir son indépendance personnelle. Du reste
renoncer a tout donquichottisme; ne pas vouloir corriger
les gens malgré eux, ni les rendre heureux de la ~aniere
qui les agace. Réclamer la paix et accorder la paix. Neutralité armée. Respect pour le droit de chacun de déraisonner
et dedérailler asa fantaisie. Ne dégainer que pour la justice, et n'obliger personne a boire sans soif. Tds son t les
conseils de la sagesse.
Mais ceux de la générosité, c'est d'offrir le pain de son
four, le fruit de son arbre, l'eau de son puits. Le sage doit
contribuer au travail de f espece. Sa contribution c'est de
dégager de la lumiere. Son devoir c'est de mettre son lumignon sur un boisseau, pour que le passant en profite s'il
veut.
N'exagérons rien. Qu'un proíesseur professe, i1 a payé sa
dette principale. II ne doit pas son verdict sur les questions
qu'on ne luí soumet point. II peut dire comme ce Lacédémonien : « Je suis heureux. que Sparte ait trois cents
citoyens mieux qualifiés que moi pour diriger la chose publique. &gt;&gt; Dans les choses que je connais le moins mal,
mon avis n'est pas demandé et ne pese pas : qu'est-ce a

FRAGMENTS INÉDITS DU JOURNAL INTIME

697

dire ? C'est que je ne fais pas l'effet compétent et qu'on n'a
pas besoin de moi. Ma paresse s'en accommode et ma
·modestie y acquiesce. - Cela me laisse ce que j'aime le
mieux, ma liberté.
Une grande partie de mes aptitudes n'auront serví de
rien. Geneve n'a pas tiré de moi la sixieme partie des utilités
qui étaient dans ma oature. A qui la faute ? La concurrence double l'activité des ambitieux qui se font valoir ; la
jalousie rencontrée décourage le zele désintéressé qui ne sait
que s'offrir. Depuis trente et un ans j'ai appris a me circonscrire toujours plus, et acette heure je tourne dans un cercle de trois pieds de large, dom le centre est mon encrier.
Je répete avec Descartes, et le grillan :
Pour vivre heureux vivoos caché.
A.MIEL

�attONS

TROM PETTES A U SOLEIL

Dilfre des r:uk:re.s édatants,
Fanfares, cavalcacks, pavois de l'e5cadre,
Pour tout cela crie et gesticule
' Une joie ápre de Joule drue.
Mais je sais que cette matinée
Ne vettt pas d'un tel cérémonial :
La nzer le démenl de tous ses bleuJ
Que remue doucement une brise,
Et par cette unique voile blanche.
Non ! ce ne devrait étre qu'un jour
De caresses et de confidences sans mots.
Et pourtant nulle amertume en 111oi :
Ten remercie les filets qui sechent
Sur le quai brúlant, la barque verte,
Et cet enfant aux pieds nus
Qui se regarde sourire
Dans le miroir de l'eau claire.

CITRONS

Les citrons, dans le soleit,
]aillis de toutes ks branches
Font de dures lumieres dorées
Pareilles ade secs coups de _poings.

ll m'en vienta la bouche une ápresaveur
Comme si j'avais mordu, dans cette pulpe.
Ah! depuis ces petits frzúts
]usqu'aux iris blancs cambrés
Il n'y a qu'un goat aciáe
Dans ce jardin de midi.
Il n'y a que des parftitns
lmpitoyables aux sens
Comme uR. toucher de soie récbe.
]' en frissonne.

Mais voici qu'il me vient un d(J1.tX soupir
A déco1wrir, seules graces,
Des pamplemousses gü11flis, mais si j)áks,

EJ ton regard dans mon souvenir.

�700

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

LES BOUÉES
Feux verts, feu rouge, .
Les trois bouées qui marqiumt la passe
},,fe sont dances comme une habítude.

AMBROSE BIERCE

a

Elles rn'ont sui·vi :
Je les ai connues sous le Pharo
Par des soirs d'hiver
Oú les brumes brouillaient leurs fanaux,
Etmaint navire,
Aux arrivées nocturnes,
M'a conduit dans leur saT interval le.

Mais je les retrouve plusfixées,
Dans certaine nuit de la mí-aoat,
A l'entrée d' un calme port if Afrique.
De la terrasse qui dominait,
Par-d.essus les jardins et les fieurs,
Nous les apercevions tout att loin
Luisant sur des cimes de feuillages,
i.l nous venait de tiedes senteurs ...
Doiices bouées,
N'est-apas tm si[ne de ma vie
Vos clartés fidelement présentes,
Et par elles, sur mes levres,
Ce goftt de baisers ?

Depuis Edgar Poe, qui on le compare souvent, il n'y a p:1s
eu daos la littérature américaine de figure plus captivante et de
plus noble aUure que celle d' Ambrose Bierce. Sa vie fut un véritable roman de cape et d'épée: soldat ,aleureux, polémiste virulent, romancier, nouvelliste, poete, journaliste et aventurier, i1
a choisi de finir dans le mystere et, a l'age ou les écrivains qui
ont fait preuve de longévité ne songent qu'a terrniner paisiblement leurs jours sous la coupole d'un institut ou les mélancoliques tonnelles d'une maison de retraite, cet extraordinaire
paladin des lettres s'engagea comme un jeune homme daos
l'armée révolutionnaire de Villa. Depuis lors (c'était en 1913)
on ne sait au juste ce qu'est devenu Bierce. Des récits circonstaociés existent de son exécution par les Fédéraux mexicains.
Mais il semble qu'il convient d'accueíllir ces reportages avec.
scepticisme. D'ailleurs Bierce, s'il était vivant, aurait aujourd'hui
soixante-dix-neuf ans. 11 a vraisernblablement terminé sa carriere
d'écrivain. Elle fut remarquable. De ses ceuvres - une dizaine
de volumes - il restera deux recueils de nouvelfes : In /be
Midst of Life et Can Such Tbings Be ? contes d'horreur et de
, mystere ou se donna libre cours la « brutale imagination ~ ' du
maitre, et une poignée d'épigrammes en vers et en prose ou
flamboie son mordant esprit satirique. Les meilleures de celles-ci
se trouYent dans son Devil's Dictionary. M. Vincent Starrett a
publié une précieuse plaquette biographíque et critique :
Ambrose Bierce, Chicago, Walter M. Hill éditeur, 1920. Le contc
qu'ou va lire est extrait de Tbe Great Modern American Siories,
~nthologie compilée par feu William Dean Howells et publiée a
New-York par MM. Boni and Liveright.
V. M. LLONA.

GABRIEL AUDISIO
1.

L'épithete est de Gertrudc Atherton.

�UN INCIDENT AU PONT n'owL-CREEK

UN INCIDENT AU PONT
D'OWL-CREEK'

1
Ceci se passait dans le nord de l'Alabama. Un homme
était debout sur un pont de chemin de fer_. les yeux baissés
vers l'eau· rapide qui couklit a vingt pieds sous lui. 11 :tVait
les mains derriere le dosJ les poignets liés par une cordelette. Une carde encerclait étroitement son cou. Elle était
attachée a une forte poutre trarrsversale a.u-dessus de sa
tete et retombait jusqu'au niveau de ses genoux. Quelques
planches jetées sur les traverses soutenant les rails supportaient l'homme et ses ex.écuteurs -deux soldats de I'armée
fédérale 2 dirigés par un sergent qui, dans 1a vie dvile,
avait dó etre shériff-adjoint 3. A peu de distan ce et sur la.
meme plateforme s.e tenait t1.n officier en grande tenue,
armé. C'était ua capitaine. Une sentinelle se dressait a
chacune des exttémi1lés du pan.t, !'arme au bras, ¿est-adiire [e fusil maintenu verticalement devant l'épaulegauche,
r. Le mot « creek » aux Etats- U nis signifie un cours d'eau sans

im.portance goograpl'!ique, plus large et pltl'S" profOBd qu'uo rnisse-au,
moins considérable qu'une riviere.
2_ L' Année fé.déral.e, ou Armée da, notd, luttait paw: le mai.ntie.'1 de
l'Union Fédérale entre les différents Etats de la nation amédcaine,
rontre J' Arrnée confédérée ou sudiste.

3. Aw: Etats-Unis, les shériffs,$ODt les exécuteurs des lois et, comme
tels, procedent aux e:xécutions capitales. Leurs adjoims font office de
valets de bourreau.

703

la gachette sur l'avant•bras barrant la poitrine, - position
de parade qui oblige le corps a se tenir raide. II ne parais sait pas qu'il entrat dans les attributions de ces homme s.
de s'inquíéter de ce qui se passait au centre du pont ; ils
étaient simplement chargés d'interdire l'acces de la passerelle qui le traversait.
Passé l'une de ces sentinelles, on n'apercevait personne;
on voyait le chemin de fer filer tout droit, s'enfoncer dans.
une forét sur une distance d'environ cent yards, puis,
s'incurvant acet endroit, disparaitre a la vue. Sans doute y
avait-il plus loin un poste avancé. L'autre rive du cours
d'eau était en terrain découvert - une pente douce surmontée &lt;l'une palissade de troncs d'arbres verticaux, percée
de meurtrieres pour les tireurs avec une embrasure par
laquelle sortait la gueule d'un canon de bronze commandant le pont. A mi·chemin sur la pente entre le pont et le
fortin se tenaient les spectatenrs - nne compagnie d'infanterie en rang, au ce repos de pa:rade n, les crosses d:es fusils
posées sur le sol, les canons légerement indinés en arriere
contre l'épaule droite, les mains croisées sur la monture.
Un lieutenant était debout a la droite de la compaguie, la
pointe de son épée piqnée en terre, les mains a plat sur le
pommeau. A l'exception du groupe des quatre hommes au
centre du pont, personne ne bougeait. La compagnie faisait
face au pont, les yeux figés, immohile. On aurnit pu prendre
les sentinelles, toumées vers les rives, pour des statues destinées a orner le pon t. Le capitaiue se dressait, les bras croisés,
silencieux, :,urveillant ses snbordonnés, mais sans faire un
geste. La mort est un personnage de marque : lorsqu'elle
arrive précédée d'un annonciateur, il faut qu'elle soit r~e
avec des marques de respect cérémonieux, meme par ses
familiers. Dans le code de I'étiquette militaire, le silence et
l'immobilité sont des formes de déférenee.
L'homme q_u'on s'occnpaít a pendre pamis.5ait avoir
trente-cinq ans. Cétait un civil, a en juger par son costume,
qui était ce}ui d'un planteur. Ses traits étaieot beaux - le

�704

LA NOUVELLE REVUE FRANt;;AISE

nez dr-0itJ la bouche ferme, le front large et découvert, car
ses cheveux longs et bruns étaient rejetés en arriere et
retombaient surle col d'une redingote bien ajustée. II portait la moustache et l'impériale; ses yeux, grands et d'un
gris foncé, avaient une expression de bonté assez inattendue
chez un homme dont le cou se cravatait de chanvre. Evidemment il ne s'agissait pas d'un vulgaire assassin. Dans
sa libéralité, le code militaire pourvoit a la pendaison d'une
grande variété de personnes dont les gentlemen ne sont
pas exclus.
Leurs préparatifs terminés, les deux soldats s'écarterent
et chacun retira la planche sur laquelle il s'était tenu. Le
sergent se tourna vers le capítaine, salua et se plai;:a derríere
I'officier qui, a son tour, s'écarta d'un pas. Ces mouvements taisserent le condamné et le sergent debout aux
extrémités opposées de la meme planche qui reposait sur
trois des traverses du pont. Le bout sur lequel se tenait le
condamné atteignait presque une quatrieme traverse. Cette
planche avait été maintenue en place par le poids du capitaine ; elle l'était a présent par celui du sergent. Sur un
signe du premier, l'autre allait faire •un pas de coté, la
planche basculerait et l'homme tom berait entre deux traverses. Ces dispositions étaient parlantes, tneme pour la
victime. Son visage n'avaít pas été voilé ni ses yeux bandés.
Il abaissa un moment son regard vers son « support précaire », puis le laissa errer sur l'eau tourbillonnant sous
ses pieds. Un bout de bois qui dansait a la surface attira.
son attention et ses yeux le suiv:irent au fil du courant.
Comme il allait lentement ! Que cette riviere ·étair paresJ
seuse !
Il {erma les yeu:x: afin de concentrer ses dernieres pensées
sur sa femme et sur ses enfants. L'eau, muée en or par la
magie du soleil matinal, la brume mélancolique trainant
sur le rivage, le fort, les sold:\ts, la planche a la dérive,
tout cela avait détourné son attention. Mais soudain il
éprouva une nouvelle sensation. Frappant a travers le sou-

705

UN INClDENT AU PONT D1OWI,-CREEK

venir de ceux qui lui étaient chers, c'était un son dont il
~e po~vait se délivrer, ni comprendre !'origine, une percuss10n a1gue, nette, métallique comme les coups de marteau
sur l'enclumt; : ce bruit en avait exactemenr les vibratious.
Qu'était cela ? Etait-ce incommensurablement éloigné ou
tout proche ? On aurait dit !'un et l'autre. Les résonnances
en étaient régulieres, mais aussi lentes qu'un glas d'agonie.
II attendait chaque nouveau son avec impatience et - il ne
savait pourquoi - avec appréhension. Les intervalles de
silence devinrent progressivement plus longs jusqu'a l'affoler_ Mais, tout en s'espa~nt, les sons augJJ1entalent en force
et en acuité. lis blessaient son oreille comme des coups de
couteau. L'homme eut peur de ne pouvoir s'empecher
de crier. Ce qu'i[ entendait, c'était le tic-tac de sa montre.
II ouvrit les yeux et revit l'eau au-dessous de lui. &lt;&lt; Sí
seulement je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je me
débarrasserais du nreud coulant et je sauterais dans l'eau. En
p!ongeant, j'esquiverais peut-etre les balles et, en nageant
v1goureusement, j'atteíndrais la rive pour me jeter dans les
bois et m'enfuir jusque chez moi. Ma maison, grace a
Dieu, est toujours _en dehors de leurs lignes ; ma femme et
mes enfants ne se trouvent pas encare au pouvoir des envahisseurs. »
Comme ces pensées qui doívent ici etre traduítes par des
mots passaient en éclairs dans le cerveau du condamné
plutót qu'elles ne s'y formaient, le capitaine fit un signe de
tete au sergent. _Le sergent s'écarta d'un pas.

u
Peyton Farquhar était un planteur fortuné, d'une
famille de l'Alabama, ancienne et hautement respectée.
Propriétaire d'esclaves et, comme tel, politicien, il s'était
naturellement trouvé sécessionniste du premier jour et
45

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

ardemment dévoué a la cause du Sud. Certaines circonstances Iui avaient formellement interdit de s,enróler dans
cette armée, vaillante mais malheureuse, dont la campagne
s'était terminée par la chute de Corinthe et il s'irritait de
cttte entrave 1nglorieuse, souhaitant ardemment de pouvoir
libérer ses énergies, de trouver l'occasion de se distinguer
dans la vie plus large du soldat. Cette occasion, il le sentait, devait se présenter, comme elle se présente a tous en
temps de guerre. En attendant, il faisait tout ce qu'il pouvait. Aucune mission n'était trop humble pour qu'il ne
l'acceptat, s'il pouvait pat la aider le Sud, aucune aventure
trop périlleuse pour qu'il ne s'y lan~at, si elle était compatible avec la dignité d'un civil qui était soldat de cceur et
qui, candidement et sans y regarder de trop pres, appliquait le _proverbe un peu facile que tout est permis en
amour et en guerre.
Un soír que Farquhar et sa femme étaient assis sur un
b:rnc rustique pres de l'entrée de leur propriété, un cavalier
tout poudreux portant }'uniforme gris ', s'approcha de la
grille et demanda a boire. Mrs. Farquhar se leva pour le
servir elle-meme. Peodaot qu'elle allait chercher l'cau,
!On mari s'enquit avec avidité des nouvelles dúfront.
- Les Yanks • sont en train de réparer les chemins de
fer, dit fhomme, et se préparent aune nouvelle marche en
avant. Us ont atteint le pont d'Owl-Creek, l'ont retnis
en état et out construit une palissade sur la rive nord.
Le commandant a lancé un avis, qui est affiché partout,
pour faire savoir que tout civil surpris a détériorer le
chemin de fer, les ponts, les tunnels ou les trains, sera
pendu sans jugement. J'ai vu l'avis.
- A quelle distance se trouve le pont d'Owl-Creek?
- A une trentaine de milles.
I.

Les armées du Sud étaient vetues de gris ; celles du Nord de

bleu.
2. Sobriquet que donnaient aux soldats de rAnnée (édérale leurs
ad,crsaires de l'Année confédérée.

UN INC!DEN'f AU PONT D10WL-CREEK

- N'y a-t-il aucun corps de troupes de ce cóté-ci de la
.crique ?
- Seulement un piquet pasté a un demi-mille plus loin,
sur le chemin de fer, et une seule sentinelle au bout du
pont, de notre cóté.
- Supposez qu'un homme - un civil, candidat a la
potence, réussísse a éviter le petit poste et - qui sait - a
se débarrasser de la sentinelle, dit Farquhar en souriant.
Qua pourrait-il accomplir ?
Le soldat réfl.échissait.
- J'étais la il y a un mois, répondit-il. ]'ai remarqué
que les inondations de l'hiver dernier avaient déposé une
grande quantité de bois flottant contre la pile de ce coté du
pont, qui est également en bois. II est sec a présem et
brulerait comme de l'étoupe.
La dame avait apporté de l'eau. Le soldat but. TI remer~
cía cérémonieusement, s'inclina devant le mari et s'éloigna.
Une heure apres, la nuit tombée, i1 repassa devant la
plantation, galopant vers le nord, dans la direction m!me
d'ou il était venu. C'était un espion fédéral.

III

.

Précipité atravers l'armature du pont, Peyton Farquhar
perd_it connaissance et fut comme s'il était déja mort. II
sonit de cet état - apres des siedes, lui sembla-t-íl - par
le fait de la souffrance que lui infügeait une pression
violente sur la gorge, immédiatement suivie par une sensation d'étouffement. De vives, de poignantes douleurs
semblaient fulgurer de son cou, de haut en has, le long
de toutes les fibres de son corps-. Ces douleurs paraissaient
jaillir comme de la lumiere le long de ramifications bien
définies et battre comme un pouls, périodiquement, avec
une rapidité inou1e. On aurait dit des courants de flammes palpitantes. Il n'était conscient de ríen, si ce n'est

�l.A NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

d'une sensation de plénitude allant jusqu'a la congestion.
Aucune de ces sensations n'était accompagnée de pensée.
La partie intellectuelle de son etre était déja annihilée ; il
ne lui restait que la faculté de sentir, et sentir était un
tourment. 11 se rendait compte qu'il remuait. Enfermé
dans un lumineux nuage, dont il n'était que le creur
enflammé, sans substance matérielle, il se balan~it suivant des ares d'oscillation inconcevables, comme un vaste
pendule. Puis tout acoup, avec une soudaineté terrible, la
Iumiere qui l'enveloppait fut projetée en l'air avec le bruit
que fait un gros jaillissement d'eau ; un rugissement terrifiant remplit ses oreilles et .tout devint noir et froid . La
faculté de penser lui fut rendue : il comprit que 1a carde
s'était rompue et qu'il était tombé daos l'eau. La sensation de strnngulation ne s'était pas aggravée ; le nreud coulant serré autour de son cou le suffoquait et empechait
l'eau de pénétrer dans ses poumons. Mourir par pendaison
au fond d'une riviere - l'idée lui sembla plaisante. 11
ouvrit les yeux dans l'obscurité et vit au-dessus de lui un
rayon de lumiere, mais combien distant, combien inaccessible. II cont-inuait a descendre, car la lumier_e devenait de
plus en plus faible, jusqu'a n'étre plus a peine qu'une
lueur. Puis, elle commen~a a croítre et a s'aviver, et il
comprit qu'il remontait vers la surface - il le comprit
avec répugnance, car il se sentait tres bien. « Etre pendu
et noyé, pensa-t-il, cela n'est point si mal ; milts ¡e ne·
soubaite pas d'étre fusillé par surcroit. Non ; je ne veux
point étre fusillé : cela n'est pas de jeu. »
11 ne se rendait pas compte qu'il accomplissait un effort,
mais une vive douleur aux poignets I'avertit qu'il cherchait
adégager ses mains. 11 preta acette lutte son attention, en
quelque serte avec un intéret d'amateur, comme un badaudobserve les tours d'un acrobate. Quel splendide effort t
Quelle force magnifique et presque surhumaine ! Ah !
voila du beau travail ! Bravo ! Les liens se relachent ; sesbras s'écartent et flottent au-dessus de sa tete ; il apen;oit

'UN lNClDl::NT AU PO~T D'OWL-CREEK

709

v~guement ses mains de cbaque cóté daos la lumiere grandissante. 11 les regarde avec curiosité tandis que l'une
apres l'autre elles s'agrippent a son col sur le nceud coulant. Elles l'arrachent et le rejettent furieusement, et il
semble onduler comme un serpent d'eau. « Remettez-le
en place ! Remettez-le en place. )) Il lui parut qu'il criait
cela a ses mains, car a la suppression de son carean avaient
s~ccédé les affres les plus horribles qu'il eut encare ressenues. Son cou lui faisait atrocement mal ; son cerveau était
en feu ; son cceur, qui ne palpitait que faiblement, fit un
grand bond, comme s'il cherchait a s'échapper de sa gorge.
~on corps entier était torturé et tordu par une angoisse
rnsupportable. Mais ses désobéissantes mains ne pr~taient
aucune attention a ses ordres. Elles battaient l'eau vigouacoups rapides, se dirigeant vers le bas, le forreusement,
,
~ant a gagner la surface. II sentit sa tete émerger; ses yeux
f~rent aveugl~s par la lumiere du soleil ; sa poitrine se
dilata convuls1vement et aV¡ec un supreme spasme d'agonie,
ses poumons engouflrerent un grand trait d'air qu'instantanément il rejeta dans un grand cri.
Il se trouvait a présent en pleine possession de ses facultés physiques. Elles étaient, en vérité, surnaturellement
~vivées et alertes. Quelque cbose dans la terrible perturbat100 de son organisme les avait exaltées et aflinées a un tel
point qu'elles enregistraient des détails de choses qu'auparavant il n'aurait jamais aper~us. 11 senrait les rides de
I'~au sur son visage et entendait les sons qu'elles produisa1ent en le frappant l'une apres l'autre. 11 tourna les yeux
vers la forét, distingua chacun de ses arbres, les feuilles et
les veinules de chaque feuille ; y aper~ut meme des insectes, des sauterelles, des mouches aux corps brillants, de
grises araígnées tendant 1eurs toiles de rameau a rameau.
Il nota les couleurs prismatiques de toutes les gouttes de
rosée sur un million de brins d'herbe. Le bourdonnement
des moucherons qui d.ansaient au-dessus des remous du
courant, le frémissement des ailes des libellules, les batte-

�710

LA NOUVELLE REVUE fRANr;AISE

ments des patres des araignées d'eau, pareilles a desavirons
- tout cela formait une musique qu'il percevait. Un poisson glissa sous ses yeux et il entendit l'élan de son corps
divisant l'eau.
Il était venu a la surface, tourné dans le seos du courant ; en un instant, le monde visible parut virer lentement, lui-meme servant de pivot au mouvement, et il vit
le pont, le fort, les soldats sur le pont, le capitaine, le sergeut, ses deux bourreaux. Ils se silhouettaient sur le ciel
bleu. Ils criaient et gesticulaient, le montrant du doigt.
Le capitaine avait préparé son pistolet, mais il ne tira pas:
les autres étaient saos armes. Leurs mouvements semblaient grotesques et en meme temps horribles, leurs formes
gigantesques.
Tout a .coup il entendit une violente détonation et quelque chose frappa rudement l'eau a quelques pouces de sa
téte, lui éclaboussant le visage de poussiere d'eau. 11 entendit une deuxieme explosion et vit une des sentinelles, le
fusil a l'épaule, un léger nuage s'élevant au bout. L'homme
dans l'eau vit l'reil de l'homme sur le pont fixant le sien a
travers la hausse du fusil. 11 observa que cet ceil était gris
et se rappela avoir lu que les yeux gris étaient les plus perc;ants et que taus les tireurs célebres avaient les yeux de
cette couleur. Pourtant, celui-ci l'avait manqué.
Un contre-tourbillon avait saisi Farquhar et lui avait
fait faire un demi-tour; il regardait a nouveau la foret sur
la rive opposée au fort. Une voix claire et qui psalmodiajt
s'éleva derriere lui et francbit l'eau avec une netteté qui
dominait tous les autres sous, meme le battement des
vaguelettes dans ses oreilles. Bien qu'il ne fut pas militaire,
il avait suffisamment fréquenté les camps pour connaitre
la signification redoutable de ce chantonnement; le lieutenant pasté sur la rive veuait prendre part aux travaux de
la matinée. AYec quelle froideur - avec quelle intonation
impitoyable et calme, imposant le flegme ases hommes tomberent ces mots cruels a intervalles exactement mesurés:

UN INCIDENT AU PONT n'owL-CREEK

- Garde ...
Feu .....

a vous ....

71 I

Appretez ... armes ..... En joue ....

Farqubar ploogea - plongea aussi profondément qu'il
le put. L'eau mugit a ses oreilles comme la voix du Niagara, et cependant il entendit le tonnerre assourdi de la
décharge et, s'élevant de nouveau vers la surface, il rencontra des morceaux de métal brillants, singuiierement aplatis,
oscillant lentemeut dans leur descente. Plusieurs d'entre
eux .toucherent son visage et ses mains, puis glisserent,
contmuant leur chute. L'un se logea entre son col P.t sa
peau ; comme il le brulait, il l'arracha.
En s'élevant de nouveau ala surface, la boucheouverte pour
respfrer, il vit qu'.il était resté longtemps en plongée; il était
perceptiblement plusloin daos le courant et plus pres du salur.
Les soldats a,raient presque fini de recharger _leurs armes ;
les baguettes de métal brillerent toutes a la fois dans Je
soleil lorsqu'elles furent retirées des canons des fusils,
retournées en l'air et enfoncées dans 1eurs douilles. Les
deux sentinelles tirerent encare une fois, séparément et
sans résultat.
L'homme aux abois vit tout cela par-dessus son ép.aule;
il nageait a présent avec vigueur daos le sens du courant.
Son cerveau était aussi fort que ses bras et ses jambes; il
pensait avec la rapidíté de l'éclair.
L'officier_, raisonna-t-il, ne commettra pas une
deuxieme fois cette erreur de blanc-bec. Il n'est pas plus
difficile d'éviter un seul coup de feu qu'une décharge. II a
probablement donné l'ordre a présent, de tirer a volonté.
Que Dieu m'aide, je ne puis les éviter tous !
Un éclahoussement jaillit a deux yards de Iui, suivi par
un son violent, tumultueux, décroissant, qui parut retourner au fort et y mour.ir dans une explosion dont la rivíere
elle-méme fut agitée daos ses profondeurs. Une nappe
d'eau jaillit, se recourbant sur lui, tamba sur luí, l'aveugla, l'étouffa. Le canon s'était mis de la partie. Comme le
fugitif secouait sa téte apres la commotion, il entendit le

�;r2

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISH

boulet chanter en ricochant en avant de lui et puis - au
loin - fracasser les branches dans la foret.
« lis ne recommenceront pas, pensa-t-il; la prochaine fois
ils tíreront a rnitraille. 11 faut que j'aie l'reil sur le canon ;
la fumée rn'avertira - la détonation arrive trop tard ; elle
traine derriere le projectile. C'est un bon canon. »
Soudain, il se sentit tourner, tourner en rond, tourner
.::omme une toupie. L'eau, les rives, les forets, le pont, le
fort, les hommes - maintenant éloignés - tout se melait
et s'cstompait. Les objets n'étaient plus représentés que par
leurs couleurs ; des raies horizontales de couleur - voila
tout ce qu'il voyait. 11 avait été pris dans un remous qui
le f~isait a vancer en tournoyant dans une giratíon qui lui
donnait le vertige et le rendait affreusement malade. Quelques instants plus tard, il était projett': sur le gravier au
pied &lt;le la .rive sud du cours d'eau, derriere un promontoire
qui le cachait a ses bourreaux. Le brusque arret de mouwment, les écorcbures d'une de ses mains sur les cailloux,
luí rendirent les seos et il pleura de joie. 11 plongea ses
mains dans le sable, en jeta sur lui-rn~me a poignées et il
bénissait ce sable a voix: haute. II luí semblait composé de
diamants, de rubís, d'émeraudes ; il n'imaginait rien de plus
beau. Les arl:ires de la foret lui apparaissaient comme de
gigantesques plantes de jardin; il crut remarquer un ordre
défini dans leur alignement, il aspira leur parfum. U ne
étrange lumiere rosée luisait dans les intervalles des troncs
et le vent faisait dans les branches une musique de harpes
éoliennes. 11 n'avait plus aucun désir de continuer sa fuite;
il demeurerait dans ce coin enchanté, jusqu'a ce qu'on le
reprit.
Un sifilement, un rale de mitraille daos les hautes
branches au-dessus de sa tete, le tirerent de son reve. Déconcerté, le canonnier lui jetait un adieu au jugé. 11 bondit
sur ses pieds, gravit l'escarpement et plongea dans la foret.
Toute la joumée il voyagea, se guidant da.ns sa course
sur l'arc de cercle que tra~ait le soleil. La foret paraissait

UN :NCIDENT AC PONT o'owL-CREEK

interminable; il n'y découvrit aucune clairiere, pas meme •
un sentier de bi1cheron. 11 s'étonnait d'avoir vécu dans une
région aussi sauvage. Il y avait quelque chose de sinistre
dans cette révélation.
Au soirj il était fatigué, affamé. 11 avait les pieds en sang.
Le souvenir de sa femme et de ses enfants aiguillonna sa
lassitude. Enfin il rencontra une route : elle allait Je conduire dans la bonne direction, il le savnit. Cette route était
large et droite comme une rue citadine, et pourtant il
semblait que nul n'y voyageat jamais. Aucun champ ne la
bordait, aucune habitation. Nul aboiement de chien qui
suggérat la présence d'une Jemeure humaine. Les troncs
noirs des arbres formaient une paroi rigide des deux cótés,
se terminant en pointe a l'horizon, comme un diagramme
de perspective. Au-dessus de sa tete brillaient de grandes
étoiles d'or d'un aspect inconnu, groupées en d'étranges
constellations. JI était persuadé qu'elles étaient disposées
dans un ordre qui avait une secrete et maligne signification.
La foret était pleine de bruits singuliers, parmi Iesquels une fois, deux fois, plusieurs fois - il cnten&lt;lit des murmures proférés dans une langue inconnue.
Son cou lui faisait mal et, y portant la main, il le trouva
horriblement enflé. Il devinait un cercle noir a l'endroit ou
la corde l'avait meurtri. Il se sentait les yeux congestionnés ; il ne pouvait plus les fermer. Sa langue était gonflée par la soif; il en soulagea la fievre en la projetant hors
de sa bouche dans l'air froid. Quel doux tapis de gazon
dans cette avenue inex¡.,lorée. 11 ne sentait plus la route
sous ses pieds.
Sans doute, malgré sa souffrance, s'était-il endorrni tout
en marchant, car aprésent íl assistea une scene inattendue.
Peut-etre a-t-il eu simplement le délire. II se tient devant
la grille de sa maison. Tout est la comme il l'avait laissé.
Tout brille dans la lumiere du matin. 11 doit avoir voyagé
toute la nuit. Comme il pousse le battant de la grille et
entre dans la large a!Iée blanche, il apcr~oit un frémisse-

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

' ment de vetements féminios ; sa femme, douce et fraichc,
a l'aspect reposé, descend de la véranda.h et vient a sa rencontre. Au pied des marches elle l'attend, avec un sourire
de joie ineffable, dans une attitude inégalable de grace et
de noblesse. Comme elle est belle ! 11 s'élance vers elle, les
bras ouverts. Il va l'étreindre ! Alors il refoit un choc étour••
dissant sur la nuque ; une aveuglante lumiere blanche
flamboie autour de lui. Un bruit éclate, pareil a un coup
de canon. Puis tour devient obscurité et silence.
Peyton ·Farquhar éuit mort ; son corps, le co.u rompu,
se b.lani;ait doucement sous les poutres du pont d'Owl-

Creek.
(Trad. v.

M. LLONA)

AMEROSÉ BIERCE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERA TURE

LES PHILOSOPHES
Cbez un des bouquinistes du Quartier qui ont pour spécialité
les livres de philosophie, je rn'étonnais du bon marché relatif
de certains ouvrages épuisés et rares, Cournot, Renouvier.
e, Monsieur, me dit le marchand, les bibliotheques des philoso~
phes se défont maintenant plus vite qu'elles ne se font. Jusqu'a
la guerre il fallait généralement attendre la mort d'un philosophe pour avoir ses livres. Le nomb1·e de bibliotheques constit11ées co.rrespondait a peu pres au nombre de bibliotheques
liquidées, c'est-a-dire qu'autant i1 mourait de philosophes dans
l'année, autant apeu pres de jeunes philosophes devenus grands
se poussaient, se meublaient, achetaient, en méme temps que
les livres de M. Alean, ceux que vendaient aprés aéces les
familles de leurs arnés ( car on ne philosophe poínt, daos u.ne
famille, deux générations de suite). Nous étions les intermédiaires, et nous vivions modestement d'un métier tranquille.
La clientele était limitée, mais sure. Tous les professeurs de
phílosophie d'Europe passaient dans ma boutique. Fra.n~ais,
Allemands, Américains, Italiens, je les connaissais comtue un
vieil appariteur connait les professeurs de sa Faculté. Aujourd'hui les philosophes vendent plus de livres qu'ils n'en achetent.
Ceux d'Allemagne, ceux d'Aut.riche, sont logés la méme
enseigne, et m~me pire enseigne, que leurs compatriotes de
classe intellectuelle. Ceux de France ont .aussi leurs miseres ...
Et le public philosophjque s'éclaircit. Pourquoi ? Vous devez lesavoir m.ieux que moi. C'est la crise des études secondaires 1 me
disent les professeurs. Nous autres, fleurettes qui poussons sur

a

a

�716

LA NOOVELLE REV1JE' FRAN~AISE

la montagne Sainte-Genevieve entre les racines du grand chéne
des Ecoles, nous dépérissons avec lui. Gardez done cette Philosophie en France au x1xe siecle que vous avez en main. Vous ne
la paierez pas cher. C'est la premiere édition, celle de l'Imprimerie Impériale. Je sais bien que les premieres éditions des philosophes n'ont pas de valeur, quand il y en a d'autres. Ce qui
en aura moins encare ce sera le rapport que le Ravaisson de
1968 fera sur la Philosophie en France au xxe siecle. Un cabier
de papier blanc ... i&gt;
Mon marchand, qui trouvait, comme tous ses confreres, que
les affaires n'allaient pas, en donnait peut-étre une explication
un peu fantaisiste. 11 est possible que les phílosophes vivent
mal, mais la philosophie vit encore et vit assez bien. La Revue
de M!taphysique, la Revue Philosopbique, le Jourual de Psychologie,
s'ils ont dú parfois réduire le nombre de leurs numéros, ne l'ont
pas fait par manque de copie. Mémeles vingt ans écoulés depuis
que M. Boútrouxdonnait, a l'occasion de l'exposítion de 1900,
une suite au Rapport de Ravaisson, fourniraient autre chose que
du papier blanc. C'est de ces vingt ans que d-ate le développement du bergsonisme, c'est-a-dire de la philosophie fran&lt;;aise qui
a eu, apres le cartésianisme, et bien mieux que le comtisme,
l'influence la plus universelle. C'est dans ce temps que Durkheim
a creusé son sillon laborieux et profond. Ces derniers mois
apportaient eocore des contributions importantes. M. Meyerson
continuait par l'Explícation dans les sciences la forte synthese
d' Jdentité et Réalité. Si la sociologie n'a pas encore comblé le
vide laissé par la mort de Durkheim (a quand la reprise de
l' Am1ée Sociologique ?) l'atelier psychologique continue fonctionner a pJein rendement. L'ceuvre importante de M. Pierre
Janet se continue. Le grand manuel de psychologie ou
M. Georges Dumas condensera vingt-cinq ans de travaux et
d'enseignement aura probablement paru quand ces Jignes
seront publiées. M. Fr. Paulhan, a qui la psychologie doit tant
d'observations et d'analyses depremier ordre, couronne ses travaux par cette interprétation psychologique de J'univers qu'est
le Mensonge du Monde. ll y a enéore une philosophie fran&lt;;aise.
Et pourtant, si on compare son état actuel a l'état d'il y a
\·ingt ans, on constatera sur bic:n des points un recul. Lisez ce
remarquable tableau de la Philosopbie (ranraise rontemporai11e,

a

REl'LEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

clair, raisonnable, impartial, que publiait l'an dernier M. Parodi.
Presque tout le capital d'idées dont M. Parodi fait l'inventaire
était constitué ily aquinze ou vingt ans. Les derniers lustres y
ont en somme peu ajouté. Le moment étail d'ailleurs favorable
un tel inventaire, car l'atmosphere philosophique estdevenue
tres calme, bien plus calme que l'atmosphere littéraire, ou, a
l'émerveillement ironique et 'injustífié de quelques-uns, meme
les querelles entre classiques et romantiques ne sont pas terminées. Les congres philosophiques mettaient aux prises, il n'y a
pas longtemps, des pensées ardentes et entieres : on n'a pas
oublié la bataille d'idées qui se livra autour du pragmatisme au
congresde Heidelberg. Aujourd'hui, s'il y avait des coogres
( depuis la guerre on a dü les remplacer par de vagues sympasia)
aucun probleme proprement philosophique ne les animerait de
la meme fa~on.
11 est méme certain qu'une atmosphere de défiance s'est créée
autour de la philosophie. Si la philosophie a progressé réellement
pendant la période qu'étudie M. Parodi, elle l'a fait en se tenant
dans un contact plus étroit avec les sciences positives, etsurtout en
reconnaissant, en isolant, en étudiant d'une maniere de plus en
plus scientifique des groupes de faits, ici faits psychologiques et
la faits sociaux. Le bergsonisme lui-meme, qui a repris la tradition des Schelling, des Hegel, des Schopenhauer, et qui a été
une recherche de l'absolu, ne s'est pas propasé d'abord de telles
visées, ne les a, pour ainsi dire, réa!isées qu'a l'état d'épiphénomene, et il a été d'abord et surtout une philosophie de la ·psychologie, puis une philosophie de la biologie. Aujourd'hui le
philosophe de premiere classe n'est plus celui que Comte appelait le spécialiste en généralité, mais le spécialiste tout court,
celui qui s'occupe de faits psychologiques ou de faits sociologiques. J'entendais dernierement un maitre de la psychologie
dire : C'est un philosophe ! avec la méme expression d'indulgente pitié qu'aurait pu mettre daos ce mot un adjudant en
train de constater qu'un agrégé de philosophie s'acquitte déplorablemeot de la corvée de quartier.
Si d'anciens « philosophes » traitent ainsi ceux de leurs collegues qui ont rengagé daos la généralité, il n'est pas étonnant
que le vulgaire soit encouragé a la méme ironie. J:.e militaire
appelle pékin tout ce qui n'est pas roilitaire, et le civil, comme

a

�LA NOUVELLE REVUE- FRAN~AISE

-0isait l'autre, appelle militaire tout ce quin'est pas civil. Soyons
done incivil et injuste au point d'appliquer ce terme de vulgaire
.a un esprit aussi raffiné et aussi élégant que M. Vandérem.
M. Vandérem, le plus parisien de nos critiques, indulgent et
aimable pour chacun de ses contemporains en particulier, se
rattrape quand il les tient par blocs, et de ces blocs il n'en est
pas qu'il poursuive avec plus d'ironiques sarcasmes que celui
des philosophes. Le jour memeou j'allai chez mon bouquiniste,
je venais delire au Luxembourg la chronique de M. Vandérero,
et je l'avais sous mon bras. M. Vandérem s'y scandalísait qu'il
y eüt encore des gens nommés philosophes, cornrne il y a toujours, parait-il, des astrologues ou des exorcistes. Je le montrai
a ce vieíl Hamikar, gardien somnolent de la cité des livres, en
luí disant : « Etonnez-vous maintenant que les afiaires ne marchent pas ! » Le vieillard lut, regarda la couverture, me dit en
me désignant l'adresse : « Ce qu'il y a de terrible, c'est que cela
se dise dans iine revue de la rive gauche ! Le boulevard a passé
l'eau. »
Le mot ferait aux Deux Rives une fin arutlogue a la derniere
ligne de NumaRoumestan, si M. Vandérem s'avisait de refaire ce
joli roman. Ce n'est d'ailleurs pas d'aujourd'hui que M. Vandérem s'en va d'une rive a l'autre proférant son Delenda Cartliago.
11 y a pres d'un quart de siecle que, frais émoulu de la classe
de philosophie, il s'empressa de pousser contre eJle le cri matricide de sa campagne dans 1a Rtvue Bleue : Une elasse a mpprimer.
Avant cet article de la Revue de France il avait employé a
peu pres les m~mes termes dans une page de la Revue de París,
que reproduit le second volume du Miroir des Lettres.
M. Vandérem, ayant écrit sur l' Energie spirituelle, des pages
quelconques ou il s'émerveillait que des « poules &gt;i lussent, ace
qu'on disait, Bergson, ajoutait : « Avez-vous réfl.échi sur ce
qu'était un philosophe et sur l'étrangeté de sa profession, ou, si
l'on veut, de son art? En général, le philosophe, a!'origine, c'était
un éleve exc.ellent, qui, des la classe de philosophie, a mordu au
_genre, montré pour les questions métaphysiques des dispositions
_précoces. Ses professeurs le louent, l'encouragent. Le voila
licencié, agrégé, maitre a son tour. Supposez-le doué de l'esprii
le plus médita:tif, le plus distingué, le plus autonome, allons
plus loin, mettons que ce soit un esprit supérieur. Au total

REFLEXJOKS SUR LA LITTERA TI.JRE

nous n'aurons qu'un homme - c'est-a-dire un étre aux moyens
limités, aux horizons bornés par la réalité, et saias aucune communi cation di recte ou in d irecte avec !'au-dela. C' est pourtant ce fai ble
humain qui assumera la charge de dévoiler tous les mysteres de
nos destinées, de prononcer sur tout !'insoluble et le caché de
l'univers, de dire le mot de toutes les énigmes que, depuis
l'aube du monde, l'humanité s'acharne vainement a percer.
Eh bien, cette immutabilité, cette infrangibilité de !a foi
métaphysique, apres une telle succession de ratés que ne couperent jamais un succes net, une précision acquise, une solution franche, que voulez-vous, moj, cela me dépasse. Il y a
vingt-cinq ans, au sortir des études, je ne pouvais me retenir
d'en écríre ma stupeur. Et maintenant encore, chaque fois que
j'y pense, je me sens rajeuni de vingt-cinq ans. »
Ne soyons done pas étonné qu'il y pense si souvent, et retenons ceci, que ces réflexíons ne lui vienuent pas dans ses
moments de maturité. 11 y a toutes sortes d'illusions juvéníles.
M. Vandérem s'imagine que la philosophie doit étre une commnnication. avec l'au-dela, etil lui demande les memes services
9u'a l'enquéte de l'Dpinion: Lu rnorts vivent-ils? ~e n'est pas
cela du tout. Le philosophe est, depuis Socrate, uu homme en
communication avec l'en-de~a, si je puis dire, c'est-a-dire avec
son monde intérieur, et qui cherche, et qui trouve 1 dam ce
monde intérieur. Un étre aux moyens fünités, un faible
humain, d'accord, mais ces faibles humaíns réunis en société
sont bien forts; le bon éleve dont vous parlez, celui dont vous
admettez que ce soit un esprit supérieur, il ne va pas plus a la
philosophie avec la seule faiblesse de ses moyens individuels
que l'ingénieur ne va ses machines avec la seule ressource de
ses dix doigts. 11 est appuyé sur les vingt-cinq siecles de travail
philosophique qu'il va tacher de continuer, comme l'ingénieur
est appuyé sur l'acquis du machioisme, de l'outillage et des
calculs humaios . Et, a moins d'étre fou. il n'assumera pas « la
charge de dévoiler tous les mysteres de notre destinée », de
« dire le mot de toutes les énigmes "· Il parlera d.e quelquesunes pourdire ce qu'on ensait, cequ'on en ignore, ce qu'on en
pourrait peut-etre savoir ... , comme M. Vandérern et moi parlons de matieres littéraires. Que dirioos-nous, l'un et l'autre, si
un olibrius, un occiseur d' innrcents, nous rencontrant sur le bou-

a

�720

LA NOUVELLE REYUE FRAN&lt;;AISH

a

levard, nous désignait en ces termes l'animadversion publique:
o: Avez-vous réfléchi, rnesdames et messieurs, sur ce qu'était un
critique et sur l'étrangeté de sa profession ? Et c'est pourtant ce
faible humain qui assume tous les mois la charge de juger tous les
livres, de prononcer sur le fin du fin, de discerner le bon et le
mauvais, de vous indiquer les auteurs dont vous pourrez un
jour revendre les premieres éditions avec de gtos bénéfices.
Qu'a+elle fait jusqu'ici, la critique? Lísez dans le Miroir des
Lettres ce que le plus intelligent de ces deux cocos dit de
Sainte-Beuve. Eh J,ien, cette imperturbabilité dela critique, apres
une telle succession de ratés, cela me dépasse. Chaque fois que
j'y pense, je me seos rajeuni de cinquante ans, je fais des patés
de sable et je monte daos la voiture aux: chevres ! » Je demeurerais stupide, rnais M. Vandérem ne serait pas embarrassé pour
explíquer a ce forcené que jamais critique n'eut de telles ambitions, et que ce qui existe vraiment ce n'est paste! critique, lui
ou moi, ou meme un Sainte-Beuve et un Brunetiere, rnais la
critique, c'est-a-dire un organisme daos le temps et dans l'espace,
ou plusieurs voix se font entendre, ou leurs contradictions
méme sont bienfaisantes en ce qu'elles multiplient les points de
vue, ou chacun pousse son idée, et ou la mise au point se fait
par une collaboration ·involontaire et spontanée. Il n'en est pas
autreroent de la philosophie.
M. Vandérem, continuant patiemment a éclairer l'olibrius,
pendant que moi-méme j'écouterais et m'instruirais, ajouterait
que cette critique, qui paralt a ce sauvage si conjecturale et si
follement ambitieuse, estarrivéea établir beaucoupdevérités, le
capital de vérités grace auquel nous nous promenons dans les
chefs-d'reuvre de notre littérature, non seulement en étres sen
sitifs, mais en hommes intelligents et de plus en plus capables
d'un plaisir réftéchi. Que si, jetant les derníers restes d'une
fureur qui cede a regret a la persuasion, l'autre arguait encore
des contradictions entre critiques, nous disait par exemple
qu'apres avoir interprété le théatre de Corneille par la lutte du
devoir et de la passion, on !'a interprété ensuite par la tension
de la volooté, et qu'on y voit aujourd'hui un autre príncipe, en
iittendant un quatrieme, mon éminent confrere lui ferait observer que précisément ce passage d'un point de vue plus extérieur
a un point de vue de plus en plus intérieur, cette série de recti4

REFLEXIONS SVR LA LIT'I'ERATURE

721

fication~ et de mises au point, représente une vérité vivante,
~ne vénté en mouvement, celle dont sont susceptibles les réahtés de l'ordre mornl.

a

a

Il arrive to~s l~s philosophes comme tous les critiques de
se tromper. Ma1s d abord ces erreurs se rectifient les unes les
autres. Et ensuite _H y a des manieres de se tromper qui valent
pour nous des véntés. Nous croyons que le mécanisme de Descart~s a été une erreur. Et cependant quelle terrible 1acune il y
.auran &lt;lan_s notre capital de vérités si cette ei:reur n'avait pas
été commise ! Quand M. Vandérem se livre a une exécution
de Domínique, qu'il n'aime pas, et qui est pour lui ce qu'était
Mada~ne Bovary pour Pierre Gilbert, un faux chef-d'reuvre, je
ne su1s pas de son avis, mais je ne puis 1ui dire autre chose
que d'y aller carrément et de pousser íerme. Car, apres avoir !u
M. Vandérem,_ie sais_ sur Dominique ce que je ne savais pas
.avant, ou que ¡e sava1s mal, que le roman de Fromentin a tout
ce qu'il faut pour ne pas intéresser le pur Parisien de Paris et
pour la meme raison qui fait que ledit Parisien mettra Baudel~ire
infiniment au-dessus de Lamartine et de Mistral. II y a beaucoup plus de vérité dans un critique que nous ne l'imaginons
quand nous ne sommes pas de son avis. Et il en est de meme
des philosophes.
Daos leur príncipe, toutes les grandes philosophies ont Ieur
áme devérité, et, au-dessus de leurvérité, il faut voir la vérité du
mouvement qui les complete les unes par les autres, du clairobscur mutuel qui met en valeur leurs lumieres et lcurs
ombres, de la ph_il~sophie qui les enveloppe comme la religion
enveloppe les rehg1ons, comme le sentiment de la patrie enveloppe les patries. II n'y a pas plus de quoi tomber en angoisse
&lt;lev~nt les contradictions apparentes de deux philosophies qui
.se completent que devant l'hostilité !!t la haine héréditaires de
deux nations ou de deux races dont chacune incaroe une fa~e
.de la réalité humaine et participe pour sa part a l'etre de la
planete. Mais le fait que l'illusion de M. Vandérem est un lieu
.commun nous !'indique comme naturelle et tenace. Et comme
toutes les illusions de ce genre elle a une double raison daos
le sujet et dans l'objet. Elle tient a un caractere des :sprits
ingénieux et brillants comme M. V:mdérem, et un caractere
de la phiJosophie elle-rueme.

a

�iÉFLEXIONS SUR LA Ll'ITERATURF.

72 3

LA NOUVELLE REVUE FRAN~.\fSI!

722

La derniere phrase de M. Vandérem est bien en place pour
nous montrer le bout de l'oreille. 11 en est sur ce probleme au
point ou il en était il y a vingt-cinq ans, c'est-a-dire qu'il exigeait autrefois de la phi!osophie une certitude instantaoée, et
qu'il conti.nuc en exiger vainement une pareil1e. Lorsqu'il
demandait son professeur de pbysique comment se comporte
une colonne de mercure sous la pression atmosphérique, son
professeur d'histoire quelles furent les conséquences du traité
d'Utrecht, son pr-0fesseur de lettres quelle était l'originalité
des .,_\,feditations, chacune de ces questions comportait une
réponse immédiate, a peu pres d~finitive, et a laquelle Yingtcinq ans .d'intervalle ou de réftexion ne cha.ngent pas grand'chose. Certes il fatlait apprendre tout cela, c'est-a-dire l'acquérir
successi',ement et dans une durée, mais, une fois acquis, cela
restait incorporé un capital de connaissances, cela s'exprimait
vingt-cinq an$ apres dans les m~mes termes que vingt-cinq ans
avant. Une connaissance purement scientifique (les connaissances p11reme11t scientifiques ne font d'ailleurs qu'une faible
partie d'une science), une fois a,cquise, est soustraite la durée.
ll n'en est pas de méme de la philosophie, qui est une connaissance vivante, qui vit et dure avec nous : connaissance qui ne
peut se transmettre immédiatement, se caser dans un cours,
dans un dictionnaire, s'enregistrer sa place et sur sa fiche. Si
Socrate et Pla.ton ont fondé la vraie philosophie, c'est qu'ils
l'ont sentie etcomprise ainsi: l'ironie, la maieutiqueJ'induction
sont les moments d'une durée qui ne peut pas s'abréger, les
étapes d'uoe ,•ie que l'esprit doit 'rivre, le progres d'une intelligeoce qui fleurit et fructi-fie et laque11e le livre n'apparait que
comme un pis-aller, comme un instrument ambigu qu'il faut
savo'ir maniera. bon escient. M. Vandérem a employé en bon Parísien et en galant homme vingt-cinq années de sa vic, et a acquis ·
5ur bien des points (singulierement en littérature) une rich.:
expérience. Mais en matiere de phiiosophie ce qui était pour lui
la « sortic des études » en était pour d'autres le commencemeot,
et ceu1'-la, s'ils ont réfléchi pendaot ces vingt-cinq ans, s'égayeront fort de ces Hgnes du sympathique critique : « La métaphysique ... queHe faillite ! La métaphysique n'a que quelqucs
prob1emes résoudre. Passez-lés en revue et voyez ce qu'on
nous a appris uleur sujet. Nature d~ l'ame, nature de la cons-

a

a

a

a

a

a

a

a

a

ci_ence, - néant. Rapports du pbysique et du moraJ, _ néant.
Liberté, vol?nté, - néant. Perceptíon du monde extérieur, _
néant. Surv1e ou aoéantissement de l'ám.c apres la mort ~
néant, Destinées origineUesetfutures de l'homme, de Ja création,
- néa~. » Ce qu'on nous a appris ! Le on du régi.ment ! 01t ne
pouva1t vous apprerulre que ceci, que c'est vous-méme qui
de:ez vous apprendre vous-méme, vous aider, et le ciel des
ph1losophes vous aidera.
On disait
Mac-Mahon, passant
c.astelnaudary qu'
bataille s'était livrée laau temps de Louis XIII.« All ' d un~
é
d· 1
ons onc .
r pon 1t e _maréchal, si c'était vrai, ~a se saurait ! » Et, bien
que les certitudes &lt;le l~ philosophie ne soient point, je le répete,
comFables celles d un maouel d'histoire, 00 peut assurer
M, \ andérem que sur tout ce qu'il dit et qu'il fait suivre du mot
n_éant (s~os nous occuper de ce qu' « on » a pu lui apprendre)
s1 !es ph1losophes n~ savent pas tout (la métaphysique n'est
qu _une co~pe_ abstra:tte et verbale sur la totalité vivante de la
philosoph1e) 1ls en savent déja pas mal, dcpuis vingt-cinq siecles
. qu~1ls travaillent.
_
, « Nature de l'ame , nature de la conscieuce _• ",_Depu1s qu avec les Nouveaux Essais su1· l'Etztendement
-!fumai~ 11dée de petites perceptions, de subconscience, a été
mtrodu1te dans la philosophie par Leibnitz, ne sont-ce pas vraiment des mondes nouveaux que la psychologie a découverts en
nous ? Et l'étude de « l'áme », c'est-a-dire des faits psychiques
n_e progresse-t-elle pas par des fouilles expérimentales et inté:
11eures la maniere dont l'archéologie préhistorique ou grecque
progresse par des fouilles daos la terre et dans le passé ? Une
synthese de psychologie cesse d'étre vraie au bout de dix ans
comme une synthese de préhistoire. Ferez-vous de sa sauté et
de sa croissance un argumeot contre sa valeur ? Le vieillard qui
peut porter toujours le méme vétement a-t-il meilleure santé
que l'adolescent qui fait craquer le sien tous les six mois ?« Rappor~s du physique et du moral. '&gt; C'est précisément une
des quest1ons que les philosophes,
force de tatonner et de
s' obsti?er, ont fait entrer daos le domaine de l'expérimentation.
- « Liberté, - volonté .. » Le probleme de la liberté est le type
des problemes que l~ ph1l,~sophie, vrai dire, ne peut pas prétendre résoudre.' ma1s qu il appartient chaque philosophe de
résoudre ses nsques et périls, en tant qu'il éprouve en Jui, plus

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�72 4

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

consciemment que les autres hommes, la oature humaine: qu'on
croie a la liberté comme Descartes ou Bergson, au déterminisme
comme Spinoza' ou Stuart Mill, la philosophie est l'art de faire
en soi de la liberté. Il n'est rien que la philosophie démontre
míeux que la liberté intérieure, puisqu'elle est cette liberté. « Perception du monde extérieur ? » Ici encore il n'y a qu'a
ouvrirun manuel de psychologie pour voir que c'est un point
sur lequel oo sait beaucoup, et chaque jour de plus en plus .. « Survic et anéantissement de l'ame apres la mort ? » Le ph1losophc fait beaucoup mieux: que résoudre ce probleme: 11 atte~nt
une région ou ce probleme ne se pose plus., La rh1los~ph1~,
dísait Platon, est la préparation a la mort. Il n est nen, d1t Sp1noza, a quoi le sage pensc moins qu'a la mort. Deux pensées en
apparence contraires et qui signifient la meme chose ( comm_e
bcaucoup de prétendues contradictions des philosophes ~ a s_a v~u
que la philosophie consiste a développer en nous cette mtens1té
et cette clarté de vie intérieure qui excluent l'idée de la mort.
Cela s'apprend en plus ou moins de viogt-cinq aos, e~ tout cas
pas aussi rapidement que la loi de Mariotte ou le mao1ement de
la mitrailleuse. - &lt;&lt; Destinées originelles et futures de l'homme
et de la création ? » Croyez-vous qu'elles soient écrites ou
qu'elles aient été écrites quelque part, que ~ela puisse se
trouver un jour tout fait comme une tragéd1e perdue de
Sophocle, ou se recomposer daos un laborato_ire co~me la
synthese de l'albumine? Le philosophe ~o~s fa1t p_réc1s~ment
comprendre la aai'veté et la pauvreté de 1att1tude q ~1 cro~t que
]a question pourrait etre résolue meme par une mtelhgence
infioimeot plus puissante que la nótre. Les destinées de l'hom.me
et de la création seront ce que nous les aurons faites, ce que le
travail de l'homme et l'effort de la création auront réalisé. C'est
un probleme d'action, non un probleme de connaissanc_e.
Je voudrais faire toucher a M. Vandérem sur un pomt plus
précis le néant de son Néant ! Sa Vie des Le~tres se te~mine généralement par une indulgente revue dramatique. 11 a1me le théátre. II aime y rire. Or le plus éminent de nos phil~sop~es a
composéun petit livre charmant et profond, capable d expl_1quer
a tout homme cultivé ,les raisons du rire et la nature ph1losophique du comique. Je ne pense pas que M. Vandérem soi t ~ssez
béoticn pour nous dire qu'íl ne s'en soucie pas plus que N1cole

RÉFLEXIONS SUR LA LITIÉRATURE

ne se souciait de savoir comment on fait U. Nicole au moins
n'arrttait pas daos l'escalier le maitre de philosophie pour lui
dire : « La philosophie, hein ! quelle faillite ! » Or voila une
théorie du rire qui date de viogt-cinq ans ( ceux que retrouve si
facilement M. Vandérem) et qui n'a pas bougé, et qui demeure
vraie pour les philosophes, et qui résoud définitivement la
qucstion ou plutót la partie de la question a laquelle elle s'applique. M. Gcorges Dumas, dans son Traité de Psychologíe, apres
avoir énuméré les autres théories du comique, s'arrete a celle-ci,
qu'il considere comme la bonne. Sur ce petit probleme qui intéresse tout homme de théátre et tout homme qui rit, la philosophie arrive a une solution, a une vérité. Et la théorie est telle
que M. Bergson n'a pu la trouver que par application d'unc
théorie beaucoup plus générale, d'une théorie de la vie et de
l'etre. C'est du ciel de la métaphysique qu'elle descend, pour
éclairer de conscience son plaisir, sur le fauteuil d'ou M. Vandérem écoute Mais ne te promene done pas toute nue ! Le vieil
apologue est toujours vrai : les boulevardiers de Milet se
moquaient de Thales et de ses inutiles spéculations philosophiques ; une spéculation du philosophe sur les olives les ramena
a des vues plus justes.
1
Mais si les littérateurs Írappent les philosophes de ces verges
d'ailleurs bénignes, hátons-nous d'ajouter que les philosophes
ea ont coupé au moios quelques-uoes dans les osiers qui séparent leurs champs respectifs, les champs sur lesquels ( car ils
sont bommes) ils veillent parfois jalousement. Et ici nous touchons aun caractere de l'objet meme des critiques de M: Vandérem, je veux dire de la philosophie. La philosophie progresse
par les découvertes, par l'originalité des philosophes. I1 est naturel, et nécessaire, et utile, que le philosophe, devant son invention, soit beaucoup plus frappé par les traits qui font différer
cette invention des autres idées philosophiques que par les traits
qui l'eo rapprochent. Il sera porté adiviser la philosophie comme
nous divisons tous l'histoire humaine : Avant moi. - Apres
moi. Avant rooi un conflit de systemes également probables, de
dialectiques ad verses qui disputaient iadéfiniment sans solution
certaine. Apres moi la connaissance de la vraie philosophie,
celle que j'apporte. C'est la un idolum trib11s qui entre toujours
daos l'équation personnelle d'un philosophe, meme dans celle

�726

LA NOUVELLE REVUE FRAN~IS:lt

de Leibo.itz. Et pourtant Leíbnitz se faít !'interprete de la perennis philmopbia lorsqu'il dit cette paro le profonde que les systemes
sont presque tous vrais en ce qn'ils affirment et faux en ce
qu'ils nient. Une maniere pour eux d'etre faux consiste précisément a nier les autres systemt:S, comme ootre maniere d'~tre
injustes consiste a o.ier les autresindividus. Mais entre nier tous
les autres-syi;temes et nier toute la philosopbie, il n'y a plus
alors que l'épaisseur de ce systeme qui se croit privilégié, c'est➔
a-dire, pour le souffie de l'opinion, qu'une feuille de papier. Au
contraire toutes ces feuilles de papier, rfonies sous forme d'un
livre qui n'est d'ailleurs jamais achevé, résistent a.u vent, et, a
plus forte raison, a la bou:ffée de cigarette que M. Vandérem
cnvoie oégligemment contre elles.
ALBERT TlflBAUDET

CHRONIQUE DRAMATIQUE

GvM.NASE :

Ama11ls, comédie en 5 actes, de M. Mauricc

Donnay.

Ubu-Roii par Alfred Jarry, avec les croquis de l'auteur et une
préface de Jean Saltas (Fasquelle, édit.)
Le Gymnase a repris Amants~ de M. Maurice Donnay. Je me
rappelle un médaillon de Jules Lemaitre, évoquant M. Maurice
Donnay au temps du Cbat noir, sernblable alors a un mandarin
annamite, devenu depuis l'auteur d' Amants, qui éta.it son chefd'ceuvre et qui était peut-étre un cheí-d'reuvre, quelque chose
comme la Bérénice de notre ternps. la page était jolie, gracieuse,
ondoyante, nuancée, un peu sceptique, pleine de toute la
finesse intelligente de Jules Lemaitre. Vingt-sii- aos ont passé
depuis la preruiere représentation d'4mants. Si cette piece est
restée le chef-d'ceuvre de M. Maurice Donnay, est-elle un chefd'reuvre? Voila ce que je ne me mélerai pas derechcrcher ni de
décider. Je ne sais trop, d'ailleurs, je l'avoue, ce qu'est un chefd'ceuvre. 11 y ena tant, fennement reconnus comme tels, qui sont
pour moi le vide, l'ennui le plus p-rofood l Ce que je puis dire,
c'est qu'aujourd'hui encore la piece de M. Maurice Donnay nous
touche, qu'elle a gardé de la Yérité et que nous pouvons, hommes et femmes, retrouverune part de nous-mémes dans ses personnages. Le dialogue lui-méme n'a vieilH en aucune fai;on.
Sobre, juste, merveilleusement suggestif dans le domaine du
senúment et de la passion, dounant plus a entendre qu'il n'exprime, il semble écrit d'hier. Vingt-six. ans ont done laissé ces
mérites intacts. Est-ce une épreuve suffisa.nte et peut-on en conclUie que ces mérites resteroot tels désormais? Alors, A manis
est un chef-d'reuvre, pour les gens que ce mot intéresse.
On connait le sujet. Nous sommes dans la société parisienne

�• LA IIOUVBUII UVIJJI

PIAIICAJa

EUgaote et oisive et mime un peu noceusc. Un bomme, une
bme ,e rencontrent, ,e plaiscnt, s'aiment et deviennent
IDWIII. De la part de Claudine comme de la part de Vhbeuil,
c'est le grand amour, tem~rt! i la surfacc par les obligations
mondaines et par ce fait que Oaudine a i ménager un vieil amaot,
baucoup plus igé qn'elle, de qui elle a une filie et dont la fortune luí assure son cxistence luxueu,e. Ce grand amour va aaos
encambres pendant huit mois. Puia, se refusaot i tromper le
vieil amaot dont il est devenu !"ami, Vétheuil met Oandine en
demeure de tout quiner pour partir avec lui, ou de rompre leur
liaison. Cest i cene seconde alternative qu'ils se résignent.
Nous les voyons dans la scéne de leur séparation Mlinitive, sur
la tenuse de Pallanza, deYant un paysage merveilleus, dont la
beauté et la mélancolie s'accordent avec ce moment si déchirant
pour eux. Vétheuil est toujours résolu. Claudine hésite encore,
partagú entre son amour et l'idée de la sonffrance qu'elle causerait i 100 ,·ieil amant en suivant Vétheuil et en lui découvrant
aimi la vérité. Enfin, elle se résigne. Vétheuil partira. Tout sera
fini. Tous deus se grisent de la grandeur de leur sacrifice. 11
oemble qu'ils offrent en exemple les amants qu',ls auront éti,
pftférant renoncer aleur amour plutót que de le souiller par la
trahison et le partage et plutót que de le conserver en faisant
IOulfrir autrui. Vétheuil part et Claudine s'écroule avec les ais
d'une femme i bquelle on arrache !'ame. Nous les retrouvon1 tous les deux deus ans apres, daos une f~te mondaine,
Vétheuil, retour d'un grand voyage, va se marier. Claudine, de son cóté, va épouser son vieil amant. lis se donnent mutuellement la nouvelle en toute cordialité, comme
deus amis qui se sont vus il y a huir jours, saos le moindre
tremblcmcnt dans la voix, la moindre hésitatíon. Dirait-on qu'ila
ont été l'un pour l'autre toutc la tendressc et tour l'amour? lis
en parlen! pourtant, de cene tendresse et de cet amour. 111 cher•
chent le temps qu'ils ont duré. Huit mois l II semble qu'ils
,e rendcnt compte pour la premi/,re fois de cette longue dwée
et en aient quelque surprise. lis échangent quelques 10uvenin.
lis rappellent cene terrasse de Pallanza et ce paysage merveilleux, témoin de leurs demiers baisers, de leun adieus, de leur
cruel renodcement. Erions-nous assu fous l semble-r-il qu'ils se
dioenr chacun intérieurement. lis se l'avouenr d'ailleunidemi•

CHIOIIIQlll! DIAIIATIQD&amp;

mot. Comme cene terrasoe était petite et meaquine, comme ce

paysage ~ t truqué, au fond l Et ce cb1nteur, avec ia romance
daos le loinrain, qui scmblait chaorer li tout cxpres pour eus ?
Un compere sdrcment aux gages de l'hOtel et qui, du reate,
chaotait al&amp;euscment du nez l lis sourient, amusés de tout ce
pusé, et ensuite se quinent, en se souhaitant i chacun tout le
bonheur possible. l'einture cuete, sensible et émouvante de
l'amour. Les gens qui aimenr les grandes phrascs, le désonire,
les cxagérations peuvent la trouver fade et insuflisanre. Laissona
les dirc. Elle est vraic et elle ut bumaine, ce qui vaut mieux
que le lyrisme et l'emphase. Son grand mérite, comme je l'ai
dit, en plus de tout ce qu'elle exprime, est encore dans tout ce
qu'clle suggere dan, !'esprit du spectateur. Les penonnagcs ae
a'expliqueot pas, ne se jugent pas, ne se racontent pas, ne se
répandent pas en discours sur leur cas. lis parlent, ils agisscnt.
Nous tírons la conclusion. Nous révons, en les voyant, a ce
qu'est l'amour. Vétheuil et Claudine se sont aimés. Pendant
huit mois, une étemiré l ils ont été tout l'un pour l'autre, ils ,e
sont fait souffrir mutuellement, !'un exigeanr, l'autre jaloux i
l'txces, ils se sont quittés tout l'étredéchin! commedesétresiqui

on arracherait le creur, et un jour, se retrouvant, ils sourient de
tout cela, qui leur apparait puéril,, eugéré, un peu théitral, un
peo comique.

Aprcs cela, j'aurai, bien des chose, adire sur la morale de
Vétheuil et cellc Je Claudine. Le premier préf/,re rompre plutót
que de !romper un ami et la seconde s'y résigne plutOt que de
faire 10utrrir son vieil amant en le quittant. Le premicr me semble manquer du sens du comique et la seconde s'exagérer la
situation. l'homme qu"on trompe o'cn souff're que s9il le sait.
S'il !'ignore, et c'est un devoir en effer de tout faire pour qu'il
!'ignore, il n'en souffre nullement. Véthcuil est un bon jeunc
bomme, au fond, pour ne rico sentir ainsi de tout le piquant
que donne i l'amour le spectaclc de l'homme qu'on trompe et
des mille rusos et adresses de la femme pour satisfaire son
amour saos ríen déranger de sa traoquillité. Molim seul a pcint
au vrai le mari trompé, personnage comique s'il en est. Ce qui
est curicux igalement, dans ces sortes d'bistoirc, c'est qu'on y
donne généralement beaucoup plus d'importance A des scrupules de morale purement inventé, qu'i la répugusnce pby,ique

�73º

LA NOUVELLE REVUE FRA..'-vAISE

résultant du partage et, au moins

amon

avis, autrement impor-

tante.
J'ai parlé du style sobre, juste, natutel d'. Amants. ~es personnacres de cette piece s'expriroent comme ils le feraient dans la
vi: et les diverses scenes de l'action dans laquelle ils nous sont
montrés n'en sont que plus éloquentes. C'est par la qu'ils nous
touchent, qu'ils nous intéressent et que nous nous recorinaissons daos eux. 11 paraít pourtant que ce style est passé d~ 1~ode
et ne dit plus rien aujourd'hui. Du moins uu de nos cnuques
dramatiques l'a apprécié ainsi :
Il faut encoredire, qu'au moment ou Mauri'ce Donnay donnait Amcmts, on n'apercevait pas, comme aujourd'hui., que le
mouvement réaliste avait substitué l'étude des instincts et des
tempéraments au théatre d'imagination, de psychologie superficielle • une nouYelle et vaste route venait de s'ouvrir ávec
Anzoure:tse, la physiologie allait dorénavant élargir l'étude de la
marionnette dramatique ; Henry Bataille venait, et comparez
présent le désespoir de Claudioe Rosay avec les béroi:nes pantebntcs des arandes comédies de l'auteur de la Femmenue. Amants
ne semblc O plus qu'une ceuvre charmante ou la passion n'est
qu'¡ fteur de peau, dont la vie s'est peu peu tirée.
.
On ne saurait níer, en effet, tout ce que MM. de Porto-Riche
et Henry Bataille out apporté de ncuf dans la peinture des choses de l'amour. On parle daos leurs pieces un langage qu'on ne
parle nulle part, et quiconque, daos un salon, s'aviserait de s'exprimer comme s'expriment leu~s perso~nages, fer~_t éclater de
¡ire pour tant de recherche et d affectat10n. ~ cntique_ dramatique a bien raison de les admircr sur ce pomt. Pou~ mvent_er
des personnages, des situations et jusqu'.3- un_v?cabulaire ~t:a~sser bien loio derriere eux le aaturel, la s1mphc1té et l.a vénk, 11s

a

a

sont des maitres.
I1 y a deux écrits qui étaient merveilleusement de circonstance a la déclaration de guerre et pendant toute la durée de
celle-ci. Cest le Joujou patrwtisme de R.emy de Gourmo~t et
c'est Ubu-Roi d'Alfred Jarry. C'est saos doute pour cette ra1son
que l'auteur du premier l'a si bien re~ié,_ aux applaudissements
des patriotes d'antichambre, et que 1é~ttc~r. du ;econd? alors
qu'il était épuisé et introuvable en hbraine, s est s01gnc~sement abstenu de le rééditer. Je u'e:xagérerai pas les mén-

&lt;:HRONIQUE DRAMATIQUE

73 I

tes d' Ubu-Roi, écrit par Jarry quand il aYait quinze ans, et qui est
.avant tout une farce et n'est que cela. C'est toutefois une farce
qui asa portée et sa signifi.cation et ce n'est pas un signe négligeable que le nom d'Ubu soit entré dans la langue comme le
synonyme de l'irnbécile épais et prétentieux. Ubu-Roi esta lui
seul taus les bouffons de la société bumaioe. C'est le personnage o.fficiel étalant son importance et sa niaiseríe. C'est le
magistrat en costume de carnaval qui juge sans scrupules. C'est
le discoureur civique qui abuse les foules et se fait un tremplin
de leur crédulité. C'est le bon dtoyen qui l'écoute bouche bée
et réalise lui-méme sa propre duperie. C'est le naif, étcrnelle
victime ae son aveugle docilité, qu'eotraineot un roulement de
tambour et un claquement de drapeau et qui court se faire trouer
la « gidouille l) pour.Ie grand profit de plus malins que lui. Cest
le petit boutiquier, le petit employé, qui gobent commeparoles
d'évangile les plaisanteries qu'ils lisent cbaque matin dans les
journaux. C'est le romaacier genre M. Paul Bourget, avec ses
.romans solennels destinés a améliorer la race, la société, la morale et la poli tique. C'est ... C'est en un mot la betise bourgeoise
universelle daos toutes ses manifestations odíeuses et grotes-ques, cruelles et poltronnes et contre laquelle rien ne prévaut
que le rire et le mépris. Cette nouvelle édition qui vient de
paraitre d'Ubu-Roi permettra de relire cette énorme bou:ffonnerie souvent pleine de traits si humains. On l'a augmeotée de
-0essins de l'auteur et d'une intéressante préface du docteur Jean
Saltas, qui nous raconte les derniers jours d'Alfred Jarry dont
il fut l'ami et le collaborateur. J'ai souvent pensé que les gens
qui oat connu Alfred Jarry de tres pres devraient écrire leurs
souvenirs sur lui. D'ici quelques années personne ne rcstera
fayant connu et cette curieuse figure littéraire n'aura pas sa
biographie exacte. On trouvera égalemeot aux dernieres pages
de cette nouveUe édition la fameuse Chanson du Décervelage
que tout un cénacle littéraire savaít par cceur et chantait U)JX
enviroos de 1896. Ou est-il ce temps que, traversant París
sur l'impériale de Clichy-Odéon, tout le Mercure, en la
personne de son directeur, accompagné de Madame Rachilde,
de Jean de Tinan, Henry de Bruchard, Christian Beck, Fanny
Zaessinger, Jarry lui-méme et le sigo.ataire de ces lignes,

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ll'olmlLL1i UYVa ff"Jlll:,ltoule dilcw1ioa; ce qui rend lés poUmlques moina absains.
'l'J'CIII ne aoil. Ainti a'attúue moa regretd'abRger id mae ilude
,¡uej'aunia voulae pl111 complete: l moina d'oppo,u livie l
)me, le critique peot tout jlllle iodiquer au lecteur quelqacáce de l'objet. qu'"d c:nintde lai voir n ~ .
Coatre la Guerre, Alaia 1'épape de redlre tout ce
a'atta oot bien dit. Lea gnoda viaiooa de IIOWÍraDCe et ~
mort, il la auppoae uaez práentea l nos mimoira pour que
, - de 111011, aa paaage, aufliaent l lea rivet11er. Son gnod
elloit eat d~msister sur • cette cootninte militaire que cbaam
'ftllldnlt l,ien oablier, parce qu'elle d&amp;honore la gaene • : il y
a d'anl ceci, que, dans Y1bolitlon des liben&amp; civile■, l'hnpor. _ et la aottiae et 11 tyrannie oat bc2U jea ; U 1t111ble!'f'Alain n'alt va, d101 tontea les actioos des chefs, que Yotgqell
e COIIIIDUder et DOO le zele l bien aervir. Lai- et.a.
éldmer d'1tria • propre espirience fasqo'l que( point la niloD
• ladiphf &amp;oh ee, jostifient la rmcaoe du ■ol&lt;w m«0n-.
Volci qui doit nous troubler d■vantagc : coovaiDCU que 1c¡Dllftitl d'in~ ne sont que l'occuioo des guerra, la aa..
pnifoDdea baot • dlDs les pasaiooa, ti presqae toutea noble■ ••
Alaill tient l cteur de prouver que la noblesae des c■uaes diapa,
nlt tDlllle daos re&amp;t; ce aoolcoement d'enthoasiume aboatit
1 e an rarar:re m&amp;:aoique, oil la force mor■le ne s'emploie
¡.m.i.1 cboisir, m1i1 toajoon l supporter •· • Le devoir, d..,.
le plein do mot, soppoae une délibbation l part soi, doot
- t dq,end, s■nl IDCDlle cootraiote • ; or lci • toas IODt form ;
B y en I aeulement un bon nombre qui coarent plus me que
le genclmne ne les pouue •• toat le ~me &amp;ant moott dellelle eone qu' • U n'y a d'khappie que cootre l'ennemi •·
• Com-t uvoir ai la bonne volonti lllffir■it i ca ICIHIM
111blimea qaand toutea lea prkautions sont pmes pour le ca
a6 elle DllllqDCl'lit? • U ~ oil celte volontt s'aflirme i
voh claiffl et haute, naez de motlfs mllés expliqoent nn
memonge l11vnlontaire, mea~ 2llI autres et l soi. Un
lelll motif y suftir■it : • Nul ne se battrait pour un difí&amp;md
oalioos, au líen que o'importe quel bomme ae baltra
pour prouoer qu'il n'est pas un l:lche... 11 s'agit de proa-• publiqaement et aolennellement, qu'on sait ~ourir. •
leí, le but est .Orement dépusé. 11 n'est pu vm que te.
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llom.m. IICOtplbl ele ~ - - biell poar ll'i1Ílpcb11e qaai:
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IMl 41WC la pa,,dear ele retron exip rappui el'■- 'lilol5.
Codlnle rigorisme bnden, la paroledeSpi-• lliea forlél
• 11 ne ae peut pu qae l'ho- ■oit p111iom ~; " lllaion que d'ffiger d'lln aeal genre de IICrifice ane , . _
'lvl 4n • !Mtlle l la plup■rtda ~ - lmmÍlllt.
lteleaóos aealement «ci : c:oncevoi, la pene ea ~ c'ec
im■giuw, poar ■oi-m- et poar les 1utreo, ooa p11 aeale- t - pfril 'l'Oloatailement drontt, mals cette
e&amp;ttfu.c oU la volonté ~ aombre et ne retroa,,e rieo de •
aodtn1 motlfs. C.. ne ser■ phn le moment de 11 dilib&amp;mon l
p■rt IDi; il fautclonc qu"elle lit lien d'fl■llce. Atan -iemeot,.
cea fMC8UüunS eontre soi-meme, cette contnin~ futun, edAlot IDlft 'fOll!oir, il ratera vr■i qu'on les a - • • almi
,pa'une ftmme peut noir voalu l'eafant qu'elle maaclit i ri- .., _ ClOUChes et son P""PR danger de mort:

e,, ;J.

••t

•en-

La pem, dq,asse toujoun les prn!siom et le possaole. Aa moou les fon:es humaines sont A bout, il faut marcher eacm, ; ao
_ , o6 la paskion n'm plus tmable. n faut lmir encorr. L'Gt
mllhaiJe ••nerce au ddl de ce qn'un bomme peut \'1IUloir. Dam un
i-.me---i-,-cleslor&lt;IOI innorables,iy
•prfs le demier 6clair de -..lontf. La gucm s'itcbtot por
mea!

--1--..

................. i-.

·-•¡,.;,·-•

CIIO¡daani!es, . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

de rlllimal collcctif donne la victoire. Ju,que-U. la g,,o,re est 11t ;,,.
btillant, et non sana risques. Mais, _ , _ on sail, le pbts brillana CIDtl..,.. s"accommode av« la fuite ou la capirulation, da que la p■mo
est ju~ perdue. Or c'est ici que l'an militaff produit sa dcrui,n
etreu, i la stupeur du guerrier bore, qui CSt rq¡ulm-en,eut hottu.

Nel ll'in ae 1,a~ poar ~e ba1tu ; gaene et a,ntninft: 'fOllt
doncenaemble. Tel eat le mal au 1Ujet duque( on we demancleai
le■ h_.10t1t vr■iment ridaits il r,ccepterpour co,pécbe.-mal plasgnod. ~'on oepeutdécidersanscoosidt!rerrennemi.
U11 dea tr■ita qni mettentl partee lin-e d'Alain aur 11 guene,
c'est le peo de place qu'y tient l'enoemi. Et c'est &amp;1111i le ~
q,(il y tleot, coofu,tüfmeut l l'cspérience da 10lda1. Car en
en cene gucn-e plns qu'en tolltle Rlft, les bales et les
obu, p11md les mines et les npes, le ■old111 penuit fort ¼
l'emiemi d'en &amp;ce, 111 wiain ola seaeur, non pDl l'Eoaemi

�LA HOUVELLE UVUB FIANCAJSB

736

a

tout court, ses desseins, aux conséquences de son triompbe
éventuel ; cette pensée, disons-le sana ironie, étant plutot
réservée aux. civils. L'auteur remarque autre chose : • Je finis
par apercevoir ceci, que les hommes de troupe pensaient beau,eoup faire la guerrea l'ennemi, et que les officiers pensaient
bcaucoup
faire la guerre aux hommes de troupe; et, quelle
que !Ot la fortune des armes, nous étions vaincus, nous autres,
daos cette guerre-la. » D'ou ce soup~on, que l'ennemi (l'Ennemi,
tout court), pourrait étre une illusion que tout pouvoir entretient pour se conserver et s'étendre, un prétexte dont usent les
Importants pour justifier leur Importance et brimer les Insou.ciants. Ils n'auraient pas méme en cela besoin d'inventer ou de
feindre, puisque l'illusion est ancienne, et crée saos cesse a
nouveao son objet. « Les passions ont cela de redoutable
.qu'elles sont toujours justifiées par les faits; si je crois que j'ai
un ennemi, et si l'ennemi supposé le sait, nous voila ennemis. » Vérité partielle ne pas oublier; bon conseil de sangfroid, bonne raison d'espoir. Mais qui ne dispense pas d'autres
le~ons. L'encbainement de l'histoire en notre Europe est tel
qu'une déñance préalable, mélée toute bostilité, parait en étre
le facteur le plus constant. Toujours pourtant il s'y joint
.d'autres causes; oserai-je affirmer qu'elles ne suffiraient point?
L'bomme a-t-il si bien chaogé depuis la conquéte du Nouveau
Monde, que jamais plus un peuple confiant ne risque d'éprouver
10udain ce que pise un ennemi ?
Non pas l'homme ; plutot les sociétés -bumaines. Les condi1ions de la ricbesse collcctive, sous un régime de production
índustriellc, n'encourageot pas les pilleurs de trésors; et les
intéréu réels,
tout bien examiner, ne trouvent plus leur
.compte dans une agression. C'est qu'une agression c01ite cber.
La preuve cesserait d'étre stire, sitót que l'agression redeviendrait facile; ce qui génc fort pour désarmer. Et cene preuvc, si _
forte aujourd'hui, restait faible, tant qu'ellc paraissait étre
démentie par le Fait. a Derricre tout document il y en a un
,autre », ré~te Alain quand on soulive le problcme des responsabilités. Pour moi, cherchant dans ce passé récent quels concessions et accommodements étaient possibles de notre part, je m'ardte court devant cette garantie derniere qui devait nous étre
aemandée . .Remontant plus haut, j'évoque non le péché radical

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a

NOTES '

737

d'une race, mais l'état d'esprit que créent chez un peuple trois
entreprises audacieuses, impunies, suivies d'une éclatante prospérité. Dans une entreprise nouvelle, les risques passaient le
profit; seule une grande passion pouvait les masquer. Mais·
parmi les causes des guerres, Alain considere toujours ces pas•
sions brusques, ces passions chaudes qu'une parole claire et une
sage attitude sont capables de calmer. Pourtant une passion
froide et lente, bien enracinée daos l'étre et une passion
attentive tous signes de faiblesse encqre plus qu'a tous défis,
dominant la pensée, est ce qui donne sa marque propre au
demier grand Evénement.
Certes il est instructif de considérer d'abord l'Institution, le
fait qui dure ou se répete, avant de passer ces Evénements
dont la variable apparence trompe aisément nos regards. Car
plus d'une fois l'Institution a créé l'Evénement ; plus d'une
fois I'organisation guerricre entraina le retour des guerres. Mais
a nier la différcncc réelle des évéoements et des intentions qui
de part et d'autre en décident, a mettre ensemble volouté de
défense et volonté d'attaque, appel a la contrainte et refus de la
subir, a ne jamais supposer en leur place qu'une méprise
mi1tuelle aggravée par la colere, ou ne comprendra qu'a demi
la nature de l'Institution. Devaot taot de guerres passées, saos
m'attarder aux documents, j'admets pour cbacune qu'il aurait
mieux valu qu'elle n'etlt pas lieu, et d'abord qu'il n'y e-Ot personne ala vouloir ; mais non pas que tous l'aieot voulue de
méme, ni que ceux qui ne la voulaient point aient eu tort de
l'accepter. Avant de condamner la juste résistaoce, il faudrait
mesurer tout ce que nous luí devons ; songer qu'elle a laissé sa
trace daos ces égards imparfaits qu'aujourd'hui l'homme a pour
l'homme daos le cas mémc d'une défaite ou d'une soumissioo
docile; songer aussi que saos la crainte d'une résistance toujours
possible, les motifs plus élevés qu'elle devanee et qu'elle appuie
seraient menacés d'une prompte régression. Remettre le sort
de fopprimé au bon vouloir de l'oppresseur, n'est-ce pas
cela que mene la dialecti4ue d'Alaio, concernant les rapports
de la Force et du Droit : • Chacun, dit-il, sait que la
Force ne peut rien contre le Droit ¡ beaucoup sont disposés
a reconnaitre que la Force peut quelque chose pour le
Droit. Mais il faut toujours que le droit soit reconnu, volon-

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47

�738

LA NOUVELLE REVUE FRANt;A.ISE

tairement et librement reconnu. L'homme sent bien que ce
qu'íl croit juste doit se montrer tel aux autres, et mémc a
l'adversaire, et que cet accord est la marque du Juste, comme
du Géométrique, comme de toute pensée... Dans le cas OII
celui qui croit avoir droit veut imposer ce droit par la force
et y parvient, i1 est clair que cet établissement de force ne crée
aucun ordre de droit entre le vainqueur et le vaincu. 1&gt;
Voila l'ldée et le Fait correctement opposés; apres quoi, le
probleme est de les rejoindre, pour que l'Idée ne reste pas
dans les nuages. Cest fort bien d'affirmer que le vrai Droit
vise ala Paix véritable, et de n'appeler droits que les pouvoirs
dont l'exercice garantirait, selon les lois de la nature humaine,
un libre et durable accord ; mais il reste vrai que ces pouvoirs
ou droits ne sont pas tous l'objet d'un accord présent. Partout
oú n'existe pas meme cette condition d'uo accord futur : la libre
discussion sous une loi commune, on voit des droits, s'exen,:ant
en dépit de la violence, n'apparaitre sous leur vrai jour a l'ad versaire et n'etre enfi.n librement reconnus que bien longtemps
ai,res s'étre exercés. Ainsi la Force, selon l'Idée juste ou injuste
qui la guide, ne peut ríen directement, qu'assurer ou empéch.er
I'exercice de certains pouvoirs ; mais comme la valeur de ces
pouvoirs peut ne se révéler a la partie adverse que par leur
exercice méme et par l'expérience du fait, la Force agit done
indirectemeot, non sur la pure idée du Droit, mais sur les ames
oú s'éclaire ou s'obscurcit la conscience des divers droits. De la
passant aux. traités, on voit d'abord qu'avant la guerre un ordre
maintenu par force ou par menace n'est pas une véritable paix.
Apres la guerre, pas davantage : « La paix est un ordre de
droit librement reconnu par les parties » ; la force du vainqueur
ne supplée pas a l'assentiment du vaincu; et l'assentiment fait
toujours défaut, daos ces heures troubles de Iadéfaite ou chaque
appétit dé;;;u prend l'aspect d'uo droit violé. Vouloir un traité
juste, c'est viser l'avenir; c'estvouloir un ordre te! que le vaincu,
•ses passions retombées, puisse et doive y consentir comme y
trouvant, non moins que le vainqueur, toutes libertés compatibles avec les droits égaux d'autrui. Calcul difficile a faire,
daos les heures troubles de la victoire ; calcul ou chaque erreur
crée un danger. Mais ne dites pas que tous ces traités se valent,
~yant la force pour origine. Aucun n'est la paix véritable;

NOTES

739

chacun éloigne, ou bien rapproche, l'avenemeot ae la Paix.
J'aurais honte d'écrire une ligue oú la Guerre soit présentée
comme fatale. La-dessus Alain a raison : « Sí l'on croit au Fatalisme par cela seul il est vrai. Si tout un peuple croit que la
guerre t'St inévitable, elle sera réellement inévitable. » J'approuve done sa maxime « de décréter au lieu d'attendre, pour
]es ch oses qui dépendent de nous ». Oui, pour autant qu'elles en
&lt;lépendeut. Il faut détruire « l'idée que ces grands mouvernents
des peuples ne dépendent pas plus de notre volonté que le vent,
la pluie ou le volean ». Ce ne sera pas en prétendant qu'ils
dépendent d'elle seule comme le choíx de nos paroles ou le
geste de notre bras ! Une main ferme au volant peut beaucoup;
mais nous ne tenons pas seuls la route; le choc peut se produire
en dépit de nous. Et si, plutót qu'un accident, la guerre est ..
« un crime passionnel », ces crimes-la o'arriveot pas toujours
par la haine des deux parties ; oo en voit qui se consomment
par la volonté d'un seul. Ainsi, l'hornme le moins passiooné,
et sous la meilleure police, ne saurait jurer pourtant qu'il
n'aura jamais a faire son choix entre frapper ou périr. De
nation :l nation, les risques sont plus grands. Mais justement « la guerre, repreod Alain, est une catastrophe qui
réussit par les précautions que l'on preod contre elle». Elle
réu~sit autant et plus par les précautions qu'on oéglige. A.lors
qu'on nous propase « une pression continue contre toute préparation ala guerre », une équivoque ne suffit pas a effacer la
différence entre « prépa-rer la guerre » et« s'y tenir préparés ».
Cette distinctión, j'en cooviens, restera peu sincére et pratiquement vaine si l'on ne prépare avant tout la paix - done si
l'on n'accepte d'abord et si l'on ne s'emploie
répandre les
• moins contestables enseignements d'Alain. A"'vec lui nous
redirons:

a

Il y a deux erreurs capitales, également dangereuses, au sojet
de la guerre ; !'une, c'est de la croire inévitable, et l'autre, c'est de 1a
croire impossible ...
La guerre vient priocipalement de ce qu'on suppose trop vite une
méchanceté chez les autres ...
Nul o'est assuré co11tre la colere. Mais adorer la colere et s'y jeter
avec une joie mauvaise, adorer en esprit la violeoce, c'est cela qui est
trahison ...

�740

LA NotJVID.LB lEVtJB RA'NCAISB

L'esprit dé paix est IateJllgaMle d'abord, qui définit Paix et Guare.
Drait et Foau • ; mais • il fauti fesprit de paix quelqife c:hose de plus
que l""uuellfeeace ec en qaelque sorte une Jumiae par provision. ,¡ui
est Cbariü : chercber la JibesU de l'aatre, la vouJoir, raimer...

Apds toutes la rélerva faite,, ce ne sont point 11 formula.
vides ; leur afiirmation engage ; elle ne va pas saos graades
coméquences dans la vie privée et publique, dans la pensée, le
cliscoun et l'action. Bonnes pour tous, elles le sont deux fois
pour c:em. que leur Age, leur sexe, ou quelque autre cause metteat dans le cas de n'avoir pas l cboisir entre l'honncur et la
vie, mais bien, comme on nous le rappelle, e entre leur honneur
et.la vie desautra •· C'est 1 eux que la passioo sera le moin1
permise. D'ou je ne puis condure qu'ils n'auront qu'a se taire,
1i 1•on se demande quels biens méritent d'étre défendus, On negagnerait rien 1 tout remettre a la pensée des jeunes gens et en
fiút ce n'eat ~ ainsi que se forme la pensée commune : 11,
qucri qu'on fasse, toutes les idées comptent; le ailence m6me
est un avis ••• Si je choi1is, dansl'histoire et daos les scleoces qui
fónt conoaltre l'homme, tout ce qui peut reaforcer l'attente de
conftits futurs, ai je refuse ou négligede comprendre l'étranger,
ai je releve en ses discoun toute ?ffense et ne comen, ~ a
déméler de ses prétentions excess1ves quelque va:u com~ble
avec nos droit1 si 1''admets l'appel aux armes sans nécess1té de
' le massacre peut ltre mon ceuvre, et J ausa1ut public, demain
ni sur moi Je saog de mes 611. Mais si je me porte garant d'une
bonne volonté étrangere en dissimulant a· plaisir toutes mar•
qua d'intentious hostiles, si j'aide a croire ,_que tout dé~t
cutre aations pourra se r~ler en paroles et qu il suffit de ten1r
prtta des arguments, si j'aflirme aux atJtres qu'l céder toujo~
il ae leur sera ríen óté de ce qui fait pour eux le prix de la vie,
J'eft'et de mes cooseils peut étre qu'une confiante jeuaesae
s'neiUe trop tanl, impuissante, sous le coup ~•une ~nace
qu'elle ne saurait supporter ; ma f~n de voulo1r la paix ~e
Jaisserait alon en partie responsable de la Guerre et de la Défa1te,
au sujet de laquelle il faut répéter ce que nous disions plus baut
de la Guerre : « qu'on ne peut plus rien contre elle des qu'on
voit par expérience ce que c'est. ~ La ~o_nde ea;r~r, ou faute,
n'est pu moias grave que la prenuere ; st bien qu l l une comme
a rautre il faut savoir dire: Non.
IOCREL AJtHAtJLD,

..

•••
DE L'AGE DIVIN A L'AGE INGRAT {Mémoire5}, par
Frands ]tlttmltS (Pion et Nounit),
Les mémoires soat i la mode. La mode n'en est .,_
neuve et, m~e daos les temps claaaiques, les J)Rddenta ne
manquent pu. Mais le r~e de Steadhal (qu'il pmoyait P"1'
188o environ) et, ce qui est moins heureux, da S"""""'-,
déplorable en soi comme toutes les chose1 en mne, ae COájuguant avec le ttgne itemel de Rousseau et de Clweauwnd A
finépaisable prestige, vaut au geore un regain de íavear et~
vie. L'homme, tantqu'il sera ce qu'il est, ne se lassen paa de ae
pencber sur l'homme et tres apécialement un c:ertain homme
sur le certain homme qu'il est. Et cela d'autant plus que rindf..
vidualisme aura pris plus de force et que l'individa ipril ndasivement de lui-méme et indifférent Ason cráteur tend,a l te
sabstitaer davantage a la commuaauté, a l'univers des étrea et
des c:hoses, i la crátion de Dieu. C'est un bien, c'est surtout un
mal. Mais il nous apporte quelque Jumihe et tel éai"8in
onhodoxe qui n'échapperait pas au penchant aurtout roJUD•
tique de se confesser en public, pourra aI'occasion le faire IIDI
trop de vanité, en se remettant asa place qui n'est qu'une tia
petite place daos le tout. Ainsi Francis Jammes nous clomae
aujounl'bui le roman saos ~ripéties, sana retour sur soi, sans
traquage aucun, avec une pointe a peine de systématisation
Jittéraire, de son entrée daos le monde des payuges, des fteurs,
des animaux, je ne dis pas des bommes, car jusqu'A nouvel
ordre l'enfa.nt qu'il est encore entre « fige divin etl'ige ingnt •
ne semble- pas saisir la düférence entre l'auimal bi¡,We et Jes
autres. 11 vit daos la seosation, étant doué miem que quiconque
poµr sai1ir et clicber J'aspect ; c'est par le dehors qu'il conquiert ; aussi, né ~te en face des fteurs ; il nait humoriste en
face des hommes. Notez-le bien, iJ n'aura pas besoin par la
suite de rúlioer sur la sen'sation1 de cultiver sa we, son oure,
son odorat, son gollt, voire son toucber ; le don tardif de l'analyse quifait qu'un Prouat, en se toumantven son pa8' d'enfant.
recompose ses impresaions e en homme » et llit les enric:hk
de tout l'acquis de la maturiti, eat aussi étnnp que posaible

�LI\. NOUVELLE KEVUE fRAN&lt;,;AISE:

a un

Jammes. Sensoriellement parlant, il existe tout entier des
le premier jour.
Je crois, écrit-il, que roa sreur Marguerite était moins ftappée que
moi par l'éttangeté de ces booshommes. (Ceci vient aprc:s la description du pere Fleury qui représentait a ses yeux le Juif-Errant.) J'ai
souvent comprís que ce qui rend le poéte tellement spécial, c'est qu'il
s'irnpressioone a jamais, la oil d'autres ne sont qu'effieurés. Lorsquc
tmt d'amis me prétent une si merveilleuse imagination doi1t · ils
s'amusent, ils ne se disent point qu'une vie de centeuaire ne suffirait
pas a l'invention de ce qui meuble la chambre de ma mémoire et qui
est presque inépuisable. U. ou tant d'auttes laissent passer un geste, un
mot, un tait, je le retiens. Ainsi l'araignée s'empare du rnoindre moucheren qui impressionne le prisme de sa toile.
Daos ce trésor inépuisable, Jammes n'aura done qu'a puiser,
e11 suívant autant que possible l'ordre chronologique, Pour nous.
donner une idée a peu pres exacte de son enfance - et c'est
une innombrable succession d'images curieuses et simples,
peine enchainées dans le temps, ou nous retrouvons sans.
s~rise les qualités ordinaircs du poete. Ce qui en fait le
charme, c'est la candeur. Tout luí est bon, tout lui est neuf;
tout lui reste bon, tout luí reste neuf, et« le parfum qui s'exhalait du báton de boux, coupé par mon perc dans !'une de nos
promenades d'automne » et le premier poeme qu'ila lu « sur
le chien Mouffetard )&gt; et la méme époque cette prose «- ou
deux petits gar&lt;;:ons s'essuient les pieds .avec de l'herbe fraiche
avant d'aller rendre visite une vieille dame qui coud a la
machine ... » et aussi l'étrange bonbomme qui s'éleva devant lui
en aérostat,
l'occasion d'on ne sait quelle tete Pau. Il vit
parmi les choses, il vit des choses, non parmi les livres et des
livres. « Je n'ai jamais vu, note+il, dans la plupart des reuvres
des autres qu'un motif
m'exalter en découvrant presque
toujours ce que j'avais déja trauvé et ressmti au centuple directement. » Un seul auteur vraiment aimé peut-étre, ce sera Jules
Veroe. A une époque ou on fait tant de cas de « romanciers
d'aventure » qui souvent ne le valent pas, ceux qui ont
~prouvé la meme passion juvénile, sautont gré l'auteur du
Roman du Lievre d'avoir osé rendre bommage a l'auteur de
Vingt Mille Lieues sous les Mers. Ce gout unique s'explique
particuliercment chez Jammes pu une hérédité coloniale et

a

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y

a

NOTES

743

aussi bien son gout de la couleur. Nous tenons enfin la raisoa
profo?de de son génie sensoriel : i1 vient de pays chauds, des
Aménques, et le poete qui nous est promis fera partout de
« l'exotisme », trouvera partout
en faire, au pays basque ou
en Béarn. Voila son don.
On s'étonnera de la place infime que tiennent dans ce premier volume de mémoir~s, les choses de la religion, alors que
quelques vingt années plus tard l'auteur des Elégies deva.it
passer insensiblement dans ses vers et sans changer en rien sa
poétique, d'un paganisme vaguement chrétien au catholicisme
pur implícitement contenu dedans. Non, Jammes enfant ne
connaltra ni l'inquiétude ni l'appétence religieuses ; il a encore
par éducation la foi du charbonnier, il a surtout la gdce qui
suflit
tout d'admirer Dieu par les sens dans ses créatures.
Disposition catholique, que l'on ne s'y trompe pas ! Elle n'a
pas encore de nom ; mais ce sera bien tort que nous la dirons
panthéiste.
Ce qu'íl advint de cet enfant, la suite des Mémoires nous
l'apprendra. Mais nous devons transcrire en nnissant le passage
émouvant ou uous est raconté commcnt eut lieu pour lui la
révélation du « poeme 1).

a

a

a

te Un livre est ouvert de1•ant moi. Et soudain, sans qu'on m'en ait
prévenu, je vois et j'entends que ses lignes soot vivantes, que deux ¡\
deux, elles se répondent par la rime, comme des oiseaux ou des vendangeurs et que ce qu'elles racontent nous enchante ¡\ la maniere des
etres et des choses q11i n'ont pas besoin 9.11'on les trculuise. Je. ne pus
parvenir au bout de ma le,;on. Je venais de recevoir du ciel ce roseau
:iigu et sourd, bas et sublime, triste et joyeux, plus ápre que le dard
d'un sauvage, plus doux que le miel... i)

HENRI GHto:-;-

LA POÉSIE
LE LABORATOIRE CENTRAL (Au Sans Pareil), DOS D'ARLEQUIN, par Max Jacob, avec des dessins de
l'auteur (Editions du Sagittaire).
De tous les poetes de notre temps, M. Max Jacob aura connu
les plus grands succes de conversation. La sienne est fort
recherchée, et les histoin:s qu'il conte ave.e une fantaisie amere
et cordial e oot fait la joie de ses amis et la fortune de certains

�744

LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISB

auditeurs, les mieux doués quant a la mémoire. S'il est vrai
que « !'esprit qu'on veut avoir gate celui qu'on a », l'esprit
qu'on vous préte n'est pas moins dangereux et M. Max Jacob,
avec moins de souplesse, eút couru le risque de rester le prisonnier de la réputation qu'on lui voulut faire. Il n'est pas bon
qu'un poete doive la sienne asa légende plutót qu'a son talent.
Le C&amp;rnet a dés Yint apoint montrer que celui-ci était beaucoup
plus intéressant que celle-la. Sa partie de zanzlbar lyrique terminée, M. Max Jacob laissa négligemment le c;rnet trainer sur
le comptoir. Des joueurs novices et qui se croyaient tres roublards s'en saisirent aussitót, mais il ne cootenait plus que desdés
truqués qui roulaient sur le zinc poisseux avec un bruit funebre.
M. Max Jacob lui-meme qui pourtant sait bien la regle du
jeu ne gagne pas a tous les coups. Dans ce Laboratoire central, 11
y a quantité de pt:tites fioles aux étiquettes fallacieuses, si bien
qu'on n'est jamais sur du contenu: amertume, ironie, sarcasme,
bouffonnerie, éloquence satirique. 11 faut déboucher tous les flacons et avaler en fermant les yeux ces petits poemes dont le rythme
acquiert irrésistiblement la volubilité du monologue comique.
11 sait choisir au hasard une poignée de mots qui feraient
assez bien, daos la bouche d'un orateur désireux d'accroitre la
;vitesse de son débit, l'office des cailloux de Démosthene.
Exhalaisons et salaisims en toutes s,usons
Enseigne : Au Calicot de la Gratule Espira11ce,
Paris au Paradis par le Pari Mutu~l,
C'est celui de Pas&lt;;al : Pnti sauvez la Fran,e.

On ne saurait en vouloir a M. Max Jacob de cultiver le
genre macaronique, auquel il doit tant de succes et l'on con~oit qu'il ne se résigne pas a laisser le champ libre a des imitateurs qu'il lui est si facile de décourager. Si nous regrettons les
poemes qu'il eut pu écrire, croyez qu'il les regrette aussi. En
cette débauche d'équivoques et comme disait Bergerac, d'entre•
tiens pointus, une vraie douleur cherche a s'étourdir. A 'lire

le Départ du marin, Quimper, Mort morale, Etablissement d'une
communaulé au Brésil, on a le sentiment d'une vengeance rafiÍnée, de représailles qu'exerce le poete contre lui-méme, chaque
fois qu'il s'est reconnu coupable d'une émotion vraie. 11 n'écrit
jamais que la parodie du poeme révé d'abord, et la satire de
ses acces lyriques involontaires. 11 fait songer aces artistes de

NOTES

745

« music-hall » qui commencent par jongler avec des assiettes et

finissent par un grand massacre de vaisselle, donnant ainsi au
spectateur le spectacle de l'adresse bafouée par elle-rnéme.
Si M. Max Jacob s'avise de pasticher, c'est avec une su.reté
cruelle :
Dis-moi quelle fitt la cb1111son
Que cbantaimt les belles sirenes
Pour faire pendier des tririmes
Les Grecs q11í ldcbaimt l'aviron
Nausica.i a la jontaine
Pénéwpe en tissant la lai11e
Zeuxis peignant sur les maisons
Ont chante la Jaridondaine /
Et les diamons des échansons ?
Echos déchus des longu.es plaí11es
Et les chansons des émigrants !
Ou sont les rejrains d' autres temps
Que l'on a chanté tant et tant ?
01i sont les filies aux be/les dents
Qui l'amour par les d1ants reti-emimt ?
Et mes chansotis? qu·¡z m'm s01wienne

Voici un croquis de banlieue dominicale, léger dessin a la
plume avec quelque touche d'aquarelle :
Pottr ciuillir des jleu1·s aux rameaux
Nous déposerons ttos vélos.
Devant les armures hostiles
Du grillages modern-style
Ncnts déposerons nos machines
Pout les décorer d'11.11bépi11e.
N()Us regardt1-o,1s couler l'eau.
En btwant des mentbe-s d l'eau

On trouverait saos peine beaucoup d'autres morceaux charmants et la quéte est sans ennui, car aux endroits les plus burlesques, coule le méme style ftuide et brillant ou les images
ne tra1nent jamais comme de lourds poissons rouges, mais filent
comme les truites.
Si M. Max Jacob n'avait abdiqué toute méchanceté, il serait
capable de rénover l'épigramme :
Je suü Jacile asatis/aire
Ce demnt quoi passe mon temps

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~AlSE

a

. - Dit la clientel.e ii Figuih·e Sans esco,npte on paie e,i sortant
&lt;t Quoi 1 taut d'idie en un roman
Dit un auteur qui déJespere
- Cbez. 1wtre grn11d opocnsiaire
011 t'irnprime et mfoa on te vend I

Drame á sig11e1· pour 111illio1maire
Ou simples so,mets po11r aman/
Si tu n'as pas assez. d'argent
L'iditeur en fait son affaire
Ríen qu'une course en fiacre d /aire
- A b I justement j'ai vot1·e aJJa ire
Un -i,uudeville l six cenls frnncs

Payables d tempérament.

N'est-ce pas le ton de Voltaire satirique? Mais le vers de
« pistan vainqueur ¡¡, le sinistre orchestrion des maneges forains, l'accordéon, cet élégiaque nasillard, la simple voix humaine aussi parfois, mais bien vite, rancune ou pudeur, il la déguise. C'est
pourtant celle-la que l'on voudrait entendre plus souvent.

M. Max Jacob sait imiter les cris cléchirants du

ROGER ALLARD

LE ROMAN

L'EPITHALAME, par Jatques Chardonne.,

2

vol.

(P. V.

Stock).
« Un roman est un miroir qu~ se pro~1ene sur une grande
route. » Je sais peu de romans fran¡;:ais au'.\quels la phrase
de Stendhal convienne aussi bien qu'a l'Epithalame. Et d'abord
c'est d'une grande route qu'il s'agít : ainsi que le note Fran¡;:ois
le Grix dans son si judicieux article de la Revue Hebdomadaire,
« le sujet de l'Epitbalame, ce n'est pas lui ; ce n'est pas elle;
c'est le couple, et le couple uni par les liens du mariage. »
Graduellement et comme prudemment, travers des éclipsesr
des oublis suivis de reprises, mené beaucoup plus par les circonstances que ne le laisserait croire un faux ~ir d'autorité, Albert
Pacaris conquiert Berthe Degouy: il ne la séduit pas au seos
strict du tenue ; il ne prétend pas
fa séduire, mais bien au
contraire a la fonner en la mettant en garde précisément contre
toutes les especes de séduction y compris contre lui-rnéme ►

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747

~OTES

, Lorsqu'il déclare
un ami : « Je l'ai élevéc avec a.inour ..•
J'ai toujours eu le sentiment que je l'élevais pour un autre qui
aurait mes gouts », il n'exagere qu'a peine. Voici d'ailleurs ce
qu'il lui dita elle-méme: &lt;e Croyez-moi, je ne suis pas bon. Si
j'étais bon, au lieu de vous précher la piété filiale, je vous dirais
de retourner bien vite chez vous et de ne plus reYenir. Les
hommes tachent de cacher leurs faiblcsses par des paroles. Ils
troublent l'esprit et c'est leur plus grande faute. 11 faut reconnaitre maintenant que naus agissons mal. Tout a l'heure vous
allez mentir. Vous sacrifiez la pureté de votre conscience parce
que nous croyons nous aimer ; mais moi, qui n'ai jamais aimé
personne, je ne vous aime pas comme vous pcnscz, et iI demeureentre nous deux de subtils mensonges. Tout cela est laid. Il faut
en convenir. Il faut garder un jugement droit. Une vue claire.
C'est l'égarement de ]'esprit qui est le grand mal irréparable...
Vous ave2: un esprit tres rare, que j'aime beaucoup. Je ne voudrais pas l'ablmer. Le reste ne compte guere ... Je serai toujours
sincere avec vous. Nous parlerons de la vie ... » Elle cependant
c'est daos sa chair qu'elle est troublée, et c'est sa chair qui trouble a son tour son esprit. Les caresses d'Albert la bouJevetsent :
elle entend moins ses paroles que sa voix : l'amour supplante
chez elle ces qualités par lesquelles al'origi11e Albert fut attiré, et
lorsque celui-ci finalement l'épouse, il se trouve aux prises avec
une force qu'il alui-méme éveillée et qu'il est également incapable
de réduire ou de satisfaire, Dans les deux prerniers tiers du secoud
volume - qui marquent l'apogée de l'ouvrage - nous assistons a toutes les pbases de ce malentendu fonda mental jusqu'au
moment ou Berthe s'avoue qu'Albert a tué l'amour en elle et ou
elle éprouve un soulagement a le constater. Elle essaye alors de
vivre comme si son mari ne cmnptait plus, se rattachant d'une
part tous les souvenirs auxquels il n'est pas mélé, s'ouvrant de
l'autre a ce que les jours peuvent luí apporter de nouveau ¡ puis
un simple épisode, qui luí découvre soudain daos un camarade
d 'enfance cet inconnu qu'engendreot la fois l'ídée fixe du désir
et la séduction-devoir, en lui faisant sentir toute sa faiblesse, la
contraint aun retour sur elle-méme, la ramene a « aímer ce
qu'on connait », et pour la premiere fois, regardant une photographie de son mari alors absent, elle voit le point de vue de
l'autre : « A-t-il jamais ressemblé ce portrait ? songcait Berthe

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�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

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en chercbant se rappeler ce visage d' autrefois, naguere si obsédant, et maintenant difficile a imaginer. Je n'aime pas cette
photographie, se dit Berthe en la regardant de nouveau. La
figure est jolie, mais vide ... sans ame ... saos vie ... ; c'était sa
figure de jeune homme ... Nous étions jeunes, alors, tous les
deux !. .. Nous n'avions pas vécu ensemble ... Vivre ensemble,
quelle expérience I que de larmes, de luttes, de méprises, avant
de s'ouvrir un peu l'un a l'autre !. .. J'ai cru qu'iI ne m'avait pas
aimée, qu'H me fuyait ... Je sais qu'il m'aime autant qu'il peut ...
C'est lui-méme qu'il fuit, partout - pauvre homme qui n'a pas
de repos ! »
A voir ce qu'un te! sujet livre sous le traitement que lui fait
-subir Jacques Chardonne, force est bien de reconnaitre que les
romanciers fran&lt;;ais ne l'avaient guere attaqué de front. Un sujet
éternel pourrait-il autrement rendre ce son de nouveauté. Et en
fait quand on cherche hors de Franc.e des points de comparaison, on est aussitót amené aux noms de Tolstoi et de GeorO'e
~liot : on se rappelle alors que nuls romans plus que les leu~s
ne donnent cette sensation de grande route, et on en tire la
conclusion que la peinture du couple co11jugal, sans doute
parce que celui-ci représente le normal et le quotidien, recele
une singuliere vertu esthétique.
Que l'on m'entende bien ; il ne s'agit nullement d'égaler
l' Epithalame a Anna Karénine ou a Middlemarcb : il ne saurait
prétendre la race souveraine du premier, l'arriere plan méditatif du second. Tout ce que je veux dire, c'est que voici un
livre écrit dans le sillage de Tolstoi, sans qu'il y ait lieu de
soup~onner l'auteur d'imitation, parce que les qualités tolstoiennes sont essentiellement de celles que l'on ne peut ni jouer
ni acquérir.
Plus on pratique Tolstoi et plus on est frappé d'une particularité qu'on pourrait définir ainsi : une certaine indifférence au
sein meme de l'infaillibilité. Lorsqu'on se promene en pleine
campagne, a travers les herbes hautes, il arrive que machinalement on en casse une : on la porte
sa bouche, puis on la
rejette. A travers l'impression que laisse au lecteur le choix du
détail chez Tolsto1, il semble que l'on per~oive je ne sais quel
geste analogue. Or cette impression d'une relative indifférence,
c'est elle avant tout qui révele e.hez le romancier son plain-pied

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NOTES

avec la vie et le pouvoir qu'il exerce sur· elle. Le grand méritede Jacques Chardonne, c'est que jamais le spectacle ne le prend
au dépourvu, et que jamais non plus il ne l'índuit un soulignement, - ou a un commentaire qui ne soit pas strictement
indispensable, j'entends qui ne fasse pas partie de l'action au
meme titre que tout le reste.
Lorsqu'un auteur est investi de ce don, il court le danger de
sa maitrise n1i:me et je ne dis pas que l'Epitbalame y échappe
completement. Une analyse tres serrée y relever;üt sans doute
&lt;;:a et la un chapitre ou le don est cxercé pour Jui-méme. L'épisode tbéosophique en particulier ne me parait pas avoir sur la.
vie du couple un retentissement qui le justifie. Mais daos les
romans-natures que définissait hier Albert Thibaudet (et l'Epitbala111e en est un), dans ces romans dont il disait si bien qu'ils
sont o: déposés )&gt; plutót que o: composés )&gt;, il est toujours délicat
de se prononcer trop vite sur ce point. Il convient en outre de
ne jamais oublier ce que rappelle Percy Lubbock dans son admirable traité sur la Technique du Romau, a savoir que pendant
qu'il écrit une page, un romancier véritable fait facea une double táche : plus encore qu'il ne l'écrít pour elle-méme, il l'écrit
pour accroitre la portée d'une autre qui viendra longtemps
apres, et le départ est tres difficile aétablir entre les moments ou
le romancier prépare tout en ayant l'air de marquer le pas et. ~
ceux ou il le marque en effet.
Quand íl s'agitd'un récit, il semble qu'un instinct nous guide
acet-égard, et pour prendre un exemple récent qui nous soit a
tous familier, le passage sur la vie de Mme Sagune constitue
l'unique hors-d'reuvre dans le beau récitdeJeanSchlumberger:
Un Homme Heureux. Mais précisément, l'Epitbalamc n'est a.
aucun degré un récit, et le e.as de ce livre me reporte a la distinction que voulait établir autrefois Paul Bourget lorsqu'il
disait: « Un roman n'est pas de la vie représentée : c'est de la.
vie racontée. » Il faut relire daos l'étude sur Taine romancier
l'intéressant développement ou Bourget discute le poínt. Je ne
serais pas éloigné -de lui donner gain de cause toutes les fois ou.
J'objectivité ressortit une volonté délibérée, mais il existe un
petit nombre de romanciers chez qui l'objectivité au contraire.,
parce qu'elle nah d'un don sur lequel son possesseur ne peut
rien, rejoint ce naturel méme dont Bourget regrette chez d1autres.

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JJ!
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l'absence. Or l'Epitl,alame est essentiellement cela: de la vie
représentée ; non seulement il n'y a pas narrateur, mais il n'y a
méme pas, pour reprendre la définition de George Eliot, ce témoin qui fait s:i déposition sur la foi du serment: il y a un miro ir.
Car ce livre, dans tout le premier volume surtout, semble
n'etre qu'une succession de moments : que ce ne soit la qu'une
apparence, ríen ne le montre mieux que le fait que Jacques
Cbardonne ne tombe jaruaís dans le piege des Goncourt et de
Daudet par exemple, celui de vouloir relever la discontinuité
par une certaine trépidation de l'expression, - de mettre partout des rebauts. Contre ce danger d'ailleurs Chardonne possédait cette défense qu'il n'a pas de style dans l'accep1ion propre
du terme. « En réalité l'art de l'écrivain consiste surtout nous
faire oublier qu'il emploie des mots. » Jacques Cbardonne pourrait prendrc comme devise cette phrase de Bergson. Dans ce livre
en tout cas, l'art de l'écrivain est cela, - et il n'est que cela. Ni
cette inflexion de la voix, ni cette légere déviation que tels
artistes font subir au seos courant des mots, ni ce contour tant
soit peu accusé dont d'autres les cernent n'entrent ici en jeu.
L'expression est exacte, précise meme, mais comme sans le
savoir et surtout sans paraltre y attacber d'importance : d'un
bout l'autre une parfaite neutralité; - et devant cette neutralité 011 se rappelle qu'aux yeux de certains connaisseurs la prose
de George Eliot est inexistante ; que Tolstoi passe pour avoir
écrit un russe qui ne se compare pasa celui de Tourgueneff; et
on est tout pres de condure que l'instrument idéal du romancier
en tant que roroancier n'est pas un style, mais un idiome.
Un miroir, - appliqué !'ensemble de i'Epitbalame, le mot
reste le plus juste, rnais il existe, par dela ce pouvoir réflécbissant, un don magique entre tous : celui de l'absolue présence,
- le don que définissait naguere le critique anglais Saiatsbury
lorsqu'isolant, daos l'ceuvre de Thackeray, Pendennis, Esmor.,d,
et The Newcomu, il disait : « C'est moins id le miroir tendu
la vie que la présentation directe de la vie elle-mfo1e. » ~ans
la série des scenes qui entre les époux éclatent toujours plus
graves, Jacques Cbardonne atteint cette présence. II possede
une étonnante ma.itrise de toute la météorologie conjugale :
ce calme ficlif, obtenu, dont chacun des adversaircs se sait gré,
qu'il porte au débit de l'autre, et qui ne déclencbe que plus

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'NOTES

75 1

,surement I'orage ; - la formidabl~, dérisoire disproportion
,entre le point de départ et les résultats de la querelle ; - le
brusque débouché dans la haine, puis les millc variantes du
retour ; maitrise qui provient en partie de ce que Jacques
Chardonne a un sens aigu de cette loi des contre-temps qui
-scande l'ordínaire toute vie sentimentale. On ne peut Jire les
225 premieres pages du second volume de l'Epithalame sans
_qu'a chaque ~nstant on se surprenne les accompagner de tous
les commentaires que l'auteur a eu soin de s'interdire.
Un des écueils daos le roman-nature, c'est de savoir trouver
le moment ou doit étre mis le point final, et un juste instinct
nous porte ne pas accorder trop d'importance leurs dénoue·ments. II est certain qui! si l'on écarte la mort - ficelle des
médiocres, mais tremplin incomparable des plus grands - il
n'y a jamais de raison tout fait décisive pour qu'un romannature se termine : le plus souvent, la sagesse du romancier
:mete
. le livre lorsque la vie des personnaoes
o en est arrivée a ce
pomt ou elle comporte encore les agitations indéfinies de la
-surfacc, maís non plus ces lames de fond qui viennent tout boulev~rser. -~ci cependant l'auteur du roman-nature est exposé au
pén! d~ remtégrer une de ces idées sur la vie dont jusque-la il a
su s1 bien se passer. Jacques Chardonne a fait montre d~ beau-coup de tact dans la maniere dont il a paré la difficulté : « Son.geant
Emma et
elle-méme, a l'amour, a la vie, et pour
mieux définir ses réflexions, elle tácbait de se remémorer une
phrase ente~due naguere, et dont elle ne se rappelait que ces
mots : « le ht du fl~uve ». Lorsqu'elle se répétait « le lit du
t'Ieuve », ce bout de phrase au sens vague lui représentait la
-consistance d'une vie organisée autour du méme axe, cette
Telation du présent au passé, cette réalité durable d'un sentiment
consacré par les épreuves spirituelles ; et puis le court trajet
-des voies déviées. » Ce « bout de phrase au seos vague » ne
·vaut pas seulement ici par la justesse psychologique, - parce
qu'il traduit le besoin qu'éprouve un esprit féminin l'issue
,d'une cris_e de se raccro~her a quelque chose de concret,qui la
résume ; JI tempere auss1 par une image ce que l'idée générale
pourrait prendre de trop mécanique et de trop arbitraire ; et la
relative incert_írude sur Jaquel;e se ~lót l'Epithalame, que Jacques
Chardonne la1sse planer sur 1avenir du couple, fait que daos le

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�1.A. NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

752

livre non plus il n'y a pas déviation, le maintient dans la vérité
de la vie au tnoment ou il courait le risque d'en sortir.
Car ainsi que le remarquait André Gide apro pos d' Armatice :
&lt;&lt; La vie nous propose quantité de situations qui proprement
sont insolubles », et tout amour porte en lui-meme ses éléments
d'ínsolubilité ; mais au fait général venait s'ajouter dans le cas
des Pacaris - jusqu'au moment ou Berthe accepte d'entrer
pleinement dans le point de vue de son mari - une insolubílité particuliere, dont a vrai dire Albert est responsable, et qui
précisément n'est pas une insolubilité amoureuse. Lorsque
Albert dit a son meilleur ami, a Ensénat : « Je n'ai pas été
amoureux. J'aí aimé une jeune filie pour ses vrais mérites », il
nou~ livre l'explication. Sans doute de ce propos il y a quelque
chose décompter : comme nous tous, lorsqu'il parle, Pacaris
force un peu sa pensée. Cependaut ici il lit en lui-méme
plus avant peut-étre qu'il ne le croit. II possede la tare de l'intellígence toute distributive. Je ne dis pas qu'il soit incapable
d'abandon : au contraire il lui advient constamment de se laisser
vivre sans plus ; mais tour tour il se laisse vivre, puis se reprend
et ne veut plus alors que se conformer aune certaine idée préconi;:ue de lui-meine et de Berthe, et que Berthe aussi s'y conforme :
il y a alternance des deui, états, mais non pas infl.uence de l'ull
sur l'autre, ni surtout persistance, mémoire du premier dans le
second. Demi-sage, de cette sagesse de qui a tout recueilli et
rien secrété, Albert Pacaris est l'homme des sautes, mais non
celui des recommencements. Songez aux scenes entre Lévine et
Kitty, puis a leurs réconciliations : ils n'ont m~me pas besoin
d'explications pour se retrouver au meme point qu'auparavant.
C'est que Lévine bénéficie du souvenir toujours vivant en lui
du premier amour, il n'a jamais aimé Kitty « pour ses vrais
mérites » : savait-il seulement alors qu'elle en efit? Ils ont pris
le bon départ, et la beauté de l'attitude féminine en amour,
c'est que le mouvement naturel de la femme - supérieure ou
médiocre, libérale ou mesquine -- est toujours celui-la. Ultérieurement, ou peut obtenir d'elle les plus grands sacrifices,
mais a la seule condition de ne pas ruiner de fond en comble
ce point de &lt;lépart. Parce qu' Albert n'est pas aidé, porté pas
son passé, il lui manque le soubassement qui soutient le mouvant édifice de la víe sentimeutale : il faut que ce soit Berthe 1

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J\iOTES .

753

qui réapparaisse ce qui s'était voilé, que ce soit elle qui fasse a
nouveau la pose de la premiere pierre, car c'est elle seule au
fond qui la détient. En amour combien plus encere qu'en
amitié ne vaut que l'inépuisable parole de Montaigne : « Si on
me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut
s'e:x.primer qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que
c'était moi. »
CHARLES DU BOS

*

* *

LA CAVALIERE ELSA, par Pierre Mac Orlan (Nouvelle
Revue Fran91-ise).
La Cavaliere Eisa est un roman qui semble avoir été révé par
l'auteur de la Force, mais que celui-ci elit traité comme une épo-

a

pée. Fidele ses conceptions, Pierre Mac Orlan ne s'est guere
applíqué qu'a en faire ressortir l'borreur et le comique macabres. Ne prétend-il pas (l'Avent1m, nov. 1921) que « l'horreur est un des éléments les plus fameux de !'aventure, et qu'il
est difficile d'écrire un livre de ce genre sans y méler l'humanité par ce qu'elle possede de plus anormal, mais aussi de
plus coloré j), Formule contestable, du moins quant a. la précelJence de I'horreur. Quoi qu'il en soit, au cours de cette lecture
attachante ou brillent quelques morceaux de bravoure, !'esprit
revient inlassablement a Paul Adam, s'applique a reconstruire
les chapitres selon son ample maniere, et souffre du disparate
entre le sujet et l'exécution.
Qu'il me soit permis de préférer la Cavaliére Elsa la Bete
Conquérant_e. Jusqu'íci le meilleur livre satirique de Pierre Mac
Orlan, ou palpite la veine de Swift, et qui me parait correspondre
plus exactement au tempérament de son auteur, dégagé du paradoxe et de l'artifice. La, point d'abus du bas-langage : une uoiformité d'expression qui contribue a rendre naturelle la plus
extraordinaire fantaisie ; un ton demi-sérieux qui force
la
réflexion, et surtout cette unité de vitesse qui convoie le lecteur
saos pauses ni cahots et luí donne une constante impression de
confiance et desécurité. L'exemple de Swift avait heureusement
guidé l'écrivain; celu~ de Du Laurens, avec le Compi.re Mathieu,
beau livre délaissé, mais que les nouvelles utopies peuvent
rajeunir, aurait du le guider pour la Cavaliere. Cependant, je
redoute que la Mandragore d'Ewers, ou Dubus Delaforest

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48

��LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;;:AISE

qui s'adjoint et déchaine en sa faveur l'instinct de conservation,
&lt;l'autant plus ardent alutter que Jean sait, n'en pouvoir douter, qu'une vie comme la sienne mérite d'etre défeodue. Et les
deux eojeux sont de valeur si inégale ( car fussé-je un peu Occitan, j'attendrais plus de finfluence d'un Rigaud vivant et agissant que d'un Rigaud tué dans sa fleur, saos que personne, sans
doute, ne songe a dégager la le~on de s~ mort), et cependant
les motifs d'espérer et de craindre se balanceut si également,
qu'une double fü:vre me saisit, de vouloir passionuément qu'il
renonce a périr, et de douter si son esprit l'emportera sur le fol
élan de son creur.
Créer, entretenir jusqu'au bout cette angoisse, voila déj_a la
marque d'un talent peu commun. Un débat dramatique n'estpas
un simple dénouement ; c'est le terme, la conclusion, et en
quelque fa~on l'objet d'un livre fondé, charpenté, et dressé tout
entier pour que cette ame jaillisse. Autrement il ressemblerait a
e~ :fieches de Viollet-le-Duc, qui ne sont point le chef de l'église
go~hique qu'clles couronnent, mais une manifre de couvre-chef,
qui les surmonte par artífice, et qu'il faudrait changer a chaque
saison, pour suivre la mode. Notre émotion exige, pour se
manifester, l'art de la présentation, etla science de la préparation
iogique; de fa;:on que la crise finale soit, sinon prévue, du moins
acceptée d'emblée. Ici, nous sommes satisfaits. Parvenir, sans
effets de style, sans emphase, saos que nul élément étranger s'y
ajoute, et simplement par des mots ordinaires, par une analyse
étonnamment subtile et exactement déroulée, par la vérité, pour
tout dire, mais une vérité 5aisie par un esprit qui n'en laisserien
ichapper, et cependant sait y choisir précisément etn'en garder
que l'essentiel, a créer une émotion que rien n'étonne, ni n'aff1ige, ni ne détourne, en dehors de la question posée, c'est une
réussite assez remarquable. Mais le plus di:fficile était sans doute
ailleurs, je veux dire de nous conduire a admettre qu'un enfant
de treize ans puisse vouloir se donner la mort pour la défense
d'unc idée qu'il a con~ue, sans nous paraitre, ou bien une sorte
de roonomane qui releve plutót de la médecine mentale que de
l'art du minan, ou bien, tout simplement, un type exagéré, qui
cesse d'intéresser, dans la mesure ou il cesse de sembler véridique. Mais M. Crémieux a su peindre une ame singuliere, supérieure, et pourtant enfantine, qui nous surprend, parce qu'elle

a

NOTES

757

est rare, mais ne nous choque pas, parce qu'elle est parée des
couleurs de la vie. Tous les éléments de cette ame sont des éléments naturels, seulement tres développés ; leur réunion, leurs
jeux, leurs rapports, pour étre rares n'en sont pas moins logiques. Rigaud est un esprit exceptionnel, rnais normalement
constitué.
Enthousiaste et réfléchi, réveur et laborieux, cet enfant cherche découvrir, en songeant vers quel but magnifique il pourra
tendre son effort. Il a l'esprit latin et l'ímagination sarrasine, et
cet esprit lucide, raisonnable, pratique, applique ces qualités a
servir une cause qui enchante son ame brúlaote. Son tort est de
ne pas savoir attendre, de prétendre réaliser, treize ans, un
espoir, et de vouloir agir a l'age ou il convient seulement de se
préparer al'action. Son réve est-íl une grande idée, ou une belle
íllusion ? Je ne sais. L'idée vaut ce que vaut l'esprit qui la con~oit et qui la sert, et le prix d'une cause se mesure a la valeur
de ses partisans. Rigaud, plus agé, reprendra-t-il son effort, ou
sourira-t-il en frémissant. de cette exaltation quí faillit lui cot1ter la vie? Je ne sais. Jevoudrais le savoir. C'est pourquoi ilme
plait qu'il ne meure pas. - En étes-vous si s-0.r? - Sans doute;
ce n'est pasa treize ans qu'il a raconté sa jeunesse. Bien des
minutes ont passé depuis que quatre heures ont sonné. Et nous
voyons en le lisant que ce premier de la classe n'était pas up
petit prodige, un feu de paille, qui donne I'illusion d'un foyer,
et s'éteint vite, mais un jeune esprit, déja. vigoureux, qui n'a
perdu, en murissant, ni sa flamme, ni sa raison.

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LOUIS MARTIN·CHAUFFIER

TUVACHE OU LA TRAGÉDIE PASTORALE, par
Lo1tis-llon Martin ( Grasset).
M. Louis-Léon Martin a soulevé son masque d'humoriste
professionnel, et c'est une sensibilité d'écorché vif qu'il nous a
révélé. C'est dans l'ordre : neuf fois sur dix, le véritable humoriste est un hyper-sensible qui a la craÍltte du ridicule et l'horreur de la rhétorique.
M. Martín s'est astreint a une délicatesse, une retenue, une
décence qui channent dans un sujet comme celuí de Tuvacbe
qui eut si aisément chaviré dans la grossiereté naturaliste, la

�4Is•
Jaclear

du romllll paysan ou la aensiblerie humanitaile.
la grandeur et la dkadence de Tuvache, paysasa bomé et
d:iligné, bouftoa, puia b&amp;os, pws victime de 10n ..U., out le
~ iDélu~ d'un pWnomble oatureL La joies et les
.peines se saccMeat en Tuvachc comme les bonaes et Jea mauvaises récohes sur un cbamp. Et s'il me fallait chicanee M. MulÚl sur son b&amp;os, ce ne serait pas, comme on l'a fait, l cause
da péripécies dramatiques acx:umulées ven b fin du récit, mais
l cause de aon dénouement. Un Tuvache, m!me ivre, ne se
suicide pas. 11 doit mourir d'accident au terme de soJt enstence
acc:identelle. Rappelons-nom le Caüet de Michel Yell, frere aioé
de Tuvacbc: ses camarades de cbambrée le tuaient en jouaot.
.M. MutiD s'est appliqué atrouver le style le plus propre l
ceue tr.agédie pastonle. On ne jurerait pu que le souveoir de
CharJes.Louis Pbilippc ne l'ait parfois hanté. ll s'est préoccupé
de projeter fid~lement les pensées et les sentiments rudimeotai.. ,a de son b6ros : les soliloques de Tuvache sont de premier
ordre. Pour le reste, il a proc6dé par tableam successifs d'un
style-tourl tour nu et en~banné. 0n le lui a reproché. Je me
p!íierai de m'associer a ce reproche. Cette alternance est
Jlicluante et fort originale. El.re donnait déja son prix a une
cmn-e de George Sancl, qui est délicieuse, que personne ne lit

c:tqui iappelle k Diabk a,a Cbunps.
Ce qui géne dans ce roman, - tout fantaisiste qu'il soit -c'est qu'on cherche en vain le point d'inserti«:90 de ccttc hiatoire
daos le réel. Tuvache s'admet saos difficulté, c'est la « vie
II du vil1age qui paralt factice. Un village s'amuse
d'un Tuvache jusqu'a la cruauti, mais un Tuvache n'aimante
pas sur lui toute la vanité et toute la haine d'un vill~e.
Mais on ne fait cette objection qu'apres avoir fermé le livre,
et on ne le ferme pas sans l'avoir lu jusqu'au bout et saos
POir été diverti d'abord&gt; ému ensuite, aelonle voeu de l'auteur.
1UIIIÜme

BENJAXIN CÚIUBUX

LES ARTS

REFLEXIONS Str:R LE SALON D'AUTOMNE.
La peur de se compromettre. Tclle serait, am yeuJ; d'un visi'IIIQr impartial, la

véricable tendancc de ce Salan. Trop de pru-

dence daos le choi1 du sujet et dans son ex6cution, une b1tetrop

7S9
¡rancie 1 répondre aux désirs de « Classicisme • que matüfeste,
ans grande conviction d'ailleurs, un publlc trop précipitamment converti aux idées nouvelles. Des apparences de maltrise,
succédant saos transition aux balbutienients des a11néts précédemcs. De fam chefs-d'&lt;Zuvre, aussi rapidement exécutés que
les pochades de jadis ; une &amp;u..e maturité, aboutissant al'ennui
le plu solennel. Pour qui se rappelle l'atmospbere des expositions e faaves » d'annt-guerre, i1 est indiscutable q~'une certaine
írakheur manque aux Salons actuels, et que la jeunesse s'est
aasagie d'une ~n trop rapide pour n'étre pas un peu forcée.
QuelJes sontles raisons d'unerévolution aussi to~? M. Vaµxcclles, pour ne citcr que le plus acharné, sinon -le plus infiuent
des apótres de la sensibilité animale, m'accuse d'étre le perturbateur moral de la jeunesse. Selon Jui ce nouve) a&lt;:adémisme
dont les productions glaceot le regard est tout simplement la
coméquence de la campagne que j'ai menée dans cette revue, en
íaveur de la sensibilité intellectuelle.
Encore que j'écrive pour mon seul plaisir, et non par goü.t
pédagogique (Dieu me garde de me prendre au sérieux autant
iUe sé prennent mes adversaires de plume) je ne peux résistcr
au désir de mon:trer que le danger que courent certains peintres
- dont bea'1(:oup sont moins jeunes qu'on ne !'imagine provient, non d'un go6t ingresque ou davidien pour la fonne et
la composition, mais bien de cette impatience, de ce manque
d'amour et de ce~ pau\"reté intellectuelle qui sont entretenu
par les articles bien intentionnés peut-étre mais si maladroits
d'une presse bourgeoise.
11 est de toute évidence qu'apres Je débordement de la seasualité pure qui nous valut tant de faux coloristes et de déments de
la déformation expressionniste, Wl cycle pictural nouveau
s'ébauche, ou I'intelligence sensible doit jouer un r6le prépo~dérant. Ce r~ne de la raison, débrouillant le rythme plastique
IÜcottverl par J'imtin&amp;t au conla&amp;t tÚ 14 rialüi, au lieu d'~ encouragé, est constamment battu en br~he par des littérateurs trop
jaloux de leurs prérogatives et qui, par leürs mercuriales périodiques, essaient d'éteroiser la légende commodedu , bon peintre
illettré d'autrefois 1 • · Cette légende prit oaissance dans la forét
1.

Voir les articJes de MM. Vanderpyl et Guillaumc Janueau.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISB

de Barbizon, il y a a peine un siecle et l'activité en taus sens
dirigéedes grands maitres des siecles précédents lui inflige une
contradiction formelle. Malgré cette vérité l'éloge du peintre
ruminant a été si souvent prononcé que la mentalité de trop
d'artistes &lt;loués en subit l'influence déprimante. Certains critiques, offrant une aide matérielle en échange d'une obéissance
passive, ont provoqué, chez les peintres déddés aparvenir rapideroent, une véritable panique spirituelle. On assiste a ce spectacle bien révélateur de nos ma::urs, d'artistes réfiéchis qui
cachent lcur culture comme une tare. On a meme vu un des plus
saturés de littérature, un des plus raisonneurs parmi les bons
peintres de notre temps, prendre la plume, dernierement, a seule
fin de convaincre le monde entier qu'il n'écrivait jamais.
Un rappel incessant a la sensualité (indispensable, d'ailleurs)
pourrait déterminer parfois une explosion de ricbes doos désordonnés. Le fauvisme, qu'on se preod aregretter devant tant de
mornes toiles qui semblent porter le deuil de sa mort, n'était
aqtre cbose que la vigoureuse expansion de tempéraments non
encore parnlysés par les sermons actuels. On comprendrait ala
rigueur, en effet, une campagne destioée a susciter d'agréables
feux d'artifice picturaux. Mais ou le manque de logique de nos
censeurs s'a.ffirme, ou la nocivité de leurs manreuvres éclate,
c'est lorsque, apres avoir próné la prédominance du seul tempérament, ils réclament des artistes ainsi mis en état d'inférior.ité oc des ceuvres completes )) ! On connait l'antienne favorite
de M. Vauxcelles : oc Un Salon n'est pas un laboratoire ou s'étí).lent des exph-ienccs picturales ; le jour de peindre des tableaux est
arrivé, etc. )&gt; A force de haine pour les formules de peintres
( oc trouver la formule » disait Cézanne) notre critique en édifi.e
une, toute littéraire, et contradictoire, dont ceux qui s'y plient
nous apparaissent les innocentes victimes.
En effet; d'un coté M. VauxceUes et ses alliés interdisent au
peintre le droit - sacré a mon a,·is, et indispensable ala lente
communion de l'artiste et du public - de soumettre a ce dernier les expériences au moyen desquelles il cherche honnetement ses moyens d'expression (puisque personne ne peut les lui
apprendre). De l'autre, ils lui interdisent le seul exercice qui
pourrait hater ses découvertes : la mise en reuvre de cette sensibilité orientée vers l'ordre que je définis intelligence sensible.

NOTES

761

Ils exigent du peintre - c'est a mourir de rire ! - qu'il arrive
au but supréme, l'CEuvre, en lui interdisant, non seulement
l'acces du chemin qui y mene. mais encore les exercices par
lesquels il peut apprendre a marcher ! Réalisez, clament-ils ...
Réaliser, soupirait Cézanne, qui cependant était mieux qu'aucun
de nous armé pour le faire et qui eut réalisé en effet si d'admirables, si de saín tes hésitations ne l'a~aient poussé Haire en taus
sens les expériences les plus merveilleuses en lesquelles !'esprit
humain ait pu se consumer.
Grace a cette guerre incessante aux « fommles » et aux oc théories », par lesquelles pourtant s'aiguisent - quelquefois puérilement, mais qu'importe ! - les recherches des jeunes peintres
(on est jeune jusqu'a cinquante ans), ces critiques en sont arrivés a tarir la frakheu.r naturelle, et cette bonhomie qui fait le
fond du tempérament fr:mt;ais. C'est par goút du succes immédiat, et appel a. l'applaudissement unanime que nous voyons des
artistcs doués renoncer prématurément aux aventures hasardeuses qui sont l'émouvant apaoage de la jeunesse. Pour ceux
qu'anime une seve généreuse, l'horizon est saos cesse bouleversé par les tempetes du creur et de la raisoo. Le peintre trop
prudent, faisant plus de politique encore que de peinture, s'emprisonne peu a peu daos un cachot ou ses facultés les pJus généreuses sont étouffées. Les filsdes joyeux impressionnistes, pointillistes, orphistes d'antan, sermonnés saos tréve, sornmés de
peindre des ceuvres, du jour au lendemain, et ignorants de l'effort logiquf qu'un te! travail exige, ont fait place a de petits
employés trop raisonnables, économes de leurs efforts, envíeux
et inq1.üets. La témérité des fauves a été remplacée par
une triste stratégie d'atelier. Ainsi est Üé ce nouvel académisme, dont les prodnits égalent ceux ·que les pensionnés
de Rorne exposaient quai Malaquais dernierement, et qui
ne se rnontre pas, au Grand Palais, uniquernent dans la
sallenº 7, ou, pour la commo&lt;lité de leur besogoe, nos critiques l'ont situé, mais qui, égrené savamment dans toutes les
salles, contribue a donner au visiteur une fausse impression
de Musée. Que ceux qu'attriste un tel état de choses ne s'en
prennent qu'aux rnéthodes de travaíl aujourd'hui en honneur, et
a l'a-príorisme florissant, a la théorie d1.1. « style d'abord », du
« chef-d'ceuvre coúte que c01ite ».

�762

·LA XOUVELLE REYUE FRAN~ISE

Pour moi, si j'ai toujours prú-:onisé un métier patient et surveillé, j'ai aussi fréquemment indiqué la sensation comme seul
élément excitateur. Si j'ni fait sur l'reuvrc Je Delacroix les
rése.rves que mescom·ictions techniques m'imposaient, j'ni toujours placé bien haut l'homme au c&lt;rur vibrant, a l'ame élevéc
que fut ce dernier rejeton de la gr:1ndc famillc dell humanistcs de la Rcnaissance. Delacroix, au point de vue humain,
4oit demeurer notre mod~le, lui qui ne craignait pas de se compromettre en écrivant, en plus de son copieux journal et de ses
longues lettres, Jes artides sur son art ; qui recherchait la société
.des littérateurs et des musicicns pour 1eur littér:lture et pour leur
musique - et non par poli tique, commc cela se fait aujourd'hui - qui fr~missait aux souffles \'enu:; du dehors, et qu_i
s'iuspirait (a la fa~on Jont on s'inspirait de son temps, ,c'est-a&lt;iire : littéralement) des événcments qui bouleversaient les
esprits. Que les artistes qui veulent donner au mot « Classicisme » un sens large et généreux cessent de flatter le public
peureux en ornant .leurs toiles de baigneusi.s aux gestes inutiles,
en spéculant sur le compotier, la bouteille et les pommes de
Cézanoe, ou en 1t .:oostruisant » des Pª)'Sages ou tout le. monde
s'est promené. Qu'ils essaientd'acquérir, füt-ce au prix d'errcurs
momentanées, 0:.1 ,ele chutes (jamais inutiles)cette « intelligence
universelle » que cbantait Baudelaire. Aussi bien en ce Salon
les reuvres les plus riches d'avenir sout celles qui i;'inspirent
.directement de la réalité : ri::pas, devant une fenétre, de paysans lourds (Salle n° .2); nJture-rnorte ou des instruments
maritimes eucadrcnt un phare loi_ntain ; draperies que magnifie
une analyse patiente; jeune fille endormie sous des arbres (Salle
n° 7) ; extravagances poétiqucs du Carnaval (Salle n° 17),
autaot de toilcs ou la réalité n'est pas froidemcnt suivie dans
son contour décoratif, mais revi:t aux yeux de l'iotelligence sensible Jcs formes nouvellcs, qu'une ardente géométrie brise,
pour les recomposer en un bouquct expressif.
ANORÉ l.HOTE

•
• *

TABLE DES MATIERES
CONTE.NUES DANS

LE TOME XVII

Les idées

et

(Ju1LLET-DtcEMBRE

ALAlN

les .\ges . . .

. . . . 425

1921)

(XCVII)

FRAN&lt;;OIS-PAUL ALIBERT
Ainsi tombcot les feuilles

.

.

.

•

.

•

.

.

421

ROGER ALU\RD
Sur M. Ingres . . .
.
Noclamlmlisme.s, par Jean de Tioan . . •

IOI

J.

Tou/el, par Hcnri Martiocau.
J. Toulet . . . . .
Trois '1011vraux con/u de la vid/le Franu,
p.tr Jean Moréas • . . • . .
Les lemps i111i«e11ts, p:ir EmiJc Henriot
Amour et jltlJS&lt;!(t, FM J. M. Junoy . . •
Gestes, par Allrcd Jarry. • . . • . .
1A patimce de Grisé/idis, par .R. Je Gourmont. . . . . . • . . .
ú1 romltsse de Po,rlbitU, traJ. par FernanJ
Flcurct . . • . . . . • . . .
Mchtr mret, par Joachim G~squct
.
S01tt~nirs de mon crmnneru, par André RouLa vie tÚ P.

Blhan{Jgue, par P.

u

veyrc .

. .

Madame de Noailles.

.

.

.

•

.

.

.

Jean Pelterin . . • . • . . . . .
Le poi~u des chimires c'lranglkt, par Trisun
l&gt;ercme . • . . . . . . • . ,
u cdJi de G11tNna11/er 11 ; Sodome el Gomorrhe !, par Marccl Proust . . . • . .
A11to11r de 1011/ouse-Lautrec, par Paul Ledercq. . . . • • . . . . . .
Catm ti pru1dre, par Gcorges Gabory
R1.1yo11s croisls, par Je:in-Louis VauJo\'cr. .
Mytbologies, par Mélot Ju Dy. . : . .
Le Labóratoire ce11tra/; Dos d'Arleq11Íll, par
Maic Jacob • . • • . . .

57

u8

(XCVII)
(XCIV)
(X&lt;::IV)

(XCIV'\

118

{XCIX)

119
119
119

(XCIV)

120

(XCIV)

121

(XCIV)

121

(XCIV)
(XCV)

195
210

(XCIX)
(XCIV)

301

(XCV)
(XCVI)

345

(XCVI)

350

(XCVI)

H5

(XCVl)

368

(XCVI)

625

(XCVIII)

626

(XCVIII)

627

(XCVllI)

744

(XCIX)

681

(XCIX)

167

(XCV)

733

(XCIX)

AMIEL
fragmcnts inéJics du Journal lntime.
LOUlS ARAGON

Les aventures de Télémaque

.MJCHEL ARXAULD
Mars ou la g,,e,u jugü, par Alain .

�LA NOOVELLE RBVUE FRAN&lt;;AISE

GABRIEL AUDlSIO

(XCIX)

Trompcttes au soleil
JEAN BARUZI
Les cancioms de Juan de Yepes, trad. René-

(XCV)

Louis Doyon

FÉLIX BERTAUX
(XCV)

Les Rustiques, par Louis Pergaud .
La Chille, par Emite Hovelaque .

(XCV)
(XCVIII)

Henri Alies.

Un

AMBROSE BIBRCE
(trad. V.M. LLONA)
incident au pont d'Owl -Crcck .
MA.URICE BOISS.\.RD
Chronique dramatique .
Chronique dramatique .
Chronique dramatique .

TABLE DES :'.IATIERES

L'a,ige du biz.arre ; Memoires d'u,i dada btst'gne11x, par Pierre Mille . . . . . . 464
Ma 1,-i~ d'mfa11t, par Maxime Gorki . . . 498
Antholcgie .ks poitcs it,iliens co11te111porains,
par Jean Chuzeville •

.

500

Storia di Cristo, par G. Papini . . .

•
.
Jéróme etzean Tbaraud. . . . . . . . •
La anterne "'ªfique, par Th. de Banville •
ú passage ik l 'A is11e, par Emile Clermont .
Tu11ache ou la tragédie pastorale, par LouisLéon Martin. . . . . .

501

701

(XCIX)

449

(XCVII)
(XCVIII)
(XCIX)

6u

727

121

(XCIV)
(XCV)

4II

(XCVIl)

MARCEL COHEN

Linguistique historit¡ue el li11g11istique gélzérale, par A. Meillet . . . . . . .

(XCVTI)

LUCIE COUSTURIER
(XCVI)

lnahilé Ibatan, tiraillcur daboméen
BENJAMlN CRÉMIEUX

la Fille d'Eliaz.ar, par Elis,a
Rhais. . . . . .
Poemes, par Henry J. M. Lcvet . . .
Pmsts-tu ré11ssír, par Jean de Tinan .
Sorties, par Henri Hertz . . . . . .
Rafael Gato1111a, par M1urice Larrouy . .
Le moque11r ? par Fran~ois de Boo~y . . .
A bord de l'étoile 111nluti11t, par Pierre Mac
Orlan. . . . . . • •
Hístoire d'u11e Marie, par Andr~ Baillon. .
La pensée ~e Nicolas Machiairel, par Franc;ois
Franzoo1. . . . . . . . . . .

557
622

(XCVII)
(XCVil)
(XCVIII)
(XCVIII)

757

(XCIX)

,06

(XCV)

ALAIN DESPORTES
Un jeune intellectuel allemand . ··----2""'39.__--"(X_C--'-V)
P. DRIEU LA ROCHELLE
A11icef 011 le pa11ora111a, par Louis Aragon
97
(XCIV)
On ne saurait tout dire

143

(XCV)

62S
75&gt;

(XCVIII)
(XCIX)

FERNAND FLEURET
L'mtrepreneur d'illumÍllatioiis, par André

PAUL CLAUDEL

Les Juifs

.

GEORGES DUHAM:EL
(XCIX)

MAURICE CHEVRIER
Petite cantare sur J'abscnce de Marie Laurencin.

L'Ec,¡yere, par Paul Bourget . . . . . .

.

Uon Bloy pendant la guerre •

CHARLES DU BOS

SaintJoseph.

.

EMILE DERMENGHE.'d

L' Epitbalame, par J. Chardonne

LÉON BRILLOUIN
Une 11ou;·elle figure du 111011de : les tbéories
d'Einstein, par Lucien Fabre.

.

(XCVII)
(XCVII)

99

(XCIV)

roo

(XCIV)
(XCIV)
(XCV)
(XCV)

011

102
211

220

222

(XCV)
(XCV)

359
361

(XCVI)
(XCVI)

380

(XCVI)

221

Salmen .

.

.

.

.

La ravaliere Eisa, par P. Mac Orlan .
WALDO FRANK
(trad. H. BOUSSP..ESQ)
L'année américaine

(XCVI)

GEORGES GABORY
Soirées perdues. . . . . . . . . . . . 413
Le drageoir aux ipices, par J. K. Huysmans. 621
Premitres at·e11fllres de Cbéri-Bibi, par Gaston Leroux .

(XCVII)
(XCVTII)

632

(XCVID)

baud~t.
201
Au théatre du Jorat : le roi Da1:ia, par René
1forax. . . . . . . . • . . .
Les sculprures de Degas et de Mme Spitzer .
De fdge diviit ti l'dge ingrat (Mbnoim), par
Francis Jammes
74!

(XCV)

HENRI GHÉON
La vie ik Maurice Barris, par Albert Thi(XCVI)
(XCVI)

(XCIX)

ANDRÉ GIDE

Préface a Ar111a11ce. •
•
129
Les rapports intellectucls entre la France et 1' Allem.agne.
513
NICOLAS GOGOL
(trad. DIDHS ROCHE)
Hyménée 1(Actc II) •
2Ó

(XCV)
(XCVIIl)

(XCIV)

�766

LA KOUVELLE RE\'OE FRAN~ISE

BERNARD GRCETHUYSEN
Lcttre d' Allemagne

• •

•

485

(XCVII)

291

(XCVI)

RE,IB KERDYK
lotime

•

•

JACQUES DE LACRETELLE
La Fort""' de BeCJJI, par Louis Co4kt . • 214
Mademoisr/le tle la Ralphie, par E. Le Roy. . 217
VALER\' LARBAUD
Paludes, par Andre Gide. . . . . . .
Le miroir des kUres, par Fcrnaod Vandérem
Amants, heureux amants

93
250

522

{XClY)
(XCV}
(XCVIII}

274
759

(XCIV)
(XCV)
(XCV)
(XCVI)
(XOX)

4¡4

(XCVII}

104

(XClV)

109
225
227

PERCY LUBBOCK

Lettre d 'Aoglett:rre

•

PIERRE MAC ORLAN
Lit romana d11 rrlo11r, par Jean Pcllerin .

LOUIS MARTIN-CHAUFFTER
Le chemin de paradis, par Charles Maurras • r97
Le Prentier de /,1 Classt, par Benjamin Crémieux.
7J5
PAUL MORAND
Ballets suédois : Les Marils de la TCIUr
Eij/el, par Jean Cocteau . . . .
225
Inaugurations . . • . • . . . . . . .
La pokied'au¡ourá'bui, par Jcan Epstcin . •
Au sujet de Maurice Barres. . . . . .
Devoirs de tw-unus, par Raymood Radiguet.
La jmnme ile 171/ophile, par Marce! Jouhan•
d~u . • . . .
.
.
•
ús 11,s Aran, par John M. Synge, .
Aritbrlogie t1rgre, par Blaisc Cendrars. •
Responsabilités .

299
338
340
354
JS7
484
504

(XCV)
(XCVI)
(XCVI)
(XCVI)
(XC\'I)

(XCVI)
(XCVII}
(XCVU)

(XCVlI)
(XCVU)

MARCEL PROUST

•

En tram jusqu'á la Raspelicrc .

•

18

(XCIV)

ANDRÉSALMON

Ln t,rtbis talm.u, par Henri Duvemois

(XCVII}

BORIS DE SCHLCEZER
Alexandrc Block •

(XCVII)

JEAN SCHLUMBERGER
]iroboa111 "'' la Ji11a1ue sa,u mb,ingitt, par
Paul Laffitte . . . . . . . . . . 1o8
Mari.i Cba¡xú/ai,,e, p-J.r Louis Hémon • • 212
Le ca-,1r ies nutres, par Gabriel Marce! • •
La complainte d11 r,yp,-rsMmt, par F. P. Alibcrt . . • •
leftuq11irtprmd111,d, parJ.-J. Bcrnard. .
Mesure pour nus11re de Shakespeare, tr.id.
G. de Poun:ilés.
Césairc

22,

Pocrues de Kabir

PHIUPPE SOUPAUL'f

(XCIV)
(XCV)
(XCY)
(XCVI)
(XCVII)
(XCVII)
(XCVlll)

~

(XCVI)

257

(XCVI)

85
96

(XCIV)
(XCIV)
(XCIV)

R.\Bl.'DRANATH TAGORE
(tr:id. : H. J.IIRABAUD-TIIORENS)
ALBERT THIBAUDET

(XCV}

Les intcm1ittcnces du c:ceur.

(XCV)
(XCIX)

JULES ROMAINS

(XCV)

(XCIX)

251
68o

Pctite iatroduction ~ un coUTS de technique poé•
tique

~~~~-

VLADIMIR PENJAKOFF

Hl:.~RI POURRAT
Les propos rustiques, de Noel du Fail .
C~ nC111s, par Jo ·eph de Pcsquidou:,i:

JACQUES RIYJERE
M. Paul Souday et la politique
Amicl
,
•

(XCV}
(XCV}

ANDRÉLHOTE
Picasso et le respect de la nature .
A propos de Fragonard . . . •
Renoir, par Ambroise Voll:1rd . .
Ingrcs vu par un peintrc . • . . . .
Réllcxions sur le salon d'automne.

TABLE DES MATIERES

(XCVII)
fXCIX)

Réflexions sur la littérature : Goanimismc.
Ta11t pis pc11r toi, par Gérard d'Houvillc. .
Anlho/cgu du Ft~ibrige prrrmtfal, l. l. , .
Sair,f¿-fleut•e, I'homme el le po¿Je, par LouisFrédéric Chois,·. . • . . . • . ' .
morl tk Spart;, par Jeao Schlumberger .
P/11/011 (t. JI), par A.lfrcd Croiset . . . .
RéAexions sur la littt'rature : Une philosophie de l'lüstoi re • . . • . . . .
D, Paris d CJtbi:re, par Gér.irJ de: 'erv~l .
1A annltJ d'apprmlisso.ge de S,·lmzn Br:ollrt,
par M:turicc Brillant • . . . . . .
Tibériade, p.u Gonzaguc True. . • . .
R~flexions sur la littérature : Le voy:tge intérieur . . . . . . • •
Notes sur .\1.érimlr, par Chark-s du Ros . .
Vfrtor Hugo, par Mary Duclaux . . . .
Ecrimi11s fra11(ais tn llol/a11de, p.1r Gusta\'e
Cohcu . . . . • . . . • . •
Histo1rt de Franu co11tt111poraine, llI, IV, \7

u

1o6

1,

(XCfV)
(XCIV)
(XCIV)

187
205

(XCV)
(XCV)

216
221

(XCV)
(XCV)

329

(XCVI)
(XCVI)
(XC\ºI)

rn7
t

120

342
342
34,

344

(XCVI)

(XC'\1J

�768

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

La j11messe de Nietzsche jusqu'á la rnpture
avec Bayreuth, par Ch. Andler . . . .
Préseances, par Fran~is Mauriac . . . .
Il y a 1me i1olupti d11ns la douleur, par Joachim Gasquet . . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Histoire romaiue. . . .
. . . . . . .
Minerve ou Belphégor ?, par Gaetan Bernoville . • , . . . . . . . . .
Elise, par René Boylesve . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Du romananglais . . . . . . . . . . . .
Visites llux paysans du cmtre, par Daniel
Halévy • . . . . . . .
Sainte-Beiive, par Gustave Michaut . . .
Jean de Tina11, par André Lebey . . . .
Les ymx 1wifs, par Luden Daudet. . . .
Réflexions sur la Iittérature : Les Plliloso-

phes .

344

358

(XCVI)
(XCVI)

361

(XCVI)

441

(XCVII)

46o
460

(XCVII)
(XCVII)

602

(XCVIII)

620
621
621
624

(XCVIII)
(XCVUI)
(XCVIII)
(XCVIII)

715

(XCIX)

ALBERT THIERRY
Le Secret du Polichioelle.

(XCIV)

PAUL VALÉRY
Ebauche ~•un serpent .

GILBERT DE VOISINS
Ainsi i•a toute d,air, par Samuel Butler,
trad. V. Larbaud
. . . 1I 5
Eurydice deux fois penlu~, par Paul Drouot . 349
La 11uit de Saint-Bai-nabé, par Alexandre
462
676

Amoux
údelettes.

Correspondance
Les revues . .
Les revues .
Note.
Lesrevues . . . .
•
Mementos anglais et allemaud
Les revues . . . . . . .

LE GÉRANT : G.-1.STON GALU!(}.RD.

ABBEVJLLE. -

JMPRIMERIE F. PAILLAll.T.

LE

(XCIV)

CARNET

(XCIV)
(XCVI)

DES ÉDITEURS

(XCVII)
(XCIX)

DIVERS
A l'Eccle du Réel, par Jean Lartigue
Les revues . .

,

(XCIV)
(XCIV)
(XCIV)
(XCV)
(XCVI)
(XCVII)
(XCVII)
(XCVIII)

�2

LE CARNET DES ÉDITEURS

LA BACCHANTE. - Un vol.
in-4º raisin orné de 1ettrines gravées sur bois par
Georges Baudin, et tiré a 22 r exemplaires ( en souscription) '.

MAURICE DE GUÉRIN:

a

« Je reviens
mes ancíennes imaginations sur les choses
na~relles, invincibles tendances de ma pensée, sorte de passion
~~1 me donne des enthousiasmes, des pleurs, des éclats de
¡01e, un éternel aliment de songerie. » Ces imaginations ont
engendré les poemes en prose qui sont parmi les plus purs
chefs-d'reu~re de notre littérature. Avec un art incomparable
M. de Guénn a su exprimer son désir passioané d'étreindre
la nature dans son universalité, d'en pénétrer les secrets de
'
s'identifier avec elle, de s'y ramifier.
Tout l'idéal poétique du « réveur inquiet » se trouve daos la
Baccha:te. C'est bien, sous la forme la plus noblement originale, 1 reuvre née de « la fusion des impressions calmes de la
nature avec les reveries orageuses du coeur ».
_C~tte nouvelle édition ravira les bibliophiles. Ríen que siro. pl1c1té : un texte large et des lettrines ornées. Le Grasset, en
son corps 24 qu'on n'a pas coutume de voír employer sí géné-·
reusement, laísse apprécier sa clarté et sa précision : chaque
1ettre av~c ses caracteres distinctífs, saos ornements ínutíles,
est_ dessmée selon la traditíon fran~aise de la belle typograplue.

Co_mme dans l'édítion récente des Odes de S;pho, Georges
Baudm a placé sa décoration dans le texte méme. En tete de
chaque ~ínéa, des lettri~es, charmaotes en leur variété, hardiment taillées daos le b01s, completent de la plus heureuse fa~on
la composition des pages.
II est a souhaiter que cet artiste se décide enfin a laisser
publíer quelqu'un des livres qu'il a ornés d'images en couleurs,
et dont les exemplaires uniques, calligraphiés, sont si recherchés des bibliophiles. Les procédés actuels de reproduction
permettraient sans nul doute de rendre avec fidélité la richesse
éclatante et harmonieuse de ses compositions décoratives.

r Imagerie de.I'Oiseau d'Or, 35, rue des Petits-Champs.

LE

3
Loms lli:MoN : MARIA CHAPDELAINE, rl!cit d" Canada
franyais. 1 vol. in-18 a 6.50 '.
CARNET DES ÉDITEURS

Ce récit est aussi simple que son titre. 11 se déroule au Canada,
daos le paysage grave de foréts et de lacs qu'est la province de
Québec, parmi des étres rudes qui se battent avec les atbres
pour leur prendre la terre avare qu'ils cultiveront péniblement
et sur laquelle, ils bátíront leurs pauvres maú;ons de planches.
Samuel Chapdelaine s'est fait défrícheur comme d'autres s'en
vont precher les foules. Sa felJ!I?e qui eút tant aimé les &lt;&lt; vieilles
paroisses », la e&lt; bonne terre &gt;&gt; et le commerce de ses semblables
n'a pas un mot d'arnertume quand il faut partir; simplement
elle demande : « Eh bien, Samuel ! c'est-y qu'oa va encore
mouver bientót ? )&gt; Et sa filie Maria qui ne connait de l'exístence
que la dure besogne paysanne et le rare et mínce plaisir de la
messe, le dimanche, devient la pure figure d'un merveilleux
roman d'amour.
Elle rencontre Fran~ois Paradis, ouvrier errant qui connait
des Indiens, sert de guide daos les régions désolées. Elle l'aime .
Un soir de court été, ils se disent :
- Vous serez encore icitte ... au printemps prochain?

-Oui.
Pour Maria ce sera l'attente, les mille Ave récités la veille de
Noel... et Fran~ois Paradis voulant la revoir s'engagera en plein
hiver daos la forét et périra de froid. Plus tard, son cbagrin
mangé, deux hommes jeunes la voudront : Lorenzo, un des
villes. du Sud ou la vie est facile, un du pays, Eutrope, qui « fait
de la terre ». Maria hésite, peo che pour la vie des cités ; la mort
de sa mere lui révele le destin de sa race et tout ce qui la tient
au sol de la Province. Elle restera et vivra avec Eutrope comme
sa mere a vécu avec Samuel Chapdelaine.
CEuvre de beauté, de croyance, qui ne contient rien de ce
qui ne saurait étre Ju de tous, l'unique livre de Louis Hémon,
mort daos une aventure comme Fran~ois Paradis, nous apparait
comme une exquise oasis de fraicheur et de sincérité daos le
. chaos de l'actuelle production.

I.

Bernard Grasset, éditeur, 6r, ruedes Saiots-Peres, Paris (VI•).

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4

CARNET DES ÉDITEORS

ÉDOUARD CHAVANNES : CONTES ET LÉGENDES DU
BOUDDHISME CHINOIS. 1 vo!ume in-8° coquille sur

vélin d'Arches a la forme et papier bouffant des papeteries de Papault '.

Bouddhisme chinois ... ces deux mots évoquent, par leur réunion, unevision singulierement grandiose: c'est vers le premier
siecle apres le Christ que l'ame attendrie de l'Inde a accompli
ce miracle de séduire l'esprit positif des Chinois : aux plus réfléchls, elle offrait un ensemble puissant de doctrines rnétaphysiques, qui embrasse l'univers pour le ramener au néant ; aux plus
délicats elle apportait les chefs-d'ceuvre d'une littérature pieuse
ou l'imagination se met au service de la foi ; a la foule enfin, le
cante lui-méme, sous la forme la plus subtile et aimable qu'il
ait peut-étre jamais revétue. L'Inde n'est pas, comme on le
répete trap souvent, la mere des cantes. Mais il n'en est pas
moins vrai qu'elle a traité ces contes avec une faveur particuliere.
Cendrillon et Peau d'Ane ont connu les rois dragons, du temps
qu'elles montaient sur des élépbants et mangeaient de la bouillie
de miel ; elles devinaient aussi le mot d'énigmes étranges :
Le jeune bomme qui allait au devant de la jeune fille vit sur
un arbre des fruits murs. 11 songeaita les cueillir, quand tous
les fruits a la fois parlerent : « Prends-moi ! Prends-moi ! ))
Plus loin une cbienne pleine vint vers lui, et lui lécha les pieds;
mais les petits qui étaient dans le ventre de la chienne aboyerent
etfirent leurs efforts pour le mordre. Le voici done (ort inquiet.
Mais sa fiancée lui dit : u L'un de tes petits enfants aura, comme
cette chienne, la bouche onctueuse, mais le cceur plus aigu
qu'un couteau. » II demandera la filie ainée _en mariage, mais la
cadette lui dira, comme le fruit: « Pourguoi pas rnoi ? »
Ce guatrieme volume de la collection des Classiques de l'Orient
est dü au maitre regretté de la sinologie fraU&lt;;aise, Edouard
Cbavannes ; M. Sylvain Lévi en a composé la préface. Il est
iHustré de bois exacts et évocateurs d' Andrée Karpeles.
JEAN OES BONNESFEUILLES

1.

Ed.itions Bossard, 43, rue Madame, Paris (VI•).

LE

CARNET

DES ÉDITEURS

�2

LE CARNET DES EDITEURS

DMITRI MEREJKOWSKY :

QUATORZE DÉCEMBRE, roman

traduit du russe pat Michel de Gramoot

1 •

Tout le monde a lu le célebre roman de Dmitri Mérejkowsk:y
La Mort des Dieux et le public franc;ais n'a pas manqué de marquer une faveur particulierement sensible aux qualités de
finesse et de goüt dont l'absence chez certains romanciers russes
ne laisse pas de surprendre et de déconcerter, méme lorsque
l'éclat des descriptions ou l'originalité des situations est remarquable,
Sous la forme d'un roman, M. D . Mérejkowsky trace un
tableau de la Russie daos les derniers temps du régime impéria1.
Histoires de policiers et de conspirateurs, arrestations tragiques, fusillades, émeutes et répressions, tout ce qui compase
pour nous l'atmosphere de cette dramatique époque se retrouve
daos ce roman. On lira notamment avec émotíon la merveilleuse évocation de la forteresse Pierre et Paul ; la scene de la
comrnission d'enquéte cbargée d'interroger le héros du livre
melé a11x événements du quatori,.e décembre amene naturellement
un gntnd nombre de types de ces militaires et de ces fonctionnaires a demi policiers, soit par gout, soit par intérét, et dont
les agissements infames ont accumulé dans le creur de tout un
peuple des rancunes et des haines inexpiables.
L'éternel conflit qui trouble l'ame russe est marguée dans
ce livre eu traits inoubliables. Surtout, le lecteur est touché de
la sympatbie profonde de l'écrivain pour les personnages qu'il
met en scene, méme les moins recommandables. 1,1 s'ingéqie,
semble-t-il, a leur trouver des excuses et a les montrer comme
les jouets des fatalités ataviques.
Panni tous les épisodes le tableau de l'exé::ution des condamnés avec la pendaison en musique atteint les limites de
l'borreur uagique. Et l'ouvrage s'acheve sur le contraste saisissant de la réalité sanglante et du rapport des fonctionnaires
a l'Empereur : « L'exécution s'est terminée dans le calme et
l'ordre convenable. »
En résumé, un livre digne de prendre place daos la bibliotheque de tous a cóté du livre d'Anato.Ie France Les Dieux ont
snif. On y chercbera, sous une affabulation romanesque,
dont l'intérét est constamment renouvelé, les témoignages des
passions et des idéologies allumées pour le bonheur de l'humanité et qui le plus souvent n'éclairent que le désordre et la
souffrance .•
r. Un volume de 418 pages, ii. 6 fr. 50 (Éditioos Bossard).

LE CARNET DES EDITEURS

3
GABRIEL MOUREY: ESSAI SUR L'ART DÉCORATIF
FRAN~AIS MODERNE •.
Nul n'était plus qualifié que M. Gabriel Mourey pour écrire
ce livre, indispensable a tous ceux qui s'íntéressent a l'art décoratif fran&lt;;ais moderne, a ses origines, ason histoire, a son état
présent et a ses destinées.
C'est d'abord le tableau des années d'apprentissage et de
luttes ou l'on montre les efforts des novateurs cootre le regne
de la routine tels qu'ils s'affirmaient dans toutes les expositions
universelles jusqu'en 1900. M. Gabriel Mourey qui a dirigé la
vaillante revue &lt;e Les Arts de la Vie » ou l'on menait le bon
combat contre les pasticheurs par aveuglement, ou par intérer,
des styles du passé, a gardé de cette époque le gout de la
polémique. Aussi toute cette partie est-elle particulierement
vivante.
Apres avoir défini les idées de William Morris et celles de
Jean Labor, il aborde la question de l'art social et rend hommage
aux efforts du grand précurseur Roger M.rrx, a ceux d'Eugene
Grasset et de Siegfried Bing, ainsi qu'a Cuypers et aux fonda'
teurs de l'art décoratif hollandais moderne.
Abordant enfin l'époque présente, il envisage fort justement
la nécessité absolue d'une régionalisation nouvelle de l'art a
l'exemple de ce qui existait autrefois. 11 souhaite de voir l'art
décoratif participer a une vie provinciale rendue plus actíve et
embellir le cadre ou travaillent tant de laborieuses populations.
.· .
M. Gabriel Mourey a des idées tres arretées que le lecteur
pourra ne point toujours partager. Par exernple on peut estimer
que les décorateurs les plus nouveaux ne progressent pas dans
le sens individualiste. Et a ce propos l'auteur n'a peut-étre pas
faít une place assez importante a J'effort remarquable déployé
par MM. Sue et Mare et par leurs collaboratcurs.
Mais ce sont la des critiques de détail et dans !'ensemble cet
ouvrage témoigne d'une foi dans les destinées de l'art fran&lt;;ais,
d'une perspicacité et d'une impartialité qui le classent parmí
les plus beaux travaux qu'ait suscités le sujet. De belles reproductions illustrent le tcxte et montrent en raccourci l'évolution du goót fran~is depuis la dernihe foire universelle.
JEAN DES BONNESFEutLLES

1.

Un volume de 194 pages, avec 20 reproductions photographlques,

a 15 francs (Librairie Ollendorff,

Paris).

�LE

CARNET

DES ÉDlTEURS

�LE CARNET DES ÉOITEURS

LE CARNET DES ÉDITEURS

2

JEAN LoRRAIN :

3 fr.

M. DE BOUGRELON, un vol. in-18

a

1.

F. _DE

1•

Personnage de fantasmagorie, M. de Bougrelon, « sanglé
dans une Iarge redingote tuyaux, les épaules larges et le buste
mince, un énorme chapeau haut de forme incliné de coté», fait
son entrée daos un bouge d'Amsterdam, quand deux Fran~ais~
dont celui qui conte l'histoire, par ennui et lassitude, s'étourdissent d'alcool et de hiere en compagnie de mornes filles.
U s'offre pour les guider par les rues, le long des canaux
ge!és, daos les salles du Musée ou dans les vieilles aventures •.•
Et Jean Lorrain lui fera porter son r~ve. A travers ce proscrit
lamentable, au verbe grandiloquent, mais gentilhomme de toutcs matieres, il nous montrera la ville mélancolique aux jours
de gel ou sous la bruine désespérante.
Une perversité raffinée s'émane de ces visions, tempérée par
un art subtil et maitre de lui, un choix certaÍD. dans les images.
A coté de M. d~ Bougrelon, Jean Lorrain campe une curieuse
erattachante figure de vieux dandyéquivoque, M. de Mortimer,
proscrit pour une louche histoire de duel :
«: Il s'appelait Edgar comme le seigneur de Ravenswod, et cet
Edgar ne manquait pas de Lucy, mais c'était des Lucy de Nevermcre, et non pas de Lammermoor, car daos la vie comme daos
le réve, sa devise était ce gla:s d'orgueil : Nevermore. Jamais
pfus. »
Mais ce n'est qu'en souvenir qu'il nous apparait, juste assez
cependant pourque la plus bizarre luxure se devine ... Et combien poignante cette visite au boudoir des Mortes ou toute la
tristesse désabusée de l'auteur s'ingénie a décrire d'anciennes
fanfreluches, « vieux parfums, vieux baisers, vieux lampas ,,.
Puis le personnage s'effondre ; on le revoit une derniere fois
dans un bastringue du port, raclant un violan et faisant danser
des matelots ivres. Ainsi le vieux gentilhomme gagne son pain.
Deux contes completent le volume : La Dame Turque et
Sonyeuse, ou se retrouve le talent troublant de l'auteur du Vice
Errant, de Princesses d'lvoire et d'Jvresse, de Maison pour Dames•.

2.

3
GutnmIERE : LE GRAND D'ESPA
tn-18 a 6 fr. 75 l (II a ét' . é d
GNE, I vol.
•
e t!r e cet ouvrage
pla1res sur vélin pur fil Laf
30 exem. .
urna, numérotés de 1 a o)
3
Une
• d ·
. .h1sto1re fantastique , doulo ureuse hum ·

a

Librairie Ollendorfi, 50, Chaussée d'Antin, París.
Eo vente a la Librairie Ollendorff.

LA

1
Gu é n01ere nous conte l'épo
bl
' .
aLDe. ... . e la
fatalité
.
e
uvanta
e
des plus vieilles et des plus nobles fa ']lp ' qui p se sur l 'une
Baroucelle, la mort du m;i
. m1 ~s d Espagoe :
er tombe dans le plus wrdide
pere'. a_pprend sa ruine
ses licences et ses anciens m '
dt. Ma1_s '.1 est pourvu de
,
anres es rehgt
l .
curent a propos une place d
é
eux - u1 proenvirons de Tolede po
e phr cepteur dans un cháteau des
.
'
ur parac everl'édu f
d 1'
héntiers, un nain o-rand d'E
ca ion e un des deux
nain possede l'am; d'un c·a cspagoe et comte de Ségovie. Ce
1 ampéador· un¡
b .
. .
dom10at1on
et de conqu'-t J
'
mmense esom de
e e e tourmente.
·u
d'
est un insurmontable obstacle II .
. sa ta1 e avorton lui
dona Conception son am1·e' d'. f: a1meLuoe be11e jeune filie,
'
en anee
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.
tame au Maroc qu'il mé .
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ue son rere, capi,
pnse, rev1eot au h •
,
épouser la jeune fille, le comte de Sé o . ~ a~eau et pretend
femme et l'emmene a V .
,
g v1e 1enleve, en fait sa
.
enise ou commeoce
l
v1e étrange. Dona Conception
. .
l ' pour e couple, une
.
, qm a1me e comte
l .
c1rconstances aura honte de I . • 11
' en p us1eurs
· • ,
m, e e regrettera m'
¡ b
cap1ta1ne a ¡·amais perdu Ell
eme e e.1u
•
· ··
e meur• en do
I
·
¡umeaux dont l'u
.•
. '
noant e ¡our deux
n auss1 restera nam Mai
.
le comte, qt1e Baroncelle d
é .
s tous pénssent, sauf
' es ano es apres
•
personne d'un mystfrieux éd'
, reconna1t dans la
pr 1cateur.
. Avec une remarquable souplesse de s
mere développe ce récit h t
ty!e, M. de 1a Guéri.
au en cou Ieur et d'
.
vrn1 ment original e Ses p
.
une concept1ou
• .
·
ersonnages vive t d'
daos des décors la G
n
une v1e mtense
oya ou parmi les h
'
cheres Monticelli Aut
d l' .
c atoyaotes harmonies
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·
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mtngue
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.,
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descnptions _ toute la
. d
' . so res ~t pmssantes
en quelques pages - . mag1: u xvme s1ecle italien évoquée
·
é
une act1on une a
cet ouvrage un indiscutabl
• .
ngo1sse trange prétent
•
e attra1t et en font u
d'
,
_n~ reuvre an
arar.ger aupres des livres d'Elémir Bo oM. de la Guériniere s'appa
urbes, a qm, a notre sens,
rente.

a

d~;~;~;:

a

a

a

a

r. Beroard Grasset, 61, rue J.es Saints-Péres, Paris (Vle).

�4

LE CAKNET DES ÉDITEUb

jEAN CHAROON : L'OFFRANDE A L'AMOUR,
illustré par CHARLES GutRJN, 1 vol. '.

roman

Une jeune femme, que les hasarJs de l'existencc ont unic :\ un
pcintre de talen!, grand collcctionneur J'objets :mciens et
J'aventurcs noU\ elles, se trou,·c amenéc :\ pourniir ellc-ml:mc
:iux nécessité de l'existence, et JU train de maison que u situation comporte. En cffct, de simple trottin qu'cllc étJit, la , oici
dircctrice d"une gr.mdc maison Je couturc renommtc pour
l'orígiualité et la grace de ses créations. Elle a su l'une Je~ premii:res (et c·cst cela méme qui lit son succes) préscnter ses
modeles daos un cadre de parfaite élégancc et de gout tres stir,
ou les dientes, fcmmes du monde oa actrices, aiment a se rencontrer. Elle a désiré un jour, pour enrichir la collection de
gravurcs ancicnnes qui fa1t l'ornemcnt de ses s:1lons, acquérir
dans une vente une estampe galante • L'Otfrandc n l'Amour ».
Mais son mari dissipe au cercle J'argent destiné ncct achat et
la jeunc fcn1111e pour 9ui ce trait n'est pas le moins sensible de
tous ceux qui l'ont Mja touchée, se l:iisse prcndrc a l'agrément
d'une liaison sentimentaleque vient interrornpre une séparation
brusquc c.msée par les hasards de l'existence. Elle en garde
toutefois un sou,·cnir : c'est prfrisément cettc grarnrc que le
délicat ~oueirant a-tenu :\ lm oflrir. Quclqucs années se passent. Le ,·01ci rcvenu et re~u dans la famille comme un ami,
puis commc le tiancé ofliciel de la jeunc filie de la maison. JI
l'épousc et la mere, le CCJ!ur picio d'amcnumc, otfre en guise
de cadeau de noces auic nouveaux époux la gra, ure de " L'O(frande :i l'Amour » dont la place n'cst plus a son foyer que
l'amour a déserté.
Des tibleaux de la -.ic parisicnne, vernissagcs, expositions,
fouroissent a l'auteur l'occasion Je déployer des Jo115 d'obser•
vateur et un sens tres fin de guelques riJiculcs contcmpornins.
Notamment, la silhouette d'un président d'un grand salon,
grand ré\'Olutionnaire et homme d'avant-garde en paroles, mais
toujours pr~t a ~e répandrc en congratulations et cu courbcttes
devant toute. les autorités dispensatrices de rubans et de médailles est particulihement bien venue et fort dh·crtissante.
Au derneurant une o.:uvrc charmante, écrite a,·ec beaucoup
d'aisance et de rapidité et que les croquis vivants et inJ!énieux
de M. Charles Guérin oment de la maniere la plus heureuse.
Signalons en terminant le bon marché excepúonnel de cet
ouvragc illustré qui lui \'audra la fa,·eur du grand public.
JEAS DES BOSNESl·EUILLFS

r. Edítions Bossard, 43, rue Mad.1me, Paris.

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1921, Tomo 17, Septiembre-Diciembre</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Gallimard, Gaston, 1881-1975, Director</text>
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                <text>Paulhan, Jean, 1884-1968, Redactor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>�. LA

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REVUE FRANÇAISE

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NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELL E

DE LITTÉRATURE ET DE CRffiQUE

TOME XVIII

PARIS
3,

RUE DE GRE N ELLE,

1922

3

�APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

Toute la saison dernière, Einstein a été, chez nous,
furieusement à la mode. Philaminte et Bélise s'en sont
donné à cœur joie. Elles ne vous tend.tient point l'assiette
.de petits fours sans vous mettre en demeure de choisir entre
la relativité généralisée et la relativité restreinte. Et des
_gens qui auraient eu beaucoup de peine à définir le carré
.d'un nombre vous disaient, d'un air désabusé: « Maintenant qu'Einstein a démontré que tout est relatif... &gt;&gt;
Cet hiver-ci sera, je le crains, la saison Freud, Les
« tendances refoulées » commencent à faire, dans les salons,
quelque bruit. Les dames content leur dernier rêve, en
.caressant l'espoir qu'un interprète audacieux y va découvrir
toutes sortes d'abominations. Un auteur dramatique dont
je tairai le nom, a déjà - voyant poindre la vogue trouvé le temps d'écrire et de faire refuser ~ar plusieurs
.directeurs une ou deux pièces nettement freudiennes. Je
lui conseille de les corser un peu et de les offrir d'urgence
.au Grand-Guignol. Enfin les revues spéciales, après avoir,
pendant vingt-cinq ans, omis de constater l'existence de
Freud, se donnent le ridicule de le découvrir, de discuter
hâtivement ses thèses, ou, ce qui est plus touchant, de les
.admettre comme la chose la plus naturelle du monde.
La niaiserie de tels engouements ne mériterait pas d'être
'Signalée une fois de plus, s'il n'y avait là qu'un travers de
1a bonne société. Ces petits âccès se renouvellent périodi,quement chez nous depuis trois siècles, à la manière des
-épidémies de grippe ; et cela tient moins, sans doute, au

�6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tempérament français en particulier qu'aux habitudes de la
pensée mondaine de tout temps et de tout pays. Mais les
gens du,rnonde ne sont pas seuls en cause. Nos spécialistes,
nos savants, nos informateurs qualifiés sont aujourd'hui
comme hier beaucoup trop lents à s'apercevoir de ce qui
se passe hors de chez nous 1 • Les uns pèchent par paresse,
d'autres par suffisance, d'autres par mauvaise foi. S'ils
avaient la fermeté de « tenir le coup » jusqu'à la fin,
leur attitude ne manquerait pas d'une certaine élégance.
Le mépris constant des « barbares » et de leurs inventions
n'est pas ce qui séduit le moins dans la Grèce ou la Chine
d'autrefois. Mais non . Un beau jour, ils lâchent pied. Ils
cèdent à la vogue, comme à une panique. Ils ont ignoré et
dédaigné tout le temps qu'il y avait mérite à connaître et à
estimer au juste prix. Leur aveuglement cesse soudain sur
une sommation de l'opinion commune. L'Institut s'ébranle
trois mois après Je sais tmtt.
La NüUvelle Revtte Française, qui ne se pique d'être ni
l'un ni l'autre, n'en a pas les obligations. Si elle parle
aujourd'hui des travaux de Freud, ce n'est point pour les
signaler à ses lecteurs, qu'elle suppose déjà avertis, ni
pour faire chorus avec les voix de la mode. Mais il vient de
paraître en français la première traduction de Freud qui
soit importante ~. Les honnêtes gens qui l'ont lue trouveront légitime qu'on s'occupe ici d'un ouvrage de cette
valeur et de èette portée. Ceux qui ne l'ont pas lue
penseront avec nous qu'il y aurait de l'affectation à attehdre
que Freud soit passé de mode pour parler de lui.
*

* *
L'ensemble des travaux de Freud et de son école a été
groupé par Freud lui-même autour de la. notion et sous
1 . Et chez nous aussi, pourrais-je ajouter ; mais je veux être aimable,
et c'est affaiblir les reproches que de les accumuler.
2. lntrodu&amp;tion à la Psycha11alyse. Trad. S. Jaokélévitch (Payot).

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

7

la rubrique .de psychanalyse. Le mot « psychanalyse » veut
dire: analyse du contenu psychique de l'être humain. Il
peut sembler un équivalent prétentieux d' « analyse psychologique&gt;&gt;. Mais ce dernier terme est de~enu beaucoup trop
fruste pour désigner quelque chose d'aussi neuf, en somme,
et d'aussi complexe que la psychanalyse. Freud a donc eu
pleinement raison de créer, ou d'adopter, une expression
neuve, qui est d'ailleurs le moins barbare possible.
En fait, le mot de psychanalyse se trouve aujourd'hui
recouvrir quatre choses solidaires, mais distinctes: une
méthode d'investigation propre à déceler le contenu de
l'esprit ; une théorie étiologique des névroses ; une thérapeutique des névroses ; enfin une théorie psychologique
générale.

La psychanalyse, méthode d'investigation, ne se laisse
pas aisément mettre en formules. Fteud lui-même y réussit
mal. Elle ne prend son intérêt, son originalité que dans
l'application. Ce n'est pas une mauvaise note. En psychologie au moins, ce ne sont pas les méthodes qui s'exposent
le plus brillamment qui sont les plus fécondes. Il y a même
des méthodes dont la raison principale est de s'exposer, de
fournir la matière d'un cours. Elles n'ont jamais servi à
faire une seule découverte. Tout se passe entre l'écrivain et
son papier, entre le conférencier et son auditoire. C'est de
l'aviation d'appartement.
Je n'ai pas vu travailler les maîtres de la psychanalyse.
Mais les rapports qu'ils nous donnent, les allusions même
qu'ils font à leurs procédés laissent une impression favorable. Les gens qui ignorent tout de l'expérimentation
psychologique - par exemple nombre de professionnels
français de la psychologie et de la psychiâtrie - ne
peuvent manquer d'être mis en défiance. Tout cela leur
semble bien fuyant, bien suspect'. Les autres reconnaissent
à plus d'un trait que Freud leur parle d'un pays où il est

�--8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réellement allé. Nous aurons le temps de faire des réserves,
de nous demander à quel point les &lt;&lt; trouvailles » freudiennes sont des « découvertes», de protester contre l'esprit
aventureux de Freud. Mais ne lui disputons pas ce singulier mérite. La cc matière psychique&gt;&gt;, il sait ce que c'est.
JI l'a touchée, maniée; il en a le sens. li a, sur elle, moins
des mots d'ingénieur que des mots d'ouvrier. Avant de le
chicaner, que les ingénieurs aillent donc faire un an
d'apprentissage.
L•expérimentation freudienne implique cette idée: l'observation courante nous met en présence d'un aspect psychologique de l'être humain qui est romposé; composé au sens
.où l'on dit qu'un corps chimique est composé, mais aussi
au sens que l'on dit qu'un visage est composé. Il s'agit donc
d'une part de dégager des éléments, mais d'autre part de
dissoudre une apparence mensongère et de vaincre les forces
'}UÎ travaillent à la maintenir comme elles tra,-aillèrent
~ la constituer. L'on voit bien que les deux tâches ne se
.confondent pas. Un composé chimique ne s'évertue pas à
nous tromper sur sa composition. L'homme s'é\·ertue à
nous tromper et à se tromper sur lui-même, l'homme tel
,que l'ont fait les conditions de la vie.
Or l'analyse traditionnelle a discerné cela beaucoup
moins nettement que Freud. Trop souvent, elle accepte le
moi tel qu'il se présente. Elle prétend bien dépasser la surface, atteindre les profondeurs cachées; mais dans uombre
de cas, elle se contente de fouiller le détail des apparences.
,Elle voit menu, ce qui n'est pas du tout la même chose
.que de voir profond. li est clair qu'analyser jusqu'à !'infiniment petit la couche superficielle d'un sol n'équivaut pas
à un sondage géologique, fût-il grossier. Lors m me qu'elle
cherche les dessous, elle se laisse diriger par les indications
voyantes de la surface. Elle ne soupçonne un gisement
'1e fer que si les roches du dessus sont toutes rouillées, un
~e charbon, que si l'on piétine une poussière noire.
Si la surface d'un sol n'est trompeuse que par accident,

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

9

celle d'une conscience l'est à la fois par accident et par artifice. D'où tant d'échecs et tant d'illusions de l'analyse traditionnelle. La psychanalyse, avant de considérer le premier
sens où le moi' est œmposi ( comme un corps chimique), considère le second (composé comme un visage) et s'y attaque.
Deux voies d'accès à la vérité du moi, deux détours plutôt lui sont offerts.
D'une part, la surveiUance que le moi exerce sur luimême, pour nous dérober ce qui se passe en lui, n'est pas
toujours également stricte ni tendue. Il y a des moments
et des formes de son activité où le moi laisse faiblir son
système de défense, où, sans se livrer avec naïveté, il « se
coupe», où ses mensonges - car il continue à mentir paraissent« cousus de fil blanc». Ainsi dans les ac/es manqués et dans les rêves. Le type de l'acte manqué, c'est le
lapsus. La psychologie traditionnelle, même quand elle se
donne pour expérimentale, néglige l'étude du lapsus. Elle
n'y voit qu'un &lt;c raté » de notre mécanisme, mental ou
nerveux, qu'un accident, dépourvu de signification psychologique, dont une science vétilleuse pourrait s'amuser à
rechercher les causes, mais qui ne tient pas plus à la vie
profonde de l'esprit et ne nous renseigne pas mieux sur
elle qu'une faute d'impression, explicable par la distraction
ou la maladresse du typographe, ne \Îent à la pensée de
l'auteur et ne nous aide à la pénétrer. La psychanalyse a eu
le mérite de former cette hypothèse que le lapsus est « un
acte psychique complet ayant son but propre, une manifestation ayant son contenu et sa signification propres». Plus
généralement, l'acte manqué est un acte qui «happe au moi,
c'est l'aveu d'une pensée, d'un sentiment, d'un désir
secrets, aveu que le moi rattrape au plus vite et dont on est
convenu de ne pas faire état dans l'ordinaire de la vie.
I. le lecteur voudra bien admettre, pour la commodité du discours,
que nous prenions ici les termes de moi, conscience, esprit ... comme
synonymes. li s'agit, dans tous les cas, du contenu psychologique de
l'être humain, à tous les degrés de conscience et de per.;oonalité.

J

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Muni de cette hypothèse, le psychanalyste s'attaque aux
actes manqués, que ses prédécesseurs lui ont abandonnés
comme des scories négligeables, et nous devons reconnaître
qu'il y fait quelques découvertes de prix. L'explication
psychanalytique des actes manqués est à la fois celle qui
réussit le plus souvent et celle qui porte le plus loin.
Donc, en bonne règle scientifique, c'est actuellement la
meilleure. Voilà un premier résultat.
L'importance des r!:ues était plus aisée à apercevoir ; les
études sur le rêve ont été nombreuses. Pourtant la psychologie ne s'est guère attachée au rêve qu'en lui prêtant les
caractères d'une activité de rés~du. Vous rêvez catastrophes
parce que vous digérez mal, voyage au pôle, parce que
votre couverture a glissé. Vous rêvez qu'on vous traîne en
justice pour faillite frauduleuse, parce que vous vous êtes
surmené la veille dans vos calculs de fin de mois. Explications intéressantes, mais courtes. Le rêve n'y apparaît
que comme une suite un peu morbide de l'activité diurne,
ou que comme une déformation fantastique d'événements
corporels des plus médiocres. Rien à tirer de là quant à
rhistoire et à l'avenir de notre moi profond. Souvent
même, l'explication se fait à moindres frais encore. On
admet que, pendant le sommeil, les courants nerveux circulent dans le cerveau non plus suivant les voies systématiques de l'action, mais suivant les liaisons fortuites que le
repos laisse subsister - ou, pour parler un autre langage,
que les images s'associent au petit bonheur. La psychanalyse forme l'hypothèse, que le rêve est une activité psychologique complète, ou si l'on veut suffisante, c'est-à-dire
qui trouve sa raison d'être en elle-même et qui, comme
toute fonction définie de l'être vivant, doit s'expliquer
autant par le but qu'elle poursuit que par les causes qui la
déterminent. Le rêve constituerait pour nos tendances et
pour les forces qui s'y développent une sorte d'issue complimentaire. La vie réelle offre bien à nos tendances une issue,.
mais étroite, mais contrariée - parfois même barrée sévè-

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

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rement. Le désir ne s'apaise que dans l'action et n'est inoffensif qu'à ce prix. Le rêve, par les fantômes d'action qu'il
suscite, joue l'accomplissement du désir et désarme le
désir. Donc, pour ce qui est de la recherche analytique, le
rêve complète, corrige ou dément l'image de nous-même
que notre vie réelle s'évertue à dessiner. L'interprétation
correcte des rêves n'importe pas moins au psychanalyste
que n'importait au moraliste d'autrefois qui peignait un
« caractère » l'interprétation des actes et des attitudes. Mais
si le moi qui rêve se surveille moins que le moi qui parle
ou qui agit, il se surveille encore. Il nous présente un visage
qui est, à sa façon, composé, qui l'est plus maladroitement,
cenes, ou pour mieux dire, qui l'est plutôt avec une subtilité capricieuse Je sauvage qu'avec une froide maîtrise de
civilisé. En particulier, si le rêve « avoue » beaucoup plus
souvent que l'action diurne, il ne le fait guère qu'en langage symbolique ; et nous savons quelle ingéniosité l'imagination la plus primitive dépense à créer des symboles.
D'où les difficultés et les périls de l'interprétation des rêves.
L'hypothèse même du symbole ouvre le champ à toutes
les fantaisies de la conjecture. Au xrxe siècle, quelles divagations n'a pas autorisées le symbolisme des mythes ?
Qu'il s'agisse de donner un sens aux actes manqués ou
aux rives, la psychanalyse garde une attitude 4ui n'est qu'à
de.mi active et qui la rapproche des sciences critiques. Le
psychanalyste fait penser au philologue qui cherche le texte
véritable derrière les leçons des tnanuscrits, ou à l'historien
qui essaye de rétablir un événement grâce à la confrontation d'un certain nombre de mensonges diplomatiques,
d'inscriptions tendancieuses et de témoignages suspects. Le
savant n'a pas l'initiative des faits ; il se contente d'en tirer
le meilleur parti.
L'autre voie d'investigation psychanalytique se rapproche
clavant~ des méthodes expérimentales. Elle .consiste en
somme à provoquer des états de détente du moi, à multiplier, par l'intervention de l'art, les moments où le moi se

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

surveille le moins, compose le moins son visage. Une telle
intervention se laisse concevoir de bien des manières, et la
psychanalyse est à cet égard beaucoup moins audacieuse
qu'elle n'en a la renommée. En particulier il semble que
Freud, après avoir recueilli de l'école de Charcot et dans
cette école même la notion d'hypnose n'en ait fait ensuite
que l'usage le plus banal. On a le sentiment qu'il s'est conduit, sur ce point, en disciple timoré, qui recommence le
travail du maître avec plus de respect que d'invention et
finit par se dégoûter d'un instrument de recherche dont il
n'a su ni maîtriser l'emploi ni perfectionner le principe.
La théorie des régimes de la conscience, née en France, et la
technique expérimentale qui s'y rapporte, paraissent en cela
plus avancées que la psychanalyse.
Ce qu'on peut appeler l'expérimentation psychanalytique n'est guère que la mise au point de pratiques courantes comme l'interrogatoire. L'interrogatoire, sans doute,
reste, entre des mains inexpertes, uo outil grossier etde faible rendement. Mené par un gendarme, l'interrogatoire ne
sera qu'une alternance mécanique de questions inertes,
vides de curiosité, et de réponses platement défensives.
Mené à loisir par un juge d'instruction habile, il se complique et déjà se transforme. Les questions ont alors moins
pour objet de prornquer une réponse directe que d'obliger l'esprit du patient à prendre certaines postures qui le
découvrent, qui le mettent soudain hors des gardes qu'il a
préparées. L'idéal, dans bien des cas, est même de réussir à
décl:i.ncher un monologue, le plus long possible. Si l'accusé
parle une heure de suite et si le juge n'est pas distrait,
c'est le juge qui gagne. La vérité est comme&lt;( ramenée du
fond &gt;&gt; par le torrent des paroles. Il se peut qu'elle passe
fugitivement et morceau par morceau. Ayez l'agilité de
tout sai&amp;ir. Mais contre l'interrogatoire du juge, le moi se
tend de toute sa force . Toutes les résistances de la vie
viennent épauler la conscience qui ment. Remplacez le juge
par le confesseur. Le moi n'a plus à sauver la carcasse. Il

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

ment encore, par l'effet d'une contraction invétérée, mais
il n'y a plus de raison capitale pour qu'il ne cesse pas de
mentir. Au contraire J'aycu, l'a,·eu profond, s'il est sollicité
sans brusquerie, procure une détente délicieuse.
Le pouvoir analytique de la confession est limité, d'ordinaire, par les soucis mêmes du confesseur. Le confesseur
se préoccupe plus encore du bien des âmes que de leur
vérité. Dans l'aveu, il cherche le repentir . Son interrogatoire est orienté vers l'absolution. Enfin il lui arrive de
manquer de temps ou d'aptitudes. Le psychanaliste est un
confesseur qui se donne tout le loisir nécessaire et qui s'interdit, au moins provisoirement, tout autre souci que celui
de connaître. De plus il est guidé par des hypothèses spéculatives, aidé par les diverses notions et habiletés spéciales du
psychologue, du physiologiste et dn psychiâtre.
li ne serait donc pas entièrement injuste de prétendre
qu'il manque à la méthode d'investigation psychanalytique
ce quelque chose de premier, d'irréductible, qui caractérise
chacune des grandes méthodes de la science, chacune des
grandes techniques de laboratoire et qui, sans doute, en
e;tplique la fécondité. Car l'on conçoit très bien qu'avant
l'emploi du microscope ou de la coloration chimique des
tissus, qu'avant l'emploi du télescope ou celui de la spectroscopie, certaines découvertes aient été impossibles; et
l'on conçoit non moins bien comment l'introduction de
ces procédés a rendu les mêmes découvertes inévitables. Or
quand il s'agit des résultats de la psychanalyse, on hésite à
prononcer le mot de découvertes. A coup sûr, plusieurs
d'entre eux sont fort brillants. On se récrie d'admiration .
Voici l'analyse d'un cas de jalousie qui éblouit par la virtuosité de l'enquête et qui étonne par les profondeurs
qu'elle atteint. L'on pense à Ra.::ine, à Stendhal, à Dostoïevsky . L'on se demande si pour la première fois les
savants à lunettes ne sont pas allés plus loin que les poètes
dans la connaissance du cœur de l'homme. Mais ce n'est
pas là ce que la science entend par une découverte. Ordre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de faits nouveau et constant ; rapport de faits nouveau et
constant ; ou, si l'on veut : nouvelle famille. de faits, nouvelle loi des faits ; tels sont les deux aspects de la découverte
~cientifique. La psychanalyse nous apporte autre chose, que
Je me garde de dédaigner, que je tâche seulement de délimiter: peut-être un succédané de l'intuition poétique; plus
sûrement encore une connaissance aiguë des faits particuliers, une science de l'individuel. Je sais bien que la théorie
des actes manqués et celle de la fonction des rêves peuvent
passer pour la formule de rapports généraux. Je n'oublie pas
que la psychanalyse comme théorie psychologique générale
nous reste à examiner. Mais la généralité à quoi l'on prétend ainsi est plutôt celle des « vues générales » que celle
de la découverte scientifique.
Bref, pour nous en tenir au point que nous traitions, la
psychanalyse, comme procédé de recherche, a plus d'analogie encore avec les habitudes de l'érudit ou celles du littérateur qu'avec celles du savant. Elle semble relever de l'art
au sens large du mot, plus encore que de la science. Le'
savoir-faire y a plus de prix que la méthode même. Et ce n'est
pas tant de la méthode que semblent naître les trouvailles,
que d'une heureuse rencontre entre la richesse occasionnelle de la matière etle talent personnel du chercheur.
** *

La psychanalyse, théorie étiologique des névroses, se
ramène à l'hypothè5e suivante : le symptôme névrotique
est comme le rêve, comme l'acte manqué, une issue de
secours aux tendances qui ne trouvent pas leur issue dans
la vie réelle et normale. La vie de l'homme en société ne
lui permet de réaliser qu'un certain nombre de ses désirs,
de satisfaire qu'à une partie de ses tendances. La pensée de
l'homme en société va plus loin : elle ne s'autorise même
pas à prendre une conscience nette de celle de ses tendances naturelles qui se heurtent le plus directement au veto
social. D'où deux degrés de refoulemènt. Si je suis pauvre et

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

si ma condition n'a aucune chance de s'améliorer, il n'est
pas criminel mais il est absurde que ma pensée soit occupée d'automobiles et de châteaux ; je chasse tout cela de
ma pensée active pour le refouler dans la région des rêveries et celle des rêves nocturnes. Je me donne en rêve les
automobiles et les châteaux que la vie s'obstine à me
refuser. Mais si je désire le meurtre de mon frère, si je
désire une union incestueuse, ce premier refoulement ne
suffit pas. Je chasse mon désir plus loin, jusque dans la
région de l'inconscient. Mêmes mes rêves nocturnes ne
l'accueilleront que déguisé sous une forme symbolique.
Chez l'homme bien constitué, ce double refoulement
fonctionne sans trop de peine. Les tendances refoulées se
contentent de l'issue régulière que sont le rêve et la rêverie,
de l'issue étroite et fortuite qu'est l'acte manqué.
Mais il arrive que le travail incessant de refoulement
dépasse les forces du sujet. Le moi garde assez d'énergie
pour empêcher la tendapce de se satisfaire par l'acte, le
meurtre ou l'inceste d'avoir lieu, mais non pour contenir la
pression de la tendance avec le succès habituel. La tendance
se donne une issue anormale, qui est le symptôme, sorte
d'anévrisme psychique. Dans le symptôme, le moi névrosé
joue, simule, sous des formes plus ou moins allégoriques,
la satisfaction de son désir. La maladie devient un refuge. où
le moi se dérobe à la tentation en feignant de lui céder.
Théorie d'une profondeur et d'une élégance admirables.
Dans quelle mesure est-elle susceptible d'une démonstration ? Par elle-même la matière s'y prête mal. Il faudrait
déjà s'être mis d'accord sur la notion de névrose, sur les
limites et sur le classement de cette famille d'affections.
Les spécialistes n'ont pas l'air d'y réussir. Vues du dehors,
leurs définitions et classifications n'inspirent aucune confiance. Celles que propose Freud n'ont' guère meilleure mine.
Accordons aux spécialistes les moins suspects de partialité que la théorie freudienne rend compte d'un certain
nombre de névroses, échoue à en expliquer beaucoup d'au-

�I6

LA NOOVEUE REVUE FRANÇAISE

tres et que dans tous les cas elle laisse subsister la principale inconnue : pourquoi ce qui est rêve ou rêverie
chez Pierre devient-il symptôme chez Paul ? Défaut congénital ou acquis de résistance? C'est un mot. L' explication
reste à trouver.
*
* *

La thérapeutique freudienne des névroses découle de la
théorie étiologique. C'est l'aspect de la psychanalyse le
plus fameux, et qui assura la vogue de la doctrine. Nous
n'en dirons qu'un mot.
Puisque la cause du symptôme lui est connue, le psychanalyste peut espérer agir sur elle et supprimer radicalement
le symptôme, au lieu de le masquer ou de le dériver
comme se contentent de le faire les psychiâtres.
A l'origine de la névrose, il y a le refoulement. Supprimons le refoulement, nous supprimerons la névrose. Mais
la chose n'est pas si simple. Voici un névrosé dont Je mal
vient de ce qu'il désire secrètement ruer son père et épouser sa mère (ce que les freudiens appellent galamment
l'Œdipe-complexe). On conçoit bien une ordoon~oce
héroïque : cc Tuez votre père, puis épousez votre mère »
(ce que nous pourrions appeler l'Œdifx-cure). La névrose
primitive guérirait du coup. Mais le remède coûte moralement trop cher, et de plus le patient risquerait d'ètre saisi
par une névrose de remords, d'un pronostic encore plus
sombre que la première.
La psychanalyse ne peut donc recourir à ce traitement
direct que dans les cas où la libération de la tendance ne
menace pas trop gravement la morale, ni la société; par
exemple lorsqu'une éducation puritaine a détourné le sujet
des jouissances les plus légitimes. Néanmoins, certaines
ordonnances psychanalytiques ont fait scandale, dit-on.
Circonstance qui ne prouve rien ni pour ni contre Freud.
Dans les autres cas, le traitement s'appuie sur la vertu
curative des idées « claires et distinctes ,&gt;. Si l'on préfere,

17

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

le traitement ne supprime que le refoulement du second
degré (de la conscience à l'inconscient), pour laisser
subsister le refoulement du premier degré (de l'acte à la
tendance) dont le moi, fôt-il affaibli, reste capable.
La psychanalyse, traitement, use de la psychanalyse,
méthode de recherche. Le malade est appelé à prendre
conscience progressivement de l'origine et de la signification
de ses symptômes. Il assiste, il participe à l'enquête dont
son moi est l'objet. Il est guéri, quand la tendance coupable est venue tout entière se déployer sous la lumière de la
conscience. Il est guéri quand il sait.
Ce qu'il y a là-dedans de socratique et aussi de stoïcien
(vertu curative de la définition, traitement des fantômes intérieurs) n'est pas pour déplaire. La psychanalyse reprend de
vieilles traditions de sagesse. L'expérience millénaire de la
confession chrétienne et de son pouvoir de purgation
psychique y ajoute encore de l'autorité.
Que cette thérapeutique puisse obtenir des succès décisifs et durables, tout ce que nous savons de la vie de l'ey
prit nous incline à l'admettre. Mais les échecs, les succès
précaires ne sont-ils pas plus nombreux ? C'est une question de statistique, plus facile à poser qu'à résoudre. La
constitution névropathique, quand elle est bien établie
chez un individu, ne se dt-elle pas de ce traitement qui
reste en somme local et circonstanciel ? Ne produit-elle
pas, avec une déplorable fécondité, des pousses toujours
nouvelles de symptômes ? Voilà ce que je n'ai aucune
qualité pour trancher, mais que nos spécialistes feront
bien de débattre avec honnêteté d'esprit, sous peine de
rester de vingt ans en arrière sur leurs confrères d'Europe.

La psychanalyse, théorie psychologique générale, a des
ambitions trop vastes pour que nous songions même à les
exposer dans les limites d cet article. C'est d'ailleurs là
que commencent les aventures. C'est là aussi que les
2

�18

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

essayistes de tout poil, les informateurs et déformateurs de
tout rang trouveront l'aliment le plus facile. Je m'en voudrais de rogner leur part.
Nous avons fait assez d'éloges à Freud pour nous permettre une remarque qu'il peut à la rigueur prendre encore
pour un éloge. Quand on le lit, il arrive qu'on pense à
Darwin ; il arrive aussi qu'on pense à Spencer et même à
René Quinton. Je veux dire qu'entre deux idées de savant,
il n'hésite pas à jeter une de ces &lt;t vues brillantes » qui
témoignent, à coup st1r, d'une grande activité de pensée,
qu'on a envie de déclarer &lt;c géniales », mais qu'on ne range
pas ensuite dans le même coin de l'esprit que la bonne
monnaie scientifique. Ce sont valeurs fiduciaires, liées au
son de la banque d'émission.
Je sais tout comme un autre apprécier ce qu'a de piquant,
d'excitant, l'idée que l'angoisse, ba~ale ou névrotique, a pour
origine chez l'homme l'impression d'étouffementqu'éprouve
le nouveau-né en sortant du ventre de sa mère. Loin de
railler, je dis même que c'est une grande idée, une admirable
intuition de-poète. Je l'imagine très bien ramassée' dans un
verset de Ttte d'Or. Mais je suis gêné qu'on fonde là-dessus toute une théorie, presque toute une clinique de la
névrose d'angoisse, et cette confusion des genre , qui se
répète vingt fois, finit par me choquer.
Elle m'inquiète aussi quant à la solidité de la théorie
générale. La réduction de l'activité psychique à la libido, le
pansexualisme, ont-ils été dictés à Freud par l'expérience ?
Ne sont-ce pas plutôt des cc vues brillantes &gt;&gt;, que l'expérience est par elle-même hors d'état de vérifier ? des
« dadas » philosophiques qu'il serait plus loyal de présenter
comme tels ?
La thèse est simple. Toute notre activité psychique,
normale ou anormale, se ramène au jeu des tendances ; et
toutes les tendances se ramènent, en fin d'analyse, à la
tendance sexuelle, ou libido. La tendance sexuelle ne se confond pas avec l'impulsion génitale, car elle n'est pas liée

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

r~

comme celle-ci à la fonction des organes reproducteurs. Il
faut entendre en somtne par libido l'appétit général de l'~tre
vivant pour la jouissance chamelle. Tous ses organes, au
moins dans le principe, sont capables de la lui procurer.
Mais pourquoi considér.er comme sexuelle une tendance de
cette généralité? Pour deux raisons, l'une d'ordre logique,
l'autre de chronologie; Si nous cherchons ce qu'il y a d-e
commun et d'essentiel à toutes les formes du plaisir de la
chair, c'est dans la jouissance spkialement sexuelle que nous
le trouvons au plus haut point de concentration et de
pureté. En d'autres termes un plaisir de la chair est plaisir
par ce qu'il a de commun avec le plaisir dit sexuel. Le langage en témoigne ; lorsqu'on parle des cc jouissances de la
chair l&gt;, des « plaisirs du corps)), sans spécifier, on reconnait
si bien le caractère éminent du plaisir sexuel qu'en fait on n'a
voulu désigner que lui. La seconde raison est que, dans le
développement de l'individu, la libido d'abord diffuse se
ramasse peu à peu, se condense, au point de ne déborder
qu'à peine, chez l'adulte normal, les limites de l'activité
spécialement sexuelle et la fonction des organes génitaux.
La théorie freudienne des perversions sexuelles n'est pas
1~ conclusion la moins ingénieuse qui se tire de ces principes. Toute perversion sexuelle provient d'un arrêt de
développement de la libido ; car dans toute perversion de
ce genre ~a libido déborde avec excès la fonction proprement gémtale, ne réussit pas à s'y condenser ou même ne
r~~ssit ~~s à s'y rattacher. Tous les pervenis sont frappés
dmfannlisme psychique. Ce sont de « grands enfants».
~urs pratiques c&lt; monstrueuses », leurs états passionnels
s1 odieux à l'adulte normal, ne font que perpttuer ou qu;
r~trouver les émotions troubles et les jeux secrets de l'âge
s1 mal appelé «innocent». Ici Fteud porte à la fameuse
« pureté de l'enfance &gt;J un coup dont je crains fort qu'elle
ne se relève jamais. Car il n'a pas pour lui que l'appareit
de sa théorie. L'expérience est incontestablement de son
côté. Vfoté déplaisante ? peut-être; dangereuse ? je ne le

�I

20

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pense pas. Les grandes époques, les époques d'affirmation
sereine, de civilisation bien construite, ont toutes cberch~
l'idéal de l'homme dans l'adulte normal. Ce sont les époques
inquiètes et menteuses qui ont feint d'adorer chez l'enfant
le meilleur de l'homme. « Ces anges ! » dit Tartufe.
Mais les fonctions supérieures de la vie humaine, qu'en
fait-on ? Freud admet, après bien d'autres, une rnblimation
des tendances. Et s'il ne célèbre pas comme il convient le
miracle de la société, il en aperçoit du moins les plus visibles effets. Chez l'homme social, la libûùJ, traquée, se
métamorphose. Elle nourrit, de son ardeur animale, les
magnifiques travaux de l'esprit.
Et c'est ainsi que la doctrine freudienne, si occupée du
moi, si favorable, dans son principe ou dans son apparence, à l'exaspération de la conscience individuelle et à un
renouveau de l'individualisme, pourrait bien en fin de
compte apporter sa pierre à la déification du groupe humain.
De l'animal au dieu. Freud a travaillé sur l'animal. Il n'a
pas travaillé pour lui.
*

* *

,

Dans les pages qui précèdent, je me suis contenté d'exposer, et sommairement. Quand il m'est arrivé de faire
une critique, je ne l'ai pas poussée à fond. Je n'ai pas
cherché davantage à montrer tout ce que Freud doit à
d'autres, tout ce que la psychanalyse donne volontiers pour
des nouveautés prodigieuses, mais qui n'est que l'appropriation, la mise au point ou la mise en système de connaissances depuis longtemps acquises. Le meilleur moyen
d'apercernir l'originalité d'une doctrine, c'est de commencer
par l'admettre. La meilleure condition pour juger, c'est
&lt;l'avoir compris. Nous autres Français, nous avons, en
l'espèce, mille raisons de résister à l'engouement et de gar&lt;ler notre calme; mais nous n'aurions aucune excuse de ne
pas comprendre.
JULES ROMAINS

FIL DE RE.VE

Dans vos souvr:nirs
Quels amants couchés ?
P01tr vos avenirs
Qt1els songes clichés ?
Un laintain dic01·
Durci d' Apennins,
Un nègre, des nains
Qui sonnent du cor.
Un duigt qui ternit
La moire d'un lac.
Deux œtifs dans un nid :
Vos seins ait ham~c.
Vif printemps niçoi,s,
Carnaval moqueur.
Bel été soi-soi,
Passé cœur à cœ11r.

;i,-

�22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE"

La lune frangeant
Une mer tfipis,

Mots amers, dépits,
La questio,: d'argent.

LE JEUDI DE BAGATELLE

Freins. Arrtt. H6tel
T.sigatte et porto.
Quel joli manteau
La petite Untel /

Dans la plaine de Bagatelle, (}tt les écoliers du jeudi jo11e11t au ballon.
La fin d'octobre. Après la guerre.

A ces cadres, qui ?
La princesse Esther,
Et Poniatowski
Sautant dans l'Elster.

Le port et la nuit.
Trois œillets aimis,
Un verre qui luit,
Un pas qi,i bruit,
Et puis tout lenfuit.
Plus rien. Vous dormez..
JEAN PELLERIN

MOI, arrivant. - C'est terrible, mon cher abbé ! C'est
une provocation ! Toute cette plaine est aux mains des
hommes noirs.
L'ABBE. - Je ne sais quel hasard, ou quelle convention
tacite, livre chaque jeudi en entier ce grand terrain de
Bagatelle aux seules maisons d'éducation catholique. On
me dit que le recrutement des équipes de ballon est
aujourd'hui assez difficile dans les lycées ; les élèves
iraient le jeudi au dancing. Voici peut-être une demiex plication.
MOI. - J'aime ce lieu, j'aime ce lieu. Souvent, lorsqu'un long matin je suis resté courbé sur ma table, le
brusque besoin de la vie me prend, vif comme la colère ou
la soif. Alors, en trois minutes, le frais petit tramway nous
transporte, mon chien et moi, de Neuilly jusqu'à ce plein
air : cette proximité du Bois me donne sans cesse ce qu'.il
me faut de temps perdu pour ne pas perdre ma vie. Je n'ai
pas aperçu vos soutanes qu'aux visages des garçons qui
t.'acheminent j'ai reconnu de petits catholiques, comme
on peut le faire encore, les dimanches matin, à la poussière des bancs de catéchisme sur leurs genoux nus.
Avouons toutefois que j'avais davantage de mérite lorsque,
à seize ans, je listinguais à leur tournure, dans mon
~ollège, les élèves qui &lt;&lt; faisaient » de l'anglais et ceux qui

�24

LA NOUVELLE REVOE FRANÇAISK

faisaient de l'allemand. 0 jeudi, gentil jour! Le dimancheest vraiment le jour de la bêtise triomphante, le jour le
plus bêt~ de la semai~e. Mais jeudi est le jour de la jeunesse. St Jésus revenait sur la terre, il choisirait certainement un jeudi pour y apparaître. Tenez, je l'imaginedescendant ici, parmi vos petits joueurs de foot. Ils s'arrêtent
de jouer, viennent autour de lui, enlèvent leurs casquettes·
ils_ ne sont pas du tout étonnés. Nous deux (et le bo;
chien), nous restons un peu en arrière, attendant qu'i l
nous fasse signe, cependant que je songe : « C'était donc
vrai! »
L'ABBE. - En avez-vous douté ?
Mo1. - Auprès d'eux? Vous me faites souvenir du
mot que m'a dit un grand athée : « Il n'y a jamais que
devant un enfant que je regrette de ne pas croire ».
L'ABBÉ. - Us exhalent le christianisme comme une
odeur, et nous, leurs maîtres, nous en sommes pénétrés.
Voyez celui-là, si gentiment mal habillé, avec un certain chic
naturel et en même temps ce débraillé, le chic des enfants
riches mais dont les parents ne s'occupent pas. Eh bien, il
y a cinq minutes, quand la mai:cbande était là, il a acheté
des gâteaux, puis a fait la grimace en disant: « Ob, je ne
les aime pas. Si tu les veux ... &gt;&gt; et les a offerts à un de ses
camarades, qui est boursier comme orphelin de guerre. Et
ce camarade, vous entendez bien, n'était pas so1i ami, et il
n'est pas vrai qu'il n'aimait pas ces gâteaux., car il a
menti, si vous aviez vu, d'un mal I Cependant voilà un
enfant que vous ne voyez ici qu'en raison d'une faveur.
Il devrait être à l'heure actuelle en retenue, pour s'être
découpé un masque de bandit dans son feutre mou. Mais
suis-je bien sftr qu'il ne soit pas plus près que moi de JésusChrist?
MOI. - Il reçoit davantage de grâce, je le crois. Ce n'est
pas par un hasard que le plus jeune des disciples est celui
qui fut préféré. Ce choix. a un sens général très clait.
Charmide aussi avait seize ans, et Lysis. Rien d'éton-

LE JEUDl DE

BAGATELLE

nant pour ceux qui croient à la mission divine du peuple
grec.
L'ABBE. - Je ne suis pas de ceux-là, je l'avoue.
MOI. - Admirez alors la rencontre des deux grandes
sagesses qui sont restées la substance de notre vie morale.
L'une, en propres termes, nous a proposé comme modèle
les enfants; l'autre a été versée dans des garçons qui, de
nos jours, n'auraient pas encore passé leur bachot.
Il y a un signe sur la jeunesse.
L'ABBE. - Retenez un peu les rênes, je vous prie. Je
crains, voyez-vous, que vous ne travailliez à l'avènement
d'un nouveau mal social - l' adolescentisme si vous voulez,
ou le jttvénilisme, concurrent du féminisme et dans le fond
opposé à lui, -- mal que provoquerait vite une conception
du monde où la jeunesse est considérée comme tabou, le
fait d'être mineur comme une preuve suffisante que l'on a
raison, et l'àme d'un écolier de treize ans comme la plus
riche et la plus importante dans la succession des âges:
paradoxe qui trouve une complicité secrète dans l'anarchie
intellectuelle de notre époque, mais que le bon sens rejette.
D'autre part, je sais la fommle que vous proposez froide-ment aux prêtres éducateurs : celle de créer de la crise chez
les jeunes garçons « de treize à dix-sept ans » qui leur sont
confiés! - Tout cela me paraît réclamer quelque lumière.
Mais entendons-nous, pas de fulgurations !
Mor. - Eh bien, soit. Je vous donnerai ce que je puis.
Vn dieu nous a préparé cette minute. De sentir à côté de
nous ces êtres, il me semble que nous ne pourrons
penser que justement, ou tout au moins proprement. Je
suis sûr que Socrate n'aurait pas eu le désir de la vérité,
s'il n1y avait eu autour de lui des âmes qu'il aimait, c'està-dire dont la seule existence engendrait en lui ce désir.
Comme lui, nous voici au milieu des Jeux, à quelques
stades de la cité, sans manquer même d'un nouvel lllissus
que nous voyons scintiller derrière ces arbres. Et nous
2urons sur lui cet avantage de n'être pas distraits par les

�.26

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jeux, car il faut que je vous fasse tout de suite, mon cher
.abbé, pour êt~e plus li~re, une remarque qui me fait gros
s~r le c~~r : Je veux dire que vos enfants sont bien gentils, mais Jouent bien mal. ~vez-vous qu'ils n'ont pas la
première notion de ce qu'est le foot-ball ? Enfin., je leur
_pardonne, à cause de ces deux qui causaient tout à l'heure
_pendant la mi-temps., les souliers lourds, les genoux couvers de boue, mâchant du chewing-gum et tels en tout
que de gracieux petits butors. J'ai prêté l'oreille et j'ai
.èntendu : « Virgile ... » - 0 Virgile, le tilleul de Saint-Dié
qui a fleuri neuf cents mois de mai, me touche moin~
fort que vous refleurissant à chaque automne sur les lèvr s
&lt;l'une nouvelle génération d'enfants.
L'~mp?rtance de l'adolescent, elle; ne. m~ se~bÎe ;as ~n~
relative a nous. Un des contacts est perdu entre lui et ·
l'inconnaissable. A la raison enfantine succède une folie
qu'on nommerait justement morbus sacer: mots qui disent
et la maladie et sa nature, mais aussi le respect que nous
lui devons. Et c'est alors pour la destinée même du jeune
homme que ce qui va se passer est surtout grave.
Treize ans I Balzac a écrit : c&lt; La femme de quarante
an~ », donnant à cet âge un visage sans égal. L'âge de
treize ans chez les garçons me semble aussi à part, aussi
nettement distinct des douze et des quatorze ans, et
bien que je n'aie trouvé cette observation dans nul des plus
subtils traités de psychologie et de physiologie que j'ai lus
touchant la jeunesse, je persiste à croire à la très franche
spécialité de cet âge. Brève année éclatante! Sénèque dit
que la splendeur de l'enfance paraît surtout à sa fin, comme
les pommes ne sont jamais meilleures que lorsqu'elles
commencent à passer. A treize ans, l'enfance jette son feu
avant de s'éteindre. Elle traverse de ses dernières intl}itions
les premières réflexions de l'adolescence. L'intelligence est
sortie de la puérilité, sans que l'obscurcissent encore les
vapeurs de· la vie pathétique qui va se déchaîner dans quel-

t.E JEUDI DE BAGATELLE

27

-ques mois. Avant de s'en aller pour sept ans dans de vertigineuses oscillations, l'être se repose une minute en un
merveilleux et émouvant équilibre. Jamais cet esprit n'aura
J&gt;IUS de souplesse, plus de mémoire, plus de rapidité à
&lt;:encevoir et à comprendre, jamais ces dons ne se montreront plus dépouillés. Il n'est rien qu'on ne puisse demander à un garçon de treize ans. Dans tous les collèges, la classe
de troisième est une grande classe, de toutes la plus apte à de
remarquables réalisations; élèves de treize et de quatorze ans,
ses éléments s'y complètent les uns les autres, les premiers
.ayant la supériorité intellectuelle sur les seconds, les seconds
ia supériorité affective. Et puis on rentre en Humanités.
Quelque chose est mort. Quelque chose commence.
La tension douloureuse de cette époque qui commence,
&lt;:e triste état pourtant pas nécessaire, si remédiable, si allé.geable, les méprises que multiplie l'endémique maladresse,
1e génie d'irriter avec cette intolérance sans force, de se
faire mal juger avec cette gaucherie de parole, l'incapacité
d'être brefs, les efforts sans proportion, les achoppements
sur des choses aplanies depuis des siècles, le faible orgueil
( de quoi ? de quoi?), l'âpreté et l'imprudence nées de la
totale impuissance, le vain don de soi et la vaine candeur
,et la chevalerie pas reconnue, pas aidée, et tout ce qu'entraîne de misères la poursuite non de la qualité mais du
nombre, et tout ce que trois mille ans de pensée, effleurés
en dix mois, peuvent mettre de louvoiements perdus
2utour des faux visages de la vie ... ah ! je le sais bien,
disons-le tout de suite, qu'il y a un virus qui infirme
-chaque pensée, chaque sentiment, chaque geste de cet
âge. Et cependant, infirmes, ils n'en demeurent pas moins
les premiers, avec ce que comporte de puissance tyrannique, dans la vie morale, le droit du premier occupant.
« Illusion ! Mirage du souvenir I Ne voyez-vous pas que
c'est un mauvais fanal sur la berge? » Possible! mais il
allonge dans le fleuve une colonne éblouissante. Le reflet
-tclaire la nuit, pas le feu.

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISB

L'Ancien a dit en d'autres termes : cc Le Yase conserve
toujours l'odeur du premier vin qu'on y versa. » Inutile
je crois, d'insister. Ce terrain est solidement conquis.
'
L'ABBÉ. Permettez-moi une parenthèse. Vous avez
dit : cc Cet état pas nécessaire ... » Mais enfin il est dans la
nature. Votre chien aussi a eu la maladie quand il était
jeune. Chacun de nous, cinq années de l'existence, doit
revêtir cette tunique de Nessus qu'est pour lui la robe
prétexte.
Mm. - Est-ce bien sûr? Si peu que varient les conditions où grandit un adolescent, l'intensité de sa crise varie
avec elles. Observez le garçon du peuple, l'apprenti, sans
même aller plus loin que l'apparence, si révélatrice à cet
âge. Il a encore la gravité de l'enfant, déjà le calme de
l'homme qui a atteint sa force. Ni les disloquements, ni
les gaucheries de nos collégiens; souvent l'air, auprès
d'eux, d'être d'une race supérieure; il n'est pas (cette indication physiologique a son prix) il n'est pas jusqu'à
l'impureté de teint, si fréquente dans notre âge ingrat, qui
à lui ne soit épargnée. La liberté de vie, le défaut de mauvaise science, la simplicité de l'instruction sexuelle ont fait
tout cela. Un échelon social plus haut, le fils du petit
employé, qui fréquente l'école professionnelle, a déjà pris
l'âcreté de notre adolescence bourgeoise. Croyez-moi. Il
n'y a crise que par le malentendu entre l'être et ce monde
ignoré que son désir et sa peur défigurent. Rapprochez-le
doucement, ce monde, avec les divinations de la sympathie
et ~e l'intelligence, votre crise passera comme une lettre à
la poste. Je vous jure que mon fils à venir ne connaîtra de
souffrance, ces jours-là, que la bonne souffrance: celle que
je lui laisserai comme un instrument de sa vertu.
Or, nous voici arrivés toue naturellement dans une des
raisons qui me justifient (je réponds toujours à votre première objection) : on ne dirigera jamais trop de lumière
sur une âme, lorsque, à cette heure où la plus dure fait
secrètement le signal de détresse, son trouble génie parvient

LE JEUDI DE BAGA TELLE

à provoquer un divorce auprès duquel celui des époux
paraît dans l'ordre : le divorce entre le garçon et ses parents.
De ceci je parle avec une grande indépendance. Je n'ai
eu qu'à me louer de mon père, et ma mère, très jeune
d'âge, plus jeune encore de nature, me fit libre avec elle
comme une sœur. Je n'ai pas là-dessus d'expérience personnelle. Mais j'ai vu et j'ai entendu. J'ai reçu quelques
confidences. Elles m'assurent dans la conviction qu'en cette
matière ce que je devinais confusément est bien au-dessous
de la réalité.
Des hommes me parlent. Ils ont vingt-cinq, trente-cinq,
quarante ans. Ils en avaient quatorze le jour où la vie, en
ricanant, a levé le masque. La Gorgone l et ils la croyaient
Ange ! Effroyable apparition devant laquelle j'ai vu des garçons décomposés comme devant un spectre, du soir au lendemain le sang tourné, avec la fièvre et des vomissements.
Mais je m'abuse ; vous êtes là-dessus plus savant que moi ;
il me faudrait, pour vous instruire, vous raconter dans le
détail les drames dont ces hommes m'ont fait le récit. Et
,·oici que toujours, lorsqu'ils ont parlé : « Expliquez-moi
maintenant, finissent-ils par me dire, comment mon père,
ma mère, qui m'aimaient pourtant, n'ont rien vu, rien
compris. Mes silences, mes rougeurs, mes larmes qu'à table
. je ne pouvais retenir, ma porte fermée à la clef, les soudaines plongées au lit sans être malade, tout mon visage à
l'âge où le visage change si l'on a seulement pris la résolidi&lt;m
d'ttre meilleur, ils n'ont rien aperçu, rien soupçonné dans le
fils de leur sang, qui vivait sous leur toit, eux qui lisaient
des romans ! qui allaient au théâtre ! Ah ! expliquez-moi
cette monstruosité ». J'ai alors envie de leur répondre:
u Vous dites qu'ils vous aimaient. Dites plutôt qu'ils ne
vous aimaient pas assez. »
La puberté, on l'a dit, est une seconde naissance. L'avènement de l'âge d'homme en est une troisième. Chacune de
ces naissances est aussi une mort : grande loi qui ne régit
pas que les êtres. Si vous craignez un abus de mots à

�30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

dire, avec moi, qu à l'avèn ment de l'âge d'homme il y a.
mort de I' me (on m'a.fait cette plaisaateri : «Quoi! Un
catholique ! Parler de la mort de l'âme 1 ») dites qu'il y a
disparition d l'activité intérieure.
Si vous eussiez pris un instantané de la famille, il y a un
ou deux ans, quand le garçon était encore enfant, vous eussiez vu la mère plongée dans le jorunal de modes ou les
comptes de cuisine, le père dans la cote de la Bourse ou un
suce dané de la Vû Parisienne; en ce même instant, leur
fils, qui les regarde, a dans son cartable César et Tacite ;
dans la vaste maisonnée, il t le seul à avoir notion qu'il y
ait une civilisation de l'esprit. Aujourd'hui, adolescent, la
situation est la même, mais au lieu d'un livre dans un cartable, c'est un feu qu'il a dans sa poitrine. Quand le fils
déchire et fait son feu, le père est tout abruti par le ralentiss ment, l'engourdissement et l'opacité de la vie. La pauvre
m re, n'en parlons pas. 11 ~t narur I qu'elle ne comprenne
rien à ces histoires de garçons ; qu'elle \'euille parler, Qllérir, nox n«ti indicat scin1tiam, c'est la nuit qui enseigne à la
nuit '. La m re, qui aimait l'enfant câlioeur, lui en v ut de
n'être plus assez faible, alors qu'il ne l'a jamais tant été. Le
père, que mande la lutte sociale, lui en v ut d etre trop
faible devant un invisible qui ne menace jamais de se mettre
eo chiffres. Assez souvent un maladresse, une disgrâ e
physique se sont ajoutées à son mpêtrement moral. Mill
raisons refroidissent autour de lui un tendresse qui, chez
des natures frustes, peut aller jusqu'à se tourner en aversion. Aimit-on dans le fond quelqu' un, s'il vous agace,
impuissant sera l'amour à survwre à des irritations de
nerfs. Le fils r ndra plus tard au père, en rudoiemen
parce qu le ,~ieillard musse, les rebuts qu'il a reçus d lui
à quinze an , parce qu'il a\'ait l'air niais.
Ce garçon repoussé développe son pouvoir de silence ;
1, (la mére) ... u Son intervention est souvent plus nuisible qu~ ne
l'eût ét~ on .lhst tio o compli:te 11 . Herbert Speo, r, De rEà11çatw1r

LB JEUDI OR BAGATELLE

3l

le sil nce tune des conquêtes de la quatorzième année.
Effrayant silence de cet âge, tell ment univ~rsel, tellement régulier que lorsque vous verrez côte à cote un garçon et un homme dans la rue, s'ils ne s'adressent pas la.
parole, il suffit : vous savez que c'est le père et le fils. ':)
mornes promenadesdu dimanche, jamais connu~ de m~1,
mais tant de fois rencontrées : le père et la mtre et loin
d'eux se trainant, le plu loin possible, comme physiquement' répugné par leur vue, leur fil au visa~e étei~t qu'ils.
abandonnent et qui les a en horreur. li fait sa vie et les
en exclue. Lycéen, il la fait dans le monde e:uéri~~r, é~ève
d'un collèae religieux, il la fera le plus souvent à l mténeur
du collège0 même, parce que ce collège a l'âme envahissante. Désormais c'e c le collè e qui devra contenir, per Jas
et ntfas, tout ce qui va naître de lui. C'est pourquoi, d!ns
telle de ces mai ons, j'ai vu bien des élèves sangloter à 1arrivée de rand vacances. C'étaient les m~mes qui pleuraient à la rentrée quand ils avaient dix ans.
Ah t oe dison pas, comme ous le disiC'l tout à l'heure
p ur l'âge ingrat, que nous sommes dans une loi de la
nature. Lâche refus d'agir, voilà ce que je vois dans ce
sones de « lois» là. Quoi que j'aie dans le cœur, le mot
de bonté est un mot que je ne prononce jamais; ce n'est
pas pour aimer le voir sur les murs. Eh bien, cependant,
quand je passe avenue de la fott Picquet devant ce dispensaire qui affiche en gro • lettres : «
•ez bons pour
la jeunesse », je songe qu'il suffirait de cette bonté, avec
dedans ce qu'il faut d'intellicreoce pour que tout vaiUe, et
caduque serait votre loi de la nature !
L'ABBÉ. - Une bonté qui guérit en « crêant de la crise&gt;&gt; l
Car c'est cela que vous propo ez aux pr tre éducateu~.
\'ous vous souvenez que c'est le second point ur lequel Je
voulais vous interroger. Et je ne l'accorde pas du tout avec
ce que vous venez de dire d'une crise qui m'a l'air de pouvoir se passer fort bi n de cette crlatùm..
M01. - Quand ous étiez p tic, mon cher abbé, s'il

�LA ~OUVELLE REVUE FRANÇAISE

vous était arrivé de vous arracher une peau à la naissance
de l'ongle, ce qui pique ferme, d'instinct vous vous pinciez vigoureusement à un centimètre de la petite blessure,
jusqu'à ce que cette nouvelle sensation surpassât l'autre ;
ainsi votre souffrance, ne dépendant plus que de votre
volonté, devenait une sorte de jeu et cessait de vous
affliger. Comparaison qui n'est pas raison, je m'empresse de le dire. ous en avons de plus sérieuses pour
justifier le fait de créer délibérément, dam certaines nattms,
une crise surnuméraire à la crise de l'adolescence.
L'ABBÉ. - Je suis curieux de ces raisons.
Mot. - Laissez-moi d'abord vous poser une question.
Vous, prêtres éducateurs, quel est votre devoir?
L'ABBÉ. - Fai~ de l'éd'ucation chrétienne.
M01. -Mais qu'est-ce qu'une éducation chrétienne ? Je
vais vous dire ma pensée. Je crois que c'est celle qui donne
pour toujours, avec la fraîcheur d'émotion devant les formes
sensibles du catholicisme, un tact spontané à reconnaître,
dans l'extrême complexité du monde, l'acte ou le sentiment qui est selon son génie. Génie tout caché, subtil ·;ystème de prohibitions et de mlérances - règles absolues et
sans appel, règles souffrant l'infraction, infractions à la lettre, qui ne le sont pas à l'esprit - l'hérédité et l'amour
même ne suffiraient pas à vous les découvrir. Il y faut tout
un jeu inconscient de réactions et de déclics réflexes, que
seule peut créer l'habitude personnelle: une seconde nature
autonome, tellement profonde qu'elle se passerait des pratiques, et au besoin se passerait de la foi.
L'ABBE. - Oh oh 1
Moi. - Mon Dieu, oui, je ne crois pas que le don de la
foi soit, en fait, un sine qua non de l'éducation catholique.
Sur dix hommes cultivés, qui ont des réactions catholiques
et même sont pratiquants, combien, dans un sentiment
pur de bravade, d'honneur, etc... mettraient leur main au
feu que la Trinité comporte trois personnes ? lis agissent
en mut comme si ce dogme et les autres étaient vrais ;

33

LE JEUDI DE BAGATELLE

dans le fond ils n'ont qu'une espérance et-y_/1.Ào:, xLvÔ:.iYoç
- un beau risque. Ces hommes sont le corps du christianisme, ils le soutiennent, ils le propagent, dans une grande
mesure ils le vivent, - de bonne foi, sans la foi.
L'ABB8. - Paradoxe !
Mor. - Paradoxe, certes. Mais boutade ? Aussi bien
laissons cela, qui n'est ici nullement nécessaire. Cette
réserve faite, vous paraît-il que j'ai défini justement le but
de l'éducation catholique ?
L'ABBE. - Cela me paraît.
Mm. - Voici donc, en face de vous, ce bue. Sous \·ous,
une matière vierge, malléable, où tout va marquer et pa~fois
à jamais. Et vous enfin, prêtre, avec tout pouvoir.
L'ABBÉ. - Si les parents vous entendaient !
Mor. - Eh bien ? Ils auraient mis leur fils au lycée, s'il
ne fallait que lui faire réciter des leçons. Ils le mettent chez
vous pour qu'on exerce sur lui une influence, avec tout ce
que cette chose comporte de risques. Dans le cas où ils le
mettent là, comme autre part, simplement pour qu'on ne
le voie plus, eux-mêmes conviennent tacitement qu'ils
renoncent à tenir leur rôle.
L'ABBÉ. - Tout en en gardant jalousement les prérogatives. Mais continuez ...
Mm. - Quel est le meilleur moyen pour atteindre ce
but, avec cette matière ?
Si vous versez de l'huile sur de l'eau, sans plus faire,
elles ne se mêleront pas. Si vous voulez que l'eau s'imprègne, il faut battre. Si vous voulez que Dieu imprègne
les âmes, quand Dieu est là tout autour, dense et délié
comme il ne le sera jamais plus, battez les âmes.
Il est bien entendu que je ne vous parle ici que de candidats à la vie raisonnable, et qu'il ne s'agit que de l'éducation des garçons. Il y aurait imprudence à livrer des filles
à une vie sensible qui plus tard ne doit pas avoir de contrepoids.
L'ABBE. - Battre les âmes ! Dites le donc carrément,
3

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

vous croyez que Dieu pêche mieux en eau trouble. Après
tout : Cum inftrmor, t1mc potens sum ,· nous sommes dans la
phrase de saint Paul.
.
Moi. - Vous l'avez dit cent fois : au collège ils doivent
vivre leur religion. Prinumi vivere, d'abord vivre ; vous
n'êtes pas des boîtes à bachot. Mais n'embrassiez-vous pas
complètement .ce que contenait ce terrible verbe que vous
avanciez là : vivre ? 11 ne faut pas qu'ils sortent de vos
mains sans que tous leurs mécanismes, sans exception, aient
fonctionné catholiquement, de peur que celui que vous
aurez laissé inerte, s'il entre en action après vous, ne
brouille tout. parce qu'il n'aura 1&gt;as reçu votre inflexion.
Ne dites pas qu'un directeur dirige, c1est-à-dire agit uniquement sur ce qui existe déjà; si vous vouliez ne pas susciter, il fandraitvousfaire ombre, ombre immobile, et sourde,
et muette, et cette ombre susciterait encore.
~ L'A:BBE. - F.aire fonctionner un mécanisme avant so
heure, èest exactement de la pré.maturation. Il n'est p~
nn éducateur qui ne s'élève contre 1
Mm. - Comment douter que soit un bienfait cette
royale avance sur les autres que vous leur donnez en lem;
apprenant à souffrir l L'émotion précoce, qui bâte l'éveil
de l'intelligence, l'infuse et l'aiguise pour des années.
Abréger févolution d'un jeune être, c'est raccourcir le ressort qui lance sa vie.
L' ABRÉ. - En matière de don sensible, il me semble
que déjà la pomp~ du culte, nos Fête-Dieu ...
Mm. - Ah, de grlce, ne croyez pas qu'il suffise d'un
souvenir d.l_enceos ou de Fête-Dieu ; ce n'est jamais de cela
que je parle ; on ne se fait pas ouvrir la porte avec un :
&lt;t Vivent les sensations catholiques 1 » Il faut que la vie
ait été égorgée sur vous, et a,1oir été couvert de son sang,
comme le néophyte dans le taurobole, pour être initié dans
le mystère catholique. Pourquoi l'émotion religieuse,
comme le constate une statistique célèbre, atteint-elle son
maximum de fréquence chez l'bommé pendant la puberté ?

LE JEUDI DE BAGATELLE

35

le psychologue Stanley Hall vous répond qu'à partir de
-0ouze ans le sentiment religieux croît dans la mesure où
croît l'amour ; et il établit douze correspondances entre ces
deux sentiments. Vous me comprenez? ous entendons
anwrtr au second sens de l'amor latin, à sa.voir passüm en
général. Le génie mâle qui apparaît vers la douzième année,
avec son trop et son défaut, le monde créé ne suffit pas
pour sa faim . Il se dérive en fureur de connaître, il se dérive
en goût du sacrifice, il se dérive en tendresses, en rêves
de gloire, en fous dons de soi ; épuisé le réel, il veut
encore et saute chez les ombres ; il va à Dieu de toute
l'espèce.
0 combien j'ai.me mon Christ dans l'instant qu'il se ressuscite, quand il s'élance comme le désir, quand de sa
bouche éclate le chant qui éteint les pins rauques trompettes:
Toute puissanc-e m'est dct1née
dans le ciel et mr la tene / ,

Il dit que toute puissance ... Sur la terre ! Dans le ciel !
Rendons les armes ; il nous écrase ; on ne lutte pas avec
son orgueil. Mais on peut s'inspirer de sa violence, on peut
devenir violents de la violence évangélique. Entendez-vous
les voix dans cette plaine, tandis que les passants ricanent :
« Potaches ... » ? Une voix dit: « Je ne suis pas digne, oh
non, je ne suis pas digne. &gt;&gt; Une voix dit : « J'ai besoin
d'avoir confiance en vous ». Une voix dit: &lt;&lt; Je voudrais
donner ma vie pour toi ». Ces paroles, je les ai entendues
jadis. On les dira quand je ne serai plus. Les générations se
les passent comme une flamme. Il est dans votre tradition
je dirais presque, si le mot n'était décrié, il est dans votre'
politique qu'elles soient dites. Dans toutes ces plaies ouvertes, le dieu qui guette « comme un voleur » met une goutte
de son bomis odor. Que demain la chair se referme! mais
1.

Matth. XXVIII, 18.

�36

LA. NOUVELLE REVUE FRA.NÇA.ISB

pour toujours ses derniers tissus macèrent dans la catholicité. ous aussi, pour glisser votre vaccin, il vous faut
donner des coups de lancette.
est-ce rien que d'avoir eu
un scrupule ? Créez en avec une prohibition, fût-elle la plus
arbitrair . Créez les larmes de l'intelligence. Avec un appât
créez la lutte et avec une frêle défaillance 1 remords. Créez
une amitié pour que les prémices du cœur n'aillent pas à
la dame du Boul'Mich, et quand cette amitié ne peut plus
donner davantage, brisez-la afin qu'elle donne la souffrance,
et qu'une fois. dans sa vie ce garçon sache ce qu'est une
souffrance qui est offerte. Créez de la vie pour le eigoeurde-la-vi -plus-abondante, et pour eux-mêmes aussi, ces garçons, eux qui, les meilleurs surtout, sont guettés par la
sécheresse, qui sans cesse devront lutter pour ne pas se
déprendre et retourner avec les fils des bêtes. Dénouez toutes ces forces vierges I Date putris iras ! Donnez des passions au: enfants pour qu'ils puissent vivre la passion de la
religion.
L ABBÉ. - « La passion de la religion », l'expression
choquante!
Mor. - Elle est de Lacordaire : « La religion est une
passion de l'humanité» . Et pour mon:« créer de la crise»,
laissez-moi l'abriter derrière le texte d'un grave professeur
de philosophie au lycée, docteur ès lettres, peu suspect de
littérature lorsqu'il écrit dans une excellente mais fort pondérée étude' : « Peut-être ne serait-il pas excessif d'affirmer
que tout adolescent normal doit présenter dans sa mentalité
un mêlange de génie et de folie, et peut-être y a-t-il lieu de
craindre pour la vitalité d'un grand garçon trop bien équilibré. - La genèse d'une virilité morale maîtresse d'ellemême implique comme sa principale condition un appel

amstant attx virtualités émotives

» ...

Et enfin, pour finir, si vous restez dans votre première
1. l'dme de l'ndoltsant, par P. Mendousse, Bibliothèque de philosophie contemporaine, chez Alcao.

Lë JEUD[ DE BAGATELLE

37

objection, sj vous pensez que ce qui est de cet age est sans
grande importance et larrangua /QUjours, si vous avez dit
quelquefois à l'un de vos élèves : &lt;c Vous sourirez de tout
cela à vingt ans», alors je vous dirai : raison de plus pour
qu'ils fassent l'essai de ce qu'ils sont, - essai nécessaire à la
formation de leur caractère- dans un temps où leur désordre éventuel troublera un collège au Ji u de troubler toute
une société ; c'est ainsi que vous donnez un vieux cuir à
votre chiot, et pour qu'il se fasse les dents, et pour qu'il ne
se les fasse pas sur vos carpenes .
L'ABBt. -Mon cher ami, tout ceci peut être parfait dans
certai~s cas exceptionnels, mais dans la pratique courante,
combien dangereux ! Pour un prêtre qui aura la clairvoyance et la fermeté néces aires, combien d'autres, excellents sans doute mais épais ou maladroits, nous feront des
cataclysmes ! Quelle nuancée, prudente audace il faudrait 1
Quelle sûreté de main et de cœur ! Souvenez-vous de
He_llo, disant~ peu près : « e doit entreprendre une opératton que qm est sûr de ne pas s'évanouir ».
~or. - Deu.x. préfets de di ision seulement par collège,
celu1 de la première et celui de la seconde divisions
auraient parfois cette tâche à remplir. Est-il impossible d;
trouver deux hommes de taille à chacun de vos principaux
collèg:s ? En ce ~• ceux qui occuperont ces postes pourron: b1~n ?e pas mterveuir; votre collège aura peut-être un
t~/mt, 11 o aura pas d'âme. Et malheur aux collèges cathohques sans âme I J'aimerais mien pour mon fils l'école des
faunes .
Un des garçons s'approche. Le maillot bleu ardoise, 011:,; poignets el col capucine, frissonne sur lui comme l'oriflamme
da11.s le haut venl prestigieux.
Regardez-le, ce garçon. Quelle merveille que cette suprême fleur, française, catholique et romaine ! Essoufflé,
av~c ce beau regard, le sang rapide sous la peau brune, et
d,éJà ses ép~ul~ droites, il est t0ute force et toute gr· ce;
c est peu dire, 11 est toute intelligence et toute noblesse.

�LA NOUVELLE REVUE FRAl{ÇAISE

Gest un exemplaire accompli. L'avenir qu'il porte en lui
semble nié par ce point de perfection. Je 'l"'OUS admire de
lui mettre la main sur l'épaule I Pour moi je n'oserais pas
le toucher. e le respecte et il me fait peur. Assis dans le
métro, lui debout, je me l verais pour lui donner ma
place. (L, 11arçou s'iwig,u.) Il a souri 1 Gloire au mira.de l
Une âme est sortie de son sourire. Elle était ancienne
comme les blés. Elle avait brûlé sur le parapet devant
les gueules des mitrailleuses. Elle avait mis comme un
bouquet de fleurs à chaque charrette de Thermidor. Elle
avait filé les flèches des cathédrales, gonflé les joye
accageurs de villes, soupiré dans le vieux Charlemagne faisant
sa petite plainte sur Roncevaux : «. Dites-lui que je suis en
mult grwde peine ... » Elle était bien plus ancienne encore.
Elle n'était pas née au grondement des li os, derrière les
griU des ergastules; pas m me quand l'eufunt nouveau-né
posait sa main sur le front de Melchior. Elle erra sur la
bouche de l'Hermès à l'heure ou Cicéron, ayant fait un
silence, écrivit que le pauvre est l'envoyé de Dieu. Criton,
le matin de Ja cigu€., la vit se former comme une image sur
les traits du Sil ne endormi. 0 mon cher abbé, cette âme
est en dé.sir dans chacun des garçons de notre race: elle
n'aura l'être que si vous le lui donnez, et on donne l'être du
fond d'un combat. Avec près de dix années de recul, je
proclame que la mimne n'elQista que du jour où un de vos
collèges l'eut e:aercée par d'horribles tourments.. Par delà
l'âge d'airain des quatorze mois de ce coll ge, la tiédeur,
qui a été maudite, comme mon dur Maître savait mau-·
dire; en dc-ça, Rome sentie, Rome &lt;!:Ue, Rome Iuttée,
Rome efficace et jusqu'au pourpre port. Celui-là ne se
croyait pas si précis qui m'écrivait : « Vous avez fait de
tout cela un buisson ardent ». Oui, un buisson ardent,
c'est-à-dire l'apparition de Dieu. Ma.is Dieu a1i milieu d41

fl11,rwie.s.
Inmisibl11n111t, le j'mtr donne lieu à l6 nuif. Ou wif briller tle1

pe:litu flaques tfe1m, b/wuJrts c.o.1Tur1c. des 111orri:JJ11x de ciel

LE JEUDI DE BAGAT.ELLE

39

cassé. L'odeur de l'herbe mnniù ~t de la boWJ s~ faü plw
drue. La. lumière du cuuchanl béroise ks êJres. Depuis la
clarté de l'or jusqu'au sombre hdle brun de brique., les visages f}ortent Ioules les cou/e11rs dr, feu.
Voici le soir, voici la grande nuit fraîche, la nuit au grand
corps, ardente de fraicheur. Vous rentrerez dans la nuit
faite ; tous les réverbères seront allumés. Allons, rompez
ces jeux. Dites que c'est l'heure. Donnez ce coup de sifflet
qui perce encore mon passé comme un cri ... (A soi-mime,
pendant que f abbé fait cesser le.s jei,x.) Est-ce que j'ai parlé ?
M'a-t-on entendu ? Calme était mon cœur quand je vins,
sous les grands arbres, auprès de mon chien aux dents
blanches. Depuis longtemps ma l re était serrée sur l'immobilité de ce cœur rigoureux, si fort qu'une petite plaie
lui était venue qui jamais ne put se faire cicatrice. Et voici
qu'au fond de moi-même un visage s'est rouvert auquel
j'avais fermé les yeux.11 s'est rouvert, il m'a souri, il m'a
fait lourd comme l'éponge pleine. Et j'ai eu froid, et ma
lèvre a tremblé. 0 ma faim ! ô ma soif ! jusqu'au dernier
jour, jusqu'au dernier jour. Et que vous me soyez douces
encore, dans les ténèbres.
L'ABBÉ, revenant. - Ils vont changer de vêtements dans
la maison de la Pompe à feu ...
On entend les ro11lements de tambours des jeunes soldais du
Mont-Valérien, qui s"exerce11t sur les berges du fleuve.
Mot. - J'en vois un, tout là-bas, dans la poussière violette, vers Suresnes. Tandis que tous les autres se rassemblent, lui s'écarte toujours de plus en plus. Seul, ivre du
soir, de l'angoisse du crépuscule, il court après le ballon de
routes ses forces, et quand il l'a rattrapé il l'envoie plus loin,
et le poursuit encore, comme condamné à un supplice
fabuleux qui l'empêche de plus jamais s'arrêter, comme pris
d'une démence divine. Jusqu'au ira-t-il ? Est-ce qu'il est
protégé ? Je prierais pour lui si j'étais son père.
L'ABBÉ. On ne le Yoit plus.
Mm. - J'en vois deux qui portent un poteau de but

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'ils ont enlevé, l'un à un bout et l'autre à l'autre bout.
Je ne vois que leurs ombres. Ils marchent au même pas,
pesamment. Ils ont l'air de brancardiers.
L'abbé ne dit rien.
Mm. - J'en vois encore, là-bas. Quelles petites taches
dans cette étendue ! De si loin, on ne croirait pas qu'ils ont
des imes. J'en vois qui s'enfoncent sous bois) à la file
indienne. Pourquoi sont-ils penchés comme cela en avant ?
On croirait qu'ils ont le sac au dos.
Encore u11 silence. Les divisions tfun des collèges s'ébranlent.
L'ABBÉ, à voix basse. Vous au5sÎ alors vous y aviez
songé, qu'un jour, dans quelques années ...
Moi. - J'y songe sans cesse.
L'ABBE. - C'est aŒreux ! C'est affreux!
Mm. - Soyons tous forts.
Ils regardent encore un petit temps.
L' ABBt. - Allons, mon cher ami, au revoir.
Mm. - Au revoir. Ne les laissez pas avoir froid.
Dans fombre, à mt.s11re qu'elles arrivent sur la rouie, les
divisions en marche se mettent au pas cadencé.

Ortobre

1921.

HENRY DE MONTHERLANT

ANDRE GIDE ET SES
MORCEAUX CHOISIS

ous possédions des études sur les livres ou le style
d'André Gide; personne ne s'était encore aventuré à tracer de lui un portrait tant soit peu poussé. Il faut nous en
féliciter, car si le travail eût été fait par un autre, Gide
ne se serait sans doute pas avisé de réunir en une image
d'ensemble les traits épars de sa pensée ; et comme personne ne le connaît aussi lucidement qu'il le fait luimême, nous aurions fort perdu au change. Cest en effet
un portrait véritable que présente ce volume de Morceaux
Choisis ', non pas recueil des plus belles pages, mais des
pages les plus significatives, de celles qui marquent le
mieux la direction d'une œuvre et sa couleur. Mosaïque, si
l'on veut, dont seulement quelques rares fragments
avaient dès l'origine un caractère autobiographique ; tous
les autres, empruntés à des œuvres d'imagination ou à des
polémiques, y remplissaient leur rôle propre, et ce n'est
qu'iodirectement, par raccroc, d'une manière désintéressée
pourrait-on dire, qu'ils fournissent un reose~nement sur
l'auteur. Les témoignages qu'invoque André Gide n'ont pas
été formulés pour la circonstance : c'est une garantie de
bonne foi; il en est qui sont vieux de trente ans: et c'est l'assurance d'un recul suffisant pour distinguer les traits permanents de ce qui pourrait n'être que jeux de physionomie.
I.

André Gide, Morceaux Choisis, éditions de la Norwelk Revm,

Française.

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LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAlSli

Un point frappe dès l'abord le lecteur même le plus
familier avec l'œuvre de Gide: le puissant enrochement decette reuvre dans le sol national et les multiples veines qui
la relient à tous les grands gisements, à tous les grands.
problèmes de notre époque. Parce qu'il s'est de bonne
heure opposé à ce que la théorie barrésienne de l'enracinement provincial présente de vieillot, d'étouffé, de déprimant pour une jeunesse qui n'a pas répudié tout courage
d'esprit et toute hardiesse de tempérament, parce qu'il a
écrit : (&lt; Né à Paris, d'un pere Uz..Atien et d'tme mère Normande~

ozi voult{_-wus, Momieiir Barres, que je m'enraci11e? ]'ai donc
pris le parti de voyager... » on a trop vite oublié, ou feint
d'oublier, qu'il ajoutait : &lt;&lt; Entre la Normandie et le Midi i~
ne voudrais ni ne /xmrrais choisir, et me veux d'autan{ plus.
Français que je ne le suis pas d'un seul morceau de France. » Je
sais bien que ces pages choisies me parviennent avec une
carte de visite où je lis : André Gide, en voyage ... C'est avec
des matériaux de cette sorte qu'on bâtit les légendes ; et si
on lui a ;fait celle d'un homme détaché, fuyant, nomade,.
reconnaissons que Gide s'est parfois amusé à donner le
ch.ange. Mais ce serait n'être guère de chez nous que de ne
pas savoir reconnaître, dans ]es mouvements d'un esprit
aventureux, ce qu'il peut y avoir de sourire, d'impatience
ou de boutade. Gide écrivait à Barrès : cc Votre affirmation
trop c®stante nous fait désirer contredire)), en quoi il ne se
montrait peut-être ni Languedocien ni ormancf, mais bien
d'un peuple qui comprend des Bretons et des Alsaciens. Il
écrivait encore: cc A force de vou/,oir paraitre Français, artainr
perdent tottte grâce à l'ltre ; le plaisir tfêtre Français· dimitme
à devmir contraint; on l'est malgré tout, lors9u'on l'est &gt;&gt;. Et il
ajoute : « Je consens qm plus je serai Français pFus je serai

moi-mlme; mais je sais aussi que plus je serai moi-mlme, plus
je serai Frauçais. »
On ne peut prendre position plus nette en son pays, en
soi-même et hors de tous les partis. C'est là justement ce
q_ue les gens de parti jamais ne pardonnent. Quoi de plus.

ANDB.E GIDE ET SES MORCEAUX CHOISIS

4J

cuisant que les critiques d'un homme qu'on ne peut accuser de prévention puisqu'il se permet parfois la louange ?'
N'osant le traiter ni de sot, ni d'imposteur, on tâche de
s'en tirer en le traitant de versatile. Et pourtmt si quelque
chose surprend dans les pages de ce livre consacrées am:
questions générales, c'est l'unité du point de vue, c'est la
fidélité de l'auteur à ses prémisses. Qu'il s'agisse de France,
d'Allemagne, d'hérédité, de morale, d'écoles, d'influences,
partout on reconnaît l'empreinte de la même personnalité"
et le jeu de la même raison. Quels qu'eussent été les problèmes abordés par Gide, on acquiert la certitude que cet:
ing~nieux esprit ne les aurait pas attaqués par la smface~
mais par le noyau, et que tout ce qu'il y a chez lui de
souplesse et d'invention il l'aurait utilisé à mieux atteindre
le point le plus résistant de l'obstacle . D'.autres font plus
~e bruir, soulèvent plus d'étincelles et de poussière, mais
ils n'ont pas cette prise vigoureuse que donne la sûre intelligence des endroits où se trouvent les centres vitaux. L'~prit de Gide est fort éloigné de l'esprit politique, non
pomt parce que la politique est la science du possible et.
que la pensée de Gide manquerait de réalisme Ge voudrais
démop.trer, tout au contraire, qu'elle a horreur de l'abstraction) ; mais parce que la politique est aussi. la science
du compromis et que c'est justement devant cette nécessité
là que Gide se dérobe. Pourtant rien non pins chez lui
qui rappelle cet cc au-dessus de la mêlée » que l'extrémité
du péril nous a rendu odieux. Il ne traite nulle question
où nous ne le sentions engagé, où il ne pooe comme enjeu ce qui lui tient le plus à- cœur. Peu d'hommes sont
plus incapables que lui de se donner à moitié, de s'intéresser tièdement. C'est le secret de sa force là où il intei:vie~t; c'est al.\S$i la raison pour laquelle il refuse d'interverur plus sou•1ent. Et ç'est tout à la fois l'explication de
son asçe-odant sans rival sur certaines natures et de son.
effacement aux yeux du grand nombre.
Une ~sée n'a sur le public d'action directe que dans la

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mesure où elle consent à revêtir uoe forme oratoire, c'est-àdire où elle renonce à convaincre et s'efforce de dominer.
L'orateur prie, adjure, menace; ce qu'il faut qu'il obtienne,
par force ou par douceur, c'est une capitulation de ceux
qui l'écoutent. Dans cette pression, dans cette violence,
dans ce désir de troubler l'auditeur pour surprendre son
acquiescement, il y a une indiscrétion, une déloyauté qui
déjà froissait Montaigne. Dans combien de pages des Essais
ne proteste-t-il pas contre cette outrecuidance qui prévient
le jugement de l'auditeur et en compromet l'honnêteté ;
combien il a horreur lui-même de peser sur autrui. u C'est
par maniëre de devis q1u ie parle de tout, et de run par manière
d'advis, ... po1,r esclaircir vostre iugemwt, 110n pour l'obliger.
Dim tient ws cottrages et vous fcmrnira de chois. » Certes je
vois tout ce qui sépare l'attitude d'un Gide, qui est d'abord
artiste, de celle d'un Montaigne, qui est d'abord amateur
de pensées. Le premier est nécessairement pl us engagé dans
sa sensibilité ; il n'aspire pas du tout à cette liberté presque inhumaine où l'autre met toute son application. Mais
ce qui les rapproche, c'est ce goût de ne faire appel qu'au
bon sens et au « courage o.
Les phrases de Gide sont toujours de plain-pied ; je veux
dire qu'il ne les entasse pas, à la façon des orateurs, de telle
sorte que la dernière, celle qui se trouve tout en haut de la
période, tombe sur la tête de l'auditeur avec une force
qu'elle ne doit pas à son propre poids mais à la hauteur
d'où on l'a lancée. De même pour ses arguments : il ne
souhaite pas faire céder mais faire réagir. li ne parle pas à
des inférieurs mais à des pairs, ec ce qui pourrait passer
pour manque d'égards à l'adresse d'esprits qui ont besoin
de ménagements constitue la plus belle, la plus rare marque
d'estime, celle qui doit flatter un honnête homme à l'endroit le plus délicat de sa fierté . « je mis las de feindre d'Uttqt1er quelq1ùm, s'écrie-t-il à la fin des Nourritures. Qtla11d ai-je
dit q11e je te voulais pareil a moi? athanail, jette 11w11 livre;
11e t'y satisfais point. Ne crois pas que ra vérité puisse être trawvée

45
par quelque autre; plus que de tout, aie lxmte de cela ». Non,
Gide ne cherche pas à entraîner des disciples, mais à susciter
des hommes; et il sait qu'il ne faut pas trop tarder à laisser
le jeune nageur se tirer d'affaire en pleine eau.
Il y a, chez le véritable aristocr:tte, une humiliation
personnelle à voir domestiquer un de ses égaux. La marque
du collier à une nuque qu'il croyait née pour l'indépendance le blesse dans le respect qu'il se doit à lui-même ;
et, plutôt que d'asservir à son tour, il aime encore mieux
ne pas faire valoir ses propres droits. Ses amis sont avant
tout des compagnons de jeu;. il les veut de bon sang et de
bonne culture, mais capables de lui tenir tête, de lui renvoyer la balle la plus difficile, de le défier au saut des obstacles que, seul, il aurait tournés. Et si son attachement pour
eux se pique d'une loyauté jalouse, il oe comporte pas cet
appuiement de l'un sur l'autre auquel leur faiblesse contraint
des êtres plus débiles. Si son humeur le pousse à la solitude,
il peut y céder sans l'arrière-pensée qu'il jette ses familiers
dans la misère et le désarroi ; il leur sait assez de ressource
pour tirer profit de la séparation, comme ils eo tiraient du
commerce amical. &lt;&lt; Nalhanail, à présent, jnte mon livre.
Emancipe-t'en. Q,titte-111oi. Qititte-moi; maintenant t1t m'importunes ; tu me retiens; I'amour que je me sui.s surfait po,tr lûi
m'occupe trop .. . » Dures paroles, assurément, et qui tueraient
tout ce qu'il peut y avoir d'alaogui dans un attachement;
mais paroles salubres, où uo rien de bravoure ne messied pas
et qui mettent une sorte de virile coquetterie à montrer moins
d'émotion qu'elles n'en cachent peut-être en réalité.
.ANDRE GIDE ET SES MORCEAUX CHOISIS

Il n'est pas étonnant qu'une discrétion si hautaine déconcerte par un temps de vie chère où les luxes intellectuels
prennent si vite un air de prodigalité. Dans la concurreoœ
de ce lendemain de guerre, oo n'a pas le moyen de faire
les délicats. Un ton impératif passe pour une marque de
force; la prudence dans l'affirmation devient pusillanimité.
Que cette prudence reste nécessaire dans les laboratoires,

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

on le concède, mais comme l'infirmité de la science plutôt
que sa vertn. La guerre a développé une promptitude de
riposte, par suite de quoi la dis~ussion, qui pouvait ~tre
moyen d'investigation, n'est plus qu'épisode de lutt~- La
réflexion même n'est plus qu'une pbase de la tacnque.
Qu'en ces sortes d'escumouches vous puissiez tronver
avantage à ètre vaincu, pour peu que ce revers vous
débarrasse d'une idée mal venue ou d'une prétention erronée voilà qui n'entre plus dans beaucoup de cerveaux. On
rit la pensée que telle découverte morale, telle exploration
dans les replis des sentiments ne puissent se faire, tout
comme les découvertes scientifiques, qu'avec des précautions particolièrcs d'isolement et d'impartialité. e peser
en rien sur le résultat de l'expérience, pas même par un
désir qui risquerait d'en fausser finterpré~tion, c'est la
loi majeure des recherches exactes, celle qui ne pardo1:111e
.aucun manquement. Or n'est-ce pas l'inconsciente application de cette règle d'or à un autre ordre d'investigations
que définit Ménalque lorsqu'il dit : c&lt; Je me suis fait dua_ile,

à

a l'amiable, disponible par tous mes sens, attentif,

tcouteur JUSqu'a ne plus avoir une ptnsk personnelle, capte~r de tau~
émotion en passage, et de réactùm si minime q,u. Je 11e tenais
plus rien pour mal plutôt que ~ prottste: deu~nt rien. &gt;&gt;
il
Dans cette période de l élaboration 10tellectuelle,
importe qu'aucune arrière- pensée, qu'aucune intention
n'intervienne. On a reproché à Gide d'admirer ce mot de
Renan : « Pour pouvoir ptnser 1ibrt11ll!1it, il faut être sar que ce
que l'on é.crit ne tirera pas a conséquence. » lmpertine~e ~e
dilettante ? Bien plutôt scrupule d'un homme qm s~1t
quels lointains contre-coups tout geste provoque, au pomt
que ses mouvements en sont gauchis. C'est une ,des préoccupaùons qui reviennent le plus souvent dans l ~uvre de
Gide que ce souci de se ménager des zones de soltm?e et
de silence, où sa pensée puisse se fortifier com~e un Jeune
cheval auquel on se garde d'imposer trop vite des fardeaux. Quelle autre explication donner à ces longues

.A. DRE GIDE ET SES MORCEAUX CHOISIS

47

époques de maturation, où se détournant du public et
barricadant les abords de sa pensée, il semblait vouloir
rendre ses livres inaccessibles à ceux qu'un désir véritable
ne porterait pas à les rechercher? « f en vins acomprendre, dit
un de ses- personnages, que la parfaite sindritl, alle qui fait

.selon moi Ntre le plus valeureux, le plus digne, la sincérité non
pmnt seulement de racte mtme, mais du motif, ne s'obtient
qu'avec l'effort le pfos constant, mais le moins âpre, qrlaVtc le
-f'efard Je plus clair - /entends par là le moi,is suspect de
complaisance, et qu'avec le plus d'ironie. »
Plus nous avons mis d'héroïsme, pendant quatre ans, à
gâcher toutes richesses, à }eter pêle-mêle les matériaux dont
il fallait faire mitraille, plus il importe que quelque part
idées et sentiments soient décortiqués à nouveau, triésJ
.distillés, ramenés par l'analyse à leur état de pureté. Ce
n'est pas, dira-t-on, de telles alchimies qui reconsùtueront
la force d'un pays. Elles ne s'en targuent pas plus que
l'aff11teur du rabot ne prétend être l'artisan da meubl_:-.
Mais qui dira le prix du rayonnement que peut répandre
dans un esprit le parfait cristal d'une seule idée claire, et
qael tranchant donne à l'intelligence d'une nation la seule
présence de quelques hommes habiles à distinguer rigoureusement? Pour invoquer encore une fois l'exemple de Montaigne, on aime à se souvenir que, dans les difficultés d'une
ère troublée, il sut être de bon conseil et de bon service, qu'il
remplit à son honneur de délicates missions auprès des
princes. ~est-ce pourtant pas lui qui éludait avec une si
, jolie désinvolture les &lt;( conséquences » de ses paroles : « Je ,ie
serais pas si hardy à parl.er, s'il m'appartenaiJ d'en estre creu ».
Est-ce à dire que Gide se désintéresse de l'influence
qu'il peut exercer ? Assurément non. Mais sur qui et de
quelle manière, tout esdà. Dans une excellente conférence
sur le rôle de l'influence. en littérature ( on regrette de n'en
trouver aucun fragment dans ces morceaux choisis), il a
montré comment les natures fortes trouvent partout ali-

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L,\ NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

ment et fécondation, et précisément dans ce qui leur est le
plus étranger. Les forts ne sont reconnaissants qu'aux impulsions qu'on leur donne ; ils en veulent à un livre qui les
accompagne trop jalousement, qui veille sur leurs pas
jusqu'au bout. Ils ne demandent rien de tout élaboré,
mais de beaux prétextes au labeur. L'influence à laquelle
Gide peut prétendre ressemble à ce qu'en électricité on
nomme, si je ne me trompe, courants d'induction. S'il
voulait figurer les forces auxqueJles il fait appel, il les représenterait sans doute par d~ parallèles plus souvent que par
des lignes convergentes. De là son extrême répugnance,
dans ses œuvres proprement dites, à démontrer ou à
prendre parti. Il sait bien que, si l'art qu'il préfère est fils
de l'esprit critique plus que de l'imagination, c'est par
les idées que cet art vieillira le plus vite, si elles n'ont pas
su se muer en sentiments et en personnages. (Il analyse
quelque part très finement le prestige par lequel Stendhal,
pourtant si loin de lui, ne manque jamais de le captiver:
« Je me refuse sans cesse à Stendhal; je ne ferais qtie :Je l'ennui de
cc dtml, lui, fait son plaisir; prolongk, sa société me serait
nwrtelle; mais c'est toujours d'un visage nouveau qiu me
sourient Mosca, Fabrice, et la duchesse ... Le grand secret de
cette diverse jeunesse, c'est que Stendhal ne veut proprement rien
aJfirmer. »)
Gide sait aussi qu'il faut laisser la porte ouverte à l'initiative des meilleurs lecteurs et que, si quelque chose
décourage l'intérêt de la postérité, ce n'est pas les brèches
qu'ell~ peut trouver dans une œuvre, mais bien plutôt sa
trop méfiante fermeture. Que d'auteurs ont cru se bâtir
des citadelles, qui n'ont fait que s'emmure·r, et si étroitement que même les pilleurs de tombes ne se sont pas
souciés de leur rendre visite. Nulle œuvre moins fortifiée
que celle de Gide, moins close à tous les vents. Nul auteur
qui se préoccupe moins de masquer ses points découverts.
Sans cesse il offre prise, et si ouvertement que les politiciens se croient en présence d'une ruse de plus. Cepen-

49

ANDRÉ GIDE ET SES MORCEAUX CHOISIS

.dant pas de meilleure preuve que Gide ne vient pas se
mesurer sur leur terrain.
Cet.te négligence ~ se ga~er est une prudence esthétique
&lt;&gt;? m1~ux une su.péneure. Justesse de l'instinct. Mais quand
bien Gide ne serait pas aruste, la seule logique imposerait à
ce qu'i! écrit un ordre par juxtaposition plut6t qu'un ordre
déductif. A cela deux raisons : le relativisme de sa pensée
c'est-à-dire sa conception de la vie sous forme d'un éterncl
changement, et ses antinomies, c'est-à-dire la substitution
&lt;lu dialogue ou du drame au monologue intérieur.
De bonne heure le spectacle de la vie-agricole a fait de
la notion d'assolement une de ses idées-mères et les
études d'histoire naturelle ont fourni justification' et formules à plusieurs de ses plus justes intuitions. Usure du
~errain où croit longtemps une même espèce de plantes •
mdolence des jeunes racines qui ne sont jamais émondées:
d'où bénéfic~ de la transplantation pour le jeune arbre ;
et, pour le Jeune homme dont on prétend faire un sujet
de choix, profit au dépaysement, au voyage. Etouffement
d_es espèces rares pa~ les plus communes ; traduisez : précanté des formes exqmses de la culture. Apparition de variétés
nouvelles chez les sujets les plus malingres d'un semis,
plus souvent que chez les robustes; traduisez encore : utilisation de l'accident heureux, bon usage des maladies
.apport .de l'ê~e ~'exception dans l'harmonie générale. O~
pourrait mulupher les exemples, mais à la clef de toutes
c~s consi~érations on trouverait un sens profond du rythme
vttal, crmssance et vieillissement, flux et reflux. Comme
&lt;:hez tous ~eux pour qui les individus ont plus d'existence
~ue l:s sociétés, répulsion à détruire quoi que ce soit, effort
p~ur mtégrer dans le chœur les voi"{ discordantes, sympath1e. pour toutes les forces, nous fussent-elles hostiles, qui
balaieront la ~atière .morte. De même qu'il proteste
contre ceux qm voudraient réduire la France à un seul de
ses éléments constitutifs, à l'élément latin par exemple, de
4

�50

LA

CUVELLE REVUE FRANÇAISE

même il lui paraît folie de rejeter quoi que ce soit du
concert européen. S'il y a un mysticisme chez Gide, c'est
l'a,nor fati p:tr lequel il se persuade que toute expérience,
toute traverse, toute épreuve sont faveurs du destin à qui
sait bien les recevoir. &lt;&lt; ]'aime, dit-il, tottt ce qtti met l'homme
tn demet1re de périr ou d'ltre grand. » Optimisme qui n'est pas
un mol oreiller, mais accessible à ceux-là seulement qui
n'ont pas peur, qui ne subis eot pas les événements avec
passivité et chez qui la curiosité est une forme de courage.
Comme il parle bien de cette audace, de cette avidité de
l'esprit et des sens, qui malgré tant de déboires arrache
obstinément Sindbad le Marin à un bien-être trop facile,
&lt;&lt; désir de risque qui devient d'autant plus aigu que le confort dt'
l'on vit est plus grand. »
On comprend qu'un tel point de départ rende tout dogmatisme impossible. Il y a constance dans les lois de l'esprit,
il ne peut y en avoir dans leur application. Ce. qui était
opportun ne peut le rester indéfiniment. Tottt mouvement
retombe, toute théorie s'épuise, toute affirmation au bout
d'un temps réclame son contraire. On a traité Gide d'hérésiarque, mais il aurait tout aussi bien inventé l'Eglise si les
hérésies avaient manqué de contre-poids. En politique évidemment, mais en art même, on ne peut donner une position fixe au gouvernail. Parlant de l'extrême civilisation
latine, Méoalque dit: « Je peignis la culture artistique mentant
a fleur de peupie, à la manière d'une ~icntion, qtti aabord indique pléthore, surabondance de santé, puis aussit6t se fige, se d11rcit, s'oppose a tout parfait contact de l'esprit avec la nat1tre,
cache sous l'apparence persistante de la vie la dimintttion de la vie,
forme gaine où. l'esprit gêné lar.guit et bientdt s'étiole, puis meurt.
Enfin poussant à bout ma pensk, je montrai la C1tlt1tre, née de
la '1Jie, tttat1t la vie.» Or puisque toute civilisation dégage des
toxines qui peu à peu l'empoisonnent, et qu'aucune ne peut
prétendre à se prolonger indéfiniment, une angoissante
question effleure en certains jours quiconque n'est pas aveuglé d'infatuation nationale - et Gide ose la poser : dans le

SI

Al.'DR:É GIDE ET SES MORCEAUX CHOISIS

m~nde neuf qui s'édifie autour de nous, notre propre civilisation sera-t-elle encore longtemps prolongeable j) Il répond
ave_c un~ confiance que certains peuvent trouver sacrilègeJ
ma.ts qw est un hommage à notre vitalité: &lt;&lt; Tout ce qui représente la tradition est appelé à ltre bouscttlé et an'est que longtemps
après que ron pourra reconnaitre, à travers les bouleirersemmts
!.a cotttinuité malgré tor,t de notre tempérament de notre bisJoir/
C'est à ce q11i n'a pas eu de voix jusqtt'alo:rs pMler. C'est un;
ld~he:.erreur de croire que nous ne po/J,vons lutter contre l' Allerma[-tti
qrim nous retranchant de,-,ière rwtre passé. Si la Frame n'esJ
plus capable de nom:eauté, pour qui serait-ce qu'elle fotte ? &gt;&gt;

d;

Cette notion de continuité dans l'alternance, de rythme
~ans le temps, est familière à tous les esprits que la yje
JOtéresse ~lus que les doctrines. Mais elle se complique chez
André Gide d'un rythme intérieur qui lui est parâculier.
~~8nd • après un roman et des traités d'une tonalité
rehg1e~se, méJitative et un peu abstraite, parurent les
Nourntuns Terrestres, on trouva naturel que le jeune homme
t;OP sage_ s'avisât de jeter sa gourme. Quand il donna
l I1mnoraliste, on le considéra comme endurci et l'on s'en
co,~sola. Par la Porte Etroite il parut rentrer au bercail ce qui
était encore d,ans l'ordre. Mais le Retour de l'EnfantP~odigue
fit les gens s entre-regarder. Que signifiait cette nostalgie
et cette approbation du vagabondage chez celui que le baiser de la Mère faisait pleurer de tendresse et qui avait si
chè;ement acheté la réconciliation ? Survinrent les Caves,
et 1_ on ?~ douta plus qu'on ne fût en présence d'un relapse.
Mais vo1c1 la Symphonie Pastorale, et l'on désespéra de compr~~dre. Croyants et libres penseurs également déçus
&lt;:na1em à _l'i~fidélité,_ à l'inconstance,•à la perversité. U~
homme qui na_ pas fait honneur, ce jour-là, à son intelligence sou,·enrs1 haute, disait de Gide:« Son esprit son talent
son to:"" d'imaginaJion sont d'ttne coquette achevée / ils perden;
do~c a être connus de toutes parts. lls ne peuvent itre soufferts
qu à la faveur d'une pénombre officieuse et d'un -propiœ clair

�52
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
obscur. » On se fût épargné bien des sottises en relisant le
Journal tfAlissa, en relisant les pages les plus ivres des ourrittlre.s et en comprenant que des accents d'une celle intensité
ne sont concevables ni chez un amateur, même prodigieusement doué, ni chez un être exceptionnellement réceptif
mais falot et la proie du vent.
Gide a raconté comment son enfance s'e t nourrie de
deux livres, la Bible et les Milleet Ut1t uits. Dès le début,
son imagination travaillait autour de deux pôl s et sa conscience prenait l'babirude de deux mouvements complémentaires: l'un de repliement, l'autre d'expansion. Il est vraisemblable que, dans la joie première de la découverte, il dut
se laisser aller à cette double attirance, à cette obligation
double, sans s'apercevoir qu'elles étaient la négation l'une
de l'autre et que ses dieux se haïssaient. Peut-être certains
jours, désespérant Je les réconcilier, a-t-il souhaité qu'une
des deux forces l'emportât sur son antagoniste. Ceux pour
qui la vérité ne saurait être qu'une auraient célébré la victoire d'un vigoureux esprit sur les contradictions qui le
déchiraient ; mais en réalité nous aurions perdu tout ce qui
est irremplaçable chez Gide, Lout ce qu'il est seul à dire
aujourd'hui et qui fait proprement sa grandeur.
La pensée moderne sous toutes ses formes n'est guère
que la combinaison, à des dosages infiniment variés, d'éléments chrétiens et païens. Rares sont les hommes chez qui
l'on trouve un des Jeux facteurs à l'état pur. Ceux qui croient
ne relever que d'une des deux disciplines se dupent le plus
souvent, jouent sur les mots et les vident de leur contenu.
Et c'est fon bien ainsi, car, sans certe neutralité de fait, le
monde ne serait pas habitable. On quitte peu les régions
médianes où l'Eglise semi-pélagienne côtoie un rationalisme
spiritualiste ; il y fait bon vivre, mais on y perd de vue les
~xtrêmes. Or c'était un tendance de Gide, au service de
laquelle ila mis sa clairvoyance et sa volonté, que de priser
en toute créature ou en toute idée ce qu'elJe a de plus
accusé, ce par quoi elle diffère et se refuse plus encore que

ANDRÉ GIDE ln'

ES MORCEAUX CHOISIS

5J

ce qu'elle a de g néral ec de conciliant. Il n'était pas moins
dans son caractère de ne rien consentir à répudier qui
puisse mener l'homme à un haut degré d'excellrnce. Ne
voulant rien affaiblir et rien abandonner, il se condamnait
à vivre au point où les deux tendances se heurtent à deve' elles.
nir lui-même un des lieux où le drame se joue entre
On rencontre chez Walter Pater quelque chose qui rappelle cette attitude d'esprit. Dans la manière dont il parle des
hommes de la Renaissance, d'un Pic de la Mirandole par
exemple, on retrouve cet effort pour conserver, dans tout l'éclat du renouveau païen, le plus exquisduchristianisme. Mais
l'analyse de Pater garde un caractère cérébral; chez Gide le
con8it s'enfonce dans des régions autrement pathétiques.
Si le dialogue n'est pas la forme la plus naturelle de soo
écriture, il est le mode le plus spontané de sa pensée j'entends un dialogue qui n'est pas un artifice d'exposition,
comme chez les deux bonshommes qu'aimait à faire converser Rémy de Gourmont et qui, parfaitement d'accord d~ le
début, ne s'appliquaient qu'à menre en valeur la pensée
tout unilinéaire de leur patron ; non, un dialogue entre
deux antagonistes qui, dans l'amour ou dans la haine,
s'efforcent chacun de dominer l'autre et pour aucun desquels l'auteur n'a parié. Et comme certaines causes sont
trop vastes pour pouvoir s'exprimer en répliques alternées
ou pour colutbiter dans un même récit, ce sont des livres
entiers qui se répondent en un dramatique débat.
Tantôt la parole appartient au christianisme, à celui qui
tro~v~ ~ grandeur dans l'humiliation de. l'orgueil humain,
~hru~1an1Sme sans volupté ni complaisance, qui n'est
Jama1s las de dépouiller le corps au profit de l'âme et le
m~n~e au profi~de Dieu. Tantôt au contraire c'est l'orgueil
q~1 sexalte, qui rompt les barrières et se dicte ses propres
lois, pou nt l'audace jusqu'aux confins du crime, les
dépassant même. Saint Augustin ou Pascal ne refuseraient
p~s d'accueillir AÜ5.5a comme leur fille spirituelJe et
Nietzsche sourirait avec tendresse à Lafcadio. Certes les

�54

LA

OUVELLE RE\'UE FRA:ÇAJSB

démons qui tourmentent Saül ou ceux qui rôdent sou les
noms de {énalqae, de Protos, d'Edouard mett nt n œuvre de terribles séductions ; ils savent prendre l'él qu ce
et la beauté de Lucifer ; leur courage ne le cède qu'aux
plus braves. Mais c'est manquer de respect à D}eu que de
lui opposer des diables ridicules dont I s p t1ts nfants
même n'ont pas peur. En vrai manichéen, Gide n'a garde
de déprécier le rôle de Satan ; mais il lui im po de,_t lies
exigences, il ne lui reconnaît sa part de ro.yauté_ qua. des
conditions si ardaei que pour nn peu il lw nsCJgnera1t la
vertu. « Ce que j'a.tl111ds d wtts, dit un des tentat urs à ~fcadio, é,st le c ·nism~, et n'est pas l'insmsibilit . L'é.1110/wn
gb11; et nkmmoin.s tout 1st" perdu dà qu'on 1ü,u:ù, .ou ~lit smlement ellf. dimimLe. » Le même personnage dit ailleurs :
cc L'habitad el le besuin d'tm&amp; disciplille me laissaient mtrtn.!oir,
khappi de la rè.g-le comtmmt,, tout m,trt chose qu'ttn sim-p~e
ttl,a11dan tt qui me pmnellail dl. bansser ks ~poules l~r~ue_ Jt
m'entendais atttuer dt u'trouter plus dtromrais que fmclfalum
Ju plaisir. Et al/,• règle 110,rutllt que jt trlimposais_: a ir
sûuri la plus grandt sindriti, impliquait ttne réso/_111, n ttne
perspicacitt, im effort où toute ma volonit se bandait, d~ sor~e
que jamais je tt.e 111'appants plus 1~1oral q1let1 l"mps où. ,:~vais
dtcidi de t1e pl11s l'lm, je veux dm : de nd_ élre. pl!,s qt1 a. nza
[tlf0'1. » Uo écrivain n'est corrupteur que s'il fleunt falla:1ea~
sement le chemin défendu, s'il ~n dissimule les fondrières
et l'aboutissement. C'est ce qu'on ne peut repro her à Gide.
Est-ce à dire pour cela que son immoralisme soit d tout
repos? 11 n'y prétend pas. Mais lacontreparti o l' _tait pas
non plus, cette âpre et mortelle recherche de Dieu, où
tant de protestants comme d catholiques refusèrent de
reconnaître la porte même la moins large d leur reli ion.

;t

Et cependant, malgré tant d'antagonismes intimes,
}' uvre de Gide n'est pas elle d'un esprit tourmenté. C'est
même celle d'un homme qui conserve, parfois à la stupeur
de gens sérieu , des di ponibilités de funtaisie et 1 gofil:

ANDRE GIDE ET SE&lt;, MORCEAUX CHOISIS

55

du jeu. Mais tant de liberté ne lui est permise que parce
que son art lui fournit un centre de gravité, une certitude,
une conscience sereine. Ce n'est pas le lieu de parler de
de cet art; les Moraatt:x Choisis n'essaient pas d'en donner
une idée complète, bien qu'ils en montrent les directives.
C'est dramatiser à l'excès l'image de Gide que de ne pas
balancer tout ce gui a été dit Jans les pages qui précèdent,
par une étude de son cla~tcisme. L'un ne va pas sans
l'autre, n'est pas intelligible et harmonieux sans l'autre.
C'est la certitude esthétique gui a rendu possibles tant de
perplexités morales, et celles-ci à leur tour empê hent la
sclérose de l'art, lui assurent un perpétuel rajeuni ment,
foot que nous ne cesserons jamais de regarde~ avec attente
vers les nouveaux livres que Gide pourra nous donner.
Une langue si mesurée, si claire, si aisée n'implique pas
nécessairement une pensée sans trouble, mais elle suppose
un calme, une maîtrise de soi, un plaisir au travail qui
sont déjà une forme du bonheur. Chez eux qui ont la
passion de leur méti r, c'est dans le métier m me qu'il
faut chercher en dernier ressort le plus certain de leur
morale et de leur pai.· mtérieure. A vouloir considérer, en
dehors des œuvres qui les nveloppent, les t ndances de
Gid , on leur prête sans le vouloir quelque chose de tendu,
de heuné, qu'elles n'ont point. Je me reprocherais cette
trahison si je ne pouvais supposer, cbe.z tous les lecteurs de
cette revue, la familiarité a ec des paysages pour lesquels
cette analyse ne cherche qu'à dresser un plan schématique.
Quelque hachures représentent une chaîne de montagnes;
elles n'en disent ni la coul ur, ni la lumi re, ni le climat.
Gide veut que l'œuvre d'art soit le dernier refuge du
plaisir, et ceux qui détestent le plus sa pensée ne peuvent
se défendre de goûter dan s livres c u'il considère
comme la 6n d rnière de l'art :

urdrt tt btauli,
b,xe, calme d t'Olupté.

�LA NUIT DES SIX JOURS

..

t

LA NUIT DES SIX JOURS
1h 1

Depuis trois soirs on la voyait. Elle était seule, sauf pour
les danies, qu'elle ne manquait pas mais avec le professeur
ou des copines. Quand on l'invitait, elle refusait ; mor
comme les autres, bien que je fusse venu pour elle, et elle le
savait. Ce n'était pas son dos lacté, sa robe de jais, tremblante pluie noire, un excès de bijoux d'onyx, dont des yeux
étirés et noués aux guignes de l'oreille ; c'était plutôt son
nez aplati, le bondissement de sa poitrine, son beau teint juif
de vigne sulfatée, cet isolement un peu louche. Et aussi, plusieurs fois par soirée, de curieuses manœuvres· vers le lavabo
et le téléphone.
Elle payait ses consommations et non le maître d'hôtel.
Elle allait des boissons courtes aux boissons longues. Ce
furent, ce troisième soir, entre minuit et deux heures, deux
champagnes, six anisette!&gt; et un carafon de fine 67, sani
compter les cure-dents et les amandes vertes.
Elle monta au téléphone; moi derrière elle.
« C'est Léa. Avez-vous du bon lait ? Ça roule ?... Pas
de point de côté ? Il a mangé? Ah ... ? Au biberon ? »
Nous nous connûmes davantage dans le cadre du lavabo
sans eau, souillé dé pétales, de chalumeaux, de poupées.
rompues, de cocaïne, de rendez-vous et de poudre Rachel.
Elle se considérait sans pitié sous la lampe jusqu'à se baiser
sur les lèvres dans la glace. Sur la buée de cette haleine
j'inscrivis mon cœur. Elle haussa une épaule.
Elle avait un corsage noir sur lequel des fonctionnaires
chinois d'argent se consultaient au seuil d'une pagode.

57

cc Rien à louer ? demandai-je, en posant mon doigt à la
porte de la pagode, chaque fois que le motif s'en répétait
sur sa poitrine. Elle se redressa comme une majuscule :
- Ça ,·ous prend souvent?
La dame du lavabo, qui s'essuyait les mains à un pardessus, fit volte-face et pour moi intercéda.
- Oui, vous avez l'air d'un gentleman, dit Léa. Mais
quand je suis schlass, je me trompe toujours.
Du balcon, à mi-corps hors des archets dressés, on voyait
les nègres en costume de plage mastiquer à vide, trembler
d'un paludisme sacré. Des iris de cuivre tordu, boutures du
métro, éclairaient des paysages de Seine, non plus malmenés par les usines, mais inondés de poésie et où des nus
frileux se rinçaient. Pressés corps à corps dans la cuve des
valses les danseurs talonnaient. La salle sentait le bouillonminure, l'œuf couvi, l'aisselle et « Un jour viendra».
- Où habitez-vous ? lui dis-je. Je vous aime.
Elle ouvrit les yeux comme des œufs sur le plat.
- Tu charries ou t'as l' béguin ?
- Les deux, comme toujours, à la fois.
Elle, inévitablement :
- Il me semble vous avoir vu déjà quelque part?
- Vous êtes ma sœur, dis-je en baisant sa robe, et indispensable.
Je dus lui apparaître hardi, méprisable et dénué de libre
arbitre. Elle se dégagea:
- Vous avez l'air bien pressé.
-Non, maii tout ce que je fais, je le fais vite et mal, de
peur de cesser trop tôt d'avoir envie.
- Il va être Jeux heures, il faut que je me débine.
.- P~s avant que vous m'ayez dit pourquoi vous dispara1ssez a chaque instant? Vous en vendez ?
-Pas souvent, répondit-elle.Jenetiens pas à tirer cinq ans.
J -Alors?
- C'est pour avoir des nouvelles de mon ami qui travaille.
_
'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Qu'est-ce qu'il fait, votre ami ?
- Il est stayer ... Un six daymatt.

-?
- Il court les Six Jours, quoi. Vous n'avez jamais
entendu parler de Petitmathieu. D'où sortez-vous ?
D'un geste elle s'enveloppa de quatre-vingt dix-huit lapins
blancs.
- Je ne fais pas veiller mon cocher. Arrêtez-moi un
taxi. Direction Grenelle.

-

Le long d'une Seine recourMe, le compteur kilométrique
battit comme un cœur fou. Des perles roses égrecées le
long du Cours-la-Reine, des égouts phosphoreux, sa toux
sèche, ébauches d'effusions, serments à moi-même de faire
cesser les équivoques à partit du Champ-de-Mars, voitures
de choux bleus.
·
- C'est drôle qu'on fasse surveiller la nuit par la police
à cause de ses mœurs.
Grenelle. L'eau plie sous le joug du pont. Des feux
rouges pour le parapet des amoureux, des feux verts pour
celui des hommes d'affaires. 14 francs 25.
Moi inquiet :
- Vous habitez Paris ?
- Outil, dit-elle. Qui vous cause de chez moi ? Je vais
-au Vel' d'hiv pour les primes de deux heures.
*

* *
Un passage souterrain conduit au pesage. Tapis de ~ La
Place Clichy &gt;&gt; levés par les courants d'air. A mi-chemin,
ce fut un tonnerre sur nos têtes. Les lattes gémirent. Puis,
.apparurent le cirque de bois et son couvercle &lt;le verre -unis
par un brouillard divisé en lumineuses sections coniques.
.Sous des ombrelles émaillées les lampes voltaigues suivaient
la piste ; Léa se dressa sur la pointe des pieds, frigide et
impériale.
- Vous voyez : jaune et noir ... Les Guêpes ... l'êquipe

l.:A NUIT DBS SIX JOURS

59

des as. C'est Van den Hoven qui est en course. On va
ttveiller Petitmatbieu pour les primes de deux heures.
_De:. siffiets effilés coupèrent le ciel. Puis il y eut quatre
mille clameurs, de ces clamèurs parisiennes, du fond de la
,gorge.
L'Australien tentait un lâchage. Les sprints commençaient.
Plus haut que les placards de publicité, je vis les traits tirés,
les yeuxardents des populaires. Un orchestre éclata. Latriche
ch~ntait. On_reprit en chœur « Hardi coco ! » ce qui anima le
train. Les seize coureurs repassaient, sans un écart, toutes
les vingt secondes, se surveillaient, en peloton compact.
Le pesage occupait le fond du ,·élodrome. A chaque
extrémité les virages debout comme des murs, que les
coureurs dans leur élan escaladaient jusqu'aux mots « Ja
~u~ homogène_ des essences &gt;&gt;. le tableau de pointage
s amma. Des chiffres descendirent. D'autres montèrent.
- 4e nuit. 85e l1eure. 2.300 kil. 65o.
. - Tenez, le voilà, voilà mon chéri qui monte en selle
du Léa.
'
Petitmathieu roulait tout seul encore se dandinant
&lt;0mme son maillot, jaune et noir, tout frisé, le cou sale:
-yeux faux de èhat.
- C' qu'il ~t ~ath, pour une quatrième nuit, mon gosse.
Le p~ne-vo1x mckelé annonça deux primes de cent francs,
.que calibra le claquement &lt;les pistolets.
- Avançons-nous, le train devient plus dur. Tenez, il
nons.,a vns.
Il m'avait vu. Je tenais la main de téa.
ous échan:geâtnes en un éclair un regard haineux d'homme à homme.
Allongé encore en un fuseau, le bruit se faisait à chaque
1.0Ur plus bref. A la. cloohe, ce fut comme une bille lancée
et les seize hommes passèrent, projetés sur les lignes droites
par les virages tordus.
.
- Léa, murtnurai~je, si nous n0us couchions en délices
-co~me dit ce vieux calviniste d'Agrippa d'Aubigné
Qu est-ce que vous prenez Je matin ?

?

�60

LA NOUVELLE REVUE FR,ANÇAISI

Les hurlements de la foule furent inhumains.
- Vous êtes !ouf, répondit-elle .• ous les rouler quand
ce chéri est là à tourner sur bois : il me semble que je
serais une maladie, un fond d'évier, de la boue, si je pensais à autre chose qu'à lui pendant ces six jours et ces six
nuits.
A l'emballage, ils s'abattirent sur la prime comme des
carpes sur un quignon, l'italien laineux, le géant suisse, l
Corses à tête de rempilés et tous les nègres parmi des Flamands roux.
- C'est fini : c'est pour !'Australien. La poisse ! Petitmathieu s'est lai é enfermer, dit Léa. Il va descendre de
selle, allons le voir, cet amour.
Le quartier des coureurs avait poussé au bout Je la piste,
au petit virage. Chaque homme disposait d'une niche en
planches avec un lit de camp fermé de rideaux. On lisait
en lettres au pochoir: TA D ELOX. EQUIPE PETITMATHIEU-VAN DE HO\ E r_Unprojecteurédairaitjusqu'au fond des cabines, permettant à la foule de ne perdre
aucun des gestes de ses favoris, même au repos. Les soigneurs
allaient et venaient en blouse blanche d'hôpital, parmi des
bruits d'assiette, des taches de pétrole et de graisse, composant des embrocations sur des chaises de jardin, avec des
œufs et du camphre. Roulements démontés, cadres, rondelles de caoutchouc, ouates noires noyées dans des cuvettes. Petitmathieu était étendu sur le dos, les bras derrière la
nuque, livrant au masseurd s cui es poilues à veines fortes. Celui-ci les tapotait, 1 s rendant molles comme une
étoffe.
- Bibendum, permettez qu'on l'embrasse, dit Ua au
manager.
Petitmathieu ouvrit l'œil.
- Ça va bien, fit-il de mauvaise humeur, et en l'écartant. Laisse lui faire son boulot.
- Tu n'es pas rasé, mon vilain.

LA

UJT DES SIX JOURS

61
Fou~moi la paix.
Il yeat un silence. Le peloton passait à la corde, nous
frôlant et les ombres s'foscrivaient sur les tentes. Les jambes
nues tournaient comme des mécaniques. Van den Hoven
en passant nous cria :
- Vivement demain soir !
Je fis la connaissance de Petitmathieu, mais il n'eut pas
l'air de me considérer comme présent. 11 ronchonnait.
Plus souvent qu'on luj apprendrait à se relever pour une
putain de prime. Et de cent balles encore. Public de fauchés I Des nüeux qu.i viennent a,;•ec leurs poules, bien beureux encore quand ce n'est pas pc,ur cueillir les femmes des
autres.
Ses cuisses éraient maintenant un ivoire mouillé.
- Petitmathieu, debout là dedans ! crièrent au-dessus
des lions Peugeot, inexorables, les populaires. Mais il fit
signe de la main qu•il en avait marre.
Les m_écaoicie?s souillés, avec une barbe de cinq jours,
t~ chemise_ khak1, bandaient les guidons au fil poissé, mettaient en fatSCeaux les roues à vérifier, serraient un écrou.
Petitmatbieu ne trouvait pas le bien-être.
- Le ventre, quand vas-tu te décider à me travailler le
ventre?
Le masseur écarta l'élastique de la culotte ; on lut
au:dessous du ~ombril : « 4• régimn,J de z..01/llves, r•• compagn~ » et la devise « Tant que ça peul )) ; il passa à plat la
paume de sa main sur les intestins.
- Sucre-moi les fe~es avec du talc.
Ceux que leur équipier venait de relayer, descendaient
de machine pour dormir deux heures. Les managers les
arrêtaient au guidon et à la selle, dénouaient leurs lanières
a~x pédales, transportaient avec de tendres soins ces poulains vers le lit.
Puis tout s'aménagea pour la nuit. Malgré le bruit, des
concurrents ronflaient. D'autres le corps hors des couvertures rigolaient de lit à lit, comme à la chambrée. On
-

�LA .·oo\'El,.LE RE\'UE FR NÇAISB
62
entendit le souffle des pompes à po u suivi de l'échappement de l'air comprimé hors de valves.
Comme un gisant, Petitmatbieu e tenait toujours sur le
dos 1 · doigts ornés d'anales carrés et noirs et de gros es
bagues d'or rouge, croisés sur la poitrine. l.h. 'as it
pieds et se mit du rose aux joues. Je m' loigoai.
Derrière la baraque, j'entendais P titmatbieu
- J' t'avais pourtant défend 1 de foutre les pied chez
Ma:im's pe dant la course. Léa eitpliqua qu'elle éta:t trop
nerveuse, qu'elle n pouvait rester chez elle. Elle ne arvenait pas à s'endormir. Elle ne pensait qu'à lui, q~'à s belles
cuisses qui en mettaient, qu'à sa figure chêne, avec ses.
petits cheveux noirs frisés, sa moustac,he _à la Cbar,lot.
sa mâchoir ,
y ux fixés au pneu d amère de l entrain ur, qu'à son chandail grenat attaché a~ cou par des
boutons de nacre. En était-il à sa pr mi rc épreuve ?
avait-elle pas vécu au télégraphe tout l temps qu'il avait
tourné à fadison Square, l'année précédente ?
Ecrasés par ce 105 h ures de travail et 2.872 km. 58~.,
les coureur tournaient en fi.le indienne, au bnut
aroentin des billes. Un nègre était au commandement.
c:rtains avaient mis des hm tt . Parfois l'un J'eu crevait ou une chaine sautait. En hâte on réveillait son camarade assoupi, on l'asseyait de force sur la selle ; tout en
dormant il collait au peloton. La ronde devenait monotone
comme en toutes les fins de nuit, où, sauf à l'o casion d'une
défaillance, personne ne songeait à « s uver n.
Léa me rejoignit au pesage.
,
.
- Cass z-vous. Sans cela il ne pourra pas s endormir.
Tout le temps il nous surveille. Cela le rend fou de_ savoir
que je suis avec qu lqu un et qu'il n peut pas quitter sa
taule. Tant plus que la fatigue augment ra ec tant plus
qu'il deviendra nerveux.
.
.
Ce n'est pas qu'il vous en ,·eu1lle, 11 vous tr?uve m~me
assez gentil, bien qu'un peu demi-siphon, ..:ontmua.-t-~ll_e ;
mais c'est après moi qu il en a. Il ne veut pas que J aJ.11

63
chezMax.im's, ni que je danse. C'est un homme à la redresse.
J'appris aus i que Petitmathieu ne lui permettait que
l'Excelsior, la brass 1ie des oureurs, pour la correspondance
et es visites. Là, il était sûr au moins de savoir, à cause
des c.opains et des garçons de café.
J'eus beau lui promettr une surpri , un cadeau, l'honneur sauf, je ne pus décid r Léa à venir chez moi. j'obtins
seulement d'ail r lui faire une isite-apéritif, l lendemain.
J'a,·ais be1cin d'elle. Elle décrivait de joli s courbes grasses,
et sa voix rauque, un enchantement, me ra issait. Tant de
peau douce, apai de baumes, lavée d'ongu nts, tant de
bijoux, de mets précieux, de teintures, de drogues, de tendresses, au service de ces cuis es velues, fortes, comme des.
bielles qui reposaient maintenant enroul~ précieusement
dans des couvertures. C'était tout un jeu illogique et pourtant naturel où j'entrais eu tiers, qui m'ét nnait, m'irritait~
en tous cas me donnait seul la force de supporter ce moment
atroce ou les :unaceors de nuit s voient obligés de s'avouer
LA

UIT DES SI.

JOURS

vaincus.

•"' •
ucber de soleil. Grenadine. L'heure itait facile
comme l'asphalte. Un apaisement tombait, mal ré la brûlure des amers. J'attendais Léa à la brasserie de la Porte
Maillot. Elle descendit de Montmartre, en coupé de louage~
vêtue d'un manteau de loutre, vers les apéritifs à l'eau.
- Cela me rappelle ma ji:unesse, quand j'ai connu
Petitmathieu. j'avais une chambre au mois rue des cacias.
fon premier mot fut pour lui demander des nouvelles
de la course.
- Un peu fatigué, dit-elle. faux de reins. fa des coliques. ais l'autre équipe de ête ausl&gt;Î. L'Au tralien est
amoché. Epanchement de synovie. li laisse ça là. Oo a fait
du sur-place toute la matinée ; du tourisme, quoi !
- Et Van den Hoven ?
- Tourne, comme un sauvage, toujours. Mais pour la

�l.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tête, tu sais, pour la combine, il n'y est pas. C'est Bibendum et Petitmatbieu qui sont là pour un coup.
Je m'aperçus que mon plaisir de retrouver Léa n'était
plus sans mélange. J'aimais ses mains plébéiennes, ses paupières de crêpe gris, ce cœur aride que la force magiquement ouvrait, mais sans pouvoir oublier la lutte ronde qui
continuait là-bas.
Rangées au bord du trottoir, les autos des consommateurs épuisaient les formes étranges. Elles étaient des
canons, des yachts, des baignoires, des dirigeables. D'autres
ne présentaient qu'un châssis hâtivement couvert d'·::me
caisse à champagne. Leurs maîtres, ces jeunes gens laqués,
si beaux, qui attendent les heures derrière une glace, avenue
des Champs-Elysées, dans une pièce carrelée où il n'y a
qu'un palmier, un tapis de prière et un châssis nickelé. Cela
rappelle les dames des bas quartiers d'Amsterdam, derrière
leurs vitrines.
Entre les tables, les sommeliers volaient, tenant entre
chaque doigt un apéritif noir. Des mécanos en salopette,
des cyclistes avec des pneus roulés autour du corps, des
pugilistes qui sortaient de chez Cuny.
Chaque homme abordait l'autre avec le geste de sa spécialité. Cordialement les bantams se délivraient des crochets dans les côtes, les ~rois-quarts se plaquaient aux
jambes.
Léa était toujours belle, et rebelle. Seule une cravate
jaune et noir, aux couleurs de l'équipe, que j'avais achetée
spécialement, l'émut. Elle avait un grand chapeau d: fe~tre
blanc piqué d'une plume de faisan et des pendants d ore1ll~
en filigrane qui rappelaient le Far West et les. d~mes qu~
tirent derrière leur dos dans une glace. Je le lw dis. Je lui
dis aussi sans ménagements que je n'étais pas un homme
comme Petitroathieu avec pour devise &lt;&lt; Tant que ça
peut », que je n'avais jamais rien su vouloir six j~urs er_six
nuits de suite, que le médecin m'interdisait les bains froids,
que mon cœur était une pièce détachée, que les femmes très

LA NUIT DES SIX JOURS

maigres avec des cheveux bouclés avaient leur charme.
Elle parut, par contre, capturée quand elle sut que je
.connaissais les lacs italiens, l'auteur de Tipperary et que
j'avais des autographes du Maréchal Joffre. Je me vantai
même de posséder dans mon atelier la reproduction exacte
d'une tente de chef arabe et de pouvoir lui jouer au violon
les Trilles du Diable, de Tartini. Elle me regarda.
- On peut dire que vous n'êtes pas comme tout le
monde.
- Merci, Léa. Seules, les femmes vous disent de ces.
choses ; et pourtant c'est avec elles surtout qu'on est
comme tout le monde.
On entendait au loin une chasse passer sous les fortifications, et ce cor si mélancolique résonner sous le scenic de
Luna Park qui est comme la cale d'un grand paquebot
immobilisé dans un chantier en faillite.

•

* *
Je dus m'avoui!r avec humeur en arrivant le soir même
au vélodrome que je ne venais pas moins pour la course
que pour Léa; à l'affichage rien n'était changé. Mais tout de
suite il y eut branle-bas. Les six coureurs tournaient en un
ruban où se mêlaient le vert, le jaune, le blanc, le grenat,.
l'orangé. D'une pédale souple ils usaient les planches
polies par le travail, au coup de cloche surveillant les.
démarrages.
Petitmathieu était en selle ; il me vit et me fit un sourire d'amitié de la paupière gauche ; il y eut une tentative
d'échappade vers le km. 3421, à la 131• heure.
Les balustrades gémirent sous la poussée dc:s populaires.
surprises pendant le dîner, la bouche pleine.
Le nègre, le nez au guidon, partit en flèche, prit un
demi-tour, maintint son avance.
Ce fur la bagarre. Ceux qui souffraient d'une chute, ceux
qui se tenaient les reins, ceux qui avaient une roue voilée,.
5

�66

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISB

tour à tour furent lâchés, bientôt doublés. Mené par Petitmathieu, le peloton s'élançait dans le sillage du noir qui
commençait à défaillir, tournait la tête ; son coéquipier
dormait et ne venait pas ; la foule l'appelait à raide.
- Coco, gueule d'empeigne, à cheval !
Un garçon laissa cboir un bock du premier étage. Le
hall trembla sous les hurlements, les crécelles, les coups de
sifilets, jusqu'à c.e que le nègre se redressât, remontât les
mains au haut du guidon, « vivant sur sa lancée», témoignant qu'il n'en voulait plus.
Alors, j'allai au quartier des coureurs.
Petitmathieu commençait à dîner de belle façon. Débarbouillé, rasé, beau gosse dans un peignoir de cachemire, il
tenait à la main une côtelette dans laquelle il mordait.
~ise sur le bord du lit, Léa le regardait mastiquer, le
regard humide et soumis. Il m'offrit une tasse de champagne
et, dans une boite de dissolution, des œufs à la neige.
J'étais fier de connaître ce coureur, « un ténor de pédale&gt;&gt;
disait le programme. Je me prenais à avoir l'orgueil de ses
jambes souples, de son endurance, de ses genoux sans blessure. Je lui marquai ma sympathie et l'encourageai.
- J'ai ramené la meute, expliqua-t-il simplement. Le
nègre à ce train-là n'a pas tardé à être écœuré. Le tout, c'est
que la chasse s'organise.
Petitmathieu m'étonnait surtout par son calme, dînant
paisiblement, en bourgeois, quelques minutes après cette
poursuite, entouré de ses soigneurs diligents, de sa femme
aimante, calé dans des coussins, avec au dos, un paravent
à glycines qui lui taillait dans le vide une manière d'intérieur.
Léa lui tenait un doigt tendrement et ne disait rien. Je
les aimais tous deux également. Je le leur dis.
Nous trinquimes. Léa récita ce compliment:
A notre santé qui nous !!St chère à tous
et qu'on a tant besoin
parce qu'avec la santé on peut avoir de l'argent

LA . UIT D~ SJlt JOURS

avec de l'argent on peut acheter du sucre
avec du sucre on attrape des mouches.

Pecitmatbieu m'expliquait so bonheur:
- Ce qu'elle est marrante I Avec ça, bonne fille. Et
quand il faut, les petits plats, les compresses, tout le reste.
Et un cocher au mois qui sonne de la trompe et qui connaît les champignons. Pleine d'instrnction et de conversation, faisant rire en société. Pour le particulier, une peau
avec des veines comme les Beu es sur les cartes de géographie, une tignasse jusqu'aux talons (pas ces trois tifs qu'ont
les femmes au jour d'aujourd'hui, et qui ne fatiguent pas
le peigne fin), une poitrine urf, du vrai frigorifié ; et puis
se mettant au plumard avec application et n'y allant pas
que d'une fesse; se lavantles dents après les repas, prenant
les asperges avec une pince exprès pour, et pas de corset :
- Vous verrez, dit-il, quand vous la connaîtrez mieux.
L'orchestre jouait un boston qui était des montagnes
russes. De cimes exquises, on était précipité dans les vallées langoureuses des refrains. Des comédiens à mâchoire
poudrée arrivèrent, après le théâtre. Ils voulurent danser,
mais le peuple les traita de feignants, de crâneurs, de mangeurs de saucisson.
Je laissai Petitmathieu en pleine verve, amusant son
public, faisant semblant d être couché avec Léa dans sa
cabine.
Je dus promettre de revenir le lendemain pour le grand
coup et de passer la nuit.

•

* •
Sixième nuit, 15 8ç he re, 3962 k. 570. Même spectacle
monotone. Harassés, les écureuils dormaient en tournant;
l'un accrochait une roue et tombait, entraînant les camarades. On entendait des cris anglais, des jurons turcs, une
clameur parfois, qu'expliquait un abandon; puis la ronde
recommençait.

�68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il était très tard. Les sprints de la nuit étaient finis. Les
coureurs tournaient, les mains à l'envers, pour se reposer
les poignets, enveloppés dans des passe-montagnes, contre
le froid nocturne.
Petitmathieu reposait dans sa cage. Van den Hoven
faisait son obscure besogne de nuit, laissant à son équipier
le brillant travail des dernières heures qui allait commencer. J'offris. mes ser-vices à Bibeodum, la figure déforméepar la fatigue comme dans une cuiller. En bras de chemise
nous mîmes un boyau au fond d'un seau pour découvrir la
crevaison. Léa me surprit dans cet exercice. J'étais si occupé
que je lui parlai à peine. Elle s'en plaignit. Je haussai les.
épaules.
Beaucoup de spectateurs passaient la nuit. Couchés sur
la tache rose ou livide des journaux sportifs, des enfants
dormaient. Des plantons de l'Ecole Militaire, des chauffeurs de grande maison, des ouvriers des Moulineaux,
avant l'usine, des expéditionnaires avant le bureau, des
couples provinciaux en deuil, bâillaient, se tenaient éveillés à coups de manilles, faisaient sauter des canettes.

~9
répondis-je, en la caressant. Et peut-être demain. Mais

LA NUIT DES SIX JOURS

aujourd'hui tout mon cœur est ici : je suis la proie d'une
seule pensée qui est la victoire de Petitmathieu. Je ne m'appartiens pas ; vous non plus. Nous sommes devenus une
partie du vélodrome, un instant de la course, l'attente de
la Yictoire. Q uelques heures encore, et pensez au déclic
des appareils, à la foule, aux éditions spéciales, au banquet,
avec des drapeaux et des députés. ous aurons un peu
contriltué à gagner tout cela à notre vainqueur.
- Mon chéri, dit Léa vexée, tu as une belle âme. C'est
bath ça. C'est délicat. Je t'aime plus encore.
La déception tordait ses lèvres.
Elle ne dit plus rien. Elle ferma les yeux. Puis je l'entendis, mais sans doute en rêve :
- Je ne sais pas comment Petitmatbieu va prendre ça ...
A notre droite, par dessus la publicité du vernis Eternol,
par dessus le vitrage, un jour désolé apparut, salué par le
piano mécanique. Je chantai :
Dans l'aube et ses draps douteux
les coqs ébréchés s'interpellent ;
reniements roses, fleurs aux poubelles.
Mon amour diminue singulièrement pendant que vous dormez.
PAUL MORAND

Nous enroulant dans des couvertures, la tête sur des.
sacs, côte à côte, nous attendîmes le jour. Léa me prit la
main .
- Quels petits os! Je sens que je vais être « chipée pour
vous &gt;), disait-elle, comme dans les fausses romances populaires. Vous êtes le contraire d'un recordman. Vous avez
plutôt l'air d'un prêtre ou d'un chanteur comique. Vous ne
causez guère, mais vous avez de la vivacité. Et puis j'ai
toujours rêvé de m'intéresser à quelqu'un qui n'aurait pas.
beaucoup de santé. Un jeune aniste, par exemple, avec un
col ouvert, des veines trop bleues et une fine barbe en
pointe ... Je suis à toi.
- Rien ne pouvait me faire plus de plaisir, hier encorer

�ltEFLE.XlONS SUB. LAs 1.!TTÉRATURE

REFLEXIONS SUR
LA LJTTERA TURE

UN LIVRE DE GUERRE
, On se pl:iint souvent que la grande guerre n'ait pas encore
produit la littérature immédiate qu'on en attendait. il semble
même., au premier abor4, que nos guerres civiles aient donné
àavantage. Le Panama nous a laissé Leurs Figures, l'affaire Dreyfus survit en Monsù11r Bergere/ it Paris. Déjà la guerre de Vendée
avait été d'un meillenr rendement - pour le roman du moins
- que les guerres de la Révolution et de l'Empire. Il est vrai que
M. Anatole France nous promet sur la guerre un livre dans le
genre de !'Ile des Pillgouins. Mais cette Ile n'était pas du meilleur France. La littérature de guerre a été, comme dirait
M. Ferrero, une littérature de quantité plutôt qu'une littérature
de qualité. On espérait mieux. Peut-être cet espoir lui-même
faisait-il à son objet une mauvaise atmosphère. Il fut entendu
dès le troisième jour de la mobilisation que cela allait donner de
la littérature, et de la fameuse. Tel homme de lettres, mort
aujourd'hui, à qui on refusait une autorisation et une automobile militaires pour suivre les opérations, s'écriait dans les couloirs du ministère : a: Je vous mets sur la conscience la littérature que vous étouffez 1 » Sur quelle conscience doit peser, et
combien plus lourdement ! celle qui n'a pas été étouffée celle de l'arrière, j'entends. Arrière ou avant, la guerre produisit
une littérature hâtive à laquelle manquèrent les forces souterraines et lentes, et qui parut née avant terme, sans le laps de temps
qui lui eût fourni l'ombre, le mystère, le silence. Il est impossible
à un médium de travailler utilement devant un sceptique, à plus
forte raison devant un illusionniste professionnel. L'esprit, l'in-

71

connu qui parle à envers les œuvres littéraires, a des délicatesses
pareilles, il,~ient com~e un voleur à l'instant ou il n'est pas
attendu. S 11 admet d être attendu, il ne souffre pas d'~tre
guetté. On le guettait trop.
En le guettant on lui dictait ses formes. On n'avait pour
exprimer une sensibilité nouveJle que des formes littéraires
anciennes. On peut dire sans exagération que presque toute la
littérature de guerre dérive de deux types : celui de Servitude et
grandeur militaires et celui du roman naturaliste · le livre de
méditation morale individuelle, et la tranche de vie~ Notez d'ailleurs que ces deux types appartiennent l'un et l'autre profondément à _ce_qu'on pourrait appeler la littérature militaire de paix.
Le capitaine Renaud est un anti-Lasalle, un anti-Marbot, il
exprime une destinée manquée de soldat, comme Chatterton
expr~e une destinée manquée de poète, comme Alfred de Vigny
expn~e personnellement les deux. Le livre de Vigny est le
prodwt naturel d'un temps où l'on ne se bat plus. Et il en est
de même, à un autre point de vue, du roman naturaliste dont le
type est fourni moins par l'artificielle et consciencieus; Débâcle
que par l'innombrable roman de l'intellectuel à la caserne,
genre Sous-Offs et Miserey. Non seulement du temps où on ne
se bat p~, mais de l'homme qui ne se croit pas fait pour se bat~e, et qui, contre le méti~r militaire auquel il est contraint, réagit en ~écomposant les ridicules et l'automatisme que comporte
ce n~éner comme tous les métiers, à commencer ( ou à finir) par
celw de romancier naturaliste. Ce roman est produit natureUepar une sociétéoù tout bourgeois doit passer par la caserne;
il la été ~lus naturellement encore après la loi de 1889, et la
~er~e lw a donné une ampleur, une carrière, une résonance
1
llimttées. Si M. Barbusse n'avait pas écrit le Feu, la place du
Feu eût ~té ~enue par un des nombre11X romans analogues.
Aucun n était plus attendu, son lit était tout fait. Le Feu a joné
i;ns la littérature le r~le du Peul-oil dire ? dans le journalisme :
mag~ ~u1 représentait la lutte héroïque de notre Gustave et
de la V1C11le dame aux. ciseaux. tenait dans la vie militaire la même
place que la vigne~te du Père Du,hêne dans la vie révolutionnaire.
Le roman ~turaliste, comme le Peut-o,i dire ? attestait que le
SOidat s~:a1t en mettre un coup, mais qu'il n'était pas là pour
son plaisu, ab mais non ! et qu'il prenait figure de réclamation

~'71t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vivante et de protestation éternelle. Les soldats de Napoléon
.étaient aussi des grognards, mais comme la presse libre n'avait
.existé ni soue le roi, ni s_ous la République, ni sous l'Empereur,
aucune littérature ne leur avait appris à grogner en musique, et
-c'est pourquoi leur grognement n'a eu aucune expression littéraire. En 1914 le roman naturaliste n'était nullement mort, il
.avait même une académie presque à lui seul, celle de
M. de Goncourt; il se montra tout de suite un peu là.
Ces deux littératures prévues ont fourni des œuvres d'un
haut intérêt. On pourrait mettre sur le rayon de Servitude et
.grandeur militaires l'admirable Capitaine de M. Antoine Rédicr.
Peu après la guerre l'officier qui signait Jean des Vignes-RouffeS
:a publié un Sois un chef! qui devrait se trouver dans toutes les
bibliothèques de quartier des lycées. Et, une fois abattu le déchet
-de l'artificiel et du truqué, on recueillerait bien des colonnes de
~elle anthologie morale. Quant aux centaines de récits de la vie
militaire, c'est par leur masse qu'ils valent, plutôt qu'indivi-duellement. Ils forment un tas, un bataillon. Je conr.ais quel,qu'un qui, les ayant religieusement collectionnés, en a garni
un réduit en forme de cagna, avec des rondins et les petites
lemmes d'Hérouard. Ils sont reliés en bleu horizon, et portent
les galons rouges, argent ou or, qui indiquent le grade de leur
auteur. Cela ne ferait pas mal dans la maison de M. Pierre Loti,
entre le salon turc et la chambre japonaise. Heureux qui comme

l.Jlysse ...
Et pourtant il eût pu et dll sortir autre chose que ces deux
types prévus. Quoi ? li me semble que je le vois à peu près
après avoir lu 1'Ago11ie d11 Mont-Renaud de M. Georges Gaudy.
S'il me fallait faire un classement des livres de guerre, donner
lies rangs, j~ crois bien que c'est celui-là que je rnenrais le premier. Mais il est probable que dans un jury j'appartiendrais à la
minorité. Je vais donc donner mes raisons.

*

* *
Ce n'est pas qu'on y trouve de grandes qualités littéraires. Le
style est d'une correction terne, et rien ne séduit moins : peut~tre M. Gaudy est-il instituteur, ou exerce-t-il une profession
analogue. Ajoutons que le livre est peu vivant. L'auteur réussit

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

73

mal à mettre en pied les camarades dont il parle. Il ne sait même
pas les faire parler. Les propos qu'ils tiennent sont insignifiants,
précisément parce qu'ils sont vrais. Il n'y a qu'un homme de
lettres qui puisse transposer la vie pour la faire paraitre de la
vie, et trouver l'angle de convention qui donne, dans l'optique
du livre, de vrais poilus. Nous avons tous fait en version latine
cette vieille histoire. Un bouffon de foire imite admirablement
le cri du cochon. Un paysan trouve que ce n'est pas extraordinaire et qu'il en ferait bien autant. L'assistance murmure, finalement défi et rendez-vous pour le jour suivant. Le lendemain
le paysan est là, le bouffon commence, applaudi comme la
veille ; son concurrent lui succède, mais la foule le couvre de
huées et donne la palme au bouffon. Le paysan montre alors un
porcelet qu'il tenait sous son manteau et qu'il faisait crier en lui
tirant l'oreille: « Voyez quels juges vous êtes : c'est le cochon
que vous sifflez. l) La foule avait probablement raison. La vérité
de l'art n'est p:i.s celle de la nature. Le bouffon devait donner
mieux que le cochon l'illusioo d'un cochon. Il en est du livre
comme du théâtre, où la vie militaire ne pourra jamais être rendue par un soldat, mais par un habile acteur maquillé en soldat.
Il est dès lors naturel que la littérature de guerre ait été une
littérature fort o: civile 1&gt;. M. Barbusse figurait dans son escouade
comme M. Madelin au G. Q. G. Le romancier naturaliste et
l'agrégé d'histoire ont fait leur métier civil. Dans leurs livres le
« civilisme », comme disait le P. Didon, coule à pleins bords.
Et moi qui n'ai jamais été qu'un civil mal mobilisé, je serais bien
le dernier à le leur reprocher.
Si le livre de M. Gaudy vous parait inférieur au Feu, soyez
certain que c'est le poilu que vous siffte.:. De la première ligne
à la dernière, voilà le livre d'un soldat, qui n'est que cela, d'un
homme au sens de la terminologie militaire. Ce qui remplit
d'admiration c'est moins ce qu'il dit que ce qu'il ne dit pas. L'auteur est un caporal du 57• régiment d'infanterie. Il ne fait pas la
moindre allusion à sa vie civile. Est-il clubmen, banquier, professeur, garçon d'hôtel, terrassier ou camelot? ous n'avons pas
à le savoir. Il est le caporal Gaud y, de la 5e escouade de la 6• compagnie ( capitaine Taravan) du 57• régiment d'infanterie ( colonel
Bussy). 11 a fait toute la guerre, en partie comme simple soldat.
Il a été nommé caporal après un stage d'instruction. Cela même

�74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJS!t

il oe le dit pas et c'est moi qui le devine en lisant entre les lignes.
( « le capitaine Tara van qui fut mon chefau C.1. D. » ). De sa vie-

militaire depuis le début de la guerre il oe nous entretient pas; à
peine une allusion à sa présence à l'Yser et à Verdun. Aurun
souci de se faire valoir. Aucun souci de portraicturer, avec
cette ironie aimable qui est le péché mignon du Français intelligent, ses camarades et ses chefs. Rien de ce qui fait la raison
d'être habituelle du livre de guerre. Jamais il ne serait veau à
l'idée de ce caporal de mettre du noir sur du blanc si, eo marsavril 1918, son régiment, sa compagnie, sqn escouade n'avaient
pu se croire, sur un point, les mllitres de l'heure. A la Marne il
y a eu la victoire parce que chaque homme a dit: li faut quecela soit fait! Le caporal, après la défense du Mont-Renaud, a
écrit son livre à la suite d'un : Il faut que cela soit dit ! Et cela a.
été dit comme cela a été fait, la même âme circulant dans l'un et
dans l'autre.
« j'ai lu, dit M. Bergson dans une des conférences del' Energie
Spirituelle, quelque part l'lùstoire d'un sous-lieutenant que les
hasards de la bataille, la disparition de ses chefs tués ou blessés,
avaient appelé à l'honneur de commander le régiment : toutesa vie il y pensa, toute sa vie il en parla, et du souvenir de ces.
quelques heures son existence entière resta imprégnée. » Je
suis persuadé que si ce sous-lieutenant avait essayé de faire
passer dans un livre ces quelques heures, il eüt donné à ce souvenir une expression aussi saisissante que le rapport, publié par
la Nouvelle Revue Franç,ise, du commandant Jagueneaud sur le
naufrage de la Ville de Saint-Na{aire. M. Gaudy a passé non
pas quelques heures, mais plusieurs jours dans cette tensionLe Mont-Renaud est un château sur une éminence qui, à la
sortie de oyon, se trouve en travers de la route de Compiègneà Paris. Dans la bataille décisive de mars-avril 1918, où l'offensive de Ludendorf fut brisée, le Mont-Renaud servit de pivot à
la ligne française. Le caporal Gaudy l'occupa, au début, avec un
petit poste de cinq hommes. Le château fut détruit, et le
57e régiment aussi, pendant la bataille qui suivit, mais l'ennemi;
ne passa pas.
D'un bout à l'autre du livre, il n'y a pas une seule ligne qui
décèle la moindre vanité. Mais on y trouve une grande, uce
étonnante fierté. On comprend à quel point la fierté est le:

REFLEXIO.'S SUR LA UTI.ERA.TURE

75

reiSort de la vraie vie militaire, la pierre d'angle qui permet dans.
une guerre comme celle-là le C-ivis tJUJrus erat. Etl'étymologie ne
nous trompe pas, le bloc militaire doit se comprendre dans son
ampleur, l'honneur militaire aussi, fierté. est bien la forme francisée, humanisée,de/erocitas. Fierté d'êtreunchef: ,nesbommes,
je dunne l'ordre ... reviennent souvent, et cela, bien que d'un
simple caporal, ne détooe pas du tout, parce que c'est, dans les
circonstances, le ressort militaire absolument nécessaire. Dans
ces circonstances, la responsabilité d'un caporal, c'est-à-dire du
commandement immédiatement en contact avec le soldat, de
. la règle de plomb qui épouse encore le contour de l'objet,
n'est pas une plaisanterie. - Fierté de ses cbefs; tous représentés
avec un héroïsme tout intérieur, sans littérature et qui n'a rien à
voir avec le geste de bronze sur une place publique ou dans les
colonnes d'un journal. A Noyon, au moment où les Allemands.
entrent dans la ville, le caporal rencontre le général Dauvé, qui
lui donne un ordre :
1&lt; Il avait voulu demeurer le Jernier et tous ses hommes étaient
partis qu'il était resté encore, seul, prês de l'ennemi. J'ai pensé à lui
bien des fois et à la noblesse d'âme de tant de chefs merveilleu.x qui
font notre gloire. Ce souvenir et beaucoup d'autres me reviennent
quand j'entends mal parler de nos officiers par des individus qui ont
toujours cherché les postes de tout repos. Le crapaud regarde voler
l'aigle et bave dans s:,. fange. »

C'est la seule métaphore du livre. Du sublime au ridicule

il n'y a qu'un pas. Mais du ridicule au sublime il y a ex:actement
le même pas, et celui-ci notre caporal est en passe de le
franchir. Cela pourrait être du Courteline. (Comme le Qu'il
mourût ! pourrait être de Molière : Supposez Harpagon à qui
on viendrait dire que son fils n'a pas pu défendre sa cassette
contre trois voleurs). Laissons l'ironie baver dans sa fange, et
louons même M. Gaudy de ne pas ravaler, en l'appliquant
à ces individus, le nom d'embusqué, dignement porté à la
Compagnie par les pionniers, les cuisiniers, le cycliste.
Enfin et surtout la fierté du numéro de son régiment. Un
sentiment qui existait bien chez presque tous les soldats de la_
guerre, mais au fond de la conscience, et qui ne s'exprimait
gu~re que de_façon officielle et forcée. Ici elle apparaît, dans
l'absence de littérature, avec une netteté de médaille. Ce caporal

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

prend sa place, toute sa place, mais rien que sa place, une place
-dans le rang. Il a tenu parce que l'escouade a tenu, l'escouade a
tenu parce que la compagnie a tenu. L'homme n'est rien, et il
part, c'est là:
&lt;&lt; Les assaillants de la ferme ont découvert, dar.;; un appartement de
-cet immeuble, une inscription gravée en larges lettres sur le mur :
« Nous n'avons plus de pain, mais nous aurons Paris. »
Si la route de la capitale emprunte la vallée de l'Oise, ce n'est
pas cette semaine que les Allemands défileront sur les CbampsElysées. Le Mont-Renaud est la porte qu'il faut enfoncer à tout
prix. C'est un pivot sur lequel s'appuie la ligne française établie
sur la ligne droite. Si ce point cède, il est évident que les unités
.qui occupent l' Arbroye et les hauteurs qui se succèdent jusqu'à Lassi,gny devront se replier, ou ne pourront tenir longtemps. Tous les
efforts ennemis s'exerceront sur nous, par conséquent. Mais notre honneur est engagé sur ce morceau de champ. les régiments du 1 01 Corps,
-en position sur la rive gauche, assistent à notre duel. Partout on voit
flamboyer l'orage.
Partout l'on sait, et l'on dit : C'est le 57" qui tient là-bas 1 »

Vous vous souvenez de cette page où Marbot raconte une
mission périlleuse qu'il accomplit la nuit, en Autriche je crois,
et qu'il a reçue directement de apoléon. La situation est compromise, il va échouer, on lui tire des coups de fusil. La
fenêtre centrale du château où se trouve l'empereur s'ouvre
alors au loin toute rouge comme un point minuscule dans la
nuit. C'est cette fusillade qu'on a entendue au château; on sait que
c'est sur Marbot qu'on tire et qu'il est en train de remplir, s'il le
peut, sa mission.« L'Empereur et les maréchaux te regardent 1&gt;
Un courage nouveau, invincible, l'emplit, les obstacles tombent et
il réussit. Voilà le haut lyrisme de la guerre, la fleur de flamme.
Les exploits ne demeurent pas sans gloire au milieu des ténèbres ...
La page du poilu du 57eetcelle de Ml'l.rbot se répondent comme
&lt;les feux dans la littérature des souvenirs militaires. Je voudrais
citer l'arrivée de l'aumônier et la confession dans le château, la
blessure de Biget et son retour avec sa fiche d'évacuation.
Lisez-les.

*

* *
Ce livre sans littérature se trouve beau exactement par les
mêmes lois qui font la haute beauté littfraire. L'Agonie du

RÉFLEXIONS SUR LA LITIÉRATURE

77

Mont-Rmaud c'est le Cimetiere d'Eylau de la littérature de guerre.
Le hasard de la vie militaire a offert toute faite à M. Gaudy
la situation que le génie de Victor Hugo avait su repérer dansses souvenirs de famille. Il n'y a dans toute notre poésie que
deux récits de bataille immortels : celui de Corneille dans leCid, et, ici, celui de Hugo. Le Cimetière l'emporte probablement. Ce n'est pas une bataille d'ensemble, c'est un coin
du champ de bataille, l'engagement d'une compagnie. Unesituation comme celle de la 6• compagnie du 57•.
Nous étions les ga1·dims d11 centre, et la poignée
D'h&lt;mm,es sur qui la bombe, ainsi qu'1me cognée
Va s'acharner, el j'eusse aimé mieux itreai/leurs

Les poilus du 57• eussent aussi préféré être ailleurs. Je necrois pas qu'aucun récit mette en une lumière plus claire que
celui de M. Gaudy les dessous du courage, en fasse mieux saisir la charpente et l'ossature. Quand il a peur et qu'il voudrait
bien se mettre à l'abri, il sait simplement que ce serait un abandon de poste, et qu'un abandon de poste cela ne badine pas. Tout
simplement. Il n'y a pas plus de courage militaire sans la peur du
code militaire qu'il n'y a de sensibilité sans corps ; l'armée ne
va pas plus s:ms ses lois écrites que l'Etat. Comme les poisonsdan!l la composition des remèdes, cette peur-là devient l'antagoniste de la peur. Comme le garde-fou d'un pont, qui ne vous sert
q~•~ ~ous enlever l'idée que vous pourriez tomber, cette peur
m1htaue vous enlève la peur civile, la peur humaine. Et la tension extraordinaire d'un tel moment peut fort bien faire d'un soldat un homme littéralement sans peur.
« Le bouillon arrive ensuite. Cette eau tiède, préparée à Pajet daosuoc cave, est déoorumee bouillon par habitude. Ensuite on nous donne·
de~ haricots. Je les mange avec les doigts, n'ayant pas de cuiller. C'est.
fim. Nous ne dt:vons avoir faim que dans vingt-quatre heures.
- Je roupillerais bien I dit Lhoumeau.
Les autres aussi dormiraient. Mais peut-on se coucher dans la vase?
Nous restons debout, adossés à la paroi molle de la tranchée sousla pluie qui ruisselle. L'eau charge ma capote comme une épongc 1; je la
-sens descendre par filets glacés le long de mon dos.
On acquiert, à force de souffrir, une indifférence absolue pour toute
souffrance nouvelle. Une de plus ou de moins! ...
Nous sommes habitués à vivre sans sommeil, à manger quand,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J:i. mode, à grelotter dans la boue. Cette vie, qui sem,blcrait terrible à. des gens de l'arrièce, nous en avons q,uisé l'amenume. A pré--

"4:'est

sent, on bisse faire, on se laisse aller.
Je ne suis pas davan1age troublé par l'approche de cette attaque. Si.
ccui qui m'aime.nt, là-bas, pom1ai~t lite dans mo.o. àme, eo cc moment,
ils seraient effrayés en voyant combien je suis loin d'eux. Je n'y pense
même plus, à eux. Vivre ? Mourir i' Ces mots pour moi n'ont plus de
sens. »
..,

Ceux qui ont fait la guerre sentent comme tout cela est vni,
profond, nu. Voilà l'état de grâce du soldat, direct et sans
littérature. Comparez-lui les trois exemples de littérature que
vous avez lus cent fois, et que j'appellerai le pompier, le naturaliste et le moral.
A vrai dire le premier n'est pas de fa littérature, c'est du journalisme de guerre ou de la chose officielle. Pour le pompier, le
soldat, à cette heure, sent derrière lui, comme dans le Rêve de
Detaille, tout le musée de l'armée, la patrie en le temps et en
l'espace, Paris et sa banlieue, etc ... Quand Pétain eut défendu
Verdun, on lui annonça qu'un représentant de nos plus grands
quotidiens demandait à le voir. Le général ordonna en maugréant qu'on le fit entrer. « Qu'est-ce que vous voulez? - Mon
général, au nom de la France, permettez-moi de vous embrasser ! - Si c'est pour des sonneries (la cédille s'égara en route)
fichez-moi le camp.» Le caporal Gaudy, dans sa tranchée, paraît
penser, comme son chef, que l'heure n'est pas à la sonnerie.
Le naturaliste allongera en trois pages ces mots, capitaux pour
lui : « On laisse faire, on se laisse aller». Ils sont tournés chez
M. Gaudy du côté de la tension, de la valeu.-. de l'efficace
mtlitaire : il les retournera de l'autre côté, il mettra en lumière
la misère et la brutalité de la situation. Il n'y aura plus là que de
la chair à canon et de la boue qui se mêleront.
Le troisième, le moral, fera de cette tranchée le sujet d'une
méditation, sur la vie, la mort, et autres grandes idées. Je ne dis
pas que les diverses « méditations dans la tranchée ,, aient été
toutes composées dans un bureau de l'arrière, mais je suis bien
s0.r qu'elles ont été écrites dans des secteurs calmes. Le caporal
Gaud y ne médite pas. Vivre et mourir o'ont poUI lui plus de sens.
Et cette phrase même c'est une réflexion d'auteur qui habille la
nudité morale absolue et parfaite du soldat à l'heure H.

tl:ÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

79

Comme·toute la littérature de guerre appartient à ces trois
"types (je laisse de côté le goguenard, qui nous a donné les
.savoureux Mémoires d'un Rat), il n'est pas étonnant qu'elle fasse
heau~oup de fatras. Ou plutôt ces trois types ont pu nous rendr_e bien des mome~ts et des sentiments vrais, même le pre~1~r, souve_nt trè~ smcère, mais ils étaient incapables par dé6.mt100 de faire voir le vainqueur dans l'acte et le moment de sa
victoire. M. Gaudy me paraît l'avoir fait. Ni en 19r 4 ni
en 1918 il n'y a eu de miracle de la Marne. II y a eu la
volonté et la raison, l'organisation militaire, qui est la poi~ée ~e l'ann~, ~boutissant inflexiblement à la pointe, la pointe
v1ctoneuse qui tient, claire et dure, dans ce livre.
L'Agtmie du Mont-Renaud est un épisode de la bataille de
~aris, fait~ de 01.illiers _d'épisodes semblables. Une bataille qui
.., est _terminée par la Vlctoire comme la bataille de r8 7 r s'est
terminée par la défaite. Or M. Paul Gsell vient de recueillir
parmi des Propos d'Anatole France, le récit d'une affaire de 1871
d~ la1u,ell~ figura l'illustre Maître, alors garde national, et qui
Dl mdmt a bien des réflexions quand je la lis après l'Agonie du

Monl-Renaud.

&lt;( ~e commandant de notre bataillon était un gros épicier de notre
quanier. Il manquait d'autorité, il faut le dire, car il cherchait à ménager ses pratiques.
Un jour nous reçilmes l'ordre de participer à une sortie. On nous
envoya sur l_es bords de la Marne. Notre commandant était splendide
s~us_son uniforme tout flambant qui n'avait jamais servi. .. Comme il
faisait caracoler sa bfte, elle se cabra de toute sa hauteur, tomba sur Je
.dos et tua net notre commandant, en lui cassant les reins.
Nous regrettames
·
peu notre chef. Nous primes le parti de nous
arrêter, de rompre les rangs et de nous allonger sur l'herbe de .la berge.
N~us Y restâmes couchés toute la matinée, puis tout l'après-midi. Au
foin l'anillerie ton mu't.. . Nous n,eûmes garde de marcher au canon
Vers
· qui· dommait
• • 1a nve
.
. le soir, sur le che=
nous vîmes · des
;anos courir. Beaucoup étaient noirs de poudre.
blessés ponaient
es. bandages sanglauts. Ces braves gens s'étaient bien battus, mais ils
.avaient do. céder à la mauvaise fortune.
Quelle idée nous vint ? Nous nous m!mes à crier : Vive la flotte 1
exclamation que les matelots jugèrent ironique, eut le don
deCette
les courroucer .-.. 1
,
.
• "'-ue ques-uns ,oncèrent sur nous baïonnette en
.avant. Ceci nous pa ut d
N
. .
..
al
r angereux. ous quattames précipitamment les
li us gazonnés et nous gagnâmes du terrain. Comme nous étions bien

De;

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

reposes et que les poursuivants étaient accablés de fatigue, nous
pûmes leur échapper sans peine.
.
.
.
Nous rentr~mes à Paris, mais ootre longue inaction nous pesait et
nous avions grand'faim. Aussi n'éprouvâmes-nous aucun s~rupule à
piller une boulangerie que nous rencontclmes sur notre cherrun .. , .
Telle fut notre conduite. Je ne nùn vante pas, oh I non, 1e ne
m'en vante pas. Mais la vérité m'est chére et je lui rends hommage. »

'"

Couvrons la n~dité de notre père dévoilé par M. Gsell. Les
petits-fils des Parisiens qui se comportèrent si mo~l~ment, en
1 870, sur la Marne, se trouvèrent sur la mê~e . nv1è~e, qua:
rante-quatre et quarante-huit ans après. Ils n étaient 01 plus 01
moins braves que leurs grands-pères. Ce qu'ils eurent en plus
ce n'est pas la vertu propre, c'est le dressage et l'encadrement militaires en lesquels M. France voit le mal, et dont est
rempli le livre de M. Gaudy. Aucun soldat d~ 1914 à 191~,
racontant la guerre, heureusement ne pourra dire : « Nous
mes le parti de nous arrêter, de rompre les rangs ... Nous n etîmes garde de marcher au canon. _» Si tout cela etît été confié à
leur libre initiative, ils eussent fait souvent comme M. Berger~t
et comme les francs-archers de Bagnolet parmi lesquels 11
ci porta le képi. Et alors les a. matinées de la villa Saïd » eussent
consisté en 1914 à voir si les officiers allemands, logés dans les
chambres à vitraux que nous peint M. Gsell, avaient bien tout le
nécessaire et si leurs ordonnances respectaient les bouteilles de
la cave en~ore épargnées par la Kommtndatur. Mais les sold~t s
n'avaient pas de parti à prendre, et ne votaient pa~ ~ ~ams
levées pour savoir s'il fallait marcher au canon. Le mihtansm_e
sévissait dans toute son horreur. Quand un commandant avait
les reins cassés, on n'était pas débarrassé pour cela de l'engeance des galonnés, un capitaine prenait le comma~demen~du
bataillon, et si les quatre capitaines et tous les offici_ers étaient
tués, cela pouvait finir par un sergent, peut-être aussi mal embouché que celui qui voyait l'honneur de la mère de M. Roux
entaché par l'inhabileté de son fils sur 1~ ter~ain de manœuvre,
mais fort utile pour barrer avec une umté bien groupée le chemin que suivait un ennemi curieu.~ de me~tr_e dans sa s_oupe les
légumes du jardin d'Epicure. Ce qui a fatlh nous v~mcr~ en
1914 c'est une armée admirablement organisée. Ce qui a vaincu
cette 'armée, ce n'est pas des soldats plus braves que les siens, c'est

pn•

REFLEXIONS SUR LA LlTI'ÉRATURE

une année encore mieux organisée, un commandement dont les
échelons, du généralissime au caporal, étaient plus souplement
solidaires. La valeur d'une armée, comme celle de tout ce qui
existe, n'est pas faite de son énergie potentielle, ruais de son
énergie utilisable, et la discipline, le commandement, convertissent seuls son énergie potentielle en énergie utilisable_
D'elle-même, toute énergie utilisable se dégrade en énergie
potentielle, et les physiciens nous enseignent qu'en cela consistera la mort de l'univers. Si nous considérons une armée
comme un système clos, le roman naturaliste, le Fe11 ou la
Débâcle, éprouvent et nous font éprouver la pente de cette dégradation de l'énergie, mettent en lumière et en valeur ce qui rend
possible la transformation d'une unité organisée en le troupeau
couché que nous étale le France de M. Gsell. Et c'est la direction
la plus naturelle du roman professionnel, qui trouve dans Je natunlisme sa pente de facilité. N'ayant que la o: Yie » à la bouche, il
ne peut peindre de la vie que ce qui anticipe la mort. La vie,
M. Bergson l'a largement enseigné, remonte au contraire cette
pente. L'organisation transforme l'énergie potentielle en énergie utilisable. Et aucune organisation n'y arrive de manière
plus saisissante, plus efficace que l'organisation militaire. Un
général ne doit considérer les hommes que comme des éléments
d'unités, des signes dans des combinaisons. Il est en;bien plus
mauvaise posture qu'un caporal pour rendre dans un livre cette
vivante énergie militaire, pour la faire voir sur le point même
où elle agit, pour la faire sentir à son maximum de tension et
de concentration, comme cette page attribuée M. Fra11ce nous la
fait connaitre dans sa détente et sa dégradation absolues. Aussi
rien dans l'abondante littérature d'Etat-Major ou de G. Q. G.
ne me parait valoir ce récit d'un caporal. 1, La plus sale situation de l'armée», dit-on communément, et avec raison, puisque
le caporal n'a que des responsabilités sans avantages matériels.
Mais la plus belle situation pour vivre de toute la vie de
l'armée, puisque le caporal n'est pas chef vivant enj chef,
mais chef vivant en soldat, c'est-à-dire connaissant ~les deux
côtés de la médaille. Seul un caporal pouvait peut-être frapper
cette médaille à deux faces.
A !.BERT THillAUDET

6

�CHRONIQUE DRAAI.ATIQUE

CHRONIQUE DRAMATIQUE

THEATRE EoolJARD VII : ]acqutline, comédie en 3 actes,
de M. acha Guitry, d'après une nou-velle de M. Henri D~

vcrnois.
Ooi'!O!f : Lou,'s Xl, rnric11x

h1J1111nt,

pièce en 6 tableaux, de

1. P:ml Fort.
THÉATRE OF.S ARTS : Le Cousin de Valparaiso, comédie en
3 actes, de MM. J.F. Fonson et Jean Kolb.

YARrtrés: La Rroue iks rariilés, de MM. Rip et Régis Gi-

gnou ..
Allons ! décidons-nous. ll le faut. Ecrivons une chronique
dramatique. Une de plus après tant d'autre ! Le tout est de s'y
mettre. Le reste, ensui e, viendra tout seul. On se demand ,
sans doute, la raison de ce début, qui p:uaitra singulier, peutêtre ? C'est bien simple : je m'exhorte, je me pousse, je m'encour:ige. Je ne sais pas si vous êtts comme moi. Cela se peut.
]e ne me crois pas unique. Le contraire aussi se peut. Ce n'est
-être qu'une bizarrerie de mon caractère. Cette bizarrerie
c'est ceci : j'ai toujours plus envie de faire autre chose que la
chose que j'ai à faire et ce qu'il faut que je néglige a pour moi
plu~ d'attrait que ce dont je m'occu~e. J'ai depuis_ quelq':e
temps ditfére11t~ travaux à mener de pair : un long récit que 1e
donne par fragments à une revue, une rubrique que je devrais
tenir au moins une fois par mois dans une autre revue, enfin
cette chronique dramatique que j'ai reprise ici, et si je l'ai
reprise c'est bien tout de même que cela m'a plu. Eh ! bien,
ces travaux mettent dans mon esprit une fantaisie dont je ne
sais trop si elle est enviable. li est une de ces trois occupations
que je préfère absolument aux deux autres. Seulement, ne

peu

me demandez pas laquelle. Je ne le sais pas moi-même. Cela
dépend des joun. Cela dépend surtout de celle dont je suis
obligé de m'occuper. Mon long récit m'intéresse. J'y parle de
moi, de ma famille : trois ou quatre personnes assez drôles, des
gens que j'ai connus quand j'étais enfant. C'est un sujet qui
m'amu e. Je me plains toujours de ne pouvoir y travailler
comme je le voudrais. Le loisir m'en est-il donné ou fa.ut-il
enfin que je m'y décide parce que le jour est arrivé ? Aussitôt
je pense au plaisir que j'aurais à écrire une chronique dramatique, à célébrer les mérites de tel auteur et de sa pièce qui
m'a fait passer une si remarquable soirée, pendant laqucJle je
maudissais le théàtre à. le voir sous cet aspect. aturellement,
le jour arrive de l'écrire à son tour, cette chronique dramatique.
Alors, l'ennui que j'ai sübi au théâtre se répand à l'avance sur
tout cc que je dois écrire. Au diable l'auteur et sa pièce et même
les compliments que des gens du même talent en ont faits !
Je pense combien il me serait pins agréable d'écrire une Gazette, sur un sujet qui me plairait, à ma guise, Libre de me
laisser aller au gré de mon caprice, sans être limité dans mon
sujet, sans avoir à rendre compte de quoi que ce soit, ni porter
aucun jugement, libre en un mot d'écrire uniquement pour
mon plaisir. Et quand enfin je m'y décide, à écrire une Gazette,
vous croyez que je suis satisfait? Hélas l c'est mal me connaître, c'est mal connaître le démon qui m'anime et cette
humeur jamais la même qui est la mienne. A ce moment-là,
c'est mon récit qui m'occupe l'esprit, c'est cela seul qui existe
pour moi, c'est à cela que je voudrais travailler et ma Gazette
ne me dit plus rien, et, comme rien ne me force, je passe ma
soirée à rêver au lieu d'écrire. Je suis là ce que j'ai toujours
été, ce que je suis encore, et pour tout : mobile instable,
distrait, incertain, jamais content de rien. Je regrette ce que je
n'ai plus, je désire ce que je n'ai pas, cc que j'ai m'est indifférent. Beaumarchais avait raison : posséder n'est rien c'est jouir
qui est tout. J'aurai beaucoup joui, par le désir plus que par la
possession. De même, je n'aurai pas écrit bien des choses, pour
avoir épuisé à y rêver le plaisir qu'elles me donnaient. ous
voyez que j'ai raiso11 de m'exhorter, de me pousser de m'encourager, puisque devant écrire cette chronique dramatique j'aurais
bien plus envie d'écrire autre chose. Ecrivons-la, cependant.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
CHRONIQUE DRAMATIQ. E

Les gens qui discutent le talent de M. Sacha Guitry comme
auteur dramatique auront-ils changé d'a is après avoir vu Jacljlltli11t ? Ils le traitent souvent d'amuseur superficiel. San
-doute, il a écrit quelques petites choses rapides et un peu Lâchées
qui souffrent difficilement qu'on les revoie. Mais comment
peut-on nier le très grand talent de l'auteur dramatique qui
nous a donné ]ta11 de La Fontaine, Deburau Le. /Teilleur de nuit,
,et cette petite merveilJe d'émotion et de vérité : les deux couverts? M. Sacha Guitry n'a pas seulement de l'esprit, ce qui
serait déjà beaucoup. Et quand je parle d'esprit, je ne parle pas
cSeulement de l'esprit de saillies ou de reparties. Je veux dire
qu'il a encore l'esprit de ne pas prêcher ni moraliser et de ne
pas tomber dans toutes les niaiseries de cette époque. 11 a également à un très haut degré le don du naturel, de la simplicité, de la vérité, une grande fines e d'observation, tout cela
nullement dénué d'une sensibilité qui se cache et ne se montre
-que pour rire d'elle-même. Quand tant d'autres auteurs, qui
pourtant se croient bien supérieurs à lui, parce qu'ils sont
gra,1 es et compliqués, ne savent que nous ennuyer avec leur
phraséologie artificielle et leurs sujets inventés, l"ui toujours
nous amuse, nous intéresse et nous touche souvent, avec des
tableau.'t et un dialogue qui sont pris dans la vie même. Je ne le
connais pas. Je ne lui ai jamais parlé. Je me suis même déro~
.devant l'invitation à faire sa connaissance. Je suis sauvage,
timide. Les gens que je ne connais pas me glacent, m'6tent tous
mes moyens. Qu:uid je me trouve devant eux, obligé de
parler, je cos que j'ai l'air bête, et c'est un air que je préfère
qu'on ne me v:iie pas. Je suis de même avec les gens que je
connais et que je n'ai pas vus depuis longtemps : je prHère ne
pas les voir. J'aurais trop de choses à dire et à entendre. Cela
m'ennuierait. Quand il m'arrive de les rencontrer dans une
rue, vivement, si je le peux, je prends une autre rue pour IC$
éviter. Quel besoin d'ailleurs de connaitre les gens ? On se fait
très bien d'eu:1. une idée sans cela. Je connai tous les dons de
M. Sacha Guitry. Je devine un rapport parfait entre sa personne et ses travaux. Cela me suffit, et à lui aussi, je pense. Si
tout le monde était comme moi que d'importuns en moins ! Je
continuerai à me contenter de le regarder avec un cenain air
quand il m'arrive de le rencontrer, ans qu'il e doute qu'il m'a

85

devant lui. U~e ,seule foi , j'~i failli lui parler à la première de
Pasteur. Il était a côté de m01 dans une baignoire. J'avais envie
de me ~ontrcr, de me présenter moi-même, et de lui dire,
comme Je le pensais : « Eh l bien, vous avez fait cette fois-ci
u~e bien fichue chose. J ne vous en fais vraiment pas compliment . .J&gt; Il st probable que nous en aurions ri tous les deux.
Comme on le voit, pour un écrivain je suis original au moins
dans mon caractère. Je laisse d'autres, plus favorisés comme
~~dam~ Aurel par C.'\:emple, de l'être dans ce qu'ils écrivent et
d ctre s1 quelconques dans leur personne.
Pour_ la première fois, je crois, M. Sacba Guitry, avec
Jacquelme, nous a donné un piêce dont le sujet n'est pas
proprement J e lui. Il a poné au théâtre une nouvelle de
M. Henri Duvernois : Morle la bile ... parue dans Je premier
volume des Œu'llres libm. On connaît M. Henri D uvemo1s~
·
C'
e5t un cont~ur ?e ,g_rand talent. li n'est pas un conte, une
~ouveJI~ ~e. lui ~u1 n ~•t son intérêt, qui ne donne du plaisir à
lire, qui n an bien mieux, ce mérite qui compte en linérnturc: ètrt: de lui, être du Duvernois, et non pas quelque chose
~e re~emblant à Ja. production courante. Je mettrai à côté
e lui M • Frédéric Boutet également écrivain de contes
et de no~vel!es, dans lesquels il y a toujours quelque cbose,
un_ dét~il d analyse, d'observation de vérité ou d'émotion,
qu'. rettem, amuse, émeut ou fait rl!ver. J'ajouterai, en ce
q~i concerne M. Henri Duvernois, que sa philosophie linéraire, le domaine de ses idées, non seulement n'est pas médiocre et froid comme cbez beaucoup d'autres conteurs mais
au _contrair~ a toujours de la généro ité, de la bonté, d; I'élévati~n, sensible e'. ~umaine, faite tout ensemble d'intelligence
et_ d '.n.dulgence. J a1 la faiblesse d'être intéressé par cela aussi.
Dirai-Je encore, avec ma manie de coo idérer les hommes
au~nt que leurs œuvres, que l'homme, chez M. Henri Duverno,s, ~aralt valoir )'écrivain, discret et effacé comme il est, att
contraire Je tant de cabotins et cabotines littéraires qui se manifestent à chaque instant et, jugeant qu'on n'imprime pas assez
leur n om, )'écnvent
·
eux-mêmes dans tous les endroits qu'ils
peuvent tr~uver. Je m'attends bien à surprendre eo écrivant
tout c~ qui précède. Je n'ai pas l'habitude de faire ainsi de,
compliments. Il parait que je suis généraJemeot méchant.

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moqueur, dénigreur, tournant tout en caricature, toujours
porté aux critiques les plus vives. On assure même que cela
tient chez moi aux motifs les plus flatteurs : je suis envieux,
jaloux, aigri, sans respect pour rien, j'ai de petites vengeances
à exercer, je me paie de mes déceptions, je n'écris ainsi que par
dépit. Un jour, je suis allé entendre réciter des vers de quelques-unes de nos muses. Je n'ai pas trouvé ces vers très poétiques et je l'ai dit. Sait-on la raison qu'a inventée Madame Aurel, que j'avais célébrée elle-même comme la muse de l'amphigouri? Celle-ci : ne pouvant rien obtenir des femmes, je me
vengeais en les attaquant. Elle n'oubliait qu'un petit détail. On
donnait, en effet, le même jour, un petit drame de Madame Rachilde qui ne m'avait pas déplu et dont j'avais dit du bien. Du
moment que j'égratignais parce qu'on m'avait évincé, si je
faisais des compliments.... On en a bien ri au Mercure.
Madame Aurel prétend aussi que si je parle si souvent de sa
personne, c'est par dépit de n'être jamais invité chez elle.
Là, c'est ma vanité qui est en jeu. On a un salon, oo ne m'invite pas, - moi qui ne vais nulle part! - donc, je critique.
De quoi se plaint-elle? Je ne manque pas une occasion de le
dire : elle est unique. Elle écrit comme personne n'a jamais
écrit. Elle a recréé la syntaxe et donné un sens nouveau ,à
tous les mots. Molière n'a pas peint une femme savante ni
une précieuse ridicule plus réussie. Elle sait très bien que malgré
ses livres, ses articles, ses réceptions, ses conférences et ses
notes à tous les journaux, elle est très peu connue. Je travaille
à sa réputation, en parlant d'elle ! Préférait-elle que je me
moque d'elle, comme fout certaines gens qui passent leur temps
à lui donner des surnoms, dont le dernier : La Femme à bardes,
pour sa ménagerie de poètes, est peut-être le meilleur? Enfin,
dernier exemple, dans un portrait d'ailleurs merveilleusement
fait sinon exact, te· directeur d'une jeune revue a exprimé
récemment cette opinion que pour persifler ainsi sans cesse je
devais êt,e diminué dans mon être physique. Bossu, probablement? li est vrai qu'au lieu d'une diminution, ce serait
plutôt là une augmentation. Tous ces gens sont bien drôles. On
pe peut écrire, à les entendre, sans arrière-pensée : ressentiment ou intérêt. Je ne serais donc pas étonné, devant le
bien que je dis aujourd'hui de M. Henri Duvemois, qu'on

CHRONIQUE DRAMATIQUE

me suppose un calcul intéressé au moins littérairement. Que
M. Henri Duvernois, lui tout au moins, se rassure. Je n'ai
rien à lui demander. Je ne songe pas du tout qu'il est un des
directeurs des Œuvres libres et je ne le flatte pas en vue de lui
porter un manuscrit. Je n'ai pas de manuscrit. J'ai dit que je
suis changeant dans mon travail et qu'il suffit que j'aie à écrire
une chose pour m'intéresser bien plus à une autre. J'ajoute à
cela de manquer complètement de patience et d'assiduité . Un
roman ! même une simple nouvelle l J'admire les oens qui
écrivent de ces choses. J'admire encore plus ceux qut'peuvent
passer un an ou deux à écrire un livre de deux ou trois cents
pages. Comment font-ils ? Comment peuvent-ils s'intéresser
pendant si longtemps au même sujet ? n'en être pas fatjgués,
lassés, distraits? Certe,S, j'aime écrire. Je crois même que je
n'aime que cela au monde, - avec le plaisir de ne rien faire,
de rêver, seul, silencieux, assis dans un bon fauteuil. Mais quoi
qu~ j'écrive, et si fort que cel:l me plaise, quand j'ai atteint
quinze pages de mon écriture, qui équivalent à peu près à quinze
~~es d_e cette revue, il ne faut pas m'en demander plus que
J aie fi01 ou non . Mon entrain est à bout, j'ai déjà commencé à
penser à autre chose, l'intérêt est épuisé pour moi, j'ai besoin
de changer, et plutôt que de poursuivre si je n'ai pas fini, je
tourne court, je termine au petit bonheur, laissant au lecteur
si j'en ai un, le soin de s'imaginer à sa guise ce qui aurait d~
suivre. Je n'ai donc rien à proposer à M. Henri Duvernois.
P~urquoi j'ai parlé de foi comme je l'ai fait plus haut? Mon
Dieu ! c'est bien simple. C'est pour la même raison que tout ce
· que j'écris. Je connais, pour avoir vu ses manuscrits et ses
épreuves, la façon d'écrire qu'avait Paul Adam, et, je Je disais
de son vivant, je Je tiens pour un sot littéraire, ampoulé,
fumeux et illisible. Je lisais, ces jours-ci, sur son compte des
articles dithyrambiques qui me faisaient bien rire. Cet ho~1me
qui demandait, au début de la guerre, qu'on formât une légion
de tous les civils décorés de la Légion d'honneur ! On mesure
la _nia:serie_ d'un homme, à une telle idée. Il m'arrive quelquef~1~ d ouvnr les romans de M. Paul Bourget, petits, prétentieux,
mais. On n'est pas plus comique par le sérieux guindé et l'air
grand monde que ce penseur et ce moraliste. J'ai horreur de
Flaubert, que je ne puis lire, qui me fait pitié pour son artisterie

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de style, sa rhétorique déclamatoire, et je le tiens sur ~e point
pour le contraire Ju vé rit.,ble écrivain. C'est de llll, aprt!s
Jean-Jacques et Chateaubriand, que nous vient toute la mauvaise littérature d'aujourd'hui. Que sont-ils, eux et bien d'autres,
à côté de !'écrivain admirable comme sensibilité, intelligence
supérieure, spontanéité de l'expression, liberté morale la plus
complète que je ne nommerai pas et qui m'a donné de si vifs
plaisir que je voudrais être seul à le connaître ? Il m'arrive de
dire et d'écrire ces choses, comme j'en dis et écris bien
d'autres. Pourquoi ? Par plaisir, d'abord, c'est le premier
point et le plus important pour moi. Ensuite, parce que je le
pense. Et je me retiens d'ajouter : parce que c'est vrai. Je me
moque bien, après cela, de ce qu'on peut dire de moi, en bien
ou en mal. Je profite de l'occasion pour l'apprendre à ces messieurs et dames qui me prêtent de si jolis mobiles pour les
petites choses que j'écris. Je n'ai qu'un nuage à mon ciel,
c'est que je ,·oudrais bien avoir du talent et que, souvent, je
ne m'en trouve guère.
Mais je reviens à la Jacqueline de M. Sacha Guitry. Je vous
ai parlé du grand talent de M. Henri Duvernois. L'idée maitresse de la pièce lui revient, puisqu'elle n'est que la mise à la
scène de sa nouvelle. Pourtant lisez Murie la bite ... et allez
voir Jacqueli11e. Vous verrez le merveilleux travail dramatique
de M. Sacha Guitry et si les gens qui le jugent seulement sur
ses côtés d'amuseur sont dans le vrai. Ce n'est pas trop dire
qu'il a encore augmenté les mérites et l'intérêt de la nou,·elle.
Si rare est le fait, les œuvres littéraires portées à la scène s'en
trouvant généralement diminuées, qu'il vaut d'être signalé.
M. Sacha Guitry a resserré, condensé, écrit un dialogue extrêmement plein et bref et atteint par là à une force d'impression
étonnante. Par exemple, ie personnage de Jacqueline oe paraît
pas. C'est un personnage dont il est seulement question dans la
pièce, dont parlent les autres personnages, rien de plus. Mais
la manière dont ils en parlent est si vivante si pénétrante, que
pendant toute la partie du premier acte qu'il est question d'elle,
jusqu'au moment qu'on apprend qu'elle est morte, on s'atte.od à
la voir entrer en scène er prendre part à l'action comme les
.1utres. Même les modifications, les changements qu'a apportés
M. Sacha Guitry ont servi l'intér!t de la pièce. Un des persoo-

CHRONIQUE DRAMATIQUE

nages, Vinceloo, dans la nouvelle de M. Henri Duvernois, est
employé de ministère. Dans Jacquûine, il est peintre. Etant
peintre, il parle de son art. J'en appelle à ceux qui l'ont
entendu. Il n'est pas de mots plus délicieux, plus sensibles, plus
vrais, d'un artiste sur son art, avec ses scrupules, ses hésitations,
ses doutes, ses illusions et la distance qui sépare -la réalisation
de la conception. Ce changement a fourn.i eo outre à M. Sacha
~uitry un élément très dramatique, quand Je mari de Jacqueline devant son portrait, œuvre de Vincelon, étrangle, pour
la veuger, la femme qui l'a tuée . Sans doute, cette fin de la
pièce, - la même que dans la nouvelle, - peut sembler un
peu mélodramatique. Sans doute aussi, le personnage principal, après le changement qui s'est fait en lui depuis la mort de
Jacqueline et sous l'effet des réflexions qu'il a faites sur ses torts
de mari, peut sembler manquer à ses sentiments de pardon en
tua~t ainsi à son tour. Mais on peut répondre à cela que, brutal
et noient foncièrement, le changement n'a pas pu modifier bien
pr~fondément son caractère, et que celui-ci réveill~ par le ch:1gnn et la provocation, il est revenu tout à coup à sa vraie
nature. Ce sont d'ailleurs là des détails sans importance dans
cette œuvre pleine des sentiments les plus vrais et les plus touchants, exprimés dans ur, style admirable de brièveté et de simplicité, et dont la force d'impression sur le spectateur est très
~ode, sans rien qui sorte de la vraisemblance. L'interprétation est hors de pair, avec M. Lucien Guitry, M. Berthier et
Madame Yvonne Printemps, à qui je finirai par trouver encore
plus de talent dans les rôles difficiles que dans les petits rôles
simplement amusants.
J'en suis désolé pour M. Paul Fort, mais j'ai rarement vu
une pièce plus ennuyeuse ~ue son Louis XI, pourtant o; curieux
homme .11. On se demande en vain la signification de ces tableaux
s~ns lien entre eux. On se demande même, car c'est, pour partie, de l'histoire de France, et si loin de nous qu'on l'a tout à
fait oubliée, ce que sont, par rapport les uns aux autres, chacun
de ces personnages qu'on entend discourir. C'est aussi de la
poésie, parait-il ? Je ne l'ai vue, pour ma part, cette poésie, à
aucun endroit de la pièce. Tout cela m'a paru verbeu..'\, terne,
déclamat~ire inutilement, et incohérent. La , 1érité manque, et
la fantaisie est médiocre. j'ai lu dans quelques journaux des

�LA

OUVELLB REVUE FRA ÇAISB

-éloges attendrissants sur une certaine petite ballade délicieuse
du Petit Louis XI qu'un acteur dit au premier tableau. J'ai bi n ·
vu un acteur qui avait l'air de réciter quelque chose à des comparses assemblés autour de lui mai il se tortillait si bien en
récitant, sans doute pour se mettre d'accord avec le maniérisme
de son texte, que je n'en ai pas entendu une s llabe. Il faut
attendre toute une soirée, c'est long ! le sixième et dernier
tableau de cette pièce pour voir et entendre quelque chose qui
semble enfin avoir un peu de sen . Encore est-il joué le plus
-déplorablement du monde, comme beaucoup d'autres parties de
l'œuvre . Je ne me doutais pas que M. Duard, que je rencontre
souvent et qui a l'air si simple, pouvait être à ce point un comédien déclamatoire, emphatique et puéril, et d'un vieux jeu à
rend re jaloux M. Raphaël Dufl.os lui-même. Je connais M. Dauvillier depuis longtemps et je ne me suis pas étonné de le voir
ridicule uae fois de plus. On ne peut d'ailleurs retenir de toute
l'interprétation que M. Chambreuil, un comédien de grand
1alent et qui a été, comme à son habitude, remarquable dans un
rôle, - mauvais, - de duc de Bourgogne dont je ne sais guère,
je l'avoue, et je ne chercherai pas à le savoir, ni l'importance et
le rôle exact dans la pièce, oi ce qu'il est par rapport aux autres
personnages. Louis Xl curieux homme, sons le rapport des décors
et des costumes, a été monté à l'Odéon fastueusement. Pour
parler comme Shakespeare, qui n'a rien à voir dans cette affaire,
c'est là beaucoup de bruit pour rien.
M. François Fonson, l'auteur dramatique belge, dont on a
joué plusieurs pièces avec grand succès, a donné au Théâtre des
Arts, en collaboration avec M. Jean Kolb, une nouveauté :
Le Cominde Valparaiso . Le premier acte est charmant de bonhomie, de finesse, d'observation, avec le ton comique le plus juste.
La suite est malheureusement insignifiante, dans son assemblage
de lieux communs dramatiques.
Aux Variétés, La Revue des Variétds, de MM. Rip et Régis
Gignoux, a des parties amusantes, comme toutes les revues. On
y voit M. Signoret, qui est un fantaisiste de grand style . Une
scène nous montre La Fontaine, revenu au milieu de nous, et
ayant refait ses fables selon la morale de notre époque. Auquel
&lt;ies deux auteurs appartient cela ? Je veux dire lequel des deux

9I

-CHRONIQUE DRAMATIQUE

l'a trouvé et écrit? li y a là autant d'esprit que de finesse dans la
satire légère .
Je ne suis pas très fort en fait de Cubistes et de Dadaïstes.
Ce qu'ils font est fort loin de mes go1;1ts, je ne saurais rien en
dire de précis et je ne sais même par trop si je ne les confond
pas les uns avec les autre.s. Je lis cependant quelquefois les
feuilles que ces messieurs publient et J'y trouve souvent des
.choses qui ne me déplaisent pas, hardies, originales, quelquefois même pleines de bon sens. Vous penserez comme
moi, j'en suis sûr, en lisant ces quelques pensées ou aphorismes, comme vous voudrez, que j'ai relevés au cours de mes
lectures.
Ceci, de M. Erik Satie : o: Toute ma jeunesse on me disait :
Vous verrez, quand vousaurez cinquante ans. J'ai cinqu:lnte ans.
Je n'ai rien vu. »
Ceci, de je ne sais qui: o: Si vous voulez avoir des idées propres, changez-en comme de chemises . .,,•
Ceci encore, également de je ne sais qui : o: Les hommes couverts de croix font penser à un cimetière . .,,
Bien des gens qui disent pis que pendre des Cubistes et des
Dadaïstes n'ont rien écrit qui vaille uae seule de ces petites
-choses. J'ai tenu à vous les faire connaître pour mettre un peu
.d'esprit dans cette chronique .
!dAUlUCE BOIS

RD

�NOTES

NOTES

LITTÉRATURE GÉNÉRALE
LES PROPOS D'ANATOLE FRA CE, par Pattl Gsell
(Grasset).
Il n'est personne, en France et à l'étranger, qui n'ait reconnu
que le prix Nobel a été décerné cette année au plus grand écrivain français d'aujourd'hui. M. Anatole France est entouré
d'une vénération à laquelle les Propos que publie M. Gsell
n'ajouteront pas grand'chose. Il y a moins à glaner dans c~s
entretiens que dans ceux que le même auteur nous rapportait
de Rodin; les matinées de la villa Saïd ne laissent pas beaucoup
plus de matière aux: Eckermann bénévoles_ qu'aut~efois les
dîners Magny. A moins que M. Gsell ne soit un p10c~:sansrire ... Alphonse Allais écrivait parfois des A la mamere de
Sarcey, que nous rappellent curieusement tels propos de
M. Bergeret :
Si les Bretons compreoaieot notre langue je crois qu'ils acce~teraient facilement le collectivisme. Ils y sont préparés par la pratique
des biens communaux, qui sont nombreux chez eux, comme dans
tous les pays pauvres... Par malheur nous n'avons pas d'orateurs
sachant leur patois.
L'alcoolisme aussi leur est funeste .
Ce qui est certain, c'est que durant mon dernier séjour à Quiberon ils m'ont paru fort arriérés.
n'appliquent aucune des nouvelles méthodes de pêche. C'est
au petit bonheur qu'ils vont à la rencontre du poisson.
Ce qui m'a confirmé dans mon jugement défavorable sur leur
intelligence, c'est une conversation que j'ai saisie entre deux Bretoooes.

Ils

J'arrête ma citation, car ici M. Bergeret retrouve. un charmant sourire, et cette couversation l'induit en des Jugements

93

de haute philosophie sur l'amour. Nous mettrous donc le livre
de M. Gsell non à côté du Journal des Gonco1Jrt, mais tout près
des Mémorables de Xénophon et des Vies de Diogène Laërce.
L'un et l'autre sont sévèrement jugés à cause de !'insignifiance (?) des propos qu'ils nous rapportent l'un de Socrate et
l'autre de Diogène le Cynique. Excellente raison pour croire que
ces propos sont vrais. Les entretiens de M. Bergeret, s'ils eussent
été recueillis par M. Goubio, eussent comporté fort peu de
substantifique moelle. Il fallait Platon à Socrate et M. France à
M. Bergeret.
ALBERT THJBAODET

*

* *

LE PASSAGE DE L'AIS E,
Cahiers Vens, Grasset).

par Emile Clermont.

(Les

Je me demande si M. Daniel Halévy en publiant ce cinquième

Cahier Vert s'est rendu compte de l'arme qu'il pourrait devenir
entre les mains d'antimilitaristes intelligents. Jamais encore acte
d'accusation plus écrasant n'avait été dressé contre l'impéritie
et la sottise du commandement français de 1914 que ce récit,
rédigé sur l'ordre de son colonel par le sergent (ou le sous-lieutenant) Emile Clermont, du passage de l'Aisne et des combats
soutenus sur le plateau de Nouvron par le 238e d'infanterie,
entre le 13 et le 21 septembre 1914.
Les « directives » données à Oermont par son chef de corps
sont évidentes dès les premières pages : mettre en valeur la conduite du régiment et de. son commandant au cours de ces dures
journées, et aussi rejeter sur le Général de Division toute laresponsabilité des lourdes pertes subies par le 2 38...
Fain: traverser l'Aisne en plein jour à tout un régiment, sous
les vues et le canon de l'ennemi, sans nécessité pressante, au
lieu d'attendre la nuit ; emprunter à un colonel une compagnie
sans lui dire ce qu'on en veut faire ; enlever les trois-quarts de
sa troupe à un capitaine qui part à la contre-attaque sans même
Yen prévenir, voilà de quoi convaincre en elfet ce général d'incapacité notoire et d'affolement caractérisé.
Mais que dire de la façon de manœuvrer du chef de corps,
des chefs de bataillon et de compagnie dont Clermont a mission
de chanter les louanges ? Que dire de ce chef de corps qui, à
proximité de l'ennemi, au lieu de largement articuler ses troupes,

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISlr

traine après soi eo un seul bloc tout son régiment, le rassembleen masse aux. endroits les plus propres à attirer les obus (une
ferme occupée par des batteries françaises en action, un parc de
château, etc ... ). Et la manière dont les compagnies marchent all
combat a de quoi scandaliser le plus jeunet des petits aspirantsde 1918. Et l'entassement des effectifs dans les tranchées à raison d'un homme par cinquante centimètres courant I Et le
mépris de toutes les règles du service de st1reté en station qui
prescrivait une ligne de surveillance nettement différenciée dela ligne de résistance !
Je ne crois pas qu'uu seul vétéran de l'armée Maunoury et de
l'année Franchet d'Espérey, qui bordaieut l'Aisne en septembre t 4, puisse lire les pages de .Clermont sans revivre tous
ses accablements et toutes ses colères d'alors devant les boucheries inutiles qui se succédaient.
Le Passage de l'Aisne a un autre intérêt, intérêt de premier
ordre pour l'historien qui fut en son temps soldat. C'est, à rua
connaissance, le seul récit organique, cohérent et complet d'un
combat de 1914. li est l'œuvre d'un universitaire rompu aux
disciplines de l'histoire, d'un romancier et d'un psychologue de
grande classe, et enfin d'un acteur. Ce récit est-il vraiment complet est-il seulement exact ? Aucun combattant sincèr.! ne l'admettra. Cet échec d'un Clermont a une importance énorme, car
il semble bien qu'on puisse en conclure l'impossibilité d'écrire
des récits de batailles. On analyse, on étudie un combat, -on ne
le raconte pas.
Emile Clermont a, pour composer son récit, apparemment
utilisé plusieurs sources très différentes : d'abord sa mémoire et
son carnet de route ; en second lieu, le carnet d'ordres reçus et
donnés par son chef de corps, le journal de marche du régiment,
les situations-rapports, peut-être quelques comptes-rendus de
chefs de bataiHon, de compagnie ou de section, des motifs de
citation ; en troisième et dernier lieu, les témoignages oraux
et peut-être écrits de soldats et d'officiers ayant pris part aux
combats. Il avait donc puisé à toutes les meilleures sources et
aux seules directes. Et cependant son récit n'est pas véridique.
C'est que le combat est un agglomérat d'infioiment petits.
qu'on reste impuissant à dénombrer. La mort d'un agent de
liaison suffit à entrainer un désa'stre ou une victoire. Oermont

NOTES

95

le s~i~ : aussi son récit ab~nde-t-il en traits relatifs aux agents.
de ha1son. Sans doute est-11 complet sur ce chapitre, et c'est le
seul où il soit loisible de l'être, car les avatars des porteurs d'ordre, qui circule!.lt d'un échelon de commandement à un autre.
sont toujours connus et gardés aux archives.
·
Mais sur l'évolution et l'issue du combat combien d'autres« infiniment petits » influent autant que les porteurs d'ordres t
Et ce sont p~écisément ceux-là qui sont au cœur du combat, qui
forment le tissu même du combat et qu'on ne peut atteindre.
On ne peut les atteindre pour toutes sortes de raisons : parfois-.
parce que les acteurs sont morts; parfois parce que les comptesrendus sont truqués, souvent parce que les acteurs eux-mêmes
o~t accompli sans s'en apercevoir un acte décisif.
Il faudrait des pages pour démontrer l'invraisemblance de
bien des détails du combat du 20 septembre tel que le rapporte
Clermont. Con.statons simplement qu'on y use de la baïonnetted'une façon bien continue et qu'on y agit avec une continuité
surprenante, alors que les hôpitaux ont soigné un nombre insignifiant de blessures par arme blanche et qu'un combat se
compose surtout pour la troupe d'interminables attentes.
La narration d'Emile Clermont n'en est pas moins de premier
~rdre. Pour chaque phase, il définit les quatre éléments essentiels,.: le terrai_n, l'état-major, les officiers de troupe, les soldats.
Et s t1 ne parY1ent pas à conter le combat, il en fournit l'atmosphère. So~ Passage de l'Aisne est un document psychologique
d'une vérité totale sur l'état d'âme des chefs et de la troupe après.
la Marne.
Quant au style, il est parfait de implicité, de netteté et d'aisance. Son grand air de ressemblance avec celui des Mémoires
de Marbot surprend : il serait curieux de savoir si Clermont a
pratiqué Marbot avant de rédiger son récit, ou bien s'il n'y a la
que rencontre fortuite.
BE 'JAMJN cRf.:MtEUX

"'

* *

... MAIS L'ART EST DIFFICILE (IIe série), par Jar.ques
Boulenger (Plon- ourrit).
.«-. Comme une fable est plus inttressante que sa morale, en
cntique les considérants sont plus intéressants que la sentence »
déclare M. Jacques Boulenger dans sa préface, page xu. Décla~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ration assei décourageante puisqu'il ne la formule qu'après
.avoir proclamé l'impuissance scientifique, dogmatique et historique de la critique. Empirisme et im?ressi~nnisme, voilà,
selon lui, son seul lot, et le goût, son umque pierre de touche.
S'il fallait donner un sous-titre à l'ounage de M. Boulenger,
on choisirait donc volontiers celui de "Considérations critiques»
plutôt que celui de « Jugements critiques ». Ce n'est pas que
M. Boulenger craigne de conclure ou d'afficher pr~férences et
antipathies, mais c'est qu'il a avant tout le souci de mettre
en équation chaque problème et d'en examiner to~tes. les s~luti'oos possibles, et non point seulement celle qui lm parait la
meilleure ou la plus élégante. (D'où parfois un manque de
,concision, mais peut-être inévitable.)
C'est, dans chacune de ses études, à une discussion loyale,
nourrie, d'une entière bonne foi que M. Boulenger nous convie.
Il fournit en faveur de \'écrivain qu'il n'aime pas et que nous
chérissons des arguments auxquels nous n'avions pas songé, et
inversement, il signale chez celui qu'il aime des faiblesses qu_e
nous, qui ne l'aimons point, n'avio~s pas aperçue~. _Ja~a1s
chez lui ne se rencontrent cette malve, !lance, ce mépns a peine
déauisé ou cette rosserie qui nous gâtent certaines pages critiq~es de Lemaitre et même de France. L'ironie en critique est
une arme déloyale.
Le second mérite de M. Boulenger, dont la culture a de profondes racines dans le passé national, est de situer les œuvres
qu'il étudie dans une tradition, d'en démêler les ,te~a~ts .et
aboutissants. Façon polie de montrer le manque d ongmaltté
de la plupart, sans doute, mais plus encore souci de mon~rer la
continuité de toutes les belles traditions littéraires françaises et
ôe combattre ceux qui prétendent ne conserver qu'une ou
oeux ou trois de ces traditions et condamner les autres sans
appel.
,
Un troisième mérite de M. Boulenger, c est le courage avec
lequel il affronte les grandes discussio~s « de base», si l'on
peut dire: problème du style, steodbahsme, dandysme, naturalisme, etc ... li s'y mootre' excellent.
.
.
M. Boulenger a bien fait de préciser ses préférences httératres
et de dérouler tout au long ses théories sur l'art d'écrire. On
souhaite à présent lui voir appliquer sa lucidité, sa finesse et

.

NOTES

97

son art dialectique à des sujets moins fi: de tout repos "•
à l'étude d'œuvres et d'hommes nouveaux. Débrouiller le chaos
actuel de la littéràture, et, parmi les grands talents qui se font
jour, discerner les stériles et les féconds, voilà une tâche digne
de M. Boulenger.
BENJAMIN CRÉMIEUX

•••

VIES IMAGI AIRES, par Marcel Scbwob (Crès).
]'aime que Marcel Schwob écrive : « L'Art ne désire que
l'unique » . La vie d'un héros me touche davantage si j'en connais un détail singulier plutôt que les grands événements qui la
composent. L'attitude de Jeanne d'Arc sur le bûcher, celle de
apoléon à Sainte-Hélène ne M'intéressent pas et je ne m'en
souviens plus, mais je n'ai pas oublié que « Scaliger frémissait
à l'aspect du cresson » quoique je ne sache plus aujourd'hui où
j'ai pu lire cette belle phrase. Je sais que l'assassin Burger ôta
son chapeau devant les restes de sa victime enterrés au pied
d'un arbre du bois de Clamart et je ne me rappelle pas sans
intérêt qu'un oncle de mon père rechercha le mouvement perpétuel.
L'œuvre de Marcel Schwob n'est pas une annexe du Musée
Grévin. Empédocle, Crates, Paolo Uccello, le Capitaine Kid,
ces mannequins ne sont pas morts et nous les voyons aux prises avec les difficultés de la vie. Une biographie de Marcel
Schwob possède pour moi les mêmes qualités d'évocation qu'un
bai-kai d'un poète japonais ou d'un poète français, Jean Paulhan, Paul Eluard. Ce livre procure une volupté de l'esprit qui,
pour être solitaire et un peu artificielle, n'en est pas moins
douce.
GEORGES GABORY

LA POÉSIE
ADONIS, par ]ea11 de La Fontaine, avec une introduction
de Paul Valéry (Au Masque d'or).
Sous le titre général de« Florilège Français », M. J. L. Vaudoyer se propose de publier des œuvres littéritires appartenant
aux quatre derniers siècles, chacune d'elles étant accompagnée
d'un essai dô à la plume d'un écrivain contemporain. Le premier volume de cette collection est !'Adonis de La Fontaine, au
7

�98

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

NOTES

99

sujet duquel M. Paul Valéry a écrit quelque trente pages d'une
prose délicieuse, parfaitement digne des beaux vers qui viennent ensuite. Avant d'aborder le commentaire d'Adonis, l'auteur du Cimetibe marin définit la condition du véritable poète,
laquelle ne saurait être l'état de r!ve.

&lt;&gt;bscure qui pâlit sur le papier, le public n'a jamais que le quart ou la
moitié de la poésie que nos poètes ont dans leur génie ; ils gardent
toujours, quoique ma.lgré eux, une bonne partie de leur secret. JJ

« Je n'y vois, écrit-il, que recherches volontaires, assouplissement
des pensées, consentement de l'âme à des gênes exquises, et le triomphe

placé. Au fond, avec mille nuances délicates, avec les images
les plus heureuses, et surtout l'accent émouvant de l'expérience
personnelle, M. Paul Valéry, dans la première partie de son
'1iscours ne dit guère autre chose que cela.
Il s'agit maintenant de déterminer le mode d'expression.
Malgré toutes les précautions oratoires et tout le soin qu'il
prend de ne pas heurter ceux qui réduisent les règles prosodi.ques « à l'observance des lois naturelles de l'âme et de l'ouïe»,
M. Valéry décide en faveur des règles anciennes. Son choix, à
œ qu'il parait, ne s'est pas fixé par caprice : ce fut mariage de
raison ; la passion n'est venue qu'après comme une grâce méritée. Nos pères estimaient fort, dit-on, de telles alliances, et
fondaient volontiers des espoirs sur les fruits d'aussi sages
amours. M. Valéry fait du reste la part belle à « la liberté ».
Elle est si séduisante, concède-t-il ; « elle l'est particulièrement
pour les poètes. » Au vrai, lajiberté prosodique flatte surtout
leur vanité, chacun étant assez enclins à faire « de son oreille et
de son cceur un diapason et une horloge universels ~, à ne
suivre d'autres lois que celles qu'il déduit de ses propres erre-ments.
Observons toutefois que l'anarchie prosodique a peu
d'adeptes déclarés. Tout poète se flatte d'obéir à des lois, des
lois faites à son usage, sur mesure, mais enfin des lois. Nul ne
se fait gloire d'être un fol ou un insouciant, tout de même
que les peintres, après avoir oublié, négligé ou rejeté toutes
les règles communes, s'évertuent à la recherche de nouvelles
.1litciplines !
Mais M. Valéry, s'adressant aux partisans de cette prétendue
liberté, ne songe qu'aux poètes. Avec une ironie secrète, qui a
bien du charme, il vise au point sensible et feint de s'intéresser
à leur gloire. e risquent-ils pas, en inventant une règle qui
leur soit personnelle, « d'!tre mal entendus, mal lus, mal déclamés » ? Aussi tâche-t-il à leur montrer l'avantage de l'ancienne
prosodie dont l'arbitraire, à son avis, n'est pas plus grand que

perpétuel du sacrifice. Celui qui veut écrire son rêve doit être infiniment éveillé..... Qui dit exactitude et style, invoque le contraire du
songe ; et qui les rencontre dans un ouvrage doit supposer dans son
auteur toute la peine et tout le temps qurtl lui fallut pour s'opposer à
la dissipation pennaneote des pensées. »
Cette juste remarque n'est pas seulement le résultat d'une spéculation critique : elle est encore le fruit de l'expérience de
M. Paul Valéry, dont l'ceuvre tout entière est une longue
méditation, pour~uivie tantôt dans la sérénité, tant6t dans l'angoisse, de ce qu'Edgar Poe appelait la f ttiese du poème. Sentir
n'est rien, pour l'artiste, sam la mémoire ; et le don poétique
est une spécialisation de la mémoire. « S'opposer à la dissipation des pensées .... dit M. Valéry, ... changer ce qui passe en ce
qui subsiste », et Montaigne : « Le travail est à l'accouchement
et non à la création. » C'est une vue de simple bon sens, et
Saint-Marc Girardin, qui se faisait gloire de cette humble vertu
intellectuelle pour laquelle les romantiques affichèrent un dédain
profond, a fort bien marqué « l'intervalle inconcevable »,
comme dit M. Valéry, qui sépare la conception de l'expression:
« Quand l'auteur est face à face avec son idée encore pure et vierge,
c'est alors vraiment qu'il jouit du commerce des dieux ; il n'a eu encore
ni les embarras ni les gênes de l'expression ... L: idée n'est pour lui
qu'une inspiration et qu'une émotion intime. Mais bientôt il veut
mettre au dehors ce qu'il a au dedans de lui-même ; il veut faire sortir
de son front cette minerve conçue dans son cerveau ... Alors commence
la lutte contre le style et contre 1es mots. Il veut exprimer son émotion
telle qu'elle est ; il ne le peut. Ce qui était si pur et si beau comme
inspiration encore indistincte et confuse, d'abord s'obscurcit comme
pensée, puis enfin, comme phrase, s'évanouit. Il avait du génie au fond
du cerveau ; sur le papier, il n'est plus qu'un sot ...
... Ainsi, par cette disproportion entre la pensée et le terme, entre
l'jmage qui brille, vraie et pure, dans le cerveau, et l'image terne et

Qu'on •euille bien excuser cette longue citation en faveur de

1a clarté dans laquelle le problème qui nous occupe se trouve

�100

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

celui du langage. Et M. Valéry de pousser son apologie du
vers régulier ; j'oserai dire qu'il la pousse trop loin et dans
une direction quelque peu hasardeuse. Cette loi « asse;: insensée, toujours dure, parfois atroce », est-il vrai qu'elle soit arbitraire à ce point ? Ou plutôt la prosodie de Malherbe n'est-clic
pas l'aboutissement logique d'une longue évolution conforme
au génie de la langue ? Voit-on que cette évolution ait été
marquée seulement par l'établissement de contraintes nouvelles ? Tout au contraire. Le langage poétique, au début du
xvn• siècle, est infiniment plus libre, moins gêné dans des
tourments artificiels que deux siècles auparavant. A la vérité,
les règles de la prosodie classique sont les vraies lois naturelles
de notre langue poétique, non pas sorties du cerveau d'un
législateur (Boileau lui-même n'a fait que rédiger le code du
meilleur usage poétique en son temps), mais découvertes
progressivement et adaptées aux changement:; de la langue
vulgaire. Leur fixité n'est qu'apparente et leurs exigences
mêmes n'ont rien d'inhumain. M. P:ml Valéry n'est pas de
cet avis : « Les exigences d'une stricte prosodie, écrit-il,
sont l'artifice qui confère au langage naturel les qualités d'une
matière résistante, étrangère à notre âme, et comme sourde
à nos désirs. Si elles n'étaient pas à demi-insensées, et qu'elles
n'excitassent pas notre révolte, elles seraient radicalement absurdes. »
Pourquoi donc ? Encore une fois, et M. Valéry lui-même le
note ailleurs, elles n'excitent que la révolte de l'orgueil, alors
qu'au contraire la raison et la sensibilité d'un vrai poète s'en
accommodent fort bien. Au xv• siècle, les rhétoriqueurs imaginèrent des obligations factices qui dans leur infinie complication
constituaient en effet la plus conventionnelle des disciplines,
celle-là même qui, beaucoup plus justement que la prosodie
traditionnelle, mériterait d'être comparée par M. Valéry aux
règles du jeu d'échecs. Encore faudrait-il démontrer que les
dites règles ue sont pas le fruit d'améliorations successives
apportées à un jeu plus rudimentaire, comme on a vu de nos
jours le bridge dériver du whist, puis le bridge primitif engendrer le bridge aux enchères, puis le bridge o: opposition », par
le bridge &lt;&lt; au plafond », en attendant quelque complication
nouvelle toujours possible, puisqu'il s'agit bien, en l'espèce, de

IOI

NOTES

constructions arbitraires 1 • A la vérité, le génie d'une langue
est une contrainte invisible plus générale, qui embrasse et
limite toutes les autres; quand l'imagination des législateurs
ou la présomption des poètes rebelles s'aventure au-delà, elle se
perd dans le néant des systèmes gratuits.
Mais sans doute M. Paul Valéry n'est-il pas, au fond, très
éloigné de cette manière de voir. S'il s'est efforcé de justifier la
prosodie traditionnelle par d'autres raisons que celles qu'on met
en avant d'habitude, c'est peut-être qu'il a craint, en prenant
ces dernières à son compte, de piquer trop mollement l'attention
des esprits prévenus en faveur de la nouveauté et qu'on ne convainct guère sans les déconcerter d'abord.
Ce qu'il avance touchant l'heureux effet d'une discipline
.acceptée nous remet en mémoire le vers de La Motte, que le
poète des Odes et du Serpent aurait mauvaise grâce à renier :
Dam Ta contraiflte rif!'o11re11se
01i l'esprit semble resserri,
Il acquiert cette force beurmse
Qui l'm:ve au plus baut degré.
Tel/$ datlS les canaux, pressée
Avec plus de force élancee,
L'onde s'tlève dans les airs ...

Certes, le poète qui suit la règle classique ne peut pas tout
dire, mais tout n'a pas besoin d'être dit et la plus stricte contrainte offre bien moins de dangers que la faculté de tout dire.
Nul ne saurait se flatter de nous rendre la sensation dans sa
fraîcheur originelle, de transporter la natu're telle quelle dans
une œuvre d'art, sans tomber dans un réalisme ou dans un
impressionnisme qui n'ont bientôt plus rien d'humain. La poésie, comme la peinture, est art d'imitation, et de même que le
plaisir de l'imitation est plus vif quand celle-ci est obtenue par
les moyens les plus imprévus, ainsi le plaisir d'une expression
.achevée est le plus délicat et surtout le plus durable. Vart
-suprême est justement de ressusciter dans l'esprit du lecteur
cette féerie intérieure de la conception q:.i'il faut bien renoncer
à projeter telle quelle sur le papier.
1 , _Encore_ les habiles au bridge sont-ils fondés à penser que leur jeu
fa von a aussi son génie propre.

�102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

Aussi bien, quand M. Paul Valéry nous entraîne à sa suite
dans « l'arcane de la génération des poèmes », on ne saurait
souhaiter guide plus subtil ; et pour quic-0nque se plait à méditer sur« l'acte même des muses :., c'est un enchantement que
cette promenade au labyrinthe d'Apollon.
.
Ayant ainsi disposé le lecteur à mieux entendre le poème de
La Fontaine, M. P.aul Valéry en entreprend la lecture commentée. Ici aucune réserve n'est de mise ; il faut rendre les armes à
tant de sagacité dans la dilection, à tan.t de clairvoyance dans
l'amour. Voici une remarque qui avait déjà été faite, mais non
pas avec la même netteté : cr Dans les vers, tout ce qui est
nécessaire à dire est presque impossible à bien dire. ]) D'où la
nécessité d'écrire des vers plats. C'est à quoi se refusait Mallarmé, c'est à quoi M. Valéry lui-même ne se résigne qu'à son
corps défendant. Mais il y viendra. li y viendra parce qu'il a
quelque chose à dire, et qu'il nourrit des pensées complexes
qui veulent être expliquées, élucidées, encbaînées. C'est là qu'intervient l'art des transitions, le plus délicat de tous, selon Boileau, qui reprochait à La Bruyère d'en avoir éludé la difficulté ;
un art où La Fontaine excella, et dont il a donné maint exemple
étonnant dans ces Contes dont M. Paul Valéry fait trop bon marché. Pour aimer Adonis, faut-il mépriser la Courtisane amoureus~
et refuser d'admettre plusieurs genres de poésie, entre l'expression lyrique toute pure et le discours didactique ? M. Paul
Valéry trouve admirable« l'attaque 11 de la partie finale, la plainte
funèbre de Vénus. Jamais l'art des vers ne fut poussé plus loin.
Prile{-moi des soupirs , 4 i•ents, qui Sllr vos ailes
Portdtes à Vénus de si tristes 1WUvelles ...

De pareilles beautés d~courageraient d'écrire si l'on ne les
oubliait, ou si l'habitude n'en émoussait l'éclat. Mais cette transition pleine d'énergie et de grâce est d'autant plus frappante
que les précédentes étaient plus simples :

NOTES

103

en l'occurrence par quelque dépit secret de ce que La Fontaine

ne soit pas suffisamment sensible à ces torturés nobles et cruelles
qui sont pour le poète de la Jeune Parque le prix de sa fidélité
aux disciplines classiques.
Martyr docile, innocent "'rnfanmé
Dont la farvmr attise le mpplice,
tel nous apparaît M. Paul Valéry. La Fontaine porte plus
allègrement ses chaînes. Aussi ces deux captifs ressemblent-ils
à ceux de Michel-Ange, que l'auteur d'Adonis a dépeint ( dans
une lettre à sa femme) :
L'un toutefois de so,~ destin soopùe,
L'autre parait mi pe11 moins mutirié.
Henreux captifs ...
Oui, heureux captifs l et l'on conçoit que M. Paul Valéry ait,
malgré tout, préfé.ré son esclavage, quitte à en exagérer un peu
les rigueurs, à cette liberté dont il a vu d'autres poètes, ses
contemporains, tirer tan~ de vanité et si peu de bénéfice,
Sans doute, dans sa dévotion à la muse régulière, il entre
un grain de masochisme. Mais il sait bien etil laisse clairement
entendre, avec cette décence noble qui donne tant de prix à sa
pensée et à son verbe, qu'il a choisi la meilleure part.
ROGER ALLARD

LE ROMAN

BATOUALA, par René. Maran (Albin Michel).
Le Prix Goncourt vient d'être attribué à cet ouvrage. Les
membres de l'Académie ont eu quelque mal à se départager et
seule la voix du Président que les statuts déclarent prépondérante, a pu faire pencher la balance en sa faveur. La Cavaliffe
Elsa de notre collaborateur Pierre Mac Orlan et !'Epithalame de
Jacques Chardonne lui firent en effet longtemps contrepoids et
obtinrent tour à tour chacun cinq voix.

E,1fin pour diverti?- l'ennui qui le possède ...
ou encore cetle-ci :

n est temps de penser aux fimestes mommfs
Oil la triste Vé1111s doit quitter son a111a11t ...

que M. Valéry semble trouver trop prosaique, poussé peut-être

Batouala, nègre congolais, s'éveille dans sa case, s'étire, se
lève, se gratte, sort dans le brou1llud, rentre, fume sa pipe,
&lt;léjeune servi par Yassiguind ja, qui est l'une de ses neuf épouses,
cherche les chiques entre ses doigts de pieds, puis, vers midi,
monte sur la colline et invite à coups de tams-tams les popula-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS

rions environnantes à la prochaine fête de la circoncision.
Pendant son absence, arrive chez lui Bissibingui, le Don Juan
de la tribu. Il a déjà trompé Batouala avec huit de ses femmes.
Quant à Yassiguindja, la neuvième, elle n'attend que tt l'occasion favorable pour manifeskr à ce dernier la haine qu'elle a de
lui ». Mais Batouala est jaloux, contrairement aux autres
nègres.
Le possesseur habituel, nous apprend M. Maran, si on use de son
bien, il suffit qu'on le dédommage en poules, en cabris ou en pagnes
du préjudice causé. Et tout est pour le mieux.
Malheureusement, il fallait prévoir qu'il n'en serait pas de mème
avec Batouala. Jaloux, vindicatif et vio!eot, on pouvait étre sûr que,
malgré la coutume, il n'hésiterait pas à supprimer ceux qui passeraient
:sur ses terres. Yassiguindja ... était fixée sur ce point.
Pourquoi Batouala n'a-t-il pas sur ce point la même insouciance que les autres Congolais? M. Maran ne nous le dit pas.
Suit la descriptfon de la fête de la ganza ou circoncision.
.Fête obscène et volontiers sanglanter Le père de Batouala meurt
d'y-avoir bu trop de Pernod. On l'enterre selon les rites. Yassiguîndja accusée de l'avoir tué en lui jetant un sort propose à
Bissibingui de fuir avec lui. Bissibingui temporise jusqu'après
Ja saison des chasses. Il espère pendant une chasse tuer Batouala
d'un coup de sagaie. Batouala nourrit le même projet. Le feu
est mis à la brousse : la chassè bat plein ; une sagaie frôle le
corps de Bissibingui. C'est Batouala qui l'avait lancée. Une
panthère jaillit de la brous~e et ouvre d'un coup de patte le
ventre de Batouala qui en meurt huit jours plus tard. Yassiguiodja et Bissibingui se marieront.
Pendant les fêtes de la ganza et les préparatifs de la chasse,
les Noirs parlent entre eux des Blancs et se racontent des
légendes. Le récit est encadré de descriptions du pays Congolais.
Tel est, en cent cinquante petites pages, le « véritable roman
nègre» promis à la page de garde, la &lt;1 succession d'eaux-fortes»
qu'annonce la préface et où M. René Maran « a poussé la conscience objective jusqu'à supprimer des réflexions que l'on aurait
pu lui attribuer. »
Entre tous les sujets de a: véritables romans nègres 11 qui
s'offraient à lui : roman du clan primitif et de ses lunes intes-

NOTES

105

tines; roman des rapports entre Noirs et Blancs ; roman du
mulâtre ; roman du nègre instruit et civilisé; roman du fonctionnaire indigène, etc ... , M. Maran a choisi d'écrire le roman
psychologique du nègre encore sauvage, de noter le défilé des
pensées, images, désirs, sentiments dans son âme fruste. Il a
remarquablement réussi dans ses deux premiers chapitres, véritables monologues intérieurs de son héros. Mais il n'a pas eu
le même bonheur dans la suite de son récit.
Ce roman de la jalousie qui ressemble, quant au fond, à
n'importe quelle histoire d'apache ou de vendetta corse, pourquoi l'avoir traité si la jalousie est un sentiment exceptionnel
àez les nègres Congolais?
Mais ce sujet d'exception une fois admis, les détails de l'aventure, la logique sentimentale et le jeu d'idées des héros vont-ils
~tre typiquement nègres ? On attendait dans les palabres et les
dialogues des personnages quelque chose d'un peu semblable à
ce qu'on rencontrait par exemple dans les Hain-Tmy merinas
traduits par Jean Paulhan: des associations d'idées surprenantes,
cette navette continuelle entre le plan du fabuleux et celui du
réel, des procédés cérébraux et verbaux vraiment africains.
Onomatopées mises à part (il est vrai qu'elles foisonnent),
Batouala pense et discQurt de la façon la plus européenne qui
soit:
« Je ne me lasserai jamais de dire la méchanceté des blancs. Je leur
reproche surtout leur duplicité... Il y a une trentaine de lunes, notre
caoutchouc, on l'achetait encore à raison de trois francs le kilo. Sans
ombre d'explication, du jour au lendemain, la méme quantité de banga
ne nous a plus été payée que quinze sous. »

Et que dire de ce récit de la mort du chasseur Coquelin par
Bissiciogui :
Il fit un écart pour éviter l'énorme bête, l'évita, prit du champ,
épaula de nouveau son fusil, appuya sur la gâchette... Tac I un raté.

Et un peu plus loin :
Lorsqu'il reprit ses sens, mon Coquelin, toujours absolument seul,
se sentait faible, ah ! si faible ...
Ce " tac! un raté" et ce « faible, ah! si faible» ne sentent-ils
pas divantage la fréquentation de M. René Maizeroy que celle
de la brousse équatoriale.

�106

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il y a pourtant un grand souci d'exotisme dans ce livre: mai~
il se limite presque uniquement à l'emploi de vocables nègres.
Un lexique à la fin du volume ne serait pas inutile. Une phrase
comme celle-ci : « les sons discordants des balafons et de-s.
koundés s'unissaient au tam-tam des li'nghas » peut évoquer
une musique barbare. Mais un cliquetis -de syllabes incomprésibles, s'il peut suggérer quelques grossières images ituditives,
ne pourra en aucun cas suggérer d'images visuelles. « Ils
avaient quitté leur kagas, leur brousse, leurs patas-patas
boueux, n'en dit pas plus en vérité que« ils avaient quitté leur
brousse. " Et qu'est-cc qu'un ciel « couleur de latérite » ?
Imagine-t-on un auteur français situant un roman en Allemagne et écrivant : " Un Kalb se mit à meugler. Une Fliege
bourdonnait. Un Hund aboyait, etc ... » ? M. Maran écrit :
« Iébé, les m'balas, il n'est -plus temps de barrir J Vous, lu
voungbas, vous feriez bien de ne plus affouiller vos bauges,
d'un groin vorace !.. . Gogouas, enfuyez-vous en meuglant,.
etc ... »
Vent-on maintenant une idée du français tel que l'écrit
M. Maran?
Et d'avance des Européens que je viserai, je les sais si lâches que
je suis sûr que pas un n'osera me donner le plus léger d~mentL Si l'inintelligence caractérisait le nègre, il n'y aurait que fort peu
d'Européens. - Et produisent les arbres un frisselis de mille feuilles
mouillèes. » - « Un brusque mépris haussa ses épaules. - Trop
haut est le ciel dont semble l'azur incolore à force de lumière 1 Allez vers où des fumèes noirâtres n'annoncent pas que le feu dévore
la brousse. »

Par son style, Batoua/a est peut-être un « véritable roman
nègre 11.
_

*

* *
LES HOMMES ABANDONNÉS, par Geurtts Duhamel
(Mercure de France).
Avec ce dernier recueil de nouvelles, Georges Duhamel prend
décidément figure de Maupassant de l'unanimisme. Ceqne Maupassant :6.t pour l'estbétiqne de Croisset et de Médan, Duhamel
est en train de le réaliser pour l'esthétique de !'Abbaye : il la_
rend accessible au gr;md public; sans en rien renoncer, il sert

NOTES

107

d'intermédiaire entre le lecteur moyen et ses camarades d'École.
Après l'avoir lu, on peut aborder de plain-pied Puissances de
Paris ou Un Etre en marche de Jules Romains, et on goûte
mieux certaines œuvres « à côté :o de l'unanimisme, celles de
Pierre Hamp par exemple ou de Jean-Richard Bloch.
Cest que les récits de Duhamel ont la belle humeur, la franche carrure, l'allure entraînante, bref l'abord facile qui captive
et retient le public.
La sensibilité nuancée et volontiers généralisatrice, la bonhomie à la fois railleuse et attendrie, toute la grande camaraderie
humaine, tout l'optimisme quand même de Civilisation et de
Vie dts Martyrs se retrouvent dans les huit récits dont se composent Les bommes abandonnés, et l'on s'aperçoit une fois de plus
que le sens de la camaraderie est le fond même de l'unanimisme
de Duhamel, mais il y a, dans ce nouveau livre, un effort plu~
net pour représenter des groupes et analyser les rapports entre
collectivités et individus.
En sous-titre, Duhamel aurait pu écrire: « Huit exercices sur
des thèmes unanimistes. » Ces thèmes méritent qu'on les énumère et qu'on s'arrête un instant à les examiner. Premier
thème (Le Voiturier): étude de l'infb1ence occulte de la pensée du
groupe sur l'individu. Développement : un homme qui vit
honnête et paisible est, sans qu'il s'en doute, tenu pour un
assassin dans un village qu'il a habité autrefois ; cette opinion
collective est si forte 'qu'elle finit par faire de lui sans raison
aucune un meurtrier ; c'est une sorte d'envoütement social.
Deuxième thème qui est la contre-partie exacte du précédent
(No,welle Rencontre deSalfZllin) : étude de l'influence occuhc de la
pensée del'individu sur le groupe. Développement: u.n homme
souhaite si fort la mort d'un autre homme et l'amour d'une
femme que l'un et l'autre surviennent brusquement et sans raison apparente. Ces deux premiers thèmes relèvent d'un mysticisme unanimiste sans restriction. Aussi Duhamel a--t-il soin
de faire toutes ses réserves, dans le premier cas, sur le récit de
son Yuituri.er et dans le deuxième, de nous avertir que son héros
a simplement rêvé.
·
Troisième thème (On 11e saurait tout dire) : vie d'un groupe
d'amis dans une circonstance donnée.. Quatrième thème
(L'Epave): ,ie d'un groupe social - un village - dans une

�I 08

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

circonstance donnée. Cinquième thème (Origine et Prospérité
des Singes): naissance et développement d'une légende privée
de tout fondement historique.
Sixième thème (L'Expédition) : étude de la résistance d'un
groupe aux contingences, de sa capacité à vivre h vie qu'il
s'est prescdte sans que rien l'en détourne. Développement : un
juge de paix, un docteur et des étudiants en goguette ne se
laissent pas distraire de leur joie par un meurtre qui les oblige
pourtant à une descente de justice et à une autopsie; l"existence
du groupe joyeux ne se laisse entamer ni par les détails macabres, ni par le sort d'un malheureux, accusé à tort et à moitié
lynché par les paysans ; né pour boire et pour rire, le groupe
achève sa soirée en buvant et riant.
Septième thème (La Chambre de l'Horloge) : confrontation
d'un individu avec un groupe qui lui est totalement étranger,
dans l'espèce d'un enfant avec un asile de vieiUards. Huitième
thème (Le Bengali) : confrontation encore de deux indiYidus avec
une ville inconnue et avec les divertissements de cette ville qui
se changent pour eux en pitié et en tristesse, tant il est vrai
qu'on ne peut se divertir qu'à l'intérieur et selon les modes de
son propre groupe.
Que devient la réalité dans des récits systématisés de la
sorte ? Sauf peut-être dans la Chambre de l'Horloge ou le Bengali, elle est sinon absente, du moins tellement déformée qu'on
hésite à la reconnaître. Il n'y a pas la moindre vraisemblance
dans tous ces récits, ce sont des constructions arbitraires, nées
d'abstractions ce sont des recompositions du même ordre que
celles des peintres cubistes. Ou plut6t, pour ne pas sortir du
domaine de la littérature, disons que ce ne sont pas des histoires, maisdes légendes que nous conte Duhamel.
Le caractère légendaire, épique de la prose unanimiste n'a
pas encore été suffisamment mis en relief. C'est là une des mille
manières dont s'y prend le xxe siècle pour se libérer de la servitude historique que romantisme et naturalisme lui avaient imposée. On ne saurait tout dire est ~me épopée héroï-comique de
la même veine que le Lutrin de Boileau.
Que Duhamel, en traitant des sujets si spéciaux, ne heurte,
ni n'étonne, c'est ce qu'on s'expliquerait mal, si on ne remarquait qu'il a superposé des études de caractères à chacune de

NOTES

109

ses études unanimistes. Les premières font a,·aler la dure pilule
des secondes. Celui que rebuterait le fond d'Origine et Prospérité des Singes ne résiste pas à la verve étourdissante et aux histoires de l'extraordinaire docteur qui en fut un des héros. La
Chambre de l'Horloge n'est, si l'on veut, qu'ut1e émouvante histoire d'enfance. Le village de !'Epave lui-même rt'est pas présenté
eu bloc comme Cromedeyre-le-Vieil, mais habitant par habitant.
A l'intérieur du collectif, Duhamel prend toujours soin d'introduire des indh·idus capables à eux seuls de retenir l'intérêt.
Il faut encore tenir compte du ton employé par Duhamel pour
achever de comprendre pourquoi il ne choque aucune routine.
C'est le ton de i'observation clinique, l'énumération de symptômes, sans recherches étiologiques, ni diagnostic. Cette
absence de dogmatisme, ce merveilleux dans lequel il se meut
sans avoir l'air de s'en douter, tout cela empêche qu'on s'irrite
contre lui.
Tous ces personnages individuels ou collectifs vivent-ils
d'une vie complète et qui donne l'impression de la vie véritable? Evidemment non. L'emprise finit presque toujoùrs avec le
récit. C'est peut-être notre vision qui n'est pas encore au point.
C'est peut-être que des héros de légende ne peuvent vivre
l'existence minutieuse et ressemblante à crier, minute par
minute, des personnages de Marcel Proust.
BENJAMIN CRÉM!EU&gt;C

TERRE DE CHANAAN, par Louis Cbadourne (Albin
Michel).
Louis Chadourne nous conte l'histoire d'un rêveur qui selaisse prendre aux paroles dorées d'un aventurier, son camarade d'enfance, et qui, désabusé, revient finir ses jours sous.
l'heureuse médiocrité du toit paternel. Il s'agit, comme l'a dit
un autre trompeur, qui frappait des douros de cuivre, et même
de plomb, de « conquérir le fabuleux métal - Que Cinpango
mûrit dans ses mines lointaines. »
Nous avions plus de sympathie que de solides raisons pour
écouter la voix séductrice de Louis Chadourne et nous embarquer à la suite de ses héros, car l'auteur _du Maître du Navire,
par sa tournure d'esprit, était déjà enclin à décevoir et à désen-

�IIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

~hanter. Quant à celui de l'Inq,lièle Àdolescr-ice, il plaisait par
-des grâces ambiguës de Chérubin chez les Pères, qui faisaient
plutôt présager un élégiaque au cœur meurtri qu'un homme
d'action. Cependant, nous sommes sur le pont de la Mariq11ito,
et l'on nous égrène d'abord des souvenirs de jeunesse pour tuer
le temps et nous inspirer confiance. L'auteur excelle en ce
genre délicat, sa poésie o 'ayant pas encore drapé la robe virile.
Ensuite, nous faisons connaissance d'une troupe de saltimbanques, mais fort incomplètement d'une trapéziste, cette demoiselle Letcby qui semble appelée à jouer un rôle prépondérant,
qui parle du Nirvanâ comme M. Jules Bois, et qui doit mourir
à la fin du roman sans en avoir dit beaucoup plus, ni sans que
nous sachions si elle fut ou non la maîtresse de quelqu'un.
Quelle étrange hi toire !. . . Par cette queue ùe poisson, l'on
voit du moins que Mlle ou M1110 Letchy est une sirène. Enfin,
après une traversée où l'on s'étonne un peu trop des choses du
ciel et de la mer pour un second voyage au long cours (voir le
Maitre dr, Navire), nons nous demandons, dans cette ville de
Puèrto-Léon, si l'auteur va bientôt se décider à corser l'intrigue
et rassembler ses forces. Quand il en prend le parti, le roman
est trop avancé, le héros regrette sa province, et moi les feuilletons d'aventures écrits vers 18 50, où, sans paraitre, davantage
se soucier de la littérature descriptive, de la psychologie et de
la métaphysique, des écrivains oubliés répandaient à pleines
mains les dons véritables des conteurs, procédant par larges
tableaux, substituant l'action au récit, et laissant poliment au
lecteur le soin facile de déterminer le caractère des personnages d'après leurs actes. J'ajoute que ces écrivains avaient pour
le moins autant d'imagination que Walter Scott ou Dumas
père, et que c'est, hélas ! cette qu3lité maîtresse qui fait défaut
dans la Terre de Chanaan. Ce n'est pas à dire qu'elle manque à
Louis Cbadourne.
Est-ce donc qu'en essayant de nous exposer les avatars d'un
« aventurier malgré lui », jouet virevoltant du Hasard, Louis
Chadourne se soit fondu dans son héros : que la timidité, l'esprit critique, la sensibilité morbide et le désenchantement prématuré de celui-ci, l'aient em pêché, lui l'auteur, de concevoir
et d'amplifieT? Toujours contraint, ou prêt d'abréger pour
retourner plus tôt en Périgord , on croit l'entendre soupirer

...

NOTES

III

~'ftc Corbière : c Vais m'ffl aller! ... » Cette sorte de mimétisme
produit d'excellents effets dans un roman purement psychologique, où l'action tient peu de place, où le nombre des
personnages est restreint, où l'on suppose une grande part
d'autobiographie ; mais elle est une entrave au récit d'imagination, où l'auteur doit se multiplier et paraître brûler ses vaisseaux.
En vérité, le romancier était libre de s'attacher à la fausse
situation de son héros, de monter ce Jean Loubeyrac en épingle; mais je songe au parti dilférent qu'en aurait tiré Pierre Mac
Orlan, avec sa fantaisie et son comique amer. Si Jean Loubeyrac
est Chadouroe lui-même, je crain pour la sensible victime
que les sympathies ne se détournent et ne rallient l'entraîneur
Ca"és, qui incarne vraiment la Poésie et la Virilité ; qui voit,
dis-je, renaître ses illusions de leurs propres cendres, et qui
gome le mâle plaisir d'eocbaîner à sa suite des hordes d'illuminés. Dans un roman d'aventures, les faibles ont toujours
tort.
Enfin, l'économie de l'ouvrage me paratt bousculée, dans
cette troisième partie où l'auteur semble avoir pratiqué des
coupures. Il y a, en général, trop de descriptions littéraires, où
l' « atmosphère » aurait suffi, et trop de considérations philosophiques, même pour un familier de Montaigne . L'épigraphe
lapidaire en disait asse~ : Nous n'allons pas, on nom emporte ..•
Je songe, à mon tour, au vers d'Horace :
Cœlum, rnm a11imum m11tant, q11i trans mare wrrunt.

Le Pot au Noir, que l'on attend avec une curiosité qui honore
Louis Cbadourne, me démentira peut-être, mais je crois que. le
romancier avait trouvé sa voie d'analyste dans !'Inquiète Adolescence, et dans un curieux bors-d'œuvre du Maitre du Navire où
il est question du vice del' Homme, c'est-à-dire du masocbis,me.
FERNAND FLEURET

***

QUAND LA TERRE TREMBLA, par Clamle Anet

(Grasset).
Il Y a d'abord la révolution russe; puis la révolution dans le
cœur d'une belle jeune fille et d'un quadragénaire ardent. Ce

�112

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sont deux fables mêlées. Pour la première, l'auteur s'est documenté sur place ; la seconde est plus humaine, plus conventionnelle, moins russe. On y cherche en vain cette précieuse
folie que les Slaves répandent. Cette idylle sous la terreur, très
soigneusement composée, se tient à distance ·égale de la complainte romanesque et de la synthèse historique. A vrai dire,
Lénine (p~ 5I, un excellent instantané) et les dieux bokhevicks
n'apparaissent pas comme ayant très soif. Jusqu'au dénouement
le héros et l'héroïne peuvent aimer sans être de corvée au
balayage. Savinski n'est que tardivement arrêté, et pour atteinte
évidente à la sûreté de l'Etat. Mais l'amour est anti-social, et, à
ce titre, puni par l'âpre vertu de l'Institut Smolny. Une fois disparues « ces agitations qu'on appelle plaisirs », il ne reste plus
que l'histoire de la Russie, et nous attendons encore qu'on
nous conte véridiquement cette importante aventure.

* ••

PAUL MORAND

LES NOCTURNES, par Georges Imami (Grasset).
Le milieu des révolutionnaires russes - juifs pour la plupart - réfugiés à Genève pendant la guerre, celui des diplomates et des espions, intercommunicants, sont évoqués avec
une réelle puissance. Roman à clef peut-être, mais surtout
rpman d'aventures. La femme fatale et l'homme fatal dressés
en pied par Imann ne s'oublient pas.
li est dommage que le beau drame se change vers la page 200
en un mélo un peu vulgaire et qu'à la noble impartialité du
romancier succède je ne sais quelle frénésie chauvine et réactionnaire. D'un coup ses héros d'une psychologie si nuancée
jusque-là se transforment en pantins d'Ambigu : le Traître, la
Repentie, le Jeune Premier, etc ...
Ajoutons d'ailleurs que si, à partir de ce moment, le mérite
du livre nous paraît décroître, l'intérêt n'en est pas diminué l.:
moins du monde. On lira tout ce roman avec avidité.
Le gros défaut du livre, c'est sa forme. On peut êtrl! un bon
romancier sans fignoler son style. Mais trop souvent M. lmann
essaie de fignoler, il tombe alors dans la mauvaise littérature.
Je ne crois pas qu'il devienne jamais un « styliste». Il a assez
de dons précieux pour se passer de celui-là. Qu'il n'essaie pas

NOTES

de forcer son talent dans ce sens, et ce sera parfait, car c'est un
art aussi que de faire oublier au lecteur - et même au critique
- qu'on s'exprime avec des mots.
BENJAMIN CRÉMIEUX

LETTRES ÉTRANGÈRES
LE SIXIÈME CENTENAIRE DE DA TE : LE OPERE
DI DANTE, testo cririco (Bemporad, Florence). -LA
POESIA DI DANTE, par Benedetto Croce (Laterza, Bari). ODE JUBILAIRE POUR LE SIX-CENTIÈME A 1\11VERSAIRE DE LA MORT DE DANTE, par Paul
Claudel ( ouvelle Revue Française).
Le sixième centenaire de Dante ne se solderait que par un
eiicédent de discours et d'articles aussi éphémères les uns que
les autres si l'éditeur Bemporad de Florence n'avait en septembre publié le texte critique de toute l'œuvre dantesque,
complet en un volume et remarquablement imprimé. Faut-il
le dire? Les Italiens oe possèdent pas encore d'édition critique
-0e leur Altissimo Poeta. Ils vont en avoir une incessamment
par les soins de la Società Da11tesca, sub,;rentionnée par l'Etat
italien, et c'est le texte de cette grande édition critique, tel
.qu'il a été établi par des maîtres de premier ordre, que nous
offre Bemporad par anticipation. On oe pourra plus goùter
Dante désormais dans un texte autre que celui-là. Cette édition
est un beau titre de gloire pour la Faculté des Lettres de Florence où enseignent presque tous les érudits qui y ont collaboré. Pio Rajna, Ernesto-Giacomo Parodi, Ermeoeaildo Pistelli, et le bon conservateur de la Laurcntienne Rostagno,
gardien jaloux du manuscrit taché par Paul-Louis Courier et
-0es cahiers de Napoléon, ils ont tous mis la main:à la pâte et
le résultat fait le plus grand honneur à la science italienne.
C'est par de telles œuvres collectives qu'un pays trop souvent
méconnu s'impose au respect unjversel.
0o ne peut passer sous silence le livre de Benedetto Croce
sur la Poesia di Dante, bien que ce soit un de:souvrages les moins
réussis de l'illustre philosophe et critique napolitain et qu'il
sente un peu la hâte.
La thèse que soutient M. Croce est d'aiJleurs sans intér~t
8

�IJ4

LA NOUVELLE REVUE FR.ANÇAISlt

pratique, puisque d'instinct la plupart _des étrange~s. qui lise~f
Dante se la sont appropriée. Ne voir dans la Divwe ComJme
qu'un certain nombre d'épisodes lyriques, reliés par de fastidieux récitatifs, négliger de parti-pris la construction du
poème, l'enchainement des pacties, l~ super_positio,n des a~léet ph1losoph1que, c est ne nen
gories , le contenu théoloO'ique
o
l .
ajouter à. la cooipréhension de D,mte et c'est peut-être m
retrancher 14~eJque chose,. On pouvait atteo.dre davantage de
M. Croce $ mais il $'est bo{né à. appliquer strictemen sa méthQde
qitlque, ~ conception- de !'art purement lyrique, qui o.e
sort pas renforcée de cette-cqnfroota ·on a:ec Dante.
.
Que la poésie catholique de Dante pU1$Se e,ncore être pmssamment ressentie et que fe grand poème chrétien soit encore
uu édifice sonde et non pas un ensemble d'e belles ruines
éparses, comme- le voudrait M. Croce, n suffit po~t s'en
convaincre d'e lire rOJe Jubilaire que vient de puhher Pau)

Chn.td'el.
Les futurs e:.tégètes de Claudel, après avoir fait dans son
génie poétique hl part des tragiques grecs et de . l'ExtrêmeOri.ent, auront à étudier l'influence de Dante sur lm. Influence
de première importance parce qu'elle n'est pas a~joncti~n,
mais concordance, on serait par moment tenté de d1rè : ré10camation. Claudel reconnaît en Dante ce qu'il y a de meilleur
e1t lui-même : la massivité de la pensée qui ne consent pas à
s'émietter dans l'analyse, la gaieté et l'ironie géantes, le
didactisme lyrique.
.
Dans l'Ode Jubilaire qui est du pur Claudel, 11 y a, malgré
tout comme un pastiche.dantesque. Quiconque connatt assez
bien' la Divine Comédie a par instant l'fmpression d'un simple
centon. Impression fausse, il n'y a presque-jamais réminiscence,
mais seulement parfaite similitude ou désir de rivaliser. Et Ja
grande strophe sur l'Italie (pp. 3 5-6-7) ne rivalis~t-elle pas
vraiment avec tel passage du Purgatoire ou du Paradis?
Regarde-la, cette coloonl! Italienne, comme un corps, cette terre

longue et resserrée dans le ~oleil...
Pas un mot de verbiage, l'explication la plus chargée de
sens du génie et du tourment dantesques, suspendus entre
terte et ciel, et, pour la première fois ch~ Claudel, l'idée de

:NOTES'

la grande co11aboration entre Phomme et Dieu, qui était le
fond du catholicisme de Péguy. Mais, chez Claudel, cette collaboration n'est qu'un don gratuit de Dieu à fhomme, une
association où l'un apporte tout et l'autre rien que sa bonne
volonté:
Qfland tÏ fit l'Homme à S01i imdge, c'était à Sun image de créateur.
Il a mis en chacun de nous un peu de son pouvoir animateur.
Pour terminer, il coovieat eo-6.o de citer le discours de
Maurice Barrès à la cérémonie de la Sorbonne,. publié par la
Revue Hebdomadaire, oiî Dante homme de lc!ttrcsétairingénieuse-mcnt analysé.
BENJAMIN CRÉMIEUX

.

* *

LA SPHÈRE ET LA CROIX, pur G. K. Chesterton,
traduction Charles Grolleau, (G. Crès et C,•).
Je n"ai pas à présenteF G. K. Chesterton au lecteur. éanmoins les divers ouvrages traduits qui o.ot fait connaître son
nom en France on.t plutôt déconcerté qu'éclaire ceux-là même
qui s'y sont plu. Chesterton nous livre la cief de son hum out
philosophique daos on ,olumt d'essais que nous promet
M. Charles Grolleau : Orthodoxy. Tant que nous ne la tiendrons
pas, nous aurons quelque mal à nous y récoooaître, à moins
pourtant de recourir aux précieuses érodes de Jean Florence,
d'André Chevrillon et de Joseph de Tonquédec. Le uomme
Jeudi, le Napoléon de Nothing-Hill, la Clairvoyance.du Père Broum,
romans d'aventures et de fantaisie, ne projettent que des lueurs
sur la doctrine chestertonienne et ils risquent par là de nous la
faire prendre en bloc pour le paradoxe un peu gros d'un esprit
jovial et fantasque qui a plaisir à égarer ceux qui l'écoutent, en
soulignant ses propres contradictions. Mais à défaut d' Orthodoxie, il est cependant un roman qui nous la donne presque « en
clair &gt;, presque liée, presque logique, c'est la Sphère et la Croix
dont j'ai à parler aujourd'hui. Roman idéologique, roman apologétique. Les aventures d'Evan Mac fan et de M. Turnbull(qui
cherchent en vain, durant trois cents pages, un propice terrain
de rencontre pour y vider, le fer en main, une querelle d'ordre
religieux) n'est pas autre chose que l'illustration cocasse d'une
idée symbolique qui fait le centre même des préoccupations de
Chc-sterton : l'opposition de la Sphère, représentant le monde

�II6

117

NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

$elon la science athée et de la Croix, représentant le monde selon
1a foi. Le professeur Lucifer a enlevé, on ne sait d'où,
dans son aéronef, l'ermite Michael ; comme ils discutent ferme
dans les nuages, l'appareil s'accroche à la croix qui couronne le
dôme de l'église Saint-Paul, à Londres et, à la faveur de cet accident, l'un va plaider pour la sphère, l'autre pour la croix. Ecoulez le premier :
Cc globe est raisonnable. Cette croix est déraisonnable. C'est uo
:mimai à quatre pattes dont l'une est phis longue que les autres. Le
globe est logique. La croix est arbitraire. Avant tout le globe est conséquent avec lui-mt!mc ; la croix est essentiellement et par-dessus tout
ennemie d'elle-rnéme. La croix est le conflit de deux lignes hostiles, de
deux directions inconciliables. Cette chose muette qui se dresse ici est
une collision, une rupture violente, une lutte dans la pierre ... Sa forme
même est une contradiction.
A quoi l'autre répond « avec sérénité » :

Ce que vous dites est parfaitt:ment vrai. Mais nous aimons h:s
contradictions, l'homme en est une ; c'est un animal dont la supériorité sur les autres animaux réside dans le fait qu'il est tombé. Cette
croix est comme vous le dites une éternelle .collision ; j'en suis une.
C'est une lutte de pierre ; toute forme de vie est une lutte dans la
chair. La forme de la croix est im.tionnelle, tout comme la forme de
l'animal humain est irrationnelle. Vous dites que la croit est un quadrupède avec un membre plus long que le reste du corps. Je cils que
l'homme est un quadrupède qui ne se sert que de deux pattes.
Et comme le professeur Lucifer objecte que « l'élément de
lutte et de contradiction» tient sa place, en effet, « à un certain degré de l'évolution, » que « la croix représente l'étape la
plus inférieure du développement et la sphère la plus élevée »,
que la croix est « l'arbre amer de l'histoir@ de l'homme », la
spbhc « le fruit môr et final » et que par conséquent la sphère
· doit couronner la croix comme le fruit couronne l'arbre et non
la croix la sphère, comme sur l'église Saint-Paul, l'ermite
Michael réplique par une boutade qu'il nous donne comme
décisive : « Essayez donc de placer la sphère en haut de la
croix et vous verrez se produire la conséquence logique de votre
plan logique : elle tombera. »
Voilà le thème posé par le prologue. Après quoi commencent
les aventures rocambolesques dw chrétien Mac Ian et de l'athée

Turnbull, les deux derniers hommes sur terre, ou tout au
moins dans le Royaume-Uni que le Seigneur - qui vomit les
tièdes-ait à juste titre épargnés; car seuls ilssontcapables, de
donner leur vie pour leurs convictions intimes, l'un pour son
athéisme scientifique - et pour la Sphère, l'autre pour la Très
Sainte Vierge que le premier a outragée - et pour la Croix.
Comment le romancier réussit à nous attacher à leurs pas, en
dosant les agréments dont son art multiple dispose, art de
conteur, de paysagiste, d'ironiste, de poète et d'apologiste, je
n'ai pas à le démontrer. Le fait est qu'on le suit et qu'on a plaisir à le suivre.
Mais le tout ne fait pas un tout, je veux dire une œuvred'art,
au sens où on l'entend chez nous. Progression à peine marquée, digressions inattendues, épisodes arbitraires qui pourraient
être plus nombreux - et moins aussi, sans grand dommage ici
ou là. De quoi on sent que l'auteur ne se soucie guère, appliquant
en somme sa théorie sur la liberté de l'artiste qui, contrairement au savant (voir Orthodoxy) peut à son gré faire mourir ou
revivre ses personnages, ressusciter Juliette, marier la nourrice
avec Roméo, en dépit de toute logique, de toute attente, de
toute préparation. Sans doute la composition n'est-elle pas pour
un anglo-saxon ce qu'elle est pour un français ; je ne suis pas
bien sùr que les Voyages de Gulliver soient beaucoup mieux
composés que la Spbëre el la Croix. (Mais, même chez nous, le
Pa11tagruel ?) La vérité, c'est que nous sommes en présence d'une
fonne d'art qui échappe aux formes de l'art, qui a la prétention
d'être tout ensemble un pamphlet, uo roman, un poème, un
discours. Dans son livre sur Chesterton, si riche en citations
judicieusement choisies, le R. P. de Tonquédec traduit pour
nous un passage significatif tiré d' Heretics.
Personne n'est assez sage, lisons-nous, pour devenir un gtand
artiste, sans l'être assez pour désirer être philosophe. Personne n'est
assez énergique pour réussir dans l'art, sans l'être assez pour désirer
dépasser l'art. Un gra,id artiste ne se cmitmle de rie11, si ce 11'est du I014t.
On peut exprimer cela si l'on veut, eo disant que pour trouver de la
Doctrine, il faut s'adresser aux grands artistes. Mais la psychologie du
sujet nous apprend que ce n'est pas ainsi qu'il faut poser la thèse. La
thèse vraie, c'est que pour trouver 1m art tant soit pe1i vivant et hardi•
1ious

.levon-s

11011s

adresser aux doctTinaires.

�118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Autrement dit, dans Chesterton, car il est évident que c'est
pour lui qu'il plaide, la. doctrine est le principal et il s'a.gira, par
tous les moyens, de l'infuser en l'âme du lecteur et de la diffuser aussi loin que possible. OrJbodoxy n'est pas pour tout le
monde ; ce sera le livre des gens sérieux. La Sphlre et la Croix
est pour tout le monde, véhicule-omnibus d'une vérité essentielle et urgente qui doit être abordable .à tous.
Revenons donc à cette vérité centrale. Elle s'exprime clairement à la p.age 120 du livre : indestructibilité du christianisme
- pratiquement parlant - _par celui que le romancier appelle
« le grand libre-penseur » pour le distinguer des petits ... l'auteur
des Propos d' A laùi par exemple.
Ce qu'il détruit (le grand libre-penseur) ... ce n'est pas le christianisme ... c'est le libre-penseur venu avant lui. La librc-pensee peut être
suggestive, elle peut être excitante, posséder autant qu'il vous plaira
ces mérites qui viennent de la vivacité et de la variété. Mais .il est une
qualité que la libre-pensée ne peut jamais revendiquer : la libre-pensée
ne peut jamais être un élément de progrés. Elle ne le peut pas parce
qu'elle n'accepte rien du passé ; elle recommence chaque fois au comm_encement et chaque fois s'en va dans une direction nouvelle. Tous
les philosophes rationalistes sont partis sur des routes différentes, si
ien qu'il est impossible de dire lequel a été le plus Joie. Non, -il n'y
a que deux choses qui progressent réellement ~ toutes les deu.x acceptent des att11trml11tions d'autoriJé... La première est la science strictement physique. La seconde est l'Eglise catholique ... Si ,•ous voulez un
~emple d'une chose ayant progressé dans le monde moral par la même
méthode que la science dans le monde matériel, par des additions constantes ne détruisant rien de ce qui a précédé, alors je dis qu'.il n'en est
qu'une. Et c'estNous.

Je ne suivrai pas Chesterton dans sa brillante et parfu~s captieuse discussion. Il dit ous, sans avoir peut-ê,tre lout à fait
le droit de le dire, n'ayant pas encore que je sache, fait
sa soumission à Rome. U a voué à la raison une haine
affreuse qui n'est pas pr~cisément ortbodm,-e. S'il n'engage pas
l'Eglise dans ses conclusions e~~mes, il la sert dt1 moins par
ses arguments. C'est un apologiste du dehors. fl garde ainsi,
p::ut-étre, les coud~es plus franches, mais risque, par ailleurs,
de verser dans ce qu'il déteste le plus, 1'hfo~sie. A force à'insister, après R. H. Benson, sur les« p~radoxes » du catholicisme il
s'expose à n'y voir plus rien que de paradoxal. - il nous faut Je

IIJ

~OTES

prendre pour ce qu'il est. J. d~ To~uédec parle très j~ste~e'.1t

de ces « poussées de fièvre dialectique par lesquelles l é.cnvam
semble prendre à tâche de démontrer sur lui-même sa thèse
des abus de l'argumentation. » C'est sa faiblesse, c'est sa force.
C'est notre délectation. Avec ses« systèmes de verre filé» .avec
ses o:reprises de fep, inlassables, je connais peu d'écrivains qui
~mmuniquent au lecteur une excitation intellectuelle plus vive.
On a, eu outre, le plaisir exceptionnel de trouver devant soi uu
homme entier dans ses convictions, qui nous invite à fortifier les
nôtres.
Ce dont nous souffrons aujourd'hui, c'est d'un déplacement vicieux
de l'humilité. A tous les coins de rue on est exposé à rencontrer un
homme qui profère cette assertion frénétique et blasphématoire : (&lt; Je
puis me tromper. » Chaque jour wos croisez quelqu'un qui vous dit :
• Evidemment, mon point de vue peut n'être pas juste.» fa·idemmcnt
au contraire, son pojot de vue doit être juste - ou ce n'est pas son
point de ·" ue.

** *

RADIEUSE AURORE,

par

Jack Lmdon {La Renais-

~nce du Livre).
C'est, au moins poi.1r les deux premiers tiers, un des meilleurs
romans qu'ait écrit le grand romancier si justement populaire
en pays de langue anglaise et en Scandinavie et encore trop
peu connu en France. Quel livre direct, taillé en plein roc 1
Quelle présentation saisissante "e l'action, de la volonté, de
l'homme nu ! La traduction de Madame Alice Bosquet. est
excellente. Ceux qui aiment ce genre de comparaisons feront
des réflexions utiles en se souvenant à ce propos d'Un Homme
Heureux de Jean Schlumberger.

,.

ALBERT THIBAUDET

* *

LE KAISER. LA TRIPLE RÉVOLUTION, par Walther
Rathenau. Traduction française (Editions du Rhin).
A maintes reprises la Nouvelle Revue Française .a signalé
l'importance de la pensée de Rathenau. Outre qu'elle s'exerce
de façon critique sur l'Allemagne du passé - cet examen de

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

conscience n'est pas pour nous déplaire - elle s'attache aussi
aux problèmes d'un avenir auquel la France autant que l' Allemagne est intéressée. Et dans le domaine économique, politique, autant que dans celui des idées, l'action de Rathenau
grandit. Il est donc bon qu'après les études qui présentaient ses
conceptions en raccourci nous puissions remonter aux sources
et lire ses écrits dans une traduction française. Cest à ce besoin
que répondent les Editio11s du Rhin en publiant aujourd'hui
deux premiers volumes, Le Kaiser et La Triple Révolution, qui
ne manqueront pas de trouver leurs lecteurs.
FÉLIX BERTAUX

*

* *

LE COURRIER DES MUSES.
Les faits-divers de la littérature sont moins beaux que ceux de
la vie. Hélas! je n'ai jamais coupé de jeune fille en morceaux.
Landru brôlait ce qu'il avait adoré, moi je ne brôle que des
manuscrits, et encore ! Depuis dix ans quel poète s'est en allé
sans laisser d'adresse, sauf Jacques Vaché qui, gentiment, se
dora la pilule d'opium et que ses amis surnommèrent Dada-laMorl. Parfois, on fait un petit voyage à Cythère, à Gomorrhe, iL
Sodome. Simple échange de sensations. D'ailleurs, les mots
sont aussi doux que des baisers. Henri Ghéon a bien voulu écriïe
que j'avais formulé h maxime du temps présent :
Jo1ii-s et nuits passis à boire
La vie avec 11ne paille.

Douceur de regarder le paysage du Tendre qu'on ne reverra
jamais. Joie de sentir pressé contre son corps un corps qu'on ne
connaîtra plus. Plaisir de déguster les sorbets du paradoxe, les
idées fraîches comme des boissons glacées - et cela pour tenter
vainement de tuer le vers.
« Tout le monde s'ennuie ... Pépère s'ennuie ... Mémère s'ennuie», disait une Baronne mise au théâtre par Max Jacob et
dont le modèle est bien connu à Montparnasse. Au printemps
dernier, tout le monde s'ennuyait lorsqu'on apprit soudain une
grande nouvelle. On en parla un peu partout, autour des tables
de quelques cafés toujours pleins de gloire et de fumée, dans le
bureau des revues, au milieu des épreuves d'imprimerie, aux.

NOTES

121

Champs-Elysées, sous le manteau d'Arlequin. Il s'agissait de
fonder une colonie artistique à Tahiti.
Les futurs voyageurs parlaient de l'expédition avec enthousiasme. On en avait assez de Montparnasse, de Montmartre, des
ballets russes, du cinéma. Désormais, tout allait se passer comme
dans les romans de Stevenson. On cultiverait la vanille, là-bas,
aux environs de Papeete. On ferait de la grande peinture. Chaque
acheteur d'un .tableau recevrait en prime un paquet de vanille et
réciproquement. Quelqu'un proposa de nommer la Colonie
c Les pères cubistes de Tahiti ».
Faut-il ajouter que les plus chauds partisans du voyage n'y
croyaient pas trop ? Je me souviens encore de l'accent avec
lequel Paul Budry me dit un jour :
- Nous avons un petit schooner qui tient assez bien l'eau. Le
Capitaine ...
Le Capitaine était l'ami de la femme d'un peintre cubiste, il
avait navigué dans les mers du Nord, son originalité était d'avoir
tout récemment tetté une otarie - une soif curieuse l'altérait du
lait de tous les mammifères. La dame présenta l'équipage au
Capitaine qui, deux heures durant, vanta l'île merveilleue. Une
voix dit:
- Naturellement, Capitaine, vous êtes allé déjà à Tahiti.
- Non, dit le Capitaine, mais j'ai lu de fort jolies descriptions
de ce pays et cela m'a donné le désir de le connaitre.
Le Capitaine partit de Paris au Havre pour acheter le petit
schooner. Il n'est jamais revenu. Les colons manqués racontent
leur mésaventure dans les bars du Quartier Latin. Pour se consoler, un membre de l'équipage fait jouer à son gramophone
les plus mélancoliques des airs hawaïens. La dame du vaisseau
fantôme a peut-être entrepris quelque autre voyage, sentimental.
• **

Dernier événement de l'arrière-saison : La re\'ue Action a
organisé une exposition de peinture moderne à Rouen. Le premier jour, matinée artistique. Mme Jane Mortier a joué de la
musique d'Erik Satie, de Georges Auric, qu'on appelle malicieusement o: le Six », de Francis Poulenc, de Darius Milhaud et
d'Albert Roussel. Florent Fels a parlé du cubisme et du post-

�122

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

cubisme. J'ai prononcé quelques mots sur la jeune poésie et
j'aurais pu écrire ces lignes dans la chambr-e d'un vieil hôtel,
tout près de la Cathédrale.
Le mot « déconcertant » se lit plusieurs fois dnns le compterendu des journaux locaux; toutefois, M. Destin, rédacteur ffl
chef de la Dépêche de R011en, a des opinions sur la peinture. Il
estime que celle d'Irène Lagut est candide. Un autre journaliste,
M. Dubosc, déclare que Modigliani« eut-son heure de célébritl,
et nomme o: Le jeune homme au camélia &gt; un laurier-rose -de
Monte-Carlo peint par Léopold Sunrage. A tout péché miséri-eorde. Je me rappelle avoir jadis confondu un compotier de
Juan Gris avec le portrait de sa femme. J'en fais humbkmeat
l'aveu.
*

* *

M. Clément Vautel chargé de repr!senter

20

Juurnal cet

« esprit français &gt; cher aux commis-voyageurs de table d'b6tt,

M. Clément Vautel y fais-ait l'autre jour de la haute esthétique:
« Les chefs-d'œuvre, c'est une {}Uestion d'atmosphère, de
milieu, d'époque », disait-il, sans savoir sans doute qu'il se
recontrait avec Francis Picabia :
o: Les chefs--d'œuvre sont un anachronisme. »
M. Clémi:nt Vautel, quj doit être flatté d'une telle similitude
d'opinions, déclare la guerre au Père Ubu. Selon lui, l'œuvre
de Jarry « n'ajoute vraiment pas grand'chose à la littérature ,.
Ainsi, c'est 1a révolte des pa1otins, Monsieur Prud'homme
contre Monsieur Ubu. Encore qu'une telle attitude ne soit que
Tidicule, quelques jeunes gens de ma génération peuvent a,'&lt;lÎf
1a faiblesse d'en être irrités s'ils se souviennent du rôle ;oué par
Alfred Jarry dans leur évolution littéraire. Mais faut-il s'étonner
que M. Clément Vautel ne respecte pas les statues? Il sait qu'il
.aura bientôt la sienne.
Deux statues du Salon d'Automoe sont le prétexte d'une
anecdote amusante.
Il paraît qu'aux Champs-Elysées, la veille du Vernissage, 1ll1
peintre, cubiste et théoricien du cubisme, parlait, selon san
b.tbitude, de l'attrait qu'.a cette forme d'art « pour le peuple,.
Son interlocuteur n'étant point convaincu, le peintre appela U11
ouvrier quj passait dans le hall &lt;le la sculpture èt le pria de

'!K)TD

choisir entre deux marbres, l'un un femme déformée, l'autre
111n nu d'homme académique.
- Si l'on t'offrait une de ces statues, laquelle prendrais-tu ?
L'ouvrier :fit deux pas en arrière, ferma l'œil g.auche, étendit
Ja main droite et du doigt désigna l'œuvre .cubiste.
- Vous voyez, s'écrfa le peintre.
L'ouvrier dit en souriant :
- Oui, parce que l'autre, ça m'ennuierait à cause de mes
,enfants ...
Le peintre garda le silence.

*

* *
Le peuple sans doute va murmurer en .apprenant que M. Pau1
-Gavault quittera bientôt le second Théâtre-Français dont il
avait su faire le premier théâtre de qual'tier.
Dans le Manuscrit trouvé dans 11n cbapeau, André Salmon
évoque ce poète si pauvre que « 1orsqu' on lui offrit un fauteuil
-à l'Académie, il demanda la permission de l'emporter chez lui ».
C'était peut~être un pareil désir et l'espérance de le voir réalisé
qni poussait un certain nombre d'invraisemblables candidats à
~olliciter la direction de l'Odéon. Le Iêve d'une situation brillante a embelli durant quelques jours la vie de plusieurs linérateurs infortunés, mais ce n'était qu'un rêve et le Ministère
s'est décidé. M. Gémier va entrer à l'Odéon par la grande porte
,et - plaisanterie facile - par le grand escalier. Dom Basile dit
méchamment que M. Gémier a été nommé par erreur, par
mégarde, par Mégard, mais doit-on faire le moindre crédit à ces
&lt;bruits de coulisses ?
L'Odéon va-t-il reprendre sa vieille réputation de désert et
,d'asile de nuit? Pourra-t-on dormir daos les loges ou bien y
donner des rendez-vous galants? Nous le saurons au prinlem~s. prochain. M. Gémier n'est peut-être pas un excellent
admm1strateur, mais il fut parfois un grand acteur et un metteur en scène ingénieux. Il eut quelques idées curieuses.
P,ar. exemple quand il monta Œdipe, Roi de Thèbes au Cirque-0 Hiv~r où il avait dépensé sans compter les capitaux de
Mons'.eur S., il savait qu'avec la salle pleine chaque soir, il
-perdait de l'argent mais il espérrut refuser du monde et, jouet

�124

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

d'une comique illusion, il comptait comme un bénéfice le
prix des places des spectateurs refusés. D'ailleurs, j'ignore si
M. Gémier jouera de beaux spectacles et je n'ai pas besoin de le
savoir pour écrire cette chronique légère dont le but, outre celui
de renseigner les lecteurs de la N. R. F. sur les faits-divers
artistiques, est de faire dire à Daniel D'Arthez :
a: Quel fatal emploi de l'esprit ! »

LES REVUES

125

La probité m'oblige à dire qu'il ne se vante pas d'avoir beaucoup pra-

tiqué son auteur ; sans doute dirait-il qu'il n'a pas de temps à perdre
à le lire. Tel est bien notre avis. Après cet article, c'est un devoir pour

ceux qui aiment ses livres (car il en a de charmants, savez-vous ?) que
de le détourner de ce genre d'études.
Dire pourtant que c'est ainsi que se fait la critique I Et le public n'y
voit goutte : il souffre tout. Peut-être serait-il bon de l'avertir.

GEORGES GABOR\'

*
* •

OPINIONS LITTÉRAIRES DE VICTOR HUGO

LES REVUES
M. BEAU IER A-T-IL LU CLAUDEL r
Cette troublante question est posée par M. Henri Rambaud,
directeur de la gentille REVUE FéoÉRALISTE dans une lettre que
publient les EssAlS CRITIQUES de i. Azaïs (n° du y•r nov.):
Vous ave1. certainement lu, dans la Rtt·11e des De11x-Mondes du
juillet, les pages que M. André Beaunier y consacre aux Chapelùs
littérafres de M. Lasserre, ou plus exactement, à sa seule étude sur
M. Claudel. Avez-vous remarqué que toutes les citations que M. Beaunier y fait de M. Claudel Ge dis : toutes ; j'ai vêrifié, et tiens mes
références à votre disposition) sont tirées du livre de M. Lasserre ?
Voilà qui est dijà curieux et qui ne témoigne pas d'une familiari~
extrême avec l'œune de M. Claudel. Il y a plus curieux encore. Par
deux fois, une faute d'impression altérait les citations de M. Lasserre.
Une rare coincidenc.: veut qu'à son tour l'imprimeur de M. Beaunier
commette les mêmes fautes. Oh I les fautes heureuses ! Elles font
r~ver délicieusement.
Oui, rêver. Je me garderai bien de conclure. Comment croire que
M. Beaunicr ait négligé de lire M. Claudel, lui qui le condamne avec
la même assurance qu'il reproche aux claudélieas de mettre à le louer 1
Que dis-je, la même assurance ? li rendrait des points à ces pharisiens,
comme il les appelle. M. Lasserre était sévère, mais encore s'appl~
quait-il à faire le départ du beau et du laid dans cette œuvre mêlée,
Rieo ne tempère la sévérité de M. Beauoier. Il déclare tout net que
M. Claudel est inintelligible. « Vous comprenez? demande-t-il à ses
admirateurs. Je le nie ! • Un érudit comme M. Beaunier n'affirme
pas ces choses-là sans de bonnes raisons.
1er

Dans la Rèv11e de Paris du cer novembre 1921, M. Gustave
Simon donne de nouvelles Opinions littéraires de Victor Hugo.
Quelques réflexions fines :
Voltaire dans ses poèmes évite soigneusement la poésie, comme on
évite un ami avec qui l'on veut se brouiller.

Mais en général c'est d'une sorte de Sinar que partent, comme
autant de pompeux éclairs, les jugements du poète :
Pascal fou est encore grand écrivain. La santé du génie peut survivre à la santé de la raison .•..
Pascal écrase l'homme entre deux éternités.
Voltaire est le soleil couchant du vieux monde ; Rousseau est le
soleil levant du monde nouveau .

. Et l'on ne peut lire sans un peu d'amusement cette description enfantine et magnifique que Hugo nous donne, sans
doute d'après ses expériences personnelles, de l'opération du
génie :

Le poète est un prophète. Spirillls fiat. Le souffle, ce prodigieux
mystère, voilà son maitre.
Ce que l'on nomme génie est une irrésistible résultante d'une foule
de phénomènes intimes, à la fois obscurs et flamboyants sublimation
.
'
'
lllaJS quelquefois effarement, de celui qui les éprouve. Empêchez-le
donc, ce prophète, cc visionnaire, de voir le mal, par exemple, et, selon
l'angle où il le voit, d'être pris tantôt d'une formidable colère, tantôt
d'une inépuisable piùé. Par la raison que dans la création il y a du
gouffre, il y a du vcnige dans le génie.

.•.

�126

127

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE JOUEUR DE TAROTS
Ce cliamre fil prit dme et corps
Et dirpersa t(l'US efforts.
Que comprendre à ma parole !
fl fmll q1i'elle fuie et vole f
0 saisom, d chdteaux I

On n'aurait pas cru que ces petits poèmès si ésotériques de&gt;

Illuminatüms pussent jamais avoir de postérité. Pourtant après.
les tentatives de Paul Efuard, voici dans le MERCURJ! 1)1! FRANCE
du 1er novembre, sous. le titre : Le joueur detarots ; les ciuquatttedè11x cartes et la règle, et sous la signature de M. Ket Frank.
Houx, une série de petites images intérieures o~ se reconnaît
la tradition de Rimbaud, et qui impliquent un indéniable
talent :·
s.t:Iiu Ja1itrt.
une 111aiii tlaire
rose u11e lumière- entre Tes doigis'

, adieu
point de vua~
les épliémeres
l'ombreplei1u. la nuit bleue .

•
moulin qui tourne dévide la rivilre
d,um qui trotte derorlle le chemin
thevalier de la 111ar;ol,1ine
d toi qui fais d,s pieds des mailfs
ta vie, comm, une pewte

•
matin suspendu
cett, lune qui s' e.Oare
cOldetll' i111;ertaiile de ciel
Pluie ou 11eige
quel jour sera-ce
bea11 110/re soir secret toujours pareil.
Cil

. •.

MEMENTO

REVUES FRANÇAIS.ES.
ACTION (Nov.): Lettres, poèmes e11 prose etm vers, 11otes, souvmirs,
rijlexio11s et fait-divers de Céline Arnauld, Antonin Artaud, Paul

Budly, Georges Gabory, Mall Jacob, Andrit Salmoll, Marcel Sauvage.
L'AMOUR DE L'ART (Nov.): Jean Mm·chand, parOaude-Roger Ma.o:;
Louis Clxlrlot, par André Warnod; Albart Gtlindet, par Charles Vildrac.
ARISTE (no 1) : Critiques et. poèmes de Ker Frank HouJI'., Henri
Pourrat, J. Vialatte.
Une nouvelle jeune revue AVENTURE, que Pierre Mac Orlan présente en quelques pages fort curieuses, contient des poèmes et des prosc:s,
de Louis Aragon, Henri Cliqueonois, Reu~ Ctcyel, Georges Lin,lbour,
Roger Vitrac, Jacques Baron, etc.
Bcunw Dli LA YTE ARTISTIQUE ( l er Nov.) : Confià,,ues d' Angel

Zanaga.
LES CAHIERS IDÉALISTES (Oct.) : Pdmes en Prose de Max Jacob,
Marcel Sauvage, Joseph Rivièr , Louis de Goozague-Frick, AlexaodreArnoux, Luc Durtain.
LA CoNMAlSSANC.li (Sept.-Oct.): Litt«aluT&amp; BI cllt/wlicîs,11e, par Emile
Dermengl'lem.
LE CRAPOUILLOT (16 nov.): &lt;&lt; Le gosse » (The Kid) de Charlie
Chaplin, par Jean Galtier-Boissière.
C.rnSERJES TYPOGRAPHIQUES (no 3) : Les exemplaim de chapeller
dime frrélet1t'tpar les prmien, par Marius Audio.
L'EsPRIT NOUVEAU (no 10) : Les frères Le Nai11, par Vauvrecy.
Ess,'Js CRmQUES (1er ov.): Autour d'une rêédilio11 de M. Maurice
Barris, par Azais.
LE FEU (Oct.) : La 1iuit to11rne sttl' la mer, par J. d'Ar baud .
LES FEUILLES LIBR.ES (Oct.): Comme un homme, par André Salmon.
GAz.ET!E DU' BoN ToN (no 8) : planches de Ch. Martin et G. Lepape.
LA GRANDB REVUE (Oct.): Pa1111rge à la guerre, par A. Thibaudet.
LES MARGES (l5 Oct.) : Les derniers jours d'Alfred Jarry, par Jean
Saltas ; Ha, ry, par Pierre Guéguen.
MERCURE DE FRANCE (15 Oct.) : Une philosophie de la relati011, par
Julesde Gaultier; (15 nov.): Poèmes, par Daniel Thaly; Industrie, par
Philippe Girardet.
LA NERVlE {Sept.-Oct.) : Elégie, par Pb. Chabaueix.
L•ŒoF DUR (nov.) : Variations su,· q11elques Empereurs Rw11aim, par
Mathias Lübeck.
PooR LE PLJJSJR (15 Oct.) : Vol pla11i, par Fagus.
L.~ RE!-:AISSANCE D'OCCIDENT (Aoftt): Poèmes, par Joseph Delteil.
LA REvuE CRITIQUE (Oct.) : Le Classicisme fant6111e, par Eugène

Marsan.
LA REVUE DE GENÈVE (1er Nov.): Le secret &lt;k Rembrandt, par François
Fosca.
LA REVUE DE PARIS (1; Oct.): Le Dilemne du ùoctmr, par Bernard

�128

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAISI

Shaw; Re11a,i au sémillaire, par Pierre Lasserre; (1.,. Déc.) : La Mesur,
du Temps, par Emile Borel.
REVUE HEBDOMADAlRE (29

Oct.): L'Epitl,a/ame de]. Chardo11ne, par

Fr. le Grix. (3 Déc.): Le Comte de Gobi11ta11, par Jacques de Lacretelle;
Le Mouchoir rouge, par le Comte de Gobineau.
LA REVUE DE FRANCE (15 N0\·.-1•• D~c.): L'Opbélia, par MariusAry Leblond.
LA REVUE RHÉNANE (Novembre): Lts lettres frauçaises et la guerre,
par Jacques Rivière; Darag11ls, par Andr~ W:irnod.
SIGNAUX (1•r Nov.): U11e jo11rule t11 Manche, par JC.lll-Richard Bloch;
Poémes D,:imesliques, par Gustave Van Hecke. (I.,. Déc.): Corniaud, par
Pierre Mac Orlan.
REVUES ALLEMANDES.

DIE NEUE RoNSCHAU: Aus den W,stlicht11 Sagm, par Annette Kolb;
- Fra11krtid1 ttnd Europn, par Alfred Weber; - Oscar Wild.es Paristr
Tage, par Frank Harris.

RÉCE. TES PUBLICATIO. S A GLAISES.
Percy Lubbock (Jonathan Cape).
par Edmond Gosse (WilJiam Heioeman).
fORE EssA,S ON BooKs, par Clutton Broek (Methuen).
MEMORlES ANS NoTES, par Sir Syd11ey Colvili (Arnold).
MOLIÈRE, par Arthur Tilley (The Cambridge University Press).

TttE CRAFT OF F1crlON, par

BooKs

A

ON THE TABLE,

HlsTORY OF P1sA,

Xl•h

AND

Xll•h

CENTUJUES,

par

Williat#

Ht)'WOOd (Cambridge University Press).
THE METAPHYSICAL POETS A::,:o LYRlCS OF THE XVIllh CENTURY,

par

RerlJert Griersori (The Clarendon Press, Oyford).
THE C.urnRIDGE HlsTORY OF AMERICAN LI.TE.RATURE,

Vols. Ill

et IV (fhe Cambridge University Press).
COQUETTE, roman, par Frank Swin11erto11.
ADRIENNE TowER, romao, par J1me Basil de Selinto11rt (AT!ne
Sedgwick) (Arnold).

M.

WADDINGTON OF WICK, romau, par

May Sinclair.

DOSTOIEVSKI

Cette courte allocution, lue au Vieux-Colombier pour la
célébration du centenaire de Dostoïevski, peut être considérée
comme une sorte d'introduction aux six leçons sur Dostoïevski
que j'ai promises à l'école de Jacques Copeau 1 :

MESDAMES ET MESSIEURS,

Les admirateurs de Dostoïevski étaient, il y a quelques
années, assez peu nombreux ; mais comme il advient toujours lorsque les premiers admirateurs sont recrutés dans
l'élite, leur nombre va toujours grandissant, et la salle du
Vieux-Colombier est beaucoup trop petite pour les contenir
tous aujourd'hui. Comment il se fait qùe certains esprits
demeurent encore réfractaires à son œuvre admirable, c'est
ce que je voudrais d'abord examiner. Car, pour triompher
d'une incompréhension, le meilleur moyen c'est de la tenir
pour sincère et de tâcher de la comprendre.
Ce qu'on a surtout reproché à Dostoïevski au nom de
notre logique occidentale, c'est, je crois, le caractère irraisonné, irrésolu et souvent presque irresponsable de ses personnages. C'est tout ce qui, dans leur figure, peut paraître
grimaçant et forcené. Ce n'est pas, nous dit-on, de la vie
réelle qu'il représente; ce sont des cauchemars. Je crois cela
parfaitement faux ; mais accordons-le, provisoirement, et
ne nous contentons pas de répondre, avec Freud, qu'il y a

LE GÉRANT : GASTON GAUJJUIU).
AllBEVlLLB. -

IMPRIMl!RIE F. PAILLART.

1.

Voir p. 256.

9

�I JO

••

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

plus de sincérité dans nos rêves que dans les actions de
notre vie. Ecoutons plutôt ce que Dostoïevski lui-même dit
des rêves, et des « absurdités et impossibilités évidentes dont
foisonnent nos songes et que vous admettez sur-le-champ,
sans presque en éprouver de surprise, alors même que,
d'autre part, votre intelligence déploie une puissance inaccoutumée. Pourquoi, continue-t-il, quand vous vous réveillez et rentrez dans le monde, sentez-vous presque toujours,
et parfois avec une rare vivacité, que le songe en vous
quittant emporte comme une énigme indcuinée par vous ?
L'extravagance de votre rêve vous fait sourire et en même
temps vous sentez que ce tissu d'absurdités renferme une
idée, mais une idée réelle, quelque chose qui appartient à
votre vie véritable, quelque chose qui existe, et qui a toujours existé dans votre cœur; vous croyez trouver dans
votre songe: une prophétie attendue par vous ... &gt;&gt; (L'idiot,
t. II,~- 185).
Ce que '.Dostoïevski dit ici du rève, nous l'appliquerons
à. ses propres livres, non que je consente un seul instant à
assimiler ses récits à l'absurdité de certains rèves, mais bien
parce que nous sentons également, au réveil de ses livres,
- et lors même que notre raison se refuse à y donner
un assentiment total, - nous sentons qu'il vient de toucher quelque point secret t&lt; qui appartient à notre vie
véritable ». Et je crois que nous tr.ouverons ici l'ex.plïcation de ce refus de certaines intelligences devant le
génie de Dostoïevski, aL1 nom de la culture oc.cidentale.
Car je remarque aussitôt que dans toute notre littérature
occidentale, et je ne par1e pas de la française seulement, le
roman, à part de très rares exceptions, ne s'occupe qu:e des
relations des hommes entre eux, rapports passionnels ou
intellectuels, rapports de famille, de société, de telasses
sociales - mais }a.mais, presque iamais des m.ppons de
l'individu avec lu~même -ou avec Dieu - qui priment ici
tous les autres. Je crois que rien ne fera mieux comprendre
ce que je veux dire que ce mot d'un Russe que rapporte

DOSTOÏEVSKI

Mm• Hoffmann dans sa

131

biographie de Dostoïevski (la meilleure et de beaucoup, que je connaisse - mais qui n'est
pas traduite, malheureusement), mot par lequel elle pré.tend précisément nous faire sentir une des particularités
de l'âme russe. Ce Russe donc, à qui l'on reprochait son
inexactitude, ripostait très sérieusement : « Oui, la vie est
difficile ! Il y a des instants qui demandent à être vécus
correctement, .et qui sont bien plus importants que le fait
d'être exact à un rendez-vous. » La vie intime est ici plus
.importante que les rapports des hommes entre eux. C'est
bien là, ne croyez-vous pas, le secret de Dostoïevski, ce qui
tout à la fois le rend si grand, si important pour quelques
uns., si insiwportable pour beaucoup d'autres.
Et je ne prétends pas un .instant que !'Occidental, le
Français, soit de part en part et uniquement un être de
société, qui n'.existe qu'avec un costume : les Pensées de
Pascal sont là, les Fletirs du Mal, livres graves et solitaires,
et néanmoins aussi français que n'importe quels autres
livres de notre littérature. Mais il semble qu'un certain
ordre de problèmes, d'angoisses, de passions, de rapports,
soient réservés au moraliste, au théologien, au poète et que
lernman n'ait que faire de s'en laisser encombrer. De tous
les livres de B.alzac, Louis Lambert est sans doute le moins
réussi; en tout .cas, ce n'était qu'un monologue. Le prodige réalisé par Dostoïevski, c'est que chacun de ses personnages, et il en a créé tout un peuple, existe d'abord en fonction de lui-même, et que chacun de ces êtres intimes, avec
son secret particulier, se présente à nous dans toute sa
complexité problématique ; le prodige, c'est que ce sont
précisément ces problèmes que vivent chacun de ses personnages, et je devrais dire : qui vivent aux dépens de chacun
de ses personnages - ces problèmes qui se heurtent, se
combattent, et s'humanisent pour agoniser ou pourtriompher devant nous.
11 n'y a pas de question si haute que le roman de Dostoïevski ne l'aborde. Mais, immédiatement après avoir dit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ceci, il me faut ajouter : il ne l'aborde jamais d'une manière
abstraite, les idées n'existent jamais chez lui qu'en fonction
de l'individu ; et c'est là ce qui fait leur perpétuelle relativité ; c'est là ce qui fait également leur puissance. Tel ne
parviendra à cette idée sur Dieu, la providence et la vie
éternelle que parce qu'il sait qu'il doit mourir dans peu de
jours ou d'heures (c'est Hippolyte de l'Idiot), tel autre
dans les Possédés édifie toute une métaphysique où déjà
Nietzsche est en germe_, en fonction de son suicide, et
parce qu'il doit se tuer dans un quart d'heure - et l'on ne
sait plus, en l'entendant parler, s'il pense ceci parce qu'il
doit se tuer, ou s'il doit se tuer parce qu'il pense ceci.
Tel autre enfin, le prince Muichkine, ses plus extraordinaires, ses plus divines intuitions, c'est à l'approche de
la crise d'épilepsie qu'il les doit. Et de cette remarque je
ne veux point tirer pour le moment d'autre conclusion
que ceci : que les romans de Dostoïevski tout en étant les
romans - et j'allais dire les livres - les plus chargés
de pensée ne sont jamais abstraits, mais restent aussi
les romans, les livres les plus pantelants de vie, que je
connaisse.
Et c'est pourquoi, si représentatifs que soient les personnages de Dostoïevski, jamais on ne les voit quitter l'humanité pour ainsi dire, et devenir symboliques. Ce ne sont
non plus jamais des types comme dans notre comédie classique ; ils restent des individus, aussi spéciatu que les plus
particuliers personnages de Dickens, aussi puissamment
dessinés et peints que n'importe quel portrait d'aucune littérature. Ecoutez ceci :
Il y a des gens dont il est difficile de dire quelque chose qui
les présente d'emblée sous leur aspect le plus caractéristique i
cc; sont ceux qu'on appelle communément les hommes « ordinaires », la « masse », et qui, en effet, constituent l'immense
majorité de l'espèce humaine. A cette vaste catégorie appartiennent plusieurs des personnages &lt;le notre récit, et notamment
Gabriel Ardalionovitcb.

DOSTOÏEVSKI

133

Voici donc des personnages qu'il va être particulièrement
difficile de caractériser. Que va-t-il parvenir à en dire :
Presque depuis l'adolescence, Gabriel Ardalionovitch avait
été tour~nté par le sentiment constant de sa médiocrité, en
même temps que par l'envie irrésistible de se convaincre qu'il
était un homme supérieur. Plein d'appétits violents, il avait,
pour ainsi dire, les nerfs agacés de naissance, et il croyait à la
force de ses désirs parce qu'ils étaient impétueux. Sa rage de se
distinguer le poussait parfois à risquer le coup de tête le plus
inconsidéré, mais toujours au dernier moment notre héros se
trouvait trop raisonnable pour s'y résoudre. Cela le tuait •.
et voici pour un des personnages les plus effacés. Il faut
ajouter que les autres, les grandes figures de premier plan,
il ne les peint pas, pour ainsi dire, mais les laisse se peindre
elles-mêmes, tout au cours du livre, en un portrait sans
cesse changeant, jamais achevé. Ses principaux personnages
restent toujours en formation, toujours mal dégagés de
l'ombre. Je remarque en passant combien profondément il
diffère par là de Balzac dont le souci principal semble être
toujours la parfaite conséquence du personnage. Celui-ci
dessine comme David ; celui-là peint comme Rembrandt,
et ses peintures sont d'un art si puissant et souvent si parfait que, n'y aurait-il pas derrière elles, autour d'elles, de
telles profondeurs de pensée, je crois bien que Dostoïevski
resterait encore le plus grand de tous les romanciers.
ANDRE GIDE
1

L'idiot, 11, pp. 193-194.

�DOSTOÏEVSKY E'l' LA LUITE Cô. TRE LF..S ÉVlDENCES

DOSTOIEVSKY
ET

LA LUTTE CONTRE LES :ÉVIDENCES

13 5

cet égard. ~chestov est certainement l'c.sprit le plus original, le
pius audac1eu.x, le plus profond parmi les écrivains- russes contemporains le plus complexe aussi et-le plu&amp; difficile à définir.
« Quel est l'objet de la philosophie, demande Schestov. Fautil rechercher la signification du tout et travailler obstinément à
édüier une théodicée parfaite à, l'exemple de Leibniz. et de tant
d'autres peosew:s. c~lè.brcs, ou bien faut-il s'attacher à scivre j.usqu'au bout les destinées des individus particuliers, autrement
dit~ poser des questions, qui excluent toutes possibilités de
réponse ? » Schcstov choisit la seconde voie, malgré ses difficultés et ses dangers: il s'attache à l'individuel, aUi concret
anf:rituniqu.c 7 spécial. Berg&amp;an veut qu~ le philosophe
appel au « romancier hatdi " qui 11 déch · e la toile- habilement
tissée de notre moi conventionnel pour nous montrer sous cette
lo~ueapparente une absurdité fondamentale ». C'est ce que
fait JUStement Schestov : il s'adresse tour à tour à Shakespeare, à Ibsen, à Tolstoï à Dostoievsk.y, à Tchekhov, à Nietzsche; ce n'est pas Leurs idées, leur philosophie, 1-ew système
en eux-mêmes, qui: l'intéressent, c'est leur personnalité vivante et
celle. de leurs héros, teHes qu'elles se manifestent dans leurs
œu.vrts. Il les presse, il bis questionne,. i1 les tourmente-, imitoyable, non pour en tirer des leçons, des condusil')ns o-foéra~. Mam pour ODus. faire s_aisir ainsi, toute palpitante," une
ré~é profondément cachée, pour nous faire pressentir et entrevorr brusquement une vérité obscure qui se dérobait à l'étreinte
de la raison.
_La témérité de ses recherches, l'audace tranquille de ses points
d'mterrogation lui attirent l'accusation de scepticisme et de
cynisme. Son scepticisme, en réalité, n'est qu'un procédé, une
méthode d'examen ; sous ce rapport on pourrait le rapprocher
de Socrate, avec. lequel, d'ailleurs, il a encore d'autres points de
contact. Schestov doute, mais il ne se confine pas dans ce
doute, il ne s'y plaît pas: il cherche toujours, tantôt en « gémissant» pour employer l'eipression de Pascal souvent citée par lui,
et tantôt en plaisantant, en Piant de lui-même et des autres
.
'
tou1ours ardent et inquiet.
Ses_ maîtres furent iet:zschc, le Nietzsche d'Humain, trop
humain, du Gai Savaii'; puis Dostoïesvky, Tohtôi, Pascal
qui l'aidèrent à découvrir sa propre- personnalité, ·fortifièrell.t

fas.s;

LÉON SCHESTOV
Dans le domaine de la spéculation systématique:,. nous
n'a.von-s pas encore formé d►école-, nous autres Russes, nous ne
possédons pas encOie de tradition&amp; qui puissen.t être comparées
a_u:1. éco~s françaises, allemandes, anglaises dont la plupart de
nos philosophes ont toujours subi jusqu'ici les influences et 2ux,quelles quelques-uns d'entre eux ne surent opposer que ceruines
traditions orientales : néo-platoniciennes, gnostiques, patristiques. Le génie russe - et c'est une de ses caractéristiques les
plus essentielles - si téméraire qu'il soit - s'appuie toujours
sur le fait concret, sur la réalité vivante ; il S"e lance ensuite dans
les spéculations les plus abstraites, les plus osées, maiJ pour
revenir finalement, riche de toute la pensée acquise, à cette
mème réalité, au fait, son point de départ et son aboutissement.
Celui qui veut juger de la pensée russe doit s'2dresser donc non
aux professeurs de philosophie, non aux gnosséologues et
métaphysiciens de profession, parmi lesquels, pourtant, il y a
des hommes de grand talent, tels Zossky, Franck et d'autres
encore, mais à tous nos romanciers, 1r nos poètes, à nos critiques, à nos publicistes qui travaillent tous sur le vif.
L'œuvre philosophique et critique de Léon Schestov, totalement inconnue en France ', est extrêmement caractéristique à
1. Quelques ouvrages de Schestov ont été traduits en anglais. Les
éditions allemande et itali~nne de ses œuvres choisies sont actuellement en préparation.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son courage, son audace et versèrent en lui une soif inextin guible de liberté. Ses recherches l'orientèrent plus tard vers
l'étude de Plotin, de saint Augustin, des mystiques médiévaux,
de Luther.
Son style extrêmement simple, familier même, dépouillé d'artifices, sans trace de pédantisme et d'une admirable limpidité, le
place parmi les meilleurs prosateurs russes. Mais cette simplicité est toute de surface ; sous ce ton familier se cache une pensée étrangement subtile, t0ujours tendue, qui creuse et fouille
profondément. Rien n'est plus clair, ne paraît plus facile
qu'un aphorisme, qu'une étude de Schestov pour les esprits
ingénus ; rien n'est plus compliqué, plus obscurément attirant
pour ceux qui essayent d'y pénétrer plus avant.
Schestov débuta avec Shakespeare et son critique Brandis, puis
suh•irent avec plusieurs années d'intervalle : Le Bien da11s
la doctrine de Nietzsche el de Tolsloi, Dostoievsky et Nielz._scbe, un

premier recueil d'aphorismes : L'apotbéose du déraci11eme11l, et
deux volumes d'essais philosophiques et critiques : Débats el
Conclusions et Les Grandes Veilles; deux autres volumes vont
paraître prochainement : Les Mille et une Nuits et De la Racine
des c/Joses. L'article sur Dostoïevsky que nous publions ici est la
traduction, fortement abrégée (avec l'autorisation de l'auteur),
d'une vaste étude de Schestov que publie, à l'occasion du centenaire de Dostoïevsky, la revue russe Les Annales Contem-

porames.
BORrS DE SCHLŒZER.

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x2,02vfr,, -:o xr.t,;811:v&amp;i11 Ile (i,v.
EURIPIDE,

sait, dit Euripide, il se peut que la vie soit la
mort et que la mort soit la vie. »
Platon, dans un de ses dialogues, fait répéter ces paroles pari Socrate, le plus sage d'entre les hommes, celui-là
même:qui ·créa la théorie des idées générales et considéra
« Qui

DOSTOÏEVSKY ET LA LOTIE CONTRE LES .EVJDENCES

1 37
le premier la netteté et la clarté de nos jugements comme
l'indice de leur vérité. Depuis les temps déjà anciens les
hommes les plus sages vivent dans cette ignorance énigmatique; seuls les hommes ordinaires savent bien ce que
c'est que la vie et ce que c'est que la mort. Comment se
peut-il que les plus sages hésitent là où les esprits ordinaires ne voient aucune difficulté ? Et pourquoi donc les
difficultés sont-elles toujours réservées aux plus sages? Or il
ne peut y avoir de difficulté plus atroce que de ne pas savoir
si l'on est mort ou vivant? La c&lt; Justice&gt;&gt; exigerait que cette
connaissance ou bien cette ignorance fftt l'apanage de tous
les humains. Que dis-je la justice ! C'est la logique ellemême qui l'exigerait, car il est absurde que les uns sachent
distinguer la vie de la mort, tandis que les autres restent
privés de cette connaissance ; ceux qui la possèdent diffèrent
complètement de ceux auxquels elle est refusée et nous
n'avons donc pas le droit de les considérer tous comme
appartenant à l'espèce humaine. Celui-là seul est un
homme, qui sait ce que c'est que la vie et ce que c'est
que la mort. Celui qui ne le sait pas, celui qui, ne
fût-ce que de loin en loin, ne fût-ce que pour un instant
seulement, cesse de saisir la limite qui sépare la vie de la
mon, celui-là cesse d'être un homme pour devenir ..• pour
devenir quoi ?
Il y a lieu d'ajouter pourtant que de naissance tous les
hommes sa.vent très bien distinguer la vie de la mort.
L'ignorance ne vient - à ceux qui sont prédestinés - que
plus tard seulement et - si tout ne nous trompe pas brusquement, on ne saie d'où, ni comment. Mais il y a
plus. Cette ignorance n'est qu'intermittente : elle s'efface
et cède la place à la connaissance normale aussi brusquement, aussi subitement qu'elle était apparue. Euripide et
Socrate, et tous ceux qui sont destinés à porter le fardeau
sacré de la suprême ignorance, tous savent très bien ordinairement, tout comme les autres hommes, ce que c'est
que la vie, ce que c'est que la mort. Mais il leur

�LA NOUVELLE IŒVUE FRANÇAISR

arnve d'éprnuver exceptionnellement l.i sensation que
leur connaissance ordinaire les a:bandonne. Ce que tous
savent, ce que tous admettent, ce qu'ils savaiient euxmêmes il n'y a qu'un instant, ce que le consentement una,.
nime confirmait et justifiait, cela même perd à leurs yeux
toute signincation. Ils possèdent maintenant leur propre
savoir, injustifié, injustifiable, inadmissible pour les autres. Peut-on jamais espérer en effet que le doute d'Euripide soit unanimement admis ?
Un ancien livre raconte que !'Ange de la Mort, qui
desiend vers _l'homme pour séparer l'âme du corps, est
couven d'yeux. Qu'a-t-il besoin de tous ces y ux ? Je
pense qu'ils ne sont pas pour lui : l'Ange de la Mon
s'aperçoit parfois qu'il est venu trop tôt, que le terme de
l'homtm n'est pas encore éebu ; dans ce cas il n'emporte
pas son âme, il ne se montre même pas à elle, tnais il
laisse à l'homme une de ces nombreuses paires d'yeux dont
son eorps est cou,vert. Et l'homme sait alors - en plus de
ce ~ue voient les-autres hommes- et de ce qu'il voit 1u-i mêmt
avec. ses yeu~ naturels -des choses nouveltes et étranges, et
il les voit autrement que les anciennes, non comme voient
les hommes, mais comme voient les habitants des « antres
µiondes », c'est~à-diTe qu'tlles existent pour lui non « oéces. sairement», mais c&lt; librement», qu'elles sontetqu'au même
instant elles ne sont, pas, qu'elles apparaissent quand elles
diaparaissent et disparaissent quand elles apparaissent. Or,
comme t0us. les; autres organes des sens et même noue
raison sont en connexion étroite avec notre vision mrdinafre, et que l'~xpérience de l'homme tout entière, individueHe et : collective, .Jy i;-accorde aussi, les nouvelles
visions paraissent ridicules, fantastiques et semblent être
produit!es par une imagination dlf:réglée. Encore un pas, et
&lt;:e sera la folie; semhle-t-il, non pas la Eolie poétique, l'ins•
piration dont il est question même. dans les manuels de
phiJosophie et &amp;esthétique et qui, sous les D&lt;l&gt;ms ~Eros) de
Manie, d~E:x.tase, fut tant de fois décrite et justifiée où et

1'0STOÏEVSKY ET LA LU'ITE CONTRE LES ÉVIDENCES

r39

quand il le fallait, mais cette folie quon traite dans les
cabanons. Alors, c'est la lutte entre les deux visions, lutte
dont l'issue est anssi problématique et aussi mystérieuse
que les débuts.
Dostoïevsky fut certainement un de ceux qui possédèrent cette double vue. Mais quand donc fut-il visité par
!'Ange de la mort ? Le p!ns naturel serait de supposer que
ce fut lorsqu'il écourait au pied de. l'échafaud la lecture de
son arrêt de mort. Il est probable pourtant que les suppositions c&lt; naturelles n ne sont plus de mise ici. Nous pénétrons dans le domaine de l'antinaturel, du fantastique par
excellence et si nous voulons y entrevoir quelque chose,
il nous faut renoncer à toutes les méthodes, à tous les
procédés qui donnaient jusqu'ici à nos vérités et à notre
connaissance une certitude garantie. On ~igera peut-être
de nous un sacrifice plus important encore. Il faudra
peut-être que nous soyons prêts à admettre que la certitude n'est nullement le prédicat de la vérité ou, pour
mieux dire, que la certitude n'a ~bsolument rien de commun avec la vérité. Il se peut que tout le charme, toute
l'attirance de ces vérités consistent justement en ce qu'elles
nous délivrent de la certitude, en ce qu'elles nous font
espérer vaincre ce qu'on appelle les évidences.
Ce n'est donc pas lorsqu'il attendait l'exécution de l'arrêt
que Dostoïevsky fut nsité par l' Ange de la mort. Et ce
n'est pas non plus lorsqu'il vivait au bagne. Les Souvenirs de la Maison des Morts, une des meilleures œuvres
de Dostoïevsky, en font foi. L'auteur des Sawue,,.if's est
encore plein d'espoirs. Il souffre, il souffre terriblement,
mais il se souvient toujours qu'en dehors des murs de
cette prison, il y a encore une autre vie. Le coin de ciel
bleu qu'il entrevoit par dessus les hautes murailles lui
est une promesse de lrberté: lin temps viendra, et la
prison, les visages marqués, les jurons ignobles, les coups,
les gardiens, la saleté, les chaînes - tout cela passera et
1.me nouvelle existence commencera, noble, élevée cr Je

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ne suis pas 1c1 pour toujours », se répète-t-il constamment; « bientôt, bientôt je serai là-bas. » Là-bas c'est la
liberté. La véritable vie, riche, pleine de signification,
n'existe que là où l'homme voit au-dessus de lui non plus
un petit coin du ciel, mais un dôme immense, là où il n'y
a plus de murs, mais où s'étend un espace infini, là où la
liberté est illimitée- en Russie, à Moscou, à Pétersbourg, au
milieu d'hommes intelligents, bons, actifs et libres.

II
Dostoïevsky a terminé son temps de bagne ; il a fini
aussi son service militaire. Il est à Tver, puis à Pétersbourg.
Tout ce qu'il attendait se réalise. Il est un homme libre,
comme tous les hommes dont il enviait le sort lorsqu'il
portait des chaînes. Il ne lui reste donc plus qu'à accomplir les engagements qu'il a pris en prison vis-à-vis de
lui-même. Il faut croire que Dostoïevsky n'a pas oublié si
tôt ces engagements, son &lt;&lt; programme » et qu'il a fait
plus d'une tentative désespérée pour arranger sa vie de
telle sorte que les &lt;&lt; anciennes chutes et les anciennes
erreurs » ne se répètent plus. Mais il semble que plus il s'y
est efforcé, moins il y a réussi. Il fit bientôt la remarque que
la vie libre ressemblait de plus en plus à l'existence du
bagne et que &lt;&lt; jadis le ciel tout entier &gt;&gt; qui, lorsqu'il était
en prison, lui paraissait illimité, l'oppressait et l'écrasait
tout autant que les plafonds bas du bagne ; que les idéals
à l'aide desquels il apaisait son ~me au temps où il vivait
parmi les derniers des hommes, que ces idéals n'élevaient pas
l'homme, ne le libéraient pas, mais l'enchaînaient etl'humiliaient tout autant que les fers qu'il portait au bagne. Le
ciel oppresse, les idéals enchaînent et l'existence humaine
tout entière n'est plus qu'un sommeil lourd, douloureux,
plein de cauchemars.
Comment cela s'est-il produit ? Hier encore Dostoïevsky

DOSTOÏEVSKY ET LA LUTTE CONTRE LES ÉVIDENCES

I4I

écrivait ses Souvenirs de la Maison des Morts ; la vie des
forçats lui paraissait un cauchemar ; mais il suffisait d'enlever les chaînes, d'ouvrir les portes de la prison et l'homme
serait libre et la vie atteindrait sa plénitude. Les yeux de
Dostoïevsky le lui certifiaient, ainsi que tous ses autres
sens, et même la « divine » raison. Mais voilà que contre tous ces témoignages un autre se dresse, qui les
détruit.
Dostoïevsky ne pouvait repousser le don qui lui avait
été fait, de même que nous ne pouvons repousser les
cadeaux de l'Ange de la Vie. Tout ce que nous possédons,
nous le recevons, on ne sait de qui, on ne sait d'où. Tout
cela nous a été octroyé, avant même que nous ayons eu
le pouvoir de poser des questions et d'y répondre. La
seconde vue fut donnée à Dostoïevsky, qui ne la demandait pas, d'une façon aussi inattendue, aussi subite que la
première.
Dostoïevsky découvrit brusquement que le ciel et les murs
de la prison, les idéals et les chaînes ne se contredisent nullement, comme il le voulait, comme il le pensait auparavant, quand il voulait et quand il pensait comme tous les
gens normaux. Ils ne se contredisent pas, parce qu'ils sens
la même chose. Il n'y a pas de ciel, il n'y a de ciel nulle
part, il n'y a qu'un horizon bas et borné. Il n'y a pas d'idéals,
il n'y a que des chaînes, invisibles, il est vrai, mais qui
maintiennent l'homme plus solidement encore que les
fers.
Nul acte d'héroïsme, nulle « bonne œuvre » ne peuvent
ouvrir devant l'homme les portes de ce lieu de « détention à perpétuité i&gt;. Les vœqx qu'il avait formés au bagne
lui parurent alors sacrilèges. Il se produisit en lui à
peu près ce qui était déjà arrivé à Luther quand il s'était
souvenu ·avec horreur des vœux qu'il avait prononcés en
entrant au couvent : Ecce! Deus, tibi VO'".Jto impietatem et

blasphemiam per totatn mM-m vitam.
C'est cette «vision» nouvelle qui forme le thème de la

�142

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Voix so1duraine., une des œuvres les plus extraordinairfi
de la littérature universelle. La plupart n'ont vu et ne
veule.nt voir jusqu'ici dans ce petit livre ,qu'une leçon. Il y
a là.bas, quelq_ue part, dans les souterrains, des êtres misé-

rables, malades, anormaux, frappés par le sort, qui dam
leur rage impuissante atteignent les dernières limites de la
négation. Ces êtres, d'ailleurs, sont le produit de notre
époque ; il n'en existait même pas jusqu'à ces dernières
années. Dostoievskf luj.-rnême nous suggère ce point de
vue dans la note .qu'il place en tête de l'œuvre. Il se
peut qu'il ait été sincèl;e à · ce moment,, et vécidique.
Les vérités du genre de celles q_ui apparurent aux yeuz. de
l'homme souterrain sont telles, .de par leur origine même,
qu'on peut les énoncer~ mais qu'il n'est pas nécessaire,
qu'il est impossible même d'en faire des vérités bonnes
dans tous les cas et pour tous. Celui-là même ne peut en
prendre possession qui les a découvertes. Dostore\·sky luimême ne fut pas certain, jusqu'à la fin de sa ·vie, d'avoir vraiment vu ce qu'il avait décrit dans la Vai."oouJerraine. C'est œ
.qui explique le style si étrange du récit de l'homme souterrain; c'est à cause de cela que chacuu.e de .ses ,phrases
dément la précédente et s'en rit, c'est là l'explication de .ces
.crises d'enthousiasme, de joie inexplicable entrecoupées par
les explosions d'un dés~spoir pon moins inexplicable. D
semble gue le pied lui ait manqué et qu'il tombe dans un
abîme sans fond. C'est !'allégresse du vol, la peur de ne
plus sentir le sol sous ses pieds et l'horreur du vide.
Dès les premières pages du récit, nous sentoos qu'u~e
puissance formidable, surnaturelle (peut-être que cette fois
notre jugement ne nous trompe pas - ra_ppelez-vous
l'Ange &lt;le la Mort) enlève l'écri"'ain et l'emporte. Il est ~
extase, il est « hors de lui », il court ·il ne sait .où, il
attend il ne strit qU&lt;iJÎ. Lisez ces lignes qui terminent le
premier chaf\_itre :
&lt;&lt; Oui l'homme du x1x~ siècle doit être, est ,moralement
,obligé d'être un iµdiwidu sans çaractère, -l'homme d'action

DOSTOÏEVSKY ET LA L01TE CONTRE LES ÉVIDENCES

143

doit être un esprit médiocre. Telle est la conviction de ma
quarantaine. J'ai quarante ans; or, quarante ans, c'est toute
-la ~ie. Il est inconvenant, bas, immoral de vivre plus de
quarante ans ! Qui vit plus de quarante ,ans? - Répondezmoi sincèrement, honnêtement. Je vous le dirai, moi :
les imbéciles et les chenapans. Je dirai cel.a en face à tous
les vieiJlards, à tous ces vieillards à la chevelure argentée
et parfumée. Je le dirai en faae à tom l'univers. J'ai le
droit de le dire parce que je vivrai moi-même jusqu'.à
soixante ans, jusqu'à soixante-dix ans, jusqu'à quatre-vingts
ans. Attendez, laissez-moi reprendre souffie ! »

III
En clfet, dès-le début iil faut s'arrêter et reprendre souffle.
Et ces mots pourra1ent servir de conclusion à chacun des
chapitres qui suivent : laissez-moi reprendre souffle.
Dostoïevsky lui-même et son lecteur ont la respiration
coupée par l'élan fougueux, sauvage de ces pensées cc nouvelles,&gt;. Il ne comprend pas ce qu'il éprouve, et pourquoi
ces pensées. Sont-ce même des pensées? A qui adresser
ces questions? à ces questions nul ne peut répondre; ni
les autres, ni Dostoïevsky lui-même ne peuvent être certains
que ces questions puissent être même posées, qu'elles aient
nne signification quelconque . .Mais il est,Î!ll1i10ssible aussi de
les écaner et il semble même parfois qu'il ne faille .pas les
écarter. Relisez cette pl1rase, par exemple: « L'homme dn
Dx• siècle doit êrre nn individu sans caractère· l'homme
~'action doit être ll'1l esprit médiocre &gt;&gt;. Est-ce u~e convictl.on sérieuse ou bien un assemblage de mots vides de sens ?
A pr.emière vue cela ne fait même pas question - des
mois! Mais permettez-moi de vous rappeler que Plotin
(dont Do.stoïevsky, je crois, n'avait jamais entendu parler)
.éme~ }a même pensée, bien que sous une autre forme. Lui
aussi affirme que rhomme d'action est toujours médiocre,

�LA

ou,'EUE REVUE FRANÇAISI

que l'essence même de l'aaion est une limitation.
Celui qui ne peut pas, qui oe veut pas &lt;c penser n, « contempler l&gt;, celui-là agit. Mais Plotin, qui est tout aussi« hors de lui » que Dostoïevsky, dit cela très tranquillement, presque comme une chose qui va de soi, que tout
le monde sait, que tout le monde admet. Il se peut qùil
ait raison : quand on veut dire quelque chose qui contredit
les jugements unanimement admis, le mieux est de ne pas
élever la voix. Le problématique, l'impossible même,
présenté comme une chose évidente par elle-m~me, est
souvent facilement admis comme tel.
Platon aussi d'ailleurs connaissait le « souterrain », mais
il l'avait appelé «grotte»; il créa ainsi l'admirable parabole, célèbre dans le monde entier. Il fit si bien qu'il ne
vint à l'esprit de persoune que la grotte de Platon était un
&lt;c souterrain » et que Platon était un être anormal, maladif,
aigri, un de ceux pour lesquels les autres hommes, les
hommes normaux doivent imaginer des théories, des traitements, etc. Or il arriva à Dostoïevsky dans son souterrain la même chose qu'à Platon dans sa grotte : ses
nouveaux yeux s'ouvrir nt et l'homme ne découvrit plus
qu'ombres et fantômes là où «1ous » voyaient la réalité;
il entrevit la vraie, l'unique réalité dans ce qui pour
« tous 1&gt; n'existait même pas.
Antisthène, qui se considérait comme l'élève de Socrate,
&lt;lisait qu'il préférerait perdre la raison que de ressemir un
plaisir. Et Diogène, que ses contemporains appelaient un
Socrate dément, craignait par dessus tout au monde
!'équilibré, l'accompli. li semble bien que sous certains
rapports la vie de Diogène nous découvre la vraie nature
de ocrate plus complètement que les brillants dialogues
de Platon. Celui en tout cas qui veut comprendre Socrate
doit étudier l'affreux visage de Diogène tout autant que les
admirables traits classiques de Platon . Le Socrate dément
est peut-être bien celui qui nous parlera sincèrement de
lui-même. L'homme sain d'esprit - l'imbécile aussi bien

DOSTOÏEVSKY ET LA LUTTE CONTRE LES É\'JOENCES

145

que l'intelligent - ne nous parle pas en réalité de luimême, mais de ce qui peut être nécessaire et utile à tous.
Sa santé consiste justement en cela qu'il émet des jugements bons pour tous, et ne voit même que ce qui est bon
pour tous et dans tous les cas. Mais les cyniques ont
passé sans laisser de traces dans l'histoire. Ce qui
caractérise justement l'histoire, c'est qu'avec un art admirable, presque humain, conscient, elle efface les traces de
tout ce qui survient d'étrange dans le monde, d'extraordinaire. L'objet principal de la science de l'histoire, telle
qu'on la comprend toujours, est de rétablir le passé sous
l'aspect d'une série d'événements reliés entre eux par la
causalité. Pour les histol'iens, Socrate n'était et ne devait
être qu'un « homme en général». Ce qu'il y avait en lui
de spécifiquement a socratique » « n'avait pas d'avenir »
et n'existait donc pas aux yeux de l'historien. L'historien
n'accorde une certaine signification qu'à ce qui est entré
dans le cours du temps et le nourrit; le reste ne le
concerne pas. Ce qui est important, c'est Socrate « homme
d'action », celui gui a laissé des traces de son eJ istence
dans le torrent de la vie sociale. Aujourd'hui encore nous
avons besoin des « pensées &gt;) de Socrate. ous avons
besoin de certaines de ses actions gui peuvent servir
d'exemple, de sa fermeté, de son calme en face de la mort.
Mais quant à Socrate lui-même, quelqu'un en a-t-il besoin?
C'est justement parce qu'il n'était nécessaire à personne
qu'il a disparu sans laisser de traces. S'il avait été nécessaire, il y aurait eu une « loi » pour le conserver.

IV
Dostoïevsky voyait aussi la vie avec des yeux d'historien,
des yeux naturels. Mais quand on lui donna une seconde
paire d'yeux, il vit autre chose. Le « souterrain », ce
n'est pas du tout cette niche misérable où Dostoïevsky
10

�146

LA NOO\'ELLB REVUE FRANÇAISB

fait vivre son héros et ce n'est pas non plus sa solitude. Au
contraire - il faut se le répéter continuellement - Dostoïevsky recherche la solitude pour s'évader, pour essayer
de s'évader du « souterrain » (de la «grotte» de Platon)
dans lequel « tous » doivent vivre, que tous considèrent
comme le eu\ monde réel, comme le seul monde possible, c'est-à-dire justifié par la raison. C'est ce que nous
observons :mssi chez les moines du moyen-âge. Ils haïssaient par-dessus tout cet équilibre mental qui apparaît à la
raison comme le but suprême de la vie sur terre. L'ascêtisme n'avait nullement pour objet de combattre la. chair,
comme on le pi.:nse généralement. Les moines, les ermites
voulaient avant tout s'arracher à cette « omoitude D I dont
parle chez Dostoïevsky l'hornm~ soute~n, à ce~e coo~cience commune que le vocabulaire scolarre et philosophique appelle « conscience en général &gt;&gt;. lgn~:e d_e _Loy~la
formule ainsi 11 règle fondamentale des Extraha spmt ualia:
Quanto se ma.gis reperit anima segregatam et ~olt'ta~-iam, tanlo
aptiow" se i,t,5,1m rtdàit ad q11.,mndum inttlligend11mque
Creatomn el Domi11w11 mum.
La conscience commune, voilà l'ennemi principal d~
Dostoïevsky. Aristote avait déjà déclaré que l'homme qui
n',lUrait besoin de personne serail dieu ou bête fauve.
Dostoïevsky, de même que les saints qui. sauvaie~t leur
~me entend sans cesse une voix mystérieuse lui cbuchot,er : tt Ose ! recherche le désert, la solitude. Tu y seras
une bète fauve ou bien un dieu. Rien n'est certain d'avance:
renonce d'abord à la conscience commune et après on
verra. Ou plutôt, c'est bien pis : si ru renonces à cette co1nscience, tu seras métamorphosé d'abord en bête, e,t ce n_est
que plus tard, quand? personne ne le sait - qu_aura heu
ta dernière métamorphose ». D'ailleurs, cette ~ern1ère métamorpho e n'est pas certaine. 'est-il pas évident en effet
t Dostoievsky cré~ un néologisme : "vsiems1vo » (de « vsié • nous
tou~) \itt~ralcment " ornnitude 11, ce qui e commun à tous.

DOSTOÏE\'SKY ET LA LUTTE CO.'TRE LES É\'IDfil:CES '

147

que l'homme peut se transformer en bête fauve, mais qu'jl
ne lui est pas donné de devenir un dieu ? Une expérience
millénaire est là pour nous confirmer que les hommes se
sont transformés souvent en bêtes fauves, mais qu'il n'y a
pas eu jusqu'ici de &lt;lieux parmi eux. Llse.z les confessions de
l'homme souterrain. A chaque page il raconte sur son propre compte de choses presque iocroy;ibles. tt En réalité,
sais-tu ce qu'il me faut : que vous alliez tous au diable,
voilà ce qu'il me faut. Il me faut ma tranquillité. Mais
saï.Hu que pour n'être pas dérangé je endrais immédiatement l'univers tout entier pour un kopeck ! Que le
monde entier périsse ou que je ne boive pas de thé ? Je
dirai : que le monde entier périsse, pourvu que je bcive
toujours mon thé. Savais-ru cela, ou non ? Eh bien, moi
je sais que je suis un chenapan, un mi rable, un paresseux, un égoïste. » Er à la page suivante, de nouveau :
• Je suis le plus ignoble, le plus ridicule,, le plus mes uin,
le plus envieux, le plus bête des vers qui soient sur la terre.»
L'œuvre est remplie de confessions semblables. Mais lisez
les livres, les confe~ions des plus grands saints ; tous ils se
considéraient comme les tres les plu horribles (toujours
ce superlatif), les plus vils, les plus faibles, les plus stupides
de la création. Ce n'était nullement par excès d'humilité ;
ils se voyaient vraiment tels. Saint BernanJ, sainte Th\.~
rèse, tous avaient horreur d'eux-mêm s.
Nous avons toutes les raisons de croire que lorsque Dostoïevsky décrivait son souterrain, il connaissait fon peu
les livres des saints. li ne se sent soutenu par aucune autorité, par aucune tradition. Il agit à ses propres risques et p rils
et il lui semble que lui seul, depuis que le mondee. iste, avu
ces choses extraordinaires. &lt;&lt; Je suis seul., et il sont "tous ! •&gt;
s'écrie-t-il épouvanté. Arraché à la conscience- com.mune,
rejeté en dehors de l'unique monde réel dont la réalité est
justement fondée sur cette conscience commune - car sur
quelle autre base la réalité a-t-elle jamais pu être fondée?
- Dostoîevsky paraît suspendu entre ciel et terre. Le sol

�DOSTOÏEVSKY ET LA LUTTE CONTRE LES tVIDENCES

148

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'est dérobé sous ses pieds et il ne sait pas si c'est la mort,
ou le miracle de la seconde naissance.
Les anciens disaient que les dieux se distinguent des
hommes en ce que leurs pieds ne touch~nt jamais la ~erre,
qu'ils n'ont pas besoin de point _d'app~1,_ de sol. Mais ce
sont des dieux, des dieux anciens d ailleurs, des êtres
mythologiques. Et Dostoïevsky sait très b~en, to~t com_m~
un autre, mieux qu'un autre, que les anciens_ dieux, amst
que le Dieu nouveau, ont été bannis par la ra1s~n hors des
limites de l'expérience et ne sont plus que des idées pures.

V
Dans ses Souvenirs de la Maison des Morts Dostoïevsky
parle souvent des condamnés. au &lt;t bagne à perp.étuité •
et de leurs tentatives d'évasion désespérées. Lhomme
connaît les risques qu'il court et combien il y a peu d'espoir ; il se décide pourtant. Au bagn~ déjà, _Dostoïevsky
était surtout attiré par les hommes décidés qm ne recule~t
devant rien. Il dchait de comprendre leur ~syc~ol~e.
Mais cela ne lui réussit pas, non par manque d esprit d observation, mais parc~ qu'il n'y a là __ rien à comprend~e. ~
décision est« inexplicable&gt;&gt;. Dosto1evsky, ne pouvait q~
constater que les gens décidés sont partout rares. Il aurait
· _p~s de gensrtl
été plus exact de dire qu'en généra1 I·1 n' existe
« décidés », qu'il n'y a que de grandes déc1s1ons, ~u
est impossible de comprendre, car rien ne les souuent
et par essence même elles excluent tout motif. Elles ne
sont soumises à aucune règle ; ce sont des &lt;c décisions » et
de « grandes » décisions, justement parce qu'elles sont
en dehors de toutes les règles et, par conséquent, de tou~
les explications possibles. Au bagne, Dostoïevsky ne se1
n
·1
·
0 me tout e
rendait pas encore compte ; ~ croyait,_ c. m
~
monde que l'expérience humame a ses linutes et que
· · ·mtangi'hies ' étcr·
limites ' sont déterminées par des principes

149

nels. Mais dans le « souterrain J) une vérité nouvelle lui
apparut: ces principes n'existent pas et la loi de la raison
suffisante qui est à leur base n'est qu'une suggestion de
l'homme qui adore sa propre limite et se prosterne devant
elle.
« Devant le mur, les gens simples et les gens d'action
reculent très sincèrement. Ce mur n'est pas poÙr eux ce
qu'il est pour nous, une excuse, un prétexte pour se
détourner du chemin, prétexte auquel nous-mêmes souvent n'ajoutons pas foi, mais dont nous sommes très heureux de profiter. Non, ils reculent de bon cœur. Le mur
a quelque chose de tranquillis:mt pour eux, de moral, de
définitif, quelque chose même de mystique, peut-être ...
Eb bien, c'est justement cet homme simple que je considère comme l'homme normal, tel que l'avait voulu voir
la tendre mère nature, quand elle le faisait aimablement
naître sur la terre. J'envie au moins cet homme. Il est
bête, je ne discute pas, mais il se peut que l'homme normal
doive être bête, qu'en savez-vous ? Il se peut même que
ce soit très beau. »
Réfléchissez à ces paroles ; elles valent la peine qu'on y
réfléchisse. Ce n'est pas un paradoxe irritant, c'est une
admirable intuition philosophique. Comme toutes les
pensées nouvelles de l'homme &lt;&lt; souterrain &gt;&gt; elle prend la
forme d'une question, non d'une réponse. Et puis, il y a
cet inévitable c&lt; peut-être &gt;l qui semble mis là tout exprès
pour transformer les réponses naissantes en questions nouvelles auxquelles il n'y aura plus de réponse à faire : il se
peut que l'homme normal doive être bête ; il se peut que
cela soit même beau ; toujours ce &lt;( peut-être» qui affaiblit et discrédite la pensée, cette clarté douteuse, clignotante,
insupportable pour le sens commun, qui détruit les contours des objets, efface les limites entre les choses, à tel
point qu'on ne saisit plus où finissent les unes, où commencent les autres ; on perd toute confiance en soi-même,
tout mouvement vers un but déterminé devient impossi-

�l

50

LA

OOVELLE REVUE FRANÇAISI

DOSTOÏEVSKY ET LA LUITE CONTRE LES EVIDElsCES

ble. Mais le principal est que cette ignorance apparaît brusquement non comme une malédiction, mais comme un don
du ciel. ..
« Ob, dites-moi, qui est-ce qui a déclaré le premier, qui
est-ce qui a proclamé le premier que l'homme, si on l'éclairait, si on lui ouvrait ]es yeux sur ses véritables intérets,
sur ses intérêts normaux, deviendrait immédiatement bon
et honnête, car étal1t éclairé par la science et comprenant
ses véritables intérêts, il verrait justement cr.ms le bien son
propre avantage ; or, il est e~tendu q~e persoon_e ~e pe~t
agir sciemment contre son mtérêt; l homme a.10s1 serait
donc obligé nécessairement de faire le bien ? 0 enfant 1
Enfant pur et naïf!.. . L'intérêt ! Qu'est-ce que l'intérêt?
Que dirtz-vous s'il arrive un jour que l'intérêt humain
non eulc ent puisse ccnsister, mais àoive même consister en c rtain cas à se ouhaiter non du bien, mais du
mal ? S'il en est ainsi, i ce cas peut se présenter, la règle
tombe en poussière.»
.
Qu'est ce qui attire Dostoïevsky? Le «peut-être», l'mat·
tendu, le subit, les ténèbres, le caprice, cela justement qui,
au point de vue du bon sens et de la science, ~•existe ~as
ou n'existe que négativement. Dostoïevsky sait très bien
ce que tout le monde peo e, il sait aussi, bien qu'il_ n'ait
pas coonu les doctrines des philosophes, que d~pu1s les
temps déjà anciens le crime le plus grand a touiours. éti
de manquer de respect aux r' gles. Ma~s un sou~o'C horr!ble
pén tre dans .son âme : ne se peut-il pas qu en cela JUStement les hommes se soient toujours trompés ?
i jamais ]a Critique de la Raison Pure ~t écrite, il_ faut
la chercher chez Dostoîevsky, dans la Voix s01.1terrai11t et
dans les grands rom·aos qui en s nt issus. Ce que nous
a donné Kant ce D'est pas la critique, c'est l'apologie de la
'
.
.
;, La
raison pure : comment Kant a-t-1I posé la quesnon • •
science mathématiq e existe, le sciences narorelJ s existent; y a-t-il place pour une science métaphys!que dont 1
structure logique serait identique à celle des sciences post·

!

I 5I

tives qui se sont déjà justifiées? C'est là ce que Kant appelait «critiquer", « se réveiller du sommeil dogmatique » !
Mais il fallait avant tout poser la question de savoir si les
sciences positives s'étaient vraiment justifiées, si elles
avaient le droit d'appeler « connaissance » leur savoir ? Ce
qu'elles nous apprennent n'est-ce pas illusion et mensonge ?
Kant s'est si ma] réveillé de son sommeil scientifique qu'il
ne se pose même pas cette question. Il est « convaincu »
que les sciences positives sont justifiées par le succès, c'està-dire par les services qu'elJes ont rendus aux hommes.
Elles ne peuvent donc pas être jugées, mais ce sont elles
qui jugent. Si la métaphysique veut exister, elle doit au
préalable demander la sanction et la bénédiction des mathématiques et des sciences naturelles.
Chez Dostoïevsky, au contraire, c'est l:i métaphysique
qui juge les sciences positives. Kant pose la question : la
métaphysique est-elle possible ? Si elle est possible, continuons les tentatives de nos prédécesseurs. i non, renonçons-y, adorons notre limite. L'impossibilité est une limite
naturelle ; il y a en elle quelque chose de tr.:inquillisant, de
mystique même. Le catholicisme lui-même affirme : De11s
impossibilia non jiibet.
Dieu n'exige pas l'impossible. Mais c'est ici que se manifeste la seconde vue. L'homme sout rrain, ce même
homme souterrain qui se proclamait le plus vil de tous les
hommes, s'écrie tout à coup d'une voix aigre, sauvage,
affreuse ( tout est affreux dans l'homme souterrain), d'une
voix qui n'est pas la sienne (la voix de l'homme souterrain
n'est pas la sienne, de même que ses yeux ne lui appartiennent pas) : « fausseté, mensonge! Dieu exige l'impossible ! Dieu n'exige que l'impossible. Vous cous, vous cédez
devant le mur ; mais je vous déclare que vos murs, votre
« impossible &gt;&gt; n'est qu'une excuse, un prétexte et que votre
Dieu, ce Dieu qui n'exige pas l'impossible, est non Dieu,
mais une affreuse idole. &gt;1 •

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

VI
ous nous souvenons de la rage avec laqueUe l'homme
souterrain s'est jeté à la gorge des Yérités évidentes, guindées
dans la conscience de leurs droits wuverains, intangibles.
Ecoutez encore ceci, mais cessez de croire que vous avez à
faire à un fonctionnaire pétersbourgeois, infime et méprisable : « Je continue au sujet des gens aux nerfs solides ...
ces messieurs s'humilient immédiatement devant l'impossibilité. Impossibilité, donc muraille de pierre. Quelle
muraille de pierre ? Mais les lois naturelles, évidemment,
les conclusions des sciences naturelles, les mathématiques.
Essayez de discuter ! - Pardon, vous dira-t-on, impossible
de discuter : deux et deux font quatre. La nature ne
demande pas votre autorisation ; elle ne se préoccupe pas
de ,·os désirs et si ses lois vous plaisent ou non. Vous êtes
obligé de l'accepter telle qu'elle est, ainsi, par conséquent,
que tous ses résultats. Le mur est un mur, etc., etc. - Mais
mon Dieu ! Qu'ai-je à faire avec les lois de la nature et de
l'arithmétique, si ces lois pour une cause ou pour une
autre ne me plaisent pas ? Je ne pourrai naturellement
pas briser ce mur avec mon front, si je n'ai pas les forces
suffisantes pour le démolir, mais je ne pactiserai pas avec
lui pour la seule raison que c'est un mur en pierre et que
mes forces n'y suffisent pas. Comme si cette muraille était
un apaisement et suggérait la moindre idée de paix pour
la raison qu'elle est bâtie sur «deux fois deux font quatre•!
Oh, absurdité des absurdités ! Il est bien plus difficile de
tout comprendre, de prendre conscience de toutes les
impossibilités et de toutes les murailles de pierre, de ne
pactiser avec aucune d'elles si cela te dégoûte, d'arriver en
épuisant les combinaisons logiques les plus inéluctables aus
conclusions les plus affreuses sur le thème éternel de ta
propre responsabilité (bien que tu voies clairement que m

DOSTOÏEYSKY ET LA LUITE CO.'TRE LES ÉVIDENCES

153

n'en es nullement responsable), de te plonger voluptueusement en conséquence dans l'inertie, en grinçant silencieusement des dents, et de penser que tu ne peux même pas te
révolter contre qui que ce soit, car il n'y a personne et il
n'y aura jamais personne ; probablement que c'est une
farce, une tricherie, que c'est un simple galimatias - on ne
sait quoi et on ne sait qui. »
Il se peut que vous soyez déjà fatigué de suivre la pensée
de Dostoïevsky et ses efforts désespérés pour renverser les
évidences invincibles ... Vous ne savez pas s'il parle sérieusement ou s'il se moque de vous. Peut-on, en e!fet, ne pas
s'incliner devant un mur ? Peut-on opposer à la nature qui
fait son œuvre sans songer à nous, notre « moi », petit et
faible, et qualifier d'absurdes le jugements qui nient cette
possibilité ?
Mais Dostoïevsky se permet justement de douter que
notre raison ait le droit de juger du possible et de l'impossible. La théorie de la connaissance ne pose pas cette question, car, s'il n'est pas donné à la raison de juger de la
possibilité et de l'impossibilité, qui donc pourra alors en
juger ? Alors, tout serait possible et tout serait impossible.
Et Dostoïevsky, comme s'il se moquait de nous, avoue par
dessus le marché qu'il n'a pas les forces nécessaires pour
renverser Ja muraille. n admet donc une certaine impossibilité, une certaine limite ? Mais alors, nous tombons dans.
le chaos absolu, pas même dans le chaos, mais dans le
néant où disparaît avec les règles, les lois, les idées, la réalité
tout entière ! li semble bien qu'au-delà de certaines limites
il faille également éprouver cela. L'homme délivré de
l'atroce pouvoir des idées s'engage dans des régions si
extraordinaires, si peu connues, qu'il doit lui sembler qu'il
a quitté la réalité, et qu'il est entré dans le néant éternel.
Dostoïevsky ne fut pas le premier à vivre ce passage infiniment terrible d'une existence à une autre. Quinze cents
ans avant lui, Plotin qui avait essayé lui aussi de « survoler » notre expérience, raconte qu'au premier moment on

�154

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

a l'impression que tout disparaît et on ressent une peur

folle devant le pur néant •. J'ajouterai que Plotin n'a pas
tout dit, qu'il a caché le plus important : telle n'est pas
seulement la première étape, mais la seconde aussi et toutes
celles qui suivent. L'ime rejetée hors des limites normales
ne peut jamais se délivrer de sa terreur, quoi qu'on nous
raconte des joies extatiques. La joie ici n'exclut pas la
terreur. Ces états sont liés organiquement l'un à l'autre:
pour qu'il y ait joie sublime il faut qu'il y ait terreur atroce.
Un effort véritablement surnaturel est nécessaire pour
que l'homme ose opposer son moi à l'univers, à la nature,
à la suprême évidence : le « tout » ne veut pas compter
avec moi, je ne compte pas avec le« tout ».
Que le « tout » triomphe l Dostoîevsky trouve même
une sorte de volupté à nous faire part de ses défaites incessantes et de ses malheurs. ul avant lui et nul après lui n'a
jamais décrit avec cette abondance désespérante toutes les
humiliations, toutes les souffrances d'une âme écrasée par
les &lt;&lt; évidences ». Il s'arrache cette confession : « Est-a
que l'homme qui a pris conscience de lui-même peut vraiment se respecter ? » Qui peut en effet respecter l'impuissance et la petitesse ? On offense l'homme souterrain,
on le chasse, on le bat. Et lai, il semble oe rechercher que
les occasions de souffrir encore et davantage. Plus on
l'offense, en effet, plus on l'humilie, plus on l'écrase, plus
il est proche du but qu'il poursuit : s'évader de la« grotte,,
de cette contrée ensorcelée où règnent les lois, les principes, les « évidences », hors de l'empire idéal des gens
« sains » et « normaux ». L'homme souterrain est l'être le
plus malheureux, le plus misérable, le plus pitoyable. Mais
l'homme (t normal » c'est-à-dire, l'homme qui vit dans ce
même souterrain, mais ne va pas jusqu'à soupçonner que
c'est un souterrain et est convaincu que sa vie est la vie
Yéritable, suprême, sa science la science la plus parfaite,
1. 4&gt;opi"1-:«t P."i ouaàv t;u1 (VI En. 1. 9 cap. 3).

DOSTOÏE\'SKY ET LA LUTTE CONTRE LES ÉVlDENCES

I 55

soo bien, le bien absolu, qu.,il est l'alpha et l'oméga, le
commencement et la fin de tout, cet homme-là provoque
dans la région souterraine un rire homérique.

VII
Dostoïevsky pose la question : le « tout», la conscience
commune ( d'où proviennent les évidences) ont-ils droit
am hautes prérogati.es dont ils se sont emparés, autrement
dit, la raison a-t-elle le droit de juger de façon autonome,
sans rendre compte à personne, ou bien n'y a-t-il là qu'une
prise de possession que les siècles ont sanctifiée. Dans la
dis.cussion entre le « tout » et l'homme particulier vivant,
Dos1oïevsky soulève la question de droit: le « tout» s'est
emparé du pom·oir; il faut le lui enlever et pour cela il
faut cesser de croire au bon droit du « tout » et se dire que
ce qui fait la force de l'adversaire c'est notre foi en sa puissance. Si c'est ainsi, il nous faut lutter contre les principes
de la connais ance scientifique non plus au moyen d'arguments, mais en employant d'autres armes. Les arguments
pouvaient serYir tant que nous admettions les prémisses
~ont ils découlaient, mais puisque nous n'y croyon plus,
il faut chercher autre chose.
« Deux fois deux quatre, messieurs, ce n'est déjà plus la
vie, c'est la mort. En tout cas, l'homme a toujours craint ce
« deuxfois deu:xquatre » et moi, j'en ai peur 'encore maintenant. Il est vrai que l'homme ne s'occupe quede rechercher ce deux fois deux quatre ... , il sacrifie sa vie à ces
recherches, mais quant à le trouver, à le découvrir véritablement - je vous jure qu'il en a peur... Mais deux fois
deux quarre, c'est, à mon avis, une simplé impudence.
De~x fois deux quatre nous regarde insolemment ; les
mams sur les hanches il se plante en tra,ers de noire route
et nous crache au visage. J'admets que deux fois deux quatre
est une chose excellente, mais s'il faut tout louer, je vous

�I

56

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI

dirai que deux fois deux cinq est aussi une chose charmante. &gt;&gt;
Vous n'êtes pas habitué à de tels arguments; vous êtes
même offensé peut-être qu'en parlant de la théorie de la
connaissance je cite ces passages de Dostoïevsky. Vous
auriez raison si Dostoïevsky n'avait pas soulevé la question
de droit. Mais deux fois deux quatre, la r:aison avec toutes
ses évidences ne veulent justement pas admettre qu'on di~
cute la question de droit; s'ils l'admettent ils perdent leur
cause. Ils ne veulent pas être jugés; ils veulent être juges et
législateurs, et si quelqu'un refuse de leur concéder ce droit,
ils lui lancent l'anathème, ils le retranchent de l'église
humaine, œcuménique. Ici cesse toute possibilité de discussion, ici commence une lutte désespérée, mortelle. L'homme
souterrain est privé au nom de la raison de la protection
des lois. Et voilà que cet homme misérable, humilié,
pitoyable, ose se dresser pour la défense de ses soi-disant
droits. Mais comment s'y prendre pour renverser ce tyran,
quelles méthodes imaginer ? N'oubliez pas que tous les
arguments sont des arguments rationnels qui n'existent que
pour soutenir les prétentions de la raison. Il n'y a qu'un
moyen: se moquer, invectiver et à toutes les exigences de
la raison opposer un « non i&gt; catégorique. A la raison, qui
crée les règles et bénit les gens normaux, Dostoïevsky
répond : « Pourquoi êtes-vous si solidement, si solennellement convaincu que seul le normal est nécessaire, le pos~
tif, en un mot, ce qui donne le bien-être. La raison ne se
trompe-t-elle pas? Il se peut fort que l'homme aime autre
chose que le bien-être ? Peut-être qu'il aime tout autant la
souffrance? ... Il arrive parfois que l'homme aime la souf·
france, jusqu'à la passion. C'est un fait. Nulle nécessité de
s'en référer à l'histoire universelle. Questionnez-vous vousmême, si seulement vous avez vécu. Quant à mon opinion
à moi, je vous dirai qu'il est même inconvenant de n'aimer
que le bien-être. Est-ce bien, est-ce mal, mais il est parfois
très agréable de briser quelque chose. Je ne défends d'ail-

DOSTOÏEVSKY ET LA LUTTE CONTRE LES ÉVIDENCES

I 57

leurs pas ici la. souffrance ou le bien-être, mais je suis
pour rr.on caprice et pour qu'il me soit garanti, quand il
le faut. Dans les vaudevilles, par exemple, les souffrances ne
sont pas admises, je le sais. On ne peut les admettre dans
~n palais_ de cristal : la souffrance est un doute, une négation, mais ~u•es~-ce qu'un palais de cristal dont on peut
douter: Or Je suis sôr que l'homme ne renoncera jamais à
la vraie souffrance, c'est-à-dire à la destruction et au
chaos. »
•
. En face de cette argumentation, les preuves les plus subules élabor~es au cours de milliers d'années par les théories
de la connaissance doivent s'évanouir. Ce n'est plus la loi
c_e n'est plus le principe qui exigent et obtiennent des garan~
ttes, c'est le caprice, le caprice qui, par sa nature même,
comme tout le monde le sait, ne peut prétendre ni à
octroyer ni à recevoir des garanties quelconques. Nier
ce~a c'est nier l'évidence, mais c'est justement contre les
é~1denc_es, comme je l'ai déjà dit, que lutte Dostoïevsky.
Nos év~de?ces ne sont que des suggestions, de même que
notre vie, 11 le répète tout le temps, n'est pas la vie, mais la
mort. Et. si vous voulez comprendre Dostoïevsky, vous
devez tou1ours vous souvenir de sa « thèse fondamentale » :
d_eux fois deux quatre est un principe de mort. Il faut chois1_r : ou bien renversons le &lt;&lt; deux fois deux quatre &gt;&gt; ou
bien admettons que la mort est le dernier mot de la vie
son tribunal suprême.
'
. C'est là la source de la haine de Dostoïevsky contre le
bien-être, l'équilibre, la satisfaction et c'est de là que
découle son paradoxe fantastique : l'homme aime la souffrance.
. En l~sant a~jourd'hui Dostoïevsky nous ne savons pas au
Juste si nous avons le droit de protester contre l'impudence du &lt;&lt; deux fois deux quatre i&gt; ou bien si nous devons,
comme par le passé, courber l'échine devant lui. Dostoïevsky aussi ne savait pas s'il avait terrassé son ennemi
ou s'il était retombé sous sa loi.

�LA

CUVELLE REVUE FR.ANÇAISI

Il ne l'a pas su jusqu'aux derniers jours de sa vie. S'étant
évadé de la conscience commune, il avait pénétré dans un
labyrinthe, ne pouvait plus juger et ne savait même plus
si c'était là on bien ou un mal. Il haïssait la tranquillité et
toutes les satisfactions que l'ordre procure à l'homme : ni
notre théorie de la connaissance, ni notre logique ne pouvaient plus lui en imposer.
Celui à qui l' Ange de la Mort a octroyé son don mystérieux, celui-là ne possède plus cette certitude qui accompagne nos jugements ordinaires et confère une belle solidité
aux vérités de la conscience commune. Il lui faut vivre
désormais sans certitude, sans conviction. L'homme souterrain voit que ni les cc œuvres » de la raison, ni aucune
des« œuvres &gt;&gt; humaines ne sont capables de le sauver. Il
a examiné - avec quelle attention! avec quelle tension de
tout son être ! - ce que l'homme peut faire de sa raison,
tous ses cc palais de cristal &gt;&gt;, et il a vu que c' était non des
palais de cristal, mais des poulaillers et des fourmilières, car
ils étaient tous bâtis sur le prinGipe de mort, sur deux fois
deux quatre. Et à mesure qu'il en prenait conscience, cet
irrationnel, cet inconnaissable, ce chaos, gui fait horreur i
la conscience ordinaire, s'épanouissait plus largement en lui.
C'est pourquoi Dostoïevsky renonce à la certitude et pose
comme but suprême l'ignorance ; c'est pourquoi il cc ose
tirer la langue &gt;&gt; aux évidences, c'est pourquoi il. chante
le caprice, inconditionné, toujours irrationnel, imprévu, et
c'est pourquoi il se rit de toutes les vertus humaines.

(Traduit par B.

DE SenLŒZER)

LÉON SCHESTOV

DEUX LETTRES DE DOSTOÏEVSKY

La première des deux lettres que l'on va lire a paru
dans les numéros I 2 et I 3, aujourà'hoi introuvables, de la
Vogue ( 1886) ; elle ne figure pas dans le volume de Correspondance qu'a publié la librairie du Mercure de France.
Adressée à Mikhaïl Dostoïevsky, frère aîné de Théodor
elle fut écrite par celui-&lt;i à l'époque de sa libération, pe~
de temps après la publication des Souvenirs de la Maison

dts Morts.
. La seconde lettre était inédite en russe jusqu'à ces derm~rs,temps. C'est le journal bolchéviste de Riga Nwi Put
qui I a révélée. Le présent numéro était déjà sous presse
quand le Mermre de France en a publié une traduction par
M. Bienstock.
le

22

février 1854.

Je puis enfin causer avec toi plus longuement, plus sûrement aussi, il me semble. Mais avant tout laisse-moi te demander, au_ nom de Dieu, pourquoi tu ne m'as pas encore écrit une
seule ligne. Je n'aurais jamais cru cela ! Combien de fois dans
m~ prison, dans ma solitude, ai-je senti venir le véritable désespo~ ~n pensant que, peut-être, tu n'existais plus : et je réflé:ts~s ~urant d~s nuits_ entières au sort de tes enfants, et je
au~1ssa1s la destinée qm ne me permettait pas de leur venir
en aide.
D'autres fois je me persuadais que tu vivais encore, mais
alors la colère me prenait ( surtout à mes heures - si fréqu~ntes ! - de maladie), et je t'accablais d'amers reproches.
Mais bientôt je t'excusais ; je te justifiais de mille manières et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

160

je tâchais de me tranquilliser. Car je n'ai jamais perdu ma
confiance en toi : je crois que tu m'aimes et que tu ne m'as pas
oublié.
Je t'ai écrit une lettre par l'intermédiaire de notre état-major.
Elle a dt\ certainement te parvenir. J'attendais une réponse et
je n'ai jamais rien reçu. Se pourrait-il qu'on t'eftt défe~~u de
m'écrire ? Mais cela est permis I Tous les condamnés politiques
reçoivent ici plusieurs lettre;; par an. Doura en recevait souvenL
Maintes fois, sur la demande des autorités locales, l'autorisation accordée aux condamnés politiques de correspondre avec
leurs parents a été confirmée. Mais je crois avoir deviné la véritable cause de ton silence : c'est ton apathie naturelle. Tu
n'auras pas jugé utile d'aller à la préfectu~e de police, ou: si_ 111
y es allé, tu te seras contenté de la première réponse negat1ve
d'un employé peu au courant, peut-être, des règleme~ts. Tu
m'as fait beaucoup souffrir ... S'il ne peut même pas faire des
démarches pour obtenir le droit de m'écrire, pensais-je, il se
souciera bien moins encore de solliciter pour obtenir quelque
faveur plus importante 1... Ecris-moi, réponds-moi le plus ~
possible, n'attends pas une occasion, écris-moi d'abord o.fficullement mais une lettre détaillée, étendue.
Je ;uis comme un membre retranché de notre famille et~
voudrais y reprendre ma place. Ne le pourrai-je donc pas? lJr
abJents &lt;ml toujours tort. Sera-ce donc vrai, même pour nous?
Jou, n'est-ce pas? Je puis avoir confiance en toi !
Voilà déjà huit jours que je suis libéré des tranux forcés •.Je
t'envoie cette lettre sous le secret le plus absolu, ne la communique à personne. Je t'enY:rrai au:si une lettr~ o~cielle pi!
l'intermédiaire de l'état-maior de I armée de S1béne. A cetu
dernière lettre tu répondras immédiatement et à la présente do
que tu auras une occasion favorable. En tous cas, et cela dans
la lettre officielle, il faut que tu me racontes dans tous leun
détails les principaux événements de ta vie durant ces q~
années. Pour moi, je voudrais t'envoyer des volumes ! m2ll
c'est à peine si j'aurai le temps nécessaire pour t'écrire cctlt
lettre. Je ne te dirai donc que le plus important.
.
« Important 1 » Eh ! que s'est-il passé d'important pour !l1DI
1.

Le

II

février 1854,

DEUX LEITRES DE DOSTOÏEVSKY

dans ces derniers temps ! Et pourtant, en y réfiéchissant, je
vois bien que je ne pourrai tout te dire dans une lettre. Comment t'envoyer tout ce que j'ai dans la tête ? Tc faire comprendre ma vie, les convictions que j'ai acquises, mes occupations
durant ce temps, ce n'est pas possible. Je n'aime pas à faire les
choses à moitié : ne dire qu'une partie de la vérité, c'est ne
rien dire. Voici du moins l'essence de cette vérité : tu l'auras
tout entière si tu sais lire. Je te dois ce récit. Je ,;•ais donc
commencer à réunir mes souvenirs.
Tu te rappelles comment nous nous sommes séparés, mon
cher, mon ami, mon meilleur ami. Dès que tu m'eus quitté• ...
on nous emmena tous trois, Dourov, Yastrjembsky a et moi,
pour nous mettre les fers. C'est à minuit- juste à l'instant de
la Noël, - qu'on m'a mis les fers pour la première fois. Ils
pèsent dix livres et la marche en est très incommodée. Puis on
nous fit monter dans des traîneaux découverts, chacun à part
avec un gendarme (cela faisait quatre traîneaux, le feldyeguer l en
ayant un pour lui seul) et nous quittâmes Saint-Pétersbourg.
J'avais le cœur gros ; la multitude de mes sentiments me
troublait. Il me semblait que j'étais pris dans un tourbillon et
je ne ressentais qu'un désespoir morne. Mais l'air frais me
ranima et, comme il arrive toujours à chaque changement dans
la vie, la vivacité même de mes impressions me rendit mon
courage, de sorte qu'au bout de très peu de temps je fus rasséréné. Je me mis à regarder avec intérêt Pétersbourg que nous
traversions. Les maisons étaient éclairées en l'honneur de la
fête, et je disais adieu à chacune d'elles, l'une après l'autre.
Nous dépassâmes ta maison. Celle de Krorevsky était tout illuminée. C'est là que je devins mortellement triste. Je sa,•ais par
toi-même qu'il y avait un arbre de Noël et qu'Emilia Théodorovna devait y conduire les enfants ; il me semblait que je leur
disais adieu. Que je les regrettais ! et que de fois encore,
plusieurs années après je me les suis rappelés avec les larmes
dans le_s yeux t
I. Ces interruptions sont reproduites telles qu'elles sont dans le
texte russe.
2. Membres de la conspiration Petraschevsky contre le Czar Nico-

las Ier, en 1849.
3. Courrier.
11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

162

Nous allions à Y-aroslavl. Après trois ou quatre stations,
nous nous arrêtâmes vers l'aube à Schlisselbourg, dans un
traktir. Nous nous jetâmes sur le thé comme si nous n'avions
pas mangé pendant une semain~. Hui~ moi~ de pris~n et
soixante ,·erstes de route nou.s avaient mts en s, bel ~ppént que
je m'en souviens avec plaisir. J'~tai~ g~i. D~urov pa~lait saru
cesse. Qulmt à Yasttjembsky, il voya1t l a,·emr en norr. Nous
tâtâmes notre feldyeguer. C'était un bon vieillard, plein d'expérience · il a traversé toute l'Europe en portant des dépêches. ll
'
,.
nous traita avec une doucear, une bonté qu on ne peut simaginer. Il nous fut bien précieux tout le long de l_a route._ Son
nom est Kousma Prokolyitcb. Entre autres compla1saoces il eut
celle de nous procurer des traîneaux couverts, ce qui ne nous
fut pas indifféreat car le froid devenait terrible.
. .
.
Le lendemain étant un jour de fête, les yamschtchiki I av:ucnt
revêtu l'armiak a en drap gris atlemand .avec des ceintures écarlates. Dans les rues des villages pas une âme. li faisait u.ne splendide journée d'hiver. On nous fit tnwerser les déserts des gouvernements de Pétersbouto-, Novgorov, Yaroslavl, etc. Nous ne
rencontrions que des pe~ites 'Villes sans importance et clairtt•
mées mais à cause des fêtes nous trouvions partout à manger
et à boire. Nous avions horriblement froid quoique nous fussions chaudement vêtus. Tu ne peux t'im¾criner comme il est
intolérable de passer sans bouger dix heure,s d~ns la ~i~tka 1, et
de faire ainsi cinq à six stations par jour. J avais fro1d 1usqu au
cœur et c'est à peine si je parvenais à me réchauffer dans uoe
chambre chaude. Dans le gouvemement de Perm nous avons eu
une nuit de 40 degrés 4- : je ne t-e conseille pas de faire cette
expérience, c'est assez désagréable.
Le passage de l'Oural fut un désastre. Il y avait ~o orage de
neige. Les chevaux: et les kibtki s'enfoncèrent; 1! fallut des·
_ c'était en pleine nuit, - et attendre qu'on les eât
cen dre ,
'è de
dégagés. Autour de nous la neige, l'orage, la frontl re ..
l'Europe ; devant nous la Sibérie et le ~ystèr~ ~e notre avenir,
derrière nous tout notre passé. C'était triste. J :u pleuré.
.

,,,

)

x. Postillons.
Manteau, variété du caft:10.
3 Voiture couverte des paysans.
4: Réaumur, 50 degrés centigrades au-dessous de zéro.
2,

DEUX LETTR~ DE DOSTOÏEVSKY

Pendant tout notre voyage des villages entiers accouraient
pour nous voir et, malgré nos fers, on nous faisait payer triple
dans les stations. Mais Kousma Prokolyitch prenait à son compte
près de la moitié de nos dépenses : il l'exigea ; de sorte qlle
nous ..... ne dépensâmes que quinze roubles d'argent chacun.
Le 1I janvier 1850, nous arrivâmes à Tobolsk. Après nous
a\'Oir présentés aux autorités on nous fouilla~ on nous prit tout
notre argent, et on nous mit, moi, Doura et Yastrjembsky dans
un compartiment à part, tandis que Spiescboer et ses amis , en
occupaient un autre : nous ne nous sommes ainsi presque pas
\'US.

Je voudrais te parler en détail des six jours que nous passâmes
à Tobolsk et de l'impression que j'en ai gardé. Mais ce n'est pas
le moment. Je puis seulement te dire que nous avons été
entourés de tant de sympathie, de tant de compassion que nous
nous sentions heureux. Les anciens déportés 2 ( ou du moins,
non pas eux mais leurs femmes) s'intéressaient à nous comme à
des parents. Ames merveilleuses que vingt-cinq ans de malheur
ont éprouvées sans les aigrir ! D'ailleurs nous n'avons pu que
les entrevoir car on nous surveillait très sévèrement. Elles nous
envoyaient des vivres et des vêtements. Elles nous consolaient,
nous encourageaient. Moi qui suis parti sans rien, sans même
emporter les vêtements nécessaires, j'avais eu le loisir de m'en
repentir le long de la route .
. Aussi ai-je bien accueilli les couvertures qu'elles
nous ont procurées.
Enfin nous partîmes.
Trois jours après nous arrivions à Omsk.
Déjà à Tobolsk j'avais appris quels devaient ttre nos chefs ·
immédiats. Le commandant était un homme très honnête. Mais
le major de place de K.rivtsov était un gredin comme il y en a
peu, barbare, maniaque, querelleur, ivrogne, en un mot tout ce
qu'on p~ut imaginer de plus vil.
Le jour même de notre arrivée, il nous traita de sots Dourov
et moi, à cause des motifs de notre condamnation, et jura qu'à
I.

Autres condamnés politiques de la même conspiration.

.2· Les Décembristes. Conspiraûon du 14 deœmbte 1825, contre

NICOias l•r,

�LA NOUVELLE RE\'OE FRANÇAJSB

la première infraction il nous ferait infliger un châtiment corporel. 11 était major de place depuis deux ans et commettait au
su et vu de tous des injustices criantes. li passa en justice deux
ans plus tard. Dieu m'a préservé de cette brute I Il arrivait
toujours ivre (je ne l'ai jamais vu autrement), cherchait querelle
aux condamnés et les frappait sous prétexte qu'il était • saoul l
tout casser :a, D'autres fois, pendant sa visite de nuit, parce
qu'un homme dormait sur le côté droit, parce qu'un autre par•
lait en rêvant, enfin pour tous les prétextes qui lui passaient
par la tête, nouvelle distribution de coups : et c'était avec un
tel homme qu'il fallait vivre sans attirer sa colère ! et cet
homme adre sait tous les mois des rapports sur nous à Saint•
Pétersbourg.
]'avais fait connaissance avec les forçats à Tobolsk.
A Omsk, je devais rester avec eux quatre années entières 1
C'est un peuple grossier, irrité et exaspéré que celui-là I Sa
haine pour les nobles dépasse toute mesure. Aussi, en notre
qualité de nobles, nous accueillit-on avec une joie féroce. Ces
malheureux nous auraient dévorés si on le leur avait permis.
Du reste juge toi-même quelle défense nous pouvions avoir
contre des gens avec lesquels il nous fallait vivre, boire, manger
et dormir des années durant et qui, à la moindre de nos
plaintes, répondaient par des torrents d'injures. - « Vous
autres les nobles, becs de fer, vous nous écrasiez ... Des messieurs, vous autres, et vous torturiez le peuple, et maintenant
vous voilà pris, vous voilà pareils au dernier des derniers,
pareils à nous-mêmes. •
Voilà leur thème!. .. Et pendant quatre ans ces deux CCDl
cinquante bourreaux oc se lassèrent pas de nous tourmenter.
C'était leur consolation, leur plaisir; cela les occupait. Si nous
leur avons échappé, c'est par l'iodüférence, par la supérioriœ
morale qu'ils ne pouvaient comprendre mais qu'ils subissaienl
et parce que nous ne cédions jamais devant eux. Ils avaient
toujours conscience qu'ils nous étaient intërieurs. Ils ignoraient
les motifs de notre peine; nous nous taisions à cc sujet, préférant subir leur haine. Mais nous étions très malhcureus. Le
régime militaire des travaux forcés est plus dur que le civil.
]'ai passé ces quatre ans derrière un mur, ne sortant que
pour être mené aux travaux. Le travail était dur. 1 m'est arriff

DlOX LETI'RES DE DOSTOÏEVSKY

de1 travailler,
· d I épuisé déjà, pendant Je mauvais tem ps, sous 1a

P ~e, ans a boue, ou bien pendant le froid intolérable de
l'h1v~r. Une fois je suis resté quatre heures à exécuter un
travail suppléme_ntai~.: le mercure était pris; il}' avait plus de
40 degrés_d~ froid. J a1 eu un pied gelé.
ous. ,1v1o?s en tas, tous ensemble dans la même caserne.
~mag10e-,to1 un vieux bâtiment délabré, une construction en
bois, hors d usage et depuis longtemps condamnée à être abattue
L'été on y étouffait, l'hiver on y gelait.
•
Le plancher était pourri, recouvert d'un verschok , de
saleté. Les petites cr~isées étaient vertes de crasse, au point
que, mêm,e. dans la JOurnée, c'est à peine si on pouvait lire.
Pendant 1h1ve~ ell_es étaient cou\'ertes d'un verschok de glace.
Le pl:ifond Suintait. Les murs étaient crevassés. ous étions
serrés c~mmc des harengs dans un tonneau. Ou avait beau
m~ttre si~ btlches dans le p~le ? aucune chaleur (la glace fondait~ peme dans la chambre), mais une fumée insupportable:
et voilà pour tout l'hiver.
Les forçats lavaient eux-mêmes leur linge dans les chambres
de sorte qu ,.1J Y• avait· des mares d,eau partout; on ne savait où'
:arche_r. De la tombée de la nuit jusqu'au jour il était dffendu
e sortir, sous quelque préte. te que ce ftlt, et on mettait à
fent~ée des_ chambres un baquet pour un usage que ru devines;
~outc la n~it l'a puanteur nous asphyxiait. « Mais, disaient les
orçats, p~11sq11 011 tsl des êtres vivants, c0711111e,,t ne pas Jaire drs
&lt;«ho,mrriu. •
Pour lit deux planches de bois nu ; on ne nous permettait
t'u~ oreiller. Pour couvertures des manteaux courts qui nous
aJSSaient_ les pieds décou~·erts ; toute la nuit nous grelottions.
Le~
b punaises, les poux, les cafards, on aurait pu les mesurer au
. . en deux m.anteau:t
i Otsseau · otre costu me d'h.1ver cons1sta1t
ourrés, des plus usés, et qui ne tenaient pas chaud du tout·
aux pie~s d.es bottes à courtes tiges, et allez ! marchez comm;
ça en Stbéne !
On nous donnait ,\ manger du pain et du schtschi a où le
m;;es~izième partit- de l'arschine qui est d'un métre quarante c..:oti2·

Soupe â la choucroute aigre.

�LA NOUVELLE REVUE FRA..'-ÇAISB

166

règlement prescrivait de mettre un quart de livre de ,iande par
homme. Mais cette viande était hachée, et je n'ai jamais pu la
découvrir. Les jours de fête, nous avions du cacha ', presque
sans beurre ; pendant le carême, de la choucroute à l'eau, rien
de plus. Mon estomac s'est extrêmement débilité, j'ai été plus
d'une fois malade. Juge s'il eût été possible de vivre sans argent!
Si je n'en avais pas eu, que serais-je devenu? Les forçats ordinaires ne pouvaient pas plus que nous se contenter de ce
régime; mais ils font tous à l'i_ntérieur de la caserne un petit
commerce et gagnent quelques kopeks. Moi, je bu'vais du thé et
j'obtenais quelquefois pour de l'argent le morceau de viande qui
m'était d1'.1 : c'est ce qui m'a sauvé. De plus il aurait été impossible de ne pas fumer, on aurait été asphyxié dans une telle
atmosphère; mais il fallait se cacher.
J'ai passé plus d'un jour à l'hôpital. J'ai eu des crises d'épi•
lepsie, rares, il est vrai. J'ai encore des douleurs rhumatismales
aux pieds. A part cela, ma santé est bonne. A tous ces désagréments ajoute la presque complète privation de livres. Quand je
pouvais par hasard m'en procurer un, il fallait le füe furtivement J au milieu de l'incessante haine de mes camarades, de la
tyrannie de nos gardiens, et au bruit des disputes, des injures,
des cris, dans un perpétuel tapage, ;amais seul 1 Et cela quatre
ans, - quatre ans! Parole, dire que nous étions mal ce n'est
pas assez dire ! Ajoute cette appréhension continuelle de co~mettre quelque infraction, qui met l'esprit dans une gêne stén~
lisante, et tu auras le bilan de ma vie.
Ce qu'il est advenu de mon àme et de mes croyances, de
mon esprit et de mon cœur durant ces quatre ans, je ne te le
dirai pas, ce serait trop long. La constante méditation où je
fuyais famère réalité n'aura pas été inutile. J'ai maintenant des
désirs, des espérances qu'a11paravant je ne prévoyais même pas,
Mais ce ne sont encore que des hypothèses ; donc passons.
Seulement toi, ne m'oublie pas, aide-moi. Il me faut des livres,
de l'argent : fais-m'en parvenir, au nom du Christ!
Omsk est wie vilaine petite ville ; presque pas d'arbres ; une
chaleur excessive, du vent et de la poussière en été; en hiver
un vent glacial. Je n'ai pas vu la campagne. La ville est sale;
t. Gruau cuit.

IŒ'OX LETTRES DE DOSTOÏHSKY

soldatesque et par conséquent débauchée au plus haut point.

Oe parle du peuple.) Si je n'avais pas rencontré des âmes sympathiques, je crois que j'aurais été perdu. Konstantin lvonitch
lvanor a été un frère pour moi. Il m'a rendu tous les bons
offices possibles. Je lui dois de l'argent. 'il vient à Pétersbourg
remercie-le. Je lui dois vingt-cinq roubles. Mais comment
payer cette cordialité, cette constante disposition à réaliser chacun de mes désirs, ces attentions, ces soins? ... Et il n'était pas le
seul! - Frère, il y a beaucoup d'âmes nobles dans le monde.
. Je t'ai déjà dit que ton silence m'a bien tourmenté . Mais je
e remercie pour l'envoi d'argent. Dans ta plus prochaine lettre
(m~me dans la lettre officielle, car je ne suis pas encore sûr de
pouvoir te donner une autre adresse), donne-moi des détails
sur toi, sur Emilia Theodorovna, les enfants, les parents, les
amis, nos connaissances de Moscou, qui vit, qui est mort.
Parle-moi de ton commerce : avec quel capital fais-tu maintenant tes affaires? réussis-tu ? As-tu déjà quelque chose ? Enfin
pourras-tu m'aider pécuniairement et de combien pourras-tu
m'aider par an? 1 Te m'eo,voie l'argent dans la lettre officielle
que si je ne trou,e pas d'autre adresse; en tout cas, siene toujours Mikhaïl Pétrovitch (tu comprends ?) Mais j'ai e~core un
peu d'argent ; en revanche, je n'ai pas de livres. Si tu peux,
envoie-moi les revues de cette année~ par exemple les Annales

de la Patrie.
Mais Yoici le plus important: il me faut (à tout prix) les
historiens antiques (traduction française) et les nouveaux•;
~uelques économistes et les Pères de l'Eglise. Choisis les éditions les moins cofiteuses et les plus compactes. Envoie immédiatement. Je suis détaché à Sémipalatinsk, presque dans le
steppe Kirgize . Je t'enverrai l'adresse exacte. En attendantj
voici : Sémipalati11sk, ù l'bomme du bataillon de ligne de l' amik
dt Sibtrie. C'est l'adresse officielle ; elle te servira pour les
lettres (n'oublie pas de signer Mikhail Pétrovitch). Je t'en donnerai une autre pour les livres. - Le premier livre dont j'aie
besoin, c'est le Iexicon allemand.
. J'ignore encore ce qui m'attend à Sémipalatinsk . (L'avenir
nrunédiat m'intéresse peu .) Mais l'autre avenir m'est moins

r

1.

Vico, Guizot, Thiers, Ranck, etc. (note de Dostoievsky).

�168

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

indifférent. Frère, fais des démarches pour moi; demande si,
dans un an ou deux, je ne pourrai pas être envoyé au Caucase:
c'est au moins la Russie! Voilà mon plus ardent désir. Frère,
excuse-moi, au nom du Christ! Ne m'oublie pas l Voilà que je
dispose de tout, même de ton avoir. C'est que je n'ai pas perdu
ma confiance en toi : tu es mon frère et tu m'as aimé? li me
faut de l'argent. Il me faut vivre, frère 1 Ces an11ées ne seront pas
sans fruit 1 n 111e faut de l'arge,tt et des livres. Ce que tu dépenseras pour moi ne sera pas perdu. Va, tu ne dévaliseras pas tes
enfants en me venant en aide. Prie que je vive seulement et je
leur rendrai Je tout a,ec usure. On me permettra bien d'imprimer d'ici cinq ou six ans; peut-être plus tôt ; il peut survenir
bien des changements ! et je n'écrirai plus de babioles. Tu
entendras parler de moi.
Bientôt nous nous reverrons, frère. J'y crois comme à deux
fois deux font quatre. Je me sens sûr de moi. Je vois devant
moi mon avenir et tout ce que je ferai. Je suis content de ma
vie. Je ne redoute que les gens et l'arbitraire l Je puis tomber
sur un chef qui me prenne en haine. (Cela n'est, hélas l pas
impossible!) Il me cherchera chicane, m'épuisera d'exercices
militaires que je ne pourrai supporter, car je suis très affaibli.
« Ce sont des gens simples », me dira+on pour m'encourager.
Mais un homme simple est bien plus à craindre qu'un homme
compliqué.
D'ailleurs les hommes sont partout les mêmes. Aux travaux
forcés, parmi des brigands, j'ai fini par découvrir des hommes,
des hommes véritables, des caractères profonds, puissants, beaux,
De l'or sous de l'ordure ? Il y en avait qui, par certains aspects
de leur nature, forçaient l'estime; d'autres étaient beaux tout
entiers, absolument. J'ai appris à lire à un jeune Tcberky
envoyé au bagne pour brigandage ; je lui ai même enseigné le
russe. De quelle reconnaissance il m'entourait! Un autre forçat
pleurait en me quittant ; je lui ai donné de l'argent - très
peu - : il m'en a une .gratitude sans bornes. Et pourtant mon
caractère s'était aigri; j'étais a,·ec eux capricieux, inconstant i
mais ils avaient égard à l'état de mon esprit et sup~ortai~,n~
tout de moi, sans murmurer. Et que de types merveilleux J :u
pu observer au bagne ! J'ai vécu de leur vie et je puis me vanter
de les bien con naitre.

DBUX LETIRES DE DOSTOÏEVSKY

Que d'histoires d'aventuriers ét de brigands j'ai recueillies !
faire des volumes. Quel peuple extraordinaire l
Je_ n'ai pas perdu mon temps : si je n'ai pas étudié la Russie, je
sais par cœur le peuple russe, bien peu le connaissent comme
moi ... Je crois que je me vante ? C'est pardonnable, ti~est-ce

Je pourrais en

pas?
Frère ! encore une fois, dis-moi les principaux événements de
ta vie. Ecris-moi à Sémipalatinsk officiellement et officieusement, comme nous en sommes convenus. Parle-moi de nos
amis de Saint-Pétersbourg. Mets-moi au courant de la littérature (en détail), et enfin donne-moi des nouvelles de nos amis
de Moscou.
Que fait le frère Kolia? la sœur Pascbegnka ( c'est le principal)? L'oncle vit-il toujours? Que fait le frère Andréï? J'écris à
la tante par la sœur Verotcbka.
Rappelle-toi bien que cette lettre est un secret. Pour Dieu,
cache-la ou plutôt brûle-la. e compromettons personne.
N'oublie pas de m'envoyer des livres, mon cher ami, surtout les historiens, les économistes, les Atmales de la Pairie, les
Peres_ de l'Eglise et l'Histoit·e de l'Eglire. Envoie à différentes
repnses, mais envoie. Je dispose de ta bourse comme de la
mienne : c'est que je ne connais pas l'état de tes affaires. Ecrismoi donc à ce sujet quelque chose de précis, que je puisse m'en
faire une idée. Mais, sache, frère, que les livres sont ma vie,
m~ nourriture, mon avenir ! Ne me délaisse pas, au nom de
Dieu! Demande l'autorisation de m'envoyer les livres officiellement, mais agis avec prudence. Si on te la refuse, adresse-les
à Konstantin lvanovitch: il me les fera parvenir. Du reste,
Konstantin Ivanovitch ira lui-même à Pétersbourg cette année.
Il te dira tout. Quelle famille il a! Quelle femme! C'est la fille
du décembriste Anneokov. Quel cœur ! Quelle âme! et ce
qu'ils ont souffert !
A Sémipalatinsk je m'occuperai tout de suite de trouver une
autre adresse. Je n'irai que dans huit jours. Je suis retenu ici
par une indisposition.
Envoie-moi le Koran, Kant (Critiq11ede la raison pure), Hégel,
- surtout son Histoire de la Philosophie. - Mon avenir dépend
de tous ces livres. Mais surtout remue-toi pour m'obtenir d'être
transféré au Caucase. Demande à des gens bien informés ou je

�170

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

pourrais publier mes li\lres et quelle.s démarches il faudrait
faire. D'ailleurs, je ne compte rien publier avant deux ou
trois ans. Mais d'ici là, aide-moi à vivre, je t'en conjure! Si je
n'ai pas un peu d'argent, je serai tué par le service ! Je compte
SU! toi 1
Mes autres parents ne pourraient-ils aussi m'aider, au
moins pour une fois ? Ils te remettraient l'argent et tU me
l'enverrais. Mai.s, dans mes lettres à Vérotchka et à la tante, ie
ne demande rien ; elles comprendront elles-mêmes, si le cœur
leur en dit.
Filipov, en partant pour Sébastopol, m'a donné vingt-cinq
roubles. Il les a laissés chez le commandant Norbokov, sans me
prévenir. li craignait que je vinsse à manquer d'a;gent. Excellent cœur !
Tous les exilés vivent comme ci comme ça. Foll a fini son
temps. Il est à Tomsk et se porte bien. Yasttjembske finit son
temps à Tara. Spiechnev est dans le gouvernement d'Irskousk
où il a conquis l'estime et l'affection de tous. Quelle étrange
fortune il a ! Partout, même chez les gens les plus médiocres,
les moins cordiaux, il excite la sympathie. Pétraschevsky n'a
pas retrouvé sa raison. Mo1Dbelli et Fiva sont en bonne santé,
tandis que le pauvre Grigoriev est tout à fait fou, il est à
l'hôpital.
Et autour de toi quoi de nouveau? Vois-tu Madam·e Pleschtscbeev? Que fait son fils? Des condamnés de passage ici m'ont
appris qu'il est au fort d'Orsk. Golovinski est depuis au Caucase. Où en es-tu de tes projets littéraires ? Ecris-tu quelque
chose? Que fait Krorevskory 1 ? Quels rapports avez-vous?
Ostrovsky:t ne me plût pas. Je n'ai rien lu de Pissemsky. Droo,,
ginisie 3 me fait mal au cœur. Eugénie Touv 4 m'a enthou•
siasmé. Krestovsky s me plaît aussi.
Je voudrais t'écrire beaucoup plus longuement. Mais mes
souvenirs datent déjà de si loin que j'ai eu de la peine à me
remémorer ceux que je consigne dans cette lettre.
1.
2.

Directeur des Annal~ de la Patrie.
Célèbre dramaturge.

3. Poète médiocre.
4. Auteur de divers romans.
5. Pseudonyme de l!tme Khovschtschin. ky.

DEUX LETTRES DE DOSTOÏEVSKY

171

Assure-moi que nous n'avons pas changé l'un pour l'autre.
Embrasse les enfants. Se sou"iennent-ils de leur oncle Fédia?
Salut à tous les amis, mais oe leur montre pas cette lettre.
Adieu, adieu, mon bien cher l tu entendras parler de moi et
peut-être nous reverrons-nous. Oui, certainement, nous nous
reverrons. Adieu. Relis bien tout ce que je t'écris. Toi, écrismoi le plus sonvent possible, même officiellement. Je vous
embrasse mille fois, toi et les tien.s.
Ton
DosTOÏEVSKY.

P.-S. - As-tu reçu le conte pour les enfants que j'ai écrit

à Raveline 1 ? n'en fais aucun usage et ne le montre à personne.
Qui est ce Tchernov qui a écrit le Ménechme en 1850?
Envoie-moi, je te prie, des cigares, non pas des plus chers,
mais des cigares américains et des cigarettes.
Le

22

février.

li est possible que je parte demain pour Sémipalantinsk.
C'est même à peu près st'lr. Konstantin lvanovitch restera ici
jusqu'au mois de mai. Ecris-moi le plus souvent possible. Pour
Dieu, fais des démarches I Obtiens que je sois envoyé au Caucase ou quelque part loin de Sibérie.
Maintenant, je vais écrire des romans et des drames. Mais j'ai
encore à lire beaucoup, beaucoup : ne m'oublie donc pas!
Encore une fois adieu.
TH. D•

(Traduit par E.

HALPÉRJNE

et

CH. MORICE).

« Genève,

le 1 z janvier-3 1 décembre 69.

.. . Quant à moi, voici ce qui m'est arrivé : j'ai travaillé
et j'ai souffert. Savez-vous ce que cela veut dire « composer 1&gt; ?
Non, grâce à Dieu, vous ne le savez pas. Vous n'avez jamais
icrit, je crois, sur commande et à l'archine et n'ayez pas enduré
I.

Fort de Pétropavlovsk (Pierre-et-Paul).

�172

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ce supplice d'enfer. Ayant pris tant d'argent au Messager Russ,
(14.500), j'espérais depuis le commencement de l'année que la
poésie ne me délaisserait pas, que l'idée poétique m'apparaîtrait
et se développerait vers la fin de 70 et que j'aurais le temps de
contenter tout le monde. Cela me paraissait d'autant plus probable, que nombre d'idées germaient dans ma tête et dans mon
âme ou s'y faisaient pressentir. Mais elles ne faisaient que passer rapidement ; or, ce qu'il fallait, c'était les incarner complèment ; mais cette incarnation se produit toujours brusquement,
quand on ne s'y attead pas ; impossible d'y compter. Ce n'est
qu'après que le cœur a reçu l'image complète qu'on peut passer
à la réalisation et calculer sans crainte d'erreµr.
j'ai commencé alors à me torturer l'esprit pour invent~r un
nouveau roman. Je ne voulais pour rien au monde contrnuer
les anciens. Je ne pouvais pas. j'ai réfléchi du 4 au 18 décembre
inclus, vieux style. En moyenne je trouvais bien six pla~s par
jour, j'imagine (pas moins). Ma tête est devenue un moulm. Je
ne comprends pas comment je ne suis pas devenu fou. Enfin,
le 18 décembre je me suis mis à écrire un nouveau roman. Le
5 janvier ( n. st.) j'ai expédié à la rédaction les cinq chapitres de
la première partie.
. .
En somme, je ne sais pas moi-même c-e que 1'a1 envoyé.
Mais pour autant que je peux me faire une opinion, la
chose ne paie pas de mine et ne produit pas _d'e~et. ~I
y a longtemps déjà qu'une idée me persécutait, mais 1e. c~gnais d'en faire un roman, parce que cette idée est trop _d1ffic1le
à réaliser et que je n'y suis pas préparé, bien qu'elle so1textré·
mement tentante et que je l'aime. Il s'agit de représenter _u~
homme parfaitement bon. Il ne peut y avoir rien de plus d_1ffi·
cile, à mon avis, surtout à notre époque. Vous serez certame·
ment d'accord avec moi. Cette idée m'était déjà apparue sous
une certaine forme, qui n'en reflétait pourtant qu'un aspect par·
ticulier or il faut en donner une image complète. Seule, ma
' ,
.
situation désespérée pouvait m'obliger à reprendre ce pro1et,
insuffisamment mûri. J'ai risqué à la roulette ; « peut-être que
cela se développera sous la plume». C'est impardonnable. .
Les grandes lignes du plan sont déjà arrêtées. J'e~trevo15
dans la suite des détails qui me tentent beaucoup et souttenoeo~
mon ardeur. Mais le tout ! Mais le héros ! Car le tout chez 111°1

DEUX LETTRES DE DOSTOÏEYSKY

1 73

c'est le héros. Cela s'arrange ainsi. Je dois fournir ce personnage. Se développera-t-il sous la plume ? Et imaginez-vous les
choses épouvantables qui m'arrivent : en plus du héros il y a
encore une héroïne, par conséquent deux héros. Et en plus de
ces deux héros, il y a encore deux caractères tout à fait importants, c'est-à-dire presque des héros ( quant aux caractères
secondaires dont je dois tenir scrupuleusement compte, ils sont
en nombre infini, et le roman est en deux parties). Deux de ces
quatre héros ont déjà leurs traits bien marqués dans mon âme,
le troisième ne se dessine pas encore, et le quatrième, c'est-àdire le principal, le héros, est fort pâle. Peut-être qu'il se tient
solidement dans mon cœur, mais il est terriblement difficile à
faire. Il faudra en tout cas, pour écrire cela, avoir deux fois plus
de temps au minimum.
La première partie est faible, à mon avis. Mais il me semble qu'on peut encore sauver les choses parce que rien n'est
compromis et il est possible de tout développer d'une façon
satisfaisante dans les parties qui vont suivre ( oh, si cela pouvait être !). En somme, la première partie n'est qu'une introduction. Une chose est nécessaire, c'est qu'elle éveille un certain intérêt pour ce qui suivra. Mais je ne puis vraiment pas
juger de cela. Je n'ai qu'un lecteur, Anna Grigorievoa. Cela
lui plaît beaucoup ; mais elle ne peut être juge dans mon

cas.
Dans la seconde partie tout doit être définitivement mis
en place (mais sera loin d'être éclairci). Il y aura là une scène
(des principales), mais me réussira-t-elle ? J'en ai pourtant fait
une esquisse, et c'est bien.
En général, tout est encore dans l'avenir ; mais j'attends de
vous un jugement sévère. La deuxième partie décidera de tout.
Elle est la plus difficile, mais vous m'écrirez aussi au sujet de la
première (bien que je sais très sincèrement qu'elle n'est pas
bonne), écrivez-moi tout de même. De plus, je vous en supplie, dès que le Messager Russe paraîtra, faites-moi savoir si mon
roman est publié. J'ai une peur horrible d'être malgré tout
arrivé en retard ; or il m'était de la première importance de
paraitre en janvier. Au nom de Dieu, prévenez-moi immédiatement, afin que je le sache, en deux Lignes au moins.
En envoyant à Katkov la première partie, je lui ai écrit

�174

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

presque la même chose qu'à vous. Le roman s'a~pelle l'Idiot,
Personne, d'ailleurs, ne peut être son propre 1uge, surtout
quand la première ardeur n'~st pas eoco~e cal.~ée., ~ se peut
que la première partie ne soit pas mauvaise. _Si Je n at pas développé le caiactère principal, cela était nécessité par le plan_général. C'est pourquoi j'attends votre jugement avec une 1mpa•
tience avide.
Mais c'est assez parlé du roman. Tout ce travail depuis le
18 janvier m'a tellement excité que je ne puis penser à rien
d'autre, ni parler d'autre chose.
Je vous dirai quelques mots maintenant de nott'e vie quotidienne depuis que je ne vous ai plus écrit.
.
.
Ma vie, naturellement, c'est mon travail. Mais au moins,
maintenant, je ne suis plus dans le besoin, grâce à l'envoi_ régu•
lier de 100 r. par mois. Et pourtant, nos effets sont contmuelLement chez: le preteur. Nous les rachetons chaque fois que nous
recevons l'argent, mais à la fin du mois nous les engageons ~e
nouveau. Anna Grigorievna m'est un véritable aide et c'est dé~à
un écrivain. Son amour pour moi est infini~ bien qu'il Y ait
pourtant beaucoup de divergences entre nos caractères ...

(Traduit par llORIS

OB SCHLOEZEi}

DE DOSTOIEVSKY ET
DE L'INSONDABLE
L'idée d'un personnage étant donnée dans son esprit, il
y a, pour le romancier, deux manières bien différentes de
la mettre en œuvre: ou , bien il peut insister sur sa complexité, ou bien il peut souligner sa cohérence; de cette
àme qu'il va engendrer, ou bien il peut vouloir prad1,in
toute l'obscurité, ou bien il peut vouloir la supprimer pour
le lecteur; en la dépeignant, ou bien il réservera ses cavernes, ou bien il les explorera.
André Gide a défini plus haut très justement les raisons
pour lesquelles Dostoïevsky s'est heurté en France à tant
d'incompréhension. Il y f.mt ajouter, je crois, celle-ci,
que, dans ses inventions psychologiques~ il suit toujours
la première de ces deux méthodes, tandis que tous nos
dons nous ont toujours inclinés à ne pratiquer que la
seconde.
Ou sent que le fait qui a le pJus frappé Dostoïevsky et
auquel il s'est voulu d'un bout à l'autre de son œuvre
fidèle, est celui de la cohabitation dans chaque conscieace
d'instincts à la fois contradictoires et irréductibles Il est
peut-être le premier qui ait résolument envisagé en face
l'absurdité de nos sentiments tels qu'ils se conjoignent en
nous spontanément et qui, dans un élan d'enthousiasme et
d'amour pour la nature huma-ine, ait osé embrasser cette
absurdité comme un idéal. Dans tous ses personnages, c'est
elle qu'il cherche à révéler, et même~ et surtout chez ceux
1\Ü lui sont sympathiques.
Il accuserait pour un peu le désordre -qu'il trouve d.i.ns
ses modèles ; il romprait de sa propre main les fils qui

�176

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

maintiennent malgré tout leurs aspirations en faisceau; il
porterait le trouble et l'incoordination dans la série de leurs
sentiments.
En tous cas il s'intéresse avant tout à leurs abîmes et
c'est à suggérer ceux-ci le plus insondables possible qu'il
met tous ses soins. A mesure qu'il insuffle à son personnage la vie romanesque (et c'est le moyen q~'il choisit de
lui insuffler cette vie), il se préoccupe de faire apparaître
l'insuffisance des raisons par lesquelles on serait tenté d'expliquer ses déterminations ; il place celles-ci ~- chaque fois
en rapport avec un x qui est le seul fond qu 11 consente à
.donner à cette âme. Et cet x, loin d'en poursuivre la défi.
nition il nous retire sans cesse les moyens que nous
croyo~s apercevoir de le faire entrer en équation avec des
valeurs connues.
Nous, au contraire, placés en face de la complexité d:~ne
âme, à mesure que nous cherchons à la repré~e~ter, d mstioct nous cherchons à l'organiser. Notre descnpuon même
est un effort d'intégration. Quelque chose en nous, que
nous ne sommes pas maîtres d'empêcher, aussitôt se déclenche qui nous montre les attaches î~térieures du modèle,
la solidarité de ses aspects. Au besom nous don?ons ~n
coup de pouce : nous supprimons quelq~es peuts tr.Uts
divergents, nous interprétons quelques_ dé~1ls od~mus d~
le sens le plus favorable à la const1tut10n
une um
psychologique.
. ,
Nous répugnons toujours, en traçant le portr~1t d 11_11
personnage, à y' rien laisser _d'indéfini: « li y avait du ~
ne sais quoi dans tout Monsieur d~ _la Roche:o~caul~ ,
écrit le cardinal de Retz. - Oui, mais JUStemeot il 1expnme
pour que le lecteur n'ait pas à l'y sentir.
Jamais rien, dans le personnage suscité,. ne rest_e béa~t
par où des inspirations imprévu~ p?urra1ent lm v~1111':
Quand nous le faisons parler, jama1S nen ne résonne inO
plicablement, jamais rien ne fait ,entendre un son différent
pour l'esprit et pour l'imagination.

DE DOSTOÏEVSKY ET DE L'INSONDABLE

1 77

Dans tous les interstices de son caractère nous pénétrons
avec notre cire industrieuse, et nous les cimentons. Une
parfaite obturation de ses abîmes : tel est l'idéal auquel
nous tendons. Et j'imagine que c'est cela qui doit gêner les
étrangers devant le Néron de Racine, ou même devant le
Julien de St«ndhal. Nous ne donnons jamais le vertige de
l'âme humaine.
*
* *
C'est Dostoïevsky le premier qui m'a fait sentir notre
insuffisance sur ce point. J'en ai été confus pendant longtemps et pour rien au monde je n'eusse osé comparer aucun
de nos romanciers ni de nos dramaturges au terrible é\'"ocateur d'inconnu que je découvrais en lui.
Et puis des réflexions me sont venues peu à peu, qui se
sont trouvées dirigées non pas contre l'œuvre de Dostoïevsky, mais contre l'excellence, ou tout au moins contre
la précellence de sa méthode.
Celle-ci, d'abord que l'abîme n'est rien aussi longtemps
'lu'on n'y descend pas. Loin de moi l'idée de prétendre
qu'il en est dans les romans de Dostoïevsky comme je vais
dire ; mais enfin un abîme, cela peut très bien se dessiner
en trompe-l'œil. On peut très bien capter et conduire les
regards vers les lointains d'une âme, mais sans que ceux-ci
perdent leur caractère hypothétique. Le fait qu'un personnage agit d'une manière dont rien ne peut rendre compte,
n'implique pas forcément qu'il y a en lui des profondeurs
'lUe rien ne permettra jamais d'atteindre : il peut aussi
avoir été inspiré par sa seule inconsistance, qui est chose
&lt;le surface, et définissable.
Après toutl'explication d'une âme ne comporte pas a pric;ri
beaucoup plus d'arrangement et de truquage que l'insistance
sur son mystère. Il ne s'agit que de ne pas se tromper, que
de ne pas aller contre la vie. Rien ne me fera penser qu'avec
une suffisante intuition, on ne puisse pas donner à la fois
à un personnage de la profondeur et de la conséquence.
12

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous devons nous méfier, nous français, de notre tendance à simplifier, à réduire au même dénominateur. Mais
pour peu que nous soyons en garde contre elle et que
nous ne la laissions jamais prendre le pas sur la complication du réel, elle peut nous faire apercevoir des enchaînements qui eux: aussi sont du réel, et font partie de la nature
psychique.
Car enfin l'être humain, si particulier soit-il, tant qu'il
n'est pas fou, et peut-être même lorsqu'il l'est., - l'être
humain n'échappe jamais dans son food à une certaine
logique. D'une action à l'autre il se retrouve; il peut a_gir
saos cesse contre la raison, et pourrant obéir à une certaine
idée. Prenons des mots plus vagues : à une certaine disposition, à un certain pli de son cerveau qui est comme le
moule de toute sa vie spirituelle. Et même lorsqu'il se contredit, qui peut affirmer, tant qu'il ne l'a pas analysée, que
cette contradiction soit autre chose que la réfraction, par
les événements, d'une tendance simple ?
Plutôt que d'égarer l'esprit vers un infini psychologique,

oo peut très bien concevoir que la tâche du romancier soit
de le ramener, par la seule continuité de ses peintures, vers
cet événement sec11et, mais concret et connaissable. L'effort
de sa raison peut fort bien l'aider dans sa représentation de
la vie. 11 peut, en le dessinant, rechercher la. loi d'un individu sans tom ber pour autant dans l'abstraction ni dans le
schématisme. Sa patience, son instinct des résistances
auront ici la plus grande importance. Mais s'il en est doué,
en même temps que de ce que j'appellerai la facultéd'adh~
rence aux intuitions, il pourra produire une œuvre qw
dépassera, en profondeur même, tout ce que i'avent~reu~
génie de Dostoïevski a pu fonder. Car en psycholog!e, il
faut que je me permette de le redire encore, la véritable
profondeur, c'est celle qu'on explore.
JACClUES RIVIERE

MA MÈ'RE ET LES LIVRES

La lam~, par l'ouverture supérieure de l'abat-jour,
éclairait une paroi cannelée de dos de livres, reliés. Le mur
opposé était jaune, du jaune sale des dos de livres brochés,
lus, relus, haillonneux. Quelques « traduits de l'anglais»,
- un franc vingt-cinq - rehaussaient de rouge le rayon
du bas.
A mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre Evangiles
brillaient sous la basane feuille-morte. Littré, Larousse et
Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D'Orbigny, déchiqueté par le culte irrévérencieux de quatre
enfants, effeuillait ses pages blasonnées de dalhias, de perroquets, de méduses à chevelures roses et d'ornithoryn-

ques.
Camille Flammarion, bleu, étoilé d'or, contenait les planètes jaunes, les cratères froids et crayeux de la lune,
Saturne qui roule, perle irisée, libre dans son anneau ...
Deux solides volets couleur de glèbe reliaient Elisée
Reclus. Musset, Voltaire, jaspés, Balzac noir et Shakespeare olive ...
Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir, après tant
d'années, cette pièce maçonnée de livres. Autrefois, je les
-0istinguais aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe
pour choisir l'un d'eux, le soir, il me suffisait de pianoter
le long des rayons. Détruits, perdus et Yolés, je les dénombre encore. Presque tous m'avaient \•ue naître.
.
Il y eut un temps où, avant de savoir lire, je me log~1s
en boule entre deux tomes du Larousse comme un chien

�180

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans sa niche. Labiche et Daudet se sont insinués, tôt,
dans mon enfance heureuse, maîtres condescendants qui
jouent avec un élève familier. Mérimée vint en même
temps, séduisant et dur, et qui éblouit parfois mes huit ans
d'une lumière inintelligible. Les Misérables aussi, oui, les
MisJrables, - malgré Gavroche ; mais je parle là d'une
passion raisonneuse, qui connut des froideurs et de longs
détachements. Point d'amour entre Dumas et moi, sauf que
Je Collier de la Reine ruùla, quelques nuits, dans mes
songes, au col condamné de Jeanne de la Motte. Ni l'enthousiasme fraternel, ni l'étonnement désapprobateur de
mes parents n'obtinrent que je prisse de l'intérêt aux Mousquetaires ...
De livres enfantins, il n'en fut jall?ais question. Amoureuse de la Princesse en son char, rêveuse sous un si long
croissant de lune, et de la Belle qui dormait au bois, entre
ses pages prostrés ; éprise du Seigneur Chat botté d'entonnoirs, j'essayai de retrouver dans le texte de Perrault les noirs de velours, l'éclair d'argent, les ruines, les
cavaliers, les chevaux aux petits pieds de Gustave Doré:
au bouc de deux pages je retournais, déçue, à Doré. Je n'ai
lu l'aventure de la Biche, de la Belle, que dans les fraîches
images de Walter Crane. Les gros caractêres du texte couraient de l'un à l'autre tableau comme le réseau de tulle uni
qui porte les médamons espacés d'une dentelle. Pas un mot
n'a franchi le seuil que je lui barrais. Où s'en vont, plus
tard, cette volonté énorme d'ignorer, cette force tranquille
employée à bannir et à s'écarter? ...
Des livres, des livres, des livres... Ce n'est pas que je
lusse beaucoup. Je lisais et relisais les mêmes. Mais tous
m'étaient nécessaires. Leur présence, leur odeur, les lettres
de leurs titres et le grain de leur cuir... Les plus herméti·
ques ne m'étaient-ils pas les plus chers? Voilà longtemps
gue j'ai oublié l'auteur d'une Encyclopédie habillée de
rouge, mais les références alphabétiques, indiquées sur
chaque tome, composent indélébilement un mot magi·

MA MÈRE ET LES LIVRES

18r
que : ~phlncécladiggalhymaroidphorebstevanz:;. Que j'aimai
ce Guizot, de vert et d'or paré, jamais déclos ! Et ce
Voyage d'AnMharsis inviolé! Si !'Histoire dt, Consulat et~
rEmpire échoua un jour sur les quais, je gage qu'une
pancarte mentionne fièrement son C( état de neuf» ...
Les clix-buit volumes de Saint-Simon se relayaient au
chevet de ma mère, la nuit ; elle y trouvait des plaisirs
renaissants, et s'étonnait qu'à huit ans je ne les partageasse
pas tous.
- Pourquoi ne lis-tu pas Saint-Simon ? me demandait-elle. C'est curieux de voir le temps qu'il faut à des
enfants pour adopter des livres intéressants !
Beaux livres que je lisais, beaux: livres que je ne lisais
pas, chaud revêtement des murs du logis natal, tapisserie
dont mes ?eux initi~s flattai;nt la bigarrure cachée... J'y
co_nnus, bien avant I âge de l amour, que l'amour est compliqué et tyrannique et même encombrant, puisque ma
mère lui chicanait sa place.
. - C'e_st _beaucoup d'embarras, tant d'amour, dans ces
li;res, d1sa1t·elle. Mon pauvre Minet-Chéri, les gens ont
dautres chats à fouetter, dans la vie. Tous ces amoureux
que tu vois dans les livres, ils n'ont donc jamais ni enfants
à élever, ni jardin à soigner ? Minet-Chéri, je te fais juge :
est-ce que vous m'avez jamais, toi et tes frèrei, entendue
~bâcher autour de l'amour comme ces gens font dans les
~vres ? Et ?,~urtant je pour_rais réclamer voix au chapitre,
Je pense ; J a1 eu deux mam et quatre enfants l .
Les tentants abîmes de la peur, ouverts dans maint
roman, grouillaient suffisamment, si je m'y penchais de
f~nt?mes classiquement blancs, de sorciers, d'ombres,
dammaux m~léfiq~_es, ~ais cet au-delà ne s'agrippait pas,
pour ~~nter _Jusqu a mor, à mes 'tresses pendantes, contenusqu ils étaient par quelques mots conjurateurs ...
- Tu as lu cette histoire de fantôme, Minet-Chéri ?
Comme
· li , n•est-ce pas ? y a+il quelque chose de
l . .c•est JO
P us Job que cette page où le fantôme se promène à

�11A .MÈllE ET LES LIVllES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

minuit, sous la lune, dans le cimetière ? Quand l'auteur
dit, tu sais, que la lumière de la lune passait au travers du
fantôme et qu'il ne faisait pas d'ombre sur l'herbe ... Ce
doit être ravissant, un fantôme . Je voudrais bien en voir
un, je t'appellerais. Malheureusement i!s n:exis~ent pas. Si
je pouvais me faire fantôme après ma ~e-, Je n y manque:
rais pas, pour ton plaisir et pour le mien. Tu as lu aussi
cette stupide histoire d'une morte qui se venge ? Se venger, je vous demande un peu ! Ce ne serait pas la peine de
mourir, si on ne devenait pas plus raisonnable après
qu'avant. Les morts-, va, c'est u1: ~ien ~ranqu~e voisinage.
Je n'ai pas de tracas avec mes vo1s10s vivants, 1e me charge
de n'en avoir jamais avec mes voisins morts !
Je ne sais quelle froideur littéraire, saine à tout prendre,
me garda du délire romanesque, et me porta u1: peu pl~
tard, quand j'affrontai tels livres dont le po_uvo!r ép:ouv~
semblait infaillible, - à raisonner quand 1e n aurais du
être qu'une victime enivrée. Imitais-je encore en cela ma
mère, qu'une candeur particulière inclinait à nier le ~),
,e pendant que sa curiosité le cherchait et le contemplait,
pêle-mêle avec le bien, d'un œil émerveillé?_ .
.
- Celui-ci ? Celui-ci n'est pas un mauvais livre, Minet·
Chéri me disait-elle. Oui, je sais bien, il y a cette scène,
ce ch;pitre .... Mais c'est du roman. Ils sont à court d'inventions, tu comprends., les écrivains, depuis le temps. Tu
aurais pu attendre un an ou deux, avant de le lire ... Que
veux-tu ! débrouille-toi là dedans, Minet-Chéri. Tu es assez
intdligente pour garder pour toi ce que tu comprendras
trop ... Et peut-être n'y a-t-il pas de mauvais livres .. ·.
Il y avait pourtant ceux que mon père enfermait dans
sou secrétaire en bois de thuya. Mais il enfermait surtout
le nom de l'auteur.
- Je ne vois pas d'utilité à ce que les enfants lisent
Zola!
Zola l'ennuyait, et plutôt que d'y chercher une raiso~
nous le permettre ou de nous le défendre, il mettait

d:

l'index un Zola intégral, massif, accru périodiquement
d'alluvions jaunes.
- Maman, pourquoi est-ce que je ne peux pas lire
Zola ?
Les yeux gris, si malhabiles à mentir, me montraient
leur perplexité :
- J'aime mieux, évidemment, que tu ne lises pas certains Zola ...
- Alors, donne-moi ceux qui ne sont pas 11: certains » ?
Elle me donna la Faule de rAbbé Mouret, et le DocttUr
Pascal, et Gmninal. Mais je voulus, blessée qu'on verrouillât, en défiance de moi, un coin de cene maison où
les portes battaient, où les chats. entraient la nuit, où
la cave et le pot à beurre se vidaient mystérieusement,
- je wulus les autres. Je les eus. Si elle en garde, après,
de la honte, une fille de qu:uorze ans n'a ni peine ni mérite
i tromper des parents au cœur pur. Je m'en allai au jardin,
avec mon premier livre dérobé. Une assez douceâtre histoire d'hérédité l'emplissait, mon Dieu, comme plusieurs
autres Zola. La cousine robuste et bonne cédait son cousin
aimé à une malingre amie, et tout se fût passé comme
sous 0hnet, ma foi, si la chétive épouse n'avait connu la
joie de mettre un enfant au monde. Elle lui donnait le
jour soudain, avec nn luxe brusque et cru de détails, une
minutie anatomique, une complaisance dans la couleur,
l'odeur, l'attitude, le cri, où je ne reconnus rien de ma
tranquille compétence de jeune fille des champs. Je me
sentis crédule, effarée, menacée dans mon destin de petite
femelle ... Amours des bêtes paissantes, chats coiffant les
chattes comme des fauves leur proie, précision paysanne,
presque austère, des fermières parlant de leur taure vierge
ou de leur fille en mal d'enfant, je vous appelai à mon
aide. Mais j'appelai surtout la voix conjuratrice :
- Quand je t'ai mise au monde, toi la dernière, MinetChéri, j'ai souffert trois jours et deux nuits. Pendant que je
te portais, j'étais grosse comme une tour. Trois jours, ça

�184

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

paraît long... Les bêtes nous font honte, à nous autres
femmes qui ne savons plus enfanter joyeusement. Mais je
n'ai jamais regretté ma peine : on dit que les enfants,
portés comme toi si haut, et lents à descendre vers la
lumière, sont toujours des enfants très chéris, parce qu'ils
ont voulu se loger tout près du cœur de leur mère, et ne
la quitter qu'à regret ...
En vain je voulais que les doux mots de l'exorcisme,
rassemblés à Ja hâte, chantassent à mes oreilles : un bourdonnement argentin m'assourdissait. D'autres mots, sous
mes yeux, peignaient la chair écartelée, l'excrément, le
sang souillé ... Je réussis à lever la tête, et vis qu'un jardin
bleuâtre, des murs couleur de fumée vacillaient étrangement sous un ciel devenu jaune... Le gazon me reçut,
étendue et molle comme un de ces petits lièvres que les
braconniers apportaient, frais tués, dans la cuisine.
Quand je repris conscience, le ciel avait recouvré son
azur, et je respirais, le nez frotté d'eau de Cologne, aux
pieds de ma mère.
- Tu vas mieux, Minet-Cbêri ?
- Oui ... je ne sais pas ce que j'ai eu ...
Les yeux gris, par degrés rassurés, s'attachaient aux
miens.
- Je le sais, moi ... Un bon petit coup de doigt-de-Dieu
sur la tête, bien appliqué ...
Je restais pâle et chagrine, et ma mère se trompa :
- Laisse donc, laisse donc ... Cc n'est pas si terrible, va,
c'est loin d'être si terrible, l'arrivée d'un enfant. Et c'est
beaucoup plus beau dans la réalité. La peine qu'on y prend
s'oublie si vite, tu verras !... La preuve que toutes les
femmes l'oublient, c'est qu'il n'y a jamais que les hommes
- est-&lt;e que ça le regardait, voyons, ce Zola? - qui en
font des histoires ...
COLETTE

ECLAIRAGES

RÉCIPROCITÉS

Lts bruits que fait en bas la ville
Avec ses tramways,

SlS

autos,

Ne m'arrivent pas moins sonores

.,,

Que les cris ailés des grillons
Je mène 111a curiosité
Avee une égale allégresse
Sur les rails dlS chemins de fer
Et parmi le vol des abeilles.
Mes yeux prennmt autant d'images
Entre les murs carrü et secs,
Qi(il y a d, fours minuscules

Dans la

grappe dtt poi,vrier.

�186

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
BCLAlRAGES

MIROIR

A r heure ou les chattves-sauris
Vont remplaar les hirondelles,

Les barques s'éloignent dtt bord
Comme des rats, en ligne droite.
L'eatt de la rade, presque obscure,
À des refitts passés de

vieux miroir

Dans le cadre doré du quai de brique

Où brille encore ttn reste de soleil.
La belle a pris l'une des barques

Et cing]e

en ligne droite, elle sait ou ;

En partant, elle a glissé dans sa bourse

Le miroir que ;e lui avais donné.

SOURCES

Qu'ttn cerceau, d'or mrgisse de l,i 11uit
À

cette place où le jour n'a pu faire

lYa1ttre prodige que dit bmit,

Qu'importe si ce tiest q1l1me rtcla111e?

!:orchestre étroit d'tm vieux taxi
Fait pour deux rangs de rtuerbères
Pltls de festin que le roulis
Des cent-chevaux million11aires.

]'ai dans la tête plus d'orgueil
Lbrsque je. baisse les paupières,
Qtie cette Joule où je. suis seul
Et qui riigit les yet~ 01iverts.

�188

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

RAIL HUMIDE

ÉCLAIRAGES

189

SIMPLICITÉ

Le tramway roule sous les arbres,

La macbine qui répète

On entend grincer le troley
Comme le bec du diamant

Le mouvement sans broncher
Est aussi simple que l'enfant

Sur la surface d't-1,ne vitre.

Qui rlpète sa priére.

je prends la route qtti descend

Faites, mon Diett, que le fil

Pleine d'eau, sans appui,fatale,

Ne s'échappe de I'aiguille,

Pfas le nwindre bruit de tramway,

Faites, mon Dieu, que ma main

Le mmndre reflet électrique.

Ne ldche ce qu'elle tient.
FRANZ HELLENS

Vais-ie enfoncer jtisqii'aux gencux?
La lune sortant d'un nuage
M'écoute et glisse une lueur
De rail au /mg de deux ornières.

�LES PARAMÈTRES

191

cr Tout seul, Roland, c'est la coutume

- Vous voyez, Marie, l'habitude.

?

1&gt;

*

LES PARAMÈTRES
Où le mensonoe commence et prend corps, où il cesse
d'être le consente~ent à ce qui est pour devenir le complice
de l'erreur, je suis bien incapable de _le dire. 1:out d'abord,
si je me prêtais à l'idée qu'on prenait de moi, sans doute
qu'elle me révélait quelque réalité ca~h~e. De nouvelles
conditions d'existence, la campagne, fa1sa1eot éclater cette
qualité de citadin aux dépens des autres éléments de ma
personnalité. Je me sentais ainsi envisagé qu'il fallait p~ler
des cultures avec étonnement, des heures auxquelles s_ ouvrent les fleurs et se ferment les étoiles ; mes quesuons
avaient alors valeur de réponses pour qui les attendait, pour
moi bientôt.
Parisien me voilà devenu parisien. J'accentue involon,
·
d de
tairement mon ignorance, ma gauchene, mes nœu s
cravate. Charmante prostitution : c'était tout à l'heure u_o
jeu. J'essaye aujourd'hui de siffler les airs à la mode que 1c
n'ai pas retenus.
Sur la route de S. à R., au mois d'août 19 ... , un hom~
trouve un enfant de douze ans pendu à un arbre et déjà
violet. Dépendu l'enfant refuse d'expliquer son aventure. On
· ·
Il est.
ne peut rien obtenir de lui touchant ses ongmes.
placé comme ouvrier agricole chez un fermier. Il acc0ti~plit
ponctuellement son ouvrage pendant trois ans. ~ qurn~e
ans interrogé à nouveau, il plaisante, prétend av01r oublié,
'"élttD·
Une' femme de la cuisine, poussée par 1a cunos1t
, e
contre à l'heure de la sieste derrière une meule :

Un homme, venu le vent sait d'où, s'établit dans une
petite maison au bord de l'Oise un étl!. Il prend vite la
manie d'aller chez le passeur plaisanter avec les deux 6ltes
qui servent aux clients de la bière et de la limonade. Elles
n'auront jamais que ce petit nom, Paul, abandonné d.e
guerre lasse. L'une imagine qu'il se cache de la police,
l'autre qu'il se dérobe à un amour.
*
Marceline roule dans la chaleur un corps lourd du secret

qui depuis un an bientôt se détacha d'elle. Elle s'arrête et
croise les mains. Marceline, Marceline, quelles chansons :
il y a de la fierté dans le secret, mais l'ennui c'est de ne pou\"Oir rien dire. On s'enivre, parait-il, pour se délier la langue. Marceline pense à prendre un amant dont le corps
serait beau comme l'alcool, une espèce de bête de confiance.
Roland a rencontré l'étranger qui est un peu plus pile
que les autres hommes. C'était dans le chemin cl:'eux où il
y avait juste la place de passer, et à terre ces excellents
petits fruits rouges, qu'on écr-ase du pied en pensant aux
femmes. Roland voyait bien venir l'inconnu. Il ne s'est pas.
garé. TI l'a bousculé. L'autre n'a rien dit., a pris le poignet
gauche de Roland, l'a serré et a ri, sans que Roland qui
aurait crié de douleur songe à parler. Puis il est parti. Il
était habillé de gris clair, avec un chapeau de paille et des
souliers découverts ; et une chaîne de montre.

Marceline pense à ce parisien du bord de l'eau. Elle s'est
promenée dans les champs. Elle a mis du rouge. Thomas,

�LES PARAMÈTRES

192

193

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

le valet de cham.Jre des C ... , l'accoste : « Je ne plaisante
pas, tu es belle ». Elle a le cœur plus haut placé.
*

Paul songe à d'autres lieux: les femmes cnt des cheveU1
comme des plumes et chantent bas, bas, des airs où meurent tous les hommes qu'elles aiment. Sœurs des éponges
dans les cases bleues et jaunes, qu'attendent-elles de la vie,
sinon ces visiteurs aperçus dans la rue et qui ne monteront
peut-être pas. Les fontaines, et les bouches de fard s'étei•
gnent dans un benjoin de brunes.
*

Les deux filles du passeur comptaient retenir ce soir
l'inconnu dans leur chambre. Il n'a pas compris. Songeait-il
à les séparer? Elles se savent trop jalouses. A un moment,
il riait : le plastron de sa chemise, boutons sautés, s'entrebaîlla sur une poitrine blanche. Irma et Claude se surveillaient. Thomas, le domestique, est entré. Il voulait passer
l'Oise.
*
Marie attendait Thomas et rê\'ait de Roland. Elle avait
un corsage écossais. Quand ils furent près de dormir, elle
dit à Thomas : « Tu es bien jeune, tu ne sais pas ce que
c'est petit. Laisse-toi faire et dis-moi ce que ru sens •
'
/
Thomas dormait comme toujours, la bouche ouverte.

Claude a vu entrer chez Paul une femme élégante descendue d'une automobile. Le chauffeur était vêtu de blanc.
Elle a planté là ses seaux, elle a tout dit à Irma. Amers
reproches : on en serait venu aux coups sans la petite fille
d'un voisin qui entra pour une bonne raison. Les sœurs
l'ont assise entre elles, l'ont caressée.

*
Sur une espèce de fourrure, Paul regarde la visiteuse, qui
rampe comme un serpent.
11 Zéphie, tu es bien brune. Tu ressembles à ce jeune
garçon l'autre jour dans le chemin des baies saignantes. Je
vais te tordre le poignet. »
Elle, crie.

*
Marie lave le linge, Roland passe. Elle crie quelque
chose qu'il ne comprend pas. Il s'approche. Elle s'aide à
lui pour se lever. Le voilà taché de savon. Ah bien, qu'at-elle ?
*
Thomas refuse, rouge, de se prêter aux fantaisies de
Marie. Puis cède. Il change de manières avec elle. Sans-gêne
et plus galant.
·
Le soir il raconte les détails de l'affaire au cabaret du
passeur. Irma et Claude se sont prises par la taille. Deux
moissonneurs rient. La petite voisine entre.

*

Marceline dans les champs souffle les chanterelles: i:e
sont des secrets. Effeuille les pâquerettes : elles en savent
long. Regarde ses seins par l'ouverture de sa guimpe: il les
aimera. Se lisse le front avec le lait des pavots : qu'il me
nomme la rousse. N'est-il pas roux lui-même comme l_e
matin et le soir ? On soupire derrière une meule : si c'était
lui ? Ce n'était que Roland, seul, qui n'avait pas entendu
venir.
*

Paul fait la planche dans l'Oise. Bonheur qui ne s'appartient plus, l'élément. Je n'ai plus de cheveux, ni vraiment
de mains, avec pouce et ongles, etc. Songer au désir.
Zéphie quand elle a trop bu, c'est le fleuve. La paresse qui
est entre le matin et l'amour.
De la berge, Roland regarde Paul dans l'eau, son caleçon
blanc traversé par l'eau courante, n'oubliez pas qu'il fait la
13

�194

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

planche. Une flèche rousse remonte au milieu de son
ventre. Un brusque mouvement des jarrets ride l'eau.
Marceline en chernise dans sa chambre de la ferme
attend en plein jour un miracle qui ne se produit pas.
*

C'est au grenier que couche Roland. On avait quelque
chose à lui dire. On est monté. Il était tout nu près de la
lucarne et il soufflait dans ses mains.

*
Marie cache quelque chose à Thomas. Il la battra pour
avoir l'objet. li l'aura. C'est une carte postale en couleurs:

Lt Baiser:
Si je vous dis que je vous aime,
Me refuserez-vous le bonheur suprême ?
Thomas retourne la carte : elle est neuve.
11 n'a pas remarqué que l'amoureux était roux.
*

Paul se baigne. Sur le rivage, Roland se déshabille. Au
moment de se mettre à l'eau il hésite, immobile. Paul
l'aperçoit, lui fait signe. Roland s'enfuit ses vêtements sur
le bras.
Il rencontre Marceline.

*
Marie parle toute seule en battant son linge. Elle répond
aux avances de l'étranger. Elle est vertueuse. Mais Roland
surgit ; elle se jette sur lui .e! le prend par les jambes. .
Ici son battoir en l'air, elle voit que Roland est là qui la
regarde et qui l'entendit.

*
Roland par la fenêtre du passeur voit Claude et Irma sur
leur lit, rieuses. La petite voisine, six ans, Lina, les quitte.
Thomas surprend Roland au guet, s'indigne. Quelle

LBS PARAMÈTJŒS

1 95

râclée. Roland ferme les yeux, tournoie un peu, et tombe
comme d'insolation. Thomas, inquiet, avec remords, lui
tape dans les mains. L'eau de la rivière. Il soulève la tête
de sa victime, l'appuie contre soi, parle. Les yeux de Roland
s'allongent sans s'ouvrir. Il gémit. Il se tourne contre
l'homme qui ne sait ce qu'il advient. Il gémit. Tout à coup
ses lèvres se collent aux lèvres de Thomas. Quel baiser de
putain. Les yeux ne se sont pas rouverts. Roland murmure:
« Maman. »
*
Claude, Irma, la petite Lina, Paul au cabaret. Il s'agit de

la petite : c&lt; Du satin », dit Irma. Paul rit de ses dents coupantes : « Je vais vous montrer ma villa. » Irma prend son
bras droit, Claude son bras gauche. La petite marche
devant.
« Vous dites qu'elle a six ans? &gt;&gt;
*

Thomas raconte à Marie le baiser de Roland. Mais par
exemple, tu ne trouves pas ça drôle? Elle ne rit pas. C'est
insensé, on croirait que tu m'en veux. Elle est bien bonne.
Pour ce galeux. Tiens, le voilà. Et des injures.
Roland les yeux candides. Roland comme devant. Il a
des yeux cernés comme ceux des anges. Marie pense que
ses bras sont plus beaux que tout au monde. Elle est
sérieuse, la gorge serrée.
Thomas plaisantedur. Roland rougit.
Marie a une idée : « Mon petit Roland. &gt;&gt;
Thomas a compris. Il la battra. Roland s'enfuit.
Il vase jeter à plat ventre dans les hautes herbes du bord

de l'eau.
D'où on voit la villa de l'étranger, et son petit canot
amarré à la berge. Le petit o.not dans lequel il rame ea
maillot vert.
*
Marceline dans les sainfoins. EUe miche une herbe. Elle

�196

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

respire avec _un bruit de forge. Le vent relève sa jupe sur
son ventre. Elle n'a rien à cacher au soleil. Il lui mord le
ventre. Il la cuit. Il la perce. Elle n'est pas vierge.
Le soleil est un roux comme elle, bien entendu comme
elle. Entre frère et sœur, est-ce que ça compte ?

*
Roland mâche de la terre ; se met des fourmis dans
l'oreille; cache des pierres dans ses souliers ; et les fait
revenir sous sa semelle ; enfonce tout à coup goulûment
ses lèvres dans le pli de son coude gauche; contemple les
contractions des muscles sous la peau de son bras ; avec son
couteau se fait froid à un sein ; s'ensanglante le front en le
cognant aux arbres; enfin, n'y tenant plus, se fait gratter la
tête par n'importe qui sous n'importe quel prétexte.
*

A quoi rêve Paul dans son jardin ? Il froisse une fleur,
sent ses doigts, et se couche à terre . Une ombre descend
des arbres sur son front. Une main jadis balançait un éventail du geste même de l'amour. Entre les écailles du pied,
on apercevait tout le corps de la femme. Une chose nue et
difficile. Elle jouait au refus quand il n'y avait plus loisir.
Sa fuite était plus épouvantable que le retrait de la mer aux
marées d'équinoxe.
*

Marie apporte le linge à Paul. cc Vous êtes à la ferme »,
et Paul s'enquiert de Roland. Marie, tant pis, raconte tout:
le pendu, le baiser, la meule. Un peu pêle-mêle. La carte·
postale. Elle a dit : c&lt; Blond comme vous ». Il a compris,
Ses dents coupantes, coupantes, entrent dans une épaule
ferme, et grincent un peu. Il prend un peu de linge dans
le panier de Marie.
*

Roland qui danse en se regardant dans la rivière tombe
dans la vase et se salit jusqu'au front. A ce moment, Paul

LES PARAMETRES

197

passe et le dévisage. I1 a un jeune chien qui vient à Roland
et se frotte, dressé, à la jambe droite de son pantalon.
*

Marceline tire les vers du nez à Lina, moyennant une
surprise et des caresses dans le dos.
« Il a des cheveux en feu sur le bide et c'est doux comme
du quinquina. »
Après tout, cette enfant l'a vu comme tout le monde. A
six ans, déjà menteuse, tu n'as pas honte. Lina pleure.
*

Par deux portes, Marceline et Roland entrent à l'église, le
seul endroit frais du pays. Il est deux heures. Un même
mensonge les mène au même bénitier. Le hasard emmêle
un peu leurs doigts et les démêle. Pendant une heure, ils
se regarderont en dessous, seuls, sans bouger. Puis Roland
s'agitera doucement.
Marceline alors sort de l'église.
*

Au retour, dans son grenier, Roland trouve Marceline.
« Nous avons un secret chacun. » Elle ne sait que dire cela,
et cette parenté suffisante, nous sommes collègues, explique
sa présence, sa volonté très simple.
Il n'y a qu'une chose qu'ils ne s'avouent pas, un autre
lien plus fort, une communauté de désir : tous deux pensencau même homme roux, et blanc comme une laitue.

*
Mon secret, c'est que Thomas avant toi, l'année dernière,
elle se tait. Il n'est pas déçu, il la méprise. Elle ne saura
jamais le secret de Roland, ce n'était pas la peine d'avoir
toutes ces complaisances. Elle a un peu de paille partout.
C.CS greniers. Roland la chasse.
Il est seul. Il va essayer de retrouver ses plaisirs innocents. Il ne Yeut pas que cette femme compte.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

*

Ce n'est pas un secret le secret de Marceline. Thomas l'a
dit partout sans doute, c'est comme avec Marie. Il ne
semble pas pourtant. Personne n'a l'air de comprendre ses
insinuations.
Alors ce secret ridicule, s'îl le veut, Roland, ne sera plus
un secret. Il dit tout à tout le monde. Thomas l'an dernier,
et lui le matin même. Elle lui a fait ci avec la bouche, ça
quand il l'a voulu. Et ceci donc sans qu'il demande rien,
parce qu'elle en avait l'envie depuis six mois. Et l'enfant
qu'elle avait fait tomber elle-même, et comment.
On n'en revenait pas, il parait : Marceline si réservée.
*

On arrêtera Marceline pour infanticide, qu'ils disent.
Effacée.
Roland sera témoin : il voit la belle robe du juge. Un
homme magnifique. Un peu roux toutefois. JI y a des
gens qui ne détestent pas ça.

"'
Maintenant c'est Paul qui, de sa fenêtre, regarde Roland
qui se baigne, et qui se noiera sans que personne vienne à
son aide.
LOUIS ARAGON

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE

MALLARMÉ ET RIMBAUD
_Il m'arriva d'écri_re ici, il y a quelques mois, qu'on pouv:1.it
discerner, à la pomte extrême de la littérature actuelle une
influence de Mallarmé et de Rimbaud. C'était à propos 'de la
Suianne de M. Giraudoux, dans l'ile de laquelle se trouvait
un rocher Rimbaud, et qui, en nageant une ou deux heures,
eût pu découvrir, non loin de cette île, le pays de la Prose pour
des Esseintes. Je fus repris avec quelque sévérité. M. Georges
Cardonnel assura, dans la Revue Universelle, qu'il n'en était
nen, que ces gens-là n'intéressaient que quelques maboules, et
que je voyais la littérature française de l'observatoire d'Upsal,
dans des verres taillés par André Gide.
L'artic,le ayant été traduit en allemand dans la Revw Rhénan~,
le Journal m'accusa de bourrer le crâne des Rhénans avec ces
fariboles. Comme beaucoup de gens de goüt, et même de
grands écrivains, continuent à croire que les noms de Mallarmé et Rimbaud ne correspondent qu'à une mystification
~o~tée dans ce qu'on appelle les cénacles, il n'est peut-être pas
inu~e de revenir sur ce sujet, non pour de vaines polémiques,
mais en Yue d'honnêtes précisions.
Pour ce qui regarde Mallarmé, il faut bien s'entendre sur sa
~~~ et son influence actuelles. Il est certain qu'on ne
1imite plus, et que, durant le bref laps où ils sévirent, ses imitate_urs_ furent parfaitement ridicules. On peut ( cela se défendrait) Juger un écrivain d'après son rayonnement de clichés et
sur sa capacité d'être imité. Les grands classiques du xvn• siècle
ont été imités servilement pendant plus de cent ans. Victor
Hugo l'était encore au début de ce siècle. Les maîtres du sym•

I:e

�200

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bolisme, et aussi les Goncourt, le furent presque une dizaine
d'années. Cette proportion décroissante est significative. On
n'est imité que dans la mesure où les imitateurs se croient
originaux en imitant. Voltaire pouvait &lt;le bonne foi se croire
original en alignant des centons de Racine, penser que, si
Racine n'eôt pas existé, lui Voltaire eôt tout de même écrit Zaïre,
parce que Racine n'avait fait que découvrir la raison et le
beau uniques, comme Colomb avait découvert l'Amérique, et
que Voltaire aurait aussi bien pu les découvrir plus tard,
comme un autre ·navigateur aurait pu trouver la même Amérique que Colomb. Tell'~ est la croyance implicite qui donne
bonne conscience et vigueur reproductrice ·à l'imitation.
Ajoutons que Racine ayant fait mieux qu'Euripide en imitant
Euripide, Voltaire pouvait candidement s'imaginer qu'à soo
tour il ferait miem: que Racine en imitant Racine ( oubliant que
le mot imitation était une étiquette qui recouvrait dans les deus
cas deux réalités fort différentes). Tout cela nous place exactement à l'antipode de Mallarmé. Certes Mallarmé avait commencé par imiter Baudelaire (Rollinat l'appelait méchamment
un Baudelaire en morceaux qui n'a jamais pu se recoller). Mais
il était allé bien vite vers une paradoxale originalité, une peur
maladive du cliché et du lieu commun, s'était créé, moitié de
son propre fonds, et moitié par volonté ou par point d'honneur,
une manière, la plus individuelle possible, de s'exprimer. Il
excluait dès lors, au même titre qu'une imitation dont il e11t été
l'auteur, une imitation dont il füt devenu l'objet. Et (sauf par
naïveté ou par jeu) ni ses vers ni sa prose ne furent vraiment
imités.
Comment pouvons-nous dès lors parler de son influence, et
que pourrait être cette influence? Voici. Je ne crois pas écrire
de paradoxe en disant que le petit et frêle recueil des poésies de
Mallarmé est cher bien moins, et avec moins de raison, aux
amoureux de la poésie de Mallarmé qu'il ne l'est aux amoureux
de la poésie française. C'est Racine que nous aimons d'abord
en Racine, Hugo en Hugo. Mais si nous ne cherchions dans
Mallarmé qu'à aimer Mallarmé, nos raisons seraient un peu
frêles. Nous n'éprouvons pas ici le contact avec un grand cou•
rant de sensibilité, d'intelligence, d'humanité. Mais nous éprou•
vous le contact avec la poésie française, à son extrémité la

UFLEXIO

s

SUR LA LITI'ERATURE

201

plus fine, la plus logique, - la plus diabolique, allais-je dire,
en songeant que le diable est le meilleur logicien. Mallarmé n'a
eu qu'un sujet, n'a fixé que sur un point ses yeux interrogateurs
et rêveurs : le fait littéraire, l'existence et la vie du vers, du
poème, du livre. Il est, à ce point de vue, le Boileau du romantisme, ou plutôt il indique d'un doigt tendu ( comme le Saint
Jean des tableaux) la place que devrait occuper dans l'art du
xvc• siècle un Boileau. Ne dites pas de mal de Nicolas, écrivait
Voltaire : cela porte malheur. Et Sainte-Beuve répondait à
des railleries vieillottes de Taine sur Boileau que celui qui
méprise Boileau risque de mépriser au fond toute poésie.
Comme Voltaire et Sainte-Beuve avaient raison! L'auteur de
l'Art Poétique n'est pas un des dieux de la poésie, mais il en
est le prêtre, et on ne saurait guère mépriser le rôle du prêtre
sans mépriser la religion. Mallarmé a tenu dans l'autre massif
français qui équilibre la poésie classique une place analogue.
Rien d'étonnant qu'il se trouve au croisement exact, à la patte
d'oie de ces trois routes du x1x• siècle poétique, le romantisme,
le Parnasse, le symbolisme, et qu'on puisse presque indifféremment voir en lui l'aboutissement et la logique absolue de ces
trois mouvements en apparence ennemis. Il ne se mêle pas à
leurs disputes - abhqrret a sanguine. Il fait partie du service
spirituel. Il dit la messe également pour tous trois, la messe de
la poésie pure.
L'influence essentielle exercée par Mallarmé a été celle de
son exemple. Un homme avait mis son idéal à réaliser non pas
une œuvre aussi parfaite, aussi vivante, aussi bienfaisante que
possible, mais à pousser le plus loin possible dans la direction
de l'absolu la poésie française, à atteindre une extrémité. Ainsi
un explorateur qui, laissant à d'autres les Amériques et les
Eldorados, ne s'attacherait qu'à planter un drapeau dans les
glaces sur ce point mathématique qu'est le pôle. Certes, s'il y
avait à choisir entre l'un et l'autre, il vaudrait mieux découvrir
l'Australie ou le Congo que le pôle Sud. Mais il n'y a pas à
choisir. L'ensemble de$ explorations forme un bloc, un tout,
déposé par une division spontanée du travail. Et le résultat c'est
la découverte de la terre entière, où restent encore bien des
espaces inconnus, mais où toutes les grandes lignes sont repérées. On pourrait voir dans la poésie, dans la littérature, un

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

effort analogue. L'el.emple de Mallarmé n'a fait naître aucun
cbef-d'œuvre, le pays de la Prose pour dllS Esseintes n'a encore
produit ni sa Légende des Siecks, ni sa Buuary. Mais il a suscité
tout un mouvement d'exploration. Les possibilités de la littérature française ont ,été examinées et sondées. Les nombreuses
écoles littéraires d'avant-guerre et d'après-guerre (si différentes,
mais qui ont ce trait commun d'aller à l'extrémité de quelque
chose, de représenter des paroxysmes) n'ont pas encore trouvé
de trésor, mais elles ont retourné un champ. Si Mallarmé n'eût
pas existé, ni Claudel, ni Apollinaire, ni Romains, ni Proust, ni
Giraudoux, n'eussent été avec cette bonne conscience allègre
( et un peu provocatrice), vers l'accomplissement de leur destinée particulihe. Ils eussent cherché plus de compromis.
L'influence de Mallarmé ne s'est pas exercée sur le contenu
de la littérature, mais sur la manière de poser le problème litté•
raire.
N'exagérons d'ailleurs pas cette restriction. Si l'influence de
Mallarmé nous apparaît surtout comme une influence formelle,
qui modifie l'atmosphère plutôt que les objets littéraires, il ne
faut pas oublier qu'il a laissé un héritier direct, qui est Paul
Valéry. Or Valéry est peut-être le moins discuté des poètes
d'aujourd'hui. Tous ceux qui parlent de ses odes s'en déclarent
les admirateurs. Et si les formes les plus récentes de sa poésie
ne procèdent· pas directement de Mallarmé, ce n'en est pas
moins le doigt de Mallarmé qui lui désigne silencieusement la
cime et l'air raréfié où aneindre. L'hommage à Valéry com•
porte, qu'on le veuille ou non, un hommage à Mallarmé.
Qµant à l'influence positive exercée par Un Coup de Dis
(exhumé en 1894 du tombeau de Casmopolis) sur les essais de
poésie ou de prose littéraire ou calligrammatique, elle n'a donné
que des curiosités de bibliothèque, qui font passer qu~lques
quarts d'heure agréables, mais dont aucune ne rappelle év1dem-01ent en quoi que ce soit le caractère presque tragique de cet
admirable poème.
L'influence de Rimbaud a été aussi différente de celle de
Mallarmé que les deux auteurs étaient eux-mêmes différents.
Mais l'un comme l'autre a aujourd'hui son représentant, so~
héritier direct. Si Mallarmé genuit Valéry, Rimbaud genurl
Claudel. Et ce n'est pas un hasard si la gloire est venue à

Ul'LEXlONS SUR LA LllTBRATURE

203

Claudel au moment même où Rimbaud agissait sur l'extrêmegauche littéraire.
L'action de Rimbaud sur le symbolisme proprement dit avait
été très faible. On récitait volontiers et on admirait à juste titre
les Chercheuses de poux et le Ba/eau ivre à cause de leurs vers
étonnants, de leur mouvement à la fois baudelairien et parnassien. Mais les écrivains symbolistes à qui il m'arriva de parler
des 11/uminalùms les considéraient comme un amas incompréhensible de folies qui avaient dtî avoir du sens au moment
où Rimbaud les écrivait, l'avaient en tout cas depuis longtemps
perdu. On les mettait sur le même rayon que les Chants de Maldoror. Ce qui intéressait surtout chez Rimbaud, c'était, comme
chez Mallarmé, sa destinée. Avoir écrit enfant les plus admirables vers, ètre passé de là à un brouillon en apparence inintelligible, fait pour le poète seul, avoir jugé ensuite que ce
n'était plus la peine d'écrire, avoir laissé derrière lui comme
un bagage inutile la littérature, avoir réalisé, pour une Afrique
vr2ie, ce départ qui, chez les écrivains, avorte toujours eu un
roman ou un poème, voilà qui excitait les imaginations et
apparaissait comme un horizon de vertus héroïques. Rimbaud,
qui avait renoncé à la littérature, fut canonisé comme un saint
de la littérature. Et même comme un saint tout court. Claudel
nous affirme qu'il est sauvé, avec la même certitude (si peu
chrétienne en somme) qui fait déclarer au poète des Ciuq
~andes odes que Hugo, Michelet et Renan cuisent en enfer. La
place de Mallarmé était celle de l'homme dont la chair est triste
et qui a lu tous les livres; la place de Rimbaud paraissait celle
de l'homme qui aurait pu écrire tous les livres, mais qui, content de s'être transporté une fois aux limites de la littérature,
n'a plus écrit.
On pourrait être tenté de comparer cette place à celle de
Petrus Borel dans le romantisme. « Dire que j'ai cru en Petrus 1»
constatait mélancoliquement Gautier à la fin de sa vie. Et de
,ieux symbolistes s'accusent aujourd'hui, en souriant, d'avoir
cru en Rimbaud. Je ne crois pas que ce soit la même chose, à
moins qu'on ne se place au point de vue de Sirius. Si Petrus et
Rimbaud ont eu leur raison d'être dans les cénacles, dans ce
que M. Lasserre appelle les chapelles, ils ne l'ont pas eue en
la même qualité. C' est le cénacle qui agit sur Petrus, le forme

�204

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à son image et admire en lui sa propre fumée, tandis que Rirn-

.

baud agit sur le cénacle. Il n'y a jamais eu eu une influence de
Petrus, tandis qu'il y a encore, un demi-siècle après les Illumi11ations, une influence de Rimhaùd, celle même dont M. Max
Jacob se défend vainement dans la préface du Cornet aDès.
Ces poèmes de Rimbaud, que la génération symboliste savait
par cœur, on les oublie à peu près aujourd'hui. En revanche il
semble qu'on lise avec ferveur et profit les Illumiuatio11s et Unt
Saison en Enfer. Le livre avait d'ailleurs, je crois, inspiré Jarry.
Il me souvient de promenades avec lui où des spectacles de la
rue étaient référés subtilement à tel passage des Illuminations.
Et ce courant est sensible dans son œuvre (trop oubliée au
profit du seul Ub1t), des Minutes de sable mimorial à Messalint.
Une revue posait naguère, à peu près, à des écrivains cette
question : « Croyez-vous qu'une littérarure inspirée de Rimbaud,
de Lautréamont et de Jarry soit aujourd'hui possible? » Très
possible, trop possible, trop peu capable de sortir de ce pur
possible. 'oublions pas, d'ailleurs, que du point de vue médical, fort relatif comme on sait, les Cbants de Maldoror furent
écrits par un fou ( « un vrai », comme on dit du député qui
exerce la profession de vétérinaire, ou du saltimbanque des
Folies-Bergères que le Jura élut jadis sénateur) et que Rim•
baud et Jarry demeurèrent, comme bien des poètes plus grands
qu'eux, en coquetterie avec la folie.
C'est précisément dans le genre de folie propre à Rimbaud
qu'on trouverait, je crois, la clef des Illuminations. Rimba~d
était un chemineau, pour qui la vie consista longtemps en ceci:
aller indéfiniment à pied sur les grandes routes. C'est ainsi qu'il
parcourut une partie de l'Europe et &lt;le l'Afrique. Les aliénist~
ont décrit et classé depuis longtemps cette folie ambulatoire, qw
n'est, comme toutes les folies, que le développement anormal
d'une tendance natmelle. Comme Rimbaud était ~vec cela fort
intelligent, et qu'il avait du génie, il sut tirer parti de cette te~·
dance, et, voyageant inlassablement en l'Abyssinie, il était,
lorsqu'il mourut à Marseille, sur le point d'y repartir, en passe
de faire une grosse fortune commerciale.
Il aurait fait, ou plutôt il fit, sur les mêmes voies, sa fortune
littéraire. Le Voyage de Baudelaire, c'est le voyage d'un séd~ntaire ; le Bateau Ivre c'est le Voyage d'un voyageur, d \Ill

llÉFLEXJONS SUR LA LITTERATURE

205

maniaque du déplacement, qui imite bien la toupie et la boule,
et porte dans son sang les puissances vagabondes du mouvement
pour le mouvement. Quant aux Illuminations, qui paraissent
avoir été écrites pendant ses continuels voyages à pied entre
Charleville et Paris, c'est précisément le livre de la route: c'est
de la littérature décentrée, exaspérée par l'optique de la marche
et par une tête surchauffée de chemineau.
Presque tous les morceaux des Illuminatio11ssemblent rédigés
sur un talus, dans un champ, au bord de la route, par un homme
en qui la marche, le grand air, ont développé furieusement
les puissances du rêve. Lisez, presque au début du livre, les
trois poèmes Mystique, Aube, Fleurs. Le premier est simplement
la vision d'un homme couché, qui regarde le paysage en renversant la tête. La sensation d'étrangeté, de fraîcheur, de couleurs retrempées, de monde neuf qui vous vient alors est bien
connue de ceux qui aiment la course en montagne. Elle est
comparable à l'effet d'une bonne bouteille de Beaune, et je la
trouve pour ma part, fort digne d'avoir son expression littéraire.
Si Y0Us essayez d'en donner cette expression littéraire, vous qui
ête:; habitués à voir les choses droites, c'est-à-dire dans la direction et les conditions où elles vous sont utiles et où elles facilitent
votre action, vous arriverez au résultat le plus médiocre, parce
que vous aurez exprimé le monde renversé avec les images habituelles du monde droit. li vous arrivera la même aventure qu'à
M. Richepin qui a« chanté », comme on dit, les vagabonds et
les gueux en normalien d'autrefois, faiseur de vers latins. (Rien
de plus semblable, de plus symétrique que Gabrielle et le Chemineau : le notaire père de famiile et le vagabond conventionnel,
ce sont deux têtes en carton que le même poète s'est faites pour
deux mardis-gras différents.) Mais Rimbaud, chemineau authen•
tique, et qui, après des journées de soixante kilomètres, allonge
dans un champ ses grandes jambes et sa tête renversée, le
monde qu'il voit alors, qu'il voit ainsi, c'est son monde vrai. Il
pourrait dire comme Ruy Blas : je suis déguisé !quand je suis
autrement . Il est déguisé quand il est dégrisé, dégrisé de cet
air vif, chargé d'une invraisemblable proportion d'oxygène,
'?mme celui que le docteur Ox fit respirer aux habitants du
village hollandais. Aube c'est simplement une course dans le
matin, -un admirable morceau, d'une clarté et d'une fraîcheur

�206

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

presque sacrées, d'une langue aussi belle que n'importe quelle
page française, et qui tient à notre mémoire, ainsi qu'une giroflée à un mur, aussi bien que les plus beaux vers. Fleurs contient
les mêmes musiques. Il faut bien du p:uti-pris pour trouver
inintelligibles des poèmes qui sont la lumière même (il est vrai
que c'est une questio, d'habitude, et que les critiques d'art ont
longtemps estimé absurdes les tableaux impressionnistes qui
étaient tout en valeurs de lumière). Dès qu'on a compris ce
parti-pris naturel de Rimbaud, cette optique de l'homme des
routes, cette faculté d'évoquer partout des spectacles intérieurs,
de planter sur tous les prés sa tente de pourpre et son cirque
ambulant, on ne trouve presque aucune difficulté dans les Illu-

1ninations.
Les Illumi11ati.ons ont eu une postérité. J'ai nommé tout à
l'heure Jarry. MaisC011naissanu dr, fEst relève directement de
Rimbaud, et, aussi, bien des passages de M. Luc Durtain. Rimbaud aura laissé dans la littérature, au même titre que des poètes
plus grands que lui, une manière originale de sentir la nature.
Tellement unique chez lui qu'il pot croire lui-même de bonne
foi à la pure folie des fllwnimuions, avoir honte de son livre et
en vouloir détruire l'édition. Il a été justifié lorsqu'il a trouvé
son public, Ionique sa sensibilité a passé dans d'autres sensibilités. Les résistances qu'il a rencontrées sont, jusqu'à un cer•
tain point, analogues à. celles qu'a rencontrées Baudelaire. La
poésie de Baudelaire, c'est essentiellement cette découverte que
l'homme d'une grande capitale n'est pas l'homme de la nature,
et qu'il comporte une poésie originale, différente, et même
ennemie, de la poésie de la nature. La découverte de Rimbaud,
ou plutôt celle que nous faisons en lisant Rimbaud, c'est que
l'homme en mouvement n'est pas l'homme au repos, que s'il Y
a une poésie de l'homme en mouvement, elle doit être f~rt
différente de la poésie de l'homme au repos, ne pas être faite
avec des extraits du repos, des VUCS' snr le repos, mais porter sur
un monde senti et repensé à. neuf. A une époque où le cinéma
est roi, où la physique et la métaphysique sont transfo~es
par ce point de vue du mouvement, il n'est pas étonnant que
cette littérature attire notre attention et exerce une influence.
Ceux qui se scandalisent et lèvent les bras au ciel en verront
bien d'autres.
ALBERT THIBAUDET

CHRONIQUE DRAMATIQ_UE

J'étais à flâner dans mon cabinet, en compagnie de quelques-uns de mes
la bonne ouvrit la porte , et J·e VIS
·
• . chats,
, quand
,
eo~r mon. v1e1l ami, 1amateur de théâtre, que j'avais presque
oublié,
·
. depws
h . des années que je ne l'ai pas vu. C'était b1·en l UJ,
tou1ours ab1Ilé à la mode de sa jeunesse, avec son visage hardi
un peu plus fané par l'âge, ses yeux bruns restés très vifs, s:
bouche aux lè,':~s serrées, où, I_a malice et l'éloquence s'expriment ~vant qu 11 ~arle. Je I_ a1 . connu voilà bien longtemps,
quand Je fréquent:us avec ass1dwtéla Comédie française. II était
là comme chez lui, allant de la salle au foyer des artistes, connu
de tous ~t bav~rdant avec tous. Quel âge peut-il bien avoir ? On
ne saurait le dire. Quelquefois, il laisse pousser sa barbe, elle
est toute blanche, et alors le vieillard apparait. Mais le plus
s~u':'ent, proprement rasé, toujours mince et droit, et alerte, il
fait illusion. Qu'a•t-il fait au juste dans sa vie? Toutes sortes de
choses ! Il a certainement dù jouer la comédie dans sa jeu~ • car il a dans toute sa personne quelque chose de la fan~ie, de la pose et de l'allure dégagée de l'acteur. Il a dô.
~Ile au~si, car il parait savoir beaucoup de choses et je crois
bien noir entendu dire qu'il s'est mêlé un jour d'ajouter quelpa~agraphes au Paradoxe de Diderot sur le Comédien. Je
il~~is so~ve~t cause~ a,·ec mon père, quand j'étais enfant, et
mémerve1lla1t par I entrain de ses paroles qu'il lançait
1
'
l'conrm
. e ~ '1
1 es eût adressées à un nombreux auditoire, par
aoimatton de sa physionomie, sur laquelle se peio-naient toutes les
·
·
1:,
d'
eipress1ons de ses discours, par ses gestes à la fois étu.1~5 et naturels, comme s'il se fût trouvé sur la scène. Je nt lui
ai Jamais connu de femme ni d'enfants et 1· e n'ai 1· a mais su non
plus•11
·
ou I ogea1t. Sans doute, qua:id il a fini de se montrer, se

res

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

208
retire-t-il dans une chambre modeste, dans un quartier qu'on
ignore, cachant là sa pauvreté et ses regrets ou ses déceptions,
ne laissant voir à tous que le beau de son personnage. Je l'associe dans ma pensée à ces vieux acteurs sans gloire que j'ai
connus dans mon enfance et dont le type plein de pittoresque

tend de plus en plus à disparaître.
11 entra donc, et dans ma surprise j'étais encore à le regarder
qu'il me dit : « Eh ! bien, il paraît que vous faites de la critique
dramatique. J'ai appris cela l'autre jour, qu'on parlait de votre
père et que la conversation est venue sur vous. La critique dramatique! Cela m'intéresse. C'est encore du théâtre. Ecrirezvous quelque chose sur Molière, qu'on célèbre en ce moment 2
C'e$t un grand sujet. C'est à lui seul presque tout le théâtre.
Cen est, en tout cas, un côté considérable, Molière ... »
Je sentais qu'il allait se lancer et je répondis aussitôt :
« C'est un arand sujet, justement, et c'est pourquoi je ne me.
risquerai pas à le traiter. Je ne sui_s pas comme _vou,s, q~
savez si bien parler de ce que vous aimez. (Il sount d un au
avantageux. à ce compliment). Moi, l'admiration me rend
timide, me remplit de scrupules, je doute de mes forc~s et
souvent je préfère me taire. Si je vous disais que les pièces
que j'ai le plus admirées, et qui méritaient de l'être, j'en ai
rarement rendu compte dans mes chroniques dramatiques. Leurs
auteurs ont certainement dtl se tromper sur l'opinion que j'en
avais. Ils ont dû croire que je trouvais leur œuvre négligea~le,
qu'elle ne m'avait pas plu, et que, peut-être, pl~tôt q~e den
dire du mal, j'avais jugé mieux de me taire. C'était précisément
le contraire. Je ne me taisais que parce que je doutais de mes
moyens pour parler de ces pièces comme elles méritaient qu'o~
en parlât, pour dire tout le bien que j'en pensais. Je me se~tais
peu de chose à côté de ces auteurs et mon talent bien mince
auprès du leur. Comment dire tous ces mérites, ce ton naturd
et vrai, ce dialogue aisé et vivant, ces personnages criants_ de
ressemblance, l'émotion contenue dans telle scène, le comiq~c
se dégageant de telle autre ? J'étais sorti du spectac.le P!eUI
d'enthousiasme, de plaisir, plein du contentement qu'il e11stâ~
encore des auteurs dramatiques de cette sorte à une époque_ ou
ils se font décidément rares. Je m'étais dit qu'il y avait là manère
•
·
· r
é l ' l'é en're , etlc
à une belle chromque,
j'étais 1ermement r sou a
~

CHRONIQUE DRAMATIQUE

209

'!1~111en~ ve~rn, timide, embarrassé, hésitant ... Que de fois je
l a1 senti et 1e me le suis dit qu'il est plus facile de dire du mal
d'une mauvaise pièce que de montrer les mérites d'une pièce
excellente ! Cela m'est arrivé notamment pour L'I11 discrel, de
~1. Edm~n~ Sé~, une ~uvre vraiment remarquable ... »
~fon ~1etl ami ne m écoutait pas. li avait posé son chapeau
avait pns un fauteuil, l'avait approché de la cheminée, et, fac;
à la glace, s'était assis. Il m'interrompit: 1, Molière ... »
« Je dois l'avouer, lui dis-je, j'ai été longtemps avant de l'ai~er. Je me rappelle comme il me déplaisait quand j'étais un
1eune hom~e. J'avais à ce sujet des discussions avec mon père.
Je le trouvais bas, commun, terre à terre.
Je vis de bl)11t1e S()UjJe el 111m de beau la11gag~ •••

c~ Yer_s, dans lequel je voulais voir toute sa philosophie, m'ind1gna1t. Je trouvais sa langue triviale, sans élégance, manquant
de finesse. Cette santé d'esprit et d'ex.pression, qui est un
de ses grands mérites, me choquait. ]'avais cet idéalisme et ce
romanesque de la jeunesse, lesquels sont som·ent si Join
de_ la vérité. Et, comme on est à cet âge, je m'eotêtais. Le
Misanthrope seul me plaisait ... En un mot, je ne Je connaissais
pas et_ je ~anquais d'expérience pour le juger et l'apprécier.
Depuis, Je me suis joliment rattrapé. Je le dis souvent dans
une association qu'on m'a quelquefois reprochée : Molière et
Shakespeare. Voilà à mon avis les deux pôles du théâtre. Je
donne pour eux tous les Grecs et tous les Romains tous les
~orneille et tous les Racine. Quand on a vécu, et ~u'on a su
,·ivre en observant, et qu'en observant on a su retenir, on ne
p~ut pas ne pas aimer Molière, qui a peint les hommes si véridiqueme~t. Il . a, lui aussi, sa poésie, qui est grande, et sa
mélancohe, qui est pénétrante, et sa passion, qui est profonde.
Une grande partie de son œuvre est son histoire, sous bien des
~ersonn~ges c'est lui qui s'exprime, et c'est encore ce qui le fait
51 h~mam. Et quelle fantaisie, quelle simplicité, quel don du
com1q~e et de la satire, quels accents vrais et touchants, quelle
merveilleuse galerie .. . »
« Molière ... ». dit une nou\'elle fois mon vieil ami, l'amateur de théâtre. Il s'était assis à son aise, les jambes allonaées
au feu. Il faisait de sa main droite des mouYcments légers dans
14

�210

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

l'espace, comme s'il eù.t jugé oiseux mes propos et voulut calmer l'impatieacc qu'ils !.ui causaient, et, son visage offert àsa vue
dans la glace, oubliant presque que j'étais là et semblant se parler à lui-même :
&lt;&lt; Molière, répéta-t-il, quand on parle de lui, même sans
observer l'ordre cbronologi&lt;jue, il faut commencer par L'Etourdi,
qui est sa première pièce, ou par La Jal~usie du ~rbouiJlé.
L'Etourdi est une pièce charmante et plcme de gaieté. Elle
porte la marque de la première jeunesse du poète. Quand
Molière la fit représenter, sur le tréteau qui lui seNait encorede
théâtre, i1 était jeune, beau, plein des plus grandes espérances
de succès et de fortune. On peut ajouter qu'il avait la chance de
trouver, à son début, la sympathie et l'admiration populaires.
Il comprenait déjà qu'il serait le maître des esprits et des in_tdligences de son temps. Il sentait qu'il serait un jour le favori du
rci. Déjà la ville et la cour fêtaient L'Etourdi comme une œune
pleine de sourires.
« MascariHe était déjà un enfant de Molière et bien étonné
était celui-ci de se voir deux fois applaudi, pour son jeu et pout
ses vers. Ajoutez toutes l-es complications et toutes _les joi':5
d'une intrigue italienne, la passion d'un amour vif et b~en sentl'.
la aaieté surabondante d'un écrivain jeune, sllr de pla.ue et qm
t&gt;
. l'art.
pourtant
avait tout à créer : la langue, les mœurs, l'. esp;1t,
et les convenances de la comédie. Ecoutez avec smn L Etounb
et ,•ous comprendrez quel sage esprit se cachait sous ce vers
itbondant, ingénieux, facile, net et vif et si bien fait. La langue
nouvelle s'y montre dans tout son éclat, l'esprit dans toute sa
verve, le dialogue plein d'1rne grâce et d'un naturel inimit~es.
A chaque instant, éclate la bonne· humeur de ce merve1lleus
génie qui annonçait déjà son admirable destinée. Il échappe à
Turlupin, à Scaramouche, aux joies licencieuses des trétea.ux _dc
Tabarin et cependant il n'en est pas encore si éloigné que de
temps à autre il ne se rappelle quelques-uns des lazzis de ces
illustres farceurs.
c A cette époque, la coméd-ie en est encore à la gaieté e~ :roi
hasards d'une aventure. C'est la comédie de la place publique,
l'esprit-de plein air, 1e rire qui fait qu'on se tient à deux mains
pour ne pas éclater. II faut donc accepterœs vieilles et franches
comédies qm ont été pour Molière une source si féconde de

CBII.ONIQUE DRAMATIQUE

211

vraie gaieté. Il est bien vrai que ce Mascarille est un drôle
malavisé, qui se permet des plaisanteries excessives. Mais il y
met tant de bonne foi et de bonne humeur I Tout le monde lui
pardonne, même ses dupes. Fourbe, mais fourbe fort amusanL
Il fait de l'intrigue pour le plaisir, non par intérêt. Il y e-st
passé maître et connait son adresse. il a la bravoure d'un h~ros.
Quand il est vaincu, découvert, battu et sans argent, il ne s'en
relève que plus vif et rendu plus fort. Rappelez-vous ce vers :
Oui, je vais le seroir 11n plat dt: 111a /Of-011 !

C'est l'homme qui savoure déjà sa vengeance. Il est fier ?
A-t-il si tort ? Auprès de ces tranquilles bourgeoi~, de ces riches
sans soucis, presque plus logiquement que Figaro, songeant à
ses mérites, il peut s'écrier : Et moi, morbleu ! Aussi quand
son maître lui dit ces vers :
Lersque me ramassant tout mtier e11 111oi-111ime
f ai ccnf11, digéré, produit u11 s!ratagime
Dt:l1a,1t q11i tous les tiens, dont tu fais tant de Cils,
Doivmt, sans contredit, mettre pavillon bas ...

nous trouvons ce pauvre Lélie bien imprudent. Il offense sa
providence. Privé du génie de Mascarille, il est perdu. Heureuaemeot Mascarille pardonne. Il pardonne par orgueil, sachant
bien que la défaite de son maître lui serait attribuée à luiméme.
« L'Etourdi fut joué pour la première fois à Lyon en x653. Il
fut joué:\ Paris cinq années plus tard. Lagrange, jeune et beau,
jouait Lélie. Mademoiselle de füi.e, grande, bien faite, très jolie,
qui resta jeune jusqu'à cinquante ans, jouait Célie. Mademoiselle Duparc, qui fut aimée à la fois par les deux Corneille, pu
Racine, par La Fontaine, par Molière, et qui n'aima, pour son
compte, que Raçine, jouait le rôle d'Hippolyte. Pandolphe,
c'était Louis Béjart, qui était un peu boiteux, ayant été blessé
en séparant un joul des hommes qui se battaient à l'épée au
Palais-Royal. Enfin, Mascarille c'était Molière. Sentez-vous bien
tout ce qu'évoquent ces noms aux premiers temps de la gloire
de Molière ? Messieurs les sociétaires du Théâtre français, que
vos noms sont petits à côté de ceux-là et queile distance vous
sépare de pareils prédécesseurs !

�212

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAIS!

«

Le Mariage force est également une pièce charmante . Il n'y

a guère de comédie écrite avec plus de vivacité, de grâce et
d'énergie. Voltaire l'appelait une farce? C'est bel et bien une
comédie et dans laquelle on retrouve, à plusieurs endroits,
toutes les hardiesses de bon sens de Molière. Sganarelle est le
plus populaire des personnages cr~és p~r ~olière. ~'est_ 1~
bourgeois ridicule, ou le bourgeois enncb1. ~ene fo1s-c1, .~t
veut se marier et se marie malgré lui. Aux premiers mots qu 11
dit, on devine toutes les mésaventures qui l'attendent : « Si l'on
m'apporte de l'argent, qu'on me vienne quérir vite chez le s~igneur Géronimo ; et si l'on vient m'en demander, qu'on dise
que je suis sorti et que je ne dois rentrer de toute la jo~r?ée. •
« L'argent est l'unique occupation et la seuJe ambition d_e
Sganarelle. Enrichi, il veut prendre femme. Encore veut-11
qu'elle soit noble. Il va demander conseil à son compère ~éronimo, bourgeois de bon sens. Celui-ci, le prenant au sérieux,
veut lui donner d'abord un bon conseil. a: Quel âge pouvez-vous
bien avoir maintenant ? » lui demande-t-il. C'est une question
bieo simple et bien naturelle. Pourtant Sganarelle n'y a p2S
pensé. Géronimo fait le compte. li en résulte que Sganarelle ~
cinquante-deux ans. 11 Songez-y, seigneur Sganarelle ! » ~ q~~
Sganarelle répond : « Est-ce qu'on songe à cela ? Et p~1s, J 11
l'œil vif, la poitrine forte, le jarret nerveux ... » A quoi ~ronimo lui répond à son tour « que le mariage est en ~01 une
folie, à laquelle il faut que les jeunes gens pensent, bien. m6·
rement avant de la faire, mais les gens de votre âge n y doivent
point penser du tout » et le déclare le plus ridicule du monde,
« si, ayant été libre jusqu'à cette heure, vous allez vous charg~
maintenant de la plus pesante des chaînes ». Sganarelle, mortt·
fié et s'entêtant, oppose des raisons sans réplique : il est ré~ol~
de se marier, la fille lui plaît, il l'aime de tout son cœu_r, 1~ la
demandée à son père, le mariage doit se conclure ce s01r, 11 ~
donné sa parole. Géronimo change alors de système et au~o
qu'il décourageait Sganarelle de se marier, l'y encourage maintenant de la meilleure façon. Rappelez-vous le tableau qu_e
Sganarelle se fait de son mariage, de son ménage, de sa mat·
son : o: Que j'aurai de plaisir de voir des créatures qui vont sor·
tir de moi, de petites figures qui me ressembleront comme
deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la

CHRONIQUE DRAMATIQUE

213

maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de la
\'ille et me diront de petites folies les plus agréables du monde!»
Ce sont de petits' détails charmants. Et rappelez-vous la réflexion
qu'il se fait à lui:même sur son union : « Mon mariage doit
é~re heureux, ~ar ,_l ,?onne de la j~ie à tout le monde et je fais
nre tous_ceux a qm en parle ». C est du meilleur comique.
« Donmène parait. Cette belle fille est impatiente d'échapper
à la pauvreté et aux brutalités de la maison paternelle et ne
s'!nquiète guèr~ d'examiner le mari qu'on lui donne. Elle pense
bten être la maitresse dans la maison de ce mari. Cela lui suffit.
Elle va se o: donner du divertissement et réparer comme il faut
le t~mps perd~». ,Quant à Sganarelle, qui n'a jamais été à
pareille fête, 11 s extasie sur son bonheur : « Vous allez être à
moi de la_ tête aux pieds, et je serai maître de tout, de vos petits
yeux éveillés, de votre petit nez fripon, de vos lèvres appfais~tes, ~e vos or~illes amoureuses, de votre petit menton joli. .. »
L imbécile ne voit pas que plus ces petits yeux sont éveillés,
plus vite ils découvriront ses cinquante-deux ans cachés sous
sa ~erruque, que plus sa femme promènera son petit nez fripon
moms elle restera à la maison. üu'a-t-il à faire de ses lèvres
appétissantes et pense-t-il qu'elle tendra ses oreilles amoureuses
à l'é~outer ? Il y a dans tout ce dialogue entre Sgaaarelle et
Donmè~e une gaieté et une sagesse qu'on ne saurait trop
applaudir. Sganarelle, ébloui, veut encore prendre conseiJ du
prudent Géronimo. Trop tard I Celui-ci sait à quoi s'en tenir.
II le renvoie au seigneur Pancrace, Aristote-Pancrace comme
l' appelle Sganarelle pour se faire écouter de lui.
'
c Nous ne voyons plus aujourd'hui, dans cette scène du doct~ur !ancrace, qu'une scène de comédie . Au temps de Molière,
c était un acte de courage. La philosophie de Descartes mettait
dans_ les esprits ses premières lumières. L'Université, qui ne
voyait que par Aristote, s'inquiétait des progrès de la doctrine
nouvelle et s'agitait pour faire remettre en viQ'Ueur un arrêt qui
défendait, sous peine de mort, d'enseigner° aucune doctrine
CO?tr~ire à celle d'Aristote. La philosophie de Descartes trouvan amsi un premier appui dans Molière, comme elle devait eu
trouver un, plus tard, dans Boileau. Et l'important, c'était que
cette comédie du Mariage forcé était jouée en plein Louvre,
devant le roi, et applaudie par lui. Il était impossible de se

!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moquer plus gaiement d'Aristote et de sa cabale. Pancrace
s.'emporte comme un philosophe ignorant. Il se répand en
injures et en sottises. li appelle à son aide le ciel et l'enfer.
C'est pourtant un philosophe qui sait lire et écrire, comme dit
Sganarelle, croyant lui faire là le plus beau compliment.
« Le Docteur Marphurius n'est pas moins divertissant. Mais
lui n'est qu'une invention de Molière. Vous savez comme Sgaoarelle, qui veut décidément sa"oir à quoi s'en tenir sur son
mariage, se met en tête d'aller consulter une sorte de grand
magicien . C'est alors qu'il rencontre Dorimène avec Lycaste,
son amant. Un amant auquel elle ne tient guère plus qu'à
Sganuelle. « Je n'ai point de bien, dit-elle à Lycaste, et vous
n'en avez point aussi. Or, vous savez qu'avec cela on passe mal
le temps au monde. J'ai embrassé cette occasion de me mettre
à mon aise et je fai fait sur l'espérance de me voir bientôt délivrée du barbon que je prends. C'est un homme qui moum
avant qu'il soit peu et qui n'a tout au plus que six mois dans le
ventre ». Et comme Sganarelle se montre à eux. : (&lt; Ah ! nous
parlions de vous et nous en disions tout le bien qu'on en saurait
dire.»
e; Enfin, Sganarelle preud la résolution de se débarrasser d&amp;
cette affaire. Il va trouver son futur beau-père. Celui-ci le salue
et l'accueille comme son gendre. Plus Sganarelle s'inquiète de
cet accueil, plus il s'enferre. Quand il ose enfin avouer ses
répugnances au mariage projeté, le seigneur Alcantor n'a l'aie
de rien. Mais il a juré de se débarrasser de sa fille, Sganarelle ne
peut lui échapper, et il va avertir l'homme d'affaires de la maison, le bretteur Alcidas, qui saura bien le mettre à la raison. Il
n'y a rien de heurté dans le dialogue de Molière dans cette scène
entre Sganarelle et le père de Dorimène. Il tire toujours le plus
beau parti des éléments comiques. Molière a trouvé Le Maritlgc
ft&gt;rci à la même source que le Bourgeais gentilbomtm, Georg,

Dandin, l'Ecole des maris, l'Ecale des femmes, les Femttzes savanlts,
le Malade Imaginaire, en un mot toutes ces admirables leçons
qu'il a données à la bourgeoisie de son temps, qu'il a défendue
jusqu'au bout contre les courtisans et les hypocrites, les médecins et les coquettes, les charlatans de toute espèce, si puissants
qu'ils pussent être ... »
Mon vieil ami l'amateur de théâtre parla encore pendant 1lll

CHRONIQUE DRA MA TIQUE

215

bon ~ornent. Il aborda les grandes pièces de Molière : Tartufe
Le M1sa11thrope, Les Femmes savantes Don Jua11
Il éta't
.,
· l' · d · r
'
··•
1 assis
1e a1 it, 1a-ce à la glace, me tournant le dos Je l'é
t ·• 1 '
d ·
.
·
cou a1~ et e
regar ais, assis derrière lui, à quelques pas à ma table d t
vail Pe d t •·1
l .
'
e ra. n an ~u l par ait, ne pouvant me voir et d'ailleurs peu
oc~upé de _moi, et prenant des temps comme au théâtre i"'é ._
n1s ce qu' J d· · J' ·
• en
.
I • isa1t.
a1 remis au net tant bien que mal
les
p_re~1ers fc~1llets, pour en composer cette chronique. Elle a
ams1 ce ~énte, indiscutable on er. conviendra, en dehors de la
présen_1at1on de mon vieil am.i, dene pas contenir un seul mot
dem01.
UURlCE BOlSSARD

�NOTES

NOTES
LITTÉRATURE GJ;NÉRALE
MADAME DE SÉVIG É, par André Hallays (Perrin).

lt

Tant qu'on est jeune, on a peu de goût pour Mme de Sévigné. Les lettres citées dans les anthologies sont souvent celles
dont le brio sent un peu l'esprit de salon et le désir de briller;
quant aux autres, leur naturel, leur fraîcheur, leur vie prodigieuse -n'apparaissent clairement qu'à des lecteurs déjà dégoûté~
de la pédanterie et de l'abstraction. Mais d'autres raisons encore
expliquent cette aversion de la jeunesse. Pour elle, l'amour
maternel de Mm• de Sévigné représente ce que l'esprit de
famille a de plus pesant. Tant bien que mal, on arrive à se
défendre:contre un père despotique, tandis qu'on est sans armes
contre une~mère trop aimante. En secret, les écoliers prennent
tous le parti de M111• de Grignan, et ce que les maitres leur
représentent comme une odieuse sécheresse de cœur ne leur
semble qu'une légitime échappatoire aux tyrannies des adultes.
Plus tard, les positions étant renversées, on risque d'épouser un
peu aveuglément la cause d'une mère si durement rabrouée.
On soupèse quelques mots terribles, épars dans les lettres à sa
fille : « Vous savez quelle inclination j'ai eue toute ma vie pour
vous : tout ce '. qui peut m'avoir rendue haissable vient de~
fonds &gt;&gt; ; ou encore : o: Ce n'est pas une chose aisée à soutenir
que la pensée de ne pas être aimée de vous; croyez-m'en.•
On fi.oit par oublier ce qu'il y a d'injustice chez cette mère
idolâtre et qu'elle n'a jamais accablé son fils, pourtant affectu_eus
et aimable, sous de bien . vives protestations d'amour. Le hvrt
de M. Hallays jette sur les sentiments réciproques de cette
famille une lumière qui ne laisse rien d'essentiel dans l'ombre i
et il le fait avec ce goût des choses de l'esprit et du cœur, à la
fois pénétrant et discret, qui sait ne jamais froisser l'objet de
son investigation.

217

Mais si l'on cherche un intérêt en dehors de la pure joie d'entendre bavarder Sévigné, ce n'est pas dans sa personne même
qu'on le trouvera, c'est dans l'image qu'elle trace de la vie
privée au xvn• siècle. Comme l'indique bien M. Hallays, sa
correspondance est le principal document que nous possédions
sur ce point. Peu de problèmes, aujourd'hui, nous semblent
plus importants que de savoir quel fut, aux divers siècles passés, le véritable niveau de la culture, ce qu'on goôta d'aisance,
de sécurité, d'agrément à vivre. Il n'y a pas d'autre méthode
pour circonscrire l'idée de progrès, jalonner le chemin parcouru et chercher si le gain vaut ou non les sacrifices dont on
le paie. L'heureux caractère de Mm• de Sévigné, sa bonne
santé, les faciUtés que la vie lui a prodiguées empêchent que
son optimisme puisse être pris au pied de la lettre. Sa situation
sociale limite à un milieu assez restreint les renseignements
qu'elle nous fournit. Toujours est-il que nous nous sentons de
plain-pied avec ce milieu-là ; nous ne voyons pas quelles
nuances de notre sensibilité, sans excepter le sentiment de la
nature, n'y auraient pas été comprises. Les raffinements ont
changé d'objets mais ils se valent. Peut-être sommes-nous
d'ailleurs plus rapprochés de cette génération formée par la
Fronde et qui a conservé une remarquable franchise du collier,
que nous ne le sommes de la suivante. Le point sur lequel
Mm• de Sévigné nous donne moins d'indication, c'est l'étendue
qu'avait au xvn• siècle la zone de culture. Si la question de
qualité est à peu près claire, celle de quantité l'est beaucoup
moins ; or il est évident qu'elle n'importe pas moins que
l'autre.
Mais voici de bien lourdes considérations à propos de lettres
où tout est enjouement et Yie, et d'un commentaire qui excelle
par le goût, la bonne grâce et la ferveur.

...•

JEAN SCHLUMBERGER

PAUL ADAM, par Camille Mauclair (Flammarion).
, M. Camille Mauclair a écrit sur la vie, la carrière littéraire et
1,œuvre de Paul Adam un livre attentif, complet, ému, tel qu'on
1attendait d'un ami et d'un compagnon d'Adam. Adam était

�218

LA NOUVELLE RE\"UE FRANÇAISI

un beau caractère d'homme et d'écrivain, Dans son œuvre
trop abondante le choix est déjà &amp;it. M. Mauclair n'a ries
voulu en sacrifier, l'a analysée tout entière avec la même piété,
et il rame difficilement sur cette barque trop chargée. Ce qui
restera, c'est la suite de romans aur la. famille Héricourt, l'Enjaut d'Amierlit-i._, la Furce, fa Rwe, mémoires romancés ~•une
inspiration puissante, où il y aseulement trop de maçonnene, de
carbonarisme et autres fariboles. On tirerait du reste au moins
un volume d'admirables pages choisies. M. Mauclair dit avec
raison qnc Paul Adam auteur de nouvelles mériteiait d'ê~e
moins méconnu. li met •ustement à sa place le Serpr.1it Noir,
qui reste un des beaux romans d'Adam. Quant au Tnisl, sur
lequel comptait surtout l':mtem et qui était, je crois, son œm'Tt
favorite, c'est un roman fort artificiel que M. Maudair compare
un peu imprudemment à ceux de Jack London. Le livre de
M. Mauclair sera des plus utiles à qui voudra étudier dans sa
vie profonde la génération littéraire qui va de 1889 à la guerre.
Al.BERT TIUBAUDET

l!100'ES

posé de l'un et de l'autre, qui s'appelle Poète tragique. Non
p~e aut':'1r de trag~dies in.dépendantes de lui et qui vont après

lui lem libre cbeman, mats poète dont les tragédies ne sont
considérées que comme la figure de son tragique intérieur, les
reflets de son jeu intérieur. M. Suarès ne descend pas le fleuve
jusqu'à ses bouches, mais il remonte vers la source, et une fois
qu'"al )' est parvenu il y mire un visage que, à chaque page, nous
reconna:issoos pour le sien. Le mystère où flotte la personne de
Shakespeare rend ce procédé facile et permet qu'il porte en
t~e sû.~eté ses magniJi~~es fruits. C'est ainsi que Victor Hugo
ava1t déJa conçu son William Sl,akespeare, auquel on a raison de
rendre aujourd'hui hommage, bien qu'en des termes parfois
impropres. Le livre de M. Suarès procède des mêmes direct!ons. Le jour. où on écrira sur la critique romantique le grand
lme sympathique et clairvoyant auquel elle a droit, on y fera
une place aux livres ardents et lyriques où M. Suarès a mêlé,
en grand mnsicien, son âme à celle des héros de l'art et de la
pensée.
ALBERT THIBA-CnET

** ..

POÈTE TRAGIQUE, par André Suares (Emile Paul).
Les feuilles·qui composent un livre de M. Suarès paraissent,
comme celles où écrivaient les oracles, jetées quelque peu au
hasard de ri aspiration. Mais peu importe : de Màrc--Aur~e à
Moutaigoe età Pascal, il ne manque pa~ de grn-,nds. livres
humains qui sont complètement affranchis du p~rt1-pm a.:: la
comPosition. Ce serait léser l'auteur de Poète Tragi.Jl,e que~ apprécier seulement la netteté de médaille et le son métallique
d admirables phrases, qui roulent sous les yeux comme_ des
pièces d'or sous les doigts. Ce ~ui fait l'intérê_t de ce gros livre,
comme de ces portraits en vmgt pages qm demeurent pOllf
moi (avec Je- Voyage du Condottière) le meilleur de l'œuvre de
M. Suarès, c'est la passion âpre qu'il met à revivre pour son
propre compte la vie d'un grand homme, 1~ c~~viction rude,
la hardiesse de condottière, avec laquelle 11 s installe en ~o
Shakespeare comme en un Salluste ou un Pascal, pour dire
non pas : La mai-.sJJH m' appartien[ 1 mais tantôt : A 1U1tJS deux (
et tantôt : Nous deux. Dans ce livre ce n'est ni Sbakespeatc 111
· un magnifi:q ue colll·
Suarès qne nous avons sous les yeux, mais

:t.

* ..

LETTRES A SIXTINE, par Remy de Goumumt (Mercure de France).

Ces lettre~ ces notes et ces petits poèmes adressés à celle
qui inspira Si:xtin~ ne manqueront pas d'attirer la curiosité de
tous les îélatew:s de Gourmont. Ils pourront rapprocher l'aven~e réelle et l'aventure du roman, observer l'arrangement des
faits, marquer les variantes ; et cette lecture mettra en lumière
potl1 eux l'élaboration du fameux « roman de la vie cérébrale n. lis trouveront sous forme de ballade une nouvelle description de la robe &lt;t. aux ondulations pourprescentes » et ponrmnt comparer les deux. morceaux. Ils reconnaîtront dans la
c~espond.ance d'amour, fine et tourmentée, le caractère essentiel de Gourmont, qui fot toute sa, vie dévoré par l'aoalyse de
la sensttalité. Ils seront instniits de certaines vues de l'écrivain,
en 1887, au sujet de Sll curière : u Quant à cette crai.nted'arriTer tJop vite, disait-il, je la crois chimérique. Je puis arriver, à
mon âge, sans danger, ne me sentant aucunement dans la voie
de la stérilité, au contraire. Puis, un~ foi~ arrivé, c'est-à-dire
4 onon, au lieu d'un but général on a des buts particuliers,

�220

LA NOUVELLE RE.VUE FRA 'ÇAISS

telle œu\'re, tel succc spécial, un genre différent de celui dan$
lequel on s'est fait connaitre, une bataille à gagner ur un terrain neuf, le théâtre. » Enfin ils retiendront quelques pensées
qui peignent bien Gourmont et font présager les Le/Ires à
l' Amll{Ont ; celle-ci entre autres : • Le plaisir est humain et
divin ; il est :;pirituel ; ce n'est pas un instinct qui le domine,
il a une âme. ll n'est pas égoïste et m~me ne s'ép:mouit qu'en
autrui. La chair ne frissonne qu'aux frissons de la chair i le
plaisir ne vit que du plaisir qu'il donne. ,
Toutefois, ces fragmenh recueillis en marge de Sixtine sont
destinés principalement aux « gourmontiens , et n'offrent aux
autres qu'une substance assez mince.

••

J.\CQUES DE LACRETEW

LES PHILO OPHIE PLURALISTES E ANGLETERRE ET E A \ÉRIQUE, par J. Wa/1/ (Alcan).
Le livre de L Wahl nous donne du mouvement pragmatiste
et pluraliste en pays aoglo- axon une carte claire et bien faite.
Il juge ce mou\'ement a~•ec sympathie et fait bien saisir l'utili~
de sa réaction contre le monisme dont le x1xe siècle a connu tant
de formes étroites. Aujourd'hui, si l'excellente revue philosophique anglaise The Monisl voulait rester entièrement fidèle à
son titre, elle n'aurait plus guère de copie. Le pluralisme, doo1
l'influence en pay anglo- axon 'est heureusement conjugu~
avec celle de Bergson, a donné à la philosophie du jeu, de
l'air, de l'espace. Peut-être M. Wahl aurait-il pu le rattacher
d'une façon précise aux graod courants de la philosophie
anglaise, qui, depuis Bacon, forme un pays intellectuel o~ginal. Une philosophie intellectualiste est conduite nécessairement au monisme, et l'esprit anglo-saxon a toujours répugné à
l'intellectualisme des grandes philosophies conti11e11tales. De
Bacon 1 de Hume, Je fül (je ne dis pas de Berkeley et de Spencer) je crois qu'il serait facile d'extraire sinon des thèses pluralistes, du moins..un esprit pluraliste. Le demi-pluraliste Renouvier se rattache à Hume par delà Kant, et ce que James retrouve
avec enthousiasme daos le criticisme français ne sont-ce pas les
éléments que celui-ci tenait de Hume ?
ALBERT îHIB,\UDl"E

NOTES

221

JACOB,cow LE PIRATE ou SI LES MOTS SONT
DES SIGNES, par ]ra11 Paulhan (Au Sans Pareil).
. Le liwe_t de M. Jean Paulhan présente sous une forme elliptique des idées fort justes sur les rapports de la pensée et du langage: li est dédié à M. Paul Valéry; nous y retrouvons certaines
manières de parler que celui-ci avait cultivées au contact de
Mallarmé, et qui servent excellemment à serrer le contour et à
égouser le~ méandres de la réflexion la plus mobile. Il pourrait
1ctre aussi à M. Bergson, car il se propose de montrer que
cous parlons, non par sig_nes de ce que nous pensons, mais par
un mouvement dont le signe est tantôt l'arrêt, tantôt le point
de: départ: De même .~ous ne pe~sons pa:; par images. Ce que
nous_ croyons dans 1image réalité positive est défaillance, ou
défic,~nce. M. Paulhan le montre par des exemples ingénieux.
Sonhvret soulève d'ailleurs plus de questions qu'il n'en résout:
~~ sont des notes provisoires en vue d'une théorie du mot et de
1image. Il serait à souhaiter qu'il les développât.

,.

ALBl:RT THIBAUOlff

• *

LES PRÉLUDES, par Octavt Maus (Robert Sand,
Bruxelles).
Un roma~, certes non ; plutôt des souvenirs, à peine transpo~s. Les impressions d'art, comme le pèlerinage à Bayreuth,
Ytteooent la haute et importante place qui convenait à cette
époque où le roi fou présidait encore l'assemblée des s;ectateurs
en état de grâce, l'époque où Wagner vh·ait. Tel qu'il se
présente, un n .cueil charmant, d'une ensibilité déjà lointaine
de la n6trC' mais qui se fait bien comprendre, d'un style plus
proche peut-être de la causerie que de l'écriture, mais qui ne
g~ne pas.
Octave Maus exerçait, en Belgique, une considérable influence
personn~lle, dans le domaine de arts, et son effort appelle la
5}'tllpath1e. li entendait, il aimait les lettres la musique les
ans f_rança1s
· : son admiration pour Wagner ne
' l'égarait pas.
' li
restait maitre de son choix. Il eut le loisir de dire ses goûts et

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAR

ses dégoûts dans la gazette qu'il di~igeait. à Bruxelles ; il le fit
avec intelligence, avec ferveur; il illustrait en quelque sorte
articles, conférences et polémiques par ~es concerts, des_ expo.
sitions ui eurent du retentissement, qm étonnèrent •. qm scan
dalisère!t et dont il sut défandre les tendances de « hbre esthé -

se:

tique».
l'é
a que pour
Le livre qu'il laisse presque achevé ne
voquer
1
ceux qui le fréquentèrent de près : ils y trouveront comme c
fum de cet esprit attachant et de ce noble cœur.
par
Cu.BERT DE VOISINS

•••
HAUT-VIVARAIS D'HIVER, par ]tan-Marc Bernard,
dauphinois (Au Pigeonnier).

,

Tout ce que le zèle de ses amis nous a révélé de 1œuvr~
inachevée de Jean-Marc Bernard avive les regrets d'une perte SI
déplorable .
.
è d
hinois
Ces quelques pages ont été inspirées au P~ te au~
be
par une lecture d'un auteu: oublié, son compatriote, Chnst?P
de Gamon qui vécut au xv1e siècle. Le prétexte est n_~nt:
mais prêt; à des descriptions conduites avec la sobn t a
laquelle J.-M. Bernard s'efforçait
emb
' plit d'une
... Ce paysage sévère, sous le ciel de déc lre,d~: e:e se bien
.
'
d
I
i· oie mais commr e
esrr
satisfaction qm n eSt pas e a
'
br à la maitrise
sséder Dans ces lieux, l'austérité de la nature o ige
.
po
de soi,. à. la sage ,._
&lt;;&lt;.Ooom1·e de la pensée et du sentiment; eUe enselgll'
à tout savoir tirer de son cœur.
.
d lt ou trois phrases comme
On trouverait sacs peine encore eu.
d
I J'il
celle-là que personne ne s'étonnerait de rencontrer aos a

de Rancé.

. d B rnard audio
Cet1e plaquette est ornée de dessm~ e e
édité dans
et de bois d'un métier assez faible. Un livre de vers,
t dans
la même collection, offre un frontispice et des f o_:n;::;,:rd en
un crotlt modern-style assez fâcheux, en par a1
1 ccès
:,
c
l'art
du
poète
et
qui
peut
compromettre
e su
tout cas ave
'
d'une tentative intéressante.

ROGER ALLAlD
•

•

i:

223

LA POÉSIE
LA DANSE MACABRE (Bibliothèque du Hérisson,
Malfère, édit.); LA GUIRLANDE A L'ÉPOUSÉE (Id.);
JONCHÉE DE FLEURS SUR LE PAVÉ DU ROI par
Pagus (L ouv. Librairie Nationale).
M. Fagus, dès la publication de son poème L'Cion (1903), a
marqué sa volonté de composer une œuvre cyclique, de dimensions assez amples pour contenir un monde de visions, de sentiments et d'idées. L'argument général de son œuvre e11core
inachevée nous est donné dans l'avis au lecteur qui précède la
Danse macabre : « Stat Crux dum volvitur Orbis ». Les intentions du poète ainsi définies, il y a lieu d'observer qu'il s'est
accordé les plus grand es libertés dans la composition, jusqu'à fair(;
rentrer, de gré ou de force, dans le cadre de cette vaste épopée,
des pièces qui n'ont trait que fort indircctemen.t au dessein
primitif.

Le héros de ce poème semble être le pécheur, l'homme en
proie à ses appétits, que la grâce divine vien.t toucher au bord
~ l'abîme. La danse macabre est en somme une sorte de
«Grande Tentation». C'est assez dire que la conduite du poè c
rappelle un peu celle des revues à grand spectacle qu'on voit
dans les music-halls : Défilés d'amants célèbres, de fantoches
fameux, d'illustres criminels, avec Don Juan, l'inévitable compère. Cette comparaison ne saurait déplaire à M. Fagus, qui
entend user de toutes les formes poétiques, même les plus
décriées et qui fait difficilement des vers de mirliton :
. . . Petite lJétaire
Qu'11n sqir je cuei1li:i,
Quels mots sauront dire
Quzl bim tu me fis ?
Ta airesu étrange
Fait crier : Assez.
Coquine, cber ange
T11 m'as terrassé ! ...
L'auteur nous confie, du reste, qu'il a écrit cette danse
~acabre &lt;r dans l'arrière-pensée d'une glose musicale &gt;. Si
Je comprends cette arrière-pensée::, il s'agit bien d'àda.pter

�224

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Amour,_ de lotts les biLIIS que .lispmse t,1 fraude,
En esl-1l de plus 1•ait,s que lts plus dlsirt's 7
Depuis que s11r ces bords, 111isb·,1blt, Je rôde,
w ombres 111'0111 défigurè.

aux paroles des airs connus, toujours selon la formule des
revues. Aussi bien M. Fagus n'hésite-t-il jamais à introduire
dans son poème des fragments de chansons populaires; le réper•
toire des rondes enfantines et des vieux airs à boire et à danser
n'a pas de secrets pour lui. Il en tire des effets singuliers, quelquefois touchants et lorsque, se tenant à égale distance de
Laforgue et de Villon, il adoucit son ironie d'un accent de
charité évangélique, son discours ne manque ni d'ampleur, ni
de mouvement.
Ainsi dans l'épisode des fiançailles et des unions volontairement stériles, le cortège des saints Innocents menés à
l'Enfant Jésus par Saint icolas offre une saveur naïve et fran•
chement populaire qui fait songer aux anciens oëls.
Au demeurant ce long poème se lit sans ennui. En dépit de
la couleur macabre et satanique que le poète a voulu répandre
sur ses tableaux de luxures extraordinaires, il ne saurait effrayer
les sceptiques ; tout au plus peut-être son insistance pourrait-elle
troubler les âmes pieuses ...
Pour ma part j'ai regardé avec; plaisir ces images d'Epinal
violemment coloriées, surtout lorsque M. Fagus, empruntant le
~tyle monotone et tragique des complaintes triviales, suivait
au plus près son génie familier.
ROGER ALLAID
*

* *

POLYMNIE, ODES ET
STANCES, par Jacqt1es Reynaud, lyonnais (Au Pigeonnier). ERS LA MAISO DU PÈRE, par René Salami,
poèmes (Revue des Jeunes).
DEUX POÈTES CHRETIENS :

Sous l'invocation de Polymnie, M. Jacques Reynaud a réuni
neuf poèmes de forme traditionnelle, odes et stances, dont
l'inspiration mâle, l'accent plein de fermeté et les si\rCS
cadences font souvent penser aux humanistes catholiquesdu
xvne siècle non moins qu'à Malherbe sur qui notre poète sem~le
avoir voulu se régler. Son art gagnerait beaucoup à répudier
des épithètes et des tours trop prévus, des images dénuées de
-surprise. Non moins solide, il serait plus vivant.
.
Voici quelques strophes, tirées d'une des meilleures p1ècCS
du recueil, le Délire d'Orphée :

.225

'NOTES

E11rydice, Eurydice, est-il i·rni que la P,1rq11t
Ta ravi la beauté que tu te11ais d#s die11.x
Et que l'ajjrenx ,wdier t'emporte dans sa barque,
Implacable et silmcitux I

. .... Je t~ retr&lt;J1werai pemive et l'tposée ;
Jamais prfotemps plus beau 11'a11ra lui sous le ciel,
Et la fdle beauté, par l'amour reposée,
Rwdra jaloux les immortels.

Le livre se cl6t sur une Ode à Psycbé, réponse à l'appel fameux
de M. Charles Maurras « Où sont les sources de la joie ? » Pour
M. Jacques Reynaud elles sont aux flancs ensanglantés du Golg~t~a. 11 le proclame sur un mode grave qu'il définit lui-même
ams1:
Théologie et haute foi ;
Mais pour les co11traittdre -à 111a loi
Il me faudrait to11 dme, d Dante ...

Si étra~ger qu'on puisse être. aux sentiments qui font vivre

cette poésie, on ne restera pas bsensible à la gravité sévère
de ces chants noblement retenus.
En revanche, je n'éprouve aucun embarras à déclarer mon
aversion pour la fadeur pieuse des propos de dames patronesses
ou les confidences d'ex-adolescents inquiets qui ont introduit
dans les sacristies, avec leur « sensibili~é frémissante », style
Chambre blancbe, les béguineries à la Rodenbach, les cousines
de M. Francis Jammes, et leurs oncles planteurs. Il y a beaucoup
trop de tout cela pour mon goût dans les poésies de M. René
Salomé. Si j'é~ais catholique, rien ne me choquerait davantage
qu~ cette mame de prêter au langage de la foi ces petites minaudenes, ces couleurs désuètes, ces tons démodés. Les choses
qu'il aime bien, auxquelles il croit ferme, comment un vrai
poète en peut-il parler comme d'antiquailles touchantes, et
non comme de réalités vivantes et qu'on tâche à faire vivre.
ROGER ALLARD

•

* *
15

�226

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

LE CYGNE ANDROGYNE, par Joseph Deltal (Images
de Paris).
M. Joseph Delteil est fort capable d'écrire un jour d'excellentes choses. Voici de lui une impression rhénane qui n'est
pts sans ingéniosité :

Une femme de circonstance
Passe sept fois sur un pont tsain.
I: ·s wurJisa11es de Maymu
Sijjlent UII air C(Jlltemporaill.
.. . Un dne w11ronni d'épines
Brait sur 1111 mode p,imitif...

Mais l'auteur se satisfait rarement d'un style aussi simple. Il
est question dans ses vers de « vent théologal qui flagelle les
reins li, de« besaces d'ombre qui pendent à des âmes» et d'autre,
objets non moins cocasses. Le titre du recueil est à lui seul
une trouvaille.
Ecoutons cependant chanter les filles de Crète qui viennent
« attester au ciel pur » leurs « amples cœurs de monstres » :
No11s veno11s, dieu Crétois, en t111n11lte, t'oJJrir
Nos seins vertigine11x et des drachmes de cuivre,
Et t'orner àe soupirs, et te la11rer d'olives,
Et brandir a bras tors nos thyrses de ros,awc,
Afin q11e ta fai~r, dieu d'outrance, bient&amp;t,
Acwrde, un soir de Sacre, à. nos fiè'vres insignes
L'etreirite des Ta11reaux ou k baiser des Cygnes.
Voilà sans doute des façons de s'exprimer fort ridicules; est-il
certain qu'elles eussent paru telles il y a quinze ans, et avec une
pareille évidence. M. Joseph Delteil a découvert la poésie dans
le faux Bois sacré de M. Henri de Régnier, aux nymphes fardées
par M. Raphaël Collin, de l'Institut. Le ton qui régriait ~n
ces lieux nous parait aussi lointain que les to1'rnure., et les petits
cbapeam1: haut-perchés. Il est probable que le matériel emprun~
aux I]Juminations par des débutants mieux informés des modes
du jour que M. Delteil connaîtra bientôt semblable décri.

'

.•

•

ROGER ALLA.ID

•OTES

227

POÈMES DE GUERRE et POÈMFS EN PROSE, par
Girard Mallet, préface de ]ean-1.Duis Vaudoyer (Société littéraire de France).
La dernière année avant la guerre, par quelques notes, Gérard
Mallet avait collaboré à la Nouvelle Revue française et il comptait
apporter un concours de plus en plus régulier à cette revue
dont il avait été un des premiers amis. Le volume de vers qu'avait imprimé la Presse Sainte-Catherine, Heures et Rives, permet à ceux qui furent ses familiers de retrouver sa loyauté, son
goflt de la méditation et cette pudeur sentimentale qui était un
de ses traits dominants. La plaquette où sont réunis SC$ derniers vers et celle qui comprend une série d'essais en prose contribueront à mieux éclairer sa figure où une sorte de candeur
mettait à la fois de la fraîcheur et de la gravité. Mais la réserve
qui lui rendait toute expansion si difficile empêche trop souvent,
ici encore, de deviner quelle chaleur de cœur se cachait en lui.
Seuls ceux qui l'ont connu le sauront.
Il -ett sans doute souhaité recevoir à cette place, pour toute
louange, celles que lui décerne sa dernière citation : o: Bien
qu'appartenant à l'armée territoriale par son âge, a servi depuis
le début de la campagne dans un régiment actif. Aussi brave
que modeste, a toujours été un modèle de dévouement et
d'énergie, possédant au plus haut point l'idée du devoir. Officier informateur dans un régiment américain, pendant les combats du n juillet au 7 août r9 I 8, a fait preuve d'un courage
intrépide et d'un merveilleux esprit de sacrifice. » S'attachant
à sa tâche de sous-officier d'infanterie, il s'était en effet donné
à la guerre avec une abnégation patiente et lucide, aussi ennemi du panache que de la faveur, refusant jusqu'à la fin d'accepter un poste moins exposé,
Dans l'exaltatio11 tot,jours 11e1rve el robuste
Du respect reronquis Jans cette g11en·e juste.
Jean-Louis Vaudoyer écrit, dans une préface émue : o: La
conscieace militaire de Mallet se lisait dans ses yeux, dans sa
d~rche, dans l'attitude confiante et modestement résolue de
tout son corps. Pourtant son sourire, un peu tiré, parfois un
peu nerveux, découvrait tout à coup la pure volupté du sacri-

�LA NOUVELLE REVUE Fll.ANÇAISI

fice. Ce sourire ignorait qu'il était triste ; il trahissait incons.
ciemment la détresse matérielle, la tension morale. Quelle élégance de q:eur ! C'est par un sourire involontaire que ce poète
reflétait les marques du carnage et du combat. " Le sourire de
Gérard Mallet était ce qu'il y avait de plus particulier et de plus
charmant dans son visage ; il faut se le rappeler pour donner
toute sa signification à la stoïque mélancolie de ses dernières
années.

*••

JEAN SCHLUMBERGEI

LUNES EN PAPIER, par André Malraux, avec des
_gravures sur bois de Fernand Léger (Editions de la Galerie
Simon).
André Malraux, l'éventreur de poupées, est aussi marchanJ

de petits ballons rouges ou montreur de marionnettes. Il fait

.

danser élégamment les sept péchés capitaux, la Mort en smoking
et d'autres personnages bien sympathiques. Un beau soir, dans
une ville imaginaire, au clair de la lune en papier, la Mort se
laisse mourir et dit :
... Moi j'en ai assez, vous dis-je, j'en ai assez I Je suis malade, on
me cherche noise : je prends mon parapluie et je m'en vais.. Mon
départ, d'ailleurs, sera une mystification honorable. On m'appelle b
Mon, mais vous savez bien que je suis seulemenl l' Accident ...
Les bois de Fernand Léger illustrent singulièrement ce livre
qu'André Malraux a eu l'attention d'écrire en une langue très
GEORGES GA.BOIT
pure.

f

LE ROMAN
CHRONIQUES ITALIENNES, de Stendhal (La Con·

"

naissance).
Beyle aurait pu aussi être affecté à un consulat en Angle~erre,
Il aurait pesté contre la foire aux vanités, qui s'ouvrait CO
ces années victoriennes. Mais son anglomanie n'e6t :peut-être
pas été moindre que son italolâtrie. Il aurait célébré_ l'~
d'Elisabeth ou la RestauratiQO libertine. Son ironie (pu1squ il
est le fils de ce xvme français qui doit la vie aux Anglais) Yeû~
gagné, au lieu de se trouver si dépaysée chez les Italiens, qw
ignorent, jusqu'à l'invraisemblance, l'usage de ce stylet. Beyle

NOTES

se fclt aussi rendu compte que l'amour-passion, les beaux travers érotiques, les grands crimes, et m~me le plaisir, c'est chez
les races du Nord qu'il faut les chercher. (On s'étonne toujours
qu'11n voyageur aussi averti que Stendhal se laisse abuser par
l'erreur romantique qui dit les pays de soleil des pays d'amour.)
Enfin, t:n admettant qu'il eût persévéré dans son goût des latitudes méridionales, quand Beyle eût quitté l'Angleterre, c'est nous,
Français, qui aurions profité de ses enthousiasmes au lieu d'être
sans cesse l'objet de ses comparaisons peu flatteuses qui agaceraient à la longue si l'on ne pensait qu'il se borne au fond à
nous reprocher ce cœur trop sec qui fut le sien.
Mais rien de tout cela n'a eu lieu, et ce ne sont pas des Cbro11iques anglaises d'après Holinshed, mais des Chroniques italiennes
que Stendhal nous a données. M. René-Louis Doyon nous les
présente aujourd'hui dans la collection des chefs-d'œuvre de la
Connaissance, en une excellent~ édition critique accompagnée
de notes, documents, fac-similés et portraits. L'idée est heureuse
d'avoir, pour la première fois, réuni les trois préfaces écrites
par Stendhal dans les manuscrits italiens. Ces préfaces, les
notes, le choix des textes, leur présentation au public de Buloz,
tout respire l'ardente admiration de l'auteur pour la Reciissance
italienne et ses héros pré-uietzchéens, Il goûte le plaisir aride
de traiter impersonnellement des sujets romantiques. C'est son
droit. Mais n'a-t-il pas perdu bien des années à ces excavations,
enlisé dans les boues de Civita-Vecchia? De 1833 à 1840
naissent la presse, les banques, les chemins de fer, toute la vie
moderne. Pendant cc temps Beyle était dans ses archives. Comment Balzac employait-il ces mêmes années ? Et auquel des
deux va notre cœur?
~AUL MORAND

*" •

L'ASSASSINAT DE MONSIEUR FUALDÈS, par
Armand Praviel (Perrin).
La surprise est-elle l'élément le plus attachant de l'art ou du
crime, qui semblent souvent les expressions différentes d'un
mème état sensible et qu'on peut croire encore des manifestations morbides, sinon sexuelles ? Certaines formes d'art ou de
crime correspondent directement aux besoins d'une époque.
L'affaire Landru représentera sans doute la nôtre. L'affaire

�230

LANOUVBLLÈ REVOB PRANÇA.191

Fualdès boquc justement la Terreur Blanche. Bastide, Jausion,
Cowd, légenùires sujets de vignettes, marchèrent au supplice,
un beau matin de printemps.

Dedans la maiso11 B11nca1e,
Li~u ck prostitution,
L,,s bandits da l'Àfltyron
Vont faire leur ba«bariale.
diuil la complainte célèbre. L'angoisse possédait tous les habitants du Rouergue. Des délateurs passionnés apportaient au
Tribunal cent faux témoignages opposés que les juges cherchaient à concilier pour envoyer à l'échafaud les trois innocenu
qu'avait désignés l'ange tombé d'un ciel de lit suranné, J'h~
rique Amazone, Clarisse Manzon qu'on regrette de ne pa
voir figurer dans l'un de ces romans de George Sand où les
héros masculins « tiennent à la fois de la gazelle et du chml
arabe».
M. Armand Pra"ie) nconte parfajtement cette histoire tragique d'une erreur judiciaire que précède une préface
M. Marcel Prévost dit ses opinions sur le roman français et ta
fa90n de lire les m:musaits.
GBOII.GES GAIIOIY

œ

WOTBS

231

ensuite dans un provincial bien~re, peut, grâœ à l'amour,
racheter du consolidé.

La donnée ?'est pas, comme on voir, très nouvelle, et rappelle Mlldemmselit. de la Slglièr,, qui est de la même époque.
Mais déji Gobineau s' révèle formellement comme Wl roman~er ardcnt,,_travaiUeur forcené et honBlte, avec autant de passaon que d idées. créateur de ~ second:tires non débilit~
par leur naissance accidentelle, mais :iu contraire pleins de j
violente, d'esprit ou d'humeur.
~'action,,~ _moments, se suspend, pour hire place à de ta
peinture d h1St01re : les Cent Jours forment le food de ce
roman d'amour. M. T. de Visan nous explique, dans sa préface,
qu'Arthur de Gobineau utilisa à cette occasion des 'Souvenirs
de ~ui~ ~e Gobineau, ~on père, ancien officier royaliste qui
a,~n swvt le Comte d Artois à Gand. L'idée est heureuse.
Lom de _surcharger le récit, ces p-ages hlstoriqucs l'animent et
en élargissent le sens. On n'oubliera pas ces Champ~Elysécs
ooct~es, et les Princes, à la lueur des réverbères, gagnant Ja
~lgique. a,·ec 1~ escorte de Cent-Suisses et de niousquetattes notrS, tandis que des acclamations déjà retentissent derrière eux, sur la route de Lyon.

•••

t
TERNOVE, par le Comte dl Gobinea" (Perrin).
Tutu111t est un premier roman. Gobineau l'écrivit en r847, à
1'1ge de trente et un ans. ùs Dtbats en eurent la primeur sou
le titre rfOctave tt Marguerite. Comme l'indique ce titre, 011 y
déclame encore un peu dans le goOt path~tique de l'époque
impériale :
Le séjour dans les bois avait été Je compltment de Il sdne
nocturne pour l'imagination exaltée d'Octave. Les nuits passées
sur la mousse, au pied d'un arbre, à l'abri d uo roc, u.ncfü que le vair
sauffiait ,t que la cllouettc faisait entendre son ai funeste aUJ alcn·

,ours ...

Nous voyons un despotique meunier, acquéreur du bien de
ses ci-dennt ml.Îtres ; sa petite fille, au doux cœur de laquelle
luttent des globules jacobins et du sang bleu ; Je héros qui,
d'abord avide de gloire, ruiné par la Révolution, coaguiE

PAUL MOUNO

LE BAR DE LA FOURCHE. - LA CO ~scIE CE
DANS LE MAL, par Gilbert de Voisins (Crès).
G!lbert de Voi~ins a écrit depuis quinze ans des romans plus
m6ns, plus fouillés, de plus va.ste portée littéraire et morale
que le Bar tk la Fourche. « Cc t"écit d'actions violentes commisn
en un pays lointain •, comme iJ le définit ~ns sa dédicace reste
~ réussite fa plus complhe, et, d'une façon absolue, une' riusAte complcte.
•• 0$

voyons bien mjourd'bui tous les éléments qui ont été

~ par lui, mais il fallait songer à les rassembler, et pour certains, les découvrir. Oui; ce Bar de la Fourcht est hanté par des

bom~cs

et des femmes assez peu düférents des héros de Jean
lomin, de Bubu tu Mo111parnasst ou du Tigr~ d Coqutlicol. Oui,
il rappelle un peu l'auberge du début de ]'Ile au Trlsor et
comme dans le roman de Stev nson, c'e t uo jeune gar'çon

�232

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qui raconte les scènes auxquelles il a assisté. Oui encore, le$
allusions à l'aventure proviennent de Stevenson et de Conrad.
Oui enfin, certains procédés sont un peu grand-guignolesques.
Mais tout cela réuni fait un maitre-livre dont l'érotisme,
nécessaire selon Mac Orlan à tout roman d'aventures, est le
ciment. Mais n'est pas érotique qui veut. Pour ne pas verser
dans la pornographie gratuite, il faut pour exprimer le
déchainement de l'instinct, le rut, tous les grands sentiments
élémentaires, la soumi sion de l'homme :\ l'électricité de l'atmosphère, à l'odeur de la for~t ou de la terre en gésine, une
puissance qu'aucun de nos romanciers d'aventures n'a au m!me
degré que Gilbert de \' oisins.
Actions violentes et pays lointain ... le poème de la forêt
vierge, de la ruée vers l'or ennoblissant la vulgarité de cette
populace ivre et obscène, justifiant la stature morale et les crimes
de Van Horst, sans que cette déformation et cette amplification
tour à tour lyrique etépique empêchent la vérité des caractères:
Kid, Carletti Maria, Caldaguès, Jane Holly.
Et par là-dessus, le style nerveux, ~obre, juxtaposé, un
amble sec qui soudain s'accélère en un galop aux délices
duquel on ne résiste pas.
La ûmscimce dans le mal, récemment parue, est encore un
rOm:ln d'aventures. Mais autant Gilbert de Voisins était:\ l'aise
dans le Bar de la Fourcbe pour employer tous les accessoires et
les procédés qui lui plaisaient, :mtant il se trouve contraint
aujourd'hui, après Mac Orlan, Pierre Benoit et autres nventuriers actifs.
Aussi la Conscience dans le mal fait-elle, dans son effort pour
renouveler le genre, un peu figure de gageure. D'abord, ce ne
sera plus le héros qui quittern son pays pour courir ,tpri:s
l'aventure, ce sera l'aventure qui viendra le trouver à domicile,
Un cirque cotre di:ux tournées dresse ses tentes dans les prairies
normandes de Mathieu Dclannes. Et ce cirque, loin de symboliser l'invitation au voyage, la vie libre et nomade, le naturisme
païen, tout ce qui pourrait séduire et tenter un cl!libataire jouisseur et blasé comme Delannes, représentera l'horreur du péché,
la plus funèbre des contraintes protest:mtcs. Le puritain qui le
dirige se propose la moralisation de ses artistes d'abord, du
public ensuite. Si par exemple il exhibe des monstres, ce serl

IIOTES

233

pour rappeler aux spectateurs que l'homme n'est que laideur et
poussière, et pour les rejeter dans la crainte de Dieu.
Le puritanisme au cirque ! li y avait là une idée toute cérébrale, m:lis vaste et complexe. Difficile à monnayer en chapitres
de roman, à coup sûr. Mais M. de\ oisins, en la réduisant à un
drame d'amour entre la femme captive de ce maniaque et le
galant Mathieu Delanncs, l'a trop rétrécie. Le beau rebondissement psychologique de la fin, cette condamnation à la vie en
commun de ces deu: êtres qui ne s'aiment pas ne suffit pas à
justifier le livre. Er malgré sa grandeur dans les dernières scènes,
le personnage du m:inager puritain est loin d'être o: réa.tisé»
comme le Yan Hor t du Bar de la Fourche.
Le ,·éritable sujet est en somme l peu près escamoté. li y a
cependant des morceaux de premier ordre : l'apparition du
jeune acrobate, à l'aube, sur un cheval blanc au galop ou le
repas des monstres. On aimera aussi le style fluide et parfois
\'aporeux de tout le livre.
BENJA~IIN CREMIEUX

'

•

LA DERNIÈRE AUBERGE, par Martial Pitchnud
(Bernard Grasset).
On connaissait M. Martial Piéchaud par un roman, le Relo11r
dans la Nuit, et surtout une pièce, Mademoiselle Pascal, représentée il )' a quelques mois :\ l'Odfon. Celle-ci, malgré des
défauts de jeunesse, révélait une force dramatique peu commune, une honnêteté, une simplicité généralement absentes de
h comédie bourgeoise telle que nous l'ont faite les successeurs d' Augier et de Dumas fils. Nous retrouvons ces qualités
dans le nouYeau roman de M. Piéchaud, mais peut-être diminuées, en tout cas moins immédiatement sensibles. La forme
dramatique a ceci pour elle, qu'elle force l'écrivain à concentrer
son effort sur l'essentiel, je veux dire sur les réactions de ses
~rsonnages. La motivation y demeure le plus souvent implici~e. Elle sera au contraire explicite chez le romancier et, de ce
fait, les figures qu'il tracera risqueront de perdre en force ce
qu'elles gagneront en nuance. lais je ne prétenJs pas donner
pour absolue
ccue opposition et on a vu le cas de 0crrands
•
romanciers usant presque exclusivement des proc~Jés du dramaturge: voyez Dostoïevsky. Je crois M. Martial Piéchaud

�234

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAISI

plus doué pour parler au nom de ses héros que pour let
peindre du dehors. Dépouillez l'action de la Derniere Aubtrgi
des descriptions, des explications, des entr'actes, toutes choses
nécessaires dans un roman pour nous donner l'impression pittoresque d'un milieu et le sentiment du temps qui s'écoule,
vous aurez une tragédie saisissante, qui pourrait ressembler am
Revena11.ts, mais se déroulant sur un autre plan, le plan cbrétiencatholique, celui de la responsabilité personnelle et de la faute
héréditaire. On souhaite à chaque page ce resserrement. C'est
dire que la matière psychologique de l'ouvrage n'est pas -et
loin de là - indifférente. A côté d'un héros un peu insuffisant,
le lieutenan .. Je Charrière, se dresse au moins une figure vivante,
celle de sa tante Mlle Maucombes, vieille fille déçue, aigrie et
pourtant bonne. Ni Boylesve, ni Estaunié, aucun de oos
romanciers de mœurs provinciales n'a réussi plus complètement
un portrah. Comme eux, M. Piéchaud s'avance sur un terrain
sfir et, à part une concession un peu.facile à la mode déjà passtt
de 1 a « pitié russe » qu'il sied de ne confondre point avec la
charité chrétienne (je songe au personnage de la petite prostituée « la Souris ») il suit la grande tradition balzacienne qui a
produit en France tant de beaux fruits. Mais si Balzac pouvait
s•abandonner à son génie, M. Piéchaud devra resserrer et régler
.ses dons.
HENRI GfféOW

•

...

UNE HISTOIRE DE DOUZE HEURES,
Bonjean (Rieder).

par F. ].

Ce livre répond à une des questions que nous nous sommes

le plus souvent posées au cours de la guerre. A quoi pensaient,
que pensaient nos prisonniers en Allemagne ?Non_ pas fa ma,st,
pour qui les obligations de la captivité ne différaient peu~-ârt
pas beaucoup de celles de la tranchée _ou de_1'~sine, mais les
êtres les plus conscients, les hommes libres, l éhte. M. F. J.
Bonjean nous en montre une demi-douzajne, dans un camp de
Bavière, qui ont su se trouver parmi la foule et qui entre-c~
queot leurs personnalités, exaspérées par le cafard avec une ~olence qui confine parfois à la haine. Il y a un peintre, un philo.
. é .
so1dal
sophe, un aristocrate ami des sports, un mg meur, un

llOTBS

2

35

de métier, et enfin, poète et penseur à la fois, Sevrier le héros
central du livre, qui semble autobiographique.
La scène est d'abord dans le coin de baraque où vit Sevrie.r. Il
est midi. L'histoire finira à minuit dans la baraque où le peiotrt:
et le sportsman font popote en commun. Douze heures pendant
lesquelles ces hommes parlent, discutent, souffrent, mettant à
nu le fond de leur pensée et de leur âme. Chacun d'eux sait ce
qu'il pense, ce qu'il sent, ce qu'il croit ou a cru vouloir. Conversations de damnés qui s'agrippent chacun à ur. espoir différent, qui se fournissent chacun une explication différente du
mal dont ils souffrent et dont souffre le monde. Ces conceptions
diverses, nous les connaissons : celle qu'expose le sportsman,
Drieu La Rochelle et Elie Faure ont mis tout leur lyrisme à
l'animer ; celle du soldat de métier, nous la retrouvons dans
l'Action Française et l'Ecbo de Paris de chaque jour; celle de
l'ingénieur, nous l'avons trouvée dans tous ces livres qui ont
founnillé après l'armistice : Produire, Agir, Mettons de l'ordre dans
ù maison I La reconstruction de la France, etc ... ; les idées du
philosophe, du peintre et de Sévrier, plus subtiles et plus profondes, nous en avons eu l'écho dans des conversations particulières ou nous les avons agitées en nous. Ici elles nous sont présentées dans l'ambiao.ce de désolation où elles ont été conçues .
Certes, les personnages sont des types, des façons de penser,
de sentir, d'être, plutôt que des individus; ils symbolisent le
jeu multiforme d'un cerveau et d'une âme singulièrement
riches et héroïques. Toutes les raisons de vivre, de lutter ou de
renoncer, remises en question par la guerre, nous les voyons
$0\ldain à nu, à cru chez ces écorchés vifs. Et si parfois la roue
dentée de leurs raisonnements semble tourner à vide, souvent
aussi, elle nous accroche et nous déchire }llsqu'aux entrailles.
L'orgie des dernières pages autm~r du « ragoO.tmonstre obtenu
par la fusion de plusieurs plats expédiés en boîtes soudées » et
dt « huit bouteilles de-vin et quarre- de liqueurs, pour dix perac,nnes » est un morceau hallucinant.
Mais pourquoi, dans ce beau livre pathétique et austère, avoir
introduit cette série de poèmes en prose quasi érotiques, assez
mal réussis, qui n'ajoutent rien à l'émotion du lecteur et dont le
ton est indigne de Sevrier, leur psendo-anteur.
BL'&lt;JA.!UN CRÉll!BOX

�236

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

•••
U E REPENTIE (MARIE-MAGDELAINE), par Marcelle Vioux (Fasquelle).
Bien qu'au bout d'une centaine de pages la monotonie et la
mollesse d'un style déjà poncif obligent à fermer le livre, c'est
un excellent travail d'élè"e bien doué, qui a lu Renan, France,
Louys, et surtout Flaubert. Je ne serais pas étonné qu'il cachât
dans son pupitre le Péplos Vert de Maurice de Waleffe, et je le
serais encore moins qu'il lût ostensiblement Sienkiewicz sous
l'abat-jour familial. Ce n'est pas ce qu'il ferait de mieux. Mais
c'est incroyable comme e11 deux ans, soit depuis la copie dacty•
lographiée d' U11e enlisée, que le hasard me mit entre les mains,
c'est incroyable comme l'élève a progressé en goùt 1 en orthographe, en grammaire. Et même, il sait du grec! Sauter du
Certificat d'Études à la Rhétorique supérieure n'est pas donné à
tout le monde, et l'on ne dira pas que la bourse des Professions
libérales n'a guère profité à son titulaire, lequel a fait mentir le
vieil adage: Natura 110n Jacit sal/11s ...
Je m'excuse de parler de l'auteur au masculin, puisque c'est
une femme. Cela n'était pas douteux avec l' Enlisée, mais on
peut l'oublier à la lecture d'Une Repentie. Que de choses
incroyables et déconcertantes 1
Il y a lieu de penser que, l'année prochaine, Marcèlle Viou1,
qui a fait retour à Dieu et sait dorénavant
Ce q11e c'est qu'bypostase ai•teq11e sy11dùise,

nous mènera derech;f visiter les &lt;r sai11cls lieux :o, ceu:c qui, du
moins, ayant quelque analogie avec le Chemin de Damas, per·
mettent de mêler heureusement le sacré au profane dans une
équitable évocation. Oui, que diriez-vous, par exemple, d'un
Saint Paul « avant et après»? Des courtisanes, des cinèdes, des
orgies, deux pincées de Forberg et de Mirabeau, mais aussi des
tableaux Je sainteté peints avec amour et non sans une certaine
fadeur qui rappelle Renan par Saint-Sulpice.
Je ne crois pas que Marcelle Vioux soit une bonne recrue ni
pour la Morale ni pour l'Eglise; je crois plutôt qu'elle drainera
le denier de S•-Pierre chez M. Fasquelle. Ce sont là d'habile,
conversions en argent.
FERNAND FLEURrl'

or.ES

2 37

LES ARTS

LES PEINTRES FRANÇAIS NOUVEAUX. - MAURICE UTRILLO, par Francis Carco.
_Francis Carco n'est pas seulement Mon Homme, le héros du
soir des revues ~e n~usic-hall, c'est aussi un poète qui sait
trouver des mots mqu1étants et des accents désolés tout au fond
d'un« cornr qui s'écœure ».
Il appartenait à l'auteur des Scènes de la Vie de Mou/martre
d'évoquer l'ombre incertaine de Maurice Utrillo, l'enfant perdu
de la Butte, cette ombre qui, glissant parfois sur le mur du
petit cimetière de la rue des Saules, troublait la solitude amoureuse des couples attardés. Peintre de Montmartre Maurice
~trillo l'e~t aussi d'une banlieue mélancolique et grlse et des
villages arides du nord de l'Ile-de-France. Il possède un don
ii'évocation tragi~u_e et les couleurs de sa palette ne sont pas
sans danger. li n aune pas la figure humaine et presque tous
ses tableaux sont des paysages: cours de casernes, rues étroites
tt sombres, coins de Paris sous la neige. Certaines toiles de son
avant:dernière p~riode, la plus abondante - elle comprend, dit
10n biographe, près d'un millier de toiles faites en trois années
- ~e:1aines toiles ont un sinistre reflet d'exécution capitale. Le
petit 1our descend. On croit voir la guillotine, les bras au ciel.
On croit entendre au loin le roulement suprême des tambours
voilés de crêpe.
Toutes les œuvres de Maurice Utrillo ne sont pas dues au
« tremblement des mains dans l'alcoolisme » dont parlait Lautrbmont, mais il y a quelque amertume à penser que les meilleures furent faites dans les maisons de santé où leur auteur fut
mené, de temps en temps, par le délire alcoolique et qu'elles
sont l'expression des désirs et des rêves d'un pauvre malade qui
ne peut s'évader.

•

MARIE LAURENCIN, par Roger Allard (Editions de la
Nouvelle Revue Française).
Habile aux jeux de grâce, l'ama1.one Marie Laurencin ne pardonne leur sexe aux poètes que parce qu'ils l'ont chantée. Nar-

�LA NOUVELLE REVUE FRANç..\151

cisse changé en femme, elle effeuille ses souvenirs au gré de
l'eau perverse du miroir qui la reflète. Les images charmantes
où elle s'est tendrement fixée dansent et jouent sous un ciel
trop joli pour étre vrai, Eves dédaignant l'Homme-Serpent
dans un paradis artificiel.
Comme ses sœurs de tendresse prises au chevalet, Mme
Laurencin sait de tristes chansons des rues et des romancea
sentimentales qui font pleurer. Je me souviens d'une qu'elle
chanta délicieusement, un soir d'é•é :

Dedans Paris, y a une maison
Remplie de Princes, de Prirlcesses,
Remplit de Ducs et de Barous
Qui pleurent Je Maréchal Biro11.

•

Je ne saurais pas dire tout ce qu'elle mit de tristesse dans
ces vers anciens, il faut l'entendre et la voir et ceux qui l'ont
,·ue ne peuvent oublier qu'elle est la grâce et la douceur de
Paris.
Aux célèbres symboles féminins, 1a ceinture de Vénus ou le
nez de Cléopâtre, ne faut-il pas ajouter les pinceaux de Marie
qui créèrent un monde adorable et faux.? Comment peindre la
da.me à l'éventail ? Roger Allard l'a su et l'exquise aq~relle
qu'il nous donne semble faite a,·ec les couleurs de l'arc-en-ciel
ou le sang rose d'une colombe égorgée pour plaire à Ill Reine
de Cythère.
·
GEORGES o,\BOIJ

LETTRES ÉTRANGÈRES
LA QUESTION DES RAPPORTS INTELLECTUELS
AVEC L'ALLEMAGNE.
Les considérations .sur l'opportunité d'une reprise des reJa.
tions intellectuelles entre la France et l'Allemagne, que les leoteurs de la N. R. F. auront pu lire dans notre numéro ~
novembre rencontrèrent un assentiment qui me montra que JC
n'avais pas inutilement parlé 1 • A l'appui de ce que j'avançais,
je citais les opinions du Français Thi baudet et de l' Allemaad
Curtius, mais ne parlais qu'en mon nom propre, et ne préteD·
r. Voir page 125 .

~

dais engager ni la Franc~ certes, ni tel parti, ni même la N. R, F.
C-ependant Monsieur J., dans laRevueFrançaise, s'indigne: Qui
suil-je ? Mandataire de quel groupe? -et précisément parce que
je ne parlais qu'en mon nom propre, ma voix dit-il, n'a aucune
importance, - de sorte que je ne comprends même pas pourquoi il cherche à la couvrir. Entre temps, et pour plus de commodité il nous annonce que Curtius, lui du moins, « vient de
se convertir au catholicisme » - ce qui est faux.
Massis dans la Revue Universelle, pour mieux combattre Curtius, lui fait dire que le nationalisme français est moribond.
- C'est faux. Curtius dit exactement le contraire.
De tels procédés de discussion, cette falsification de la pensée d'autrui ( cet autrui fût-il un ennemi) discréditent la France
tt aident à l'aveugler ; et cela au moment où il lui importe le
plus d'y voir clair, et d'être considérée. L'heure est très grave.
Cbielques esprits de bonne volonté (il en est, Dieu merci, des
deu1 cl&gt;tés du Rhin) pas trop ignorants de 1a question, tâchent,
sans élever la voix, de discuter avec bonne foi, sans passion.
Comme ils ne sont d'aucun parti, aussitôt contre eux tous les
partis s'élèvent : « Vous n'avez pas qualité pour puler » •
. Que vous cherchi~ à discréditer et à falsifier ma pensée, peu
un porte; si mon ceuvre même ne suffit pas à protester contre le
camouflage, tant pis pour elle ; pissons. Mais quand il s'agit
d'un étranger aux écrits duquel le lecteur ne peut se reporter,
la falsification me paraît beaucoup plus grave. Si je ne citais
œs quelques lignes d'une lettre de Curtius 1 , comment le lecteur français pourrait-il savoir que M. Massis l'a trompé ?
•:C'est une tâche bien ingrate, vous l'avez ér&gt;rouvé vousmtme, de vouloir introduire un peu de bon sens et de bonne
foi dans les relations franco-allemandes ... L'article de Massis
~t d'une incompréhension haineuse et préméditée. Il me fait
dire que le nationalisme français est moribond. Eh I je ne s~is
que trop que c'est le contraire qui est vrai. - J'aurais plaisir à
me rencontrer avec des adversaires honnêtes, et je suis toujours
~t:à apprendre. Mais je ne peux pas entrer en conversation
avec des gens qui au lieu de critiquer, ne savent que dénigrer et

fausser».
1•

La lettre est écrite en français ; je ne traduis

p.'.1S :

je transcris.

�LA NOUVELLE RE\'OE FRAMÇAISI

M. Curtius a également prote:.té contre une grave mésinterprétation de sa pensée, dans l'article que M. Muret consacrait
dans les Dibals à son livre sur Maurice Barrès. Cette prote11&gt;
tion qui parut dans der. journaux allemands n'a été reprodaitt.
que je sache, dans aucun journal français. C'est ainsi que chez
nous les faux jugements s'accréditent. La , . R. F. s'efforcera
toujours de remettre les choses au point, estimant qu'elle sat
ainsi la France mieux qu'en souillant sur les passions.

••

ANDRt ClDI

DÉSOBÉIR, par Hemy Tb,mau. Traduit de l'anglais par
l.io11 Bar_algelle (Rieder).
Léou Bazalgette a traduit Whitman. Louis Fabulet a tradail
Kipling. Avec André Gide et Valery Larbaud, cc sont eux qui
ont le plus fait depuis vingt ans pour répandre chez nous la
connaissance de la littérature anglo-saxonne moderne et cœtemporaine.
Rien de plus justifié que la fière protestation de Fabulet, e1da
des cérémonies de la Sorbonne en l'honneur de Kipling. Ua
fallu la guerre et les crédits de la propagande officielle poar
informer nos maîtres de l'enseignement supé~icur, titulaires de
chaires de langues \'i\'antes, qu'il y avait des hommes vi\'allll
dan les pays qu'ils étaient chargés d'étudier et que leur tkbe
n'était pas uniquement besogne de nécrophore.
Aujourd'hui c'est )'Américain Henry Thoreau (1817-18'2)
dont la leçon nou est proposée. Et ce n'est point par quelqae
professeur spécialiste, c'est encore par Bazalgette et Fabulct
Dùobür, que publie Bazalgette dans la collection des PrOJOI~
Elrn11gtrs Modtmts qu'il dirige, est un recueil d'essais cholSIS
dans toute l'œuvre de Thoreau. Fabulct donnera prochainement aux éditions de la N(luvelk Ret1ue Fra11raise une tnaductioD
de Waldm, le plus important ou,·rage de Thoreau.
Il est donc, avant d'avoir lu ·waldm, assez difficile de juger
tout cc que Thoreau peut apporter de salubre et de tonifidl
soit aux simples lecteurs, soit aux écrivains français. Car è~
cela que nous annonce Bazalgette dans son Introduction.~
on peut s'en faire une idée déjà assez nette en lisant Désobéir, n
se dégage de tous ces es ais une impression de santé intellcc·

)l()Tl!S

tuelle, morale, physique, une impression de courage intellec1ucl, moral et physique qui ferait penser à cc que nous a déjà
apporté Kipling, si le ressort de cette santé et de ce courage,
au lieu d'être national et social, n'était purement individuel.
Individualisme et idéalisme joint , plus que joints, soudés
ensemble, cela représente la résolution d'une antinomie qui
peut nous paraitre irréductible, ou tout au moins la synthèse de
deux formules fort éloignées l'une de l'autre. Si Thoreau s'affirme avec tant d'éclat anti-csclavagistc, s'il défend envers et
contre tous John Brown, condamné à la pendaison pour avoir
tenté de soulever les noirs de Virginie, c'est parce qu'il ressent
penonnellement l'offense faite à sa liberté propre par l't:xistence de l'esclavage. Libertaire, c'est la qualification qui lui
convient le mieux, révolté contre toute~ les contraintes de la
société. Et non pas seulement de la société, mais encore de J.1.
civilisation.
Tout cc qui n'est pas dans Di.soblir rébellion contre les injustices sociales et le pharisaisme, est un acte d'accusation contre
les aises inutiles, les complications de la vie civilisée, un
hymne à la vie naturelle, à la vie dans les bois, à la façon
joyeuse des oiseaux et des fleurs.
Littérairement, il y a dans la façon carrée dont Thoreau
attaque ses dissertations, dans sou lyrisme dru et familier quelque chose d'attirant. Est-ce très différent de cc que nous enseignait Whitman ? Il ne le semble pas : mais comme Thon.:au
écrit en prose, et non en vers, il a de articulations dans la
phrase, un rythme dans la diction qui lui sont propres et dont
il n'y a pas d'exemple dans notre littérature.
Intellectuellement et moralement, il me ,emble difficile que
Thoreau puisse exercer une grande influence. Traduit avant la
guerre, il aurait pu n'en être pas de même. Mais après cinq ans
de tranchées et de vie dans les bois, cc n'est pas le bonheur par
la suppression de la civilisation que cherche l'homme occidental, mais par un aménagement plus rationnel et plus équitable
de. la civilisation. Quand on n'est pas content du régime,
au1ourd'hui, on ne dcYient pa anarchiste, mais communiste.
On ne cherche pas i s'évadc-r de la contrainte sociak, mais à en
modifier les conditions, sans la relàch~r, bien au contraire, en
l'accentua 111.
16

�LA .·ou\"ELLE REVUE FRA ÇAISI

il y a en outre dans Tbore:i.u un côté Kantien et un côté
{é,ah-Raymond Duncan qui le revêt d'un léger, très léger
ridicule à nos yeux et compromettra peut-être s:i fortune en
France.
Mais attendons Walde11.

•• •

BE JAl&gt;IIN CRÉIIIIEUX

VERLAlNE, par Harold Nic&lt;Jlson (Constable).
icolson vient de faire paraître en anglais ao
travail important sur Verlaine. Fils d'un grand diplomate bri•
tannique fidèle ami de la France, lui-même une des jeunes
gloires du Foteign Office et de la Société des. arions, M. Harold
Nicolson n'a pas cru impossible, à l'encontre de ce qui se voit
trop souvent, de concilier l'intellectu:ilisme et la francophilie ; nous lui en sommes très reconnaissants. Tout en
traitant son sujet a ec application et modestie, l'auteur laisse
percer une personnalité très attachante, une sensibilité intel•
ligeute, fine, ironique non sans dandysme, et une connaissance
fol't approfondie de notre littérature et de nos modes poétiques.
M. Nicolson étudie Verlaine avec beaucoup de patienct et
une certaine sympathie. Il a réussi à contrôler ses réflexes britanniques devant un personnage d'une aussi incroyable fémi•
nité: Il nous explique, ce qui n'est pas inexact, que Verlaine
Cit un peu oublié dans un siècle où la nuance passe un mauvais
quart d'heure. Mais voit-il aussi juste en écrivant que Verlaine
est uo. libérateur du vers français? ous en doutons. Dix lipes
de Rimbaud ont plus fait l cet égard que toute l'œuvre de
Lélian. M. icolson n'aime pas Sagesse. Pour lui, les Français
n'ont pas la veine mystique. La conversion de Verlaine est
trop rapide (too burritd). Que dia de celle de S1 Paul, que les
Anglais admirent tant?
Je ne querellerai M. Nicolsoo que lorsqu'après avoir cons~
l'importance de l'élément étrmger dans les écoles poétiques
françaises de la fin du xn-e siècle, il conclut que Verllline étant do
Ardennes, comme d'ailleurs Rimbaud, n'est guère français; pa
plus que René Ghil, belge, G. Kahn, juif, Laforgue né à Mao·
tevi.deo, Corbière et Villiers, bretons et Mallarmé, de Sens 1
Savoir à ce point sa géographie, c'est ne plus 12 savoir. A
M. Harold

11

IIOTES

ce titre, Kipling et Shaw ne sont pas des écrivains anglais, et
M. Nicolson lui-même, qui est né en Perse ... Et quoi qu'en
diie l'auteur, nous n'avons pas laissé à Arthur Symons le soin
de nous révéler Vcrlaiae.
Nous pardonnerons à M. icolson car il est taquin, un peu
superficiel, plein d'esprit, en somme l'un des nôtres. Je veux
traduire cette amusante page de critique du caractère français,
par laquelle s'ouvre le dernier chapitre de son livre :
« De toutes les races civilisées, L1 mec française est peut-être la plus
douée, de mmie qu'elle en est certainement la plus charnnm e. Mais
les Français ont un défaut capita1: ils n'ont pas le sens de l'infini. lis
possèdent en \·érité toutes les qualités de l'àme et de l'intdl.igence,
mais de façon si vive, si consciente, si p ~ qu'il ne leur reste plus
aucune marge pour se déployer. Pas de gradation. Aussi voit-on le
Français avoir du patriotisme mais pas d'esprit public; de L, perspicaci~ mais pas de larges vues ; de l'esprit mais pas d'humour ; de la
personnalité mais pas d'individualisme ; de la discipline mais pas
d'ordre ... li n'a pas cene intuition joyeuse et gaffeuse des Anglais ...
Dans les questions pratiques et objectives, comme la guerre européenne, cette adaptabilité particulière du génie fraoÇlis joue admirablement. Quand il s'agit de questions subjectives, comme la littéraltlre
ou la politique, les Français ont des tendances à la conveotion et aux
,11es courtes... Le génie français s'élèçe alors comme un glacier, arrogant, lucide et froid. L'esprit frnnçais est architectural, méfiant, circonspect, équilibré, absorbé par des soucis de proportions, de stabilité
et du sens de l'article qu'il tient en main. Il répudie !'improvisé. Il
vtut, non seulement sa,•oir où va le créateur mais être bien sOr que le
créateur est lui-même conscient de ses propres tendances... De tout
ceci nait cette rigide discipline sous l'empire de laquelle la littérarure
frani;:iise prospère et se multiplie ... »

Il fallait citer cette page d'an:ùyse brillante et un peu rèche
~ui est bien dans la manière de M. icolson, avant de lui
tendre les mains, comme foot les Français.

•

PAUL 1101.lA D

••
LE FILS DE LA SERVANTE, par Auguste Strindberg,
traduit par M. Camille Pollak (Leroux).
Jamais deux sans trois. Après Ma Vie d'Enfant de Gorki et
Ainsi va Joute chair de Butler, après une enfance russe et une

�244

.,'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

enfance anglaise, voici une enfance suédoise, celle de Strindberg. M. Lucien Maury a eu en effet l'heureuse idée de publier
dans la Bibliotheqr,e Sca11diuave qu'il dirige les six volumes
autobiographiques épars dans l'œuvre de Strindberg, qui en
compte plus de cent. Le premier : Le Fils de la Servante, vient
de paraître.
On ne résiste pas à l'élan de cette confession, malgré toutes
les entorses à la vérité qu'on y devine. C'est que ces déformations, ces exagérations perpétuelles font partie de la sincérité de
Strindberg. Son livre est un réquisitoire et un plaidoyer, l'un et
l'autre également ardents. Réquisitoire contre la famille, contre
la société bourgeoise ; plaidoyer en faveur des droits de l'enfant. Il y a toute une part de l'intérêt du livre que le lecteur
étranger perçoit difficilement : celle qui a trait à la Suède, au
régime scolaire, moral ou politique suédois.
Mais il reste de quoi captiver et émouvoir, des analyses de
sentiments enfantins d'une acuité extraordinaire et un art sobre
et puissant de conteur qui font pardonner les dissertations d'ordre moral et social dont le jaillissement du récit est parfois
ralenti.
Et surtout il y a, se dressant en chair et en âme, le déconcer•
tant, antipathique et attirant Strindberg.
BENJAMIN CREM.IEUX

LE CAMÉLÉON, par Johan Bojer (Calmann-Lévy).
Un des traits qui dominent chez M. Johan Bojer et l'opposent assez nettement à la plupart des romanciers français, c'est
le souci de traiter le paysage comme une force agissante, non
comme un simple décor, et de montrer l'homme subissant les
influences de la nature autant ou plus que de la société. Le
même trait se retrouve chez maint écrivain scandinave ; nulle
part il n'apparaît mieux que dans le Pat1 de Knut Hamsun.
Mais c'est là qu'on en voit l'excès : les passions ne semblent
plus que des reflets du paysage, et la passivité de l'âme ~e
révèle jusqu'en ses sursauts d'énergie. Dès que ce parti pris
n'est plus justifié par le choix même du sujet, il entraîne cette
pauvreté de psychologie qui choque dans Victoria. Une

NOTES

2 45

réflexion plus ferme, une plus large culture, des relations
amicales avec l'esprit latin, ont rendu M. Bojer autrement
capable de suivre la courbe d'un vrai caractère. Dans la
Gra11de Faim, l'importance accordée aux circonstances extérieures, les vides immenses qui divisent l'action, le refus d'une
logique étrangère au réel, ne nuisent point à cette logique plus
profonde qui saisit une loi de constance sous les variations de
l'être intérieur. Notez pourtant que la conclusion - où le
sens de la vie se découvre à la clarté d'un pardon surhumain répond sans doute à un dessein préconçu d'apostolat. Pour
l'amener, l'auteur a dô. forcer les événements, mais non fausser
son personnage : on comprend que celui-ci, dans la ruine de
ses forces, finisse précisément ainsi, bien qu'en d'autres conjonctures il pôt finir autrement.
L'histoire d'Andréas Berget est assurément plus simple ;
l'intérêt en est d'étaler, dans le grossissement d'un cas morbide, un bon nombre de motifs présents en chacun de nous.
Le Caméléon, ce garçon menteur qui devient escroc de haute
volée, c'est le faible cher ·bant sa force dans la ruse ; mais
c'est en même temps l'acteur heureux d'imiter les gestes, le
poète heureux d'imiter les âmes, l'imaginatif accueillant aux
rêves -, et tout homme enfin, qui voudrait être plusieurs
hommes et mener plusieurs vies. En l'absence de tous motifs
qui lui opposeraient leur frein, le bovarysme peut ainsi s'exaspérer en manie . L'écueil du sujet réside en ceci que, le thème
une fois donné, chaque lecteur peut de lui-même inventer les
,•ariations. Avec trop d'aventures, ou trop peu, nous aurions là
soit un récit qui se répète, soit un schème tout sec, un dessin
sans couleur. Le goût de M. Bojer se reconnaît au choix, au
rythme et à la gradation des faits ; il nous donne, à ce qu'il
me semble, tout le nécessaire et rien de plus. Il fallait le chapitre d'amour pour montrer le trompeur pris à son piège et
s'éveillant, par un peu de douleur, à la sincérité. Il fallait le
chapitre final de la prison pour montrer la vocation plus forte
que toutes les épreuves, le démon intérieur triomphant dans la
lolie au seuil même de la mort.
MICHEL ARNAULD

•* •

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISS

QUATORZE DÉCEMBRE, par Dmitri Mtrejkowsky,
traduit par Michel de Gra11Jo11t (Bossard).
Deux hommes semblent co xister en Dmitri 1érejkowsky:
l'artiste intuitif, le créateur et le théoricien dogm-:itique, le raisonneur. C'est l'impression que produisent tous ses romans, à
commencer par Julien l'Apostal, le premier, pour finir par
Quatcrtt Déumbrc dont la traduction française vient de
paraitre. Ces deux hommes s'oppo nt et se combattent; et c'ett
tant6' l'un, tantôt l'autre qui triomphe. Quand l'artiste réuS$ità
se débarrasser du contrôle tatHlon et de l'emprise du théoricien
et parvient à lui imposer sa libre fantaisie, Mérejko, ky noua
donne alors d'excellente pages, pleines de grâce, de nature~
écrites dans une langue alerte, expressive. Mais cc ne sont,
hélas I que des pages, pa m~me des chapitres, car le plus souvent c'c ·t le tMoricien raisonneur qui domine : son action desséchante se manifeste non seulement dans le plan g~néral de
l'œune, da..ns le de in des caractères, mais jusque dans les de.criptions et les plus infimes détails.
Quatortt .Déumbre marque sous ce rappon l:a. complète
défaite de l'artiste ( défaite non irrém~diable, espérons-le), quine
réussit à faire entendre sa voix que trois on quatre fois au cours
de ce roman de quatre cents pages. euJ résonne le reste da
temps le verbe autoritaire et coupant du théoricien religiem et
social, qui dirige les mouvements, les paroles, les pensées de
ses personnages, tel un c.iporal son escouade. Le début du ro!Dd
produit une excellente impression et autorise les plus raditm
espoirs : l'éveil de l'amour entre le prince Galitzine. et Marit
Tolytcheva qui deviendra plus tard sa femme, leur voyage CIi
diligence; le portrait de la jeune fille, bien qu'un peu appuyé(on
saisit trop facilement l'intention symbolique de l'auteur), tour
cela est du bon M~rejkowsky. Mais le plaisir est de courte dur&amp;,
le rideau est rapidement tiré, et pour longtemps. Pas un eue
't'Îvant p:a..rmi tous ces per onnage : révolutionnaires d ~
bristes, générawr, courtisans; tous, et Nicolas I hii-méme •
sont que des marionnettes dont on distingue facilement les
ficelles, et l'armature. Dmitri Mérejkowsky veut être son propre
commentateur ; il craint de laisser un doute quelconque au
lecteur ; il ne veut lui permettre aucune initiative, aucune

JIOTES

2 47

liberté: il répète, il ouligne, il appui , il insiste ( cette insi
tance de mauvais goùt gâte la scène du supplice qui aurait pu
ffi~ ad~irahle), tante~ si bi~n que le I cteur qui ne veut pas
qu on lui miche et qn on lui triture sa nourriture, finalement
se rebiffe et refu e en bloc les pcrso11oag s et les idée de
l'auteur - idées d'ailleurs généralement élémentair , stérile,
et qui ne prêtent qu'à d s dé\·eloppemenb d'une monotonie

désespérante.
On connait la méthode d lérejkowsky ou plutôt a vision
simpliste qui ne:sa.isit les choses qu sous l'a&amp;p ct d b Jualité
et d~ l'oppo. i1jon d~ cootrairi.: . _n fut un temp où il n'appli-

qua1t ce schème qu avec un certain tact, une c~rtaine prudence •
~is il n'en _est plus I maitre aujourd'hui : a ·ec la régularité
d1lne machine sa pensée chématique brise, écrase et broie la
vivante réalité.
La traduction françai5e est agréable :i lire et correcte, à part
quelques erreurs insignifi:lntes.
B. 0.E SCHLŒZER

CO. TES ET LÉGE1 TDES DU BOUDDHISME CHINOIS, par Edouard Chavannes. Préface et vocabulaire de
Sylt•ai,i Lft'i, avec bois dessinés et gravés par Andrée Kar-

FABLES CHINOISES DU III• AU
VIII• SIÈCLE DE I tOTRE ÈRE, ,·ersîfiées par Mm Ed.

ptlh (Bossard). -

Cha1.·a1111es (Bossa rd).
Ces Co11tes et ces Faliles puisés dans le Bouddhisme chinois,

9?Bt extraits des Cinq ce11t.s Coniei d Apologues' traduits par le maitre
s1 profondément regretté de la sinologie. D'achat facile et bon
marché, quoique d'édition élégante, ils feront connaitre hors
du cercle étroit des spécialistes la contribution capitale apportée
à l'étude du folk-lore universel par Ed. Chavannes, en retrouvant
dans le canon bouddhique chinois de vieux apologues hindous,
convertis en récits édifiants et mis de la sone au ~ervice d'une rel igion particulière. Pour chacun d'entre eux, une " table de cont.

L:roux, éditeur.

�Li\ NOUVELL~ REVUE PRANÇAISI

cord:mce II précise fort à propos la version du même récit ou sa
transposition chez Esope, chez Phèdre, dans )es Mille et mu
.'V11ils, chez La Fontaine. En relisant ainsi, affublés d'une certaine couleur locale, empreints d'une ambiance, d'une sentimentalité particulières, des apologues qui nous sont familiers,
nous ne pouvons que nous initier par une voie prompte et sûre
à la pensée indienne, qui, si elle n'a point créé de toutes pièces
ces récits, les a toutefois présentés à sa propre image dans tant
d'œuvres auxquelles elle s'est complu: la B~batkalbâ et le Pa1icala11tra brahmaniques, les Anufnnas et les Jâtakas bouddhiques,
sans compter les P1mi~1as sectaires et les fables jainas de Pùr1_1abhadra. N'est-ce pas déjà, en effet, à l'utilisation qu'il a faite
de ces apologues, que le Bouddhisme fut redevable de sa rapide
propagation à travers l'Asie, notamment dans cette Chine qui
nous a si fidèlement conservé, traduits dans sa langue en Jcs
circonstances et à des dates dont la précision importe si fon à
l'histoire, ces traits d'une sagesse vraiment collective et d'autant
plus humaine, composée à la fois d'humour et de naïveté ?
Madame Chavannes et l'Association Française des Amis de
l'Orient rendent, par cette double publication, non seulement
hommage à une illustre mémoire, mais sen•ice à l'histoire
comparée des ci\•ilisations.
P. MASSO~·OUIISEL

LE COURRIER DES MUSES.
L'ironie permet de souffrir en public. Les soirs de pluie, les
soirs de tristesse, des cafés toujours pleins de gloire entr'ouvrent doucement leurs portes. Les amis sont assis autour d'un
guéridon de stuc. Des mots s'envolent dans la fumée des
cigares.
- Prométhée, s'il vous plaît, donnez-moi un peu de feu du
ciel...
Le beau temps n'est plus des cafés littéraires. Aujourd'hui,
quand les poètes vont au café, ils laissent leur lyre au vestiaire,
pour ne pas se faire remarquer, et n'écrivent plus à l'encre verte
de l'absiutbe qu'imitent mal des liqueurs de consolation. Apallon s'est noyé dans les miroirs infidèles où les filles du Parna5$C

NOTES

cher,hent en vain leur reflet. fonsieur Prud'homme dirait
volontiers : Tous les arts soul sœurs I La poésie, la peinture dont
le culte a remplacé le culte de la poésie, dans les cafés de Montparnasse. Les couleurs sont des folles. Elles viennent d'envahir
« La Rotonde » qui, secouant enfin son nuage de plàtre et
fardée à blanc, fait un aimable accueil aux passants du boulevard. Là, récemment, eut lieu le Vernissage d'une exposition
picturale « des meilleures œuvres de l'époque ». Trois cents
personnes de « toutes les élites » comme disait, je crois, Paul
Adam, se sont rencontrées dans les salons éclatants. On a
chanté, Jansé, parait-il, on s'en est donné à cœur-joic, à cœurtristessc. Ab I que
La blancht dème Raiso11
Som/Ire da11s les flots dri dx,111pagne .••

Offert par la maison, ce champagne où des ennemis intimes
ont noyé de vieilles rancunes, puis se sont embrassés - charmant tableau vivaut auprès des natures mortes. La peinture
adoucit les mœurs.
On peut craindre la contagion. Les couleurs ne sont pas
toujours sans danger et Montparnasse est menacé par la maladie
de l'arc-en-ciel. La nature morte devient une seconde nature
et nulle part on ne peut entrer sans entendre parler d'esthétique.
Et que de temples ! o: La Rotonde •, le « Parnasse 11, le« Petit
Sapolitain », le « Caméléon», joli nom pour un café d'artistes
où l'on organise de petites soirées littéraires bien gentilles !
Où allons-nous ? La Closerie des Lilas est triste et défleurie.
Je ne sais pourquoi j'y étais l'autre jour, avec un ami. Un joli
papillon réclame vint se poser devant lui, sur la table: « Votre
nom est cité dans cet ouvrage. •
Quelle touchante attention I Et songez que le papillon sortait d'une enveloppe doublée d'un bulletin de souscription. Je
connais de belles ruses d'éditeur. Dans les vitrines, des volumes.
reposent qui portent de charmantes ceintures de couleur tendre.
Les bandes de librairie, il y a une collection à faire I L'une
insinue:
Des milliers de jeunes femmes portent aujourd'hui des lunettes.

�250

LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇA~E

Cela tient surtout aux publications mal fabriquees qu'elles lisent,
etc. etc ... Prenez mon ours.
L'autre affirme, en gros caractères ;

PRIX DU ROMA
puis, plus bas, discrètement : 5. 7 5 ou 6. 50.
Où faut-il se réfugier ? Le café des Deux-Magots garde un
aspect agréable malgré ses récentes transformations, ses lambris
dorés, ses glaces brillantes. D'ailleurs Montparnasse n'est pas le
seul pays des Muses, Montmartre non plus et le soir, dans un
grand bar du quartier de l'Opéra se réunissent quelquefois les
sept memb1es d'un comité d'organisation ùU Congrès l11ftn111-

iional pour la détermination des directives et la défense de l'espril
moderne.
Le Congrès tiendra ses séances à Paris, en mars. Le prix
d'e ..1trée sera basé sur l'égalité des changes, un franc valant un
mark, une couronne un shelling. L'un des sept m'a dit que
le but du Congrès serait de renseigner le monde entier sur
les mouvements perpétuels de la pensée. L'Irlande enverrait
des délégués, Lénine un représentant, Freud viendrait luimême. Il sera.it question de créer un ministère de l'Esprit.
... Et dans Paris, il y a encore quelques cafés obscurs où j'ai
rencontré parfois cette ombre inquiète à qui je murmurais :

Je t'apporte ce soir 11W1t cœu,· u11 peu fané,
"Muse, il est tard, Paris sommeille sous la plme;
Dep11is longtemps, be/as ! la terre a 111al tourné,
Allo,zs-11ous en hors de ce numdt où l'on s't1111uit .•.
GEORGES GAl!OllY

LES REVUES
A PROPOS D'A DRÉ GlDE
M. François Mauriac répond dans L'UNIVERSITÉ DE PARIS l
l'article sur André Gide de M. Henri Massis, qu'a publié LA
REvuE UNIVERSELLE, du 15 novembre :
Une pratique plus ancienne du catholicisme ce vous aurait-elle pré·
servé, Massis, d'appiiquer à un chrétien - fût-il Gide - l'tpitbëte

LES REVUES

,

de « démoniaque " ? Gide n'est peut-être pas si ennemi de Dieu qu'il
,ous plait à dire. Sans doute Claudel, Jammes, bons chiens bergers,

grondent et tournent autour de cette brebis perdue, qui pousse le goût
de la conversion jusqu'à. se convertir chaque jour à une vérité cWférente. Efforçons-nous pourtant de comprendre, chez Gide, un cas de
sincérité terrible : nulle trace en lui de cc que Stendhal appelle injustement hypocrisie et qu'il dénonce chez les hommes du XV1• siècle.
C'est vrai que le choix d'une doctrine nous oblige, dans les instants
où des forces en nous la renient, à continuer de la professer des lèvres,
iusqu'au retour de la Grâce. Gide est l'homme qui ne se rêsigneraitpas
à incliner, fût-ce une minute, l'automate.
Quelle louange dans ce reproche que vous lui faites de n'avoir voulu
aprimer que sa jeunesse u •.. sans souci d'exprimer rien d'autre et ne
50Uhaitant que de l'exprimer mieux... » ! A ce goût de la perfection, à
ce scrupule, accordons une valeur même morale. Un livre de Gide
DOUS est une leçon de mesure, de renoncement, - renoncement formel mais qui intéresse aussi le cœur. Apprer:.ons de lui le refus des
succès faciles et cette dignité de l'écrivain qui est, Massis, une éminente vertu. le mepris de la gloire viagère, lequel de nos ainês nous
l'enseigna ?
Il ne signifie rien de dire que Gide ne choisit pas. ll choisit de penser, mais la pensée est action; il choisit de « goûter »1 mais le goût
est actif. Un Gide sert d'autant mieux qu'ii oc prémédite pas de servir;
il sert la Frmce en écrivant le français mieux que personne a1.1 monde;
asservie à une fin morale, sa langue serait peut-être moins pure ; cet
art exquis vaut par son désintéressement ; en tout cas, utilisé, il serait
awre; il ne s'agit pas de l'ériger en exemple: à chacun sa mission, et
je vous accorde qu'il ne fa...J.rait pas beaucoup de Gide dans les lettres...
mais je ne crois pas à ce péril...
Ce que vous appelez « l'antagonisme de l'esthétique et de la morale»
donne à l'œm·re de Gide sa valeur hunu.ine. Les créa:eurs catholiques
reconnaissent ici le grand débat qui les déchire Qes créateurs, je ne dis
pas ; les critiques) ; si, convertis, il nous est doonè de le clore enfin,
ce débat, devrons-nous insulter nos maitres et nos camarades moins
heureux ? Hors le catholicisme, l'attitude de Gide n'offre rien qui choque la raison : son désordre intérieur devient la matière de son art,
sans doute, mais c'est là le plus noble usage que l'homme sans Dieu
puisse faire de sa misère.
Dénonçant le go0t dt Gide pour les « natures félines », pour les
êtres primitifs et sauvages, vous obtenez, MaS!&gt;is, un facile effet de cour
d'assises. Pourquoi omettre de rnppeler que ce go0t est commun à
tous les artistes ? Il eitplique en partie l' œu -..re de Stendhal et celle de
Mérimée (pour citer des noms que votre chapelle honore). L'un en

�252

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Italie, l'autre en Espagne et en Corse n'ont rien fait que chercher des
Lafcadios - des êtres se faisant à eux-mêmes leur loi. Voulez-vous
toute ma pensée ? li ne m'a jamais paro, si l'on n'est pas catholique,
qu'on puisse aimer le peuple d'une autre maniére.
Une pratique plus ancienne du cathol.icisme vous aurait révélé le
secret de Gide. Il dut être de ces enfants dont on cüt dans nos familles
chrétiennes : il a la vocation. Car cet homme si ondoyant fut toujours
la proie d'une fixe passion : agir sur les jeunes cœurs. A cc signe
reconnaissons l'homme prédestiné à l'apostolat. Mais, né hors du bercail, que ferait-il de ce redoutable don ? Il joue, il s'en divertit. Ce d~n
lui devient une « fin en soi ». N'empêche que son œuvre rend témoignage. Elle ne nous révéle que des joies déçues, des soifs irritées, des
expériences vaines, et ce silence de Narcisse vieilli, penché sur sa fontaine et détournant soudain des yeux pleins de larmes. Parce qu'il
irrite notre soif, Gide nous fait souvenir de l'eau du puits de Jacob.
Multiple, Gide se délivre dans ses ouvrages. Ce sont, non des d_iscipl~
vivants, comme vous l'en accusez, mais le.~ fils de son géme qu 11
charge d'accomplir les gestes dangereux ou défendus. Lafcadio peut
sans doute faire du mal ; il peut faire du bien aussi, car tout poison
est un remède ; il guérit ou tue selon la dose, et selon le tempérameo~
qui le reçoit. Quel écrivain se vanterait de ne troubler personne ? Qw
sait si certains « jugements » ne dégoûteront pas à jamais certains
esprits du catholicisme ? Soyons humbles, Massis 1
Tout homme qui nous éclaire sur nous-mêmes prépare en nous les
voies de la Grâce. La mission de Gide est- de jeter des torches dans DOS
abîmes, de collaborer à notre examen de conscience. Ne le suivons pas
au delà : lui-même nous supplie de ne pas le suivre et de nous prémunir contre tous les maitres qui ne sont pas le Maître. Gide démoniaque 1
Ah I moins sans doute que tel ou tel écrivain bien pensant qui exploite
avec méthode l'immense troupeau de lecteurs et sunout de lectrices
" dirigées», - et pas plus que Socrate, accusé de corrompre la !euoesse parce qu'elle apprenait de lui à se connaitre. li me souv1eot
d'avoir entendu Gide défendre le Christ contre Valéry, avec une
étrange passion : attendons le jugement de Dieu.

*

* *
LES RELATIONS INTELLECTUELLES
FRANCO-ALLEMANDES
A l'article d'André Gide sur la Reprise des relations intellet·
tuelles avec l'Allemmme, que nous avons publié ici même, c'est
M. Paul Souday, q~i, dans PAR1s-MI01 du 4 novembre, a fait, le

LES REVUES

premier, écho. Des considérations fort intéressantes qu'il alléguait pour fortifier la thèse d'André Gide, nous nous permettons
de détacher ce qui suit :
Proscrire un grand écrivain, un grand penseur, ou plus généralement, une grande littérature pour des raisons de nationalité, c'est vouloir s'appauvrir et s'anémier l'esprit. Se replier étroitement sur soiméme, fermer ses fenêtres aux souffles du dehors, vivre dans cette
atmosphère de chambre de malade, c'est pour un peuple, si bien doué
soit-il, se condamner à une décadence plus ou moins rapide, mais inévitable. La France ne l'a jamais fait, pas mtme à l'àge classique et
sous Louis XIV. Le nationalisme est une sottise moderne, née en
Allemagne, et qui aurait bien dû y rester.
Et plus loin :
C'est un danger pour la civilisation française que la campagne conGœthe, Kant, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, Wagner, contre la
laague, la philosophie et la musique allemandes, qui ont utilement
contribué à la formation de beaucoup de nos artistes et de oos écrivains. Bien entendu, il ne faut jamais accepter naïvement et sans contrôle tous les produits d'importation. L'esprit critique garde ses droits.
Mais la xénophobie intellectuelle est une variété de la manie du suicide.
tre

Un peu plus tard, M. Fortunat Strowski s'étant prononcé
dans la RENAISSANCE du 12 novembre contre tout commerce
intellectuel avec es Allemands, M. Paul Souday est revenu courageusement à la charge dans PA1us-Mm1 et a défendu de nouveau en termes excellents la cause du bon sens :
Même si l'Allemagne avait des accès de nationalisme intellectuel,
plus excusables du reste chez les vaincus que chez les \·ainqueurs,
nous devrions marquer le coup, mais ce ne serait pas une raison pour
imiter cette sottise. C'est au surplus en l'imitant que uous ferions son
jeu. Pour jouer une bonne partie de nationalisme, il faut être deux.
Chaque nationalisme s'entraîne et s'excite au contact de l'autre. Asi-

nus asin11m Jricat.
(On peut même dire : a besoin de l'autre pour s'exciter et
lui est reconnaissant de toutes ses manifestations. Voir l'article
de M. René Johannet sur Curtius et Klemperer dans la Revue
Universelle du 1er décembre.)

Ce qui g~nera et déconcertera le plus les chauvins allemands, ce sera
que nous restions bons européens et imperturbablement attachés à la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

haute culture uoiverse11c. Tant pis pour l'Allemagne si elle ùent à s'et1
séparer !
*
* *
Nous ne croyons pas que ce soit sa tendance profonde ni
que « la conversion vers l'Est }) que, d'après Curtius, 1a1eunesse
allemande est en train d'opérer, entraîne une désaffection définitive des valeurs occidentales, et notamment françaises.
Cependant il est un fait très important sur lequel Pierre
Mille, toujours à propos de l'article d'André Gide, a fort justement attiré l'attention dans la ÛÉPê:CHE DE TOULOUSE du
17 novembre,et qu'on ne saurait négliger sans simplifier arbitrairement la question si complexe des rapports intellectuels
franco-allemands. Voici ce fait ex.posé par Pierre Mille luimême:
C'est, comme le dit M. Curtius, en Russie et en Extrême-Orient,
que l'Allemagne va chercher une influence fécondatrice ... Mai~ je me
persuade que ce phénomène a une cause plus profonde [que le dépit
de la défaite et l'au.ir.i.oce pour le bolchévisme]. Et c'est que, dans son
essence, }'Allemand est romantique, ne peut être que romantique,
tandis que, malgré des œuvres magnifiques, le romantisme n'a jamais
touché les Français que superficiellement, et que nous sommes déjà en
pleine réaction contre lui. n a donné chez nous tout ce qu'il poonit
donner, il s'est épuisé, et maintenant nous cherchans autre chose.
, En peinture, en sculpture, à travers les divagations des jeunes éœlel,
nous recherchons « Je style », et nous passons par une période d'iDWlectualisme qui se traduit par une tendance, pour l'instant excessive, à
l'idéographie : l'artiste cherche à faire comprendre, au lieu de faire
sentir. En littérature, même intellectualisme ; et la cérébralité rem·
place la sensualité. On n'en est encore qu'aux tâtonnements ; on com·
mence seulement de créer le vocabulaire adéquat :i. ce nouveau P
d'expression littéraire, qui n'est pas classique, est beaucoup plus co~plexe que l'ancien cartésianisme des dix-septième et dix-huitième sitcles, mais se rapproche pourtant davantage du classicisme que dn
romantisme. Il faut suivre attentivement les essais des nouveaux V'tll1IS
qui essuient les plâtres, comme jadis les M.illevoye et les ChêiJedolU
essuyèrent les plâtres pour les grands romantiques, et disparurent, El
l'on comprend qu'ils se réclament de Baudelaire qui, en ce ~os, f1II
leur précurseur. Avant tout, et quel que soit leur talent parfois exceptionnel, leur principal mérite e~, de fabriquer 1'outil indispen_sable à 'li
génération foture. Mais qu'est-ce que l'Allemagne peut faire de al
outil? Il DC lui convient pas, et elle s'en rend compte.

255

tl!.5 REVUES

Voilà, je pense, l'ei,.:p)ication du fait évident que constate M. Curtius.
Quelque effort que des esprits généreux et justes « fassent pour rétablir les ponts et les voies de communication » entre les peuples, nous
sommes à un moment où chaque culture nationale se mmasse, poor
ainsi dire, sur elle-même, se cherche et se concentre. La culture frnnçiise se découvre psychologique et cérébrale. L'Allemagne sent qu'elle
est métaphysique et intimement romantique. Elle regarde alors vers
l'Extr~me-0rient, vers l'Inde, qui avait déjà inspiré Schopenhauer.
Cela est naturel et inévitable. D'ailleurs, pour la paix future du r:ionde,
elle et.it pu plus mal choisir : sauf au Japon, les civilisations, les philosophies, les littératures d'I~trêroe-0rient ne sont point nationalistes.

En tous cas, même si les deux cultures française et allemande devaient aller désormais en divergeant, il n'y aurait là
qu'une raison de plus pour elles de se connaître et de s'étudier,
s'il est vrai qu'on ne prend jamais une consci'!nce profondede soi-même que par réaction contre un antagoniste.

•

* *
L'ÉCOLE DES HAUTES-ÉTUDES
La linguistique et la philologie étaient, vers le milieu du
xix• siède, des sciences allemandes: la littérature persane était
enseignée à Paris par un Allemand, Mohl ; l'assyriologie par
0ppert, la philologie grecque par Weil; pour préparer une
édition du Thesaurus d'Henri Estienne, l'on faisait venir Hase
d'Allemagne. C'est à l'Ecole des Hautes-Etudes et à ses premiers
maitres, Monod, Bréal, Gaston Paris, de Rougé, formés à
l'école des savants allemands, que la philologie française doit
son existence et son rayonnement.
M. Meillet écrit dans la REYUE DE FRANCE ( I 5 Janvier), i
l'occasion du cinquantenaire de cette Ecole :
C'est un de ses maitres, G. Maspéro, qui a été durant plus de
quarante ans le chef de l'égyptologie en France et en Egypte ; c'est un
de ses maitres qui a découvert et publié le code célèbre d'Hammourabi; c'est un de ses maitres, James Darmesteter, qui a renouvelé la
philologie de !'Avesta, et ce sont des hommes formés à l'Ècole des
Hautes-Etudes qui, en organisant !'École d'Extrême-0rie::nt, ont donné
à la France une place éminente dans l'étude de l'Asie. Une œuvre
d'importance nationak, comme l'.d.tlas ling11istiq11e de la France, est due
tout entière à l'Êcole des Hautes-Études.

�256

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Et pourtant ces grands ouvrages et les 228 volumes. de la Bibliotlxqa
qu'elle a publiés sont le moindre de ses titres de gloll'~- Plus encort
que de ses publications, elle est fière des élèves qu elle a fo~&amp;.
Quelques jeunes gens, à peine rétribués, enseignant dans de vieilles
salles qui servaient de magasins à la Bibliothèque de la Sorbonne, ODt
renouvelé tout l'enseignement des lettres en France.

LE TRlPTYQ_UE DE M. ABEL HERMANT

***

ÉCOLE DU VIEUX-COLOMBIER
Six causeries d'André GrnE sur DOSTOIEVSKY
Tous les samedis à 16 h. 30 à partir du samedi 18 février.
Samedis 18 et 2 5 février ; samedis 4, 1 1, 18 et 2 5 mars.
Les six causeries auront lieu au Vieux-Colombier même dans
]a bibliothèque des comédiens.
La bibliothèque ne pouvant contenir que 70 personnes, la
places ne sont mises eu vente qu'à l'abonne°:1ent.
.
Les souscriptions (50 francs pour les six causeries) s~nl
reçues dès maintenant au Secrétariat du Vieux-Colombier
(:u, rue du Vieux-Colombier, Paris, 6•).

*

* *
RÉCENTES PUBLICATIONS ALLEMANDES
GERHART HAUPTMANN :

A1111a. Lândlicbts Liebesgedicbt in 24 Gnb-

jttl (Berlin. S. Fischer).
HERMANN HESSE : Ausgewàblte

.

.

Gedidite (Berhn. S. Fischer).
QTfo FLAKE : D,u klei11e Logbucb (Berlin. S. Fischer).
rl'
JACOB WASSERMANN : Mein Weg als Deutscher und Jude (Be Ill,

S. Fischer).

-'

Rede 1111d A11turort. Gesammelte Ablia11dlu71gtn ~
klei11e Aufsiitz.e (Berlin. S. Fischer).
LINIŒ PooT : Der Deutsche Maske11ball (Berlin. S. Fischer).
KASIMIR EoscHMIDT : Fra11en (Berlin. Paul Cassirer).
MARTIN BUBER : Der grosse Margid, 1111d seine Na~ifolge (Littcrarische Anstalt Rütteo und Lôniog. Francfort sur le Mam).
Verkimdig11~g. Anthologie ju11ger Ly,.ik, bera11Sgegebm t'011 RuDOLf
THOMAS MANN :

Jù.YSER

(Münich. Roland Verlag). Dr Albert Muodt.

Après l'A11be ardente et la Journée breve, M. Abel Hermant nous donne aujourd'hui le dernier panneau de son
triptyque : le Crépuscule tragique 1 • Son héros, Philippe
Lefebvre, dont l' « aube ardente » se levait aux environs
de 1882, est conduit dans cette dernière œuvre jusqu'à
l'armistice de 1918. Il est donc exactement de cette génération de Français dont le mortalis œvi spatium, du moins en
sa vraie valeur, se sera écoulé d'une guerre à l'autre et il
nous est peint dans cet espace.
Encore qu'il soit loisible de nier qu'on ait voulu faire la
psychologie de cette génération, ou seulement d'une de ses
fractions, quand on n'en a montré le représentant ni devant
le Boulangisme, ni devant le Panamisme, ni devant l'affaire Dreyfus, je doute que M. Abel Hermant se défende
beaucoup de cette prétention. J'en doute d'autant plus
qu'elle serait fort suffisamment justifil:e. Son Philippe
Lefebvre est bien, par certains traits, une fidèle image de
l'intellectuel aisé de cette époque ; et si ses traits nous sont
montrés dans l'âme intime plutôt que dans l'âme sociale,
s'ils baignent dans la pénombre de la vie privée plutôt que
dans le grand jour de la place publique, le portrait n'en
réussit que mieux à ne point faire double emploi avec tel
de ses glorieux précédents et ce qu'il perd peut-être en
grandeur il le gagne en vertu pénétrante.
Ces traits, osons le dire (M. Hermam n'y est pour rien),

LB GÉRANT; GASTON GALLIMARD.

AllBEVlLLE. -

IMPRIMERIE F. PAILLART.

1.

Publi&lt;: par l'Opi11iJ11.
17

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sont de ceux qui rendraient cette génération assez peu sympathique, surtout par contraste avec celle qui l'a sui vie ; ils
sont des formes diverses de son agrippement à la vie, de
sa douleur d'en être dépossédé, de son application à jouir
du moi, de cet individualisme effréné dont la génération
de la Marne et de Verdun semble assez bien exempte.
Voici le sentiment de la brièveté de la jeunesse, de la
foudroyante fugacité de la force et des beaux jours, sentiment assurément vieux comme le monde, mais dont la
violente conscience, dont l'étreinte forcenée semble bien
u.n triste monopole de la génération de Philippe. Qu'est-ce
que la plainte des grands romantiques (Chateaubriand
excepté), qu'est-ce que le soupir des Feuilles d'automne :
Q1u vous .1i-je do11, fait, 6 mes jeu11es années,
Pour m'avoir fui si viteet 1•ous être éloig11Jes
Me croyant satisfait .•.

auprès des rugissements de désespoir poussés en ce sens
par les Loti et les Noailles ' ? Le cri de Philippe monte
dans une tonalité plus discrète, mais n'en sort pas moins
des régions les plus profondes, c'est-à-dire les plus basses
(aussi les plus poignantes), de l'attachement au moi :
« André, écrit-il à un ami, dans la nuit près du berceau de
son fils qui vient de naître, le flambeau qui vient de s'allumer m'a sigµ-ifié pour la première fois qu'un jour, bientôt,
mon propre flambeau doit s'éteindre ... André, j'ai faim de
tout, je n'ai encore thé de rien et voici que la cène est
finie. &gt;&gt;
Puis cette autre forme de l'accrochement de l'individu à
lui-même, de son refus de se nier au profit de plus grand
que soi: le sentiment - conscient, c'est là le nouveau 1. Peut-être faudrait-il remonter à Virgile, si proche de oo~s li
encore, pour trouver cette douleur - combien ~onteoue, toutefOIS devant la volatilité des beaux jours :

Optima quœque dies mt'seris mortalib1ts œvi
Prima fugit ...
• (Georg., III, 66.)

LB TRIPTYQUE DE M. ABEL HERMANT

2 59

de la rivalité profonde, comme organique, des pères et des
fils, de ce que M. Hermant appelle fort heureusement la
loi d'airain des successions. L'avenir sera confondu du
nombre d'œuvres de ce temps (le Vieil Homme, la Gloire;
je n'ai pas dit d'œuvresd'art) qui font état de ce sentiment;
rien ne lui montrera mieux la crânerie de notre époque à
de plus en plus ouvrir les yeux sur les cloaques du cœur
humain. (C'est ce qu'elle appelle le progrès en psychologie.) A dire vrai, cette rivalité parcourt l'ouvrage de
M. Hermant surtout d'une manière sourde et latente.
Ajoutons que les circonstances dans lesquelles l'auteur la
fait monter à la conscience de ses héros la rendent particulièrement pathétique : c'est l'apparition d'une femme, la
polonaise Zosia ·Wielickza, dont le jeune Rex Lefebvre
pressent qu'elle va ravir son père à la fidélité du foyer ; c'est
un manuscrit de Rex que lit Philippe et où celui-ci, écrivain lui-même, découvre une esthétique chère à ses jeunes
cadets - un peu « belphégorienne ll, M. Hem1ant a
retrouvé le mot - et qui condamne la sienne. Le tout,
d'ailleurs, traversé par une attirance de Philippe vers ces
valeurs qui se dressent contre lui, par des reprises du père
sur le fils, par un courant d'affection profonde et réciproque
qui donnent aux rapports des deux hommes un ton singulièrement humain dans leur complexité.
Voici enfin, et surtout, l'irritante minutie de cette génération à cultiver sa sensation, à l'aiguiser par l'analyse, à
prendre conscience de ce travail, à le vénérer. cc Philippe,
nous dit-on, poursuivait un ex.amen et un commentaire
perpétuel de tout ce qui l'affectait à mesure; jamais il n'eût
accordé que la réflexion affaiblit le sentiment, quand il
avait chaque jour tant de preuves qu'elle l'affine et le multiplie. » Voilà un homme qui a dft fortement goûter les
premiers livres de M. Barrès ; on croirait même parfois
qu'il les a faits. Ce tour d'esprit de Philippe donne lieu à
des mouvements fort .savoureux : ici, c'est son application
à jouir d'une doctrine« d'une façon toute puérile » avant

�260

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

de la disséquer ; là, c'est son art, au moment de cueillir sa
maîtresse, à ménager tous les raffinements de son désir en
en retardant l'échéance. otons encore sa science à se dédou•
bler, à se regarder agir, aimer, à éprouver des sentiments
compliqués, à les étudier jusqu'en des circonstances qui,
chez un simple homme de cœur, ne laisseraient de place
qu'à un cri ; par exemple, lorsqu'au moment de revoir UD
1ils qu'il avait cru tué, il trouve moyen de ratiociner sur et
sentiment qu'il se découvre : que l'idée de la résurrection
le déconcerte plus que celle de la mort. Evidemment Philippe est de ces monstres donc parle Renan qui dans un
cataclysme cosmique où sombrerait notre globe, s'occuperaient à réviser leur conception du monde. Ce n'est toutefois point de cette furie de comprendre que je féliciterai les
petits-neveux de Philippe de s'être affranchis.
Philippe présente encore d'autres traits bien spécifiques
de sa génération : par exemple, la nature de son patriotisme et de son évolution. Sans doute, c'est à ce sujet qu'on
eût aimé que M. Hermant nous montrât les réactions de
son héros en face d'une crise qui fit, il y a vingt ans, pâlir,
chez tant d' " intellectuels &gt;), la notion de patrie devant
celle de justice ; qu'il nous fit voir la succession des positions de Philippe par rapport à son attitude d'alors à mesuff
que grandissaient, depuis 1905, les provocaù(?ns d'outreRhin. Toujours est-il que ce patriote assez mou et rebtiré
par les outrances du chauvinisme, en 1880, qui dinit
volontiers avec un des parrains de sa sensibilité 1 : « I.e
patriotisme, belle vertu, mais rarement fine et ingénieuse•,
qui sent l'instinct de la conservation nationale reflueràsa
conscience vers 1900 devant la vague montante de l'inter·
nationalisme, et en arrive, le jour de la déclaration de
guerre, à trou\'er que le profil de sa femme a quelque chose
de romain, est un dessin fort juste de la courbe du patri~
tisme chez une gra11de partie de sa promotion.
1.

Saint-Evremond.

LB TRIPTYQUE DE M. ABEL HERMANT

261

.•

·•

Philippe est donc bien, et en un large sens un homm
de sa génération. Toutefois ce qui me retie;t le pl
e
1 · • d'
.
us en
u1, c est autres tratts par lesquels, au contraire, il jure
avec elle ; par_ lesquels, plus exactement, il m'apparaît
comme
un survivant de l'ancienne France - d'une ancienne
.
F
,rance - dans un temps qui a précisément commencé
den déposer les principaux attributs.
Philippe a - et consen·e - le culte de la raison ; il ne
se sent. a~~un goût pour u ces soi-disant philosophies où
Ja se?s1b1lité ~t tout, où l'entendement n'a point de pan»,
et, d une rnamère générale, pour toute doctrine qui inscrit
en tête
un état irrationnel de l'espnt
. .. vague
. . éde sesr valeurs
.
m~s~1e1t _ou roi préc~se. M. Abel Hermant oppose en cela
de son fils ,. 1·1 eu· t pu aussi. b"1en
I'Ph1hppe a la génération
.
?pposer à la sienne. Philippe appartient â une promotion
dhommes de I ttres, qui, éle\'és par Taine et Renan et
pr_esque tous entrés dans Ja lice sous les bannières d~ la
DJSOn, ~one po~r 1~ plup~rt, et pour des motifs qui ne sonc
pas touiours d ordre umquement pratique, passés depuis
lors au camp adverse . La désert1on
· a commence. vers 1890
avec le haro poussé par Faguet contre le xvmc siècle qu/
non seu 1e~ent n' est pas chrétien, mais ne serait, paraît-iJ,
'
'
~. français, et elle s'est poursuivie jusqu'à il y a une
dizame d'années. Philippe, que nous retrouvons à cin~~nte_ ans aussi areligieux qu'à vingt-cinq, cachant mal
1impatience que lui cause dans le monde le voisinage d'une
soutane et s'irritant de ce que son fils passe pour " bien
~osant », ne doit pas seulement heurter les amis du
Jeune Re~, mais faire scandale parmi ses pairs. Je ne serais
pas ~urpns que cet entêtement lui ait coô.té gros dans sa
carn_ère ; notamment si, comme son talent l'y autorisait il
a bngué l'~cadémie. S'il persiste à solliciter les suffr~cs
de cette brillante compagnie (car je ne sache pas qu'il en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

soit encore) je lui crierais volontiers comme Andromaque
à son héros : « Insensé, ton courage te perdra. i&gt;
Observons combien le culte de la raison est pratiqué
par Philippe à la française, je veux dire avec naturel, avec
modération, avec sourire. Rien de cet embrassement sombre et fatal qu'en fait tel illustre de ses coacemporains, apô,
ue patenté de classicisme, et dans lequel un Bœhm ou un
Gerson (l'ardeur mystique peut prendre le rationalisme
pour objet toue comme auue chose) se reconnaîtrait certes
plusqu'un H.ivarol. otons aussi le consentement de Lefebm
à n'avoir point les suffrages de ses cadew, l'absence chez lui
de la seule pensée de les conquérir. Cela déjà -;uffirair à le
distinguer de ce maitre qu'on croit parfois rl.!\'Ïner en lui,
qui, salué de la jeunesse de I 680, \'eut aussi celle de 1912
et dont l'effort de ces dix dernieres années s mble admettre
pour devise : Hodie mibi, cras mibi.
Mais ne forçons rien. La génération de Philippe, dans
la mesure où elle est restée fidèle à la rai oo, se trouve alll
prises surtout avec celle qui la suit. M. Hermant symbolise
ce conflit dans le geste de Rex se faisant soldat dès 1910 et
partant pour l'Afrique comme on se fait moine et dans la
douleur du père qui sent la leçon que l'enfant entend donner à ses valeurs. Il y a là une hostilité secr te, une souffrance vive et inarticulée, toujours baignée d'une grande
affection muruelle, dont l'effet est poignant. L'avouerai-je?
je ne partage pas entièrement la sév~rité de l'auteur (ce
n'est point là, d'ailleurs, qu'il l'e. prime) pour l'anti-intellecrualisme de la promotion de Rex, pour son &lt;1 pragudtisme ». ans doute, l'attitude de ces &lt;1 jeunes gens d'aujourd'hui » aura renu à des causes dont certaines sont peu
sympathique1&gt; : l'abaissement de leur culture, une sourde
soif d'en prendre comme une revanche sur des aînés miem
partagés, le parti-pris puéril qu'ont tant de générations de
faire pièce coôte que coûte à ceux qui les précèdent, d'autttJ
encore. Il en est une toutefois qni paraît évidente et ne
laisse pas que d'émouvoir : c'est le sentiment qu'ils avaient

LE TRIPTYQUE DE M • .AREL HER.\tA:T

en grand nombre des terribles épreuves auxquelles ils
étaient promis. La haine de la pure raison est assez xplicable chez ceu: qui sentent venir l'heure de se battre et de
mourir et le cri de guerre poussé contre l'esprit cri.tique,
bien avant 1914, par les Pt'!m., les Psichari, les Paul
Drouot, prend un sens aujourd'hui singulièrement tragique. M. Abel Hermant pourra toutefois me répondre que
les héros de Denain et de Fontenoy (dont la race n'est
d'ailleurs pas éteinte) n'eurent pas besoin d maudire la
raison pour savoir mourir.
Les deux générations dont il s'aait ici me semblent un
fulgurant exemple de cette loi que Renan crevait discerner à
travers l'histoir , selon laquelle le haut deg;é d'intellectualité d'une époque se paye d'une assez faible moralitt!, cependant qu'une haute tenue morale a pour rançon un pauvre
étiage intcllecruel. L1 génération de Philippe, placée dans
des conditions exceptionnellement favombles à la culru're
de l'esprit (songez que pendant quinze ans, de 1890 à
1905, elle a pu croire -à fau,;. mais il n'importe - à la
fin des grandes gu rres ; sang z, du point de vue social,
économique, à la tranquillité relative de cette période) aura
étr particulièrement éprise de savoir et de beauté en même
temps qu'assez peu étreinte par la préoccupation des problèmes de la raison pratique ; elle s'est définie dans son
culte pour Anatol France ; la suivante, pri e dans des difficultés de toute sorte • et de plus en plus angoissantes et
résolue d'y faire face, se sera montrée, en
plus grande
J. On aimerait que Rex - œb marquerait encore Je contraste de sa
génération avec la précêd&lt;!nte, du moins dans ln classe bourgeoise connlit, ou du moins entre\·lt, des pn:occupations d'ordre p~'\.-uniaire
dont ses p::rems furent affranchis. Toutefois M. Abel Hermant nous
semble se rauacher :\ la grnnde traJition du roman fra.11çais en nous
emmenant assez peu de la condition cconomiquc Je ses héros. Je ne
peux oublier que, si je veux des développements sur cet ordre de choses

en ces trois derniers siècles, il me faut lire, non pas des patriciens du

gc~re comme ~lm• de Lafayette, ~farh·aux ou Stendl1al, mais des
artisans, comme Furetière, Lesage ou Balzac.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS};

partie, méprisante - et incapable - d'intellectualité pure
et toute vibrante de passion morale ; elle se signe dans
Péguy. Ç'aura été une heure tragique que ces années
d'avant-guerre où tant de jeunes gens, sentant monter le
péril et s'enfonçant de plus en plus dans les fureurs de l'action et de la foi, se prenaient d'une véritable haine pour
leurs aînés dont la jeunesse spéculative leur paraissait avoir
été une trahison à la patrie, cependant que ceux-ci articulaient des défenses spécieuses ou balbutiaient des mea c11lpa
plus ou moins nets qui ne désarmaient personne. Aujourd'hui la paix est faite ; les jeunes fervents de l'action, ayant
sauvé la France, se sont donné l'élégance de pardonner
aux vieux leur religion de l'esprit. Bien mieux - M. Hermant l'a noté - ils veulent y venir, à cette religion. Le
pourront-ils ? Ne sont-ils pas, et quoi qu'ils veuilleflt, condamnés pour toujours à leur sombre discipline ? L'un
d'eux, des plus représentatifs, tout récemment encore, s'éleYant précisément contre M. Anatole France, déclarait n'accorder le rang suprême qu'aux œuvres « inspirées par une
conviction profonde)), en sorte que son esthétique est ainsi
faite que les clameurs d'Ezéchiel y ont le pas sur l'Iliade.
On se demande avec tristesse si ce jeune héros n'est pas,
plus encore que ne l'a dit un de~ siens en un morceau célèbre,
d'une générati0n (&lt; sacrifiée &gt;&gt;. On va plus loin, et l'on se
demande si elle serait souhaitable, cette revenue de la jeunesse au pur culte de l'esprit ; si l'avenir ne s'annonce pas
tel que, pour bien longtemps encore, la France aura autrement besoin de voir ses fils vénérer l'énergie du cœur et la
furie de la volonté que la perfection de la pensée; si l'adoration de cette dernière - du moins par une jeunesse
compacte - n'est pas un de ces nombreux luxes que
l'humanité de demain ne pourra plus s'offrir.
Triste rayon, es•tu I'a11rore
jour q,ii 11e doit pas finir ?

Dit

Marquons un autre trait par quoi Philippe nous semble

LE TRIPTYQUE DE M. AllFL HER:\C&lt;\.NT

un spécimen de l'ancienne âme française égaré dans un
temps qui :ommence à l'abdiquer: son goût - dans tous
les ordrb, en fait de paysage comme de philosophie - pour
le mesuré, le modéré, son aversion pour l'illimité, pour
l'infini. (Voir son malaise devant les énormités de !'Engadine, son bien-être devant tontes les expressions du génie
grec.) Ce trait qui rattache Philippe à la pensée française
plus peut-être encore qu'il ne croit ( car nos métaphysiciens eux-mêmes, Descartes et Malebranche, sont des infinitistes très mauvais teint; je le montrerais si c'était le lieu),
ce trait requiert notre attention spéciale en ce que Philippel'a manifestement hérité de son père spirituel. M. Abel
Hermant nous paraît un des seuls dans la génération de
1890, dans la promotion des Barrès et des Maeterlinck, dont
le fond ni la forme n'aient été mordus rigoureusement en
rien par Je romantisme hégé]jen, importé chez nous à cette
date ; dont l'œuvre, pour parler plus généralement, soit
indemne - combien indemne ! le mot seul que je vais
prononcer fait sourire, dit à propos de notre auteur - de
toute pâmoison panthéiste. C'est peut-être là ce qui explique la situation particulière faite à son œuvre, laquelle évidemment n'a point connu de succès de forum.
Ce n'est pas dire une chose très différente de dire que
M. Abel Hermant est un des seuls de sa génération qui
n'aura pas été atteint de la religion de Pascal, de ce Pascal
qui devait attendre l'intrusion chez nous de la philosophie pathétique pour être salué de père de la pensée française (voilez-vous, Voltaire et Montesquieu !) L'auteur
desPensées, lui aussi, eût pu dire: c&lt; Je serai compris vers

1880.))
Notez combien ce goüt du mesuré, du fini, du pur intelligible, est en quelque sorte organique chez notre auteur,
combien il y est inscrit dans ce qui, chez !'écrivain, signe le
plus profondément le tempérament de l'homme : dans le
ton de son verbe, dans la coupe de sa phrase, dans le choix
de ses images, dans les proportions de ses développementsr

�266

LA .'OU\'ELLE REVUE FRANÇAISB

dans la nature de ses explications (toujours données par
exemples, par du concret, comme chez V~ltaire). On ne
peut s'empêcher ne songer à tel de ses bnllants . contemporains qui défend la mesure et la clart~ française~ dans
un style infiniment plus semblable à celui de 1ovahs que
de La Bruyère. Je pense souvent, à propos de M. ~ermant,
· à ce mot de r L Pierre Lass rre, dans son beau hvre sur
l' Esprit de la 111USÙ)tte française: « Il fau~ être Français sa~
le faire exprès ; c'est la bonne mamère. )&gt; Et, de fatt,
L Hermant ne clame pas, comme d'amres, depuis vingt
ans : « Je suis Français ! &gt;&gt; ; il l'est. C'est pourquoi on le
dit surtout de ces autres.
Au reste J ne félkitons pas à l'excès notre auteur
de •cette
• •
sensibilit~ au pur intelligible, d'être de ceux qu1 pma1s ne
murmurèrent :
l'ù1ftr.i me to:irmm/e . .

LE TRIPTYQUE DE M. ABEL HER.MA.NT

267

choses dans leur nature la plus intime, la plus profonde, la
plus « mystérieuse ». De cette pénétration la nouvelle
œuvre de M. Hermant donne maint exemple ; par-dessus
tout dans cette merveilleuse analyse de la « paternité passionnée » de Philippe, de ce père qui se sent heureux que
son fils ne ressemble qu'à lui, que la mère n'y ait pas mis sa
marque, qui, le retrouvant mutilé, souffre de cette humiliation, de cette diminution de la chair qu'il a créée, tandis
que pour la mère au cœur simpliste il suffit que l'enfant
vive. J'ai idée que bien des pères se sentiront décelés au
plus secret de leur cœur par de telles pages, et, plus généralement, tous les parents par la notation de cette tendance
qu'ont Philippe et Madeleine, quand ils croient leur fils
mort, à se le rappeler surtout enfant, de leur joie, lorsqu'il
leur est rendu, à retrouver en lui le sourire du premier
âge. Saint-Evremond loue un de nos grands tragiques
1 d'être allé jusqu'au fond de l'âme de ses personnages
pour y Yoir former les passions, y découvrir ce qu'il y ade
plus caché dans leurs mouvements », ce qui ne veut pas
dire du tout (il ne l'en eût d'ailleurs point loué) d'avoir
épandu aucune ombre de mystère sur ces profondeurs.
L'œuvre de M. Hermant me semble tomber souvent sous
le coup de cet éloge. Au surplus, des lignes comme cellesci sont parfaitement baignées de mystère dans leur te~eur
analytique :

Là est évidemment la limite de son beau talent : une cer·
taine absence d'inquiétude, d'atmosphère de mystère, une
manière d'être peut-être plus statique que dynamique de
l'œuvre et de ses héros. Si l'on nomme âme, avec une fame~se
philosophie chère à la génération_ de. Rex, une certame
« inquiétude de vie », on pourra'.t due que ~es pe~nnaaes de M. Hermant, qui ont tou1ours et en s1 haut rehef
u: caractère, n'ont pas toujours une âme '. En lisa~t le
brillant romancier, je pense souvent que les romanuques
ont tout de même apporté quel~ue cho~e- et m~ s~rpre_~drais parfois à de,·enir belpbégonen - s1 Je ne I étalS déJa,
M. hermant ne s'affectera certes point de ces réserves, car
il est en belle compagnie : le procès que je lui fais, _c'e5l
celui que Scblegel et Jacobi ( en quelle bande me voilà!)
ont fait à nos dassiq..ies - et Michelet à la Grèce.
Disons bien Yite que ne point créer d'atmos~hère de
mystère n'implique nullement qu'on ne sache attemdre les

M. Abel Hermant, disions-nous, pose toujours ses idées
dans le concret ; plus exactement, il ne les conçoit qu'insérées en &lt;les mouvements de sensibilité humaine, liées à
des âmes. Ce trait, qu'il a eocore transmis à son héros
(Philippe Je note dans une page émouvante 1 ) fait bien de

1 Compensation à tant d'ouvrages - de dames principalement où ies héros ont de l'âme - que d'âme l - et point de car_actére.

1_. L'Aube ardente, p. 267. Déjà le narrateur de la Disccrde déclare se
désmtéresser de toute notion qui« ne s'associe pas à une figure animée».

Rex avait levé les yeux sur son père et le gênait d'un de ces
inquiétants regards d'enfants, dont on ne sait jamais s'ils sont
vagues et vides, ou s'ils contiennent, avec l'immense mémoire
de tout le passé, la prévision de tout l'avenir.

�268

....

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

l'un et de l'autre des intellectuels de leur nation, de cette
nation où tant de véritables philosophes ont produit leur
pensée sous les espèces du conte, du roman, du dial~gue,
où les plus grarids critiques s'appellent Bayle et SamteBeuve qui n'ont jamais su séparer ,un syst_ème de l'âme
particulière qui l'avait conçu. . C est , év1d:mm~nt ce
caractère d'incidentes, de choses dues à 1occasion d autres,
qui fait que les idées de M. Hermant, malgré leur très fréquente valeur dans leur subtilité, sont assez peu_ retenues
en tant que telles. 'est-elle pas valable comm~ 1dé~ cette
remarque, jetée en passant, que &lt;&lt; langage 1mpér_1al ne
signifie pas langage de cour, mais militaire et pléb~1en 1' ;
que « le protocole, qui évolue dans les monarchies, demeure inflexible dans les républiques » ; que « l'absence
est une habitude et comme les autres habitudes ne peut se
rompre sans qu'à la joie se mêle un peu de déplaisir» et
mainte autre, d'une véritable généralité ? Tel est le béotisme de nos contemporains que les idées n'ont leur respect que produites sous forme dogmatique (le succès de
M. Bergeœt ne me donne que plus raison). C'est u~e des
nombreuses hontes &lt;le ce temps que l'auteur de la Discürdt
et des Grands liourgeois soit moins considéré comme penseur que rel solennel assembleur de truismes sur la Sagesse
et la Destinée ou sur cc la chair humaine J&gt;.
Rassemblons ces traits: culte de la raison, du mesuré,du
concret absence de toute emphase, de tout dogmatisme, de
'
tout romantisme.
Rapprochons-les de ces autres p~r ~·
quels l'auteur achève de modeler son héros : surve~llance
de sa sensibilité, application à la cacher au monde Jusque
sous les dehors de l'inhumain, pudeur des larmes; perfection de politesse, de respect des convenances d'autrui? re~
de se croire le centre de l'univers, d'égaler son peut moi
aux plus grandes choses ; acceptation d~ la fat~lité, ~ép~:
gnance à s'exagérer la puissance du vouloir humam. Avi~n
nous tort de dire que la haute saveur de Philippe est de~re
un survinnt de l'ancienne France, - proprement du dix-

LE TR1PTYQUE DE M. ABEL HERMANT

huitième siècle - égaré aux âges pathétiques ? Comment
a-t-on pu, encore une fois, voir en cet élégant un de nos
maîtres aussi célèbre par sa pesante a.utolâtrie et son grave
moralisme que par les belles cadences de ses doctes périodes?
S'il me fallait à tout prix identifier cette espèce de Champfort en smoking que m'apparaît Lefebvre, je songerais bien
plutôt à un autre de nos coryphées littéraires, vrai gentilhomme de lettres, infiniment voisin de M. Abel Hermant,
et j'oserais me souvenir que Phidias, en sculptant sa Minerve,
s'était dextrement enchâssé, dit l'histoire, aux plis de la
robe de son modèle.
***

M. Abel Hermant promène son héros à travers des péripéties qui lui sont une occasion de portraits, d'évocations
de milieux, de scènes de toute sorte où non seulement se
retrouvent tous les dons bien connus de l'illustre romancier mais où d'autres se révèlent.
Voici le jeune Philippe à Oxford, dans l'orbite du barde
Ashley Bell, l' « Adam américain &gt;&gt; exilé aux jardins anglais
et qui semble bien être à Whitman ce que le Choulette du
Lys rouge est à Verlaine. Elle est inoubliablecette vision du
grand vieillard, les cheveux au vent, le col nu, dont les
bras en s'ouvrant font naturellement le geste de la prière, à
la fois puissant et puéril, catéchisant et priapique, toujours
inféodé à la nature en ses désirs, en ses clartés profondes,
en ses contradictions. Tout autour se groupent les disciples : Rex Tintagel, le délicieux camarade de Philippe et
son introducteur dans la communauté, tour à tour questionneur et recueilli ; le jeune lord Swanage, aux cheveux
pâles et moirés, qui traite avec le maître de pair à compagnon ; I' Allemand Lembach, qui prend des notes ; le petit
Liphook, qui admire de confiance ; enfin, Philippe, chez qui
la dévotion, comme il sied à sa race, n'exclut pas l'ironie. Le
tout forme un tableau exquis. Tel retourà. la tombée du jour,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avec Bell vaticinant au milieu de ces éphèbes, a sa place
toute marquée dans les anthologies.
Philippe s'est marié, est devenu un brillant écrivain,
admis de droit dans les milieux les plus choisis. Le voici chez
les Goncourt, chez la princesse Mathilde, dans un fameux
salon tenu par une ex-biche du second Empire, qui voyage
dans la galerie de M. Hermant sous le nom de M111e de Chézery. L histoire puisera comme chez un Saint-Simon dans
ces pages où de grandes vedettes de ce dernier demi-siède
- un Jean Lorrain, un Montesquiou, un Jules Lemaîtresont évoquées en si haut relief '. Mais elle y puisera comme
chez un Saint-Simon philosophe, qui saurait saisir le sens
historique des spectacles dont il est témoin. N'est-ce pas un
moment de l'histoire, du moins de l'histoire des mœurs,
que l'auteur discerne quand il nous montre en Mme de
Chézery une épave du demi-monde de 1865 pouvant
enseigner le bon ton aux grandes dames de 1910? N'est-ce
pas tout le popolare de la famille Bonaparte, tout le secret de
sa poésie et de sa séduction qu'il projette dans cette scène
où la princesse Mathilde, jugeant insuffisante la gratification qu'elle a fait remettre à des Napolitains qui viennent
de jouer chez elle et voulant y joindre un remerciement,
s'avance toute seule au pied de leur estrade, et, après leur
avoir adressé deux ou trois phrases en italien, fait plusieurs
courtes révérences, elle, la nièce du grand empereur,
devant ces pauvres musiciens, avant de s'en retourner, du
même pas lent et majestueux, vers ses hôtes ? les Monmerqué de l'avenir aimeront de trouver dans Zosia Wieliczka un portrait de Marie Bashkirtseff, en même temps
que l'histoire plus générale y apprendra des traits de l'intel1. Et parfois en deux mots (quelle leçon pour nos asiates 1); par
exemple, la reine Hortense (&lt; pâle figure de marbre, d'une gdce souveraine et inconséquente &gt;&gt; ; la princesse .Mathilde c1 vieille et vivante,
brusque et superbe ... : elle avait tout d'une médaille, sauf le fruste ... ;
majestueuse sans y penser, elle était, dans un fauteuil commode et
sans style, assise comme dans un trône. ,,

LE TRIPTYQUE DE M. ABEL HER!'.iANT

lectuelle exotique vers 1900, avec sa fatigante intelligence
qui ne dés:1rme jamais, son irritante adaptation immédiate
àtoute chose, sa &lt;c connaissance de notre littérature 1&gt; qui
consiste à ignorer maint dt nos phénix.cependant que tel
oisillon de chapelle lui est familier. - Les randonnées de
Philippe, en Allemagne, eu Grèce, en Pologne:, pour rejoindre la vagabonde Zosia, sonc l'occasion des plus heureuses
descripuons, encore que l'auteur, vrai disciple des anciens,
nous peigne moins les choses que leur réaction sur les âmes;
j'aime, entre d'autres, cette page où Philippe, dans une petite
ville de Posnanie, découvre que l'Allemagne est plus allemande, le matin, quand elle tait son marché ; cette autre
où il retrouve dans l'architecture du château de Zosia
l'âme de la polonaise, si différente de la sienne qu'il c&lt; ne
pouvait l'admirer que jusqu'à la passion, non jusqu'à la
sympathie. »
Retenons cet hommage à la sympathie. Il s'apparente
à un trait qu'on n'a pas assei: fait ressortir chez notre
auteur, encore qu'il soit remarquable chez le peintre
terrible et comme diabolique de tant de vilenies et de
convulsions: le bonheur de modeler, à l'occasion, une âme
noble et sereine, un être d'equilibre et de paix. Ce trait,
qui s'aperçoit déjà, par exemple, dans le portrait de
Madame Morand-Fargueil du Joyeux garçon, paraît ici dans
celui de Madeleine, la femme de Philippe, avec ses
yeux gris « qui se reposent à loisir sur les objets et sur
les âmes », toute sa personne qui exprime &lt;c la compagne
dont le cœur est sûr. &gt;J L'auteur enveloppe cette exquise
créature dans la même care se ou Balzac berce Madame
Frrmiani et Thackeray Amélie Osborne. Une fois de plus,
on se dit que tous les Satans n'aiment qu'Eloa.
Aussi bien M. Hermant - rappelant par là encore son
frère en satanisme Thackeray - peinr avec un bonheur
tout spécial le charme des famille. 1 1ies, la poésie des
foyers purs. Souvenons-nous, dan:-. b Discorde, des vieux
Lengellier. La nouvelle œuvre pré~c nte en ce sens deux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vrais joyaux : dans la Jottrnée breve, le tableau des Lefebvre
au dîner de l'éditeur Mercadier ; dans le Crépuswle tragiqut,
la scène où, la nuit, dans le cabinet de Philippe, Madeleine et son mari_lisent l'un près de l'autre le manuscrit
de leur fils. Sans doute le ménage, ici, n'est point pur ; Philippe est infidèle ; mais l'auteur sait, jusque sous cette
tache faire briller la lumière de l'ordre conjugal ; a\'ec
quel 'art, quelle émotion de pinceau! jugez-en :
Dans ce ménage toujours ami, même aux jours les plus sombres, J'adultère n'avait pas été une plaie secrète, mais il avait
été un péché muet ... Madeleine savait que c'était elle qui avait
la mei!Jeure part, mais elle n'ellt point souffert que Philippe lui
dit: « C'est toi que j'aime
car cette phrase, salie par l'usage
que l'on en fait, et qui est cependant, le plus souvent, une Yé•
rité, il fallait, pour lui l:tisscrtoute sa valeur, justement qu'il ne
la dît point et que ce fût elle qui la sentît.
Au lien si fort qui les unissait et qui ne s'était pas rompu,
s'ajoutait celui d'une reconnaissance délicate._ Ces deu~ étr~s
à qui la vulaarité était en horreur se savaient gré, rnfint•
b
.
d
ment, de pouvoir grâce à une entente tacite, vivre ce ram~
sans y rien admettre de trivial, sans faire aucune des scènes a
faire. Madeleine n'avait ni revendiqué ni repris sa place: elle
l'avait gardée.
l) ;

Convenez-en : il n'y a que les démons pour trouver de
ces débauches de pureté.
*

* *

Mais voici de grandes pages, et un ton auquel l'auteur
ne nous avait pas habitués. Déjà, dans l'Aube ardente, l'an·
nonce par Bell de guerres terribles, - plus terribles q_ue
toutes celles qu'on a vues, parce que les nations vont mam·
tenant devenir des personnes, - avait fait passer sur l'œuvre
un grand souffie. (J'avoue que l'épisode du vieux barde,
retrouvé mourant par Philippe dans une ambulance en
1915, me semble un peu forcé.) Voici maintenant l: guerre
elle-même, le sourd malaise de la France à partir de la

LE TRIPTYQUE DE M. ABEL HERMANT

2 73

mi-juillet 1914, la préparation de l'Allemagne dès cette
date, notre angoisse des premiers revers, notre confiance
en dépit d'eux ; ces grandes choses nous sont montrées
dans de menus faits, dans l'atmosphère d'une répétition
générale le 14 juillet 1914, dans les impressions de Philippe lors d'une dernière traversée de l'Allemagne quelques jours plus tard, dans une entrevue furtive de Rex
et de ses parents sur un quai d'embarquement à la fin
d'août ; mais l'auteur a su, dans la peinture de ces petites
scènes, faire sentir toute la grandeur qui les sous-tend,
comme un de ses maîtres jadis avait su peindre tout le
mouvement d'une grande bataille dans les avatars d'un
petit troupier et d'une vivandière le long d'un chemin de
traverse. Puis c'est le deuil de la famille française, Rex
« porté disparu », la douleur des parents si poignante
dans sa dignité, dans son silence, dans sa pure intériorité. Enfin, Rex n'étant que prisonnier (avec un bras
en moins) et interné en Suisse où Philippe monte le
voir, c'est, chez le quinquagénaire, la reconnaissance
mêlée de vénération pour le jeune héros sorti de lui.
M. Abel Hermnnt illustre ce sentiment en rappelant dans
la mémoire de Philippe un mot qui aurait été réellement
prononcé, celui d'un pauvre paysan dont le fils était
mort à bord d'un sous-marin coulé et qui aurait dit : « Il
me semble que mon fils est devenu mon père. &gt;&gt; L'auteur
a traité ces mouvements d'âme relatifs à la guerre dans un
tel symbolisme qu'on dirait que ce mot est de son invention
et que c'est la réalité qui l'a pris à l';:rrtiste.
** *

Quelles que soient ces beautés, la haute valeur de l'ouvrage me semble être ailleurs et dans la peinture de choses
apparemment plus humbles.
Elle est dans la peinture d'Oxford, du ravissement du
jeune Philippe à découvrir la cité élue, le charme de ses
prairies, la poésie de ses vieilles pierres, à embrasser la
18

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
274
jovialité de son idéalisme, sa mystique de la camaraderie,
la perfection de son libéralisme ; elle est dans la peinture
du souvenir qu'il en garde 'comme d'un baume de pureté
versé à la source de sa vie et qui en parfume tout le cours.
Elle est dans la peinture, en ce même Oxford, de la
camaraderie de Philippe et du jeune Rex Tintagel (la scène
de la baignade est déjà dans toutes les mémoires); dans la
caresse, - l'émotion, - avec laquelle l'auteur a noté ces
jalousies subtiles et inavouées, ces inquiétudes muettes, ces
réconciliations tacites, tout ce réseau de tendresse chaude
et discrète dont se compose l'affection de deux jeunes
hommes au cœur fier; dans le bonheur avec lequel il a fait,
dans l'Aube ardente, un vrai poème de l'amitié.
Elle est dans la peinture du profond humanisme de
Philippe, de l'intimité totale et continue de son esprit
et de son cœur avec le génie grec, principalement avec
Platon. Plus exactement, elle est dans les combinaisons
que, tout le long de l'ounage, l'auteur fait de ces trois
thèmes : par exemple dans cette scène du voyage de Grèce
- la perle de l'œuvre selon nous - où le jeune Rex
Lefebvre, dont le seul prénom sonne le rappel du thème
d'adoration d'Oxford, recueille en ses petites mains les
larmes de la fontaine de Castalie pour les faire boire à son
père et communier avec lui dans la vénération de la terre
de beauté.
Mais non seulement c'est dans ces peintures qu'est la
haute saveur de l'ouvrage, là qu'on trouve ses grandes
réussites, - et ce parfum de mystère que nous souhaitions plus haut, - mais c'est là, très évidemment,
qu'est le véritable intérêt de l'auteur, le sujet qui lui
tient au cœur. Ce sont ces choses qui, dans l'ensemble
qu'il peint, lui paraissent cardinales. C'est à elles que
les ·autres, si grandes qu'elles soient, sont rapportées,
Voyez, par exemple, comme les pensées de Philippe
devant la guerre montante sont gouvernées par les
souvenirs d'Oxford et du voyage de Grèce. Au. sur•

LE TRIPTYQUE DE M. ABEL HERMA "T

2

75

plus, l'auteur sait ce qu'il fait quand il achève son œuvre
sur un retour de Philippe à la cité galloise ; l'impression
qu'il veut nous laisser, c'est que les drames de la vie de
son héros, de la génération qui a vu la guerre, passent
pour lui au second plan devant les enchantements de Lefebvre à Oxford et ses autres émois de même nature.
Et alors, devant cette étrange échelle de valeurs, devant
ce dilettante qui subordonne les plus gyaods mouvements
de l'histoire à des émotions de luxe parce qu'elles lui sont
chères, on reste un moment interdit. On reprend, non
sans révolte, ( comme quand M. de Porto-Riche faisait
jouer le Marchand d'estampes au début de 1918, pendant
la défection russe et la terrible menace allemande) le mot
du vieux Romain à propos d'un autre voluptueux :
Bella gerant alii ; Protesilaus amat I

Mais bientôt on se ressaisit, on se dégage de cette vénération dont s'aveugle toute époque pour les événements
qui ont été sa chair et son sang ; et on découvre alors que
c'est le dilettante qui voit juste, que c'est lui qui fait une
classification vraiment philosophique des choses, qui subordonne l'anecdotique à l'éternel ; que le cataclysme de
1914 est un épisode par rapport au &lt;&lt; miracle grec » et à
l'amitié des creurs virils, et que les jeunes voix de Lysis
et de Ménexène répondant à Socrate sous les platanes de
l'Ilyssus ont plus de retentissement dans la mémoire des
hommes que le fracas des armes de Chéronée·. La trilogie
de M. Hermant pose, et dans la même lumière de grâce,
dans la même abolition de dogmatisme, la même hiérarchie de valeurs que Thaïs ou. que l'œuvre historique de
Renan. Elle est bien l'expression - une des dernières
peut-être et non la moins précieuse - de la France intellectualiste et spéculative, dans son contraste avec la France
montante, éprise, nécessairement hélas l et peut-être p~ur
son salut, des religions de la morale et de l'action.
JULIEN BENDA

�277

POÈMES

C'est vrai, dit Savry, qu'on a marre ! i&gt;
crachant loin de lui, d'un seul coup, 1
le fort, la pluie, la boue, et tout.
cc

*

* •

POÈMES

LE FORT

Le fort souscrit, dans la boui/lasse,
à l'écrase-moi des chemins
qu'insinue, aux mains des ragasses,
la nue au ventre parchemin.

Passé le fossé, passe l'arche;
la porte grince rnr ses freins,
le sergent hurle une c/x,se .. arche,
le soldat crotté plie les reins.

Herb~ et ciel à la fois démarrent
au vent, à l'eatt ... Quand mo1trro11s-tunts
de l'ennui jà jusqu'aux genoux?

Bon soldat de pose à trois heures,
pisse au frais sttr les pâquerettes.
Tti viendras rneillir la fleurette,
à dimanche, qtt'elle y demeure.
Le ciel ,osit sous la tonnelle,
l'herbe fleurit sur le pré nw1t;
premieres feuilles pointent belles
leur lance tendre en cœllt" vert-cl:ou.

Copain, j'exhibe mes radis ;
va, fais le mcrt, l'œil en dessous,
toi qui n'as un maravtdis,
tandis que j'allonge,fauxriche,
pottr 110s dmx cafés-bols, six sous ....
De nous, c'est encor moi qui tnche.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

POEMES

2 79

CIVITA VECCHIA

AUTOMNE

Beauté, bouqud brandi du jour qui va périr,
beauté, quand vous retrouverai-je ?
Qu'un lacet déjà cMe et vont les jlettrs pourrir
quand tus les chœurs et le chorége I

Les bœttfs blancs au bord de la rne.r,
Leurs cornes font de longs accents,
Tirent la "her!e dans le sens
Des sillons ou dort Démiter.

L'oiseau qui passe au ûtl tire à foi son reflet,
cher souvenir, de f eau qui tremhle,
cotnme toi, jour farté des feux mr ce palais
de ma vie a ma mort ensemble.

A l'horiz..011, la bande mauve
Du ciel qui nait sur tout cela,
Et les nuages qtti se sauvent
Mourir sur Civita Vecchia.

Mais l'instant qui se double au vain, trop vain miroir
de. notre esprit qui I.e possède.,
quand f arrache déjà le courant fleuve noir,
se retourne. et nous crie à l'aide.

Mélancolie, ô double plaine
Long11e de la terre et des eaux !
Le train soulève des oiseaux,

Femme, chanson, soleil, feuille au vent, fleurs, mes fruits,
comme. vous êtes périssables,
et comnu le silence est fort après le bruit,
co1'!lme. le font les grains de sable !
Octobre I 92 I.

Ce sont augtirtS, par centaines
Silence et paix entiers, sans nul
Mommzent de Stendhal, Consul I

�2So

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

ROME

POEMES

2 81

NAPLE S

Quatre léz.ards boivent le vif
Rayon qui tarde att Colysée;
Heure où l'on ferme les musées,
Le couchant allonge les ifs.

Je te retrowve, Napoli,
Soleil Dieu lauré d'épluchures,
L11isa11t rnr les architectures
Des chevenx des sœurs Rondoli !

Les chats compissent la Trajane,
La garde monte au Vatican;
Destins encor, toge ou soutane ?
Mais César a fichu son camp.

Barbe verte des fi11occhi,
Port de pourpre aux bras des mâtures,
Blocs de coulettr des couvertures
Aux balco11s ,nie11x que sur les lits.

Le Tibre mord de vieilles pierres,
Jupiter rend les clefs à Pierre,
Un roi s'enferme au Quirinal.

Je le retrom!e encor qtti chantes,
Matrone aux deux joues éclatantes,
Vautrée aux cris de la Cbiaia.

Et so11s le cintre d'1111e arcade,
- On da11Se ferl/le à l' Ambassade - ,,
Descend tm vieux char triomphal.

Foin de l'art avare et des livres,
0 toi do11t les gorges sont ivres,
Ca11z.011e Napolitana I
CAMILLE SCHUWER

�LA CONTAGIEUSE MISERE

LA CONTAGIEUSE MIStRE

Une des idées probablement le's plus vieilles du monde
sur le commerce et les échanges est qu'on fait fortune en
mettant les autres en misère. La vente a eu la même psychologie que le vol. Pressurer Je vaincu, le débiteur, le
client jusqu'à ce que rien ne lui reste a permis l'axiome :
« Le malheur des uns fait le bonheur des autres. n Ce vieil
esprit du vol, de la guerre et de la chasse, qui croie qu'on
n'est enrichi que par ses victimes, a déjà été très atténué
dans l'emploi et la rétribution des ouvriers. Les épuiser de
travail en les payant le moins possible, sans s'occuper du
soin de conserver Jeurs forces, fut une pratique longtemps
considérée comme très fructueuse pour l'employeur. La
dégradation de la santé des ouvriers par la liberté d'en tirer
profit sans restriction parut ensuite un état ruineux pour la
nation. L'ère des lois sociales commença. Le même phénomène s'accomplit actuellement entre le commerçant et le
client. Enrichir, prolonger l'homme à qui l'on vend paraît
, plus fructueux que de l'épuiser à misère. Dans une civilisation commerciale, être impitoyable à l'acheteur cause la
ruine du fabricant, du vendeur. Le matérialisme historique
aboutit à la justification de la pitié. Les conséquences·de la
guerre 1914-1918 prouvent l'absurdité de vouloir établir
la fortune d'une partie du monde sur la ruine de l'autre.
La démonstration de la solidarité universelle est faire
d'une manière énorme, non par l'intelligence des hommes
qui ne se montrent capables que de la subir et l'exprimer
à mesure qu'ils la comprennent, mais par une fatalité maté-

rielle plus puissante que les forces spirituelles. On voit
enfin que les haines patriotiques ne peuvent subsister que
dans la misère. Les nations ne s'étaient jusqu'ici précautionnées que contre la contamination pathologique. Aucune
n'avait l'idée de mettre la nation voisine en état de maladie
pour se maintenir soi en état de santé, mais chacune croyait
se maintenir en fortune en tenant autrui en misère.
L'internationalisme commercial d'avant 1914 pouvait
encore affirmer qu'une nation avait intérêt à vaincre l'autre.
Il apparaît après les hostilités de 1914-1918 qu'une nation
en frappant une autre se frappe elle-même. L'idée de Norman
Angell que la guerre appauvrit toutes les nations belligérantes, même le vainqueur levant tribut, est étendue jusqu'à la preuve que la guerre associe toutes les nations pour
la réparation des ruines qu'elles se sont causées. Quand
même cela serait une iniquité par égard à une nation
assaillie, c'est une réalité, non pas amenée par le raisonnement et la justice des hommes, mais imposée à eux
comme une intempérie, un cataclysme, une loi physique.
Il n'y a pas entre les nations de non-wlidarité devant la
misère de l'une d'entre elles. Quand la pénurie et l'inanition sévissent en Russie, en Autriche, les effets en courent
jusqu'en Angleterre et en Amérique par le ch6mage des
usines dont les produits ne sont plus achetés par les peuples dépourvus. Il faut aider le vaincu, enrichir le client,
procurer le crédit à qui doit payer le tribut. La France se
rebute à cette solidarité internationale qui n'a pas été pensée par elle. Des révélations s'accomplissent matériellement
qui ne sont point encore établies dans l'esprit des peuples
mais déjà les contraignent et les dominent. L'idée vient dernière, entrainée par les faits. La France basant son
raisonnement sur la justice d'obliger l'Allemagne à réparer
les ruines qu'elle a accomplies ; l'Allemagne voulant l'éviter et réserver sa fonune au détriment de la France, ont
cependant un intérêt commun sur quoi leurs sentiments ne
leur permettent pas de s'entendre. e cherchant des raisons

�284

LA

OUVELLE REYUE FRANÇAISE

de guerre par prétextes historiques elles étaient dans l'erreur • se cherchant des raisons de paiement par preuves de
justi;e, elles sont encore dans l' erre~r; non dans l'e~reur
spirituelle, tllais dans l'erreur matérielle. Il faut quelles
raisonnent sur la simple idée de profit commun. L' Allemagne doit réparer la ruine de la France q~i doit aider
l'Allemagne à redevenir riche. Cela ne sauverait pas encore
leur fortune si d'autres nations étaient autour d'elles en
misère : Russie, Autriche.
Jamais la fatalité de l'association n'a telle1~ent ~émenti
l'idée de lutte. Car il y a une fatalité plus qu une idée de
l'association. Tandis qu'il y a une idée et une pratiqu~ de
la lutte. Toutes les vieilles habitudes de penser collectmment acrissent contre l'intérêt commun des nations accoutumées nséculairemènt à se haïr et y ayant des causes glorifiées. Il faudrait une négation de !'Histoire par raison
d'intérêt général. Ce n'est pasune possibilité que les hommes
eoseignec.t mais qu'ils réprouvent.
*
* *
L'humanité n'est pas arrivée par la philosophie et la
morale à bien définir la solidarité universelle. Elle la prouve
par le négoce. Le cou1merce impose ~e qu'aucune religion
n'a pu suffisamment enseigner et prattqu~r : la démonstra·
tion de l'idiotie de la guerre. L, réprobation contre le mercanti est une des vieilles erreurs dues à l'esprit de noblesse
et au goût de la fainéantise.
Parmi les nombreuses manières de classer les homme~,
il en est une fort importante qui est de distinguer les f~bn·
cants des trafiquants. 'Les fabricants agissent sur la matière,
y incorporent la valeur du travail. Les trafiquants la char·
gent de leur bénéfice ; ils agissent sur les hommes et en
tirent profit. Un fabricant isolé dans une île y peut pros~érer par la force de son travail sur les choses brutes : le bois,
la pierre, la terre. Un trafiquant ne peut r_ien faire _seul. Il
faut des hommes autour de lui, des fabncants qui créent

l.', CONTAGIEUSE MISÈRE

le· objets dont il trafique, des clients sur qui il réalise wn
profit. Plus les hommes communiquent entre eux et étendent la civilisation, plus le trafiquant régit le fabricant, plus
le ,·endeur domine le producteur.Une nation sans vendeurs
serait ruinée par son travail dont l'accumulation la réduirait à la misère. Le monde est arrivé à souffrir par la force
de fabrication dont il a si longtemps manqué.
Ce qui crée la puissance du solitaire dans lïle ruine une
collectivité; car le produit du travail doit être consommé,
sinon son prix baisse entràînant le salaire ouvrier, la valeur
de l'usine, la fortune nationale. Contre quoi le vendeur
est sauveur.
Le commerçant est le grand fraternistc de l'humanité.
Il vaut plus que le chrétien pour la pacification du monde.
Religieux et vendeurs ont accompli la sottise d'aider l'armée et de croire prospérer par la guerre. Chaque nation a
invoqué Dieu et la lutte économique pour écraser le concurrent fabricant et vendeur. Avant que la religion ne
revienne à la fraternité des fidèles, le commerce a compris
qu'il devait sauver le client. Jésus-Christ qui n'avait aucun
sens commercial a commis une des plus grandes erreurs
d'économie politique de tous les temps en chassant les marchands du Temple. C'est le commerce qui réclame aujourd'hui la solidarité internationale dont le christianisme a été
incapable. L'idée de la solidarité mondiale est vivante surtout chez les peuples marchands : les Américains, les
Anglais. La misère épidémique déterminée par la guerre
1914-1918 démontre l'universalisme. Un peuple vendeur,
tel que les Etats-Unis d'Amérique, ne peut plus se désintéresser d'un peuple belliqueux tel que la Pologne ou la
Serbie. Il n'y a de politique fructueuse que celle qui fait
que les nations reconnaissent entre elles les liens qui pratiquement existent. L'Amérique n'est isolée de rien de ce
qui se passe en Europe. On a estimé que l'humanité aurait
par cette dernière guerre un tel dégoût du militarisme
qu'elle s'en guérirait, mais si elle n'est pas encore délivrée

�86

..

LA NOUVELLE REVOE FRANÇAISE

du vieil esprit de pugnacité, elle bénéficie de la création
d'un nouvel esprit commercial qui pourrait bien accomplir
le salut du monde. Ayant éprouvé la misère épidémique
l'humanité âvance dans l'idée de solidarité. Rien de si grand
ne s'est jamais passé dans la civilisation qui arrive enfin à
éprouver fortement l'universalisme. Ce n'est pas une idéologie, mais un réalisme. Les faits déterminent la pensée des
hommes. Ils voient les choses comme jamais ils ne les
avaient vues malgré qu'ils les accomplissent depuis des
milliers d'ans. La science chimiste et mécanicienne augmentant les facilités de meurtre prétendait que les créant aussi
énormes elle abrèo-erait d'abord la guerre, puis la rendrait
'
0
impossible. Ainsi le génial inventeur d'explosif devenait un
bienfaiteur de l'humanité qu'il dégoûtait du meurtre s'il
l'en gavait. li n'y a point paru mais au contraire que la
race humaine ne tirait pas encore de la science homicide,
vassale . de la haine, une suffisante satisfa~tion. Peut-on
espérer pour tenter encore le salut du monde une foi
scientifique, comme il y a eu une foi religieuse ? Le commerce arrive plus vite que la religion et la science à imposer à l'humanité la solidarité,
Le travail est encore fou dans ses lois et sa pensée qui
tantôt lui montrent la guerre comme nécessaire pour vendre
le produit âes usines; tantôt lui prouvent la folie de mer,
de diminuer par le massacre la clientèle et de consommer
sottement les matières par la simple destruction.
La puissance scientifique peut dès maintenant agir pour
préparer la prochaine guerre, mais la puissance commerciale est la seule actuellement puissante pour l'éviter. Elle
a appris la loi de la contagion de la misère; jamais l'inter•
nationalisme de fait n'a bénéficié d'une telle démonsrration.
Mais le nationalisme de sentiment n'est qu'atténué. Les
peuples arrivent lentement à la certitude que la misère est
épidémique comme la peste. Mieux que la maladie elle
démontre la solidarité humaine. On parviendra à procla·
mer après:« Aimez-vous les uns les autres 1), « Achetez les

LA CONTAGIEOSE :.ustRE

uns aux autres)), qui pourrait bien être un christianisme
commercial plus efficace pour la fraternité humaine que
l'ancien christianisme religieux.
Mais de quoi seront de nouveau capables les nations
quand ellr5 auront refait leur fortune ? De s'en servir pour
se remettre en misère ? L'internationalisme économique
peut fort bien recréer le nationalisme de sentiment qui
attend que le-\ commerçants aient payé assez d'impôts à
l'Etat pour qu'il puisse re onstiruer les armées. Dès que
l'Allemagne sera earichie par la fabrication et le négoce, elle
voudra une revanche militaire. C'est pourquoi la France
est fondée à la maintenir pauvre pour qu'elle ne soit plus
assaillante. Comment imposer à l'Europe la solidarité de
la fortune après la solidarité de la misère ? La pénurie
mène à l'union par humiliation du nationalisme appauvrisseur ; l'abondance mène à la pugnacité par l'orgueil du
nationalisme enrichi. L'Angleterre veut que l'Allemagne
soit fone poor commercer. La France craint quel' Allemagne
ne redevienne puissante pour guerroyer.
Comment développer le commercial sans ressusciter le
belliqueux ? La meilleure garantie de paix: est-elle dans la
continuation de la misère tant que les peuples d'Europe ne
sont pas capables de penser au rebours des nationalismes et
de toutes les haines historiques pour parvenir à l'union dont
aucun ne sera exclu: ni le Français, ni l' Allemand, ni le Russe.
Contre cela quelle nation est la plus éprise de soi, contente de penser pour elle seule ; m~fiante devant la cn~ation d'un esprit européen et d'une économie humanitaire.
11 apparait au monde entier que c'est la France. Il faut l'en
plaindre avant de l'en blâmer. Elle est dernière à comprendn: les intentions nouvelles parce qu'elle serait première à subir leur fausseté. Elle veut la paix par cous les
anciens moyens de la guerre et s'armer première pour ne
pas être première attaquée. Elle ne fait pas confiance. El!~
se rétracte sur son droit. Juridiquement elle est raisonnable.
Avant tout elle veut son dû. Humainement elle est

�288

LA

OOVELLE REVUE PRANÇAISI!

pitoyable, avaremenc recroquevillée sur l'esprit ancien,
subissant du monde entier l'attaque d'idées nouvelles
qu'elle nie simplement sans y répondre par une création
d'idées. L'humanité veut une foi. La France n'est capable
que de caractère. Obstinée et sommaire, durement certaine
de l'invariabilité de son hi toire, elle est la nation de Jeanne
d'Arc plus que de la Révolution. Toute sa psychologie est
de résistance à l'invasion, non de propagation d'une philosophie. Elle a remis sur son écusso~ : (&lt; Dieu et mon droit•
et y ajoute pour l'Allemagne : 1&lt; Paye-moi. »
Elle a une âme de créancier. Et elle est une créancière
maladroite, usant son temps et la sensibilité de son opinion
publique à réclamer la punition des coupables de guerre
allemands, ce qui est d'une réalisation impossible parce que
différée. li faut e souvenir aujourd'hui pour s'i~digoer. Les
peuples ont d'autres soucis que l'indignation. Ils ont b
misère. La France pense ju te mais mal à propos. Elle est
une intelligence à retardement. Parce que ses hommes qui
sont tombés sur les champs Je bataille ont aboli avec eux
une partie énorme de son esprit. C'est pour les morts qu'elle
se veut intraitable. Et c'est l'e.!.prit mort avec les morts qui
l'aurait maintenue comprében ive, largement humaine. 11
ne faut point la haïr pour son inintelligence momentanée.
Elle a perdu dans cette guerre sa fortune, sa santé, sa philosophie. Le monde exige d'elle, apn.:s un million et demi de
morts, une loi nouvelle. On lui demande Mirabeau et le
patriotisme humanitaire ; elle n'est capable que de Poin,aré
et du patriotisme anti-germain. Cela changera, mais dans
la mesure où l'Allemagne dira sa volonté de fraternité, sa
foi dans l'esprit nouveau, sa résolution de démocratie. Le
monde entier qui veut la fin de la comagieuse misère, a un
espoir qu'il n'ose pas dire, un espoir attendu depuis des
si des, et sans la réalisation duquel l'Europe sera définiùvementdébile : l'alliance franco-allemande qui est la première
condition des Etats-Unis d'Europe et de la paix du monde.
PŒRRE HAMP

LETTRE SUR LES ORATEURS

i.: 'otre pays, mon ami, traverse une époque troublée •
on le devinerait, si mille tristesses n'en donnaient preU\·;
â toute heure du jour, on le devinerait, dis-je, à l'épanouissement de l'art oratoire. Les pluies d'automne ont
cette vertu de faire, en une nuit, éclore à profusion les
champignons sur un sol qui, la Yeille encore, n'en portait
nulle trace. Pareillement les grands phénomènes politiques
suscitent, d'un jour à l'autre, le miraculeux talent de la
parole : l'Auspasie est malheureuse, l'Auspasie est di,·isée,
l'Auspasie parle ; les tribunes s't'.-rigent à tous les carrefours
et, par légions, les orateurs naissent du pa,·é.
Réunir cent personnes satisfaites et leur faire entendre
un long discours, voilà une entreprise téméraire et qui
semble vouée à l'échec En revanche, qu'il est aisé &lt;le
grouper les foules opprimées, pour leur parler des souffrances qu'elles endurent ! Les peuples heureux, qui n'ont
pas d'histoire, n'ont pas davanraae d'orateurs. Mais l'éloquence fleurit en enfer, n'en doutez pas.
Les Auspasiens sont grands bavards; à cet égard, leur
réputation date de l'antiquité. La parole est si fort en honneur parmi nous que celui qui s'en trouve défavorisé ne
saurait prétendre à aucune influence, eût-il, par ailleurs,
les dons les plus rares et les mérites les plus respectables.
Ici, l'autorité est affaire de langue et de souffle. Les intérêts du pays sont confiés à des assemblées que l'on nomme
parlements, parce que leur unique soin est la parlerie.
En fait, Je pou,·oir est aux mains d'un petit groupe de

19

�288

LA

OOVELLE REVUE PRANÇAISI!

pitoyable, avaremenc recroquevillée sur l'esprit ancien,
subissant du monde entier l'attaque d'idées nouvelles
qu'elle nie simplement sans y répondre par une création
d'idées. L'humanité veut une foi. La France n'est capable
que de caractère. Obstinée et sommaire, durement certaine
de l'invariabilité de son hi toire, elle est la nation de Jeanne
d'Arc plus que de la Révolution. Toute sa psychologie est
de résistance à l'invasion, non de propagation d'une philosophie. Elle a remis sur son écusso~ : (&lt; Dieu et mon droit•
et y ajoute pour l'Allemagne : 1&lt; Paye-moi. »
Elle a une âme de créancier. Et elle est une créancière
maladroite, usant son temps et la sensibilité de son opinion
publique à réclamer la punition des coupables de guerre
allemands, ce qui est d'une réalisation impossible parce que
différée. li faut e souvenir aujourd'hui pour s'i~digoer. Les
peuples ont d'autres soucis que l'indignation. Ils ont b
misère. La France pense ju te mais mal à propos. Elle est
une intelligence à retardement. Parce que ses hommes qui
sont tombés sur les champs Je bataille ont aboli avec eux
une partie énorme de son esprit. C'est pour les morts qu'elle
se veut intraitable. Et c'est l'e.!.prit mort avec les morts qui
l'aurait maintenue comprében ive, largement humaine. 11
ne faut point la haïr pour son inintelligence momentanée.
Elle a perdu dans cette guerre sa fortune, sa santé, sa philosophie. Le monde exige d'elle, apn.:s un million et demi de
morts, une loi nouvelle. On lui demande Mirabeau et le
patriotisme humanitaire ; elle n'est capable que de Poin,aré
et du patriotisme anti-germain. Cela changera, mais dans
la mesure où l'Allemagne dira sa volonté de fraternité, sa
foi dans l'esprit nouveau, sa résolution de démocratie. Le
monde entier qui veut la fin de la comagieuse misère, a un
espoir qu'il n'ose pas dire, un espoir attendu depuis des
si des, et sans la réalisation duquel l'Europe sera définiùvementdébile : l'alliance franco-allemande qui est la première
condition des Etats-Unis d'Europe et de la paix du monde.
PŒRRE HAMP

LETTRE SUR LES ORATEURS

i.: 'otre pays, mon ami, traverse une époque troublée •
on le devinerait, si mille tristesses n'en donnaient preU\·;
â toute heure du jour, on le devinerait, dis-je, à l'épanouissement de l'art oratoire. Les pluies d'automne ont
cette vertu de faire, en une nuit, éclore à profusion les
champignons sur un sol qui, la Yeille encore, n'en portait
nulle trace. Pareillement les grands phénomènes politiques
suscitent, d'un jour à l'autre, le miraculeux talent de la
parole : l'Auspasie est malheureuse, l'Auspasie est di,·isée,
l'Auspasie parle ; les tribunes s't'.-rigent à tous les carrefours
et, par légions, les orateurs naissent du pa,·é.
Réunir cent personnes satisfaites et leur faire entendre
un long discours, voilà une entreprise téméraire et qui
semble vouée à l'échec En revanche, qu'il est aisé &lt;le
grouper les foules opprimées, pour leur parler des souffrances qu'elles endurent ! Les peuples heureux, qui n'ont
pas d'histoire, n'ont pas davanraae d'orateurs. Mais l'éloquence fleurit en enfer, n'en doutez pas.
Les Auspasiens sont grands bavards; à cet égard, leur
réputation date de l'antiquité. La parole est si fort en honneur parmi nous que celui qui s'en trouve défavorisé ne
saurait prétendre à aucune influence, eût-il, par ailleurs,
les dons les plus rares et les mérites les plus respectables.
Ici, l'autorité est affaire de langue et de souffle. Les intérêts du pays sont confiés à des assemblées que l'on nomme
parlements, parce que leur unique soin est la parlerie.
En fait, Je pou,·oir est aux mains d'un petit groupe de

19

�LA NOUVELLE REVUE FJI.ANÇAISB

rhéteurs qui ont tous, dans les circonstances graves, fait
montre d'un larynx bien musclé. Il serait surprenant que,
sous un tel régime, les qualités que l'on exige d'un magistrat, d'un prêtre ou d'un médecin ne fussent pas,
d'abord, des qualités vocales. Elles sont tel~es, e? effet, et
qui sait proférer des phrases est tenu quitte d autres talents. A ce compte, devinez comment vont les choses en
Auspasie.
.
Mon ami ce n't:st pas pour lamenter en \'am sur les
'
.,
malheur de mon pays et le règne des avocats que ) entreprends de vous distraire aujourd'hui des ooble_s travaux
de l'agriculture. J'ai pris à tâche ?e vo~s ~~mù_re les
mœurs de mes compatriotes, non den faire l muule satire. Je suis impropre à la critique et si, parfois, je vous
parais capable d'humeur, excusez-moi : il y a là plus de
larmes que de fi 1.
.
Malgré la défiance que j'éprouve à l'égard des réunions,
j'ai été plusieurs fois, cette année, entendre les oratc~rs.
Remarquez-le, bon ami, je choisis mes mots de roaniere
à vous montrer que je n'ai pas choisi mes orateurs. Ceux
que j'ai pu observer se ressemb\aien: cu~eu_sement cnt~e
eux. Eonemi des généralit~ téméraires, Je Juge toutefois
que cette espèce manifeste des cara~t~res assez _constants.
La diversité des individus est prod1g1euse, mais la multitude n'est pa créature humaine, elle présente, dans ~
coutumes dans ses réactions, une con.stance presque minérale. C~mme il n'y a pas cent façons de traiter la foule,
il n'y a que peu de variété dans les méthodes orac~i~es. En
vous entretenant de quelques-uns de ces parleur , J a1 donc
l'impression, en parùe justifiée, de vous présenter toute la

rare.

.

Comme les églises, comme les tribunaux, les réunions
publiques ont une clientèle. La foule q~i les ~ante se
recrute dans une société étroitement c1rconscnce. Au
théltre l'assistance offre le plus souvent du mélange, une
·
la
morne ' confusion des catégories. p resque tou1ours,

IJ!TTllE SUR LES ORATEURS

291

réunion publique est pure; oon pas, entendez bien, que
ses hommes professent les mêmes opinions et se réclament
du même parti, mais en ce sens qu'ils sont tous possédés
de la même passion. Ils ne vi nnent pas là n oisifs et
pour combattre le dés ~uvrcment, mais comme à une
volupté qui se donnerait toutes les apparences d'un devoir.
Ils prennent sur leur repos le temps de ces cérémonies ;
ils s'imposent, pour y participer, des privations et des
soins ; ils font de longs chemins en dépit des intempéries,
désertent leur foyer, découragent l'amour, essuient des
vexations, souffrent mille incommodités et, ùl faut donner
de l'argent, en donnent.
Ils s'entassent à l'intérieur d'édifices qui n'ont le plus
souvent d'autre agrément que leur grande capacité. Le
confort amollit les passions : il n'a que faire en ces lieux.
Les hommes se pressent sur des bancs gros.siers, s'accroupis.sent sur des gradins ; certains se tiennent debout, les
uns contre les autres, serrés c-0mme les épis d'une gerbe.
Si la place fait défaut, ils s'accrochent aux. boiseries, se
hissent jusqu'aux saillies des murailles ; ils s'installent sur
les corniches et laissent pendre leurs jambes dans le vide.
Plus on est tassé, mieux cela. vaut : la buée des haleines
se condense sur les murailles et ruisselle ; la chaleur circule activement d'un corps à l'autre et les opinions, dans
cette serre moite, de,·iennent turgescentes, comme un fruit
pres d'éclater.
Qu'attend donc ce peuple impatient ? Quel spectacle
rare et curieux lui promet-on ? Va-t-on, comme au cirque, voir paraître les clowns bigarrés, les animaux féroces
et savants, les boxeurs à l'art sauvage, la troupe des danseuses deini-nues, les monstres qui excitent le ricanement
ct la compassion, les acrobates ingénieux et terribles ?
Point. Ce qui va se passer est bien plus enivrant, bien
pl~ angoissant, bien plus délicieux que tout cela : un
homme va parler à des hommes.
L'assemblée escompte son plaisir. Ceux qui connaissent

�LETTRE SUR LES ORATEURS

292

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

l'orateur discutent ses mérites, le décrivent, l: miment et
donnent un avant-goût de sa manière. Us d1scour~nt en
connaisseurs, appréciant la voi.~, le geste, le débit.. Ils
rappell!!nt ses succès précédents, comroenten~. ses t~utauves
et ses échecs. Ils évoquent les émotions qu 1ls d01\;ent au
tribun, les jours où, grâce à lui, ils connurent l extase,
l'assouvissement. Ils en parlent comme les femmes font
d'un ténor.
Quoi qu'ils affirment, ils ne viennent pas là pou~ ~pprendre quelque chose. Depuis longtemps, la conVI~t1on
est enchaînée dans leur cœur. Si d'aventure elle d?1t se
trouver ébranlée tout à l'heure, ce ne sera pas sous l effo~
de la raison, mais à cause d'un geste impér~em.,, d'un c~i
opportun. Ce qu'ils savent, ce qu'ils sentent, ils_ l ont _appris
et compris ailleurs. lis ne veulent pas être m~tru1ts, c_e
soir, mais étreints. Ils ne sont pas ici pour t:ava11ler, mais
our jouir. La science ? Il y en a dans les hvre~ et peut~tre des bribes dans les journaux ; ce que l'on v1:nt chercher ici, c'est cette voiic chantante, bondissante, agile, mâle,
qui s'introduit en nous comme une cares~e un. peu bru~
tale qui nous exalte et nous grise, nous disant 1ustemen
ce ~ue nous voulons nous entendre dire, ce que nous attendons ce que nous connaissons.
' alors que paraît l'orateur. Des m1ïl',~rs d'ye ux. se
C'est
fixent sur lui avec avidité. Une bourrasque d applaudis~
ments l'enveloppe, le fouaille. On attend beaucoup del~/
on attend tout. Il faut qu'il se dépasse, qu'il nous posse1~
ces premiers bravos Ill
Plus totalement que jamais. Que
.
.
d e une me·
soient un encouragement, roa1s auss1 un or r '
nace.
Silence ! Silence ! Il va parler ; il parle.

Vous croyez peut-être, mon aro1,· que l'orateur est un
·
• devant
homme chargé de preuves, un homme qui parait

2 93

le public en brandissant un pesant portefeuille. Détrompez-vous. Qui a réglé d'avance son discours, qui sait
d'avance ce qu'il dira n'est point orateur. Un fâcheux, un
pédant, peut-être. Cet auditoire ne ressemble guère à une
classe d'écoliers. Qu'un pédagogue dispense aux moineaux
la becquée, belle affaire ! Il n'est pas question de nourriture, ici, mais d'enthousiasme, d'amour, de possession.
Qui peut prévoir ce qu'il improvisera au déduit? L'invention du mâle ne saurait compter sans les fantaisies de la
femelle. Ici, la femelle est légion.
Le véritable orateur sait parfois ce qu'il ,·oudrait dire, il
ne sait jamais ce qu'il dira.
Celui que j'entendis hier et que je voudrais vous peindre est un petit homme replet dont la mine n'explique
aucunement le prestige. li a vu le jour dans l'Auspasie
méridionale, riche en rhéteurs : cela n'est pas sans assurer
à son débit un charme pittoresque, de l'accent, de la chaleur, de l'emphase.
Les succès oratoires lui valent une grande fortune
politique. Il est chargé de tant de soins qu'il serait vraiment en peine d'en supporter seul le poids ; il attelle à son
char plusieurs tâcherons que nous appelons ici des secrétaires, par désir qu'ils se montrent secrets sur la qualité
des services qu'ils rendent à leur maître. En fait, ils s'occupent activement à penser pour le grand homme : il n'a
pas trop de toutes ses forces pour proférer ses discours.
Pareils aux mouches industrieuses qui quêtent le nectar
de toute une prairie, les secrétaires de Barbadou usent
leurs jours à butiner de par le monde des hommes.
Lui, comme le bourdon, mange, parade et fait son
bruit.
Il est très recherché : pas de vraie fête sans lui. Il se
dépense courageusemeni:. Il va de tribune en tribune. Il
n'a plus, pour méditer, que le temps qu'il passe en fiacre.
Encore lui faut-il, pendant ses minutes de recueillement,
.souffrir l'éloge des fâcheux.

�1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
2 94

Il soigne sa voix, choisit ses boissons, invoque à to?t
propos ses médecins, gémit sur son goût du tabac et traite
sa gorge comme une châsse.
.
Parlera-t-il au1· ourd'hui ? Enfreindra-Ml les décrets de
'V . ''\
la Faculté ? Risquera-t-il sa santé, son organe . ra~, s ~
ne s'agissait de la eau e ... Mais il connaî~ son devo'.r: il
parlera. Il est sensible aux égards, access1bl~ aux pr~ères,
respectueux de la nécessité, touché d'une s1m~le p01~ée
de main. Soit ! Soit ! Il parlera. Il saura se sacrifier. Qu on
ne le remercie point.
Barbadou monte à la tribune. Les applaudissements de
la multitude crépitent sur son âme comme sur la peau
d'une timbale. Il en éprouve une étrange vo\upté: quelque
chose en lui se gonfle, se tend, se ~re~se. . .
,
Le voilà en chaire. D'un coup d œ1l furuf, 11 a mesure
l'espace offert aux évolutions de son ~o?s. ~•un autre
conp d'œil, celui-ci large, pesant, a~toncaire, ü em~rasse
le champ de bataille. Un général qui compte les bamllons
dans la plaine ? Non : un matelot qui, de la grande vergue,
interroge l'horizon marin.
.
Une mer en vérité! Une mer grondante de passions.
,
b'
Une mer, avec ses bas-fonds, ses brisants, ses~ m~es, ~
houasses et ses fureurs. 11 la regarde sans trop d amoété : il
n'en est pas à sa première traversée.
,
Les derniers bravos hésitent, puis meurent. Un silence
frissonnant s'étale. Barb:tdou le laisse durer, c_om_me
l'homme qui veut irriter l'amour avant que de le sausfau:·
Enfin, quand il sent l'attention tendue à l'extrême, il
fonce, il pénètre ... C'est lent et fort. Un peu so~rd, son
premier coup de gosier fait songer à un_ coup de rems. .
L'assemblée frémit. Toutes les halemes, retenues pen
dant le grand silence, s'échappent des poitrines avec un

•

petit tale voluptueux.
.
,
Barbadou parle debout: c'est un véritable orateur. 1~ ny
a que les professeurs, les magisters, les petits bourg~1~
la parole pour confier à une chaise leurs fesses faugu

LETTRE SUR LES ORATEURS

295

Qu'on y prenne garde : l'i:loquence n'est pas un m~tier,
mais une passion.
Et Barbadou parle. Il parle avec sa bouche, avec sa
barbe, avec ses bras courts et robustes, avec son torse haletant, avec ses orteils convulsés dans les brodequins.
Les mots étaient épars dans l'air, comme des milliers de
génies invisibles. Troupeau sans maître, les mots semblaient à jamais dispersés dans l'infini. Barbadou a fait un
geste de la main et les mots sont venus se ranger dans sa
poitrine; ils sortent en bon ordre par la gorge musclée ; ils
obéissent tout à coup, comme des conscrits à l'exercice.
Barbadou a l'air d'un dompteur de bruits.
L'assemblée est heureuse. Elle suit la courbe des phrases
comme une musique. Vous le savez, mon ami, il n'y a pas
trente-six façons de faire de la musique, il y en a deux:
on joue fort et on joue doucement. Quand on a enflé les
sons, il n'y a plus qu'à les éteindre et, quand on les a
suffisamment assourdis, il reste à les enfler. Barbadou
n'ignore pas cette règle. Tantôt il \'oile l'éclat de sa parole;
ce n'est plus qu'une caresse sournoise, énervante ; alors
toutes les bouches s'entr'ouvrent et s'emplissent de salive.
Tantôt il lâche de généreux rugissements; aussitôt, dans
toute l'assemblée, les mains se ferment, les mâchoires
grincent, les sourcils se tordent.
Parfois Barbadou ménage un bref repos, soit qu'il laisse
la _foule perchée au sommet d'une gamme vertigineuse,
soit qu'il la dépose mollement au pied d'une période en
pente douce. L'auditoire ne se fait pas prier; il connaît
son devoir : il applaudit. C'est la réplique, c'est sa façon
de rendre le baiser, de remercier, d'exciter le mâle.
Alors Barbadou repart en hennissant. Il a posé devant
!ui une montre qu'il regarde souvent, qu'il ne verra
Jamais. Le temps n'a point affaire ici. Barbadou ira jusqu'à
l'anéantissement. Ça durera ce que ça doit durer.
Il parle. Et que dit-il ? Ah ! mon ami, ne m'en demanez pas trop. Vous avez accoutumé de chercher les mots

�LA NOOYELLE REYUE FR.-\NÇAISB

dans des livres ; vous entendez que ces mots aient une
place, un sens, un destin. Vous êtes plein d'exigcnc~. Vous
ne sa\•ez rien de l'art oratoire. Restez dans votre sohtude et
ne troublez pas notre plaisir.
Vous qui, dix nuits de suite, avez gémi sur uni! ligne de
Spinoza sans toucher au terme de votre méditatio_n, vous
qui, depuis l'adolescence, murmurez, chaque 1our, le
même vers de Ronsard, vous ne pourriez que troubler
notre joie sans la partager. Vous êtes l'homme des amours
languissantes. Ici, ce n'est qu'assaut, frénésie, râle, pante\lement.
Des deux mains, l'bomme a saisi, comme un bastingage, la balustrade de la tribune. Il l'étreint, l'ébranle, la
frappe. 11 rampe d'une extrémité à l'autre. Un fauve ~n
cage. Va-t-il bondir, sauter, plonger dans cet o~é:m hu~m~
qui ondule à ses pieds ? Non pas! Soudam ~a!rne, 1~
lâche prise et recule. Il se tient droit, dans un équ1hbre qui
semble prodigieux. Il tourne sur lui-même, lève les bras,
prend à témoin les murailles, la charpente d_u faîte, les
globes lumineux d'où tombe la clarté. Puis les br:is
s'abattent les mains saisissent le bastingage et l'étreignent
de nouv:au comme pour parer à un coup de roulis. Le
bois résiste en grinçant : il est fait à ces rudes caresses.
Dix ans d'éloquence l'ont imprégné d'une crasse vénérable.
Et Barbadou parle to:.ijours. Que s'il avait formé d~
résolutions, elles sont loin . L'éloquence est nourne
d'imprévu; elle se rit des programmes. L'esprit souffle ou
il veut et bien parler n'est point parler comme l'on pense.
D'ailleurs Barbadou ne pense pas : il parle. C'est périlleuse

.

besogne.
.
, d··
Voici qu'un peu d'inattention se manifeste dans l au 1
toire ... Barbadou sent une petite sueur d'angoisse sourdre
à ses tempes. Il a fait fausse route, mais rien n'est perdu;
il est encore temps, pour l'habile nautonier, de rejeter la
· au no rd, un
nef en pleine eau. Cette phrase qui_· partait
coup de barre énergique va la tourner de bout en bout et

LETTRE SUR LES ORATEURS

2 97

la renvoyer vers le sud. Cette affirmation longuement préparée va, par une adroite et soudaine combinaison des syllabes, s'épanouir en négation. C'est le miracle de la parole
qu'elle soit à ce point indépendante de l'esprit. Une seule
chose, maintenant, importe : le succès. Que Barbadou
triomphe et 1a cause est sauvée, puisque Barbadou est
d'abord l'homme de la cause! Barbadou est aussi l'homme
de tous les sacrifices : il saura sacrifier ses idées à son
succès puisque de son succès dépend la grandeur de ses
idées.
Par de petits gloussements d'aise, l'assistance manifeste
son approbation; la \'Oici regagnée au jeu. Et Barbadou
frappe de grands coups : il fait donner les mots magiques,
une série de mots acérés comme des banderilles et que
l'orateur adroit plante audacieusement dans le cuir de la
bête.
Les mots magiques ne sont pas éternels. Leur fortune se
décide un jour et dure une saison. Ce sont parfois
d'humbles mots que les événements ont tirés de la roture;
parfois ce sont des noms propres chargés de haine, gonflés
d'amour; parfois des mots savants que personne ne comprend tout à fait mais qu'on reconnaît comme des signes,
comme des drapeaux.
L'orateur remplit une grande phrase de mots morts,
rien que de l'étoupe, rien que de la bourre; puis, pour
finir, il fait fuser un mot magique et toute la phrase éclate
comme une mine.
Chaque fois que paraît un mot magique, l'assemblée
s'ébroue, l'assemblée rue. Elle applaudit, elle hurle, elle
jouit. Barbadou connaît les endroits sensibles; il y appuie,
il y revient sans pudeur.
Maintenant, la partie est gagnée, il le sent, il le sait ; il
peut songer un peu à son propre plaisir. Il va le faire
durer, soyez sûr. Chacun son tour. Des mots, du bruit,
du bruit! Et Barbadou parle, parle, jusqu'à ce que, 11.1isselant de sueur, exténué, étourdi, titubant, il descende de la

�LA

OU\'EI.LB REYUE f'RA ÇAJSE

tribune en serrant toutes les mains, même celles qu'on ne
lui tend pas.

•••

L'éloquence est un plat qui se mange chaud. Il parait,
excellent ami, que la postérité fait le plus souvent bon
marché des produits de l'art oratoire. De quoi les parleurs n'onc nul souci, car ils ne travaillent pas à crédit.
Comme les comédiens, ils reçoivent comptant leur pan de
gloire. A quoi bon tirer des traites sur l'avenir? Plutôt ce
feu de joie ! Plutôt ce délire ! Toute l'éternité pour cette
seule minute ! Ainsi pensent les aventureux et les impatients.
L'auteur des Caractlres a fort justem nt écrit : u I.e
métier de la parole res .. emële en une chose à celui de la
guerre : il y a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y
est plus rapide. &gt;&gt; Eh quoi ! consumer le meilleur de ses
jours dans une solitude laborieu5'! pour briguer les suffrages d'une poignée de rêveurs dont la plupart demeurent à
naître! Fi donc ! • fieux vaut ·ouer tout notre patrimoine
d'un seul coup et sur une seule carte. Mieux vaut jouer.
Il y a toujours dans la parole une part de jeu.
Si le jury qui pourvoit les échafauds recevait par écrit
plaidoiries et réquisitoires, il se tromperait moins souvent,
moins griè\·emeot. Mais il faut jouer.
Si les assemblées qui font la loi et votent la guerre se
défiaient de la rhétorique et du bavardage, il y auraic plus
de sagesse dans la conduite des nation . fais il faut jouer.
Si les peuples qui cherchent à tâcons Jeur bonheur
renonçaient à l'ivri:sse des mots, plus redoutable que celle
du vin ... Mais il faut jouer, vous dis-je ! Il faut jouer.
Joueur celui qui ne sait où le caprice d'une période le
peut conduire et qui ne s'en lance pas moins d'un cœur
léger dans l'aventure.
Joueur celui qui confie sa raison, comme une nacelle de
papier, aux mouvements, aux orages de la multitude.

LETrllE SUR LES ORATEURS

2 99

Il faut jouer et plus fort est l'enjeu, plus aiguë sera la
volupté. J~. doute q~•u~ véritable amateur d'éloquence
tro_u~e pla1s1r au géme d un maître bavard s'il doit en jouir
sohra1rement. Hypothèse absurde, d'ailleurs, car quel
orat&lt;:ur donnera sa mesure à moins d'un auditoire nombreux. L'orateur fait l'auditoire, mais l'auditoire le lui
rend bien.
On dit que d'illustres tribuns ont recherché et obtenu la
faveur de la postérité en faisant métier d'écrfrain et en
co~posant mot pour mot leurs plus belles pièces. Voilà
qui. est proprement tricher. Que diable, il .y a des rèales
à
::,
ce 1cu.
J'ai connu maints jeunes hommes pourvus d'un larynx
vigoureux, d'un léger talent et d'une ambition magnifique.
Presque tous ont demandé à la tribune des lauriers que
tr~nte ans d~ labeur opiniâtre ne leur eussent peut-être
pomt procures.
Leur en ferai-je grief? A Dieu ne plaise ! Par des chemins secrets et tortuell.""&lt; la tristesse; je le sens, me ramcne
à la tolérance.
Allons! il faut des oratrurs, comme il parait quïl faut
un coup de rhum avant l'action violence. Vous le savez,
durant la dernière guerre, les malheureux qu'on envoyait
à l'assaut recevait une forte ration d'eau-de-vie, car Jupiter
Rod fous ceu qu'il veut perdre. Vertu des poisons! Il
&amp;ut des mots, beaucoup de mots, pour que l'homme
renonce à son libre arbitre à la souveraineté de son juge-

ment.
Mon ami, je fais amende honorable et m'interdis dorénavant, notez-le, toute vaine récrimination. Je renonce à
imaginer que l'humanité pourrait être autre que nous la
voyons. Je m'engage à respecter les obscurs desseins de la
nature, à honorer l'orage, l'avalanche, les sautereUes et
ro~teur. Toures choses sont à leur place dans ce monde
m1sérable, même le pathétique désir d'un monde meilleur.
GBOR.GES DUHAMEL

�LA GARDE-MALADE

301

La paysanne, empaquetée dan:. un caraco noir et dans
un tablier bleu, se cenait un peu déjetée, ses doigts croisés
sur Je ,·entre. Un mouchoir à carreaux:, jaune et violet,
serrait ses cheveux gris. Et là-dessous, la peau brûlée ec
couleur de brique e collait sur des os saillant si fort que
yeux, la bouche, ea étaient tout rétrécis, er que le nez
paraissait tranchant entre les sourcils et les lèvres parallèles.
Po11r Gtorgtltt.

La parisienne portaic l'uniforme de la petite bourgeoisie
où elle gravitait péniblement : une robe brune ajustée, un

- Alors, demanda l:i jeune femme avec humeur, il ne
,·eut pas ail r à l'hôpital ?
.
..
. - Je voulons point non plus qu'il y aille, dit la v1e11le.
.· . 1ui,. assis dans son lit sous l'énorme
Le \:teux,
d édredon
.
.
1
.
·c
regardant
à
peine
cette
bru
ont
t 1 rcnt·
rouge, se t::nsa.i , ,
•
.
.
.
d
.fiait le parfum avec ennui. Trots oreillers lut .calaient e os,
c:1.r il étaie cruellement voûté et_ ne pouv:1.1t plus se coucher que sur le flanc. Entre les n~eaux bleus à fleurs, on
voyait mal son ,·isage jaune, _se tram longs, son grand nez,
ses !èvrec; molles qui tremblaient.
.
.
Au pied du lit, son fils affaissé sur une cha1~e &lt;le pa1ll~
ff: ·c silencieusement. L1 déchéance de I ancêtre hu
sou ra1
. .
te coura
.
t0urmema1·cl, le cœur .· à peine s'il reconna1ss.11t cet ·d
euse figure autrefois penchée sur s.1 jeunesse, ce~ n c~ cr:~ées à la charrue, cette dureté paysanne ~ù ne d1spara1ssaic
as la noblesse humaine ... Surtout la vame querelle de sa
femme et de sa bell -mère l'offensait : il eût \Oulu les preo·
dre, coures les deux, par les épaules, e~ les pousser dehors.
Seul alors avec son père, il crou,·emt les phrases nécessaires.
Cependant, faible, il ne disait rien.
rire
Les deux femmes se défiaieoc du regard et du sou .
Dans leur attitude déjà et dans leur costume, leurs de111
vies combattai nr.

corsage où pendait une montre &lt;l'or, un chapeau de plumes noires. Ses mains soignées jouaient avec uo manchon inutile. Et sous ses cheveux roussis, son visage attentivement pâli, attentivement déridé, surprenait par un
agrément convenu qui n'exprimait rien.
Autour d'elles, les meubles suyeux et fatigués, la petite
table, le petit poêle, une grosse marmite de fonte accrochée
à la crémaillère ; la mé sur laquelle reposait de la vaisselle
à laver; un autre lie; des claies à fromage au plafond, des
ustensiles de cuisine derrière la porte ;' er, peigné par les
barreaux de la claire-voie fermant à demi la baie, un soleil
d'hiver couché tristement sur le carrelage. 1
Les femmes discutaient, k poêle mangeait son bois avec
des grognements joyeux, on entendait parfois la vache
mugir. Le père et le fils se considéraient ; puis le vieillard
grommela:

- Je voulons mourir ici, mais le plus tôt sera le mieux.
Le fils ne dit rien, la bru protesta.
- Ah, quelle horreur ! comment peut-on penser des
choses pareilles quand on a des enfants qui vous aiment !
EUc avait en effet des beau. -frères et des belles-sœurs ;
mais se détestant cous, ils ne faisaient jamais leur visite
ensemble au père.
- Bien, poursuivait la jeune femme, il restera ici.
L'hôpital est plus confortable ; mais quoi, nous respecterons vos caprices !

�LA NOUVELLE REYUE FllANÇAISB
2

3°

·11
Le v .1e1·11ar d soup1·ra, puis· • faisant ébouler
• les oret
•é ers,
il se tourna du cÔté du mur · Sa bru repnt sans s mouvoir:
l ·?V
- Mai qui est-ce qui prendra soin d u1 . ous tra:
vaillez aux champs, vous allez en journée, qui est-ce qu1
le lévcra, le la\·cra, l'arrangera t
_
ini ! cria la paysanne.
b
Des sabots trottcreot dehors et une fillette enrrda. Ro uste
. .
plus que ses ouze ans.
et hâlée, elle paraiss:ut un peu
fié d'un sang
Fi re ronde, 1 vres bi n ourlées et gon e~
bon
gu
.
.
troussé
.
le
cout
éclairé
du
sombre gat p ut nez re
.
é
,
serr sur
feu de deu
yeux 001'sette · Un tablier à carreaux,
•
d vieilles cottes, 1ut. don nait une grâce bizarre et tauchante.
, t Eugénie qui s'occu- Quoi I s'exclama la dame, ces
pcra de son grand-p re 1
.
s'ai- Oh, dit l'enfant d'une voi.· n~tt~, il peut encore
d ·1 'y a qu'à le conduire, je ferai bien ça 1_
cr, 1 n
. sa femme
1 .ount
L'l arand-mère sourit, le fis
aussi '
bégay~t indignée et embarrasE.éefi. ·1 a des choses que
- Mais les convenances I n n l y
r.
c peuvent pas faire !
l
es emants n
E . . l'é outait avec surElle co dit bien davantage. ugente c . . l dame
.
d ar hasard, en se lamentant amsi, a .
~:1sia~: tua;g:rdait, elle détournait les yeux, examm:~~
les souliers fins et décousus de sa tante avec une moqu
sournoise.

II
Les visiteurs firent ce trouble et repartirent : c'était tou).ours ainsi.
·
· é le bourg
Au Ion de l'année, depuis qu'ils avaie~~ qmtt.
fête
natal le !nfants d'Étienne Harry le vena~e:
en fê~e. Au carnaval ~riva~en_t les deux ain , c .:iix-ne~
et dont on disait qu'ils faisaient les quarre-cent

v~;\;:ires

LA GARDE·M..U.ADE

coups: l'un employé de chemin de fer et l'autre voiturier.
Ils traitaient leur pèr et leur bel! mère avec une cordialité
brutale. La plus jeune des filles, mariée à un mécanicien
nonu:md, apportait à Pàqu s des cho es de la mer. Son
Etieno tte une petite bossue int lli nte, méchante, jolie,
tourmentait Eugénie jusqu'aux larmes. A la Pentecote
apparaissai• l'autre fille, femme d'un épicier dont ell a\" it
été la bonne : elle distribuait des friandises et laissait pour
quatre jour dtux garçonnets uo p u niais. L pr mier fils
du second lit, un profe. seur, accourait en septembre, tant6t du nord, raotôr du midi, trainant une famille diaboliqu . A 'oël enfin, ce Benjamin, qui avait tué sa mère
pour naitre, et qui végétait dan le plus bas journalisme,
muet, trist , humilié par sa pauvn:té et par l'élég,.nce mensongère de sa femme.
Ils é,·itaient de se trouYer ensemble : les héritier de la
mone jalousaient par: cupidi é les htritiers de la vivame;
tandis que les intellecmeb, les ouniers et les commerçants se méprisaient les uns les autres. Par politesse, par
habitude, ils prenaient aio i des vues de la déchéance de
leur p re ; puis il:s l'oubli:iienr. D'ailleurs, aucun d'eux
n'eût su vraiment l'aider : ils luttaient comme ils pouvaient contre des patrons, contre des clients, contre des
enfants ; et la ,ic les abimait un peu plus d"année en
année. Le vieux les accueillait en ilcnce : il embrassait ses
filles et ses brus, serrait la main de ses fils et de ses gendres, caressait avec des préférences variables l s tout-petitS.
Leur mésintelligence ne l'étonnait pas. Il avait haï a
sœur et ses frères aussi tant qu'il:. avaient vécu. Au fond,
il était orgueillell% et humilié : orgueilleux d'a\'Oir si 1'Jin
ttpandu son sang autour du pauvre village où il était né,
d'ou il n'étaie pas sorti ; humilié que, s'acharnant toutes
et tous à ces conquêtes extéri ures, nul de ses 61s, nulle de
ses fiUes n'eût voulu demeurer avec lui pour continuer la
race au lieu où elle s'était faite.
Le père d'Eugénie, dernier enfant du second mariage, y

�304

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avait travaillé dans la ferme même, six ou sept ans. Laboureur, il s'entendait à tout ouvrage et peinait comme un
galérien. U oe pleurésie le tua à trente ans, sa femme
traîna six mois après lui, l'enfant resta seule._ Ses grandsparents l'aimaient ; ils refusèrent au ~u.ré, q~ le leur proposa, de la mettre aux mains des rehg1euses a Orléans, et
ils la gardèrent avec eux.
·
Eux vieillissaient, elle devenait jeune, ils vivaient de
concert une difficile et triste vie.

III
A l'aube, en hiver, on levait l'homme. C'était la c~arge
de sa femme. Elle le découvrait, le tirait des draps, lm pas·
sait son pantalon, l'asseyait sur une c~aise auprès ?u po1êle.
Le reste regardait Eugénie : elle avait sauté du ht qu e~le
occupait dans l'autre chambre, et vite vêtue, ~lie accourait:
Elle chaussait son grand-père avec des précauuo~s tendres.'
ayant remarqué que le contact de ses mains. froides le fai.
sait frissonner, elle les mettait tiédir, une mmute, au four
du petit poêle, et leur caresse ensuite lui était douce.
· ; mais
· sans sa bonne
li conservait son gilet pour dormir
veste de velours, il se trouvait nu. Or sa tête, à cause ~e la
courbure de son dos, n'était guère qu'à q~inze ~u v1~
centimètres de ses genoux ; ses bras pendaient tnste~en
au long de ses mollets: et s'il pouvait les re~resser, il~
réussissait presque plus à lever la face. Eugéme harn~c~
pourtant vite le pauvre homme. Ramenant toute ~to
sur le wl, elle présentait les deux manches. Le . v1e1\~
offrait ses poings : les manches glissaient. Les porngs
sortis, il était facile de déplier le vêtement et de serrer un

!

bouton sous la poitrine inclinée.
.
.
.
Après quoi, la petite lle se r~cula1t en sounant, reg2I
dant son grand-père et l embrassait.
.
Un jour, il grogna en lui voyant ce sounre.

f

1A GARDE-MALADE

Tu fais ton apprentissage, Nini ?
ne pe~sa_it qu'à une seule chose : au jour prochain,
qu 1! souha1ta1t à la fois et qui l'épouvantait, au Jour où il
ser~lt é:endu sous_ces douces mains drapant le dernier drap.
Mais eut-elle de\,né ce dégolit amer de la vie, enfant que
cette épreuve étrange mûrissait, elle l'eût caché soigneusement à l'homme humilié, elle n'aurait pas répondu autrement qu'elle répondit :
- Oui, pour quand j'aurai un petit gars !
~ette _r~role instinctive émut le cœur du malheureux ; il
~n1ra 1 101 sur ses genoux, et la baisa au hasard sur les
Joues, sur les yeux, ce qui ne lui arrivait jamais tant il était
habitué à elle.
Tout de même, l'amertume revint bien vite en lui la
source étant inépuisable:Il dit entre ses lèvres molles:'
-. Pou_rtant, quelle chose c'est-il que la vie ? ]'ans
travaillé, i'ons élevé sept gosses, j'ons vu la guerre et rue
~~oomme~!
'
La petite fille l'écoutait et le comprenait. Elle dit d'un
~ul sourire ce qu'un homme eût mis longtemps à
mveuter :
- Puisque t'as encore une petite boelle, c'est-il pas
assez !
Elle parlait français aux parisiens et gâcinais à son grandpère. Il ne se plaignit plus ; mais comment jamais se ftît-il
résigné?
L'habillage terminé, l'enfant lavait l'homme. Elle mouillait une serviette dans l'eau tiède et la lui passait délicatement sur le front, sur les joues, la nuque et le cou. Puis
elle frottait un peu plus fort les mains et les poignets parcourus de cordes grises et bleues. La grand'mère, se réserv~nt la toilette du dimanche, déclarait ces deux opérations
bien suffisantes.
~nsuite, tous trois prenaient leur repas. Jusqu'à son
é~u1Sement, le vieillard s'était toujours contenté de pain
bis et de fromage; mais depuis qu'il ne pouvait plus
-

!!

20

�306

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pétrir, ni enfourner ni défourner, et qu'il s'était dégoûté,
au bout d'un mois, d'imposer ce travail éreintant à sa
femme, il se résignait .m café et au pain blanc. L'enfant
lui trempait une soupe dans son bol: il pêchait la croûte et
la mie spongieuses; puis, avec lènteur, et serrant les
lèvres, il arrivait à manger presque proprement.
La grantl'mère souriait, elle baissait les paupières sur un
peu d'eau qui ne coulait pas de ses yeux. Ils ne se sentaient pas seuls. Quelqu'un, une Pensée, une Force,
accompagnait continuellement le vieillard. A le regarder,
ou comprenait bien qu'on voyait un être déjà différent de
l'homme.
Puis la vieille femme s'en allait. Elle avait pensé d'abord
vendre les champs de son mari ; mais les héritiers de deux
lits s'y étant opposés, elle occupait dessus des ouvriers
qu'elle surveiHait et qu'elle aidait, aussi dure et sèche
qu'eux-même . Par les gros temps, elle cousait ou lessivait
au bourg.

.
.
S'il faisait beau, Eugénie ins~llait son graod·1ère sur le
barJC qui vacillait soutenu par quatre bâtons a~près
de la porte. Elle balayait le carrelage, elles essuyait les
meubles.
S'il ventait ou s'il pleuvait, ils demeuraient à se chauffer
dans la pcussière et la fumée. Ils e parlaient pre~que pas.
C'était la plus mau\7aise heur . Le coucou sonnait quand
i le jugeait nécessaire. C'était une occupation que _d'o~ver le lono- du mur mal peint, la descente des pois rOUtlleu~ et de0 leur ombre. La pluie trempait la mousse des
t';ïiles comme une éponge; des gouttes qui tomb~ient p&amp;T
la cheminée formaient, sous le pot de la crém:llllère, de
grosses boulettes de cenôre. Les r.ifale , derrière la grange,
brutalisaient les vieux: pommiers. De temps en temps, Ja
vache mugissait ou donnait un coup de pied au mur: ~
fumier, la suie, la terre, l'herbe enveloppaient la ma~
dans leurs odeurs comme dans un brouilbrd successivement aigre et fade.

LA GARDE-MALADE

Parfois, Eugénie atteignait, dans. le coin de la fenêtre ,
quelque journal, - rindipendant du Gdlinais, traînant là &lt;lu
dernier dimanche; un Petit 'Parisien sans date, toujours
nouveau, toujours oublié ; u quelque livre, - un
vieil almanach cubique à couverture rouge, où la liste des
foires alternait avec des littératures bêtasses ; un ancien
bouquin d'école, Tour de Frana ou Pages choisies des Classiq11es; l'un des deux prix qu'elle avait obtenus autrefois,
où il était question, en langage si\)yllin, de la grande Révolution et de la Télégraphie sans fil ; - et elle lisait tout
haut, tristement.
Elle ne s'intéressait pas au journal, il ne s'intéressait pas
au livre. Pourtant ils subissaient tous deux la 1 cture,
comme si, à cause de ce bruit, ils avaient espéré ne plus
entendre la troisième pensée travailler dans le silence.
Midi arrivait. Tantôt la grand'mère revenait pour le
déjeuner; tantôt elle chargeait la petite fille de ce soin
&amp;cile. Eugénie préparait deux œufs, choisissait un fromage, des noix, tirait un peu de piquette violette. Au
début, l'homme s'irritait souvent.
L 1om de Guieu l Encore manger ! Et ça me sert-il à
autre chose qu'à chier ?
Il regardait ses poignets tordus, ses mains tendineuses,
dont les os crevaient le parchemin ocreux et fripé. Élevant
sa tête de côté avec un effort de bœuf sous le joug, il écoutait l'enfant, à 1imitation de sa femme, lui reprocher ses
gros mots.
- Qu'est-ce qu'il faut dire, alors? demandait-il.
- Il ne faut rien dire, répondait-elle.
Il mâchait bien de ses dents indéracinables, et, salivant
un peu des coins de la bouche, il avalait avec honte.
- Ah, gronda-t-il un joUJ, si je m'étions seulement
pendu dans le guernier ! A quoi que je sons bon, à présent ? Dis, .1 ini, t'aimerais pas mieux que je sois mort!
Elle dét0urna la tête, elle répliqua d'une voix. toute

faible :

�30S

LA •·ouvELLE RE\'UE FRA. "ÇAISE

..

;'.)

_ Et moi, à quoi que je servirais • .
., .
Question qui le fit rire de son ab. .:ur nre mou, pms qui
le fit taire.
Il ruminait ensuite, \'aguement ensommeillé, _Pen?ant
une heure morose. Ensuite, un signe _à la peme _till~:
elle se levait du banc où elle frottait sa~s bruir, es
assiettes et, prenant son grand'père par la mam, elle I emmenait.
1 f ·
·
Il fallait passer le chemin ferré, contourner_ e um1er qui
s'amoncelait entre quarre ruisseaux de purin: ~gner a~
coin de la grange une cahute de planches ou Ion avait
creusé un trou rond à même la terre.
.
L'enfant aidait le vieillard comme un_e no~rnc: son
.
Elle lui tirait son vètement,
nourrisson.
. il1 pauenta1t
·
· sur
d
.
b
"des
Parfois
s'il
se
renait
ma
et
nsquan
e
ses 1am es ro1 .
'
d
tom ber ou de se salir, Eugénie disait avec trn resse
:
1
- Plus à droite, grand'père ... avance un peu:.
. .
Il obéissait. La nécessité les conduisait, la pm~ ve1lla1t
sur eu., "ils ne se trouvaient pas. abandonnés. - L enfant le
rajustait ils revenaient à la maison.
elon,le temps ils rentraient d:tns la chambre om_bre _elt
· ; ~u bien I s
tuaient les heures' une à une comme le matm
restaient dehors, sur le banc, a contempl~r a_u loin la te:~;
· de la Rivière
blanc et miroitant, partag
Le chemm
. ' .
,
.
teaux
la vue. A gauche et à droite, Jusqu aux haies, aux. po_ le
et am rails de la voie ferrée, le paysage se com~sai:.:~m~es
et bariolé avec des pièces verres ou brunes. Dun 1.b ' •
bâtiments rouges de la gare, de l'autre ~n. h~meau ~~
"t dans un fond entre des arbres le hm1ta1ent. Qu_
d
orma1
•
t ut nous
ues noyer ' un chêne, des poiriers se ten:u_ent o
Jans les champs. Au long du chemin, réguhcreme?t ~:
cés des tas de cailloux ressemblaient pour Eugéme Jal , .
'
n}
maisonnettes
et pour son grand' père a· des tombes
, . . ment
avait pas d'autre mouvement en tout cela que I é~o1~1;:e des
du soleil vers la droite et le rapprochement ,me
ombres.

LA G.\ROE•.\IALADE

Au del:\ du passage à niveau, la terre montait doucement, avec la souplesse vivante des plaines, jusqu'à toucher
le ciel à la hauteur des yeux. · La différence des cultures y
traçait des lignes fermes comme celles d'un monument.
Un petit cortège d'arbres, çà et là, s'ordonnait sur une
crête. Et tout au loin, deux faibles plateaux mauves, interrompus par de beaux peupliers droits qui suivaient la
rivière, comme une ceinture avec sa boucle changeaore,
serraient la raille du monde.
Cette vue enchantait Eugénie. Elle la goûtait, elle la
respirait, elle s'y promenait seule en songe, libre pour le
travail ou pour le jeu. Elle en revenait plus douce pour le
vieillard qui n'en foulerait plus jamais le sol gras et dru,
ni l'herbe et le blé.
Lui n'y voyait que bien peu avec ses yeux presque
éteints : mais aux bruits et aux odeurs, il reconnaissait la
vie éternelle. Des paysans traînaient sur la route une charrue, une herse ou un rouleau : chaque caillou, chaque
pointe de fer, chaque fibre de bois parlaient alors. Il répondait des choses que la petite fille n'entendait pas, et où il
n'y avait ni admiration, ni regret, ni plaisir, mais seulement l'idée &lt;lu labeur et du profit. Les passants continuaient
le dialogue.
- Tu te reposains donc, père Quenne, vieux feignant l
- C'est bien mon tour, disait-il.
Puis il était question des blés, des betteraves, des
avoines, &lt;les machines, du député et du curé. Quelques
événements de Paris, parfois, faisaient qu'on s'occupait des
invemions nou,·elles et de la guerre. Là-dessus, le vieillard
avait son expérience et ses méthodes : il les communiquait,
on les écoutait, il servait donc encore; un peu de sang lui
revenait dans les tempes et dans les joues.
Il respirait les heures, les saisons et le vent. Quand il
sentait la fumée de la gare, il disait :
- Il va faire chaud.
Et lorsque le fleur fort de la sapinière à droite lui

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

310

.

.

. .
d
l herbages et les emblavures, il annonamva1t p.ir essus es
r~h ·
r-· ·
· ·1
pleuvre
_ Mais dema10, 1 va
· . .
. ·1 les donnait
.
. él
·t des exp11cat10ns • 1
Eugéme lui r c amai . .
d · · Elle contes.
·d . evrva1t un peu e 101e.
d'une voix sour e ou r
. d'école il se moquait
r · d'
vague souvenir
,
tait sur la iot un , ,
h 1 n'y comprenaient plus
d'elle. Se reportant al almanac ' l s
•
· l'
ni l'autre.
.
nen m u 0
. t dait en une nuit au creux
L'hiver finissait. La neige on
reteinte Les
des sillons. La terre paraissait molle et lavée,f m d'he~bes
d" rsant un par u
·
ffi ·
vents de • fars sou aient, ispe ·ent à reverdir et à refleul mps commençai
Les arbres des c 1a
.
blé levait avec un
. Les oiseaux reparlaient. Le 1eune .
. t les
nr.
. 1
1 Et pms sonna1en
frisson chaque maun p us amp e.

Il

1

cloches de Pâques.~ .
1 'el Le soleil d'abord rou·
Les jours s'élargissaient sur e ~:rs. de la rivière, puis un
lait sur la cîme m~me des peuht en avril à peine au delà du
-dessus : et s étant couc
.
l bo'
• peu au. . .
ai il s'en allait Jusque dans es is.
passag~ a ntea~, en: froment mûrissaient au signe des
Les foms, 1 a'l.ome,
·goureux du monde.
. •
r~ortS v1
d'mère rentrait s01gna1t sa
Le soir tombant, la ~an l . ·11 d Elle etl'enfant
. . h fJ: du lait pour ev1e1 ar •
vache, f~1sa1t c a~ er r . il restait assis contre ses oreille mettaient ensuite au it .
d
h vron d'os, attenlers, ou plié à travers comme un ur c e
dant.
. .
à cette heure-là, venait avec
Parfois, quelque v1s1te, .
b
ui voulait
son aumône : une benne femn:ie du ourg, q rand'mère
·uer et qui bavardait bas avec la g
d
un peu vei
l grand'père . une petite fille e
ou très haut avec e
'
l
, Eu...L
.
b'er ou une eçon a
i;•
récole, qui app~rtait. 1;-Yn c~ i
ère au vif regret de
nie, laquelle n érod1a1t p_us gu d ' enfants de jouer
. . • 0 permettatt aux eux
l'mstitutnce. n
. .
causant avec un
· lies ne 1oua1ent pas,
dehors, ':°ais e 1 l
de la vieillesse, des champs,
sérieux bizarre de a c asse,
du temps.

311
- Qu'est-ce que je ferions sans cette boellc ! soupirait la

LA GARDE-MALADE

grand'mère.
- Pour sûr qu'a vous aïdaint hcn ! disait la voisine.
Elles chuchotaient. La lampe fumait. Entre les rideaux
bleus, le mur recevait la silhouette du vieillard et des
oreillers comme des montagnes d'ombre.
Les jours s'épuisaient ainsi. Les dimanches approvisionnaient la semaine.
Avant la messe, la grand'mère s'appliquait à changer
son pauvre homme. Dès que le barbier l'avait rasé, elle lui
récurait l'os, non sans rud~e. Puis, le dépouillant avec
ses doigts crochus comme avec des ongles, elle lui passait
en deux coups la chemise et le caleçon qu'Eugénie faisait
tiédir. Elle se tenait très sage auprès du poêle : les jambes
et les bras de toile pendaient à ses mains des deux côtés du
tuyau noir. Le grand-père, appuyant sa vie à la douceur
sérieuse de sa petite-fille, oubliait un moment l'incurable
tristesse où il agonisait.
Ensuite et alternativement, tantôt la vieille femme, tantôt l'enfant se rendaient à la messe. N'on qu'elles crussent
à rien : l'une avait jugé le dogme faux parce qu'elle ne
voyait jamais l'instituteur à l'église, l'autre était si pure
que l'odeur de l'encens lui déplaisait et l'ombre étoilée en
jaune. Elles allaient aux nouvelles : avant, après Je service,
on parlait des morts, des mariages, des naissances, des
baptêmes, des premières communions, et, sous couleur de
religion, toujours de vie. Le père se plaignait du soleil, le
fils partait au régiment, la fille n'écrivait plus de Paris, la
mère relevait de maladie. Mots qui revenaient à la maison
comme des visiteurs : on les répétait, on les commentait,
l'impotent reprenait en eux un peu de passion et de quoi
penser encore.
Pour ravitailler les dimanches, il n'y avait que les Parisiens. La grand'mère les appelait tOùS ainsi, qu'ils vinssent
de Paris, de la mer ou de la Bourgogne. Ils apportaient
leurs soucis, leur égoïsme, leurs préjugés; ils laissaient

�JI Z

LA NOUVELLE R1':\'UE FRANÇAISE

leurs enfants une semaine, une demi-semaine ; mais leur
souvenir s'enrichissait après leur départ. Eugénie organisait leur légende moqueuse. Un cousin confondait la herse
avec la charrue; une cousine voulait accompagner le vieillard partout, et la garde-malade la renvoyait par des farces
admirablement combinées; une tante parlait d'hôpital, de
secours, de conseil de famille, de pudeur, et n'y pensait
jamais deux fois.
Tout cela, dans la mémoire et l'imagination attentives
de la petite fille, faisait une agitation aussitôt communiquée au grand-père. Ainsi ces abandonnés plongeaient
encore un peu, juste assez pour ne pas mourir, dans l'eau
sociale.

IV
Le vieillard prit un mauvais rhume, ne se leva plus et,
le troisième jour, entra en agonie.
C'était juillet : la moisson dévastait les fermes et précipitait jusqu'au délire la vie. Au moment où débuta le
rale, Eugénie se trouvait seule et savait qu'elle serait seule
tout le soir. Cette idée l'affola d'abord : elle courut à la
porte, bouscula la claire-voie et, se hâtant sur le chemin,
cria :
- Au secours !
Le chemin, les champs de regain, d'éteules et de meules s'étendaient vides jusqu'aux. peupliers ; les machines
travaillaient derrière les bois, hors de la vue.
L'enfant buta contre une pierre, faillit tomber, se mit à
pleurer. Le râle du grand-père la rappela dans la mai~on.
Elle resta debout auprès du lit, ne sachant que faire. Le
mourant, étendu de son long sur le dos, pilait sous lui les
oreillers: il semblait un peu moins courbé. Ses yeux écarquillés ne voyaient rien. La pomme d' Ada_m montait et
descendait dans son cou. Et de ses lèvres mi-ouvertes sor•

LA GARDE-:\1ALAOE

tait, mesuré par son haleine, un bruit caverneux dont le

retentissement remplissait la chambre.
Sa main gauche, à la hauteur de son genou, grattait les
draps. Sa main droite pendait. L'enfant la saisit, elle était
molle et chaude. Ce contact la rassura, elle retrouva la
force de crier :
- Grand-père !
Il ne s'interrompit pas, trop occupé à mourir. L'enfant
recommença à pleurer.
- Grand-père ! oh, grand-père !
Elle regarda dans l'effroi ce visage qui pâlissait sous le
hâle. Quelques mouvements lents et doux traçaient des
rides aux deux côtés du nez et au bord des oreilles. Dans
l'effort désespéré du souille, le cou se gonflait et se creusait, le menton s'élevait et s'abaissait, la tête alourdie descendait plus livide au milieu de l'oreiller jaune.
Ce travail mystérieux, consentement et résistance, intéressa Eugénie. Appuyée à la forte main, elle se tint pleine
de curiosité et d'horreur.
Quelques instants, le râle s'arrêta ; une respiration égale,
courte et douce, vibra, chuchotant l'espérance; puis il reprit
en sourdine, écartant à peine les lèvres violescentes.
- Grand-père! soupirait l'enfant, grand-père !
Elle sentit qu'il allait mourir. Go remerciement, un
conseil ne sortiraient•ils pas de cette bouche tordue ?
- Oh, parle-moi !
Et gémissant ainsi, elle serrait aussi fort qu'elle le pouvait dans ses deux mains la grande lourde main molle.
Mais il ne répondait pas. Son soupir à deux temps allait à
peine plus haut que celui d'un homme qui dort ...
Les tressaillements de son visage se ralentissaient. Ses
doigts sur les draps ne bougeaient plus.
Eugénie s'accota au bois du lit: élevée au-dessus de son
!tge et de tout ~ge, elle se soumit à la Loi.
Soudain , le corps du grand-père glissa, ses genoux se
plièrent et saillirent, il se tint en plusieurs angles sous la

�314

r

LA NOUVELLE REVUE FM~ÇAISE

couverture. Eperdue, Eugénie ôta un oreiller de sous ses
épaules, et réunissant toutes ses forces, les ramena sur le
traversin. Il lui sembla encore que le moribond se redres·
sait.
Ses traits n'exprimaient plus ni souffrance ni conna~
sance. Ses paupières iermaient à demi ses yeux : un rayon
jaune passait entre les cils et rasait les joues pâles. Tout le
visage était devenu immobile, sauf les lèvres, dont l'écartement régulier accompagnait le battement du cou. Et le râle
ne rendait plus qu'un très petit bruit de bise.
Il s'arrêta sans que l'enfant s'y fût attendue. Cela fit un
étrange silence, comme si tout à coup le monde lui-même
s'était arrtté. Elle interrogea les objets et les meubles
autour d'elle.
Puis le coucou du mur sonna quatre heures : et quand le
même silence se fut refait, énorme et creux, autour de la
dernière vibration, Eugénie comprit.
Pourtant, la main qu'elle tenait n'était pas froide. Elle la
lâcha tout à coup et, obéissant à un souvenir obscur, s'en
alla sur la pointe du pied décrocher le petit miroir rond de
la cheminée. Elle monta sur une chaise et, présentant la
olace aux lèvres du vieillard, n'y recueillit aucune buée.
r, Elle ne dit rien, elle ne pensa rien : elle se mit à l'ou·
vtage.
Elle ôta les oreillers, n'en laissant qu'un : le mort s'y
appuya, droit comme dans sa jeunesse. D'abord, l'enfa~t
en avait peur ainsi que d'un mannequin de marbre. Ma 15
il était tiède et léger, s~s membres restaient souples comme
ceux d'un petit garçon, elle se rassura. Avec précaution,
elle déploya le drap bien proprement sur lui. Ell~ se _raP:'
pela qu'il fallait fermer les yeux, o~ le _lui avait d~~ a
l'église ; elle s'y reprit à deux ou tr01s fois, les paup1eres
glissant déjà sur l'iris jaune : elle y réus~it enfin, et ~or2nt
dès lors, dans sa dignité terrible et sa paix, cette face 1mmobile, elle en baisa la joue et pleura.
.
Elle n'avait plus peur, elle ayait du chagrin. Elle pensa a

LA GARDE-MALADE

fuir pour l'oublier, à partir pour ramener sa grand'mère de
la moissonneuse. Mais c'était très loin, et d'ailleurs pouvait-elle abandonner ainsi le pauvre mort? Elle sechercha
encore du travail.
Elle fit chauffer un peu d'eau, et très doucement, avec
une petite éponge, essaya de laver les joues terreuses. Mais
elles se refroidissaien1. Effrayée, Eugénie jeta sa cuvette,
rangea ses linges et se mit, sans faire aucun bruit, à balayer
la maison et à épousseter les meubles.
Cela fini, le soleil avait baissé et le reaangle de la porte
était jaune. Elle prit une bougie qu'elle aJluma, versa quelque eau bénite dans une assiette sur la table du chevet, y
mit tremper deux brins de buis qui pendaient au mur, sous
un vieux numéro bariolé de tirage au sort. Enfin elle se
nettoya longuement les mains, brossa sa robe, se peigna :
et quand elle vit qu'aucun ouvrage ne restait et que la
grand'mère ne rentrait pas, elle s'assit au pied du lit, sur la
chaise de paille, et regardant le mort, frissonna.
EUe savait une ou deux prières. Elle les dit tout bas
devant elle. Puis leur latin lui déplut. Elle prononça alors
ce qu'elle pensait :
- A présent, il va se reposer ; et, moi, je retournerai un
peu à l'école avant de travailler.
Elle se troubla, souffrit, se résigna. Elle se rappela comme
on se rappelle un voyage, par une impression générale de
lassitude, de plaisir, de regrets et mille détails touchants,
l'année passée ainsi à soigner son grand-père ; elle soupçonna obscurément ce qu'elle avait gagné et perdu dans ce
long espace de vie, et tout cc qu'elle n'oublierait plus. Joignant les mains, elle en remercia le mort sévère qui rêvait
sur l'oreiller, les yeux clos, la bouche mal fermée entre les
lèvres lhrides, le nez pincé déjà sous une pression très
froide ...
Elle finit par s1endormir: et c'est ainsi que la grand'-mère
les trouva tous les deux, le mort veillant sur la vivante, à
l'heure où elle revint harassée à ce labeur nouveau.

�316

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

V

LA GARDE-MALADE

317
à craindre que les vivants. On n'a qu'à dire deux Pater et
deux Ave, et ça ne vous fait plus rien du tout.
Il y avait des anticléricaux dans la famille, ils murmu·
rèrent .

Après l'enterrement, selon l'usage, et quoique les enfants
du mort, soucieux de la succession, ne dussent pas repattir
tout de suite, on fit un festin.
La grand'mère servait, avec une vieille femme du village
qu'on employait, à cause de son adresse et de sa piété, à
ensevelir les mores. Eugénie avait disparu parmi ses .::ousins
et ses cousines. La table était longue, allant de la cheminée
à la porte de la seconde chambre : et tous ces gens du
Nord, du Midi, de Paris, ramenés par le deuil seut à leur
source, se regardaient et regardaient leurs assiettes en causant de leurs intérêts et parfois de leur père.
Presque tous se montraient hostiles à la veuve. Ses propres enfants la défendaient tout juste. Les uns, arguant de
la présence d'une mineure, voulaient qu'on vendît aussitôt
la ferme et les champs ; les autres, énumérant les qualités
de leur mère, qu'on lui laissât l'usufruit.
Un compliment plus maladroit que les autrés fit se dresser le corsage noir de la Benjamine.
- Parlons-en ! siffia-t-elle. On ne nous a même pas
prévenus que le père était malade !
Il y eut une rumeur, approbations et protestations mélangées.
- Personne n'était là, poursuivait-elle et le pauvre
homme est mort tout seul comme un chien !
- Il y avait moi, dit Eugénie, de sa voix nette.
- Ce n'était pas ta place ! s'écria la jeune femme. Ce
n'est pas la place des enfants.
La rumeur s'enfla ; les uns parlaient de l'hospice et des
convenances ; les autres de cruauté, de dignité ; la majorité
devenait impitoyable.
- Bah, chuchota l'ensevelisseuse, les morts sont moins

., -: Moi, _dit Eugénie, je n'ai pas eu peur, j'ai dormi,
J avais besom de me reposer comme lui.
Les Parisiens s'indignèrent. L'enfant les regarda lentement un à_ un et les _jugea. Puis elle sourit à sa grand'mère
avec_ sécunré. lnstru1te par la pitié, par la maladie, par la
nudité, par la mort, elle se sentit prête à la vie.
ALBERT THIERRY

�FEUELLETS

FEUILLETS

prunt sont celles à quoi l'on se cramponne le plus fortement, et d'autant plus qu'elles demeurent étrangères à
notre être intime. Il faut beaucoup plus de précaution
pour délivrer son propre message, beaucoup plus de prudence - que pour donner son adhésion et ajouter sa voix
à un parti déjà constitué.

II
I
On a dit que je cours après ma jeunesse. Il est vrai.
Et pas seulement après la mienne. Plus encore que la
beauté, la jeunesse m'attire, et d'un irrésistible attrait. Je
crois que la Yérité est en elle ; je crois qu'elle a toujours
raison contre nous. Je crois que loin de chercher à l'instruire, c'est d'elle que nous, les aînés, devons chercher
instruction. Et je sais bien que la jeunesse est capable
d'erreurs ; je sais que notre rôle à nous est de les prévenir
de notre mieux. Mais je crois que souvent, en voulant
prést:rœr la jeunesse, on l'empêche. Je crois que chaque
génération nouvelle arrive chargée d'un message et qu'elle
le doit délivrer ; notre rôle est d'aider cette délivrance. Je
crois que ce que l'on appelle « expérience», n'est souYent
que de la fatigue inavouée, de la résignation, du déboire.
Je crois vraie, tragiquement vraie, cette phrase d'Alfred
de Vigny, souvent citée, qui paraît simple seulement lorsqu'on la cite sans la comprendre : « Une belle vie, c'est une
pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mur. ,, Peu m'importe du reste que Vigny lui-mème n'y ait peut-être point
vu toute la signification que j'y mets ; cette phrase, je la
fais mienne.
Il est bien peu de mes contemporains qui soient restés
fidèles à leur jeunesse. Ils ont presque tous transigé. C'est
ce qu'ils appellent &lt;c se laisser instruire par la vie». La
vérité qui était en eux, ils l'ont reniée. Les vérités d'em·

J'ai tant aimé Flaubert! ... Tout ce qu'on écrit contre
lui me meunrit ; mais combien plus encore ce que je me
reti~ns d'écrire moi-mème. Sa Correspondance a durant plus
de cinq ans, à mon chevet, remplacé la Bible. C'était mon
résen·oir d'énergie. Elle proposait à ma ferveur une form
de sainteté nouvelle. Je pense que les élè\•es de Gustave
Moreau ont eu pour leur maître une st .1blable vénération.
Mais Gustave forcau n'est pas plus un grand peintre que
Flaubert, hélas! n'est un grand écrivain. Celui-ci le sent
bien : il n'écrit P,as si bien qu'il s'efforce de bien écrire.
Les vrais maîtres, Montaigne, Pascal, aim-Simon, Bossuet,
.ne se donnai nt pas tant de mal. Lorsgue je relis Flaubert -aujourd'hui, sans plus autant de révérence, ce n'est
jamais ~ans peine, sans chagrin. Je voü partout contention, gaucherie. Chaque phrase ne sort d'embarras que
par une extrême simplification de ia syntaxe; elle mor~elle et juxtapo e. Elit: n'obient non plus la fusion qu
1analyse ; le éléments en restent à l'état brut. Mais aœc
plus de don réel et qui nécessiterait moins de peine, avec
plus d'assurance, nous verrions sa dl'.:votion faiblir et
' ,
panant, notre admiration.

III
J'ai été ,·oir Matisse à Nict. Ah! quel homme charmant !

Il m'a fait entrer dans une chambre assez petite, oblongue, étroite comme un large couloir. C'est dans cette

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.
320
chambre qu'il vit, qu'il travaille; les murs sont tapissés
de ses dernières toiles qu'il ne parvient pas à voir avec
assez de recul, même dans le reflet de l'armoire. à
glace. Il peint aussi longtem_ps que_ le jour ,dure, pms,
à la lumière de la lampe, 11 dessine. Il n est pas de
ceux qui pensent qu'ils travaillent dès qu'ils ~nt ~n main
plume ou pinceau ; il che~che sans cesse, 11 s ~ITorce ;
les plus exquises de ses toiles sont cell~~ do~t 11 est le
moins satisfait, car il dédaigne les effets qu 11 obtient ,désormais à coup sûr. Il reporte votre atten~ion vers d autres
toiles, moins accomplies, mais où se ht une recherche
que ses admirateurs de la première h~ure, _et vous savez
s'il en a, n'attendaient certes pas de lu1, qm peut-être va
leur déplaire et qu'il~ ne comprendront pas. Il parle de précision de réalisme ; il aspire à pouvoir dessiner proprement ~ne main, &lt;&lt; des doigts qui n'aient pas l'air de bouts
de cioare » à mettre un œil en place, c'est-à-dire au'
.
dessus0 du nez
et de côté suffisamment pour 1a1sser
p1ace
au second œil. Il dit : cc Ce n'est pas tout de bien dessiner
une main ; encore faut-il qu'elle fasse partie de_ l'e~sem:
ble ». Car c'est de l'ensemble qu'il est parti : . m:11~ c e~t 1.i
qu'il faut revenir. Et d'une part, dans ses dessins, 11 soigne
à présent des détails qui s'efforcent vers un ensemble, d'autre part dans sa peinture il ,s'effo:ce vers ,des
détails qui ne contreviennent pas _à. 1é~1ot1on de Iensemble. Bref, à cinquante ans, le vo1~1 q~1 redécouvre.
élémentaires vérités que l'école enseignait aux élèv~s ,
vo1c1 qui vers la fin de sa vie va rejoindre 1~ pomt de
départ des grands maîtres : de Mantegna, d~ Michel Ange;
dont ensuite nous feuilletâmes des reproduw~ns. « Voyez·
me criait-il comme c'est dessiné, cette mam ! &gt;&gt; Car on
.
en revenait ' toujours aux mams,
comme au morceau de
choix le plus difficile. Et il me redisait le mot atroce de
Forain : « A présent que les Allemands n'achète1~t p~us
-notre peinture, nos jeunes \"Ont devoir apprendre a faire
les mains. &gt;&gt;

32 I

FEUILLETS

Et je pensais que sans doute il importait de désapprendre d'abord tout ce qui ne devenait plus qu'un acquis
banal, et que l'on ne savait vraiment bien que ce qu'une
exigence personnelle vous avait fait apprendre avec peine.
Mais lorsque j'entendais Matisse protester que rien ne
l'irritait plus aujourd'hui que d'entendre admirer telle ou
telle de ses toiles, oubliant que chacune, à ses yeux,
n'était qu'un acheminement vers autre chose, et s'écrier:
«Ce qui m'importe, ce n'est jamais ce que j'ai fait, c'est ce
que je veux faire. Je voudrais n'être jugé que sur l'ensemble de mon œuvre, la courbe générale de ma ligne, de
mon évolution&gt;&gt; - si je ne pouvais lui refuser l'assentiment'
de ma sympathie, je pensais pourtant qu'il demandait
l'impossible; qu'un peintre ne peut être jugé que sur des
œuvres, et dispersées; qu'il commet rare imprudence en
renonçant à faire un tableau.
ANDRÉ GIDE

c:

21

�IÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

REFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
LE ROMAN DU PLAISIR

,,11

On a médité souvent et tristement sur la mort des livres. Le
passé nous y invite, et nous modelons l'avenir à son itmge. Le
naufrage de tant d'œuvres grecques et latines nous paraît annon•
cer un destin pareil à nos littératures modernes ; l'usure du
papier, les révolutions futures, le dégoût possible de la lecture
et de l'écriture, nous sont représentés par nos bibliothécaires,
bibliophiles, bibliomanes, bibliophages ou bibliophobes, comme
des périls vraisemblables. Habent sua fata libelli. Et pourtant,
s'ils sont sujets aux coups des divinités mauvaises, il me semble que, tout compte fait, le génie immanent de la terre attache
à leur conservation une valeur précieuse, étend sur eux une
aile presque miraculeuse. ous avons gardé, après tout, la plus
grande partie des chefs-d'œuvre admirés des anciens, et, quand on
songe aux chances de destruction, on imagine qu'il a fallu vraiment
qu'ils fussent conduits jusqu'à nous, comme le jeune Tobie, par
la main d'un ange. L'ange gardien des livres ( certains penseront
peut-être que c'est un diable) n'a pas fini de veiller sur eux et il
leur fera peut-être traveri;er des pas plus dangereux. Le jour où
l'espèce humaine aurait terminé sa mission et transmis à d'autres
êtres la charge de figurer l'avant-garde à la pointe de la vie terrestre en marche, il est probable que ces êtres trou,•eraient moyen
de recueillir l'héritage de nos livres, et qu'ils rêveraient, sur ces
livres, à l'humanité, comme nous imaginons la vie d'Athènes et
de Rome entre les feuillets de Platon ou d'Horace.
Ils trouYeraient dès lors dans nos livres, et bien mieux encore
que nous, ce que nous y trouvons nous-mêmes: une grande fa.
brique d'illusion. Les livres à vrai dire ne nous trompent jamais
complètement sur nous, parce qu'en même temps que nous les
lisons nous nous sentons vivre, et que nous savons corriger con-

323

tinuellement l'écart entre l'homme qu'on voit dans les livres et
l'homme réel. Mais ils nous trompent abondamment sur la.
nature, et s'j ls nous aident à l'utiliser pour notre action ils nous
empêchent de l'éprou:er dans son être. Nous devons, ~our passer ce Styx, les dépouiller avec nos autres vêtements sociaux.
Dès lors nos livres tromperont nos successeurs sur l'humanité
bien plus encore qu'ils ne nous trompent sur la nature ; ceux-ci
ne pourront les corriger par leur expérience, parce qu'ils ne
seront pas des hommes ; et ils ne pourront en tirer le schème
pratique d'une action sur nous, puisque nous ne serons plus.
Dès lors la trace ou la reproduction de nos I ivres risquerait de
figurer dans ce magasin d'inventions anciennes et délaissées
parmi lesquelles le Cavor de Wells retrouve, chez les lunaires,
notre télé_graphi~ sans ~) (T~gore_ affirm~ ingénument que nos
plus subtiles philosopbres d Occident g,seot pareillement au
rebut dans la vieille ferraille de l'Inde). Mais n'oublions pas que
nous avons passé par un moyen-âge, que l'antiquité y a été conservée pendant dix siècles comme une ferraille obscure et rouillée, et qu'!I est bie~ des ,·oies imprévues au bout desquelles
cette ferr:.ulle, fourbte à neuf, redevient utile et belle.
. Je m'_excuse de cette longue préface où j'ai vpulu seulement
mtrodu1re des êtres imaginaires, mais après tout possibles, qui,
succédant aux: hommes, se les représenteraient d'après les livres
que nollS leur aurions, par quelque artifice, laissés. (Supposez
une ?umanité condamnée à périr en quelques années par u'ne
modification ioé\itable et graduelle de son atmosphère, et s'employant à jeter sa a: bouteille à la mer», c'est-à-dire à semer sur
sa planète quelques témoignages quasi indestructibles de son
passage, à graver des. livres sur un métal durable, à faciliter la
besogne des Champollions extra-humains, à laisser un témoignage comme )'Arne Da Knussem de Jules Verne ou le Cavor
de Wells.) Nous transmettrions sans doute à ces héritiers une
image bien différente de notre image réelle. Et, (pour en arriYer
~ut de même, après avoir tant musé, à l'objet de ce discours)
51 notre intelligence et notre action leur apparaitraient tout de
même sous un jour assez exact, nous ne leur apporterions
guè~e de quoi les aider à se représenter nos plaisirs. Ils
~raient devant nous comme nous de,•ant l'Egyp!e. Les Egyptiens ne nous ayant laissé que des monuments funéraires,

�324

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

',,,"

325

n'ayant employé qu'à la vie d'outre-tombe leur génie monumental et plastique, nous en concluons candidement qu'ils ne
devaient penser qu'à la mort et ressembler à un peuple de
chartreux où on se disait l'un à l'autre: Frère, il faut mourir.

emprunter au m~~e ordre physique une autre métaphore, l'interférence du pla1S1r de style et d'un autre plaisir produit facilement un déplaisir, comme l'interférence de deux ondes lumineuses engendre une zone obscure.

,.

. Le problè~e ne, se p_o~e d'ailleurs de cette manière qu'en
htté~ature. S1 on I étudiait dans les autres arts, il faudrait en
modifier les termes, et tel n'est pas mon dessein. Je veux simplement no~e: que le poète, l'auteur dramatique, le romancier
sont mal à l aise et se trouvent tout de ~uite pris de court devant
le pla!sir. Et le lecteur, le spectateur ne savent trop que penser et
que d1r;. Un livre qui implique un appel à la sensualité, pour
peu qu il ré:7èle quelque talent, trouve des lecteurs par milliers .
li a p~ur lui no_n Socrate malheureux, mais ce qui sans être
sat1sfa1t, sommeille et grogne dans le cœur humain ... Le criti~ue, homme sage et qui vit au-dessus des passions humaines,
1~pose corn_me saint Antoine silence à ce compagnon disgrac_1eux .. Il fait: en bon globule blanc, la police de l'organisme
httéra1re. Mais pour certains ce saint Antoine est un Paphouce ...
Je songe ici au conflit entre M. Henry Bataille (soutenu en
so.~me p~r le p~b~ic puisque ~es pièces foot de l'argent) et la
cnt1que, a leurs 101ures et à leurs exclusions mutuelles . C'est un
sujet que je retrouverai un jour sur mon chemin.

**

•·'1

RÉFLEXIONS SUR LA L1ITtRATURE

Trabit sua quemque voluptas. Et pourtant il n'est rien dont la
littérature s'occupe moins que du plaisir, j'entends le plaisir
physique. Et il va de soi que la faute n'en est pas à la littérature, mais bien au plaisir, qui ne se révèle pas susceptible d'expression littéraire. Il y a une littérature amoureuse, une littérature élégiaque, une littérature tragique ; il n'y a presque pas de
littérature voluptueuse. Celle que nous a laissée le xvm• siècle
(on mettra les noms) ne vaut pas cher. Et il faut beaucoup de
bonne volonté pour trouver dans les Mille el une 11uits traduites
par M. Mardrus la présence ou l'image du plaisir. On en dirait
volontiers ce que dit Montaigne d'un ·vers morne et précis
d'Ovide qui le « chaponne ». Le plaisir de la table nous a fourni,
au crépuscule de la douceur de vivre, le livre charmant de
Brillat-Savarin. L'autre plaisir ne donne lieu qu'à des polissonneries lugubres comme l'Art dt jouir de La Mettrie. Mieux vaut
être, dit Stuart Mill, Socrate malheureux qu'un pourceau satisfait. L'essence et l'ordinaire de la littérature s'appliquent généralement à ce Socrate malheureux, et sa plus riche matière ce
sont les misères d'un roi dépossédé.
C'est aussi que (le mot style étant pris dans son sens le plus
large) il n'y a 1ittérature que là où il y a style, et le style figure
pour nous un plaisir qui en évoque lointaioemeot et subtilement d'autres, mais ne souffre pas d'être recouvert par un autre.
Tout plaisir exprimé littérairement devient plaisir de style, et
sa lumière propre s'efface dans cette lumière, comme la clarté
des étoiles dans celle du jour. Le contraire se passe pour nos
douleurs, nos misères de roi dépossédé. Si le plaisir est lumière,
la douleur est ombre. La lumière du plaisir littéraire n'absorbt
pas cette ombre, mais au contraire la met en valeur, et un sujet
tragique ou triste palpite et vit dans ce clair-obscur. La lumière
qui transfigure cette ombre ne saurait (à moins d'un artifice qui
ne va pas très loin) comme chez certains Hollandais ou chez les
impressionnistes) transfigurer une autre lumière. Or, pour

*
**
Ce chemin où, au lieu de marcher, je m'assieds sur un banc
d'où je regarde un paysage un peu trop lointain, je m'y suis
engagé à la suite de deux romans agréables et charmants
Su{am1e et le Plaisir, &lt;le M. André Beaunier, et les Taupes d;
M. Francis de Miomandre .
Les pages ordinaires de M. Beauoier sont pour mon goût, et
~ême pour ma raison, un peu réactionnaires et ses romans
1ngéoieux m'apparaissent, dans le recul des souvenirs, bien inégaux. Je n'aime pas beaucoup sa manière de romancer l'histoire
et Sidonie m'a fait froncer le sourcil. Mais depuis son Jouber;
aucun de ses livres ne m'a autant intéressé que cette Sttzanne .
C'est un sujet très neuf, comme tous ceux qui portent précisément sur le plaisir (je ne dis pas, bien entendu, sur l'amour)
M. Beaunier n'a eu qu'à ouvrir les yeux et à voir vivre le monde
d'aujourd'hui pour cueillir et placer dans son roman, exquise-

�326

REFLEXJO. 'S CR LA LITTÉRATOllE

LA NOUVELLE REVUE FRA.ÇA! li

ment écrit, la fi !Ure d'une petite femme toute charmante et
bonne, qui ne vit que pour le plaisir, ne respire que le plaisir,
le jour ou cet air respirable lui manque, brusquement tari par
la mort de celui qui incarnait pour elle le plaisir définitif, meurt
de la plus inévitable asphyxie. Ce petit changement de point de
vue, cette pré ence du plaisir, au si volontaire et méthodique
chez l'auteur qu'elle e t libre et pontanée chez . on héro ne,
suffisent pour donner une figure nouvelle au plus traditionnel
thème du roman français. Ain i l'auteur de f'ale11ti11e Pacquaull
n'avait pa~ eu de peine à écrire une B&lt;TVary plus âpre et plus charnelle. Pour M. Chéran le corps de la femme prenait un poid de
fatalité, tandis que pour M. Beaunier il ne comporte qu'une pente
de plaisir,- une pente par laquelle s'écoulent et s'éteignent son
Ame et sa vie. Et tout autour, M. Bcaunier a mis en place les
touch , les harmonique voluptueuse qui donnent a lineses
fonds, ses valeur·, ou unité. Cc livre eût été un peu frele
ponr porter le titre lourd de Ro111n11 du PlaiJir, ou simpl cnt
celui de Il Piartrt de d'Annunzio. Suianne tt le Plaisir fait un
titre qui nous met de plain-pied avec sn fragilité i,a grâce et ses
demi-teinte .
bi cc roman sur le plaisir, pourquoi M. Beaunier (et s2ns
doute aus i tout écrivain il\-i&amp;é) lui donnc-t-il pour njet une
femme et non un homme ? L'homme est après toutaus-i ardent
et aus:.i naïf que la femme dans la recherche du plaisir. Peut-être
plu, : la langue n'a pas C:'équivalent féminin du 1erme de
viveur. Et, quels que soient le accommodements avec Je ciel
de lit, l'homme connait mi u , évidemmcn~ le plai ir de
l'homme qu'il ne connait l plaisir de la femme. L'homme de
plaisir a d'ailleurs fourni son continuent littéraire au roman et
au théâtre. M. Lavedan en a fait de façon abondante et amu•
sante la physiologie, depuis Vitwrs et le T'imx Mnrcbeur iusqu'à la série des Leur. I.; cien Mühltèld ~crit sur ce thème une
jolie et adroite Camïre d'A11drc Tourette.Mai voici la diiférence.
L'homme a toujour · écrit le roman du plaisir de l'homme
sur un ton railleur, dé enchanté, parfois envieux. L'écrivain
s'ingénie à reconnaître et à révéler les tares, le faiblesses, les
sotti c de l'homme de plaisir. Il l'étudie en le méprisant ou enle
déte ·tant, en voulant faire partager ce sentiment au lecteur. Le
plaisir épous{! sympathiquement par l'auteur, intérc cet peu,

P7

Ou plutôt di tiuguon . S'il s'agit du plai ir de jeune gens 'I
est. trop ~p~ntané.' trop. simple, trop incon cicnt pour qu/ sa
pem~ur nille. b1 n 1010. La jeune e, pour l'art, est l'âge de
la ~Je, non 1âge du plai ir. L'homme de plai:.ir c'e t l'épieu'., n: et on n de,-ient guère que vers quarante an un vrai
épicunen., Un _des pcr onnage ûc M. Benunier dit que l'âge
heur u~. c est_ c,~quanre an , quand la vie c t faite et qu'il n'y a
plus qua en 1ou1r. Peut-être! mai loT!l(!ue la ie est faite elle
n'-a plus qu'à se défaire, et elle n'y manque pas .. 'ous sc;ions
~cœuré_ ~e voir le~ cen11:naire de Brillat- avarin célébré par
1Assoc1anon des Etudiants. Une heureuse impécuniosité la
ga~de contre cette faute de gotît. Mais une tablée de mes ieurs
murs, ch:tuves, v ntru , haut n couleur, devant la carpe à la
Cha~bord ou l'o~eiller de la Belle-Auror • nous plait comme
une image parfaite t une harmonie de la vi .. 'ous n' lion
g_uère plus loin : le roman vrai et franc du vieil épicuri n aurait
b1~n de:. chances d'ftre désagrfable, et surtout- vice rédhibitoue - de révolt r toutes le femmes.
Vieuit ou jeune l'homme de plai ir (il n s'ao-it pa é\-idcmment de do~ Juan) ne cra gucre admis par le public littéraire.
Ce ~era tOUJours une fio-ure plu:, ou moins ridicule ou odieu, e.
n en est pas d même de la femme. La littérature va ici à
1 encontre des mœurs. Les mœurs et même Je lois, qui permettent à l'homme de «s'amuser&gt;, le défendent à la femme. Et
pourtant la ~cmme qui sans méclunceté, vit pour Je pl:ii ir,
~ sympathique à l'homme et à la littérature des homme&amp;.
(Sro_on à celle des femmes: le rapporte t invem:, .et maintenant
les lionnes :;a,·ent peindre.) Voyez Renaud promettre à Claud in
&lt;:°~~e une ~âce de plu avec Rb.y, ce qu'il déplore, av~
1op,nio~ publique, chez son fils Marcel. Qu'une jeune et jolie
femme aille au bout de tous les plaisirs, dit l'homme pourquoi
pas ? Elle n'en est que plus belle, et cette beauté c' ;t une promes e _de bonheur. - Pour elle ou pour vous ? - C'e t to t
:au moins uc Jdée du bonheur, une Idée du ~lai ir : l'artiste
pla~onicieo relaye l'homme épicurien. Et en effet il y faut un
am ~~, ~omme Col ttc et M. Beaunier. Hors du monde de l'art
00 s md1gnera. Où donc ai-je lu cette \'ariante de l'Evangile ?
J sus eut arrêté par un mot divin le bras de ceux qui
pidaieat la femme adult!rc, un Juif sun·eou n'en ramas$a pas

'!

~:in~

�p8

L.\ NOUVELLE REVUE FRA~ÇAl~F.

moins un très gros pavé. - « Malheureux, lui dit le Maitre,
pour frapper cette pécheresse te crois-tu _donc sa?s péc~é ,? on, mais je suis son mari. » M. Beaumer expliquerait a ~e
forcené - comme le fait à son fils b mère même de François
_ qu'il n'y a pas de vilaines femmes q~i trompent leurs mari~,
mais des femmes que leur destinée a fan tomber sur des mans
nés pour être trompés. On naît encorné ~omme on naît _rôtisseur.'M. Beaunier a fait semblant de pumr Suzanne, mats son
pavé est en carton : iusqu'à l'extrême-onction le plaisir demeure autour d'elk comme les roses d'un buisson sacré.

** •

.

Si le plaisir ressemble à un buisson de fleurs, épanoui so~s le
soleil, ces fleurs, comme toutes les plantes, ont un ennemi: les
taupes. M. de Mioruaadre a écrit le roman ~~s Taupes. ,.
Quand on dit d'une femme : C'est une v1e1lle taupe, 1image
est plus claire que toute définition_, Il y a d'aill~urs d~
jeunes taupes. Le livre de r-.t de M1omandre, para1ssan~ a
l'époque des lettres anonymes de Tulle, béné~cie d'une ccrtame
actualité. Actuel il se relie tout de même a un ancêtre, le roman-type de la taupe, la Cousitte Bette. D~ns le c~armant pays
de joie et de sourire qu'est la Tourame, de 1eunes époux
réalisent une figure de bonheur aussi agréable à regarder qu'un
beau tableau ou un joli paysage. Mais ce bonheur est comme les
roses• il a besoin d'être arrosé, arrosé d'amitiés, arrosé d'argent,
il lui faut plonger ses racines dans un sol propice ; et les taup es sous la fÏQ'Ure de l'avarice et de l'envie, sont à l'œm-re, l~s
0
'
· · et qu'tl
taupes
que le plaisir scandalise parce qu ''l
I est 1e pl a1~1r,
s'épanouit dans la lumière au-dessus de leur doma10e souterrain. Et alors le rosier se flétrit et les fleurs tombent ...
· · que le
Les Ta1tpes sont donc moins le roman d u p \a1S1r
roman des ennemis du plaisir .et gardons-nous de le juger avec
un esprit taupe c'est-à-dire aveugle. Loin de moi la pensée de
tro uver dano-e:euses et fausses les idées religieuses et morale~
0
· · et qui
qui nous mettent en garde contre \·amour du p 1a1S1r
.
contribuent à nous placer dans la divine mesure. Mais la haine
du plaisir (la haine qui est un amour trahi) ~•a~pelle du no~
des deux sentiments dont M. de Miomandre a ammé ses taupes·
·
s'excusent
\'avarice et l'envie. Les cinq autres p éc hé s capitaux
·

R.EFLEXIC'NS SUR LA LIITÉ!tATCJRE

P9

si bien qu'on les avoue, et même qu'on s'en vante volontiers :
on se reconnait fort bien gourmand, luxurieux, paresseux
org~eilleux ou colérique. Mais ni Harpagon, ni Bette, ni personne, ne se reconnaîtront a\'ares ou envieux, ni ne recevront
ces mots autrement que comme une injure. Bel hommage rendu
au plaisir, de ne réserver comme péchés inavouables que les
deux péchés contre le plaisir !
M. de Miomandre avait écrit avant les Taupes un volume de
critique plein de finesse et de gotî.t, le Pavillon du Mandarùi. Et
M. Beaunier est un de nos critiques estimés, malgré ses partispris ( qui n'a pas les siens ?). Or dans la critique est contenu un
art d'éprouver du plaisir et de le faire partager. On ne saurait
peut-être sans exag~ration appeler la critique un grand plaisir,
mais il ne saurait exister de critique, de goût, sans une affection
pour le plaisir, sans un art pour le repérer et le savourer. Là
étaient les lacunes d'un esprit aussi robuste que Brunetière,
d'une intelligence aussi déliée que Faguet. Brunetière, qu'Anatole France appelait Picrochole, voulait, nouveau Gram! Ferré,
passer sa plume au travers du corps d'un brave Anglais, sir John
Lubbock, qui avait écrit un livre sur le Bonheur de vivre. M. Lécm
Daudet, qui dina chez lui, nous fait de ses repas un tableau affreux ( et je sais bien que la baronne Staffe n'approuverait pas
M. Daudet, mais je prends le renseignement où je le trouve, et
M. de Coislin eût fait évidemment un médiocre polémiste).
Faguet, qui se délectait d'une omelette au boudin, louangeait parfois de la littérature, et singulièrement de la poésie, qui n'étaient
en vérité qu'omdette au boudin. Mais le seul roman qu'ait
écrit Sainte-Beuve s'appelle Volupté, et il n'y a de critique complet que celui qui est capable d'écrire, en gros ou eu détail, à
sa manière, son Volupté. Jules Lemaître n'avait ni l'éloquence
et l'architectonique de Brunetière, ni l'intelligence pétillante de
Faguet, mais comme il l'emportait sur eux pour le goût, et
quelle bonne cuisine que ses articles! Et M. Daudet ( qui nous
donne toujours de bons renseignements sur les gens de lettres
amphitryons) nous affirme qu'à sa table régnait la chère la plus
parfaite. La décadence de la critique suivrait probablement celle
du plaisir. Bonne raison pour le défendre contre ses ennemis
de droite, qui sont le taupes, et ses ennemis de gauche, qui
sont les gloutons.
ALBERT THIBAUDET

�I

CHRONIQUE DRAMATIQUE

CHRONIQUE DRAMATIQUE

GYM

'ASE :

Lorsqu'on ~ime. ... , pièce en 4 actes, de M. André

Pascal.

Colicbe el Gri.ffelin, comédie en 3 actes, de M. Louis
Bénières. Les Uns cbtt les Autres, comédie èn un acte, de
M. Paul Gaffiéri.
COMÉDIE-FRANÇAISE : Aimer, pièce en 3 actes, de M. Paul
Oo.toN :

Géraldy.
THÉATRE DE t..'ŒuvRE:

de M. Jacques • atanson.
CoMPAGNIE

L'Age beure:ix, pièce en 3 actes.,
. .

.

d'AUDITIO.·s ORAlUTJQUES : La Ro11de, dix dia-

loQ\JeS de M. Arthur Schnitzler, traduction de M. H. Sidersky.
THÉATRE MARIGNY : My love : mon amour, comédie en 4 actes.,
de M. Tristan Bernard.
Je voulais reparler de Molière, et parler de M. Paul Bourget,
_ assemblage inattendu, déconcertant 1 - parler de_ la célébration du Tricentenaire de Molière au Vieux Colombier et de
la représentation du Misanthrope à ce théâtre. J'ai flâné, j'ai été
dérangé, je me suis mis en retard, le temps me manque. Ce
sera pour la prochaine fois.
, . .
.
]'ai quelques spectacles passés, dont je n a1 nen dit. Je vais
en rendre compte. Travail mélancolique. Joue-t-on enco~
ces pièces? Je n'ose regarder sur un journal le tableau des t?éâtres. Les 1.mes m'ont intéressé sur le moment. Les autres ~ ont
profondément ennuyé. Aucune n'occupe plus mon espnt. Je
suis sûr qu'il y a quelque part, même en plusieurs « qu~lque
part », en province, des gens qui m'envient, en me .hsani
d'aller ainsi passer la plupart de mes soirées au théâtre,
entendre de jolies choses, à écouter des acteurs de talent, à

331

voir des ,, actrices », au milieu d'un public composé d'hommes
spirituels et de jolies femmes. Bonnes gens, ne m'enviez pas
tant que cela. Les picces qu'on joue ne sont pas drôles, en
plus qu'elles se rcsssemblent toutes terriblement. Les acteurs
de talent sont si bien convaincus qu'ils en ont et y tiennent
te!Jement qu'ils se gardent bien d'y apporter la moindre variété.
La plupart des spectateurs ont des visages d'épiciers enrichis
et, à entendre leurs réflexions, sont bêtes comme leurs pieds.
Les jolies femmes sont rares, ou, quand on en rencontre, elles
sont à d'autres. C'est plutôt à moi de vous envier, dans vos
veillées paisibles, au milieu d'une petite ville ou d'une petite
bourgade. Vous lisez un journal, ou une revue. Vous lisez
qu'on a joué, dans tel théâtre, telle pièce, de tel auteur. Vous
vous représentez la scène, la salle, les lumières, les entr'actes,
les toilettes, les applaudissements, les rappels, les artistes venant
saluer, enfin tout ce qui compose une soirée de théâtre à Paris.
Tout est pour vous merveilleux, tran portant, paradisiaque.
Oui, oui, c'est bien plutôt à moi de vous envier. J'aurais tant
de plaisir, ce soir, à aller flâner rue de Richelieu, et dans les
petites rues avoisinantes : rue de Louvois, rue Chal&gt;anais, rue
Rameau, rue Chérubini, rue Lulli. C'est un quartier qui me
plait beaucoup, dont l'air et le ton m'enchantent, qui est plein
de choses pour moi, i changé qu'en soit déjà l'aspect en certaines parties. J'irais prendre une bavaroise chez le glacier du
Passage Choiseul, en face de la sommeillante librairie Lemerre.
Je pousserais jusqu'à la rue du Hanovre, en som·enir de H. B.,
quand il souhaitait avoir dans cette rue, au quatrième étage,
un petit salon bien chaud où faire la conversation de sept à
huit le soir avec quelques amis sans préjugés et sans gravité.
Je reotrerrus emcite, l'esprit occupé de ces choses lointaines
et délicieuses. Je m'arrêterais une minute, comme si j'allais
encore entrer, à la porte de la Comédie, où j'allais presque
chaque oir, vers onze heure:,, finir ma soirée, quand j'étais
plus jeune. Que de souvenirs aussi je reµ-ouverais là, dans ces
couloirs, dans ce foyer des artistes, où l'on a tout refait et
modifié, d'aiUeurs, et qui n'ont plus rien de l'aspect démodé
et charmant que je leur ai connu. Au lieu de cela, je suis
enfermé, condamné à la tâche, et il me faut écrire des comFtesrtndus de théâtre I Mon chat Riquet, un être exquis d'intelli-

�332

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aence et d'affection e le doven de la maison, qui est là ur
~1a table, assis sur son de;rière à côté de la bougie qui
m'éclaire, semble considérer a,·ec pitié la course de ma plume

...

sur le papier.
.
. .
, .
Ajoutez, pour empoisonner rua vie, les histoires d animaux mis à la rue, maltraités, ou égarés sans aucune précaution pour faciliter leur recherche ou leur rapatriement. J'ai
dans ma rue, à deux pas de chez moi, une espèce de p nsionnat
d'enfant - tenu par des œurs. li y a quelque temps, la porte
ouverte, j'avais vu là un bra\·e bonhomme de chien mouton
couleur chocolat, les meilleurs yeux du monde, plein de s ·mpatbie pour tout le monde .. De.puis ~~elq_ues semaines je ne 1~
voy~is plus, ni n'entendais rien qu'. md1quât s~ présence. Ou
les sœurs pouvaient-elles bien le temr ? Ce mana, une de ces
créatures étant à la fenêtre, quand je passais pour aller prendre
\e train, je lui demande : ci: Yous n'avez donc plus votre chien ?
_ Mais non, me répond-elle, il s'est auvé. - Et vou ni:
vcus en êtes pas occupée ? - Si! 1 ous l'avons cherc_hé ... _:a
Entendez que l'une ou l'autre est venue deu~ ou trois .fois
sur le pas de la porte regarder dans la rue si elle :oyait le
chien. Rien de plus. Ce chien n'était dans cette maison q~e
depuis quelques jours. Il f~llait le surveil~er, s'occuper de. l.u•,
l'habituer à sa nou,·dle maison, ne pas lais er la porte omcrte
il. tout hasard, éviter qu'il sorte flâner dans ce pays qu'il n~
connaissait pas. Rien de plus simple, mais rien oon plus a
quoi pensent moins les gens en pa~eille circonstance. Et pa le.
moindre collier j'entends un collier avec nom et adresse. Le
malheureux a dû être ramassé, et voilà encore un martyr pour
le llinistres charlatans des laboratoires. Je passe deux fois _par
jour devant ce pensionnat. Deux fois par jour, l'image de ce chien,
la pensée de son sort, me reviendront. Le diable emporte
ces ~œurs dites de charit~.
~lais voyons un peu ces chefs-d'œuvre sur lesquels il faut
que j'attire l'attention. C'est par la pièce de M. André ~ascal
qu'il faut que je commence, je crois bien. Oui, c'est bien la
_une
Plus ancienne dans le petit lot dont. j'ai fait une• liste.. C'est'ous
pièce en quatre actes, ayant pour utre _: LJrsqu on_ amie... . &gt;
allez compléter et dire : Lorsqu'on aime on fait des fohes •
L'idée de M. André Pascal, dans cette pièce, est plutôt : lors•

CHRONIQUE DRAMATIQUE

333

qu'on aime, on de,•ient quelquefois très bon. Le sujet est celuici : un homme de cinquante ans, très riche, a épousé une jeune
femme de \:ingt ans, qu'il adore et dont il est l'esclave. Cette
jeune fiJle aimait un jeune homme et en était aimée, mais a
préféré un mariage qui lui donnait une existence heureuse. Un
jour 9u'elle reçoit, elle se retrouve en face du jeune homme en
question. Il n'e t pas de phrases que celui-ci ne lui débite alors
pour lui évoquer le passé, lui rappeler leurs projets, lui dire
qu'il n'a rien oublié et qu'il ne peut vivre sans elle. A ce propos, quand no11s débarrnssera-t-on. au théâtre, de ces scènes
d'amour les mêmes dans toutes les pièces, et presque avec les
mêmes mots: « Vous rappelez-vom? C'était un mardi. Vous
aviez une robe mauve. Vous teniez des fleurs à la main. j'étais
venu voir \'Otre mère. Votre beauté rayonnait su'r tout, Dès ce
jour, j'ai senti que je vous appartenais.\ otre image ne m'a pas
quitté. \' ous étiez toute ma vie. » Encore n'est-ce pas aussi bref.
Au contraire, un lyrisme, des métaphores, un bavardage .. .
Quand on entend cenc scène en moyenne deux fois par semai ne,
pendant six mois de l'année, depuis quinze ans environ, je
\'ous assure qu'on finit par la troU\·er un peu bête. La jeune
femme proteste, naturelle.ment. Puis, non moins naturellement,
elle fait sa partie dans ces ndmirables couplets et les deux soupirants deviennent amants. L'histoire ~st bientôt connue de tout
l'entourage. Seul le mari l'ignore. li semble du moins qu'il
l'ignore. Son frère la lui découvre avec ménagements. Surprise : on ne lui apprend là rien de neuf. Il sait tout depuis le
premier jour. S'il n'a rien dit, c'est qu'il adore sa femme . [! se
rend compte qu'il est pour elle un vieil bomœe. L'autre, elle
l'aime et cet amour est pour elle son bonheur. Comme la voir
heureuse compte pour lui plus que tout, il se tait. S'il parlait, il
la perdrait peut-être. En se taisant, il a au moins la joie de la
voir, de l'entendre, de la tenir quelquefois dans ses bras. Mais
personne ne peut savoir ce qu'il a souffert, ce qu'il souffre
encore. M. Arquillièrc a été très bien dans cette scène humaine
et généreuse, dans laquelle la raison l'emporte sur l'instinct. Ce
mari pousse même l'amour et le sacrifice à ce point : il va trouver l'amant, lui explique qu'il va divorcer et le met en demeure
de choisir : épouser sa maîtresse, ou recevoir une balle dans la
t~te. L'amant, qui a une autre histoire en train avec une riche

�334

-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Américaine, qu'il espère bien épouser, se défile pour ce mariage
forcé. La jeune femme, qui se trouvait che.z lui à1 l'arrivé~ de
son mari et qui n'a eu que le temps de se cacher dans une pièce
voisine est ainsi mise à même de juger ce que valaient les
'
.
jolies phrases et les serments de son amant. Elle rene~t chez
elle se jeter aux. genoux de son mari, toute en larmes, implorant son pardon, qu'elle obtient, le mari étant trop heureux de
la conserver. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne me suis
nullement attendri sur les malheurs de cene jeune sotte. Une
personne d'ailleurs peu intéressante, ayant, je l'ai dit, préféré_la
fortune à. l'homme qu'elle aimait et qui l'aimait, donnant ensuite
dans toutes les billevesées qu'il lui racontait, sans voir plus
loin que le bout de son nez et sans souci du mari . a_uquel ~le
devait tom. Je la regard.ais mê.me pleurer avec plaisir. Ce n est
pas qu'une femme qui pleure soit bien joli:· ~'est même plutôt
tout le contraire. Mais au théâtre, on :ut s1 bien pleurer en restant jolie I J'oubliais presque·qut: j'étais au théâtre. Je me disais:
« En voilà au moins une qui reçoit une leçon. Pleurez, ma chère
amie. Vous ne l'avez pas volé 1 » On me dira sans doute qu'elle
l'emportait, puisque Le mari pardonnait. 11 faut s'ent~nd~,
Elle l'emportait, là, au théâtre. Mais transportez cette h1sto1re
dans la vie. Croyez-vous que l'affaire du jeune homme ne
reviendra pas de temps en temps entre les deux époux. ? C'est cc
qui fait la faiblesse de la plupart des pièces : leur dénouement
n'est fait que pour finir un dernier acte, s~ns aucun rap~ort
avec la réalité. Après cela, il est bien certam que ce man e5t
bien supérieur aux maris qui !uent et assomm:nt, _en p~r:an~d:
leur honneur outragé. Mêler 1 honneur à ces h1sto1res-la • Ces.
pour moi d'un comique !. . . Je ne suis pas ~ar!é et _n: le ~~rai
probablement jamais . Mais le serais-je et~ arnve~a1t-il d ~tr~
trompé, - et il me L'arri,verait, c'est certam, . - J_e me d1~1s
peut-être que je suis cocu, mais je me ~ardera1s ~1en de mder
mon honneur, ou ce qu'on appelle tel, a cette affaire.
Nous avons ensuite, à l'Odéon, une pièce en trois actes de
feu Louis Bénières : Coliche et Griffeli11. C'est la mise à la scène
d'un personoaae d'avare d'wi très grand relief, avec des e&lt; mots»
extrêmement cypiques. M. Chaumont l'a fort bien jou~, don~
nant à ce personnage une apparence physique très ré~s~ie: 0 e
a dit que cette pièce rappelle L' Avare dt: Molière et qu ainsi ell

CHRONIQUE DRAMATIQUE

3H

était inutile. Le fait est qu'elle montre plusieurs des circon •
tances de L'Avare : la cassette Yolée, l'économie sur ]a table 1
é.
'l
,a
r s1staoc:e a a tentation amoureuse pour la dépense qu'elle
représente, 1~ ladrerie vestimentaire ... Elle n'en est pas moins
amu~ante et 10téressante à ,·oir, avec ses caractères tortemcnt
dessinés, ses personnages qui s'expriment en un lanaaae parfaitement en rapport avec les situations, et des scène~ d'un réel
comiq~e. Et puis, vous savez, la fameuse scène d'amour dont je
v~us a1 parlé plus haut ? Il n'y en a pas, dans Colicbeet Griffe/in.
Rien que cela donne pour moi à cette pièce un mérite inestimable.

Elle était accompagnée, le soir que je J'ai vue, d'une comédie
en un acte de M. Pa~l G-affieri : Les 1111s chez.. les autres, pochade
bo_u~onne fort réussie, nous montrant des petits employés en
soiree les uns chez les autres, aYec leur médiocrité hypocrite
pré:entieuse et ~oltro~ne. Pas u1~ mot, un geste de trop. L;
vé~té mê~e. Dire qu 11 y a certamement de ces gens qui vont la
v01r et qu 11s ue se reconnaissent ras ! Je m'arrêterais d'écrire
pour rêver à cela, si je m'écoutais.
Je me s~uviendrai de tna soirée à la Comédie française pour
la comédie de M. Paul Géraldy : Aimer. Me suis-je assez
ennuyé ! M. Paul Géraldy peut avoir tout le succès possible. Ce
succès ~e m'imp~~ssi.oone pas. 1imer ~st une pièce qui a plus de
préten~1on que d rnterêt, plus d 1nvent1op que de vérité. Autour
de mo,_ des g:ns bâillaie~t, d'autres donnaient. , otez que je sui
allé voir la pièce plus d un mois après la première. J'étais là
avec le vrai public. On va voir Aimer, ans doute, parce que
~•est la pièce à la mode. De là à s'y sentir ému, ou intéressé,
ity a loin. Il y a même impos~ibilité. Tout est artifice, recherche, dans les situations comme dans le langage. Tousent1·ndons
encore là cette scène d'amour ridicule, usée, qui finit par ne
plus que faire rire, alors qu'elle devrait toucher. M. Paul GéralY montre en outre un vocabulaire dans lequel la préciosité le
dispute à la puérilité. Au reste, toute la pièce est écrite de
même. f'.ai sauvé dans la bataille l'or!fueil de moi, le goût de moi. _

d!

Je vo_r1S aune au-dessus de votJS-mi me. - Je crois en moi. je crois
en lot. - Tout ce qu'on entend dans Aimer est de cette qualité.
1~ le répète: au moins pour mon goût, c'est à se sauver, las
dattendre des personnages qu'on voit sur la scène un mot vrai

'

�LA . OU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

naturel, senti, humain, et qui ne vient pas. Les artistes de la
Comédie font leur possible. Mademoiselle Pierat débite avec la
plus grande aisance des tirades de mau_vais livr~ qui la feraien~
moquer à la viUe. M. Alexandre, froid et ra.Jsonne,ur, et qm
explique à sa femme l'adultère comme un problème a résoudre,
y met plus de réserve. Seul M. Hervé, qui est bien laid, semble
trouver son rôle très beau et y dépense un grand enthousiasme
de voix, de bras et de jambes.
Le Théâtre de l'Œuvre a joué une pièce d'un tout jeune
auteur, M. Jacques atanson : L'âge beureux. C'est encor_e une
pièce sur l'amour, mais pris du point de vue de la rouene, du
calcul , des essais successifs, des leçons qu'on prend en passant
.
de l'une à l'autre, de l'expérience amoureuse qu on acquiert
ainsi et tout cela chez de très jeunes gens qui sortent du
collè~e et considère'nt l'amour comme un problème d'algèbre.
Chose étonnante et méritoire: ces personnages s'expriment avec
les mots Jes plus naturels, alors qu'on aurait pu craindre da~s
leur langage les mêmes complications que ~ans leu_rs sennments ou ce qui leur en tient lieu. Cette pièce, ~u1 met en
scène de tout jeunes gens, est jouée par de tout Jeunes gens
qui ont tous du talent et sont sur la scène comme chez eux.
Une jeune association dramatique s'est formée . C'est la Co111pacmie d'auditions dramatiques, à la tête de laquelle est Mm• Jane
H~gard. Elle a donné sa première audition avec La Ronde, de
'écrivain autrichien Arthur Schnitzler. Il parait que cette Ronde
a un grand succès en Allemagne. où elle est jo~ée dans _un
ton et avec une mise en scène extrêmement appropnés au su1et.
Elle se compose de dix tableaux, qui sont en réalité to~jours le
même : l'acte sexuel, accompli par des personnages d1ffére~ts
au point de vue social. Nous voyons ainsi daus cette opérat1~:
le soldat, le jeune homme, l'époux, le poète,
c~mt~, avec
prostituée, la bonne, la jeune femme, le trot~m, l actnce, etc.,
etc. A dire vrai, c'est peu intéressant, et vra1me~t un feu_ trop
purement animal. Voir dix fois de suite la lumières éte:ndre
parce qu'un individu, quelqu'il soi:, pa~se des p~roles
acte,
et celui-ci accompli, se remet aussitôt a penser a ses affaire~· ··
,
.
. ~~
Cela ne nous apprend rien et ne nous mo~tre nen
piquant. L'interprétation, composée de tout _Jeunes amate:~
méritait la plus grande indulgence. Seul, M. Jean Cassou,

.

!e

à!

CHRONIQUE DRAMATIQUE

337

le personnage de !'Epoux, qui parait dans deux tableaux, savait
parfaitement son rôle, et y a montré beaucoup &lt;l'aisance et de
naturel. M. Jean Cassou est le rédacteur de la rubrique des
Lettres espagnoles au Mercure de France. Il a également publié,
dans des revues, quelques vers et quelques pages de critique
littéraire. Il est jeune et on ne saurait dire ce que tout cela
donnera. Mais son jeu, l'autre soir, son naturel, l'aisance qu'il
a eue sur la scène, et d'autant plus qu'il jouait couché dans un
lit, ce qui ne lui facilitait pas sa tâche, montrent chez lui de
grandes qualités pour le théâtre. A son f1ge, il est encore temps
de changer de voie.
M. Tristan Bernard a fait jouer au Théâtre Marigny une nouvelle comédie : My love : 111011 amour. J'ai été empêché d'aller
la voir. M. J. W. Bienstock, mon excellent ami, qui est venu
tout exprès de Russie pour juger le théâtre français, m'en a dit
son avis pour me consoler: « Vous ne perdez rien, m'a-t-il
assuré. C'est très mauvais, ennuyeux ... » II faisait une moue
en disant cela!. .. « Vous devez exagérer, lui dis-je. M. Tristan
Bernard a pourtant de l'esprit. Une pièce de lui. .. - Il a peutêtre eu de l'esprit, me répliqua M. J. W . Bienstock. Mais c'est
fini . Il vieillit, il baisse .. » Je le revois il y a deux jours. « Eh
bien! avez-vous vu My love?» me demande+il encore. Je lui
lui réponds : Non. « C'est une niaiserie, me dit-il alors,
une niaiserie sans aucun esprit. » J'ai voulu être fixé pour de
bon et j'ai envoyé à Marigny un ami qui avait envie d'aller au
théâtre, en le priant de me donner un petit compte-rendu. Le
voici :
u Sur un canevas qui a servi à de nombreux romanciers,
M. Tristan Bernard a brodé une comédie. S'il existe des formulaires du notariat, on y trouve certainement des modèles de
testaments pour vieux monsieur qui trompa autrefois un ami et
se trouva ainsi père ·d'une fille. Dix-huit ou vingt ans après, ce
monsieur, -qui toujours est millionnaire, - se sentant près
de la tombe, fait un testament qui oblige son principal héritier
à épouser la bâtarde : condition sine qua non. Mais le vieux
monsieur a des héritiers directs et naturels qui comptent sur
l'hoirie et l'ont même déjà escomptée . Naturellement, ces hoirs
directs n'acceptent pas de gaieté de cœur les dernières volontés du podagre de wjus et cherchent à provoquer l'application
22

&gt;

�LA NOUVELLE REVUE FRA'NÇ~lSE

de la clause qui, faute d'acceptation du mariage, leur fait revenir tout l'héritage. Et naturellement ces· héritiers directs
emploient tous les mo ·ens, même les plus canailles, pour
provoquer ce refus. C'est l'histoire que, sous ce titre de My love,
,non amour, M. Tristan llernard fait jouer au Théâtre Marigny.
« La plus vieille affabulation peut être prétexte à peindre
des mœurs et des caractères, ce qui est la raison d'être d'une
comédie. M. Tristan Bernard y a réussi en ce qui concerne certains de ses personnages. L'un d'eux, Lerobert, est bien le bonhomme dont la profession est de ne pas avoir de profession,
qui mène tout de même sa vie sans trop de malpropretés et qui,
s'il lui arrive de boire un peu trop, se ressaisit toujours à. temps.
Un autre, Bonaventure, vieux soldat qui est comme son pompou et vieillit, approche égaleml!nt, quoique un peu exagéré,
du vrai et vit. Il semble, &lt;l'autre part que les héritiers, si
noceurs qu'ils soient et si privés d'idées et d'esprit, ne doivent
pas être à ce point idiots comme il nous les montre.
« M. Tristan Bernard, et c'est son mérite, fait des « mots »
sans jeu.Je veux dire que l'esprit est dans la situation et qu'isolé
de cette situation le même mot n'aurait plus aucun esprit.
« Dans un compte-rendu de My love, un critique dramatique,
avec beaucoup de restrictions, a voulu nous montrer M. Tristan
Bernard, - dernier écho du tricentenaire ! - comme le
Molière de nos jours. Si on veut, mais avec l'attémiation que
les trames donnent aux tableaux vivants-. »
M.AURlCl! BOISSARO

NOTES
Ld POÉSIE

L'AGE DE L'HUMANITÉ, poème, par André Sal,nim,
Laurencin (N. R. F.).

avec un portrait de l'auteur par Marie

J'ai relu plusieurs fois ce poème de M. André Salmon, non
sans y découvrir de nouvelles beautés, ce qui prouve qu'elles
sont assez nombreuses, et aussi de nouvelles significations, ce
qui me laisse en définitive un doute sur le dessein du poète.
Il y avait dans Prikaz une forte unité intérieure qui ne sera pas
ressentie par le lecuur de l'Age de l'Humanité, soit que le sujet
même de ce film épique offre des contours trop flous, soit que
M. Salmon, soucieux. de décevoir des zélateurs indésirables et
de décourager les classificateurs politiques, ait excessivement
nuancé sa pensée. Aussi paraît-elle semblable à Loïe Fuller
que peignent les faisceaux chatoyants et qu~ le jeu fini, ne laisse
en nos yeux que le souvenir de la forme blanche qu'elle est
redevenue, non par prudence, certes ou crainte de se compromettre (André Salmon est bien l'écrivain 1e moins accessible
à un sentiment de cette espèce), mais il règne dans son esprit
IUl tyrannique désir d'indépendance et un appétit insatiable de
singularité.
·
Rien d'étoilll2llt si l'aube .des temps nouveaux comme l'on
dit, s'offre à ses yeux sous des couleurs insolites. Là où d'autres
voient blanc ou rouge, Au.dré SAimon distingue une infinité de
llllances intermédiaires. Aussi nuJ parti politique ne saurait-il
se flatter d'annexer son lyrisme. L'âge de l'Humanité qui, si je
comprends bien la,_ pensée du poète, doit succéder à l'âge des
nations dont la guerre aurait marqué le couron11ement, s'élabore
à Paris, dans les milieux rurieusement décrits par André
Salmon dans ses romans, :\ M.ontparoasse, .rue des Rosiers,
parmi les membres du Syndicat des casquettiers ; chez un
OCUiiste juif et polonais .qui gar.de dans son appartement bis-

�34°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

torique du quai Voltaire une incomparable collection de
toiles cubistes» germe en secret l'art adéquat au communisme
russo-asiatique ; au cinéma « Alhambra noir du peuple en
liesse » naissent les dieux des superstitions nouvelles. La grippe
espagnole, peste des temps modernes, renouvelle les terreurs
de l'an mil. « Et cependant c'est la victoire ..... » La France
sauvée doit à son tour sauver tous les hommes, et c'est en son
nom que M. André Salmon prêche la religion de l'amour:

NOTES

341

monde~ à qui le passage d'une auto fait l'effet d'un transatlantique abordant rue des Blancs-Manteaux ! Combien d'autres
figures, au fil de ce poèmedormant. nous.Poursuivent, d'un regard
amer ou sardonique et d'une ironie pitoyable dont le poète
ennoblit les faces vulgaires de ses héros.
Mais l'homme nouveau dont les doigts levés.
s11Spe11de11t les boules de g11i nux voûtes des grands j011rs sol11ires, ••
. c'est, comme 011 dit, u11e autre a.Doire

Aimer ! c'est la b~11ille q11i se change m aile
Aimer I le plus juste dts z.rles I
Ai111e1· I voir ce qu'à fbomme l'humanite ûlii

Parbleu, oui, mon cher Salmon, c'est une autre affaire. Européen avec Romains, humain avec vous, je ne dis pas non,
mais je demande à voir.
ROGER ALLARD

Aimer I aimer I Je dis-je
Aimer / c'est bie,i a.ssez. : et c'est un assez. gra11d prodige

*
* *

Je ne sais si mon ami Salmon me saura gré de ce r:tpprocbement mais les cent derniers vers de 1'Age de 1'Ht1ma11ité m'ont
fait penser à la fin de Satan :
L1 11uit est la promme t1:idmte du jour

.

Le père Hugo n'eut pas désavoué ce vers. Et, ma foi, le comte
Tolstoï, en dépit des invectives contre
les mal/dictions assom111011tes des pauvres
et les dettes des morts
et les puliés des autres

eut reconnu dans la pensée de Salmon d&lt;;s lambeaux de cet
amour slave qui commence par d'inoffen~ives discussions
anarchistes autour d'un samovar_, dans un atelier de peintre,
et se termine dans les prisons de la tcheka.
Or qui veut entraîner le lecteur dans un tourbillon de pen~e
lyrique, doit éviter tout ce qui peut le distraire de cet ave~
qu'on pavoise, au bout de l'avenue. Et celle-ci, qui mène a
l'âge de l'Humanité est toute bordée de baraques ou M. André
Salmon a disposé des vues d'optique coloriées avec uo goût
populaire et raffiné. Je suis resté longtemps, pour ma part,
devant l'affiche du théâtre Yddish de la rue des Rosiers, en
compagnie de cette ft Rachel qu'un vice retrouvé fait illustre
entre les courtisanes » et des o: plus vieux petits enfants du

AMOUR COULEUR DE PARIS et plusieurs autres
poèmes par ]ides Romains (Éditions de la Nouvelle Revue
Française).
Voici l'œuvre la plus intime de Jules Romains, la plus
secrète : petite suite au Vayage des 4mants, composée de pièces
brèves, étroites à la manière des flaques d'eau qu'on voit dans
les rues déserres, pendant l'interrègne de la vie urbaine, de ses
bruits et de ses mouvements, et qui contiennent tout le ciel
nocturne. Le poète a tenu la gageure de peindre des paysages
parisiens vrais et pourtant anonymes, de suggérer l'aventure
sans montrer de visages, que ces « ombres qui peuvent descendre » quand la vie et l'âme sont prêtes, de composer avec
des reflets, des souffles et;des rumeurs une sorte de cathédrale
où les mâles accents d'une poésie tendre vibrent et prolongent
leurs mystérieuses résonnances .
Rien ne serait plus piquant que de comparer ces odelettes
graves à certaines chansons de Verlaine. Par des moyens tout
opposés Jules Romains obtient des effets de pureté profonde :

Du ciel pour une benre encore,
Du bleu qui serre le cœur,
A mOl/r couleur de Paris.

On admire avec quelle rigueur, il se garde de l'art le plus
facile, et d'une séduction à la fois sûre et commune, l'art des

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

impressions parcellaires, des tons justes posés par petites taches.
Romains expose et cooclnt. Son plus court poème est un
unners in,·enté, peuplé d'~s et de choses recréées par la puissante et volontaire imagination de l'auteur des Puissanus tù

Paris.
Sur la technique de Jules Romains, il y aurait beaucoup à
dire, et j'y vois pour ma part un trop grand nombre de possibilité, offertes aux poètes médiocres. C'est pourtant le plus
sérieux et le plus émouvant des efforts tentés pour restituer à
la poésie, sous une apparence nouvelle, les. beautés 'lligoureuscs
de la métrique traditionnelle.
ROGE"R ALLAiD

LE ROMAN

SAI 1T MAGLOIRE, par Roland Dorgelès (Albin Michel).
Pourquoi cfüe que Roland Dorgelès a choisi un sujet trop
vaste et trop difficile r Les ~rands sujets ne sont nullement
interdits aux Français de ce temps. Et sans doute une ' bonne
partie de la littérature française de demain trai1era-t-elle de
« grands sujets ». Dorgelès n'a·vait-il pas réussi un livre sur un
sujet aussi ·aste et a.ussi difficile : la guerre'? Avoir entrepris dt
peindre un saint dans la société d'après-guerre, et être allé jusqu'au bout de son entreprise, ce n'est pas un miece mérite. JI y
fallait uoe grande ferveur el' même quelque héroïsme. Il convient donc a.a-ot tout de rendre justice à Dorgetês et de lui
renouveler notre sympathie et notre confiance.
Mais il con ient aussi de constater qu'il a complètemtnt
échoué dans son entreprise. Son talent est hors de cause.
Dorgelès pcendra brentôt sa revanche. Mais Saint Magloin est un
livre manqué.
L'anecdote de Saint - Magwire est la &amp;Uivaote : Magloire
Dnboorg rentre en France en 1930 avec une réputation de saint.
li a passé quarante ans en Afrique à évangéliser les Noirs. On
rapporte sur son compte des choses miraculeuses. Le village de
Barlincourt où il s'établit chez. son frère est envahi par les journalistes et les malades. Le saint guérit un coxalgique, un épilep·
tique ; surtout il rend la vue à un aveugle. L'Eglise inquiète des
miracles accomplis par ce simple Iarque, intervient, s'effraie dt
ses doctrines. Magloire fait un scandale à kt Chambre en protes-

NOTES

343

tant contre une expédition répressive au Congo. Il prêche dans
les rues de Paris, dans les rues de Barlincourt, semble encourager
une grève, provoque indirectement le suicide de sa nièce, intervient en Cour d'assises si maladroitement qu'il fait condamner
à mort celui qu'il voulait sauver, provoque des émeut~ dans
Paris, finit par être arrêté. Discrédité, honni, impopulaire, il
doit repartir pour l'Afrique.
Je ne crois pa que la faibles e doctrinale (très réelle) des
,royances de Saint-Magloire, mél:mge incohérent où entrent
des ingrédients bouddhistes, gnostiques, orphiques, fouriéristes,
etc ... , mais qui témoignent d'une incompréhension totale de
l'aoti-naturalisme catnolique, ait la moindre part dans la faiblesse
du roman. Les causes de la non-réussite sont presque uniquement d'ordre littéraire. Dorctelès en effet prétend non pas nous
con,ertir, mais nous émouvoir. Est-ce que les croyances des
gens de Cromede ,re-le-Vieil :sont beaucoup plus cohérentes que
celles de Saint-Magloire ? Mais dans Cromedeyre, nous voyons
les rapports précis qui existent entre la croyance et les actions,
comment la décision sort du sentiment. Chez Dorgelès, rien de
pareil : nous voyons agir fagloire, nous ne le voyons jamais
préparer son action., 1ous ne savons rien de la genèse, de l'é,olution de sa, croyance, de son but, de son plan. ous voudrions
connaître ses espoirs, ses doutes, les rehondissements de sa foi.
C'est en vain. Magloire agit, semble+il, au hasard. Et à aucun
moment,. Dorgelès n'a su nous communiquer t'intime frisson
mystique qui devait animer son héros.
Une autre faiblesse littéraire de ce roman, c'est sa composition« à tiroirs&gt;&gt;, la monotonie des épisodes tous construits s.ur
un même modèle, consistant tous ( ou presque) en une entrevue
du saint et d'une foule sympathique ou hostile. D'au un manque
de progression interne dans le récit ; une simple juxtaposition
à.e scène5,pitto.resques,.quefauteur fait o: bien tourner» dans les
deux-cents premières pages, « mal toomer » dans les dernières,
sans autre préparation et sans autre nécessité que s011 pur arbitraire.
Ajoutez que toutes ces scènes, dont les journaux rendent
compte le lendemain, au dire de l'auteur, sont traitées par lui
tomme du grand repoi:tage très soigné et non pas comme des
scènes de romans. Les détails savoureux abondent. La bêtise et

�344

LA NOO\'ELLE REVUE FRANÇAIS!

l'idéali~me des foules sont mis en scène de main de maître. Mais
toujours l'essentiel manque, l'essentiel, cet impondérable partout répandu, par exemple, dans Dostoïewski. C'est l'atmosphère qui fait défaut.
Dorgelès a essayé pourtant de créer cette atmosphère, et
il a ,ru y parvenir en recourant aux procédés documentaires de
Pierre Benoît. Il a évidemment lu et utilisé de nombreux ouvrages sur l'Afrique, les missionnaires et les hérésies, mais c'est
sans résultat appréciable. On salue aussi au passage comme un
hommage à Mac Orlan le faux Hollandais Van den Kris, mais
cet aventurier passif ne contribue pas à mettre en plus net relief
Saint-Magloire.
Le style alerte et, comme on dit, bien troussé fait tantôt
curieusement penser à Zola, celui de Lourdes ou celui du Rive,
tantôt à Alphonse Daudet. Changeons la formule du télégramme célèbre : Ct aturalisme pas mort. Roman de Dorgelès
suit.»
BENJAlUS CRÉMIEUX

*

* *

LES COPAINS, par ]tûes RQtnains (Editions de la
velle Revue Française).

cu-

On s'isole volontiers pour pleurer et bien des douleurs sont
incommunicables. Mais en se groupe pour rire. On ne rit bien
qu'à plusieurs. Et si chacun pleure selon la complexion person:1elle que la nature lui a donnée, il rit à la façon de la caste
et de la nation où il est né. Le rire est social par essence. Un
Français ne rit pas pour les mêmes causes, ni de la même façon
qu'un Chinois. Tout ce qui dt.os Shakespeare est dramatique
est universellement accessible, mais l'on sait - tout au moim~
depuis la publication d' À la mamere de ... - qu'il est bourré de
plaisanteries "intraduisibles en Îrançais ». La facilité accrue de&amp;
communications, dont les économistes se plaisent à énumérer
les bienfaits et les crimes dans la vie matérielle de l'humanité,
tend à élargir les frontières nationales de chaque rire indigène.
La vogue en France du comique anglais depuis trente ans eo
est une preuve.
Mais le rire le plus spontané, le plus inextinguible, le plus
gratuit implique toujours dans le groupe des rieurs une francmaçonnerie, une solidarité qui exclut l'étranger. li y aurait une

NOTES

345

étude à faire sur le rire des divers métiers ou professions, souvent associé à un argot : rire des calicots, rire des commisvoyageurs, rire des o: coloniaux ,i (a,·ec son cycle provençal
dont le héros légendaire Olive a envahi durant la guerre toutes
les popotes d'officiers en campagne et aussi son cycle annamite), rire des Polytechniciens, etc ... Qui recueillera en France
le folk-lore comique et grivois des 111étiers co'ime on l'a déjà
recueilli pour les diverses provinces ?
Ces forrues du rire, jusqu'ici transmises dans un milieu professionnel restreint et uniquement par la tradition orale, ne sontelles pas appelées à élargir et à renouveler le domaine du rire
c-d'expression littéraire » ? Et les Copams ne sont-ils pas en partie une tentative de cc genre, pour hausser jusqu'à la littérature
et à l'humanité générale un rire de caractère particulier ?
Regardons-y de près. Le rire français contemporain, en littérature, se réduisait à trois courants principaux jusqu'à ces dernières années. Un courant « Vieille France » qui perpétuait le
rire de la Monarchie de Juillet (Henri Monnier - Gavarni Labiche Jules Moineau) et dont le représentant typique est
Courteline. Un courant d'assimilation du comique anglais dont
les principaux représentants sont, après Alphonse Allais,
Gabriel de Lautrec, Curnonsky, Mac Orlan (à ses débuts), etc ...
Enfin un courant d'assimilation du comique juif, surtout suivi
par des écrivains israélites : Tristan Bernard, Duvernois, Max
et Alex Fischer, et, dans les cabarets de Montmartre, Jules
Moy.
Mais deux courants nouveaux se sont frayés la voie au cours
de ces dix dernières années, qui prennent de plus en plus
d'importance et qui ne font que dériYer au profit de la totalité
des Français un sens du comique propre à un milieu qui n'est
pas un milieu professionnel, mais qui y ressemble beaucoup :
un milieu scolaire. Le premier de ces deux courants a pour
origine un point nettement localisé de la carte universitaire :
c'est le collège Stanislas.
Pour définir ce que comporte de narquoiserie, de satire,
d'irrespect, de pseudo-nihilisme, d'esprit de mots, le rire propre
aux« Stan » il faudrait des pages, mais, pour caractériser ce
rire, il suflira de citer les noms disparates de La Fouchardière,
Pierre Chaine (Mémoir~s d'tm Rat), Marcel Sembat, Henry de

�LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

Jouvenel, de Monrie, tous s.1uf erreur, anciens élèves du Collège Stanislas.
Dan lss Copains, comme dans Donogoo Tonka et dans Mmrsieur le Trouhadec saisi pa, la. deb{llJ,(,be, Jules Roma:ios acclimate
définitivement dans notre littérature le canulard, jusqu'ici
réservé au:.. élèves de l'Ecole 'ormale Supérieure, et à un deg~
moindre à ceux de l'Ecole de Beaux-Arts et au:1 o: carabins-»
des Salles de Garde. On peut d'aiUeurs ranger parmi les précUJseurs de Romains, Jarry dont l'Ubu roi, apparaît, de plus en
plus, comme une énorme farce de collégien. Le canulOTd mystificateur et parfois tortionnaire déclenche un rire féroce et
impitoyable, qui exclut de la vie les faibles, les :.ieux et les
imbéciles e qui est avant tout un rire de pui ance.
Mais ce n'est pas en vain que !'instaurateur de cette nouvelle
forme de comique est un poète de l'envergure de Romains. Ce
rire tout gratuit a chez lui a un fond et une résonance lyriques,
et la farce que la bande de Copains joue aux citoyens d'Ambert
et d'Issoirc atteint des proportions d'épopée.
Dans l'uoh·er · unanimiste, le rire a une place privilégiée. Et
sa caractéristique est de n'avoir aucun arrière-goô.t d'amertume.
Il n'a rien de la « mâle gaieté » dont il faudrait pleurer après
en avoir ri, propre à toutes les comédie de caractère. Il n'a
rien non plus du rictus désolé dont La foucbardière accompagne chacune de ses plaisanteries. C'est un rire qui ne désespère pas de l'humani é, qui est nne acceptation allègre de 12
vie, une interprétation joyeuse de l'univers, une dilatation de
tout l'être dans l'aise de la pleine santé, une multiplication de
sa force vitale qu~ accélère sa marche et lui compose milk
visages, lui inspire mille combinaisons, lui donne enfin l'àlnt
d'on Dieu créateur et consacre le triomphe de l'esprit sur la
, matière, du libre-arbitre su-r le d~terminisme.
.
II faudrait examiner aussi comment ce comique nouveau, SI
étroitement inspiré par notre époque (voyez entre autres la sa~
de la poésie moderne au début, puis la satire de la dém_ocraue)
se rattache à la grande tradition des fabliaux, de Rabelais et des
farces molièresques par les accessoires (les beuveries, les ciré·
monies avec discours latins, etc ... ) et surtout par le style
robuste, dru et, si l'on peut dire, d'une « pureté populaire•
inimitable.
BE. JAMIN cRé)Udl

JIOTES

347
*
* *

LE ROI DE BÉOTIE, par Max Jacob (Editions de la
~ouvelle Revue Française).
Certains auteurs écri ent pour se délivrer d'eux-mêmes .
~•a~tres semblent ne se séparer jamais de leur œuvre qui le;
1m1te et les épouse comme une ombre. Max Jacob est drapé
dans sa légende comme un dieu dans son nuage. Chacun de ses
li,res est un portrait nouveau, toujours ressemblant.
Si i' itais roi de Béotie
j'aurais des mj~ts peur m'1iimer J

chantait un jeune pêcheur d'opéra-comique, « des lecteurs »
diront les livres dédaignés, dans les bibliothèques.
1 ouvelles? Bonnes nouvelles? Impressions? Som·enirs ? A
quel genre littéraire appartient le dernier livre de Max Jacob ?
On ne sa~rait le dire. L'émotion s'y mêle à l'ironie, la fantaisie
au pathétique. On peut regarder la vie « par le gros bout de la
lorgnette _.; les hommes sont tout petits, d~vant Dieu, dit l'auteur touché de la Grâce. La première partie du livre contient
quelques. cont~s ou nouvelles, d'une qualité remarquable.
La Ptllie Crise de Dandysme étlldièe chez mi Ado!escmt met en
scène un jeune homme élégant qui, soudain pris d'une maladie
de Foi, veut vivre selon la Vérité des Evangiles. li n'y réussit
pas; moqué par ses amis, fatigué d jouer son rôle d'ano-e, il
renonce au Paradis et, piètrement, i;emonte au ciel du J~ des
damrs de chez. Maxim's.
Alors commença cette vie de privations et de souffrances qui est
encore aujourd'hui la mienne.

~cr'.t Max Ja~ol&gt; à la fin de Surpris tl Charmé que je crois le
meilleur de toute la première partie du livre, avec quelques
pages de l'Entrepôl Voltaire oil l'auteur cède moins facilement
qu'ailleurs à l'ironie. Je n'oublie pas La Bohême pendant la
Guerre de r9r4, Bonnes Intmtio,:s, Chantage, une charmante
comédie - l'art du dialogue est familier à l'auteur du Cinématoma et des Lettrss avec Commentai,·es qui souvent confie à ses
personnages le soin de se présenter eux-mêmes au public et qui
écrivait :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

Pour se venger de l'écri\'ain qui leur a donné 13 vie, les héros
qu'il :i m!l!S lui cach1:ot son porte-plume.
Ma.~ Jacob sait attacher et séduire un lecteur ; d'un fait divers
sans importancè, il dégage un petit drame psychologique. La
souplesse de son style, l'élégance - parfois un peu trop recherchée de son écriture, le don qu'il a d'observer des détails pittoresques, « uniques &gt; parce qu'il les rend tels, font de lui un
écrivain singulier, et de son œuvre, presque aussi surprcMnte
que celle de Restif de la Bretonne, une exception à la règle
littéraire - sans parallèle, car l'originalité de Max Jacob le présen·e de toute évocation précise.
La econde partie du livre .\Tuits d'bôpital et l'.Atirore est un
journal du temp passé par l'auteur chez la « Marquise de Lariboisière ». L'auteur avait été écrasé par une voiture, place
Pigalle. Un ami lui disait :
- Alors, ce taxi ...
- Ce n'était pas un taxi, mais une superbe limousine, répondit Max Jacob en ce soulevant sur ce lit d'hôpital où les nuits de
fièvre et de souffrance étaient si longues. Il raconte son entrée
au Purgatoire du boulevard Magenta, un soir d'hiver :
li éuit évanoui dans son habit noir trop petit. On l'avait laissé
deux heures sur une cb:iise de jardin d:i.ns un recungle bitumé qui était
une salle pour attendre une « baigaeuse » et qwnd la baigne= éuit
venue, comme elle avai(montré un peu plus de bonne grâce que les
agents de ville en civil si nombreux et les agents de ,,iUe c:o uaiforme
qui s'informaient du nom de demoiselle: de sa m~re avec tant de solli·
citude, car il n'y avait encore que cela dans l'hôpital endormi, Schwevicheobund (c'est le nom que l'auteur prêle à s:i burlesque image)
avait éclaté eo =bilit~ fondantes.
Ces pages sont empreintes d'une tristesse de premier choit
et d'une émotion véritable qui nous éloignent un peu de la vie
littéraire. Les mots magiques nous ouvrent les portes du monde
obscur d'où l'auteur revient douloureux, blessé, mais le cœur
plein d'un désir de pureté, espérant la fin du monde et l'aurore 1
Le plus touchant c'est que la Muse de Max Jacob 6te enfin son
masque de carnaval, essuie le fard de son visage et laisse couler
sur ses joues de t•raies larmes, sitôt changées en perles.
GEORGES GABOIY

• *

NOTES

H~

DECADI OU LA PIEU E E FA 'CE, par Paul Cazin
(Pion- ourrit).
De&lt;:3di e !.un ~e~it garçon, si réellement p tit garçon qu'il
faut b'.en qu il soit inventé. JI vit en enfant, en enfant emible,
atten~f, réflé~hi, curieu&gt;;, et imaginatif, autant qu'on peut l'êtrè
a cet age, mais dont le - pensées les observation , la logique, et
les rêves, ~e so_nt pas plus la, première ébauche de ceux qui
occupent I esprit et le cœur d un homme que lui-mc.'!me n'est
une ébauche d'homme. Dccadi n'est pa un homme en formation ; c'est un in&lt;li"idu complet, parfait, dont toutes les facultés
sont logiquement développé s, et adaptées au monde dans
lequel il évolue. Et c'est pour cela qu'il est un véritable enfant,
non un d~ ces personnages comme on en présente souvent,
auxquels 11 ne manque qu'une certaine maturité, un peu de
barbe au menton, et une erreur de l'état-civil pour être des
hommes : ils vivent dans le monde des hommes, ils découvrent
la vie, en reçoivent des impressions diverses, et réaoissent
devant elle, à peu près de la m me façon que ferait un s:uvage
~duite, d.ébarquant u~ beau jour sur le pavé pari icn. On aurait
~ 1mpress1on, à les v01r, que ce sont des hommes faits, un peu
innocents, pas mal dessalé et pas tr1:s réussis, si l'on ne savait
~u'au _fond i_ls son~ tout simplement le fruit d'une imagination
httéraue qui travaille sur des souvenirs, et les ad;tpte, sans que
l'~uteur remarque qu' il regarde son enfance .l\'ec de yeux
d homme, et se fonde sur des anecdotes, conservées par sa
mémoire, où il introduit, pour les animer, non point le caractère qu'il avajt jadis, en les vivant et dont il a perdu le souvenir
mais le caractère nouveau, qu'il a acquis depuis, et reporte dao;
le passé en l'astreignant à se plier à l'image qu'il se figure avoir
conservée, et qu'il crée de toutes pièces.
• Le monde, tel que le \'Oit Decadi, est aussi éloigné que possible de la réalité. Il voit bien ce que voient ses parents, et le
docteur Dulait, et le Père de la Sorbière et le thermidorien· mais
i~ le ~oit autrement, il donne à chaque fait des explicatio; par•
t1cubères. le situe et l'ordonne dans un u11ivers spécial, qu'il a
formé, qu'il cultive :iruoureusement. où la réalité transformée
l'imagination et le mystère se fondent avec agrément. Le Pèr;
de la Sorbière peut lui tenir de beaux discours, pleins de suc et

�350

-

l:A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de sel ; il les comprendra à sa façon ; et, s'il en retire des fruits,
c'est qu'il a l'âme bien faite, et capable de transformer en prunes
succule:-ites et douces à sa gourmandise les pommes de terre
nourrissantes que l'on offre à son appétit.
Et cette « Pieuse enfance 1&gt; n'est point une enfance mystique.
Decadi ne demeure pas des heures en adoration devant l'autel;
s'il prie'trop longtemps, il s'en.dort, quand il n'a pas pu s'échapper pour aller jouer aux billes ; il ne se soucie pas du mystère
de l'Incarnation, et la question de savoir si les bêtes parlent la
nuit de Noël lui semble un mystère plu.s excitant, et plus digne
d'être éclairci. Il aime le bon Dieu, la Sainte Vierge, son grandpère, ses parents, ses amis, les fruits et les gâte.,ux., et l'âne,~
du père Garbasse. Que peut-on lui demander de plus? C'est un
petit Français, qui est heureux. de vivre, qui pleure quand il a
de la peine, qui rit quand il est heurc1u::, qui interroge quand il
ne comprend pas, et arrange à sa façon les réponses qu'on lui
fait, pour qu'elles deviennent intelligibles, et satisfaisantes.
C'est une pieuse enfimce puisque cc petit enfant fait son métier
de peti enfant, et le fait bien, et suit les règles qu'on lui impose,
comme il les entend, et a bon cœur.
On ne s'aperçoit pas tout de suite de cette fraicbenr, de cette
simplicité, de cette vérité, parce que cet enfant ingénu est présenté par un auteur ingénieux. Decaçi n'est pas seul en scène ;
toute une petite ville de province s'agite autour de lui ; des
personnages diserts s'entretiennent avec élégance, et, quand ils
parlent à Decadi, on sent bien qu'ils ne parlent pas seu.lement
pour lui, mais pour C:tre entendus des lecteurs de .M. Cazin. Et
comme ils s'expriment bien, qu'ils ont beaucoup d'esprit et
d'intelligence, les lecteurs de M. Cazin ne songent pas à le lui
reprocher. On prend ainsi la double image de ce petit monde
provincial, tel que le peint, dans sa vérité et son ironie, un écrivain observateur et fin, et tel qu'il apparaît à Decadi, dans la
simplicité de son âme sans malice, mais non sans ingéruosité,
Je disais que ce petit homme ne pouvait être qn'inventé. Comment aurait-il pu, en vérité, conserver dans son souverur un
double aspect si différent ? Que tous ces personnages aient
existé, je n'en suis pas bien assuré; mettons qu'ils ont existé
juste assez pour servir à M. Cazin de prétexte à les inventer.
Mais je suis bien certain que si De.cadi a vécu, l'année dernière

351

NOTES

l'a vu naitre; avec un rien de souvenirs - toujours le simple
prétexte - beaucoup d'observation et d'imagination, autant
d'artifice, et encore plus d'art, M. C.'\zin l'a composé. Et c'est
pour cela qu'il est vrai. 11 n'est rien de pire que la mémoire
pour déformer les vérités anciennes. Mais alors ce n'est là que
de la littérature ? C'est de la littérature, et l'on aime assez cela
dans les livres. Je préfère l'émotion qui crée et l'art qui en
ordonne les propos, à !'.art qui s'évertue à créer une émotion
sous prétexte de Ja ressusciter, verse le présent dans le passé,
fausse l'un et déforme l'autre, introduit partout le désordre.
LOUIS MARTIN-CH,1.UFFlER

LE PO T TRAVERSÉ, par Jean Paulha,r
Bloch).

(Camille

Il y a un drame du langage. Qu'on n'en ait pas discerné
l'importance et le pathétique depuis sept mille ans qu'il y a
des hommes et qui pensent - donc qui parlent - comment
n'en être pas confondu? Tous les rapports sociaux sont fondés
sur le langage. Il stipule les conventions et les lois, cristallise
les poèmes. Il est chargé de signifier. Comment ce serviteur de
l'humanité avait-il pu jusqu'ici éviter tout contrôle et toute
vérification de ses services ? Il avait trop su, c'est certain, se
faire aimer pour lui-même. Mallarmé lutta pour le tirer de son
rôle subalterne et lui confier toute gratuité d'action. Mais ce
rôle subalterne le tenait-il avec fidélité et ne s'était-il pas désenchaîné tout seul, jusqu'à régenter ses chefs hiérarchiques,
Pensées et Sentiments ?
On se rendit enfin à l'évidence. Quelques années avant la
guerre, le langage était dénoncé comme il le méritait. Les
pamphlets lancés contre lui par Le Spectateur de 19 I 3 n'ont pas
été vains. On vit que les trahisons de ce traducteur infidèle
dépassaient les malfaçons et allaient jusqu'à se substituer à la
pensée, jusqu'à l'asservir aux mots. Toute réforme intellectuelle, morale et sociale devait commencer par une réforme du
langage, et peut--être s'y réduire.
Ceux qui voient en Jean Paulhan un épigone de Freud
oublient, ou n'ont jamais su, qu'il appartenait au groupe du
Spectateur, que la guerre a dispersé . Il en est resté le mainte-

�352

LA NOUVELLE REVUE: FRANÇAISE

neur. Tous les renforts qui lui sont venus : le renfort lyrique
de~ dadaïstes, le renfort médical de la psychanalyse et, en tout
dernier lieu, chaperonné par Valery Larbaud, le • monologue
intérieur» de James Joyce n'empêchent pas qu'il ait été le premier à occuper la place. Entre les pages des dictionnaires, les
mots tremblent de terreur: le moment d'expier est proche.
Jaco/, COVJ le Pirate ou Si les mots so11J des signes n'est qu'un
réquisitoire: « L'on ne parle pas sa pensée directement. On
parle ses mots ... Les mots vous engagent ... Il suffit de retourner
l'ordre des mots pour avoir leur i.ens retourné ... L'on n'a plus
l penser, les phrases y suffisent... La tâche de la rime est de
fonder pour un moment une prétention des sons ,·oisins aux
pensées voisines. &gt;&gt;
Les mots n'ont-ils donc à invoquer aucune circonstance
.atténuante? Si. L'incurie de celui qui parle a sa part de responsabilité dans les crimes commis par les mots. Si l'on utilise leur
,r ressource naïve », les mots traduisent, sans trahir. (Voyez les
pré.cautions employées par Jean Paulhan lui-même dans le
maniement du langage.)
Bien mieux : « Tel maitre, tel serviteur. » Freud, par sa
théorie des actes ma11q11ts, nous ouvre des fenêtres sur bien des
lieux bas de notre nature : c'est le langage ici qui sert la vérité
en faisant apparaître fugacement ces terribles secrets, dans nos
lapsus et dans nos rêves. Dans ce confüt permanent, c'est tour
à tour l'inspirateur et le traducteur qui est dupe, criminel, véridique, faussaire.
S'il ne se joue plus chez un seul individu, mais cotre plusieurs, combien ce drame de l'expression se compliquera+il
encore, combien de possibilités engendrera-t-il ? Une pensée
déformée d'abord par les mots de celui qui la parle, interprétée
ensuite par l'auditeur qui traduit ces paroles dans son propre
langage et les soumet, ainsi tradui,tes, à l'action de son inconscient, à quelles confusions, il quelles explosions, à quelles
interférences ne peut-elle pas conduire?
Principe d'identité, syllogismes : fondements logiques du
langage; figures de rhétorique : fondements poétiques du langage, autant de notions périmées. Voyez dans Jacob Cow !':analyse de la métaphore. Une image n'est originairement qu'une
impuissance à nommer l'objet une approximation :

NOTES

353

Quelque enfant, ou étranger, parle de u cuillerc à trous ,. , de
u ~ou~ercle pour tête ». Quelle fantaisie, dit-on. C'est qu'ils ne coo1U1ssa1eot pas fourcl1eUe ou d}(l.pea,i, ou bien ces mots leur avaient
4!chappé. Ils ne cherchent qu'à serrer l'objet du plus pr~s et à se faire
entendre.
A la conception physique du langage, Jean Paulhan substitue
une conception cbimiqru. Ces unions, ces échanges entre les
pensées et les mots, que l'on croyait passagers, fugitifs, sans
conséquence, incapables d'apporter un changement soit dans la
nature de la pensée, soit dans celle des mots, nous sont révélés
comme des phénomènes chimiques, stables, définitifs donnant
ruiissance- à des corps composés, qui, une fois c~mposés
agissent avec leurs qualités propres, provoquant des modi~
fi.cations imprévues dans leur entourage immédiat de pensées
et de mots .
Cette bataille i?cessaote de la pensée ( ou du sentiment) et
des mots (ou des images), avec ses alternatives et ses rebondissements, c'est évidemment le tissu même de notre existence
mo~ale. En d~nner la notion, en faire revivre toutes les péripéties, ce serait donner naissance à l'art le plus réaliste qui ait
jamais existé.
C'est celui que souhaite Jean Paulhan. L'instinct qui a poussé
le dadaïsme à renoncer au jeu normal de recouvrir chaque
pensée du mot correspondant en laissant libre carrière aux
paroles pour traduire l'inc-0nscient est chez Paulhan volonté
réfléchie, née de ses études de psychologie et de lin!!llistique.
Notons qu'un réalisme de cette sorte qui nous introduit dans
le plus secret laboratoire intérieur, pourvu d'autant de couloirs qu'il y a de circonvolutions dans notre cerveau, entraîne à
de longs romans cycliques dont l'œuvre de Marcel Proust nous
o[re un exemple.
~i Je~n Pa~~ha~ ne nous a donné ju qu'ici que de courts
récits, c est qu 11 vise surtout à nous fournir des données élémentaires, propres à illustrer ses théories. Le Pont Traversé.
c'est, après la Guiriso11 Sévère et Aytré qui perd J'babiti,n'• u '
.. è f
'
,, ne
trom me açoo d étudier, dans un cas psychologique simple,
l~s \"apports de la pensée et du langage et le jeu de l'inconscient.
Pourquoi le héros de la Guérison Sévere ne parvenait-il pas à
23

�354

LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISB

trouver la force de guérir sa grippe espagnole, malgré les soins
de Juliette? C'est qu'il aYait trompé Juliette avec Simone et
que ce secret, avec son fardeau de sentiments et d'images,
occupait tout son esprit. A peine a-t-il laissé découvrir par
Juliette les lettres de Simone, qu'il s'achemine vers la guérison.
Toute la charge Je sentiments et d'images qui l'encombraient
a été transférée à Juliette par les simples mots révélateurs
contenus dans les lettres de Simone.
Pourquoi le sergl!nt Aytré, qui a rué dat1s un dllage malgache Mme Chnulinargucs, Européenne, révèlera-t-H son crime?
Simplement parce que les mots trahiront sa pensée i la déri\'e
et que le carnet de rout~ - à Jui confié pM l'adjudant, chef de
convoi, - dévoilera l'aspect imprévu pris par le monde à ses
yeux depuis l jour de son crime, aspect impré\'u qu'l e-.tp~ime·
par des séries de questions et des projets de réforme. le, les
mots jouent un rôle actif de dénonciateurs.
Enfin, dans le Pont Traversé, c'est le dr:ime même de l'intercommunication des êtres qui est traité. Li f, mmc a quitté
l'homme en lui reprochant
ne point assez se faire connnîtrc:
« Tu expliquais : je ne p.arlais pas assez, je ne me livrais pas. •
Trois jours plus tard, l'homme est décidé à faire les premiers
pas vers la réconciliation. Le pont qui sépmtit les J1c:u1 .imants
se trouve ainsi traversé. Ce queœtte décision coûte à l'homme,
les sentiments qui l'agitent pendant ces trois jours, voilà toute
b matière du récit, exp05ée sous la forme d'une succession de
rtves - trcis par nuit pendant trois nuits - sobrement com~
mentés. Pourquoi ces rêves plutôt qu'une analyse suivie r
C'est qut: ce procédé d'exposition permet de montrer avec
une pleine liberté les. images.,,· torieu'Ses des pensfrs et des
sentiments, pui-s vaincues par eux, U y a des rêves
la sur•
abondance des images va jusqu'à étonner le rêveur : « Il est
étrange, écrit Paulhan dans le commentaire du troisième rêve
de la première nuit, que l'on prenne, ét:ant seul, tant de précautions et d'images pour se parler. »
Résumer ces rêves, ce serait presque les supprimer. li faut
avoir la patience d'en suivre tous les méandres, sans jamais
s'irriter de leur lenteur. Peu à peu, presque tout s'éclaire et ce
qui reste dans l'o~bre, c'èst que nos yeux n'ont pas su l'~
faire sortir. Toute la première nuit est donnée au)emords et.a

ae

ou

NOTES

355

la crainte de ne pas retrouver le bien perdu. 'on, je ne savais
pas me faire entendre d'Elie, dit le premier rêve. Le second
répond : c'est qu'elle était teUemeot en moi que j'imaginais
que nous ne faisions qu'un. Et le troisième: si elle ou moi,
pourtant, allions changer? La deuxième nuit est consacrée à la
rancune. La troisième à l'espoir des retrouvailles et d'une
entente désormais parfaite gràce à !'emplois de mots 11ifis . •Le
nifi est sans doute le vrai langage des amants.
Il y a dans la façon dont Jean Paulhan mène ces jeux une
subtilité, dont l'agilité et parfois aussi l'arbitraire souvent nous
déconcertent. Et sa prose a l'aridité impitoyable d'un miroir.
Nous nous interrogeons. La ~uéthode proposée est bien
séduisante. Mais que rapportons-nous de ce voyage au pays des
rêves? Pas Je moindre approfondissement de notre connaissance
de l'âme humaine. Simplement une défiance plus expérimentée
envers le langage, quelques symboles heureux illustrant une
théorie psychologique et Enguistique. ous n'avons pas entendu les cris révélateurs que nous espérions; nulle illumination s'entr'ouvraot sur les abîmes de l'inconscient. Un intérêt
purement cérébral, où l'âme n'a point de part. A quoi bon
tout ce réalisme, s'il n'en doit pas jaillir un sentiment nouveau
de la vie?
Mais que e cache-t-il derrière le masque d'ironie dont Jean
Paulhan n'a point encore consenti à se défaire? Un visage de
mandarin sceptique et mystificateur, qui 1;1e trouve de plaisir
qu'aux raffinements de l'ellypse et de l'allnsiou? Ou un visage
de douleur et de piété humaines qui, par pudeur, a jusqu'ici
caché les larmes dont il nous plaisait de nous émouvoir ? .
BENJAMIN CRÉMIEUX

LETTRES ÉTRANGÈRES
QUEE, VICTORIA, par Lytton Stracbey (Chatto et
Windus, Londres).
Lorque parut en mai t 9 t 8 Eminent Viclorians de Lytton Strachey, le livre obtint un succès retentissant. Le succès - a-t-on
dit avec raison- ne prouve rien ni pour ni contre la valeur d'un
ouv-rage. 11 se trouva que cette fois il était justifié. De la pré-

�LA NOUVELLE REVUE Fn.ANÇAISB

face, qui définit nettement le point de vue adopté par l'auteur, j'extrais ces lignes :
L'histoire de l'âge victorien ne sera jamais écrite : nous eu savons
trop à son endroit. Car, pour l'historien, l'ignorance est la première
condition requise, - l'ignorance qui simplifie et qui clarifie, gui choisit et qui omet, avec une placide perfection à laquelle l'art le plus
accompli ne saurait atteindn:... Cc n'est pas par la méthode directe
d'une narration s~rupuleuse que l'explorateur du passé peut espérer
dépeindre cette époque singulière. S'il est sage, il usera d'une stratégie
plus subtile. li attaquera son sujet en des points inattendus ; il tombera sur les flancs ou sur l'arrière-garde ; il dirigera à l'improviste un
phare puissant vers des recoins obscurs, jusqu'alors insoupçonnés... Il
naviguera sur ce vaste océan de matériaux et plongera çà et là un
petit récipient qui des profondeurs fera remonter à la lumière du jour
quelque spécimen caractéristique, destiné à être C};aminé avec une
curiosité soigneuse ... J'ai essayé, par le moyen de la biographie, d'offrir à notre regard de modernes quelques visions victorieones.

Dans Eminent Victorians, Strnchey a strictement rempli son
programme ; le livre cependant offrait cette particularité d'être
à la fois une réussite et une promesse, et la promesse était de
celles qui arrêtent l'attention. Tout historien qui est en même
temps un artiste le prouve avant tout par sa faculté de modeler,
et ce pouvoir se reconnait à la progression dans le récit. Un
récit ne progresse que dans la mesure où il ne demeure jamais
plan : il faut qu'il soit alerte, mais il ne faut pas moins qu'à de
constantes ondulations - infiniment délicates à apprécier, mais
dont par contre on remarque aussitôt l'absence - se décèle le
pouce du modeleur. Eminent Victarians portait à chaque page
les traces d'un tempérament d'historien-artiste, et i I apparaissait évident que le jour où Lytton Strachey s'interdirait de nous
éblouir, où il restreindrait même en apparence la part faite à
l'amusement immédiat, il produirait une œuvre de la plus élégante fermeté.
Quem Victoria a répondu à cette attente. Je sais peu de lec•
turcs qui divertissent à ce point ; je n'en sais guère où le diver·
tissement soit aussi subtilement provoqué. Le secret de l'art de
Strachey, c'est qu'il nous prédispose : comme d'un cou~ de
baguette, il suscite les arrière-pensées qui répondront aux sien·
nes et un accord tacite s'établit qui se maintient jusqu'au
'
terme. S'il était difficile, - en mon cas impossible - de rés1s-

.

NOTES

357

ter à la qualité de la satire dans certains passages d'Eminent
Victoriam 1 , on redoutait cependant qu'elle ne rejaillît sur le
contexte et qu'elle ne le discréditât quelque peu ; on regrettait
surtout qu'elle usurpât une place qu'on de\'Înait pouvoir être
mieux tenue encore ; sans doute d'ailleurs aurait-il fallu y voir
ce pétillement spécial qui fuse des dons lorsque pour la première fois ils jouent à plein et qu'ils se découvrent pour ainsi
dire en cours de route à celui-là même qui les détient. Avec
Queeu Vic/orin, comme une peinture dans la toile, la satire rentre dans le constat: une basse continue d'ironie accompagne ce
constat, mais toujours à la cantonade ; - d'une ironie si réfléchie qu'il semble presque que ce soit elle qui donne à l'ouvrage
cet air de tranquille autorité. Les conclusions, que l'auteur
nous laisse partout tirer, en prennent une portée toute générale.
li y a même parfois, entre autres dans l'étonnant paragraphe
final, un moelleux auquel avec Strachey nous ne pensions pas
a\'Oir droit.
Une traduction de l'ouvrage paraîtra prochainement chez
Payot, et je m'en réjouis d'autant plus que ne possédant pas
le talent d'exposition de Strachey, j'eusse été fort embarrassé de
résumer un livre qui vaut par la science des éliminations non
moins que par le nombre et l'imprévu des éclairages. ]'essaierai
d'indiquer ce qu'apporte de si nouveau l'art de Strachey et en
quel domaine précis il s'ei..erce ; pour ce, ayant marqué la distinction entre les deux livres, je ne me ferai pas scrupule de les
mettre tous deux à profit.

Et d'abord c'est bien un art, - qui recouvre sans doute une
méthode, sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure, mais
qui ne la laisse pas transparaitre - et c'est un art qui s'applique à la fois à l'histoire et à la biographie, qui est situé aux
confluents des deux genres, ou plus exactement qui institue uo
confluent là ou coulaient jusqu'alors deux courants parallèles.
La signification de l'œuvre de Strachey réside avant tout dans
l'originalité de la position où sont installées ses batteries. A
1. Dans un article d'Edmund Gosse : Tbe ago11y of the Victorian age
(qui fait partie de Sorne diversions of a man of letters) le lecteur trouvera
formulées les réserves que l'on peut adresser à Eminent Victori!lns
ainsi que l'indication de certaines lacunes daos la documentation.

�LA NOUVELLE REVUE FRA. 'ÇAlS.H

l'ordinaire le don de l'historien se présente isolé, - et aussi
bien celui du biographe : un Albert Sorel d'une part, un Romain Roll:tnd, un Daniel Halévy de l'autre déploient des qualités qui ne s'apparient qu'exceptionnellcment. Si chez Stracbey
le fond premier semble la disposition de l'historien, la curiosité
complexe et ce pendant agile, aux insinuations balancées, est celle
d'un biographe de race. « Les êtres humains, dit-il, sont lTOp
importants pour qu'on ne les traite que comme âes symptômes
du passé. Ils ont une valeur indépendante de toutes les circonstances temporelles, - une valeur éternelle et qui doit être scotie pour elle-même. » Gardez-vou d'attacher à cette phrase les
concomitant spirituels et moraux qu'elle impliquerait chez un
Romain Rolland; prenez-la au contraire dans l'acception quasiscientifique oil l'entendrait c un botaniste des esprits » comme
Saintc-lkuve, tel qu'il apparait dans l ~ Lundi sur Fontenelle
par exemple, - ce Fontenelle cher à L tton Strachey qui offre
avec lui plus d'une aftinité.
Strachcy avoue son goût pour. e. les incomparables éloges de
Fontenelle qui dans le lustre de quelques pages condci:seot les
existence multiples des hommes». Lui-même ne rencontre pas
en son récit un seul perMJnn~ge qui y joue uu r6le import:101
qu'il n'en prenne la mesure : pour faire son portrait il choisit
le moment oü l'astre du personnage prévaut, grâce à qioi le
portrait s'incorpore au récit sans que cc dernier en soit suspendu.
Tout en ne perdant jamais de vue la position qu'elles occupent
sub specie a:iernitatis, Stra.chey possède à un rare degré le sens de
la complexité des figures secondaires.
Je songe, écrivait Stendhal à Balzac, que j'aurai peut-être quelque
succès vt:rs 186o ou 8o ; alors on parlera bien peu de M. de Mener·
nich, et encore moins du petit prince. Qui était premier ministre d'Aogleterre du temps de Malherbe ? Si je n'ai pas le malheur de tomber
sur Cromwell, je suis sûr de l'inconnu. La mort nous fait changer de
rôle avec ces gens,:.;là; ils peuvent tout sur nos corps pendant leur vit;
mais à l'instant de la mort, l'oubli les enveloppe à jamais. Qui par1era de M. de Villèle, de M. de Martignac, dans ceot ans? M. de Tal·
leyrand lui-m&lt;:me ne sera sauvé que par ses Mémoires, s'il en laisse de
bous, tandis que le Roman Comique est , ujourd'hui ce que le Pere
Goriot sera en 1980 •.
1.

Lettre de Stendhal à Balzac. Civita-Vecchia le 30 octob~ 1840-

NOTES

359

Mais précisément Strachey excelle dans le travail inverse :
ceux qui, vivants, furent les di majores de leur époque et que la
postérité a ramenés à leur rang de minores, l'art de Strachey les
tire de cet tt oubli ,, qui menaçait en effet « de les eo...-elopper à
jamais» et leur fait contracter un nouYeau bail avec l'existence 1 •
Libre d'un dogme paralysant entre tous, Stracbey ne croit
jamais à la simplicité des médiocres. Toujours les éléments
sont multiples mêlés, et laquestion pour Strachey reste toujours
une question de dosage. Qu'il s'agisse de la galerie des portraits du pe_rsonnage central : la reine Victoria elle-mC:me
- qui nous livre vraiment les différents âges d'une e. btence
humaine, - du Prince Consort (la révélation la plus surprenante peut-être du volume : le personnage réel, d'une complexitl'.: si attachant , avait été à la lettre enterré ous le panégyrique~ officiels), de Lord 1elbourne, de lord Palmer ton, de
combien d'autres, - il emble qu'avec je ne sais quelle courtoisie narquoise chez l'artiste, la fraicheur des· peintures ait
\'Oulu deYoir quelque chose à la jeunesse abolie des modèles :
1falgré l'ctiquette &lt;le la cour et l'ennui qu'on y n·.spirait, les rel::.tions de Lord Melbourot: avec la Reine avaient fini par deYcnir pour
celui-ci l'intértt dominant de son · existence : se ,·oir sevré de c s relations lui eût t!échirê le cœur ; d'une manière ou dune autre l'é,i.:otualité redoutable avait été conjur.:e ; il se retrouvait en plac.:., trioru.
phant : sans rien eu laisser rerdre, il savoura les heures passageres. Et
c'est ainsi qu'enveloppée de la faveur d'une souvcr:iine et réchauffée
par l'adoration &lt;l'une jeune fille, cette rose automnale, en cet automne
de 1839, connut une surprenante Horaison. Pour la J1:rniêrc fois, mcrvcilleusemeot, les pétales s'épanouirent. Pour la dernière tois, en ces
relations imprévues, incongrues, presque incroyables, le vieil épicurien
goûta l'exquis du roman~que. Observer, instruire, réfréner, encourager la jeune créature royale à ses côtés, c'était déjà beauc!-mp; dwantage cependwt de sentir, :\ travers cette constante intimité, le contact
de 50n affection ardente, le rayonnement de sa ,italité ; plu~ que tout
1. Je pense ici à Queen Victoria plus qu'aux Eminmt Victuria11s ou
l'on trouverait par contre la trace d'une tendance opposée : celle d'exécuter un peu rapidement des personnages d'une valeur authentique.
Sur ce point je ne puis que renvoyer à l'article de Gosse, mais je tiens
à m'associer à ce que dit Gosse au sujet de Arthur Hugh Clough.
Dans la présentation de Clough, où rien ne contrebalance l'asp_ect
mis en lumière, entre certainement une pointe d'iniquité.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

peut-être était-il doux de se perdre dans une contemplation enjouée
que coupait de temps à autre une vaine apostrophe, - de parler sans
suite - de faire d'innocentes plaisanteries au sujet d'une pomme ou
du volant d'une jupe, - de rêver. Les sources enfouies de s:i. sensibilité débordaient. Souvent, lorsqu'il se penchait sur !a main de la Reine
pour la baiser, il se surprenait en larmes.

parvenait jamais à obtenir. Qu'était-ce? Une sympathie sans réserve,
inexprimable ? Quelque succès extraordinaire, sublime ? Peut-être bien
une combinaison des deu::i:. Dominer et l!tre compris, - conquérir du
méme coup, 1ar le triomphe d'une influence identique, la soumission
et l'appréciation des hommes, - oui, cela vaudrait vraiment )a
peine 1

C'est au moment où il commence un de ces portraits qu'il
faut observer Stracbcy : on dirait qu'il s'attable. Dans cet esprit
qui possède un tour si à lui que le moindre détail en est marqué,
- mais dont il semble toujours que ce soit en se retirant qu'il
s'inscrive, - on surprend alors la délectation. Les problèmes
humains qu'il a dC\·ant lui, son plaisir est moins d'y apporter
une solution définitive - trop intelligent et trop désenchanté
pour croire qu'on la tienne jamais - que d'en agiter les éléments, de secouer sans cesse le cornet, et de faire se contrebalancer les multiples combinaisons des dés. Parvenu presque au
terme, il introduit parmi les données, au même rang qu'elles et
à titre de complémentaire, un doute final s"ur la valeur des données elles-mêmes, - et par cette dernière chance qu'il lui laisse
de s'échapper il achève de circonvenir son modèle.

Sous de tels résultats il v a certainement une méthode et
'
j'inclinerais à croire qu'elle- consiste en un art de lire très personnel, fait à la foi:i de flair et d'un détachement dont nous
aurons tout à l'heure à préciser la nature. Persuadé que c'est là
où 1'00 doit le moins les attendre que surgiront le détail, le
trait typique, Strachey lit tout sur son sujet : le caput mortuum
de la documentation tombe par son propre poids et Strachey le
commet allègrement à l'oubli. Les traits qui survivent, il se
garde de les détacher ainsi que nous a,·ons coutume de le faire :
il n'y a pas - enviable exemption - d'italiques en cet esprit :
le moment venu, les traits occupent tranquillement la place qui
leur convient ; et ce rehaut qui les lustre, c'est le soulignement
de notre adhésion qui le leur communique en partie : par euxmêmes ils ne veulent devoir l'essentiel qu'à leur lumière. On
sent que tout s'est composé d'abord dans la tête de l'auteur qui,
à l'abri de toutes les sortes d'enivrement, ne prend jamais la
plume trop t6t.
L'impression qui se dégage de la lecture de ces livres ne
rappelle rien autant que celle que donne un grand mémorialiste. Il semble qu'à vivre avec les témoignages, Strachey ait
acquis une expérience qui équivaut pratiquement à la fréquentation des personnes et qui le place à l'angle même d'où le
mémorialiste écrit. Au o: je » du mémorialiste se substituent
- parfois sous la forme de propos entre guillemet~, mais le plus
souvent ( et c'est là que Strachey est vraiment incomparable)
sous la forme pour ainsi dire de la parole intérieure - les opinions, les points de vue et les jugements des personnages qui
successivement vieonent occuper le devant de la scène ;
ailleurs, dans les parties où Strachey ne rapporte plus, où il
évoque, il fait toujours figurer l'un ou l'autre de ces dê:tails
matériels qui demeurent bizarrement incrustés au premier plan
de la vision interne pour y rompre toute perspective : au seul
fait de leur mention à la minute opportune, l'apparition surgit.

Car en dépit de tout, le Prince Consort n'avait jam!.is atteint au
bonheur. Son travail, pour lequel en ses dernières années il finit par
témoigner d'un appétit presque morbide, le soulageait, ne le guérissait
pomt ; tel un dragon, son déplaisir dévorait avec une sombre satistaction le tribut toujours grossissant des jours et des nuits laborieuses,
mais sans que sa faim en fût assouvie. Les causes de sa mélancolie
étaient cachées, mystérieuses, peut-être par delà toute analyse ; elles
plongeaient des racines trop profondes da:is les replis les plus secrets
de son tempérament pour que l'œil de la raison pût les appréhender. Il
y avait des contradictions dans sa nature gui, aux regards de ceux gui
Je connaissaient le mieux, le faisaient apparaître comme une énigme
inexplicable : il avait de la sévérité et de la mansuétude ; il était modeste
et méprisant ; il soupirait après l'affection d'aut~i et lui-même était
froid. Il souffrait de ta solitude, non seulement de cette solitude que
crée !'exil,. mais de celle qui enveloppe une supériorité dont on a cons~ience et qui n'est pas reconnue. Il a,•ait l'orgueil, à la fois r6igné et
présomptueu,-, d'un doctrinaire. Et cependant ce serait Je décrire
inexactement que de oe voir en lui qu'un doctrinaire ; car le pur doc·
trinaire jouit toujours d'un contentement intime dont Albert était fort
éloigné. li y avait quelque chose que tout son être désirait et qu'il ne

I

�LA NOUVELLE REVUE FRA.'ÇAISE

Il y a dans Q11te11 Vicloria certains chapitres----.. celui sur la joute
engagée entre le Prince Consort et Lord Palmerston, celui sur
les rapports contrastés de Gladstone et de Beaconslield avec la
Reine - qui se classent tout près des passages o imes de
Retz, - de ces passages où le récit roule sut les rails de telle
sorte que pan·enu au terme seulement, puis revenant en arrière
le lecteur e t en mesure d'évaluer le butin. L'histoire, chez l'un
et l'autre, est bieu « une ré~urrection », mais sans que nul fiai
n'intervienne : ils discernent trop Je choses pour être ~isissants : l'exposition re te leur pro édé favori et Strachey a eu
raison de placer sou premier livre ous cette devise : «. Je n'impose rien, }e ne propose rien, j'expose. :e
Qui poursuivrait ces recherches jusque dans le style même Je
trachev aboutirait san doute à des constatations amlogues.
'on se~lement Stracl1ey préfère à tout le mot ju te ; m;is la
justesse même, il la veut attendue, ayant pas.sé p.ir tous les frot•
tements de l'u age. Demi-coquetterie d'un anise qui sait ce
dor.t il est capable. A chacun de ces mots, il semble qu'avant de
les employer Su-acbey ait fait subir une cur
'bokm nt, et
lor~qu'ils ap?araissent sur la page, il I font avi:c je ne sais
qu lie proprilté néoligentt! qui n'excluq1as l'étinc lle : le galel
scintille uu instaut. Dans le style de Stracbcy il y a comme une
rareté, - mais c'est celle d'une familiarité qui a retrouYé son
éclat.
Au moment où parut Eminent Vicloritms, le critique du Tinies
signalait &lt;.&lt; quelque cho~e de presque sinistre dans le détachement de l'auteur », et l'épithète rendait avec exactitude le léger
fris on que donnent certains passages du livre. A Qurw VicJoria, pour les raisons que j'indiquais au début. elle n'est plus
applicable ; il ne faudrait pas en inférer cependant que le dé~chement ftît moindre; il semble seulement que l'on en aperçOL\'.C
mieux. les motifs. Essayons de préciser en quai ce détachement
consiste.
Sans doute, lorsque dans la mixture humaine on prise si fo~,
On isole avec autant d'in(Téniosité le condim nt personnel, 11
"' le sien propre, ni qu'on' en nég1·ige
est impossible qu'on ignore
l'emploi ; - et le détachement d'un Strachey est en tout _éta~
de cause aussi inévitable que l'immersion d'un Péguy. Mais S1

NOTES

on s'aventurait à en déterminer les composantes, peut-être les
trouverait-on dans l'alliance d'un « point de vue de Sirius »
(mais qui chez Strachey ne va jamais jusqu'à s'exprimer) avec un
goût d'entomologiste qui collige les Yariétés des humeur . L'intérêt qu'il porte à celles-ci semble en son cas fonction de ce
détachement premier ; - et par là l'attitude de Stnchey devient
l'attitude inyerse de l'attitude de celui qui donna le premier la
formule du« point de vue de Sirius». « Renan peut être considéré comme le type d'une classe d'intelligences absolument contraire à cette autre classe d'intelligences qui reconnaît son
modèle dans Sainte-Beuve. Pour ce dernier, les idées étaient un
moyen de voir et de montrer la réalité. Cette réalité n'est guère,
au r~rd de Renan, que la condition d'existence des idées 1 ».
Fontenelle et Sainte-Beuve, telles sont ici encore les références
de Strachey 2 •
Mais en sus de la disposition nath1e, le détachement de Stra•
chey ressortit à des causes tout intellectuelles, - lesquelles sont
solidaires de la conclusion générale qui se dégage de ces volumes,
et l'illuminent. Esprit critique avant tout, Strachey s'est
constitué l'historien d'une époque où se produisit une éclipse
quasi-totale de cet esprit, et sou œuvre vient parfuire n·os inductions à cet égard. Le fait négatif fondamental concernant l'épo•
que ,ictorienne semble bien résider dans une acceptation passionnée des donnée premières, - dans le refos et l'incapacité
tout ensemble de les critiquer. A quoi on pourrait objectt:r que
l'époque Yictorienne fnt au premier chef une époque de controverse, et en particulier de controverse religieuse ; mais la conI. Paul Bourget, Essais de Ps)'chologie Contemporaine, appendice B.
A propos du Prêtre de '!1,'èmi.
2. Strachey est à tous égards un amateur exquis des lettres cc de
l'esprit français. Il débuu par uo essai sur la poésk dt: Racine - paru
en 1902 dans la ,\'tw Quarlerly Reuiew - qui est uu modèle de discernement et de sagesse critique et qui constitue la premierc justice rendue en Angleterre au génie racinien. Strachey est revenu Stll' ce sujet
dans ses La11dmarks of Frmcb Litemt11requ'il écrivit pourla Home University Libr.uy of Modern Knowledge et qui, dans les dimensions
prescrites par la série, traite de la litrerature fraoçaise depuis les origines jusqu'à Baudelaire inclusivement : petit volume accompli où la
~t~ de la mise en place et l'impartialité des jugemeots n'excluent
Jam:11s des vues et un tour personnels.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

troverse précisément implique un accord tacite sur certaines
données premières qui ne rend que plus aigus et plus âpres tous
les différends qui surgissent autour de leur interprétation.
Même chez les plus grands victoriens il subsiste toujours, parfois sans qu'ils en aient conscience, une donnée soustraite à
toutes les attaques. De l'un à l'autre la donnée varie, mais
toujours il y en a une.
Cette carence d'un esprit critique qui aille jusqu'au bout de son
travail rend compte à la fois de la prodigalité du génie et de la
réaction inévitable contre ce génie même. L'opulente richesse
des œuvres qu'il engendra tient pour une part à la solidité
jamais mise en question du terrain sur lequel il s'appuie. li fallait que la viclorian complacency vint à être battue en brèche, et
qu'il en résultât cette désagrégation que fait subir aux données
l'analyse d'un Butler par exemple. Mais presque toujours l'épaisseur en est le prix : il semble que l'esprit critique soit obligé de
payer par un certain amincissement des œuvres ce qu'il obtient
par ailleurs de plus courageuse vérité 1 • C'est pourquoi lorsqu'on relit tel poème de Hardy composé dans les années 18661867 2 on mesure mieux que jamais la solitaire grandeur de
l'homme qui, nous ébranlant d'une émotion à laquelle aucune
région de notre nature ne saurait demeurer soustraite, ne l'obtient jamais au dépens de la vue générale de l'univers à laquelle
son esprit donne adhésion, - qui par cette vue au contraire
communique à l'émotion elle-même une vigueur qui la creuse et
la tonifie à la fois. D'où le respect, la vénération même, mais
virile, que lui portent aujourd'hui eu Angleterre tous ceux qui
ont peine à être justes pour les grands victoriens.
J'ignore tout de l'attitude de Strachey envers le point de vue de
Thomas Hardy ; mais s'il le contestait, ce ne pourrait être que
1. Un des prodiges de l'œuvre de Marcel Proust réside dans le constant démenti qu'elle inflige à cette assertion. - En France d'ailleurs le
probléme se po5erait dans des termes assez différents, car l'esprit criti·
que est si central dans le génie français que cdui-ci, plus ou moios,Jui
a toujours fait sa part. - Cette désagrégation des données premières
p:irait constituer aujourd'hui le fait européen essentiel ; et si grave
qu'en puissent i:tre les multiples menaces, dans un domaine au moins
- ·celui de la psychologie - il autorise de vastes espoirs.
2. Les Wesux Poems parurent pour la première fois eu 1898, mais
les plus anciens portent la date de 1865.

NOTES

parce que le détachement de Strachey l'aurait détaché du point
de vue cosmique lui-même - et on serait libre alors d'y voir
ou le comble de la logique, ou la pièce de choix dans la vitrine
de ce perspicace collectionneur des illogismes humains.
CHARLES DU BOS

*

* *

EDITEURS ALLEMANDS.
Une fois de plus le voyageur qui s'arrête aux devantures des
librairies en Allemagne est frappé par l'extraordinaire richesse
des publications de tous ordres. En r 9 r 1, les éditeurs de là-bas
lançaient 3 I .ooo ouvrages sur le marché contre 11 .ooo en
France, 10.000 en Angleterre. La proportion demeure aujourd'hui sensiblement la même. Et la qualité matérielle des éditions semble à peine souffrir des conditions économiques du
pays. On est étonné du luxe avec lequel sont présentés des
livres comme celui de Grautoff sur la peinture française depuis
I9r4, des reYues comme Genius Feue,·. On se demande
comment les éditeurs couvrent leurs frais, le lecteur allem:md
ayant la réputation de prendre ses livres en location plutôt que
d'acheter. Mais la clientèle étrangère se trouve attirée par le
~ange, malg~é la ma!oration des prix à l'exportation et la rapacité des courtiers, et l Allemand lui-même achète plus qu'autrefois. Certains chiffres sont éloquents. De la fameuse et fumeuse
dissertation de Spengler : Unlergang des Abendla11ds, dont le
premier tome - 6r5 pages grand in-8 - revient à cent marks,
53 .ooo exemplaires s'étaient vendus en r 920. Du Rt'lo11r de l'enJant prodigue d'André Gide, tiré en r9r7 à 25.000 dans la. collection à soixante pfennigs, l'Insel a dô douner une nouvelle
édition. Des œuvres de Tagore 300.000 exemplaires se sont
enlevés. li y a là le signe d'une activité intellectuelle exaspérée
plutôt que ralentie par la guerre. C'est toujours l'élan d'un
peuple qui bien que vaincu, peut-être parce que vaincu, entend
jeter dans le plateau de la balance toute sa masse, peser de
toute cette Wucht dont il est fier, et qui est à la fois poids et
mouvement.
Mais la masse ainsi projetée a-t-elle une orientation nette ?
La direction du mouvement intellectuel demeure+elle celle
d'avant-guerre ? Dans une richesse dont on a toujours dit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.JI
1

1
1

qu'elle était désordonnée et que l'Allemand lui-même ne s'y
retrou,-:tit pas, est-il possible de distinguer des valeurs nouvelles, de les démêler des anciennes ? Cda exigerait une longu\! investigation. Elle n'est pas impossible. Une première et
intéressautc démarche consisterait à faire le tour par l'extérieur,
à prendre les catalogues de libratrie, dont l'examen est suggestif. Les éditeurs allemands facilitent la besogne. Tous les ans
ils publient en commun une liste des ouvr.ages nouveaux qui
peuYent intére~er le grand public. Eu outre, quelques maisons
particulièrement actives, Fischer, Diednchs, l'Insel-\'crhg,
Kurt WolŒ, offrent r&lt;;,oUlièrernent à la clientèle comme chez
nous les grands magasins, un aperçu de leurs nouveautés.
Dans des almanachs de plusieurs centaines de pages, soigneusement imprimé , illustrés et cartonnés, on trouve non seulement une bibliographie commode, mais des ex.traits assez longs,
de ve::ritabks échantillons du roman, du drame, du recueil de
vers qui viennent de paraitre. En outre !es éditeurs se sont grou•pés pour faire paraitre dans le même esprit une publication
men suelle : Jas Deutschc 13ucb, qui est destinée spécialement à
l'étranger.
Il ne faut pas voir seulement une ingéniosi é commerciale
dans c tte innovation. Elle ·répond autant au besoin qu'a le
public allemand d'être guidé, qu'à la volonté de l\:diteur de
l'engager dans ses voies, et cette réclame est en m!!me temps une
propagande d'idées ; elle fait partie de ce que, dans les vingt
années qui précfalèrent la guerre, on appelait J{ulturpolitik. En
même temps que Nietzsche, une élite là-bas .s 'était rendu
compte des dangers du réalisme bisrnarckien pour la vie spirituelle de l'Allemagne. La civilisation neuve dont on avait
attc.ndu l'apparition à un coup de baguette magique tardait à
naître, menaçait d'étouffer sous le poids de la matière. D'ardents
prosélytes se mirent en tète d'aider à sa genèse. L'idée J'organis:uion hantait leur milieu ; ils entn.:prirent donc d'organiser
l'activité intellectuelle du Reich comme d'autres organisaieo.t
son industrie, son commerce. Penseurs, poètes, artistes, chacun
s'enrôla, voulut prendre sa part de la grandiose tâche collec·
tive : l'enfantement d'une civilisation allemande, dont on espérait qu'un jour elle serait la civilisation tout court.
Quelques éditeurs d'avant-garde furent des premiers à se

NOTES

rallier au mot d'ordre. Eux aussi se sentaient chargés d'une
mis,ion. la plus importante peut-ètre de toutes celles qui constituaient la grande mission allemande. Ils eurent leur politique
du livre, celle don Fischer de Ilerlin fit un exposé si curieux
dans son utalogue de 1911. Dan ~ l'esprit de cet éditeur dont
la maioon était dcpui ving -cinq ans le quartier générnl des
jeun s, il ne s'agi:.!ait plus seulement de lancer au petit bonheur l'ou ·rage quiJoit réu~sir, l'auteur qui mérite de perœr,
ou de faire sa fonune avec celle d uu cénacle. L'éditeur moderne
devait tre, sinon le créa eur d.: valeur nou-velles dan le
domaine de l'esprit, du moins l'org·10isatcur de le ir marché,
le banquier qui use de on cré lit pour leur donner cour~.
Dans la bourse au · ic.léc on le vit en efiet dét miner Jes
cour;ints, imprimer des directions. Choix des auteurs, u'il
groupait de façon à créer une atmosph.:!re, collec ions .i b n
marché établies en vue d'une action pédagogique, présenu tion
du livre dans le goùt (gothique, ou français ou anglais) que
l'on voulait faire prévaloir, uggestions et conseil· au lecteur,
recette· pour se cultiver, utant de mo ·ens de former la clientèle. Le procédé réussit, s'adres ant à des 'ns dociles, avides
de se former, impatients de ne plus passer pour « les barbares
d'autrefois », et d'autant mieux prêts à admirer t'idéal &lt;le culture
qui leur était proposé qu'ils en étaient plus éloi Ynés. Ainsi à
chaque uouvelle entrepri e dl! librairie une école s'ouvrait pour
l'éducation en masse d'un peuple demeuré enfant.
Un trait était commun ¼ ces t,;:ntatives de civilisation : h
recherche de ce qui est allemand. Comme il e;,t naturel à un
pays qui n'c t pas fait encore, qui demeure s:1.11s unité profonde,
des tendances contradictoires s'affirmèrent .• 'éanmoins, et c'est
un point important, Fischer en particulier réussit à mettre
un lien entre des intellectuel venus des quatre coins de l'Allemagne. Gerhart Hauptmann, Thomas Mann, Dehmel, Alfred
Kerr, Rathenau, pour ne citer que ceux-là, se présentaient
comme une sorte de bloc fondu au creuset berlinois. La capitale
de l'Empire devenait ca.pit:ile dans le domaine de idées aussi,
des impulsions en partaient qui allaient jusqu'¼ la périphérie.
Un certain goùt s'y formait, le ton y était donné, donné surtout
par des i raélites berlinois. De la souplesse et du système, le
goût du nouveau et celui de la tradiuoo, de la seule tradition

�368

LA NOU\"ELLE REVUE FRA. 'ÇAISE

qui existât en Allemagne, la prussienne, et par-dessus tout un
éclectisme intelligent, autant d'éléments qui assurèrent le succès
de Fischer. Ses publications flattaient par leur allure à la fois
libérale et germanique. Eclectiques, accueillantes aux étrangers,
en particulier aux Scandinaves, tout en écartant doucement
l'influence française, elles agissaient dans le sens national,
préparaient l'avenir d'une plus grande Allemagne intellectuelle.
La province aussi était à la tâche. Mais les mots d'ordre qui
en partaient n'étaient pas toujours ceux de Berlin. li faudrait
signaler les efforts de Diedrichs d'Iéna, visant à retrouver dans
le passé allemand, et, malgré un peu de tcutomanie, chez les
Russes et les Français, les éléments d'une régénération morale,
et à constituer une tradition allemande plutôt que prussienne.
Même orientation, avec plus de pédanterie, dans les collections
du Kimstwart, qui devait faire l'éducation esthétique de la petite
bourgeoisie. Ce n'est qu'avec l'lnsel-Verlag de Leipzig qu'a
commencé de poindre l'esprit artiste. Ici la note fut dès le début
franchement cosmopolite. Il faut, disait Van de Velde, chercher
partout, à l'étranger aussi bien qu'en Allemagne, les maitres de
la civilisation nouvelle. Verhaeren, Gide, y prirent une place
d'honneur à côté de Wilde, de Hofmannsthal, de Rilke. Plus de
typographie gothique, mais, ce qui était une petite révolution,
le signe d'un renoncement à certaine foi tudesque, de claire et
belle romaine, et des livres nets, sobres, corrects, à l'anglaise.
A la présentation de ces ouvrages et de ceux d'éditeurs comme
Paul Cassirer, on reconnaissait qu'une partie au moins de l'Allemagne, celle qui souffrait d'être amorphe, qui tendait au style,
s'orientait vers nous. Les formes du Midi lui semblaient bonnes
à contenir l'âme du Nord.
Quelles modifications la guerre a-t-elle apportées aux conceptions des missionnaires du livre ? Triomphante, elle eùt été
pour eux aussi l'occasion d'étendre le domaine de leur organisation. Au début, presses et auteurs furent mobilisés ; Haupt·
mann, Thomas Mann, Dehmeldonnèrent de la voix; descollec·
tions pour servir à l'histoire contemporaine - entre autres
celle de Fischer - furent lancées, où l'on exaltait le Goebett,
l'Emden, la liberté allemande, la mission allemande, la Prùsst
et son empreinte. Cela ne dura guère, et il est assez curieux de

NOTES

,onstater combien vite un demi-silence se fit sui- les choses de
la guerre, ou tout au moins quel changement.se produisit dans
la façon d'envisager les problèmes qu'elle posait. Dès 1916, le
titre seul des ouvrages lancés annonçait déjà un revirement.
Comme si l'unanime mouvement de r914 n'avait été qu'une
spéculation, comme si sa grandiose faillite eût alors paru évidente, il n'intéressait plus ceux dont Rivière a dit la prodigieuse
faculté d'oubli, Les écrits nouveaux sortaient volontiers de
l'ordre lyrique. Orientés en masse vers l'examen des faits passés, ils trahissaient un besoin de retour sur soi, un lent réveil
de l'esprit critique. La Prusse, s' il était encore souvent question
d'elle, s'y trouvait passée au crible. Aux manifestes de la foi, de
la certitude, succédaient ceux du doute. Gœthe au lieu de Bismarck redevenait pour quelques-uns le héros, et chaque année
c'est un vers de lui que les éditeurs de l'Insel mettaient en épigraphe à leur catalogue, un vers exhortant à reconstruire après
avoir détruit, ou à espérer, tel Epi mén ide, du fond de la douleur.
Espérer, se reprendre, refaire, le mot d'ordre était rrénéral
Diedrichs et Fischer aussi bien que l'Insel annoncèr:nt leur
intention de contribuer au nettoiement, ala purification, désormais nécessaires, de l'esprit allemand.
Et sans doute faut-il louer de ce courarre
ceux qui naITTJère
0
0
ne doutaient point d'eux. Reste pourtant qu'ils continuent de
croire à leur mission, modifiée en ce sens seulement que l'esprit
)' aurait plus de part. Mais toujours l'esprit national. Et, il faut
le craindre, toujours hypnotisé par l'idée d'organisation, pa~
encore délivré du moule ancien, pas encore libre. On n'a pas
impunément cru, pendant un quart de siècle, tenir les matrices
de la civilisation ; l'attitude d'accoucheurs de mondes nouveaux
est devenu habitude. Elle reparaît chez ceux qui tra\·aillent à
co~stituer une énorme bibliothèque de la sagesse d'Extrême0nent, pour ravitailler, régénérer l'univers. Et c'est, autant
qu'une tendance au cosmopolitisme, qu'une Yolonté de « rebâtir la civilisation mondiale ", un peu de la suffisance de l'ère
impériale qui pousse l'Jusel, fière de donner un signal de ralliement aux navigateurs dispersés par la tempète, à éditer trois
collections nou,·elles : Pa11dora - Bibliotbeca M1mdi - Libri
librorum - où les œuvres de toutes les littératures sont publiées
dans la langue originale, de sorte que l'on peut - au cours du

..,

�370

LA , 'OU\'ELU:: REVt:E FRA. ÇAISE

chang~ c'est un avantage dont le étranger ne se privent guèr:e
- acheter • iolière, Mu set Baudelaire tendhal dans une édition de Leipzig •.
Pourtant, aux yeux de quelque Allemands chaque jour plus
nombreux, la K11lt11rpolitik est déjà du pa~sé- Quelque cho~e de
plus fort que l'esprit d'organi arion les anime, un so~ftle qua ~
endroits fait -auter le cadres rigid d'hier. L'Empire semblait
aux K11 lturn.1litik une maison nue mais bien bâti ; ils s'accom,-v
~
d·
'à
modairnt de on architecture imposante et ne prcten aient qu
• l'orner, à y trou er un coin pour l'art, les livres, pour lem ~
sée, ordonnée selon les lignes m~mes du monument. Ta~d11
qu'aujourd'hui le jeunes- la jeune se ch~z.e~. non plu n_cst
pa que tion d'état-civil- se sentent mal al 3IS dans la b.~ns:ie
de Bi marck. FClt-clle étendue aux limites du monde qu'ils la
trouveraient ca eroe, que leur p ruée étoufferait encore_- La
ré,·élation qu'il apportent, c'est que la pensée ~oit ~tre ,libre.
Pour eux, dire: Kullurpolilik, u ordonner cc qui e t de 1_o_rdrc
intellectuel à ce qui est de l'ordre politique, un ordre pohuquc
que tacitc•nent l"on re.:onnaîtrait fixe, parfait, t Je\'ant ùêter•
miner le reste, c'e t intervertir l facteur , fau ser leur_ r:1PP_0 rt.
Au lieu de Kull11rpolilik les nouveaux-venus, s'il. cho1s1~ a'.cnt
un formule, renvcr craie nt les termes, à la française, et J,~:uent
« culture politique 11. 'e t ce qui a le plu manqué 2 l lit-:
magne, ils le sentent, et de quel pris: paie a faute_ un p~ys _qw
s'abandonne, qui 'en remet:\_ s dir'. ants ?u . 010 de _l 1enter. La pensée qui se croyait le m1euit à. 1abri de agi tauons
d'un 1
·our y a ru&gt;rdu son autonomie. Ce n'est rien moins ~ue
r· qu'il veulent
·
· d'•~n t•11 ,
c&lt;:tte autonomie
retrouver. L'E mp1re,
était tourné contre l'esprit. L'e prit à on tour e r~ve:llant se
tourne contre l'Empire. ux yeux de ce hommes qui n ont _pas
encore d'é\lucation politique, pour qui le mot « Repubhk ~
n'est qu'un symbole, il ne s'agit ni de triomphes él~ctora~x, ~1
Je partis. Le seul parti qui importerait serait celui de l cspnt

m:

Qej;\ avant 1· gu.:rrc Kurt \Volff avait Mit en français ~
~:- ., ;idicuùs Manon L;scaut. 1A Flt11rs d11 mal et des • Vers•
P,..,.,,ws~
•
•
-'·l ·
Musset • S"11·
de l'Jnstl r=raissent Ba uuc
1J11e, ,
•
V rla.ine. Aux ·'dirions
'•
11• • nit R.ur,u,
uoli.'re Ba'~ilc Bossutt, Corntille, La Font,mu, mtrl1 • d ._
tlhal ' ,..
' ~ ,
k - C ux C y
_ Les volumes de la collection P:mdora coCltent 4 m ·. &gt;OBibliothc·J. Mundi l5 mk.

NOTES

37 1

réclamant d'abord le droit de se gouverner, et ensuite le droit à
gou,·erner.
Que leurs idées fassent du chemin, on n'en saurait douter à
voir le succès d'ouvrages comme ceux de Heinrich Mann
l'Homme de 1,i républiqut alluna11de. Après son frère, pétrifié
dans le germanisme, en opposition à lui, il connait a son tour
les tirages à trente, quarante, cinquante mille. Une partie de la
jeunesse allemande échappée aux déformations de l'enseignement officiel se nourrit de es œuvres .• féme accueil e:;t fait aux
écrivains qui comme Fritz von Uoruh, Carl Steroheim, ont
délibérément brisé le attaches avec un régime intellectuel solidaire du régime politique qui ont osé dire non, qui sont
opposés à la folie d'acceptation d'adaptation.
Quelques éditeurs se sont laissés porter par ce flot o; ré,-oluùonnaire •· Cela ne va pas sans choquer ceux qui passèrent
longtemps pour c modernes • et qui déplorent avec Diedrichs
• une p ycho e nouvelle succédant à la p ycbose de guerre •·
En fait l'Allem o-ne bouge dans les profondeurs, t arec elle oo
von avancer les plu avisés, uo Kurt Wolff de Leipzig, qui édite
Tagore, Heinrich Mann, Carl Stemheim, franz Werfel, - un
Paul Cas irer, de Berlin qui déclare chercher dans le œuvres
qu'il publie:__ celles de Schickele, d'Edschmid, de Hasenclever,
de Kurt Ei. ncr, de Landauer - une pen ée jeune, accordée à
de nouveaux besoins moraux et sociaux, hbfratrice. Il faut
également citer ici les tracts de la maison Rowolilt, le.: collection d'Erich Reiss de Kiepenheuer et le Rhein-Verlag de
Bâle, qui publie surtout des traductions, entre autres une version française des œuvre de Rathenau.
Le mouvement quel' on devine en passant en revue les éditeurs allemands n'est point de surface. li s'accu e puissant dans
les œuvrcs de quelques écrivains que nous aurions intérêt à
connaitre. Mais il faudrait avant de passer à leur Etude continuer d'uaminer dans son ensemble la nouvelle Allemagne,
chercher ses frémissements à travers les revues et d:lns les manifestes qu'elle lance à profusion.

ftux

•

•

BERTAUX

I

�3ï 2

LA l);QUVELLE ltl· VUE FRA 'ÇAISE

LE RÈG E DE L'A TÉCHRIST, par Dmitri Mirtjkuwsky; MOr JOUR AL OUS LA TERREt;R, par
Z. Hippius ; , 'OTRE EVASI01 r, par D. PbilosC1plx.,f!; traduits du russe (Bos ard).
L'intérêt et la signification de ce recueil me paraissent ré:.idcr
non dans les P.rophéties et les considérations générales Je
D. Mérejkowsky, mais dans le Journal de M.,.&lt; Hippius.
Les considérations générales et les prophéties, cc n\::.t pas
cela qui nous a jamais manqué ; celle· de Mércjkowsky ne présentent pas un degré de probabilité rnpérieur à celui de la plupart des affirmations de ce genre, si catégorique qm: soit leur
ton. Mais le Journal de Mme Hippius est un Jocumcnt historique d'unt.! ,·alcur immense dont toute la ignificarion et la
,·érité atroce ne peuvent être bien saisies que par nous autres,
Russes, qui avons passé par le mèmcs souffrances, qui avons ,-u
Je nos propres yeux ce qu'elle raconte d'une façon si naturelle,
si exacte, qui avons vécu ces sentiments, ces émotions qu'elle
tran crit avec une si parfaite sincérité. M.ib les témoignages d
ce genre sont très nombreux déjà : aussi quand j'insiste sur la
valeur documentaire du Journal de Mc,e Hippius j'ai en vue non
ses descriptions des rue. de Pétrograd, les renseignements
qu'elle nous donne sur le prix ùu pain, sur la température dans
les maisons, etc., mais sa propre p rsonnalité, cc qu'elle nous
laisse voir de ses pensées de ses sentiments.
L'accusation la plus terrible qu'on ait pu porter contre le
régime bolché, i te c'est d'aYoir « a,·ili les âmes . ous l'action
de la faim, du froid, Ùt.! la terreur, le e prits se débilitèrent,
la crainte, la haine et la rage impui ante prirent possession
des cœur , d'anciens in tincts depuis longtemps éteints s'y
réveillèrent. M111 • Hippius dlt:-mêmc, malgré son bt:au talent,
malgré son intelligence si claire, si précise et sa grande
culture intellectuelle, Mme Hippius ne put échapper à 12
contagion : elle distingue très bien qu · les autres sont malades ; a-t-elle conscience d'être également atteinte ? • 'ous de\'ODI
lui êtn: reconnaissant en tout cas de son entière sincérité ; l'ac•
tion déprimante, avili ante du régime russe ne peut plus faire
de doute lorsque nous voyons Mme Hipp1us, le poète, le roman•
cier, le critique que nous avons tous aimé, rapporter très séritu-

373
scment des racontars et des potins de concierae sur les maltresses d1.:s commissaires, les gains de tel ou ~el spéculateur,
les menu des diners de Gorky et de Lounatcbarsky, etc.,
lors~ue nous lisons des phra5cs comme celle-ci : ._ Après l'explo ion de Moscou (anentat fort bien conçu, mais dont les
ré u~lats o~t été in ignifiants - quelques petits youpins de
médiocre 1mportanct.! ont seuls été tués et Nakhamkès
assourd.i) ... ». On compr\:nd à la rigueur que M"'• Hippius ait
pu écnre cette _phrase sur son carnet le 21 septembre 191 9, à
Pétr~g~aJ ; mai on s'étonne qu'elle ait pu la faire paraitre sans
restncuon aucune, sans un mot d'explication, eo , 921 , à
Pari ! ...
B. DE SCHLŒZER.

L~ 10 Sl~UR DE A FRA CISCO, par foan
Bo1mwt. Traduit du russe par Maurice (Bossard).
C'est un recueil de nou,;elles, choisits dans l'œuvre déjà
considérable de )'écrivain russe, jusqu'ici ignorée eo France et
dont la v~cur n'a été reconnue, même dans son propre pays,
que depuis la guerre, depuis la révolution urtout. Dans a
préface à l'édition française, Ivan Bounine s'étend Iui-mème
avec quelque complaisance sur le~ difficultés qu'il a eu à surmonter. sur l'accueil réservé, indifférent qu'ont fait à ses livre
1~ grand public, la criuque. Le causes de l'erreur d'appréciation dont il se plaint, apparaissent très clairement aujourd'hui :
en Russie, les considérations et les sympathies politiques ont
toujours joué un très grand rôle dans les destinées dès écrivains·
on y a vu des écrivains de second, de troisième ordre arriver'
très rapidement à une !mllde notoriété pour des raisons tout
à fait extra-littéraires ; l'ardeur de leurs convictions libérales
ou socialistes leur servait de talent. Des opinions conservatrices
r~c~ionnaires, au contraire, un attachement trop marqué pou;
1éghse, paralysèrent l'action de maints écrivains remarquables,
par exemple de l'admirable Lièskov.
lkunine jusqu'en ces dernières années ne s'occupait jamais
de. politique; il faisait pis encore: il traçait des pays,10s une
peinture cruelle qui était en complet désaccord avec la légende
doucereuse que depuis des années cult:vait avec une sorte de
fétichisme la littérature russe. D'autres avant lui, Tchekhov

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

par exemple dans ses Paysans, avaient déjà peint des tableaux
peu Batteurs du peuple des campagnes. On ne le leur avait pas
pardonné, et Tchekhov lui-même fut long à se remettre du
coup qu'avaient porté à sa popularité les Paysans. Mais- les
scênes tracées par Bounine étaient particulièrement terribles et
produisaient une impression d'autant plus douloureuse que
l'écrivain conservait toujours un calme épique, contait avec un
parfait détachement et paraissait ne nous présenter qu'une
simple épreuve photographique.
Aujourd'hui la situation a complètement changé ;· les esprits
ont tourné et ce qui nuisait au succès de Bounine - la peinture
du paysan russe poussée au noir, son éloignement de tout socialisme - lui est maintenant porté à crédit. Le voilà promu au
rôle de prophète de la révolution russe; lui seul, dit-on, a vu
clair. Bounine lui-même, semble-t-il, se prête volontiers à ce
nouveau rôle. Des considérations extra-littéraires viennent donc
une fois de plus fausser nos appréciations.
En réalité, Bounine n'est ni un prophète, ni un penseur, ni
un homme poHtique. C'est tout simplement un grand artiste,
et, vraiment, cela suffit.
Le lecteur français pourra ma.i ntenant jusqu'à un certain point
se faire un jugement personnel sur ce maître étrivain, car le
volume qui vient de paraître comprend quelques-unes de ses
œuvres les plus caractéristiques: Le Mmisieur de San Frat1ci.sco,
Frères, Bauche Close et ces épouvantables Propos Nocturnes. li est
vrai que ce n'est qu'une traduction, traduction qui tout en
reproduisant exactement la signification des mots, alourdit
souvent le rythme de la phrase, estompe les images vigoureusement taillées, détaille parfois trop minutieusement la pensée et
parfois l'appuie d'un trait trop souligné. Mais la Yersion fran•
çaise laisse pourtant transparaitre la puissance et la richesse de
vie de l'original, son art pleinement conscient, sobre et concentré.
Le vrai domaine de Bounine - c'est le monde des formes,
des volumes, des couleurs, des odeurs, le monde matériel,
l'uriivers extérieur. Son imagination est surtout visuelle, tactile
aussi et olfactive. Lotsqu'il veut faire œuvre de psychologue,
quand il pénètre dans le domaine de l'âme, il traite celle-ci par
analogie avec le monde matériel. C'est ce qui fait justement sa

NOTES

375

force, mais aussi sa faiblesse : pour saisir le monde des pensées,
des sentiments, des désirs il le transpose en volumes, en couleurs. Sous ce rapport, il est complètement différent de Dostoïevski pour qui le monde spatial n'existait pour ainsi dire
pas comme tel. Bounine se rapproche de Tolstoï dont l'influence
se fait surtout sentir dans le Monsieur de San Franûsco. C'est
non seulement la tendance générale de l'œuvre qui fait songer
à Tolstoï (à la Mort d'lvan llitch, surtout), mais aussi les descriptions : Bounine est sobre de détails, mais son regard saisit
toujours dans le monde matériel la particularité marquante :
un geste, un timbre, une odeur, une teinte, qui suffisent à évoquer l'objet, le caractère, l'être tout entier en un raccourci
prodigieux et avec une puissance de suggestion, parfois même
pénible. Sous ce rapport l'arrivée du Monsieur de San Francisco
à Capri et sa mort, les dialogues des Propos Nocturnes, les rêves
du chien Tchang, sont de véritables chefs-d'œuvre.
BORIS DE SCHLŒZER

DIVERS
SOUVE IRS DE VOY AGE, par le comte de Gobineau.
(Crès).
Les. So,wenirs de Voyage de Gobineau méritent de prendre
place à côté des Nouvelles Asiatiques. Gobineau était un maitre
conteur, qu'il serait peut-être excessif de mettre au rang de
Mérimée, mais qui, s'il a moins de maitrise dans l'exécution, a
peut-être plus de verve et de sève dans l'invention. Des circonstances heureuses permettent aujourd'hui à sa famille ces rééditions. Mais au lieu de les disperser sous tant de formes chez tant
d'éditeurs, pourquoi n'entreprend-on pas une publication des
• œuvres complètes, rangées par ordre chronologique ? Gobineau
mérite ce monument, et il gagnerait à être vu en masse. Il est
vrai qu'il faudrait y introduire le lourd fatras des œuvres poétiques, et on peut hésiter.
ALBERT THIBAUDET
*
* *

VOYAGE A LA GRANDE-CHARTREUSE,

texte et

dessins par Rodolphe Toppfer (Edition Bois~onas à Genève).
Le Jour11al de Genève fronça le sourcil un jour que je faisais

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇc\lSE

de Tôppfer un auteur local, comme les vins de la Côte sont
des vins locaux. Ce n'était pas un mauvais compliment de ma
part.' Mais le Voyage à la Grande-Chartreuse, réédité ici luxueusement, oc pouvait guère lui fournir un titre à figurer dans la
grande littérature. Reste que ces notes impro\·isées seraient
charmantes à lire et ces dessins à la plume exquis à feuilleter
entre une fondue et quelques décis de vin de Montreux. Les
Français, à lire Tôppfer, gagneraient au moins de ne plus voir
Genève à travers l'image d'un sombre Picard. Tôppfer est à
Genève cc que Piron est à Dijon, Gélo à Marseille, Roumieux à
Nîmes, un dieu indigète et tutélaire.

NOT.ES

ALBERT THIBAUDBT

SUR LES CHEMI 1S DE FRA CE, par Georges Delaw
(Crès).
L'aimable fantaisie de Georges Delaw se partage : voici, d'un
cùté, les images, qui sont plus raisonnables qu'à l'ordinaire ; le
récit de l'autre. Après quelques pages, les deux se rapprochent
suffisamment pour que le lecteur découvre le tableau le plus
malicieux et ingénu qui soit de la Champagne, des Ardennes
ou du Quercy.

LA PEI TURE A TGLAISE, par John Cbarpentier (La
Renaissance du Line).
Cette suite d'études ingénieuses et sobres va de Hogarth aux
préraphaëlites. Les portraits des peintres les plus di\'~rs y so~t
tracés avec un bon sens piquant; M. John Charpentier écot,
assez sévèrement, de Reynolds : « Il devra le plus durable de ses
titres de a-Joire à sa compréhension des vérités qui gouvernent
les arts/; et de Hogarth : « Que ses toiles sont verbeuses 1 1
JEAN PAUi.HAii

*

* *

LE COURRIER DES MUSES.
Mon confrère Lucien de Rubempré, pauvre poète chassé du
Parnasse, vous a\"ez fait cet ennuyeux méti~r : Journaliste!
Poursuivre la nymphe « Echo » fuyant au Bois de Boulogne.

3i7

Aller à la chasse au c..1nard, la nuit, dans les petits théâtres où
s'allument de fausses étoiles et souper chez les actrices. Faire de
son cœur un article de Paris ...
Aujourd'hui Lucien, Lousteau même, on les rencontre rarement sur le boulevard. Les héros de Balzac ne se trom·ent pas
toujours sous le pas d'un cheval, ce cheval fût-il Pégase et bien
des journalistes n'ont pas d'illusions à perdre.
Un jeu littéraire amusant, c'est celui des enquêtes. Dans les
Annales, M. André Lang raconte le voyage qu'il fait à travers la
République des Lettres, d'où presque tous les poètes sont
bannis.

rous n'irons plus au bois sacré ...
- Que pensez-vous de l'Art, de la littérature, du théâtre? a
1icmandé aux gens célèbres M. André Lang qui s'est engagé
d'honneur à répéter exactement ce qu'ils auront dit ; et ce
n'est pas toujours agréable, quand on songe à la qualité de certaines réponses.
M. Maurice Rostand qui voudrait bien être Alcibi~e, mais
qui n'osera jamais couper la queue de son chien, M. Maurice
Rostand aime Henri Barbusse, La Fontaine l'ennuie. M. Maurice Rostand n'a pas toujours mauvais goût, il aime aussi la littérature confidentielle. Hélas ! il est l'auteur du Cerctteil de

Cristal.
- Ce jeune homme ! Touché par l'aile du Génie, ça n'est pas
niable! dit de lui Mme Sarah Bernhardt qui s'exprime d'une façon
remarquable. Evidemment, Mm• Sarah Bernhardt fut une excellente interprète, une « artiste », comme on dit, mais pourquoi
veut-elte dépasser son rôle et devenir un symbole ? M 01 • Sarah
Bernhardt appartient à la légende, aux chroniques et je ne voudrais pas toucher aux gloires nationales, mais un temps ne
vient-il pas où « il faut songer à faire la retraite »? j'oublie que
Mme Sarah Bernhardt ignore le temps, elle qui disait, la tête
levée vers le cintre, à un machiniste tapageur :
- Vous voulez me tuer? Eh bien, tuez-moi, je suis immortelle !
M. André Lang interroge des représentants de toutes les
espèces littéraires : le vieillard indulgent, le grand homme
incompris, le jeune poète perpétuel. Il est rare que ces aveux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

378

soient intéressants et bien peu seront à retenir pour les anthologies. Personne n'a répondu, par exemple:
_ L'intelligence est notre profession.

379

qu'on en dise. Les gens heureux n'ont pas d'histoires, mais les
autres ? L'Ange du Bizarre n'est pas encore déchu et les singularités ont toujours leur charme.
GEORGES GABORY

ou:
-

L11S REVUES

*
* *

La beauté, notre pain quotidien:··

Mais l'enquête n'est pas terminée.

LES REVUES

* *

*

L'AME ET LA DA SE

La revue Litterature posa jadis - déjà 1 :---: u~e ~uestion_ ~lai. ·vn-vous
sante : pourquoi. ecn
v"
·7 Feu Dada qui mv1ta1t
. . au suicide,
,
. . blement aurait pu demander : -Pourquoi vzve-z-vous.
s1 aima
•
. .
;; d
de t
. . e est facile. Pourquoi vtv011s-110us. se eman n
Le Pess1mism
.
· l
ho.
filles dei"oie et de tristesse . qui croient avouà u1 c·
des Jeunes
. Baudelaire et qm veulent trouver
a vie
penhauer et compris
.

Du beau dialogue de Paul Valéry, qu'a publié la R.Evuri MusrCALE (1•r décembre 1921), détachons ce fragment:

s

Le charme inaliendri d'un bijou rose et noir.
L'une d'elles.••
.
•
el.
K"1s1·mg habite un atelier où ses amis
Le peintre
,. ont quu
fois re ardé la vie à travers les nuages roses de 1ivresse. o
que en revenant
g
du cm
· éma , Kisling trouva sous la porte une
soir,
carte de visite :
MoNSlEUR

X

vous prie d'assister aux obsè1ues
de celle qtti Jut foute sa v,e.
celui de la Mon•
jeune
Un nom encore était écrit sur le carton,
,
,.11
Elle
était
bien
connue
a
Montparnasse.
D
morte: w~e.
.
X devait l'épouser.
.
sieur
.
.
l
utc
du
cimetière
de
Panuo.
L cortège funèbre a smv1 a ro
.
.
e_
char tout fleuri de roses marchaient trois manoeDe_rnè;e l:hez Madeleine et Madeleine, le directeur d'un théâtre
qums
où
l'on danse et mon ami Kisling menacé par une
h" Rolls-R.oyœ
.
.
ue conduisait un jeune homme très c ic.
11npa~1ente qtl_t cœur souvent ouvert toute la nuit, naguère, et
Adieu, pe
d dé è 1
.
à ·amais fermé pour cause e c s.
.
roam~enaot él
1 évoqué ce fait-divers parce qu'il présentai~
fat racont , non
r • ·
ue quoi
un caractè re litté raire et que la vie est pano1s p1ttoresq '

SOCRATE. - ... Voyez-moi ce corps, qui bondit comme la flamme
remplace la flamme, voyez comme il foule et piétine ce qui est vrai 1
Comme il détruit furieusement, joyeusement, le lieu même où il se
trouve, et comme il s'enivre de l'excès de ses changements 1
Mais comme il lutte contre l'esprit l Ne voyez-vous pas qu'il veut
lutter de vitesse et de variété avec son âme ? - li est étrangement
jaloux de cette liberté et de cette ubiquité qu'il croit que possède
l'esprit !. ..
Sans doute, l'objet unique et perpétuel de l'âme est bien ce qui
n'existe pas : ce qui fut, et qui n'est plus ; ce qui sera et qui n'est pas
-encore ; - ce qui est possible, ce qui est impossible, - voilà bien
l'affaire de l'âme, mais non jamais, jamais, ce qui est !
Et le corps qui est ce qui est, voici qu il ne peut plus se contenir
daus l'étendue l - Où se mettre?- Où devenir? - Cet 1111 veut jouer
à Tout. Il veut jouer à l'universalité de 1'5mc l li veut remédier à son
identité par Je nombre de ses actes ! Etant chose, il éclate en événements 1 - Il s'emporte 1- Et comme la pensée excitée touche à toute
chose, vibre entre les temps et les instants, franchit toutes différences ;
et comme dans notre esprit se forment symétriquement les hypothèses,
et comme les possibles s'ordonnent et sont énumérés, - ce corps
s'exerce dans toutes ses parties, et se combine à lui-m~me, et se donne
forme après forme, et il sort incessamment de soi !. . . Le voici enfin
dans cet état comparable à la flamme, au milieu des échanges les plus
.actifs ... On ne peut plus parler de &lt;&lt; mouvement )) ... Ou ne distingue
plus ses actes d'avec ses membres ...
Cette femme qui était là, est dé\'orée de figures innombrables... Ce
corps, dans ses éclats de vigueur, me propose une extrême pensée : de
même que nous demandons à notrè âme bien des choses pour lesquelles
elle n'est pas faite, et que nous en C.\Îgeons qu'elle nous éclaire, qu'elle
prophétise, qu'elle devine l'avenir, l'adjurant mt?iue de dccouvrir le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dieu, - ainsi le corps qui est là, veut atteindre à une ~o~sessioo
entière de soi-même, et à un point de gloire surnaturel. .. Mais 11 en est
de lui comme de l'âme, pour laquelle le Dieu, et la sagesse, et ia profondeur qui lui sont demandées, ne sont et ne peuvent être que des
nioments, des éclairs, des fragments d'un temps étranger, des bonds
désespérés hors de sa forme...
.
.
PHÈDRE. _ Regarde, mais regarde !. .. Elle danse la-bas et donne aux
veux ce qu'ici tu essayes de nous dire ... Elle fait voir l'insta~t·:· 0
quels joyaux elle traverse !.. . Elle jette ses gestes com~1e des sc1ou,lla_tions 1. .. Elle dérobe à la nature des attitudes impossibles, sous I œi!
même du Temps l. .. Il se laisse tromper .. . Elle tra\'ers~ impunément
l'absu.de ... Elle est divine dans l'instable, elle en fait don à nos
regards!. ..
ERYlllMAQUE. -

L'instant engendre la forme, et la forme fait \'Oir

l'instant.
PHÈDRE. SOCRATE. -

Elle fuit son ombre dans les airs 1
Nous ne l:l voyons jamais que devant tomber ...

•••
INTENTIONS
qui paraît depuis le xcr jaovi~r sous la direction
de Pierre André-May, a publié une curieuse no~vel(e de
Georges Duvau : Fiançailles de Sutanue, des contes uomques
de Maurice David, et, en guise de manifeste, quelques noms
qui nous sont précieux. Voici un beau poème de George,
INTENTIONS,

Chennevière :

FiTES

Lohi de Ta fête el des bètts cabrüs,
La l1111e atlmd, à la portt du ciel,
La nuit prcnuise tt Te signe de r ombre.
Dts lampes crnts plaqumt sur les visages
U,i Jaux t•ernis, dont le reflet glaci
J-àit q11'ils cn1t l'ail- de sourire à des songes.
Fmile Joraiut, embrasse r ei,co/urt
Et cei11s les flancs de l'aveugle 111011/ure
Dofl/ flla 11 Jou t111lle part ne s'acbtve.
Sur le poisso11, la sirène et la wche,
Sur le lio11 , le porc el Te cJ,eval,
Dtlit•re-toi dii séj1Jur el de l'heure.

LES REVUES

Ta boudie est ivre et se crispe au passage
D'1111 jeune dieu q11i t'illvile au baiser
Pour s'ejjaur à l'approclie cks livres.

L'bori.z.011 vibre, tl les formes s'allongent
Comme 1111 filet qu'on /1111ce sur l,1 mer
Et qui s'ilale a1.m1t dt retomber.
Hérisse-toi de flammes et de briûts,
Sans autre amour et sans autre désir
Que du prismt où plongent les nasem,x.

Laisse la èbair, au soujjle des 11111siq11ts,
Se di:1:itir et fondre awc délice
En 1m vertige oii IOII âme renaisse.
Ferme le.s Jeux, et p11ise à reUe noce,
Dont la lueur éclabousse les cieux
U11 bref tourment, meilleur que le plaisir.
j'irai sans loi, le long des rues désertes,
Fouiller, d'un œil ébloui de silmce,
Le monde obscur par delà les l11111ifres.

*

* *
SUR MARCEL PROUST
Détachons d'un ingénieux et fin article de M. René Rousseau : Marcel Proust et l'Esthéiique de l'inconscient (MERCURE DE
FMNCE, 15 janvier 1922) les passages qui suivent:
Marcel Proust s'est employé à décou\'rir, sous les étiquettes appliquées aux mobiles humains, et qui les confondent sous le~ ooms d'ai-a.ria, d'ambition, de va11ité, de jalousie, etc ... , le tra\·ail préparatoire
et sourd qui lt!s explique. Il est allé au bout du problème ; parti
de la solution, il en a retrouvé la donnée. Au food des manifestations
bruyantes ou méchantes de ses contemporains, il a vu Je petit cinéma
actif, fébrile, de leurs désirs dramatisés. Il s'est dit qu'un acte gé11éreux,
tgoiste, t&gt;aÏ11, diloyal, luxurit11x, était considéré pour tel par une perversion naturelle du jugement et une ioclinatioo irrésistible de l'habitude, mais qu'il répondait avec la véracité d'une répliqu~ aux images
qui passent dans la chambre noire de notre âme. Délicatement, scrupuleusement, avec une volupté spéciale et un peu équivoque, il a examiné
ces images au microscope. Et, tout de suite, au premier examen, il a
dirigé son objectif sur l'appareil de mensonges dresse au seuil de nos
passions .....

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Renouant la tradition des moralistes, il a exploré les cœurs ; il a cru
aux choses de !'§.me, de laquelle il a décrit, expliqué les passions. Avec
lui, le ton s'est élevé ; Marcel Proust a rejoint les grands connaisseurs
des vicissitudes humaines dans l'étude qu'il a entreprise de l'homme.
De fin, il ne s'en est pas proposé d'autre, mais il nous suffit, pour lui
rendre grkes, qu'il ait rempli les vastes limites qu'il s'~tait tracées.
Déjà, dans la I ATION du 7 décembre 1921, Ellen Fitzgerald
avait présenté l'œuvre de Proust aux: lecteurs américains :
Le roman de Proust n'a pas de héros, pas de personnage dominant
dont la destinée capth·e l'attention du lecteur. Si en lisant les volumes
de Proust, on ne sait pas voir uu triomphe de la technique du roman,
dans la façon impersonnelle, anonyme dont il dépeint pour ainsi dire
à contre jour l'enfant, le garçon, l'adulte qui remplissent successi\'ement le rôle de héros, si on ne comprend pas que la maîtrise de
Proust apparait d'autant plus grande que c'est précisément en observant cette réserve envers son pt:rsonnage qu'il se crée la perspective
sous laquelle il étudie, analyse, projette et peint des groupes dans leur
ensemble, on ignore cc qu'il y a de plus merveilleux dans son art.
Dans l'œuvre de ce grand magicien il n'y a pas à proprement parler
d'histoire qui se puisse raconter, mais sous sa main se cristallise un
monde complexe et vaste et pourtant tout en nuances, à c6té duqucl
le monde si multiple d'un Balzac apparaît décousu et fortuit, et celui
de Jean Christophe une cr~tion très simple.
Et plus loin :
Peu à peu une philosophie se dessine à travers cc tissu de vies
enchevêtrées, et, c'est étrange à dire. cette philosophie présente des
analogies avec le grand motif qui inspire le roman tel que Scott,
Bab.ac, et Henry James l'ont conçu, je ,·eux dire que ce qu'il y a de
oeuf a moins de valeur que ce qu'il y a d'ancien, que l'avenir ne doit
pas porter atteinte au passé. L'ancienneté est la note qui revient toujours dans le roman de ~1. Proust. C'est une œuvre dans laquelle un
homme dont la vie est imprégnée de vieillesse retrace ses souveoirs.
L'enfant, le garçon, le jeune homme sont vieillis par le contact avec
un groupe de vieilles gens : les grands parents, et Leurs familiers, et
leurs domestiques .....
Les Français sont un peuple courageux; ils n'ont pas peur de leurs
propres émotions, et ce sont des artistes ; ils n'ont pas peur de leurs
vices et ce sont des moralistes; ils n'ont pas peur des idées, et et
sont,' daos le sens vrai du mot, des intellectuels. A chacun de ces trois •
points de vue, M. Proust est un vrai Français de France.

LBS REVUES

LE THÉATRE DU MARAIS

M. Jules Delacre présente le théâtre du Marais, qu'il vient de
fonder à Bruxelles :
Nous renions tout ce qui peut paraitre tolérable à la scène et de\'ient
souise à ltt lecture, tout ce qui ne révèle qu'une recette ayant fait ses
preuve~ pa: la vente, une habilc:é - parfois remarquable d'ailleurs _
de fabncatton. Bless~s ~ar un certain ton qui fait ressembler plus d'un
théâtre à un. mauv~1s heu, excédés de cette rudimentaire psychologie,
~e cette senumentalité à bon marché, ou, pis encore, de cette préteohQn à. la pen~e. - que Jules Romains si justement appelle&lt;( un voyage
en tram de. plalSlr sur les frontières de la philosophie » - nous rejetons
tout ~e qui ne peur_ que duptr un public, cooscient ou non, grâce au
prestige_ du_ ~o.":ié_dieo ~u à cette habitude de se mal nourrir qui est
dans les poss1bilitt.:s de I homme. Des œ11v1·es - nous ne voulons pas
d'autre raison d'être, nous n'avons pas d'autre mot d'ordre et nous
ne rougissons point de cet élémentaire acte de foi puisqu'il ~et en jeu
toute notre conscience, et que le fâcheux état du thé:ltre d'aujourd'hui
nous force bien a recommencer par le commencement .....
~us som~es prêts à tenir bon, à ne pas désespérer de sitôt d'un
publ.1c auquel il nous faut peu à peu faire entendre que notre scène est
un heu dllermini, où règne un&lt;:: unitc: d'acùoo.
Cette unité, si le public la comprend, peut-être l'aidera-t-clle à se
refaire la sienne. Elle est aussi indispensable, et plus difEcile à réaliser
que la nôtre, car elle dépend à la fois des individus et du nombre. Pour
Y1 a~teindr~, il ~aut précisément, et avant tout, dépasser cette notion
délite qui a fait échec à plus de tentatives qu'elle n'en a aidées. Il ne
d'u~ public d'c:lite, pas plus que d'un public populaire. Il
s~,t ~ un public tout court. Trop souvent, le souci d'une pédante et
facile tntellectualité a desservi la cause du Théâtre, qui semble souffrir
avant tout d'une sorte de déchéance physique. Songeant à cet admirable équilibre de l'âme et du corps que, sur la scène, ont su célébrer
les. maitres de jadis, ranimons-le par l'hygiène du comique et du
lyrisme, rappelons-nous qu'il naquit d'un bondissement divin, faisant
large ~art :\ la joie, qu'il n'est point de grande époque sans un Théâtre
à sa taille, et que Molière, dans son génie, pouvait à la fois ench:mtcr
sa servante et son Roi.

s:~t fl?int

de

Aux programmes des premiers spectacles figurent des pièces
J· M. Barrie, Tristan Bernard, Maeterlinck, Jean Schlum-

�LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

384

r
V'\d c et d'abord, Sgn11nrelle ou le
berger Synge, \ erhaeren, l ra , ,
.
'
.
.
l
tumes
d'Yves Alix.
corn imngrna,re avec es cos

( no

l ) .

L'ESPRIT NouvEAU
3 .
LE MERClJRE DE fRt.:-:CE (1)

Mosaïques romaiues, par de Fayet.
dé
fév ) . La ~011e d,rngaeme, par
c.-1

Marthe Genlis.

S

. .

'-

JAMES JOYCE

*

* *
MEME TO BIBLIOGRAPHIQUE ANGLAIS
. H

,-fo E11glis/J A11l11ology, by Sir

NEWBOLDT (Dent et
ENRY
(N I on)
b JOHNBUCHAN
es
•

C0 ),

A 1-listory of t/Je Great War, Y
•
(M millan)
l d" Old and New, by Sir VALENTINE CHIROL ac ) .
,, ia,
. .
FRIDLANDER Qonathan Cape .
Ma1thew Mans, by ERNEST
Sc
BLuN·~ (Alfred Knop[).
.
.
~ss
,
by WILFRID AEN
•
My D1.ir1es Io -r9r.,,
l' b, L R. VARNELL (fhe
Gruk Hero Cuits a11d ldeas of Immorta ,ty, } .

C\.ueodon Press, Oxford).

•

* *

CORRESPONDANCE

Mon cher Rivière,
.
'
ne rectification à mon article Ju
Je vous prie d apporter u
d s relations intellectuelles
numéro de Février sur la question e
. d M Massis,
L' f cle paru dans la re,;ue e . •
d
franco-alleman es. ar tC '.
f ·t llusion dans la phrase de
auquel M. Ernst Robert urtms. ai_ a •· 1 a , p~ le croire, de
.
· , n'est pas ainsi qu 1
lui que 1e cite . '
J
t C'est donc à celui-ci que
M. Massis, mais de_ M. o anne t.ius et la mienne. Je m'excuse
s'adresse la protestation de M. Cur
d M Massis
. d ·ous de vos lecteurs et e . ,
de mon erreur aupres e ,
'
bl' eance pour m'aider à la
lui-même, et compte sur votre o ig

h

réparer.
Croyez...
.

A~DRÈ GIDE

f

't dire que le nationalisme

l. ,&lt; Mass1~ me a1

'est

Eh ! Je ne sais que trop que c

le

·

· . t:St

Ll! GÉRANT : GASTON GALLIMARD.

AllBEVlLLll, -

moribond·

trauçrus.
est vrai ... »

contraire qui

a1PRIMEIUE F. PAltLAJl.T,

Ce qui suit est le texte d'une conférence faite le 7 dlcembre
dernier à la Maisoii des Amis des LJvres. Je la tienne ici
telle q11e je f ai rédigée, en indiqiumt, par des parenthèses, les
passages q~ la brieveté du temps dont je disposais m'a obligé
à sauter oii à résumer a la lecture. Telle qu'elle est elle peut
donner de l'œuvre de Ja11us Joyce une idée, sommaire sans {U)U/e,
mais assez exacte.
Depuis deux ou trois ans James Joyce a obtenu, parmi
les gens de lettres de sa génération, une notoriété extraordinaire. Aucun critique ne s'est encore occupé de son
œuvre et c'est à peine si la partie la plus lettrée du public
anglais et américain commence à entendre parler de lui ;
mais il n'y a pas d'exagération à dire que, parmi les gens du
métier, son nom est aussi connu et ses ouvrages aussi discutés que peuvent l'être, parmi les scientifiques, les noms
et les théories de Freud ou de Einstein. Là, il est pour
quelques-uns le plus grand des écrivains de langue anglaise
actuellement vivants, l'égal de Swift, de Sterne et de Fielding, et tous ceux qui ont lu son Portrait de l'Artiste dans
sa Jeunesse s'accordent, même lorsqu'ils sont de tendancei;
tout opposées à celles de Joyce, pour reconnaître l'importance de cet ouvrage ; tandis que ceux qui ont pu lire les
fragments d'Ulysse publiés dans une revue de New-York en
1919 et 1920 prévoient que la renommée et l'influence de
James Joyce seront considérables. Cependant, si, d'autre
~rt, vous allez demander à un Membre de la « Société

is

�386

J,1MES JOYCE
LA NOUVELLE RBVUE FRANÇAISE

(américaine) pour la Suppression du Vice » : Qui est
James Joyce? vous recevrez la réponse suivante : C'est un
Irlandais qui a écrit un ouvrage pornographique intitulé
Ulysse que nous avons poursuivi avec succès en police correctionnelle lorsqu'il paraissait dans la cc Little Review de
New-York.
Il s'est en effet passé pour Joyce aux Etats-Unis ce qui
s'est passé chez nous pour Flaubert et pour Baudelaire. li
y a eu plusieurs procès d'intentés contre c&lt; The Little Review &gt;) à propos d' Ul)'sse. Les débats ont été parfois dramatiques et plus souvent comiques, mais toujours à l'honneur
de la directrice de cc The Little Revie,v &gt;1, Miss Margaret
Anderson, q . a combattu vaillamment pour l'art méconnu
et la pensée petsécutée.
Etant donné les précédents que je viens de citer (Flaubert et Baudelaire) auxquels il convient d'ajouter celui de
Walt Whitman, dont les livres ont été, en leur temps,
officiellement classés comme cc matière obscène &gt;&gt; et de ce
fait déclarés intransportables par l'administration des Postes
aux Etats-Unis - nous ne pouvons pas hésiter un instant
entre les jugements des membres de la Société pour la Suppression du Vice et !-'opinion des lettrés qui connaissent
l'œuvre de James Joyce. Il est en effet bien invraisemblable
que des gens assez cultivés pour got'lter un auteur aussi
difficile que celui-ci, prennent un ouvrage pornographique
pour un ouvrage littéraire.
Je vais maintenant essayer de décrire l'œuvre de James
Joyce aussi exactement que possible, et sans chercher à en
faire une étude critique : j'aurai bien assez i faire de dégager, ou d'essayer de dégager, pouda première fois, lesgran·
des lignes de cette œuwe et d'en donner une idée un peu
précise (aux lecteurs pour lesquels elle n'est pas, ou ~
encore, accessible, car, au moment où j'écris ces lignes, le
plus récent et jusqu'ici le plus important des ouvrages de
Joyce, Ulysse n'a pas encore paru en volume).
&gt;)

387
. D'a?ord, quelques mots sur l'auteur : l'indispensable notJCe biographique.
. James Jorce est né en 1882, à Dublin, d'une très anc~enne 'famille, originaire en partie du sud et en partieM'l
de 1·ouest de l'Irlande.
n est ce qu'on appe Il e un pur
.
« i és1en &gt;&gt; : Irlandais et catholique de vieille souch . d
cette Irland; q~i se se~t quelques affinités avec l'Espag:~,
France et 1Italie, mais pour qui l'Angleterre est un pays
étranger dont rien, pas même la communauté de langue ne
la rapproche.
'
Il _a été él~vé_ dans un établissement d'éducation des Pères
J~mtes, q~t lm ont donné une solide culture classique, la
meme . qu tls donnaient che,: nous à leurs élèves a
xvmc
·
u
t Il siècle
d : le. latin enseigné comme une langue
,
vivante,
c · aé ant
e
pair
avec
la
langue
nationale
etc
Ses
h
fi ·
,
•
umant~ s n:es: Joyce entreprit, d'abord à l'Université de Dublm,. puis a cell~ de ~aris, des études de médecine qu'il ne
ter~ma pas, mais qui ont certainement contribué à la formation de son esprit. En même temps, il étudiait, pour
son ?ropre compt~ et. sans songer à une carrière, la philosop~1e, et en particulier la philosophie grecque et la schol~nque._ C'est ainsi que, pendant qu'il était à Paris, il passait pl~s1eurs _heures c_haque soir à la Bibliothèque SainteGenev1ève, ltsant Anstote et Saint Thomas d'A uin
-/lors que la Sagesse Môndaine, peut-être, aurait !ul~
quR
il préparât avec plus de soin son p .c.N
.
, eve?u en Irlande il s'y maria, et presqu'aussitôt aprèsil
sexpatna, et habita successivement Zurich, Trieste Rome
et de nouveau Trieste. Il s'était consacré à l'ensei!?l;emenr'
sans toutefoi~ abandonner_ ses études personnelles, qu'ij
poUS5a trè~ lom dans plusieurs directions : philosophie et
;at~émat1ques_ surto~t. En 1915J il quitta Trieste pour
p~cb et depuis 1920 11 habite de nouveau, avec 5~ famille
a;_ts· Tout compte fait, c'est en Italie, ou en pays italie~
~u1l a vécu_le plus longtemps, (environ quatorze ans), et
est en Italie que ses enfants sont nés.

1:

�LA NOUVELLE REVUE PUNÇAJD
388
Comme élève des Jésuites, il serait également inexact de
dire qu'il les sert ou qu'il les combat. Attitude ~ie~ différente de celle qu'ont eue ceux de nos propres écnvams du
xrx~ siècle qui sont sortis des établissements d'éducation~es
Pêres ; et c'est ce qu'il ne faudra pas perdr.-: de vu~ lo1?qu on
voudra porter un jugement sur son œunc., Lu1-m_eme se
plaît à reconn:ûtre que son esprit porte I empr~mte de
l'éducation que les Pères Jésuites lui om donnée et 1I admet
qu'.au point de vue intellectuel il leur doit bea~cou~. Du
reste, - je puis bien le dire dès à présent, ~ 1e crois que
l'audace et la durdé avec lesquelles Joyce décm et met_en
scène les instincts réputés les plus bas de la nature humaine
lui viennent, non pas, comme l'ont dit quelqu~-uns des
critiques de son Portrait de l'Artiste, des laturahstes fran. rnatS· bien de l'exemple que lui ont donné• les dgrands
ca1s,
~assuites de la Compagnie. Quiconque se som·1ent e certains passages des« Provinciales ll, et notam~e~t de ceux
où il est question de l'adul~ère et de_ la forn1cat1_on, co~prendra ce que je veux dire ; et il semble bien qu au
fond, derrière James Joyce, c'est Escobar et le P. S~n.chr:z
e la Société pour la Suppression du Vice a poursuJV1s en
qu
·
Joyce. a la
police correction ne lie ! De ces gran ds casuistes,
froideur intrépide, et, à l'égard des faiblesses de la chair la
même absence de tout respect humain.
.
.
Comme Irlandais, James Joyce n'a pas pns effectivement
parti dans le conflit qui a mis aux prises, de 1914 à ces
derniers jours, l'Angleterre et l'Irlande. I~ ne ~ert a~cun
parti, et il est possible que ses livres ne pla1_seot ~ :iuct n :
•·1 't également désavoué par les Nanonahstcs et l
qu I so1
.
.
.
6 e de
Unionistes. Quoi qu'il en son, il ne fait pas ~r .
patriote militant, et n'a rien de commun avec :es écn":31ns
a Risorgimento qui étaient surtout les serviteurs d ~ne
u et se présentaient comme les citoyens
•
d'un~ nauon
cause
'mée pour laquelle ils réclamaient l'autonomie, et en
oppn
.
, 'd &lt;l
· tes et
faveur de laquelle ils demandaient l a1 e es patno
des révolutionnaires de tous les pays. Autant que nous m

JAMES JOYCE

pouvons juger, James Joyce présente une peinture tout à
fait impartiale, historique, de la situation politique de l'Irlande. Si, dans ses livres, les personnages anglais qu'il
introduit sont traités en étrangers et quelquefois en ennemis par ses personnages irlandais, il ne fait nulle part un
ponrait idéalisé de l'Irlandais. En somme, il ne plaide pas.
Cependant, il faut remarquer qu'en écrivant Grns tk Dllbli11,
Portrait tk /'Artiste et Ulysse, il a fait autant que tous les
héros du nationalisme irlandais pour attirer le respect àes
intellectuels de tous les pays vers l'Irlande. Son œuvre
redonne à 11rlande, ou plutôt donne à la Jeune Irlande,
une physionomie artistique, une identité intellectuelle; elle
fait pour l'Irlande ce que l'œuvre d'Ibsen a fait en son temps ·
pour la orvège, celle de Strindberg pour la Suëde, celle
de Nietzsche pour l'Allemagne dt! la fin du x1xe siècle, et ce
que viennent de faire les livres de Gabriel Mir6 et Qe
Ram6n G6mez de la Serna pour l'fupagne contemporaine.
Le fait qu'elle est écrite en anglais oe doit pas nous donner
le change : l'anglais est la langue de l'Irlande moderne,
comme il est la langue des États-Unis d'Amérique ; ce qui
montre combien peu nationale peut être une langue littéraire. Ecrire de nos jours en Irlandais, - ce serait comme
si un auteur frauçajs contemporain écrivait en vieux français. Bref, on peut dire qu'avec l'œuvre de James Joyce, et
en paniculier avec cet Ulysst qui va bientôt paraître à
Paris, l'Irlande fait. une rentrée sensationnelle dans la haute
littérature européenne.
Je voudrais pouvoir vous p:1rler ~'Ulysse dès maintenant, mais je crois qu'il vaut mieux suivre l'ordre chronologique, et du reste UIJsse, qui est par lui-même un livre
diflicile, serait presque inexplicable si on ne connaissait pas
les ouvrages antérieurs de Joyce. Nous allons donc les
examiner l'un après l'autre, dans l'ordre où ils ont été
composés et publiés.

�392

LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISll

II
Duhliners '.

(Et en effet, il avait commencé à écrire des nouvelles
qui devaient paraître, après bien des retards et des difficultés, sous le titre de Gens de Dublin, à Londres en 1914.
Je dirai quelques mots de ces difficultés.) Ce recueil se
compose de quinze nouvelles qui se trouvaient achevées
et prêtes à paraître dès I 907, sinon plus tôt. (La seconde,
intitulée Une rencontre, traite, d'une manière parfaitement
décente, et qui ne peut choquer aucun lecteur, un sujet
assez délicat : en fait, elle raconte comment deux collégiens qui font l'école buissonnière rencontrent un homme
dont les allures et les discours étranges, - principalement
sur les ch~timents corporels et les petites intrigues amoureuses des écoliers et des écolières - , les étonnent, puis
les effraient. Dans une autre, la sixième, l'auteur met en
scène deux Dublinois de position sociale indécise et de pr&lt;r
fession douteuse, et qui sont en somme des confrères
irlandais de notre Bubu-de-Montparnasse. Ce sont là les
deux seules nouvelles du recueil dont les sujets soient de
ceux que semblent ou plutôt que semblaient, jusqu'à ces
dernières années, éviter les romanciers et conteurs de
langue anglaise. Cependant, elles pouvaient f~urnir _alll.
éditeurs un prétexte pour refuser le manuscnt. Mais à
défaut de ce prétexte, les éditeurs irlandais pouvaient
trouver quelques raisons plus sérieuses pour refuser de
publier le livre tel qu'il était. D'abord, non seulement
toute la topographie de Dublin y est exactement reproduite; c'est-à-dire que les rues et les places y gardent leur
1.

Quelques-unes des nouvelles de Dublitl#'S ont été trad~ites en

français par M111e Hélène du Pasquier et publiées dans 1A Écnls Nn-

waux.

JAMES JOYCE

393

n-ai nom, mais encore les noms des commerçants n'ont pas
~té changés et certains notables habitants pouvaient se
croire mis en scène et protester. Mais sunout,) dans la
nouvelle intitulée : L'anniversaire de la nwrt de Parmll dans
la salit. du Comité électoral, des bourgeois de Dublin, des
journalistes, des agents électoraux, parlent librement de
la politique, donnent leur opinion sur le problème de
l'autonomie irlandaise et font quelques remarques assez
peu respecteuses, ou plutôt très familières, sur la reine
Victoria et sur la vie privée d'Edouard VII. C'est cela qui
fit hésiter même l'éditeur le plus désireux de publier Gens
dt Dublin. En eftet, étant données les conditions politiques
de l'Irlande, les exemplaires mis en vente auraient pu être
saisis et confisqués par l'autorité. Devant les hésitations
de son éditeur, Joyce écrivit à Sa Majesté Georges V, soumettant à son appréciation les passages considérés comme
dangereux. La réponse fut, par l'intermédiaire du secrétaire de S. M., qu'il était contraire à l'étiquette de la Cour
que le Roi formulât une opinion sur une question de ce
genre. Là-dessus l'éditeur irlandais consentit à imprimer
le livre, à condition que l'auteur verserait une caution en
prévision d'une action judiciaire de la part des autorités.
Au reçu de cette nouvelle, Joyce, qui habitait alors
Trieste, partit pour Dublin. Avec l'aide de quelques amis
il réunit la caution demandée. Et enfin, le livre fut imprimé.
Mais le jour où il vint prendre livraison de l'édition,
Yéditeur, à sa grande surprise, lui apprit que l'édition avait
été achetée, - par qui ? on ne l'a jamais su, - achetée
en bloc et aussitôt après brûlée, dans l'imprimerie même, à
~•exception d'un seul exemplaire, qui lui fut remis. Comme
Je l'ai dit, Gms de Dublin ne put paraître qu'en juin
1914, à Londres.
(La plupart des critiques qui se sont occupés de ce livre
parlent beaucoup de Flaubert, et de Maupassant, et des
Naturalistes français. Et en effet il semble bien que c'est
de là que Joyce est parti et non pas des romanciers anglais

�194

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.,UU

et russes qui l'ont précédé, ni des romaociers français qw
oot succédé aux grands maitres du .paturalisme. Cependant
avant de se prononcer sur cette question, il faudrait faite
une recherche sérieuse des sources de chacune des llOl.1·
velles. Ce n'est qu'une hypQthèse que je vous soumets.
En tout cas, c'est avec nos naturalistes que le Joyce de œ
premier ouvrage en prose a le plus d'affinités. Toutefois,
il faudrait bien se garder de le considérer comme un naturaliste attardé, comme un imitateur ou un vulgarisateur, ea
langue anglaise, des procédés de Flaubert, ou de Maupassant, ou du groupe de Médan. Ce serait aussi absurde que
de voir en lui un pasticheur de Dowland et de Campioo..
Même l'épithète de néo-naturaliste ne lui conviendrait pas,
car, alors, on serait tenté, sur une connaissance toute superficielle de son œuvre, de le prendre pour un Zola ou un
Huysmans, ou encore pour un Jean Richepin aux aud~es
purement verbaies. Car même en admettant qu'il est parti
du naturalisme, on est bien obligé de reconnaître qu'il a'a
pas tardé, non pas à s'affranchir de cette discipline, mais à
la perfectionner et à l'assouplir à tel point que dans Ul~
on ne reconnaît plus l'influence du naturalisme et qu'OII
songerait plutôt à Rimbaud et à Lautréamont, que Joyce
n'a pas lus.)
Le monde de Gens de Dublin est déjà le monde du brtrait de f Artiste et d'Ulysse. C'est Dublrn et ce sont des
hommes et des femmes de Dublin. Leurs figures se
détachent avec un grand relief sur le fond des rues, des
places, du port et de la baie de Dublin. (Jamais peut-êuc
l'aunospbère d'une ville n'a été mieux rendue, et dans chacune &lt;le ces nouvelles, les personnes qui c o ~1
Dublin retrouveront une quantitt d'impressions qu'elles
croyaient avoir oubliées.) Mais ce n'est pas la ville qui est
le personnage principal, et le livre n'a pas d'unité : chaque
nouv Ile est isolée: c'est un portrait, ou un groupe, et ce
sont dei individualités bien marquées que Joyce se plaît .à
fi.ire vivre. Nous en retrouverons du reste quelqueruacs,

Jü'ES

~OYCE

395
q°7 nous reconnaitrons, autant à leurs paroles et à leun
traits de ca~~ctères qu'à leurs noms, dans ses livres suivants.
(La demie~e des quinze nouvelles est peut-être, au po.int
te vue techmque, la plus intéressante : comme dans les
autres,. Joyce se conforme à la discipline paturaliste: écrire
sans faire appel au public, raconter une histoire en tournant_ le dos aux auditeu:s; mais en m~roe temps, par la
hardiesse de sa c~nstructlon, par la disproportion qu'il y a
entre la préparauon et le dénouement il prélude ,
fut
·
.
"
a ses
ures mnovat1ons,_ lorsqu'il abandonnera à peu près comp_lètement la narration et lui substituera des formes inusitées et quel~uefois inconnues des romanciers qui l'ont
pré~dé : le d~logue, la notation minutieuse et sans liea
logique des _faits,_ des couleurs, des odeurs et des sons, le
monologue mténeur des personnages, et jusqu'à une forme
empruntée au catéchisme : question, réponse . question
réponse.)
'
•

A portrait -0f tbe artist as a you11g man •.

Portrait de l' Artiste dans sa jeumsse parut, deux ans ap.rèi.
Du,~lin, _à New-York, les imprimeurs anglais ayant
refusé de l impnmer; mais il avait attendu beaucoup moini
longtemps e_t il n'avait pas rencontré les mêmes difficultés.
Dans ce hvre, qui a la forme d'un roman, . Joyce s'est
pr~posé de reconstituer l'enfance et l'adolescence d'un
aruste dans un milieu et des circonstances données. E1.
~me temps, le titre noûs indique que c'est aussi, en un cer~n sen~, l'hist-oire de la jeunesse de l'aniste en général,
e5r-à-dire de tout homme doué du tempérament artiste.
Le héros, - l'artiste - s'appelle Stephen Dedalus ~
Get1s de

1·

Une traduction française ~t aunoncée.

�39 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA]SK

Etienne Dédale. Et ici, nous abordons une des difficultés de
l'œuvre de Joyce : son symbolisme, que nous ~etrouverons
dans Ulysse et qui sera la trame même de ce hvre extraordinaire.
.
D'abord le nom de tephen Dedalus est symbolique:
son patron est S1-Etienne, le protomartyr, et son _nom
de famille est Dédale, le nom de l'architecte du ~byrmth:
et du père d'lcare. Mais dans l'esprit de l'auteur, il a aussi
deux autres noms, il est le symbole de deux :utres personnes. L'un de ces noms est James Joyce.
. Lenfance, et
1
l'adolescence de Stephen Dedalus sont év,1demment. _enfance et l'adolescence de James Joyce : c est son JTUl_1eu,
ses souvenirs de famille, ses études chez les Jésuite~.
Même, les armoiries de Stephen Dedalus sont les armo~ries de la famiU~ Joyce. Et à la fin Stephen part pour continuer ses études à Paris, exactement co{l)me le fit Joyce
l u1-m
· êm e. Mais il est aussi - nous le verrons· dans
"fi
Ulysse - Télémaque, l'homme ~ont le 11~m • grec s1gn1 e
Loin-de-la-Guerre, l'artiste qui reste a I écart de la
mêlée des intérêts et des appétits qui mènent les
hommes d'action ; l'homme de science et l'homme de
rêve qui reste sur la défensive, toutes ses forces ab~rbées par la dche de connaître, de comprendre et d exprimer.
.
Ainsi le héros de ce roman est à la f01s un personnage
symbolique et un personnage réel, comme le seront _t~us
les personnages d'Ulysse. C'est du reste la seule apparition
que tait le symbolisme dans Portrait de l'A~tiste. Tout le
reste est purement historique, et le plan du livre est fondé
sur l'ordre chronologique. Autour du héros, nou~ rencontrons une foule de personnages très réellement vivants et
humains: des enfants, des prêtres, des« Gens de_~ublio •;
des étudiants, tous présentés avec un relief saisissant e
une netteté extraordinaire. Il n'y a pas d'à peu prè~,
de profils perdus dans les livres de Joyce : on peu~ ~1r~
tour de ses personnages; rien n'est en trompe-! œ1l.

'f

JAMES JOYCE

397
livres de Joyce sont grouillants, animés, sans truquage, sans
morceaux de bravoure.
Les critiques anglais qui se sont occupés du Portrait dt r Artiste ont encore une fois parlé de naturalisme, et de réalisation à peu près comme s'il se fût agi de tel ou tel roman de
Mirbeau. Ce n'était pas cela. Ils auraient pu tout aussi bien,
ou aussi mal, parler de Samuel Butler. En effet, et j'en parlais
l'autre jour avec une amie qui était arrivée à la même conclusion que moi, il y a certaines ressemblances fortuites,
commandées par la situation et par le génie des deux: écrivains, entre la crise religieuse d'Ernest Pontifex cc celle
de Stephen Dedalus; comme aussi enrre les longs monologues de Christina et la forme du monologue intérieur
qui tient tant de place chez Joyce. Mais c'est tout au plus
si on peut considérer Butler comme le précurseur de Joyce
sur ces points-là.
on, ces critiques se sont fourvoyés. A partir du
Portrait de r Artiste, Joyce est lui-même cc rien que luimême.
Ils se sont trompés aussi ceux qui n'ont voulu voir dans
ce lfrre qu'une autobiographie : t&lt; l'auteur qui, sous un
nom supposé, etc... » Ce n'est pas cela. Joyce a tiré
Stephen Dedalus de lui-même, mais en même temps, il
l'a créé. Autant dire alors, que Raskboloikoff, c'est Dostoiewski.

Le succès de ce livre a été grand, et c'est à partir de ,a
publication que Joyce a été connu des lettrés. Ç'a été un
succès de scandale. Les critiques, pour la plupart anglais et
protestants, ont été choqués par la franchise et l'absence
de respect humain dont témoignaient ces « confessions »
(toujours l'autobiographie). Quelqu'un a même écrit que
c'était un livre « e~traordinairement mal élevé ». Il est
œnain qu'en pays catholique, le ton de la presse aurait été
bien différent. Nous avons eu en France, dans ces dix dernières années, plusieurs romans dans lesquels un collégien
ae débat entre ses croyances ou ses habitudes religieuses et

�8

LA •'OUVELLE REVUE PlAMÇAlSI

le$ exi ences de ses sens qui le pouss nt à. de visjt.es furtives aux maisons closes. En fait, le meilleur ai:1cle dt
..
--cr,.'
au Port,.ait de l'Artis~ · fut celui de la
cnt1que
con.ç
è Dublin Re i
•, une des randes revues du monde
.
réd'i,.,/.',à
ctt 11011que,
6'-" ou du moins inspirée par des prêtres.
· di
(Le st •le du Portrait est en grand progrès sur celua_ e
Gens dt Dublin. Le monologue intérieur et la conver ttoa
5e substituent de plus en plus à la narration. ous _sommes
de plus en plus fréquemment transportés au sem de la
pensée des personnages : nous -ç-oyons ces pensées se fo~
mer nous les suivons, nou5 assistons à l'arrivée des sensation~ :i la conscience et c'est P:tr ce q~~ pe_n~e personnage
que nous apprenons qui il est, ,e qu il fait, ou il c_ trouve
et ce qm. "... pa e autour dè lui. Le nombre des images,
lt
des analogies et des symboles augmente. ur la page où
oll~oien résout son problème, les équation s développent
c mr- e des constellaùons et puis se résolvent comme une
corn
•è e J'ét0iles qui tombent à travers 1•·mfi m.· ous nr
pou I r
• r6 lis
sommes pas prévenus, nous ne sommes pas ~repa i
choses ne nous sont pas racontées .; elles ~mvent; elles
. ·ent· Et dé'Jà les symboles apparat.
nous am'I;
. eot:
'6 · tout dtlt
de
l'
lise
Les
différentes
s1gm
cations fait
bol.
sym 1sme
·
chaque objet employé dans le culte, ~e chaque gesreéties
ar le wèrre, sans parler des préfigurat1 n_s,_ &lt;les prop_h
~t des ~oncordances. Comme dans les Best1a1res mys~1ques,
nne d:1.ns le Livre de Kells et dans la statuaire des
con
.
fi
· des
cathédrales, les figures symbohqu_es et 1a gur:ui~n évipéché a\' c toutes les représentations _obscènes qu~, a
demment, ne choquaient pas les Chrétiens de ces
~
t3ui nous apparaissent comme des époqu:s d~ grao
,·tur relioieuse. Tout cela, du re te, sapphque epcott
.
à Unlysse qu'au Portrait de l'Artiste.)
m1eu~
.
n: ant
Je laisse de côté, à mon grand regret, mais ~nco
8
fois notre temps est limité, le beau drame pubhê en 19-r '
et intimlé Exilts •; et je pa e à Ulysse.

1:

t

1.

E.t!Us n'est pas'un hori-d'œuvrt dans !'~semble de l a ~

JAM

J

'r'Cl-:

399

]\"

VIY;tSts.

Le lecteur qui, s:i.ns avoir l'Odyssée bien présente à l'esprit, aborde ce livre, se troU\·e assez dérouté. Je suppose;
naturellement, qu'il 1agit d'un lecteur lettré, capable de
lire sans en rien perdre des auteurs comme Rabelais, Montaigne et Descartes; car un lecteur non lettré ou à demilettré abandonnerait Ul :rse au bout de trois pages. Je dis
qu'il est d'abord dérouté; et en effet, il tombe au milieu
d'une com·ersation qui lui paraît incohérente, entre des
personnages qu'il ne distingue pas, Jans un lieu qui n'est
ni nommé, ni oécrit, et c'e t p:i.r cette conversation qu'il
doit apprendre peu à peu ou il est et qui sont les imerlo-cuteurs. Et pui , ,·oici un livre qui a pour titre Ulysse:, tt
2ucun de personnages ne porte ce nom, et m~me le nom
d'Ulys.~e n'y apparaît que quatre fois. Enfi~, il commence à
voir un pc-u clair. Incidemment, il apprendra qu'il est à
Dublin. Il reconnaît le héros du Portrait der A rJislf-, tcpl1eu
Dtdalus, revenu de Paris er vivant pam1i les imellectueu
de la capitale irlandaise. Il a le suivre pendant trois chapitres, le verra agir, l'écoutera penser. C'esr le matin, et
huit heures à onre heures, le lecteur suit Stephen Dedalns; puis au quatrième chapitre, il fait Ja connaissance d'un
certain Léopold Bloom qu'il va suivre pas à pas toute la
journée et une partie de Ja nuit, c'est-à-dire pendant les
quinze chapitres qui, avec les trois premiers, constituent
le lh·re entier, environ 800 pages. Ainsi, cet énorme Jivre
raconte une seule Journée ou, plus exactement, commence
à huit heures du matin et fiait dans la nuit, vers trois
heures.
de James Joyce, et c'est ~aucoup plu que l'essai honorable, daos Je
4nme, d'un romancier et d'Wl poète: c'est un monument imponant
dti Îhéitre irlandais.

�400

LA NOUVELLE REVUE FRA.NÇAISE

Donc, le lecteur va suivre Bloom à travers sa longue
journée ; car même si, à une première lecture, beaucoup
de choses lui échappent, assez d'autres le frappent pour que
sa curiosité et son intérêt demeurent constamment en éveil.
Il s)aperçoit qu'avec l'entrée en scène de Bloom, l'action
reprend à huit heures du matin, et que les trois premiers
chapitres de la marche de Bloom à travers sa journée,
coïncident dans le temps avec les trois premiers chapitres
du livre, ceux au cours desquels il a suivi Stephen Dedalus.
C'est ainsi qu'un nuage, que Stephen a vu du haut de la
tour à neuf heures moins le quartJ par exemple, est vu,
soixante ou quatre-vingt pages plus loin, mais à la même
minute, par Léopold Bloom qui traverse une rue.
J'ai dit qu'on suit Bloom pas à pas; et en effet, on le
prend dès son lever, on l'accompagne de la chambre où il
vient de laisser sa femme Molly encore mal éveillée, jusqu'à
la cuisine, puis dans l'antichambre, puis aux cabinets oil il
lit un vieux journal et fait des projets littéraires tout en se
soulageant ; puis chez le boucher où il achète des rognons
pour son petit déjeuner, et en revenant il s'excite sur les
hanches d'une servante. Le voici de nouveau dans sa cuisine
où il met les rognons dans une poèle et la poèle sur le feu;
puis il monte rejoindre sa femme à laquelle il ~rte so~
déjeuner ; il s'attarde à lui parler; une odeur de viande qt11
brûle; il redesce11d précipitamment à la cuisine; et ainsi dt
suite. De nouveau dans la rue; au bain; à un enterrement;
à la salle de rédaction d'un journal ; au restaurant où il
déjeune · à la bibliothèque publique; dans le bar d'un hôtel
où un co~cert est donné; sur la plage; dans une Maternité où
il va prendre des nouvelles d'une amie et où il rencontre des
cams.rades; au quartier de la prostitution et dans un bord~
où il reste très longtemps, perd le peu de dignité qui pouvait
lui rester, sombre dans un morne délire provoqué par
l'alcool et la fatigue, et enfin, sort accompagné de Stephen
Dedalus qu'il a retrom•é et avec qui il va passer les deux
dernières heures de sa journée, c'est-à-dire le seizième et le

JAMES JOYCE

401

dix-septième cha~itres. du livreJ le dernier étant rempli par le
long monologue mténeur de sa femme q1J'i1 a réveillée en se
couchant près d'elle.
Tout cela, je vous l'ai dit, ne nous est pas r:iconté et le
livre n'est pas que l'histoire détaillée de la journée de s:epben
et de Bloom dans Dublin. Il contient un grand nombre
d'autres choses, personnages, incidents, descriptions conversations, visions. Mais pour nous, lecteurs, Blo~m et
Stephen sont comme les véhicules dans lesquels nous
passons à travers le livre. Installés dans l'intimité de leur
pensée, et quelquefois dans la pensée des autres personnages, nous voyons à travers leurs yeux et entendons à
travers leurs oreilles ce qui se passe et ce qui se dit autour
d'eux. Ainsi, dans ce livre, tous les éléments se fondent
constamment les uns dans les autres, et l'illusion de Ja vie
de la chose en train d'avoir lieu, est complète, et Je mou~
vement est partout.
Mais le lecteur lettré que j'ai supposé ne se laisserait pas
continue_llement entraîner par ce mouvement. Ayant l'habitu~e de lue et .une longue expérience des livres, il voudrait
voir comment et de ~uoi est, fait c~ qu'il lit. Il analyserait
Ulysse tout en contmuant a le hre. Et voici quel serafr
sans doute, après une première lecture, le résultat de cett;
analyse. Il dira: en somme, c'est encore une fois le monde
de Gens de Dùblin et les dix-huit parties d'Ulysse peuvent
pr?viso~rement, s'assimiler à dix-huit nouvelles ayant pou;
SUJets différents aspects de la vie de la capitale irlandaise.
Toutefois, chacune de ces dix-huit parties diffère de l'une
quelconque des quinze nouvelles de Gens de Dub/i,1, par
beaucoup de points, et en particulier: par son étendue,
par la forme dans laquelle elle est écrite, et la qualité des
personnages qu'elle met en scène : ainsi, les gens qui rom
iigure de personnages principaux dans chacune des nouvelles de Gens de _Dublin ne seraient dans Ulysse que des
comparses, de petites gens, ou, ce qui revient au même
des gens vus de l'extérieur par !'écrivain. Id, dans Ulysse:
26

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISK

ceux ~UI ont au premier plan sont tous, littérairement
~lanc, des Princes, des personnages ~sorti de la
vie profonde de !'écrivain, faits avec son exp rience t sa
nsibilité et auxquels il prête son intelligence, son émotion et son lyrisme. Les convcrs:ition ne sont plus seule01 nt typiciue d'individus appartenant à telle out Ile classe
sociale : cenaines constituent de véritabl essais philosophiqu s, théologiques, d critique littéraire, de satire poliriqu , d'his oire. Des théories scientifiques y som exp.osées
ou &lt;liscutées. Or, c s morceaux que nous pourrions considérer comme des digr ions ou plutôt comm es pi ces
rapport es, d
i compas s en dehors du line et ani6.ci llement in. ér dans chacun d « ou ·eU s • sont si
bien adaptés à l'action, au mouvement et à l'atmosphère
des différent parties ou ils figurent, que nou sommes
oblig s de reconnaître qu'ils appartiennent au livre, au
m me titre que les personnages dans la bouch ou dans la
p&lt;;osée d squel ils ont été mi : ais déj m me, nous ne
pouvons plu con idérer ces dix•huit parti comme da
uouvell isolées : Bloom, Stephen, et ~uelques autres
~rsonnag en restent, tantô ens mhle, tantôt séparéme~
le forures principales, et l'histoire, le drame t la comédie
de leur journé se poursuit à trav rs elle . Il faut le reconnaître : bien que chacune d c s dix-huit parties diffère de
toutes les autres par la forme et le langage, li s forment
c pendant un tout organ · é, un livre.
Et en même temp que oous arrh·ons à cette conclusion.
toutes ortes de concordances, a'analogie:; et de correspoodances ntre ces différ ntes parti
ou apparaisseDl,
tomme la nuit lorsqu'on regard un peu de rem~ le ciel,
le nombre des étoiles visibles parait augmenter. 1 OIII
commençons Jécouvrir,et à pr ss ntir d symboles, Wl
dessein, un plan, derrière ce qui nous paraissait d'abord W1e
masse brillante mais confuse de notations, de paroles, dl
faits, de p osées profondes, d cocasseri~, d'icna~ ~plcodide , d'absurdités, de situations comiques ou dramauque&amp;J

p\MES JOYCE

403

~t nous comprenons que nous somm s en présence d'un

livre beau~oup ~lus_ comp_liq~é que nous n'avions cru, que
ce_ qui _1X1ra1 1t arbitraire et padois enravagam, est
eD réalité voulu et J&gt;rémédité, et enfin, que nous sommes
peut-étre en présenc d'un livre à clé.
Mais alors, où est la clé ? Eh bien, elle est, si j'ose dire,
sur la porte, ou plutôt sur la couverture : c'est le titre :
•Ulysse».
tout

Se ,Pourrait.il_ donc u~ ce Léopold Bloom, ce personnage
que I auteur tra1te avec s1 peu de ménagements, qu'il nous
montre dans t0utes ones de postures ridicules ou humiliantes füt le fils de Laerte, 1 subtil Ulysse ?
ous lev rrons tout à l'heure. En attendant, je reviens
à ce lecte~r non lett:é qui a été rebuté dès les premières
~s d~ hvr , troP. difficile pour lui, et je suppose qu'après
lw a~o1_r lu quelques passages pris dans différents épisodes,
on lu1d1Se: Vous save.:, Steph n Dedalus est Télémaque,
~ Bloom est Ulys.se ». Il croira, c tte fois, qu'il a compris:
I œuvre d Joyc n lui P.araîtra plus ni rebutante, ni cho•
quante; il djra: « Je vois : c'est une parodie de l'Odyssée.&gt;&gt;
Et, en e.ffi t, pour lui l'Odyssée est une grande machine
solennelle, et Ulysse et Télémaque sont des htros, des
~mes de marbre iO\·enrés par la froide antiquité pour
servir de modèles moraux et de sujets de dissertations scolaires. Ce sont pour lui des personnages solennels et
~nuyeux~ i~humain , et il oc p ut s'intéresser à eux. que
st on le fatt nre à leurs dépens , . c'est•à-dire' en somme,
quand ou leur donne un peu de ette humanité dont il
croit, de bonne foi, qu'ils manquent.
Or, il y a des chances pour que le lecteur lettré n'ait
J-. une opinion bien différence de celle.là sur l'Odyssée. Il
~ restt: sous l'impression qu'il en a reçu au collège: une
~mpr~ion d'ennui ; et comme il a oublié le grec, s'il a
JllD~s été capabl de Je lire couramment, il lui est à peu
pr~ _impossible de vérifier par 1a suite si cette impression
~t Juste. La seule différenc qui le sépare du lecteur non

�404

LA NOUVELLE &amp;EVOE FRANÇA}Sll

lettré c'est que pour lui l'Odyssée est, non pas solennelle
et pompeuse, mais simplement sans intérêt, et par conséquent il n'aura pas la naïveté de rire quand il la verra travestie : la parodie l'ennuiera autant que l'œuvre e!le-même:
Combien de lettrés sont dans ce cas, même parmi ceux qui
pourraient lire l'Odyssée dans le texte ! Pour d'autres, elle
sera une étude de grand luxe, surtout philologique, hist~
rique et ethnographique, une spécialisation, une très noble
manie et ils ne sentiront qu'accidentellement la beauté de
tel ou' tel passage. Quant aux créateurs, aux poètes, ils
n'ont pas le temps d'examiner la question et préf~rent la
considérer comme réglée. L'Antiquité, l'Athènes mtellectuelle est trop loin et le voyage coûte trop cher et ils sont
trop ~ccupés pour y aller. Du reste, sa civilisation ne leur
a-t-elle pas été transmise par héritage, de poète en poète,
jusqu'à eux? Pourtant, eux seuls pourraient compr~drc
les paroles de leur ancêtre com~u_n. ~ertains fimsscnt
cependant par faire le voyage, mais ils s y prennen~ trop
tard à une époque de leur vie où la puissance créatrice est
étei~te en eux. Ils ne peuvent plus qu'admirer et parler
aux autres de leur admiration ; quelques-uns essaient de la
faire partager et de la justifier, et alors i~s consument leurs
dernières années à faire une traduction, généralement
mauvaise et toujours iusuffisante ', de l'Iliade et de l'Odyssée,
Le gra~d bonheur, la chance extraordinaire de. James
Joyce, ç'a été de faire le voyage à l'é~ue où la puissance
créatrice commençait à s'éveiller en lui.
.
Encore enfant, chez les Pères, il s'était. senti ~turé vers
Ulysse tout juste entrevu dans une traductton de l Odyssée,
et un j~ur que le professeur avait proposé à toute l~ classe
ce thème : Quel est votre héros préféré ? tan~is q~
ses camarades répondaient en citant les noms des diftëreu
héros nationaux de l'Irlande ou de grands hommes !els qu_e
Saint François d'Assise, Galilée ou Napoléon, il avait
l. En

disant cela, je songeais à S. Butler, auSSI• b"icn qu 'à V. ,\16ai,

JAMES JOYCE

répondu: Ulysse, - réponse qui n'avait que médiocrement
plu au professeur qui, bon humaniste et connaissant assez
bien le héros d'Homère, devait le juger défavorablement.
Ce choix d'Ulysse pour héros favori ne fut pas chez Joyce
un caprice d'enfant. Il resta fidèle au fils de Laerte, et au
cours de son adolescence il lut et relut l'Odyssée, non pas
pour l'amour du grec ou parce que la poésie d'Homère
l'attirait alors particulièrement, mais pour l'amour d'Ulysse.
Le travail de création dut commencer dès cette époque-là.
Joyce tira Ulysse hors du texte et surtout hors des énormes
remparts que la critique et l'érudition ont élevés autour de
ce texte, et au lieu de chercher à le rejoindre dans le temps,
à remonter jusqu'à lui, il fit de lui son contemporain, son
compagnon idéal, son père spirituel.
Quelle est donc, dans l'Odyssée, la figure morale
d'Ulysse ? Il me serait impossible de répondre à cette question, mais des gens compétents l'ont étudiée et il existe
plusieurs études sur ce sujet. Je prends celle d'Emile
Gebhart, qui a le mérite d'être courte et dontla conclusion
est précise. En voici les points principaux : &lt;&lt; Homo est »,
il est homme : a lthacae, matris, nati, patris sociorumque
amans » : il est attaché à son pays, à sa femme, à son fils, à
son père et à ses amis ; « Misericordia benevolentiaque
insignis » : il est sensible aux peines des autres et d'une
grande bonté ... Mais, poursuit notre auteur : &lt;&lt; Humanam
fragilitatem non effugit » : il n'est pas exempt des
faiblesses humaines. Uopold Bloom non plus, nous
l'avons bien vu. « Mortem scilicet reformidat » : en effet,
il craint la mort ; « ac diutius in insula Circes moratur &gt;l :
et il reste trop longtemps dans l'ile de Circé; oui, - comme
Bloom au bordel.
Il est homme, et le plus complètement humain de tous
les héros du cycle épique, et c'est ce caractère qui lui a
valu d'abord la sympathie du collégien ; puis peu à peu, en
le rapprochant toujours davantage de lui-même, le poète
adolescent a recréé cette humanité, ce caractère humain,

�406

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comique et pathétique de son h_éros. Et en le recréant, il
l'a placé dans les conditions d'existence qu'il avait sous les
yeux, qui étaient les siennes : à Dublin, de nos jours, dans
la complication de la vie moderne, et au milieu des croyances, des conm1.issances et des problèmes de notre temps.
Du moment qu'il recréait Ulysse, il devait, logiquement,
recréer tous les personnages qui, dans l'Odyssée, tiennent
de près ou de loin à Ulysse. De là à recréer une Odyssée
à leur niveau, une Odyssée moderne, il n'y avait qu'un pas
à franchir.
Et de là le plan du poème. Dans l'Odyssée, Ulysse n'apparait qu'au chant V. Dans les quatre premiers, il est question de lui, mais le personnage qui est en scène est Télémaque ; c'est la partie de l'Odyssée qu'on appelle lt
Télémachie : elle décrit la situation presque désespérée
dans laquelle les Prétendants mettent l'héritier du Roi
d'Ithaque, et le départ de Télémaque pour Lacédemone,
où il espère avoir des nouvelles de son père-. Donc, dans
Ulysse les trois premiers épisodes correspondent à la Télémachie : Stephen Dedalus, le-fils ·spiritue1 d'Ulysse et son
héritier, est constamment en scène.
Du chant V au chant XIlI se déroulent les aventures
d'Ulysse. Joyce en distingue douze principales, et c'est à
elles que correspondent les douze chapitres ou épisodes
centraux de son livre. Les derniers chants de l'Odyss&amp;
racontent le retour d'Ulysse à Ithaque et toutes les péripêties qui aboutissent au massacre des Prétendants et à sa
reconnaissance par Pénélope. A cette partie de l'Odyssée,
qu'on appelle le Retour, 6a-to;, correspondent, dans
Ulysse, les trois derniers épisodes qui, dans Ulysse ~ême,
font pendant aux trois épisodes de la Télémachie.
Voilà les grandes lignes du plan qu'on peu~ représenter
graphiquement de la façon suivante : en haut, trois panneaux: la Télémachie; a~dessous, les Douze Épisodes; et,
en bas, les trois épisodes du Retour. En tout : dix-huit pallneaux, - les dix-huit nouvelles.

JAMES JOYCE

4o7

A partir de là, sans perdre complètement de vue l'Odyssée, Joyce trace un plan particulier à l'intérieur de chacun
de ses dix-huit ;anneaux, ou épisodes.
Ainsi chaque épisode traitera d'une science ou d'un arr
particulier, contiendra un symbole particulier, représentera
un _organe donné du corps humain, aura sa couleur particulière (comme dans la liturgie catholique), aura sa technique propre. et en temps qu'épisode, correspondra à une
des heures de la journée.
Ce n'est pas tout, et dans chacun des panneaux ainsi
divisés, l'auteur inscrit de nonveaux symboles plus particuliers, des correspondances.
Pour être plus clair, prenons un exemple : l'épisode IV
des aventures. Son titre est Eole : le lieu où il se passe est
la salle de rédaction d'un journal ; l'heure à laquelle il a
lieu est midi ; l'organe auquel il correspond : le poumon ·
l'art dont il traite : la rhétorique; ses couleurs : le rouge~
sa. figure symbolique : le rédacteur en chef ,· sa tecbnique : l'enthymème; ses correspondances : un personn~e qui correspond à !'Eole d'Homère; l'inceste comparé
au Journalisme; l'île flottante d'Eole: la presse ; le personnage nommé Dignam, mort subitementtrois jours avant et à
l'enterrement duquel Léopold Bloom est allé, ( ce qui constitue l'épisode de la descente au Hadès) : Elpénor.
Naturellement, ce plan si détaillé, ces dix-huit grands
panneaux tout quadrillés, cette trame serrée, Joyce l'a
tracée pour lui et non pour le lecteur ; aucun titre ni soustitre ne nous le révèle. C'est à nous, si nous voulons nous
en donner la peine, de le retrouver.
Sur cette trame, ou plutôt dans les casiers ainsi préparés,
Joyce a distribué peu à peu son texte. C'est un véritable
travail de mosaïque. J'ai vu ses broui!lons. Ils sont entièrement composés de phrases en abrégé barrées de traits de
crayon de différentes couleurs. Ce sont des annotations
destinées à lui rappeler des phrases entières, et les traits de
crayon indiquent, selon leur couleur, que la phrase rayée

�LA NOUVELLE R.BVUE FRANÇAISE

a été placée dans tel ou tel épisode. Cela fait penser aux
boîtes de petits cubes colorés des mosaïstes.
Cc plan, qui ne se distingue pas du livre, qui en est la
trame, en constitue un des aspects les plus curieux et les
plus absorbants, car on ne peut pas manquer, si on lit
UIJsse attentivement, de le découvrir peu à peu. Mais,
quand on songe à sa rigidité et à la discipline à laquelle
l'auteur s'est soumis, on se demande comment a pu sortir,
de ce formidable travail d'agencement, une œuvre aussi
vivante, aussi émouvante, aussi humaine.
Evidemment, cela vient de ce fait que l'auteur n'a jamais
perdu de vue l'humanité de ses personnages, tout ce mélan~e
de qualités et de défauts, de bassesse et de grandeur dont ils
sont faits : l'homme, la créature de chair, parcourant sa
petite journée. Mais c'est ce qu'on verra en lisant Ulysse.
Entre tous les points particuliers que je devrais peut-être
et que je n'ai pas l'espace de traiter ici, il y en a deux sur
lesquels il est indispensable de dire quelques mots. Le
premier de ces points, c'est le caractère prétendu licencielll
ùe certains passages d' UIJsse, ces passages qui ont provoqué, aux États-Unis, l'intervention de la Société pou~ la
Suppression du Vice. Le mot licencieux ne leur convtent
fauPas '• il est à la fois vague et faible; c'est obscènes qu'il
,
drait dire. Joyce a voulu, dans Ul)•Sse, représenter l homme
n1oral, intellectuel et physiologique dans son intégrité, et
pour cela, il était forcé de faire entrer en ligne de c~mpte,
dans le domaine moral, l'instinct sexuel et ses diverses
manifestations et perversions, et dans le domaine phys_iologique, les organes de la reproduction et leurs fon~uons.
Pas plus que les grands casuistes, il n'hésite à_ traiter ,._ce
sujet, et il le traite en anglais de la même manière q~ ils
l'ont fait en latin, sans aucun égard pour les conventto~
et les scrupules des laïcs. Son intention n'est ni grivoise Dl
sensuelle ; il décrit et représente, simplement; et dans~
livre les manifestations de l'instinct sexuel ne tiennent Dl
plus' ni moins de place, et n'ont ni plus ni moins d'un-

JAMES JOYCE

portance, que la pitié par exemple ou la curiosité scientifique. C'est surtout, naturellement, dans les monologues
intérieurs des personnages et non dans leurs conversations
que l'instinct sexuel et la rê\·erie érotique apparaissent : par
exemple, dans le grand monologue intérieur de Pénélope,
c'est-à-dire de la femme de Bloom, qui est aussi le symbole
de Gè, la Terre. Dans ce morceau qui n'est pas un de ceux
qui contiennent le plus de passages obscènes, les expressions
· toujours très crues, que les traducteurs français, sous le
contrôle de l'auteur, ont choisies, correspondent très exactement à celles du texte. La langue anglaise est très riche
en mots et en express?ons obscènes, et l'auteur d'Ulysse a
puisé largement et hardiment dans ce vocabulaire.
L'autre point est celui-ci : pourquoi Bloom est-il juif?
C'est pour des raisons de symbolique, de mystique et
d'ethnographie que je n'ai pas le temps d'indiquer ici,
mais qui apparaîtront clairement aux lecteurs d'Ulysse.
Ce que je peux dire, c'est que si Joyce a fait de son héros
préféré, du père spirituel de ce Stephen Dedalus qui est
un autre lui-même, un Juif, ce n'est évidemment pas par
antisémitisme.
VALERY LARBAUD

NOTE. -

Depuis que cette conférence a été faite, Ulysses

(le texte anglais, naturellement) a paru, édité par la maison
' Shakespeare and C0 » (sous la direction de Miss Sylvia
Beach) r2 rue de l'Odéon, Paris (VI&lt;). L'édition, à tirage
limité, et presque entièrement souscrite d'avance, a commencé à sortir le 2 Février 1922.
\', L.

�U

JARDIN

Ci!lui qui se leva aussitôt
Et qtti tout en mangeant dit : ]'y vais,
Citait Ch'tiot Cottineau
Dl!S pays dévastés.

LE JARDIN
A

}EAN-RlCHAJU&gt;

Bloœ.

Citaient deux gars du Nord
Qui arrivaient à pied, de chez. eux,
Et allaient s'embaucher, je ne sais ou.,
Beaucaup plus Iain qilici.
C'est chez la mire Hilaire
Qiu ces deux gars dit Nard
Entrèrent au crépuscule
Pour dîner et dormir.
-

« Y a-t-il

pas moyen, la patronne,

Y a-t-il pas tn())'en d'avoir,
IYavoir de la saladd
Qutlques brins de salade
Ça nous ferait bien plaisir.

&gt;1

(&lt; Je veux bien mes enfants,
Mais - sans vous commander - qu'ttn tk WUS
Àille choisir 1,ii-méme :
ÀU fond de mon jardin
Q1/est tout à ïabandon,
Qu'est un jardin de vieille,
Il y a peiit-ttre encore dettx ou trois chicorées• »

-

Et c'est la nuit tombante
Et voilà brusquement
Voilà Ch' tiot Cottineau
Àu milieu du silence
Au milim du jardin.

C'est un endroit à part du monde,
Clos par les mMs et la maison,·
Tous les arbustes et les plantes
Et la terre mu et les pùrres
Y regardent celui qui vient.
C'est tm jardin comme tous les jardins
Qui sont derrière les maisons de villages :
Ch'tiot Cottineaii en avait un
Dont le fiéau n'a pas laissé trace;
Un tout pareil a celui-ci.
Un tout pareil avec sa 1.igne
En espalier sur le mur gris,
Sa tonnelle de clématitts,
Son puit&amp; fleuri de pissmlits.
Un tout pareil avec ses buis jùWes
Bordant ses deux allées en croix
Et son prunier qiti dressait la tlte
Et son pommier qui tordait ses bras;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Un wut pa,reil au crépuscule;
Et voici, pour qtlWlf, wix parle
Au cœ11r crispé qui se rappelle,
Que le cri apeuré d'un merle
Ricoche sur l'air immobile.
- Clltiot Collineau, vois ton jardin!
Vois-le déchtt et délaissé :
Le cbiendent mange les fraisiers
La bêche roui/lie gît dans l'herbe.

Vois, l'oseille est montk à graine
Ce carré inculte est plein de cbardo11s
Les rames des pois de l'année dernière
Sont restles mi sol comme un buisson mort.
Et Clltiot Cottinèau, tottr à tour
Va, tombe en arrêt, regarde et rb.Je.
Mais qui vient 11ers lui? La mère Hilaire:
C'est pour lui montrer l'endroit des salades.

•

• *

Vous avez la d" plan, la patronne,
Du plan qtti va se perdre.
Si vous voulia:_ demain m'éveilkr
Une heure avant les attfres,
Je vous retournerais ce carré
Rien q11e pour le plaisir.

-

LE JARDIN

L:___ amiao
. --Lle a' vous, 1110n garçon
- (( C'est men
Je vous tkleillerai donc J
'
Mais si vous wus trouvez. bien att lit
Au lit vous resterez.. »
'

Les vieux ne sont pas si matinaux
Que jeunesse en voyare :
Qui réveilla Clltiot Cottineau?
Ce fut son camarade ;
Son camarade qui lui dit :
- « Yiens, marchons à la Jratcbe
Et après souper s'il fait chaud
Nous pourrons faire la sieste. »

Ce fut setûemmt sur la roule
Alors que les deux gars sijflaimt
Loin dte village el de l'auberge,
Que Cb'tiot Cotti11eau se souvint
Des salades et du jardin.

&lt;&lt;

Rien que pour le plaisir
De dérouiller la blcl,e ;
Rien qtle pour le plaisir
De faire - de VOt~ Jaire Une belle planche de laitues
Comme il y en avait tout rlté
Chez moi dans mon jardin qrti n'est plus,
En pays dl:uasté. »

Il ne dit rien, n'étant pas parlant,
Mais il s'arrlla brusque.ment
De siffter l'air du Ch'tiot Quin-qttù1.

Et jusque vers les dix-onz.e heures,
Où il but tm coup de vin frais
Àu soleil et devant la plaine,
Ch'tiot Cottineati eut rdme en peim
Et dte regret.
CHARLES VILDRAC

�POÈME

\

POE M E

Il naissait un poulain sous les feuilles de
bronze. Un homme mit des baies amères dans
nos mains. Etranger. Qui passait. Et voici
qu'il est bruit d'autres provinces à mon gré...
cc Je vous sal.ue, ma fille, sous le plus grand
des arbres de l'année. &gt;i

Car k Soleil entre au Lion et l' Etranger a
mis son doigt dans la bouche des morts. Etranger. Qui riait. Ei nous parle d'une herbe. Ah_!
tant de souffies aux provinces! Qu'il est d'ta·
sance dans nos voies! que la trompette m'est délice et la plume savante au scandale de l'aile !,..
&lt;&lt; Mon âme, grande fille, vous aviez vos ]Qfons
qui ne sont pas les nôtres. »

Il naquit un poulain sous les feuilles de
bronze. Un homme mit ces baies amères dans
110s mains. Etranger. Qui passait. Et voici
d'un grand bruit dans un arbre de bronze.
Bitume et roses, don du chant ! tonnerre et
flûtes dans les chambres ! Ah ! tant d' aisgnce
dans nos voies, ha! tant d'histoires à l'année,
et ['Etranger à ses façons par les chemins de
toute la terre ! ... « Je vous salue, ma fille,
sous la plus belle robe de l'année. »

�LE CAMARADE lNflDÈLE

LE CAMARADE INFIDÈLE

PREMIÈRE PARTIE

I
Le silence qui dure depuis quelques se':°ndes, Clymènc
sait qu'il faut le mettre à profit, sous peme ,de_ ne ~lus
trouver, jamais peut-être, de chemin vers 1obJet qw la
préoccupe. Elle n'entend plus la mer déferler sous les murs
de la villa ; la branche de vigne vierge a cessé de se balan·
cer dans l'ouverture de la fenêtre; les mouches même ne
volent plus dans le salon.
.
- Mon oncle, je voudrais vous poser ~ne quesuon:
La pipe ne quitte pas les dents q~i ~a nen,nent, m.alS un
regard, qui déjà se durcit un peu,. s1_gmfie qu on écoute.
_ La veille de l'attaque du 16 1um ...
Elle est interrompue aussitôt:
·
.
_ Mon enfant, tu manques à nos conventions. Il était
décidé que nous n'en parlerions plus.
Elle a l'audace que donne une grande timidité et pour·
~uit comme si elle n'avait pas entendu :
,
. ~ Quand, la veille du 16 juin, vous avez donné Iordre
&lt;l'attaquer.•.
.
•,
-Non pas donné: transmis. Un simple brigadier reçoi
de l'État-Major de l'armée un plan qu'il se contente ~•ex~
cutcr. Non, Clymène, je ne parlerai plus. Tu te plais à œ

faire du mal en ne cessant de revenir sur des événements
dont tu connais tout ce qu'on peut savoir.
- Je me fais beaucoup plus de mal en cherchant à me
représenter tint de circonstances qui m'échappent. Ne
comprenez-vous pas tout ce que l'imagination peut ajouter
de cruel à la réalité ?
Il a posé les deux mains sur les accotoirs de son fauteuil,
comme s'il allait se lever ; mais elle s'écrie, les joues brôlantes:
- Vous devenez très lâche quand vous croyez voir
poindre, de si loin que ce soit, quelque chose qui pourrait
conduire à de l'attendrissement. Soyez juste pourtant : je
ne vous ai jamais fatigué de mes larmes.
Tant de fermeté luit dans le regéird de sa nièce, qu'il
laisse retomber son grand corps avec un grognement de
protestation :
- Il y a une espèce de piété, dit-il, à ne pas parler vainement de ce que les morts ont souffert.
Elle riposte avec douceur :
- Si du moins nous comprenions ce qui s'est passé
dans le cœur des survivants, ce serait déjà quelqne chose,
ar ils ont eu part à la même action. Mais ils sont presque
aussi fermés pour nous que les disparus.
Le général de Pontaubault n'est pas de ceux que l'on
mène aisément où ils ne veulent pas, et il apporte à se
dérober uue grâce où il se sait maître :
- Crois-tu qu'avec sa conscience chargée de peccadilles,
un homme consentira jamais à se montrer tout à fait sincère devant un petit nez, busqué si joliment, et à laisser
regarder jusque dans le fond de son cœur par des yeux
auxquels il aurait si grand chagrin de déplaire ?
Mais la galanterie ne la fait même pas sourire.
- Ainsi je comprends bien, continue-t-ellt, que ce n'est
pas vous qui décidiez l'heure de l'attaque, ni le secteur, ni
les effectifs. Mais, dans votre propre division, vous étie;r,
pourtant le maître de disposer les corn pagnies à votre gré ?
27

�LA NOUVELLE REVUE fRANÇAIS!

Il est sur ses gardes, comme le prouve l'immobilité de
ses cils roux :
-Oui et non ...
- C'est vous qui avez désigné celle qm tiendrait la
pointe de ce terrible saillant?
Il réplique durement :
- Où veux-tu en venir ...
Et détachant chaque mot :
- A me faire avouer que j'ai prononcé l'arrêt de mort? ...
Elle -a la force de ne pas baisser les yeux, mais elle pose
sur sa robe noire des mains entr'oo.vertes et un peu tremblantes. Il continue plus doucement :
- Tu sais pourtant que, dans la pratique, on suit une
sorte de roulement ...
- Ce ne pouvait pas être le cas, puisque son régiment
donnait pour la première fois, après avoir été complèterneut
refondu 1
Go de ces courts silences qui sont, chez lui, comme le
ramassement de la volonté avant le bond, ces trois secondes
de suspens qui coupent le soufBe à certaïns de ses officiers
et qui donnent de la hauteur au moindre de ses ordres. Le
courao-e,
où qu'il le rencbntre&gt; a toujours •sur lui
quelq1lC
0
•
prise, aussi murmure-t-il, avec une résrgnat1on mautsade:
- Soit~ Interroge, je répondrai.
Décontenancée par une capitulation si brusque, Clymène
tâche d'être nette, car son onde ne peut souffrir qu'on
balbutie:
.
- Dans Yinstant où vous donniez un de ces ordres q'lll
signifient la mort pour un grand nombre de ce_ux qui les
reçoivent ... (ne vous étonnez pas de mes questions; tOtlt
ce qui s'est passé ce jour-là prend pour m~i tant d~ ~vité !...) je voudrais savoiT si vous n'aviez dans l espnt
qu'un problème de stratégie ou si vous in_1ag!oi~z tel ou tel
visage pour chacun des rôles que vous d1stnbuiez.
- Tant d hommes ont passé sous mon commandement,

LB CAMARADE INFrDELE

ma pauvre petite, et si souvent les visages ont fait place à
d'autres !
- Je ne parle pas de ceux que vous ne pouviez connaître
individuellement. Mais ... les officiers qui vous approchaient,
qui mangeaient avec vous ...
Il rêve une minute; à chaque aspiration, un petit gémissement se fait entendre dans le fourneau de sa pipe :
- Mon camarade de promotion, le général de Crissé,
m'a dit qu'il priait Dieu tous les matins pour chacun de ses
bataillons en le désignant par le nom de son commandant.
Il devait regretter de ne pas pouvoir prier pour chaque
escouade en nommant le sergent. C'était un brave homme,
mais un pauvre chef. Il a fait massacrer tout son monde,
&amp;ute de consentir rapidement aux sacrifices nécessaires.
Nos subordonnés sont, entre nos mains, une monnaie avec
laquelle il s'agit d'acheter quelque chose : acheter le plus
qu'on peut avec le moins de dépense. Quand tu paies, tu
ne considères pas l'effigie des pièces; toutes celles qui ont
cours se valent. Et puis, vois-tu, celui qui regarde se succéder autour de sa table tant de têtes de soldats, ce n'est pas
IIU'il devienne indifférent ni que son jugement s'émousse;
au contraire, plus la guerre s'est prolongée, plus j'ai fait
de distinction entre les individus et mis d'écart entre les
excellents et les médiocres ; mais si je savais toujours
parfaitement combien j'avais d'officiers d'élite et de nonvaleurs, c'est effrayant comme, dans une même catégorie,
les visages se superposaient, s'effaçaient... Irais-je jusqu'à
dire que, pour un chef responsable, le vide laissé par un
mort, c'est surtout la qualité de· son remplaçant qui le
détermine ?
L'orgueil la maintient droite sous ces considérations qui
rabrouent si brutalement son chagrin. Mais elle souffre d'une
peine si vive qu'elle aurait soulagement à blesser elle aussi :
- Parfois Yous perdiez au change, parfois non ... Est-ce
que j'ose comprendre ?... Dieu merci, je ne sais pas qui a
pris la place de mon mari !...

�420

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais déjà elle a peur de sa propre hardiesse et, plus
encore, de cette sincérité masculine qui parfois se venge si
lâchement sur une temme des humiliations que d'autres
femmes ont pu lui faire endurer. Aussi sa voix redevientelle discrète, égale :
- Le terrible pouvoir que vous déteniez, n'avez-vous
jamais eu la tentation de vous en donner la preuve à vousmême, non en faisant mourir, mais en sauvant malgré lui
un de ces pauvres garçons ?
- Ce que tu appelles sauver un homme, c'est dans
un cas pareil rejeter le danger sur d'autres. Si j'ai commis
quelques charités de cet ordre, je n'en suis pas fier en tout
cas. Oui, tu me fais souvenir d'un de mes téléphonistes, un
gamin qui sifflait et chantait toute la journée et qu'on ne
pouvait pas plus songer à envoyer sous les obus qu'on
n'imagine de tirer sur un rossignol. Je crois bien qu'une
fois, juste à temps, je l'ai fait partir pour l'arrière ...
Mais il se sent, malgré tout, sur terrain glissant :
- Encore de tels manquements à la justice n'ose-t-on se
les permt!ttre qu'en faveur d'hommes qui ne peuvent pas
en mésurer le sens véritable, de très petites gens, qui n'ont
pas, dans cet ordre de choses, les mêmes susceptibilités
que nous.
Clymène a compris tout de suite où tendait cette précau•
tion, et sa fierté se révolte :
- Vous pensez bien que mon mari aurait refusé une
pareille faveur !
.
Craint-elle qu'une ombre de doute ne se marque sur les
lèvres de son oncle ? Mais il murmure d'une voix si naturelle : - Personne n'en doute 1 - qu'elle regrette la
naïveté de son exclamation ; et comme il ne se laissera pas
deux fois interroger si docilement, elle se remet à l'encercler avec une craintive audace :
- Du moins vous redites-vous parfois les noms de
ceux à qui vous ~vez donné l'ordre d'un si grand sacrifice?
- Faut-il te répéter que mon rôle était plus modeste ?...

LE CAMARADE INFIDÈLE

421

- Tout de même, c'est vous qui décidiez les opérations
secondaires, les coups de main l
- Pour ces affaires-là, jamais il ne m'a fallu donner
d'ordres. J'ai toujours eu plus de volontaires que je n'en
a\'aÎs besoin.
Elle s'impatiente :
- Ne jouez donc pas sur les mots ! Pour tout homme
courageux, un simple souhait de votre part, la simple offre
d'une mission périlleuse équivalait à un ordre. Leur vaillance vous a déchargé d'un fardeau pénible, mais en fin
de compte ...
Il la contemple avec surprise; il aime constater qu'une
fille de sa famille sait ne pas raisonner sottement :
- Ma parole, dit-il gentiment, personne ne m'a jamais
soumjs à un pareil interrogatoire.
- Peut-être ne vous êtes-vous jamais soucié de savoir ...
ce que pense une femme qui a tout perdu.
- Tout perdu par mon ordre, veux-tu dire.
Elle ne répond pas. Il contemple sur la table une photographie qui représente un homme tenant sur ses genoux
trois bambins. Les têtes bouclées permettraient de discuter
et d'en rabattre un peu sur ce (( tout perdu &gt;&gt;, mais il goô.te
une sorte de plaisir à se laisser glisser sur une pente ou il
s'aventure rarement de lui-même, et il s'étonne de s'intéresser à ses propres sentiments.
- Nous sommes drôlement faits, dit-il. Tandis que tu
parlais, tout à l'heure, sais-tu quel visage j'ai revu d'abord ?
Non pas celui d'un de mes compagnons, ni d'aucun de ces
braves garçons dont j'ai pourtant aimé quelques-uns
presque paternellement ; mais le plus ridicule de tous, un
cuistot bègue et presque imbécile, qui fut tué parce que je
lui avais commandé d'établir ses chaudrons dans un endroit
qui s'est trouvé brusquement bombardé.
Clymène n'a cessé de le contempler :
- Et moi qui vous connais depuis que je suis née, je
vous écoute, je vous regarde. Je n'arrive pas à mettre bout

�4,22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à bout le présent et le passé ... Car enfin, pour vous aussi,
une vie humaine a représenté quelque chose d'inestimable.
Quand votre petit Pierre a été pris des poumons, vous avez
lutté, des années durant, comme n'importe quel père; vous
avez demandé Briançon, malgré de grands inconvênients
pour votre carrière ... Vous étie:l parmi nous, je ne dis
pas un homme comme les autres, car nous vous ayons
toujours admiré, mais tout de même un homme de la
même race, du même niYeau que notre père. Et soudain,
tandis qu'il continuait, lui, dans sa terre, à ne régner que
sur quelques bestiaux et quelques pommiers, vous voilà
disposant de la vie des hommes comme aucun prince ne le
fait plus. Et cette main qui tout à l'heure caressait mon
chien, comme n'importe quelle main, la voilà qui signe des
ordres où la mort est entre les lignes. Elle écrit : ic Le
sous-lieutenant Heuland occupera tel boyau et ne le quittera sous aucun prétexte ». Cela suffit. Pas besoin d'in~ster.
li y va de lui-même. Les siens ne vous demandent pas de
comptes. Ils s'inclinent comme si la foudre était tombée.
- Les comptes, tout de même, finissent par se rendre.
- Ceux qui intéressent votre avancement peut-être,
majs les autres ? Tout ce qu'il y avait de courage en France
s'employait à vous justifier. Suis-je venue discuter avec
vous ? J'ai voulu tout connaître, l'heure, l'endroit, les
moindres circonstances, mais je n'ai jamais tâché de savoir
si l'ordre était nécessaire, si vous aviez travaillé votre plan
jusqu'à la limite de vos forces, si vous n'aviez pas négli~
des détails parce que c'était l'heure de vous coucher ou
que vous aviez la tête obscurcie par vos cigares.
La corbeille à ouvrage placée sur le bord de la table a
basculé. Clymène se lève et en ramasse le contenu . Elle
va jusqu'à la fenêtre et n'en finit pas de chercher une
bobine qui a roulé dans cette direction. M. de Pontaubault a un petit mouvement des lèvres qui semble
annoncer une explication ; mais c'est assez d'un remous
dans l'air de la pièce pour faire chavirer cette velléité. Il vide

LE CAMARADE L"IFIDÈLB

sa pipe dans un cendrier, annonce habituelle du départ.
- Tes petits vont remonter de la plage, dit-il en se
levant, et il est temps que je rentre à mon hôtel.
li prend la tête de Clymène entre ses robustes mains et
poursuit avec un tendre regard :
- Pour te ré~mpenser (et ce mot supplée à tout ce
qu'il n'a pas dit), je veux t'amener un de mes anciens lieutenants, Vernois, que j'ai u 1a surprise de rencontrer hier
sur la digue. Il a connu ton mari au Chemin des Dames.
Aussitôt elle s'affole :
- J'ai déjà vu trois de ses camarades. Aucun d'eux n'a
su me dire la moindre chose. Ils paraissaient tellement
gênés ;. et moi j'étais honteuse de leur arracher de si pauvres

phrases.
- Celui-là est intelligent ; il passait seulement pour un
ptu bizarre.
- C'est justement ce qu'il y a de plus intimidant. Si
encore il était tout simple!
-Comme tu voudras.
Elle l'accompagne jusqu'au perron. Il s'arrère sur la dernière marche et regarde le couchant, de sorte qu'elle aper~it le gris de la mer des detU côtés de ses épaules. Elle
murmure~
- J'ai une amie dont le mari a disparu dans un naufrage . Voilà longtemps de cela, mais elle n'a jamais pu
regarder la mer sans horreur.
Il tourne vers elle ses yeux clairs, si experts à jauger
une âme fone :
- Tandis que tu conti11ues à me regarder (c'est bien cela
que tu veux dire ?) avec un visage sans effroi ni haine ...
.avec un pauvre visage tout ému et tout blanc, ..
Elle se contente de lui tendre une joue qu'il embrasse.

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

II
Le hasard veut qu·a.près le dîner, faisant les cent pas sur
la digue, le généra\ de Pontaubault laisse échapper sa
canne, qui glisse le long de l'escarpe et va se ficher dans le
sable. La nuit n'est pas assez tombée pour qu'un groupe
de promeneurs, parmi lesquels il y a des jeunes gens, ne le
rnie pas interroger du regard l'échelle usée; mais, peut-être
à cause d'un certain coup d'ceil que, d'un peu haut, l'homme
grisonnant a commencé par jeter à la ronde, la gaucherie
de sa descente sur les premières marches est observée avec
quelque malice. Brusquemel'lt, quelqu'un se lève du banc
où il était assis, bouscule les badauds avec une phrase désobligeante qu'on ne perçoit pas clairement, descend la pente
abrupte et, par l'échelle, rapporte la canne. Il y a, dans le
respect avec lequel l'objet est rendu, une leçon à l'adresse
des jeunes joueurs de tennis, qui d'ailleurs s'esquivent.
- Quelle bande, mon génl:ral ! dit le nouveau venu de
manière à ce qu'on l'entende.
- Diable, mon cher Vernois, vous êtes vif. Et d':1bord
merci, mon ami. Mais pourquoi ces jeunes gens me traiteraient-ils autrement que n'importe quel promeneur maladroit?
- lis m'agacent, mon général.
M. de Pontaubault passe son bras sous celui de son
ancien officier. Il vient d'aspirer une bouffée venue de loin
et dont ses narines voudraient prolonger !e plaisir.
- Singulière existence que la nôtre, dit-ii en entraînant
son compagnon. Quelle souplesse on nous demande! Tan·
tôt chefs et chargés d'imposer à des hommes ce,qu'ils peu•
vent endurer de plus rude, tantôt leurs égaux et forcés d'essuyer le choc en retour de ce qu'ils one souffert. Vous ne
connaissiez qu'un de mes avatars ; la modestie du second
vous a surpris.

LE CAMARADE ISFIDÈLE

Tout autre que Vernois serait gêné par cette insistance ;
mais il est trop absorbé dans ses propres sentiments :
- Je ne me suis habitué facilement à rien de ce que j'ai
retrouvé depuis la guerre, mon général. Cette subordination parfaite que nous avions acceptée, on la dégrade à nos
propres yeux, quand on manque de respect à ceux qui
étaient nos chefs. Si ces gamins font les importants enfact&gt;
d'un homme de\'ant qui je me suis incliné, ils se placent
par trop au-dessus de moi.
La vi,·acité de cette sortie est un hommage assez délicat :
- Vous m'amusez, mon ami. C'est yous qui n'êtes pas
souple!
- Je n'essaie p~s.
- Er pourquoi donc ?
Nul moins que le général de Pontaubault n'est capable
de s'intéresser à la vie intérieure d'autrui. Vernois le sent
bien et se dérobe :
· - Oh, question de caractère.
Mais, dans le fond, il ne lui déplaît pas que ce cavalier
dont il admire la promptitude ait peu souci de ces nuances.
Comment Vernois ne se souviendrait-il pas de l'allégresse
animale qu'ils ont ressentie certains jours, ses camarades et
lui, à se trom·er lancés par le général de Pontaubault,
comme un cheval enlevé par-dessus l'obstacle ? Il voudrait
mettre à profit cet instant de familiarité et cette demi-nuit
favorable au.-: aveux, pour lui faire comprendre sa gratitude.
Il cherche un biais :
- Vous rappelez-vous, mon général, ce que Yous nous
expliquiez dans votre poste de commandement sur l'assouplissement des volontés ? J'y ai songé bien des fois depuis,
dans mes rapports avec mes subordonnés et, plus encore,
si je puis dire, dans mes rapports avec moi-même.
Au reste tout, ce soir, l'invite au bien-être, depuis
les lambeaux de musique que le vent happe aux baies
ou,,enes du casino, jusqu'à la présence, contre son épaule,
de l'homme qui fut si longtemps, pour dix mille soldats,

�,p6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comme un mur dans leur dos et une protection contre
toutP faiblesse. Il se laisserait conduire, indifférent à la
route et à l'heure, si M. de Pontaubault ne l'arrêtait au
tournant de b. digue :
- Mon ami, je me suis emparé de vous, parce que je
trouve plaisir. à votre conversation, mais il me semble
tout à coup que vous n'étiez pas seul. C'est bien vcus qui
vous teniez sur ce banc, dans un renfoncement du par.
pet? Et même (excusez-moi si je suis indiscret) je ne
vous avais pas reconnu, mais j'avais bien cru distinguer
l'institutrice de mes petits neveux, Mlk Gassin.
- En effet, hier je l'ai rencontrée au pied de la falaise.
Heuland s'est toujours montré pour moi bon camarade.
Quand j'ai su que sa famille était ici, j'ai eu la curiosité de
voir ses enfants. Je cherchais un prétexte pour m'approcher,
quand justement un filel de pèche a perdu son manche...
Tant de détails précis ne font que rendre l'histoire plus
suspecte, comme aussitôt d'ailleurs M. de Pontaubault ne
manque pas de le lui faire sentir :
- Je vois. que les folles mèches de l'institutrice vous
ont plus intéressé que les caboches rondes des élèves.
- Oh, mon général, l'impression qu'elle donne est 1111
mélange de franchise et de fausseté qui fait qu'on reste sur
ses gardes.
- Eh bien, puisque nous avons le même sentiment, je
vous avouerai que je verrais sans déplaisir Mme Heuland la
mettre à la porte. C'est une fille aigrie et prétentieuse. Je ne
lui ferai pas grief, puisque éétait à votre profit, de venir
causer le soir sur la digue ...
Le général prévient la protestation de Vernois :
- Tant qu'à faire, mieux vaut que vous me laissiez \'OIJS
présenter à ma nièce. J'ai déjà prononcé votre nom deffllt
elle et je sais lui être agréable en vous amenant.
.
- Vous avouerai-je, mon général, que j'ai failli la faire
prier de me recevoir, mais qu'au dernier moment de SOIS
scrupules m'ont arrêté.

LB ~MARADE INFIDÈLE

- Lesquels donc ?
- Quelques mots de M11• Gassin m'ont déjà prouvé que
ma prudence était déplacée. Mais convenez qu'on peut
tomber mal en venant rappeler à une jeune veuve le souvenir d'un homme enterré depuis bientôt trois ans.
- Si vous estimez la constance, vous en trouverez chez
Mm• Heuland un exemple qui impose le respect.
Une certaine causticité pointe souvent dans les phrases
les moins ironiques du général, mais le ton de celle-ci surprend Vernois au point qu'il ne peut s'empêcher de le
laisser voir :
- Pardonnez-moi si je me trompe, mon général, mais il
y a, dans la façon dont vous prononcez cela... je ne sais
comment dire ... une arrière-pensée.
- Mon Dieu, pour parler franc, simplement cette idée
qu'il doit y avoir proportion entre le deuil et celui qu'on
pleure. Je ne voudrais pas manquer à la mémoire de mon
neveu, mais vous l'avez connu ...
- C'était un garçon courtois et sans méchanceté, qui
s'efforçait de bien faire.
- Oui mais, entre nous, pas très fort. Je ne dirai rien
de ses examens ...
- Bien d'autres ont échoué dans les concours, sans manquer peur cela d'intelligence !
- D'accord ; seulement, dans son industrie, il n'était
pas plus remarquable. Il se croyait un génie d'inventeur.
Or il n'existe pas de personnage plus dangereux qu'un fruit
sec qui se mêle d'inventer. Il ne vous a jamais parlé de son
piège électrique ?
Vernois s'impatiente :
- Je ne sais qu'une chose, c'est qu'avant lui le poêle
de notre cagna ne cessait de fumer et qu'il a su l'arranger
très ingénieusement.
- Je vous concéderai donc son talem de fumiste, fait
M. de Pontaubault piqué par tant de résistance. Mais
CODvenez que s'il n'avait pas eu sa fortune pour se

�428

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAIS!

faire pardonner son manque d'éducation et sa famille ...
La riposte trop longtemps retenue part avec une impétuosité maladroite :
- Pour se faire pardonner tout ce que vous dites, il a
ceci qu'il s'est fait tuer !
- Evidemment ...
- Eh non, ce n'est pas évident, sans quoisa place ne lui
serait pas contestée. Mourir n'est pas un sacrifice comme
un autre.
- Pensez-vous me l'apprendre ? réplique glacialement
M. de Pontaubault.
La crevasse s'est ouverte entre eux si soudainement
qu'ils sont presque aussi surpris l'un que l'autre de se trouver sur les bords opposés. Celui qui tantôt mettait toute
son application à rentrer dans les habitudes de l'obéissance,
s'est dégagé d'un bond ; et l'autre est forcé de mesurer la
distance qui sépare la subordination Yéritable de ses plus
généreuses contrefaçons. Mais étant celui qui a le plus à
perdre, le général est aussi le plus prompt à se ressaisir:
- Croyez bien, mon ami, que je serais le dernier à vouloir amoindrir le sacrifice de mon neveu. Je vous supposais
plus de sang-froid. La mort est toujours un scandale, mais
depuis qu'il y a des hommes et qu'ils meurent ...
La bonhomie reste sans prise.
- Cette mort-là, mon général, est d'un ordre panicu·
lier.
- En êtes-Yous sûr ?
- S'il était revenu, songeriez-vous à l'éliminer de voue
famille ?
- J'aurais le droit de trouver votre question impertinente. J'y réponds cependant. Oui, je souhaite que ma
nièce ne passe pas dans les larmes le reste de sa vie. C'est
unè des grandes lâchetés contemporaines que cette disPo"
sition à voir dans la mort un événement tellement moll5"
tiueux qu'on refuse de la regarder, qu'on la cache à celll
qui s'en approchent, qu'on déclame contre elle, qu'oo

LE C.HI.\RAOE INFIDÈLE

refuse de l'accepter, comme si elle n'avait pas ses bonnes
raisons po11r être là. Ne me faites pas dire ce que je ne dis
pas : qu'elle est peu de chose ou qu'elle n'est pas plus atroce
dans relie condition que dans telle autre. Mais (libre à
~o~ de _v?ir en moi un esprit gauchi par le métier)
Jestime vml de ne pas perdre son temps à la qualifier ou à
la maudire. C'est en créant de la vie nouvelle qu'on la
combat.
La force de ce langage calme la nervosité de Vernois
mais ne vainc pas son entêtement :
- Il n'en résulte pas moins qu'Heuland a eu tort de
mourir.
Dans l'intransigeance du jeune homme, tout n'est pas
pour déplaire à son ancien chef.
- On a souvent raison d'avoir tort, mon ami. C'est
moins simple q11'il ne paraît d'abord. Vous avez 28 ans ?
30 ans ? Tant mieux si vous raisonnez moins sèchement
qu'on ne fait à mon âge. Admettons que je n'aie rien dit,
voulez-vous ? Et prenons date pour une visite à ma nièce.
- Je crains qu'il ne me faille repartir dès demain , mon
genéral.
. - Drôle de garçon ! Vous aviez parlé de rester quinze
Jours. Enfin, si vous changez une seconde fois d'avis, vous
saurez où me rencontrer. Bonsoir.

.

Chagrin, Vernois ne va même pas jusqu'au prochain
banc, mais s'assied à l'endroit où il se trouve, sur le bord
du_ môle, les jambes ballantes, les regards tournés vers l'eau
none où ~~nse le reflet ~•une lanterne. Il sursaute en s'aper- •
~ant qu 11 est observé depuis un moment déjà et que la
Jupe blanche de M11e Gassin est arrêtée à deux pas de lui.
-Il vous a condamné aux arrêts de rigueur ? Il vous a
défendu de me parler ? Il vous a dit du mal de moi ? Enfi n
que vous_ a-t-il fait pour vous plonger dans une pareille'
mélancolie ? Peut-on s'as eoir à côté de vous ?
De deux ou trois coups de sa casquette, Vernois balaie

�'4-JO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

la pierre, puis offre l'appui de sa main à- la jeune femme.
L'ombre d'un chapeau de lingerie ne laisse apercevoir ni le
front ni les yeux, mais la faible lumière du quinquet durcit le dessin d'un nez qui peut passer pour spirituel et
d'une bouche aux coins de laquelle les années ont mis un
premier avertissement.
- Alors vous ne voulez pas dire ce qui vous rend si
rêveur ?
Vernois commence posément :
- C'est bien Mm• Heuland, n'est-ce pas, qui signe ses
lettres d'un C souligné d'une barre ?
- Mon Dieu, vous aurait-elle écrit ?
- Quand un de nos camarades tombait, nous étions
bien forcés de trier les papiers qui traînaient dans ses
poches ou dans sa cantine. Il y a beaucoup de lettres qu'il
valait mieux ne pas renvoyer aux familles. Vous savez la
manie qu'avait Heuland de ne rien jeter. J'ai dû dépouiller
de vraies liasses, car sa dernière permission rernoota:t hlea
à trois mois. Beaucoup de lettres de sa femme ... beaucoup
d'autres aussi.
, .
. .,,
- Ecntes... par qui .
- Par une femme. Pas signées d'ailleurs. D'une écriture
couchée, un peu anguleuse.
- Vous avez bien fait d'épargner aux siens cette révélation. Personne ne le croyait capable d'une folie.
- Vous estimez que rien n'a transpiré ? que ni Mm• Heuland ni sa famille n'ont eu le moindre vent de l'aventure?
- Mm• Heuland ne me fait pas ses confidences, mais la
manière dont elle cultive ses souvenirs prouve qu'elle n'a
jamais douté de son bonheur. Quant à ses sœurs, qui l'ont
toujours jalousée (elles ne lui pardonnent pas de s'êuc
mariée, alors qu'elles, les aînées, montaient en graine)soyei
sô.r que le moindre soupçon elles l'auraient exploité conne
leur beau-frère.
Il suffit d'un regard intéressé pour la faire poursuivre:
- Si vous saviez les airs que prenait cette famille à

LE t:AMARADE 1. FIDÈLE

4J I

l'égard de la vieille Mm• Heuland et de son fils. C'était encore
plus risible qu'odieux. On ne sait pas si, dans leur manoir,
œsdemoisellesde Pontaubault mangent autre chose que des
c.boux et des pommes de terre ; peut-être un morceau de
lard le dimanche. Mais quand elles s'étaient bien repues
chez leur beau-frère, il fallait les voir échanger des clins
d'yeux chaque fois qu'il prenait la parole. Pas ostensiblement, de peur de se faire remettre à leur place par
M- Heuland. Mais c'étaient des soupirs, des froncements
de sourcils. Elles s'en croient parce qu'elles savent les dates
des rois de France depuis Mérovée et elles n'ont pas manqué de me faire la leçon pour un imparfait du subjonctif.
Mais à leurs dédains, on aurait cru que leur sœur a\-ait
qJOusé un bouvier. Remarquez que Mm• Heuland est une
c~mante femme, be.:rucoup moiris sotte que son milieu ;
mars en somme elle a Je goO.t des grands mors plus que
l'esprit vraiment ouvert.
L'hostilité qu'il a ressentie pour M. de Pontaubault porte
Vernois à l'indulgence envers ce qu'il sent de révolte sous
œs commérages un peu trop sifflants.
• - Je ne voudrais pas .insinuer, fX&gt;Ursuit l'institutrice,
que toute femme soit pour quelque chose dans les infidé!ités de son mari ; mais enfin, d'après ce que vous me dires,
il est vraisemblable qu'en quelque manière elle aura décu le
sien. Allons, donnez-moi raison. Je fais la part des hon;mes
terriblement belle.
Vernois reprend :

- M. de Pontaubault ne cache pas qu'il voudrait voir

sa nièce se remarier ...
- Elle vous intéresse d'une manière incroyable !
- C'est Heuland qui m'intéresse. Elle, je ne l'ai jamais

vue.

~ Ce n'est pasune raison. Jusqu'à ce que ses fil soient
ffla)CUrs, je pense qu'elle est un beau parti. Et puisque ce

~t toujours les mêmes après qui l'on court, il n'y a pas de
lllso11 pour qu'elle ne vous plaise pas.

�LA NOU\'ELl.E RE\"UE FRA:ÇAISE

.132
- Je vous en prie, Mademoiselle ...
_ Et puis, même sans fortune, on peut la trouver
agréable. Elle a la peau très bla~che 1 ?~s yeux allongés qui
lui donnent un air un peu brebis ... D ailleurs convenez ~uc
ce grand étalage de deuil ne laisse pas d'être déplacé, s1 cc
que vous venez de raconter est bien exact.
_ Oh, parfaitement exact, n'en doutez pas. Rap_pclczvous d'ailleurs qu'Heuland, qui n'était pas avare, l'était particuli rement peu de ses confidences. ~uand ~n n•~ ~los
rien à se dire depuis trois ou quatre ~ois, ~t qu on n aime
pas le silence, il faut avoir une di crétton b1e~ ombï.1geuse
p0ur ne jamais ouvrir la bouche. sur un ~uJet auque,1 o~
pense continuellement. Reconna1sso~s qu Heul~nd n étaie
pas discret jusqu'à ce point-là. Et puis~ Mad~mo1selle, dans
un terrier où l'on écrit à deu. ou trois, assis sur la_même
paillasse, il faudrait se couvrir les yeux ~•un mo~cho1r pour
ne pas remarquer les noms qui chaque 1our rev1ennentsur
les enveloppes des voisins.
.
Mlle Gassin redresse la tête si brusquement que Ver~
craint d'avoir tout gâté ; mais il voit se dessiner un sounrc
où il y a du cynisme et de_l'amcrtume.
1
_ Après cout, dit-elle, 1e ne regrette pas qu un ~?m~
tel que vous ait pénétré mon gr:md secret, même il doit
me juger sévèrement.
-Oh, juger ...
- Je ne puis même m'empêcher d'en éprouver u~•
espèce de bonheur. Quand on a le_ c_œur_ plein d'un~~
ment qu'il faut taire, c'est déjà une 101e bien rare qu:~
entendre faire allusion. En outre, peut~tre pourrezd. t
me rassurer sur un point qui me préoccupe, en me ISIII
ce que sont devenues ces lettres.
cires
- Soyez tranquille : je les ai brûlées et leurs cen .
sont ense-çe\ies sous deux m tres de terre avec des rondi;
et des rails par-dessus, car l'abri s'est effondré. que\q
iours plus tard. Mais à mon tour, permettcz-mo~:;e:
.demander ce qu'il en est du reste de sa correspon

LE CAMARADE l."FIDÈLE

4H

vous : non pas où elle se trouve, ce qui ne me regarde pl·►
mais si elle est en sûreté. Un jour que le besoin de confidences le démangeait plus particulièremtnt, Heuland m'a
raconté les précautions un peu étranges dont il s'était fait
une règle ...
M11 • Gassin oc sourit plus :
- Ah, il vou. a dit cela aussi ...
- Il est donc bien exact qu'il YOUS redemandait ses
lettre ?
•
- • ·e le jugez pa~ sur les apparences. ·ous sa,·ez comme
il xc liait à ces peàtes maladresses qui donnaient le
change sur ses sentiments réels. e voyez en tout ceci
qu'un enfantillage d hornme amoureux. li voulait que mes.
lettres fussent conservées avec les siennes, intercalées entre
elles.
- Mais, continue impitoyablemeqt Vernois, ,·ous savic-z
où il cachait ,c reliques ?
1 aturellem nt !
Au lég r silence qui s'établit, . 11 Gassin comprend
qu'elle s'est trop a,·ancée :
- C'est-à-dire, reprend-elle, je le savais .. fais, à ~n dernier départ, il a eu l'idée d'une cachette plus sûre. Il n'a
pas jugé prudent de me l'indiquer par lem~, de sorte
qu'aujourd'hui ... En croyant agir pour mon bien, pouruit-elle a,·ec plus de vivacité, mon ami m'a cruellement
désarmée ; car enfin, si j'étais poussée i bout ...
Un instant endormie, la méfiance de Vernois se réveille
en sursaut:
- Je ne vois pas bit:n, Mademoiselle, dans quelles circonstances vous pourriez avoir besoin ...
La voix de M11 • Gassin, qu'elle a nette et timbrée, prend
plus d'édat:
- fais qu'elle . e marie donc, qu'elle se marie, et que
c'en soit fini de ces voiles, de ces soupirs, de ces photographies sur tous les meubles. ous me ,·oyez en demi-deuil
(Vernois remarque, en effet, une ceinture noire et un lber~
0

�434

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAID

de même couleur autour de la cravate); mais j'y suis par
ordre, comme les enfants et les domestiques, pour honorer son chagrin à elle. Le mien, il faut que je le cache. Ces
lettres, vous pensez bien que j'aurais en la générosité de ne
pas m'en servir ; mais enfin, dans le fond d'un tiroir, pour
mon propre réconfort, j'aurais eu cette preuve de mon bon
droit. La vie est dure pour une femme seule, qui ne doit
compter sur aucun appui.
Sentant qu'il importe de serrer son jeu et de ne perdre
aucun indice, Vernois scrute ce visage avec une insistance
qui achève d'abuser M11e Gassin.
- Je suis peut-être ingrate, reprend-elle, car dans to\ltC
votre attitude il me semble discerner... une loyauté ... je ne
sais comment dire ... presque une sympathie ... qui m'est
déjà un grand soutien. Vous non plus vous n'êtes pas de
leur monde ; cela nous rapproche. Soyons amis, voulezvous?
Elle tend la main avec cette franchise qui passe pour
anglaise et prend celle de Vernois qui retombe aussitôt.
Pour n'avoir pas à répondre, il s'empresse de demander:
- Vous avez cherché ces lettres?
- Vous ne sauriez croire combien je m'en suis tourmentée. Elles ne peuvent être qu'à Paris. J'ai vainement
fouillé toute la maison. Mais il y a des bureaux et des ateliers o~ je n'ai pas facilement accès. Si seulement vous
vouliez m'aider ?
Pris au piège, son premier mouvement est de se dêgtgtt:
- Malheureusement, il faudrait un hasard bien exmor·
&lt;linaire ...
Mais il comprend encore à temps sa gaucherie. Va-t-il
perdre sa dernière chance de mener à bien le projet qui l'a
conduit sur cette plage, et comme un enfant boudeur s'en
ira-t-il en taissant le champ libre à ceux qui le froissent 011
qui lui déplaisent ? Il reprend donc :
.
- Jamais je n'ai mis les pieds dans cette maison.:~
M. de Pontaubault m'offrait de m'y conduire, mais j'ai

ut CAMARADE INFlDÈLE

435
refusé dans un accès de mauvaise humeur, pour n'avoir pas
à reprendre une conversation qui m'irritait ...
- Allez-y pour moi, murmure+elle.
- Eh bien soit, je verrai Mm• Heuland.

m
Le lendc~1ain, Vernois ne fait pas attention à un petit
~çon de dtx ans, la nuque et les jambes dorées, qui se
lient sur les planches~ à l'angle de l'établissement de bains
et qu~ le regarde fixement. Mais à l'autre bout de la palis:
sade, il le retrou~e, qui a dû faire en courant un détour par
le sable pour ,•enu se poster dans la même .attitude. Et soudain il se souvient de l'avoir déjà croisé&gt; cinq minutes plus
tôt, à côté de la boîte aux lettres, tenant ce mêm~ filet de
~c_he et l'_ïnterrogeant de ce même regard. Dès que le
peut se voit reconnu, il a un grand sourire.
- Eh bien, la pêche ? demande Vernois.
Le petit rit toujours et montre les morceaux disjoints du

filet.
- Quoi ? il s'est encore déboîté? Montre un peu.
L'enfant t'observe anxieusement:
- J'ai de la ficelle, dit-il.
- Où ça?
~our toute réponse, la petite main le saisit par un de ses
-doigts et se met à l'entraîner.
- Où me mènes-tu?
Le jeune Antoine tire plus fort et Vernois se laissefaire
~vi de cette confiance et de ce mutisme, admirant la bar~
di~_des p~eds nus qui trébuchent sur les galets, jusqu'à
œ-qu1mpéneusement ramené vers le sol, il se trouve assis
-dans un trou de sable en face de Clymèoe. Excuses ni prer
testations n'empêchent qu'ils n'aient à tenir le filet, cbacun
~r un bout, et que Vernois ne doive commencer une
liure. L'enfant veut comprendre comment le fil est con-

�LA NOUVELLE REVUE FRA.'ÇAISI

duit ; avec application, il achève lui-mêmP les derniers
tours, et sitôt le bout du lien tranché, il s'emp:ire de son
bien , sans une parole, et court vers la mer. Alors seulement
Vernois peut se présenter :
- Le général de Pontaubault que j'ai eu l'honneur
d'avoir pour chef...
Elle l'interrompt gaiement :
- Mon oncle est impardonnabk. .. Croiriez-vous qu'il·
m'avait fait peur de vous, au point que je l'avais supplié de
ne pas vous amener chez moi .
..:.__ Et moi, Madame, j'avais décliné son invitation, tant
il avait trouvé moyen de m'impatienter par ses théories.
Je ne le regrette pas, puisque votre fils a si gentiment
réparé ma faute. Nous sommes, lui et moi, de grands amis
depuis deux jours.
Les louanges qu'on fait de ses garçons touchent Clymène
en un point si sensible qu'elle rougit et feint de ne pas les
avoir entendues.
- Qu'est-ce que mon pauvre oncle avait bien pu vous
dire ?

- Ob, rien qui ne fût tout naturel. La guerre n'est dans
sa vie qu'un grand incident où il a pu donner la mesu~
de son énergie. Ces années n'ont rien commencé pour lui,
rien interrompu. J'admire les hommes qui ont une assiette
aussi ferme, mais je ne puis faire qu'ils ne me révoltent un
peu.
A la m~nière dont on l'écoute, il sent qu'il peut continuer, car il hait les explications incomplètes :
- C'est paradoxal à dire, mais l'obstacle qui nous sé~
de tous ceux qui n'ont pas mené la vie de soldats, eh b1~,
il me semblait le sentir hier soir entre le général et moi,
D'où cela vient-il ? Cet homme qui fut pour nous l'esprit
même de la guerre, il raisonnait d'une manière aussi déroUtante que ces gens de l'arrière qui ne sont pas sortis de leur
maison et de leurs habitudes. Nous parlions justement de
mon camarade Heuland. Je m'étonnais qu'il l'eût si inal

LE CAMARADE INFIDÈLE

437

connu, qu'il n'eût pas su voir plusieurs de ses qualités les
plus certaines.
Cette fois il ne peut faire autrement que de poursuivre :
- Nous avons partagé, Heuland et moi, la même vie
pendant près de deux ans. Cela oe veut pas dire qu'on se
connût parfaitement, car dans nos cantonnements et nos
cagnas, certaines parties seulement de nous-mêmes trouvaient ~ s'exprimer. Mais par l'égalité de son humeur, par
son obligeance i rendre mille petits sen;ices, Heuland était
populaire auprès de tout le monde. D'abord chacun compr~nait une_ chose, c'est qu'il était là de son plein gré,
puisque en mvoquant l'intérêt de son usine, il n'aurait pas
eu de peine à s'y faire affecter.
-Oh, dit Clymène, il n'y a jamais pensé !
_-D'autres, qui font étaJage de grands sentiments, l'auraient pensé et l'auraient fait, surtout s'ils avaient pu se
cacher derrière trois enfants. Et ce 11 'est même pas par
gloriole qu'il restait ayec nous. Il confessait ingénument
qu'il n'avait aucun goût des aventures ni des honneurs.
Même il n'y avait pas à le pousser longtemps pour lui faire
déclarer, sans aucune fausse honte, qu'il n'aimait pas les
coups.
- Vous du moins, s'écrie Clymène, vous ne lui teniez
pas rigueur de ces boutades. Tant de gens lui en ont fait
grief!
- On l'en plaisantait quelquefois ; mais, en fin de
~m~te, ce sont les bourreurs de crânes que sa simplicité
faisai~ paraître ridicules. Et je vous réponds que si l'on supponait sans trop d'irritation les petits ennuis de la vie en
commun, on le doit en bonne part à son inlassable gaieté.
- . Sa mère, dit Clymène, raconte qu'il riait dès le lendematn de sa naissance. Et Je fait est que nous ne possédons pas une seule photographie où il ait trouvé moyen de
garder un air graYe.
-:- Pourtant, reprend Vernois, c'est dans un grave souvenir que je revois son visage le plus volontiers. Il a dû

�438

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSll

vous parler de la cote 122 et des quarante-huit heures que
la brigade y a passées, oubliée dans des trous d'obus. Pour
moins souffrir du froid, les hommes avaient roulé les uns
sur les autres, formant des sortes de nids où rien ne bougeait ni ne parlait plus ; et j'avais fini par me laisser tomber
à mon tour, tellement transi et harassé que je n'entendais
plus les explosions, tant j'avais la tête emplie du bruit 4c
mes dents qui claquaient. Et je ne sais pas si je serais sorti
de l'engourdissement où j'étais tombé peu à peu, si quelqu'un ne m'avait secoué par l'épaule en s'écriant avec une
angoisse extraordinaire : 1 Oo vient nous relever 1 •
C'était Heuland ; et malgré sa barbe et la boue, je me souviens qu'il me parut rose et frais : un enfant qui sort de son
bain. 11 continuait à me secouer et à m'annoncer, comme
s'il m'apportait la vie : «On n'entend plus tirer vers l'ouest l 1
Q'ai souvent remarqué sa prodigieuse fuculté de reprendre
espoir sitôt qu'il était seul, et la fragilité de son optimisme
dès que quelqu'un le contredisait.) Ce qu'il voulait de moi,
c'~ un encouragement; mais la mort m'effra ait beauœup
moins que l'idée d'avoir à me remettre debout. Aussi ai-je
commencé par le rembarrer grossièrement. li insistait; je
rue fâchais, je le suppliais de me ficher la paix. Devant mon
abattement, il commençait à prendre peur. Il s'accoudait
sur moi ; je faisais simplement a J 1on » de la tête. (Il faut
vous dire que, la veille, je ne sais comment, ma de~
boîte de conserves avait disparu de ma musette, et que
j'étais mal en point pour lutter contte l'épuisement.) Est-&lt;:'
qu'il a deviné comment il pouvait attaquer mon pcssl"
misme et du même coup se rassurer? Soudain il murmme:
a Prends ça, mais cache-le » ; et il me passe la moitié
d'une grosse table de chocolat, puis un bidon qui con~
nait un reste de café. Dans mon attendrissement, j'autlll
rrouvé bonnes toutes les raisons qui pouvaient flatter st
lubie. A mesure que j~ mangeais, son espoir, il est~
commençait à me paraître moins extravagant ; mais i'~
bien au-delà ; je le comblais d'arguments str:atégiques; Je

LE CAMARADE 1.' FIDÊLE

439

,le réconfortais de toutes les chimères qui me venaient à
l'esprit. Dans cet instant, nous trouvions vraiment l'un
dans l'autre ce dont notre faiblesse à chacun manquait le
plus. on que je veuille comparer la valeur de ce que
nous nous donnions réciproquement : de mon côté, le plus
vain bavardage: du sien, ce qu'un homme perdu dans le
brouillard et la boue possède de plus précieux, des vivres
qui pouvaient, quelques heures plus tard, lui faire cruellement défaut. Mais tous deux, nous avons gardé de ce têteà-têre un attachement sentimental qui ne s'est pas démenti
et que nous n'éprouvions pour aucun autre -camarade. Je
n'ai pas raconté ce trait au général : le chocolat l'aurait fait
sourire; ce n'est pas matière à citations. fais je me suis
toujours promis que si, quelque pan, on gardait de l'affection à la mémoire d'Heuland, on connaîtrait cette anecdote
qui, pour moi, lç p int avec tant de vérité.
Devant l'émotion de Clymène, Vernois soudain se sent
penaud d'avoir remué ce souvenir avec si peu de cir.:onspection. Mais elle n'a pas coutume de se laisser aller :
- Oui, dit-elle simplement, c'est bien lui.
Il reprend au bout de quelques secondes :
- Je me représente miew que naguère tout ce qui
pouvait séparer deux hommes tels qu'Heuland et le gén ral
de Pontaubault.

- Oh, non, s'écrie-t-eUe, vous ne le savez pas encore!
Pour commencer à le deviner, il faut tre monté dans la
vieille tour de Follebarbe puis avoir longé la grille de
l'usine à Levallois. Il vous avait sôrement parlé de Follebarbe? Il vous en avait au moins dit le nom ? C'est l'endroit du monde le plus beau. Les gens qui passent sur la
route et qui voient au-dessous d'eux ce pauvre petit château de granit, avec son étang rempli d'herbes et son boque·
teau de sapins, s'imaginent qu'on doit y mourir de mélancolie. Mais si vous arrivez par le fond du vallon, et que
VOUS débouchez brusquement dans la cour, vous sentez
18\lt de suite que vous êtes dans un royaume de fées,

�440

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Même te sous-bois de sapins, vu de là, paraît cb:t.rmant
avec sa vieille table de pierre, et vous comprenez, au premier coup d'œil, qu'il n'y a pas de lieu dans le monde où
une lecture semble aussi belle. Et dès que vous entrez
&lt;ians la maison ! Cette odeur qui n'existe nulle autre part,
ces délicieux papiers des murs, dont certains morceaux
itaient déjà tombés bien avant notre naissance, de sorte que
ie plâtre apparaît, formant d'étranges figures et des cartes
de géographie où quelquefois s'ajoute un nouveau pays. Et
le vieux mobilier où presque rien n'a changé depuis la Révolution, non par goô.t mais parce que les revenus ont tou•
jours été modestes à Follebarbe : de braves meubles
Louis XVI, dont on ne voit presque plus les sculptures tant
on les a souvent repeints. Pourquoi est-ce que je vous dis
tout cela? Oui, pour vous expliquer l'humeur du général.
C'est là qu'il est né, ainsi que mon père, c'est toujours là
qu'il est revenu durant ses congés, dans cette maison qui
est à nous depuis le milieu du xvu• siècle, où tout est
pauvre mais aimable et large, et sent la bonne compagnie.
Vous le figurez-vous transporté tout à coup dans l'habitation que mon beau-père avait fait construire à la porte de
son usine. parmi ces boiseries, ces tentures de peluche, ces
vitraux ? Mes sœurs sont bien drôles quand elles racontent
la première visite qu'il vint y faire, lors de mes fiançailles,
Il regardait les poufs, les lustres; il humait toutes ces choses
cossues, avec un peu de dégoût, avec un peu de respect
tout de même. Il faut vous dire que j'étais l'enfant gâtée
et que, pour me savoir à l'abri de bien des difficultés dont
ils n'avaient que trop souffert, les miens approuvaient un
mariage qu'aucun d'eux n'aurait peut-être accepté pourlui·
même. Ils étaient bien contents et en même temps ils
n'étaient par très fiers; vous comprenez sans que j'insiste,
lis prenaient mon mari par-dessus le marché. Moi, natu·
f'ellement, tout d'abord je ne voyais rien. J'étais tellement
heureuse et de bonne foi. Autour de nous, j'avais vu tant
de célibat, tant de vies incomplètes, tant de femmes sans

LE CAMARADE JNFlDÈLE

.

4-P
enfants ; et telle cousine aigrie, telle parente entrée en religi~n sans vocation véritable nous présentait une image si
tnste de cc qu~ nous serions nous-mêmes dans vingt ou
trente ans. Ou,, tout d'abord j'étais trop heureuse pour
comprendre chez_les autre~ des sentiments à mon égard qui
ne fussent pas umquemeoqoyeux. Peut-être me les cacbaiton. Je n'ai commencé d'entrevoir qu'au bout d'un ou deux
ans ce qu'une éducation si différente peut créer de malentendus.
Jamai~ elle n'a tant parlé d'elle-même. Il a fallu l'espèce
~e veruge éprouvé devant ce vide que représente un
mconnu.
- Quelle sorte de malentendus r demande Vernois. II
avait une nature _si accommodante.
~lors elle sent qu'elle s'est aYenturée en eau profonde, et
agilement elle cherche à se rapprocher du bord :
- Comment vous l'rxpliquer ? Il ne pouvait, pour
prendre un exemple, partager dans tous ses excès notre
idolâtrie pour l'Ille-et-Vilaine, pour ses landes, ses genêts,
son herbe broutée par les troupeaux d'oies. Songez qu'à
nos yeux tout y est un charme de plus: la pauvreté du sol,
le rocher qui affieure, le ciel gris, la pluie même. Pendant
les nuits d'hiver, quand les renards battent les bois pour
donner la chasse aux lapin~ et qu'ils jappent si tristement
(vous ne connaissez pas leu:- cri ? on dirait des enfants
qui ont du chagrin) eh bien, quand nous l'entendons,
notre cœur se serre d'émotion et de joie. C'est toute notre
enfance, c'est tout l'hiver, c'est un Follebarbe que les passants ne connaissent pas, un Follebarbe du milieu de la
nuit, tel qu'il est pour nous seuls.
. - Tel qu'il ne pouvait être pour Heuland. Mais cene
'?CO~préhensioo, si l'on peut employer ce mot, il la corngean par tant de bon vouloir. Je comprends bien : dans
une maison où depuis longtemps la vie est immobile et
::me ralentie, sa gaieté pouvait paraître naïve, un peu
yante ...

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Elle demande aussitôt :
- Est-ce qu'il vous a jamais laissé entendre ?... On a
parfois chez nous la parole si vive ... Il pourrait avoir au.
sentir un reproche... Il pourrait en avoir souffert sans le
montrer ...
- Je n'ai-aucune raison de le croire. Mais je sais com•
bien ceux qui sont raffinés depuis longtemps rendent malai•
sément justice à celui dont la culture est plus récente.
- C'est vrai, dit Clymène. Pourtant si vous saviez à
quel point mon père a souci d'être juste. Je ne voudrais
pas vous donner des miens une idée qui vous fasse mal
penser d'eux.
- Je pense du bien d'Heuland ; c'est tout. Je pense qu'il
apportait dans votre famiJ.le quelque chose de neuf, de jeune,
qui lui venait de son milieu et de ce qu'il y a d'esp~t scien·
tifique dans les applications d'une industrie mécanique. Il
avait peut-être autant à donner qu'à recevoir.
.
Devant la surprise que marque un instant Clymène, il
craint de ne pas s'ètre fait comprendre :
- Je veux dire qu'un certain tour d'esprit créé par le
maniement des affaires, et qui peut n'être pas fort riche en
lui-même, agit comme un ferment véritable là où les idées
ont toujours procédé d'habitudes toutes différentes. D'abord
il choque ou surprend ...
Elle l'interrompt avec chaleur :
- Je comprends bien ... Oui, je saisis ... Seulement c'tst
un raisonnement que jamais je n'avais entendu formuler
ni par mon mari ni par personne de son entourage. Vous
voulez dire, n'est-ce pas, que des habitudes de pen~ ms
différentes des nôtres peuvent nous apporter ce qui nom
manquait et qu'elles nous heurtent nécessairement, dans
· nnnr
la mesure' même où elles sont neuves et salutaires
rnous.
Elle reste absorbée, puis reprend :
- Comment se peut-il qu'une idée pareille, qui, OOUS
semble évidente dès qu'on nous la propose, nous naJOIII

LE CAMARADE INFIDELE

44.f
pas su la trouver tout seuls, même dans les moments où
nous en aurions eu si grand besoin, où elle nous aurait
apporté des raisons de confiance et de bonheur ?... Il est
bien vrai qu'à Follebarbe, je ne dis pas que mon mari fût
honteux de son métier, mais il s'abstenait d'en parler. On
évitait de l'en faire souvenir. Et moi-même bien souvent ...
si quelque chose me déroutait dans son langage ou ses actions ... je jugeais tout de suite.,. je ne me demandais pas ...
Lâche devant les larmes, Vernois préférerait ne pas voir
celles dont s'emplissent les yeux de la jeune femme; cependant la fierté d'une mission bien remplie l'emporte, et il
regarde sans trouble, presque avec dureté, cet hommage au
compagnon disparu. Ils restent silencieux. Mais soudain
Vernois se relève. A son tour, Clymène aperçoit le général de Pontaubault qui s'avance en longeant la frange des
vagues. Ils n'ont pas à se concerter, aussi ombrageux l'un
que l'autre à l'idée de voir· un tiers surprendre leur entretien.
- Il ne vous a pas encore aperçu, dit-elle. Je ne veux
même pas qu'il sache que nous avons parlé !
Et elle n'est rassurée que lorsqu'elle a vu Vernois s'éloigner denière les tentes.
C'est pourtant M. de Pontaubault qui, le rencontrant un
peu plus tard, lui dit tout d'abord :
- Ma nièce se tourm nte à l'idée de vous avoir laissé
partir ainsi, et j'ai mis le comble à son inquiétude eu l'informant que vous preniez le train aujourd'hui même. i ·
pourtant vous restez encore, je suis chargé de vous faire
savoir qu'elle ne quittera pas sa villa de toute l'après-midi !
Le regard de Vernois interroge vainement ce visage sans
mobilité.
- Je ne doutais pas que vous sauriez l'intéresser, dit le
génêral.
Pour essayer de trouver un point de prise, Vernois
répond en àppuyant :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSK

444
- Je n'y ai pas eu de peine ; nous avons uniquement
parlé d'Heuland.
M. de Pontaubault ne ~emble pas percevoir l'intention et
rêve une seconde :
- Nous autres Chouans, dit-il, nous sa,·ons cc que c'est
que la fidélité. Mme Heuland est bien du même sang que
celles de nos grand'mères (elle ressemble étonnamment
au portrait de l'une d'elles) qui soutenaient par des exercices d'imagination poussés jusqu'à la virtuosité, leur foi
dans les princes en exil. Ceux-ci ne pouvaient montrer de
faiblesse oi1 ces femmes chevaleresques ne prétendissent
découvrir une nouvelle vertu, et si la déception ne pouvait être masquée, tout ce qu'on parvenait à tirer d'elles
c'est quelque chose comme : « Il n'en a que plus grand
besoin de notre respect. » Ma nièce, qui possède l'esprit le
plus raisonnable et qui n'est point du tout mystique, doit
trouver quelque difficulté à ces prouesses spirituelles. Vous
me faites souvenir d'un mot qu'elle a eu, après un déjeu~er de chasse où plusieurs de nos voisins étaient réunis.
Heuland s'était permis, quelques jours aupara,•anr, une
plaisanterie un peu lourde sur le compte de l'un d'eux à
qui on l'avait répétée, mais comme si ma nièce en était
l'auteur. En prenant congé d'elle, cet invité, fort aimable
homme, a su glisser Jans un complin1ent courtois une
pointe qui laissait clairement entendre d'où il croyait que
venait le coup. ous attendions ce qu'allait dire Heuland,
mais il s'est avisé de courir rattacher un chien. Sa fe1nme,
décontenancée, s'est tirée du mauvais pas le plus crânem(nt
qu'elle a pu. Nous étions si mortifiés pour elle que per•
sonne n'aurait eu la cruauté de faire allusion à cette petite
félonie conjugale ; mais notre silence lui était insuppartable
et il fallut qu'elle me cüt : « Je tremblais qu'il ne manquàt
de sang-froid et ne blessât doublement ce pauvre homme
en intervenant. » Cette anecdote simplement pour vous
faire comprendre ce caractère si ferme dans ses affections
et qu'oo soupçon de rornanesque après tout ne gâte pas,

LE CAMARADE INFIDÈLE

445

IV
Dès le seuil du salon, Vernois reçoit le naïf aveu de Cl mène:
Y
-;- J'étais résolue à ne pas m'inquiéter avant six heures .
mais
Es vous voyez qu'à trois je commençais à dése sp érer.'
t·ce mon oncle que vous avez rencontré ou si vous êtes
tombé sur Ant~inc qui vous guette à l'entrée de la digue ?
Pardonnez-m01
mon
. peur,
.
. inconséquence ,. mais ,·•a1· pns
ca.r _rien ne po~va1t vous faire deviner quelle importance
a~att pour mo1 ce que vous m'avez dit ce matin sur la
plage.
Elle l'entraîne vers une embrasure où, sur une petite
table, ~~elques photographies sont disposées. Le rien de
solenmte que présente cet accueil enlève à Vernois l'aisanc_e qu'il éprouvait dans la rencontre inattendue de la
mann~_e ; aussi va-t-il droit aux portraits. li en reconnaît
u? qu ,l_a vu ~re_ndre, à l'entrée d'un abri, dans un vill:rge
ou sa brigade eta1t au repos. Les autres datent d'avant la
guer_rc '; c'est ceux-là qu'il regarde particulièrement. D'abord
celui d Heuland assis dans l'herbe, un de ses garçons sur les
~ules, !es ?eux autres sur ses genoux ; puis sa photographie en eqmpement de chasse, le fusil à la bretelle un brocart abattu à ses pieds. Est-ce le sourire avantage~x, est-ce
q~elque ch~se, d'un peu bouffi qui le surprend dans ce
visage et qu1 s accorde mal avec ses souvenirs ? Il cherche
le re~r~··· cel~i de l'homme qui feignait dene pas entendre
et qui sen allait rattacher son chien.
. - Vous voyez, dit Clymène, tous ses portraits respirent le bonheur.
En effet, c'est partout le même sourire, qui bride un peu
les yeux et empêche d'en surprendre l'accent.
- Le plus vrai, c'est encore celui-ci, dit Vernois désignant l'officier adossé au bloc de béton.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

- Pourquoi dites-vous le plus vrai ?
Il ne sait comment exprimer sa pensée avec ménagement:
- Certains d'entre nous se sont dépréciés durant la
guerre ; d'autres au contraire y ont atteint leur sommet,
sans le savoir eux-mêmes, portés par les événements. Je
crois qu'Heuland était du nombre. A la longue, iJ s'est produit du fléchissement chez presque tous, non pas dans leur
conduite mais dans leur ferveur. La fatigue a fini par tOlll
user, même la souffrance, et l'habitude a dti suppléer à. DOi
autres soutiens. Mais Heuland n'a pas eu le temps de connaître ce desséchement. Croyez-moi : c'est lorsqu'il avait ce
visage-là qu'il a touché son point le plus haut.
Le regard de Clymène ne se détache pas de la ·ph&lt;&gt;'lgraphie:
- Vous voulez encore m'enlever quelque chose, mm·
inure-t-elle, et touiours au profit de la guerre. Elle m'a trop
pris déjà, elle est trop forte pour que je prétende contester
avec elle. Admettons que la part la plus pure lui revienne;
mais cette part-ci du moins est bien à moi.
Elle prend dans ses mains le cadre où le père et les trois
petits sont réunis:
- Je comprends bien qu'il y a dans l'uniforme mie
noblesse qui manque ici; mais par contre je le distingue,
lui, davantage ; il est plus près de moi; il a son air de txlW
les jours; je vois ses mains ...
Les yeux de Vernois vont au portrait militaire, où les
mains disparaissent dans les poches de la vareuse. Clymàle
essaie d'expliquer :
.
- Oui ses mains étaient si :i.droites. Quand il travail'
lait dans son atelier, j'aimais voir comme elles maruaient
les outils. Elles semblaient agir toutes seules, pour~
propre plaisir. On peut discuter sur les idées et les sentt·
ments; mais les mains, on sait ce qu'elles valent, quand
on les tient, quand elles vous touchent. Peut-être ~n
homme ne peut-il pas comprendre ... Que cela soit dftn»I,

..

1B CAMUADE lNFIDÈLE

447

ces ;uticuJations, ces veines, tout cet agencement si délicat,
si habile ... ce n'est pas, dans le cflagrin qu'on éprouve, la
perte la plus affreuse, mais c'est peut-être ce qui fait le plus
de mal.
La pudeur avec laquelle s'exprime ce regret du corps
disparu remue Vernois; et la pitié le distrait un instant de
la garde qu'il monte auprès du souvenir de son ami.
- J'ai vu des femmes, poursuit Clymène, qui trouwient leur première consolation dans l'idée du pays, de
l'héroïsme. Moi qui me croyais courageuse, j'ai mesuré ce
jour-là ma faiblesse, car je ne savais que me répéter: « Il
n'a pas souffert ! &gt;&gt; Son capitaine m'a écrit une longue
lettre. C'est par lui que j'ai reçu les renseignements les
plus explicites, car, dans la bagarre de ces terribles journées, mon oncle n'a rien su qu'indirectement. La lettre
disait : « Un obus, éclatant à un mètre de lui, l'a tué net. »
Vous nt sauriez croire quel rôle a joué pour moi la pensée
qu'il n'a pas souffert. Je sais bien qu'à l'heure de la mort
chacun est seul, eût-il tous les siens autour de son lit.
Mais quand la souffrance dépasse ce qu'on peut supporter
avec patience, et que l'isolement réel s'y ajoute, comme on
doit se sentir trahi par ceux qu'on aimait; comme ils
doivent paraître inutiles et détachés; et le bonheur qu'on
avait fondé sur eux, comme il doit tout à coup sembler
un leurre!
Elle ajoute :
- J'ai craint parfois... que par ménagement pour les
familles ... on n'atténuât systématiquement la vérité ...
- Je n'étais pas à l'endroit même, dit Vernois sans
1e~er les ye~x du portrait qu'il regarde toujours; mais
qu~t:ce qm peut vous induire à douter de ce qu'on vous
écrivait, sous le coup des événements, au lendemain de ce
malheureux jour ?
- Je ne sais pas... murmure-t-elle. Le besoin de se
tourmenter ...
Serait-ce qu'elle attendait une réponse plus décisive et

�448

LA ~00\'ELLH RE\ UE FRA ÇAIII

que, craignant soudain d'en trop apprendr , elle recule J
Vernois voudrait la rassurer:
- Dans de par ils moments, on n'a pas le loi ·ir de corriger les faits de manière à les rendre moins cruels, sortoat
lorsque les pertes sont nombreuses et que la i.ituation reste
indécise ...
Et, pour gagner un autre terrain, il demande en montr2nt l'homme au chevreuil :
'avait-il pas du tout changé depuis le temps de cet
exploit de chasse ?
Mais elle a retrouvé son sang.froid et reprend :
- Ce qui nù troublée, c'est qu'il y avait de légères contradiction dans le faits tels qu'ils m'ont érl rapportés. la
lettre de son capitaine disait : u Il a été frappé à la ~te de
es hommes, au cours d'un assaut victorieux, dans l'intervalle de 200 mètres qui sépare la première tranchée allemande de la second . » De son côté, mon oncle disait:
o: Il est tombé dans le va-et-vient d'une attaque dont les
péripéties ont été dramatiques. On n'a pu retrouver son
corps que le lendemain. ,, La différence entre les dem
rapports n'est pas considüablc. Les tt:rmes cmploy~ par
mon oncle sont moins officiel ; ils ont donc chance d'M
plus vrais. Or ils donnent l'impression que Je succès a éœ
moins décisif et bien plus chèrement acheté. Depuis, je l'ai
\·ainement interrogé ; il croit faire un pa,; dans le sens de
ce qu'il appelle ma guérison, .:haquc fois qu'il peut éluder
un entretien où risque de surgir le nom de mon mari. Je
ne puis certes pas douter de la tendre affection qu'il a poar
moi : je me ens presque sa fille. Mais ce marin nous pat·
lions, vous et moi, de tout ce qui le séparait de vœt
ami. Il e t bien trop loyal pour vouloir frustrer un mon
de la pauvre part de mérite qui lui revient; mais ce n'è&amp;l
jamais de tout à fait bon cœur qu'il la lui accorde. Vous
qui êtes entre eux un arbitre impartial...
.
- Impartial, dit Vernois, jadis oui. Même je crois biea
que j'aurais tâché de donner raison au chef, par instinct de

LB CAMARADE INFIDÈLE

449

vénération,_ et aussi, délibérément, pour aider au roulement
de la ma~h~n:. Aujourd'hui c'est un peu différent ... Il m•a
f.ll!u ve_mr,_1~ p~ur m'apercevoir que j'avais changé ... C'est
qu aussi I JDJUStlce est trop blessante. Heuland a tout
donné : trente ou qumnte ~ns su~ lesquels il pouvait corn pter
de lumière, de bon sommeil, de Joie à manger et à respirer
av~c tout ce qu'il avait en outre de bonheur, et l'on vien;
~~er sur la reconnaissance, lui disputer le peu de place
qu il occupe encore! Notez que le général de Pontaubault
l'etît accablé d'excuses s'il l'avait seulement bousculé dans
une _porte ou frustré de deux sous dans le règlement d'une
parue}e bridge. Qu'il lui laisse donc sa mort qui est belle,
et ~u 11 respecte toutes les raisons, même les plus fragiles,
qui peuvent le maintenir près de votre pensée.
. - Une seule personne, dit Clymène au bout d'un
instant, m'a jamais laissé voir, oh bien timidement les
mêmes préoccupations que vous. C'est un brave ho~me
de l'usine, qui tenait en ordre le petit atelier de mon
mari et souvent lui donnait un coup de main. Il a cru
qu'~n alla~t tout d_isperser et s'est armé de courage pour
vemr me dire : o: S1 chaque chose reste à sa place ça vous
donnera de l'aide pour vous le rappeler. » En deb~rs de ce
pa~vre vieux_, tous ceux qui m'ont témoigné de la sympathie ne parlaient que de consolation, c'est-à-dire d'oubli. Et
une conjuration tacite s'est formée tout autour de moi
entre gens qui n'avaient jamais pu s'entendre sur rien'
mais qui se trouvaient tous d'accord pour m'aider à triom~
piler d_es scrupu.Jes, pour prendre sur eux le bl~me des
mfidéhtés progressives ... Et trois années s'écoulent avant
que, par hasard, un de ses camarades s'égare sur cette
plage, se laisse attendrir par la bonne mine d'un petit garçon et m'adresse, à l'instant de s'en aller, quelques phrases
courageuses.
Vernois répond avec un peu d'embarms :
:-- Je partais, pour ne pas avoir à vous teni; Je langage
qu eût souhaité le général. Mais fUisque la consigne ~st
29

•

�450

LA NOUVELLE RBVUB PRANÇAlD

tournée, je ne saurais trouver un meilleur endroit pour y
passer ce qui me reste de vacances.
Elle a un petit mouvement de surprise où il est difficile
de ne pas voir quelque chose qui ressemble à de 1a contrariété. Aussitôt d'ailleurs elle sen aperçoit, rougit, puis
prend le parti de la franchise :
- Pardon, dit-elle en souriant ; mais devant un
homme qu'on pensait ne plus jamais revoir, on parle avec
une sincérité dont on est un peu confuse après coup. C'est
comme les dernières volontés qu'on a formulées sur son
lit de mort : quand à l'improviste on guérit, on est vexé
d'avoir été si solennel...
•
Il y a trop de bonne grâce dans cette explication ponr
que, passéquelquessecondes,ilsubsisteentre eux de la.gène;
cependant le fil de la confidence est rompu. Ils font bien
quelques efforts pour le renouer~ mais sans vigueur,
sachant désom1ais qu'ils ont du loisir.
- Voulez-vous, dit-elle, accepter ce somenir de lui.
J'ai d'autres épreuves. Cette vue vous rappellera un de
vos postes d'écoute.
Vernois prend la photographie:
- C'est un abri, explique-t-il, qu'on avait construit en
seconde ligne. (Ma foi, je ne sais plus le nom du village.)
Il devait nous servir ainsi qu'aux bonnes gens des maisons
voisines ; mais je n'ai pas souvenir que nous ayons eu
besoin d'y descendre.
- Comme les hommes nous en imposent avec leur
précision 1 Vous voyez pourtant, dit-elle, que vos .,souveinirs sont inexacts.
Et elle lui montre, au dos du carton, l'indication tracée
par Heuland: « Poste d'écoute de G., pendant une accalmie: 1
Il ne peut maîtriser l'agacement que lui cause cette petite
vantardise :
- Non, non, il s'est trompé. C'était à côté d'une église
à demi démolie. Tenez, il traîne une pierre de taille sur ce
talus.

1JI CAMARADE INFID&amp;.E

451
Mais il se rattrape encore à temps :
- Après tout.. · On a vu tant d'abris pareils ... Mais
E&amp;rdez cette épreuve puisqu'elle porte un mot de sa m .
. d .
~~

et permettez-mot,
autre.

emam, de venir

eu chercher une

Mlle G .

.

.

assm se. trouve déboucher par la petite porte du

Jardm au moment où Vernois, sorti par )'autre issue reprend le chemin de la plage.

'

-

Je ne-.devrais pas l'~vo~er, dit-elle; mais en passant
sous Jes fenetres du salon, Je n ai pu m'empêcher d'entendre
quelques-uns de vos propos.
Vernois répond par un « Ah ? » si impertinent qu'elle
riposte :
-

Admettons que j'aie écouté. Dites-vous qu'une vie

de. domestique développe des défauts do domestique, ...
"1!54Ue vous ne vouiez pas me faire bénéficier des excuses
~ on accorde pourtant presque toujours à un sentiment

SlllCère.

, -

Nous n'avons rien dit qu'on ne ptît entendre. Vous

laurez constaté.

V~s n'avez rien dit qui ne fût propre à réconforter
II était si cruel
de se_ demander si, malgré le dire de ses supérieurs~ il
n'avait pas souffert.
Vernois la dévisage :
-

ceui: qw ne cessent de penser à votre ami.

-: Vous le demandiez-vous vraiment avec le désir de
savoir?

-:- On ne m'a pas, riposte-t-elle, élevée avec douilletterie. Je ne suis pas née Pontaubault pour m'étourdir de
phrases, et je n'ai pas peur de la vérité.
,~ Apprenez donc, dit-il d'une voix sourde et dure
qu d ~ souffert plus que jamais vous n'avez osé le craindre.
est bien
. . un o bus de grcs calibre est
bé . exact que, le t 6 JUlD,
tom, 1uste à côté de lui et l'a mis en charpie. Mais cela
ne s est passé qu'à la nuit, alors que. l'attaque avait eu lieu

!1

�.,.
LE CAMARADE INFIDÈLE

LA NOUVEi.LB REVUE FRAllÇAISI
4S2
dès l'aube, et qu'il hurlait depuis ce mo~~nt-là, le. ventre
ouvert entre les lignes, sans qu'il fût possible de lui porttr
secour;. D'ailleurs qu'aurions-nous fait de lui ? Il sou~t
moins, couché ~ur le sol, que trimballé dans les ~ya~
et il courait la chance d'être achevé par un pro1ectile.
Dans un pareil endroit, il n'a pas eu de veine d'attendre
quatorze ou quinze heures sa délivrance. .
.
Le souffie coupé, M11 • Gassin ne parv1er.t plus a le
suivre. ll finit par avoir pitié et ralentit sa marche.
_ Pourquoi, balbutie-t-elle, me dites-vous ces choses
'atroces ... Vous les inventez pour le seul amusement de
faire souffrir 1. ..
Il se contente de lever les épaules.
- Pourquoi la rassurez-vous, elle, tandis que vous me
torturez ainsi ?
du
_ ll a dû mourir, reprend Vernois, vers sept ?eu~
. car on a vu tomber un obus juste à l'endroit où il se
sou,
· Le 1
trouvait et surtout on a cessé d'entendre ses cns.
en·
'
les
Allemands
se
sont
résignés
à
l'abandon
~
demam,
vons
nitif de leur seconde tranchée, de sorte que nous a
pu visiter le terrain et ramasser nos morts. Les ~~
qu'on a retrouvés de lui, il n'y en avait pas le po1d~ un
petit enfant ; encore a-t-il fallu glaner ~ur. les buisSODS,
« dêgaroir les arbres de Noël l&gt;, comme d1sa1t un homme.
A cause des passants, Mil• Gassin ra~le ses larmes 00
les essuie d'un brusque coup de mouchoir:
.
- Comment voulez-vous, gémit-elle, que je vive avec

cette idée ?
nsées, et
_ Vous prétendiez avoir son cœur et ses pe
vous ne voulez rien savoir de son agonie? C'est trop COfllmode.
1 ntiœent
- Au moins dites-moi qu'il est mort avec e se
que ses souffrances n'étaient pas perdues.
d se le
_ Plaise à Dieu qu'il n'ait plus été en état . e de la
demander, car le recul qui a fait refluer sa ~orm::~;l'efet
deuxième tranchêe allemande dans la première

453
d'une simple panique. Il faut soi-même avoir été roulé
dans une de ces avalanches, pour savoir avec quel désespoir l'esprit se débat, tandis que le corps obéit à l'esprit
des autres.
Rétractée par l'attente de nouveaux coups, encore une
fois M11e Gassin presse en vain le pas. Mais voyant que
Vernois ne dit plus rien, elle reprend de la hardiesse :
- Comment n'avez-vous pas honte de charger ainsi la
mémoire de votre ami ?
- S'il a connu la souffrance de mourir inutilement,
pourquoi ne le mettrais-je pas à son acquis ? Est-ce qu'il
était responsable de cette poussée qui lui a coûté la vie en
le ramenant dans une zone découverte? S'il était resté seul
dans la seconde tranchée (ce que certains lui reprochent
de n'avoir pas fait, mais qui eût été fou) ne croyez-vous
pas qu'il aurait été quitte à bien meilleur compte soit prisonnier, soit fusillé sur place ? C'est pour que vous lui
rendiez justice que je parle comme je fais. Il est dur de
mourir ainsi.
M11• Gassin est à bout de forces:
- Si vous pensez vraiment ce qne vous dites, pourquoi suis-je la seule qui doive porter ce terrible secret ?
Donnez-en leur part aux autres.
- Vous n'avez donc pas le courage ...
- Le général est en droit de tout apprendre !
- Et il sait tout; mais il paierait beaucoup pour pouvoir en oublier une partie.
M11t Gassin saisit la manche de Vernois :
- Mais M111• Heuland, elle au moins...
- Laissez-la tranquille, répond-il durement.
Puis, se radoucissant, il cherche à être habile :
- Je m'imaginais que vous mettriez votre fierté à rester
la seule femme qui sache la vérité entière. Puisque vous
avez le mépris des phrases, montrez cette forme de courage qui se passe de rien embellir.

�454

LA NOUVBLLB REVUB PRANÇAlSll

Ces cris dont vous parlez ! gémit-elle. Je ne pourrai
plus songer à lui sans les entendre.
li sourit avec méchânccté:
.
._ Un mourant qui crie et perd ses entrailles, ~n ~
peut pas, en effet, lui faire place dans toutes les r~\tenes. S1
je me suis trompé en vous parlant de la sorte, excusezmoi.
ous aviez raison. Si vous
Adieu, je pr ods par ici.

LE CAMARADB INFID.È.1.B

455
- Sai ·tu qui :iimait le sucre autant que toi? C'est un
bon camarade que j'avais et qui portait toujours sur lui la
photographie de ses trois petits gars. Dès qu'on s'installait
dans une cagna, il l'épinglait à la paroi; mais quand les
marmites commençaient à tomber trop fort, on lui criait:
• Voilà la pluie! Il est temps de serrer tes mômes I » Alors
il rentrait ses garçons dans sa pcche .... ·ous les connaissions
comme s'ils avaient fait la campagne avec nous : le plus
gros, celui qui ten:iit un bateau à la main et qui s'appelait
Antoine ; et le second ... attends... quelque chose comme
Henri.
Trois sûretés valent mieux que deux; l'enfant demande:
- Et le plus petit s'appelait comment ?
- Robert, je crois, comme son père.
Alors seulement le isage d'Antoine s'illumine.
- Eb bien, poursuit Vernois, un jour que nous cantonnions pas loin de Verdun, qui est la ville des dragées, il
nous n a rapponé non pas une boîte ni cinq ni dix, mais
un grand bocal tout entier, enveloppé dans un ac. La
marchande n'avait pas demandé mieux que dele lui vendre,
~rce que les bombes commençaient à mettre tout en
l'air dans la ville.
uJement, pour rentrer, la route
n'était pas commode ; il fallait se coucher par terre à cause
des obus, et naturellement le bocal s'est cassé. Et naturellement aussi, à son arrivé , nous plongeons nos mains
danslesac pour voir quelles bonnes choses il nous rapporte;
et nous nous enfonçons d1ts éclats de '\'erre dans les doigts
et nous lui en disons de toutes les couleurs. Il était tell ment fatigué qu'il s'est laissé tomber ur sa paillasse avec
son sac à côté de lui. Sa main avait just encore assez de
bœ pour s'avancer jusqu'à une dragée et la ramener à sa
bouche. Au bout d'un moment il rootlait, mais sa mâchoire
travaillait tout doucement et sa OlÂÎll allait toujours s
ravitailler. On croit qu'il n'a pas ces é d'un bout à l'autre
dt la nuit, et pourtant, le matin, il n'avait pas une coupure. On a tkhé de le blaguer, mais quand il a vu nos

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISa

doigts enveloppés dans des chiffons, c'est lui qui s'est
payé notre t te.
Les yeux brillants d'Antoine laissent de\'iner qu'on ne
lui parle pas souvent de on père sur un ton si familier.
- Je p nse, dit Vernois, que tu te le rappelles bien.
Moi j'ai perdu mon père juste au même âge que toi et
pourtant je le revois comme s'il venait de me quitter.
- Il est aussi mort à la guerre ?
- Ton, c'était dans un temps où l'on ne savait même
plus du tout ce que c'est que la guerre. Il était garde fo~
tier et il est mort dans la montagne, d'une coog~tion de
froid. Eh bien, souvent je cherche dans mon sou,·cnir tout
cc que je puis me rappeler de lui - comme il faut que tu
recherches dans le tien tout ce que tu peu% retrouver de
ton père à toi. Je l'aperçois assis à tabie, ou lisant son
journal, ou marchant devant moi, des heures et des heurm,
dans les grandes forêts de sapins. Et tu devrais te rappeler
bien plus de choses que moi, parce que ton père était jeune
et gai et qu'il jouait a,·ec vous, tandis que le mien com•
m nçait à se faire vieux et ne me parlait presque jamais.
- Pourquoi il ne \'OUS parlait pas ?
- Parce que c'était son caractère, et que sa vie n'avait
pas été bien facile ; ma mère était morte quand je savais 1
peine marcher, et sans doute il ne trouvait pas grand'cbose
à dire à ce petit bonhomme qui trottait derrière lui claœ
ses promenades. Quand il apercevait un champigooa
comestible, il se contentait de me le montrer du bout Je
sa canne ; je courais le cueillir et je le mettais dans un filet
que nous emponion pour cela. Dès qu'il voyait que~
filet de,•enait trop lourd, il me faisait signe de le .•
remettre. Dans le fond il était très bon. Mais combico
j'aurais été plus heureux d'avoir un père sur le dos duqncl
on pOt grimper, avec qui l'on pôt faire des niches 1
Ce n'est pas sur lui-même que Vernois désire amcher
l'esprit de l'enfant, mais il est touché de l'entendre demaltder:

U

CAMARADE J,'FIDÈLR

457
- Et une fois que vous étiez tout seul, qu'est-ce que
vous avez fait?
- J'avais un grand frère, plus âgé que n1oi de quinze
ans et qui m'a recueilli. Je l'aimais plus que personne au
monde ; ~ais il avait une femme qui me trouvait de trop
dans la maison. Au lieu de me dire du bien de mon père,
comme ta mère fait pour toi, elle profitait des moments
où nous étions seuls pour glisser quelque méchanceté qui
me remplissait de chagrin et de honte... Dis-moi : est-ce
que parfois M11• Gassin vous parle de lui?
_Dn brusqu~ assombrissement se fait dans le visage d'Antome. 11 rougit, regarde ses pieds :
- Oh, elle!
- Quoi? Vous ne l'aimez pas?
Il s'écrie avec passion :
- C'est une menteuse, une rapporteuse !
- En quoi ment-elle ?
- Elle se donne l'air de tout savoir, mais vite elle
regarde dans un livre. Quand elle s'est trompée, elle dit
que c'est nous.
La droiture blessée de l'enfant le rend tout tremblant de
colère.
- C'est donc elle, demande Vernois, qui ,·ous donne
toutes vos leçons ?
- on, mais c'est pis. Elle nous conduit dans un cours
dégoûtant, plein de filles 1
Devant le rire amusé qu'il provoque, le petit se décontenance. Il rougit de nou,·eau; Vernois sent la confiance à
peine éclose qui va se refermer. Il se penche sur l'enfant et
doucement lui prend le bras:
- Ecoute, mon petit...
Mais Antoine a un mouvement de timidité.
- Ecoute, que je te dise : elle me déplaît autant qu'à toi,
M11e Ga sin.
li voit des yeux, d'abord incrédules, qui le scrutent, mais
où l'émerveillement peu à peu grandit. Et soudain il sent

�4 58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à ses épaules les deux bras de l'enfant, qui s'est mis à

genoux:
- C'est vrai, dites, c'est vrai ?
Par crainte d'avoir à s'expliquer davamage, Vernois
demande:
- Pourquoi ne vous envoie-t-on pas au lycée ?
- Ils ne voudront jamais 1
- L'as-tu demandé à ta mère ?
- Oh, elle dira comme Mademoiselle.
- Mais non, vu qu'avant tout elle désire que tu sois
heureux.
II est visible que, dans son fatalisme, le petit n'espère
plus aucun secours et que même il ne distingue déjà plus
bien nettement le visage maternel.
- Voyons, mon petit gars, si tu lui pArlais bien r~
Jument?
Les bras d'Antoine se resserrent, sa tête se coule contre
celle de Vernois et il lui murmure à l'oreille~
- Si vous lui parliez, vous !...
- Elle me dirait: cc Vous devez vous tromper. Connaissez-vous donc mieux que moi le c0;:ur de mon garçon ?•
Ou bien elle me dirait encore: « Vous êtes ingénieur et
non pas maître d'école; occupez-vous de votr teinturerie,
là-bas dans les Vosges, et de vos produits chimiques. »
La déception met un instant à faire on œuvre; sousson
poids, peu à peu, le nœud des bras se rel che. Mais inopinément une forte main s'abat sur la nuque de l'enfant,
une autre pèse sur l'épaule de Vernois.
1 on, ne vous levez pas, dit M. de Pontaubault;
vous faites un tableau trop touchant.
Vernois saisit l'occasion:
- TI m'expliquait, mon général, qu'il en avait assez
d'être élevé parmi des filles et qu'il travaillerait bien plus
gaiement avec des camarades.
Il sent contre lui le petit corps traversé par la tem~tu de
l'àppréhensioo, puis, au premier mot de M. de PootaU•

LE CAMARADE t FIDÈLE

459
~ault, qui est un grognement de bonne humeur, rebondir
mstantanément:
- Si vous saviez, oncle Philippe, ce qu'elle esr menteuse! Elle nous a prétendu qu'elle avait une maladie de
c~ur t:t qu'avec la vie que nous lui faisions on la trouverait morte dans son lit. Tous les matins nous regardions
par le trou de la serrure. Mais pas de danger qu'elle meure
ah non, pas de danger J
'
_Il est arc-bouté contre la poitrine de son ami; et cette
fois les hommes ont beau rire, ils ne parviennent plus à 1 ~
déconcerter :
e

~ Et puis, 0nde Pllilippe, ajoute-t-il en saisissant Vernois pars~ veste, il parlera du lycée à maman.
.- Vraiment? fait M. de Pontaubault d'un ton de surprise désobligeante.
En vain :Vernois balbutie quelque chose, il en résulte un
peu de tro1d.
- Allons viens, dit le général, il
remontions.
(À suivre).

�461
gique qui se confond avec la nuit et révèle comme elle le rayon
des mondes lointains, - la douleur.
Les !tres que j'im.aginais, et qui, succédant à l'homme, ne
pour~:nent le connaitre que par ses livres, ne verraient presque
de
que sa fa': douloureuse. Quand l'homme a chanté ses
plamrs et en a fait de l'art, il est bien vite arrivé au bout de cet
art, comme est bien vite au bout du plaisir celui qui lui consacre
sa vie. Mais les poésies, le théâtre, le roman, ont trouvé dans la
souffrance humaine leur air respirable et leur carrière indéfinie.
Et mê~~ dans !es arts pl~stiques, qui donnent bien davantage
au. p\a151r sensible, ce pnmat de la douleur subsiste : une œuvre
qui nous apporte une idée de santé et de joie comme celle de
Raphaël et de Rubens, ne la mettons-nous pas au-dessous de
celle qui décèle une inquiétude et un mécontentement celle
d'un Léonard ou d'un ~embrandt ?_ Et quelle qualité pla~tique
trouverons-nous supérieure au tragique de Michel-Ange?
L'art n'existerait pas sans la présence de la douleur ou bieu
il se serait arrêté à des formes superficielles. Qu'il s~rvienne
pour la calmer ou pour la rendre plus consciente, il lui est lié
par une communauté fraternelle. Le langage ici nous avertit.
De ce qui est écrit sur le plaisir, nous ne dirons jamais que c'est
profond : nous imaginerons toutes les épithètes laudatives,
excepté celle-là. Mais dès qu'une ligne, une page, un livre sur
la douleur humaine nous frapperont et nous saisiront ce sera le
.
'
p~em1er mot qui nous viendra ; nous les appellerons profonds.
C est que, par leur mouvement et leur être, ils vont toucher à nos
propre~ profondeurs, et, comme le son de la pierre qui tombe,
nous a1d~nt à les mesurer. Dans le plaisir nous sentons quelque
chose qui se répand comme un plumage ou un chant d'oiseau
à la surface de nous-mêmes, la multiplie sous la lumière ert
facettes cristallines. Dans la douleur nous éprouvons ce qui en
n_ous se ramasse et pèse, le mouvement qui contracte et inten11,fie _notre densité pour nous ne savons quelles balances. Il
nex1ste, au fond, qu'u1,1 sujet de l'art et de la pensée humaines:
l'homme devant l'énigme de la vie. Le plaisir va probablement
da~s ~e courant de la vie (tout au moins de la vie de l'espèce),
mais 11 nous fait tourner.le dos à cette énigme. La douleur est
aans doute un obstacle que rencontre la vie, mais cet obstacle
nous retourne le visage et les yeux vers cette énigme, nous l'exIÊFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

!~1

RE.FLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LE ROMAN DE LA DOULEUR
Lorsque Socrate, reprenant et refaisant le discours de Lysias,
a montré au jeune Phèdre combien l'amant raisonnable et pru•
dent est supérieur à l'amant enflammé et démoniaque, il sent
autour de lui, parmi les puissances invisibles qui l'entourent et
l'inspirent, une réprobation. Il se compare à Stésichore, qui,
ayant mal parlé d'Hélène, perdit la vue, et ne la retrouva que
lorsque, tenant sur la plus belle des créatures le langage des
vieillards aux. portes Scées, il eût écrit sa palinodie. Non, s'écrie
Socrate, on ne saurait comparer la sagesse, qui est humaine, à
l'inspiration, qui est divine, ni l'amour prudent, qui marche
sur la terre, à l'amour orageux, pathétique et furieu1, qui a des
ailes et l'espace. Je louais l'autre jour l'heureuse inspiration de
deux aimables esprits, M. Beaunier et M. de Miomaodre, qui,
ayant songé que le plaisir, fraîcheur précaire de notre vie, pou•
vait à lui seul animer un roman, avaient élevé dans le feuillage
un autel gracieux au petit dieu qu'ils servaient. Mais, hélas !
Le 1·e11t de l'a11tre n11it a jeté bas l'Amow·
Q11i dans le cofo le plus 111ystérie11x du parc
Souriait m ba11dant malig11emmt so,1 arc,
Et do11t l'aspect 11011s fit ta11t rh•er to11l 1111 jo11r.

otre louange du plaisir ne sera, comme celle de la. rai5?6
dans le Phèdre, supportable que si elle est suivie de la pahoodie,
et si, derrière le dieu délicat et lumineux, nous apercevons
comme fond de notre art et de notre pensée la grande forme tra·

�462

LA NO VELLE REVUE FllANÇA1!1

pose sous un biais qui lui donné de~ lignes intelligentes
nous permettrait peut-être de la devmcr.

UFLEXIO. S 'UR LA LIITÉR.ATURE

ty~. Le stvle
aperçoit co
transport
actu Ile
le style
le~

wn~

tron que l'auteur
ure qu'il l'écrit,
invention
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(tout cela :.
e tyle
d'inquiétude proc
tinues
pressée , et cepend
omm
des coups de doigt à la porte d'un m ·stère, et qui imposent à
notre vision la présence d'une figure anxieuse, de même que Je
style de certitude lui impo ait celle d'une figure impérieuse et
satisfaite, et le style de découverte celle d'une figure chercheuse : 1 type .aisi ant de ce style d'inquiétude nous est
fourni par les Pmsles Je Pascal. Je oc comparerais pas plus
M. fataunié à Pa cal que Zola à Bos uet ou M. Proust à Montaigne. Mais on donnerait le st ·le de Zola, tout oratoire et
affirmatif, et absolument pur de toute réticence c'est-à-dire de
toute critique. comme un exemple de st le de certitude, le
style de M. Prou t comme un type de style de découyerte, et
a,6n Je st •le d M. Estaunié e par.l.Îtr:iit pour des raisons
que l'on comprendr~ en reli ant une page des Pmsdes, vivre
selon le mou\'emem même d'uo t le d'inquiétude, Eo d'autres
taro~, le premier st ·le extrait, de l'image ou de l'idée, Ja
dkision de l'homme qui a rai on et qui propage cette raison
toute faite, le deuxi~mc le probl me où se plaît J'homme qui
aime chercher et pour qui les trouvailles oe sont qu'uo moyen
de chercher plus loin, le troi ·ième l'angoisse il se consume
l'homme qui est perdu dans un m •~the et qoi frappe à la porte
SO.S laquelle de rai de lumière parais nt. A cette porte on
peut d'ailleur frap er tumuln1eu. ement ou m hodiquemcnt.
àl,.Macterlinck y frappe un peu tumultueusement comme uo
}lœte romantique. M. E. taunié y frappe méthodiquement.
conune un ingénieur. oton qu'il r avait un ingénieur en
Pllisaance dans l'inventeur de la machin arithmétique et des
tarro•cs àsix sous, et qu'on trou ·erait, avec beaucoup d'artifice,
tlD p)ao d'iagéoi ur dan l':Apologit de, la rtligio11 cbrlti.e1111e.

�464

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISS

M. Estaunié s'est attaché à écrire, avec une sécheresse d'i•
nieur vraiment consubs~ntielle au sujet, le roman de la douleur.
Mais ce roman, cette sombre Hécate littéraire, a trois faces :
roman de la douleur, et aussi roman de la solitude et roman
du silence. Roman de chacun des trois précisément parce qu'il
est le roman des deux autres. Ce roman qui était en puissance
dans l'Empreinle et le Fermeut, et qu'à la lueur des œuvres suivantes nous en voyons se dégager, M. Estaunié l_'a abordé de
divers côtés avec Les cbosesvoienl, Solitudes, l'Asct1mo11 de M. Baslhm. Il semble qu'il en donne aujourd'hui la somme dans l'Ap-

pd de la Route.
* ,.

'-

Pour M. Estaunié l'existence est affectée non seulement du
sceau originel de la souffrance, mais en~ore de c~tte aut~e mar•
que, que nous ne pouvons vivre sans faire sou~nr autrui. ~ans
l' Ascmsion de M. Baslèvre un pur amour menait vers la lum1h_e
un être terne qui avant d'aimer ne paraissait que le ~lus ordinaire des vaincus de la vie. Ce livre aurait pu aussi s'appeler
l' Appel de la Route, et se terminer sur le même thème que ~c
livre d'aujourd'hui. Mais il s'agissait alors de la route lumineuse, tandis qu'il s'agit ici de la route sombre. Une route dont
toute la ténèbre tient dans l'énigme de cette phrase, prono~~
par un des personnages : « Pourquoi l'ètr_e humain ne ~au~•t-~~
respirer sans créer d'abominables confüts ? P~urquo1 1~ssat
mage automatique de la douleur' et la nécessité de tOUJ01lfS
tuer pour vivre ? » Et ailleurs : « Est-ce que les ~1ommes ont
besoin de vouloir pour faire souffrir ? Il suffit d'extster: »
Cela je ne dirai pas que M. Estauoié l'a démontré. Un ro~
.d'ailleurs ne démontre rien. Mais il l'a développé dans ~IS
iécits convergents qui s~nt dc_s ch;fs-_d 'œ~vre de compasi;:
savante et originale. Trois amis reums discutent sur la les
franc e humaine et chacun s'engage à apporter des escmp
'
·
'
.
·
·
le piefournis par la vie à l'appui de sa thèse, a savoir, pour,
mier que la souffrance est injuste, pour le sec~nd qu c_lle ~
t·oco~prébensible , pour le troisième qu'elle est incomprise.,
, font qu nn,
il se trouve que les trois récits se complètent et n en_ .
t
Le hasard a fait que le deuxième ami, puis le troisiè~:• ~c
. en rapport avec les persona,aues
qut ,ont
.été plus ou m01ns
1:&gt;

IÎFLEXIONS SUR LA LITTBRATURE

sujet du premier récit. Le deuxième récit vient compléter Je
premier et le troisième éclairer les précédents, L'une et l'autre

des deux premières thèses seraient successivement justifiées si
on s'arrêtait à l'un et à l'autre des deux premiers récits. Mais
précisément elle ne serait justifiée que parce qu'on se serait
arrêté. Cette justification ne serait faite que de notre ignorance.
C'est le troisième qui conclut, ou tout au moins son récit se
confond avec cette conclusion. Et on conçoit fort bien, et
même on doit concevoir une suite indéfinie de récits dont chacun apporterait un éclairage nouveau et impliquerait peut-être
une autre réponse. Mais il fallait que l'auteur construisît, se
bornât et pût paraître conclure. La conclusion est formulée par
un prêtre, comme dans les romans de M. Bourget, et d'ailleu;s
on peut imaginer ce roman construit sur le type de ceux de
M. Bourget ; on le voit, par exemple, suivant le cours et le
rythme de ['Echéance, et recevant le titre de Drame de Famille.
(En comparant les deux techniques, précisément curieuses des
mêmes sujets, on se rendra fort bien compte de ce qu'il y a de
plus populaire, et d'un peu périmé, dans celle que M. Bourget
a héritée de Balzac.) Cette conclusion n'est autre qm: la conclusion chrétienne : la voie douloureuse est une voie. L'abbé Manchon en donne pour signe ceci : la souffrance détache ; en
détachant l'homme de la terre elle l'atlège, le rend comme
fluide et mobile le long de la route où la mort le fait disparaitre
de notre horizon sans qu'il cesse d'aller.
Je contesterai d'autant moins cette conclusion qu'un hvre sur
la souffrance, une réflexion sur la soutfrance ne sauraient guère
en comporter d'autre. Réfléchir sur l:i ~ouffrance, c'est déjà la
dominer, c'est déjà chercher à l'utiliser. Et si le plaisir sert à.
nous attacher à la vie, à nous la faire vivre et à nous la faire
transmettre, la douleur ne saurait être utilisée que pour nou~
détacher de ia vie. Et nous savons bien que sans ce détache~e~t la société humaine ramperait misérablement, et que l'ind1v1du ne garderait qu'une valeur médiocre. Mais quelle que
soit la vérité d'une telle conclusion, ce n'est ni cette vérité
cette conclusion qui nous intéressent dans ce roman. C'est le
~man. Et celui de M. Estaunié pouvait se passer de sa conclusion sans cesser d'être le roman de la douleur, et sans q•.1e rien
à peu près fût diminué de son art ni de son artifice.
30

n•

,,

�LA NOUVELLE REVUE PIAJIIÇAISI

Car il comporte un artifice ; je l'indiquerai en disant que,
plutôt qne sur la vision de la douleur humaine, il est fondé sur
une vision douloureuse de l'humanité. Il implique à la foi.
chez l'auteur et chez ses personnages une volante de douleur, i
laquelle Dostoïevsky nous a accoutumés, mais qui n'est paa
habituelle à un Occidental, et qui nous parait chez M. Estaonié particulière et originale.
Une volonté de douleur, n:ous la trouvions bien dans l'Aliala
de la Porte Etroite. Et le tit:re du roman de Gide, ainsi que certains de ses mouvements, nous rappellerait peut-être l'App,tl i,
la Route. Mais là ou G_ide ne voulait écrire que le drame d'une
âme humaine, M. Estaunié a voulu_ écrire le drame de l'âme
humaine. Et il n'a pas généralisé sans !.'artifice nécessaire.
Cette volonté de souffrance que je crois y discerner, M. Estaunié la nie et même il a écrit son roman pour la nier : • Est-ce
que Les hommes ont besoin de vouloir pour faire ~ouftrir ? 1~
leur suffit d'exister. » Soit. li a voulu raconter des e.ustencesqu1
font souffrir, et sans le vouloir. Mais que sont ces existences?
Il n'y a dans l' Appel de la Roule que des destinées souffrantes
et brisées. Simplement, dit M. Estaunié, parce que ce sont des
destinées humaines et que des hommes existent. Ces hommes
souffrent bien par des hommes, et ne souffrent qu~ par des
hommes, mais non par des hommes qui veulent les fa1~e souffrir. Celui qu1 nous fait souffrir n'est que la cause occas1onnelle
de notre souffrance, oo la cause par déclenchement, comme
l'oiseau de l'avalanche ou. le fumeur de l'explosion.. « Le plus
souvent celui qui la provoque est irresponsable et ne soupçonne
pas ce qu'il a fait. Une seule chose compte ~ la souffrance.en
elle-même, et le mérite qu'elle nous acquiert. »
Mais en fait les souffrances infligées aux créatures dece sombre
roman 'ont une' cause, et toujours la même, qui. est le silence et
la solitude. Ces personnages souffrent et font souffrir non.F'"
qu'ils existent, mais parce qu'ils sont seuls et qu'il~ se wseotEntre Larmier et sa fille, entre Mademoiselle Lorrruer et Renf,
entre Henri et son père, entre Madame Manchon et ~Oil fila
aîné se sont installés non des silences passifs, mais des silellCCI
acti~ qui font fonction de zones d'hostilité, de terrain vén~
où foisonnent toutes les espèces de la douleur. La f~Dlt e
Lormier est une famille où on a pris l'habitude du silence

dFLEXIONS SUR LA LITIERATURB

comme o~ pre~drait ailleurs cell~ de l'alcool ou des disputes.
Le médecin qui entre dans la maison, au début du roman, l'a
vu installé, ce silence, au lit de more de Madame Larmier, entre
la morte et les deux vivants, comme un maître dur et terrible
auquel la victoire restera et qui finira par étrangler Geneviève
dans sa cellule de carmélite aussi bien que Larmier dans
chambre de Versailles. Dès que la morte a fermé les yeux, il
s'empare avec plus d'autorité des deux vivants. tt Pour se torturer ces deux êtres déjà avaient commencé de se taire. » Et cc
silence n'est pas un simple vide, c'est un poids, c'est une force,
com~e les silences d'Eschyle, et une force qui tue. Lorsque
Lornuer pousse son : Pourquoi ? pourquoi ? désespéré, il est
itraoge que personne ne lui dise la vérité, à savoir qu'il souffre
non d'autrui, mais de lui-même. Il meurt du silence de sa fille,
mais ce silence eUe le tient de lui avec sa vie même, elle a. respiré chez lui ce poison : cet inventeur absorbé dans ses recherches a dû faire du silence, au sens où les médecins disent qu'on
fait de l'albumine ou de la tuberculose. Sa fortune même est
consubstantielle à ce silence. Elle a été constituée par sa femme
sans qu'il le sût, et c'est seulement quand sa femme est morte
qu'!l se _connaî~ riche. Mais son prl!mier mouvement est pour
ma1nte01r le silence autour de cette fortune. Il craint, dit-il, qu'on ne recherche sa fille pour son argent. C'est une de ces
raisons dont on se dupe soi-m~me. En réalité i} est tenu par la
passion installée dans sa maison, la passion du silence, comme
Grandet l'est par l'avarice ou Hulot par la luxure : passion du
silence, c'est-à-dire passion de la vie secrète, qur porte comme
toute passion sa puissance de vie et sa puissance de mort. Dans
ce roman on en meurt. Ainsi Geneviève Lormier mourra de cc
silence d'un quart d'heure, de cette voilette abaissée, entre Ja
gare et la ville de Semur; elle en mourra en se demandant :
~ Pourquoi me suis-je tue ? »
Mêmes nappes de silence empoisonné dans 1a famille Manchon.
La maladie a été inoculée ici par un homme, qui ne paraît qu'en
une page, le père qui, convaincu par une calomnie que son jeune
~lsn'~ta_it pas de lui, a mieux aimé garder ce secret en se tuant que
1kla1rc1r au moyen d'une explication. Lui aussi a été serré à la
g_orge et étranglé par le silence. Il aurait pu, pour le repos des
llens, emporter avec lui son affreuse maladie, mais il a fallu

sa

·'

�468

LA NOUVBLLE REVUE

fl.A'NÇAISB

qu'avant de mourir il parlât tout juste a ez pour la c~~muni1
quer, comm e M. et Mm• Lormier,
. à son .sang.
,. Il a. fait JUrer
._...a
1
ainé
de
chasser
de
la
maison
celw
qu
11
croit
un
blwn,.
ron 6 .
d r·
al,
Et plutôt que de tenir ce serment, pl~tôt que e ~aire ce m
Henri s'est exilé lui-mCme de la famille en se faisant pr!tre.
, fais il faut que la de tinée s'accomplisse,. que le silence
engendre le silence comme chez les Atndes le meurtre
engendre le meurtre : en se tais~nt Henri. installe chez les
fanchon le silence qui tue, le silence qui c~asser~ et fera
mourir René et fera tenir à Henri, malgré lm, ternblement,
on serment.
Les silences de Lormier, de Geneviève, d'Henri, so.nt des
ilences faits de noblesse et de fierté, et pourtan~ ces. s1len~
mfcct1on, matS
tuen t . 11 empoisonnent non parce qu'ils sont uue
..
l f "d
parce qu"ils constituent, comme un corp.s sa•~•_par e rot , un
· favorable à l'infection. Et c ttc mfect1on elle est repréterra1n
. .. tall
J
le
entée ici par le créatures blafardes qui s ms . ent ans .
ilence pour l'exploiter, le creus r et ,pour y faire le mal qui
leur est propre : celle que M. de • iiomandrc appell~ les
taup s. Le su·1et de l' ÀM"'l
rr· de la Roule ~t à peu. près celui des
le
Taupes. Il faut un effort pour 'en apercevoir : supposez
m~me thème traité par Fragonard et par Rembrandt, par Ban,·ille et par Baudelaire !
.
.
Il y ; deux taupes dan le roman de M. E taumé (osc1llcz,
elon votre commodité, de l'image de la taupe à c~lle d~
microbe) deux habitantes inf1.:rnale) de ce royaume ~u silence:
la vieille, fille et la petite ville. La vieille fille up1ro~e é~t
jeune quand elle a installé chez le Manchon la calomn.,e.
fait du père un cadavre et du jeune homme un v1e1~ .
J e ou vieille elle était l'em;e, la méchanceté, une triste
c~:oe irresponsabl que L Estaunié ne 'arrête p~s à accabler
et qui a rempli, dans un terrain favorable, s~ fonction Je taupe;
~ . la taupe individuelle n'arrive , la plénm1de de son œuvr
e/;e son mal que lor qu'elle s'est croisée avec cene uu~
collective qui est la rumeur d'une petite vil_le. A.lo~ leu:le
s'étale dans a perf ction les t.aupe ou':rent, 1usqu à •~':te du
. •ctrondre
leur galenes dan l âme et dans 1
11 '
terr:un
•
E
'é donne
silence. Le triple récit, brisé et repns, ~e M. staun~e,celacif
d'ailleurs la sensation même de ce galenes obscures,

qUl;

UPLEXIONS SUR LA LITrÉRA TURE

souterrain qui semble écrire les caractères du hasard, et qui
écrit ceux de la destinée.
,.
*
• Le silence d'un homme qui souffre, Jit M. Estauoié, finit
par éteindre la beauté de l'univers et l'univer lui-même. » Ses
pcnonnages croient qu'ils e taisent parce qu'ils souffrent. En
realité ils ne souffrent que parce qu'ils se taisent ou qu'on se
tait autour d'eux ; parce qu'ils se sont tus ou qu'ils ont été pris
dans une conspiration familiale de silence. Et ce n'est p2.5 le
silence qui éteint l'univers autour de l'homme que le silence
&amp;it souffrir, mais, s'il 'est tu, c'est qu'il ·i,,;ait déjà dans un
univers à peu près éteint. Se taire c'est nier l'uni\'ers et se
constituer soi-même en univers. li y a dans l'homme le silence
bas, l'air des vallées, qui provient de la timidité, et le silence
élevé et glacial, l'air des cimes, qui provient de l'orgueil.
Mais l'un et l'autre participent de la méme ence, car h timidité est une forme de l'orgueil, c'est l'orgueil des faibles.
Le silence ne fait qu'un avec la solitude, et ces récits de
M. Estaunié nous apparaissent comme la suite de ses Soliiudts.
Il y a des hommes qui souffrent de la solitude et des hommes
qui paraissent en jouir : les Penslts de Pascal nous donnent la
formule des premiers, et tant de pages délicieuses de Rousseau
la formule des seconds. Et cependant le malheur et la folie de
Rousseau ne sont-ils pas nés de la solitude, de cette solitude
peuplée par lui de • taupes » imaginaires ? Dans ses derniers
romans M. Estaunié semble avoir été halluciné par cette idée
que la solitude est le visage le plus ordinaire de la souffrance.
Mais ce mal fait tellement corps avec le olitaire qu'il l'aime du
mhne fonds dont il s'aime, qu'il ne pourrait le détester qu'en se
!Utestant. Dès lors il est am né à tenir cette solitude et cette
souffrance pour l'appel d'une route qui se confond, ou qui
pourrait se confondre avec lui. La conclusion du roman de
M. Estaunié est en somme chrétienne, pui que l'appel de la
route reste personnifié par la retraite d'une carmélite et par les
discoun d'un prêtre qui parle eo pr::tre. Mais cette conclusion
n'est pas présentée comme une certitude, et le livre, commencé
sur une angoisse, écrit dans l'angois~e, finit sur une angoisse.
Dtnière le rideau de on parloir nous n vo •oos pas plus

�LA

00 ELLE REVUE FRA ·ç.,1SE

Gene"iève que son père ne l'a \'\le ; qui sait si elle n'a pas
emporté son désespoir dans la mort ? Et, comme on nous le
laisse entendre, les propos de l'abbé Maochon sont un peu des
propos professionnels de prêtre : quel est, derrière cet autre
voile, leur fonds et leur poids d'humaniré ? Le livre a l'apparence d'un dialogue, où il faut finir, mais ou on ne conclut pas
réellem ·nt et nous sommes invinciblement portés à estomper
l'image sur laquelle il s'achève, à voir devant nous non une route
toute fai1c qui nous appelle, mais une forêt épaisse et mystérieuse où il nous appartient d'abattre des arores et d'ouvrir des
pistes.
AUIERT THIBAUDET

M. Aragon veut bien m'écrire la lettre suivante :
Je n'ai pour vous, Monsieur, qu'une estime limitée, et je ne lis guere

la N. R. F. Cependant il me parait bien regrettable qu'.\ l'instant où
vous prenez la défense de Rimbaud vous croyiez bon d'accréditer encore
la légende qui fait de Lautréamont un fou. Je vous prie de bien considérer aV\.'C quelle légèreté ceux de qui vous tenez cette certitude vous
ont assuré d'une dtmence, au moins discutc!e; sur quels textes s'appuyaient leurs dites ; et quels secrets motifs vous les font si facilement
accepter. Je ne pense pas que savoir Je cas que je fais d'Isidore Ducasse
soit pour vous l'occasion de reviser un procès, je veux le croire, trop
hâtivement instruit. Mais sachet cependant, que pour moi et pour
quelques autres, aucun poète oe lient devant Rimbaud, si ce n'est L:iutre..'lmont 01!me, qui le d~passc de la tete. Excusez-moi.
LOt'lS ARAGON

Je serais heureux de voir M. Louis Aragon « discuter :o
cette démence dans la N. R. F., qui ce jour-là :ru moins méritera d'être lue. Mon opinion était à peu près celle de Rémy de
Gourmont, qui dans une étude sur Malcwror écrivait : " La
folie est indubitable. l'l Les seuls textes sur lesq!tels me paraissent s'appuyer ces dires ce sont les Chants de Maldoror et
les Poi.siu, qui ressemblent d'une façon frappante aux écrits
d'aliénés, publiés par des médecins. Que ces pages soient
îOUvent plus intéressantes et plus littéraires que la prose médicale qui les entoure, je le reconnais. La folie évidente qui
frappe les Reveries du pro11:eue.ur solitaire ne diminue pas notre
admiration pour le livre. La littérature de$ Illruninatwns est

RÉFLEXIONS SUR LA Ll'ITÉRATURE

47 1
celle d'un homme qui marche; celle de Maldoro1· (où le génie
ne manque pas) est celle d'un homme qui réve. Et peut-étre
bien que le rêve c'est la littérature intégrale ! auquel cas
M. Aragon aurait raison. Mais si Lautréamont dépasse tous les
poètes de la longueur de sa tête, plus la longueur de Rimbaud,
M. Aragon tient-il absolument à nous faire avouer que cette
tête fumante est en outre u.ne tête solide ? Avouons seulement
que, placée si haut, elle voyait peut-être loin. Qui diable peutelle apercevoir quand Maldoror s'écrie : « O dadas de bagne 1
Bulles de savon ! Pantins en baudruche I Ficelles usées 1 »
A, T.

�CHRONIQUE DRAMATIQUE

CHRONIQUE DRAMATIQUE

THliATRE DU

VIEux-CoLOMBJEJ\: Le MisantJJrope, de Molière.
VII : M. Lucien Guitry dans Le Misa11-

THÉATRE ÉDOUARD

thrope.
Nous reparlerons de Molière.
N'est-ce pas merveilleux qu'une œuvre littéraire, après deux
cent cinquante ans, garde ainsi tant de fraîcheur, tant de naturel, tant de vérité, tant de portée sur notre esprit ? Pas un mot
devenu fade, pas une tournure qui ait vieilli, pas un trait
démodé qui fasse sourire. Qu'est-ce qui assure ainsi la durée
à une œuvre ? Il en est de même pour Villon, pour certaines
parties de Ronsard, pour Corneille, pour Racine, pour Regnard
et Marivaux, pour Tallemant, Voltaire et Diderot, Beaumarchais. Rousseau nous gêne par son emphase et son affectation
de sensibilité. Chateaubriand nous semble déclamatoire et
théàtral. Victor Hugo nous fait rire et nous apparait puéril par
ses sujets et par son vocabulaire. Flaubert nous lasse par sa
phraséologie apprêtée, tendue et monotone. Chez les autres,
autrement loin de nous, rien n'a vieilli et n'a perdu contact avec
notre esprit. Qu'est-ce qui fait qu'une œuvre du passé garde
ainsi tant de force et de fraicheur et nous semble écrite d'hier?
Est-ce l'expression de sentiments vraiment humains, la peinture
de traits généraux à toute l'humanité, l'absence de toute mode
dans le style, en un mot le naturel et le vrai dans le fond comme
dans la forme? J'ai toujours été profondément intéressé par ces
questions. Je m'émerveille, quand je lis de si vieilles choses, de
les trouver encore si jeunes, et je cherche le secret de cette jeunesse. Les noms que jt viens de citer sont des grands noms. Il
y en a d'autres de moindre éclat, il y a d'autres œuvres moins

473

célèbres et qui sont également restées pleinement vivantes. J' oubliais aussi Montaigne et Saint-Simon. N'ont-ils pas gardé tous
deux, l'un tout le charme singulier et pénétrant de son esprit,
l'autre toute la puissance de ses peintures ? Pourquoi ? N'est-ce
pas parce qu'ils n'ont eu de préoccupation, l'un et l'autre, que
de peindre vrai, sans recherches ni embellissements? Qu'on
n'attende pas de moi que je recherche en détails les raisons de
la durée de certaines œuvres littéraires. Je n'en aurais pas le
talent. Je suis aussi trop paresseux. Je ne sais guère que
rêver là-dessus avec une grande jouissance intellectuelle.
En tout cas, rien ne montre mieux combien certains écrivains d'aujourd'hui, de préférence des poètes, par exemple
Rimbaud et Mallarmé, sont destinés à mourir tout entiers.
Nous reparlerons donc de Molière. Je ne sais pas si vous êtes
de mon avis, je trouve qu'on le joue bien différemment de ce
qu'on devrait faire. Nous oublions qu'il est un auteur comique
et qu'il a écrit pour nous amuser et nous faire rire au spectacle
des ridicules et des travers humains. On dirait même que nous
le trouvons insuffisant d'être cela, et que nous n'osons pas nous
en contenter. Nous sommes devenus savants et pédants et nous
voulons absolument lui ajouter tout ce que nous avons acquis
d'idées, de sentiments et de sensations. Nous avons même affublé certains de ses personnages, comme Alceste, d'un romantisme et d'une élégie dont ils n'ont que faire et qui les dénaturent complètement. Le c6té interprétation souvent ne vaut pas
mieux. Ce théâtre, qui a tant de côtés de théâtre populaire et
qui en procédait à son origine, ne nous est plus montré que
comme une pièce de musée, une série de leçons. Aucune vie,
aucun naturel. Sous prétexte de théâtre classique, - l'odieux
mot 1 - nous n'entendons plus que de la récitation. Les profes1,eurs d'un c6té, de'l'autre « nos modernes sensibilités » comme
a dit si joliment un critique, ont tout abîmé et faussé et rendu
plein d'ennui ou plein de prétentions ce qui était franchise,
clarté, justesse, santé, satire et éclat de rire.
Il y a pourtant quelqu'un qui a trouvé encore mieux. C'est
M. Paul Bourget, l'écrivain le plus ennuyeux qu'on ait jamais
vu et qui a le plus écrit sans avoir jamais rien dit de neuf ou de
vivant. M. Paul Bourget a l'esprit de parti, la manie politique.
Il les applique à la littérature. Les résultats sont drôles, sans

�474

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il s'en aperçoive certainement, personne n'ayant jamais eu
moins.d'esprit ni de sens du comique. Comme Molière était à l'ordre du jour, il a voulu dire sou mot sur lui, et cela .a été pour le
ranger dans un parti politique, le sien, narurellement, et voilà
Molière, deux cent cinquante ans après sa mort, posé en écrivain de droite, en penseur orthodoxe, en soutien de la royiuté,
en écrinin politique, pour tout dire. Il faut lire cet article
de l'Ill,irtration dans lequel M. Paul Bourget arrange si bien
la érité, avec ce style qui singe la profondeur et n'est que vague
et prétention. On verra jusqu'à quel point peut .aller la sottise d'un écrivain dogmatique, systématique et pédant, incapable
de juger et apprécier une œuvre littéraire pour sa valeur et son
intérêt propres, en dehors de toute question de politique, et
n'hésitant pas à tout fausser dans l'intérêt de sa thèse. Sa nfaiserie,éclate quand on le voit, dans cet article, pour caractériser~
-selon lui, le génie de Molière, faire intervenir les AUe_m ands,
les Hohenzollern, la guerre de 1914, apparenter le grand comique aux paysans français qui moururent pendant cette guerre et
le transformer, lui aussi, en«. héros » et en &lt;c bon serviteur du
pa s ». Personne autre que M. Paul Bourget ne pouvait, à
propos de Molière, avoir cette trou,,aiUe et pour une fois il
aura inventé quelque chose. Ce n'est pas la première fois
qu'il s'amuse à ce jeu de dénaturer complètement la personne et
l'esprit d'un écrivain. li s'y est déjà livré pour Stendhal, lors de
l'inauguration du monument dans le jardin du Luxembourg,
quand il a prétendu no le montrer comme un héros du patriotisme et un précurseur des soldats de i914. Là encore l'invention n'était pas mince. Stendhal, cet épicurien, ce dilettante,
cet « européen 'J)~ qui plaçaitla patrie là où il avait trouvé les
plus vifs plaisirs, qui reniait tant de nos façons françaises, qui
n'avait vu et célébré dans la guerre qu'une a,•enture.commeune
a\KJ"e, qui n'y a porté qu'une passion de curiosité .etn'a cessé de
témoigner de son mépris pour les cc manches à sabres qui composent uue armée » ! Je m'anendais d'ailleurs, p.our ma part. à
cette comédie. Outre que je trouve qu'on abuse avec cette œanie
des monuments qu'on a aujourd'hui, que je trouve que Stendm.l a le sien, et qui lui convient, sur sa tombe, qu'une copie
àu médaillon de David d'Angers par Rodin, qui 11'a fait que Je
déformer, n'avait rien à faire au Luxembourg, dans un quartier

CHRONIQUE DRAMATIQUE

475

totalement étranger à Stendhal, et que lui-même surtout a nettement formulé son désir de n'avoir aucun monument de ce
genre, rien que l'idée du discours sophistique de M. Paul Bourget m'a fait rester chez moi ce jour-là.
Je le dis sou,·ent et je le pense fermement : on n'a jamais vu
une époque plus bête et plus laide que la nôtre. Le sens de
l'art, de la littérature, comme un moyen de plaisir et de
bonheur, se perd de plus en plus. On veut absolument qu'un
livre serYe à démontrer quelque chose, à prouver quelque
chose, à améliorer quel.que chose. On Yous fait de Molière
un écrivain social et, de Stendhal un patriote d'antichambre.
Pauvre Molière qui fut, pour son époque, itln esprit si h_ardi,
attaché aux idées nom-elles, tout le contraire d'un courtisan,
combattant à sa façon les doctrines établies et l'Eglise ennemie
des choses de l'esprit ! Pauvre Stendhal, qui fut la liberté d'esprit en personne, sans préjugés ni rien d'officiel, qui ne vit et
chercha en tout et partout que le plaisir ! Etre travestis à cc
point, et p;tr un écrivain que l'un et l'autre eussent abominé,
et qui, lui-même, vivant en leur temps, les e"Ût alfominés ! C'est
m1 spectacle fertile en réfleKions.
Mais laissons cet académicien morose, froid et guindé, qui se
prend au sérieux, m:i. parole I Toute son œuvre n'est que du
papier imprimé et il n'a même pas ce mérite, étant un homme
qui éorit, d'être au moins un écrivain vivant, ce qui pourrait lui
faire pardonner, les vraies idées et l'originalité n'étant pas données à tout le monde, de n'aYoir rien découvert, ni inventé, ni
jamais rien dit de personnel et d'intéressant. Il n'est amusant
que par ses airs, qu'il a si bien gardés de sa jeunesse, de provincial qu'éblouit la vie de Paris et la fréquentation de la « haute
société •· Dans ce genre, il est unique. Avez-vous vu un roman
qu'il a publié récemment ? Cela s'appelle Un Drame dans le
monde, et c'est, entre parenthèses, l'histoire la plus rocambolesque. Eh ! bien, tout M.. Paul Bourget est dans ce titre, qu'on
dirait celui d'un feuilleton pour petites ouvrières, destiné à
es faire rêver sur les .amours d'une duchesse et d'un marquis.
On sent tout ce que ce mot : monde, dans cette acception,
garde encore de prestige pour lui ... ous disons quelquefois,
nous autres, en riant, quand nous allons en soi.rée : Je vais dam
le monde. M. Paul Bourget, lui doit dire cela sérieusement,.

•·

t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gravement, avec importance et admiration. On retrouve ce provincialisme émerveillé dans toute son œuvre, dans laquelle tout
n'est que convention prétentieuse. Puisque nous parlons de
Molière, M. Paul Bourget c'est le bourgeois gentilhomme en
Jinérature.
J'arrive enfin au vrai sujet de cette chronique. Le Théâtre du
Vieux-Colombier, pomcélébrer le Tricentenaire de Molière, a
joué le Misantbrope. De son c6té, M. Lucien Guitry a voulu
jouer Alceste. C'est de ces représentations que j'ai à rendre
compte. Auparavant, je cèderai la place à mon vieil ami l'amateur de théâtre, que je vous ai présenté récemment. Vous avez
vu qu'il m'a parlé de certaines pièces de Molière. Il m'a aussi
parlé du Misanthrope et là également j'ai noté de mon mieux ce
qu'il disait. j'ai recherché mes feuillets, je les ai mis au net et je
les reproduis ici, comme j'ai fait pour les premiers. S'il y a des
trous, c'est que mon vieil ami, heureux de parler et de s'écouter
parler, parlaittrès vite et que je n'arrivais pas toujours à le
suivre. Il est certainement plus agréable, et il connaît mieux
Molière, que M. Paul Bourget.
« Le Mirantbrope I Une des plus grandes œm•res de notre
théâtre, un des rôles de ce théâtre les plus difficiles à jouer !
Savez-vous bien qu'Alceste, c'est Molière en personne ?
Mais oui! Vous me direz que je n'en sais rien? Je vous dirai
pourtant que c'est vrai. C'est lui, c'est sa bonté, c'est son
esprit, c'est sa gravité, c'est le ton qu'il avait pris dans l'intimité du prince de Conti et dans le particulier du roi. C'est
son amour pour cette créature si jolie et si coquette qui l'a
rendu si malheureux. C'est cette jalousie qu'il cachait et qu'il
se reprochait. Le Misanthrope, c'est Molière tout entier.
« On disait alors qu'Alceste c'était M. de Montausier. Celuici répondait que si c'était vrai, c'était pour lui beaucoup d'honneur. li avait raison. li y a dans ce caractère si loyal et si franc
quelque chose de plus qu'un grand seigneur honnête homme,
mécontent et frondeur. 11 y a un homme de grand mérite qui
souffre, un philosophe qui observe et sait voir, un cœur désenchanté et déçu pour jamais. Il y a aussi un homme excellent,
très bon et dévoué, plein de bon sens même dans ses mouvements excessifs sous l'empire de la colère ou de la passion,
toutes qualités qui sont méconnues. Cet homme sait très

CHRONIQUE DRAMATIQUE

477

bien que sa sagesse a tous les aspects de la folie aux yeux
autmi, mais iJ aime, et il a raison, sa folie et il n'en veut rien
rabattre.
« Voulez-vous que je vous dise ? Changez le caractère
de Célimène, faites qu'elle aime Alceste et se comporte en
conséquence avec lui. Faites qu'il soit heureux par elle au
lieu d'être sans cesse rebuté et berné. Vous aurez aussitôt
un autre homme, avec un autre esprit et un autre visage,
dont toute~ les actions et tous les jugements changeront. Pourquoi ne voulez-vous pas que ce soit l'amour déçu gui lui
ait fait ce caractère? Mettez-le amoureux d'Eliante. Vous verrez
le changement.
« En tout cas, je pense ainsi, et si bien que je ne vois jamais
jouer le 1\.fisa11thrope sans me figurer voir Molière lui-même
dans sa vie intime. Vous savez qu'il a créé le rôle. Comme il
devait le jouer, avec quelle tristesse, quelle brusquerie ! Célimène, c'est sa femme, c'est Armande Béjart, qui ne l'a jamais
compris ni senti combien il souffrait par elle. Arsinoé, c'est
Mademoiselle Duparc, qui l'abandonna pour Racine. Eliante,
c'est Mademoiselle de Brie, son amie discrète, intelligente
et dévouée. Acaste et Clitandre sont le duc de Guiche et
Lauzun, qui faisaient les galants auprès de sa femme. Quant
à Philinte, c'était Chapelle, un des meilleurs amis de Molière et
son contraste en tout. Oui, tout ce Misanlbrope c'est la vie
même de Molière.
« Avec cette pièce, Molière abandonnait définitivement ses
premiers modèles. li créait selon son génie. Il ne peignait
plus que d'après des personnages vivants. Quelle ingéniosité,
et quelle vérité ! Comme chacun de ces personnages s'exprime
bien comme il doit ! Comme le ton de la comédie est parfait du commencement à la fin ! Je ne comprends pas
Voltaire qui prétendait y retrouver le ton et la forme de la
satire.
« li est vrai, pourtant ?... Mais non ! C'est bien encore de
la comédie. Je pense au portrait du Comte de Guiche, l'amant
de Maùemoiselle Molière, avec sa perruque blonde, ses amas
de rubans, sa vaste ringrave, son ton de fausset: Ce de.vait
être charmant d'entendre Molière parler ainsi à sa femme
de son galant, dont tout le monde savait le nom. Lauzun

f

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAIBB
est encore mieux. peint, comme le personnage le méritait.
Mais le plus beau c'est quand il les met tous les deux face à
face, chacun complet dans son ridicule. Et quelle peiJ1ture
merveilleusè de la coquetterie féminine, ce portrait de la prude
Arsinoé ! Tout le troisième acte du .Misanfbrope est à lui
seul un chef-d'œuvre. Nous avons là, dans le salon de Célimène, la conversation ml'!me de la belle société de Paris au
xnr: siècle, l'épigramme, la satire, la médi ance et la passion y
parlant chacune son bngage.
Il'
ous retrouvons ensuite. !'Alceste des premières scènes.
Il est plus brusque et plus malheureux. Ses amours vont si
mal ! Il a beau vouloir fermer les yeux. Il va découvrir la
vanité, la coquetterie, la versatilité de la femme qu'il aime.
En ce moment, sa misanthropie est à son comble, sous l'effet
de l'étonnement et du chagrin. Aussi voyez comme il p:1.rle à
Célimène elle-ml!me. Et sous cette colère, sous cette verve,
quel grand amour ! Eh ! bien, l'affaire de cette lettre qu'on lui
dit adressée à une amie, c'est une histoire qui est arrivée :\
Molière lui-même. Oui, lui aussi il a tenu d:ms ses mains la
preuve de la trahison, uoe lettre de sa femme au comte de
Guiche, qu'un rival qu'elle avait dédaigné lui avait fait
tenir. Il s'emporta. Armande Béjart pleura, niant qu'elle eût
écrit cette lettre à un homme. Il pardonna, demandant l'oubli
de son emportement. oble misère de ce grand génie ! En le
voyant pleurer lui-même, elle se mit à rire, et le lendemain elle
rappelait son amant.
« Trouvez-moi quelque chose de plus beau que le duel d'Alceste et de Célimène. Lui, passionné, s'emportant et pleurant. Elle, indifférente, au fond, et se moquant en secret de
sa faiblesse. L'amour d'un homme pour une femme a-t-il jamais été plus loin ? Quel auteur d'aujourd'hui, avec toutes
ces recherches, ces subtilités de langage que vous admirez,
a jamais peint l'amour aussi vrai, aussi ardent, aussi humain?
'oubliez pas non plus qu' A:uiromaque ne vint qu'un an après
le Misanlhrope. Molière a peut-être servi de modèle à Racine?
« Vous connaissez ce qui suit. Alceste est accablé de tous
les côtés. Il a perdu son procès. On le fait passer pour l'auteur d'un libelle calomnieux, - ce qui est encore arrivé à
Molière lui-même. Il éclate., pour le coup. Quelle élo-

CHRONIQUE DRAMATIQUE

479

quence ! Tout se tait devant cette juste indignation. Il n'y a
que Célimène qui. ose l'affronter, mettant sa confia.ace dans
l'amour qu'elle inspire. EUe y use cependant sa dernière séduction. Le charme est entamé. Aiasi Armande Béjart avait perdu
Molière, pour n'avoir pas voulu renoacer à ses galanteries.
Molière était prêt à tout pardonner. Tout aurait été oublié
si elle avait voulu l'aimer, n'aimer que lui. Elle préféra répondre comme Célim!ne : « Il ne me plaît pas, moi ! » Alors
Molière se sépara d'elle, tout en continuant à l'aimer. li écrivit pour elle tout exprès ce grand r6le de Célimène. Sur le
théâtre, l'approchant, c'était encore une façon de pouvoir
lui dire : Je vous aime ! et de re.·oir près de lui la femme
qu'il aimait. Vous a.lle-z encore dire, peut-être, que j'invente ? Je
vois, moi, dans cette scène entre Molière et sa femme, le point
de départ de cette grande comédie.
« Comme le .Misanthrope devait être bien joué par la. troupe
de Molière! MoJièré était Alceste. La Thorillière était Philinte.
Du Croisy était Oronte. Armande Béjart était Célimène.
Mademoiselle de Brie était Eliante. Mademoiselle Duparc était
Arsinoé. Je ne sais comment exprimer ce que devait être
Alceste joué par Molière lui-même, qui avait tant mis de lui
dans ce personnage. »
Tout ceJa est fort beau. Mon vieil ami l'amateur de théâtre a
&lt;lu romanesque, de l'éloquence. 11 s'enflamme à ses propres
paroles et il embellit tout. Il connait fort bien son sujet et le
traite encore mieux que je ne l'ai montré. Mais comment doiton jouer Alceste? Avec quelle sorte de caractère doit-il nous
être présenté ? S'il est vraiment plusieurs manières de le jouer,
ce qui ne se soutient que par toute la déformation que nous
avons apportée .à ce rôle. quelle est la bonne, la vraie? Voilà ce
ce qui m'aurait intéressé à entendre. Je ne l'ai pas entendu. Mon
vieil ami l'amateur de théâtre ne m'a rien dit sur cette question.
La soirée s'avançait et il lui fallut partir. Je ne l'aurais d'ailleurs
écouté que pour le plaisir. J'ai mes idées sur ce sujet, et etit-il
pensé différemment qu'il ne m'eût pas changé.
Alceste est un personnage que j'ai toujours beaucoup aimé.
Je puis même dire qu'en vieillissant je l'aime et le sens encore
davantage. J'ai pour cela des raisons particulières. Quand je le
vois sur la scène, j'oublie tout à fait que je suis au théâtre. Je

�CHRONIQUE DRAMATIQUE

LA NOUVELLE REVUE FJI.ANÇA[SE

m'!nt~resse vraiment à lui comme à quelqu'un que je connais,
qm vient de me quitter pour monter là dire leur fait à quelques gens, et que je retrouverai tout à l'heure à la sortie. Je ne
sais pas comment on jouait ce rôle au temps de Molière ni si la
manière dont on le joue à la Comédie française la répète fidèlement. Je viens d'y voir M. Jacques Copeau. J'y ai vu ensuite
M. Lucien Guitry. Je voulais aller voir ce qu'il est à la Comédie
française, mais le rôle est tenu en ce moment par M. Raphaël
Dufios et la seule idée de voir un si mauvais comédien m'a
découragé. M. Jacques Copeau est certainement un acteur de
beaucoup de talent, bien qu'un certain esprit, très fort en lui et
sur lequel il est difficile d'insister, le rende surtout propre à
certains rôles. M. Lucien Guitry est un maitre. Ni l'un ni l'autre pourtant ne sont Alceste tel que je le vois, et, j'ose le dire,
tel qu'il doit être exactement.
C'est tout d'abord un point indiscutable : Alceste doit faire
rire. C'est l'homme franc, courageux, désintéressé, sensible►
modeste, timide aussi, et pour tout cela brusque, bourru, susceptible, prompt, vite emporté, uu peu gauche et maladroit,
pouvant passer pour malappris. li aime, P.t quand il veut être
tendre, étant trop sincère, jouant toujours franc jeu, allant droit
au but dans ses paroles, il est un peu brutal et choque au lieu
de plaire. Il manque de patience devant la sottise et la vanité
et quand un importun l'assaille, c'est à grand'peine qu'il se
retient de l'envoyer au diable. Quand il souffre que Célimène,
qui n'est pas du tout, elle non plus, la grande coquette à panache qu'on nous a faite, mais une jeune femme sans beaucoup dt&gt;
fond, aimant la société et ses caquetages, réponde si mal à son
amour, c'est eu rageant en même temps contre la légèreté, la
coquetterie et le bavudage féminins qui sont cause de ce désaccord. Quand il dit aux gens la vérité sur leur compte et qu'il
s'emporte de les voir si lâches et si hypocrites, ce n'est pas seulement par amour de la vérité et de la droiture : il y trouve
encore un très Yif plaisir. Quand il se réjouit à l'idée de perdre
son procès et se refuse à rien tenter pour le gagner, ce n'est pas
seulement par amour de la justice et haine de l'intrigue, c'est
encore par satisfaction de voir un coquin l'emporter et de pouvoir par là renforcer en lui son dégoût de l'humanité. Enfin,
quand il prend le parti de se retirer du monde, ce n'est pas,

'

c~mmc on ~o~s le montre, comme un élégiaque, un homme
faible et pla1nt1f, pour passer ses jours à souffrir et à gémir.
Alceste n'est pas du tout un homme mélancolique et larmoyant,
ténébre~x et chi~érique. Il est, au contraire, solide, bien campé,
combatif, fort bien portant, très réaliste. C'est encore une jouissance qu'il éprouvera à se trouver seul, loin de taotde sots, de
bavards et de faiseurs, et à pester de loin contre toutes leurs
façons. On connaît le paradoxe de Rousseau : « Alceste représente la vertu. On doit rire de lui. Donc, on doit rire de la
vertu. ,, Mais non I Ce n'est pas de la vertu qu'on rit. C'est des
façons qu'il apporte à combattre en sa faveur. Alceste doit faire
rire comme un homme qui se met trop facilement en colère après
les travers et les ridicules. Il est l'homme qui a raison et il doit
faire rire par contraste avec nous-mêmes, qui avons notre nature
faite_ de tous les défauts qui le choquent et y ajoutons cette prétention de trouver que nous sommes bien ainsi et que c'est lui qui
est un butor et un maladroit dans sa franchise et dans son mépris
des conventions sociales. li doit faire rire encore par la mine
que font ses victir,1es sous ses coups de boutoir.
Tenez, le Misanthrope c'est quelqu'un que je connais. Ce
quelqu'un fréquente une maison dans laquelle fréquente également une vieille fille sotte, cancanière et bavarde, dont le signe
particulier est à la lettre celui-ci : qu'elle ne répète pas moins
de six fois de suite chaque détail de sa conversation. Ce quelqu'un que je connais, qui n'est pas bavard, qui a horreur de certaines sociétés, qui est pour qu'on dise en trois mots ce qu'on a
à dire et sans rien déguiser, ne peut la supporter. Quand il est
là et qu'elle arrive, il se renfrogne et attend avec impatience
qu'elle ait fini et le débarrasse. L'autre jour, après qu'elle avait
parlé pendant une demi-heure, le voyant muet elle s'approcha
de lui : « Et vous, Monsieur ... qu'en pensez-vous? it Il leva un
peu la tête : « Moi, Madame, lui répondit-il, j'aime le silence.»
Elle prit le chemin de la porte et à la maitresse de la maison
qui l'y avait accompagnée : « Est-il malhonnête 1 -o dit-elle.
Le Misanthrope, c'est encore ce même quelqu'un que ie
connais. Il aime la simplicité. Il a horreur des compliments. Il a
aussi peu de vanité qu'on en peut avoir. C'est un de ses mots
favoris : « On a du taleot comme d'autres sont bêtes, sans y
être pour rien. li n'y a pas là de quoi se pavaner. » Il a aussi
3I

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAlSE

horreur de ces coups d'encensoir qu'on se prodigue aujourd'hui
entre gens de lettres, de ces témoignages d'admiration qu'on se
donne mutuellement si facilement. C'est encore, à ce propos,
un de ses mots : u On se demande vraiment, devant tous ces
encensements, lequel est le plus niais~ celui qui les prodigue
ou de celui qui les reçoit et s'en regorge. • Ce quelqu'un dont
je parle écrit. Il paraît que ce qu'il écrit a quelques lecteurs. Au
nombre de ces lecteurs se trouvent des gens qui écrivent eu1.mêmes. De temps en temps, quelques-uns lui envoient un livre
qu'ils viennent de publier. C'est ainsi, l'autre jour, qu'il reçut
un nouveau roman de M. Léon Werth et un petit livre fort
agréable de M. Emile Sedeyn. Chacun de ces volumes oomportait un envoi. M. Léon Werth avait écrit : c: A ..... , son
admirateur. J) M. Emile Sedeyn : « A ..... , un de ses lecteurs. u
Ce quelqu'un que je connais trouva là l'occasion de montrer
une fois de plus ce qu•it pense des faciles compliments qu'on
prodigue aujourd'hui. Il le dit à un ami de M. Léon Werth.
c: Est-ce que Léon Werth se moque de moi ? Me croit-il niais à
ce point ? Ou s'il est sincère, a-t--il si peu lu et ne connaît-il
rien, ou est-il si peu difficile, pour que ce que j'écris lui paraisse
ainsi admirable ? ,, Au contraire, l'envoi de M. 'Emile Sedeyn
lui plut beaucoup. Cette simplicité, cette brièveté le ravirent.
On n'est pas toujours s'Ôr d'avoir des lecteurs. S'en découvrir un
et qui vous le dit avec cette bonhomie et ce naturel, est un
vrai plaisir.
· Le Misanthrope, c'était encore Remy de Gourmont, comme
je l'ai vu. Celui-là non plus n'aimait pll.s beaucoup les compliments, les flatteries, ni certaines sociétés, ni les gens qui viennent se jeter à nctre tê.te et n'avait que de la timidité et de
t'embarras devant ceux qu'il ne connaissait pas. Au Mercure, un
soir, dans mon bureau, que nous étions là à bavarder comme
nous le faisions chaque jour, quelqu'un entrn. C'était M. Victor Barrucand. Il reconnut Gourmont. Sans doute heureux de
cette rencontre et de se faire connaître, il s'approcha, face à lui.
Il s'inclina, son chapeau à la main : « M. de Gourmont .... Je
suis M. Victor Barrucand. ,, Gourmont le a à peine la tête, se
souleva et son fauteuil en même temps en le tenant des deux
mains, fit un demi-tonr et se rassit le dos tourné à l'importun,
sans avoir dit une syllabe.

CHllONIQUE DRAMATIQDE

Vous me direz que j'exagère, qu' Alceste est un « homme du
monde .- et qu'il ne peut commettre de ces actions ? Si voua
voulez. Il est en tout cas sa.ns cesse cbns l'humeur qui fait
commettre ces actions. C'est cette humeur que je n'ai p.as trouvée dans Je jeu de M. Jacqut&gt;sCopean ni dans celui de M. Lucien
Guitry. Ce dernier l'a pourtant montrée, pour sa part, à un
moment, au deuxième acte, dans l'entretien d' Alceste avec
Célimène, quand il éclate de voir qu'on ne peut jamais la trouver seule et lui parler en particulier. Je ne puis surtout admettre l'attitude de saule pleureur qu'ils lui donnent l'un et l'autre,
au final de la pièce, quand ils le font partir chancelant de
chagrin, la main sur ses yeux pour cacher ses larmes.
Alceste souffre, il est tout déchiré, c'est entendu. la déception
l'accable et il doit renoncer. Mais un homme comme lui, de
son caractère, à cause même de ses « défauts », est autrement
fort. C'est en se dominant, avec mauvaise humeur et brusquerie, en rageant encore et presque en claquant les portes qu'il
doit partir, pour aller vivre en « sauvage ». Il pleurera peutêtre tout à l'heure quand il sera seul. Maintenant, ooo.
Ce qui a été la perfection au Théâtre du Vieux-Colombier,
c'est l'interprétation de tous les rôles de femmes. Mesdames
Valentine Tessier, Blanche Albane et Suzanne Bing ont été
absolument remarquables dans les rôles de Célimène, Arsinoé
et Eliante. On ne peut pas mieux dire et je n'ai jamais entendu
mieux dire, le plus naturellement du monde, avec toute la
malice et la finesse féminines, le merveilleux dialogue entre
Célimène et Arsinoé, que ne l'ont fait Mesdames Valentine Tessier et Blanche Albane.
Au Théâtre Edouard VII, la maitrise de M. Lucien Guitry,
- je pensais, en le voyant, comme il jouerait bien Tartuffe, faisait un peu pâlir le jeu de ses partenaires. M. Paul Souday,
en rendant hommage à leur bonne volonté et à leurs jolies
qualités de naturel, a fait, à ce propos, cette remarque que « le
classique ne s'improvise pas ». Voilà bien le détestable état
d'esprit auquel nous devons la manière si peu vivante dont on
joue Molière, le manque de naturel et la convention qu'on y
apporte. C'est, au contraire, comme si on improvisait qu'il
faut le jouer et non avec ce ton de récitation et de leçon qu'on
a si fâcheusement adoptés. M. Paul Souday entend sans doute

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dire qu'on ne peut jouer les pièces de Molière comme on
joue d'autres pièces? Si je ne me trompe, M. Paul Souday est
normalien? il parle là comme un professeur.
Voulez-vous, pour finir, deux appréciations importantes sur
l'Alceste donJlé par M. Lucien Guitry? Les voici. M. Le Bargy~
q"!_i assistait à la première répétition, a dit, on me l'a rapporté ;
« C'est bien, mais ce n'est que bien. » M. Edmond Sée, lui, a
dit, devant moi, c'est bien le mot, car j'étais placé derrière lui :
« Il joue le premier acte admirablement. Après, c'est impossible. J&gt;
MAURlCE BOISSA.RD-

NOTES
LA POÉSIE

M. FRANCIS JAMMES AU TOMBEAU DE LA
FONTAINE 1 •
M. Francis Jammes n'aime guère La Fontaine. li ressemble
en cela à Lamartine. Toutefois, les raisons de M. Jammes sont
d'un ordre qu'il serait piquant de faire paraître : il s'agit d'une
ancienne querelle théologique. La Fontaine, qui rima la CaptiviU de Saint-Malo pour complaire aux Messieurs de Port-Royal,
était demeuré, parmi les égarements du siècle, janséniste à sa
manière. C'est-à-dire qu'il semble toujours considérer le mal
comme une chose fatale, les vices comme inhérents à la nature
humaine, et qu'il tient les passions pour charmes à quci force
nous est de céder et dont on ne saurait guérir autrui ni soimême. En dépit des préfaces où l'auteur plaide la cause de
l'apologue moral, la morale des fables est empirique et réaliste,
nettement dénuée d' « idéal ». La Fontaine ne nous offre d'autre
remède qu'une lanterne pour voir clair en son propre cœur et
dans celui du prochain. Je ne sais s'il est un bon éducateur du
parfait citoyen, mais je le crois parfait pou,r un futur monarque.
Aussi La Fontaine déplait-il, et doit-il déplaire à quiconque
fait de la réforme morale individuelle la condition d'une réforme des institutions politiques ; à quiconque prête une oreille
complaisante aux cris des membres révoltés contre l'estomac
au nom de la Justice, et généralement à tous astrologues &lt;( q_ui
bâiJlent aux chimères » et autres c&lt; sm1ffieurs » de baudruches
idéalistes.
1. Lt Tcm1bum de Jean de la Frmtaine, suivi de Poèmes 11us111ù, par
Francis Jammes (Mercure de France).

�LA NOUVELLl:: REVUE FRANÇAISE

Voilà qui lui fait beaucoup d'ennemis. Pourquoi faut-il
compter au nombre de ces derniers le poète de Jean de Noarrieu et du Deuil des Prim,:vères? Donc, au tombeau de Jean de La
Fontaine, M. Fraacis Jammes n'est pas venu muni seulement de
ses pipeaux aux frêles dissonnances. li s'est fait escorter, de gré
ou de force (plutôt de force) par l' Amateur des jardins, le Maître
d'Ecole, le Chêne, le Roseau, et par une trentaine d'animaux.
Quelques-uns y vont d'un petit compliment aigre-doux, cependant que le plus grand nombre exerce sur le fabuliste de!. représailles souvent maladroites, parfois obscures et toujours inoffensives. Leurs éloges manquent de conviction, leurs apostrophes d'énergie, et leurs épigrammes de pointe.
Le Cbameau par exemple s'exprime en ces t~rmei :
], 11e puis qut ~mer ai11si qiu l'éllpl1a11/ ;
La Jable 01i tu me mets en rien ne me nbausse.
De la Jaune de l'Oriml
Tii n'as pas, comme j'ai, la bosse l

Que ~oilà un plaisant grief! Mais écoutons ce sermon d'un
Soue édifiant :
Encore que j'y sois victime ,fa rmard,
Dans ta Jable du moi71s ne mis-je qu'une blte !
Ton bon sens 111'a laissé 111011 esprit campagnard :
Mieux 11a11t le fond d'un p11its, pum· ,m bouc, que la ftte
O,i l'immole Romarà.

Quelque irrévérencieux insinuerait que ce bouc-là est tombé
dans un puits d'eau bénite.
Le Lion est imprécis :
Il te faut de moindres sujets
Com111t11t aurais-ln su 1111 p,indre l
Passe encor I'ilèpba,1t, mais moi, lion, m'atteindre I
li n'ejf dans mon d&amp;ert 11i route.s, ni trajets, ..

Et le Geai poétique :
Tu m'as /ail nu parer du plu,nage des jltlons, ,
Je n'en avais que Jaire :
Sa c.oule11r 111étalliq11e est celle de.s serpt11ts
Q11i ram~11t sur la T,rre.
Ah J que n'as-tu ctmipris à quel poit1t je préf~re

NOT.BS

Cu goutte.s de l'az.ur
si belles
Q,,i perlent toujours sur
me.s ailes.

Peut-être ! Mais il nous fâche de voir l'auteur de ~Clara
d'Ellebeuse se parer ici des plumes d'Edmond Rostand.
Quant à l'Ane, il ne mérite pas d'accompagner en paradis l'auteur des Quatorze prières. Il commet des erreurs volontaires d'interprétation. Il feint de croire que o: otre ennemi, c'est notre
maître I J&gt; dit la même chose que ex Ni Dieu ci W.aître 1 ,. La
Fontaine anarchiste! li ce s'est pas fait faute, à toute occasion,
d'appuyer l'ordre et l'autorité, et Voltaire le lui a assez reproché. Qui ne se souvient de ces dures maximes :
0 w11s pasteurs d'humains el 11011 pas de brebis,
Rois q11i croyez. gag11er par raiso11 le.s esprits ...•
Serwz.-wus de ws rets ...

A la Yérité il a constaté l'instinct. de révolte et la haine de
l'autorité qui est en tout homme ; mais l'idée d'en faire un
précepte lui eût paru fort ridicule.
Aussi bien, l'àne a-t-il tort d'ajouter :

Je te charge, à mon ù,111·, de ces mots sans bluteur
Qui laissenl lrim paraitre
Que tu n'as pas de cœur:
Ils sont lo11rJs d porter, plw que Notr, Seigneur.

M. Francis Jammes prête là à son Ane un langage dénué de
modestie, et qui ne laisse pas d'étonner. La Fontaine n'a-t-il
pas répondu par avance :
011

ru

saur.iit sou.Drir u11 dtie fa11Jaro11
Ce 11'esl pas là leur caractère.

On ce savait pas non plus qu'il fût dans le caractère de la
grenouille, du chien, du moucheron, de joindre la mauvaise
foi à la méchanceté jusqu'à représenter La Fontaine, poète aussi
modeste qu'insouciant, sous les traits d'un homme de lettres
vaaiteux, aigri et jalou~ de la gloire de Louis XIV. Ce moucheron-là est uo vilain moustique, que je ne souhaite pas à
M. Francis Jammes de rencontrer, à Orthez, :iu bord du Gave.
Du moins le Chêne, reprochant au poète sa légèreté d'esprit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

et son égoïsme de célibataire trouve-t-il des accents dignes d'un

LITTÉRATURE GÉNÉRALE

arbre inspiré .
.. . Mais ClJine if Abraham autant q,~ Je Virtilt,
Je gardais dans mon sein,
en iletulant sur eux mon o&lt;nbre comme une ile,
et le nid et ressaim.

Il e6t été pénible d'entendre Philomèle mêler sa voix à ce
concert d'aigres rancunes offert à La Fontaine en guise de
messe commémorative. M. Francis Jammes a voulu nous
épargner cet ennui. Apollon l'en a récompensé :
Dans rallie 01i Diane a1t port jaroud1t et fier
De son arbre pare11 au flocon de la mer
Blanchit l'ombre indécise ..•
.. I'ifrbze le collier des perles de la brise.
Mais je ,ie Jais ula qu'avec timiditJ,
Car Jupin me chargea, le printemps et fété,
Lorsque la nuit endort tes chants, d 1A Fo11tai11e,
De les continuer sous la lune sereine I

Ces vers sont jolis, mais leur genre d'agrément n'est pas
celui qui appartenait en propre à M. Francis Jammes. La gracieuse gaucherie qui faisait le charme de sa muse irrégulière le
cède à des beautés plus froides, mais non plus classiques. D'où
l'on peut déduire ceci : que le vers libre fut souvent un moyen
bien commode pour atteindre le sublime ou la naïveté.
La Fontaine touché par la grke eüt changé de sujets, non de
style poétique. Il fallut sa mort pour que l'on s'avisât du cilice
qu'il portait sous ses vêtements.
Si l'on veut visiter en esprit son monument, que ce soit plutôt
avec Diderot, qui eüt voulu se rendre, une fois l'an, « dans un
lieu toujours sacré pour les poètes et les gens d'esprit :o. Et il
ajoutait : « Ce jour-là, je déchirerai une fable de La Motte, un
conte de Vergier et quelques-unes des meilleures pages de Grécourt. :o
Revenant parmi nous, Diderot pourrait allonger la liste
des victimes expiatoires. Mais je ne risquerai pas, moi chétif,
un geste odieux à notre siècle indulgent où la confraternité
demeure pour les gens de lettres, la seule vertu profitable.
ROGER ALLARD

D'UN SIÈCLE A L'AUTRE, par Georges Valois (Nouvelle Librairie Nationale).
M. Georges Valois a donné pour sous-titre à son livre :
Chronique d'une génération (1885 • 1920). On pourrait être
tenté de voir là une généralisation arbitraire, et de ramener
cette chronique à la chronique d'un esprit. A propos des
Générations Sociales de M. Mentré, je faisais observer ici que
beaucoup de tendances contradictoires - toutes les tendances
humaines en somme - sont représentées dans une génération.
Et pourtant, réflexion faite, M. Valois, et ceux qui ont donné à
leurs mémoires un titre analogue, ont raison. Ils ont parfaitement le droit d'assimiler, en . gros, leur courbe propre à la
courbe de leur génération, voici pourquoi : l'état d'esprit qu'ils
analysent et dont ils développent l'évolution est celui de tous
ceux qui prétendent penser et parler au nom de le9r génération,
qui sont hantés par cette idée de génération, qui s'efforcent de
représenter le plus grand nombre de leurs compagnons
d'âge et d'en accoucher la pensée. La culture désintéressée de
l'intelligence, le dilettantisme, la foi' en la démocratie, ne
manquent pas aujourd'hui d'amis ; mais ces amis se sentent
isolés, ils éprouvent la peine - ou la volupté - de penser
contre un courant, il ne leur viendrait jamais à l'idée de
présenter leur esprit comme celui d'une génération, alors
que ceux qui en 1880 pensaient comme eux se voyaient
portés par leur génération au même titre que les positifs et
les constructeurs d'aujourd'hui. Pour tenir les deux bouts de
la chaîne, il faudrait d'ailleurs songer au diagnostic si différent
que donne M. Benda dans son Belphégor. Mais le belphégorisme est un peu imaginé ou du. moins codifié par M. Benda,
qui a besoin d'un ennemi à combattre. Nous ne connaissons
pas de porte-parole autorisé d'une génération belphégorienne.
Et si Belphégor existe, il se dissimule avec quelque mauvaise
conscience.
M. Valois marque au contraire avec une franche conviction
et une allègre fierté le pas d'une génération qu'il voit, en ce
qu'elle a eu de mauvais et en ce qu'elle a de bon, pareille à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

lui. Comme la plupart des nationalistes qui ont dépassé la
quarantaine, il a commencé par l'anarchie, et il s'est trouvé
plus tard encadré dans une jeunesse qui ne commençait pas
par l'anarchie. 11 attribue une grande importance à l'affaire
Dreyfus, qui fut en effet à la France ce que la guerre de 19r4
a été au monde : une coupure décisive. Mais cc que je prHère
dans son livre ce sont les expériences personnelles, originales,
qui ne se confondent pas avec celles de ses contemporains.
Il fait admirablement comprendre comment un séjour en
Russie a pu ramener aWl idées d'ordre et de constructien
l'anarchiste qu'il était : ces pages me paraissent même les plus
fortes et les plus convaincantes de son livre. Ce qui ne manq_ue
pas de singularité, c'est de le voir conduit à la foi chrétienne
par le livre de M. Quinton, au grand étonnement de celui-ci
qui avait trouvé un disciple si peu chrétien en Rémy de Gourmont. L'e"iplicatiou qu'en donne M. Valois est d'ailleurs fort
intéressante. Enfin et surtout la vraie nleur personnelle de
cette évolution consiste en ceci qu'elle a produit une philosophie du travail Yenue du travail lui-m~me. M. Valois nous
dit qu'il a rêvé d'une vie d'études et qu'il a été contraint à une
vie active. Anarchiste tant qu'il a subi cette contrainte, il est
devenu homme d'ordre quand la réflexion sur son travail lui
a permis de mettre spontanément dans sa pensée l'ordre qu'il
mettait nécessair~ment dans son travail. C'est là une ligne
de Yie logique, humaine et saine qu'on a plaisir à regarder.
Anarchie et traditionalisme sont deux coups de poing, l'un
à droite, l'autre à gauche, sur un ennemi toujours détesté qui
'appelle le libéralisme. o: Dans aucun pays, dit M. Valois, un
libéral ne peut passer pour un homme bien intelligent. • Pourquoi pas? Je conviens qu'un pays où il n'y aurait que des libéraux
serait un pays bien mou et bien fade. Mais les vrais libéraux,
en petit nombre, qui vivent et pensent dans un pays, en assainissent l'atmosphère, la rendent respirable et douce, la défendent contre les dogmatismes, c'est à dire contre les excès de
l'orgueil humain. Montaigne, qui est le type du libéral le
direz-vous peu intelligent ?
ALB,ERT THIBAUDET

NOTES

49 1
LE ROMAN

ÉTAT-CML, par Pierre Drim la Rochelle (Editions
ouvefie Revue Française).
Il semble que les souvenirs de jeunesse jouissent aujourd'hui

de la

d'une vogue nouvelle. Naguère encore, on les tenait un peu à
l'écart. On se méfiait d'une naturelle idéalisation. Le pass~ servait trop souvent de justification du présent. Nous savons tous
que nous eûmes du génie à huit ans.
L'étude de l'enfance réserve des découvertes psychologiques
trop riches pour être longtemps négligée. La spontanéité, la
vigueur de l'instinct, qui sont le propre de cet âge, aident à la
science de l'âme humaine autant que le font d'un autre côté les
anomalies, les névroses, certains phénomènes de rêve ou de
subconscience vers quoi tendent en ce moment les t'echerèhes
des savants et des psychologues. Si le but de l'art doit être de
chercher, sous l'illogisme et la complexité des faits mentaux,
uue logique supérieure, et comme un rythme - nous trouverons un terrain dans cette vie volontiers incohérente, heurtée,
toute de cris de joie, de larmes et de rêves qui est celle de
l'enfant.
Cependant, tandis que les autobiographies comme celle
d'A. France, comme Si le grain 11e 111ellrt, ou k Premier de la
classe sont écrites pour la propre satisfaction de l'auteur, et, à
chaque page, artistement œuvrées et caressées, l'État-Civil de
Pierre Drieu la Rochelle tend à une signification plus grande. Il
pose une question, introduit un conflit d'idées. Ces souvenirs
d'enfance ont une portée sociale.
On a dit de ce livr~ qu'il était le témoignaged'unegénération.
Ce qui est vrai dans les limites où le sont d'aussi précises affirmations. Le journal d' Amie! ne forme pas un pléonasme vis-à-vis
de !'Enfant d11Sikle. Ne pensez pas que je veuille aussi citer
Lemercier.
Cette génération, dont Etat-Civil est l'expression, semble
d'abord se caractériser nettement. C'est la génération du sport,
plus exactement de ceux qui, sans s'être adonnés au sport en
leur jeunesse, lui dédièrent, depuis, leurs regrets et leur
enthousiasme. Entendons par sport : la volonté, l'air libre,

�49 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l1anarchie de plein gré disciplinée. Telle est-elle aujourd'hui.
Mais son enfance ?
Parce que certains rêves, cris ou sexualités sont inhérents à
la nature humaine et qu'une éternelle fatalité en règle le cours
et la -répétition, l'enfant d'État-Civil et celui du livre de Rousseau
apparaissent, sur tous les points essentiels, les mêmes. Des
nuances, je le concède. Outre la coupe des vêtements - le
coefficient personnel, la plus ou moins rêveuse sentimentalité,
la différence de classe, de siècle et de mode de locomotion.
Mais le véritable caractère est identique.
« J'ai écrit ce livre pour me débarrasser de mon enfa11ce. Je la
hais. La renie. » Voilà qui laisse quelque doute sur la sincérité
.de cette génération. C'est donc une sincérité acquise, puisque
ceux qui s'en glorifient ne le peuvent qu'en se reniant euxmêmes. Elle s'oppose à l'enfance, qui est instinct et vérité. Je
crains qu'elle soit surtout une attitude. Je la souhaiterais profonde et durable, car si étrangers que puissent me paraître ces
jeux splendides sur des terres nues, je ne laisse d'en être séduit
- comme d'un animal vigoureux. Ce serait une fort curieuse
expérience. Une régénération, si l'on veut (bien qu'une telle
phase implique la mort d'uo précédent état). Mais je ne puis
m'abstenir de penser que, de tous temps, des jeunes gens ont
méprisé, au nom d'un certain modernisme, l'époque écoulée.
Et qu'une belle idée est plus riche en émotions et en consé&lt;)Uences qu'un ballon ovoïde de rugby - peut-être. C'est fort
estimable de dédaigner l'art comme il est actuellement de coutume. Encore en faudrait-il admettre un minimum. Cela sert
~i'ailleurs tant à vivre.
Je confesse un certain parti-pris au cours de cette page. j'ai
peur de m'être montré injuste à l'égard de M. Drieu la Rochelle,
dont le livre mérite toute sympathie. Il serait faux de nier que
l'enfant d'Etat-Civil ait avec le panégyriste du sport de multiples
.affinités. 11 diffère de Sébastien Roch. Ses rêves s'enchantent
particulièrement des épopées impériales. Au collège un besoin
.de domination lui assure la suprématie sur ses camarades. Assez
peu tourmenté par l'inquiétude de Dieu, il est volontiers hardi.
Pas encore de la volonté, mais de fréquentes impulsions. Un
&lt;:ertain manque de tendresse attentive à son berceau l'aguerrit.
li connaît à peine sa maison natale, ne s'enchaîne pas aux lieux.

NOTES

49&gt;

Nul agenouillement prématuré devant un cadavre jeune et
connu ne l'a replié sur lui-même. Il n'est timide que dans la
mesure où le sont d'ordinaire les enfants. Il ignore à peu près
les hontes, les subtilités, les atroces pudeurs - où d'autres
jeunesses se sont complues.
Le voici en Angleterre, où des jeunes filles et de jeunes
hommes ont des gestes harmonieux et sains. Cet adolescent,
poreux à toutes sensations, s'émeut de vivre. Déjà à trois ans :
« Le cuir sent bon. J'y écrase mon nez. Encore cette fraîcheur.»L'impression présente seule compte : a Il n'est que ce soleil qui
s'~chauffe en moi à cette heure. Je suis l'astre solitaire qui ilJu.
mine le monde. » Quoi d'étonnant, quelques lectures aidant
qu'il renie son bref passé, ses précédentes émotions et ne soi~
plus qu'un corps avide de liberté. Toutes réserves, encore une
fois, sur les conséquences et l'enracinement de ce nouvel état
d'âme.
Un des soucis principaux de la critique doit être de situer
!'écrivain dans son époque et de l'y rattacher par sa ressemblance ou son éloignement. De son propre témoignage, Drieu
la Rochelle finit une époque et marque le commencement d'uneautre. li n'est de l'une ni de l'autre - de toutes deux pourtant~
Aussi m'apparait-il si attrayant.
Deux influences ont marqué notre âge. Je croyais l'une un
peu effacée. Pourtant M. Barrès semble avoir donné, janséniste
porte-parole de Nietzsche, plus d'une directive à Drieu la
Rochelle. fïat-Civil n'est pas si loin qu'on pourrait le penser de
l'Homme Libre, ne serait-ce que par un mtme culte de la volonté,
une intelligence aiguë qui ne supprime pas la sensibilité, aussi
un certain réalisme romantique.
Mais cette invitation à la liberté, au grand air, voire à l'anar-·
chie, nous l'avions entendue. E!Je est dans les Nourritures
et dans tout Gide. Cette adoration même de la forme corporelle n'est-elle pas exaltée dan!. !'Immoraliste. Mais où Gide
ne voit sans doute qu'un caprice, Drieu la Rochelle se fixe
un but .
Deux sortes de disciples de Gide peuvent être constatés. Chez
les uns, il a surtout insinué un gotît passionné pour certaines
amoralités, certaines expériences psychologiques, d'une pratique
dangereuse et fort charmante. Lafcadio a maintenant appris.

�494

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'autres manières plus nuancées que par le passé de tuer un
homme ou de commettre un acte gratuit.
P-0ur Drieu la Rochelle cette influence s'est corrigée par celle
de Barrès et aboutit~ ce paradoxe : une anarchie disciplinée. Au
reste, par influence, si le mot irrite queJqu'un, je n'entendrai
que certaines id~es dont un écrivain est pris pour représentant.
Tel est ce témoignage d'une génération. Un appétit de vivre,
le gotlt de la liberté, de l'orgueil, de la volonté, le rejet des
traditions et des ancitres :
. ., Je ne regrelle den
Et j'appelle les dtmo/isseurs ;
Foutez. 11un1 t11jn11ce par tene,
Ma famille et mes habitudes ...
Je me suis fait un nom nouveau
Visible comme une affiche bleue
Et rouge, montée sur un uhafaudage,
Derrière quoi on édifie
DeHrouwautb, dts lendemains.

Ainsi s'écriait dtjà Blaise Cendrars. Cela suffi.ra-t-il pour assurer la beauté d'wre époque. On peut douter ,que ces jeunes
gens en clairs chandails soient plus vivants et moins romantiques
qne leurs aïnés. I:idée de Dieu ne soll-icite plus leur angoisse.
Une curiosité de bon aloi les tient, que l'on oe saurait appeler
inquiétude. Vraiment, UD peu trop sains. Et en sais peut-étre
de plus jeunes.
Drieu la Rochelle vaut mieux que fa. génération qu'il peint.
Si libre apparaisse-t-il dans ses page \SUr la notion .de patrie, ce
n'en est pas moins l'esprit qu'on a accoutumé .d'appeler français,
c'est-à-dire à fa fois intelligent et sensible. Son caractère principal : une sensibilité énergique. 11 note : o: Je croîs que je ne
me suis connu de profil et de dos que vers vingt ans. J)
Une forme saine s'apparie à merveille à l'i.déc. Elle ne répugne
pas quelquefois à une certaine trivialité : « A la campagne oà
elle passait le plus de temps possible elle marchait comme un
bataillon de chasseurs à l'entraînement, en .aspirant avec de
grands effons &gt;. Elle est précise et forte : « Il faut qu'un artisan,
rassemblant diver.ses pièces .de bois, conçoive la figure particulière, unique du meuble, comme un homme pressant une

r

MOTES

49S

femme envisage l'être déterminé de celui qui va venir, et sa
pensée va frapper dans les limbes une ~me singulière. &gt; La
phrase est volontiers brève ; l'image introduite pour l'explication de l'idée, non pour elle-même. Un certain lyrisme l'anime
presque toujours.
Je ne sais si la génération qu'exalte EtaJ-Ci:vil - elle a
trente ans aujourd'hui - satisfera aux: espoirs de son panégyriste. Une autre génération vient, qui la trouvera ~urannée.
Plus qu'en elle, j'ai confiance en Drieu la Rochelle. C'est un
écrivain original et vigoureux. Il rapporte un trait de sadisme
singulièrement piquant : le supplice d'une poule par un enfant.
Puisqu'il a compris l'importance de ce trait, et même si son
énergie s'est maintenant tournée vers un autre côté, on peut
attendre de lui des expériences et des cris bien curieux.
MARCEI. ARLAND

*

* *

LE BAISER AU LÉPREUX, par François Mauriac
(« Les Gibiers verts.», Grasset).
Le talent de M. Mauriac, un peu fumeux et trouble, apparait
dans cette nouvelle que publient les Cabius Verts, décanté et
discipliné, sans avoir rien perdu de ses richesses. Le poète que
fut M. Mauriac à vingt ans n'est point mort, mais il ne se mêle
plus d'influencer le prosateur qu'il est devenu. Quand on dit
d'un roman: rom:in de poète et qu'on a raison de le dire, ce
roman est mauvais. L'art du conteur est antagoniste de l'art du
poète.
Dans le Baiser au Lépreux, M. Mauriac s'est délibérément
voulu conteur. Cette histoire d'un jeune homme laid, malingre,
impuissant, mais riche qu'accepte pour mari une jéune fille
belle, pleine de santé et de vigueur, mais pauvre, a le profil d'un
conte de Maupassant. Dans le détail, le dénouement excepté c'est le sujet m~me de Tbérese RO(JUin. Chez Zola la mère
infirme, chez Mauriac, le père malade et maniaque ; chez tous
les deux, le fils gringalet et la belle fille robuste ; chez tous les
deux, l'autre., sanguin et brutal. Mais tandis que chez Zola,
c'étaient les plus bas instincts de la nature humaine qui triomphaient, conduisant Thérèse et son amant au crime; chez Mauriac, ce sont les plus hauts sentiments qui 'triomphent. Non seu-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

lcmcnt l'héroïne résiste à la tentation de tromper son mari
mais encore elle finit par se rendre compte de la noblesse d'âme
de ce pau ,•re être disgracié ; et si elle reste à jamais physiquement
incapable d dominer le refus de son corps, elle lui accorde toute
sa tendresse et même tout son amour spirituel ; et après sa mort
demeure une veuve inconsolée. on seulement Jean Péloueyre
n'en veut pas à sa femme de ne pouvoir s'abandonner à lui, mais
encore il se laisse mourir pour lui rendre sa liberté.
Cette hauteur morale où s'élève par degrés un récit qui, à son
début, baigne dans la plus irrémédiable médiocrité provinciale,
les héros de M. François Mauriac y atteignent naturellement
parce qu'ils sont catholiques ~e trad~tion et d'édu~atio~ et qu'ils
obéissent en définitive à la loi chrétienne de résignation et de
sacrifice, malgré tous les assauts de l'esprit du mal. Leur catholicisme foncier les arrête au seuil de la faute, après qu'ils sesont
abandonnés aux délices de la tentation. Dostoiewski, lui,
n'arrêtait même pas ses personnages au seuil de la faute et les
menait jusqu'au cœur du remords.
Ce n'est point par hasard que M. François Mauriac, dans ~a
meilleure œuvre qu'il ait écrite jusqu'ici, se rattache à la tradition naturaliste. Tout romancier catholique digne de ce nom
doit sacrifier au naturalisme, car il doit peindre le péché. C'est
cc que ne comprennent pas en général les « con;7e~ lD qui _se
croient obligés à des peintures chastes ou à de I bag10graph1e.
Mais M. Mauriac n'est pas un converti, c'est un catholique de
toujours qui ne cr.tint pas d'aborder des sujets scabreux. Un
libre-penseur peut avoir foi dans u~e humanité. vertue~se et
régénérée et ne peindre qu'cll~,. mais un. catbohque sait q~e
l'enfer existe et que la tache ongmcllc est meffaçable. Un _écrivain catholique ne doit pas craindre de ~araitre pomogr~ph1que,
car il sait bien qu'il ne l'est pas gratmtement et aussi que sa
mission n'est point de prêcher la vertu, mais de peindre la des•
tinée des hommes, telle que Dieu l'a voulue, balancée entre la
faute de notre premier père et le rachat du Sauveur mort sur la
croix.
. , 1
Un des plus grands romanciers catholi~ues.' Manzoni n a:t·I
pas, dans ses Fiancés, peint un prêtre pus1lla01me et un temblc
pécheur soudain conve~i? Et Dante·:·
.
.
Si la place m'était moms mesurée, 1e ch1canera1s longuement

NOTES

497

M. Mauriac sur certaines articulations psychologiques de son
récit (sur les motifs de la décision du père ; sur l'effet produit
parla phrase de ietzschc, etc ... ) Mais il me reste juste assez
d'espace pour le louer de son évocation de la forêt de pins girondine f't landaise, sous le soleil et sous la pluie, traversée de vols
de palombes.
BENJ/ùllN CRÊMIBUX

,.

.

AMAZONES, par Eugène Marsan (Les Amis d'Édouard).
Depuis une dizaine d'années les lecteurs du Divan et de plusieurs autres de ces petites revues - qui souvent plus que les
grandes sont l'asile de la littérature - rencontraient des feuillets, détachés parfois du carnet d'un certain Sandricourt, mais
portant tous la signature d'Eugène Marsan : naguère on en vit
ici des extraits. Ce sont quelques-uns de ces feuillets que sous
le titre d'Amatm~ Marsan réunit aujourd'hui en une plaquette
de moins de cinquante pages.
« Il y a dans le soin de placer les mots, quelque léger qu'il
soit, une diversion qui trompe doucement les ennuis •. ,, Je ne
serais pas surpris que cet aveu de Maurice de Guérin rendit
souvt:nt compte du sentiment qui se trouve à l'origine d'un
recueil tel qu'Amatones, et qu'indirectement il en éclairât le
charme. Di..-ersion, - fuite dans l'attrait qui prévaut à tel point
qu'il semble que ce soit à lui seul que l'auteur veuille devoir
notre estime ; diversion qui donne à l'attitude la vaillance élégante d'un Fontenoy de l'esprit, - maiscelui qui mène le combat ne s'en fait jamais accroire ; par où il assure la partie. I mpossiblç d'être plus délibéré que Marsan : tandis qu'on le lit on
guette son refroidissement et le n6tre ; mais non, il esquiYe
toute sécheresse. Là surtout réside sa grke particulière.
Pour jamais ne se disjoindre du plaisir, le soin que Marsan
apporte à son tracé n'en est que plus minutieux : la légèreté ici
est toute dans le résultat. Les trois terres cuites de femmes ma prédilection va à Léone ou la Philosophe - s'offusqueraient
de tout autre commentaire que la phrase de Hamilton sur Gramont : « Il faisait bon l'écouter quand il faisait quelque récit ;
mais il ne faisait pas bon se trouver en son chemin par la conr. Lettre de Maurice de Guérin i Barbey d'Aurevilly, 3 février 1838.

32

�LA ~OUVELLE REVUE FRAWÇAlSE

currence ou le ridicule. » Peut-!tre cependant l'attrait est-il
encore plus vif dans ces Passantes telles que les a saisies le
Carnet d'un fat : vingt lignes suffisent à Marsan pour obtenir l'équivalent à la date d'aujourd'hui des séduisantes pages
d'almanachs de modes où survit la fraicheur désinvolte d'un
Ancien Régime finissant ou de quelque Directoire d'une nudité
encore délicate. Son art excelle à montrer u la petite femme »,
- avec une tendresse légèrement amusée, qui se brô.le un peu,
qui émeut parce qu'on sent que la convoitise l'emplirait aussitôt
d'un feu grave: il semble que de s'y abandonner conduirait ici
tout droit à l'amour. A tout ce qui est fortuit : une rencontre,
l'indice, le trouble le plus fugitif, Amazones sait prêter une
valeur esthétique. Je songe à )a Silencieuse, ravissant ornement
au bas &lt;lu sonnet de Baudelaire : " A une Passante » ; - à la
jeune fille qui représentant la fée dans le Baiser de Banville avait
à contrefaire la vieille : « Elle ne parvenait pas à altérer, dans
son capuchon, le cristal de sa jeune voit. Et tant d'inexpérience
commençait à gêner, lorsque, recevant le prodigieux baiser de
Pierrot, elle rejette le vexant simulacre et paraît, bloode, de
blanc vêtue, diamantine, pareille à un bouton de rose enveloppé
d'argent souple. Elle tenait un peu penchée la tête sur l'épaule
droite, avec un air de défi, d'attente et d'enivrement. » Je songe
aussi à l'imparfait du Subjo11ctif:
« L'un de mes amis avait une maitresse adorable. On l'appelait Tio.
« Elle avait observé qu'il y a des subjonctifs de plusieurs
sortes, ên asse, en usse, en isse, qu'il n'y en avait point en osse.
Et elle disait : « Je voudrais que tu me chan tosses ... »
« Ainsi elle nous moquait tous parce que nous étions un peu
pédants, sans nous en apercevoir, ou pour faire pièce à nos
contemporains. l)u reste, elle nous aimait bien.
« Comme elle parlait d'un air aérien ( et elle était danseuse à
}'Opéra) l'on pensait que l'on aurai:t beaucoup donné, higres,
s'il revenait, pour peindre son cou renversé, et nous pour mettre
un baiser sw l'agréable houche dans le moment qu'elle pronon~
çait cet o charmant. « Os, oris, la bouche ... D'où: adorer. »
Le tour, qualité française, - Ôui certes, mais d'un emploi
combien dangereux : quel ennui mortel ne dégage pas à cet
~gard la moindre trace d'affectation ! Un ton à la cavalière -

NOTES

499

qui s'accompagne parfois si comiquement d'un certain air pénétré - ne rend ceux qui l'adoptent « bien français » qu'à leurs
propres yeux : soulwtons qu'il leur soit épargné qu'on les
détrompe. Mais les autres au contraire, dans l'œuvre desquels
s'atteste cette réviviscence du tour authentique, prenons plaisir
à les saluer. Marsan lui-même vient de s'acquitter de ce soin
pour Jean Pellerin de qui le dernier numéro du Divan commémore dignement le souvenir,-uosouvenir que garde avec une
non moindre fidélité Roger Allard qui jusque dans la critique
sait, ainsi que Jean Paulhan, introduire ce tour avec bonheur.
Tous sans doute demeureraient d'accord de la part qu'il fa.ut
attribuer dans ce renouveau à l'usage non pareil que fit de la
langue le secret et sucastique magicien : P .-J. Toulet.
CHA.lU.ES OU !!OS

TERRE DU OEL, par C. F. Ramuz. (Crès).
Encore un roman légendaire. La formule en est différente de
celles de Romains (Mor/ de Quelqu'un), de Duhamel (Les
Hommes abandomies), d'Alexandre Arnoux (Indice JJ), mais en
aussi nette réaction contre l'historicisme naturaliste.
C'est même beaucoup plus une légende qu'un roman. On
peut imaginer contée par Roumanille dans quel vieil Armanà
ProU1.Jençau cette légende des élus d'un même village qui, après
le jugement dernier, se retrouvent rassemblés en un Paradis
tout semblable à leur pays natal, dans des maisons ( celles-là
même qu'ils habitaient de leur vivant et où tout est comme
autrefois 11 mais en plus joli, en plus neuf et comme repeint »)
et qui bientôt lassés de leur bonheur s'aventurent dans une
gorge, où séjournent les réprouvés, snnt poursuivis et menacés
dans leur sécurité par les damnés grimaçants, mais sont préservés par l'ordre de Dieu qui, après avoir désigné les bienheureux,
ne les destitue plus. Désormais ils savoureront leur éternité sans
regrets ni curiosités dans la e: Terre du Ciel n.
On serait curieux de savoir si Ramuz a emprunté cette légende
au folk-lore savoyard ou vaudois, ou s'il l'a créée de toutes
pièces. Quoi qu'il en soit on pense bien qu'il l'a traitée avec une
ampleur à laquelle n'eùt pas atteint le bon Roumanille.
Souvent, da-ns ses œuvres précédentes, on sentait chez Ramuz

�500

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

SOI

un effort pour se guinder, pour a: faire grand », mais ici, du
moins dans la première partie, il y a une noblesse et une grandeur naturelles, une richesse en oxygène pur qui réjouit et
élève l'âme. Les cent vingt-cinq premières pages où tous ces
paysans s'abandonnent isolément et de concert à leur bonheur
sont de premier ordre. Et que l'on songeà la difficulté qu'il y a
à évoquer un bonheur immobile et à le propager dans l'âme du
lecteur. L'histoire des réprouvés est contée avec moins de simplicité et à l'aide des procédés ordinaires aux récits de terreur.
Ce n'est point par hasard que le nom de Roumanille est venu
sous ma plume. Ramuz est un félibre suisse. li traite le français
comme un dialecte, mêlant l'archaïsme, le provincialisme et
l'incorrection savoureuse. Quand il fait penser à Claudel ou à
Péguy, il est moins aimable. M,lis quand il est lui-même, il
donne une note rustique et noble qu'on ne trouve nulle part
ailleurs dans la littérature française d'aujourd'hui.

De ces trois contes, le Revenant des Cappucini me parait être le
plus attachant et le mieux réussi. C'est là que se retrouvent le
naturel dans le style et l'invention, la nonchalance, l'émotion
contenue, qui ont fait le succès des Noces Folles, et aussi de
quelques impressions de route comm'! De Messine à Cadix.
Eugène Montfort ne connaît pas l'artifice : il doit tout à la juste
mesure de son instinct ; comme on disait autrefois des gentilshommes : il est né.
Le titre de Brelan Marin s'explique du fait que ces contes ont
pour cadres Palerme, Barcelone et Guernesey. Je me permettrai
de faire remarquer au voyageur que good bye signifie au revoir,
et non bonjour ...

BENJAMIN CRÉMIEUX

Les Indépendants ont eu mauvaise presse, cette année, et,
pour une fois, la Presse eut raison. Cette 33e exposition laisse
le visiteur inquiet, incapa hie de dresser « le dernier état de la
peinture » comme on disait en ces temps d'agréable curiosité
qui précédèrent 1914. Le nouveau mode de placement par ordre
alphabétique institué cette année, s'il permet, par un égrènement sy5tématique des œuvres marquantes, de donner quelque
intérêt à la plupart des salles, enlève au promeneur nerveux et
harassé, le loisir de comparer entre elles les œuvres de même
tendance, et surtout celui de les dénombrer. Certains ont prétendu que c'est justement dans le but de diviser les efforts de
jeunes, jugés turbulents, que cette nouvelle répartition des toiles
fut décidée. C'est pousser un peu loin la malice. Mais on peut
dire que, défendre aux artistes associés dans la méditation de le
demeurer dans la « bataille » est, de la part du Comité des
Indépendants, porter paradoxalement atteinte au principe de
liberté sur lequel repose la Société qu'il dirige.
C'est grâce à la dispersion des œuvres qu'a pu s'accréditer,
entr'autres légendes, celle du « cubisme agonisant ». J'ai mon
idée sur l'avenir de ce mouvement, et, si j'avais eu le loisir de
répondre à l'enquête à laquelle se livre la Revue de l'Epoque,
au sujet de s~ disparition possible, j'aurais affirmé que, loin
d'être mort, le cubisme n'a pas encore fini de naître. Les œuvrcs

•••

BRELAN MARIN, par Eugène Montfort (Bibliothèque
des Marges).
Ce charmant petit livre, le premier de la Bibliotheque des
Marges, contient trois nouvelles : Le Revenant des Cappllcini, la
Soirée Perdue et Mon Ami de Guernesey. Je ne sais si l'auteur se
connaît à ce point lui-même et s'il l'a fait exprès, mais il y a 1~
les trois formes d'esprit que les amis d'Eugène Montfort lui
découvrent, quand, après un long commerce, ils ont pénétré
cet homme distrait et volontiers distant. Le Revenant des Cappucini révèle un poète imaginatif et sensible, effrayé des fantômes
qu'il enfante, et qui n'est pas sans parenté avec Gérard de
Nerval. La Soirée Perdue est d'un dillettante à la curiosi1é insatiable, qui fait de l'amour la chose la plus importante de sa vie,
et trouve dans l'aventure la plus banale une source de plaisirs
aussi voluptueux qu'intellcctuels. Mon Ami de Guernesey. enfin,
est d'un humoriste indulgent; j'ajouterai, àce propos, qu'Eugène
Montfort, qui a du trait et des convictions esthétiques, aurai_t pu
devenir un pamphlétaire de ta littérature si le sens du comique
ne le détachait presque aussitôt de ce qui commence par
l'irriter.

FERNAND FLEURET

LES ARTS

LE SALON DES I DÉPENDANTS.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Metzinger et de Hayden, pleines d'une douceur et d'une
fantaisie inattendues, montrent ce qu'une discipline débarrassée de quelques formules extro-picturales, promet de réaliser.
Quel que soit d'ailleurs le jugement que l'on porte sur cet art, ,
on est obligé d'avouer qu'on n'en compta jamais autant de
manifestations sur les murs du Grand Palais. Mais le plus étonnant, c'est qu'ro reoours de ce qu'on pourrait imaginer - et je
m'empresse d'ajouter : désirer - ce n'est pas la tendance réaliste qui l'emporta, ctlte année, mais celle qui, employant des
matériaux « purs •• se borne à tracer sur la toile des arabesques
décoratives, et à deux dimensions, rigoureusement. Uger et
Gleizes sont les chefs de cette école. Pour demeurer dans les
limites de l'observation objective, je dois ajouter qu'une tendance absolument opposée fait également des adeptes dont le
nombre grossit de jour en jour. 11 s'agit du naturalisme, dont
Dufresne et D. de Segonzac sont les animateurs évidents. Les
derniers artistes de talent qui se rallient à cette austère école,
dont la technique est à ba e de matière sourde, aux modulations
réduite , sont Sabbagh et Favory.
Entre ces tendances antagonistes, qui se nient et se méprisent
copieusement, il faut ranger le mouvement que je me permettrai d'appeler le cubisme analytique, dont les représentants
actuels, à peu près isolés dans la foule des peintres contemporains, sont : Maria Blanchard, Bissière, Simon Lévy, Gemez,
Latapie et MU• Heudebert. Cette tendance, qui n'est pas une
école, tend à hausser les éléments tirés de l'observation sensible
jusqu'il ce niveau supérieur où se confondent les formes matérielles et les formes pures.
On ne voit pas très bien par quel fil une certaine critique
voudrait relier ces dera ières tentativts à ce renouveau académique
qui, sous le vocable de néo-class1cisme, poursuit le but, haissable
entre tous, de « refaire du Musée ,i en modernisant les œuvres
de Giotto, de Botticelli et de Ingres. Une peinture basée sur la
copie d'œuvres anciennes n'a rien à oir avec no art qui cherche
ses éléments primordiaux dans une sensation de nature. Je verrais plutôt les sources de ce néo-académisme ( de plus en plus
florissant, il faut l'avouer) dans une faus e compréhension de
l'art de Derain - qui n'en est pas responsable. Derain, s'il confessa souvent son go!lt pour les œuvres anciennes, n'en étudia

NO'rES

pas moins les formes vivantes, ainsi que le montrent ses nombreux portraits suffisamment individualisés. 11 me reste /t signaler, à part, la tendance puriste, dont Ozenfant et Jaoneret recberc~e~t les éléments régulateurs; des artistes comme Lotiron,
~,sl_m~, Desgarets dont l'aimable caprice refuse dese plier à uae
d1sc1plme collective et, enfin, les quelques probes artisans, de
tout_le monde.connus, qui tirent de l'impressionnisme ou du
fauvisme assagi des effets toujours agréables.
ANDRE LHOTE

LETTRES ÉTRANGÈRES
LETTRE D'ALLEMAG E.
Jamais peut-étre l'Allemagne n'avait produit autant de biogra~hie~ qu'e~ ce mo~ent., Le lecteur veut savoir à qui il .a
affacre, li déme connanre 1homme, avant de pouvoir croire à
l'artiste ou au penseur. La pensée a perdu son anonymat, et
l'œuvre d'art ne saurait se suffire à elle-même. Cela tient évidemment aux circonstances. Des idées, nous en avons assez,
semblent dire les contemporains ; ce que nous cherchons, cc
~~nt des ho~mes, ~u ~lus exac~ement l'homme nouveau. Il y a
1c1 u? certam m_ess1anisme, qui méle à toutes les aspirations, je
ne sais quelle foi naïve, quelle attente impatiente de cet homme
à venir.
Toutefois le besoin d'humaniser pour ainsi dire J'œuvre
d'art, ne date pas d'aujourd'hui. Déjà bien avant la auerre il
s'.ét~t développé en Allemagne une sorte de pragmatisme,' un
vitalisme spirituel, qui concevait les idées comme des mo\'ens
dont l'individu se sert pour organiser sa vie, assimilant ·telle
impression, rejetant telle autre et affirmant à travers tout sa
volonté d'être lui-même. Pour pom·oir apprécier une idée, il
faut la rendre à l'individu ; tandis que les idées changent et
s'entre-détruisent, il reste la seule réalité profonde.
:'"ussi l1e ~iograpbe devint-il un personnage fort important,
puisque c était en somme lui qui retrouvait derrière l'idée, la
pensée, derrière l'œuvre d'art, la vision, et restituait à la vie ce
qui de droit lui appartenait. Refaisant en sens inverse ce que le
penseur et l'artiste avaient frut avant lui, il ressuscitait les idées
et les visions les rendant à leur destinée première.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

On me dira peut-être que pourvu que les biographies soient
bonnes, il n'y a qu'à laisser faire les biographes. Pourtant je ne
suis pas rassuré, et j'ai quelque appréhension au sujet des biographes et de leur art. Répondez-moi : faut-il donc que tout le
monde trouve son biographe? Non, direz-vous, car vous voulez.
certainement qu'il n'y ait que les gens éminents de qui l'on nous
raconte la vie. Votre réponse toutefois ne me satisfait pas. Ne
trouvez-vous pas comme moi qu'il faille encore que l'individu
dont on veut nous présenter la biographie, quels que soient
d'ailleurs ses mérites, ait eu du tout une vie, ou autrement dit
qu'il ait vécu sa vie. Or, est-il bien s'Ûr que ce soit le cas de
chacun?
Je me rappelle que lisant un jour les mémoires d'un grand
savant, je me posai la question. L'auteur y racomait longuement comment il y connut sa future épouse, de laquelle, le
mariage conclu, il eut trois enfants, deux filles et un garçon.
Avant son mariage, il avait fait des livres, et il continua à en
faire après, dont certains d'ailleurs fort intéressants. Seulement
je n'ai jamais bien pu comprendre pourquoi il nous avait laissé
des mémoires. Je fis part de mes doutes à un autre savant, qui
me répondit qu'il n'en voyait pas plus la nécessité que moi,
la vie d'un savant étant si peu de chose, qu'il ne valait
pas la peine d'en parler. Il disait cela sans regret, et sans amertume, comme s'il ei1t voulu dire : est-il donc bien nécessaire
d'avoir vécu, et n'avais-je pas mieux à faire ?
Mais il y a aussi ceux qui ayant su vivre ont vécu d'une vie
cachée, qu'ils sont seuls à connaître. Il ne leur arrive de vivre
et de revivre que de loin en loin, et toujours en dehors du cours
ordinaire de la vie. Leur vie, un long sommeil, interrompu par
quelques moments où souvent mal réveillés encore ils rentrent
chez eu,;:. Des moments sans lien apparent entr'eux et comme
détachés des jours qui se suivent, des révélations venues ils ne
savent d'où ni comment, voilà la seule vie qu'ils puissent
reconnaître. Qu'importe alors les événements, les rencontres,
les changements de lieux et les liaisons, l'enfance, la vieillesse,
et pourquoi parler du tout d'une vie qui ne fut pas la leur ?
Il y a enfin ceux dont la vie compte pour quelque chose.
Vous les voyez se développer à travers les années qui se suivent, vous apercevez aisément les stades par lesquels ils ont

~OTES

passé et que des rencontres, des amitiés, des amours ont marqués. Un changement de milieu, le passage d'une ville dans une
autre, un voyage parfois, forment naturellement les étapes.
d'une vie et qu'on peut raconter. Le biographe alors, refaisant
le chemin, revivra la vie d'un autre, et assistera à la formation
d'une personnalité. Mais suivant ainsi le cours d'une vie, il lui
arrivera presque toujours qu'à un certain moment son pas se
ralentisse ; le paysage devient monotone, et la route encore
longue ne présente plus aucun intérêt. Son compagnon a atteint
la quarantaine; et si alors la vie continue, c'est la plupart du
temps une vie sans histoire, une vie qui ne se raconte plus, quel
que soit d'ailleurs l'intérêt des œuvres et de la personnalité du
voyageur. C'est aussi pourquoi la plupart des biographies trainent en longueur, le biographe continuant son récit, alors que
ce qu'il a à nous dire n'est plus qu'un épilogue terne et insignifiant, une rallonge à la vie . La fin d'une biographit- ne coïncide
presque jamais avec la mort de celui auquel elle est consacrée,
et le biographe ne sait comment se débarrasser d'un personnage
devenu fort encombrant depuis que sa vie ne présente plus
aucun intérêt.
Je crois qu'il n'y a en somme que très peu de personnes dont
on doive ou même puisse écrire la biographie. Pour la plupart,
il suffirait de s'en tenir à leur œuvre, d'analyser leur personnalité, et de dire quelque chose sur leur milieu. Mais peut-être me
ferais-je mieux comprendre en citant comme exemple le personnage qui plus que tout autre semble réunir en lui toutes les
qualités nécessaires pour faire l'objet d'une biographie : Gœthe.
Chez Gœthe, en effet, tout est en fonction d'une vie, tout s'y
rapporte, tout est vital pour ainsi dire. Ses visions, ses idées.
nées du moment, expriment les phases par lesquelles il a passé,
ses œuvres incorporées à sa vie n'en peuvent être détachées.
Elles se suivent et s'enchaînent pour former un ensemble dans
lequel se retrouve le rythme de la vie : les différents âges y sont
gravés,, y apportant chacun ce qui lui est particulier. Ainsi
quand on nous parle des œuHes de jeunesse de Gœthe, cela
signifie bien la jeunesse comme telle, la jeunesse avec son droit
et les valeurs qui lui sont propres. C'est une phase de sa vie qui
se suffit à elle-même, une fin en soi en quelque sorte, une
jeunesse qui aurait trouvé sa ~1aturité. Et il en est de même

�506

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour les autres âges. L'œuvrc se lie à la vie, elle en conserve
toujours l'empreinte, elle en fixe les moments, et en reflète
l'unité. C'est Gœthe lui-même qui a eu soin de nous révéler les
liens intimes qui unissent les deux. Pour lui ni la science ni la
poésie ne sauraient se suffire à elles-mêmes ; elles ne sont rien
en dehors de la vie. Et la vie, c'est tout l'ensemble des actions
et des réactions à travers lesquelles se manifeste une personnalité ; rien n'y est indifférent, tout s'y situe et sert à corn poser
l'ensemble. La yie chez Gœthe, pourrait-on dire, embrasse et
pénètre tout, elle semble à t0us moments rayonner au dehors et
absorber en elle tout ce qui se présente. C'est la vie continue et
qui pour se retrouver n'a pas besoin de ces momentli d'extase où
l'âme se replie sur elle-même. Vie qui ne semble pas devoir
connaître de fin : arrivée à son terme naturel, elle rebondit
encore et la vieillesse n'a pu ralentir son essor.
C'est aussi pourquoi écrire la vie de Gœthe, signifie en quelque sorte faire la biographie par excellence, et cela explique que
l'intérêt qui s'attache à sa ,•ie peut même dépasser en un certain
sens celui qui s'attache à ses œuvres. En effet si vraiment il est
possible de concevoir l'art du biographe comme l'interprétation
d'une vie, qui situerait tout événement, toute rencontre, toute
impression de manière à en faire comprendre la suite et l'unité,
il semble que l'on ne puisse trouver de meilleur objet que la vie
de Gœthe.
Aussi est-ce avec grand intérêt que je me mis à lire · le livre de
M. Gundolf dont je voudrais vous parler aujourd'hui (F. Gundolf. Gœtbe. Ed. Georg Bondi, Berlin). M. Gundolf, je m'empresse de le dire, a parfaitement compris cc qu'il devait à son
art et à Gœthe. C'est ce qui nous permettra d'aborder aussitôt
les grands problèmes qui se posent au sujet d'une biographie de
Gœtbe.
Dans son introduction, M. Gundolf a soin de nous dire
quelle fut la méthode qu'il a suivie en son ouvrage. Il commence par se demander quelle est l'importance relative qu'il
faut attacher aux différents témoignages que nous a laissés
Gœthe, et il en arrive au classement suivant : entretiens, lettres,
œuvres. M. Gundolf nous dira que pour comprendre la vie de
Gœthe, c'est Gœthe poète qu'il faut interroger avant tout, et
non le Gœ1he que nous connaissons par ses lettres et ses entre-

NOTES

tiens, entre lesquels d'a.illenrs il y a une nouvelle distinction à
f.airc, les lettres nous renseignant mieux que ne le font les entretiens. Il me plaît de voir M. Gundolf insister pour nous dire que
la vie d'un artiste se retrou~ dans ses œuvres, et non dans un
ensemble de gestes et de paroles qu'ont pu noter ceux qui l'ont
approché, ou dont témoignent telle lettre écrite dans une circonstance fortuite. En effet les biographes de Gœthe l'ont trop
souvent oublié. Seulement je doute que pour comprendre Gœthe,
on puisse s'astreindre à un classement. Sans vouloir discuter le
food de la thèse de M. Gundolf, je ne crois pas que lui ou aucun
autre connaisseur de Gœthe ait pu se former une vision de la
personnalité du poète, en s.ui\7ant une ,-oie méthodique. Relisant l'œuvre de Gœthe, il nous arrivera de nous arrêter à tel
passage ou)el autre qui nous semble une révélation, et chaque
fois, toujours au gré en quelque sorte du basard et des rencontres, nous croirons le connaître un peu mieux. Pourquoi
s'en cacher et vouloir régler d'avance l'importance qu'il nous
sera permis d'attacher à tel passage de Gœthe, selon l'endroitoù
nous l'avons trouvé ? C'est trop raisonner, surtout quand il
s'agit de Gœthe dont l'esprit d'une variété infinie ne saurait être
réparti dans des cadres.
Le vrai problème semble devvir se poser autrement. Voki de
quoi il s'agirait d'abord. On connaît assez bien le rôle que joua
tel personnage dans la vie de Gœthe, mais on voudrait savoir
aussi si l'homme ou la femme qui l'approcha ressemble vraiment à l'image que s'en fit le poète. Sachant que Gœthe avait
aimé telle femme, on a bien soin de rechercher d'après le témoignage de parents ou d'amis s'il ne s'était pas trompé. Je comprends parfaitement que M. Gundolf ne fasse rien de la sorte, ~t
qu'il ne veuille pas se placer, pour ainsi dire, en dehors de la vie
de Gœthe pour apprécier ceux ou celles qui y ont joué un
rôle.
Mais cette question une fois écartée, nous nous retrouvons
aussit6t en face d'un problème qui nous semble présenter de
bien plus grandes difficultés. Nous sommes d'accord, c'est la vie
de Gœthe que nous voulons décrire, et toute personne qui l'approcha ne nous intéressera qu'en tant que personnage de cette
vie. Qu'en résulte-t-il pour le biographe ? C'est à Gœthe luimême qu'il devra s'ach'esser, pour savoir ce qu'.il en est de tel

•

�508

I.A NOUVELLE REVUE FRANÇAfSE

événement ou de telle personne. Nous ne questionnerons d'ailleurs jamais en vain, Gœthe ayant presque toujours d'une
mani.ère ou d'une autre révélé ce que fut la portée de telle rencontre ou quelle fut l'influence qu'exerça tel personnage sur son
développement. En effet, tout ce qu'il écrit peut être considéré
comme une interprétation de lui-même de son passé, de son
présent, du sens de toute sa vie. La tâche du biographe consisterait donc à recueillir ses interprétations, à en découvrir le sens
là où on ne les trouve que sous forme de symbole, et à les réunir
pour en composer l'image d'une vie.
C'est donc Gœthe lui-même qui, si j'ose m'exprimer ainsi,
nous dicterait sa biographie. Autrement dit, faire une biographie de Gœthe serait écrire son autobiographie, ou plus exactement puisque cette autobiographie est déjà écrite sous différentes formes dans ses œuvres, il ne s'agirait plus que de la
transcrire de manière à en former un ensemble. Mais est-il bien
sOr qu'il faille s'en tenir là, et le biographe doit-il accepter sans
plus, l'interprétation que Gœthe lui-même donne de sa vie ?
La question peut paraître bizarre. Pourtant il n'est pas rare
de voir un hiographe en parfait désaccord avec son personnage,
qui lui semble avoir mal compris le sens de sa vie. Rousseau
considérait sa vie comme essentiellement manquée. Destiné à
n'être qu'un petit artisan paisible à Genève, il devint un grand
littérateur à Paris. Repassant dans sa mémoire sa vie passée, Rousseau regrettera d'avoir jamais quitté Genève, et de s'être laissé
entrainer à écrire des livres. Il ne verra dans la suite des
événements qu'une série de rencontres qui l'ont détourné de sa
voie. Aucun de ses biographes n'étant de cet avis, tous interprèteront la vie de Jean-Jacques tout autrement qu'il ne le fît
lui-même. Le biographe trouvera que Rousseau vécut dans des
circonstances favorables à son développement, et que tout en
somme, à différents degrés, lui a profité. Considérant l'ensemble,
il ne pourra manquer de retrom·er dans cette vie un enchaînement des plus merveilleux, tout ayant contribué à former le
personnage de Jean-Jacques tel qu'il continuera à vivre dans
l'histoire. Que Rousseau ait d'abord pu s'abandonner à ses
« douces rêveries » et à ses « chères extases », sans leur chercher des formes précises ; qu'il ne soit venu à Paris que sur le
tard, après avoir développé sa \·ie émotive; que dans les milieux

NOTES
littéraires de Paris, il ait trouvé des manières de penser et de
s'exprimer, sans que celles-ci aient pu altérer le fond de cette vie;
qu'il n'ait fait que passer dans ces milieux, pour revenir ensuite
à sa solitude : cela et bien d'autres circonstances encore, feront
croire au biographe que dans cette vie tout se combinait pour
former l'auteur des Rêveries d'un Promeneur solitaire. Lorsque Rousseau ne nous parle que d'égarements et de rencontres
malheureuses, ses biographes le contrediront donc presque tc,ujours, et si à la fin de sa vie, il se plaint de mourir sans avoir
vécu, ils trouveront qu'il n'a rien compris à sa destinée, ce qui
d'ailleurs fait encore partie de cette destinée.
Rien n'est plus opposé que la manière dont Rousseau et
Gœthe envisagent, chacun sa vie. Rousseau se demande sans cesse
ce qui aurait dô être, et ce qui ne fut pas; il ne saurait avouer
une vie qu'il ne peut reconnaître comme sienne parce que contraire à sa destinée . Entre la destinée et ce que la vie fait de
nous, il y a la différence de l'homme naturel à l'homme civilisé.
Gœthe par contre cherche à comprendre ce qui était, et ce qui
devait être ainsi. Sa vie, c'est lui, lui dans son développement,
l'expression de son moi à travers les âges. La vie· est toujours
naturelle parce que c'est la vie. Tout est nature, et il n'y a que
l'homme tout court, l'homme partie d'un univers invariable où
tout se reproduit d'après des lois. Aussi là où l'un ne voit que
des accidents, l'autre ne cherche qu'à apercevoir des nécessités.
Tandis que pour Gœthe la vie est l'épanouissement d'une personnalité, Rousseau n'y verra qu'une mort lente de ce qu'il y a
en nous de personnel, une défiguration de ce que nous sommes
en nous-mêmes, et ce n'est que dans les rares moments où cette
vie se tait, qu'il croira être revenu à sa destinée première.
Il est clair d'après ce que nous venons de dire, que le biographe sera beaucoup plus porté à adopter le point de vue de
Gœthe que celui de Jean-Jacques. Rousseau semble toujours
vouloir décourager son biographe et le contredire d'avance. Je
ne comprends rien à ma vie, paraît-il répéter sans cesse, et tout
ce qui m'arriva me semble parfaitement absurde, et il eût étt
fort fâché de s'entendre dire le contraire. La vie de Gœthe, par
contre, apparaît comme une œmTe d'art, dans laquelle tout
s'enchaine admirablement et où tout ce qui arrive, arrive à son
heure, et contribue à l'ensemble. C'est Gœthe lui-même, qui

�SIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous a appris à interpréter sa vie ainsi. C'est à l'école de Gœthe
que le biographe s'est formé.
Mais entre les deux conceptions si différentes de la vie iepréseotées par Rousseau et par Gœthe, il se peut que parfois on
hésite. Une vie, fut-ce celle de Gœthe, peot-elle jamais se comprendre à la manière d'une œuvre d'art ? Cette vie ne connaitelle v,as de regrets ?
.
La vi.e une œuvre d'art ? ll faudrait donc que rien jamais
ne s'y perdit et qu'aucun moment ne s'isolât de l'ensemble.
Il faudrait que l'un fût toujours ordonné par l'autre, qu'on
vit toujours naître le présent du passé, afin que tout formât une suite réglée, et que l'individu rassemblant ses sou,•enirs pût dominer le tout, et apercevoir les liens qui unissent
leii temps. Mais la vie, aucune vie est-elle ainsi ?
Peut-être un jour, se trouvera-t-il un biographe qui n'ayant
pas la même foi dans le développement harmonieux d'une vie,
et sceptique par nature, se mettra à douter de l'œuvre d'art
aux aspects toujours sereins. Je me l'imagine rech.ercbant soigneusement chez Gœthe ces moments d'angoisse que la vie
n'avoue pas et qu'elle écarte, sous-courants désordonné5 sous
une surface plane et égale ; il guetterait ces moments, et rechercherait aussi ce qui mourut sans être arrivé à maturité, ce qui
s'est perdu et dO.t être abandonné en route au croisement d'un
chemin, ou au gré d'une rencontre. A cette vie qui passe et
s'affirme, il opposera l'éternel non. Tel Méphisto interprétant Faust ? Peut--être. Mais après tout, n'y a-t-il pas du Méphisto dans Gœthe ? Pourquoi alors ne pas interroger ce témoin
de toute sa vie, et confident peut-être de certaines choses que
son compagnon ne voulait s'avouer à soi-même ?
Sera-ce là diminuer Gœtbe ? C'est le contraire plut6t qui me
semblerait vrai. Tout ce que fut et voulut Gœthe ne peut entrer
dans une vie. La vie : l'affirmation d'une personnalité, mais en
même temps une négation, parce que détermination, parce
qu'opposant à l'infini d'une volonté, le fini d'une durée. Je suis,
donc je suis éternel, disait Gœthe, Et pourtant je ne le suis pas.
Une contradiction donc, la contradiction qui est au fond de toute
vie. Gœthe n'aurait rien vécu de la sorte? On semble vouloir
exclure de sa vie la mortalité. On attache je ne sais quoi de
divin à la vie de Gœthe. Et j'appréhende que la grandeur de

NOTES

5II

l'homme n'en soit diminuée : Prométhée devenu Olympien.
J'ignore si un jour quelqu'un écrira la tragédie de Gœthe.
Mais je sais que j'aimerais le Gœthe tragique, grand malgré la.
vie, que je l'aimerais plus peut-être que l'autre dont nous parlent les biographes, symbole d'une vie toujours harmonieuse,
et qui se suffit à elle-même: cbef-&lt;i'œuvre suprême du grand
artiste qui l'a créée.
Pourtant j'hésite. Quoique nous puissions penser de l'homme,
respectons le poète qui nous apprit, par son exemple, à comprendre la vie et à lui donner un sens nouveau. La vie de
Gœthe, une légende sacrée, un symbole de toute ,•ie : rien de
plus vrai pour les générations qui ont grandi sous l'influence de
Gœthe. C'était une foi nouvelle, une religion qui à l'encontre
de toutes celles qui l'avaient précédée, ne prétendait pas chercher à la vie un sens en dehors de la vie elle-même. D'ou
venons-nous et cù allons-nous? Nous n'en savons rien. Pourquoi
vivons-nous? Nous vivons pour vivre, etnvre, c'est en passant
à travers les différentes phases de la vie, être soi-même. De cette
plante qui vit et se développe quelle est la destinée ? D'être
plante. De l'homme ? D'être homme. De cet individu enfin
dont la vie commence? De s'achever en formant une personna:
lité. Et cela est vrai partout où une vie s'organise, pour les
peuples aussi bien que pour les individus. Tout ne tend qu'à
être soi-même ; la vie est une réalisation. Gœthe vécut pour
être Gœthe, comme la plante vit pour être plante. A la question
quel est le sens de la vie, c'est la vie elle-même qui seule peut
donner une réponse. Elle répond en se créant. Le sens de la vie,
c'est que tout ait un sens dans la vie. N'en cherchez pas d'autre.
Tout n'est d'abord qu'accident et hasard, mais rien de ce qui
arrive ne reste accident, dans une ,ie qui en se formant assigne
à toutes choses sa place, pour s'achever dans le temps.
La religion de Gœthe connait des devoirs. Ne rien laisser de
ce qui nous arrive en dehors de la vie, sans l'ordonner par rapport à l'ensemble ; s'arrêter son,'.ent et s'abandonner à ce que le
moment apporte, mais ensuite reprendre la route; savoir oublier
parfois, mais sans que jamais rien ne se perde de ce qui fit partie de nous-mêmes : afin que tout, à son heure et à sa place,
rentre dans ['œuvre que nous créons en vivant notre vie. Et
quand arrivés au terme, nous nous arrêterons pour voir passer

�512

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

devant nous événements et ren.:ontres, tout ce qui fut nôtre,
et tout ce que nous filmes nous-mêmes, apercevant alors l'ordonnance du tout, devant cette vie qui s'achève, nous nous
dirons : j'ai vécu.
·
Ils croyaient donc à la vie ceux qui avaient appris à vivre à
l'école de Gœthe. Sûrs de se retrouver toujours, et d'apercevoir
le rapport des choses, ils s'engageaient sans crainte sur la route
inconnue. Et telle était leur confiance, qu'au fond des tran•Chées, ces disciples de Gœthe continuèrent à croire à la vie.
Leur route les avait menés là, face à face avec la mort. Mais
n'avaient-ils pas accepté d'avance la vie, toute la vie? Le jour
viendrait, comment en douter, ou ils sauraient pourquoi ils
avaient passé par là et en comprendraient le sens profond.
Mais la guerre fut longue, et ils finirent par ne plus se comprendre. La vie une œuvre d'art, répanouissement d'une per:
sonnalité, d'un moi qui, à travers tout, ne cessera jamais d'être ce
qu'il doit être, tout apport ne pou-vant servir qu'à cette fin? Les
paroles de Gœthe sonnaient étranges, comme venues d'un autre
monde.
Reviendront-ils encore à Gœthe ? Pas maintenant, pas tout
de suite. Ce qui pour Gœthe semblait une réalité, est devenu un
idéal lointain. un rêve. Vivre sa vie : il n'y a plus que des utcpistes, pour y croire encore.
Mais qu'elle était belle, la religion de Gœthe.
BERNARD GROETHUYSEN

*

**

LES REVUES

MEMENTO
LES ÉCRITS NouVEÀUX (Fevrier): L'Arabie, par J. Joyce.
L'EsPRlT NOUVEAU (n° I 5) : L'illusion des plans en architecture, par
Le Corbusier-Saugnier.
LR MONDE NOUVEAU (I 5 Févr.): Strindberg, par L Blumeafeld.
REVUE DES DEUX MONDES (r 5 Fév . 1er Mars): La randonnù de
Samba Diouf, par Jérôme et Jean Tharaud.
REVUE HEBDOMADAIRE (11-25 Févr.) : La mithode policière de Sherlock
Holmès, par E. Locard.
R.EvuE RHENANE (Mars) : A. Dunoyer de Segonz.ac, par Daragnès.
LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABBEV1LL1l. -

fMPRIMERIE F. PAlLLAR'f.

LE

CARNET

DES ÉDITEURS

�2

LE CARNET DES ÉDITEURS

A. M. GorcHON: ERNEST PSICHARI, d'après des documents inédits, avec une préface de M. JACQUES MARITAIN'.

Les amis de l'auteur de L'Appel des Armes ont élevé à sa
mémoire un monument digne de lui. Rien n'est plus émouvant
que le spectacle de cette vie de passion, de devoir et de sacrifice à la fois si courte et si bien remplie. M. Goichon nous
conte d'abord l'enfance d'Ernest Psichari, ses premières
amitiés, les influences qui s'exercèrent sur lui et qui déterminèrent l'évolution de son esprit. Comme on sait, Ernest Psicbari fut d'abord anti-militariste, socialiste marxiste et subissait
en quelque sorte à travers l'influence de Charles Péguy ce11e de
Jean Jaurès. Mais Péguy provoqua dans l'âme du jeune homme
les premières inquiétudes qui le conduisirent à la découverte de
l'idée féconde de la mission de la France liée à celle de l'Eglise
catholique. Ernest Psicbari suivit naturellement Péguy dansson
orientation politique nouvelle, et commença à se tourner vers
le mouvement d'action française.
Puis vient la grande crise intellectuelle et la conversion d'Ernest Psichari à l'ordre. M. A. M. Goichon note avec beaucoup de
finesse les impressions ressenties par l'auteur de Terre de Soleil
el de Sommeil devant l'Afrique : le silence absolu qui règne dans
les solitudes brôlantes, silence inconnu de nos campagnes françaises, qui nous laisse écrasés et seuls en face de nous-mêmes,
envo11ta Ernest Psichari qui s'y complaisait, dit-il lui-même,
comme dans un a. charme subtil et malfaisant». C'est alors
qu'il découvrit la beauté de l'action et le bonheur viril qu'elle
laisse au cœur ; désormais selon la saisissante expression de
M. Goichon, il est entré dans cette voie de la perfection dont
l'armée, le catholicisme et le désir du sacerdoce sont les
étapes.
Illustré de portraits et de reproductions d'un grand intérêt
documentaire, cet ouvrage aurait pu comporter une bibliographie complète. Ce sera sans doute pour une des prochaines éditions de ce beau livre où tant de jeunes gens voudront chercher un exemple et un enseignement.
1. Un vol. de 371 pages in-16 jésus, aux éditions de la Rn•11e des
]mnes, 3, rue de Luynes (10 fr.).

LE CARNET DES &amp;&gt;ITEURS
JEAN ROSTAND :

3
PENDANT QU'ON SOUFFRE EN-

CORE'.
Le premier volume de M. Jean Rostand La Loi des Riches
avait immédiatement classé son auteur au premier rang de la
nouvelle génération littéraire. Par ses qualités d'âpre ironie,
d'observation aiguë, par son style mordant et direct, ce livre
permettait de beaucoup espérer. Le nouvel ouvrage de M. Jean
Rostand ne sera pas accueilli avec moins de faveur, mais il sera
certainement discuté violemment.
Avec une grande vigueur dialectique et une volonté d'absolue sincérité, M. Jean Ro!tand pose devant la conscience de ses
contemporains un certain nombre de problèmes qu'il est bon
d'approfondir « pendant qu'on souffre encore ». Le portrait
u de celui qui aime » et qui ne peut pas croire à la destruction
de l'objet aimé est tracé en traits d'une extrême précision et
dont quelques-uns s'enfoncent au plus profond de notre
inconscient.
Sur la mort, sur le danger, sur le courage, le jeune écrivain a
des vues d'une franchise pénétrante qu'il nous découvre avec
une audace singulière.
Comme beaucoup d'autres jeunes gens de la génération dite
« sacrifiée » il s'écrie : « Oh l pendant qu'on souffre encore,
pendant que sont encore présents les dépositaires dela douleur,
tous ceux qui, sur les champs de bataille ou au chevet d'un
mourant, ont poYr jamais senti qu'il n'est pas possible que la
sanglante absurdité se renouvelle, il faut qu'on s'acharne à
préparer la paix. »
Idées généreuses, semble-t-il et qu'il reste à faire passer
dans le domaine des actes ; et c'est là justement que l'on s'aperçoit que selon la parole fameuse du poète nous vivons dans
Un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve.
C'est de quoi M. Jean Rostand s'avisera lui-même quelque
jour lorsqu'à plus de maturité de jugement il joindra les magnifiques dons littéraires qu'on peut lui reconnaitre dès aujourd'hui.
En résumé, un beau livre qui émeut et qui fait penser.
1. Un volume de 136 pages in-18 jèsus, chez Grasset, 61, rue des
Saints-Pères, 3 fr. 50.

�4
LE CARNET DES EDITEURS
FRANCE MAILLANE : NICOLE AUBRY, VEDETTE DE
CINÉMA. Un volume in-18, à 5 francs'.
Ce roman, ce film harmonieux, présenté avec beaucoup
d'habileté et de talent, plaira aux délicats.
Nicole Aubry est une fine jeune fille blonde dont le cœur pur
et sans joie se sent devenir lourd certain jour de doux avril.
Une détresse vague l'envahit. Peut-être à cause du récent départ
pour l'Asie de Jean Renaud, frère de son unique amie, peutêtre le sentiment devenu plus fort de sa solitude d'orpheline ?
Pour s'oublier une heure elle entre au cinéma. Rencontre.
L'écrivain Morlières, un camarade de Jean Renaud, la présente
à Lucien Besnier, metteur en scène et vedette du film qu'on
projette.
L'artiste est séduisant, il est jeune ; une grâce câline, prenante, émane de toute sa personne. Quand il reconduit Nicole
vers sa demeure après 1a représentation, elle se sent troublée.
Lui l'aime déjà. Pour la conquérir, il fera d'elle une reine de
l'écran. Nicole connaîtra le succès, la richesse, l'amour. Dans
un décor de rêve, en Auvergne ou sur le bord de la Méditerranée, leur roman fleurira ...
Mais Besnier ambitieux et que ses camarades jalousent entreprend à ses frais la mise en scène d'un film malheureux. Sa
liaison lui pèse ; il se lasse, regrette sa liberté. Son goô.t des
aventures, un mauvais orgueil lui font préférer bientôt Diane de
Brives à sa touchante maîtresse blonde. La belle aventure est
fü1ie. Et Nicole, blessée, revient, après la rupture, souffrir en
silence dans la famille de Jean Renaud.
Deux lettres arrivent : un engagement princier pour une
tournée d'Amérique: itinéraire enchanteur, cachets... la fortune; un aveu éperdu de l'exilé. La jeune femme doit choisir
- et décider ...
Ce livre vaut par l'excellente étude de mœurs dans laquelle
l'auteur a enveloppé l'action. L'on découvre dans les descriptions qu'il consacre au monde du cinéma, une connaissance
approfondie de ce milieu plt::in de couleur : ce sont des pages
d'un fin psychologue enchàssant une rare silhouette de femme.
1. Librairie

des Lettres, 12, rue de Séguier. Paris (VIe).

DES EDITEURS
PETITE COLLECTION ORIENTALISTE. ABANINDRANATH TAGORE: ART ET ANATOMIE HINDOUS,
1 vol. illustré de 36 figures ; SAMARENDRANATH GUPTA :
LES MAINS DANS LES FRESQUES D'AJANTA,
1 vol. illustré de 19 figures, 2.40 ; ABANINDRANATH
TAGORE : L'ALPONA ou LES DÉCORATIONS
RITUELLES AU BENGALE, 1 vol. illustré de 50 figures, 7.50, trad. par ANDRÉE KARPELÈS ; AUGUSTE
PAVIE : SANSELKEY, conte cambodgien, r vol. illustré
de 5 planches hors-texte, 2.70; FABLES CHINOISES,
traduites par E. CHAVANNES, versifiées par Mm• E. CHA•
VANNES, 1 vol. orné de 46 dessins, 4.80 '.
LE CARNET

Abanindranath Tagore, en ressuscitant les vieux traités d'art
sanscrit, a su grouper étroitement autour de lui plusieurs je~nes
hindous épris d'art et de vie nationale. L'on ne peut mieux.
comparer qu'à la renaissance italienne le mouvement dont ces
trois premiers ouvrages de la Petite collection orientaliste marquent les premières recherches.
Art et anat?mie bindcus évoque les anciens traités consacrés à
la théorie esthétique des lignes, des formes et des mouvements.
Lon y traite des rapports subtils qui existent entre l'œil de
l'homme et le poisson rouge, son oreille et le vautour, son
torse et le sablier, sa cuisse et le tronc du bananier. Voici
avec les mains dans les fresques d'Ajanta, les mcdèles de l'art
hindou, non pas sèchement imposés, mais commentés avec
amour: mains exprimant le désespoir, l'attente, l'incertitude,
la confiance ; mains de jeunes filles, de reines, de Bouddhas.
L'Alpona enfin est une œuvre d'un genre ~out di_fférent: seul un
Hindou pouvait nous révéler ces décorations rituelles, œuvres
éphémères que les mains des jeunes filles et des femmes t'.acent
pendant les fêtes sur les nattes, les sièges et_ le sol d~s ~rusons.
Un conte cambodgien, émouvant et subnl, recueilli et traduit par Auguste Pavie, des fables chinoises versifiées sur la traduction du célèbre sinologue E. Chavannes par Mm• E. Chavannes complètent heureusement la liste des ouvrages de la
collection parus jusqu'à ce jour.
1.

Bossard, éditeur, 43, rue Madame. Paris (VI•).

�6

LE CARNET DES ÉDITEURS

CONGRÈS DE PARIS
Congres international pour la détermination des directives
et la défense de l'esprit moderne 1 •
Au mois de mars prochain s'ouvre, à Paris, un Congres international pour la détermination des directives et la défense de l'esprit
moderne. Tous ceux qui tentent aujourd'hui, dans le domaine de
l'art, de la science ou de la vie, un effort neuf et désintéressé,
sont conviés à y prendre part. Il s'agit avant tout d'opposer à
une certaine formule de dévotion au passé - il est question
constamment de la nécessité d'un prétendu retour à la tradition - l'expression d'une volonté, qui porte à agir avec le
minimum de références.
La part de la vérité n'est certes plus à faire dans les arguments
que peuvent invoquer en leur faveur les représentants de l'une
et de l'autre tendances. Il est, par contre, permis de dire que
l'attitude des premiers, s'appuyant sur une doctrine des plus
strictes et se posant, on ne sait pourquoi, en gardiens de l'ordre,
menacerait gravement la liberté des seconds, livrés par définition à des entreprises hasardeuses et fréquemment contradictoires, si ces derniers ne se renouvelaient sans cesse ou s'ils
n'étaient renouvelés. Les uns gagneront donc à être instruits de
notre projet. Aux autres, nous demandons de faire abstraction
de leur ambition particulière et de nous adresser leur adhésion.
Les membres du Comité d'organisation, au nombre de sept
professent des idées trop diverses pour qu'on puisse les suspecter de s'entendre afin de limiter l'esprit moderne au profit de
quelques-uns ; leurs dissensions sont publiques. Le malentendu
qui règne entre eux répond de leur impartialité au sein du Congrès ; il laisse cependant subsister le minimum d'accord indispensable pour ne pas paralyser la tentative.
Georges Auric, compositeur ; André Breton, directeur de
Littérature; Robert Delaunay, artiste-peintre ; Fernand Léger,
artiste-peintre ; Amédée Ozenfant, directeur de }'Esprit Nouveau ; Jean Paulhan, secrétaire de la Nouvelle Rrot1e Française ;
Roger Vitrac, directeur d'Aventure.
1.

Secrétariat : 2, rue de Noisiel, Paris (16•).

�LE

CA R"N ET

DES ÉDITEURS

�2

LE CARNET DES ÉDITEURS

LES ORIGINES DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE. Un vol. de 328 pages 1 •

AUGUSTE

CALLET :

Une édition de cet ouvrage publiée en 1889 est épuisée
depuis longtemps. Tous ceux qui ont vécu les heures douloureuses de la Commune et qui ont suivi les luttes qui ont accompagné la fondation de la Troisième République connaissaient le
travail d'Auguste Callet qui mérite de rester, comme M. Daru
le disait en 1873, « une pièce à jamais historique et une œuyre
polftique de premier ordre ».
M. Callet était appelé par ses collègues de l'Assemblée Nationale l'honneur de la politique et des lettres. On lui doit en effet
des ouvrages de linguistique fort estimés. Nommé rapporteur
de la Commission d'Enquête sur les actes du Gouvernement
du 4 Septembre, son rapport fit sensation. Avec un courage
admirable et une implacable justice, Auguste Callet ne s'est pas
borné à raconter sommairement l'histoire de ce qu'il appelle
l'odieuse et inepte dictature de cinq mois; il s'est proposé un
but plus élevé : inspirer à toute la France, outre la haine d'actes
détestables, le salutaire effroi des hommes qui, à divers degrés,
avaient participé à ces actes. Sans égard aux attaques des partis
dont il flétrissait les agissements, l'auteur ne s'appuie que sur
des documents absolument authentiques ; il ne dit que la
vérité, mais il dit toute la vérité.
Aucun livre n'est plus attachant ni plus actuel si l'on admet
qu'on apprécie mieux la situation présente et les problèmes
qui se posent quotidiennement à nous, à la lueur des événements du passé. On conçoit la surprise et la gêne qu'un tel
livre a dü propager dans des milieux parlementaires toujours
enclins à céder à la camaraderie et à se réconcilier dans l'oubli
de toutes les responsabilités. Mais le témoignage porté par la
haute et claire conscience d'Auguste Callet restera et mérite
d'être médité.
Au point de vue purement littéraire, ce tableau des origines
de fa Troisième République est encore une œuvre remarquable.
Par la vigueur des peintures, par l'éclat et la fermeté du style,
par le mouvement ample des morceaux oratoires, A~guste
Callet rappelle Tacite. C'était l'avis de ses contemporains, et
ce sera sans doute celui de la postérité que ce grand et honnête
citoyen aura contribué pour sa part à affermir dans la voie de
l'ordre et de la liberté.
1.

Editions Bossard, 43, rue Madame, Paris.

LE CARNET DES ÉDITEURS

3
LES NOCTURNES. Un vol. in-16
double couronne, de la Collection « Le Roman», publiée
sous la direction d'Edmond Jaloux 1 •

GEORGES IMANN:

Y crois-tu maintenant au complot des Nocturnes,

Chantecler?
ce sont ces vers de Rostand que Georges Imann place en épigraphe: ils situent et résument son livre entier.
Nous sommes en pleine guerre, à Genève. De la lutte par les
armes n'arrivent que la sourde rumeur des canons d'Alsace et les
convois lamentables des grands blessés. La Suisse n'est plus
qu'une prodigieuse ambulance, une grande oasis de charité. Et
pourtant on s'y bat avecla même âpreté que sur les divers fronts.
Mais la lutte est cachée, perfide : la trahison remplace les obus.
Le monde interlope des tripots cosmopolites, les déserteurs des
pays de !'Entente, tous les néfastes comparses de l'Internationale
dorée sont là, à l'affüt de profits éventuels, d'inavouables trafics,
et la horde des proscrits russes - étudiants faméliques, vagues
professeurs ou médecins, juifs échappés aux pogromes, devient entre leurs mains un redoutable instrument de désordre, maoœuvré au nom du communisme pour le profit de
l'ennemi.
C'est le bolchevisme à sa naissance.
Et Georges Imann nous conduit dans la curieuse boutique du
juif Ouritzky, siège d'un comité révolutionnaire russe dont les
principaux membres sont aux gages de l'Allemagne. On y reconnaît des figures sinistres, et la mentalité de ceux qui préparèrent
l'horrible tragédie soviétique s'éclaire d'un jour nouveau.
C'est de ce repaire que partent vers les usines de France,
le Creusot en particulier, d'occultes fomentateurs de grèves.
Ida di San Carvagno, Russe d'origine, femme du consul de
Sardie et la maîtresse à la fois du chef anarchiste Medviedoff et
du consul français, se charge, à l'aide d'intrigues qui conduiront ce dernier au suicide, d'obtenir les passeports.
Autour de cette femme, type accompli de l'espionne, qui
fuira vers la Russie quand enfin grondera la révolution, gravitent d'attachants personnages, qui font de l'ouvrage un roman
vécu, riche d'action et de couleur, livre d'histoire et d'actualité,
s'il en fut, plein d'une psychologie troublante et aiguë.
JEAN DES BONNESFEUILLES
I. 6 fr. 75. Bernard Grasset, éditeur, 61, rue des Saints-Pères, à
Paris (VI•).

�4

LE CARNET DES EDITEURS

FONDATION AMÉRICAINE POUR LA PENSÉE
ET L'ART FRA ÇAIS.
Dans l'intérêt des jeunes écrivains et artistes, nous rappelons
que la Fondation Américaine pour la Pensée et l' Art Français
décerne tous les deux ans 12 bourses de 11.000 francs chacune
réparties comme suit :
Littérature 2, Peinture 2, Sculpture 2, Gravure r, Musiquer,
Arts Décoratifs 4.
Ces bourses (à perpétuité) fondées par Mm• George Blumenthal avec l'appui des plus grands noms des Etats-Unis et placées
sous le patronage du Ministre de l'Instruction Publique et des
Beaux-Arts, seront attribuées au printemps 1922 par des Jurys
français dont fait partie l'élite de nos écrivains et de nos artistes.
Les candidats (femmes et hommes), qui doivent avoir au plus
35 ans, peuvent dès maintenant faire valoir leurs titres par lettre
au Secrétariat de la Fondation, 15, boulevard de Montmorency.

UNIVERSITÉ DE PARIS: INSTÎTUT
DE PSYCHOLOGIE
P.

Conseil directeur: MM. F. BRUXOT, H. DELACROIX, G. DUMAS,
}ANET, G. LANSON, M. MoLUARD, H. P1tRON, Et. RABAUD.
Secretaire : I. MEYERSON.

Année 1021-1922.
Cours de MM: Delacroix (Psychologie génirale), Dumas (Psycbologie pathologique), Janet (Psychologie expérimentale), Piéron
( Psychologit. pbysrologiqlle), Rabaud (Psychologi11 -i..oologiq11e), Wallon
et Simon (Pédagogie), Lahy (Tnwa11x pratiques).
L'Institut de Psychologie décernera le prix d'élève diplômé
( de psychologie, de pédagogie ou de psychologie appliquée)
aux étudiants justifiant d'une scolarité de deux semestres, ayant
suivi avec assiduité les enseignements de la section correspondante et ayant satisfait aux examens de fin de semestre.
Des recherches en vue des diplômes d'Etudes Supérieures et
des Doctorats pourront être poursuivies dans les laboratoires
de l'Institut.

LE

CARNET

DES ÉDITE UR S

�2

LE CARNET DES ÊDITEORS

MERMEIX

'

LE COMBAT DES TROIS, Notes et docu-

1.

Librairie Ollendorff, 50, chaussée d' Antin. Paris, Vill• (7 fr.).

ÊDITEORS

3
CRITIQUE LITTÉRAIRE, Introduction et notes de Maurice Wilmotte r.

SAINT-EVREMOND :

ments sur la Conférence de la Paix 1 •
Ce livre est un de ceux qui restent pour montrer à la postérité
ce que fut la politique d'une époque, et d'une époque aussi
inquiète, aussi troublée que celle qui suivit la Grande Guerre.
L'auteur traite la question de la Conférence de la Paix avec une
rare maîtrise et les exposés qu'il fait des discussions entre Clémenceau, Lloyd George et Wilson, sont remarquables par leur
intérêt et leur clarté. M. Mermeix suit de près« le Combat des
Trois » et ne perdant pas une phase de la lutte les fait toutes
passer sous nos yeux.
On voit vivre les trois glorieux antagonistes : Clémenceau, le
o: Maréchal civil de la Guerre », Wilson « l'avoué devenu clergyman» Lloyd George, le« Premier Anglais» et les passionnants
problèmes du partage des nations sont agités, résolus devant
nous. L'auteur nous initie aux mystères de la politique internationale. Il faut noter les trois admirables mémoires du Maréchal Foch, le chapitre important des « Réparations » et les
observations si justes et si pénétrantes sur les Bolcheviks et la
Conférence.
Ce livre, pour n'être pas un roman ptaisan~ et léger, a d'autres
mérites plus rares et qu'on voudrait trouver plus souvent : celui
de renseigner le lecteur sur des matières qui lui sont d'ordinaire
peu familières et qui pourtant doivent intéresser vivemen.t tous
les citoyens puisque les Traités de la Conférence de la Pallt ont
fixé le destin des Etats, celui encore d'élever l'esprit jusqu'à des
régions supérieures et de lui faire embrasser le vaste horizon
taché par le soleil couchant de la guerre européenpe.
Ce livre est un de ceux qu'on relit souvent, et sur quoi l'on
s'appuie pour fonder un jugement sur les questions internationales et les passionnants problèml!s de la Politique étrangère.

LB CARNET DES

• ,1

Si Saint-Evremond n'est pas devenu un « classique », il n'en
faut accuser que les traits un peu inquiétants de son originalité.
« ~'bi~toir~ littéraire, é~rivait Sainte-Beuve, pour peu qu'elle
soit ~1dact1que, a le droit et presque le devoir de le négliger».
Saint-Evremond
ne réclamerait pas contre cette omission&gt; il
• D
en serait natté : la séduction que son œuvre n'a pas cessé d'exercer sur quelques esprits choisis tient aussi bien à son inquiétude, à son peu de goüt pour l'enseignement. C'est que son
esprit le tire sans cesse vers le perfectionnement d'une connaissance, qui est devenue pour lui un besoin d'autant plus vif qu'il
n'en fait pas profession; les intérêts de son cœur, d'autre part, Je
rendent ingénieux à varier l'expression d'une sensibilité inattendue. II ne lui reste guère de place ni de temps pour simplifier les sujets dont il traite. Les hommes le touchent plus
encore que les événements et, plus que les hommes, les individus. Il répugne à toute explication trop aisée. Est-il question
du célèbre désintéressement de Fabricius, Saint-Evremond
re~arque : « Il se pourrait bien qu'il eôt été de ces gens pour
qui se passer de peu, c'est se retrancher moins de plaisir que de
peines ». Ou, s'il s'agit de la dévotion: « Il y en a que le malheur a rendu dévots par un certain attendrissement, par une
pitié secrète que l'on a pour soi. Jamais disgrâce ne m'a donné
cette espèce d'attendrissement. »
La critique littéraire était demeurée la face méconnue de
ce talent souple et varié. C'est que, si les jugements de
Saint-Evremond ont eu l'influence que l'on sait - Racine se
soumit à eux. lorsqu'il composa Andromaque - ces jugements
semblent avoir tenu peu de place dans les préoccupations de
leur auteur, qui, lorsqu'il prend la plume, paraît condescendre
à quelque besogne étrangère à son humeur comme à son rang.
Le choix de vingt-cinq morceaux sur les anciens, sur les auteurs
étrangers, sur Corneille, Racine et Molière, témoigne du goût
patient, érudit et fin, de M. Maurice Wilmotte.

1. I vol. de la Collection des Chejs-rfœuvre mrconn11s, 12 fr. chez Bossard, 43, rue Madame.

�4
MAJlCEL CouLO~ :

LE CARNET DES tDJTEUJlS

ANATOMIE LITŒRAIRE •.

Qu'il traite de Rimbaud, de Moréas, de Verlaine ou simplement de Louis Dumur et de Raoul Ponchon, M. Marcel
Coulon n'apporte aucune vue d'ensemble nouvelle, il n'organise
autour de son auteur nulle de ces théories éloquentes que savait
charpenter Brunetière, il ne se borne point tout à fait non plus,
comme Lemaitre, à exprimer dans la lumière et la limpidité une
vérité traditionnelle. Je le comparerais plus volontiers à quelque
entomologiste. Encore n'est-ce pas l'insecte entier qui l'intéresse,
mais le seul appareil digestif, cette tache de l'élytre, ou cc
parasite de l'intestin : c'est sur un point choisi qu'il fait con\"erger les plus riches, les plus impitoyables lumières. Non pas
Rimbaud, mais la prkociU de Rimbaud; ni Leconte de Lisle,
mais l'aclua/itl de Leconte de Lisle; ni Anatole France, mais
Anatole France bomm, tl'allion.
A la que,tion posée par Albert Thibaudet : ai la critique
littéraire peut et doit juger les auteurs contemporains,
M. Coulon apporte la réponse la plus modeste, mais la plus
ingénieuse et probante qui soit. Il serait injuste de ,·ouloir
entièrement cerner l'a:uvre de nos contemporains : elle nous
échapperait toujours par quelques côtés, les côtés par où clic
touche à nous, participe de notre nature, et contient donc, pour
une part, la surprise que nous attendons encore Je cette nature.
Du moins peut-on dans cette œuvre découper, délimiter quelque
tranche que l'on examinera à loisir. li sera temps plus tard de
voir si l'observation vaut pour le reste du corps. M. Coulon
n•est pas pressé. li ne nous heurte, ni ne nous bouscule. Son
inquiétude m~me ne trouble qu'insensiblcment le repos de notre
esprit :
Que nous l'.tppclions le Hasard ou l.1 Providence, que nous y
\'Oyions les marques d'uoc voloot! sup&amp;ieun: ou un concours de forces
physic~imiqucs, Fabre nous a rkonciliés avec ce qui est ~poo•
sable de l'uru\"'Cl's. Le transformisme, avec ses notions par trop c.ommodcs du temps et de l'blridit!, ,t ,,. laismnt ile c6l/ l'hwù à,s instilltls,
enlC\':lÏt tout int~t psychologique au problt:mc.
JEAN DES BONNESFEU!LLES
1. Uo volume : 5 &amp;ancs, l la Librairie des Ltttrcs,
Paris.

12,

rue Séguicr,

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Gallimard, Gaston, 1881-1975, Director</text>
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                <text>Paulhan, Jean, 1884-1968, Redactor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>�FRAGMENTS DU NARC I SSE

..
~
~
i•)

... Ce corps si pur, sait-il qu'il me puisse séduire ?
Dt quelle profondeur songes-lu de m'inslrnirt,
Habitant de l'abime, hôte si spécûux
D'un ciel sombrt ici-bas précipill des âmx ?...
0 lefrais ornement de ma triste tmdanu
Qu'un sourire si proche, el plein de conjidenct,
Et qui prtte à ma lh!re wu ombre de danger
Jusqu'à me fairt ffaittdre tm désir llrauger !
Quel souffle vient â l'onde offrir ta froidt. rose?...
f aime... J'aime 1... Et qui donc peut aimer ature cbosé
Que soi-même ?...
Toi seul, ô moti corps, mon cher corps,
Je t'aime, tmiqt~ objet qui me défends des morts!

.•
•

Formons, loi sur ma lèvrt, et moi, dans 111011 si/mu,
U11~ priere aux dimx qu'émus de tant d'amour,
Sur sa ptnle de pqurpre ils arrêtent le jour ! ...
Faites, Maitres bturmx, Peres des justes fraudes,
Dites qu't1ne lueur de rose ou d'émeraudes
H

�J 14
LA • OOVElLB REVUE FRANÇAISE
Qur des songes du soir, votre sceptre reprit,
_Pure, el toute pareille a11 plus pur de f esprit,
Attmde, au sein des cieux, que ltt vives et ·veuilles,
Près cle moi, mon amour, cboisir 1m lit de feuilles,
ort1r tremblant du flanc de la nymphe au cœur froid,
Et sans quitter mes yeux, sa11s cesser d'tire moi,
Te11dre la /rmne fraiche, el celle claire écorce ...
Ob! le saisir, enfin! ... Prendre ce calme torse
Plus pur qru tl'une fi me, et 11011 j01'mé de fruits ...
..\Jais, d'une pierre impl est le temple ou je suis,
Où je·uis ... Car je is mr tes leures a·uares ! ...
0 mon corps, mon cber corps, temple qui me sépares
De ma divinité, je uoudmis apaiser
Votre bouche ... Et bientôt, je briserais baiser,
Ce peu qui nous défend de l'e:x:trbne e j lence,
Celle tremblante frïe, el pimse distance
Entre moi-mbne et ro,uü, d mon dme, et les dimx !...
Adieu ... S ns-111 frémir mille flottants adieux?
Bientot va Jrissanner le désordre des ombres!
L'arbre aveugle vers l'arbre ttend se membres sombres,
Et cherche affreusement l'arbre qui disparait ...
•M.011 dme ainsi se perd dllns sa propre for/l,
Où la puis ance lehappe a ses fi rm upr me ...
L'dme, l'dme aux yeux noirs, touche aux ltnèbre mémes,
Elle se fait immense et tte renro11lre rien ...
Entre la mort et soi, quel regard est le sien !

FltAGMF.NTS DU .·ARCJSSE

fic"!

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515

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Que des songe
Pure, et tout
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L'dme, l'dme aux yeux 1101rs, tv&lt;&lt;-~•Elle se fait immense et ne rencontre rien ...
Entre la mort et soi, quel regard est le sien!

BIBLJOTac

u. ~:.. ~ E N 't RA L

5Il . . _

FI!,AGMENTS DU NARCISSâ

Dieux! de l'auguste jour, le pdlc et tendre reste
Va des jours consumés joindre le sort funeste;
Il s'abime aux enfers du pr(?/011d souvenir !
Hélas! corps misérable, il est temps de r'unir ...
Penche-toi ... Baise-toi. Tremble de tout ton üre !
L'insaisissable amour que tu me vins promettre
Passe, et dans im frisson, brise Narcisse, et fuit ...
PAUL VALÉRY

I

�DOCUMENTS SUR LE D~PART DE TOLSTOÏ

DOCUMENTS SUR LE DÉPART
ET SUR LA MORT DE TOLSTOI

Paris, le

22

avril

1922.

MONSIEUR LE DIRECTEUR,

Vous me demandez si les documents publiés par la Revue la

Pensée russe• dans son numéro de janvier-féwier 1922 sont authentiques. La lettre de Léon Nicolaîevitch Tolstoï à la Comtesse
Sacha est conforme à la copie que m'a remise le II février 1911
la fille aînée de Tolstoï, Madame Soukhotine. Ma copie commence aux mots· : « je n'ai pris aucun parti », contient une
phrase assez obscure après les mots « je ne veux prendre aucun
parti», et omet quatre lignes ( d' «impossible» à« imprégnée»).
Je crois le fragment du journal parfaitement authentique. Mais
je suis moralement certain que la responsabilité de la publication
de ces deux textes ne saurait incomber à aucun des membres de
la famille Tolstoï.
Vous désireriez d'autres documents. Je me crois autorisé à
vous en fournir deux: une lettre que m'a écrite Marie Nicolaïevrla Tolstaïa, sœur du Comte, entrée en religion, et le récit
simple et sincère du paysan Novicov: Dernière nuit à Iamaia
Poliana, rédigé peu de temps après la mort de Tolstoï.
Permettez-moi d'ajouter ceci. J'ai passé quelques jours à
lasnaïa Poliana à la fin de juillet 1910. La Comtesse Tolstoï
1.

La Pensle Russe a reproduit la lettre de Tolstoï à sa fille et le frag-

ment de son journal d'après la revue russe les Œuvns et les jours,
no

I.

517

était déjà alors une femme malade. L'une des causes de sen
état nerveux était de toute évidence la présence dans le voisinage de M. Vladimir Tchertkov. Je suis reparti avec le .sentiment bien net que je quittais un foyer détruit, et détruit en
grande partie par cette présence.
Ou trouvera dans les documents que vous publiez des expressions dures, elles devraient être commentées. Il faudrait entrer
dans des explications que je ne crois pas en ce moment devoir
fournir. Vraiment, je ne m'en sens pas libre. Mais je puis vous
4_onner mon sentiment personnel: en quittant Iasnaïa .Poliana, ·
Léon Nicolaïevitch voulait s'éloigner aussi bien de certains
amis que de sa maison.
Développer l'amour et la paix autour de lui avait été son
constant souci. Sa présence n'était plus une cause d'amour et de
paix, il se sentait l'objet d'un âpre et tragique débat. Et enfin il
est parti pour ne pas compromettre en Juiet autour de lui l'effort
de toute une vie .
Avant de quitter pour toujours Iasnaia Poliana, Léon Nicolaïevitch voulut dire adieu à l'une de ses disciples, la vénérable
Maria Alexandrovoa Schroit. Il lui confia son projet. Elle lui
dit : « Eh bien ! c'est une faibiesse. » Et le Co~te lui répondit
d'un mot, mot de demi acquiescement : &lt;( Pojaloui. » « Peutêtre avez-vous raison.»
Je puis vous l'affirmer, Madame Schmit, une sainte femme,
voyait comme moi en la Comtesse Tolstoï une malade. (Qmme
moi elle la plaignait. Au matin du départ elle se portait à son
secours et restait à son chevet. Quant au Comte, son maître,
vous le voyez aussi, elle le jugeait capable de faiblesse.
Pourquoi vouloir, comme certains, faire du Comte Tolstoï un
héros et un saint ? Pourquoi voir dans ce douloureux départ
une sorte de fuite au désert?
les faiblesses d'un homme de génie, les souffrances d'une
femme, ne peuvent que les rapprocher de nous: comprendre et
aimer l'homme de génie, plaindre la femme nous est d'autant
plus facile que l'un aura été faible et I'àutre malh~ureuse.
CHARLES SALOMON

�518

LA, NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LETTRE DE LÉON NICOLAIÉVITCH A SA FILLE
ALEXANDRA LVOVNA
29 O,tollre 191a. Ermitage d'Optino.

te dira tout sur moi, Sacha, ma chère amie. C'est
difficile . Un grand accablement, voilà ce que je ne puis
pas ne pas éprouver. Le principal- ne pas pécher - et là
est la difficulté. J'ai été un pécheur, je continue de l'être,
c'est évident; mais que je péche de moins en moins!
C'est cela le principal, ce qu'avant tout je désire pour
toi. D'autant plus que, je m'en rends .compte, tu as à
résoudre un problème horrible, au-dessus de tes forces, i
l'âge où tu es. Je n'ai pris aucun parti, je ne veux prendre
aucun parti. Tu verras par la lettre à Tchertkov r, je ne dis
pa.5 ce que je pense mais ce que je sens. Je compte beaucoup sur la bonne influence de Tania i et de Serioja.
Puissent-ils surtout comprendre et chercher à lui 3 faire
entrer dans l'esprit que pour moi cette manière d'être
tout le temps à l'affût et aux écoutes, c;es reproches incessants, cette façon de disposer de ma personne à sa
guise, cette éternelle surveillance, cette haine affect~
pour l'homme avec lequel je suis le plus intime et qm
m'est le plus nécessaire, cette haine pour moi et cette
comédie d'amour - que tout cela, je ne dis pas, m'a
rendu la vie désagréable, je dis nettement impossible, et
que pour ce qui est de se noyer, ce ne serait pas à elle
mais à moi ; que je ne désire qu'une chose - être libéré
r. Sur Vladimir Grigoritch Tchertkov, voir Cormpo11da11ce de
l'Unio11 Jx1ur la Virilé, no 4, 1er janvie,~ 19n, p. 207. C'est 1~ ~ont
Tolstoï écrit quelaues lignes plus bas qu il est son ami le plus mttme
et l'homme qui lui l!St le plus nécessaire.
. .
. .
2 . Tania, diminutif de Tatiana, fil le ainée du Comte. Séno1a, dirmnutif de Serge, soo fils ainé.
3. A Sophie Aodréievoa.

DOCUMENTS SUR LE DEPART DE TOLSTOÏ

d'elle, du mensonge, de- la simulation et de la méchanceté
dont tome sa nature est imprégnée.
U va de soi qu'ils ne pourront lui faire entrer cela .dans
l'esprit, mais ils peuvent lui faire comprepdre que toute
son attitude à mon égard non seulement ne marque pas
d'amour, mais semble bien viser clairement à me tuer, ce à
quoi elle arrivera, car j'espère que le troisième accès qui me
menace la délivrera comme moi de l'état horrible dans
lequel nous avons vécu et auquel je ne veux pas ret0urner.
Tu vois, ma chérie, combien je suis mauvais. Je ne
dissinrnle pas avec toi. Je ne te fais pas encore venir, mais
je te ferai venir dès que ce sera possible et ce sera très prochainement. Donne-moi des nouvelles de ta santé. Je 't'embrasse.
L. TOLSTOI
EXTRAIT DU JOURNAL DEL. N. TOLSTOI
25

octobre

1910 ... -

Sophie Andreievna est touiours

aussi agitée.
27 octobre 1910. -Levé de bonne heur-e. Toute la nuit,
j'ai eu de mauvais rêves.... Les relations devienne.nt de
plus en plus pénibles.
28 ocwbre 1910. Je me suis couché à II h. 1/ z. J'ai
dormi jusqu'à trois heures. Je me suis réveillé et,. comme
les nuits précédentes, j'ai entendu ·des portes qu'on ouvrait
et des pas. Les nuits précédentes je n'avais pas regardé à.
ma porte, cette fois-ci j'ai jeté un coup. d'œil et re vois par
les fentes une vive lumière dans le cabinet et [je perçois]
un bruissement. C'est Sopbie Andréievna qui cherche
quelque chose et qui probablement lit. ·
La veille elle avait demandé,. exigé que ie ne ferme pas
les portes. Ses deux pol"tes sont ouvertes de sorte que le
plus léger mouvement que je fais est perçu d'elle . Il faut
que de jour comme de nuit tous m~ mouvements,. toutes

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

520

mes paroles lui soient connus et que je sois sous sa surveillance.
De nouveau des pas, la porte s'ouvre avec précaution, et
elle passe.
Je ne sais pourquoi cela provoque en moi un irrésistible
mouvement de dégoût, de révolte. Je voulais m'endormir.
Je ne puis. Je me retournai dans mon lit une heure environ. J'allumai la lampe et m'assis.
La porte s'ouvre, entre S. A. s'informant de ma « santé&gt;&gt;,
et exprimant sa surprise que j'eusse de la lumière qu'elle
avait vue chez moi.
Le dégofit et la révolte augmentent. J'étouffe, je compte
mes pulsations : 97. Je ne puis rester couché et tout d'un
coup je prends la résolution ferme de partir.
Je lui écris une lettre ; je commence à emballer les
objets les plus nécessaires, que je puisse seulement partir. Je
réveille Douchan 1 , puis Sacha, ils m'aident à faire mon
paquet. Je tremble à l'idée qu'elle pourra entendre, sortir
de sa chambre - scène, crise de nerfs - avant déjà pas
de départs sans scènes.
A 6 heures tout est à peu près emballé. Je vais à l'écurie
donner l'ordre d'atteler. Douchan 1, Sacha, Varia 2 terminent
les paquets. Il fait nuit, on n'y voit goutte. Je perds le
chemin qui mène à la dépendance, je m'égare dans un
fourré, je me pique, je me heurte à un arbre, je tombe, je
perds mon bonnet, je ne le trouve pas, je me tire de là avec
peine, je vais à la maison, je prends un bonnet et à l'aide
d'une lanterne je gagne l'écurie, je donne l'ordre d'atteler.
Arrivent Sacha, Douchan, Varia. Je suis tout tremblant,
dans l'attente d'une poursuite.
Douchan Pétrovitch Makovitski, tchèque, médecin et disciple de
Tolstoï, son plus sûr et fidèle compagnon. Parfaitement désintéressé.
Aimé et apprécié de toute la famille Tolstoï. Il recueillait au jour le
jour les moindres propos de son maître.
2. Varvara Vassilievna Téocritova, placée par V. G. Tchertkov à
Iasnaïa Poliana, en qualité de secrétaire dactylographe, elle était toute
à sa dévotion et très liée avec Alexandra Lvovna.
1.

DOCUMENTS SUR LE DÉPART DE TOLSTOÏ

521

Mais enfin nous sommes partis. Nous attendons une
heure à Chtchekino et chaque minute j'attends qu'elle surgisse. Mais nous voilà en wagon, le train marche.
La peur s'en va. Un sentiment de pitié pour elle m'envahit, mais pas un sentiment de doute sur ia question de
savoir si j'ai fait ce qu'il fallait. Peut-être est-ce gue je me
trompe en me donnant raison, mais il semble bien que
j'aie sauvé - non pas Léon Nicolaiévitch 1 , mais que. j'aie
sauvé ce quelque chose qui, si peu que ce soit, existe en
moi ...
29 Octobre. - Chamordino .... En wagon, je n'ai cessé
de penser à l'issue de la situation, de la mienne comme
&lt;!e la sienne et je u'ai pu en trouver aucune : et cependant il y aura une issue, qu'on le veuille ou non, il y en
aura une, et ce ne sera pas l'issue prévue. Et pu1s il ne faut
penser qu'à ceci : ne pas pécher. Advienne que pourra. Ce
n'est pas mon affaire. j'ai trouvé chez Machenka • le cc Cycle
de Lectures 3 » et voilà que, en lisant la lecture du 28, j'ai été
frappé de trouver la réponse directe que comporte ma
situation : il me faut l'épreuve, c'est bienfaisant pour moi.
LA COMTESSE MARIE NICOLAIÉVNA TOLSTAIA
A CHARLES SALOMON
Couvent de Chamordino.
r5 décembre 19 rr (sic) [lire janvier].
MONSIEUR,

Votre lettre m'a procuré un grand plaisir, une lettre de
Paris qui est venue me chercher dans ma paisible retraite
1.. Ce passage ~st a rapprocher d'une phrase du projet de testament
.:ons!gné dans le Journal de Tolstoï sous la date du 27 mars 1895 :
« J'ai eu des moments où je me suis senti le fil conducteur par lequel
passait la volonté divine. "
2. Diminutif de Maria. C'est la sœur de Léon Nicolaiévitch. Tourguéniev, dans l'un de ses romans, a tracé d'elle un délicat portrait.
3. Recueil composé d'extraits de différents auteurs, pour servir de
lecture quotidienne, rédigé par Tolstoï.

�5i22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

523

DOCUMENTS SUR. LE DÉPART DE TOLSTOÏ

du couvent de Chamordino. Voici près de vingt ans que
j'y suis sans entendre un mot de français ; mais je crains
que vous ne sauriez déchiffrer mes pattes de mouche, vue
mon écriture impo!,sible&gt; si je vous écrivais en russe. Vous
désiriez savoir ce que mon fr re est allé chercher au couvent
d'Optino ? Serait-ce un starets ' doukhovnik ou un homme
sage et ~ivant en retraite avec Dieu et sa conscience qui le
comprendrait et pourrait offrir quelque soulagement à son
grand chagrin ? Je suppose ni l'un ni l'autre : gore égo byw

vous remercie, monsieur, enc.ore une fois pour votre livre
qui m'a vivement intéressé~ tout y est vrai et sincère 1 • J'espère que cette lettre ..:ous trouvera à Pétersbomg et que
vous 01e procurerez. le plaisir de venir passer quelques
jours à Chamordino comme vous le dites dans votre lettre.

sliclikom slojno; on prosto khotiel ouspokoitjsa i pojitj v tichoï i
doukhovnoi obstanovkié ~. - Les fâcheux malentendus qui

(2-1 octobre. 1-910)

ont les derniers temps obscurci l'existence de mon frère
avec sa femme ont à la
éclaté en catastrophe inévitable: plus Léon rc.ontait avec toute son âme et son esprit
au ciel, plus elle plongeait dans son cher terre à terre !
Pauvre, cher Léon, comme il était content de me voir ;
-comme il désirait s'établir chez nous à Cbamordino, c&lt; esli
tvoi monachki rntnia né progoniat } &gt;1 ou à Optino. Je ne
pense p.i$ qu'il voulût redevenir orthodoxe, No ia nadie-

un

ialas cbto nach starets kotoryz· na vsiekh neotraz._imo dieistvoval
svoei krotkost;'iott i lioubov1iou, voz.boudit Olt nievo tchouvstvo
oumileniia douchovnavo, kotoroe ou nevo éschtcho né bylo, no
kotoroé ouje bylo bliz)w k némou poslieànéé vremia. - I vot on
ouiéchal, i oumér rn.ilyi dorogoi moi llvotchlia, kak ia privykla
égo z..vatj. Chto b110Li Sacha (sa fille) skaz..ala, kogda ona
priiechal.a, ot teheuo on tak v-niéz.apno ouiéchal, nikto, ia daje s
nim néprostilas, né z.naiou (sic). Ne mogou boljchtf pisatj 4 . Je
1. Starets, confesseur. Voir sur ce mot, Unio11 pot11:) a VùiU, Correspondance, 1er janvier 191 J, n° 4.
2, Sa douleur était trop cornple3e ; il voulait tout simplement .se
calmer et vivre dans un milieu tranquille, spirituel. ·
3,. Si tes nonains ne me chassent pas.
4. Mais j'espérais que notre starets qui avait une action irrésistible par
sa douceur et son amour réveillerait en lui le semiment d'humilité spirituelle qu'il n'avai~ poi~t encore mais dom il n'était pas éloigné dans
les derniers temps ; et voici qu'il est parti et qu'il est mort en route,
mon Lévotchka, comme j'étais habituée à l'appeler. Ge que. Sacha _luia

SŒUR MARIE TOLSTOÏ

DERNIÈRE NUIT A IASr AIA POLIANA
RECIT DE MICHEL NOVICOV, PAYSAN

2

Le monde est orphelin : l'homme qui depuis 20 années.~
après avoir renoncé à vivre pour lui-même, luttait avec
l'injustice de la vie et pour nous tous cherchait quel en
ttait le sens et le but - cet homme là n'est plus. Quelle
douleur, quelle amertume I C'est comme si. on avait arraché un morceau de mon cœu_r, comme si en moi quelque
chos.e s'était brisé, s'était détache, s'était cassé.
Tant qu'il vivait on avait chaud à l'âme, on sentait en
lui je ne sais quel soutien invisible. Il y avait dans le
dit ~uaod ~ile_ est arrivée, pourquoi il est parti si subitement, personne
- 1e ne lui ai même pas dit adieu, - ui moi-même ne le sait. Je. ne
peux plus écàrc.
r. Cf. Documents sur les derniers jours de Tolsto'i. Article de la
Correspondance de l'U11io1i pour la Véritl, 1er janvier r91i, no 4.
Signé C. S. et D. H,
. 2. Michel Novicov, paysan. Novicov est un paysan petit propriétaire
du Gouvernement de Toula. li apprir à lire à Moscou où il fit son
service militairé, à l'école du régiment. Il a raconté dans un article
f:ettres ~'un pays1in publié par M. Serguiéenko (.J.lmanach tolstoien
11iternat1011,il de 1909) trais visites qu'il fit à Tolsroi. Novicov a écrit
des rédts populaires dont la fraîcheur naïve séduisit le grand écrivain.
Léon Nicolaïévitch voyait en Novicov non seulement un disciple ru.ais
un confrè~e. Boulgakov, _secrétaire dévoué et discret de Tolstoï, note
dans son Journal (Chez. Tolstoï. la dernière a111'1.ée de sa vie), à la -date du
22 octobre 1910, que Tolstoï lui a dit: « Novicov le paysan est venu.
Vous savez qui c'est? 'Comme il est intelligent.!. •• »
_

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

monde, cela était évident, un homme qui pensait pour
nous, qui- luttait avec l'injustice : en arrachant l'homme à
la vie animale et basse pour ramener à un degré supérieur
d'humanité, pour en faire un fils de Dieu, il épurait et
anoblissait la vie.
Il est malaisé de parler sur une tombe encore fraîche, de
choisir des mots pour exprimer la douleur invisible qui ne
cesse de vous oppresser le cœur. Paix. aux cendres de celui
qui était notre conseiller et notre maître.
Je n'ai point envié ta gloire : tu n'as pas envié mes douleurs et nous nous aimions.
Il n'y a pas longtemps, - c'était le 2 I octobre, une
semaine avant le départ d'Iasnaïa Poliana - je fus pour la
dernière fois chez Léon icolaïévitch et- comme d'habitude - je restai pour la nuit. J'avais fait sa connaissance à
Moscou, il y a 17 ans, quand j'étais _soldat. Nos âmes
s'étaient apparent~es et &lt;lès lors jusqu'à sa mort rien n'est
venu rompre nos relations. Cher, très cher Léon Nie-0laïé·
vitch, c'est-à toi que je suis redevable de ma nouvelle naissance spirituelle et de ce qui est la conséquence nécessaire
de ce renouveau, de la lumière projetée surtout un côté de
ma vie. Tu ne m'as pas dit comment je devais vivre, tu
m'as dit seulement que chaque homme est libre, qu'il peut
et qu'il doit organiser sa vie le mieux possible, comme il
l'entend, sans considération pour la façon dont ceux qui
l'entourent vivent eux-mêmes ou apprécient sa façon de
vivre, sans se laisser déterminer par tout le patrimoine spirituel que chaque homme tient en h.éritage du passé.
C'est là tout ce que tu m'as dit. Mais ce peu que tu m'as
dit s'est développé en moi au point &lt;le ne plus laisser place
à toutes sortes de futilités, de caprices de la mode, de
superstitions, de superfluités. Tout cela pesait sur moi
comme une pierre, comme cela pèse sur d'autres et m'em·
pêchait de vivre : et cette nouvelle évaluation des valeurs
dont j'avais hérité s'est trouvée si juste et a si bien résisté

DOCUMl!NTS SUR LE DÉPART DE TOLSTOÏ

que je ne me suis pas laissé tenter par la vie des villes :
insensible à son charme j'ai habité toute ma vie la campagne; j'y ai vécu du travail de mes mains, j'en ai nourri
moi et ma famille.
Cette fois-là, je partis de Toula à pied, et tout le long de
la route je sentis quelque chose de lourd qui m'oppressait.
Je pensais : j'arrive et voilà qu'il est malade ou déjà mort!
Je ne reçois pas de journaux, aussi je ne savais rien de sa
santé. Mais quelle fut ma joie quand Ilia Vassiliévitch ' me
dit : cc Le vieux Comte n'est pas là, il est parti à cheval avec
le docteur 2 • » A cheval, pensai-je, il est donc en vie et en
santé - les malades ne montent pas à cheval. J'entrai dans
la chambre de Douchan_ Pérrovitch. J'attendis-plus d'une
heure leur retour et m'enfonçai dans le« Cycle de lectures»
au point que je ne les entendis pas rentrer. D'habitude
Léon icolaïévitch montait dans sa chambre au premier et
me faisait appeler. Cette fois-là, il entra sans bruit dans la
pièce où j'étais et d'un geste gamin me frappa sur l'épaule.
Je sursautai. Il était là devant moi, alerte, en santé et la
main joyeusement tendue. Et ie ne fus pas long à penser :
c&lt; Eh bien ! Dieu soit loué, nous en avons bien encore
pour cinq bonnes années, mon bon vieux. &gt;&gt; Léon Nicolaïévitch ne manqua pas comme d'habitude de me demander des renseignements sur ma vie, ;ur la famille. Il entrait
dans to_us les détails, voulait savoir quelles relations j'entretenais avec les voisins, avec le clergé et si mes enfants
allaient à l'école ?
Entrèrent Douchan, le Docteur, puis deux jeunes
hommes du village qui avaient reçu l'ordre de se présenter
au bur~au de recrutement. La conversation s'engagea.
Lé~n N1colaïévitch det?anda à l'un de ces garçons, nommé
Polme ;, ce qu'il ferait s'il était jugé bon pour le service ?
I.
_2.

Domes.tiq1;1e depuis longtemps au service de ta famille.
Makov1tsk1, le Docteur qui quelques jours après partait avec Tols-

to1.
3· Potine a consigné cette conversation. Son récit est entre les
mains de W. G. Tchertkov.

�526

''

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Poline répondit qu'il était social-démocrate et qu'il servirait non pas le trône et l'autel, mais l'Etat et la nation. Léon
Nicolaïêvitch me demanda : « Qu'en penses-tu ? Peut-on
s'enrôler sous ce drapeau là ? »
Je répondis que les gens qui faisaient des sottises ou
commettaient des crimes fût-ce au nom de l'Etat, voire
même au nom de Dieu, n'en étaient pas moins un fléau
dans la vie.
cc C'est un point de vue», répliqua Léon Nicolaïévitch, et
je demanderai à Poline où commence, où finit cet Etat
pour le service duquel il se déclare prêt à apprendre le
métier des armes: au delà du village, par delà Moscou, de
l'autre côté de la Volga ? )&gt;
« S'il veut absolument parquer ses frères dans une frontière comme aujourd'hui, au delà de cette frontière il y aura
toujours des ennemis auxquels il lui faudra bon gré mal gré
faire la guerre et c'est à faire la guerre que l'amènera son
service. Tandis que s'il considère que la terre entière est sa
patrie, son service devient inutile : il n'aura plus avec qui
combattre. »
Le camarade I de Poline dit alors : « Nous avons lu qu'il
existe des sectes où l'on refus~ de faire le service. Ces dissi&lt;ients invoquent fa Sainte Ecriture qui contient une
défense. Moïse a dit : Tu ne tueras point et le Christ a
prescrit d'aimer même ses ennemis. n
« C'est un terrain peu solide, n répliqua Léon Nicolaïévitch, « il existe beaucoup de textes. Moïse avait écrit :
Tu ne tueras point. Mais Napoléon écrira: Va et tue! Ce
n'est pas parce que Moïse ou le Christ ont défendu de faire
du mal au prochain ou à soi-même que l'homme doit s'en
abstenir. C'est parce qu'il n'est pas dans la nature de l'homme
de se faire ce mal ou de le faire aa prochain - je dis de
l'homme, je ne dis pas de la bête, prenez-y garde. C'est en
~toi même qu'il te faut trouver Dieu afin qu'il règle tes
I.

Ce camarade a de son côté rédigé ce dialogue.

DOCUMENTS SUR LE DÉPART DE _TOLSTOÏ

527

actions et qu'il te fasse voir ce qui est bien et -ee qui est
mal, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Mais tant que
nous nous laisserons guider par une autorité externe Moïse
et le Christ pour l'un, Mahomet ou le Socialiste Ma:X pour
un autre, nous ne cesserons d'être les ennemis les uns des
autres et nous n'arriverons aucunement à nous entendre. »
Puis la conversation dévia : on parla de ceux qui sortent
de l'F..glise Orthodoxe, des dissidents, de ceux qui ont
renoncé à 1a foi de leurs pères.
« Il est aisé, dis-je, de naître et de mourir sans l'aide du
clergé. Mais il peut y avoir des difficultés, là surtout où il
Y, a peu de g~ns sortis de l'Eglise, quand il s'agit du mariage
d enfants qu1 ne se rattachent à aucune confession. n
Là-dessus, Léon Nicolaïévitch, avec vivacité : « Le mariage serait-il le seul but de 1a vie ? Je crois que non seulement Marx, mais Moïse ni le Christ n'ont rien écrit de sembl~ble .. Bi~n au contraire, l'idéal évangélique est la chasteté
et Je sais bien des femmes qui ne se sont pas mariées. Elles
on; eu t~t de besogne avec leurs sœnrs, avec leurs frères
qu elles, n ~nt pas ,eu le loisir de penser à leur vie personne_lle. J esum_e qu aux yeux de Dieu ces vies-là ont plus de
pnx _que la vie des gens mariés. Voyez ma Sacha 1 - et ces
derniers mots furent dits avec tendresse - elle a 2 6 an
et elle n'a point encore songé à se marier. »
s
• Pui~ après un instant de réflexion : cc Je ne conteste point
~ mats ~ne c_hose me paraît claire : si un homme vit selon
D1;u, et St toujours et en tout il agit avec sens, peu importe
.qu tl se rattache ou non par le baptême à une confession
q uelconqu~, _et pour sûr l_a vie lui apportera une part plus
grand~ de _JOtes. » Et _plaisantant : cc J'ai quelque idée que
les céhbata1res ont morns d'ennuis que d'autres. »
, Ent~~ Ale~ndra Lvovna. Elle raconta que ~les paysans
d Iasna1a Pohana venaient, eu assemblée 2, de décider la
r.

½plus jeune des fi lles du Comte.

2.

C est le Skhod, réunion des paysans de la Commune.

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS_E

création d'une coopérative de consommation, et avaient
fixé à 5 roubles le versement initial. Elle ajouta qu'au village de Roûdakov, pas loin d'ici, il y avait depuis deux
ans une boutique de ce genre.
« Qu'en pensez-vous,&gt;, me dit Léon Nicolaïévitch, c&lt; les
paysans tireront-Îls de là quelques avantages ? n
Je répondis que, pour ma part, je ne voyais aucun
inconvénient à ces magasins coopératifs et que j'avais le
projet d'en créer un dans mon village. Au contraire, je
craignais les sociétés de crédit comme le feu et je n'en
attendais aucun bien.
&lt;&lt; Et pourquoi donc?», me dit Léon Nicolaïévitch, « voilà
qui m'intéresse fort. Ces sociétés sont en vogue et chacun
proclame que le grand malheur du paysan c'est l'impossibilité où il est d'emprunter quand il est dans la gêne. »
&lt;&lt; Nous autres paysans, répondis-je, ne savons pas conserver le sou qui nous a causé la plus lourde peine à
acquérir. Le paysan dépense à tort et à travers la moitié de
ce qu'il gagne en œuvres de démon, en réjouissances, en
parrainages, en festivités et pour l'acquisition de nouveautés - impossible de lui porter secours avec de l'argent qui
n'est pas le sien. Bien sl'.lr il ne sera pas lorig à l'accepter,
mais il le dépensera encore plus vite et aussi inutilement
que sa propre pécune. n
c&lt; Parfaiteme1H, parfaitement», reprit Léon Nicolaïévitcb,
« j'ai peine à ne pas pleurer quand je les vois célébrer un
mariage, une fête ou des funérailles. Ils y dépensent leur
dernier sou et cherchent à se surpasser l'un l'autre : on
dirait vraiment qu'ils se sont solidairement engagés à faire
des sottises. Le sou acquis par le travail est une parcelle de
celui qui l'a acquis et de sa vie même, et c'est cela qu'ils
jettent à droite et à gauche. C'est toujours comme ça chez
nous : on se figure qu'on peut porter secours en commençant par le bo1J.t, au lieu de commencer par où il faut : un
corbeau paré d'une plume de paon, n'en reste pàs moins
un corbeau. Souvenez-vous de la tristesse du Christ qui

DOCUMENTS SUR LE DEPART DE TOLSTOÏ

529

disait : Voici, la moisson est grande&gt; mais il y a peu d'ouvriers. Et, semble+il, jamais on n'eüt si grand besoin d'ouvriers qu'à cette heure. Chez tous la vie est absorbée par
l'extérieur. Et on a encombré la tête du peuple de superstitions ortbodo:r:es ; les usages de la ville, les boutons luisants [ des uniformes] r, le tabac lui sont en tentation et
quand il s'est laissé contaminer on l'assiège d'offres diverses:
huile de ricin, poudres médicinales ou encore sociétés de
aédit et propriété privée. Un enfant comprendrait, semblet-il, que tout le mal vient d'en-haut et on veut me faire
croire le contraire. &gt;&gt;
Resté seul avec moi, Léon Nicolaïévitch continua à m'interroger sur ma famille, sur la façon dont les paysans considéraient ma sortie de l'église orthodoxe et le fait que mes
enfants n'étaient pas baptisés. Tout d'un coup, il me dit:
« Et je n'ai jamais été vous voir au village. »
&lt;&lt; Bien des fois vous m'avez promis votre visite et vous
avez oublié votre promesse.»
« Eh bien, dit-il, maintenant je suis libre et je puis la
tenir n'importe quand. »
Je crus qu'il plaisantait et je dis: &lt;c Vous souvenez-vous
Léon Nicolaïévitch qu'il y a deux ans vous avez répondu à
mon appel : « Même si je le voulais, je ne pourrais aller
vous voir. &gt;&gt; Je n'ai pas compris jusqu'à présent, pourquoi
-vous. ne pouviez pas. » Léon Nicolaïévitch m'arrêta, plaisantant : ç&lt; C'était à une autre époque, époque de sévérité.
Mais maintenant nous avons une Constitution. J'ai fait la
part des miens - ou comme on dit chez vous, n'est-ce pas:
je suis sorti de la famille. Je suis de trop ici maintenant,
comme vos vieux quand ils atteignent mon âge - et par
.conséquent je suis complètement libre. »
Il remarqua que je prenais la chose en plaisanterie et
-que je l'écoutais sans conviction. Quittant alors le ton de
x. Ils'agitsans doute des boutons d'uniforme. Les anabaptistes d'Alsace avaient eux aussi, il n'y a pas fort longtemps, un préjugé contre
¾es boutons : ils les r$:mplaçaiem par des épingles.

34

�L,\ ~QUV.ELLE REVUE PRANÇA.fSE

la plaisanterie, il dit : « Si, si, croyez-moi. Je vous parle
sincèrement. Je ne mourrai pas dans cette maison. J'ai
-résolu de partir pour un l~u inconnu où on ne saura qui je
suis. Et j'irai peu.t,êtr.e tout droit à votre chaumière pour y
mour..ir. Seulement, je le. sais d'avance, vous me rudoieœz:
nulle, part on n1aime .les vjeu:s:. fai vu ~eJa dans vos
familles paysannes, et ie suis devenu si incapable de tout, si
inutile, » Sa :voix tombait en disant ces dernier,s mots.
Il lui fallut un grand .effort pour r.etenir ses laoues. L'.aveu
qu'il faisait lui était évidemment pénible.
Longtemps nous gardâmes le silenc.e. Enfin Léon Nîcolai'évitcb ·me dem.aada :
(&lt; Vous passez la nuit chez nous .comme toujours? &gt;)
Je répondiP que j'avais honte de déranger et de forcer à•
s'occuper de moi, mais qu'autre.ment je serais bien embarrassé car j'avais peur d'aller de nuit à la gare.
« Voilà qui va bien &gt;J, dit-il. « Vous coucherez ici.
Quand un beau jour j'entrerai chez vous, je passerai la nuit
chez vous à mon tour et n,ous serons quittes. » Il réfléchit
un instant et dit : &lt;c Se peut-il faire que vous craigniez quelqu'un la nuit ? »
~ Je ne crains ni les loups ni les homm.es, mais je crajns
les soulards et pour cause : au village, j'ai eu beaucoup à
en souffrir. »
- C'est à quoi je ne cesse de penser», m.e dit-il, « si les
hommes croyaient à une vie spirituelle, s'ils coQform.aient
leur vie à cette croyance, des gens ivres et la somme consi-- dérable de soutfrances et de mal qui ,kçompagne nécessairement l'ivrognerie, tout cela serait-il possible ? Bien
mieux que moi qui de la demeu.re seig:Jieuriale où je s1ûs
ne vois et n'entends que de loin, vous savez évidemment à
quoi vous en tenir sur ce ~au ; vous, vous trom·ez les
ivrognes sur votre chemin et je comprends la peur qui vous
étreint. Autrefois, dans ma jeunesse, j'aimais beaucoup les
gens soûls ; i1s sont toujours si disposés à tout vous dire,
leur âme vous est ou'lerte; et peut-être aussi la raison de ma

DOCUMENTS SUR LE DEPART DE TOLSTOÏ

531

sympathie était-elle que moi aussi alors je menais une vie
mauvaise. »
Il m'accompagna et; comme d'habitude) prit congé de
moi le soir même : longtemps il ne lâcha pas ma main
wmme s'il se disait que c'ét,lÏt pour la dernière fois et
cependaiat il me répétait :
« Nous nous verrons bientôt ... Dieu veuille que bientôt nous nous ,·oyions. »

J'étais au lit, j'allais m'endor~ir, j'entendis près &lt;le moi
des pas légers. Je le voyais de nouveau dans une demiobscurité. La légèreté de ses mouvements que n'accompagnait aucun bruit était telle que j'ét~is prêt à croire gue
c'~tait son ombre. Je tendis la main vers la lampe _pour
donner plus de lumière. Ce que voyant, Léon Nkolaïévitch arrêta mon bras. Assis près de moi sur mon lit, il
,dit d'une voix basse et entrecoupée ;
cc Non, c'est inutile, comme ça c'est mieux, je suis venu
vous trouver pour une minute. Je suis content que vous ne
donniez pas. ]'ai dit à Douchan de nous laisser seuls.
« Quant à vos manuscrits, continua-t-il, je viens de les
lire. J'écrirai à Anoutchine et aussi à Korolenko ; seulement je vous conseille, et j'y insiste, de ne pas vous éparpiller, de ne pas vous épuiser sur des choses qui n'en
valent pas la peine - il faut vous borner à décrire votre
vie. Elle est si pleine ·et si instructive que je suis tout p-r~t
à vous envier. Racontez-la, il le f;,tut, et même je vous.en
prie. &gt;J
Puis après un silence :
« Ce que vous avez eu -en abondance, toute ma vie m'a
fait &lt;léf~t. Allons., adieu ! »

�53 2

I"

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il al)ait sortir, mais immédiatement il revint, se rassit
sur le lit et - précipitant les mots :
cc Je ne voulais pas vous parler de moi. Mais à l'instant
j'ai senti que j'avais eu tort de ne pas vous dire pourquoi
alors, pourquoi jamais, je n'ai pu aller chez vous. Pourtant
je ne vous ai jamais caché que cette maison est pour moi
un enfer où je brûle; toujours j'ai pensé à partir, toujQurs
j'ai désiré aller n'importe où, dans la forêt, dans la maison
du garde, au village, chez un être dénué et solitaire, pour
l'aider, être aidé par lui. Mais Dieu ne m'a pas donné la
force de briser avec la famille - c'est ma faiblesse, peutêtre mon péctié - mais je ne pouvais faire souffrir, même
les miens, pour le contentement de mon désir personnel.. . »
cc Cependant», dis-je, cc pour voir les amis, vous n'aviez
pas bes~in de quitter la famille, cela n'est que pour quelques jours... »
Il m'interrompit: cc Voilà précisément le malheur. C'est
de mon temps aussi bien que l'on entendait ici disposer à sa
guise. Partir en cachette, ce n'était pas possible sans
esclandre et la famille en aurait souffert. Quant à consentir
à ce que j'allasse chez vous ou chez tel autre, ma femme ne
l'admettait pour rien au monde. Et si j'avais insisté, ç'aurait
été des crises nerveuses qui ne sont pas exceptionnelles
dans notre milieu. Et à cela je n'ai jamais pu me faire : je
me sentais toujours coupable. »
Tout surpris : « Mais si vous étiez tout de même parti»,
dis-je, cc qu'en serait-il résulté de si fâcheux ? »
- Sophie Andréievna serait partie à mes trousses et nos
entretiens auraient été gênés par elle. C'est arrivé plusieurs
fois, Ainsi quand j'ai été en Crimée chez les Panine 1 ~t tout
récemment à Kotchéty \ ma femme est arrivée tout de suite

I.

A Gaspra, en Crimée. Tolstoï malade y passa deux hivers,

./

533

et il n'y a plus eu de paix. Quant à vous arriver à deux ou
trois dans votre maison de paysan, f~ire toute une histoire
po~u vous dire : bonjour ! et une heure plus tard : adieu 1
- pour vous cela aurait été une gêne et pas plus, mais
pour moi, tout simplement, une bêtise sans raison d'être. »
Il y eut un moment de silence.
Je dis: cc Léon Nicolaïévitch, laisse~moi vous parler de
quelqu'un » - je nommai la personne - « de quelqu'un
que vous connaissez comme moi - et ce que j'en dirai
n'est pas pour vous froisser, n'est-ce pas ? Vous le savez, sa
femme était alcoolique. Elle a eu pendant 20 ans des accès
pendant lesquels elle buvait une semaine, deux semaines et
même plus que ça. Vingt ans il porta cette croix et il se
disait toujours que sa femme finirait par avoir pitié de lui.
Tant qu'il a été un sot, il a fait dire des prières, il achetait
des images saintes pour l'église, il allait en pélerinage dans
l'espo~r que Dieu corrigerait sa femme de son vice : mais
les accès étaient de plus en plus prolongés : l'année dernière
il n'y tint plus. Il prend son fouet. Et d'y aller deux fois sur
la soularde. Eh bien ! l'effet obtenu a été plus efficace que
celui de l'intervention des saints. Elle a presque cessé de
boi~e ; quant aux. accès - plus question. Et avant, il avait
beau la prier, il avait beau la supplier ! Chez nous, dis-je,
l~s querelles avec nos babas• ont une conclusion des plus
s1~ples - .q~ant à des accès de nerfs, ça n'existe pas. Je ne
sws pas, dts-Je, partisan du fouet et jamais je n'y ai eu
recours. Mais on ne peut pas cependant en passer par tout
ce que veulent_Jes babas. &gt;&gt;
Léon Nicolaïévitch rit de bon cœur ; il appela Douchan
Pé_trovitch, lui raconta ce que je venais de dire, puis l'ayant
pné de retourner dans sa chambre, il me parla avec simplicité et franchise :
.

1901

et 1902.
2.

DOCUMENTS SUR LE DEPART DE TOLSTOÏ

Propriété de son gendre, aux confins des Gouvernements d'Orel

et de Toula. Tolstoï y chercha le re,os du
1910.

r. Paysannes.

15

aoQt au

22

septembre

�H4

LA NOUVElLE REVUE FRANÇAISE

cc

J'ai porté· ma croix et .Yai enduré 30 ans, c'est plus que

DOCUMENTS SUR LI! D"fil&gt;ART DE TOLSTOÏ

~

l'homme que vous connaissez. » Et se montant -µn peu, il

ajouta :

Evidemment si, ne fftt-ce qu'une fois, je m'étais
permis c.fe bousculer ma femme, de lui crier après, elle se
serait soumise, bien sûr, comme-se soumettent vos femmes.
Mais ma faiblesse ne me permettait pas de supporter les
crises de. nerfs et quand il s'en produisait je me disais (}Ue
je n'avais pas le droit de faire souffr~r un être qui m'aime et
qui, à sa manière-, veut mon bien. Nous avons vécu
50 années famour, nous nous sommes fàits l'un à l'autre ,._
Ma femrtre ne m'a jam~is trompé-. Jene pouvais pour mon
propre plaisir m'en aller n'importe où et lui causer une
douleur. Seulement quand les enfànts ont été grands et
qu'ils ont cessé d'avoir besoin de nous, je I1ai engagée à
mener U:ne vie simple. Mais elle redoutait plus.que n'importe quoi de passer à' un état de simplicité - œ n'était
pas son â~e qui le repoussait - e-lle le repoussait d'instinct. ll
Il "s'arrêta, réfléchit et reprit :
-« Je ne suis pas parti pour-mon seul contentement et j'ai
porté ma croh-•.... Ici on mapprêciaft en roubles et• on
di'sait que jè rûinais 1a famille. » Et il dit retenant ses
larmes : « Cest vrai, on se préoccupait de ma· personne
avec amour : on veillait à ce que mon repas ne se refroidît point, à ce- que- ma blouse que- void filt propre et
aussi' ces pantalons, &gt;&gt; - et il montrait ses genouX' «- mat$, . à part Sacha, personne n'avait cure de ma vie
spirituelle ». Et tendrement . : &lt;&lt; Sacha seule me comprend, vit de ma vie ; je compte sur elle, elle ne me
laissera pas seuL Et puis » - afouta-t-il-&lt;E-je ne pouvais
voir les amis qu'on n'aime pas ici et en particulier
T chertkov. &gt;&gt;
« Vous connaissez Vladimir Grigoriévitch », - sans me
laisser le temps de répondre: « C'est notre ami à tous deux.
&lt;&lt;

r. Plus exactement 48 ans. Le mariage est du 23 septembre 1862-.

Il emploie tour s-on temps et S&lt;?ll argent à la diffusion de
mesœuvres-. Je l'aime. Et m·a femme ne peut Ievoir. Elle
juge que c'est à cause de lui que je ne vends pas mesi œll:vres. C'est comme ça : pour le voir, il me faudrait ou endurer des reproches et des larmes, ou tromper ma femme,
aller soi disant à la promenade et me rendre chez lui. Et
puis encore ce prix', l'argent ... Je voudrais me préparer
à la mort dans le calme et eux m'évaluent en argent ... Je
m'en irai, pour sîir je m'en irai ... » Sa voix était sourde et
te rlétait guèreà moi qu'il adressait ces mots:.
Il y eut une minute de si.le·nc-e-,- pui:s avec. chaleur l
(! Pardonnez-moi, je V'OUS_ èn ai trop dit. Cest que rà~:ri's
un t~l désir que v_ô us me &lt;:onipre.niez, que vous ne ·pensiez-pas de mal de moi. Encore deux mors ; je- vôus T'ai
dir, à présent. 1e suis libre ; ctoye~-nim, }e 11e plais-ante pas,
avant peu nous nous verrons certainement.. ChêZ vuus-, che:z
vous, dans votre chaumière», aiouta~t-il à fa hâte et remarquant ma surprise : « En vérité, j'ai: quitté ma famill~.- i,
Et plaisantant : &lt;r C'est seulement mon âme qui- l'a quimre
- et sans, dédsion de la commu-rre oommtt chtz vous
a-otres 2 • Je ne l'ai pas fait et_ne pou:'lais le faire dans, man
seul intérêt. Mais maintenant je vok que cela vaût mieux
pour les miens aussi : ils autont ll1ôins d'occasion de·se
querellèt et de pécher à cause de m&lt;5i. i&gt;
Et en me . disant adieu, Lé'on Ni,olaïévitcb de répéter
enw_re : &lt;~ Bientôt nous : .ous verrons- et peut-êt1'e plus tôt
que re ne le pensé. ~
Il fit' qnelques p.ïs, s'.arrêra. et s-e: retourna .. Et,. me dési..
~ant par mom non1 propre et par ~lui de,moo pèi:e i,, il
dit:
I. ~e pr!x Nobel. Son attribution éventuelle à Tolstoïdoonait lieu à
des discussions : que ferait-on du montant du prix ?
~- Le paysan ne pouv-ait quitter le vilfage- sarts nne dëcisfon du

Mir:.

, 3· San~ do_ute Tolstoï appelait Novicov de son petit nom, Micl;Jel.
L appellau.on maccoutumée : Michel Pétrovitch donne à la déclaration
de Tolsto1 quelque chose de solennel.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSB

Si je vous ai dit tout cela, Michel Pétrovitch, c'est que
j'aï la conviction que vous partagez ma manière de voir et
que vous êtes avec moi en complète sympathie. &gt;&gt;
&lt;(

1

1

Mon agitation était telle que, de toute la nuit, je ne
réussis guère à m'endormir. Et puis j'avais honte aussi de
l'avoir en quelque sorte incité à se confesser à moi ; et en
même temps j'éprouvais de la joie : l'homme qu'il était ne
m'avait rien caché de ses faiblesses et de ses douleurs morales. Ce trait me l'a toujours fait particulièrement aimer et
m'avait lié spirituellement à lui.
Mon cher, mon cher bon vieux ! Aurais-je pu penser
que tu vivais dans cette maison tes derniers jours et d'une
pareille vie l
Je rentrai chez moi à la campagne. Quelques jours se
passèrent et le 26 octobre je reçus sa chère, et précieuse
lettre datée du 24 octobre ~.
Jamais je ne me pardonnerai la négligence que j'ai apportée à y répondre. On a su depuis que cette réponse, il
l'attendit 48 heures. Lorsqu'il la reçut, il était couché,
malade dans la gare d'Astapovo. Sans cela peut-être, qui
sait, sa vie aurait été prolongée de quelques années : la
chaumière requise, la chaumière chaude et propre était
libre ; il semblait qu'elle attendît son hôte. Cher Léon
Nicolaïévitch, tu me pardonneras, car tu l'as toujours su,
je t'aimais, j'étais franc avec toi et si j'ai tardé à répondre,
c'e;t sans arrière-pensée .
Au reçu de la lettre, je ne me pressai pas de faire ce
qu'il demandait. Je réfléchis plusieurs jours: comment le
1.

Voir cette l~ttre page 537.

DOCUMENTS SCJR LE DÉPART DE TOLSTOÏ

537

dissuader de quitter pour toujours Iasnaïa Poliana ? Je le
voyais vieux, débile, tout à fait impuissant - il le disait
lui-même, et je devais reconnaître qu'un changement de
toutes les conditions extérieures de sa vie le tuerait du
· coup : sacrifice inutile en soi et sans utilité pour personne.
C'est en ce sens que je lui répondis le 27 au soir ; ce soir
même où, en se cachant des gens de sa maison, il faisait
son paquet et se préparait à passer du moride de la vie
dans un autre monde. Je lui disais que ce cc départ &gt;&gt;aurait eu une signification dix ou vingt ans auparavant.
A l'heure actuelle, ajoutais-je, vous ne faites qu'abréger
vos jours.
Et voici que cet homme qui était grand et que tous
aimaient, n'est plus.
Son rêve - vivre encore un peu, loin du monde et de
ses rumeurs, mourir dans la chaumière du paysan - son
rêve, à quelques jours de sa réalisation, s'est brisé.
·
Paix à tes cendres, maître qui ne sera pas oublié, que
ton souvenir demeure à jamais et aussi bien ta gloire l
MICHEL

OVICOV,

Iasnaîa Poliana,

24

octobre

paysan.

1910.

Michel Pétrovitch, je vous adresse encore la de~1ande
suivante qui se rattache à ce que je vous ai dit avant votre
d_éparr. Au cas où, en fait, j'arriverais chez vous, ne pournez-vous p~ me trouver, près de vous, dans le village,
une chaum1ere, ne fût-ce q~e la plus petite, mais indépendante et chaude, afin que je sois le moins longtemps possible
une gêne pour vous et votre famille? J'ajoute que si j'ai à
vous télégraphier, je ne le ferai pas sous mon nom mais
sous cel~i de T. Nicolaïev. J'attends votre réponse, j~ vous
serre amicalement la main.
LÉON TOLSTOI.

�538

LA NOUVELLJ! REVUE FRANÇAISE

Ne. perdez pas de vue que tout ceci ne doit être su que
de vous seul.

Cette lettre a été publiée par P. A. Serguiéenko (Lettres de
L. N. Tolstoï, 1848-1910. TolstO!ky Almanaklr, 1910, t. l,
p. 345).

PREMIÈRE JOURNEE A RUFISQ_UE
(FRAGMENTS)
TRADUCTION CHARLES SALOMON.

·

TOUS DROITS IŒSERVES.

. .• Je me suis réveillé pendant l'appareillage de la Pan-

toire. Mon premier sentiment a été celui de la fatigue et

...J

cette fatigue ne m'a plus quitté jusqu'au soir. Elle s'est
incorporée à ma journée, qui lui doit peut-être les couleurs fantastiques qu'elle a revêtues.
J'ai d'abord pris possession par mon hublot de cette
matinée du vendredi 6 mai et de toutes les merveilles que
le destin voulait bien mettre sur ma route.
La brise soufHait de terre; sa force n'avait pas calmi
avec le jour; mais le temps s'était nettoyé; plus de boucaille, un soleil blanc et fort sur toutes choses.
Toutes choses, c'était d'abord une mer de plomb
bouillant, terne et agitée ; c'était ensuite une demidouzaine de cargos au mouillage, vers qui notre manœuvre
nous dirigeait; c'était surtout, là-bas, - obfet de ma
curiosité dévorante, - une côte plate, apparemment boisée,
parsemée de constructions pâles, et cernée d'une plage
fauve le long de laquelle le flot faisait courir de grands
rouleaux d'écume.
Les cargos ont grossi, la côte s'est approchée; j'ai alors
distingué quantité de détails qui m'avaient d'abord
échappé : tout un plumage de petites voiles carrées, qui
filaient au ras de l'eau; des cotres un peu plus gros, couchés sur la lame ; et deux remorqueurs minuscules qui
pagayaient de-ci de-là; leur cheminée maigre et sale se

�540

LA

OUVELLE REVUE FRAN ÇA1SE

fleurissait d'une risible petite cage à étincelles en treillage
métallique.
Les constructions pâles ont pris forme; la côte s'est
ordonnée sur plusieurs plans; quatre wharfs ont eu tout le
mal du monde à ~'en détacher; je les ai lentement démêlés
des accidents confus de la rive sur laquelle mon œil les
laissait aplatis. C'est alors que j'ai vu s'isoler_ les uns des
autres plusieurs bouquets de grands arbres gns, et se modeler un horizon de forme très molle.
ous avons doublé par l'arri ère quelques vapeurs dont
je n'at,rais jamais cru que j'oublierais l:s no?1s. Qua~d j'ai
constaté que nous étions près de mouiller, Je me sms levé
et j'ai déjeuné à la hâte.
.
.
Le commandant en pijama a surgi comme J'achevais :
« Vous venez à terre avec mai, Monsieur B/6 ? - Bien stir,

Mo11siettr Chabaneix . Mais, dites voir, est-ce qu'il faut mellre
le casque? - Le casque ? Bè, je crois bien ! - Vous tles sâr
que ... ? - Stlr que quai? - Sûr que ce ne sera pas de la ta1·tarinade ? »
Le commandant qui allait de long en large, s'est arrêté
net; il m'a regardé et a reniflé avec indignation : « Eh ~è,_

ne le mettez. pas le casque, .1\.1onsieur B/6, et vous verrez le JOlt
coup de bambou que vous allez.. prendre. - Bon, bon. Je ne peux
pas m'emplcher de trouver la chose tm peu ... Mais ça va alors,
on le mettra. »
Une demi-heure plus tard, j'allais vérifier avec une
certaine inquiétude, dans la grande ~lace du carré, _la
touche que me donnait ma figure de nen du tout, pnse
sous le grand casque des Indes que J. m'a prêté. Ce
n'est pas sans un effort que je me suis résolu à déboucher
dans cet affublement sous le soleil de Dieu et sous les yeux
de l'équipage.
La curiosité générale était ranimée par l'approche de
cette terre, nouvelle pour beaucoup, quittée par d'autres
depuis plµsieurs années; tout le personnel du bord,
officiers, matelots et chauffeurs, était rassemblé autour de

PREMIERE JOURNÉE A RUFISQUE

54(

la coupée. Mon arrivée a été saluée par ce murmure
mélangé d'amitié et d'ironie qu'excite toujours l'apparition
d'un de nos semblables dans une tenue seyante et fraîche.
C'était la prernière fois, depuis des semaines, que j'abandonnais mon chandail et les sombres couleurs de l'hiver;
le casque en outre produisait son effet.
Mais ce qui m'a d'abord frappé la vue, spectacle qui
primait tous les autres, cela a été M. Chabaneix, haut, large,
bombé dans un complet de flanelle blanche à petites raies
bleu pâle, les pieds chaussés de souliers blancs, son visage
cé arien encadré dans un casque kaki d'une forme heureuse, et serrant sous son bras (seule tache foncée de cet
ensemble vraiment étincelant) son portefeuille de maroquin bruni. Je n'ai pu retenir une exclamation : « Oh,
· vous !tes mperbe ! » C'était la vérité. Aussi a-t-il joui profondément de cet hommage spontané et s'est-il senti, s'il
était possible, plus à l'aise encore dans sa peau.
Le canote était armé et dansait déjà dans la houle; trois
matelots le maintenaient péniblement éloigné de la coque
et de l'échelle.
Je vous ai dit que la brise venait de terre et soufflait
grand frais. A peiue débordés, nous avons eu la vague
dans le nez; le canote n'ayant point de quille de roulis,
le commandant n'avait pas osé mettre à la voile ; les trois
rameurs avaient tout le mal du monde à nager ; je me
souviens du reste avec reconnaissance de l'air de paniculière bonne humeur qu'ils avaient ce matin-là.

** *
Je crois que les Instructions Nautiques donnent au
mouillage de Rufisque le nom de port ou de rade. Mais
rien ne rappelait l'idée que nous nous faisons de l'un ou de
l'autre.
Une brume blanche, mélange de vapeur d'eau, d'écume
et de sable, nous cachait le grand arc que la côte dessine

�54 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au nord et qui défend .effectivement le .mouillage contre
les alizés du nord. C'est en vain que je cherchais à distinguer, du côté dé la haute mer, l'ergot du Gap Manuel, la
· double bosse des Mamelles et l'emplacement &lt;le Dakar. Je
n'apercevais autre chose s-inon devant moi, à une distance
de deux ou trois miUes, la ligne droite, inhospitalière, de
la plage, sur laquelle la mer brisait avec fureur.
Aussi bien le p1aisir q_ue j1éprouvais n'a-t-il pas tardé à
se mélanger d'un .autre sentiment; la suite de mon voyage
devait m'en faire rougir.
Je vous ai dit que le mouillage était parcouru de cotres
rebondis; le vent les poussait avec rapidité; les uns arri. vaient de terre et tail.laient devant eux en courant au plus
près; parvenus sous le vent du va_peur qu'ils chargeaient1
ils viraient avec une précision gracieuse et venaient exactement l'élonger. D'autres, à peine déb2;rrassés de leur cargaisoµ , hissaient leurs deux. voiles, s'inclinaient sur la
lame et regagnaient les wharfs en tirant de grandes bordées.
En outre, des ,gabares ventrues, chargées à ras bord et
privées de tout moyen de propulsion, dérivaient lentement à travers le clapotis;' elles s'en allaient ainsi jusqu'au
moment où, passant auprès, un des deux remorqueurs.
poussifs leur jetait une vieille amarre de chanvre et les amenait à destination. Vides, elles entreprenaient de regagner
terre par le même procédé; on les voyait emportées' _par·
la dérive à de très grand.es distances. ; mais U!} des deux
serviables et actifs petits vapeurs finissait toujours par le&amp;
découvrir; ni l'un ni l'autre ne rejoignait jamais les wharfs.
sans traîner derrière lui, vaille que vaille, un long chapelet
de ces impuissantes péniches.
Enfin, dans tous les interstices de cette circulation, on
voyait, minces et promptes comme des flèches, filer de
petites _pirogues indigènes, montées par &lt;leux hommes ; la
brise les couchait sur le côté; un des horp.mes gouvemi}.it
au moyen d'une longue rame; l'autre se dressait tout
debout sur l'étroite et tranchante lisse; il levait à bout de

PREi,UÈRE JOU.RNEE A RUFISQUE

543

bras, dans une attitude magnifique, une perche qui faisait
office de vergue et .maintenait ·au vent le carré de linge
rapiécé qui servait de voile_. Un bout de m ât compose,
avec une ficelle et une poulie, le gréément de ces embarcations minuscules, dont la largeur ne va pas à un mètre et
dans lesquelles les mandiagos font des rraversées de cinquante milles.
Tout cela produisait en rade une animation exrrêmement
pittoresque à la contempler du haut d'un solide cargo en
acier. (Juelle fausse honte m'empêcherait d'avouer que, du
fond d'une coquille de 11oix_, rendue très peu maniable par
la houle, ce spectacle n'a pas tardé à me paraîtr.e .assez
impressionnant? D'autant plus impressionnant que, à y
mieux regarder, l'équipage de tous ces bâtiments - cotres
'
'
gabares, pirogues et remorqueurs, - était exclusivement
composé de noirs.
Je ~anquajs alors de la moindre notion sur les capacités
nautiques des indigènes. Je n'apercevais d'eux que leurs
gesticulations, leurs clameurs confuses et leurs corps suspendus en chapelets après les fardages ; quand un coi:re
passait près de nous, au-dessus de nous, à trembler, faisant
sifiler l'eau et nous éclaboussant d'écume, j'avais juste le
temps de fixer le souvenir des yeux sanguinolents que le
timonier dardait droit devant lui· avec une intensité
d'expression presque hagarde.
cc Nage, nage I » criait M. Chabaneix à oos trois matelots; et chaque fois que ceux-ci voyaient grossir un autre de
ces monstres, dans un tourbillon de cris menaçants ils
s'arc-boutaient sur leurs avirons à les faire plier. Je se~tais
no~re lent et frêle canote entièrement livré à l'humanité,,
au coup d'œil, au sang-froid et ~ l'habileté manœuvrière
des
., . étranges animaux déchaînés sans contrôle sur cette rade•,
Ja1 trouvé tout à coup mon destin précaire et misérable.
Je devais plus tard apprendre que les noirs de ces parages
comptent parmi les meilleuxs marins du monde, que leur
audace et leur adresse sont estimées sans rivales.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

544

Mais à ce moment un soulagement m'est venu à voir
l'attention de ~- Chabaneix se fixer sur un des cargos près
desquels notre route nous poussait. Un hurlement ~•a pas
tardé à lui échapper:
&lt;c Mais c'est la Meuse, ce bateau-là, c'est la Meuse! Nage,

naue
;·e vais demander si Fabrechong est à bord.
b &gt;
- Vous connaissez: quelqu'un mr ce bateau-là?
- Hè bé, FabrteÎxmg. C'est là un des deux bateaux d'Andrade, de Bordeaux. Fabrecbong, qui le c.ommande, était second
stir Vistule, l'année q11e j'y ai embarqué comme lieutenant. Voits
allez. voir l'homme que c'est. Nage, nage I »
Nous accostons le cargo ; je fais connaissance avec la
poussière d'arachide; elle souille la muraille, elle s'amasse
dans les anfractuosités des hublots, elle couvre d'une cendre
grise les blancheurs du château. Un jeune homme blond,
sans col et en casquette sale, nous sourit d'en haut et
nous apprend que M. Fabrechon est à terre. _H _n'import~ ;
M. Cbabaneix a ses desseins; d'ailleurs sa cunos1té est éveillée · il me jette son portefeuille, attrape l'échelle de pilote
qu'on déroule à sa rencontre et d1spara1t comme un singe.
ous l'attendons, amarrés à un bout, qui est un cordage, et
qui se prononce boute, tout comme canot se prononce canote;
nous sommes durement secoués; le canote tape et râcle la
noire falaise du vapeur, contre laquelle nos mains tendues
à plat servent bien faiblement de défenses. Tout à coup
des cris éclatent d'en haut, de l'avant, de l'arrière; je me
retourne; un des deux remorqueurs indigènes vient de
doubler l'arrière de la Metise; il débouche à vingt mètres de
nous, suivi de deux gabares lourdement chargées ; il les
mène à accoster précisément là où nous nous tenons; nous
sommes si bas sur l'eau que le timonier ne nous apercevra
pas. Mes trois matelots s'affairent à déborder le canote
sans casser les avirons contre les tôles de la Meuse. Ils Y
réussissent au moment où l'étrave du remorqueur va nous
atteindre; encore nous a-t-il fallu saisir un moment favorable entre deux levées.
'

•

JI,

•

545

PREMIÈRE JOURNÉE A IUFISQUE

Enfin nous voici amarrés plus loin vers l'avant, à un
autre boute qu'on nous a lancé. Je suis désagréablement
impressionné par ces incidents, par ces équipages agités, pa.r
ces manœuvres hasardeuses. Les rafales qui veulent m'arracher mon casque me forcent à le tenir enfoncé ; il est un
peu étroit, presse sur les tempes et ajoute la migraine à
ma fatigue. Je sui$ trempé, mais le soleil devient plus
brôlant à mesure qu'il s'élève ; j'ai plutôt envie d'être à
bord qu'à terre, mais surtout d'être n'importe où ailleurs
que sur ce canote, et l'Afrique ne me plaît pas.
0 Colleone, où êtes-vous ?

•••
... Rufisque avance dans la mer quatre wharfs courts et
trapus ; celui que nous accostons est grouillant d'activité ;
les cotres, les gabares, les canotes des steamers pullulent
tout alentour. Chaque levée, en s'en venant du large, soulève ces rangées d'embarcations les unes après les autres
avant d'aller s'écraser sur la plage, cinquante mètres plus
loin, en produisant un bruit d'écroulement brutal et profond.
Tandis qu'ayant empoigné d'une main les échelons rouillés de l'échelle, je grimpe en assujettissant de l'autre mon
casque sur ma tête, je vois se pencher au-dessus de moi
une vingtaine de noires figures, plissées par la curiosité ;
elles dessinent le long du wharf une frise d'yeux brillants
et de dents proéminentes. En même temps, un verbiage
d'une vélocité incroyable fait connaître à tous présents et
absents que, derrière l'impressionnant cap'taine du grrand
bateau arrivé dans la nuit, débarque un petit toubab maigre
et rasé, qui ne peut à première vue s'identifier ni avec un
administrateur, ni avec un « opérateur ))' ni avec un
shipshandler, ni avec un cap'taine de bateau, ni même en dépit de sa vareuse - avec un officier de terre ou de
mer.
35

�54.6

,111

'
LA llOUVELLB tEVUE Fl.A'NÇ41SE

J'étais tncore à ce moment-là. sur mon éc~U_e, ~ctement sospendu .à mi-chemin entre notre civiltSJ.non et
- 1•autire.
·
La situ.ation aù je -me trou\.'.ais ~it exact!ement œll
d'un lézard qu.e je regardais hier ~scensioooer le mur d'u:n
petit perron. Parvenu près ,du rebord· de la pll\te-forroe~ il
s'est arrêté il a avancé la t!œ, il a proc6dé .à un examen
circonspec; de ce qui pouvait !~ttendre surie mori?e hori-,
zontal; puis, ayant fait, il a pris le courage de se nsqucr à
la surface de ce nouvel étatJe choses.
r
Quand mon nez a eu dépassé les poutres en ibétoo du
wharf et la tranche de son plancher, j'ai moi aussi jeté un
regard sur la surface de ce nouveau continent et j'ai commencé à m'instruire.
Je me suis d'abord trouvé perdu dans une for~tde lon~es
jambes noires, d'une maigreur d'échasses, émaillées de cicatrices et de plaques; elles sortaient de jupes ou de toges
assez longues et dépenaillées ; les pieds qui les terminaient étaient cornés, poussiéreux, inconciliables a-vec les
canons de l'esthétique gréco-roma.ine.
Continuant à m'élever, j'ai constaté que la plate-forme
du wharf était couverte d'un empilage grandiose de sau_
d'arachides entre lesquels quatte voies Decauva.U.e se
frayaient pl!niblement un chemin ; une d.e ~ piles était la
proie d'une équipe d'hommes en toges et en JUP~ de ao~leurs qui la précipitait pièce par pièce dans leude; mus
·l'extrémité d'un mât se balançait tout auprès J cbacune des
vagues, en passant, le soulevait à $0D tour, .avec-a n.e b~squerie de hoquet, et me laissait sup~ser que.. le vide
était occupé par nn cotre en chargement.
Outre 1es manœuvres qui démanteiaient œt édifice, une
abondance incroyable d'êtres gisaient de tous les côtés, couchés sur des sacs vides, assis sur des sacs pleins, a:ccrciopis.
entre les raits et sur 'les planches, fumant de longues pipes'
minces, grignotant des caca.ouettes, jacassant avec une
fureur aiguë, riant de toutes Jeurs dents, et prêts, me

PREt,UÈn:

JotTRtŒE

A. IUFI9QUE

54 7

semblait-il, à accepter pour valable la premièr-e distraction
qui leur écherrait.
En l'espèce, la distraction Jenr a été fournie par le oommaœfant Chabuieix.et par moi.
Mon com~gtmn avait pris quelque avance; je le voyais
s'éloigner de son pas npide et autorisé. Sa prestance en a
fait instantanément le point de mire cl.es noirs; quand je
l'ai rattrapé, ils l'assaillaient déjà de leurs interpellations:
« Hé, boniourr cap'taine I Hi hé, monsieur, "hé cap'tain, bcnjourr I »
Il leur répondait avec une assurance et une jo"e que je_ ne

Lui avais jamais vues, quelque habitué que je fusse à ses
manières. Mais il ne faut pas oublier que son père a été,
pendant toute la fin de sa canière, .ce qu'on appelle un des
v-œux « Séoég:alais &gt;&gt;, c'est-à-dire un de ces capiitaines s~
cialisés dans la navigation de la colonie, familiers avec ses
barres et ses ad.es foraines, à la toule de ses usages, de ses
tr~cs et d~ ses secret~ ravitailleurs essentiels des .comptom. en pouns et en primeurs, de la métropole en sirJges,
fauves, et oiseaux, intermédiaires gaillards pour toutes
sortes de missions publiques ou tacites, licites ou illicites
finissant par avoir transporté je ne sais .corn bien de fois tou;
les blancs et toutes les blanches que leur destin fait vivre
dans ce malheureux pays; bref no de ces capitaines dont
à la l~ngue, le nom, l'humeur, les aventures, les capacit~
nou~1ssent une d«:5 co~versa~ons essentielles de l'Afrique
Occ1dentale, et qu1 méritent bien le titre qu'ils se donnent
de Rois du Sénégal.
'
Lui-même, le Chabaneix que je connaissais, avait fait
le _Sénégal sans interruption, de 19II à 191-6, un an sur
Ymule, quatre sur Mau.ritanie, torpillés .depuis. Sur vingt
phrases que prononce M. Chabaneix, cinq commeocent
par ce préambule qui suffit à reconstituer autour de moi
toute l'atmosphère de l'Atlantique et de la Pantoire :
&lt;&lt; Quand j'étais lieutenant su,- Mauritanie l) ou bién :
« Quand filais second mr Mauritanie ». Combien de fois

�S48

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

au juste a-t-il remonté le fleuv~jusqu'à Kayes, touc~é
Dakar, Rufisque, K.aolakh ou pénétré en Cazamance, Je
l'ignore ; mais qu'il ait rapporté de ce long cabotage une
connaissance intarissable des passes et des mœurs de la
colonie et une préférence secrète pour la vie qui s'y mène,
c'est une chose qui ne peut pas se nier.
(&lt; Vous verrez., vous verrez., Monsieur Bld, _quand nous ·
serons arrivés au Sénégal, vous verrez si je n'y suis pas connu '
de tout le monde. »
Je pensais : (( Nous n'en sommes pas, Monsieur Chabaneix,
à une galéjade près. »
Me doutais-je que je verrais sa prédiction se réaliser si
pleinement ? Car si beaucoup de noirs jouaient avec lui au
jeu qui leur plaît tant, de parler pour entendre le son de
leur voix, pour zézayer quatre :.nots français et pour induire
un toubab à attacher une importance particulière à leur
salutation, ma surprise devient grande d'en voir deux,
trois, quatre se dresser tout debout, lever les bras en l'air,
écarquiller la figure d'un plaisir qui n'est plus feint, et
s'écrier :
(&lt; Hé hé, Moussié Chab'nesse, hé hé cap'taine, Moussié Chab'nesse, moussié Challrzesse ! »
_
On le reconnait. Surprise plus grande encore, il reconnaît ; il s'arrête, se retourne, et, sans une hésitation, met
des noms sur les noires figures.
« Té, Abdoulla, té, Boukfall, té, vieux, tu n'es donc pas.
mort ?
- Hé hé, cap'taine, hé hé, moussié Chab'nesse I &gt;&gt;
Ils se dandinent en tapant leurs_mains l'une dans l'autre;
je vois leurs yeux rieurs s'humecter de la pure félicité d'avoir
été désignés par leur nom, signalés entre tous par ce toubab
superbe.
« Hé hé, Moussié C hab' nesse, second Maurita~ie? Hé hé?
.:_ Non, non, plus second sur Mauritanie, je suis maintenant
cap'taine du grrand bateau là-bas.
- Hé hé ! Hé hé!

PIŒMIÈRE JOURNEE A RUFISQUE

549

· - Et ta femme? Elle couche toujours avec ton frère? Tasœur
fait toujours la garbo et toi le vieux c. ? »
Abdoulla, Boukfall ou Mahmadou comprennent mal
ce torrent de paroles un peu bredouillantes ; ou, s'ils le
comprennent, ce sont de fat?eux diplomates, car leur visage
n'en laisse rien paraître. Leur satisfaction prend un accent
pointu et chevrotant :
« Oho, Moussié Chab'nesse, rnoussié Chab'nesse / »
Leurs congénères se sont rapprochés; ils se pressent maintenant en un cercle compact, où les uns jacassent sans
arrêt, pendant que les autres se bornent à tendre en avant
leurs dents blanches, et leurs lèvres qui rient de contentem~~t. Et moi qui perce leur foule à ce n~oment pour
reiomdre le commandant, je commence à humer une odeur
é~œu~a~te et . douceâtre, qui m'est . nouvelle, mais que
b1entot Je serai sûr de ne plus jamais oublier.
S'il était supetbe surle pont de la Pantoire, tout à l'heure,
M. Chabaneix, combien il l'est davantage ici, gonflé moins
de la vanité d'être reconnu que de sentir jouer si parfaitement les heureux mécanismes de ses facultés. Vraiment
tel qu'il m'apparaît là, ce sont les parties napoléonienn~
d~ son ma~que qui ont raison ; une fois de plus, il me
fait ~ense_r a N., mon ancien capitaine au front; celui-là
aussi avait été entraîné par son goût à servir en Afriq9e •
celui~là aussi ~vait contracté à l'endroit de l'indigène cett;
affect10n rnépnsante de négrier; en entendant les phrases
ou.olof se former spontanément sous le palais de M. Chabane1x., qui ja~ais n~a é:udié aucune langue et qui n'a plus
~arlé celle-ci depuis cmq années, je me rappelle la verve
m~puisable avec laquelle mon autre paresseux, là-bas, entre
~m~pes et Souain, reproduisait le piaulement arabe du
t1ra11l~ur, son sabir, ~es prières et son caquetage.
. Mats M. Chabane1x est pressé; ce qui l'amuse dans l'in~~gè~e, c'est ce qu'il en fait, lui, Chabaneix, et aucunement
l 1~digène. Aussi fend-il la presse et continue-t-il à grandes
eniambées, tandis que j'allonge le pas pour rester à sa hau-

�/
LA NOUVELLE Jl.EVOE FRANÇAIS&amp;

teur e'tqti'autourc de nous repnmd le dangereux tonnerre
des wagonnets.

... Les quatre w~rfs de Rufisque prennent racine dans
le sable même de la plage, mais à une hautem su:ffisa,nte
pour échapper aux effets des levées ordinaires ; qlilant à la
marée, elle est presque insignifiante-sur ces côtes-là..
La. plage.est donc bordée- par _un terre-plein sableux assez
large, où pourrissent les. résidus habituels d'un port. Les
mes de la ville viennent déboucher sur ce q-uaii naturel.
Nous garant donc de; wagonnets, nous avons d'abord
été arrêtés pai: un douanier noir; U s'est rnootré devant
une guê1ite de éiment, avec cette allure désabusée qu~ est
de. i.ègle en Franœ dans sa profession ; il avait l'œil triste
et la figure mélancolique ; il habitait sans ridicule une sorte
d'1wmiforme ,omposite d'où sortaient par en bas ses deux
pieds nus.
11 a.. mis peu de mots et peu de gestes à .rafraîchir les
s0t1venirs topographiques de M_ Chabaneix. Mon superbe
capitaine n'enduraiit toutefois qu'en piaffant la position
subalterne où ce court. incident le plaçait vis-à-vis d'un
indigène par ailleurs philosophe et vite résig.n é.
.
La première chose que R.ufistiue me montrait pendant
ce temps éta~t une perspec;tive rectiligne assez vide ; une
voie Decauville la parcourait sur toute sa looguem et des
constructions basses la bordaient. L'angle que cette me
formait avec le quai était occupé par une maisOL1 sans
étage d'une blancheur offensante ; une de ses fenêtres était
ouverte ; il s'y tenait une- figure que je n' oublieraii Lamais
p_lus, tellement c'était celle-là même que mdn ~nfanœ e.t
mes romans d'aventure devaient députer à ma ren,ontre.,
Imaginez la fiction du vieux. empirique noir, du vteil
esclave de wuleur que toutes nos lecturés nous orut, depuis
Fenimore Cooper et Beecher-Stowe, rendue famil:i_ère.
Essayez de ressusciter cette face camuse,. œs ye~ saogui-

55 1

PREMIBRB JOURNÉE; A RUFISQUE

nolents,.,cette lippe ·un peu pendante

di

ces cpntours qu'ei-

filoche une barbe blanche clairsemée. La crêpeluœ des
cheveux surmontée d'un vieux chapeau de paille, le bras
gauche posé sur l'appui-fenêtre, il fumait sa pipe en examinant le mouvement du port avec une expression curieuse
et bien.veillau~. Par l'embxasme de la fenêtre passable.ment
jl.Îrélevée,. on apercevait un mob.ilie, du Faubourg Saint"Anroine, un lustre, des bibelots de tombola; il ne faisait
aucun doute que le boohoçnne se carrait sur une chaise
Henri Il, émanée en droite ligne de chez Dufayel. Son
habilleme11t était d'un ancien pilote,. linge blanc et vareuse
marine . Il était parfaitement immobile et nous .regardait en

fumant.
La maison se con.tinuait.à. mai.nt gauche par un mur de
la même aveuglante blancheur,. qtientai.l.lait une porte en
bois plein.. Un gigantesque laurier-rose débordait le mur· et
surplombait la rue avec l'encoi:bellement de sa verdure
sombre et de ses fleurs. Nous avons ainsi défilé sous les
yeux. attentifs dtL vieux. sorcier tèa.vesti, qui me donnait
d'nne façon si mystérieuse et personnelle le salut de
t'Afrique.
·
.La courte rue.latéule que. nous avons prise s'engageait
entre deux entrepôts. Les pierres dont ils étaient faits semblaient n'avcm subi aucune des douleurs du travail ,· leur
ivoire gardait son éclat natif, et les murs offraient encore
cette réverbération nacrée qu'on ne voit qu'aux: fronts
d'attaque des carrières. Ces hautes parois ~obiles
-l'ésoanaie.nt toutefois d'une activité intérieme, pour ainsi
.dire mentale, où dominait le roulement martelé des
diables, coupé de la chute claire et flexible des sacs d'au..dµdes.
· Cent pas plus 1-0in, aous débouchions à angle droit dans
,la rue Gambetta._
Celle-ci est le type même de la v~ie moderne, telle que
font rêJ.rée et réalisée les colons de Rmisque ; elle est non
·seulement fartère centrale de la vfüe européenne, mais le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

modèle sur quoi tout le reste essaye de se conformer. Et ce
modèie est, à certains égards, une réussite.

* **
Rufisque est tracée à l'américaine, par perpendiculaires
et parallèles; la rue Gambetta s'en va, comme un trait de
tire-ligne, du principal wharf jusqu'au jardin public et
à la gare, ce qui fait environ huit cents mètres.
C'est une vraie rue, propre et parfaitement adaptée à
l'unique fonction de la cité, qui est 1e stockage et l'etnbar·quement des arachides. Aussi, d'un bout à l'autre, la
chaussée n'.est-elle qu'une carapace, légèrement bombée,
de ciment épais, entretenu avec soin. Trois voies Decauville
parallèles sont encastrées dans ce dallage, à'. la façc»( des
voies de tramways dans le macadam des villes les plus
brillamment civilisées. Chaque rue 'transversale se ' présente avec sa même chaussée de ciment et son même
Decauville. Les bifurcations des carrefours et leurs aiguillages sont nets et en assez bon état. Des voies de raccor•
dement se détachent à droite et à gauche et vont s'engloutir
dans les entrepôts des différentes sociétés. Les trottoirs
sont bien établis; ils présentent un jeu réduit de ces petits
regards en fonte, à quoi se trahissent nos exigences et notre
asservissement.
Nous remontions à présent cette rue. Les' maisons qui
la bordent sont proprement construites. Deux couleurs
dominent dans les badigeons qui les recouvrent; le lait de
chaux, et un ciment d'une nuance ha,,.ane assez ardente
qui rappelle l'Italie.
Du côté du soleil, on abaisse de grandes toiles 'q ui
viennent s'assujettir à des anneaux scelléi dans la chaussée;
elles embrassent ainsi le trottoir, et forment, par endroits, '
les amorces d'un chemin couv&amp; t, plein d'ombre et de
soulagement. On s'étonne que les colons n'aient pas eu
l'idée de doter toutes leurs maisons de portiques en maçon-

PREMIÈRE JOURNÉE A RUFISQUE

553

nerie et de constituer ainsi, le long des rues, un abri perpétuel contre le soleil ou les. tornades.
Le sirocco faisait clapoter ces tenies avec un bruit marin,
et les bureaux ouvraient, sous leur protection, tout ce
qu'ils pouvaient ouvrir de portes et de f~nêtres. Dans la
-demi-obscurité où luisaient le chêne verni et le cuivre bien
fourbi, j'apercevais des silhouettes en bras de chemise ; au
fur et à mesure que nous passion~, elles tournaient vers
nous, avec une lenteur exténuée, des façes blanchâtres et
tra.nspirantes, privéès de toute espèce de curiosité sensible;
j'emportais avec moi et j'additionnais une à une ces images
·de souffrance et d'abattement. Mais aussitôt sortis de la
protection d'un de ces tunnels, nous nous retrouvions
plongés dans la circulation démoniaque des wagonnets.
Pleins ou vides, ils se suivent et se croisent en files aussi
continues que les tramways de Broadway sur les photographies de New-York. Ils se réduisent d'ailleurs à de simples
plates-formes; on les charge aussi haut que l'on peut; le
centre de gravité s'en trouve surélevé au-delà de tout ce
,qui est raisonnable; cela communique à l'édifice un branle
grotesque et inquiétant dont leurs conducteurs paraissent
se réjouir infinime.nt.
Ces montagnes de sacs blonds accouraient donc les unes
derrière les autres en jappant successivement des ~eux
essieux sur chacun des joints de la voie, et en émettant ce
bourdonnement continu, tout spécial à la vibration de
l'acier dans le ciment.
. Derrière chacune d'elles trottaient deux grands beaux
d1ables ; la lumière brûlante les enveloppait sans rémission•
le _vent q-qi s'enfilait dans la rue le~r plaqua!t au corps leur~
liaillons disparates; la plupart avaient la tete, les bras, une
épaule ou une partie du torse nus; on les voyait arriver la
:fi~ure levée, la bouche ou\terte, les yeux dilatés, riant,
~1aot, cour~nt, s'appelant, et ayant bien plutôt l'air de
Jouer au tram que d'accomplir un travail salarié.
Leur idéal était, sans aucun ·doute, de rejoindre le

�1:A- NOtn!EllEi .RRVUR ~

-wagonnet précédent etj de le tattiponnœ le plu&amp; bruyam;..
ment possible. Le pas~e -Iles -biforl:zàti0ra~ où les joinq,
,sont plus ou., moins- mal :ajustés,- constituait- aûssi ,des
-incidents fort div~issants, car un i chemin-rd fer »-n'est
pas complet s'i} est vendu sans u:i s..ystèmeï,perfectioi:mé
iraccid.ents ;- auss.i pour franchir les cioïsemeats,. lan.çaie~
·
ils · leurs wagonnets .à toute., y1tesse
~ l',a.vexrtur-e I pouva.1"t
tourner bien; il pouvait se &amp;ire aussi que les roues d'avanit
prissent apcpui mr les e)l'.ttèmîtés d'-un mil aomtne sur u11
·providentiel tr~pHn d'acier; la plate-forme .en profi~
sans r.etani pou:r essayer d'a'tl petit saut en hautem; mais
les cinq ou six .cents kilos d'arachides qui lui pesarent sur
les reins. calmaient aussit6t cette belle ambition; en tqi .
clin d'ail tout retombait, dér,aillait et basculait. Eda~
de 1eire et glapissements -de redoubler '; le's wagonnew sui-vants accouraient, environnés de vociférationsj dans le
louable dessein de caramboJer l:i.. v-icti"me de cetfe catas;trop-he ; que d'aventure un convoi se présentât .à q!
-moment par la , vore ttans'i'ersale, et la. disn;action ét~it
1)0rtée à son comble. Cela. durait ainsi tusqu'à ce qu'inter~
vint, à grand fracas &lt;le ·gosier, un cont1emaître iQdigène,
qu'éperonnait l'apparition, au bout de la: nie, d'un coin.mis
européea de la maison. Alors on se mèttait il dix:, à vingt;
c'était occasiàH aux l'iellcs musc\1htures de luire et de touer,
occasion .;;i-ussi aux langues de marcher ; }ëç; wagonnets
- étaient remis sur rail, r,chargés de Jeurs, sacs, et les b11ms,santes files de petits tramways reprenaient leur course ,vers
la mer -0u vers tcS--enttepôts.
Et déjà je rommem;a-is à me cüre: &lt;c,Je -vois bicn-,Je queldté

la fwa, de quel côti est la -tiiohtssë,1 mais .est-ce qf/J4je nvvot.r
pa,s aussi clairement de quel cvré edt itt lihe-Ptt, de ,qu-eL côtt.la

erl

joie:?',,

.

Cependant, .sur les trottoits; dtculah gravement U1il
ttoisiême aspect-de la- question ; il émit figuré par -de,maies·tueux personn::iges. de race. blanche dont . le -ventre bedminait soÙ.5i ~le burnous; ils avaient le fezi sui; · li tête, la

555

PJlEMIÈRE JOURNÉE A: RUFISQUE

canoè à la main; des oo~uches âe prix les shaussaîent ;
ieurs yeu1: veloutés dfédai~aietit les, ba:ga-rres puériles•ac h
ch:russéc; leur masque -cmpât-é, d'un teirit ëistre et légèrement bfüeu-x, ne trahissait que des prébcca.pMîons de
grandes personn,es. &lt;&lt; Des Mârocai111s, , me .répond M. G:habanéix, comme }e les lui désigne du menton, fes plus g-ror

eommerça1ttt du Sb/égal aprls nouJ.

»

-

-l:.!n

quatrième aspect de la questiOl'I' se montre- tout
aussitôt : robe sombre et sordide, d~marcne souple et
glissée, tignasse ébouriffée, peau grise, teint mat, faœ
longue, bras maigre!;, mains- de prince, œil de houri, mirie
de bandit: « Vazde{_-vous VfJzr un Maure? me dit M. Chabaneix, en m'attrapant le couie. Orfevres, chamelier, et

dtftrausseurs de µm,d chemin ; tout leur

&amp;S&lt;t

b&lt;Jn, ils sonf bons

à tout; les g'uts les plus inttlligents du Sfnégal. » Et plus ra.rd
quelqù'un ajoutera: « Si ce n'était pas nous qui tenions le
Shiégal, ce serment les Maures. &gt;&gt;
•
_A~ moment oû nous arrivons sur une petite place provn1c1ale, plantée de douze arbres en carré et du buste d'on
monsieur, J'ai encore le temps de distinguer un cinquième
aspe~, de la question. C'est assurément un Européen,
ce~u1-la, avec son kaki de toile; son casque français, sa
mm~ cre~se et sa démarche fatiguée; et pourtant je sens
au_mt?t, a quelque chose qui m'écha!ppe, que cela pour- 'rait b1en tout de même n'être pas un Européen. La fate
assuré~e_nt est bla?dîe ; mais le tei-m est une îdèe trop
Jl]at,. 1 çeil u:op n01r, la pupille trop humide, la paupière
:rop meurtrie. Le casque est bien la haute poire que les
images des guerres coloniales ont gravée dans nos mémoires
d'enfants; m:i.is il est une idée affaissé et maculé; l'ajustement_ de la tenu~ se~ble au,ssi manquer par quelque
endroit sa~s que Je pmsse men prendre précisément à
aucun détail. Pendant ce temps, M. Chabaneix est entré
dans le bureau du Port; cent pas plus loin, il entrera dans
les bureaux de Maurel frères, qui sont nos affréteurs et
ma curiosité, ma gêne plutôt, restera un temps insatisf;ite.

�556 .

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pourtant j'en croiserai beaucoup de cette espèce-là, ~
si semblables à nous, et à la fois si imperceptiblement différents - avant que je sois confirmé dans mes soupçons;
ceux ~ue ie viens de voir passer là représenten~ b~en u~e
race intermédiaire. Ils n'ont point l'aisance del' Afncam, noir
ou blanc, qui 'se meut dans son ambiancè natale; ils n'ont
point l'assurance du Français qui a reconstitué a~to~r de
lui, dans la mesure où il l'a pu, les entours qui lm sont
· indispensables. Etrangères aux sujets, étrangères aux
maîtres étrangères au climat et au continent, ces ombres
tristes ' fiévreuses et dépaysées représentent l' extrème
point~ lancée par l'Asie en terre d'Afrique; j'apprendrai un
jour que ce sont des Syriens.
Ah, que l'envie me vient donc de connaître les deux
Amériques et l'Australie pour constater de mes rux co_mment s'y fait, réellement et en profondeur, 1adaptation
d'un homme à un pays qui ne l'a pas vu naître! Car mon
regard finit par se Mtourner malgré moi de tous ceux q~e
j'ai croisés pendant ces dix minutes de marc~e,. Fr~nça1s,
Marocains, Maures et Syriens; une force mvmc1ble le
ramène à celui qui pourtant représente ici la défaite et
l'asservissement ; à celui qui, étant le vaincu, le sujet, le
manœuvre, l'exploité, le guenilleux, le prolétaire, n'en est
pas moins le seul qui ait la mine de viyre d~ns _son propr:
pays, et y fasse figure incontestable de propnétaire; à .celm
qui, avec évidence, est le roi de cette rue, - · au nègre.
JEAN-RICHARD BLOCH

LE CAMARADE INFIDÈLE

PREMIÈRE PARTIE

(suite)

1

V

Se méfiant des bancs établis sous les fenêtres, Vernois
propose une promenade, mais à condition que Clymène
fasse choix de la route. Elle prend par · la main le plus
jeune de ses garçons et désigne le vieux chemin qui,
remontant le cours d'un ruisseau, s'enfonce dans les

.

~~

- C'est vrai, dit-elle avec plus d'enjouemeht que jusqu'alors il n'en a remarqué chez elle, vous n'avez rien vu
du pays. Et le plus prodigieux c'est que vous semblez y
être venu sans connaître personne, alors que vous pouviez
choisir entre cent lieux plus séduisants.
Il affirme qu'il est sensible aux noms des endroits et que
celui-ci l'attirait.
- Si donc ses trois syllabes avaient été différentes, je
n'aurais jamais su, dit-elle, que la fidélité au souvenir, si
naturelle à nous autres femmes (ne riez pas; disons : à
grand nombre de femm~s) mais qui n'est guère chez nous
qu'une faiblesse de plus - que cette fidélité pût prendre
une forme virile et raisonnée. Car ce que je crois. discerner en vous (je suis bien hardie de vous interroger
I.

Voir la Nouvelle Revue Française du

rer

avril.

�LA '.NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ainsi) n'est-ce pas de la haine pour la lâcheté de tous les
sentiments oublieux et un point d'honneur . à ne pas les
tolérer?
- Oh, dit-il, ne voyez pas de système là où il n'y a
que des passions assez confuses. Si je suis plus lent qu'un
.autre à quitter les pensées du temps de ~uerre, c'est simplement peut-être que j'ai d'abord eu plûs de peine à les
accepter.
- Voulez-vous dire qu'avant la guerre vous étiez très
.différent ?
- Celui qui est entré de plain-pied dans la bagarre en
est sorti de même : ie général de Pontaubault par exemple.
. Ou encore ceuJt qui ont subi, les événements en fa isant le ·
gros dos, sans laisser entamer leur insouciance et leur
optimisme. Soyez sûre qu'Heuland .revenant de la guerre
n'.aurait l'as eu besoin de se r,accli~ter.
1
· - Je veux bien le ,croire, dit-elh;. Il o'était guère
changé d'une permission à l'autre Jet j'~ éprouvais de 1a
-sécurité.
- On ne pouvait imaginer deux natures plus opposées
q,ue· les n6tres. 11 se moquait de ce qu'il appelait ma philosophie,_ qui ,n'é,tait qu'un besoin _de ne pas n;ie leurrer.
Vernois, disait-il, calcule à quatre , dé~irnales _ pr~s, les
c~ances qu'il a de mourir demain. Et il est bien vrai q1,1.e
je me sens dans les ténèbres et que j'ai peur de toutes les
surprises, tant que je n'ai p~ soupesé l ~.p~r~.; c'e{t seulement quand il est accepté que je puis retrouver du courage.
Ils longent une vaste prairie et s.e laissènt aller l'un et
l'autre au fil de leurs pensées; puis Clymène reprend :
- J,amais en ma présence, même indirectement, même
par plaisanterie, il n 1a..la.-issé pet;cer l'idée· q_u'il pourrait disparaître. Et pour-tant son lapgag~ nié~ it pas dicté par la
pçur ,d t m'émouvoi~.
U répond q.ffectueusement :
- Soyez sûre que tous les miracles, mêrrie les pluJ
offensants pour l'esprit, lqi semblaieot,plus ~aciles à ;co,nceJ

·

559,
voir 4u'an aocident d'où sa ·bonne étoile· ne le tirerait pas.
- Cet aveuglement, dit-elle, n'est-cc· pas ·la plus belle
gr1c.c qui puisse,être accordée au soldat,?

LB CAMA.llADE INFIDÈLE

Veroois l'épliquè au boµt d'un instant ; •
.
- La plus helk, je ne sais pas ; la plus misérsicordieuse
en tout ·càs. Ceux qui ne l'ont .Pa$ réçue sont' tout rompus
par l'effort ~vant d',a.voir seulement ·regagné le nive~u des
autres. TT.ouver ~es raisbm pour acceptt'ir d'être to:µt à
l'heure·un cadavre! Les j&gt;Iemières' fois, il y~ l'élan, la contagion.. M~ x:es ressorts-là ne jouent bie-Q.tôt plus. Les
misons ne manquent pas,. ·évidemment : la fierté, i'hor,œur
&lt;i',ê,t,tc; inférieur ~à sa tkhe, ,.et 4 .Fr~nçe tout simpk,m.~µt.,.
Mais si fortes qu'on les suppose, ces raisons ne trav.aiUent
pas toute!t senlei;. n faut terriblement les interto_g,er, ies
r,et6urner, les sophistiquer même.. Il fam en faire &lt;tuelque
chose de tellement s.acré que tout autre argument toi:qbc
de lui-même. Car recommencer t0ujours le sacrHiçe et se
raccrocher à k ,vie quelques ' heures après, &lt;,ela ne ya pas,
c:.'est au-dessus des forces. ·Mieux vaut prendre son parti, une
fois pour toutes, et de telle sorte qu'i1 n"y ait plµs à y
revenir. Seulement cette ·torsion qu'on s'ést f.ait subir., on
ne la -d étord pas .d ',m jour; à l'autr~. On n'a fait don de soi
qu'au pri'x d'une extrême violenœ : on ne se ,reprend. pas
au premier commande.ment_; et ce qu'on a eu tant de mal
à s'împoser ,c omme inviolable, on ne peut pa.s le considérer
tout ,à coup comme -insignifiant.
Vernois s'aperçoit qu'il tai.t de l'éloquence, mais, contrairement à ce qu'eût été son mouvement habituel, il ne
songe pas à s'en excuser. Sur la j;oue qu~elle ~perçoit de
profil, Clymène remarque un pli qui tantôt n'y était pas.
- J'a~ vu, dit-eHe, l'incompréhension de l'arrière pour
tes angoœses du front éveiller des sentiments tr;ès amers
chez ~uelques blessés dont j'ai suivi la ,eon~.ales&lt;:ence ; ~
tel pomt que la colère et la rancune les aidaient à vaincre
la crainte Ai'un nouve.au départ.
Jamais_Vernois n'.t connu le plaisir de sentir une autre

�LA NOUVELUt REVUE FRANÇAISE

pensée venir si vivement au devant de Ja sienne; il en
oublie sa taéiturnité.
- Déjà pendant nos permissions, dit-il, nous flairions le
malentendu ; mais on avait tant d'intérêt à ne pas nous
décourager qu'on usait de quelque prudence. C'est seulement une fois tout danger passé qu'on a cyniquement
jeté les masques. On pouvait enfin tout dire et tout faire,
et rire de ces lieux communs, bien râpés, bien usagés,
dont on avait tiré un si beau rendement. Dieu · sait si !e
' retour nous soulevait d'ivresse, et pourtant ces premiers
moii. de liberté restent dans notre souvenir parmi les plus
sombres, ceux où nous nous sommes posé les questions
les plus découragées.
L'âpreté de ce grand homme hâlé qui marche à côté
d'elle inquiète un peu Clymène. Va+il, par son exaltation, enlever de leur prix au:ic. propos qu'il a tenus sur
Heuland?
- Ce retour, dit-elle, ne l'aviez-vous pas attendu trop
impatiemment et pendant trop d'années pour qu'il pût ne
pas vous décevoir?
_
- Non, cc n'est pas cela; mais il reste, entre les gens
du front et: ceux de l'arrière, un de ces réseaux de fil barbelé qu'on tendait par précaution derrière notre dos et qui
nous isolaient si _rigoureusement du reste de la vie. On
parle deux langages différents et l'on ne se comprend plus
de part et d;autre de la barrière. Pour nous qui avons vu
tous les garçons d'un canton couchés par terre en un quart
d'heure ~t des villages s'effacer de l'horizon comme des
fumées, mort signifie mort et anéantissement dit ce qu'il
dit. Mais pour ceux qui ne sont pas sortis de leurs
meubles et de leurs habitudes, comment voulez.-vous que
ces mots soient autre chose que des façons de parler?
Quand l'alternative de chaque jour est d'être ou de n'être
plus, les perspecri ves se simplifient ; les hommes aussi
bien que les objets se classent en deux ca.tégories :· ceux
qui nous ont aidés à rester vivants, depuis notre couteau

LE CAMARADE INFIDÈLE

· et nos bons souliers jusqu'à tel service bien organisé ou
tel chef intelligent ; et puis -il y a les autres, les encombrants, les inutiles, qui ne nous flattent quand tout va
bien que pour mieux nous trahir dans les mauvais jours,
ceux qui nous ont énervés, découragés, et ceux dont l'inertie
pesait sur nous autant que tout notre paquetage. Naturellement, dans une vie plus nuancée, ces jugements paraissent un peu raides, irritants même. Je ne me fais pas d'illusions. Tenez, le fossé où vous avez tout à l'heure cueilli
ces brins de menthe, ma première pensée n'a pas été de
me demander s'il est propre à faire son office de fossé,
mais s'il est assez profond pour qu'on y saute et s'y défile.
Vous n'imaginez pas combien notre œil est devenu vif pour
remarquer une déclivité de terrain, pour interpréter l'aspect d'une lisière. Jusqu'au ridicule et à la manie. Mais ces
déformations d'esprit nous ne les avons pas cherchées ; ce
sont des blessures comme les autres, qui ont leur dignité.
Qu'on fasse un pas au devant de nous. Ce qui nous aigrit
éest notre solitude.
Il s'arrête brusquement :
- Je vous demande pardon. Je vous parle indéfiniment
de moi, sans voir que votre petit homme se pend à votre
main. Si on l'asseyait un mom ent ?
Un tronc tiré d'une clairière voisine est couché sur le
bord du chemin. Tout en y installant le bambin, Clymène
&lt;lit, non sans causticité:
=-- J'envie les hommes qui savent comme vous cacher
leurs sentiments sous un voile de pensées. Vous parlez de
&lt;léformations d'esprit là où nous avouerions tout de suite
&lt;les chagrins personnels, et -vous dites simplement cc solitude » au Heu que nous raconterions je ne sais quelles
histoires d'affection déçue.
Il sourit de se voir si vivement ramené à terre:
- Vous êtes terriblement perspicace. Evidemment il
s'agit d'affection ...

Ce n'était pas, dit-elle, une ruse pour vous interroger.
30

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Mais puisque vons m'avez si bien dépisté, il but que
j.e Ql,'-explique, car Dieu sait qùel roman ous me prêteriez:.
H _s'assie4 à côté d'elle, sur lè chêne écorcé :
- Au fon.d, c'est bien une -hist0i1'e d'amour. Il faut vous
dii;~ qile, d'un pr~mier lit, mon père avait un fil-s beau,-coup pl.us âgé q1;1e moi, déjà majeur et même marié quand
à huit ans je suis resté _orphelin. Ce frère est l'être du.
mot}de que j'ai le plus aimé et je puis affirmer que, de bien,
loin, _personne ne lui est aussi cher que moi. Mais par un
malheur ~ssez singulier, ce n'est pas dans le même temps
que cette gra.11.de tendr~sse ; jailli chez tous les deux. Il
était, à mes yeux d'enfant, ce qu'on - peut concevoir de
plus digne d'enthousiasme. J'admirais tout, ~ carrure,. si
force, sa parole, la lumiêre de son regard e.t ju?qu'à cette
passion qui lui .avait tout fait l;,raver en faveur d'un mariage
dont j'étais la première victime. Car absorbé par ce sentiment, il ne pouvatt guère être attentif à un enfant qui _se
s.\Vait de trop dans la maison e-t qui tâ-çhait de u-c pa,s
prendre de place. S'il s'était douté de l'em-pire qu'avait Ja.
moindre de ses louanges, il aurait sans- doute &amp;té plus
expansif; Je ne me .souviens pas de ïawir vu fâché contre
.moi: je crois que· )e me ser,a.is tué de désespoir. Puis j'ai
grandi; tout naturellement j'ai clie.rcl}é au dehors des
sujets d'intérêt, des points d'appui; et il se trouve que
l'époque où je commençais à me suffire, est précisément
celle où mon frère Thomas, bien démQli mais enfin rendu
à lui-même, reportait s4r i;noi toute son affection e-t son
59in. Je crois qu'il était mieui fait pour s'attacher à un
esprit déjà raisonnable qu'à un enfant encore en chrysalide, mais tes événements ont toujours é,té contre lui:.
Cest une des plus belles ititelligences et des plus géné~
reuses qu'on puisse rencohtrer. Il possède une cult1;u:&amp;
inattendue chez on mat.bé!llaticien et qui, sur. certains
}?Oints, s'enfonce très avant. Mais on ne subit jamais impunément la prédominance de l'enseignement mathématique ; !e jugement en garde quelque chose de mal adapté,

LE CAMARADE INFIDÈL.E.

de rigide.. Sa magnifique .loyauté le -conduit p.ai:fois -à,des
partis simplistes et.. sa passion dè la· lqgique le., pfive: de
flair.. Avant mon serricre- militaire_, ÎLJ! a. biein., dou.e;e ans
déj:à-7 nous avicinB touché. t01.1s le.s pDÎ-n:~_,,. les uns ,aprê:s
les autres, snnlcsqueiLnos espnits
pouvaient se rejoindre.
So.n.chagriruen..avait été profund,,.,car. il est .de ces hommes
p.our q.ui. les...d.ivergenœs• d.'idœs sent les plus- diffo.iles...à
passer sous silence. Puis la guerre est v,e.iw;e:1Ji'ai _&lt;i!JÛ. désapprendre oeauc:oup; etJ p1ïéc:isément: de ce qu'il nous restait
encore ea..commnn. Il ruv.air-- assidûment médité les problèmes, iuterna.tiomrux et avec une rarn -i ngéniosité, . mais
pas tl'lle de· ses., p1ié»isi.orus n-e sks tl'ouvée juste. Netez
que presque t0m .le mond.e. s'est trom~, Si mes erreu.rs
ont été moindres- q:ue les, siennes, j-e ne le - dois qu'à ma
paresse et à ce que je n'avais pas fait grands efforts pou_T
rien préciser. Il n'en a pas mo:ios r:essentli de l'humiaia.tion.
Il est deveD.llt timitid:e-, non pas .eomme un homme.ébr-anlé
dans ses convfations. profondes, mais par crainte de ~mpromettr.e ce ql.Ül garde dé cré..dit sur mo1. Sou-v~nt ~
prudences me font pei~.; j-e. préf.érais ses anci.enn&lt;ts intransigeances. Il est tr.iste d'.aimer plus que l'autre:. Notez que
b pl.te qu.'il tienn dans mon affection reste la ~re1nière ;
elle ne peut sembler réduite qu'en regard de mon fl'lraltation d'enfant (j)l.l; de cette passion patei:neHe et, un -peu
jalouse qu'il concentre aujourd'hui sur moi. Tous les d.eux
dimanches,, j.t; vais à Paris air il est JJmfesse.uty et je lui
soustrais. ·bien peu de son temps. Moi qui -visi :sttul dans
une petite vallée, avec la vingtaine d'ouvriexs, de men
usine, je ne pourrais pas trouver ailleurs l{t n:OUJïr:ihtte que
sa: conversation me. doirn~. Mais: ae· n'est pasl un ]tomme
q.u'on leurre a'Vec des_ geniil~ses ;. il .n'est .œntent· que
lorsqu'il o.b.tii.e01r 1-ai parfuite:i adhésion de lî.espritr" Jeiv,audram
vous le faire connanm:e ::- vous,, seciez forcée .à&amp; L'aimer.
-Ah,. dit-elle:,.vous\rerrez sou&lt;Vent à Paris:
Comme on est s.ur lepoint.de i:epartir, il songe-au,.regud
interrogateur q:ui v.a. saru; doute se. filer sur lu:.i âès le

ne

�56-4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

perron de la villa et qu'il aurait chagrin de décevoir. Il
contemple la main que Clymène pose sur le tronc, une
main nerveuse et intelligente à l~quelle il semble si facilè
de se faire compre-ndre. Mais le gros brillant et la perle
qui luisent à côté de l'alliance lui remettent -en mémoire
l'air méfiant de M. de Pontaubault à l'idée qu'un homme
de médiocre condition soit trop familièrement mêlé aux
affaires de sa famille.
- Ce que je vous ai dit m'excusera peut-être de ne
pouvoir considérer avec indifférence les peines des enfants. J'ai manqué de confidents lorsque j'étais petit,
aussi me suis-je toujours promis d'être le plus attentif
des hommes si jamais un enfant s'ouvrait à moi. On dit
parfois à un passant ce qu'on n'ose p2s confier à un père
· ou une mère.
·
- Antoine vous a parlé, s'écrie-t-elle.
- Ne vous effrayez pas. Un enfant vit entouré d'obstacles imaginaires! Votre fils s'est mis en tête que jamais
vous ne comprendriez combien, pour un garçon, il est
morne de travailler sans camarades.
- Ah, fait-elle soulagée; œ n'est que cela !
- C'est beaucoup pour un écolier qui passe tant d'heures
devant ses livres.
- Il vous a dit sans doute qu'il n'aime pas Mlle Gas- ·
sm.
- Il me l'a dit avec tant de passion que je ne vois pas,
tout experte qu'on la suppose, quel bénéfice il peut retirer
de ses leçons.
Elle riposte, assez mordante :
- A quoi je ne m'attendais pas, c'est à vous voir. plaider la même cause que le général. Je ne puis vous donner
d'autres raisons qu'à lui, rna.is certainement vous les trouverez meilleures. Peu de jours avant son dernier départ-de
la maison, comme nous parlions des enfants,_mon mari
s'est étendu avec une insistance toute particulière sur ~son
désir de les voir rester le plus tard possible à la maison i

LE CAMARADE INFIDÈLE

Il énumérait tous les inconvénients des écoles, et comme
j'alléguais de mon côté certains défauts de M11e Gassin,
il affirmait les connaître aussi bien que moi, mais désirer
que rien ne fût modifié jusqu'à son retour.
Tout ce qui sent l'hypocrisie bouleverse chez Vernois
un fonds de candeur prompt à l'indignation.
- Heuland voulait dire trois mois et non trois années,
répond-il avec une rudesse qui surprend Clymène.
- Ce n'est pourtant pas vous qui allez me reprocher de
respecter sa volonté !
- Il aurait eu trop &lt;le bon sens pour s'obstiner. Accomplir une volonté superstitieusement, c'est parfois ne pas
l'accomplir du tout.
Le désarroi se marque toujours chez Clymène par de la
distance:
- Je suis étonnée ...
Elle ne voudrait pas discuter, se méfiant de l'avantage
qu'ont les hommes par leur dialectique, mais il lui échappe
quand même:
- Si vous saviez comme on m'a fatiguée de cet argument. Comment ne voyez-vous pas qu'il permet de couvrir
tout ce qu'on veut ?
Et aussitôt :
-- Nous allons manquer l'heure de la marée. Si· nous
rentrions.
Pour couper court, elle s'adresse à son petit garçon et,
tout en marchant, lui montre à cueillir un bouqueL Mais.
elle sent la faiblesse de sa défaite et ne peut s'empêcher de
reprendre:
- M11 e Gassin .ne s'est guère corrigée de ses défauts.
Il y a en elle quelque chose de jaloux et de malheureux qui détruit l'effet de la peine qu'elle se donne.
Mais à force d'attendre ensemble. les nouvelles, de nous
inquiéter ensemble, nous nous sommes rapprochées. Lors.
de la catastrophe, seule avec ma pauvre belle-mère elle
a laissé paraître une émotion véritable, C~la ne se' con-

�5·6:6

LA :NOUVEI!IJE lŒVUE "FRA:NÇAISB

tllefait :pas... Son vasage ét~t simrère. .• ·Cela ne s1uùblie pas'
non plus ... Peut--àtre ce qm;e, je dis. là n~st-il pas très fé,..

mioin.. ..
Vernois voucl;rait l'empêoher 'di •ponrsnivt'B' ; il bal-

butie:.:

, •

- Je

comprends ·bienu; Simplement 'je ·~o11llai-s dine ...
que 1ses enfants sont la partie Tu p1us. opréoiewse ~e ce
quj reste â.e ·lui.~ plus précieuse. encme que soo s.ou-=

v;enir...

r

ri

Elle répète d'un ton qui semble distr.l:it, à -moins,qu'u·Jil
regret ne 'SJ' cache :
·
- ,Oui ... je sais .bien..... la plus·précieuse-~

VI
Du ,bar où ï'1 est ;assis., rda.ns la pleine ltrmi:ère rl'Ull
réflecteur, Vernois. considère le manège ·des quelqu:es.
femmes qui erre.ru- snr la terrasse du casino. Au pied des
ni1trohes .c:onduisarut au jm-d:in ,et que \dent de faver r~'lil.
de la dernière averse, il aperçoit une forme enveloppée
d'un manteau gris. Il n'a pas tout de snite 1re.co1111u
Mil• Gassî,n, rmais aussillôt tapir.ès il tir-e un carnet de
sa poche et fait semblant d'écrire : quand il relève tes
yeux, ,elle a .dispar.rr; Un peu plus tard il la rrewit, aissm.ulél'! •deniène la dmpe · de briquë, 'h~sita!nte, le che()dla.n&lt;t.do rregard,: ':tl~OS:ltlt pas ~van~ tra;t}S la clarté. El:Ici
s'en va, pour revenir encore, indifférente à la ·boue, fük
égarée let .si_~ lailse q.11e'., "ilonteoo:, Vernois -se .èlécid•e à la
rejoindre. Elte joue lamentablemenlt :la irom&lt;Mie de ·fa. sm'
~rise et perd ,iittoptinè!iU 1a t~te ::
,_ V0us.:en qn.i j'awis 'mis. toute·w wrlfiarrre, m'atta:.!
quer, .avec- cmnt de p~ficlie, rdtei:cfo:r -et' mlévincer d',:me
maiso.E. :Où fai cônn.u·•,mon setTt ho11heut. 'Ce &gt;S.dirt:, là U
première.- iôbsedati:oti; iA:n.toU1B ' tr1'a., d~etar6 tq_;u.'ih- ser1tiént
D

LE CAMARADE INFIDÈLE

bientôt tous les trois au lycée. Soyez sans crainte : il
ne vous a pas vendu, mais à cef âge, on a le honheur insolent.
- Ce bonheur, interrompt Vernois, :c'est ma secle
préoccupation.
·Elle cri-e :
- Non, non, nem ! Ne croyez pas ca.cher vos mani,.
gances. Votre persécution est Batteuse, car ie ne pensài:s
pas être un témoin avec lequel il fallût prendre tant de
pré:cautions.-:&amp;t-ce elle que je gêne dans l'aveu de ses sentiments ou vous dans ·vos assiduités ? Depuis quatre jours
que vous la voyez· tous.les après-midis. ..
Il lui coupe la parole par un si violent ordre de se uire
qu'elle recule d'un pas sur le gazon mouillé.
- Voilà bien votre imagination de· femme! Je ne me
pardonnerais pâs de voas répondre !
Le mépris la redresse-; elle dit entre ses dents :
- Les faits parlent à Yotre pJace.
- Vraiment? Est-ce qu'on fait la cour à une femme
en allant réYeiller le souvenir de son mari? :Pourqum
suis-je venu sinon pour défendre la mémoire d11n camarade?
- J'ignore si Don Quichotte lui-même ...
Le mot le pique au vif.
- Pensez de moi ce que vous voudrez, mais je vous
défends d'y mêler en rien Mm• Heuland.
Du moment qu'il discute, M 11• Gassin n'a pros peur.
- J'aimerais mieux une autre vie, ;e vou's. assure, que
rle l'observer &gt;du matin au soir. Mon métier m'a placé.e près
.d'elle et non le gbi1t de l'espionnage. }'entends te-qu'à table
elle nous rapport~de:vos-entretiens, je vois l'attmte'Où elle
esr de vos visites.
- Elle m'attend, pourquoi ? P:u:ce que je lui ai r.aconté qu,elques anecdot:es .où certaines quafüés d'Heuland
se faisaient voir ; pàrce que j'ai tâché de lui montrer sous
son vrai jour un esprit qu'autour d'elle on ·a toujours

�1.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tourné en ridicule et un milieu qu'elle n'osait pas apprécier équitablement.
- Milieu qui est le vôtre aussi bien que celui de
son mari. Et quels sont les fruits de votre apostolat ?
Cest que, sur les quatre photographies dont elle ne se
séparait pas, il y en a une de remisée dans un tiroir.
Parfaitement ! Sur sa table il n'en reste que trois. Combien de temps vous faudra-t-il pour en faire tomber une
seconde?
Ce harcèlement l'exaspère, mais il est intimidé par tant
d'ingéniosité dans la haine et par cette plume du chapeau,
qui froissée et chargée de pluie bat le visage de la femme
sans même qu'elle s'en aperçoive.
.
- Je ne vous souhaite pas de déception, poursuit M11.Gassin. Vous ne seriez d'ailleurs pas le premier à qui
elle en aurait causé. Il arrive que ces femmes exaltées
ne soient plus que glaçons quand on les tient dans ses bras.
Ne me regardez pas avec ce dégoût. Ce n'est pas ma faute
si les hommes sont vite lassés d'elle et plaisantent ensuite
s.es manières, ses soupirs ...
Vernois ne fait"pas un mouvement. Elle se méprend sur
ce qui se passe en lui:
- Je vous demande pardon si je froisse vos sentiments ...
- Il ne s'agit pas de moi, riposte-t-il. Je savais Heuland bavard et indiscret, mais tout de même ...
- Evidemment, c'est un trait que vous ne mettrez pas
dans le panégyrique. Reste à savoir si l'image que vous
arrangez est plus attachante que la vraie. Pour celles d'entre
nous qui ne se piquent pas d'être sublimes, une indélicatesse commise en notre faveur nous paraît rarement
monstrueuse. Que voulez-vous ? Les êtres que la vie n_'a
pas gâtés, on les flatte et les attendrit à peu de frais.
Vernois fait quelques pas pour échapper à l'égouttement
des feuillages :
- C'est tout ce que vous aviez à me dire ?

LE CAMARADE INFIDÈLE

Elle murmure sans oser le rejoindre :
- Ce n'est pas pour cela que j'étais venue ... Je me suis
affolée ... Pardonnez-moi.
Il ne s'atten:iait pas à la voir tout à coup si misérable :
- Voyons, Mademoiselle, ne restez pas dans cette
flaque.
Elle avance un peu et répète :
- Dites que vous me pardonnez ...
- Je vous en prie, voilà qu'il recommence à pleuvoir et vous êtes déjà trempée. Laissez-moi vous commander un grog.
Mais la plume brisée s'agite de droite et de gauche :
- Je me suis déjà beaucoup trop attardée ... J'étais
venue pour vous reparler de ces lettres ... L'autre jour
j'avais l'impression que vous saviez où elles étaient, mais
que vous ne vouliez pas me le dire ... Naturellement vous
refusez de me répondre. Vous avez toujours à la bouche
le souvenir de votre ami, le culte de sa mémoire ; mais
l'affection qu'il avait pour moi, vous essayez de l'effacer.
De quel droit, puisqu'il y tenait ? Vous la trouvez moins
noble que l'autre. Toujours la même hypocrisie !. .. Non,
je n'avais pas l'intention de vous faire de reproches ... C'est
ce mot du petit qui m'a bouleversée... Je vous en pne, ne
m'en veuillez pas ...
Et Vernois la voit s'enfuir sous la pluie.

VII
Bien qu'il n'ait fait que hausser ·les épaules aux insinuations de M11e Gassin, Vernois se rapproche de la
table à écrire. Sur un point l'institutrice n'a pas menti :
le chasseur au brocart n'est plus là. Intrigué malgré
tout, il cherche des yeux la photographie, espérant

�57°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ:AISE

-provoquer une explication de Clymène, qu':il o.btient
.aussitôt.
- Oui, j'ai mis à l'écart uu des -pomaits. C'es.t v-ous
qui voyiez jus.te · il n'est pas ressemblant.. Je m'étonne
-de l'avoir eu si longtemps sous les yeux sans y rem~tquer
je ne s:ai.s. quoi de ,mffis.mt, de ,5arisfa.it, qui répond eien
' mal à ce qu'était vraiment votre ami. Et vous a,viez
-encore raison : c'est le portrait.,e n uniforme. qui est le plus
vrat.
Il rectifie comme pour lui-Ulê:me .:
- Qui estl:e pl'1il5 beau.
- N'est-ce pas la même chose ? dit-elle naïvemer.iL
Et com:me il sourit :
·
1, . , - On nous enseigne pourtant, repreml-.eJ.le, qu'il suffit
-de s"être élevé p.endant une-s~le n;ximtte à ·un panait .degré
d'atbnégacinn ou a'héroïsme pour que œtte minute efface
tout le reste et nnu; vaille. la vie éternelle ou la _gio.ire..
C'est l'instant le plus heau_qùi .c.ampte seul. Je tœ sais
mmment vous raire entendre ce q:ue ·je ve:ux dir:e. Ab, -si
vous aviez grandi à Follebarbe, vous comprendri ez! "
1i 'Veut sa.voir pourquoi ..
- Cela rre peut .pas s'"CX.pli~,.iei::. C'est l'es.prit même
:q.-u'on r.espire dans la maisôn... Tenez,. pour pn!il;rdre un
e\Xemple, ·parfois notre père nons dis:aitinopinément: « -si
"je vous lisais quelque chose ? &gt;&gt; Or dans !a· .hibliotbèqrre
du salon il y avait ;plusieurs rangées de volumes, mai:s ·sauf
un seul _ouvrage on n'y touchait que pour les épousseter.
Lire ne s'entendait chez nous que des tragédies de Corneille. (Mon père tenait ce .9.oût de notre grand'mère ~t
le plus clair de notre éducation s'est borné là.) Parfois
-cette envie le prenait par une matinée de pluie ou, le soir,
q-uand nous tenions. déjà. 1-1os: bouge&amp;rs pour monter ~ous
roucher1. Mais-,_ à quelque h'eure que ce fût, nous poussmns
des--cris .de joie, 11.0u's battions des mains; .bien .que toutes
ces tragédies nous les erlssions',entendues cl:.ix ·Jois, ~même
celles tlont anjour.d'1mi personq_e né sait plus·les norp.s,:I:l

LB CAMARADE INFIDÈLE

57I

s'installait dans son g.rand.f.aw:euil de 1a:pisserie, nous à ses
pieds, et -il commençait à lire avec une. emphase .q tû vous
.aurait peut-être parue tout à. fait c.omique, mais qui uous
transpottait dans un monde merveilleux. Je crois que cetli~
fuçon de décfamer les ve:rs remontait à hi 'pl'.llS 'ilieille tradition ; en tout cas nous n')1Nons. jamais pu preadt:e plaisir
à .les entendre lire diftéremment et un jour "qu'on nous .a
conduites au théâtœ, nous avons pleuré de: déc.eption-. .
Eh bien, ce qui se passe dans ces trngédies t'est .tonrours
la même chose. L'héroïne ou le héros triomphent de -leur
:faiblesse. Ils disent du moins qu'ils en triomphent et leur
vaillance dure juste -assex .de temps ponr qu'ils p-rerment
une décision irrévocable. Après, que se passer.a-1.-il ? Une
femme qui, par devai-r, a repoussé un grand:am.onr ne·peut
pas échapper à des pensées ttonbb, imrmuables même,
à. des éhncemeots de regret. Mais là-dessus on 1u.i doit Je
silence; on ferme le livte. S.a victoire sS11hsi5te seule ,.· .cm
n:e p~ut plus l'-en dépouiller ; c'ies.t sur sa victoire qu'elle
-sera lugée. En tout &lt;:as è est ainsi .que. nous j.ugi011s à Fa.Lleharbe ;, et vous ne sauriez croire .à quel pnint, là~bas, il
semble naturel d.e faire crédrt à l'héroïsme. Ah-~ je suis bien
de chez nous !
Un .rel langage a pour- Vemois des résonnances si
neuves qu'il n'ase y .tépondre tout .de suite e.t qu'il dit

-d'abord~
- Ne.me montrerez.-vous pas Folle barbe 2 Je vais vous
quitter ce soiT, eto ·je n.e pourrai pas me représenter l'endroit que vous aimez tan.t.
Elle v.a décmclrer du mur un petit cadre, mais hésite à
le lni remettre :
·

. .~ C'est 1èllemerrt1Jlus beau qu'on. ne peut le deviner
1Cl.

•

Il lui prend l'objet cl.es mains et c-Onsidèœ l'angle ~un
coirp~ de logis, coillè· d1on baui toit d'ardoise, et enserré
.fu, si. près par les arbres que leurs bra:nches d0im!nt 1ouoo.er
ks murs, Entre les .chaânages d.e granit, le crépi se:m.hle

�57 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE CAMARADE INF!DÈLE

verdi par la mousse. Malgré les chaises de jardin qu'on
aperçoit sur l'herbe, tout sent l'humidité, l'abandon. Mais
la hauteur des fenêtres aux petites vitres carrées suffit
pour conserver au vieux bâtiment son air d~ noble~s~.
Vernois songe à la mesquine décence des maisons ou 1l
a vécu dans l'est, à leur laide commodité. Et tandis qu'il
revoit les festons de zinc du petit auvent qui surmonte
l'entrée de son habitation actuelle, il trouve ce qu'il voulait
répondre à Clymène :
- Puisqu'àFollebarbe on ne veut considérer que l'~nsrant
le plus héroïque, on nous y donne raiso~ à ~ou~ qm ré~lamons pour les sacrifices de la gu~rre u~e ius_uce a P,~rt. C est
le contraire de l'esprit mercantile qm, lm, ne s mtéresse
qu'aux moyennes et qui, toujours, avant d.'admirer, trouve
du passif à déduire, des faiblesses à défalquer. Tel combattant a fait don de sa vie ; oui, mais il avait manqué de
eonrage trois ans plus tôt ; cela se balance, et l'on se croit
quitte avec lui. C'est ce que nou_s n'admettons pas. Tout
l'arrière s'applique à ces soustractions, de peur que la vertu
dépensée pendant la guerre ne rompe J'équilibre et ne mette
sur les épaules de ceux qui survivent un trop écrasant fardeau de reconnaissance.
- Mais comment expliquez-vous que mon onde ?...
- Je ne sais pas ... Il n'a cessé de m'étonner depuis
je suis ici ... Il faut croire qu'il se sent en place dans le v1e!l
équilibre et qu'il ne souhaite pas _ qu'on y ~hange grandchose. Et puis, il a d'autres raisons, plus d1rec:es. Il tra~
vaille ( comment dire ?) à l'épuration de sa famille.
Eli~ rougit ; il sent que le mot trop brutal l'a blessée et
il en éprouve d'autant plus de contrariété qu'il voulait,
dans ce dernier entretien, tenter un nouvel effort en faveur
du petit Antoine. Il se rattrape du mieux qu'il ?eut :
- Peut-être suis-je dur pour le général, mats vous savez
par quels sentiments de vénération j'ai débuté. Je ne me
pardonnerais pas de vous avoir mise en défiance. Sur un
point tout au moins j'ose vous supplier de ne pas vous

~u:

573

opposer à son désir ... c'est en ce qui touche l'éducation de
VOS

fils.

Elle le regarde avec étonnement. Est-ce pour lui marquer qu'il abuse ? Non, car c'est plutôt d'un ton découragé qu'elle lui répond :
- Je vous ai déjà dit .. . pourquoi je ne suis pas libre ...
Et comme elle voit son front se durcir :
- Je vous promets que j'y réfléchirai ... Mais ne soyez
pas impatient ... Je suis franche avec vous ... Si j'ai plus de
confiance en moi que par le passé, c'est à vous que je le
dois ... Je ne vous en remercie même pas, car cela dépasse
ce dont on peut s'acquitter par des paroles ... Vous voyez
que je me rends presque à discrétion ... Mais ne me demandez pas tout de suite la désobéissance à une volonté formelle .. .
Il la voit battre plus vite des paupières. Elle ajoute,
encore plus anxieuse :
- Ai-je dit quelque chose ... qui ne soit pas raisonnable ? Vous semblez ...
- Pardonnez-moi, répond-il ; c'est un vieux travers.
J'ai toujours, après coup, peur d'avoir mal fait en pesant
sur la détermination d'autrui.
Elle retrouve un peu de son enjouement :
- Même lorsqu'il s'agit de l'éducation des garçons ?
Il rit à son tour :
- Je suis certain, n'est-ce pas, de trouver Antoine
sur la plage ? J'aurai juste le temps d'y passer avant de
prendre mon train.
Mais quand il entend que le général de Pontaubault vient
&lt;l'emmener sur mer ses petits-neveux et qu'ils ne rer,itreront
..qu'après dîner, il ne comprend pas lui-même d'où vient la vivacité de sa déception.
- Antoine va croire que je n'ai pas pensé à lui ... Expliquez-lui bien ... Dites que j'irai le voir à Paris.
Mais il sent que c'est à la mère qu'il aurait dû d'abord
exprimer le désir d'une nouvelle rencontre. L'.absurdité de

�514

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE:

tout ce.qu'il a fai depuis huit jours l'irrite et le rend impatient d'être parti. Mais vainement il fait mine de prendre
congé,.Llymène semble ne pas comprendre. Elle enchaine
une pJ.uase à l'autre. Les voici pourtant près de la porte;
alors elle se décide :
. - Hiei; je n'ai pas osé vous le demande:r, et, tantôt
encore, je compt:ris.. vous écrire da:ns les Vosges ... Mais
c:'était u:n peu lâche._. Vous savez que mon mari passait
beaucoup de temp:d. mettre au point une ou deux inventions dont il était fier. Depuis sa mort, personne n:a repris
son travail en main. Peut-être est.-ce dommage, mais je ne
sais qui commit.tu: .._
Il voit immédiatement où elle veut en veoit, mais il ne
l'aide µas ; .après .t ant d'hésitations, est-:ee, vr.aiment tout ce
qu'elle trouve à lui. demander ? Il se représente si bien ce
q-ue peuvent être les inve:ritions d'Heula,nd !
- Alors je me suis dit que peut-être.... si vous l'en
priiez... votre frère copseJ:J..t irait ... Le brave hommae dont
je vous parlais l'autre jour pourrait lui porter les pièces..-.Le cœur de Vernois :se serre à la voir dev.ant lui si humble et déconcertée. Il inscrit l'adresse de l'ouvrier et promet d'aller le voir dès le lendemain. Mais il a trop fait
attendre à Clymène ce.mouvement de bonne volonté ; .elle
n'ose: plus. s'écarter d~ -q~.elq.ues phrase§- dictées par la
politesse.

vnr
Thomas n'a posé que peu de questions.
- Avoue, mon vi~ux-, dit Vernois, que tu n'aimes pas
beaucoup cetre histoire. Tu penses que je m'abuse- innocemment sur les mobiles qui m'ont conduit à men mêler,
_ et que ces fümmes n'ont pas eu de peine à.me prendre dans
leurs filets. Si tu pouvaine douter combien tu t.c trompes~
L'origine de tout €ela, c'est une lettre qui- traînait dans la
vareuse d'Heuland. Nous en av.ons lu, des lettres d"épou-

LE CAMARADE INFIDÈLE

ses, trouvées dans les poches .des pauvres bougres qu'on
identifiait, des lettres de mfa1~ères1 ou de femmes d'affaires, ou de paillardes ; mais une lettre de ce ton-là non
jamais. Je voudrais te la montrer ; je l'ai chez mo/ Oui,.
vieux, je ne me suis pas permis de lire les- autres, mais
celle-ci, je l'ai gardée. Ce n'est pas qu'il y soit question de
rien d'extraordinaire ; au contraire, la vie de tous les jours,
des nouvelles des enfants, quelques pJ.u-ases de tendresse.
~'est justement ces phrases qui m'oat ému. On ne peut pas
dire un langage d'amoureuse, bien que l'amour soit évident. Pas de protestations; une égalité, une discrétion qui
ne peuvent s'expliquer que par la plus belle confiance. Des
mots tout à fait simples, mais de cette simplicité fière
délicate, qui suppose de la noblesse de cœur. Heuland nou;
parlait souvent de sa maîtresse, guère de .sa femme. A Ja
lecture de cette lettre, je me suis cru certain qu'il avait été
bavard sur ce qu'il considérait comme un amusement mais
que, sur le reste~ il avait g.ardé le silence d'un honnête
homme -qui sait le prix dé ce qu'il possède. Or je me
trouve connaitre l'endroit où il avait l'étourderie de cacher
sa correspondance avec l'institutrice. Un jour ou l'autre,
M111• Heuland peut découvrir cette liasse. En me laissant
présenter dans la maison, je cours la chance d'ern pêcher une
catas~rophe. _Je le dois bien à ce garçon qui peedant deux:
ans s est touiours montré serviable.
Enfoncé dans son fauteuil, Thomas ne peut s~ retenir
d'objecter :
- Tu crois qu'il te saurait beaucoup
que tu prends pour sa femme ?

de gré

des soins

~ Ah, ,P~uv:e_vieux,. s'écrie Vernois, que tu peux être
stupide ! J a1 failli reparttr sans même l'avoir vue. Il a fallu
pou~ me fai_rc intervenir, le zèle cynique de toute un;
fu°:111~, ap~liquée à détruire le souvenir de mon camarade.
Mais Je crois avoir assez bien rétabli Ja situation.
- Je comprends, poursuit Thomas, qn' ou s'attache à
un compagnon d'armes et qu'on app0rte à ces amitiés. de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

guerre une loyauté ailleurs exceptionnelle. Mais pourquoi
la mémoire de cet Heuland te tient si fortement à cœur,
c'est ce que j; vois mal. j'ai peine à concevoir qu'il ait pu
être honnête homme et perdu son temps à des niaiseries
comme ces deux machins que tu m'as montrés tout à
l'heure.
Vernois demande sans trop d'assurance :
- Est-ce vraiment si sot ?
Cette fois l'aîné se fâche :
- Comme si tu ne t'en étais pas aperçu tout seul !
Voyons, mon petit, tu te moques. Ou bien tu n'as pas
regardé, ou bien c'est un parti pris.
- Il faut croire que j'avais mal regardé.
Mais rarement Vernois s'obstine lorsqu'il voit à son
frère un certain coup d'œil attristé.
- Eh bien, oui, je serai franc. Ces mécaniques sont
de l'enfantillage. C'est par acquit de conscience que je
te les ai montrées et me voici d'autant plus embarrassé
pour te faire corn prendre mes raisons. A vrai dire, je ne
sais trop comment les mettre bout à bout. C'est cette satanée optique de l'arrière. Rien qu'à voir les portraits d'Heuland, j'étais tout dérouté, car il n'avait plus rien, sous ses
vestons civils, du gaillard droit et bien pris à côté duquel
j'ai vécu deux ans. Mais il y a plus grave. Il y a mille
petites choses déplaisantes (je ne passais pas de jour sans en
découvrir), des manques d'éducation, de ces riens qui trahissent l'absence de caractère. A mesure qu'on me parlait de
lui, le personnage s'en allait en lambeaux; et ce qui est
d'une ironie assez cruelle, dans le même temps Mme Heuland
cessait de voir ces petitesses pour ne plus conserver que
l'image apportée par moi.
Thomas réfl.échit un instant puis demande :
- Croyais-tu rendre à cette femme un grand service en
l'exaltant sur un fantôme ?
- Mais, vieux, s'il a existé dans le bien-être un Heuland
.sans vigueur d'intelligence ni de volonté, la guerre en a fait

LE CAMARADE INFIDÈLE

577

surgir un autre, plus solide, plus dévoué - je ne dis pas
un héros, mais un brave type, envers lequel on demeure
endetté. Assurément, il montrait encore des traces de faiblesse ; mais c'était un homme soulevé par la violence de
l'épreuve. Il serait retombé peut-être; ·toutefois, puisqu'il est
mort à son plus haut, qu'il y reste pour nous.
Thomas secoue la tête :
·

i '
1

- Les feuilles qu'emporte un tourbillon ne sont que
des feuilles; toute la force appartient au vent.
- Eh, je le veux bien ! Mais comment dissocier ce que
les événements ont confondu ? Comment séparer ce que
nous valons par nous-mêmes et ce que la guerre a mis en
nous ? Si nous nous sommes fait illusion sur nos forces
qu'est-c: que ça fait, puisque, par ce moyen, nous avon;
accompli ce que nul n'aurait osé demander à des hommes?
T'imagines-tu qu'on serait monté sur le parapet de la tranch_ée ~ns s'étourdir de faux espoirs: sur la destruction des
nutra1lleuses, sur le terrain qu'on pourrait gagner, et sur
la fin de la guerre, et sur ce que vaut la France elle-même
pour un soldat qui sera mort dans cinq minutes? Qu'estqui était à nous de notre courage, qu'est-ce qui était à
l ivresse ? Et qu'est-ce qui subsiste en nous de l'ivresse ?
Nous_avons goûté à quelque chose de mêlé, mais de si fort
que nen de ce que nous avons retrouvé depuis ne peut
plus nous satisfaire.

~7

Tho_~as s'est rapproché de son frère, de sorte que Jeurs
deux s1eges se touchent :
- A~, peti_t gars, voilà justement ce qui m'épouvante,
ces émottons s1 fortes auprè~ desquelles tout est sans goût,
à co~mencer par le seul bien que rien ne remplace, la
p_robité ~e la pensée; Crois-tu que les grandes civilisations
aient pén par une autre cause ? Quand les meilleurs ne
sont plus résolus à la défendre, la droiture de l'esprit est
perdue, et son tranchant, et sa justesse . car ce sont de
d:a:
,
s
conqu:tes tro? uuci!es à maintenir dès que les plus courageux s en désintéressent. Mon petit, j'ai chagrin à plaider
A

37

�LE CAMARADE INFIDÈLE
LA NOUVELLE' BEVUE l'JlANÇAISE

contre toi cette cause ingrate. Mais crois-moi, on ne gné·
rira qu'.en assainissant un point après l'autre, en redressant
chaque noùonfaussée.
Vernois réplique doucement :
- ,Ce n'est pas cette VCFtu-là qui amait barré la route
aux Allemands.
- Dieu merci, vous en aviez d'autres ! Mais aujour-

d'hui...

r

Le cadet reprend :
- Ces autres-là, j'ai eu trop de peine à les acquérir; je
m'y tiens. En octobre ou novembre r4, quand on a pu
souffier et qu'on a cru se mettre à réfléchir, va, faî: senti
que je tenais de toi bien plus que je n'a ais soupçonné : le
besoin d'éplucher les nouvelles, de nager à contre cour:mt,
et œ fatigant souci d'être juste! Mais c'est un effort qu'on
ne peut pas soutenir; il faut s'en remettre à ceux que ça
regarde. Défends ta peau et ta tranchée, cela suffit. Un
vigoureux rétabLissem nt dans les sentiments simples,
communs à tout Je pays, une haine b" n élémentaire. Ah,
qu'on est soulagé ! Mais ce tour de gymnastique vous casse
les jointur s ; on ne le recommence pa deux fois.
Thomas se tient co.inme un médecin qm ne sait comment soulever un enfant malade.
- Il faudra pourunt bien ...
on, non. Adressez-vous à la génération sui ante.
Celle-la ne demandera pas mieux.
ous avons fuit notre
service.
L'aîné répète :
- Il faudra bien ... On dit qu'on ne pourra j'3.mais, et
pourtant il n'y a pas d'autre issue. .. Rends-moi justice :
tant que ro. étais sous le coop d'un ~rêt de mort, je n'ai pas
ouvert la bouche. J'étais reconnaissant à tout ce qui pouvait te soutenir, et mieux valait te savoir sous n'importe
quel masque qu'avec ta libre respiration dans un air empoisonné. Mais poi:sque tu es revenu ... Mon petit, laisse-moi
parler ; je ne t'ennuierai pas deux fois de mes réflexions. Je

579

te jure que je n'ai pas bronché, quelques périls que tu aies
courus. Je n'avais pourtant pas lourd d'espérance et peo- ·
dant les heures pa.ssi::es sur le bord des routes à surveiller
mes ~ntonniers, j'ai eu tout loisir d'en ra.battre encore.
Mon imagination ne m'avait pas épargné grand'chose, mais
les camions qui passaient pleins de blessés m'ont fait voir
des mutilations que je n'avais pas eu le ·courage de me figure~. Tout ce que la chair humaine peut endurer, je me le
sms représenté d~os ton corps à toi. Eh bien, je le dis en
pesant les mots, 11 y a plus tragique que tout cela : il y a
la déchéance d'un être droit qui se gangrène dans le mensonge.
Vernois veut protester, mais son frère l'arrête :
, - Je sais_cedonc je parle ... Je le sais par le dedans ...
C est plus misérable qu'on ne peut l'imaginer. Je ne prét~nds pa~ mettre en regard tes expériences à toi, dont tu as
li u de tuer de la fierté, et les miennes qui sont inavouables. Et pas non plus nos deux natures. Avec ton bon sens
tu ne te serais_ia~ais laissé glisser aussi loin que moi ...
Encore une f01s, Je parle en connaissance de cause ... Or il
est d ~ de se _libérer.Je n'ai presque rien fait par moi-même.
Je d~~ tout a la bonne tempête qui m'a jeté sur la côte.
A:uss1 1e ne comprends que trop le besoin qu'on a de subir
violence. Et c'est pour cela que je te tourmente ... Et si tu
n: te ~éfends _pas bien brutalement ... ru auras du mal à me
faire lacher pnse.
Vernois sait que son frère ne lui demande pas un acquiescement des lèvres et que le silence est encore la réponse la
plus émue. Tbomas s'est levé; il replace quelques livres sur
les rayons d~ la bibliothèque.
' - Vieux, dit Vernois, on a déjà sonné à deux reprises.
c est frobablement l'ouvrier qui ient reprendre s~
appareils.
En efietThoma.s introduit dans la pièce un homme à
~arbe ~lanche, modeste et propre, à qui sa vieille a dü pour
occasion, repasser son meilleur faux-col. li porte à la.ronde

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un regard inquiet et son sourire s'éteint aussitôt, car il
aperçoit les paquets tout ficelés.
.
- J'ai bien examiné les deux modèl_es, ~1t Thom~
d'une voix bienveillante. L'exécution est mgémeuse, mais
l'idée première laissait à désirer. Pour le premier a~pareil,
il en existe déjà d'analogues, mais beaucoup plus simples,
qui enlèvent à celui-ci tout intérêt pratique .. Quant à l'autre, il peut tourner à l'aide d'un souffi~t, ~alS dans _le vent
qui ferait pression sur toutes ses parues, tl resterait parfaitement immobile.
L'homme est devenu très pftle:
- Peut-être que si je vous avais expliqué moi-même ...
- Mon ami, je suis un vieil habitué de ces choses. N'ayez
pas trop de regrets. Il faut beau~oup d_e tenta_tives infr~ctueuses avant qu'il en sorte une 10vent1on véntable, et 1on
a toujours raison d'avoir essayé.
Mais l'effondrement est trop soudain pour que de
bonnes paroles puissent adoucir le choc. L'homme balbutie :
- Vous dites qu'on ne peut rien en faire? ... même
avec des perfectionnements ?.. .
.
Il cherche les yeux de Vernois qui se dérobent et 11 comprend qu'il n'a pas de secours à espé~er.
.
,
_ Heureusement que M. Robert n est plus la pour 1entendre ... C'est bien la première fois, je vous l'assure, que
je trouve heureux qu'il ne soit plus là.
Il rajuste l'e~ballage d'un_ paquet, q_ui laiss~ apercevoir
par une déchirure un coussmet de cm r~ ~01.gne~sem:nt
astiqué. Sa détresse est plus forte que sa t1m1d1té ; 11 plaide
encore:
- Si ce n'était qu'une question d'argent... des fois
Mme Heuland n'y regarderait pas ... D'abord les pièces
ne coûteraient rien à exécuter ... car pour un vieux
comme moi qui a sa retraite .... ça serait une distraction ...
- Je voudrais, dit Thomas, vous répondre d'une ma-

LE CAMARADE 1 FIDÈLE

nière plus encourageante, mais je ne ferais que vous préparer de nouvelles déceptions.
Sans défense contre un malheur qui l'accable avec tant
de calme, l'ouvrier a juste la force de garder bonne contenance. Tout en l'aidant à prendre sous chaque bras un de
ses lourds paquets, Thomas lui dit :
- Je sais ce qu'on éprouve quand il faut renoncer à
un grand espoir. li m'est arrivé de me tromper comme un
autre ...
Mais ses paroles produisent une réaction inattendue.
L'homme riposte d'une voix qui tremble:
- Si vous vous êtes trompé ... excusez la hardiesse ...
vous pouvez vous tromper une fois de plus. Vous êtes
s1vant, mais vous ne voulez pas prétendre que M. Robert,
lui, ne l'était pas... Il arrive qu'un savant dit blanc et
l'autre noir ... Si vous aviez entendu parler M. Robert ...
On l'aurait aidé rien que pour l'entendre encore ... Vous
n'allez pas dire que c'était un blanc-bec ...
Alors, n'y tenant plus, Vernois s'avance;
- Ce que je puis vous affirmer, c'est que M. Robert
était le meilleur camarade que j'aie rencontré. li aurait
pu se mettre à l'abri; il ne l'a pas fait ; cela mérite qu'on
ne l'oublie pas. Si mon frère vous a dit son avis avec franchise, c'est parce qu'entre hommes on se doit la vérité.
Mais tout le monde n'est pas de force à la supporter. Vous
penserez comme moi qu'il vaut mieux ne rien dire à
Mme Heuland ... II y a des gens ·qui n'aimaient pas son
mari ; nous n'allons pas leur fournir des armes.
Le regard de l'ouvrier est celui d'un homme qui revoit
' le jour. Pour serrer la main de Vernois, il pose ses
fardeaux ; et quand, sans avoir rien trouvé à dire, il les
reprend et gagne la porte, il semble ne plus en sentir le
poids.
C'est le plus jeune des deux frères qui, rompant le
silence, attaque le premier:
- Tu voudrais sans doute aussi qu'on explique à

�582

LE CAMARADE INFIDÈLE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mme Heuland comment son mari la trompait. Tu lèves
les épaules : mais je ne vois pas, en bonne logique,
pourquoi tu t'arr!tes à mi-chemin. Tu as bien tâché de
détruire chez ce pauvre diable la seule raison de fie~
qu'il eût, le seul joint par lequel sa vie a pris contact avec
quelque chose de désintéressé, sa seule vertu, qui est d'être
fidèle.
- Et toi, dit Thomas, tu mets de l'-acharnement à
brouiller ce qui est clair, à confondre ce qui est distinct.
Parce qu'un homme a été brave et bon camarade, tu l'im-·
poses comme inventeur et comme bon mari. Que signifie
cet escamotage ? Ce que j'y vois le moins, c'est cette justice
dont tu parles sans cesse.
ernois se radoucit :
- Ab, vieux, il est bien vrai que j'ai toujours ce mot à
la bouche. C'est ce que vous m'avez le mieux appris, père
et toi. Je ous avons cela dans le sang. Rappelle-toi les s.:rupules de père, forcé de rédiger une note défavorable sur un
de ses gardes et ne pouvant se résoudre à l'envoyer parce
qu'il avait cet homme en a ver ion. Et quel garçon un peu
sen ible à la géilérosité n'aurait pas été gagné par cette
manière que tu as de faire beau jeu à l'adversaire, d'aller
au devant de ses -arguments, non pas en attitude de défense, mais comme s'ils pouvaient t'apporter des parties de
vérité qui te manquaient. Car tu as souci d'être équitable
jusqu'à te montrer moins exigeant pour les preuves du
contradicteur que pour les tiennes . Oui, vieux, ce son
là des luxes dont il a fallu lestement se d habituer,
des luxes qui supposent la paix jusqu'aux confins du
monde.
Thomas secoue la tête :
- Les seuls, veux-tu dire, qui puissent rétablir la paix
du monde.
- Mais puisqu'il faut, continue Vernois, un luxe dans
la vie de chacun, laisse-moi celui qùi a toujours été le seul
embellissement de la guerre, une sorte d'héroïsme dans la

camaraderie. S'il est vrai que nous avons perdu de la valeur
et de la hardiesse dans le plan de la raison, nous pouvons
les retrouver dans celui de l'amitié. Crois-tu qu'avec un
~nti~ent de loyauté un peu jaloux, un peu exalté, nous
n aurions pas maintenu nos alliances tout autrement que
nous. n'avons fait, ~t qu'à l'intérieur nous n'aurions pas crêé
des hens dont la discorde ne serait pas facilement venue à
bout ?
Mais Thomas ne se laisse pas gagner :
- Mon peàt, tu vaux mieux que ,cela. Tu vaux mieux
que ton amitié même, qui s'adresse au-dessous de toi et
dont ta probité fait tous les frais. Laisse aux femmes ces
fi,délit~s-là. Mêm~ l~ politiciens en sont parfois capables, et
cest b1~n mauv~1s signe. Je sais que je suis ombrageux et
tyran_mque, mats tu es ce qu'il y a de moins manqué dans
ma vie . Aussi, puisqu'il s'agit de 1uxe, ne puis-je me contenter pour :oi que du plus pur et du plus viril; ,et sa formule est le v1eux principe d'identité : &lt;&lt; Une chose ne peut
pas être et n'être pas ... »
Vernois songe un moment :
. - Ne crois-tu pas, dit-il, qu'il y a une forme d'injustice et même d'insiocérité sans laquelle l'hér-oïsme n'est
pas concevable ; et que nous autres, gens de l'est, nous
manquons peut-être de race et par conséquent de liberté
pour oser bondir jusque-là. Un jour Mme Heuland m'a
parlé de Corneille ...
Mais il voit sur le visage de son frère un froncement
fu?itif q~i l~i coupe_ la p~ole. Thomas comprend tout de
SUite qu 11 s est trahi ; matS à quoi bon nier ce dont il a
le cœur plein ? li se contente de dire :
. - Si /étais un homme qui prie, je n'adresserais à
Dieu . qu u~e seule demande, mais celle-là je l'en fat.iguera1s matm et soir : « Seigneur, préservez-moi du mensonge l 1

(A mi.-ure)

J~

.SCRLUMJlERGER

�OIRONIQUE DRAMATIQUE

.,

CHRONIQ_UE DRA~ATIQUE
-

OnfoN: Molière, pièce eo 3 actes et 6 tableaux, de MM. Jean .
José Frappa ét Dupuy-Mazuel. Musiqu_e de sc~ne de Lulli, Charpentier et Vuillon.
·
RENAISSANCE: Molière et son ombre, à-propos en un acte, err
vers, de M. Jacques Richepin. Amphytrion de Molière.
l'.HÉATRE DE L'ŒuvRE : Dardamelle., pièce en 3 actes, dè
M. Emile Mazaud. Les Derniers masques, pièce ~n un acte, de
-M. Arthur Schnitzler, tradu2tion de M. Maurice Rémon et
Madame Noémie Valentin.
·RENAISSANC"I! : La: Femme masquée, pièce en 3 actes, de
M. Charles Méré.
THÉATRE DE L'ŒuvRE : Ubu-Roi, d'Alfred Jarry.
On a joué, il y a quelques ,années, à l'Odéon, une pièce fort
amusante à voir, intitulée Rachel. C'était l'histoire, découpée en
tableaux, dé l'illustre tragédienne. On la VO)?it d'abord, tout
enfant, dans la roulotte de son père, le bohémien Félix, prenant
là, en pleine campagne, ses premières leçons de. théâtre. Ensuite, au Théâtre Molière, petite scène d'études où se préparaient à l'époque les élèves du Conservatoire. Ensuite, chez
elle, après ses premiers succès, déjà célèbre. Ensuite, sur le plateau de la Comédie française, pendant une représentation d'Horace. C'était en même temps, dans le domaine du théâtre, toute
une époque qu'on voyait revivre. On voyait arriver sur la scène
de la Comédie, pour complimenter la tragédienne à un entr'acte,
Chateaubriand vieilli accompagnant Madame Récami.er aveugle,
Victor I:Iugo jeune et déjà chef d'école, Lamartine, Vigny,
Musset, et à leurs côtés les grands acteurs du temps, Samson,
Beauvallet, Saint-Aulaire, Frédérick Lemaitre, Ptovost. On

entendait, au tableau de Rachel chez elle, un de ses camarades
lui lire le feuilleton que venait d'écrire sur elle, dans les Débats,
le grand critique dramatique de l'époque, Jules Janin. Les cos•
turnes du temps, le physique des personnages reproduit le plus
fidèlement possible par les artistes de l'Odéon, - jusqu'à mo"iitrer la verrue que l'un avait à la joue gauche, ou à parler du ne,:,
comme parlait un autre, - ces illustrations des lettres et du
théâtre qu'on voyait réunies sur la scène, une mise en scène
étonnante, par exemple le plateau de la Comédie française, vu
derrière les décors, et, dans le fond, visible comme elle l'est des
coulisses, la salle avec l~s spectateurs ... Tout cela était bien
un peu Musée Grévin. On avait beau ne pas oublier qu'on était
au théâtre. On se laissait néanmoins aller à une certaine illusion.
On était intéressé, amusé, presque pris. De combien de pièces,
que leurs auteurs considèrent comme bien supérieures à ce
genre de théâtre? pourrait-on en dire autant ? Pour ma part, si
on reprenait Rachel à l'Odéon, je ne manquerais pas d'aller la
revoir, et on sait si les pièces·· sont rares qui peuvent me faire
me déranger deux fois.
Le Moliere, de MM. Jean José Frappa et Dupuy-Mazuel, que
l'Odéon a représenté, aurait pu être une pièce de ce genre. Songez donc ! Une pièce sur Molière; ayant Molière pour principal
personnage, nous le montrant dans tout le cours de sa vie
d'homme, depuis ses débuts jusqu'à sa mort ! Une pièce qui met
en scène presque tous les personnages au milieu desquels il
vécut, depuis ses compagnons de jeunesse jusqu'à ses camarades
de théâtre, depuis ses maîtres Gassendi et Bernier jusqù'aux
seigneurs et courtisans de la cour de Louis XIV et Louis XIV
lui-même ! Une pièce qui nous montre Molière prenant ses
premières leçons avec l'illustre Scaramouche, et nous le montre,
dans la Cérémonie du Malade imaginaire, défaillant, en prononçant le fameux juro, du mal qui va remporter quelques heures
après 1 Une pièce dont tout un acte nous montre les jardins de
Vers~illes, lors d'une représentation que Molière donne pour
le rot, avec tous les personnages de la cour arrivant un à un,
tous autant de modèles passés ou futurs pour Molière, qui les
no~me, retiré dans un coin avec son frdèle Chapelle : le marquis de Soyecourt: Dorante le chasseur, - parmi quelques
. femmes : Cathos et Madelon les précieuses, - la duchesse de

�LA NOUVELLE REVUE F~ANÇA"ISH

Richeli.eu : Arsinoé, - Madame &lt;le Lamoign©'n : Madame Pernelle, - Mesdames de Guénégaud et d' Aigulllon : iles dévotes,
- Desmarets ck Saiot.:Sorlin : Tartufe, - le comte de Guiche~
Acaste, - La Feuillade, Lauzun, Marcillac : l~s marquis ndîcnles, - Vardes: don }uan, - le d-uc-de Montaasier: Alceste.
Et encore, au cours de tes trbis actes, ~assend+, Cyrano, Chapelle, . Bernier, Mignard, Perrault, La Rochefoucauld, Madeleine et Armande Béjart, Lagrange et Mademoîselle de 13rie,
Mad.tme ,de La,Fayette et la sernnte Laforêt, Lcnôtre et SaintAignan, Comléet Villarceaux. Certes, c'est là, comme Rachel,
un peu du Musée Grévin. Ce~t là du théâtre un peu gr05. Mais
é'est aussi du théâtre amusant, et l'amusant a son prix. Le théâtre n'a-t-il pa.s é1é, 1à son origine, la mise à la scène de' persqnnages illustres, qu'on faisait revivre là dans leurs actions les y rus
mémorable~ ? Si vous voyiez aussi comme le public, qui pour-' tant n'est guère 4"enseigné sur eux, est sensible à tout cet étalage
de grands per.sonnages ! Si vous voyiez ce silence, dans la salle,
à l'acte des jardins de Versailles, quand un officier, paraissant
au haut d'un escalier, après que toute la cour -est venue se ranger, ann.once d'un ton solennel: le roi. Il y a un temps. L'officier descend l'escalier. On sent' que quèlqu'un vient, va paraître
à son tour au haut de Yescalier, le descendre et venir prendre sa
place à son tour. Toutes les figures sont tendues 'dans l'attente.
Ce quelqu'un paraît enfin : Louis XIV. On croirnit que c'est Iui
.pour de bon, tant il flotte d'admiration et de respect chez les
spectateurs. Brave public ! Sa bêtü,e est éternelle. Un roi ne
sera jamais pour lui un homme ce:.mme un autre. Il a des trésors de soumission et de crédulité infinis. Il faut qu'il se courbe
devant quelque chose. Il n'y a plus de roi. On offre aujourd'huî
à sa dév-0tion la superstition la plus malfaisan!-'C, qui. le trouve
toujours docile, aveugle, idupe et victime aussi. Ce queje ·dis là
n'~t pas pour le plaindre. Il ne faut plaindre que ceux qui sont
contraints. Ceux qui s'offrent d'eox-mêmes au couteau·n'oi'it
que ce qu'ils méritent. Pour en revenir à Molière, -a:'ec t?ute-sa
galerie de personnages, cette piè_çe eiit été nne bon-ne pièce, le
public s'y serait amusé tout à fait, et même aurait pu y prendre_
une leçon d'histoire littéraire.· Moi-même je m'y serais amusé
comme j'ai fait à R&lt;Iohel.
Mais voilà ! Non seulement Molit,re n'est pas . ia pièce quelle

CHRON[QUE DRAMATIQUE

aurait pu kre, m.,ais c'est encore une fort mauvaise pièce. Les
auteurs-ne l'ont pas seulement manquée. Ils y ont encore fait de
la fantaisie, ils ont dénaturé leur sujet, ils ont multiplié les
erreurs et les fautes grossières. C'est ainsi qu'ils ont inventé un ~
personnage de belle iru:onnµe, dont le nom n'est pas prononcé,
- ils eussent été bien embarrassés pour nous le dire, - et
qu'ils nous montrent le 'l.!i.sage s.ans cesse caché par un masque.
Avec ses amis Chapelle et Cyrano, Molière, .encore jeune
homme, un soir sauve la vie à cette dame, sur le Pon Neuf,
dans une attaque de mailandrins. 11 .en devient-amoureux. pour
le restant de sa vie, sans pouvoir la revoir qu'au moment même
qu'il va mourir. Nous avons cette fois une transformation deMolière lui-même, transformé en beau ténébreux et en amant
transi. Cette femme n'.a jamais existé dans la vie de Molière et
on ne voit en rien son intérêt dans .la pièce. Ce n'est pas trop
dire _que cette invention est une pure niaiserie. Les démêlés
conjugaux de Molièrë, quelques traits de sa liais~n avecMadeleine Béjart eussent été autrement intéressants et les auteurs
seraient restés dans la vérité .. La .pièce- que M. Maur:i~.e Donnay
a écrite sur Molière et que l'Odéon a représentée ég.alement '
n'était pas fameuse mais au moins il n'inventait pas et on restait dans l'his~oire vraie du personnage. J'en dirai autant pour
la scène de la mort de Molière dans la pièce de.MM. Jean José
Frappa et Dupuy-Mazuel. Ce tableau était facile à composer,
avec tout ce -qu'on a écrit sur ce sujet. Là. encore ces messieurs
ont préféré innover. Ils font mourir Molière comme un commis de nouveauté atteint 'de langueur amoureuse. Molière. est
presque ay moment d'expirer. Comme cela se passe -toujours
sur le théâtre en pareil moment, il parle beaucoup. La belle
inconnue_ arrive en courant, toujours masqué~ et toujours
muette. « Et voici ... voici ... le bonheur impossible !... » murmure alors Molière, dont ce sont les derniers mots. Les auteurs
se sont mépris. Parce qu'ils mettaient àla sc~ne un auteur comique, ils ont voulu le faire mourir de façon comique. C'.est
excessif. Ce n'est pas tout. Là langue comptai.t, dans une pièce
de ce genre. il n'y _aurait eu_ aucun inconvéniept à employer
plus ou moins celle de l'époque. MM. Jean José Frappa et

1.-: Je crois que je me trompe et que c'était à la Comédie française.

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dupuy-Mazuel trouvent-ils la n6tre plus élégante et plus parfaite ? Ils n'ont pas craint, en effet, d'employer les plus mau~
vaises toutnures-du style d'aujourd'hui. Que pensez-vous de
- Molière s'exprimant ainsi : « Il n'y a qu't).n bon~eur, voye~vous, c'est l'amour ... Etre pauvre, ignoré ... avec, a c~té de sm,
une femme qui vous aime !. .. » Vous serez peut-être de mon
avis : rien que d'entendre cet avec si élégamment placé, toute la
pièce est par terre. Qu'est-ce que vient faire également, dans la
bouche de Molière, cette allusion aux soi-disant découvertes de
M. Pierre Louys? « Mes_ confrères répandent toutes sortes de
calomnies à mon sujet, et l'un d'eux, dernièrement, a même
écrit que je faisais faire mes pièces par Co;neill~. » C'e~t du
domaine d'une revue, cette allusion, et non dune pièce s~neuse.
Il est vrai que MM. Jean Jos·é Frappa et Dupuy-Ma~uel nou~ '
ont prodigué leur esprit. Ils l'ont même prêté à Molière,_ qm
n'en eut pas à ce point. Au tableau des jar~ins d~ V~rsailles,
avant la représentation qu'il va donner au Rm, Molière JOUe une
sorte de parade, dans laquelle il moque les personnages présents et qu'il sait être ses ennemis. Le tour arrive de Desmarets
de Saint-Sorlin, le moaèle de Tartufe, paraît-il. Molière, sous
les aspects d'un marquis de la cour, fait allusion au com~~ot que
Desmarets dirige contre lui. « Vous pensez que sous 1impulsion d'un pareil être, notre complot ne peut man,quer de réussir. Tout est prêt et bientôt l'affaire ne va pas tarder à.•· à
démarrer J•.•• )). On ne peut être plus fin. M. Paul Bourget nous
a appris réceminent que Louis XlV étai_t inc~pable de juge~ du
talent littéraire de Molière. Ce grand roi aurait peut-être mieux
go-Oté cet ingénieux calembour ?
t
.
On pouvait vraiment faire une bonne pièce, avec un _pareil
sujet, la musique de Lulli _metta_nt ç~ et .là ses cadences vives et
rapides ! Il aurait fallu M. Sacha Gmtry.
.
Il faut nommer, dans l'interprétation, M. Vargas, qm a composé un Scaramouche très réussi, et M. Raoul Henry, dans le
r61e de Louis XIV. On n'est pas plus royal par le physique
et par les. manières. Les gens qui ~eul_ent un roi, quand ils
seront décidés, pourront s'adresser a Ju1. Ils ne trouveront pas
mieux.
·
Madame Cora Laparcerie a donné à la Renaissance une exc~l~ lente représentation d'Ampbytrion. C'était parfait comme mise

CHRONIQUE DRAMATIQUE

en scène et comme interprétation. Amphytrion, c'est l'apothéose
du cocuage, en quelque sorte. Jupiter prend les traits d'Ampbytrion, couche avec sa femme et s'amuse de leur mystification à l'un et à l'autre. Il y a dans les vers de Molière, dans cette
œuvre, avec une grâte et une sensualité infinies, une moquerie
et une bouffonnerie irrésistibles. Les artistes de la Renaissance
ont exprimé cela à merveille. Madame Cora Laparcerie ellemême, qui dit si mal les vers quand il s'agit de poésie et qu'elle
en veut faire, a dit le mieux du monde, avec une sorte de gamineri-c et toute la lascivité voulue, les vers d'Alcmène. Ce n'est pas
un mince mérite, chez tous les artistes de ce théâtre, d'avoir si
bien rendu cette œuvre de MolièFe.
On connaît les derniers vers d'Amphytrion, que So~ie vient
dire au public, tout au bord de la rampe, après que Jupiter,
du haut de ses nuages, a consolé de son mieux Amphytrion
d'avoir été cocu, ayant eu cette bonne fortune de l'avoir été fait
par un dieu:

'

Messieurs, voulez-vous bien suivre mon sentiment?
Ne vous embarquez nullement
Dans ces douceurs congratulantel';
C'est un mauvais emba1·quemmt;
Et if une et d'autre part, pour im tel compliment,
Les phrases sont embarrassantes.
Sur telles ajjaires toujours
Le meilleur est de n'en rie11 dire

J'avais autour de moi, à l'orchestre, quelques ménages litté- raires dont les maris ont été amphytrionnés autant que le mari
d'Alcmène, bien que par de simples mortels. Je 1es 'regardais
pendant que Sosie leur servait ainsi la mcrale de la pièce. Ils
avaient bien l'air d'être de son avis que le mieux, en pareil cas,
est de garder pour soi son infortune et de n'en rien dire. Ce qui
n'empêche pas qu'on le sait.
Cette représentation d'Amphytrion était précédée d'un àpropos moliéresque de M. Jacques Richepin dont j'ai complètement oublié le titre. L'intention de l'auteur n'était pas
mauvaise. Il nous montrait Molière, un moment endormi dans
son fauteuil, voy-ant en songe lui apparaître tous les person-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

59o

nages de son œuvre, et une sorte de Gloire, auprès de lui, le
ra,surant sur les arrêts de la postérité. Mais c'était le vocabulaire qui n'était pas fameux. M. Jacques Richepin évoquait à un
moment le roman comique dé Molière à travers toute la
France, promenant sa troupe de ville en ville, encore simple
· comédien, lui qui devait être un jour le pr.emier de nos auteur.s
comiques. L'image obligée était là, : le fameux ch~riot de
Thespis. Je ne me rappelle- pas le vers dans son ent1er. Il Y
avait trois fois le mot chariot, avec un adjectif différent
chaque fois :
Chariot ..... , char\ot ..... , chariot surhumain!

Reconnaissez là le style ridicule, la pathos mis •à la mode,
en poésie, par ce grand phraseur de Victor Hugo. Je vous
demande en quoi un chatiot peut être surhumain et s'il peut
y avoir le moindre rapport entre cet adtectif et ce substantif.. Ce
sont des niaiseries de ce genre qui me faisaient éclater de nre,
quand, fort rarement, et je parle d'il _Y a long~emps, car c'est
bien fini aujourd'hui, j'ouvrais un livre de Victor Hugo. Par
exemple, à la fin de la tirade de Ruy Blas, le pauvre oiseau .
plumé qui cuit dans une « marmite infâme ». Il est vrai qu'il
n'y a rien de plus comique que le théâtre de Victor Hugo.
C'est un vrai Guignol. Ces niaiseries se voient aujourd'hui
partout, à propos des moi_ndres choses. Un monsieur assassi~e
son concierge. 11 enferme le corps dans une malle et expédie
celle-ci dans une destination quelconque pour s'en débarrasser.
L'affaire est découverte. On fait revenir la malle. Les journaux
racontent le crime dans tous ses -détails. Ils donnent à leurs
lecteurs une photographie de ladite malle. Vous savez comment
ils la désignetlt, la qualifient : la malle tragique ! La malle
tragique ! Je vous demande en quoi une malle peut être tra·gique, eût-elle contenu dix concierges au lieu. d'un Une
action peut être tragique, un geste, un~ phys1onom1e; un
' discours. Mais une malle ? Enfin, on peut toujours rire.
Je viens de retrouver le titre de l'à-propos de M. Jacques
Richepin. Cela s'appelait Molière et son ombre.
On a joué, au Théâtre de l'Œuvre, une bien jolie pièce,
curieuse et amusante, de M. Emile Ma,zaud. Cet auteur dramatique a débuté l'année dernière, al;I Théâtre du Vieux Colombier,

!

CHllONIQUE DRAMATIQUE

591

.avec une pièce en un acte : La folle journk, qui était également
une petite chose parfaite. Je subissais une éclipse, due à &lt;le
bien sots lecœur.i, dans mes fonctioru de critique dramatique.
J'en ·aurais dit sans cela tout Je bien qu'elle méritait qu'on en
dise. Dardamelù, c'est un mari auquel sa femme, dans un
moment de chicane, apprend qu'il est cocu, et qui, passé la
minute pénible de la nouvelle, prend la chose avec gaieté,
ironie, sarcasme, je crois pouvoir résumer tout cela en disant :
avec la ·plus c:xtrême et la plus sage fantaisie. Il entend désormais que quiconque vieadra ponr le voir soh introduit par la
bonne le plus aimablement du monde avec ces mots : « Prenez
la peine de vous useoir. Le cocu va bientôt rentreT ,&gt;. Il se
peint un merveilleux écriteau, en capitales fonnidables, véritable enseigne : Cocu DE 1re CLASSE, et le fait accrocher audessus de la porte de sa maison. Il n'est pa, un détail de la vie
courante qui ne lui fournisse l'&amp;:casion d'une allusion aussi
amusante que sensée à son infortune de mari. Sa réputation de
cocu s'affirme et se propage s.i bien, grâce à lui-même, que les
enfants, dans la rue,, devant sa porte, jouent au cocu et se disputent à qui sera Dardamelle, et qu"un érudit du cocuage vient
le consulter dans l'espoir d'apprendre de.lui un détail nouveau
sur la question, qui n'a guère fait de progrès depuis qu'il y a des
maris et qui sont trompés, attendu qu'on n'est pru; cocu de nos
jours autrement qu'on l'était .dans la plus lontaine antiquité,
toutes chose.s que Dardamclle se déclare d'ailleurs enchanté de
connaître. Ne croyez pas, après cela, qu'il tire la moindre vanité
de saréputation bien établie de cocu. Ure.ste infinimenrrnodeste
et lui: fait-on compliment sur sa célébrité, il se to:irrne vers s:
femme et fait remarquer, avec raison, combien tout le mérite
lui en revient à elle seule. Si bien que c'est elle, pour l'avoir
trompé, gui anive à souffrir d'être la femme d'un cocu, tandis
que lui se pavane, tranquille, souriant et glorieux. Il y a dans
toute celte pièce une fantaisie extrêmement plaisante, un comique irrésistible et pourtant profond, et sous ce ton de farce
apparent, l'humanité1a plus vraie. Elle vaut d'être vue et méri1..
ferait_ d'avoir un ·grand succès. Elle montre une fois de phrs
comb.ten des théâtre.s comme l'Œuvre et le Vieux-Colombier
sont utiles, nécessaires. Qui sait, en effet, sans eux, si M. Emile
Mazaud aurait pu faire jouer ses deux premières pièces, les

�592

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

théâtres ordinaires accaparés par tous les fabricants dramatiques
qui se tiennent entre eux, organisent leurs succès à force de
réclame et ferment les portes aux nouveaux venus? Je ne ferai
qu'.un reproche à M. Emile Mazaud. C'est d'avoir employé au
début de Dardamelle, à s'y méprendre, la langue de Molière. Il
semble vraiment, pendant tout le premier acte, qu'on entende
des répliques du Médecin malgré lui. Cela nuit à la spontanéité
du dialogue. On sent l'artifice, la fabrication. Cette imitation
surprend d'autant que M. Emile Mazaud ne la montre plus dans
la suite de sa pièce. Il n'est pas possible qu'il ne l'ait pas fait
volontairement. Cela n'enlève du reste rien aux grandes qualités
de son œuvre. Une a;tre observation que je ferai, mais celle-ci
sous toutes réserves, affaire de gotît uniquement, en reconnaissant que l'auteur était meilleur juge que moi, c'est sur le dénouement. Sur les instances des notabilités de la ville, - la pièce se
pas~e en province, - Dardamelle consent à pardonner à sa femme
et à quitter son jeu. Il reste un moment seul avec elle. « C'est
entendu, lui dit-il. Je pardonne. Mais ne recommence pas. Car
alors il se pourrait bien que l'un de nous deux meure. - Quoi!
lui réplique-t-elle. Tu me tuerais ? - J'ai dit : l'un . de nous
deux, répond Dardamelle. Je n'ai pas dit que ce serait toi ».
Certes, cette fin est touchante. Elle étend sur toute la pièce une
émotion qui se cachait, ou presque, pendant trois actes, sous
la fantaisie la plus divertissante. Je me demande pourtant si la
pièce n'e-Ot pas gagné à garder jusqu'au bout cette fantaisie, ce
qui ne lui eô.t rien fait perdre de sa vérité. M. Emile Mazaud
a peut-être trop obéi au besoin de finir ? Sa fin est d'ailleurs
plus vraie que la fantaisie continuée. Mettez Dardamelle dans la
réalité. Vous sentirez cela tout de suite.
Il faut faire les plus grands éloges de l'interprétation.
M. Jacques Ba~mer a été Dardamelle en person_ne. Le physique,
le ton, les attitudes, les jeux de physionomie, la simplicité,
le naturel, la malice cachée, l'étonnement feint, on n'imagine
pas le personnage sous un autre aspect. De même, Madame
Jeanne Chevrel a été à la perfection l'épouse infidèle, ahurie,
niaise, dépitée, vexée et bien punie de son infidélité. Le rôle
comprend une grande partie muette, toute faite de jeux de physionomie. Cette comédienne y est excellente. Je regrette bien
de ne pas savoir au juste le nom de l'artiste qui joue un visiteur

CHRONIQUE DRAMATIQUE

S93

et qui, accueilli par la bonne de la façon que j'ai dite, trouve la
1:hose si drôle qu'il ne s'arrête plus de rire et communique sa
gaieté à toute la salle. Cela n'a l'air de rien dt: rire ainsi. C'est
pourtant fort difficile, et cet acteur y a été merveilleux,· avec le
plus grand naturel.
J'avoue que j'ai peu de goût pour les pièces macabres du
genre des Derniers Masques, de M. Arthur Schnitzler, qui accompagnait Dardamelle. Ce malade d'hôpital, qui va mourir et le
sait, et qui demande à voir son plus ancien ami pour lui révéler
qu'il a été l'amant de sa femme, et qui, qevant les bonnes paroles
de cet ancien ami, renonce à lui faire sa révélation, après avoir
auparavant répété la scène avec une sorte de jeune phtisique
fantasque et trépidant ! Cela me paraît fabriqué en diable.
On a joué àla Renaissance une nouvelle pièce de M. Charles
Méré, qui s'est fait connaître par une petite œuvre dramatique
fort pittoresque : les Trois Masques, tirée d'ailleurs par lui d'une
légende corse. Cette nouvelle pièce a pour titre La Femme masquée. C'est absolument sans le moindre intérêt. Cela relève tout
au plus du cinéma, tel qu'il est et tel qu'on l'a fait, et je n'entends pas là faire son éloge, je ne me cache pas Je le dire.
Quand je lis dans les journaux toutes les tirades qu'on fait sur
le ~inéma et qui ne cac~ent que des intérêts commerciaux, je
plams les naïfs . qui croient aux belles paroles d'art qu'on leur
prodigue à cette occasion. Le cinéma est devenu uniquement
l'apothéose du cabotinage et du roman-feuilleton, quand il
aurait pu être un spectacle du plus haut intérêt et de la plus
grande utilité. La nouvelle pièce de M. Charles Méré y trouverait sa place toute naturelle. Si c'est là tout ce qu'on peut
.attendre de ce jeune auteur, il n'y a pas à lui en faire compliment.
Le Théâtre de l'Œuvre a repris Ubu-Roi d'Alfred Jarry. On a
beaucoup parlé, et de différentes façons, tous ces derniers
temps, de cette œuvre et de son auteur. J'ai vu, pour ma part,
Ubu-Roi, autrefois, au Théâtre des Pantins, rue Chaptal, chez le
musicien Claude Terrasse, joué au moyen de marionnettes
mises en mouvement par Jarry lui-même. Lui seul avait la voix
et savait les intonations qu'il faut pour donner à cette farce
toute sa saveur caricaturale et bouffonne qui est réelle et à
. endroits, d'un caractère très humain. Je l'ai vu ensuite
' '
certams

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
1jouer

par ,M. Gémier et _Lollise France. Il m'a paru curi-eui
,d'envoyer l'entendre,au.joutd'hui \JO jeune éctivain ne wnaais~
sarft de li pi~ce et de -son aùreur que te qui -en a été dit -et
,til.C-Q.l'lté, cette ·sorte de lëgende qui ento).!.re déjà rune iet r~utre,
M. Georges Pillement a bien voulu accepter cette mission.
Voici ses impressions :
_ «Ainsi. c'est tela Ubu,Rûi? Nous ne l'avions ni lu ni "YiU
jouer. Mais nous · savions que des poètes que nous aimions-i
cotnme A;polllnaire, s'apparentaient à Jarry. Or, nous avQns
.été ,déçus et il nous a paru qu'il y avait un abîme entre l'humour
d'Apollinaire et la,gi:osse oiltlser:iie d'Ulm-~oi.
« Somme
. toute et très. franchement, ·Ja représentation n'est
pas-amusante. On itt'cnd toujours quelque chose et on :reçoit
en pleine figure des mots tels que : « le pays appelé Germanie ·,
.ainsi nommé p~r.ce que les habitants de ce .pays s0nt tous cou.sins germains &gt;&gt;. Ce n'est pas très .satisfaisant.
« Certaines scènes, comn;ie la scène de la. bat-aille, sont pleines
-d'un ba:vàrdage assez cocasse. C'est ce qu'on appelle la 'truculente .de Jarry et qui l'a fait-com_pa~er i Rabelais. Mais cela ne
va Jamais très loin. -Evidemment Jarry avait un -génie particulier pour inventer \.fn vocabulaire, et il y a une certaine .puis.sance &lt;lans ces créations de g-idouille, de voiturins à ,phynanm
et de pttits bâtons pointus à enfoncer dans ·les oneilles. Sa conversatüm devait ê,t-re ahurissante. Voilà, je crois. le:grand point :
l'homme a dfl étonner ses contemporains. Salégende a'Cnchanté
une génération. Tout ce qu'on nous a raconté de l~li\Îstence de
Jarry me semble merveilleux.. Celui-là n'a pas baillé ·sa vie : il
l'a.rie, si j'ose dire. Et yusqu' à en mourir. li y a de . .l'héroïsme
dans le cas de Jarry, dans cette extravagance soutenue jusqu'au
bout. Mais Ubu n'est pas un chef-d'œuvre. C'est une blague d:e
collège où l'on ne sent qu'un écho de la fantaisie vivante de
.}arty. Pourtantïl y a le Père Ubu. Il y a,œ nom qui est une de
oes trouvailles de mot dont Jarry avait le secret. C'est un nom
qui s'impose et qui vivra. Ce personnage est taillé grossièrement, d'une façon très simpliste. C'est un pantin., un p0lichinelle. Mais il existe. rll restera, mêlé au -souvenir_ étrange
d'Alfred Jarry. ~
Un pa'r~raphe a sauté -daBS ma ,dernière -chronique à propos
de l'interprér.ition du Misa.utbrope. au :fhéâtre du V.ieu1-Colom~

~

595

CHRONIQUE DRAMATIQUE

bier. M. Jouvet, lui aussi, a été parfait dans Philinte. Non seulementparson débit nuancé, tranquille, moqueur, exprimant à
merveille toute la philosophie sceptique du personnage, mais
encore par ses attitudes, les moindres expressions de sa physionomie, d.tns les .scènes muettes de son rôle. Quels yeux amusés,
quel regard indulgent, quel sourire indifférent ! Il exprimait
dans sa personne tout le comique des gens autour de lui qui
s'emportaient, médisaient ou faisaient des grâces. Je ne sais si
j'étais sous l'effet d'une illusion, mais M. Jouvet, dans ces scènes
muettes, c'était pour moi le visage même de Moliè,e.
On se rappelle ce que j'ai -dit de Nt Paul Souday, dans cette
même dernière chronique, à propos de la manière de jouer
le Mîsanthrope et généralement le classique. M. Paul SoJ.1day
m'a très aîmablement réponèiu dans Comœclia én ces termes:
C'est justement pour jouer Molière avec' nature1 et d'une façon
vivante qu'il faut 11n long -appr~missage. Ce -sont manffestement les
. novices qui dt:'bitent le classique comme une leçon. C'est prétisément
le grand art de 1e jouer comme si l'on improvisait qui ne s'improvise
pas, JA moins d'.un. génie =eptionnel, œt encore I tous les grands
interprètes du clas.sïque s'y -étaiJ!nt prépa;o:!_S-par de patientes études.

Cela ne manque pas de justesse .
MAURICE BOISSl\.1W

.

l

.)

1 ,

�HO'l"BS

597
gne él~quemment de ses méditations. Il est beau qu'un poète
apparaisse tourmenté, mais on aime que son chant lui soit
comme une évasion . Cet énigmatique reptile qu'on voit
... parmi l'itinullemmt
De sa queue éternellemen;
Et,mellement le bout mordre.

NOTES

LA· ,POÉSIE
LE SERPENT, poème de Paul Valéry, bois gravés par
P. Véra (Éditions de la Nouvelle Revue Française) .
On ne se flatte pas d'ajouter, par un commentaire critiqu~
au plaisir que les lecteurs de cette. revue ont pris à lire, l'an
passé, cette Ebauche d'un serpent qui vient de paraitre en "Tolume.
Mais toute œuvre nouvelle de M. Paul Valéry fait événement
parmi les amateurs de poésie, nombreux à redouter que l'auteur
de la Jeune Parque ne retourne à la longue et silencieuse retraite
rompue par lui naguère, pour notre joie.
Il faudrait mal connaître M. Valéry ou l'avoir lu plus mal
encore pour imaginer qu'il veuille usurper en faveur de son art
le prestige et la vertu des voix qu'on sait ne plus devoir entendre et par lesquelles on est ainsi plus sûrement touché. U a
hérité de Mallarmé le tourment d'absolue perfection et le désir
de donner aux mots la souplesse d'une :i.ile, l'âclat des pierres
et la transparence du cristal. Mais u11 savoir étendu aux sciences
et à la philosophie lui a permis de renouveler son inspiration
et de délaisser enfin le motif pour aborder le iujet. A cet égard
le Cimetière Marin a marqué une phase nouvelle de cette évolution mesurée, pudique et si émouvante à suivre. On conçoit
foftbien qu'une idée aussi haute et ardue de son art dispose le
poète à quelque découragement et que M. Paul Valéry puisse
parfaitement se convaincre, son poème achevé, qu'il n'écrira
plus d'autres vers et que ceux-là sont le chant du cygne. Cette
sorte de pessimisme n'est-elle pas plutôt parnassienne que classique? Telle est la question que M. Valéry ne pouvait manquer
de se poser e_t sa belle préface à !'Adonis de La Fontaine témoi-

cette image ne devrait pas demeurer l'emblème d'un art à·
·
l'é
•
1ama1srep I sur so1. 71uda_nt les tâc~es qui lui semblent trop communes_ comme d expnmer une idée abstraite au moyen d'images
sensonelles, M. V:i.léry se plaît à faire l'opération inverse. Par
exemple, Eve prête à cueillir le fruit de cr l'arbre des arbres

m

•

la graude urne
d'où va fuir le consentement ;

et quelques vers plus loin, le Serpent prétend
voir le l0t1g pur d'un dos si frais
frémir la désobéissance.

Tout n'est po~nt propre à être exprimé d'une façon rare ni avec
d_es mots précieux et le moindre inconvénient de cette précios~té es; de rompre le rythme intérieur du poème. la complication n ~st p~s le mystère et l'obscurité n'est point propice à la
muse _d1dacnque. C'est ce que j'aurais voulu objecter au serpent
hégélien de M. Valéry si je n'avais craint d'interrompre le
déroulem~nt pailleté des strophes dont son corps luisant est
formé, m s~rtout de déranger la radieuse apparition de la.
femme édemque,
toute oj/erte aux regards de l'afr
l'âme ent:ere stupide et comme '
interdite au seuil de la chair,

à qui le savant reptile adresse un si charmant discours:
Tu es si belle, juste prix
de la toute sollicitude
dèS bons et des nui/leurs esprits /
Pour qu'd tes livres ils soûnt pris
li leur suffit que tu soupires I
Les plus purs s'y penchent les pires,
Les plus Jurs sont les plus meMrtris.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.&amp;12

ROTES

Pour ma partfC,pri$ccettesim éloquenr.e,.légèrementalt~e
par une émotion persoonelle•ct secrète; pin h:mtque la rliétof.
rique la plus.,mgénieuseetla plus- fl:cmie. M. Val&amp;y connût
trop bien la fable pour n'avoir pas présent à l'esprit le destin de
celui dont le funeste privilège fut de changer en or tout ce que
touchaient ses mains. li sait qu'il est des o&amp;ie.ts et des pensées
auxquels conviennent leur apparence un peu commune et leur
touchante- banalité.
ROGl?R ALU]{l)

HUMORESQUF.S, par Tri.stax Klingsor (Bibliothèque
du Héris.son).
Pourquoi les dames d'un certain âge ne sautent-elles plu~ à la:
corde ? Pourquoi les messieurs sérieux ne jouent-ils plus à sautemouton ? Pourquoi viemir ? Pourquoi la vie eit-elle ennuyeuse,
quand on oublie de iy auur ci ? Questions. Le cré~Ul', appa,,
remment, dédaigne d'y répondre. On a un peu besoin de voui,
monsieur l'enchanteur Klingsor. On n'oubliera pas, du moins,
que votre aïeul Nicolas se rendait à la Wartbourg par la voie
des airs. Tradmon de famille, et bien charmante. Il n est p-as
mauvais d'être un homme en l'air, quand en est sftr de son
~rrissage-, quami on sait d où l'on pan, où n&amp;essairement
ton revient: .
Id parler dToü
Pa,tout cbudlote. :
§.21, m dise.tu, Gailltiafe l
Oui, cela est sans méfancolie, en dépit cl'u temps qui pa5se et
des légères amours qui s'en vont. Il y a une Provîdeoce pour
les poètes, petits et grands, s'ils chantent fa chanson française.
11 y a quelque fraîcheur gaillarde dans les rondes de nos grand'mères. Même, il y a du rose dans le« Klingsors schwarzer Ton ,
de l'aïeul dont nous sourions •..

Et moi aussi malgré
La rose à jamais morte "4ns- l'aulcnme d'or•
Et que &lt;Ù plas ,n plus ce poil gri.s pcus.s,,
Je chante erre«,
Et comme un l&gt;aladm q,ui.f.ait dOASer u.n 011J1s
Sur le pré._
Je traine ,n sourianl 1m arur iUsespird.

Un vers-. Ce qui s'appelle un beau vers Mais n&gt;
plutôt tort de vous émouvoir. Des poètes ~agu.1.

59'
.

au nez
la &amp;n, lité ·
,,
,
1:r~ ont poussé
o
1usqu: a nous faire verser des lamies.. Qci'ils

reposenL

As-ttt VII l'éclipse

La Tulipe ?
Je t'invite
À ltl'l(tr k

tJei'. art pl,u vite.

Les Htiltmoresques de Tristan Klingsor, chanteur français sont
un recue poétique d'un har
é .
,
c

me pr cis, tendre et plaisant_

*

IIUiLOT DO

DY

C~US~ DE CHÊNE, par Pitrri Reverdy (Éditions de la
ga Iene iman).
M. Vandéretnremru:queavccregret• uele e1

!u

d .
lent::~: d~'~:~::

~oèt~s qui se_mblait parti à.bonne allure
uce s est égaillé chacun d'
·
poésie n'a que faire Ce n'e:t' sc~ant à u~e aventure où la
camoullés qui b •
d' pa
as pour 1auteur des Jockeys
'J'
' ien avant autr~ s'était révélé
·
forme, et qui au1·ourd'h .
' .
. 'avait conquis sa
C
u1 encore SU!t sa piste
·eu œur de c~e'ne n'est pas une malle pleine de. cailloux ni un
J de. phySJq ue amusante ; c'est de la belle et saine.,poé .
romantique :
s1e
... et sous les ruissea11x d'ombre le souffte de la tiuit
bat encore par moments .. .

Au physique, Reverdy a l'air d'un sculpteur

lu
'
poète. Son œuv~e est plastique esseotieUem~i,
dp~r
ses qualités exténeu
·
•
fuutier.
res, suivant les recettes d'antiqu:lire de
ÙmoW11ement 1'étei11t
le br11it 1011~ la terra,
l.s litnes du cbnn.in s'en v&lt;mt
l'ho»1111e 4.1t en

~i"'-··

••• des éclai'rs étoujfls
dts 'llisa[U"de pldtrt

et des
1.

cm i'lcbiré,...

Revue de France du I 5 mars

I 922.

e: ;~:

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE:

Personne n'est moins • intelligent » que Reverdy ; personne
ne s'opprime moins pour arriver plus facilement à une perfection. Mais c'est un des plus rudes dHricheurs de ces grands
terrains que les poètes modernes ont conquis sur le néant.

•••

PAUL MORAND

LE CYPRÈS ET LA CABANE, poèmes par Jean Ltbrau
(le Divan).
Qui voudra tracer un tablea~ de la poésie française depuis.
vingt ans, n'aura garde d'oublier l'Ecole du Divan, où règne un
ton de fantaisie discrète et de romantisme contenu, à b fois
tributa;re de la grande mémoire de Moréas et des ombres charmantes de Teulet et de Pellerin. C'est ainsi que M. Jean Lebrau
célèbre, d'une voix blessée mais paisible, les charmes de la
mélancolie rurale, en un pays de vignes et de cyprès :
Le rosier refleurit qu'on avait çru mcurant
n suffit que l'enfant revienne lui sourire.
Et le vent rafraichi qui da11s les pins soupire
Agite par mo111ents le beau clxwr od,m:mt ...
Les stances brèves, les épigrammes descriptives ne souffrent
pas les brisures de la ligne mélodique ou faux. traits qui
peuvent plaire dans un poème en forme de récit. Les genres
mineurs ne vivent que de perfection.
R. A.

*
* *

NOTES

601

POÈME D'AMOUR SUIVI D'EXIL, par Jeanne tf Ophem
(Société mutuelle d'édition).
. La peste soit _de la mutualité qui favorise l'impression à plusieurs ex.em~la1res de poèmes où il est fait me·ntion o: d'un

scar~béc qm dort dans les bégonias :o, d'une « enthousiaste
gl~c~ne » et d'un « hérisson qui se promène sans crainte _
SUIT! de son petit :o.
R. A.

**•

J~

GLERIES, par André Harlaire (Bordeaux,

1922).

Mie~ vaut en effet jongler avec des bulles de ,avon qu'avec
des pouh 1:11qu~s. M. Harlaire apprendra vite à jongler avec les
1!1ots. Il dit déjà e~ se jouant : l'aimable cécilé des hommes,
I bymne déloyal du printemps, le bonheur sacrilege des étés. :o
•·· De ton ardeur la force vaine
Ira s'unir au bruit amer
D,s mois wla11t d perdre halei11r.
« Il n'y a pas de thème poétique qui soit usé :o affirme
Georges Gabo ry en épigrap
·
he. Bien
· sôr, mais les versions!.
'
..

•

R. A.

* *

POINT DE MIRE, par Céline Arnauld (Collection
Povolozki).

z,

l

LES TENDRES AMIESJ par Philippt Chabanûx (Librairie des Lettres).
Audacieux. et frivole, M. Philippe Chabaneix est un poète de
vingt ans qui assume une singulière originalité. Les trente-six.
pages de sa première plaquette ne contiennent ni trolley, ni
cocktail, ni érotisme à la Lautréamont. Seulement, queique
part, « un couteau luit au fond d'un bouge » en l'honneur de
Francis Carco. M. Philippe Chabaneix est un gentil disciple de
Musset ; c'est peut-être une manière d'être un précurseur,
quand aura tourné la girouette nommée « Esprinouveau :o .
R. A.

** *

1 ~n joli portrai_t de l'auteur, par Halicka, retiendra longtemps
e ecte~r au semi de ce recueil de poèmes. Pas assez longtemps
toutefois. Entrons dans le vif du sujet :
La clé des histoires enfantines est une cravate étroite qui serre 1~
paroles. La mélancolie croquemort des pays sans vin
le
.
éventail des négresses dans un bol de lait...
sounre en
··: Le_ curé a soldé la rivière de ses yeux. Le crocodile couchant du
soleil lui est desc~ndu dans les sabots. Les palmes de son estomac
J)¾mées en panoplie, etc ...

Bon 1Mm• ~nau!d ti_ent ~ gamme. Qu'elle se surveille pourtant. Faute d attention il lm arrive d'être naturelle
. .. Un rayon se penche sur l~ bord de la fenétr~ et la 1·eune
femme Y plonge ses cheveux pour les dorer.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

60,.3,

Alfons, Madame., r.e:mpfaç,_on:s· wït « fe11êttc » p;ir « ~artinicocktail » et « jeune femme )) par " pyi:og~e :o., et enchalnon~ 11
enchaînons !
R. A.

trouvons. en présenc~ d'un fait nouveau. dam, l'hiatoi.re du
m.onde:;, dapuis quiexiste-nt les socittés, humaines,, on n'avait
i,amais vu tow les petits enfants d'un aontiaent' soumis, à, uni
pétrissage de cette nature.
Et,, à quelques indices,. trous surprenons.- déjà l'.influenœ de
c.ettc J?Iod,igieuse élabo11ation : la dern-ière gu~re nQus offrirait
là-dessus certaÎ.n.5' ex-cmples. &amp;ur lesquels la réfiexio.n ~ourraiu
utilement·s'ex-ercer;,e.ten des sens variés.
Mals pour no.us limiter à l'aspect fra12~ais de. ce grand
pxohlème, remarquons- d'abord que c1est par ces humbles
détour:s q,ue la Morale Sans Obligation Ni Sa,r,i,"tion a propagé,_ depuis quarante ans, ses fi.ères et mélanc0liqu:es,mat-imes,~
.i.'est dans ces,pe.tits-auvrages négligés, du phikisophe, qu.e tant.
de r_ïgides consciences enfantine&amp; ont twuvé lem type· de héros :
le crtoy.cn stoïque i c'est pa-r ces voies in:.t.ttndues-que l'histoire
Je Pasteur" neuf cent mille. fois;réimprim.ée, a donné au nou'le.m saint laïque, issu des conceptions r.a'&lt;lica1es, et maçonni,.
ques., la figure d'un .),:uologiste vertueux,, et,, eKaltant.le laberudisintére$é, subordonné le Gaprice i.n.divi.d1J.e,l l. l'intéiêt.de la
communauté.

LE ROMAN
LB CANTIQUE füES CANTIQUES-, par Pierre Hamp
(Editions de la Nouvelle Revue Française).
Leibniz nous a appris que nous ne pouvons murmurer une
syllabe sans que l'impératrice de la Chine n'en. ait, - si
imperceptiblement que vous le vouliez, - t'"oreille frappée.
Quel réfoP111ateur a,, de so,n côté, pesé les- répercussi'ons lointaines de la réf.orme _qu'il précmnisait ? Et, pour en venir .au
-fa-rt, qu-i avait prévu que Fcnganisation, de l-'enseigneme-nt pri~
maire :rrn:ait des consé'q uences plus fnattend'ues que d'élever les
citoyens à la fierté -d~ sa,voir
l.eurs comptes et parler le
français du Petit Parisien ?
Les pédagogues- qui ont codifié le~ programmes de l'école
:eublique étaient des âmes loy~les, pleines de révérence pour
les, grands dogmes de la. morale, de la science et de l'art offi_ciels. Ils ne pensaient pas faire autre chose sinon dresser leurs
nourrissons spirituels à une pareille - soumission. Et dans ce
but ils se sont mis à composer ces recueils de lectures édifiantes,
ces l~çons de vulgarisation scientifique, dont c.elles de Jean
Macé demeurent des modèles fameux.
. Aux yeux de ceu~ qui les rédigeaient, ave~ un enth_ousiasme
modeste et touchant, ces ouvrages ne devment servrr qu:e de
passage et d'initiation à des connaissances plus- hautes. Mais
ces maîtres avaient compté sans l'extraordinaire tendtesse &lt;l'e
l'imagination enfantine.
Coneevons, dans cet immense publi-c des êcoles, une nature
particulièrement ardente et sensible. A la maison, point àe
plancl'rette à livres ; le cinéma n'est pas encore né; le théâtre
reste cher et inaccessible ; le petit manuel cartonné va former
le seul aliment offert à la voracité de son esprit, les seuls
modèles, les seuls cadres ptopasé.s à. la1 ré-verie et au drame
intérieurs.
Les cons.équew.:es de cet é\!éatment GQn.t incakulables. Nous
commençons à peine à les diicemer. Songeons q,ue nous, nous

te.nu:

Mais cett-e cw:ie:we avetrture. ne s'arrêt:e pas là. Toute plate
qu'elle soit, cette littérature s'est trouiVée- assurée d'un c!AbitLD.tarissable ; elle a bientôt constitl.ié, à- soi seule- un gerue. Ce
ge~re_ n'a pas, tardé.à se.don.net ses, règles et à.faire: prév~o.ir se&amp;
~s. ln.ternes-. Le moyen, s-'est pris- lui-même. p0o,r ab:iet. Et
~si,, de ~épasscment en tl:épa&amp;sement,_une pédagogie d.'i,aten~
tians médrocremtnt utilitaires a fini pan offrir d~s forrnes,nou..:.
velles à l'œu.vre d'art.

Dicouvertes, de. Vildrac~ nous fnur.niGlit un exempte ex:cellentl
de ce que deviennent ces influences- lorsqu'elles sont élaborées,
pu ~n éc.civain. d'un goût exquis et d'1J.ne rate puisssance
6nouve. Découv.ertes n'est autre chose qu'un beat1, livre de prose:
pure, conçu sous l'influence inconsciente de cent manuels delec.tares mru:ale,s_
Et l'œuv.re entière. ~ Piene H~p · nous révèle un autn
~ t de cette influence.
·

Ce qui domin.e. i.ci~ ce n'est plus. seulement le livre de morale
~milière, c'est aussi k m.anuel de lectures s.cienti.nques ; ce;
neu plus hl s.eule. fi:liatio.n de Guy-au~ mais à, la fuis celle de

�LA NOUVELU,: REVUE FRANÇAISE

Paul Bert. Forcerai-je beaucoup les termes si je dis que la
Peine des Hommes est une transposition, dans une architecture
presque grandiose, de la modeste Histoire d'une Bouchée de Pain,
- délices de notre enfance?
L'écrivain qui entreprend de peindre le travail dans le mon_de
a le choix entre deux procédés : décrire le producteur ou décrtre
l'objet produit. Zola s'est arrêté au premie.r. Choisissant l'o~jety
Pierre Hamp y gagne de ~ubstituer au tableau psycholog'.que
d'un groupe d'individus un tableau écono~ique ~e la,soc1été,
telle qu'elle est répartie en class~s et en h1érarch1es. Cest proprement changer de -valeurs, remplacer les faits isolés par des
rapports. Et Hamp parvient ainsi à dbnner une image fr~~pante
de cette.servitude moderne, ou la place de chaque act1V1té est
devenue à la fois si nécessaire et si limitée.
Dans son premier ouvrage, celui gui a commencé à établir sa
renommée Pierre Hamp suivait les avatars d'un lot de soles
'
.
'
depuis le chalutier
Marie Rose, du port de Boulogne, 1usq1.uux
tables d'un restaurant célèbre des Boulevards. Et à l'actif de nos
jouissances gastronomiques il opposait un passif de peines
humaines ; au délicat qui parfume sa bouche avec l'arome du
filet de sole Ouvrard, il rappelait la longue chaîne des
angoisses et des misères qui' conduit ~ ce ~laisir de guelgu~s
secondes. Peintre minutieux des métiers, il nous promenait
parmi les mareyeurs du port, dans le poste_ d'aiguilleurs de
Boulogne-Triage, sur la machine 2638 du train chasse-mar~e,
sur le carreau des Halles, aux cuisines pendant le coup de teu
du dîner; et, chemin faisant, il nous donnait le traitement du
sous-chef de gare ( dix-oeuf cents francs par an, diminués du
blanchissage de deux cols par jour), les salaires des matelots,
des plongeurs et des rôtisseurs.
.
.
Par là se trouvait exprimée la double hérédité dont est sortie
la conception de la Peine des Hommes, - celle de l'humanitarisme socialisant, et celle de !a vulgarisation scientifique.
Mais servi par une sensibilité neuve, dure, personnelle, l'humanitarisme a dépo_uillé son ton prêcheur, il a pris un accent
péremptoire où passe par moment la fierté insurrectionnelle
des vieux blanquistes, et, par moment, comme un tambour
voilé le roulement lointain de la révolution . Appuyée sur une
curi;sité
ao-ile
et infatigable, sur une amère expérience de la
1
b

NOTES

605
vie et des hommes, sur le don des formules tranchantes, la
vulgarisation atteint à la hauteur de l'art, le récit documentaire
se mue en drame, le manuel en création, le tract en roman.
Le Cantique des Cantiques porte, chez l'éditeur, le numéro
d'œuvre Douze. Depuis Marée Fraîche, Pierre Hamp s'est donné
~uelquefois_ licence de se distraire. De là sont sortis quelques
hvres précieux, ces Contes écri~ dans le Nord, cette Vieille
Histoire qu'il n'a publiée qu'en l'enveloppant d'excuses, et qui
restera peut-être un de ses meilleurs ouvrages, enfin ces notes
de gu~rre, ~es _trois volumes dont le premier est l'incomparabie
Travail Invtnczble, témoignage pathétique et sobre.
:°?uzième étape vers la réalisation d'un plan majestueux, poursu1v1 avec une sorte d'âpreté, le Cantique des Cantiques vient à
son tour et trahit une étrange fidélité aux influences qui ont
naguère modelé l'imagination de l'écolier. Ce grand et fort
r~man nous ramène à la technique des débuts littéraires de
P1e:re _Ha_mp, à celle de Marée Fraiche, - qui est aussi celle
de 1Histowe dune Bouchée de Paitt.
1

Mais le Pierre Hamp de 1922 est aussi devenu un homme
avisé. Sa passion ne le mène plus sans qu'il !a contrôle et la
devance . Il a su choisir un thème habilement actuel. .
Dans cette Europe d'après guerre, qui gambillait avec la
f~én_ésie que vous vous rappelez, le parfum devait servir à
dissimuler les suites naturelles et presque inévitables de la
dan~e. Vous m'entendez assez. Pierre Hamp avait donc le
choix, pour une étude, entre deux objets étroitement associés,
la danse et son correctif.
Mais la danse n'est pas une industrie. Elle est, selon qu'on 1a
rega_rde, un art ou un commerce. Or le commerce n'est pas à
la taille des conceptions de Hamp, et l'art n'est pas en soi son

SUJet.
.

'

'

~e parfu?1 est_ une industrie, et une industrie d'autant plus
attirante qu elle tient, par sa naissance, aux origines les plus
:abuleuses de l'humanité. Aujourd'hui encore, elle participe
.i tous les étages de la civilisation. Elle tire ses essences des
-fleurs, dont les unes, comme la lavande, sont demandées aux
procédés primitifs de la cueillette en montagne, les autres
=sont, comme la rose, sélectionnées d'après les recherches les
,plus savantes de l'horticulture et de la physiologie végétale.

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis intervient le labor-atoire où }e chimiste dose, isole, combine et élénatnFe. P11is l'11sine où les-es&amp;ences les plus diveises
sont à leur tour ssociées èt contrarié~, où scmt créés les parfums de grande marque. Enfin les boutiques renommées où,
tians un décor de chapelle, les flacons incantatoires sont d~HV'!'és
:nu. belles mains patriciennes par les fines venlleuses, nées -dans
l~s quartiers ouvriers pour les 1abeur-s de lm1e et-là sa-lacité des
oisifs.
Devrons-no~ regretter que Pierre Hamp ne se soit pas contenté des ressources naturel~ et innombrables que lui ofirait
un pareil sujet ? Il ne s'est pas avisé que,le lyrisme spontané de
son thème en était le principal danger. Entraîné -par lui, il ne
s'est pas défendu contre la tentation d'introduire une histoire
d'amour dans une histoire où déjà les graissew et les pétroles
rivalisaient avec les œillets et lea jasmins.
Histoire d'amour? Tout au plu-s une aventure d'épiderme .
Nous en dép1orons la -présence d'autant plus que 1a langue de
Pierre Hamp, rugueuse et brillante, manqu-e des regi-sms que .
demandent la · volupté des sem et celle de l'esprit. Peut~être
comparable en cela à la musique de Vincent d'Inay, -elle est
plus à l'aise dans l'expression de la force ou de la mélancolie ;
l'ironie, 1a pltié ou l'indignation l'inspi:rent mieux que la
tendresse.
Pierre Ham-p a en outre adopté, pour la première p:trtie de
son ouvrage, une composition qui n'est pas sans évoquer celle
de la Ma,zdragore ou de la Cavalière Elsa; le motif voluptueux
réapparaît en incidentes régulières ; il rompt, à la manière d'un
rappel ·et d'une obsession, la chaîne des chapitres narratifs. Le
procédé reste trop visible. Tant de coucheries répétées nous
blannt. Les plus belles nudités fatiguent qu:md efles sont
prodiguées.
Transportée à Paris, et rhabillée, l'héroïne nous agace par son
insignüiance spirituelle. L':mtcur se montre un peu naïvement
ébloui par le luR dont il se plaît à !',environner ; telle saHe de
bains, décrite a:vec une minutie lyrique, nous fait sourire. Un
repas -sardanaptlesque te-.l'mtne le roman ; il marque la suprême
péripétie de cette HisftJif'e d'u,i Flacvn d'Odeur; trop fidèlement
inspiré de C'l!S Tepas 'fameux où les journalistes et-les clercs de
notai.refont assaut chez Balzac de brio, de traits et de paradoxes

WOTES

à prétentions éblouissantes, il constitue à 1 [, .goût ~tu.ne erreur de oompos.ition.
a ois une faute de
. M_a.is tpJe ces réserves ne dissimulent as I' d . .
inspire uoe œuvrc d'un tel
'd
.~
a nu.rat:tonquenous
Quelques semaines de tnéd~o, . s et d une saveur ~j violente.
itat:Jon et une rév.i .
1
geante de son manuscrit
.
s1on p us exi.
auraient permis .à Pierr H
corriger les quelques défauts u~.n
, e amp de
volumes. Les qualités u'on q
. a trouvés a ces deux
seule réflexion ni d'u q 1 b y vo~t ne relèvent o.i de fa
n a eur uniqueme t b . é
demandent un tempérame
t d"
.
n o stm . Elles
·
n
une richesse exce ti
Il
pu1SSance constructive ui asse l'
. .
p onqe e, une
siasme intellectuel et q Pd
ord1~a~e, une sorte d'entbou'
ce on de v1s1on ynthét"
1
ique grâce
.aI'uque. la Peine des Rommes fiormera un ·
lttérarre auquel le recul d
Jour 11D. monument
de donner sa pleine valeur. u temps permettra seul sans doute
JRAN-IUCHAJtD llLOCR.

ODVERT LA NUIT, par Paul Morand (Ed' .
Nouvelle
Revue França1se
. ).
mons de la
Six nuits, - ,six feux d'artüi d
peu ivre. Palaces b
d
. ce o.nt on reste ébloui -et un
re
, ars, . anc1ng:s sleepfog
ux électriques dans la nuit d ,l' ès s-cars en gerbes de
ncux. de cinéma éclatant dans :.om°fr: -guerre. Ecrans l~~
pins. Eatr'actes noirs
où nul ne se reconnait
, retour au chaos et
. .
goutt~ltttes chaudes du
é
a.u rut ong1oels,
.
sang r pandu s
.
,.
no_nale rouge et l'internationale fardé
ans raison, _l ~~temaqu1 s'engouffre au néant d
e, toute une ctvihsation
parfum d'éthe r et d' opmm
.
ans un• tumulte de jazz-band , un
détraquement des sens des • ~ne t~resse de cocai'oe, tout le
emportées par le
, ru! ne s_ et es cerveaux. Six femmes
ch
gra
tourbillon du Ca.bel
,· oses, sans résist:ince, roulées de l'idéal é
p~uvres
"t.ce, d Un palais granducal à
·11
r vo ~uonua1re au
~chantant à la s
un gn -room éqwvoque, d,un
et de bras en b yn~ogu~ de leur enfance, d'oubli en oubli
l'hygiène s-alvatcicer~e/:u àetc~ui .d'un ruffian assassin, de
du lit d'hôtel Six&amp;..
ps_ :es arues à la petite secousse
·
œmmes qw sont J'imag
Ad
vtau pauvre
,
I
e lDta1.1e e ce nonalcools et ~u =p~r::d;~~;Jo~~d'hui ~t qui demarule aux
, ..u.c sa misère. « C'est une

r~e,

�608

LA NOUVELLE REVUE FliNÇAISE

devenus
génération sacrifiée, Madame, 1es hommes
fi Il
Lesont
destin
y a
les femmes sont devenues o es.
)
soldats,
. r lot de catastrophes. » (p. 104 .
ajouté encore avec un JO I M
d 'amuse . ces années
. ·1 d
gémir ? oran
s
,
• Faudra1t-1
one
,
et la vie humaine sans
ù 1
erles sont 1ausses
.1
faisandées o
e_s p . e le ra m1t. Il plaisante, il ironise, et l
cesse menacée, il en a1m
g
. par intervalles, dans
faut bien tendre l'oreille pour percevoir
me le bruit d'un
l'éclatement des bouchons de champagne, corn
léger sanglot.
d h
. de ces récits tout en mousse
Tel est le food, le f~nl ;~:~~té apparente baigne dans la
et en dentelles, don~ a . l autant que du Pierre Hamp,
technicité et l'économie soc1a e . 1· nt le long de notre
anière et qui g isse
mais d'une autre .m
• fi .d 'tal comme la perche sur
époque, lui empruntant son u1 e v1 ,
son trolley.
. , ût il pas ce su bstrat d'humanité &gt; Ouvert la
• Nuit,
Mais n y e - .
é 't complète la réalisation parn'en serait pas moms une r us~ e
Nous ~ommes déshabitués
faite d'un classicisme ultra-mo e~ne . nous sommes tentés de ne
de la perfection et, plu_s ou modms, fr
ents. li faut nous
.
' bl à réussir que es agm
• . d
croire poss1 e
d l 'il est en pleine maltnse e
résigner à accepter Moran_
qu cap . 'analysant, composant,
ses moyens, armé de pie en . •~st qu'à lui à l'aide de
peignant, écrivant d'une façon ~~1 n de peinture' et de style
dé d' alyse de compos1t1on ,
h
procé
s au appropn
,
'é.s l' un a' l'autre , se complétant armoadmirablemeut

t

nieusement l'un l'autr~. d
.
qu'un poncif nouveau de
orte nen e moms
d '
Moran nappe et une dé marc h e n ouvelles dans l'artdeconter,
style, une coup
d
1 littérature exotique, un renouun renouvellement ans a
fin une façon nouvelle
d
l'étude de mœurs et en
0
vellemen~ ans
.
N ï Nordique). Est-ce là peu ? n
-Oe faire nre et sounre (~ ui
T t pis pour les imitateurs.
.
t aux 1m1tateurs. an
.
frémit en pensan
.
il faudrait remonter 1usl . f . une comparaison,
d'
S'il, fal ait
airede. mon mou 1·m Pour trouver mutatis mutan JS
Lettres
quaux
.
l'équivalent d'Ouvtrt la Nuit. . ( t cela on le chercherait en
d ·· eot de découvnr e
é
Moran v'.
rose familière d'après-guerre, m vain dans Giraudoux) la p
. t d'argots de toute
·
de bonne compagme e
lange d'un certain ton
D udet avait Mcouvert la prose
sorte
exactement comme a

HOTES

familière Second-Empire. Prose familière, tout à fait d'aujourd'hui, mais ailée de fantaisie poétique, bariolée d'images
neuves, trop neuves et trop nombreuses peut-être ( comme
disait Marcel Proust dans sa préface de Tendres Stocks, (I' pas
toujours inévitables »), mais si agréables qu'on ne songe pas à
leur résister. 11 faudrait insister longuement sur la qualité picturale de la prose de Morand, sur son don d'assembleur de
couleurs et de lignes.
Pour se rendre compte de la nouveauté de sa façon de
conter, il suffit de songer à tous ses grands prédécess.eurs, Il
n'y a pas présentement dix façons de conter en France, il y en
a trois qui avec toutes les différences possibles, s'apparentent
soit à Maupassant, soit à Kipling, soit à Marcel Schwob,
Morand nous en suggère une quatrième. Comment la caractériser en quelques mots? Papillotement cinématographique, procédés synthétiques dans l'analyse des sentiments, encerclement
de l'objet à évoquer au lieu de l'attaquer de front, ellipses, allusions, désarticulations, énumérations.
L'exotisme de Morand ? Il est fait d'une prise de contact
directe avec le pays, soigneusement préservée de romantisme,
d'une connaissance pratique de l'étranger qui s'étale sans aucun
respect humain. Comparez à Loti ou à Bourget, vous sentirez
la différence. Hermant, Larbaud ici ont précédé, il est vrai,
Morand ; Larbaud descend plus profondément que lui dans les
particularités de la race et des individualismes nationaux, mais
Morand évoque avec plus « d'immediatezza » l'atmosphère présente de chaque pays d'Europe, dont il excelle à noter à la fois
la façon ou'il a d'être international et les survivances nationales.
L'étude de mœurs, telle que la conçoit Morand, confine à la
sociologie et à l'ethnographie. Particularisés à l'extrême eu apparence, chacun des héros de Morand se classe en définitive dans un
chapitre de géographie humaine. Ces anecdotes rares s'élargissent jusqu'à la grande légende et jusqu'à ces mythes où le savant
découvre l'influence des saisons, du climat, des grandes invasions et la marche des Dieux nouveaux de l'Orient à l'Occident,
Paul Morand, pour sa part, travaille lui aussi à nous délivrer
de l'bistoricisme. Le xxe siècle sera le siècle de la géographie,
en art aussi bien qu'en science et en économie politique,
comme le xix• fut le siècle de l'histoire.
39

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇruE

Et il sera '.aussi re·· S!ièïtle--dlime _.gaiieté ncmveBe. ·-•On n'.a
pas ri en Fl'ance depuis ·cent ans. Voici le 'tire .qui fuse Jcie

tonte part, .comme après tous r;œs _c.atatdysmes . . Les poètes
fantaisistes .rient, runanimisme rit 1 rappelez-vous le grllilld rire
.cosmique de Claudel dans Protee, Jacques .Cbp;eau ticlame des
farrces pour son trkteaù dn Vieuit-Colomlii.e~ Crommelynck,
Mazaud en écrivent. 1Panl -Morand nous d.onne Aïno ou -la
Nuit Nordique, ou il retrouve, en le raflin-ant, le -rire de Ra~
belais.
·
Ouvert la Nuit, qu1 est l'~bôutissement heureu-x tle Lampes à
Arc et TendrdStoc-ks, ~t donc en même-temps - et ·c•est cie
quoi il convient de sè réjouir, - un pdi.'11t 'd e départ. Que les
mauvais prophètes se ra-ssUTent, Pau.J Morand 'n'est pas homme
à piétiner sur place.
BENJAMtN' · CRÉ-MFEUX

ae

. * "'
DU VILLAGE A LA qTÉ.,
(Delalain).

par

Jean,

Marquet

En prenant un'e pl.ice de plus en plus grande, la littérature
col'Oniale ne ,se corrige pa~ toujmus -d'nne c-ecrtafoe-facilité tas-:
sa·nte qui nous illet automatiquement èn gara-e contre ellemême. Ce qui ne veut pas dire que le-s écr-ivains d'Asie et
d'Afriq1:1e -manquent d-e talent ou de pénétration, mais bien qtïe
le champ qu'1ls d'éfrichent nous apparaî't~'avànce lelletnérft fertile qu'il n'y faut, 'préjugeom;-nous, ni graad effort ni 1,i,sque
méritoixe . Par aillelH"s, jaunes ou noirs se ressemblant tant~
à nos yéux trop rapides d'Européëns- ·il nous paraît que ce
sont toujours les mêmes gens qu'on ~non -peint', et sur,l'imprévu 'même de mœurs et d~ climats. nouveaux~ une
mo □otonré s"'instalde · ,qui prépare 'notte indifférencé et notre
injnstiae.
-,,
Ge livre-ci, de M. Jean Marquet, rous-tj'tré « mekurs -anna:mites », ajou'îe à cette infériorité apparente la-mauvaise figUTe
d!une petite couverture triste manquant d'.a:ir .dans son cadrel
do11ble--filet -et d'une typographie d-e,.:hef.:li.eu .à:e canton, encre
pâle, sur têtes de clous. A~sS'i · a'eo e'st~on -que plus ·heureux et souliagé aussi - -q'.uand les petits- tableaux upidès dù dëb.ut
dépa:ssés, les personnages prenneùt souèlain cor:ps et langne -et
vivent sous nos yeu.x, coritinuellemenl aidés et mis en lumière

NO'I:ES

6n
par 1a b'ienve1·1 lance compréhensive d'
bl
.
bi-en, certes, tn&lt;ljs aussi les aime.
~n anc q:ui les coanaît
. Cc mman ,de la révolt~, sournoise ou ai ë
,,
mtéressée, semble• su,1:tout un é
' ' gu , bénéN"ole ou.
à notre léger désavantage - c~r re_Kte ·~: aut1mr pour én,idier,
les causes contradictoires du m~i~1 est un~ belle pr.ohiti. . ,. .
"";use annanute. Cette .r~ .
de d eux c1vihsat10ns,
qu'un jaune et un . bl
,.
u;CtlQ!J
même philosophie « à deux fronts
L
L anc gu!dés par une
. d
&gt;) c.uerc.uent à s'expl1'
'
adoucrr, emeare irréductib·1e
d
. quer et a
!J. sans
oute du m ·
1
temps encore. Mais il est b
d'
'
oms pour ongon apprendre qu'
rnmédier, et que l'aide de notre d
. '
on Y pourrait
a versa1re moment é
tnanque pas quand nous pr
1
..
an ne nous
, .
enons a pe-ine de
ce:l u1-c1 et d'estimer celle-là.
comprendre

r/

Pour animer ce livre qui ne com ort ' .
conclusion, M. Jean Mar uet
e d ailleurs ,pas que cette
caractères d'Asiatiques d'ude f
h~euplé de quelques beaux
,
ranc 1se et d'un
é
·
qua bles. Les symboles n'y
e nettet remarmanquent point no
I
h
-e t cac és, profonds sans insistance . et s.
n p us, rapides
&lt;}Uelque fierté à savoir que le . G ' d l le bla?c peut éprouver
.
ran Pont d H
..
é
aux g émes du c-iel de la terre t d "
.
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,, l .
'
e e ~ eau Il e t d .
,ue u-1 rappeler que se l 1
'
s a roit et loyal
.
u e a pagode d S
C
"tru1te d'après les lois d'une
hi
e am- o, « cons~
arc tectur,e oubl'é
l . "bJ' l
a1 Ir es coups de bélier du typhon. ,
I e », a reçu sans

*
* *

.R.EMÊ-liiAIUE ff E!Q{ANT

LE SOURIRE BLESSÉ, par Albert

&lt;ie la Nouvelle Revue Fra . )
.
nça1se .

.,

Thterry (Ed:îtio.us

cc lei j'entends trop le jazz-band de
.
. .
quait hier un Anglais de passage a' p ~otrLe ,lutérature », remar'
'
ans
étrano·1
grace a son recul a certai'11e
h
.
"'ber&gt; i est vrai
'
s c an ces de b'
d·
'
l
va eurs. On citerait de n .
.
ten iscerner les
.
os Jours une dem1-d
.
' . .
de peintres,
de sculpteurs do t l'
ouzame d '.écnvains
i
. .
n
œuvre pr,end h
d
'
oute sa s1gmfication avant d'att . d
ors e Franae
diffusion qui lui est promise S eb1~ re en France même à la
é
· no tsme :i No
L
pas~ es, ce n'est plus le jazz-band u ,·
n. es frontières
bruits de la foire aux vanités a
q . ~ 1on entend, et les llliÙe
' d'
, ux amitiés au · . . ,
a istance, des naroles pl .r
'
x 1111m1t1és; il faut
r
us 10rtes et
· , d
,
l 'homme.
'
qui _sa ressent à tout

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

612

B'
·
La . d'Albert Thierry a cette f oree . Henry Bryan mns, a
voix
. 1 . d' 't un mot du Sourire blessé sans soupquelqu'un qm ut. 1sa1 . d l'auteur répondit par l'envoi de
çonner qu'il pô.t nen savoirb e.
poème daté de 1917 y était
1
de vers Novem er · un
son vo ume
.
. d Thi rry Il avait suffi de la lecture
consacré à la glonficatl~n e
e 11 .mer à Londres chez un
des Conditions de la PaCtx' ~oéur baev~sous les obus en mai r915
.
beau feu e trait ac
. Il .
mconnu un
.
simple soldat qui a ait y
dans la mêlée de la Sotme .P;r ::ait et se déclarait content
mourir trois jours apr s, qui el
dement du canon », était
1 h t de l'alouette et e gron
« entre e c an
d p l Desjardins. Il la faut lire pour
précédé d'une préface e Thau_
' Et d'autres viendront qui
à mesurer»
rerry ·
·
commencer
«
'Il'
Ils rassembleront les éléments
achèveront « de la re~ue1 t~.''. éritablement « une fondation
épars d'une œuvre qui est ien v
dans l'ordre de_la pensée \rée et sauf un ènsemble de poèmes,
Elle n'est pomt toute_ pu ~t , êts il semble qu'elle ne doive
'
que l'auteur 1ugea1 pr '
d
un rame,
d I uprême hésitation d une cons. l'êt toute à cause e a s
d
P?mt
~e
our elle-même. Et elle n'agit encore que e
c1ence exigeante p
d l'Homme en proie aux enfants •,
clique Le roman e
f
açoo ~para '
.
. ée une Educa/ion syndicaliste, les proses,
les articles ou est esqu1ss
l'extraordinaire vision d'une
è es donnés aux revues,
h'I
l
es po m
. é cuvelles dans le testament p I oson
' ·1
Europe, d'une humamt
. . d la Paix ont labouré le sol ou 1 s tomph_ique ,des ~onditi:::oe explosif qui apporte on ne sait quel
ba.ieot. a la a~on D lecteurs dont il ne se souciait guère,
pouvoir fécon ant. é Mesais surto~t et cela lui importait, il a
Th'erry
en a trouv •
'
é
1
~
Le plus curieux est que sa pens e
suscité en eux une ervedubré. .
aussi diverses que celles de
.
t 'ner des a s1ons
ait pu en rat
. d'
Charles Andler, Pierre Hamp et MauPéguy, Paul Des1ar ms,
rice Barrès.
.
, 't pas de ces attaches qui si elles
C'est qu' Alb~r~ Thierry n :v:~nu font aussi qu'on le tient àsa
aident à accue11l1r le nouvlea .
e ne se laisse que malaisément
Une fürure comme a s1enn
.
l
p ace.
o
·11
. 'tu Ile » et il est assez piquant
ranger dans une « fami e spm e
'
hi
de l'Union pour la Vérité, reprises
Éditées en 1916 aux Ca ers
rff
9 1 8 par Olleodorff.
en 21. Cahiers de la Quinzaine, puis Olleodo .
Y.

61;

que des orateurs de droite - ceux de gauche l'auraient pu faire
mieux - se soient réclamés d'elle à la tribune du Palais-Bourbon. A vrai dire, dans le tumulte des passions qui ne sont que
d'un jour, elle surprend ceux qui la rencontrent. Tumultueuse
elle aussi, et passionnée, mais comme venue de plus loin, tombée à la façon d'un William Blake, d'un point hors de notre
temps et de notre espace.
u Vertigineux et tendre», ces noms vont aussi bien à Albert
Thierry, qu'à tel personnage de son Sourire Blessé. Sa tendresse
était de celles qui épousent mille vies contradictoires. Mais sa
complexité m~me, son inquiétude, étaient libératrices - nul
n'aima plus, nul ne fut plus détaché - et la multitude des contradictions, qu'il ellt dédaigné d'arranger, ne le déchirait point
trop. Si l'on cherchait une catégorie où le ranger, il faudrait
!'apparenter aux rares esprits qui inventent non la vie, mais une
façon nouvelle de la vivre. Ce qui d'elle irrite, blesse les autres,
ils n'y trouvent qu'excitatioa. L'instinct du fort les pousse à
l'obstacle d'où ils doivent rebondir. A leur naissance ils trouvent
un monde qui se dit vieux, une morale, une religion qui se
disent sûres - de l'air qui a été respiré déjà, et ils aiment mieux
l'aventure intellectuelle, le danger de la découverte.
L'adolescence paraissait à Albert Thierry un état de grâce.
Dans l'expérience dont les adultes sont fiers, alors qu'elle leur
6te cette grâce, il voyait parfois une révélation, le plus souvent
une série de déformations, d'accidents douloureux et qui enlaidissent. Le titre de son roman lui a été inspiré par le sourire de
l'enfant qui à peine ouvert se referme, se flétrit au vent aigre
dont est traversé le tout premier printemps de l'homme.
Quand il s'écriait : « Quel miracle qu'un enfant ! » ce n'était
pas foi naïve en la bonté d'une nature [à la Rousseau que la
société viendrait gâter. Tous ses personnages ont bien ce trait
commun d'être arrêtés par elle dans leur élan juvénile ; leurs
lèvres invariablement se contractent sous la blessure que la vie
vient infliger à chacun d'eux. Pourtant la source de douleur ils
la portaient en eux, leur visage s'épanouissant était celui de la
vie déjà, non pas pur comme on peint celui des anges, mais dès
l'origine troublé de désirs, - de beaux traits disjoints par la
concupiscence, des yeux limpides où les rêves fous de la puberté
mettent une ombre. Un garçon de treize ans a plaisir à mentir,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à inventer p-otw .ses.. cam.-rrades le rem an du m:artyre que lui fait
subir wn père,. à.ienfon.cer lentenrent d:2m l'ean froide ou les
grands retrou.veronnm. petit.cadavre.
autre se. grise. de la
liber.té machinalement couquise err fuyant la maison_ où on
l' «élève)) ;. nouveau Rimb1iu-d il danse c;j:e jore en brôlani: ses.
li-\tres, en huinant l'air des berges, des_ routes vierges de'\tant lui.
Un troisième avec une cruauté admirablement ludde dénoncè
au maître le plus aimé le mensonge d!mre édncation 'qui avait
prétendu l'approcher de 1a b:eauté, de la joi:e. spirituelle défendues ~u. pauvre. Une fr1:lette en. qui la femme. s'éveille: savoure
avec l'e:tpression lwgoureuse du désespoir tom à; tour les
figues volées, qni ont:la "'101:1ceur d'une inipuisahle éponge de
tni&lt;l, et le contact hrscif, d'un éphèbe-de banlieue, tout endéfe1r~
dant son corps, son cœur ; de ses ciseau'X elle lui crève 1es yeux
lnrsqu1iLve.ut la prendre, et puis longuement elle baise err. un
vertige la-face qù'ell'e--mêine defigur.a.
Pecversi'On&amp; que. l'ante-Or :na point recherchées oomme. un
snjl!trnrt. EU~s soatrlans la mtture même. 1..e coûp dé maitre
était d:e le-s analyser i l1â.ge indécis où. l'enfant d.éwnvœ en soi
a(Vl!C urr dé'lice mêté d'horreur l'homme, la femme que son:t
tout homme et route Tomme. avan&lt;r·de prendre le masque.
Je ne s-aini. Fwud a.. passé p,u;. là - Thi:erryétafa un prodigieux lecteur - mais voie±; fouillées: de.la. p:-ait$te, l:t p·}µs aiguë,
ltrs parties troubles cle l?~me qui réser:ventde si richès- surprise&amp;
dès que l'on. y vent regatder:. Et elles s-'en trouvent réhabilitées.
Tàn:t d'équivoq:tre 1 d'obscurité ~y nuit paa à. tant de lumi~re. Le
mal, s'il est intérieur, n'apparaît ici que comnr,e une énergie
naissante encore incertaine de sa, pente, et nnè s&lt;DTte d:e vertu
vraiment, le ~tulliulant d'une "2.ctivit~ béUe et tragi'}ue·. Activité
q,ui-n'est pas: le pi'.opte de-s- êtres d'exceptiom L'exceptionnel est
qu?cile duré chez quelques,c,uns, à l&amp;vvie çlesquels elle donne mi,
caractère héroïque. 'Pour les autres les mœu;rs se chârgent de la
réduire.
Albeft Thieny auraitipu être tenti: de · traiter ée s:tlljet selon
l'ordinaire corrception du rCJ1.llan·, et d10hir un seul héros, lui·
donner peut-être quelques-uns de ses -p•r opres traits . D'autarit
plus qu'il livrait une part de lui,.'.même. Mais il ,s'a:gi&amp;Sait précisément d'un moi si com-p-H:x.e, qu'il et1t été malaisé de le pn6~
senter se tenant selon une CO!l,Stru-:tion, logique. Et puis en

Un

NOTES

observant le~ ado~escen:s qu'il enseignait ·du ~&lt; long regard
appuyé que l OJl d01t ~ux etres et aux choses », il les avait trou,..
~6 -si riches qu'.il eût par le procédé commun fait injure à leur
uchesse. Il a préféré les assel'l'.tbJer en .une sorte de· mnae où
chacun passe eu lan,çant sa note. Unis en apparence par le lien
léger de la danse et de la musique, ils le sont aussi par un lien
profon~. L'~bservateur qui a c.ette qualité d'attention passionnée
~t auss1ian1mateur. Et sonlivren'estplus ni chapelet de contes,
DI ~oman selon la tormule. cQnnue, mafs une sorte de cycle
lynq.u e, de cbant ou des voix que.J'on n'avait pas.·enco.re entendu.es se répondent. Il n'est pas prose seulement ou seulement
poésie, réalité_ qui tue le rêve, ou rêve qui échappe au réel. Des
choses contr~es se mêlent dans. .ç.es pages ,de. Thierry, comme
dans ~s notatlons psy.cholog.i:&lt;]!ùes,.les, image.s d~ Giel ,etc.elles d~
l:'es_pnt, comme dans sa , langue· les mots doux et Jes mots
~mers, san:.vouloi:r se c.0ncilier, ni s:'ex.clure~ Ou:tte la f.orce,
1œuvre est d'une exquise fraîcheur. Nul doute que en
tro~vepour le renouvdl.-ement de la vision ei;théti-que des indica.tions à retenir..
F.ÉU.X B:ERTADX

,r n'y

. t *~

, NINI GÇ&gt;DACHE,

rion).

par· Charles-Henry Hirscb (Flamma-

Charles-H~y H.irscli.fot, sauf erreur, le premier àifoti;ibuec
ses ro~ans dans un quotidien par tranches hebdom'àdaites. Ses
~-,i~n.c:h_s " &lt;lu Journal orit été un exemple suivi par beaucoup,
L~sto1 re des l.ettres, françaises. aq début du xx_e. siècle devra
tcntr compte de cette coutume ~ estimer d-am, qu.eHe mesure
elle a contribué à prolonger l'existence~du rnm.ari naturaliste.
~s romans. ainsi d.écoupés ne peuvent en efliet;iêJr,e quenatuNi les longues analyses du. mman psycltolo:gigue, nU~
t.bondrs.s.ements :incessants da .roman dfaventures,ne supp.ortent ce m~rcellement et ces intem1ptions . .Uo. r~m.a-n na;turaliste
an contOUlie
· ·
de ta bl eauxrJ:our à t§Yur ·pitt{)resques '
·
, suocesswn
émou.v..ants, dramatiques► se plie aisément à cette pFésentatio~
é~ag.ée . ILy ga_gne même parce·qu'il est forci de s'alléger, de
~~érer, de sacrifier toutes les in.utilités dont ,il aimait s'e-ncom1.!f:et.
~ '
D'alllre part la. nécessité de m~nagec dans .i:haque chapitre

~nste~:

�616

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une quantité minima d'intérêt le contraint à utiliser des éléments nouveaux. Ce sont précisément ces éléments nouveaux
qui, en enrichissant le vieux naturalisme, l'ont modifié jusqu'à
le défigurer. Symbolisme, humorisme, criticisme ( celui-ci issu
d'Anatole France), toutes les formules littéraires de la fin du
siècle dernier servent de reconstituant tonique au roman n~turaliste épuisé, rajeunissant surtout le détail du récit, la façon de
le filmer, de le présenter ou de l'écrire, afin de le rendre plus
piquant. Le théâtre fournit aussi sa quote-part, et surtout le
Grand-Guignol, renouvelant le sujet et les milieux. Le subjectif,
sous forme d'humour, d'ironie ou de pitié, se superpose peu à
peu à l'objectivité originelle. Au lieu de s'évader du natura:
lisme, on élargit ses frontières, on lui annexe des territoires,
des colonies de plus en plus éloignées, on l'impérialise quitteà
ce que des Dominions autonomes se constituent bientôt, dont
les liens avec lé régime de Médan s'amenuisent jusqu'à parfois
se briser.
Charles-Henry Hirsch est un des plus curieux exemples de
cet impérialisme néo-naturaliste. Dans Nini GodlUhe qu'il republie, si l'on regarde d'un peu près, on découvre un esthète
mallarmisant de la Revue Blanche, un impénitent styliste flaubertien sous le narrateur des humbles fastes de la famille Godache. Une image, un tournant de phrase, une lueur de raillerie
haussent jusqu'à l'art ce qui pourrait n'être, raconté par un autre,
qu'un feuilleton mélodramatique. Les descriptions de la blanchisserie de la rue du Poteau procèdent un peu du « j'aimais
les peintures idiotes, dessus de porte ..• » de Rimbaud. Il y a dans
le parti-pris de conter des scènes populaires ou canailles, d'évoquer des sentiments médiocres ou bas en un style limé, poli,
truffé de vocables rares et de tournures difficiles, de chercher
pour chaque plus simple chose des alliances de mots inédites
une sorte de mysticisme de l'expression qui ne s'était plus
rencontré depuis les Goncourt et Huysmans.
Mais, par un contraste curieux, ce pur jeu littéraire se double
d'une sensibilité et d'un humanitarisme qui met à chaque
instant et, à la minute même où il semblait le plus se rire d'eux,
!'écrivain cœur à cœur avec ses pauvres ou tristes héros. Il en
a. déjà peuplé toute une galerie : apaches, bourgeois veules,
paysans âpres, escrocs, sadiques, espionnes. Mais son person-

NOTES

617
nage favori, c'est celui de la jeune fille pauvre de Paris aux
prises avec l'amour et la vie.
Ce n'est point un talent simple que celui de Charles-Henry
Hirsch : c'est là ce qui fait son intérêt. Ecrivain de chapelle
il _s'est v?ulu ( ou le °:1al~eur des temps l'a fait) écrivain populaue. D o~ ces r~ahsat1ons. composites et toujours un peu
troubles ou se refl.etent les mille certitudes littéraires et morales
dont les premières années de ce siècle se plaisaient à masquer le
gouffre proche.
BENJAMJN CRÉMlEUX

LETTRES ÉTRANGÈRES

LETTRE D'ANGLETERRE.
Comme préambule à un examen de l'état de la littérature
anglaise à l'~eur_e présent~, il est nécessaire de hasarder quelques gé~éra!1sat10ns, - d exposer avec franchise un point de
vue - mév1tablement contestable en soi - afin que le lect~ur p~isse se rendre compte du degré de confiance qu'il convient d accorder au chroniqueur, ainsi que des limites et des
préjugés qui lui sont personnels. Lorsqu'il s'agit de discuter
le présent il ne suffit pas d'avoir du jugement et du goût ; il
fau~ posséder aussi une foi et une faculté de prévision qui
vanent avec chaque individu. Car le présent se compose de
~e~ucoup de passé et d'un peu d'avenir; il renferme une maJOn:é de gens qui ne sont que l'écho du passé, et un très
petit ~ombre d'écrivains qui représenteront notre époque
dans cmquante ans, mais qui aujourd'hui constituent plutôt
une portion de l'avenir. Si l'on veut donc donner une vue
équitable de la situation présente, ...:... telle qu'elle apparaît à
un ~ontempo:ain, - il est nécessaire de commencer par la
partie la plus mgrate du sujet, je veux dire par le vaste arrièreplan de mort sur lequel se détachent les figures solitaires
de_ l'avenir ; il est nécessaire de partir du procès d'Oscar
Wilde.
, Devant, un auditoire étranger on ne saurait trop souligner
l effet qu exerça ce procès sur la situation littéraire en Angle~er;e·. En pleine société victorienne un petit groupe d'Ang~ais et~Jt parvenu à s'émanciper, à un très haut degré, des
pues vices anglais : ses membres n'étaient ni insulaires, ni

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

S'cnâornür· satisfait de la pos-sess,i an. d'un mérite aussi
simple, - ,ç-oîl,à. qui. Q.l"a-ctérrse bien Péwk de voofi.cateurs
que représente M. Driokwater. Osc:rr Wi:ld~ et ses confrères
ne. se satisfaisaient pa:s à si boll &lt;.ompte:. Malheureusement,
plusieurs, autres parm.ir les membres les p:lus brillants du groupe·
ao·nnurent des fins diversement clésastreuses, et fa petite suciété
disparut.
.
.
Les quelques écriv:ains. sérieux: qui $rvérurent où. firent
leur apparition dans la vacu:t1Ze cl.es; an.nées qui suivirènt,
apparaissent soudain como1e. e.;trê.J;nement isolés. Thomas.
Hardy était défi. un survivant &amp;une époque· ·antérieure ; Henr;y
James et J.os:e-ph Conra:cf sont des figure:,; solitaires. · Le caractère le plus notable èe la p.ériude qui part d:e r896 résida
dans un surjr&gt;urnali.ime actif, popu'Jairtt;, et ass:ez- vulgaire.
Ce reproche toutefois ne saurait. être. appliqué' à aucun de-s
~rivains l:es plus eu vue dé cette époque- sans qu'on le qua:
lifü:t. Wells et Bennett possède11t l'un; er l'autre une...smte de
géni:e; qui leur a, permis de produire.. qtr~lies livres rernarquab!e:s, et quel'qu:e-s p.a:s:sages remarq11ables dans des· livres
inférieurs. Shaw, qui est Irlandais et qui de· plus bénéficia
de l'avantage.- ~avoir fréquenté le cercle de Wilde nrest un
f?11r:na.lî ste qu:e dai.rS' sa méthode : les mobiles de ~ ·productIGln sant au contraire d'un sérieux fnterrse, _ mais d'un
s~rire~ qui n:~ que m:eme.nt le -sérieux propre à, l'artiste
litt~:nre. Parnu ces é.c.riv':rins· Le plus douteux est probablement Cb-esterto:n:, et .même: ëhesterton fait montre· à focc:.is~n de péné.tratiorr. Cependant, en dé:pit du mérite ind1v1d'llel .et d.e .la très g:rffiide diversité: qui existe entre leurs
personnalités, l'influence eJ;;e'rd:e par tous ces hommes a ·
teu_d~ :l. mon_ avis., dans urre même di.recti:on; la vul.gari~uen G!e la littérature. Chez des éGrivains. qui ne possèdent
pas, leunic mérites, l'ahs-ence de tnut cdtérium élevé devient
intolérable.

puritains, ni prndents : un scaruhle public élimina :à: jam.ais
leur chef ; et, dissous, le groupe perdit ~rame influence sur
la civilisation angl:rise. Wilde et son . cercle. Ieprésentai.ent
quelq.u~ c;;hos:e de oemc.oup p:lus imp.ortant qm? ehacm1 des
me.m.bres. du gronpe · pti:s isolément : ils ·i epœsenta:ient un
ceJ:l:ain type de· culture dont ies. traits esse11tiel, .étaient l'urbmité, féducarion d'Oxford, la. tradition eau. bien-écrire, le
point: de vue cosmopolite ~ ils: étaient en cnntact :ur.ec le
rontin.ent, et certains des membres les plus im.portant!r du;
grot:1pe étaient des Irlandais. Bien entendu, en tant qu'écrivains, ils avaient -des faiblesses qui ne sont -que trop visibles
aujourd'hui : je me trompe fort si Dorian Grey est autre chose
que de la camelote et si le merlleur de WH.de ne se trouve
pas dans Intentœns: A mes yeux, le p.hrs vand mérite. de ces
hommes. ne rés.ide p:.s: dans leurs écritsT tnais plu.tôt d~ns
une qualité morafu qui lem: é.tail· comm1rne à. tous, : ils po.ssédhient 1.tne curiosité, une audace, une. i:ndifférena aux com5éq.r.cences qui: :s'opposent par nn contraste violent à cette
partie: de · 1:a. littérature actuelle que je qualifiab: de déjà:
morte.
·
·
A la page 65 d'une an~hologie. récente qui, pius em:ore
qu'elle. n'est mauv.:ais.e,, est dépourvue de tonte· signification
{An Anthoiogy of Modern V:e.rse : Methuen &amp; Co)~ s.e trouve
un po:ème d'Ernest .Dowson, - un contemporain de Wilde
qui a, laissé quelques pièces d'une grande h.eauté ~ Ce poème
nf..es-t pas tin de ses. meillruirs : il est plem,de.•cliahés de l'épo~
quC' qui ont lent origim,e dans Swfuburne; Dowson n'é&amp;it
pins- d'.aillew:s ·un poète très inte:lleduei' ; . cepend,a nt, loi:squ.'on: ~e compare ,aux vers contemporn'Îos. qui 1'eita:mre:nt
dans eette anthologie, c'·est: précisément par une dignité: inteirettnellecque le. poete . d:e D.ow.son se distingue. Il èst imm·édiatemMt sûivà pa:!! 0 un poème de notre contemporain
M. John Dcinkw.mer: •c.kmt le vi:de: .a. pôut! couronnement les
deux vers qui le terminent :

.'. Une fmme qhaeknn&lt;J ue de dégfoéres~en:ce-. déBorde souvent
J~sqn~ sur 1:a::pér~de sn:i~ant.e,
il n'est même pas rare què
ce 'S~ alors qu:elle donn.e nwisanq: à se.s produits les plns
emœssifs,
àJ ccnx. quf attine.nt le pl~ k regard
· ·
.
. . La. vu 1gan-

:t

I turn to sleep, content d1a{ jron/ my slre's
1 dt aw the Uf&lt;R1d o(E~gfantfs ''!i'lmort s11ires
~

_,,

,..

)-

..

/, )f

Je m'endors, ·sat(sfait de 'tenit âe m~; -père~
qtu sont aù t'œul' de î'Ahgleterre. »' ~ , .
,,,
~. &lt;&lt;

ff sang d~ comtés
•

,,

·

s-ao_ou commerciale don:t je parle a progressé assidument,
ct ' l111©.tre plus grand eapoi.r résidè dans la poss.ibilité qi.e le.

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

succès même qu'elle rencontre atteigne des proportions si
manifestement absurdes qu'une réaction s'ensuive. De ce
point de vue, l'accélération finale, la plus heureuse peutêtre, est due à l'extrême popularité dont jouit la poésie pendant la guerre. Je ne fais pas seulement allusion à « la poésie
de guerre » (bien que celle-ci ait connu une vogue particulière), mais à la poésie qui a trait aux sujets les plus
innocents, à des sujets bucoliques. Je sais bien que les poètes
que j'ai ici en vue objectent parfois à ce qu'on les classe
dans un seul et même groupe. C'est un sujet pénible et sur
lequel j'espère n'avoir pas à revenir. Mais des écrivains qui
possèdent en commun des défauts flagrants, et qui ne se
distinguent l'un de l'autre que par de légères nuances de
sottise, doivent s'attendre à ce qu'on les critique en bloc. Le
premier en date d'entre eux, et aussi le plus en vue, était
Rupert Brooke : on trouve dans ses vers un certain goût
d'amateur lequel joint à la beauté de l'homme faisaient de
lui une figure attrayante. li semble aussi que, différant en
cela de beaucoup de ses admirateurs, Brooke n'ait pas pris
son mérite trop au sérieux. M. Drinkwater, lui, est devenu
presqu'un personnage trop officiel pour faire encore partie
du groupe. (Il m'apparait comme un candidat éventuel au
poste de poète lauréat le jour où disparaîtrait Robert Bridges :
ce dernier, d'une génération antérieure, d'un mérite très respectable, et d'une science exceptionnelle dans le domaine de
la technique.) La majorité de ces poètes font montre d'intérêts locaux à l'excès et d'une culture toute provinciale.
Comme chacun d'eux. possède une très faible faculté de développement, il est naturel que les générations littéraires de
ces poètes se succèdent a'\"ec une grande rapidité, et que les
nouveaux venus se dévoilent encore plus inefficaces que leurs
prédécesseurs. Signaler individuellement• des écrivains dont
j'estime qu'ils n'offrent pas le moindre intérêt pour un public
étranger serait superflu ; je les mentionne en bloc parce qu'on
les rencontre à chaque pas dans les revues anglaises, et aussi
parce que je désire rendre bien clair à quel point, du fait
de leur existence, s'accuse le caractère de nouveauté de tout
ce qui est authentiquement nouveau. A l'heure actuelle, les
forces qui représentent le progrès ne sont pas en nombre

NOTES

621

su~sant pour influencer plus de quelques-uns parmi ces écrivams de second ordre qui imitent : seuls aujourd'hui les plus
forts survivent.
Dans cette vue d'ensemble il est nécessaire de tenir compte
également des changements qui se sont produits en Irlande
et en. Amérique . Il y a trente ou quarante ans, l'Irlande
exerca1t s_ur Lo_ndres une influence puissante et précieuse.
Après la _d1ssolut1on de la société dont Wilde était Je membre
le_ plus important, M. Yeats se trouva le principal survivant
B~en qu'il continuât à habiter Londres, M. Yeats s'en absen~
tait souvent non seulement en esprit, mais aussi en fait pour
se cons_acrer à l'œuvre entreprise par le théâtre de !'Abbaye
à ~ublrn. Londre~ n'o~ra_it que peu de tentations pour induire les Irlandais à l eKJI, et par suite les écrivains irlandais
de second plan demeurèrent pour la plupart en Irlande . l'on
cé~ébra en Synge un artiste irlandais traitant des sujets \rtandais, et l'activité littéraire de ces années-là en Irlande doit
êtr~ co~ptée au nombre des causes qui inspirèrent la révolut~on 1rlandaise en 1916. Cela semble fantastique à énoncer
mais cela souligne ce que je désire marquer ici : à mon avi:
le procès d'Oscar Wilde contribua à l'établissement du libre
état d'Irlande.
A 1a ~ême époqu~, ou plutôt à une époque postérieure
- en fait dans ces dtx dernières années - une autre action
~entrifuge a;vait eu pour résultat de séparer l'Amérique de
1Angle~erre. Au cours du xix• siècle, l'ensemble de ce qui
co?1pta1t _dans la production littéraire américaine n'était guère
qu u~ dénvé local_ de la littérature anglaise ; avec une dignité
étudiée, elle restait à sa remorque, et si j'excepte quelques
hommes de grande importance - Poe , Whitman, Hawthorne
-. e_lle se bornait à la suivre sans apporter de contribution
ongmale ou de départ nouveau. L'absence d'un nouvel effort
créateur en Angleterre, le fait que le contrôle exclusif des
lettres américaines cessa de se concentrer en un groupe de
rnt!~men de Boston qui avaie~t de proches attaches avec
?n 1~ers1:é d: Harvard, le déclm du prestige du professeur
d UniYtrs1té, l accroissement dans la population des éléments
non anglo-saxons - ces causes variées se sont combinées
pour donner naissance à des styles qui ne se réfèrent plus en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇMSfi

.,

r.icn_à des modèJes aogJ4 is ,cc,m te~oralns.. Si l'on jauge leur
impolita.nce artistique véi:itab-le, j,e·ne siûs ,p as enclin à acco1:der
.à nos contemporains en Amérique autant de valem q-u 'ils s'en
attribuent. Leurs œ.uvres sont intéressantes, - et l'on se rend
bie-n C011lpte pourquoi 1pour de1, Américains -elles ont une hnport.ance sçm,ver.aine- mais elles· s.ont intéressantes en tant que
symptômes. On y sent une précipitation, une liberté, une
-espérance peut-être illus0ir.e. Certains des poètes .américains
les plUB en v_ue me paraissent, .de,ri~e une nklu.veauté et
~ouvent u,ne ingénuité de forme;., ,donner e1.pre-s-5ion à des
pensées f!lÜ émanent d'esprits ordinaires et coovenüop.nels :
je ciIBrai M. Masters, M. Sandburg, et M. Lindsay. Il y a en
Amér ique plu-sieurs romanc,iers de talent d' un ii;itérêt Joçal ;
phrs~ars critiques de grand talent, mais dont les forces
s'emploient sur.tout à ramener à l'ordre les .f ic.es et la stupi.dité de leur _propre nati0n. C'est _là uµ travail fort utile à.
at:complir, auquel nous devrons peut-être un jour des fruits
précieux, mais qui ne présente pas _grand intérêt pour
l'étroanger.
-Le lecteur se rendra compte par ce ré_sumé gue la littérature
anglaise est dans un état de désintégration qui se .réso.ud pour
le moins en trois variétés de provincialisme ; - .e t si }'QD. s.e
reporte à l'histoire de l'empire romain, il semble qµe ce
processus ait commencé très tôt. Il est certain que ,nous
sommes dans Ùne période instable, mais les faits sur lesquels
j'ai appelé l'att-ention me paraissent correspondre à une aberration temporaire, et il suffirait de l'apparition d'un no.u:vel
écrivain de premier rang pour arrêter .cette dbli.ntégration.
Je ne vois ,pas comment la littérature irlandaise _pourra survivr-e à l'existence de l'Ulyss.e d.e -M. James Joyce: un livre
,aussi irlaudais qu' il -se puisse qu.ant aux matérfaux, mais un
livre d'une telle signification dans l'histoire de la langue a.I,lglaise qu'il ne peut pas ne pa.s prend,re sa _place .comme _partie
intégrante de la tradition Je cette lan,gue. Un livre de ce,t
wdre ne donne pas seulement forme à des p.o ssibilités incluses
dans la langue et jamais enGpre ess.ayées : iLr.evivifie du même
coup l,a totalité de -son passé. « Tout écriv.ain qui irouve la
fangue anglaise inadéquate li, ce qu'il veut exprimer », _;me
disait un jour M. Joy,ce, &lt;&lt; n'est qu'un cas du m.auv.ais ouvtje,r

'10TES

qui ne troüvera jamais de bons outils. » Je rewiend·r ai sur
Ulysse_; eo:11111,e_ artid_e d"'information et de pénétra-nt~ inter-pré-t atwn, Je ,n--a-1 · bes01n que de renvoyer Je lecteur à l'article
de M. Larbaud qui a un .go-ô.t et ù-ne connaiss;moe' de la füté-rature anglaise moderne que l'on ne rencontre que raremen~
mê~e en Anglete:re. Je me borl,1-e ici à signaler qu'une œuvre
de l 1~p~rtance d Ulysse pose aux écrivains irlandais comme
u_n cntérrnm de styi-e aflglais. TI e-st-évîdent qu'il ne saurait contmuer à y avoir trois critériums pour trois nations gui parlent
la m.trn~ langue; l)Wjt vaudront lès écrivains dans les trois pays,
et plus ils a-uront -en commun . .
A un~ ép?que co_mme la nôtre, .l'.écriy;iîn .:de ~ecOJ;1d or~re.,
-:- ~-elm :qui produ'.t des œuvres c.hannantes, intelligentes -et
distmg;m.ees~ - do;1,t S:Urtout être pris ea ç;onsidéra;t1on dans l{l
mesure où ~ œ~vres se rneu~ent dans la m~e direction que
celles des fon-va1ns du ,pren11er ,ran.,. •et là flanquent Cett
é. c;J • ,
o
.
e
.P r10 e-_c1 n -~st pas 1:1n_e période &lt;;&gt;u nous p1:1ission 1,- nous permettre de dir.e CH1 ·b~èn ~e' ~eaurniap -d'om'r l!ges passables.
Nous nous sentons auiourd hll! tr.ès abandonnés. Kipling (qui
est devenu complètement l'équivalent anglais du pompier},
We!J.s, Bennett,, Chesterton, ·Shaw , sont séparés de n(ilus pa:r
un gou~e ; dans leur$ œuvres nous ne _p ouvons plus puisey
de subsistance. En pépit de notre admiration, ni James, ni
Co11_rad ne s om tr-ès pr_oches de nous. Ce n'est pas., ai'nsi q-u' 0 n
dit souvent, _que
littérature anglaise ait toujours- été un.e
~Llllple collection d hommes de g-énie is-o lés et capricieux •
:1 Y a eu une longue tradition qui part de .Ben Jonson et
a travers Dryden. :v~ JUsqu
·
"a Sa mue1 Jo.bnson et peut-être
même un peu aµ-delà ; il J' a eu une aut:!e tr,aà.ition qui p.art
de rL?ck~. La période act_ue!Je est au contraire particulière -par
le '.ait ae se rattacher s1 peu à la précédente.: Walter Pater
éta'.t un héri~:r d'Arnold et de , Rm1kin, et Wilde à son tour
était u~ hént1er ~e, .Patet;. J'~i jugé que ,ces prolégomènes
pourraiern:_ être ,utiles pour m:1eux saisir la signification d
figiares vraim~.t s-i-gnifitat~ves de notre ép0que.
~s
. Pour tentuner par ,quelques pi;:é.cisions, je -citerai comme
exellljple des vers ,américains contemporains les m;in; intéressants ' ,._1 a -M-!~ A mencan
. . R'r{}e ..-w,,,
Vl:l-.. , .,.
J ,u ,aftcou rt et Barce Ne •
Yoà) J
d ·
,
w
, . ·e.ne ois ~. .om.e,1:tr-e d.e mentionner la publication

.l:

1:

qui

eu

.'

�624

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de !'Ulysse de M. Joyce (Shakespeare &amp; C0 , Paris); celle de
la revue de M. Wyndham Lewis, The Tyro, à Lon_dres Çfh_e
Egoist Ltd) et la publication récente par la même maison d éditions des Poèmes de Miss Marianne Moore.
T. S. ELIOT

•* •
TRIVIA, par Logan Pearsall Smith, traduit
par Philippe Neel (Bernard Grasset).
.

• 1

qe

l'anglais
.

Tous les amateurs de poésie seront reconnaissants à Daniel
Halévy d'avoir admis ce petit recueil de poèmes en prose dans sa
offre
uné cas
co li ec t.100 des ci Cahiers Verts». Trivia nous
,
.
· assez·
dans l'histoire littéraire : le cas d un livre cnt pour
rareHeureux Petit Nombre » et connu seulement d' une él'1~e d~ns
l'o:
son pays d'origine, et qui, trois ans à peine après sa pubh~at1on
et sans que rien soit venu attirer l'attention du grand public_ sur
lui ou sur son auteur, passe, grâce à une excellente traduction,
dans la littérature d'une autre nation . lmagine-t-on Gas~ar~ de
la Nuit, ]es Poe.mes en prose de Baudelair:, et les Illummat1ons
traduits en anglais et publiés à Londres trots ou q~atre ans après
leur apparition en France ? Quelle id~e nous aunons, alors, d~
flair et du courage des éditeurs londomens, et du got\t du public
lal·s l 11 est vrai que chez nous le poème en prose, grâce aux
aog
·
· partie
· ,dé sorma1s
· de
grands recueils que je viens de citer,
fait
notre tradition littéraire, tandis qu'en Anglet~rre c est ~ne oouveautl: qui semble, au premier abord, contraire au gé01e même
de la langue nationale.
. ,
Dans Ja préface que j'ai eu l'honneur - honneur, Je 1avout",
li. "té _ d'écrire pour ce livre, j'ai dit simplement
S0 lCI
l' h de ,quelle
riaçon -,
·
connu
r.,1·via
et
comment,
grâce
à
ent ous1asme,
J avais
J. 1
,
Ût u talent et au dévoOmeot de plusieurs lettrés, 1œuvre
au go &gt; a
.
l' f
. J
d L gao Pearsall Smith avait pu attemdre le pub 1c rança1s. c
e
o
.
.
b
tà
me suis abstenu de toute considération cnt1que, me ornan
décrire l'impression que m'avaient faite les quatre ~oè~es_ de
L.-P. Smith,_ lus par hasard dans The Owl - qm m avaient
· sur 1a p'iste du livre. Ces impressions, cette heureuse
mis
•
d surd·
·
_
différaient-elles
beaucoup,
à
un
siècle
environ
e
pnse,
•
1
d1stance, de celles que durent éprouver les premiers ecteurs es
Essays of Elia de Charles Lamb ? Peut-être que oou, parce que

NOTES

beaucoup de grands livres se présentent à nous ainsi : trivialement, sans apparat, sans mystère et sans cr façons » d'aucune
sorte, et nous parlent, d'une voix qui nous semble familière,
des choses que nous pensions connaître le mieux et qui, à notre
avis, « allaient sans dire. :o Mais d'autre part, à lire Trivia, on
sentait bien que tant d'autres choses avaient cr passé par là »
depuis Charles Lamb : Walt Whitman, les foules de Piccadilly
et d'Oxford Street, la photographie des astres, Charles Darwin,
les danses et les chansons nègres, et surtout ce très ancien et
très moderne désenchantement, sans tristesse, de l'intelligence,
ce fin et délicat état de la sensibilité, pour lequel on a détourné
de son sens primitif, en l'inclinant du côté du langage des
.Beurs, le mot : mélancolie.

**•

VALERY LARBAUD

LETTRES DE VOYAGE, par R11dyard Kipli12g (Payor).
Ces lettres sont de bonnes correspondances adressées à des
journaux, les unes de 1892 à 1895, les autres en 1908 et en r913.
Un voyage au Japon à travers le Canada, un second voyage au
Canada et une excursion en Égypte. Beaucoup de · renseignements contenus dans ces lettres n'ont déjà plus qu'un intérêt
historique ; mais la curiosité de Kipling a quelque chose d'aigu
q~i, sans pénétrer très profondément dans une âme étrangère,
satt en tirer avec humour et vivacité tout ce dont un Ano-lais
peut faire son profit ; c'est donc surtout un aspect de l'Ao0o-leterre, Reine des mers, que nous trouvons dans ces co;espoodancês. Pour le Japon, les lettres que Kiplino- écrivait
en 1889 et dont Louis Fabulet a donné une tradu~tion sont
plus complètes ; lire cependant dans ce nouveau recueil Je
tableau d'un crack financier, « Tremblements de terre». Cest
~ur le Canada que l'information est la plus copieuse; elle s'élève
a une vé~itabl~ largeur de .~ue p~litiq~e dans le dernier chapitre
de la séne, qui dénonce I rncune pacifiste où vit ce Dominion
riche proie insoucieuse de se défendre et qui s'en remet entière:
ment de ce soin à la métropole. Il faut lire également la dernière _correspondance d'Égypte, écrite sur les lieux des défaites
~ngla1ses du temps du Mahdi: noms qui furent cruellement
illustres et qu'on ne connaît déjà plus, traces à demi effacées

40

�626

LA ~OUVELLE REVUE FRANÇAlSE

de l'effort militaire, rails et baraquements aba~donnés, souven!r
déjà oublié des-sacrifices qui furent néce_ssa1res pour_ réta~hr
la situation et rouvrir le Soudan à la ténacité du fonct19nna1re
ao.gl.ais . Aujourd'hui que l'équilibre, se mcxlifi.e ~ne fois ,de plus
en Égypre, ~s pages ont un a.cce1i1t1de méfaucpl:e ;tssez, amer.
JEAN SCHLUM{l'.ERGE.R

GERHART HAUPTMANN ET SES DERNIÈRES
ŒUVRES 1 •
Il y a quelque chose de tragique dans la destinée nuéraire de
Gerhart i Ha.uptmaun. :Ou commeuceqie,nt à la fü1 elle. a l~s.
allures d'un de ces drames du nat:u,rali-sme allemand où continue de se dérouler l'écheveau du romantisme. L'individu s'y
débat contre le milieu qui pèse sur lui à la façon de la fatalité
antique. Partagé entre des inclinations co~traires, tant6t il
s'abandonne aux griseries de l'entourage, -q m momentanément
le tran~portent, l'aident, semble-t-il, à gran~ir; tantôt il sent
son moi se dissoudre, se confondre avec mille choses ténues
qui l'absorbent, et dont il finit par éprouver la médiocrité. Ni
le moi ·social.,. ni le moi national qu'il a l'ilh,1sion d'épouser, ne
le dédommagent assez du re1,1oncement }- sa propre pers.onne.
I-1 rêve de se détacher, de s'appartenir encore. Mais. ce . n'est
que rêye, ce ne sont q_ue soubresauts .&lt;l'u~e d;ll,qit_es.se blessée,
L'être en. présence ,d'une force à laquellt 11 na pomt donné sa
totale adhésion, IJ,1.ais dont il n'a pas non plus résolument
tâché à se délivr;ei;, succombe; le poëî~ est réduit à tirer son
i,~spir.ation d'une part donnée de l'univers, au Heu de i;hoisir
son chant de faire se lever l'univers à sa v-oix.
A moi:s qu'il ne soit un très grand poëte - utl. Nietzsche.
Mais où ~Gcrhart Hauptmann, né réceptif et féminin, eôt-il
trouvé l; terrible courage qu'.il fallait pour s'arracher au milieu
de l'ère impériale, pour aller chercher ailleurs, et à trois mille
t. Œuvres complètes, S. Fischer, Berlin., tomes 7 et 8,_ {Pet«
Brauer, 1911. - Festspiel, 1913. - Der Bogen des Odysseus, 1914. _Winterballade, 1917. - D~r Ketz.er von. Soana, 1918. - J?er we1sse
Heiland, 1'920. - lndipohdi. 1920. - A-nt~a, 1921.)
. .
A cette liste il faut ajouter ?hantom, en cours de pdbhcat1on-dans•la
Berliner 1/1111t-riérte Zeiturrg.

NOTES

pieds au-dessus des hommes, son climat intellectuel ? Mar ué
pa~ uu destin intér_i.eur il devait n'être que !'écrivain représ~ntatlf de sa g~néra~on., celle du quart de siècle &lt;4ui a précédé
1914. Que 1on ait so_ogé, p9ur son soi;antième anrùversaire
(qui tombe en novembre 1922), à faire de lui un Président de
4 ~épublique allemande, il y a là une ironie qµi échappe à ses
a~~ateur~ .. La couronne serait dérisoir!'!" qu'ils apporteraient
a1ns1 a une vie passée à « représenter"» allJjeu d'être soi. Mieu
vaut
luj laisser
l"espèce de grandeur qu'elJe aJ q·ui tient, anta,DKt
,,
,
qua ce qu on y trouve de réussi, a ce qu'on y découvre de raté
raté par la force de l'atmosphère allemande d'alors, · d-0nt le;
courants entrainaient à ras de teue les isolés, satis qu'aucun fût
assez fort pour poser son moi en face d'eu.x et leur imprimer sa
direction.
Gerhart H~uptmann ne cessa guère d'être l'inconsciente
victim~ des -suggestions d'une fausse grandeur_. Il faut se
souv:711r d~ ce personnage de son Atiantist s'émerveillant
~e I énormité du paquebot que l'All~migne !ance s.ur
1O~an : devant les pèrspectiyes romantiqu~. qu'entù&gt;u~
vrait la luue du géant contre_ les él~e,nts, l'imaginatio~
échauffée de l'aqteur voyait pâlir toute poésie. Ce pdx
attaché aux proportions de la matière, aux réalisations de la
technique, ce dédain des pures conceptions de l'esprit, dont
Hauptmann oubliait parfois que sans le-viers sans machines il
'
.tn od1'fi e lui a-ussi la vie, l'esprit et. la vie s'en' sont vengés. Son
Lo~h, le mauiste-, le darwiniste de Vor So~rnenaufgang, a pu
fro1deme~t, durement, renoncer } épouser Hélèn~ qui l'aimait,
pai:.ce_ quelle ne lui eôt pas donné d~ enfants C01!ÇUs selon la
doctnu.e deJa .séJection naturelle. En. la repoussant ce n'en ~st
~as ~o~ns _la v_ïe tout entièi:e qu'il a rejetée, alors q~'elle
8 offrait a lm,. q~ elle réclamait une étreinte spontanée. Le .coup
de co~tea~ qu il pousse Hélène l se porter, par préjugé, par
subo_rdina.tion a.ux idées régnantes, Hauptmann lui-i;nême a
continué de le ressentir dans sa chair. ,
Ayant tranché JeJien. qui attache l'hqm(Jle à la vie profonde,
~e tenant plus qu'à ce qu'on appelait autour de lui• &lt;&lt; civilisation », qui n'était qu'un accident du devenir et qu'on prenait
P.0 ~ la fin. de ce devenir, il s'est ,t rouvé ne pouvoir pfos concevoir nettement le monde sous d'autres e~pè-ces que celles de la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

machinerie allemande, comme sa Hannele, la petite pauvresse,
qui ne se représentait pas le Paradis autrement qu? l'image de
la ferme de son oncle où l'on tuait tous les ans trots porcs gras.
Et pourtant l'idée de ce que peut être ce monde entrevu à
d'autres profondeurs, par delà les apparences d'une éphémère
organisation, revenait quand même le hanter. C'es_t à propos
des Tisssrands que Gide disait à peu près ceci : qu'ils cessent
d'avoir faim, ils cessent de m'intéresser. Mot bien juste en ce
qu'il déniait à l'auteur les dons de l'artiste qui avec de nouvelles
formes engendre de nouvelles valeurs, mai~ aus~i ~ien dur.
Comme la faim du corps taisait crier les ouvriers silés1ens, une
faim, spirituelle celle-là, n'a cessé d'arracher à Gerhart Haupt~
mann des accents assez émouvants. Ils résonnent à travers son
œuvre, sur des lèvres de héros manqués, qui écoutent de mystérieux appels, cèdent à l'énigi:naüque attrait d'ê:res étranges, à
demi femmes, à demi forces des eaux et des bois, que le rude
visage de la réalité fait s'évanouir et dissipe. Leurs parole~
tentent de rendre ce qu'il y a au fond de l'àme obscure, et qui
y restera, inexprlmé, indélivré. Aussi ne sont-elles que comm~
une musique lointaine, un chant de la « Sehnsucht » qui
accompagne les actes impuissants, une berceuse de la douleur,
de la nostalgie.
On perçoit encore l'écho de ces aspirations inassouvies dans
les dernières œuvres. Le poëte vieilli se retourne secrètement
vers ses jeunes années dont tant de promesses ont menti.
Mélancolique et désabusé il laisse parler Peter Brauer, le peintre
bohême qui veut crever seul derrière un buisson, Anna,
l'amoureuse, que d'odieuses nécessités ont ravie à l'adolescent
Luz le ruffian de la Winterballade, que poursuit le fantôme de
cell; qu'il aimait en l'assassinant, et dans der weisse Heiland,
Montezuma, à qui l'écroulement de sa. chimère coô.te plus que
celle de son empire. C'est là, et non dans la forme de plus en
plus làche et alanguie, qu'est. l'intérêt, da~s cette fin d'u~
drame intime qui en est au dermer acte et qui pourtant ne finit
pas. La seule fois où Gerhart Hauptmann tenta de s'affranch_ir
de la réalité allemande, du présent allemand, dans le Fe.stspzel
qui en 1913 évoquait une c&lt; Athene_ Deutschland» e~1pruntant
son inspiration à la Grèce, à la lumière, à la beauté, 11 manqua
son geste. La guerre aussitôt le démentant, lui ôta, semble-t-il,

NOTES

629

la foi qu_i l'avai_t jusque-là à _demi soutenu. Rien de surprenant
dès lors a cette immense lassitude que l'on croit deviner où on
le voit,. dépossédé et de son moi et des biens qu'il avait 'parfois
cru temr en échange, errer ombre parmi des ombres, demandant pour réchauffer la cendre un reste de flamme à Gœthe à
Shakespeare, à Homère.
FÉLIX BERTA~x

.

·* *
AU NOM DE GŒTHE.
~ ?1aison paternelle de Gœthe à Francfort, la noble maison
p~t:1c1enne du_ (f Hir~chgraben », menace ruine. Ses poutres,
v1e1lles d_e plus.1eurs siècles, sont atteintes de cette pourriture
sèche qm peu a peu réduit en poudre les trop vieux bois. Les
r~mplacer serait, paraît-il, par les temps qui courent, travail
s1 co11teux que le budget d'une ville même de millionnaires
' ·p
•
comme l est rancfort, n'y suffirait pas. Aussi un cri d'alarme
a-t-il retenti à travers l'Allemagne. Afin de réunir les fonds.
nécessaires à sauver le sanctuaire national, une semaine de
G°:tbe fut organisée dans l'antique ville libre des bords du
Mai~'. groupa~! ~our quelques jours, autour de spectacles.
cho1s1s, une élite rntellectuelle que relevait encore la présence
de quelques poètes et musiciens parmi les plus fameux. Au
programme, Tasso, Egmont, !'Iphigénie de Gluck et la Flûteenchantée, chacune de ces représentations précédé~ d'un discours .d?nt le but direct était de faire appel à la générosité
Pfcu~mre· des assistants, mais qui tous se défendirent de.
n avoir que des visées aussi matérielles.
Gerhardt Hauptmann, le doyen de la génJration naturaliste~
Thomas Mann, dont les racines y plongent mais qui ne dédaigne
p~s de pousser vers des lendemains un peu inattenqus cer~ames. de ses branches plus récentes, Fritz von Unruh, le.
Jeu~e iconoclaste, le fougueux poète de la défaite, d'autres
mo'.ns connus, parlèrent à tour de rôle, reprenan, sur de;
registres différents le thème de la maison à rebâtir non point
ta~t_ de la maison temporelle du fossé aux cerfs, que 'de l'édifice.
spir!:1"1el de la culture allemande en fonction de Gœthe.
S 11 est assez naturel que l'Europe se montre fort préoccupée
et à divers titres, de la chute du mark et de ses conséquence~
pour le monde, il est un autre spectacle qui mériterait cepen-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISH

dant aussi quelque a-ttentimr: ôeist celui de- r'effondrement des
principales valeurs' iM:i1es 'dônt un pays aussi grand et aussi
puissant que l'Allemagne mir fait les bases è1e-. son. système
moral et éduéateur, et &lt;l'es ëfforts de relèv:eme1:i-t qm se font
jour dans ce dômaine-là aussi, gauches. d'aillems, faibteset incohérents autant qu'ils sont, dans le domaine économique,
adroits et organisés, - indéniibles néanmoins.
Les discours de la Gœthe-Woche sont à ce point de vue
assez révélateurs pour valoir qu'on les sjgna1e.
Hauptœann se mdhtte avant tout so1,Ideux de l'unité allemande : « L'idée d'unité, disait-il dans son infrod1.1ction au
drame d' cc Egmont », c•es{ dans l'âme du peuple qu'elle doit
d'abord exister. Il y a, de ce qui es.t national, d'autres symboles
en{)ore que l'épée. » Puis, plus loin: c1 Rien ne ·pourra _faire
perdre aux Allemands l'amour' qu'ils ont pour le~rs poètes »
(diese niir-riscbl'} LidJe fii.r ihren Dîchtern). _L'ancieh régime l'a bien
prouvé, qui a' fait l'impossible pour cefa.
Mais ne serait-ce pas plutôt aux rorces 1rançaises de la riv.e
gaudie qu'il pense quàn'd ü -constate que K les, Alba .ont toujours tort», faisant :illusion au du€ d'Albe, ce représentant-de
la manière forte dans le&amp; Pays-Bas: qui est' un des principaux
personnagés d'Égmont ? -On pe1,1t-se demander si cette 'Vérité
le frappait autant lors.que les armêes allemandes pressuraient hl
Belgique. D'autre part il faut avouer que la plate-forme est
singullèrement étroite que les événements, les fautes de leur
pays et, dans unè certaine mesure, l'attitude des alliés a laissée,
pour s'y tenir sans bassesse, aux Allemand's, soucieux élë clairveyance poHtiqueèt de loyauté vis-à-vis cre'l'ennemi vainqueur,
a-ut:an-t (}lie préoccupés cl.e Yintérêt -et de la dignité de leur pays,
-et que pour peu~'u'ils fassent litière de ces derniers, .ceux qui
d'abord en , France· Iés mépriseront et les a-cw,seront âe p1atitude
seront le plus souvent les mêmes qui leur auraient fait, d'une
partialité inverse, le pire dès griéfs.
C'est là un dilemne 'dont on Fre voit guère comment se tireront les méilleurs parmi ks Alleniands. Ce n~est d'ailleurs que
pour eux qt{il existe.
'
'
·
Thomas Mann ne fit ,eas-, aux actualités, d'allusion ~ussi
directe : il avait pris pour thème Gœthe comme éducatee1r et
l'influence capitale sur lui, d'e Jean-Jacqués R:.ousseàu . M

NOTES

631
s'efforç;i de prouver qu'.;mtobiograpbes l'un et l'autre ce n'est
pas pur has~rd si tou~ deux se sont également trou:és péda~
gogues pass10nnés, et 11 démontra avec ingénicsité comment le
grand pwfe.sseur le plus souvent se double d'un gi;and éduca;eur. Ce qu'il y a d'un peu ~urprenant, et cependant de difficile
a ré_futer, dans la. ~hèse que Th. Mann développa ce soir-là aux
au~1teurs de 1~ Flute~eµchantée, c'est que dans les rapports étroits
~u1 rattachent, ·Goethe ~ Jean-Jacques, la pensée organique~
l ~rdonnanc~ cons~rva:~1,ee, 1a piété, bref !'.-élément appolli•
men à la fms, et 1ntu1t1.(, s_e trouverait représenté par le poète
~lemand et non pas, par !'écrivain français. Le radicalisme
mca~né par Rousseau, et dont Mann ne conteste _pas d'aiJ,leurs
la raison d'être ni les possibilit_és de noblesse, procède de la
~éthode purement logique et déductive qui, appliquée au
\11:7ant, forcément doit finir par mener à l'humanitarisme anar--cb1ste en matière de politiqtre, à l'anarchie in.divlduali-ste en
matière d'éducation.
Dans le '.11.ême ordre d'idées., Mann Ieprend, pour tâcher
de le réhab1lrter, le _~on~ept d~ la culture allemande, tJUe
le scandaleux abus de 1 ancien régime avait couvert de honte et
d'opprobre, il n'emploie plus le terme de cc Kultur » mais celuâ
de _« Bildung » ch.et à Gœthe, et dont la langue franç:ise ne nous
donne pas réquivalen1 (polll".Ja raison peut-être que la chose
eS t . en Franhe plus qu'ailleurs naturelle ?). Littéralement
". Bildu~g » signifie « formation, information», mais le mt'lt est
ncbe d un sens de structure, plastique. à la fois et spirituel,
que_le mot culture ne renferme pas. à ce degré.
Si ces dtux discours expriment Jes façons de penser les plus
élév~es que peut encore fournir un passé de cc Bilduno- » bien
terni par la « Wilh.elmirtiscbe Epoche », voici mà~tenant,
avec Fritz VOJ;J. Unruh, en des .accents vraiqient modernesJ les
postulats de de:qiain :
« Ne croye.z pas, s'écrie-l:-il~ que je sois venu ici pour lancer
le no~ de Gœthe, comme une fanfare de réclame pu delà nos
frontières, ainsi que le &lt;tisait si a01èrement Nietzsche » _ et
ce sonr_ptesque des injures do~t i.J foudroie son auc!itoir~, une
°:1ercunale passionnée, pleine de reproches, d'appels à la conscience et d"
é ·
,
apres v ntés. Il leur rappelle que tout récemment
encore le prem ·
d
•
·
.
1er gran navire 1ancé depms la paix par le

�632

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lloyd ne portait pas le nom de Gœthe ou de Bach ou de
Kleist, mais bien celui d'un général prussien, tout comme
avant. Et, quêtant pour remplacer quelques vieilles poutres, il
les fait souvenir de la facilité avec laquelle six millions furent
signés en un clin d'œil, lorsque, peu de temps avant la guerre,
le premier Zeppelin était devenu la proie des flammes. « Tu
entendis, peuple », s'écrie-t-il avec une grandiloquence impressionnante, « le ronflement au-dessus de toi de l'hélice, mais
tu ne perçus pas l'élan que dans ses chants "Gœthe imprima
à ton âme. Lui qui nous donna, pour toute la durée pendant
laquelle des hommes hanteront cette planète, la certitude du
divin, tu ne le vis point, et c'est la machine qui dans l'air
retint ton attention.
» Pareil à Faust aveuglé par les soucis, tu prenais le cliquetis
des bêches de Méphisto pour le bruit du travail béni d'une
communauté - alors qu'en réalîté c'était Satan creusant dés
toinhes : la grande fosse commune de la guerre.
D Veillez )), enjoint-il encore à ceux de la vieille génération,
à ce qu'un singe ne se glisse dans la dépouille du tigre,
et qu'une seconde fois vous ne vous trouviez frustrés de votre
âme. ))
Du reste il ne semble se promettre rien de bien efficace de
cette vieille génération, et il ne se radoucit que lorsqu'il s'adresse
~ux jeunes:
« Vous, mes camarades; jeunes filles et jeunes gens, qui avez
dans le sang un autre rythme que vos aïeux d'il y a cent ans, ne
vous lais:,ez pas intîmider par la majesté de la noble harmonie
classique ... D'autres voies vous mèneront à Gœthe, à travers
votre cœur, qui bat co'mme battit le sien, et s'arrêtera comme
le sien s'est arrêté ... Nous ne voulons. plus souffrir la mort
.romantique de Werther, ni nous laisser brimer par les An_tonio
de la réalité 1 ••• En plein esclavage politiqu_e, relégués par:mï 1~
rebut des peuples, c'est fart qui fera de vous des hommes
libres, gardiens de l'esprit immortel. Ah! que qans l'brage de la
défaite, vous puissiez être du côté ·ae Gœthe, quand, après Iéna
et Auerstiidt, aux désespérés qui vinrent lui annoncer le désastre
1. Allusion à l'homme de cour et d'Etat, qui finit, dans Tasso, par
l'emporter sur le poète infortunê.

NOTES

en ces termes : « Monsieur le Conseiller secret, la Prusse est
perdue, l'Allemagn_e est perdue )), il répondit avec hauteur :
« Comment osez-vous dire que l'Allemagne est perdue, alors
que je suis là devant vous? &gt;&gt; •
Ce jeune homme aurait-il tr.ouvé la solution du dilemne indiqué plus haut ? Si quelques Français ont par hasard assisté
à cette haute manifestation de l'intellectualité allemande, peutêtre se seront-ils demandé combien a derrière lui de troupes
le Junker ihtrépide et un peu arrogant de la révolution, Savonarole d'un régime dont ses pères furent les piliers, et qui
peut-être n'aurait pas parlé aussi hardiment si précisément il
n'étai.t pas de ceux-là.
Mais ils n'auront pu rester insensible.s à l'emportement lyrique,
à l'élan sauvage et pressant de ce discours qui introduisait si
étrangement la plus racinienne des pièces de Gœthe.
Et si, d'une pareille manifestation, il n'était pas téméraire
de tirer quelque conclusion, ce serait sans clou.te celle-ci, que
seuls les jeunes, de l'autre côté du Rhin, comprennent le fait, et
admettent la nécessité d'un changement de régime, en morale
aussi.
A.LAIN DESPORTES

*

LE COURRIER DES MUSES.
On a déménagé Barbey d'Aurevilly dont les héros faisaient
l'amour sur u!'le lame de sabre, se souffletaient avec des cœurs
encore tout chauds et semblaient faits pour réaliser, par anticipation, le rêve de Rollinat :
... Fumer l'opium dans un crdne d'enfant,
Les pieds nonchalamment appuyés sur un tigre.

Barbey d'Aurevilly, le burlesque capitaine de cavalerie, n'habitait plus son « pachalic de Lorrette )) d'où il datait les· lettresécrites à Trébutien, mais une petite chambre, rue Rousselet,
au Cherche-Midi. Pauvre capitaine ! Que dira son ombre si
.
'
Jamais elle apprend qu'on a profané le tournebride ?
Un événement plus grave est à signaler dans le monde artistique, un signe des temps, d'ailleurs comme tous les événements
qui se produisent. Je ne plaisante pas. 11 est question de faire
payer l'entrée au Louvre. Le projet serait exécuté rt&gt;tte année,

�6J4

ltl

1 ••

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

malgré l'opposition de quelques rapporteurs aux Beaux-Arts. Je
ne voudrais faire ni le prophète, ni le pédagogue, mais il est
certain, il est probable, si l'on veut, qu'une telle mesure peut
nuire gravement à l'éducation artistique de la jeunesse. Vraiment, on oublie trop le jeune homme pauvre, qHi 1J.'a pas
toujours la chance de reocootrer un Octave Feuillet pour Je
célébrer.
La République n'encourage pas les arts. Elle ne protège pas
les po~tes, mais si eUc se refu.se à leur accorder gratuitement
le pain du corps, veut-elle encore leur faire payer le pain de
l'Esprit ? On m'a dit que cette nouvelle tax.e ne jetterait pas dans
les caisses de l'Etat plus d'un million de francs chaque année.
Je n'a-i pas d'opinions politiques et je me soucie peu du contrat
social, mais je regrette qu'un Gouvernement songe à prélever
11n impôt sur lal3eauté. Notre époque va bientôt ressembler
à celle qu'imagimt Guillaume Apollinaire, dans le f'oète Assassi.né. Le laurier doit servir à la cuisine.. On va sans doute constnüre des ma-chines à penser. La plupart des écrivains n'ont
pour sujets d'entretiens et de méditations que les gros tÎrages,
les milliers d'exemplaires vendus, etc. Une grande revue .offre
en prime à tous ses abonnés le livre d'un académicien, signé
par l'auteur. Un faux Apollon se prostitue dans les tavernes.
On se réunit chez Mm• Lara pour y tenir une conversation sur
l'état présent de la poésie. La devise de- Mm• Lara, muse d'Art
et Action, est qu' « il vaut mieux faire un faux pas en avant que
de bien faire et de rester en place ». Au mque d'être peu
galant, j'avoue que cette devise n'est pas la mienne. Je n'ai pas
pris part à la conversation sur l'état présent de la poésie et je
ne sais si l'on a trouvé qu'il était satisfaisant, mais tous ces
faux pas qu'on fait faire à la poésie ne me paraissent pas la
suvir. Tel ou tel poète « en liberté » de qui le grand secret
est d'ignorer la syntaxe et la grammaire ne me semble- pas gêner
la gloire des poètes du XVII" ou des Romantiq:u.es. Tel autre~
;eune poète perpétuel - je ne le nom.me pas parce qu'il abuse
du droit de réponse et que je veux. épargner sa prose aux, lecteurs de la N. R. F., qui sans doute ~e reconnaitront bien tel autre~ cette année, revient àla Rose et pastiche Jean Mocéas,
Son disciple - il n'en a qu'un - le juge supérieur à Ronsard,
à Malherbe et à Baudelaire. Faut-il s'irriter ? Pour combien

NOTES

d'écrivains la cam.rraderie et la publicité remplacent-elles le
travail et le talent? Tout cela est peu inquiétant. On oubliera
bien des poètes modernes et malgré leurs œu'VJ'es, le deroi~r
souvenir qui me \lienne à propos de la Poésie, c'est d'avoir;
entendu lire l' Adonis de La! Fontaine hns un cercle d'ami$ et
de femmes charmantes.
Les subtilcis causeries qu'Ahdré Gide a faites, dans la bioliothèque du Vieux-Colombier, où Dostoïevski ne fut parfois qu'un « prétexte :&amp; à 1évélations psychologiques me permettent
de croire que je peux parler encore d'une nouvelle toucha.nt
le o: grand romanciet russe », com:oie disent les journalistes.
Un télégramme lancé par les agences Ha.vas et Radio annonçait qu'on aurait découvert à Moscou dix manuscrits de Dos•
toïevski, inconnus et inédits. Dix manuscrits de Dostoïevski !
Lui qui, toujours harcelé par la misère, vendait ses œuvres aux
éditeurs, sitôt qu'il les avait écrites ! Une telle nouvelle pouvait
sembler suspecte, elle est vraie cependant.
Dostoïevski est remis à la mode par la psychanalyse. Le
Professeur Einstein._ est arrivé trop tard. C'est fa saison dernière
que les belles dames voulaient tuer le ·temps - celui-ci d'ailleurs prendra sa revanche ! mais cette saison, daas les saloni
parisiens, chacun raconte ses rêves et quelqu'un les explique.
On se parle tout bas d'actes manqués, de refoulements; les jolies
femmes demandent timidement la clef des songes et chez une
dame polonaise, savante et convaincue, un petit cénacle choisi
se réunit parfois le soir, qu~on a surl!ommé déjà « le Oub de·s
Refoulés».
GEORGES GA.BORY

,. *.

LE CABINET DU DOCTEUR CALIGARI, au CinéOpéra; VOYAGE AU CENTRE DE L'AFRIQUE, au
Gaumont-Palace.
Dès le début de Caligari, le. public se voit prévenu que la
forme absurde ou cubiste du décor tient à la folie du personW1gc
qui l'imagine. Ce scrupule moral retire.au film la plus grande part
de son intérêt: le spectateur devrait croire- jusqu'au dernier
instant, comme dans l'Incident au pont d'Owl Creek, que tout
arrive: assassinats, enlèvement, sadisme.
Les &lt;lécors cubistes sont d'ailleurs la partie la plus touchante

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•1

1 1

.. 1

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du film; la plus « ressemblante » aussi. Le terne Voyage au
centre de l'Afrique, qu'a tourné la Svenska-:film, prouve de reste
qu'il ne suffit pas d'avoir « pris )') des girafes, des danses de
nègres ou les m~mes nègres dévorant un hippopotame cru pour
retrouver sur l'écran de vraies girafes et de vrais nègres.
QJ.ielques cônes et pyramides nous font mieux croire à la kermesse où le docteur perfide présente son sujet Césare, l'assassin
endormi.
Les personnages de Caligari sont moins déformés que les
décors ; ils ne le sont pas assez : on leur voudrait des masques,
ou des échasses. Ils r;.mpent, gesticulent et expriment les
divers sentiments, qui ont l'habitude d'agiter les acteurs .

LES REVUES ET LES JOURNAUX

Nous n'entendrons plus ta cb,mson,
Marcbande, « Belles fraises »
Ni ta trompette d l'aigre s011,
Doux rempailleur de chaises .
-

Prépare l'omelette au lard, ,,.
Je vais plier les nappes.
- Oh / les écharpes du brouillard
Sur mon quai de Jemmapes 1
- Où sont les restes du pdté ?
- Où tes rires, faumsse 7
- f ai perdu la passoire à thé.
- J'ai vécu ma je1messe.

.

JEAN PAULHAN

LES REVUES ET
LES JOURNAUX

Une nouvelle revue « pour les enfants de neuf à quatorze
ans » : LEs PETITS BONSHOMMES r publie des contes qui ne sont
pas tous nouveaux, mais dont aucun n'est sot, et de délicieuses images d'Halicka, et d'Albert Uriet : mousses, corail de
prairie, fleurs des herbes.

LE SOUVENIR DE JEAN PELLERIN
Henri Martineau, qui a su mieux que personne parler de
Toulet, consacre au souvenir d'un autre mort : Jean Pellerin,
le dernier numéro du DtVAN (février).
Francis Carco écrit :
Vingt fois, près de s'abandonner à de soudaines détresses, une sorte
de stoïcisme l'en empêchait. Je veux dire que Jean Pellerin reprenait le
dessus et que, si le terme de stoïcisme peut nous paraitre un peu bien
solennel, le poète écrivait :
Écartez. les mots qru j'aimais
De votre bouche lasse.
Le dieu 11ous parle à voix trop basse :
On ne fetilend jamais ...

Or - qu'on le veuille ou non - ce stoïcisme qui n'acceptait aucun
systéme et o'c:mpruntait qu'à sa mesure, dans la sensibilité du poéte,
des moyens d'échapper au ridicule, eSt la clef de son ceuvre. Par lui,
Jean Pellerin rompt avec le désordre des pseudo-romantiques et le
fatras du symbolisme. Il s'en sert comme d'un réactif puissant. C'est
sa sauvegarde et il ne l'igo.ore pas.
Ailleurs l.'on rappelle le poème que Jean Pellerin écrivit ~ur
un déménagement, et ce dialogue entre lui-même et son amie :

.

Le prix de la Renaissance pour l922 a été dédoublé: Henry
Jacques le reçoit pour un recueil de poèmes : La Symphonie
héroïque, et Pierre Mac Orlan pour son roman: la Cavalière Elsa.

• **
D.o\NS 1.E MONDE DES LETTRES
L'on sait qu'une grave querelle littéraire s'est élevée récemment entre trois écrivains bien connus : MM. René Doumic et
Binet-Valmer, et Mme Gyp.
M. René Dournic s'étant plaint en effet, dans le GAULOIS
(5 Mars), de la médiocrité des jeunes auteurs :
Avec les personnages de Feuillet on se sentait vraiment en compa:gnie choisie, on respirait l'atmosphère de la meilleure société ..... [Au
lieu qu'à présent] il n'y a jamais eu autaot de prix pour les romans.
Seulement on ne trouve plus de romans pour leur donner des prii.,

M. Binet-Valmer réplique dans CoMŒDIA (6 Mars), non
sans citer &lt;c ses camarades» Henri Barbusse, Erlande, Escholier,
r. 2 I, rue de Presbourg, Parif•

�LA }1O:liJVELLE REVUE FRANÇAISE

René Bizet, Malherb-e, Duhamel, Dorgelès, Louis Bertrand,
Léon D:mdet, J.-J. Thara_1.H:i, Claude Farrère .... :
Nous vous prions de ne pas p-arler de nous comme si vous nous
aviez 1us. N'est-il pas vrai, mes camarades? En 1906, quand nous faisions nos premières armes, la francci était-elle ,pl1,1s riche qu'aujourd'hui en romanciers? Allons dom: 1Monsieur Doumic, ... ce n'est pas les
romanciers français qui sont à bout de -soufflè.i €!est vous qui êtes
fini !

]\{me

Gyp n'hésite pas à répliquer

M. Binet-Valmer, qui est Suisse de naissance, se reconnait et
en.voie :le 18 mars à Mm• Gyp une copie de ses citatfol:ls e.): des
décrets quiJ'ont n:ommé chev.ali-er et officier d-e la Légion
.d'Ho1meur.
Mme Gyp riposte (COMŒDIA, 27 Mars) :
... Comme vous avez si~oé 1'envoi de vos citations : « Binet-Valmer ►
cuisinï-er français "• VOUS' m'obligez: à vous rappeler que ni un acte
enregistré dans une chancellerie, ni un séjour continu dans un pays □ e
modifient la-ràce.
C:tHJUL m'ét:onna. très fort, c'est que le: &amp;ésideni: d'nae ligue qll i
n'est pas apparemment défaitiste eût cette. idée bii:arre de recomrnand.er à J'admira,.tion l'auteur du Feat et de Cla,,té.

M. Binet Valmer r.é{}On-d dn tac au tac:
Tout cuisinier que je sois, je mets au-dessus de mes passions politiques et même françaises l'amour de mon art et" je dis que 1'-aute.nr du
-Feu est un grand écrLv.lin, je dis que M. Paul _Reboux .a du talent, Je
dis ,que la-Gl!oi.-e de M. Mamice R!Ostand est une œuv.re de Vàlcmr. •
..... Av"nt de cop.clure je répéterai à Mm• Gyp qu'il est vraiment
laid de s'~briter ·derrière son-sexe .et son âge :POllr traiter d'étranger uu
éérivain -trois fois blessé pour notni pays.
.... Je dis notre pays comme uo autre de mes compatriotes, Benjamin
Constant, disait de la France« mon pays &gt;&gt; .

(CoMŒDIA, 28

Mars) :

.... On reste ce que l'on est. Benjamin Constant était Suisse profondément.
Un Français n'eût pas fait Adolp~.

Il n'y a.vait pas moyen d'aller pius loin.

,. * *
DANS LE MONDE DES SCIENCES

M.n• Gyp intervient à son tour dans fe-Gct:rLOIS (16 Mars):
Des sept ou huit livres remarquables, gui ont paru depuis quelques
années, quatre sont écrits par des femmes ,..-,. Les pauvres hommes 1
Pour l'instant, je ne me souviens que de trois jeunes à qui je trouve
des qualités de premier ordre : ... Paul Cazin .... René Benjamin et
André i,3,eumie.i; (sùi!).
A propos de ça ne trouvez-vous ~s q~e c'est cocasse de prepdre 4tparole aµ ppm des éqivainsJr.ançais, pour !ouer M. Barb1t5se etattaque.r
un académiciep très lettré, qiµnd on est étr:wger et qu'on écrit soi~1ème un français de· cuisine ?
~

639

LES REVUES ET LES JOURNAUX

On peut lire dans

l'A.'IN0"AfRE OFFI-CIEL- D'E r.'INSTITUT DE

FRANCE ( 1921):

ASTRONOMIE

Prix Pierre Guzmari

(100.000 /ra.ncs).
Ce prix sera donné, sans exclusion de :nationaltté, .à celui qui trou-

vera le moyen de communiquer avec un astre, c'est-à-dire de fâire un
signe à un .astre et recevoir r.éponse à ce signe. - ) \exclus,, a spécifié la.
fondatrice, la planéte Mars, qui paraît suffis~mment .connue.

•

* •

DANS LE MON.DE ·DES THÉATRES
T~ois discours ont été prono~cés sur la tombe _d'Henry
Bataille. M. Robert de Flers, de l' Acadéi;n..i.e Française, a dit :
Le ttîHtre et la poésie, que l'on a peu accoutumé de voir porter les
mêmes deuils, son· frappés aujourd'hui d'un même malheur. Ce miracle, car c'en est un, il fallait, pour l'accompliï, l'accord parfait de resprit le plus rare et de la sensibilité la plus frémlss.10te :·il fallait l'ardente
union de l'observation passionnée e.t du lyrisme intérieur, il fallait
Henry Bataille. Jamais ensemble de dons plus éclatants ne fu.tdiscipliné
par une intell.igènce plus lumineuse.

Et M. Emîle Fabre, au nom du Théâtre-Français :
Un artiste et un poète, en même temps qu'un des plus r.ares di;aia1aturges du temps présent, voilà ce que fut Henry Bataille ; un artis~e à
l'imagination. ardente, toujours en éveil, aux. nerfs sensibles, et, si on
peut dire, en vibration perpétuelle ; un poète, pour qui tout ce qu'il
'Voyait et entendait, se tOuroait tout nanu::ellement en poésie.

M. Henry Bernstein en.fin:
Icirepos.e le plus pur d'entre nous.
II n'aura convoité qu.e la gloire !

Le journal

CoMŒDIA

(7 Mars) décrit ainsi la cérémonie :

�LA NOUVELLE REVUE FltANÇAISE

Une nef toute tendue de draperies noires écussonnées d'argent. Un
catafalque couvert d'immenses couronnes de roses, de lilas, d'orchi&lt;iées : voici celles du Théâtre de Paris, du Vaudeville .... ; voilà celles
des amis et des admiratrices du poète disparu : A Henry, Yvonne; A
Henry, u11e Amie, M. L.-H. ; A Henry Bataille, Tbyra de Marlier ....

Une foule nombreuse, si nombreuse que la chapelle de l'avenue Malakoff ne peut la contenir : les amis d'Henry Bataille, ses interprètes, ses
confrères, et mille curieux indécents qui ne craignent pas de se jucher
sur des chaises, en pleine église, qui se bousculent pour mieux voir,
pour voir quoi ? je vous le demande : une famille éplorée, une femme
accablée par la douleur, des amis ·profondément affligés par la disparition prématurée de l'un des plus grands auteurs dramatiques de ce
temps.

*

* *

MEMENTO

L'AMOUR DE L'ART (Mars) : Despiau, par René Schwob.
LE CORRESPONDANT (ro Avril) : L'Embellissement de Paris et le
démantèlement, par Louis Dimier.
LE DIYAN (Avril) : La mort de Nane, par P. J. Toulet. (Avril):
Patrice, par Pierre Girard.
LES ECRITS NOUVEAUX (Mars): La ceinture, par Paul Valéry; Montagnes russes, par John Rodker.
EssAIS CRITIQUES (1er Avril): Le Misanth1:ope au Théâtre Edouard VII
et au Vieux-Colombier, par Azaïs.
LES ETUDES (5 Avril) : La Cbristian Science, par Lucien Roure.
INTENTIONS (Mars) : Hommage à Flaubert, par Jules Roi:nains ;
Quatre images d'album, par Marcel Jouhandeau; (Avril) : Etrange et
daulou1·euse raison d'un projet de mariage; par Marcel Proust.
L'ŒUF DUR (Mars): Anna et les autres, par Robert Honnert.
ŒuVRES UBRES (Avril) : Journal inidit de Tolstoï.
LA REVUE DE GENÈVE (Mars): Journ,11 de voyage de H. Keyserling;
Méditation sur Baudelaire, par Ch. du Bos.
LA REvuE HEBDOMADAlRE (1er Avril): Gustave Flaubert, par A. Thibaudet; (15 Avril): La mort cl'Hippolyte, par J. de Lacretell'!.
LA REVUE DE PARIS ( 15 Mars-1er Avril) : Journal intime de Sully
Prudhomme; Stendhal, Balz.ac et fn Chartreuse, par P. Arbelet.
LA REvuE UNIVERSELLE ( 1 5 Mars) : La langue française et ses périls,
par A. Thérive ; A la recherche du style moderne, par Roger Allard.
(1•r-15 Avril) : L'amour, les muses et la chasse, par Francis Jammes.
LA SEMAINE LITrÉRAIRE (8 Avril) : Le succès d'André Gide, par
Ch. Clerc.

•

::_DER NEUE MERKUR (Février) : Marcel Proust, par E. R. Curtius.
LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD .
ABBEVILLF, - IMPRIMERIE F. PAILLART.

SODOME ET GOMORRHE OU
MARCEL .PROUST MORALISTE

Il Y a entre M. Marcel Proust et Zola un trait de ressemblance : T?us deux ont été, sont et demeureront probable,?1ent t~uJours admirés à contre-sens par certains lec-,
t~urs et pré-Jugés par les personnes déterminées à ne pas
hr~ ~es ouvrages sur lesquels il leur plait de garder u,;i.e
o_pm1on de rencontre. A quiconque trouverait irrévérencieux P?U~ l'auteur de Swan, ce rapprochement a.vec le
romancier naturaliste, je dirai que, retourné récemment à
Nana et à la Curée, j'ai trouvé à la lecture de ces deux
rom~s, su:tout du second, plus ·d'agrément que ·;e -n'en
es~~ra1s . .C est en éprouvant une satisfaçtion imparfaite
qu il me devint sensible que M. Proust possédait justement
tous les dons ou plutôt le ·charm_e dont Zola est si cruelle~
ment dépourvu. Par"la•SJ.lite, lisant Sodome et Gomorrhe, je_
fus spontanément conduit -à imaginer ce que fussent devenus, entre I_es doigts qui-_fon::èrent les &amp;,errures bourgeoisesde ~ot~Bomlle, un tel suJet et de-tels personnages, puis à
considérer le sens moral de l'œuvre de M. Marcel Prousf
. Sodome, c'est M._de. Charlu~et Gomorrhe c'est Alber~
tlne: Entre _ces deuxt figures, chacune étant le centre d'un~
trag1-coméd1e dQnt le speçtate1J.r ne ,fait que percevoir 1~
éc~os mêlés, le _héros du li,vi:e, celui qui parle à la pré-:
mière perso11ne, poursuit son voyage a la recherche
temps perdu.
-

du

Le soi? qu'il a. dé placer-le m_o t de vice, lorsqu'il s'en _:;~r;
pour désigner les goûts de M; de Charlu_s, entre de.s guill_e41

�LA NOUVE~LE REVUE FRANÇAISE

mets qui lui ôtent tout sens péjoratif et toute signification
morale, marque bien que, dans sa pensée, l:i, tendance des
êtres de cette espèce n'a rien d'une perversion. Il suffit du
reste de se reporter aux quarante premières pages de Sodorne
et Gonwrrhe et au tableau des hommes- femmes d'un mouvement &amp;ratoire;si ;mple- 'et-s1 èrillant.
·
Le h&amp;osde M. Pnoust t ieÇ9it avec répulsion les avances
du baron de Charlus, mais après que l'aventure du giletier
lui a révélé la nature vraie de son noble ami, il lui voue
une sympathie bizarre, qui prend des nuances changeantes,
selon qu'il y mâle plus d'admiratiœrae pitié ou d'it:ohie.
- Qu'il nous dépeigne M. de~Charlus, avec ses theveux
gris, sa-moûstache leinte et ses 1èvres. fardées, opérant, sur
le &lt;JUai tk li!- pétite gare, sa.., première conjonccitm avec le
vi'o1on'iste M(}rel, c'est di'aborcl. un trait uc peu .caricatoral et
œmique. A'ûss-i l'intérêt ·que: nous portons à ces personmges, la curiosité· qui• nous attache au développement de
leur· caractê.re, au jeu de l!!ui·s dêsirs, -ht:ef, tous les sentiments qu'ils , pimvent inspirè!' .au 1ect:eur doivent nécessaitement, tmvetser un,e :.premièr-e· • zone· de .coca1serie où
iiaventure- dépotiiUe- toute équivoque mystérieuse et to-qte
atnbiguité esthéüque.
"
- "Un sembfable souci B'est-il-• pas comparable :à ieelui que
Molière eut, à n'.en pas douter; de- fake aimer l'honnête
misaethr91)'i:e d'Alceste, ·sarns pour oeü le p0~er-,en maroo reprouvé, ni le pr-0poser.. erf exenipie . ., -;-. , ·,
Lôrsqu\l waite tles qualités du. :cœur et de 1'.esprit, d~s
vet,tus sociales,'de l'adaitié, &lt;les tomments délicien~~tî'engeadre la dëlitatesse duigoot, &lt;le 1'aptitrn!.'e d:es êtres à1 rec~~ t ou â donner le -Èioi:l.beÙ.r et ia.iomfr:mce, M. Marcel
Prbùst juge et•;dédde ave-c· v.i plus -grande nettete, A:u:ssi
bién ne laisse-t-il pasSé,t auœn~ oc,casion '&lt;le venger, avec
l'èsprit -qui est le -sien, les griefu , oomm'tilfs&lt; ii' :.tous les
hommes sensibles et bons.
.. ·,Les seuls êtres à l'endroit desquelir ii laisse percer ..un
mépris sarcastrque sont cetm qu'il 11ous représente tmmme

tyr;

SODOM.E ET GO,MpRRHE OU MARCEL PROUST MORALISTE

643

incapable$ de souffrir eu.x~m~m~s ou d'êtr:e .une source de
plais.ir. pour autrui. Au ;CGotraire, ,Jvl. de Charlus, Je duc de
Guei;m~ntes, le. violoniste Morel, même lorsqu'ils prêtent
à rire par les aven_tures bi~yr~&amp; et grotesques ou les entraîne
leur penchant, nf sontp~s moiQs éloqu~ts_, ni U1oins. touchants_ qu~ le,s rnis er Jes .princesse/&gt; &lt;!,e ·Ri,lGÏne. On rema;quera Justement q,ue -d~ns SOJ:! _derniez: ouvrage,, M. Proust
a multiplié les citations &lt;l'Esther et d'.rA.thalie. C'est, à vrai
dire_, _dans une intention de parodie, mais ge semblabl;s
allusions, auraient un air insolite et choquant si le, lecteur
ne pouvait retrnuver quelque chose de r.acinien. da.ns ]es
passions qui agitent Je~ héros de Sod~me et Gomor.,,-, k. ··
L'indulgence que l'on sent chez M. Mar~el Proust n'~st
pas faite de ~ceptidsme, -elle est comme le reflet-de l'intUU:e
-satisfaction que &lt;lonue au moralist; la sûreté vérifiée de
.sou diagn05tic, aloip qµe chez d' autres pScyd~-0logues, une
.amertume c-0nst_ante trahi-t le trouble où les jette le voj~inage qes passiOJ'!S .dont ils ne eeuvent se détacher p1.mr les
considérer 'à loisir, 0_1l dqnt l'attrait leµr demeure incompréhensible.
, .
- "
.
_,
lJ
~1en n'est plus sigqificarif, ,.à -c-et égard, que les gracieux
t~.uts de pJun;1Nlo_qt )M.. Broust,s~ plaît à fleurir la, pointe
June pen~ée tr-0p aiguë .. N!,1l ne sait mieux rafraîchir . ;i.
propos le lecte~r oppres~é par la révélation d'un instinct
,obscur, pudique\llt}Ot ffi#connµ. Loin de se c9mplaire da-1+,5
le trouble qu'il a 9uscité,il nol!S rend, grâce à la poésie des
mots, à l'.invenûcm. d\111e im.ige divertissante par sa justesse même~ le g9ût dt; respirer la, lumière et l'air libre,
tel PeUéas à la-s~ttie &lt;lu :SOuterrain.
Par exemple, -s'il ve~t expri~r,. -que le désir physique
nait parfois au ipilieu , d'un \:hagtin encore tout vi(,
M. Pi;ou&amp;t écr~ra ,: 1&lt; Ne woit-on~pas, dans la chambre même
« où ils ont ,perdu un epf°g-nts,des 'époux, bientôt de nou·« ~eau enlacés, ~onger U\11 fr.çire au petit mort. » U serait
facile ·d e montrer COfI1-0Ïen ..,µn tel ~m est le contra.jre du
naturalisme et de l'iwpre,ssionajs01e,,,, M. 1 Prgust ne décrit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les paysages que pour y faire apparaitre ce que ses héros y
mêlent de leurs propres passions et maint détail pittoresque est là comme une pierre de touche où ils viennent
éprouver la valeur et la force de leurs sentiments. Si l'on
nous fait voir le petit chemin de fer côtier, la mer, la plage
et les falaises, ou l'hôtel de Balbec, c'est toujours à travers
le désir, l'angoisse ou le regret d'un des personnages du
drame. Tout ce que peint, tout ce que raconte Proust semble
être vu reflété dans leurs propres yeux. Sites ou visages, il
ne décrit pas, il révèle. Ainsi surtout d'Albenine: La voici
dansant avec une autre jeune fille dans la salle du casino
de Bal bec : « ... Je venais de l'entendre rire. Et ce rire
« évoquait aussi les roses carnations, les parois parfumées
« contre lesquels il semblait qu'il vînt de se frotter et dont,
« âcre, sensuel et révélateur comme une odeur de géra&lt;c nium il semblait, etc. » Je ne sais comment, mais cette
odeur de géranium semble la matérialisation même du
soupçon qui nous est suggéré des mœurs d'Albertine. uUe
autre odeur ne convenait mieux à cette sorte de nostalgie
des exilées de Gomorrhe, partout et toujours inquiètes
de se reconnaître et de se rejoindre.
Et ce rire d'Albertine qui sonne« comme les premiers
ou les derniers accords d'une fête inconnue» ! Jamais on
n'avait rendu d'une manière aussi vive, aussi µoigoante, la
sensation qu'un être dont on jouit sans le posséder, est
animé d'une vie lointaine, étrangère, mystérieuse aux jeux
de laquelle on n'a point de part, et qui pourtant peut devenir pour un cœur jaloux et tourmenté la source d'une
volupté inavouable. Qu'on me montre dans Adolphe, dans.
Dominique, des beautés aussi fortes que cet endroit du livre
où le héros de M. Proust écoute dans le téléphone, avec
la voix d' Albertine, les bruits, l'atmosphère nocturne de
l'endroit où elle est, qu'il ignore, et ou il sait qu'elle gotite
certains plaisirs que lui-même ne peut lui donner.
Avec quelle finesse et quelles nuances nous est peinte sa
jalousie, et ce sombre et doux masochisme qui vient, de

SODOME ET GOMORRHE OU MARCEL PROUST MORALISTE

64 5

temps à autre, redonner du ton à un amour plus conscient
qu'enivréet trop perspicace. Aussi longtemps qu'il demeure
incertain des mœurs d'Albertine, nous voyons le héros
prêt à s'abandonner à la lassitude, presque au dégoût.
Mais c'est dans l'instant même où le doute ne lui est plus
permis, où mille petits faits se groupent, où tant de
chemins suivis et perdus se recoupent au même point
brillant et douloureux qu'il puise dans la certitude même
du vice soupçonné en elle, la résolution d'épouser son
amie.
De telles analyses passent les bornes de la psychologie
romanesque. Elles déposent en nous tout un résidu d'inquiétudes et de remords. Il semble qu'à tous les détours du
labyrinthe charmant où M. Proust nous entraîne, des miroirs
inattendus sollicitent nos regards, pendant que le guide
impassible continue son commentaire fleuri. Mais la noblesse de cœur, la qualité suprême d'intelligence dont
témoigne l'art de Marcel Proust a pu faire illusion sur le
vrai caractère de sa morale. Le mot de relativité se présente
naturellement à l'esprit de quiconque réfléchit à la portée
de cette découverte psychologique, celle d'une vérité soumise non seulement aux lois du temps et de l'espace, mais
encore au rythme plus ou moins accéléré de la vie et de
la passion, chez tel ou tel observateur.
Il est évident qu'à la triangulation de Laclos, M. Proust
a ajouté des théorèmes nouveaux et des solutions élégantes;
faut-il dire qu'il a bouleversé la psychologie, comme on
dit qu'Einstein a fait la physique ? Il paraît que certains
critiques ont comparé l'œuvre de Proust à celle du savant
allemand. Etant de ceux qui n'entendent point les théories
de cet illustre mathématicien, je ne puis vérifier la justesse
d'un tel rapprochement. Dirai-je pourtant qu'il a quelque
chose d'assez séduisant pour l'imagination ? Si la notion
de relativité morale peut être déduite d'une œuvre d'imagination et de psychologie, n'est-ce pas de celle de Marcel
Proust où les points de vue sont multipliés à l'infini, ou

�• L~ NOUVELLE' REVUE FRANÇAISB'

l'indépendance :dés• sentiments à l'égard des, 'înœllrs,'est1
ren&lt;l:ue sensible,.. Yù-les terres inéonnues de l'inconscient
sont- réduites-à une ceinture mince \:om'fne u'ne Hgne d':bo-

ri-zen-.

LA CONF}2SlON DE STAVROGUJN}:
,

r,

~

Parmi les différents documents et manuscrits &lt;fe Dostoïevsky
découverts récemment dans l~s archives de l'Académi~ , ires
Sciences de Petrograd se trot1._vai-r le mannscrft d'un chàpfrte
inédit des Possédés, intitufé- Da"Cànfess?rtn, -de Süturoguine, cèhH-là
même que Katkov, le direcren'i de- la revue le Mes5ager Rùste
( où parurent en 18-70 les ·Possédés), ' &lt;avait refusé de puhlier et
qu'on croyait défi:nitivelileot égaré.: Ce,ma:nuscrit est une copie
faite entièrement de li maiq tl.e fa femme ,~e Dostoïevsky. Le
texte russe a été publié il y a quelques semaines dans le premier
fascicuJ.e d~s Dac!"ments pour fet'Vir à l'biftoire de la littérature
(Moscou),, ainsi que dans les journaux le Nouveau Monde (de
Riga) et Iê Gouvernail (-!3erlin ). La,trad\\ction allemande a paru
àans la Gazette àe Fran_cfort,. Nous donnons. ici pour Ia premrère
fois la traduction ' françài'sê- de ces pages extraordiriairès qui
devaient former le neuvième chapitre dè' la seconde partie d'u
roman. Nicolaï Vsiévolodovitch Stavrognine est fe personnage
principal des _P&lt;médés; l''évêqut 'Tîkhoù, son interlcrcmeur-r ·ne
paraît,qué dans cet épisode qui ·fofule mi tout 1J0mplèt.
J

(N,ote1du,. 1'1aducteu,r) ,rr

CHAPITRE ,LX
..J

ŒlEZ

;rurno~

Nicolaï VsièvolodovitcllJ çn~_,tlormit pas .œue nui:t~là,_ iil
"testa jl.'1$!}iau: jour ·aissÎ.S · S:W: _son - div!ln,. -d,irigean.t, pazfuis

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un regard fixe vers un seul point, vers un coin derrière
la commode. Sa lampe bn1la toute la nuit. Vers sept
heures du matin il s'endormit, toujours assis, et lorsque
Alexéï Egorovitch, selon une habitude depuis longtemps
prise, entra chez lui à neuf heures et demie sonnantes avec
le café du matin et l'éveilla, ouvrant les yeux, il parut
désagréablement surpris d'avoir pu dormir si tard. Il but
. rapidement son café, s'habilla et sortit d'un pas pressé.
A la question prudente d'Alexeï Egorovitch : « Quels
seront vos ordres ? » - il ne répondit rien. Il traversa
les rues, les yeux baissés, profondément absorbé ; par
moments seulement, levant le regard, il semblait en proie
à une agitation mal définie, mais pénible. A un carrefour,
non loin encore de la maison, un groupe d'une cinquantaine d'individus traversa sa route. Ils avançaient, calmes,
presque en silence, maintenant un certain ordre dans leurs
rangs.
Près de la boutique où il dut attendre un instant quelqu'un lui dit : « Ce sont les ouvriers de Cbpigouline. »
Il y fit à peine attention. Enfin, Yers dix heures et demie,
il atteignit la grande porte de notre couvent de la Vierge
de Spasso-Evfimi, à la limite de la ville, près de la rivière.
Il s'arrêta alors brusquement comme se souvenant de
quelque chose, tâta rapidement et anxieusement sa poche
de côté et sourit. Etant entré dans la cour, il demanda au
premier novice qu'il rencontra, de l'introduire auprès de
l'évêque Tikhon, en retraite dans ce couvent. Le novice
le conduisit ayec force saluts. Au bout d'un long bâtiment
à deux étages un gros moine à cheveux gris s'empara impérieusement de sa personne et le conduisit à travers un
long corridor, sans cesser de le saluer (comme il était très
gros, il ne pouvait s'incliner bas, mais il secouait la tête
d'un mouvement court et régulier). Bien que Stavroguine
le fît spontanément, il l'invitait sans cesse à le suivre. Il
ne cessait aussi de poser des questions et parlait du père
archimandrite; n'obtenant aucune réponse, il se faisait de

FÉOOOR MIKH AÏLOVITCH DOSTOÏEV KI

Supplêment Il la Nou ,;e/u Revu, Fra,,çair, du ,er Ju in r922.

�LA CONl'BSSIOH DE STAVlOGUIHE

plus en plus respcct11eux. Scavroguine remarqua qu'on le

connaim.it dans le couvent, bien qu'autant qu'il ptît se
rappe~r, il n'y eût plus pénétré depuis son enfance. Quand
lea deux hommes furent parvenus à la porte au bout du
corridor, le moine l'ouvrit d'une main autoritaire, demanda
&amp;milièrement au domestique immédiatement accouru si
l'on pouvait entrer et sans même attendre la réponse,
ouvrit largement la porte et s'inclinant laissa passer • son
cher hôte •· Remercié, il disparut immédiatement, comme
s'il avait pris la fuite .
.•. Nicolaï V~ièvolodovitch entra dans une chambre
étroite, et presque aussitôt dans l'encadrement de la pone
de la chambre voisine apparut un homme grand et maigre,
~é d'une cinquantaine d'années, vêtu d'une soutane
grossière, l'aspect quelque peu maladif, le regard étrange,
timide, un sourire indécis sur les lèvres. C'était ce Tilc.bon,
dont Nicolaï Vsièvolodovitch avait entendu parler pour la
pmniàe fois par Cbatov et sur le compte duquel il avait
ensuite recueilli plusieurs renseignements. Ces renseignements étaient contradictoires, mais aîaient tous un trait
commun : ctux qui aimaient Tikhon et ceux qui ne
l'aimaient pas (il y en avait aussi) taisaient quelque chose
en lui : ceux qui ne l'aimaient pas - par dédain, et ses
partisans, même ardents -.- par une sorte de discrétion ;
on semblait vouloir cacher cenaines choses en lui, une
faiblesse, une manie innocente. Nicolài Vsièvolodovitcb
apprit qu'il habitait au couvent depuis six ans déjà et
qu'on venait souvent l'y visiter (des gens du peuple,
mais aussi des personnes du plus haut rang), qu'il avait
d'ardents admirateurs, même à Petersbourg, mais surtout
des admiratrices. Mais il entendit aussi déclarer par un des
membres les plus lgés et les plus importants de notre club,
pu un homme vraiment religieux : « Ce Tîkbon est
presque fou ; c'est en tout cas un être tout à fait nuJ et
sans doute un ivrogne. • J'interviendrai ici pour dire
que cette dernière accusation était complètement injus-

�6 50

l.A NOUV·BLL:E REVUE FMNÇ;A.I.SB

tifi.ée, et 41i1e Tikhon ne souffrait qJle &lt;C~n rJmmatisme
dans les jambes et, quelquefois, de,convulsons nervt:uses.
Nicolaï Vsièv0lodovitch apprit aussi que~ ,&amp;Oit pàr ~uite .4e
sa fail,les~e-de caractère~ soit par suite d'une distraction
ine"t-cusable et incompatible avec sa .« dignité-)) l'évêque
en retraite n'av;\it pas réussi à ig:rposer au ,c,ouvent m.1
g.rand respect~ On disait même que le pèt:e•~arc;,hi~an~rite,
homme austère et très strict en tou.t ~e q,ui oon@t"Oa.J.t se;s
devoirs de p,i;ieur,. et qui, de plqs, était conn~ pour 53 sde~~e,
·
· sen1:t1.
· 1Jeot d'l·1os••
nourrissait contre T1khon
un certam
...hté
et blâmait (à vrai dire pas directement) .sa vie r_elâc-~é-~ et
ce q;u'il appelait « se} hérésieSi ». Le_s- m_oines aussi t~·a1taient
l'évêque malade, sinon avec c:,lédain, t:emt au m.0.1,QS. avec
un~-cenaiu~, f:am~liarité,
,1
,
1.es deux cham 1.5:c~ ,qui fonnaiént l'appartep1e)!.t,,, de
Ti.khon étaient meublé~ qmilque- peu étit.&gt;1.~ment. Près
de meublJ:ls ·anciens et J6urds: .,ga1mis- de ·cuir ér~ülé-~ on
remarquait quelques jolis objets : uoâauteuil très ~_ç~ ~
i;onfortable, une grande ~ble à écrire d'un travaüA4Clllrable, 1.me élégant-e armoire à livres, ?es t:hleft,_ de$ é~
gères. C'étaiçnt autant de cadeaux. A coté d un _-m:,be tapis
de BoukbaJa des nattes étaient jetées, IL y av;ut quelques
gravures « mondaines », mythologiques et, occupant tout
un coin des icones recouvertes d'.o r et d'a,rgent,, t\t dont
une tr~ ancienne, contenait des reliques. La, b.ibliothèque
disai,t-on, était composée avec trop d'édec~sm{j; _à.
côté de.s ~vres des pères de l '.église.tt des sainU., Ü Y~va.i.t
lài de~rpiàg:s de, théâue « et peut-être pis encore »• 1 • •
Api;ès lC$; premiers compliments, éc~g~_. ?n ne SMt
pGUrquoi, . a,yec une gêne évidente et -tr.ès_ rndistiQctem~nt,
TikbQn -dit entrer son hôte dans leJ cab1twt de travail et
le fit asseoir $ll" le divan,_ en; face de la t;i.ble · lui-~ê~s'installà tout près, tla.t)s· uo fauteuil en ~siec. N1co~,
Vsièvolodovitcll dominé par une émotion intérî.,_ijure,*~~t
u11 wair irès .distrait. Il semblait Ji.'fQir pris une d~slOJ&gt;.
extraordinaite,. inéluctable, mais, en . rnê~1 temps' .irttaJ

~;i,

LA CONFESSION ..DE STAVROGUINE

lisable. Son regard parcourut· la chambre ; mais il ne
remarquait pas ce qt.Lil voyait ; il songeait, mais ne savait
œrtainement pas à quoi. Le .silence le réveilla et il lui
sembla soudain que Tikhon, confus, avait abaissé les
yeux et qu'il avait même eu un sourire étrange,,,inutile.
Cela souleva. immédiateman-r en lui un dégoût. Il voulut
se lever et partir, d'autant plus ~que Tikh.on, à son. aris,.
était complètement ivre. ,.Mais celui-ci .le'\èa tout .à coup
le.s yeux et le regarda d'un i:egard. s-i ferme,. si chargé d.e
pensée et, en même temps, si inattendu, si énigmatique,.
qu'il tressaillit presque. Il lui s.embla que Tikhon savait
déjà pourquoi il était venu, qu'il étaiL déjà pr.évt:JllL
(bien que personne an monde ne- .pût connaître la raison
de sa visite) et que, s'il ne parlait pas le premier, c'était
parce qu'il le ménageait;ret craignait de l'·humilier..
Vous me connaissez ? .questionna-t-il brusquement, d'une voix saccadée. Me suis-je présenté au non
en entrant: ? Je suis si distrait .••
- Vous ne vous êtes pas présenté, mais j'ai eu le plaisir ·
de vous voir une fois, il y. a quatre. am, de cela, dans œ
même couvent, par hasard.
Tikhon parlait très lentement, d'une voix égale, douce~
prononçant chaque mot clairement, distinctement.
~ Vous, dites que je:.suis venu ici il y a quatre ans?
répondit Nicolaï Vsièvolodovitch presque grossièrement:'
Je n'y suis venu que lorsque j'étais encore enfant; vous
n'y étiez donc pas...
·
- Peut~être avez-vous oublié a observa prudemment
et sans insister Tikbon.
- Non, je n'ai pas onblié; ce serait ~ridicule de ne
pas se .souvenir, insista il-Vec. une sorte d' exagéra.tion.
Stavroguine. Vous avez entendu. parler de moi probablement, vous vous êtes fait une certaine idée; et.maintenant
vous vous imaginez m'ayoir vu. ,
Tikhon se tut. Nicolaï Vsièvolooovitca. remarqua alors
que son visage était parcouru parfois par une sorte de

�LA CONFESS[Olo: DE STAVROGUINE

652

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

frisson nerveux, indice d'une ancienne faiblesse nerveuse.
- Je vois seulement que vous n'êtes pas bien portant
aujourd'hui, dit-il, et il vaudrait mieux, peut-être, que
je m'en aille.
Il se leva même.
- Oui, hier et aujourd'hui, j'ai ressenti de violentes
douleurs dans les jambes et j'ai peu dormi cette nuit.
Tikhon s'arrêta. Son hôte retomba brusquement dans
sa vague songerie. Le silence dura longtemps, deux minutes
à peu près.
- Vous m'observez, demanda tout à coup anxieusement
et avec méfiance Stavroguine.
- Je vous regardais et me rappelais les traits du visage
de votre mère. Malgré la dissemblance extérieure il y a une
grande ressemblance intérieure, spiritue~l:.
- Aucune ressemblance, surtout spmmelle. Ab-sa--lument aucune, fit, s'alarmant de nouveau et sans aucune
nécessité Nicolaï Vsièvolodovitch, qui insista exagérément, sa~ savoir lui-même pourquoi. - Vous dites cela
comme ça ... par compassion pour ma situation. Bêtises! ...
)ança-t-il soudain. Mais quoi ? est-ce que ma mère vient
chez vous?
- Oui.
- Je ne le savais pas. Jamais elle ne m'en a rien dit.
Souvent?
- Presque chaque mois ; et plus souvent parfois.
- Jamais, jamais je n'en ai rien su. Rien. Mais vous ?
vous avez certainement appris d'elle que j'étais fou ? ajoutat-il brusquement.
.
.
- Non, elle ne m'a pas parlé de vous tout a fait
comme d'un fou. D'ailleurs, j'ai déjà entendu parler de
cette chose ; mais cela venait d'autres personnes.
- Vous avez certes une bonne mémoire si vous pouvez
vous souvenir de pareilles vétilles. Et du soufflet, n'avezvous rien entendu dire ?
- Si, quelques mots 1

- C'est-à-dire tout. Vous avez beaucoup de temps de
reste. Et du duel, vous en a-t-on parlé ?
- Du duel aussi.
- Vous apprenez beaucoup de choses ici. Voilà où
les journaux sont inutiles. Chatov vous a-t-il parlé de moi ?
Eh bien?
- Non. Je connais Monsieur Chatov, mais il y a longtemps que je ne l'ai pas vu.
- Hum ! Qu'est-ce que cette carte que vous avez là ?
Oh I La carte de la dernière guerre. Quel besoin en avezvous, vous?
- Je l'étudiais avec le texte en regard. C'est une description extrêmement intéressante.
- Montrez ! Oui, ce n'est pas mal décrit. Etrange lecture, pourtant, pour vous.
Il attira le livre vers lui et y jeta un regard. C'était une
histoire très détaillée et très bien faite de la dernière guerre,
écrite d'ailleurs d'un point de vue non spécialement militaire, mais général et littéraire. Il tourna et retourna le
livre, puis le rejeta avec impatience.
- Je ne sais décidément pas pourquoi je suis venu ici,
prononça+il d'un air dégoûté en regardant Tikhon droit
dans les yeux, comme s'il attendait de lui une réponse.
- Vous aussi vous ne paraissez pas bien portant.
- En effet, je ne suis pas bien.
Et soudain il se mit à raconter, en courtes phrases entrecoupées difficiles même parfois à comprendre, qu'il avait
d'étranges hallucinations, surtout la nuit, qu'il voyait parfois, ou sentait auprès de lui une sorte d'être méchant,
railleur et cc raisonnable » qui lui apparaissait sous diftérents aspects, avec différents caractères, « mais c'est toujours
le même, et j'enrage toujours ... »
Bizarres et confuses étaient ces révélations qui paraissaient vraiment être le fait d'un dément. Mais Nicolaï
Vsièvolodovitch parlait en même temps avec une franchise si extraoi:dinaire, avec une sincérité si étrangère à

�1.A , NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-son car:actère qn~l semblait que l'homme ,auden avait
complètement et 51.ÙlÎ1Iement disparu en lui. li ) n~eut aucune honte à exprimer la crainte que lui causait ' ISOn fantôme. Mais ·trout cela aè dura ,qu:nn iastant et ces dispositions disparurent .:russi inopinément • •qu'elles étaient
apparues.
- Des bêtises tout éela, dit-11 avec dépit, en se ressai.sissant. J'irai voir le docteur.
-Allez-y, il le faut:absolttment, .confirma Tikhon.
- Vous ,parlez bfen...affinmativement. V6us en, avez .vu
des gens comme moi, avec ce genre d'hallucin~tion?
'- Oni, j'en ai.-v:{!, ·macis·.très rarement. Je m 1en ~appelle
un; c'était un officier, après Ja.;:iperte de sa fen1me qui
-a.viit été pomdui une emnpagrre .incomparahle!1J'a1 entendu parler d'un autre. Tous les demrnnt été,guéris;ià l'éttan.ger ... Y a-t-il longtemps .que vous êtes sujet' à, ces choses
là !.-:: --'- Unan à peu près. Mais.tout ceia.;ee sont .des bêtises.
Jirai chez le docteur. ~tisesrJ~B-êtises ridicules ~Cest tnoimême sous différents aspects., et voilà tour. 'Puisque
:viens d'ajouter cette _pht-ase; · vctusi&lt;al.lee ice.ri:ainemenJ penser quejecdntinue ::udouter~et&lt;41re je; ne suis pas 6Ûr que
.c'est vraiment moi., et non pas lërdiabte. ,1r•
Tikhrn.1 le regatd~ intet-rogativ.e.ment.;• '
- Et ... vous le voyez rteliement, demanda-t-il, . je veux
,dire .sans conserver d~ tout !°idée que ·c'est une ':hatlucinaoon mensongère ennaladive ;•1voyez-vtms téèllement mre
•image quelconque·?
, ri ,,
. - C'est étrange ..que "V'ons insisriez là-dissus, quand je
v.ous ai déjà ex.pliqrré ce ;que je voyais) TéponditSta.-vroguine
dont fürritation croissait .de ri.ouvea..u à chaque ,met ... Je
vois certainement, comme jer .11.ous vois .. ;, Parfois ie vois
· et ne suis pas sûr de, voir, bien que je sache qu~ .&lt;='est la
vérité.: c'est moi ou 'bien· !.iuL.. Bêtises ·1 Mais est•ce qu'il
vous estjmp.ossibte de supposecr qut c'est véritablement le
diable? ajout2.-t-:il. è.n- rriant'et en rumbant trop brusquement

-~e

U. OONPESSlON DE STAVROGUINE

dans un ton' railleur. Ce serail plus conforme à votre profession?
- La ·ma1adie J!St plus pPohable, pourtant... .i ,ü · - Quoi, -pourmnt.?
; ··
~ Les démons.existèht; sans auctin doute; mais ôh ,peut
les concevoi-r tle..difféï'ent.es façons.
.11
·r, " '
- Vous avez ~e nouveau.baissé.les yeux; ·reprit Stavrogoine sur un ton irrité et moqlié11r, parce que· 'lJOus êtes
honteux pour .moi qûe je -puisse croire au füable- ·et que,
j.ou~nt fincrédulit&amp;, jer"vous pose .astucieoserm::ni: la question : Existe-t-il réellerr1enl-0u. non ?
,(. • · · ;, •
Tikhon eut un sourire vague.
r,
- Et v-ous savèz•? Gela ne ·vous. va p;1s du .t'ont- de
baisser les yeux : ce n'est pas naturel, c'est ridicule, c'est
maniéré. Eh bien, pour compenser cette grossièreté Je vous
dirai sérieusement, avedmpudence: oui, je crois au diable.
Je crois caboniquement ; - j-e crois au diable personnel,
et non allég.orique; et, je n'ai.nul be~,ùî·o de· questionner;
voilà, c'est tout. Vous d.é1tez .être .éxt.raor.dirutiremeni h!mreux. - Il éclata d'un rire forcé, nerveux. Tikhon 1e fix-a
currt!usement d'un regard très.-doox, quelque peu timide,
sembla-it-il.
.i
- Croyez·vous en Dieu? jeta brusquement-5tavroguine.
- Je crois en Dieu. - Mais• il est dit: si tu .crois e•i:-si tu ordonnes à la montagne de marcher, elle marcher.à ... Bêtises d'ailleurs ! Je
suis ctrrieux de lesavoit pourtant": pouvez-vous faire marcher la montagne ?
- Oui, si Dieu !~ordonne, .prononça a~ec douceur et
iéserve Tikhon, abaissant de nouveau les yeux.
- Alors c'est comme si Dieu lui-même la mettait en
mar. che.. Non, vous-même, vous-~me, en r&amp;ompense
de votre foi en Dieu ?
- Peut-être que oui.
- Peut-être ! - Ce n'est pas , mal. .Pourquoi doutez-

vous?

�656

LA NOUVELLE REVUE FRA,NÇAISE

- Je ne crois pas tout à fait.
- Comment? Vous? Pas tout à fait?
- Oui ... il se peut que ma foi ne soit pas parfaite.
- Mais au moins vous croyez qu'avec l'aide de Dieu
vous la ferez marcher ; ce n'est pas mal. C'est tout de même
mieux que le c&lt; très peu» d'un archevêque, il est vrai, sous
le couteau. Vous êtes certainement. chrétien?
- Que je n'aie pas honte de ta croix, Seigneur, fit Tikhon presque ·dans un murmure, avec une sorte de passion
et en inclinant la tête encore plu_s bas. Les commissures-de
ses lèvres se mirent tout à coup à trembler ne-rveusement.
- Mais peut-on croire au. diable tout en ne croyant pas
tout à fait en Dieu ?
- Oh, c'est très pqssible et cela arrive souvent. Tikhon releva les yeux et sourit aussi.
- Et je suis èertain que vous· considérez une telle foi
comme plus respectable que l'incrédulité complète. Oh
pope t - éclata de rire Stavroguine. Tikbon lui sourit de
nouveau.
Au contraire, l'athéisme complet est plus respectaBle que l'indifférence des gens du monde, répliqua-t-il
gaiement et simple.ment.
- Ho ! p.o ! comme vous y allez 1
- L'athée parfait occupe eav;tnt-dernier échelon- qui
précède la foi parfaite (fera-t-il ou noµ ce dernier pas ?
c'est autre chose); l'indifférent au· contraire ne possède
aucune foi, mais seulement une mauvaise crai.nte.
.,
.-:: - Pourtant, ,vous-même.. . vous avez lu !'Apocalypse?
-Oui.
- Vous·souvenez-vous: « Ecris à l'Ange de l'Eglise ·de
Laodicée»?
- Je me souviens. Charmantes par:oles !
- « Charmantes» '? Quelle étrange expression ,p our un
évêque. En général, vous êtes un original. Où est le lhrre ?

LA CONFESSION DE STAVROGUl!.'lE

s'agita tout à coup Stavroguine, en cherchant des yeux le
livre sur la table. Je voudrais vous lire ; y-a-t-il une traduction russe ?
- Je connais ce passage, je m'en souviens très bien, prononça Tikhon.
- Vous' le connaissez par cœur ? Lisez !
Il baissa vivement les yeux, mit ses mains à plat sur ses
genoux et, tendu, s'apprêta à écouter. Tikhon prononça,
se rappelant chaque mot :
- Et écris à l'Ange de l'Eglise de Laodicée:
c&lt; Voici ce que did'Amen, le témoin fidèle et véritable,
•le commencement de la création de Dieu :
« Je connais tes œuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni
bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce
que tu es tiède, et que tu n'es ni froid, ni bouillant, je te
vomirai de ma bouche. Parce que tu dis : Je suis riche, je
me suis enrichi, et je n'ai besoin de rien, et parce que tu ne
sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle
et nu, je te conseille d'acheter de moi de l'or éprouvé par
le feu, afin que tu deviennes riche, et des vêtements blancs,
afin que tu sois vêtu et que la hànte de ta nudité ne paraisse
pas, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies. i&gt; ,
-- Assez, interrompit Stavroguine; c'est pour le juste
milieu, n'est-ce pas, pour les indifférents ? Vous savez, je
vous aime beaucoup.
- Et moi aussi, répondit à mi-voix Tikhon.
Stavroguine se tut et brusquement retomba dans sa rêverie de tantôt. Cela se r6pét?-it pour la troisième fois, comme
une sorte d'accès. C'est dans une de ces crises qu'il jeta à
Tikhon : c&lt; Je vous aime. » En tout cas, ce fut d'une
façon inattendue pour lui-même. Plus d'une minute se

passa.
- Ne te fâche pas - murmura Tikhon, effieur_al'}~ à;
peine du doigt le coude de Stavroguine, et comme §i luimême· avait-peur. Stav_roguine eut un sursaut et fro_nça les
sourcils, irrité. .,

�658

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Pourquoi avez-vous pensé que jlétais fâché? demandat-il rapidement. Tikhon voulut parler, mais il l'interrompit, saisi d'une émotion incompréhensible:
- Pourquoi assez-vous supposé que j'étais nécessairement fâché? Oui, j'étais irrité, vous avez raison, et justement parce que je_vous àvais dit-que je vons aimais. Vous
avez raison. Mais vous êtes un cynique grossie,r. Vous avez
une opinion trop basse de la nature humaine. Cette colère
aurait pu ne pas s'éveiller si vous aviez eu à faire à un
. autre que moï ... D1atlleurs, il ne s'agilê pas d'un homme
quelconque, mais de moi.· Et, totlt de même, v~us êtes un
original, un innocent.
·
.... Il s"excitait de plus:en plus et, chose étrange, n'avait
plus de retenue dans ses- paroles.
- Ecoutei bien, je n'aime pas les psychologues-, et les
espions, ceux d'entre eux, an moins, qui veulent s'introduire dans mon âme. Je n'appelle pèrsonne, je n'ai besoin
de personne, je m'arrangerai tout seul. Croyez-vous que
j'aie peur de vous ? - Il éleva la voix et releva la tête en un
mouvement cl.e défi. Vous êtes tout à fait certain, que&gt; je
suis venu vous confesser 1:1n terrible secret et vous t'attendez
avec toute la, curiosité monastique dont vous êtes capable.
Eh bien, sachez que je-ne vous découvrirai rien, aucun
secret, parce que je n'ai- nul besoin de Yous. ,
Tikhon le regarda fermement.
-- Vous avez été frappé de voi:r que l'Agneau préfère les
froids aux tièdes, dit-ii, vous ne voulez pas être tiède. Je
sens qu'une décision extraordinaire, horrible peut-être, slempare de-vous. Si c'est ainsi, je vous en supplie-, He vous tour.mentez plus- et dites t'out 'ce dont -vous étiez plein en
venant.
- Et vous êtes sûr que je suis venu avec quelque
chose?
- je Ya-I deviné ... èflaprès vôtre- visage, murmura&gt; T ikhon, , Jes ·yeux- baissés. Nicolaï Vsrèvolod&lt;:&gt;vitch était! un
peu pâle, ses mains tremblaient légèrement. Pen&lt;kint"quel-ri,.

LA CONFESS[ON DE STAVROGUINE

ques secondes il fixa silencieusement Tikhon,. paraissant se
décider défioiri-vement Enfin, i,I retira ,de la. poche de côté
desaredingote des fenillets-impriméstt.les posa.surla table.
- Ces feui11ets sondestinés à être répandus, prononça:t-il d'une voix quelque peu entrecoupée. S'ils sont lus ne
fût-çe que par une personne, sachez bien que je ne les
cacherai pas et que tous les liront. C'est décidé. Je n'ai nul
besoin de vous, car j'ai tout décidé. Mais lisez•.. Pendant
que vous lirez, ne dites.rien et quand vous aurez fini, ditesr
tom ..
- Faut-il lire ? demanda Tikhon, indé:cis.
- Lisez! Je suis parfaitement calme depuis longtemps
déjà.
- Non, sans lunettes je ne distingue rien; les caractères
sont très petits; cela a, été imprimé à.}' étranger.
- Voilà les lunettes.,- Stra..vroguin.e les prit sur la table
et les lui tendit; purs rI se rejeta en arrière et s'appuya ao
dossier du divan,
.
Tikhon se p.longea:. dans la lecture. :
C'était cinq feuilles. brocnées.de,pa.pier à lettre, de petit
format qui avaient été en effet imprimées sectt:ètemenr à
l'étranger, probablement dans une :imprimerie russe clatr.:destine ; â première vue les feuiUets i:essemhlaient Hemcoup à des proclamations. En tête: on lisaitr: ·d, la part.de.

Stavroguine..

,

Je cite ce document texrnellement darrs ma. chronique (il ,
faut croire que· beaucoup le connaissent déj~ maintenant}.
Jet me suis permis seulement-de comger les fautes d'.orthographe, assez nombreuses, et qui m'ont même étonné · car1'
,
auteur était malgré tout un .homme cultivé et qui1avait
beaucoup de lettnre (comparativement) .. Qua.nt au style,.. jel'ai laissé tel quel, malgré ses incolï.recrions er même ses
incohérences-. Il est évident en tout·.ca.s que fauteur n'est"
pas. nn écrivarn_ Je·me permets em:ore, une antre observa ·
tion, en devançant ainsi les faits-.
A mon aivis ce document est l!œuvre de la maladie,-

�660

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'œuvre du diable qui s'était emparé de ·cet homme. Ainsi)
un malade souffrant de .douleurs violentes s'agite désespéré-.,
ment dans son lit cherchant une position qui, ne fût-ce qué
pour un instant, calmera sa douleur ou, si elle ne l'allège
pas, la remplacera'. tout au moins par une autre, pour une
minute au moins. Et alors, il n'est évidemment plus question de savoir si ce changement est beau ou .raisçmnable.
Ce qui domine dans ce document,, â'est le besoin formidablé, sincère de châtiment, la recherche de la croix à porter, du châtiment public. Mais cette soif de crucifiement vit
dans un être qui nla_ pas foi dans la croix. « Rt èela seul déjà
représente une idée », comme s~exprima un jour Stepan
Trofimovitch, à propos d'autre chose d'ailleurs.
D'autre part, il y a dans ce document q.uelque chose de
violent, de provocant, un certain défi, bien qu'il ait. été
édit dans un tout autre dessein. L'auteurdédare qu'il &lt;( n'a
pas pu )&gt; ne pas écrire, qu'il a été &lt;&lt; obligé 1&gt;, et cela est fort
probable. Il aurait été heureux de pouvoir écarter de lui
ce calice; mais cela lui a été vraiment impossible, et alors
il a encore profité de cette occasion pour donner cours à sa
violence. Oui, le malade s'agite dans son lit et essaye de
remplacer une souffrance par une autre. Et voilà qu'il lui
semble que la lutte contre la société lui apportera un cer:tain soulagement et il, lui lance son défi. Le fait même
d'avoir écrit ce document est un défi inattendu, un manque
de respect envers la société. -Il s'agit pour l'auteur: de- provoquer au-plus vite un adversaire quelconque ...
Et qui sait, il se·_ pe4t fort que tout cela, c'est-à-dire
ces feuillets destinés à être publiés appartiennent au même.
ordre, de. faits que la morsure à l'oreille du gouverneur! .
Pourquoi cette idée me · vient-elle aujourd'hui, quand
tout s'est déjà -expliqué; je ne peux le comprendre. Je
n'apporte , caucune · preuv.ci d'ailleurs et ne peux affirmer..
que le document est faux, c'est-à-dire imaginé de toutes
p1eces. Le plus vraisemblable est que la vérité est eot-rJ! '
ces: extrêmes. :~ D'ailleurs, je devançe trop les faits; il

LA CONFESSION DE STAVROGU1NE

661

vaut mieux s'en référer au document même. Voilà donc
ce que lut Tikhon.
&lt;c De la part de Stavroguine.
c&lt; Moi, Nicolaï Stavroguine, gfficier en retraite, j'ai
passé les années 186 ... à Pétersbourg en m'adonnant à la.
débauche dans laquelle je ne trouvais pas de satisfaction.
J'eus alors pendant un certain temps trois logements : dans
l'un je demeurais moi-même avec une domestique qui
faisait mon ménage ; Marie Lébiadkina, aujourd'hui ma
femme devant la loi, y habitait égalemern. J'avais loué
les deux autres logements pour y recevoir mes maîtresses :
dans l'un je re.:evais une dame qui m'aimait et dans l'autre
sa femme de chambre, et mon désir ,en -ce temps-là était
de les faire se rencontrer toutes les deux, la dame et la fille,
chez moi. Connaissant bien leur caractère, j'augurais
beaucoup d'agrément de cette stupide plaisanterie. Afin de
préparer à l'aise cette rencontre, je devais me rendre souvent dans un de ces deux appartements, situé dans une
vaste maison, rue Gorokhovaia ; c'est là que venait la
femme de chambre. J'y occupais chez des petits bourge.ois
russes, une chambre au qu,atrième étage. Mes propriétaires
en occupaient une autre, plus petite, si petite même
que la porte qui nous séparait devait toujours rester
ouverte; c'était justement ce que je voulais. Le mari, en
long caftan, barbu, travaillait dans un bureau ; il partait
le matin et ne revenait que la nuit. La femme, âgée d'une
quarantaine d'années, cousait et réparait les vieux habits ;
elle sortait souvent vendre et porter son travail chez ses
clients. Je restais donc seul avec leur fille, une enfant.
On l'appelait Matriocha. La mère l'aimait, mais la battait
souvent et criait sur elle comme c'est l'habitude chez ces
femmes. Cette petite me servait et faisait ma chambre derrière le paravent. Je déclare avoir oublié le numéro de la
maison. Maintenant, ren&amp;eignements pris, je crois que la
vieille maison a été démolie et que sur l'empla~ment de
deux ou trois maisons anciennes, on en a bâti une nou-

�66:2

LA. NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

YeUe, tr.ès grande. J'ai également oublié le nom de mes
propriétaires ; il se peut d'ailleurs que je ne J'aie jamais su.
Je me souviens qu'on appelait la femme Stepanida ; quant à
son nom 'à lui - -je ne me le rappelle pas. Où sontils m.3:inteoant.? - Je ne le sais pas du tout. Je .suppose
que s1 l',on se met à chercher et à r:ecuei:llir des renseignements à la police de Péter.sbourg, on finira. par retrouver
leur trace. Le ilogement donnait sur la cour; il en occu;pait un coin. Cela se passait en juin. La maison était
peinte ea blw pâle.
Un jour mon anifdispamt de ma tahle; je n'en avais
&lt;l'ailleurs pas besoin ; il ne me servait à rien. J'en parlai
à ma propriétaire, ne supposant nullement• qu'elle fouetterait sa fille; mais elle :venait de crier sur elle à cause
d'un torchon disparu et .dont elle.soupçonnait que l'enfant
,s'était .set-vie pour f.abriquer une poupé_e ; elle l'avait même
tirée par les cheveux. Quand 1:e même torchon se retrouva
plus tard sous la nappe, la fillette ne voulut pas prononcer u.n mot de repr-0che et resta silencieuse. fobservai
qu'elle le faisait exprès etm'en souvins, parœ ·,que ·c'est
alors -&lt;rue pour la. première .fois je remarquai Je . visage
,de l'enfant qui jusqu'ici ne faisait que p.asser devant mes
-yeux. Elle éta:i.t d'un blond pâle, avec des taches de rousseur ; un visage ordinaire; mais il y avàit en lui quelque
chose de très. enfantin et de Cllme, d'extrêmement doux:
.et ,calme. La mère était 1111écontente qu'elle ne luî fît pis
de reproches et se tftt; c'est alors justem~n:t qu?arri'va l'h~
toire du canif. La fetnme fut prise de rage d'at&gt;oir pour
la première f.ois bat-tu injustement ·sà fille ; .elle saisit .des
verges dans un bala.f et s0us mes yoo'i: même elle foueh.a
l'enfant 3usq_:u'au sang -bien qu'elle· entrât ,déj-à. dans sa
douzième- année. Matriocha ine cria. tpas sous les ver,ges
pa-r-.::e que j'étais là debout - ..certainement ; mais â
,,chaq_µe -coup elle $anglotait -étrangement ; elle continùa à
=--sanglotet en~or.e pendant toute uneheme. L'exécution t:e~
-minée, 1e &lt;lécGUvris tout àlCl'.'lUp Je-carrifrsur tnan lit, .dans

LA CONFESSION DE STAVROGUThlE

663

la couverture ; je le mis cm silence dans la poche de mon
gilet et quand je fus dehors, je le jetai loin dans la rue,
afin que personne ne sût rien. Je sentis immédiatement que
je venais de commettre une lâcheté, mais je sentis aussi un
certain plaisir car une idée me trave.rsa brusqùement ~t
me brûla, tel un fer rouge, et je m'y attardai. Je remar-guerai à ce propos que maintes fois déjà j'avais été possédé presque jusqu'à la démence par divers mauvais sentiments dans lesquels je m'obstinais passio~nément, màis
jamais jusqu'à m'oublier complètement. iorsque m.ême
leur ardeur me consumait, je pouvais toujour.s les
vaincre, les arrêter, mêf!1e lorsqu~ils atteignaient leur plus
puissant àéveloppemen_t; mais il est nv.:e que je voulusse
le ·faire. Je déclru-e en même temps que je ne cherche pas
à plaider l'irres12onsabilité, en me référant à l'influence du
milieu, ou bien aux maladies.
J'attendis ensuite deux jour~. Après avoir pleuré, l'enfant devint encore plus silencieuse; contre rpoi, j'en suis
sûr, elle n'avait aucun mauvais, sentiment, bien qu'elle
ressentît certainement quelque honte d'avoir été · ain~i
punie sous mes yeux. Mais, en enfant soumise, elle s'accusait-elle-même pour cette hoµte. Je l'indique par.ce que
c'est très important pour -mon ·récit ... Je _Rassai ensuite
trois jours dans mon appartement principal. C'était une
maison meublée, où l'on respirait, une mauvaise odeur de
mangeaille, toujours plein(; de monde : petits fonctionnaires, èrnployé~ sans plue, médecins sans-dientèle, toute
sorte de Po_lpnais, toujours empr~sés autour de moi. Je
me souviens de tout. fa vivais _dans cette Sodome trè$
solitaire, solitaire intérieurem.~nt, mais to~jo-urs · entouré
d'une bande bruyante de « ,camar~des »,. exti:êmement
dévoués et i:JUi m'adoraie,nt Rr~sque à cau~e de mon porte~onnaie. Je pense que hous faisions beaucoup de vile~1-es; les àutres locataire~ av~ient même p~ur de nous,
C'C$t-.à-dire. qu'ils -c,ontjJ.)uài(;nt à ~tre aimablts malgré nos
polissonneries et n~s .bêtises, _parfois même impardonna-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I"

bles. Je le répète. Je car.~ssais même avec un certain
p1aisir l'idée d'être déporté en Sibérie ; je m'ennuyais
tellement que j'aurais pu même me pendre ; si je ne me
pendis pas, c'est que j'espérais encore quelque chose,
comme durant toute ma vie. Je me souviens que je m'occupais alors de théologie, et très sérièusement même. Cela
arriva à me distraire quelque peu; mais je m'ennuyais
encore plus après. Quant à mes sentiments sociaux, ils se
réduisaient au désir de placer de la poudre aux quatre coins
et de faire tout sauter à la fois, si seulement cela avait valu
la peine. D'ailleurs, sans nulle méchanceté, mais simplement
parce que je m'ennuyais beaucoup; pas autre chose. Je ne
suis nullement socialiste. Je suppose que c'était une maladie.
A ma question plaisante : « N'existe-t-il pas de gouttes
quelconque pour activer l'énergie civique ? » le docteur
Dobrolioubov, échoué, sans place, avec une nombreuse
famille dans notre maison meublée, me répondit une fois :
« Pour exciter l'énergie civique, il n'y en a pas, je crois,
mais en ce qui concerne l'énergie criminelle, il s'en trouverait, 2eut-être. » Et ce calembour lui fit grand plaisir,
bien qu'il fût terriblement pauvre et chargé d'une femme
enceinte et de deux petites filles affamées. D'ailleurs, si
les gens n'étaient pas satisfaits d'eux-mêmes, personne ne
voudrait vivre.
Trois jours se passèrent encore et je retournai à la
Gorokhovaïa. La mère se préparait à sortir avec un gros
paquet; le père n'était pas à la maison, naturellement ;
je restai donc seul a\·ec Matriocha. Les fenêtres (dans la
cour) étaient ouvertes. Il y avait beaucoup d'artisans,
dans la maison et tous les étages retentissaient du bruit
des marteaux et des chansons. Une heure s'était déjà
écoulée. Matriocha était assise le dos tourné dans son coin,
sur un petit banc; elle cousait quelque chose. Tout à
coup elle se mit à chanter, doucement, très doucement;
cela lui arrivait parfois. Je tirai ma montre; il était deux
heures. Mon cœur se mit à battre fortement. Je me levai

LA CONFESSION DE STA\. ROGUINE

et commençai à m'approcher d'elle. Les fenêtres étaient
garnies de géraniums ; le soleil était ardent. Je m'assis
silencieusement à côté d'elle, sur le plancher. Elle tressaillit, eut épouvantablement peur au premier instant et
se dressa brusquement. Je pris sa main et l'embrassai, la
fis se rasseoir sur son banc et la regardai fixement dans les
yeux. Que je lui eusse embrassé la main - cela la fit rire
comme une enfant ; mais un instant seulement, car elle se
dressa de nouveau, saisie d'une telle épouvante qu'une
convulsion passa son visage. Elle me regarda avec des
yeux atrocement fixes, tandis que ses lèvres se mettaient
à trembler comme si elle allait pleurer. Mais elle ne cria
pourtant pas. Je lui embrassai encore une fois la main et
la pris sur mes genoux. Elle eut alors un mouvement subit
de recul et sourit honteusement, mais d'un sourire oblique.
Tout son visage rougit de honte. Je ne cessai de rire et de
lui murmurer quelque chose. Enfin, il se produisit une
chose si étrange que famais je ne l'oublierai et qu'elle me
frappa d'étonnement. La petite fille entoura mon cou de
ses deux bras et se mit elle-même à m'embrasser ardemment. Son visage exprimait le ravissement. Je me levais
presque furieux; cela m'était désagréable de la part de ce
petit être, et puis, j'eus aussi subitement pitié ... »
Le feuillet finissait là et la phrase s'interrompait. Il se
passa alors un fait qu'il est nécessaire de relater.

(A su-ivre)
Traduction

BORIS DE SCHLOEZER

DOSTOÏEVSKI

�-STANCES A LA RIVJERE SORGUE

·Ainsi
J

t

STANCES A LA RIVIERE SORGUE

/tf · fépanchais,

et l'unanime espace
Où ton nom s'accomplii1
Laissàit, d'un prompt regard, ttumter ti la sùrface
La hauteur de ton lit.

Si bien qu'on ne savait, ou de ta transpa,rence
Ou de ton élément,
Qui des dèux imprimait à leur commune essence
Le premier nwuvement..

Swgue, belle riviére allongée et glissante,
Qiii romps il, tes contours
Les chemins et l'omGrage où ton onde pressante
·,
Commence son décours;

Et t'est alors, penché sur la molle prairt"e
Aux flexibles réseaux, ~Dont la cime innombrable a ton courant nourrie
S'incline sou.s les ,eaux,

Irai-:je -une.autre fois m'a;seoir sur cette ri11e,
Et ton mfroir secret,
Poùr,rai-je ntrouver la c0ul6Ur fugitive
_ Qûe le vent lui prttait l

Qu'elle afflewra 1Jers moi c611ime une ombre ait pas:sàge,
Celle-là qui depuis,
Tient tout 1/'torrttreJ avec son onâuleuse imag,e,; ;
Plein d'amoureux enmds.

Cest là ' non
loin /iu /:;,uouffre où tu reprends naissance,
.
Qüe, pat un jour d'été,
Pou.r mieux voir à travers ta liquide abondance,
Je me suis arrtté.

Elle avait la longueur si'nueuse et timide
Des Sources aux beaux ibras
Que Jeàn G'rfujon cotûait dans leur marbre'fluide', •
Et leur- chasteérnbarras,

Là, sans jamais tarir, tu t'amasses, formée
De cent ruisseaux épars
Qui viennent par surcroit ta nappe accoutumée
Grossir de toutes parts.

Ces négligentes mains, tes membres que decore ·
La grâce, de ses traits,
Et qui vont e1nprnntant a. leil·r contrainte encore ·ï.
De plus ra'tes attraits, '

Puis, à toi seule enfin convertie et rendu-e,
Tu montres jus.qu'aii fond
Leur confuse affiuence égale et répandue
Sur ton bassin profond.

Et ces jambes àussi •de chasseresse antique,
Ces pudiques genottx '
Qu'on devine plutôt au-pli de la run'ique,
Sous leur voile jaioui. _

6"7

�668

LA NOUVELLE REVUE FR.ANÇAISE

STANCES A LA RIVIÈRE SORGUE

Tantôt, à mtme fonde et sa fuite indplente,
N'ayant, sqns aûtres soins,
Que sa blancheur native aux nymphes ressemblante
Et moi pour seuls témoins,

Et je doute, aujourd'hui q'f,l.e son lointain visage
En moi pleure et sou,rit,
Quelle forme entrevue, ou quel autre mirage
Me ravissait l'esprit,

Je la voyais se fondre et tantôt transparaître
Au soleil de nouveau,
Puis, {évano.uissant, l'instant d'aprçs -renqître
De son glauque berceau,

Sinon toi-même, Sorgue, au regard devenue
Ton fantôme charmant
Et l'intime reflet de ta naïade nue
Qui scintille un motpent,

Ou bien droite, et son oorps supportant tout entière,
Sur point{ (lancé,
Sa beauté tout ense111b/,e et noble et f amiliére
A son orteil dressé.

Avant que d'aller faire une fin ·magnanime
Au fleuve immense et fier
Dont la course avec lui t'emporte vers I'abîme
De l'éternelle mer.

sa

Mais lorsque, de plus près) pour la sentir pressée
Et souple entre mes doirts,
J'eus, vers ses jeunes fiancs, dans le vide avancée
La m_oitiê de mon poids,

FRANÇOIS-PAUL AUBERT

Au lieu de ramener l'enfantine sirène
D'en bas contre mon sein,
Rien_qu'un peu d'eau, mêlé d'un peu d'herbe incertaine,
Me resta dans la main.

Rien navait retenu ses traces expirées
En im.1isibles jeux.,
Ni cette joue étroite et ces boucles dor'é.es,
Ni l'azur de ces yeux,
Ni cette lente épaule, et ces lèvres muettes
Dont la tendre la.nguwr,
Comme un baiser gonflé de larmes toutes prêtes,
S'enfonçait dµns mon cœur.

"

�PIER~ BENOÎT.

PIE:RRE BENOIT
·•
11

1

Tenter de discréditer Pierre Benoît est une entreprise
vaine de la part d'un cFitique. 11 risque le reproche de
spéculer sur la célébrité de l'auteut de l'Atlantide pour s'y
tailler quelque réclame personnelle et, loin d'enlever un
seul lecteur à Pierre Benoît, .sans doute lui en procureraitil de nouveaux. Il y a dans ·le Manuel de Ïittérature française de M. Gustave Lanson au moins une phrase qui
mérite , de durer,-,c'est celle qui a trait au démolissage de
M. Georges Ohnet par Jules Lemaître. « A partir de ce
moment, dit M. Lanson, on n'en lut pas moins Ohnet,
mais personne n'osa plus s'en vanter. » Les cultes prohibés.
sont, comme on sait, les plus redoutables pour la santépublique. On jugera Pierre Benoît, si l'on veut, dans vingt
ou dans cinquante ans. L'intéressant aujourd'hui, c'est de le
définir, d'expliquer ses origines et sa prospérité.
Le salut de Benoît- et l'une.de ses supériorités -c'est
qu'il ne prend au sérieux ni ses romans, ni lui-même. La
perte - en même temps que l'une des infériorités - de"
ses détracteurs, c'est de ne point se souvenir à son sujet
de cette parole de Renan, recevant à l'Académie française
M. Jul es Claretie: &lt;&lt; Il faut fuire une part au sourire et à
l'hypothèse que la vie ne serait pas quelque chose de bien
sérieux &gt;&gt; et de cet autre propos du même Renan : cc Pour
écrire librement, il faudrait que rien de ce qu'on écrit netirât à conséquence ».
Un si~cle de romantisme et de cc culte du moi &gt;&gt; nous a,
accoutumés à exiger du romancier, comme du poète lyrique,.

qu'il se, mette tout entier, cœur et âme, dans son œuvre,.
ou du moins à le 1uger cemme s'il s'y menait t0ut entier.
Stendhal et les Russes, eo devenant -à la ruode, ont renforcé cette tendance. Une des originalités de Pierre Benoît,
c'est précisément de, n'être ni un ,Stendhal, .ni un Dostoïevski.
Mais Le Sage se « donnait-il &gt;i tout en·tter lorsqu'il cri.vair Gil Bla1, Montesquieu, les parties légères des Lettre;
P,rsanes ou Mérimée, Carmen ? Si, pour une part, le
roman moderne .est l'aboutissant du poènw épique . ou
héroï.-comique, il .est, pour une a.u,tre p.art~ un -succédané de
l'histoire ; « l'histoire de ceux qui n'ont pas d'histoire »,.
a-t on pu le définir·
.Pierre- Benoît r.oma-ncier, et qui se qualifie lui-même de
&lt;' romancier de l'histoire ?l, ignore le feu de l'inspiration,
qui soulè\Te un Balzac jusqu'au rydrnJe de l'épopée; il travaille à. froid sur une·table couverte de fiches méticuleusement compilées et d'après un plan méthodjque, longuement mÔ'ri; hi.en arrêté, qui ne se modifiera plus-au cours
de la i:édattion: La · rédacti~n en effet ne faü . point corps
amcyenx de Pierre Beo.0.rt a!Ve.c ta creâti~n lit:téraire proprement dite, c'est une tâ.c~e q.u i lui est postérieure, un
épiphénomène, qui a: certes plus-,d'importance~_ que la dactylographie ouJ'i:mpressîow de l'0uvrage, .m.ais qui est du
même ordre, subordonnée au seul souci d'n:ne présentation décente.
·· ·•
~ ,_
Procédé d'historien .e.tr d'historien ,d'aujourd'hui,. Cest·
ainsi, ont enseigné à Pierre Benoit les deux tnaîtres dont il
procède, MM. Aulard et Seignobos, que l'Qn compose de
bonnes thèses et de solides ouvrages historiqµes. Que fautil pour qu'une thèse der doctorat soit excèllente ? Qu'elle
soit bien documentée et-bien.mrriposée. Le stylé et l'ém°= .
tion humaine n''Y sont point nécessaires. 'fous ¼:s romans dçPierre Benoît, dont cha:cun wntie,nt la parodie d'.une thèse
possibr.e, ont au.· plus. hmt degré ces .de1a vertu.s sorbonniques :-ils- sont supérieùrement documentés et comwsés.

�67'2

LA NOUVELLE REVUE fRANÇAlSE

La méthode, c'est pour un universitaire la qualité
suprême, pour Pierre Benoît également. Ne dis~t-il pas de
lui-même dans une récente conférence : « Kœmgsmarck eut
ce qu'on est convenu d'appeler un succès d'esùme. Pour parler franc, peu m'importait LL'e-ssentiel, c'est que je m~ sentais en possession d'une méthode. »
On ne dira jamais assez en vérité ce que Pierre Benoît
doit à l'Université dont il est le fils prodigue, ce qu'il doit
à cette (l Nouvelle Sorbonne » tant flétrie par son ami
Agathon. Il ne l'a point oublié du reste : s'il raille ses
anciens maîtres, c'est avec l'attendrissement. d'un Renan
pour Saint-Sulpice. Le professeur au Collège de France
&lt;le la Chaimée des Géants, le professeur en Sorbonne de
Kœnigsmarck, le bibliothécaire de l'Atlantide sont légèrement ridicules, mais sympathiques.
L'Université, la Faculté des lettres ont marqué Be?oît
d'un tatouage indélébile. Il réalise le type du normabenlittérateur d'autrefois, il a la tournure d'esprit cœnmune par
exemple à un Edmond About et au Jules Lemaître d'En
marge des vieux livrts; pl us exactement encore il a été façonné
par cette survivance des vieilles h.umanités qu'es~ la(: cagne»,
la classe de rhétorique supérieure préparatmre a la rue
~'Ulm . Toute sa vie, Pierre Benoît sera un &lt;&lt;cagneux». A
jamais il est condamné à voir la réalité à travers les liv es, à
contempler les êtres et les choses à travers des s~uvemrs et
des réminiscences littéraires, à mouler ses sen11ments sur
ceux de ses poètes et de ses prosateurs favoris, à être la proie
de l'imprimé. L'amour de l'histoire et l'irrespect envers les
personnages historiques, le goût pour les anecdotes volontiers scabreuses, pour les anachromismes, les rapprochements
ingénieux, les allusions, le pittoresque fuit d'un savoureux
,détail inédit, la rêverie qui suit le seul énoncé d'un grnnd
nom la présentation d'un grand homme en déshabillé ou
dans' une posture ridicule, la recherche de c&lt; l'astuce &gt;&gt; . et du
« fui tuyau », tout cela est unive_rsitaire et_« cagneux ».
Universitaire, enfin, sa façon de rire, de plaisanter, de se

7

PIERRE BENOÎT

moquer, son art de pince-sans-rire, sa manière de lancer
sa pointe avec une gravité imperturbable.
Les exemples abondent. Il y a les fameux plagiats
,, chausses-trappes », purs c( canulards )&gt; normaliens. Il y a
le télégramme de Gambetta dans le Lac Salé, et sa réponse
en italien à la table tournante dans la Chaussée des Géants.
Dans Pour Don Carlos, Benoît nous présentera« MM. Littré
et Jules Ferry, de la loge « la Clémente Amitié &gt;&gt; prenant
le train pour Versailles». e&lt; Le soin de régler l'addition, ajoutera-t-il un peu plus loin, fut laissé, d'un accord tacite, au
bon M. Littré, qui avait été heureux d'annoncer la cinquantième édition de son très remarquable Dictionnaire de
la Langue fra11çaise. » S'il nous parle d'un atlas, ce sera
avec l'ironique gravité d'un catalogue pour bibliophile :
« Atlas de M. Delamarche, ingénieur hydrographe, Paris,
1856 » et tout ce qui s'ensuit. li n'omettra pas, dans la
Chaussée des géants, à propos de l'étude du mingrélien à
laquelle se livre son héros, de nous renseigner sur les particularités linguistiques des dialectes caucasiens qui « ont en
commun la numération vigésimale », (ce qui est d'ailleurs
une grave inexactitude, les dialectes lesghe, tcherkesse et
laze utilisant la numération arabe). Il met un écusson au
col des soldats qu'il introduit dans ses romans : dans Pour
Don Carlos, il fait intervenir sur la frontière espagnole le
49• d'infanterie qui, en 1875, faisait campagne en Algérie
et ne tenait pas encore garnison à Bayonne, erreur vénielle,
mais erreur qui se répète dans la Chaussée des géants où il
est question d'une 22e section d'état-major existant à
Paris : c'est 20• qu'il eût fallu dire, la 22• est une section
de corn.mis et ouvriers.
Voici encore dans ce genre un raccourci des guerres
civiles d'Espagne à l'aide d'une simple énub.1ération : « Pepa,
la belle Pepa Samaniego ... Elle a sauté sur les genoux de
Lannes et de Palafox. Elle a offert des fleurs au duc d'Angoulême, servi à boire à Zumalacarreguy et à votre serviteur, puis à O'Donnel. » Parfois même l'émotion est
43

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

empr~ntée au nom de simples héros de :roman comme dans
le poème qui commence ainsi :
Uii ,saii qu'e'je dînais cbe.~ 11:n:nu Karéni:tta,
]1; ·m, tra-uuais'ass,is- pres dt&amp;:-tomte Wnmski. ,
r.

, Cette forma1ion ):iistoriq,ue et u.ni_xersiraii;e, en donna.nt
libre co.1.u:s à œ~te imaginauion de bi):,li'Othè.q.ue,, a fortifié
chez Benoit un t~lem i~né de mosaïste~ don.t il avaitd'abord,.
obéissant à, sa nature,pr~fonde,,-.tiré parti inconsciemment
et dont il a eia: l'habi.kté et, l'art de: se fuire eusuiœ une
originaJitt. ün 'ttou~-e dans la, Chaussée des· Géants» son,
dei.ni~r livre -qu! ~t (a,ve,c le Iittc Sa}é) le p1us conscient
Gie. tous œtut 4a'il a éG-Iits,, ~-~lu,i, où rl a le mieu1t deminé sa:
matière, où chaque ligne est inteotionne~. - deux révé1ations sw: son art .qui .v:üen_t:: &lt;l'être soulig_i1.é~ parce qu'elles
montr,ent à q~el poiat Pi.erre. Ben-0ît connaît §és possibilités et ses fonites. « Une associatiQn di'idées un peu liivres9iuei én:it~il page 190) venait de me tenir lieu d'imagination. ,:. !!t page 216~ ,rz' est un vé:ritah.te p~aid0yer prq_-domo
q~'il accrod1e à,·~n éleg,e de Tris.tram Shan.dy _: " Que1
curieux li v:.~ ! E.a},dais _et. Molière avaient passé pa,r là, le n(i)m
d'un des ·héros é:ti-it pris à Sbakespeare ... Je le savais.,_ e i~
.1:1e __pouvai&amp;. m'empêcher malgré tqut de troùver q:. Tr.istram
Shandy un livre s.ympathique, original même. Et comme je
chercliais )es. raisons,d,'une aussi grav,e iu-\i:onséquence.,_ fen
"ins à mera,pp,ûer le cadeau 9iue m',avait fait vingt ans plus
tôt, à Marseill.e 1 une jeune dame blonde, aux che'Jeuxcoupés court : un ieu de œbes géog_raphiques. Avec les-_mêroes
cubes, les mêmes, selon qu'on les disposait diiffétemment,,
onauivait à obtenir, tom àrtom, les G::aires.des deux Amériq1J.e&lt;, d'Asie, d'Europ~1 d'Afrieii,~e, tl' Océanie, du·_monde.
entier elilfin. &gt;i r _
.. ~Les cubes Elue PieriJ: Benoî..E as&amp;en:r\&gt;t-e I sont_ to-us. emprnq.tés ~ l'hist©Î.reOl;l&lt;~à 1-'i~gip,ation. d-'-aattui .. L'oo. peut
~ns paradox.~ rarumer que BenQÎt ,est de t\t!US)es fian~is

PIERRE BENOÎT

vivants le moins doué d'imagination. Est-ce à, dire qu'il
plagie, comme on t'en a accusé ? Sans aucune hésitation, il
faut répondre cc non ))' ou bien considérer que tous nos
grands dassiques, et Racine.,. et Molière e.t plus encore Là
Fontaine, dont chaque fable a:. eu deux ou trois« sources ii,
sont des: pfo.giatres. IL semble prOU'Vé que YAtlantide ne
doit'rien à. Slre de; Sir Ridder Haggard, mais l'idée première
de Kœnigsmarck est empruntée à Blaze de Bury, L'idée première dePoitr Don. Carlos au chapitre intitulé c, La Haine
ern,porte Wa/Jt dans Dit sang, de:. la rmlupté et de la. mort de.
Barrès, celle· du Lac Salé à une noùvelle de Stevenson,
celle de la Chaassi!e des Géants à une documentation fournie à Benoît pai: l'lt:landa.is Gavan Duffy.
, Le vrai, c'est que le point de départ chez. Benoit n'est
pas l'essentiel et peu importe donc qu'il soit emprunté à
autrui, au lieu d'être inventé. Et que ce cane~ initial soit
enrichi d'ainfres canev.is extraits. d'autres lectures, peu
importe enéoi:e. L'intérêt est dans le rapprochement de ces
thèmes. Pour reprendre l'image de la Chaussée. des géant.; :
dans l'assemblage de ces cubes. Avec tout ce ma.téviel épars
qu'il rassemble, iL réalise chaque fois UJ.1e œ11vre honr.ogèoe,
coWrell'te; -v-vaimeE.t sienne. Il ne plagie. donc pa,s, i1 a des
sources; ü n'invente pas, il ju.11.tapose, il compose; pour donner à ce mot tooté sa for.ce étymofogiqùe, on écrirait vol on.tiers : il com-pase:.
Il se défend à: b9i;i: dwit d'être un- romancier d;irnagination. Dire de lui~4rtîil est-un « romancier de· méme,ire &gt;i
serait tendre urr hommage -à sa.~aste culture et à ses-facultés mnémoniques, dont-H a la coqnetterie, mais ce serait en
même temps l'aècnser de manquer de personnalité, et il y
aurait là une.véii:itable injustice . .La définitiôo li plus exteBsive et la, p}ns cciin préhwsive à. la f.ois pour Be1wh serait de
le catatoguer « romancier d'assodati'on 11, signifia-nt par làson excellen.ce- à 2.Ssocier les tronvailles d'autrui et la
richesse de ses. associations d'id.é~ personnelles qui Lui permettent de rapprôcher et d.efon.dre des éléments.aussi éloi.-

�''I

6ï6

1,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

gnés et en apparence aussi hétérogènes que possible, la légende de l'Atlantide par ex~mple et l'histoire de la conquête
française en Afrique. Cette puissance d'association d'idées
qui chez un grand poète se traduit par des métaphores inattendues, chez un grand savant par des découvertes (Claude
Bernard et l'urine des lapins) ou par des hypothèses (Newton), se manifoste chez Pierre Benoît en coups de théâtre
imprévus et inespérés.
C'est bien là qu'est son génie propre et aussi dans une
faculté extraordinaire de vision à rebours. Ses scénarios de
roman se déroulent forcément en lui lorsqu'il les compose, en commençant par la fin, à la manière de ces films
des premiers temps du cinématographe qui, après nous
avoir montré des baigneurs plongeant du haut d'une échelle
dans la mer, les faisaient soudain, contrairement à toutes les
lois de la pesanteur, s'envoler de la mer jusqu'au haut de
leur échelle de plongée. Le don que possède Benoît de se
soustraire aux lois de la pesanteur intellectuelle, d'embrasser
d'un coup tous les détails d'une action compliquée et riche
en péripéties, d'en combiner tous les ressorts, est un don
extrêmement rare. Dumas père n'en possédait pas l'ombre.
Ses romans sont cc à tiroir » comme les romans-policiers
d'aujourd'hui. Mais les romans de Pierre Benoît ne sont
pas des romans à tiroir, ils sont agencés comme des mécanismes d'horlogerie. Les ressorts tendus par Benoît pour
varier et soutenir l'intérêt ne sont certes pas tous de première qualité. Le critique aperçoit et démêle aisément les
« ficelles » qu'il emploie, mais le lecteur emporté par l'action ne songe pas à bouder son plaisir et il faut lui donner
raison, car c'est toujours un miracle que de voir cc marcher »
une machine construite par un homme, que d'entendre
sonner une pendule ou se dérouler d'une allure légère, traversée des rebondissements les plus aisés, un roman de
Benoît. Ce don du mouvement est le troisième grand mérite de Pierre Benoît et ses ouvrages valent tous par l'art de
la combinaison, leur solide armature et leur mouvemJ:nt.

PIERRE BE~OÎT

Mais les combinaisons du genre que chérit Pierre Benoît
lui fourniront-elles une matière inépuisable ·? Il semble vain
de l'espérer. Si on laisse de côté Kœnigs111arck où Benoît n'a
pas encore trouvé sa formule définitive, on s'aperçoit sans
peine gue le Lac Salé est le pendant de l'Atlantide et la
Chaussée des géants une réplique de Pour Don Carlos. La
femme fatale de l'Atlantide entre deux hommes devient dans
le Lac Salé, un homme fatal entre deux femmes. En ce qui
concerne la Chaussée des géants et Ponr Don Carlos, le parallélisme est encore plus frappant: François Gérard est entraîné
malgré lui dans le mouvement sinn-fein comme Olivier de
Préneste dans le mouvement carliste; l'irlandais fanatique
Térence, c'est le Mignoac carliste; le comte d'Antrim est
une sorte de Don Carlos irlandais, Allegria et Antiope, les
deux héroïnes, sont chacune à sa façon des « Jeanne d'Arc »
d'insurgés, des cc cavalières Elsa» au petit pied. L'élémer1t
équivoque est dosé avec la même légèreté dans les deux
livres : Lucile de M.e rcœur, fiancée d'Olivier, nourrissait
pour Allegria un sentiment assez trouble; Reginald, amoureux d'Antiope, est un fervent d'Oscar Wilde.
·
Toutefois Pierre Benoît a introduit dans la Chaussée des
géants un élément emprunté à l'art du vaudeville qu'il
n'avait encore jamais mis en œuvre : la substitution des
personnes. Tout l'intérêt de son dernier roman repose sur
trois quiproquos : ce n'est pas le professeur au Collège de
France, Ferdinand Gérard, ccltisant notoire, invité par les
Sinn-Feiner à assister au soulèvement de l'Irlande qui
répond en réalité à leur invitation, c'est, par le curieux effet
du hasard, un de ses homonymes François Gérard, galant
cavalier français; en second lieu, la comtesse Antiope
d'Antrim n'est pas Antiope, morte deux ans auparavant, c'est
sa femme de chambre; enfin le professeur suisse Stanislas
Grütli n'est autre que le policier anglais Walker Joyce.
Ce recours à des procédés vaudevillesques marque le
terme d'une évolution déjà sensible dans Pour Don Carlos,
qui s'est accentuée dans le Lac Salé et atteint son pa-

�678

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il'Oxysme dans la Chmissée des géants. Benoît vise.ide moins
en 1noins à l'émotion, il vise de plus en plus à la satire .et
à la drôlerie. C'est sa faç-011 de donner ·r.aison â. ceux de ses
'.lmis qui le proclament un «classique)&gt;.
La sensibilité qui J;e répand.ait dans Kœmgsmar.ck et dans
l'J:'1.tlantid-e ( et dont l'écho se retrouve dans mus les poèmes
,de D.iaàu;mi:n.e et nombre de pièces des Suppl,iante.t) .é tait
une s.en-sibilité nettement post-romantique, assez 1prnche de
œlle d'Alh.ertSamain, à base de « femme fatàle ,&gt; et d'èx:rl. · ration masculine. L'érotisme de Benoît ne ,dépassait pas le
mussehisme et l'hngolâtrie d'un adolescent bien informé,
mais encore chaste. Au romantisme de ces passions, Pierre
13enoit a substitué dans ses trois derniers romans une galanterie et une charnalité-assez basse, mais qui le préservent de
tomber dans un galimatias qu'ilredcmtait. Il s'est lancé dans
la satire .poli.tique. Il a pris en même temps le -parti de railler
légèrea:nent ses héros, ce qui lui épargne de les analyser.

.

.

*

* *
C'e5.t là une des faiblesses, la plus gr~uül.é faiblesse de
Pierre Benoit. Il est incapable {l'animer· des personnages
vivanrs·, humains. Tous ses héros sont -des fantoches purement conventionnels. Connaissant son incapacité à décrite
et à ex:pii.quer :des sentiments, il a, dans :le Lac SàU, tenté
d~ se.iustlfier en soutenant qu'un romancier .d'àction n'avait
point à se souoier de p~ychologie, les résultats seu-ls lui
important. On oonnaît- la fameuse phrase-.mda ba1lle qui
pour ,atteindre son but n'a pas besoin d.e ctmtkître là nomenclature des pièces du fusil qui la tire,, et sur la' revue de
détail des ,sefiti-tnents·. Dans la Chaussk fk, gêitntt, Benoît
essaie -d'un autre procédé. Il emprunte à &lt;le-s n'l.aîtres psy·
chologu-es les senti.ments qu'il attribue à ses: perscmnages:
« Une des pagçis les plus achevées du Jardin de Bérénice,
écrira-t-il, éGt consacrée au trouble qu'on é'pt.ou-ve à retrouver devenue fe~1me celle que l'on ,a connulë enfant, etc ...~

PIERRE BENOI""î:

'C'était au spectacle ide œtte transformation que j'étaïs à
présent convie. )&gt; Et ailleurs : « Julien: Sorel se jttre âe
&amp;iisir, dans nn délai .déterminé, là triste main pendante ,de
Mme de Rén~L Je m'étais juré, moi, d'appeler- dès notre
première entrevue par son prénom· la comtesse. » Pius
foin encore ·: «· Mathilde de la Môle sait à merveille, etc...
Je pus constater que Lady Flora possédait de façon pa-rfiiite
cet art ,d e se rocoiffer. »
Dans œ domaine de ia psy.chologie, il y a plagiat
~voué cum. grano salis. Mais l'·üonie ne masque pas l;impuissance ...
Que te roman d'action p1.1isse · s'ac--c-ommo-der de psychologie, que des personnages puisseol traverser 1es péripéties
tes phis invraisemblables -en ·reia-ntahumains, la preuve en
est faite depuis longtemps. L'Arioste, qui reste le maître
du roman d'aventures, combinait les plus eictravagantes
équipées, mais 1es héros de ces équipées soat &lt;les hommes
qui vivent, jouissent et souffre-1.it comme nous-mêmes à
!'-intérieur de -leur monde enchanté. Stevenson et surtout
Conrad ont réussi de même à faire v-ivte leurs aventuriers
&lt;le la vie la -plus profonde et la plus ,gé~rale. Les hfros ~de
Pierre Benoit -soot· -t ous taillés sur
patrons &lt;l'ùpéra.
Ces emprunts faits -ouvertement aux maîtres &lt;le ·1a psychologie ont pour pendant - les « - chausse-trappes ~&gt;, les
passages -démarqués ·d 'auteurs connus et â.estinés à faire
crier au plagiat le critique-malavisé.•On en trouvait dans
Pour 1Jon .Cairlos,-on en trouvait ,dans le Lac Salé, on en
trouve èncore dans la Cbam-sée des g,éants. Cette phrase de la
Clxlussée : cc Je regardais le -ooleii, ée sâ1e-i1 ja&lt;lis témoin &lt;le
nos adieux -et qui allait .être, au m~me poi-nt de -sa c-our-se,
le témoin de notre Tèanion ~;, •est-elle -de Bernardin, de
Chateaubr:j_and ou de Lamartine? Cette· autre: -&lt;&lt; Quelles
mystérieuses conflagrations du. cerveau et des sens allaient
éclater .en spectacle pour ces grands murs noirs » n'est-elle
pas de Hugo? .Or.i peut être · assurt en tout cas que ni
l'une ni l'autre n'est de Be.ra.o'Ît.

des

�680

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Là encore, l'habileté de Benoît est vaine. Sa seconde
grande faiblesse, c'est qu'il écrit mal. Le Sage, Montesquieu, Mérimée soignaient leur style. Le premier devoir
d'un littérateur a·nti-romantique, qui ne peut se targuer
d'offrir au public le jet bouillant de son inspiration, tout
çhargé de scor1es, c'est d'avoir un style. Pierre Benoît en
manque.
Il écrit sans rougir: cc Alors, dans quel but? - Eh! mon
cher confrère, dans le mime but que vou~ ... » Il commet
jusqu'à des solécismes dans l'emploi du subjonctif passé :
cc La veille, au cours de la soirée qui s'était prolongée
après que le comte d'Antoine se fût retiré, nous étions restés
ainsi. .. &gt;&gt; ou dans l'emploi de ne : c&lt; Je mentirais bien
inutilement en niant que l'impression qu'elle fit sur moi
ne ftU profonde '. &gt;&gt;
Négligence, dira-t-on. Admettons-le.. Mais par1er
cc d'une forêt de...
champignons... qui s'entrechoquaient 2 », écrire : cc Que cette voix de M. de Magnoac
est perforante i », ou bien cc La portière s'ouvrit. Le
marche-pied s'abaissa. - Place :Beauvauj aussi vite que
possible. - La voiture partit au grand trot 4 », ou encore,
comme dans l'Atlantide: cc La nuit tombait à grands pas »,
c\~st n'avoir aucun don de style et c'est se contenter d'un
.style pis que mauvais, terne et médiocre de roman-feuilleton.
Quant aux chausse-trappes~ s'il faut s'expliqu'er à leur
sujet en toute franchise, elles dissimulent mal les fréquents
recours de Pierre Benoît à ses cahiers d'expression. Si l'on
voulait id être méchant, en restant vrai, on pourrait dire
qu'il s'agit non point à)a vérité de plagiat, mais de kleptomanie'. ·Lorsque, parodiant le « ]'aime, que dis-je aimer,
j'idolâtre Junie », Benoît fait dire par Don Carlos: ,« J'aime,
que dis-je aimer, j'idolâtr.e Mademoiselle de Mercœur 5 », il
peut encore soutenir qu'il s'amuse. Mais lorsqu'il reprend
La Chawsée des géants, p. 195, r 33, 145,
3-4-5. Peur Don Carlos, p. 183, 10, 152.

1-2.

20.

681

PIERRE BENOÎT

une tirade de M. Homais, changeant les noms, mais cariservant les sonorités Flaubertiennes et le mouvement de
la phrase et ,qu'il écrit : cc Mon Dieu à moi, c'est le Dieu
de Rousseau, d' Anacharsis Kloots, de Raspail et d'Alain
Targé' i&gt;, où Flaubert écrivait (le début des deux tirades
est aussi à confronter): « le Dieu de Socrate, de Voltair~,
de Franklin et de Galilée », on prend Benoît en flagrant délit
de mimétisme.. S'il fait défiler des soldats espagnols, une
réminiscence de Hugo le contraint à les chausser d'alpar- ·
gates. Et chose plus curieuse encore, il obéit ·même à des
réminiscences de la « théorie J&gt; : cc Les soldats libéraux qui
étaient derrière leurs faisceaux formés à droite- de la
route 2 • &gt;&gt; Formés a droite _de la route, comme le prescrit le
règlement de service en campagne.
On trouverait des échos plus subtils encore de ses lectures (plus difficiles à démontrer aussi) en lisant de près
Pierre Benoît. Ainsi le vers c.ité plus haut :
.,/

Un soir que je dfoais che1, Anna Karbii11e

est-il autre chose qu'un écho du vers de Baudelaire :
Une nuit que j'étais près i/!imp affreuse Juive.

C'est là pour Benoît le revers· de la médaille. Ce don
opportun de la mémoire qui le sert si heureusement dans la
construction de ses livres le dessert fâcheusement dans
leur rédaction. Qualité en deçà, erreur au-delà, mais
dénotant la même curieuse structure mentale.
Elie est pourtant le signe de la culture de Benoît,
cette culture d'humaniste amusé et de chart1ste narquois
qui, quoi qu'en disent ses détracteurs, en dépit de sa
pauvre science psychologique et de la faiblesse de son
style, le préservera toujours de tomber au bas niveau des
feuilletonistes. Cette culture partout sous-jacente oblige
à pardonner ses plus impardonnables négligences à l'auteur

c

1-2.

Pour Don Carlos, p. 90, 28 5.

�682.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇt\l SB

de l' Â-tiantide-, car :il en.. fait l'usag.e le plus divertl&amp;'ia-rrt et le
plus- cocasse qui soit. Sotï.. .esprit primesautier-, , son ·bon
garçon:nisme, ,sai _(1 vielUe gaieté française »-, ,-q_uLtiennent à
fa nature-de Benoît, 0nt été sans-.ammn,&lt;l-0utemt1fu-m.és,et
dévek&gt;ppés,.; pai: cette 'forme Je :eulwre. Dépo.nil:lé de son
-' romantisme d.e· pacotille, ~1 aipparaîtt désormais . sous so11
véritable ,aspeet/ td ai d:un bc;ute-en-ttain sans préte:ntion.
Pourquoi lui· -résister -dès lors qu'il
veuv pas, s'en. faire
-accroire et ne prétend qu'à amuserl &lt;&lt; Qu~il fasse, son
mlt4er, qu'iL -nous amuse1 » ~omme il le disait de . lnimême •Ô-at:ls sa .conférence du 3· mars dernier.
La pface ~oujouts plus grande qu'il fait dans son œuvr.e
à la ga,ieté et à la" s~ttre laisse entr-evoir la :possibilité. pou;r
Benoît de nous amuser: lo-ngtemps entor.e. -Mais il faut
qu1avet: --sa luci.clité--coutumière il .en cv.ienne à. se. rendre
c-ompte qu'il risque ,d,e -cl.ev,ea,it monotone et. ennuyeux
en se répétant. Après 'P.()ur Don Carlos, la C/Ja.us"Sle des
géants, soit, mais il n,e .faudrai~ pas que Beqoît coulât un
troisième livre dans ce moule qui a deux fois servi.
H y a-dans ta Cha-Ùsséé des géànès des .trpuvail1es~omiques
irrésistibles ( t&lt; la salle Raffin--Dugens ~. &lt;~ le,boudoir Albert
Thomas &gt;&gt; dans la maison d'un snob britannique), il y a
des drôleries sati:tiquês d'ü-ne remarquable cocasserie. Si on
-l es rapproche du_· cbaphre sur le « Glub -des Chev.aulégers &gt;&gt; de Pot.ir Don Carlos, on se convai-n:c qü'Andr-é
BiHy a tout à fait raîsoril;rsqu' il cléfinit Benoît un auteâr
gai et i'on en vîent -à se deriunde~ si· Pierre Bendît n'est
pas destiné à nous âonner un. jour le rofoa,n comique et
-sa!:-rrique de 1~1&gt;d&amp;nocratie -d"après-guetre, -uneJbeuffonnerie
qui 1&gt;otmait tenir de Rabelais _par-1'-abondancé &lt;l-es péripéties, de V~1taire par la fine ,-causti~ité ·et qut ,se'l'.'ait · peutêtre un chef-~œuvre autbentiq-ue.

C

✓

LE CAMARADE INFIDÈLE

ne

B'EN JA.'MîN -CREMIEUX
•

l

D-EUXIÊME

p AR'I'IE

I

I
Ni les caisses qui encombrent J'anticha,mb,re, ni les
meuble~ ~éjà déplacés, ni l'absence de Clyrn:ène
c.ette
a~rès-~rda de dégel,, ne causent de surprise à, Vernois. Il
drt qu il.. attendr~ et, ~ans quitter son pardessus, gagne le
salon dép dé_garru. ~e bibelots. Il écoute s'éloigner la femme
?e chambre, l'entend refen;ner ia porte d'une offi~. Alors
ri va vers le pi~no, écoute ~ncor.e_, puis vite, saisissant le
meu_~le P:r une ~e ses poi_gnées, l'écarte du mur, passe
dernere, s agenomlle pour tâter la bojserie, trouve la serrure d'un pëtit placard, y .introduit 1me clef qu'il tire de
sa poche et qu'H parvient à fa.ire tourner. Iî tâtonne et sa
main tom.be sur ce gu'il cherchait, cinq ou six liasses de
lettres ficelées. Il glisse les premières dans ses poches, serre
le reste sous son bras, entre sa veste et son manteau
pousse la porte et se relève. M11 e -Ga~in ést trois pas d~

par

à

lui.
, Il sor_t au~sit.ôt ' la phrase ~u'il avait préparée pour le os
d une surprise :
_
- J:ai_ laissé ,tomber une {Ji~ce de mon.nait! qu{ a. roulé
sous ce piano ... Quelle poussîçre !. ..
1 • V?it les ~uméros à~ la Nottvelte Revue·Françaisè âes
1~ ma1.
.
;) _

-1er

avril et

�684

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

11 se met en devoir de ramener l'instrument à sa place,
mais avec peine, n'ayant plus qu'un bras libre. M11• Gassin
pousse un cri en reconnaissant, au bord d'une de ses
poches, la couleur du papier à lettres.
- Qu'est-ce que vous avez dans vos poches?
--:- Mais comme d'habitude, des papiers. Aidez-moi à
repousser le piano.
Elle ne bouge pas :
- Où avez-vous trouvé ces lettres? ... Il y avait une
cachette là derrière ?.. . Vous saviez où elles étaient? ...
C'est donc pour cela que vous êtes venu sans prévenir ?
- Il était temps ... Mm• Heuland m'écrivait, il y a deux
jours, que les déménageurs avaient commencé ... J'ai craint
d'arriver trop tard.
Il est parvenu, d'une seule main, à faire rouler le
meuble. Encore un coin de tapis à redresser et tout est en
place. M11e Gassin commence à prendre peur de son air
buté.
- N'était-il pas plus simple, dit-elle, de m'indiquer
l'endroit ... à moi qui suis toujours dans la maison ... Pourquoi ne l'avez-vous pas fait pendant tout cet hiver?
Elle n'ose pas encore comprendre :
- Donnez-les-moi!
Mais il boutonne plus étroitement son manteau :
- Je vais sortir le premier. Vous me rejoindrez au coin
du boulevard. Nous irons ensemble chez mon frère et j'y
brûlerai tout cela devant vous.
Elle s'élance vers lui :
- Jamais, jamais! Vous n'avez pas le droit! Ces
lettres m'appartiennent ! Elles sont tout ce qui me reste de
mon bonheur ...
Elle essaie de saisir un des paquets, mais il le retient
avec trop de force pour qu'elle ait espoir de s'en emparer.
Alors elle s'accroche à ses vêtemepts:
- Donnez-les-moi! Je vous · jure que je n'en ferai pas
mauvais usage. Croyez-vous que si je voulais démontrer

LE CAMARADE INFIDÈLE

la vérité, je ne saurais pas trouver d'autres preuves? Pourquoi faites-vous le cruel, vous qui êtes bon?
Collée à lui, elle a passé les bras autour de son cou, et
soudain elle lui baise éperdûment la figure. Il se dégage
avec brusquerie et peu s'en faut qu'il ne tire son mouchoir
pour s'essuyer. Ils se dévisagent, mais comme dans un
brouillard, aucun d'eux n'étant sûr d'avoir compris ce qui
vient de se passer chez l'autre.
- N'allez pas croire, murmure-t-elle ... Donnez-moi
seùlem·ent mes lettres ...
Ab, s'il pouvait entendre tout à coup le ronflement des
chaudières et rouvrir les yeux sur les éclatants tissus 'qui
sortent tout ruisselants des bains colorés! Il finit par
répondre:
- Mademoiselle, je ~e suis pas fat ... Et si vous saviez:
comme j'ai peu de loisirs ... p~ur rêver à ce qui n'est pas
mon travail !...
Elle reprend, sans plus oser le regarder:
- Ce n'est pourtant pas votre travail. .. qui vous ramène
ici tous les quinze jours.
- Ce n'est pas l'amour non plus, Mademoiselle ...
La gêne de chacun des deux s'augmente de ce qu'il croit
avoir en face de lui un adversaire parfaitement maître de
ses moyens.
- Etant petit, reprend Vernois, j'ai trop souffert des.
contrecoups de la passion pour ne pas la détester et la
craindre ... J'ai vu des hommes que j'aimais, trop cruellement humiliés ... Je bénis mon frère d'avoir osé me dire,
quand je n'étais encore qu'un très jeune homme, qu'on
doit céder au corps ce qu'il demande, pour qu'il ne dévore
pas les sentiments ... Pardonnez-moi de vous parler avec
cette crudité ... Je tâche d'être sincère avec vous.
- Vous réservez le mensonge pour Mme Heuland, ditelle rétractée par l'humiliation, et plus que je n'imaginais.
d'abord ... car non seulement vous lui brodez un mari
qu'elle n'a jamais eu, mais vous vous servez du mari pour

�686

,,,

LA NOUVELLE REVUE 'Fl.ANÇAISB

LE CAMARADE INFIDÈLE

687

l'émouvoir, tout en prétendant ne Iien .ressentir vous-

Ce rep.roche remue Vernois plus qu'il ne vottdrait le

même.
Il riposte- irrité:
- Si j'éprorrvais quelque chose de pius que de l'amitié,
je m'interdirais d'entrer dans cettemai.sQn..
- Mais vous Y- êtes, s'écrie-t-elle d'une voix mordante.;
sauvez,..vous vite !
- Ah, Mademoiselle, finisscrns-en L.r Renoncez. à füe
dans les cœurs;. vous n'y êt.es pas clairvoyltnte. •. Habillezvous et sortons.
- Lire da.ns votre. cœur à vous n'est eni effet pas facile,
tmtl il famt vous supposer de rouerie ouT sans cela, de.
naïveté.
Elle ne croyait pas atteindre, si juste, un petit point vulnérable en cet homme dépourvu de vanit-é.
- Si j'étais .aussi naif que vous Je dites, je vous aurais
crue dès l'abord, et je n'aurais seulement pas souhaité mü::
Mme Heuland.
- Vous préférez donc qu'on vous tienne pour fourbe-et
intéressé?
Il s'écrie:
- Est-ce que mon intérêti,si. j'avais une arrihe-pensée,
n'aurait pas été de lui laisser: découvrir la vérité, de placer
dans la serrure de ce placard la clef trouvée dans la cantine
de son mari et de m'en aller en laissant faire rua bonne
étoile ? Si je voulais avoir le champ libre, je n'avais qu'à
m'en remettre à-vous pour la détacher dn passé.
- Croyez-vous donc que vous ne l'en ditachez pas av~c
vos manigances ? Quand,ie me· rappelle ce pauvre.garçon,
pas trop .raffiné soit dit entre nous· et qui,. après a&lt;;1oir bien
mangé, riait des p]us mauvais ca:lemboars; et quand je
songe au petit saint par lequel vous essayez de Je remplacer, eh! bien je trouve qae vous l'avez. trahi, et.je suis fière,
moi, de penser q_u'il m'ai aimée avec son gros. rire. Vous
avez si bien fait qu'il ne I:ui reste plus, à lai da.rue, que de
la fumée!

laisser paraître :
- Raison de p:1us, dit-il, pour lui abandonner cé qu'elle
a; c'est tout ce que je vous demande. En respectant son iUusion - si tant est que .ce mot soit )TuSte - vous maintenez
entre elle et moi uu mur infranchissable. Ne di-tes pas qu'il
vous Sffait. indifférent de le voir tomber. Vous êtes trop
perspicace pour ne pas discerner au premier coup J.'œil
qu'il n'y a pas d'autre tactique. Mais puisque nouS-désirons
là. même ch~, pourquoi lUJ:tons~oous? Ne vaudrait-il
pas mieux faire alliance? Ecoutez-moi : je liec'.OJfn.ais, que
j'ai eu tort de compter sur mes piécl)ncions au lieu de
faire simplement appcl¼ votre oo.nn.e foi. Vous désirez..ces
lettres, eh bien prenez-les. La condition, je-n'ai même pas
besoin de l'énonc.ei: c'est que votre secret reste impénétrabte. Sommes-nous d'accord ?
Elle Ms.ite un peu, puis dit~
}1
- Soit.
Il prend les liasses ~qu'il -avait sous spn bt:aB._ mais
s'arrête- :
- Laissez-moi vous demander e.nrnre une chose. J'ai,
plus que vous ne croyez., li souci de t1e pas vous nuire.
Vous continuerez à surveiller les études des enfants,; mais
persuadez Mm• Heuland qu'il est l;emps de conduire Antoine au lycée. Ce- déménagé ment facilite; bien des choses....
Elle l'iot-errompt:
- Vous voulez vous moquer de moi. Comme si vous
n'aviez pas plus, de crédit ...
- Pas sur ce j)Otnt. E1le iovoquèun désir de son mari ...
- Et vous voilà coincé. Vous ne l'avez pas volé. Permettez-.moi de rire.
, -:-- Tant qu'il vous plaira. Mais j'ai promis à.ce petit del aider et je mettrai tout en œuvre pour lui tenir. _parole.
Mon obstination -peut vous-paraître- pl.lérile ..
~ Plus rien ne me paraît puéril chez un homme qui
manie le ch~n.tage, comme vous le faites.

�688

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle lève sur lui un regard où luisent le défi et la
volupté d'être maîtrisée.
_ Eh bien, murmure-t-elle, c'est entendu; vous êtes le
plus fort.
Il lui remet, l'up après l'autre, les paquets de lettres.
- Je vous en prie, dit-il, portez-les vite dans votre
, chambre. Je crois qu'une voiture vient de s'arrêter devant
la maison.
Elle ne semble pas pressée :
- Comme il y en a, mon Dieu ! Comme nous nous
sommes écrit en quinze mois !
Deux coups retentissent au timbre de l'entrée.
- Mais dépêchez-vous donc! Prenez ce journal et enveloppez-y tout cela !
Il l'aide à rouler un paquet, juste achevé quand la porte
s'ouvre. Les joues rosies par l'air vif, dans l'élan et l' animation de sa surprise, Clymène n'aperçoit tout d'abord
que Vernois.
- Comment avez-vous pu, s'écrie-t-elle, changer, sans
m'en avertir, la date de votre voyage ! Moi qui étais par
les rues à perdre mon temps d'une façon stupide ...
Elle est essouffiée ; on ne saurait dire si c'est par
l'émotion du plaisir, ou de la contrariété, ou pour avoir
couru à travers l'antichambre.
- Et sûrement vous ne viendrez pas dimanche prochain ... Les garçons sont si déçus... Ces hommes qui ne
peuvent pas écrire un billet !
.
- C'est hier après-midi seulement qu'un de mes fournisseurs m'a donné rendez-vous pour ~e matin.
- Il y a le télégraphe et vous pouviez ...
Elle s'arrête brusquement en apercevant M11• Gassin.
Ses lèvres demeurent entr'ouvertes; toute vie s'éteint sur
son visage.
.
.
- Je vous demande pardon, balbutte-t-elle ... Je sms
entrée comme une étourdie ...
Vernois tâche de la plaisanter; mais, comme un homme

LE CAMARADE lNFIDÈLE

dont la tête tourne et pour qui le carrousel paraît s'arrêter
tandis que les maisons se mettent en mouvement, il voit
celle qui devait se retirer, immobile à l'endroit qu'elle
occupe, et Clymène au contraire fléchir, céder, regarder
vers la porte.
- Non, non, s' écrie+il, ne vous en allez p&lt;1,s. Il y a
une glace ici pour ôter votre chapeâu.
Elle enlève les épingles, pose le chapeau, et dans le
_pénible silence, n'osant plus se retourner, elle fait semblant
de rajuster ses peignes. M 11• Gassin avance d'un pas, mais
c'est du côté de Vernois; et le paquet qu'il faudrait dissimuler, elle le tient en évidence. ·
- Monsieur Vernois ... (et elle attend que Clymène ait
fini par regarder vers elle) je préfère reprendre ma liberté ...
Voici vos lettres ... Faites-en ce que vous voudrez.
Il reste les mains ballantes, sentant qu'il est à sa merci.
- Ne rougissez donc pas comme un petit garçon, continue+elle, et ne faites pas !'abasourdi, avec cet air
d'ignorer ce qu'il y a dans ce paquet ...
EUe a beau trern bler elle-même et parler d'une voix
qui chevrotte, elle est si forte en regard de ses adversair:e:s
qu'elle peut se donner le triomphe de faire traîner leur
supplice:
- Allons, prenez ... Je ne peux pourtant pas donner
ceci à Mm• Heuland .. .
- Comme vous voudrez, balbutie-t-il.
Mais son nom prononcé a redressé Clymène :
- Je suis de trop dans vos explications ... Attendez que
je sois sortie ...

- Oh, Madame; s'écrie Mil• Gassin, il n'y a jamais eu
matière à aucune expliçation entre M. Vernois et moi. Il·
m'a détestée dès le premier jour. Vous nè voudriez pas que
depuis l'été il m'eût écrit toutes ces lettres. Non, non, elles
ne sont pas de lui ...
S'accrochant encore à l'espoir qu'elle n'ira pas jusqu'au
44

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- Je pense que vous me donnei:ez raison; M:adapn:e.,-Je
l'ai ~rlliPê~hé :4,{t:ffelr4Let .%UX:J:€nJ:S:-\ettli~~-de M,R_g.hçirt- Cette fois, laissant -~Pt( h;- paq1,1~t q'-!i,
1~i:tr_sse,..
'{erl)Ra bpp4ifryersi~ll;\ 131ai~ d'~~ écarJ ç~e aj écJ1aIJ.lî! :
J ;r:t. ~ar 'r\tJ.-~ affo.lk.e~t.l ic:e;,t vqUft
!ui fe~ei :5;,:w,Je
q_uf'.-.~p~mati N p.u. nja.~n;i,er 1,. _, . • . r ; .
_u. 1i;
-:!~ lu~ ,$;~r :r,,..fua:ieu;,~rµ~qt l'~y~t-b:i;a.s~ _a rforcsJ:P}}}y~r~;
mais pour voir l'effet du _&lt;;QUB. q,u.'e,Ue N;!'pt,; de -::p~r,,
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est~ débÔ~t ~ ,'et '. tdrt( Jli . r~ga;i~détQurn( 'avet,to'ut- ce
'l ,. •&lt;½:i :,;;
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plus ... Otez celle qui est là tout près...
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Alàtts._ il. .s'c!pex:.ço.it quel les liàssès: 9.nt :i.oulè ,tlhfüs àu
jdlnrilak eu :qllloa'e.itf Sli.i Eun.eJ d:eile~ '.qèr l~witw:etde.Jiam
malljÎ s1:r décliiiffii:~ de1 lG.iŒi, ~elle conti'lllné cd!atta:c:h~,;•,son
rega:r.d.tlL lest ra:mas.5.e, préei:pit:am:mént;.. l'l'.WS'.né sait qufeDJ,
faire ; puis il songe à 1a cheminée et se. dirige 00-{C't!a:/lté~'
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cfeLson; brfütrer. lhfrrté'nd' Ofyruéhe
rntiftm-1:i.tei cFune ;vdix -pfüscpre-ssarl e : ..
- · ·Nô'i!d n':t\;oni pâ!f 'le droit:.. C esr tdn' écritute·.:. .,.. •·
•~ette·foi •H:~ésirei::JI,_e?t ·se t~dré èl: s'é~6tte(~a. ~éné,~
rosi~é d~; _9~~1e~e,,,,ma1s 11 :e do~t de lui épargtiét cette
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p-êhibk
-~ous
'Ie~- fic'ell es q_ut·
.,.~ .. ~ktou•è.
-~ u • !E•plaê~ la' .lfamttre
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cecrerlt, et··11;:·ful pretia aux pfetn:réts feui1Iets. . . i • '),, .,·,
Il _ne s:r:~d~~t pas à ce 9-ue l'incinération ,fû,t si long /
Qti~n:cl'. tl &lt;trBît "erl avait' fini ·d~ ée b'a\'fât'dàge.,, liiffihi-?iix: il
c~~1lle en,co:e, _du bput des . ~i_ncettes, . des~p\rgès ·-en(ièrés
qur,~o_m arpélpe-nt&gt;rrtiè's-, pqi~'d~s rr~grrlent de p?J.gës, puis
cfes fadrbeabx OÜ des 11101:S ~cmr totijotlfr Ji:siblés. Sur
cendres même on 1ecom1;rf,t les-êc:_
rlttiri!, JceUé dll1hdi11.me
c(
gtôs rire')) jet les ·éfégàn:i:e~ ~pprêtie(de' sa pa~terîii"le.
Il 1~~~ne yn~e_curioJi~é·4éso1ée•poî.}S1i~1;irClymène, fqrsque
tou_r dhrmrra. ·dari lfa ù'l':iisuti~ à pé'rré_?~Jt·•~J9s_c_e't{ê pi~ce _
et a se pencher sur ces cendres. AUSSI .r~s tetotWJe:t-H 1~s
écrase-t-il.
: , -· .:~., , , u '" ~ .
Sa tâche t1er_mi~r,e, }l se; rapptodi.e\ _,effe'g_ê tieflt ie~ ;yêux
fertrtés er fè-s· '?~1trs&lt;t'i~Üs ~W s'e's ge-rrdfrl ·n s'as~i1;d · oùt
p'rés- d''elle et d irfe,1 il 'tiffe ·fndiha1s~rftlé ~éfe, qu'êtte·fûî!
est reconnaissante de sa présence. 'Jfmùihl!ire.:;··
- Ce n'est pas vrai que vou,s savl~ï? '.'_, '
'· .
.- M.ris· l'orgu6it fa rlidif ettf/&gt;°ré. fl s~n?·hiéfi qti1lrf atltre
que lui prendrait dans les ~ierirtè.s lês-mafa;lfè ceite femme
mai-s il ès't titrdde, ~t '~i f'éüf amltiê 'a ~des· hardiesses ell;
est sans abandon.
'
l ' r .
i~~Je-vo~~r~is-tp1e:1voµ' ~prüptèrtilz, iepre~d-il, 1e clêsarrol
~o-m.Mhla,rtt, · te1 efilafr1ntê~ ·ptongéés; ce1 :rè&amp;onté'è_s--à' !;i.1urµi~re·= w,..i ip'fès~t~tîr a'é 'prêvâffôhs, Ia fd1i fvèc
la.gtŒIIe ◊~ sé je'tre s:tir~tl~lque~ joufs' de 1ibertf • ·
Elfe- ç"~~vi-.e' tôûj611rs' 1p1rs lt$ y~M;.et git 'précîpitaffl..
pëtit~ •flà~;.é :t jâfth

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇ~ISE

- Les droits, il les avait,
tous, .tous! ,
;
- Il ·ne s'agit pas de droits, mon amie, mais df vqtr!!·
chagrin.
·
·
~
r
Âlors, avec une extrême diffip1lté, elle p~rvient J dire:- Autrefois, un pareil chag,rin .•. m'aurair.J paru plus
affreux 9.ue la mort même ... mais vous ~•a,Yez appris: -~
_ Elle ne trouve pas à formuler quoi ,e t reprend ,au bout
d'une minute .: .
- Vous nlavez montré que m;n mar( méritait ge l'affection .. . pour plus de raisons qu'on i;ie le cr,oyait aµtour
de lui...
~
Il sent qu'elle l'attir~ vers, uµe p~nte où il s'est promis &lt;le
ne plus glisse~ :
·
•
1
- La wemière de ses raisons, dit-il, c'est qu'il. ne f est
pas défendu luirmême~ puisqu'il estresté sur le front .; c'est
donc à nous qu;incombe sa défense. ~
t
Mais l'argument est l;,ien abstrait ;, c'est un _réconfort
plus sensihle qu'elle mendie. Il ajoute•:
,
- Dans un 1µo_rid~ où presque pe~sonne n·e l'est, il s~ st
montré dévoué, affectuei,µ .
.. ' J
•
Il
,
Elie a bon de aussitôt :
- Il était egcessivement b.on. ,
Malgré 1a pitiè qu'il ressent, l'e; pr~s~_io1;i l'agace. I;&gt;our.quoi les femmes ei:pploient-elles ~oujours,: -les mots les uns
pour les autres? Il rectifie : ,· ,
·
- Extrêmem·ent bon ...
M~is, dans sa détresse, Clymène ne peut y voir qu'une
approbation qui la fait poursuivre :
·
- Et parce qu'il était modeste, comme on a ca1omI)ié
son inteiligence !
Cette fois Vernois sent les mots se refuser. Il se leurre
de l'espoir qu'elle n'attend pas de réponse précise; mais la
voilà ql.li commence à trembler et -ses mains à lutter l'une
contre l'autre. Ce n'est pas de tendresse qu'elle a besoin
après l'humiliation de tout à l'heure, c'est dè fierté. Est-ce
·en un jour pareil qu'il va lui dérober son soutien? Alors ~n
~

,,.

1

1

-

-

LE CAMARADE rn'FIDÈLE

marchandant le plus qu'il peut et en parlant bas, comme
si? de_la ~orte; il enlevait aux mots une partie de leur plé111tude, il commence à lui répéter, dans l'obscurité tom~
~ante, ce qu'il lui disait l'eté précédent, sur l'esprit d'invention, sur la noblesse du travail industriel. C'est un peu de
ce qu'elle demande, un peu seulement; et c'est déjà tro~
pour lui.
Dès qu'il croit le pouvoir, il lui dit:
.- Laissez-moi surveiller le départ de cette femme.
Elle tourn~ vers lui un visage qu'il distingue à peine et,.
posant la mam sur.sa manche, elle dit vivement.:
- Ne partez pas !
Mais il se lève :
- Je n'ai pas pu vous é"pargner la morsure de cette
vipère, mais je jure que vous ne la rencontrerez plus. ,
Alors il sent se détacher de loi la main .de Clymène.
-- Moi qui m'étais imaginée, murmure-t-elle, que vous
lui faisiez la cour!
,

II
Quand Thomas a vu reparaître son frère, le dimanche
suivant, il s'est gardé d'aucune remarque. C'est seulement lorsqu'est passée l'heJJ.re à laquelle il a coutume de
le voir prendre son chapeau, qu'il demande :
• - Tu ne sors donc pas?
Vernois fait signe que non, et soudain sa confession lui
échappe:
- Ah, vieux, que ne t'ai-je écouté! J'y viens, mais trop
tard. Depuis mon exploit de d'rmanche dernier, quelle
figureferais~je chez Mm• Heuland? &lt;&lt; Pardonnez-moj, j'avais
bonne intention ... » Non, j'ai perdu la partie ; je ne puis
plus que m'effacer. Je l'avais perdue depuis longtemps,
depuis le jour où j'ai voulu mettre de l'ordre dans l'absurde éducation des petits et où je me suis heurté à mon

�LE CAMAllADE îNFJDELE

694

.

LA NOUVt:\-4~ ,R~VUE. J:MNÇAISJ

œuvre mê.rne, au •pres}ig§ que ,l;ij'y~oAfé• cl~f1~\~ •av_;tit
rèpris; .. Ce qui m1e cha.gri-1).era hw\~;,A'~tid~,ne .pas!r..evoir
Jes enfants. Jii: 1:r,ois qv.~ là~ je ·0;1:1.v~i§ pa.s, ~rihgu~~ -~~ -q_~e
leurdnère tllle,m.ê:Ule .i,ùtl!îJ ·le d;ttlihl..'M., p(tn,4rt ug p~1'.
d'ombrage. De q11oi q'âjlleur-s n'fl-*lle pas li~ù -4ti lll:e:,..J.
voulair? Sans moi, mal~.é: tou son c_ouragf, elle gfo,.&lt;;ai-ç
peu à peu vers l'apaisement ; et si elle avait décou~f!ri,Jt
vérité, elle n'en aur-ait,ph1s reçu qu'un ç_oup ..S:\PS force,, le
coup que peut&gt; port!'lr une ombre déi~ ,pdv4e de contour et
de visage. Elle •a dit q4ft.Jl~,-5awa.it . 4~j~, iu;i.it!, G~ 11'e t pas
vr:ii. Parce qu'elle ;.ts:ti 011gt1till~use,- -el~- a ..vpU1M•c-ctnfqn9J-e
la créature qui la bravait, mais en réaJ,ité✓.~H~ sQhissait
l'humiliation la plus mortifiante ... Je ne·(;Ü,guèré· par~ du
peti! Antoine, pour qu~ tu oe prételides l?a~ qu'il est- un
simple préttxte .. .., on, pardo";i ttt; t,1'_aurijis ~ iên ditr tAAÎ.S
tu l'aw:a1s p.ens~, relt cela n'aumit !!té ql.le plus irdtll.nf., Du
reste, ce qùil y-a.ide oo.o, ~•est·qu'ic;Jitre o'&lt;Jus ,le.s :rna.Ientendus sont finis, et c'est dire que somme toute j'y gagne
encore, mon bon Thomas ... La donzelle m'a traité de Don
Quichotte, et je n'ai seulement pas eu le bon sens d'en rir~
avec elle... Désormais je tn'en tiendrai à blanchir des
toiles. Tu dis toujours que le salut ne peut venir que des
métiers 1et je .crois volontiers qu'on· est plus utile en ·livront
dé beaux prodnits ·J:nnsciencieuseùient tra.v;iillé? qu'ep
s'évertuant· à conjurer un mçrt' do.n.t~rperrofu\e&gt;·:o;i p.l.q:;
besoin ... Si je _suis à Paris c'est parce--&gt;&lt;1.ue,, j':ai.rJleçu uu mot
du général de Pontaubault qui demande à me_·\!.oir. Ce
qu'il me veut, je lé devine. Peut-être _agit-il de son propre
mouvement, pour en finir avec un gêneur qui lui tire di:JJ.S
Jesjambes,depuis siLm-o..is. Peut-être est-.ceelle qui'l'a prié
d~ervenfr . . · JJ_
,"
'
Thomas dit ·au. lhmni d'une seconde: ·
- Jene penserpâs que ce .soit el-k.
- Pourquoi ne le penses-tu pas ?
- •
L'ainé soup'èse erl.core mre fois la résponsahiiité. qrCil as·
sume.

- Elle est venuè me v.oir.
Vé.mois riépèfi! av&amp;. .stqem;
- iEUe'.eSt:\-'.enue ·?... ~
.,.· - Jeudi ckrnier.
- ·. - · A qud propos ?
- Pour me deman.der si je -connaîtrais
.laboratoire
auquel foutillage trouvé dans l'ate1iet de .son m&lt;1ri,poutrMt
être utile. Maisice n'était qu'une..enn:ée .en m~ière.
-=--- Que ·voulait-elle ?
· ~ Mon petit, je ne m~ten.dais ~s à .être si ému. Elie
était, ell~-~~me très intimidée, mais on voyait qu'elle
ne sen irait pas sans avoir posé doucement nettement
. .1~s questions qu'elle il.Jta:it .p.tépat&amp;s.. Et' mol je me'
tou~s~~1s d~vmit eüe un peu ho11te1ta.:; 'à .cause des idies ,què
1.a1 s:ur les~mme!l en génér:ü,..et à .cause de .ct lles que j'.ai
pu me_Iorger à son endroit: Ce ,qui m'a 1e ,plus remué
-c'e~t de v.(!,i.r qri'eUe ne posait flas de ces quc~ionsquiqu~
tent. une .l'.ép.bnse .rassu'f.ante, des. question.s , e1'l forme de
harpon~ Elie hésiiatt, cherchait ses mots, 'ne 1-es trol:tV!âit
pas toujours.; mais la -question qu'elle aniv.ait à formuler
avait une pointe sans barbelure, celle du vrai désir .de conreûtre (.snr ce. point on me me .tro~ pas); c'_est...à-füre
qu'elle n'évitait pas, m.a'i:s..,bien s'efforçait ,.dé sonder le pire.
- -Et sur quoi t'intei;:rogèait-elle ?
- Sur toi, .parbleu; et plu&amp; précisément ~ur ta véracité.
Le ,filUJg. monte au visage .de Vernois comme si eile étàit
:présente ; _
,_ Alors quoi ? nrnrmure-t-,il. Si re suis 'Vant ard .à. mon
to~r 1 Si je ina.nœuvne ponr :cpuvrir de: pitoyables galanten~s?
·
.
- Elle cherchait à préciser ce que nous app:eilericms
la rlédim.ison rquc chez ooi les. sentiments ou la volonté
font&lt;Subir à 1a traiectcire d'une :id.te.
- . Tu ne vas pas &lt;lire qu'elle par1ait ainsi !
- :AYec -plus de déli-r.atesse évidemrnl!nt avec de6
détours et des biais ingé;ieux. ••
'

un

J

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Mo~ vieux, · que c'est pénible ! Je ne puis pas y
penser de sang-froid. Et qu'est-ce que tu lui répondais ?
- Je tâchais de lui faire comprendre le désot:dre où vous
êtes, le dégoût, l'incertitude qui vous porte à violenter les
problèmes plutôt qu'à les résoudre ... Ecoute-moi tranquillement ou je me tais !. .. Je lui montrais ce qu'il peut y
avoir de nohlesse dans cette déformation, tant qu'elle est
récente, angoissée, tant qu'elle est un effort et non une
capituhttion - à la différence de ce qu'elle risque d'être un
jour, si elle devient habitude, principe, '.dépérissement, fin
de tout.
Vernois s'essuie le front :
- Que veu;x:-tu maintenant qu'elle pense de moi ?...
Oui, je te remercie de rp'avoir défendu et d'avoir même
un peu triché en ma faveur ; mais dans ces conditions, tu
penses bit:n que je ne me soucie pas de la revoir. Qu~est-ce
qu'elle peut conclure de ce que tu lui as dit ? Que je mentais en affectant de l'aversion pour M110 Gassin ? Nous
pataugeons dans les soupçons, les indiscrétions. Non, la
situation est inextricable ; tant mieux si le général y met
le holà.
Il a dans .les yemt des larmes de dépit; Thomas fait
comme s'il ne les avait pas aperçues :
- Mes pauvres enfahts, dit-il, je vous vois vous débattre dans vos fidélités, vos points d'honneur. Mais comment ne pas se demander si ces renchérissements, ces défis,
si toute cette chevalerie n'a pas déjà dépassé le moment de
sa fraîcheur, ,autrement dit, si déjà vous n'en êtes pas à
l'amour-propre de la gageure, à l'obstination dans une
lettre qui n'est plus tout à fait vivante. Ton affection pour
ton camarade ...
- Dis loyauté, c'est bien suffisant. Non, ne ~e par~e
pas de lui. Depuis six mois que je fréquente sa ma1~on,' J_e
crois que je serais soulagé, L'animal, en le dotant, s 11 eta1t
là, de la bonne paire de cornes qu'il a si bien méritée. Il
n'y est plus malheureusement!

LE CAMARADE INFIDÈLE

Thomas reprend :
..- Quant à ses sentiments à elle ....
- Eh bien?
- Je suis trop soupçonneux pour être tout à fait
lucide ... Et pourtant ... Est-ce vraiment le passé qui l'intéressait? Je me trouvais devant un être encore tout ébranlé,
à qui l'articulation de certains mots faisait mal. Mais ses
questions ne tendaient pas à découvrir de nouveaux faits
soit à la charge soit à l'excuse de son mari ; elles visaient
b~aucoup plus à pénétrer les mobiles de ta dissimulation ...
Je t'ai dit que Mm• Heuland ne mendiait rien. Elle n'implorait pas de raisons pour te justifier, mais soJ enquête
même, qui visiblement lui coûtait tant d'effort, s'expliquaitelle sans une admiration pour toi ?...
Vernois se fâche :
- Je t'en supplie !. ..
- ... sans une admiration ingénue qui fait qu'à ses
yeux tout s'effc:mdre si tu viens à chanceler.
- Non, non, ne me rends pas ridicule. D'ailleurs voistu ça que tes suppositions soient justes et qu'il faille leur
donner le sens que tu indiques ! Qu'après ces beaux débuts,
et ces scrupules, nous soyons si piteusement dupés par
nous-mêmes et que nous finissions, après tant de tracas et ,
d'embarras, par _où deux enfant_s auraient eu l'intelligence
de commencer. Même si le danger n'est qu'imaginaire, tu
as bien fait de m'avertir. D'ailleurs elle est charmante, elle
n'est pas niaise, elle a une fierté qui me plaît, et des mains,
et un beau ~ourire, et plus encore d'intuition et de doigté
que je n'aurais cru, puisqu'elle a su te retourner en moins
d'une heure, mais il ne s'ensuit pas que je l'aime. Je suis
même certain du contraire. Et si je découvrais qu'elle s'intéresse à moi pour d'autres raisons que celles qui nous
ont rapprochés, j'ai idée que du coup je cesserais d'éprouver de l'admiration pour elle.
- Tu soutiens parfois, dit Thomas en le considérant,

�-6,9'f,

LA NOUVELlCE ' REVlIB r:RAN,çAISE

que les mathématiques émoussent notre :.pwspicacité Rans
les choses humaines.. ..
·
..,
- C'est vrai.
su~~
pas :à ex.pli-, - Pour.tant se -que.tu ,en ,a~..a;Hp.ds ne
quer.. .,

r-

-.

J

'
m
· Le to;~ de M. de Pont~~b~ult .est cl.;.~e as ~ ,.trouver
chez lui 4u~ d'~!:&gt;ord 1[~rq.ois sy présente; et !Grsqu'il
le :reçqit 11epda ~ryle l,a -journte,.ij .ne conwJe:'1d :p.as -as~z
vire,.4 ,détresse..qu'il .,pour,rai}. ~ettre à :Pr.o~t- _';
~ ~
. - J'am..ais ma11v~e .grâ:~e, ,dit-.il,_ moi .qui 1~ p.remitr
vous aï parlé de ma -~~' ~ 0\1-e il?}aindre
}'.infl.u~nc~
que vous avez prise sur son esprit. Ni . ".,Qtre. ~9~ne fo1, 1:1
votre délicatesse ne sont en cause. A mon ~g~. -00 devrait
savoir qu'aupr~s d'une jeune fem.me, tes paroles .~n~ ~l~s de
prestige dans une bou~he 4e trent~ ans que ·~de ~01xa_n te.
Mon étou,rderie méritait une leçon que vous _avez eu I-a
courtoisie de ne pas
donner. To;_1t a~ ,plus P~_,u :rais- je
invôquet le fai~ qu"'a notre tabf; l~~i servitude~ au com~a~aemént me forçaient -à. parler plus que vous ; les d1fferences 'd e nos points de vue,' ;,ous étiez .donc cetuî qui les
connaissait le miemç'.
r
· .
~ •,
Malgré la protestation que soufève en lui chacune I de
ces· phrases, Vernois resle tëfu~ié dans le sil~n. ~~ plus
rigoureu,x gardé-à- voµs; et M. de _Pontaubau1t s énerve
peu, sentant.que la guëti~e oû les subordonnés me.ttent
leur amour-propre 'à l'abri des offenses, k1:r four1:1~ du
même coup une retraite o\'i la persnasion ~ peut les
pôursuivre.
l . .
.
..1
•
'VôèlS savet, reprend-il, ·1e~ seQ.tlments que j°ai pou:
M'ln• Heuland,' sentiments ~lus part,iêu.lfers . q'!+~ ~~eux qm
me lient à mes autres nièces. El1é e~t pl1;1s ci1;:~' lpa filleule,
presque ma fille. Nous no.11s spmmes toujo_~ rs ·enteh~us à
demi-moi. Je retrouvais en elle, avoc plus de reheî et

ge

·me:

7~

'Un

LE Gi\.td.ARADE INFIDÈLE

..d'ampleur -qu'en ses ~urs, certaines. vertus -et certarns
défauts de notre famille. Son mariage n'avait pas compromis notri.t jptîn:üté, Je in·e pbtrvais exiger de son mari qu'il
!le Ht. pas N"4}o4 aupr-ès ti'elle ses prppres idées ; mais je lui
rends .igrâce de s'y être toJ.1iours pris -disorè~meot. S'il est
in.terv~u avec quelqne -ra.ideiui:: entre sa .femine et moi
c'est, cho~ paradoxal.e;, ~p.uis qu'il est disparu. Je préciserai ,:-surtout depuis six mois ..
.'·-:. ,Qsei;a,i.-je, dir V~roois, vous demander par quoi :.Se
marque plus procisément-êe que vous app$!-lez l'intcr~ention
d'Heuland?
- Si je vous réponds : par ·un es.pût de révolte, vous
risqqe2i d_
e voir ,el;l 0101 ce mau.ia~ué de l'autorité qu'on
imâgil'le en tout iniilitai_re ; -niais les ciroonlocutions -~e
fer-ai.~nt ,que reQ.dJe av,ec moiru; de uetteté le sens de ces
mots-là, Je fais fa part de la ,dou:leur, mws je suis t:hagriné
p~ 1'-wiertume. M"'• HeuJ.and n,se~t pas de ces fen;imes qui
formu.lent voJontiers t~µ~-s précyçq.1p.ations. U:ne phr.1Se
fortu,iœ, une iotidente lai~~ i~pinément apetce._voir le
.tra-vail q·u i s'est fait ~U: :.clle. ~ sqP.,t dtts éclats presque.$ans
voix ni regard, mais qui dé_npten,v !'inquiétude, le _mafoise,
,et -qui, nJe sèm ble+il. ·se, .,s{)p't ,. Il}Ultipliés· ces · derniers
œm-ps. .
_
Piqué par un mauv~is sourire que Vernois n'est pas
-atteraif /41._r~primer, le généra.l poursuit :
- . Ç; qui m'in:i.t~;, te n'est pas telle eu telle idée, mais
J;i p.1.}pif.estation. de kndances - tout à fait étrangères à la
v-tii~ nature de m&lt;!, nièce. D'entre .nous t-Q.us, elle est la
plus aristocrate, car elle l'est en profondeur. Elle est la plus
ra-cte. Jaµia.i.s elle n'avooera combien elle a. dû souffrir
au,près de c~ pa,uvf4 Jleij._-l,aQd, :el!~ q_ui n'a., pas le goût de
la fortune mais qui pousse jusqu'à, la préçiosité certaines
élégances du cœur. Nous ne l'&gt;a.v,&lt;&gt;I\S compris que ttop
tarJ. : elle était faite pour -êpmaser un hqmme de. ,même
éduçation qu'elle, d~ ll).êrtJe~ préjugé$~ , si le mot vous
paraît plus sincère ; un homme qui eût des hérédités plus

�700

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fines, auxquelles ne supj&gt;léeot ni la bonne volonté ni l'intelligence.
Avec la morne volupté de la délivrance, Vernois laisse
descendre en lui ces paroles dont chacune le déchire ; mais
son silence commence d'inquiéter- M. de Pontaubault.
- Si j'ai souhaité cet entretien, ce n'était pas pour vous
dire tout ceci que vous aviez certainement deviné. Mais
puisque vous voulez bien montrer à ma nièce de l'amitié,
j'espérais en votre ;ide pour lui rendre uoe paix dont elle
a besoin. Ce ne sera pas la première foi!i que nous collaborerons.
Vernois se décide enfin;
- Mon général, je pense comme vous le faites que mes
quelques rencontres avec Mm• Heuland n'ont pas coo~ribu~
à son bonheur. Si \'"ous aviez tardé quelques sem:imes a
me demander cette explication, vous auriez constaté qu'elle
n'avait plus d'objet. Il était dans mon intention d'interrompre toutes visites et de ne jamais paraître dans la nouvelle maison ot'.1 Mm• Heuland s'établit. Je ne me trompe
certainement pas en pensant que c'est la manière la plus
dEcace dont je puisse vous aider.
Ce qui sommeille dans le !1obereau de méfiance pa~sanne
lui fait d'abord flairer un piège. Il cache assez bien sa
stupeur et commence par quelques protestations ; mais
Vernois refuse de se laisser payer par de faux semblants.
- Non, mon général, c'est la solution que vous n'avez:
pas voulu me demander, mais qui s'accorde le ~lus
parfaitement avec vos désirs. J'ajoute : avec les miens
aussi.
- Je reconnais là votre décision et votre droiture. C'est
ainsi qu'entre hommes les questions doivent se régler. Eh -~
bien soit je vous remercie.
n'tcnd 'une main que Vernois se donne l'air de ne pas
apercevoir. Ce ton lui rappelle trop la martiale tranquillité
avec laquelle, naguère, le général acceptait le sacrifice deses hommes.

LE CAMARADE l. FIDÈLE

701

- Auparavant, mon général, je voudrais pourtant renir
une prome·» e faite à Mme Heuland l'été dernier. Je dois la
mener sur le front.
- Je l'y ai conduite moi-même, dit M. de Pontaubault,
et je ne vois pas de profit à lui faire renouveler un aussi
pénible pélerinage.
- Je me suis trouvé mêlé de plus- près que vous, mon
général, au détail des événements. Je puis les lui faire
comprendre d'une manière plus vivante. fy tiens pour la
mémoire de son mari.
Les soupçons de M. de Pontaubault prennent brusqu ment corps:
- Ah ça, dit-il revêchement, quelle nouvelle révélation
lui ménagez-vous ?
Vernois blêmit :
- Je ne comprends pas, mon général.
- Il ne vous suffit donc pas de lui avoir fait connaître
les frasques conjugales de ce vaurien. Vous voulez encore,
à l'endroit où il est tombé ...
D'un bond Vernois est sur ses pieds :
- Vous parlez de mon amitié pour Mme Heuland et
vous me tenez pour capable ...
- Mon ami, les hommes les plus délicats ne le restent
pas toujours quand 1 s intérêts d'un senùment sont en
Jeu.
- Non, non I Dans ces conditions il n'y a rien de fait.
Celui qui cherche à liquider Heuland, ce n'est pas moi.
Non, permettez, mon général : un point doit être établi
tout d'abord, avant quoi toute parole est inutile. Ces
« frasques conjugales», est-ce elle qui vous en a parlé?
- P~u importe. Toujours est-ce par vos soins qu'elle
en a eu connaissance.
- Il importe si bien, que je refuse de m'effacer au cas
ou elle devrait garder de moi l'idée que vous exprimiez
tout à l'heure. Je veux bien être un sot, mais pas ce que
vous dites. Au reste, je ne sais pas pourquoi je me tour-

�LA NOUVELLE REVUE- l"B.A-NÇklSB

mente car les mots- quevotrs ~ploJez. sentent tetrib-le. ,
'
ment la lettre anonyrtle'.
, .J
,v •
.,
.J
En M. de Pontaubault le diplomate repirtl:lcl~lèl desln:ISl .-'-~- LI n'entraiit pas ·-~aM· mon ,espri.11 dt} ~us, t&gt;less~.
Noo l'auteur de la- déht.tfon a signé- sa leme, et volis ~ez:.,
bien' deviné qu'il ne pouvait s'agir que de; Mil• GaSshL ;
Tel est le S'0ulaguf1ètitl de Veroois quei t°.ut -!16n• visages'en éclaire, détente-~ue le gétltral mtt--aussitôt t }?rE1fü-:
, - Voyons, m_oi:i :ra~i, nou~ nàlfs- compr€-ndrMs"·sa:ns
beaucoup de phrases. Lts .caprices de -éel! imbé'dlt! a-ut:riént
gagné-à rester seci:etS:, miis slitl- dht .transpiré' c'est- •èrrct3re
un malheur dont on se relèvera. Il n'en va pas dè' mêœe
pou~ tes ·pétdbles. clrtoosrances que veus coannssé.t am~i
bien que moi...
: " '
· :
- J'ai toujours soutenu, mon général, que le-rectit:'dui.mt
lequel il est tomM .. .:, ·
·
:'
.
- ·Mon chèr Vetnois, ·né d1s1::ut0îfs! p~. ·Mtme• si:- le
uralhttm a tout fait, . U vaut mi,t1ax: .;1e, eacher q~nd il,_,
\, - , 1·•ea.uerru-s
! _ ,,l-:·
. ~ .. '
ressemble si cruellement à autre cuose.
Cf:uc,
sur! ·
ce point, la réputatiôll dé men œvell' nè- !fdit p~-'è\'l~mée.
Groy:ez-moi : tenGf'.ttet à c.ettè, v:isité- )du dilin::l'.p de
bataille.
· -' ·
Jt 1
' •
t.,
~~ Je .ne puis - pits.~fai' mûremétttl •rëft~chi àux termes
qu:e yettfploidtllfÎl, att ,d.1emirl -qne no'Us suivt-Ons:. w
•
•
- Mon ami, vous vous couperez. Trouvez quelq~
pn!œxtèl pour ~bantio?'11e.r ê~ preje~, l\'~U~s':,bte'à~ ~li, "."°'?s
nèltiïrnrgin@~.' J • • :J, ..
~,.,,.J .. °J •
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1
'Mai&gt;s -ph:ts ~
n, a ;c'.édlî jüsq_ufâ 1&gt;f~sen\l) pli!S _vemo1s . se'
rêvO'lte .d~nt d ltte &gt;éxigctncaèl -1 - •0 - 1 1. ., • _ ·., • • ':_ ·
~ s~ je ne .vaia ,~as: ;r~c:i él.te ~ltliëah&gt;ù ,s6;1' mà? ·e'9t
mort~ t~ 1:1'.e pui son.g~r ~ voo~·-~n'èP. ~~t1~n- :.sàr- ~:s _
autres points. C'est par_ ma faute qu·e, ~~s- ht so~v~
qu'.éll(!-gatde &lt;fe,lu~!; l'ku.l~n~a. su~it ~ 'tfne~ll-t'ct èt J -m:e
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LE CAiMARAD.E INFIDÈLR

,

_; Non,.. man, généml, mais-- bien de lui ·ren:d-re sa1pl.a.ae
entre elle etmoi.
.:.,
Pendant quelques secondes, M; de Pontaubault ga:r.d le
si,k.n.ce 1 m~.au-œ.cnnfont·de , Vernais, .iLoe.sem:hfu pas
avoir compris _
,
, ,
,.,- .,.
~:- wmm.e vous. v.omhe~imopami. J.e ne prétendàfs q-1:1e
VQUS averfu-"'J&lt;;;œeri g;udë!.io;i moi.ps: V'lltt~; pnol'l!ltrSSC ,,'
- _E)b.;_paro.on, j-cl n,ài rien:pmmis.. Je..v(!lu.ç :ui&gt;. dit man
iniention.,, mais: je ne...-suis pas seul en cairse:
~ - Voyons, v:oyons, ne. vomd.âchez .pas.. Cette: collitbo~f,
ration dont nous avians f~it le. ·projet· et -quË'.devnir.repren:dre nos bonnes traditions des temps héroïques...
. , .. " .,
Cette füîS: Verm.M s:€1 rure iont.à fuit" IL :f.rutr,qu'iL sâtisfasse un besoin de vengeance. Pourtatrl"Ôest presqu~1isur
un to1tplaisant qu'il .tepàrtÎ11:::...
~ ,.)
- La •coH{llboortio.a du temps; de guerre· niètait qu'uh
nom flatteur" do~t on réco.mp-emait .DXlt.œ .obéissance-~ .. :~stnous qui emfaision.s taùs.-lés'-fpii5 .•Mais-ces..miradës' &amp;abnégation ne-se.. prd.duiront pas, deux fois. Le 11ressau~~t irus.é; ..
Si.pu: malhen:ôl vous.. fau.1ü errco:œ faire appel à; nous" jèri
grand'pe111i que wusr ne;, s:rchi.ez. :pas le rie.tendre. Je. v.aus,
pi:és~ m~.s.-œ.spects, mou gépér.al.
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lefantônie duLClienùn, qu.f')se sont di&lt;qrùf:é, dem::rn1ontle.s
s'enfonce e ligire,&lt;lroite so.us.t:la.. broù&amp;5aillè ·de fil :de:fer,
et,. mcottt i.mpra-uicabl é allll' viv:nits,,. .st:llID]e
voie _Sblen~lle rGSetl.rte ·au p.iiuip½o :des. ombœ,sivl.ai .,rlrontée'., d ' 'la-,
cô.te a été 5-ile.ncieuk eti n_ppressée-. lb·Jie.ti: .Aat.oiaaerfui.., '
même,: dot1 t Jr.ous d.ë'nei QD tt désu:éla .prëseir.a; n~ pas .posé.
une-quesfimr. M~wl~q:ue,,atte'ignanrle _soœmew iR voifflr
s'ouvrir:autour d'el.llld}ünmèruœn ofüud:e, et,. ooiE aei dëfu:at.

w1

�704

,,.:

LA NOUVELLE REVÙE FRANÇAISE

soleil de mars, l'échelonnement à perte de vue des collines
en friche, la majesté, du lieu endort un instant l'angoisse
, de Clymène.
- Comme rherbe a poussé, murmure-t-elle. Il y a un
an, l'endroit était encore si terrible.
- Nous allons v~rs ce mamelon, là-bas, dit Vernois.
Nos lignes le coupaient par le milieu. Il s'agissait de les
pousser jusqu'au commencement de la déclivité, même
pas jmqu'à ce rocher que vous voyez- d'ici; deux cents
mètres à peine. Ah) que cela paraît maintenant peu de
chose! Prenons par ce sentier qu'on a taillé dans les
réseaux.
Elle le remercie d'un regard encore plein de la crainte
qu'elle n'osait avouer :
- Alors nous ne serons pas forcés de suivre la tranchée ?
Elle était déjà presque obstruée quand mon oncle m'y a
conduite ... Au retour nous nous sommes perdus ...
Ce qu'elle ne dit pas mais qu'il sait par M. de Pon!aubault, c'est que, dans un couloir, il a fallu franchir un
éboulement d'ou émergeaient deux chaussures, et qu'au
retour, voulant lui épargner de passer par le même endroit,
&lt;:'est à grand'peine que le général l'a ramenée jusqu'à
la route avant la chute du jour. Vernois la rassure: les
Jaunes ont minutieusement battu la zone de combat ;
&lt;l'ailleurs il a lui-même reconnu le chemin. Et marchant
le premier, signalant les obstacles, les mauvais pas, il s'en·
gage dans le maquis des piquets, des cerceaux et des
che..vaux de frise. Mais le souci que ses compagnons ne se
blessent dans les détours des chicanes ne le distrait pas de
l'évocation vers laquelle toui son esprit est tendu.
- Que de fois j'ai surpris Heuland à contempler cette
vallée, du seuil de .son gourbi, au coucher du soleil, ou le
matin. quand la rivière commençait à luire dans la brume.
Car il était sensible à la nature, plus qu'il ne le savait luimême. Devant le spectacle de cet horizon, il nous arrivait
&lt;l'oublier les ennuis ou l'insécurité du,secteur; et pourtant

LE CAMARADE INFIDÈLE

aucun de nous n'avait pu lever la tête assez haut par-dessus
les réseaux et les remblais de la crête pour apercevoir,
comme nous le faisons d'ici, les deux versants à la fois.
Nous ne savions pas que notre position avait tant de grandeur. Ce que nous en apercevions, toutes ces pentes et ces
replis du terrain, semblait aussi vide, aussi mort qu'aujourd'hui, à part les éclatements qui tout à coup jaillissaient du
sol, tantôt un seul, tantôt par quatre, ou qui couvraient
brusquement une zone entière. On aurait dit parfois que plus
rien ne vivait dans le pays, hormis ces végétations de
fumée, qui se dissolvaient au bout de quelques secondes.
Quant à l'immense population de soldats cachée dans -les
creutes et les terriers de notre versant, on ne l'aperce:vait
pas plus qu'on ne devine à présent la foule des morts qui
occupe la même place. Il n'y a de changé qu'un peu
d'herbe ... et le silence !
La croupe qui paraissait toute proche s'éloigne à mesure
qu'ils s'enfoncent dans les ronciers et que, coude après
coude, le sentier se referme derrière eux. Puis soudain,
lorsque Clymène se croit encore loin de l'endroit qu'elle
appréhende de revoir, Vernois s'arrête:
- C'est ici ·que. le front de la division commençait. La
souche dont il _reste quelques débris à notre gauche, était
dans ce temps-là un arbre visible de loin. La bdgade
d'Heuland devait passer entre cet arbre et le sommet de
l'épaulement. J'ai pu retrouver la tranchée de départ.
Venez par ici.
Il les emmène par un passage plus étroit encore et plus
tortueux, jusqu'à un boyau si comblé qu'un homme n'y
serait pas caché plus haut que la ceinture.
- C'est là qu'étaient massés les hommes. L'endroit,
depuis, a été pilonné et les Allemands ont renversé le sens
du parapet. On avait taillé des marches dans la terre. Et
à cinq heures moins dix, quand on commençait tout juste
à distinguer les · objets les plus proches, c'est_ d'ici qu'il a
entendu le terrible signal, le petit coup de sifilet ...
45

�_,/

LA NOUVBL-U 1ŒVUE FRANÇAISE

7u,o

.

Vernois n'a -pas compté avec cette ~ ~ e,caœssante, m
prévu .cmµbien des li-e-lilx ,aux contours .Sl effacés manque~aient de langage p:anr qui ne 'les :.a ipas connus d.ans le\lll:

.

état premier.
_ Le boyau que mous ,lJ.lons à ~u~lques, mèttes devao~
nous n'existait pas. sils .ont p.u cmmr 1:u-squ au réseau _ane
nd là où
Les premiers fils de ferJ .Ils iront trav~rsé
ma '
,
• •1s ~ t - au.té ra preroLète
sans beaucoup_ de pewe, puis n u= s

sont

tranchée.
. • 1 b
Vernois siàvanœ em.tte des cratèl'es creusés par es o.mbardements .p.os:térieurs. Mais dev.ant Je _visage de_ iClym~ne
il sent toutes les ,explications iintempest1ves. Il ·aioute simplement :
.
,
· d
- C'est ;uste à }~endroit où nous sommes qu un tir e
barraoe les.a ëcras.és.
Al~rs, comme un soldat touché, ,elle chance~l.e un ipe1:,
tombe à genoux. Paur respecter s~ reoue~emeJ1t, il
recule de .quelques pas, -violemment tué en _arnè11e par le
petit Antoine .dont les doigts tiennen.t les s~ens serrés. 11
· Cl ène prendre de la terre dans.ses mams, la soulever
vort . ym
• l 1·
comme si elle allait la -porter .à ses lèvres., puis a aisser
re tom bex. Et aussitôt.il sent Yenfani se mettre
. Là trembler,
. ,.
·
1
.r0 .-t Il veut le faire asseoir, .roa1s e pettt :ti~t
tirer p us ..1
d
œs yeux fermés et refuse _de .se tourner- du .coté e sa
1 "

•

•

•

mère.
·
.
_ Antoin.e,.mon bonhamme,Jui d:i:.t:doucemeut Ver_ne&gt;1s,
est-ce que tu n'oserais seulement pas rega:~er ce ctm1 de
terre o:ù ton père a bien eu le .c;onra-ge de, s,élanc~ .r~ec 1Ses
hommes au dev.ant des grenades et d un.e m1ttailJeuse
qu'on n'~vait pas pn détruire? Cé.tait pl~ ~ayan: de
fraru:bir ce petit espace que de traverser ~ Afnque ~ une
extrémité à l'autre.
.
Mais l'enfant reste . replié, les mains sur son ·visage.
Vernois pt.éfèrerait :une crise ·de dése_sp_oir où _le .cœur du
petit s'ouvrirait et recevrait un souverur indélébile.
- Je y.ais te dite •une chose que ,p resque 'Perso..nue .ne

LE CAMARADE INFIDÈIJE

707

sait~ il ne •faudra pas 'la répéter à ta mère, par.ce qu'elle en
serait trop bouleversée ... ·
Mais, toujours sans lâcher la main de son ami An toi-ne
relève· la .r:ête, regarde en .arriève et dit avec un ;entiment
d'horre,~ qui ne, peut laisser place à d'autres impressi0ns:
- Ja1 cru quelle voulait manger la terre ...
Et il .ajoute aussitôt:
- Si nous nous en "1llons, il fau'1ra bien q.u'elie
viesne.
A.-u bout d',-un moment, Cl,y mène se relève et demeure
tournée vers la barrière de collines qni . clôt .l'horiion -du
.côté du nord. Quand Vernois la rejoint et .rencontre ses
yeux, il n'y voit aucune trace de pleurs, mais un rega-rd
dur et perplexe. Avec lassitude elle soulève nm peu les bras
et dit, si bas qu'il l'entend .à peine:
- Je n'ai plus rien ...
Il se méprend et répond :
- ;Mon arnie, .il vpus a laissé trois beaux- enfants.
Mais elle secoue la rête, désigne vaguement l'espace
autour d'elle et murmure plus bas encore:
- Je ne fe vois plus.
Et très vite elle ajoute:
_:. Mon onale ne m~avait pas montré cet endroit..•
C'était un emplacement plus ,découvert.
- Nan, dit Vernois, èest bien ici qa'il est tom'bé.
- Je V-OUS cr.ois, mon ami, je ne doute pas
vous. ..

ae

Mais au coup d'œil hésitant qu'.elle ~ette alentour, .il
comprend que Faspect d'.1.m lieu tant soit peu différent a
brouillé les anciens souvenirs et que fümagination décue
ne sait plus sur quoi se poser. Soudain Clymène se baiss; et
ra.masse prévipitamment un ob}et qne dans .le creux de sa
main eUe chei.;che à dégager de la terr.e .adhérente. Ses
doigts se ferment comme sur un talisman.
- Qu'est-ce que vous avez 't rouvé?
- Un boutm1,- dit:-.elle sans rouvrir la. main.

�708

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis elle se- décide à le lui tendre, mais comprend aussitôt l'absurdité de son espoir.
- Ma pauvre amie, un bouton allemand ...
C'est trop pour elle que le surcroît de cette petite déconvenue. Elle a hâte de quitter ces fondrières désolées. Elle
remonte vers le premier sentier, mais avant de l'atteindre
se retourne encore une fois du côté de la vallée abrupte
où durant tant d'années, a commencé la terre interdite.
Ce' décor, du moins, avec ses pentes rousses et ses falaises,
est commun aux deux emplacements entre lesquels hésite
et se déforme fimage qu'elle poursuit vainement.
- C'est en regardant cela qu'il est mort, murmure-telle.
Par pitié Vernois s'abstient de répondre; mais, dans son
désarroi, elle a besoin de certitude :
- Faisait-il du soleil comme aujourd'hui?
- Du soleil... Non.
Aussitôt il comprend que toute imprécision lui est suspecte et que la vérité est moins dangereuse:
_
- Il faisait un léger brouillard qui a permis l'effet de
surprise ... Jamais Heuland n'a vu cette vallée ... que sur
les cartes.
Il reprend la tête de la petite colonne. Dans la charmante clarté, les questions d'Antoine se pressent, se bousculent, parmi des cris à demi-voix, poussés devant les
débris de toute sorte qui déjà ne trouvent plus de place
dans ses poches. Qui sait les épouvantes que l'enfant a
craintes et qu'il sent COl)jurées ! Etourdi par la réaction, il
n'est plus qu'ardeur et confiance. 11 insinue:
- Est-ce qne les Annamites ont aussi ramassé les
casques?
Après tout, la m_é moire d'une chasse heureuse peut aider
à défendre de l'oubli l'émotion de cette journée, et Vernois
se tourne vers Clymène :
- Si vous vous reposiez un mome11t. Nous entrerons
dans les réseaux pour tâcher de trouver un casque.

lE CAMARADE INFIDÈLE

Il tire de sa poche une cisaille et se dégante, ce qui
laisse voir la peau déchirée de ses mains.
- Vous vous êtes blessé I s'écrie-t-elle.
- Ce n'est rien.
Et pour côuper court, il remet ses gants. Mais elle
insiste:
- Qu'avez-vous donc fait?
- Il y a huit jours, je suis venu frayer le dernier passage que nous avons suivi .
.Elle dit, les larines aux yeux :
- Vous avez pris cette peine!. .. et vous allez encore
vous mettre en sang.
- Il ne s'agit pas de moi, répond-il avec impatience;
et ce n'est pas un lieu où s'apitoyer sur des égratignures ...
Allons, mon gars, grimpe sur mon dos, ou tes mollets
resteront dans le barbelé.
La recherche dure plus longtemps qu'il n'avait prévu.
EH~ est récompensée, à défaut du casque, par une ample
mmsson de cartouches, de fusées et de bidons. Un instant
ils croient s'être égarés, car sur le sentier ils ne retrouvent
pas Clymène. La voici pourtant qui revient; ce ne peut
être que du champ d'entonnoirs où elle est retournée, mue
par quelle attente ou quel repentir? Elle matche les yeux à
terre, la robe déchirée, tenant un petit bouquet de fleurs
jaunes déjà pendant et flétri. C'est à peine si elle sourit à
la joie d'Antoine, et pressant le pas pour passer devant,
elle ne prononce pas un mot jusqu'à la route.
Ce point ou la chaussée fait dos d'âne et coupe le chemin
de crête, c'est là, Vernois le comprend bien, que sa
mission s'achève et qu'il devrait dire à Clymène : « La
voit~re vous ~ttend au bas de la côte; vous n'avez plus
~esom de m01. Descendez sans vous retourner, et quànd
!e ~ous _aurai vue disparaître au premier coude, je m'en
t:at m01-même par l'autre versant.» La voici qui pose le
pied sur la route, qui s'arrête pour reprendre souffie,
échappée au cauchemar des nappes de fil de fer; elle

�710

0:-

LA NOUVELLE R,EVUE l'î.l\.NÇAISE

semble lui donner juste le temps d'.engager la phrase, à
l'endroit qu'il faut . Mai&amp; comme une goutte tombée
au point précis où les eaux se partagent et dont un grain
de sable décidera l'hésitation, la phra:',e reste suspendue
entre deux pentes . .Si Clymèpe n'avait ce mouvement
· de têt'e qui semble un commencement de départ, si elle ne
laissait pas tomber ses fleurs fanées,, ·sans duute pu&amp;rait-il.
Mais déjà.c'est trop tard. Pour la pretnière-fois il la prend
par le bras ; il sent sur sa manche ce coude et dans sa ma in
ce poignet qui s'appuient. 11 faudra pourtant bien qu;avant
l,a fin de la descente clarté soit fa1te enue. eu~.
- Mon amie, commence-t-il, yous ne me- vernez pas
.avan·li longtemps~
- Pourquoi ? demande-t---elle ingénument.
- Mon travail ue va. plus me permettre. d'abS&amp;nc.es.
Elle dit avec la soumission de la' fatigrte-~
- Je vous ai déjà-coûté beaucoup trop de temps. Mais
g.u and ce serait dans deux ou tr.ois. mois, dires quand
vous reviendrez~
- Je ne sais pas encore.
Alors elle s'alarme :
- Ne me. fuites pas pe.ur !. .. Dites m.oii bierr e.x.octem~
sans rien de plus ni rien de moins•. . Je ne puis me méiie:r
de tout le 'mon.de ... . et de '-lous encore !
- Vous êtes entourée de meilleurs conseils que 1-es
µriens. Je ne suis que trop intervenu dans votre vi:e.
Elle riposte avec âpreté-:
__,.., Je ne suis entourée que-d!êttes qui.me dtttesteo.t r
Il croit avdir mal enteodui:
_,_ Votre ondedésirerait, ..
M© ll oucle ni mes sœurs- ne désirent mon bien, m a1 s
seulement que j-e fasse leur volontfr.
Les barrières de sa fierté cèdent à la: la.ssil!ude ; elle poursuit:
,
- Si je i.--egard-e \le11s le passé, aussitôt il:s s'efforcent de
le ternir ... Et si je regarde ailleurs .. ·ils, ont .encore pem

LE CAMARADE" INFIDÈLE

,que·je ne leur t-:FiapP,e ... Vous seul ne m'avez pas trompée ...
Il murmure entre. ses dents : ·
- Qu'en savez-vous ?
De ln tête.ellè fait signe qu'elle sait b.ien que non;._ et à
bout de force, elle répète ce geste comme pour empêcher
que Vernois n'insiste. Mais à l'entrée du village en ruines,
où déjà la Yoiture est eœ vu.e, elle reprend, très bà:S :
- Croyez-vous que vos pauvres ruses n'étaient pas
transparentes ..~ Ce n'est pas votre faute ... si mon mari...

Il dit:
- Je ne vous ai conduite lei que pour vous Cbntraindre
à lui, pardonner.
Alors elle fe regarde bien droit et ditav&lt;ec déso~tion:
- Comment ne voyez-vous pas ... que cela m!est devenu
faèile ?
Elle étouffe un sanglot, très vite, car Antoine se .rapproche. Et tandis que l:e petit saute au mu de Vernois, elle
fuit vers la voiture.
·
1J
&lt;

J

~

•

V

Ne.tilt-ce que par ruririecpour M. de Po:n.tau.bau.lt ;. ne fûtce-que pour aémontrer à Th0mas la rutïveté de s~s, &lt;mnseils •
ne fût-ce que par cynisme et par· d.érl:sion. de lui ·m:&amp;me '
Vernç&gt;is est.revenu dès la semaine suivante~ et dans le
d'crne cour tranquille, il est satisfait de soo.ner à hi. porte
de cette maison où il s 1ét-ait promis de ne- jamais pénétrer.
Clymène lit près d'une fenêtlla; elle n:e renrend pas
entrer.
- C'est moi, dit-il; j'ai. voulu vous montrer. ce que
valent mes résolutions.
.
Elle. ne s'écrie pas. Ou dirait que la présence de ,Vernois
ne la force qu'à peine à changer de pens~
- J'avais tellement èspéré, diL-ellc ..•
Il lui baise les deux mains 1 mre après' l'autre.

fond

�712

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Je viens en homme raisonnab~e qui ;ous _deman ~_e
pardon de tout ce qu'il a fait ou dit depms le iour qu 11
vous a vue ...
Elle voudrait l'arrêter, mais il lui baise encore les
1

mains.
.
_ Pauvre amie, avons-nous assez quintessencié ~t
coupé des cheveux en quatre. C'est votre.. faut~ aussi:
Pourquoi me braviez-vous avec votre hér01s_me . li faut
croire que c'est bien français ce goût des acrostiches de se~timents. Si nos voisins en font des gorges chaudes, 11~
n'ont pas tort. Mais il y a, Dieu r:::erci, notre bon sens, qm
finit toujours par avoir raison. Alors c'est entendu, n estce pas? Désormais nous serons sincères.
Elle essaie de dégager ses mains :
_ Je le veux bien, dit-elle d'une voix qui tremble un
peu.
.
1 fi
_ C'est-à-dire que jamais nous ne Jouerons :u P. us n
-l'un ave~ l'autre. Il faudra terriblement changer d hab1tudes.
Enfin nous nous y efforcerons, si vous voulez.
Comme il lui a rendu la liberté de ses mouvements, elle
reprend de la hardiesse :
. .
.
_ On croirait que nous d1ss1mulons des sentiments
bien honteux... C'est entendu : nous essaierons. Mais
d'abord dites-moi que cette pièce est joliment aménagée.
Il en fait le tour avec des remarques· sur les meubles. ~ls
discutent une couleur, heureux tous deux de ce réf1t.
Arrivé près de la table, il prend le livre qu'elle y a laissé
grand ouvert :
- Que diable lisiez-vous?
Il regarde le titre.
_ Comment, vous si vraie, pouvez-vous trouver du
plaisir à une pareille sottise ?
- Peut-être parce que je suis sotte. Mais ce roman estil plus absurde qu'un autre ?
- Essayez de me raconter ce qui s'y passe.
- Non, c'est trop ridicule.

LE t:AMARADE INFIDÈLE

713

-:-. Vous voyez bien. Il y a naturellement qu~lqu'un
qut aime éperdument, dont c'est la grande, l'unique affaire.
Comme si réellement l'amour tenait dans la vie un rang si
éminent. C'est pour s'aveugler sur la laideur de l'amour
qu'on lit des romans.
- Mon ami, dit-elle agacée, laissez l'amour, puisque
-nous ne sommes amoureux ni l'un ni l'autre.
- Voilà déjà que vous manquez à nos conventions.
- C'est un peu fort !. ..
---:- Nous ne sommes pas épris, je le veux bien, mais nous
sommes un homme et une femme qui courent grand danger de s'émouvoir ... ·
Il observe qu'elle pâlit.
- •··. comme cet -accident peut arriver à n'importe qui.
Alors mieux vaut, ensemble, étudier la nature de la menace.
Mettons-nous sur ce canapé et causons en amis à qui les
mots ne font pas peur.
- Il ne faut jamais contrarier, dit-elle ni les ivrognes
ni les fous. Alors ?
'
- Eh bien, je pense qu'il existe deux sentiments hon•
nêtes, nettement définis, et qui n'essaient pas de se donner
pour ce qu'ils ne sont point, dont l'un est le désir ·l'autre
l'amitié. Le premier est compris partout, mais l'h;pocrisie
v:ut_q~~on le_ déclare grossier. Le second jouit de la cons1dérat10n umverselle, mais presque personne ne s'y intéresi;e. Toute l'attention, tout le bavardage, toute la littérature, toute l'éducation sont tournés vers le mélange des deux
qui, comme tant de métis, a de la séduction et les vices
superposés de ses deux parents.
- Je vous écoute.
- Or cet amour qui a tout usurpé, qui s'est fait recon'"
naître ~n c~ractère quasi sacré, devant lequel on veut que
to~t p!1e, c est de tous nos sentiments le plus louche, celui
qui fait commettre le plus de vilenies.
Elle tâche de lui tenir tête :
- Ce que vous dites n'est pas très neuf.

�LA NOUVEJ;.LF.: :REVUE.' FRA'.l'IIÇAIBE

- · Raison de. plus, pour que ce soit vrai. Voici- par
exemplti un homm.e, qui finrrodnit auprès d1une. jeune
femme sous pnétexte d?e~alter ht mémoire de .s0n œarb...•.

Déj-à ell.e
-

es!. debout :
Parlez de l'amour tant que vous· ~ndnez, mais,!$

de. nous.
Il la rattrape par le poignet et la aontraint à se r.assooh:.
-Admettons que cet homme n•a:it: été poussé que par
l'indignation devant la facilité avec lae:ruelle on élimine les
disparus. Son cas n'en stira que plus sigaificatif. Or que
füit-il ? Pa:r ses habiletés et ses maladresses, il n'aboutit
qu'à désagréger peu à peu le souvenir de son camarade: ..
- Si quelque c~ose, s'écrie-t-elle, €datait aux yeux,
c"'est votre l,onne foi I
- Il n'y a que la bonne foi pour réussir de si crélî:ca:tes
perfidies. Car le zèle qu'il apportait à fai.re l'él'oge de ce
pauvre garçon l'amenait, par un subtil détour, à se mettre
lui'.-même en valeur, à suggêrer d'es cotnparaison's.
Elle est à bout de patience :
- Sï c'était pour me dire cela, il v-alait mieux ne p,as
venir.! Allez-vous-en\
- Si je m'en vais à cette heure, ie n'aurai même plus,
pour excuser une autre visite, le faible argument d'aujou_rd'hui. C'est maintenant ou jamais qu'il faut arriver à voir
clair.
Elle le supplie :
., - Il vaut miei,u- pas!.. ..
- Je croyais que mon. frère vous avah cor;i,vaincue.
Nous prendrons les questions rune aptèS: l'autre.
Alors elle s'écrie:.
- Pourquoi, me tourmentez-vous ai.,n:si ~ Vous êœs-a~S'ez
perspicace. pour _mener t0ut seul, \lOtre affreuse enquête.
S'il y a quelque chose à découvrir, v:ous le savez d'epuis
longtemps. Pourquoi me for~er à wus dire ce que je. ne
veux pas?

LE CANU.RA;DE, INFIDÈLE"

F5

Pendant le silence qui suit, ils ne. font un: n.muvem.ent
ni l'un ni h'autre.
·
- Vous voyez bie:m., ma pauv.1:e.. amie,. re.prend.-it dou,'.
cernent, q.ue nous sommes, tousJes&lt;lwx pins. atteints.qu'il
ne paraissait d'.aibor.d
.,
ll ajoute a"ec ulifficulté:"
- Et nous _ne pou.;70ns plus feindre de cro.itG!.~. 9.ue c-e
quJJ ~ous ra.pproche c est vrai1nent la. pe.rn:sée d'Heufand ...
Je sais bien quiiLestr.ridi:cule de parler à un.e. femLllle comme
ie 1~ fais ... Il ~st même pennisi de tnD.uver que e.'est'. un peu
go.upt. •. Mon f:nère préteJiJrl qu'il riy a plus che-x MUS
9-ue de la hr~v.:ade. •. et que le. rnofrrdre sentiment natf,
~Qntan.é, serait plus 1onmhe que no·s µoints: d'honnelilr..Elle murmnœ :
,
·
-:- Votre frère a été très-b:on-. Je l'ai. vu plusiJmrs fois.
Ilrm ai donné- Je COliLrage de liegarder en m0i-même~.
- C'est tout ce qu'il s'agit de faire. Ce&gt; qu1érait Heu.la:nd
dans ~a réalité, la question n'est! pas lit: (}m. reste,, nous
~edev1en~rons plus sensibles à S;1( j~Ul'Iesse, àrncrn b(i);ll.c cœur,
· ~ s~n désmtére:sement, lorsque, nous, ferons a.vec simplicité
1ave.u d_e ses . msu~sances.) L important, c'est de ne. pas
nous _meprendre sur c.e,que. nous a~ons éprouvé po:u:r Iui.
Vamcue d'avanc~ par .tant de méthode, elle semble
a:tendre un arrêt. Vernois porte la mam à. la p.ache inréneure de so_n veston, y palpe une elll,vel@pµ-œ.:.
- Je dois vous avouer d'abo.rd. nrrahus de a.onfiance.'
Avec les effets de votre mari, v@us avez reçu toutes &lt;!elles
de vos lettres qui se trouvaient daaas .som Tuagao.ft•,
toUles '
b')
sauf une que vo ilà.
Au bout d~ ses doigts, l'enveloppe. bla:n~he vaci:llemn pen.
- 11 fallait sawoin à qui i;etou.rner_ces fuwes: c'est mon
excuse pour avoir ouvert celle q,ue· je tïell$.. Je nlen .ui
guère pou: l'avoir lue jusqu'a~ bout;: j'en: a:i mo.itISdi!ncore
pour l av01r gardée. Et quand je dis que l'iutirêt d'Hœu-la-nd
a été ,le ~remi:r. n1,-obile de mon iaterventioi:r, cela. n::es:tr ,pas
tolU a fa1t vrai ; le tout premier c'est cette lettre.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je ne comprends pas...
,
.
- Une femme dont la tendresse trouvait pour s expnmer des mots si simples, si touchants, la savoir menacée
d'une révélation brutale et s'en tourmenter : c'était peutêtre romanesque. Votre prénom l'est bien un peu, et je me
souvenais d'une photographie où l'on ne distingue que
votre profil... Assurément je ne songeais pas tous les jours
à cette petite armoire où votre mari cachait sa correspondance, car quel espoir avais-je de pouvoir me m?,n_trer
utile? Mais je ne l'oubliais pas; et lorsque, cet été, J at pu
prendi:.e inopinément quinze jour~de repos, cett,~ idée m'a
conduit sur votre plage ... Il faut vous figurer l ignorance
où presque tous les homm'es sont d'une femme vér_itable.
Cette lettre de vous, que j'ayais surprise, représentait pour
moi ce que l'amour peut avoir de plus fidèle et de plus
charmant. Et c'est justement pour cela qu'il faut qu'aujourd'hui vous la relisiez.
Elle le regarde avec effroi :
- Comment pouvez-vous demander? ...
- Il le faut. C'est le seul témoin que nous ayons du

.
.
Traquée, elle réplique avec 1,1ne hardiesse balbutia~te: .
- D'abord qui vous assure que chaque mot ... était écnt

~~

comme il aurait dû ...
Il n'a pas l'air de comprendre.
- Que jamais je n'essayais, malgré m01 ... de tromper
un immense besoin d'admiration ...
Et comme il reste muet :
- Ah que vous êtes cruel! Je ne puis pourtant pas
m'humilier davantage ...
- Si ce jour-là vous n'étiez pas sincère, murmure-t-il,
désespérons de l'être jamais...
·
Il retrouve cependant ce qu'il faut dire:
.
- Nous avons toujours soutenu que le courage ... était
inconcevable sans un peu d'aveuglement ... Ne croyez pas
que vous veniez de faire une horrible découverte et que le

LE CAMARADE INFIDÈLE

passé en soit ·compromis ... Vous ne consentez pas à relire
cette lettre ? Je n'ai même pas besoin d'ouvrir l'enveloppe.
Ecoutez : c&lt; Encore une journée passée sans toi, ni triste
ni gaie... »
- Non, non, non !
Elle se jette en avant et tâche de lui fermer la bouche.
Il se tait, ?ose, l'env~loppe sur la table. Mais il a de plus en
plus de peme a dommer son raisonnement.
- ~videmment, ce n'est pas notre faute ... si la guerre a
répart.1 la mort au hasard ... et c'est se moquer que de rien
prétendre compenser avec notre petite justice ... On ne sait
pas pourquoi, lorsque tous ont repris leurs commodités ...
no~s seuls nous resterions guindés dans le sublime ...
9u un, ancien sold~t s'éprenne de la veuve d'un disparu,
c est d un ordre meilleur que s'il épousait une fille et elle
un enrichi ... Mais que nous deux précisément ...
. Leurs regards n'osent s'appuyer l'un à l'autre ; ils parviennent pourtant à ne pas s'éviter.
:- J'ai dit que personne n'a respect de l'amitié. C'est
m~me ?our l'amour une gloire de plus quand on peut la
lm s~cnfier ... Que voulez-vous ?... J'ai toujours autrement
sent~··· No·n que mon amitié pour Heuland ait parfaitement
ménté ce nom ; mais les événements suppléaient à ses
manque_s·:·. Croyez-moi : depuis huit _jours'j'ai pesé toutes
les ~oss1b1lités, même cette idée folle que vous pourriez
hab1ter ma maison, si étriquée, si ouvrihe, si resserrée
entre la ro~;e et !a _montagne ... Les obstacles, je vous
assure que J en fa1sa1s bon marché, la consternation de
votre famille, et le scandale, et jusqu'à ma crainte de vous
décevoir. Mais il restait un point sur lequel je n'étais pas
fi:r de
triomphe ... Quel malheur que nous ayons.
de buté s1 bien!. .. Il est malaisé d'oublier cela ... Nous
av?ns notre orgueil t_ous les deux, mon amie, et le go-ût de
lm donner e~ nournture· ce qui nous tient le plus à cœur.
~e très 1~m, avec peine, elle ramène sur son visage un
pémble sounre :

1:10~

�LA NOUVEI..LiE REVUE FRA ÇAISB

-

Hélas, oui, nous sommes orgueilleux.•.
Il sent qu'il ne faudra pas grands coups de cravache pour
qne, l'un et l'autre, ils reprennent le dessus.
- Je réunis parfois mes apprentis, le dimanche soir, et
je leur fais une lecture. Eh I bien, l'autre jour, pour mieux
imaginer votre présence, j'ai voulu voir l'action qu'aurait
sm eux .•. vous devinez quoi ... une de vo tragédies ...
Elle l'interrompt avec un premier retour de crânerie :
- Comme vous deviez la lire à contre·sens I Car malgré tour, mon pauvre ami, vous êtes un peu trop raisonnable.
- Si je l'étais vraiment, je prendrais ma part de butin,
sans m'occuper d'autre chose. Je permettrais qu'on rie
de ce champion de l'amitié, qui pour mieux servir les
intérêts d'un camarade l'a supplanté à son foyer. Tant pis
si mon exemple servait à prouver que tout homme peut
être réduit par l'amour comme tout peut s'acheter pour de
l'argent. Et si l'on s'étonne que cette veuve assez jalouse
de son cb:1i:,rrrin ...
Il savait qu'elle répondrait bien au défi.
- Je n'ai pas encore besoin, dit-elle, que Yous me
défendiez.
- Si l'on s'étonne qu'elle se soit consolée pnr un bonheur sans beaucoup de gloire. ..
Elle lui coupe la pard!e:
- Décidément vous avez l'imagination pathétique. Je
crois que vous vous êtes un peu vite alarmé.
L'ironie les rafraîchit comme de l'eau sur le visage.
- Les scrupules e:«:essifs sont dans les règles du jen,
chère amie; 011 ne saurait tre trop pointilleux. Quand
vous verrez le général, dites-iui que je uis venu Yous
faire mes adieux; mais pour que sa joie ne soit pas trop
humiliante, ajoutez que nous nous sommes séparés en
plaisantant.
os adieux ? s'écrie-t-elle.
- Pour aujourd'hui nous aurions de la peine à nous

LE CAMARADE INFIDiLE

7'1 9
entretenir de choses indifférentes; et la :prouesse dont nous
venons de nous donner le plaisir, nous ne la renouvellerions pas tous les dimanches 1
Elle dit bouleversée :
fais je ne pws me passer de votre amitié !
-. Non, non ! Vous ne me forcerez pas à discuter. Je
ne fa1s pas vœn de ne jamais pJus vous revoir. Dans six
mois, un an, il se peut que je vous apporte des fleurs
ou _des fruits confits. J'obéirai, cda va sans dire, au
momdre ap~el de vo;tre pan, mais tâchez que ce ne soit pas
tout de smte. Maintenant ..dites-moi oû se trouve la
chambre d'Antoine.
Elle balbutie:
e me laissez pas seule!
- Mon amie, je ne ,·ous reconnais pas. 1ous nous
devons de la tenue et même une fa.ç-on d'allégresse. e
répondez qu'à la question que je vous pose : où se trouve
le petit?
-

- Puisque vous l'exigez ... ie vais vous y conduire.
Dans sa terreur d'une sc ne attendrissante, il réplique
durement:
Je vem y aller seul. Où est-ce ?
Mais elle court à la porte et l'ouvre:
- Antoine ! Antoine !
- Je ne veux pas. Devant vous je ne saurais pas comment lui pacler.
-

Elle continue d'appeler :
- Antoine! Mon petit! Vite! Vite!
11 faut que l'acrcent de la voix lui ait paru bien inaccoutumé pour que l'enfant obéisse avec tant de promptitude. On l'entend qui glisse le long de la rampe, en reprenant élan à chaque palier. Vernois murmure:
- Qu'est-ce que vous avez fait, mon amie!..,
, Antoine s'arrête sur la dernière .marche, intimidé par
1aspect des adulte~. Le plus sûr serait de lui dire adieu,
comme chaque dimanche, sans rien lui laisser deviner.

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LE CAMARADE INFIDÈLE

"

.

.,

Mais cela, Vernois n'en a pas le courage. Du moins veut-il
être ferme et bref:
,.
- Mon petit, ta mère t'a fait descendre parce qu il f~ut
que je te dise adieu. Je ne pourrai revenir ni la semame
.
ni le mois prochain ' . ni .peut-être avant très
proc h ame,
.
longtemps ... Même s'il arrive ~ue J~ma1s ,tu n~ ~e rev01es,
il ne faudra pas croire que jet oublie ... J aurais ?1en v~ulu
rester toujours près de toi, mais voilà que c'est 1m?oss1~le.
Un sourire gêné paraît sur le visage du peut. C est
comme si les mots ne l'atteignaient pas,. au fond des
fraîches ténèbres où vit l'enfance. Vernois ne peut se
résoudre à partir sans avoir obtenu ne fût-ce qu'un regard
affectueux :
.
.
Si jamais tu as de la peine, ou des ennuis, ou s1m:
plement s'il te manque un camarad~, à ~ui ~aconter ce qui
t'intéresse, rappelle-toi quetu n'as qua m écnr:. Je te répondrai tout de suite ... Et maintenant, comme il n_e faut pas
. manque mon train , serrons-nous. la marn
que 1e
h . brave· d
ment. Et n'oµblie pas ton vieil ami qm a du c agnn e
s'en aller.
.
Les dojgts du petit se laissent prendre ~istra1te~ent:_On
dirait qu'à la seule annonce de la sép~ration, son u:1aomation s'est résignée et déjà regarde ailleurs. Vernois c~mprend que cette docilité du cœur fait la grâce d_e cet ag~,
mais il en éprouve un cruel pincement. Du moms peut-~l
sans danger prendre dans ses mains la tête de l'enfant; il
l'embrasse :
_ Adieu, mon bien cher petit.
Mais l'imprudence est faite. Les bras se sont noué~ au;our
de son cou. I1 sent qu'il ne s'en libérera qu'au pnx dune
violence déchirante :
. .
- Allons, lâche-moi. Ne me serre pas ams1.
L'enfant crie à sa mère :
- Fermez la porte à clef! Fermez pendant que je le

~Ml

-

Mais quand il voit que, réfugiée dans une embrasure,

721

elle ne bouge pas, le désespoir efface en lui le sentiment
de sa faiblesse. Il se met à lutter comme avec un éaa1 · il
b
,
se pend aux vêtements de Vernois; il le tient par un bras
et, de toute sa force, y enfonce ses ongles. Ilue sait pas ce qui
arrive, mais les mains de l'homme sont molles; sous
l'attaque sa masse chancelle et, une seconde après, tous
deux se trouvent assis sur l'escalier. Sans lâcher prise, avec
de la colère et des larmes, Antoine essaie encore une fois
de trouver de l'aide :
- Mais, Maman, ne le laissez pas partir!
Elle balbutie :
-

Mon pauvre petit, c'est lui qui veut s'en aller.
Pourquoi ? Mais pourquoi donc ?

Vernois tâche de se cramponner à quelque débris de sa
résolution:
- Ne tremble pas ainsi, mon petit ... Je t'aime beaucoup
plus que tu ne peux l'imaginer ... Il faut croire ce que je te
dis. Si je m'en vais, c'est que je ne puis pas faire autrement.
Mais dans le rêve où il se débat, Antoine vient de conn&lt;1ître l'ivresse extraordinaire de faire ployer des volontés •
il poursuit à mots entrecoupés et impérieux:
'
- Vous ne pourrez pas vous sauver. .. D'abord ça ne
vous serviraît à rieJ?,-... Nous serons à la gare aussi vite que
vous et nous monterons dans votre train ...
Ramené contre la poitrine de Vernois, la joue écrasée
contre sa chaîne de montre et les boutons de son gilet, il
entend les coups sourds du cœur de l'homme et, très loip
la voix faible de Clymène :
'
- Mon chéri, laisse-le ... Il n'aura pas pitié de toi ...
~fais cette voix est couverte par une autre, plus forte~
qui murmure près de son oreille, avec une sorte de rire
à la fois terrible et rassurant :
- Tu me tiens, mais c'est moi qui refuse maintenant
de te lâcher. Je t'emporte aveè moi. Tu veux bien, dis? Ta
mère a deux garçons, ça lui suffit. Dis, tu veux bien ?
Passant un bras sous les jambes de l'enfant, il va le ·sou46

�'722

LE CAMARADE INFIDÈLE

LA NOUVEI,.LE REVUE FRANÇAISE

-

lever, m~is Clymène -est .iccourue, A genoux.auprès-de -.son
elle 1le .:ouvre de 1baisers:
- ' Ne troispas-ce-qu!ll te dit. ·~!il t'aimait Vérit;rbletnent,
;i l sait ·oien qu'il, pourrait te revoir ici ... :J'aurais soin qu'.il
'ne me rencontre pas, ·puisqu'il ne :peut plus soufüir.m-a
•présenee ...
Ven1ois veut la for.cet à s·e' t-aire :
- Ne jouons pasœtte,:iffreuse coni~die.
- Que faisons-nous d'autre depuis .trois mois~? Mais il
vous fallait ce coùp de théâtre ·et volis avez . eu le sang-

- Vous ne vo.u1ez pourtant
.
parce que j'aurai cra1"nt d - . . pas que •Je reste, dit-il,
.
e sortir nu-tête &gt;
- Si vous promettez de venir di
1· ....
.
mence Antoine...
manc 1e procham, corn-

froid ...

Mais Clymène lm met l
.
prend qu'il faut être di~c a mam sur la 'bouche. Il com-

Il étaft lâéhe et fou de venir. Je .ne me le ,pardonne
pas. Mais le sang-frnid,ihélas !.. . 1Dix fois .en ull4Jheure--j'ai
-

b::r!~,

out rémis en question.
- Pour augmenter l'honneur de votre victoire, .:ar 'lors-

'que votre amour-propreiest en jeu .•.
Il riposte ave-e e0lè~e :
• - L'amom-propre d'un homme échoué ;sur le bas de
·votre esGal~r ! ··
- 1\lors-que 'direz-!;\ 'bùs -de moi.qui -suis à,vos.genoux·?
- Mais, mên amie, •si je prenais au. sérieùx ce que vous
ëlisiez tout à l'bcmte ...
La parole 1ui esu:oupée par Antoine. ·Ils ne seront pas
aperçus que le petit; se coulan1-à .terre, .s'est échappé de
·leurs bras. )Il vieh.tse rasseoii:, enfa:çat1t sa mère..:
-- Maman, ,n'ayé-z --donc pas peur ... M~lintena:nt il ne
peut plus partir,
- Chéri, tu ne le connais pas ...
Malgré une-larme qui n'a pas enco('.e séché sut sa j,oue,
fenfant la rega.rtle ttvec assu'mnce et malice. iEU·e ne peut
s'empêcher dij s'éGriér :
- Pourq,uoi dis-tu cela ?. .. Qdest-ce qui :te 1:e fait

- Vernois deman'de:

.;
·1

7 3

Antoine se retourne avec rancune :
- Vous pourrez le chercher longtemps.
- Voyons, mon petit, rends-le~moi
Un tel ordre ne demande as à êt. .b .
.
parfaitement. D'ailleurs V p . ,. re_ 0 éi, le petit le sent
tiraille un de ses gants.
erno1s n ms1ste _pas. Il froisse et

'fils,

. ?
cr01re
....
Le petit ménage -son -effet ·~
- Où estJson chapeau-? -dit-il enfin:

2

Où l'as-tu mis?

•

coup. Vernois garde le fr~~~
tout deman~er d'un
ne fait pas mine de se le
C .
,~ne g~sse q~e, mais
. d
v_er. omme sils cra,o-na'knt
1
mom re mouvement d ·é 11 1
"
' par e
mère et l'e f.
/ e t ver er a volonté mauvaise la
n ant retiennent leur souffle L
,_ ·,
,sur les marches A
.
·· · e gant tombe
'
. ntome avance prudemment la m . , ,
..sen enware ... Vernois ne bouge .tou1·ou.r s pas...
ain,~-t .~, •

J

_( Copyright by Librairie Gallimard)

J

JEAN SCHLUMBEROER

.J

�RÉFLEXIONS SUR LA LITŒRATUR.E

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE

LA CRITIQUE DU MIDI
J'écris ce mot à propos de deux livres de critique fort remarquables, les Œuvres dans les Hommes, de M. Léon Daudet, et
les Mam1ais Maitres, de M. Jean Carrère. Et je vous supplie de
croire (sans espérer absolument vous convaincre) que je n'y
mets pas la moindre ironie. Il y a un soleil du Midi, un langage
du Midi, une poésie du Midi, une politique du Midi. Pourquoi
n'y aurait-il pas une critique du Midi ? La France est une synthèse du Nord et du Midi ; elle porte sur le ord et le Midi
comme un homme sur ses deux jambes. Et il faut éviter deux
excès également condamnables : l'excès du Parisien ou de
l'homme de l'Est qui parle du Méridional comme d'un Français
inférieur ; l'excès du Méridional, qu'excusent les mauvaises
plaisanteries du premier, et qui consiste à affirmer son point de
vue comme une émanation de la pure raison et de la France
éternelle, à s'indigner de tout ce que l'observateur y découvre
de local et de partial, c'est-à-dire de vivant .
Rien de plus conventionnel, d'ailleurs, que la fausse image de
l'esprit méridional qui circule dans l'atmosphère littéraire de
Paris, et qui tiendrait à peu près dans cette définition : j'appelle
Midi tout ce qui n'est pas sérieux. A une plaisanterie de ce
genre M. Maurras, justement en colère, opposait les noms de
Gassendi, de Vauvenargues, de Guizot, de Renouvier. Il eût pu
y ajouter ceux de Montaigne et de Montesquieu, qui sont des
Gascons, et la Gascogne fait bien partie des pays de langue d'oc.
Il y a chez les Méridionaux beaucoup plus de sens cri.tique,

d'esprit d'o_b~ervation et de froideur que ne le suppose la
légende pa:1s1enn:· Et auss! de sérieux. Marseille ne m'a jamais
paru ~ne _v1ll; vraiment gaie, et ceux qui connaissent bien Jes
Marse1lla1s m affirment que leur fond c'est la tristesse (M. Camille
Bellaigue faisait là-dessus, dans une récente conférence sur la
P.r~vence et la . ~usique, d'excellentes réflexions). Ce sont
d at~l~urs les M~r~d1onaux _déracinés qui ont créé à l'usage des
Pans1ens u~ Midi de fantaisie, comme Offenbach leur a apporté
le Gerolstem d~ ~o~ opérette. Ils ont tiré sur la mère grand.
Les reproches 101uneux dont les Méridionaux ont été victimes
p~ndant la guerre paraissent un peu une conséquence de Tartarin. La chasse à la casquette, la venette continuelle de TartarinSan~ho, le Ne l'acculons pas !, la Défense de Tarascon et le reste
o?t unpl~oté en d'innombrables lecteurs cette idée que le Méri:
dton~~• d apr_ès son ~ropre témoignage, manquait de vaillancet
et qu il devait se temr devant l'ennemi comme Tartarin devant
le lion, le chamois et le canon anglais. La légende littéraire a
engendré la légende militaire.
Ce n'est pas à tr2scrs ces légendes qu'il nous faut reo-arder ce
q~~ nous avons appelé la critique méridionale. Elle: prouvé
d aille~r~ son sérieux par son influence. En bref, appelons-la
~ne ~nt1que du :omantisme. Le mouvement anti-romantique de
1fction Française, mouvement politique et littéraire, peut
s appeler un tumulte méridional, dans le sens point défavorable où M. Barrès a appelé le boulangisme un tumulte national. M. Maurras et M. Daudet figurent le type authentique du
blan_c ~u Midi. Alexandre Dumas, débarquant à Avignon, et
assailli par les offres des portefaix, corporation célèbre qui a
malheureusement disparu de la gare, ne remit sa valise à l'un
d'e~x qu'en lui di1sant : « Jt! veux bien t'employer. Mais tu vas
me Jurer que tu n as pas assassiné le maréchal Brune ! » Un
Lorrain ou un Bourguignon aurait toujours envie de demander
à M. Daudet, avant de se confier à lui, le même engagement
que ce!ui-ci ne ~ourrait prendre peut-être qu'avec une certain;
mauva1se conscience. M. Lasserre, qui est Béarnais a lancé
dans le Romantisme français un manifeste méridional' comme
Burke dans ses Consit!Jrations sur la Révolution franÇtdse avait
lancé
manife~t: si spécifiquement anglais. Le rythme ~ropre
à la cnuque méridionale est ce qu'on pourrait appeler un rythme

~?

�LA N01JVELL li REVUE FKA:KÇAISR

: le p2S6age d'un Euf.er à un Paradis par un l?urgatoue. Enfe
Mommitisme. Paradis = Mistral. (M. Lasserre a
l~tit 11n Mistral eo valeun: lumin uses comm-e il a fuit son
R'&lt;muinlis,111, ~ valeu~ sulfu.r ses.) Le Purgatoire c'est une.
abj11.rotion d~ttrte.ur:&amp;1 l pas~ge tfun tempérament romantiqllé,
maladie quel'~ du si cle trouve daas sa triste hér.éclitti, à
nae raison et1 à une forme alassiqn-es, dont la p-oésie de :Mistral
a·ppar.tît com.m'&lt;l hc.~atricc ou la. Lucie. Les Amants de Vmiso
e~ment- œrt:tittt, chants de cc Purgatoire. On. en trou..-erait
imesi-1 i tythrnes dans les livres de M. Daudet, l' Hérédo et le
jantesq

=

Mrm1h: tks lmag•s.
11 est naturel et jus~ que Mistral occupe pour w1 Méridional
lit pfa e de Dante pour un Italien, de Shakespeare pouru.n
:AngTais, peut-être de Mol'ère pour un Français du Nord. Il est
nàturel aussi qu'un très grand poète soit tenu. pou11 une source
d'inspiration politique et morale. Sur le modèle du célèbre
ac Alin1er Molière ... 1&gt; de &amp;iinte-Beuv-e, on écrirait un : « Ai met
Mistral ... » Et après tout on l'a écrit, et non seulement 1 ,
politiques méridionaux, mais M. Barrès, ou tourau moins Galtant de Saint-Phlin. M. D:iudet et M. Carrère ontl'un et l'autre
onsacré d·a ns leurs livres de beaux et enthousiast.es chapitres
au poète de Maillane, et les deux 01.IVrages semblent rédigés
sous son signe et son invocation.
Mais· !~ livre de M. Carrère ne s'appelle pas le JJon Maitre. Il
s'appelle les Motivais Maitres. Et le Mistral ou le Génù Eq11i/ibré
de M. Daudet' esr èncadré entre un Victor Hago ou la Llgende
,i'u11 Siècle et un Emile Zola lm le Ro111a11tisme àe l'égout, qui font
de Hugo et de Zola les titulaires de deux- loges dans !'Enfer littéraire, politique et moral. Comme amateur de bonne langue et
de style savoureu je ne m'en plains pas. L'in ective abondante
et imagée de M. Daudet nous- rappelle, avec sa santé drue, ses
muscles roulants, son contact vi..-ant avec la.langue parlée, celle
de Barbey d'Aurevilly et de Léon Bloy; elle a moins de flamme
romantique, m111s pl~- de substance et d'observation, et sé rapprocherait, à ce point de vue, de celle-de Veuillot. Il est cttrieux
que ces quatre ll'.iaitt.es de l'invective (on p0-ürrait y joindre, l
une certaine distance, Drumollt) aient tous. été der bla.ncs,
originels ou convertis, furieux catholiqtles, mais fort ennemis
de la charité chrêtiennc. Lé'oo Bloy lui rendait hommage à peu

REFLEXIO. S SUR LA LITTÉRATURE

près comme Rollon baisa le pied de Charles le Simple, en l'élevant jusqu'à ses lèvres- et er, jetant le roi sur le dos : « Ce qu'on
peut souhaiter de plus charitable à ce puant, écrit-il à propos de
Zola, c'est de crever demain, de pareils maudits ne pot1vant
qu'aggraver l'inexprimable rigueur, des chfttiments éternels. »
Et M. Daudet doit se reconnaître en cette femme dont parle
Saint-Simon, laquelle avait supprimé de son Pater le passag{l
sur le pardon des injures. Ce qu'un pamphUtaire de cette nature
apprécie en l'Egfüe, c'est qu'elle a un enfer. Les polémistes de
gauche sont handicapés par la mauvaise qualité de leur enfer,
aussi médiocre que leur paradis et terrestre comme lui. La Terreur, la Commune, le bolchevi me, ces pauvr s petits enfers
terrestres ne supportent pas la comparai~on. Les rouges de
Paris ont eu pendant tr nt ans leur polémiste en Rochefort :
un néant ! Le seul grand écrivain que ce côté politique ait produit, c'est Vallès. M. Vanderem signalait ~\'ec raison l'oubli
dont il est victime, oubli scandaleux, qui d'ailleurs s'explique
par des raisons étrangères à hr littérature : l'au.tellr de l'Eufanl
aura évidemment moins de lecteurs et surtout de lectrices
qu l'auteur de Monsimr, Madame el Bébé J Mais fermons cette
parenthèse, et revenons à Mistral. La critique du Midi, ceJlé
de M. Maurras, de M. Lasserre, de M. Daudet, de M. Carrère,
aime Mistral, considère Mistral c;omme un centre d'iotelli,
gel)ce et d'action, formule une discipline mistralicnne. Mais
ensuite, ou plutôt d'abord, et surtout, die -aime Mistral
contre quelqu'un, elle le prend comme point d'appui dan une
attaque, elle fornmle une doctrine anti-r0mautique. Les étrangers, qui s'étonnent de nous Yoir continuer aujourd'hui des
disputes vieilles d'un siècle entre le classicisme et le romantisme,
voudront bien considérer que c'est là, en partie, un rythme de
notre vie intellectuelle française au xrxe siècle, un moment
naturel dans l'exi tence d'une naüon qui constitue un ména.ge
du Nord et du .Micli, un dialogue jamais acbeYé entre le , Tord
et le Midi.

Je ré~ssirais-assez mal à définir le Midi littéraire par ce qu'il
est,_ t•t 11 m'y faudrait tout un livre. Mais je mettrais beaucoup
moms de temps à le définir par ce qu'il n'est pas. Le Midi n'est

�728

,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas romantique. Les écrivains roman~iques ~nt été fournis par
les pays du nord de la Loire. Le géme de Victor Hugo, métal
de Corinthe du romantisme, n'est pas une synthèse du Nord et
d u Midi mais Lorrain et Vendéen, une synthèse de l'Est et de
l'Ouest. ' Certes' la Renaissance provençale du xrxe s1'èc1e peut
être considérée comme un contre-coup du romantisme : le
i:omantisme, en restaurant la poésie dans la langue française, l'a
restaurée dans toute l'âme française, et la langue d'oc en a profité. Mais la poésie des Félibres ne subit à peu p_r~s aucun~
influence livresque romantique. Mistral est resté aussi etranger a
Huo-o à Vigny à Baud elaire, qu'il put l'~tre à Nietzsche et à
b '
'
•
'
Edgar Poe. Son culte pour Lamartine n'implique aucune 10sp1ration lamartinienne. Rien dans Mireille. ne rappelle Jocelyn.
Et l'analoo-ie de Mireille et d'Hermann et Dorothée, si instructive,
s'explique°par ce fait que les -çeux poèmes sont pareille~ent
construits en dehors du romantisme, à une époque romantique,
mais consciemment chez Gœthe qui traite le romantisme en
adversaire qu'il porte en lui, et par prétérition chez Mistral,
qui se contente d'ignorer superbement le romantisme.
M. Daudet nous apporte sur cette prétérition des remarques
fort intéressantes et justes : « D'un petit épisode, il faisait jaillit
un enseignement général,, san~ appuyer, co_mp~éta~t s~ démon_stration d'un sourire, ou d un nre léger, qm lm plissait le corn
de l'œil demandant à celui-ci et celui-là une explication corn'
.
plémentaire, prenant à témoin sa fem~e, la servante, son mterlocuteur, un personnage légendaire et historique, et demeurant
grand amateur de précision ... L'homme du Mi~i a h~rreur du
vague, et, quand il aborde le mystère, il le fait méucu'.e~sement. Rien d'abrupt dans les fresques majestueuses de Mireille,
de Nerte, de Calendal. Le Poème du Rhône est un itinéraire dramatique à travers les âges et le long du fleuve de la civilisation. »
Le « fleuve de la civilisation » manque peut-être un peu de
mesure. Un Méridional, quand il dit cela, entend bien que la civilisation a remonté ce fleuve, qu'elle ne l'a jamais descendu. Et
pour M. Carrère, la véritable épopée mistralienne, c'est la troisième conquête, après César et Numa Roumestan, de la Gaule
par les Latins : « En réalité, s'écrie-t-il dans l'épilogue de ses
Mauvais Maîtres, l'esprit classique, dans tout ce qu'il comporte
de lumière, de sérénité, de force, d'allégresse heureuse et d'ins-

RÉFLEXIONS SUR LA LIITÉRA'rURE

piration élevée, est restauré en France depuis un demi-siècle. Et
celui-là même dont le génie solaire nous a rendu la pure clarté
de l'hellénisme est aujourd'hui dans tout le rayonnement de sa
gloire et dans la vigueur de son influence : c'est Mistral... Il
faut donc en prendre son parti, puisque c'est la vérité : la
renaissance provençale provoquée par Mistral :mra èu pour
corollaire une renaissance du pur esprit français. » M. Carrère
écrit de Rome et prend un peu son rêve latin pour une réalité.
La poésie de Mistral, qui n'a subi à peu près aucune influence
française, n'a non plus exercé aucune influence sur la poésie
française . .L'exemple de Mistral a eu un rayonnement politique,
et il est curieux de voir l'auteur de la Comtesse et de Calendal
au fond si hostile à l'unité française et à la figure de la conti-'
nuité historique française, fournir au nationalisme français
cer[âins de ses éléments les plus élégants et les plus purs. Peutêtre eût- il fait la grimace si on lui avait expliqué comm·ent, ici
encore, le diable a porté sa pierre à Dieu. Mais, littérairement,
ce n'est pas la Provence de Mistral qui a pu être francisée, c'est
la Provence de Roumanille et de l'Armana. Alphonse Daudet
et Paul Arène y ont fort bien réussi. Leur Midi n'est pas tout le
Midi, n'est peut-être pas le .vrai Midi ; c'est en tout cas un Midi
vivant, et qui a passé dans notre courant littéraire. Quant au
grand Midi solaire qui illumine les intelligences, dissipe les
erreurs, enfante les chefs-d'œuvre, restaure la tradition civilisatrice de la Grèce et de Rome, il reste un mythe oratoire pour
les banquets de la Sainte-Esteliè et les articles de journaux.
« Après cette invas-ion d'idées troubles et de styles désordonnés
que Je romantisme avait précipités sur notre littérature en
ouvrant, toutes grandes, par le Nord, la porte des barbaries
tumultueuses, il nous fallait la purification de la Méditerranée et la vigueur réconfortante du soleil helléno-romain ,,
dit M. Carrère. M. Maurras avait dénoncé en termes plu:
modérés « l'échancrure de Genève et de Coppet ». Mais
enfin le Nord est là, avec ses portes et ses échanerures,
avec ses ouvertures sur le Rhin, la Manche, le Léman. II
fait partie de la France. On ne peut pas le tuer. Paris
est même, si je ne me trompe, une ville du Nord. Les
Girondins perdirent la tête ( qu'ils n'avaient déjà pas très solide)
à vouloir le réduire à un quatre-vingt-troisième 'd'influence, et

�73°

,;;

Lk NOUVELL~ . REYU.E . FR.ANÇAlSE

bjen que certaines « barbaries tumultueuses ,, s'y soieJlt _do_n~é
tendez-vous, nous avonJ; moihs de mal que n~ le préd1sa1~ le
houillant,Provençal Isuard à che.rcl1er. sur les _nves de. la Seine
]:endroit où il a:. existé, Les Méridionaux, qm n'entençl.en_t p.as
toujours bi:en la: plaisanienie, s~ sont sc~n,dalis_és des- ~alé1ades
d1speptiqne_s d'liuysmans, qm regrettait que· le Nord de la
Fran:ce ne fô.t pas resté aux Anglais, et rêvait d'un r.oyaume.
angle-français, purifié d'éléments- méridionaux, ~ù. l'ail non
contentrd'être si fâcheusement exclu. des gigots P-ans1ens, ~e. se
füt plus trouvé, comme en Su~.de:, que ~hez les phar;.11.aciens,.
Huysmans et M. Carrè.te. nous disent par.~illement, ave; Sga,nar
relle : Voilà ·un~ . jaml5e que je me ferais _couptr !• Lup ,eut
couper- la droite et: I'autre. la.ga~chè.. ·Qu'ils aillent a~ 'di-able. ~
B'cmrguio-non l'écnancrure de Genève e.t de. Coppet· m est pres
q1.1e aussi pré~ieuse que Lyon appelée par, Rou1:nanille la porte
d:'.br et de soie du Midi.
Les Méridionaux qui, en dénonçant. la mala.d-ie ro01antiqu-e,
veulent nous. amputer d.'une jambe:, ne sont plus bien diaccord
sur-la hauteur. à Jaqudle il faut couper.. Un jour,_dans 1~ c.h armante station de Montmirail où il allait volontiers faire une
saison conune on dînût sous les platanes~ Mistral s'entretenait' avec Je Përe XavLer, des p..apesi :- un petit abbé, qui écou!"'
tait r~spectueusement le poète et le fr~~o.ntré, é.t~nné da
c.ertaines affirmations, demanda w:ec t1m1dité •: &lt;I Mais, mo~:sieJir Mistral, de quels papes parlezfvous donc ~ -. D~s vr:u:&amp;,
répondit le poète, ceux d!Avjgrron l ~' Je ne. sa'.s s.1. MJstra~ et
Dom Xavier de Foùrv.ières, s'entendaLent fott bien, à-_ ce SJlJCt,
m-ais il me semble que-pour M. D:au.det &lt;c les vrais )X ne sont pa_s
les mêmes· que pour M. Carrère:- d'Avignon à Vilfen.e:u.ve,. il
n'y a, qt1'un pontr ( et où l'on danse) et cependant l on: change
de département.
,
.
M. Canèrn appelle&lt; Mati.vais Maitres, Rousseau,. Chate~ùa
bri:tndy Balzac, Stendhal, George ,Sand, Musset, Bandèl~rr~,
Flaub:ert, V,erlaine~ Z.ofa. Il place·même parmi tes Jnam1ais
malttes du passé ·son compatriote~Montaigne ( c quL man~
qu'il ne faudrait pas: l'accuser de fanatisme lo.ca]), lI~-neJes
combat pas sur fü terrain littéraire. 11 reconnaît le .géme de la
plli.patt a!eBtte euix mais consirlère la beautfde Jeurs œa.v.re.s
comnre; ~w.tan.tl pl~ perpici.euse:. qu'elle est plus parfaite. n

REFLEXIONS SUR LA LITTERA:TURE

n~en.tend pas· par· ~au.vais maîtres de faup. maîtres, mais des
maîtres dangereux. « Le u0n maître est celui, qui, nous emporte
,ers un idéal de force et de lumière ; le mauvais est celui qui
nous berce· dans le trouôle de l'espri.t et dans le frisson deSl
sens. » i Sa critique est donc une critique morale, ou plut6t
moraliste, 011. encore civique, et son livre une étude ( et non la
première) sur.la maladie cfu xrx• siècle, comme un des prnchains
livnrs de M. Daudet, homme aux épithète.s excessives, en sera
une sur ce siècle &lt;&lt; stupide &gt;&gt;. Parmi les bons maîtres, les maîtres
réconfortants., il cite Lamartine, Vigny, Hugo, Ibsen, Tolstoï,.
Wagner (ce qui fait bieri des-tempéraments au inéridionalisme
qJ.ùrboraient les phrases oratoires, de tout à llheure ). Pout
M. D'aude.t, au contraire, Hugo est.le-ty,pe du, roauvais maître,
2:ola représente le romantisme· de l'ég,out. M. Carrère plaee
bien: Zola dans,, son Enfer, mais en l'admirant profondément, et
aYe.c autant de .regret qu'en éprouve., Dante de \\::&gt;ir ~ez lo
diable son ·maître: vénéré Brunett0 Latini. M. Carrère, plus
méridional iai (j'allais dire plus toulousain) 4ue M. Daudet,
estime err Zola le rhéteur latin, l'homme· qui bâtit, c.omrrre
&lt;::icéron Branquebahne, des aq11educs romains., La Cloaca
Maxima, rectifierait M. Daudet. Mettons un aqueduc d'eau
lmucbeuse. Jaurès, Gasquet, onh appartenu à ce Midi, , et ils cmt
littérairement souffert du dëdassement des valeurs~oratoi11es
depuis l111 clémi-siède. M. Carrère,. critique ·orateur, aime les
écrivains orateurs. Le beau courra.nt 0ratoiie de son livr,e, nous
le fait lire, d'un bout à.l'autre, sans un, 1110mént de fatigue..;
toute son•étude sur, Flauliert lè Viking est· un morceau entraînant et é'clatant, qui ellt r.a'vi· Taine., 'et que les fl.aubertistes
auraient bien tort -de néglig.er.
' &lt;Dn doit en- di.r.e· autant, 'à plus forte r-a-ison, de M. Daudet.
On. p:eut.faire. des-repwch.esi à sa: cr.itique, et je n'y manquerai
pas:, ,nais. pas en tout eas celui d!êtm ennuyeuse. Elle nou~
amuse co·mme mr roman:, et il se v:oit qµe M. Daudet, s'e~t
amusb àd'é.crii;e pluS' pcut~être qu'à écrire·un , roman. Quand il
nous annonce. que ses études seront « d'uJ1e complè.te obje.cti:vité » et .qu'il ne nous., dira, pas : , « j'aime· ou je n'aime pas! &gt;&gt;,
noru nous· aontent.ons de &lt;t zuzer u.n peu » ce que no~
lii&gt;ions, si, elles; étaient11subjecrives- et frÎ elles !}Ons e,xpos~ent
.bo11nement les· amours et les. haines- de leur auteur ! Le titr~

�73 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

donné par Zola à des essais critiques : Mes Haines, pourrait
flamboyer à bien des pages de M. Daudet. Il hait en Vic~or
Huo-o une idole de la démocratie, en Zola l'homme de l'affaire
Dr~,fus, et il ne se prive pas de le dire. Mais_ ~n aurait_ grand
tort de voir dans sa critique seulement une cnt1que de 1oum~liste politique. Elle se rattache ~~rtout à ce q1u'on P?urra1t
appeler la critique artiste, la c:1uque :elle quelle na1:, _très
vivante, très pittoresque, très pnmesauttèr~, da~s des m1heux
d'artistes. Ecrite en une langue parlée, mobile, unagée, savoureuse fraîche elle est déposée par une tradition orale qui date
'
· corps dans le
d'une' soixantaine
d'années, celle qui a pns
grenier d'Auteuil, ces conversations des Flaubert, des ~oncourt, des Daudet, des Zola, des romanciers naturalistes,
toute cette critique animée que nous puisons joyeusement,
à pleines mains, dans la correspondance_ de Flau~~rt et d~ns _Je
journal des deux frères (vivement la suite!). Cr~~que qu_1, d1~férant tellement de la critique livresque, de la cnttque ~ruvers1taire, vit avec elle, au foyer littéraire, com~e le chie~ ~t le
chat, _ comme chien et chat: mais il faut bien à la cnuq~e'.
comme à tout, une droite et une gauche, un Nord et un M1d1
hostiles.
..
,.
Cette tradition formelle n'implique pas une tradtt1on d idées,
elle l'exclûrait plutôt. Dans un tel courant ~es idé:5 se_ renouvellent vite vieillissent vite, les générations littéraires se
pressent et :e renversent. M. Daudet, qui a toujours besoin de
penser, de parler, d'agir, d'exister con~re quelqu'un, _s'.est formé
contre ces mêmes écrivains du Grenier dont sa cnt1que continue la conversation. Il n'est arrivé à son style parlé d'aujour:
d'hui qu'après s'être essayé, dans ses pr:miers rom~ns, a
l' a écriture 'l&gt; d.es Goncourt. Il a déclassé v101emment 1 esthétique de Flaubert. Il ne traite du pilier de Grenier qu'était Zola
que comme il ferait d'un wagon de poisson5, ~a-r;, pendant
q11.inze jours au gr-0s soleil. Et précisément par la 11 s m.c~rp~re
d'autant mieux à ce cercle, à cette suite tumultueuse d histoire
littéraire ow. ont vécu des passions Littéraires, où se sont.formées,
comme ~bez les peintres de la Renaissance, des haines et des
sympathies d'atelier. Quand on_con~acrera à M: D~udet l:érod_e
impartiale et attentive qu'il ménte, 11 faudra v01r s tl ne s expliquerait pas un peu comme un type d'écrivain porphyrogénète.

WLEXIONS SUR LA LITIÉRATURE

733

J'emploie le mot au sens ou Saint-Simon parle des bourgeois
porphyrogénètes, des dynasties ministérielles de Colbert, de Le
Tellier, de Phélypeaux. Ces familles littéraires, si exceptionnelles autrefois, n'apparaissent guère de façon courante qu'après
1850 - littérature fraternelle type Goncourt, littérature héréditaire type Dumas. Elles constituent aujcurd'hui un cas assez
fréquent pour qu'il soit temps d'en faire la psychologie particulière. Sous ce titre de Pophyrogénètes je vois assez bien le curieux
roman ou le livre intéressant de critique qu'on écrirait.
M. Daudet lui-même, depuis Héeres jusqu'à l' Heredo a été attiré
là comm·e par un problème personnel. Né dans l'ombre des
statues, il en est évidemment. sorti, mais les gouttes de cette
ombre se mêlent encore à son soleil.

Critique du Midi d'une part, critique par tradition d'artiste
et de Grenier d'autre part (il existerait de même, chez tels ou
tels, une critique de salon et une critique de café, l'une et
~autre méritant attention), M. Daudet s'affirme des deux côtés
critique anti-romaotique. Mistralien il estime que le romantisme n'est pas de chez nous, - dans l'espace. Familier des
i .coles artistiques ( ou plutôt d'une école), il juge que le romantisme n'est plus à la page, - dans le temps. Et depuis l8 50
il est ordinaire que toute doctrine littéraire s'arbore comme
une réaction contre le romantisme, mais que chacune de ces
réactions soit accusée par la réaction concurrente ou la réaction suivante d'être elle-même une réaction romantique. Je
n'irai pas analyser chez M. Daudet ce que M. Benda a appelé
le romantisme de la raison. Il est exagéré de crier : au romantique 1 devant tout ennemi passionné du romantisme. 11 y a ce
fait beaucoup plus clair et plus simple. Notre Midi n'est pas
romantique. Nos écrivains méridionaux, qui vivent à Paris.,
sont toujours quelque peu imprégnés de romantisme, mais ils
le portent avec une mauvaise conscience. lis y voient - ce
qui est en partie exact - une nature commune avec le nord
anglo-saxon et germanique. Ils veulent nous défendre, ce qui
part d'un bon naturel.. Us se croient investis d'une mission
otement civilisatrice, et nous les écoutons volontiers. Ils veulent

�LA N:OUVELLE REVUE FR&gt;ANÇAISE

.

~ne Cannehlère à Paris. Commé ils sont-souvent élQquents et
iharmants, nous :ndus laissoDs .séduire par eux, et un bon
Tourangeau comme Jules Lemaitre ,en arrive à écrire s.on
-article comique sur les Littératures dit Nord. La que·sti.on rna·tionale des Bastions del'Est vient encore compliquer la qµesttion intellectu:elle et esthétique, ' ·et cela oblige- Jes ducs de
Lorraine à toute une diplomatie compliquée. Bt ,moi~même
qù.i aime le -romantisme et qui .aime le Midi, , qui ies aime jusque ,dahs letrrs. exagérations, "te .ne &gt;laisserais pas d'être assez
.embarrassé, comme le petit Sylvestre B~noor.d .ent:r.e 11.oncle
-demi~solde et le vieux -éhouan,. ~yan.t à .marable J:es deux ,en.nemis, si la boutej,lle n':était là ,pouriaire Ja liaison.
Je dis la bouteille. M. Daudet rtetrnine ..a:insi ,san .article sur
Victor Hugo : t La remise au point de cette renommée tapageuse mesurera la sagesse nationale et nous épargnera peutêtre des crises inutiles. Car le romantisme a parfois d'éclatantes
.couleurs, •mais la fausse ,oronge aussi ; et elle tue. J&gt; A-vanthier, Jje lisais dans.l'Action Françafre un article.ifort bien p.eM.é
et encore tnieux écrit, appelant tous •les'recte et les optime, où
'M. -oaudet défendait puissamment le vin contre les attaques
insidieuses .des .;buveurs d'eau. Un de..ce.ux-ci ayantœssayéim
jour -de.le convaincre que le vin -emp.oisonnait, M_ J)autlet,
paraît~il, .,éclQm -d'un grand •rire olyrqpko-ra:belaisien, .et ,le
1tînt.a\l'ec rà'.ison pour fou. Rou, je crois, cotnme 'celui que-pré'sentait un employé du dire~teu:r, chargé:d·e faire voit ,ea·sile à
mn médecin: « Figurez-vous :que..ce malheureux se crott Jésus,Christ ! » Le visiteur convenait en.effet que .c~était .une granlie
'folie, mais point rare. « , Et ce n'. est pas tout ! _continuait le
ciceroize. Savez-'.vous à qui ·il .vient raconter cela? A ·moi, .•qui
-suis Dieu le Fère&gt;! -» L'interlornteur hydrophile de M. _Daudet
$?adressait peut-érr.e à ·Dieu le &gt;P-ère~ je veux dire à un parti-prîs
du même. tonneau que le si-en. Ceux que le romatlüsme tue
sot1.t, comme ceux que le vin tue, des gens déj.à tués un pBU,
dirait ,Ubu. Les n·o ms des poètes rom~ntiques resgemblent à
des noms de trns, et nous disons,laiLégetide,des. Sièclts comme
on dit la Roman~e. « .Cela tue ! " -c:Pie M. Daudet horrifi~.
,Imi~je dé~-sser le -vocabulaire 'd 'injures qtùdresse, ;et parfois
qu\mtaisse, M. Daudet, .et-qualifierai-je le romanticophobe ·des
'. Œtwrts dans les Hommes de buveur d'eau? Soyons mo.dé:i;é·s·Lll

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

735

y a beaucoup de remarques pychologiques fort justes dans son
article sur Victor Hugo. Je dirai même que l'article est juste
par tout ce qu'il affirme et faux par tout ce qu'il nie. Quand
M. Daudet s'étend avec indignation sur l'avarice de Hugo, sa
luxu_re, _son ?rgueil, ses imaginations dévergondées, l'objet de
son md1gnat10n ne me gêne pas plus que son indignation ellemême. ,Nous m! voyons pas, -Ou voyons mal, ces ,vices. quand
nous les avons : faisons donc le même crédit au génie. Lui, au
moins, ne les gaspille pas comme nous, inutilement. fi fallait
probablement tout cela pour donner un Hugo, il fallait tous
.ces:alime·nts huu1.aîns i ses fameuses cent -vingt-huit dents, ces.
métaux pour forger cet airain de ·Corinthe :
·
Et rapportant ce bronze d la Rome française,
Il âisait aux fondeurs penchés sur 'la fourn aise : '
En avez-i·ous assez l

L'orgueil pharaonique de Hugo, est incorporé à un visaoce de
/2 •
no t re pocs1e
comme l' « orgue1·1 pharaonique » de Louisb XIV
l'est à un visage de la France. Nous v9yons assez bien
les chemins de liaison .pour nous rendre compte que le o-énie
hugolien n'eût _pas existé sans ces rançons p&lt;1,5sionnelles~ g_ue
la fournaise eftt mal fl.acibé sans ce charbon. (Si M. Daudet
avait pf us de charité et ,s'il disait son Pater en entier, son style y
perdrait sans doute. Et Dante .. :) Le Satyre est là comme Versailles est là. Chéops manquait probablement d'humilité. Mais
avec un grain d'humilité il n'eüt pas bâti sa pyramide, et nous
sommes tczut de même heureux .que sa pyramide existe.
Il y aura bientôt cent ans qu'un académicien classique proclamait que le romantisme n'est pas une doctrine, pas un art,
mais une maladie. Il serait · beau de e:élébrer joyeusement le
centenaire prochai!1 de cet apophtegme, qui a eu la vie dure.
.Ce qui a la vie plus dure encore c'est le malade. Le jour ,où
_notre arrière-grand-père romantique nous chantera, Je verre en
main:
A mis, -je vi~ns d'avoir cei1t am !
-autant qu'aux cent ~os qtl'il aura vécu, sohgeons -aux ·cetrt mé-decins qui l'aurorn 'ëondamoé, auK- cfül:J.l.lMnotts.to.ujours.d~us
.qui l'attendent derrière la potte . •
1~ 0

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�CHRONIQUE DRAMATIQUE

CHRONIQUE DRAMATIQUE

THÉATRE DU Vrrnx-CoLOMBIER : Les Plaisirs du Hasard,
comédie en 4 actes, de M. René Benjamin.

Il était deux heures moins le quart. Je sortais du Mercure
pour aller à la répétition générale du nouveau spectacle du
Vieux-Colombier. Je venais de tourner de la rue de Condé
dans la rµe Saint-Sulpice ... Je ne dirai pas de mal de la rue
Saint-Sulpice. Certes, elle n'est pas au nombre des rues charmantes ou pittoresques de ce quartier de la rive gauche com_pris
entre le boulevard Saint-Michel et la rue du Bac, et les quais et
la.rue de Vaugirard. Elle ne vaut pas, même de bien loin, la
rue de Seine, la reine,· ou peu s'en faut, des rues de la rive
gauche, la rue Mazarine, la rue Guén_égaud, _la rue Bo~aparte
dans la partie comprise entre les quais et Samt-Germam-desPrés, la rue de l'Odéon ou la rue Jacob. Elle ne vaut même
pas la rue de Savoie, la rue Cardinale, la rue Férou, la ru~ Servandoni, ou ce q_ui reste de la vieille rue de Varennes. Mais elle
est charmante et presque pleine d'agrément quand on la compare à la hideuse rue de Rennes, au déplaisant boulevard Raspail, à l'affreux bouleva~d' Saint-~ermai~, au répu?nant
boulevard Saint-Michel. Voila des voies où 1e ne voudrais pas
habiter, m'y offri~ait-on pour rien le plus bel appa~eme_nt.
J'aime dans une rue de Paris l'intimité, le passé, la diversité.
Les voies que je viens de dire, j'ai l'impression, quand on
y habite, qu'on doit s'y sentir chez soi comme dans la rue.
Regardez un peu la rue Saint-Sulpice quand vous y passerez.
Elle a, je m'exprime peut-être mal, des attraits personnels _et
des attraits de perspective. Qu'on l'a regarde d'uoe extrémité
ou de l'autre, la vue est charmante. De la rue de Condé, où

737

elle commence, c'est, à l'autre bout, passé la muraille noirâtre
de Saint-Sulpice, l'éclaircie soudaine de la place Saint-Sulpice,·
.comme un grand espace de lumière. Quand on la regarde dé la_
place SaiM-Sulpice, elle semble fermée, à l'autre· extrémité, par
le côté gauche de la rue de Condé et la vieille maison élégant_e
et sobre, aux hautes fenêtres garnies de glycines, au rez-dechaussée de laquelle la papeterie Gallin-Fuzelier a ses magasins.
Parcourez-la maintenaht dans sa partie la plus agréable, celle
comprise entre la rue de Condé et la rue de Tournon. A
gauche, un serrurier_, une crémerie, un rétameur, un antiquaire, une fruiterie, une herboristerie, un marchand de cuirs
un autre antiquaire. Il y a même, au numéro ... , au premie;
étage, une Madame X ... , qui fait, de dix heures à sept heuresh
des ~assages sur lesquels la confusion n'es't pas possible. ]'aï"
ap~ns cd~ t~ut réce~.m~nt, en lisant par curiosité une petite
feuille qui fait sa spécialité de ces annonces, et, l'autre matin
comme je,rass~is dans. la rue, j'ai vu entrer là !'écrivain ... , qui
me c~nna1t moms que Je le connais, et qui ne se doutait guère_
que Je le regardais. Encore un_ qui n'a pas dû faire un bon
mariage pour qu'il ait ainsi le besoin de se faire mas~er d'aussi
bonne heure.
Du côté droit, un libraire, 1!,n antiqpaire, un deuxième antiquaire, une fruiterie, une lingerie, une teinturerie, une bou- tique de ~ieux_ éta_ï11s, une autre teinturerie, dans laquelle il y a
un chat s1am01s ·gaté comme un enfant et qui se prélasse dans
ia mont;,e'. au milieu des den_telles et des étoffes. li y a quelque,
~,e~p~, J a1 ;u? chez ce d~~x1è~e antiquaire, une vieillerie que
J a1 bien failli aczheter. C était un théâtre en carton, dans le
genre de ceux qu'on fait comme jouets pour les enfants. II
n'était pas laid, toutes ses couleurs un peu fanées. J'ai été
arrêté par le prix que je pensais qu'on -me ferait et par la scène
~yth_ologique ,q~e représentaient les personnages qui le garnissaient. Je n ai aucun goüt, -en effet, pour la mythologie ni
pour tout ce qui touche à l'antiquité. Je me moque complètement de.s Grecs et des Romains et de ce que po1,1vaient faire, et
pe~ser tous ces gens-là. J'aurais voulu une scène de la comédie
ttahenne ou des personnages de notre théâtre comique. N'est-ce.
pas dans un livre-. de M. He_mi de Régnier que j'ai lu qu'on
-trouve quelquefo!s, en Italie, chez des anti(lua.ires, de ce~
4ï

�LA NOUVID..l;E RF.NOE .~NÇA.1$E

théâtres d~ m.'lrionne~ .du œmps de l'Italie heureuse., fantasque .et masquée, l'ItaHe de Goldoni, d.e · Gozzi, ded)a Ponte
et de Casanova? Je de-v~ndnû p.eutrêtre glus ~ urvjour?
li faudra, ,que jeJ prie \m a;roi-v.oy,ageur de m.e cappo.r.tua m de
ces théâtres. Un th.éâtr-e :où-,; e serais ..seul ! tOes ,acteurs muets !
L'imagin~tiop..des ~ctacles cùarm-ants qu'il .dohna en d'autres
temps., pour &lt;les spectateurs·· ,font la, :i,1 ie était toute ·dwei-&amp;rté et
toute gaieté L Cela me .consolerait des théâtres réels .où ,il m;e•
faut passer tan.t..rle soirées.
,,,
.Le reste de.,la r-lW Saint--.Snlpi-ce1 de la r.oe- de Tournon .àJ.a
place, est ,cilun.autre geru:.e.. Qµelques b011tiq_ues ~ans intétêt .et
on· active à ces .étonnants ma«asim con~acrés aux .ittributs defa
religion : livres, chapelets, chemins .d.a 1.c:roix 1 ·statues et statuettes d·e to~tes tailles et de tous .genr.etl' .dont Ge qmirtœr a la.
s-péoi~lité. Vois ,connaissez.œs étalages, ces scènes ~difran:tes
composées de personn9.ges gtXlupés -de,;ant des fonds de toile
peinte.- Qu'on ne s'étonM pas· -de mè -von, én parler içi. C'est
encore du théâtre et c'est, m:a partie. J~ m'arrête quelquefois
devant cés magasin!&gt; . . Je regarde · ces statues, généialement
grandeur' nature, et peintes, quî repté-s entent le Christ, l'a
Vierge et les saints les plus importants. Ce qui me surprend,
è&lt;!st dé Les Atoi.r souvent ehang-u cha-eun de physionomie et
d'aHure ,19\li.Vaot le magasin qui lC6 exhibe. Iêi, le Christ est
blond, a:Ve4 beli.\lOOUï&gt; -de -~arbe, 1'aspect d'un homme fait et
sollcàe . Là, il est brun, avec une barbe 1é'gère, et quel.que chose
de, rontl}ntique -et mal portant. lei, la Vier-g-e a un 'Visage tranquille, •vec &lt;le bonnes couleu-rs, des formes -rebonaies, l'air
d'une bonne ménagère très terrestre. - Là, -eHe est mince, pâle,
diaphane, les yeu~ alanguis, l'attitude la-sse et pnkieÙse, on
croirait vraiment qu~elle va ,s'envoler. Il en va de m!rne pour
les saints, que chaque marchapd expose dans un modèle de son
choix. Je me r,i.ppélle, en regaràant tout cela, le mot de Licht~nberg : -4- Les saints en -bois sculpté ont plus fait dans le
monde que les saints vivants. " C'est fort vrai et, cela donne
une belle idée de l'intelligence humaine. Mais encore faut-il
pouvoir s'y ,eeonnaitre et ne pas aa,roir sa confiance mise en
déroute pâr de pareils avatars. Songe:i: à- tous -ces- dévots et
dévotes qui vont s'àgcmsmiller dev•nt ces statue's •et •qui prient
les uns un Chr.ist brun, use ierge en bonne santé, les autres

OiRON-IQUE DRAMATIQUE

7

un. Christ
blond, une Viergè thl otottque
.
h
et tous d
. 39
qat c angent de _physionom.
.
;. ,
, es samtstique ou d'une autre ·. 0 ide sui~an; _qu ilssoitettt d'une boù., n evratt 1a1re plu àtt ·
différences et les éviter.- Elles sont d .
- s
entlon à cés
doute dans l'esprit. Là religion n~ -a~lgereuses et: font entrer le
~u'on ait au moins quelque- ·ce-rt7~d: ,J:s à:sez de ~ys,~ère?
s1que.
A moins que l'Eglise , qui s'y conna lt m1eu:x.
_e domame-ph.y~
•
que·m ·
~1t assurée que le vrai fidèle ne. réfléchit ·a .
, o1,_nê'
nen et se contente de prié l
~
l mais et n examrne
Une chose que 1· e regarle es ye~-x ermés autant que l'esprit .
.
, aussi, quand je passe d
magasms, ce sont ces iina es .
. é
.
ev:mt ces •
personnès décédées O
g . impnm es qm représentent des
.
. ne petite legenàe placée
b . . pner pour .elles que le S .
au as mv1te à
comme un p'e ti; mns.ée
en son s~in. On a_ là
leur rêve, paraît-il, et ont vu leurs .è dé~otes qui ont réalisé
généralement pas très séd . .
pn res e:,i:aucées. Ils ne sont
ont -des :figures revêches u'.sa:;, ces n_abitants du Paradis. Ils
que peu sournoises Mau' p'.nc éscl,méd10cres, égoïstes et quel.
·
va1se r ilme pour 1
bennes,, si elles vous .d
.
es vertus cbréje- crois bien qui a r.di~nn~nt d: ces visages. C'est André Gide;
qu'il ':l en.
2 J'en suis
/m;n_e va~t selon- l'inqui-étude
tude .d'aucune sorte )
. - . en a1 ~aiment aucune iaquié. e sms on ne peut pl t
â
enfoncé dans l'.6-,,,aisse m .t 'è . A
.
us erre ' terre,
~y
a 1- re ·• ucun au-delà
ment~ ~t j.e suis au contraire solidement assuré ne me t~ur~e sm que je motrrrai. tout entiet'.ét je n'attends ::n p~mt. •
rr un mot, le mécréant actom li ,
. .
e nen.
de chimères M . .,
p ' n en déplaise aux amateur¼. ais J Y pense chaque f ·
, .
.
les images de ces élus si .,
.
1o1s-qu ea pàssant 1e regarde
suite de cette vie terr' tr l ava1s qu~ qu_e inquiétude touchant la
de ,
es e, ce serait bien d'aller au Par d.
tro~ve~ en société avec. tous ces honnêtes gens. a 1s et
ena1s one d'entrer dans la
Sa. S .
me rendre au Théâtr d Vi
rue . mt- ulp1ce pour
conp d' ï
e u 1eux-Colomb1er. J'avais jeté un
théâtre œ1 ' en pa~ant,_ chez Yantiquaire, pour voir si le
ch
l ~ .carton était touiours là et je -venais de fai
ez u1 un chat de b
. .
re rentrer
de
ont1qmer 'éj_ui se prôm
. .
mment,-sur la chaussée· A c .
.
.,
ena1t 1mprutrottoir, venant en
.
e ?1oment, 1 aperçus sut l'autre
Billy! Tout le m dsens co~tratre de moi, mon -ami -André
grand, blond à Ion e connalt Andl'é_ Billy. C'est un garçon
, unettes, les cheveux boudés, "',ouiours
.
. de
v!fu

d:1::::~ ~~eÂ;es

lui

J=.

~

1: ~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS~

74°

.

clair, à la marche déc~dée, qui traîne dans tQU.S ~es quartiers de
Paris, fait le gourmet dans des restaurants curieux, cou:t le_s
femmes et commence à prendre du ventre. Son nom n es:-1;
pas charmant?, Un nom de cirque, un nom de clown._« Hlp .,
B"U 1 » (il faut prononcer sans mouiller les· 1, comme dans-:
1 Y·
,
.
·
om ·pour un
balle). AvanJ dç le connaitre, 1e prenais (. ûC. n
.
pseudonyme plein de fantaisie. C'est~ André Btl:y qui a corn~
me(lcé ma rép_u tation, du tempi qu'il rédigeait le~ Echos a
Paris-Midi. Il avait sans cesse des anecdotes à raco~ter su_r mo~
compte et me prêtait plu.s d'esprit que je n'en a1 réelleme~t.
Il a publié .p'lusieurs romans: Bénoni, La Damr à_ l'arc_en ciel,
La MaJabée, Ecrit eri songe, Barabour ou l' Harmonie univ.erselle,
un livre sur Paris vieux et neuf il\u.stré par Hua~d, ~~el~ue~
livres d'observations . parisiennes : $cènes de la vie lit:,eraire a
Paris, la Guerre des journdux. Voilà plus d'un an ~ue 1_atte~ds
le petit volume sur Guillaume Apollinaire que ~oit lm éditer
la Sirène. C'est un écrivain vivant, prompt, clair. _très observateur. Il ne lui manque . qu'une chose, selon m01 : un pe11
plus de réflexion et un peu plus d'applicat_i~n. Il :e dépê~~e.toujours trop, comme tous les gens de pla1s1r. Il. n .a pas 1 a1:r
de se douter des avantages qu'.on retire de revo~r un pe_u ce
u'on écrit du premier jet et qui fait qu'on améliore to~iours
q
Il tient la critiqJJe littéraire à Z:Œuvre et réèhge de
un peu.
. l'
.
petits articles quotidien~ au Pétit Journal. 11 pourrait : s~ute~1r
s~uvent et utilement la caµse des .animaux et ne 1~· !ait iama1~,
ce qui me. fait en secret l'accabler de reproches_ et lm _en voul~1r
pour son îridifférence. Je ne l'avais pas vu de?~1s ~lusrnurs ,m01s.
Il m'aperçut en même temps. Nou~ nous re101gmmes et co~me
· lui demandais où il allait, pour se trouver dans ce quaruer,
Fappris qu'il allait comme moi ~u _Y~eux-Colombier._ « Vous •
· guli·e,. chemi·Jl· lm d1s-1~ car vous lm tournez
prenez u.n sm
, .
"
· '
le dos. ·_ J'ai le temps, 'me tépondit-il. Je flâne un ~eu.
Je regarde chez les ~antiquaires, s'il n'y a pas quelque _vieux
_ Comme on voü que vous êtes encore 1eune,
meu bl e .. ,
.
,
d.
lui dis-je en riant. Vous peq§èZ encore a acheter , es meubles. Voilà upe pens~e. que 1 je• 11';i.i pJ:us gu.ère. »-Et-comme
il riait à ·son tour- : « C'est vrâi. •c.ontinuai-je. Je ne °:e .sens
est trop t:1:rd.
è de goût, à faire des achats de ce gente. U c
gure
·
·
Ma vie aura été :,.insi faite qut: les cho~es. me ,.a.1;saient en:v1c

CHRONIQUE DRAMA-T IQUE

74J

,q_uand je_ne pouvais les acheter et qu'elles. ne me disent plus
·nen mauitenant que je pourrais les avoir. Le fauteuil sur
-lequel je me repôse, dans mon cabinet, est tout - défoncé.
La chaise sur laquelle je m'assieds· pour écrire a un montant
·de son dossier cassé.- Le sommier sur lequel ;e couche est
.
f at1gué.
.
'
bten
Mes li"'res, mes papiers, s'empilent
les uns
sur les autres, sur une vieille commode, et je dois souvent
renoncer à lire plutôt que de déranger tout cela. Eh ! bien
je m'en contente'. C'est assez bon pour .finir ma vie. Ce serai~
folie _d'acheter !11.aintenant d~s ~hoses ' dont je jouirais peutêtre s1 peu. Je n ai plus de gout, ie ne me sens plus d'attrait
que pour l'inutile, le superflu, ce qui fait uniquement plaisir.
Ce qu_i est -~tile me fait horreur. Et encore, ce superflu qui
me fa1~ pla1S1r, aussitôt que je l'ai je m'en moque ... » Nous
marchions tous les deux vers le théâtre et Billy me donnait
de ses nouvelles, depuis si longtemps que je l'avais vu.
J'app~is ainsi qu'il vient de terminer, avec Jules Bertaut,
une pièce sur Balzac, ayant pour titre le nom même de l'écrivain et montrant c~lui-ci au milieu des personnages de son
œuvre. On connaît l'histoire de Balzac avec la duchesse de
Castries, qui lui servit de modèle pour la duchesse de Langeais. La pièce le montre aux prises avec elle. Il a pour rival
le baron du Tillet, qui l'emporte. 11 est ruiné dans l"affaire
Nucingen, saisi, vendu, arrêté et conduit à Clichy. En un
mot, une idée curieuse, consistant à donner aux héros du
ro?1ancier _la même réalité qu'à lui-même. Comme j'en faisais compliment à Billy : « Mais dites donc, me dit-il, vous
savez que nous devons toujours écrire une pièce ensemble.
Quand vous déciderez-vous ? » C'est vrai. Voilà plusieurs
années que nous avons fait le projet d'écrire une pièce tous
les deux. Sur quel sujet, avec quels personnages, dans quel
ton, nous ne le savons guère ni l'un ni l'autre. bans ma
pensée, c'était un petit acte, sur un sujet libertin, pris dans
1a réalité. Je voyais trois personnages : un mari, une femme,
un a_mant, dans un petit milieu bourgeois. J'avais les premières
r~phques et celles de la fin. Dans ma pensée, Billyferaitle reste.
J Y ai renoncé. Je me méfie du théâtre, depuis que j'ai vu
tant_ de pièces, et j'ai profité de notre rencontre pour le dire
à Billy. « C'est trop difficile, mon cher. On risque trop de se ·

�742

LA NOUVELLB JŒVUB FRANÇAISE

tromper. On écrit sur le papier des choses qu'on trouve drôles..
On est s-ôr d'être spirituel et piquant et d'amuser se~ •spe~tateur.s. Et quand on entend tout cel~ sur -la- scène, nen ~-e~
plm, drôle du tout ni spirituel, ~a1s long_, eon~~eux. et fatigant. J'ai acquis qaelque réputauo~ cpmme -c!mque dramatique. C'est assez drôle, je le reconnais. Je ne suis pas press~ de
la compromettre en me transforman~ en auteur à insucc~. »_ •
Je ne. me doutais pas que la pièce de M. Ren~ BenJ.a}lliI! •
Les Plaisirs.du Hasard, allait s~ bjen me ~o~ner raison. ~ndré
Billy placé loin de moi, je le ri.tr~uv_ais_ a_ chaque entr ~ète.
! bien -qu'en dites-vous? lm disa'LS-Je, Vou~ voyez ce
« Eh
'
.
.
que je vous .disais tout à l'heur~. M. René B~n1amm a ccr·t ainement cru qu'il écrivait une chose tr~s dn\le, débordao~
d'esprit, neuve, de la: plus haute.fantaisie. L'e~et s-ur le pubhc
ne.fais,1it certainement pas de doute .pour lm. Il a✓ même Mi
s'amuser beaucoup en éqivant sa pièq:. l,.,e r,és:y.ltat- .,? Ç:.µ
.mot drôle de temps en tem4&gt;s, -uoyé, dans des longueur;,. ,p_n
comique qui ne porte pas, pour être t~-op, fo~çé_- Une-~;rntalst_e
-qui apparait trop inventée. Un._ perso~nag~ pnnc1pal qui devrait
plaire et qui agac.e pat sa prétentt~n a fare -un ~ersq,nnage
unique. En toll.ti, uoe pièce -qui devrait amuser &lt;._t qu op. trou,Y}!
intern1inable. E vous ne pQUvez pas cl.in:, 4-u~nd i~. p~rle
~insi, que je le f:üs en critiqui: ~e parti-pris,.en.h&lt;omgi.e ,d,iffi_cil~Vous. pouve_z juger èoIJ1me moi, ét ,o~r q~e to"9te la ~alle_pen~
,de même. La pièce de M. Re~ BeniamLn e~t q g-e ~J,:;ellen~e
leçon. Faites du théâtre si vous voulez, moq ch~r~ Billy. M01 ,
je préfère continuer à juger les pièce~ d,wautres ,et,a, me g.at.d.er
d'en écrire. »
,t
J'aurais pu · écrire une chrorÜq_Qe b_e~ucQJlp JP.ieux sur,;_t:i
pièce de M. René Bebjal)]#l. _Le-s P-lamrs du. Hasar1 ~ f.1Î
un si heau titre I Ce son.t :,~usti les plus Qtaux platsJn., .Le
hasard lui-même en a dé.çîdéau~ment, ,On n'est _pas ~rillant
,J.,
tous les jol).rs.

!

~ , ~~[:E. ,p0IS$... R~
•J

LITTÉRATURE GÉNÉR4LE
QUATRE-VINGT-UN CHAPITRES SUR L'ESPRIT
ET LES PASSIONS,. par, /4.lain (Camille Bloch).
Ces. notes d'un, philosnpiie. ; ont nature11em.ent u11- ca-ractè.te
plus abstrait et plus schématique que les autres propos ci'AW.n.
Elles laissent une impression fort originale : Alain, comme la
plup.art.des philo.sophe~► o..e parle jamais de lui, et c~pendant,
q~and il êcrit; nous nous sentons beaucoup pfus-en présence du
-S~Jet qui pense que de }'obret qui est pensé. Là potnte de son
discours dessine nf.l.l! figure de pliilDsophe plutôt, qu'une philosophie, plutôt suno.ut que de la philosophie. Qu.and oh a: iioi
le. livre, on sait men qu'on a pens:êr.a.vec 1'au.tétll', mais on sait
assez matce qu'un ru pensé. On a eu ave:c un homme intelli~1ent, et stuto,ut vi-va:nt, rune conve!fsa:tion excitante, maisc dont
1 ne,zeJite guère que ct&lt;tte.. excitation même.
Guère?- Qu.e
-vous.,faot-il donc 7 Socrate n 1en. laissait pas davantage • .,... C'~t
vrai. Mais Alain est p:eut-êtJe -plus anguleuJJ 41J1t Socrate, et
surtout plus dogmatique. Il a bûrr raiso-n _de-., dire, dans son
avant-~?pms, que Je~ p:olémignes ne m'instruiseiat• pas. Ne
faudraLt-il pas en ' excepte1 les polémiques qu'on souti&amp;nt contre
soi-même? et qui. instruisent a:u moins..une p.e:rsonne_? C'es~ es
-~elles-~ que Socrate était maitre. Alain ne., cherche pas l'assimt1ment d'autrui, et c'est,une fonce. Mais,..dans une de ce~, belle§
etTObustes sohtudes.d'esprit:à la Suarès., iles-.t, ,oomm.e il le dit
dao$ son. épig1apbe, le d-ieu ,lijui géométrise . .il&lt; est 'p.hilo.s0ph.e
~omme Suarès est p_oëte. « Si œ hivi:.e; ,cforit, il,,1ombait sous le
1ugem~n.t de quelqué philowpheide mêtierl-eettl! s:euk pensée
gâterait le plaàsir que&gt;f ai tJouvé à l'éairn, qui, fw- vif~n.. U ne
fa.u&lt;ba donc ~s ~u''il soitr.lu et pigé par~- Ota.rti&amp;. Ce$

�744

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quatre-vingt-un-chapitres me paraissent tous l'œuvre d'un philosophe de métier, et de métier habile. Il existe évidemment une
philosophie sans métier, chez les mystiques par exemple. Mais
nous reconnaissons le métier de philosophe en Alain comme
nous reconnaissons celui de marchand drapier en le père de
M. Jourdain, expert en draps et qui en cède pour de l'argent.
Je sais bien que pour être philosophe il faut dépasser le métier
de philosophe (dans un pénétrant Eloge de Descartes, Alain
désigne discrètement du doigt une des lignes par lesquelles on
le dépasse, « encore solitaire lorsqu'il parle ... ~ ). Mais on ne le
dépasse que si on l'a, et, une fois qu'on l'a, certain automatisme
nécessaire empêche qu'on le dépasse complètement. Et dire
qu'en le lisant on pense plus au philosophe qu'à la philosophie,
c'est vraiment faire l'éloge d'Alain comme Alain a fait celui de
Descartes.
AI.BERT THIBAUDET

NOTES

745

poète françai , ressemble à tout, sauf à un distique latin.
De _sort~ que ~ans c~ livre si agréable à lire, ce qu'on se garde
de (1re c est Ovide lu1-méme, ou ce qui nous est donné pour
Ov1~e. ---;, Une petite question amusante. A la page 17, il nous
est dit qu a Rome on demandait aux élèves dans Jeurs dissertations :. s'il était possi~Je de creuser un po;t à Ostie, de dessécher I 1st~me de Conn the ». Dessécher un isthme ? Je me
dema~de s1 par hasard M. Ripert n'aurait pas emprunté son
~.~nse1gnement à un auteur qui aurait traduit, sur un texte que
l,'.gnore, secare Isthmum par dessécher l'lstlnne J Le percement de
l :sthme de C~rinthe, qu~ commença Néron, était, dès le temps
d Auguste _à l ordre du JOur des travaux possibles, et il était
na~_rel qu'il servit de matière à discours, comme le percement
de I_ 1~thme de S_uez au temps des Saints-Simoniens. Si ma suppos1t1on est vraie, la crise du latin ne date pas d'aujourd'hui!

• *

OVIDE, POÈTE DE L'AMOUR. DES DIEUX ET
DE L'EXIL, par Emile Ripert (Colin).
Sous ce titre un peu grandiloquent, M. Ripert consacre une
étude littéraire à un poète dont on ne parle d'ordinaire qu'avec
une tiède bienveillance. On lui reconnait le mérite d'une double
facilité : facilité, pour lui, de ses vers qui paraissent se faire
tous seuls ; facilité, pour nous, d'un latin dans lequel autrefois,
dès notre cinquième, nous entrions de plain-pied. Joignons-y
le mérite d'avoir traité d'admirables sujets. Ayant rêvé sur les
Métamorphoses, que M. Ripert compare aux Mille et une nuits,
il m'est arrivé une fois de commencer à les lire : elles parlaient plus à mon imagination avant qu'après. Ce qui nous
plait dans les Amours et l'ArJ d'Aimer c'est Rome au siècle
d'Auguste plutôt qu'une vraie source de poésie amoureuse.
M. Ripert s'est efforcé de mettre le plus haut possible le poète
sur lequel il écrivait un livre. Il a réussi surtout à écrire ovidiennement toutes sortes de choses ingénieuses, à faire d'aimables comparaisons (il a une bien îolie page sur le jardin de L'l
Fontaine) et à bâtir pour Ovide un tombeau qu'il eût aimé. a
me permettra seulement de trouver tout à fait insoutenable sa
manière de traduire les vers latins en vers blancs : l'hexamètre
suivi d'un décasyllabe, forme barbare que n'a pratiquée aucun

LA POÉSIE

ALBERT THIBAUDET

VOCABULAJRE, poèmes, par Jean Cocteau (La Sirène).
Arbre, bocal d'oiseaux, feu de bengule
entre les fies
Le soleil fait chanter les tra,nwavs dans la ville
Le ciel est u,i 111arfo ,mis sur r:S maisons ...

Tiens, dites-vous, j'ai déjà lu ça quelque part. Parbleu f il n'est
pas une revue nouvelle, typographiquement costumée en nature
morte cubiste, qui ne tienne à honneur de recueillir des traits
de se~sibilité aussi ingénieqx. Tous les birbes barbus qui lamentent, a la terrasse de brasseries désuètes, le bon temps des.
glareuls symboliques et les femmes à bandeaux plats des génér.ales de l'Œuvre, vont bientôt, touchés par la baguette de
1enchanteur nocturne Paul Morand, faire semblant de croire
com~e mon ami Mac-Orlan lui-même, que les trolleys serven;
à tentr les tramways en laisse. - Alors Vocabulaire est un catllogue de gentillesses dans le goût dada-centre-gauche ? - Pas
le moins du monde. Voici le poème-programme qui termine le
recueil :
France gentille et ve1·àoyan/1
Qui fait les femmes et le viti
Comme on en chercherait en vain
Sur toute Europ, enviroruuu,te,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si je te d,ante i 1n4 fllf(}lt
Chacun, SI/ delourne et me 11/DtJlltMai:s un.jnur arrive l'é.poque
Où l'orei1ü entend lq cha1tson.

Guilkmme .Apollinaire. dans C11Jiiu1&lt;aw1rw a.vail d_tjà p:inc_é
cette corde-là, renouvelant~ a'{ee un grâce modeste et subtile,
Je- petit chantage bien co.11n-u : c&lt;. Mru.s o:n a dit ça de Manet .•• P
De combien de milliers de méchants tableau~ ne sont-ils pas
responsables, les jurés qui IefusèLent Corot 1
Tel q14i jadis- me- ,z1oulllt mordre
Voyan~ nus jg11rt-à. l'em:ers,
Camprt:1dra soudtzin que mes. vers
FurmJ. les w·vife14rs de l'ordre.

Evidemment rordre -est à la mode . Mais ici, M. Je-an Cocteau va, comme on dit, u1f peÙ fort. Ce n'est pis lui qui sert
l'ordre, c'est l'ordre qui le sert et quand il pastiche Malherbe (le
.M alherbe des Larmes de Saint-Pierre), il est évidemment plus à
l'aise- que dans l'a1-;on du· Cap de J3onne-Espira11cs, et dé.gui~ en
_pilote de la nouvea1,1té.
Sans être tenté pour cda de « mordre»- M., Jean Cocteau, je
me plaius non pas d'avoir vu sa .figure "à l'envers», mais de ne
l'avoirvue que très rarement, cad1ée qu'elle était sous des masq_ues où je croyais re,coo,o-aitre
ou l'autre Rost~nd, Miw; de
Noailles, Ap.ollUJ,~ire1 MaxJac.o b, u,11Romère nègre in.vi:nté par
Paul Guillaume.,_
~ Sous le bénéfice de çes réserves », ,;:om.me disent les conférenciers,g~noi~ 1 nçus so.ouues p,r:êts à déçla,rer que l'unifoon,e
de-l'armée_de l'Ordr11;: sied parfaitemCIJt ~ M. Cocteau, Qq'il se
perI]\ette une ce.rtaine f~t;1taisie da{ls la.tenue~ nul ri.'y trouve à
redire, mais "lu'il n'aille pas coudrl:l préQlaturémentsur se?
manches les étoiles de général. Nous cFoirions le voir encore
e!l chef d'op::l;t.e~tre ou1ep. O?!!neur c}e jazz. ~ vaut mie.u~ qu~
çela,. et Vocabutaire, s,on dernier livre, est aussile meilleur, celui
où il a mis le plus de lui-ijlême. Et vqici des '7et~ que persooi:ie
ne lira sans un vif agrément:
Les cbeue1L:t pis, quand ;ermesse les perte,
Font doux tes yeux et le tei111 lc1ttta11' ;,

ru.ni

]l tni1wd rm pldistr de la mi11M-sofle

A vous veir, lml11,Y1 oUr:i.frs dù printm,ps.

La 111-er de sa fraiche. d lente ralivtl

uI

Imp,egna le sol d11 rivag,grec
An,r que vofrê f n,Ji.t atnbig1i~ l'olive
Ccwtunne llê11us et CJb le avec.

T1114t de votre adoltsce11èe cnènue
Me plaU, moi gui suis le wteil d'hiver
Et qu.i;, ~mme ·11ous, sur la rose ,me
Penche un jeune front de cend,,es couvert.
Surtout que M. Cocteau n'aille, pas découvrir Moréas. Si je ne
savais que l'Endroii.et l'Envers a été ~écité à la Comédie Française je serais un peu inquiet d'entendre le poète s'.écrier :
Qu'-imporlent I.e, mleil el les marbr~ de Grè:a

à L-t ma~ière d'un 1auréat . d~ prix Arc'heon-Desperouse.
« L"Ordrè »·n'en demande pas tant, nous nôn plus.
ROGER ,V.LARD

.t:\.NDROT:ITE, par J. farta.il, dessins d'A. Favory (};:Q .
&lt;le la Charmille).
.
•
• ., f
.t

'

Tout rompu et tou_t lyrique. que soit le vaste poème de
M. J. Portail, il forme à proprement parler 1.1rre épop.ée.
Le sujet n'en est rien de moins que l'éclosion et la déchéance
de la civilisation humaine, . en un lieu précis, au pied d'une
montagne solitaire. Dieu de la plaine, vénéré par les premiers
hommes, 1€ mont protège la croissance des villages. La vie
rustique germe à ses flan.es, se développe, de l'enfance à la
vieillesse, selon un rythme rude et monotone. Puis l'homme
essaie d'atteindre plus baut ; les ermites fondent des confréries ; mais !'.-élan de la vie spirituelle retombe et fait place
à d'autres ambitions. Sut les- versants de la montagne. s'ouvrent -cles carrières ; la 1Ville se construit ; les faraes:- de.Ja vie
~odernc s'y rl6:b.aîneut; &lt;l'outra.n:ce et l'artifice s'exaspèrent,
1usqn'àc.e qm:, affoië--par son excès, la puiss.ince ·se- retmune
contre elle-même, la ~deoœ..détnùse ce qu.':eli.e. a édifié et que
Ja guerre l'imène la mort et le silence Jà ou J'orgu_eH de
l'homme avait cm dresserune œuvre étern,elle.
.
,_ i
J'ignore si l'on saura beaucoup I de gré à J. Po.tta.iL dr'avoir

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAirn

Chacun préférant
A l'agrégat •
Et à la cqm.munauti
Des hommes solidaires
L'isolement
Du solitaire.

.

.:A,,,~-et-wrps sans biens
lls'fl-bordaiept un soir
Ainsi que de.s marins au port de la mqrt,
En ètreiguant itroitement-dans leurs. bras
Le,palt'l;re 'n1dt de leur destin
Chtt sur eiix· de fout son long
. ' 'comnie
àrbre scié,
Et la voiliblanche de leur dme
Désormais repliie,
A la proue, leurs pieds harasses,
L. A la poupe, leur tête ,·emrersie,
- Elle [IJJ,/t·ejois, le Kouvernail de la pensee ..:....
· I;t pa,·eii 1111 mitan épançui tÙ la coque
Plus large et plus lourd t:11 même temps,
Les bms pendant comme une paire de rames,
Les reins, la crqupe, la taille,
Tout le milieu enfin du corp;, centre et Î-w.tt-e,
Pit.issant, craquant, pesan,t comme un sac plein.

J

un

Il y a là de la vigueur, de la gravité, une harmonie voilée,
un peu grise. En beaucoup de passages, une simplicité familière et virile, des images neuves, bien ajustées à ce qu'elles
doivent évoquer. Parfois pourtant le désir d'atteindre à la force
conduit J. Portail à J'emploi de termes trop forts, qui dépassent le sentiment vrai et' par conséquent l'affaiblissent. On ne
maintient pas, sans quelque fatigue, son attention éveillée
jusqu'à .]a 3 34'• page du second volume, car la mémoire -paresseuse n'a guè.re de prise sur cette vaste coulée. Mais on serait
coupable si l'on n'apportait pas à la lecture-&lt;l1Androlite la. pel'sévérance à laquelle ce livre. a droit.
De belles eaux-fortes de favory ornentîe poème et en reflètent bien J'esprit.
JEAN SCHLUMBER.GER

:J

Je cite ces détestables vers parce qu'ils montrent à quel
point, çà et là, l'auteur est encore pris dans la gangue des
théories scolaires. Mais lorsque, spontanément ou par un
effort de libération, son imagination s'engage sur un terrain
qui est bien à lui, lorsque les abstractions font place à .des
termes plus sensibles et plus directs, le poème atteint pa~foi~ :à
une force, à une probité d',accent qui émeuvent. Il est difficile
d'isoler un court passage, citons ·pourtant ce beau fragment
consacré au cimetière dt}. village :

749
•

subordonné le foisonnement de son imagination à ce plan
général. Ces grandes synthèses ont toujours _quelq~e- cbose
de sommaire et de froid. Les exemples, les traits qm servent
à illustrer une aussi formidable aventure paraissent nécessairement trop grêles; trop individuels, même si le héros en
est c&lt; J'Homme ii. Les quelques douzaines d'épisodes qu'on
choisit font maigre figure de symboles. Ce raccourci d'histoire
est trop simplet pour qu'on le prenne au sérieux, et il est
trop insistant pour qu'on puisse l'écarter comme une convention sans importance. Mais, si persuadé qu'on soit de
l'impossibilité qu'il y avait à mener à bien une entreprise
comme celle de J. Portail, il faut convenir qu'un dessein
aussi haut mérite de la considération. En ce temps d'impressionnisme poétique, on est reconnaissant envers ceux qui
·coordonnent leurs efforts et qui restent convaincus qu'il y a
un ordre de beauté auquel on ne peut atteindre par une juxtaposition de simples fragments.
,
.
Plus peut-être que lui-même ne sen rend compte, J. Port~il
s'est servi de la poétique, des tours de phrases, du répertoire
d'images que, pour plus de simplicité, il faut bien nommer
unanimistes. Parfois l'adhésion aux doctrines de l'ancien groupe
de l' Abbaye est avouée ingénument, comme lorsque J. Portail
montre les ermites

. *
1,

LA VERDURE DORÉE, par Tristan Deréme (EmilePaul).
Dans les poèmes que M. Tristan Derême dispersa en maintes
plaquettes· et qu il •réunit 'aujourd'hui en voJume, il prend' soin
de nous avertir•que cc la, tris.tes se et l'afiliction les plus &lt;loulou.:.
« reuses n'apparaîtront qu'ornées des claires guirlandes de

�•
LA NOUVELLE REVUE FRAN!;AISE

75.0

l'ironie, qui est, on l'a dit,. utiepudeur, et.•qu1 est aussi une
(( rébellion et u.ne revanche ;,, n semble\ bien que ce souci
d'éviter un étalage indiscret de sentiinell trop intimes, crûment exprimés, ait conè!nit M. Dèrl!iÎ:ie 'à ~hbisir trne technique
particulièrement industrieûse 1 et phipnl 1à tradùire par les
rythmes, par l'agencement _des
·ce désd~cord _perpétuel du
poète avec ce qui l'entoure, conime ;ivec soi-même. Ce désa.cêord n'est pas une invention _du ro~antisme et Ronsard ne se
voulait pas moins r~tranché du « ,P.opulaire &gt;1 que Chatterton.
Mais îl se gardait de pn~ndre les ch&lt;i-ses au t.ra:gique et de donner à l'affi.rma,tion-de la solitude intellootuelle 'lln tCfür révolté.
De même que Moréas pa:r la-noblesse et la -laige'o.r de son discours, le poète d,e la '/Terâure Dorée, par l'esprit de sei inventions
verbales, ·par la richesse de 'sa fantaisie·, ai:toubit un pessimisme
qui pourrait paraître outré et une am.értulne \font on ne sentirait pas assez les m~tifs profonds.
·•
Entre Toufet et fean Pellerin la place "de ' Ce charmant
recue:;il est toute marquée, mais Tristan Derême a su g;irder un
ton d'irol).i~ sentimentale qùi fai::t parfoîs songer à:Musset el qui
lui 'a ppartient en pî:o~re aujburd'hui. ·:
•·
ROGER A, LARD

.i ·-

&lt;(

m_chs;

,.,.,.

J-

...

•

-.,

- l

.;

_,

J

Il arrive à M. Sup'érvie1le de creus~r fa mine L:tfonrué 'lnais
l~s thème~ -du. ~egre~ ~~\de, 1~ Nostal~1è
toüj6 11 1~ pitis
beamr qué pu1s1;ent fle~nr de feur soutfra:nce et de feur foquié-

·sont

tudeîes pottt~hfopsènsibie's :-'· ·
•

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AFI PLA,ÏSEZ-t'10I..., par R~né !foyrtlsve· (Editions deN9»yt;1lf )3.~vue Françai~~\.
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~

Vqytz l~, cbarq:1~ d'l}n_.aW&gt;!P.:&lt; Il ~onsti;qrs 1.J~ 1·y;e 4\k1Ué;r~s
0

d!

tqgtEJ~.rle~ fègte~, ,e,t l'on ~feœbk en songeant- qu'il e'l)t pus Y,_soumettre. rt nous promet un drame, un crime rnystér~eU.î,
qqil !lSt ~,h,~Jg@ de-,4~J:IQ!l.ç.çr :,.il noQs, ,d·onp.e &lt;tes souvenirs
des pqrt;r,i,ts,, , gtsi fi.u}~jl~~~ d'"analysf; , d&lt;î? ,3:-p,erçµ~ · gµj no,u~
ench~-p.tent, L~ ;gi\'M .-µ\y, tn%i;i_q1;1e _pas 1 G''(}~tr vrai;- on l.'a~ai,t
~ubh(}. rll ~D'il!/ à la_,ftn_. PQP.1 comme k w~e. f,aral 3:ug-uel
l\Uteuy a OOJAStJ.J:ll~î ,sqvgfi, y.ers.lt~i;l;i,~ . d5aJ,Datiq_ue duq,1i1eb
il a t(!nçlu tmJtes ,~t;.s ficelle~ µiail! c9mnw, \e,-. ~ei:;nier {lé)llent
Cl\fl~b!e ,d.'édil;\fef «·un (}tS ~ Jnwre,ssant,· toud1a.11t le °Cceu1r
féJllJl!W. » et de.f§ir.e ~oP;Oaifrs: /1, qy~lle- t;tx.tw,JQiî~ttr;igi_q,~e p~ut
se- ~.Onj&gt;r .&lt;lnf~emJpe 10'-apablt, et déllirn;ql\e~4&amp;:~.lller, ,ff.1tfü1ée. ~1.1'
s~1l de l,i ywiJleJ&amp;e · &lt;Je lll; pire &lt;t4çe;p,tii;m., tnu~e aµssitqt e-o.
ha,10.e. ~e. n'est ·pa.s, ~,~ Cfi:PJe ~M.i.: no~s iqtére)lse, 11tais q,~il .a~t
éte pos,s1,ble.. ,e..t ~e~ent i-1,1'.a ~té, H ?!} se- sluait rien passé du
tout, n~us n a.l!n_o)jls P,%~.::~Jé -dé1;v.:i, 1L:'&lt;lctiop Qe conyerg,e pa,s,
v~s ce. déno"1em-e0;t~1 çtlmm~ v r&amp; ~ - r;tis_Qn '1' ~tre ·, majs ce:
dénouemellt, &amp;\:aljl;t p:rq~ofi ;) Vaut~~r et: ~on, i;Jiois{ p,a~-1u'i, il
Y trouy~ pré.k-lfit~ à: l'tv.pç~J,ioµi d'un . pstSi-?.é do1,1t di:~iu.m\.ères
nôuyelles é,daifelàt ro1;1.~ .à c;o&amp;IL ~es. coiy,s eEJltrés d~~s. fa,
~nombre,-~ ltces- réfle)!jp9§, i;ig_4nieq~1\·:\u~ql}elles un mor;~
lu~e ltobven~ to1;1jburs plJJ~ Qe. p~iq q-,\t'à ,l.:i. J;n,ortelle t{agÙie
qm les a, mises en, mo1Jveme1JJ.
-- · ,,

!

- DÉBARCADË-RtS; par Jules Supervielle (EdJtions ~é k
Reyué de l'Ap_1érique Latin.e).. : , .J . , ~ ,; (! ,

11

M. Jules Supervielle chante les paru.pas, du Paragüay, les
lf,lUchos, les forêts •vierges ou demi-vierges et tou.te cc~:tte Amérique du ,Sùd si. .bleùe sur les pages de nos atlas_ d'enfants_. La
poésie géogra.phique a son défaut : l'-exoti:sine. Celui de
M. Supenie1le est ,aimable~ hl,:, Supe~iellë- n'ab,use pa.s des
mots barban:s qui,créent la « couleur locale ii. il r.este un poète
français qui trouve parfois des accents émouvants ou émus :
Dans l'heu1·e mille et millbtaire

}

Qui ti-empe an fond c/j;f! timips secrets · l
Pour qui ces roses et ces pierres
Qui n'ont jamais disespéré?

J } 1 -1 / I
l'fH

M. Superyielle abandonne tsouvent le beau je.u des- v.ers el
l~isse&lt; sa. mus.e ea liberté. Je kpréfhe e,:ichaîné.e. efdiantant ces
vers mélancoliques :

~t, si l'on œasi~_r:e: c;t: l.iivr-e,,-Jlqn.., pl~:S C(i)IDJl!~ \l,IJ tomar;i.,,
mais li:omme 1a.p.eintur~ ~-U:t"§ -de li',tH&gt;l;;t'11,lameQ!, q,u so~v.e,n,ir~

�752

LA NOUVELLE REVUE FRANçAISB

accru de toutes les richesses que l'imagination Y ajoute et
que le juaement en extrait, si l'on accepte complètement la
fable que l'auteur présente dans son prologue, l'œuvre, sous
.ce nouveau point de vue, se montre de proportions parfaites, et
construite selon les meilleures règles, non plus du genre,
mais de l'analyse intérieure.
Robert d'Egmont, qui eut, dans son be.au temps'. une grande
réputation dans les milieux monarchistes de sa province, ~eurt,
vers la cinquantaine, d'une façon mystérieuse, assassmé au
coin d'un bois. Bien des années après, Mlle de Querrevégant,
sa fille, ayant pris connaissance d'un carnet de n?tes gri_ffonoées
par son père, et qui éclairent singulièrement 1 o~scunté de ce
trépas, l'apporte au romancier : cc Vous all~z écnre une fable.
Elle ne sauvera aucun innocent, elle ne pumra aucun coupable.
Cependant, quand des faits iniques sont rois au net par un
cerveau clairvoyant et juste, il me semble que la bonne cause

y gagne.»

.
Boylesve a donc (admettons-le) connu Egmont ~ans sa _1eu:
nesse. On sent bien que c'est là son principa.I a~ra1t, et qui lm
mérite un portrait détaillé. 11 aurait pu offnr dix autres apparences, conformes à son destin, ou même n'être crayo~né que
dans une esquisse indécise; sa place dans le drame o ~û~ pas
été modifiée, ni son sort malheureux : il a beau ê~e la v1cume,il n'est en somme qu'un comparse, porté au premier plan, non
point précisément en vertu de son ca~actère,, mais par le hasard
malencontreux d'une rencontre tardive et dune dérob~de der:
nière devant une vieille chercheuse d'amour, en quête d un ém01
vainement poursuivi et qui croit reconna1t:e le _seul hom,me
capable d'en satisfaire l'appétit dans celui qui précisément s est
toujours refusé à tenter l'expérience. Mais, bien plus que co'.11me
· t'me , c'est comme témoin et comme évocateur des. 1ours
'VIC 1
-anciens qu'il intéresse l'auteur. Sur la toile du souvenu-, to~t
à coup déroulée, il a sa place marquée, entre Laure, la grand.mère et Mil• Cloque. La meurtrière, M~e d~ Blou, y apparait
.aussi, puisque cette femme, alors jeune, s off~1t, au cours de ses
recherches, au potache Boylesve. Mais elle n est pas mêlé~ aux
;autres personnages, elle n'a pas la même couleur, et,_ s1 ~lle
· au m1·1·1eu d'eux , c'es\ qu'une circonstance
-surgit
,
"parucuhènr
_
la met en vedette et l'extrait de la foule ou elle était perdue.

NOTES

753

Les autres font partie du passé, lui donnent son caractère, ils
sont inséparables du décor, qu'ils animent et qui les entoure,
ils ont été peints en même temps que lui, on ne peut les
dissocier, ou alors il y aurait une rupture d'harmonie, comme
si l'on oubliait, en copiant le Printemps de Sandro Botticelli,
d'y faire figurer une des nymphes dansantes. Tandis que, pour
que Mme de Blou apparüt nettement et fît saillie dans un cadre
où jusqu'alors elle demeurait fort effacée, il a fallu une recomp,osition momentanée provoquée par un événement sensationnel,
de même que, sous le porche d'une cathédrale, l'entrée solennelle du nouvel évêque fait appliquer ses armoiries peintes sur
le tympan, sculpté au xive siècle. Si bien qu'elle seule joue son
rôle réel, et manifeste qu'il s'agit non seulement d'évoquer une
atmosphère de jeunesse, mais de préparer et d'expliquer un
drame : parmi les personnages familiers elle tranche par sa
nouveauté ou par sa récente importance, comme dans un
théâtre de province, pour jouer une pièce qui entre dans son
répertoire, un directeur perspicace et audacieux va chercher,
parmi les figurants, une étoile inconnue et la met en vedette,
au milieu des acteurs bien connus du public. Elle apparaît, de
cette façon, non plus à sa place accoutumée, daas la pénombre
de la mémoire, comme une maîtresse qui se propose sans être
désirée, mais dans une lumière tardive, qui reçoit tout son éclat
d'une révélation postérieure, comme si un vieux provincial
apprenait, en lisant son journal, que Sarah Bernhardt, à quinze
ans, jouait des bouts de rôle sur le théâtre de sa viUe, où il
était familier. Et ses démarches amoureuses, au lieu de
demeurer un vague sujet d'étonnement, de satisfaction et
d'ennui, se montrent comme le premier signe éprouvé, et
récemment compris, d'un tempérament féminin, dont le dernier
est le meurtre d'Egmont.
LOUIS M.ARTIN-CHAUFFIER

•* *

LES THIBAULT, I. - LE CAHIER GRIS, par Roger
Martin dti Gard (Editions de la N. R.F.).
Dans Jean Barois, Roger Martin du Gard racontait toute la
vie d'un homme, miroir et reflet d'une génération. Avec Le
Cabùr gris, il commence l'histoire d'une famille, la famille
48

�754

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAfSE

Thibault, qui comprendra huit ou dix-volumes. Il est impossible,
après la lecture de ce premier épisode, de présager 1a suite du
roman. Pourtant un certain nombre de traits semblent déjà se
dégager nettement ; celui-ci, en premier lieu : tous les personnages sont pleinement conscients, ils appartiennent à une éJite,
ils s'analysent, se jugent, font effort pour se diriger, ont une
vie morale; en second lieu, tout eh restant très individualisés,
chacun d'eux. appartient à un type social -eonnu, classé : un
grand publiciste catholique, une fille de pasteur, un protestant
libertin ( dans le double sens du mot: le sens du xvn• siècle et
celui d'aujourd'hui), un Christian scimtist, un abbé pédagogue,
etc ... , de sorte que ce sont davantage des doctrines de ,·ie qui
se heurtent et s'affrontent que des passions individuelles qui
jouent. Cc qui ne veut pas dire que cette première partie des
Thibault manque de vie, de chaleur et de mouvement. Vie,
chaleur et mouvement sont tout au contraire les qual ités prinpales du Cahier gris. Mais sous le romancier, l'on sent le sociologue et le moraliste. L'émotion dominée, on trouve matière à
discussion. II y a là un danger certain auquel a presque totalement échappé dans cet épisode M. Martin du Gard, mais qui le
guette sans nul doute. Le romancier ne doit étre enchaîné par
rien, surtout par aucun didactisme, et s'il peint la génération
qui l'a précédée, la sienne propre et celle qui suit, il faudra que
ce soit ~os le faire exprès, ou du moins que le lecteur n'ait
jamais l'impression qu'il l'a fait exprès.
Quant à savoir si M. Martin du Gard a tort ou raison d'entreprendre un roman cyclique, c'est au résultat qu'on en jugera.
Le Cahier gris campe le petit Jacques Thibault (pour{Juoi
cette homonymie gênante avec le violoniste ?) qui sera, à n'en
pas douter, l'un des principaux protagonistes des Thibault.
Il a quatorze ans. li est violent, avide d'absolu, d'amour ; il est
poète ; quand un surveillant surprend la correspondance passionnée qu'il échangeait avec un de ses camarades, Daniel, il se
sauve à Marseille 1 entraînant Daniel avec lui,-et tente de s'embarquer pour l'Afrique, le pays inconnu où il situe des aven·
tures héroïques, tous ses rêves, la liberté. Un nom s'impose :
Arthur Rimbaud. Et une piste s'ouvre : les Tbiba,ût pourraient
aussi être un second Jean-Cb,·istophe, si le génie du petit Jacques
est autre chose que la haute flamme pure de la pré-adolescence.

tlOTEs

755
Le noyau de cc Cflhin, 1r • ,
d
nf:
. ,;ns, c est one une aventure courue par
eux e ants, une fUJte romaoesqu h
d
d'hui l) ef de la vie
. . e ors u « morne aujour.
trop quot1d1eane, une aventure
,.
posent ni les contingences comme chez un p·
B que n i_mgoOt baudelairicn d dé
terre enolt, m le
es parts comme chez Mac O 1
.
.
éclôt d'une crise d"
. ,
r an, mats qu1
ni d'
r
a?1e et qui ne t à la poursuite ni d'un trésor
une iemme, mais à celle de l' b I L
'
ru-rêtés sur la route de Toulon et a sou. é es deux enfants sont
Le premier épisode finit là.
ramen s chez leurs parents.
d

ta!:1:

1:autres épisodes sont amorcés. Le drame intime de la
u compagnon de Jacques, Daniel, est exposé avec un
coups de théâtre, un dosage des effets qu. br
,
rappeler que M. Martin d Ga d
.
1 o ,gent a se
p d fi .
u
r est aussi dramaturge
Un as e ~ntures dans 1e récit et cependant l'amour. du détail
~tyle qui se dérobe sa ns cesse au regard pour laisser à
1.
sEentim_ent ou l'événement. De 1a force; le don de l'é n~ e
t ce livre fermé
IÎ
,
.
motion.
bo L
, ce rago t de I a sun:re qui met l'eau à la
ucue.
.art des

Une obsen,ation cependant
. . ell
terrible critique Ce déb t d qui, s1
e portait, serait une
.
u
e roman n'est pas daté E
avant, pendant ou après la guerre ? Un roman c li . d st-on
espèce ne
t ê
yc que c cette
('
peu: tre Ta Iable aujourd'hui que s'il a 1
J entends : la &lt;c vie privée l) pendant ou depuis I a guerre
comme fond. Mais en huit volumes M M . d Ga guerre)
loisir d f: ·
·
'
· artm u ard a le
e aire vivre ses héros de 1913 à 1922 n, •·1
'
Balzac dont 1
· ~u J se report a
&lt;iont t .
es personnages vivent sous la Restauration zpais
oniours nous savons ce qu'ils .
f: .
,
parents ont fait) entre 1789 et 181 &gt;- ont ait ( ou ce que leurs
BENJAMIN CIŒMŒUX

•*•
LOIN DE LA RIFFLETTE~ par Jean Gabier Boi·s,,
J.,e
(Crès).
...:i:,,
Bo~v~nt toute autre considération, le livre de Jean Gal .

ng::;re est un_Iivre cour.igeux, et le fait d'écrire un livre,:~:
quable sur ce SUJet, rempli de pièges, est d'autant plus remuà crainir~eq~eettleaguerreh ~t terminée et qu'il ne nous reste plus
proc atne,

�LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

'
en éliminant certains ouvrages

li"

Petit à petit,
sur la guerre et
en retenant les autres, on arrive à garder de cette aventure des
images représentant honnêtement les mille aspects de cette burlesque tragédie.
C'est, maintenant que la guerre est lointaine, mais qu'elle
nous tient encore sous la puissance des souvenirs qu'il faut lutter
contre cette sentimentalité déprimante qui donne à ces souvenirs une saveur incomparable. Cette saveur, si l'on n'y prend
garde, nous fera un jour regretter la guerre.
Pour cette hypothèse, dont il faut éviter la réalisation aux
dépens de sa sentimentalité, le livre de Jean Galtier Boissière, Loi.n de la Rijfktte, c'est-à-dire Loin du Fm, dans le
jargon des soldats de 1914, prend place parmi les grands livres,
parmi les livres les plus humains qu'inspira cette situation désespérée.
Il y a ici, comme dans le beau poème à la mort, composé
par Jean Cocteau, l'envers et l'endroit : l'endroit à la surface où
la bataille crépite comme une chevelure en flammes et l'envers,
dans les clapiers où l'on élève les cobayes.
Mais ici et là le burlesque domine et la nature humaine se
révèle en s'adaptant au milieu. Tel qui fut un héros au combat
devient un poltron au dépôt et tel qui pensait mourir de peur à
la lecture des communiqués se révéla sur la ligne avec assez
d'orgueil de soi-même pour accomplir les mêmes gestes homicides que ses camarades mieux doués pour ces ébats.
Jean Galtier Boissière a pris le ton qu'il était convenable de
prendre pour écrire cette pièce qui se jouait au dépôt un peu
comme Les 28 jours de Clairette, mais avec une fin tragique qui
n'exclut pas la terrifiante sottise de ce vaudeville à peine transposé.
Des comparses que nous avons vus dans toutes les publications humoristiques destinées à faire rire les médiocres, les
légendaires figures de la sottise toute-puissante s'animent cette
fois sans craindre les responsabilités. Et la pauvre nature
humaine, celle qui protège sa peau contre le feu et contre le fer,
·se livre nue, dépouillée de ses fards et de ses ornements individuels, aux hasards soigneusement corrigés qui retarderont
l'inscription du nom au tableau de départ.
Loin de la Ritfletle n'est pas un livre amer. Il présente la vie

NOTES

757
spéciale aux années_ de gu~rre sous un aspect comique. Or uo
des asp~cts de la vie guernère était comique. Un homme qui
• veut é:1ter la mort par des moyens nécessairement puérils
est touiours .drôle, de même que l'homme qui a pour mission
d~ le condmre à la mort à l'aide de « boniments» superficiels.
C est la lutte du potache contre le pion avec à l'horizon les
flammes ro,uges de la bataille. Mais du dépôt à 1a bataille il y
~ ';1pture d atmosphère et, pour cette raison, en passant de l'un
a 1autre la personnalité de l'homme change.
. Tout ce~i ~e cont~b~e.pas ~- faire de Loin de la Rijflelle uu
livre so~m1s a des d1sc1phnes unéraires comme il est bon d'en
découvrir pour permettre à la critique de s'exercer.
Mais si l'on tient compte que Jean Galtier Boissière a écrit
~es so.~venirs avec plaisir, et qu'il possède au plus haut point
1art d !nterpréter une figure, une chambrée, un restaurant, où il
ne craint pa~ de présent:r des gens célèbres avec une vigueur
assez agressive, on conviendra qu'il y a dans Loin de la Rijflette
les éléments nécessaires pour remonter au moins jusqu'à Juve~
nal.
Mai~, mon cher Jean, pour av;ir risqué votre peau, vous avez
compns le sens de la farce et vous avez écrit - peut-être en
pe~dant la plus belle rose de votre chapeau, c'est-à-dire le plaisir
délicat de regretter un jour votre jeunesse militaire - un
~uvrage profondément comique, profondément émouvant ..•
1envers de cette belle médaille qu'il nous est difficile de reaarder
0
sans rourrir
b

PIERRE MAC ORLAN

•

* *a

LES ÉGAREMENTS SENTIMENTAUX de Restif de La
Bretonne, avec des illustrarions de Joseph Hémard (Crès).
• Dans sa courte mais substantielle étude sur Dosloievsky et
1 I~ondable, parue ici même, M. Jacques Rivière dit que l'écri;a10 rus_se est peut-être le premier qui ait résolument envisagé
1absurdité de nos sentiments ; qu'îl accuserait volontiers le
désordre qu'il trouve dans ses modèles, et qu'enfin nous le
~?mpr~nons mal, parce que, placés en face de la complexité
une ame, nous cherchons d'instinct à l'oraaniser. C'est en effet
le soue·1 J J
d. ·
t&gt;
e P us or 1oa1re des romanciers, que la recherche de

�tS8'

WOTES

LA NOUVELLE REVUE HA.NÇAISJi

1~unité psychologique, à laquelle t0us les actes d'un héms dorvent ~tre subordonnés, et telle ttst l'accoutumance à la conven:ti:on que nous accusons un être vivartt de manquer de- c.aractère:s'il trahit des inspirations imprévues. « J'imagine, dit encore le
critique, que c'est cela qui doit gêner l~s étrangers devan1t le
Néron de Rac-irle, ou même devant le Julien. de Stendhal. Nous
ne donnot1s jamais le vertige de l'âme hûma,i~.e. »
.
.
Dostoîevsky ne- me parait pa~ être le prem1et (1 qui nous ~1t
fait sentir notre insuffisance sur ce poi.m ». D€c nombreux espnts
songeraient à Restif, s'il n'était l'auteur
plus. ~e trois_ cents
ouvrages, pour la plupart introuvables, d un ménte ~ort méga!:
et d'une lecture parfois rebu.tante. Toutefois, pai!IDl ceux q~1
connaissent assez Restif pour s'en former une îdée générale, il
s'en trouve benuco-up qui soat précisément rel&gt;urês, non par son
manque de go-üt presque absolu, ses naïves utopie,s, son style
sou!\rent flasque, ses redites, sés fadeurs écœurantes et son é;é.thîsme maladif, mais par sa complexi~é rnême; qui le 1e,ur ait
ran&lt;tet au nombre des fous les plus: rntoh€rents . Te1 n est pas
Res~if et d'ailleurs, son ambition littéraire, qu'il manifesta
'
· r1e re
frêquemment,
fut, comme Rousseau, de trous représenter
itt.téu-rid. Les premiets réa.list'és d.ti l'analyse, ave4: Duranty, se
sbn~ rédaméS' de lui. Sans doute, parmi les di\"erses classes ou
catégories d'hommes; Restif, malgré- ses prétent~ons, n'appa~tiertt pas à ia plus délicàte ni à.là plU!f élevée ; mai~ encore est-il
au-dessus de la moyenne, etpou"{ons-nous le wns1dérercomme
le représentant d'individus assez nombreux dans la petitô bourgeoisie, et même dans le monde intellectuel. Il n'est pas un cas,

....
1

d;

une exception.
.
.
,
On doit trouver louable toute tentat1ve de vulganser 1auteur
de Monsieur Nicolas, ouvrâge en une ·quinzaine dè volumes, et
qui porte en sous-titre : ü Cœàr hutnain dévoilé. Mais il ~a~t,
pour ne point tomber dans l'insuffisance des:- Pages Choisies,
nous donner un fragtnént d-è mémoirés qui forme un tout
romanesque et contienne le meilleur de R~srif. Qu éta!t , donc
prêt à féliciter l'éditeur des Egarements Sen.Jimentau~,. qm, a première vue, reproduisent l'histoire de Madame P~rango~ et c~Ue
de Zephire, encore que l'on s6it prévenu par le t1u:e. St le bwgtaphe de Monsieur Nicola:s est Un disciple- de Ro~sseau, ~'est
aussi un comphtisant élève de -Chorier, fe rnnranaer sotad1:que

du Mmrsius, et l'on peut dire qu'il fut le plus souvent égaré par
~s sens. ~ais, ne ~hicanons pas tro.l? sur une _phraséologie qui
s entendait fort bien au xvrne siècle, sous le couvert de la politesse, comme en témoignent les Egarements du Cœur et de l'Esprit, de Crébillon :fils ...
On s~ demanae ~nsuite par quel ~rtilice de typographie,
l'histoire de Madame Parangon, extraite de Monsieur Ni'colas,
peut tenir en moins de cinquante pages sans que 1e caractère de
cette touchante héroïne en soit diminué. Hélas ! a v-ant d'entrer
dans le vif du récit, aucun avertissement critique ne nous présente Madarne Parangon, telle qu'elle apparut à Restif en 1750,
et, au lieu de debuter par le charmant tableau de la visite à l'imprimerie, le texte commence un péu brutalement par le portrait
physique de la P.at~onne. A la rigueur, on admet que quelques
p;isgages difficiles à. relier aient été sactifiés ; mais on est stupé'...
fait que l'histoir.e s'arrête court après l'épisode de la nuit, où
Restif regagne sa cbambre sans avoir possédé sa maîtresse endormie. Les convenances, à elles seu1es, dans un livre aussi libre.ment illustré, n'a1;1raient pas suffi à faire passer sous silence le
viol de Madame Parangon, décrit avec toute la décence possible,
comme avec le plus grand pathétique. C'est justement là où
Restif dévoile l'incohérence des sentiments dont parle M. Jacques
Rivière, et sur quoi le public aurait pu méditer... D'autre part,
dans l'histoire des mœurs et de la littérature, Madame ParanCTon
•
b
tient sa place en_tre Mm• de Warens et Mme de Rénal.
Non, ce n'est pas la pudem;, mais la nonchalance de recourir
à-l'édition complète de Monsier;r Nicolf1S, qui nous a privés de
cet épisode, c.ar, en comparant les textes, on voit que Madame
Parangot1, telle que la présente fyf . Georges Crès, est extraite
des Pages Choisies du Mercure, lequel,, pour diverses raisons,
n'était pas tenu à l'intégralité. C'est aussi pourquoi l'illustrateur,
M. Joseph Hémard, n'a pu s'inspirer des précieuses indications
que donne à chaque tome l'auteur de Monsieur Nicolas, au sujet
des estampes qu'il projetait de faire graver. M. Georges Crès a
pourtant des érudits à s01uervice, qui soutie.n nent l'honneur de
sa mai.son.
FERNAND FLEURET

1
:J )1 .....

•

�760

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE COURRIER DES MUSES.

...,.

une Fran~ise a fait Maman, Doudou, Joujou, Dodo, etc.
On_ me ~1t que les femmes écrivent beaucoup cette année.
Certams sen plaignent, mais les hommes aussi écrivent beaucoup 1 ~ans doute la plume de Colette, la lyre de Madame
de Noailles ne peuvent être mises entre toutes ces mains qui
chang~nt souvent la forme de nos cœurs; mais moi qui ne suis
pas mtsogyne, quoi qu'on en dise, je regrette seulement que
tan~ de femmes auteurs se connaissent mal et qu'elles veuillent
écnredes ~~~res «fortes», masculines, alors que le domaine
de !a. se~s1bihté leur appartient et qu'elles le dédaignent. Le
pla1s1~ d être homme n'est pas si grand, mesdames ! Pourquoi
vo~Ioir nous ressembler? Pourquoi vouloir vous déguiser en
écnvant, changer de sexe ? Je n'aime point qu'une Amazone
monte P~gase à califourchon. Les cordes de vos lyres doivent
être sensibles, mesdames, permettez-moi ce conseil. N'entendezvous plus la voix mélodieuse de cette grande sœur de Verlaine
la pauvre Marceline, la triste Valmore dont on va publier u~
album de souvenirs ?

Le mois dernier, le grand événement de la vie littéraire parisienne a été gastronomique. Je me suis quelque peu occupé de
cuisine et à une certaine époque de ma vie, je travaillais à des
livres culinaires, sans aucun enthousiasme d'ailleurs et sans
connaitre beaucoup ce dont j'écrivais. Le lecteur est prié d'excuser ces souvenirs évoqués à propos du dîner d'inauguration du
Restaurant du Vieux-Colombier. La direction avait convié la
troupe du Théâtre, quelques représentants du Club des Cent
venus pour apprécier la qualité des mets et quelques amis choisis. La soirée fut charmante. Ou but des vins excellents. La jeunesse, la beauté, l'esprit étaient réunis autour des tables jonchées
de fleurs. On prononça des discours entre lesquels il faut signaler celui de M. J .-L. Duplan qui, venant de courre le sanglier à
Rambouillet, arriva en costume de chasse, au saut de l'étrier :
- La cuisine ici sera sincere, dit M. J .-L. Du plan, et, reprenant
le mot de M. Paul Poiret: « Ici, on ne mangera pas des fauteuils
Louis XV ! » Un phonographe joua des airs américains. Les
danses de caractère de MM. Dunoyer de Segonzac et Boussingault furent particulièrement remarquées. On chanta des
romances:

. On a publié aussi le «Journal» de Marie Lenéru • la sévère
Jeune fille qui, à vingt ans, écrivit un essai sur Saint-Just, la
pauvre sourde et muette, la prisonnière du silence.

M igno1111e, quand It soir descendra sur la terre
Et qiu le rossigmJl viendra cb1111ter encor ...

* *

Vers onze heures, quelques-uns des convives avaient perdu

la raison. Les comédiens du théâtre qui jouaient ce soir-là,

.,.

JfOTBs

revenaient, fardés, costumés, boire un verre de champagne entre
deux actes, entre deux scènes. Une étrange animation régna
dans la paisible rue du Vieux-Colombier durant toute cette soirée qui fut moins brève que la nuit et qui s'acheva quand les
étoiles pâlirent et s'effacèrent devant un jour gris et rose.

*
* *
« Un Français n'eût pas fait Adolphe », écrit Mme Gyp dont le
cœurde Française s'émeut et reproche à M. Binet-Valmer d'écrire
un français de cuisine - tandis qu'elle, Mme Gyp, on chercher:lÎt vainement à charger sa conscience d'écrivain d'une seule
faute de français 1 « Un Français n'el1t pas fait Adolphe. »Hélas!

*

Cb_acun ~rend son plaisir où il le trouve, mais j'en connais
certams q~1 ne le prennent jamais et le cherchent toujours. On
~onde tou1ours de nouvelles revues sans intérêt. On fait touJours des enquêtes sans conséquence. Une petite revue récemment reparue demande à ses lecteurs :
- Que faites-vous quand vous êtes seul ?
Le~ grands journaux se renseignent sur la jeune Poésie. Un
;on_Sieur :oudrait savoir ce que pense la jeunesse d'aujourhui. De Jeunes poètes songent au théâtre, de vieux dramaturges songent à la poésie. Le soleil du printemps n'a pas fait
éclore de nouveaux génies. Le Parnasse est calme.

• ••

GEORGES GABORY

�LA NOUVELLE REVUE FRA~lSJl

LES REVUES
M. Jean Guehenno, dans un article, qu'a publié le numéro
d'avril de la GRANDE RE.vuE, sur les Relatio11s inlûlectuelles ent,-e
la France et l'..d.llemagne, traite sans complaisance et sans aménité l'attitude que nous avons prise à la Nouvelle Revue Française,
sur cette grave question. Ses critiques ne nous empêcheront
pourtant pas d'entendre ce qu'il y a de juste et de courageux
dans ses remarques, en particulier dans cette page sur la propa.gande:

........

C'éstic.i qu'apparaissent clairement la sottise et l'inutilité des « œuvres
de propagande &gt;1. Outre qu'une pensée, quand elle vaut quelque chose
se propage d'elle-même, il est amusant de voir charg.!s de cette propagation, ceux qui précisément sont les moins faits pour persuader et
convaincre, gens à tournure d'esprit iliplomatique, qui dans leur&amp;
mouvemCDts de générosité les plus spontanés, ne s'oublient jamais,
en qui le « retour à soi » est comme naturel et qui font généralement
trop de cas des qualités les plus bornées de leur pays pour savoir mettre
en valeur ses qualit.!s les plus communes. Toute la puissance d'un propagandiste alla-t-clle jamais plus loin qu'à faire connaitre an-delà de nos
frontières la forme de nos monocles ou &lt;le nos gilets ? Pensée française et propagande française sont peut-être des termes contradictoires, si l'une est le résuroè de cc qu'il y a de plus large en notre
génie, si l'autre sert les plus mesquins de nos intérêts.
Il y eut un temps où la France se propageait d'elle-même. C'est
qu'elle n'y pensait pas. Mais ses écrivains regardaient le monde avec
une curiosité affectueuse. Et ils disaient quelque chose. Des choses de
demain plutôt que d'hier. Et ce sont peut-être celles-li qu' il f.aut diYe à
qui veut que des peuples inquiets l'écoutent. Ils se souciaient moins
de justifier des titres dès longtemps acquis que d'en acquérir de nouveaux.. Ils ne cc nationalisaient » ni ne « dénationalisaient » leur pensée.
Sans effort, sans seulement y -prétendre, ils g~aient la confiance de
l'Europe. Comment un Montesquieu, un Voltaire, un Diderot eussentils provoqué la dAfiance ? Ils travaillaient dans cet « esprit de liberté P,
qui, d'après Diderot lui-même, caractérisait son temps. Ils méprisaient
tous les fanatismes. Ils ne criaient point mais savaient le pouvoir d'une
id~ comme d'un mot, mise en sa place, et qu'il ne s'agit que de bien
sa"lroir manier les le'liers et en reconnaitre précisément les points d'application pour soulever des montagnes_ Le visage de la France en leurs
œuvres souriait. Il n'avait point cet air rébarbatif que nos contemporains, tristes et perdus dans la méditation deux-mêmes, lui ont donné.
Ils ne se demandaient pas où une idée les conduisait, prêts à toutes les
affirmations comme à toutes les négations. Ils ne craignaient point les
aventures de la pensée. La probité intellectuelle était leur règle, qui
consiste à accepter de tout voir. Ils ne s'arrêtaient point en chemin,
par souci de servir le prince ou la nation. Ils faisaient confiance à

LES REVUEs

761

.
I'espnt,
hommes de raison pl t6

•
plutôt qu'idéolo
L
u t que rati~nalistes, ho1umes à idées
mesure de leur ~ :...N'ose/!~~!; se trouv:1t _être p~écisémcnr â la
qu'ils étaient cbez eux encore en
ne les genaR1ent_ point. li savaienr
étonnés ·e
'
russe ou en US!lle. On les eût bien

f

la ques~i~n p:Se;e:1tf:::t~~t~~ll:"::~t~n débat ditat à Etat
d'Etat sont d'un ordre et les h
d l'
. , eux pays. es choses
ou les défaites des nations leu' osesbla~ espnt d un autre. Les victoires
r sem lent sans r.apports a
1
et la propagation des idées et 1
•
vec a ,a1eur
qn'en leur humanité.
'
eur acnon européenne ne se fondait

. Et M. Jean Guehenno, ayant observé ue « des
rntell~ctuels supposent une réciprocité l&gt;, ter~ine en po;i~f~~es
question:
Sommes-nous prêts encore à l'é han i\ ,
l'amitié: c'en est du moins la condi~ion g~ s L échan~e,lc'est_presque
autre atn10s h ·
el!
·
uppose, Je e crains une
jour qu'ils/ra;;eki~ :es c v!~:~~q~::~~t'.s«vQivinsd ~~ntesquie•u, un
les pays étrangers ·e ,
. '
·
an l :u voyagé dans
pris part à I
f. ' J m )'., suis_ attac1ié comme au mien propre j'ai
florissant » euru ortune, et J ~ r:11s souhaité qu'ils fussent dans un' état
porteron;-ils t:nin:o~~e;~e!c~:::s F~nçais et de jeun~ A!lemands
de cette svmpathie ? Je
. . 1,
peu de cette b1enve11Jance et
lectuclles
ne sais SI on pourra parler de relations intelse fera.
aiment profondes entre les deux pays avant le jour où cela

vr .

CORRESPO JDA CE
Nous ai'Ons reçu de M. Victor Burrucand la letlre s11ii'fl nte :
Mo~SIEUR LE DllŒCTEUR

,

Alger, le

1r

avril

1922.

On me _commun ique la Nouvelle Revue Fm11çaise. du 1er
l
une cbroruque dramatique de M B .
d
.
.
avn avec
en
· oissar que Je crois devoir rectifier
la ~:!~i:~;;n;:yoed/Goarrespect pour la vérité, la vraisemblance et
n
urmoot.
So ni! me souvient pas d'avoir jamais rencontré Remy de Go
. n .oom réputé n'a pour moi aucun visa
urmon~.
Jamais présenté à lui et si 1·e l'a\' .
ge c~nn~. ]&lt;!_ne me suis
reconoaitre.
rus rencontré 1e n aurm pas pu le

t

J'ignore également M Boissard
d h
d
.
croAis pas être jamais ent;é dans sonC:ur:a~:ù Jes:,a:~;~~~u~ je ne
vant de me fixer en Algé . ( d
. 1
aire.
parfois à la Revue blanche m . n~ ~~~1~ pus de vingt ans) j'écrivais
me contentais de suivre ' ais Je n a _aIS pas ~u Mercure de Fra11ce et
raire.
avec sympathie cette mtéressante revue litté-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Après la représentation du Chariot de Terre cuite à « I/Œuvre »
(janvier 1895) je reçus cependant deux lettres du Mercure, l'une de
M. Vallette et l'autre de Mme Rachilde qui me touchèrent beaucoup,
-et je crus devoir remercier mes correspondants par une visite. Je me
rendis donc au &lt;c jour » du Mercure. Il y avait là un cercle agréable de
jeunes gens et de littérateurs. J'en connaissais quelques-uns pour les
avoir rencontrés chez Mallarmé ou en compagnie de Moréas. M. Boissard pouvait s'y trouver aussi mais je ne me souviens pas spécialement
de lui. En tous les cas, Remy de Gourmont n'était pas là, sans quoi
j'eusse demandé à nos hôtes de me présenter à lui. Quelque temps
après, Octave Mirbeau me dit un jour incidemment : « Vos aperçus de
la Revue blanche intéressent Remy de Gourmont. Il voudrait faire votre
connaissance. »
Je reçus, en effet, dans la même semaine un exemplaire sur hollande d'un ouvrage de Remy de Gourmont illustré par lui-même avec
une dédicace de l'auteur. J'attendais l'occasion de l'en remercier de
vive voix, mais je quittai Paris peu de temps après pour une tournée
de conférences sur le Pain gratuit et j'avoue à ma confusion que je n'ai
pas encore payé ma dette de reconnaissance à l'auteur de Phocas le
]ardillier autrement que par les citations élogieuses que j'ai pu faire de
ses« Dialogues » dans mes critiques de l'Akbba r.
Quoi qu'il en soit, ce souvenir documenté montre bien que Remy
de Gourmont n'avait pas l'intention de jouer au Misanthrope avec moi
puisqu'il avait fait les premiers pas vers moi.
J'attends de votre courtoisie bienveillante, plus encore que de mon
droit, l'insertion de cette réponse dans votre estimée revue que nous
citons toujours avec plaisir.
Le Directeur de l'Akhba,.,
VICTOR BARRUCAND,

P.-S. - Je tiens la dédicace autographe de Remy de Gourmont à
votre disposition.

Nous avons communiqué cette lettre à M. Maurice Roissard. Voici sa
réponse :

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS

LE · TOME XVIII

(JANVIER-JUIN

FRANÇOIS-PAUL AUBERT
Stances à la rivière Sorgue. . . . . . . . . 666

(CV)

ROGER ALLARD

Adonis, par Jean de La Fontaine . . . .
Haut-Vivarais d'hiver, par Jean-Marc Bernard

.

.

.

i

La Danse macabre; 1d ~friande l'époZ:Sée;
Jonchée de fleurs sur le pavé du Roi par
. Fagus. .
. . . . .' . .
Deux poètes chrétiens : Polymnies, odes et
stan:es, par .Jacques Reynaud; Vers la
maison du père, par René Salomé . . .
Le Cygne androgyne, par Joseph Delteil .
L'Age de l'Humanité, par André Salmon. .
A,~our couleur de Paris, par Jules Romains.
M. Francis Jammes au Tombeau de La Fontaine.
Le Serpent, par Paul Valéry. . . . .
Le Cyprès et la cabane, par Jean Lebrau .
Les tendm amies, par Philippe Chabaneix .
Poème d'amour suivi d'exil par Jeanne
d'Ophem . . . . . . ' . .
Jongleries, par André Harlaire. .
Pofot de mire, par Céline Arnauld . . .
Sodome et Gomorrhe, ou Marcd Proust moraliste.
La verdure dorée, par Tristan Derême . .
Vocabulaire, par Jean Cocteau.

97

(C)

222

(CI)

223

(CI)

224
226

(CI)
(CI)
(CII)
(CII)
(CIII)
(CIV)
(CIV)
(CIV)

339
341
485
596
600
600
601
6o1
601
b41

749
745

(CIV)
(CIV)
(CIV)
(CV)
(CV)
(CV)

LOUIS ARAGON
Les Paramètres .

(CI)
MARCEL ARLAND

MON CHER DIRECTEUR,

Je maintiens l'anecdote que j'ai racontée concernant M. Victor
Barrucand et Remy de Gourmont. M. Victor Barrucand évoque inutilement un passé lointain. C'est entre 1908 et 1914 que se place la rencontre que j'ai rapportée très exactement. Je l'ai souvent racontée
verbalement et je la revois comme si elle était d'hier. Si je savais dessiner, je pourrais reproduire la pose des personnages.
La mémoire de M. Victor Barrucand, en cette circonstance, le sert
aussi bien que lorsqu'il attribue, dans sa lettre, Phocas le Jardinier à
Remv de Gourmont.
·
Cordialement.
MAURICE BOISSARD.

"'

* *

Etat-civil, par Pierre Drieu la Rochelle .

491

(CIII)

244

(CI)

57

(CII)

119
365
61 I
626

(C)

MICHEL ARNAULD

Le Caméléon, par Johan Bojer .
JULIEN BENDA
Le Triptyque de M. Abel Hermant . . .

2

FÉLIX BERTAUX

Le Kaiser. La triple révolutio11, par Walter
Rathenau. . . • . . . . . .
Editeurs Allemands . . . . . .
Le Sourire blessé, par Albert Thierry . . .
Gerhart Hauptmann et ses dernières œuvres.

cS~~
________..:..:.:.:..:.

(CIV)

�TABLE DES MATIÈRES
LA NOUVELLE REVUE FRA 'ÇAISE

JEAN-RlCH-ARD BLOCH
Première journée à Rufisque

.

.

.

• • • •

Le canliq11e des ca11tiq11es, par Pierre Hamp.

DOSTOIEVSKI
Lettres . . . . . . .
la confession de Stavroguine

(CIV)
(CIV)

539
6o2

(Cl)
(CV)

GEORGES DUHAMEL

(Cil)

Lettre sur les orateurs.
MAURICE BOlSSARD
Chronique Dramatique
Chronique Dramatique
Chronique Dramatique
Ch. onique Dramatique
Chronique Dramatique
Chronique Dramatique

(C)
(èl)
(CII)
(CIII)
(OV)
(CV)

.
.
.
.
.
.

CHARLES DU BOS
Q1tteri Victoria, par Lytton Srrachey .
A111,1zo11es, par Eugène Marsan. . .
COLETTE
Ma mère et les livres .
BENJAMIN CRÉMIEUX
Le passag, de l'Aisrie, par Emile Clermont .
Mais l'art est difficile (Ile série), par Jacques
Boulenger

.

.

.

. . • • • • •
Lts hommes aba11do11nis, par Georges Duha-

(Cil)

355
497

(èIIl)

(CIV)

FERNA D FLEURET
Terre de C~anaa11 , par Louis Chadourne. . 109
Une repe~tie (Marie-Magdelai11e), par Mar. celle V 10ux . . . .
236
Brelan marin, par Eugène i.fo~tf~rt : : : 500
Les Egareme11ts smtimmta11x de Restif de
la Bretonne. . . . . . . . .
757

(C)
(CI)
(CUI)
(CV)

GEORG.ES GABORY

Vies imag_it1ains, par Marcel Schwob.
179

93

95

mel . . . . .
106
Les 11octur11es, -par Georges lmaru1 . . . . t 12
Le sixième cente11aire de Dante : Le Opere di
Dante; La Poesia di Dante, par Benedetto Croce ; Ode Jubilaire po11r le
six-ctntilme anniversaire de la merl de
Dt111le, par Paul Claudel. . . . . • II 3
Le bar de la Fourche. - La Co11scie11c, dans
le mal, par Gilbert de Voisins . .
231
U11d1istoire de do11zehe11res, par F.-J. Bonjean . . . . . . . . • •
234
Désobéir, par Henry Thoreau (trad. Léon
Balzagette) .

Lettre d'Angleterre T.-S. ELIOT

.

. . . . . . . . 240
Le fils de la ser11a11te, par Auguste. Strindberg. 243
Saint M11gloire, par Roland Dorgelès. . . 342
Les Copairis, par Jules Romains . . . . 344
Le pout traver~é, par Jean Paulh~n . : . 351
Le baiser au Lépreux, par François Maunac. 495
Terre dii citl, par C. F. Ramuz . . •
499
Ou'l.&lt;ert la ,uiit, par Paul Morand.. . . .
607
Nini Godaclie, par Cbarles-H~ry Husch
615
Pierre Benoit . . . . . . . . . . •
670
Lts Tl,i]&gt;a1Llt, par Roger Martin du Gard
753

(Cl)

(C)
(C)
(C)
(C)

(C)
(Cl)
(CI)

(Cl)
(Cl)
(Cll)
(Cil)
(Cil)
(CIII)
(CIII)
(CIV)
(CIV)
(CV)
(CV)

Le Coumer des Muses
Lunes en papûr, par André. M~lra'ux.
L'assassinat de Monsieur Fualdls, p~r
mand Praviel . . . .
Mau,:ice Utrt1/o, par Francis C~rc~ .
Man, La~rmciti, par Roger Allard .
Le Coumer des Muses . .
Le Roi de Biotie, par Max Jacob · ·
Le Courrier des Muses . .
· ·
Le Courrier des Muses .
DébarC11.dlres, par Jules Su~rviell~
Le Courrier des Muses . . . .

(C)
(C)

97

Ar~

[ 20
228

(CI)

(

(CI)
(Cl)
(Cl)
(CI)
(Cil)
(CU)

èIV)
(CV)
(CV)

HE RI GHÉON
La Spbh-e et la Croix, par G. K. Chester-

ton

.

.

.

.

IIS

.

La Jernirre auberge, par· M;rti:tl Piécha~d

233

Dosto·!CVSk'1

A DRÉ GIDE
•
•
La ,queS t io~ d~s r~pport~ ~teÙectueis avec
!Allemagne
fmillets . ... .· ..
· · · · · · ·

(C)
(CI)
(CI)

(CI)
(CII)

BERNARD GRŒTHUYSEN
Lettre d'Allemagne.

.

.

.

.

.

.

.

503

(CIII)

PIERRE HAMP

La contagieuse misère

(Cm
FRA Z HELLENS

Eclairages.

(CI)
.

AL~ DESPORTES
Au nom de Gœthe .

(CIV)
629

. RE 1É-MARIE HERMANT
Du village a la cité, par Jean Marquet . .

610

(CIV)

�768

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

JACQUES DE LACRETELLE
Lettres à Sixtine, par Remy de Gourmont • 219

(CI)

TABLE DES MATIÊRES

JULES ROMAINS

Aperçu de la psychanalyse

·usout·.h..

James Joyce. · · · · ·
Trivia, par Logan Pearsa

(CIII)
(CIV)

·
.

ANDRÉ LHOTE
Le salon des Indépen dan ts · · · ·

.

.

SOI

LÉON SCHESTOF
Dostoïevski et la lutte contre les évidences (note
et traduction de B. de Scblœzer) . . . . .

Loin de la Riffette, par Jean Galtier_ ~is~ 755
sière . • · · · · · · ·

LOUIS MARTIN-CHAUFFIER
Décadi ou la pieuse enfa11u, par Paul Cazin. 34~
.

.

75

P. MASSON-OURSEL
, , nde d Bouddbismt chinois, par
Co11tes et uge s :ables chitloises du II[• au
E Chavannes; r&lt;
'fié
VIJ[e siJcle de notre èl-e, vers1 es par 247
Mme E. Chavannes. • · · · · · ·

Le rJgne de r Antéchrist, p:ir Dmitri Mérejkovsky; Mon foumal sous la terreur, par
L. Hippius; Notre l:vasicn, par D. Pilosophoff . .
372
Le Monsieur de San Fra11âsco, par Ivan
Bouaine .
373

MÈLOT DU DY
Humoresques, par Tristan Klingsor .
HENRY DE MONTHERLANT
Le Jeudi de Bagatelle • · · · · · · · · ·

(CV)

(CII)
(CV)

(CI)
(CIV)

23

(C)

PAUL MORAND
La

nuit~';,:}~}~:::e tru~wl~, par ·c,~1d~ Ane~

Chroniques italiennes de Stend~a . . .
-•e ' par le comteN"de Gobineau
. .
~..,.errlvu
l
V. laine par Harold tco son . . .
C~r de ',büu, par Pierre Reverdy

242

(C)
(C)
(Cl)
(CI)
(CI)

599

(CIV)

56
Ill

228
230

JEAN PAULHAN
Sur lts chemi11s de Fra11u. _pa~ ~eo~ge~

(CII}
(Cil)

ho

Delaw. · · . · · l,.
Charpentier.
La pe_inture a11gla1se, par ol . . au CinéLe Cabinet du doctrur a igar!, .
au
0 ér . V.iage au centre de l Afnqtu,
p
a'
.
.
.
.
Gaumont alace • · · ·

(CIV}

JEAN PELLERIN
Fil de rêve .

• ·

·

JACQUES -RIVIÈRE
De Dostoïevski et de l'insondable . . . . .

21

175

(C)
(CI)

I 34

(Cl)

BORIS DE SCHLŒZER
Quatorze Décembre, par Dmitri Mérejkovsky. 246

(CilI)

PIERRE MAC ORLAN

Ah I Plaisez.--moi, par René Boylesve.

5
(C)

VALERY LARBAUD

(Cl)

(CII)
(CII)

JEANSCHLUMBERGER

André Gide et ses morceaux choisis
4r
Madame de SévignJ, par André Hallays . . 216
Poèmes de. guerre et poèmes en prose, par
Gérard Malet . . . . . . . . . 227
le Camarade infidéle (l). . . . . . .
416
Le Camarade infidéle (suite) . . . . .
557
Lettres de voyage, par Rudyard Kipling
625
Le Camarade infidéle (fin) . . . . . .
683
A11drolite, par J. Portail. . . . .
747
Poémes

CAMILLE SCHUWER.

(C)
(èI)
(Cl)

(Cill)
(CIV)
(CIV)
(CV)
(CV)

276

(CU)
ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur Li. littérature : Un livre de
guerre. . . . . . . . . . . .
70
Les propos &lt;I'Anatole France, par Paul Gsell. 92
Radieuse A.urort., par J.ack London. . . . r 19
Réflexions sur la littérature : Mallarmé et
Rimbaud.
.
.
.
199
Paul Adani, par Camille Mauclair. . . . 217
Poète tragique, par André Suarès . . . . 218
Lts Philosophies. plmalistes en Arigkterre et
t11 Amérique, par J. Wahl
. . . . . 220
JaC()b Cow le pirate ou si les mets sont des
signes, par Jean Paulhan . . . . . . 22 I
Réflexions sur la littérature : Le roman du
plaisir. . . . . . . . . . . . 322
Souvenirs de i-oyage, par le con1te de Gobineau . . . . . . . • . . • • 375
Voyage dia Grande-Chartreuse, par Rodolphe
Tôppfer • . . . . . . . · · · 375
Réflexions sur la littérature : Le roman de
la douleur . .
. .
. . • 46o
D'un sikle à l'autre, par Georges Valois. . 489
Réflexions sur la littérature : La critique du
Midi .
724

(C)

(~~
(Cl)
(CI)
(Cl)
(CI)
(Cl)

(CII)

(CII)
(CII)
(CIII)
(CID)
(CV)

49

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇALSE

770

Q11atu-1!t11gt-1m cb.1pitres s1,r l' Esprit et lts

Passwns, par Alain. . . : . . . . 743
l'Ex1l, par Emile Ripert.

.

.

.

.

ALBERT THIERRY
La garde-malade

.

(CV)

tA11"!ur, d$S Dieux et de

Ouide, poète de

.

LÉO

744

(CV)

300

.(Crt)

5 c6

(CIV)

TOLSTOI

Documents sur le départ et sur la mort de Tolstoï.

PAUL VALÉRY
Fragment du Narcisse.

.

.

.

.

.

.

.

513

.

(CIV)

CHARLES VILDRAC
Le Jardin.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

GILBERT DE VOISINS
Les Prélud,s, par Octave Maus .

.

410

(Clll)

22[

(CI)
(C)

Poème. . . . .

(CUI)

.

XXX

• 384Correspondance
_ _ _ .- 763
Correspondance
124
Les Revues. .
126
Memeoto . . .
128
Revues Allemandes . . . .
128
R&amp;eotes publications anglaises
250
Les Revues. . . . . . .
256
Ecole du Vieux-Colombier . .
256
Récentes public:itions allemandes .
Les Revues. . . . . . . .
Memento . . . . . . . .
384
Memeoto bibüograpliique anglais.
512
Memento . . . . . .
636
Les Revues et les Journau:i;.
640
Memento . . . .
762
Les Revues. . . .

~~

U: G~RANT : GASTON GALLIMilD,

AllBEVCLLB, -

IMPRIM.ERI1! P. PA.ILLAJtT,

(CII)
(CV)
(C)
(C)
)
C)
( I)
(Cl)
(CI)
(CII)
(C1I)
(CII)
(Clll)
(ClV)
(ClV)
(CV)

[

LA

REVUE

NOUVELLE

FRANÇAISE

�</text>
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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

• .1 I 3 'l

l A)

1

TOME XIX

i

PARIS
3,

RUE DE GRENELLE,

1922

3

�b

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

qu'il y avait à ce que ce droit fût non pas aboü, ~ais au
moins transformé, quand on se représente la mamère de
génie avec qui nous avions affaire en la personne de
M. Lloyd George, on ne peut se défendre d'admirer, comme
M. Poincaré nous y invite, à défaut d'autres qualités, la
ténaci té ou l'obstination qu'ont d'Ô déployer nos plénipotentiaires.
C'est sans doute vers ces mérites, en eux, qui sont essentiellement ceux de notre race, qu'est montée l'approbation
de la Chambre et, dans une certaine mesure, celle du pays.
On a salué en MM, Poincaré et Barthou des hommes qui
n'avaient pas bronché ; on les a regardés avec quelque
chose du sentiment qu'on , éprouv;:iit, pendant la guerre,
pour les mitrailleurs qu! se faisaient tuer sur leur ~ièce . ,Le
côté héroïque, Je côté Cl. quand même &gt;J ou cc iusqu au
bout» de leur attitude a été émouvoir en nous de secrètes
et profondes sources de sympathie.
Mais c'est au moment où ils triomphent ainsi devant
l'opinion et sans attendre celui où ils trébuch_eront, q~'i~
importe de réfléchir, dans l'abstrait (nou-s ne faisons pas 1.:1
de politique proprement dite), sur la valeur de cette attltade qu'ils O!!t prise, sur les chances qu'ont leurs méthodes
de nous tirer de nos embarras, sur les dangers qu'elles
peuvent nous faire courir.
*

*

*

Et d'abord il ne s'agit pas de contester que le seul
moyen que l'homme ait trouvé jusqu'ici d'~bten~ qu.elque
chose est de le vonlo.ir fortement. Il est bien évident que
le ret~ur d'e notre pays à la prospérité économique, iiue la
mise en équilibre de nos finances ne peuvent pas . être
attendus d'une politique de concessions et de com_promis. 1:l'homme qui gouverne une même pensée touiours doit
être présente, une même idée dont il lui faut assurer le
triomphe contre l'inertie ou la résistance des intérêts con-

1.ES DANGERS D'UNE POLITIQUE CONSEQUENTE

7
ttaires. Il funt qu'il conçoive et saisisse l'avantage national
avec une force inéb.ranlable, il faut qu'il en poursuive la
réalisation a'l"ec inflexibilité.
Oui, mais justement il faut d'abord qu'il le conçoive,
qu'il le saisisse: non pas dans son apparence immédiate et
tel qu'il se peint à tous les yeux, mais dans son ess-ence
cachée, dans sa profondenr. La vision politique commence
où finit celle du vulgaire. Le grand homme d'Etat1 c'est
celui qui découvre le sens in évident des événements et qui
y a·dapte sa conduite.
Autrement dit~ à. son -infiexibi::!.ité, au caractère quasihallucinaroii-e que doit prendre dans son. esprit h prém:cupation nationale, il fa:ur que s'ajoute.nt nne grande souplesse d'imagination e-t même, pourrait-on dire,. ane certaine aptitude au tâtonnement. Ceci n'est d'ailleurs pas
une nécessité se.ulemeot e.n politique. Tout cré:tteur,
même d'œuvres ficti-·es, doit réunir en lm-même l'obstination et le renoncement, la certitude et l'ignorance. Ce
qu'il voit, pour le réaliser, il faut aussi qu'il œsse de le
voir, on du moins qu'il se laisse submerger, par instam:ts..,
sous les moyens de le réaliser, jusqu'à pouvoir choisir le
meilleur.
Il y a dans notre. p.olitique. actuelle, telle qu'elle est
menée par M. Poincaré, une fermeté. et une conséquence
indiscutables ; mais purement extérieures, purement formelles, car en quoi consistent-elles, sin.on d.ans l'application
à ne jamais quitter, dans le.s moyens, Ja ligne cuoite ? A
quoi. s'attache l'homme qui nous gouverne sin.on à œ
que, de chaque mesure qu'il prend, nous puissions voir
immédiatement Je rappon direct à ll.Otre intérêt ? Cet
intérêt étant d'ailleurs - c'est ici que caromenceJa folie une fois µour toutes défini, et par le Traité de Versailles l
On reconnaît d'emblée dans que.L sens fonctionne l'esprit
de M. Poincaré ~ c'est uniquement dans le sens d du.ctif.
Ses constructions sont toutes des conclusions, ses inven.tions sout toutes des syllogismes. Dans l'insistance. qu'il

�8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

met à se référer en toutes circonstances au traité, à ausculter, comme il dit lui-même, « la volonté du traité », il
y a sans doute un peu de la religion du juriste pour les
textes écrits, pour la loi, mais il y a aussi le besoin d'une
intelligence qui ne trouve ses aises qu'à partir de prémisses
qu'on lui donne toutes faites. Il y a, hélas ! l'impuissance
'd'un cerveau purement logique à rêver du nouveau et à
l'édifier.
Comment ne voit-on pas qu'une politique efficace doit
être forcément de forme synthétique ? Sa continuité doit
être déterminée non par la ressemblance de chaque mesure adoptée à la précédente, non par son inclusion à
l'avance en celle-ci, mais par l'appel constant de cette
chose informe et sans contenu préalable que Kant appelait un &lt;&lt; principe directeur &gt;&gt;.
Nous agissons comme si la politique était uniquement
« cosa mentale ». Nous dépensons une activité inouïe à
imposer au réel une forme dont il ne veut visiblement pas.
Le sentiment des résistances nous manque absolument.
Nous acceptons l'irrémédiable dans ce qu'il a de plus cruel
et de ·plus révoltant, dans la mort de seize cent mille des
nôtres, mais il ne nous vient pas à la pensée qu'il puisse y
en avoir aussi dans les choses que nous avons à traiter par
nos décisions. Nous continuons à pousser devant nous les
articles de notre droit comme un troupeau à qui nous vou- .
drions faire gravir un mur. Nous n'apercevôns de salut
que dans l'accomplissement de ce que nous avons une fois
clairement conçu. Il faut que les principes que nous avons
fait admettre et contresigner un jour par le monde portent, dans le temps, et à des échéances fixes, les fruits que
nous en avons attendus.
Nous semblons ignorer que les fmits que la politique
tend en général à rêcolter, sont d'un autre ordre que l'esprit,
qu'il faut donc les préparer autrement qu'en les concluant
du droit et de la justice 1 • Nous ne nous rendons pas
I. « La France, nous prévenait l'autre jour brutalement le Daily

LES DANGERS D'UNE POLITIQUE CONSÉQUE1'.TE

9

compte que l'arbre sur lequel ils pousseront nous est extérieur tout entier, qu'il a ses lois de développement et que
la sève y monte et y fleurit en suivant des canaux dont la
nature seule a réglé la distribution. Ce n'est pas en cherchant avant tout à nous maintenir d'accord avec nousmêmes que nous participerons à son épanouissement.
A côté de M. Poincaré, M. Lloyd George prend un air
sautillant dont nous croyons pouvoir nous amuser. Mais à
quoi sert de se tenir comme un bloc face à un avenir qui
ne ·viendra pas ? En dansant, M. Lloyd George atteint à
une autre unité que celle, toute statique, où M. Poincaré
s'obstine ; à une unité plus savante, plus complexe, plus
« objective ». Elle imite la forme de ce qu'il veut conquérir et qui, n'étant pas encore, est forcément multiple et
insaisissable: Bien entendu M. Lloyd George peut se tromper ,et faire certains pas à contre-mesure, mais c'est lui tout
de même qui a le plus de chance, se mouvant le plus, et
le plus rapidement, d'attraper la véritable cadence des
événements.
Nous ne savons pas étudier, désapprendre ; nous n'avons
pas cette patience et cette modestie qui permettent à une
idée fausse ou hâtive de s'effacer devant une expérience
évidente.
Pis encore, aucun de nos hommes d'Etat ne consent à
creuser véritablement le problème qui se . pose à nous. Il
veut que les termes en soient dès maintenant acquis. Or
même pas cela. Un monstre aussi énorme que cette dernière guerre ne peut pas avoir encore déroulé. toute sa
croupe. Pour arriver à le dompter, il faut nous tenir sur lui
aussi sagement que possible, subir tous ses soubresauts,
attendre qu'il ait montré tous ses anneaux.
Nous voulons prendre le départ pour l'avenir en un
point du temps qui ne peut absolument pas servir ~de plateExpress, semble croire qu'elle peut obtenir l'argent dont elle a un besoin
urgent sans acce~ter les points de. v~e de ceux qui ont de l'ar9ent. C'est
une erreur. &gt;&gt; Vo1r le Temps du 9 1um.
·

�IO

LA NOUVELLE REVUE FR.ANÇAISP.

forme. L'année 1919 a été, de toutes ces dernières, la plus
yacillante, celle où,il était le plus impossible de, prévoir la
structure qu'allait revêtir le monde, et donc de lui en
imposer une.
L1. recherche des paliers : voilà quelle devrait être~
pour l'instant, l.a pi;éoccup:ition pr~mière de nos hommes.
d'Etat. Qu'o11t-ils pensé jusqu'ici à utiliser qui §e prése~tait
à eux 'COtnme occasion, ou comme chance ? A quel moment
ont-ils o:;é déwncerter par un peù de pénéltation et de
prévoyance cette opinion publique, qu'ils avaient_ euxµi.êm es, il est vrai, d'abord travaillé à rendre stupide?
Jamais la moindre envie de véritable innovation ne les
a effieurés. Tous leurs mouvements d'énergie ont été pour
reprendre en mains les armes dont ils s'étiient déjà servis
inutilement et pour renou~eler les menàces qui nous
ayaient déjà alién~ les sympathies étrangères.
Ils n'ont jamais cherché que l'assentiment intérieur, le
seul qui compte, il est vrai, au point de vue électoral, mais
celui, auss i, par lequel notre politique peut être le plus
déviée - xéno!}h:obes comme nous sommes - de la communion européenut, sans laquelle nous ne pouvons pas.
vivre.
*
* *
Il y a, en ·général, chez nous tous Francais un terrible
'
'
besoin d'avoir émdemment raison, j'entends : d'une manière
qui permette là. démonstration. Rien n'est plus dangereux.
Ca1: une opinion neuve et féconde , est par essence une
opinion qui n'est pas encore solide, que des quantités
4'arguments peuvent encore -assaillir et même ébranle;.
Nous n'admettons pas le risque d'être mis en éc.he/par
raisonnement. Aussi no1is retirons-nous instinctivement de·
toute conception aventureuse, autant dire ci;éatrice.
C'est ce repliement sur notre prqpre esprit qui m'inquiète; c'est à lui que j'en ai; c'est en lui que· ie vois le·
danger le plus grave que nous courions- à l'heure actuelle~

LES DANGERS D'UNE POLITIQUE CONSEQUENTE

rr

Dans tous les milieux règne ce que je voudrais appeler la
collusion avec soi-même. Nous sommes d'avance d'accord,
et uniquement, avec ce qui prolonge nos pensées, notre
nature, nos désirs. Nous avons l'air de ne plus soupçonner
que le monde puisse avoir ses caprices, contr_e lesquels nous
sommes sans reéours. Et surtout se.s lqis, qu'il nous faudrait deviner.
Nous sommes tout contents des injustices dont nous
pouvons prouver gue nous sommes victimes. C'est leur
mise en évidence seule qui n0us intéresse. Tandis qu'il
faudrait réfléchir et travaiHer.
Où et quand' a-t-on vu q_ue la vertu ait ét.é rémmpensée ?A quel moment la reconnaissance s'est-elle manifestée entre
les nations ? Pourquoi faisons-nous semblant de croire à
toute une pseudo-morale internationale dont nous sommes
beaucoup trop réalistes et sceptiques pour avoir jamais eu la
sottise de nourrir l'illusion?
Mais il faut que -nous ayons raisun, il faut que les autres
aient tort envers 11.011sj il faut, à défaut de celui. qui existe
et où nous nous sentons mal à l'aise, qu'un univers s'organise dans notre. cerveau, ou nous aurons la belle ptnce ; si
ce ne peut être celle de triomphateurs, que ce soit du
moins celle de victimes.
Et ceci serait sans.gravité, étarrt sirn plement humain, si
nous n'en restions là, si notre intelligence er notre industrie
ne se.mblaient s'.épuiser tout entières da'ns cette. fausse représentation.
Aurons-nous su mourir pour o;e pas savoir revivre, c'està-dire nous taire, attendre, ignor-er, pressentir, ruser, chercher l'assiette et nous redresser pen à peu, appuyés aux
autres ?,JACQUES RIVIÈRE

�COMPOUND 300 HP N°

COMPOUND 300 HP N° 243

_ La maison Delambre et Oc, machines à vapeur, envoya
l'été de 1919 l'ingénieur Somin visiter les industriels de
l'arrondissement de Lille et leur offrir les services de la
maison pour la reconstitution de leur force motrice.
M. Sornin fit un triste voyage car il avait l'amour de la
construction mécanique et il vit beaucoup de machines
abîmées. D'une 400 chevaux montée par lui à Armentières
en {909, il retrouva des débris bons pour le cubilotde fonderie. Le massif de soutènement était creusé par les obus.
Il fallait refaire le bâtiment et le matériel :
&lt;c On y arrivera, dit le tisseur Delrue. Puisque je ne suis
pas mort je relèverai tout. Si j'avais été tué, mes fils n'auraient pas renoncé. Préparez-moi un devis. &gt;&gt;
Cette belle volonté, profitable à la maison Delambre et
ü•, ne consolait pas M. Sornin de la destruction d'un travail qu'il avait timt aimé:
« Nous ferons au mieux pour vous, dit-il, à un prix
variable selon celui des matières premières et de la maind'œuvre. Les contrats fermes d'avant la guerre ne sont plus
possibles. Nous corrigeons en plus ou en moins nos factures définitives de o fr. 40 °/o pour chaque variation de
I 0 /o du prix de la fonte hématique; de o fr. 60 °/ 0 pour
le 1 °/o de la main-d'œuvre.
-- Et le délai de livraison ? demanda l'usinier qui
n'avait pas le goût du désespoir.

-

Un an.

-

Je ne resterai pas si longte1nps sans rien faire. Je

243

I _3'

rechercherai les vieux métiers à main, dans les villages.
J'en ferai construire sur ces anciens modèles. U~ charron y
réussit très bien. Je veux être premier à remonter mon
usine et je serai facile sur le prix de ma force motrice si
vous me raccourcissez Je délai de livraison. Mais je ne
laisserai pas mes ouvriers chômer jusqu'à son installation.
Avant la vapeur et l'électricité les hommes ont tissé à
main. Ceux des campagnes autour d'ici n'en ont jamais
complètement perdu l'habitude. Dans le Bailleulais pour
les gros articles, dans le Cambrésis pour les articles fins, on
donnait aux tisseurs à main les plus maunis fils, · car
travailler en usine de la marchandise de dernière qualité
coûte cber. la trame casse souvent, on perd du temps
aux rattachages, la production diminue et les frais généraux restent les mêmes ; tandis que le · temps d'arrêt du
tisseur à domicile ne coûte" rien au patron qui paie au
mètre.
Je vais refaire le vieux métier et donner à tisser à main
du très bon fil pour que beaucoup de métrage tombe vite
du métier et que les ouvriers soient contents. »
·
M. Somin trouvait cela regrettable. Vendeur de machines
motrices il n'aimait que les grandes gesticulations méca:niques. La dévotion aux vieilles formes du travail n'agréait
pas à son amour de construire de grands moteurs. Il plaignait M. Delrue d'être obligé de reve_nir à de si vieilles
-idées.
(&lt; C'est un malheur, disait l'ingénieur, un grand malheur. &gt;&gt;
Il continua sa tournée et vit des usines autrefois animées
par trois cents ouvriers et qui étaient devenues des lieux
sauvages. Il y pénétrait à sa guise. Marchant sur des gravats
mêlés de ferraille, il allait d'abord à la p!ace de la machine. Dans un tissage de toile il tomba deux fois en franchissarrt de hauts décombres. Lui si soigneux de se présenter correçceme;1t vêtu aux clients, se salissait abondamment
par la poussihe blanche du plâtre et celle rouge des.

�14

LA ,N OUVELLE REVUE FRANÇAISE

briques. Des hommes gîtés sous les effondrements ven·aient
lui demander de l'espoir:
cc Ce sera long a vaut de pouvoir tourner ? »
Ouvriers aux métiers actionnés par la vapeur -0u l'électricité, leur force était nulle tant que la poulie n'e11traînait
pas les câbles et les courroies. Privés dn métier à main, leur
œuvre ne commençait que quand la machine· .avait sifflé.
Ils étaient soumis au moteur. Du temps de leur père chacun pouvait remonter le bauant~ le ros et l'ensouple. Le
travail é~air possible en petits abris : la cave,. la soupente.
Aujourd'hui il fallait les murs solides pout soutenir les
tr.ansmissions, -le sol cimenté pour porter les lourds bâtis,
la machine de JOO chevaux pour temuer les arbres et· les
pignons.
M. Sornin prit encore des commandes de réparàtion frde construction neuve. Jamais une tournée ne lui
avait tant rapporté et jamais il n'avait été si chagrin. Il 'finit
par Lille ·où il visita le tissage Vandeckère au faubourg des
Postes. Il y fut ému par le brt1it dé la machine : Compound
300 chevaux, numérotée 243 dans les fabrications Delambre et Ci;,_ M. Sornin monta cornnïe· des màrches d'église
l'escalier de fer strié pour empêcher le gfissement du pied.
Il nota, en tenant la rampe, qu'elle ne vàcillait point, serrée
ferme sur ses barres d'appui et il eut grande joie à voir le
volant noir et la bietle blanche tournet·à 60 tours à la minute.
Il ouvrit la porte vitrée à cadre de fer et, à sentir la douceur du pène et des gonds lubrifiés, il connut qu'il allait
vers un ouvrier très soigneux : Jean Streenkiste, 9.ui avait
49 ans et parla ainsi à l'ingénieur :
cc A._ cette heure je pensais à vous. Je savais que vous
étiez par là.. autour et je me disais : il ne me füra donc point
visite. J'ai eu des rusés avec cette machine. 11 a fallu liwer
aux Allemands les pièces de cuivre du •tissage. Ils les entassaient dans la. cour . . La nuit j'allais reprendre celles de ma
machine et je le"s 110yai~ dans le bassin de la condensation.

COMPOUND 300 BP N°

243

15

Toutl~ fon.d était ple~n de métal graissé. Ce n'était pas
facile d avoir de la gra1sse. Dn distribuait un peu de saindoux
les tartines ; je m'en suis servi pour les coussine_ts et J a1 mangé mon pain sec. Ça éré de la misère. Un
bnn de lard pour manger et rien pour empêcher la machine
~e roJ?~ller. Une piqftre sur les aciers ça. m'enlevait l'appétit. ai essuyé tout le temps. Heureusement les obus n'ont
pas effondré le vitrage : t'humidi.té n'entrait pas.
_Aujourd'.hui on a de l'huile à foison. Quand j'ai tenu ma
burette .fl~me, ce ~ui ne m'était pas arrivé depuis cinq ans
et que J ai pu graisser à plein, j'ai été heureux comme un
homme qui se marie avec une brave fille.
Les Allemands partis, j'ai sorti mes cuivres de l'eau j'ai
nettoyé, j'ai remonté avec deux camarades de bonne ~ ain e; ~ujourd'hui je mets en route pour voir si tout va bien~
J,a1 eu un peu peur' pour les coussinets de volant. Mais il
n Y a pas 'de fau~ ron~; pas de ballant. Le niveau est juste
partom, la machme d équerre et bien à bloc sur son massif
Ils ne l'ont point démesurée. &gt;&gt;
•
M. Sornin prit 1~ bras de cet homme et ensemble ils firent
le tour du grand outil animé de vapeur.
M. ~omin écoutait la mécanique avec tant de science
q~e le Jeu d'un boulon lui était certain avant qu'il ne le
vit re~uer sur sa tige filetée. Le roulement avait ici belle
et plei~e _régu~arité, sans choc ni trépidation. La bielle
~épassait silencieusement le point mort. Dans les palpitations huilées et exactes les soupapes et la pompe émettaient
l:1r. ta?ement ca~en_cé. Les cin~ ~âbles entraînés par la
P ulie a gorge dévidaient et renvidaient leur matière compacte, sans effilochage.

P~?~

c&lt; C'est une bonne machine, dit l'ingénieur. Vous vous
r~ppelez comme M. Vandeckère fut difficile pour la réception · II. vou 1ait
· un contrat dur, avec de fortes pénalités. Nous
gara11 t1ss10ns
·
300 chevaux de puissance normale avec
vape
'
'
. ur a 12 kil ogs, surchauffée à 300 degrés, et condensat1on ; une consommation de 4 kilogs 3 5 par cheval-

�16

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

heure, et un coefficient d'irrégulanté de 1/150° au volant.»
Le machiniste Streenkiste passa sur le bâti le déchet d'essuyage:
« Je me suis donné du mal pour elle, mais aujourd'hui
j'ai du plaisir. &gt;&gt;
Devant la blancheur du revêtement céramique des murs,
ses mains huileuses qui avaient tout fait luire étaient les
seules choses sombres de cette salle étincelante d'amour.

BIBELOTS
_}

PIEE.R~ HAMP

L'épagneul de Copenhague
Et le lion de Saint-Marc
Font joliment bo1i ménage
Sans se piquer dH mime art.
Oh, joliment sur ma table
Totis les animaux que j'ai,
C'est la nature ! A l'itage,
Il y a d'autres objets.
Connaissez., 1nes je.unes filles,
Ces plus hautes figurines,
Cette madone aux Jeux lour~s
Et ce Silène au, cœur sombre
Qui m'attriste q11and je songe
A 111es premières amours.

** *
Oui, cette innocence agile
Qui ta vertu déroba,
Elle eût charmé, j'imagine,
Les me,ssietirs della Robbia.

�r8

LA NOUVELLE REVUE FRAN ÇA ISE

BIBELOTS

19
*
* *

Ce petit enfant fragtlç
En sa ronde nudité,
L'amorino, tu le giffies
Pour, le grondant, l'exciter.

Tai, si tout le ciel embrase
La chair blonde du. coteau,
Tu devitres ivus limflrage
Le sourire d'un oiseau.

Or, séduite par sa grâce,
En riant tu le regardes :
Sais-tu bien ce que tu jais ?

Habitude, mon extase,
IYun tendre geste moqueur,
Ecarte la main brutale
Qui se'pose !ur.,tôn.cœuf"f

\?t
Parfois, ce p_etit voit rou,ge _:
.
Crains ses rigue]trS _s'il'nf trouve ,;
Ni pendule ni buffet.

J

.

'

r
Oh, que de dou;leur abonde,
Pour ne point nous enrichir,
Sous un crâne qui se bombe
A force de réfiécbi1~f
~~

,

-_,fi' :)!J µ, ,,',

Doucement gue ~l on.- s a.muse~Et_ le plaisir dissimf!]e
L' ~nfvers ,tragldien 1
~

L,

l

I,.; ••

~ ~

~

';!

,.MÉUO.T DU

-

Et bientôt, de par le monde,
Je le dis en vérité,
Il n'y aura qrte ·des mottstrts .
Doulottreux d'énarmi"ti.''

.,J

,

L',unij;_ers sans irnf!Ort~nce.
Pg1ir une;âme,biqJ portanJe
Ppu.r un-wrpJ_quifqime-~ien-_.r:.

-, t·

.

...

-:

·D

Ou qui préfère la simple
Assur"1nce d'unt' guimpe
A tau t autre ganfletnent ?
Ou le penseur au,x •mains: vidés
Qui jiwile-s'il avise v, .
Un sein mod&amp;t&amp;et charma-n.t.?

J?--Y

�L'EXTRA

L'EXTRA

A Isidore Ducass,.

Si le ·vent qui descend en vrille à_travers les arbres de
Marruor Island, après avoir balayé le duvet que l'enfant
de l'aigle abandonne dans l'aire suspendue au rocher branlant qu'escalada jadis, ses os qu'a-t-on fait de ses os blancs,
le _brave, le vaillant Eugène Demolder, vient hypocritement caresser, le front plissé et l'œil oblique, le gazon qui
dévale de la fontaine des Trois-Culs à la maison de
Dolorès - quel nom venez-vous de prononcer ? - interrogez-le sur la veuve du calfat, et vous verrez ce qu'il vous
répondra. Le gazon, du moins, se souvient. C'est plutôt à
lui qu'il faudra adresser votre anxiété qui n'est pas seulement de la gorge, mais aussi de la poitrine, que dis-je, de
la poitrine? de l'esprit. Qu'on me pardonne d'emprµnter
au langage de la philosophie (lapin rouge et vulgaire) ce
mot vague qui désigne avec précision une réalité si élémentaire que le premier damné charretier de ma connaissance
ayant essuyé du revers de la manche son nez morveux et
puant l'alcool n'aura pas l'idée de la ·mettre en doute. Vous
voyez bien.
J'ai vu dans la rue Lepic trois hommes qui ne me
parurent pas être des princes déguisés. On leur avait
èoupé le nez pendant la guerre de 1914-18. Ils n'en avaient
pas honte. Le plus jeune tenait dans sa main gauche une
fleur de rhubarbe. Eh bien, je suis au regret d'avouer que
le gazon de Marmor Island avait honte, lui. Il rougis~t

2 I.

comme une simple carotte et le voyageur, qui avait un
instant posé sa besace pour calmer d'une main fraîche et
bienfaisante les démangeaisons de son épaule, où en
étais-je ? se croyait en automne. Ne t'arrête pas, passant à
la barbe de trois jours, malgré la sueur de ta chemise et les
cloches de tes pieds : crois-moi, tu le regretterais. C'est id
que Dolorès avait attiré Eugène Demolder le soir funeste
qu'à l'auberge du Cygne-décoré la chance se montra si
_défa:orable à Victor le bancal, contrairement à ce qui
aurait pu se produire si la sagesse des nations avait été
autre chose qu'une laveuse de vaisselle amoureuse d'un
officier du génie. La perversité de cette femme, Dolorès 7
sera facile à mesurer. Elle avait prévu la faiblesse du solitaire, le triomphe des yeux noirs, l'électricité qui ne prend
pas naissance seulement, comme le croient d'absurdes
professeurs de physique encore mal versés dans la science
qu'ils enseignent déjà, par le frottement de la peau d'un
chat contre un bâton d'ébonite. Elle avait choisi ce lieu
pour le ruisseau qui le traverse en charriant de petits bouts
de bois, quelques mouches d'eau, des cotons de peuplier,
~~ la mousse et d'autres matériaux légers, qui respirent
1mnocence. Pendant ce temps dans la cale du A mort les
tyrans quel monstrueux amour unissait l'horrible mari de
la volage Dolorès et ce pauvre adolescent dont le nom n'a
pu parvenir à mes oreilles tant les éléments déchaînés
avaient pitié de sa réputation. li s'était engagé comme
mo~sse à bord du Les Aristocrates a la lanterne parce- qu'il
avait cru les paroles doucereuses des mappemondes et la
chanson monotone des voiles. Et maintenant ... si comme
on l'~s~ure de pareilles scènes se reproduisent chaque jour,
le m101stre de la Marine devrait s'émouvoir. Que pensezvous de Dieu, hublots impassibles, qui regardez à la fois
les hommes et les poissons ?
Eugène Demolder regagne sa cabane, la veste sur le
bras, le cœur occupé de Dolorès. Hélas ! il a perdu la
sauge bleue de la chasteté, et il ne lui accorde pas même

�22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI&lt;E

une pensée. Il se trouve :heureux comme il est. Pauvre
idiot. Le bancal, 'que fait-il dans tol!t ça? 11 se mouche.
Il est assis -dans ia maison de Dolorès .e ntre le pot de
verveine et le calentlrier des postes et télégraphes. Sa maîtresse tarde à rentrer. Voici l'impudique. Elle pousse un
cri en reconnaissant Victor. Elle le croyait _au jeu. Il la
regarde dans les yeux. L'image tl'Eugène Demolder n'en
était pas encore tout à fait effacée. Mais ie . bancal ne
reconnaît pas sorr rival. C'est alors que le vice à la
h1ngue de salpêtre fait son _apparition entre' les. poutres du
plafond, et .descend familièrement s'asseoir sur les épaules
du couple maudit, qui se livre prè:i du foyer éteiot à des
jeux qui feraient baisser les yeux au di.a.hle s'il était de oe
monde. J'aurais voulu que ma nourrice vît ça. Un petit
enfant gémit dans la pièce voisine-: Dolorès ignore le nom
de son père.
Tandis qu'Eugène Demolder court la montagne à
cueillir · l'edelweiss, s'il y a une fleur diabolique c'est
bien celle-là, pour orner le corsage de sa bien-aimée,
Monsieur et Madame Demolder ses parents meurent de
dénüeJ.ent et de chagrin_. li n'a p.as pu suivre le double
convoi, Eugène, son amante rieuse avait ce jour-là envie
de danser. On dirait un opéra-comique. Voici que la
femme adultère montre à Victor une lettre •du calfat.
Victor, &lt;}Uoique .qu'il ne sache pas lire, fait semblant de
suivre par de-ssus l'épaule sur laquelle il pose -son menton
mal rase. Ses bras enlacent la taille .de Dolorès, et ses
mains jointes s'exercent à la pratique démoralisante du
tournement des ponces. Je sens qu'il va arriver malheur à
quelq1.-r'un :

Ma chère Doloress.e,
Quand le temps n'est pas beau, ii est qn[ain. Le plus salaiul,
test les lames de fond. Je r01ûe partout dans l' mnbre des cales
un million de pensées pour toi : comme des cigarettes Dix pour
les jambe,, dix tit de'I.Jines, dix pour lés yeux, je tr1Juve toujouu

L'EXTRA

quelque chose pour dix de pl'llS. Toutes lis fois que je fais
/:amour~ je rne dis si Doloresse était là. Maintenant c'est av.ec un
mmme qui ne voulait pas les premtëres fois: ça a bien changé.
Je le pends par un pied avec une corde, et hop vas-y l Sa
boucht dtvien-t viol~tte. Il y a des jours, il m'inquiète : il me
promène ses cheveux, tu croirais de la soie, -sur le visage, les
mains, le corps. Puis ~a face semble envahie Pflr la nuit tout
d'un conp. C'est drdle. Nous ferons escale bientôt dans u.n pays
_ où on a des fermiles pour 11n timbre poste. C'BSt là que tu pourrais t'en payer. La cargaison, on mconte que n01is portons des
oranges. Tu, goûtes la plaisanierie. Le mousse a un c-orps
blanc, blanc, blanc. n pw·aft que c1est bientqt( l'élection dtt Ptésident de la République -en France. Les jo1.1 rnaux vont être intéressants. Je ne vois rien d'autre à te dire. Je t'embrasse comtne
au pays des neiges, dans les temps, tu sais. Ton mari dévoué,
Félix Covenol.
Quand la femelle .du hibo-u, après avoir :visitéminutieu.,.
sement les brins d'herbe des clairières et le sol trompeur
des marais, i.ent en battant doucement des ailes, comme
une porteuse de pain, retrouver ses petits dont la voix
depuis des heures n'a plus retenti à ses oreilles, et pour
cause: car le nid a été arraché, emportés les enfants et le
hibou, lettr père; quand_la femelle du hibou .après avoir
vainement cherché son- repaire est obligée de constater
l'étendue de son ma1heur; et ce n'est pas tout de suite
qu'elle y consent, elle s'élèv-e èn gémissant entre les arbres
plus hant qué ne le veut la coutume de~ hibou.,x. Elle suit
les regards de la lune -et descend en tournoyant jusqu'au
vantail d'une porte de ferrue et elle reconnaît son mari,
sur lequel les chrétiens des campagnes ont cru venger la
mort du fils de leur dieu : eh bien, que croyez-vous
qu'elle fasse? Va-t-eUe chanter une romance et mettre une
rose rouge dans ses cheveux? Va-t-elle passer ses mains
aux crèmes et faire de ses griffes des joyaux pour Ja peau
des hommes? Va-t-elle s'enivrer sur des lits de dentelle,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tandis que de jeun\s écervelés se traîneront à l'ombre de ses
caresses, n·t-elle s'enivrer avec le jus des raisins de œtte
province des Gaules où il y a encore quelques églises à
détruire pour la prochaine occasion, va-t-elle s'enivre,jusqu'à enlever sa robe, jusqu'à la jeter à terre sans égard
pour le prix, jusqu'à oubli.cr de la plier soigneusement
con11ne chaque soir, jusqu'à danser, danser, danser, dans
les désirs, le tabac et les verres cassés? Non bien entendu.
La loi de la gravitation universelle a été, dit-on, battue
en brèche. Quel malheur qu'il ne se soit pas trouvé là un
photographe muni de plaques anti-halos ! Ecarquillez vos
yeux, je puis vous montrer un spectacle qui ne -le cède en
rien en grandeur à cette bouffonnerie métaphysique. Une
sage prudence avait toujours retenu la mère du bancal
dlenvoyer le petit Victor à l'école. Mais elle n'avait pas
prévu, la vieille paysanne, la science de Dolorès et les
vices du calfat t Voici que les paroles écrites font sourdement leur chemin dans les veines de l'infirme au teint de
pruneau. Il promène sa folie dans les champs de cerisiers
en fleurs et ses lèvres saignantes répètent : Blanc, blanc,
blanc. Les nuages sont des corps de jeunes hommes balancés par le tangage. Victor râpe la paume de ses mains
wntre l'écorce des arbres. Vôilà quinze ans qu'il n'avait
pas chant~: il émet un son rauque et prolongé comme
celui que pousse le taureau qu'on a tenu enfermé tout
Yhiver quand s'ouvre devant lui la première prairie et qu'il
découvre dans l'herbe la puissante foulée des troupeaux. Il
court. Il s'arrête un instant pour cracher. Cependant sur
1a place du viflage, on vend à l'encan le mobi.lier d'Eugène. L'an.noire, la huche et le reste se changent ainsi
dtvant l'église, ne sonnez pas si fort, en une paire de
boucles à'oreilles en strass er en un foulard de couleur.
Puis le colporteur s'éloigne avec son balucho!l vert sur
l'épaule.
Quel est cet homme qui vient de débarquer dans l'île?
Il porte des chemises molles et ses cheveux sont bleus

L'EXTRA

comme de l'encre. Il passe au milieu des enfants qui
jouaient, il sourit au petit Erik, puis à lui-même. On le
voit traverser tout à coup les places. Dans 1-a campagne on
le rencontre immobile dans des lieux sans découvert: il
ne semble pas rechercher les points de vue. Dolorès
attend le bancal à la fontaine. Il lui dit son secret. Elle
frémit d'aise. Un projet vient de s'étirer dans sa poitrine et
se prolonge jusqu'à ses lèvres. Par-dessus les barrières le
couple regarde d'un air hagard des poulains se poursuivre
en se mordillant. A l'infini les rayons parallèles enfin se
touchent . .Pour la commodité de la perspective l'infini se
figure dans un coin des feuilles à dessin qui servent aux
enfants des écoles à représenter d'après le plâtre l'esclave
de Michel-Ange, ce scandale vivant. Mais suivez les pensées
jumelles des amants de Mannor Island : leur point commun n'est pas comme vous pourriez le croite cette
pâquerette aux bords légèrement rehaussés de pourpre. Ce
n'est pas non plus leur point de départ. Etrangers l'un à
l'autre, ils ne se réunissent encore une fois que par leur
désir, que par l'objet de leur désir. Et comme celui-ci est
tranquill~ dans la huné où il se repose, les manches
retroussées, un bras entourant son front, l'autre main
accrochée à un cordage qui va se baigner dans le ciel:,
tandis que l'air du large et le soleil se félicitent de caresser
une chair tentante sans tomber ni l'un ni l'autre dans le
péché mortel ! Brave Eugène Demolder, pourquoi lances-tu
contre le plafond de la cabane tes naïves chaussures ?
Voici ce qui s'était passé: comme il portait à sa maîtresse
les bijoux payés avec ses meubles, Eugène surprit par la
fenêtre la coupable intimité du bancal et de Madame Covenol. Dans un café du port, l'inconnu observe Eugène
qui s'enivre. Puis il donne un peu de monnaie pour se
retirer avec une grande fille pâle qui a envie de pleurer.
Le calfat Félix rêve dans les flancs du navire. Il sait
enfin ce qui se passe pendant le baiser sur la bouche, ce
Toyage extraordinaire au pays du cotai! et des poissons

�LA NOUVELLE REVUE T'RANÇ&lt;'\;SE

lumineux. Il sera empereur des Iodes. Il est empereur
des Indes et roi d'Aµr:ore. Auroi:e est une ville à
la peau douce, aux mœurs faciles, qui. glisse dans un
décor de palmes. Une bafque au milieu. des joncs.
Que dit la reine ? C'est le grand évencril qui souille,
qui caresse. Réveil. Encore toi. Dans huit jours nous
.serons à Marmor Island, je t'emmène. C'est ma femme
qui l'aura voulu. Elle parle avec Victor qu,elque part
dans l'île tandis qu'Eugène -caché dans un arbre les -épie.
On voit passer l'inconnu qui herborise. Il cherche de
.grandes fleurs laides, les examine à. la loupe et les met avec
satisfaction daus la boîte de fer peint qu'il porte en ban.doulière. Le µ1otme Adolphe a fini par aimer son maître
et c'est à lui qu'il pense en se, lavant les dents. L'homme
,qui fuit tourner les étoiles quand sa main me frôle seulement. A'h ! il n'y a· pas de marguerite à effeuiller sur les
bateaux.
Le soleil qui vient de se lever, si on en cmit les apparences, éclairera le débarquement du calfat et ce qui va
s'en suivre. Il y a nans le port une maison qui s'éveille
.avant les autres. Une ménagère commence à laver à grande
eau le carrelage de la ·cuisine qui,forme des trèfles à qu::itre
feuilles. A qui cela portera+il bonheur ? ~Ailleurs une
,servante d'auberge enlève de ses cheveux les brins de
paille échappés de son traversin. Mais c'est. im couteau
que soupèse Eugène~ Brave, honnêté Eugène~.. je n'ai pas
i.e ternps de teiaire la, morale. Dolorès dort comme une
enfant. Sur le .pont, Félix astique ses boutons .et Tegarde
Adolphe qui s' étîre. Le· bancal inspecte a.vec minutie le
&lt;:anon de son fusH de chasse. Un visage a passé derrière la
fenêtre. Victor ouvre la. porte. Personne : c'est sioguiier.
La petite fille qui pendant v des he1.ues et des heures,
asske au pied des grands tournesols d~ns le jardin.familial, a enfilé des p-erles sur un coton noir, en prenant
garde à alterner régulièrement les couleurs, bleu, jaune,
blanc, vert, mauve, orange, bleu, jaune, blanc, tout à coup

L'EXTRA

27

voit au milieu de son long travail deux perles blanches
~ôte à côte. Elle rompt le coton de dépit, les pedes se
répandent, elle pleure. La chèvre vient pour jouer avec la
fillette, elle écrasedes perles et tout est dit.
V.ers quatre heures de l'après-midi, quel temps_ magnifique, Do1orès, debout sur le seuil de sa demeure~ jouit
:atrocement du drame qui tourne déjà autour de son
:Sourire. Comme elle hume l'air, comme elle fredonne
gaiment! Elle a croisé ses mains derrière sa nuque. Sur
une route, la fureur du calfat. Sur une autre, la ter..reur .du
mousse. Les chemins de l'île ne s'ennuiront pas ce soir.
Encore l'éclair d'-t.m fusil dans les broussailles. L'inconnu
'sort du Cygne- décoré, Tu as bien choisi ton moment,
Eugène (par.donnez-moi, je ne peux pas m'empêcher de
v0us tutoyer), pour venir faire des reproches à celle qui se
rit de toi . Elle t'offre à boire. Ne lorgne pas ainsi sa
gorge, malheureux. Une caresse a mison de tout. Contre
-qui arme -t~on cette main, qui ne songeait qu'à tordre un
poignet de femme? Transparent index de Dùlorès qui
montre le ,s entier de fa, montagne. Où est le bancal ? J'ai
entendu des cris, j'ai trrn Feconnaîtte la voix d'Adolphe.
Des tilles passent en chantant, elles se tiennent par }a
taille, et ceH-es -des bouts jouent avec leur tablier. Qu'y at-il de rouge sur cette feuille ? Qu'y a-t-il de gémissant
près de la fontaine? Je te l'avais bien dit, voyageur. Quel-ques mouches volent. Ce bruit et -cette flamme, j'ai déîà vu
.des coups de feu sur les images. Sur un tas de pierres est
~is l'inconnu : du bout de sa canne il dessine dans la '
poussière le sexe de l'homme .et- celui de 1a femme . II se
lève et parle au cantonnier qui pour lui répondre a -remonté
sa visière. Les genêts fleuriront tant qu'il y aura des amOUe
1'eux. dans Ie .monde. Dans les genêts fleuris de la mon..
tagne, Félix: est accroché par- la mort. Les horrible'5 bles::sures. La tête est presque détachée du tronc, le corps est
tailladé en plus de trente endroits. Une petite fleur }&lt;!Une
-est tombée mélantoliquement dans la plaie du cou. J'ai vu

�28

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

œ couteau dans les mains d'Eugène. Eugène.! l'écho seul

répond : Gène ! La balle est entrée dans le dos ( on avait
fait une croix dessus) et il est tombé de haut en bas dans
la carrière. Pauvre, pauvre Eugène Demolder, maintenant
ron corps n~est plus qu'un petit bouquet de giroflées au
milieu des sikx. C'était bien la peine. Tu ne faisais pourtant pas mal dans le paysage avec tes petites moustaches.
noires cirées. On n'en parlera plus.
Autour d'un billard déjà fatigué, il y a longtemps qu'un
maladroit paya soixante francs cet accroc qui laissa dans le
drap la première cicatrice angulaire, la caissière, le patron
du 'café, deux ou trois habitués, dont l'un tient son demi
pour l'empêcher de s'envoler, le partenaire souriant, les
adversaires impatientés, un sol.dat qui ne porte plus sa pipe
à ses' lèvi:es, elle va s'éteindre, contemplent animés d.e
sentiments divers le joueur heureux qui fait une série. Où
trouver le bancal? C'est à son tour. cc D'où viens-tu
déguenillé, Adolphe ? &gt;) demande Dolorès, mais le mousse
livide secoue sa tête plejne de l'agonie épouvantable de
l'infirme, et ne répond pas. Il regarde ses mains griffées, et
les éloigne de ses yeux. Je commence à comprendre la
joie des animaux qui rampent dans .la terre meuble.
Encore un carambolage : dans la pièce à côté, le petit
enfant de Dolorès gît étouffé dans son berceau. Il ne connaissait pas le genou qui opprima sa poitrine. Mère infortunée, comment ne pas la plaindre ? Le châtiment est trop
fort. Ah oui -? observez plutôt Dolorès: elle s'en fout
comme de l'an quarante. Elle attire Aqolphe dans ses bras,.
ses doigts fouillent les déchirures des vêtements, et voilà la
mécanique encore une fois remontée.
Av9ez-vous entendu craquer des branches? Comme les
.genêts les primeroses sont jaunes. Au catéchisme on me
donnait comme preuve de l'existence de Dieu la danse des
moustiques ::i,u-dessus des marécages : contre toute vraisemblance ces bestioles ne s'embrouillent pas les pattes. Le
mystérieux étranger entre dans la cabane de Dolorès et

L'EXTRA

29

surprend les embrassements de la femme et de l'enfant.
(&lt; Je sais tout», dit-il, et les nouveaux amants tremblent.
Cette fois, cette fois, voici donc la punition du ciel. Pas du
tout. Il y a, Dieu merci, des gens qui sont hors de la
portée de votre Dieu. Avez-vous vu Dolorès, comme elle
est belle avec ses cheveux défaits? L'inconnu rassure le
couple, il commence à se déshabiller, il dit son notn :
Ludovic. Adolphe et Dolorès échangent un long regard.
Ludovic écarte les draps, et glisse son corps froid et mince
entre les deux corps chauds qu'il caresse et qui dans la nuit
tombante, toutes les plantes de l'île se sont raidi'es et les
însectes se sont retournés sur leur dos, se mettent tout à
coup à hurler de plaisir.
LOUIS A RAGO'N"

�J

LA COiqfESSîON DE.i STà VR.OGUINE.

LA CONFESSION DE STAVROGUll'IE

JI

- Comment esH:;,e indifférent ? Pourquoi ? s'écria en
se redressant brusquem:eht Stayroguine. Ce n'est pas du_
to,u.r la même cho!ie. Ah! en votre quaJit;,é de rooi11e ·vous
soupçonnez im)Jiédiatemeni: _la., plus affreu,9e vilenie. ·Les.
n1oin~s fer.aient des jtiges d'.instruction idéaux.
Tikhon le rega,i:d&lt;i eri sile.nce..
- Calmez-vous, œ n'est pas ma. faute si la fülettefut
sotte et ne me comprit paSc. .IL n'y .eut neri. Rieu du

tout.
CHAPITRE IX
CHEZ TIKHON

(Suite)

Il y avait en tout cinq feuillets ; l'un était entre les rnai~s.
de Tikhon qui venait de le lire; la dernière phrase n'était
pas achevée. Les quatre autres étaient aux ma1?s de Stavroguine qui attendait, et en ~éponse au reg~rd mterrogateur
de Tikbon lui remit immédiatement la smte.
- Mais cette phrase non plus n'est pas complète, dit
Tikhon en examinant la fouille. C'est le troisième feuillet,
et il nous faut le second.
- Oui, c'est le troisième; quant au second ... L!; second
est censuré en attendant, répondit rapidement Stavroguine
en souriant gauchement. Il était assis sur un coin du ~ivan
et fiévreux, immobile, ne quittait pas des yeux T1khon
pendant sa lecture.
·_ Vous le recevrez tantôt, quand... quand vous en
serez digne, ajouta+il avec un geste qui voulait être familier. Il riait, mais faisait pitié à voir.
~ Pourtant, au point où nous en sommes, le deuxième
feuillet ou le troisième · - n'est-ce pas indifférent ? fit
observer Tikhon.
1.

Voir la Noitvelle Re'/JUC Franfaise du

1er

juin.

- , Grâce à Dieu l Tjkbou -se signa.
·- C'est long "à e:X:pliqûer.,. il y eut ici... il 'Y .eut un
malentendu psychologique.
Il rougit t_out à coup. Le .dég®t; l'ango.isse, fo désespoir
se .reflétèrent .sur .son visagt .. ILse tut. Ils ne se regardaient
plus. et le s.ilence tégna: ~entre eux plus d'une minute.• ·
- Vous sayez, :il vaut mieux que '!OUS _lisiez, prononça.
machioalem_en ~ -Sta vrdgufüe e.n- essu yah t a 'leè ses doigts
l;t'sneur froide quL·Jrenipa.it son front. ~Et.., le mieux. s~rait
que vous ne me-regardi_ez pas du tou.t..-v Il 1ne semble que
ciest un rêve ... Et... n'épuisez~pas. ma patience, .aiouta-t-il
tout bas.
Tikhon détourna rapidement les yeux, saisit le _troisième feuillet et se ipif à. lire sans plus "iàtrê_ter jusqu'à
la fin, Dans les ti:ois feuillets que lu-i avait i;em;is Stavmguine rien plus ne manquait·;, le troisième, débutait
ainsi : .
, ~ ,~
·
&lt;, ••• Ce .fut un instant pe teneur :véritable"' bien .que poinrtrès intèns_e, J'étais très gai ce matin-là et très bon pour
tous et ma bande était fort satisfaite- de moi .. Mais- je les
quittai tous et allai à la_ Go..rokhovai:a.. _ Je la rencontrai
en bas, dans l'.entrée . .Eile œvenait d'une boutiq~e; au on
l'avait: envQyée achetei: dt la ~hi_corée. En me Jvuya:nt eUes'élança dans J'.escalie.r e-n proie à _une peur terrible. Cen'était même- pas, de ,la peur,. màis une terreur muette,
paralysante. Quand j'entrai, sa mère la frappait &lt;c pour s'être
jetée-dans la chambre tête baissée. » Ainsi ·elle puli cacher

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LA NOUVELL-E REVUE FRANÇAISE

la vraie cause de sa terreur. Tout était donc encore tranquille. Elle se terra dans un coin et ne se montra pas
.durant tout le temps que je passai dans la maison. Au
bout d'une heure je sortis. Mais le soir j'eus peur de nouveau, et beaucoup plus fort cette fois. Le plus pénible
pour moi dans cette peur était que j'en avais parfaitement
conscience. Je ne connais rien de plus stupide et de plus
atroce. Jamais jusque-là je n'avais connu la peur et jamais
depuis je ne l'ai plus ressentie. Mais à ce moment-là j'avais
peur, je tremblais mètne. J'en avais parfaitement conscience ainsi que de mon humiliation. Si j'avais pu, je me
serais tué, mais je ne me sentais pas digne de la mort.
D'ailleurs, ce n'est pas pour cette raison que je ne me suis
pas tué, mais à cause de cette même p-eur. On se rue
parfois de peur, mais il arrive aussi que de peur on continue à vivre. L'homme commence par ne·pas oser se tuer
et l'acte ensuite devient impossible. De plus, le soir, chez
moi, je ressentis une telle haine contre l'enfant que je
résolus de la tuer. Dès l'aurore je courus cette jdée en tête
à la Gorokhovaïa. Je me représentais tout en marchant
comment je la tuerais et comment je l'outragerais. Ma
haine s'excitait surtout au souvenir de son sourire : un
mépris s'élevait en moi, et un dégoût immense pour la
manière dont elle s'était jetée à mou cou, s'imaginant je
ne sais quoi. Mais en traversant la Fontanka, je me sentis
mal. En même temps, une nouvelle idée surgit en moi,
terrible, et d'autant plus terrible que j'en avais conscience.
Revenu chez moi, je me couchai, frissonnam: de fièvre et
en proie à une terreur telle que j'en venais à ne plus haïr
l'enfant. Je ne voulais plus la tuer, et c'était justement la
nouvelle idée dont j'avais pris conscience en traversant la
Fontanka. Cest alors que je compris ,pour la première
fois qu.e, lorsque la peur est extrême, elle chasse la
haine et même tout sentiment de vengeance contre l'offen•
seur.
Je me réveillai v.ers midi, relativement dispos et

LA CONFESSfON DE STAVROGUINE

33

m'étonnant même de l'intensité des sentiments que j'avais
éprouvés la veille. J'eus honte d'avoir voulu tuer.J'étais pour~ant de t~auvaise humeur et malgré toute ma répugnance,
Je fus obligé de me rendre à la Gorokhovaïa. Je me souviens que j'aurais beaucoup désiré à ce moment avoir une
querelle avec quelqu'un, une querelle vraiment sérieuse.
Mais en entrant chez moi à la Gorokhovaïa, j'y trouvai
Nina Savélièvna, la femme de chambre, qui m'attendait
déjà depuis une heure. Je n'aimais pas du tout cette fille
et elle était venue avec une certaine appréhension, craignant de me déplaire par sa visite. Elle venait toujours
avec cette crainte. Mais je fus très heureux de la voir ce
qui la mit dans le ravissement. Elle n'était pas mal ; de
plus elle était modeste et possédait ces bonnes manières
que les petits bourgeois estiment particulièrement ; c'est
pourquoi ma propriétaire m'en faisait depuis longtemps
grand éloge. Je les trouvai toutes deux, en train de
prendre du café et ma propriétaire enchantée de l'agréable
conversation. Dans un coin de l'autre chambre, j'entrevis
Matriocha : elle était debout et dévisageait fixement, en
dessous, sa mère et la visiteuse. Quand j'entrai, elle ne
se cacha pas comme elle l'avait fait la fois précédente, et
~e s'enfuit pas. C'est un point que je me rappelle bien, car
J en fus frappé. Je remarquai seulement à première vue
qu'elle avait fortement maigri et qu'elle semblait avoir la
fièvre. Je fus très caressant avec Nina et elle me quitta,
~on heureuse. Nous sortîmes ensemble et pendant deux
)Ours je ne retournai plus à la Gorokhovaïa. J'en avais assez
. . '
,
mals Je m ennuyais.
.
Enfin, je résolus de terminer tout en une fois et de
quitter même Pétersbourg s'il le fallait. Mais quand je
~1e rendis à la Gorokhovaïa pour y annoncer mon départ,
Je tr?uvai ma propriétaire en · grande peine et en grand
émoi: Matriocha était malade depuis trois jours et délirait
toutes les nuits. Naturellement je demandai tout de suite
ce qu'elle disait dans son délire (nous causions tout bas
3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

34

dans ma chambre). Des choses terribles, me murmura la
mère : « J'ai tué Dieu
Je proposai d'amener un médecin à mes frais, mais elle refusa : c&lt; Dieu nous aidera, .cela
passera de soi-même ; d'ailleurs elle n'est pas couch~e tout
le temps; tantôt elle a fait une course dans une boutique._ &gt;&gt;
· Je résolus de voir Matriocha seule et comme ~:1 pro~nétaire avait laissé échapper dans la conversatrnn quelle
aurait à aller dans le faubourg, je décidai de revenir le soir.
Je ne savais d'ailleurs pas au juste pomquoi ni ce que je

,i.

voulais faire.
Je dînai au restaurant, puis à cinq heures et qu~tt je
revins. J'entrais en tout temps grâce à ma clef. Matnocha
était se~le; elle était couchée derrière un paravent sur le
lit de sa mère et je remarqu.ii qu'elle avançait l.i tête p_our
voir mais elle ne fit semblant' de tien. Les fenêtres étaient
ouv~rtes ; l'air était chaud, même brûlant. Je fis quelques
pas, puis je m'assis sur le divan. Je ~e souviens de to:1t
jusqu'à! la dernière minute. Je ressentais une gran?e sa_tis:
faction de ne pas parler avec Matt'iôcha et de la faire ams1
lang01r, je ne sais pas pourquoi. J'attendis une heure
entière et tout à coup je l'entendis se lever brusquement
derrière le paravent. J'entendis le ch0cdesesdeu1e p~edssur
le plancher, quand elle ~e leva, puis quelq~es ~as _raf1des, et
elle apparut sur le semi de ma chambre. J étais s1 lache que
fétais heureux qu'elle fût entrée la première. Oh t comm_e
tout cela était vil, et comme j"étais humilié t Elle se tenait
debout et me regardait en silence. Depuis le jour où je
l'avais vue pour la dernière fois de près, elle avait en
effet extrêmement maigri. Son visage était comme desséché et son front était certainement brûlant. Ses yeux ,
agrandisr me dévisageaient avec une curiosité hé?étée,
me sembla-t-il d'abord. Je restai assis et la regardai sans
bouger. Et de nouveau je ressentis de la haine. Mais
bientôt je remarquai que Matriocha n'avait nullement
peur de moi et que probablement elle délirait. Mais non !
ce n'était pas non plus du délire. Elle se mit tout à coup

LÀ CONFESSION DE STAVROGUINE

35

à hocher la tête comme le font, pour adresser un reproche,
les gens très naïfs et q11i n'ont pas ·de manières; puis elle
leva subitement son petit poing et m'en menaça de loin.
Au premier moment ce geste me parut ridicule, mais je
ne fus plus en état de le supporter ensuite ; je me levai
brusquement et m'approchai d'elle, épouvanté. Son visage
exprimait un désespoir pénible à. voir dans un être si petit ;
elle continuait à me menacer du poing et à hocher la têt_e
avec r eproche. Je lui adressai la. parole prudemment, tout
bas, avec douceur, car j'avais peur, mais je vis immédiatement qu'elle ne pouvait me comprendre et ma terreur
s'en accrut. Mais elle se couvrit rapidement le visage de
ses deux mains, comme l'autre fois et alla vers la fenêtre
en me tournant le dos. Je me détournai alors moi aussi
et m'assis près de la fenêtre. Ji: ne pem;: pas du ' tout com-'
prendre pourquoi je ne sortis pas et restai là à attendre ;
j'attendais donc vraiment quelque chose. Il aurait pu se
faire que je demeure longtemps assis à cette place, puis,
que me levant, je la tue, par désespoir, pour en finir d'une
façon ou d 'une autre.
Bientôt j'entendis de nouveau ses pas précipités ; elle
sortit par la porte qui donnait sur une galerie en bois par
où l'on atteignait l'escalier. Je m'approchai rapidement
de la balustrade et pus encore l'entrevoir qui pénétrait
,dans un petit réduit, sorte de poulailler, qui se trouvait
.à côté d'un autre endroit. Quand je me rassis, près de la
·fenêtre, une idée étrange se glissa dans mon esprit : je ne
peux pas comprendre encore maintenant pourquoi ce fut
justement cette idée-là plutôt qu'une autre qui m'apparu t la
première; tout convergeai t donc vers cela. Il était évident
que je ne pouvais pas encore y croire, cc et pourtant ... )&gt;.
Je me- souviens parfaitement de tout; mon cœur battai t.
Au bout d'une minute je regardai de nouveau ma montre
et constatai l'heure exacte. Qu'avais-je besoin de savoir
l'heure ~i justement ? -- Je ne sais pas; mais il y avait, à
.ce momeut, en moi une volonté générale de tout observer;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

je me rappelle donc très bien tout et je1 vois en pa~ticulier descendre le crépuscule. Une moucue bourdonnait
autour de moi et venait continuellement se poser sur mon
Yisage. Je l'attrapai, la tins quelgues instants entre ~1es.
doiats et la laissai s'échapper par la fenêtre. Un camion
pén°éna avec grand bruit dans la cour. Un appre~:i tai!lcur chantait à pleine gorge ( depuis longtemps dép) pres.
de sa fenêtre, dans un coin de la cour. li travaillait et_je
pouvais Le Yoir de ma place. Il me vint à l'esprit que pmsque personne ne m'avait rencontré lorsque_ j'a,•ais traY_ersé
la cour et monté l'escalier, il valait certamement mieux
qu'on ne me rencontrât pas ~on plus à
sortie ; , a~si
écartai-je prudemment ma chaise de la fenetre t:t _m assisje Je telle façon que les voisins ne p~ssent 1~1e vo1~- ~h !
que c'était donc lâche ! Je pr!s un l1v~e, ~u1s le re1eta1 et
me u1is à su ivre, sur une femlle de geranmm, les démarches d'une minuscule araignée rouge ; je m'oubliai pendant un instant. Mais je me souviens aujourd'hui de tout,.

1:

jusqu'au dernier moment.
.
. .
Je tirai brusquement ma montre. Il y avait déjà vingt
minutes qu'elle était sortie. Mais je résolus d'atte~dre
encore- exactement un quart d'heure. Je me &lt;lonna1 ce
temps. Il me vine aussi à l'esprit qu'el~e a~•ai~ p~ rentr:r et
que je ne l'avais pas eut:ndue. Mais c était ~'.11po~s1ble.
Il faisait maintenant un silence de mort et J aurais pu.
entendre voler la moindre mouche. Tout à coup mon
cœur se remit à battre. Je regardai ma montre: il manquait encore trois minutes ; je restai doue assi_s, bien q~e
01011 cœur battît à me faire mal. Je me levat enfin, 1111s
mon chapeau, boutonnai mon paletot et examinai la
chambre : n'y laissais-je aucune trace de mon passage ?fapprochai la chaise de la fenêtre e~ la plaçai t:~actement
à l'endroit qu'elle occupait à mon arrivée. J'ouvns la_ ~ort~
enfin, la refermai doucement avec ma clef et me dmge~l
,·ers le réduit à provisions ; la porte en était fermée, n~atS
non à clef; je le s.1 mis bien, mais ne Youlus pas l'ouvnr;.

t.A CONFESSION DE &amp;TAVROGUINE

37

je me soulevai sur la pointe des pieds et regardai à traYers
une fente gu'il y avait dans le haut de la porte. Dans
l'instant même où je me dressais ainsi sur la pointe des
pieds, je me souvins que lorsque j'étais assis près de la
fenêtre et regardais la petite araignée rouge, pendant cet
&lt;mbli d'un instant, je me représentais en réalité que je me
dresserai sur la pointe des pieds, que je regarderai à travers la fente comme je le faisais maintenant. Je cite -~
détail parce que je veux absolument démontrer à quel
point j'étais en possession de mes facultés, et que, par conséquent, je ne suis nullement fou et dois répondre de mes
actes. Je regardai longtemps par la fente, car il faisait sombre
dans ce réduit ; pas complètement cependant ; si bien
,qu'enfin je distinguai ce qu'il fallait ... Je me dis alors qne
je pouvais partir et je descendis l'escalier. Je ne rencontrai
personne ; personne donc dans la suite ne put déposer
contre moi . Trois heures plus tard, chez moi, nous jouions
tous aux cartes, en manches de chemise, en bnvant du thé.
Lébiadkine lisait des vers, racontait toute1: sortes d'histoires
et, comme par un fait exprès, des choses très drôles, au lieu
des bêtises, dont il nous abreuvait d'habitude, Kirilov était
là aus.si. Personne ne buvait, bien gu'il y eût une bouteille
~e rhum sur la table ; seul Ubiadkine lui fit honneur.
Prokhor Malov observa: &lt;( Quand icolaï Vsièvolodovitch
est content et de bonne humeur, nous sommes tous gais,
dans notre bande, et parlons bien )L Je remarquai cette
phrase ; c'est donc que j'étais gai, content, de bonne
humeur et disais des choses amusantes. Mais je me souviens que je savais parfaitement que ma joie d'être délivré
reposait sur une lâcheté infâme et que plus jamais je ne
pourrais me sentir noble, ni sur terre, ni dans une autre
vie, jamais. Autre chose encore : je réalisais en cet instant
le proverbe juif: « Ce qui est à nous est mauvais mais n'a
pas d'odeur. » J'avais bien conscience d'être un misérable,
mais je n'en avais pas honte, et dans l'ensemble, j'en souffrais peu. C'est à ce moment, tandis que je buvais du thé

�LA ~OU\.ELLE REVUE l'RANÇAISE

et bavardais avec ma bande, que je pus me rendre compte
très nettement, pour la première fois de ma vie, que je
ne comprenais pas et ne sentais pas le Bien et le Mal; que
non seulement j'en avais perdu le sentiment, mais que le
Bien et le Mal, en soi, n'existaient pas (cela m'était fort
agréable), n'étaient que des préjugés, que je pouvais certainement me libérer de tout préjugé, mais que si j'atteignais à cet~e liberté, j'étais perdu. Je pris conscience de
tout cela pour la première fois, en une formule nette,
devant cette table à thé, pendant que ie plaisantais et riais
avec mes camarades je ne sais même plus à propos de
quoi . Mais je me souviens de tout. Il arri;e souven: que
de vieilles idées que tout le monde connait, apparaissent
tout à coup neuves, originales, même après cinquante années d'existence.
Cependant je ne cessais pas d'attendre quelque chose.
Et en effet, yers onze heures du soir, je vis accourir la
fille du concierge que m'avait dépêchée ma propriétaire
de la Gorokhovaïa pour me dire que Mattfocha s'était
pendue. Je suivis la fillette et pus constater que ma pro:
priétaire ne se rendait pas compte elle-même pourqum
elle 'm'avait fait venir. Elle sanglotait et criait comme
foot ces sortes de gens en pareil cas. Il y avait du monde,
des agents de police. Je laissai passer un moment, puis
je sortis.
.
On ne vint guère me déranger pour cette affaJXe ; on
me posa pourtant quelques questions. Mais je déclarai
seulement que l'enfant avait ét€ maùide et avait eu le
délire et gue j'avais proposé de faire appeler le médecin à
mes frais. On me parJa aussi du canif: je racontai que ma
propriétaire avait. fouetté- sa fille~ mais que cela n'avait
aucune importance. Persouoe ne .sut que j'étais revenu le
soir. L'affaire finit donc ainsi.
Pendant une semaine entière je m'àbstins de retourner
à la Gorokhovaïa et je n'y passai enfin que pour r~ilier
ma location. La propriétaire continuait à verser des larmes

LA CONFESSION DE STA VROGUINE

39

( et je me souviens que cela me fut désagréable), mais elle
s'occupait déjà de nouveau de son travail de couture.
« C'est à cause de votre canif que je l'ai offensée »-, me
dit-elle, sans grand reproche. Je réglai mes comptes avec
elle sous le prétexte qu'il ne m'était plus possible désormais de recevoir Nina S&lt;!vé-lièvna dans leur logement.
Au cours de nos adieux, elle me dit encore beaucoup
de bien de Nina Savélièvna. Je lui fis cadeau de cinq
roubles en plus de ce que je lui devais pour la chambre.
A cette époque je m'ennuyais à mourir. Le danger
passé, j'aurais tout à fait oublié l'affaire de la Gorokhovaïa, comme tous les événements de cette période, si
de temps en temps je ne m'étais souvenu avec rage de la
terreur que j'avais ressentie. J'épanchais ma rage sur qui se
présentait. C'est alors que l'idée me vint - mais sans motif
aucun - de gâcher ma vie de la façon la plus bête possible. Un an auparavant ie songeais à me faire sautei; la
cervelle; un autre moyen se présentait, bien meilleur.
Un jour, en voyant Marie Timoféèvna Lebiadkina, la
bancale, qui vaquait à son service dans la maison, l'idée me
vint d'en faire ma femme. Elle n'était pas encore tout à
fait folle, mais c'était une idiote toujours en extase et
mes camarades avaient découvert qu'elle m'aimait secrètement à la folie . L'idée d'un mariage entre Stavroguine et
cet être infirme excitait agréablement mes nerfs. On ne
pouvait rien imaginer de -plus ridicule, de plus stupide.
Mais je ne peux pas arriver à savoi.r si ma décision fut
déterminée, ne fût-ce qu'inconsciemment (inwnsciemrpent,
c'est certain), par la rage dont m'avait empli contre moimême la vile crainte que j'avais éprouvée dans faffaire
avec Matriocha. Je ne le pense ·vraiin-ent pas. En tout ~as
ce mariage ne fut pas seulement le cc résultat d'un pari
conclu après un_dîner largement arrosé. i&gt; Les cc témoins »
furent Kirilov et Piotr Verkhovensky, alors de passage à
Pétersbourg, puis Lebiadkine 1-u.i-même et Prokbor Malov
(aujourd'hui décédé). En dehors de &lt;:eux-là, personne ne

�LA NOUVELLE RE\'UE FRA}.ÇAISE

sut rien, et ils me promirent sur l'honneur de se taire. Ce
silence me parut toujours une vilenie; mais jusqu'ici le
secret n'a pas été trahi, bien que j'eusse l'intention de
déclarer tout; je le déclare donc maintenant. Après le
-mariage je me rendis chez ma mère, à la campagne. J'y
allais pour me distraire, car la vie m'était insupportable.
Dans notre ville je produisis l'impression d'un dément, et
cette impression a persisté jusqu'à aujourd'hui, ce qui
peut m'être très préjudiciable, ainsi que je l'expliquerai. Je
partis ensuite pour l'étranger où je passai quatre ans.
J'ai visité l'Orient; j'ai assisté sur le mont A rhos à des
services religieux qui duraient huit heures, j-'ai été en
Egypte, en Suisse, en Islande même; j'ai su ivi pendant
une année les cours de l'université de Goettingen. Pendant la derniè~e année de mon séjour à l'étranger je fus à
Paris l'ami d'une famille russe très haut placée et, en
Suisse, de deux jeunes filles russes. De passage à Francfort il y a deux ans, je remarquai à la devanture d'une
papeterie, parmi diverses photographies, le petit portrait
d'une fillette, élégamment habillée mais qui ressemblait
be 4ucoup à Matriocha. J'achetai immédiatement le portrait
et, de retour à l'hôtel, je le plaçai sur ma cheminée. Je
restai sans y toucher pendant toute une semaine, je n'y
jetai même pas un regard et lorsque je quittai Francfort,
j'oubliai de le prendre avec moi.
Je cite ce fait pour montrer jusqu'à quel point je pouvais dominer mes souvenirs et combien j'y étais insensible. Je les repoussais tous à la fois, en masse, et toute
leur masse disparaissait immédiatement dès que je le
voulais. Cela m'ennuyait toujours de me souvenir du
passé et je n'ai jamais pu causer longuement du passé
comme presque tout le monde le fait. En ce qui concerne
Matriocha, j'allai jusqu'à oublier son portrait sur la cheminée.
Il y a eu un an au printemps, comme je voyageais en
Allemagne, je laissai passer par distraction la station

LA CONFESSION DE STAVROGUINE

où je devais descendre pour prendre une autre ligne.
Je m'arrêtai à la station suivante ; il était trois heures
de l'après-midi, la journée était claire. C'était une
toute petite ville allemande. On m'indiqua un 11ôtel ;
il fallait attendre: le train suivant ne passait qu'à onze
heures du soir. J'étais content de cette petite aventure,
car rien ne me pressait. L'hôtel était mauvais et petit,
mais tout entouré d'arbres et de parterres de fleurs. On me
donna une chambrette étroite. Je dînai bien et comme
j'avais passé toute la nuit en chemin de fer, je m'endormis
très profondément à quatre heures de l'après-midi.
Je fis un rêye complètement inattendu pour moi, car
jamais jusqu'alors je n'en avais fait de tel. Il y a au
musée de Dresde un tableau de Claude Lorrain qui figure
au catalogue sous le titre d'Acis et Galathée, je crois; moi
je l'appelais, je ne sais pourquoi, !'A ge d'or. Je l'avais
déjà remarqué depuis longtemps, mais je l'avais revu
encore, en passant, crois ou quatre jours auparavant.
C'est ce tableau que je vis en rêve, non · comme un
tableau pourtant, mais comme une réalité. C'est un
coin de l' Archipel grec: des flots bleus et caressants,
des îles et des rochers, des rivages florissants ; au loin
un panorama enchanteur, l'appel du soleil couchant ...
Les paroles. ne peuvent décrire cela. C'est ici que l' humanité européenne retrouve son berceau ; ici que se
déroulèrent les premières scènes de la mythologie; ce fut
son vert paradis. Ici vécut une belle humanité. Les
hommes se réveillaient et s'endormaient heureux et innocents; les bois retentissaient de leurs gaies chansons; le
surplus de leurs forces abondantes s'épanchait dans
l'amour, dans la joie naïve. Le soleil versait ses ray_ons sur
ces îles et sur la mer, et jouissait de ses beaux enfants.
Vision admirable ! Illusion splendide! Rêve le plus impossible de tous et auquel l'humanité a donné toutes ses
forces, pour lequel elle a tout sacrifié, au nom duquel on
mourut sur la croix, on tua les prophètes, sans lequel

�42

LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAlSB

les _peuples .oe voudraient pas vivre, sans lequel ils ne voudraient même pas mourir. Dans mon rêve il me semhla
vivre tant cela; je ne sais pas exactement ce que je vis,
mais les rochers, la mer, les rayons obliques du soleil
couchant - tout cela il me semblait encore le voir quand
je m'éveillai et ouvris les yeux, pour la première fois dema vie, littéralement trempés de farmes. La sensation
d'un bonheur encore inconnu me traversa le cœur; j1en
eus même mal. C'était déjà le soir; à travers la fenêtre de
ma petite chambre, à travers la verdure &lt;les fleurs qui
garnissaie11t la fenêtre, le soleil couchant dardait un faisceau oblique d'ardents rayons et me baignait de lumière .
Je refermai rapidement les yeux, comme pour essayer
d'évoquer encore une fois le rêve disparu, mais soudain je
distinguai, au milieu d'une lumière vive, très vive, une
sorte d'image_et tout à coup je vis très distinctement la
petite araignée rouge . Je la reconnus, immédiatement,
telle que je l'avais contemplée sur la feuille de géranium
tandis que le. soleil couchant déversait ses rayons obliques .
Quelque chose d1aigu pénétra en moi; je me soulevai et
m'assis sur le lit ( voilà exactement comment les choses
passèrent) .
Je vis devant moi (Ob! pas réellement! si seulement
cela avait été une vraie hallucination l), je vis Matriocha.,
amaigrie, les yeux fiévreux, exactement telle -qu'elle était
lorsq1l'elle se tenait sur .le serri.l de ma chambre et, hochant
1a tête, me menaçait -de son petit poing. Et rien jimais ne
me parut si douloureux. Pitoyable désespoir d'un peti t
être impuissant, à l'intelligence encore informe et qui me
menaçait ( de quoi ? que pouvait-il me faire ?) mais qui
certainement n'accusait que lui-même. Jamais jusque-là
rien de semblable ne m'était arrivé. Je restai assis toute la
nuit, sans boug.er, ayant perdu la tiotion du temps. Est-ce
là ce gu'on appelle des remords de conscience, le repentir? Je l'ignorais et ne le sais pas encore aujour&lt;l'hui.
Il se peut que, même encoi::e maintenant, le souvenir

se

LA CONFESSION DE STAVROGUDŒ

4~

de mon action ne me paraisse pas r.épugnant. Il se peut
même que c~ s~uv:nir contienne encore en soi quel~ue chose qm sat1sfait mes passions. Non, ce qui m'est
10Supporta_ble, c'est uniquem.ent cette vision, et justement
sur le seml, avec son petit poing levé et mena-ça.nt· rien
~ue l'as~ect qu'elle avait à cette minute, rien q:e cet
ms_tant, nen gue ce hochement de tête. Voilà ce que je ne
puis supfoner; car depuis lors elle m'apparaît presque
~haque Jou~. Elle n'apparaît pas d'elle-mê::ne, mais je
l évo~ue et re ne peux pas ne pas l'évoquer et je ne peux
pas vivre avec cela. Oh ! si je pouvais la voir une fois
réellement, au moins eu haUucinationJ
J'ai d'autres vieux souvenirs encore, peut-être encore
plus beaux que celui-là. J'ai agi plus mal encore avec une
femme et elle en est morte. J'ai tué- en du l deux bom.mts.
qui ne m'avaient rien fait. J'ai été uoe fois mortellement
offe□-sé et je. ne me suis pas vengé de man ennemi. J'ai
sur l.a conscience un empoisonnement yrémédité et qui
réussit; personne n'en sait den.
(S'.il le fa.ut, je donnerai des précisions), mais pourquoi
donc aucun de ces souvenirs n'éveille-t-il en moi rien de
semblable? Une simple haine peut-être~ d'ailleurs surexcit~,e pa~ ~a situation présente et qu'auparavant j'éau:tais
et ron.bliai.s avec le plus grand sang-froid.
J'errai toute une année après cela, essayant de m'occuper. Je sais _que je peux. encore écarter l'image cle 1a petite
filJe quand Je te vo_u drai. Je suis entièrement maître de ma
vol~nté, comme précédemment. Ma:is toute la question
est Jastemeo~ que je n:ai jamais ,·oulu l.e faire, que dans, le
fond d_e m01:même J:e ne le vemr pas et que je ne Le
voudrai. pas ; Je le sais .tr.ès bien. Cela durera ainsi jusqu'â.
ma ~l~e comp!ète. En Suisse, d ux mois plus tard, je
réussis _a deve111r .amoureux d~une jeune fille, ou plutôt je
ressentis de nouveau un de ces accès de passion, un de
ces élans fous semblables à ceux que j'avais connus dans.
ma première jeunesse. Je me sentis tenté par un nouveau

�44

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.crime, la bigamie (puisque j'étais déjà marié), mais je pris
la fuite sur le conseil d'une autre jeune fille à laquelle je
m'étais presque entièrement confessé. D'ailleurs, ce nouveau crime ne m'aurait nullement délivré de Matriocha.
C'est pourquoi je résolus de faire imprimer ces feuillets et
&lt;le les introduire en Russie au nombre de trois cents
exemplaires. Quand le moment arrivera, je les enverrai à
la police, aux autorités locales; je les ferai parvenir en
même temps aux rédactions de tous les journaux avec
prière de les publier, ainsi qu'à mes nombreuses connais-sances à Pétersbourg, dans toute la Russie. Ils paraîtront
également en traduction à l'étranger. Je sais qu'il est probable que je ne serai pas inquiété par la justice ou qu'en tout
cas je ne le serai que peu sérieusement. Je m'accuse moimême et n'ai pas d'accusateurs. De plus, il n'y a pas de
preuves, ou très peu, en tout cas. Enfin, il y a ceue opinion
très répandue concernant le dérangement de mon cerveau
et il est certain que mes parents feront tous leurs efforts
pour profiter de cette opinion et éteindre ainsi toute pour1:
suite judiciaire dangereuse. J'annonce cela, entre autres
raisons, afin de prouver que je suis en possession de mon
intelligence et que je comprends ma situation. Il y aura
pourtant ceux qui sauront tout et qui me regarderont, et
je les regarderai aussi. Ei plus ils seront, mieux cela
vaudra. Est-ce q-ue cela me soulagera? Je l'ignore. C'est
ma dernière ressource. Encore une fois : si l'on cherche
bien dans les archives de la police de Pétersbourg, on
découvrira peut-être quelque chose. Ces petits bourgeois
sont encore à Pétersbourg, peut-être. On se rappellera
-certainement la maison: elle était bleu pâle. Quant à moi,
je ne m'éloignerai pas et, pendant un an ou deux encore,
ie demeurerai aux Skvoréchniki, propriété de ma mère. Si
.on l'exige, je me présenterai où il faudra.
Nicolaï STAVROGUINE.

LA CONFESSION DE STAVROGUINE

45

III
La lecture dura près d'une heure. Tikhon lisait lentement et relisait peut-être même certains passaaes. Depuis
l'interruption qu'avait provoquée le feuillet O qu'il avait
retenu, Stavroguine était resté assis, immobile, silencieux,
appuyé au dossier du divan et paraissant attendre. Tikhon
ôta ses lunettes, tarda un instant, puis jeta un regard
indécis sur Stavroguine. Celui-ci tressaillit et d'un mouvement rapide en avant se pencha.
- J'ai oublié de vous prévenir, prononça-t-il d'un ton
brusque et sec, que toutes vos paroles seront vaines ; je ne
modifierai pas mes intentions ; ne perdez pas votre peine
à me dissuader. Je publierai cela.
Il rougit et se tut.
- Vous n'avez pas manqué de m'en prévenir, avant la
lecture.
Il y avait une certaine irritation dans le ton de Tikhon.
Le &lt;&lt; document » avait évidemment produit sur lui une
forte impression. Son sentiment chrétien avait été blessé et
il y avait des moments où il ne pouvait pas se contenir. Je
remarquerai à ce propos que ce n'est pas en vain qu'il
avait acquis la réputation &lt;c de ne pas savoir se conduire
avec le public&gt;&gt; comme disaient de lui les moines. Malgré
tout son esprit de charité, une véritable indignation se fit
entendre dans sa voix.
- Cela ne fait rien, continua Stavroguine d'un ton
co~pant et sans remarquer le changement qui s'était produit c~ez Tikhon. Quelle que soit la force de vos argum~nts Je ne renoncerai pas à mes intentions. Remarquez
qu au moyen de cette phrase habile - ou malhabile,.
comme vous voudrez - je ne songe pas du tout à provoquer_ vos arguments et vos prières. En prononçant ces
derniers mots, il eut un ricannement.

�LA NOUVELT.E XEVUE FRANÇA lSB

Il n'est pas en mon pouvoir de vous réfuter et surtout
de vous demander de renoncer à votre décision. Votre
intention est très noble et il serait impossible de mieux
exprimer une idée véritablement chrétienne. La pénitence
ne peut aller plus loin : ce serait une action admirabJe que
de se punir soi-même, comme vous le projetez, si seule-

ment ...
- Si?
- Si c'était \1éritablement une pénitence) si c'était réeJlement une idée chrétienne.
- Finesse, que tout cela, murmura Sta.vroguine, pensif
et distrait; il se leva et commença _à parcomir la chambre,
sans même remarquer ce qu'il faisait.
- Il me semble que vous avez voulu vous représenter
exprès plus grossier que vous ne l'êtes, que votre cœur ne
désire l'être, fit Tikhon avec plus de franchise.
- Me représenter ? Je ne me &lt;c représentais)&gt; pas et,
surwut, je ne iouais pas:« plus grossier» ? Qu'est-ce que
cela veut dire « plus grossier &gt;l ? - Il rougit de non,·eau et s'en sentie fâché : je sais que c'est nn fait pelit,
insignifiant, misérable, dit-il en indiquant les feuillets,
mais &lt;l a.e sa petitesse même serve à approfondir ... Il
-s'arrêta soudain comme s'il avait honte de continuer et
considérait comme humiliant de se lancer dans des explications; mais en rnême temps il se soumettait douloureusement, encore qn'inconsciemment, à 1a nécessité de rester
pour s'expliquer. Il est à remarquer que pas on mot ne fut
prononcé au sujet de ce qu'il avait dit précédemment quant
à la cobfiscation du second feuillet; ce feuillet paraissait
:rvoir été oa.blié aussi bien par l'un que par l'autre. Stavroguine s'était arrêté près de la table à écrire; il y prit un
petit crucifix en i,·o.rre, conunenç.-i à lt&gt; faire tourner entre
ses doigts et tout à coup le brisa €Il deux. Surpris, il
reviat à .lui et jeta à Tikhon un regard perplexe, mais
soudain sa lè rn supérieure trembla, comme s'il avait reçu
une offense et comme s'il se pré.parait à lancer 110 défi :

LA CONFESSION DE STAVROGUlNE

47

-:- Je supposais que vous me diriez quelque chose de
sérieux. C'est pour cela que je suis venu 7 dit-il à mi-voix.
-eomme s'il tendait toutes ses forces pour se contenir .
jeta les débris du crucifix sur la table.
'
Tikhon baissa rapidement les yeux.
- Ce document exprime directement le besoin d'un
cœur mortellement blessé; est-ce ainsi que je dois Je
comprendre ? dem.inda-t-il a ec insistance et presque
avec ardeur. Oui, c'est le besoin naturel de pénitence • il
s'est e~paré de vous. La souffrance de l'être que v~us
.avez often~ vous ~ frappé à tel point que c'est pour vous
une question de vie ou de mon : il y a donc encore de
l'espoir pour vous et vous suivez maintenant la vraie voie en
vous préparant à accepter devant tous le châtiment de la
home. Vous vo1:5 adressez .au jugement de l'église, bien
que vous ne croyiez pas en l'église.

il

-~st-ce q_~e i,e comprends bien? Mais il semble que vous
~a1ssez déJa. da vanc~ e.t q.ue vous méprisez tous ceux qui
liront ce qm est écnt la; 11 semble que vous leur jetez un
défi.
- Moi ? Je jette un défi ?
- Vous n'avez pas eu honte de confesser votre crime •
pourquoi avez-vous honte de faire pénitence ?
'
- Moi ? J'ai honte ?
vous avez honte et vous avez peur.
- J a1 peur ! Stavrogui11e eut un rire convulsif et de
nouveau sa lèvre supérieure rrembJa.
- Qu'ils me regardent, dites-vous. Mais vous-même,
co~ment les regarderez-vous? Vous attendez déjà leur
hame pour l~ur répondre par une haine plus grande
enc~re. Certains passages de votre confession sont encore
soulignés par votre style. Vous avez l'air d'admirer votre
psychologie et vous profitez des choses les plus insignifiantes pour étonner le Iect-eur par votre insensibilité par
YOtr
.
·
'
D'
e cynisme qw peut-être n'existent même pas en vous.
un autre côté, les mauvaises passions et les habitudes

- ?~i,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

qu'engendre le désœuvrement vous ont en efièt rendu
insensible et bete.
- La bêtise n'est pas un vice, ricana Stavroguine en
pâlissant.
- C'est un vice parfois, continua Tikhon, ardent et inexorable. Blessé à mort par la vision qui se tient sur votre
seuil, vou~ ne semblez pourtant pas voir, dans ce document, en quoi consiste votre crime et de quoi vous devez.
être honteu:x devant les hommes dont vous demandez le
jugement : est-ce de votre insensibilité dans le crime ou ·
de la terreur que vous avez ressentie? A un certain moment
vous vous empressez même d'assurer votre lecteur que le
geste de menace de la fiUette ne vous semblait plus drôle,
mais mortel. Mais est-ce que véritablement il a pu vous
paraître drôle, ne füt-ce qu'un instant ? Oui, il vous a
paru rel, je le certifie.
Tikbon se tut; il parlait comme quelqu'un qui a renoncé
à se contenir.
- Parlez, parlez, le pressa Stavroguine. Vous êtes irrité
et vous me grondez. Cela me plaît de la part d'un moine.
Mais voilà ce que je vous demanderai : il y a déjà dix
mii1utes que nous parlons depuis cela (il montra les feuillets) et bien que vous m'injuriez, je ne vois en vous aucun
signe spécial de dégoût, de hontt ... vous n'êtes pas dégoûté
et vous parlez avec moi comme avec votre égal.
Il ajouta cela en baissant la voix et les mots « comme
ayec votre égal » parurent jaillir de ses lènes sans qu'il
y eût songé. Tikhon le regarda attentivement.
- Vous m'étonnez, dit-il après un silence, car vos
paroles sont sincères, je le vois, et dans ce cas ... c'est moi
qu i suis coupable vis-à-vis de vous. Sachez donc que j'ai
été désagréable avec vous et dédaigneux, mais que dans
votre soif de pénitence, vous ne l'avez même pas remarqué,
bien que vous ayez remarqué mon impatience que vous
avez appelée gronderie. Mais vous vous considérez vousmême comme méritant un mépris infiniment plus pro-

-1-9

LA CONFESSION DE STAVllOGUINE

f?nd et ,vos paroles : « comme avec un égal, ii, bien qu'elles
aient eté prononcées involontairement sont de belles
paroles. Je ne vous le cacherai pas · el1e m'e' pou vante,
cette grande force inutile qui ne cherche à se déployer
d
d
. c .
C
que
ans es 101am1es. e n'est pas en vain qu'on se transforme en étranger : un châtiment poursuit tous ceux qui
se détachent du sol natal : l'ennui et l'oisiveté les assaillent même s'ils recherchent l'action. Mais le christianisme
ad_met la responsabilité, quel que soit le milieu où l'on vit.
Dieu ne vous a pas privé d'intelligence ; réfléchissez
vous:°:ême : si vous pouvez vous poser la question :
« sms-J~ ou non responsable de mes actes ? » c'est donc
~écessa1rement qu~ vous ~tes responsable. Il est imposs1bl_e que la tentat10n ne s mtr-0duise pas dans le monde
mais, malheur à celui par qui elle s'introduit. D'ailleurs'
~n ce qui concer~e vo~re... faute, beaucoup agissen~
..omrne vous avez fait, mats continuent à vivre dans la paix
et le calme, e~ vo~t jusqu'à considérer ces fautes de jeune~~e ~omme mév1tables. Il y a des vieillards qui exhalent
déJa 1odeur du tombeau, mais qui pèch&lt;mt et qui se
consolent avec enjouement. Le monde est rempli de ces
horreurs. Vous, au moins, vous en avez ressenti toute la
profondeur; à un tel degré c'est extrêmement rare
- N'allez-vous ~as vous_ mettre à me respect~r après
la lecture de ces femllets ? ncana Stavrognine. Vous ... respectable père Tikhon, - je l'ai déjà entendu dire pa~ les
a~tres - vous ne sauriez faire un bon directeur de consc~ence, continua-t-il avec un sourire forcé. On vous critique beaucoup ici. On dit que dès que vous découvrez
dans le pécheur quelque humilité, quelque sincérité vous
:ombez im~é~iatement
admiration, vous êtes ~rêt à
ous repentir, a vous hum1her et à vous précipiter au-devant
.de votre ... pénitent.
--. Je ne répondrai pas directement à cela mais il est
cert~m que je ne sais pas m'adresser aux ho1~mes. Ce fut
touiours mon .grand défaut, soupira Tikbon, et avce une

~1:

4

�jO

LA NOUVELLE. REVUE FRANÇAfSE

simµlicjté telle que Sta.vrogui~-e le regarda en souriant.
Qu~nt à cela - e~ il regarda les feuillets- - il ne peut y
avoir à. c,oup siir de crime plus atJ.Toce, plus terrible que
celui que vous avez commrs.
, - Cessons de le mesmer à l'archine, dit après un silence
Stavroguine non sans un_ certain dépit dans ]a \toix. Ma
souffrance n'est peut--ê!r~ pas aussi grande que je l'ai
"1tkrite ici ; il se peut aussi que je me sois trop chargé,
c.ondnt-il soudain. ·
Tikhon ne dit rie11. Stavrowiine, la tête baissé:&gt;, plongé
dans sa méditatio~, marchait de long en large.
- Et ce-tre jeune pefsonne, demanda tout à coup
Ti-khon, avec laquelle vous avez rompu en Suisse où est.elle mainten:rnt ?

- lei.
Il y eut un nouveau silence.
- Il se peut que je vous ai~ menti sur man compte,
i;épéta en insistant Stavroguin~. Je ne. sais· pas bien
moi-même.... D'ailleurs,. je. provoque les gens par PimpudQnce de rµa confession; puisque vous a.vez remarqué
ma. provocati.on: C'est ce qu'il faut. lis ro.étitent bien ça.
- C'est.,-à~dire qu'il vous est plus facile de les haïrr que
d'accepter leur pitié.
- Vous avez rais.on,.-j.e . n'ai pas l'habitude d'être franc,
mais puisque j'ai comrnen.ré ... avec vous~ scachez que je les
méprise tout autant que moi-même, tout autant, si _ce n'est
pas plus, i.m.finiment plus. Aucun d'eux n.e p.el1t être mon
j-uge ... J'ai écrit ces bêtises, pat"ce que cela m'est" venu à
l'esprit, par cynisme ... Il se peut même que j'aie simplement menti, dauS' une minute de fa.n.atisme. - Il S:intertompit soudain, irrité, et de nouveau routit d'avoir p:rrlé
contre' son gré. Il s'approcha. de la :ra.Me en roumant le dos
à Tikhon et saisit de nouveau un fragment du crucifix
brisé.
- ;Réponde;i; à m-a ques:rion, mais sinc.èretneu.t, à moi
seul, ou bien comme si v_a_us vous parliez à vous.-rnême,

LA CO.."\lFESSlON DE STAVROG-UINE

la nuit. Si quelqu'un vous pardonnait cela (il indiqua les
feuillets) mm pas un de œux que vous resp€ctez ou que
vous craignez, mais un inconnu, un homme que v-0us
ne connaîtriez j:amais, qui: vous pardonnerait silencieusement en lui-même, en lisant votre- confession, cette pensée
vous apaiserait-elle ou bien vous serait-elle indifférente·?
Si c'est trop pénible pour votre amour--propre, ne me
répondez pas, mais pensez en vous-même.
- Cela m'apaiseràit, répondit Stavroguine à mi-:voix.
Si vous me pardonniez, cela me ferait beat1coup de bien,
ajouu-t-il très vit€ et presque dans un murmure, sans toutefois se détoumér de la table,
- Mais à condition que vous me pardonniez également .
- Quoi donc ? Ah oui, c'est votre· formule monastique.
Triste humilité ! Vous savez, toutes vos anciennes formules monastiques ne sont pas élégantes du tout. Mais vous,
vous. vous imaginez qu'elles sont très bdles. - Il éclata d'un
rire irrité.'- Je ne sais vraiment pas pourquoi je suis ici;
ajouta-t-il soudain en se retournant. Ah oui, j'ai brisé ...
Dites, cela coûte bien vingt-cinq roubles ?
- Ne vous inquiétez pas de cela, dit Tikhon.
- Ou bien cinquante ? P@urquoi donc ne dois-je pas
m'en inquiéter ? Pour quelle raison viendrais-je &lt;::asser
vos objets et pourquoi donc me pardonneriez-vous ce
d:.égât? Tenez, voità cinquante roubles. - Il tira l'argent
de sa poche et le déposa s.ur la table. - Si vous ne voulez
pas les prendre pour vous, prenez-les pour les pauvres,
pour l'église ... - Il s'·excitaiit de plus en plus. - Ecoutez,
je vous dirai toute la vérité : je veu..-.: que vous me· pardonniez et un autre avec vous et un tr-0isièrne, mais que
tous, que tous me haïssent.
- Seriez-vous capable de supporter en toute humilité
la pi.tié générale ~
- Non, je ne le pourrais- pas. Je ne veux pas de la
pitié de tous. D?ailleurs, c'est une question sérieuse ; elle
ne peut exister cette pitié. Ecoutez, je ne . veux pas

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

attendre, je publierai certainement ... N'essayez pas de me
~onvaincre ... Je ne peux pas attendre, je ne peux pas. Il était hors de lui.
- J'ai peur pour vous, dit presque timidement Tikhon.
- Vous avez peur que je n'y résiste pas ? Que je ne
puisse supporter leur haine ?
- Non pas seulement leur haine.
- Quoi donc encore ?
- Leur.... rire. Il prononça ces paroles tout bas,
comme malgré lui.
Le malheureux n'avait pu se contenir et cornmença à
parler de ce qu'il eùt mieux valu taire : il savait bien
d'ailleurs qu'il e-C1t mieux valu le taire. Stavroguine se
troubla, l'anxiété se .refléta sur son visage.
- .Je le pressentais. Donc je vou,s suis apparu comme
un personnage comique pendant que yous lisiez mon
«document». Ne vous inquiétez pas, ne vous troublez
pas. Je m'y attendais.
Tikhon, en effet, était confus ; il essaya de s'expliquer
au plus vite, mais il ne fit que gâter encore plus les
choses.
- Pour accomplir de telles actions le calme moral est
indispensable ; dans la souffrance même il faut conserver
une haute sérénité ... Or, de nos jours, la sérénité morale
est absente. Partout _ce ne sont que discussions et disputes.
Les hommes ne se comprennent pas plus entre eux, qu'au
temps de la tour de Babel.
- C'est très ennuyeux tout cela ! Je le sais. On l'a
répété mille fois déjà, interrompit Stavroguine.
- D'ailleuts, vous n'atteindrez pas votre but, continua
Tikhon, passant directement à la question. Juridiquement,
vous êtes à peu près inattaquable. C'est ce qu'on vous fera
tout d'abord remarquer en vous raillant. Ensuite beaucoup
se montreront perplexes : qui comprendra les véritables
motifa de votre confe&amp;sion ? On fera exprès de ne pas les
comprendr·e, car on craint ce genre d'exploits ; on l'accueille

LA CON.FESSION DE STAV}l_C'GUINE

53

avec terreur, on le déteste et on s'en venge; le monde
aime sa boue et ne veut pas qu'on l'agite. C'est pourquoi
il tournera au plus vite l'affaire en plaisanterie ; car c'est
avec des plaisanteries que ces gens-là viennent le plus
facilement à bout de ces choses.
- Parlez plus nettement. Dites tout, le pressait Stavroguine.
- Au début, certainement, ils exprimeront leur
horreur, mais elle sera plutôt feinte que sincère et n'aura
pour but que de satifaire les convenances.. Je ne parle pas
des âmes pures : celles-là seront horrifiées, mais elles s'accuseront et se tairont et ne se feront donc pas remarquer.
Les autres, les gens du monde, ne craignent que ce qui
menace directement leurs intérêts. Le premier étonnement, la première terreur conventionnelle passés, ceux-là
justement riront. Votre folie leur paraîtra très curieuse ;
car ils vous considéreront comme un peu fou, tout
en vous accordant suffis;imment de responsabilité pour
pouvoir rire de vous. Supporterez-vous cela? Votre cœur
ne s'imprégnera+il pas d'une haine telle qu'elle vous
détruira? Voilà ce que je crains.
- Eh bien ... et VOU$ ... et vous-même ... je m'étonne
que vous ayez une si mauvaise opinfon des hommes ;
avec quel dégoût vous les jugez ! répliqua Stavroguine
quelque peu agacé.
- Croyez-voûs ! s'exclama Tikhon, en parlant ams1
des hommes, je les jugeais surtout d'après moi-même.
- Y aurait-il donc en votre âme quelque chose qui se
délecterait de ma souffrance.
- Qui sait ? peut-être bien. Eh ! oui, il se peut fort.
- Assez ! Dites-moi donc en quoi mon attitude vous
paraît ridicule dans ce récit. Je le sais moi~même, mais je
veux que vous me l'indiquiez du doigt. Dites-le-moi cyniquement, avec toute la sincérité dont vous êtes capable. Je
vous le répète une fois de plus : vous êtes un grand original.

�LA NOUVI'.~LE REVUE F.RANÇAISE

54

- Il y a quelque .chose de ridicule jusque dans la forme
même de la pénitence admir.able qne vous vous imposez.
Oh, ne doutez pas de votre victoite, ~''écria+il, soudain
presque .:en extase. Gette- forme même vaincra _(il -â ésigna
les feuillets), si seulement vous .acceptez en toute sincér.it-é
las -souff)ets et les .cr;ichats. La croix la plus ignominieuse
finit toujours par aboutir à la plus haute gloire, à la puissance, lorsq-1.1e l'humilité est sincère. Il se peut même
que vous soyez consolé dès cette vie.
. - Ce n'.est donc qu-e d~ns la forme .q_ue vous entre·
voyez quelqn.e chose de ridiml.è., insista.- Stavroguine.
- Et dans le fond aussi. 'C'estla laideurqui tuera, murmura Tikhon en baissant les yeux.
- La laideur ! Quelle laideur ?
- La laideur du crime. Il y a des -erimes•véritablement
laids. En général, quel que soit le crime, plus il y a -de
sang, plus il a d'horreur, plus grand-est l'effet, plus il est
pittoresque, pourrait-on dire. Mais -il y a des -c rimes honteux, ignominieux, à quoi l'horreur même ne peut s'attacher, qui sont par trop inélégants ...
Tikhon n'acheva pas.
- C'est-à-dire, dit Stavroguine, très agi~, que vous
trouv:ez ridicule mon attitude lorsque ie baisais les mains
d'une petite souillon ... Je vous comprends tr.ès bien, et
vous craignez pour moi, parce que c'est laid, vilain, nofi,
pas wilain, mais honteux, ridicule. Et vous croyez 11ue c'est
cela justement que je ne pourrai ,supporter.
Tickhon se taisait.
Je comprends maintena11.t püurquoi vous m'avez
demandé si la demoiselle de Suisse était ici.
- Vous n'êtes pas préparé, vous n'êtes pas suffisamment bien trempé, murmura timidement Tikhon, les yeux
baissés.. Vous vous êtes détaché-du sol, vous n'avez pas la
foi.
.
- Ecovtez, père T.ikhon, je v.eux obtenir mon propre
pardon, et c'est là mon but principal, mon but unique,

y

LA CONFESSION DE STA VROGUINE"

55

déclara tout à coup Stavroguine avec un :ei1thousiasme
sauvage-. C'est alors seulement, je le sâis, que la vision disparaîtra. Voilà pourquoi j'aspire _à une souffrance déme•·
suré:, je. la rec_he~che moi-même. Ne m'effrayez donc pas
ou bien ie périrai de rage.
·
Cet élan fut si subit que Tîkhon se leva.
- fü vous croyez que vous pouvez vous pardonnervous-même et -que vous obtiendrez votre pardon en ce ··
monde pat la soûffrance, si vous vous posez cette fin en·
toute sincérité, oh ! alors vous croyez complètement, s'écria
avec joie Tikhon . Comme-1it donc avez-vous pu_dire que
vous Hé croyiez pas en Dieu ?
Stavroguine ne rèpôndît pas.
- Dîeu vous pardonneta votre manque de foi, car vous
vénérez le Saint-Esprit sa ns 1e connaÎtre.
- A propos, et le Christ, me µardonnera-t-il? demanda
brusquement Stavroguine sur un tout autre ton et avecun
sourire ambigu. Et dans le ton &lt;le cette question il y avait
une légète nuance d'irenie.
- Il est écrit dans le livre : « Si vous sédtrisez un de
ces enfants ... » Vous vous rappelez. D'après l'Evangile il
n'y a pas de plus grand crime.
·
- Vous avez fout simplement un:e peur affreuse du
scandale, père Tikhon, et :7ous me t.endez tm piège, prononça Stavroguine d'une voix nonchalante et p1teuse et
sur un ton de dépit. - 11 parut vouloir se lever. - Pô'ur tant
dire, il faudrait pour vous que je fasse une fin, que-je me
marie même peut-être, que je termine mes jours membre
du dub et qu'à cbaque fête je vienne au com~ent. En voilà
une pénitence ! N'est-ce &lt;pas vrai? D'ailleurs, en votre
qualité de connaisseur du cœur humain il ·se 1;eut que vous
prévoyiez déjà que c'est justement ainsi que les cho-ses.
vont se passer ,et qu'il ne s'agit que de ·me prier instamme~t, afin de .sauver les apparences, car au fond je nè
désire que cela, n'est-ce pas vrai ?
Un sourire tordit sa bou~he.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Non, il ne s'agit pas de cette pénitence ; je vous en
prépare une autre, continua avec chaleur Tikhon sans prêter nulle attention au rire et aux remarques de Stavroguine.
- Je connais un vieillard, il n'est pas ici, mais non loin
de chez nous. Un ermite, un ascète d'une sagesse chrétienne telle que ni vous, ni moi ne pourrions la concevoir. Il écoutera ma prière ; je lui raconterai toute votre
histoire. Allez auprès de lui, soumettez-vous à son autorité
pendant cinq ou sept ans, le temps que vous-même jugerez
plus tard nécessaire. Imposez-vous cette pénitence et grâce
à ce grand sacrifice vous obtiendrez tout ce dont vous avez
soif et ce que vous n'espérez même pas; car vous ne pouvez
même pas concevoir maintenant ce que vous acquerrez.
Stavroguine l'écouta très sérieusement.
- Vous me proposez de prononcer les vœux monastiques dans ce couvent.
- Vous n'avez pas besoin d'entrer au couvent ; il ne
faut pas prononcer de vœux ; ne soyez qu'un novice, et en
secret ; vous pouvez même continuer à vivre dans le
monde.
- Laissez, père Tikhon., interrompit Stavroguine avec
une expression de répugnance. Il se leva ; Tikhon aussi.
- Qu'avez-vous, s'écria-t-il tout à coup, fixant presque
avec terreur Tikhon. Celui-ci était debout devant lui, les
bras tendus en avant ; une convulsion rapide contracta
son visage horrifié.
- Qu'avez-vous? qu'avez-vous ? répétait Stavroguine
s'élançant vers lui pour le soutenir. Il lui sembla que le
prêtre allait tomber.
- Je vois ... je vois clairt!ment, s'écria Tikhon d'une
voix pénétraµte et qui exprimait une souffrance intense,
je vois que jamais, malheureux jeune homme, vous n'avez
été aussi près d'un nouveau crime, encore plus atroce que
l'autre.
- Calmez-vous, insista Stav:roguine très inquiet pour

LA CONFESSION DE STAVROGUINE

57

Tikhon. Il se peut que je remette finalement tout à plus
tard ; vous avez raison.
- Non, non pas après la publication, mais avant cela,
un jour avant, une heure avant cette action admirable, vous
chercherez une issue dans un nouveau crime et vocs ne
l'accomplirez que pour éviter la publication de ces feuillets.
Stavrbguine trembla de colère et aussi de peur.
- Maudit psychologue, s'écria-t-il pris de rage, et sans
se retourner il quitta la chambre.
·
FIN

Traduction

BORIS DE SCHLOEZER

DOSTOÏEVSKI

�t'JifllXlONS SUR LA LITTÉRATURE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE

L'AFFAIRE UBU
Il y a une affaire Ubu dont, lorsque mes pages paraîtront,
mon voisin Maurice Boissard aura peut-être parlé ici depuis un
mois, car un tas de raisons, topographiques et typographiques,
font que mes réflexions, comme les rayons des étoiles lointaines, ne parviennent aux populaticns que six ou huit semaines après avoir été émises' . Si j'en crois les fe uilles qui m'arri-•
vent, certes les neiges et les glaces gui entourent le poële
hyperhoréen où j'écris ne sauraient me donner qu'une faible
idée du fro id glacial où gelèrent devant le pu blic tant de paroles auxquelles nous faisions depuis un quart de siècle un sort
illustre. On avaiJ pu voir à Washington le mot familier à
M. Viviani tomber dans le cadre d'un Waterloo authentique :
celui du Père Ubu, sur ses si x. pattes, ne lui céda en rien. Si j'en
.crois M. Vandérem, ce Waterloo eut même son Wellington et
son Blücher, se saluant mutuellement vainqueurs dans les cou•
loirs du théâtre. Un Bougre las de la critique, qui avait mi lité
contre la gidouille, et dont la plum'! s'était croisée avec le croc
à merdre, recevait d'un air modeste les félicitations, et les :
Cest votre jou:née !
Convenons d'ailleurs qu'en 1922 aussi bien qu'en 1896 on
peut juger discutable l'idée de mettre Ubu sur un vrai théâtre.
Le théâtre des Pbynances était un théâtre dè marionnettes. Et
je sais bien que si j'avais été à Paris je ne me serais pas dérangé
I. Cette fois c'est trois mois, et entre-temps Boissard, sur Ubu, a
passé la main à un Jamulus.

59

pour voir des gens Je chair et d'os traîner tout cela devant des
,espaliers de fracs et de peaux. C'est une des manies les plus
ridicules de notre théâtrocratie et de notre cabotinisme
,que de vouloir enfourn1tr bon gré malgré dans la gueule
.ouverte de la scène tout ce qui parait, à la lecture, beau,
intéressant ou curieux. Il y eut autrefois un « théâtre d'art» où
l'on essaya de susciter l'enthousiasme d'une foule en ~ jouant &gt;J
1e Cantique des Canliqms agrémenté de parfums que répar1daient
-des vaporisateurs . Ubu Roi est à peu près à sa place sur les planches comme le Cantique des Cantiques. 11 ne faut pas confondr.e
le vrai théâtre, et ce qu'on pourrait appeler le parathéâtre, ce qui
est à côté, en dehors, à l'imitation du théâtre, la littérature qui
emprunte au théâtre un extrait de mouvement, comme la poé,;ic emprunte à la musique un extrait de mélodie et d'harmonie.
Mais le monde des mentons bleus, et son innombrable. succur:iale parisienne, ont une tendance à croire que toute littérature,
,et singulièrement toute littérature dialoguée, trouve Je couronnement de son effort et la plénitude de son être dans des
ouvreuses, un lustre et les feuilletons du lundi.
L'accueil fait à Ubu n'aurait ,aucune -importance, s'il ne s'int ercalait dans une histoire savoureuse dont j'essayerai de rétablir, du moins parfragments,Ja chronique. Le Wellington qui,
'Selon M. Vandérern, étalait son plastron de chemise comme le
miroir d~ l'éternelle raison, us-urpait peut-être quelque peu la
q1J.alité de vainqueur. Le véritable vainqueur était l'auteur des
Sources d!Ubu Roi, M. Cba_rles Chassé. M. Chassé, ay ant révélé
qu'Ubu aYait été écrit tout entier par un collégien de guator~
ans, puis l!bandonné par son auteur lui-même honteu x d'avBir
·p erpétré ul)e telle ânerie, ,enfin ni.massé par Jarry da11S les hissés
pour compte d'une classe de provini:;e, et proposé depuis longtemps par des critiques, des hommes de lettres, des poètes (tout
le bloc symboliste en particuiier) aux admirations comme une
énorme œuvre esotérique où il y aurait tout, les journalistes et
le public se sont crus mystifiés, et se sont mis à crier : Ça ne
prend pas l ou : Ça ne prend plus ! Les Pari-siens, dit Albert
-Sorel, pardonnent tout, sauf de n'être pas pris -au sérieux . En
vérité le père Ubu prophétisait lorsqu'il s'écriait du haut du cheval à phynances : « Je vais tomber et ~trc mort ! x,
Et la révélation qui a ulcéré d'hu1.niliation les Parisiens et

�60
'

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gelé toute une salle n'est point une imposture. Il y a eu des
protestations venues des amis de Jarry. Je fus moi-même de ces
amis, mais magis amica veritas. Le livre de M. Chassé, et surtout
l'article qu'il a publié postérieurement dans le Figaro, la lettre
de M. Charles Morin écrite en 1896, me paraissent tout à fait
probantes. Il est établi désormais qu'Ubu Roi est l'œuvre écrite
à quatorze ans par M. Charles Morin, plus tard élève de l'Ecole
Polytechnique, et aujourd'hui colonel d'artillerie. Et après ?
Qu'est-ce que cela enlève à Ubu ? Pour moi qui sais Ubu par
cœur, qui ai coutume de (( parler Ubu » avec de nombreuses
personnes, une telle révélation ne fait qu'ajouter à cette forte
cr4ation un être nouveau, une solidité de renfort, une racine de
plus dans les terrains du génie.
Car si c'est un fait infiniment probable que le jeune Charles
Morin a écrit Ubu, c'est un fait absolument certain qu' Ubu s'est
imposé comme une obsession, comme un état de joie intérieure à des milliers d'individus. Vous me direz que chaque saison quelque chanson venue d'on ne sait où, Poupou.le ou Madelon, impose de même son obsession à des millions d'hommes.
Mais il y a cette différence que la chanson du jour n'est qu'une
chanson, un Au clair de la lune ou un j'ai du bon tabac momentané, tandis qu' Ubu s'est bien étalé comme une réalité littéraire,
comme une fabrique de personnages et de mots, ainsi que Don
Quichotte ou Joseph Prudhomme. Et, à la différence de Don
Quichotte ou de Prudhomme, il ne s'est nullement étendu à des
milieux populaires, ni même à des milieux d'honnêtes gens. Il
est demeuré confiné dans un monde de gens relativement cultivés, monde de littérateurs et de journalistes (l'an dernier un
rédacteur de l'Action ji-ançaise recrutait des caricaturistes pour un
journal satirique projeté sous ce titre : le Pfr( Ubu) d'officiers et
particulièrement de polytechniciens (M. Thérive nous apprend
que, le livre étant alors épuisé, le G. Q, G. en fit pendant
la guerre dactylographier des exemplaires pour son usage.
Nous avons touché dans les compagnies des dactylographies
plus inutiles émanées du même G. Q. G.), d'officiers de
marine ( ce corps, véritable conservatoire du prestige ubique,
en a diffusé la gloire sur toutes les mers. M. Charles Chassé est
d'ailleurs professeur à l'Ecole Navale, et .il a médité ses Sources
dans un milieu nourri de côtes de rastron et de choux-fleurs

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

6r

accommodés grossièrement). Tout cela forme un public autrement étoffé, solide, substantiel que les numéros de vestiaire
d'une salle de première en 1922. Comment se fait-il que l'œuvre inspirée à un petit collégien de Rennes par la silhouette, la
corpulepce et le chapeau Cronstadt du professeur H ... ait
occupé tant de fortes positions militaires et civiles, et qu'elle les
occupe encore, nullement délogée par les révélations de
M. Chassé?
N'est-ce pas d'abord, et précisément parce quec'est uneœuvre
enfantine? Cela d'ailleurs on le savait. Il était entendu que le
prototype du Père Ubu était le père Ebé, soit le professeur H ... ,
et qu'Ubu provenait, avec d'autres pièces ubiq_ues, d'une collaboration écolière dans la troisième du lyc-ée de Rennes. Seulement on croyait que l'auteur principal était Jarry. On sait
maintenant que c'est Charles Morin. Et ni Jarry ni Charles
Morin n'auraient écrit cela à dix-huit ou vingt ans. Ubu est
marqué au coin du génie enfantin, comme ces dessins d'écoliers dont on fait parfois des expositions. Il y en a de fort amusants, de très vivants, surtout ceux des fillette~. Mais demandez
dix ans plus tard à Germaine devenue dactylographe, ou à Jean,
devenu coiffeur, de vous faire des dessins comme ceux qu'ils
vous faisaient lorsqu'ils étaient à l'école. Ou ils ne sauront plus,
ou ils vous fabriqueront Jes machines insipides. Même quand
M. Morin s'efforce de restituer pour M. Cba?sé, dan s les S011rces d'Ubu-Roi, quelques narrations ubiques, on devine à travers
cette version tardive la fraîcheur de l'original à peu près comme
on devine un texte à travers une traduction. Villemessant prétendait que chaque homme a un article dans le ventre, et il se
faisait fort de tirer l'article du premier ramoneur qui eût passé
dans la rue. Il y a pareillement un artiste dans tout enfant, et
un enfant subsiste dans chaque artiste. Mais dans ce dernier cas
l'artiste peut fort bien ne pas ressembler à l'enfant, ou plutôt il
est un nouvel enfant qui en vertu d'une force imprévisible de
création succède au premier. M. Chassé remarque qu'Ubu ne
ressemble à aucune des autres œuvres de Jarry, et qu'on pouvait être mis par là sur la piste d'une usurpation. Mais cette différence, qui est réelle, s'expliquait fort bien par la différence des
deux âges : Ubu écrit à quatorze ans et Hadem ablou écrit à
vingt-deux ans ne pouvaient guère se ressembler. Morin ou

�62

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Jarry, l'œuvre ne pouvait sortir que d'un cerveau d'enfant.
Et il y a cet autre fait, que sans Jarry nous ne connaîtrions.
pas Ubu, et si nous connaissons Ubu, si Ubu est devenu une;
œuvre d'art, et une œuvre célèbre, èest que parmi les metteurs
en scène de l'Ubu rennais, pendant que les autres choisissaient
la vie de polytechnicien, de conservateur des hypothèques ou
de marchand de bois, il y en avait un qui choisissait-la vie d'artiste. Si Jarry n'a pas écrit Ubu, il l'a découvert comme critiquer il l'a « inventé » au sens ancien, presque au sens légal, et
l'ayant introduit dansle monde littéraire il lui adonné, commeAmeric Vespuce, son nom. Le nom de Jarry est lié à Ubu comme
le nom de M. Kenyon à la Constitution d'Atbenes ou celui de
M. Lefèvre aux pièces retrouvées de Ménandre. Avec cette différence que cette fois l' Aristote et le Ménandre avaient consenti à
s'effacer et avaientcédé leur œuvre en bonne et due forme. « Pourquoi, dit M. Morin à M. Chassé, et de quel droit aurions-nous.
voulu priver Jarry d'un élément de succès possible au début de
sa carrière littéraire ? ... Enfin, ce qui clôt toute discussion à ce
sujet, c'est que j'ai autorisé Jarry à faire jouer la pièce et à tirer
des Polonais tout ce que bon lui semblerait. A ses risques et
périls naturellement, - car, connaissant mal le public auquel il
s'adressait, j'étais persuadé qu'il allait au-devant d'une avalanche
de pommes cuites. » Tout cela fit une destinée bien amusante.
Des sept ou huit volumes qu'écrivit Jarry, et dont on pourrait
extraire, en les présentant dans un commentaire biographique, des Pages choisies remarquables, seul lui apporta la
gloire le livre qu'il n'avait pas écrit. Et Jarry avait certainement
quelque chose dans le ventre. Il se tira d'ailleurs assez logiquement de cette situation bizarre. Il en noya l'illogisme apparent
dans l'illogisme réel de la boisson. Et puisqu'on le rejetait de
toutes parts dans la peau d'Ubu, il fut Ubu. Il en ~ontracta l'habitude, le parler, l'humeur et l'humour. Ce fut la revanche du
professeur H .. . Celui-ci, à Rennes, eût pu, prophétisant, dire à
Jarry : « Le Père Ebé ce sera toi. Que dis-je ! l'Ueber-Ebé,
l'Ubu. » Ce mimétisme n'est pas d'ailleurs sans précédents.
Henry Monnier était devenu Joseph Prudhomme « s'habillait
cot}'lme lui, parlait comme lui» - en partie d'ailleurs parce qu'il
l'av:iit créé d'après lui. Qu'est-ce que le président Dimanche
sinon Chesterton? Et l'ayant fait d'après lui, il est probable

tu\:FLEXIONS SUR LA LITTERATURE

qu'il se conforme invinciblement au personnage- qu'il a créé.
Jarry a été littéralement décervelé par le Père Ubu, c'est-à-dfre
que le Père Ubu iui a mis dans la tête son propre cerveau. Et ce
décervelage a eu des suites, il continue. « L'ubuisme, dit
M. Chassé, est eacore pour certains une sorte de religion. On
m'affirme qu'à Paris il-existe trois ou quatre Père Ubu, parlant
comme Ubu, s'habillant comme lui et s'efforçant de penser à sa
manière. » Le vrai théâtre, les vrais acteurs d'Ubu les voil-à, et
non pas les décors, le-lustre et le public qui gelèrent dans cette
lugubre soirée. Ce rôle qui devient une véritable incarnation, et
qui dure une vie, cela nous transporte aux origines mêmes du
théâtre, nous fait épouser le courant même de l'ivTesse diony~
siaque. Un critique dramatique, s'il n'est pas abruti par le
métier, devra remercier le ciel de lui ayoir mis sous les yeux ce
cas privilégié.
Cas privilégié qui n'est pas un cas uaique. J'ai toujours été
frappé par la ressemblance singulière du Père Ubu avec le Garçon de Flaubert. Comme Ubu, le Garçon est né de cerveacrX:
d'enfants ; il a été produit à Rouen sur le théâtre du Bilfard
comme Ubu sur le théâtre des Phynances. Le Garçon et Ubu
sont des types de bêtise én-orme, mais aussi et surtout de bêtise
consciente, d'égoïsme et de scélératesse avoués, qui arrivent à
se confondre avec la réussite d'une interiigence débrouillarde,
et qui finissent par coïncider avec l'épanouissement d'un triomphe, avec ce surhomme imaginaire que projette si facilement
comme son image renversée le sous-homme enfantin . Le Garçon et Ubu c'est.Guignol. Notre meilleur document sur le Garçon, nous le trouvons dans une page du Journal des Goncourt
ou Flaubert caractérise très clairement le personnage, et
Jules de Goncourt, qui tient ici la plume, l'appelle fort
pertinemment une plaisanterie de provincial. Le Garçon et Ubu
ne peuvent naître en effet que chez des enfants de province, qui
gardent plus longtemps et plus sa.voureusement leur fraicheur,
et qui ont sous les yeux, dans le mécan isme lent de la vie routinière, une image plus étoffée de l'automatisme et des ridîeules
humains. On ne voit guère Vbu apparaissant chez les jeunes
juifs de Condorcet, ou à Henri IV chez les fils de profs sfe la
rue. Claude-Berna-rd. Par1s a pu faire la gloire d'Ubu., il n'aurait pu faire Ubu. Ains-i Guignol est de Lyon : ce qui est de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Paris c'est la critique de Guignol, ce sont les réflexions sur
Guignol ; c'est la philosophie de Guignol, autrement dit l'impossibilité de créer Guignol. Rien que ce mot de Garçon est un
mot de province (M. Beaunier s'efforce en vain d'en acclimater
à Paris toute l'ampleur). Il y a quelques mois, quand mes conférences sur Flaubert paraissaient dans la Revue Hebdomadaire, un
camarade normand m'écrivait : « Il y a toutefois un mot qui
revient dans tes conférences, et qui a pour nous un son dont
nul ne se doute s'il n'a Yécu dès sa plus tendre enfance en
Normandie : c'est ce substantif garçon élevé à la hauteur d'un
nom propre et devenu un personnage dont tu as si heureusement fait ressortir la valeur. Quand un gars normand a dit à
quelqu'un : Eh bien ! garçon ... Ah ! oui, garçon ... Pour sûr,
garçon, etc .. , etc ... il a exprimé tour à tour tous les sentiments
de son âme. Je ne doute pas que le personnage du Garçon n'ait
été rien de plus au début qu'un mot, extrait petit à petit de la
cohorte des mots de tous les jours, sorti d:u rang par un phénomène psychologique d'attention attirée par hasard sur lui, et
petit à petit devenu caporal, capitaine, général_. &gt;l La façon dont
les Rouennais prononçaient le mot garçon (par exemple pour
désigner les enfants du docteur Flaubert) a servi probablement
de noyau au personnage grotesque destiné à as.s umer tout l'automatisme rouennais, provincial, français, humain, et devenu,
après le Garçon, Homais, Bouvard et Pécuchet. Comme la vie
même de Flaubert, sa création d'art a fait boule de neige. Et
.c'est ainsi que nous pouvons définir Ubu : une boule de neige,
une création enfantine, spontanée, indéfinie, et dont le noyau
réel (le professeur H ... ) grossit en ramassant tout sur sa route,
.devient non seulement un roi de Pologne, mais une planète, un
monde.
Les déclarations des frères Morin à M. Chassé ne laissent
aucun doute là-dessus. Le Père Ebé du Théâtre des Phyoances
(transformé génialement par Jarry en Père Ubu) ne garde absolument du professeur H ... que son aspect physique : grosse
bedaine, démarche lente, un de ces visages que Guignol appelle
des têtes en bois de lit, une vaste redingote et un chapeau
simili-Cronstadt. Aucune allusion à un caractère, à une vie
privée, dont les frères Morin déclarent ne s'~tre jamais occupés
.et qu'ils affirment avoir connue dans la suite comme tout à fait

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

honorable. Mais, comme le remarque M. Léon Werth dans soh
dernier livre, le Monde et la Ville, « les enfants n'imaginent pas
que leurs maîtres vivent d'autres heures que les heures de classe».
Ou bien, s'ils sont poètes, ces autres heures ne sont que la page
bla?che co~verte des _plus fantastiques dessins par leur imagination débridée. Précisément parce que ces collégiens ignorent
tout du Père Ebé en_dehors de sa classe, de son trajet quotidien
~ntre son domicile et _le lycée, la boule de neige peut rouler
hb~ement. Ils en font le héros de toutes les aventures possibles,
m~1s aventures toujours déterminées par son physique, par un
poids dt gros homme, par une gidouille puissante, par une
capacité indéfinie d'absorption qui se confond avec la capacité
d'absorption de la légende elle-même
M. Charles Morin a donné là-dessus de précieux renseignements à M. Chassé: « Le P. H. qui ne vit que d'assassinats et
de rapines, habite une espèce de cassine au-dessous de laquelle
soat des caves immenses où il empile ses richesses volées. C'est
la chambre à sous. De temps en temps il est croché par la
police et mis au violon ...
» Le P. H. traîne derrière lui une immense poche ~ssujettie
au moyen dè bretelle~. Il remorque cette poche à travers les
rues et y empile pêle-mêle les fruits de ses déprédations, les
restes déchiquetés de ses victimes et de tous les détritus dont il
fait son ordinaire (vi~ux godillots, chiens crevés et charognes
de toutes sortes).
» Tous les ans, à époque fixe, le P. H. s'offre le régal d'une
tourte composée d'ordures de toute sorte, détritus organ,iques,
merdes, épluchures, etc ... , dans lesquelles on fait mariner
quelque temps des cadavres de petits enfants zigouillés ad hoc .
Cette infamie se passe dans un terrain vague du côté du Faubourg de Nantes où est dressée une immense tourtière ( c'est
tout simplement un gazomètre chapardé à la Compagnie du

Gaz).
» Les rentiers sont les souffre-douleurs du P. H. Ils ne peuvent pas résilier leur état de rentier, pas plus que les Curiales
du Bas-Empire ne pouvaient cesser d'être Curiales. Non content de les piller, le P. H. les soumet à toutes les vexations
dont la moindre est de les décerveler à tort et à travers. Ils sont
accoutrés d'un costume grotesque ( souliers à boucles, bas

�66

LA NOUVELLE REVUE FRA1'tÇA[SE

chinés, habit à la française, chapeau à plumes ~ houlettes a~-ec
rubans de couleur rappelant les bergers de Florian) ; sous peme
de décervelage, ils doivent peser un poids _mrnim~~-. Ils sont
astreints, à de certains jours, à des exercices mif1taires_ avec
maniement de la houlette. ,Leur lâcheté fait -d'eux un ob1et de
risée et de dégoût pour le reste de la population.
.
,., Les 5-alopins jouent un rôle important dans le cycle ubique.
Leur rôle consiste à voler et à tuer pour le compte d~ P • H • et
à faire marcher les appareils ( machine à décerveler, pmce-porc,
etc ... )&gt;)
.
Tout cela c'est le monde fantastique dont la ville de, Rennes
est peuplée par des imaginations d'enfants, et ce n est sans
doute pas d'une façon très différente qu'~u d~but_ du ;ègne_de
Louis-Philippe le petit Flaubert et ses amis aimaient a se figurer les dessous, l'envers de la vie rouennaise. Ce_~. H. descend
plus ou moins de Croquemitaine avec sa hotte ~ici layoche), et
aYec son croc (plus tard le crnc à merd~~) ~111 r~dait naguere
dans les rues de la ville. 11 est naturel qu il alt fim -par ramasser
sur sa route le professeur H ... et l'ait mis dans sa peau ou ~e
soit annexé à la sienne. J'ignore quelle peut être 1~ ~urerpos1tion possible de rentiers et de redontiers (Redon sera~t-11 a Rennes
ce que Beaune est à Dijon ?) Mais ce troup~au stupide ~es rentiers m'a tout l'air d'avoir pour noyau 1 idée d un d~manche
· _ semblable à tous les dimanches de province
renna1s,
. : la
sortie la promenade lente des gens, ce jour-là tous rentiers, et
qui, { Rennes comme à Ro_u~n, doivent, donner~ un enfant s~
première imagination du ridicule, de l automau_que, du ~on
être spirituel. La célèbre valse du Décervelage~ mise en musique
par Claude Terrasse, et dont M. Chassé étabht le texte _authentique d'après le manuscrit original de M. Charl,es ~onn, confirmerait cette hypothèse. C'est le dimanche gu a heu le grand
décervelage, à Thorigné, près de Rennes. Il_ a suffi à Jarry de
remplacer Thorigné par l'Ecbaudé pour faire de cette va~s~,
s s 6 l'hymme du Mercure, chanté, nous apprend le v01sm
ver 1 9 ,
d .
r· é · Je
Boissard, formidablement par toute la ré action su~ imp _na
d'ùn omnibus en marche. Et ce massacre des rentiers était en
effet propre éminemment à soutenir les ardeurs .d'une revue alors
combative. Flaubert l'eût entonné d'enthousiasme.
Le mot et l'idée de décervelage puisent manifestement leur

dFLEXIONS SUR LA LITIERATURE

origine, comme Croquemitaine, non dans le langage des
enfants, mais dans le langage que les grandes personnes
emploient avec les enfants et qui les rend auprès de ceux-ci
plus ridicules qu'elles ne croient. Tête sans cervelle ne se dit
guère que des enfants, et parlant à eux, chez les parents et les
professeurs. -La séparation de la tête et de la cervelle prend dès
lors place parmi les imaginations grotesques en lesquelles les
enfants sont très habiles à résoudre les clichés usûels. De là
naissent le mot eth figure du décervelage. Et le mot créé par
les collégiens de Rennes est entré dans la langue française, à
une date aussi rigoureuse que le mot rescapé ( catastrophe de
Courrières) ou le mot indéJirable (fugue de M. d'Abaddie d'Arrast). Une lettre d' un accusé de la Haute-Cour en 1900, M. Dubuc, lettre qui figura dans le dossier du procès et fut publiée
par les journaux, parlait de décerveler les dreyfusards, ce qui
décelait de grandes ardeurs patriotiques. Ce lecteur d'Ubu fut
&lt;lès lors appelé par la presse de gauche le décerveleur Dubuc.
Et, allant d'Ubu à Dubuc, le mot ne s'y arrêta pas, rri aux. journaux. Il plut a.u goüt excellent de M. Anatole France, qui,
dans M. Bergeret à Paris, l'incorpora au_vocabulaire prêté habituellement par lui aux. jeunes Trublions. Régulièrement composé, fort expressif, il aura place sans doute dans la prochaine
édition du Dictionnaire des OJ,iarante '. Passé dans là langue
én 1900, il marque élégamment toute une époque, cette éclosion d'un esprit politique en des milieux littéraires, salons et
cafés, qui allait donner l'Action Française. Décerveler pour
recerveler, voilà une formule que je proposerais volontiers,
comme exprimant les ambitions conjuguées de MM. Daudet et
Pujo (décervelage) et de MM. Maurras et Bainville (recervelage ). L'heureux avènement de M. Fallières vint à point pour
nous faire vivre, tout un septennat, sous le signe d'Ubu. De
même que Camille et Marius furent appelés le second et le troisième fondateur de Rome, de même Ubu a eu pour deuxième
I. Il a même pris soin d'en composer une définition poµr ces futurs
Quarante. Décerveler est « proprement tirer la cervelle hors la boëte
1:rânienne, où elle gist par ordre et disposition de nature ». Il est vrai
q~e plus loin il lui donne l'acception plus hu:ge d'endommager la tête
d ~n adversaire politique : « Le citoyen Bissolo, que vous connaissez
puisque vous l'avez décervelé à Longchamp. »

�68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

auteur, après M. Mo,rin, Jarry, et après Jarry, cet ancien chef
de l'Etat. La boule de neige, partie d'une classe du lycée de
Rennes, a passé par ces trois étapes, et ·Je bonhomme s'érige
aujourd'hui, indestructible par tout dégel, sur une de nos.
places publiques.
Comme le P. E. l'exégèse ubique pourrait faire, elle aussi,
boule de neige, et ramasser sur son passage toute la littérature,
- pas moins. Jarry avait donné à la pièce, dans l'édition du
Mercure (je ne connais pas les autres). cette épigraphe : « Adoncques le Père Ubu hocha la poire, et pour cela fut nommé par
les Anglais Shakespeare, dont nous avons nombreuses et belles
comédies. » Voilà qui prend fort bien place dans la critique
française shakespearienne, celle de William Shakespeare et de
Poete Tragique, celle quL fait de Shakespeare non un auteur et
un homme, mais un synonyme ou une incarnation de ridée de
poésie. Notre enfance comporte des douzaines de destinées en
puissance, et dans celle de M. Morin, comme dans celle de tout
le monde, mais peut-être un peu plus, se trouvaient celles de
Shakespeare, de Rabelais, de Flaubert, de bien d'autres. Ce
n'est pas un signalement bien rare que ·Victor Hugo est censé
avoir donné de Rimbaud : Shakespeare enfant. Des Shakespeare enfants il-y en a dans toutes les cours de collèges. Ce qui
est rare ce n'est pas le Shakespeare d'Ubu., c'est celui de Macbeth et de la Tempête. Mais Shakespeare ne fait sur les grands
tréteaux qu'étendre jusqu'aux étoiles le geste élémentaire de
Guignol, du père Ubu qui hoche la poire. Et la vraie critique
dramatique devrait consister à reconnaître ces schèmes moteurs
originels, ces puissances brutes de déformation et de transfor•
mation. Mais trop s'y arrêter, trop les posséder empêche peutêtre d'aller plus loin. L'infériorité de son instinct a sans doute
contribué à pousser l'homme sur la voie de l'intelligence. Paris
n'a pas été capa.bJe de créer un schème dramatique nu, popu•
laire, original : au xvne et au xviu• siècles il a emprunté Arlequin et Polichinelle à l'Italie, au x1xe Guignol à Lyon, au xx 0
Ubu aux collégiens de Rennes. Mais Italiens et Lyonnais,
comme si tout leur effort s'était épuisé dans ces types généraux,
n'ont jamais pu fournir un grand auteur dramatique, et M.
Morin n'a employé sa vie d'homme qu'à servir Mars dans les
emplois de la République. Et Paris, qui a dû emprunter Arle•

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

quin, Guignol et Ubu, a pu donner au monde Molière, Regnard,
Marivaux, Beaumarchais, Musset.
Shakespeare c'est de l'Ubu arrivé. Mais Rabelais aussi c'est
de l'Ubu arrivé, et dont les origines sont fort voisines de celles
d'Ubu. L'exégèse rabelaisienne nous montre aujourd'hui dans
Gargamua et Pantagrnel une boule de neige, qui ramasse toute
l'humanité sur son passage, mais qui puise dans les environs
de Chinon, dans la Devinière et Lerné, les mêmes origines
qu'Ubu dans la classe du P. H ., Rennes et Thorigné. La Guerre
picrocholine figure la boule de neige d'un procès soutenu par
les parents de Rabelais (ce qu'on savait déjà fort bien au xvi•
siècle : Rabelais a eu tout de suite son Charles Chassé) comme
le cycle d'Ubu est la boule de neige d'un chahut scolaire.
L'imagination de Rabelais marche comme celle de ces collégiens. Ce n'est pas seulement par imitation de Rabelais, mais
par sympathie créatrice avec la genèse de l'épopée rabelaisienne
que procède l'auteur d'Ubu. Voyez en un exemple, entre autres,
dans ce qu'on pourrait appeler le gigantisme momentané. Gargantua et sa famille ne sont pas des géants, mais Rabelais
s'amuse, en des accès de bonne humeur, à les faire parfois se
comporter comme des géants, simplement pour rire, comme
on boit un coup, et en les ramenant tout de suite après à leurs
dimensions normales. Telle la poche du P. H., sa tourtière
gazométrique, la voiture à vent que le père Uhu se propose
d'inventer pour transporter toute l'armée. Et, de Rabelais, cette
voiture à vent nous fait passer fort naturellement à une chanson aussi célèbre dans les rangs de la troupe que le Père Ubu
l'~st dans les cadres tant subalternes que supérieurs (je n'ose
dire généraux). Qu'est-ce que le Père Dupanloup? Exactement,
dans l'ordre pbalJique, ce qu'est Je Père Ubu dans l'ordre de la
gidouille. A supposer ( ce qui n'est pas du tout démontré) que
le prototype occasionnel en ait été l'ancien évêque d'Orléans,
les faits et gestes qui lui sont attribués ne se rapportent évidemment pas plus à la personne de ce prélat que ceux du Père Ubu
à la persollDe du professeur H .... Seule a joué sur la pente de
l'imagination la descente de la boule de neige. Le gigantisme
momentané, qui nous donne la poche du P. H. et la voiture à
vent pour une armée entière, est le même que celui qui attribue, lors de la retraite de Russie, un énorme exploit au Père

�70

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dupanloup. Des sables d'Afrique à la Bérésina, ce Karagueuz
militaire parcourt l'Europe, comme le P. H. d'Aragou en Pologne. La boule de neige. Transposez tout cela sur le plan
suprême : vous avez le Satyre. de Victor Hugo.
De Shakespeare, de Rabelais, de Hugo, je reviens à Flaubert et à M. Morin. Entre le Garçon du théâtre du Billard et le
Père Ubu du théâtre des Phynances, il y a cette différence que
le Garçon a évolué en Homais et en Bouvard, tandis que, d'Ebé
à Ubu il n'y a qu'un changement de voyelles, ce qui est peu.
Flaubert pouvait laisser rouler la boule de neige. Et elle a roulé
en effet jusqu'à la première Tentation. Puis il a vu que la boule
de neige, qui est L'art de l'enfance, est aussi l'enfance de l'art.
11 a compris la maturité de l'art comme la présence d'un bloc de
marbre et, à partir de Madame B-ovary, il a attaqué ce bloc, d'où
est sorti Ho mais ( mais la maquette d'Homais fut faite en neige).
Et puisque les farces du Garçon n'ont pas été rédigées, il nous
manquerait un des états intéressants de l'œuvre d'art si nous
n'avions pas Ubu Roi.
Tout dès lors s'est admirablement passé. La destinée d'Ubtt
s'étale devant nous comme une de ces suites magnifiques dont
la courbe imprévue devrait nous .faire sauter de plaisir. Comme
M. Morin a été bien inspiré de laisser à Jarry la 'paternité putative de son œuvrc ! D'abord il en et'lt été gêné dans sa carrière
militaire ; et l'auteur-d' Ubtt eût été regardé d'un œil torve par
la direction de fartillerie. Mais surtout Jarry senl, type extraordinaire, était capable de porter Ubu dans le monde littéraire et
autre, d'en faire la joie de toute une génération, de produire au
soleil cet énorme champignon arborescent, avec lequel il finit
par se confondre comme Daphné avec le laurier d'Apollon.
Et ce qui me paraît plus beau encore, mieux accordé avec
les puissances substantielles de la vie, c'est ce mot de l'auteur
véritable d'Uhu à M. Chassé : tr Il n'y a pas de quoi être très
fier quand on a fait une c ... nade pareille. » Le metteur en
scène, avec .Flaubert, du Garçon, c'était Ernest Chevalier, qui
se répandait peut-être, étant enfant, en autant de verve et de
génie que Flaubert lui-même. Tandis que Flaubert ne faisait
rien produire à ses études de droit qu'un sentiment nouveau du
grotesque humain, Chevalier en tirait une carrière honorable
dans la magistrature debout, et se scandalisait fort quand son
1,

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

7-1

ami lui écrivait : « J'ai envie de sauter un jour dans ton parquet
et d'y faire l'entrée du Garçon 1 » Le Garçon, que Chevalier
avait contribué à mettre au jour, n'était plus, pour M. le s-ubstitut, qu'une c ... nade. Ainsi va la vie. Et cela est bien. Si tout
le monde gardait son génie d'enfance, où prendrait-on les substituts ? Où se recruterait l'Ecole Polytechnique ? La société a
besoin de magistrats et de DJilitaires, elle n'a pas besoin des
Shakespeare et des Flaubert. Ceux-ci ne passent qu'en contrebande, et parce qu'ils out évité la machine à décerveler. Ce
n'est pas la trappe aux magistrats qui est la vraie, mais bien la
trappe aux poètes.
M. Chassé parle selon une aimable philosophie de substitut,
d'officier d'artillerie ou de professeur quand il termine ainsi
son étude : « Par suite d'un hasard heureux, j'ai pu vider Ubt,
Roi de toutes les interprétations symboliques que ses lecteurs y
avaient mises. Quel est le véritable auteur de cette œuvrette ?
La question en soi est peu importante, et les frères Morin en
conviennent avec moi. L'important est de savoir si, maintenant que l'outre est vide de tout le vent qui la gonflait, elle
pourra, néanmoins, parvenir à rester debout. » Eh oui! La
boule de neige, le bonhomme de neige reste debout au milieu
du Landerneau littéraire. MM. Morin et Chassé l'ont plutôt,
pour moi, cimenté et consolidé. Le voilà avec son balai
(innommable) et sa pipe (le croc?), non pas qu'il ait été érigé
par délibération du conseil municipal et sur la maquette d'un
médaillé du Salon, mais tel que l'ont fait les enfants de l'école,
les enfants, printemps sacré, aube et lumière inconsciente du
génie. « Ah I père Ange Michel, le beau bonhomme de neige
q_ue vous aviez bâti, avec les camarades, sur la place de la Mairie, il y a quarante ans I Quel chef-d'œuvre I Michel Ange en
fabriquait comme ça dans les jardins de Pierre de Médicis. Des
gens de Paris qui passaient avaient trouvé le vôtre si étonnant qu'ils
l'avaient photographié. lis parlaient du Balzac de Rodin. Et je
sais un livre sur les arts où cette photographie est reproduite
entre une statuette de la Vézère et une statue de l'île de Pâques.
li paraît que cela fait mieux comprendre la sculpture, - l'élan
vital de la sculpture, comme disent les bergsoniens. - Monsieur, faudrait voir à ne pas vous f. ... de moi. Je suis aujourd'hui garde-champêtre. J'ai assez de peine à faire respecter par les

�72

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gamins, les jours de neige, les ordonnances de M. le Maire,
assez à faire d'assurer l'ordre, d'astiquer ma plaque et de repiquer mes salades. Je puis dire que je m'en acquitte assez bien et
de ça je sùis fier devant les Parisiens comme devant les autres.
Mais d'avoir attrapé autrefois des engelures à fabriquer un Carmentrant de neige au lieu d'aller à l'école, ah non ! il n'y a pas
de quoi être fier quand on a fait une c ... nade pareille ! &gt;&gt;

NOTES

ALBERT THIBAUDET

LITTÉRATURE GÉNÉRALE

LA CONQUÊTE MYSTIQUE : l'Ecole française (3• volume de !'HISTOIRE LITTÉRAIRE DU SENTIMENT

RELIGIEUX EN FRANCE) par Henri Brémond (Bloud et
Gay).
Il n'est pas à l'heure actuelle d'écrivain ecclésiastique qui
honore davantage les lettres françaises que M. Henri Brémond.
C'est que l'érudition prodigieuse de ce cc bourreau de travail »
ne fait pas tort, à son goüt pour le beau langage, que sa curiosité des faits et des idées se double du besoin de les entendre
exprimer justement, subtilement, harmonieusement. Aussi
exigeant pour le mot que pour la pensée, nul n'était désigné
autant que lui pour écrire !'Histoire littéraire du sentiment r;eligieux en France. Vous entendez bien : littéraire, c'est-à-dire
manifesté par des écrivains véritables dont les ouvrages ont
résisté au temps. Qu'elle nécessite six volumes in-8° de
-six cents pages, en texte serré, pour le seul xvn• siècle, cela ne
surprendra que ceux qui igno.rent la splendide floraison de la
littérature religieuse en France à l'âge classique. Au fait, celle-ci
balance en richesse et en importance la littérature laïque du
même temps. Mais une fois comptés Bossuet, Bourdaloue,
Massillon, Fénelon, Pascal et ces Messieurs de Port-Royal et je n'oublie pas saint François de Sales, trop fleuri, mais bien
savoureux - qu'est-ce qu'un lettré d'aujourd'hui, même chrétien
fidèle et curieux de spiritualité catholique, connaît de ces rares
trésors ? Ils appartiennent à l'Eglise, mais aussi à la France e~
,c'est défigurer le xvne siècle français que de ne pas les placer à
leur rang. L'inventaire de ces trésors, esquissé au passage par
Sainte-Beuve (cet homme avait presque tout lu), était donc,

�74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

semble-t-il, utile à entreprendre et M. Henri Brémond fut donc
bien inspiré en y songeant. M~is il nous don~e pl~s ~t. mieux
qu'un inventaire : il tire des hvres même, au!ourd hm 1~trouvables, des citations tellement abondantes quelles constituent
une sorte d'anthologie où il sera permis de puiser indéfiniment.
A chaque page l'œuvre éclaire et complète l'homme et l'historien montre ici tant d'amour qu'il risque de mécontenter les
diverses écoles spirituelles dont il écrit patiemment l'histoire
par l'éloge qu'il fait successivement de chacune. °:-uan~ il
manifeste une préférence pour telle ou telle, ce qui arnve
quelquefois, on se demande si elle sera définitive et si_ une
préférence plus marquée ne viendra pas soudain amo~udnr ou
même annuler la première. Il a l'esprit de sympathie poussé
jusqu'à ce point extr~me. Aussi est-il traité par quelque~-uns
de «dilettante», ce qui en matière spirituelle n'est pas touiours
un compliment. Béni cependant ce dilettantisme qui nous
vaut un ouvrage si considérable et si précieux.
Après l'étude de l' &lt;&lt; humanisme dévot ,, et de l' &lt;&lt; invasion
mystique », voici celle de la « conquête mystique &gt;&gt; et tout
d'abord dails l'Ecole française fondée par le cardinal de Bérulle
( de l'Oratoire )i coptinuée par saint Vincent de Paul, Charles
de Condren, M. Ollitr et les Sulpiciens, le Père Eudes et la
Sœur Marie des Vallées, tous écrivains et fort bons écrivains,
comme bientôt Grignon de Montfort. L'examen de la doctrine
bérullienne que M. Brémond oppose à la doctrine ignatienne,
celle du fondateur de la Compagnie de Jfsus, dépasse notre
compétence et les limites de ce compte-rendu. Il suffira de
noter que la première, seion notre auteur, placerait à l'origine
de toute vie spirituelle l'acte d'adoration, l'adhérence aux vertus
du Verbe Incarné, tandis que la seconde proposerait d'abord la
cliscipline de la volonté pour atteindn: aux mêmes vertus ;
l'une « anthropocentrique », l'autre &lt;&lt; théocentrique » ; l'une
plus mystique, l'autre plus humaine. Exagérez celle-là, vous
avez le quiétisme; poussez à bout celle-ci, vous rejoignez le
stoïcisme. La vérité - diverse - est entre deux. En somme
l' « ascèse)&gt; dans l'école française se résume assez bien ainsi:
c&lt; Nous devons plus aimer la patience et la débonnaireté, parce
qu'elle nous conforme à Jésus-Christ doux et patient, que
parce qu'elle nous rend doux et patients. » Dixit le cardinal de

NOTES

75

Bérulle. Et puisqu'il s'agit spécialement pour nous, en l;occurrence, de l'expression littéraire du sentiment religieux, citons
un court fragment de méditation emprunté aux ceuvres du
même auteur. Il a trait au mystère de l1Incarnation, au
moment où la Vierge donne son acquiescement: «Fiat» à l' Ange
annonciateur:
Si jamais j'ai révéré la Vierge, dans te cours précédènt de sa vie,
de st:s pensées et de ses désirs, je la révère beaucoup plus en ce
moment, en cette élévation, en cette disposition en laquelle elle profére cette parole. Lorsqu'elle la prononce, elle entre dans un état
nouveau opéré en elle et non par elle. Elle est lors non en un mouvement, mais en un repos, car elle est tranquille ; non en un repos,
mais en un mouvement, car elle tend à Dieu et y tend par une
vigueur et vivacité admirables. Elle est en un mouvement céleste
en un repos divin: en un mouvement qui est repos et en un repo;
qui est mouvement.
Ainsi, la grâce de l'Incarnation « ne nous donne pas à connaître le Fils de Dieu seul, mais le Fils de Dieu avec sa Mère ·
ne nous lie pas au Fils de Dieu seul, mais au Fils de Dieu et à sa'
Mère tout ensemble ... &gt;) et dans l'hymne de joie ,de la Vierge
portant Jésus « cette parole de la Vierge me semble, dit
Bérulle, être la parole de Jésus et de la Vierge tout ensemble;
et c'est pourquoi cette parole tire et ravit à Jésus et à la Vierge
conjointement. J)
Citons encore cette louange de l'amour (à propos de MarieMadeleine) :
AmoJJr qui n'a besoin d'entretien et sentiment aucun; amour qui
subsiste par voie d'être et non par voie d'entretien, d'exercice et
d'opération; amour qui, comme ces feux célestes, se conserve en son
âme comme en ,son élément sans mouvement et sans pâture; au lieu
que les feux terrestres sont en mouvement perpétuel et ont besoin.
d'aliment pour être conservés et entretenus ici-bas comme en un
lieu qui leur est étranger.
'
Ce style n'est pas pur, mais naïf et accentué; il est neuf en
son temps (les premières années du xvu• siècle); il influencera
tous les Pères de l'Oratoire. « En leur apprenant, écrit M. Brémond, à fixer leur esprit et leur cœur sur de hauts mystères, le
f?ndateur de l'Oratoire a déshabitué ses disciples de la grossièreté et de la boursouflure; il les a conduits aux vraies sources

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du sublime chrétien. Donnez de l'éloquence à Bérulle, et vous
aurez Bossuet. »
Ceci n'est qu'un, exemple, qu'une indication.• Des textes aussi
riches de sens, il ne serait pas malaisé d'en extraire de tous les
auteurs dont j'ai donné le nom plus haut. En ce temps-là, la
spiritualité catholique était encore littéraire. Après un temps de
déchéaâce, le souci de bien dire déjà renait et, de Lacordaire à
Brémond, la liste des écrivains « spirituels )) se montre à nous
plus qu'honorable. Sam insister davantage sur le livre luimême que tout bon fettré se doit d'avoir lu, je profite de l'occasion pour répondre à certaines objectiohs spécieuses quant au
mérite de nos grands écrivains religieux, par exemple d'un
Bossuet qu'on a mis quelquefois en cause. S'armant de l'idée
trop reçue que cc tout a _été dit » on veut réduire ce mérite à
une question de mots et c'est un argument de poids pour les
champions du " formisme )). Ceux-ci soutiennent, à juste titre,
que l'argumentation de Bossuet n'était pas nouvelle en son
temps et ne dépassait pas ce que la moyenne des prédicateurs
de ce temps pouvait proposer aux fidèles. L'éloquence ou, si
l'on préfère, l'élocution - magistrale - faisait, en somme,
toute sa valeur et, seule, suffisait à le mettre hors de pair. De là
à soutenir que lui, comme les autres, un La Bruyère ou un
Racine ( mais c'est aussi faux pour eux que pour lui) ne se
souciait que de la nouveauté de l'expression, il semble qu'il n'y
ait qu'un pas. Certes, toute œuvre dure par la forme - ou plutôt, sans la forme aucune œuvre ne peut durer. Mais d'abord il
faut reconnaître que l'intensité e't l'accent nous sont des gages
aussi stirs de durée, en cette matière, que la stricte perfection.
Ensuite, pour en revenir à notre objet, n'oublions pas que le
sermon, non plus que la satire et que la fable, n'est point une
œuvre d'art purement objective, détachée du cc sujet » qui la
produit, du « public» auquel elle est destinée, mais tout au
contraire animée du désir de convaincre, de convaincre un
certain public .. De sorte que le point de vue de la beauté formelle le cède à celui de la vérité, de la convictio_n , de l'édification intérieure et que loin de songer exclusivement à traduire en
un beau langage des vérités qui sont à tous, un Bossuet par
exemple, sans même les renouveler, les fait siennes, se les
incorpore si intimement qu'elles reµaissent en lui, rejaillissent

NOTES

77

de lui aveç les mots, comme étant nouvelles et personnelles.
Et ainsi :son originalité n'est pas de les dire autrement qu'un
autre - il n'y songe pas, Dieu merci ! - mais de les repenser
pour les bien dire. Personne n'a parlé, ni pensé avant lui; il
les découvre en les disant. En fait, il prend pour elles sur sà
vie et sitôt qu'elles vivent, l'éloquence s'ensuit.
.
Qu'on cesse donc de prôner, comme on en est tenté encore,
le culte de l'originalité dans la forme ; il se tourne contre son
objet. Que l'on renonce ,!1Ussi à opposer à ceux qui expriment
des idées reçues et définies - un dogme, une tradition - le
risque de se répéter ou de répéter leurs ancêtres ; car la nouveauté n'est pas dans l'idé_e, mais bien dans la prise qu'on a sur
elle, dans le brasier où_ on Ja jette, dans l'amour où on la
refond, dans l'animation personnelle que certain homme non un autre - lui communique : en un mot dans la vie. La
forme sera toujours neuve, lorsque la gonflera assez de vie par
le dedans.
HENRI GHÉON
*

* *

PAGES CHOISIES, de Jean Jaures. (Rieder). - HISTOIRE SOCIALISTE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, I : LA CONSTITUANTE, par Jean Jaurès.
(Librairie de l'Humanité).
Le recul de huit années, dont cinq de guerre qui valent plus
d'un siècle, donne à la figure de Jaurès un contour, des traits
qui sont à peu près exactement contraires à l'image qu'on s'es.t
faite de lui pendant ses trente ans de vie publique. îhéteur,
visionnaire, apôtre, poète, idéologue, « monstre oratoire »,
toutes les définitions de sa personnalité prodiguées par ses ennemis comme par ses admirateurs s'effacent quand on aborde
d'ensemble son œuvre: il est avant tout et par-dessus tout un
grand réaliste. Certes il est tout entier et sans cesse tendu vers
un idéal; jamais pourtant l'optimisme et l'enthousiasme qui
l'animent n'obnubilent sa clairvoyance,
Cette œuvre de Jaurès, dégagée de son action quotidienne,
c'est à celle de Péguy qu'on peut la comparer, Péguy qu'il aima
et dont il fut aimé, qu'il conseilla, dont il fut le collaborateur
aux Cat,iers, Péguy réaliste comme lui , comme lui clairvoyant,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mai's incapable d'action sociale, incapable des compromissions
apparentes, des opportunismes nécessai.J'és, de faire servir le
mauvajs et le médiocre au profit du bit:!n, incapab1e d'autre
chose qui. d'opposition, opposition féconde certes,. mais qui
n'atteint pas- à la valeur d'une œu:vre positive et constructrice.
Péguy a pu se séparer de Jaurès,. l'accabler, le calomnier, ils
n'en restent pas moins tout . proche·s l'un de l'autre. Ils étaient
tous deux de même t.rempe snli.de, de •inême origime terrienne,
formés ~par la. même discipline. classique et bourgeoise,
conscients à la fois d'apparten.id la piétaille de France et à son
élite, improvisateùrs inlassables, mais toujours bâtissant sur de
puissantes assises élémentaires, cimentées par l'histoire. C'est
peut-être ce besoin commun de l'élémentaire, de ramener les
questions les plus particulières à. leur cellule originelle dans
l'âme ou dans l'esprit de l'homme, de guider une incessahte
navette entre l'homme d'aujourd'hui et l'homme de toujours
qui les apparente le plus et qui fait d'eux ( avec le Barrès de
l' Appel au soldat, de Laurs Figures et de Scènes et Doctrines du
Nationalisme) les témoins. types de notre temps.
Le réalisme de Jaurès, son zèle à. ne jamais fausser ce qui est,
à épouser toutes les contradictions et toutes les nuances de la
vie, se découvre d'un bout à l'autre de ses Pages choisies par
MM. Desanges et Luc Meriga. On y trouve les morceaux les
plus caractéristiques : les deux discours d'Albi, la conférence
sur l'.A.rt et le ~ocialisme, la réponse à Barrès dans le débat sur
rEcole laïgue, et aussi des morceaux moins connus comme
la Conférence sur Tolstoï ou des articles de journaux perdus
dans de vieilles collections de la Dépêche ou de la Petite Répu-

blique.
On chercherait en vain de la phuséologie creuse dans toutes
ce~ pages. Ch_aque idée s'enchaîne à la précédente, est aussitôt
étayée de faits, d'exemples, éclairée d'une image qui la -fixe dans
l'esprit. Une parenthèse s'ouvre, c'est qu'il est nécessairt:! d'apporter quelque restriction au système ou d'écarter quelque
objection plausible. Quant aux images qui jalonn'ent aussi bien
la période écrite que la période parlée de Jaurès, elles sont
rarement plaquées ; le plus souvent elles nais;;ent de ce besoin
d'élémentaire que nous signalions plus haut, elles sont empruntées à la vie rurale, à la nature, _aux saisons, aux astres. Il y

NOTES

79

aurait toute une étude à.écri(e sur Jaurès paysan, et paysan des
derniers contreforts du Massif central, pénétré de la grandeur
simple de la vie pastorale et montagnarde, puis, plus tard ,
professeur à Toulouse, paysan des plaines prospères du pays
garonnais.
Mais son réalisme, c'est dans une œuvre de longue haleine
comme son Histoire socialiste qü'il éclate surtout. Et là ce n'est
pas simplement un don réaliste foncier qui se fait admirer, c'est
toute la complexité du réel que Jaurès embrasse et domine de
·haut sans en laisser échapper un seul détail. Les généralisations
constantes-de Taine, ses démonstrations géométriques ou le.s
grandes systématisations mystiques de Michelet, ses constructions psychologiques sont ici jalousement évitées. C'est un
modèle d'histoire concrète que celle de Jaurès. Ce prétendu
rhéteur laisse parler les faits, consa:cre des pages et d.es pages à
des statistiques commerciales, à des analyses de documents
locaux. Rien n'est plus admirable dans ce genre que l'évocation
de Bordeaux, Marseille, Nantes et Lyon à la veille de la Révolution. Et c'est toute son expérience de grand parlementaire
que Jaurès apporte à étudier les séances de la Constituante, les
motions~ les discours, les manœuvres de couloirs.
C'est mal comprendre Jaurès- que ·de vouloir le tire.r vers le
« robespierris.me &gt;&gt; comme le fait M. Mathiez qui a revu cette
nouvelle édition de !'Histoire socialiste. Jaurès est au-dess-qs du
« clan Aulard » et d.u « clan Mathiez». La Révolution pour lui
n'a pas eu son apogée sous la dictature de Danton plutôt que
sous celle de Robespierre; elle est pour lui un tout dont il a vécu
avec passion chaque moment. Le fait de voir dans cette révolution bourgeoise la condition de la révolution sociale ne trouble
jamais son jugement. Il est en 1788' de cœur avec la bourgeoisie
productrice des négociants bordelais et des armateurs provençaux, puis il la détestera ; il est avec Barnave, puis il sera contre
lui. Il agira de même envers Danton, envers Robespierre. Les
hommes ne l'arrêtent pas, il n'est sensible qu'à l'âme de la
Révolution.
11 serait juste que la publication des Pages choisies de Jaurès
( en attendant ses Œuvres Complètes) et la ré-édition de son
Histoire socialiste fissent entrer Jaurès dans l'histoire littéraire de
la France où, malgré toutes les scories et les ·bavure$ dues aùx

�8o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conditions dans lesquelles il l'a édjfiée, son œuvre puissante et
vraie a sa place marquée.
llENJAMIN CRÉMIEUX
*

**
LA VIE DE MONSIEUR DU GA Y-TROUIN ÉCRITE
DE SA MAIN (Collection d€s Chefs-d'Œuvre Méconnus,_
Bossard).
Comme presque tous les Mémoires écrits par des hommes
· d'action, surtout par des militaires, ceux de Dl.! Gay-Trouin
commencent par causer de la déception. Quoi, c.e corsaire qui
a cohduit cent abordages, qui a enlevé d'un coup de main et
pillé Rio-Janeiro, ce batailleur emporté et sensuel ne trouve
guère à nous donner que des renseignements technique.s sur la
manière dont il a mené chacun de ses combats, et c'est entFe
deux récits-ile manœuvres, comme par accident, qu'il lui é&lt;.:happe
quelques phrases où nous , 1oyons ce que fut réellement la
guerre de course ? Reconnaissons pourtant que si l'on met à
part quelques admirables récits de capitaines qui furent curieux
de la vie, sensibles à sa couleur et capables de consigner leurs
observations (Montluc, par exemple), ces mémoires sont encore
parmi les plus savoureux que nous aient laissés des hommes de
guerre. N'oublions pas que Du Gay-Trouin ne rédigeait pas es
s-ouvenirs pour amuser ses petits-enfaO:ts ou pour occuper les
loisirs de sa vieillesse ; iJ l écrivait ces notes dans 13' force de
l'ige, pour Ie ·Cardinal Dubois, comme un résumé de so11 ex-périence militaire. N'oublions pas non plus qué la génération qui
grandit en plein règne de Louis-XIV poussa plus loin qu'aucune
autre la politesse qui consiste à ne pas. occuper nos semblables
de ce qui nous est individuel. Ce corsaire dont le bon sens et la
franchise ayaient conquis la confiance du roi et de · ses secrétaires d'Etat, au point qu'on·demanâait son avis sur toutes les
questions maritimes, s'il crut de'Voir prendre perruque , et langage d'honnête homme pour s'adresser au premier ministre, il
ne faut pas en être surpris ; l'étonnant, c'est bien ·plutôt que
eette forte natur&lt;:: ait tout de même trouvé moyen de se faire
sentir ;·sans doute le devons-nous à la popularité dont les ave·nturiers de mer •jouirent pendant la guerre de la Succession
d'Espagne, et à la curiosité que tout le monde éprouvait pour

81

NOTES

leurs exploits. Leur prestige devait ressembler à celui que, pendant la dernière guerre, les commandants de croiseurs allemands
trouvaient en rentrant chez eux. Au reste, l'effort de Louis XIV
contre les flottes del' Angleterre, de la Hollande et du Portugal,
ressemblait assez à celui que tentait l' Alleu1agne au moyen dé
la guerre sous-marine. Incapable de lutter régulièrement contre de si redoutables puissances navales, il lui fallait se contenter
de paralyser l~ur commerce-en coulant ou capturant le plus possible de leurs vaisseaux. Les bâtiments marcnands ne sort-aient
·plus que convoyés par des navires de guerre. C'est contre ceux-ci
que portait l'attaque. On les approchait sous pavillon ennemi, et
c'est seulement au moment de lâcher à bout portant la première
salve d'artillerie que l'on hi;sait lés co1:1leurs du roi. Les corn-·
bats semblent avoir été très meurtriers ; bien -des fois Du GayTrouin dit avoir perdu dans une affaire la moitié de son effectif.
Dans son combat contre lé Devonshire, il a trois cents hor,imes
sur -le carreau au moment où le navire ennemi prend feu et
périt en un quart d'heme avec tout son équipage : « Chuse
hideuse à voir, écrit Du Gay-Trouin, -et dont l"a seule idée fait
frémir ! Trois de ses matelots seulement se trouvèrent dans mon
vais~cau après le combat, sans que j'aie pu savoir comment ils y
étaient entr~s. Ils me npportèrent que, d_ans le vaisseau le
Devonsbire, il avait péri près de neuf c~ts hommes, y ayant,
outre son éq\lipage, deux c.e nt cinquante soldats ou passagers
de considération, de l'un et l'autre sexe. » Le ton même du vainqueur devant la disparit,i9n de ce ~a.vin: de 90 canons montre
un état d'esprit singulièrement différent de celui qu'affectaient
·tes torpilleurs de la Lusitania. Grand soin semble avoir été
apporté à recueilJir les équipages et à respecter certaines règles
de la.guerre. Assurément les prétextes qu'allègue Du Gay-Trouin
pour attaquer Rio-Janeiro manquent de bonne foi et la menace
&lt;iefaire sauter la vÎlle si la rançon n'est pas immédiatement
payée sent assez son pirate. Mais du fait même que cette
guerre de course était entrepr--ise par des particuliers, non dans le
simple dessein de détruire, mais pour ramèner des prises, il
est éYident qu'elle était beauéoup moins iohumaine et moins
àbsurde que ce q-ue nous avons vu naguère.
Il y a une sorte de candeur dans la manière dont cet homme
qui aimait tant les femmes èt les coups parle de lui-même :
6

�· LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

8z

Quoique ces maximes soient d'eJ!es-tpêmes ass.ez estimables, j'avoue,
à ma honte, qu'elles ont été ..chez moi ternies par une vivacité un peu
trop outrée, dans les occasions où j'ai cru qu'on ·ne remplissait pa bien
son devoir. Ce premier mouvement m'a souvent emporté à des procédés trop vifs et à des termes peu convenables à la dignité d'un commandant.

Il lui coûte sans doute moins d'avouer :
La vue d'un danger pressant m'a souvent causé des révolutions
étranges, quelquefois même des tremblements involontaires dans toutes
leS' parties de mon corps.

S'il a l'art des chefs militaires qui est cc de t\mjours mettre ses
équipages dans le cas d'être braves par néces~ité &gt;:, il apporte
une attention continuelle à ne pas les exposer mutdement ; ses
hommes le savent et il peut se p.ermettre des ménagements
dangereux :
Quand il était question d'éviter ou de joindre avec plus de pron;iptitude les vaisseaux ennemis, quelque près qu'ils fussent de moi, je ne
craignais pas de fa1re mettre mes g_ens à fond de ~ale, pa:i:c: ~ue_ j'étais
sûr qu'cà mon premier signal il;, se remettraient auss1tot a leurs
postes.

NOTES

rester un technicien clu tir et met son point d'honneur .à ne pas
quitter son poste, l]lême par une pensée rétrospective. L'événement qu'il raconte n'a duré que quelques heures, cyclone inat- tendu et pour ainsi dire sans liens avec le reste de la -guerre. A
l'aide des feuilles d'observations et des ordres de tir, le combat
est reconstitué coup par coup et minute par minute. Pas de
digressions; pas non plus d'excès de documentation ingrate.
Une narration sobre, presque sèche, qui d·onne bien l'impression
de ce drame scientifique etfoudroyant, auprès duquel les duels
d'artillerie terrestre semblent des batailles de rustres ·armés de
frondes et de catapultes. Il ne s'agit pas ici de confronter les
renseignements donnés par von Hase avec ceux que fournissent
les récits anglais. C'est affaire aux.spécialistes. Qu'il nous suffise
de constater ici que le ton du narrateur révèle un esprit de
modération et de droiture, et que, même là où son orgueil
se donne cours, dest avec ùn respect de l'adversaire qui contribue p~issamment à l'émotion du livre.
JEAN SCHLUM BERGER

JULES TELLIER, par Henriette Charasson (Mercure de

Et ne parle-t-il pas joliment de sa sensualité lorsql}'il écrit :

ff semble qu'un cœur épuisé1rar sa propre inconstance, et accoutumé à' courir après tous les objets 1 soit incapable de s'arrêter à ~~
seul, et de réunir, à: l'égard d'une personne, les désif~ "vastes qu 11
formait pour toutes les autres.
1
Pour un écumeur dé mers, .c'est ass~-i 'âéficatement dit.
JEAN SÎ::HLUMBERGER

*
"' *

LA BATAILLE DU JUTLAND VUE DU" « DERFFLINGER &gt;&gt;, par le capitaine de c01:vettë Georg von Hare
(Payot).
Le récit .du capi_tajne de corvette von !:[ase vient faire pendant à celui que le commandant Semenoff p~us a donné_ de la
bataille de Tsoushima, mais avec toutes les différences qm séparent un Russe d'un Allemand_. De plus, Semenoff p~rle en officier
d'état-major, soucieux de placer les événem~nts à leurs plans respectifs dans une douloureuse épopée, tandis q.ue von Hase veut

France).
Ce livre s'ouvre par un portrait au crayon singulièrement
vivant, et quand on le lit on s'aperçoit que cette vie, comme
derrière les yeux, se conJinue dans l'épaisseur des pages.
Madame Henriette Charasson écrit sur Tellier au moment o"ù
celui-ci trouvera peut-être ses lecteurs les meilleurs et les plu$
émus : je veux dire ceux qui, ayant appartenu à la géi1ération
de Jules Tellier, ont atteint aujourd'hui l'âge où l'on se
souvient, où le .souvenir devient presque une passion, et où il
devient singulièrement doux de revoir les sentiments de , sa
génération arrêtes sous la belle figure d1un jeune mort. Car
Tellier est exactement, sans le dépasser de beaucoup, l'homme
de sa génération intellectuelle, celle où arrivent à la vie de l'esprit, un peu après Bourget, les Barrès et les Maurras : la génération des Essais de psychologie contemporaine. La place . des
Reliques, dans une biblîothèque bien composée, est à côté de ces
Essais, d' Un Homme Libre et du Chemin de Paradis, et non loin
de Thaïs. Ce fort en version, ce sensuel rentré, ce cerveau

�LA NOUVELL\, REVUE FRANÇAISE

mariné dans « l'abus du rêve et de l'analyse» avait écrit comme
Barrès et Maurras à son âge, des « idéologies passionnées ».
Qu'en fôt-il sorti si la destinée l'eftt épargné ? Madame Cha:
rasson croit que cette destinée l'a accouché à son être, qui
était celui d'une jeunesse sans lendemain comme celle qu'il
avait pressentie en Tristan Noël. Et en effet il n'était pas né
jeune. Il avait été lâché dès sa naissances~ le versant des_cendant de la vie, et presque tous ses écnts se ramènent a ses
sensations de descente. Et, au contraire de l'auteur de l'Homme
libre il ne se trouvait pas intéressant. Il s'aimait sans doute,
mai: il n'aimait pas s'aimer. L'essentiel est qu'il ait laissé, comme
Maurice de Guérin, une cinquantaine de pages parfaites ( çà et
là, seulement, quelques épithètes de trop). Ne pourrait-on les
réunir dans un petit livre, du même volume à peu près que
celui de Madame Charasson, et qui achèverah son monument
public ?
*
ALBERT THIBAUDET

NOTES

du Fou et la Maison du Sage, d'un ouvrage qui en aura d'autres,

LE VIN DE TA VIGNE, par Louis Artus (EmilePaul).

et qui est construit sur les thèmes catholiques les plus rigides,
les plus purs, les plus intenses. Il tourne le dos au ,uxe siècle et
regarde vers le moyen-âge. Le vin de la vigne du Seigneur n'est
pas à boire avec mesure et comme à regret, mais bien jusqu'à
l'ivresse, jusqu'à ce que l'être ne fasse plus qu'un avec les puissances de la liqueur mystique. Aussi la littérature de M. Artus estelle comme celle d'un couvent mystérieux, arche sainte de vie
exaltée et de chrétienté intégrale. De là ces Chroniques de _SaintLéonard auxquelles ce livre ajoute des contes parfois étranges,
mais d'une forte vibration, et qui paraissent le diviser comme
en cellules de moines, aux murs blanchis à la chaux et couverts de fresques. La plus curieuse de ces fresques est peut-être
la première, celle du Moine Ivre. Dom Jean imagine éloquemment une Ucbronie singulière, celle d'une histoire renversée,
où l'ère avant le Chri:;t devient l'ère aprè:; le Christ et réciproquement : de sorte que le discours sur l'histoire universelle part
du xxxe siècle, et, de progrès en progrès, s'avance jusqu'à
Prométhée, qui rejette le feu vers le ciel. Dans cette histoire le
Christ ne paraît pas. - Pourquoi? demande l'auteur - ~ Qui
voudrait, répond dom Jean, soutenir le mensonge diabolique
du progrès devrait, comme je l'ai fait devant vous, commencer
par la dernière page, - celui-là qui voudrait démontrer la
sagesse de l'homme l... Mais pour ce mensonge et cette
démonstration, il faut, j'en conviens, ignorer Celui que nous
servons, vous et moi, qui imposa à la durée Je point fixe de sa
naissance et de sa mort. » Sous le titre de Malbrough s'en vat'en-guerre, intermède détendu du livre, on assiste à une jolie
revue des personnages de toute la chanson et des légendes françaises, en marche vers Jérusalem. Le Miracle de la 2oe avenue
et l'Enfant qui n'allait pas à l'école sont deux contes mélancoliques et délicats des temps futurs. Le livre plaît d'abord parce
qu'il est élégamment et parfaitement écrit. Ses personnages de
tapisserie et d'abstraction manquent un peu de vie. Ce qui
remplace la vie c'est un ardent courant religieux et mystique
qui les conduit tous, sinon vers une démonstration, du moins
vers un état d'intuition intense. Attendons, pour le mieux peser
et comprendre, que le cycle de M. Artus soit terminé.

Le Vin de ta Vigne fait le troisième volume, après la Maison

ALBERT THlBAUDET

* *
RELIQUES, par Isabelle Rimbaud (Mercure de France).
Ce qu'on cherche avant Isabelle Rimbaud dans ces pages, lettres ou articles - c'est le frère dont elle ne se lasse pas de
parler : Rimbaud. Son atroce agonie décrite jour par jour, son
dernier départ des Ardennes, on en reste hanté.
Mais il y a autre chose dans ce recueil posthume. Il y.~ la
personnalité de la sœur- d'un gr~nd poète, . transpos1t1on
féminine, - plus faible, moins orgueilleuse, aussi ardente -- de
la personnalité de Rimbaud. .
.
,
On s'étonne que les historiens de la littérature n accorde~t
pas plus d'importance aux sœurs des écrivains. On trou.vera1t
souvent dans cette étude la clef de bien des états d'âtne et de
bien des aspirations difficiles à interpréte~, même _quand ces
sœurs ne sont ni une Jacqueline Pascal, 01 une Lucile de Chateaubriand, ni une Henriette Renan, ni une Isabelle Rimbaud.
BENJAMIN CRÉMIEUX

** *

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

~~vr~e, il faut se réjouir qu'il tire son plus grand mérite del mtelhgence de •fran_c ajoi qui y pétille d'un bout à l'autre.
BENJAMIN -CRÉMIEUX

LA CHAUVE-SOURIS par Char~s DerennfS ' (Albin
Michel).
On lit cétte étude comme un agréable romani mais on a
peine à imaginer· que les êtres exquis.dépeints par M. Derennes
-, les plus proches de l'homme selon lui par leurs instincts, lem:
cc mentalité &gt;)et leur inadapta'.tiotLàla . vie ambiante - soient ces
monstrueuses chauves-souris de cauchemar qui .peuplent les
souvenirs de nos vil1égiature,s enfan1 ines. On a l'impression que
M. Derennes a voulu tenir la gageure de faire .jouer un. rôle de
ténor à une bass.e noble ou. de jeune premier à un grime.
• Entre Colette, J.-H. Fabre et Joseph de Pesqu~doux,. et à
peu p.rès à égale di.stance des trois, M. .Derennes s.è ta:ille. une
place.bien à lui dans l'observation et la peintur.e
monde animal. Orr se scandalise un peu, toutefois, de la ·ifaço·fll çlésinvolte
donriLex.écute'·en deux lignes. D.uwin, Buffon, J .-H. Fabre ou
nos savants zoologistes. Pourquoi surtoùt, dans u.11 sujet simple
et naïf rnmme celui-ni, eet étalage de poncifs néo-classiques,
ces, déclamations sur .,l'@rdre, la •démocratie,, la_ faillite de
la;scien.ce? Cela gà.te le..plaisir •du lecteur rde bonne. foi, qui .supporte mal d'être endoctriné, quand il souhaitait uniquement
è~re instruit et ému.
JlENJA-MIN CRÉM1EUX

ou

..,_ ' .. **

LES DISCOURS J:?.lii DOCTEUR 9'ÇRADY, i par

André Ma,u-rnis (Çrasse,t).
- Les S.ile.nces du -colond 13rarnble étaient déj~ Jort réjouissants ;
·les Discours du docteur O'Grady qui; les conrinuent leur sont
peut-être supérieurs. Ce qui.en fait le charme principal, c'est,
te trois bien, 1 l',lr;i.bile juxtaposition d'un humorisme britan~
nique, fidèlement rendu., et d'une ironie française q11.i s'exèrce
aux dépens de cet humour.
Cest au fond le: pr.océdé. de l'abbé Coignard exerçant une
\lel've d'humaniste sur ,la tradition catholique et · gothique, ou
d'un grreculus du - siècle d' Auguste admir&lt;ant et raillant la
puissance et ia ba:rbarie romaines.
r
Sans exagérer -la portée philosophique de cet agréable

LA POESIE
LA SiYMPH?~IE HÉROIQUE, poèmes, par Henry
Jacques. (Aux éd1t10ns de ·Eelles-Lettres. Prix de la Renaissance).

:e.

sont des poèmes sur la guerre, ou contr~ la guerre,
qu amme une g~n~rosité un peu vague et grandiloquente mais
plem_e de conv1ct10n. La valeur en est ti;ès inégale. Une
certame faconde oratoire y tient souvent lieu de souffi.e
épique et _le goût de l'ampl,i§-cation y paraît avec · tous les
mo~v~ments et coupes _ conventionnels que dissimule une
réc1tat1on complaisante.
1~ serait fort malséant de dénier à_ M. Henry Jacque·s, qui
a fait la guerre, le d~oit &lt;le la détester, mais l'invective n'est pas
de style héroïque, è'est un fait et le leit-rnotif &lt;&lt; guerre à la
guerre &gt;&gt; n'e~t pas w.oins .2,ropice qu~ « gue;:re du _droit » ou
« guerr~ fraîch~ et ioyeuse » au verbalisme déclamatoire. Il
fau~ se résigner à rimer des clichés de g~~che ou de droite, à
mo~ns de se, résoudre à écrire, non l'épopée de la guerre,
~ais les poèmes d'un homm~ dans la guerre, des poèines de
circonstance. Le mode épique exige la sympathie ou le respect
du poète pour le sujet. Les CbâtÎmenfs\ ~ n · dépit du génie de
Hugo, ne se lisent pas sans gêne.
Et voila les sof'dats, les simples au cœur -nu
o-.. •
Danr, le flttiîlie de Cltfr aës:vidlles jugula,ires
Ils s'en vont, sans savoi'f qu! ils sfml Joute la guen:e
Ve1::s quelque graniide~tin qu..i leur re~te inconnu.
Sur cette route étroite où le droit les endigue
Ainsi vont-ils ojfra11t aux ·triomphes futurs,
Tacittirnes sàuveztrs aux di-r:ouemenfs obscurs
Leur adomJ;le sang et leu,· sainte fat"igut..

Dans Te piétinement de leurs brodequins /o;trds,
Moi qiu ce/fecohue Îi 'dmlé ;!Jans. ses cliarges
j'écoute ret~ntir, mcor lointà.ins et sourds,
Les pas mystérieux IÙ l'avmïr en 11111rche.

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il ne faudrait pas Juger M. Henry Jacques sur de tels vers
qui résument assez bien le côté artificiel, emprunté ou trivial
de son lyrisme. Il trouve des accents justes et forts pour
exprimer un sentiment vrai, profondément ressenti :
Nous les vivants du dernier iour,
Tout étourdis de notre chance ...

NOTES

aîné &gt;&gt; une image mi-chrétienne e-t mi-bouddhique où nous
reconnaissons plus simplement un homme instruit par la douleur. Revenons à l'œuvre d'abord toute de confiance et célébrant
La Louange de la Vie. Après vingt ans de silence, Elskamp soupire:
Ils se sont tus les anges doux
Que tu voyais en robes blanches,
Avec leur-s violons aux joues
Faire musique à tes dimanches.

La vie qui tremblait dans leur peau
Comme une bête sans courage
Flairant l'ineffable repos
Qu.i suit la fin des grat1ds carnages.

On citerait volontiers ces litanies de la Boue où éclatent des
images pleines d'énergie :
Bave qui salit tout, et la chair qu'elle touche
Et la paille des sofrs et le fer des fusi!s.

et cette apostrophe vi:aiment belle :
Reviendras-tu, soleil, lui dessécher la face
Et durcir dans ses flancs la forme des souliers

M. Henry Jacques, qui estrté poète, ne peut manquer de sentir
ce qui 'tait le prix de tels vers, une justesse naïve qu'il faut sans
cesse retrouver, à forte d'art et de patience -ou de génie.

C'est la même voix pourtant, ses « syntaxes mal au clair», la
savante gaucherie des rimes pauvres et des harmonies dissonnantes. Mais lointaines sont les kermesses dominicales. Il reste
le souvenir d'une aventure intellectuelle, voyage au long cours
d'où l'on revient désabusé. Sans cri, sans geste, le poète, sur
un mode mineur et peut-être monotone, développe le thème
d'une sagesse retrouvée, d'une résignation mélancolique.
Les uns, habitués aux complaintes de Max Elskamp, en
seront comme naguère agréablement bercés. D'autres loueront
davantage, sans trop parler philosophie, la sincérité d'une confession de bonne foi.
PAUL FIERENS

ROGER ALLARD
I

*•

r

CHANSONS DÉSABUSÉES, par Max Elskamp (Van
Oest, Bruxelles).
Les Madones isocèles d'Anvers, à qui Mall Elskamp chanta
ses premières litanies, ont de lourdes couronnes et des manteaux
brodés. Dépouillées de ces ornements, qui ne sont point de
pacotille, elles apparaissent émouvantes, avec l'affectation du
«hanchement» gothique ou leur rudesse d'icônes paysannes.
Ainsi l'art d'un poète que l'on dit &lt;&lt;folklorique» ne l'est vraiment que par surcroît. Sous le décor du pittoresque local, discernon~ l'éternelle attitude de la supplication, de l'intercession,
de la prière. Ce n'est plus pour leur« naïveté» que nous aimons
les « primitifs » et Max Elskamp nous est plus précieux depuis
qu'une étude de Jean de Bossçhère éclaira l'intimité de cette
conscience inquiète. Le scoliaste a tracé de son « pauvre frère

MARSYAS OU LA JUSTICE D'APOLLON, drame
satyrique en trois actes et un prologue, par François-Paul
Alibert (Pierre Polère, Carcassonne).
A vrai dire, ce poème dialogué ne prétend point à la force
dramatique. Le mouvement, non point la chaleur, y font
défaut; et sans doute le style d'Alibert aura-t-il toujours quelque chose de trop décoratif, de trop drapé pour se prêter aux
exigences d'un dialogue scéniqu-e. On songe à ces personnages
des grandes ~ompositions de Lebrun, qui n'essaient pas de nous
faire croire à la réalité des batailles dans lesquelles ils sont
engagés ou à la vérité littérale de leurs gestes allégoriques. Ils
n'en ont pas moins pour cela de beauté. Je songe au monologue
de Minerve jetant loin d'elle la flûte:
Source d'ivresse, vil et sauvage instrument,
Toi qui déformes l'âme aussi bien que la joue ...

�90

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je songe surtout au dernier entretien, dans lequel Marsyas,
vaincu et frémissant de colère, finit par s'incliner devant la
sereine dureté d'Apollon, reconnaissant que l'art· pur devait
vaincre l'art confus et que la victime écorchée devait adorer
le dieu cruel et beau.
Ce qui caractérise le style d' Alîbert, ce sonf des périodes
amples - non pas oratoires, car elles ont de la retenue et se
plaisent à certains raffinements de syntaxe qui couperaient le
sifilet à un ténor de la récitation - mais phrases abondantes,
un peu pompeuses, d'un Louis XIV qui reste sévère même lorsqu'il se charge' d'ornements. Marsyas a été écrit,. croyons-nous,
antérieuremept aux Odes gue nous avions récemment l'occasion
d'admirer et où l'on constate _un é1an plus spontané, une beauté
plus libre.
JEAN SCHLUMBERGER

.. * *

DIABLERIES, par Mélot du Dy (Editions littéraires de
f'Expansion Belge).
M. Mélot du Dy tire aujourd'hui le_ biable_· par la · queue.
L'année de,rnière✓en ses Mythologies, il se moquait des Dieux de
plâtre d'un Olympe de carton et « fumait à leur nez de fines
cigarettes )&gt;. M. Mélot du Dy a: une jolie sensibilité - ce n'est
pas là une simple politesse littéraire - mais cette sensibilité
s'applique trop souvent à des bizarreries quelque peu affectées•
Les poète,s quelquefois se suivent et se ressemblent et le
sanglot lointain de LafoF.g}le vient rouler -encore dans ces
vers :
Dieu ! j àites rom me cliez. vous,
Il n'j a pas autre chase
Qu'un amour qui se propose;
Sans vo1iS prier à genottx.

Ailieurs ~ussi, .on po·urrait penser que ~- Mé\of du Dy s'est
trop souv·enu de Guillaume Apollinaire, mais ne peut-on croire
au Hasard et les poètes ne peuvent-ils ~one se r_l::ncontrer sur le
Parnasse ? M . .Méfot
Dy écrit beaucoup, mais pour ma part,
j'aimerais qu'il suivît l'inspiration cliarmante qui lÜi dicta ce
curieux petit poème :
J

au

..

fls ont perdu le to11 galant,
. Automobiliste et piéton.

NOTES

.

Ils ,;&gt;nt un air bête et mticbarit,
Qui connait Monsieur Pavillon .
Ce sont des illettrés ces gens.
Ils parlent comme des butors.
Et c'est bien triste. ,Et èepènllant
Monsieur Pavillon n'est pas mort.

J'aimerais encore que ce poète 'sût garder le ton simple de
ces quatre vers :
Sur la table 1·ase
Où dort lq. poussière,
Avec rnon index
Je dessine 1111 ,xwr.

Un cœur quj souvent chante faux et qui, j'en suis sûr, saurait
dire vrai.
: GEORGES GABORY
1

LE ROMA.N
LA RANDONNÉE DE SAMBA DIOPF, par Jérônie ,et
Jean Tharaud (Plon).
Lorsque Loti s'éveille en. face d'une terre , nouveUe, ses
prunelles, ses narines, son épiderme vibrent ; l'intelligence
s'annihile ou plutôt .se disperse, redescend dans les nerfs, vient
e.xalter les réce.pteurs des ,sens. Les souffies citérieurs frappent
cet homme où bourdonnent sans cesse des musiques
secrètes. Des accords se forment -au eboc~ àccords .inentendus, aux bases instinctives, impénétrables à la raison. Un
chant s'élève, continu, et sur un orchestre de cordes, semblet-il, succession de mineurs sans cesse modulants. Quelle oreille
a pu oublier son Spabi, ses songeries d'Afrique occidentale?
Où est l'instinct dans ce Samba Diouf des Tharaud ? Où sont
les sens, les résonances imprécises ? Ces Tharaud sont esprit,
clarté pure, raii;on. Des latins, dirait-on, si le mot n'impliquait
emphase. Intellige.nce, général, ton.tee qui s'échange d'homme.à
homme, non Je mystère qui repose au tréfond de l'individu,
qui jaillit par éclairs incertains, qui s'exprime par des murmures, par des rythmes, par des sons complexes et voilés. Les
Tharaud sont deux ; ils parlent leurs œuvres avant de les
écrire. Ils laissent tomber au fond d'eux-mêmes ce qu'ils ne

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peuvent formuler. Ils donnent au public ce qui leur est commun.
Et donc ce qui est commun à la plupart des hommes.
Ce que nous donnentles Tharaud, c'est, plus que l'impression,
la connaissance. Ils dédaignent le cas individuel, inutile à connaître. Ils s'emparent d'un grand sujet: une terre ou un peuple, ils
traitent ce sujet, ils l'épuisent. Leur héros est toujours un type.
Leurs én uro éra tions qui, par le son, évoquent Salammbô, n'excitent
pas les sens par des obscurités étranges : elles renseignent,
enfonçent chaque trait dans l'esprit. Ils sont très instructifs. Il y
a un peu, dans leur manière, du Jeune Anarcharsis.
Il n'est de très clair que le déjà dit; et ils n'admettent que le
clair. Il n'est même rien de parfaitement clair, si ce n'est ces
formules d'algèbre ; l'idée exprimée par des mots traîne toujours quelque musique. Aussi rencontre-t-on parfois dans Samba
Diouf des échos de l'Odyssée, de Voltaire ou de ·chateaubriand.
Mais par où les Tharaud sont uniques, c'est par leur art de
composer. Ils ne se perdent pas dans les compositions trop
raffinées où l'on oppos·e les nuances. Cet art n'a rien d'asiatique.
Ils peignent par tons simples, presque par blanc:et noir. Je veux
dire qu'ils mesurent patiemment la largeur et la teinte du
trait. Bien mieux ce sont des architectes : ils édifient. Architectes qui n'ont peut-être pas taillé toutes leurs pierres, mais qui
ont inventé les jeux de la lumière sur les surfaces, sur les
saillies. Il est des monuments plus hardis, plus étonnants, plus
délicats ; il en est peu de plus sobrement harmonieux, de
ph1s solide.s, de plus francs.

NOTES

93

dant les plus charmants et les plus fantaisistes entrelacs de
dentelles.
Renonçant pour une fois à tout souci de construction, Edmond
Jaloux s'est abandonné à lui-même et il se montre au naturel,
sans jamais se guinder, musant et flânant tout à son aise sous
les arcades du Palais-Royal ou le long des sentiments humains.
Son sourire et sa cocasserie l'accompagnent, son art des combinaisons romanesques et psychologiques aussi. Il est bon pour
un écrivain qui cherche sans cesse à se dépasser de 's'accorder,
tous les cinq ou tous les dix ans, une détente. Souvent les
livres qui naissent de là comptent parmi les plus significatifs et
les mieux réussis de l'œuvre entier.
Dans !'Escalier d'Or, Edmond Jaloux a symbolisé l'essentiel
de sa pensée sur la vie sentimentale des hommes d'aujo~rd'hui :
ce mélange de romantisme et de sens pratique qui se retrouve
chez presque tous ses héros, ce besoin de rêver et ce besoin de
jouissances immédiates et d'aises matérielles, ces grandes aspirations se brisant contre les exigences du réel. Mais cette fois,
Jaloux conclut en philosophe, en méridional et en classique que
« l'on n'atteint pas la sagesse en gravissant un escalier d'or »,
mais que le réel doit et peut suffire à nourrir la poésie et l'idéal
au cœur de l'homme : « Une poésie sacrée, un lyrisme religieux s'élevait·du sol brülant et dur, tout tramé de morts et de
racines ... Et l'on entendait, malgré les cigales, des bruits de
scierie monter des paisibles vallons. &gt;&gt;
BENJAMIN CRÉMIEUX

PAUL RIVAL

*

0

* *
L'ESCALIER D'OR par Edmond Jaloux (Renaissance du
Livre).
·
Pour se délasser, entre deux symphoni~s, un musicien compose un ballet. En écrivant ce conte, Edmond Jaloux a voulu
se donner et nous. donne un «divertissement». Un vieil oncle
autrefois poète qui, dans le vieux quartier du Palais-Royal, offre
à sa nièce des bals costumés et des médianoches, jusqu'au jour
où la vie impose à la jeune fille l'époux bourgeois qui la guettait, tel est le fil léger dont Edmond Jalou;x dessine en le dévi-

GASPARD DES MONTAGNES par Henri Pourrat
(Albin Michel).
Gaspard des Montagnes a sa place marquée dans les bibliothèques entre la Légende de Gosta Berling de Selma Lagerlof et
Le livre de Goha le Simple. C'est une « somme )&gt; des légendes
et du folk-lore d'Auvergne, comme Gôsta Berling du folklore suédois et Goha de l'égyptien, dont la valeur vient plus
encore de fatmosphère où elles baignent que de ces légendes
mêmes.
Feuilletez un recueil de contes populaires : rien qui soit à la

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

longue aussi monotone, qui reste en tout cas aussi extérieur à
nous-mêmes. Mêm~ élaborés à la perfection, comme ceux de Roumanille, ils ne pénètrent jamais jusqu'à l'âme. Mais Henri Pourrat, - comme Selma Lagerlof et AlbertAdès et Josipovici- a
su éviter la froideur de l'anthologie et des cc morceaux détachés»,
il a incorporé sa matière à un ensemble cohérent, l'a fait
graviter autour d'un héros central, d'une donnée médiane qui
servent d'épine dorsale au récit et permettent d'y rattacher toutes
les digre~sions. Chaque conte, au lieu de former un tout isolé,
extérieur à ce qui l'entoure et à peu près étanche, naît de l'ambiance recréée par le romancier (faut-il dire le romancier ou
le poète?) et s'échappe de cette vie rustique aussi naturellement que la fumée d'un toit.
Gaspard, c'est le joyeux. héros auvergnat, serviable et goguenard, courageux et fûté, grand redresseur de torts et videur de
chopines. Il est comme Gôsta Berling, comme le Grosso Minulo
des veillées de Corse, le héros triomphant, tandis que Goba
le Simple est le héros souffre-douleur, si fréquent dans les folkslore, comme legavacl,edu Languedoc ou l'homme de Fraimbois
des contes de Lorraine (sans oublier Charlot au cinéma).
Mais si Gôsta Berling et Goba nous emportaient en plein
exotisme, nous dépaysaient, Gaspard des Montagnes, si l'on peut
dire, nous« repayse ». Toutes les légendes reprises par Henri
Pourrat sont dl! vieilles histoires françaises, et seuls les natifs de
Paris n'en ont pas eu leur enfance bercée. En Savoie et en
Bretagne, en Bourgogne et en Limousin, en Gascogne et en
Berry, dans toutes les provinces, ce sont les mêmes contes, avec
les variantes locales qu'apportent la proximité de la mer, de la
montagne ou de la grande ville. Commères bavardes, maris ivrognes et querelleurs, curés paillards et gloutons, adolesc~nts
benêts ou délurés, frairies et épousailles, tout cela pour nre ;
les impôts, la corvée, la conscription, la grêle, l'incendie ; aux
époques de désordre, le brigandage, l'arrêt des diligences, les
chauffeurs masqués pénétrant dans les fermes, les auberges sanglantes et aussi le surnaturel : loups-garous, démons, farfadets,
korriganes, tout cela pour peiner et frémir. Ce n'est donc pas
seulement la vieille Auvergne que ressuscite Henri Pourrat&gt;
c'est toute l'âme paysanne de la France, ou au moins celle du
Sud de la Loire, des provinces d'Oc.

NOTES

95

Mais le plus important, dans un livre comme celui-ci, c'est
qu'il tend à résoudre le grand problème actuel de l'art qui est
de retrouver la cqrnmunion de l'artiste et de la foule. Faute de
cette communion, ce que tente l'artiste français depuis cinquante ans, c'est de ravir le lecteur à lui-même en lui découvrant
soit un aspect inconnu du monde, soit le monde extérieur et
intérieur sous un aspect imprévu. D'où la course à l'orioinalité
.
~
et la contramte pour le lecteur de changer de couleur devant
chaque écrivain, de devenir un lecteur-caméléon à l'usage d'écrivains-uniques. D'où par suite l'abîme qui est creusé entre le
créateur et le public, et la vaine recherche du pont qui leur permettrait de se relier. « Civilisation révolutionnaire», préconisent
les uns, cc patriotisme », « christianisme », « unanimisme »,
proposent les autres. Du moins de tous côtés, le problème est-il
posé ; et les meilleurs, dans tous les camps littéraires, se rendent
compte de la nécessité de cet unisson entre l'artiste et la
masse. •
Dans aucun pays peut-être, pareille exigence n'est plus difficile à réaliser que chez nous, où trois siècles de littérature de
cour et de salon ontlaissé tarir, sans y puiser, toutes les sources
d'art populaire. Le romantisme lui-même qui, dans une certaine
mesure, a cherché à « aller au peuple », à retrouver les grandes
émotions unanimes du moyen-âge, au lieu de puiser dans la
tradition orale encore vivante, s'est uniquement inspiré de la
tradition écrite des vieilles chansons de gestes, depuis trop
longtemps refroidies pour qu'il filt possible de les revivifier.
Aujourd'hui, c'est des spectacles urbains, du machinisme, des
dernières découvertes de la science que l'on cherche le plus
souvent à faire jaillir l'étincelle unanime. Il reste à se demander
si des créations trop récentes constituent un matériel artistiq,ue
déjà capable de fournir des émotions collectives, si des soucis
trop actuels peuvent se transposer du terrrin de la politique à
celui de l'art, si, pour devenir matériel artistique, objets, sentiments, idées ne doivent pas d'abord s'être lontemps patinés,
éprouvés au plus secret et au plus inconscient de milliers et de
milliers d'âmes d'où les extrait un jour l'artiste pour leur donner forme et éclat. De quoi a joué un Baudelaire, de quoi un
Dostoïevski sinon des sentiments chrétiens accumulés depuis
dix-neuf siècles ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pour écrire un livre collectif, Henri 'Pomrat · a eu l'idée
.d'utiliser toutes les traditions tle son pays, chaque jour plus
délaissées, mais chaque jour aussi s'alourdissant d'un peu plus
de poésie, - cette poésie qui crée les âges d'or ~ et de
hausser jusqu'•à rart ces traditions. Tout aaturellement, comme
autrefois Rabélais et l'Arioste, il a fixe le coefficient d'ironie
nécessaire à son entreprise et a donné à son réci~ la-forme d'une
épopée héroï-comique. Il a perçu également quel était l'élément
moderne qui devait se substituer à l'élément chevaleresque du
Roland furieux ou du Don Qnicbotte. Cet ëlément que la basse
littérature et le cinéma d'aujourd'hui nous prodiguent, dont ils
nous ont imbibés, c'est l'élément policier.
On ne peut qu'admirer la conception d'Henri Pourrat qui
égale les·plus grandioses de la littérature. Si l'exécution avait
répondu au programmé, les lettres françaises se seraient enrichies d'un authentique Ghef-d'œuvre, puissamment r~présentatif de la race. Gaspard des Montagnes n'est qu'un beau livre.
Pour être un gran.d livre, trois choses lui font défaut ; des
caractères, des passions, un style. Ces personnages traditionnels du folk-lore, il eftt fallu les typifier, en approfondir, en
humaniser quelques-uns, les marquer de traits généraux ineffaçables, noui; donner un Sancho, un Rodomont ou un Panurge.
.les passions àussi sont trop anodines : cela manque d'avarice,
ae luxure, d'âpreté paysanne:Gaspard manque par trop de truculence. Les m€.chants , et les traîtres ne le sont qu'à moitié.
Voyez ce qu'un Shak:espeare a fait d'une simple querelle de
clocher : Roméo et Juliette.
Le style ·enfü1. Sur ce point sans doute, Henri Pourrat n'aura
que des louanges, et depuis longtemps, en effet, on n'avait ren•
contré pareil langage droit et dru, sans cesse savoureux. Mon
reproche, c'est précisément qÙ'il soit trop uniquement savoureux, trop proche du patois cl'Auvefgne où il prend .sa source.
Là encoré,il eût fallu transposer ; généraliser; dialoguer peut-être
dans ce style, mais écr1re les récitatifs et les deseriptions d'une
autre encre. Réfügë éomme Îl l'est, Gaspard des Montagnes reste
trop un plat local, au lieu de se hausser jusqu'à l'épopée paysanne qu'il aurait pu devenir:
Henri Pourrat protestéra qu'il n'a point r.êvé si haut. C'est
tant pis. Il a, dans le charpentage de son œuvre, fait preuve

NOTES

97

d'une si puissante intuition créatrice et -critique qu'on regrette
qu'il n'ait pas dominé et contrôlé sa matière jusqu'au bout.
Son livre, dont il a droit d'être fier, reste &lt;&lt; à intérêt limité ». Il
aurait pu être, suivant une expression de Pourrat lui-même, un
&lt;&lt; livre moniteur ».
BENJAMIN CRÉMJEUX

*

* "'

L'ABBAYE DE TYPHAINES, par le Comte de Gobineau
(Editions de la Nouvelle Revue F1·ançaise).
Il y a quelque agrément à constater que les hommes de
valeur ne peuvent jamais devenir réellement vulgaires, quels
que soient le désir qu'ils en aient et la certitude qu'ils acquiè-rcnt de ne le point demeurer. L'Abbaye de Typhaines fut écrit
pour les lecteurs d'Eugène Süe sans autre désir que de les satisfaire; et l'on peut s'étonner que ce livre, malgré les plus
grandes qualités d'intérêt, n'ait pas procuré à son auteur la fortune qu'il désirait en tirer. Peu de temps avant sa publication,
Eugène Süe fit paraître en livraisons Les Mystêres du Peuple,
&lt;&lt; récit, en 12 volumes, des aventures d'une famille plébéienne à
travers l'histoire&gt;). Gobineau connut certainement ce livre, qui
eut un succès considérable. Comme les Mystêres du peuple,
l'Abbaye de Typhaines exprime la lutte des Celtes vaincus contre
les Francs conquérants. Mais Gobineau n'avait ni la verve
d'Alexandre Dumas ni l'imagination épique, volontiers cruelle
et sadique, d'Eugène Süe. Les lecteurs des cabinets de lecture le
jugèrent ennuyeux..
·
S'il n'y avait dans !'Abbaye de Typbaines que ce qui permet de
rapprocher ce roman de ceux d'Eugène Süe, nous ne pourrions
avoir pour lui que l'intérêt mêlé d'un peu d'ironie que nous
trouvons aux poncifs anciens, et qui est assez semblable à celui
que nous éprouvons devant les magasins des . antiquaires.
Mais alors qu'Eugène Süe, comme tous les romanciers popu•
laires, s'apitoie sur les Celtes, Gobineau les méprise non sans
quelque puérilité. Et le livre devient intéressant à un point
singulier; car Gobineau, dans l'Essn.i ne fera que justifier les sentimwts qu'il montre dans ce roman avec une relative inconscience. Non que les idées principales de l'fasai se trouvent dans
!'Abbaye de Typhaines; il n'y a pas d'idées dans l'Abbaye de
Typhaines., il n'y a que d,es sympathies et-des antipathies. Mais ces
7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

sympathies et ces antipathies forment une critique presque sentimentale de l'établissement des Communes écrite avec une
rare mauvaise foi. On peut trouver lreaucoup d'agrément
à rencontrer la mauv~ise foi ; car un écrivain ne se livre
jamais si complètement que lorsqu'il l'emploie. Savoir quels
sont les sentiments de Gobineau à l'égard des bourgeois de
la commune de Typhaines, c'est connaître seulement de lui
une attitude provisoire ; le voir ignorer volontairement une
partie de l'histoire pour tle point risquer d'être en contradiction aveceUe, c'est le trouver dans celle qui fut le plus sou~
vent la sienne. Chez les écrivains «. à système,, le point sur lequel
s'exerce la mauvaise foi permet presque toujours. de découvrir
la forme de sensibilité qui est la cause de la formation de leur
système; et qui, plus que Gobineau, s'attacha aux_ systèmes qui
sont des justifications de sensibilité J D'aucuns écrivent pour se
défendre contre eux-ttrêmes ; Gobineau écr•ivit pour trouver
dans son œuvre de nouvelles preuves de la supériorité sur les
autres races d'une race qu'il aimait. Il ne cherchait pas s'il était
raisonnable de croire ce qu'il croyait, mais seulement à réunir
les arguments qui pouvaient faire croire que cela était raisonnable.
J.:Abbaye .fÙ Typbaines le montre dissocié, je dirais presque
dévoilé : plus entêté que tenace, mais surtout énergique. On
pense à Stendhal, avec qui Gobineau eut en commun le goût
de l'énergie et une antipathie extrême de la forme romantique;
car !'Abbaye de Typhaines n'est presque jamais écrite en a: tirades». C'est une Cbartre1tse de Parme inférieure, solide néanmoins, et l'un des rares romans romantiques que nous puissions
lire sa!ls aucun ennui et sans trop d'ironie.

..

.ANDRÉ MALRAUX

** *

LE JEU DE MASSACRE,- par

Tristan Bernard

(Ernest Flammarion).
La collection de petits récits que M. Tristan Bernard a réunis
sous ce titre, n'est pas, à proprement parler, un recueil de
contes. C'est plutôt une série, non de caractères, mais de traits
de caractère, presque tous terminés par une pointe qui les
complète, a peut-être proYoqué leur choix, mais n'est pas rigou-

!./OTES

99

reusement nécessaire. Et ce trait est, tantôt celui qui domine le
caractère, mais qui, invisible à son entourage, guide son action
sans y paraître, et reste dissimulé derrière une explication
logique, mais étrangère et fausse ; tantôt un autre, moins puissant, qui ne marque pas la pers.onnalité, mais réYèle le seul
côté curieux et digne d'intérêt d'un être effacé et commun. Un
moraliste pénétrant, indulgent, non point gai,maisamusé, peint,
à petits coups, sans efforts et sans fatigue (a\·ec trop d'abandon,
bien souvent, dans le style), ces petits portraits, qui ne sont point
des miniatures . Veut-ou connaître la remarque - non point
neuve, mais enrichie de détails iuédits - qui se propose à
l'esprit? Les caractères présentent une suite apparente, et une
autre, à peu près inverse et aussi vigoureuse, ensevelie sous
la première. Que l'apparence soit à la fois logique et trompeuse,
;-oi]à tout le plaisant du monde.
l.OUIS MARTIN-CHAUIT-IBR

*

* *

L'ÉVADÉ DE L'ENFER, par Jean Pellerin (Ferenczi).
Je rencontrai Jean Pellerin pour la dernière fois chez
Bernbeirn, à l'exposition Dufy. Je lui demandai s'il projetait
de faire paraître un recueil de vers. « Oh non ! dit-il, affectant de prendre une note, je prépare un roman ... , pour vivre. n
Ce roman, qui devait faire viwe, sans doute assez mal, un
poète précieux: et charmant, était peut-être !'Evadé de l'Enfer.
Pellerin est m0-rt depuis quelques mois, mais son roman ne
nourrira pas oo mémoire. Il resté heureusement quelques vers
de lui, que ses amis se lisent entre eux, évoquaet .ainsi les
libations rituelles sur les tombes antiques. Ame légère, sois
donc abreuvée de ton propre miel et de tes propres parfums,
comme l'abeille qui sait prévoir l'infructueux hiver, et nous
fait encore profiter de son épargne !
Que dire de !'Evadé de l'Enjer, banale aventure d'étoile de
cinéma ? Il débute assez brillamment, selon les procédés à
la mode chez les petits maîtres du roman contemporain ; il
ennuie bientôt et ne se laisse plus lire dès la seconde partie.
Pellerin, du moins, n'y montre pas les ridicules prétentions
de quelques-uns qui se réclam~nt de Balzac pour nous iutéresser
.aux intrigues prosaïques de commis en goguette, de gens

�IOO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'.office et de figurantes de revues. Comme il s'était résigné
à vivre, il prit le parti de copier leur style, et peut-être mème
Fa-t-il parodié dans ce qu'il a de « bien parisien ", c'est-à-dire
d'artificiel et d'argotique. Il aurait mieux fait de vendre sa
plume à quelque parvenu du feuilleton, ou de s'abriter sousun pseudonyme. Mais les Muses l'ont rappelé à elles, pour
qu'il ne devînt pas glorieux par nécessité chez les Piérides,,
autrement dit les putains et les couturières.
FERNAND FLEURET

CEUX QUI REVIENNENT, par Marie Gevm (La
Renaissance d'Occident, Bruxelles).
Le personnage qui fait l'unité de ces souvenirs d'enfance,,
ce n'est pas le conteur lui-même, c'est une · vieille maison
1lamande, hantée par toute sorte de fantômes. Point de récit
à proprement parler, mais l'évocation d'une atmosphère fami-·
liale, toute chargée de la présence des revenants et des disparus. Comme jadis Til Ulespiègle, l'âme du brigand Guldentop, mort il. y a cent ans, joue de mauvais tours aux Yivantset s'·a muse à épouvanter les servantes. Plus tard cette fantasmagorie ehfarrtine est remplacée par une autrè, celle
gu'introduis'e nt dans la maison des oncles et des tantes pleins,
de fantaisie, en qui le spiritisme a trouvé des adeptes fer:vents. Ces originaux, ces cbarrn~1ts maniaques sont dessinés ,de quelques traits sobres et justes. La langue de ce:
!ivre est ferme, bien en chair, dans la meilleure tradition.
flamande.
JEAN SCHLl)MBERGER

* **
VERS L'OUEST par Constantin Weyer (Renaissance du..
Livre).
Pourquoi ce récit d'aventures et de vie canadiennes n'a-t-il
pa5 eu l'éclatant succès des romans de Pierre Benoît et de Maria
Cbapdela'Ïne ? Il le méritait, comme il mérite par sa probitér
s1 sincérité, sa verdeur et son humour, l'estime des lettrés.
BENJAMIN CR,ÉMIEU)(..

NOTES

IOI .

LETTRES ÉTRANGÈRES

LES REVUES JEUNES EN ALLEMAGNE.
Le mouvement qui amena en Allemagne la publication de
revues nouvelles, jeunes d'esprit, remonte à 1911. Sous le nom
.d'expressionnisme, qui est vague, que l'on a donné à mille manifestations diverses, se faisaient jour des tendances qui ne laissent pourtant pas d'avoir un caractère commun et précis : sans
,être fixés sur ce qu'ils apporteraient de positif, de jeunes écrivains, spontanément, réagissaient contre l'impressionnisme.
~ue ~elui-ci !'f't d_e la peinture ou de la littérature, qu'il s'appefat " unpress10nmsme physiologique " avec les naturalistes., ou.
~&lt; im~ressionnisme psychologique " avec les néo-romantiques,
ils lUJ reprochaient la passivité où il tient l'individu, livré sans
-défense aux sollicitations du monde extérieur, incapable de
résister à s&lt;:1s suggestions. Ils se promettaient d'être à leur tour'
.actifs. Le nom d' « activistes " que quelques-uns se sont dohnés
depuis a pris un sens politique. A l'origin,e il ne faisait que
répondre à une disposition générale de l'esprit, à une motoi-ische
Ge_si~nung, une sorte de dynamisme poussant l'être à partir de
-soi, a aller du dedans au dehors, à s'extravaser dans le monde
extérieur- sinon encore à lui imprimer sa marque - au lieu
d~ se laisser envahir et marquer par lui. L'impulsivité germa111que reparaissait selon le rythme qui dispose l' Allemand à agir
avec d'autant plus de violence que la contrainte qu'il vient de
subir a été plus prolongée.
Der Sturm, die Aktion, tels sont les titres .:aractéristiques de
-deux revues qui furent fondées à cette ~poque-là, et natureHement à Berlin, la capitale politique étant dès lors aussi sans
-contesté le centre intellectuel. Aujourd'hui Sturm et Aktioii
s'.opposent. La première de ces revues, hostile à ce qui est poli~
tique, a surtout souci d'art ; l_a peinture, la sculpture, Marc
Chagall, Fernand Léger, Archipenko, et ses expositions permanentes occupent autant Herwarth Walden que la littérature
le théâtr~ expressionniste, pour lequel.August Stramm, mert
a la guerre, avait fait de remarquables tentatives. Die Aktion sous
la direction de Franz Pfemiert a au contraite délibérément'
~ntrepris de coopérer à une transformation de la condition politique et sociale des Allemands: l'œm re littéraire d'un Stérnheim

?u

�102

LA NOUŒLLE REVUE FRA.."-,ÇAJSE

a exercé ici_ une influence parallèle à celle d'une Rosa Luxcm bourg

et d'un L-iebknecht, et préparé une atmosphère de révolution.
On en peut dire autant de la revue mensue1le Das Forum,
fondée en avril 19r4. Il y avait du mérite à ,ouloir alm:s créer
en Allemagne un courant qui, encore que puremer1t intellectuel, -s'annonçait nettement révolutionnaire. Le mânifeste contre
la guerre que son directeur Wilhelm "Herzog publia dans le
numéro d'avril 19u amena l'interventiQn dt: la censure ; celle-ci
fit passer l'article au pilon et après des tracasseries sans nombre
la police fi.nit par interdire en septembre r9i 5 la publi-cation de
la revue, qui n'a repris qu'au moment de l'armistice (chez Gustav
Kiepenheuer, Postdam), sous l'insp.iratio.o de Romain Rolland,
dont elle vient de publier le Dan/on. Wilhelm Herzog, qui
dirige en même temps le quotidien die Republik, et ses collaborateurs, Latzko, Leonhard Frank, v1sent autant qu'à la défaite des
forces conservatrices, à une régénération intérieure de l'homU1e
- Ja transformation intellectuelle et ·morale étant condition
d'une amélioration sociale et politique.
Même orientation, avec une prédominance de la note littéraire, dans die Weissen Blat ter fondées en I~:H3 et éditées par
Paul Cassirer. C'est de S1.üsse où il s'e-st installé-, que l'Alsacien
René Schick.ele dirige ces feuilles où le plus large accueil a été
fait aux jeunes talents. Grâce • l'intelligente impulsion e
Schickele nombre d'œu'tres dont l'au&lt;lace esthétique ou politique eût effrayé les éditeurs ordinaires ont pu paraître pendant
la guerre dans die Weissm Blatte1·, et l'éclectisme de Schickele
pennet que les articles de Kasimir Edscbmid, théoricien passion né de l'expressionnisme, et romancier d'un dionysisme
éruptif, y voisinent avec ceux du comte Kessler, représentant de
J'aristocratrsme, et inteBectuel d'une inspiration contenue à la
fran~i e.
De telles revues dès le premier jour s'ùpposaient nettement
non seulement aux organes sclér-otiques comme la Deutsche
Rundschatt, mais à ceux &lt;JUi, comme die Tat et d'3r Kunstwart,
sous une apparence. de nouveauté, et malgré un effort de- oc cultlilte » demeuré st1.perfidel, n'on,t guère fait que s'intégrer au
Reich, et vivre selon le rythme de son organisation mécanique.
Les oc expressionnistes ~ eux naissaient en opposition au milieu,
à un état de-choses dont on pritendait qu'il déterniinernit leur

NOTES

état d'âme. Leur révolte était l'eirplosfon d'une force interne
cherchant à briser le moule allemand. Leur inspiration, celle
.de la Gotierdammermtg, une sorte d'ivresse extatique qui revient
périodiquement en Allemagne et pour un jour fait succéder à
l'engourdissement des longues servitudes d'apocalyptiques
réveils : frénésie, joje et fureur m~ées, impatient besoin de
détruire, d'être enfin libre, d'oublier pour recommencer selon
de nouvelles données.
Ma:is ces extases sans objet défi.ni ne durent guère, et si la
guerre, puis la révolution purent un temps les alimenter, maintenant elles laissent une sensation de vide. Depuis deux ans la
fin de l'exprcssfomnî:sme est am10ncée par des esprits clairTnyants, un Rudolf Kayser, un \Vilhelm Hausenstein, qui prévoient, qui dés.irent une réaction intellectualiste. Après une
révolution d'abmd sentimentale, une criùqire qui ne sortait
guère de Ja négation-, l'intelligence tend à se débrouiller et à
faire œuvre positive. Lyrisme et scepticisme sont insuffisants.
La seule voie de salut, pense Keyserling, c'est que la critique
portée à sa plus haute puissance se mette au service de la vie,
qu'elle travaille à lui rendre une forme d'ensemble. Et l'effort
du fondateur de J: École de sag.esse de Darm tadt est surtout intéressant en ce qu'il tend à triompher du dair obscur où se complaît l.a pensée allemande, à échapper '311 danger de l'inexprimé,
de l'inavoué, à conquérir de nouveaux domaines à la conscience
et à y répandre une implacable lumière.
Cest d..ins ce sens que vont les efforts de l'importante revue
fondée à Munich en ~16 : der Neue Merkur. On y expérimente, et sous la double direction d'Efraîm F,isch et de
Wilhelm Hausenstein, des lueurs commencent à y poindre qui
éclairent le chaos. La vertu des eirplosions révolutionnaires
n'est point niée ; mais .au 1ieu de s'attarder dans la griserie
qu'elles donnent, il faut mettre à profit la liberté rendue et
reconstruire. Les derniers venus venleut retrouver une tradition , sans retomber dans les cristallisations anciennes. Le présent en ce qu'il a d'élaboré, voüàJe point où se doit saisir la
tradition. Une tradition n'est point chose définitive, arrêtée,
morte ; elle est de la vie, elle aus.si. Représentant dans l'évolution générale l'élément de continuité, elle 11'en participe pas
moins de cette évolution. Elle n'est que le pouvoir de vivante

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

liaison dans une synthèse chaque jour à refaire, parce que chaque
exploration de l'espace et du temps y apporte des éléments
neufs. L'œuvre de connaissance, qui importe d'abord, suppose
une investigation universelle et un incessant e1fort de lïntelli-·
gence.
Constante métamorphose, c'est aussi la formuk de la Neue
Rundschau. Fondée sous le nom de Freie Bühne en· 1:889, alors
que l'esprit« mode;rne » fêtait à Berlin ses premiers triomphes,
elle n'a sans doute jamais précédé les changements, ni à propre
ment parler créé de courants. Mais avec une remarquable souplesse elle a suivi dès leur formation ceux qui se dessinaiêilt
avec vigueur. Si bien qu'après trente ans, elle gard·e sa fraîcheur.
Ailleurs on eJ:périmente comme en un laboratoire. Ici sont
accueillies les expériences qui ont déjà réussi ou qui au moins
promettent de réussir. Et l'on peut considérer qu'il n'est pas
mauvais qu'à côté de revues qui combattent selon un programme,
il s'en trouve une pour accue:illir les manifestations diverses
comme en une sorte d'anthologie.
Un tel choix est d'autant plus précieux que l'activité d'esprit
des Allemands, comme cela se passe aux époques de crise, est
"aujourd'hui foncièrement anarchique. A côté des courants
caractéristiques de l'ère impériale, d'un déterminisme, d'un
nationalisme qui persistent, qui demeurent absolus, que les circonstances exaspèrent encore, il ,est une vie intérieure que la
révolution a libérée, que la misère sure'Xcite. Elle continue de
croître en intensité, elle cherche à s'exprimer en termes d'une
incroyable exaltation, elle déborde, incohérente, contradictoire,
élans mille feuilles nouve1les souvent éphémères. Genùis,
Dicl~lung, das Riff, das Tagebuch, die Bücherkiste, s'ajoutant à die

Zuku1ifl, die Weltbii.hne, S01,_ialistische Monatsbefte, das literarische
Echo, der Zwiebelfisch, das lnselschijj; que d'autres encore il faudrait citer pêle-mêle, pour donner l'idée d'une « neue Gesinnung » se faisant jour à travers le passé démoli.
Le« nouvel esprit» dont)l s'agit, n'anticipons pas en essayant
ici de le définir. Pourtant il faut remarquer combien l'Allemagne
in.tellecruelle est perméable. Elle le fut toujours. Même son
&lt;' organisation » d'hier ne lui avait pas entièrement ôté ce caractère. Il a néanmoins fallu la grande secousse pour désagréger
les pierres du monument qu'elle se dressait à elle-même et qui

NOTES

menaçait de l'étouffer. Aujourd' hui qu'elle recommence s011
éternel travail d'endosmose, quelle part sera rendue à l'influence
française ? ·
Bien petite à en croire certains. Le retentissant article de
Curtius dans der Neue Merkur sur les relations intellectuelles de
la France et de l'Allemagne, ne fait que traduire la conviction
de plus en plus vive che,; les intellecruels allemands qu'ils n'ont
plus rien à espérer de la France - une France qu'on leur
représente sous un jour assez faux - ni même grand' chose à
désirer d'elle. Dans la région du Rhin, dit Alfred Weber dans la
Nette Rundscbau, un ablme s'est creusé entre la France et nous.
Et tous de tourner le dos, de s'orienter vers l'Est, vers la Russie,
l'Inde, la Chine.
Qu'il y ait pour l'Allemagne un réel intérêt à ce geste, nous
n'y contredirons pas. Il est d'ordre économique d'abord. Outre
l'abîme du Rhin il y a le mur du change. Et puis il est trop
naturel que l' Allemand porté à la métaphysique, avide de se
faire une Weltanschauung, une image du monde, en cherche les
éléments dans l'univers entier et que la tentatiYe de « mécanisation » dont il fut l'objet l'ayant laissé meurtri, il trouve -par co-ntraste une extrême douceur à partager les extases d'un Tagore.
Entre le panthéisme hindou et le panthéisme- germanique il y a
une parenté. Néanmoins ni l'engouement pour les visions
d'Extrême-Orient, ni l'indifférence pour la pensée française ne
sauraient être durables'· L'Ailemand qui toujours se cherche et
jamais ne se découvre sentira le danger, sans cesse menaçant
pour lui, de se perdre dans l'illimité. Les conceptions françaises
avec ce qu'elles ont de fini, d'arrêté, lui sont comme le nécessaire at)tidote à sa musique. La place faite dans les livres et les
revues aux choses de France témoigne assez d\m besoin pro fond. Encore que ce besoin se donne surtout libre cours dans
-des revues où l'art .se mêle à la littérature, comme die Freude ou
das Feuer, encore qu'y soient suivies surtout les manifestations
1. Depuis que ces lignes sont écrites, der Neue Merkur a pub Hé deux
articles dont la juxtaposition est suggestive : l'un de Thomas Mann où
les relations intellectuelles de la France et de l'Allemagne sont envisagées avec le souci du germanisme pur, l'autre de Burschell, . disant
comme il faut sourire des déclarations d'indifférence à l'éga(d de l'intellectualité française.

�106

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE-

les plus hardies de la peinture française, de Oerain à Marie
Laurencin, les Allemands réfléchis savent bien que la France
continue de travailler pour sa part à un renouvellement spirituel
dont ils guettent les signes avec impatience, une impatience
qui les empêche ·parfois de discerner la vérité sous les apparences .
FÉLIX BERT.AlJ;X
*

* *

MOUNT ERYX, AND OTHER DIVERSIONS OF
TRAVEL, par Henry Festing Jones (Londres, Jonathan
Cape, r I Gorver Street,

192r ).

Les lecteurs de 1a N. R. F. connaissent Henry Festing Jones
comme le biographe, l'ami, l'exécut-eur testam_e ntaire et l'éditeur de Samuel Butler. Et il est certain ep effet que· son œuvre
la plus iœportante e.st Samuel Butle1·, a Memoir, deux gros
volumes publiés à la fin de 1919 chez MacmiJlan. Avec cet
ouvrage, qui rep,résente dix ans de recherches, d'as~emblage
et de classification ,d~ documents, dix ans dé travaux d'érudition auxquels l'écrivain a survécu victorieusement, H. F. Jones s'est classé p.armi les grands biographes de la Littér,a,t;ure
anglaise. Il y a quelque temps, ·au début d'une conférence
que H. F. Jones. donnait à Londres, G. B. Shaw, en Je présent.int (suivant l'usage anglais) à l'auditoire, dit à peu près
ceci : « H enry Festing Jones est pour Samuel Butler ce que
Platon et BosweU sont pour Socrate et pour Johnson. Je ne
sais pas jusqu'à q'llel point Platon n'a paes inv_enté Socrate, et je
ne .suis .pas du tout certain que Boswell n'ait pas iuve1.1téJ ohnson.
Il n'en est pas de même your Jones et Butler, er pendant
quelque temps j'ai plutôt cru qu~ Butler aYait inventé JonesMais maintenant je sais que t'un et l'àutre existent. » En
s'exprimant ainsi G. B-, Shaw songeait non seulement aux
qu~lités littéraire$, et à l'originalité de Samuel Butler, a Memoù·, mais à toute l'œuvre personnelle de H. F. Jones : à
Diverswns in Sicily ( 1909), à Castellinaria, alld other Sicilian
diversi'Ons ( 19 u) et ;ru livre r-écent dont le titre figure en
tête de cette note. Avec ces trois ouvrages H.. F. Jones prend
un rang élevé parmi les auteurs de .ce__ que lE!s catalogues anglais appellent « Livres de Voyages ». Tou_s ont pour sujet

NOTES

principal les impressions, les e~péJiences et les observations
de l'auteur au cours de ses nombreui. et longs séjours en
Sicile. Au point de vue littéraire ils se rattachent dire&lt;:!tement
à cet autre grand « Livre de voyages 1l : Les Alpes et les Sanctuaires du Piémont et du Tessin de Samuel-Butler. Bien qu?écrits
après la mort de Butler, on y sent très souvent la présence
invisible de l'auteur d'Erewhon : quelque anecdote sur lui,.
une conversation avec des gens qui l'ont connu, et ce qu'il
aurait dit en telle ou telle circonstance, viennent nous le
rappeler . Mais sa grande ombre est discrète et s'efface volontiers pour laisser le champ libre à l'ami qui lui survit .
Sans doute l'esprit de H. F. Jones _reflète et continue l'esprit
1:mtlérien, mais d'autre part H. F. Jones écrivain est plus.
observateur du détail, plus peintre, et à la fois plus superficiel
et plus attentif que Butler. Avec tous les personnages, les.
incidents, les traits de mœurs qu'il y a dans ces trois livres,
H . F. Jones avait la matière de plusieurs n.ouvelles et d'un
roman de mœurs siciliennes . Il a préféré donner à cette
matière la forme la plus facile et la plus modeste : la note
et le journal de voyage. Ce qui n'empêche pas ses personnages
d'être bien vivants~ et bien à lui, et aussi familiers au lecteur
que s'il les connaissait. On les voit, on les · suit à travers
quinze ou vingt étés de Sicile, on -S'intéresse aux événements.
de leur vie privée, aux déch, aux mariages, aux naissances ;
on voit grandir 1-e.s enfants. Grâce à l'institution sicilienne~
- et:tcore en pleine vigueur - du « parrainage ll, et grâceà laquelle le « compare ,), l'homme qui a été le témoin au.
mariagè ou le parrain au baptême devient membre de la
fan1ille du mari ou du père, - Henry Festing Jones se trouve'
en fait apparenté, aussi réeHement que _par les liens du sang,
à plusietars familles -de la bourgeoisie de plusi&lt;;urs grandes
villes de Sicile. (Cette institution est probablement une survivance des mœurs grecques : Achille était, en somme, le
C()mpare de Patrocle.) Ces notes ~t ces fragments de journal
ne sont donc pas des impressions de touriste, mais des fragments de 1-a vie d'un habitué du pays, d'un homme qui a
vécu de la vie du pays, d'un Anglais qui a fini par devenir
quelque peu sicilien. Aussi n'y trouve-t-on p.as, ou presque
pas, -- surtout dans les deux -derniers.., de traces - je dirais

�NOTES

108

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAISR

« d'insularité » mais la Sicile au~~i est une ile -

de traces
de cet esprit ùc dénigrement qu'on trouve trop souvent dans
les livres écrits par des étrangers sur des pa •s dont les mœurs
et coutumes diffèrent notablement des mœurs et coutumes
du pays dont ils sont originaires. Et en lisant ces pages
pleines du soleil méditerranéen, je me peins la haute stature
&lt;le Henry Festing Jones, - cet homme de soixante-dix ans
dont personne ne songerait à dire : « ce vieillard » - se
&lt;lressant entre Santuzza et Turiddu et penchant vers leurs
figures brunes le visage graYement amusé et le sourire indulgent du disciple d'Epicure et de l'ami de Butler, - d'un
homme qui en a vu bien d'autres.
VALERY LA RB AUD

*

EN MARGE DES MARÉES, par joseph Conrad. Traduction de Georges Jean-Aubry (Editions de la Nouvelle Rerne
Française).
Sauf l'Auberge dl!S Deux Sorcières qui est un véritable conte
dont l'action nalt, se développe et se résout en trois jours, les
autres récits contenus dans ce recueil sont d'authentiques petits
rnmans dont l'action s'étend sur des mois et qui mettent en
scène un grand nombre de personnages.
L'aventure, comme toujours chez Conrad, pour extraordinaire qu'elle finisse par devenir, se fraie d'abord péniblement et
lentement son chemin, à coups de hasards et de passions, à
travers la vie de chaque jour. Jamais les héros ne l'acceptent
1ivec la docilité mécanique des créatures de Pierre Benoit ou
même de Stevenson. lis résistent, louvoient, tentent des compromis avant de céder. L'aventure sort de là d'autant plus
imprévue et marche d'une allure d'autant plus saccadée que
les personnages de Conrad ont une vie psychologique et
morale plus riche.
Tantôt l'imprévu nalt de ce que leurs actes ne peuvent être
prédits d'avance, la complexité même de leurs caractères ren-0ant aussi probables une décision de leur part que la décision
inverse. De sorte que l'intérêt et l'émotion se ravi vent à l'approche de chaque tournant du récit. C'est ici le cas pour le
Pla11teur de Mala/a et un peu aussi pour A cause des dollars.

Tantôt au contraire c'est la logique des caractères qui fait
dévier la réalité, la gonfle d'éléments nouveaux, la complique,
l'encheyêtre, la tord, la culbute et la transforme enfin en une
fiction fabuleuse - cauchemar ou féerie - toute chargée
d'humanité. C'est ici le cas pour la fin de !'Associé.
De tous les conteurs d'aventures, Conrad est le seul à ne pas
bâtir des constructions en ciment armé, quitte à en humaniser
ensuite la façade, mais à lancer des bateaux un peu ivres sur la
mer mouvante des âmes humaines. li est Je seul aussi à susciter
une inquiétude qui ne soit tarée d'aucune névrose, une inquiétude d'homme normal.
Sous chaque récit, il dépose un grand problème social ou
indiYiduel qui ennoblit et approfondit le sens de l'aventure.
Dans la Folie Altmayer, c'était le conflit des races la question,
du métis qu'il posait. Dans le Pla11/imr de Malata, il oppose un
~tre qui symbolise la perfection de la vie individuelle, dégagée
de toutes les entraves sociales à un autre être qui -symbolise la.
perfection de la vie sociale, n noue le drame du conformisme
et du non-conformisme.
Conrad a réussi à réaliser cc qui est, je crois bien, le rêve de
beaucoup de romanciers français qui n'ont pas dépassé la quarantaine : un roman à la fois d'aventures, psychologique
et social. Son influence ne tardera plus beaucoup à se manifester dans notre littérature.
BENJAMIN CRÉllllEUX

*

* *
LE DUEL, par Alexandre Kouprine, traduit du russe
par He11ri Mongaull (Bossard).
Altxaodre Kouprine est ce qu'on a coutume d'appeler un
réaliste : il décrit fidèlement la vie, telle qu'elle se déroule
devant ses yeux, telle qu'il la saisit, sans y introduire grand'
chose de son propre food. C'est un ·art sincère, probe et suffisamment exact, si l'on s'en tient à l'apparence des choses ~
Kouprine n'est pas un découYTeur ; il n'est pas de ceux qui
nous font apparaître la réalité sous un aspect nouveau, inattendu ; sa vision n'est pas exceptionnellement aiguë ; rien de
très personnel, de spécifique dans sa façon d'envisager et de
traduire les choses. Mais c'est un bon peintre de mœurs, un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

110

-0bservateur habile et attentif qui a étudié de près les différents
milieux qu'il décrit. Auteur de nombrèux récits et nouvelles
et de deax romans, dont ce Duel que vient de faire paraître
Bossard, Kouprine connut én Ru~ie un succès rapide, et fut
après la mort de Tchekhov considéré comme un ~es ~hefs de
l'école réaliste. Son écriture pourtant est tout aussi éloignée de
}'admirable transparence de Tchekhov que de la p~issan~e
concentrée de Bounine : é'est un art riche, expressif, mais
.quelque peu lourd ; un bon métier, c~sciencie_~x? toujours
égal et qui nè nous réserve aucune surpnse. Le met1er de cer1ains maîtres hollandais.
Le Duel est une étude dé mœurs militaires. Cette peinture
triste et cruelle, une-des meilleutes œuvres de Kouprine, pro•
voqua à son apparition, en 1-904 ( on était alors· en ?uerre a:'ec
le Japon) de violentes attaques contre l'auteur. ancien officier,
&lt;JU'on accusa naturellement d'antipatriotisme. Les événements
.qui suivirent, la grande guerre, la. décompositio~ ~e ~'armé_e
russe la o-uerre civile surtout tém01gnèrent que 1 écnvam avait
,
b
d d'
-vu juste et posé le doigt sur la plaie. On compren . . a~tant
moins donc la « postface » que !'écrivain a cru devoir 1omdre
à l'édition française et où il essaye de s'excuser d'avoir quelque
peu« brutalement» découvert les maladies dont souffrait l'année
russe. De tels «,mea culpa» ne sont pas uhe des conséquences
les moins curieuses de notre révolution.
La traduction de B. Mongault est correcte et agréable .
BORIS DE SCHLŒZER

*
* *
MÉGHADOUTA (LE NUAGE
KALIDASA, traduit par

MESSAGER)

DE

Marcelle Lalou ( au Sans Pareil).

D'où. vie1;s-tu, beau nuage,
Emporté
l~ vent ?
Viens-tu de cette plage
Que je ple1we souvent?

par

Comme l"auteur de la vieillotte romance française, Kalidasa,
dans son MabâkâvJam, prend pour messager de tendres~e, pour
confident de sa nosf-alaie un nuage, que le vent propice conduira vers le séjour de Aimée. Cest pour le poète l'occasion de

l'

NOTES

Ilf

décrire en termes prestigieux les splendeurs de l'Inde ; et ses
-compatriotes ne se demandent guère si l'âme de Kalidasa a paré
de ses grâces ce tableau de la patrie; ou si le charme de cette
dernière a inspiré la célèbre élégie.
Cette nouvelle traduction, œuvre de sanscritiste, n'est pas moins
une œuvre d'art. En comparaison, la niaise élégance de Fauche
(ŒU"111·es complètes deKalidasa, 1859) sera jugée pédante et compassée, pudique et déclamatoire. Ici l'effort le plus original a
été tenté pour compléter l'exactitude littérale par une graphie
désireuse de se montrer aussi expr-essive que peut l'être une dic-tion intelligente. Juxtaposition, groupement, subsomption,
parallélisme, symétrie des développements apparaissent aux
yeux pour parvenir plus sûrement à l'intellect: les aniculations
de la pensée se traduisent par les arabesques de l'écriture. Un
mot 5e détache devant le lecteur comme si quelque diseur expert
lui faisait un sort. Ce n'est point là simple gageure, risquée
pour surmonter la distinction des genres : il faut y reconnaître
le résultat d'une étude très serrée de ce que nous appellerions
la logique des iniages chez Kalidasa. La psychologie comparée,
non moins que l'orientalisme, gagnerait par l'extension d'un tel
procédé à la traduction des œuvres poétiques:
P. MASSON-OURSEL

LES ARTS
LES DERNIÈRES RÉTROSPECTIVES.
Les amateurs de rétrospectives auront été gâtés, ces derniers
mois ; après celle qu'organisa « Style », où l'on pouvait admirer
&lt;le belles baigneuses de Cézanne et un Courbet d'inspiration
« très xvrne siècle » - le naturalisme a de ces retours - il
Y eut Cent ans de peinture française, rue de la Ville Lévêque,
Les grands maîtres du XIX• siècle, chez Paul Rosenberg, et
l'e1tposition Re1toir, chez Barbazanges. MM. Kœchlin et J.
E. Blanche, qui organisèrent la seconde de ces manifestations
-eurent la bonté de me demander quelque aide, et il me fut
permis d'y introduire - trop pauvrement à mon gré - les
œuvres de quelques représentants des différentes tendances
&lt;Ju'i s'affrontent actuellement. On a parlé d'une association
d'int~réts communs, à propos de cette organisation ; il eût été
plus Juste de faire allusion à un duel, des plus courtois, certes,

�112

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISH

mais qui ne manqua pas, par moments, de vivacité . Une de&amp;
idées chères à celui de mes adversaires qui, pour être le plus
cultivé et le plus aimable, n'en est pas moins le plus vigilant,
est la suivante : la plupart des recherches qui caractérisent les
écoles modernes virent le jour pour la première fois dans les
ateliers des peintres qui illustrèrent jadis le Salon de la Nationale. Des œuvres de Cottet, Aman-Jean, Lucien Simon,
Besnard, Helleu, qui figuraient à cette exposition devaient,
comparées à celles de Derain, Rouault, Segonz_ac, Dufresne,
Moreau, de la Fresnaye, démontrer non pas le peu de talent
de ces derniers peintres, mais bien que leurs inventions ne
furent que le prolongement de celles de leurs aînés. Il n'était
point besoin d'analyser longuement les œuvres en question
pour acquérir la prem·e que la jeune peinture, qui va de ce
que André Salmon appelle « le naturalisme organisé » jusqu'au
cubisme intégral, est l'ceuvre d'une génération dont les plus
âgés ont à peine atteint la quarantaine. La génération précédente, qui révolutionna les Salons officiels, n'opéra ce mouvement qu'en se permettant des libertés, qui parurent scandaleuses dans ce milieu. Or, les jeunes peintres que M. J. E.
Blanche - peut-être aYeuglé par la camaraderie veut
comparer à ses amis, ne scandalisèrent, plus récemment, qu'en
adoptant des discipliues. C'est donc pour des motifs nettement
opposés que réalistes d'hier et d'aujourd'hui suscitèrent l'étonnement. Les camarades de l\L J. E. Blanche ne libérèrent leur
touche de la précision académique que grâce à une interprétation incomplète de l' impressionnisme, des évasions duquel
ils profitèrent sans en assumer les joyeuses servitudes. Leurs
soucis, littéraires et sentimentaux plutôt que techniques, sont
aux antipodes à la fois de ceux de Renoir et de ceux de Cézanne,
animateurs et guides de la jeunesse.
A côté des molles suggestions picturales d'Aman-Jean et
consorts, il était extrêrntment intéressant de regarder le
Portrait de 111a mere par Gerœx. Ce tableau, peint d'une touche
précise et respectueuse, et dans des rapports de tons simples,
e t justes, prouvait surabondamment que l'exercice d'un métier
traditionnel peut produire des œuvres fort estimables. La Jeune
fille accoudée, de J. E. Blanche, autre toile d'un métier appuyé et
modeste montrait également par quels moyens eussent pu se

NOTES

If3

sauver de la déchéance bien des artistes faussement réYolutionnaires. Ne devoir son émancipation de l'Ecole qu'aux seuls
élans de son cœur est un faux calcul ; il est préférable de la
demander à des spéculations plastiques, dont la rigueur serait
tempérée d'nba11do11s surveillés.
Le clou de « Cent ans ... » fut la confrontation Corot-Rousseau (le douanier). On crut à un jeu, à un paradoxe amusant.
Rien de plus normal, cependant. que la juxtaposition des deux
œuvres 1 • En Corot et en Rousseau, en effet, nous pouvons contempler les deux derniers peintres 11alureis de l'époque moderne .
Personne ne contestera que, sauf chez quelques primaires dont
il ne peut être question ici, la ve rtu d'innocence a complètement disparu chez les artistes d'aujourd'hui. Quel peintre, quel
littérateur placés devant un spectacle, pem•ent se vanter de
l'absorber dans son intégrité émotive ? . ' ous tous, à des degrés
différents, Youés aux tourments de la cruelle et merveilleuse
lucidité, nous ne pouYons plus aller droit à l'objet et le découvrir dans sa nudité foncière ; nous en sommes détournés par
mille s0uvenirs secrets qui conditionnent notre perception et
en altèrent la fraîcheur et la sincérité. Le douanier, mieux
encore que Corot, si simple cepe ndant, laissa pousser son âme
d'ua seul jet, comme une plante sauvage, inaccessible aux
« boutures », si j'ose dire, et autres artifices d'un jardinao-e
.
•
b
artistique trop savant et trop compliqué. Il bénéficia de ce rare
privilège : il put regarder la réalité en face, dans sa perpétuelle
naissance, sans introduire entre elle et lui le souvenir d'aucune
œuvre d'art, ancienne ou moderne - comme nous le faisons
tous, prisonniers que nous sommes de l':idmiration ou de
l'émulation.
Le public, plus encore que les artistes, prisonnier des formes
conventionnelles, ne pouvait pas ne pas se révolter devant les
proportions inusitées par quoi s'exprimait l'émotion de Rousseau : habitué aux perspectives académiques ( que seuls Ingres
et Cézanne bousculèrent un peu) et à ce véritable nivellement
des valeurs qui satisfait la sensibilité médiocre, il fut indigué
1

r • Ce principe eût pu être générali é, en \"Ue de conclusions différentes, et aboutir, par exemple, au voisinage Matisse-Monet ; Br:iqueSeurat, etc. Mais le temps et surtout &lt;&lt; l'unité de nies " firent défaut
pour mener à bien ce te tâche délie.1re
8

�114

LA NOUVELLE REVUE FltANÇA ISE

par ce lyrisme nouveau, par ce jaillissement sur la toile, de
formes expo~ées dans toute leur crudité native . Car c'est -bien
cette sincérité scandaleuse, ce lyrisme naïf, cet étonnement
continu, qui différencient !e douanier de Corot. Ce dernier vit
et travaille dans un état de sérénité bonhomme ; il jette un
regard indulgent sur toutes les choses humbles; il peint l'église
et le caillou avec le mJme soin ému et avec un renoncement
admirable aux faciles effets.
Mais Rousseau vit dans le ravissement le pJus enfantin qui
ait soulévé une âme humaine; on se le_figure faisant ses confidences aux oiseaux, communiant avec la nature entière- non
qu'il s'y mélange à la façon de Cézanne, empli d'une inspiration uniquement picturale, indifférent au caractère particulier
de -chaque objet - mais au contmire d'une façon méticuleuse,
restituant à la feuille et à la fleur qui arrêtent son regard l'importance féerique qu•elJes revêtent au moment où il les perçoit.
Qu'ils représentent les rives de la Seine ou les entrailles d'un
Mexique à la fois réel et fantastique, ses paysages prodigieux
exercent sur nous une fascination inoubliable ; la majesté et la
gentillesse s'y marient ineffablement ; ils nous font revivre
comme nulle- autre oeuvre, les délicieuses angoisses d'une
enfance aux surprises, aux terreurs et aux ravissements hélas !
imgossib1es à retrouver. Les qualités purement picturales de son
oeuvre apparaissent avec assez de netteté pour qu'il ne soit pas
nécessaire d'en souligner ici les considérables mérites. Seuls
des yeux aveuglés par la plus académique des routines peuvent
demeurer insensibles à la rareté de ces tonalités, à l'ingéniosité
de ces rnpports de dimensions, à l'exceptionnelle intelligence
de ces c&lt; mesures)) qui en dépit parfois de quelque gaucherie,
offrent un support technique des plus solides à la poésie la
moins recherchée la moins « artiste )) qui ait existé en France
depuis Foucquet, peintre inég~lable du surnaturel.
Il ne peut être question, cependant, de considérer Rousseau
COJTime un «Maître,), dispensateur de conseils. On ne peut que
constater le miracle qu'il incarne, miracle qu'il serait de la plus
folle témérité d'essayer de renouveler. Chercher comme Rousseau à faire fange serait le meilleur moyen de faire la bête,
sans bénéfice possible. Cézanne, le plus torturé des hommes,
est bien plus près de nous ; iI nous enseigne l'art de rendre

II5

NOTES

féconde notrdnévitahle inquiétude. Que. si nous éprouvons parfois le besoio de rrous désaltérer à une source fraîche, le bon
Corot est là, artisan d'une victoire extraoràinaire : celle de la
candeur sur la culture nécessaire mais déformante.
La réplique à « Cent_ ans de peinture » qu'organisa M. .
Paul Rosenberg ne fut pas moins brillante que l'exposition
précédente. On peut dire qu'elle avait.plus de tenue. Si elle
ne 1:évéla. pas au- public des œu.wes au5:si extraordinaires que
la Fabrique et J'.Algérienne de Corot et les grandes baigneuses de Reno.ir ( qui euss_ent pu étre de Ingres), elle présenta Cézanne plus complètement e.t Courbet plus décemment.
Courh,et pein1re magnifique, souvent supérieur à Delacroix-,
demeure cependa11t le plus- inégal du siècle -.précédent. Il est le
représentant type - et revendiqué comme teL par que-lques
naturalistes impénitents - de la production impul:tiYe, sa.os
frein, sans méditation p.réal~le. Les déchets dont son ,œuvre
abonde prouvent, mieux que toutes les théories., la nécessité du
recueillement, et que n'est jamais perdu le temps que l'on_ passe
à raisonner, comme Poussin nous enseigne à le faire, sur
les ressources. expressives de la peinture et du dessin. « Peignez
&lt;la-vantageet parlez moins i~, conseillait Champfleury à Cotirbet;
il eût pr_obableme.n.t mieux fait de lui dire. : « Peignez moins
et méditez davantage. »
Que. ce soit à« Cent ans», chez M. Paul Rooen.herg7 ou à la
galerie Barbazanges, les maîtres les plus regardés, c.omrnentés
avec le plus d'enthousiasme par les peintres g,ui, peu à peu-,
forment l'op-ioion courante . furent Ingres, Corot, Rousseau,
Cézanne et fü;noir. Pureté des trois premiers ; puissance d-'in~
venüon du Maitre d'Aix_.; fraîcheur et .naïveté eonsetvées, en
dépit d'une culture de « Renaissant &gt;} chez !'.abondant et généreux peintre de Cignes~ :rota.nt de vertus dont les meilleurs
parmi les jeunes artistes. essaient, à l'ai-de de moyens à la fois
simples et raf:linés, d'opérer la difficil.e et lente.conquête·.
ANDlŒ l'.HOTE

LA MUSIQUE
LES BALLETS RUSSES.: Trois créations: LA
AO

Bo1s

DORMANT

de Tehaikavsky;

RENARD

et

BELLE

M.A.VRA

de

�JI6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Stravinsky ; Quelques reprises :
PETROUCHKA, CoNTES

RussEs,

LE SACRE nu PRINTEMPS,

L'APRÈS-MIDI n'us FAUNE.

Ce qui me frappe le plus en Stravinsky, ce qui, à mon sens,
doit nous rendre scm action particulièrement précieuse, c'est
qu'il ne se répète jamais, c'est quïl ~e développe ~ême pas,
qu'il n'exploite pas les richesses qu'il découvre, mais que les
abandonnant généreusement à d'autres, lui-même à chaque
œuvre nouvelle -change de direction et nous ouvre de nouveaux
horizons. Chacune de ses créations est une inveption nouvelle,
inattendue et si nous retracions le chemin qu'il a déjà parcouru,
le dessin nous en paraitrait très étrange et même illogique. C'est
ce qui explique en partie les sentiments complex~s que_ ~r~voque chacune· de ses œuvres : surprise joyeuse, ma1s aussi irritation et dépit, car elles exigent immédiatement de notre part
une attitude et une adaptation nouvelle. Après le scandale formidable que déchaîna le Sacre, scandale qui fut aus~i un ,trio~phe, un autre aurait repris lè même procédé, quitte a faire
encore plus grand.
Mais au lieu d'un super-Sacre, Stravinsky nous donne le
Rossignol. Puis, c'est l' Histoire du Soldat, des petites pi_èc~s, des
mélodies, un quatuor. C'est enfin Renard, Mavra. Ainsi, _chacune de ses œuvres est un coup d'essai ; mais ce sont aussi des
coups de maître : jusqu'ici il les réussissait toujours; et le premier sentiment d'étonnement êt d'inquiétude passé, l'auditeur
devait s'avouer convaincu. Jusqu'ici, c'est-à-dire jusqu'à Ma-vni
qui à mon avis, est un échec.
,
Le point de départ de Stravinsky dans Renard- est l'art forain
russe. Renard- est une déformation parfaitement consciente, une
transposition esthétique de la musique de foire. Une comparaison avec Parade tout naturellement s'i;:npose. Musicalement,
elle est à l'avantage de Renard: pour se soutenir, la musique de
Satie a besoin de la danse, du geste, de l'image plastique ; exécutée seule, sa vacuité, ses fi.celles, sa niaiserie ( et qui n'est pas
toujours voulue). apparaîtraient clairement.1:fais é' est juste~ent
ce qui fait la grande valeur _de Par~de au p01~t de vue thé~tre,
au point de vue scénique. La musique de Satte ne peut enstcr
en dehors du spectacle dont elle ne constitue qu'un des éléments. Au contraire, la musique de Renard ne laisse aucune
place à chorégraphie, au g~ste. Ce que je reproch'e à Nijinska

NOTES

117

qui a composé les danses de Renard, à Larionov qui en a dessiné
les décors, les costumes ce n'est nullement de n'avoir pas réussi
la réalisation scénique de l'œuvre, c'est de n'avoir pas compris
que cette réalisation était impossible. Si puissante, si riche, si
bien bâtie est cette musique aux rythmes complexes, mais
rigoureux, implacables, aux sonorités nettes et tranchantes, que
le geste, l'image visuelle en la déterminant ne peuvent que l'appauvrir.
Il y a des livres qm ne supportent pas l'illustration justement parce qu'ils sont trop suggestifs ; il en ést de même de
certaine musique, de celle de Renard en particulier : elle ne supporte pas d'être dansée ou mimée, parce qu'elle est trop essentiellement musique.
On a souvent répété que la musique n'est c:apable de provoquer en nous que des états de conscience plus ou moins
vagues, indistincts, flous ... Il n'y· a rien de plus faux, et l'on
confond ici « vague » avec &lt;1 indescriptible » : ce que je sens
lorsque j'entends Reuard est parfaitement clair, distinct ; c'est
un état psychologique spécifique, infiniment riche et complexe,
et qui ne se résoud au brouillard que lorsque j'essaie de le fixer
aq moyen de la parole ou de l'image visuelle.
L'échec de Renard, en tant que ballet, n'est qu'une réplique
de celui du Bouffon de Prokofieff, la saison passée : il se répète,
cet échec, chaque fois qu'on essaye d'illustrer, d'exprimer par
le geste, l'attitude, les formes colorées, une musique su.ffisamment puissante en elle-même, pensée et construite conformément aux affinités spécifiques du monde sonore. On n'applique
pas une danse à une musique parce qu'on n'aboutit ainsi qu'à
une limitation, à un appauvrissement, mais on enrichit au contraire la danse, on intensifie, on élargit sa signification en lui
adjoignant une -musique qu'elle: ne cesse de régir et qui ne peut
prétendre ainsi qu'à un rôle secondaire. C'·est en somme le
principe du ballet dit classique.
Dans Mavra, au contraire, le musicien s'est soumis à son
texte ( qui appartient à un jeune poète, M. Kokhno, d'après un
petit poème badin de Pouschkine); aussi l'œuvre gagne+elle
beaucoup à la scène.
Ne me fiant pas,à ma première impression, nettement défavorable, j'ai été encore entendre et voir Mavra cinq du six fois,

�118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

tâchant de découvri:- les raisons de l'enthousiasme de certains et
celles de mon désappointement : il faut être prudent avec Stravinsky · n'est-.ce pas une révélation nouve!Je ?
Stravinsky essaye ici, comme il nous l'a déclaré lui-même
expressément, de remonter aux sources de la musique russe : ce
ne sont plus les chants populaires où depuis Glinka jusqu'à
Stravinsky lui-même tous ont puisé ce n'est plus l'art paysan,
c·est la romance sentimentale des compositeurs pre-glinkiens,
de Verstovsky, de Dargomyjsky, de Glinka lui-même, l'art des
salons et des gentilhommières : le style italien s'y trouve profondément déformé par le goüt russe qui se cherche encore,
mais a déjà des trouvailles délicieuses. Ce vieux style italo-rnsse
subit chez Stravinsky une nouvelle déformation que j'appellerais négro-américaine : ce sont des rythmes syncopés, convulsifs, un orchestre où dominent les cuivres, des crudités
harmoniques qui se plaquent bizarrement sur la ligne mélodique. 11 en résulte un ensemble curieux, très amusant parfois,
très intéressant aussi musicalement, mais qui, bien que sa durée
ne dépasse pas une trentaine de minutes, finit tout de même par
lasser.
Qut:l que soit le point de départ de l'artiste, quelle que soit
la source où son caprice veuille s'abreuver, le résultat seul nous
importe : Stravinsky n'a pas réussi cc nouveau coup d'essai. En
effet, l'impression générale est celle d'un pastiche, d'une sorte
de plaisanterie musicale dont le principal défaut serait de n'être
pas suffisamment plaisante. Mais tel n'est certainement pas le
des ein de Stravinsky : il s'agit d'infuser un sang nouveau à
d'anciennes formes, il s'agit probablement de rénover ces formes, de créer ainsi un nouveau style d'opéra-comique. En ce
cas le sujet est trop mince, trop fragile : il s'effrite en poussière
sous son riche revêtement musical, où les deux styles - italorusse et négro-américain - ne parviennent pas à se fondre et
se gênent mutuellement.
La partie vocale, d'une grande difficulté, fut excellemment réalisée par MMmcs Slobodskaïa, Sadovenn et Rosovska et par
M. Belina; mais l'orchestre sous la direction de M. Fitelberg
me parut souvent trahir les intentions de l'auteur : il fut lourd,
épais, inutilement expressif et insuffisamment rigoureux.
.
C'est l'orientation nouvelle de Stravinsky probablement qw

WOTES

II9

n~~s a valu la Belle au bois Dormant de TschaïkoYsky, réduite
d a'.lleurs à un seul acte. On n'aime pas TschaïJrnvsky en France
et Je partage personnellement l'antipathie de mes collèaues
fr
' '
é
.
b
:13ça1s a cet gard. Pourtant, la virulence de certaines attaques
m_ a frap~é : les ~allets de Tschaïkovsky sont en effet ce qu'il a
fait de mieux. et_1l _Y a dans la Belle nu Bois Dormant des pages
charmantes. Mais 11 est probable qu'il s'aait d'une sorte d'idiosy~crasie : il y a un cas Tscbaïkovs.ky, co;me il y a un ca~ Chabrier, un cas Bruckner; nous ne parvenons pas en effet à comprendre, Français et Russes, ce qui rend chère aux Allemands la
musique de Bruckner. Un étranger ne peut s'expliquer )'engouement des musiciens français pour Chabrier. Il en est de
même de_Tscha.ï~ovsky dont le charme, le caractère profondément n.at1o~al (~1~n plus national que Rimsky-Korsakoff) ne
seront Jamais sams par un esprit de culture française.
I.I faudrait ~aintenant _parler d~nse, mise en scène, spectacle,
mais cela ne m est pas facile, car bien des vérités sont non seulement désagréables à entendre, mais aussi à dire. 1 ous savons tous
ce que nous d~vous à ~crge de Diaghilew: le rôle de cet organisat~ur, d_e ~et animateur incomparable a été vraiment unique dans la
vie a.rtisttque européenne
de ces quinze dernières années•, mais
.
t
no re reconn31ssance, notre admiration pour ce qu'il a fait ne
peut n~us priver Ju droit d'exprimer aujourd'hui nos critiques et
nos crat~tes. Sa trou~e s'est appauvrie: Miassine n'a pu être remplacé, m comme m~1tre de ballet, ni comme danseur; le départ
de. Sokolova se fait également sentir, surtout dans le Sacre du
Pr111/emps: Ja ijinska a beaucoup de goüt, une excellente
technique, ~ais elle est trop nerveuse et manque, de résis~ance. ~réfilova est une ~anseuse classique de premier ordre,
3 tecb01que est presque impeccable; Idzikowski est un gymnaste ét_onnaut,_ mai~ ..dans Je Spectre de la Rose ils ne pc:vent
nous faire oublier • IJtusky et Karsavina.
Cela peut encore changer : la saison prochaine Diaghilew
nous amènera peut-être Spessivtseva ; peut- être reverronsnou
Kars avma,
·
M'iassme.
·
ce qui· est bien
· plus grave c'est
,
1absence d'homogénité, l'absence de discipline dans le corps du
bal!et, et_ surtout l'affaiblissement de cet esprit autoritafre, il est
~s enthousiaste qui dirigeait toute l'entreprise et lui
mpnma1t une vie puissante. Je souffre en voyant se décom-

rai .

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

poser sous mes yeux. l'admirable chorégraphie du Sacre par
oubli, inattention, insouciance des exécutants ; je suis inquret
pour l'avenir de la belle œuvre de Diaghilew lorsque je constate
aujourd'hui dans soù action une sorte de timidité, de l'éclectisme: lui qui, auparavant, par ses coups d'audace et son esprit
de risque, nous imposait ses conceptions, semble préoccupé
aujourd'hui de deviner, de satisfaire nos inclinations, nos goûts
naissants. Il y a en lui flottement, hésitation, peut-être fatigue.
Espérons que ce n'est que temporaire.
B. Di: SCHLOEZER

*

* *

WAGNER AU THÉATRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES.
Nous venons d'avoir eu une sai~on wagnérienne au théâtr~
des Çharnps Elysées: une splendide troupe italienne sous la
direction de M. Serafini nous a fait entendre Tristan, le, .Maîtres
Chanteurs, Parsifal, Lohengriii: nous avons admiré de belles
voix, un jeu très expressif, des chœurs merveilleusement disciplinés, riches et souples, un chef d' orchestre d'un tempérament
musical ardent, régi par un goût sûr, servi par un métier parfait,
mais dont toutes les intentidns nt; furent pas toujQurs comprises
par ses instrumentistes.
Warrrier fut exécuté à l'italienne, c'est-à-dire très en dehors,
b
aveç une passion exubérante (Tristan), avec une certaine
bouffonnerie dans le comique (les Maîtres Chanteurs). Ce n'est
pas un reproche à faire aux artistes: l'exécution à l'allemande,
à la françûse n'est ni plns, ni moins justifiée que l'exécution à
l'italienne. Lorsqu'il s'agit d'~uvres comme celles de Wagner il
faut dénier à qui _que ce soit, à quelque nationalité que ce soit
le droit de nous imposer un style modèle, nne e:récution type.
Exécutez \.Vagner à l'américaine) si vous pouvez. et si vous parvenez à maintenir l'unité de style, à me donner une impression
complète, à me convaincre, vous avez raison gagnée . Le résultat couvre tout ; dans ce cas-ci, l'unité de style était parfaite :
les Italiens ont donc triomphé. Ce fait prouve qa'il y a de l'italien en Wagner; un jour, peut-être, on 11ous y feta goûter du
russe, du polonais ... Et ce sera très bien.

,.
**

B. DE SC}!LOEZBR

NOTES

121

LES DANSEUSES CAMBODGIENNES A L'OPÉRA.
Somptueux hommage adress_é par le roi Sisowatb à la
République, sa suzeraine, le ballet cambodgien est venu en
France, à la grande joie des amateurs d'art oriental. De Marseille où elles ont contribué au faste de !'Exposition coloniale, les danseuses de Pnom-Peuh sont venues passer troisjours à Paris : étrange pensionnat d'une vingtaine de fillettesque surveillaient vigilamment cent soldats de la garde indigène!
Petites ( elles ont quinze ans à peine), les hanches larges
et raides, le buste long, elles apparaissent vêtues avec magnificence. Par-dessus . leurs culottes aux teintes amorties,
tombent d'amples tuniques aux. couleurs vives que constelle-·
l'innombrable scintillement des pai.llettes miroitantes . Contrastant avec les teintes opulentes de l'habillement et l'éclat
des ors, leur figure recouverte de céruse apparait blême et
impassible, comme un masque de porcelaine blanche dont
la peinture a été oubliée. Les cheveux noirs et brillants sont
appliqués contre la tête petite comme une couche d'émail;
ils semblent de la même matière que celle des grands yeux
sombres qui s'allongent vers les tempes.
Le rideau se lève. L'orchestre et le chœur apparaissent de
chaque côté de la scène, tournant le dos à. la salle, indiquant
par leur orientation le point important ou se dérouleront les
danses.
Le chœur : quelques chanteurs accroupis qui tout à l'heure
émettront des vocalises confuses et nasillardes en marquent la.
mesure par le choc de deux baguettes de bois.
L'orchestre qui déjà prélude, se compose de clarinettes
indigènes, de tambours et de xylophones dont les sonorités
sourdes s'opposent aux notes claires d'un glockenspiel. "(Jn
rythme impeccable entraine ce jazz-band austère, dont les mélodies pas très différentes des nôtres accompagneraient volontiers
un schimy ou un fox-trot ...
C'est bien là une des choses les plus étranges, ce contraste
entre la musique vive qui incite aux mouvements rapides et
les danses qui tout à l'heure développeront leurs gestes ralentis. Ici, pas de pléonasme selon la formule occidentale clas-

�122

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

~ique, pas de répétition du même sentiment. Selon le souhait
&lt;le Jean Cocteau, la musique et la chorégraphie al,lront chacune
leur signification propre et.les deux arts simultanément évoqueront des choses différentes ...
Mai.$, voici les danseuses qui apparaissent. Et tandis que
l'orchestre nous raconte l'innombrable et anonyme _pulullement
Je l'Asie, le ronflement
- de.« la roue de la vie », les bayadères
en leur Ient défilé, reprennent les danses figées sur les mu
:railles millénaires d'Angkor et renouyellent la procession
hiératique des Apsaras impassibles. Leurs gestes semblent
se mouvoir dans une atmosphère visqueuse, leurs membres
ondulent comme des algues dans les profondeurs marines
et leurs mains s'épanouissent comme d'étranges fleurs aux
-pétales mobiles... Ce sont des demi-déesses certes, mais les
&lt;lemi-déesses d'u11e religion panthéiste où les dieux eux-mêmes
s'identifient à la nature, à la végétation exubérante et vivace
.des terres chaudes.
Avec ses danseuses de quinze ans., le roi Sisowath nous a envoyé un peu de l'antique Asie ...
J:

r23

NOTES

casion où Marguerite Jarnois fut si charmante qu'on oublia
le théâtre et ses mensor.iges pour ne plus voir que ce jeune
et pâle visage où la douleur mettait un pied de rouge, Les
spectateurs sortaient de la salle, à la porte, une ouvreuse
distribuait les billets qui permettraient d'y rentrer. Elle
semblait émue et pleurait presque. Soudain, elle s'approcha d'un monsieur qu'elle regardait avec une attention respectueuse, depuis quelques instants déjà, et lui . prenant les
mains:
- Oh ! Monsieur, comme vous m'avez fait pleurer I monsieur Mérimée !
- Vous vous trompez, ·mad_ame, dit le, monsieur surpris,
et se tournant vers son compagnon qui souriait, il le montra
du doigt, monsieur Mérimée, c'est monsieur.
Puis, Max Jacob, l'auteur supposé de L'Occasion et Jean
Paulhan, saluant son admiratrice par erreur, - cc car c'étaient
eux )l, comme on écrit dans les romans policiers, reprirent
place dans la salle où le rideau se lev.ait sur Chantage.

C. PRIVÉ

* *

LE COURRIER DES MUSES.
Mérimée enfant perdit ses iÜusions pour avoir entendu ses
parents rire ~errière une porte mal fermée. Il avait pleuré,
trop sensible aux reproches qu'on lui fais.ait d'une faute légère,
pleuré peut-être ses dernières larmes. Il sut depuis ce jour-là
fermer son cœur aux sentiments profonds. Il voyagea. Il
écrivit rarement et sans trop croire à son génie. 11 prit.le~
femmes par plaisir et les quitta par ennui, même les plus
.dangç:reuses, George Sand pour qui Musset .perdit sa jeunesse et Chopin sa vie, l'Impératrice qu'on chansonnait sous
le nom de Badinguette. Il fit de belles mystifications litté.taires
çt grâce au masque de Clar_a Gazul, il put rire au nez du
Romantisme. Mérimée, bien qu'il soit mort depuis plus de
~inquante ans
vient d'être le héros d'une anecdote, ou à peu
,
J
~b.
.
Il y a trois mois,. 1' « Atelier » cle Charles Dullin donnait
une matinée au Vieux-Colombier:. O,n venait de jouer I.:Oc-

On m'a cité le mot d'un aimabfe marchand de tableaux, qui
touchait de la main 1e cœur de pierre d'une statue qu'il croyait
ancienne et disait :
- Le froid des siècles !
Le mot est joli mais, _au hasard de la pensée, il n1'a conduit
à de bien tristes réflexions. Que le froid des siècles passés
nous gèle, passe encore, mais la chaleur de celui où l'on vit
ne devrait-elle pas être douce ? Il ~st vrai qu'un siècle _veut
toujours imiter le siècle précédent. Comment il n'y réussit
p11S, c'est sa particularüé, sa marque originale. La grande
mélancolie romantique qui désolait-Wer.ther, René, Obermann,
est auj&lt;mrd'bui remplaoée par un décourage_ment qui àtteint
profondément la jeunesse et surtout celle de qui l'on pouvait attendre le plus. On ne se demande plus « Pourquoi ? )l
On se dit « A quoi bon ? » L'ironie supplée au doute. Au.jourd'hui l'inquiétude de la jeunesse ne prend plus guère la
forme philosophique (Dieu existe-t-il ? C'est s.on affaire et
non la n6tre) mais nous n'avons pas encore dissipé l'héri-

�LES REVUES

LA NOUVELLE RE\"UE FRANÇAISE

tage dangereux de Rousseau. Depuis cent cinquante ans,
!'écrivain se regarde au miroir et caresse amoureusement
ses faiblesses et ses défauts. Les jeunes gens demandent des
certitudes, on leur offre des possibilités. S'ils regardent en
arrière, ils voient Baudelaire au confessionnal du cœur ou
Laforgue se noyant, pauvre Narcisse, dans les étangs du souvenir ! S'ils se tournent vers les maîtres d'aujourd'hui, Paul
Valéry, le divin charmeur du Serpent, André 'Gide? Hélas !
j'en connais qui sont trop faibles pou-r consentir à tout, pour
« ne pas choisir)), et ceux-là qui se refusent à la vie, la quittent
parfois - si elle devient trop indiscrète - et s'en vont. tranquillement, sans laisser d'adresse. ·
GEORGES GA.BOR\'

** *

LES REVUES

125

Les poèmes qu'il nous livrait, il ne les considérait nullement comme
un aboutissement, mais coi:nme un jeu, une sorte de démonstration
qu? se d~nnai_t à lui-n_1ême, d'expérience, ou mieux : d'expérimen:
tauon. Merue Il songeait à les réunir sous ce titre commun : Exercices,
entendant par ce 11101, non un moyen d'entraînement mais bien Ja mise
,
.
.
'
en vigueur d un systeme ; et Je ne pense pas que le Vinci considérât
très différemment ses tableaux.
De ce systëme, il ne m'appartient pas de parler. Je veux croire avec
Valéry que son œuvre la plus importante gît éparse encore dans ces
mys_térieux cahiers où lentement il l'élabore, et qui s;.ns doute rappel lent eux aussi ceux de Vinci. Mais méthode ou système si excellent
qu'!I soit, qùe vaudrait-il pour réussir une œuvre d'art, ;ans les particulières qualités de celui qui l'applique ? Ce qu'il me p~aît surtout de
retrouver dans les vers de Valéry, bien qu'ils l'offusquent, c'est sa tendresse. Je me souviens que dans les premiers temps de notre amitié il
me citait avec adm1ration un mot de Cervantès (je crois) : « co:Umeiit cacher un_homme ? &gt;l, mot dont alors je ne saisissais pas bien ·1e
sens. J'attendais l'œuvre de Valéry pout le comprendre.

.

PAUL VALÉRY
Le dernier numéro du Divan réunit, en hommage à Paul
Valéry, des études, des souvenirs ou des poèmes de la Comtesse
de Noailles, Henri de Régnier, Edmond Jaloux, Fr. Viélé Griffin,
Charles du Bos, Henri Ghéon, Fr. le Grix, Lucien Fabre ...
André Gide écrit :
... Ses premiers collaborateurs de la Conque et du Centaure se déso•
lai,ent de le voir abandonner la poésie, et s'engager dans une voie qui
leur semblait ne mener qu'à des spéculations impuissantes. Mais c'était
pourtant la puissance que recherchait précisément Valéry. Rieu ne lui
paraissait moins tentant que le succès qu'il eùt facilement obtenu par
une production abo,ndante. Son appaTent renoncement cachait une
ambition plus haute. « L'erreur, je parie, de bien des gens à mon
égard, m'écrivait-il en 93, est de me supposer, malgré tout, une
arrière-pensée littéraire ; de croire que je tends, en somme, à travers
les restrictions que je professe et le renoncement, à quelque g_enre nouveau. » Et, en 94 : « J'ai agi toujours pour me rendre un individu
potentiel. C'est-à-dire que j'ai préféré une vie sttatégique à une tactique. Avoir à ma disposition, sans disposer ... Ce qui m'a frappé le pl.us
au moude, c'est que personne n'allait jamais jusqu'au bout. » Il n'était
donc que de persévérer. Et durant vingt-cinq ans Valéry se tut, travaillant sans cesse.

A PROPOS DE MARCEL PROUST
M. Ernest Curtius a publié dans le numéro de Février du

.

Neue Merkur un remarquable article sur Marcel Proust do ot il

,
'
n est peut-etre pas trop tard pour donner ici un extrait :

Ce que Gide a dit un jour des hommes de la Provence : qu'ils ont
cette assurance un peu facile de ceux qui s'étant déjà dits dans Je
P:t5sé, n'ont plus qu'à se redire sans effort et ne trouvent plus rien de
~ten neuf a ch~rcher )), cela nous vient souvent à l'esprit à propos des
~vres des Français. Combien pourtant il serait trompeur de généraliser de telles impressions, c'est ce que montrent les ouvrages de
Pr~ust. Proust demande au lecteur un assouplissement et une réadaptat'.on _de son appareil de perception esthétique, une tension élastique,
qui exige d'abord un déploiement d'énergie, mais qui ensuite - comme
une série d'exercices musculaires - produit une vitalisation bienfaisante de tout l'organisme. 11 a justement, lui, du nouveau à d,ire: et il
a dô se fabriquer, à cet effet, des moyens d'expression nouveaux. Et
pourtant le résultat de son art s'insère après coup dans la loi constitutionnelle de l'espri~ français, dans la perspective de son optique, telles que
nous les connaissons d'après une longue tradition, d'une maniè(e tellement significative, qu'en nous retournant pour regarder en arrière
nous êp rouvons cette saus,act1on
· c · que
.
donne toute vue sur une conti-'
«

�126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nuité nécessaire, organiqoe et dépassant les individualités. Proust ajoute
un nouveau chapitre à ce que nous savions de la morphologie spirituelle de la France, mais non pas en bouleversant les résultats des chapitres précédents, bien plutôt en les- approfondissant et en les confirmant.
•* •

SUR LES COPAINSD'une étude enthousiaste sur les Copains de Jules Romains,
que publie la Revue de Belles-Lettres, détachons ce passage :
Les Copailn sont pour nous une œuvre sacrée, mais qu'on ne se
méprenne pas. Cela veut dire que nous cr-0yons au côté profond, mysti.que de ltur vie. Mais l'ironie, mais la « monture &gt;l qui est partie
inhérente et non la moindre de leur personnalité nous est tout aussi
sacrée. En analysant ce -lyrisme, nous dissocions un tout, pour en saisir, séparés ou morts, les éléments composants. Mais notre admiration
va au tout brut et complexe. Aussi quand nous refusons de voir dans
les Copains une ~impie farce habile, ce n'est pas pour en faire un traité
romantique. Nous prenons ce livre comme quelque chose de vivant et
de complexe, où l'exaltation de la vie n'a rien de morbide, mais est
baignée d'ironie parce qu'elle resplendit de santé. Ce pourquoi Romains
l'offre pour Conseiller de la Joie et Briviaire de la Sagesse facétieuse.
L'ironie, la« monture n, il faudrait montrer qu'elles sont là, non pas
pour mitiger après coup uoe sentimentalité que l'auteur craindrait être
excessive, mais parce qu'elle. fait partie de sa vision poétique, parcequ'dle est un des éléments de son iyrisme .....
Que les deux facteurs soient mêlés, l' irollie cédant le pas à la ferveur, puis comme avide de ses droits la rattrapant, la dépassant, les
deux jouant _à cache-cache et se démasquant tout à tour, voilà qui cmn-ble le plus pleinement notre attente.....
,._

* •

LES ENTRETIENS D'ÉTÉ DE PONTIGNY
On sait qu'avant la guerre un comité dont M. Paul Desjardins
était l'âme, organisait chaque été, dans le cadre magnifique del'abbaye de Pontigny, des réunions où des esprits cultivés, de
nationalités différentes, échangeaient à loisir leurs idées sur un
thème de littérature ou de morale, à l'avance choisi comme
programme. Dès r9ro les écrivains de la Nouvelle Reu11e Française participèrent à ces &lt;&lt; décades
et se rencontrèrent
avec d'éminents représentants de la pensée étrangère. ·

i,

LES REVUES
127
Le Co~ité_ des 1;ntretiens d'été de Pontigny- composé de
Paul Des1ard1ns, d Arthur Fontaine, d'André Gide de G .
Raverat
·
1
'
eorges
' - 1ug~ ~ue e moment est venu de reprendre son
œuvre. Des mv1tat1ons ont été lancées pour cet été . U
ééé
·
· n programme a t tabh. Nous en empruntons l'esquisse à 1a REVUE
DE GENÈVE (No du r" Mai) :

Cette ann~e, trois décades sont prévues: l'une sur !'Éducation (du

7 au 16 Aout) à laquelle " sont conviés ceux qui 5e préoccu ent du
déf~ut de concordance entre l' éducation d'à présent et le é . p d
so été
li ·
r g1me es
6C1 :
tiques )) ; un sec~nde sur un sujet de littérature (du 17 an
2 Aout1, la cc culture de la -nerté par la riction &gt;&gt; le point d'ho
du. Moyen-Age
a
tl eman, l'honn ête homme l'autono . nneur
. , le .,en
'b é
dmenNne, _la selfreliance d'Emerson - ; une troisième,enfin sur 1:1;0:i;t;
es atrons : à cette décade O
d ·
•
de la
.
.
.
, n vou rrut réumr « des amis réfléchis
. Paix et qul conviennent que le moyen de l'établir (pré ·s
''j
s'aa 1t d'u F ·d, •
c1 ons qu 1
. "' .
ne e erat1on des Etats) doit être voulu pteinetnent
. difficile et reculé enco
E
d
, mais est
.
.
.
re_... ssayer e mettre au point, de sorte qu'elle ne
sou que b1enfa1sante, 1'1dée•profondément naturelle de Patrie . c'est là
~.ne, entre~rise d'é_claircissement, de pacification. On voudrai~ qu'el!~
ut au moms ~qu1ssée dans un conciliabule de civilisés au commencement du xx• siècle.
'

ro

B :armi les adhésions déjà recueillies, citons celles de. Johann
OJer, Arnold Bennett, Albert Thomas

Ferrero

Pr.e

1· .

A d é G'
'
'
zzo llll,
p·n r
ide, Wells, Duhamel, Paul Hymans, Arthur Fontaine
ierre Hamp, Strachey.

'

***

MEMENTO

ACTION (mars-avril) : Pitoejf, par J. Bucher.
ARIANE (mai) : Delille poète, par Robert Bonnert.
BELLEs-I .ETTRES (ru ') • F
· r
Al h
. .
ai ·
mncis ;rmzmes ou notre chag,·ltt
P onse Météné; M . Paul Valéry, par André Delacour.
' par
LaL; BON PLAISIR (maj) : Dans l'i11tm611toriale Asie, par J. Douyau ,
affesse de M . Bl,iise, nouvelle par Ch. Phalippou.
'
ma~:~SES

DE

THÉATRE (mai) : Comment j'écris ime pièce, par Lenor-

. Ll~ Com.AISSA NCE (avril) : Mademoiselle Zeline Ott Bonheur de Di
a usaue d'
•
D
eit
.,
u~e vm11e w wiselle, par Marcel Jpuhandeau ; Les
prr;:EE;b-ve:·sift du Man~arin : M. Reni Can.at lauréat, élève et cuistre.
(n 1 ) : Souvenirs, par Tristan Derême.
LE DIVAN : Tristà1i Klings&amp;r, par Pierre Lièvre.
LE DISQUE VERT (juin) : Poèmes, par Odilon Jean Périer

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

128

EcRITS NouvEAUX (juiu) : La cnuwté rnsse, par Maxime Gorki ;
Fargue, par Adrienne Monnier; Le Secret profession11el, par Jean Cocteau.
EssAJS CRITIQUES (mai) : A /'Atelier, par Azaïs.
LES FEUILLES LIBRES (n° 26) : Poèmes, par Ernst et Eluard ; Mogarmi
Nameb, par Blaise Cendrars.
LES LETTRES (mai) : Lettre 11 Sidoi11e rnr quelques préj111;és ett matière d'a,·i religieux, par François Fosca ; Le, trois Fontaines, par
René Des Granges; (avril) : Lettre IÙ Flaubert à Louis Bouilhet, par
Louis Martin-Chauffier.
LETTRES RHÉNANES (avril) : 'froisième lettre sur les spectacles, par
Benoist-Méchin ; Sonate, par André Norys.
MERCURE DE FRANCE ( 15 avril) : Souvenirs de mon commerce. Dans
la cotltagion de Mécislas Golberg, par André Rouveyre: (15 juin): La
fausse resse1J1blauce, par J. de Gaultier.
LA NouvELLE REVUE (mai) : Stevenson j11gé par son beau-fils, par
Paul-Louis Hervier.
L'ŒUF DuR (avril) : Petits Poèmes, de Tristan Derême ; Side-Car,
par Maurice David.
LA RENAISSANCE D'OCCIDENT (février-mai) : Petite Odyssie d'un
poUe lointai11, par Daniel Tbaly.
REVUE DE L'AMÉRIQUE LATINE (avril-mai): Paysages imaginaires
à'A111irique, par R. Gomez La Serna ; Le sem de l'Exotique da11s la
Poésie Frn11çaise : M. Jules Supervielle, par André Fontainas.
REVUE DE BOURGOGNE ( I 5 juin) : Un touriste italie11 à Mdro11
en 1665 1 par G. Jeanton.
REv·uE DES DEux-MoNDl!S (15 1{iai-15 juin) : Les profondeurs de la
mer, par Edmond Jaloux.
REVUE DE GENÈVE (mars-avril)
Méditation Stll" Baudelaire, par
Charles Du Bos; Guin) : Noct11.rne, par Fr. Swinnerton.
REVUE DES JEUNES (avril) : Les Saints et le thédt1·e chrétien pop11lllire,
par Henri Ghéon.
LA REvuE MONDIALE (15 juin); Du co11tre-sc11s, par Emile Faguet.
REVUE PHILOSOPHIQUE (mars-avril) : La psychoanalyse et le problème
de l'illconsâent, par A. Ombredane.
REVUE RH ÉNANE (juin) : Les tapisseries des Gobelins.
LA REVUE- DE la SEMalNE (28 avril) : Réflexions sur l'œnvre critiqile
de Paul Bourget, par Ch. Du Bos ; La littemture et la Société du moye11a'ge., par Jean Longnon.
LA REVUE UNIVERSELLE (mai): L'A11101w, les Muses et la Chasse
(III), par Francis Jammes ; Einstein et la relativité, par Louis
Dunoyer.
LE GBRANT : GASTON, GALLIMARD.

ABBEVILLE. -

IMPRIMERIE

F. PAILLART.

.l

LE MARIAGE DU CIEL
ET DE . L'ENFER

Le ~ariage du Ciel et de l'Enfer dont nous donnons îci la
trnclu~tion complète, p~rut en 1790. C'est lep-lus significatif et
le m~ms ,touff~ des.« livres pr?phétiques » du grand mystique
an~l~1s, a la_ fms pemtre et -poete (1757 à 1828).
J a1 conscience que cette œuvre étrange rebutera bien des
lecJeurs. En Angleterre elle demeura longtemps presque
complèt.ement ign_orée ; bien rares sont, encore aujourd'hui,
Ceux .qui la
, connaissent et l'admirent. Swinburne fut u n d es
P;em1er~ ~ en signaler l'importance. Riel). n'était plus aisé que
d Y. c~e1lhr les q~elques phrases pour l'amour desquélles je
décidai ~e le tra?u1re. Quelques attentifs sauront peut-être les
découvn~ sous 1ab~rrdante frondaison qui les protège.
- Mais pourquoi donner le livre en entier?
- Parce que je n'aime pas les fleurs sans tige.
A, G.

Rintrah mgit et secoue ses feux dans l'air épais ·
D'affamés nuages hésitent surfabîme.
'
Jadis débonnt;ire et par un périlleux sentier,
L'homme juste s'acheminait
Le long d11, vallon de la mort.
Ou la ronce croissaù on a planté des roses
Et sur la lande aride
_
Chante la mouche à miel.
Alors, le périlleux sentier f11t bordé d'arbres,
Et une rivière, et 1me source
9

�I 30

LE .MARIAGE OU CIEL ET DE ÙENFER
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Coula sur chaque roche et tombeau ;
Et sur les os blanchis
Le linwn rouge enfanta.

LA VOIX DU DIABLE

.,

Jusqu'à _ce que le méchant eût quitté les sentiersfaciles
Pour cheminer dans lès se'ltJ.iers périlleui1 et chasser
L'homme juste d®s des régions arides.
A présent le serpent rusé chemine

En douce humilité,
Et l'homme juite s'impatiente,,danî, les déwt~
Ou-les lions rôdent.,
1(

r

...

1)

J

r:'

•

Rintrah rugit et secoue~~s Jeux dans l'air épai-s;
D'affamés n:tlages héoitent sin: l'abîme.
·
fi'

J

Puisqu'un nouveau. ciel é 'commencé et'iu'il' Y, fi'#iairit~;ar.zi
trente-trois ans d'éc01ûés-depuis 2on a:vène'nJenf :1'E.t~~nehE1;1.Jer
·•
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se ranime.
r ('
'
rr
?
Et voici I Swedenborg es.t. cet ange qui se.,jien,J,- assis sur la
tombe: ses écrits sont ,ces linges pliés.
~, '.
C'est à présent la domination d'Edom et la rentrée d'Adam
dans lé Paradis - Voir Tsaïe XXXIV et XXXV.
Sans contraires il n'est pas de progrès. At1ractùm et R(pttlsîon, Raison et Emrgie, · Amou-r et- Haine; s.ont 1'tiçessJit&lt;es a
l'existence de I'ho-mme.
., •. ,
De ces contraires découlent ce. que.les religions ç,Pf}e)lent'le,.8ien
~
et le Mal.
Le Bien (disent-elles) est le passif quî_"se soumet à' la Raison.
Le Mal est l'actif qui prend source dan5 l'l;:nergie-; 1
Bien est Ciel, Mal est Enfer.
\

" .J

Toutes les Bibles, ou codes sacrés, ont été, cause des
erreurs suivantes :
I ~ Que 1'l10mme a deux réels principes existants, à
savoir : un corps et une âme.
2,Q Qué l'Energ3.e, appelée le Mal, ne procède que du
corps, et que la Raison appelée Bien ne procède que de
l'âme.
.
3~ Qt~e. Dieu tartinera l'homme durant l'Rteroité pour,
avoir smvi ses énergies .
Mais contr&lt;\ires â celles-ci, les cl~oses suiva.rites sont
vraies :
'
1° L'hom~1e n'a pas un corps distinct' de $On âme, car
ce qu'.on appelle corps est une p·artie de l'âme përçue par
les .:mq sens, principaux débouchés de l'ftm e dans cette
période de vie.
2 ° ~'énergie-est la seule vie; elle procède .du corps, et
la Raison est la borne de l'encerdement de l'Energie.
3° L'énergie est l'éternel délice.
Ce~x qui répriment leur désir, sont ceux dont le désir
est faible assez pour être réprimé ; et l'élément restricteur
ou raison usurpe alors la place du désir et gouv~rne celui
dont la volonté -abdique.
Et le désir réprimé peu à peu devient passif jusqu'à n'être
plus-que l'ombre du désir,
·
·
La relat~on de cela est-consignée da11s k Paradis P~du;
et 1~ Dommateur c'est•à.-dire la H.aiso,n , y -a npm Messie.
Et l Archange originel ou capitaine de l'armée !:éleste y est
appelé Diable ou Satan, et ses enfants y ·s ont appelés Mort
et Péché.
Mais dans le üvre de Job, le Messie de -Milton a nom
~atan. Car cette relation a été adoptée par les deux parties. Assurément, il· semble à Raison que Désir a été

�I

32

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

chassé, mais le rapport du Diable c'est que le Messie
tomba et construisit un ciel ave~ ce qu'il dérobait à
l'abîme.
Ceci èst révélé dans l'Evangile, où nous le voyons prier
le Père d'envoyer le Consolateur, ou ·Désir, afin que · Raison puisse avoir des Idées pour construire - le Jehovah de
la Bible n'étant autre que celui qui habite dans le feu
flamboyant.
Apprends qu'après sa mort, c'est le Chris't qui devient
Jehovah.
Mais dans M,ilton, le Père est le Destin ; le Fils, un
Raison des Cinq sens, et le Saint Esprit, le Néanr !
NoTE : Ce qui :fit que Milton écrivait d,ins la gêne lorsqu'il parlait des Anges et de Dieu, dans l'aisance lorsque.
des Démons et de !'Enfer,_c1est qu'il était un vrai poète et
du parti de_s Dé_mons, sans le savoir.
VISION MEMORABLE

Tandis que je marchais pa·,mzi les fiammes de /:Enfer, et
faisais mes délices du ravissement du génie, que les Angesconsiderent comme tourment et jolie., je recueillis quelques-uns
de. leurs Proverbes ; car de mime que les dictons en usag'e chez
ttn peuple portent la marque du caractère de celtti-ci, j'ai
pensé que les Prpverbes de l'Enfer manifestent la na/ure de la
Sagesse Infernale, mieux qu'aurnne i.kscription d'édifices on de·
vêternents.
Quand je revi11S chez moi, sur- l,'abînJe de mes cinq sens,
la où un plateau surplümbe abruptement le présent monde, je 'vis
un puissant Démon enveluppé de nuages noirs, plammt au-dessusdes parois du roc : avec de corrodantes flammes -il écrivit la sentence suivante, à présent perçue par les cerveanx des hfJ1Jimes et
lue par wx sur la terre :
Borné par tes cinq sens, ne compre11ds-tu donc pas
Que le. moindre oiseau. qui fe1id l'air
Est un itnmensnnonde de délices?

I.E MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER

133

PROVERBES DE L'ENFER
J

Dans le temps des semailles, apprends ; dans le temps
&lt;les moissons, enseigne ; en hiver, jouîs.
Conduis ton char et ta charru_e par-dessus les ossements
&lt;les morts.
Le Chemin de l'excès mè~e au palais de la Sagesse.
La Prudence est une riche et laide viei1le fille à qui l'incapacité fait la cour.
1

Le Désir non suivi d'action engendre la pestilence.
Le ver que coupe la charrue, lui pardonne.
Celui qui aime l'eau, ;1.u'on Je plonge dans la rivière.
Un sage ne voit pas le même arbre qu1un fou.
Celui dont le visage est sans rayons ne deviendra jamais
une étoile.
Des ouvrages du temps !'Eternité reste amoureuse.
La diligente abeille n'a pas de temps pour la tristesse.
Les heures de la folie sont mesurées par l'horloge, mais
celles de la sagesse, aucune horloge ne les peut mesurer.
Les seules nourritures salubres sont celles que ne prend
ni nasse ni trébuchet.
Liue de comptes, toise et balance ·; garde cela pour ut1e
année de disette.

�134

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'oiseau ne vole jamais trop haut, qui vole de ses propres
ailes.
Un corps mort ne venge pas d'une in1ure.

13 5

L'ENFER

Le fou égoïste et souriant, et le fou morne; et re11frogné,
seront tenus tous deux pour sages, et serviront de verge et
de tléau.
•

L'acte le plus sublime, c'est de plaG:er un autre aYant

Si le fou persévér-ait daus sa folie, il rencontrerait la
Sagesse.
·1

m:

Jj

Evidence d'aujourd'hui, imagination d'hier.

SOL

Insanité, masque ·du fourbe.
Pudeur, masque de l'orgueil.

LE MARIAGE DU CIEL ET

J

Le rat, la souris, •lè renard, le lapin, regar"dent vers les
racines; le lionr le tigre, le cheval, l'éléphant regardent vers
les fruits.
Citerne contient, fontaine déborde.
Une pensée, et l'ï°mmensité est emplie.

Les prisons sont bâties avec les pierres de fa Loi, et avec
les briques de la religion, les bordels.
•

J

Orgueil du paon, glo_ire de Dieu ;
Lubricité du bouc, munificence- de Dieu ;
"Colère du lion, sapience de Dieu ;
Nudité &lt;l'e la femme, tra,a-il de Dieu.
L'excès dè chagrin rit ; l'èxcès de plaisir, pleure.
Le .rugissement des lions, le hurlement des loups, le
soulèvement de la mer en furiè et le glaive destructeur,
sont des morceaux d'éternité trop énormes pour l'œil des
hommes.
Renard pris n'accuse que le piège.

' Sois toujours prêt à füte tbn o~iniop., et le lâche t'évitera.
Tout ce qu'il est possible &lt;le &lt;Croire, est un miroir de
vérité.
L'aigle jamais n'a perdu plus de temps, qu'en écçmtant
les leçons du corbeau.
Le renard se ·pourvoit, Dieu pourvoit au lion.'
· Le math½ ·pense ; à midi·, .agis·; le, soir m,ange ;. la nuit,
dors.
Qui s'en est laissé imposer par toi, te ·connaît.
· La charrue ne suit pas plu~ les p~role.s g1,1e la i;écompense
de Dieu les prières 1 •

La joie féconde, la douleur accouche.
Que l'homme vête la dépouille du lion ; la femme, la
toison de la brebis.
A l'oiseau le nid ; à Faraigo.ée la Joile ; à l'homme
l'amitié.

Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux
du savoir.
1. Littéralement! « Comme la ·char.rue suit les paroles, cainsi Dieu
récompense les prières. »
;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

N'attends que du poison des eàux·st~gnaùtes.
Celui-là seul connaît la suffisance, qui &lt;l'a.bord a connu
l'excès 1 •
' '
Souffrir les remontr.~nêes du fou : privilège royal.
Y eux, de feu ; narines: d'air ; bouche, d'eau ; barbe, de
terre.

,. .

Pauvre en courage est riche en ruse.
Le pommier pour pqusser, ne prend point conseil du
hêtre; ni le lion, ni le cheval pour se nourrir.

LE MARIAGE DU · CIEL ET DE L'ENFER

Adversité, raidit ; félicité, rernche

1 37

1•

Le meilleur vin, c'est le plus vieux ; la meilleure eau,
c'est la plus neuve.
Prières, ne labourez pas l Louanges, ne moissonnez pas !
Joies, ne riez pas ! Chagrins, ne pleurez pas !
Tête, le Sublime; Cœur, le Pathos; gén'itoires, la Beauté;
pieds et mains, la Proportion.
Tel l'air à l'oiseau, ou là mer au porsson; le mépris à
qui le mérite.

Le corbeau voudrait que t0ut soit noir, et le hibou que
tout soit blanc.

Aux rewnnaissants, les mains pleines.
Exubérance : c'est Beauté.
C'est parce que d'autres ont été fous, que nous, ngus
pouvons ne pas l'être 2 •
L'âme d~ doux plaisir ne peut être souillée.
Si plane un aigle, lève la tête ; contemple une parcelle de
génie.
De n:iême que la chenille choisit, pour y pose·r ses. œufs,
les feuilles les plus belles ; ainsi le prêtre pose ses malédictions sur· nos plus belles joies.
Pour créer u.ne petite fleur, des siècles ont travaillé_.
1. Littéralement : « Tu ne peux connaître ce qui est ,assez, que si
tu as connu d'abord ce qui est plus qu'assez. &gt;&gt;
2. Littéralement : « Si d'autres n'aYa,ient pas été fous., c'est nous
qui devrions l'être. &gt;&gt;

Le lion serait rusé, si conseillé par le renard.

La culture trace des chemins droits ; mais les chemins
tortueux sans profit sont ceux là mêmes du génie.
Plutôt étouffer un enfant au berceau, que de bercer
d'insatisfaits désirs 2 •
L'homme absent, la nature est st,érile.

1. (Da11m braces; bless relaxes) Damn comporte une idée de malédiction, de damnation; bless, de bénédiction. Grolleau propose ici :
le ma/beur enchaine; le bonheur délivre. Mais il me parait que la pensét:
de Blake est ici faussée. Ce proverbe de l'enfer donne tout l'avantage
à la malédiction, à l'advers.ité. « To brace », ne peut signifier.: enchaîner ; son sens propre est ici : tonifier, (braâng afr) galvaniser,
tendre ; et s'oppose à « to relax » détendre, amollir.
_
2. Plus exactement : des désirs. inagis.

�I 38

-LA NOUv;ELLE REVUE FRANÇAISE

La vérité, jamais ne peut être. dite de telle manière qu'elle
soit comprise et ne soit pas crue.
Même loi pour le lion et pour le bœuf, c'est oppression.
En voilà assez ~ e}i voilà -trop.

.·

,1

Les poètes de l'aotiqu1té peuplaient le monde sensible
de dieux et de génies, auxquels ils donnai~~ les- non:s -: et
qu'ils revêtaient des attributs - des b01s, des rn1sseaux,
des montagnes, des lacs, des peuples, des cit~s, et de
quoi que ce soit que leurs nombrem: sens élafg1s _pussent
atteindre.
Ils étudiaient particulièrement le génie de chaque ville
et de chaque contrée, plaçant celui-ci sous la tutelle- de sa
déité spirituelle ;
.
Mais bientôt ,pour Yavantagè de •quelques uns, et pour
l'asservissemen~ de la masse, un effort fut tenté d'abstraire
ces déités, qui s'éèhàppèrent ainsi de leur matérialité première : les- prêtres entrèrent en scène. ' .
.
Instituant les rites, d'après les premiers récits des
poètes.
Et finalement les prêtres déclarèrent, qu'ainsi l'avaient
voulu les Dieux.

Les hommes oublièrent alors que seul, le cœur de
l'homme est le lieu de toutes les déités .

VISION MEMORABLE ·

Les prophètes )sait et Ezychie! so11paient~avec moi. Je le~r
demandai comment ils osaient si lib~emcnt affirmer q,ue Dieu

LE MAJUAGE DU CIEL ET DE L'ENFER

1 39

leur parlait. N'avaient-ils point songé, ce faisan~ qtb'îls
risquaient de n'.étre pa,s compris, de p1tter appui à l'imposturû
Isaïe répondit: cc Certes, je. ne vis ni n'entendis aucun Dieu
par quelque perception limitée de mes organes, mais me5 sens
découvrirent T:·infini dans chaque chose, et dès lors je me convainquîs de ceci, .dont je demeute persuadé : que la voix de
l'indignation sincère est voix de Dieu; je ne mHnquiétai point
des conséquences; j'écrivis .
- Pour qu'une chose soit, demandai-je alors, la ferme conviction qièelle est, suffit-elle.? »
Il répondit .: (&lt; Les poètes le croient. Cette ferme conviction, dans les siècles d'imagination, nmuait les moMagnes;
rnais peu nombreux sont ceux capables, en quoi qut ee soit,
d'une conviction véritable. »
Ezechiel dit alors : c&lt; La philosophie de l'Orient enseigna les
premiers principes de la perception humai-ne, telle nation voyait
l'origine dans rel prùzcipe, t-elle autre, nation dans tel a.ùtre
principe-; nous d'Irraël, enseig11âmes que le génie,·poétique. ainsi que vous le nommez. 1naintenant - était Ye.- principe
initial, et que tous les a:ut-res en d6rwaient; de là-notre mépris
pour les prttres et ies philosophés des a.utres contrées; a t'est
pourquoi nous a.llions prophétisant que tous les dieux trouvaient
en nous leur origine1 comme il ser:ait enfin prouvé, ttib11taires
du. Génie Poétique ; c'étdit 1a œ que notre, grand poète...c:roi David
désirait avec tant de ferveur, et invoquait si pathétiquement, à
quoi, disait-il, il devait l'assufettissement des ennemis et Ze gouvernement des royaumes; et nozfs ai111ions 1w.tre Dieu jusqu'à
maudire en son n()1ilt toute autre déité des nations environnantes
et que nous déclarwns révoltées ; de- sorte que le vulgaire
vint if, penser qt'ie- toute,s les nat-ions seraient a la fin soumises
aux Juifs. Cela, dit-il,fut appelé ase-réaliser, ainsi que toutes les
fen-nes convicJions, car toutes les nations reconnaissent présentement le code'fziif et vénèrent le diett des Juifs. Or peut-il y avoir
sujétion plus grande ? &gt;&gt;
f' entendis tout cela avec stu.peur ei dus confemr ma conviction
pers0nnelle.
·

�140

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE:

Après le repas, je priai ]saie d'accorder au monde la révélation de ses œuvres perdues; il me dit qu'il ne s'en était
perdu aucune qui eût q1,œlque valeur. Ezechiel me parla de
même.
Je demandai alors a Isaïe pour quel motif il était allé, corps
et pieds nus,' durqnt trois a1Js. Il répondit : « Pour le mtme
motif qwi fit aller aimi notre ami Diogéne, le Grec. )&gt;
Je demandai a Ezechiel ce qui le fit manger des exc:éments
et rester si longtemps de suite, gisant sur le flanc dr01.t ou le
flanc gauche? Il répondit: « Le désir d'elever les autres ~ommes
jusqu'a la perception de l'infini: les tri~s. de l'.Amériqtte du_
Nord ont des pratiques semblables ; et celui-la est-zl honntte qui
résiste à son génie ou à sa conscience, ·pour le seul anwur de ses
aises et d'une présente satisfaction? )&gt;
** *
L'ancienne tradition, selon laquelle le monde doit être
consumé par le feu, au bout de six mille ans, est vraie,
ainsi que je l'ai appris de l'Enfer.
,
Car le chérubin au aJaive de flamme sera releve de sa
b
•
garde auprès de l'arbre de vie, et a?ssit~t la créatio_n
entière sera consumée, et t0ut ce qm mamtenant nous
paraît fini et corrompu, nous ap?araî~ra infi1:i e: p~r.
Ceci sera obtenu p4 r une amélrorauon de la JOU!ssance
sensuelle.
Mais tout d'abord cette distinction entre le corps
humain et l'âme humaine, devra être abolie : ceci je
l'obtie.ndrai, en imprimant selon la méthode inf~rnale,
-avec des corrosifs, qui dans l'Enfer sont des vulnéraires et
des baumes - qui volatilisent les surfaces apparentes et
-0.écouvre.nt l'infini que celles-ci dissimulaient.
Si les fenètres de la perception étaient nettoyées, chaque
-chose apparaîtrait à l'homme, - ainsi qu'elle l'est infinie.
Cai· l'homme s'est lui-même enfermé jusqu'à ne plus
rien voir qu'à travers les fissures étroites de sa caverne.

LE MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER

VISION MEMORABLE

J'étais dans une imprimerie, en Enfer, et je vù la méthode
par laquelle est transmis, de genération en génération, le
savoir.
Dans la première chambre, était ttn Dragon-homme, balayant
les gravats a la bouche d'une caverne;_ à l'intérieur, plusieitrs
dragons approfondissaient la caverne.
Dans la seconde chambre, était une vipère enroulée autour
du roc et de la caverne et d'autres ornant celle~ci avec de l'or,
de l'argent et des pierreries.
Dans la troisième chambre, je vis un aigle, dont les ailes et
les plumes etaient d'air ; et il rendait l'intérieur de la
caverne in.fini; alentour, nombre d'aigles, pareils à des hommes,
édifiaient des palais sur les rocs immenses.
Dans la quatrième cha,mbre, des lions -de flamme ardente
tournaient furieux, et fondaient les métaux en fl11,ides vivants.
Dans la cinquième cha.mbre, des formes sans nom jetaient
les métaux dans l'espace.
Ceux-ci etaient reçus dans la sixieme chambre par des
hommes; ils y prenaient l'aspect de livres et formaient des bibliothèques.
*

* *
Les géants qui amenèrent ce monde à son existence
sensuelle, et qui depuis semblent y vivre enchaînés, sont
véritablement les principes de sa vie et les générateurs de
toute acti\·ité ; mais les chaînes sont les ruses des esprits
faibles et soumis, qui ont pouvoir de résister à l'énergie ;
selon_ce que dit le proverbe - « pauvre en courage est
riche en ruse ». ·
Ainsi, une portion de l'être est le Prolifique, l'autre
portion le Dévorant: il semble au Dévorant qu'il tient k
Producteur dans ses chaînes; mais cela n•est point; il ne

�LA N0UVELLE REVUJ;: FRANÇAISR

tient que des portions d'existence et s'imagine qu'il tient
le tout.
Mais le Prolifique cesserait d'être prolifique si le Dévorant comme une mer, n'absorbait l'excès de ses délices.
Certains diront : Dieu n'est-il pas seul Prolifique ?
Je réponds : Dieu seul Agit et Est, d~ns les êtres existants ou hommes .
11 y a et il y aura toujours sur la tèrre ces &lt;lem classes
d'hommes, et elles seront toujours ennemies ; essayer de
les réconcilier, c'est s'efforcer- de détr-uire l'existence.
La Religion est u·n effort pour les , réconcilier.

.'

NoTE: Jésus-Christ a: désiré - non les unir, mais les
séparer, ;:tinsi que nous le voyons dans la. parabole des
brebis et des bpucs ! f;t ·ne gisait-il pas : Jè. suis venll pour
apporter non pas la Paix, mais-le Glaive.
•,

'1•.\

Le Messie ou Satan,' ou Tentateur; était d'àbord considéré çomme un des Ântidéluyiens, c'est-à::dire : une de
nos E11ergies.
VIS_l0N ~1EMORABLE

Un ange vint vers moi et dit : &lt;&lt; 0 pitoyahle, jeune fou ,/ 0
horrible! 0 état effroyable! C011sidère le ca{;hot embrasé que ln
te prépares a toi-même, pour toute l'éternité, et vers où te mene
lit chimin, qne t?l suis, :» '
_
J r p ;;
Je dis : , &lt;&lt; peyt-ftre voud,rez..-11oµs bien !ne t,!J(r!l,trer mon lot
éfe,rnel, ,ou nous wcontampl~rorj's qisefl]iile et j/.OjtS verrcms, de
votre lot et du mien, lequel_est ¼plus désiiiible. &gt;&gt;
Il mej# awr,s pénétrer ~a11s un~ Jtable, puis dan-s une église,
piijs, m,1,-de,ssous, drins la crypte de /:église à t:ext1&lt;émit4 de _laquelle il y avait un mmûin. Nous pénétrdrites da,1s le moylw;
et az6 _delà c"tûit_, ,tme. cape. J}n , tâtonnant, nous s1livt,1ner une
pé:nibte route, en spi1'al:e, quj descendait (t trav~rs la cavr,rnei
f,t1-Sqttà 1m espace-vide, s-ans limites, qui s'ouvrit au,...des~ous de

LE MARI.AGE DU CIEL ET DE L'ENFER

1 43

nous, comme un ciel; et nou5 retenant aux racines des arbres,
nous pendîmes au-dessils de cette immensz'té. Je dis alors :
&lt;&lt; Ange, si vous le voulez. bim, nous nous abandonnerons à c~ ,
vide et verrons si la Providence est , là itUSJi. Si vous ne le
voulez poi11t, nwi je le veux. )&gt; Mais l'ange répondît : « Jeune
présomptueux, ne suffit-il pas, tandis que nous demeMerons-iâ,
que nous contemplions ton .lot; il va bient6t nous apparaitre
quand cessera l'obscurité. »
Je demeurai• donc p;és de lui, assis dans l'entrelacs dès
racines d'un chêne,· et liû se -retenait accroëhé a un champig•non
qui pendait, tête en bas, _sur l'abîme.
Peu à peu, la profondewr infinie devint distincte, rougeoyante
co11tmê la fu11zée d'u,ne ville -incerrdiée; a11,-dessous ~e nous., à
tlne immense distance, était le soleil, noir mais luisant; alentour du. soleil, des lign,es, de fett s1zr lesq1.1elles d'énormes araignées évoluaient, se traî11ant vers leurs proies; lesquelles valetaient, nageaient plutôt, dans la profondeur infinie, sous forme
d' tmimaux très affreux~ isstts · de 1a corrnptian; et l'espace était
tout empli et paraissait co111posé d'elles: ce sont là les Dé,mons,
et on lllS. riomme Puissan:ces de l'air .
f e demandai donc à mon {ompagnol'} quel était mon lot
étern_el ? Il répondit : cc Ent're les araign'ées noires et bl{l,nches. &gt;&gt;
Mais, à cç nwment_, _J?entre les araignées nains et blanches~
une nuée de fta,mme éclata 'foulant a tra11t:-rs ,l'abiJne, assombrissant tout cé qui sè trouvait au-des:ïotts d'elle, ~esorte que la
profondeur i11férieure dë:vint -11oiré comme · 1me 1ner et s'agita
avec 111i brui-t. terrible : ait-dNsous de nous, il n'était plus rien
q1ltm pût ·voir, q1t'1~7te, noire tempüe, lorsque regiardçmt vers
l'est, nous distinguâmes vers les nuées et les vagues, une cataracte de,sang-rnêlé de feu etJ distant -de nous seul~tnent-de quelques jets de pierre, apparttt et plongea de n@vea{(, le repli
écameux d'un 11wnstrueux serpent~ -vers l'Est eujin, distant
d'environ trpis, degrls, u11~ ;créte enf!a1itrnéè.apparut ati-'fiessus
de, vagues•. lerft~ment cela s'eleva·'ô111'~blabl.e~à u1:e rq,ngét; de
rocs· d:or, et nous vîrnes deux globes de feu cramoisi,, desquels

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'échappait la mer en ntiagfs de fumée, et nous comprîmes alors
que c'était la tête. de ltrl:'iathan : son front était divisé par des
stries de vert et de pourpre-, semblabl,s a cellés sude front d1un
tigre; bientôt nou, distinguâmes sa gueule; ses branchies rouges
pendaient juste au-dessus de l'écume en,. furie et teignaient de
rais de sang lt gouffre noir, avançant vers nous avec tout l'emportement d'une spirituelle existence.
L'ange, mon ami, grimpa de son poste dl:Lns le moulin: je
demeurai seul, et voici; cette apparence nétaît plus ; je me
trouvtti couché sur une plaisante terrasse, au bord d'une riviêre_,
au clair de lune, écoutant un jourur de harpe qui chantait en
s'accompagnant sur ce thème : L'homme qui ne change jamais
d'opinion, est compa.rable a l'eau stagnante; il fomente les seipents de l'esprit.
Puis, je me levai et partis à la recherche du . nîoulin où je
trouvai mon Ange, qui, surpris, me demanda comment j'avais
échappé.
Je réporidis: &lt;&lt; Tout ce qu'ensemble nous avons vu, procédait ile
votre métaphysique; car, sitôt après V()fre fuite, je me suis
trouvé sur une terrasse, écputanf un joueur de harpe, au clair
de lune. Mais a présent que nous avons vu mon lot éternel,
vous montrerai-je le v6tre ? » Ma proposition le fit rire, -mais
moi, soudain, je le saisis entre mes bras et fendis, en volant, la
nuit occidentale; et nous nous élevdmès ainsi j1tsqu' au-dessus
- de l'ombre de la terre : alors je me lançai avec liii tout droit
dans le corps du soleil; et là je me -revttis de blanc et prenant
dans mes mains les liures de Swedenborg, je plongeai loin âu
glorieux climat, et outrepassant les planetes, nous atteignîmes
Saturne. La, je m'arrêtai pour me reposer; JniÏs ntélançai dans
J-e vide, entre Saturne et les étoiles fixes .
« Voici ton lot, lui dis-je., ici, dans œt espace - si espace
ceci peut être nommé. &gt;&gt;
.
Bientôt nous vîmes l'e.table et l'église; et je l'emmenai vers
l'autel et j'ouvris la Bible, et voici: c'Jtait un -puits profond
dans lequel je desce,ndis, faisant passer tange deuarit moi; nous
vînm bierttôt sept maisons de brique; nous entrâmes dans l'une

LE .MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER

d'elles; il y avait là quantité de singes babouins et d'autres de
cette espèce, enr,ha!nés par le milieu du corps, grimaçants et
s'agrippant l'un à l'autre, mais emp!chés par le peu de longueur de leurs chaînes. Pourtant, je les vis qui pmfois devenaient plus nombreux, et le fort alors s'emparait du faible, et
toujours grimaçant ils s'accouplaient d'abord, puis s'entre-dévoraient, arrachant un membre d'abord, puis nn autre, de sorte
que bientôt il ne restait plus qu'un tronc misérable, lequel ils
embrassaient d'abord avec des grima.ces de feinte tendresse, puis
finissaient par dévorer également. De-ci de-la j'en vis qui épluchaient, avec gourmandise, la chair de leur propre queue. La
puanteur nous incommodait grandement tous deux ; nous rentrâmes dans le moitlin; ma main ramena l,f. sqtJ.elette d'un
corps; c'était les Analytiques d'Aristote.
L'ange me dit alors: &lt;( Ta fantaisie m'en afait accroire, et
de cela tu devrais rougir. &gt;&gt;
Je répondis: &lt;c Réciproquement chacun de nous en fait accroire
à l'autre; c'est vrainumt perdre son temps que de converser avec
toi qui n'as su produire que d~s Analytiques. &gt;&gt;
*
* *

Il m'a toujours paru que les Anges avaient la vanité de
parler d'eux-mêmes comme étant seuls sages ; ils font cela
avec la confiante _insolence qui naît du raisonnement systématique.
C'est ainsi que Swedenborg se vante d'avoir écrit des
choses neuves - bien que ce ne soit qu'une rable des
matières ou un catalogue de livres précédemment publiés.
Un homme conduisait un singe pour une parade, et
parce qu'il était un peu plus sensé que le singe, il s'enflait
de vanité et se considérait comme sept fois plus sage que
les autres hommes.
Tel est le cas de Swedenborg : il dénonce la folie des
églises et démasque les hypocrites, et en vient .à imaginer
que tous les hommes s011t religieux et qu'il est le seul sur
terre qui jamais rompît les mailles du filet.

�LE MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER

LA .NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Maintena-nt écoute;,;: ceci est un fait évident : Swedenborg n'a pas écrit une.seule-vérité neuve. .
Et c~ai en est un .autre: .il a écrit toutes les vieilles faussetés.
Et ·maintenant écoutez la rai.son : il conversait .avec les
Anoes qui tous sont religieux, et ne cônversait pas avec
t:i
l
.
les Démons qui tous haïssc:nt la Religion - cari en était
incapable à caùse de sa fatuité intellectuelle'.
C'est ainsi que 1~s écrits de Swedenborg ne. sont qu'une
récapitulation de toutes les opinions superficielles, et
qu'une analyse des· opinions 1~ plus sublimes ; rien de

~m.

.

Voici maintenant un autre fait évident : n'importe quel
homme au talent mécanique. peut, s'ai&lt;laot des écrits de
Paracelse ou de Jac0b Boehme, produire dix mille v.olumes
de valeur égale à ceux de Swedenborg, et s'aidant de ce_ux
de Dante ou de Shakespeare des volumes en nombre
infini.
rMais après qu.'il aura fait cela, qu'il ne vienue pas
se dire au'il en sait plus que son maître, car simplement il
tient un~ chandelle en plein midi.

VIS.10N MEUOR.ABLE

Un jour, je vis un. démon dans ime flamme de f~u, qui
surgit devant un Ange as.sis sur 1m nuage; et le démon dit ces
mots. :
« Le ciûte. de Dieu est de rendre honneur à ses àons dans
d'aùtres hommes&gt; à chacun selon s.on génie, aux pl1is grands le
rneilleur anwur. Envier ou calomnier lts grands honmies, c'eJt
haïr Dieu, car il n1est pas d'autre Dieu.».
L'ange en entendrmt ces mots, devint presq-ue bleu; mais se
'I. Ou peut-être· : à cause dè ses opinions préconçues (ronceiteà
11otions).

1.

147

maîtrisant il jaunit, puis enfin tourna au blanc rose · et souriant
il répliqua :
,
« 0 idolâtre, Dieu n'est-il pas un? Et n'est-il pas visible en
Jésus-Christ? Et Jésus-Christ n'a-t-il pas donné son assentiment a la loi des dix commandements ? et tous les autres hommes
ne sont-ils pas des insensés, des pécheurs, des zéros ? »
Le démon répondit : «~Broiè l'insensé comme le grain de blé
sous la meule! Tu ne sépareras pas de lui sa folie. Si jésusChrist est le plus grand des hommes, tu lui a&lt;is le plus gram:'
amour. Mais écoute à présent comme il a donné son assentiment
à la loi des dix commandements : ne s'est-il pas moqué du
sabbat, moquant ainsi le sabbat de Dieu? N'a-t-il pas meurtri
ceux qui furent meurtris en son nom ? Détourné la loi, de la
femme adultère? Volé le travail de ceux qui le faisaient vivre ?
Supporté le faux témoignage en refusant de se défendre contre
Pilate? Convoité lonqu'il priait pour ses discj,ples et qu'il leur
enjoignait de secouer la pç11-s,sière de Jeurs sandales contre ceux
qÙi refusaient de les loger ? &gt;&gt;
Je vous le dis, nulle vertu ne peut exister qu'elle ne brise ces
dix commandements. Jésus était tout vertu; il agissait par
impulsion, non selon les règles.
Apres qu'il eut ainsi parlé, je regardai l'Ange; il écarta les
bras, embrassa la flamme ·de feu, fut consumé et resurgit en
Elisée.
-

NoTE. Cet ange qui maintenant est devenu un démon,
est mon .imi particulier ; nous lisons souvent la Bible
ensemble, dans son sens infernal ou diabolique - que le
monde connaîtra s'il se conduit bien.
J'ai aussi : la Bible de l'Enfer, que le monde connaîtra,
qu'il le veuille ou non.
Traduit par

ANDRÉ GIDE

WILLIAM BLAKE

�VOLUTES

II

VOLUTES

Quand je revois ta cuisse où le givre se colle,
ô Diane de pierre, et le pli de ton sein,

I

le temps que je n'allais pas encore à I'école
vient reprendre sa course autour de ces bassins.
Tout nuage est possible encore. D'une pipe
un filet monte en point d'interrogation.

Chercher les pas de mon enfance, 6 Tuileries !

Selon que plus ou moins ton souff!,e s'émancipe,

Vous dé.filez toujours, gardes municipaux,

tu vois y moutonner d'au tref créations.

mais il manque à l'orgueil de vos cavaleries
le casque et la blqncheur des baudriers de peau.

Quenouille, a quel rouet ta laine se dévide
sur le rythme d'un pied qui bat les temps égaux ?

Où fiottent les rubans de" vos coiffes, nourrices ?
Vous dites qu'au printemps les orangers fleurissent ?

Tourne, fumée en rond! Et le tabac se vide
de fantômes touclés mieux que des escargots.

C'est un plus jeune vieux qui charme les oiseaux.

Bleus turbans, mais ouvrez la fenttre, ils s'envolent.
Et rien que changer d'air nous ravit l'auréole.

Tandù que sur l'allée où la ronde s'est faite,

Pour un si vain plaisir tant d'argent dépensé I

tu suspends, chassertsse, une jambe parfaite,

,
Fumeur intoxiqué par trop de nicotine
yt sourd- grand bien te fasse - aux critiques sensés,
tu vois naître sans fin le songe où tu t'obstines.

je pousse devant moi ces images, cerceaux.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

III

REMARQ_UE SUR LES GONCOURT

A quel astre, ce soir, vais-je nouer ce vœu?
Je te cherche parmi ces femmes et ces filles
- hauts peignes espagnols sur les divers cheveu~ visage, ô mon étoile où quelque feu scintille.

Mais plus seul au remous des foules, je ne mis,
prêt toujours a cueilHr la lune au bout des branches,
qu'un rêveur !coutant son jaràin dans la nu,i (
nwllement s'éventer d'un arbuste qui penche.

Le jeu de la mantille et du châle brodé,
le rire, une fusi!e entre les feuilles sombres,
quel sérieux regard leur poorrais-je ctcwrder?

Mille reflets sur l'eau des lumières qui sombrent.
Et je donne à l'attrore, ô cieux qui pâlissez.,
cet ombrageux désir que fe n1ai pas fixé.
PAUL FIERENS

De fêcrivain qui fait école, la gloire glisse parfois en
un piège dont elle a peine à se dégager. Entre son œUVl'e
et ri.otre regard des contrefaçons innombrables interposent
une série de rideaux, et toujours davantage l'œuvre recule
dans l'invisible. Par sa nature même, le talent des Gon•
court les désignait pour devenir de ce jeu du sort des
victimes qu'ils auraient qualifiées d'cc exquises». Tandis
qu'on les lit, il n'est pas toujours facile même à ceux qui
•les goûtent le plus de nettoyer la mémoire dés paillettes
poudreuses de tant de. sémillants chroniqueurs, et en par~
ticulier d'un certain .style « a:vant-propos pour catalogue
d'exposition» dont le rappor.t aux réussites des Goncourt
est à peu près cel"1;1i d'un domino sur lequel il a plu, aux
taches vives d'une aquarelle de Boudin ou à quelque berge
frissonnante -de Sisley.
De là peut-être le vent de réaction qui dans les années
antérieures à 1-a guerre soufflait de tous côtés contre
l'œuvre · des deux frères. La réaction était d'a.illeurs à c~
point dépourvue de nuance qu'elle apparaissait proprement
inique; fille légitime, elle, de cette inintelligense même
que l'on jugeait bon de reprocher à des hommes en leurs
limites entièrement originaux ; qui ont retrouvé, ressuscité
l'art de tout un siècle - et de ce siècle à la se!.lle mention
duquel certains détracteurs des Goncourt se prosternent
· aussitôt ~; qui annexèrent le Japon à notre ctilture et
qui .ont • soumis nos habitudes visueUes à des exercices
d'assouplissement et de précision singulièrement pro.fi-

�152

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tables. Aussi, le centenaire d'Edmond ·de Goncou.rt se futil produit quinze ans plus tôt, les esprits qu'anime un
souci d'équité eussent préféré garder leurs réserves pour
eux. Mais les livres des Goncourt appartiennent dorénavant à l'histoire; de la direction nouvelle qu'ils imprimèrent
au roman on peut discuter le principe : on ne saurait nier
que non seulement ils furent les premiers en date, mais
qu'ils remplirent leur objet de telle sorte que ceux qui
prirent d'eux le mot d'ordre se trouvèrent réduits à la
pâleur de la réplique ou à cette autre pâleur détournée
que représente l'outrance. Aujourd'hui que la découverte
éventuelle de nouveaux dessins de Watteau constitue à
juste titre un événement; qu'une exposition Prudhon est
ouverte, on a le droit de postuler que règne au sujet des
Goncourt cette fixité barométrique seule favorable . aux
restrictions des admirateurs sincères.
« Bien écrire, c'est bien penser, bien sentir et bien
rendre. i&gt; Soutenir qu'e.nvers le premier terme de la définition de Buffon les Goncourt ne se soient pas acquittés est
parfaitement inexact : on pense bien quand l'acte mental
est adéquat à la fin qu'il se propose, et le fait de réclamer
sans cesse d'un artiste qu'il pense davantage traduit le
plus souvent une méconnaissance totale du rôle de la
pensée dans l'art, - du plan où cette pensée est appelée
à intervenir ; il n'en est pas moins vrai que c'est sur le
second et plus encore sur le troisième terme de la définition que dans la pratique les Goncourt ont insisté. Tout
• leur effort s'est concentré, - s'est crispé parfois, - sur le
problème de « bien rendre i&gt; ce qu'ils avaient c&lt; bien senti i&gt;.
C'.est précisément pour avoir voulu maintenir avec une
rigueur absolue l'équation qu'ils avaient établie entre cesdeux termes que les Goncourt tombent sous le coup de
ce1tains des reproches qt,1'011 leur adresse; une relative vulnérabilité esthétique naît en leur cas d'une trop méticuleuse· probité. De chaque pièce d'or, ils ont cru qu'il fallait
jusqu'au dernier sou toujours restituer la monnaie : ils

REMARQUE SUR LES GOKCOURT

1 53

n'ont pas su ouvrir ce compte de c&lt; Profits et Pertes &gt;&gt; dont
l'artiste tout à fait grand découvre bien vite que son industrie ne saurait se passer. Toutes les fois où comme ici c'est
parce qu'il a trop préservé sa ligne qu'un artiste touche un
écueil, il commande l'estime et suscite l'examen.
Le rendu strict des objets - et j'entends par Jà, non
point cette suggestion grâce à laquelle les artistes du rang le
plus haut peut-être obtiennent que l'objet se recompose irréprochablement dans la vision du lecteur, mais bien l'acte
qui pose l'objet lui-même devant nous à la façon dont on
le place sur une table - ne s'introduit dans la littérature
française qu'avec Théophile Gautier. Ce ne sont plus des
analogies, ce sont des identités que l'artiste poursuit alors.
Mais le succès d'une tellf entreprise implique cette stabilité de l'esprit présidant au pacifique 'travail de la main qui
constitue un des traits les plus beaux et les plus attachants
de Théophile Gautier : il semble toujours que Gautier soit
assis devant le modèle qu'il restitue. Or l'art de prédilection des Goncourt est celui où la grâce tremble au sein
même de la beauté ; c'est le mouvement de la forme qu'en
leur œuvre ils visent toujours, - et ce mouvement même,
ils prétendent à le saisir de telle manière que dans leur
transcription son tourbillon léger ne soit jamais suspendu.
C'est en quoi la limite où ils s'établissent est périlleuse.
Parce que les effets du peintre sont des effets dans l'espace,
que ses rapports avec le temps se bornent à s'en assurer par sa
science la toute puissante collaboration le peintre peut non
seulement se permettre ce mouvement de la forme, mais.
y trouver un incomparable rehaut : la façon dont imperceptiblement une de ses figures a l'air de bouger est parfois
chez lui l'indice même de la race : songez aux sanguines
de Watteau . Mais !'écrivain qui se veut pictural est tenu
au contraire de renforcer le caractère de fixité qu'a par
nature le tableau peint : la fixité fait ici contrepoids, et
c'est ce qu'ont admirablement compris Gautier et, après
lui, Flaubert. L'inconvénient en effet de l'expression qui

�1 54

•'

LA NOUVELLE. REVUE FRàNÇAISE

bouge, c'est que survienne le moment où elle aboutit à la
trépidation; et cette trépidation s'aggrave ici d_u fait _q ue
l~s Goncourt ont érigé le système nerveux èn uu facteur
esthétique différepcié et conscient à l'excès. Ils ont systématiquement provoqué. chez eux l'entrée en je1:1 d'un:e'force
qui
toute SOD! efficace et toute sa beauté que lorsqu'elle
se dégage, électrique, à la pointe d'autres facultés dont elle
s'offre alors à nnus comrn.e quelque merveilleuse antenne.
Le réseau nerveux des Goncourt est s.i complètement à
découvert que tror souvent l'on pense aux pl~nches Jes
atlas spéciaux.
Manquer de goût à force d'en avoir.,, - le c_as des Goncourt nous apprend qne pareille anomalie_peut se produire:
lorsqu'il est tout entiér jouissance,_ le goût en matière d'art
fausse parfois. le tact ·e n matière de style. La finesse même
de la vision. 1 le pouvoir d.e discrimination presque-iudéfini,e
qu'elle engeo.dte, induisent certains artistes r mettre· ~n
œtte finesse. et en ce pouvoir toutes leurs complaisances,
à modeler chaque sensation avec une i:ns:is.tance finalement
indiscrète. « Es.t-c.e beau 1 Mais rendre ça !--· le tripotis, le
roulement, ça l &gt;l s'écrie un personnage d:e Charles Demailly
devant le spectacle du bal de !'Opéra, et Charles lui-même,
dans lequel les Goncomt ont su faire passer non seulement
leur plus frémissantes mais aussi leurs plus nobles ardeurs,
ne dit-il pas : ic Combien dans ma vie .aurai-je tripoté
d'objets d'art, et joui· par .eax ! 1, Si, sur le plan d'une
certaine bienséance, cet exercice déco1;1sidère légèrement un
artiste, le ravale au rang d'un collectionneur un peu gourmand, du moins l'objet d'art n'en reçoit-il nulle atteinte :
il n'en va pas de même de son équivalent verbal; l'expres.s19n, elle; ne se laisse-pas tripoter sans qu'elle ne se chiffonne ·quelque, peu_. Chez les Goncourt, il est vrai, Ie
chiffonnage ne ·dépasse g:uè_re le point jusqu'où le mène à
l'occasion une lingère ex.'pèrtê, tandis que certains de leurs
imitateurs :ont trav&lt;tillé pour le chiffonnier sans plus.
N'importe : cette continence esthétique qui.chez le grand

n'a

REMARQUE SUR LES GONCOURT

I

55

artiste hride toutes choses, y compris l'expression de l'mcontinence elle-même, voilà la qualité qui aux Goncourt a
trop manqué.
Mais la sensibilité visuelle.., au degré où ils la possédèrent., est un don si rare que c'est à elle que dans leur
cas ilfauttoujours revenir. S'ils ont excellé dans la« note&gt;&gt;,
c'est que la &lt;( note » souffre les approches les plus familières; je dirai même qu'elle les appelle; elle n'est vraiment
« note &gt;&gt; qu'à ce prix. Aussi, envisageant les Goncourt non
plus comme inidateurs mais comme stylistes, je serais
enclin à voir leur chef-d'œuvre dans les trois premiers
volumes du Journal,. - je dis les trois premiers, car, bien
qu·e ce soit le centenaire d'Edmond que nous célébrions
aujourd'hui, c'est du vivant de Jules que l'œuvre atteint
à mon sens son point de maturité. Chose singulière,
c'est dans le Journal que le moteur ronfle le moins. S'ils
l'on certainement écrit avec une ~lirière-pensée de publication, du moins l'écrivaient-ils pour une échéance lointaine qui put contribuer à calmer cette fièvre de l'effet à
produire que leur honnêteté foncière et la dignité de leurs
scrupules ne parvinrent cependant jamais à éliminer . 'Le
Journal est bien davantage que le document inappréciable
reconnu de tous aujourd'hui : en ces annales de deux esprits
hautains mais torturés, d'une intégrité vétille).lse, observations et aperçus pénètrent : on y rencontre plus d'un
trait que Chamfort n'aurait pas désavoué, et chez les Goncourt la formule a toujours l'air de s'enlever sur un
de ces fonds teintés qui avivent tel dessin de maître.
En maints endroits ils se sont targués de ne point aimer
la nature : cependant le Journal renferme certains paysages
d'une précieuse matière saupoudrée devant lesquels on
comprend tout le sens de l'expression : les caresses du
pinceau. Les Goncourt ont su voir, et presque tous leurs
défauts ne naissent somme toute que de l'excès même de
cette qualité. Leur regard ne peut se poser sur les objets
sans qu'il y contracte une ivresse qui se communiquaflt

�LÀ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à la page étend jusqu'à nous sa contagion et nous monte
un peu à la tête. Ils appartiennent à l'ordre de ces écrivains qui pour être pleinement goûtés ont besoin_qu'on
devienne à demi leur complice, - mais sont-ils vraiment
si nombreux ceux qui peuvent se passer tout à fait de cette
complicité là?

t: TUDE DE NU

CHARLES DU BOS

A MADAME M. B.

Exploration! La première fois que je te vis, je n'accueillis que les reflets qui se jouaient sur ton visage. Si j'avais
avoué de quel lin fragile se reliaient alors nos regards,
peut-être ne serais-tu jamais revenue ... Le bavolet de ton
chapeau était d'une faille cyclamen. Une broderie flottait
sur ses bords. La soie vaporisait une clarté que les mailles
éclaboussaient en étincelles. Des échanges s'o_péraient entre
ta pâleur et la soie. D'où l'imprécision de tes traits. Ta
beauté se devinait. On n'eut osé l'affirmer. Captive entre
les feux croisés des fards, des tissus lamés et des lampes
voltaïques, tu te blessais de reflets. D'autres reflets te pansaient. Des lanières d'ares-en-ciel couraient en complexes
spicas sur tes joues. Ajoutons tes lignes noyées dans un
moutonnement de fourrures. Il y avait où s'irriter d'étreindre
un nuage éphémère au lieu des contours désirés ...
** *

Découvertes ! Tu retiras ton chapeau. Vrai, tu changeas
de visage. Ta physionomie vacilla sous d'inattendus reflets.
J'eus du mal à m'orienter. Le bandeau de métal serrant ce
soir-là tes cheveux, les triples mousselines de. la lampe,
dans un ccin une veilleuse, douce paupière abaissée, songe!
Quels rayonnements, fondus ou scindés tour à tour au
hasard de tes regards luisant comme un poignard, au

(

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

caprice de tes gestes- étendards d'ombre levés I Ta coquetterie - gourmande de curiosité - se plaisait à poser des
énigmes. Un peu décorative, ta grâce. Tu évoquais la
ballerine de qui chaque effet de pointes exige un effet de
primes sur un tréteau à réflecteurs.
Somme toute, tu te dé'robais. Tu fuyais sous les lueurs
artificielles : une amoureuse d'antan eût fui sous un bosquet. Craignais-tu de te livrer par l'exactitude de ton teint -?
Il n'est pas impossible que ces fards aient caressé des joues
timides.
Tu minaudais à coups de reflets. Les reflets dansaient des
rondes autour de fa beauté. Les minauderies dansaient
aussi autour de ton amour !
*
* *

Elle a franchi le seuil de la maison bien-aimée. La
qualité de la lumière apprivoisa ses beaux yeux que le
jour ava1t meurtris. Ses pupilles se di1atèrent comme des
corolles inconnues. Ses voiles qui dérobent à son corps la
parcelle d'éternité qu'il porte, ses voiles coulèrent : :eur
soie fut une fumée qui joua un inst3:nt entre s~ doi-gts,
puis à ses pieds se condensa en flocons bleus. Ah ! pas plutôt ses mains nues, elles se mirent à s'ennuyer! Mais elles
ne furent plus que caresses et bien vite s'oublièrent. Ses
hanches enserraient l'effroi d' être dévêtues et se ca{:haient
dans l'étreinte. Ses doigts, posés sur mes yeux, n'empêchaient
pas l'éclat de son sein de diffuser en mon regard:. Sous mes
paupières car~ssées, glissait une extase de banqmses ...
t

,,

** *

C est alors que j'eus tendance à devenir ennuyeux. Déjà
je•lui avais -appris 1 secouer la tyrannie des modes ; amoureuse des étoffes, à s'en moins faire l'esclave; bref -à les
rendre, à leur tour, amoureuses tie son corps. Elle était en

ETUDE DE NU

1 59

progrès. Les plis de sa robe devenaient. son mouvement
même.
Mais, comme je commençais ainsi.:
- Ne .sois belle ni par tes voiles, ni par ta seule beauté ...
Si ta pose est d'une, déesse, c'est que la fleur de ton âme
courbe fa tige de ton buste . .,
,_
( t Mon âme! » fit-elle, quasi choquée. Il ne faut pas
dire de gros mots ... Mon âme! c'est déjà beaucoup! N'ajoute
pas .une fleur au bout, comme ~u canon d'un fosil !
Elle ne comprenait pas que l'homme ait besoin de
s'éblouir et de.frapper sur.l'amour comme sur le fer d'une
enclume pour extraire des scintillations. J'aurais voulu la
persuader qu'elle n:est pas si simple qu'elle pense, qu 1elle
résume toute la vie, que la torche de sa chevelure n'est pas
seule à la distinguer! Mais tes.baisers, lui aurais-je inculqué,
ne sont pas que des baisers~ Ils arrachent les pétales collés
de J'angoisse. Tes yeux ont des profondeurs où ton abandon s'accumule. Tu n.e t'en serais jamais doutée. L'ondulation de tes hanches anime des crépuscules. Mov orgueil
- ah ! celui-là ! - résistant à tout hypnotique, dans le
my stère de tes cheveux., il s'est mis à s'assoupir.
Ha! la pauvreté de nos gestes! Pouvais-je devant elle en
parler! Je crois qu'elle s'en fut froissée et que c'eût été
déplacé.
J'avais un .attirail d'-;1bstractions pour habiller ma pensée, tel que l'armure d'un croisé sur une vareuse « bleu
horizon » lui eût semblé moins démodée. L'Erernité, à ses
yeux, c'était un bloc d'anthracite, bon pour la locomotive
de nos poussives métaphysiques !
Il m'avait semblé deviner ce qui pouvait nous séparer.
EUe a le géotropisme des fleurs qui, voulant s'ouvrir face
au ciel, s'évadent des zones d'ombre et se jettent au cou du
soleil. Pour elle~ tout ce gui brille, c'est de l'or. Moi, j'ai
un cœuT de, rhizome : mes ans se comptent aux racines.
Mon géotropisme est contraire. Je bois l'humus ; elle, la
lumière.

�160

.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

Je cherche la raison des choses. Elle aime les choses sans
raison.
Les eaux bleues qui portent ma nage, j'ignorais œ qui
les portait et j'avais peur d'un lit de yase. Je préférais la
certitude des fonds élastiques et fermes .
Elle posait ses mains sur ma bouche pour délicatement
m'ôter le souci d'être importun - si bien que je finis par
m'écrier:
- Oui, tu as raison ... Tu es Femme! Je veux redire ce
seul mot!
Un baiser claqua si clair à ce moment que je crus avoir
mis le doigt sur le déclic d'un secret. Je fis jouer à nouveau
le déclic. J'avais trouvé le mot qu'il faut. Je sus d'autres
mots bourdonnants. J'en fis une ruche mielleuse. Elle inocu1ait dans mes veines des voluptés régulières, mais écœurantes et douceâtres comme un sérum glucosé. Je prenais
l'affreux parti de ne connaître jamais d'elle que son corps et
des murmures.

Pmutant j'eusse aimé la comprendre ou me rendre
compte au moins du peu qu'il y avair à comprendre. Je
fus bien stupéfait un soir. Elle fumait et se mit à parler.
Je crus qu'il y avait une énigme dans ses paroles et dans
les spires de fumée, un point d'interrogation. Ils n'existaient
ni l'un ni l'autre. Lent à comprendre, je fus rapide à m'exalter. - Tu n'es pas sot, faisait-elle et tu me dois d'être
moins bête. Tu ne t'exprimes plus par abstractions. Devant
les mots q ue tu m'écris, tu ne mets plus de majuscules,
mais tu manqu es d'imagination . Tu renifles les images à
cent pas. Tu n'en éternues jamais. Sans doute, &lt;&lt; la sève du
printemps» nourrit l'étreinte de mes jambes, tu le répètes,
c'est entendu ... Tu exprimes à m on sein la « pulpe de je
ne sais quel frui t». Mais tu n'as d'armes à ton service que
la chaude · armure de mes reins ... N 'as-tu donc pu forger
mieux?

161

.ETUDE DE NU

, Qui eût osé

:e

contester que je porte, par exemple,.

1Equateur en cemture, qu'en s'éveillant au creux de ma.
h~nch~ on afait !e tour du monde ? A ta place, moi, j'aura_,s d1t : dans nos baisers - brrr ! d'y penser, fièvre et
fns~ons ! - tournent des feux d'artifice (soleil d'été, fête
nationale) qui lanceraient des boules de neige parmi les
ro~es de salpêtre! Enfin ma chair pourrait avoir des perfidies de Jagunes . Vicieux, mon baleine t'eût donné - ah!
des moiteurs de malaria ! Un sculpteur laisse bien dans Ja
glaise son pouce et parfois son génie : que diable si mes
talons sur les plages ne creusent des fossettes de sable où
~riss~nne ma beauté I Avant de me décoiffer, tu pourrais
1magrner que mes tresses, sous l'arceau d'écaille, ont le
caprice aes jardins anglais. Tu ne discuteras pas que nos
cheveux, au réveil, sont des broussailles enflammées d'aube!
Quand nous roulions dans les gazons, le regard levé vers
un ciel pris dans les glaces des nues, nos baisers pouvaient
se donner Je luxe de tremper dans l'onde antarctique!
Les jours d'introuvables images, tu aurais bien pu chanter qu'un amour universel s'engouffre au fond de mes bras,
avec reprise au refrain :
Je suis l'amant de la Terre
Puisque ton amant, ma chère !
Laisse-moi me moquer un instant ! Les jeunes gens
sont désormais avertis et positifs. Il n'est plus de nahetés
qu'en palme, au front des poètes ! Puisque tu n'es pas
homme de lettres, ne joue donc pas ce rôle-là. Le squelette
de vos pantins ne s'articule qu'avec des mots. Vous disloquez l'existence. Par l'amas des métaphores se distingue un
écrivain, comme un grand port se désigne au nombre de
ses sémaphores. Soyons maniaques d'assonances ! Métaphores, sémaphores ! Tel est Je genre de vos trouvailles,
quand vous désirez dn tapage : Ies assonances sont vos
cymbales.
Au fond, je ne me moque pas. Démence ? Fumisterie ?
II

�I 62

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ah ! je te jure que non. Je dis ce que tu n'as pas dit.
J'aime ce que tu n'as pas trouvé. Qu'un nigaud me paraît
beau t Il sera peut-être amoureux. L'amour, ma seconde
enfance ! Quand tu raillais: « Tu es Femme ! i&gt;, tu voulais
me mépriser. Cependant, simplement dit, ce mot me suffit.
N'affirme pas superficielle, qui ne s'est pas donnée toute ...
Soyons simples si possible. Accoudons-nous au balcon
et jouons à aimer les hommes. On lan.çait du bout des
doigts son patriotisme a.u x soldats qu3:nd ils défilaient dans
les rues. On a cargué les drapeaux. Les orages des patribtes
faisaient redouter un naufrage... Laissons les fenêtres
ouvertes. Les passants ne se doutent pas qu'ils remplacent
Ies régiments et que nous jetons notre amour sur là hâte
de leurs soucis!. .. Mon abonné des « Belles Im~ges », je
t'offre un bonheur sans reflets et l'essor de' ma taille libre.
Tu aimes les âmes nues : n'entrave plus leur élan de la
passementerie de tes phrases.
GIL ROBIN

SILBERMANN
1
~~ troisième on passait au grand lycée. Il occupait la
m01tré. de la construction totale etl était identique à· la partie où j'avais f.ait mes étu.des pendant quat:re a1rnées; Mêi.ne
c:our carré.e, plamé.e de quelques arbres, dont faisait le tour
une, haute galerie. couverte, élar:gie. à un endro_it pour former préau. : même disposition d-es classes teiut du long de
cette galerie; et suries murs, entre les fenêtres~ s,embla-bles
mou:fuges de bas-ce1i:efs a-ntiques.
N'ézrrmoirrs~ œmmec'était fa première fois,, le matin de
cette rentrée d'octobre,. 4ue je pénétrais dans aette cotll!,. les
choses, me présentaient un aspect: neuf et je portai5, de tous·
çâtés des regards rurieux.. La pensée ch.agrin.e d.'unf: indépendance qui expire me vint à l'esprit comme je remarquais les portes et les ·crois.ées, nouvellement rep.eio.tes, Leur
couleur marron toug.e était pareille à celle des jujubes que
l'a.vant-veiile encore; je ramassa:is.à Aiguesbelles, près de
Nîmes, dans le jardin du mas. C'était là, chez mes grands·
parents, que nous. avions pa-ssé les vacances airrsi que
chaque année.. Nous y restions jusqu?au s.oir du dernier
dimanche,.ca.r ma mère se pl-aisait beaucoup à ces jours de
cérémonie et de.10.isir qni lui rappelaien.t les réjouissances
virginales de.sa jeunesse. L'absence de mon père, qui rentrait
à. Paris au commencement de septembre, la rendait libre
de les vivre de même. façon qu'autrefois. Le. matin~ nous
allions avec. mes grands parents au. temple. Au retour, ma
mère ne manquait jamais de cueillir au gros figuier dont
les vieilles racines noueuses ét:aâent capti.ves rum.s 16 dallage

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,.

de la terrasse la figue la plus belle et la plus chaude. Elle·
me la tendait, ayant fendu en quatre la pulpe rose et granuleuse, et me regardait manger, cherchant dans mes yeux
si j'aimais les fruits de cet arbre autant qu'elle les avait
aimés à mon âge ...
Mais dans cette cour où je me trouvais maintenant, et
malgré une légère angoisse à l'idée des nouvelles con. traintes scolaires, une joyeuse impatience chassait de mo:
tout regret. J'allais revoir _Philippe Robin, qui était mon
ami.
Il n'était pas encore là, car les élèves de l'institution
catholique où il était demi-pensionnaire arrivaient au lycée
juste pour l'entrée en classe. En l'attendant, parmi le bruit
dont depuis deux mois je m'étais désaccoutumé, j'avais.
serré quelques mains et échangé quelques mots ; mais dela manière la plus insignifiante, la moins intime, réservant avec soin pour Philippe toute effusion essentielle.
D'ailleurs, plusieurs des figures qui m'environnaient
m'étaient inconnues ; d'autres l'étaient à moitié, pe portant pas de nom, ayant seulement la légende que je leur avais.
composée, les années passées, au cours des allées et venues
quotidiennes.
Le détachement de l'école S'-Xavier apparut.
En tête venaient d~ Montclar et de La Bécbellière ( c'était:
l'habitude chez nos professeurs de dire ainsi) qui tous deux
avaient été dans la même division que moi en quatrième.
Le premier, de taille moyenne, robuste, les traits énergiques, montrait cet air arrogant qu'il prenait toujours:
pour pénétrer au lycée. Il lançait des coups d'œil méprisants de droite et de gauche et faisait part de ses moqueries
à son compagnon. Celui-ci, grand, le cou long, également
d'aspect hautain, mais en raison de son buste étriqué et de ·
ses gestes gourmés, laissait apparaître, en guise de réponse""
une expression niaise sur son vis:ige privé de couleurs.
Enfin j'aperçus Philippe qui accourait vers moi. •
Comme il avait changé ! Je ne pus retenir une exclama--

'SILBERMANN

tian en le considérant de près. Son teint était hâlé ; on lui
voyait un duvet doré sur les joues ; et quand il riait, des
fossettes se creusaient profondément, laissant ensuite de
petites lignes sur la peau.
- Hein ! dit-il fièrement, je me suis bien bruni au
soleil. C'est à Arcachon où j'ai passé le mois de septembre
.avec mon oncle Marc, comme je te l'ai écrit. Toute la
journée, pêche ou chasse en mer. Quelquefois nous partions à quatre heures du matin et nous rentrions à la nuit ...
Et une chasse pas commode, mon vieux ! des courlis.. . Il
·n'y a pas d'oiséaux plus prudents et qui soient plus diffidles à tirer. C'est mon oncle qui me l'a dit. Il n'en a tué
-que quatre pendant la saison, et pourtant il a tout le temps
-des prix au Tir aux pigeons.
Je n'avais jamais tenu un fusil. Chasser ne m'attirait
nullement. Je connaissais un peu l'oncle de Philippe.
C'etait un homme d'une trentaine d'années, bien découplé,
-à grosses moustaches rousses, dont la poignée de main était
-brutale.
Philippe s'interrompit et me demanda distraitement:
- Et toi ? Tu es rentré hier ?... Tu as passé de bonnes
vacances?
- Oh ! dis-je, j'adore Aiguesbelles. Chaque année je
:m'y plais davantage.
- Eh I bien, moi aussi, jamais je ne me suis autant
·amusé que pendant ces deux mois, surtout à ·Arcachon.
Il reprit son récit. Il me rapporta l'incident d'une barque
-échouée, me décrivit des régates à voile auxquelles il
avait pris part. Il parlait sans s'occuper de moi et sur un
ton fanfaron. J'eus le souvenir d'une grosse déception que
-j'avais éprouvée, étant enfant, un jour qu'un ami que j'avais
-été voir avait joué tout seul en ma présence, lançant des
-balles très haut et les rattrapant. Tandis que Philippe
résumait cette vie folle et heureuse où je n'avais eu aucune
place, où tout m'était étranger, son visage était devenu
muge de plaisir. Et cela me fut si désagréable, cette bouffée

�I66

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de sang, cela m,e pat;ut !a preuve J.'uoe infidélité si profonde.,
q.ue je détournai la tête. Le regard tQmbé sur le cailloutis
_poussiéreux de la coi.u, je m'.avi.sai avec tristesse que depuis
des semaines je songeais aux défu:es du c:oment ou je me
Jietrouv-e-iais -avec lui ... iEt j'e.u s le pressentiment que nous
allions cesser d~tre amis.
Le tambour roula . ous nous mimes en rang.
- A Houlgate, pendant le mois d'août, poursuivit-il à
voix moins haute, j'ai fait beaucoup de tennis. Mais, là-bas,
c'était moins agréable parce que -il fit une moue -il y
av:lit trop de Juifs ... Sµr la plage, au casino, partout, on ne
rnuaontrait que ça. Mon oncle Marc n'a pas voulu y rester
trois jours. Tiens, cehii-là y était. Jl s'appelle Silbermann .
En disant ces mots, il m'avait désigné un garçon qui se
l.en!\,Ï.t ·à la porte de la dasse, en tête des rangs, et que je ne
me rappel.ais p_;is avoir aperçu !',année précédente dans
;uJcune division de quatrième. 11 était peùt et d'extérieur
s:hétif. Sa figurt, q~ je vis bien car il se retournait et parlait à ses voisins, était très formée mais assez laide, avec
des pommettes sajlla,0~ et un menton a-igu. Le tejnt était
-p,âle, tirant sur le }a.UQ.e ; les yeµ~ et les sourcils ét~ient
noirs, les lèvres charnues et d'une couleur fraîche. ~s gestes
éiaie t très vif:; et ~ptivaie.nt l'.attentiou. Lorsque, avec
une mimique que l'on ne pouvait s'e1np~çher de s.ùivr-e, j.l
s'adr~sait à ses voisins, ses pupilles -semblaient sauter sur
l'u.n ·puis sur l'au.ure. L'ensemble é,·eillait l'idée d'unt: préocité éttioge; il me fü songer aux petits prodiges qui exécute.nt des tours dans les;c;i-rcpies. j'eus peine.\ détacher de
lui mon regard.
oqs entrâmes en c,mse.
Les St-Xa ·,ier, au nombre d'une dizaine, s.e_groupèrent,
ainsi qu'ils en avaient l'habitude. Je me ;plaçai devant
Phj!jppe Robin. Sitôt entré, Silbermann ava_it couru avec
un air de trion1phe au pied de la chiire. rotre professeur
était un homme autour de la quarantai ne, aux regards
.pénétrants et froids, aux mouvem~ots justes. li procéda

S[LBERMA. N

envers chacun de nous à une sorte d'interrogatoire
p'.enant des no:es d'après les réponses. On apprit qu;
Silbermann avait sauté une classe. Le fait était rare et
motiva des explications.
- J'étais en retard d'une année, déclara-t-il, et c'est pour
réparer ce retard, comme j'ai eu de bonnes places en
cinquième.
- Je doute que vous puissiez suivre le cours.
. ~ J'ai eu trois pru l'année dernière, répliqua+il avec
tns1stance.
- C'est très bien, mais vous ne vous trouvez pas
préparé comme vos camarades aux matières de notre enseignement. Le programme scolaire est gradué, et qui manque
un échelon risque fort de tomber.
- J'ai travaillé pendant les vaca-nces, Monsieur.
Durant ce dialogue, Silbermann s'était tenu debout et il
avait parlé d'une voix très humble. Malgré cette attitude
exemplaire, son ton sonna étrangement dans la classe tant
il avait voulu être persuasif.
Lorsque nous sortîmes en récréation, quelqu'un s'approcha et lui dit en haussant les épaules :
- Voyons, tu ne pourras pas rester ici. Il faudra que tu
redescendes en quatrième.
- Ah I tu crois ça ? répondit Silbermann, faisant une
mine ironique. Puis, la main vivement tendue avec un
Retie battement âpre de la, narine :
'
- Combien veux-tu parier que je serai au moins deux
fois premier avant la fin du trimestre?

~•_après-mi~ d~ ce premier jour, nous eûmes congé.
Philippe Robrn vmt me voir. Ma famille le trouvait charmant. Mon père me citait en exemple ses manières viriles
et ma mère ses attentions courtoises. Ils avaient beaucoup
encouragé notre camaraderie. La première fois que je l'avais
nommé de,·ant elle, ma mère m'avait demandé s'il n'habi-

�168

.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tait pas avenue Hoche, et, sur ma répcmse affirmative, elle
avait dit avec respect:
- Alors, c'est le fils du notaire. C'est une famille très
connue, un grand nom de la bourgeoisie parisienne. Les
Robin ont une étude depuis cent ans peut-être.
Et elle m'avait conseillé de l'inviter à la maison. Je sais
bien pourquoi. Ma mère, depuis son mariage, n'avait eu
d'intérêt dans la vie que pour la can-ière de son mari. Elle .
avait poursuivi avec une patience unique tout cè qui pouvait
hausser et étayer la situation de mon père dans la magistrature. Certes, elle ne songeait pas à ralentir son effort, car mon
père, juge d'instruction à Paris, n'était encore qu'à micôte, ainsi qu'elle disait. Mais comme j'approchais de l'âge
d'homme, elle s'apprêtait à faire le même chemin avec moi,
tel un courageux cheval de renfort qui ne connaî't qu'une seule
tâche. Elle m'entretenait souvent de mon avenir, m'expliquait
diverses professions, leurs avantages, leurs cc aléas )) , découvrant à mon esprit des espaces un peu obscurs, d'aspect un
peu rude, pareils à des forges, où, pour me stimuler, elle
soufflait le foyer, brandissait l'outil, frappait l'enclume. Son
horreur la plus vive était à l'égard de ceux qui ne travaillaient pas. Elle prononçait le mot c&lt; oisif» d'une façon qui
mettait vraiment hors la loi celui auquel il était appliqué.
-Elle était d'une activité que livrait son agenda, chargé et
surchargé de mille signes et posé tout ouvert sur sa table
comme une bible. Si l'on avait rassemblé toutes ces pages
depuis vingt ans et si l'on avait su y lire, on aurait dén1êlé à
quelle sorte de travail sa vie avait été employée. On aurait pu
suivre à travers ces notes de vaines occupations mondaines,
visites ou assemblées d'œuvres charitables, un ouvrage
mystérieux de galeries percées et étendues, dont l'utilité conùmrait toute à servir mon père. Dans cette fourmilière,
savamment creusée autour de nous, il n'était point de voie
qui ne fût entretenue avec régularité. Oui, elle avait mis
à son effort l'application tenace d'une fourmi. Sur son livre
de visites, les adresses biffées n'étaient pas seulement celles

SlLBERMANN

des personnes qui étaient mortes, mais encore celles des
maisons qui n'avaient pas d'aboutissants, chemins où elle
s'était fourvoyée et qu'elle abandonnait sitôt son erreur
.aperçue .
Ce que lui coûtaient ces démarches, ces manèges, je l'ai
su plus tard, lorsque j'ai compris le sens des soupirs que je
l'avais entendue pousser bien souvent devant son miroir,
tandis qu'elle arrangeait ses cheveux grisonnants ou qu'elle
entourait d'une voilette sa figure pâle et effacée d'ouvrière
trop laborieuse.
- Ah ! ce dîner Cottini... laissait-elle échapper. .. Cette
visite chez Mme Magnat. ..
C'est que Cottini, directeur d'un grand journal. avait
une réputation notoire de viveur, et que Magnat, le député,
avait, disait-on, vécu plusieurs années en ménage avec sa
maîtresse avant de l'épouser. Or ma mère jugeait les mœurs
selon un code rigourei1x et in.flexible.
Instruite par cette expérience, elle désirait m'écarter de toute
carrière ouverte à la brigue et soumise aux influences politiques. Pour d'autres raii;ons, réussite inceitaine, absence
de discipline, elle repoussait les professions libérales ou
celles qui dépendent d'une vocation souvent trompeuse.
- C'est se jeter à l'aventure, déclarait-elle. De nos jours,
la sagesse est d'entrer dans une grande administration privée
dont on connaît le chef. On suit la filière, c'est vrai, mais sans
risque; et si i'on est intelligent et consciencieux comme
.c'est ton cas, on avance rapidement tandis que les autres
marquent le pas.
Aussi, -alors qu'elle ne m'eût pas vu sans méfiance fré.quenter la magnifique maison des Montclar, « ces oisifs ii,
.elle se montrait fort contente de mon intimité avec Philippe
Robin, le fils du notaire. Elle n'avait pas tardé à entrer en
relations avec les parents de mon ami ; et généralement, au
retour des visites qu'elle leur faisait, elle m'appremiit que
~&lt; ce qu' il y a de plus huppé dans la bourgeoisie à Paris se
.trouvait là i&gt; .

�170

' LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette amitié entre Philippe et moi ne provenait pas d?une
conformité de nature. Philippe avait un esprit positif ; i1
était d'une humeur très sociable et assez rieur. Moi, j'étais peu
bavard, plutôt grave, et sensible principalement à ce qui
roue dans l'jmagination. Màis, surtout, notre morale, si l'on
peut ainsi dire pour parler de règles- dirigeant des cerveaux:
de moins de quinze ans, n'était pas la même.
Lorsque Philippe ressentait un vif désir, lorsqu'il cédait
à quelque tentation, ses mouvements étaien: bien vis~bles.
Il ne dissimulait rien ; il se comportait avec franchise et
insouciance, comme s'il eût la garantie commode que route
faute peut être remise. Il n'en était pas de même pour moi.
J'étais tourmenté sans cesse qu'une mauvaise action me
fît dévier pour toujours de la voie étroite qu'un idéal sévère
me présentait comme le juste chemin. Vivant dans une
atmosphère traversée par les foudres de la loi, je redoutaîs
également le jugement de la société. Ces scrupules de rnnscience et ces craintes matérielles retenaient mes actes et me
faisaient placer avant toutes qualités la réserve et-le renoneement. Quel succès, lorsque (souvent grâce à une habile
dissimùlation) je me sentais à l'abri de tome curiosité !
Quelle joie, lorsEJ_ue je parvenais à tri0mpher d'une intention suspect~ ! Joie si forte et ju:gée par moi si salutaire
~ue je ne résistais guère au_ plaisir de la_ provoq~er par
un artifice. Ainsi, je me laissais quelquef01s envahir sournoisement par '&amp; mauvaises pensées, je favorisais leut
développement dàns mon imagination, je prenais plaisir à
m'y exciter, puis, avec une sorte de passion, je coupa~s net
ces mauvais rameaux.- J'avais - alors le noble sentnnent
d'avoir fortifié mon âme. De même, à ~A1guesbelles, mon
grand-père ordonnait au -printemps que qrnûques pieds de
vigne ne fussertt•point taillés, afin que lui-même, se promenant dans son domaine, eût la satisfaction d'y porter la
serpe. Il se penchait sur le aep dangereusement- dé!aissé,
réduisait, rognait, avec une passion vétilleuse, pms me
disait orgueill eusement en se relevant :

r7œ

SfLBERMANK

~ Vois-tu, pet.;it, la meilteure ~igne est celle qui est la
p1us soigneusement taillée.

li
En classe d'ang,lais., je fus placé à côté de..Silberrnama _et
pus fübserver à loisir. At tentif à tG'tit ce que .disait le professeur, il ne le quitta p-as Au reg.ard;. il resta im moblie, le
menton en pointe, la lèvre pendante, la phiysionnmle tend-ne
curieusement ; seule, la pQ'1Ilme .d'Adam, sailla nt du cou
maigre, bougeait par moments. ,Com,me ce profi l n:n peu
animal #ait éclairé 'bizarrement }Dar un rayon de soleil, il
me fi.t penser aux lézar.ds qui, sur la-ten:asse d'Aigueshelles,i
J'heure ohaude, sortent d'une fente et, Ja tête allongée, .airec
un petit gonflement-ii&gt;l.termittent .de la gorge, sur:veillent la
race des •Jrnmains.
Puis, une grande par.tie de fa classe d'a;nglais se ;passant
en exercices dé con v.ersation ia vec le professeur, S-ilberma.n n,
levant vivement la main, demanda la par.ole à plusieurs
reprises. Il s'exprimait en cette langue .avec heancoup plus
de-facifüé qu'aucun d•ent-re n.0us. Pend-ant ces deux:
heures, nous n'-échangeâtnes pas un m:ot. Il ne :fi.t aUCUltle
attention .à moi, sauf une fois a:vet un regar,d tel q,u.e si je
lui eusse inspiré de la erainte, D'ailleurs, les premiers jouirs,
-il se comporta de la sorte "7is-à-Nis d.e tous ; mais c'était
sans doute par ;liléhance et non par'1:imidhé , cnr, au bout
de quelque temps, on put voir qu'il av.ait adapté deux ou
trnis garçons -plutôt humbles, )de .caractère fuibl.e, vers lesquels il .alla&lt;it, --s.itôt qu'ilies ~v:ut.ap:erçns, .avec des gesœs
qui commandaient ; et il se mettaiit .â &lt;liscourir .en maitre
. parmi eux, le verbe ha.ut et assuré.
En récréation -il ne jouait jama:is. Dédaigneux, semblait -il,
de la force et de l'agilité, il passait au milieu des parties
eng~ées sans i:e moindre signe d'attention; mais si un.e
discussion 'Venait à. s 1é1e v.er, elle ne hai. échappa it l)OÙlt -et

�SILBER;',!ANN

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE"

.aussitôt il s'arrêtait, quel que fût le sujet, l'œil en
éveil ; on devinait qu'il brulait de donner son avis, comme
s'il etît possédé un trop-plein d'argumentation.
Il recherchait surtout la compagnie des professeurs.
1..orsque le roulement de tambour annonçait la brève pause
qui coupe les classes et que tous nous nous précipitions
dehors, il n'était pas rare qu'il s'approchât de la chaire
-d'une manière insinuante; et ayant sourpis habilement
une question au professeur, il se mettait à causer avec lui.
·P uis, il nous regardait rentrer, du haut de l'estrade, avec
un air de fierté. Je l'admirais à ces moments, pensant
-corn bien à sa place j'eusse été gêné.
On ne tarda pas à s'apercevoir que Silbermann était non
.seulement capable de rester en troisième, mais qu'il prendrait rang probablement parmi les meilleurs élèves. Ses
,notes, dès le début, furent excellentes et il les mérita
autant par son savoir que par son application. Il paraissait
doué d'une mémoire singulière et récitait toujours ses
leçons sans la moindre faute. Il y a'i'ait là de quoi m'émerveiller, car, élève médiocre, j'avais une peine particulière
.à retenir les miennes. J'étais d'une insensibilité totale devant
tout texte scolaire ; les mots sur les livres d'étude avaient
-à mes yeux je ne sais quel vêtement gris, uniforme, qui
-empêchait que je pusse distinguer entre eux et les
.saisir.
Un jour, pourtant, le voile se déchira, une lumière nouvelle fut jetée sur les choses que j'étudiais ; et ce fut grâce
·-à Silbermann.
C'était en classe de français. La leçon apprise était la
première scène d' lphigénie. Silbermann interrogé, se leva
.-et commença de réciter :
Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille.
Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.

11 ne débita point les vers d'une manière soumise et
monotone, ainsi que faisaient la plupart des bons élèves.

Il ne les déclama pas non plus avec emphase; sa diction.
restait naturelle. Mais elle était si assurée et on y trouvait
des subtilités si peu scolaires qu'elle nous surprit tous.
Quelques-uns sourirent. Moi, je l'écoutais fixementr
frappé par une soudaine découverte. Ces mots assemblés,
que je reconnaissais pour les avoir vus imprimés et les
avoir mis bout à bout, mécaniquement, dans ma mérnoirer
ces mots formaient pour la première fois image en mon,
esprit. Je m'avisais qu'ils étaient l'expression de faits réels,
qu'ils avaient un· sens dans la vie courante. Et à mesure·
que Silbermann poursuivait et que j'entendais le son desa voix, des idées et des idées germaient dans ma tête d'un,
terrain toujours aride; les scènes d'Iphigénie se composaient, scènes positives, qui ne ressemblaient nullement
à celles que j'avais vues au théâtre, entre des toiles peinteset sous un éclairage artificiel. J'avais la vision d'un rivage·
où se trouvait dressé un camp; les flots, qu'aucun venr.
n'agitait, glissaient douœment suI" le sable ; et là, parmi.
des tentes à peine distinctes dans le petit jour et d'où nul
bruit ne venait, deux hommes dont le front était soucieux:'.
s'entretenaient .
Je n'avais pas cru jusqu'ici que cette représentation vivanteet sensible d'une tragédie classique fùt possible. Voir
remuer un marbre ne m'eût pas moins ému.
regardai.
celui qui avait fait jouer les choses pour moi. Silbermann .
avafr dépassé la limite de 1~ leçon et cependant il continuait
de réciter. Son œil pétillait ; sa lèvre était légèremenL
humide, comme s'il eût eu en bouche quelque chose de:
délecta blc.
Entendant quelques élèves protester contre l'empressement excessif de Silbermann, le professeur l'interrompit.
et le félicita. Il était heureux; je le remarquai à un petit
souffle qui faisait palpiter ses narines. Mais ce souffle, me ·
demandai-je, n'est-ce pas plutôt l'âme d'un génie mystérieux.
qui habite en lui? Cette idée plut à mon imagination puérile,
qui était encore près du fantastique; et comme je le con--

Je

�r74

LA NOUVELLE REVUE FR~ÇAJSB

templai longuement au. point d'être fascin~ il me fit
songer;. avec son teint. jaune: e.1'.sous le honuèt noir de ses,
cheveux: frisés,. au._ magid:.e n de quelque c..onte oriental,.
qui détient la. de.f dtt tontes 1€S' m~reilles.,
Nous nous a:dr~sâmes la pat:&lt;1lle: qJielqu.es j'O_urs plus,

ta.rd,. un. di:manc.h e matiu,. en des circonstanœs dont j'ai
bien gardé la mémoire.
J'avais été au .ttmyle. av.ec.. ma mère; puis, à la soniè:,
i-e t'a.vais laissée: Je :ressentais: t0uj0urs quelque exaltation
.après le service religieux.;. mais cette ~ltation, je tto.uvais
délicieux de l'us.er à d:.es c:hoses profanes. J'aimais. me pro-,
merrer, seul, dans le Bois:, et, encore ému pat. le bourd.0nnement grave de l'orgue, excité par Yallégresse d.ii:s cantiques, j'ai.mais me livrer,. en. cet état d.'ivress:e sµiritu.elle, à
une activité tonte animale :. COJlr.ir,. bondir à travers, las,
buissons,. a:spi1:er l'odeur de la, terre. et· des. feuilles., me·
laisser toucher par les vi,van.ts. effl.uxes de. la nature. Puis,
a;yant levé par hasard les yeux vers le ci.el, je m'arrêtais,.
n:ao pas. calmé mais c.omrne frappé d'amour. La vue d'un
nuage voguant dans l'azur avait réveillé ensemble mon
cœur et mon. im:agiuatiorr. Tout frémissant, je soupirais
vers. un sentiment: très dcmx, de. qual-ité très noble.,.. et je
rêva:is-aux..avenmres où il m'entraînerait. I.e plus sou.vent,,.
ce sentiment se: cristallisait sous la forme d'une amitié.,.
oix se. mêlaient indist~temen.t une alliance mystique~
une entente intellectuelle et nn dévouement de. toute ma

,

chair.
J'éprouvais cette disposition confuse, ce matin.-là, au
Ranelagh, lorsque je.. v.is .s'avancer,. dans la,_ même allée,
Silbermrum. IL était seul. Il ma:rchai't à pas courts et précipités-, remuant. fréquemment. la: tête ; jl semblait plein
de pensées inquiètes ;_ mi. l'e1'.lt di:t:.p:01.1.rsuivi:. Il m'aper~t
de. Ioin mais n'en montra rien et ou,vrit on livre qu'il
avait à la main. Au moment qu'il allait passer, il leva.
vers moi. des yeux incertains, esquissa un. smu:ire, puis,

SILBERMAN~

1 75

comme je lui répondis par un bonjour très cordial, changea.
brusquement de p-hysionomie, accourut et exprima sa joie
de la rencontr.e.
- Tu habites donc par ici ? Et où cela ?
Il voulut connaître le nom de la rue, le numéro de la
maison, me questionna sur mes habitudes, sur ma famille,
et enveloppa ceue enquête de manières si naturelles et si
amicales que j'eus plaisir à répondre, malgré ma retenue
ordinaire.
- De quel côté allais-tu? ajouta-t-il. Veux-tu que je
t'accompagne?
J'acceptai. Il me montra son livre.
- C'est une édition ancienne de Ronsard. Je viens de
l'acheter, dit-il en caressant la jolie reliure de ses doigts
qui étaient maigres et bruns.
il l'ouvrit ·et se mit à me lire quelques vers. J'eus la
même impression qu'en class.e; Le texte lu par lui semblait
baigner dans une source qui m'en donnait fortement le
goût. Les mots avaient une qualité nouvelle : ils fumaient
mes sens; émotion ignorée, sorte de frisson dans mon cerveau. Mais de Silbermann lui-même que dire et comment
dépeindre sa figure ? Il lut ces vers ~
F:rnche, garçon, d'une main pilleresse
Le bel émail de la verte saison,
Puis à plein poing enjonche la maison
Des fleurs qu'.avril enfante en sa jeunesse.

Ses narines se dilatèrent, comme piquées par l'odeur
des foins, et des larmes de. plaisir emplirent ses yeux.
Nous étions arrivés à I'angle d'une pelouse où est érigée
une statue de La Fontaine. Silbermann m'arrêta et s'écria:
- Est-ce assez laid, ce buste que couronne une Muse ?
Et ce groupe d'animaux, le lion, le renard, le corbeau,
quelle composition bàoale ! Chez nous on ne connaît que
cette façon de glorifier un grand homme. Et pourtant il y
en a d'autres. Ainsi" l'été dernier, j'ai été à Weimar et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'ai visité la maison de Gœthe. On l'a conservée intacte.
On n'a pas déplacé un objet dans sa chambre depuis, la
minute de sa mort. Dans la ville, on montre - et avec quel
respect! - le banc sur lequel il s'asseyait, le pavillon où il
allait rêver. Je t'assure que de tels souvenirs ont de la
grandeur. En France, on ne voit rien de pareil. Il y a
quelques années, on a fait une vente àu château de SaintPoint, en Bourgogne, où Lamartine a vécu. Eh ! bien,
mon père a pu acheter beaucoup d'objets qui avaient
appartenu à Lamartine; et, soit dit en passant, la plupart
&lt;le ces reliques se sont trouvées être de très bonnes affaires~
Nous étions toujours devant la statue.
- Est-ce que tu aimes La Fontaine ? me demanda-t-il.
Et comme cette question me laissait embarrassé, il reprit
avec vivacité :
- Mon cher, c'est bien simple : La Fontaine est notre
plus grand peintre de mœurs. Dans ces fables qu'on nous.
fait ânonner, il a dépeint sorisiècle. Louis XIV et la cour,
la bourgeoisie et les paysans de son temps, voilà ce qu'il
faut voir dexrière les divers animaux. Et alors, comme
l'anecdote prend de la valeur ! Combien il est audacieux
dans sa moralité! C'est ce que Taine a très bien compris ...
Tu as lu La Fontaine et ses fables ?
Je fis signe que non.
--'--- Je te le prêterai.
Je ne répondis rien. J'étais étourdi. Ce garçon quipossédait des livres rares, qui distinguait avec assurance :
« ceci est beau ... cela ne l'est pas » ; qui avait voyagé, lu,
observé, retenu des exemples, jetait en mon esprit tant de
nGtions admirables que cette profusion me confondait. Je
tournai les yeux vers lui. Qu'il fût supérieur à tous les
camarades que j'avais, cela était évident et je n'en doutais
pas ; mais je jugeais encore que je n'avais rencontré ni
clans ma famille ni parmi notre milieu quelqu'un qui lui
fût comparable. Ce goût si vif pour les choses de l'intelligence et cette façon si pratique de les présenter, cette

!SJLBERMANN

177
adresse pour mettre à portée de main ce qui est élevé,
étaient pour moi des qualités vraiment neuves. Et cette
parole forte et aimable à la fois, qui imposait en même
temps qu'elle charmait, qui donc s'en trouvait doué dans
mon entourage ?
Il n'avait pas cessé de parler, citant des noms d'écrivains
et des titres d'ouvrages.
J'avais un immense respect pour tout ce qui touchait à
la littérature. Je plaçais certains écrivains qui avaient
éveillé mon admiration au-dessus de l'humanité entière à
l'image des divinités de !'Olympe. Silbermann m'instrui-sait de bien dt:s faits que j'ignorais, discourant facilement
de l'un et de l'autre. Il me révéla finalement que son dieu
était « le père Hugo». Je l'éwutais avec avidité. Cependant, fut-ce cette familiarité, fut-ce l'éclat de sa voix ou
Ja couleur un peu étrange de son teint ? je ne sais, mais
feus à ce moment la vision d'une scène qui amena un
léger recul de ma part. Souvent, à Aiguesbelles, un marchand de fruits, un Espagnol à la peau basanée, passait
sur la route et arrêtait sa charrette devant le mas, criant
bjzarrement sa marchandise et maniant sans délicatesse les
.belles pommes écarlates, les pêches tendres et poudrées,
les prunes lisses et glacées. Or, Célestine, notre cuisinière,
n'aimait pas cet homme, « venu on ne sait d'où », disait-elle, et lorsqu'elle avait eu affaire avec lui, on l'entendait
maugréer en revenant :
- C'est malheureux de voir ces beaux fruits touchés
par ces mains-là.
Silbermann, ignorant ce petit mouvement instinctif,
-poursui vit :
- Si les livres t'intéressent, tu viendras un jour chez
moi, je te montrerai ma bibliothèque et'"je te prêterai tout
.ce que tu voudras.
Je le remerciai et acceptai.
- Alors quand veux-tu venir ? dit-il aussitôt. Cet aprèsmidi, es-tu libre ?
I2

�r78

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je ne l'étais point. Il insista.
- Viens goûter jeudi prochain.
.
Il y eut dans cet empressement quelque -chose gm me
déplut et me mit sur la défensive. Je répondis que ~ous
c6nviendrions du jour plus tard ; et comme nous étions
~rtivés devant la maison de mes parent&amp;j je 111i tendis la
main.
Silbermann la prît, la retint, et me reg.rrdant avec ~ne
expression de gratitùde, me dit d'~ne voix ifrfinitnent
douce: _
- Je suis conten't~ bien content, qne·nous nn~s.soyons
rencontrés ... Je ne pensais pas que nous pournons être
çatnarades.
Et pourquoi ? demandai-je avec une.. sincère sur·pnse.
.
-Au lycée~ je te voyais tout le temps avec Robm; et
comme lui, durant un mois, cet été, a refusé de m'adresser la parole, je croyais que toi aussi ... Même en classe
d'anglais ou nous sommes voisins, je n'ai p~ osé•. •
Il ne montrait plus gu~re d'assurance en disant ces.mots.
Sa voix. était basse et entrecoupée; elle semblait monter
de régions secrete~ et douloureuses. Sa main qui conti~
nuait d'étreindre )a mienne comme s1il eût voulu s'.atta-eh.er à moi,_ trembla un peu.
Ce ton et c;e frémissement me bouleversèreo.t. J'entrevis
chez cet être si différent des autres, une détresse intime,
p_ersistante, inguérissable, analogue à celle.d'un orphelin ou
d'un infirme. Je balbutiai avec un sounrè, affectant de
n'avoir pas compris :
- Mais c' est absurde... pour quelle raison supposaistu ...

- Parce que je suis Juif, interrompit-il u~tt~ment ~
avec un accent si particulier que je ne pus d1stmguer S1
l'aveu lui coûtait ou s'il en était fier.
Confus de ma maladresse, et voulant la réparer, je cherchai éperdûmeot les mots les plus tendres. Mais dans ma

SILBERMANN

179

famille, on ne m'avait guère enseigné la tendresse. Le gage
d'amour que l'on offrait dans les circonstances graves était
le sacrifice~
seule l'intervention de la consdence donnait
du prix à un acte. Aussi, ayant reculé d'un pas tout en
&lt;:on.servant la main ~de Silbermann, je lui dis solennelletnent :

et

- Je te jure, Silbermann, que désormais je féra-i pour
toi tout ce quf sera en mon pouvoir .
Ce même jour, je passai l'après-midi chez Philippe

·Roôin:
A la fin de la joutn.ée, l'oncle de Philippe, Marc Le Hellier, se trôuva là. Il aimait beaucoup son neveu ; if le
traitait en hommeet non eu écolier, ce. qui flattait Philippe. li lui répétait que. rien n'était plus absurde que
l'éducation donnée dans les lycées, qurun assaut d'escrime
développait mieux- Ie- cerveau qu-'aucune étude, et que
savoir appliquer un coup de poing au bon endroit était plus
utile dans 1a. vie que tout ce que l'on u·ous enseignait en
classe.

U reprit ce chême en voyant sur la table de Philippe Ies
gros manuels scolaires. Il fit, du revers de 1a main, le geste
de les pousser à terre. Philippe rit aux éclats. Je songeaî au
mouvement de Siibermann caressant le volume de Ronsard
et à la ferveur qui '7rûlait en lui lorsqu'il récitait une
poésie.
- Sais-tu ou j'ai été tout à f'heure, Philippe? dit Marc
Le Hellier . .Aux Français de France, dont c'était la· première
assemblée-depuis J-a rentrée. Ah f cela ne marche pas mal,
notre ligue. Près de cîrrq cents adhérents nouveaux en tro_is
mois. Maintenant nous pouvons :?gir.
Philippe faisait une mine fort intéressée. Son oncle I'avar
attiré- à soi, lui tâtait tes bras, et je voyaîs que Phiiippe gonflait orgueilleuse1"nent ses biceps.
- Et d'abord, continua Le HeHier, nous organîsans
une campagne contre les Juifs, qui sera n1enée atec soin et

�I 80

.,.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

intelligence, je te prie de le croire. Pas seulement des
manifestations dans la rue, comme on s'est contenté de
faire
. jusqu'ici. Non :. nous
. . établissons des fiches , des doss1ers; et comme, v01s-tu, à la base de toute fortune juive
il y a toujours quelque canaillerie, nous suivrons pas à pas.
chaque youpin suspect, et au moment propice, vlan ! nous
lui casserons les rceins.
Il fit de la main un gest€ coupant. Sous la moustache
rousse, très épaisse, mais taillée court, la lèvre supérieure
se retroussa et découvrit, aux coins, des canines fortes.
Je n'aimais guère cet homme, qui par les goûts violents
qu'il tentait de communiquer à Philippe éloignait de moi
mon ami. Mais, ce jour-là, ce fut avec un vrai malaise que
j'écoutais œs propos. IL me semblait entendre au loin la
plainte de Silbermann : « Je croyais que tu refuserais de me
parler ... je n'ai pas osé... »
Aussi comme l'oncle de Philippe poursuivait sur le même
sujet et que Philippe, les yeux brillants, lui témoignait la
plus vive attention, je me levai bientôt et partis.
L'appel de Silbermann à ma pitié m'avait touché profondément. Toute la soirée, je-songeai à lui, mé sentant bien
plus attiré que lorsque j'étais seulement ébloui par ses dons
merveilleux. Je me ressouvenais de ses yeux craintifs, le
premier jour ; je m'expliquais sori hésitation à m.'aborder le
matin; et ces images, qui lé représentaient parmi nous
comme un déshérité, me navraient.
Dans ma chambre, m_achinalement, je pris un de mes
cahiers et l'ouvris aux dernières· pages. -C'était là, ·sur des
feuilles barbouillées, qu'on eût pu _pénétrer mes secrets;
c'.était là qu'il m'arrivait de commencer une confession,
d'écrire à un ami im~ginaire, de griffonner des prénoms
féminins. Puis, lorsque je m'apercevais de la puérilité de
ces choses, ou, rougissant de honte, de- la rêverie trouble
où elles m'avaient entraîné, je me hâtais de recouvrir
d'encre tout mon travail.
Je me mis à écrire à Silbermann. Je l'assurâi qu'il avait

SILBERMANN

18 I

eu bien tort de croire que j'agirais avec lui ainsi que Robin,
car je n'avais aucun sentiment hostile contre sa race. Je lui
glissai d'ailleurs qu~ j'étais de religion protestante. J'ajoutai
que toute la journée j'avais pensé à notre rencontre et que
ma conscience n'oubfü:rait pas le serment d'amitié que
j'avais fait en nous séparant.
Je ne comptais pas lui donner cette lettre. Toutefois, le
lendemain, au lycée, lorsqu'il accourut vers moi, débordant d'intentions affectueuses, j'arrachai brusquement la
page de mon cahier, la pliai et la lui remis.
Je pa~sai la récréation suivante avec Robin. A ma grande
gêne, je vis Silbermann approcher de nous. Il me dit à voix
très haute:
- Alors c'est entendu, je compte sur toi jeudi.
Et il s'en alla.
Philippe me regarda, surpris.
- Vous sortez ensemble jeudi ? Comment le connaistu?
Devenu très rouge, j'expliquai que je l'avais rencontré et
qu'il m'avait proposé des livres.
- Tu sais que son père, qui est un marchand d'antiquités, est un voleur. Mon oncle Marc me l'a dit.
Cet avertissement était prononcé d'un ton sec. Je fis un
geste vague. Nous parlâmes d'autre chose.
Ce qui arriva le lendemain fut comme le présage des
temps. troublés qui devaient suivre.
C'était le jour de la Sainte-Barbe. A cette date, les élèves
qui se préparaient aux hautes écoles de sciences organisaient
un tapage quasi toléré par leurs maîtres. Les classes inférieures ne s'y mêlaient guère. Pourtant cela suscitait dans·
tout le lycée quelque effervescence.
Cette année, le tumulte fut grand. Comme la classe de
l'après-midi finissait, la lumière d'un feu de bengale incendia
brusquement la cour, puis s'éteignit, tandis que des clameurs et des chants éclataient. Un instant après une forte
détonation nous fit sursauter. Une sourde excitation se

�182

LA. NOUVELLE REVUE FRANÇUSE
SlLB.ERMANN

:tnanifesta sur nos bancs. Moi, je regardai peureusement les
vitres sombres, Jéj:&gt;ugna11t à ce désordre et à cette sauv,agerie, Le tamhour roula._Les élèves .se ruèrent vers la
porte en criant, et l'un d'eux;, je ne sais g_ui: passa,nt devant
Silber.tnann, le re-jeta eJt a.rrièreJ hurlant fér-ocement à sa
face:
- Mort aux Juifs.

III
Les parents de Silbermann habitaient dans ûne belle
maison nouvellement construit~ en bordure d~ Parc de la
Muette. L'appartement, situé au dernier étage, était fort
grand. Silbermann m 1en fit les honneurs, m'arrêtant devant
de magnifiques meubles de marqueterie et faisant jouer
l'éclairage au-dessus' des tableaux.. Je n'avais jamais pénétré
dans une maison qui contînt tant de richesses. L'impression fut telle, que, des rayons de -soleil entrant par les
fenêtres, je crus à des voiles d'or jetés sur les - objets. Je
regardai par ces fenêtres. On n'apercev,ait que _des arbres
hauts et superbes~ ceux du Parc de la Muette, puis, au loin,
une ligne ondulée de coteaux, la campagne ... Perspective
que l'on peut avoir d'un cMtea.u. Je passais en silence, ne
pouvant rien dire tarit le sentiment de mon humilité était
profond. Je songeai au cabinet de travail de mon père,
é,t roit et sévère, donnant sur une cour, et au petit salon de
ma mère, où des meubles anciens, mais bien rustiques,
ehoisis à Aiguesbelles, faisaient le plus bel ornement.
H eureusemeqt, Silbermann, qui d'ailleurs me montrait
ces choses aussi simplement qu'on pou,vait_le faire, ne JJrolongea pas ma gêne et me conduisit à sa chambre. Là,
l'aspect était qien différent, et j'éprouv.ai ,u n petit mouve~
ment de satisfaction à dire au dedans de moi-même :
&lt;c J'aime mieux l&lt;J mieµne, »
En effet, la pièce était si modeste qu'on ei'.rt pu douter

'

I8J

qu'elle fit suite .à celles que je venais de visiter. Et, à
l'examiner, je m'avisai que ma inère, à coup sùr, eût peiu
de ses ·ru.tirµ; plutôt que .de me laisser dormir parmi le
désordre que je Temarquais ici.
Silbermann tne désigna la bibliothèque qui garnissait
presquie tout un pan &lt;lu mur.
- Voilà, dit-il.
Il y avait des livres de haut en bas. Il y en avait de somptueu~ement -reliés et il y en avait d'autres, brochés~ tout
écornês par l'usage.
Je m'exclamai avec admiration ;
- C'est â toi ? Tu a~ lu tout cela ?
- Oui, dit Sîlbennann avec un petit sourire orgueilleux.
Et il ajouta : « Je suis sûr que tous les S•-Xavier réunis
n'en ont pas lu la moitié, hein ? ))
Il me les montra en d~tail, pr~I,)ant certains exemphires
aYec précaution et m'exp-liquantce qui faisait leur rareté.
Il en ouvrit plusieurs et, avec une sµreté et un choix gui me
parurent extraordinaires, il me lut quelques passages .. Il
s'inten:ompait parfois, les. ~ux humides, d_isant : cc Est-ce
beau ? Ecoute ceci encore ... &gt;&gt;
Il était surtout sensible.à la formt ou plut6t au mot qui
fait image; il Je faisait .ressortir d'un geste de se,c; doigts
réunis, comme si les bea:uJés de l'esprit eussent ét-é · pour
lui matière traitable qu'il voulût modeler.
Le livre, la pensée .écrite, exerçait sur moi un attrait irré~
sistible. Aussi, devant· cette bibliothèque (si différente de
célle de mon père, laquelle était composée surtout d'ou.vrages ne touchant ;pas l'imagination) je feuilletais ces
volumes avec émotion et pressai Silbermann de questions.
Il av.ait l'art de qualifier en une phrase le sujet d'une œuvre,
de réduire celle-ci sous une formule commode.
- J;e.s Mi'Sé:rablef J•.• répondit~il à une de mes questions.
C'est l'épopée du peuple. Puis : (&lt;' Tie ri:s, ~oici le -vocabulaire de la langue françai-se. ii

�184

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et il me tendit un petit volume au dos duquel je lus ~

Œuvres de Paul-Louis Courier.
Ces vastes connaissances et cette promptitude de jugement
me remplissaient d'admiration. Silbermann devina ce sentiment. Il sourit et me dit :
- Prends ce que tu veux. Tu pourras venir ici aussi
souvent qu'il te plaira.
Nous restâmes longtemps à causer. Il me donna de_s
conseils à propos de mes étu_des. Nous parlâmes de nos
compagnons de classe; et il en railla quelques-uns qui passaient pour sots et qu'il imita drôlement. Un mot qu'il
semblait adorer revenait souvent dans sa conversation :
&lt;c l'intelligence &gt;&gt;. Et il le prononçait avec un sentiment si
impétueux qu'on voyait apparaître à ses lèvres une petite
bulle d'écume.
Je l'entretins de plusieurs livres que j'avais lus. Sur chacun il me donna des aperçus nouveaux pour moi. Nous
étions assis l'un auprès de l'autre. Sa voix avait des inflexions
si persuasives que par moments je me sentais dominé par
lui aussi bien que s'il eût posé sa main sur ma tête.
Je fus présenté à sa mère. Elle allait sortir et était couverte d'un long manteau de fourrure. Je n'aperçus de son
visage que des yeux noirs et allongés, des lèvres très rouges
qui ne cessèrent de sourire. Elle reprocha à son fils de me
tenir dans cette chambre au lieu d'un des salons. Elle me
pria de venir déjeuner, fixa le jour et disparut, m'ayant
flatté par son air élégant et sa corn plaisance.
Avant de partir, j'allai choisir quelques livres dans la
bibliothèque de Silbermann. En déplaçant une rangée, je
vis,. cachée derrière, une collection de journaux. Mon
regard tomba sur le titre : La Sion future.
Ce fut à . ce moment que se déclara au lycée l'hostilité
contre Silbermai:m.
11 avait été deux fois premier lors des compositions. Ce
succès avait suscité des jalousies parmi les rangs des bons
élèves. Et comme il lui échappait quelquefois une ironie-

SIL\jERMANN

méprisante à l'adresse des cancres, il n'y avait pas moins
d'animosité contre lui aux autres degrés de la classe.
Les choses commencèrent par des taquineries assez innocentes lorsque Silbermann se mettait à pérorer et à gesti- ~
culer. Silbermann aggrava ces taquineries et les fit persister
par sa façon de tenir tête et sa manie &lt;c d'avoir le dernier» ;
elles furent un peu encouragées· aussi par l'insoucian~e de
la plupart de nos professeurs qui, malgré ses bonnes places,
n'aimaient pas Silbermann. On s'en aperçut bien le jour où
l'un d'eux, irrité de le voir venir trop soûvent près de sa
chaire, le renvoya avec une phrase brusque et cinglante
que tout le monde entendit.
Bientôt, pendant les récréations, ce fut un amuse·m ent
courant d'entourer Silbermann, de se moquer de lui et de
le houspiller. Sitôt qu'il apparaissait :
- Ah ! voilà Silbermann, disait-on. Allons l'embêter.
On Je bousculait, on prenait sa .::asquette, on faisait
tomber ses livres. Silbermann ne se défendait pas mais il
ripostait d'un trait qui, le plus souvent, frappait juste et
exaspérait l'assaillant.
Au début, ces petits succès de parole lui procuraient tant
de plaisir qu'il en oubliait les brimades ; et même il allait
au-devant. Mais comme la répétition de ces scènes et aussi
son physique bizarre lui valurent d'être en butte, dans la
cour, à la curiosité générale, je crus m'apercevoir qu'il commençait à en souffrir. Enfü.1, peu après, les S1-Xavier
venant s'y mêler, le jeu prit le caractère d'une persécution.
Les S1-Xavier ne prenaient point part, si l'on peut dire, à.
la vie de notre lycée. Grands seigneurs obligés de passer par
un lieu indigne d'eux, ils jugeaient inutile d'entrer en relations avec des voisins de hasard. Chaque petite escouade se
dirigeait vers sa place, affectant de ne rien voir et de ne
rien entendre. Leur attitude vis-à-vis des professeurs était
. généralement correcte, jamais zélée; leurs vrais maîtres, ils.
les retrouvaient en sortant. Et même, en classe, le visage
d'un garçon tel que Montclar trahissait parfois un sentiment

�186

.

LA' NOUVELLE

REVUE F.RA.}\'ÇAISE

pire que findodlité, comme s':il y·eût_ 1m ancien compte à
régler entre lui ,et l'homme qh.i instruit. ·
Ce .fut Montclar qui donna une. àirec.tœn nouvelle aux
attaques cc;mtre Silberm.:mn. Le ptemier, il le railla qU
sujet des caractères ph.ysiques de su.ace et des pratiques de
sa reiigi'on. Montclar n?avait pas d'esprit m.a'is une sorte de
fougu~ cruelle qai matù.t Silbennaon.
Les autres, pent-êrr.e de. CO!JVÎ.Cttons plus molles, mais
flattés par la présence .de Montclar au milieu d'eux, le s~ivirent .dans .cette v.oie. On ne laissa plus échapper une
occasion d'oatrager Silbermann. Ainsi, tant que dur.a
l'étude d'Esther, il dut supporter de voir., à chaque trait
touchant les Juifs, vii;igt faces malignes tomnées veB lui.
Il n'était pas le seul Jnif dans notre classe, mais on m:
s'en prenait pas aux a:ulttes. Ce!'.1.X-ci .étaient au nombre de
.dernx: : Haase, le fils du banquier dont on savait que la
sœur av.ait.épousé-un d'Antheniy, .et Crémie1rx:, dont le
père était député. Aucun n'avait un typ.e sémite aussi mar·
qué que Silbermann. Ha-ase tentait d'effacer le sien ·par d~
modes britanniques : une coiffure qui défrisait er :aplatissait
ses cheveux, une prononciation guilHiée. Tous deux semblaient se p1acer au-dessus de .Silberrnantl,
fütune gnnde peine pour moi dev0ir Phfüppe se
joindre aux pernécuteurs. Je sa:vais bien qu'il se ~fa.~ait aux
jeux un peu violents ; je savais· aussi que la faço-n d,agrr
d'un Montclar .ou d'un La Béchellière n'était pas sans le
guider; mais son bon cœur l'empêc_hait touj.ours de comrqettr.e une action qui pût nuire à un autre. Je ne m,expliquais pas œtte haine instinctive et opiniâ1:re, tdie que s'il
eût senti ses biens et sa vie .e n ipéril.

ee'

Je me rendis- déjeuner chez Silbermann. Je fas pi·és.enté
à son père. C'était1.m ·homme &lt;l'aspect un peu l0urd. Un
.accent .étranger embarrassait sa par.ale: Des yeux sans, vie,
une cl1air j~unâtre, une barbe inculte, un gros nez, de
grosses lèvres, donnaient &gt;à sa 6-gure une expres,sion s.tu-

S1LBERMANN

piq_e et comme endormie. Mais par moments il. intervenait d'un mot qui montrait que son esprit veiJ!ait."
Mm• Silbèrm.ann avait un joli v.i,sage aux traits fins, ainsi
qu'il m'avait paru au premier abord. Toutefois, sQn sourire était si ch;1rmant, si jeune et sï répété qu'il communiquait à la longue un peu de fausseté à sa physionomie. Ses
·g~stes étaient menus et vifs ; mais une sorte de renflement
c~arnu au-dessous de la nuque la privait de grâce ~fans
beaucoup de ses attitudes.
Silbermann n'avait pas vis-à-vi~ de ses parents la situation
&lt;l'un fils, ou du moins cette situation était bien _éloign.ée
de celle queï'occup~is entre les miens. On lui demandait
son ayis ; il avait le droit d'interroger, de contredire,. et ne
se privait pas de la discussion. On eût dit d'un jeune mi.
D'autre part, Mm.e Silbermann semblait rester étrangère -aux
occupations de son mâri. Tour cela était -si extraordinaire
par rapport _à l'usage établi chez moi, que ces trois êtres me.
parurent unis moins par les liens de la fanull.€ que par ceux
d'une association, on, si l'on veut, par les lois d'une même
tribu.
Je fus aCèueilli par eux avec une con~idération à laquelle
je n'étais point du tout accoutumé. M. Silbermann me
demanda comment se portait mon père, « le grand magistra,t ». Mm• Silb~rtnann m'apprit qu'elle avait souvent
aperçu ma mère dans des ventes de charité. Ces propos
déplurent à leur fils qui les interrompit. Il fut même plus
b~usque ensuite. Nos projets d'avenir étant en question, il
declara que, pour sa part, il suivrait la carrière des lettres.
Tandis que sa mère approuvait ce dessein dont elle était
flattée, me sembla-t-il, sou père, secouant la tête, dit avec
bonhomie:
- Non, non~ David, ce n'est pas sérieux.
- Que veux-tu, papa, s'écria Silbermann avec vivacité
.
'
Je ne pourrai jamais m'occuper des mêmes affaires que toi:
œla ne m'intéresse pas.
- Oh ! Le_s antiquités, dit doucement M. Silbermaon,

�.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
188
il ne doit plus y avoir grand'chose à faire là-dedans, maintenant que les gens du monde se font marchands. Mais il y
a d'autres bons commerces. Moi, si j'avais vingt ans, je
partirais pour l'Amérique avec un stoc~ de perles ..
Son fils ne dissimula pas une expression de mépns.
Après le déjeuner, il m'offrit de m'emmen~r ~u théâtre:
Je montrai peu d'empressement, car lorsque J étais avec lm
je n'aimais rien tant que l'écouter parler. Et nous fîu;nes
nous promener au Bois. ·
.
.
Tout de suite, je mis la conversation sur le suiet qui
m'intéressait le plus : la littérature. C'était pour moi un
domaine analogue à ces contrées quasi fabuleuses qui vous
attirent obscurément et dont on rêve devant l'atlas. Silbermann, lui, en avait parcouru toute l'étendue; il connaissait les points de vue les mieux situés, m'y entraînait et
m'aidait à distinguer le détail qui fait que le paysage est
beau. Parfois, prenant mon bras, il m'arrêtait, et comme il
se fût écrié : « Regarde cette rivière argentée, regarde cette
chaîne de montagnes », il me récitait deux vers ou une
phrase magnifique. Alors je me sentais transporté et j'eusse
désiré qu'il continuât toujours. Et de même qu'au voyageur
qui m'eilt décrit les Pyraroides, j'eusse ~mpatiemme~t
demandé ensuite: « Et le Nil &gt;&gt;, je demandais, lorsque Silbermann m'avait instruit de tout ce qu'il savait sur un écrivain : « Et Vigny? ... Et Chateaubriand ?... » Alors il repartait, l'esprit aussi .if, aussi sû~, jamais lassé, explorateur
dont la mémoire et l'enthousiasme étaient sans défaillance.
Après avoir marché longtemps, au hasard de nos pas,
nous arrivâmes au bord d'un petit lac.
- Chateaubriand, Hugo... murmura rêveusement Silbermann, être l'un d'eux ! Posséder leurs dons, jouer leur
rôle, voilà ce que je voudrais.
.
- Ah ! non, reprit-il, je n'ai pas l'intention de vendre
des meubles ou des perles. Mon ambition est autre. Toutes
mes facultés, tout ce que j'ai ici, dit-il en se frappant le
front, je veux le mettre au service de la littérature.

SILBERMANN

Puis, baissant le ton :
- Si on savait cela, peut•être me tourmenterait-on
•
;i
moms
....
Il faisait allusion aux mauvais traitements qu'il subissait
au lycée. Je sentis combien il en souffrait. Je cherchai un
sujet qui détournât sa pensée et regardai alentour.
Nous étions seuls. La journée, qui était une des dernières
de l'automne, était froide et triste. Une lourde nuée couvrait
le ciel. L'eau du lac, toute sombre, frissonnait. Les arbres
étaient dépouillés; seule persistait la verdure d'un bouquet
de sapins ; et ce feuillage pauvre et opiniâtre, cerné par des
bois morts, éveillait l'idée d'une vie misérable et éternelle.
Nous fîmes halte.
- Ecoute, me dit Silbermann d'une voix dont le
timbre était devenu un peu plus rauque, mon père s'est
établi en France il y a trente ans. Son père avait vécu
en Allemagne et il venait de Pologne. Plus haut, des
autres, je ne sais rien, sinon qu'ils ont dû vivre honteux et
persécutés, comme tous ceux de leur race. Mais je sais que
moi, je suis né en France, et je veux y demeurer. Je veux
rompre avec cette vie nomade, m'affranchir de ce destin
héréditaire qui fait de la plupart d'entre nous des vagabonds.
- Oh ! je ne renie pas mon origine, affirma-t-il avec
ce petit battement de narines qui décelait chez lui un mouvement d'orgueil, au contraire : être Juif et Français, je
ne crois pas qu'il y ait une condition plus favorable pour
accomplir de grandes choses. Il leva prophétiquement
un doigt. - Seulement, le génie de ma race, je veux le
façonner selon le caractère de ce pays-ci ; je veux unir mes
ressources aux vôtres. Si j'écris, je ne veux pas que l'on
puisse me reprocher la moindre marque étrangère. Je ne
veux pas entendre, sur rien de ce que je produirai, ce jugement : cc C'est bien Juif &gt;&gt; . Alors, vois-tu, mon intelligence,
ma ténacité, toutes mes qualités, je les emP.loie à ~onnaître

�r90

. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et à pénétrer ce patrimoine intellectuel qui n'est pas le
mien mais qui, ·un juur, sera peut~être ·accru par moi. Je
veux me l'approprier.
Il scanda -ce mot et dü pied frappa le sol.
· - Est~ce impossi.ble? Ces choses, ne puis-je les compren~
dre aussi bien que Montclar ou-R-oèin'?-Rst-ce que je ·ne les
admire pas plus qu'ils· ne les ·adrnirent, dis-moi ? Et à qui
fais-je tort ? Il n'y a aucun ·calcul secret, il n'y a ancun
mobile égoïste dans mon -ambitioTh Alors-pourquoi ne veuton pas de-moi ? Peurquoi m'accueillir pat de la h~ine ?
Comme i1 parlait, je regardais fixement devant moi. Ec
son accent avait une telle portée que sur le fond rigoureux
de ce paysage d'automne, il me semblait voir se succéder
tout ce que je savais des vicissitudes d'Israël.
Je voyai~ un petit lac de Judée, pareil à celui-ci, des
bords duquel, un jour, des Juifs étaient partis. J'avais la
vision de ces Juifs à travers les âges, errant par le m6nde,
parqués dans la~carnpagne sur des terres de teoutou tolérés
dans les villes entre certaines limites et sous un habit infamant. Opprimés partout, n'échappant au supplice qu,en
essuyant Feutrage, jls se consolaient
tèrri-ble traitement
infligé par les hommes en adorant un die-u plus ter-rible
encore. Et au bout de ce&amp;généirati-ons chargées de maux, je
,voyais, réfugié auprès de moi, Silbetmann. Chétif, l'œii
inquiet, souvent ·agité par des mouvements bizarres, comrne
s'il eût ressenti la peine des exodes et toutes les menace5&gt;
toutes les craintes sacrées endur€es par ses, ancêtres, il
souhaitait se reposer enfin paimi nous. Les défauts que les
persécutions et la vie grégaire avaient imprimés à sa race,
il · désirait les perdre à notre contact. Il nous offrait sou
aµtour et sa force. Mais on repoussait cette al-lian,e. Use
heurtait à l'exécratibn universelle.
Ah! devant ces images fatales, en présence d'une iniquité si abominable, un sentîment de pi.ti"é m'exalta. Il me
p:1rut que la voix de S-ilbermann, sîmple et po-igname,
s'élevait parmi les voix infinies d.es martyrs. -

da

SILB'ERMANN"

r91

Il dit :
- Demain je serai insulté, frappé ... Es-h:.e-j'uste. ?
Et il mettait en ;.vanr.ses deux paumes désarmées ainsi
qu'est représentée la petsonne. du Christ au .milieu 'de ses
ennemis.
•

J

IV

Cett~ scè~e_-me tr_oubfa f~~tèment. La n-uit qui suivit, je
~o~gea1, n~01t1~ éveillé mo1t1é rêvant, aux. images bibliques
qu el1e avatt fau apparaître. Au matin, j'eus le. sefltirnent
qu'un devoir m'était dicté: répa:ter t'lnjÙstiœ des hommes
à. l'égard de Silbetm,l'ltm. 1l me fallait non seulement l'aimer
mais prendre ·son patti. contre tous, st difficile et si ingrat;
q?e _füt .l'er1treprise. D'ailleurs ·ses· -ennemis principaux
n étaient-ils pas les S1-Xavier et n'~vais-je pas toujoûrs ressenti envers ceux-ci, Philippe Robin exce-pté, une inimitié
naturelle ?
Je décidai de parler à Philippe afin de le détacher des
adversaires ·de Silbermann.
Le jour même, falla:-ï le trouver. Je lui exposai combien
étaient cruels l~s mauvais traitements infligés à Silbermann. 1&lt; Je sais qu'il en souffre beaucoup ll, ajoutai-je. Et
j'en appelai au bon .:œur d.e Philippe pour qu'i1 les fi\
cesser.
Philippe m"ayait écouté attentivement mais avec froi-

deur.
-_ Mor aussi, , r.épliqua+il,- fai quelque chose à te dire
à ce sùjecll m'est très désagréable de voir un de mes amis
se lier avec ce garçon.
- Et pourquoi ? demandai-je.
- - Pourquoi? ... Parce qu'il est]uif.
C'était bien fa raison énoncée par Silbermann. Philippe
avait articulé duJement ces quelques mots. On sentait que
pour hü Pa.rgun1ent était décisif.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cependant, cherchant une parole d'adoucis?ement,
j'esquissai un geste d'insouciance.
- Oh ! je sais... reprit Philippe. Il se peut que pour
vous autres cela n'ait pas d'imp_ortancè.
Ce ton supérieur et cette allusion à ma religion me blessèrent au vif.
- C'est que nous autns, ripostai-je d'une voix vibrante,
nous ne falsifions pas la parole de Dieu.
Philippe .]laussa légèrement les épaules.
- En tout cas, affinna-t-il, il fau · choisir entre lui et
moi.
Dans l'instant, je songeai à tout ce que comportait l'amitié de Philippe : un sentiment doux et !)ien réglé, des joies
faciles et approuvées ... Devant ces images aimables, je fus
près d'abandonner Silbermann. Mais; de l'autre c6té, se
trouvait une tâche-ardue; j'entrevis une destiné·e pénible ;
et exalté par la perspective du sacrifice, je répondis d'un
sàuffie irrésistible:
-Lui.
Nous nous séparâmes.
Dès lors, je me dévouai entièrement à Silbermann. A
chaque récréatiQn, je me hâtais de le rejoindre, espérant le
protéger par ma présence. Heureusement, l'hiver venu, sa
situation s'adoucit un peu. En raison du froidr nous·-restions
dans les classes, où l'on n'osait rien contre lui; et le soir, à
la sortie, il s'échappait à la faveur del' obscurité.
Nous nous retrouvjons dans la rue. Nous faisions chemin ensemble et je l'accompagnais jusqu'à. sa porte. Quelquefois je montais:chez lui et nous nous mettions .à faire
11.os devoirs. Sa- facilité au travail, autant que ses méthodes,
m'émerveillait. Lorsqu'il faisait une version lati11e, je le
voyais d"abord lire rapidement la phrase aveç un regard
tendu; puis réfléchir quelques· secondés, mordant fiévreusesement :ses lèvres; enfin lire de nouveau en balançant la
tête et les mains selon le rythme de la phrase; et, ayant à
peine consulté le dictionnaire, écrire la traduction. Assis

SILBERMANN""

1 93

en face de lui, dénué de toute inspiration, cherchant sGrupuleusement le sens de chaque mot, j\1vançais dans les.
ténèbres pas à pas.
Lorsque nous avions terminé,il allait vers la bibliothèque
et me faisait part de sa dernière découverte. Car il n'y
avait pas de semaine qu'il ne s'enthousiasmât sur une nouvelle œuvre. Enthousiasme désordonné, qui me faisait passer tout d'un coup, d'un sonnet de la Pléïade à un conte de
Voltaire ou à un chapitre de Michelet. Il prenait le livre
et lisait. Souvent il me tenait par le bras et, aux endroits
qu'il jugeait beaux, je sentais l'étreinte se resserrer. Il ne
voulait jamais s'arrêter. Une fois, il me lut en entier la
Conversation du Maréchal d' Hocquincourt, figurant tour à
tour avec des intonations particulihes et des mines ccmiques le père jésuite, le janséniste et le Maréchal.
Bientôt nous passâmes ensemble tous nos jours de congé.
.C'était lui qui décidait comment ils seraient employés. Je
ne faisais jamais d'objections. Je sacrifiais mes désirs aux
siens sans regret. Mon r6le n'était-il pas de me consacrer
entièretnent à son bonheur et de raeheter par cet acte les
actes des méchants ? Lorsque le consentement me coûtait,
je répétais en moi-même : « C'est ma mission &gt;&gt;. Et cette
pensée m'aurait fait accepter n'importe quel déplaisir.
Cependant, tout enle suivant, je m'efforçais de le guider
sans qu'il y parût. Car j'estimais que ma u.1ission était aussi
de le débarrasser de certains caractères préjudiciables, de le
réformer peu à peu. Je ne savais trop jusqu'où s'étendait ce
plan, je ne faisais aucun calcul ; toutefois il m'arrivait
souvent de passer· exprès avec lui ·devant le petit temple
protestant de Passy. Je. ne disais pas·un mot, je ne désignais
même pas l'édifice; mais j'avais l'arrière-pensée qu'un jour
peut-~treje [y ferais pénétrer avec moi ...
J'avais parlé de lui à mes parents. Ils désirèren,t le connaître et je l'invitai à déjeuner chez nous. Ma tnère qui
était sensible et avait horreur de la· violence s'était beaucoup apitoyée, d'après mes récits, s.ur la situation faite...à
I3

�J

94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Silbcrmann au lycée. Les sentiments de ma mère à l'égard
des Juifs étaient difficiles à définir. Elevée dans un pays
où catholiques et protestants se dressent ~ncore les uns
contre les autres avec passion, elle ressenta.1t pour _la c~use
des Juifs la sympathie qui unit généralement les rru~ontés.
En outre, elle se gardait de dédaigner pour J~ c~ère de
mon père l'appui du monde juif, et elle comptalt là de nombreuses relations. Mais précisément, j'avais toujours remar.,qué chez elle, lorsqu'elle se trouvait en présence. d'une
personne de ce milieu, une façon - ob ! presque imperceptible - de se mettre sur son quant-à-soi. ~t ~n a~e
observation que j'avais faite par hasard m avait mieux
éclairé encore.
Il y avait d.ans un certain quartier de Nîmes - ?ù nous
nous rendions souvent d'Aiguesbelles - une_ m31son q~e
l'on appelait « la maison du J1;1-if D. Elle était ~onstru1:e
selon une .orientation particulière qui la mettait en évtdence. Lorsque nous pa55ions deYant, ma mère ne manquait pas de me rapporter l'bis~ire et ,les co~~m~ de la
famille qui l'avait habitée autrefo1s. 11 n y ~va~ Jamais _dans
son récit la moindre marque de mépns nt la momdre
intention sarcastique. Mais je sentais &lt;:hez elle h même
impression de m stère et le mêrnl! mo~vement de défiance
que lorsque, évitant un peu plus 1010, a~ portes de la
v·lle un emplacement tout gâté par des orru res et des tas
de c;ndres, elle n1e disait : &lt;&lt; C'est l'endroit où campent
les bohémiens. »
.
.
.
Aussi, n'avai -je mis aucune Mte à mtrodurre . S1lb~rmann chez moi, ne sachant trop quelle figure on lui ferait.
On va voir que je n'avais pas eu tort. .
.
Lorsqu'il arriva, je me trouvais seul dansJe salon. Il examina tout de très près. Apercevant un fivre posé snr la
table à ouvrage de ma mère, il le retourna e~ ~ r~rd: le
titre. Cétait, il m'en som·ient, le Journal mtune A~ei.
Silbermano eut un petit sourire que je ne m'exphquai pas
mais qui me déplut. Il aborda mes parents avec un raffine-

?

SILBEIU1ANN

1 95

ment de respect, mais sitôt que la conversation s'engagea,
j'eus un sentiment de malaise. A peine questionné, en effet,
il se mit à discourir avec une Yolubilité qui, 1'en étais
assuré, était, au jugement de mon père, égal au pire too. Il
continua pendant le déjeuner, racontant toutes les histoires
qui pouvaient le mettre en valeur. Il parla de ses lectures,
de ses voyages, d ses projets ... Je ,·oyais ma mère l'envisager avec crainte, comme si elle etît soupçonné à cette rare
activité intellecruelle un principe diabolique.
Mon père ne faisait entendre que des monosyllabes.
Et le plus singulier était qu'à mes propres oreilles cette
verve, qui d'ordinaire me ravissait, smmait déplaisamment.
Silbennaon, par le désir de briller, recherchait des récits
extraordinaires et des opinions paradoxales. Et rien n'était
plus choquant que l'effet de ses paroles dans une atmosphère où je n'avais jamais entendu développer que âes avis
mesurés et le préjugé commun. Je souflrais véritablement
en l'écoutant; mes doigts étaient crispés. J'aurais voulu lui
faire signe de se taire. ?\.lais il ne se doutait aucunement de
l'impression produite. Mon père et ma mère lui donnaient
à tour de rôle un :;ourire forcé. Et il s'adressait successivement à l'auditeur gracieux. ·
Ce fut a,ec soulagement que je vis le repas prendre fin.
Mon père se retira dans son cabinet de travail où, quelques
moments aprè5, ilbermann alla le saluer. li considéra la
bibliothèque, pleine de li..-res de loi et de répenoires juridiques, et dit :
- En somme, l'idée de justice ne serait-elle pas née,
comme l'a écrit La Rochefoucauld, de la vive appréhension
qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient ?
Mon père fit avec une wnrtoisie glacée un geste d'incertitude.
Le soir, nia m re me dit:
•
- « Ton ami parait très intelligent », du même ton que
l'on dit d'un escroc : « il est très ingénieux ».
Cet insuccès ue diminua pas Silbermann dans mon

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

esprit. J'y vis plut6t la preuve d'une certaine insuffisance
de la part de ma famille. L'espace où je vivais me parut
borné, étroit, incapable de faire pface à l'intelligence. De
petits usages auxquels j'avais toujours été soumis m'apparurent ridicules.Je m'aperçus que bien des objets de notre
intérieur, que je n'avais jamais jugés tant ils m'étaient familiers, étaient très laids. Je pris moins de plaisir à rester
dans notre maison~ et, soit par honte de ces choses, soit de ·
peur qu'il ne remarquât les mauvaises dispositions de mes
parents, je m'ar:rangeai pour que Silbermann y vînt le
moins possible.
Mais nos rapports n'en souffrirent pas. Il semblait d'ailleurs que ma compagnie lui fût devenue indispensable. Il
m'emmenait avec lui partout. Le dimanche, nous allions
généralement au théâtre ; sitôt le rideau du dernier acte
tombé, il prononçait sur la pièce et sur les auteurs un arrêt
péremptoire, éloge ou condamnation, qui fixait mon esprit
lentement ému. Le jeudi, nous nous rendions chez quelquelibraire ; il discutait éditions, reliures ; il marchàndait,
achetait, faisait un échange. Il avait toujours la poche
pleine d'argent, et sa générosité à mon égard, quand nous.
sortions ensemble, me faisait souvent rougir. A la fin de lajournée, après avoir inscrit mes comptes - habitude imposée par mon père - je m'amusais à calculer ce qu'il avait
dépensé et me trouvais en présence de ·grosses sommes.
Nos entretiens n'étaient pas seulement sur l'art ou la littérature. Il suivait avec un intérêt non moins vif les événements politiques, le mouvement social, et aimait à discourir
sur. ces sujets.
Il m'entraîna un jour dans un quartier excentrique où
avait lieu une manifestation populaire. Il avait décoré sa
boutonnière d'une fleurette rouge et s'adressait fraternellement à ses voisins. Je le suivais dans la foule, très effrayé,
et au bout d'un moment je le conjurai de rebrousser chemin. En revenant, nous passâmes par un point, situé au
sommet de Montmartre, d'où l'on découvre Paris. Nous

SILBERMANN

197

nous arrêtâmes. La vue de la ville à ses pieds
h S'lb
. .
.
provoqua
c ez 1 .erman~ une ex,c1tat10n smgulière. Lançant vigoureusement la voix dans 1espace, il développa ses théories et
~~ fit u_n ta~leau de la société future. 11 affirma sa croyance
a 1amél10rat1on du sort humain et au bonheur universel
-;--- Ces temps viendront, clama-t-il. Cela est aussi sû;
qu 11 est sûr que le soleil se lèvera demain.
Eni~ré par_cett~ promesse, je suivais avec enthousiasme
son do1~t qm, _pomté vers la ville, indiquait d'un signe
destructif ce qm devrait disparaître et traçait le plan de la
communauté nouvelle.
- As~urer 1~ ~aradis matériel de l'humanité, qui aura
cette gloire ? d1t-1l rêveusement.
Et ses yeux s'illuminèrent, comme s'il avait eu l'éclair
qu'il pourrait être ce Messie.
Ainsi passa l'hiver.
Au lycée, Silbermann remportait les mêmes succès dans
ses études, bien qu'il fût souvent blâmé pour son manque de
méthode. Notre professeur de français lui reprochait en
outre l'abus qu'il faisait de ses lectures et l'habileté avec
la~ue_lle il s'appropriait les idées et le style des autres. Et il
la1ssa1t v~ir que le procédé, venant de Silbermano, ne le
surprenait pas.
Le pr~ntemps fut le signal de la reprise des hostilités
contre Srlberrnann. Les jeux en plein air recommencèrent
et chacun s'y livra avec une ardeur nouvelle. Dans la
c~ur, on formait des rondes qui brusquement entouraient
~1lberr_nann :t le tenaient prisonnier. Par des grimaces on
smgea1t sa ~a1deur, laqu~_lle devenait de plus en plus frappante, car, a mesure qu il se développait, il perdait cet air
d'enfant précoce qui lui avait conféré une manière de
grâce. Insulté, bousculé, ayant sans cesse un nouvd assaillant d_an~ le, dos, il tenait tête avec rage, répondant à l'un
et puis a l autre; enfin, excédé, il tentait de rompre le
cercle et roulait à terre.
Cette anrtée-là, il y eut des élections. Elles furent prépa•

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rées avec violence. Dan~ tout le quartier fes murs se
recouvrirent d'affiches donct les vives_ .couleurs attirèrent
nos _regards. Nous nous arrêtions pour les Jire et arrivions
au lycée tout ext:ités par l_a qisptHe des partis. La ligue des
Frqnça:is de France.prena'it une ·pàrt irn,p0i;tante à la. lutte,
Par des -proGlamations, des réunions,,, des conférences,-elle
multipliait ses attaq:ues contre les Juifs. Philippe Robin,
pourvu par son_onde, distribuait à qui voul_ait des ~~nsignes
et des libelles antisémites. Cette fureu11 trouva en Silbet mapn une victime. Sur les murs, à côté des affic;hes, on
inscrivit son nom et on crayonna sa caricature. Enfin, -au
lycée, Montélar organ isa contr,e lui une véritable bande.
C'était une figure singulière que Montd.tr. La plupart
di:: ses.condisciples de S•-Xavier, avec l~W[? tuembres .grêles,
leurs mains pâles et quelque signe distinct.if r~prnduisant
sur leur visage comme une pièce d'armoi:ries - un nez
osseux et plat, un front resserl'é, un épi&lt;lerme féminin semblaient apfnlnenir-à une espèce caduque. Lui, tranchait
par sa constitution normale et sa mine de chef.
D'un chef, il avait également l'âme. Il choisit en dasse
'trois ou quatre garçons, .parmi ks plus b::utaux,, · tes plus
épais, les plus servile.s, et-Jes excita- contre ·Silbermann.
Dans la cotir, il allait, à leur tête, Yers celui-.ci et se tenant
à quelques pas, car il feignaît de ne pou voir: s'approcher
d'un être aus~i abiect, il se met.tait à l'insulter :
- Juif, dis-n0us , quand ru retourneras à ton ghetto,,
nous ne voulons pl1,1s de toi ici.... Juif,, pourquoi as-tu l es
oreilles_ d'un bouc ?
- .Sil berman.n, toUJi e.P . marquant des o;i9m:e1mots_ de,
t:rain.te pa,rei1s à. ceµ~ 4'uve bête faible qp-i -se sent Jraq_uée,
répliquait bravemeu.t à chaque- mot. Puis,.,pur un sjgne de
Montclar, on se iu-~i.pit:ih sur hü. IL6tait jeté à terr~ et
roué de cour.,, Si.je ,tentais d'al1e1; ·à son secQurs, , j'étai,s
arrêté et m.a'intéo.u . ,De loin j'as,s~stais à la, wtaille. J'e1)tendais Montclar applaudir un de . ses mercenaires et je
voy.é\ls . celui-ci_rewn:nàît;re p&lt;!;r, ,un .re~foqblen:i.eni çl;~ bru-

S1LBERMANN

199

talité cette faveur de _son chef. J'apercevais Robin parmi
les assaillants. Il ne frappait pas bien rudement et, avec sa
chevelure blonde en désot.dre, il semblait u11 page- à ses
premières armes. Souvent, nos regards se rencontraient,
mais le sien se dé1i0urnait aussitôt comme pour esquiver
la supplication du mien. Et c'était pour moi chose affreuse,
de voir la grâce de ce visage naguère aimé durcir dans une
expression insensible.
Quelquefois Haase ou Crémieux se trouvaient par
has;ird auprès de la bagarre-. Ifs ·se gardaient d'intervenir,
et même il n'était pas rare que Haase eût un mot de flatterie pour les agresseurs. Cependant on surpre11-.iit dans,
leurs yeux u;re lueur de sympathie secrète ou de vague
inquiétude - on ne-savatt bie_n:....... quiJaisait·.songer aux.
obscurs sentiments .qui agitent les chiens lorsqiùli. voient
battre un de leurs semblables.
, Silbermann s.e relevait, les- vêtements souillés de poussière et déchirés. Je m'empi;essais vers lui et rassemblàis ses
cahiers et sesli.vres épars. Tandis qu'il était mait1tenu, on,.
avait collé sur sa figure ces étiquettes que la propagande
antisémite apposait à profusion sur les. murs. Son front et
ses joues étaient tatoués de petites rectangles multicolores
où on lisait: A bas les.,Juifs l Je l'aidais à les .enlever .et
essuyais son visage. Ses yeui étincelaient. Sa bouche écumait. D'un coup de main j'afrangeais ses cheveux qu'on
av.1it tiraillés; Autour d.e nous. on ricanait. Je n'y faisais
pas attention. J'avais conscience d,accom.plu· ma m.Îs$ion
et cette glo1re m'é:levait bien au-dessus d~ sentences
humaines.
., _
Mais, à ce moment, Silbermann:,, qui n"était-jamais abattu,
ne~pouvait se retenir de ripos_ter. Enéore tout ·frémissant
de la défaite, il repartait à disputer, narguant par des gestes
moqqeurs ceux qui nous entouraient, C'était du co1,1rage
si l'on veut; c'était surtout ·l'espoir de vîÜncre) souffié par
un âprt orgueil;, c'~tqÎt l'ambition, ph1s tenace qu'aucun
sentiment, de prouver :sa supériorité. Alors la bataille' se

�200

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rallumait. De nouveau on s'élançait vers lui. Et je le
voyais, à terre, se débattre encore, comme le tronçon d'un
ver remue sous le talon.
Je lui démontrai doucement ensuite, par un petit sermon, combien sa tactique était maladroite. Et il me
répondait d'une voix rauque, avec une flamme dans le
regard :
- Que veux-tu ! nous autres, plus on nous opprime, _
plus nous nous redressons.
C'était vrai. Je remarquais maintenant combien il était
préoccupé de se venger. Toute occasion lui était hoDne
pour s'en prendre au parti adverse. Sa supériorité d'esprit
le servait. Une fois elle faillit lui coûter cher.
Notre professeur de français nous avait donné liberté
-d'apprendre comme leçon telle pièce de vers qu'il nous
plairait. J'avais appris des stances d'André Chénier que je
-venais de lire grâce à Silbermann et dont l'inspiration
m'avait laissé tout brûlant. Je demandai à Sîlbermann
quel était son choix, mais il me le tint secret.
- Ils vont voir. .. dit-il avec l'expression de quelqu'un
qui prépare un bon tour.
La récitation commença. Les mauvais élèves, peu scrupuleux, s'étaient contentés de repasser quelque texte déjà
connu d'e4x à l'insu du professeur et riaient d'un effort
qui leur avait coûté si peu. ~es timides avaient été déconcertés par cette première liberté ; certains, en se levant,
rougissaient de livrer leur préférence. On attendait avec
curiosité Silbermann dont on savait les connaissances
étendues et le goût original. Le professeur le nomma puis
Jui demanda ce qu'il avait appris.
- Des vers de Victor Hugo, Monsieur ... Un passage
-extrait de Dieu.
Il se leva et, enveloppant la classe d'un regard plein
.d'arrogance, il se mit à réciter :
Dieu I J'ai dit Dieu. Pourquoi? Qui le voit? Qui le prouve?
C'est le vivant qu'on cherche et le cercueil qu'on trouve.

SILBERMANN

20!

Qui donc peut adorer? Qui donc peut affirmer?
Dès qu'on croit ouvrir l'être, on le sent se fermer.
Dieu! cri sans but peut-être, et nom vide et terrible !
Souhait que fait l'esprit devant ]'inaccessible !
lnYocation vaine, aventurée au fond
Du précipice aveugle où nos songes s'en vont !
Moi qui te porte, ô monde, et sur lequel tu vogues!
Nom mis en question dans les sourds dialogues
Du spectre avec le rêve, ô nuit, et des douleurs
Avec l'homme ...
Dès le début, l'apostrophe étonnante avait fixé l'jlttention
générale sur Silbermann. Puis à mesure que s'élevait la
voix claire et puissante qui donnait à chaque mot sa force,
à chaque pensée sa gravité, tous, en classe, s'étaient
entre-regardés avec une sorte de trouble. Devant cette
vision apocalyptique, devant cet éclair illuminant un chaos
chacun avait songé à ses rêves, à ses doutes, à ses angoisses:
et avait désiré être rassuré par le visage de son voisin.
Mais bientôt, comme s'ils s'étaient sentis de force à se
mesurer contre cet audacieux exterminateur, dressé parmi
eux, ils firent entendre un grondement d'indignation. La
voix de Silbermann domina ce bruit. A peine interrompu,
il lança avec un son retentissant :
Dieu l conception folle ou sublime mystère!
Un tapage furieux éclata sur tous les bancs. Le professeur intervint, fit asseoir Silbermann et, une fois le silence
rétabli, lui dit avec une sèche ironie :
- Vous avez sans doute voulu prouver à vos camarades à quel point vous manquiez de tact, Monsieur Silbermann !
Mais qu'importait à Silbermann 1
Je le regardai et je vis, malgré son calme apparent, combien il triomphait intérieurement. Il lançait des coups
d'œil vers les Saint-Xavier, et l'orgueil dilatait ses narines.
La classe s'était ressaisie. Montclar fit passer furtivement

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un billet qui décidait des représailles contre Silbermann.
Celui-ci se douta de la chose et, dès le roulement de
tambour, i1 courut vers _la porte ét s'enfuit à travers la
cour.
Mais d'autres avaient été plus prompts et l'attendaient.
En pleine course il fut atteint d'un ~roc-en-jambe et culbuta net. Je le -vis à terre, agitant les membres en tous
sens. Ses traits étaient défigurés par l'angoisse; sa bouche,.
grand ouverte, ne laissait échapper auëun cri ; le choç extrêmement vi~lent lui avait coupé la respiration. J'accourus ·
et le relevai. Je temmenai à l'infümetle. Eile se trouvait à
tautre bout du lycée. Il me laissait faire et ne parfait pas.
Nous y aHâmes lentement. Je le soutenais'." A un m0ment,
il se mit à haleter et s,.arrêta. Son teint, brun d'ordinaire,
était affreusement livide. Son regard étaft vague. Ses lèvres
frémissaient ou murmuraient je ne sais quelle prière. Une
goutte de sang coula d'une petite déchirure.faite à son front.
A ce spectacle, une pèn~ée · me traversa : &lt;( S'il allait
mourir !. .. ii . Mon imagination prompte ¼ assem0Ier des
scènes tragiques conçut tout le drame et mtme ce qui s'en
ensuivrait. Déjà je me voyais allant le lendemain au devant
des Saint-Xavier, ses bourreaux, et leur disant - de quel
ton accablant :
- Eh! bien, soyez contents, vou~ ~av_e2:, t1;1é. .•
A ce moment; d'un mot qui me rass:.irait, Silbermann
so-uffla sur ces songes. Nous reprîmes notre marche. Un
peu plus loin ·il désira s'arrêter enwre. Nous étionsi devant
la chapelle du lycée. Là se trouvait un carré avec des bosquets de lilas et quelques bancs-. Silbermann s'assit. Il était
appuyé contre le mur de la chapelle, au-dessous.- de vitraux
qui représentaient un groupe d'anges. Ses deux marns
soutenaient, aux tempes, 'Sa tête qui s'inclinart, et son
ombre répétant ue geste dessinait sur le sol une ûlhouette
mince et biscornue.
·
. -L'émotion avait si bien bouleversé ma raison qu'ei-i Je
voyant à cette pla.:ê, je me mis à ·rêver une étrange bis0

• -

•

SlLBERMANN

203

wire mystique. De nouveau j'imaginai qu'il allait mourir.
Et i~ pens;û que c'.était sans nul doute Dieu qui le frapperait afin de le pumr de ses blasphèmes.
- Il va mourir ici, diS--je en moi-même, au seuil -:-de
Eètte chapelle.
Et, avec une inquiétude infinie, je me demandais si
l'élection par b puissance divine de cette église catholique
comme lieu de châtiment ne serait pas un sione qui dût
0
me faire abjurer...
·
La sœur qui nous reçut à l'infirmerie dans une sorte de
cuisine ornée d'objets. de piété, était une ·petite vieFlle dont
la figure toute ridée tremblotait. Silbermann me parut
gêné pour s'adresser à elle. A.ussi, je pris la pa:rote et lui
racontai 1a chute brutale en ·pleine cour.
- Miséricorde! dit-elle en joignant les mains. Qu'il se
repose un moment. M. le Docteur doit passer bientôt.
En attendant je vais lui donner une tisane bien sucrée.
Silbermann ne ressentait plus rienj de la commotion.
Ses pnpiHes av.aient repris Jeu:F vie , et leur mobilité. Je
croyais les voir sauter sur la cornette blanche de la sœur
et sur les statuettes, religieuses comme de noirs petits
démons.
La sœur -pissa dans une autre pièce. Au bout d'un instant que• nous étions seuls, Silbermatrn se leva et me
fotça à en faire autant.
.
- Je me sens: tout à fait bien, ce n'est pas la, peine de
rester. Allons-nous en.
Je fus d'avis d~attendre le retour de la s-œur. _
I l s'y refüsa
et m'entraîna dehors.
'
Nous refîmes le chemin en sens inverse. li parlait a-.ec
abondance. Il avait retrouvé toute sa fierté et me~demanda
avec ull air de triomphe si j'avais remarqué la longne
figure toute scandalisée de La Béchellière pehdant qu'il rédJ
tait: Puis i1.se "mit à1 rite en pen?anv, à la sœur qui devait
nous chercher ·partout. Il se retourna vers l'infirmerie et
ridant ses traits, il parodia d'uni:v.oix- clievtotanie : J

�204

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je vais lui donner une tisane bien sucrée ...
Cette singerie me déplut. La parole évangélique me
revint en mémoire : « Race incrédule et perverse ... »
- Tais-toi donc, lui dis-je avec impatience.
C'était la première fois que je le traitais avec brusquerie.
Il leva vers moi des yeux surpris. Et tout aussitôt, changeant de ton et d'expression, il porta la main à sa poitrine
et dit :
- Je crois que je vais encore avoir un étouffement.

1

La scène · violente de la cour avait été vue d'un répétiteur. En raison des conséquences dangereuses qu'elle avait
failli avoir, l'agresseur fut gravement puni, et l'affaire fit
assez de bruit pour qu'on n'osât plus persécuter ouvertement Silbermann. Mais ses ennemis ne désarmèrent pas
et changèrent seulement de tactique. Nous fûmes tous
deux mis en quarantaine. Personne, ni en récréation ni en
classe, ne nous adressa plus la parole. Les groupes s'écartaient sur notre passage ; les bouches se fermaient. Maintenant, tandis que je me promenais dans la cour avec lui,
je tâchais, n'ayant plus à le défendre, à le perfectionner,
ce qui était aussi ma mission . J'aurais voulu qu'il perdît
ce besoin continuel de s'agiter, de parler, de se mettre en
ividence. Je lui recommandais d'une façon détournée le
recueillement intérieur et la discrétion, ces principes qu'on
m'avait prêchés avec tant de fruit dans ma famille.
- Est-ce que tu ne goûtes pas un plaisir particulier,
lui disais-je, lorsque tu gardes secret quelque sentiment,
lorsque tu caches soigneusement aux autres toutes tes pensées et tous tes désirs ?
Mais le plus souvent il accueillait mes conseils avec un
air narquois, comme s'il eût eu une arrière-pensée railleuse
sur cette morale.
Je m'aperçus bientôt que Silbermann était très sensible
au délaissement où l'on nous avait réduits tous les deux.
L'absence de discussion était pour son esprit un désœuvre-

SILBERMANN

ment insupportable. Il portait vers ceux qui l'attaquaient
naguère des regards presque mélancoliques, comme s'il eût
regretté les âpres querelles soutenues contre eux. De mon
côt~, je me plaisais moins à cet état tranquille qui n'exigeait plus de moi aucun service dangereux. Puis, dans le
désert créé autour de nous, les petits ridicules de Silbermann grossissaient ; je veux dire que je les remarquais
davantage. Souvent lorsque j'étais à côté de lui, son physique, sa gesticulation, sa voix, me choquaient tellement
que je me comparais à Robinson isolé auprès de Vendredi ...
Nos tête-à-tête languirent . Mais, à dire le vrai, ce fut un
peu de mon fait. Chaque année, à l'approche des vacances,
par une habileté mesquine que je ne m'avouais pas, je me
détachais des amis que je m'étais faits au lycée. Je ne voulais point souffrir trop cruellement d'être séparé d'eux pendant les mois à venir. Et vers la mi-juin, en prévision de
la morte saison, je réglais avec prudence l'économie de mon
cœur et le fermais aux sentiments trop vifs.

(A suivre)

JACQUES DE LACRETELLE

�.RÉFLEXIONS SUR LA LITTIUU.TU;RE

REFLÈXI .O N-s· SUR
LA LITîtRATU.RE
LES JARDINS SUR L'ORIENT
Ce n'est évidemment ·pas cf.aujourd'hui que :Se pDse le problème littéraire_et moral des infl·liences r-éciproques.-de l'-Ori-ent
et de l'Occident. Si la question (politique). d'Orient remonte .à
Darius, la question des rapports spirituels_ -est plus ancienne
encore, puisqu'elle remonte au lllOi~ à Homèr-e. Le premier
poète oçcidental, I.e père de l'art oicidéntal, _viv:ait _en cont~ct
étroit avec les Pné.oici_ens, 1out les périples lui .sen1irent à"broder les merveilleuses _a ventures d•Ulysse. Le couple OrientOccident est, comme ceux du masculin et du féminin, du Nord
et du Midi, des blancs et des jaunes, inscrit dans l'élan même,
~t fa tlïaii' et la carte de' fa. planète. Il n'a pas fini de do'rmer des
fruits d'amour et de haine, de mariage et de -divorce, - de
fournir à de grandes individualités des façons de porter leur
flamme, des registres d'art et des thèmes de vie.
Schopenhauer estimait que la révélation de l'Inde à l'Europe
jouerait au xrxe siècle un rôle non moins important qu'au
xv• siècle la révélation de l'antiquité classique. Ces espoirs ( q~e
d'aucuns tourneront en craintes) n'ont pas encore été réalisés.
Quand tout cela sera devenu passé, sujet de thèse, matière de
bibliothèque, on attachera sans doute une grande importance à.
ces deux épisodes de l'après-guerte : le voyage de propagande
de Rabindranath Tagore en Occident, ks écrits et la prédication du comte Kayserling.
Mais que les influences orientales CQrrespondent à un prin·
cipe de régénération ou il un principe de dissolu tion, ou, plus
vraisemblablement, à une complexe alternance de l'un et de
l'autre, il semble que la France demeure et doive demeurer un
des pays les moins atteints par elles. L'esprit mystique de la

207

Russie, l'esprit musical -de l'Allemagne, l'esprit religieu~ de
rA~gleterre, ont aujourd'hui a~ec l'Orient des rapports plu-s
faciles que l'esprit clair et précis, orateire et raisonneur, délicat
et sce~tique qui tisse les ma:ille-s souples, fines et sèches du génie
français.. Laper.sonne et la parole de Tagore n'ont guè.re eu en
France ;qu'tun succès de curiosité., Pierre Hamp; en un utide
-singnüèremetrt -y.jgouremc, a :ramassé .tous les arguments et les
sentïments ,qui emp.êchent un O.ccidentai:sain et normal de céder
à ce doux mi.rage ; mais sans doute, .au temps de M-arc-A.urèle,
des' philosopb.e.s,écrivirent-ils contre.les cnrétiem de petits-trai.tés aussi pertinents, et l'empereur Juiien parle parfois a.vec le
même bo~1 &lt;Sens.. Si les- traductions angla-ises des .poèmes de
Tagoie ont eu ,la chance -d e trouver en Gîde ·e't en d'autres-d'admirables traducteurs français, ;c.e ux de ses ouvrages :dont l'action
enEu.rope .es,t la·plus forte ne nous ont ·guère· touché·s. Le livre
Natio,1alùm U:a même.:pas été .tra:duit. Et le rotn,a,n la}Jaison ie.t
le Monde n'a. eu dalli. sa version française auoun su:c·oès. C'est
pourtant, à mon a,.1is, un pur chef--d'œuvre 1--non seulement de
:sentiment, mais de technique, écrit à la fois pat un
homme d'une sensibilité et d~une tendresse infinies, et par
un arti..ste singulièrement fotelligent, q_ui -a .su, quoi -qu'il en
.dise, se mettre à 1'.éGole .des TOl.illlRCieœ ..arigla:is: Alors que le:s
:traducteurs n'ont pas .h.ési!é à. nous opprimer sous d'effroyables
·pa,vés cmnm.e la .Ge,1èse tkt XIX• .siàle de.H. S. Chamb.er1ain, le
Jourt1al. de voyage d'un. philvsopb.e,' qui .est uu,nes cfud"s-d'œuvre
allemands du~x•.siè:cle, n 1a .pas 'encor.e p.assf eu fcinçais. (Mais
q.u and on'Pense que 1echauvinisme a bien 'irr.êté ia traductiori

des œuvres d,e ·Ntetzsche !j

, "r •

L'orientalisme"a.e projétte pas chez ..lllO'US' Jes luge.s courants
qu ~ sembl&lt;;nt..conoaître les p·ays geonatmJ.ues: Il n'.atteint p:as
.au~ poofund-enrs de ·notre vie religiefrse et morale, Nous
oo•rions foi faire un.accueil d1àütantmeilleui ,que nous ne nous
sentons nullement rtrerracés d'mœ env.a.bis pàdui.- Et de fait, si
nonsJ'introduisons peu dans·.mo.s: ·maisoos è,t 'Ba,ns no-s âmes,
.nous avons cfu·moilis•d.es jardins sur l'Orient, d:es jardins en
OTient. Notre, po.ésie 1 au XIX" siècle n.'a été. tuu:chée ni moins
ni pius que: celle .de. i' âog-Iete..r.re et de, l'Allemagne par Je goût
d.e -l'Orient fit des.imituti.ons orientales. 11 y r a, eu·. pei:nture et
surtout en tittératu.re,. . un o.rientafüme :frlln.Çais, "dont. fe.s-

�208

LA. NOUVELL't REVUE FRANÇAISE

sayais l'an dernier d'esquisser la physionomie en des articles de la Revue de Paris sur Fromentin. Nombreux sont
les Français ( ainsi que les Anglais et les Allemands), qui
demeurent toute leur vie, comme Loti, ensorcelés par des
images et des rêves d'Orient. Mais eux-mêmes nous donnent ce
rêve oriental comme un repos, une euthanasie, une manière
de glisser vers la mort avec quelque douceur et quelque inconscience. lis ue trouvent pas dans l'Orient une raison de vivre,
mais une manière de mourir.
De ces jardins sur J'Orjent il n'en est peut-être aucun qui ait
plus de raisons et de mani res de nous charmer que la Perse.
Elle ne nous dépayse pas trop. Sa littérature ne nous submerge
pas comme celle de l'Inde, et ses grands poètes, à travers Je
voile de la traduction, nous donnent une idée de perfection et
de conscience, un sentiment d'art heureux, parfait et mesuré,
comme les meilleurs d'Occident. Hafiz et Saadi nous évoquent
un La Fontaine ou un Horace religieux. Les Quatrains d'Omu
Khayyam sont devenus au XJx• siècle un des livres poétiques
les plus populaires de l'Occident. La traduction de Fitz-Gérald
l'a acclimaté chez les Anglais comme la traduction de Florio y
avait acclimaté Montaigne. Des traductions moins artistiques,
mais de plus en plus fidèles, nous ont permis de le goûter de plus
en plus purement ... M. Charles Grolleau en adonné récemment
une, élégante et sobre, réduite aux cent cinquante-huit quatrains qui paraissent seuls authentiques. Il n'y a peut-être pas
d'œuvre poétique qui condense a,•ecune vibration à la fois plus
intense et plus aisée l'essence et l'âme lumineuse d'une vie. Une
belle journée humaine est un coquillage de soleil, de nacre et
de sel, - d'intelligence, de plaisir et de larmes. Elle sent que la
destinée du coquillage est de donner une goutte de pourpre, et
elle la donne. Si Moréas avait mené une vie plus solitaire et
moins gaspillée, si toutes ses Stances avaient la perfection des
vingt plus belles, les Stauces équilibreraient les Quatrains dans
notre paysage littéraire. Cette forme ramassée et brève a
été pour le Grec d'Athènes et le Persan de Nisha un moyen
terme par(ait, un crépuscule léger entre la parole et le silence.
M. Grolleau a eu l'excellente idée de joindre à sa traduction
quelques jugements français sur Khayyâm, et ils sont bien
curieux:. Ils datent de la première traduction française, celle de

RÉFLEXIONS SUR LA LlTTERA TURE

.209

Nicolas. Théophile Gautier, qui en 1867 souhaitait depuis longtemps d'être Persan, ou tout au moins Turc, écrit des pages, un
peu pataudes, d'enthousiasme, qui restent savoureuses et franches, le vrai article d'introduction que pouvait souhaiter ce bon
et .fin vivant de Khayyâm. Mais on voit, cette même année
et à cett~ même_ o_ccasion, Renan, dans son rapport annuel,
à la Société As1at1que, sur les études orientales, parler du
grand poète persan sur un ton de pharisaïsme G'aUais dire
de ca_fardise) qui surprend d'abord, et que l'on comprend bien
ensuite.
Mathématicien, poète, mystique en apparence,
1ébauché en réalité, hypocrite consommé, mêlant le blasphème
a l'hymne mystique, le rire à l'incrédulité ... Qu'un pareil livre
pu_isse circuler dans un pays musulman, c'est là un sujet de surP:1se; car, sûrement, aucune littérature européenne ne peut
citer un ouvrage où, non seulement la religion positive, mais
toute croyance morale soit niée avec une ironie si fine et si
amère. Le manteau hypocrite des explications mystiques couvre
tou~es ces hardiesses. » C'est exactement en ces termes que ses
-a~c1ens ca~arades de Saint-Sulpice durent parler de la Vie de
Jesus et de _l Abbesse 1e Jouarre. Le comjque est que Renan pendant les qu10ze dernières années de sa vie allait colporter la philosophie de Khayyâm dans les salons et les banquets. Et un
.autre_ comique_ naît q_uand on voit Renan parler d'explications
mystiques, qui ont bien pu exister pour les commentateurs de
Khayyâm, mais qui paraissent aussi absentes de son œuvre
qu'elles le sont du Cantique des Cantiques, traduit et échenillé
de ces mêmes commentaires, par le même Renan. Concluons
s'.mplement que Renan avait gardé de son éducation sulpicienne une tendance au conformisme des mots sous l'autonomie
de la pensée.
C[

•

* *
Des jardins sur l'Orient sont naturels à un Français cultivé et
bien né. Depuis Chateaubriand le voyage d'Orient joue à peu
près dans la vie d'un écrivain français, ou simplement d'un
honnête homme, le rôle que remplissait au X\ m• siècle Je
voyage d'Italie. L'Orient a été pour une bonne part dans les
fonds, la substance, la richesse du génie lamartinien. Ce que
Victor Hugo a tiré de son bref passage en Espagne et sur le
14

�LA. N,0:UVElLU REmlE'.. FAANÇAil'SE

Rhin~Ae so_n-lmig voi~azge . avœ la:.,mex_,1 t116üs fuit imaginer
.h'afllux;_ fo~r:me que·Jé\ 'ittyage.A'0nrentç,. a~q:u:e-1!. tl. n~ parait
jama.î.::._a,v_oirr pen~. :ror.aiet apporté. à san. g-énie. J'ai ~yé: oe
ntonttet:,. d~ns. ~11 Qn Fta:u lieitf. ,Ç0,mnteall et pQutqiue i la vie .litté:nir.e &lt;le Iïlau~,se di'i~aitsi;,u.ettem_e.m: err, deu.: : 3'vant·ett.aprè_s
lhvoyagei&lt;:!'0,1:ienti.iB~ entmuJtow k sertiUJtPlJfflus f:t..slllivb.
Appr:eJMtmt qu'uu: ÇCli\ai!1l'_, Loti~_.E~_ult~ m.spiiùnsable ~ agues
et yaseux, :p:mmn.a., 'la'iî-1rtir1, p~W' 1'1,, S-}!1ie,..Flat1:1'ett,.,dan 1,111~
,lettre,, p◊.ui'i~e Ulil! rwgiss€inel}.!:- ~ «iril:.chtw~ é.tre défei.1du de serÛll,..c~1nme ~n Russ.i;;J· ~-. de ~a.te.ils c0~1 Qo, 'll'.&lt;1 •. encatc neus
-pp,1end;J~ 1JP~ ,fois_ ceJ ·qu~; ~Îest qili~ m.osql:lé~ et un ..bain
·tur~ • Malbeldf !... »_
- -Mali.s cg~es flal.lbett _1 ;~ &amp;igp.é axcc (à1l]jthQ~iasme-, eJ1;J1~14,
u11e autoris-ati:on de sotti~ ~ M:, Mautlç~ B~tèii.. -« Je, fefuse 1~
1Ifilll11: avall't de m'êrr:e; aoumis aux çrf.és, neint d'Orieu-.t l .~ éoi,v,alrt•M. Bar;rès,, _autrefois. Jl a.canentlu j:l!lsqi:ùtu_, prînt:_rmips d.e
13'llt p(i):ur se soumettt~ ~ Co~tanti:u:op~ et ài l)a-maS&lt;. De-s
~ogues- uombleusm; l'ont ~pê~ de doonetr e.ncO:Ee an
Fo:yage,de _Spart{ le penda$t _d\iimr -V&lt;-ryag;,td,)Driw.t.. ~.En_,1t;tendan:t
v~i 1#1JardinJIJ.r: l'.Onmte:. _
M ~ l¼,i:Eè-s PilfllÎl,~i()ir. é\é-,1\0UJ:QUf..S hil\lltf. pru;. liJl~ t:~rta.i:ne
il:flage, sédu~antt efu111 ~ livi:,esq~,._de- FOûent., E,V le c_a ,,
d~pni~ -Ii'laubert, et même aiva;LLt,,, étajt; c.t'iin rçirnaatis.me.ttO!lnul,
Ast~n.é :Ar.avfan, Arménienne, p~ti 1m. mélange; de, la. femme
è.'0~ient et de ces Jigutes de; f®l~~- r,usses., font populaires
ptnq,a~t' vingt a;n,s, dans le&amp;-mili:e.wr. li,ttiraires., Eli le Vo]Jlg! de
Spada e~t placé en p:mje s0:as l'iu'1P'~tlt)Jt c,!1,t j-,eu-ne. A.nmé:piœ
.Tigli:ane. Je ne sai&amp; }W•~\l'à. quel po-int. tta-it pro&amp;md l',orümtalisme d-e M. Bart(tS, rn ais il. semble bien q,u'il1h~ }'lOrte: avec; une
mauvaise conscience, et en éprouvant le besoin d5!'se, clifendre
cont~e lui. Dans les Déracinés,, si Sturel n'est pas content de luim!me,. ne réussitJas, et s'enlise en de déprimants éche.cs polîtiques1 -Y9W ·:pe11sezi bien &lt;.1,U~ ce- nfe§t pa5 s,i, ,faµ.~, mais,
;omm~ àans le mêti~i: miJ,i!aire, ceHei J:le-On., Et Qu ici iappelle
Aiti né, Ata,;rian et BouteHlie:1;;.._S~ur,cl; :i.:été stér..ilrsif,. s:i:nOL1 mé:,
p.ar l'Orient et par Kant. Et même p;u un.e ooguÎrère-a.11ia..m.Œe
q,u.i n'a ~videmment janiais &lt;rn·istêJJ.tUe- dan~ le .JP.Qnd.e de Jai littératurer les l~G&gt;ns- d~ cB'iautciU!,evl,l.J- les ~ilo~]:'l~; d'Iooi'e· se

IÊFLEXIONS S.UE 1.A. LlTI:Ell.ATURE

2II

sont as.1rociéeg., po.nr flatter et perdre Sture1, avec le charme

oriental d'Asti.n~
_
-&lt;Ze qu-e, ae .faço~ un peu nt:i:ficiell.e'" M. J3arrès parai; a-voi.i;
groupé sous strnJdée cfe YOrieutj œ sont d'-abo-J:'1 les éléments
fén11ninside sa rm.,~urâ(nou~ en .avons to.us en nou.s, 'et, pa.r ~dos..
mose, no.1i1s-~n p.uis:nns to1110w:s pins ou moips chez les fommes,)
et e!esf'-enmite une .sorle de-·. priir:cipe inf~ieµ1 et cruumant1 à
b sêàtictioo -duquel il s' effoice d' échà.p;pet. Le.s visages de Ja
tll'tré lui.sc:invauta.nt de j.ardins emM'.émati41Lue,s qui- sen•oot de
dêco,r -à ~uèlqùe;..â:venture moiti.é poétique, moitié idéologique.
~~ Jar~in sur h'011:mt1faép-ond au Jardin de BMnice: M.ais I:e }ardm· cf A,rgnes~Mmt,es'., se:rv~it de lie:u,à rmeâme, à un moi., jeune
eti on peu cru~ qm -se corui.twisai~ q.ü1 avait dennt lui h-page
l,ia~êlie et.frémissante de,la. vie • .Béffoi:ce, ayant joué son rôle
d~ peri~~ secouss.e,, di.s:earai:ssait danSc un sillage de tenckes-se,
la:wan~ ·à J?hif&lt;iiHFJe;,'lt'Vec mi tresru de;Jatiù.es a~urd.es-, chàudes
et' douces co,mttrelà· plme d\tn. jolJII'., d'étés, le IDOIJl.Vemènt
sui-t
la sewussl?·, nn. mou:vemeot allègre S.tll'.. les i;outes v.ivantes
d'Occident; ·ttrnt ce_ qu:'a dr:clné I'lui_nm:iè; -~uivé à, ht po:inte

qu~

él!trêrne ·d':Eurdpe... -·

Uu Jardin, su:r U.Ororcte lifétenrl, pu un jeu bien curieux de
contraste: sur la terra:sse on la plaine. onosk., Les deux jardins
çe sont deux :femmes:,, mais l'une so11'rnise et .l'a1i1M e- .reine. Bérénice, depms:.lesiremiharités de- M. Prude.nt ju~u'au mariage
a.ve1dJ1:1rles...Ma:rtin, u'.a.connu en l'homme que.le maître dont
-die. est lai di:œl!X:e et l'h.um bk servante~ et le sei:vice ( eo m me pour
hl, féli:cité d'llln Cœur Simple.) fait toute- sa poésie, toute sa
~e:mté- Qu.and sa ~i-e croise celle. d:e Phiti!}pe,,, c'est-à-dire d-!un
twè.te c-apable de respirer c.ette fleur ele sacrifice et de docilité,
.cettœ: infrnieet molledispon:nbili.té.d''émotion,.Bérénice nait ellemème .à hqmésie, elle naît au s-yœ.bole, puisqi..'èntre son.âne
et- ses canards elle personnifie la,foole-, la bonne. foule électo:3-'ie: PhiUppèa. eu.la.,chancr,:de trouver et de- p~tiser une figi.i,i:e
mclinéei cr ploya:ute de to'ut ce qu..c cueille sur lanü:he tene 1lLl
jie.uner.hom.mre pllédé.stin.é à..vivl!e.. Mais void que (équilibre hab~
tue] sur ces hauts registres) i1 reacontre- ~ so-n t0ur l'âm.e~ricine
d:orit i1 serai le , jardin, co·mme- l'_âme-~rvante· de_ Béténice
était. le. jar.d:irr de 'Philippe.
Maishriasons EhiHppe, pws-9,u'aussi bien il-n'a p'ikS préciséo;i.~lll
0

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'iiurvécu au Jardin de Bérénice. li ne s'agit, dans Un Jardin sur
J'Oro11Je, que de Guillaume, chevalier franc qui, en la personne
d'une sultane d'Orient, a le malheur et la gloire d'aimer une
femme-reine, et même et surtout d'en ~tre aimé. Et laissons
même Guillaume, Saint-Cyrien sage et droit dont l'âme n'est
guère plus compliquée ( et M. Barrès l'a bien voulue ainsi) que
celle des capitaines de l'Atltt11tide. Mais Oriante, elle, ne nous
parait nullement l' Antinéa du cinéma. Elle occupe le centre et
presque le tout du livre. Elle vit, comme Léopold Baillord,
-&lt;l'une vie originale et poétique sous le modelé de laquelle on
sent le pouce intelligent de l'auteur. Le décor oriental, les vers
des poètes persans, n'ont aucurie importance, ne forment qu'un
placage agréable et superficiel auquel celui-ci s'est amusé. Bouquet de musulmanes sur des coussins dans le jardin de Qalaat,
bouquet de Parisiennes sur des canapés dans un hôtel du
XVIe arrondissement, cela se mêle et se transpose facilement.
M. Barrès n'a pas prétendu récrire les Désenchantées, même sous
1a forme;. des Enchantées. Et nous dirons comme Corneille à la
première représentation de Bajazet: o: Voilà des Turcs qui ressemblent singulièrement à des Français ». Mais il y a beau
"temps que nous tournons cela en éloges pour Racine. Nous
pouvons le faire aussi pour M. Barrès.
Quelle revanche de Bérénice, qu'Oriante semble d'abord conïinuer, mais pour la quitter en un si riche et courageux éclat l
&lt;&lt; Toute flexible, mobile et enthousiaste, Oriante semblait de
&lt;es esprits qui jamais ne disent tian . A tous les conseils, à tous
les ordres, à toutes les prières, avant même que les paroles en
fussent entièrement formulées, elle s'élançait pour répondre
--0ui, cent fois oui, mais sous cette faiblesse et cette docilité appaTente, quelle force intraitable ! quelle énergie de fourmi et
-d'abeille ! l'énergie d'une âme dominatrice qui n'admet pas que
·rien entrave sa vocation secrète l Les sourires, les acquiescements, Jes soumission$ et les enchantements qu'Oriante prodigue n'empêchent pas qu'elle percerait le roc, monterait dans
la lune, et livrerait à la male mort ceux qu'elle aime, plutôt que
-d'abandonner sa. ligne d'ascension. »
Ame de poésie dont le chant de rossignol sait emplir et illu•
miner la nuit, âme de domination qui, comme toutes les âmes
~e domination, sait aimer et peut aimer violemment, mais

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

2IJ:

sacrifie infailliblement cet amour à la domination l Si M. Barrès
a voulu se divertir à faire son Bajazet, son Oriante semble bien
le contraire de Roxane . Il serait aussi inexact de parler d'héroïnecornélienne. On peut tout au moins Je dire pour le retirer tout
de suite après, ce qui est une manière de ne pas le taire complè~ment. Je songe aux femmes de Rodogune, j'attache une grandeimportance à ce mot d'une pureté magnifique, clou de diamant
auquel pend cette draperie orientale et française : o: Guillaume
avait l'idée de tenir dans ses bras un jeune héros. »
Un jeune héros ! Le couple seul existe humainement. Mais.
sur un plan supérieur il peut être permis à l'homme de devenirun couple, les côtes qui lui demeurent tendent plus ou moinsr
comme les sœurs de Psyché, à la destinée de la première. Il
n'est sans doute pas de grand artiste qui ne projette hors de lui
quelque puissance féminine. Et la femme elle aussi (mieuir.
encore peut-être puisqu'elJe met l'homme au monde) peut
éprouver en elle le génie des deux sexes. La femme, naturellement, n'est ni poète, ni soldat, ni prêtre. Mais quand l'âme du
poète vibre en Sapho, quandl'ame du soldat descend en Jeanne
d'Arc, quand l'âme du prêtre investit Angélique Arnaud, la.
femme, sans perdre son sexe, assume dans ce qu'elle a de plus.
pur l'essence de l'autre sexe. Elle devient ce jeune héros que
M. Barrès s'est plu à peindre sous des couleurs orientales· seulement il n'y a pas de héros d'amour, pas de héros qui n: doive
sur~onter et dépasser l'amour. Orian te vit de cet éther supérieur.
Gmllaume en meurt, qui ignore la pointe de la vie héroïque.
Que ne s'accommodait-il de la douce Isabelle, dont la plénitude.
amoureuse ne dépassait pas Je cercle de chair qu'ont tracé à un
homme les caresses maternelles ? Qu'il disparaisse dans l'âme
éclatante d'Oriante comme Bérénice s'est évanouie dans le
moi nuancé de Philippe !
*

* *
Les vingt pages de trop qu'on trouve dans le récit de

M. Barrès et qui l'alourdissent à plusieurs endroits ne
l'empêchent pas de nous retenir et de nous charmer en toutes.
sortes de manières. Evidemment il ne saurait guère devenir
populaire. Je crois qu'il a laissé le public un peu froid et la critique un peu déroutée. Mais comme il se place bien dans la file.

�LA NOUVJ!LLE REVUE FRANÇAISE

des œuvres de l'auteur~ Comme il plaît an simple amateur de
phrases et de rythmes par ce r~nou-r-ellemcnt continuel .du
styJe, qui estùne dés foTces de M. Barrès. ( « Toi .seul, homme
injuste, j'ai aimé, est-il u1i.e baroi5se .ou un : C'esJ u,u IJran,.

gère qui parte ? Dans .ce dernier .cas, aa:eprons-le) Que de
points Jam; l'œuvre ancienne, mxquels nous pou,·ons
rattacher la nouvelle guirlande ! Je pense au. VoJ•age de
Sparte, à cette lecrur.e d' A1zJigon~ Isabelle comme Ism~ la
femme sans génie, et ntignne .qm, dle rr nous dé'chire avec sa
groose v-0h. de rossignoi .:o. Et cette ,5agesse oonciliante de
l'évêque sur laquelle se clôt Utl jllrdin, M. Barrès- y pensait
sans doute depuis longtemps, puisqu'il imaginait~lors Tiré ia
wr -ce m-0dêle.
P-0urtant -cette fin-Teste un peu mystérieuse. Orian te devieot
abbesse . Soit. Le génie d' Angélique Amaud .,ne sera pas uo
tombeau pour la fëmme-poète Oll la .femme-Iein.e. Philippe
aussi r&amp;lait autour des cloitres. Et en mour.aot {;uillaume -parl
à Orian te comme Bérénice a Jû parfois parled.Phifippc ~ o: \' otce
image demeurera -sous mes paupières baissées, mais j'ai confiance qu'Isabelle (Charles Martin? ou Bougie-Rose ?)m'assistera plus sûrement que vous qui n'ét':s pas née J&gt;OUr -vous
détourner, füt-ce une setonde, .de votre personne. 'l) Tout cel.2
va bien, et cette courbe, œs justes retours o.ous en.chantent. Et
les quelques pages de .cette fin sont certain m nt:i;in.e des suites
les plus sol~es, les plus pures .qu'ait jamais écrit.es M.• .Bacrès.
Aimons cette « tragédie à triple secret •· J'ai au en du.cerner
~ux. Le troisième serait-il -plus -vulgaire ? Ori:a.nte.s.erajt-elle la
femme de son no.tu, - l'Orient, une natur.e orientale '.lvec
laquelle il est beau d-e--s'afüontei" et de lutter ? Le jardin SUT
1-IOronte pr-endrnit-il imperceptiblement figure. de bastion,
comme dans le Génie di, Rhfo le bastion -sembfait .commencer à
être cultivé en jardin ? Il semble que le moment soit venu, pour
l'auteur des Amitiés Françaises, d'étendre méthodiquement, et
avec une prudence un peu -sèche, ces arnüiés. Il a e,mployé ses
jours d' Atbènes à analyser son désarroi. Sou aitons que l'Oriem
l'ait a1dé à composer un enthousiasme, re-çenir sons le -signe
de Du Sang, de l1i Vi1lupté et de la-Mort, - un Du Sa11g .dont Je
Jardin rnr r0ro11te nous offre aujourd'hui l'Amaltur d'rî,rus.

a

A~DliRT THI8AlJDlrr

CHRONIQUE DRAMATIQUE
~ 1~te_~r. m'a écrit : o: Voos avez manqué un numéro ? ,,
Eh •. otn, J a1 m_anqué un numéro. Je n'étais pas ~n train. J'ai
~om,
·
., . pour écrire, d'1rrnir l'esprit he rem:. C'est :u n a. tome
que I a1 sou-rent énonoé et qui e~ juste au tn-0in nrn,
· .
•~- · b.
r--r mot .
on n =nt 1en -que dans T-e p.J.aisir, l'esprit excité pat ·S-On sujet
sans chercher ses mots, la ptumc courant st11" 1e pnp'
'
d J••
• rer, une
sorte e ~ ats:r physique se méJant au plaisi-r spirituel. Autre1:3ent, é~nre ,n esu:p.1'11Joe besogne froide et pla-te-t-t mieux vaut
s abste:11r. , . :est-ce pas, au :reste, te que St. appelai le III ment
rit, gbue ? S1 tous nons Jlattendions peu ;..étr.e écrirait--'On moins
e: des choses plus inté'l'essantes. Se for~er n'a jamais riea valu
nt donné de bons résuJtats. Il en -est 1à. comme dan l'amour .
c'est le -4ésir qui est t t.
'
, Ell~ me ~mque &lt;jUelquefois, cette heureuse dis~siti-on
né dé enchanté, je ois bien, et trop clairvoyant
sur ~on co?1pt~, trop poné .\ la réflexion et à la rêverie. Le
métier que JC fms ~our gagnet ma vie fait passer- sous mes yeux
la ?lus gra~e pa.~1e ~es ouvrages &lt;le littérature qu'on publie
au1our~bu1.
m amve quelquefois d'~n regnr&lt;ler qu-el~uesuns. Dti-e-qu,1l y a des gens-sui s'amusent à &amp;:rire de pareH+es
choses et qut en contentent jusqu'à. ie pubiier ! Quel l - ·
t il
.
,
p au1r
oo - s pu avon:. ou soot•tls a-vengles à -OC point? A moins qu'ils
-se ~noque~t du t1er~ -comme :du quart:, oe qui est uné ~gesse, et
qu t4s e d1sent, - 11s oo;t :raison nu moi~s Sltr ce point _ que
la plupart.des lecteurs n y œnnaîtro-nr nen. Je manque décid~e~t de oct _a ·euglement et de cette insouciance. Quand •1
~ ~n~e de~ 1re ce ~ue j'écris, ma parole ! k plus souvent
j 1ra1 bien me pe-ndre.

-0 esprit. ft

,.1

Je vais 11Klme reparler-de Mt-es, à cette c:1ccasi-0n. Si un Jec-

�216

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

teur m'écrit que je commence à ennuyer avec les animaux, j'ai
ma réponse toute prête : a: Il m'arrive bien d'être ennuyé par
des bêtes qui écrivent 1 » J'assurerai ainsi, une fois de plus,
sans grand effort, ma réputation d'esprit. J'étais d'autant moins
en train d'écrire ces derniers temps, qu'il m'est encore arrivé
de perdre deux de mes compagnons à quatre pattes. Ce sont le
chat Chati et la chatte Petite Café. Si je dis que c'étaient deux
êtres délicieux, vous penserez que j'exagère, comme ces gens
qui trouvent ce qu'ils possèdent toujours les plus belles choses
du monde. Vous le penserez si vous le voulez . Je ne dis que le
vrai. Chati était un chat noir que des gens avaient laissé dans
une chambre d'hôtel rue Saint-Jacques et que j'avais recueili,
voilà trois ans. Il n'y a pas un animal qui ressemble à un autre.
Ce sont les serins ou les gens qui les ignorent totalement qui se
figurent que toutes les bêtes sont pareilles. Pour eux, un chat
ou un chien sont ni plus ni moins qu'un autre chat ou un autre
chien. Les animaux sont comme nous. Ils ont chacun leur individualité. Celui-ci n'est pas celui-là, qui, à son tour, n'est pas
cet autre . Je le vois bien dans ma petite troupe de chats. Il y a
les vagabonds et les sédentaires, les indifférents et les démonstratifs, les hardis et les timides, ceux qui vont par groupe et
ceux qui préfèrent être seuls - même pour manger. J'ai de
mes chats, par exemple, qui, d'eux-mêmes - entièremen~
libres et toutes les portes ouvertes, ne sont jamais montés au
premier étage du pavillon que j'habite, d'autres qui m'y suivent
aussitôt que j'arrive. Je vôus nommerai, par exemple, la chatte
Madame Minne, la doyenne, qui a de l'esprit plein sa frimousse,
la chatte Lolotte, une petite pimbêche, q1li ne connaît que moi,
ne quitte pas mon cabinet de travail, ne fréquente personne,
me suit partout, bavarde sans cesse, avec des manières de petite
précieuse, les chats Riquet, Laurent, Bibi et Pitou, ce dernier
que j'ai ramassé au marché Saint-Germain, gros comme le
poing, sachant à peine boire tout seul, et qui, arrivé à la maison, quand je l'eus posé sur un canapé, soufflait après tout le
monde. Je les ai tous six depuis bientôt dix ans. A cause de ce
temps, et d'eux-mêmes, ils ont pris des habitudes plus intimes.
Ils m'attendent, _rangés sur la table de l'antichambre, à l'heure à
laquelle j'arrive. Ilssontsurla table, autour de mon assiette, quand
je dîne. Ils se tiennent avec moi, dans mon cabinet, quand je

CHRONIQUE DRAMATIQUE

217

lis, paresse, ou écris. Rien ne pourrait faire, quand je suis là~
qu'ils ne soient pas autour de moi, sur mes genoux, mes épaules~
me prodiguant leurs démonstrations affectueuses, si je ne fais.
rien, en parlant, - car les animaux, et surtout les chats, ont un
langage et parlent, - ou me regardant, immobiles et silencieux, si je suis occupé. Je parle là du caractère. Il en est de
même pour le physique. Sur ce point encore, les animaux sont
comme nous. lis ont comme nous deux yeux, un nez, une
bouche et des oreilles, mais quelque chose dans l'expression les
différencie chacun. Trois chats, - puisque je parle de chats,
- noirs, tigrés, blancs ou jaunes, ne sont pas du t-out, quand
on regarde bien leur physionomie, trois chats noirs, tigrés,
blancs ou jaunes, mais bien un chat, un autre chat, et encore
un autre chat noir, tigré, blanc ou jaune. Des gens riront de ce
que j'écris là, peut-être ? Ce sont des gens qui passent sans rien
voir à rien. Ce qui est merveilleux aussi, c'est la confiancequ'on peut arriver à leur inspirer. J'habite un pavillon composé
d'un rez-de-chaussée et d'un premier. Pour aller de l'un à
l'autre, un escalier. Les chats aiment beaucoup un escalier. Ils
y font de bonnes parties, dégringolades ou montées rapides,
ou jeux d'attrape au long des barreaux de la rampe, ou si le
soleil donne ils somnolent sur les marches. Il arrive que ma
bonne ou moi, pour les soins de la maison, nous montions ou
descendions cet escalier, rapidement, - moi surtout, qui rrai
pas les jambes dans ma poche, - chargés d'un seau, d'un broc,
d'un balai, en faisant plus ou moins un certain bruit. Personne
ne se dérange. Chacun sait bien qu'on saura passer sans les
toucher. ]'ai un énorme chien qui vit au premier. On le fait
descendre de temps en temps pour les repas, pour la promenade dans le jardin. Aucun chat sur son passage ne se dérange
davantage. Lui-même sait dégringoler l'escalier sans en toucher
aucun. Il fait comme nous : il enjambe. Quant au ménage des
chats et des chiens ensemble, c'est purement merveilleux. La
nuit, les chiens sont enfermés. Quand ils retrouvent les chats
le matin, c'est de leur part de grands bonjours, à coups de
langue sur leur nez, les chats de leur côté leur prodiguent de
petits coups de tête, en ronronnant d'aise. Les uns et les autres
font de grandes parties dans le jardin, sans jamais la moindre
brutalité de la part des chiens. Je viens de parler de cet énorme

�:218

LA NOUl-'ELLE REVUE FRt.~lSE

cliion:, nointné Nana,;iqni·:Jl'it·1dans uné pièce a.u premier . le
dlati&gt;it:ou, que ,j'ai. ~@am.re pins .haut, .adore les -chtens . H
aim\requelquefoi-s :qne,~ar :m.égarde, .et' sans s'en apercevoir,
.on k laisse -entrer rer .11.e:n:fei;me nec Nina: Quand ma vient Je
ehercben, on le-trmive· lirèmpé 'Comme -s'il .sortait d'un •baqd!let,
et errcb:mté .. C'f.51 N;a,~ .qui, fe .1ienam: eni!re ses pattes. l'a
rléh-.arbm.rill.é·de toutes ks~s.· ]hl i!u'Wll. petit giriffo,:n blll:lx-el.lo.is, nrnnmé Mo.u:k.ey~ que ,Rouveyre m'avait aooné. Le chat
l...aunerit .dnntJ:a;i également ipar1é -phrs haœ, et Moukey,étaie:nt
fa.séparables,. !Ids se .promena-ient ensemb1e dans le jardin. Bs
m.migeaat ensemhh!. ils dotmaient l'u.n_ roonrre l'autre. On
appclaitMoukey, .qia'ota V'GFit ::ms-sitôt laurent s.e momtl'eT
.aussi. J'ai ,Fttdu Moukey..en J191;8 • .Prend:mt q11i:n:ze jouœ, ie ne
dis ,que ie ~rn:i, i.aurent·le ihercbai:tq,autmù, 'S!.!!rle lit, jusqu'à
souilever la colrViertm-e, :srms ;I.e fu, sous Jes Jfn:rtueï'.ls, :sous la
tdde, ,·dans l'.nr.moire. On ·n'avait qu'il ~uo:noncer mmt haut
le 1rmm ·,dm ch~~ il. vo:œ; tega:r.µ:nt ret attendait, oomme si
son. rcbm~agnnn -a±lait venir. 'foœs œs d.mses ne wnt-elles
pas 111:tamantes!? Peut-.on ne pas ,en être touché.? Les _bêtes,
tontes Jes bêtes., quand ,on NMt '2. ':f i:itténe:sser ·ret qu'on les
y,0it Be morrtner .ainsi, ne méritent-elles pas tous les :égards ?
Le signe particulier .de Chari ,éta.iJt œ:cL: il fuiJaiti.clilIJ.stamme·n t
I:a-vei:r dnns des di,,ras, smit qu'IO!l ll'y prit~ sqit qu'il -y sautât de
ln1-ni.ênie. 'Installé ,il.:\, - il VOlIB ip&gt;rflmlit ipa:r le x:oa et v,ens
COl,lW:rit l:e isage de -caresses. -Le :repos2iit-on :à temœ •e t s'ëloigrurit-un qtr'tlL v.ou-s .siüivait, wrec des '}'CUX ,xq11.1i demam'!aient
clairement -(fU';on de prît ,tle •nnuveim Ha rn.êmie":place. je le dis
ponrles.g..ens ~l.ll'Î 'igno:11ent'ce.qu,e !SXb!ilt les -bêtès, et d,es ohm en
pmtkulier, -dé]fj!ieaoc fà-nÎlmt.ux..:5.hJWCantms : m'est-ce pas :merveilleuoc et.attncfurn:ret tiroubJll'l:lt .nl'Ssi' rde trooiY.er "tant de seosi•
bilitlé chœ un ianimkl ? Er loin"lle~ti!il.'idé'e _ne .dire J1Œ l:e:s
miens ISOntru.niqu.es, ni méme ' pariicuüe:rs. Pre--sque tmlS SJJnt de
même,ilu .susc:eptiibks .:dd'être;· Tolrt'i:dépend· Aes IJlalÎlil'S entre
lesqueUes ils ·wm.b:enr. Les an.i..ln~t. rudoyés, ou rlans les nurirrs
de gsens incliffér.ent5" OOUX qui ·vivent à- l'abanrl.on d:tns rles ter-tains va~ 10u .dan~ des jru.mrrs publ-ics, ecrx: aussi ont ou
!Uilir.aierî:t: leurs g.enti.J.lless.ès.' D-1: même ô'est .une .erreur- de se figurer •G[!U'lllln :animal qllt'10n iélà:o-éLmon'tre 1.111 a:ttactremt:rrt'pius -pan'icniier. Je,-n'!M pas éiiev,é \l111 -seu¼ des io&amp;als et &lt;l'es çlti.ens 'CJ_itUÔ. son1:
0

CHR.OlWl.lJE._ Dll.AMA'fI&lt;ltJE

.chez m0i:.Je 1es:tiens tous du ha~arcl. Ge sont .tous des bêtes
que f:aï trouvées et.,reÇ1,Iei-llies, b,elles ou J,t-1-d.esj jeun.es on non,
1:es questions ne m'occupanit pas; mais seulement la détt;esse et
Je besoin. Eh ! bien; W.;limoo.t; je ne sa:is •p,às ,si le secaiats que je
leur-ai d@:nné n'est.pas pourquelquê chose de pl~ da11s l'atta.c.hement qu'ils me !!Dôn-trent. Je ne,fois pas "&lt;le ,sensible,r-ie ~agérée à !!égard-des bê~s, Je garde àJeJ\H enà~~it mma .sens critique. EUes oJ;J.t 0011s les-défauts des humai~s et, ' entre eÜe,s,
elles ne valent guère mieùx quenou.s ec.tre nous. je parle d'~Ues
uniquern.eo,t dans leurs rapports -avec 001.u, -en dis&lt;).nt' que &lt;les
êtres fai'bles, muets, dans notre entière dépe.n&lt;lanoe, qué nous
mêl_pns y-olenllàirell)ent à notr-e wie sociale, ,ont droit à ' des
.égaT.ds, :à· la protèoüo-n, et ne iSOnt pas du tout des ~ouets qu'on
prend un j-our ~ ,qu'-on met-à la rue un autre jol:1:r. Mais alors,,
.dans leur~ r.a_pports avec nous, quelles qualités intelligentes -et
effectiv,es ! je me rappellerai1eujow-s le chien Spw, _m_ort il y .a
quelques années. Je l'avais rencontré, sq_uelettigue, effaré.,
&lt;lémuté, coUirant en tous -sens, rue ~e Vaugirar4, au œii1 .de la
.rue de Tournon .. Je te -suivis, -sans pouvoir le prendre; jusque
-passé l'Ecole Militaire. Je téùssis e,niin à Le prepdre et risquai.
-d'être mordu par lui, dans -sa frayeur et dans sa méfiance.
J'achetai une bonne portion dans u,a restaui:ant et je rernonta1
avec lui jusqu'à la place Saint-Erançois-Xavier. Là, a-ssis sur un
banc, tranq1.iilles tous les deu:i;;, ft le-fis manger. Je me rappellerai toujours 1a façon dont ce chien, pre~que f-éroœ un qa~t
d'beure auparavant, posa sa tête -sur mes g-enoux et me regarda
alors ·avec quels yeux rassurés et reconnaiss;mts. Je n'eus qu'à
me lever pour qu'il me-suivît comme s',ilm'eüt oonhu de longue
date. ]'.ai ,:léjà parlé ailleurs de ce bon -compagnon~ qui ne vécut
avec moi quequdquesanoées. Je l'a.i perdu en 1i)I3 et sa tombe
est là, dans le jardin, comme celles de '.bieu d'autrés. V@iU
au'SSi le chat Antoine, On verra là que les· noùvéàu;s: venus ne
-m'in~éressent p,as moins q1:1e les -anciens.. Ma bonne i'-a ramassé
dami :le pays, -voilà ·deux moi-s, errant, efilanqué, craintif. Des
-g ens ayiient ·d:Û veo.ir le per&lt;lre, bu le laisser là. en partant. ailleurs. Le seul fait qu'il ait pâti me fait m'occuper tle lui tout
particulièrement. 11 est si heur.eux -de l'avenrure qu'il -ne' -veut ..
p111Sr:me quitter. Tout cela puur dire qu'élev.er .ou non un
animal n'esq1-ourTien dans son attachement. Ne -voit~on pas

�220

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

des chevaux, dangereux entre les mains de br,utes, devenir les
plus dociles du monde entre les mains de conducteurs doux et
patients ? C'est comme de se figurer que les animaux ne sont
pas sensibles au confortable. Il faut n'avoir jamais vu un chie~
se coucher dans un fauteuil et fort bien mettre à profit un des
accoudoirs pour poser sa tête. Je me rappelle à ce sujet le chat
Oscar, - je lui avais donné ce nom. Je le trouvai, un jour de
1919, dans la salle des pas perdus de la gare d'Orsay, e:ffi.anqué,
noir de poussière. Il y avait plusieurs semaines des gens
l'avaient laissé là, paraît-il, en partant en voyage, et il vivait
dans la gare comme il pouvait, de ce qu'il trouvait, d'ailleurs
nullement malmené par le personnel. Je le pris, et ne pouvant
l'emporter le jour même chez moi, je le menai chez une amie.
Sans le vouloir autrement, on le .,posa sur un fauteuil. Si vous
l'aviez vu alors s'étirer, s'allonger, s'épanouir, soupirer d'aise,
ma parole 1 au contact moelleux du siège ! li semblait vraiment
exprimer qu'on était mieux que là d'où il venait.
Le seul ennui, avec toute cette ménagerie, ce sont les paquets
à porter. Etre critique dramatique est certainement plein d'agréments. J'y ajoute souvent l'obligation de courir d'abord porter
les provisions de (&lt; ces messieurs &gt;&gt; comme dit Rouveyre, pour
revenir ensuite m'installer au théâtre. Ce sont aussi tous les
gens qui me tombent dessus. Je n'ai pas assez des bêtes que je
trnuve moi-même. Au moins chaque semaine, on vient me
demander d'en prendre une. Il faudrait être riche, avoir une
propriété à soi. On n'aurait alors que le plaisir, sans les soucis.
Je crois bien que j'aurais un âne, alors. J'ai failli souvent en
acheter un, dans ces bandes que je vois passer pour les abattoirs. Le manque de loisir pour m'occuper de lui m'a toujours
arrêté. Un âne? Un âne pour de bon, vous m'entendez bien?
Un âne à quatre jambes !
'
La Petite Café était la fille de la chatte Càfé. Une exception :
elle était née à la maison. Un jour de l'été dernier, dans le poulailler qui ne sert plus à rien depuis que j'occupe la maison,
nous avions vu une petite boule tricolore sauter et gambader, se
sauvant àla moindre approche. Avec elle, la chatte Café, qui
semblait la surveiller et prendre soin d'elle. C'était sa fille,
qu'elle nous avait faite là en cachette. Il fallut bien deux bonnes
semaines pour l' apprivoiser. Depuis, elle trônait dans la maison

CHRONIQUE DRAMATIQUE

221

et_dans le jardin. Une petite bête fine, jolie, maniérée, volontaire, coquette. On s'occupait beaucoup d'elle. II semblait
qu'~lle le savait. Il en est là encore des bêtes comme des gens.
V 01là les deux êtres charmants que j'ai encore perdus. On
P~~:e si j'.étais en train d'écrire et de m'occuper de théâtre. La
p1t1e, la colère, le_ découragement ... J'ai beau en avoir perdu
beaucoup. Je ne sms pas devenu insensible. Ils sont maintenant
tous les deul( dans la corbeille de rosiers, à côté du chat
Toutou, le cuisinier, qui découvrait toutes les casseroles. Une
tombe de plus dans ce jardin qui en contient déjà tant. C'est
peut-être le plus dur : enfouir ainsi ce qu'on a tant chéri et
ca:essé: Il semble- qu'on n'ait de consolation qu'en pensant
qu un JOUr _on mourra aussi et qu'il en sera pour soi, sous
deux mètres de terre, ni plus ni moins que pour eux. Voilà qui
fera plaisir aux spiritualîstes.
J'ajouterai un détail pour finir. On dit que les animaux se
cachent pour mourir. Probablement les animaux dont 011 ne
s'o_ccupe pas? J~ n'~i ja?1ais vu cela chez moi. )',ii perdu trois
chiens: Q~and ils n é~a1ent pas dans la pièce dans laquelle je me
trouvais, ils ont touiours trouvé le moyen de m'y retrouver
pour mourir. à côté de_ moi. Mon premier chien, par exemple,
le barbet ~m~. Le dermer jour qu'il vécut, après quelques jours
de_ maladie, a .s~pt heures ·du soir, il voulut descendre du preID1er. On le smv1t. Il alla jusqu'à la porte d'entrée du pavillon
s an:eta sur 1e perron, regarda le jardin, en tournant la tête à'
droite et à gauche, puis remonta. Je l'avais installé pour la nuit
sur un canapé. A -la dernière minute, épuisé pourtant, il trouva
la force de sauter sur mon lit pour mourir là, une minute après,
la tête dans ma main. Je viens encore de perdre deux chats. Ils
ont
malades pendant douze jours. J'ai vu une fois de plus ce
que J a1 vu souvent. Chaque fois qu'on les approchait ils s'accrochaient de leurs griffes à nos mains comme pour nous garder
près d'eux. ~out ~e que cel; ajoute au souvenir qu'on garde.
Je me ~u1s ~a1ssé entramer à parler des bêtes plus que je ne
me_ le proposais. Un mot en amène un autre, les souvenirs
reviennent. La plume marche, on se laisse aller. Je voulais
parler des dernières pièces que rai vues. Je n'en ai pas dit un
mot. Ce sera pour la prochaine fois.
)

A

~;é.

MAURICE BOISSARD

•

�S'OTES

223

p-.eintre de portraits excellent rLs:rit être cuis s
goût est d
pcin&amp;e à fiesquc. Le tioe général de son grand ouvrage en
caun, c'est TrrNfe an.t tÙ fra111;oi.se. Maurras,.. Barrès, Bergson
sont pour. lui des rassembleurs de peosée. et e sun:sibilité épa.rse~ qu'ils cristillisent dans leur.i œu\.-Ye~ les miroirs d'une
époque.
Le portrait en pied de Flaubert par Thibaudet, tout définiti.r
qu'il sort, n'apporte à la, méthode mooogca.phique de- Eagtœt.ou
de Jules Lemaître qu'un seul perfectionnemenu ~i estr de ne
s'embanass r d'al.liC\llJe coosi ération morale,. doctrinaire ou
impressionniste dit sJ aaùyse. ~ le juge.ment et de symJiatbi.s:er
aYecson ~jet,
tieude les rno· 121 t « débiner:D.
Mais c'est par sa façon d'étu.dier les- ensembles. que. Thlbaudet
11 vraiment füt progresser la méthode critique et montcé une
féconde originalité. Les trois méthodes françaises les plus
ré€entes pGur étudie. les ensembles étai
celle de Mi&lt;:helet,

vu

NOTES

LLTTtl?.AT UlŒ GÉNÉRALE

LA CAMPAGNE AVEC THUCYDIDE (&amp;f. de la
Nouvelle Re.vue Française); GUSTA E FLAUBERT
(Plon- ow:rit), par Albert Thibaudet.
..
Ces deux livres parachèvent l'image de Thlbaudet, cnuque,
Ontrant chacun t"une. de ses- facultés mahresses H é.tat pur.
en m
• ép isable faculté
Sa Camp@11t avec T1JUCyduù montre son tn .u
d'im·entio~ critique. Sa monographie de Ff:~ubert mo~e. ~n
inépuisable facult~ d'intuition analytique \s'il est penn_i~accoupler ces deux termes : l'un bergsomeu, l'a~e L
ec-

::in:
J

tualiste). Facultés ,ontradictoiteS, on en t ~ , a hi~
conjointes : la première est d'essenœ_ poétt~ue, et a .
ue
haut de é : métaphysique ; b de11nème d ess~nce hrsto ~
et à sof plus haut ctegré : uagiqu.e. La pren:u~re r~prodie,
assemble et con5truit; ra deuxième démonte. dissocœ,. anato-

MaLlar ·

mise.

Dans son Maurnu, dans- n Barris, dans son
~
Afüert Thibaudet usait alternativement de _ces ~on~ oppo~ ~
Dan s la C nrJ.no1u avec Tbu')'didt, ct'ert son imagmauon qui
,,-,,
·
b 1·1
ntente d'aaa ·ser e.t
se CO
d:
don n~ libre cours; dans le Fkw
"
·
cl.'
aran ouvrage 11
d'étaèlir les d~ssous et les prépa.rattons un b
•
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ît c'est par sim?le coquetteoe.
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If l
la. plm. fouillée. et la
det le poussent a commencer pat" ana yse:
. f on
plus subtile qui soit d'un auteur e.t de son œu,;re, sou aspira t l
le conduit plus volontiers au delà. Son Flau bert montre que

m,

•

celle d:e Taine, celle de Brunetière. Il serait trop kmg- de les
caracté1iser co détail dans. ce qu'elles ont de positif, lll:lis leur
défaut commun est celui:..ci ; un schématisme qui les contraint
à fa.ire rayonoel' arbitrairement tonte leur matière autour &lt;fun
centr..: arbitrairement élu, un emprisonneme nt dans.. W1 système
clos qtre 1a réalité déborde de toute. pa,ut.
T bibaudet, en partie p inclination naturel.le, en par11ie par
bergsoni.sme,. s' est évadé de œs prêjugés, intelleetllalistes.. Le
repxoche le phrs courant qiioa. lui adresse, c'est de manquer
de centre. Reproche qui 'a de portée que supeimciellemeot et
méco!lllaît la nouveauté
sa._ criti'l'tll S.yst€matiqo.e et généralisateur comme tou: vrai critique cfott !;'être, Thiba.udet est
exempt du c.1USe,.fioalisme- de 1' ·ae ( milieu) ou. de Brunetière
(évolutio::i.d~ genres). Ses systèmes et ses généralisations sont
d s:coupes sucœssms faites en divers se1is, d:essondages quise
complètent, des c11Caicuetuentsree1 q i I mettent en meilleur lu:m:iè,e et en mei..lTeur relief, un .ia.Cl'ifi.ce consenti au:préjngé spatial, mais :ms j;rmms oublier qae l'élémem primotdial
et \'éritaéle est la durée~
La critique de ThilTaurlet, c'est tm.e série d'images h.yp.otbé. ues dont.chacune est légèrem1rnt déformante de la realité ütté.raire, mais dans. Je. sens d'une grande lai psychique ou socio-

logique. Thibaudet, pourrait-on dire, est un cr entreprenem

�LA NOUVELLE' REVUE FRANÇAISE

-d'illuminations », d'abord en ceci qu'il projette une lumière
artificielle, mais violente et révélatrice sur la matière étudiée
( comme le savant au microscope colore ses préparations bacillaires) et ensuite en ceci qu'il fait fulgurer en éclair une vision
,soudaine et intuitive que l'analyse la plus poussée serait impuissante à révéler. Et il est en même temps « entrepreneur de
transports», par son don des rapprochements, des raccords, des
liaisons entre les· choses les plus opposées ou les moins analogues en apparence. Une étude de lui fait toujours penser à une
.carte géographique ferroviaire ou les petits ronds individualisant les villes ne comptent plus, mais ou toute l'attention se
concentre sur les sillons quUes joignent les uns aux autres.
La Campagne avec Thucydide, qui est un parallèle entre la
guerre du Péloponèse etla guerre de 1914, montre cette con-ception et ce don à leur état-limite. Ce livre qui continue les
Discours sur la premiere décadé de Machiavel, les Considérations
de Montesquieu, certains ouvrages de Ferrero, ce livre à la
recherche du permanent historique est celui où Thibaudet,
libéré de la contrainte d'un sujet, se montre le mieux à nous. Il
sait d'avance toute la part de jeu que comporte un ouvrage de
-cette sorte et sa foi dans la philosophie de l'histoire est mitigée.
Dans tout événement, dit-il, un tiers à peu près ressemble à ce
que des circonstances analogues ont déclanché, un tiers eût
-donc pu être prévu. Cette ·acceptation à demi des lois historiques éternelles est encore atténuée par les trois petites notes
de r922 qui figurent à la fin du volume.
Thibaudet, enclin aux. rapprochements, né pour en faire, ne
peut ~e soustraire, quoi qu'il en ait, à l'impression profondément
ancrée par cette guerre dans tous les hommes qui l'ont faite, à
savoir qu'il est impossible d'écrire l'histoire vraie. Le Clio de
Péguy, tout le monde en adme~ le fond aujourd'hui. Quant au
matérialisme historique, c'est une notion qui apparaît bien simpliste, sans de nombreux correctifs. L'historien d'aujourd'hui se
trouve en présence d'une matièrè si complexe, qui déborde
son sens de l'humain, qu'il ne peut que se sentir impuissant. Le
grand développement pris par la géographie, et surtout par la
-géographie humaine, depuis quelque temps; est un effort qui
tend indirectement à rendre à nouveau possible la grande
histoire.

-NOTES

.

us

Il f~udr_a1t à présent examiner point par point les comp .sons rnstituées pa Th 'b d
l
ara1
r
I au et : a thalassocratie athénienne
att_aquée par Sparte continentale; la destruction de l'hellénisme
sUJvant la mauvaise paix comme la ruine de l'Eu
. J
traités de
.
rope suit es
~9r9 ; la longueur des deux guerres ; les uerres
loc~es_ qUJ les o~t précé?ées, etc ... Tout cela.est frappa!t d'i~gémos1té et _de :'1gueur imaginative et conduit aux plus fruc. tueuses méd1tat1ons. _
, D~ns l'ét?de sur Flaubert, ce qu'il faut mettre hors ligne
c est. e chapitre sur le style. Puis entre autres vues nouvelles ii
convient de noter les passages sur la cc normalité" de 1 1· . ,
avec L · C 1
,.
a 1a1son
omse o et, sur l mtérêt pris par Flaubert à écrire
Madame B~,iry, contrairement à 1a légende de Madame
Bovary exercice et pensum, sur le sens historique de Flaubert à
propos de S~lammbô, sur la portée de l'Education sentimentale ...
et ~nfin de signaler la conclusion. C'est le premier ouvrage ou
Th1bauder conclut d'une façon normale et forrn 11
s
e e.
on manque ordinaire de conclusion nette lui est souvent
r,ep:o_ché: Là encore e'est le méconnaître et ne pas comprendre
l or'.gmahté de sa méthode critique, qui s'oppose à la méthode
st~t1que et c?nclusive de ses prédécesseurs, et constitue la prem1ère
~entat1ve valable de ce qu'on pourrait appeler une critique
dynam1que.
BEN],\.MIN CRÊMIEUX
*
* *

SAIN:-JUST, par Marie Lenéru (Grasset)._ JOURNAL
de Marie Lenéru (Crès).
~e n'est pas Balzac qui nous intéresse dans ses créations
mais un Stendhal, c'est lui que nous cherc;hons à travers se;
héros et quoi qu'il écrive. Il y a les créateurs transcendants du
type Balzac et les créateurs immanents du type Stendhal A 1·
é ' l r
, · , ·
· · PP 1qu e a a 1ttérature d auiourd hUI, cette distinction ranuerait par
exemple _: ~arrès, Gide, Giraudoux, Larbaud parmi 1:s immanents, K1phn?' Romains, Morand même (malgré les apparences) parmi les transcendants r.
Chez le transcendant, c'est le résultat qui importe, chez J'iml }· . Mais où ranger Marcel Pr~ust ? Il est transcendant et immanent à
a 01s. C'est peut-être là sa nouveauté et sa richesse.
15

�22.'6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marient les voies de sa recherche et de son inquiétude. Marie

Lenéru appartient à la race des transcendants . .D'où la v.aleur
topique de ses drames ou de son Saint-Just, l'intérêt moindre
de son journal.
Pour qu'un journal ait de l'intérêt, il faut ou bien, comme
celui des Goncourt, qu'il ioitnche en faits, en anecdotes, en
tableaux et notatiods de mœnrs ; ou bien, comme celui d'Amiel,
qu'il offre avec des traits grossis un type d'huinanité normale:
Ot;t n'écrit ·rl'ailleurs un journal intime ·du _genre de
d'Amiel que si l'on a tendance .à exagérer, - ou tout au moms
à analyser, ce qui revient peut-être au même - ses idées et ses
sentiments. Le lecteur y retrouve ou y découvre, comme dans
un ~iroir grossissant, des parties.de lui-même mal co~ues ou
inconnues et y peut prendre un vif intérêt psy.cbolog1que ou
moral.
Mais le journal d'un anormal ( quand ilue finitp~s par pr~n~re
l'apparence d'un véritableroman) n'alimente quun·e cuno:ité
vite lassée. Sourde et pendant quelques .années aveugle, c est
}'impossibilité où elle se trouvait de vivre une vie féminine qui
a jeté Marie Lehéru dans l'étude et dans la culture du mo:i. Que
ce soit faute &lt;l'avoir pu 'être une femme. _adulée, adorée, q~e
Marie Lenéru a écrit ses œuvres, qu'elle n'ait accepté.de devemr
femme de lettres que comme une déchéance, cela, loin de nous
retenir, nous détournerait plutôt d'elle. Son infirmité la fait
trop différente de nous pour que nous puissions nous incorpor~r
à sa vie comme nous le pouvons à celle, par exemple, de Mane
Baskirtscheff. Tout ce qui chez Marie Lenéru est de toute
évidence conditionné par sa malheureuse destinée physique
nous trouve pitoyables, mais non pas, au sens pre~er du m~t,
sympathiques. C'est seulement quand elle nous l~la1sse, oublier
que son journal pren.d une gra.nde valeur. Mais ce n e.st p~~
une. valeur de &lt;r. journal » :.c'est la valeur d'une belle page cnt1que ou .sociologique.
_
Une âme de la trempe et un .esprit de la vigueur de !"1an~
Lenéru ne manquent pas d'avoir par instants des cns q~1
émeuvent en.nous beaucoup de choses assoupies. Mais ces cns
sont rares, si on les compare à ceux de ses drames.
.
Infirmité à part, Marie Lenéru était faite _pour livrer l'endroit
et non pas l'enyers de sa pensée. Que son superbe égotisme et

œ!m

NOTES

so:1 grand _se~1til}.'.ent d,e l'hQnneur pre11neQt sourçe d)lns çer.tam~s me.sq1unenes et, iVant de jaillii", parçoureot i:;ent canau1t
tortueux, peq nous importe à ÇOI).qition qu'on ,ne ,l'JOUS montre
-que le jai1llssement,

L:

vraie for01e _du_Jour..nal intime de Marie Lenéru, c'est tin
essai comme son Sairit-]uf/ publié par le~ Cahiers Verts. C'est
dle 1tJ.'elle ~ht,rçbe dans J'implaca_ple Conventionnel, c'est pfos
une tma_ge delle qu~ de Sai~-J UH q,lelle no.us offre, et pourt~nt cela re~te de ,1 art t~anscendant. La confession n'est pas
directe, mais médiate, L espèc,e de gérûe qui habitait Marie
_Lenéru se manife&amp;te ici pleinement.
Je .crois que rien en Ocçi4eni 1)'a .été écrit d'aussi pénétrant
depuis quatre ans sur l'é~t d'esprit des dirig:eants bolçhev~st~s
~t e..n pa tic~lièr des ch~fs &lt;le la Tchéka que cet essai q'µ-ne
Jeune file d avant-guerre . Il y il li une presciençe, une intuition
des gr~~des lois historiques, 1me intelligence &lt;:les phéno).llèues
« ~mbJt10n ». et ~ révoluti~n &gt;&gt; qui atteignent au plus ~µ
l~nsme, saos Jamais cesser d :idhérer à la réalité la plus g.iiptj.~henne.
BJ!NJA14JN c~ÉMIE x

7

.

* *

ART POÉTIQUE, par Max ]flob (Emile-Paul).
1:,e 1Nr-e ouve,rt, s_a 1Jivision en phr-ases tourtes séparées 1~
~n_ei, des a:1-tres q}.ar ~e petits si.g_nes typographique;:, fait songer
a un re-cqed de max.1mes; mai-s c'~st un livre de critiq1'le. Les
~rts poétiques, celuj de Boilea~ comn~e celui de Ja~qu.es Pdle,t1~r du _Man~, t,0nt, à propremeot p.arle;,, des .suites de c0;1,1s~ils
necessaues a créer une beUe œuvre; .celui de Max Jacob est
pl~tôt une critique du b.e:iµ, Ce qu;i r,end son Art poétique
u,~1que et-nouv~au, c'est le moy.eu qu'il y .ernpJeie pour tenter
d imposer -ses idée,s au Jecteur ~ 4 ps.ych&lt;&gt;logie. Plus de beau
-absolu, défini .d'ahoxd, p,arta,nt plus de procédés susceptibles de
Je .créer ; ma1-s &lt;les remarques psyie:hologiques, s~vent u;ès
D.IIBs, &lt;lont l.aute.u.r tire --des ,qmséq-uences. Les s.ous--titr.es :
Art poétiq,ue, P_pé&amp;,i,e Al-o.àwne, fHamlétisme, Fréquen-tation
d~ grands homm.es, Art cbr-értien, ,5ont assez ar_oitraii;es.
J'eus_se préfér~ :. Psychologje d~ l'.ârtiste et :Psyc.l).ologie ,Çiµ
&amp;emi11Uent ~r.tlst1que, cette seconde partie séparée eu deux
chapitres : l'Art moderne et l'Art chrétien. La psychologie de

�228

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'artiste, écrite seulement pour aider à celle du sentiment artis-tique, est peu poussée ; mais les notes sur l' Art moderne constituent la meilleure justification du mouvement littéraire dit
« cubisme» que l'on ait écrite jusqu'ici. Plus étendue et moins
versonnelle que celle de Pierre Reverdy, plus exacte que celle
de M. Epstein, elle me semble susceptible de refidre sensible à
un lecteur non prévenu le charme que M. Max Jacob appelle
la poésie moderne ; et son apologie du Cornet à Dés est excellente.
Mais Max Jacob use d'arguments pipés dès qu'il nous parle
de l'art chrétien. « L'art chrétien, dit-il, réprouve la passion. »
Cela n'est pas très exact. L'art chrétien réprouve les pâssions
humaines, et non la passion; car il la sollicite lorsqu'efle n'a
pas d'autre objet que Dieu. Ce n'est pas la passion même qu'il
réprouve, mais bien l'indignité des objets sur lesquels elle
s'exerce d'ordinaire; et comme, jusqu'au xvn• siècle, l'art chrétien fut seulement un art religieux, il fut passionné. « Le
xvrr• siècle littéraire, dit-il encore, est entièrement chrétien
même quand il est athée: la force, le renoncement, l'obéissan-ce, l'ordre, l'humilité, la pauvreté d'esprit, la sobriété, la
chasteté, le respect sont à la fois les vertus esthétiques et les
vertus chrétiennes &gt;&gt; et cc On entend par art chrétien l'art de la
tenue ». Max Jacob veut donc que l'art chrétien ne soit pas
l'art créé par l'artiste chrétien, mais un art possédant certaines
qualités définies. Il est pourtant regrettable de constater
qu'aucun chrétien ne s'est exprimé par cet art hors de la tradition latine (Ruysbroek, Ekkehardt, l'auteur anonyme du
Muspilli, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Catherine Em1:-1e•
rich, etc.); que les deux mouvements par lesquels ces qualités
se sont le mieux exprimées - dans l'ordre plastique, il est
vrai - l'époque grecque qui commence par les archaïques et se
termine à Phidias, et la première Renaissance italienne, sont
l'un strictement païen, l'iutre déterminé par les Albigeois
hérétiques ; et que, si nous accéptons la proposition que nous
fait Max Jacob, et qui lui est évidemment chère, nous ne
pouvons considérer Dante comme un artiste chrétien, alors que
nous pouvons le faire d'André Chénier.
ANDRÉ MALRAUX

*

* *

NOTES

229

LE ROMAN

LES AMORANDES., par Julien Benda (Emile-Paul).
M. Julien Benda a la passion de comprendre. Mais au contact
direct de la vie brute il a d'abord préféré les constructions intellectuelles des hommes. Il semble se défier de ses propres sens.
Il aime mieux évaluer, classer que percevoir. Il fait jouer son
-es-prit sur les apports des autres. On trouve en lui du bibliothé-caire ou du collectionneur. Son esprit a besoin d'impulsions
étrangères. Et ces souffles gui le font mouvoir, ils ne viennent
pas de la terre, -mais des philosophes ou des poètes.
Il est vif, souple, pénétrant. Il nou-s étonne toujours par_son
ingéniosité, par sa finesse et par sa prétision. Il nous apporte
un plaisir délicat. Mais ce plaisir est-il complet? Tant d'efforts
sur une matière déjà élaborée nous déçoivent parfois. Devant
certaines de ces pages nc,us éprouvons ce divertissement sans joie
profonde que donne, malgré la plus brillante perfection, l'inutile travail d'un trapéziste.
Le philosophe constructeur part des multiples sources réelles,
c'est-à-dire du particulier et, condensant les infimes images que
tant de sources lui apportent, il forme lentement un faisceau,
une notion large, générale, une idée. M. Julien Benda travaille
sur ces faisceaux déjà formés ; il raisonne sur ces matériaux déjà
polis par la raison. Et parfois il devient subtil.
La subtilité est le défaut principal de M. Benda lorsqu'il veut
-être philosophe. Mais philosophe, il ne veut pas toujours l'être.
Cet amant des systèmes aime aussi la vie et, si ce n'est la vie
brutale, au moins le reflet que les poètes lui apportent. Goût
du raisonnement et goût des richesses sensuelles du monde,
entrevues à travers le voile des poètes, c'est le caractère double
de cet esprit. Rencontre délicate, qui n'arrive pas à être une
alliance harmonieuse..et qui, parfoîs, fait vaciller M. fü:nda.
Dans la philosophie il se sent insatisfait, il évoque la vie. En
face de la vie, trouble analogue. Et il fait appel au raisonnement.
M. Benda, qui si longtemps s'est nourri de livres, qui semble
,n'avoir vécu que par l'esprit, sent bien quelle sécheresse en
résulte. Ses efforts vers la vie restent d'abord timides. Il met sa
pensée en dialogues, il dramatise ses exposés. Il s'enhardit

�23-0

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ensuite. Il écrit des histoires imaginaires : l'Ordination, les
Amorandes aujourd'hui. Faut-il dire des romans ? Livres
étranges, de son particulier, èt qui portent toufe l'in~ertitude de
M. Benda.
·
La couleur générale, les foimea ,surannée§ de la phra~e, je ne
1,ais quoj d.e noble, de- m.élanco1ique, de plaintif, presque de
troubado1,1r, évoquent le premier Empire, Constant çc,riv ant
Adolphe, Chateaubriand écrivant René. (Claateaubdand _très
apaisé). Le parfum très doux, un-peu, passé-de DominiqueJl.otte
aussi sur. ces Amorande.s. C'est un livre: reci1-eil.lj et qui. ressuscite
les musiques de jadis. M. Benda, ql'l'On a_ pl'is sou:vent cQmme
champion du classicisme, n'est peut~être qu'un ~prit sensible
aux. charmes du passé. La beaut~ dassique, qu."il aime tant, lui
·a été lentement révélée par les livres. La cadence de son livre
est d'un amant d'hier .
I,.e. sµj.ei: est le. plu$ simpl1::, le plus grand de la poésie : un
homme aim.e- une femme ;, ),?ordre i;ocial l'arrache à elle.
M. Be.nda reprend ainsi le drame d'Enée abat;idonnant Digon,
de Titus laissant Bérénice. Elevé à l'école: classiqcue, il dédaigne
!;invention du sujet. Le thème choi-si -est assez général pour
qu'un c.hef-d' œuv:i:.e naisse. Mais .général et banal sont presque
syno.nyw.es. Et si le ~hêm~ .n~est pa~ reforgé par une flamme
neuve, _c'es~ un roman d'Henry B9rd'ea1J.x qui peut surgir._
Ici, M. Benda hésite .. La -tla-rome neuYe est-elle en lui ? ~t-il
l'ingénuité &lt;te cœur nécessaire, la 'SÎmp}e :ipontanéité d'où _sorten? les accents pro.fonds ? Raclrte reprenait &lt;l'es thèmés étfi!r~
nels ; après Euripide _il .s~atta.~hait ~ PhMre, mais lorsque
8.3çipe d~llcendait ell hü-même, lor~qu'il sentait son cœur, il
percevait dts élan~ iuconnus. M. B~11da. craint $:li:115 doute de ne
pas, trouver ces élans et, cle même que' ·sur ks idées de$ pbilo-sopbes il subtüisè, il réduit
suiet, le particularise, il
essaie, de t émplacer la, profondeur par l' étr;uigeté du sentiment.
L'horor.oe, qui d.evait êtt.e le.centre de cette œuvre, perd sa
\Ci,,dlité. Il n'est·_pas le tnâle passionné, qu'1.}ne femme retient p-.i.r
des correspondances intimes. C'est un· enfant blond, &lt;( un
éphèbe- ble_ssé _n, orphehn dès l'enfance, et. qui trouve dans une
vieille maitresse la mère qü'il a perdue trop tôt. Le ,thème est
g-onc ressetré, particulari:s.é, _ C'est l'étude d' un cas réel,. mais
~c;eptionnel : l':homl!1e::enfant ~~t la maitresstt,-mère. Thème-

NOTES

231

déjà traité, mais loin encore d'être épuisé, malgré Maman
Colibri et l'admirable Adieu que Mmie de Noailles •vient de
publier.
Mais M. Benda es.t bien mal préparé à l'étude d'ùn. cas. Son
goùt du particuli-ecr reste toujours fugitif, simple réaction contre
sa passion du raisonnement. Dès qu'il sent la voie s'étrécir, il
recule, il revient à son thème premier. L'amante-mère se transforme en éternelh Hélène., la jeune épouse en éternelle Velléda.
Quant à l'éphèbe blessé~ il redevient l'homme. Jusqu'au bout du
livre, M. Benda h.ésite entre les deux formes de son thème.
L'œuvre, à mi-chemin entre deux conceptions, n'est ni vivante,
ni claire. Elle -n'hallucine pas l'imagination, elle laü.se insatisfaite la raison.
Dans ce livre que l'auteur de Belphigar a écrit, on cherche
l'ordre en vain. Des scènes empruntées à la vie quotidienne se
mêlent à des exp·osés philosophiques coupés de citations de
Spencer ou de D'Annunzio. M. _Benda croit peut-être gra~dir
son œuvre en y mettant des épigraphes poétiques, en comparant ses personnages à. Brünehild ou à Wolfram. S'il croyait
profondément à Etienne ou à Geneviève, .il . oublierait sans
doute de.vaut eux les plus .beaux vers des pgètes antiques ou les
Walkyrie-s d'opéra,
r ,
•,
Pour le style, il semble..d'abord purement intellectuel, car il ·
est articulé vigoureusement cmnme celui d'un philosophe•.
Pourtant il laisse des incertitudes~ parfois il s.e contourne,
M. Benda voudrait-il être obscur pour se croire profond? Dans
sa phrase même on le tetrou-ve, inémédiablement hésita.rit. S'il
commence d'exprimer une id:ée, -il appelle a~s.sitôt une im:i.ge,
image usée, sans-vale.ur ,sensuelle, qui se p-la4ue.artificiellemeJ1tà
l'idée,, la fait miroiter-, mais ne l'éclaire pas..

~on

PAU~RIV.AL

L'HOMME TRAQUÉ, par Francis . Carco (Albin Micbel.
Grand Prix

du R~man 1922).

-

,

M. Francis ~co a débuté dans les lettres par des plaquettes
de vers. Si _ce n'est pa toujours_une garantie, c'est souvent un
indice favorable. On "3ime à pens.er. d'un écrivain qu'il a d'abord
écrit pour son, plaisir, puis qu'il a pris plaisir à s.09- ru.étier.

�:232

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ai.nsi de M. Francis Carco. On lui a fait grief de son goût
pour un certain ordre de sujets et de personnages. On a feint
,quelquefois d'y voir .u ne volonté préméditée d'acquérir une
manière, d'êtr.e •le romancier spécial qui i:npose son nom au
p ublic grâce à sa spécialité. Cétait méconnaitre la nature vraie
&lt;le l 1émot10n qui commande l'œuvre de- l'auteur de Jésus la.

Caille.
Les êtres qu'il s'est plu à ,fair'e vivre sont ceux que le
hasard de sa propre vie a mis en présence de son adolescence
-clairvoyante et précoce, qu'il a regardés vivre, qu'il a pénétrés.
Pour M. Carco la dé'couverte du cœur humain est attachée au
:souveni~ d'un visage de prostituée. ~ Le cœur humain de qui, le
~ur humain de quoi », interroge ironiquement le poète roman.:
-tique. Et de fait il est vrai que la hiérarchie des sentiments ne
~uit point celle des classes, ni leut: qualité cellé, des mœurs..
Ou l'outrance romantique apparn:-î"t dest lorsque cette constatation -dédanche l'exaltation, .ta. .revolte où le parti-pris intellectuel. Je vois que l'Homnw traqué est dédié à M. Paul
.Bourget, qui ,ne fait pas mystère de l'estime en laquelle il tient
le talent de Fran'cis Carco. L'un et l'autre de .ces romanciers
-3,uront longtemps pl:rcé les héros de leurs récits dans un milieu
,particulier, considéré comme favorable à l'obseryation et à la
pèintm:e des passions. Entendéz p·at il¼::qù'aucun d'eux _n'a pré1endu être le romancier du oc .monde n ou de la« pègre· &gt;l, pas
plus que Racine ne voulut se f:drè le peintre de l'amour chez
les rois et .les princesses. U:n 1homme de génie qui n'aurait
jamais vu que des sauvages .écrira très bien un livre universellement et éternellement humain. Les·Dialog-ues de bêtes &lt;le:Mm• Coilette et le Livre de la Jungle de Kipling, sont tout chargés d'humanité. Car il ne s'agit gu·ère tl'ob'server, .encore, moins de
noter, ,et pas du tout de découper minutieusement des morceaux de cette éçorce qu'on noml,lle l'apparence. Le romancier
-qui ip.e touche, l'auteur gue j'aime _est ceJui _q,ui sait accorder
1es s~·ri.i iments de ses perso'nnages aux si:fos'proprès, qui éprouve
Jeurs joies et leurs peines, ou du moin ' me donne l'illusion
.qu'il a, éprouvé et vécu lui-même toutes· celles qu'il décrit.
Mais il faut prendre garde à Ia- qualite de cette sympathie, qui
-poUr 'toucher le lecteur ne doit jamais tourner à la partialité ou
.à l'esprit de système ou à la mante de prédication.

NOTES

233

Rien de pareil chez M. Francis Carco. Aussi ses livres, et
singulièrement l'Homme traqué, ont-ils un accent grave et un
peu dur : (&lt; Voilà, semble nous dire l'auteur, comme vous
seriez; comme vous pourriez devenir, si vous aviez été livrés à
vous-mêmes, à moins que vo,us ne fussiez sans cœur, sans
nerfs et sans instincts. » M. Eugène Marsan a finement marqué
le point où la psychologie de Carco rejoint la morale catholi•
q1,1e, et Fintérêt de la Tencontre.
A vrai dire l'espèce de gêne qui nous reste en quittant l'Educalion sentimentale, voire même Mm• Bovary n'est-elle pas due à ce
défaut dé sympathie profonde entre l'auteur et ses héros qu'il
nous présente comme des imbéciles et qu'il traite avec une
pitié ironique, sinon avec mépris. Il faudrait montrer aussi
comment 1a charité de Carco diffère de celle de Ch. Louis Philippe par exemple. M. Paul Souday, mi3 en défiance par la
dédicace · suspecte de l'Homme traqué~ et par ailleurs attentif
aux moindres traces d'esprit réactionnaire et clérical, a: immédiatement flairé chez CarGo. un romancier de droite en puissance et l'a exécuté en quelques lignes d'un récent feuilleton
littéraire du Temps. Du moins cette partialité prouve-t-elle
qu'il a compris. C'est Ie•prïncipal pour lui, sinon pour ses lecteurs.
Le sujet de ce ro;nan est fort simple·. Lampieur, ouvrier boulanger, a tué une vieille concierge pour la volet. Il a accompli
ce crime à l'heure ou les prostituées du quartier qui ont envie
d'un petit pain ont c_o utume de faire descendre par le soupirail
une pièce de monnaie attachée au bout d'une ficelle. Il s'en
trouve donc une qui n'ayant rien .vu remonter, êonnaît l'absence
de -Lampieur et petit la r&lt;1,pporter au crime dont les journaux ont
indiqué l'heure précise. Le tourment de Larnpieur est de découvrir la femme qui sait son secret, et de partager avec elle la trouble
appréhènsion qui dans un être grossier tient lieu de remords.
~ais c~est un fardeaû trop pesant pour leur misérable amour.
Lampieur parune impruden6e involontaire et pourtant commandée par sa conscience obscure, se livre à la police. Ce dénouement a été critiqué. (A-ce propos observons que le livre « qui
finit mal » est sur le point de passer tout à fait de mode.) On
n'en voit-pourtant pas d'autre possible. Peut-être M. Carco a-t-il
abandonné un peu vite son triste héros à son destin. C'est que

�234

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le \'rai sujet du livre était épuisé. Et c'est uhe belle invention
que ce lien de peur, de honte et d'amour, tendu par la vie -entre
deux êtres douloureux et touchants. Qu'est-ce que le roman
d'aventure, sinon cela? Mais comme dans tout roman d'aventure
le difficile est de finir, sans le secours du mystère, si favo~able
aux débuts d'un récit. Les cent premières pages de l'Homme tra-que sont extrêmement émouvantes et le reste ést encore de premier ordre. Le style est net, sobre, dépouillé et retient pourtant
tous les reflets de la vie.
Après Rien qu'une Fen-ime on ne pouvait plus craindre que
M. Carco demeurât prisonnier d'une formule. l\prè_s l'Homme
traqué on doit penser qu'il saura toujours. briser auto~u de soi
les entraves du succès.
ROGER ALLARD

•

• *

LES DON JUANES, par Marcel Priuost (Renaissance
du Livre).
M. Marcel Prévost a créé un mot : derni:..vierge. C'est sa plus
grande gloire et il a voulu recomme.ncer. Il a forgé, il a lancé
Don Juane. Le mot est mal formé ; il a un son rasta, il sent le
feuilleton. Une grande œuvre pouvait l'imposer. M.. Prévost a
écrit un gros livre.
.
.
Porter en une fèmme l'instinct de Don Juan, cette msat1sfaction du plaisir de la terre, cette-solitude qui ne peut se guérir, cette soif de trouver et d' aimet, féconder cette idée, jeter en
pleine chair cette magnifique figure, Balzac n'y imffirait pas-. Il
faudrait Shakespeare.
M. Prévost n'a pas frémi. Nous attendions une Don Juane, 1·1
nous en donne quatre : l'une allumeuse par jeu, éternellement
vierge par infirmité physique, par •impuissance, l'autre _v~eille
Lampito couronnée, entôlée par un beau danseur} ~a- _tro1s1ème
directrice de banque abandonnée par son chef de titres, la qu:1trième.,. La quatrième séduit un jeune homme, mais je ne veux
pas dire par quel moyen de mélodrame M. Prévost dénoue cet
amour.
Où est Don Juan d'ans G.es quatre vieilles lâ.ehées ? M. Prévost avait besoin d'un titre.
M. Prévost-évolue. Il perd ses qualités pr~mîères, celles qui
lui avaient donné tant de Madame Bovàry;s et-de petires fillés

NOTES

2 35

curieuses. M. Prévost avait des qualités ; on ne prend pas la.
foule avec rien. Les Georges Ohneteux-mêmes apportent quelque chose. M. Benoît a sa solide construction dont on commence seulement à sentir la monotonie, M. Bordeaux. a un bel
équilibre de médiocrité, une santé parfaite, M. Bazin a de la
_douceur, une allure paisible et de beaux sentiments. M. Prévost
vaut mieux que ses trois concurrents et il a réussi quelques lettres de femmeS:. Sa fluidité intarissable, dans un billet de
femme devient presque gracieuse. Il a surtout ce go1it de la rare
et de la difficulté physiologique qui est son apport particulier
dans la littérature frartçaise et qui chatouillera toujours les sens.
ignorants ou insatisfaits. Il a l'art de jeter des voiles sur ces
petites polissonneries, d'aguicher ainsi la curiosité en l'énervant d'un parfum de sacristie jésuite, d·e confessionnal élégant.
Malheureusement pour les Don Juanes, on ne fait pas un
roman avec si peu de chose. Les lectrices de M. Prévost frissonneront au éhapitre ou l'impuissante vient consulter le gynécologue, s'évanouit dès qu'on veut le toucher. Mais ce n'est
q.u'un chapitre. Le livre a 400 pages.
Sur la bande l'éditeur annonce qu'avant le tirage 100.000 exemplaires étaient commandés. Ve~dre ce livre avant qu'on le
connüt, c"était bien le meilleur parti.
PAUL RNAL

LUCIENNE, par Jules Romains (Editions de laNouvelle
Revue Française).
J'avais refermé. ce beau livre de Lucienne, où Jules Romains
nous fait part d'une figure inédite de l'amour, et relevais vers.
les choses un regard interrogateur: elles m'ont fait l'une de ces
réponses fugitives, mais profondes, que l'on en reçoit parfois
au sortir des régions de l'art. (L'œuvre en effet, tandis que vous
vous occupez d'elle, s'occupe de vous: elle dopne subrepticement le mot au monde). Ce que ;'aperçus alors de l'univers
- ce morceau 'd'univers que fait le coin d'une chambre n'avait pas de forme verbale. C'était une pure idée, l'idée la.
p-lus limpide, ta plus iucide, de là transparence et des puissances
de chaque oh.jet. Les murs solidement joints et bien d'équerre,
les vouloirs des passants de la rue visibles au travers d'eux,

�LA NOUVELLE RE.VUE FRA.."IÇAISE

les livres marqués de jugements aussi évidents que leurs
reliures.
Cette qualité de certitude, vous la connaissez. Vous l'avez
ressentie chaque fois qu'une œuvre irréprochable venait de
vous instruire, de son stîr et léger langage, à la fois articulé
et ailé. Et je serais surpris, lecteur, ou, plutôt, lectrice ( car le
destin de ces confidences féminines sera sans doute d'être
d'abord écoutées par des femmes: ce sont elles qui feront le
succès de Lucienne), je serai surpris si, quand vous aurez pris
connaissance des progrès mystérieux de l'action, de ces passions
subtiles, réticentes et évasives, de ces douleurs et de ces douceurs
qui se fondent les unes dans les autres, de tous ces éléments
troubles et secrets, dont Romains a établi la décantation avec
tant de respect et d'adresse, si ce qui vous restait enfin n'était
point une idée de clarté et, en quelque sorte, d'explication
dûment acquise.
L'intrigue du roman? Elle se devait d'être bien simple.
Lucienne, qui nous conte sa vie, esl une jeune fille que des
événements de famille ont obligée à quitter Paris. Elle donne
des leçons de piano dans une ville de province: son amie
Marie Lemiez, professeur au lycée, l'a fait connaître à la famille
Barbelenet. Elle y aura pour élèves Marthe et Cécile. Arrh·e
l'homme: Pierre Febvre, commissaire de marine, venu se
reposer dans une ville d'eaux voisine. Tour à tour chacune des
deux élèves de Lucienne le croit épris d'elle-même et s'éprend
de lui: mais ...
Mais vous lirez cette histoire. Vous assisterez à cette vie
solitaire et profonde d'une âme que le dénuement a jeté dans
une « sombre joie :o ; à cette émouvante marche, la nuit, au&lt;lelà du fleuve des rails, vers l'étrange maison Barbelenet ; à ce
prophétique et fulgurant passage du rapide qui ouvre les 1:,;énements ; aux pompes bourgeoises et aux mystères des Barbelenet: repas au goût intense et recuit, importance, maladies et
verrue de Madame Barbelenet, rivalité des deux sœurs. Vous
connaîtrez et vous n'oublierez plus ni ces visages de Marthe
et Cécile dessinés, à la façon des sculpteurs, d'un trait simple et
total, ni cette leçon de piano qui vous arrivera comme l'un des
événements de votre vie, ni ces amitiés passionnées où, sans
Jonner dans le banal écueil des jeux suspects, l'auteur est allé

NOTES

2 37

si loin dans la chair et dans l'âme, ni ces gaillardes confidences
de Pierre Febvre, le marin, ni nulle de ces révélations successives
que sont pour Lucienne la prescience, le désir, la terreur et la
gloire de l'amour.
L'amour? Il domine et pénètre tout le livre. L'amour: le plus
usé, le plus rebattu des sujets : mais n'y reste-t-il pas à jamais
des régions à découvrir ? De même que la « cristallisation »
en donna jadis une interprétation qui fut si nouvelle, il semble
bien que cette secrète marche suivie par la passion dans le cœur
de Lucienne, nous montre des foulées que nous ne connaissions
pas. Ces détours nous initient à des rites singuliers. Il semble
que nous assistions à l'invasion d'une personne humaine, à
la prise de possession de celle-ci par une divine personne qui
lui impose son caractère à soi, ses exigences, ses habitudes, son
égoïsme. Mais je manque encore du recul nécessaire pour connaitre toutes les idées que l'on peut tirer des données fécondes
d'un tel livre.
Ce n'est point à dire que cet ouvrage, si fourni de dessous.
qu'il soit, présente la moindre obscurité. Romains, au contraire, a su y répandre la plus extraordinaire évidence. N'importe
quel lecteur de ciné-roman peut assister, sans être arrêté nulle
part, à ces délicates évocations de sentiments ou d'idées, à ces
nuances irisées qui s'emparent tour à tour de l'univers, à ces
méditations dont les plans se superposent avec la même sécurité que s'il s'agissait de la charpente des plus grossiers événements. La réussite de « métier :o est étonnante: et ce n'est point
assez que de parler de clarté, le style, bref mais point brisé, ne
se bor ne pas à préciser les évt':nements intimes, il sait encore
en garder le frémissement vivant, la poésie. Et j'en reviens à
cette impression de certitude que je signalais tout à l'heure :
l'explication que reçoit ici le lecteur n'est point affaire de mots,
il est introduit dans le déplissement et le développement même
des forces.
Or ce livre de Romains n'e~t pas seulement une œuvre qui,
en soi, s'impose à l'attention: il apporte à di.ers égards certaines indications précieuses.
D'abord parce qu'il marque un nouvel élargissement dans
la manière de l'auteur de la Vie Unanime. Le jeune poète de jadis
qui, dès ses débuts, nous a proposé une si puissante idée du.

�LA NOUVELLE REVUE FltAN-ÇAISE

mon8emoderne et des groupes humains, nous avait déjà signi1ié avec les Copains. - cet ample épanchement de là joie de vivre
- avec Mort de Quelqu'un - cette profonde étude de la suprême
destinée des hommes - avec Europe, avec Cromedtyrt-le--VieiJ,
:sa volonté-de ne point s'en tenir à ses premières conquêtes. Il
,est ttop d'artistes dont la marche est en quelque sorte linéaire:
ils ne peuvent entrer dans une idée sans en quitter _une autre~
et, s'ils vous présentent tel ou tel mérite~ c'est parce -qu'ils
·viennent de renoncer à telle ou teUc vertu. Les étapes, chez
Romains, se.font de façon toute différente, par adjonctions successives, Sam rien céder de-s lieux rudes et hauts- ou- il s'est
établi d'abord, il s'.agrandit peu à. peu, comme .par rl.es péntes, et
des plaines : il s',élargi.t san~ cesse,. Cest peut-être à cette ferme
assise que son œuvre doit d'ê.tre,,regardée de loin comm.e l'un
.des repères auxquels se, reportelilt ceux .qui veulent m esurer notre
époque. L'ordonnance qui gouverne de plus en plus impérieusement cet ensemble d' ouvrages ne doit pas inquiéter : Romains
possède assez de spontanéité et de verve pour résister à ce que
.ce pouvoir-là manifeste parfois d'a.ppauvrissant - et Lucienne,
le dernier apport del'écrivain, y paraît situé àla pointe extrême,
vers l'horizon.
Si nous essar ons maintenant.de situer ce roman, nun plus
parmi les autres œuvres de son auteur, mais dans notre
littfrature actut:lie, oous soulignerons d'abord la forme narrative que Romains .a adoptée. Le «. récit », qui avait été naguère
:assez délaissé, porte volontiers d'excellents fruits dans ce coin
-d'Europe d'où nous sommes, ce généreux terroir entre Seine,
Rhône et Garonne: rappelons-nous deux fortes œuvres récentes,
Un Homt1U Heureux de Schlumberger et la DmJession de Minuii
-de Duhamel, (encore que Lucienne n'ait rien de commun avec
elle,; que .leia:it de donner parole non à l'auteur, mais au principal personnage). Cette réapparition éhe:z nous d'une forme de
roman aussi allègre et alerte npus parait mériter d'être .signalée.
D'autre part, à envisager non plus l'aspect de l'ouvrage, mais
sa teneur, que nous révèle icette dernière? Toutes les forces
valables de la littérature de notre temps se dirigent, croyonsnous, -vers ll1l art largement humain et un mode d'expression
~imple et&lt;lirect tel. qne le fut celui des classiques (que l'on me
passe ce rappel : a.gaçantpour quelques-uns, trop agréable pour

NOTES
2 39

d'autres, il est peut-être' motivé). Or si cettaines &lt;le ces for'ces '
ont pour point de départ le lyrisme, d'autres l'iptuition, il nous
.semble que, malgré la passion, le mystère même partout
empreints dans Lucienne, cette œuvre est de l'ordre de celles où
prévaut l'acuité de la conscience - où l'élément intdlectuel
est le maître. Et il no4s apparaît qu'entre celles-ci, - mais par
&amp;.es propres voies !!t à sa façon, c'est-à-dire a.veç une aisance
décisive, l'important livre de Jules Romains ,apporfe, à tels profonds problèmes que porte en soi-même chacun de nous mieux
qu'un témoignage: un modèle d'élégante solution.
'
LUC DURTA1N

LE THÉATRE
PITOEFF ET LA FONDATION A PARIS D'UN
THÉATRE DE RÉPERTOIRE ÉTRANGE~
Que des gens bien intentionnés fassent le projet de voir une
~iè~e mais qu'elle ait déjà _disparu de l'affiche lorsqu'ils
s avisent de louer des places, ils éprouvent la même sorte de
regret que s'ils arrivent trop tard dans un grand· magasin où
~'on ann~nçait des « occasions )) intéressantes. Pour un peu ils
plousenuent les dégourdis qui ont su se précipiter à temps. Il
ne leur entre pas dans l'esprit qu'une pièce n'est pas une marchandise qui peut attendrele client, mâis un être vivant qu'ils
ont laissé mourir de faim. On a vu, au Vieux-Colombier, un
public renoncer à cette attitude déplorablement passive, à cette
mortelle nonchalance et en être récompensé. Il faut qu'un
appui analogue vienne soutenir les efforts de Pitoëff.
Une sympathie très ch-aleureuse avait accueilli, l'an dernier,
les représentations de la Puissance du Ténèbres et de !'Oncle
Vania . Chacun comprenait que toute une partie du théâtre
étranger ne peut nous être rendue accessible que par des étrangers. Quelque intelligente et bien doc11mentée que soit une
interprétation française, il lui manque ·un je ne sais quoi, certaines intonations, une certaine allure, un certain relent qui,
mieux qu'aucun commentaire, révèlent le sens d'une ~uvre.
On l'a constaté pour la Puis.sance des Tenèbres qu'Antoine avait
donnée avec une force, u.ne ampleur, une süreté de moyens
aui.quelles la compagnie de ' Pitoëff ne p.ouvait prétendre.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'interprétation d'Antoine avait plus de grandeur, mais on a le
sentiment que dans sa simplicité, sa bonhomie, son absence de
solennité, celle de Pitoëff restait plus fidèle à la, Russie. De
même pour l'Oncle Vania. Malgré une distribution qui Ôésaxait
la pièce en faisant passer au secon'd plan le personnage principal, on respirait l'atmosphère même·de 'Tchekh.of. Et l'on se
réjouissait à la pensée que nous aùrions enfin à Paris ce théâtre
européen qui nous manque et qui pourrait être un vivafit lien
avec les pays du nord et de l'est, les seuls auprès desquels,
depuis cinquante ans, notre art dramatique aurait pu trouver à
s'enrichir.
Le principal atout de Pitoëff, c'est sa connaissance, son sens
de ce théâtre-là. Il n'y est gêné ni par des préjugés à vaincre
ni par un zèle indiscn;t de néophyte . Il y est chez. lui; il peut
s'y laisser aller à sa fantaisie, à son invention de_metteur en
scène. Ayant débuté, comme le Vieux-Colombier, dans des
conditions quî le for.çaient à monter un grand nombre de spectacies à peu de frais, il a_ gardé uhe sorte de désinvolture charmante en ce qui concerne décors et costumes, et la nécessité lui
a fait acquérir une ingéniosité qui lui permet d'aborder, sâns
en être écrasé, un programme abondant et divers. La composition de sa troupe, où l'accent russe alterne avec l'accent vaudois, lui interdit une certaine"perfection que l'on est en droit
d'exiger lorsqu'il s'agit d'une pièce de chez i;ious ou d'un
spectacle qui vaut surtout par une forme raffinée. On a pu le
constater pour la Salomé de Wilde qui n'est plus qu'une fantasmagorie prétentieuse et démodée sitôt que le luxe et le
renchérissement de l'artifice ne lui prêtent plus d'éclat. C'était
pitié de voir Mme Ludmila Pitoëff, dont le grand talent est tout
émotion et probité, essayer de donner de la vraisemblance aux
insupportables :fioritures du dialogue et c-ueillir avec tant
d'honnêteté ces fleurs vénéneuses. L'inconvénient n'est plus
aussi sensibie dès que les qualités de l'œuvre sont profondes.
Assurément une meilleure diction contribuerait à faire valoir
les beautés d'une pièce de Shakespeare, et la traduction si
ferme, si bien sonnante que M. Guy de Pourtalès a donnée de
Mesure pour Mesure eüt prêté à une mise··au point plus serrée.
Mais l'intérêt de l'œuvre est si grand et l'on est si t~connaissant à une troupe de nous donner une telle comédie sans.

NOTES

aucun tripatouillage, qu'on ne sait comment se montrer assez
reconnaissant.
Tan_t que Pitoëff n'était à Paris qu'un hôte ·de passage, ïi
pouvait_ c~mpter, q_uelles que fussent les pièces qu'il jouât, sur
un auditoire restremt mais averti. Etabli définitivement chez
nous, il _faudra q~'il s'appuie sur u~ public plus large, partant
plus ré:1f,
qu il adapte avec d autant plus de rigueur son
répertoire a ses moyens. Il ne peut pas tout jouer, mais il est
seul à pouvoir jouer, d'une façon viv.ante et suivie, tout un
ensemble d'œuvres qu'il faut que nous connaissions. Le succès
&lt;l_e l~ M_ouette ou_ des Bas-fonds mo_ntre que la curiosité n'est pas
s1 ~1ffic1_le à éveiller. On peut détester une pièce comme Celui
qui reçoit des gifles et ne pas regretter d'avoir eu l'occasion de
juger, une fois pour toutes, la déplorable qualité du théâtre
&lt;l' An~réief; car rien n'est significatif comme l'engouement qu'à
la veille de sa décomposition 1a Russie a éprouvé pour cet
auteur._ Presque tout Je théâtre étranger (Strindberg, Gogol,
Wedekmd, etc.) reste pour nous une carrière à peu près inexploitée . A l'imposante série de pièces jouées cette saison à la
Coi11édie des Champs-Elysées, d'autres séries doivent s'ajouter.
De_ la sorte Pitoëff nous lavera quelque peu d'une ignorance
~u1 nous. couvr:e. de ridicule et, ce qui est plus important, il
travaillera à donner au public français quelques lueurs sur la
sensibilité des peuples étrangers. C'est là, pour notre bonne
conduite dans le monde, un point si capital et qui constitue
pour nous une si grave faiblesse que rien n'est négligeable de
ce qui peut contribuer ày remédier.

;t

*

JEAN SCHLUMBERGER

* *

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE CÉCILE suivis du
MARTYRE DE SAINT VALÉRIEN, par Henri Ghéon
(Société littéraire de France).
Comme il nous en avertit lui-même au commencement de la
préface, l'auteijr a pris le sujet de cette tragédie sacrée dans un
ouvrage de Dom Guéranger, bénédictin : Sainte Céâle et la
Société romaine aux deux premiers siecles. La joie, Ia douleur et la
gloire de Sainte-Cécile sont représentées comme en un tryptique « suivant l'ordre des mystères du saint Rosaire)). Nous
r6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

242

assistous d'abord aux noces de Cécile et.de Valérien selan le cite
païen, puis à la conversion de l'époux qui touché par la pureté
et la vertu dt: sa femme accepte de :renoncer à consommer.. le
mariage. Dans la deuxième partie, Valérien et son frère
Tiburce, convoqués, au tribunal du prêteur pour y répondre
d'une infraction aux édits de l'empereur contre les chrétiens,
marchent joyeusement .au devant du, martyre. Cependant
Cécile, seule avec son. aage, assiste par la,pensée aux tourments
de son époux, uo instant partagée eil.tre les « honteux- attachements de la chair et du monde l&gt; e.t l'amour divin. Enfin, c'est
la fournaise où Cécile subit y. un supp~ce sam tourment», symb.olisaot l'Eté de Dieu qui mfuit les.âmes et les purifie avant la
mort. L'auteur s'est do11c astreint à suivre exactement les Actes,
mais il a f.ait _œuvre de dramaturge en prêtant à ses personnages des sentiments ou des faiblesses ~ommuns à t?us l:5
hommes. Le confiit n'es_t pas entre la pass1on et le devoir, mais
entre la nature et la sainteté.
M. Henri Ghéon a du reste pris soin de déclarer que.les Trois
Miracles de Sainte Cécile sont d'abord une œuvre de foi, voulant marquer par là que son esthétique dilféraît fon~ièr~nt_ de
celle qui inspira par _eKemple le Marty:e de Sa~nt ~eb~tien.
Peut-être le souvenir du « mystère_» de &lt;l Annunz10 n est-il pas
demeuré tout à fait étranger sinon à la conception, du moins à
la réalisation scénique de l'œuvre de l'écrivaincatholique. Mais
il .faut 'SUftout retenir l'affirmation de la joie et _de la force que
ptocUJe au dramaturge« l'obéissance à un suje.tqui lui est venu
du dehors ». 11 est vrai que rien n'est plus propre qu'une telle
tontrainte favoriser le jaillissement de la sensibilité : au lieu
de se répandre au hasard de l'émotion personnelle elle suit le
lit creusé par l'histoire, assez large pour contenir le flot le plus
i~pétueux et le plus abondant. On n'a garde ~'ou~lier _que
Racine, en ses préfaces, se flatte d'observer la véntë h1stonque
et s'excuse lorsqu'il a cru devoir prendre avec elle quelques
libertés. Les chœurs de Saiute Cécile, où se œncontrent beaucoup de pensées nobles et touchantes et d'images gr.acieuses~
font penser à Esther et par la grâce volo~tairem~t un peu ~ste
de leur poésie à Monchrestien~ Des parties de dtalogue ple1?es,
d'énergie, les stances cornéliennes que.l'auteur -place volontiers
dans la bouche de ses personnages ont sou.vent une fem1eté

à

NOTES

2 43

digne de Potyeucte, de l'imitation ou de ces Entretiens solitaires
de Brébeuf qui sont une des perles de la poésie catholique.
En empruntant à des maîtres le ton le plus cnnvenable sans
au~. souci apparent d'originalité, M. Ghéon fait preuve d'une
humilité fruct_ueusej car il a ainsi réalisé une œuvre d'un tr-ès
grand charme, pleine de poésie et d'effusion, où la monotonie
est éludée a:vec beaucoup d'a:rt, et qui est très supérieure, non
seulement au Pauvre sous l'.escalier, mais encore à tout ce qu'on
a tenté ~ans le ~ême esprit, depuis bien longtemps. Ce Mot,
a-t-on d1t, des pièces pour patronages : sans doute, mais la
tragédie classique est née dans un collège. Si elle y retourne ne
serait-ce point 1~elle n'a plus de place ailleurs. A ce co~pte
~ro,ned?'re-l~Vieil, u~ des rares ouvrages dramatiques où l'on
ait senn passer un vra1 souffle lyrique, ferait l'effet d'une pièce
à l'usage d'un patronage nietzchéen,
ROGER ALLARD

LA MUSIQUE
&lt;&lt;

LE MARTYRE ·nE SAINT SÉBASTIEN

&gt;&gt;

A

L'OPÉRA.
L'Opéra vient de reprendre ·Ie Martyre de Sa:bzt Sébastien
auquel -0.nt collaboré uu musicien de génie, Claude Debussy, un
prestigieux créateur d'images verbales, Gabriel d'Annunzio, un
peintre chez lequel une imagination exubérante, mais réglée,
s'aliie à un métier infaillible, Léon Bakst. Et c'est Mme Ida
Rubinstein qui incarne, comme lors de la création, en 1911, le
personnage du saint. Jamais, peut-être, on ne vit semblable
collaboration. D'où provient donc la sensation de fatigue et
d'ennui que dégage cette vaste et complexe composition ?
Je ne crois pas que la responsabilité en incombe aux exécutants. Que la réalisation n'ait pas été à la hauteur des intentions
du musicien et du poète, que ces intentions aient même été
complètement trahies - cela n'est pas douteux: il faut avouer
que rarement nous eô.mes à !'Opéra spectacle plus déplorable,
et puisqu'il s'.agit d'.un artiste tel que Debussy, le mot «crime»
pourrait .Atre sans exagération .aucune appliqué à la réalisation
de-la partie musicale de l'œuvre.. Je n'insiste pas sur la mutilation subie par le texte et la musique du fait de la suppression

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-d'une scène entière, celle de la Chambre Magique : la longueur
du .spectacle pouvait jusqu' à un certain point expliquer, sinon
,excuser cette coupure ; mais l'orchestre et les chœurs surtout
produisirent la plus pénible impression: intonation défectueuse,,
rythme vacillaot, sonorité compacte et grossière, tout se tenait
.si mat qu'à certains instants on pouvait cr_aindre la catastrophe•
li est vrai que M'. Defosse, qui conduisait l'orchestre, avait
:remplacé au pièd levé M. Caplet lequel, au dernier moment,
s'était récusé et avait refusé de prendre part à l' « exécution ))
-du saint. Mais ces histoires de coulisse ne nous concernent pas :
.J 'auditeur n'a pas à se préoccuper des dessous du spectacle,
Mme Rubinstein-Saint Sébastien mise à part, la réalisation
des personnages fut franchement mauvaise (Mme Suzanne
Desprès : la Mère; MM. Desjardin : César; Krauss : le Préfet):
gestes qui prétendaient être nobles et majestueux,. mais qui
,n'étaient que grotesquement compassés, récitation ampoulée,
parfaitement conforme d'ailleurs aux plus anciennes, mais aux
plus mauvaises traditions de !'École, hurlements déchirants,
soi-disant passionnés, mais d'une fausseté à faire grincer des
,dents. Rien de cette naïveté quelque peu précieuse à laquelle
tendait certainement d'Annunzio.
Nos seules joies furent les attitudes admirables de Mme Ru;binstein, son corps ten du, tel un arc, ses gestes sobres et
,harmonieux. Sa voix, lorsqu'elle ne la force pas, .est une divine
musique aux inflexions quelque peu monotones,. mais puissarn·ment expressives dans leur chaude pureté.
Je me représente chacun des principaux rôles tenus par des
.artistes du style de Mme Ida Rubinstein et qui -auraient trouvé la
note juste, _iussi éloi gnée d'un naturalisme déplacé que d'une
emphase fatigante. Cela n'aurait pourtant pas suffi à me faire
;accepter Saint Sébastien.
Jamais œuv.te ne voulut plus sciemment, plus exclusivement
.-être belle : tout y est subordonné à un certain idéal purement
•esthétique. On a la sensation très nette que les auteurs, et particulièrement le poète et le décorateur n'ont pas perdu de vue
un seul instant le plaisir esthétique du spectateur : ils n'ont eu
-d'autre but que de créer une impression de beauté. L'émotion
religieuse, mystique est ici la matière de l'œuvre ; la forme est
Jusqu'à un certain point déterminée par les mystères du Moyen-

1

!.

Age : dans ce cadre, avec cette matière, d'Annunzio veut uniquement « faire beau », conformément à une certaine formule
de beauté harmonieuse, faussement naïve et précieuse. Le
peintre le soutient dans son effort : en Bakst, d'Annunzio trouve·
le décorateur idéal ; mais c'est grâce à lui justement que le vicede l'œuvre apparaît. Sans doute la réussite est complète; pas.
u~e fausse note. dans cette symphonie de couleurs et de lignes.
S 11 y a des d1ssonnances, elles sont voulues, et l'artiste les.
résoud_ immédiatement avec une habileté prodigieuse. C'est'
splendide, comme sont splendides certains vers de d'Annunzio ..
Mais jamais je n'ai mieux senti le vide affreux de la seule
manière, du seul savoir-faire, de la virtuosité pure. indifférente
à ce qu'elle traite. Vers la fin de ce spectacle de beauté, on n'a
plus qu'un désir : briser ce cadre magnifique, voir transparaître
u~ seul sentiment humain, saisir un mot, une forme qui ne
sment pas conditionnés exclusivement par des considérations
de style, d'élégance, de go-ût, par le désir surtout de satisfaire
les aspirations d'un certain public.
Si le Martyre ne durait qu'une heure, ce serait acceptable,
mais il est pénible de respirer cinq heures durant cette atmosphère de paradis artificiel au goût parisien de 1911.
la musique de Debussy a suscité de,s enthousiasmes que,
malgré tout mon bon vouloir, je ne parviens pas à partager : il
y a certainement en elle tout autre chose que de la pure virtuosité, du parfait métier et les formules d'une esthétique déjà
périmée. Le monde des sensations et des sentiments mystiques
fut autre chose pour le compositeur que matière à jolies combinaisons, et, si -l'on confronte la transparente musique de .
Debussy avec les chatoiements d'un Bakst, d'un d'Annu,nzio,.
on reste confondu de la pauvreté de ces formes, de ce texte.
Mais le musicien s'est aussi laissé subjuguer jusqu'à un certain
point par une formule conventionnelle de beauté mystique qui
implique l'immobilité, la simplicité et une certaine mon_o tonie
dans la noblesse, formule qui fut déjà désastreuse pour le Par-•
sifal de Wagner. En écoutant Saint Sébastien, ma pensée se,
reportait invinciblementà Pelléas ou l'artiste suivait sa propre loi.
sans songer à faire beau,. sans penser à faire plaisir aux autres _
Il semble que, quelle. que soit sa conception de la beauté,
l'artiste ne doive jamais tâcher de l'atteindre directement : il

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cherche la vérité, l'"e~pression, le grotesque, le- tragique et
atteint i11clirectement, par ricochet, à une certaine fomie de
beauté. En poursuivant sciemment le beau, rien que le beau,
on atteint le joli. Le Martyre. de Saint Sibastien- rr'est q·ue joli ;
mais, vu les proportions de l'œuvre, ce joli a quélque chose de
monstrueux.
BORIS DE SCHLŒZEB

CORRESPONDANCE
I . PROUST ET EINSTEIN

Nous avons reçu la lettre suivante de M. Camille Vettard, qui rédigea avant b guerre la chronique 'des romans dans la Nouvellè Rev11e

Française:
MoN CHER RIVIÈRE,

~

Je lis aujourd'hui seulement dansia Nouvelle Revue Française
du 1•r juin l'article sur Sodome et Gomorrhe ou Marcel Proust
m~raliste, dans lequel M. Roger Allard fait allusion à la comparaison que « certains critiques » auraient faite de l'œuvre de
Proust avec celle d'Einstein ... Je ne connai:s pas ces critiques
(au pluriel), et M. Roger Allard ne les connaît, semble-t-il, que
par ouï-dire ( « il paraît, écrit-il, que certairis critiques ont
comparé l'œuvre de Proust à celle du sa:vant allemand») .. Mais
je me suis plu moi-même à ce rapprochement des noms de
Proust et d'Einstein, et, dans une dédicace à l'auteur de Swann
et des Jeunes Filles en fleurs, - qui est encore inédite mais qui
n'est pas inconnue à la Nouv~lle Revue Française, - j'ai dit
quelques mots qui peuvent faire comprendre la pensée qui m'a
dicté ce rapprochement entre lln très grand romancier psychologue et un très grand physico-matbématicien.
Vous voudrez bien me faire l'amitié de croire que, vivant,
non p-as à « 6.500 pieds au-dessus de la mer et des choses
humaines», mais à plus de 800 kilomètres de Paris, dans une
solitude presque complète, entre un couvent et des montagnes,
je suis à peu près soustrait aux influence~ de la mode. En fait
il y a trois ans que des lectures de Proust et d'Einstein - je
passais de l'un à l'autre - ont suscité. en moi une· admiration
et un enthousiasme égaux et semblables à. ceux que j'avais
éprouvés, bien des années auparavant, pour Bergson.'
M. Borel.a dit qu'Einstein cc nous a apporté une manière

CORRESPONDANCE

nouvelle de regarder le monde » et qu' « il est désormais impossible à tous ceux qui l'ont lu de penser comme ils l'auraient
fait s'ils ne l'avaient pas lu ». C'es:t exactement ce que je dirai
de_Marcel Proust. Comme cet oculiste dont il parle dans s-a Préface au livre de Morand, Tendres Stocks, Proust a fait subir à nos
yeux une opération salutaire, etun monde nouveau, bien différ~nt d~ celui auquel nous étions habitués, nous est apparu ,
smguhèremrnt attachant et « parfaitement clair ». C'est dire
que Proust, comme Einstein, a fait une œu~re géniale (il faut
ente_ndre que. sa nouveauté est variée, profuse, profonde) et si,
au heu dele rapprocher de tel peintre ou de tel musicien de
génie, je l'ai' rapproché d'un savant, c'est que j'estime qu'A la
RechercEe du Temps perdu, - et ceci n'a pas été suffisamment
mis en lumière, sauf peut-être par Jacques Boulenger - est en
même temps qu'une œuvre d'art, une œuvre de scie-nce, une de
ces œuvres. dont on peut dire, ainsi que l'a fait Merejkowski
des livres de Dostoïevski, qu'elles foot penser c&lt; à cette union
nouvelle de l'art et de la science que les plus grands artistes et
les plus grands savants ont pressentie, e-t qui n'a pas encore de
nom » (M. Merej.k.ovski signale à ce propos certaines poésies
de Gœthe et quelques· dessiM de Léonard de Vind)r Proust n'oublions pas qu'il est, comme Flaubert, fils d'1:1n médecin,
d'un clinicien réputé, le professeur Proust - a d'ailleurs parfaitement conscience de ce caractère de son œuvre, si j'en juge
par une lettre de lui publiée dans les Annales, où il déclare que
son « instrument préféré de travail est le télescope », et qu'on a
"eu tort de croire, parce qu'il disait et je », qu'il se bornait à
« s'analyser, au sens individuel et détestable du mot», alors
qu'il cherche cc à découvri! dès lois générales ». Henri Poincaré
a dit - je le rappelle puisque Proust parle de télescope - que
fastronomie nous a fait une âme capable de comprendre la
naturcr 'C'est cette âme qui m'apparaît chez un Proust comme
chez un Einstein. L'un et l'autre ont le sens, l'intuition, la
compréhension des grandes lois namrelles. (Je comparerai
encore Proust, si vous le voulez, à un hrstologiste maniant non
plus un télescope, mais un scalpel extraordinairement acéJ-é).
Maintenant, on peut fort bien ajouter, je crois, que le monde
Proustien~ où le temps joue un si grand rôle, est un monde à
quatre dimensions, çomme le monde fünsteinien de la relativité

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

restreinte, ou que Proust, comme Einstein, a tenu compte, dans
sa description du monde, de décimales jusqu'ici négligées. On
peut dire avec M. Allard que « si la notion de relativité morale
peut être déduite d'une œuvre d'imagination et de psychologie », c'est « de celle de Marcel Proust où les points de vue
sont multipliés à l'infini, où l'indépendance des sentiments à
l'égard &lt;les mœurs est rendue sensible, où les terres inconnues
de l'inconscient sont réduites à une ceinture mince comme une
ligne d'horizon. » Il est encore possible de faire un rapprochement entre cet Univers Einsteinien de la relativité généralisée
dont la courbure varie en chaque point et le monde - extérieur
ou intérieur - infiniment changeant et nuancé que nous
dépeint Marcel Proust. Enfin, ceux qui savent ce qu'Einstein
entend par « mollusque )) ou mieux « pieuvre de référence » (à
savoir, comme le dit à peu près M. Gaston Mocb, « des axes de
coordonnées qui ne sont plus des droites ni des courbes, mais
des filaments continuellement agités en tous sens et qui se
tordent comme les bras d'une pieuvre )) ) verront pe1:1t-être dans
la phrase de Proust, avec ses incidentes, ses parenthèses, ses
tirets, ses innombrables proposiùons subordonnées et ses multiples images à facettes, quelque chose d'analogue. Ce sont là
des analogies, des images - je l'entends bien ainsi - qui ne
sautént pas aux yeux de purs lettrés, mais qui s'imposent, je
crois, à ceux qui sont un peu moins anachroniques et savent,
au xx• siècle, un peu d'algèbre et de physique mathématique.
Elles ne sont pas plus ridicules et elles sont peut-être un peu
moins forcées et un peu plus inévitables que tant de comparai-'
sons sentant l'huile que nous infligent, à chaque ligne, bien
des ouvrages contemporains que jé ne serais pas embarrassé de
citer.
J'approuve tout à fait Gide lorsqu'il met Proust seul dans son
temps et lorsqu'il déclare que nul écrivain ne nous a plus enrichis. Il n'a peut-être pas tout à fait tort en ajoutant : « Lorsque
nous lisons Proust, nous commençons de percevoir brusquement du détail où ne nous apparaissait jusqu'alors qu'une
ma·sse. C'est, me direz-vous, ce qu'on appelle : un analyste.
Non : l'analyste sépare avec effort : il explique, il s'applique :
Proust sent ainsi tout naturellement. Proust est quelqu'un dont
le regard est infiniment plus subtil et plus attentif que le

CORRESPONDANCE

2 49

nôtre ... :o Non, Gide n'a pas tout à fait tort de dire cela, mais
M. Henry Bidou, dans un article récent de la Revue de Paris sur
Sodome et Gomorrhe, n'a pas tort non plus de parler de« l'a.nalyse
sans répit :o de Proust. Comment s'entendre ? U faut concevoir
chez Proust une sensibilité et une intelligence également extraordinaires qui sont, par je ne sais quel miracle, merveilleusement fondues et conciliées. Les sens de Proust ont une byperacuité prodigieuse, mais son jugement est aussi extrêmement
aiguisé. De plus, organes des sens et cerveau ont une rapidité,
une vitesse telle ( et l'on peut ajouter le cœur) qu'il n'y a plus
de durée, de solution de continuité appréciables, et que l'on ne
sait plus si c'est le cerveau qui pense et l'œil et le cœur
qui sentent ou si ce n'est pas au contraire le cerveau
qui sent et l'œil et le cœur qui pensent. Nietzsche a dit un
jour que « nos oreilles, grâce à l'exercice extraordinaire
de l'entendement, se sont faites plus intellectuelles... ;
notre musique donne maintenant la parole à des choses
qui n'avaient jadis aucune langue. Pareillement quelques
peintres ont rendu l'œil plus intellectuel... » Plus loin, Nietzsche
dira : « Plus l'œil et l'oreille deviennentsusceptibles de pensée ... »
et parlera de ces « dix mille personnes aux prétentions toujours
plus hautes, plus délicates, écouta~t de plus en plus à l'audition
d'une symphonie ce que « cela veut dire » . •. « Le parfum
d'ambre de cette signification, ajoute-t-il, se répand de plus en
plus ... » Il est évident que les sens de Proust sont extraordinairement intellectuels et susceptibles de pensée, et, de plus, de
même que Baudelaire a intellectualisé l'odorat, l'auteur de
Swann a intellectualisé, rendu susceptibles de pensée, doté·
d'un langage et d'une signification, notre corps tout entier, nos.
organes, nos viscères, notre coenesthésie et notre cryptomnésie,
nos rêves et nos sommeils (il faut bien penser de nouveau qu'il
est fils d'un médecin), nos moindres expressions, nos moindres
mouvements musculaires. Il a rendu notre corps d'une transparence éclairée de cristal, translucide notre chair la plus ténébreuse; il a illuminé nos replis les plus obscurs, comme une
rampe de gaz s'illumine dans la nuit. Il a dit lui-même du
romancier d'introspection qu'il doit « tirer hors de l'inconscient
pour le faire entrer dans le domaine de l'intelligence, mais en
tâchant de lui garder sa vie, de ne pas la muùler, de lui faire

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.subir le moins de déperdition possible, une réalité que la seule
lumière de l'intelligence suffirait à détruire, semble-t-il. »
« Pour réussir ce travail de sauvetag.e, ajoute-t-il, toutes les
forces de l'esprit et même du corps ne sont pas de trop. C'est
110 peu le même genre d'effmt prudent, docile, har:di, nécessaire
.à qnelqu'un qui, dormant encore, voudrait examiner sori sommeil avec l'intelligence, sans que cette intervention amenât le
Téveil. »
Nietzsche a très justement remarqué encore que « plus l'œil
et l'oreille deviennent susceptibles de pensée, plus ils s'approchent des limites où ïls deviennent immatériels ». C'est bien
parce qu'il a pénétré son corps tout entier de penséè que Proî.tst
apparaît comme une spiritualité pure, que tout chez lui paraît
esprit et semble lui apparaître esprit, et que son monde - le
monde qu'il nous a révélé - est un monde irisé, éthéré, volatil
-et ~obile, ou rien cc ne pèse et ne pose».
Je ne voudrais effaroucht;r personne en faisant encore allusion à propos de Proust à un autre mathématicien qu'Einstein.
(J'aurais pu faire, plus haut, allusion à un psychologue, à Maine
de Biran). M. Hadamard a dit un jour (le propos a été rapporté
-dans un article de la Grande Revue par M. Milhaud) que q; les
idées de Henri Poincaré se présentaient si natunllement qu'on
cavait peine à comprendre qu'elles n'eussent pas germé plus tôt
dans l'esprit des hommes». Ce n'est pas, je l'espère, ma faute,
si ayant lu Proust et Poincaré, je ressens à la lecture de l'un
-comme de l'autre cettèimpression de naturel. Cela vient sans
doute d'une même aisance et d'une même rapidité à pens.er.
Mais cela vient aussi,, }e crois, de ce que chez l'un comme chez
l'autre, la pensée est traduite de la.façon la plus simple, la plus
.adéquate, la plus nécessaire. M. Bergson .nrait, para:ît-il, l'habitude de conseiller à ses élèves d'habiller leur pensée sur mesure
et non à la confection. On peut dire que la phrase de Prous1
-est faite sur mesure. Il n'y a. pas dans sa pensée écrite appauvrissement, diminution, ou, pour mieux dire, trahison de la
pensée pure. L'écart entre la parole et J'image ou fidée est si
infiniment resserré, réduit à la limite, qu'il n'existe plus et
qu'on n'a pas à déplorer cr ce rapt visible que la phrase fait de
la pensée et cette déperdition que la pensée en subit » q~e
.Proust regrette tant d'avoit à signa.Ier chez Ruskin ( ce Ruskm

CORRESPONDANCE

dont l'exemple et les préceptes ont peut-être enwuragé tant de
ha1diesses géniales, tant d'audaces heureuses de Pwus.t). Qu'on
songe, au surplus, à ce qui est dit dans Swann de la Sonate de
Vinteuil, et, dans le Côté de Guermantes, du jeu de la Berma.
Qu'on relise aussi les études sur Ruskin, l'article sur Flaubert
et la Préface au livre de Morand.
J'aurais beaucoup à dire encore, si je me laissais aller, sur
l'art de Proust (sur ce qu'il a de commun, par exemple, avec
l'art de cet Elstir qui nous est présenté dans les Jeunes Filles
en fleurs), sur les découvertes psychologiques de Proust qui
s'apparentent à celles de Freud, sur les anachronismes, les
intermittences, l.a dissociation perpétuelle du.moi ( dans la durée
et en profondeur) que nous. révèlent les personnages d'A la
Reche:rche àu Temps pe.rdu, ce livre si savant et pourtant si étrangement attachant qu'on le lit' avec autant de plaisir que l'on
l'on faisait, enfant, ( comme l'a dit Jacques Boulenger) les
Trois Mousquetaires ... Mais, je n'ai déjà que trop cédé au plaisir
de parler de Proust et de livrer, au courant de la plume, des
réflexions qui n'ont qu'un rapport bien lointain avec ce rapprochement des noms d'Einstein et de Proust qui a motivé cette
lettre.
On aura vu, je pense, dans quel esprit j'ai fait ce rapprochement etj'avoue que j'estime, avec M. Allard, qu'il est assez
séduisant pour l'imagination. Dirai-je maintenant, et pour
finir, que M. Allard a peut-être tort d'écrire : « Faut-il dire que
Proust a bouleversé la psychologie, comme on dit qu'Einstein a.
fait la physique ? )&gt; Je vois d'ici M. Bouasse, le physico-mathématicien de Toulouse, bondir et fulminer à ces mots de bouleversement de la physique, car il n'y aurait bouleversement que
s'il y avait changement de méthode, et la méthode de la physique est bien fixée. Je me suis quelquefois diverti à appeler
M. Bonasse, qui est une intellîgence étonnamment claire et un
terrible confrère peu respectueux des gloires établies, un
« Stendhal de la physique "· Appelons de même M. Proust un
Einstein de la psychologie ou M. Einstein un Proust de la
physique, sans penser que la théorie de la Relativité généralisée se retrouve daos !_a Recherche du Temps perdu, ni
M. de Charlus ou les découvertes psychologiques et stylistiques
de Proust dans ]es équations covariantes d'Einstein, mais en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

nous disant que l'un et l'autre ont créé un nouveau monde.
Veuillez agréer, mon cher Rivière, l'expression de mes sentiments les plus sympathiques.
Camille VE1'IARD
P. S. - Ct::tte lettre à Jacq1.1es Rivière était déjà écrite et envoyée
depuis plusieurs jours, lorsque j'ai lu, dans la R'evue Hebdomadaire du
17 juin, les pages sur le Cousin Pons, où M. Paul Bourget définit
Balzac, en termes très heureux, un visionnaire analytique et ajoute avec
une extrême netteté : « Balzac possédait, réunies en lui par une étonnante richesse de nature, ces deux facultés contradictoires : une magie
d'évocation qui donne à ses moindres personnages la plus intense
couleur de vie et une acuité de dissection anatomique, qui, derrière
chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles, discerne et met à nu
les causes ... Chez Balzac, le miracle d'équilibre entre la vision et la
Science s'est accompli d'une façon si perman.ente qu'il nous est impossible de séparer en lui le peintre et le phllosophe, le poète et le critique. Ils sont fondus ensemble à une profondeur qui fai; de ses Iivres
une chose unique, etc., etc ... » J'indique, très rapidement, pour prendre
date, que je vois très bien une étude sur Proust où l'auteur d'A la
Recherche di1 TMnps perdu serait également défini un « visionnaire analytique )&gt; et rapproché à ce point de vue (et à quelques autres, tels que
celui du don de sympathie, de métempsychose, de mimétisme), de
l'auteur de la Comédie Humaine. (Il y aurait lieu de montrer à ce
propos toutes les grandes lois psychologiques que Proust a découvertes
ou merveilleusement illustrées et artistiquement exprimées : lois de
l'habitude, en particulier, de l'adaptation, lois de la mémoire, du passage de l'inconscient au conscient, de la dissociation du moi, etc.,,
etc .. .) li ne serait pas difficile de mettre en relief ce qui distingue, au
contraire, de la sensibilité d'un Balzac la sensibilité d'un Proust que je
rapprocherai de celle d'un Shelley, d'un Keats, d'un Maine de Biran, et
l'on pourrait montrer à cette occasion comment Proust a intellectualisé
son hyperimpressionnabilité somatique ... Il y aurait lieu de définir ce
style qui, tel que celui d'un Henry James, tend et réussit, (par des
phrases, pleines d'images, de finesses et de nuances, chargées de conjonctions 'et enchevêtrées de parenthèses et d'incidentes, où les impressions, les pensées et les faits sont savamment tissés ensemble et se
réfractent les uns dans les autres) à rendre la tonalité d'une âme ou
d'une atmospq.ère à différentes époques d'une même vie. Enfin on
montrerait comment la composition chez Proust est basée non sur les
lois d'un exposé didactique, discursif et, disons-le, scolaire, mais sur
lès lois de la réminiscence et de la création subconsciente.
C. V*

* *

CORRESPONDANCE

253

Il. UNE VUE OPTIMISTE SUR LA SITUATION
DE LA FRANCE
En réponse à l'article paru dans le numéro de juillet de la Nouvelle
Revue Française sur les Dangers d'une politique conséquente, M. Adolphe
Delemer nous adresse les intéressantes considérations qu'on va lire :
J'ai lu avec une satisfaction extrême le dernier article de
Rivière. Répond-il aux préoccupations de beaucoup de Fran.çais ? On serait aise de le savoir. Je crois, pour ma part, comprendre le souci qui l'a dicté. J'ai connu le même déplaisir.
Quiconque possède une cervelle active et des nerfs sensibles, qui se sent vivre et qui pense., souhaite invinciblement
que l'esprit règne sur les chose s; il l'imagine pareil au nageur
q~i pèse sur l'eau et la fend, aptè à se gouverner parmi les
forces qui l'entourent. Être, penser, agir, pour lui, ne font
qu'un. · Sa pensée va droit à la vérité, nulle entreprise n'aboutissant dans l'irréel.
Le ~ontraste entre cet appétit intellectuel et la pâture journalièrè est vraiment rude. Nous sommes abreuvés d'éloquence,
mais, pour les idées, mis à jeun, Quand donc avons-nous vu
paraître une conception forte et pleine, qu'on sentît accrochée
par de fermes racines au terreau fécond des choses? Un trait
marq)le le temps présent: on y bavarde, on y crie, comme dans
la salle d'un banquet, à l'occasion de mille détails vains; sur le
principal on se tait. La libre recherche des soins qu'il serait
urgent d'appliquer à un monde en défaillance, est en faveur
dans certains pays. Poü{t "chez nous ! Comme un chœur
hypnotisé, nous entonnons sans relàcl)e, au rythme scandé par
les politiciens, nos formules sacrées, que l'univers et que ·les
faits rèpoussent. L'étranger, qui nous écoute, se demande
quelle perte de substance cérébrale a bien pu affaiblir à ce point
!~esprit français. La guerre a-t-elle donc emporté tout ce qui,
parmi nous, vivait, pensait, agissait?
Etrange atmosphère ! Partout se respire comme une odeur
de chloroforme. Les têtes sont assoupies. Elles cèdent à une
indicible mollesse, qui fait la fortune des pipeurs. On les devine ·
individuellement remplies de préoccupation~ si étrangères à ces
affaires qui les lassent, que l'on est pris de la peur de parler.
On se sent devenir timide. · On se renferme. L'on rougirait de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

254

dire -cc que l'on pense, t;mt il y a d'inconvenance à penser! Le
peuple français fait, ~'à ses guÎdf;!s,- d'occasion, l'effet d'un
:fiévreux près duquel il faut parler bas . Et les journaux sont
comme-dés chambres de.malades.
Voiµ des symptômes f1cheux . Céderons-nous pou.rtant à
l'irtqu'iétude ?
** *
Après tout, ce peuple· rieur n'a-t-il pas adopté, · en matière
politique, l'attitude la plus S1lg'e, 1a plus conforme aussi à ses
instincts tranquilles? Ne s'en plus soucier. Est-ce une illusion?
['on se demande si jamais ces questions complexes ont rencontré de sa p·art plus .d'indifférence, "si jamais la presse, vouée à
deviner ses incHnations, €té moins chàrgée de matière, plus
floconneuse et phis y~011e. Heureux symptôme ! Cela- prou~e
que la paix commence à poindre. Réjouissons-nous. Cette
apparente insouciance témoigne du sentiment où est la France)
qu'il est des choses plus sérieuses que ces. débats· infinis. Elle
travaille ; èlle renait. Quoi d'étonnant ·si elle préfère, après
l'effort, se divertir ? Vraiment, de quelque côté qu'on les
prenne, les problèmes ·politiques n'ont rien de divertissant.
S.ait=on d'ailleurs de quelle conséquence il est pour-la destinée
nâtîonale qu'on les résolve avec ou sans bonheur. Tant d'éléments· s'interpÔse_nt, qui 'diminuent le prix · d'9n succès et
l'~nconvéhienC l:!'un) échec! Avant;iges et obstacles naturels
balancent sou\fi nt Jce qu'on s'imagine avbir gagné ou peTdu
par uné signatù're. S'il arrivait à certains de juger, cfap1:ès
l'expérience passée et pr_ésente, que les Français n'ç,nt qu'un
faible génie politique, la réponse irait de soi : i ls ont tant
d'autres privilèges. La nature leur fut si clémente qu'ils peuvent
sans risque fermer les yeux; grâce à elle, nous pouvons jouir,
en même temps que d'autres luxes, de celui du scepticisme.
C'est donc sans l'bmore d'int~ntion critique, qu:'il convient
d'examiner les faits et gestes des hommes d'esprit qui nous
gouvernent. 'Si 1'on nè veut être injùste envers aucun d'eux, il ne
faut aucunement les distinguer les uns des autres. Malgré l'apparencr;:, ils ont tous suivi depuis quelques années la même rÔ11te,
et n'ont différé que pa:r _la manière. Cette route était 'celle sur
laquelle ils croyaient qi.re la volonté nationale leur prescrivait
de se tenir, et cette docilité méritait les app1audissements qu'ils
obtinrent.

a

OORRESPONDANCE

Si, pourtant, l'on voulait apprécier, d'après la .nornie de
cette raison bizarre, qui jamais ne cesse de s'agiter en nous, et
cherche .à comprendre et distingue le mieux et le pire, les.
événements de .la politique. contemponuue, l'on serait enclin
peut-être, non pas à ce limpide optimisme, mais. au sombre
péssim~sme qui rudt-en.l'homme dès qu'irjuge. L'on n'aurait
point de peine .à discerner maintes erreurs, et plusieurs decelles-ci radicales. L'an pressentirait que Yéchec de l.a.- politique
:rançaise envers l'Allemagne était inévitable, si l'on n.e prenait
a. son égard .que. des manœuvres exclusivement _propres à surexciter sa fureur. Oa -verrait plus clairement encoce que prise
comme nous l'avons prise~ l'entente franco- anglaise n'a été
qu'un mirage, et qu'après lui avoir consacré beaucoup d'enéens, tant qu'a duré la guer.re, nous avons .fini par lui consentir
m~nt ~acrifice., et sans profit. Mais ce ne sont là que des vues
arb1tra1res, émanant de la fausse raison qui raisonne.
L'on voit trop ce qui fut perdu, trop peu ce qui fut gagné.
Il faut un effort de réflexion pour le comprendre en effet :
nous avons gagné du témps pendant lequel nos gens .ont peiné,
ont commencé de reconstruir.e ce que la guerre avait détruit, si
bien que l'attention générale se détournant de la. scène internationale, l'on espèr~ enfin qu'un momt;nt viendra, où l'on pourra
sans encombre baisser le rideau sur la comédie. Les peuples
auront eux-m~mes aplani la .difficulté que l'usage commande
aux gouvernants de faire semblant de résoudre.
Nous parlions d'erreurs; mais celles-ci, vues sous ce jour,
ne:stmt-elles pas des vérités ? Constatation consolante, constatation nécessaire-! On croyait avoir entrevu de belles chances&gt;
offertes à la politique, aux politiciens français. L'on ressentait
quelque amertume à les voir s'évanouir. L'on en souffrait dans
hl préférence que l'on gar&lt;le à son pays, et qui subsiste, si peu
plaîsantes que soient les contrefaçons d'un tel sentiment, ou
ses .excès. L'on regrettait de voir nos hommes .d'Etat se buter
par.tout, partout apparaitre comme les plus ent~tés à s'aveugler
sur le-s aspirations in,viociùfes d'un mondequi va tSe transformant toujours~ On se .demandait .si, à, la longue, nous .ne finirions point p.ar être dépordés, les peuples après tout ayant
besoin de vivre, et les sophismes que nous opposons à l'évi:
dence des causes qui paralysent leur activité impatiente, ne
pouvant tromper leur faim . Et dominé par ces vues critiques,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

surpris à la fois de la faiblesse des raisons fournies par les partisans du statu quo, obligé de reconnaître, comme un fruit se
reconnaît au goüt, leur misère intellectuelle, l'on sentait en soi
une tendance vers le blâme et le regret. Mais non ! La nature
répare _les ruines avec l'aide des plus humbles parmi les
hommes, et tout l'art politique ne consiste qu'à distraire la
pensée, comme une chanson de route, pendant qu'elle agit.
Le miracle véritable de notre politique, c'est que .l'isolement de notre pays apparaissant plus manifeste chaque
jour, la substance des réparations fondant sans cesse, de telle
sorte que l'heure semble proche, où les réparations mêmes ne
seront plus qu'un article de compte à passer par profits et
pertes, l'opinion reste inébranlable, aussi confiante dans le
gouvernement, et p.as_un frémissement ne 1a parcourt. Elle a
compris, elle ne juge plus, bref, - nous avons tous « fait la
guerre », - el1e s'en f...

,

...

LE

*

* *
S'il reste malgré tout en France, quelques esprits curieux de
méditation, voici pour eux une occasion assez rare. Tandis que
la politique s'est faite la chose la plus quotidienne, à qui le fait
de chaque jour à lui seul suffit, chose sans passé, sans avenir,
sans logique et sans lois, un jeune écrivain vient d'écrire une
histoire des trois années dernières. Et par une tendance d'esprit
devenue vraiment singulière-, en ce temps où le dadaïsme,
niant les effets et les causes, sert de symbole à la confusion
.générale, il s'est efforcé d'établir des rapprochements, de chercher des explications, d'ouvrir des perspectives, de formuler un
plan d'action. Nous ne saurions affirmer que le livre de
M. Fabre-Luce sur la Crise des Alliances, ne passera pas
inaperçu, que sa clarté et sa fermeté ne paraîtront pas des
faiblesses. Ceui-là S!! plairont pourtant à le lire, qui aiment à se
T&lt;!ndre compte des rapports réels entre lesc faits, et qui croient,
-comme l'auteur, qu'il est des questions, même politiques, que
« l'intelligence peut résoudre ». Nous sommes, lui, vous et
moi, mon cher Rivière, entièrement du même avis.
ADOLPHE. DELEMER
LB GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABll"EVILLll, -

IMPRUŒRIE F. PAILLART.

CARNET

DES ÉDITEURS

�2

LE CAR.N ET DFS ÉDITEURS

L'EFFORT CATHOLIQUE DANS LA
FRANCE D'AUJOURD'HUI

GEORGES GoYAO:

LE CARNET DES ÉDITEURS

TH.

SOPHIE

1 •

Dans une éloquente préface l'auteur oflre son livre à tous
ceux qui veulent connaître la France religieuse contemporaÎlle,
à tous ceux aussi qui n'ont pas encore compris qu'elle vaut la
peine d'être connue. Les idées qui y sont développées avaient
fait l'objet de trois conférences données par l'éminent écrivain à
la Faculté de théologie de l'Université de Strasbourg, en septembre 1921 .
M. Georges Goyau se défend de soutenir des thèses théologiques ou autres. Il se propose avant tout de tracer un tableau
aussi complet que possible des plus récentes initiatives du
catholicisme français sous le régime de la séparation. Il n'entend pas mettJt!' en balance les divers systèmes de rapport entre
les deux pouvoirs religieux et civil, et ses observations de fait
n'impliquent jamais aucune conclusion de principe sur la supériorité d'un régime de séparation. Il a voulu en définitive
apporter un témoignage de cette vitalité de l'Église catholique
qui fait, au cours des siècles, l'émerveilleltl ent des historiens les
plus profanes.
La partie la moins curieuse et la moins intéressante de cet
ouvrage n'est certes pas celle qui concerne les œuvres sociales.
Tous ceux que préoccupent à juste titre les problèmes du travail et d'une organisation nouvelle de la production sous toutes
ses formes, ne manqueront pa~ d'être étonnés de la part énorme
qu'ont prise les catholiques français à l'édification de l'économie
nouvelle. Les congrès de l'association catholique de la jemzesse fran-

çaise, les semaines sociales, l'union d'Etudes des catholiqties sociaux,
les secrétariats sociarJx, l'Action populaire : autant d'œuvres d'enseignement supérieur et de documentation dont le mécanisme
est clairement exposé et l'action mise en lumière.
Sur l'influence des sports, du scoutisme dans la vie d'une
nationi sur l'influence tonifiante d'une éducation physique bien
dirigée, le livre de M. Goyau abonde en remarques judicieuses,
Tous les catholiques, tous les Français, soucieux de voir la
nation se développer dans l'ordre et la prospérité doivent lire
ce livre où l'on montre la plus grande force morale du monde
s'attachant à former une élite capable d'apporter la collaboration la plus précieuse aux tâches multiples qui s'offrent aux
hommes d'aujourd'hui.
Editions de la Revue des Jeunes, 3, rue de Luynes, Paris.

3

LES PRINCIPES

DE LA THÉO-

1•

L'intelligence humaine a ses droits : quelle que soit la religion qui lui est présentée, il Jui faut s'enquérir d'abord des
motifs extérieurs qui peuvent justifier à ses regards l'acte de foi
qu'on lui demande ; elle s'assure en outre que l'objet même
de la foi n'est pas contradictoire avec les conditions de la pensée. De ces deux démarches, la théosophie n'autorise pas la
première. Ses preuves extrinsèques sont nulles : elles reposent
sur l'hypothèse d'une tradition occulte, c'est-à-dire qui échappe,
par définition, au contrôle de l'histoire,
« Notre unique préoccupation, écrit le Père Th. Mainage
au début de son étude, sera donc de répondre à, cette question
primordiale : la théosophie a-t-elle droit à l'existence intellectuelle ? » L'on découvrira, par la suite, qu'elle n'a point ce
droit: ses axiomes sont menteurs, sa méthode est incertaine ;
après qu'elle a expulsé par la vertu de ses principes toutes les
notions qui constituent le capital séculaire de l'intelligence et
de la morale humaine, la théoi;ophie réintroduit en fraude ces
mêmes notions et profite de leur attrait sur les âmes.
Conclusion attendue, dira-t-on. Sans doute. Cependant il
serait bien injuste, celui qui voudrait imaginer d'après sa conclusion l'ouvrage entier : de vrai les doctrines théosophiques
n'ont jamais été exposées avec plus de précision, et plus de
mesure - je dirais presque : avec plus de sympathie. Le
théosophe convaincu trouvera dans les chapitres d'exposition
qui forment la plus grande part du livre, un exposé synthétique exact et précis des doctrines d'une Annie Besant, d'une
Blavatsky. Une telle mise au point vient à son heure: la
théosophie comme son émule le spiritisme a bénéficié des
événements douloureux qui viennent de secouer Je monde.
Les âmes cherchent sur l'océan de l'incrédulité et du scepticisme
un point fixe où se rattacher. La théosophie n'est-elle qu'une
épave, est-elle la terre ferme ? II convenait que la question
fût posée. L'on ne pouvait la traiter plus honnêtement, mais
de façon plus décisive aussi, que ne fait le Père Mainage.
1.

1.

MAINAGE :

Un fort volume in-16 jésus,

]e-1111es, 3, rue de Luynes, Paris.

JO

francs. Editions de la Revue des

�4

LB CARNET DES ÉDITEURS

P.ÉLADAN :

LES DÉVOTES D'AV1GNO

propos de GosTAVE-LoUis

, avec un avant-

TAUTAJN '.

•

L',oo ne disti?gue pas encore quelle est Ja part qui demeurera
de _l œuvre_ qu à élevée Pé_ladan : œuvre trouble et confuse,
mais grandiose en son desse111, témoin trop fidNe d'une é o ue
fi~vreuse et désordonnée où il fallait forcer ·a voix p:Urq se
f~tre entendre} œu~re ég:le en noblesse aux œuvres parallèles
&lt;l un Barrès, d un Gide, d un d'Annunzio d'un Paul Ad
U
déf. t d é 1· ·
'
am. n
au . e r a isati~n pres.~ue ~nstaot lui nuit : de tempérament
e~dus1vement lynque, d imagination passionnée et amplifica~1ce,_ Péladan s'est pris pour un penseur, il s'est voulu d'abord
10tel11gent. Tel est le bovarysme qui gâte pour
nous presque
sans remède, Istar, Mélusine ou Typbouia.
Gus~ave-Louis Tautaio remarque justement que cc défaut
appara1: peud~ans les Di:votes d' AvigMn. C'est ici le récit d'une
pos~ess10n amour, conté avec tout le prestioe et l'éclat d
géme péladanien. Le roman se passe dans° la vallée
Rhône ~ù ,la nature s'humanise, « ou poudroie la Civilisation
et verdo,1e I Idéal _des races latines ,,, où l'air vibre. Dans la Provence ou le géme païen et le génie chrétien se sont succédés
sans _que le nouveau Verbe abolisse l'ancien, où Je grand Pau
sourit encore dans l'ombre de la croi victorieuse. C'est ce Pan
et cette croix qui nous apparaissent à chaque page des Divotes
dans leu: éclat et le~r v,érité, soit que Ramman, possédé, idolâtre, _boive avec délice I eau du bain de MIi• de Romani!, et se
nourrisse des miettes de sa table, soit qu'il discute avec les
prêtres de la nature de l'amour, soit que la belle Emezinde lui
don_ne à baiser son pied ou et consente à l'appeler chien. Un
géme torre_ntue~x se donue ici libre cours, jusqu'à l'aberration.
Que 1a voix baisse un peu, l'on n'entend plus qu'un délicieux
causeur, aux délicates nuances:

a:

Bou .SAGNOL. - le Blason ne défend pas de la concupiscence.
É
MEZlNDE. - Le vilain mot l
BoussAGNOL. - Pour une vilaine cl1ose !
~Ml.lJ. N. - Vilaine I Songez à ce qu'il faut pour la rempfacer pour
qu on y renonce...
'
É~œzn.o.E. - Dieu même !

JRAN DES
l.

B0NNESFEU!LLES

Un volume, aux éditions du Mo11d~ N1&gt;1J11tau 1 ...-,
. ~ B~ Ra Sp3l·1 •

LA VIE FINANCIÈRE
Le• néceaaité. du tirage de « La Nouvelle Revue FraJJ~e •
noua oblireant à livrer à l'imprimerie le bulletin ci-deaeoua quinze
joma avant ton apparition, noua nom bornona à y iDaérer dea
aper~u• d'orientation géaérale. Mais notre SERVICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la diapoaition de toua noa
lecteurs pour tout ce qui concerne leur portefeuille, valeur■ à
.acheter, à. vendre ou à conaerver, arbitrare• d'un titre contre un
autre, placement de fonda, etc.
~dreuer les lettre• à M. Léon Vigneault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIII• Arrondistement.

LA FINANCE

Actions ou Obligatio11s.
L'antique prestige des obligations avait déjà subi d'assez rude
atteintes avant la guerre ; l'énorme baisse qu'ont enregistrée depuis,
même celles qui jouissent de gru-anties absolues ou à peu près, a causé
une vive inquiétude parmi les innombrables petits capitalistes de ce
pays. Leur ponefeuille est, en effet, essentiellement composé de ces
v:1leurs dont on leur avait dit qu'elles étaient vraiment dorées sur
tranche. L'évolution du journal financier qui, pendant un demi-siécle,
s'en était fait le protagoniste enthousiaste et opiniâtre, nous voulons
parler du « Rentier &gt;), fondé par M. Alfred Neymark à la fin du second
Empire, est un signe des temps.
Les formules de placement de jadis, écrivait-il, sont périmées ; il
n'y a même plus, étant données les fluctuations des prix, de valeurs à
Tevenu fixe, puisque si le coupon reste fixe, il est payé non plus en
francs or, mais en francs papiers. Or, Je franc papier ne vaut actuellement que Je tiers du franc or, et l'on ne sait pas ce qu'il vaudra demain.
De plus, la brèche légére qu'y faisaient les lois fiscales s'est singuliérement élargie : c'est de 20 pour 100, et quelquefois plus, qu'elle réduit
.maintenant la somme à percevoir.
Voici certes qui n'est pas de nature à égayer les vieux jours de tant
de l'etits épargnants qui avaient placé toutes leurs économies enoi:&gt;Jigations. Mais, dira+on, des placements en actions eussent pu leur
.réserver des surprisi;:s encore plus cruelles. Et, de fait, nombre de
sociétés ont péri dans la période que nous vwons de traverser, période
si prodigieusement troublée au point de vue financier, industriel et
-commercial. Toutefois, elles restent en majorité celles qui ont survécu

�et leurs titres sont aujourd'hui, dans l'ensemble, à des cours de beaucoup supérieurs à ceux d'avant-guerre ?
De plus, et le journal le Rentier le déclarait sans ambages, les
actions . donnent maintenant plus de garanties de stabilité que les
-obligations. Que les p,rix de toutes choses augmentent, hypothèse qu'il
faut envisager, les obligataires verront décroître le pouvoir d'achat de
la somme fixe qu'ils continueront à toucher. Pour les actionnaires, des
chances sérieuses de compensation se présentent : avec des prix plus
élevés, les sociétés dont ils possèdent ·dès titres réaliseront- un chiffre
d'affaires et de bénéfices plus imporl.llnts et distribueront des divi- \
dendes·plus forts.
Ajoutons qu'après la baisse énorme -qu'elles olit enregistré~ 9-epuis
environ deux ans, les actions, même des compagnies les plus sqlides,
font à des cours si faibles qu'au fur et à mesure que la crise_s'atténuera,
elles se relèveront rapidement.

LA VIE FINANCIÈRE
Lea néceuitéa du tirage de « La Nouvelle Revue FranC;aÜe &gt;)
nous obligeant à livrer à l'imprimerie le bulletin ci-deesoua quinze
jours avant aon apparition, nous noua bornons à y insérer des
apercJU d'orientation générale. Maïa notre SERVICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS eat à la disposition de tous nos
lecteurs pour tout ce qui concerne leur portefeuille, valeurs à
acheter, à ve.n dre ou à conserver, arbitrages d'un titre contre un
autre, placement de fonda, etc.
Adresser les lettres à M. Léon Vigneault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIII• Arrondissement.

LA BOURSE

Notre Bourse paraît retrouver un certain sentiment d'optimisme
encore un peu confus, mais qué là tendance 'plus ferme de la plupart
• des valeurs spéculatives e~prime assez bien. Au reste, les _places de
New-York _et dC: Londres .sont manifestement mieux disposées. En
tout cas, si l'on ·comprend que les milieux fü,1anders restent ici fort
réservés :JU sujet d_es !~sti.ltats à atte!_!dre pour notre J!ays de la Confé~
reJ'.!Ce de Gênes, il n'y a évi&lt;!emment _a!l_mne._ raison .B0ur que nos
grands ~itres in,dustriels ne se relèvent pas enfin après une période de .
baissE~qui dure depuis bientôt deux ans.

. PE[IT GOURRIER
225. Di;on.
Je ne vous conseille pas de' vous placer SJ;_IT les
valeurs que vous me· signalez, lesquelles sont à mo!l avis beaucoup
trop spéculatives. Vous pourrez trouver acfoellei:qent ir employer vos
&lt;:apitaux· dahS des. valeurs de tohi: '.premier ordre, ne· comportant pas
d'al

as.

.

]. B ..... - Oui, je suis à même. de vous renseigner utilement sur
tou~~s 1es valeurs çomposant votre 'portefe,qillj!. ,n'.qésitez ·.donc ·pas à
m'en âdrésser la liste, .e t, en. voûs documenta.nt
é.bacune d'elles, ir
vous indiquerai, s'il y a lieu, les arbitragès- q!,le vous auriez intérêt à
.effectuer. ·
'• ·•
•
'
.
·

;ur

René B .... - Je puis.; en effet, v.ous . procurer les renseignements
~ue vous voulez bien me demander. Veujllez me, fair-é' connaitre votre
nom et votre adresse,la place me faisant :défaur·id -pour vqus répondre utilement.
•r

LÉON V.:GNEAUf'î'

LA FINAN&lt;:;E

.

L'ôrientalion des placements.
f

L

On ne saurai~s'étonner que la vivacité avec laquelle s'étaient avancés
nombre ·de titres-de tous les compartiments de 1'l cote, ait fait assez
rapidement place à plus de calme. Les hausses enregistrées ont été à
peu près enti~rement consolidées et il faut savoir se contenter pour
l'instant de ce premier suètcès. Cependant, il est un groupe et c'est
malheureusement le plus important, qui a fait exception dans l'ensemble. L'allure maussade de nos Rentes, puisque c'est d'elles qu'il
s'agit, comme on l'a deviné, a suscité de multiples commentaires. On
comprend facilement que ceux que ne satisferont pas entièrement la
politique financière actuelle et les théories fiscales du jour leur aient
attribué l'état peu brillant de nos fonds nationaux, qui déteint naturellement sur Jes obligations garanties par l'Etat. Comme celles-ci et
ceux-là forment une ,~onne partie de notre fortune mobilière, la question est capitale.
Nous avons dit ici même ce que nous pensions des nouvelles
mesure~ d'inquisition fiscale que contient le projet de budget de r 92 3
et nous ne voulons pas y revenir, non plus que sur notre situation
financière qui appelle évidemment une politique d'économies strictes
que l'on ne cesse de préconiser sans vouloir la faire rentrer dans la
réalité. Nous devons reconnaître aussi que la nouvelle dépréciation "du
franc accompagnée de la baisse effrayante du mark ne sont point faites
pôur avantager nos Rentes et les titres qui en dépcmdent.
Mais le capitaliste qui a à gérer un portefeuille et ~ employer des
disponîbilités, qui do1t acheter et vendre des titres, ne peut s'attarder
indéfiniment dans la discussion des problèm~s du jour. Il lui faut

�prendre des décisions et parfois fort rapidement. Or, les principes sur
lesquels il se ba-?ait jadis, il se rend bien compte qu'ils ont étë balayés
par les ~vénements. Que ~ont devenues les valeurs de pète de famille,
les valeurs de tout repos qui faisaient l'ornement et la gloire des portefeuilles immuables ou presque dans une sécurité que n'arrivaient pas à
ébranler les petites crises du temps passé.
li n'est point cependant de courrier. qui ne nous apporte quelques
lettres ou se manifestent de tenaces illusions sur le sort futur de ce que
l'on appelait les valeurs dorées sur. tranche, qui sont accompagné~saujourd'hui à la cote par un nombrl' de titres énorme et qui s'accroîtra
encore presque_de semaine ·eu semaine pendant de longues anrtées.
N'est-il pas certain qu'il se trouvera toujours des ventes forcées sur ces
émissions qui vont par centaine:,, de mille, alors que les acheteurs leur
manqueront, parce qùe les disponibilité~ qui se reconstiruent sans arrêt,
vont naturellement se p-orter vers les émissions nouvelles qu'oa leur
offre sans répit ?
Fort heureusement, il est d'autres titres qui échappent à cette fatalité. Le choix parmi nos solides valeurs industrielles est-il donc si difficile ? Leur fermeté actuelle a une signification dont l'importance ne
saurait éch;ipper. Il semble bien qu'à moins d'une aggravation peu
vraisemblable de la situation politique et européenne, l'on puisse envisager pour l'automne des conditions bien meilleures pour les usi_nes.
On s'àccorde pour reconnaître que les stocks sont épuisés. Faudrait-il
croire que toutes les branches de l'activité n'ont pas de hesoins nou-_
veaux en produits ~e·toute sorte ?

Dans son numéro du 1er. Août

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
publiera

11

LE MARIAGE
DU CIEL ET DE L'ENFER
de

WILLIAM BLAKE

PETIT COURRIER
Un Abonné embarrassé. - Malgré la peite que vous subir.ez je -vous
conseille de vendre ces titres et je suis certaj.n que vous pourriez arriver, par 1.1ne opérati-ou appropriée, à compenser votre déficit. _

ANDRE GIDE

Jean de B .. . - Oui, je suis entièrement d'aceord avec vo'tls ¼ce sujet
et j'estime que Je moment est choisi pour mettre en portefeuille dès
maintenant des valeurs industrielles 'de tout premier ordre ; donnezmoi votre adtesse et je vous documenterai uiilemem à' ce sujet.

et

la première partie de

Un Lecteur bretqn. - Ne ~raignez pa§ de me questionner au sujet des
;valeurs cQmposant votte portefeuille, jë réponds aussi r:apidement
qu'il m'est posstble et à titre absolumént gracieu:. à toutes les demandes
qui me sont ; dressées parïe~ Abohf.ré; ~et Leêteurs de la Nouvelle Revue
Française.
· •
]. C. 28 ... - Les titres dont vous m'entretenez sont bien négociables à la Bourse de Paris . Vous p~uvez donc, si vous le désirez, me
confier cette opération que je ferai eJtécuter au mieux de vos intérêts.
LÉON VIGNEAULT

.

'
1,

SILBERMANN
par.

!

~. JACQUES DE LACRETELLE

�LA VIE FINANCIERE
Lea néceHités du tirare de « La Nouvelle Revue Franc;aise »
noua oblireant à livrer à l'imprimerie le bulletin ci-deuoaa quiaze
joan avant aon apparition, now noua bornon1 à y inaérer des
aperc;aa d'orientation rénérale. Maïa notre SERVICE DE REN•
SEJGNEMENTS FINANCIERS eat à la dispoaition de toua noa
lecteur• pour tout ce qui concerne leur portefeuille, valeurs à
acheter, à vendre ou à conaerver, arbitrarea d'un titre contre un
autre, placement de fonda, etc.
AdreHer les lettres à M. Léon Vipeault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIII• Arrondiaaement.

LA FINANCE
Inqufoïi.on fiscal,.
On a mis quelque temps à s'apercevoir que le proiet de budget de 192J qui
avait été l'objet d'éloges pré~ipités pour la clarté, la sincérité que l'on y avàit
découvertes avant même qu'il fût publié, contenait de menaçantes dispositions en
ce qui concerne l'extension des moyens dont dispose actuellement le fisc pour
faire rentrer certains impôts. et notamment ceux quj frappent les valeurs.
mobilières et les successions. De sorte qu'au moment oû l'on se réjouissait de
ne pas avoir li redouter de nouvelles taxes, les mesures projetées ponr arrêter
l'évasion fiscale inspirent encore beaucoup pl us de craintes.
Nous savons tout cc qui a été dh au sujet de cette évasfon. Faut-il ajouter
que les exemples cités ne nous sont jamais apparus que comme de simples.
exceptions? Nous connaissons celui du fameux capitaliste français qui possédait au Crérut Lyonoai$ un coffre-fort dans lequel il avait entassé pour
3 millions de francs de Fonds Egyptiens non timbrés. Tous les deux ou
trois ans, il prenait a Marseille le paquebot pour l'Egypte où il encaissait ses
coupons dans une banque du Caire ; puis il revenait nanti d'un pécule dont
les profits, dissimulés au fisc avaient largement payé les frais do voyage.
Il y a un cas plus nouveau ; c'est celui du membre d'une famille ducale qui·
avait loué, dans une banque de Bruxelles, nn compartiment de coffre où il
avait entreposé toute sa fortune. Sa gène, pendant la guerre, et la néccssit~
dans laquelle il se trouva d'emprunter a certains de ses parents, ont même
défrayé la chronique d'uu d~ nos grands cercles les plus connus. Enfin, qui
ne connait pas l'exemple de l'héritier d'un millionnaire célèbre qui s'en va à
trois heures, muni d'un pouvoir, fouiller dans le coffre que l'oncle possède
dans un grand établissement de crédit, après avoir certifié au préalable que ledétenteur du coffre est bien vivant. Une demi-1\eure plus tard, le décès du
malheureux oncle est officiellement annoncé à la mairie voisine ...
Tant ceci ne nous a pas convaincus de la nécessité de créer des milliers de
fo nctionnaires nouveaux en stimulant leur zèle par l'attribution du quart des
amendes, pour mettre fin à l'ingéniosité plus ou moins scrupuleuse de quelques individualith. An reste, le ministre n'attend gnëre de l'application desdispositions nouvelles qu'nne- cinquantaine de millions de supplément. Il n'y
aura peut-être même pas là de quoi payer les fuis de la mise en application

de ces mesures qni von t singulièrement compliquer, comme on va le voir, le
métier de banquier et celui de capitaliste.
Les banquiers sont tenus d'aviser l'administration des Contributions Directes
de tous les dépôts de titres effectués à leur établissement, ainsi que de toute
ouverture de compte de dépôt, d'avances, etc. Les deposants ou titulaires de
comptes doivent adresser à l'Admi nistrat ion un avis contenant leur état civil
au grand complet , sous peine d'une amende de 1.000 à ro.ooo fran cs. Les
banquiers sont tenus de mettre leurs livres, comptes et documents à ia disposition du fisc .
Aucun coupon ne peut être payé sans une déclaration signée par le porteur
et inruqnant les noms, prénoms, domicile, etc ... du vé,itable bénéficiaire.
Enfin, les banquiers doivent adresser à !'Enregistrement dans la quinzaine
du décès de tout déposant, un relevé de titres, sommes, etc ... appartenant à cc
déposant. Les coffres-forts en location ne peuvent être ouverts, après décès d'un
locataire ou d'un cc-locataire, qu'en présence d'un agent du fis.c. Le passage
d'u,;i: exposé des motifs commentant cette disposition est, notons - le, réell ement injurienx pour les notaires.
Les amendes qui doivent s'abattre sur le redevable récalcitrant ou ses héritiers, sont, est-il besoin de l'ajouter, de nature â les faire réfléchir: Empêcheront-ils la fraude, c'est moins certain. En tout cas, après les innombrables et
véhémentes protestations formulées contre une fiscalité qui prenait, depuis
quelques années, un caractère de plus en plus inquisitorial, après les assu rances formelles prodignées au monde de l'industrie et du commerce qu'un
tel système serait abandonné on tout au moins tempéré, on croit rêver vraiment quand on examine les nouvelles mesures envisagées par le Ministre des
Finances.
Peut-être pourrait-on s'incliner si les mêmes mesures étaient déja appHquées à l'étranger. Il n'en est rien et nous signalions, il y a huit jours, la
facilité avec laquelle les çapitaux allemands n'avaient cessé de s'expatrier, au
moment même où nous devions les surveiller de prés. Amsi donc, non seulement le contribuable français sera le plus écrasé par les impôts, mais il sera
en.:ore le plus étroitement enchainé par la légisbtion fiscale . Mais il faut
encore espérer que devant les inévitables réactions quj, déjà, se font jour
con tre eu x, les projets ministériels si contraires à natte tempérament, à nos
nos habitudes et au but même qu'ils se flattent d'atteindre, devront étre
abandonnês.

PETIT COURRŒR
À. L.-Jor. - Je tiens à votre disposition les renseigncm~nts que vous avez
bien voulu me demauder. Veuillez je vous prie m'autoriser à vous les adresser
directement, la place me faisant défaut ici.

Gaston L. - Donnez-:inoi exactement le montant de vos capitaux rusponibles et je me ferai un plaisir de vous adresser une liste de bonnes valeurs
intéressantes à classer en portefeuille aux cours actuels, de même que
je pourrai vous donner tous les renseignements sur les valeurs en votre
possession.

Mademoiselle G. R. -

Aucun de vos numeros n'est sorti an dernie r

tirage.

Madame Vtu'fle iù R. .. - L'assemblée générale de cette société a en lieu
ces jours-ci. Je prends bonne note de vous faire parvenfr le compte-rendu dès
qn'il sera publié. Veuillez me donner votre adresse exacte, s. v. p.
LÉON VIGNAtlLT

�Le Haut Comnùssariat du D• Nansen (Comité international de
secours à la Russie) nous communique l'appel suivant :
ACTION DE SECOURS AUX INTELLECTUELS RUSSES

Ge11ève, (54, rue d11 Rhdne), mai 1922.
Selon les rapports reçus des délégués en Russie de l'action internationale de secours, la situation des intellectuels russes est très critique.
Non seulement ceux qui habitent la zone de la famine sont atteints
aussi gravement que le reste de la population, mais, même dans les
villes non considérées comme affamées, leur situation est très difficile.
Professeurs et étudiants, affaiblis par la sous-alimentation, n'arrivent
plus à accomplir leur travail. Depuis que la famine a éclaté, les rations
gouvernementales qui leur étaient allouées ont été très réduites et
pour ne pas mourir de faim ils sont obligés d'abandonner leuts études
et de chercher toutes sorte, d'occupations.
Les étudiants étrangers ont compris leur devoir de solidarité envers
leurs camarades russes. L'Entr'aide Universitaire Euro~enne, dans
laquelle collaborent la Fédération Universelle des Associations Chrétiennes d'Etudiants, l'organisation intematiooale des étudiants catholiques « Pax Romana » et la Confédération Internationale de$ Etudiants, recueillent des fonds pour secourir les étudiants russes.
Différents milieux·tmiversitaires ont déjà apporté leur aide à la Maison
des Savants de Pétrograd, par l'intermédiaire du Comité Finlandais de
Secours aux Savants et Ecrivains Russes.
Il est urgent d'étendre cette assistance aux autres villes de Russie.
Le Haut Commissariat du Dr Nansen a décidé de secourir immédiatement 200 intellectuels, en particulier des professeurs, dans dix villes
universitaires de Russie et d'Ukraine. Un paquet de vivres du Service
de Transmission de Paquets Standards du Comité International de la
Croix-Rouge et du Haut Commissariat leur est remis mensuellement.
Grâce à cette mesure, 2000 universitaires vont recevoir quelques
secours pendant les trois prochains mois. L 'Entr'aide Universitaire
Européenne, qui secourt les étudiants de Moscou et de Saratov, va
étendre d'autre part son activité à des villes nouvelles. Mais en Russie,
il y a 9.000 prolesseurs et I r6.ooo étudiants, en Ukraine 3.028 professeurs et 562.000 étudiants.
Pour pouvoir continuer et développer son œuvre de solidarité internationale, le Haut Commissariat a ouvert un fonds spédal de secours
aux intellectuels russes. Toutes les personnes qui versent la somme de
2 1/2 dollars ou son équivalent en monnaies nationales, peuvent
donc leur envoyer un paquet de vivres. Les particuliers et organisations
donateurs recevront la liste des personnes auxquelles un paquet aura
été envoyé grâce à leur versement.
Un pressant appel est adressé aux universitaires, aux sociétés
savantes ain.si qu'à tous ceux qui comprennent la nécessité de secourir
les intellectuels russes si durement éprouvés.

/.
J1

.

.
LE

CARNET

DES ÉDITEURS

�2

LE CARNET DES ÉDITEURS

ANTONIN SEUHL : PATATI-ET-PATATA EN GUERRE~

un _volume in-18 de 268 pages•.
Il semble ·que les romans d'utopie à la manière de Swift
reviennent à la mode. M. Antonin Seuhl nous a fait connaître,
dans un précédent volume, la république de Patati-et-Patata
qui n'est point banàle, puisque c'est une république gaie, ou
trois manants d'il y a sept cents ans qu'un savant a pu rappeler à la vie, trouvaient matière à exercer les dons d'observations et d'ironie que l'auteur leur prête généreusement. Cette-donnée n'est pas nouvelle, mais un homme d'esprit n'est pas
embarrassé d'en tirer un excellent parti. Voici donc un seigneur du moyen âge, un clerc et un manant qui se mettent en
quête d'une situation conforme à leurs capacités et à leursgoûts, lesquels naturellement datent quelque peu. Par bonheur,.
si l'on peut dire ( mais il s'agit d'un roman gai), un conflit
éclate et la République de Patati-et-Patata est entraînée dansune guerre défensive. Naturellement l'auteur envoie le manant
au front, car il n'appartient pas à un auteur satirique de·
heurter de front la croyance populaire qui veut que les seulesmains calleuses aient manié le fusil ou la grenade. Le clerc.
se fait journaliste et l'on pense que dans ce nouveau.
métier il entend et voit beaucoup de choses divertissantes.
Enfin le seigneur médiéval, vite àdapté à l'esprit de l'arrière,,
s'enfonce davantage encore dans cette région bienheureuse.
Rien n'est plus comique que le tableau de Bordeaux en 1914,
de Paris e.n proie aux marraines, aux permissionnaires et
aux mercantis, rien n'est plus âpre aussi, car on sent beaucoup
d'amertume dans cette satire qui prend vers la fin du livre une·
tournure quelque peu véhémente. Cette brève analyse indique·
suffisamment l'esprit du livre qui, bien entendu, ne plaira.
pas à tous les lecteurs. Mais il eh est bien peu qui résisteront à
l'entrain et à la fantaisie de M. Antonin Seuhl, qu i veut a'vant
tout divertir le lecteur et l'ayant fait rire copieusement le laisse
sinon convaincu, du.moins désarmé.
J EAN DES BONNESFEUI LLES.

LE CARNET DES - EDITEURS

LA VIE FINANCIÈ,RE
·
'tea
· du tir'age de « La Nouvelle Revue Francaiae
. Lea necesai
, . »
noua obligeant à livrer à l'imprimerie le bulletin c!•dea~ou~ qwnze
jours avant ,on apparition, noua noua bornons a Y inaerer des
apercus d'orientation générale. Mais notr~ SE_~VICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la dispos1tio~ de toua nos
lecteurs pour tout ce qui concerne leur portefeuille, valeurs à
acheter, à vendre ou à conserver, arbitrages d'un titre contre un
autre, placement de fonds, etc.
.
Adresser les lettres à M. Léon Vigneault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIII• Arrondissement.

LA FINANCE

A propos de tuyaux.
La Bourse a connu depuis trois ans les crises les ,elus violentes de fièvre spéculative et le~ séances les plus _vides. ,On
comprend que la question de savoir qm gag1;e o? qm perd a la
Bourse se soit posée de la sorte avec plus d _acmté ~ue dans les
périodes de grand calme où les cours ne _v~nent qu av~c la plus
extrême timidité. Un économiste fort d1stmgué panm les plus
distingués a répondu à cette question d'une façon_ p_éremptoue :
seuls a-t-il déclaré, les gens en inesure de recueillir des tuyaux
peuv~nt gagner _de l'argent en sp_éculan_t.
..
Il faut, à son sens, pour y arriver, vivre au m1h~~ des boursiers, fréquenter les antichambres des hommes . poh~1ques_, coudoyer les dirio-eants des banques et des grandes sociétés m~1;1strielles moye~nant quoi on joue à coup sûr. _Seuls, les ma ms
qui onf recueilli au bon endroit les précieu~ tuy~u~, peuvent
faire fortune à la Bourse ... Et notre économiste d a1outer que
le brave homme possesseur de quelques épargnes lentement
accumulées, ne pourra jamais les _a_ccroît~e à la Bourse,, ca:
éloigné par ses occupations des milieu~ ~u se font les ével~s
ments où se foro-ent les nouvelles, si 1on veut parler P
mode;tement il n~ pourra jamais être informé à temps.
Si notre éc~nomiste connaissait mieux le monde &lt;les sp~culateurs, ·il saurait, au contraire, que ce sont les gens lesf] mieux
renseignés q' ui ont sauté il y a deux ans, lors du dégon ,ement
·
d' un e de nos
Précipité du boom. Tels employés sup éneurs
·
d' un e de nos grandes
orandes firmes de pétrole, te1s d.mgeants
B
tanques voyaient la Royal Dutch à 100.ooofrancs et la De :r,r
à 2.000 Leur simple bon sens a, par contre, empêch_é nom ~e
. cap1ta
. 11stes
.
·
de petits
qm• avaient
a1ors de toutes petites pos1-

!

l . Ollendorff, éditeur, 50, chaussée d'Antin, à Paris.

3

�LE CARNET DES EDITEURS

tions à la Bourse d'y laisser jus~u'à leur dernier sou et beaucoup y ont gagné de l'argent. C est que l'on peut être malin en
affaires de Bourse sans être renseigné. Il n'est même pas trè
avantageux d'être trop près de ceux qui sont dans le mouvement, parce que le mouvement c'est l'engrenage.
Au reste, fallait-il être si extraordinairement fin pour supposer qu'un titre ayant doublé de valeur, allait par ce fait même,
courir vers de tels risques qu'il était préférable de réaliser le
bénéfice qu'il avait déjà rapporté ? La Bourse n'échappe pas
aux règles générales et 100 °/ 0 de bénéfice, c'est tout ce
qu'il y a de mieux. Il ne faut eas essayer de décrocher la lune.
Il est arrivé, hélas, que la maiorité des boursiers dûment stimulés par de mirifiques tuyaux, ont oublié ces règles salutaires
et ont voulu tenir le coup : ils ont aussi rendu à la baisse, ce
qu'ils avaient gagné à la hausse et le plus souvent davantage.
Il n'est même pas douteux que nombre de Banques ont fait
de même et c'est pourquoi elles ont dt'1 procéder à d'énormes
amortissements pour faire disparaître de leurs bilans, les pertes
enre~istrées sur les participations et le portefeuille. Aujourd'hui, le vent change et les meilleurs des titres sont tombés à
des prix qui ne risquent plus rien. La hausse n'est pas loin.
La vérité est qu'il faut savoir chan~er ses positions d'après
l'allure des événements, qu'il faut savoir acheter en baisse et
vendre en hausse, et ne pas escompter une baisse indéfinie,
comme le font en ce moment ceux qui ne trouvent rien de
mieux à faire que d'employer leurs disponibilités en Bons de
la Défense, ni une hausse indéfinie comme ceux qui, il· y a deux
ans, voyaient la Royal Dutch à 100.000 france et la De Beers
à 2.000. Et puis, il y a mieux que les tuyaux qui pa.~sent de
bouche en bouche en se déformant; rien ne peut suppléer à
l'étude sérieuse de l'affaire à laquelle on veut s'intéresser et des
cc,nditions générales dans lesquelles se trouve l'industrie à
laquelle elle appartient. Cette étude, les joueurs la dédaignent ;
le capitaliste sérieux y trouve tout avantage.
LA BOURSE
Les dispositions ont été un peu meilleures à la Bourse durant
les dernières séances sans cependant accuser une orientation
très nette vers la reprise; l'ensemble des faits et des éléments
qui caractérisent la situation internationale actuelle, ne s'y prête
pas encore. Mais nos grandes valeurs industrielles ont montré
beaucoup plus .de résistance. Quant aux fonds et valeurs à
change, ils se sont naturellement ressentis de la détente des
devises. Le relèvement progressif du franc est d'ailleurs un
indice d'une importance qui n'échappera pas.
LÉON VIG."i'EAULT

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>�Une grande intelligence inappliquée : tel m'apparaît
d'abord Paul Valéry. Et nulle intention n'est en moi de le
diminuer par cette définition. Car aussitôt j'ajoute que si
cette intelligence eût trouvé à quoi s'attacher, nous perdions un des poètes les plus rares, les plus inattendus de
notre littérature.
Il a fallu que les idées, dans un cerveau, par miracle, se
maintinssent pures de tout objet pour que devînt enfin possible ce monstre: un poète idéologue, un chantre de l'entendement:
Quoi 1 c'est vous, mal déridées!
Que files-vous, cefle nuit,
Maîtresses de l'âme, Idées
Courtisanes par en1111i ?
- Toujours sages, disent-el/es,
Nos présences immortelles
Jamais n'ont trahi !011 toit!
Nous étions non éloignées,
Mais secrètes araignées
Da11s les ténèbres de toi!•

Tout le monde aujourd'hui est d'accord pour admettre
qu'une vérité, c'est-à-dire une idée en contact avec les
choses et les reproduisant, est inexprimable en poésie, ou
r. Le recueil complet des poèmes écrits par Paul Valéry depuis la
feune Parque vient de paraître aux éditions de la Nouvelle Revue Française sous le titre de Charmes.
2. Aurore, dans Charmes, pp. 7 et 8.

�258

LA l-:OOV_ELLE REVUE FRANÇAISE
•

•
n'y peût pass!r qu'en l'infectant de prosaïsme.
•

•

La poésie
tend de plus en rius ,"1 se différencier du jugement, et
même de la perception (à cause de ce qui y est impliqué
de jugement); elle s'ouvre de plus en plus sur cet abîme
que nous portons en nous, différent à la fois du cœur, des
sens et de l'esprit, et elle se dévoue, avec une docilité
croissante, à en recueillir les incertains murmures. Ainsi
semble-t-il qu'elle exclue de plus en plus sévèrement Je
son sein le lyrisme intellectuel.
Oui, mais Valéry s'est rencontré, doué d'anormales
antennes pour tout ce qui est intelligence en formation, et
conscient de son esprit comme d'autres peuvent l'être de
leurs sentiments, qu'ils voient naître sans savoir encore à
quoi ils s'attacheront. Un œil antérieur lui a été donné
pour ce travail secret des idées quand à peine encore elles
se dégagent des images et s'étirent (&lt; mal déridées ». Il sent
dans toutes ses circonvolutions le grouillement de ces
(( secrètes araignées ».
Et sans attendre qu'elles se soient fait jour, il les
exprime, il trouve les mots qui conviennent à leur informité
spécifique.
Ne seras-lrt pas de joie
Ivre! nvoir de l'ombre isms
Cent mille solei.ls de soie
Sur les é11igmes lrssus ?
R~garde ce que 11011s Jimes
Nous avom sur te.s abîmes
Tendtt 110s fils primitifs
Et pris la nature nue
Dans une trame ténue
De tre111bla11is préporalifs ' .•.
Et en effet c'est toujours à l'état latent et comme embryonnair que le sens habite chacun des poèmes de Valéry;
il e
résent en chaque \·ers; et sans doute, en chaque vers,
le même ; mais justement en aucun plus clair ni plus déve1.

Aurore, p. 8.

59

~ k

u

.......

-~

) 9 :z_ ~.

A-

sommes le siège plutôt que les auteurs.
1.

Eba11rbe d'w1 serptnl, p. 66.

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et
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�258

PAUL VALÉRY, POÈTE

n'y t,eù
tend d,
même
de ju
que
sen
cr

2

59

loppé que dans le précédent. Rien de plus curieux que
de suivre, tout le long du Cimetière marin par exemple,
l'espèce d'effort constant que fait l'idée pour soulever
sa dalle et apparaître au lecteur, et l'art souverain avec
lequel le poète la maintient dans ses bandelettes et
jusqu'au bout larvaire. Elle est, cette idée, d'aspiration tout
au moins, extrêmement abstraite et générale; on la sent
d'essence quasi-mathématique; c'est sans doute une pensée
sur !'Eternité et sur son contraste avec le Devenir; mais
jusqu'au bout elle refuse la clarté et la vérité auxquelles
elle semble vouée pour émettre des effluves strictement
poétiques et toute cette série d'images denses et radieuses
qui font dans notre esprit comme:

SI

Cent mille soleils de soie.
En décrivant ainsi !'Intelligence sous son -aspect purement virtuel, Valéry évite le danger d'ébranler en nous la
réflexion, de nous donner à penser et de dissiper par là
notre attention sensible, qui est toute celle dont a besoin
la poésie. Il conserve à celle-ci son caractère de création
pure, de traduction de l'immédiat, d'inexplication. Il se
donne le luxe d'être le poète des Idées et de ne pourtant
jamais nous caresser qu'awc de ]'ineffable :

Tétais présent comme une odeur,
Comme l'anime d'une idée,
Dont , c puisse être ilucidic
L'insidieme profondeur.•
J.;~

De trenio,..,_
Et en effet c'est toujours à l'état lat~
ryonnair que le sens habite chacun des poeii,.._
aléry ;
il e
résent en chaque vers; et sans doute, en chaque vers,
le même; mais justement en aucun plus dair ni plus déve-

Valéry traite l'intelligence comme d•autres autour de lui
l'Inconscienr ; il y voit avant tout une source qu'il faut
regarder bouillonner; elle ne lui apparaît que comme un
cas particulier de cette obscure fomentation dont nous
sommes le siège plutôt que les auteurs.

r. Aurore, p. 8.
1.

Ebauche d'un serpent, p. 66.

�260

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce n'est pas sans raison que les Dadas l'ont un insta1Jt
considéré comme un de leurs maîtres, ni que lui-même
s'est senti pris d'une si vive curiosité pour leurs efforts.
Valéry est profondément de notre temps et participe de
cet &lt;c esprit nouveau» qu'André Breton est si anxieux de
voir enfin défini, par son respect du hasard, de la chance
verbale, mais surtout de la chance intellectuelle. Tout son
travail (lui-même ne cache pas combien il peine sur sa
page) ne tend qu'à la provoquer. C'est en définitive d'un
spasme de son esprit, longuement à l'avance chatouillé,
qu'il attend le succès, qu'il attend même simplement la suite
de ce qu'il vient de dire.
L'inspiration pour lui n'est pas ce long souffle logique
par quoi les anciens poètes se laissaient interminablement
enchanter. Sa méditation est explosive. De sa contention il
ne sait absolument pas ce qui va naître; il ne veut pas le
savoir, pour mieux le dire :
Elle s'écoute qui tremble
Et parfois 111a levre semble
Son frémissement saisir 1 •
Aux dadaïstes, tenants de la plus rapide sténographie,
Valéry s'apparente, d'une manière paradoxale, par sa patience, qui est, en effet, d'abord, elle aussi, un hommage
à !'Inconscient. (Et ainsi il nous aide à reconnaître la
filiation, à première vue un peu cachée, du dadaïsme à
Mallarmé.)
L'attente de ce qui viendra existe chez Valéry comme
chez les Dadas : elle est seulement plus longue. Elle
s'accompagne peut-être aussi d'une foi moins aveugle dans
l'immanquable qualité de ces présents du hasard.

*

* *
Et même d'une certaine révolte.
1.

Aurore, p. 9.

PAUL VALÉRY, POÈTE

261

Nous touchons ici à ce qui fait la véritable originalité de
Valéry; après l'avoir vu plongé dans son temps, nous
découvrons par où il s'y oppose, ou tâche tout au moins
d'en éluder la coutume ; ainsi gagne-t-il ce peu d'exil
parmi les siens, qui est le signe de la vraie grandeur.
(Et ce ne peut pas être non plus sans rais6ns qu'après
l'avoir révéré, les Dadas se sont légèrement détournés de
lui.)
Je ne puis m'empêcher de voir dans la Py1hie une véritable confession personnelle :
Oh! maudite ! ... quels maux je souffre I
Toute ma 11alttre est ,m gouffre I
Hélas I Entr'ouverte aux esprits,
I'ai perdu mon propre mystère / ...
Une Intelligence adultère
Exerce 1m corps qu'elle a compris. 1
-

Il y aurait quelque puérilité à se représenter Yaléry
comme à la lettre « exercé » par un démon vraiment
étranger à lui-même, vraiment &lt;c adultère », et comme
désespéré par cette &lt;c possession ». Pourtant cette bouche
intérieure dont souffre la Pythie et qu'il s'applique lui
aussi à lajsser parler au fond de son esprit, pas plus que
la Pythie il n'en accepte avec une entière soumission les
oracles. Elle n'est en lui qu'
Une boucbe qui veut se mordre
Et se reprendre ses aveux. 2
Un besoin d'ordre, d'harmonie, de composition le travaille qui l'empêche de se complaire dans une indistincte
et fortuite vaticination.
Un besoin de personnalité surtout. Il sent bien le dilemne terrible qui se pose de plus en plus impérativement
1. I.A. Pythie, p. 38. L'expression u entr'ouverte aux esprits » se
retrouve dans Ebauche d'u11 serpe11t, p. 65, ligne 5.
:. I.A. Pythie, p. 39.

�262

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PAUL VALERY, POÉTE

au po te moderne: ou se faire la voie par où viendront à

Que Ioule /empile parente

la lumière, intacts, prédominams, les monstres de l'Inconscient et perdre ainsi toute forme et toute réalité personnelles, ou s'attacher à sa propre différence, à son moi,
et risquer la pauvreté, la maigreur, l'éloquence, tout ce
dont la poésie ne veut plus. Tout en luttant contre ce
second péril, Valéry, comme la Pytbie, pourtant répugne
à voir « toute sa nature » devenir &lt;c un gouffre ». An
moment même où il &lt;&lt; s'eutr'ouvre au.x esprits » et où
il provoque à s'exprimer cette « Intelligence adultère i&gt;
dont il est habité, il craint de « perdre son propre mystère ». Comme la Pythie de son beau corps uni et constant, une nostalgie le prend de son intégrité spirituelle r.
Avec la Pythie, volontiers, il se lamenterait sur l'invasion
qu'il subit :
·

D'une confuse profo11deur ! '

Le temple se change dans l'autre

Et l'ouragan des songes e11Lre
Au même ciel qui fut si beau. •

Il résiste, il cherche à se reconstruire. Avec la Pythie encore, il prie la cc Puissance créatrice » :
Suis clémente, sois sans oracles /
Et de les merveilleusa mains,
Change en caresses les miracles,
Retie11S les présents surhumains I
C'est e,i vain q11e tu com1111111iq11es
A 110s faibles liges, d'uniques
Com111olio11s de lti splendrnr !
L'eau tranquille est plus lra11sparl!llle
1. Ailleurs il se voit comme les grenades éclatées sous la pression
de leurs grains :
Cette liu11illeuse rupture
Fait rc"ver une dme que / eus
Da s,1 s~crète arcbitecture.
(us Grmades, pp. 24-25 .)
2. La Pytbie, p. 42.

Reste à savoir comment il reprendra sa « tranquillité »
et sa « transparence », comment il corrigera en lui les
soubresauts de !'Esprit. Il lui faut à tout prix trouver
un instrument de régulation, une cadence extérieure à
lui-même, à quoi il puisse conformer ses délires.
C'est le langage qui va la lui fournir :

Honneur des hommes, SAINT LANGAGE,
Discours prophétique èt paré,
Belles chaines en q11i s'engage
Le dieu dans la chair égaré,
Illumination, largesse 1
Voici parler une Sagesse 2 ...
Avec un peu de mysticisme, Valéry considère le langage
comme doué de propriétés intrinsèques et qui peuvent
aussi bien agir sur celui qui l'emploie; il lui reconnaît
une valeur magique.
Et le sens profond de sa poésie nous apparaît enfin ;
elle est, avant tout, pour lui, un moyen de se guérir de
ses hasards.
Tous disions tout à 1 heure qu'elle tâchait de les exprimer, et même qu'elle les attendait pour naître. Oui,
mais c'est avec l'intention de ·les réduire, de les apprivoiser.
On sent en elle quelque chose d'incantatoire :

- Calme, calme, reste calme/
Connais le poids d'un~ palme
Portant sa profusion I i
Valéry, par ses chants, s'invite lui-même à l'oràre et à
I.

2.

La Pytbie, pp. 43-44.
Ibid., p. 47.

3. Palme, p. 76.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'harmonie. Il sait que les mots ont entre eux, dans l'absolu, des affinités secrètes ; non de sens, de forme plutôt,
ou même simplement de démarche :

Salut encore endormies
A vos sourires jtmteaux,
Similitudes amies
Qui brillezparmi les mols I •
Ce sont des ressemblances si subtiles et si injustifiables
que le poète seul est capable de les remarquer ; le sens plus
souvent les voile qu'il ne les révèle.
C'est sur elles pourtant qu'il compte pour s'arracher à
l'arbitraire; il sent bien qu'elles seules, justement, ont avec
le hasard assez de complicité pour pouvoir le séduire et le
ramener enchaîné.

PAUL VALÉRY, POÈTE

chons instinctivement. Le cc temple&gt;&gt; se reconstruit - de
sa personnalité et de la nôtre. Un rythme nous reprend
avec toutes les obligations qu'il comporte. Le « saint langage » nous régénère et nous sauve.
•

cc Charmes » ! Pour bien lire les poèmes de Valéry, il
faut y chercher avant tout des entraves sensibles à la trop
grande liberté de l'esprit; ils ne révèlent toute leur force
que si l'on se décide à se laisser « charmer » par eux dans
ses incertitudes; à qui leur confie sa pensée en dérive ils
apportent les digues les plus suaves qui se puissent rêver :

Patience, patience
Patience dans l'azur I
Chaque atome de silence
Est la chance d'1111 {mit mûr !
Viendra l'heureuse surprise :
Une colombe, la brise,
L'ibranlemmt le plus doux,
Une femme qui s'appuie,
Fero11t tomber celle pluie
Où /'011 se jetle à genoux I '

Il va donc les toucher, il les frappe comme de pacifiantes
cymbales.
Tout le problème pour lui consiste, aidé par la mécanique du vers, à rallier secrètement les mots épars, à
réYéler leur latente parenté, à les engager dans une sorte
de conspiration harmonique et à rétablir ainsi dans son
intelligence un substitut de l'onlre et de la nécessité dont
sa vacance la prive. Les cc belles chaînes» des mots viennent remplacer l'enchaînement du réel ; elles empêchent
les idées de se débander; les vers courent après elles et,
comme avec de confuses mains, les appréhendent, les
retiennent, les apparient.
Brandissant son poème, Valéry veut:

Que celle plus pâle des lampes
Saisisse de marbre la nuit•.

Et en effet, au sein de la nuit mentale, de pures cc colonnes » s'élèvent peu à peu et « chantent »; une régularité se déclare, à laquelle, avec le poète, nous nous attaI. Aurore, p.
2. lA Pythie,

7.
p. 40.

**

Qui ne se sentirait réduit et déterminé dans sa plus
secrète contingence intellectuelle par une si parfaite, par
une si liante strophe ?
Le grand mystère d'une telle poésie est qu'elle parle
à peine aux yeux, caresse sans doute l'ouïe, mais cherche
surtout l'intelligence comme un sens à émouvoir, et l'atteint; c'est sur l'intelligence que portent presque sans
aucun intermédiaire ses attouchements; elle agit sur elle à
la façon d'un magnétiseur.
Valéry retrouve, sans les imiter le moins du monde
systématiquement, le secret qu'avaient les classiques de
1.

Palme, p. 79.

.

.

�266

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

forcer au parfum les mots abstraits; rien que pat la façon
dont il, le.s amène.~ans le vers et comme s'il fléchissait pour
nous la branche _qui ies porte.
Par moments nous nous sentons vraiment comme la
Jeune Parque :

PAUL VALÉll.Y, POETE

portés tous à la fois dans notre esprit ; un paralléljsme les
gagne, une sorte de symétrie; nous ne passons plus des uns
aux autres? ils ne se joignent que par la racine e~ elle est
ailleurs qu'en nous.
Voici mes vignes ombreuses,
LM berceaux de mes hasards ! 1

... la narine jointe au vent de l'oranger.

Le délice est si fort que toute autre exigence en nous se
tait pour un instant ..
Et pour exprimer encore d'une autre façon le charme
comme physique qije peuvent exer&lt;:er certaips de ~es vers,
ils sont, dirai-je, par leur allure p,rudente et divine, par les
« pas admirables p, qu'ils font en nous, par leur' pureté, par
leur grâce, par le~r silence, comme de belles nymphes qu'il
faut faire appel à toute sa sagesse pour ne pas poursuivre
et enlacer.
Pourtant une impression côtoie, si j'ose dire, notre
enivrement: l'impression que nous ne sommes ici que des
invitès. Nous participons aux voluptés, à la tranqµillisation
que s'offre le poète, mais nous n'y baignons p;:is; elles n'ont
pas été préparées pour nous et par instants peut- être nous
en apercevons-nous à une hésitation de notre plaisir.
Dans tout usage curatif, c'est-à-dire égoïste, que fait un
écrivain du langage ou de la poésie, il y a un danger. Les
mots ne peuvent être à 1a fois tournés ve.rs celui qui les
suscite et vers celui qui les reçoit, vers le poète et vers le
lecteur ; s'ils servent a~ premier déjà à se guérir, ils serviront un peu moins à .•ravir le second. S'ils font au premier
une galerie d'images modérauic,es et l'environnent de douces
remontrances, ils induirçmt moins facilement le second en
extase .
. Peut-être Valéry, comme M. Teste, se pa.rle-t-il, p.arfois, •
un peu trop uniquement à lui-même. On le sent, à
certai~s , mo19ents, qui s'adresse ses v~rs 11our son exclusif
apaisement ; il ne -s'ensuit pas d'obscurité véritable ; mais
ce quelque éhose cesse entre eux par quoi ils seraient

L'art - inégalable d'ailleurs - de Valéry est de réserver
des empl~cements, de créer pour la pens~e qu.i. va .naître des
berceaux où elle se trouvera abritée, encadrée. Mais comme
il ne la connaît pas à l'avance, ni ses dimensions, ni même
sa forme exacte, il est obligé de lui laisser un certain jeu.
De là, par moments, ces mots abstr.aits qui viennent· se
placer les uns auprès des · autres, sans se préciser mutuellement et comme si chacun voulait garder l'entière et vague
provision de tous ses sens pour faire face à des évenrualîtés
imprévues.
Etre 1. . . Universelle oreille !
Tçute l' â,me.s'appareille
A l'extrême dij défir 2 -~ •
De là aussi ces vocatifs continuels, si souvent délicieux,
r_nais qui ne sont qu'un appel que l'esprit lance à.son ,Propre
futur encore indeviné.
En d'autres termes, le hasard, chez· Valéry, ne me paraît
pas toujours assez exactement conjuré. La dépense inouïe
que fait le poète, d'intuition verbale, la finesse incomparable
avec laquelle il palpe, ausculte et choisit les mots selon
leurs vertus les plus secrètes, n'arrivent pas toujours à
remplacer cette élection naturelle qui se ferait entre eux
s'il les employait à traduire quelque sentiment. Pour
• mieux débrouiller certaines équivalences, il aurait besoin
parfois d'être affecté plus fortement. Les « ébranlements i&gt;
qu'il ,subit sont souvennrop cc doux )&gt;, trop indistincts.
1.

2.

A urore, p. 9.
Ibid, p. 9.

�268

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Heureusement la sensualité veille en lui, sèche, nette,
ardente et qui sait, elle, à merveille, ce qu'elle veut. Ah !
sitôt qu'on la sent s'émouvoir en lui, quelle joie ! Comme
immédiatement les mots se groupent, s'ajustent, s'entr'aident ! Comme ils vont vite et légèrement au but !
Comme leur sens revit et s'aiguise ! Comme leur dard
reparaît !

/ai grand be.soin d'un prompt to_urment:
Un mal vif et bien terminé
Vaut mieux qu'un supplice dormant!

269

PAUL VALÉRY, POÈTE

Mais à peine abattu. sur le sépulcbre bas,
Dont la close étendue aux cendres me convie,
Cette morte apparente en qui revient la vie,
Frémit, rouvre les yeux, -m'illtm-iine et me mord,
Et m'arrache toujours une nouvelle mort
Plus précieuse que la vie.
JACQUES RIYIÈRE

-

Soit donc mon sens illuminé
Par cette infime alerte d'or
Sans qui l'Amour meurt Oil s'endort! '

Toute l'âme, en effet, du poète s'anime à la suite de cette
piqûre physique ; elle s'ordonne, sans aucun secours extérieur cette fois ; elle ne se demande plus où aller; elle
devient urgente comme le corps lui-même qui l'entraîne.
Et du même coup on voit se dessiner dans le poème un
mouvement continu ; le désir lui communique sa douce
perpétuité : et nous retrouvons cette sensation de progrès
et d'instance, sans laquelle il n'est peut-être pas de véritable poésie.
Comment m'empêcherais-je de recopier ici, à titre d'exemple et en guise de conclusion, cette délicieuse Fausse Morte, 2
qui me paraît bien être, en définitive, le chef-d'œuvre du
recueil:
Humblement, tendrement, sur le tombeau charmant,
Sur l'insensible monument,
Que d'ombres, d'abandons, et d'amour prodiguée,
Forme ta grâce fatiguée,
Je meurs, je meurs mr toi, je tombe et je m'abats,
I.

2.

L'Abeille, p.
p. 24.

2.

,

�271

JPHIGÊNIE

**•

IPHIGENIE

Ce jeune Yankee décoratir qui regarde le Texas avec
des yeux de relativisme, vois, Einstein, comme il est
mince, et fragile, sur une route, en Amérique. Il a sur
le front une couronne de véritable pâleur, . et il porte
dans ses mains des lis inutiles à ce récit. Son étroite
moustache blonde correspond à ses sentiments . Son
veston sort de la maison Meldrun et Hill, d'Austin. Il a des
yeux d'élégie, et d'adorables joues roses destinées à quelque
collection. Vraiment, il est beau comme Iphigénie.
Parfois, il mord une tige de roseau coupée dans les pages
de quelque pastorale. Er parfois il se ronge les ongles
comme un petit garçon sale. Puis, il ôte son lorgnon
cerclé d'or, le casse, et le jette dans la prairie de pissenlits. Maintenant, il tire de son gousset en drap austral une
grosse montre civilisée, avec deux aiguilles polaires dont
l'une avance et dont l'autre recule, à cause du détraquement de son cœur.
Des hommes glabres, tous les cent ans, l'amènent là,
au carrefour des rites. C'est la coutume prescrite par les
vieillards. Les Cavaliers Rouges viendront en prendre livraison, et le conduiront au Pays Rouge. Justement les voici.
lis sont quatre, montés sur des chevaux nus. Ils arrivent
directement des quatre points cardinaux. Je crois que ce
serait le moment de les peindre, malgré le crépuscule. Mais
je n'ai pas de pinceau sous la main. Et puis je m'inquiète
plutôt du jeune Yankee. Il ne bouge pas. Ah! je comprends : il est enchaîné, par ses bottines vernies, à la Pierre
des sacrifices.

Les Cavaliers Rouges mettent pied à terre avec un
ensemble cinématographique. Le plus jeune se découvre le
sein, d'où coule un lait noir, et allaite un enfant qui vient
de naître sous ma plume. Serait-ce donc un symbole? Je ne
crois pas. Les critiques avisés affirment professionnellement
que 1e symbolisme est mort. A vous, Henri de Régnier !
Au food, c'est le Grand Barbu qui a le meilleur rôle. Il
s'approche d'Iphigénie, le baise sur la couture du pantalon,
et délace ses jolies bottines. Bravo ! Iphigénie est libre 1
Puis il l'emporte dans ses bras, et le couche en traYers de
sa selle. Les quatre Cavaliers remontent à cheval. Ils galopent toute la nuit, à travers la Prairie. Parfois, un loup
passe dans le sentier maléfique, maigre, et les oreiUes
pleines d'étoiles. Ou bien, dans quelque hacienda, un coq
poitrinaire chante la mort. Au loin flambe quelque grand
feu de pâtres, d'ailleurs dépourvus de la moindre astronomie. - Et Iphigénie ? Iphigénie dort. Je vous parlerai
de lui tout à l'heure. Pour l'instant, les Cavaliers Rouges
traversent une ville; ce doit être San-Antonio. Je ne l'ai
jamais vue ; mais je vais la décrire tout de même. Elle est
blanche et grasse comme une misstress. Elle a ôté son
square en forme de bague, et l'a posé sur un guéridon; elle
a remisé la Colonne de !'Indépendance dans un étui de
laque fourré de soie; elle a ouvert sa Grancfe Avenue
comme une. Bible, fait sa toilette près du Temple, souffié
dix mille bougies, et s'est endormie sur l'épaule du Palais
de !'Exposition. Rien ne saurait l'éveiller, ni le grincement
de ma plume, ni le passage de quatre Cavaliers Rouges.
Ils galopent maintenant sur la route du Mexique. Ne me
demande pas, ami lecteur, où ils vont. J'en serais réduit
à te tirer les oreilles, ou à interroger Iphigénie. Il dort
toujours. Ce jeune Yankee a certainement lu les œuvres
complètes de l'abbé Delille. Soudain, le Grand Barbu
regarde l'heure à la montre australe, et me tend une tran-

�272

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sition. Iphigénie laisse pendre ses jambes nues dans l'atmosphère. Il rêYe à la Grande Ourse et au général Washington ..
Pendant ce temps, le Grand Barbu lui déboutonne le pantalon, l'enlève, et le jette dans le firmanent. Il lui ôte le
veston, et en affuble le torse d'un singe malade surgi à point
au bout de ma phrase. li défait le faux-col immaculé, la
cravate à pois, et met le tout dans sa poche. Il ne reste
plus qu'à délacer la chemise. Et voici Iphigénie tout nu.
J'ai beau me voiler la face, le Grand Barbu pousse un cri
d'amour, les chevaux hennissent, le soleil se lève, les
Peaux-Rouges surgissent de toutes parts, et la cavalcade
s'arrête sur les bords du Rio Grande del Norte ...

*

**
Nous voici, me dis-tu, en pleine imagination. Non point!
Mon imagination à moi est un escargot gras qui adhère à
la réalité avec son mol ventre. Il se balade sur le monde ,
sur les oreilles des femmes, et sur les tableaux de maîtres,
et tâte la substance des choses aYec ses deux cornes flasques.
Critique, ô crétin, qui considères un Rembrandt ou un
Maurice Denis du haut de deux grosses lunettes, à la distance réglementaire de huit pas, sache que nul ne saurait
comprendre un tableau, s'il n'a passé sept fois sa langue
sur la peinture sèche et âcre, s'il n'a sept fois écouté, l'oreille
contre la toile, le bruit tricentenaire de la brosse. Tu dis ,
homme à 'une dimension, que le soleil brille. Mais l'imagination de mon escargot sait que, à neuf heures, sur un
talus du Texas, il a le goût ferme d'une de ces prunes
violettes mûries par vent du Nord; que, à quinze heures,
sur Chandernagor, il parfume d'œillet pourri l'âme avariée
des congaïs; et que, à minuit, par la ligue des Antipodes,
il me communique à travers le globe son essence souterraine d'orchidée. - Mon imagination est encore une
douairière japonaise à monocle shelleyen ... Mon imagination est aussi un grattoir de rengaines et de parchemins ...
etc ... etc ... Nous l'avons laissée sur les bords du Rio Grande

2 73

IPHIGENIE

del Norte. Elle y est encore, en compagnie des PeauxRouges. Un Peau-Rouge est un personnage ovale,
superflu et éloquent, au teint bistré, aux mœurs cossues,
avec de grosses épingles dans la cravate et des plumes sur
la cervelle, et muni selon les longitudes d'accessoires
aquatiques, de poil, et d'un cheval. On peut citer parmi
les Peaux-Rouges : les Andalous, les Cubains et les Iroquois. Mes Peaux-Rouges, par hasard, sont rouges! Tant
mieux ! Le paysage même est rouge : de ces grosses montagnes artificielles enveloppées dans du papier mâché. Le
Rio est plutôt un torrent; et Chateaubriand ne l'a jamais
vu. - Et Iphigénie? Iphigénie se tient debout, regardant
une vieille peau-rouge qui lit Pétrone dans le texte. Il est
nu, et il tâche de cacher sa nudité avec ses cheveux, qui lui
descendent jusques aux tempes. Je ne vois pas ses mains; et
il me paraît sensiblement moins décoratif qu'au premier
acte. Voici qu'un vieillard à face noire lui passe un manuscrit peau-rouge. Mais Iphigénie ne connaît que l'anglais.
Alors, un autre vieillard, vêtu de laine blanche, s'approche,
et l'interpelle : « Tu es beau, jeune Yankee! Ta chair est
rose comme celle des pastèques, et ton nombril est aussi
blanc qu'une manchette de celluloïd. Je prie le Dieu PeauRouge qu'il t'agrée avec ta poitrine, tes joues, et tes jambes.
Et je te sacrifie selon les rites pour l'aocomplissement des
destins! »
Ayant prononcé ces gra~des et fortes paroles, le vieillard
se tait. Un personnage inédit apporte, sur un plateau de
cuir, la vieille hache à quatre tranchants. Des torches de
caoutchouc s'allument çà et là. Une fumée liturgique
monte dans le ciel peau-rouge. Deux jeunes vierges couchent Iphigénie sur la grande Pierre Plate, enduite de cire
et de graisse de porc. Et un enfant impubère, saisissant la
hache dans ses mains potelées, fait d'un seul coup tomber
la tête d'Iphigénie.
Priez pour lui !
JOSEPH DELTEIL

18

�TERRE

2 75

Terre, tit n'es qu'une aventure conjugale;
Courbe, tu chéris trop tes faciles rondeurs,
Ton vieux cadran qui rabdche les vingt-quatre heures,
Et tes géographies affichées au collège,
Des bosses-de Î' Afrique aux criqim de Norvège,

:-J'ERRE

Tes continents à qz# tu infliges desformes
Et qui doivent dompter leurs inclinations,
-

Pauvres ailes des mers, écumeux goê'lands,

Qui veulent vaine111,ent pr,olonger le riva,.g".
Sphère loutde ou cdnspire 1i"n croissanf ëîinetib-e,
Triste de fous les dieux frigides qu'on déterre.
Le net brisé, sous le soleil-d'or incassable,

'Pourras-tu lotz.guement

te

-hisser à la tablé

Des planétes avec tes villes amarrées,
·Tes fieuve5, ta vapeu· 'de, lii,né, tes maries,
Ta. ceinture en, plei'nvol de n11es'et colibrù,
, D'mnbres peinant ,1/ers les con-eaves, par-adis,

Vieill'e: bâle voilant' à moitié ton visage
Parmi la nuit, pour profiter- de l'éclairage,

Attendrons-nous longtemps sous ,le tJUJbile ciel
' Un sort que nous savons terreux et solennel ?

Serons-nous tes courtois cadavres }Ufqu'à l'os,
Eunl!ljµes des cin.q sens ~t des qt1,afre .saisons?
Ah ! prends -garde a'l'humeur ri.es bommes élastiques,
Aux comploJs retaraés de ces futr}eurs de pipes,

Las de tap.es@tewr, de Jts obje,ctio.n_s,
A notre envol un long jour de migration

Et laissant au vent vif qui cherche une patrie,

Vers l' Oct.an. dtt ciel aux claires colorfies,
Pour refaire let toit 1de ms rm,élaneolies

Une odeu,r de ftttigue et de èoquétteriè ?

Avec la paille fraîche des constellatio_ns-!

1

Aurons-nous du tonnerre encore dans rnflle ans
Sous un ciel qui feindra tou,jours l'étonnemèn.t,
Ila foiwire, les écîairs, réala1ne lu,mz'nextse,
Et lti petite neige antique et gracieuse
Qui fait toujours les mêmes mines en tombant
Depuis bien avant Homère, depuis ,Satan,
La pluie et, les beaux fours, l'aube primordiale ?

JUL_ES SUPERVIELLE

�FRAGMENTS

FRAGMENTS D'UN JOURNAL
DE GUERRE

FRITZ VON UNRUH
Les lignes que l'on va lire sont extraites du journal de guerre,
encore inédit de Fritz von Unrub. L'on s'accorde généralement,
en Allemagn;, pour voir dans cet écrivain un des plus importants que la guerre ait révélés.
é à Coblence en 1885, il entra très jeune dans l'armée, et
fit la campagne dans l'entourage immédiat d~ Kronprinz . La
guerre aura été un événement capital _dans la vie d_e_ Unruh, un
de ces instants qui marquent et onentent défimt1vement un
caractère ou une activité. Il a su trouverles accents convenables
pour en parler dignement, et q~oiqu_e se~ _ou".rages soient au~si
peu que possible imprégnés de 1~spnt m1htanste, on a pu dire
de lui à juste titre qu'il est le géme même de la guerre.
Cet officier de carrière sait ce qu'est une armée, ses manœuvres et ses mouvements pesants; il connaît, pour y avoir goûté,
l'exaltation de la victoire et la contagion de la défaite ; il sait
apprécier l'état d'esprit d'une troupe au combat et juger, d'un
seul coup d'œil, le retentissement profond, en chacun des combattants des ordres reçus ou transmis. Mais cette guerre dont
il parle ~n homme de métier et en poète, ( et c'est ce qu_i ren~
son témoignage doublement précieux et émouvant), il sait
dès les premiers jours qu'il ne l'approuve pas: La révol_te
s'enfle portée sur les ailes du plus sombre désespoir, et grandit,
s'élev:nt contre cet état de choses cruel et tyrannique qui le
force à mener une vie si véritablement inhumaine. Les ordres
même qu'on lui donne, il ne peut s'empêcher de songer à leur
incompréhensible inanité, et toute sa conscience se débat aux

n'm,

JOURNAL DE GUERRE

277

prises avec cette époque qui ne sait que se renier et se déchirer
elle-même. Mais ce combat contre la guerre qu'il mène jusqu'au
cœur même de la bataille, ne le conduit jamais à la polémique;
il ne verse pas dans la littérature politique. C'est un poète qui
parle, et c'est avec le lyrisme le plus vigoureux et le plus dépouillé qu'il flétrit les horreurs dont il est, malgré lui, le témoin.
Opferga11g ', son œuvre la plus importante jusqu'à présent,
(avec sa trilogie dramatique Une Race, où passent, par moments, des souilles véritablement Eschyliens) fut interdite par
la censure impériale, et ne put paraître qu'en 1919. Ce roman
avait été écrit dans les tranchées devant Verdun.
Le lyrisme de Unruh, contrairement aux tendances habituelles de la littérature allemande, est simple et nerveux. Les
images naissent, fortement cernées par les mots, et s'expriment
sans défaillance. L'usage d'une phrase souvent extrêmement
elliptique et d'un schématisme voulu, lui permet une violence
et une netteté prodigieuses. C'est que son esprit nourri des
grands classiques, de Shakespeare, et des tragiques grecs,
connaît également les exigences des champs de bataille, où
tout est réduit à l'essentiel, où chaque détail prend toute sa valeur et où chaque instant se révèle riche d'éternité.
Unrub se veut une pensée nettement occidentale. Il ne prêche
pas un -vain pessimisme. TI sait qu' « au détour, déjà le but
commence » et que l'homme est tout entier entre les mains des
dieu .
Son style, qui évoque par certaines tournures la manière
sobre et virile de Tacite ou de César, il ne le met pas au
service des vaines philosophies prophétiques, actuellement en
vogue dans les pays d'Outre-Rhin. Sa sensibilité ne se complaît pas dans les molles séductions d'un irvana agréable et
réconfortant. Il ne fuit pas devant la Vie, mais l'accepte tout
entière, telle quelle, sans honte comme sans vain orgueil,
parce qu'il est un homme, et que c'est à lui d'en justifier les
dons les plus magnifiques ; et devant le carnage et la destruction
universels, il se sent gonflé soudain de la présence consolante
et inexplicable de« deux ou trois choses divines ».

J.
1.

BENOIST-MÉCHIN

Titre malaisément traduisible, et dont le sens approximatif est

« la Marche au Sacrifice ».

�LA NOUVEl.L~ REVUE FRANÇAISE

8 septembre 1914.

Un sous-officier me réveille en me secouant. Je sors,
effaré d'un sommeil pesant. Les naseaux reniflants. de
mon cheval me frôkot le visage.
Qu'y a--t-ü ?
- Patrouille vers Parigny.
Je regarde vers l'aube. Le clau de l'i.me s1 éœnd sur la
dévastation dm Jerni:er jmu d'ass;iut. Doux, laiteux, son
éclat baigne le visage grimaçant de fa mrit. Dans t'air :
plaintes et gémissements de blessés-. L'à:tmosphère tinte
comme du verre cassant. Le vent chasse tontes choses
devant lui~ vers leur dissolution. Devant moi, le ciel
rougit. La main de la guerre s'abat comme fa foudre et
saisit un village dont elle consume les maisons; il n'en
reste bientôt plus que des tisons charbonneux. les Uhlans
de ma patrouille sont en selle. Le froid monte vers moi
du fond des prairies de la Marne. Lointaines et calmes
scintillent les étoiles,. Dieu qu'ai-je à faire avec cette existence qui me chasse touj-0urs plus loin de mon cœur ou
bien ... ou bien ...
Le sous-officier rit : Nons sommes à la veille d'une
grande décision. Nous partons. Les arbres, les charnps sur
notre route, sont blancs de la poussière du jour accablant.
La lune argentée pâlit. Le matin s'avance frissonnant.
Pareille à l'heure qui p.récède le lever du soleil, sur les
sables des déserts d'Egypte, voici s'étendre de toutes parts
la lumière naissante. La lumière, comme la transfiguration
du sang répandu. Un vent lugubre passe dans les crinières
des chevaux. Une truie, dam. un champ de pommes de
terre, grogne et senfuit. Ses oreilles brillent, touchées
par le soleil levant, comme des rubis dans la luzerne. Des
villages. en flammes P"luent l'horizon d.e leurs feux pointus
et métalliques. Hors des décombres· des anciennes ha-bi-

FRAGJ\,i,ENTS o'uN JOURNAL DE GUERRE

2Î9

tations s'élèvent des cheminées. Crayeuses, sans vie, e~ilée~, elles témoignent .des foyers où Jes hommes ve,nai_ep.t
jadis apporter leur pain. Nous parcourons au trot de,s
villes mortes. Voici un petit soulie,r d'enfant, sur un ta~
de boureilles d'eau-de-vie cassées._ D~s nuages déchiqueté.')
passent comme des oiseaul- de nuit devant le disque rouge
et fumeux du soleil. A gauche, dans le petit bois q_ue
nous traversons, siffient des shrapnells, comme QU triom....
phe de démons.
Un soldat, avec un bras blessé,, qu'il tient attaché aP,:dessus de sa têtej nous croise, le. regar/i égaré. Derrière
lui trotte lourde.ment un veau. Des vagues nous appor~
tent par bouffées l'odeur de la décomposition. Nous subis,
sons les choses comme dans un cauchemar. Les façaqes
des maisons s'effondrent autour de. nous comme des fan.
tômes. Des hauts murs s'anéantissent sans laisser de trace_s.
Le feu lèche toutes les pierres. Le feu brûle la ch.arpente
des toits. Le feu brûle dans les ca.v.es. Pourquoi une seule
fl:unme, Dieu Tout-Puiss.a1;1t, _ ne brûle-t-elle pas toute
cette folie qui tient ta terre aux entrailles ? Ou ceci est:.il
déjà le commencement de ton jugement ? Un troupeau
de chèvres se presse et se bouscule à notre approche. Les
bêtes noires, dans les nuages de fumée épa,isse, ressemblent
à des diables. Un poste nous arrêt~, le cheinin est barré.
Nous sauto~s-à terre. et poursuivons notre route à pied.
DeYant moi galope un cheval sans maître, dessellé. Sur
sa robe blanche se mélangent les reflets du ciel bleu, et la
lueu_r des im:endies. Il dresse les oreilles. Je le saisis par
le licol. Une grenade éclate et il se sauYe au galop1
comme un Pégase errant. Les étincelles dansent, volent
autour de lui.
_L'artillerie ~ommence son tjr de préparation. Un pom~me~ resplendit chargé de fruits, intacJ au milieu d'uq
Jardm dévasté. Ses branches s'étendent jusqu'à une église
dont le transept est brûlé, Nous devons enjamber un
cheval bouffi et éventré. Une patte pend, rabattue comme

�280

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un jouet de paRier maché. La tête saigne dans un champ
- de betteraves. De l'autre côté de la rue, une table Louis XV
nünaude lugubrement au milieu de cadavres et d'ustensiles de bivouac éparpillés. Sur elle scintille, de tous ses
feux, un verre à liqueur, comme un diamant. Les rafales
d'artillerie s'enflent et gagnent tout le front. Nous passons
un à un le canal de la Marne sur un pont. Les grenades
le criblent de leurs éclats. Les Français défendent le canal
avec acharnement. Nous entrons dans les ruines fumarttes
de Purigny. Je m'oriente près de· la gare. Mes semelles
deviennent humides. Je regarde à mes pieds et m'aperçois
que je suis dans une mare de sang, auquel· se mélange le
vin rouge qui s'écoule de bouteilles renversées à l'alentour.
Les guichets et les salles de bagages sont détruits. Sur la
\'oie gisent des cadavres. Un d'entre eu:it a la bouche entr'ouverte, d'au s'échappe un filet de sang noir.
Derrière des maisons, des compagnies accroupies s'abritent. Nous nous frayons un chemin à travers des décombres.
Hors d'un tas de fumier, un vieillard me regarde fixement.
A côté de lui la pièce est déchiquetée par les grenades.
Une od(mr d'eau croupie s'exhale du plancher. Une femme
morte gît sur un large lit. Deux petits enfants vivants sur
sa poitrine. Tout à côté, dans un fauteuil roulant, une très
vjeille femme. Le souffie me manque. Mort, mort ; tout
est mort. Deux uhlans arrachent les enfants à la mère déjà
froide et les emmènent. Je les remets au passage à une
ambulance. La vie passe comme l'éclair. A présent j'ai fini
avec la terre et avec le ciel. Les mâchoires grincent contractées. L'artillerie, avec toutes ses munitions de renfort,
n'a pu réduire la batterie française au silence. L'infanterie, ·
la baïonnette au canon, s'élance par vagues et monte à l'assaut. Hourra-hourra-hourra ... et puis, des pelotons sanglants qui crient, houleux.
Un officier s'approche de mo:. : En avant, en avant,
excitez les soldats comme la flamme ou César! C'est maintenant qu'il nou.s faut des hommes qui connaissent la

FRAGMENTS D'UN JOURNAL DE GUERRE

2.Sr

mort et la vie. Qui puissent mourir. - Et nos âmes?
Aujourd'hui, aujourd'hui c'est la décision, c'est le jour
aujomd'hui ! Puis il fuit en avant. Des grenades éclatent.
Des gémissements s'élèvent de chaque motte de terre.
Vous tous des villas et des banlieues, spectateurs, a-vec
délices, de ce théâtre sanglant, la tragédie de Macbeth ne
rassasie~t-elle plus votre soif d'horreurs, dont vou savouriez
les angoisses au fond de vos loges sombres, que vous nous
contraigniez maintenant à ce festin a~ominable ? C'est
vous-même, c'est vous qui ·le payez, et y calculez encore
votre profit. Les grenades éclatent parmi l'Alphabet ! Ce
qui auparavant, avait de la valeur pour vous, nous Ie rejetterons avec dégoût. Les larves doivent parvenir à la lumière
de notre âme. Le jour de la connaissance approche! Oui&gt;
nos ailes couvrent encore la vapeur du sang, que vous ne
l'entendiez pas, que vous ne Ia voyiez pas, - mais les
années viendront où nous ne viderons plus le calice
jusqu'à la lie. Oui; oui... elles viendront sur voùs tous.
Un verrat, devant moi, couvre une truie. Sur son dos
volète un canari échappé. A côté, sur un lit, gît un capitaine français. Pâli, des bas de soie rouge éclairent ses
jambes jusqu'au genou. Un membre, atteint cà et là
.
'
pend à son tronc, noir, décomposé. Mon œil le regarde sans
pourrir. 0 cette image se creuse, s'enfonce en moi. Voici
le chemin du symbole ! Oui! la sainte vie, le bien le plus
précieux de la création, vous avez osé y porter la main !
Dois-je, m'emparant du destin à la manière des Grecs,
dévoiler le sens des augures et prononcer une prophétie ?
Mais à quoi bon ? chaque chose a son temps, et bientôt
s~r ce èham,p de carnage, s'élèvera le hurlement des Erynmes.
Sur un mu.r, à côté d'une jumelle de campagne, détruite,
la tête en plâtre de la Vénus de Milo. Derrière elle les
nuag:es épais des grenades et des shrapnells. J'arrive à l'EtatMajor. Partout une agitation angoissée. Trois cents hommes
de réserve passent. Les esprits devie,nnent nerveux. L'artil-

�LA NOUVELLE . REVUE FRANÇAISE

lerie lourde française se fait plus prbche. Un commandant
se précipite yers le général. cc Le vent tourne. l!a fortune
nous est contraire. &gt;&gt; Les rapports s'entre-croisent. cc Le
.. .e régiment bat en retraite. &gt;&gt;, Le Géaéral: cc Impossible, les
commandants du régiment m'ont juré de tenir le canal
jusqu'au demie:r. » Des officiers sont envoyés aux bagages.
Les grenades françaises nous survolent. Crac, crac. Un
capitaine d'Etat-Major devient pâle, m1b1ie, se trompe}
interroge, se renseigne. Une armoire déchiquetée tombe
du grenier dans la cour. Un pantalon encore au crochet la
suit en voltigeant. Le général avec ses officiers descend
l'escalier, courbé. Les cmridors sont bondés. Un avion
francais. Nos fiowitzers le mitraillent. Des nuages devant
et d~rrière lui. Boum !' c'était dans la , fabrique. Boum !
ceUe-ci dans la cour.
·
Voix : (c Ils, tirent bien les ca&lt;;:hons. Il faut le leur aœorder. L'école dé Napoléon. l&gt;
Le Com:mandant du qùartier-gébéral de l'armée arrive
en auto. Il cbudiote,avec le général.
Voix : c&lt; Les mortiers en avant., - En temps de paix
il faudra· faire plus de grenades que de shrapnells. Les grenades ont un effet plus démoI,alisant. &gt;&gt; , Boum !
Une fumée du diable, et Péglise de Parigny s'effondre
d'elle-même, Tous cherchent un abri. Je marche sur un
zouave tué. M~choire inférieure et gorge sont complètement
arrachées·, de sorte. que, je puis voir l'intérieur- de son crâne.
Devant un mm, intacte entre deux cierges, une vierge tend,
comme d'habitude, ses marns bénissantes. 1'.a ligne de la
Marne est enfoncée.
1r

Septembre.

« Jour funeste et~malheur(m'x t ii Un officier entre brusquement avec ces mots. c&lt; Qu'y a-t-il.? &gt;) Des lampes de
poehe et des voix s'éveillent. c, Les bagages- et les ambulances doivent reculer encore de r 5 kilomètres. ~ Reculer ?
Vous êtes fou !I - Avant toute lum1ère, »

FRAGMENTS D'UN JOURNAL DE GUERRE

283

Je saute, je me précipite vers la rue. Bes crbevaux. passent
au galop. Des voitures grincent. {&lt; A 6 h. 30 tout en ordre
&lt;le marche. - No11s reculons. » Un commandano d'EtntMaj0r rit nerveusement et s'étend du .miel sur du paim
D'autres se tienn:ent autour des cmsines roulantes et avalent
rapidement du thé· chaud. r.1, Les Français vont en faire une
-figure. Je-voudrais être là pour les voir qu~nd ils découvriront que nous sommes tontàcoup partis. Ils le prendront
naturellement comme une grande victoire. Pourvu seuJe..
ment que les a.vions ne· sortent pas, trop tôt l Mais, Dieu
merc1, le ciel se rouvre complètement. Aujeurd'bui leurs
batteries tirent en champ libre ! ii Rire général. c&lt; On doit
avoir entrepris un changement de front. - Est-ce qu'il
faut touj0urs placer les mortiers en al&lt;lant ? - Non, ce
n'est plus nécessaire. Mais neus- voulons aller chercher nos howitzens. &gt;&gt; Le vent du matini vraver.se la plaine
en sifil11nt. Je titube. Les régiments reviennent par groupes
isolés de trente hommes. ci Reculer? ,, Ce mot s'élève dans
l'espace comme un point d'interrogation sombre. « Recu~
1er. » Le général regarde par la fenêtre et &lt;d'emande à U'.B
homme : &lt;c Où étiez-v01.1.s ? - Près- de la ... e Division.
- Et ... ? » J,l se penche h0rs du cad,re. &lt;c Les soldats veulent
savoir pourquoi nous reculons. On crie, on grogne :
d;abord on nous précipite en avam, maintena:nt en a,rriêre.
Il faut simpfe-ment abandcimner les positions acquises. &gt;&gt; Le
général met la main dans sai poche. «' &lt;!:'est dégoûmn,u, il
va pleuv0ir. &gt;&gt; Ses cheveux blancs se soulèvent dans le
vent. « Affreux. i&gt; 11 se caresse la moustache. cc Nous changeons de front, ou plut6t, Dieu sait ce que nous faisoas.
Moi non plus-, je ne suis pas. orienté. ii Il nous regarde tous
tristement. cc Tout alfait bien là-bas cependant ? Il semble
que l'armée formant aile droite ne nous ait pas suivis !
C'est peut-êttte pour cel« qu'on nous ramène en arrière. &gt;&gt;
On a,pp0rte la nouvelle , d~ fortes pertes. Le général la
regarde, soulè~e un appareil photographique qui est suirt le
:rebord de la fenêtre, le repose soigneusement'. Il met s~m

�284

LA NOOYELLE REVUE FRANÇAISE

képi et referme la fenètre. Un chef de batterie passe au
galop. « Comment ramener nos pièces ? - Les rendre
inutilisables. - Mais comment ? - Enlevez les culasses. - Ils ont des pièces de rechange. Alors
faites sauter. Les canons sont encore solides. Alors amenez-les. - Ce serait mieux. - Nom de
Dieu, le mieux serait encore que nous ne reculions pas. »
Un major s'avance. « Quoi, quoi ! nous reculons ?
Qu'est-ce que cela veut dire, reculer ? - Reculer, parbleu, que l'on abatte sur le champ celu~ qui emploie, ce mot
autrement que suivant son sens habituel ! - C est très
bien, que cette stupide course en avant s'arrête. ~ Il
semble que de la cavalerie française et des troupes anglaises
se soient glissées entre la première et la deuxième armée.
- Concessions à l'ensemble de la situation. - Encore
une fois c'est parfait que ce tohu-bohu délirant de victoire
ait cessé et que nous puissions connaître enfin la dureté des
temps. - C'est bien comme· ça, ce n'est plus un~ pro:
menade vers Paris. - 11 semble que nous le devions a
une armée qui croyait tout pouvoir faire à elle seule. &gt;&gt;
Quelques soldats abattent des pommes dans les_ arbres. Les
nuages, bas, rasent la plaine . « Comment_ réd1geons•n~us
les ordres ? D'abord attaquer pms nous retirer
encore? Drôle de commandement, diront ceux de la troupe.
- Doit-on demander son avis à chaque soldat séparément ? - Les officiers seuls doivent savoir ce dont il
s'agit. - On murmure, on serait devenu nerveu~ en
Orient. - Le plan de campagne du général von Schheffen
ne sera pas tenu. D'abord Paris, puis les Russes . On a l'~ir
de vouloir le retourner : d'abord les Russes et ensuite
Paris . - Avez-vous confiance en Moltke?» - On secoue
la tête.
ous partons à cheval. Les phrases que je viens d'entendre tournent dans ma tête, mélangées à mes songes.
Une petite pluie fine tombe sur toutes choses. Je reste
ayec quelques uhlans. Pour attendre les ordres. On emmène

FRAGMENTS D'UN JOURNAL DE GUERRE

285

les blessés légèrement atteints. Les grands blessés sont
laissés sur place. Des imprécations terribles sortent des
ambulances. Des voix appellent, crient, gémissent. Des
jofirmiers, des infirmières, des caporaux restent auprès
d'eux avec une grandeur calme et tranquille .
Maintenant seulement, ce recul prend corps en moi.
Maintenant seulement, car une honte brûlante monte à
mes tempes. La honte que nous soyons forcés d'abandonner à leur destin ces frères humains et mutilés. Oh : c'est
comme si un remords implacable nous chassait de ce
délire, hors duquel nos camarades sanglants nous regardent d'un œil fixe et dilaté. Des colchiques se balancent,
douces, mauves, répandues dans les prairies. Des troncs de
bouleaux s'élèvent lentement, comme des fantômes dans le
matin. Derrière un officier court un pinchernoir. Il saute
devant chaque cavalier. Devant le plus faible bruit, il rabat
sa queue entre ses pattes. Chaque fois qu'il saute vers un
soldat on le rejette brutalement au milieu de la rue.
« Arrière. »
Du food des jardins, monte la lueur pâle des dahlias et
des soleils. Vous voici. 0 fleurs dans la guerre, étoiles
solitaires dans les ténèbres de ce délire. Les feuilles automnales jonchent le sol, ou descendent vers la terre en gémissant. La nostalgie me tient, de mon pays lointain et
abandonné. Nostalgie ! Nostalgie ! Les nerfs tendus à
l'excès se relâchent. Oh, je voudrais m'écouler dans
l'Amour, dans la Joie! M'abandonner à de nouvelles vies !
Toutes ces vies dont la révélation peuple ma poitrine de
leurs soupirs gémissants. Je ne suis plus un homme. Mes
mains se replient inconsciemment. Le monde s'effondre,
s'effondre autour de moi. Je suis saisi de vertige. Qui m'a
forgé les chaînes de cette existence barbare ? Pardonnezmoi, Dieu Tout-Puissant, mais une malédiction, une malédiction terrible sur mes ancêtres et mes pères, m'étreint la
gorge. Vous m'avez poussé à ce métier, et voici que l'âme
du soldat me fait soudain défaut ! Ne pas penser, ne pas

�286

LA NOUVELLE ,REVUE FRANÇAISE

penser ! Sans q.uoi la nuit tombe sur tout ,entendeme~t.
·
· · dans un vilhoe
A peme
aTrrve
·-o; , de nouveau . partir.
.
«.Plus, plus Join, en arrière. » Voix: « Ces F~ança1s avanent, il •faut reculer encore ! füt-il v.r,a1 que nous
:bandonnons toutes nos positions ? Aussi l'rArgonne ?
Aussi Reims ?-Quelle folie ! - Hautes ·mesures straté.
Et combien de temps encore voulez-vous
~J:s~~cher la vérité ? ,i - Les communications téléphoniques sont coupées. Je :vais .•. ije vais ... je vais ...
.La route est boueuse. Autour de chaque ar:bœ un trou
s'est .creusé, plein •dieau. Le vent · froid si~e·à travers des
espa.c.es incultes. ,L.es sabots de mo~,cheval gh~~ent 1et patauoent dans le sol humide. cc En arnere, en arnere ! oi
B Sur la chaussée des autos font hurler leurs .sirènes, tout
ie long des fomg0TIS,à bagages. « Dégagez la voie, dégagez
la·voie. »•Gest-le signal éternellement renouvelé. U~ troueau de moutons hêle égaré parmi nous. Les arbres s1ffient,
:cheveiés, sous ' ies rafales de vent intermittentes .e t brusques. Des masses épaisses de nuages noirs passent, cha:;ées, au-dessus de (ma tête. Comme un déluge elles ,se déhvr:ent de l'horizon. Elles viennent de Bance ! Elles
viennent, noires !
..
. , .
VemHu nous,saisir? Veux-tu,nous sa1s1r ? QUI'. devo1lera
le sens de ce retour? Qui, qui, qui ? Oh! que je sois frappé
d'oubli! Que ceci au moins soit épargné ~ mes songes ...
FRlTZ VON UNR UH

Traduction de

JACQUES BENŒST-Mlkttrn.

V
Aiguesbelles m'offrait, chaque été, un spectacle identique,
méthodiquement réglé. On eût dit qu'une ordonnance
supérieure eût assigné à tous les habitants du mas une
tâche exacte devant laquelle ils ne viendraient à faiblir
qu'au moment de la mort.
· Mon grand-père s'occupait de son domaine avec un
soin invariable. Tous les jours, avant le coucher du soleil,
quel que fût le temps.) il allait inspecter ses vignes en
voiture, suivant des chemins tracés exprès dans la terre
labourée-et par lesquels lui seul passait. On apercevait au
loin son buste qui restait rigide en dépit des cahots et se
dressait au-dessus de l'horizon.
Ma grand'mère était sans cesse en mouvement malgré
son âge. Elle allait, du matin au soir, de 1a ferme à la
magnanerie, son beau visage aux pommettes traîches
abrité sous un grand chapeau de paysanne. Préoccupée
perpétuellement par l'amélioration du mas, elle décidait des
changements ,qui s'effectuaient aussitôt, non sans qu'ellemême, qui bouillait d'activité, y eût mis la main. Lorsque par hasard nous la surprenions à ne. rien faire, elle
se sentait si honteuse qu'elle se troublait et di?paraissait
après nous avoir dit:
- Il faut que je vous laisse, mes enfants, j'ai tant de
besogne!. ..
r. ·voir&gt; la Nouvelle,Revue Ftatifaise du

1er août 19,22.

�SILBERMANN
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La tâche de ma mère, entre ces deux êtres, é_tait de les
servir avec un amour parfait. Je me demande s1 sa conscience scrupuleuse ne lui reprochait ~as comme_ u?e trahison envers ses parents l'amour quelle. portait a_ mon
père, et si chaque année elle ne re~ena1t pas à _Aiguesbelles avec le cœur d'un enfant qm veut se faire pardonner.
Sous cette tradition austère, si bien revêtue de douceur,
le devoir se présentait avec une saveur exquise. Je me
plaisais à me fixer gravement de petites tâches ~e~rètes qu~
je m'évertuais à mener à bien. Au crépuscule, a ~.he~e ou
les travaux des hommes cessaient dans le mas, Jallais me
recueillir dans ma chambre.
,
.
1a chambre était située à l'étage le plus élevé de 1 habitation. Les murs étaient blanchis à la chaux et le plancher
recouvert de carreaux rouges. 11 y avait, accrochée au mur,
une image que je regardais souvent. C'était une gra~de
photographie représentant un de m~s ~ncl:s,_ un ~rère arné
de ma mère qui était mort et que Je o avais 1ama1s connu,
mais dont Îa figure farouche et la destinée énigmatique
hantaient mes pensées.
.
Ma mère m'avait fait sur lui bien des récits. Elle m'avait
décrit à travers la confusion de ses impressions d'enfance,
les scènes auxquelles elle avait assisté lorsque ce frère, à l'âge
de dix-huit ans, obéissant à_ un, singulier v~u- de re~oncement plutôt qu'à un désir d aventure, s était_ ~nfu1 . de
la maison cc afin d'accomplir ma mission », avait-il écnt ;
il ne savait laquelle. Elle m'avait raconté comment, revenu
après plusieurs mois, le révo:té était re~té s?_u rdern~nt
obstiné à sa mystér"ieuse vocauon, allant _1usqu a m~~d1~e
ses parents qui s'efforçaien~ d~
~e~emr. Enfin J avais
appris qu'à vingt-deux ans 11 s était 1omt à un gr~upe de
missionnaires qui se rendaient à Madagascar et était mort

1:

en mer.
.
De ma fenêtre, je découvrais presque tout le domame.
J'aimais à m'y tenir au déclin du jour. J'~ntendais le piéti-

nement du troupeau qui rentrait à la bergerie. D'un côté,
je contemplais, à l'infini, les lignes parallèles des vignes;
de l'autre, le clos des mftriers, le bois d'oliviers. Et à considérer cette graisse de la terre dont je me trouvais pourvu,
j'étais exalté par un sentiment de reconnaissance. Je murmurats :
- Faire le bien ... faire le bien ...
Je me demandais :
- Qui puis-je sauver ? A qui me dévouer ?
J'ailais interroger l'image de mon oncle, et j'étais dans
une telle fièvre que je croyais voir dans la pénombre les
lèvres du jeune missionnaire me dicter une tâche.
Pendant les vacances, Silbermann, qui avait peut-être
senti le refroidissement de nos relations et s'en inquiétait,
ne. me laissa point l'oublier et correspondit fréquemment
avec moi.
Il faisait en compagnie de son père un voyage en automobile à travers la France. Ses lettres, fort détaillées, me décrivaient les régions qu'il visitait . Il portait, sur le pays et les
gens, des jugements critiques bien rares à notre âge et qui me
paraissaient le signe d'un cerveau supérieur. Grâce à sa
mémoire qui était extraordinaire, grâce aussi, sans doute à
l'aisance d'un esprit libre de toute attache, il assimil~it
promptement tout ce qui passait sous ses yeux et composait
de vastes tableaux qui débordaient mes vues étroites. Ces
lettres rappelaient une foule de faits historiques et abondaient en citations littéraires. Celle qu'il m'écrivit d' Amboise
me fit une peiot~re de 1~ cou~ des Valois; peinture chargée
de sang et de poison, bien faite pour justifier le sentiment
d'aversion que m'inspirait la dynastie de la Saint- Barthélémy. Il se plaisait aussi à imiter le style d'u n écrivain
célèbre. Il ré~ssi~s~it cet exercice à merveille, trop bien
même, selon 1opmioo de notre professeur, ainsi que je \'ai
rapporté. Passant à Chi~on, !l m'é~rivit plusieurs pages
dans la langue de Rabelais, qui me divertirent fort.
19

�290

LA NOÙVELLE REVUE FRANÇAISE

Il m'entretenait des monuments et des objets d'art avec
une richesse de connaissances qui s'expliquait par la profession de son père. L'intérêt que celui-ci portait aux
édifices religieux me frappa. J'appris qu'il faisait .de longs
détours afin de visiter de petites églises de campagne.
J'attribuai cette particularité à ses goûts artistiques, d'autant que, dans ses lettres, Silbem1ann accordait des développements enthousiastes à l'architecture n!ligie~se .
Pour ma part, j'étais toujours resté insensible à la beau~é
de cet art. Une cathédrale, si gran&lt;liose fût-elle, me faisait le même effet, sous la carapace · de ses sculptures,
qu'une espèce de monstre préhistorique, unicorne ou
dragon, qui e-C1t été conservé à travers les âges. Je n'y
trouvais rien d'explicable et la considérais seulement avec
une vague curiosité.
Une des lettres de Silbermann fut pour moi une révélation à ce sujet. S'étant arrêté quelques jours dans une
ville célèbre pour les sculptures de sa cathédrale, il me les
décrivit entièrement. Il me démontra que cette multitude
de scè11es et d'ornements, qui étaient si embrouillés à mes
yeux, reproduisaient toutes les connaissances spirituell~s
et matérielles des artisans au Moyen-âge. Il me rendit
intelligible tout ce qui était inscrit sur les pierres. Interprétant un à un le sujet des scènes religieuses, commentant le geste de chaque statue et le rapportant à la légende
du modèle, il me donna d'abord un tableau merveilleux
de la pensée mystique à cette époque. Puis, passant aux
parties qui relataient la vie de l'homme, il me montra les
bas-reliefs où était représenté le cycle des travaux rustiques:
labour, semailles, moisson, vendange ... Il ne nègligea pas
la plus petite pierre. Il alla jusqu'à me décrire les guirlandes de feuillage, composées uniquement, disait..,J,l, de
plantes poussant dans la province ; et il rapprocha de cette
décoration humble et bornée la foi naïve exprimée dans
les motifs religieux.
.
J'eus, en lisant cette lettre, une impression analogue à

SILBERMANN

celle que j'avais reçue le jour que j'avais entendu Silbermann réciter en classe les vers d'Iphigénie. Il me sembla
qu'un trait de lumière était jeté sur tous ces ~onummts
que j'avais si mal distingués jusqu'ici. Je revis leurs sveltes
ogives, leurs rosaces parfaites, leurs fines galeries brodées
sur la nue, et cet art m'apparut soudain adorable. De
grises figures de pierre que j'avais contemplées avec froideur saillirent dans ma mémoire, nouvellement parées
d'une grâce ou d'une détresse ravissantes. Et devant ces
visions, je restai un instant confondu, comme, par un
beau soir succédant à des nuits brumeuses, devant un ciel
constellé.
Après av~ir reçu cette lettre, je songeai aux paroles que
Silbermann m'avait dites un jour : (&lt; Ces choses, ne
puis-je les comprendre aussi bien que Montclar ou Robin ?
Est-ce que je ne les admire pas plus qu'ils ne les admirent ? &gt;&gt;
Quoi ! c'était lui, qui lisait comme à livre ouvert dans
la tradition de la France, qu'on traitait d'étr.anger t Lui, qui
pénétrait jusqu'aux qualités les plus profondes de notre
terroir, qu'on voulait chasser de ce pays ! Ah ! ces sentiments insensés soulevèrent mon indignation . Je les comparai à ceux qui avaient provoqué jadis la révocation de
l'édit de Nantes et fait perdre finalement à la France - je
l'avais maintes fois entendu - la partie la plus diane et la
plus travailleuse de sa population.
b
Ce rapprochement fortifia grandement dans mon esprit
la cause de Silbermann. Et avant de quitter Aiguesbelles
regardant droit aux yeux le portrait de mon oncle, je jur~
de ne point faillir à ma mission.
J'avais espéré qu'une nouvelle année scolaire, avec tous
les changements qu'elle apporterait à nos habitudes, modifierait la situation de Silbermann au lycée. Mais il n'en fut
rien. La composition de la classe fut à peu près la même.
Le jour de la rentrée, Philippe Robin passa à côté de moi

�LA NOUVELLE REVUE fRANÇAlSK

sans m'adresser un regard. Les haines, la rancune, persistèrent; la quarantaine continua.
Notre nouveau professeur était un vieil homme qui ne
se souciait plus guère de l'enseignement qu'il donnait.
li se plaisait surtout à observer chez ses élèves les trayers
des natures et à voir jouer les petites passions. Nous
étions pour lui des marionnettes auxquelles il distribuait
malicieusement de temps à autre des coups de bâton.
La figure et les gestes de Silbermann, le petit drame qu'il
devina autour de lui l'alléchèrent aussitôt. Il vit là un acteur
bon à lui donner un spectacle divertissant et il le mit en
vedette.
La même intimité reprit entre Silbermann et moi.
J'évitais, par crainte de mes parents, de le recevoir souvent à la maison, mais je me rendis presque tous les jours.
chez lui.
J'assistai de là, une fois, à une scène dont le souvenir
m'est resté.
C'était à l'époque où de nouvelles lois concernant" l'exercice des cultes devaient être appliquées. A. cette occasion,
le propriétaire du château de la Muette invita les évêques
de France ainsi que de nombreuses personnalités du monde
catholique à se réunir chez lui afin de conférer sur la
situation faite au. clergé. Nous vîmes, par les fenêtres, les
ecclésiastiques passer et repasser lentement dans le parc.
On distinguait les gants violets et le liseré des soutanes.
Quelques graves personnages, tête nue, les escortaient.
L'attitude de tous était empreinte de mesure et de résignation. Ce spectacle faisait sur moi une impression très forte.
Je ne disais mot. Silbermann était posté au carreau voisin i
ses yeux dardés et son nez écrasé contre la vitre donnaient
à sa figure un type sauvage. Tout à coup, prenant ~1011 bras
et le serrant avec force, il s'écria :.
- Retiens cette date ... A partir de ce jour, le règne de
la papauté cesse sur la France, et bientôt sans doute il va
décliner dans le monde entier. Retiens cette date. Il se

SlLBERMANN

2 93

peut qu'elle soit conservée dans l'histoire comme celJes
qu'on nous fait apprendre aujourd'hui et dont on a marqué
la chute des régimes.
Il avait quitté la fenêtre et était au milieu de la pièce,
en proie à une agitation frénétique. Il prononça encore
quelques paroles ; mais je ne les entendis pas, tant sa
Yolubilité fut grande, comme s'il eût rnulu précipiter la
destruction qu'il prophétisait. Puis, il revint vers la fenêtre,
et, désignant l'assemblée des prélats, il dit :
- Le dernier concile.
Ces mots détournèrent sa pensée. Et tandis qu'une singulière expression sensuelle apparaissait sur son visage, il
laissa échapper :
- Ab ! comme Chateaubriand eût dépeint cette scène!. ..
Hein ! Vois-tu sa phrase?
Et après une seconde de réflexion il déclama :
- Spoliés de leurs augustes palais, les princes du catholicisme étaient réunis en plein air, comme les premiers
serviteurs du Christ .. .
Mon esprit se trouvait à ce moment fort éloigné de la
littérature. Il me semblait voir des adversaires abattus,
mais des adversaires si proches que leur ruine m'atteignait.
Je m'écartai de la fenêtre et entraînai Silbermann.
Maintenant de tels éclats étaient fréquents chez Silbermann. Sa nature s'altérait. Il dénonçait constamment., avec
une ironie amère, les injustices et les ridicules qu'il apercevait; et même il allait jusqu'à considérer avec une horrible complaisance les malheurs des autres.
Comment ne pas l'excuser lorsqu'on songe à l'alarme
profonde ou vivait sa pensée ? Je m'avisai de cela un jour :
nous causions tranquillement ensemble ; je fis, par hasard,
un geste de la main ; il crut que j'allais le frapper et protégea vivement son visage.
Puis, je m'aperçus à certains de ses propos combien il
avait le sentiment que son ambition échouerait, combien
il se savait rejeté_'par nous. C'est ainsi qu'il disait fréquem-

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISB
294
ment de telles phrases : « Les Français agissent de la
sorte ... Les Français ignorent cette qualité ... n comme si,
de lui-même, il se fût retranché de notre nation.
Je faisais de mon mieux pour détruire cette impres~ion.
Ainsi, je lui parlais souvent des belles théories sociales
qu'il m'avait exposées. Elles avaient germé dans ma tête
et je rêvais à leur réalisation.
- C'est toi, lui disais-je, qui par tes livres, par ton
éloquence, feras s'accomplir ces choses en France.
Mais il n'avait plus la même foi dans son idéal et me
répondait par un geste sceptique. Quant au grand rôle
que je lui assurais plus tard, il me disait avec une grimace
amère:
. - Tu oublies que je suis Juif.
- Mais ce qui se passe actuellement n'a pas d'importance, répliquais-je. Hors du lycée cette hostilité ne durera
pas.
- Elle durera - reprenait-il d'une voix singulièrement
profonde, tandis que ses joues se chargeaient d'un rouge
sombre - elle dure pour moi aussi haut que je remonte
dans mes impressions d'enfance. Ah! tu ne peux savoir
ce qu'est de sentir, d'avoir toujours se.nti, le monde entier
dressé contre soi. Oui, le monde entier. Ch_ez tous, même
chez ceux qui n'ont point de haine nous devinons à leurs
regards, à un certain air, une arrière-pensée qui nous
blesse. Mais, tier1s ! ne serait-ce que la manière dont on
prononce le mot cc Juif» ... Ah ! tu n'as jamais remarqué? ...
Les lèvres avancent en une moue méprisante pour accentuer la première syllabe, puis, faisant g\isser la seconde,
reviennent vite en arrière, comme afin d'expulser le mot
sans se souiller. Ce mouvement, j'ai appris à le reconnaître et à le déchiffrer, à force de le voir répété sur les
lèvres de tous ceux qui me regardent : cc C'est un Ja-ij...
il est" Ja-if ».
Que répliqüer à ·œla ? Quand j'entendais ces confidences poig~antes, je frissonnai~ comme si ayant passé la

STLBERMANN

2

95

tête dans un cachot affreux j'avais aperçu un homme y
vivant.
Et en même temps, p.ar une sorte de bravade ou bien
peut-être afin d'amortir sa disgrâce personnelle, il avait
pris la manie dé me conter des histoires où ceux de sa
race étaient tournés en dérision. Il les développait avec
art, imitant l'accent des Juifs et empruntant leurs noms
les plus communs. Dans son cas ces bouffonneries avaient
quelque chose de sinistre. Loin de me faire rire, elles me
glaçaient, comme lorsqu'on entend plaisanter sur son
mal quelqu'un qui se sait mortellement frappé.
Mon zèle pour lui redoublait. Nulle expression ne
définit mieux le sentiment qui m'animait. Il n'entrait dans
ce sentiment rien de ce qui couve d'ordinaire à cet âge
sous une amitié ardente, les tendres pensées, le désir de
caresses, la jalousie, et la fait ressentir comme la première
invasion de l'amour. Mais le soin exclusif~ l'abnégation, la
constante sollicitude de l'esprit, les .soucis déraisonnables,
donnaient à cet attachement tous les mouvements de la
passion. J'étais tourmenté sans cesse par la crainte de
mal accomplir ma mission. Je m'accusais de relâchements
imaginaires. La nuit, cette angoisse me hantait et se transformait en cauchemar. J'avais la vision de Silbermann se
noya_nt ou se débattant au fond d'un précipice ; alors je
me jetais à l'eau ou m'élançais dans l'espace afin de le
sauver. Et le matin, je m'éveillais dans un tel trouble que,
pareil à l'ami de la fable, je courais l'attendre à la porte de
sa demeure.
Cette visible agitation inquiéta ma mère. Elle m'interrogea. Je répondis de façon confuse, mêlant à mes explications le nom de Silbermann, er je vis qu'elle fronçait
les sourcils. Elle avait appris que je m'étais brouillé avec
Philippe Robin à ce sujet et m'en avait vivement blâmé.
Bientôt, l'exigence de Silbermann, qui me retenait
auprès de lui sans souci de mes devoirs de faniille, apporta
quelque irrégularité dans mes habitudes et me valut les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

remontrances de moµ père. Souvent je me sentais observé
par lui comme si une grave accusation pesât sur moi. Mais,
si je continuais à les chérir tous deux, ni ma mère, , par ses
bons enseignements, ni mon père, par ses justes sentences,
n'avaient plus de pouvoir sur ma conduite. Lorsque le soir,
ayant passé la journée avec Silbermann, l'ayant suivi, veillé,
servi, je me retrouvais devant eux, c'était avec le détachement des âmes mystiques en présence de leurs terrestres
amours. Entendant agiter des questions telles que l'avancement de mon père ou les occupations charitables de ma mère,
j'éprouvais- l'insensibilité mêlée d'indulgence que ces âmes
témoignent aux propos des mondains. Quelquefois, peutêtre, mes parents voyaient un sourire rayonner vaguement sur mon visage, C'est que, rêvant au sort de Silbermann, j'imaginais un subit revirement éclatant sur terre
en faveur des Juifs, la fin de son tourment, bref un dénouement imité de celui d'Esther. Mais le plus souvent, au
contraire, mon imagination, sans doute afin de multiplier
les amorces incomparables du sacrifice, se plaisait à une peinture très rude de l'avenir et me faisait tirer de toutes
choses des pressentiments funestes.
Ainsi, un jour, au lycée, je vis Robin dire quelques
mots à Montclar. Puis celui-ci s'approcha de Silbermann
et lui cria en ricanant :
&lt;&lt; Eh bien ! Juif, il paraît qu'on a pris ton père la
main dans le sac ? »
Silbermann blêmit et ne répondit rien.
Aussitôt, d'après cette scène, je conjecturai tout un complot ourdi par les ennemis de Silbermann, je vis un
désastre inouï fondant sur lui. ..
Hélas! cette fois-ci le pressentiment était juste. Quelques jours plus tard, Montclar, Robin et les autres élèves
de Saint-Xavier, arrivant au lycée le matin, annoncèrent,
montrant un journal, qu'une plainte était déposée contre
le père de Silbermann.

297

SILBERMANN

VI
Dès que cela me fut possible, j'allai vers Silbermann et
lui posai ùes questions. Il me répondit avec un mouvement d'insouciance mais cependant sur un ton précipité
qui trahissait son trouble :
- Il arrive à mon père ce qui arrive très fréquemment
dans son métier. Il a vendu comme authentiquement
anciens des objets qui ne le sont pas ou qui avaient été
restaurés. Il les reprendra, indemnisera l'acheteur, et
l'affaire n'aura pas de suite.
Il se trompait. Le lendemain, de nouveaux détails apprirent que la vente s'était faite à l'aide de faux papiers et
que l'acheteur lésé maintenait sa plainte. Ces explications
étaient produites par le journ?l qui avait le premier ébruité
l'affaire, La Tradition française, et qui appartenait à la
ligue des Français de France. On ajoutait que _d'autres faits
plus graves encore pourraient être reprochés à l'antiquaire
Silbermann.
·
Deux jours passèrent. L'anxiété de Silbermann grandissait visiblement. Etant avec moi, il tomba à plusieurs
reprises dans de lourds silences d'où il sortait par une
animation factice s'il se voyait observé, comme font ceux
qui veulent détourner de leur personne un soupçon.
Ce soin était nécessaire, car l'affaire Silbermann était
devenue au lycée le sujet de toutes les conve~sations. Dans
la cour, on chuchotait sur son passage, on le montrait du
doigt; et me rappelant ce qu'il m'avait confié sur sa sensibilité, sur son œil toujours en éveil, je pouvais imaginer
quelles étaient ses souffrances.
'
Un matin, La Tradition {fançaise annonça qu'une nouvelle plainte était déposée. Il s'agissait cette fois d'achat et
de recel d'objets volés. J'étais ;issez au courant des choses
juridiques pour savoir les conséquences possibles de ces

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

actes. Le soir, je m'empreGsai d'acheter un journal; je
l'ouvris fiévreusement. Je lus que le parquet avait retenu
la plainte et je vis, recevant un choc, que mon père était
le juge d'instruction désigné.
Le hasard fit que ma famille ne resta pas à la maison ce
soir-là et que je pus ainsi abriter mon trouble dans la solitude. Mais dans la solitude mon imagination grossit les
choses. Je comparai la situation où je me trouvais à l'ùn
de ces conflits, amenés par une horrible fatalité, qui forment le sujet des tragédies. Déchiré par les scènes que je
présageais, je restai éveillé toute la nuit.
Le lendemain matin, co1:nrne je partais pour le lycée, je
vis, m'attendant au coin de la rue, Silbermann.
« Eh bien ! tu sais ce qui se passe ? dit-il av,ec vivacité. Mon père est victime d'une machination abominable.
Je vais tout te raconter. Mais, d'abord, qu'est-ce que ton
père t'a dit ? »
Je répondis que nous n'avions pas parlé de l'événement.
« Ecoute-moi, reprit Silbermann . IL faut que tu saches
la vérité. Les Français de Ftm;ce, soit pour une vengeance
personnelle dont nous ignorons le môtif, soit par simp1e
antisémitisme, se sont mis en campa.gne contre mon père.
Chaque jour~ dans La Tradition française. il est insulté
copieusement et accusé de délits imaginait:es. Or, pour le
perdre, on n'a rien trouvé de mîeux que de lui tendre un piège.
Cet été, au cours de notre voyage en province~ mon père
a acheté beaucoup d'objets cl'art provenant des églises et
que les bons curés se hàtaient de soustraire aux inventaires
du gouvernement. Oui, il faut croi're que ces richesses
tutélaires ont moins de prix pour eux que les espèces sonnantes ... Le plus souvent, ces achats se faisaient indirectement. Aujourd'hui, on accuse mon père d'avoir, à plusieurs occasions, acheté des objets volés. Il ne peut s'adresser
aux vendeurs qui agissaient très probablement à l'instigation de ses enne1;nis et qui ont disparu. D'autre part, s'étant
déjà défait de quelques objeis, il e~t dans l'incapacité de

SILBERMANN

2 99

les restituer. Voilà les faits. Voilà sur quoi on ouvre une
instruction contre lui. &gt;i
Il s'était exprimé avec vigueur et -clarté. Visiblement il
se servait de tout son.art pour me persuader. Mais il en
avait à peine besoin, tant sa parole me trouvait crédule.
Puis, je me ressouven.i.is des propos tenus un jour chez.
Philippe Robin par l'oncle de celui-ci, et ils concordaient
avec les dessous que Silbermann me révélait.
Silberrnann souffla un instant ; ensuite il reprit sur un
ton plus bas, grave, pathéti.que :
« Telle est la vérité. Il importe que ton père la connaisse. Rapporte-lui tout ce que je viens de·te dire, je t'en
conjure. Fais-lui admettre ces chosês. Arrahge-toi pour
· qu'il conclue tout de suite à un non-lieu. Il ne faut pas
que mon père soit inculpé. S'il était poursuivi, songe à
mon avenir. Qu'adviendrait-il de ces beaux projets que tu
es seul à connaître, mon ambition d'écrire des livres, d'être
un grand Français ?. :. Peut-être serais-je obligé de quitter
le lycée ?... Que deviendrais-je? Sauve-moi de ce désastre ...
sauve-moi ... Une fois, tu te mppelles, tu as juré que tu
ferais pour moi tout ce qui serait en ton pouvoir ... Eh
bien ! je te le dis, mon sort dépend de toi.»
A ces paroles, je l'interrompis. L'émotion serrait ma
gorge. Mais je trouvais cette émotion si délicieuse que, de
gratitude, je pressais les mains et les bras de Silbermann.
Je lui promis de parler le soir même à mon père. Et tant
de naïveté entrait dans mes sentiments éperdus que je ne
doutais pas que mon père, entendant ce récit, ne ressentît
la même émotion que moi. Il me parut que ce serait
comme un beau présent que j'apporterais et que je partagerais avec lui.
Le soir, sans hésiter, le dbigt tremblant toutefois, je
fr_appai à la porte du cabinet de mon père. Sa voix juste
et sans nuances cria d'entrer.
Dans la pièce étroite, tendue, d'étoffe vert sombre, mon
père était au travail devant son lourd bureau de chêne

�300

LA NOUVELLE REVUE FRAN;ÇAISE

noirci. Derrière lui, dans une bibliothèque de même bois,
s'alignaient sous une monotone reliure de grosse toile,
noire également, les livres juridiques. Sur ce fond sévère
se détachait sa figure aux traits droits, privée , d'éléganc~
mais non d'un air de noblesse tant mon père y arborait
de raideur.
Je lui dis bonsoir d'une voix imperceptible, car, à peine
entré, il m'était apparu qu~ ma démarche était in~ensée: Et,
tout de suite, je lui annonçai que j'avais des renseignements
à lui donner au sujet de l'affaire Silbermann. Je me mis à débiter d'une haleine tout ce que j'avais entendu le matin, les
raisons politiques et les manœuvres suspectes de l'accusation,
l'impossibilité ou le père de mon ami était de prouver sa
bonne foi, la nécessité d'un prompt nof1-lieu afin d'arrêter les
.attaqu'es, enfin la version même dictée par Silbermann. .
Ou prenais-je l'audace et l'habileté nécessaires à ce plaidoyer, moi sî timide d'ordinaire et silencieux à l'excès? Je
l'ignore. Il rne semblait avoir devant la ~ue une _fl.an:~e
que rien de terrestre ne -pouvait obscurcir et ~m. fa1sa1t
rayonner dans mon esprit une chaleur extraordmaire. Ma
mission, répétais-je en moi-même, ma mission ! . .
Mon père m'avait écouté sans m'interrompre. Pms 11 me
fit signe d'approcher.
« As-tu vu récemment cet homme, M. Silbermann ?
Je répondis que non.
- Alors, c'est par ton camarade que tu es informé de
tout cela? ... C'est lui qui t'a sollicité d'intervenir, peut-être?
- C'est lui qui m'a rapporté la vérité, mais c'est ma
conscience, père, ma conscience qui m'a conduit vers toi.
- Tu emploies les mots sans discernement, mon enfant:
Ta conscience aurait dû au contraire t'interdire un acte qm·
risque de dévier la justice. Je n'ai pas encore pris _connaissance
&lt;les faits qui sont reprochés au père de ton ami. Je ne veu.x
rien retenir de ce que tu viens de m'en dire, et je ne saurais
préjuger la décision que je prendrai. i&gt;
• •
A ces mots, je compris que j'échouais dans ma rr11ss1on.

SILBERMANN

301

Mais comme si j'avais eu aux oreilles le « sauve-moi iJ ~e Silbermann, je voulus tenter un dernier effort. P?ur ap1t~y~r
mon père, je lui représentai la malédiction qm po~rsu~v1:t
Silbermann, son martyre secret, les transes où il v1v~1t
actuellement. Je lui avouai combien cet état me touchait;
je lui livrai, espérant l'attendrir, des preuves de ma folle
amitié et de mon tourment. C'était la première fois que
j'analysais mon cœur,. et, grisé par les paroles, je me déno~çais avec une ardeur candide. Dans mon emportement, Je
poussai ce cri ingénu :
« Ah ! je• ne savais pas qu'on pouvait éprouver un tel
sentiment pour d'autres que ses parents ! ii
Et dans un geste suprême, je tendis vers mon père des
mains suppliantes.
Mon père s'était levé. Ces mains que je tendais, il les
avait prises dans les siennes; il ne les serrait pas fortement
mais 1es retenait aux poignets avec la fausse douceur d'un
médecin. J'avais levé le visage vers lui. Son regard plongeait dans mes yeux.
cc Ce sentiment n'est pas normal envers un camarade.
D'où provient cet attachement entre vous? i&gt;
II avait dit ces mots avec une force qui trahissait une
arrière-pensée. Je ne pouvais répondre clairement à sa question. Il m'aurait fallu bien connaître les régions les plus
délicates et les plus mystiques de mon âme. J'esquissai un
geste d'embarras... Et tout d'un coup, dans ses yeux
sombres qui étaieut restés .fixés sur moi, j'entrevis, comme
une salissante ténèbre m'enveloppant, la basse conjecture
où il s'égarait.
Le soulèvement de mon être fut tel que, après avoir laissé
échapper un cri de révolte, je ne songeai pas à me disculper mais à fuir. Honteux de mon père, je détournai le visage
et tentai de défaire son étreinte.- Mais, maintenant, mon
père serrait les doigts.
cc Avoue ... avoue, proférait-il. &gt;J
-Je relevai la tête. Ce n'était plus mon père. Sa figure,

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

constamment- rigide et rarement émue, était devenue
méconnaissable tant le soupçon et l'inquisition y imprimaient d'excitation et de vie. Elle s'était rapprochée de la
mienne, et, les prunelles brillantes, le souffie pressant, elle
m'interrogeait dans un langage muet, adroit et presque
complice, que je comprenais aussi mal qu'un innocent
l'argot des criminels.
Puis, cette expression disparut. Mon père réfléchit un
moment. Enfin il me libéra lentement, et, levant l'index
vers le ciel, il prononça ces mots : et Je me garderai de te condamner sans preuves. Mais
écoute-moi bien, mon enfant. Une amitié excessive telle que
celle qui te lie à ce garçon, est toujours à éviter. Dans ce
cas particulier, vu la situation présente de son père et la
mienne, elle ne saurait subsister. Je te prie donc de ne
plus le considérer comme un de tes camarades.»
Il avait repris sa pbysionomie habituelle. Et tandis que
je me retirais à reculons de son cabinet, ayant devant les
yeux son front empreint de justice et d'austérité, je m'avisai
avec stupeur combien ces vertus irréprochables favorisaient
les décisions inhumaines et les pensées indignes.
Le lendemain matin, je trouvai de nouveau Silbermann
posté au coin de la rue. H me demanda anxieusement le
résultat de ma démarche. Je ne lui racontai pas la scèn~ qui
avait eu lieu. Je lui dis seulement que mon père ignorait
encore l'affaire et qu'il ne m'avait rien promis.
cc Mais qui pourrait agir sur lui ? dit Silbermann avec
impatience ... Uo de ses collègues ? Une personnalité politique? ... Mon père en connaît plusieurs. »
Je hamsai les épaules et le détrompai. Etait-il raisonnable
de croire que celui qui avait accueilli si rudement la prière
de son fils pùt se laisser fléchir par un étranger ?
Silbermann reprit d'un ton accablé :
« Ce matin encore, il y a dans La Tradition Française un
.article terrible contre mon père. Maintenant que son cas

SlLBERMANN

est soumis à la justice, est-te .que ses ennemis ne devraient
pas l'épargner? i&gt;
Nous fùmes dépassés à ce moment par un groupe d'élèves
de St-Xavier qui se rendaient au lycée et qui, à la vue de
Silbermann, se retournèrent à plusieurs reprises, en ricanant
et en sifflant. Aussitôt Silbermann se redressa et prit mon
bras avec une feinte désinvolture, tout en me disant sour-&lt;lement ,
c&lt; Hein ! Regarde-les... Quelle cruauté !... Ah l je la
sens bien, la. charité chtétienne ! &gt;J
Puis il continua avec une figure farouche:
« Mais ils ne triompheront pas de moi. Ils veulent me
chasser d'ici. Je résisterai. Je leur prouverai que moi, je les
ai, les qualités que l'on prête à ma race. Après tout, je ne
suis pas le premier Juif que l'on persécute. - »
Et je sentis ses doigts qui s'agrippaient profondément .à
mon bras.
Mais s!il n'était pas le premier, on eût dit que sa chétive
personne fîlt chargée de la réprobation universelle et
légendaire j~tée sur Israël. Car, au lycée, depuis que Silberma.nn p~ssa1t pourle fils d'un voleur, ceux qui le taquinaient
p~r si~:ple !eu et non parce qu'il était Juif, changeaient de
dispos1t10n a son égard. Il semblait que cette disgrâce eô.t
o~v~rt leurs. yeux; ils découvraient maintenant le type
sem1te de Silbermann, de même que l'on remarque le
pouce monstrueux et les oreilles décoilées de l'homme
pl~cé entre deq~ gend~rmes. Mêlés aux autres, ils accept:u~nt de le flétnr par l mYective commode de cc sale juif i&gt;.
Et a présent, chacun, sans exception, accablait Silbermann
sous l'opprobre de sa race. De même chacun sans distinct_ion d'opi~ion, lisait le journal royaliste où to~s les jours
l~, p~re de Silb~rmann était traité de voleur, de pilleur
d eghses, et déptmt sous des traits comiques et odieux. Silbermann en trouvait des exemplaires partout, jetés à sa
place en classe ou glissés dans sa serviette.
Les attaques avaient repris et devenaient chaque iour

,.

�304

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus violentes. On guettait l'arrivée de Silbermann dans la
cour, et dès qu'il était aperçu, les huées s'élevaient. Alors
je volais vers lui et lui frayais son chemin. Nous ~va~cions
ensemble au milieu de la poussée générale. Les ra11lenes et
les injures s'entrecroisaient sur notre passage.
« Voleur ... En prison ... ,, lui criait-on.
Craignant par-dessus tout, ainsi qu'il m'en avait fait part,
que le retentissement donné à l'aventure de son père ne
l'obligeât à quitter le lycée, Silbermann s'efforçait de ne pas
grossir ces scènes et ne ripostait pl_us comme nag~ère.
Endurant les insultes et les coups, baissant le front, 11 se
dirigeait vers la classe avec une adroite ténacité, comme si
atteindre son banc eût été la seule pensée dans sa tête.
Et moi, tandis que j'allais ainsi côte à côte avec lui et
confondu dans la même ignominie, je savourais un sentiment délicieux. « Je lui offre tout, disais-je intérieurement, l'affection de mes amis, la volonté de mes parents
et mon honneur même. » Et en me représentant ces
sacrifices, un grand souffie gonflait ma poitrine, tel que si
j'avais été transporté sur une cime. . .
.
, .
Nos professeurs eux-mêmes ne d1ss1mula1ent pas a Sîlbermann leur improbation. L'un l'avait relégué au fond de
la classe, comme s'il l'eût jugé indigne d'y prendre place,
et ne l'interrogeait que du bout des lèvres. L'autre tolérait
sur Je tableau noir les inscriptions insultant Silbermann
qu'on y traçait fréquemment, et même se plaisait à les lire
du coin de l'œil. Ces procédés n'échappaient pas à Silbermann, mais il ne le montrait point. Là encore, pour les
mêmes raisons prudentes, il maîtrisait sa fierté et son
caractère prompt. Je reconnaissais à peine sa figure; sauf
une grimace amère de la bouche, comme s'il eût vrairn~nt
bu l'affront, elle prenait à ces moments une expression
humble et insensible. On eût dit que maintenant, pour
arriver à ses fins , il déguisât sa jeune et superbe nature
sous un vieil habillement légué par ses pères, habillement
servile et honteux mais d'une trame à toute épreuve .

SILBERMANN

Le tapage autour de Silbermann grandit au point que le
proviseur fut obligé de prendre certaines mesures. On
redoubla de surveillance dans notre cour. Un répétiteur fut
chargé de se tenir à la porte du lycée et de l'escorter jusqu'à
sa classe. Alors on n'entendit plus cette rumeur qui annonçait sa venue, mais tous les élèves, formant la haie en
silence, allaient le voir passer. Silbermann avançait. Son
visage était affreusement pâle. J'apercevais entre ses paupières, fixement abaissées, un regard• court et aigu tel une
dague perçant sa gaîne. Il se glissait le long du préau, suivi
d'un homme en noir à la physionomie sévère et ennuyée.
Et cette sorte de cérémonie donnait à ses malheurs comme
une confirmation officielle qui les aggravait.
Mais si douloureuse que fût sa situation, il l'acceptait.
&lt;&lt; Tout m'est indifférent, me disait-il, pourvu que Je
reste au lycée. »
Hélas ! Il ne se doutait pas que ce serait à cause de
celui-là même auquel il se confiait qu'il n'y resterait
pas.
Un jour, comme nous venions de sortir du lycée où il
avait dû subir quelque pénible avanie - et c'était peutêtre aussi un jour que son père était interrogé - il se laissa
aller au découragement.
« Je suis à bout, soupira+il. Toute cette haine autour
de moi!. . . Ce que j'ai rêvé ne se réalisera jamais, je le vois
bien ... A quoi bien persister ?... Je devrais partir. &gt;)
Je voulus le réconforter et, pour qu'il sentît mon affection, je lui dis :
c, Et moi ? Que deviendrais-je si tu me quittais ?
- Toi? répondit-il avec une certaine rudesse, tu ne
tarderais pas à m'oublier, tu irais retrouver Robin .
Je protestai, indigné :
- Jamais. ,&gt;
Je saisis sa main et la gardai dans la mienne. Mais il continua à se lamenter ; et son accent était si désespéré, si fatal,
20

�306

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

annoncait avec tant de force le dénouement inévitable que,
machi~alement, comme cédant à l'injonction du destin, je
lâchai r,a main. Et à cet instant précis, je vis, à quelques
pas, sort-ant de l'ombre où sans dout~ elle guettait mon
passage, ma mère. Elle avança vers-m01.
.
_ C'est ainsi que tu obéis à ton pè-re, me dit-elle d'une
voix haute et sévère.
•
Silbermann, ayant ôté son chapeau, s'était approché d'elle,
la main tendue.
Se tournant à peine vers lui, elle· lui jeta sans pitié :
- Vous devriez comprendre, Monsieur, que les circonstances ont rendu impossibles toutes relations entre
vous et mon fils. »
Cet affront amena instantanément sur te visage de Silbermann une expression de haine qui, se mélangeant à
l'intention courtoise, lui composa un masque bizarre et
équivoque. Arrêté net dans son sal~t mais encore co~~bé,
son corps parut prêt à bondir. Sa mam, revenue en arnere,
se dissimula par un geste contourné. Et je se~tais au de.dan~
de cet être, longtemps opprimé, un bomllonnement s1
violent que, sa face un peu asiatique et son attitude double
se rapprochant dans ma mémoire de je nê s-:.ïs quelle image
romanesque, j'eus la pensée que fallais voir reparaîrre cette
main, brandissant féroce1nent sur ma mère une lôngne
lame courbe.
Il resta hésitant un moment, grimaça vers moi un sourire qui découvrit des mâchoires serrées, et nous t0urna le
dos.
Mais déj à ma mère m'entraînait à grands pas.
Son air n'eût pas été plus grave si elle m'eût surpris
en train d'incendier n:otre maison.
« Malheureux r tu ne songes sans doute pas aux conséquences de tes actes, dit-elle . d'une voix _frémissante.
Ne comprends-tu pas que tu nsques de ;mner la c~rrière de ton père ?... Il suffirait que quelqu un de rnalmtentionné ébruitât tes relations avec ce garçon pour que

SILBERMANN

ton père fût blâmé, changé de poste, destitué peut-être !...
Et comment ne vois~tu pas qu'en même temps c'est ton
propre avenir que tu es en train de compromettre ? Ce
Silbermann, ce Juif beau parleur, qui te mène co.mme il
veut et que tu soutiens contre tous, que te donne+il en
échange?... Il te fait perdre tous tes amis; il t'éloigne
des milieux qui pourraient t'être utiles pius tard. Bientôt,
il te faudra choisir une carrière, prendre ta course ... qui
te mettra le pied à l'étrier ? Un marchand d'antiquités
plus ou moins véreux.? ... Bonne recommandation ! Vois
comme elle agit aujourd'hui : son fils et toi vo'l!ls êtes
dans la cour du lycée ainsi que deux parias.,. oui, je s:l!.is
cela. Je sais aussi que tu passes des journées entières dans
la maison de ce garçon ... Mon enfant,. comment as-tu pu
en arriver là ?... Toi si délicat, si sensible à la tradition de
notre famille ... toi qui naguère n'admirais rien qui s'éloignât de notre foyer. .. qui répétais, quand tu étais petit,
en te redressant : « Je veux ressembler à père et à grandpère »... comment te plais-tù à présent a-vec ces ge.ns qui
n'ont ni feu ni lieu.? »
En ra:ppelant à ma conscience ces engagements puérils,
ma mère espérait me regagner. Mais elle ne réussissait
pas. Au contraire : frappé déjà par la manière brutale dont
elle ~vair attaqué Silbermann, j'éprouvais à mesure qu'elle
~arl~1t un~ surprise qui m'éloignait d'elle. Cette voix que
lavais touiours entendue vanter le bien et la bo!llté trouvait
des accents plus forts pour exalter l'intérêt et me pousser
aux ac:es calculés. Etait-ce possible? Je n'en revenais pas.
Lo~s~u elle m~ demanda quels avantages je retirais de mon
am~tié avec S1lberrnann, je crus_ une seconde, dans l'obsc~nté tombée, qu'une autre femme, une inconnue, avait
pns sa p~ace ~t me questionnait. Je la regardai, étonné.
Elle portait ce Jour-là une :rmp,le mante de couleur sombre
gu~elle revêtait lorsque l'œuvre de bienfaisance dont ell;
était la secrétaire la chargeait de quelque enquête dans une
famille· d'.m d.igents. A'ms1· enveloppée, ses mouvements

�SILBERMANN
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

restaient cachés. Et je me demandais si les pensées véritables de ma mère ne s'étaient pas toujours dissimulées de
la sorte sous des plis austères.
Son agitation ne s'apaisait pas. Elle attendait de moi
une parole de soumission, une promesse. Mais je m'obstinai dans le silence. Nous arrivâmes à la maison. En me
laissant, elle me dit :
- Puisque tu ne veux pas entendre raison, je saurai
bien te soustraire à cette influence.. &gt;&gt;
Le lendemain, qui était jour· de congé, je ne vis pas
Silbermann. Le jour suivant, il ne parut point à la classe
du matin. Et bientôt on apprit que le proviseur avait
envoyé une lettre à ses parents, leur donnant le çonseil,
vu le désordre dont il était la cause, de retirer leur fils du
lycée.

VII
Comme je veux, aujourd'hui, retracer mes sentiments
lorsque j'appris cette nouvelle, il me semble que mes
souvenirs sont les lambeaux d'un rêve, et d'un rêve
affreux. Je me retrouve au lycée ayant presque perdu
la notion de ce qui m'entoure, remarquant à peine les
figures railleuses de mes compagnons et restant indifférent
à leurs sarcasmes. Dans ma tête, des questions s'élancent
avec un bourdonnement infini : &lt;&lt; Est-ce ma mère qui l'a
fait renvoyer ?... Que devient-il ?... Où le voir ?... Comment le sauver? &gt;&gt;
Je lui écris successivement deux lettres ; elles restent
sans réponse. Et comme je n'ose me présenter chez lui
où je sais que maintenant mon nom est haï, je vais rôder
autour de son habitation dans l'espoir de le rencontrer.
· Une fois, je m'enhardis à interroger quelqu'un de sa maison et, sur l'information vague qu'il est sorti, je décide
d'attendre son retour. Il y a devant sa demeure un jardin
dont la grille est entrebâillée. Je me glisse là et, posté dans

l'obscurité, je surveille les allées et venues · dans la rue.
Tenant des mains les barreaux de fer dont le froid me
glace, je jure de ne desserrer les doigts que quand Silbermann apparaîtra et pour me précipiter vers lui. Chaque
ombre, chaque voiture qui passe, me font tressaillir. Les
heures_ s'écoulent .. La nu~t est tout à fait tombée. Enfin,
les rnams engourdies, épuisé de fatigue, je rentre chez moi,
me reprochant rudement ce manque de fermeté. Mes
parents, après ~•avoir attendu longtemps, se sont mis à
tabl: et achèvent de dîner. Est-ce réellement moi pour qui
la regle du ~oyer fut toujours un évangile, qui rentre de
la sorte,
. . le .visage hagard et sans un mot d'e x cuse ;i. Est-ce
m01,
.
· · dsi épns
1 des ,traits. , sereins de ma mère , qu1· les 1aisse
amsi éso és par 1anxieté et la peine ;i· Est- ce m01,. s1. respectueux envers mon père et si soumis, qui repousse sa
d~mande d'explications avec un tel accent que mon père,
decontenancé, bat en retraite ?
Oui, ces scènes
furent réelles ,. mai·s elle s avaient
.
.
co~1me 1,a tei~te . du rêve ou plutôt il me semblait
quelles
·s encharnaient
. , hors de ma volonté • Et tout se
Pré sentait,
ce soir~la, sous une apparence si nébuleuse
que,
regardant
droit devant un miro;,.
•
r
.u et apercevant un
visage rarouche et des yeux enfiévrés 1· e c
dans ma chambre d'A.
'
rus. me trouver
1~u~sbelles, en face du portrait de
m
,
r o~lloncle, 1 étrange m1ss10nnaire en révolte contre sa
rami e.
•
Dix jours passèrent pendant lesquels 1·e n'
nouvelle de Silb
,
eus aucune
sur l' rr .
d ermann . J avais peu de renseignements
arraire e son père '. 1e
. savais
. . seulement par les
.
J~urnaux~ que l'instruction se poursufrait et 'ue mon
pere avait convoqué plusieurs témoins E fi q
b
de ce t
·
· n n, au out
emps, Je reçus une lettre de lui Il m'o· ff .
rendez
fi •
·
rait un
-vous, me xa1t la date et il aJ·outait . J
l
lendemain. »
'
· « e pars e
Le lieu qu'il m'ava1't 1D
· d'iqué était près de sa maison.

�310

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je m'y trouvai avant Jui. Je le vis venir de loin ; et,
œmme je l'aperçus, je me ressouvins de notre première
rencontre. 11 avançait avec Ja même dé:marche, tout
agité, Je front inquiet ; mais, cette fois-ci, -ce n'était
point une apparence qui le faisait imaginer entouré d'ennemis.
Je courus vers lui. L'émotion, la gêne, me firent balbutier
je ne sais quoi. Il m'interrompit :
« Je n'ai pas répondu à tes lettres, ne voulant pas être
cause d'un désagrément entre tes parents et toi.
Son ton était trèscalme,mais je sentais qu'il se contenait.
Il reprit:
- Tu sais que ce sont !!Ux qui ont demandé mon renvoi du lycée ?
Je fis un geste navré.
- Oh ! Cela vaut peut-être mieux. Ma situation était
devenue .impossible ... Alors - continua-t-il d'une voix
moins assurée - ie pars ... je pars demain. .. pour l'Amérique.
- Tu vas en Amérique? m'écriai-je. Mais pour combien
de temps? Quand reviendras-tu ?
- Jamais, répondit-'il d'un ton résolu. Je m'établis chez
un de mes oncles.
]'.étais consterné.
- Pourquoi prendre une telle décision ? murmurai-je
faiblement en saisissant ses mains.
- Pourquoi? ... Parce que l'on m'a chassé de ce pays,
déclara-t-il en se dégageant par une saccade.
Un passant remarqua ce geste et se mit à nous observer.
- Prends garde~ dit ironiqu1ement Silbermann. Ne restons pas ici. 11 ne :faut pas que tu sois "VU en aussi indigne
compagnie. »
Il m'entraînt vers le Bois .de Boulogne. Nous prîmes
un petit chemin qui serpentait sur les fortifications et où
personne ne se montrait. Je marchais silendensement à _son

SILBERMANN

311

côté. Mes bras, écartés par lui, étaient retombés et me semblaient tirés par des poids.
« Oui dit-il, étouffant avec peine sa colère - je
pars, j'abandonne mes études, je renonce à tous mes projets.
Le frère de mon père, mon oncle Joshua, qui est courtier de pierres précieuses à New-York, me prend dans ses
affaires.
Ils triomphent, les Français de France / Songe donc :
un Juif de moins auprès d'eux !... On va se ·réjouir à
Saint-Xavier lorsqu'on apprendra cette nouvelle !. .. Ah !
les imbéciles ! Croient-ils, parce qu'ils ne me verront plus
ici, qu'ils auront un ennemi de moins ? Ne savent-ils pas
que c'est pour avoir été rejetée toujours et par tous que
notre race s'est fortifiée au cours des siècles ? )&gt;
Sa voix sifilait. Les muscles de son cou, raides et
gonflés, faisaient penser à une nichée de serpents redressés.
Puis, éclatant tout à coup et lançant les mots avec feu
comme s'ils jaillissaient d'un brasier secret:
« Pourquoi cette explosion d'antisémitisme en France?
Pourquoi l'organisation de cette guerre contre nous ? Estce un mouvement religieu:1{ ? Est-ce le vieux désir de vengeance qui se ranime ?. . . Allons donc ! Votre foi n'est
plus ~.i vive ! Non, ce n'est pas si haut qu'il faut chercher
les _raisons de
attaques. Je vais te dire quels sont les
vémables mobiles qui vous font agir : c'est un bas égoïsme
'
l' . 1
,
c est envie a plus vile. Depuis quelques années, il est
venu dans votre pays des gens plus subtils, plus hardis,
plus tenaces, qui réussissent mieux dans toutes leurs entreprises; et au lieu de rivaliser avec eux pour le meilleur
résultat commun, vous vous liguez contre eux et cherchez
à :ous en débarras_ser. Votre haine, c'est le sentiment qui
fa1t q~e quelquef~1s dans une équipe d'ouvriers, celui qni
travaille plus habilement ou plus vite reçoit des autres un
coup de couteau. Cela es_t si vrai que la classe la plus
acharnée contre nous est la bourgeoisie, la haute bour-

:os

�312

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

geoisie, parce qu'elle voit apparaître des concurrents dans
des carrières qui jusqu'ici étaient son apanage. Regarde la
fureur avec laquelle ton ami Robin, dont la nature est
pourtant bien innocente, défend la charge de son père, le
notaire, celle de son oncle, l'agent de change. C'est autour
de lui, bien plus que dans l'aristocratie, laquelle en raison
de son oisiveté a besoin de notre richesse, bien plus que
dans le peuple, qui ignore tout de cette prétendue guerre
traditionnelle, que l'on crie le plus fort&lt;&lt; Mort aux Juifs ».
Il y a, il est vrai, le cas d'un Montclar, mais de tels
cas sont l'exception. Ils se produisent lorsque l'hérédité
d'un lointain ancêtre noble - chef de bandes qui vivait
d'aventures - se réveille tout à coup et veut s'exercer dans
un temps qui n'est plus celui des croisades et des grandes
rapines. Nés violents et durs, méprisant la pensée, répugnant à tout métier, ceux-là se jettent dans toutes les querelles, si déloyales, si funestes qu'elles soient, et finalement,
désœuvrés dans notre civilisation, ils vont se faire tuer en
Afrique.
Comment justifiez-vous votre aversion pour le Juif?
Par les traits affreux que la légende lui attribue ?... Ils
sont tous absurdes. Sa ladrerie, par exemple ?... Tiens,
regarde plutôt par ici, considère ces maisons.. . &gt;J
Il me désignait le riche quartier nouvellement fondé à
la Muette, en bor&lt;lure du Bois. Toutes les habitations,
par leur architecture, éveillaient l'idée de luxe et de prodigalité.
&lt;&lt; Là est l'hôtel que Henri de Rothsdorf fait construire
pour ses collections. Derrière, se trouve celui de Raphaël
Léon, qui a fait copier un pavillon Louis XVI. Ce toit
élevé, c'est la maison qui appartient à Gustave Nathan, le
plus bel immeuble de Paris, dit-on. A côté est celle où
j'habite, ainsi que les Sacher et les Blumenfeld. Et ainsi
de suite ... Je pourrais te citer toutes les constructions
voisines. C'est une vraie juiverie que ce quartier. Mais
elle n'est pas mal, hein? Nous faisons bien les choses !. ..

SILBERMANN

Quoi donc encore ? Les Juifs sont sales? ... Vraiment?
Où crois-tu que l'on trouve plus de salles de bains dans.
'
ces maisons-là ou dans les hôtels du Faubourg ?... Ils
sont rapaces aussi ?... Est-ce que tout homme qui travaille ne cherche pas à gagner de l'argent ?..• Ils sont
voleurs ?.. . Ah ! mon ami, si tu connaissais les louches
brocantages que les plus beaux noms de France viennent
proposer à mon père, tu conviendrais que noti:e façon de
nous enrichir dans les affaires est bien honnête ? Si tu
avais entendu, comme moi, Ja scène qui a eu lieu un
jour, ~hez nous, entre le duc de Norrois et mon père,
tu serais éclairé. Norrois, dans je ne sais quel marché avait
volé mon père, mais là, volé, ce qui s'appelle voler. Mon
pè~e 1:a~ait découvert. De la pièce voisine je l'entendais
qm cna1t: « Comment! Vous avez fait cela? &gt;J Ah! il ne
lui d~nnait plus du Monsieur le duc !. .. Et l'autre, la voix
~uppliante : « Du calme, mon bon Silbermann, du calme ...
Je réparerai tout ... vous serez indemnisé ... je vous en
donne ma parole. &gt;J Le lendemain, la duchesse de Norrois
envoyait des fleurs à ma mère. Mon père n'a jamais été
ren:iboursé de ce qu'il avait perdu. Il n'a jamais porté
plamte.
« Je sais, je sais ... vous n'alléguez pas seulement contre
nous les tares individuelles. Vous soulevez des questions
plus graves. Il y a, paraît-il, l'inconvénient social : nous
form~~s un état dans l'état; notre race ne s'assimile pas
au milieu ; elle ne se fond jamais dans le caractère d'un
pays .. . Comment en jugez-vous ? Est-ce possible autrement ? Durant des siècles nous avons vécu parqués
comme des troupeaux, sans alliances concevables avec le
dehors. Il n'y a pas cent ans que, en certains pays nous
avons cessé de voir des chaînes autour de notre résidence.
Veut-on que nos .liens héréditaires se dénouent du jour
a_u_ lende~ain ? Et ne comprenez-vous pas que vos dispos1t1ons hameuses ne font que les resserrer ? Et puis, est-ce
que chacun, dans une même nation et malgré un sang

�LA NOUVELLE REVUE FllANÇAlSB

collectif, n est pas soumis aux courants variés de son hérédité, hérédité de classe, hérédité de religion ? Si, moi, je
suis Juif, es-tu assez protestant, toi, avec ta conscience
scrupuleuse, tes pactes solennels, ton prosélytisme sournois, ta sentimentalité retenue sous un air austère ? Ab !
tu es resté bien fidèle à tes ancêtres calvinistes. Et entre
un Montclar, issu d'une caste de chefs, rebelles même à
leur prince ; un La Béchellière, fils de médiocres hobereaux qui n'ont jamais vu plus loin que l'étendue de leurs
terres ; un Robin dont la famille n'a pris rang que depuis .
la Révolution ; et toi, d'une humble lignée huguenote .. .
il y a autant de différence qu'entre des types de race
distincte; il y a chez vous autant d'éléments prêts à se
corn battre.
cc Mais ce n'est pas tout. Votre grand grief, c'est l'esprit juif, le fameux esprit juif, ce dangereux instinct de
jouissance immédiate qui corrompt tout génie, empêche
d·e rien créer qui soit éternel, avilit la pensée 1... Or, ne
crois-tu pas qu'un peu de cette semence pratique ferait du
bien à votre sol ? Si dans ce pays partagé entre les visionnaires du passé et ceux de l'avenir, quelques hommes
venaient qui vous enseignaient à tirer plus de profit du
temps que vous passez sur terre, n'apporteraient-ils pas
précisément ce dont vous avez besoin ? Et si, une fois
mêlées au vôtre, quelques gouttes de ce sang nouveau,
riche en sensualité, redoublaient chez vous la faculté de
sentir, vous ne seriez pas transformés, comme certains
le craignent, en bêtes flairant. les choses. L'intelligence
d'Israël a assez brillé à travers les âges pour que vous
soyez rassurés.
« Etre Juif et Français, que cette alliance pourrait être
féconde! Quel espoir j'en tirais! Je ne voulais rien ignorer
de ce que vous avez pensé et écrit. Quelle n'était pas mou
émotion lorsque je prenais connaissance d'une belle œuvre
née de votre génie ! Tu le sais, toi, tu m'as vu à ces
moments. Il m'arrivait ·alors de rester silencieux ; tu me
1

SILBERMANN

questionnais en vain... C'est que j'écoutais cette beauté
s'unir sourdement à mon esprit, oui, à mon vil esprit
juif!
« Je me souviens du jour où j'ai ouvert pour la première
fois les Mérrwires d'Outre-tombe. Je ne connaissais que le
Génie du Christianisme ; je jugeais mal Chateaubriand; je
n'aimais pas ces tableaux pompeux et froids. Et tout à
coup, je contemple Combourg; ie découvre le .passage sur
l'Amérique, sur l'émigration; je suis entraîné dans le
tumulte prodigieux de ce cerveau.. . Quelle fièvre m'a
saisi ! En moins d'une semaine, j'ai achevé les huit
volumes. Je lisais une partie de la nuit et, lorsque j'avais
éteint la lumière et fermé les yeux, certaines phrases restaient dans ma tête comme des feux éblouissants qui me
tenaient é•eillé.
« Je me sou viens aussi des heures passées à former et
reformer mes projets d'avenir : d'abord le plan de mes
études au sortir du lycée, puis le sujet de mès premiers
essais. Je n'avais point d'impatience, car je ne voulais pas
être marqué de la bâte et de l'avidité que l'on reproche à
ceux de ma race. Pourtant, je rêvais du jour oû je lirais
mon nom imprimé.,. Eh! bien ce souhait a été réalisé.
Une fois mon nom a été imprimé ; et il était même suivi
d:une description. C'était dans La Tradition Française:
Silbermann fils, un hideux avorton juif... Ainsi vous
m'a~•ez accablé de coups, moi qui ne songeais qu'à vous
servir. »

Sa voix était étranglée. Il s'arrêta et baissa la tête. Des
larmes coulèrent sur ses joues.
Ce discours singulier., ce mélange de plaintes et de malédictions, avait provoqué en moi autant de compassion que
d'embarras. Je voulus placer un mot.

- Mais je n'ai pas agi ainsi, prot'estai-je. Je t'ai tout
donné. Je t'aurais sacrifié tout. Maintes fois je te l'ai
prouvé.
Alors, relevant 1a tête et redressant brusquement le ton. :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Crois-tu donc que je ne le méritais pas ? N'en
déplaise à ta mère, cette bonne protestante qui a si b~e.n
pratiqué à mon égard la charité évangélique,_ mon amitié
valaic mieux pour toi qu'aucuµe autre, s01s-e? :s:ur~.
Rappelle-toi nos entretiens, songe à tout ce que Je t a1 fait
connaître et comprendre. Trouvais-tu un profit analogue
auprès de tes camarades ordinaires et même au?r~s ~e:
gens de ton entourage ?.. . Allons, ré~onds !: ·. ~1a15, J~ n :~
qu'à revoir ta figure lorsque tu m écoutais, Je n a1 qua
répéter tes propres paroles .. Une foi~ t~- m'as d~t que dans
une conversation avec moi tu avais 11mpress1on que les
idées te venaient plus vites, plus nombreuses, et que tu
pouvais les développer plus intelligemment... E~ ! c'est
un mérite estimable que d'exercer une telle action sur
l'esprit de quelqu'un. Cette capacit1 d'a?ime_r un cervea~
n'est pas départie, que je sache, aux etres mféne~rs ... Ou'., ,
voilà le fait qui domine tout : nous sommes mieux doues
que les autres, uous vous sommes supérieurs. Si tu n'en
es pas convaincu, compte-nous à trav~rs le m~nde =. sept
millions ... en France quatre-vingt mille... pms vois les
places que nous occupons. Ecoute bien çe q~e je _vais te
dire : le peuple d'élection, ce n'est pas ~ne ~1vagauon ~e
prophète mais une donnée ethnologtque a laquelle Je
crois de toutes mes forces. &gt;&gt;
Il s'interrompit et humecta ses lèvres comme ~ltéré~s
par cette ·proclamation ardente. Tout en_ parlant, il ét~1t
allé se placer à quelques pas deva~t ~01 sur_ u~e, peute
élévation que formait le terrain et ~ où il domma1t 1 espace
environnant. A travers les larmes une expression superbe
avait paru sur sa face ; ses lèvres,. devenues ver~eilles,
étaient épanouies. C'était Sion renaissant de ses_ ruines ..
Le ciel, ce jour-là, présentait un aspect qm frappait.
D'un côté, le disque orange du soleil, se rappro_c~ant de
l'horizon, faisait imaginer de chaudes terres ménd10nale~.
Et à l'opposé, plus haut, frileusement cachée ~n parti_e
dans un azur neigeux, une lune pâle transportait 1espnt

SILBERMANN

31 7

sous un climat boréal. Sur ce fond qui contenait l'univers, la silhouette de Silbermann se dressait telle une
vision allégorique. L'air tremblait sous ses paroles, était
fouetté par ses bras. Il semblait le maître du monde.
- Comprends-tu à présent combien j'ai été outragé ?
reprit-il. Et me demandes-tu encore pourquoi je quitte
la France sans intention de retour ?... Oh ! je sais, j'aurais
pu supporter ces débuts difficiles, m'habituer ou patienter,
comme bien d'autres de ma race. Non, ceux-là je vous les
laisse. Vois-tu, chaque pays a les Juifs qu'il mérite ... ce
n'est pas de moi, c'est de Metternich.
« Maintenant, je suis sorti de mes rêves. En Amérique,
je vais Jaire de l'argent. Avec le nom que je porte, j'y étais
prédestiné, hein !. . . David Silbermann, cela fair mieux
sur la plaque d'un marchand de diamants que sur la couverture d'un livre! Je ne me suis guère préparé jusqu'ici à
cette profession, mais mon avenir ne m'inquiète pas; je
saurai me débrouiller. Là-bas je me marierai suivant la
pure tradition de mes pères. De quelle nationalité seront
mes enfants? Je n'en sais rien et ne ·m'en soucie pas.
Pour nous, ces patries-là ne comptent guère. Où que nous
soyons fixés à travers le monde, n'est-ce pas toujours en
terre étrangère ? Mais ce dont je suis sûr, c'est qu'ils seront
Juifs; et même j'en ferai de bons Juifs, à qui j'enseignerai
la grandeur d-e notre race et le respect de nos croyances.
Alors, s'ils sont hideux coml)'le moi, s'ils ont une âme
aussi tourmentée que la mienne, s'ils souffrent autant que
j'ai souffert, n'importe! ils sauront se défendre, ils sauront
surmonter leurs épreuves. Ils seront soutenus par ces secrets
invincibles que nous nous transmettons de génération
en génération, par cette espérance tenace qui nous fait répéter
solennellement depuis des siècles : cc L'an prochain à Jérusalem. » Non, je ne suis pas en peine de ce qu'ils deviendront. Si c'est la puissance de l'argent qui prime toutes les
autres, ils suivront la même voie que leurs pères. Si cette
souveraineté est ébranlée, si un principe nouveau vient

�318

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bouleverser l'ancit.!n ordre, alors ils changeront de profes_
sion, de nom, et ils exploiteront les idées régnantes,
tandis que vous autres, pauvres niais, vous vous y o pposerez ou vous les subirez, mais vous ne les utiliserez pas.
« Voilà. J'ai fini. Je désirais faire entendre toutes ces
choses à quelqu'un. Maintenant nous n'avons plus rien à
nous dire. Adieu. »
Il toucha mon épaule d'un geste définitif, descendit du
glacis en trois bonds et en un moment il disparut, com11:1e
un propliète cesse d'être visible aux yeux des humains
qu'il est venu avertir.
Je le laissai aller sans un mot, sans un geste. J'étais
comme stupéfait. Après quelques instants, tandis que les
paroles que je- venais d'entendre retentissaient encore en
mo~ je regardai alentour. Les fortifications m'offraient
une perspective désertée. Assez loin, au pied d'un bastion,
un groupe de soldats s'exerçaient au clairon. Ils m'apparurent minuscules et pareils à des jouets.

VIII
Ce fut ma dernière entrevue avec Silbermann. Notre
séparation me fut moins douloureuse à la suite de ces
étranges adieux. Toutefois lorsqu'il eut cessé définiùvement
d'être mêlé à ma vie, je tombai dans une profonde désolation. Sa personne même ni la fin de notre amitié n'en
étaient cause. Je souffrais de ne plus recevoir, chaque
matin, à mon réveil, en même temps que la première
flèche du jour, l'inspiration de cette tâche glorieuse. Habitué
aux rudes efforts et aux sacrifices qu'elle m'imposait, je
me résionais mal à des acteS indifférents et sans nobles
visées. L'existence avait perdu tout prix et m'apparaissait
aflreusement morne.
Cette impression provenait aussi de ce que Silbermann,
en m'apportant une multitude de notions nouvelles, avait

SILBERMANN

319

détruit la plupart de celles que je possédais. Et maintenant
que 50n esprit mobile n'était plus là pour entraîner Te
mien, je m'apercevais de ces ruines.
Elles se trouvaient partout.
Enclin à contredire, prompt à exercer son sens critique
Silbermann m'avait rendu habile à discerner le défaut d~
c~oses. Ainsi, en matière de littérature, il avait l'habitude
d appuyer toute admiration par quelque dénigrement · et
~omme son g~ût changeait sou,ent, il était fréquent' de
l entendre dépnser par un raisonnement subtil une œuvre
que peu auparavant il avait placée au-dessus de toute autre
Je _l'avais t~op écouté. Par ces rabaissements successifs iÎ
avait .,abo~tl à me _démontrer l'imperfection de tout ce
que J_ avais Ju. Mamtenant, quand je relisais uu lfrre
que _J'avais a_iml: naguère, je ne retrouvais plus jamais
le m_eme sentLID~nt absol~. La notion obscure que toute
qualité _est relative empo1Sonnait les jouissances que me
procur~1t la. lecture et arrêtait mes curiosités nouvelles.
~nfin, mst~1.11t par Silbermann avec légèreté et confusion,
Je ~e voya~s plus, dans tout ce que les hommes ont écrit,
qn un sténle
remuement
de pensées et d''images qui. se
.
.
perpétuai: depu1S des siècles. Et devant ma bibliothèque,
comme ~1 la trop avide intelligence du jeune Juif m'eût
con:1mun1qué la satiété fameuse d'un de ses rois, je songeais aux paroles de !'Ecclésiaste ~ « Quel avantage r .
à l'h
.
ev1ent11 . omme de la peme qu'il se donne? ... Tout n'est que
vanné et poursuite du vent. »
Mais c'était _dans notre foyer que les ruines causées par
le passage de Stlbermann
étaient le plus sensibles . Là , tous
.
di
é
mes
eux
ta1ent
renversés.
Les idées en honneur, nos pemes
.
J • d
•
OIS ome~uques, n?tre conception du beau, tout avait perdu
s~n ~resuge. Et l autorité de mes parents de\·ait subir
b1eotot une déchéance pareille.
Déjà,_ depuis quelque temps, je n'avais plus la même
Yéné_rauon aveugle envers eux. J'avais eu le soupçon à d
repnses que certaines de leurs pensées m'avaient toujoe:;:

�320

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

échappé. Je n'avais pas oublié l'étrange figure de mon père
s'acharnant à m'imputer des actions infâmes, ni l'attitude
de ma mère cherchant à me détacher de Silbermann par
les moins nobles arguments.
Un soir, comme j'allais pénétrer dans la salle à manger
où ils se trouvaient, j'entendis prononcer le nom de Silbermann. Je m'arrêtai sur le seuil. J'étais caché par une
portière.
- Sa culpabilité ne fait point de doute, disait mon
père. Mais en somme on peut dire que les charges relevées
contre lui ne sont point précises.
- S'il en est ainsi, mon ami, considère combien
l'appui d'un député influent peut te servir. En faisant ce
que Magnot te demande, tu acquiers tous les droits à sa
reconnaissance.
Je soulevai la portière et entrai.
Ma mère s'interrompit. Son visage et celui de mon père
prirent aussitôt cette contenance grave et recueillie que je
leur voyais toujours au moment que nous nous installions à la table du repas. Oui, c'était devant moi, sous la
lumière du globe suspendu, le tableau quotidien, lacérémonie habituelle. Cependant, le changement de leur physionomie n'avait pas été si prompt que je n'eusse surpris
dans les traits de ma mère une expression mélangée de
-cupidité et d'insistance, et dans le regard de mon père une
sorte de vacillement. Alors, brusquement, la question que
Silbermann m'avait posée un jour me revint en mémoire:
« Qui pourrait agir sur ton père ?... une personnalité politique? ... Mon père en connaît plusieurs. » Je compris
que l'on avait fait certaines démarches en faveur du père
de Silbermann ; je compris que ma mère, mise au courant
des faits, était en train d'évaluer avec une âpre connaissance le profit à tirer de la situation, et que le juge, mon
père, qui avait toujours présenté à mes actes l'exemple
d'une droiture inflexible, hésitait et même penchait vers la
fraude.

32r

SILBERMANN

Je pris place entre eux. Mes pensées étaient vagues. Il
me semblait que le sol sur lequel j'avais posé mes pas
jusqu'ici perdait soudain toute fermeté. Mes parents se
d~utaient-ils que j'avais surpris leur conversation ? Je ne
sais ; toutefois j'ai le souvenir d'une certaine gêne chez
eux. Ils m'observaient à la dérobée. Le repas commença
en silence.
Je songeais au sermon sur l'intégrité de la justice que
mon père .m'avait fait entendre dans son cabinet , à son
accent maiestueux et quasi divin lorsqu'il prononçait le
mot conscieu:e. Je songeais aux blâmes sévères que ma
mère portait s1 souvent sur les actions des autres. Ils
n'agissent point comme ils me le donnent à croire disaisje intérieurement, ils me trompent, ils m'ont ;oujours
trompé.
Cette pensée réfléchissait sa lumière sur le passé. j'avais
souvent comparé la conduite de mes parents et le système
de le~rs actes ~ ces tapisseries au canevas que ma mère
bro~a1t avec patience et régularité durant nos veillées. Et
ma":tenant, _il me semblait découvrir l'envers de l'ouvrage;
~ernère les lignes symétriques et les beaux ornements aux
tons francs, j'apercevais les fils -embrouillés, les nœuds, les
mauvais points.
Mes pa:ents m'adressèrent quelques paroles engageantes.
Je répon~s par °:ono_syllabes. Le regard fixe, je revoyais,
comme_ s1 la tap1ssene se fût déroulée devant moi, leurs
gestes simples, leurs préceptes stricts, leurs actions nobles .
e_t chacune de ces belles images s'ajustait à une trame hor~
nble. Ah! que m'importait que ce qu'ils ourdissaient maintenant, eût pour conséquence de sauver le père de Silbermann. Dans
le soudain
bouleversement de mes notions
.
.
.
morales Je ne pensa1s plus à cet événement.
Bien mieux, au lendemain de cette scène, espérant de
toute mon âm~ q_u e mon père ne céderait pas aux pressions
exercées _sur lm, Je souhaitai que la preuve m'en fût donnée
par la ause en accusation de l'antiquaire. « Sa culpabilité
21

�LA NOUVELLE REVUE_fRANGAISE

322

ne fait point d-.e · dnute », 3:-vait ajErmé mon père. Et je
tremblais qu'il ne se prononçât contrairement à cette, con,
viction.
.
Que~qµ.~ _iOl!fS, p~us tard~ ma mère.,, me tirenan;t ~ part
~_vec · une, min:e mJstérieuse eL complice~ me· ~il q,u,e pui.sqµe1j~ m'intéressais aU, père de · mon_:anci~ ca-mar;ide, je
pouvais être rassuré sur son sort: les conclusioqs-_de L'instruction lui éraient favorables et seraien v certainement
approu;zées; par le garqµet.
1~. ,.
Ainsi, fa çonsc.ience. de mon pèr~,., qui ét:,*1.restéj! fermée
à tout sentiment de pitié, avaitJléc_hi. de:vant la consid,ér~
tion d'un avantage 2ersonnel.
'
J'écoutais les paroles de ma mère a:vec un- air si méprisant qu'elle, rougit et détourna la tête. _
Peu après, en effet, une ordonnance de non-lieu.fut ren,
du.e en faveur du père de Silbem1ann. Et Pët; un singulier
revirement, cette. décision que. nous avi9ll5r tous Q.!lfilt S:i
impatiemment attendue naguère toucha peut-être à peine
Silbenriann dans sa nouvelle patrie ;.et moi,, à qui eIJe. confirmait l1indignité. de mon père, je l'a1,cueillis avec des
larmes de honte.
.
Aloi:s, aw~s ce dénouement~_ un sentiment cle rév@lte
éclata en moi contre mes parents. Je pens~s, avec c.olère
aux ôgides _prioci,pes de ntorale -qu'ils m'avaient inculqués
sans les observer eux,--mêmes; te pem;ais à la vl}ie étroite
et diffi.·cile que Le m~étais wujoui:s 4vettl,\é à suivre? Vers
quel but? Et de quelle utilité celte du.r.e, servJtude ?, Q11el..
quefois, dans la rue pat-- le. goût de iµ'obli_g er à de petit,s
devoirs, j,e m'appliquais à marcher sur la; hg1w marquant- la
bordure du trottoir. N'était-œ pas d'une manière analGgu.e
que ie me conduisais dans la- vie, ·regardant -~ peine les
choses, l'esprit obsédé par une règle rigomeuse et absurde ?
Je.comptais toutes les privations que je. m'étais, infligées;
je songeais à,la réduction- que je faisais- constammtmt subiJi
à mou être, lorsque, avec autant de soin et autant de joie
que mon grand-père tandis- qu'il rognait sa vigne, je
•

-

1

SlLB.ERM:AINN

3'23'

retram:hais mes sen.timents.ttop ~ifset.réprlmai&amp; mès beam~
désirs.
11 me·parut.. qu'.on. avait .abusé de m:t'd'édulite d'imfant~,
et awec une sourde violence, jit me tlcessai:. contre. aeu:x;
dont j"a,,v.ais. été la dupe~_J'émt;ü: autant qne. je pus la co.m:
pagnie: de ·mtts parents. Ee.ru à..peu j'e•cessiliir même. de le:iir
adressé.da pacoLL
Jet, ne sais-ce, glD.la pensaient de ma: coatlnite, car j'atfec,.
tais dlignoreo leur présence et ce. lev:a:is pLu,-s jamais. le.s
yen sur eux, Néanmoins il~m'arniv,ait, p.arfoi:s de les é.pie1,
ob-li.quement dans un miroir au,d:ans; um..&lt;numace polie,. et
j'apercevais alors le regard de ma mère désespérément attlar
dIBi à ma! petSQlllWL
Quelque t.etli'lÇsi passa. Je· m9ais, ~hms im affreux cmn.ui;
rûàyan:t plus, fn~ ml.a: vertu et n!ay-am:. point. de· goût poun
le· maL
Urr soir, comme.je rentraisra: la marron, je vjs-· ma. m:èr.e
venue à ma nencontre· dans l'aMichambre. Elle tenait à. lm
main un. journal. et. me ·dit&gt; asr.ec un&lt;i'ém0tii.0.m jny.aus.e ::
_, Tcm~père: est · nommé cense:iller à la; &lt;IOJiri b ll0Uf
velle est annoncée officiellement ce soir.
·A ' ce.s. mots~ en'. dép.it. de.. mes, efforts, pour rester insensible, jè:ne pus r.éprim.err un signe. d:intérêt-. C'.est que cet
avaoGement ét'ti.t attendu dans mai :fatn.ill.e depuis , cl~1
ann:é.es. Maintes. et maintes fois f en avais entendn, parlet
Je:. sa1cais qu'il· marquait une. étaµe considérahle dans la,
carrière. d-e mon p:èœ~ J:ti~n'ignarais p.as l:a-ctivàtlt déplo:yéti;
par ma mère pour le hâter. « Passer à la cour .»..... s'ex.da~ma:it-elle, .snuvent ei1. joignant les mairrs... Toutes- ces
pensées n:re.remuaient malgté m.@i._.
Ma mère discernai sans dout-e. œtroJ:Ible.,EHe di.t g:mve-.,
ment ces simples..mots.:
·
- Mon.entant,,ntt te foindras-tn. pas à, 1mus,eru ce ·jour de
bonheur?
Je-. leya,î les yt:tUX· v.ers,@n- v.isage.. Dep.uis, longtemps-. je

�32-4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

m'en étais obstinément détourné. Et comme si retrouver ce
visage me l'eût fait voir mieux, j'y découvris certains.
signes que je n'avais pas remarqués encore: quelque chose
d' épuisé dans les orbites et un certain amincissement aux
tempes. Il me parut pour la premièrefois que cette figure
n'était point formée, ainsi que les enfants le croient de kurs
parents, d'une chair inaltérable et comme idéale, mais, au
contraire, périssable et qui déjà était usée. Je ne sais quel
fut le sentiment qui se fit jour d,ns mes yeux ; mais je
vis ma mère qui abaissait la tête et faisait un geste acca...
blé. Alors, fondant en larmes, je me jetai tout d'un coup
vers elle.
Je ne pleurais pas seulement par attendrissement ou par
repentir ; je pleurais surtout sur la misère qui se révélait
à moi. Car j'avais compris, en reconnaissant la fragile
matière de ce pur visage, qu'il n'est point d'âme, toute vertueuse et toute tendue à la sainteté qu'elle soit, qui puisse
s'élever hors de l'imperfection humaine. J'avais compris
que l'application d'une haute morale est impossible . à
aucun d'entre nous. Et je pensais tristei.:nent qu'il me
fallait renoncer aux belles missions que j'avais rêv.é ·d'accomplir.
Sans doute ma mère distingua-t-elle la vraie raison de
1nes larmes. Une expression de douleur et d'humiliation
parut sur ses traits. Peut-être allait-elle me confier corn-bien elle avait souffert, au cours de sa vie, de ses luttes
mora!es et de ses défaillances. Mais je voulus lui épargner
tout aveu et appuyai doucement mon front sur ses lèvres
frémissantes.
Entraînant avec légèreté son fardeau, elle poussa la porte
du cabinet de mon père. Mon père sourit à notre vue et,.
laissant son travail, il vint vers nous. Il me baisa au front.
Nous restâmes tous les trois unis un moment. La servante·
entra et annonça le dîner. Alors, à ces mots, mon père,
récitant le verset avec une pointe d'enjouement:
- Mangeons et réjouissons-nous, car mon fils que voici.

:SILBERMANN

était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est
retrouvé.
Et ma mère, avec des mouvements ravissants, fit le geste
de me vêtir d'une belle robe et de me passer au doigt un
anneau, ainsi qu'il est écrit au retour de l'enfant prodigue.
Au lycée, après le départ de Silbennann, je m'étais replié
dans l'isolement auquel m'avait coqdamné mon amitié pour lui. Par une rancune tenace je restais parmi mes compagnons aussi fermé et aussi farouche qu'en face de mes
parents. Et puis, est-ce qu'aucun d'eux était capable dé
remplacer Silbermann? En v~yais-je un seul, même entre
œux qui goûtaient le plus les choses de l'esprit, qui fût
animé d'une passion intellectuelle semblable à celle du
jeune Israëlite ? Quand je pensais à la curiosité qui agitait
perpétuellement celui-ci, quand, rappelant nos entretiens, je
me remémorais cette qualité brûlante et capiteuse qu'il savait
transmettre aux idées abstraites, il n'y avait point d'intelligence autour de moi qui ne me parût dénuée et sans force.
Cependant, j'aurais pu renouer facilem,ent quelques
~maraderies, car le conflit qui m'avait fait mettre à l'écart
était oublié peu à peu. Au dehors, l'activité des partis politiques s'était amortie et la ligue des Français de France avait
P,erd~ ~eaucoup de_son im_portance. A l'intérieur du lycée,
1excitation anusémtte avait cessé pour plusieurs taisons.
D'abord, les Juifs étaient chaque jour en plus grand nombre
et, de ce fait, moins remarqués. Puis, à la suite d'une
grave incorrection envers un professeur, Montclar avait été
renvoyé. Privés de leur chef, ses compagnons s'étaient calmés; La Béchellière avait repris ses manières froides et
~ourmées, et Robin était retourné à d'inoffensifs plaisirs.
Je ne pensais plus guère à Robin et ne cherchais pas à me
rapprocher de lui.
- Un jour, environ le _printemps, comme nous étions en
classe, ie le vis qui rêvait a\'ec une gravité inaccoutumée

�LA NOUVELLE REVUE BRANÇAlSE

1V-ern la oroiséi;. On aiperGe'7a:it :Lw.ave11s tla :i.iitre, .détach'és
sur le ciel bleu, le-s premiers rameaux verdoyan;t!s. rPui:s,
:s@UÔ.a,rn, lson i:regaFd se rclitîgea.tle mon -cité etise posa Lente1melft sur 1.tnoi. M~is•me rt:cueUhui.'t ancu,n -consememeat,
auoûnè &gt;œpo0iSe, ie ~re15a.r-0 ,irepui;iiit. La surpri.se passée, ue
signe de concorde ainsi hasardé m'émut profondément. Je
--songeai, ,s1irn 'hien•savoir ,pom,ei_nGi, -au pre:mi'er -emup -d\iile
de 1la wlombe Qpvèt Jes-S(;ml.otè'SlJtiurs·du :déluge ;•et,j'eus ,le
-présage d'un itp'âisemènt tl:éfüritif de toutes .th0ses. Mais.
•soit fierté, soit ii'aihleSBe, fioÙs n!os~mes :ri@ Pun it'tm.,.en;
llaun:e; et,plusieurs ;,;emaines •pa~sèfent -sans -nou~elle tentar
1 =tiv-e,
Le Jprintem.ps .rppGr-ta, Gette :mn'ée, une ,izhaleur prém:.ç.
.1mrée. -Les p.luies fotent~r.a11es, ,ed:'air, --sous le,·del anient~
:fut :étioufünt.
,D~s da ,solitude ,0n ·1e&gt;me 1tioova.is, J~tais rpartituliè'rement sensible 'à ,aètte ariait'é ; j~éprnu:v.ai's 00mme ·une
atlté~attion ,de '1iont ,m®. 'êure -et rêvais itune s01:m::e ,nouv:eU-e
· qui,,rafraîc11irait 1ma.vie.
Un soir, sur Je ,cihemin •de la maison, je passai dewnt
:Uécole S!..-:Xavler. ,C'.!êtait i'.heure de la ·som:ie. -Li,.'t!emp~éti:rmre
·était tiède. J.e1so.le1Lse c:ou~hait, d.er.rière-,qut1lques ,nuées. 'Et
souda'in, sans un ,c0up de ·tooriene,. dans· ·l'.air 'entièrement
.calme, .delgrosses .gouttes,rcl:e. pluie·c0mmenaèram1t ~ &lt;tomber1J'alla.is m'abriter contr{;! un mur, ·sous urr-émafaudage, ,qui
'était en ,saillie. ,ü;s :blères de:8!.-.1.Xa~1ir,s'épiupi'llènmt ,&amp;.ns
·la 1rue ..Quelque&amp;-uns, tles -p}us ·jeunes, ,qui portaient en;c0.l'&lt;t
·l'.un.i®&gt;rme ,de llécole, -1la .tourte ivesre ,bJ.eu-e ,et lia casquette
01:i-1ée ,d'un ,ruba.n de velours, seimit:ent à Ct::@trrir .eti~r'fl:H1,
.levant les brirs, .c11iant .et :r.iant -sous l'ond~ê ;füenfais-anre,
·adressèirertt •ties rlouanges iau ciel.
Je les regardai, à l'étroit dans mon coin, et haussai les
:épaules. Par Mtrure ,olil,en mJSon ,(tune ~rlucatimm. :un ·peu
puritaine, j'avais toujours tenu la libre,.expansi(l)n de 1!a
gaieté, .la réjouissance :twp lé"Gla'ta~te, pour .une tnaini'festation , clh0q-t1ante .et mi.aise. '.Jl it ,cependant, il y .avait :ta.m

SfLBERMANN

d1h1gênuité et de gentillesse dans les ;mouvements et les
niines de ces-garçons, ils me parurent avet · -µne telle évidence plus heureux-que ·je-ne Tétais, que Pen vie me vint
ae me mêler à eux et de recevoir le même baptême délidenJ'i. ...
A ce moment, quelqu'un, ·qui tête baissée "Se protçgeait
contre la pluie, se réfugia à côté de moi. Sous l'abri, la tête
se·releva; et je reconnus Philippe Robin. En me voyant, il
1arrêta, rougit et esquissa un sourire. Sans
. rien dire
.
,
je m'écartai un peu pour lui faite -place. Et ·comme je faisais ce mouvement je découvris derrière nous u·n fressin
sur le mµr. C'était une cari_cature au fusain représe~tant
gtossièrement Siibermann. Les'traits avaient 'pâli, mais ils
avaient entaillé '.la pierre et étaient encore bien visibles. On
reconnaissait, surplombant le cou -maigre"' te profil anguleux, le nez ·recourbé, ht 1lèvre pendante. Au-dessous on
lisait une inscription·: 'Mort aux Juifs.
_Le' regard d~ Rub!11 s'était porté en même temps que le
mien vers le rrrnt. 'li rougit pius 'fott, hési'ta: un instant,
puis, d'une voix humble et tare-ssante, i.l murmura:
- Veux-tu que nous oublions tout cela et que nous
redevenions -atri:is ?
Oublier ?... Etait-ce possible ?. A fa vue du dessin ·et de
l'inscription, une ardeur comme mystique s&gt;était rallumée
en moi. Je p~nsais à ce que j'avais appelé ma mission, je
me remémorais ma promesse initiale, la longue lutte souten~e, mes _efforts pour sauvel\Silbermann; j'avais le souven_1r du fnssonnement extraordinaire qui s'emparait de
~01 lors~ue, à ses côtés, honni et frappé autant que lui.,.
Je répétais: « Je lui sacrifie tout -,,.,, Non, ces choses ne
~ouvaient point s'effacer. La moindre parole de réconciliation m_e pa~t un reniement. J'eus l'impression qu'elle ne
pourrait sortir de ma gorge; et raidi, les dents serrées, jedemeurai dans un silence farouche.
. Mais comme je repassais mentalement par ces épreu-res
J'aperçus la voie où j'étais engagé; voie difficile, abrupte, oü

�J28

LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAISE

l'on gravit sans repos, où l'on se heurte à _mille obstacles, ou le moindre trébuche.ment amène une. chute. J'eus la
vision d'une vie pénible et dangere_use au cours de laquelle on
s'écorche chaque jour davantage. Et vers quel but? Ne
savais-je point maintenant que sur les cimes où j'avais rêvé
d'atteindre nul humain ne vivait?
•
Philippe Robin, attendant une .réponse, ne disait plus
rien, mais il m'observait du coi.n de l'œil. Son visage était
gai et serein. Il semblait se tenir sur une route bien plus
facile, où étaient ménAAés des biais commodes, des sauvegardes propices, et qui côtoyait les abimes sans s'y perdre
jamais.
J'eus le sentiment que j'étais placé devant c~s deux chemins et que mon bonheur futur était suspendu au choix
que j'allais faire. J'hésitais ... Mais tout d'un coup le paysage du côté de Philippe me parut si attrayant que mon
être se détendit; et, faiblement, je laissai échapper un sourire. Philippe, devinant mon acquiescement, mit la main
sur mon épaule. La pluie _avait cessé. Il m'entraîna.
.,
Et comme je faisais le premier pas avec lui_~ je me
retournai vers Ja caricature de Silbermann et, après un:
effort, je dis sur un petit
moque~r dont_le natur~l
parfait me confondit intérieurement:
- C'est très ressemblant. f ~

ton

FIN
JACQUES DE LACRETELLE

'
( Copyright by Librairie Gallimard.)

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LE GERMANISME ET LA FRANCE
L'attitude énergiquement anti-germanique qu'a prise au moment de la guerre et que garde encore en grande p·artie l'i:ntelligence française était un fait naturel et nécessaire, qui correspondait à des attitudes analogues chez tous les peuples en
guerre. Nécessaire au point de vue logique, et nécessaire aussi
au point de vue du but à atteindre, qui était la victoire. Tout ce
qui tendait et soutenait les forces belliqueuses, tout ce qui mettait le spirituel et le temporel de la France en état de défense
contre l'étranger pouvait être considéré comme bon. L'esprit
n'avait qu'à faire la gymnastique nécessaire pour conserver, en
même temps que sa liberté, les conditions de cette liberté, à
savoir une patrie.
Aussi la liberté spirituelle était-elle beaucoup plus facile à
maintenir pour un combattant, qui vivait à même le matériel de
ces conditions, qu.e pour un civil, qui ne pouvait faire, comme
Diogêne, qlle rouler son tonneau, en essayant de lui communiquer, sur le pavé de la cité, un brui't de canon, et que mobiliser un spirituel beaucoup plus difficile à démobifiser que le
temporel du poilu. C'est à ces moments que l'on sent à quel
point il est utile d'avoir appris de Montaigne, de Descartes et de
Pascal la distinction des ordres, la pluralité des tableaux sur
lesquels se joue une existence humaine, et que comporte bien
plus encore une existence nationale.
Le manque de souplessei les retards que paraît aujourd'hui com~orter notre démobilisation spirituelle s'expliquent en bonne partie par des considérations très sérieuses, et par une situation maté-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

33°

rieHe encore plus sérieuse. Je ne blâme personne, mais il ne
faudrait pas que ces conséquences naturelles d'une position difficile vinssent encore ajouter, par elles-mêmes et de surcroît, aux
difficultés de cette position. Que nos colères contre le germanisme ( considéré dans son bloc. depuis le douanier jusqu'au
philosophe) aient ralenti par ex~mple, jusqu~à le supprimer
presque, le courant des échanges mtellecfuels, condamné
l'un et l'autre penple,tà se voir 1.angtemps encore à travers les
déformations soupçonneuses de la passion, c'estauss'Î inévitable
que des gelées au printemps ou de la chaleur à la canicule. La
même saison ne dure pas toujours. Ce qui serait dangereux, ce
serait que cette crise aiguë et locale, cette réaction n.écessaire de
l'organisme après la guerre ( car une maladie peut fonctionner
wmme réaction utile) passât à l'état chronique et généralisé.
Ce serait enfin, pounip:peler les JGhoses par leurnom,.qu'il slétablit en France, pot1r une œrtai:ne période., un ro.mant xénophobe.
J'y sungeais enlisant le livre de M. L Reynaw:h,ur l'1nfl:uenu
allemaudeenlrara;e au X!l.X..e;ü,âe •. M. Reynaud n'est évidemffi&lt;!lll: panm xénophobe,de goüt -et de profession, mais bien
plntot le contraire. Il el'.I.Seigne à l'Uni;versité de •Clermont ùa
langue et la littérature allemande. Il s'est consacré depuis long~
temps :t t'émcre des rapports ïnt,ille1:iti:rels entre la rmnoe .et
l'Allemagne :~btoutes •les .époques deleur histoire. Son ouvrage
encore inachevé sur les Origines de l'influence fr(Jfffaise en Aiie~
magru marque, en général avec te parti pris d'une thèse, mais
souvent avec des p:reuves convaincantes, à quel point l'infürenoe
française .a agi ,au moyen ~.e sur. Ja civili~tiou allemaude, l'a
créée en bonne partie. Son Histoi.r~ génirale tk l'influe11ce française.en Allemag1U nous donne un très bon manuel sur cette
questio11. le livre qu'il publie &gt;aujourd'hui est écrit avec "Une
netteté, une intelligeo,:e remarquables. Adniirn.blement informé,
il. apprend lieaucoup. 11 n'est pas éloquent, mais, ce qui vaut
mieux, ironique et incisif.
Bie11 qulii présente., par ~a rforme, un genre d'intérêt diamétralement opposé, on pourrait Je mettre à côté .du Stupide
XiK• 1sikk de M. Oautlet et du Roman/.isme franftm .de M. LasI.

Haobette, 19'22.

..,

l

UFLEX10NS SUI. LA LITIÊRATURE

331

serre, Mettons que le livre de M. Daudet est crié fortement sur
une estrade de réunion publique, oelui de M. Lasserre p1aidé
dus les plis d'unê robe d'avocat, relui de M. Reynaud parlé
élégamment dans une salle de conférences .à des étudiants instruits. Tous trois dénoncent le xrxe siècle comme une période
d'occupation étrangère en Franee. Le chartreu:x: qui prése0.tait le cdne de Jean sans Peur à François 1°" lui indiquait, en
partie ou €ntièretnent, la trace du coup de hache de Tanneguy .
Duchâtel comme te trou par lequel les Anglais é~ient entrés
en Francé: le trou qui a amené cette ocC11pation étrangère c'est
la fameu~e -échancrure de Genève et de Coppet. Genève, dit
M. Lasserre. Ah! ce Jean-Jacq\ies ! - Coppet, dit M. Reynaud.
Ah l cette Germaine! (si bien nommée l)
Ce n'est pas seuletllent l'influence allem,ande-que M. Rey:nauJ
dénonce comme un mal, c'est l'influence ét,r angère en général.
Depuis plus d'un an, l'hostilité entre la France -et l'Allemagne
tend à se doubler d'une hostilité entre la France-et •ses anciens
alliés, c'est-à-dire 9.ue nous sommes rnena:oés par u.ne crise de
:xénopbobie totale. Il serait possible ( et jele ferais si je m'adr~sais à des étrangers) de plaider en sa faveur des circonstances
atténuantes, mais, commé j'écris ici pour des Français, je crois
plus utile de Ja déplorer et de nous mettre en garde contre elle.
Or l'eiremple de M. Reynaud n~us montre comment.cette xénophobie, d'abord diri~é contre un seul people, s'étend facilement à d'antres. L'influence allemande, pour lui, est oolidaire de
l'influence anglaise (p. 7). Voici en quels termes s'ont eJ:"posées
les influences allemandes d'après r848, snr Taine et Renan
principalement: o: Cene nouvelle offensive .se produisit après
l 8 54. C'est à partir de ce moment en otfet qile Hegel, efileu-ré
seulement par la génération précédente, devient l'objet d~nd.es
et d'efforts de ·vulgarisàtion qui se prolongèrent pendan.t tome
la période impériale. Gô:!the et Heine secondent son influence.
L'A~gleterre, qu~ ne manque jamais au rendez-vous lorsqu'il est
bes.om de sonterur la pénétration allemande, envoie- fort à propos son Darwin, dont Jes théories semblent merveilleusement
s'accorder a-vec le panthéisme, p.uis son Spencer... » Mais n:aitnent_., emprunter a:insi des images au militaire et à l'économi~
q~e, n'est - ce pas employer son encre à J;ayer tout ce qui
fait les caractères propres et distinctifs de l'intelligence ? Que

�332

LA NOOVELÎ;-ë REVUE FRANÇATS.E

cherche un pays par son effort militaire ? La force. Que cherche-t-il par son effort économique ? Le profit. Une force qui
vient gêner notre force oblige celle-ci à l'arrêter par des forts et
des trapchées. Une production q1,.1i vient gêner notre production et diminuer notr~ profit est contrôlée. et filtrée par nos
douanes. Mais en quoi la lecture de la Logique de Hegel par un
philosophe français peut-elle être assimilée à une « offensive» ?
En quoi l'étude et l'examen des théories de la sélection naturelle par un naturaliste français peut-elle être comparée à un
« envoi » de cotonnades anglaises, que le public français devra
bien acheter si elles lui coûtent moins cher que celles de Rouen ?
Une marchandis.e étrangère est utile .ou nuisible. li appartient
au gouvernement de juger si ce qui est apparemment utile à tels
vendeurs ou à tels acheteurs français n'est pas en réalité nuisible
à l'ensemble des acheteurs ou des vendeurs français, et d'entretenir dans l'intérêt général un système de douanes et de tarifs .
Mais une théorie anglaise est vraie, ou probable~ ou _fausse,
exactement de la même manière et pour les mêmes rai~ons
qu'une théorie formulée par un naturaliste auvergnat ou par un
philologue catalan. Un tarif douanier ne taxe pas une fourrure
parce qu'elle est ou n'est pas élégante ou pratique, mais parce
q:u'elle n'est pas de fabrication française: l'intelligence, la pensée
(à moins de consentir à leur déchéance) font tout autre chose.
Elles vivent sur cette idée, incootestablement justifiée par
l'histoire, que jusqu'ici les vérités scientifiques et les grandes
doctrines philosophiques ont été trouvées par des hommes de
nations très différentes, et qu'il en sera probablement de même
demain. L'influence de Hegel et de Darwin n'a pas été particulière à la France. Elle s'est exercée sur tous les peuples civilisés;
et dans la proportion où ils l'étaient. En Angleterre et eu Italie,
où Hegel a eu de l'influence, Comte et Bergson, qui sont Français, en ont eu leur tour. Mais en Turquie où l'on n'a jamais
entendu parler de Hegel (les femmes turques ne lisent Kant et
Schopenhauer que dans les Dese.nchantées) on n'entendra pas
davantage parler de Comte et de Bergson.
Je sais bien qu'on s'est livré depuis 1914 à un emploi immodéré de la métaphore militaire. Pendant la guerre on a épuisé
toutes: les ressources de l'article et de l'affiche pour faire entendre aux populations que souscrire ~aux emprunts c'était ( en

REFLEXIONS SUR LA LITTF:RA TURE

333

même temps que toucher un revenu « intéressant ➔,) tenir la
tranchée, se ruer sur l'ennemi, charger à la baïonnette, vomir
les· grenades. Le journaliste en pyjama, qui faisait son article à
côté de son chocolat, il ne faisait pas son article, il était sur la
brèche, comme au temps de Vauban, ou, plus moderne, il opérait des tirs de barrage, il repérait 1'adversaire, il veillait au c-réneau. Laissons à la littérature sa pâture de ces métaphores.
Mais ne serait-ce pas une tâche possible, modeste, honorable, ·
que d'en défaire ce champ réduit qui s'appelle la critique littéraire ? Le problème des influences est le plus délicat, le plus
compliqué! le plus dangereux qui_ sôit. La littérature comparée,
dont M. Reynaud me paraît un des exceHents ouvriers, a déjà
assez de peine à s'y débrouiller, pour que nous n~ajoutions pas à
son embarras en lui laissant sur la tête le .:asque Adrian de ces
images guerrières. Même si certaines branches de la ·science
doivent rester au service, celle-là mérite un tour de faveur -pour
être démobilisée la première.
Ne nous étonnons donc pas si le livre enco-re mobilisé de
M. Reynaud comporte, dans sa · riche information de détail
quelque déformation d'ensemble. La principale me paraît celle-'
ci. France et A!Jemagne, dans tôute la période qui précède
1870, sont prises par lui comme des réalités politiques, analologues à l'Allemagne unifiée et hostile d'après 1871. Il a dès
lors beau jeu à reprocher leur germanisme et leur aveuglement
à tous les Français qui ont été curieux. de choses allemandes· et
perméables à l'influence allemande. La Revue des Deux Mondes
ayant tenu, jusqu'en I 870, son public au courant des choses
d'Allemagne, M. Reynaud nous apprend que Buloz lui donna
le caractère d'un « organe du staélisme dans la politique et les
lettres. Ce programme comportait essentïellem~nt la diffusion
du -germanisi:ne: La R~vue des Deux Mondes négligea si peu ce
côté de sa m1ss10n qu elle fut, au x1x• siècle, le véhicule par
excellence de l'influence allemande en France. » Ne croirait-on
pas entendre parler de la- Gazette iles Ardennes ou du Bonn.et
Rouge? Buloz faisait son métier d'înformateur, et de directeur
d'une_ publication qui essayait alors de tenir les promesses de
son titre en mettant ses lecteurs au courant de ce qui se passait
dans les « deux mondes ». On ne pouvait raisonnablement
demander aux gens de 1850 de se placer au point de vue du

�3H

LA NOUVEI.;LE _.JlEVUE FRANÇAIS:S

bismarckis.~~, de la dépêcl\€,ifEms. et.de ~a~. -Ce U:es.t pas
faute d',avoir été averti~! Quig.et, qui_. était poui:t_?-Ot le CODt+/iire
d'un ge~nophoge, a.vait,prédit le rôle c;ie la Prllls~e. - :,l?E,Uliquoi l'événement q1ü s'est pwdu.i,t aurait-il été, a:v.an~ de se produire, plus psobable que celui qui n,e s'est pa~. produit ? Mais
enfin la politique est une ch~se, l'intelligeoceL,la., l_ittérature, la
philosophie en sont d'autres.. Certes les homm-es. P?l:itiques
denruet\t an~JJ,ser, plus q~ils. ne- l'ont f:µt, la pQ&amp;Sib~lit.é et
surtnut les possibilit,és. d'ut1e Allemagne, unifiée, et nous âVOW\
expié leur erreur. ~fais l'Allemagne qui a, exercé sur ~ous une
influence. intellectuelle vivante,_ par ses artistes. et ses penseurs,
n'était pas encore cette Allemag11e unifiée. Ç'éta.\t 1'€-xpression
géograpbiq,ue qui. désignait alO!iS les hoqi-me&amp; parlant et écrivant
l'al,lem~nd. M. Reynaud_y comprend les Rbéruins et- la Suisse
alémanique. U regarde Gessner et Haller comme dès. Allemand~.
Depuis le x.vur• siècle tout se ramène pou~ lui à un due1 véritable
entre la culture allemande et la culture fog1ça:ise, et il cortsidère
comme ayeugJés-les Français qui n'on,t p~ ,eu c(!nsci.emce de ce
du,el. Il ne ;;eut aucun bien aux. ~âtis~urs ~i po.n:ts, à ce~x; qn,i
ont fait entre l~ lhance et- l'AJ}emagne office d~gents deliaison.
n n'emplœe pas le mot boche, mais il l~ remfilace par le terme
teutan. &lt;( Grimm n'a pas encoce éliminé son virus teuton. » 11
ne- paralt pa{! admettre qu'll;ll étran~I pui§Se apporter qHelque
p.rnfü à 11-- cultµr~ françaj-se. Traitaoe les .,Suisses alémauiques
œmme des. Allemands, il waite les GénevQis comme des Suisses
alémaniques., etde peuple en peuple. l!I.0\:lS, ·V:O)lOlls dans son livie
la i.énopho,bie faire tâche d'huile.
Il appe;lle,ga.Hophobe Rousseau, qui pourtant a toajours protesté de son amour pou{ la France. Il estime q,u.e « le sel}timenf
national n'existe pas. chez Mme de Staël, par i:apport. à notre
pays ». Et il lui reproche de &lt;t s'afficher à Vienne _ave4:. des ennemis de wn _pays ». Reproche singµJier. Petite-fille d'un Bi:_andebourgeois née d'un père génevois et d'une m.ère, suisse,, suédoise par son. piem ier mariage et &amp;trisse par son &amp;econd, Mme de
Sta~l n'eut jjamais la nationalité française. M. R~ynaud l'appelle
d'ailleurs fré4:uemment la Génevois.e. Si elle a souhaité, pa,.r la
Ci'.hute de Napoléon et la dissolution du Grl!nd Empire la libération de. son. pays·,, nous h voyons tout· de même écrire e.n
1814 à un Russe~ et Je ne souhaite point q_ue lP.s. alliés ru.Uent à

llÉELE.XIONS SUR LA LITTERATURE

335

Paris; la conquête de la France me fait mal, et je souffre des
malheurs du pays où je suis née et
mon père a été sept ans- le
premier ministre.» Je sars. bien qu'Alfreq de Musset l'a -ap~lée
un Blücher femelle, et que cefte boutade a été r~prise pa~ notre
littérature nationaliste. Pour moi~ le rayonn.e;m,e!)t 4,e. cette âme
chaude et puissante reste lié au rayonnement même de la
civilisation frangijse dans tout ce qu'elle eut, de débordant, de
?énére~x,._ de fécond. Je ne vois. pas ce q.ue n.ous pouvon-s'gagner
a rétrécu Jalousement notre peau de chagri_p. (( Rien. de profond
en _Mme. de Staël n'est français :r; s'écrie 'M. R~naud. C:e que je
vois de profond et de français en elle c'est le génie de la société
et de la- conversation, élargi en libéralisme, poussé. vers, les
grand1r sujets et répandu dans les grands cour.wts.
·
Mm• de Staël c'est de la France; qui se fait, en une pédode de
transformation et d'.expansion; c'est une demi-étr.ip.gè"re à qu 1la
Franc~ apprend à tenir le salon de FEurope, en un temps ou des
Geoffrin et des Du Deffand paraitraient bien grêles a bien
dépaysées. M. Reynaud cite ces mots d"une de ses Ietti:es -~« NaîU'e ~ranç;iise, avec un carutère étrangtr, avec le- gol1t et les
babnudes françaises et les idées et les sentiments du Nard. c'est
un contraste qui abîme la vie. » Cela peut abîmer un:, vie
l'a~lme m~e généralement, mais ces dissonances d'une géné~
ratt0n deviennent accord et richesse dans 13 génération suivante-. Dans les vers magnifiques que Lamartine écrivait sur la
mort de la duchesse de Broglie, fille de Mm• de Staël,. substituez cette génération spirituelle à la filiation matérielle:

ou

Elle était née un jour de largesse et defè.te.,
D 'une femme immort.elk au verbe de prophète.•
Le génie et l'amour la conçurent d'wi vœu, I '
On sentait, à l'élan que ,·etenait la règle,
Que sa mère l'avait couvée au nid de l'aigre,
Sous une poitrine de fou.
ùs pa1pi'tations de l'ame maternelle
Au-delà du tombeau se ressentaient en elfe .
Elle aimait les hauts lieux èt le libre hori-;m ;
U11, élan ,i.atu"el l'emportait ve1's les cimes
Où la c-réati.on dontze aux dmes sublinl8S
Les vertiges de la ranon.

�336

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Symbole involontaire de l'idéal du x1x• siècle : imposer une
discipline classique à une âme romantique, - idéal jamais
• atteint : les deux facteurs restent malgré tout séparés, le plus
souvent hostiles ; mais l'effort qu'ils ont fait pour se rejoindre, , ·
les .forces de répuls-ion qui les écartent, tout i::ela forme un
drame vivant entre l'élan et la règle, drame vivant avec lequel
sympathise tout ce qu'il y a en nous-mêmes de vivant!
M. Reynaud estime que l'Allemagm de Mm•,de S'.aël a donné
sa figure permanente à l'idée qùe le X:rx• siècle françaîs s'est
faite de l'Allemagne. -Idée évidemment inexacte, dit-il. Soit.
Mais ce dont-le xix• siècle français avait besoin, c'était ici d'un
ébranlement po,u r .faire du nouveau. Et c'est -un fait qu'en matière littéraire tous les novateurs éprouvent le besoin de s'appuyer sur un exemple, de sfautori-ser d'une tradition. Dans le
temps et dans l'espace. Dans le temps, le classicisme s'est appuyé
sur les anciens, le romantisme sur Shakespeare. Dans· l'espace,
la Pléiade a d.emandé une impulsion à l'Italie, le XVII" siècle à
l'Espagne, lé xvm••siècle à FAngleterre, le xrx• siècle à l' Allemagne. Le liv·re de-Mme Staël s'est trouvé là pour faire fonction
de Lettres Anglaises. Mais toutes ces intluences n'ont servi en
somme que des causes occasionnelles. Quand le génie d'un pays
est sain et vigoureux - et ce fut notre cas dans nos quatre siècles - eUes le font·(pour parler en platonicien) ressouvenir
de ce qu'il savait sans savoir qu'il Le savait, elles mettent ûne
étiquette étrangère et un décor éclatant sur ses fruits autocb-.
tones. M. Reynaud montre Lui-même que la littérature romantique ne doit à peu près rien à la littérature allemande, mais
que celle-ci a contribué à ébranler et à allumer le lyrisme français. Il n'en est pas tout à fait de même en histoire et en philosophie, et là il faudrait varier un peu les termes de la formule ;
mais d'une façon gé.nérale l'action du génie étranger sur le génie
français a toujours provoqué en celui-ci l'invention plutôt que
;- déclenché une imitation.
Ce que reproche M. Reynaud à l'Allemagne c'est peut-être
moins d'avoir exerçé une grande influence que de nous avoir
fait croire qu'ell€ én exerçait une. Comme lè soulier de !'Auvergnat, elle a tenu de la place .• Mais M. Reynaud n'exagère-t-il
pas lui-même le volume de-ce soulier? Le fait de réunir toutes
les marques de l'influence allemande en un livre ne l'a-t-il pas

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

337

porté à en -!g~av~r le poids ? La masse n'est imposante que
concentrée artificiellement. L'œil soupçonneux et chagrin d
l'a.uteur voit de la germanophilie partout. « En 1840 , la Marseil~
lai:e de la Paix, nous dit-il, correspondit mieux à l'opinion et produisit u?e impression plus forte que le Rhin Jransais (p. r 74 ).. » ·
Je ne sais sur ~uels textes il appuie son affirmation, mais nous
~n av_ons ~récisfm~nt un de Lamartine, qui écrit:« Ces vers, que
Je r~~is au1ourd.?~1 avec plus de ~atisfaction qu'aµcun des vers
polmques que J aie écrits, pâlirent complètement devant le petit
verre et le p~tit _vin blanc des strophes de Musset. Je fus déclaré
un rêveur et lm un poète national. » Ce qui était bien n~turel.
«. De ce l~ng p~ème d'amour et de reconnaissance que notre
d1x-neuvieme siècle a chanté à la nation voisine 1·1 n'y a
b
bl
,
'
• pro ae?1ent p.as d autre _exemple_dans l'histoire», dit M. Reynaud.
Mais ce. poème son mformat10n érudite ne l'a-t-elle pas un peu
créé'. avec des élé~ents bien dispersés, qui restaient assez inoffensifs et même utile~ dans leur dispersion ?
M. Reynaud le sait et le
t Il
. Tout
1· cela d'aille'lrs
.
sen . y a un
smgu 1er contraste entre le parti pris du gro~ de l'
·1·
.
~
ouvrage et 1e
è
caract re équi ibré, raisonnable de la conclusion ple' d .
tes se, de bon sens et de vérité et à laquelle pou'
llle e JUs· ·
'
,
r mon compte
J·e souscnra1
sans réserve. Si i· e i· oins à ce bé éfi 1 . ,
· f:
•
n ce a nche
m ormanon que me procure l'ensemble d 1·
.
.d
.
u ivre Je puis
cons1 érer le livre de M. Reynaud comme
é . '
L'. fi
un pr cieux campa
gnon. In uence allemande comporte comme to t . fi
bl
d
•
'
u e m uence
un ta eau es gains et un tableau des pertes et t .
'.
doit être de l'acœpter et de l'utiliser non de la' subn_o re s~.uc1
.
1r passivement. L1sez
ce passao-e
si 1·uste . cr 51. l'' ·
O
d
•
on veut se rendre
e ce que représente pour l'intelligence francaise cet
~olt~pte
ment on '
"
·
ennc 11sse' • n a qua_ comparer par ex.emple la méthode criti ue
de Lemaitre, espnt tout français au sens trad1't1·0
1d
q
.
ffi é
nne u mot à
pe1n~ e eur par la science et la philosophie al]
d
'
celle d'un Taine par exemple. D'un côté du o-a:~an e!, av~c
de la finesse de style, mais peu ou point d
o hi' de_ 1espnt,
vision des ensembles de divination . d l'e sens s_tonque, de
d' é
'
, e autre moins d'a t
agr ment sans doute, mais un point de vue 'l
r et
compréhensif. Faguet était aussi u d
pus _large, plus
fl.
n e ces espnts
l"
uence anglaise ou allemande avait peu touch, s t ·1 q~e Intestable 'il in
à
e , e 1 est mconqu
anque ses analyses individuelles . . ..
, s1 a1gues, un
22

�LA- NOUVELLE RIWUE FRANÇAISE

lfl

hiq·ue ' il n~n esquisse

arrière-fond liisforique !!t ' p 1.,0s~p.
1.1' ., , Ohtimi,. Maîs
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"'les nhis rnd1sp1:rnsa"' es. » r
mf:me ras leS' 1.gnes
'rM À&gt;-m tle S:taët d'avoiF rend:u un
..,0 urq,uôi alors reptod,&lt;'lr a
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'T · è n'emlflêebe
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Jil, e,):..:idre de&lt;Bretagne n ernpas. plus UJl Le~:u"tre&gt; ql!J.e. a po ;, m ieA au èontro.ipe•, la réaction_
pêche le ciitronm~r ,fo. :Pro;1mce-. B
t'&gt;Ur le génie,:foança;s, teo
oont.re_ Taine e:st u~ e:-~ :1::::::;:~:e le gepmanisme ( encore"
prodmrn des tema1tr '
. b" ,:c. de- M . Regnaw\} -une;
rténù,a'nt€1 au et~,:,,uCe
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une dreoristance, a:
.
et d'es rit de finesse. 11 y a p@u11
èxcellent€&lt;-s°'.'-1rce de ~î1!ates~. dea: moyens• d'agiiI- : provo, pom une 1m,~uenc«, .
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A-LBBR'f. THIBAUDBT

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C:HR €)N 1·~lùifr _fil1~1\MA 'îl1QU,E

NtiarGNY- :' Pëehé dè1jêunesse, c0rrré\'liecnoaw.iHi 1en-r a'ates~ de:
M~Mm-cel 'Gerbidèm:
.,
- THitA-TRÈ EoeUARO· '\CID':- lfne petite· mai:n, qtvi Si/ plliett, eomécli~ ,
en· 3 à'ctes-et' un'-épilbgwe, dè·NH Sacha- Guitry\
c-A· ÜnMBRE; :· Clsaire,- pièce-en z acte6, de M · Jean ' Stlîli.l111il:lerger. La farce dé -Popa -&lt;J!hêbrghé, piè·ce· ~ ~ tableaux,; de
1W. Ado1piie·Orna: ·
·•
eo'MÉom,.FR'ANÇA'ISE :· Vautriit, pièce en 4 ·ac~s, ; d;iprès
Jés personnages des- roniarnnfe- B'alzac; par- M. E'drnondt Guiraufil

EES·EscHOu·i Rs. I!eRegardn1:11f{ pièc:e'en~'aetes, tléM'. &lt;hibriel

Nl:arcei.

, '

GYMNASE~: - Barbe· blf'ltd'e-, èomédie· en· 3 a-ct'âS', de, M?vl!. Jël.fan
Bouveiet et·EdgartPBrtcl.Piy.

· Nous parleronS&lt;ùe théâtre, aujourd'bur:
0h a·i,oué' a~ Théâtre l-1ar1gny, pendànt -~etques _sHiiêes~
une com-é'die en trois 'actes·dè-1«:. N1àrcef·Gêrlffifon: Jfécht , de
jeunesse: €6mme ·cadte,- le· grand h&amp;teP d'une,, ✓iltè- de' jèux--.
&lt;:omme--sujet, un- jou_eurdéi:avé Je~peu' scmpulem•, au COU'rant
d¾.i.ne ·sonrme que dbit toucfiCl"' cbez'-scm notaire un , br-ave pr.o+
vinciâl'de--passage dans-cet em:li-oit Il réussit• ¼&lt;faire subtiliser
'd-ans lapoche·du P.rovincfal, ·P.ar· une· camarade de---noee, le reçu
fuut préparé, et+ olft-el):r' d'brrjeundiomme· 4:ui -a b'esoin-d'argent · pou·r · s'offrïr lei,· faveurs d'une aventurîëre, 1qu'-ilb aijlè
encaisser la somme ·en-question, tous· les-deux·· devant' p-:(rta~r/
La chose se fait, mais la somme est en titres, dangerettX'~')aég-0•
ci-er, et ·le· jeune homme-·tcimbe-soudain-amour:eu-x~dHa fille:du
provincial. Résultat· . irépouse, restitue l"-:ugent,' re~te-honnêl:el

�340

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le joueur décavé en est pour son t~ur et la mora_le est sauve.
M. Marcel Gerbidon intitule sa pièce : comédie nouvelle.
Mettons : comédie, tout court.
Le fait le plus remarquable de ces représentat~ons, a~, ~oins
le soir que j'étais à Marigny, a été ceci. Il parait que J a1 une
figure qui surprend certaines gens. ~our~uoi ? Je ~'ig?ore. J'ai
beau me regarder : je ne me trouve nen d extraord10a1re. Parce
qu'on ne ressemble pas au pre~i~r commis de_ n~uv;autés
venu, devient-on un objet de cunos1té et de surpnse . C est en
tout cas un fait que je ne suis pas indifférent à la plupart d:s
gribouilles au milieu desquels il me faut me trouver quand Je
vais au théâtre. Je me promenais donc, à Marigny, pendant un
entr'acte, dans un couloir, allant et revenant, sans m'occupe~ de
P ersonne attendant simplement que l'acte suivant commençât,
. é
quand je 'remarquai qu'une dame, assise sur un _c~na? é'a cot
d'une autre, quand je passais devant elles se mettait a r~re en me
montrant à sa voisine. On voit si je suis dénué de fatmté ou de
vanité, je ne sais trop quel mot des deux convien~, pou~ra~onter ces choses le plus bonnement du monde. Je sms fort md1fférent à ce qu'on peut penser de moi, mais la bêtise m'agace,
j'en conviens. Je crus tout d'abord m'être trompé, et revenant
sur ll!es pas, je passai de nouveau devant ces femmes. De nouveau, rire et coup de coude. Je continuai jusqu'au bout du co~loir, je revins ensuite dans le sens opposé, et arrivé au canapé Je
m'arrêtai face à la dame que je faisais si bien rire, et me penchant vers elle, le visage tout près du sien, du ton le plus
aimable, je lui dis : « Vous êtes bien plus drôle que moi,Madame ! » Interloquée, déconcertée, faisant l'hypocrite, elle
cherchait ses mots, se défendait, voulait me faire croire que je
m'étais trompé. « Je vous répète, Madame, que yous êtes bien
plus drôle que moi » lui dis-je encore s(lns lui laisser le temps d_e
parler. Je la laissai là-dessus, faisant une figure ! Elle ?e sa:a1t
plus où se mettre . Sans être bien jolie, ni de ~a prem1~r.e J~Unesse, cette femme n'était pas absolument laide. Je l a1 bien
regretté. Ma réplique elÎt alors été toute autre. « Je suis encha~té
d'amuser une aussi jolie femme » lui aurais-je dit. J'espère bien
la placer une autre fois.
Une nouvelle pièce de M. Sacha Guitry est toujours un grand
plaisir. Ce diable d'homme va de succès en succès. C'est à cba-

CHRONIQUE DRAMATIQUE

341

que fois une nouvelle merveille d'ingéniosité, de trouvailles, de
riens qui prennent sous sa plume la fantaisie la plus plaisante, une cocasserie qui paraît inventée et qui apparait tout de
suite prise dans la vie même, une drôlerie, une clownerie étincelantes, et tout cela dit et présenté avec un naturel, une simplicité, une brièveté sans pareils, et de temps en temps une
émotion qui se cache, s'exprime à peine, charmante, rap~de et
vive. On ne peut raconter le sujet d'Une petite main qt1i se place.
Chaque scène est une petite pièce et toutes réunies font un
ensemble qu'on écoute avec un plaisir dans lequel l'intelligence
a sa part, tant c'est un spectacle curieux que celui d'un écrivain doué d'une telle verve jointe à de pareilles qualités d'observation et d'invention. Qu'il est dommage, grand dommage,
que M. Sacha Guitry se laisse aller à employer quelques expressions un peu bassement vulgaires, qu'il met sans doute, çà et là,
pour plaire à son _public de gens du boulevard, lesquels certainement ne voient et n'apprécient que cela dans ses pièces etnoo
toute_s ~es qualités de :finesse, de moquerie et de très particulière
fant~1s1e dont elles sont pleines ! Une petite main qui se place en
c?~ttent au moins une que j'ai trouvée vraiment regrettable, et
d ailleurs un peu forcée dans la circonstance. Au reste, peu de
chos~. Affaire de goiît personnel, peut-être ? Rien de plus.
Jamais _on ne célébrera assez M. Sacha Guitry comme auteur
dramatique. Il a tous les dons : la facilité la langue le naturel
l'invention, la vérité, le renouvellement,' la fertilité la clart/
la sensibllité, l'o~servation, l'émotion, et l'esprit, i•esprit pa;
dessus tout, l'esprit sans lequel l'intelligence n'est qu'une chose
pédante, lente et monotorie. Il a aussi ce mérite, et cette
sagesse ! de ne jamais sacrifier à l'actualité, de ne jamais s'occuper de la chose publique, ni de ces questions soi-disant sérieuses
d~nt on nous rebat les oreilles, de ne jamais viser ni au moraliste
01 au pédago~e. M. René Benjamin a eu bien raison de dire qu'il
e_st ~otre Molière. Il y a longtemps que je voulais le dire. J'hés1ta1s. ~st-~e b~te ? Je s~vais pourtant bien que je dirais juste.
Ben1am1n na pas hésité. Il l'a dit. Il a dit juste. Si le théâtre,
mis à part le théâtre lyrique, lequel n'est pas forcément le théâtre·
en. vers, a po~r objet d'intéresser en amusant, de faire rire en
p_ei?nant la vie, de faire réfléchir en montrant les travers et les
ndicules, cela sans discours, sans tirades, sans pathos, sans

M:

�LA NOUViEbL~ iREV.UE nR,Abl&amp;Al&amp;E

thè.se_, ,par Je -.si-m ple rteu,des ,~pli!gues .e.t Je :ca1:actère ,des .pars.on.nages. 4;vec claJW e:t ,v~rité, -et le vrai tb.éâue ,e&amp;t cela:sans.cian•teste;.M. Saah11,Guitrw,esJle pr;eimier.a.uteur 4ih;amati.g.ue .d'.al!jour.d'buL 1Viom w~n,ez cel-e. q.uand,ilsno:wHdennerarenfin l;Ull! ,gmnde
.aom&amp;lie. ,11 fau&lt;lmbien -qu!il ~:y.,léci.de ,un jout.. Àjj~ut&amp;ai')j,e.~u~il
;est, awisi p.our .mei une d.es ima-gey,de l'h0.mme ,irat1ra1)~. Ilarn1V.1ille,ooauc.cnUJp, ,i.l--àe.mble ,bien ,qufüdo.ive ,tr.aNailler ,dans le,.plai.sii:,,et,toutece,qu'il 'Prn.duit,trou-:MeJe saac:ès, Oui,.il,est bien JlOur
moi untb0mmf!,bellliewr . .Quan't-au~ grawes,-aut~urstde:ipièces préteJil t~n~s, ·qu.j ,le .regardent sn&amp;1~~ute a.vcc ,d,édain,et ,l,e ,ciansi,
dèrenx .comme-un simple an1useur., 1~ leur ,difai ae ,tJ_ue;: ij'ai déjà
.dit bien fl0U"Ment : ,il ,ei,t nu.tre.ment ili-ffi.oile rlitne fl'!n!ple, ~ituel -.et ,amusmt,qµe ~~tre grol\le., dis.couraur ,et ~nnuye.u.x. Je
.n 1ai., ,p.ollr rrha 1pant., ,qu~une ,~n(}lliétudie.,_ ,M. ;Sa1.:ha Gnitrrf .e&amp;t
enc~r'-e jeul!'e.. J.e CI1i&gt;ÏS ·q1fil ,a ,déijà prnd:u,it 1p9.5 -loin rd'nne •oin.quantaine ,d.e ipièoes.. J'ru. rl~jâ di-t ·hien des •fois tout J~J,ien.que
;e rpense de lui.. Je ,me rlemari-de •œ'1.')llie ·j~ 1p0l111rai ·bien dire .dal;lf,
-la .s.uite..
Les Compag;nrui-s ,tle -1la \Chimère,, ,umte, n.0U\le1Le tentr~rise
~dramatiqut;, ,0nt ,donné, ifi ,je ne me .rom.pt:, il-e.ux.spe.ctacles ..::fe
-n'ai pu a-ssis.ter qu'.:w rpremier. Je· t~ns M. Jean Sohlumbetger
pnur un ewellent·éotiivrurn. Je111'a:i ,e.11core rien ouhlié ·d'un M(vï'e
,de lui que jta,i,Iu,, il •Y a ,b.ien qn.ine,e ans , Uar+r.uJX qui ,comme
Ulytse .. .., 1d.e,venu !dans .la ,swte.rL';lnquiete-:paternit-i. rC'est up J.i-wc
.atltmré ;par ,beauaolllp et q.ui le ,ménite. JI 1f ) là un ,àEt ,d!une
:sli)hniété ,extrême, ,noe ém.ori.0n :prot"üd.ément hui;naü1e, ,et ipar
la façon dont ,certa:ines ohoses ne -Bant .ditl:}s ,qu'à dem~, un
motif .de r~verie qll~on uouv.e :rarement. -Césairec, la ipièae .qn'Jl
..a fait !jouer.à la Ohimèr.~, a ·son iinlér:êt, ell.e aussi. M. Jeau
S.c.hlumbe11ger .met en ;s.cè.o.t: .deu_« marin5o :t&lt;1U1~ les roeux ,épris•
.de da .m.ê~ ifemùle, ,!}'l:le !',an.., êtr.e 1simple ,et .l,:ru;né,. ~ eue Œéel"l'eme.n.t, ,ex que l'auue, p.!ein idfunag~na,ti:on 1ma.is ,peu 1sé.chi.isant
.physiquement;, tn~ p.0ss~dée -que da!ns Bes rêwes. Ce dernier
dé.Grit si.J;,ien ,ce.Ue f.emmt;, _pai,le si hi.en du plaisâr qu't0n ,goûte
a.vex: .eYe, :d écrit fii bien de llOkn netiré .,0.i)r elle ~e J.iis.se !limer"
,qu 1i'l ar,rive-à r,enc;llidfrocement .ja1oux ;le • P,etIB'e,Ssenr .r.,éel, ,GI,Ui
sait pourtant bi&lt;en qu'il n'r ,a qu'.i~&lt;Vention dans tous ,ses pw,pos..
Cett-e jalousie ;pousse même ,le .v&amp;itâib.l.e amttat à i1iuei; s0n i;clmpagnon, plus encore ,pour ne t11lus,en.teadre ,les Féoits .,u'.icl fait
0

CHR.ONIQUE DRAMATIQUE

$4j

de ses amours et qui paraissent par moments.; tant il y met d'accent, être des récits vr:iis, Mlis même, f!U moment] de mouri~,
celui-d ne renonce pa.s à sa fable. Comœe l'aùtre, penché sur
lui, J'adjure ~e dire enfin qu'il n'a jamais eu, vraiment., la
femme en guestion, il prononce au c-0ntmire son nom -avec la
même douceur que s'il .la tenait encore dan's ses bras, empoi,.
sonnaot .iinsi pour toujours l'amour &lt;lu véritable amani. Il
,emble 1ijUC M,Jean Schlumberger àit -mulu nous montrer Jà la
supériorité, la puissance de l'imaginntion etdu rêve sur la.réalité.
C'es-t en effet un fort beau sujet littér'!ire et psychok,gique et il
en a tiré parti de façon très attachante. On est toutefois tenté de
trouver que ses personnages parlent un trep beau: langage et
sont bien ,subtils pour leur condition.
·
La far-ce de Papa Gbéorgé., de M. Adolphe Or.aii., qui se rattache au théâtr-e populaire, est.simplement a1nusante. La curiosité était surtout dans le jeu des acteurs~ trali!~f.ormés en marionnettes de guignel et imitant leurs attitudes. Cette fantaisie étàit
d'ailleurs fort bien jouée.
Je fiuirai par croire que la mauvaise influeni;e du cinéma
s'étend jusqu'à certains auteurs dramatiques. Ils n'ont i,,lus en
vue que la rapi&lt;lité de l'action, le détail éclatant. le raccourci
brusque, au détriment du développement logique des situations
e~ des caractères. M. Edmond Guiraud s'.est mis en tête de
prendre quel&lt;jues personnages des romans ·tle Balzac -..€t d'en
composer une pièce i.ntitulée Veutrin, du nom d'un des héros
1~ plus marquants de 1â Gemédit kumaine, sans en être. toutefo!S le phis intéressant. Cette pièce ressemble à du Ba!zac et le
rappelle par le no~ des personnages. Mais elle n'y ressemble et
ne 1~ rap~e1le en nen par sa ct;Jruposition, son ton, son allure,
Ses SitUationi.• .M. Edm.onà Guiraud a mêlé les situations pour
en composer un s~énari~ à saguise. li a mêlé de-même les personnages. Il en faH paraître certains dans des circ-onstances auxquelles ils n'ont aucune part dans l'œuv.re du r-omande-r. II ruet
sans se gên,er ~cien de Rubempré à la place de R.1stignac, dans
le rô~c de 1 étudiant pauvre de .J.a pension Vauquer. C'est un
tr:ivail fkheux, ~ui témoig.ne d'une ptésompti-on et-d'un sans~
gene remarquables. On V()it qu'il n'a pensé qu'à cmnposer des
tableaux à ~et. Sa pièce est _bien faite de tous points comme
une adaptation pour le cinéma. Q.uant à.la mise en scène) il n'y

�344

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SE

a guère que le premier tableau, la pension Vauquer, qui soit à
peu près réussi, encore que cela ressemble peu â l'intérieur de la
pension de famille décrite par Balzac. Un autre tableau représente le bal de !'Opéra. C'est puéril d'exiguïté et de manque de
personnel. Il aurait fallu la foule la plus bariolée. Il y a au plus
vingt acteurs en scène, dont des figurants, et on sait que ces
derniers ne sont nulle part plus gauches, plus lourds et plus
vulgaires qu'à la Comédie française. L'interprétation n'est pas
brillante. M. de Féraudy, dans le r~le de V.autrin, se dépense
beaucoup et fait de son mieux. Mais là encore Balzac manque
et l'allure et lé ton vrais du personnage. C'est uniquement M. de
Féraudy que nous voyons. Il faut voir surtout Mademoiselle
Ventura dans le rôle d'Esther Gobseck. Il faut la voir danser,
faire l'amoureuse et la courtisane. Je vois jouer cette actrice
depuis ses débuts. Elle joue toµjours comme une élève du Conservatoire. Elle n'a jamais eu et n'aura jamais aucun autre
talent.
Je croyais bien que les Escholiers étaient morts. Je n'en
avais pas entendu parler depuis longtemps. Ils ont donné cet
t:té trois représentations d'une pièce fort intéressante de
M. Gabriel Marcel : Le regard neuf. Le sujet est celui-ci : un
jeune homme, la guerre terminée, revient dans sa famille. La
vie qu'il a menée pendant quelques années, lui a donné de la
réflexion, l'a transformé. Il était parti encore un grand enfant.
Il revient un jeune homme müri, observateur, portant sur
toutes choses un regard neuf. Il exerce ce regard sur le ménage
de ses parents et découvre qu'il n'est pas parfait. Son père n'est
pas l'homme heureux qu'il croyait, ni sa mère, par le caractère,
l'épouse et la femme modèle qu'il s'imaginait. Il se met en tête
de redresser tout cela. En même temps qu'il éprouve plus de
tendresse pvur son père, il prend un peu d'éloignement pour
sa mère. Une amie de la maison aime son père sans le dire. Il
découvre cet amour et l'encourage. Le père se dérobe. Il hésite
à changer sa vie à l'âge qu'il a, sans fortune personnelle, et
habitué à l'aisance que lui a procurée son mariage. Il fait l'aveu
de cette faiblesse à son fils. Ces choses mettent un singulier
pathétique dans toute la pièce, qui a de plus le mérite de finir
d'une manière vraie, je veux dire nullement théâtre. Le troisième acte est malheureusement chargé de phrases livresques.

CHRONIQUE DRAMATIQUE

345

L'intérêt qu'on prenait à l'action diminue. M. André Calmettes.
a joué à la perfection le rôle du père.
II est bien dommage que le Gymnase ait joué si tardivement dans la saison la comédie de MM. Jehan Bouvelet et
Edg~rd Bradby : Barbe blonde. Cette pièce, pleine d'originalité,
aurait peut-être eu le succès qlt'elle méritait d'avoir. Elle
n'est pas seulement amusante par son comique. Elle intéresse
par son sujet, son action, le caractère de· plusieurs de ses
personnages. Oément (Barbe blonde) est un brave h~mme
de _notair~ qui est affreusement marié depuis longtemps et
qut a fim par se réi,igner. Sa femme, avec des allures de
créature lango~reuse et sentimentale, est acariâtre, tatillonne,
quelque peu bigote, assez superstitieuse, se croit persécutée
s'occ_upe ?e spiritisme, en même temps qu'elle voudrait bie~
se faire faire la cour par un cousin à elle, cela sans succès
ce cousin étant épris de la petite bonne de la maison. EU;
~ mê~e un. autre travers, au dire des aute~rs, sur lequel
Je rev1endra1 tout à l'heure. La pièce vient à peine de com-me~cer, qu'une scène éclate entre les époux, amenée à propos
~e n~n ?ar la femme. Elle est probablement plus exaltée qu'à
1ordma1re,. car, soudain, elle menace de se jeter par la
fenêtre. Lui, par plaisanterie, approche une chaise. Elle monte
de~~us, de là s'assied sur la barre d'appui, répète à son mari
qu t1 prenne garde, bien garde, qu'elle va faire un malheur
qu'elle va se j~ter pour de bon, et, en effet, par un mouve~
~ent ~aladro1t, perdant l'équilibre, passe par dessus la barre
d appui et '_'a choir sur le pavé, avant que le malheureux
Clément~. qui ne s'était pas ému autrement, habitué à ces.
scènes, ~it eu le ~~~ps. de faire le moindre mouvement pour
la retenu. Jusqu 1c1, nen de bien remarquable. Un accident
de m~nage, pas autre chose. Tout mari, tout amant est ex. pos~ a cette aventure. Au moins au début de cette aventure
car 11 est rare qu'elle soit poussée jusqu'au bout 'comme d '
Barbe blonde. J'ai eu autrefois une mai'tresse qui ressembta~:
asse~ à Ja femme de cet excellent notaire. Même caractère
trépidant, même extravagance. Cela la rendait même sauve t
mal~de et l'ob~igeait à se coucher. Un jour qu'elle était ain:i
ht'. comme 1e venais _d'entrer dans sa chambre, une crise
a pnt. Tout comme la femme de Barbe blonde, elle me

:°

�LA NOU'l{:ELLE REVUE FRANÇAfSE

menaçe:~ s; 1e ne sort(!.iS pas~ de ié Jeter par la fenêt1"e.:L:
lit était tout près de la fenêtre,. J'ouvris aitn:ah1ewent :eelk-Ci
1out-e grande. « A ton ais~, lui ,di~je. T~ vois.: je f~uvre
,nême .lA fenêtre · pour que tu ailles plus vite. » Je sottrs J.adessus, Nàturellement, elle resta traoq_uilleme~t couchée et
j.e n'eus poi'nt à me soucier du pr-oblème moral &lt;l.ont -on voit
Barbe blond_e se tor1tw-er. En effet, après la chut-e de sa femmel
dw~ suivi-e &lt;le mort~ on enquête. Y a-t-il eu .suicide r Y .a-t~H
eu ctime_? Simplement aocident? C1ément co!npar.aît ,eev~nt
le juge d'instruction. Naturellement s-on innocence est vite
reconnue. La chute de sa femme vient uniquement du faux
mouvement q.u'elle a fait-. On n'a pas idée ,d'aller s'asseoir
sur la, bar.re ,d'appui d'une feaêtr!! et de se mettre li à gesü..
culer. C'èst u_n ~t-cident. Clément peut rentrer chez lu] et vivre
tr:m&lt;juilLe. Eh ! bien, non. Certains propos q.u cousin de sa
femme le tracassent. Absous par le îuge, il se met lui-même
l'i instruire !'.affaire. 11 l'étudie de très près . .Il reconstitue
Ja. scène, recompose ses gestes et ses paro~, les gestes et
les paroles de· sa femme, s'interr-0ge.. s_'~ili:amine, :&amp;e retour.ne
en tous sens. Sa femme mena,çait de se Jeter par -la fenêtre.
C'est e.ntendu. Sans doute~ il a approché la chaise. Ma.i-s c'est
elle qui e-st ·montée dessus, qui est allée .s'.assooir sur la barre
d'appui. Ce !l'est pas lui qui J'y a placée. C'est l'évidence
même. Là elle a répété ¼ plusieurs reprises qu'elle allait se
jeter... L~i, il n'avait rien dit. ll ,él:ait là •. ; P~ur lui, c'était
une scène com.me tant d'autres. Pourtant, n éta1t..ce pas son
silence, justement, qui l'avai:t excitée, son scepticisme, la rési..
gnation qu'il montrait ? Elle avait peut-êtr~ vu li c_omt~e u~
--défi? Sans doute, s'il s'était mis it son diapason, il n.a1mut
pu qu'augmenter la démence &lt;le la malhe_ureuse~ et ~'est alors
qu'on pourrait le trouver coupable. li ava1t au contr.air{! mon;ré
beaucoup de sagesse en se taisant. On ne po~va1t que l en
approuver. Oui, mais, tout de même, la première hypothèse
restait troublante. Sa femme ser.1lt peut-être descendue de Ill
fenêtr~ s'il avait patlé ? Elle se sera1t calmée. Tandis que
son silence, la s&amp;éniti qu'il avaitga,rdée devant sa menace ...
Cela l'avait exaspérée, et alors, lui ! .. . Quel remords l Le
malheureux passe ainsi, comiquemebt, de la quiétude à l'inquiétude, de là certitude qu'il est innocent à la crainte d',être

CHRONIQUE DRAMATIQUE

-"347

coupable. 11 prend pour arbitres le cousin de sa femme, et
l'ancien notaire qui lui a vendu son étude. C'est un véritable
interrogatoire. Le cousin veut absolument qu'il soit coupable.
L'ancien notaire le déclare surabondamment innocent. Fina1emen.t, Clément est tiré d'affaire par le temps, et surtout par
la petite bonne, une petite Eersonne· mystérieuse qui n'a pas
voulu suivre le cousin à son idépart .de la ville. Il s'aperçoit
que cette enfant est jolie. Un soir, elle lui fait un bon dîner.
Il lui fait prendre place à table à son c6té. La gaieti vient.
Il sent ses chimères le quitter. La petite bonne l'aimait en
secret. Elle le Jai51,e voir. Ils 'Seront ilieureu,x ensemble. Il
mangue à ce compte.. rendu _!e~ nuances, qui comptent pour
be-at1toup ·dans leas ·qua-1i~s de c-e'tte pièce. Les artist'e's du
Gymnase l'ont fort bien jouée.
,
J'ai dit que je rey.iendrais sur un ,dé.ta.il &lt;!iu cara.c.tère de ·1a
lemme de Barbe hlo,uk. Les aute:ru:s Jui .donnf\Dt ,aµssi, ,c0,mme
li~ ~v.eCB, Je ,fai.t .d!avoir ll'ecueilli huit chats ,per-d1u. J',eu
.aJ ,tou1.o.ur~ ~to~r de moi une hMne trentaine de même iPIOv.enanœ. Et Je .du; du hi.en de leur p,i.èz:e ~ Jls ~ont êti;e ,bien
.att:r.a.p.és..
MAORI.GE ,BOISSA-B,J;&gt;

�NOTES

NOTES

LITTÉRATURE GÉNÉRALE

LA MENTALITÉ PRIMITIVE, par L. Lévy-Bruhl
(F. Alcan).
Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures, parues voilà
douze ans, trouvent dans le présent travail du même auteur une
confirmation et un complément. La corroboration mutuelle de
ces deux ouvrages n'est pas seulement la consécration d'une
grande œuvre : elle implique l'avènement à la positivité d'un
ordre de recherches relativement récent, dont l'exploration
pourra s'étendre à l'infini, mais dont la méthode, jusqu'ici
incertaine, s'affirme désormais précise et süre.
Dans son ouvrage antérieur, M. Lévy-Bruhl s'était proposé
« la détermination êles lois les plus générales des représentations
collectives (y compris leurs éléments affectifs et moteurs) dans
les sociétés les plus basses qui nous soient connues ». Il avait
constaté que les cc sauvages &gt;&gt;, peu sensibles à la contradiction,
pensent beaucoup moins selon le principe d'identité que suivant
une loi toute mystique de participation, caractéristique d'un
stade « prélogique » de la mentalité humaine. De nouvelles
illustrations de cette thèse générale nous sont aujourd'hui fournies en abondance ; mais la curiosité de l'investigateur se porte
avec prédilection sur la notion que se font de la causalité les
peuples inférieurs, notion non moins mystique. Aux yeux de
ceux que: l'on a supposés naguère plus près de la nature, rien
n'arrive par des causes naturelles : tout événement résulte du
caprice d'une force occulte, sur laquelle le magicien a d'autant
mieux prise, qu'elle ne s'agrège pas à l'ordre objectif d'un déterminisme universel. Aucune mort, aucune naissance n'est natu-

349

relie : une maladie, comme une blessure, procède d'un malénce ; l'apparente procréation suppose la réincarnation d'un
ancêtre. Un accident qui nous paraîtrait fortuit est tenu pour la
preuve qu'un tabou a été violé. L'efficace des puissances mystérieuses donne tout leur prix aux rêves, plus véridiques que la
veille, tout leur intérêt aux présages, véritables causes et non
simples symptômes. La conception d'un ordre fixe fait à ce
point défaut, que le phénomène de mauvais augure s'interprète
moins comme un signe ou un indice défavorable que comme
un o: porte malheur » susceptible d'être esquivé, voire converti
en principe propice : on va jusqu'à provoquer des rêves, jusqu'à
mettre en œuvre des pratiques divinatoires, non seulement
pour s'inf?rmer sur les intentions de l'ambiance suspecte, mais
pour susciter des événements conformes aux désirs humains.
En_ ce mon~~ où rien ne semble accidentel, tout paraît arbit~~ire ;_ le vis~ble s~ révèle pénétré d'invisible, de sorte qu'on
~ i~ag1ne pomt qu ~n événement se produise toujcurs par
l action des ~êmes circonstances eoncrètes. Seule la question
du p_ourquo1, non celle du comment, se pose au sujet de la prod~c~10n des choses; car on ne s'intéresse qu'aux causes premières,. non aux ~u.ses secondes, et l'on ne soupçonne pas la
régulanté de~ conditions caus~les. On ne conçoit pas davantage
le ~emps ~t l esp~ce comme des cadres universels et nécessaires,
puisque l essentiel de la réalité, - les influences occultes transc~nde l'.~n et l'autre. Et si le milieu dans lequel vit le :auvage diffère s1 complètement de ce monde aux lois fixes, s'exerçant dans des cadres géométriques et arithmétiques, qui est
~our n~us autres l'objectivité, c'est parce que les peuples inféneurs, msoucieux de raisonner, négligeant d'induire bornent
le~r réflexion à ~'intuition immédiate, obsédée par la h~ntise des
puissan~es mystiques. Après avoir découvert dans leur caractère
?on ~ogique le propre des fonctions mentales dans les sociétés
i~féneur~s, M. Lévy-Bruhl reconnait dans les singularités de
1 «_expérience » de ces peuples, l'effet de leur indifférence à la
logique.
Nous reg~et~o~s de ne pouvoir ici montrer avec quelque détail
commen_t ams1 s étayenJ l'un l'autre les deux livres qui forment
désormais 1~ base de notre connaissance des primitifs. Des sujets
presque entièrement neufs, tels que l'étude des rêves provoqués,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇMSB

des pratiques- divi.1tmtoiresi "des- ~4'1.riis se -trwvent"-&gt;àl~la fo,i:s;
dhfritlffl' Œt: i,nt,ég,r,s à l'lne- in~r,pr~arioa g-émrnJè qùi'1:t1'sso~;.tk,
la cooficmitta'l1i.0n1 dk!s. fü~s; ,a~c -ûn t=eer@ui:s. mmfürum· .l J~3/'P'@!thèse, E0 ':i.~téUT pea~ mai-Rtel'Îaht 5(t di&gt;spir:fllWl' 6'ec râmpre,.dies.
lan€es- twt~e- les postulats s~mpli:Stt&amp; die,T,ylar: Oll' ct!mim-fd':tmmi-6-l.lle de Fra-i-er;• il-a·mi:etU et fafo:e en..J.aisS'àÀt p.it&lt;ler -les: d'.oht:..:
rnwts. H corfseiw czel'tes:lai'ron~€tli:-en ~e .J;,r ·pe~éè pri:mittv~
présen.e ·un, Ca&lt;I~t'ere rnUectif, ma~i,:~.s:abstiehvJ.e tG1.'llte- ~:r.,no..
ttOO' qui a,t-t~terait 1~a&lt;lbesi1m. à nn dogme- :de lf.f role seiei0logi,.
·qu,e. Une :.o~e de c:;(.mtre~préuv-é d~Péiml!!ats- ~àcquis s."t~l!itientl
pqi' }l"eumen-ale'hda4on dent les sattv,ageSlréagi~sen. eh Îi&lt;!tttles&gt;
ormt's : cesi 'â'em.i:er-s •e/\itr 1 f~t l.'effèt de s0ruiers ;:,lëu1,s &gt;armœ à.
fe,l'J, .. pa6ilOOê pour-tuèr nôn• pa,r lrënv:m d'mr'ptojeGtil"e', 'uia&amp;s-pGrlir&lt;se.a îè diétüm1,til0n ;•lems-:liv.reMont p11rs,r p&lt;iure: iÎRstn:llfn~ts · d~
àivia-atioh ; r€™'s sô-ing médkau.x, ténias p&lt;niv une êp"Ienv·e indis.crête elel'Œ pa-tience•-~1.1 màla~le, épreu'V'e"qtü méÎ11e· plutôt' un.
dédommagement que de la rectJ:ilnà.is&gt;satNe. I:'in.coril.pr~.tiertsî.t1m
de la men-t-afüépF-imiti-'ve écht~plus encore, sipossi~te, c:~z.temédecin, imbu ~idées p-0-si,1,ves, que chez re· m.issi0h □.ftiite;.cl,o.r1t
l"ap-0stol.«t• -offense lgs,. ciuyance&amp; des i_nfügè1qes; mai:s-qui. p,avti-,
cipe du B.rooms, lui aussi, à 1m i.evta?n, mystléisi,wt.. •Cës a:d.ministtatieurs è,oloo.i:.a'ux-,
S€ péhétr,a.ni: .. di,l~eà'S'{:ig.ilemè:J.t '}~~
lew d-oiine M. ~·uvy-Btuht, ~viterarent brèu.. d'es4t1éêbmpres. et:
devteNd.faièn~'rnoh'i •inc~pa-bles,d~adapter· fü jus~ic~(t.is bla11es. à
celte des antres-r~ces. Lit scie.ace' ~me y trouverait p:Potl.i, -~ ·
t'iïufo-rm1rti'00 qûe 0erlait:ts-- 'd!'entre- ewir notis 1Eomnissen11. sii;. p:rter-euseme*t sur, eks mœut-s ou a~ :itties eu 'Vtii't, ta·- dh]5ariti~
d'altérati'on, po!.ifrait se re~ueî llif pli:rs i,mpaitiate r moin&amp;
gâtée· de préjugés européens, ·tils "ptiisœient daoo.. t'&lt;Îs , d~JC
ouvr-àges une-p-Jus daire ·i'ntelligè1i:ce .des. p€1:1ples înif&amp;idrs.
tir Menfülitë P'ritnifmt!, coni·pMta!'lt le-8"· Ftm.ctions mmt~lBs,
marq,nera ·une pchase' cfédsive ·aans l'histoire -de l'humanisme,.
Un p-as infJWrÉanr semtile réalis&amp; élans l'apürnde crois-sanve d:e
Fhommei à se eefli1aîtrei fui-même. è -autem sait s sdu:straire à1
la tentation, si spécieuse pour tant d'autres, d'expliquer pl'~~-·
mrém.ent les dvrl:tsës' ipa-1' lêS' sitnvages:, apâ!s que li'© ;e.ut si
longeemps- ex)'&gt;fiqué lès gau,vages par tes i::ivfüsés: P'enmn
meil'l·s qt!è h:ti né ·se fait ~il1'ns.i'oas sur le concept de· ·œ p~inii~
tifil ~ ~pré:!5'Î6n «-l'rien'împn,pre·~, mais impt,sêe pi.ar l'.uspge·!'
0

en

ou·

n~il pas pro~ èofi'ke l'impruden•t e assimil-a:tioo cJ;u sa-a-

vage vivaot d'e no~ jours au v.é-iitalrle primitif, c0ntr.é'J:a..n01Jforf.
d'une évoluti:on uniHnéa,ire=• ·&lt;te l'humanité, coimeo' le&gt; pos,.,
tufat speucér.itm ~ Fra.z~, sel0Il' lequel « l'e plus simple esti le
premiel' clftns hHe.mps-'&gt;) ?l Petsvirne m0î1is q-ue Itii ·'ne mébro.naît Ie earac.tèr.e- provii;ofu:e &lt;l'es résultat-s dès•à présent obtenus-.
Sans aacun doute- 'l'aveniir · montrera la nécessité de- fai're- desUma.rcatioas, l~,nsrituer dies grou{l'ements parmi ces ..peupfes·
d':Afu,q,ué, d'Amérique, d'Océanie encore consi-à&amp;é's. en bfoc,
pour ce seul motif qu'ils sont les ·plus éloignés de notre civilisation. On découvrira sans doute dans ridée de non. civilisé le
pendant de cette chimëre, !e -priinitîf; car to~-t~ existence en
&amp;Oc~té, imposant nn~ «t'tùim,ali"1:é D:r rrnpose•aussH.ine- «-Ctvi'lisatfol'J. &gt;). Les anhthêses• rhétaphysi:'ques- de l'lrcnnhtt" et de laoa-ture, de-la:-natU•re et 'del-a' c·ivi1isation, se· trouvJnt' m-éthod'i--'
quem~nt sapées au prafit'J'une- science ca1nP,ata1t'fvè· •des rypeshumams-, seience qui Fejètte&lt;-a·a-terme d utr-process1.fr indéfini fa
d.é~rm~nati€).IJ de,l"œ lli:oüime'-» a-hstwt, mais qu:ïl tHnnnuera~de;
siicle lHI• srede notr~ ig□-0ra□ee-mr ce.ne fonnidaMe'rncomrue :··
Ro~m~IOOS. La ]:frétencJiue nétessité d'eppcrser encare·c'fvil?sé'set n~.n.civïIJisés lti,ene srmplerrient, croY6'ns~nou~, aITfa:i't que ces'
d:er~1e!'s:s0nr des peuples sans hrst0ire, non qu'i·fa n'a,ientpoint
T-anê -~:a.n-s le t.er:nps-, ae "l'.U'Î; se1air rne?rrcevab1ê', ~mais parce,qtte
nmis l~Or~n"s, tout de leur passé. fHaut dotrél e'spét!e_r d,'urr ,pr&lt;l~Pès ht~~9'&amp;': k renverseménl' de fa cferni'éreJid'oPe l:ilétaplly~
S~&lt;J.ùe qur SU0SIM;e•en rioqe soe_io1&amp;gîe. · Mais:cette-'ct; histo ·,a-non r, prngressivede-n:etre-notion des·peupfes•inféf-ieurs résultera
surt&amp;ut des documents que peuvent ·fou riir ur.ces' p-eupfos ' fe's'
peuples•doués d'upe histcrFre. Céb.tdiè critiqtre· cPes-vcivi'lis~iomr
aatres Ç~@ nO'tl'e cul'ture, oceièfentate jeirter&amp; 'JII'et~lîe" jour un
PQnt entJJ&lt;e.&lt;notiî,e caàrraissance àe. F'l'romme cc bfanc ); ou cc euroJ)€~n »•et ROtFe in•te&amp;?igation {le Thumanité &lt;r primitive ». Déjà'
l"i:ns~oire- &lt;!les , ei&lt;vilisatfohs a-siatfq:rres fourmille â'e matériaux
relaufs :rux œ SŒ1îVages
alix-« bàroares )) intèrptrsé's enttf ces
~ran~s foye~s de Cl!Ù&lt;rure ;- Or· P''Asre-n'a é'té sans htpp'èrts of avec
l Afrique,? av.ec lt(kéanie-. L'histofre d'e FEgypte nûus ré'vélera
peut-êmksl!\!ret, 0U·1'ùndessecr-ets~ dtrn:iy ère africairr. Inde!..
pendamment&lt; ie'squestions de,fa~t, et si!''@n Yise I~"déterminatiorr
des &lt;l structures mentales )) à travers les diversites-dirt'empir etitfe

»,

�352

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que . la connaissance
des civilisés
l' espace, 1·1 est vraisemblable
·
•
.
•·1
simplement autres que nous, mais non_ pas inférieurs, - ,s 1 s
ont poursuivi une évolution synchromque. et parallèle a _la
nôtre,_ doit nous préparer à la compréhension des catég~nes
spéculatives ou des techniques propres aux races les plus ~ifférentes de nous. Mais de semblables progrès vers une véritable
critique de l'esprit humain, par application de l'histoire c011~parative, c'est une œuvre telle que celle de M. Lévy-Bruhl qui les
·
gu rés .
P . MASSON-OURSEL
aura 10au

LA NEF, par Elémir Bourges (Stock) .
Le sujet q_u'Elémir Bourges a entrepris de traiter embr~s~e,
en dépassant chacun d'eux, le Faust de Gcethe, la D1vme
Comédie et Je De Nalura rerum. Sa Nef vise à être, comme
Faust Je poème de l'inquiétude humaine, de la recherche de
la n;rme et du bonheur et, comme la Dhiit1e Comw~, le
poème des causes premières et de la destinée de l'umvers.
Mais le domaine des expériences offert à l'homme est beaucoup plus vaste que celui de Faust t:t ce n'es~ pas !a. se~le
th éodicée la seule cosmoaonie catholique qui est 1c1 mise
'
b
en œuvre,
c'est une &lt;l somme
» de lOutcs les théo d'1cé ~s et
de toutes les cosmogonies du monde occidental, depuis la
mythologie grecque primitive jusqu'au matérialisme contemporain, qu'on trouve dans la Nej. Et l'on ~ trouve en outre
les théories de la connaissance et la métaphysique de la morale .
C'est un abrégé d'histoire de la philosophie, une synthèse de
tous les grands systèmes, un compendium des idées d~ l'human 'té depuis sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent.
C'est en méme temps le résumé des aspirations humaines,
de ses efforts incessants et toujours déçus vers un nouvel âge
d'or le livre de sa révolte et de son messianisme, traversé
de ;ésignations et d'adorations. Bref c'est toutes les for'.11es
de la pensée, de la sensibilité et de la volonté bumarnes
qu'Elémir Bourges a dressées dans cette œuvre m~yenâgeu_se
par ses dimensions et par son contenu encyclopédique. Déjà,
dans la dernière partie de ùs Oiseaux s'envolent et les fleurs
tombent, Elémir Bourges aYait donné une ébauche
très
réduite - de la Nef.

NOTES

353

Mettre tout l'homme dans un livre, l'homme en soi, dépouillé de tout ce qui dans sa vie est accidentel, r~duit à
son essence, face à face avec les plus hauts problèmes, c'est
la plus vaste entreprise littéraire qui soit . Disons-le net : il
y faut du génie, et non pas un génie spontané et inconscient,
mais un génie nourri de science et d'orgueil. C'est qu'il ne
s'agit pas ici de transposer de la vie sur le plan de l'art et
de la philosophie, il s'agit de transposer de la philosophie
et de l'art sur le plan de la vie. La matière brute qu'Elémir
Bourges travaille est purement livresque; iJ faut qu'il réussisse
à l'animer. Le symbole eüt été trop court, l'allégorie trop
plate, l'épopée trop artificielle et trop froide ; Elémir Bourges.
l'a bien compris : il a suscité des mythes et il les a présentés.
sous la forme dialoguée du drame grec. Pour y couler la pensée
de tous les siècles, c'est de la, conception poétique d'Aristote
qu'Elémir Bourges s'est inspiré et c'est le moule eschylien
qu'il a choisi. U est allé emprunter sa forme aux sources
mêmes de la civilisation gréco-latine. Le résultat est qu'on
pense d'abord invinciblement aux traductions du grec de
Leconte de Lisle en lisant la Nef. Le format, les caractères
typographiques, la transcription des noms grecs (bien qu'Elémir Bourges écrive Prométhée au lieu de Prometheus) ajoutent
encore à l'illusion. Illusion qui disparaît très vite, mais qui
date peut-être la conception par Elémir Bourges de son œuvre.
Sans qu'il y ait entre eux aucune ressemblance précise, Prométhée par son ton, par ses attitudes et son orgueil rappelle
souvent Qaïn. Elémir Bourges est bien de la génération
qu'on pourrait appeler « cosmique ~, qui dans des sens différents a donné le dernier Hugo (Hugo que Leconte de Lisle a si
fortement influencé par un curieux retour d'influence), l' Eve
fuJure de Villiers, les Réverits d'11n paieu myslifJue de Louis
Ménard.
. Mais l'élaboration de la Nef a été si lente ( on parle de ce
hvre depuis trente ans) que les influences primitives se sont
en grande partie effacées et atténuées et qu'on peut y distingu~r toutes sortes d'apports nouveaux dus au symbolisme,
qui, par certains côtés, a été, lui aussi cosmique et mythique.
Effet du hasard ou volonté de l'auteur, la Nef compte trente23

�354

LA NOUVELLE REVUE FRA}J:Ç1.1SB

.1n,is ~ènes, .comme chicua rdes « captiques » de Dan:e a
trente-1.-rois chants. Dans chaqqpscène,. Prométhée~hérosllmque
du dr.ame, est, aux prises .aw.ec des ,personn~e:!. différents.
L' a~tion sauf-dans le prologu~, ~st commenté~ par un chœur
an~qu~.~_le. Çbœur des Argonautes, accru pa:fois dJJ chœur
iles fommesCap.tives .sur la nef ,tfr.,gô, de celui des Hommes~
,des Tit~;, -(les Bêtes, -des Çentaures. Le titre auniit pu être
ceiui-d : Prométhée ~ihi-rl. .
Prométhée, de T~&amp;-,fili, de la Tecre, l'ami des homm~.
-est :dél.ïv:ré par Hér:ikJès., venu, jusqu'au rocher où il •~té ,en-chaîné •sur ]a nef Ar.gô. ,Le rè_gne de lieus s,ur Ja terre •p rend
fin 4 le tab.l~u &lt;le so11 rk_gne tetJ~tre qu_e t;riœ à. l'avance
Prométhée r@sem,ble étrang.ement à la pr6dlction d'Isaïe : « la
l~g_ue J:7icle qu lion fèc)lera 1~ fllPP. 1:1ui tette, _la lia~ timicle
-s'endorrrµr.a squs_ l'ombre des ailes du yautour. 11. Héi:aklèsj
q_ui li~re les humai~s d"e l.ll cuinte des -dieux) ,est le mythe
de la joie de vî,vre, victorieuse &lt;lecS terreurs et d-es tfoèores ;
les Argonautes, ce sont lei hommes à la reçh~che et ~ns
l'attente du bonbeur-'foison,d'Or ~ Pl ométhee, .c est la Raison
hum~ne en lutte contre lè mystèr!: et le mal. ToUles les
J~mière/ d'~rigine_divine ~'ét~igneii,t d_e vaot la vict0,ire du
Ti\an. 4 leu,r place~ .sept itoiles_ jailHssent du -fui~t de Pr?m~tbée, sept J9:JUi~;res nouvelles, d'essence huin;uue. M~1~
a~ant d'é.ilaii;er l'u-Q.Îv!'!rs à nouveau, •il ..iJnporte .d~ le guénr
de ses souffrances . .ProJnéthée échoue d;irs:· rcetrte premiè.t:e
entreprise : il est impuis5ant à supprimer le mal. Il doit
d'abord vaincre Zeus., maître du ciel et de la foudre. Pour
Je réduire, il foro-e
les ailes qui lui ouvriront le ciel. Mais
à
6
~
~ette ascension, les Eri,nnyes \S'opposent. LC11 sept lunu'='r-es
humaines qui permettraient .cette victoire .et q.ui sont : Intelligence, Verbe, Amour, Joie, Désir, Sagesse 1 Har11:1onie, sont
contredites et perpétuellement menacées par Matière, Mort,
Haine, D9uleur, Boi:ne, Ignorance, Disc'O'.rde.
• Devaut ce~ ,échec, Prométhée renoncera-t-il et restaurerat-il l'antique alliance de la terre et des cieul, des 'hommes
et &lt;les divinités,? Il s'y refuse. Les Dieux. de rOlym_pe s'éYa.nouissent. Seul -en face de sa propre 'Pensée, l'homme s'interroge . ·Le monde est-il régi par l'épée (le libre arbitre, la
nison) ou la r9ue (la destinée aveugle, le déterminisme) ?

BOTES

355

L'homme peut-il ôter de lui le tourment de la cause première;
le besoin d!expliquer · forigine et l'essence de l'univers et de
l'homme? Non, cela est impossible. Dès tors qui sera Dieu ?
Suacessivement Prométhée refuse un Dieu personnel- transcendant; la conception i)anthéiste de l'Btre-Dieu ; la con.c eption matérialiste; la conception hégélienne de l'idéalisffie absolu
de l'identité de la Pensée.et-' de ,l'Etre.
'
Prométhée, pour échapper a,ux catégbries où se meuverrt
les -hommes, va créer· à nouvéa-u l'humanité. Tl pétrît d'arc ile,
.
è
.
0
'
mais sa m re Gaia ~st im•p uissànt à ranimer, à lui donner,
en même temps que la vie,' l'"mmort.ilité et-le bonheur dont
rêve le Titan. C'est le démon de la Mort qui animera cette
argile et lui confér.era la vie mortellè, cirr c?est la mort qui
en.gen-0re la vie, la -quantité d'énergiè.··est invariable &lt;lans
l'univers. Prométhée s'empare dés- deux •feux. que lui -offre le
démon de la Mort : le feu rouge et le feu blanc, 11 voudrait
se limiter à insuffler le feu bl;mc -de l'inteHigence â la créature
oou~elle. Mais .i;an·s le feu r~l¾~e -euriesité, d-ési'r, aspimfion~
lnqUlétude - la créature n'aurait •pas d'eiistence véritable
ne , seràit -qu1immobiUte. -L'enfant naît de " !-'argile :- il es~
av~ugle, C~st la vengeaoc~ de l a füvinïté. La dé du mystère
um-.ersel n est pa'S sur terre. Ghargeau't son enfant sur son
épaule, Prométhée quitte
-ferré,. à la re.cherche du seeret
qui_ rendra la vue · à la- créature. Les -hommes, cependant,
ré-signés à ~eù~ ignorance, agirnnt 'èn --aaorant les dieux qui
peut-être n existent pas. Le grand combat s'est donc achevé
par la défaite de la -rai-son, l'apolùgie de la foi et de, l'action.

1a

Même réduite à une anal3/sé• aussi ,somma-ire et déformante
que celle-.ci, l'affabulation gènéralé J de la Nef montre -son
ampleur, -Sa noblesse, son originalité et •sa puissan&lt;:e. Cette
gran~eur et cetteirichesse se r-etrnuvent dans le détail de. chaque
cbap1tre, Il, y a .là un entas~ement de systè:1nes, de pet1iée,
une force d1alectJ.que, une aisance à se mou-voir dans l'abstrait e~ à le matériàlis r· &lt;JUÎ rapp'èlle- certains graacls tièbats
~cofa_st1ques en allégori~s, mai_s c:p.i'i se double de la grande
mquiétu~e moderne -èt, -osons 1e mot, ro~antique.
, '
Ce ~u1 poumHt Sùrpreadre, t'est que l'Evancile chrétien
n'a point de place dans ces tbéoaicéé_s ët que 1~ Bible eHe-

7

�LA NOUVELLE REVUE FltANÇAISE

même est presque totale~ent absente de cette œuvre. Mais
il faut voir là, san!ï doute, un dessein prémédité. Bible et
Evangile sont des produits de l'âme orientale. La Nef est
une image de la pensée d'Occident : les mythes et les dieux
qui y figurent sont uniquement helléniques comme la forn1e est
empruntée aux tragiques grecs.
La gageure était forte de préte.n dre émouvoir dans cet ordre
métaphysique en négligeant l.;i. philosophie chrétienne dont les
vingt derniers siècles d'Occident ont vécu et en prétendant
retrouver dans la mythologie et_le rationalisme helléniques des .
sources profondes d'émotion. C'était un beau _risque à courir.
Elémir Bourges l'a couru et il a mis de son côté le maximum
de chances en retrouvant les secrets du grand style tragique
et en condensant ~on émotion avec u,ne force et une lucidité
qui placent sa Nef bien au-dessus des œuvres courantes de la
littérature conteroporajne.
Est-ce- à dire qu'il a triomphé ? Une œuvre comme la Nej
ne triomphe que si elle dure et si elle est nourricière et féconde.
Il est malaisé de préjuger de l'opinion de la postérité. Ce qui
semble certain., c'est que la N-ef est une œuvre morte, une
morte splendide, mais une morte. Aucun échange d'âme n'en
possible entre elle et nous. Si nous savons encore ce que fut
Prométhée, nous ignorons profondément les géants Arimaspes,
les dieux Kabires, les telchines . Ces divinités mettent sans
cesse une barrière entre µous et le livre. Qui est le fils de
Iapétos ? Qui tst le Pandoride ?
A recouYrir des idées modemes et des abstractions (le Titan Dieu Ouranos figure le panthéisme ; le serpent de Gaia figure
le matérialisme), ces mythes oubliés n'ajoutent pas à l'émotion
métaphysique. Tout au contraire. Ces lourds ornements classiques déconcertent et détournent de cette émotion. Le ve~ige
métaphysique, c'est une page bien nue de Spinoza ou crHe.nri
Poincaré qui nous le procurera. La Nef y èst impuissante.
On serait tenté de dire d'Elémir Bour_ges qu'il est «secondaire»
et qu'il est resté sous le coup de ce défilé_ kaléidoscopique de
doctrines auquel il assista en classe de philosophie. Certaines
pages de lui ne sont que du Boirac lyrique.
La fa meuse « magie du style,-» ne répare rien. Ce style
d'Elémir Bourges, dur, tendu, somptueux., ne vit pas. Pour

NOTES

357

éclairer son œuvre sévère, Dante trouve de o-randes itnag
f: 'Jii
o
es
aou o:::res et .neuves qui vivifient le raisonnement Je pus
J
b
a scons et qui sont ~areilles à de fraîches oasis.- où il reprend
soufile avant de repartir vers les hauteurs. Rien de semblable
dans la Nef: toutes les images sont reprises des classiques
~recs _et so~t tellement usées et rebattues qu'elles fatiguent
1 espnt au heu de le rasséréner.
~ien ne ra~hète Ja monotonie de cette succession _de scènes
tou1ours pareilles, où Prométhée discute avec quelque d" · · é
il' d
IV lm t '
au m 1eu es lamentations des Argonautes et des clameurs de
la ~oudr~. Cette grande œuvre qui mérite le respect et l'admiration n esrpas seulement une œuvre difficile, c'est une œuvre
ennuyeus~ et _qui ne récompense d'aucun enrichissement profond celui qui a surmonté l'ennui de la lire.
·
Le chef-d'œuvre d'Elémir Bourges reste Les Oiseaux s'envolent

el les Fleurs tombent.

BENJAMIN CRËMLEUX

*

* *

LE STUPIDE DIX-NEUVIÈME SIÈ.CLE, par Lécm Daudet (Nouvelle Librairie Nationale).
.
. Com~e tous le: livres de M. Daudet, le Stupide dfr,-neuvième
nêcl~, ammé par 1 esprit de la parole et par le mouvement de la
passion, se lit joyeusemenc et d'une traite. On y trouve fréquemment d'excellentes remarques et de pénétrants aperçus .
~e le~te~r Y trouve moins une thèse à discuter qu"un état
!,esp~t a ~nstater, à classer, peut-être même à utiliser: l'état
esprit qui crée des mythes. Le bloc du XIX" siècle considéré
comme Ie mal intégral, comme une bête de J'Àpocalypse
analogue ~ ce que sont Rome pour l~s protestants, la franc~
maçonnene pour les catholiques, prend figure de mythe, que
no~s ne ferons aucune difficulté- de qualifier de mythe utile
puisqu'il pennet les feux d'artifice, la verve truculente et gron:
dante de M. Dau.det. Ce mythe vient d'ailleurs en son temps. Il
se rattache -à nos mythes de guerre (il n'y a pas de graride
guderre sans mythe). L'Allemagne ayant représenté pour nous
ans l' espac
']'
.
.
,
.
e, un tota tsme du mal, il était assez naturel qu'un
tota!1sme analogue s'étabHr et fonctionnât dans le temps La
réalité
é 'd
•
est v1 emmeat plus complexe et plus nuancée. Mais Jes
amateurs de complexité et de nuances n'ont qu'à passer à un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rayon différent de celui que tient M. Daudet. Lui-même, dans
ses Souvenir.s, à l'ocèasion d'une fê'te chez Mirpeau, s'est campé
bien pittoresqueroeat dans le rayon qui lui est propre et où il
réussit. En lisant le Stupide XJXe. sièale, je pensais à ce massacre
de chapeaùX; et de pelisses, et je m'amusais ferme : d'autant
plus que, pour mon compte, je porte des,mous, qui supportent
tous les coups de poing.
Entre les nombreu.x points de détail qu'on pourrait discuter
dans le livre de M. Daudet, j'en choisis un au hasard. M. Daudet entoure de soins le chapeau. de M. le docteur Pierre Marie~
comme s'il s'agissait de la couronne royale. Une ère nouvelle,
nous dit-il, a été ouverte par un numéro récent du Progrès
Médical, où le docteur Marie exposait sommairement le résultat
de ses études sur les prétendues localisations cérébrales du langage. Outre ()Ue les travaux de Pierre Marie font l'objet de
comptes-rendus depuis au moins une douzaine d'années,
M. Daudet sait-il, ou oublie-t-il, qu'une part importante d'honneur revient ici à un philosophe sur le- chapeau de qui i1 a coutume d'exercer les pires sévices, M. Henri Bergson? M. Bergson, dans des pages de Matière et Mémoire qui restent un modèle
de discussion serrée et probante, a ramené dès t 894 les localisations cérébrales apparentes à des phénomènes moteurs, etles tra- .
vaux de Pierre Marie, physiologiste et médecin, ont confirmé par
le travail du laboratoire le travail du philosophe dans son cabinet. Le rôle de M. Bergson a été.ici pareil à:,celui de Le Verrier
découvrant Neptune au boutde sa plume, e(celui de_ M. Pierre
Marie à celui d'Adams, apercevant quelques mois plus tard. la
planète nouvelle dans son télescope. Le docteur Marie est le
premier à le re.conruiitre. Le jour ou M. Daudet ferait, pont le
constater lui aussi~ un effort de justice distribµtiv-e, c'est qu'il
aurait mis de l'eau dans son vin,. Mai{, qui souhaite que le vin
de M. Daudet soit baptisé? Pas moi •..
&amp;LBERT THIBAUDET

• **

SUR LA GLÈBE,

par/.

de Pesquidottx (Plon).

Le goftt même des choses agricoles que n.ous communique
J. de Pesquidoux fait souhaiter qu'il nous rende ces choses
plus proches encore. Car si s:r langue,. technique lorsque le

HOTES

359

sujet rexi~e mais enrichie de mots paysans lui p~tant poids etverdeor, dit fortement ce qu'elle veut dire, elle le dit d'un peu
hant, à la Buffon.
Cependant il faut avant tout rendre grâces à M. de Pesquidoux. Dans les manuels on reproche à nos vieux pères de
n'avoir pas eu le sellS de l'histoire. Serons-nous sans reproche
sous l'œil de nos neveux? A lire Connaissance de l'Est, ne comprenons-nous pas qu'un certain sens de u l'étrang~r)) nous
manque, nous manquait encore? Or, sur un autre plan, Chez
Nous et Sur la Glèbe donnent à l'endroit du monde rustique un
sentiment analogue.

J.

de Pesquidoux nous introduit-à toute une vre secrète celle

des espèces, des semences, des sèves. Les plantés ~ven~.
Chaque espèce, ' - de bl€, ·de vigne, - a ses- vertus et ses
hnme~rs, comme seS' défauts 'et ses-manques . Des êtres vivants,
en vérité, dont les croisements ont des résultats -im'prévisibles.
Les hybrides n'apparaissent-ils pas avec leur individualité on
peut même écrire : leur esprit propre? Une science nouv~lle,
peut-être, la génétique, justifie _pres_q ue le vieil animisme
paysan. Aura-t-on des surprises en ces doma:ines ?...
. L'intérêt des études sur l'Homm.e, le Foyer, semble d'une qualité _aut_re : il s'agirait ici moins d'une pénétration 4..ue d'une
stylisat10n:. comme. on dit... Mais c'est surtout en ses jardins
secrets qu il faut suivre J. de Pesquidoux. Le fort, le rare de
ses ouvrages est là., en ce qu.'i1s font plus rich.e pour nous le
monde rustique. Et plutôt qu'à un jardin on voudrait comparer
c~s géorgiques gonflées de suc à quelque prairie profonde,
dune odeur nourrie, verte et fraîche.
HENRr POURRAT

LA POÉSIE

CHANSONS: LIBERTÉ,
téraire de France).

par Henri Pourraf (Société

.

lit-

.

L'~eureuse fortune de Gaspard des montaunes n'a point
6
surpns ceux qui· tenaient
·
M . Henri Pourrat pour
un des rares
poètes de la guene capable de conduire un récit épique .
. Auprès de quelques longueurs, les Montagnards offraient pluSJeurs passages remarquables par la -vivacité l'aisance et la
noble rudesse du langage poétique. M. Pou,rrat entreprend,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

·.:avec un nouveau et très dense recueil de vers, une sorte d'épopée de l'Auvergne, sous la troisième République: Le pre~ier
"terme de la devise républicaine sert de titre à ce hvre, qm est_
divisé en sept parties. En voici l'énoncé non moins savoureux
-qu'expressif :

Délices de l' Auverrrne-Basse ou les heureux moments du bon ména_ger. - Le royaum: du vert, précéclé des dits et contredits ,du spo~t
.touristique. - Les pastorales spirituelles de la solitude. - L apologie
pour l'Auvergnat, étrennes aux citoyens français - le Triomphe de
l'âme ou les rêveries du .fils de la vallée, dédié attx hommes purs. ·
Chez cette belle et forte race on observe quelquefois une certaine préciosité pudique, qui vient adoucir une carrure trop
rustique. II arrive même que M. H~nri Pou~rat_ use, de to~rnures paysannes d'une naïveté matoise et qui fnse 1affétene.
Cela peut co.nvenir dans de petites pièces d'un tour léger et
satirique, mais non au cours d'un poème d'un lyrisme plus
-soutenu. Aussi bien M. Pourrat réussit-il mieux les longues
laisses d'alexandrins ou de vers libres à l'imitation de la Fontaine, que les stances régulières mo~ns favorables aux mouvements d'un récit familier.
Lorsque le Jean Marie a d'une genetière
Toute de verts balais, d'églantitts et de pitrres,
Sans y plaindre sa peine et son huile de bras,
Façonné d la bêche un guéret Jort et gras ....
Il pren:I de meilleur camr au matin du dimanche
Ses soulie1·s chevillés et sa chemise blanche ...
... Après ve.pres, le frais venu, il sortira,
Et tout plan-plan, tenant en mains sa queue de rat
Pour offrir une prise d rnpnsieur le notaire
S'il le trouve en chemin, il ira voir ses terres,
Puis rentrera souper d'une soupe aux noveaux.
Les froidur-es, les pluies, l'dge ni les travaux
Ne l'ont tant affaibli qtt'il n'aille bien enrore .
Dès la pique au b:ouilla,·d dans ses ..;lmmps de la Dore
Où ce vieux voit des siens jusques à l'dge tier-s
Labourer sous sa main par brai forts et entiers.

Tel est feu Marie Chevagnat que M. Pourrat nous dépeint
· longuement et qui

NOTES

en son p1·ivé
Se privant de jouir, jouit de se priver.

On croit entendre, en lisant ce beau poème, un écho des
strophes célèbres de Racan et aussi les anciens flutiaux et
musettes de Claude Gauchet. Le Royaume du vert célébré par le
poète auvergnat a le flatteur éclat des tapisseries ourdies par
l'auteur du Plaisir des Champs, et dont trois siècles n'ont pas
effacé les riches couleurs. Il y règne un doux bruit d'abeilles
sauvages, de meuglements lointains fondus dans un remugle de
'miel que rafraîchit le vent descendu des cimes neigeuses.
Le plaisir que nous donne cette poésie drue et fraîche ne
doit pas nous empêcher de sentir tout ce qu'elle perd à se disperser. A ce beau et sain chèvrefeuille qui pousse de toute part
ses antennes parfumées il faudrait le tronc d'un grand sujet. On
peut attendre de M. Pourrat qu'il tente l'épreuve où échoua
l'honnête Brü:eux, où triompha Mistral.
ROGER' ALLARD

*

_L'ALBUM ITALIEN, par]ean-Louis Vattdoyer(Librairie·
&lt;le France).
M. Jean-Louis Vaudoyer s'est essayé au jeu divertissant, mais
périlleux, de ces transpositions d'art dont Baudelaire, avec les
Phares, a donnéle modèle. Il s'en est tiré souvent avec bonheur
. .
'
1m1tant le tour léger des petites descriptions en vers dont La
Fontaine allant en Limousin illustrait les lettres qu'il adressait à
sa femme.
.
Dans le vallon oti; la caresse
Du soleil est len~e d finir
Une nymphe, po11r s'en vêtir,
Défait sa lourde et large tresse.
Un berge,· que l'he1tre rend triste
Et que son troupeau ne mit plus
Offre d la nymphe un chant confus
Dont la riche langueur persiste.
. .. la musique, le mystè,-e
La volupté, ses tendres jeux
Font de ce vallon, pour les yeux, ·
Le portrait menteur de la terre.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce berger que dorentau soleil couchant les lumières ambrées
du Giorgione, semble avoir pris des leçons de flûte chez Théophile et chez Tristan l'Hermit,e.

LA -LUMIÈRE N/{f.ALE; par Uon Deubel' CMercureJd-e.
France}

1

•

-

· .,

7

.&gt;

ROGER ALLARD

LE CHIRURGIEN' DES ROSES, poèmes en prose, par
Marr:el Sauvage («Ça Ira&gt;&gt;, An.vers).
".:.\ .

puleuse;llient définies danii la préface du Cornet à, Dés ne souff-re
guète l'imp!::rfectiO'n, Un p0èn1e en pro.se s'i,l n'est indispensable
est par trop inutile. N'empêche que le petit livre de M. Marcel
Sauvag~ cOt1tient quelqu~s-Jaits-djyers charmants, de,s symboles
ingénieux, de jolies images. Mais le Petit Poucet, pour jalonner
sa route, fera bien d'y semer plus de cailloux blancs- que de
pétales éphémères.
PAUL Fl!;RE.NS
* * "'1

,

_Les amis de Léon b~ubel_se· réjouiront de voir ., r.ééditer, ce.
oeau fiv re trop p'eu conn~ où brillent tant d'images. fortes J~~ ·
chatoyantes. Le poeme du vent~ la !-in d'un jour méritent de
prendre p)ace dans 1 1 anthRfogles. Deubel, '?etlain\en rerent~,
sinon désabusé, était au fond un poète pat:naJSII!. ; 11 fait
souvent sqng.er à Leconte. de' Lisle par l'édat de .son c.oloris , mais son r\1thme
af plu? qe. souplesse et son jeu est
J.
plus nuancé. Il n'était pas ie- c.eU!. à qui•; le .m~!heur iqsmre
leurs chants. &lt;f les plus désespérés » et les plus beaux. Né pour
chanter la joie, la lumière, la force, l'épanouissement de l'être,
l'aridité de son existence le contraignit à chercher tout cela _en
s:0i-même et à recréer.la nature en imagination, au prix d~un
erfort qui communique souvent à ses vers une tensi.Qn un" peu
factice. Comme il est fort .bien qi.t, dans la &lt;&lt; préface. des fi~iteurs ·» do~t on a fait JlÎéc~de,; ·cette ié.édition, il y a R~!Is d~
profondé,~ "' et pl~;)'~*t dan_s i~ œu:res q '[ 0.01 s~vi la
Lumièr.e natale, mais çe livœ est celui des 1ours. e.u;x:eux, ~e s.eul
,o ù 1'01; s·ente une certaine ·légèreté cf âme que •.~e uo¾le et.mal~
heureux Deubel ne devait plus retrouver avant la mo~.
iJ

NOTES

LE PbÈME ROYJ\'L, par Albert Erla!lde (Librairie de
France).
Je ne sais plus quel po~te se plaignait l'autre jour qu'on louât
la sonorité de ses vers ► comme d\1ne injure qu'on lui eüt faite.
Tel assurémept n.'est poin~ le- souci M•. Alb~r.~ Erlande;. Ses
alexandrins romantiques ont toate )'al.llp-litude et la vibration
~ ROGER AI,Li\RD

que l'on peut souhaiter.

GUIDE CHAMPÊTRE, ~ar_Gabriel Joseph Gros ( éd. du
Damier).

'

1

Agréable recueil de vers- qui ne ment ·pas à sop titre ingénieusement modeste.
Lé voyageur qui i 1a de LlJÙ{Ù d Sairlt)'ér6me
Suit Ntroitevallle où se'i'péntWT:ait• :bleu: •
,. 1

•

',t

Une espèce de journal de classe, où, chaque soir, le poète
annote un sujet de rédaction. Bien_ q_lle M. Marcel Sauvage &amp;oit
un excellent élève, iL se per!}let~ s'il. n'a. point de sentence à
transcrire, un dessin dans la marg_e. Il invente alors des titres
- Nocturne, Croquis, Chroniq;ue. .:_ p{us prÙis, plus naturels
que celui de son recp.eij.. ç:ar, chirurgien des roses, il ne l'est
sans doute pas assez ; le geare. do.nt, les e!.igences furent si scru-

.,:

· -,

Diro~s-n.ousr avec faute.u,, qu~ &lt;i la sohtudes pre.od d'ineffables visages? » Qu pl1:1s ~pl~ment, gu'ui;i.e. grâce hocagère y
règne facilement .~ur,_des paysages .aux tons légers ei: frais., .tels
ceux qui font lé charme de certaines aquarelles d'amateu;s -i
, D~s vignelt~s grav~es sur, bgLs. de _fil par -~ - Gimond,' dans
I ancienne manièr&lt;; di; M. D~fy~'.ti&lt;_&gt;Utent à. ce petit li:vr.et t\n
~pect sé:quü,ant de rust;icL;é pon ~ectée.
ROGER ALLARD

t/i. ROMAN

LA MAISON'

DE CLAUDINE, par

Colëtte (ferep~z~}

Lasse e1rfin de Montmartre,, e~ des. m1,1sic$-halls, des co~)jti-·
sanes flêti;ies et, des gigolos trop· a;,_;ides, Colette vieJJJ, de se
replonger dans sa jeune;sse ver,te eJ: pure. Une enfant a surgi .,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

364
preste, vigoureuse, tourmentée, paysanne, Minet-c?ér~ ou_ BelGazou, une Claudine sans vice et sans garçons, mstmcttve et_
frissonnante, charmante et ignorant les raisons de son· charme,
la vraie Colette, que nous avions devinée, que nous attendions .
.
Elle naî.t en pleine vallée bourguignonne, dans une mai~on
silencieuse et vaste, une maison à grenier, où l'air circule, pleme
d'âme cependant, tiède, profondément vivante. Deuxf:ères hardis, aventureux, mais passionnés de solitude et de mutisme, un_e
grande sœur aux trop longs cheveux, penchant ses tres~e~ sur
les livres, absorbée dans le merveilleux ; des bêtes famihères,
~bats et chiens, bien repus, ignorant le joug, mar:igeant, dormant, suivant l'heure du jour, s'appelant, se reproduisant selo_n
le cours des mois, entourant l'enfant dernière-venue de leur vie
-simple et ingénue; un jardin clos où s'étalent les plantes d~mestiques, autres êtres tranquilles et libres ; au-delà, un village
c:rrossier robuste buveur et cancanant, et, tout autour, pesant
0
'
•
•
du flanc' des collines,
la forêt _vigoureuse
et ncbe,
pu11u1ante
d'animaux fauves, fraîche de mousse et de fleurs, exhalant des
odeurs violentes.
Dans la maison, parmi les trois enfants muets, deux ~t:es
remuants, .ceux de qui la petite est sortie : le père, un ménd10nal ardent ancien officier de zouaves, mutilé, devenu percepteur,
vif, gogu;nard, plein d'imaginaüo.ns, amoureux passionné,_traînant sa-béquille, oiseau blessé ; la mère, ~entre de_ chaleur_ et de
lumière, petite et blonde, bavarde, étourdie: travaille~se, 1gno_rant religion, mystère, au-delà, règle sociale, devoir, bonne
comme la nature où elle plonge, Cybèle campagnarde, rayonnante de joie et de vie.
.•
,
Cette petite Bel-Gazou n'es.t qu~ sens. Elle est ouverte a to~s
les souffies. D'autres vibrent aux émanations de la terre. Mais,
pour vibrer, il faut une matiêre q'ui r~siste. En Be:-Gazo~ les
brises passent comme en un carrefour de gr~nds bois. Il n ~ a
pas vibration. L'être n'est pas troublé .. C est une ~ensatio~
saine, _complète et qui, entrant du premier coup, s évanouit
presque aussitôt.
·
·
.
Là est le trait principal de cette Bel-Gazou. Elle est ~ens'.ble
-aux choses plus qu'aucune petite fille avant elle. Sensible _1usq~'à de brusques syncopes et à la jouissance de sensations

NOTES

étranges, mais ces seasatioos la laissent pure et simple, parce·
qu'elles sont brèves. Elle ignore les longs moments de désir,
d'attente, où l'être appelle la sensation ; elle ignore les complaisances qui s'attardent sur l'instant, les rêveries volontaires
sur un souvenir_. Ces sensations, par leùr force même, lui interdisent de rappeler . le moment passé. Chaque instant pour elle
est très fort ; l'instant suivant, plus fort encore, _le supprime.
Aussi, comme elle ressemble peti à ses sœurs, les extasiées r
e)le n'a pas le temps de dés.irer ; elle ne peut donc s'enivrer.
Elle ignore aussi ces grandes. mélancolies douloureuses qui
suivent le plaisir. Le plaisir n'est pas infini: il déçoit les ferveurs trop fortes. Pour Bel-Gazou, il vient à l'improviste,
sans ferveur. Elle le gotîte comme un don gratuit. Il ne peut
pas la dé.cevoir.
Elle est toujours joyeuse. La tristesse n'est qu'un regret :
regret d'un passé trop beau, regret d•un rêve qui ne s'est pas
réalisé. Or, pour elle, hier s'efface, demain n'existe pas.
On la dit raisonnable. C'est qu'elle ne peut pas sortir du réel.
Le réel l'emplit. Manquer de raison c'est suivre un rève. C'est
être Don Quichotte. Elle est Sancho, un Sancho qui aurait des
sens délicieux, une Mme de Sévigné peut-être, et encore, une
Mm• de Sévigné sans folie maternelle.
Guettez, surveillez-la. Jamais un désir fou . Jamais un mot
sur l'au-delà, sur le ciel, sur Jésus, dans ces années où elle fut
communiante, jamais le gotît des pays lointains et merveilleux
jamais le goût de l'aventure. Êlle refuse de lire les Trois Mous:
quetaires; les romans d'amour ne la troublent pas. Jamais surtout le désir de l'héroïsme, le désir de se transformer, de changer d'âme . Ce n'est pas une C.himène ! Jamais non plus le désir
de souffrir et d'aimèr, le désir de st:ntir par le cœur. Ce n'est ni
une folle Henp.ione, ni une Bérénice pleurante. Existent-elles
d'ailleurs, les Chimène et les Bérénice? Ce sont des homme;
qui les ont inventées.
Le cœur ne _peut g,randir g_ue dans les chambres. Bel-Gazou
c~t un sauvageon de plein vent. Elle possède des trésors infints: tout ce qui touche ses yeux-, ses oreilles, sa peau. Elle possèd~ les ch_o~es jusqu'en le_u r essence jusqu'en leur profondeur.
Mais aussi elle leur appartient. Dès que le cœur de "Bel-Gazou
frémit, dès que sa pensée veut s'élever, veut devenir humaine,

�366

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les branches des forêts, l'appel des chats, ~ l'émouvante humidité des fleurs», l'assaillent, l'envahissent et Bel-Gazou cbancelle. Le sentimentse disperse, la pensée s'éteint, De ses frères
de race, ne pourra-t-elle percevoir jamajs que la fraîche beauté
animale?
Si belles si dorées que soient les sensations, on se lasse peut' que leur proie, de n'être qu'un passage. C est
être de n'être
magnifique d'avoir la sensation_ de 1~ terr_e. Mais ~'autres ont e~
le sentiment de la nature. C'éta1t moms nche, morns neuf, mais
peut-être plus nuancé. Bel-Gazon a renouvelé les sens_ des
hommes. li n'est pas s~r qu'à certi.ines heures ce beau destm ne
lui ait paru limité. Certaines étrangetés de sa carrière, certains
vagabondages ne sont-ils pas d'un être trop sen_shi;.~ sensuel
serait trop recueilli, sensible trop moral - qui s irrLte de ne
pouvoir trouver l'humain? Bel-Garou est saisie par les ch~ses:
Et si fortement prise qu'il n'est pàS une chose au monde qui Jm
paraisse neutre, inanimée. Le~ bêtes, deva~t elle, grandi~sent,
prennent une âme égale à la sienne. Les pierres même vivent,
les cordes serpentent, la rue bouscule l'escalier, J.es maisons
-sourient.
Les humains échappent à BeJ-Gazou, sauf dans leurs mouvements instinctifs qu'elle perçoit avec une acuité de chatte. Elle
veut les retenir. Elle leur jette ses sensations. Elle veut leur
plaire. Quel styliste eut jamais tant &lt;le grâces et tant de ruses,
qui disposa mieux ses premières phrases en énigmes? Mais dans
ces pao-es si expertes, composées de la main rcrnée d'une étalagiste, ~uelles merveilles pures venues des champs et jaillies de
l'instinct ! Etrangère à la pensée, aux dissections de l'analyse,
elle exprime la sensation d'un seul mot, comme elle la reçoit
d'un seul choc, dans toute sa diversité. Et c'est là son génie.
C'est son génie de trouver comme aucun poète, ce que
j'appelle, faute de mieux, des rapports d'impression, de ne pas
comparer une chose ronde à une chose ronde, ce qui n'éclaire
rien, mais un objet éveillant une sensation indéfinissable à un
objet portant le même mystère imprécis. Cest son génie de
trouver le terme neuf et pur, de dire d'un grand nocturne qui
s'envole sans bruit: o: il s'appuya sur l'air et fondit .dans la nuit. »
C'est son génie de sentir en même temps que la beauté robuste
de la terre, 111 beauté profonde de 1'air. Cest son génie de sentir

NOTES

le réel tïi fortement qu'une image irréelle surgit, qui ne distrait
pas du réel, qui l'accentue. Elle écrit de sa mère qui appelle les
enfants : o: Elle renversait la tête vers les n•ées comme si elle
etit attendu qu'un v.oJ d'enfants ailés s'abattît.»
C'est son .génie enfin de dire l'animalité d'une âme de petite
fille, et de percevoir dans un cœur de femme et de mère des
retours--de sentiments qu'aucun analyste mâle n'aurait su découvrir.
~che_sses jeté_es par petites touches, mélange d'instinct et de
maligne_ brodenc, fuyant la raison, coquettement prenantes,
barmome. .
PAUL 'RIVAL

,.

.

,.

FIANÇAillES, Ea.r ~obert de Traz. (Albin Michel).
~•i~chro.nism-e des oscillations du pendule, - -de cette propn~té il est r.tœ qae_ dans un livré on re·n contre l'équivalent;
1
ma_is lorsque cet équivalent existe, lorsqu'à travers- les manifestanons on est remonté au principe, on a-l'impression d'assister,
non pas du tout à la démonstration, mais au fonctionnement
même d\ine loi d~ la n~ture. Tel, du point de vue technique,
me ~araît dan~ Fiançailles Je centre de distinction. Ce n'est pas
que 1aut~u_r soit détaché, - même au sens où je définissais
narière ~c1 le détachement d'un Lytton Stracbey; - en tant
~u être vivant, il est absent; en tant que cause instrumentale
il n~ fait qu'un avec les battements mêmes du balancier. ~
.Puntaine et rAmour ( I 919) nous avait appris à estimer en
~obert_ de Traz un romancier qui n'est pas dupe et ne
5
en sait aucun gré, qui ne tient pas le moins du monde -à
montrer qu'il ne l'est pas. Mais ici la connaissance du dessous
~es _carte,s renfo_rce enc~re une tranquillité qu'à présent chez
l_amste_l on ~evme foncière, - si foncière qu'il semble que le
hvr~ soit écnt, ·non de très haut, mais d',;ssez loin, et comme de
derrière une longue vue. Pris dans le mouvement pendulaire,
tout défil_e à son heure, mais au même titre, - et jusqu'à ces
~statations, prestes piqflres d'une aiguille wvement retirée.
D ou un équilibre dégagé, mais qui est tour de métier · parfaitement approprié à la nature du sujet, mais qui n'empê~he que
Je tréfonds de Fia11çaitlts ne laisse un arrière-goftt de cendres qui
longtemps assèche le palais.

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qui n'a suivi d'un regard à la fois~terne et retenu la graduelle
usure d'un tapis - non d'un de ce_:; Caucases dont l'appâlissement subtilise encore le cha,rme, - mais d'une modeste
carpette dont on se dit qu'elle a &lt;t fait son temps » ? Pareille
usure des sentiments, voilà kthènie sous-jacent de Fiançailles.
Elevés ensemQle, Je~n-Pier-re Rosset et Denise Langin ne possèdent pour ainsi dire pas de souvenirs qui ne leur soient
communs; à Jean-Pierre cc garçon grandi trop vite et sans aucune
précocité », il faut les confide1:1_ces, d'un camarade qu'il admi:_e
et s'est proposé comme modèle pour q_u'il prenne· cc au sérieux
des sentiments jusqu'~ors incompréhensibles,&gt;; Denise au contraire, précoce, curieu,se, - · que nous verrons sans cesse entretenir des « désirs sournois », et chez qui le goût du secret
forme une des pièces maîtresses- d'une nature exigeante et
limitée, - est on ne peut mieux prête à écouter et à comprendre ; et dès qu'un igcident minime les pousse l'un vers
l'autre, l'instinct a beau jeu à leur faire confondre besoin et
choix. Leurs fiançailles secrètes s'accompagnent des habituels
serments, et seule la pressioa des circ_onstances les amène à en
aviser les deux sœurs âtofos ·de Denise avec ksquelles ils vivent.
(Les portraits des deux sçe11rs non mariées, Anna et Gabrielle,
tenus qans les proportions réduites que commandait l'écon'Omie de. l'œuvre, en ce livre d;une justesse si égale constituent
une réussite mineure accomplie; il n'est rien d'essentiel qu'à
leur sujet nous ne sachions). Les fiancés sont pauvres et
devront attendre bien des années avant de pouvoir se marier.
Le travail retient Jean-Pierre loin de Denise pour qui rien
cependant n'existe que ce qui est présent.
Quand il était là, Jean-Pierre lui' inspirait un tel plaisir de vivre,
- contentement de la châir et de l'âme, désir borné à l'immédiat, au
tangible. U·la prenait dan~ ses bras, _el!e_, riait d'être si vite exaucée,
si facilement. L'approche, le e:ontact de·Jeap.-Pierre faisait courir son
'jeune sang. En appuyant ses lè\_'res .sur les siennes, li lui faîs,ait comprendre qu'elle aussi était ré~ne: Mais il f?llait qu'il fût là.
Elle se dét;iche de Jean-Pierre qu'elle n'a plus sous la main
et s'éprend du nouveau locatair~ de,la maison, le professeur
Abel Prudon, parce que celui-ci offre l'avantage d:être là, et
cet autre avantage, pour elle plus séduisant encore, qui réside
dans « le mystère d'un passé qu'eJle ne connaît pas"· Chez

Jean-Pierre, de son côté, l'amour devient de plus en plus théorique, se vide peu à peu de tout son contenu : les fiançailles
prolongées le condamnent à une altitude pour laquelle, par la
modicité de s~s ressoµrces intérieures, il n'est évidemment pas
fait; une aventure sans lendemain aveç une jeu~e personne
facile, cc fraîché com~e un bouquet de roses ordinaires 1&gt;, par le
remor,ds auquel elle donne lieu, semble, mais un instant seulement, ranimer un sentiment en réalité déjà presque éteint. Et
lorsqu'à la fin du livre Denise se voit repoussée par le professeur dès que celui-ci apprend que sa femme est à la veille de le
rendre père, - dignité qui à ses propres yeux lui confère un
lustre nouveau; lo'rsque Jean-Pierre découvre la dette de gratitude et d'honneur que lés _affaires d'~rgent de son ·père lui
ont fait naguère contracter à l'égard des sœurs de sa fiancée ;
-dans le mo!I)-ent même où _intérieurement ils sontle plus loin
l'u,o,.rlP l'autre, toutes les circonstances extérieures, conspirerit à
les rapprocher, à les contraindre à un .~ariage qui ' n'est pl!ls
&lt;J_u'une formalité.
.L'intérêt spécial qui s'attache à l'histoire de Jean-Pierre et de
Denise vient de ce que tous deux. appartiennent à la même
catégorie humaine : celle des êtres par définition moyens' et
voués à le demeurer ; mais que dans cette catégorie chacun
des deux occupe une position qui est aux antipodes de celle
&lt;le l'autre. « Il ne~\'.Oulait pas être exceptionnel. Depuis que sa
vie avait pris un tour ~gité il se sentait mal assuré sur luimême ))' nous est-il dit de Jean-Pierre. Jea.n-Pierre est l'être
moyen qui a besoin de se seI!tir teJ, qui se-carre çlans la norme
et qui, ce faisant, a toujours l'ai-r de prendre les devants· coutre
une dépréciation possible. , A tous ses sentiments et à l'amour
en particulier il dem;mde de lui donper bonne opinion de soi ;
en fixant son avenir, de lui c,réer· des devoirs ; de le transformer
en un personnage avec lequel \1 faut compter. Ecout;z-le au
terme de l'examen de eonsciénce qui suit son unique ééart :Ro_mpre ses fiançailles," ce serait désavouer son i::nodèie~ quitter·}?voie qu'il suivait, depui~ de§ anné'es, derrière lui. Que deviendrâit:il
s'il cessait d'imiter l'ami ·dont
'1e bonheur tui apparaissait comme_Lla
,,
promesse même 'du sien 7 Alofs; après de grands remous d'angoisse k.t
de remords, à l'instant où, désespéré, navré de la décision qu'îl prenaï't:
il allait partir pour Neuchâtel, il pen;a tout à èotfpJ : &lt;&lt; Si~je ne
24

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS-E

37°

disais rien à p«;rooone ? » Et instantanément il retrouva l'!1;irmonie
avec le monde et les siens.
là il èst bien rare q·u~âdepte de la règle,
A _cette harmom:~itpas·prédestîné. Denlse, ellè;est moy~nne
'

V

I'homme moyen ne
. 1
à tout ce qui n"est pas sensation,
a~une tout aufre façon . c ose
f
le réalisme le' phis
elle apporte toujours dans
sensa ion et ne o'ô.te .a mais
abso1u ; elle cherche son pla1s1r, l le
y 'peu'tg supè~pos~t
~ieux les jeux de l'amour que orsq
d~ux visages.

,1~

p:~:I~~

~ la cbeveJure du jeune homm~, l'ébo urif. dans
Elie passa sa wam
ctu:ieuse aussi de voir s'allumei: (U))S
&amp;nt pour changer 600. appar~n:,.,..,~ ait différent. Il 1a saisit aux poises yeux cl;ùrs une caler~ . qu ' . ·s pas ~ » Dans les yeux clairs, la
D'
Et s1 1e oe t a1ma1
·
.
gi:e~ : « is ... .
t uis en tristésse : l'étreinte du pot-

colère se changea en etonnemen ' R
.; • une hbmme un
D .
• ,ait [es mouvemepts au 1e
' .
gnet se desserra. en1se sui, .
,._ ..,. d havoutârt le plaisir pénl• d'
s·1stef avec sang-rr01 , e
.
peu surprise Y as .
•
Ensorre pour se redonner fa sensation
t
!eux de remettre sa queS ton.
'
. -Et t-0i p » Elle vit
• glacée ' elle murmura
-«
brûlante après la sensatton
,
• .,,...,,.
,. se refermer sur
.
les grands bras s ouvnr ..-le teint roug1nm peu,
ux . ur sentir cette bouçhe qu!eJlé
elle, li s_e redress_a : -~ile !~;mau~~:t: un~houche inconnue, s'approcher
ne voyait plus, et qm ét pe .
. sans bruit et pour le réi;omde la sienne. Alors elle se mit à ;1{.e
, 1 '
,
penser eofin, eJle murmura : « )e } an11e- » '.&gt;" ,~
•

fo' le professeur A,bel Prad-0-'li &gt;tl.e..,ge tromp:ut perrtPour ul n~ is ·, 1 fut « frappé de la. ressemblance de h petite
être pas e 1011r ou 1
~
· b
r ·ue .du
.
1 hatte qu,-elle tenait Jaans ses ras Il. ~ usq
.
~;:e~~noî::e~eau:e connait surtout ,c~. brusques ,al\J'.er,ses qui
courbent ies êtres à la fois pauvres el avides..
.
.
Denise' retomba dan's sa soJitudè. ~fais elle
. Jean-Pierre _repartit_ et
.
. re même zè1e a•espé'rance q-d•avant
be ut retrouver la meme tension,
l'ex;men d'octobre. De téls effe!s ne se-'répètent pas.
-1
p·uvnça illes on est
f . d' une Jocture atten!i:ve ~e
. ~tenté.
A
-u sor irà ce petit membre
·.
d e p h rase une portée
de donne~
. . autrement
d é .
'1 d
le contexte Le stigmate e 'St nétendue ~ue celle .9u l a a?:est bien qù~ chez ellës cc de tels
1i,t é des imes moyennes, c
. d'un être se détermine, non
èffets ne se répètent pas)), _Le r~~g
h
donné' mais d'après
d'après sa réqctiog immédiate a un c oc . lu's ces. coratresa fa.cuhé d'en tprouver d~s contre-co~ps . .iP

NOTES

37.r
coups sont nombreux, plus ils le modèlent en profondeur, plus
les réactions seconcks recouvrent de. leur:s complexes richeS'ses
la réaction or1gine-l1e et fa rendent presque insignifu.nte. Or,
&lt;te réaetions secondes, Jean-Piene, et Denise sont incapables;
d'où leur médiocrité, - m,tis, i&lt;nstrui.tive. Leur cas, n-0us'. rappeUe que sans cette réverbération dans. la conscience les- sentiments ne se di•s tinguent en rien des autres phénomènes nati1rels ; soumis comme eux au.x, rythmes des -saisons, ils re:vétent
alors ce frappant craractèr{l de, périodicité - qui .s~accorde si
bien îd avee,le tarent de Robert-.d.e-Traz - j maii duquel néanmoins, et- par delà la-séré.nité--qu'a_pporte à i:lé,ttertaines heures
la contemplation des îois de la nafure, se dégage un découragement sui generis; car, pour un regard véritablement humain,
nn sent-imedt demeurer-a to'ufours, autre· ~hose et plus qu1un
objet, - et si, déjà . sur un objet la poussière dés:ohlige, la
peussière q-uii ·s'est formée- su_p des sentiments so.tï.fèw une· tr-is~
tesse de la• i:tus neutre atrocité.
CHAlfLE&amp; DU!' BOS

EE'FTRES É'FRANG-ÈRES

LECTURES- ALLEMANDES.
Le FiCHTE ET SON T".EMPS •que Xavier Léon-publie chez Annand
Colin-comprendn tr-ois -volumes, Le tBme î 1 'Elabli's'sement et
j&gt;rédietion dt 'la dbqtrine de la. Hberffl('1762-1799) la:i56e .cfé}à, deviner l'imporMince d-'une étude- q1ü fafr·honnenr à, la science fran,.
çaise. N'ulle trace--âes p-assiom, -qni en Allemagne ou en France
ont déformé&gt; Pimage cte Fiba:tê : le phitowphe illemand app:vraît ici pour la première foi,s., sous Je, visage d''lln; libérateur
inspiré par la Révolution fran9aisei, ·d'un Ullalist-l! :.oiwrant des
sources amrquelles~l1AllemagneLa-lté~ poorraiti puiser encore,
et-a-utre chose que ce qu'eHe -en a--jusqu'ici; t'iré ,
1a thêse,d'A. Jolivet: W a HELM-HEINSE (Hachettè) est parfaiternent•objective: tlne-scn1puleuse&gt;éru&lt;le r des- sour:ces cfArding1Jellô permet au lecreur,, dè, retrouvep i-ês1 él~1nent',s.du SuiJJ111JU11tl.
Drang, et~n- particulier de se •reprisenter, aettement œr que fut
l'individualisme germanique d'alors, sous la dollble, in:fhte-nced"e-Reusseau, qui ramenait•les Allemand~-- à•la nature, et de I'Italie-_qui ex.dtait-en•eulf•la sernrualîté~artiste: au,total un irnmora...

�37 2

LA NOUVELLE REVUE FRAN ÇA ISE

lisme et un eudémonisme qui devaient trouver chez Gœthe leur
plus haute ex.pression. Le cas psychologique de Wilhelm Heinse
se doit rapprocher de celui de nombre d'Allemand~ contemporains. Ce rapprochement aiderait à préciser ~ne notion de lapersonne morale différente de la nôtre, et curieuse.
Dans sa collection des PROS,\TEURS ÉTRANGERS MODERNES ~ue
dirige Léo,i Bazalgette, l'éditeur Rieder a publié une traduction
des SEPT LÉGENDES de Gottfried Keller, avec avant-propos de
Fernand Baldensperger, dont on se rappelle la jolie t~èse su_r le
romancier zürichois. Reste à traduire les œuvres qui mettraient
en lumière l'évolution actuelle de l'Allemagne ; nous ne doutons pas qu'elles ne trouvent place dans cette collection pleine
de promesses.
·
.
A côté du NIETZSCHE de Charles .A.ndler, dont le quatnème
volume est impatiemment attendu, signalons le NIETZSCHE d_e
Bertram (Georg Bondi); ce n'est qu'un es~ai ; l?nté_rêt en serait
menu après l'étude définitive du savan~ français, s,~ Ber,tram. n_e
posait des problèmes qui dépassent Nietzsche, sil n étud1a1t
avec une intelligence déliée . des questions comme celle, du
« devenir » et ne fouillait de vives lumières la pénombre ou se
plaît l'âme allemande.
· .
Le GERVINUS de Max Rycbner (Verlag Seldwyla, ierne) est lm
aussi conçu sous forme d'c:ssai. L'érudition qui a tendance à
s'alléger, se montre ici aimable, alerte; les.résultats ~euls en
sont présentés, et dans une langue qui témoigne que 1 auteur a
.du tempérament, de la vivacité, de la grâce. La r~vu~ W1ssE~
UND LEBEN dont Max Rychner vient de prendre la d1rect1on, ~01t
comme la REVUE DE GENÈVE devenir UJl de ces observat~ues
d'où l'on dominera mieux le jeu de deux civilisations qm ne
cessent de réagir l'une sur l'autre.
A son beau livre sur MARCELi. E DESBORDES-VAl.MORE (Insel)
et aux trois études sur BALZAC, DrcKENS, DosT0JEWSKI (Insel)
( celle sur Dostoiewski, après Suarès, après Gide, est pleine
d'aperçus ingénieux) Stefan Zweig vient d'ajouter un VERLAINE
en deux volumes, où se trouvent réunies la plupart des bonnes
traductions. On regrette seulement de n'y point trouver celles de
S.tefan Georg.

Fr 4n.i .Blei, MENSCHUCHE BETRACHTIJNGEN ZUR PouTIK (Georg
Müller), Paul Ern.st 1 ERDACHTE GESPRABCHE (Georg Müller),

~OTES

Otto Flake, DINGE DER Z1m (Roland-Verlag) et DAS

KI.EINE

373
LoG-

BUCH (S. Fischer), quatre volumes d'essais qui portent sur des
questions actuelles - littérature, philosophie et politique
mêlé~s. L'Allemand d'aujourd'hui renonce volontiers à la spéculation pure. Il répugne à s'enfermer dans un système. Sous.
l'influence de la France il se plaît à analyser ; sous celle des.
circonstances, il s'attache à l'actualité politique. C'est à propos
de celle-ci surtout que Blei, Paul Ernst &amp; Flake se sont mis à
philosopher. Courtes et variées, leurs études aident à comprend~e l'état d'esprit des intellectuels allemands en qui la
guerre a développé le goôt de l'examen. Reprise de soi, volonté
de comprendre, de décomposer, et de coopérer à la« reconstruction » intellectuelle, tels sont leurs traits communs. Le beau
talent de Flake est un peu gâté par la théorie dans le roman DIE
STADT DES HIRN$ (S. Fischer). Mais son activité intellectuelle
n'est pas de médiocre importance pour la formation d'un esprit
public et républicain en Allemagne; nous aurons à y revenir.
Eveil de l'esprit politique, tel était le caractère dominant au
lendemain de la guerre. Des manifestes collectifs DIE ERHE.BUNG (S. Fis.cher), U~sE~ W~G (Cassirer), DASZIEL (Kurt Wolff)
- ont per!Ills aux écnvarns dune génération ardente de se compter, de s'unir en groupes qui scrutaient l'horizon. Depuis, quelques-uns se sont lassés. Ceux-là écoutent la voix de Thomas
Mann. Ses BETRACHI'UNGEN BINES UNPOLITISCHEN, et le premier·
tome de ses œuvres complètes - REDE UND ANTWORT (S. Fischer) - ont donné le signal d'une réaction de l'esthétique
contre la politique. Mais Thomas Mann, dont l'attitude mérite
de retenir l'attention, est moins apolitique qu'il ne le dit. Encore
que d'un artiste, sa négation est d'un homme d'action aussi et
toute frémissante de passion. Elle est la réponse tou1· our: à
l' fli
.
. .
'
'
a nnat10n de_Heznrich Mann, qui de son côté a pris position
pour la République allemande, la démocratie, la« civilisation »
à la française. L'esprit révolutionnaire do.nt ce dernier est
animé dans MACHT UND MENSCH souffle aussi sur Carl Sternhei":; s~n tract: BERLIN, est la plus juste et incisive critique du
régime intellectuel auquel la Prusse avait mis l'Allemagne.
Du même courant, qui renouvelle aussi le théâtre, relèvent
les drames de Heinrich Mann ; MADAME LEGROS (Paul Cassirer)DER WEG ZUR MACHT (Kurt Wolff), de Walter Hasenclever: DER:

�;74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

S
(K urt Wol+n de Fril{ von Unru/J : EIN GESCHLECHT
OHN
"/1
,
]'
à1 r ·
et PLA.TZ. L'éclatant succès de ,,on Unruhs exp igue a101s par
l'ardeur de son idéalisme, pat le mordant de ses attaques et par
un tempérament littéraire assez original pour se dégager un
jour des formules qui l'embarrassent encore.
GRJSEUDIS, de Ludwig Berger, le remarquable successeur_ de
Rein.hart, et BocKGESA.NG, de Fran'{ Werfel, sont deux tentatives
faite,, l'une pour créer un drame qui s'adresse aux ma~ses,
l'autre pour introduire dans le drame ces masses mêmes, agitée
par le soubresaut des crises acwelles. Le théâtre appelle la ru~,
et les mouvements de la rue se prolongent au théâtre, à Berlin
comme dans l'ancienne monarchie danubienne.
C'est encore, bien qu'affaibH, l'écho d'une vie publique troublée, et où la question juive surexcite les esprits, que l'on trouve
dans MEIN WEGALS DEUTSCHER,UND]uoE, de]al;où Wasserman11,
ainsi que dans son roman: ÜBERUNS ~R~I STOF6N (S. Fi~cber).
Et les nouvelles d'une vingtaine d'écnvams tels que Sch1ck~le,
Werfel, Edschmid, Daubler, Heinrich Mann, Sternheim, qm se
trouvent réunies dans DIE faITFALTUNG (Ernst Rowohlt), sont
elles aussi inspirées de l'actualité, et destinées à agir _d_:uis le
plan politique autant que dans le plan esthétique. Les ~üfi.cultés
d'édition font d'ailleurs que de plus en plus les écnva1~s se
présentent au public non plus seuls et avec une œuvre,_ m:us en _
groupe et avec des fragments. Ainsi est rendue posss1bl~ une
présentation de hue comme celle de OU! D1cHTUNG (K1epenheuer), anthologie d'avant-garde d'où il faut détacher les noms
de Martin GumpMt, Htrma,m Ko.sac} et Oskar Loerke.
HtBUJSCHB BALL.-\DBN et DlE KuPPl!L d'EJ.re Laslter-Scbriler
(Paul Cassirer) font songer pour le tempéra1:11eot ~yr!que à
Madam de N0a.1lles, une Madame de 1oailles qul aurait l accent
du psalmiste. FRAUEN de Kasimir Edscbmid e~t aussi _trêp~ant et
maniéré que son Tn.1.UR (Cassirer?, Edschm1d, qu,, est Je~ne,
trouvera autre chose que les e1plos1ons calculées de 1expies 1onnisme. Ses feuill etons de la Franltfa,ltr Zeitt1ng le montrent
plus sage qu'il ne ~muait le laisser croire.
« Last not least » : la correspondance de Richard Debmd
(AusGEWi'EHLTE fürnFE,S. ~i c~er? do~t la pr~mièr~ moitié, no~s
est donnée par la veuve de 1écnvam; il serait dés1table d avoir
,ans choix, sans coupures, ces lettres où revit intensément le

OTES

37S

monde des lettres depuü 1890, et où il est curieux, à travers .
l'épistolier, de retrouver Liliencron, Max Klinger, Johannes
Schlaf, Alfred Mom~rt, Thomas Mann, Harry Graf Kcsslèr
et cinquante autres.
PlÏUX BERTAUX

.

CINQ OS, traduits par Noël Plri (Bossard) ; THE 0
PLAYS OF JAPAN, traduits par Art}mr Waley (G. Allen
&amp; Unwin); LE THÉATRE CHINOIS, texte de Tc/JouKia-Kien, dessins d'Alexandre Jacovl.ejf (Ed. de Brunoff).
Les Cinq Nôs traduits par M. oêl Péri ont paru peu de temps
après Thel o Plays of Japan de M. Arthur Waley . Ces ou rages
se complètenr; on peut l!llême dire qu'à aucun ég:ud il ne font
double emploi. M. Waley traduit uae vingtaine de pièces;
M. Péri se borne à cinq, mais qui constituent la pentalogîe
complète dont se compose un spectacle japonais réglé selon la
tradition. Par bonheur, quelques pièces figurent dan les deux
volumes et décèlent les méthodes des deux traducteurs. La version française est plus littérale, accompagnée de plus d'e ·plications · mais, hérissée de mots japonais, elle garde quelque chose
-iie maigre et de scolaire. Plus libre, plus sonore, la version
anglaise est plus préoccupée de nous faire lJartager l'émotion de
chacune de ces petites pièces ; en un mot elle a plus de beauté.
Mais il est douteux que, réduit aux textes de M. Wale et amc.
très courtes notices qui les précèdent, un lecteur puisr.e comprendre le détail des allusions, des jeux de mot dont le dialogue est farci et des pàntomimes qui le complètent. Les préfaces elles-m mes ne se répètent pas. M. P6ri nous donne de
précieux renseignements sur la scène, les co turnes, la diction,
le jeu, ainsi que sur la composition et la métrique de ce petits
drames. M. Waley insiste avant tout sur leur signification
esthétique, sur l'état d'èsprit auquel ils répondent chez l'auteur
et le spectateur japonais, sur le raffinement de la sensibilité
qu'ils mettent en jeu; il nous aide à comprendre que nous ne
sommes pas en présence d'une sitnple curiosité archéologiqti.e,
mais d'un art qui nous intéresse très directement et qui peut
mème avoir une répercussion aur le nôtre.
Déjà la pr~face des Truis Mystères Tbibetains traduits par

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAirn

M. Jacques Bacot nous avait fait pressentir. à quel poi~t certaines tendances du drame asiatique ( en faisant abstraction d.e
l'Inde) répondaient à nos préoccupatî6ns)es plus récentes. ~h01sissant une scène précise, celle où les brahmanes mendiants
enlèvent les~nfants que le prince exilé leur abandonne dans un
suprême esprit de sacrifice, M. Bacot décrit les évolutions :xactement stylisées par lesquelles les acteurs savent do~ne: a cet
épisode la sauvagerie la plus émouvante. Nous souha1ter10ns un
grand nombre d'autres exemples, car on ~ent bien que ce théâtre
va~t par ses traditions scéniques au moins autant que par . ses
textes . malheureusement c'est le seul que nous fournisse
'M. Ba;ot. Grâce à MM. Waley et P~ri, nous voici renseignés
bien plus complètement sur les Nôs. Et comme il s'agit d'un art
infiniment plus raffiné, poussé à ses extrêmes limites, il ne
tiendra qu'à nous d'en tirer un riche enseignement.
Mais qu'on ne s'y méprenne . pas : )es Nôs sont fun abo~à
ingrat. Même au Japon, ils ne s'a,dres~ent ?lus qua un pub~1c
Jettré. Leur brièveté les condamne a ne 1amais former une unité
dramatique comprenant toutes les explications nécessaires à
nntelligence du sujet. Les thèmes, empruntés aux cba~sons de
geste ou à l'histoire, sont supposés connus ; une allusion suffit
à évoquer le passé des personnages. Les textes sont égal~ment
trop cou.rts pour comporter de véritables débats dramatiques:
des conflits exposés et résolus par les paroles mêmes, car le No
ne co1t1prend à proprement parler que deux scènes ( séparées par
un intermède comique) et ne mette11:t en présence que deux
personnages, entourés de comparses peu nombreux et d'un
chœur chargé d'expliquer leurs acti_ons. " L'auteur est do~c
réduit à quelques raccourcis pathétiques, ~ quelques gestes soigneusement m,is en valeur, Ajoutons à cela qu'il . est arrêté par
toute sorte de traditions qui brident sa liberté; le personnnage
principal doit toujours être placé à tel endroit, il do_it regarder
dans telle direction, s'exprimer en vers de tant de syllabes. Enfin
à toutes les o-êoes que ces conventions opposent à nos habitudes d'espri; s'ajoutent les élégances verbales de l'original, dont
la traduction est incapable de nou.s faire deviner l'agrément mais
où elle reste fâcheusement empêtrée : par exemple ces « mots
pivots » for t goütés des Japonais, calembours formés par_ le dernier mot d'une phrase qui sert en même temps de- premier mot

NOTES

377
à la phrase suivante. Il arrive que ces ornements soient amenés

d'assez loin et causent, comme nos rimes et leurs chevilles des
.
'
embardées à droite et à gauche, tout à fait incompréhensibles
dans une langue étrangère. C'est dire qu'il faut écarter de ter~
ribles ronces av:int d'atteindre le centre humain du Nô. On est
cependant récompensé.
_
Le théâtre japonais est instructif-à deux points de vue: par la
manière dont il pose un sujet, c'est-à-dire par sa stylisation
lyrique, puis la manière dont il le met en œuvre, c'est-à-dire par
la stylisation du jeu. Prenons un cas concret. Dans la lutte à
mort de deux clans, le jeune prince Atsumori a voulu se mesurer contre le guerrier Kumagai. Il a été terrassé. Kumagai lui
arrache sa visière, s'aperçoit qu'il n'a vaincu qu'un enfant et qui
ressemble à son propre fils'. Emu, il hésite un instant, mais
l'esprit militaire l'emporte et, en versant des larmes le vieux
.
'
guerrier coupe la tête d'Atsumori. Sur le cadavre il trouve,
« dans un fourreau de brocart délicatement parfumé et pass·é e
dans les attachés de l'armute, une flûte de bambou de Chine, de
coloration gracieuse))' dont le prince avait coutume de jouer,
Il la recueille, en fait présent ~ son fils· puis la guerre terminée
11 se fait moine et consacre, le reste de ' ses jours à prier pour'
l'âme de sa jeune victime. (Lisez dans le volume de M. Péri ce
magnifique fragment d'épopée.) Comment Séami, l'auteur des
plus. célèbres Nôs, va-t-il mettre en œuvre cette donnée? Dans
la première scène, Kumagai sur la fin de ses jours, caché sous
sa robe de moine, se rend à sa.prière quotidienne, quand il rencontre deux jeunes faucheurs . L'un d'eux joue merveilleusement
de la fl-0.te: ce ne peut être que le fantôme d'Atsumori. Dans
fintermède comique, Kumagai demande à un paysan de lui
ra~onter ce qu'il sait de la guerre passée, et l'homme des champs
fait un récit où l'amour-propre du vieux brave est assez plaisamment piqué. Puis, au cours de la deuxième scène, Kumagai
et ~e prince se retrouvent dans le teµ1ple. Le chœur chante les.
épisodes du duel. L'âme ·d'Atsumori, soulevée par la frénésie du
souvenir, mime le combat dans une danse héroïque. Il lève le
sabre sur Kumagai, mais soudain s'arrête et le chœur chante :
«,Ensemble ils renaîtront sur Îe même lotus. Non, le moine
n est pas son ennemi. Ab, daignez en.core prier pour ma déli-vrance ! »

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Citons un autre exemple, l'histoire-de Komachi qui fut une
des femmes Jes plus brillantes de la .cour ·et qui, dans son
orgueil, se joua d'un homme qJi l'aimait. EUe lui promit d'écouter ce qu'il avait à lui dire si, pendant cenl nuits, il veillait dans
son jardin, sur un escabeau de bois. P.endant quatre-vingt-dixneuf nuits il fut fidèle au rendez-vous, traçant une encoche.dans
le bois ; mais la centième ni.rit la mort son père l'empêcha de
venir. Alors Komachi lui adressa un·e strophe ironique et le
congédia désespéré. Le drame nous montre, au premier acte,
Komachi dans son extrême vieillesse, réduite à mendier et
racontant à des moines qui l'interrogent les gloires de .sa brillante jeunesse. En répliques qui alternent avec celles du cbœur
et qui, pour l 'émotion et la beauté, tiennent le milieu entre les
regrets de la belle Heaumière et ce poème de Swinburne où les
reines de l'antiquité viennent rappeler leur splendeur passée,
Komachi évoque sa royauté voluptueuse et son affreuse déchéance. Au deuxième acte nous la voyonssuh4' son châtimect;
hantée par l'esprit de l'amant bafoué, elle est forcée de reproduire dans une danse farouche Jes llllits d'attente, les recherces,
les supplications du .malheureux.
Si sommaires que soient ces résumés, ils indiquent assez à
quel ordre d'émotions ces drames lyriques font-appel. Il est fort
probable que nous pourrions y trouver un point ·d e départ pour
une rénovation du ballet dans un sens héroïque et même tragique. Quant au degré de perfection artistique _auquel ils sont
poussés, nous sommes réduits à l'inférer des renseignements
fournis par les traducteurs et par les Japonais eux-lllêmes. Le
gr_a.nd auteur du quatorzième siècle, Séami, qui tout enfant, à la
mort de la favorite, avait pris sa place dans les bonnes grâces de
l'empereur, nous a laissé des notes fort détaillées, destinées à
l'instruction des hommes de.tbéitre. Il précise tous les gestes
que l'acteur aevra exécuter:
Dans Ja p1èce Sano -no Funabaslfi, sur les paroles : « 1es saules -verts,
les fleurs pourpres», le frappementdu pied-doit avoir lieu sundleurs&gt;1,
et l'acteur devra marquer deux pas. Mais s'il en ajoute un sur K vert i.,
l'effet est agréable.
Il montre comment 1'acteur devra modifieJ son jeu scion que
les spectateurs seront déjà ou non dans un état d'esprit exalté,
selon le lieu de la représentation, selon l'heure du jour:

379

En toute chose le succes repose sur une1·uste harmonie d ·"é
nnci1ifs et é
.
es""
.--n gau·r:s. L'espnt. du JOurest
positif c'est
• r.rnents
,.
acteur (s'il joue dans l'après-midi) chercher '.
drpourquo1 1 habile
sil
·
a a ren e son N6 aussi
e~~1eux que possible, afin de balancer par un jeu négatif l'a b'
poslllve dans laquelle il baigoe.
m iance
Ses p~incipes géoér-.l;-Ux rejoignent ce qui a jamais été écr"t
1
,
.
us pur _par ceux g_u1 ont disserté de
art..

de. plus JUSte et de .pl
l'

Dans toute imitation, il doit y avoir one pom· te d'" é 1
· · ·
rrr e ' car uoe
mu~tJon p~sée trop loin empiète sur la réalité et cesse de d
~ne unpressi~n de ~essem~lance, Qu'on aspire seulement à la bea:O::
la fleur » (1 émotion artistique) apparaitra sûrement En .
l
rôle d'un v[eillard, l'acteur s' efforcera dans sa d
,d
Jouant. e
seulement J' ffi
,.
anse e reprodwre
. , a nement de I age et son caractère vénérable S'il se
tente d'uruter tes
·· ·
con1
décrénitud
. ge~ax- et e dos cassés, il donnera l'apparence de la
• rc, mais ce sera atL't dépens de la fleur.
et :
re;enants so~t te~ants, ils -cessent à,.étre 'beaux, car la terreur
eaut sont aussi éloignées que le blanc et le noir
Devant les rôles d'enfants ê b" .
, . ·
.
' ru me ien Joués, l.auditoire risque tOaJ·ours de s'é cner
avec dégoût, Ne ha cel
_
manière l
,
r ez pas nos sent1ments de cette

:;s

u~-quelques ~rincipes c~eillis parmi les abondantes citations
dram . Wal:yfait ~e Séa011, suffisent à montrer la lucidité du
, . atdurge Japonais. Quand un auteur s'élève à un accent si
vo1s1n e celui de Gœth 1'l é ,
-Oe
e, m nte que nous nous ap-prochions
œuvr~ avec une curiosité .avide et que nous lui fassions
crédit pour en débroussailler l'accès. .

as,:;~

L
' JEAN 'SCHLUMBERGER
B \;'lum: toosacré au Théâtrtihin.ois que publie l'éditeur de
M contient de fort beaux dessins de costumes et de masques

du~:

R·

ten
de la

·1 . Alexandre Jacovldf, Quant au texte deM Tchou-Kia
est naff et sembl t ·1 d'
,
.
.
' ,
_e- -1, une mfonnation peu strre. C'est
pacotille d exportatmo pour barbares européens.
1

*

J. s.

* "

TROIS MYSTÈRES TIBÉTAINS

duction
.
.
d'a , , notes et rndex de

,

t

d

. -

ra uct10n,

intrQ-

]acq1tes Baaot. Bois gravés
pres des dessins de L. Gokmhe:w (Bossard).

le théàtre tibé ·

tam esnm parent pauvre du théâtre japonais.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le Bouddhisme, introduit par voie soit indienne, soit chinoise,
le défraie entièrement ; mais un Bouddhisme monacal, hiératique, plus éloigné de la nature et de la vie populaire que celui
des Ashikaga. Pourtant de même que le nô s'accompagne de
farces satiriques, les kyôgw, des pitreries se mêlent aux représentations données dans les camps de nomades tibétains. Une
douzaine de mystères constituent tout ce théâtre, qui ne date
guère que du xvn• s. Quoique né en une contrée limitrophe de
celle qui donna le jour _à Kâlidâsa ( début du V' s.), le drame tibétain ne ressemble pas plus que le japonais au drame indien littéraire et profane. Cest pourtant de l'art des premiers dramaturges
bouddhistes, d'un Asvaghosa par exemple, que procèdent à travers l'art des siècles Tchrinekundan ou Nansal, comme Oimatsu
et Sotoba-Komacbi; un même esprit bouddhique vit ici et là, et
la simplicité du renoncement, chez un bodhisattva ou chez une
femme, trouve en Haute-Asie, malgré l'allure compassée du récit
édifiant, malgré la monotone succession des homélies, mais
dans la froide pureté des cimes himalayennes, des accents de
mansuétude t:t de désintéressement plus grandioses encore qu'à
la cour des shôguns de Kyôtô.

P. MASSON-OURSEL,

•*•
LE COURRIER DES MUSES.
Le pays latin, le pays des Muses - mon département était en fête, l'autre soir. On donnait à Bullier le dernier grarid
bal de la. saison. Un groupe d'artistes, russes pour la plupart,
l'avaient organisé et il faut les en féliciter puisque le bal fut à
peu près réussi. Mille habits noirs et mille masques se pressaient dans la grande salle tandis que des couples trop tendres
se perdaient dans les jardins, plus éclairés qu'ils n'eussent
voulu. On reconnaissait des gens du monde et des autres mondes, surtout de ceux-ci. Un homme-orchestre conduisait la
danse quand le jazz-baod était fatigué. Ce fut charmant jusqu'à
une heure et demie environ. Puis le comité d'organisation eut
la malencontreuse idée de procéder à une vente de tableaux qui
ennuya si fort l'assistance qu'au bout d'un quart d'heure on
réclamait, sur l'air des Lampions, bien entendu, la musique, la
musique I De plus, les boissons avaient été mises à un prix

381

NOTES

trop élevé et l'on ne pouvait guère se griser à moins d'une centaine de francs par personne, ce qui e-St excessif à Montparnasse.
Aussi la fête ne put-elle prendre une allure d'orgie.
~es .farandoles tournoyaient autour des danseurs. Les visages
p-lhssa1ent sous le fard, les costumes se fanaient. Des prix
furent déc~r~és _a~ meilleurs, présentés par M. de Fouquières
que des cns mv1ta1ent à se· dévêtir. Il s'y refusa, faut-il le dire ?
Une certaine « Yvonne » se mit nue, sur les instances réitérées de quelques personnes de la société. Elle n'était pas très

belle.
Le~ couples dansaient toujours mais plus las ou plus lascifs.
Céta1t la ?n du ba.l. Dans un coin, une dame déguisée eu
poème cubiste causait avec un diable à lunettes. Un moine se
.fit re.marquer par sa pieuse attitude. Des pierrots complètement
lunaues se tenaient mal. D'ailleurs on aurait pu reconnaître
sous la farine, les habitués de quelques bars où l'on encens~
l'Eternel Masculin. Le jour vint enfin. Que l'air était frais et
pur et « q~e salub,re ~tait le vent » sur le boulevard Montparnasse, mais tout n était pas fini pour tout le monde et des bonnes fortunes _diver~es cond.uisirent à des lits de hasard ceux qui
pourta~t avaient bien ménté de dormir tranquilles.
Je sms rentré chez moi à neuf heures du matin, en smoking
et en foulard rouge.
*

• •
. Mada~e H~ra Mirtel a vingt ans de travaux forcés, c'est-àdITe de reclus1on. Que va-t-elle faire pendant cette retraite la
pau~1re captive ? Broder des chaussons pour un mari fut:U ?
Ecnre « ses prisons "l&gt; ? Sans doute, et pleurer sur sa vie brisée.
Ce Jury de la Seine a été bien sévère. Ne pouvait-il admettre
cett.e humoristique opinion de Madame Héra Mirtel qu' « il n'y
avait pas de coupable » et que, par conséquent, ce mauvais plais~nt de Bessarabo s'était suidM, puis fourré dans une malle,
s~mplement pour se moquer de la justice? Madame Héra Mirtel
na pas eu de chance, d'ailleurs Me de Moro-Giafferi a déjà
perdu la t~te _d~ Land'."11. Mademoiselle Paule Jacques qui
durant_ sa capt1v1té à Samt-Lazare publiait dans Comœdia de si
ma_uvais ve~s (je n~ sais s'ils sont d'elle, mais sinon que celui
qui les a faits reçoive le compliment), Mademoiselle Paule Jac-

�382

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ques a été acquittée, grâc.é à l'habileté de son .avoc~t. Il· ~st v~at
qu'elle est bien jol~. C'est un beau procès littéraire qui fimt.
Madame Berthe de Nyse a affirmé avoir entendu le nom de
fasi;assin dans un jardin.de P'assy-Cela a créé unepetite atmosphère dè mystère et,., pour moi, la mêm: qui ~·en:ouraÎ't
autrefois, quand je lisaiuur les murs de Pans cette Hiqmé~nte
lége.mde d~uneaffiche. de Gus Bofa,.. si je m'en souvie·ns b1~:
[.entends des pas dans le percolateur ... Madame Aurel a été témoin..
Qiton me sache gré d'éviter tous les jeu.,x de mots qu'on ,peut
faire et qu'on a faits sur son nom. J'ai décidé dorénavant ' de
laisser le monopoie d~ jeux de mots et des calembours à
M. Faul Souday qui,- KlJO.UI ég;JJer 1a matière », dit-il, regrette
que la plaque. appliquée rue Hautefeuille, pous coinmém_o.ret'
B.audelaiœ, ne soit pa~ a-muqueuse». Quelle élégante allus10n l
C'est vraiment là à.e. l'es:priLet rlu plus fin ! J'espère que Le
directeur ,d e La· Cigale songera à M. PanI Souday, pour sa pr&amp;.
chaine revue.
'

Au Ciné-Opé,ra où l'on ne joue. spé.c}alemen.t que des oc sum::;
mum » (de l'art a,1?glais,. de l'art muet~ etc.) passe actuellement
Le Rail, film aliema:nd, sans .sous.- titre. Les éclair.ages sont
excellents, réglés avec un extrême souci du d.étaJl, les. ii,cteurs.
sont remarquables (je veux dire qu'ils jouent bien). C'est l'his-.
toire de la fille d'un garde-voie qui est violée par un inspecteur,
d'une mère 9._lli\ me.urt de chagrin au pi.ed d'un crucifix, s:ous l.a
neicre et que son mari .mène.au. cimet1~re, Jans un petit tra1i:;, ~
1
d
.
.
nea1:1,, d'un jns,pecteur éq.l1;lg;lér par e même ,.gar e-vo1e. quL
déclare au chef de train,: ~ Je. suis ~ -a~sassin ». La. pan,car}e
pro.p1et un réalisme ino)lï. Il est~ce.rtain que _le film a Il~~ sorte
de be1rnté so~hre t}t, p{en~o.t~i piais il ne donne pas cett:: 1mp_res,~
s1Qn moi:bide. produ~~ .11ar presque toµ.tes les reuvres. d art allemand ropderoe.
y, ,_v~it, .moins , 9u'aille~rs. l'Amour ~t 1~
Mort danser leur dru;:ise 'Bfahre, Ce fil~ n,e vaut. pas ~aligan,.
q-i les éto~n~ptsQ!Ultre_,P.iabJes,~~d1t~ ,lannée gerp ~èr~ p,;u.
la Dans~-Film C?,Ù. \!)" genrr de l'érotisoi,e funèbi:e atteigmt un
record qui
pas encore ~té baJtu.
,

·au.

n'.a

GEORGES GA_BORY

I.ES REVUES

LES REVUES
L:ÉON-13lOY
Dans les MARGES d~ _15 juillet, Ardengo Soffici raëonte avec
~erv~ une vis!.t~ qu'il fit •ja~is à Léon Bloy. · Conduit par une
_mqu:é:°de s?1~tueile dont-il esp~rait trouver l'apaisement auprès
du VIe1l écnva1n, ayant tra\'.aiflé à l'avance le catéchisme et
préparé sfig;neusement l'exposé dés doutes dont il voulait se
débarrasser, 11 vint sonner à la 1pone du maître·:
.

.

"

La fellll!Je ~ui m•~~ait ouv-er:t .et coP,4.uit.dans ,cette pièce me l.ùssa
en sa présence. Léon. Bloy quj était assis à un~ _petite table à l'écart s.e
leva dès q~'il me vir_arriy~r et me reçu.t avec $1elques paroles aimables
auxquell~s Je répondis ~de même ton, tout en examinant sa personne ;
et ce!le--c1 correspond::ut -enco1:e moiwque _la mai~n à l'image -imprimée. C'était le mê1:1e. perso~na?e trapu et corpulept, mais tandis que
dans la photographie il pm-aiss.ut plein rde dignité, vêtu d'une j~uette velours, le vi~e Jl&lt;:&gt;1:ant l~s . .signes d~ la méditation, empreint
dune noble énergie, vo1c1 que Je le vc;,yais devant moi, son large thorax couvert 1i'ùn ~ros:-rricot de-1:rine grise cie èycl-iste, les mains sales,
les cheveux -ébouriffés, le's moustaches blanches ·tombantes, bremssailleuses et humides; une tête commune,. vulgair.e, de marchand de vin
de faubourg ou d'agent de police colérique et rancunier.

d;

, P~is les d~ceptions se_ succèdent. Soffici ayant longuement
e~hgué la difficulté qu'il éprouve à concilier l'e.xistence du
Diable avec celle de,. Di.eu et ayant posé l'ét~rnel « problème du
mal»:

.Je regardai Léon Bloy? poursuit-jl, .attendant réponse à mon problem: théologique - qui n'avait rien de rare, du reste -:- je lui vis les
SOUrcds-froncés., le front .coupé verticalement par_ un profond sillon
e~tr~ les deux sourcils, le regard dans .le vide. Il .demenra un instant
ainsi, puis :
- .En effet, dit,il lente.meut, il y a là ~ne difficulté.
~fais la conversation tout · de suite dévie vers des. sujets
moins t~~nscendants. Soffici ayani eu -Fitnpmdeoce cle aemander
à Bloy s 11 était allé à Rome :
- Moi ? s'éaia-t-il d'une voix rauque .et .avec une véhémence
dra~atique. Moi, aller dans eette ville maudite où l'on voit des
cardmaux qui s'appellezn .pri:nces de l'Eglise --et ..qui s'en vont dans des
carrosses dorés ; oû le .Pape, étant •prisonnier, habite .dans un palais

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,84

d · ? Qµaod pour
d' 0 monarque moo atn · · ·
'
splendide avec la pompe_ u 1 . s'exaltant de plus eo plus, les yeux
sauver le monde - conunua-t-1 en un geste terrible de la main sur la
tout à coup remplis de flamme, avedc ·1 ffirait d'uo véritable pauvre,
er le mon e t su
é
table - quand pour sauv
. • t dans les rues rebutant, affam '
·ruect
qui se tram«
'
· é I Oh
di
1
d'un men ant
. d c de la Foi et de la Charit ·
'
. le cœur plem u ieu
p~• . de
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misérab e, mais
.
il • ndra ce Pauvre ce c:J.erm
. . dra
ons-eo surs,
vie
'
'.
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mais il v1eo , soy
.
1 et alors ce sera le 1our e a esD ieu ce Ver ardent du Se1gn~ur d T m 1'e
'
· éédificauoo u e P •··
truction et de la vraie r
.
1 . dans son gros tricot gris ; les
li était devenu pourpre et il hal eta1dt ses yeux gonflés. Et moi je le
.
bl . t près de cou cr e
larmes sem a1en
lus savoir que penser de lui. 0 o ne
Tegardais, tout bouleversé, _sansé p ·s a1ors comment concilier toutes les
• d
de sa sincént · mai
.
·
pouvalt outer
.
.'
d s ce milieu ambigu, parmi ces
.
•
que J'avais eues, 11n
d'
autres imprcss1ons
nversation et cette fureur an'
affi ches . sa pauvre co
femmes et ces
' ,
larmes ? Ce mystère et une
1
.
hè brulé par I amour et es
tique prop te,
. d 1 • me sub·1uguaient. J'éprouvais
· émona1t e w
1•
d
sorte de gran eur qui
d
de m'humilier devant ut
dé . d lu· demander par on,
comme un sir e t
à
foudroyer de ses yeux exaltés.
qui continuait à trembler et me
.
.

' hève par un entrenen moms

La soirée heur~usem;~tB~:c commande deux. mominettes,

tragique chez le b1s~ro,
bilfard et met Soffici au courant de
.caresse la servante, 1oue au
ses aventures galantes.

.•

L' AMO!JR

DEL' ART (juin):

,.
MEMENTO

Piaz.z.etta, par Robert Rey ; Mo11tiu lli, par

Louis Vauxcelles.
-c,mtaisies srtr des thèmes con,ms, par Henry
L'ANE n'Oa Guio): r,
Cabrillac.
L CARŒR.S

,

. Hommave
à Octave Mirbeau,
,.

o'AUJOURD H.Ul •

Par

Tristan Bernard, Valery Larbaud...
.
iarguer1te Audoux,
. ill ) .
public ;1ouwau. par Tristan
TIŒATRE (10 1u et .
' .
CHOSES DE
é ïl le Moulin-Rouge par Henn Hertz.
d En revardanl se r ~•e1 er
'
Elie
Be
rnar
;
,.
G
ill
LE DISQUI! VERT
u et) .. La littérature rnsse en 19aa, par
ES

•

u

Ehrenbourg.

. . 11 t) .
LES FmnLl.ES LIBR~ (jum-1u1
e .
•
Dr'eu
la
Rochelle.
1
do;.ix · Oasis, par
'
INTENTIONS

Gell&amp;IIÜ'Vt

Guillet• aoùt) '. Disque, par Valery

Prat, par Jean GirauLarbaud

.

HENRI DUVERNOIS

Henri Duvernois est un écrivain pour qui Je public
existe. Il n'a jamais écrit qu'en songeant à ses lecteurs et
pour leur plaire. Plaire ne lui suffit pas, il entend les
divertir. A vingt ans, il s'est voulu amuseur comme d'autres se veulent géniaux. II a mis à forcer les portes de la Vie
Parisimne, du Journal et de Femitza la même ardeur que
d'autres à forcer celles de la Revue Blanche ou du premier
Mercure. Il s'est exercé dans tous les genres qui réclament
du comique, de l'aisance et de la verve : chroniques, cluoniquetres, têtes d'échos, gaudrioles, filets satiriques, dialogues et contes.
· C'était une moquerie douce et nonchalante qui faisait
surtout le charme des premiers récits de Duvernois, remplis selon l'usage de coquebins, de gérontes, de bobêmes
et de « petites femmes». Tous les moyens comiques, du
plus gros au plus fin, du plus chaste au plus croustilleux, y
étaient utilisés un peu au hasard et pêle-mêle. On saluait
au passage les procédés et les héros chers à Capus, à Tristan Bernard, à Courteline. On pensait aussi aux petits conteurs de la Monarchie de Juillet et du Second Empire :
Eugène Chavette, Belot, Droz. Parfois une notation de
mœurs rappelait Henri Monnier, une notation sentimentale
Murger.

LE GÉRANT : GASTON GA.LU~.
ABBEViLIJl. -

IM.PRIMER.lE E. PAll.LAU.

Mais tout ce flou ne tardait pas à se préciser, cette diversité à s'unifier. Duvernois éliminait bientôt ce qu'il ne
25

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pouvait assimiler et mettait sa marque propre sur chacun
de ses personnages et chacune de ses anecdotes. Ses jeunes hommes rangés ne sont plus ceux de Tristan Bernard,
ses ratés ceux de Ca pus, ni ses «cruches» et ses « Margots »
celles de Courteline. Il existe désormais tout un petit
monde de marionnettes bourgeoises, bien délimité, avec
son code et ses coutumes, sur lequel règnë en souverain
absolu et débonnaire, en bon roi Pausole d'Yvetôt, indulgent et jovial, Henri Duvernois.
C'est le peuple des honnêtes commerçants de la rue du
Sentier ou du Faubourg Poissonnière, les uns prospères et
:irrogants, les autres malchanceux et humbles, tous également timorés et mesquins. Leurs fils, taillés tantôt sur le
même patron qu'eux et tantôt rêvant à vide de gloire littéraire et de succès mondains. Leurs êpouses, tantôt dociles
victimes et t;mtôt matrones acariâtres. Leurs filles, idylliques oies blanches ou déjà bourgeoises pratiques et pot-au.
feu. Leurs maîtresses, Montmartroises futées, délurées et
pourtant sèntimentales. Voici encore les cerdeux empressés
et nuls, f~tards et ·bons garçons et leurs femmes fox•trottèuses intrépides, snobinettes insupportables'" avec toutefois
une petite fleur bleue en quelque coin du cœur. Voici !.es
grisettes promues à la haute galanterie, les acteuses èt les
demoiselles de ballet ou de café-concert. Voici enfin toute
la bourgeoisie maniaque et persécutée' des courtiers, placiers, comptables, ronds-de-cuir, chefs de rayons, ménages
courbés sous le joug du respect humain e.t du qu'en dirat-oh, usés par la réalité quotidienne et la question
d'argent.
On chercherait en vain un paysan - dans les vingt livres
déjà publiés par Henri Duvernois. S'il s'y glisse un ouvrier
ou un provincial, ce n'est jamais qu'au second plan. Tous
les cc héros &gt;) de Duvemois sont Parisiens, tous bourgeois,
tous médiocres, tous par quelque côté ridicules, màis
il n1en est pas un qui soit antipathique.
Aucun de leurs tics, de leurs vanités, de leurs ·petitesses,

BF'.!l!RI DUVBkNOJS

,

387

n est passé sous silence. Duvernois
d
, .
chacun d'eux Il- a
r
nous onne a nre avec
.
une iacon toute p
Il
chaque lecteur son compÎice. Sa o-ai er;o?ne _e de_ faire de
lente . il parle à n11· .
~ et n est Jamais trucu'
•voix, en accompa •
d'un clin d'œil itr-ésistible
t..
gnant _ses phrases
· on utrmour n'est J
• •
toyable, ni même cruel L'h
. _é
•
. ama1s 1mpini basse ni v1·c1·euse . ·1· . -umlamt qu'i-1 représente n'est
'
, 1 pemt a méd.
·é
nerie humaines.
tOCnt et la me~qui-

s· .

Les·héros de Tristan Bernard ou de C
.
mesquins eux aussi éta'
apus, médiocre et
.
'
rem en même tem d'
lene
qui les entraînait 10.
- . . ps une venm sur 1a voie de la
lh
d
ou e la perdition 1·usqu'à l'
.
ma onnête~é
'I
.
,
escroquerie au v l
,
.
assassinat. Mais il n'
,
o et men:1e à
Y
a
peut-être
pas
d'
dans tout Duvernois q .
.
IX personnages
bité.
UI ne soient d'une scrupuleuse pro-

1~ risque que cour~ ainsi Duver. . ,
. •. la fo1s artificiel et superficiel. Et c'en~~, ~ e~t de paraitre· à
gra~e critique qu'on puisse adresse/; len-la e~ eifet la plrts
Mais le reproche n'est pres
I
ses prem1ers romans.
ses contes. La race des B~ue pus valable quand il s'agit de
1rone:1u des pè es G .
'urs compagnes est encore loin d;être
_r . onot, et de
sen assurer de feuîlleter cha ue
. éteinte. Il suffit pour
pondances des journaux d q d ~emame les petites cotresà Ault-Onival ôu au Trée m\t ou de villégiaturer un é1é
Duvernois un gros cont' port. dy a sans aucun d.o ute chez
b
mgent e souve . 1"
« onnes histoires )) louis- hili
d mr~ .1vresques, de
ception de la bourgeoisie !archpa~ es o~ Jmves, une concorrigée d'un sourire
, an e héntée de Balzat et
nier, mais il y a· au:1:1prunté ~ Gavarni et à Henri Mondirecte.
1 une tres forte part d'observation

le

Au~si trouve-t-on dans chacun d
« métler » et une part d
e ses contes une part de
t
e spontanéité Il d"
•
eur cc selon la formule &gt;&gt;
•
• •
ivenit son lecàes secrets de
' mais aussi « sefon la vie &gt;) Un
son art est dans sa façon d d
. .
g'am.er fun et l'autre élément.
e oser et d'amal-

�HE~RI DUVERNOIS
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

.. * *

Duvernois sait que le conte, comme le théâtre, obéit à un
certain nombre de lois strictes qu'on n'enfreint pas impunément. Il sait notamment qu'une« tranche de vie», qui
peut fournir une nouvelle ou un roman, ne peut en aucun
cas fournir un conte. Voilà pourquoi les purs naturalistes,
excellents dans la nouve11e, ont été de médiocres conteurs.
Maupassant lui-même n'est pas complètement à l'aise quand
il ne dispose que de cent cinquante lignes. li lui faut vingtcinq, quarante, quatre-vingts pages, la dimension de Mam'selle Fifi, de La Maison Tellier, ou de Bo11le-de-S11if, le loisir de décrire un milieu de développer un caractère, de
tirer d'une situation tout ce qû'elle contient. Le conte n'en
exige pas tant, ou du moins exige d'abord autre chose :
l'éclair de magnésium qui illumine la fin de la Parure ou la
fin des Cerises de Daudet, mais qui, chez Maupassant
comme chez Daudet (Daudet qui est plus poète en prose
que conteur), est une exception.
La condition préalable et nécessairt;, parfois suffisante
d'un conte, c'est précisément cet éclair de magnésium. Il y
en a toujours au moins un dans un conte de Duvernois,
souvent deux, quelquefois trois. La virtuosité à provoquer
ce coup de théâtre, à faire jaillir cet éclair imprévu, c'est
le premier don du conteur.
Mais il est d'autres dons qui sont le propre des conteursnés et qu'une bonne fée a tous rois dans le berceau d'Henri
Duvernois : l'imagination d'abord, du moins cette forme
d'imagination où la part d'arbitraire est la plus grande ~t
qui fait surgir un conflit tout gratuit et tout armé (l'imagination du romancier consistant au contraire à découvrir un
ou plusieurs germes de complications, de situations et d'émotions qui se développent peu à peu, selon la logique intérieure des personnages, en dehors de la volonté du créateur, parfois même contre sa volonté). Encore faut-il que

389

cette_ idée a~bi:rair~ ne heurte point de front la réalité et
par~1enne a s y rnsérer moyennant un coup de pouce,
m:us un coup de pouce aussi _léger que possible. Il n'y a
p.1s_ plus de bon conte sans suiet exceptionnel, sans arbitraire, d?nc sans coup de pouce, qu'il n'y a de bon conte
sa~~ trait final. Un~ « tranche de vie&gt;&gt;, une description de
m1heu, des souve01rs autobiographiques pourront fournir
une ~ongue nouvell~, u~ poème en prose, un passionnant
chapitre de roman, 1ama1s un véritable conte.
~uvernois possède encore l'art de créer l'atmosphère,
qu1 suppose tantôt le sens du pittoresque cboisi tantôt la
faculté de s_'é:nouvoir et de communiquer son é:Uotion.
Il .a a_uss1 1art de dialoguer, et non pas à la façon vériste
- en aiustant bout à. bout des bribes de conversations
notées sur le calepin en tramway, sur un banc de square
dans un mu~ée ou dans un bar, - mais à la façon du dra~
maturge qw condense dans une phrase le food d'un caractère et campe un héros en trois répliques
et Enfin il a le ~on du mouve?1ent et du ryt.bme. Mouvement
rythme r~pides, - que nen ne doit ralentir et qu'il faut
pourtant éviter de trop accélérer - qui impliquent un sens
d_e la mesure et un instinct de la composition d'ordre clas·
s1q~e: On peut d'ailleurs se demander si le classicisme du
xx siècle n~ trouvera pas d'abord sa forme dans le conte
comm~ celui du xvn• siècle l'a trouvée d'abord au théâtre
et c~lm du x.rx• dans la poésie lyrique.
d'aC e5t avec une aisance presque infaillible, une souplesse
cro?ate et une nonchalance de prodigue qu'Henri Duvern01s met en œuvre, et dans ses mauvais
• Jours
•
gaspille
: : ense~~le unique de dons. Son instinct lui a fait retrou~
et utiliser avec un égal bonheur toutes les structures
toutes les coupes, tous 1es procédés du conte, des plus anti-'
ques aux plus récents.
• 1ï fiera appel au quiproquo traditionnel : le détectiveTa n~ot
pnvé ch?rgé de surveiller une femme et pris par elle
pour un « smveur » amoureux ; une lettre de femme trou-

�390

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vée dans un sous-main de ·café par un célibataire sentimental et qui n'est qu'un brouillon oublié là par un feuilletoniste. Tantôt il démasqu.era brusquement la véritabl-e
personnalité des personnages : ce brutal n'était qu'un tendre ; ce brillant cavalier n'éta.it qu'un pauvre hère sans le
sou ; çe riche négociant est au bord de la faillite ; ce chien
battu préfère les coups de son premier maitre aux caresses
du second, etc ... Tantôt il reprendra le procédé de la
monomanie guérie par un moyen imprévu, celui-là même
qui devrait la porter à son comble : l'histoire de la femme
qui imagine sans raison tragédie sur tragédie, trahison sur
trahison et qui ne se calme que le rour où son mari la
trompe véritablement, ou l'histoire de cette autre femme
dont le wari ne peut exercer aucun métier sans qu'elle y
trouve prétexte à le tromper - s'il est libraire à cause des
roroa.ns qu'elle lit, professeur d'éducation physique à cause
de la beauté masculine qu'elle découvre, etc-... - et qui ne
cesse d'être romanesque èt infidèle que le jour où son mari
se décide à devenir tenancier de maison c!ose. Tant:.ôt il
aura recours aux plus vieux thèmes, celui de l'oncle berné
par le neveu, celui de l'amourëux. qui a mangé de l'ail, ou
-celui du parapluie oublié.par la dame chez son amant et
qu'on rapporte au mari, mais il les enchâsse d-ans des montures si ingénieuses qu'ils reprennent l'aspect de la nouveauté. Tantôt enfin, et c'est peut-être le procédé le plus
fréquent chez lui, il combinera la rencontre cocasse de deux
thèmes aussi éloignés que possible l'un de l'autre et qu'il
reioint au milieu do récit. Si chaque soir un mendiant
reçoit d'w1e fenêtre de rez-de-chaus.sée les. reliefs du goûter de deux amints, un soit' le mari informé vi-éndra surpl'.endre sa femme, frapperà au volet et recevra à 1~ fois un
morceau de tarte et un.e .magistrale volée du mendiant aux
aguets qui n'admet pas la concurrence, Si lin débiteur au_x
abois décide d'envoyor :ies deux enfants réclamer un sursis
à son riche créancier, Ies deux. petits émîssaires !orriberont
dans un bal d'enfants' d'où ils rapporteront le sursis sou-

HENRI DUVERNOIS

391
haité et une indigestion de gâteaux. On transformerait
aisément certains autres oontes de Du.vernois en fabliaux
ou en contes de Bocc~ce. Avec la couleur locale né&lt;:essafre
Otwre l'œil dans Fifinoiseau trouverait place dans les Mill;
et

une Nuits.

Ainsi sch_é~atisés, les contes de Duvernois peuvent
paraîtr~ aussi ~ides dè contenu humain que des épures de
v~udeville. Mais son grand mérite c'est qu'.après avoir établi _la ~01:11uJe d'un conte dans l'abstrait et combiné la périJ&gt;é:ie md1spe_nsa~le, il. réu~it presque toujours à y introduire un gram d émot10n simple et humaine:
Il trouve chaque fois dans sa galerie bourgeoise les
act~urs dont il a besoin, quitte, s'il le faut, à c&lt; embourgeoiser_» son sujet pour le ramener à l'étiage des médiocres
parten~1res dont il dispose. Son plan stratégique une fois
a_rrêté, il n'a de cesse qu'il n'en ait assuré l'exécution tactique avec le personnel humain qu'il a sous ses ordres.
Rien n'empêche, il est vrai, de concevoir en sens inverse
la genèse de tous ses contes et d'imaginer au point de départ
~ne aventure ou des héros vraisemblables ( sinon authen~iques) et typiquement boui;-geois qu'il transpose et corse
Jusqu'au degré d'imprévu nécessaire. ·
Quelle que soit la méthode d'Henri Duvernois, il atteint
à ce double résultat de divertir son lecteur et, non pas le
plus _souvent de l'émouvoir, mais de l'attendrir. Le mot qui
qualifie sans doute le mieux Duvernois est celui~ci ; un
te?dre. Tout lui est prétexte à s'attendrir, et s'il ne tempérait
·
. me
· 110at1on
· ·
. . presq ue t ou1ours
cette
par quelque ironie
ilnsq, uera1't parfi01s
. - notamment lorsqu'il parle. de bêtes,
ou d enfants - de tomber dans la sensiblerie.
.

Chibidère, Namineau, · Mtclozure, Aguilanneuf, Garbotte, Oluseur, Beauversin; Coi:-dif, Cosécante, Pilastreaux,
Lobemuche, Gobinet, Girarduc, Legortux, Dondurond,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

392
Canepin, tel est le genre de noms dont Henri Duvernois
s'amuse à affubler ses héros et ses héroïnes.
Avec des noms pareils, comment être amoureux ou ~oète
sans ridicule ? Et cependant il y a dans chaque récit de
Duvernois un amoureux et un poète en lutte avec so?
nom aussi prosaïque que la réalité. Rien n'est à la,. fois
aussi comique et aussi touchant que les efforts vers l idéal
d'un Monsieur Chibidère ou d'une Madame Dondurond.
La chose devient plus grotesque et plus pitoyable tout
ensemble si Monsieur Chibidère a pour femme. une
Madame Chibidère épaisse, vulgaire, toute à ses soucis de
cuisine et de nettoyage, si Madame Dondurond a pour
mari un Monsieur Dondurond épais, vulgaire, tout à ses
soucis d'argent et de commerce. Les« incompris » abondent
chez Duvernois.
A mettre en scène de tels personnages, le rire de
Duvernois fuse chaque fois qu'il y a disproportion par trop
énorme entre les aspirations et les possibilités de ses héros;
mais il se mêle d'attendrissement et se nuance de regret
quand c'est la vie, le hasard d'un mariage ou d'une rencontre qui rogue les ailes d'un rêve. _
.
Presque tous les couples qu'il peint sont mal ass_ort1s.
Tantôt un homme doux et tendre a pour femme une virago,
tantôt une brute est unie à un ange. Toutes les variétés
des mauvais ménages bourgeois sont répertoriés dans les
contes de Duvernois. Le mot résigné est un des plus fréquents qu'on y rencontre, appliqué tantôt au mari, tant~t à
la femme. Cette incompréhension déborde le couple; peres
et fils, patrons et employés sont impuissants à se comprendre.
. .
Et pourtant, chez le bourgeois le plus enduro, 11 Y a
toujours, professe Duvernois, un coin de _rêve, chez le
plus avare et le plus âpre un coin d~ gé~éros1té.
Les plus à plaindre, ce sont les meilleurs, les_ plus ard_ents,
les plus idéalistes ; la réalité impitoya~e vient t?uiours
empêcher l'essor de leur rêve. « Etre en viande», c est un

HENRI DUVERNOIS

393
des regrets exprimés le plus fréquemment par les hér9s les
plus sympathiques de Duvernois.
Pour tout dire d'un mot, les bourgeois de Duvernois
sont les derniers des romantiques. Ce n'est donc pas seulement_ pour se mettre un masque impénétrable, ni parce que
depms 1830 le bourgeois, cc l'épicier» est le modèle favori
des humoristes que Duvernois s'est cantonné dans la peinture de la bourgeoisie, c'est encore et surtout parce qu'il
trouve_ dans la médiocrité bourgeoise l'image même de
l'humanité suspendue entre son désir géant et son impuissance foncière.
Médiocre pour Duvernois veut bien dire médiocre et non
pas vil. et Ni ange, ni bête &gt;i, mais tour à tour ange et bête.
C'est par pudeur, par dédain des grands gestes et des éclats
de voix, par crainte du ridicule qu'il a déformé, caricaturé
un peu cette désolation romantique, en la raillant et en la
confinant dans l'âme des Messieurs Chibidère et des Mesdames Dondurond. Il y a telle analyse de timidité telles
.
'
notations mi-gouailleuses, mi-mélancoliques dans ses contes
qui ont une saveur autobiographique.
!l. y a, surtout Edgar et les longues nouvelles qui ont
smv1. C est seulement après s'être rendu maître de son art
de conteur et après avoir conquis le succès qu'Henri Duvernois a osé sortir de sa réserve et se confesser tout entier
sans réticence. Romantique, mais aussi Parisien averti
longtemps la crainte de paraître dupe l'avait retenu. Si se~
dernières œuvres paraissent plus amples, plus nourries,
plus humaines, elles sont pourtant faites de la même étoffe
que les préçédentes. Duvernois ne s'est pas renouvelé (on
ne se renouvelle pas), il s'est approfondi, il a osé se livrer,
se débarrasser des héros ridicules dont il se servait comme
d'une cuirasse et d'un masque.
Sous un voile léger d'humour et de fantaisie, c'est le
gr~nd conflit du corps et de l'âme, du réel et de l'idfal
~u évoque Duvernois dans ses dernières œuvres, les plus
nches et les mieux réussies : Edgar, Gisèle, la Guitare et

�394

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le. Jaz..z..-Band, la Brebis galeuse, Morte la ~te, La Fu?ue.
Edcrar c'est le poète inégal à son désrr de créauon,
l'amo~r:ux malingre inégal à son désir d'amour. Gisele,
c'est la lutte de deux enfants pour préserver leur rêve des
bassesses de l'amour physique_, la défaite du petit mâle, la
déchirante victoire de la jeune fille. Morte la Bête, c'est le
triomphe de la pitié sur la vengeance, de l'amo~r pur s~r
le désir corporel. La Guitare et le ]az..z..-Band, c est la vie
facile et superficielle soudain humiliée par l'ombre d'un
tragique _amour. La Fugue, c'est une tentativ~ de_ dévoQe•
ment sublime que la faiblesse humaine rend mut~e.
.
Mais tandis que, dans tous ses contes, le .reve était"
régulièrement vaincu par le réel,, ~ans les. der~ères nouvelles de Duvernois, la lutte devient moins mégale. L_e
peintre Malandre et le peintre Ma.ssonnea~ d~ns la JJ_rebi s
galeiise réussissent à conformer leur vie a leur idéal
d'artistes.
Le romantisme désormais apparent d'Henri Duvernois a
cette originalité de se teinter d'optimisme. Son passé
d'humoriste l'ironie indulgente qu'il êontinue à répandre à
foison dans ~es contes du Matin laissent espérer qu'il ne
glissera jamais à un optimisme béat._ ~n _art de_ constr_uire
et de mener une intrigue et sa fertilité inventive qui se
retrouvent dans tous les récits de sa dernière manière lui
éviteront la monotonie.
La matutitéd'Henri Duvemois,richede réalisations, appa•
rait donc plus riche encore de promesses, pour.vu qu:il ne
cherche pas à dépasser ses possibilités. Il a une exqwse et
riche sensibilité, il a une maîtrise dans l'art de faire progresser et de présenter un récit,_ une, sûreté _dans le raccourci une vivacité et une vénté dans le d1alogue, une
mesur~ dans le style ( un peu trop cursif et négligé cependant) qu'aucun - autre conteur français d'aujourd'hui n'a
au même degré.
.
Mais il n'a pas la force et l'ampleur nécessaire pour
çonstruire de grands romans. Il est fait pour peindre des

JIE RI DUVERNOJS

395

tab~eaux ~e chevalet et non pas des fresques. Edgar, son
meilleur livre, n'est pas un roman, c'est une suite de fantaisies. Sans parler des romans de sa première manière qui
sont faibles et -parfois fades (Popote par exemple), la Brebis
taleuse, avec des morceaux excellents, reste un livre mal
composé, recueil de contes cousus ensemble plutôt que
~oman. Faubüurg-Montmartre lui-même manque d'une forte
unité et d'un centre.
Autant Duvernois est à l'aise dans le conteet la nouvelle
a_utant il l'est peu dès qu'il veut hausser le ton. Son admira:
tton pour Balzac, qu'il est essentiel de noter si l'on veut
comprendre la personnalité et l'idéal littéraire de Duvernois
desse~t et l'écrase. Il reprend les procédés et le ton balza~
ci:n qu'il ne peut soutenir. Citons un exemple entre cent,
pns dans ~a ~rebis_galeuse (p. I 7 3) : « Il se trouva par miracle
que ce Silv10 était sérieux et honnête. Il examina l'affaire
s'y intéressa, y intéressa des commanditaires et se débarrass;
des premiers représentants en leur versant une indemnité
etc,:. La prospérité a ses vices comme la misère ... »
'
L art du conteur et l'art du romancier sont distincts. Conteur français excellent, typique, original, le meilleur de ce
temps avec Pierre Mille, Henri Duvernois semble moins
do.~é pour le roman. Mais il est un genre où il s'est essayé
d~Ja avec bonh eur et où il semble devoir réussir: la comédie légère. Son art du dialogue et des « coups de théâtre »
Y peut trouver un emploi nouveau.
. La carrière de Duvernois suit une courbe rare de nos
Jour~, où la quarantaine trouve la plupart des auteurs taris
ou bien co~da?més à se répéter. Crapotte, malgré son agrément, ne la1ssa1t pas prévoir l'opulente et jaillissante fantaisie
d'Edgar, ni les contes du Journal de I 9 r 4 l'émotion humaine
de _Gisèle ou de Morte la Bête. Ce passage gradué du journalisme à la littérature pure ( qui est aussi le cas de Mac
Orlan) est un signe des temps, qui eût beaucoup étonné
Mailar?"1 é, mats. que nous comprenons sans doute mieux
que lut, ayant vu, à l'Odéon d'Antoine, Molière interprété

1:

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIŒ

par Dranem et Vibert et nous étant convaincus que l'art est
un et qu'il n'existe pas de hiérarchie des genres.
Oui, Duvernois fait penser à ces artistes de café-concert
qui, le jour où ils se cj.écident à jouer du classique, émerveillent par la maîtrise avec laquelle ils fondent dans leur ·
jeu le cc style » et le naturel, le cc truc» et le spontané, par
la variété des moyens dont ils disposent, par l'art qu'ils
apportent à transposer le vrai, à le déformer, à l'amplifier,
à l'idéaliser à leur gré sans jamais le trahir.

POESIES POUR DAMES SEULES

BENJAMIN CREMIEUX

I
OMBRE

0 ma Sœur, je 'Suis l'ombre
A ton corps attachée /
Ame toujours cachée
Sous des for-mes sans nombre ...
Faut-il encore attendre
Une ,tardive aurore
Et puis rouler encore
Mon cœur de pierré tendre ?
Ne peux-tu donc éteindre
'
Léthé, ce {et4rebelle ?
Hélas ! elle est si belle
Qii'ôn' ne saurait la peindre.

�POÉSIES POUR DAMES SEULES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

399

Envolez-vous bel oiseau b-leu I
Une flamme incertaine rôde

II

Dessous,,la cendre encore chaude
0 mer ! image de ma vie,

IJ un cœur qui b,:aJe à petit fetJ.

Emporte l'ombre que j'aimais
Et que partout j'ai poursuivie,
Sans pou'vcir l'altd~tejamai,s ;

IV

Celui qui meurt pour- tes beaux yeux

Nous nous aimerons jusqu'au jour ;

Ton amant, Muse aux sombres voile:
Danse avec les pendus joyeux
'

Selon le ·vol de la colombe
Toujours propi.ce à notre amour,
La mer s'entrouvre et le soir tombe ...
Petits bateaux ! mes sentiments
A la dérive ô feu de joie !
Le plus beau souvenir senoie
Dans la mé~ire des a_mq,nts.

III
L'amour moqueur et triomphant,
Le battre avec ses propres armes ...
Te souvient-il, ô m® enfant,
De nos sourires, de nos larmes ?
Ennui, ta mènaçante épée
Pour la fleurir j'ai su choisir
La plus belle ràse coupée
Au tendre jardin du plai'sir ;

l.

Qui tirent la langue aux étoiles.

•

Le diable a.mar_qué mon épaule
Du sceau douloureux de l'orgueil ...
Que l'on me creuse un beau cercueil
Dans le corp! pantelant du .saule /

Tombé du cjel dans la mansarde,
Au che:vet de mon lit étroit

'

Le nez. rouge et tremblant de froid,
La. nuit, un ange me regarde.

V

0 nuit tendrement étoilée J
Déjà f aurore entre sans bruit
Dans tous les restaurants de nuit ...
La colombe s'est envolée.

�400

LA NOUVELLE REVUE F'RANÇAISB

Un anges'arrache les plttmes,
La Mttse a lassé son amant,
L'amour écrit son testament
Et nous' gentils amants posthumes,

CLODOMIR L'ASSASSIN
Quittons Cythère et la banlieue,
De l'enfer, suivons le chemin,
Mignonne, et que ta blanche main
Tire fe diable par la qtuue.

VI
Poète ennuyi par l'étude,
Parto11t el toujours en exil,
De Ion amour que reste-t-il ?
La pattvreté, la solitude :

•

Des manitscrits sentant la pipe,
Des livres, des bouquets fanés ...
Le sphinx ne veut pas, pauvre Œdipe,
Qu'on lui tire les vers dtt nez_!
Muse, 6 ma mémoire infidèle I
N'est-ce pas que, le soir vemt,
Lorsque je m'asseyais près d'elle,
Ma main caressait son sein nu?
GEORGES GABORY

Sous les yeux du Seigneur, le presbytère est bien gardé.
En face du presbytère habite un assassin. L'assassin est le
plus bel homme de la contrée, le plus sain, le plus fort.
Monsieur le Curé le salue. L'assassin a beaucoup de respect
pour Monsieur le Curé. Monsieur le Curé a beaucoup de
respect pour l'assassin. S'il a tué, il a tué par amour
l'amant de sa femme. C'est une dignité, une seconde
puissance. Il a célébré lui aussi son sacrifice flamboyant.
Depuis qu'il était petit dans le pré de son père le tripier
il s'était penché sur le ruisseau de sang que distillait l'égout
des abattoirs de 1a ville. C'était une prédestination. Monsieur le Curé comprend très bien ce crime, s'il ne l'eût pas
pour plusieurs raisons commis lui-même.
Clodomir a le port de tête d'un roi, la diction d'un comédien et il en impose auxenfantsdu quartier, qui ont entendu
crier sa victime, bien plus qu'un Roi de Théâtre.
Quand la nuit tragique, attendue des mois par toute une
ville engourdie, s'ouvrit sous le couteau luisant de l'Archange
des vengeances, tout le monde se mit à la fenêtre pour Yoir
commettre un crime, depuis Monsieur le Curé, blotti derrière une persienne, jusqu'à M. le Capitaine Cornicbet,
pâle derrière sa vitre, sans excepter M11• Dalby la couturière
qui triompha quelques minutes sur son balcon.
Tout le monde savait que Sidonie avait un amant, que
Clodomir le savait, qu'il les tuerait bientôt l'un et l'autre.
Cet amant avait le tort d'être sous-officier, race de chien
pour Clodomir. Clodomir, dans l'esprit de tout le monde,
26

�402

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aurait peut-être pardonné à n'importe_ quel hom~e et à un
chien d'être l'amant de sa femme : 11 ne pouvait pas pardonner à l'amant de sa femme d'être sous-officier. . .
Une première fois, il était revenu voir le pays du lomtam
où le retenait dans une automobile quelque guerre. Il en
avait profité pour donner la comé~ié à se~ v_oisins : « En
l'honneur de qui Sidonie a-t-elle mis des ndeaux de dentelle blanche à sa fenêtre ? En l'honneur de qui a-t-elle
acheté deux draps à jours ? Qui lui a ~on~é l'or d'~!1:
montre d'un bracelet: et des pendants d oreill~s que J a1
trouvés'dans la paillasse de mon lit r. n C'était un pr~lude.
Il le pleurait chez ses amis et puis 1~ criait d'une voix de
stentor devant la ville · assemblée sur la Place. Les battents du cœur de Clodomir pour Sidoriîeàllaient remuant
: monde entier. · On le voyait apparaitre guerrier bleu
p~le enveloppé. de rideaux de dentell_es blanches, un drap
brodé et ajouré _sur son épaule, les ma111s chargées des bracelets et des bagues de sa femme.
répandait â chaque
phrase la montre, les _pendants d'or~ille, de~ fioles de parfums, témoins patents etmuetsparm1 les_ asst~ttes honnête~,
auprès de la soupe fumante du, co~~onmen~ en face, pms
devant les livres de compte de lépic1er du corn..
.
Toute une nuit, à huis clos il rétablissait fa toiture, pour
interroger effi.cacement deux petites filles, l'un~ de douzé,
l'autre de dix ans, ses filles, sur l'amant de leur mère.
Quand il revint la seconde. fois, Clodo~ir alla c~ercher
deux de ses amis. Sidonie s'était accroupie le matm dans
la lessiveuse et ses filler avaientrefenrié sur:elle le couvercle
de tôle, mais il avait bien fallu se découvrir le soir. Elle
était assise maintenant toute frémi'ssante au fond de sa
chambre sur une chaise de paille et la. lampe biûlait près
d'elle au-dessus de la cheminée. Trois hommes entrèrent.
Deux d'entre eux virent avec. stupeur Clodomir fermer à
clé la porte et s'agenouiller le visage tourné vers Sidoni:·
Quand il se futapproché d'elle sur ses genoux, Clodomir
appuya tendrement ses lèvres a.n ventre an.onyme de la

n

CLODO.MIR L'ASSASSIN

4o3

Femme qu'il baisa à travers le tablier de cuisine. De vraies
larmes sourdaient de ses yeux. Il la , dépouillait de ses vêtements. Noualet le dentiste qui avait étè l'amant de Sidonie
était moins. curieux- que Tourteau .le charcutier. Tous les
deux pensèrent qu'if allait la. tuer devant eux-, mais ils
n'osèrent pas même faire semblant .d~ l'en empêcher; ils se
contentaient de trembler de chaque côté de la lampe
comme d~:antle Tout-Puissant. Sidonie voyait son &lt;c- jugement,dernter » entre Noualet le dentiste et Tourteau le
charcutier. De temp-s1 en. temps, le bon ·Ange Tourteau sur
la prière irrésistible des, yeux d'une femme en chemise
ba_lbutiait: -,- &lt;&lt;- Je ne voudrais pas te déranger, Oodo~
mtr. •. » Enfin, Clodomir ful'ieux vociféra : - « Etes-vous
mes amis ou ses amants ? » Et il se fit un grand silence.
La chemise de linon venait de se déchirer du h;nt en bas :
- « Qutlle fantaisie le prend ? se disait Noualet. Saurait-il
quelque chose ? vetmil me confronter avec ·sidonie dans
l'appareil d'Adam :ét ·d'Eve et nous.tuer devant Tourteau ? »
Il commen~it m~inaiement à dénouer sa cravate, peutêtre pour éviter à Clodomrr fa peine brutale de le déshabiller, peut-être paÎce qu'il avâit eu· l'habitude .autrefois de
commencer à se dév~tir, quand Sidonie était nue. Mais
déjà passaient dans un ouragan terrible deux ·cuisses connues suivies.de deux bottes fertées.Touneau était préoccupé par qneJqnes gouttes de,saing perdues dans la chevelure d'une ~emme ,que le Diable emporta:it. Sidonie, parmi
la macabre danse, était, r6'tonfortée à-la pensée d'être heureusement propre ce jour-là et si belle, avant de mourir
sous les yeux de trois hommes fous.
Q~and elle fut à - bout ·de,souffie, Clodomir la .retourna
du pied dans la lumière. Voilà qu'il se penchait une fois
encore avec douceur sur le ventre de Sidonie_ Comme si
« quelque chose 1) 'en elle ~ût mérité des-excuses, tomme si
le sexe en elle avait gémi de ses adultères, il lui murmurait
de tendres paroles, ille plaignait; ii le plaignait d'être sous
ce cœur et à la "merci de la tête: Il lui disait : - « Je n'ai

�404

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
CLODOMIR L'ASSASSL •

reçu de toi que douceur et qui a pu te satisfaire après Clodomir ? » Durant cette bonace, on entendait pleurer_ les
deux filles de Sidonie derrière la porte. Enfin, Clodomu se
tourna avec la plus extrême politesse vers '!'ourtea_u le
charcutier et Noualet le dentiste, pour leur faire aussi des
excuses. Il ajoutait: u Je vous ai choisis tous les deux pour
être les témoins d'un serment ... Devant Tourteau c~arcutier et oualet le dentiste, Sidonie, tu entends ? Je Jure
de tuer ... » Les deux hommes sortirent de la chambre d:
Sidonie comme de l'autre monde, devant Clodomir qt11
les éclai~ait. Ils rencontrèrent sur le seuil deux petites filles
qui vinrent consoler une mère toute nue. Rentrés chez eux,
ils éprouvèrent le besoin de toucher les murs, les meuble~
familiers, pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts qw
revenaient se promener sur la terre dans leur propre
maison.
.
Le sous-officier connaissait Clodomir. Il en avait peur
plus que tout le monde, mais il préférait être tué par une
main prévue sur un bon lit pour une femme que p~ur_ u~e
idée dans un buisson par un inconnu &lt;&lt; innocent, d1sa1t-il,
comme moi-même». Il avait fini par s'accoutumer à cette
fin. Hla méditait. Il s'amusait même les matins de~ima~che
à en étudier les moindres circonstauces, quanJ S1do01~ l_e
laissait seul, tout éveillé sur le lit, dans la cbambr~ ou 11
devait mourir. Certain soir cependant, un pressenum:nt
terrible l'avait saisi. Il ne voulait revenir que le lendem~m.
Sidonie l'envoya chercher par l'aînée de s s filles. Il vmt,
comme un condamné à mort, après avoir fait sa toilette et
son testament. Leur nuit fut plus passionnée à :ause ~e I_a
sueur froide exceptionnelle qui les enveloppait. M10u1t
sonna. Le sous-officier passa un doigt sur les yeux de
Sidonie. Elle dormait. Il se réveilla sur les trois heure~,
comme la première porte de l'escalier s'ouvrait._ Il entendit
celui qui venait vers lui pour le tuer. Au premier bond du
cœur, de songer à se précipiter par la fenêtre dans le che:
min, mais il se souvint qu'il avait prévu cette heure qui

1:

était venue, qu'il avait choisi, durant ses moments de
calme, de mourir confortablement dans ce lit. Il avait chaud.
IJ se refroidirait pour aller mourir aussi bien dans la rue,
comme un chien, sous les yeux de t-Oute la ville qui se
réveillerait d'un seul coup dans une seconde, quand il
allait lui déplaire de crier. La deuxième porte s'ouvrait. A
la lueur de la veilleuse, il aperçut la tête pâle, sublime, de
son assassin. Il éprouva aussitôt la démangeaison de saisir
sous l'édredon son revolver, pour tuer quelqu'un ou pour
dissiper un cauchemar, en faisant du bruit. Mais peut-être
était-il trop tard ? Les deux petites déjà pleuraient dans la
chambre voisine. Alors en un geste court, interminable,
fatigant, d'un siècle entier, il joignit ses mains qui s'étaient
éloignées l'une de l'autre sous le drap et qui se résignaient
les premières à ne pas le défendre ; il détendit ensuite lentement le muscle de sa nuque, pour abandonner sur l'oreiller sa tête qui avait le tort de vouloir encore se raidir, s'obstiner dans l'inutile inquiétude. •
L'assassin espérait toujours, quand le sous-officier venait
d'achever son acte d'abandon. Résolu à tuer, Clodomir
était plus malheureux que le sous-officier résigné à mourir.
Il espérait toujours que Sidonie serait seule. Il avait voyagé
dans un train de marchandises pour arriver à l'improviste.
le bruit avait couru devant lui, comme un pressentiment,
qu'on l'avait aperçu la veille dans la brousse. II y avait
passé vingt-quatre heures. Il se croyait toujours dans
l'herbe qui lui piquait les paupières, quand il se pencha
sur Je lit de sa femme. Sidonie venait de se réveiller. Elle
avait tout compris en un clin d'œil: elle jeta Je plus grand
cri de sa vie qui déchira le silence du monde et jeta
debout toute Ja ville. De 1a gorge crevée de son amant le
sang coulait. Clodomir avec douceur lui disait: - « Aimele bien ainsi. Caresse-le, mais caresse-Je donc. Moi, je vais
en prison; c'est meilleur que dans tes bras. &gt;&gt; Elle poussait de longues plaintes aiguës qui suivaient monotones,
comme un troupeau d'hyènes, le gémissement sourd du

�406

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moribond. Et par instant, le cri de deux petites filles enfermées dans la chambre voisine perçait.
Clodomir fit le tour de la ville sous mille yeux braqués.
Les chemises de nuit de tout le monde pavoisaient de
blanc les fenêtres sur son passage, tel le drap interminable
des fêtes-Dieu.
Un -quart d'heure plus tard, il rentra po~ co~te°;-pl~r
son œuvre. L'homme vivait toujours. S1dome s étatt
traînée jusqu'à la cuisine, pour chercher de l'eau. ~Ile lui
lavait les tempes. Une odeur de violette 'embaumait tous
les gestes qu'elle faisàit. Clodomir, quand: il surprit, autour
du front d'un mourant, cette marque suprême d'amour,
adora Sidonie. Mais il s'avança vers l'homme pour lui
fermer les. yeux d'un nouveau coup de poignard. Comme
il était jaloux de la màrt qu'il donnait dans ce parfu~ de
violette, il prit les bras admirables de sa femme, il les
tordit. Peut-être un instant désira-t-.il de s'y enfermer pour
toujours, de la tuer, de se tuer, comme on oublie ou bien
de la posséder encore une fois tet;riblement sm ce ~davre
dans l'ivresse royale de sa victoire. Les,gendar1:1es v1~r~nt
le préserver de cette équipée. Il les _en remeroa explicitement et les suivit comme -ses domestiques.
Dès que Sidonie eut constaté la mort du sous-officier,
elle trouva qu'un cadavre est un embarras. Alors, elle se
mit à faire son lit pour se donner une contenance et pour
plus décemment recevoir aussi.la Police qui allait descendre
dans l'alc6ve.
Un corbillard avant le jour émporta le cadavre. Seule
cette fois, elle appela ses filles qui l'aideraient à réparer le
désordre que cause toujours un assassinat.
Sidonie préférait la propreté aux bijoux. Quan~ l'a~o~e
parut, elle était déjà plus sensible à la tad1e qu il la1ssa1t
sur le plancher de sa chambre qu'à la mort du sousofficier. Elle se souvint par hasard du soulèvement-de cœur
particulier que lui avait oct:asion~é -Clodo~r 1~ ~oir de
leurs noces, pour une grosse araignée qu il avait écrasée

CLODOMIR

r.' Ass,\SSIN

407

sur sa ~obe blanche. Vopportunité de ce rapprochement la
~t sounre et fit perdre au sous-officier le reste de son pre&amp;t1ge. Elle se tnit immédiatement à laver la tache de sang
avec ses filles.
Une paysanne, jgnorante ile tout, qui arrivait &lt;le 1a
ca~pagne pour vendre ses légumtt~ _verts sur le marché,
lui demanda _ce qu'.elle faisait de si bonne heure :
- cc Mon nettoyage», répondit-elle simplement.
Le lendemain elle envoya les filles de Clodomir porter
des fleurs sur 1a victime de leur père et elle fut fidèle à en
parer sa fosse tous les dimanches : ·
.-:- « C'est bien le moins que nous puissions faire pour
lui.&gt;)

La mère du sous-officier voulut la voir. 'Elles pleurèrent
ensemble. Sidonie se plaignit de ,5on mari. Mais quand la
'.11ère du sous-officier voulut se permettre de s'en plaindre
\ son tour, Sidonie lui déclara qu'elle avait le malheur
dêtre,la ~mme de O?do~ir? -qu'elle n'.avait pas cependant
~ gout d ,entendre dire du mal de lui, qu'elle aurait tou.
J0 u:s peur 1'être tuée par lui sur la terre, sans avoir le
droit ~ désirer s_a mort ni aussi bien de ne plus l'aimer.
A~œs quelqaes mois, l'acquittement prononcé, C10d.oID1r est revenu dans s.a maison, dans sa chambre v.eillir
ent~é ses deux filles, auprès de sa femme. Ils forment une
famille mo~èle, - où l'on s'aime plus qu'ailleurs, dans un
ordr~ parfait, une propreté irréprochable et un peu de
musique.

La chambre d~.m our .est la chambre du meurtre.
~ne terreur panique enveloppe le front désormais inaccessible de Sidonie.
Le lit de Clodomir est un échafaud.
n' La main de l'assassin glace des pieds à. la tête ceux qui
Ont pas le courage de lui refuser de la prendre.
Un (Ü.adème et .un manteau rouge .éternellement le
revêtent, aux yeuxi des petits enfants qui l'ont -entendu
tuer.

�408

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

' Ses deux filles et sa femme tremblent sous lui qu'elles
servent avec respect, comme un Roi, le Roi de la Peur
qu'il crée autour de lui, partout ou il habite avec elles.
Il a poussé si loin l'amour qu'il impressionne surtout
celles qui sont aimées et ceux qui aiment. Les lâches
pâlissent quand ils l'approchent, parce que son audace les
blâme. Les aud,icieux rougissent devant_ lui d'être en
retard encore sur sa violence.
, Monsieur le Maire prétend que dans l'antiquité, chez les
païens, on lui eût interdit le séjour de la Communt.
Il est un des rois de l'Enfer ou les damnés sont assis,
chacun sur un trône de feu, dans sa constance éternelle.
Monsieur le Curé le salue.
Tout le monde a peur.
Tout le monde est mort avec le sous-officier pour Clodomir.
Il est seul.
Il ne voit pas le curé le saluer. Il ne regarde pas ses
filles le servir. Il ne sent pas les mains des hommes se
glacer dans sa main.
Il est l' Assa~in, isolé dans le royaume de son courage
entre une femme et le cadavre du monde qu'il s'est aliéné,
dont il s'est une nuit d'un seul coup de couteau volontairement séparé.
Qui avait le droit d'aimer Sidonie que lui ? Il ne
l'aime plus. Il s'aime lui-même. Il adore sa main droite
sous laquelle toute une province se courbe. Il n'y a que
s'il lui arrivait de rencontrer sur les lèvres de quelque
pygmée « le nom )&gt; qu'il s'est donné éternellement dans la
mémoire douloureuse de Dieu qu'il se réveillerait un
instant pour être · en colère à foi:-ce de ne pas savoir s'il
devrait rire ou pleurer:
Il ne voit pas Monsieur le Curé ni les hommes; il les a
tués. Il a beau demander à l'une de ses filles de chanter à
sa droite et à l'autre de jouer du violon à sa.gauche le soir :
il n'entend pas leur concert. La forêt qu'il a fait casser à

CLODOMIR L'ASSASSIN

.

4~

petlt,s morceaux et des.cendre dans sa cave ne parviendra
~as a le réch~uffer. Il n est pas sensible non plus à la multitude des 01seaux qui sont enfermés dans des cages d'or
autour de. sa porte Ill· aux fi eurs qui. tapissent
.
les fenêtres
d
e sa maison.
Il est loin. Il est seul.
Il connaît la mesure du
d
,
démesuré.
mon e pour s être lui-même
~e monde est ~n sous-officier pour loi, un sous-officier
qu il .a tué, afin d_ etre, durant les siècles des siècles, absolument seul avec Sidonie.
MARCEL JOUHANDEAU

�CHAN~

Mais si ton nourrisson, ô mère,
Fut toujours fidék à ta loi,
Si la peine la plus amère
L'a toujours vu tourné vers toi,

CHANTS

1NVOCATION
Si ce cœur que ton so14fie enseign~
ODéesse, a jamais penché
Vers les autels pompeux où règne
Un culte de fraude entaché;
S'il a, capable d'inconstance,
Convoité d'un vœu déloyal
Le laurier souillé que dispense
Un peuple frivole et brutal;
Si quelqu'intértt de mes veilles
Autre que le tien fut l'objet,
Si le son du métal abject
A jamais séduit mon oreille,
Alors détourne, ô Piéride,
De moi ton visage irrité.
Que ma veine demeure aride
Dans rnon sein par toi déserté,
Que sous les coups d'un plectre impie
Mon luth reste silencieux,
Que les ondes de Castalie
N'aient pour moi que des flots bourbeux•

Fai's alors qu'une docte fievre
En mes chants. verse sa chaleur
Et que ta force et ta douceur,
0 Muse, coulent d~ ma levre.

Comme un jeune rameur lutte contre l'orage
D'un bras constant et généreux,
Sans te lasser jamais subis, c1 mJJn' CbUrage,
L'assaut d1.t. .sort injurieux:
l

•

Comme un arc bien construit, la flèche étant lancée)
Ne s'altère pas d'un degré,
Sache malgré I'effort garder, ô ma pensée,
Un tqur égal e,t mesur~.
· '
Comme d'un luth frappé par l'archet implacable
S'élève un son pur- et charmant, .
0 mon cœur, sous le coup redoublé qui t'accable.,
Résonne harmonieusement.
Comme l'aigle blessé s'élance au ciel de flamme
Malgré le trait qui U nuurtrit,
.
D'un vol toujours plus prompt dirige:toi, mon ame,
Vers le but que tu t'es préscrit.
.
Mars

19 12.

�412

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CHANTS

Mais qui plaindrait les fleurs d'avril lorsqu'il engrange

Les moissons de l'été, de ses soins le loyer,
Ou que le suc vermeil d'une belle vendange
Parfume son cellier?

A VINCENT MUSJ;:LLI

Vincent, le temps n'est plus des jeux n;i ~e la danse.
Notre tempe grisonne. Entends déjà le pas
De la vieillesse amère et qui vers nous s'avance
Avant-courrière du trépas.
Bientôt sa froide main viendra glacer nos veines,
Fera notre œil moins vif et moins souple nos reins
Et nos membres perclus chargera de ces chaines
Qu'elle forge d'un triple airain.
Le sang dans nos vai"sseaux circulera pluJ rare.
Lors, pesants et transis, nous n'honorerom plu~
Que de rares présents et que d'un culte avare
Les autels de Vénus.
A d'autres désormais le stade et la palestre,
L'aviron que l'assaut des flots ne lasfe pas
Et le coursier fougueux qtre retient ou que presse
Un juvénile bras,
Les longues nuits cfardeur, folles ou studieuses,
L'ivresse des matins et l'extase des soirs,
Et cette adhésion qui des 11ierges .rtveuses
Eclaire les yeux noirs.

Donc, laissons quelque sot agiter l'espérance
De retarder le Temps par son absurde vœu
Et recevons les dons que le Ciel nous dispense
En leur temps, en leur Heu.

La vieillesse - souvent elle l'a fait paraître Pour le sage, Vincent, n'a pas que des rigueurs
Et qui sait la chaleur que ses neiges font naître
Dans un valeurmx cœur 1
Mais quel que soit le lot qu'avec elle elle apporte,
Ne lui réservons pas un accueil mutiné,
Et quand la Mort enfin heurtera notre porte
De son poing décharné
Ouvrons-lui sans chagrin, faisons-lui bon visage
Comme à l'hôte attendu sourit l'hôte pieux
Ou comme au batelier qui vers l'autre rivage
Và porter n.os pas curieux.
Car son approche~ ami, ne cause aucune, transe
Au mortel éloigné du désordre pervers
Et qui sut accorder son âme à la cadence
Qui ;égle le vaste .Univers.
]nin

1921.

MAURICE CHEVRIER

Ainsi le veut des Dieux le décret équitable
Selon lequel Ph(btts en ses doüz.e maisons ,
Fait le séjour prescrit et dans l'ordre immuable
Ratftène les saisons.

�ROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

Enfin ses- yeux s'apaisent. Voici qu'avance en pardessus
cintré son secrétaire athlétique d'une pâleur admirable,
souriant de sa bouche grenadine.

PROJECTIONS

ou
APRÈS-MINUIT A GENÈVE

L Phares violent ë.e froides colères la salle hurlant
es
· pousse .
. mensément
contre la porte que Je
.
imL'arc hestre soufile sur les danseurs qui boulent,
• hés
_ par
mille serpentins.

L fi lle de ~on jardinier est deveç.ue putain, et sur sa
a face de vmgt
.
vieille
ans s'ac hè ve la noblesse de la vie
no~eu~~- , 1 raie· de côté discute, montrant avec ~erté les
au me a a
ElL
ue la cendre et nt au nez
agil_e~ rubis d~- sa langueElle ~::~ la fumée vers la bouche
mo1s1 du cocamomane.
.
• 'é ·
charme mécamque.
·
qm s tl:e en
b . p line me dit la fin puante de ses
L'eau 1aune que oit au
.
amours.
avec
Une paupière trop large et tro~ molle se1· relèvefixent
x de vase où glisse une imace
effort. Des yeu
d'
é La poche flétrie et transelffr~ra::~: l:npr~~:~n ;r:::tretombe sur les pommettes
uc1
h
1 fard
où deux larmes vont, séc ées par e
. d dents trop
Ce pauvre vieux torture sa canne entre es
régulières.

*
**

Transpirant et langourant avec conscience, le premier
violon me cligne uo. sourire complice.
Mais mon .préféré c'est Prospero, celui qui fait les bruits.
Il porte le costume de cow-boy que je lui ai payé.
Il tape sept coups nets sur une planchette. Je pense aux
noisettes que je mangeais avec Pauline. Elle avait douze
ans, deux tresses de miel, du soleil dans le grand chapeau
de paille et des cerises à.ses oreilles.
*

**
Prospero presse la trompe et relève sa mèche de blond
tuberculeux.
·
Le garçon me dit que Prospero est tendre avec les
hommes, mais c'est une calomnie. Prospero ne mange
pas de ce pain-là.
D'un œil sévère et satisfait, il suit sa petite femme qui
danse avec un Japonais.
·
*
**

L'isolé accompagne le violon à voix aiguë honteuse, pour
être de la commune joie.
Monsieur le Directeur du CABARIS avec son habit noir et
le crayon autocrate à l'oreille, passe, les mains derrière le
dos. Il s'incline rêveusement devant moi.
Député communiste, il se récite l'intetpellation de

samed1.
.
'
Le premier violon s'arrête devant ma table, finit mon
verre, s'excite et me chante fraternellement.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROJECTroNS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

.,

417

cc Je lui dirai son fait, tout Altovsky qu'il est. S'il croit

*
**

qu'on peut faire quelque chose de propre avec trois millions
de marks par mois ; et au cours de trente-cinq centimes,
encdre 1 »
*

Des boxeurs poudrés montrent leurs jeunes dents à qui
veut en louer la coûteuse morsure.
Un mignon rit a,·ec sa sœur. Il a l'insolence de la
be·auté qui se sait convoit_ée. Il entrebâille sa chemise et
joue avec un collier grelottant d'émeraudes.
*

**

,·

* *

Ayant reconduit et remercié la femme de Monsieur le
Ministre des Revendications, le Camarade consulte ·la
montre qu'un fil d'or incruste au poignet. Il regagne la
table de Webbs, le Joint Manager de la Russo-AsIATIC CoRPO~TION. L'Américafo à trrple nuque mâstique· un cigare
étemt; et par politesse.,caresse Rachel tout en striant de bleu
des feuilles dactylographiées,
:,
_Al~_ovs~y explique avec cette féminité de l'homme'fort qui
sait s mclmer. Webbs le carru, crachant méthodiquement
un· jus noir, marque des croix sur uné carte de l'Oural.

".)

Les violons prostituent leurs ·supplications au claquement des petites verges, à l'enrouement du banjo qui s'ennuie et crachote des dents de nègr\':.
*

**

*
* *

Impassible le trombone gardien des. grâces d'ancien
régime regrette courbement ses valses sentimentales. Ayant
fini , il essuie la salive et croise ses mains courtes.
V

*

**

r

Prospero tressaute mille fois sur son siège· aux moments
de folie redoublée où l'enfer ouvre les portes. Les ressorts
cymbales le projettent diable anémiq~e hors du tabo~ret,
et il frappe en jaloux sur la grosse caisse des coups qui me
trouent le ventre et me donnent envie d'aboyer à mort,
babines retroussées.

Monsieur le Député compte avec sévérité les · raies du
parquet verglacé.
La serviette blanche sous le bras, il contemple le Camarade Secrétaire Altovsky, de la Section Propagande Ouest,
dansant en smoking exact avec la fille de Lord B.

,

Le Camarade va vers Knecht. Der grosse Josef, de
Nuremberg qui gagna des millions ·en 1915, avec ses boî- ,
tiers Joffre et Kitchener qu'on passait .en contrebande par la
Hollande.
.,
~
Dîssimulant la setingue dans la paume, Knecht se piqùe
à travers le pantalon.' .
·
Altovsky parle debout et "Vite :
_« Voici les instructions_reçues par sans-fil) il y a vingt
mmutes. Ils reprennent tOut le passif, sauf les traites de
complaisance bien1 entendu. Vous Leur envoyéz la moitié
du matériel franco Reval; et ce qui reste de votre boîte
marchera sous le contrôle de Leur délégué. Comme je vous
l'ai dit ce matin, Ils vous laissent jusqu'à minuit pour
accepter; sinon Ils s'adie5seront en Italie. Dino Varchielli
ne fera pas autant d'histoires que vous. Mettez-vous bien
dans la tête que l'affaire n'est pas très intéressante pour Eux.
Au revoir! »

�LA NOUVEi.LB REVUE FRANÇAISB

rp

PROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

*

J

• •

L'isolé commande un deuxième sirop-. Qu'importe la
dépense.
« Ce soir, nous faisons la noce », se dit-il.
Quànd il dit nous, ça lui tient chaud ; il n'est plus
stul.
...!
** *
· Lè-.. président japonais ,de la- Confédération Européenne

danse hiératiquement avec la chérie de Prospero, laurée de
serpentins. Il évolue avec des précautions, collant s~igneusement SJl rotule puis son fémur ·acéré contre la ClllSSe .de
Théiou flattée. 1.
Il r~YI!, ·m.éprise; Et, profitant de ..sa chair ,facile, obser..ve
l'Europe qui mûrit.
*
* *
~.,:.fn":

;1~1·

....

.;'.s ..

. Cet~ Italien,ne trop J1ourrië tomne·~ers moi la honillé
bien., taill '1e se$.. yieuXi;;puis tire-un .vokt.;pudique. Excitée
par ces danses, elle fait la sentimentale avec son mari;- El~e
l'~e.JfüeJu.dne ,legms &lt;lo_ig~, ©uge ·Nelu .de bleu. Mais
elle a le sale désir poétique vers un aû.tre; rêveusement
vers tout ce qui est autre.. Je:·hais sur ses lèvres, ce sourire
errant cben;heur, ~~nelleme;i,nt·s.œut-Ann.e.:
: /
,., tes·seules sérieus~·sont lesJactives·&lt;:ourtisanes, ztzayàntes butineuses de mala.die e \i'or;ipann· les •fiel!I's des taha-:,
gies. 1v .; .
r. :..··

: )f • ... i:

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-

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•

•

Prospero raronte .:
« J'ai assez connu son ami., en quatorze et quinze. On
l'appelait le Mousquetaire ; ou encore le Diable. On ne
l'aimait guère, ce Trotsky; paraît qµ'il hypnotisait. Il faut
vous dire qu'avant les jazz, je faisais les déménagements des
étudiants russes. C'était un bon client. Les étudiants russes
.:'est très changeant; par fierté, ils ont souvent des raisons
avec .Jeurs 1ogeuses. Si j'ai bonne mémoire, le dernier traY.ail que j'ai fait ·p ow l'asticot en question., c'était de la rue
des Pitons à :la rue de Carouge. Karoujka, comme il disait.
C'était au . 145. ~Il y eu aviit des rousski là-dedans! J'ai Sll
&lt;iepuis par W1 co.p~ d~ 1a Secrète. {qui est ami au patron
\'.OUS cotnprenez) &lt;}"Ue Lo:una, celui qui logeait Trotsky, est
ministre de l'instruction là:bas .. Le gros Louna, comme on
l'appelait ! Po.ur .de.J'.instt11cti0n ils en avaient ces gens !
Ça causait boche, Jr.~u~_çais des h.e_ures &lt;le file ep siffian-t -,:les
vcrœs de thé, qu'ils tenaient comme _ça, entre leurs
paumes. Je vous dirai que je-fa\Sais -des nçt,toyages des b,rjcoles chez eux. Pour en revenir à mon mouton, haha, il
avait une valise de carton avec un trou comme le bras. Un
bout de chemise pas propre en sortait ; ou bien des petits
.papiers -~crits ,en étra:I\gër ; OJ.! bien- ~~e pantoufle ! Vous
me croirez o.u,1non, ce citciyen-1-à me .do"t encore les trois
Iwics:s.ept;iote ·de l;i d,ernière ç,qurse, D~ quqi faire le re~yier
.d11,_n_s s.on, payJi ! ,» · ~ r ,.
"
r r. 1 ,
.
conclut Prospero, calant entre sês cuisses .le ,grand t:i,m:
bourin qu'il nomme Thézo~:

•

· La· porte va s ouvnr et Je verrai entrer à pas pre,ssés le
petit ventru, césar au~ .yeux chinois que l'orchestre
célèbre.
~ 1
..N 1 u/

r-

,.

- ~J

.l ••,

~Le -petit brun ,qu'on _ap?fll~ l'Algér,î.enne ~mponne ses
lèvres av~ ùn, {IlOuchoir brodé, Sa m~n fait ses cheveux
plus vaporeux. D'un doigt mignard, il gratte longuemeyt
un grain de poussière au bas du gilet.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

.

420

Son œil ·e n phare indifférent croise l'~il d~ :ieux fardé.
L' Algérienne sourit alors à son p~ttt m1~01r avec ~es
mystères ; renouvelle ses lèvres _de salive, ?ms les· ramene
en pùdique rond voilant un sounre très antique. . . .
•
L'Algérienne abaisse aux cils une mèche épaisse et dot
lourdement la paupière.

*
* *
Le banjo se lève. Il -prend un entonnoir et fait _un~ voix
de bœuf nostalgiquè. Pour• nous, chefs européens, . c est le
de la grande nouvt?Ue. Le-banjo a la tête Beatty
porteur
.
,.
. T'
fièrement en arrière tandis qu t1...m~g1t tppe:ary.
J e se à mes enthousiasmes défunts et a cette Corné.
e p ndu Mary Hall qui chantait' hampe
obscènement
d1enne
·
brandie les hymnes des patries.
· ·
, Com~e l'Europe était jeune et naïve et cro.)'."ante.
Cette nuit, l'Europe désabusée pleure, J pu_1s secoue s~s
ch eveux coupés • Et, découvrant ses nobles Jambes ama1gries, danse un furlèbte shi°:1tny.
'

,..,

Carmen camarde tend l'assiette où la serviette
ne
l b
. r
, Soyez-'gén'éreux, Monsieur e a:nqmer . »
rec èl e. &lt;&lt;
•
1 ·cette vo1u pté' aux pommettes hongroises- me• souht'd ar
gement. Cette langue qui pointe, ces yeu: qm r se n ent

U

I

,

'I,

me font peur.

•

.*
* *

•

•

421

*

* *
Une Argentine de treize ans suit sa maman, êuirassé
digne fendant la masse· de sa proue présomptueuse. La fillette, penchant la tête, continue la musique de sa voix
d'airelle. Ses jambes poétisées ·de soie esguissent le foxtrott.
La mère parle aYeç le vieux maquillé :
« C'est un bijou ; dactylographe de primier cartel. Elle a
de la virtuosité dans les doigts, comme dit son professeur,
un monsieur très sérieux. J'accepterais pour elle une place
con\'enable et sérieuse de petite secrétaire. »
*

* *
Derrière moi deux Allemands contemplent, mornes,
leurs escarpins torpédos. Ils parlent à voix basse, avec ce
défaut des riches qui appliquent la langue contre le~ incisives d'en haut.
Leurs mains se tordent au blanc lustré de la douce chemise.

Leurs jeunes mains se possèdent tragiquement, cherchant
en vain l'union complète. Silencieux et pleurants, ils se
baisent, joue violette contre joue glissante.
Ce sont des adieux, je suppose.
r_
Le plus grand porte le ruban des vertus militaires.
Héroïque et pure E~rope.

'u

1

*

* *

Le Japonais ferme les yeux. Il vérifie gravement,_ avec une
olitesse qui présage des pratiques raffi~ées et odieuses, la
P
d Thézou qui sourit avec touiours beaucoup de
croupe e
h · é·
d
.
Tout
en- dansant, il .tâte la poe e mt ncmre e son
é
po s1e.
veston.

PROJECTIONS OU APRÈS-~JNUIT A GENÈVE

•

J

La _femme du ministre a cette façon capitaliste de serrer

les lèvres ,et, ·les yeux perdus, d'ignorer le monde et sa
propre danse.
Mais j'ai le regret de constater, Madame, que votre danseur de quatorze ans rougit beaucoup trop. Profiteriezvous innocemment de son front, chère Madame ?

�L~ NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

PllOJECTIONS OU APRBS-MINUIT A GENÈVE

• ••
L'Isolé accompagne la musique en tapant sur la soucoupe.
Ainsi, il particip_e, i~ dan~rl
en fronçant les sourcils,
Après des hésitations 1 anœ, .
un serpentin qui retombe à se~ pieds.
l'envahit . il
Enfin il atteint Thézou. Mais une terreur
'
'
·gnorant
.
son
cœur
bat
trente
coups
baisse les yeux en 1
'
précipités.
•

••
'évente bruyamment avec la crécelle mégère
Prospero s
• l D · s
qu'il replace vite pour titiller aussitôt le mang e. es nre

de muqueuses folles accompagnent.

. .è
Manhattan
C'est mon deuxième Flips et mon tro1S1 me
•
Je fais l'homme ivre.
Le trombone dit sa vie ratée en quelques croupes graves
où \'Isolé reconnait ses malheurs.
• **

.
le spasme
une
L'orchestre stoppe, mterrompant
. comme
.
è
.
.
e
Thézou
me
dit
:
«
Je
suis
tou1ours
tr
s
amante capnc1eus •
heureuse de danser avec vous ! »
.
1.
Elle prononce tiàujours avec des alanguissements :rng ais

qui augmentent sa valeur d'achat. .

elle mord à
Elle court vers Prospero que, Jalouse,
l'oreille avec des rires désireux.
« Fous-nous la paix, faiseuse. ».
.
s Miguel
Et Prospero se retourne en mâle séneux vd~ ù 'est
•
ui continue: « M01,. ;,&gt; aime
m1·eux les same 1S
. o .c
~on tour de faire tourner les grosses. ça me fait tou1ours
dix francs de supplément. &gt;&gt;

L'orchestre a repris ses hystéries européennes.
Grelots des traîneaux qui vont à la noce, claksons des
Rolls-Royce de ma maîtresse, cloches des vaches léchant
leur veau à large conp de truelle, tambours des guerres
zambéziennes, marteaux et scies des usines militaires pleurant dans les rues nocturnes crevées de fournaises et de

sangs.

Les flancs de Pauline ondoient, ignorant le toucher avide
masculin.

."'.

Obscurité. Un rossignol violone dans Je silence.
Mais des yeux de ciel s'entr'ouvrent; et les couples, que
la pénombre emplit de sentiments distingués, repartent
lentement sur les belles bleues rivières du rêve.
Un pied touche mon épaule.
• C'est on nouveau truc au patron, souffie Prospero,
c'est ça qui achalandera la fabrique I Avec ces ampoules
bleues, ils peuvent manigancer ce qu'ils veulent pendant
cinq minutes. Pas de danger qu'on les voie l »

Tonnerre de Jéhovah tout à coup à l'orchestre. Cèdres
fracassés monts fendus nations dispersées danses folles sur
les décombres.
Les croupes hoquettent et se heurtent.
Et 300 projecteurs brusquent leur offensive crépitante.
Ces cyclopes ont des yeux méchants. Ces stries de sel
lumineux ces poudres diamantées se livrent des combats
polaires et se fendent droitement. Il n'y a plus de douces
ombres, d'ovales bontés. Ah les langueurs dans les heures
profondes, et la mousseépaisse des sou~bois.

�424

PROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je suis orphelin dans un monde inhumain tr&lt;?P éclairé.
Les phares lancent 3.ooo trains contradictoires gauchissant leurs glaces enflammées vers les grands miroirs des
murs les cristaux des loges et du dôme qui réexpédient ces
illuminantes fureurs sur cle rapides rails givrés
miaulent
.3 0.000 express inversés porteur~ télégraphiques d~ ~~nnelures ivres. Derrière les vitres füessées, .des syph1httques
retombées en enfance partagent gentiment le goûter de
quatre heures. Conouits par des mécanicie_ns :idéalis:es, ces
rapides font les signes des méchantes soCiétés. Mais, perçantes stalactites volantes, des sous 0 marins éclairés en
rasoir s'élancent de l'orchestre vers mon septième \fette •qui
se carre. [es trains emportent leurs cargaisons de condam~
nées, faisant place aux évidences crissantes de ces bistou~is
bleutés qui filent blanchement leur arête, avec .des glapissements citronnés vers mon œil droit qu'ils convoitaient,
les salauds !
*
* *

_

« Ah, si ce n~~tait _Pas ~our lui et pour ses frères, il y a
longtemp~ que J aurais quitté cet établissement I Je suis
pour la vie convenable, voyez-vous. »

où

·Rasséréné par un café bien chaud, je pleure sur le sort

d.u troisième violon.
l.éon porte les vieilles guêtres du .premier violon.
Comme ses manchettes sont noires ! Je pense aux hôtels à
deux francs, aux salles d'attente mouillées, et àux chaussettes
que Léon lave lui-même le soir dans la cuvette. Il lie conversation avec l'Isolé et parle de ses gosses. Léon est de ces
ingénus qui ne savent -pas les-.trucs pour :éviter les enfants.
11 dit :
cc , Mais mon cadet est encore plus étonnant,. il vous. fait
de ces problèmes d'arithmétique ! Ses. professeurs en sont
stupéfaits. Et notez qu'il·n'a que huit ans! Ce sera quelqu'un, évidemment.
·.
'
« Il ira sans do.ute à l'Ecole Polytechnique plus tard. On
m'a beaucoup recommandé aussi l'Ecole Centrale. Qu'en
pensez-vous ? Enfin, c'est lui qui·.,,choîsira. Et il sait ce
qu'il veut, je vous -prie -de. le croire 1
., ,

42 5

*
* *
L'isolé dit :
« Moi, j'a~me v~nir ici ; c'est une sorte de distraction. Je
r~arde la v1~ qu1 danse. Et comme j'ai , payé ma place, ]a
vie ne 1_ne brusque pas. J'aime encore mieux ça que de
rôder autour des kiosques à journaux à la recherche de
quelqu-'~n avec q~i cau~er p_oli~que~ La poI-itique me plaît
assez. C est de la vie,, mats lomtame et qui se· donne à tous
dans les j~urnaux, même aux hommes un peu solitûres
comme 0101.
&lt;c

_Il est vr~i qu'ici les garçons ne m'aiment guère ; parce

1!1:

que Je
la~sse mal servir et que je leur parle avec polit:s~e. J ai bien _essayé, une fois ou deux, de les interpeller
v1~ilement. Mais ça ne prend pas. Vous ,comprenez, ils
voient mon genre. Et tout ce que j'en.ai retiré c'est leur
haine et leur ironie. C'est ainsi ; c'est une fatalit/ Un autre
leur parlerait catégoriquement, ça ne leur ferait rien . au
contraire, ils l'aimeraient.
'
« Qu'importe, je me venge, Monsieur ! Je me crée un
petit ~onde bien à moi, où mes persécuteurs passent de
mauvais quarts d'heure ! C'est de la philosophie. De la
méta~hysique, pour être plus exact. Ou plutôt une sotte
de relig10rr. Tout cela est assez compliqué ; et je ne peux
pas, en quelques minutes, vous exposer mon système.
« Du reste je reconnais que ces garçons ont raison à un
certain point de vue. Ils n'aiment pas servir un b~mme
pauvre, un égal eQ somme. Oui, c'est ça. Oui. Parfaite-

mmt

.

cc Excusez-moi, je n'y étais plus. Je vis dans le tremblement dè _me tromper., de penser mal. Des sctupules intellectuels, en quelque sorte.
• ri

�426

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

« Françoîs par exemple a l'habitude de tne dire : Ah non

pardon, baron, cette plllce est prise !
&lt;&lt; C'est curieux, je me répète ces insolences avec un certain plaisir.
&lt;&lt; Oui, je sais. Je sais qu'il suffirait de regarder le garço~
d'une certaine façon. Je sais que c'est facile. Après tout 11
s'agit de lancer un simple coup d'œi_l, .de ~ire, quelques
mots. Mais il y a quelque chose en m01 qui m en, empêche. Alors, la mort dans le cœur, je fais mon. petit sounre.
Ou bien, dans mes moments-de courage, je dis quelque
pau1&lt;revirilité ~ Toujours-plaisant, Monsieur François !
« Oui, ce sourire c'est ma lèpre. Dès qu'on me regard~
en face mon cœur bat vite et 'je souris je souris, pour
m'excuser, pour plaire, pom qu'on ne me renvoie pas;.
pour qu'on m'aime. »
*

* *
Léon soupire ; puis sourit à l'avenir. Ses doigts gercés
accordent l'instrmnent.
Servilement, il sollicite à minuscules coups ede premier
violon ampiµïe avec superbe.

*
* *
Le premier violon a. des coups de tête vainqueurs aux
moments martiaux où il relève sa mèche. Puis il s'essuie
ave.c: un mouchoir de soie,_ cadeau de la courtière en.
diamants Madame Joseph.

Un chambellan du tsar s'appuie à mon épaule.
« En vérité, i'habite le même · hôtel que vous. Mais
moi, ha ha, je lave la vaisselle t Qµ'importe, 'Puisque mon
cœur est pur, cher.
. ,
,

PROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

427
Ne salissez pas mon smoking, c'est tout ce qui me
reste de là-bas.
« Ici, la noce c'est triste, triste.
« Chez nous c'était poétique, frère.
« Quelquef?is, nol!s mettions uri pèu le feu au cabaret:
Alors, nous fourrions mille ·roubles entre les dents du
vieux et nous le jetions dans la Néva pour qu'il ne brûle
pas tout à fait ; le cocher plaçait la boutefüe au chaud contre son ventr~, se signait, fouettait ; et nous glissions,
hourra, sur la sainte neige russe !
« Nous usions des belles filles sous les fourrures du
traîneau. Puis nous les jetions nues sur la neige pucelle.
Ach, ce whisky, frère, c'est de la vodka sans cœur ! »
Il chantonne : Vodka vodka, ma vodka.
&lt;&lt; Vodka cela veut dire petite eau. Tu comprends, ami,
de l'eau mignonne, innocente. C'est urr mot qu'ont inventé
nos admirables paysans, je pense. Une manière d'excuse
pour Macha qui vous reçoit mal au retour du marché. »
«

*

* *
J'explique à mon nouvel ami :
« Né d'un Espagnol et d'une Anglaise, j'ai Fâme foncièrement russe. Je voudrais vivre avec des forçats. Assis
sur un poêle de porcelaine, je leur lirais le livre de bonté
et de renonçement. Ensuite, je me tairais inexprimablement
et raccommoderais leurs vestes. »
Tendre et sanguinaire, je tonitrue l'Internationale.
Mon nez mon cher nez mon pauvre nez se lamente au
fond du verre où se reconstituent quelques topazes de
Fockink.
*
* *

L'orchestre entreprend Cest une gamine charmante. On
attend la belle Thézou. Les cœurs battent religieusement.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROJECTIONS OU APRES-MINUIT A GENÈVE

429

Elle a profité de 1'.isolement pour lire le billet tendre
d'Altovsky, le bolchévik aux frisons bleus.

*
* *
Thézou bédouine danse. Reine impassible, ellellsouri_t au
.
hare dardé. Elle pro1ette
son _ven t re nu qu'e e . re1ette
'
~nsuite p~ur faire des !onds irrités avec sa croupe qui s exa~
ère de plus en plus.
· ·
1
p Abandonnant 1es nu ages qui embrument . es sems.,
déchirant les frises d'or incrustées aux hanches qui tanguent,
Thézou s'éperd, bouche ravie. .
et de faux
Elle s'échevelle, et sa gorge rmsselle de sue~r
diamants.
h
Elle s'évertue jambes vo lant V irement, et ses c eveux
-filent sous le vent.
Exténuée elle ouvre les bras, et son menton approuve
furieusement le rayon qui la perce.

*

* *

Altovsky tapote l'épaule du chambellan :
« La place vous plaît-elle, cher comte ? Je suis vraiment
content d'avoir pu vous rendre œ petit service. Le gérant
m'a promis pour vous le premier :poste vacant de portier.
Le métier de plongeur n'est pas fait ·pour un homme &amp;
votre mérite. Cher a,mï.
&lt;&lt; Comme j'étais huqible le 3 février 1913, à cinq heures
de l'après-midi ! Vous souvenez-vous, Excellence? Mais ne
vous défendez pas, j'aime tellement penser à ces choses
maintenant ! En somme, ça n'a aucune importance. Vous
n'avez pas voulu vous servir de moi. Je me suis servi tout
seul. Je me suis assez bien servi, Dieu merci ! &gt;&gt;

Pauline q_ui a vaincu sa honte me dit : « Bonsoir, Monsieur. Comment va Monsieur? i&gt;
•
ets
Nous nous rejoindrons à la sortie. Je me prdom
d'étranges joies avec Pau rme. J e 1ui demande de ,gar
k er ce
Elle
n'aura
qu'à
mettre
son
astra
an par
d
d
costume an y.
.
.
.
dessus.
·
, · ·
Madémoi« Je tiens autant à la fourrure- qµ au-veston,
selle ! »
é · d' Uer à la
Elle me refusait un baiser lorsque, press e a 1
.
messe, elle .m'apportait fraîchette et bien vêtue es trois
serviettes du dimanche.
.
J'emmènerai Thézou aussi.

-,

-.,

,

*

* *
La femme du ministre sort, ongle rose poétiquemen:
dressé, des water-closets, évacuée rougie et poudrée .a~
neuf.

Les gens raisonnables pârtent; l'orchestre se Jasse. Léon
ouvre un portefeuille verdi par les sueurs. L'ongle s'efforce
sur les bords co1lés. Léon regarde ses trésors. Il contemplele témoignage dè satisfaction que les autorités scolaires.
(comme il dit) ont accordé à son aîné. Il bâille, se frotte les.
mains et calcule les crevasses des bottines.
*

L'isolé dit :

* *

« Vous vous ennuyez, n'est-ce pas Monsieur? Voulezvous que nous sortions ensemble, tout à l'heure ? On va
bientôt fermer: je pense. Je vous remercie infiniment. Vous.
aurez peut-être la bonté de me parler de vos enfants. Nous
ferons la route ensemble, puisque vous habitez du même
côté que moi. Je vous accompagnerai jusqu'à la porte de
votre maison. C'est si triste, les retours du soir. Il n'y a

�430

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-personne, personne. Rien que le bruit de mes pas dans la
rue _élargie.
« Quelquefois je marche derrière un chat, le long des
rigoles. Ainsi, je ne suis pas tout à fait seul. Mon malheur
n'ose plus me regarder.
« Et, vous ne me croirez pas, si le chat file vite, ça me
fait p1aisir. Je me dis: Voilà un petit monsieur qui a peur
de nous!
a Vous comprenez, c'est tout de même quelqu'un qui
fait attention à moi ; un être pour qui j'existe.
« Je vous raconterai un peu ma vie, vou1ez-vous, Monsieur ? Je tâcherai de vous dire la vérité. j'ai le défaut de
mentir. C'est pour plaire, vous comprenez.
« Oh je me connais bien, allez ! Je rumine mon cas
toute la journée. Parfois je t11'apei:çois que je le rumine à
haute voix, parce que les gens sourient. En somme, je crois
que ce qui me caractérise, c'est le manque de ruse. D'une
certaine ruse instinctive qu'ont tous les hommes, même les
plus honnêtes. C'est peut-être parce que je n'ai pas fréquenté la société, les femmes. Tout a été solitaire dans ma
vie, douleur et plaisir.
« Mais je vous ennuie. Vous comprenez, parfois j'.ci des
envies terribles de parler de parler. Je suis si -privé. En rentrant chez moi le soiT, je me raconte.des histoires pour:o'.être
pa.S- reul avec mon malheur. Je me dis: Voilà mon vieux1ce
serait un pays inconnu; tu arriverais et on te ferait roi. T11
épouserais une jolie jeune fille. Tu inYiterais des gens chez
toi ; ils viendraient, ils causeraient pour de bon avec toi.
&lt;&lt; On dit tant de sottises, n'est-ce pas, quand on est wu;ours seul ; quand on ne C01,1nait personne, personner
« Vous moqueriez...vous de moi si je ons disais qu'une
fois je me suis envoyé:moi-même une lettre d'amour ?
« Mon courrier consiste ~n catalognes. Dui, et parfois
m!me très luxueux. Des -prix-eourants de parfumerie,
est-ce que je sais. Les- en~ q.ui me les envoient doivent
croire que je suis un grand personn~e. t

PROJECTIONS 00 APRÈS-MINUIT A GENÈ

H
VE
431
" é hé, grand personnage
· · •.
plus qu'on ne croit ~ Q . '. qw sait s1 Je ne le suis pas
· ut sait. Je ne
plus. Peut-être un jour consentirai . . veux. pas en dire
des humains, et à Me révéler
-Je _a .dessiller les yeux
encore; l'heure n'a pas so é
_Mats Je ne puis le faire
« Evidemment i·e d1·s ndn . L} ! a1 tant d'ennemis !
.
,
es vcttses J · b'
pour rue, vous comprenez Vo
,·Il e sais ien. C'était
.
· us n a ez pas
·
.
pense vraiment ces cho
N
,
croire que Je
beaucoup, Monsieur Mses .. on, n est-ce pas ? Dites ? Merci
.
• erc1. »

e;fi~.

• ••
Un couple danse encore
Attentif à la pointe de se~ soulrers !
des épaulement6.
' e Serbe tourne avec

It ne tient pas la main de la f◄
l:Otnme s'il disait élégam
. ~~me. Il a le bras écané,
ment . VOICI
De sa
· où circule un tatoua
·
matn,
. . .
trembler la grasse raille de ' . . ge -patriotique, il fait
Mad
.a 00\Uttère en di
ame Joseph touche d'u
.
amants.
du cavalier.
n seul mdex délicat l'épaule
J •

i.l

Rachel et Thézou fi .
le cham
.J
maqu1·11é. Leurs prestes mssent
.
pagne -uu ieux
me
mams, leurs lèvres
.
uvent excessivement.
assassmes se
« C'est un Viennoîs mais as ·.
chez moi, on s'amuser~ ! e v p yite. Il ?1'a dit : Venez
de colliers de ch1'en s· J ê ous montrerai ma collection
• 11 vous t~ g
repentirez pas.
entt•n e, vous ne Y0us en

J

« Tu parles si je l'ai envo é d'
Elles goôtent ~vec d
mguer, le monsieur l »
mélange spécial .
. es
aroucbements les restes du
a·
b
· p01vrons hachés ,·au
d•
igre, outargue et bénéd' .
'
nes -œufs, crème
« Q
1et10e.
oelle horreur r Faut u'îl .
quées, ce vieux cadav. r q t aimè tes combines complire. »

�PROJECTIONS OU APRÈS-Ml. UIT A GENÈVE

LA. NOUVELLE REVUE FRA.NÇA[SE

432
f.J

n

, Ta bôuc~e est admirablement blessée, Racb~l, ô_ jacas"t Tu es belle fleur sanguine, rose désireuse,
santc u lam1 e.
,
ah mille lèvres ouvertes.

s

Une ·1eune Victoire en peplum transparent s'assd_i~d _à lat
.
• b
ues que 1v101sen
table voisine. Elle cr01se ses 1am es n
d . te
des sandales d'argent tressé. Sa main baguée de cè re aius
les cheveux rouges coupés court.
Le Député me dit à voix basse :
.
"
C' t la Brahmina Apollonia Grete Damlowa, ~x~ es du Feu Une femme très bien. Députée soaalpretresse
.
.
.r
. . . de Constance Privat-docent de sciences re 1ma1onta1re
·
·
·
d Pl ·
. . Directrice de l'Institut Psychanalytique e astique
g1euses.
E b'
d~autres choses encore !
Eurythmique à Lucerne. , t ie~
. .
. . l'ai vue
C' t la première fois quelle vient 1c1, ma1~ Je
D
es
é . . ons de la vieille lnternauonale. ans
souvent aux r u?1
.
c la Kollontaï. Elle a fait un
le temps elle était très liée ave
l délégué
buste de' Renaudet tout à fait épatant. Excusez, e
·
' pelle »
syr~:nr:i:~ pa;le à so,n compagnon avec un accent tantôt
roumain tantôt anglais.
,.
&lt;( Ce lieu me déplaît et m intéresse. »
Elle dit au garçon:
.
ée
c&lt; Apportez-moi, Monsieur, un~ bo1sso~ noln f~nnen;~
d
ez un citron. Un sirop e citron
Ou plutôt non, onn . x as d'assiette. Je déteste ces
jaune sans tache. Je ne ve: P fi •ue de ce palmier et
coupes fabriquées I Arrac ez une em
me l'apportez en_guise de plat.))
Elle se retourne.
J
1
c&lt; Vous visiterez mon Institut, cher professeur. e veu
.
l d ...,;s 1·e dire Vous y trouverez un accue1
Mon temp e, ev ..... .

·Ï

433

fraternel. Suivie du groupe Jean-Christophe, je viendrai à
l'entrée du parc vous dire la bienvenue. Ce sera très. émouvant. Ce sera beau. Vêtues de cache-sexe tissés par ellesmêmes, Annie de Weckenried, Sarah de Portalis et Myriam
Vigeborg danseront pour vous des chorals de Bach et de
Waï-Haï-Fou.
« Oui, il n'y a dans mon école que des jeunes filles de la
bonne société. De v.raies Eu.rythmiciennes. Je dois l'avouer,
elles seules ont un sens moral assez affiné, une vie intérieure assez intense, une (comment dites-vous) ,veltanschauung assez spiritualiste pour pouvoir montrer à un
homme, dans un esprit de parfaite pureté, sans émoi
sensuel, aœc une joie esthétique et quelque peu surhumaine, leurs seins muscats leurs jambes ioniennes leurs
ventres leurs bas-ventres leurs reins leurs croupes. Leurs
croupes, •ah leurs solides et chastes croupes germaniques! &gt;&gt;
Elle mord à même le citron. Ses belles dents écrasent
zeste et chair avec une énergie impressionnante.
« Le banquet d'initiation aura lieu dans la prairie, face au
Righi. Nos dents arracheront à l'arbre même, joyeusement,
figues noix poires pommes. Et si vous en êtes digne,
nous vous offrirons les nourritures sacrées : herbe écorce
et mousse.
« Un désir de franchise et de beauté nous violera soudain, abîmées dans la Divinité Illimitée ! Pures enfin, nous
arracherons la triangulaire soie. Vêtues de nos seuls cils
baissés, chantant sur le mode dorique, nous vous dénuderons,
cher Recteur. Nul vêtement alors ne souillera la noble fête 1
Arrivées au plus haut de notre joie, nous la dirons par des
bégaiements passionnés et par des cris; non par le langage
aniculé, produit vicieux de la vie en société.
&lt;&lt; Ah, nos corps seront nus nus nus comme de jeunes
arbres candides! Sans hypocrites oripeaux, artistes et demidéesses, nous danserons d'ascétiques bacchanales. Nos corps
libres et vrais, formes enfin sans mensonge de notre âme,
nos corps diront les plaisirs éternels et les douleurs. Et
28

�LA NOUVELLE REYOE FllA).Ç,l.lSE
434
nues nu s nues, de oos grand:; yeux honnêtes nous regarderons le père soleîl en face !
« Ocb, dans un endroit impur ne parlons pas de choses
etisentielle.s et rédemptrices. fai hâte, ,·éritablement, de
quitter ces lieux civilisés. »
Elle observe Uon. Et sa face d'ivoire se creuse de

fureurs.
« Ce petit homme vêtu a des postures particulièrem~nt
humbles et laides, Je méprise. Je déteste. Ah combien
j'aime Sahib, mon étalon noir de Kattiawar ! »
D'une main royale elle écarte le péplum . Elle desserre le
bracelet dt! cuir qui fut contre la cuisse un Waterman
d'ivoire. Sondaot les danseurs de ses paupières rapprochées,
elle sabre des esquisses cubistes.
Elle sort et sa ruarche la révèle déesse.
Je crois que je suis amouœuJC de cette femme. Je ~leure
sur mon cœur mon p.auvre cœur, mon cœur trop intelligent.

PROJECTIONS 00 APRÈ~MINOlT A GENÈVE

4 3)

- Raconte encore &lt;:hérie, soupire Thézou aux yeux
palmés lâchement de bleu.
- Oui, mon père me disait qu'à ce temps, il n'y avait
pas d'Anglais, de Boches et toute la boîte. Il y avait nous
qu'on causait tous comme à 1a synagogue, et puis nn tas
de pays qui sont morts.
Mon pauvre papa m'a dit avant de passer : « Que tu
vives, ma Rachel, que tu aies un bon mari, et que tu voies
notre prince ! »
Tu comprends, c'est un chef des temps anciens qui censément reviendrait. Alors il n'y aurait soi-disant plus
d'embêtements, de police, de maladies. Tout le monde
serait content, bon., gentil quoi. On chanterait dans les
jardms, il y aurait .des fteurs qui remueraient et des enfants
qui riraient.
- Des petits enfants ? Dis-moi encore, Rachel, .dis~moi,
répètent les jeunes lèvres fanées.

• ••

Rachel croise les jambes et conte à Thézou que ride la
Bétr.issure israélite :
_ Bien sûr, chérie, le fils à David c'était Salomon . Il y
avait un vrai pays juif dans ce temps, tu sais. Maman me
racontait que le roi Salomon ava~t un palais rien de pl~s
beau ; les portes étaient en or, dta~ants et t~ut. On é~t
un graod pays. Chaque jour, les prmces venaient des iles
et des endroits du monde; ils apportaient des cadeaux, des
parfums pour le roi et pour les reines. Ils arrivaient sur des
bêtes de ce temps-là, des chameaux, des éléphants et toutes
sortes · comme au cinéma, tu sais bien.
Et y avait des types à la hauteur,. ils étaie_nt tellement
pour la justice que1out le mon?e avait pe~r, Je ne bl~gue
pis, tu sais. Jérémie, Moïse qu'ils s'a~pel:uent. Ils parl:uent
et tous obéissaient, même le6 petites noceuses comme
nous!

Prospero s' extébùe sur la grosse caisse et s'essuie avec un
mouchoir rougi de sang. Le trombone volute tristement
des airs de ménageries..
Je prophétise. L'Europe crève, cher Ivan.
J'ai envie de prendre la Bible de mes pères et d'écraser ces impurs. Je serai le gueuleur que Dieu saisit aux
épaules. Mes lèvres abruties hurleront carnages et abattoirs.
Ridicule, je courrai sur les places et je lancerai les torches
sur les têtes des riches.

il

Par mesure d'économie, · fonsieur Je Directeur a éteint
cent phares. Je les ai cotnptés.
Un camion roule dans la rue.
Est-ce un tank, grouillant de Moscovites et de poux?

�.
délices des cœurs

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.- Terrains dévastés, ombres désolées,
saignant d'amour .

Mais non, c'est un chœur devant la porte d'entrée :
Soldat! quand ton âme ést lassée,
Quitte fauteuils et canapés!
Prends le journal de ton Armée,
Et va visiter les cafés!
Les cafés ! Les cafés !
Les cafés!
Une salutiste, la corbeille romantique sur ses cheveux
suédois, ,me regarde avec une spiritualité qui me gêne.
Elle me tend le Cri de Guerre et s'éloigne avec un sourire
meurtri.
Ah , mon bonheur fuit. Je. crie.: Ma sœur,
ma sœur !
.
Elle revient, indifférente aux moqueries.
Comme nous serions heureux, entourés de nos babys
dans un cottage Herré, parfumé d'ordre et de sainte obéissance. Et moi, en somme, je. pourrais devenir colonel
ou général de l' Armée du S&lt;\lut, . .
, .
cc C'était seulement pour vous dne: ma sœur I Jaime
être votre cher frère. C'est beau,, vous avez des yeux sans
mensonge. »
Avec elle, les jours auraien1 tQujoui:s l_a douceur de la
minute où l'aimée ouvre la portière et saute.
,, Oh non, je ne suis pas sauvé! Je suis un capitaliste
de bonne volonté; la pire espèce, ma sœur. Mais vous ne
pouvez pas me comprendre, pauvre petite:
cc Non, je n'aime pas que vous prononciez ce Nom dans
ce lieu.»
Elle me dit qu'il_est mort pour moi, pour moi spécialement. Et qu'Il m'appel~e Lµi-même, ce soir même; elle
me pointe de son doigt. L'ongle est chastement coupé,
propre et terne. Je pleure.

PROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

437
cc Oui, je me laverai dans le sang de !'Agneau ! Oui,
entourez-moi de vos bras innocents ! Vous croyez vraiment
que les anges chanteront en voyant mon repentir, dis-je en
me mouchant. Vous ne croyez pas qu'ils se foutent de moi,
ies anges ? Ils sont beaux n'est-ce pas, les anges? Dites, ils
ont des ailes couleur d'anisette mélangée d'eau, les anges,
dites, ma sœur ? &gt;&gt;
Le patron pousse ma sœur avec politesse. Et moi je laisse
faire avec une sombre joie. Pourtant elle est bien gentille.
Enfin, assez 1
_
Je me susurre sur l'air du banjo le cantique perdu _de
,mon enfance. Ruth Bonnard, la gouvernante lausannoise,
me le faisait chanter le soir en cachette. Pénombre sous
l'œil de la veilleuse en porcelaine, ah douceur chrétienne.

Oh! que ta main paternelle
Me bénisse à mon coucher,
Et que ce soit ·sous ton aile
_ Que je- dorme, ô bon Berg.er !
*

* *
Ma tête s'abaisse en -stupéfactions cotonneuses .. Paix donc
aux hommes de bonne volonté.
L'orchestre reprend le collier, et avec des rages de Zoulou
brusque la Madelon.
Me reniant, j'acquiesce à la beauté rustaude. Je serre la
main au trombone et je barris un discours :
« Vive la Pologne·! Vive le Pape ! A bas les Juifs ! »

J

** *

, La musique s'emballe et je suis toujours plus un messie.
L'œil du Japonais çircule, lent mercure, sur ma face
dégénérée.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J..

PROJECTIONS OU APRES-MINUIT A GENÈVE

*

JÎ.

*
* *

439

* *

-t.;re, Altovsky se confie ètrange~,..
e nt à Thézou de M~i,
r. J
lange:
« J'ai faim de tout, ma Rébecca. f ai des âésirs cfe gares voc~férantes, de sifflements, de préparatifs, de contr~~ordres: iai
d'esdésirs de pourboires lancés q~i stupé.fiént, de wagonsrestaurants filant cinématographîque'm ent toutes . n_a pp~
~clatantes fleurs ·numinées dos noirs courbés. fai des
désirs de femmes qui se donnent dans les sleepings, de
't:î~t'res Hongroises q~i e n~r'ouvrent léur porte à minuit da'ns
1~s ?rinds h6tels. Et d~ns le -noir qui soupire on voit ùne
1
·s~î:e i-16uge, Rél:i~cca.
·
'
(&lt; Ah mais je veux aussi hurler; élevé au-dessus des moutonnements, et les ouvdeTS me,;suivent, et les flammes
caressent les églises, les palaces, les casernes et les mauvais
lieux I Et la balle de cette mitraîlleuse q_ue les policiers de
l'ancien régime ont hissée sur le toit de l'hôtel m'abattra,
bouche écumeuse et bras en croix. Et ma belle foule qui
gueule et pleure aura un jeune dieu aux cheveux noirs! &gt;&gt;
12hétzou aux antiques yeux qQ.i savent, sentencie:
&lt;( Mon Jacob, à quoi bon tout ça? Cest pas pruJent, tu
J

sais. ))

Trois heures du matin. Les foues ·se cendrent les scléro.
' .
'
uques s assaisonnent de paprika. La salle amplifie les
bâillements de l'orchestre.
P~uline, tu ét~is pure et je eaimais. Nous nagions dans
le fom, nous luttions; et les parois de la grange répétaient
notre bonheur qui chantait.
*

·* *
Pauli~e dévêtue, les flancs espacés, arrête une maille près
de la. cmsse mousseuse. Elle tient l'aiguille en ménagère;
ses cils se rapprochent, ,et ses narines s'écartent sincèrement.
« Quelle sale engeance, çes bas de soie l »

*

* "'

. Mon. corps est de rnastié ; n1es bras faciles, expliquen"
impréc1sément avec des rondeurs. J'e~hone à l'honnêteté
le Député qui s'est assis près de moi. Il est à l'infini. Seuls
mes bras agiles et très ~uissaots peuvent l'atteindre pour
l'étreinte universelle.
au

1 )

li

Je îne regarde •avec affection.Jans la grande ;glace, affalé
tel un vicomte de Monsieur Charles Mérouvel.
Ma voix s'embrume avec Jout à coup des acuités puis de
veloutées indulgences grand-ducales pour le garçon que je
.réclame, paumes comr.ptaisamment~battantes. •-· !'.liw•r1 •'
.•, Je souris en surhomme.et,pétit ina1i:.re ·,n'l pattonJ&lt;fuirme
refuse un dernier Claymore.
.
1•
J.).~

;.

.

.

_Je vais partir, Messieurs de l'Qrchestre !
Je Jnar{he droit, mais ie ne peux m'empêcher de constater la perfidie de ces tapis. Je suspecte lems remous de
serpents. Je n'aime pas qu'on me persécute petitement. ' ·
Ces murs s'évanouissent, pauvres ivrognes .
Les tables et les chaises m'élisent dieu centre ; elles carrouselleot autour de moi. en douceur:
Mais eette ronde prend une vitesse menaçante. Il n'y a
plus de chaises, il n'y a plus de tables. Il n'y a que des
J~

J

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SE

stries courbes et grises qui filent infiniment, vertigineusement immobiles.
La porte ne veut pas venir. Je lui fais de l'œil et de
l'épaule.
Les parois tout à l'heure affaissées s'allongent, guimauves ramollies, et fuient vers l'horizon.
*

* *
Au vestiair~, le métropolite dëmande son pardessus. Il a
gardé le grand feutre pour dissimuler son chignon.
*

t'

* *
Je m'appuie sur le chasseur :
cc Ne riez pas si je ferme les yeux de temps en temps,
c'est pour me concentrer. Je suis profondément sérieux,
ou plutôt je suis digne. Et chag:iné par ~?t.re con~uite. Je
suis lucide, et malgré les mauvais alcools Ja1 su voir beaucoup de choses cette nuit. Vous méconnaisse~ m,a v_~leur,
mon ·cher Paul. Je scrute votre âme, assez ms1gmfiante
d'ailleurs. Je sais que vous attendéz un pourboire. C'e~t
pourquoi vous caèhez un sourire dans vos. y~ux. Ma~s
sachez qu'en ce momen~ précis, dans ce~te po:tnne qu; J_e
ne crains pas de frapper avec une certaine ·v1g11eur, s agitent de généreuses passions ! Ne vous retirez pas, mon
jeune ami, lorsque je condescends à taper a~icale1:1e_nt
mais dignement votre épaule. De nobles pass_1ons, _dis-Je,
et des résolutions que je ne tien_drai pas, car Je sms une
canaille, mon cher Jean. Je le disais, il y a quelques ihsta:1ts,
à une adorable créature. i)
"
*

* *

l!i

J'ai de l'émotion à marcheLsi droit .. Je désire que les.
nations reconnaissent. la beauté de ~ce~ effort.
· '·

PROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENEVE

44 1

*

* *
Lippe basse, je m'enfonce dans l'auto.
Pourquoi l'obéissance de ces gens ?
Pourquoi ce chauffeur courut-il vers la manivelle avec
une célérité affectueuse et courbée ?
Pourquoi, ouvrant une bouche charmée d'avance, attendit-il l'adresse de mon hôtel ?
Pourquoi, lorsque je répondis: Beau Rivage, m'approuvat-il comme pour s'exéuser d'avoir demandé; d'avoir supposé
une résidence moins luxueuse.
*

* *
L'auto m'enlève sur ses seins bleus et s'essouffie en pulsations feutrées. Ses pneus flatt~urs m'évitent toute peine
et me font faire la dodelinante prière.
Prévenante automobile, tu obéis à ceux qui ont des images dans les portefeuilles de cuisse grise.
J'ai beaucoup de · ces images. Mon grand-père savait
acheter la vie et la joie de beaucoup d'hommes pour quatre
francs par jour.
En face les rives de Savoie clignotent. Voici l'hôtel.

*

* *

Je voudrais m'agenouiller et baiser le portier qui vient à
pas endormis.
C'est un de ceux qui vendent leur vie pour quatre
francs.
Les yeux presque fermés, ivre de fatigue et non d'Old
Scotch, le saint homme cesse ses reniflements pour s'incliner devant moi :
..,

�44-2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*

* *
Sa tête honnête, baissée depuis cinquante ans, m'indique l'ascenseur où je pénètre avec ,ma hqnte.
Il s'accroche aux cÜivres des deux portes pour un peu de
sommeil encore, le temps que durera la montée huilée du
coffre de cristal enflammé.
Premier étage. Le salon est noir où Je vis, en descendant, danser sous des lumières tamisées Mesdames les
Dactylographes de la Soci~té des Nati~ns.
Deuxième étage. Une soie furtive file. C'est l'heure où
l'adultère reviem au lit souillé.

*
* *
L'appartement d'Altovsky est éclairé.
Je veux voir ce qui se passe chez un bolchévik. Cet ennemi m'attire.
J'entre sans frapper, en ivrogne que je suis.
J*

* *'

,.

Dans une baignoire· de v~rre Altovsky délasse sa nudité
-violette.
Il jette l'Action Française et me sourit affectueusement
de ses yeux méchants. Oµ dirait qu'}l m'aime bien.
cc C'est très reposant, bâille+il ; j'ai un gros travail à
.expédier avant huit heures du matin, pendant que vous,
Monsieur le Millionnaire, dormirez paisiblement. C'est
pourquoi, cher Monsieur~ je ne vo:iis prie pas de vous
asseoir. J'attends des amis que certains de vos amis voudraient bien -connaître. &gt;&gt;
!

,p

,.1.; :, :)

li

*

* *
Mania la chatte 'blanche de 'Nicolas A?uto'crate des Rus,.
sies lape l'eau de la baignoire à peti~s · ,o:ips discrets.
Altovsky aspire une bouffée et, me visant au front, lance

PROJECTIONS OU APRÈS-MlNlJIT A GENÈVE

443

sa cigarette. J'aime son rire de jeune roi et ses dents tranchantes qui luisent. Ses vives mains spirituelles _caressent
Mania qui s'offense.
Cette coquine a assisté aux mystères des Croyantes
Nues ! A propos il faut qu·e je vous montre le fouet liturgique ~e Grigori le_ma1tre aimé de notre Impératrice. »
Marna saute sur le lit. ·Elle joue avec les cordons d'un
gros dossier. J'épelle ces mots gravés sur le carton noir :
cc

Pétroles. Sassoon. Fayçal.
***

Sur le Stei~way il y a· les portrait~ dédicacés du grand
rabbin de Cracovie de Lloyd George et ae Charlie Chaplin.
Dan~ un cadre d'or massif ornéJ dé cabochons byzantins
sount la Grande-Duchesse T ... , admirable blonde en costume de cour.
cc Une femme d'élite, soupire le bolchevik, et quel puissant coup de reins ! Dites-moi, · voulez-vous arrêter Moscou qui bavarde ? »

U ni'i~dique un récepteur Marconi-Matley 'déroulant son
ruban Ïmprimé sur un fautetiil américain creusé de nombrils.Ji dit : "
_ &lt;~ 1:c~itché °:'embête. T~us m'embêtent, tous bavardent.
Qu est-ce que Je fiche avec cette bande ? »

Il regarde s~s belles mains crisRées de violoniste.
' ·
&lt;ç Je suis si intelligent. Si intelligent. Si fatigué. Et mon
âme _est ti;-iste, triste cette nuit. Ah l je ne sais plus rien.
Tout est sottise, tout est folie et poursuite du vent.
,
&lt;c Ce télégraphe m'ennuie. Tourne la clef de cuivre mon
.
'
,
petit. »
J'obéis et les mignons hoquets s'arrêtent.

La voix d'Altovsky. se fait dure :

_
« Allez vous coucher maintenant. Vous êtes de la race

�444

LA NOUVELLE REYOE FRANÇAISF
PROJECTIONS OU APRÈS-Ml "UIT A GEXÈVE

qui dort la nuit. Ne soyez pas trop communicatif avec v s
amis, demain. »

•••

Mon frère est dans ma chambre ; il vomit sur les serviettes glacées. Accolades sans précision. J è sonne pour
qu'on nettoie le lac de caviar sur le tapis.

•••
Réflexe du bouton pressé la femme de chambre entre
avec un sourire prolétaire. Mon frère la prie gentiment.
Les doigts pourris de sommeil défont ~e co~don de la
jupe. Quand ce sera fini, la jument des nches ira tourner
autour de la mcuJe sans fin.
Europe aux tendres yeux civilisés.

•••
Après tout je m'en fous.
, .
,.
•
Les garçons se lèvent. J'entends l as~irate?.r qu ils trainent. Ils le détachent avec peine du tapis qu 11 suce. Leurs
chants murmurent les départs pour les hauts pâturages, et
les fiancées plaquées de rouge 5ain qui suspende?t les
fleurs aux feutres des jeunes hommes. Dans le coulOU' que
parfume Guerlain, l'écho répète le torrent qui gambade
dos courbé.
Après tout ces domestiques n'ont qu'à être riches.
., .
Enfin je ne peux pas réformer le monde parce. que J_ at
quelques millions ! D'ailleurs la livre a encore baissé hier
matin.
Et puis quoi ?

•••

Mes oreilles sonnent et je m'en vais sous les draps vierges dans l'ailleurs. Ma tête résonne de paroles absurdes,

44 5

d'actes impossibles, de sorts et de beaux po mes suicidés.
Ma tête barcole, je ferme les yeux et j'entre au milieu de
feunier tu dors et j'ai un peu envie de vomir, Maman .
Je balance, je frissonne, le navire tangue.
Les étoiles dansent dans le hublot, montent, descendent,
mouches qui zigzaguent immobiles. Garçon, un soda. Pauline tu es loin. La T. S. F. pleure là-haut. j'ai chaud à la
figure. Pendant que l'orchestre fera danser et jouir discrètement les filles soyeuses des consuls, j'irai me rafraîchir
sur le pont où tourniquent les Anglais qui posent calmement leurs triples semelles de caoutchouc, en possesseurs
des mers. Je regarderai le mât hésitant qui cherche et
pointe son étoile.

Malgré la tempête, l'héroïque stewardess apporte le cacao
marinai.
Beurre en coques distinguées ; six confitures dans les
cristaux nets; croissants qui font la résistance feuilletée
puis livrent le tiède mastic beurré de leur chair. Courrier de
mes banquiers qui me prient de croire à leur profond
respect. Illustrations anglaises : portraits de mes amies qui
se fiancent.
Jouissance des pardons que la société accorde à ses
élus.
Bain avec la caresse de la douche sous-marine. Un Bernois travaille la pâte hébétée de mon corps et parle des
Landsgemeinde. La joüe orvégienne aux cuisses d'acier
me frictionne honnêtement. Le ténor me rase avec des
prévenances, des craintes, des surcroîts et des raffinements;
sa troisième lame est une aile de mouche qui stride avec
beauaoup de dévouement. Nous arrivons ce soir à Jérusalem, crie-t-il de très loin.
Je sors, laissant un souvenir de lavande.
Le « Sphinx&gt;&gt; s'égare dans les brumes du lac de Genève,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

. .
~
mal ré les efforts d'Altebbs et de Webbsky,cap1tames_ apr .
Die!. Léon, jeté par-dessus bord, s'accroche à la croix qui
flotte. L'Isolé criant Papa! avale une gorgée.
Une barque lente emporte un Sauveur aux yéux crevés.
Moi je vais au Crédit Suisse prendre un nouv_eau ~arnet.
.
. un ch'eque a, Pordre
du Bureau de
Je signerai
r •
. .Bienfa1s.mce.
d
Je me déclarerai. homme bon et je ressenttra1 une gran e

446

paix intérieure.
•
ille
Le chèque sera de cinq cents francs, ou de cmq m
francs ou de cinquante mille francs.
. . .
.
. Ça m'amuse de ~ien ré_ussir le~ .zéros, Jolis ronds qm
réjouissent l'œil et qU:on fait sans difficulté.
ALBERT COHEN

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
RENOUVEAUX QUAND MÊME
Il est inutile de dire une fois de plus que la figure actuelle de
la France n'est pas tout à fait ce qu'en attendaient ceux qui sont
habitués à lui voir occuper unè place éminente dans le paysage
universel des idées et des formes. D'autant plus inutile que je
ne suis pas de ceux qui s'affectent et se lamentent, à ce propos,
outre-mesure. II y a mieux à faire. D'un côté nous avons avantage et intérêt à repérer les points saillants de cette figure, à
l'obtenir, comme une réalité géométrique, en l'engendrant par
la pensée. D'un autre côté, nous avons lieu de la considérer
comme une sorte d'écorce, de carapace un peu dure et un
peu lourde, imposée par un certain élan vital de défense, et à
l'intérieur de laquelle s'opère l'évolution qui, si elle trouve des
circonstances un peu favorabfes, donnera demain une figure
plus souple, reportera en charpente intérieure le calcaire qui
durcit aujourd'hui à la périphérie son mur défensif. Il est
ambitieux et d'une facilité dangereuse de penser et de parler par
générations, et de prétendre dessiner, ce qui est une des grandes
tentations de la critique, un crayon de la génération qui
vient. Tout ce qu'on peut faire c'est d'y reconnaître, plus ou
moins fragilement, certaines éq-uipes, gui impliquent ou impliqueront des équipes adverses, et de pressentir la nature, le
terrain, l'enjeu, le public des grandes parties.
Pour le critiqne qui s'efforce à penser ainsi par équipes contemporaines, par déroulement régulier et naturel de la durée
sociale, un hiatus, un gros trou apparaît aujourd'hui, et plus
expressément cette année 1922: c'est l'absence de la génération

�LA ~OU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

4~

·

t

.
roche de la trentaine, et qut ser
capitale, de celle qui app h à I machine sociale, constitue
généralement d'arbre de co;c e
\ effectif et du renouvelle-

r;!:

proprement ~~;;~m;a:ché:
;rès radicalemen~ n'en a
m:nt. L~ gu
.
affl.i é souvent de tares physiqu~s ou
laissé qu un moignon,
~ . e t de dépasser la vingtième
d
1 L · u es filles qm v1enn n
mora es. es 1e n
de maris (ni mtroe e
·
euvent pas trouver
année, et qui ne p
r orrespondant normalement a,
danseurs) d'un âge _mascu m c
·eux que les critiques. La
•
,
erçoivent encore m1
leur age, _sen ap. d "t à cette génération est occupée tant
place qm appartlen rai d é .
qui ont gardé une soubien que mal par des quaèra_g na1resens d'une maturité excep"t ou par de tr s 1eunes g
d'
plesse espn
,
. le exige
. que 1e renouvellement s'accomr- ·
tionnelle. 1.-.1 vie soci~
d
ê
mais dans des conditions
'l 'accomplit tout e m me,
Il
1.
p isse, et I s
d'
. 1 ce faite à la nature des âges.
anormales et au prix une v10 enù ette amputation des jeunes
ue l'Allemagne, o c
bl b .
sem e ien
q au moms
. auss1. corn piète que chez nous, . en
été
l
c asses a .
défaite et le chaos intérieur
ffr ausst gravement, et, 1a
"d bl
sou
e
s'ajoutant,
éprouve des dïncultés
i '
.. encore plus form1 a es que
nous à reprendre son profil d éqmhbre.

•'

1 'à cette exigence des choses, à cette
li est donc nature qu
.
ens soient amenés à
lacune de durée sociale,_éde trècsep1et_1unon~e1Te Les jeunes filles
une matunt ex
· ·
. . .
d
répo~ re par '
as fra ées et déplorent l'ins1go1fiance
intelligentes n en sont p
ppnt eut-être tort, et en tout cas
de leurs petits danseurs. EllesCo 1uiqui épie avec sollicitude les
.•
est plus heureuse. e
.
.
la critique
. d. t rs de renouve 11 ement français ' celm qui se
signes m ica eu
. d F
de Pompeï pour entendre
fait le doigt levé et l'or;~:e :oc~~l:e couler, celui-là trou-çera
l'herbe pousser et la d
1· es publiés à peu près ensemble
d'" térêt aux eux ivr
.
beaucoup ID
Alfred Fabre-Luce: sous son nom la Cnse
cette année
par
et M.sous 1e pseu do nyme de Jacques Sindral, la
All .
des
tances,
'
' . Ce
'est pas que l' un e t l'autre soi ent par euxVille Epbemere.
n
. .
. ue ·e me propose de
êmes d'une originalité saisissante, ~l q
l R. b d Ses
m
.
b -Luce un Galois ou un im au .
découvrir en M. Fa rel
d s une équipe. Mais l'auteur a
deux livres prennent p ace an

IBPLEXlONS SUR LA LJTTÉRATORE

449

dépassé, parait-il, d'assez peu la vingtième année, et la conjonction de deux ouvrages si différents nous apporte peut-être
quelques lueurs sur la tranche de génération qu'il pourrait
représenter.
La Crise des Alliances est, en un très gro volume, un « essai
sur les relations franco-britanniques depuis la signature de la
paix ». Il est publié, sous deux couvenures différentes, à la fois
dans deux collections, dont il importe ici de marquer le caractère. D'abord il fait partie de la Bibliotbeque de la Société d'Etudes
tl d'111/ormations économiques, que connaissent bien ceux qui
s'occupent de questions actuelles. Cette société se rattache au
puissant et riche Comité qui a fait les élections du Bloc National
et qui contrôle une bonne partie de la presse politique, le Comité
des Forge . Elle en constitue à peu près le bureau d'informations. Le livre de M. Fabre-LuCf' parait, en second lieu, dans la
collection Politeia, bibliothèque de pensée et d'action politique,
publiée sous la direction de M. René Gillouin, et qui se propose de « fournir à l'esprit public français, sur les grandes
questions d'intérêt national, européen ou mondial, une documentation sûre et de fermes orientations ». La Crise des
Allianw a semblé, du point de vue de nos dirigeants industriels
et financiers (le groupe Stinnes français) et du point de vue du
Corpus de raison politique actuelle que cherche à composer
M. Gillouin, constituer un exposé raisonnable et utile de nos
relations avec l'Angleterre depuis la paix~ Versailles.
C'est là un sympt6me à noter. L'esprit libre dont témoigne
le livre de M. Fabre-Luce prend une valeur, et une valeur
nationale, sur Je marché. Les métallurgistes et les financiers
commencent probablement à voir à quel point les manches
tournoyantes des avocats peuvent obscurcir l'horizon d'un pays.
Qu'il y ait quelque part, et de bureaux à bureaux, des procédures ~crites, des dossiers, des plaidoiries, que tout cela s'accompagne d'éloquence, c'est fort bien : il n'y a aucune raison de
blâmer ceux qui font consciencieusement ce métier nécessaire,
et il y a des raisons de les approuver quand ils servent bien les
intérêts matériels du pays. Mais un pays où la serviette de
l'avocat s'élargit jusqu'aux étoiles, prétend à un pouvoir spirituel, et où la presse finit par y tenir presque toute, ne tarde pas
à prendre la figure d'un homme fort mal nourri. La Conférence

29

�LA 'NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tle Washington, qui nous a fait per.dre kt _face _en Amér!q_ue,
nous aura rendu au moins -OR grand serv1oe s1 nous faisons
dater &lt;l.'elle, pour une période un peu longue, le krach spirituel
de l'avocat. &lt;&lt; Cest une expérience assez attristante, dit M. Fabr.e-Loce, que de relire de vieilles coU~tions_ de joum:ux français
et britanniques. Les deux nations se sont ignorées a t_ra~ers ie
temps, chacune se persuadatit d~vantage de ses è0nv1~t1011s et
-s~sourdissaot de ses pr-0préS daml:l\tts., 'fDa presse smt fidèlement l'opinion, qui elle-mém-e :re/lete la·p_r~se. Deux miroirs,
'Se réfléchissant fun l'autre, ae'.montren1 .qüe le n~nt. »
Cest de ce néant qu'il faut-sortii:. ,Ce mois .d'août 1922, l'-édîtorial &lt;l'un des plus grands jourt\.allX français appelait M. Keyne~
le chef du défaitisme européen. Celui qui réfléchit .à cette
-expression éprouve la iensation assez nette -&lt;le Ge que peut
-être l'essence même .du néant, du néant .d'opinion et du néant
,de 'presse. Un homme intelligent ·,qu_i _li.t, pense, voyage) et
q\li profo$serait sur M. K-eynestme -0p1n1on.de ce ~enre, ne se
Tencontre plus. Le livre de M-. F;abre-Luce 'llOUS- fatt ~ucher du
-doigt l'évolution qui s'est at_complie en Fra~oe tlepms les G_&lt;msë,quenœs Ecvnemiques de la Paix. et--que•trms étapes ncrns aide-

raient à jalonner.

.
.
L~ pre-mière rfaction fran~aise•a- co'~~ér~ prendre le irvre de
"M: Key{les pour un pfai_d~t! ·-« d~~~tiste )&gt; et_ à le réfuter .du
-poi.nt,d-evue .de -l:a victo1re.ftes 1mheux ôfficiel~ engagèrent
immédiatement M. R~phaël-Get&gt;Pges ,~
rà, écnre une Juste
.p04 .que préfaça M. Poi:nèar.é, et qui s'e.t enfonté_e bien vite
·dans 1' ob&amp;eurité. De son ot:Jtf M. Tard~, dans son livre .a.pol~
gétique •sur la Pai~, préfa.cé~par M: Giem~nce~n, plaida, oontre
M. Keynes, qu'&lt;il avai..t tr-0uvé corom.e.adversaue dans tes tom-missions de 1919, la caùs!t de 1'mfaifübiUté versafüaise.
Les réalistes sientireat .que·ices, pfai.dt&gt;y.et.s., s1. vite dégonftês,...
"Re signifiaient rien, que M. ~eynes- ét~it w fort h~nête
homme, qui -&lt;lisait ce qu'il-pei.fsait, .du iJ(llht_de vue ~n~hm, et
-qn•u devait nous ex.citer à p.odu.kè,. non wntre lui, mais_ci s?n
-image, le point &lt;le vue français, com~a~é ?3-r notre lust_o1re
et notre ,géographie. Point de vue p_6 hnque comme cehu de
l'Angleterre est économique : .de là le livr~ _si remarquab~e de
M. Ja-cques Bainville sur les Censéquenoes po~~UJIWS àe la Pai:, au
sujet duq-ueî j'essayais i1 y a deux -ans, 1c1 même, de faue le

*,

fflLEXIONS SUR LA. LITTÉRATU.J.E

451

point. Plus t~rd c'est sur :le terra.in même de M. Keynes, et en
.acœptant plemement les termes anglais en lesquels se pos.ait le
p-roblème de la reconstruction
économi.que -Lle J'r
s'
,
-1:,1Jrop.e, q11,on
est préoccupé -d apporter à .cc problème une solution française.
Le C
Celtu_6
· pl'i:;S
1.
. .de la Fnwœ à Gin.es !l:om:bait 'de plu.sou ·mOin§
au omit~ des Forges. On co_mpt'&lt;lit ni,r fi'!lfluence à l'étrange,
cet ouvrage, dont la pà.rt1e.-critiq11è. était fort r:emarq~b1
On a été. ~u._ ~'ailleurs. ces1)600don.ymes,ou.t MD _asp&lt;!~t
,re.s~oH
-hmttée; de &amp;Ociété .ancrn'1:M,.
,,.:..~ ~op..,..
· 41=
. . ~ ab1hté
. ,
J·~ , de 1,.,.,,,,n
-qt11 ,i.ac:ite-a_- ~a méfiante et ne .c onvient guère au fair play du
combat -poht1que.
Le livre de M. Fabre-Lu.ce et ,d:antres nw:iifestati-onJ; -a~lo~ues marq.ueraient"1.me troisième pértode t après Ja niéthode èe
n_poste e~ la méthode_de thèse la méthode.du dialogue. j'allais
~m: du d1al(bgue &amp;Gcrat1que. La ~~trµ.ction ioteJleçttU!lle de
l E\uope ~.e ferà, ~1:ne &amp;li cecons.tructipn économique, p,ar la
c-01labora~ou. Mais sa ce~e i$telligooce noullldle i,w.pJûp.it $Ille
~~Bab~ration, ,)a .coUabora.twn elle:.même doit commencer par
1mtefüg'€nce :-cer-cle-Boo' videut.t1,1ais fürorul, Ceu.x qui, pendam 4uatre ans,- se sont résignés de grand -eœur ,à ne pas cper-cher -li. e-0mprendre, d-ans la. vie militaire ,où eléJ;ait le mot
d'ordre, ont pu tr--0uv.er, et-tr.ouvenLencore~ dam; Li vie dtile
leur plus gram! p1ahür ~ comprendre. Mai.sp0ur J~s m011omane:
.du bleu hofizon, du khaki, 011-.du. feldgr.au, cb.~rçh~r à com.-p~ncite c'est-déj,à donner à S,l])Il es.pr±t:ua clinamen « d.éfaitiste »,
Rten _de ~~us instRlcti~oe. f.amtc~oisme &lt;le l'édit-Qria} doit j.e
pàda1s. Lage d.eM .-fa:bte-LaœMpermet-a.'l,l. 111_p;ns)d€ -négliger
1e mot ~ le r~r-O'Che: ide d~!sme !:-OmtRe n~s négl~eon$
ceux de iansém$m~ ,de·péhg1ani.sme..et .de,mtciisp1e. « Le liv.re
-que nous vetwns .d!éciiœ -dit-il., •5!adn;$1ie iaJJx. .fJ"ançai~ ef aux
étr_angets. Pour avoir .cp:iel.qtœ iiiftnen_.ce l&gt;ill' ~~ux 1 ci il ,i 0 ;,d' b
'
• i:i ..,..
ord -entrer da~s leur p.oint ~ 1rne, :Far uu ~fo.n de eS)"!l;Bp~~
1lue. Poot" être ut1ie J• .ceuir-ià, :d dt&gt;it s ' ~ d- dfoon..cer $1$!$
eneur,s françaises .; Les ~ritiquirs"fln, pJt&amp;û .som defr s~c-e:stions
pour l':rven-ir. J)
;,
r
.,.

œ

t

!

Sympathie avec l'inferiocitntur, criti4ue d~ JiM pri&gt;prei
erreurs, séntiinent d'un p:rofit ~11d de boD.1)).ef@son~ no~s
oa-~ ameué à modifier notre point d.e vue, ,cp!l~afoa ~ 6 J,i
'recherche du 'Vrai, toute :iette .dialectique · so~~tiq.ue fiµit p.af

�45 2

•"

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous apporter, bien souvent, cela même que nous n'avions pas
expressément cherché, une conversion de l'adversaire, ou, du
moins, une modification de ses idées parallèle à la nôtre. L'histoire politique, intellectuelle et morale de la France, c'est, en
même temps qu'une lutte, un dialogue franco-anglais, francoallemand, un dialogue que nous devons chercher à élargir. Et je
sais bien que cela a ses limites, et que la planète, en 1922, n'est
pas un jardin d' Academus. Cest une multiplicité de carrefours
où nous sommes toujours entre la guerre et la paix, et ou « ~e
pas chercher à comprendre » marque toujours la direction de la
guerre. Comprendre les choses, mais aussi comprendre les
hommes, comprendre les nations. Thucydide était une admirable lecture de guerre ; Platon ferait une de nos meilleurs lectures d'après-guerre.
La Crise des Alliances, appuyée sur une documentation que la
Sociité d'Etudes économiques mettait à pied d'œuvre pour l'auteur
(forme de la division du travail qui deviendra de plus en plus
indispensable à l'histoire contemporaine) nous fait suivre,
d'une manière d'ailleurs un peu distante et froide, en nous invitant à y mettre de la vie plus qu'à en trouver, le dialogue
franco-anglais pendant ces trois ans. Un dialogue où on ne
parle pas, des deux. côtés, la même langue, ce qui nous fait
saisir l'utilité de ce que M. Fabre-Luce appelle un lexique politique. Le rôle utile de M. Cammerlynck le tente : Socrate se
vantait d'ailleurs d'être un bon entremetteur. C'est ainsi, dit
M. Fabre-Luce, que « les mesures de contrainte militaire contre
l'Allemagne, que nous appelons sanctions, sont couramBJent
caractérisées dans la presse britannique par un terme de guerre:
invasion ; les Anglais refusent l'expression jwidique, parce
qu'ils nient la réalité du contrat. De même, l'idée de la compensation des dettes internationales se rattache dans leur esprit
à l'idée de l'égalité morale des combattants... La géographie
suffirait à expliquer la différence de ces conceptions. Mais elles
expriment aussi un désaccord philosophique. » Dialogue, définition et analyse des termes, mises à nu des ressorts psychologiques de l'interlocuteur, tout cela me paraît la bonne méthode,
qui a besoin de temps pour donner ses fruits : le temps
dénouera ce qu'il a, par la nécessité de l'apprentissage et des
erreurs, contribué embrouiller. Mais il va de soi que tout cela

RÊFLEXJO . 'S c;uR LA LITTERATURE.

-H3

n'a qu'une fonction préparatoire et que le rôle de l'action
commence là où celui du dialogue et de l'examen finit.

Presque en même temps que son livre historique M F b
bl"
. a reuc~ p.u Je, .~us 1e nom de Jacques SindraJ, un livre, la Ville
!Phmtere, qu tl nomme un roman, et je ne vois nul inconvénient
a ce mot : on appelle en effet roman au1·ourd'hu1· no
J' é ·
• ·
'
,
Il pas Un
g~nre it~ ~aire, ~ais .~n niveau de base de tous les genres littéraires, ou il s~fiit qu il y ait de la durée et des noms propres. li
ne s~ p~sse nen dans ce livre, sinon qu'un jeune diplomate
anglais aime une femme, une belle poétesse, la quitte pour une
autr?, la reprend, peut encore la quitter, etc. ..
~ un s6jour à l'ambassade de Rome, le jeune attaché ne
retient que la sensation amêre de la vie éphémère, de la ville
éphémère. Attaché anglais mais l'auteur de la C . d
AU,
.
nse es
(m tt rons-nous sur
J'é ,anus
· b n aurait
. pas écrit ce livre distin!!Ué
1:&gt;
p1t ète le pomt d'ironie ?) si sa nature et son éduc·uion n
co~portaien~ ce bil~i~e franco-anglais, ce lexique se~timent~
qui manque a la polthque, et qui trouve aujourd'hui dans tout
un cercle, de M. Maurois à M. forand, sa formul; littéraire
~on seul:ment bilingue franco-anglais, mais bilingue français :
. n ne s étonnera pas que ce livre de jeunesse décèle des
mflu~nces marquées : rien de plus curieux que d'y voir celle de
M. Gide recoupée par celle M. Giraudoux.
_Comme M. Marcel Proust a renouvelé dans l'expression littéraire le monde des sentiments, M. Giraudoux a renom·elé le
monde des images. Depuis trois ans son action sur le style et
:ur ce .qui, derrière le style, atteint aux profondeurs vinn;es,
ppara1t
~1 . Ja1oux
br . partout. Même des aînés y viennen•.. J.V
P~ iait ~écemment dans la Revue de Geuève un « roman »
giraudou1sant fort agréable : l'Ami des jeutus Filles. M. de Mio:andre es~ aussi touché. Et quand on songe encore à M . .Morand,
n pourrait presque parler d'une école de la rue François-Ier
(d_ont quelque Pierrefeu nous écrira peut-être le G Q G) La
Vill E l
· · · ·
. e P~émère a dû être écrite sur du papier à en-tl!te
diplomatique.

L

Le « romàn » est dessiné par un cercle fragile et étroit . Mais

�LA NOUVELL\! REVVE FRANÇ."llSE

dans l'intfaieur de ce cer'1e il é late d'une perfection qui
ciiarme, qui étonne, qui inquiète. Je songe devant cette préco~
cité à Un Homme Libre et au Vo)'age d'Urien. Ce jeune diplomate, cet élève des Sciences Politiques, devait achever déjà, à
seize ans, comme Suret-Lefort, toutes ses phrases. Achevées à
la française, d'un trait net, coupant, non avec cette mollesse de
peupliers frais et de praiti mouillée qui nous plaît d2.ns les
phrases de M. Girau.dou."t. Le tyle e t peut-être un homme,
peur qui la valeur est faite de limites. Archie « ramenait la
conduite de la vie à une pclitique et à une !!$thétique : &lt;lem,
domaines radi4:alement hétét0gènes - l'un où tout était Po sibilité, contingence, où l'on vivait de compromis, où la réussite
justifiait l'ac.tion, - l'autre où tout était obligation, vigueur,
conventions sévères imposées à l'homme par lui-même, qui
moulaient son génie, lui résistaient et le forçaient à combattre.
Ce royaume ie l'esthétique, c'était la part sacrée de la vie, qu'il
fallait enclore et protéger, et qu'il fallait mériter parle travail.
li y avait ainsi deùx hommes en lui : l'un tra aillait avec ses
frères humains pour assurer l'organisation matérielle de l'existence; l'autre, récompense du premier, était anti-social, rebellé
contre les conventions, isolé dans le commerce des idées,
mais pareil à un Dieu qui pose ses lois et leur obéit, et qui se
meut dans l'absolu &gt;.
Evidemment les lois littéraires auxquelles obéit M. Jacques
Sindral ne sont pas toutn posées p-.i.r lui, et nous de vinons les
lectures d' Archie. Mais nous trouvons aussi une expérience
étonnamment riche et aiguë, qui se ramasse en formules sèches
et brillan es, et derrière laquelle on eent, comme chez les
grands juifs allemands, Marx, Rathenau, une habitud héréditaire de papiers de banque, de fortune sous le plus mince
volume. Et avec cela cette netteté et cette clairvoyance de
moraliste français, qu'on reconnaît si fot1 chez Marcel Proust.
Lisez le portrait de l'ambas adeur, et celui de la poétesse sUl' son
trépied delphique : un peu ironique et sec, celui-ci, entouré
d'un trait qui parait l'informer et qui, aussi, le déforme, pcrspic;icité agile qui trouve ses limites dans nne déficienc.e sentimentale, dans un refus de ce qui n'est pas le politique et l'e,thétique.
Les deux livres sont bjeo du même aut ur. La. Crise des

RÉFLEXJONS SUR LA LITrÉRA TORE

455

Alli~11ces, excellente partout où M. Fabre-Luce nous débrouille
le dialogue _de~ deux pe~ples, et ~resse le lexique de leurs deux
langues'. fa1bht dès qu 11 se croit obligé de dire ce qu'il aurait
fallu f~tre et de nous donner une conclusion positive. Rien de
plus util_e que ce_tte pensée pour rendre possible, quelque part,
uo_e action écl~trée,. m~~ la division du travail oblige d'ordinaire u~e dest10ée md1V1dueUe à choisir entre cette clarté et
cette ac~on, et, pour M. Fabre-Luce, le choix me paraît fait.
Le Co~ité des Forges n'a pas encore trouvé son Rathenau, et si
le~ éc:1.ts de ~- Jacques Sindral vaudront mieux que ceux de
Disraeli, Archie me paraît exactement tourner le dos aux héros
de :oman en qu! ~ord Beaconsfield a figuré sa destinée. Au
moms, dans le spmtuel et l'esthétique de la France une place
comme celle de M. Maurice Barrès est-elle peut-êtr; à prendre
~t ces deu~ livres, écrits avec tant de talent à l'âge environ d;
l !fomme Libre et de la campagne électorale naocéenne nous
aident
·
·
'
, _un peu •à.. 1magmer
-ce genre de successions imprévues.
Il
est d ailleurs bien rare que nous imaginions ce qui arrive.
Al.BERT THIBAUD.ET

�CHRONIQUE DRAMATIQUE

CHRONIQUE DRAMATIQU E

THÉATRE DES ARTS : Natchalo, pièce en 4 actes, de MM. André
Salmon et René Saunier.
On a joué, la saison dernière, au Théâtre des Arts , u ne pièce
de MM. André Salmon et René Saunier, ayant pou r titre :
Natchalo. A-t-elle eu du succès? Je n'en suis pas très sûr . C' est
pourtant une pièce intéressante. Elle a pour sujet les •débuts de
la révolution russe. Natcbalo, dans la langue russe, cela veut
dire : le commencement. C'est le commencement, ce sont les
premiers faits précurseurs de la révolution que nous montrent ces
quatre actes. Ces diables de Russes sont des personnages si bizarres que la pièce en prend un certain pittoresque. Il semble bien
aussi que les personn ages principaux soient à la ressemblance
de personnages réels: 1° le jeune officier, dévoué en secret à la
cause de la rév6lution et qui continue à jouer son rôle de courtisan auprès d'un grand duc aveugle sur les événements qui 1 e
préparent ; 2° le peintre officiel Arcade Dim itrievitch, apôtre
froid, rigoureux et cruel de la grande cause; 3° son élève, la
jeune et belle•Daïcha, qui se fait, dans l'intérêt de la révolution,
la compagne de débauche du même grand duc, employant à la
propagande l'argent tiré de lui ; 4° le commissaire du peuple
Tchérébérébine, qui parle toujours de s'inspirer de la grande
révolution française ; 5° enfin le Français Delann.oy, être généreux, enthousiasmé par lès idées nouvelles et qui voit dans la
révolution le réveil et le salut d'un peuple longtemps opprimé.
Les auteurs sont deux écrivains de talent. On peut penser qu'ils
n'ont rien faussé ni exagéré dans un intérêt dramatique. Nous
avons donc là un petit tableau de la révolution russe, au moins
à ses débuts.
C'est un grand sujet la révolution russe. lntéresse-t-il encore

457

beaucoup? Encore une chose dont je ne suis pas très st'lr. C'est
si loin, la Russie ! On est si mal renseigné ! Il y a si longtemps
q~•o~ -par!e de cet événement ! Nous n'aimons pas beaucoup les
h1sto1res a longs développements. Si nous sommes curieux,
nous nous lassons également très vite. Il nous faut sans cesse"de
nouvelles histoires pour nous intéresser et chaque histoire
nouvelle efface celle de la veille. Je crois bien aussi que nous
avons acquis une certaine méfiance pour tout . ce qu'on nous
raconte qui se passe là-bas. Naturellement, il y a toujours les
grï_houilles, ou les gens passionnés, ou les bonshommes qui ne
voient au monde que la politique comme s~ils y avaient part et
pouvaient faire quelque chose. Ceux-là vous ont -des airs de
savoir vraiment ce qui se passe là-bas. Le matin, ils se précipitent sur les "journaux. Ils prennent pour paroles d'évangile ce
qu'ils lisent là. Quand on apprend tous les jours que tantôt tels
journaux, tantôt tels autres, ont touché à certaines caisses, lors
de tel ou tel événement politique, pour fabriquer da_ns l'esprit de
leurs lecteurs telle ou telle opinion nécessaire, le spectacle de
çes dupes bénévoles ne manque pas de comique, non plus que
leur assurance à parler de la révolution russe comme si elle se
passait à Juvisy et qu'ils soient allés, entre leur déjeuner et leur
dîner, se rendre compte de ce qu'elle est dans tous ses détails.
Le lecteur voudra bien m'excuser. Je n'ai ni cette passion ni
cette jobardise. Il y a des gens que cela occupe de savoir ce qui
se passe eu Russie, en Pologne, én Tchécoslovaquie, en Grèce,
en Turquie, chez les Hottentots, au Pérou, à Pékin ou chez les
Lapons ? Grand bien leur fasse. Moi, je m'en moque parfaitement. N'y pouvant rien changer, je m'en désintéresse au-delà
de toute mesure, et n'ayant pas la passion politique pourle pays
~ans lequel je vis-, je ne vais pas l'avoir pour des pays où je n'ai
Jamais été et où je n'irai jamais. Mon indifférence n'est pas absolue, néanmoins. Si je n'ai pas d'opinions, j'ai des préférences.
J'ai cela de mon fauteuil, comme un homme qui n'a jamais
voyagé et qui probablement, maintenant, ne voyagera jamais.
J'ai de la sympathie pour les Anglais et pour les Allemands. Les
Espagnols me sont odieux pour leurs courses de taureaux. Je ne
crois pas que les Suisses m'enchanteraient. Je n'ai pas d'opinion
sur _les !taliens. Les peuples du Nord m'attirent peu par leur
puntan1sme et leur rigueur morale. Je n'ai pas du tout envie

�458

LA KOUVEllE &amp;EVUE FRANÇAISE

d'aller en .Amérique pour voir des maisons à trente-six_ étag~Les Russes sont pour moi des gens d'un autre â_ge· J~ n~ P,larns
pas du tout les no-bles russe~qui se- trouvent aurourd hot depossédés de leur fortune et plllil ou moins, exiiés. Ils ont ét~Jes
premiers à soubaiter la guerre et à s'en réjouir. Q11and on JO~e
une partie, il y a le risque de la perdre. Tous les .gens clai_rvoyants savaient que tout.e guerre _qu'entreprendrait la, Russie
fournirait une occasion à la ré.volutton. Pour nu part, c_e~t un~
chose que je sais depuis quinze ans. Tant pis -pour l:s n1a1s ~u1
ne s'en doutaient pas, étant les premiers intéressés a le savo~r- .
SQ!ume toute, comme on le voi:t, je suis assez dénué de n.anonalisme. Je m'intéresse à la fois à tous les peuples et à aucun,
y compris celui dont je fais partie. Il y a pourtant deux: peuples qui me sont can:émenrai1tipa.tbiques. ~e sont !.es Grecs et
les Polonai.s, les premiers pour leur fourbene mégal_om~ne, _les
seconds pour leur nationalisme bystêrique. Elle éta1t tres bi~,
la Pologne, comme elle était- avant 1~ guerre . Elle _mettait
son hystérie dans son art. Cela _donmnt de~ choses mtéressantes. On s'es-t mis en tête de llll donner ta liberté. Belle op:·
r-ation ! On a créé là un joli danger. Pas un pays au monde o a
toujours plus mal usé de la liberté. Ce n'est pas une découverte
que je fais. La remarque n'est p~s neuve. C? □ la :ro~\fe déjà dans
Les LeUrts persanes. Ce que nous voyons au1ourd ~u1 de la Pol~gne redevenue libre ne la dément p-as. Ces gens-la, les P~lona1~
et les Grecs, mettraient le feu à l'Europe toutes les semai~es, si
on les laissait faire. Ils devraient être tenus en garde séneuse-ment comme des enfants qui ont la rage de jouer avec des
allu~ettes. Cette partie de ma chrnnique est écrite depui~ un
mois. Je pique une phrase ou deux au sujet des su~cès qu~ v1~nent de remporter les Grecs. Une fois d:e plus, ils ont appns
qu'on se brûle quelquefois les doigts en ,vo~lant m~ttre le feu.
Quelle galopade, Seigneur, du côté de l_a mère l C est la première fois de ma vie que je m'intéresse à une guerre et que le
vaincu me fait rire. Je peu,x rire ... J'ai- assez de choses qui me
défrisent dans la vie d'aujourd'ht.Û, politiquement parlant. Une
entre antres, c'est de voir ce qu'est devenu Paris depuis laguerre
et surtout depuis la révolÙtion russe. On va 111'.accuser peut-!tre
d'une certaine étroitesse d'esprit en cette matière. Cela se peut
bien, quoique ce soit plutôt une question de godt un peu

CRW 'IO.tJE DRAMATIQUE

459

difficile. Je ne. suis pas 11.Cin plus aveugle sur mes contradictions.,
Di.en sait si fe me moque d'être Français plutôt que n'importe;
quoi d'autre. Je me le dis souvent ; je suis né ici, j'aurais pu
naître aitleurs. L'un ou l'autre,. je ne vms pas ~u'il y ait de quoi
en être. spécialement 6.er~ Cest L'homme 9ui compte~ non pas le
citoyen. Je campreuds qu'on soit.fier~ à la rigueur, de, ce qu'on
a choisi,. ·rnulu. Mais ai.-je choisi d'être FWJ.çais, l'ai-je voulu ?
Alms ?... Autant être :fier d'être brun. plutôt q;utrbJ.ond, ou blond
phi.tôt que brun. Il y a; peut-être quelque part des sauvages qui
me plairaient beau.c.:oup, avec fesquels- je m'enicnrlrais fort bien,.
et te rw.contre à chaque imitant de.s Fraai;ai, qui me font borreur. N'empêche que j'ai ungoftt médiocEe pour les étrangers.
J'aime bien chacun che.z soi, tout comme j'a.ime bien, dans ma
vie b.lbitueUe, rester chez moi sans aller chez personne et que
les autrés restent -également cbez ..eux sans-venir chez moi. Quevcntlez-vous? Je suis né rue Molière, à Paris. Je n'ai jamais,
q'lli.itté Patis.Je suis habitué à son paysage, à son langage, à sesmœurs, à ses habitudes. Cela m'agace dé~ d'ent.endre de!! Franç:lis du midi avec leur accent, Ci&gt;U des gens du nord avec le leur r
Il m'estan:ivé une fois de me trou"er en conversation avec un
poète, M. Touny Lérys, qui est d'uu pays dl!l côté de Gaillac"
dans le Taro. C'est pourtant en France. Eh ! bien, ce monsieur
p:vte avec un tel accènt, il prcmonGe les mots de façon si bizarre,
que je me tronvat obligé de lui demander quelle langue c'était
qu"il p-arlaitlà:. Je ne comprenais pa:tun traître mot. Le plus drôle,
c' (:St qu'il m'avoua, de son côté, son ~onnement qu'on p-ô't padt;r
le français comme je le parle. Céta,it pour lui également incompréhensible. Il me parlait du Camp d-es Romains. Je lui disais:
(( Ou diable avez-vous pris le besom de prononcer le Cainp-des
Romaingnes ? » c&lt; Mais pas du tout, me répliqua-t-il. C'est vous.
qui parlez mal. Jep~rle Je vrai français. ; Pour lui, Roma-i11s,
cela ne voulait rien dirè-. Romaingnes, à. la bonne heure! Moi,
j'av9ue que l'idée de prononcer.Romains Romaingnes et tout le
reste à l'avenaot, tne fait l'effet d'une la-ngu~ de sauvage. Je préférai1 ce-jour-là, quitter la co11versation. Je dis à M. Touny
Léryi. : « Je vous demanâe millep-ardons. ]'ai peu de capacités
pour les la-ngu~ étrangères. Jl me faudrait un lexique ou un
i.nte.rprète. Comme je n'ai ni l'un. ni l'autre, j'aime mieux ne
pas, continu~c. » C'est pmir dire- q.ue s.i ce.r tains accents de pro-

�LA NOUVELLE REVUE FRA:NÇAISE

vince me sont Mtà peu agréables, à plus forte raison certains
idiomes de certains autres pays. Or, depuis quatre ans, Paris
est envahi par une multitude de g~ns bizarres, à. facies peu
séduisants, qui vous font des grâces dont on sent qu'il faut se
méfier et qui disposent pour s'exprimer d'un baragoin impossible qui donne envie de se sauver dès les premiers mots qu'ils
pronopcent. Qu'est-ce que tout ce monde-là ? D'où vient-il au
juste ? A-t-il été mis à la porte de chez lui pour venir ainsi nous
combler de sa présence? La France est hospitalière, je le sais,
je le sais, du moins cela se dit. Tout le monde a le droit de
vivre, je le sais également et d'ailleurs je ne demande la mort
de personne. Mais je le répète, et j'admets que ce puisse être un
défaut, je n'aime pas les sociétés mêlées. J'aime vivre avec les
gens de mon milieu. Quand je n'ai pas de goût pour certains
patois provinciaux, èe n'est pas pour me plaire au barngoin de
tous ces Ostrogoths. Le jour que je voudrai voir qe ces personnages, il y a les chemins de fer, je prendrai un billet. Si encore ils
se contentaient d'être dans les rues, ou de tenir certains commerces comme ceux ,de tailleurs, marchands- de chaussures,
fourreurs, qu'ils paraissent affectionner particulièrement, au
point qu'on ne voit plus que leurs boutiques dans certains quartiers de Paris. Mais c'est qu'ils ont aussi leurs « intellectuels ))
comme on dit. Ceux-là sont chargés de négocier d'autres
affaires. On les voit dans les journaux, dans les revues. Ils
arrivent là, débarqués de la veille, chargés de dossiers, pleins
de courbettes, l'air de sortir d'officines louches. Jusqu'à des
femmes qui s'en mêlent, arrivant aussi leur rouleau de papier
sous le bras ! Tous apportent, - qu'ils disent ! - des révélations sensationnelles sur ce qui se passe en Russie, en Pologne,
ou dans quelqu'autre de ces pays que la guerre a fait éclore
comme par enc4ante.ment et dont on n'avait jamais entendu
parler auparavant, Le merveilleux, c'est de voir l'accueil confiant, empressé, heureux, fait à ces messagers de la bonne parole
politique, la crédulité sans bornequ'ils rencontrent. Notez -qu'ils
connaissent à peine le français. S'ils parlent, c'est à ne pas comprendre un mot. On jug-e déjà par là de la déformation qu'ils
doivent apporter aux faits qu'ils rapportent. Il est bien probable,
de plus, qu'i:ls .sont tous plus ou moins les agents de partis
étrangers, chargés de nous présenter les choses de leur pays

CHRONIQUE DRAMATIQUE

sous un jour utile à leurs intérêts. Nous sommes donc bien
r~nseignés .. C:~u~ j'en dis làn'estpas parpassion. Je memoque
bien trop, Je l a1 dit, de toutes ces questions. C'est seulement la
jobardise de certaines gens, les dupes qu'ils sont si docilement
qui m'amusent. Nous avions déj.à les gens qui continuent la
guerre avec leur porte-plume. Nous avons maintenant ces courtiers de publicité politique. Plus rien ne nous manque.
Je reviens à la révolution russe. Elle ile me tourmente donc
pas . De plus, je me méfie fort de tout ce qu'on peut raconter à
son _sujet. Je n'ai d'opinion que sur ce que je connais. Elle me
serait même complètement iridiffërente sans les souffrances
qu'elle cause. Sur ce point, je ne puis me dire : Qu'importe t
~st-ce bête? F_erais-je pas mieux de m'en ficher? Je n'y puis
nen ; P~urqu?1 me tqurrnen:er? Mais non ! Il n'y a pas moyen.
li m arnve d y penser et c est pour moi un malaise de me
r:présente: tant de gens souffrant de la faim et des pires privat10ns. Qui me rendra l'indifférence que j'avais dans ma jeunesse! Je suis devenu, avec les années, sensible à l'extrême.
On se fait de moi une idée fausse, peut-être, parce que je parle
souvent des bêtes, parce que je suis plein de pitié pour les souffrances de ces êtres muets, sans défense, dans notre eutière
dépendance. Il n'y a pas que les bêtes. La cruauté, la violence
en quelque d.:&gt;maine qu'elles se produisent, quels que soien;
les êtres qu'elles atteignent, me plol'lgent dans le dégoût, le
découragement. J'ai honte dans ma raison, mal dans mon être
ph!si~ue. Je me sau_verais, si je m'écoutais, pour ne plus rien
voir m ~nte1:dre. 11 y a quelques semaines, je suis resté pendan_t trois s01rs sans pouvoir penser à autre chose pour avoir lu
le lrvre de Madame Odette Keuhn sur certaines choses de la
Russie actuelle. Je me suis bien juré de ne plus rien lire de
cette sorte. J'étais furieux contre moi. Je me traitais de femme .
Le fait est que j'aurais fait un mauvais général. Au moment de
la bataille, j'aurais rassemblé mes troupes et celles d'en face.« II
est bien bête de nous casser la figure, leur aurais-je dit. Si vous
voulez, nous allons jouer la victoire à pile ou face. Cela vaut Ja
valeu~ militaire, nous nous serons évité un vilain spectacle et
es lois de la guerre sero·nt satisfaites, puisqu'il faut un vainqueur et un vaincu. » Notez que je ne vois jamais si sensibles
les gens qui s'intéressent si fort à la révolution russe. Ils sou-

�LA NOUVELLE REVUE .F.RA.NÇAISB

tiennent au œntrafre -01u'i1 faut bien se garder de remédier à la
famine, pour ne pa.s consolider le gowernement ac.tuel.1:ntre
fa polritique et 1'hemanité, pas de .confusion, La premièr:,
-0'abm·d. La seconde? Peuh ! Us :me nppellent les gens que Je
voyais, pendant hi guerre, faire ~s stratèges e~ chambre~ plantant ée petits ;drapeaux. sur des cartes, e't qw, lorsque Je leur
parlais des malheur~ux qui1ombaient, ouvraie~ des ~eu'! tou,t
rond'S : ih n'y .pensaien~ pas. :Savez.:vug.s ce qu .elle doit ê~r-e, a
mon avis, la Tév-.oiution russe ? Tout rc omme notre admirable
révolution fraru;,aise: un .assez be.au ·spectacle d'atirocit6, .de
cruautés. et d'imb6cillités- Ne répétez pas trop ce qu~ je vous
&lt;lis là. [1 parnît .que c'est un sacrilège national. C'est être unauvais Français .que de faire ce rapprochement. Soyons -d.0nc
mauv:1is Français! Si:têtre bon Er.ançai-s c'est être un 1mbtkile?
Asse~ d'autres seront bans à notre place. On eu a vu 1m eKemple
à une séance récente .de la Chambre. Do député s'était mêlé de
trouv.er tles ress:ernbia:nces eru:re 16 deux révoluti-ons. O ser
ce1a ! Un autre d.ép:uté .se Leva, i\lli 1,erait·plus propre à jouer le
mélodrame à I:' Ambigu, et lui ;-eta ces mots : « Vi)us insultez fa
réwl.ution française. » Voilà. un .bon _F.rançais dao$ le sens
indiqué plus ha.ut. ·Notez qu'on ne -sait pas très ~ie.i1 ce {]Ue
si-o-nme ce qu'a dit .œ mo.nsieur. Comment peut,on insulter lln
ê\~rneot, un fait de l'histoire? Encore un ex-empk du style à
effet. Les nigauds, s~ébahissent, béent.d'admiration.. Quand .on
cherche le sens, a significwion;•:on..tr.ou.v .e zéro, J'ai toujoµts
eu idée que -Gambetta., leur grand homme, émit un aigle du
même g,enre, un .aigle CD1D1ne 1'était .également Jaurès et
c@mme le sont bien lfa.utres au.joni:d'bui. Eu réalité, tous œs
auQ"Ures n'y changeroot rien. Révolution russe, ré:volutinn fraa~
çaise, comme toute révolution, -~.est absolument la -~•êure
histoire. li doit y avoir là-tas .ce que nous avons .eu 1&gt;C1: le
meurtre, la spoliation~ la iustiœ ~ommai1e, fa &lt;lfoonciaüon, la
haine..de bas en hiaU't, :.1-viec beaucoup l&lt;iie discours pour couvrir
ktout. On dit même q1i'i.b o.nt Ja-4,as Jeurs fêtes d'art. Des
fêtes d'art à de malheureux moujicks ! Nous avions au-ssi notre
mysticisme. Nous ~vions nos fêtes de l'Etre suprême. Il faut
bien un &lt;lieu d'un 15eore . ou .d.'nn autre l Nous avions nos fêtes
de -la Déesse R~ison. C'était même une fille publique qui l.a
personnifiait. On voulait sans doute faire ,mire que la raison

CHRONIQUE DRAMAl'IQUE

46 3

cmut les rnes . La.ressembiaDCe se c.ontinnemême à l'extérieur,
en que~ue sorte. La Russie, qui. es.t aujourd'hui, le -pays de la
ré.voln?on, est exactement ce qu'étmt Ja France .de l793 devant
les Afüés. C'est nous qui sommes maintenant les Alliés vo.i!à
tout. N' est-ce pas un beau spectacle? Le pays qui a fait la' révolution française faisant la petite bouche devant la révolution
russe. Les Français trouvant abominables là-bas les mêmes
choses qu'ils glorifrent quand elles se sont passées chez eux. Et
on voudrait n~u_s empêcher de rire ? Les gens qui se passionnent
pour la politique manquent décidément trop du sens du
comique.
On ne s'étonnera donc pas que les personnages de Natchalo
ressemblent, de leur côté, à nos grands hommes de la révolution française. C'est qu'il n'y a pas trente-six manières de faire
une révolution. C'est aussi que les hommes sont partout les
mêmes. Changez le cadre, la langue. Vous avez les mêmes
~iscou_rs, sur les mêmes motifs. C'est un art qui varie depuis
1 o,u:7ner b~au parleur qui étonne ses camarades jusqu'au
ministre qui exalte les foules avec des discours vides mais
sonores. Les personnages de Natchalo s·ont exactement des
hé.ros du même genr~ que les hommes de 89. Pas plus antipathiq~es, pa~ pl~s od1eux par leur rigueur, leur cruauté, leur
étroitesse
d espnt, leur soumission aveugle et fanatique a' 1eurs
. .
pnn;1pes. ~fais pas moins non plus. Sortes de gens qui tiennent
d_e, l imbécile ~ar. l~ur _mysticisme et de la brute par leur férocite. A:cade Dimitnev1tch, cet illuminé cruel, véritable Marat
russe, immolerait le monde entier à l'idole révolution. Son
élève, la jeune et belle Daïcha, est encore mieux. Elle ~ aimé
un~ fois, ce Français Delannoy mêlé aux milieux révolutionnaires.' Cet homme lui a révélé, avec l'amour, la vie vraie et
humame, la. seule que devrait connaître une femme. Del annoy,
l
tout révo ut10nnaire qu'il est, a le défaut de garder d
T
d
ans ce
~1 1eu e ~ystiqu~s sanguinaires, la faculté de raisonner, de
discer_ner, d être pitoyable. Oo le juge dangereux. IJ doit être
suppnmé. Daïcha est la prem ière à réclamer, à imposer sa
mort.
que nous avons offert des modèles à ces hé ros d u
. . Avouez
.
c1v1sme bien entendu.

N

Naturellement, tout ce qui précède ne veut rien d'
,
.
.
'
ire contre

atchalo. C est une pièce mtéressante, je le répète. Il me

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

464
.
d s les . ournaux que le Thé'atre de s Arts
semble bien avoir lu an
,1 1 . t ée Elle sera sans doute
. d 1 prendre a a ren r .
.
se proposait e a re
uu Harry Baur Carpentier,
· b'
· uée avec m.,n.
'
encore aussi ien JO
F
• C'est un spectacle à
Henry Roger, Da r tois et Mil• Eve rancis.
voir.
MAURICE BOISSARD

NOTES

LITTÉRATURE GÉNÉRALE

LA VIE EN FLEUR, par Anatole France, (Calmann-

Lévy).

Une campagne de dénigrement, moins littéraire que politique, se poursuit depuis quelques années contre Anatole Fr;mce.
Mais dénigrement à part, il est indéniable que son œuvre traverse une période de défaveur.
C'est un sort commun à tous ceux que la renommée comble
dès leur jeune temps: la longévité, recours des méconnus, leur
est funeste. On est fatigué du « bon maître », comme les
citoyens d'Athènes s'étaient lassés d'entendre appeler Aristide~
le juste. Les nombreux imitateurs cJ-1Anatole France lui ont fait
aussi le plus grand tort ; un reflet de leur vulgarité a brouillé les
tons purs du maître. Ses trouvailles ont été banalisées -en
poncifs. Lui-même n'a pas craint de se répéter.
Mais ces motifs d'ordre personnel ont eu moins de poids dans
la désaffection des lettrés que le courant général anti-rationaliste, pragmatique ou mystique d'aujourd'hui et •aussi le renouvellement des méthodes d'analyse. L'instrument de connaissance
psychologique et d'expression artistique, dont a usé France dans
la perfection, paraît désormais i.tisuffisant, le domaine qu'il a
exploité trop borné, et ses vues pour pénétrantes qu'elles soient
trop générales pour des utilisations individuelles. Sa crîtique
purement négatrice semble aussi de peu de prix et sans saveut,
sans portée profonde pour t&lt;:&gt;ut dire : le goû.t ( et le besoin) du
jour est d'affirmer et de construire, Mt-ce en admettant certains
postulats illusoires.

,,

Pour une part, la réaction actuelle provient d'un élargissement
et d'un approfondissement de la représentation p&amp;ychologique
30

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

466
G' udoux), d'une accélération de
( chez un Proust, chez un ir;
tlime du siècle du cinécadence tendant à mettre le st~ e au ryb·1sme etc ) enfin d'un
'
... '
.
1 T S F ( ost-futunsme, eu
ma et. de a é· · d · Pouveaux myt h es an'imateurs (unanimisme,
besom de cr er e n .
t' odes des régions de cons) T d nces qm sont aux an ip
etc... . ~n a ,.
ble sérénité et de logique où se meut
cience claire, d im~ua .
t "autre chose &gt;&gt; que du France et
Anatole France, mais qm son
non pas son contraire.
t la réaction présente contre
Mais pour une autre pard, ' une l1'bération plus corn! · de ten re a
.
Anatole France., mn
i
à une exploration plus fomllée
plète de la pensée et de la or~ed,
nom d'une ou de plu. n vise à restrem re, au
" 1·
é
1'¼ h
de dre duma1
'
l''
d'
'dualisme
etJ·usqu a la 1bert •
.·
éprouvées m !VI
sieurs tra 1t1ons
d? . é ction avant tout morale qm
et de tout ire, r a
de tout penser
. ma'1tres et souvent (non pas
i les mauvais
classe France pa~m,
olitique de dénigrement dont /
toujours) s'associe a la campagne p
il était question d'abord.
. ' dessein Lorsqu'on
.
. écèdent sont grossis a
.
Les traits qm pr
d défaveur encore faut-il s'en'
de France e
'
parle, a propo~
b bl ' nt autant que jamais, et en France
tendre. On le ht P:o a e~efl
décroît on ne l'imite plus
,
Mais son m uence
,
,
et à 1 étranger.
à vingt-cinq ou a trente
C, à · nze ans et non P1us
guère. est qm . d I . Il ne semble plus à personne
,
fti 1 désormais e m.
1
qu on ra o e l sao-esse humame.
.
On le lit toui· ours ; on e.
résumeT toute a ., .
t
redevenir une bannière, s1
.
•
Il pourrait cer es
.
.
relit moms.
. 1 .
bon sens français ; mais
l'anti-rationalisme menaçait e vieux

il n'en est plus ~ne.
d lui mutatis mutandis, comme de
Et cependant il en est e
' 'éprouve pas le besoin de rouHugo. O_n médit ~e Fran~,;v;:t:re on ait l'occasion d'en rouvr~r ses livres, mus qu~ même séduction qu'autrefois. Le mal
vnr un, on y retrouve a
comme celui qu'on pense
qu'on peut pe~se: d'dAènatol~ :r;:;:ble avec eux. On ne leur
de Hugo, se d1ss1pe s quo
résiste pas·plus de dix pages.
f . de plus cette remarque.
La Vie en- fleur confirme u~~ ois un sentiment de déconAucun lecteur ne fermer:,~en ~:;t s~r l'autre. On aimerait convenue. Le charme opère
d
. ont dressé à propos
'11
· 0 s e ceux qm
,
naitre dans le déta1 es rais do énilité et le comparent, pour
de cet ouvrage, un constat e s

NOTES

l'abaisser, au Livre de- m01t ami. On peut à la rigueur juger un
peu faciles certains couplets de la Vie en fleur (sur l'inutilité des
récompenses dans les écoles, sur la gratuité de l'enseignement,
etc ... ). On peut dire aussi qu'après le Livre de mon ami, PierYe
Noz.ière, le Petit Pierre, la matière manque un peu de nouveauté.
-Mais la Vie- e:n fleur est le dernier tome d'un ensemble de Souvenirs d'enfance, qu'elle prolonge en Souvenirs d'adolescence. Le ton
devait donc demeurer le même ici que dan·s les précédents
volumes eten vérité, si tous les morceaux de la Vie en fleur ne
se valent pas, il y avait bien quelque inégalité aussi entre le1i
chapitres du Liv1·e de tnon. ami; et les meilleures pages de la Viè
en fleur (la méditation sur la VIe églogue ; Marie Bagration ;
Comment je devins académicien) ne le cèdent en rien aux meilleures des livres précédents.
Peut-être même leur sont-elles supérieures. On devine bien
pourquoi elles ont pu décevoir et déconcerter certains : moins
amères, moins corrosives que leurs aînées, elles décèlent l'apaisement de la vieillesse. Apaisement, et non pas relâchement, ni
abdication. Ce que perd la Vie en fleur en virulence, elle le
regagne en humanité et la grâce de France se pare ici d'une
indulgente et souveraine coquetterie, dont on ne saurait dire
que l'accent est nouveau, mais qui jamais ne s'était étalée avec
autant de continuité. Ce n'est plus l'ironie et le sarcasme d'autrefois que le vieillard France oppose à la perversité de la nature
humaine et de la société, ce n'est pas davantage « le froid
silence ll d'un Vigny, c'est une morale d'altruisme, de modération, de beauté d'une noblesse antique.
Les morceaux les plus réussis de la Vie en fleur sont les
morceaux consacrés à l'expression de grandes considérations
morales. A-t-on dit déjà que rien n'existe pour Anatole France,
comme pour les classiques dont il • est le continuateur,
en dehors de l'humain, qu'il est incapable par exemple de pei-ndre ou d'évoquer la nature (voir l'échec des pages I 53 et I 54),
alors qu'il excelle à parler d'un tableau la représentant ?
C'est encore par son art d'émailler un récit de réflexions
piquantes ou paradoxales sans jamais l'interrompre ni le ralentir
et par celui de frapper en médailles des vérités morales
qu'Anatole France reste inimitable. Cette familiarité et cette
grandeur, qui lui viennent &lt;Pune intelligence intime de l'anti-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quité, on n'a pu les copier. On a imité en revanche les côtés
les plus extérieurs de son interprétation des Grecs et des Romains:
les faciles anachronismes, tout le côté Belle-Belène et tout lé côté
chartiste, qu'il avait porté à un degré de finesse tel qu'on en
oubliait tout l'artifice.
Il faudra bien un jour qu'on se décide à étudier d'un peu près
le style d' Anatole F,rance. Peut-être s'aperceyra-t-on alors de deux
choses, d'abord qu'il est nouveau, et en second lieu qu'il se rattache aussi peu à la gr;mde tradition de la prose français:e que
celui des Gq_ncourt·par exemple. Même la phrase courte de Voltaire, dont on parle volontiers à son sujet, n'a rien à voir avec la
phrase courte d' Anatole France. A plus forte raison, la phrase de
Bossuet, de Molière:, de Pascal '?u de Montesquieu. On verra peutêtre que la prose française traditionnelle est toujours solidement
charpentée, que la phrase fran.çaise est conjonctive et relative,
fortement a.rticulée et que la prose d' Anatole France èst volontairement désos§ée ( dan_s le sens fayoraù1e qu'a ce mot en boucherie), qu'elle évite les qui et les que avec une ingéniosité qui
tient du protlige ( comptez comhien il y a de relatifs dans une
page &lt;l_e la Vie en fleur : quatre, deµ_x, parfois zéro), qu'elle élude
balance1uents et oppositions, les mais, les donc, qu'elle juxtapose et he lie' point. Et l'on verra aussi avec quel art Anatole
France a su évit~r la monotonie que pouvait provoquer un style
aussi morcelé, avec quelle vigil~nce méticuleuse il multiplie et
diversifie les sujets des propositions successives, acvec quel
soin il varie les temps des verbes et dose les participes présents. Et peut-être conduera-t-on en voyant en lui unesortede
Debussy littéraire; le parallèle sera aisé : dévotion à Ra_meau ;
dévotion à Voltaire ; -lutte contre la période, la phrase trop
« architecturée &gt;) ; haine de la déclamation et de la rhétnrique;
amour de la brièveté et par une apparente contradiction amour
de la fioriture.
Ce n' est là évidemment q))' un des côtés du style composite
d' An atole France,; il faudra aussi étudier l'influence du style
de Renan et celle des orateurs d~ la Révolution ; et f~ire un
chapitre à part sur la période chez France, car la périoèe
longue se rencontre aussi chez lui. Sous 1'-app.arente homogénéité du style, il y a une étonnante diversité, une diversité
qui n'est ni chez Barrès, ni chez Loti, ni chez les Goncourt

NOTES

469
et qui montre l'étendue et la variété ae l'esprit de p

Et l'

•
.fi
rance.
on ~n v.1~nt en n de compte à se demander si la défaveur dont il patit en ce moment, c'est bien lui qui en pâtit si
ce .n'est pas plutôt l'idée-type qu'on se fait de son œuvre, :a.us
qu elle corresponde à la réalité tellement plus complexe et
nuancée: Non seulement la courbe qui' est au plus bas remontera, mais elle remontera très haut. On prédit assez volontiers à
A:ato~e France à,cheval sur le xrx• etlexx•siècle une place ana1\,ue a celle qu occupe Dicferot au xvm• ou encore mais un
degré au-dessous, à celle de La Bruyère au xvne.
,

*

BENJAMIN CRÉMIEUX

* *
L'A VENIR DE L'INTElLIGENCE et TROIS IDÉES
POLITIQL!ES,_ _pa~ Charles Maur.ras (Nouvelle édition.
Nouvelle L1bra1ne Nationale).
Dans c.ette réédition, fort élég.amment présentée des œuvres
de M. Maurras, .l'Avtnir de !'Intelligence est précédé d'une préface nou li
'1
f
·
.
ve e qu 1 nous am signaler comme une des pao-es littéraires les plus fortes, les plus pleines, les plus.savoure:Ses que
~on ~uteur ait écrites. Ces charges contre le romantisme' ces
-u1atnbe
·
é
'
. . s passwnn es contre Rousseau, sont aujourd'hui si
~1en J~corporées à nos habitudes de lecteurs à notre paysage
Ittéra1re du xx• siècle ( qui passera stupide à, son tour de bête)
que nous pouvons les regarder du dehors historiquement
esthétique
'
'
men t, comme une fi gure de ce temps
- et que nous
en épous?ns la passion avec la même facilité libérée 9.ue celle
des T:agi.ques de d'Aubigné, des Provinciales de Pascal, ou des
:,ver_tissements aux Protestants de Bossuet. Nous sommes aujour_h_u1 tellement sevrés de belle littérature oratoire dans la
v1e1l!e t d · · f
·
'
.
_ra ltlon rança1se, que, lorsque j'en trouve un si pur et
81
parfait échantillon, je ne puis que l'admirer avec la même
révér_ence que ces g;andes çhoses du passé. Je n'ose dire qu'un
~erta1n éloignement dans l'espace" celui du Midi ferait fonc,.
t1on comm
I B .
d
.
. '
'
e pour e a;azet S Racme, d'éloignement dans le
t emps· 0
,
•
·
•
• P_ m accuserait encore de donner un coup de coude
iml perceptible au Midi pour le pousser hors de l'unité française
a ors nu'
· ·
•
'
h J1. au contraire Je 1u1 tend~ la main pour l'attirer dans un
-c œur, sous une lumière plus ordonnatrice et plus pittoresque.

�LA NOUVELLE REVUE FltANÇAlSE.

Souhaitons que l'Académie fasse des gestes à peu près de même
figure, établisse avec l'art et la pensée du Midi les rapports normaux: qu'on attendrait volontiers d'elle. Jean Aicard_était de
l'affreux Ersatz, et il serait temps d'en venir aux bons produits~
à l'huile d'oHve et au vin dè raisin. Après Alphonse Daudet et
Mistral, laissera-t-elle échapper M. Maurras ?
ALBERT HllBA:UDET

* **
LES PLAISIRS ET LES JEUX, par Georg.es Duhamel'

(Mercure de France).
M. Duhamel a écrit avec sa bonne foi, son enthousiasme, sa
force ordinaire de sympathie, le livre de ses enfants. Rien n'est
plus facile ni plus agréable que de se faire, p!)ur le tire,
l'homme du dedans, j'entends le dedans d'une famj lle, et, en
prenant 1e mot dans le sens de M. Barrès, d'une amitié. Si
nous restons au dehors, M. Duhamel nous· classe dans 1a peau
d'un nommé fü:rnabé, qui reçoit, entre plusieurs visages, celui
du critique grincheux. N'ayo.ns rien de commun -avec Barnabé.
Cela m'entraînerait beaucoup trop loin de faire profession de
foi au sujet des enfants, mais je puis ,au moins faire profession
de foi au suiet âes livres rur les enfants. Il serait à souhaiter
qu'on en écrivît davantage 1 autant qu'en Angleterre. Ils oi).t ce
privilège qu'on ne les fait pas de chic, comme un roma.n sur
l'amour, ou -à titre d'allbi, et qu'ils déroutent tourours une
expérience pleine et précise. Evidemment il y a dès dangers :
les gens qui colportet?t ttrbi et orbi les mots de leurs enfants, et
qui leur crêent une gloire littéraire précoce, ~nt vite. un peu
ridicules et rendent aux enfants un mauvais service. M. Duhamel ~e le fai{ qu'avec mesure, et on peut espérer que le Çuib
et le Tio;up ne traîneront pas d-ans la vie le drapeau d'éteint et
importun de leur gloire enfantine. Mais le lecteur qui n'e'St ni
parent, ni· enfant, ni Barnabé - qui n'est; èomrne -c'est le cas
dnns cette page, qu'un ~ave homme de critique all~nt à son
plaisir, - remercie M. Duhamel de foi en avoir tout de même
apporté de si savoureux. Le Fulgence Tapir de l'fle des Pii1gtmins n'a jamais regardé un tableau, mais iJ. a mis en fiches
toute l'hÏ'stoire de l'art. J'imagine un vieux_célibataire qui mettrait sur fiches tous les moJs d~enfant~ : la belle contribution à
une Logique !
ALBERT Till13AUDET

NOTES

471
JEAN DE LA FONTAINE, par André Haliays

(Perrin).

au!:nli;:~t de M. Hallays n'apporte à la figure de La Fontaine
n 1
d proF.rement nouveau, mais nuJle trouvaille érudite
d'~c~~r~ ox_e d lllfrte~prétation ne vaut, pour rendre- à un visag;
am vie et aicheur une rt .
.
tendre de prendre conta,; avec ce ame mamère perspicace et
mort de La Fontaine M
. son ~uvre. En apprenant la
« C'était l'âme l
, .aucrou écnt dans ses mémoires :
.
.
.
a plus smcère et la plus candide qu ., •
1am~1s connue-· jamais de dé .
.
e J ate
men.ri de sa ~ie. » M H lgula is~ent ; Je ne sais s,'il a jamais
· a ys aionte • « Il
,
•
.
permis que des artifices de pure litté~atu.
ne s es: 1atna1s
se-s maîtresses de noms et de
,
re, comme d affubler
ce nu'1'l
d' d
.
costumes mythologiques. Tout
-i
a lt e sa vie de ses
.I
vérité même
~ '• ,
mœurs, ue ses ouvrages est la
.
' - que quefo1s cum grano salir pour rendre le
p:opos plus agréa~le, mais qu'il faudrait avoir le goût grossier
P
ne pas sentir la
M urHall
. saveur du ,Tal. .' » C'est ce qui permet à
..
ays, sans nen forcer, sans- apologie comme s
cymsme de n
d
ans
La Font;ine. ous onner en quelque sorte les confessions de
bo!:o:Utes ses faiblesses, jusqu'en celle d~ la conversion le
me nous permet de lire
l · ,
'
extraordinaire L
en ur avec une candeur
r
. .. e Nouveau Testament ·lui paraît« un fort bo
ivre- :i,, mm·s il Y a un article sur 1J cl ·i
n
celui-de l'éternité des eines· . e&lt;lu . r refuse de se rendre t
avec -la bonté de D"
qui ne lm semble pas s'accorder
avalanco.e d
ieu-. orsq-ue l'abbé ~uget Fétourdit sous une
e preuves, le malade-commence à fléchir , à
d
peur: Une- lettre de Maucroix l'avoue
..
, pren re
cher mour· ,
.
.
muvement : c( 0 mon
&gt;
. 1r n est rren ; mais songes-tu
ue . . .
ra-ître devant Dieu i' T
.
., . q Je vais compade sa v·
.
usais comme J a1 vécu ... » Le seuracte

i

;on

doute ::t;;:~7u::i~:nt~~~ à
sentiment sincère, c'est sans
et où il dé 1 . .
lp . 'J:1 que son confesseur lui imposa
c arait · « I est dune notoriété
· •
publiq~e, que j'ai eu le malheur de compq:;e: eusnt ql~e trodp
contes il).fâm
,
ivre e
O
que c'est
et'.. nb m ~ sur cela ou.vert'.fos yeux et j.e conviens
. . un ivre a 0m1oable.'. » ll ·avait,fallu r ans et
:;~~~:e aiguë pour faire tout à coup abdiquer ce libre !!t sine::
JEAN SCBLUMBERGER

* *

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
,•47 2
APPROXIMATIONS, par Charles Du Bos (Plon).

Nous retrouYons dans le livre de M. Du Bos des pages sur
Bàudelaire et sur Amiel qui avaient été naguère très remarquées
dans des revues, et qui nous font connaître -une conscience
critique sincère et origipale. Les amateurs de contrastes opposeront par exemple sa méthode et son tempérament à ceux de
M. Lasserre, dont les Cinquante ans d&amp; pensée française paraissent
. pre~queen même temps dans la même coUectio?. M. Lass_erre
cherche à juger et à classer. M. D~ Bos cherche a sympathiser.
Il ne paraît guère concevoir la critique que comrp.e le plais~r de
pénétrer plus profondé~llt, la plume à la main, _l'âme p~us
,encore que le livre d_es é_crivains,. qu'il ,aime. Ce qm veut dire
qu'il ne prepd de la qitique que le meilleur : l'art et non ~e.
métier. Il se place à un intérieur pour creuser. De là parfois
une tension et une obscm;ité qui sont son élément même et
,q_~on ne saurait séparer de son suj~t, lorsqu'il parle de Val~ry,
de Proust ou d'Amiel. Il y a en critique deux sortes de mmes
{ ceile de M. Du Bos est de la première): celles qui comportent des
galeries, et celles qui, comme à Commentry, s'exploitent à ciel
ouvert. Et peut-être la métaphore s'applique-t-elle plus encore
.aux œuvres dont parle la critique qu'à la critique elle-même.
D'écrivains à ciel ouvert il n'en est qu'un qui figure dans la
g.alerie d'Appro~mations : c'es~t M. Paul Bourget, dont j'estime
hautement l'œuvre critique, mais ddnt je trouve exagéré de
&lt;Ùre gue les Essais de psycbologje contemporaine sont le « chef'1' œuvre de la critiq_ue française depuis Port-Royal ». Je con.çois d'ailleurs que la critique tendue, morale, un peu anglaise
.de M. Du Bos reconnaisse comme un de ses chefs de file l'auteur des Essais de psycbologie. · On aimerait le voir appl.iquer,
.avec cette méthode, qui a ses détours et qui n'est pas pressée,
.ses éminentes facult~s à 1'étude attentive et exhaustive d'un
,écrivain dont il ferait son domaine.
ALBERT THIBAUDET

*
* *

LES TROIS IMPOSTURES, almanach, par P.-]. Toulet
(Editions du Divan et chez Em1.le Paul).
Voici donc ce livre au sujet duquel Martineau, qui voulait la
:Présentation parfaite, dut souvent trouver que ses amis le har-

NOTES

473

celaient ~~ peu trop. « La critique - y est-il dit, _ c'est les
os _du g1b1er » ; et nous guettidns en effet les morceaux que
mamtes revues nous livraient (ici même l'on en exposa), mais
pour les savourer, non pour les dépecer.
Du_ Car~et de Monsieur Du Paur (1898), point de départ du
recu~1l, v~ngt-deux ans séparent la mort de Toulet ( 19 20); elle
le pnt qui se penchait encore sur la monture de certaines
pierres. Dans l'œuvre ef la v.ie même de Toulet les .Contrerimes
~t le~ Troi; Impostures figurent les mé'dailliers 'avec lesquels il
JOUa 1usqu à la fin: retirant, introduisant tour à tour, -procédant
à u?e fra~pe nouvelle, modifiant tel dispositif. Que de pièces
&lt;~.v~ngt ~01s sur l~ métier » rëmises avant que ne sortent, ne
s msent a la lumière, ces coupes infrangibles où s'accusent des
form~s toujours si élégantes, - et parfois, feinte dernière, je
ne sais quel « jeté » qui provoque.
De Toul;t e~ général, des Trois Impostures en particulier,
personne na mieux parlé - et dès ~9r 4 -que Jacques Boulenger : « • •• Les accords· que rend une sensibilité touchée
disait-il dans le numéro spë'cial du Divan... Les vérités qu'ij
énonce, on croirait qu'elles ont jailli comme des idées de
poèmes baudelairiens.
11 les a pincées par les ailes l lon21.1e.
b
ment et soigneusement parées, et piquées dans sa vitrine.
Sous leur forme rare et merveilleuse, elles paraissent moins
les fleurs de la pensée pure, que de l'émotion et de l'art. »
Les. peser dans le,s balances applicables à la pensée pure
serait corpmettre a leur endroit une manière de contresens.
Une pensee
' d'a1'li eurs ne comporte pas nécessairement un
tour : songez aux lacs profonds, limpides, de Goethe, de Schopenhauer, de Joubert ; une maxime au contraire, et la plus
d~cantée, ~t !ilt:elle de La Rôchefoucauld, - si loin qu'elle
aille _ne sa~ra1t sen passer. Ce poli de l'ébène que donne aux
Maximes 1 emploi des « termes les plus généraux » est à lui
seul un tour, et qui à leur date en constituait la modernité :
so!e~ certains que chez Madame de Sablé on le tenait, et le
pnsa1t, pour tel. Parlant de la langue de son ami Louis de la
Sa~le, Toulet écrivait: « Encore que pleine de cette modernité
qui est la condition de la vie, elle est restée dans la tradition
de Voltaire. Ajoutez-y enfin un go-Ot sûr, et cet art de tout dire comme 011 patine, de tout pénétrer sans se salir : gloire

�474

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'Athènes qu'a héritée Paris.. » Par où îoulet définit et sa
langue et son art propres. On sait assez l'adJesse imperturbable,
narquoise, avec laquelle s'insèrent dans la trame de sa phrase
ces fils aux tons acides ; comment il stylise tous les. argots ; les
effets, qu'il obtient, d'une âpre bizarrei;ie, par ces rayures en
zig-zag d.9nt à dessein il offense le champ, d'un antique ~Jason.
Le composite, mais d'uDI bon aloi. telle est sa modermté. Le
tour est essen\iel chez lui: l'espace me manque pour en dénombrer et en suivre les variétés : travail auss~ b.ien superflu après
la minutieuse et sagace analyse à laquelle Pierre Ltèvre l'a
soumis (Divan, mai-juin 19zo). L'important, c'est de ne pas
perd1 e de we que le tour id ne re4au~e pas seulement la
maxi.me: qu'il la suscite, qu'il l'i.nstitue. La place des mots, jamais peut-être semblable prépotence ne lui avait été dévol~e :
c'est leur arabesque qui dessine, et ue livre qu'en ·s on extrémité,
le sens ipéci;ll, implexe, qui à chaque fois est visé . Une ~yntax.e sur la'luelle tout a été dit, la plus expert~ et la plus hb:e, ,
qui ioue po,ur elle-même, comme ces drapenes dao~, certa.i~s
dessins de n;1aitres qui semblent soulevées par une bi;rse matinale; des suspensions, &lt;les reprises, des, changements de t-0n;
un usage infiniment subtrl de tQus- les signes de porictuation~
- et par delà les signes mêmes il n'est rien dans la phrase qw
ne soit int.érieu.reroent ponctuê.
" 1.es femmes le savent bien que les nommes ne sont pas si bêtes
qu'on croit - qu'ils le sont davant~e. 'Il,
« L'homme cherche des cooseils le plus loin, les femmes le plus
près posi;ible. Et la métaphysicienne est- encore à découvrir. »
&lt;&lt; ~ dirait q_ue la doulew: donne à ce~aines âmes une espèce de
conscience. C'est comme aux b.ultres le citron. )&gt;
« On souffre un peu, puis on se console, fût-ce d'une bonne action.
La femme d'un ami, u~ .jour aussi viendra qu'élle sera laide.
&gt;)

Bien plus cependant que dans les ma:i.imes?' c:'est dans la.
réduction à l'unité d'impressions venues des quatre points de
l'horizon, . mais perçues et stnties simultanément,., et comme
avec instantanéité, surle seul plan de l'imagination, 4ue Toulet
est incomparable. Sa défense des épicuriens, que_ cite en son
li.vre Martineau, est fort suggestive à cet égard : a. Quoi donc,.

NOTES

475

est-ce bassesse que de se plaire à la musique : « cette douce
musique, dit Shakespeare, qu'on ne peut entendre et rester
gai »,~bassesse de goûter la saveur d'un fruit rouge ; ou le
beau mouvement balancé d'une femme ; et l'ombre fraiche
coupée d'un courant, le pli d'une plaine toute blanche de
soleil ? N'est-ce rien de coordonner ces choses ... &gt;i Ce membre de
phrase, si je le détache en italiques (et combien Toulet les
eût haïes !), c'est que mieux qu'aucun .autre il nous i)lace au
point d'intersection de l'imaginaire et du réel où Toulet vécut
et écrivit: toujours atteint par les choses dans l'instant qu'elles
confluent, et atteint alors d'un seul coup, - leurs concordances mystérieuses. sont lès « nymphes &gt;&gt; que son art « veut
~er~étuer i&gt; ; pour délicate, particulière qu'elle apparaisse,
1al_bance entre _la vie et !'art est ici une des plus étroites qui se
puisse concevoir, et le heu en est la fantaisie. « La fantaisie est
une ellipse. On saute par dessus le raisonnement· ou bien on
fait le tour, pour aller plus vite, et l'o!l contin~e de courir
jusqu'à ce ,que l'on meure - que l'on meure to1.1t seul, comme
on a vécu '. )) Cett-e réduction à l'unité comporte toujours chez
Toulet exactement la longueur variable ,qu'il faut pour que l'un
après l'autre les éléments miroitent un momen.t à la surface et
les seules inflexions de la cadence insinuent la part prise ~ar
chacun d'eux dan~ l'émotion. Beaux chatoiements fugaces vus,
semble+il, à la fois au fil du courant et sous l'eau. On songe à
Boudroulboudour :
« Plus blanche en s0 11 pâ11talon noir
Que 11acre sous l'écaille ? »
« L'insuccès nous vaut d'être seul, et qu'à l'envi du genêt sur la
lande on ne soit ores connu que de l'aurore ou de l'orage. &gt;)
« Floryse, dame créole, don-ri! semble toujours que la plie le désir
ou la lassitude - sous -son vêtement qu'on entend brnire du même
s~n _que ;es sables de l~ mer, après tant de tis~u où la main s'égare,
s 1rnte, s arrête : soudam, de rencontrer ~a chair, c'est comme sous les
herbes uue source à nu. Sur l'escalier de pierre qu'elle gravissait vers
son ami, la volute d'un or tissé dans l'écarlate enveloppait sa marche
d'un murmure écumeux et nourri. Vous parûtes Floryse et sur Ie
'
s~m·1 . demeura, un instant, susp~ndu le grimoire de' votre visage
où se
dech1ffre tout à tour le vke, la· tendresse - et cette angoisse d'un
remords qui ne sera pas absous. ,» ·

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
« Les sources égouttées dans le silence de l'aurore et le réveil de _la

rainette égaient Je pélerin, majs plus encore au foyer de l'auberg~ as~1s,
d'entendre dans la nuit craquer la neige sur les cèdres et la lointaine
voix au loin de ces oiseaux mystérieux qu'enfante le courroux de la
mer.»

•

* *
« _ Oui, dit Médée, j'ai le cœut dur ; mais c'est aux pierres que

dort le feu.

&gt;&gt;

La voix baisse chez Toulet dans l'instant que chargée, jamais plus émouvante que 1orsque sonne le .couvre-feux. De
quel prix n'est pas un cœur dur bien placé? Et ceux-là, ce t'est.
guère qu'en France qu'on le:, trouve sans défa!lt.

.

NOTES

477

vu un_ journal, soucieux de moralité, demander à quelques
comédiennes et femmes de lettres leur sentiment sur ce fanfaron
de luxure, et ces dames prendre le parti des mères de famille
~ans. le style des cuisinières. Enfin, un académicien prétend
1avoir rencontré, non sous la forme du serpent de mer, mais
sous le travesti de l'autre sexe. 11 nous a conté sa découverte
qui ne rappelle en rien, hélas ! les Lunettes de La Fontaine ni
les Mémoires de l'abbé de Choisy.
Ce grand caractère littéraire, que l'on a vu tant de fois dans
le roman et sur la s.cène, est-il à ce point difficile à définir que
les psychologues et les critiques contemporains soient si loin
de s'en former une idée juste ? ou bien, ne pouvant se réincarner dans une société d'automates, n'est-il plus qu'un mythe
en décadence, où sont confondus tous les types de séducteurs
où le plus vulgaire usurpe le titre de héros? C'est moins à
mauvaise foi d'écrivains victimes du Minotaure, comme le pense
Marcel Barrière, qu'à l'insuffisance de la culture générale qu'est
due une telle incompréhension. J1 faut ajouter qu'un caractère à transformations successives, véritable Protée, échappe
aux classements hâtifs dont nous avons aujourd'hui l'habitude.
Pourtant M. Gendarme de Bévotte, dans un .ouvrage plein de
savoir et d'intelligence, La Légende de Don Juan, dont la
seconde édition est de 19n, a étudié l'évolution du héros dans
la littérature, depuis les origines jusqu'au romantisme. Un tel
livre devrait êtrë connu et tant soit peu médité par les drama-turges (terme trop fastueux !), les romanciers, les courriéristes
et les bas-bleus qui répondent aux. enquêtes. Par lui, l'on comprend que Don Juan, tel que se Je transmirent les écrivains
~'autrefois, est _f~ncièrement un philosophe libéré de Dieu par
1Amour_; un aristocrate en marge des lois, toujours jeté dans
les partis extrêmes, vers qui les femmes sont naturellement
attirées comme par le mâle aventureux et dominateur · et
' de'
enfin, pour le rajeunir à la moderne, l'incarnation même
Zarathoustra, vivant dangereusement, et cultivant l'égotisme
dans son sens absolu. C'est ce que ne lui pardonnent point les
esprits médiocres, et pourquoi ils l'ont représenté sous les
trait~ d'un fantoche ou d'un coquin. De plus artificieux, pour
corr.1ger le mauvais exemple et montrer la faillite de telles prétent10ns, ennemies de Dieu et des hommes, l'ont ramené à la

1:

* *
« Ils deviennent des almanachs de l'autre aimée. » La Bruyère
le disait : « des livres faits par des gens de parti et de cabale ».

Les Trois Impostures portent en sous-titre : almanach; qu'elles
sont exemptes de ce péril! « L'avenir qui n'est pas un juge nécessairement lucide et équitable», écrivait un jour Valéry; en
tout cas un avenir qui ne retiendrait pas l'œuvre de Toulet
serait un avenir bien peu français : certaines des plus indéfinissables qualités françaises - natives, jamais pr~cla~ée~ -:- s'y
distillent et tout ensemble s'y rétractent. Mais n anticipons
pas ; ce serait contrevenir à l'adage des Trois Impostures :
(( C'est le temps qui donne aux chefs-d'œuvre, comme aux
grands vins, la lumière, la saveur, la gloire. »
CHARLES DU BOS

** *

ESSAI SUR LE DONJUANISME CONTEMPORAIN,
par Maurice Barrière (Monde Nouveau).
Une nouvelle édition des Mémoires de Casanova, appelée à
quelque retentissement, va de nouveau inquiéter l'opinion par
l'énigmatique figure de Don Juan. Le séducte~r n'a pas ~u
bonne presse ces temps derniers, devant le public de cour~iéristes et de bonnetiers pour lequel les sieurs Rostand et Bataille
commettaient d'cmph;i.tiques niaiseries et soumettaient la
grammaire à des supplices chinois. Dans le même temps, on a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Religion ou au repentir civique. Cependant, ce Don Juan
falsifié, que n'entraine plus la statue du ~mmandeur, a be~ucoup contribué à la confusion, et c'est le Don Ju~n que 1 on
nous ressert aujourd'hui. Comme le Don Juan vivant cacha
toujours sa vraie personnaiité amoureuse sous le masque du
séducteur à la mo-de, tantôt Lovelace ou Saint-Preux, tantôt
Valmont ou vVerther~ etc .. le Don Juan contemporain, s'il
existe aurait-il consenti à revêtir les piteuses apparences que
'
.
lui prêtent le théâtre et le roman ? Marcel Barrière, qui vient
d'étudier Don Juan dans la vie, si Gendarme de ..Bévotte l'a
surtout rencontré dans les lines, Marcel Barrière répond négativement, et esquisse à son tour la figure du Séducteur, én tous
points conforme à celle que dégagea son devancier. Il y a donc
des chances pour que ce portrait psychologique, obtenu par
des investigations difiéTentes, soit conforme à la vérité, et pour
que, désormais, l'on considère le · Donjuanisme contemporain
comme le corollaire de la Légende de Don Juan.
Marcel Barrière commence par résumer les origines du héros,
que l'antiquité n'a point connu, et qui est un produit des temps
modernes, soit de l'hypocrisie des passions, à hiquelle nous
obligent des mœurs 11olies et raffinées. Sans doute, en combattant les passions de l'amour, le Christianisme a-t-il attaché
plus de prix à la chose défendue; mais ce que l'essayiste néglige,
et quî paraît être le point de _départ de sentiments profonds,
fortifiés par une réserve réciproque, est l'égalité des sexes que
nous devons en partie à saint Jér6me. C'est pour la « prudefemme &gt;&gt; que l'homme ornera son langage des« fleurs du biendire », qu'il paradera dans les tournois et chevauchera comme
le chevalier Aïol, ((_ lance levée, par les grands desrubans et
les vallées ». Si ce n'est pas tout à fait Don Juan, ce n'est plus
Achille renversant la captive sur des peaux de bête; c'est le
grand dupeur · d'Héloïse, et, bientôt, ce seront les véritables
cc enfances » du héros, avec le Petit Jehan de Saintré, l'exquis
prototype de Chérubin. L'emprise entière sur l'esprit de la
femme; Dieu refoulé comme un v.aincu dans un coin du cœur,
et entouré des Remords impuissants, voilà la volupté intellectuelle qui se fait jour et sans laquelle le futur Don Juan
dédaignerait la possession physique comme un vil plaisir de
ribauds.

NOTES

47.9

o,n a~rait aiiné que _Marcel Barrière, après un rapide aperçu
de l!tahe de la Remussance, des cours. de Fr.ançois fer et de
Louis XIV, &lt;le la Régence et ·ae la Révolution, eût dit quelque~ mots des ~éformations de l'amour, « déformations professmnnelles », si l'on peut .dire, qui conduisent Valmont •.à la
re&lt;:hercbe de fa torture et précipitent ses successeurs dans Je
stup~e du sadisme. Et que n'a-t-il repris un passage de I'Art du
Passions, où sont étudiées les incarnations de. Don Juan au
couts des âges ainsi ,que les nombreuses déviations du donju~n~sme ?... Mais !'_a uteur avait beaucoup à dire sur le Donjuanisme Conumporam., ou, du moins, sur le -séducteur étudié
d'.a~rès nature. Il rabcirde presque immédiatement, et, pour
d1ss1per la confusio11 qu'il sait être néfaste à son héros, il commence par distinguer du vrai Don Juan 1l'homme-à~femmes et
les multiple,:; subdivisions au Séducteur. Le premier, impénétra~le, est pour les femmes une éternelle énigme, et la consti~non même de sa. nature est de ne pas subir d'ascendant. II
1gnor.e la jalo_usie co~m,e le grand homme de guerre ignore la
p~, contrairement a 1 homme-.à-femmes, il s'applique à ne
point paraitre ce qu'il est. L'ûn s'impose et l'autre n'a que des
o~ligations. Le fréquent parallèle de Marcel Barrièr.e est ingémeu_x et dé;1ote de ~'expérience ; m&amp;is le suivra-t-on quand il
soutient qu au ph.ys19ue Don Juan doit être d'une anatomie
irréprochable ? On convient, quant au visage, et qu'il est audessus ou au-dessous du joli-garçon»~ qu'il lui suffit d'avoir de la
« phy~ionomie j) et des « yeux magnétiques ». Les yeux du
portrait de Marana, à la Caridad de Séville, et ceux du portrait
de Cas:~ova par son :rère. _Quant à la perlection corporelle, il
suffit d invoquer la d1fform1té du Prince de Conti, la maigreur
et le•délabr~ment du Duc de Richelieu, lequel, en outre, était
grêlé ; le p1ed
de ~ord Byron, ou encore la .gibbosité de
Maye~x, cette mcarnatJ.on populaire de Don Juan sous 1a RestauratI~n. Il est vrai que ce dernier est un produit imaginaire
de 1~ littérature de colportage, et qu'il est plut6t un bouffon
lubnq.ue. On fera les m_êmes rem.arques sur le chapitre IV de la
~aute des Femmes, où 11 est parlé de l'âge, de la cambrure du
pied et de la forme du sein. L'on ne devra guère le prendre que
co_mme un hor_s-d'œuvre _de dilettante. D'ailleurs, le critique
hu-même conVJent en mamt passage de son livre que ni le rang

?ot

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ni la beauté, l'âge ni la laideur n'importent à celui qui place en
prééminence la possession d'un caractère ou d'un cœur. Le
reste appartient à la transposition dramatique. Le chapitre des
Courtisanes n'est pas non plus indispensable ou devrait être
plus développé sur la question d'actualité des Don Juanes, que
le critique résout par la négative, tout en laissant planer l'hypothèse.
Marcel Barrière · croit donc à l'existence du Don Juan
moderne, tant est grand le pouvoir d'adaptation du Séducteur,
et d'ailleurs, sans pittoresque et sans faste, il est sans doute aussi
fréquent qu'autrefois. Cependant, l'on ne voit pas bien en quoi
le donjuanisme moderne diffère tellement de I celui du
xvm 0 siècle. Même dans la conclusion du dernier chapitre sur
les Passions au point de tme social et la Morale nouvelle, où l'on
croit entrevoir le Don Juan promis, nous retrouvons exactement Louvet et Restif, qui, des premiers, ont contribué à faire
admettre le divorce et ont défendu les droits de l'individu dans
la sujétion du mariage. Là, cet anarchiste a de grands desseins ...
mais c'est un anarcbiste modéré. Il déclare qu'il faut maintenir
Je mariage, nécessaire à l'équilibre des sociétés, mais le mariage
sans la cohabitation obligatoire si défavorable à l'amour. Cela
peut paraître le parler de Maître Renard ; néanmoins, on sait
que Don Juan est toujours désintéressé, qu'il méprise les conquêtes faciles, et qu'enfin nul n'est plus qualifié pour parler des
choses de l'amour. Donc, « mettre Je mariage en harmonie
avec les mœurs nouvelles, d'accord avec la réalité des passions;
interdire la dot et la dépendance des femmes en ce qui concerne
le domicile et l'administration des biens. Et, conclut Marcel
Barrière, rien que par les coups qu'il porte au mariage, le
donjuanisme contribue d'une manière détournée à ébranler tout
ce que le pharisaïsme contemporain représente de traditions,
de légalité, d'ordre, et même de vertus ostentatoires, car la
séduction est, socialement parlant, une des justes revanches de
la nature contre les coutumes qui tendent à la domestiquer. J1
Il s'élève, enfin, contre l'hypothèse de la polygamie, qu'il considère comme un élément de dissolution des mœurs, et un
retour à J'esclavage; car, « le donjuanisme, qui fut la Chevalerie
au moyen âge, et qui est dans les temps modernes l'essence de
la galanterie, a pour effet social d'imprégner les mœurs amou-

NOTES

reuses d'un haut caractère de politesse ... C'est toute la morale
qui suffit aux passions. JI
Ce livre, d'une lecture attrayante, bien pensé et bien ~crit,
notamment dans le chapitre de la Séductio11, se termine par
cette belle phrase : « Satan ne sera plus considéré comme le
génie du mal et l'ennemi du genre humain: le démon n'est
autre chose que la seconde face de Dieu lui-même, c'est-à-dire
la Nature. » Une allégorie voisine, celle du Satyre de Victor
Hugo, répondrait plus exactement à Don Juan, en réYolte
contre le Ciel.
FERNA. o FLEURET
,.
* ,.

LA CONQUÊTE DE LA JOIE, par Raymond Sclrwab
(Cahiers Verts, Grasset).
Quiconque aime Suarès aimera sans doute aussi la prose
lyrique de Raymond Schwab. Edifier une règle de vie
héroïque, noble sur un fondement d'égotisme ; exalter chaque
minute ; prendre une conscience exacte et ardente de la valeur
de chaque acte quotidien et le rattacher à un grand système
passionné, autant d'e1'.ercices excellents pour des époques plates,
trop heureuses, et de ce fait un peu mornes, comme l'étaient
l'an 1900, ou même l'an 1913.
Mais, en 1922, où tout autour de nous tourneboule et
chavire, où les Empires s'écroulent, où l'héroïque et le tragique sont partout, on peut préférer à un art semblable, un
art plus simple et tout d'allusion. Dire la vie d'aujourd'hui,
l'énumérer sans commentaire, c'est peut-être créer plus d'émotion que d'expliquer, fût-ce aYec l'art.de M. Schwab, la mécanique sentimentale de Louis XIII ou de içolas E.ollin, chan.celier du duc de Bourgogne.

,.

BENJAM J.

CRÉMIEUX

* *

LITTÉRATURE

ET ORIE T, par Hmri Tlmile

(Messein).
Lieu géométrique où l'Europe, l'Afrique et l'Asie se rencontrent, lisière de 1:orient et de l'Occident, suspendue entre tes
1eux immensités de- la mer et du désert : l'Egypte. C'est son
Jmage antique et nouvelle qui donne son unit à ce recueil d'ar31

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tkles critiques et de proses lyriques d'un Français né - et établi
là-bas. Henri Ttl:tuile prend sa place parmi les meilleurs écrtva-~ns
de la renaissance égyptienne; Marinetti, .Ungarettî, Alb-ert Ad.ès,
Albert Cohen, Héli-Georges Cattani. Son,apport dans. ce renouveau, èest un mélange de culture gréco-litine, française, musul:.
mane 'et bouddhi4ue. Ses·- pages critiques 'sur la,,littérature française d'aujourd'.htti sont souv.ent contestables, parfois un peu
naï:ves ou bien trop sommaires. Ce qui fait le prix1de ce livre, ce
sont cinquante ou soixante pages d'anthologie, où la fluidité helMni-que, la chaleur orientale et la saveur du Mek;oub islamique se
trouvent curieusement unies. Il faudrait citer : « Voici la côte
~échiquetée de la Marmarique doucement ap.puyé&amp;aux .genoux
de lâ mer. .. Lii, seute moissôn de ·ces ciel~ est ce1te de la
lumière. Elle monte immensément de toutes ·parts' Jcomhie une
acclamation .. :· Adieu Europe t Je ne reverrai pas 'les t0lts de
tuiles. )) cr Quand .vienâra le mon1ent du suprême dépai;t. et
qu'it faudra larguer ies boùlines du vent, amenanttdstemé"nt le
dernier de nos l'ê,•eS-, ah ! Pargas, que ce soit le- pavilloB d'un
jour heureux ! » Et ces counes de chevaux ,:m C:aire qu'eût
aimée~ Henry Levet : c&lt; La fanfare d'ilœ régiment anglais lançait
à toute volée des bouffées de Carmen {!US naseaux du vainqueur. ))
-BENJAMIN CRÉMIEUX

ll'OTES

LA POÉSIE

, l

L]; COFFR,E'f DE SANTAL, par Gharles Cros (Stock).
On a rouvert ce coffret de bois 1parfumé et' l'odeur légère qui
s'en êéhappe encore est plus douce à respirer que l'âcre odêur
de la poésie à la mode. _Les lacs du Souvenir sont plus\ bleus
que les lacs de pétrole et -les vers .de Charles Cros n'ont pas
tant vieilli que certains . de ceux· qu'on écrivait il y a -trois ou
quatre ans. Les thèmes poétiques cher&amp; à Verlaine et à tous ces
jeunes gens qui c:herchaient fortuné autour du Chat-Noir de
Rodolphe Salis, Charles Cros les emploie,. non pas avec la
sfireté du cc Pauvre Lélian », mais a:vec_ une gaucherie charmante et ridicule.Je ne sais si les jeunes -gens de ma génération
gofitent encore cette roman-ce- qu1on chante si bien· entre les
quatre murs du Lapin-Agile où les araignées du _soir annoncent
un éternel espoir aux jeunes femmes qui)aissent cr:oire qu'elles
prennent de« la neige » (lisez ~ cocaïne)·, à leurs amants qui
feignent d'écrire -:
Soif$ un roi .tJ'Alle711agne 11,ncien,
Est mort Gottlieb le tmtsiciw.
011 l'a cloué sow Zesplqncbes.

*

* *

LES BALS DE .PARIS, par And.ré Warn_qd (Ed.

G. Cr~).
Va-t-on comp0ser une bibliothèqu~ technique des "Plaisirs
d'aujourd'hui? Pour l'amour et la cuisine, les ouvrages de fon-cl°s
ne manquent pas. - Il .y a de bons manuèls ·de - poker. Enfin,
voici l'ouvrage de M. André Wamo_d SUI' les bals de Paris.
Bals, cafés et cabarets, du même auteur, faisait déjà autorité
avant la guerre, surtout à l'étranger. C'est grâce à des livres
moins bien faits que la France a rayonné jadis. d'un inégalable
éclat. Ces spectacles populaires n'ont~iis pas - e'fe,rcé sur
l'impressionnisme, l'idéalisme et J.es formes d'art nouveftes une
influence comparable, à celle de la Cour sur l'art français du
xvrre ? La java, telle qu'on-la danse ifu baf Ùotdb-res -lorsque la
salle s'éclaire en f&gt;leu, vllut tous les voyages. Le livre de
M. Warnod y con'duit
PAP'L MORAND

Toute 1a salle reprend en chœÙr :
1

Hou ! H01i ! Hou !
Et le chanteur achève :
Le vent soufjle dans. les b;anches.
Charles Cros fréquentait chez Nina de Villard où se réunissaient
des poètes, vers- 1890, Germain Nouvea)l, Jean Richepin c&lt; qui
a mal tourné ,)), et_d;autres que je ne nommerai pas pour m'abstenir d'une éruditîon trop facile. Il est l'auteur du Hareng-Saur,
monologue bien connu dans les. cours de didion où les adolescents imp-a!:ie.nts d'être des bommes jouent les héros &lt;lu répertoire, sous les yeux rieurs des jeunes filles .qui rêvent d'entrer
au Conservatoire. Chatles 'Cros est Cauteur aussi de di-zàins
réalistes. On y lit parfois des .vers presque semblables au distique. cé.lèbre. de Coppée :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour interroger les morts du.« paysage impla"able », pour célébrer le sacrifice de ceux q.ui tombèrént sans foi et sans espé-

Depuis quelque vingt a11s, le nom~ui Marc Lefort
Est mécanicien sur ta ligne 'Ju Nord.

ivµîs ce qui sauve l'auteur du Coffret de Sà~tal, c'est d'être,
malgré ses fa_iblesses ~t ses imperfections_, ~un pgète vraiment
~ensible. Un autre n'aurait pas écrit_&lt;:es y~rs -délic;,ieux et puérils
sur

Un Miroir :
Toutes les fois; miroir, que lu lui setvïras
A se mettre du -noir aux yeux ou sur sa joue
La poudre-pm/umée;:cu bien dans uninnoue
Charmante, SQlf:çarmin-mix lèvres, tu dircis : · •

r.
l.

«Je dommis 1·efiétanl les ·vers, que stJ.r l'ivoit-t
Il écridt ... Pourquoi de vos yeu:,çde t•elom's,
De votre chair, .de"uôs~1èvres p&amp;r éeNitours,
Rendre plus -1clatante mcore la. victtJfre ? »

.

..,..; .,. . t:T' ..

.

ou pour tresser en l'honneur de son ami Paul Drouot les guirlandes funéraires de l'amitié.

(Editions de l'Eq-qerr~., Bruxelles).

•. '
l!

GEORGES GABORY

*

f' aime les frais matins peuplés de tourtei·elles,
Les ciels purs et lav4s ccmme des j quarelles,
L'azur, tant_fe qu~ cha1_7-te et tout ce iui sQur~t,
L'humble lila.i,{j /fi s'ouyre) t doucemetJ/ flf-v,rit,
L'oiseau ccmmè t,n désit- posé de bra~1!be e;,, branche, Et, .dans uii'jardin c7àir, avêcsa. robe bJAnche . .. '

-.

Et n'ayant que la gloire et l'hoimeur pour tous dieux,

tA FOI DU DOUTE, poèmes, par Pierre Bourgeoi;

Charles Cros a chanté l'amour, ses plaisirs et ses peines et il
est très doux de lire ses vers d'une voix discrète, émue et qu'on
voudrait soutenue par un clavecin mélapcolique, dans un boudoir rose et fané, à quelque jeune femme sensible dont on est
aimé sans le savoir et qui ne s~ura jamais qu'on Taime.

* *
AQUARELLES, par Emile Henriot (Emile-Paul).

rance

ROGER ALL4RD•

I

Alors, si tu S!frpr_e~·,Jl quelque regarà pe~•en,
Si de l'amour présent elle est distraite oit fasse,
Brise-t&amp;i; mais ne lt:ii sers pas, petite glace,
À s'orner pour un a.utre, en riant de mes vers.

NOTES

Ces poèmes ne sont p,oint médio:cres, ils .sont mauvais . D1où
-vient qu'on puisstdes lire ayec sympathie ? Il y a d'ans le « cas·n
de M. Pierrè Bourgeois,,quelque· chose de tragique et l'on voudrait vqler au secours du poète·noyi dans ses phrases. Tant de
vase et tant d'algues- brisent l'élan ·du nageur.
Sans doute l'auteur ne conçoit-il rien dairement, mais _à la
qualité de certaines -imâges on _reconnaît !!.artiste à naître. La
preuve que ses strophes ne sont pas indifférentes,. c'est qu'on
aimerait les refaire e11 supprimant les neuf dixièmes des adverbes,
épithètes et substantifs abstraits. Je me suis ,amusé à leur appliquer une « grille » comme aux. textes brQuillés. Les. r:ésultats.
sont concluantS: : je les tiens à la disp·osition de M. Pierre
Bourgeois.
PAUL FIEREN.S.

*

* *
..l

32· DÉCEMBR~ suivi de quelques mirlitons antérieurs,.

b
t

J\près une telle_ profession de foi•, on n'attendra pa.s de
M. Emile Henriot des.sentiments rares ou des images imprévnè5:
U aime à poursuiyre , S,QUS les, saules la muse, .habitante cks
coteaux modérés . .Elégiaque avec di scrétion, matérialiste. et
panthéïste sans trop de rigueur, il rencontrt\ de fermes aeçent(

par Jean-Victor Pellerin (La Sirène).
Si d'aigres sonorités nous émeuvent, c'est à la faveur d'uœ.
complot sentimental où la musique elle-même n'a qu'une
influence réduite. Le piston de village élargit" ainsi les soirs dejuin_; l'orchestrion coagule l'éparse tristesse des champs de
foire. Qn n'a pas envie de reprocher à M. Jean-Victor Pellerin
son amour du mirliton, mais ses-chansons et calembours de caféconcert risquent fort de trouver peu d'écho. Question d'atmosphère sans doute ? Précisément, l'impuissance du poète à créer
par ses fausses notes l'état d'indulgtnte sympathie qui les ferait
entendre sans déplaisir, se manifeste à chaque page dans la moi.-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tié versifiée du tecueil:· On pouuait'mieux employer cette vir..
tuosité fa&lt;:ile qui, ,surveillée, deviéndrait un charme.
•cl
Quant à la méditation qui préface le volume, elle exprime
gracieusement plusieurs banalités. lei,encore il pourrait être fait
meilleur usage du mirliton. Je suis à recommencer », s'écrie
M, J .-V. Pellerin. ,Qui eût osé le lui dire si crûment ?

«

PAUL FIERJ!NS

LE ROMAN

MYRRHINE COURTISANE ET MA_RTYRE, par Pierre
Mille (Ferenczi).
.1
M. Pierre Mille vient d'étfüe un,rom·:m antique. On~'y attendait pe11,. Pierre Mille est une intellïgence, un observâteui, un
moralisfe.-·C-e n'est pas un anitµateur; jusqu'ici, il a pa:ru avant
-tout raisonnable. Or, pour, ècrire un roman historique, il faut
.s'halluciner soi-même. Cela·peut paraitre étrange, c'est ainsi.
Nous nous intéressons peu.à !'Histoire, et beaucoup à l'auteur.
Les. Martyrs, Notré-1Jame de Pa-ris, Saùunmbô, ne valent querpar
l'imagination. Et aussi peut-.être l'Histoir:e ·de Mîchelet, les 'Ori.gines de Renan. , '
·
r,
,.
Piel'te Mille :rune forme de' l'imagination : l'humour,' la fantaisie. Sur ùti trait de• mœurs obsei:vé, il sait bâtir une histoire
caricaturale qui, e!xagér~nt le tra:it,de mœurs, lé"fait sentir et le
ridiculise. IU saieaussi· répro-duire la réalité en l'analysant,~en la
disséquant!. Si Barnavaux est sous ses yeux, il ne le dessine pas
en deux coups instinctifs, il le décrit ·par petites touches. Il est
do~c le, fOntraire d'un fa\seur d'épopée~:
Ce n'est' pas ùne épopée qli'il .a voulu_ écri_re, bien qu',11 ait
repris le sujet des Martyrs: demiè e grande pêrséëhtï°Jn ''dés
chrétiens. Epoque trouble, toute jaillissante d'enth~usiasme et
defolies . .Pierre Mille s'efforce dé nous tncmtter que cette
épque fut l&gt;anale, que les martyrS' furent 'des hommes mdinaird.
C'est;me idée divertissànte à soutenir, un paradoxit, le · suret
d'un conte.:..Je ne ,sais pourquoi. Pierre Mille a pris run to-d si
grave, a -&amp;rit plus" de 200 pagés, pohrqu-0i 'a 'bour-ré';scHl li&gt;Jre
de notes prises à· l'An'.thêilogie., aux Actes des Marryrs ou au~
.ouvrages des spécialistes. Ç'est beaucoup d'eml:&gt;artas pour un~
fdée si frêle, si peu jt!stili'ée-. ·I l y .â' bien plus ·de vérité dltt1s
P-0lyeucte que,dans tQus'1es hêr.os~de' Myrr'him. 1 Le1 patfüms les

1a

ir

HOTES

plus délicats du scepticisme ne nous feront pas croire qu'on se
fuit supplicier par vice ou sans savoir pourquoi.
.
Pierre Mille, n'ayant pas vécu à Corinthe sous Galère, n'y a
pas ttouvé ·un narnavaux à observer.' Les types qu'il a inventés
restent p-âles .. Et l'in·évitable festin philosophique de ce rornan
grec n'apporte aucune· nouvelle 1ueur. Il me semble que, dans
l'œuvre toujours honorable, souvent amusante, -parfois brillante
de Pie:rre Mille, cette-Myrrhi1tt reste un frvre inntile.
Et -par quelle fantaisie Pierre Mille appelle-t-il frène la pauvre
servante qui ·fat la mère de Constantin ! Tant d'érudition
déployée J&gt;OUr arriver .à ce lapsus? Pierre Mille n'aime suère
l'histoire.
PA'UL RIVAL

*

* *

L'AMOUR ET LA MORT DE JEAN PRADEAU, par
Chartes Silvestre (Plon),
Le paysan en littérature a un sort singulier. Il semble qu'~n
ne puisse le 'p eindre au naturel et que sur tout roman de la vie
aux champs il y ait un frottis ou de bitume -ou d'azur. Est-ce
une fatalité ile la matière, et l'une des mélancolies du genre ?
te romancier qui a très vif le goût des choses vertes prête peutêtre à ses paysans, malgi:é qu'il en ait, quelque air de bucolique;
et celui qui ne l'a pas en fait des brutes que mène l'instinct seul.
Pu1s les effets sont si faciles à marquerici qu'on est porté à donner le coup de pouce. Âu mo.yen ~ge déjà, d'un côté des farces
vî.llageois-és, de l'autre dès bergeries d'amour tendre et d'eau
fraîche.
Et l'on est encore à discuter du véritable rustique! Sera-t-il
aux couleurs de Sand ou aux couleurs de Zola? Le bon, le vrar,
le seul, dit l'un, c'est la bête humaine puant le bouc et le -fumier.
L'autre jure que ce cul-terreux à la naturaliste est outré et -faux,
et qu'à bien voir la bonne dame de Nohant est plus proche . du
réel, Pour peu qu'on ait pratiqué les campagnard~, on peut a1s~ment s'autoriser d'exemples. Pour ou contre.
Si l'on renonçait à ce bavardage et qu'on voie en ces conceptions contraires d'eux vérités (( répugnantes » selon le mot -de
Pascal, mais vraies _toutes deux?.({. D'ordinaire il arrive que ne
pouvant concê-roir le rapport de deux vérités opposées et
croyant que l'aveu de l'une enferme l'exclusion de l'autre, ils

�LA NOUV.ELLE REVUE FRANÇAISE

/

(les hérétiques) s'attachent à l'une, ils excluent l'autre, e.t pense.nt gue nom;, au contraire.)&gt; Pour être dans le vrai, le.romancier
doit voir dans le paysan un homme cap_able de bien et de mal,
- parbleu ! - et de plus de bien e't de plus.de mal peut-être.que
ceux q·ui sont moins proches des éhose's .naturelles. Le rapport à
concevoir ici entre les deux vérités, l'optimiste et la pessimiste,
ne peut être donné que par un fort .sentiment de la vie rustique.
Non le sentiment de la nature, à la Jean-Jacques, gui compoi:te
un certain éloignement des hommes-, mais de.s amitiés terriennes,
comme Barrès dit: des amitiés françaises. Ces amitiés seules
font ll.'.omprendre comme,nt les bassesses .et les grandeurs du
paysan, ce qu'il a parfois de bestial, parfois d/bibliqu~ et d'idyllique, tiennent à ses mœurs et conditions, c'est-à-dire à sa terre.
Charles Silvestre a ce sens du Limousin qu'il lui fallait avoir
pour écrire un roman complet -sur ses paysans. Sympathique~ et
antipathiques, jeunes et vieux, hommes et femmes, it a dessiné
une dizaine de personnages, variés et bien suivis, qui sont · en
somme des types, les types essentiels d'une galerie camp..agnarde. Ces gens-là, suffisamment individualisés, soot vrais
et présents: les ruraux de chez nous dans· la guerre, en un
moment 01.1 tout passion:pa.it la vie, les uns sê dépas.sant pour
s'égaler aux circonstances, les autres lâchant la brid·e aux désirs,
âux convoitises,
Si Charles Silvestre a forcé légèrement certains contours, c'est
en restant dans !-aligne. Pas de ces traits de mœurs que Zola
estimait sans doute champêtres et significatifs, tels que celui de
l'idiot violant sa grand'mère racornie. Mais son père Breuil,
répugnant bonhomme, ladre et lubrique, . e~t poussé assez au
noir, tandis que son Jean Pradeau pourra paraître idéalisé, _bien
qu'il ubus le montre d'organisation nerveuse et affiné par la
mala&lt;lie. Le portrait de la vieille mère, si bonne femme, toute
de cœur, semble .eir.cellent de stîreté et de relief.
Dira-t-on que la probité de l'ouvrage etît exigé un peu plus
de sobriété? Si peu que rien. Un mot de, trop. parfois, dans le
dialogue. Celui d'ailleurs qui parlera le plus au gros du public.
Mais tant de paroles d'u.n naturel et d'une bonhomie qui sont la
vie même! Et cela va loin. En usant des mots les plus ordinaires,
ces gens ont parfois des phrases, de véritables cris humains, qui
leur prêtent de singulières proportions.

NOTES

·· La cueillette des pommes .où ne, s'échangent que de menus
propos, presque des clichés, reste une idyUe d'un ton.fort j:uste.
Les pages sur l'agonie de Jean Pradeau, sa mort, la peine de la
vieille mère, sont émouvantes, d'une émotion prenante et non
sans grandeur. La saveur tragique du parler populaire, aipsi
qu'une langue pleine de sève ·et de montant font &amp;eaucoup
pour ce livre. Mais il a une vertu de belle humeur, de tendresse,
et surtout d'émotion, on -ne sait comment venue.
Ces dons même font qu'on peut en vouloir à Charles Silvestre
de ne pas employer toujours au mieux son talent. M. d.e Balzac
parlant d'un poète de son époque disait : « Il lui prenait parfois
des enthousiasmes assez agréables. » Ce compliment -vaudraitil, fait à un romancierr '? Une apostrophe au J:..imousia tient un
peu du morceau de bravour.e. Des pays~ges trop brillants,
avec des agréments de style, font retrouver- l'auteur, alors qu'on
était devant ses campagnards. Charles Silvest!e c'est .le Limousin même: il n'·e tît ri'en dtî souffrir en son P.radtdu qui ne ftît
de veine agreste.
Voilà bien ,des reproches? Non, touiours le même. n· ne
manque rien à ce li,vre si ce n'est quelques suppressions.
Il se pourrait qu'-On ftît en droit d'adresser à l'auteur d'autres
critiques. Mais au bout du compte un ramander qui montre
un tel sentiment de la vie rustique, et qui a de l'âme en même
temps qu'un goût vif pour le réalisme, est un homme sauvé.
HENRI POURRAT

LE CABINET NOIR~ par Max Jacob (Bibliothèque des
Marges).
Devant nous, Max Jacob o,uvre des lettres qui ne lui sont
pas adressées. Comme poète, · n'a-t-il pas sur tout droit de
regard, au même titr.e que le Ministère de l'Jnténieur ? En se
jouant des difficultés, l'auteur réhabilite le haut commerce
parisien et restitue à la petite bourgeoisie provinciale tout ce
qui lui est dû. On se rend compte après l'avoir lu que les plus
puissantes firmes ne sont pas à l'abri des embarras de l'amour
et qu'en. banlieue les gémissements ont leur saveur secrète. Dans cette chambre noire, un monde inoubliable, pris au
plus petit diaphragme, vient jeter son image renversée, comme

�490

LA NOUVELLE REVUE FRA.NÇA.ISB

dans les sources. Panni ces lettres, celle de

Mlle.

Bernard

Ma tante, vieille chipie, je vous avertis d'avoir à vo11s taire ... l))
et celle d'une jeune ouvrière au fils de son patron ( « Je sentais
bien que vous n'étiez pliJr comme avant, du temps de l'avenue Pbilippe-Augurte ... l)), iront au ciel,
Faut-il répéter que Max J.acob est un de nos maîtres, et qu'il
(«

embellit notre époque?

,.

PAUL 1'.0RAND

*
* *

LA FIANCÉE MORTE, par ].
marion).

N.

liOTES

ravages exercés par l' opium sur Je bon gollt de ceux qui en
usent dans leurs livres, sont bien gunds.
L'ouvrage qui nous ocaiJ&gt;e échappe à tbut reproche de cette
sorte. L'auteur décrit des scènes et des sentiments nécessair&amp;
ment flottants avec un remarquable souci de la nuance juste.et
un parlait sens de la mesure. Aucune exaltation de mauvais
ton ; rien qui sonne creux dans sa fumerie. Et certains pass:ages,
plus aérés, laissent voir. que ces qualités -peuvent s'appliquer
aussi bien à l'observation de la nature et du réel.
JACQUES DB LACRETELLE

Faure-Biguet (Flam,

Selon une antique légende slave, lorsque, jadis, une fille
mourait vierge, la coutume était de Ja fiancer à un jeune
homme, mort lui aussi sans avoir pris d'épouse . « Pour ces
deux .fiancés d'outre-tombe on dressait des contrats, comme
s'ils eussent été vivants. Et le jour de leurs tristes noces, on
brôlait les parchemins et les présents qu'on leur avait offerts.
Ainsi, sur l'aile légère du feu montait vers eux, jusqu'au monde
qui est au-dessus de la terre, la nouvelle de leurs fêtes nup.tiaJ.es. _..
Tel est le thème très poétique pu lequel M. Faure-Biguet cherche
à expliquer l'anxiété sans c:mse et les désirs mystérieux del a jeune
danseuse russe dont il nous conte la vie. Isis - c' est le nom
que lui ont donné ses amis-croit que l'âme d'une de ces lointaines fiancées mortes s'est incarnée en elle ; et elle épuise sa vie
terrestre à retrouver l'autre âme. L'action est voilée tout du long
par les légères fumées de l'opium .
Le défaut d'un tel sujet est qu'il réunit trop d'éléments artificiels : l'énigme d'une vie antérieure, l'extase de 1a danse, les
rêves de l'opium, etc. •De ce fait, les personnages, si vrais et
si finement exprimés que soient leurs sentiments, ont une
fignre quelque peu :fi.ctive. 'L'artificiel, dans la littérature, prend
.des formes successives qui varient comme des modes. On dirait
que chaque génération d'écrivains a. sa névrose particulière.
Voilà vingt-cinq ans, c'était le culte des lys et la mode de la
r~be « Sixtine li. Aujourd'hui c'est la vogue des ·danseuses nupieds et la passion .de l'opium. Les romans où fon assiste au
« dér?ulement des voiles » et où l'on entend « le grésillement
des p1pes ll ne se comptènt plus. Et .généralement, hélas ! Les

* **

,
!.:'ENLISEMENT, par ]ea11 Monique (Rieder).
Il s'agit de l'enlisement progressif du« pion» dans le répétitorat. Nulle déclamation·, nul didactisrne, une-série de notations
justes et sensibles. ~ull. très beaux chapitres : celui où le pion
« chahuté » réussit à remonter le courant et à o: mater »· son
étude de« mo1ens .,, et celui où il s'abandonne à la boisson.
Le reste du Jiwe inspire une vive sympathie pour la sincérité
-et le talent de l'auteur, mais ne va pas sans monotonie. Lesimpressions s'égrènent un peu au hasard, sans avoir le éharme du tontveoant impressionniste. Elles ne · oous sont pas livrées d'une
façon assez directe, elles sorit trop transposées, sans former
cependant un ensemble construit.
Les matérianx-0e la bâtisse sont rassemblés, la maison n'est
pas construite. Cest dommage, les matériaux étant (pour dire
vite) d'une qualité analogue à ceux de Charles-Louis Philippe
et ce livre étant de ceux qu'on n'écrit pas pour s'amuser, mais
avec tout le sang de son cœur.
B. CRÉMIEUX

** *

L'OPHÉLIA, histoire d'un naufrage, par Marius-Ary
Leblond (La Sirène).
Certainement le livre est réussi, car il est pathétique, prenant, et tenace . L'imagination de-meure occupée de cet ilot,
mince et triste, au ras d'une mer étincelante où les coraux,
comme de grands pièges à navires, bl'ttknt en couron nes de
hlmière sous Jei e{!UX tropicales ...

�49 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il y a profit, même pour un romancier, à 11voir vu ce qu'il
entend faire voir. Madus et Acy Leblond sont de grands voyageurs, et l'on gagerait que ce naufrage eut lieu, en effet, ou que
ce fut tout comme, dans le canal de Mozambique. Bénéfice
énorme. Je suppose qu'avec du goût et le sens de la fiction, un
littérateur peut trouver « ce quelque chose qui embaume une
page», c'est-à-dire le détail, efficace comme une odeur, qui à lui
seul fait atmosphère. Mais quel talent ne lui faut-il pas pour que
son ouvrage ne sente point le concerté, la facture, un certain
échauffement de fantaisie. Les plus grands n'arrivent pas toujours à composer cc philtre de l' « ailleur,s », philtre où l'inattendu, l'agrément, la surprise, et une ingénuité, une facilité, je
ne sais quoi qui fait accepter sans étonnement cela même qui
vient Je nous surprendre, entre.nt peut•êtœ à parts égales.
La sincérité de la vision a d'autres avantages : elle permet
une meilleure économie de l'intelligence et laisse disponible et
fraîche l'imagination que sans cela l'invention viendrait peutêtre suppléer. Ainsi, dans l'Ophélia, ce qui se fût dépensé en
fiction, approfondit la vision, la fait hallucinante. Le livre,
d'une saveur toute moderne et plein d'ailleurs de traits originaux, communique un sentiment singulier des races, des
faunes, de ces peuples d'oiseaux. aux mœurs particulières qui
hantent les iles australes, de la mer et de ses formations madréP,Oriques. Vie et mystère de l'être, vie du groupe, vie de
l'animal, vie des éléments. C'est ici que l'on retrouve vraiment
le got'\t frais du voyage. D'où il suit qu'un tel roman d'aventures, - si l'on veut, - a plus qu'un autre valeur humaine . Les
trois hommes de mer qui s'affrontent sur l'île aux oiseaux sont
des vivants, avec leur vie à eux, leurs particularités physiques,
leur odeur animale. L'histoire, en son étrangeté même, prend
du poids, devient riche de sens, passe en somme dans la région
du symbole.
L'Ophé/ia, histoire d'un naufrage ... Naufrage d'un bateau,
naufrage d'un individu, naufrage encore du bonheur édifié par
deux êtres enthousiastes ...
Marius et Ary Leblond sont les romanciers, - laissant au
mot « roman » tout ce qu'il enferme d'épique et de lyrique, de l'effort français à travers les races et les pays ; ou plutôt d'un
certain enthousiasme à la française fait d'intelligence, de zèle,

NOTES

493

de vaillance, de noblesse de cœur. Les poètes de notre génie
en action dans le monde. Leur trait propre, c'est ce caractère à
la fois de lyrisme en fleur et de sérieux intellectuel, Sans être
nourri de réflexions comme En France, ou même comme
le Miracle de la Race, ce roman ·est macqué de la double griffe.
La force qu'il garde d'être quasiment un document, ces
impressions cutieuses, ce. goftt de vécu, et d'autre part la péripétie vive, la concentration du récit, son chiffre elliptique, lui
donnent un reli_ef singulier. - Faut-il dire qu'un certain abus
&lt;les mots et des phrases soulignés désoblige un peu, comme
un manque de confiance envers le lecteur? - Que le livre soit
riche en couleurs, cela se voit d'abord: ce qui importe davantage, c'e.st qu'il est aussi riche en nature.
HENRI POURRAT

LETTRES ÉTRANGÈRES
L'ANNÉE LITTÉRAIRE EN lT ALIE.
Les douze - ou plus exactement les dix-huit mois - qui
s'achèvent ont été marqués dans les lettres italiennes par la
mort de Giovanni Verga et de 'Renato Fucini, Je premier plus
qu'octogénaire et le second proche de l'être, par la publication
du Notturno de Gabriele d'Annunzio, de la Storia di Cristo de
Papini, du Rubè de G. A. Borgese, par la représentation de
Sei personaggi in cerca d'autore de Luigi Pirandello, par la parution sous les auspices du groupe de la Ronda du Testament
littéraire de Giacomo Leopardi et enfin par la création d'un certain
nombre de nouvelles revues littéraires (Lo Spettatorc, Trifa/co,
l'faatne, Primo Tempo etc ... )
Depuis quarante ans, Giovanni Verga ne produisait plus et
Renato Fucioi depuis vîngt . Ils étaiept de stature inégale :
Verga est un grand romancier, Fucini un aimable conteur
toscan. On continue à lire et à aimer Fucini en _Italie comme
chez nous les Lettres de mon moulin, ~is aucun des cooteurs
toscans d':\ujourd'bui, nj Arden.go Soffici~ P..i Bruno Cicognani
ne le contiJ)uent en ligne directe.
La littérature toscanisante a pour -elle foute la saveur du parler
de Florence, de Pistoie ou de Sjenne, _une vivacité, une grâce, un
primesaµt auqui;l on ne résist~ pas; c'est _un sourire perpétuel,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

495

même s'il lui arrive, ce.-qui est rare, de larmoyer. Mais ce n'est
qu'un plat local, qui.a kragoüt du.4ialecte (avec, simplemeot,
la cham::e de pouvoir ~tre absorbe par tous d'un bout à l'autre de
la péninsule, le patois .to·scan-fotma:nt les huit dïxièmes de la
langue-it:iliennei,.et au-quelles grands sujets, 1esgrandesé'motions
-sont interdits. JI faut .reconnaître .avec les détractè4rs du toscan
-quefa.bus de cette littérature risquerait, si l'on peut •dire,, (&lt; d'empatoiser » l'italien, de Jui enlever toute valeur universelle, ou
seulement 11ationale::: Cette ·- querelle ·au toscan et de Y-italien
n'est toutefois...pas , près. de cèsser~ La publiaation des inédits de
Fucini a contdbué-à:Ia ranimer. ·
I
Il y a.y.ait eu en Jtalie .depu1s ,l 'armistice un vif me&gt;u'l!etnennle
sympathie de la part des jeunes et err particulier :des néo-classiques dans la direction de Verga. Sous le vérisme du romancier
des Malavoglia, on avait aisément découvert, le jour où l'on
s'était mêlé d'y regarder de près, une sàbriété-, une force con•
densée, un ramassé dans l'expressiçn et en même tep:ip~ un
lyrisme sous-jacent qui le·iirent aussitôt 'qualifier de «-grand classique ». Cè fub:::é-dassicisme qui fut cél-ébré l'ors- de son quatrevingtième anniversaire . .Depuis lors, ïl est peu ae prosateûrs -qui
ne se.réclament de lui ; les définitions les plus contradictoires
de son clas-sicisme so-ntfournies ohaque- jour, les conséquences
les plus diverses tirées d:e son œuvre. Il n'existe pourtant pas une
doctrine littérair.e solide·issne de Verga ..Et, croyons-nous, il ne
saurait en existér. Ses romans, que leur rythme 'intérieur fera
durer, obéissent extérieurement à une concef&gt;tion périmée, celle
de Zola. Or le rythme 'intérieur propre à Verga ne peut s1eriseigner, ni s'imiter. Ses nouvellës, du· moins certaines d'entre
elles : ~avalleria Rusticana, La Lupa, Malal'ia, qui f:iignent la
brièveté saccadée de Mérimée au « charme 11 de Balzac., pour•
raiènt, sémble-t,il,.offrir -des modèles-&lt;l:e récit, ,mais .personne ne
semble jusqu'rci s'. en .êtr.e.. aperçu. On a beaucoupsdisserté sur
l'art de Verga depuis. 19·19, nul ti'a encore 'Cl'un·e façon
évidente et per,sonnelle tiré'parti de son grand enseignement.
La lutte des andens et- qes, modernes continue, toujours
imposée par les tenants de la tradition, le groupe· combatif et
1mpitpyable de la Rond.a. Par malheur, aucufie œuvre .originale
n'a été produite par les· compagnons de 'la Ronda, et les trois
lîvres marquants de l'anné~ échappent tot'ilement à, leur

influence. Il a déjà-été rendu -coinpte foi: de l'Histoin -du Christ.,
œuvre ~un gr.and styliste, màis. un pen en marge de. la littérature·, nktée.·pàr '.une concepti-Oa mystko-romantique et quasi
prophétique de l'histoire.
Le' Notturnv de d:Annunzio qui, s'il n'est pas destiné à
dem:eürer dans l'œu\rre dtu poète des La11di une_ parenthèse,
marque un. renou.veliement partiel: .de ·s.on art et anno.nce une
troisième jeunesse aussi exubérante que -les deux: premières,
n'est pas plus q.ue ·1e livre de Papini·touphé par le n-éo.--:t raditionalisme. de Ja Ronda. Le. Notturno s-erait hi.en plutôt un.e
stylisati:on ·de~J?impr'essionnisme~et de ce qu'il y eut de meilleUI
dan.s le .futui:ismè italien de 19 I 2-19,15, Cettè esthétique: .,que
ses plus clrauds partisans. d'alors (Papini;, Soflici) estiment
périmée, ~est-d'elle que ·d'Annun2io sérrble a-voir voulu s'inspirer. Emilio ::Cecchi, . l'esprit le 'Plus libéral: au· g·r oupe -deJa
Ro1tda, a montré, avec des exemples à l:'appûi, ·que ce g.enre
d'impressionnisme s:e rencontrait aussi da11s les meilleurs
modèles du Cirrquecento. Mais Emile. Deschanel a pu, sous lê
second Empire, éaire un livre sur le romantisme des,classiques.
La vérité, c'est que d' Annqnzio â délibérément -choisi pour son
Nolturno la technique des impressionnistes., sür &lt;le la marquer
de sa griffe pufasante et d'écraser pat comparaison ses cadets
devenus ses modèles. Il a,toujoursfallu à d':A.nuunzia:des modèles,
presque;: toujours il les a dépassés . .Le-modèle technique de la
Figlia di Jorio par exemple, dest à n'en pas dofiter La Lépreuse
d'Henri Bataille. De combien l'emporte ,en lyrisme, en pittoresqùe et en beauté; formelle la Fig'l-iadi~Jorio stir la Lépreuse J
Cette technique impressionniste : brefs fragments, phrases
courtes juxtaposées et rion pas coordonnêes, 'fréquente absence
du verbe, eté ... convenait à merveille,'îl faut ~le re&lt;tannaîtr et
au sujet traité et à la situation matérielttf ciù se rrouvait l'artiste~
Victime d'un décollement de la reétitie lors d'un brusque atterrissage d'avion, .d'Annuru:io a· écrit son Nocturne. étendu sur.
son lit, la tête handée, dans l'obscurité. Çd~tr le titre), ·sur de
minces bandes de papier·que recueillait au fur et à mes·u re si
fille R~nata, la (( Sirenettà ' ¾-. Sur ces. bandes de papier,
d' Annunzio a écrit tout· ce qüi -défilait 'devant son esprit :·
sa douleur physique d'abord, se-s souvenirs de guerre et surt_o ur
s-es souvenirs d'av-iateur, sès.s0-uvènirs d'enfance, &lt;i'adolescence,

494

0

�496

.,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

à'âue mûr, puis, comme pour se venger d'être privé de la vue,
tou~es sortes d'évocations visuelles d'une ptécision -et d'une
richesse admirables, et-aussi des évocations a,uditives, tactiles,
olfactives, ie livre de la sensualité et' ·de la: doul.eur. Dans
l'affaissement provoqué par la mala~ie.' l'éclat toujour,s m~ p_eu
cherché, l'orgueilleuse bravura., qul! gatent ·un peu d ordmau:e
sa prose rutilante, s'effacent ou s' a;nortissent . ,U trouve une
sincérité, une simplicité tout;•-humaines, et n:on plus du to_ut
« surhumaines », ·qui provoquent .l'émotion.- Sa dureté s!est
amollie. Les pages sur sa mère, sur ses chevaux, sur la bataille ~e la
Marne sont peut-'être les plus belles, e~ tout cas les plu~ directement belles·qui soient sort-ies de sa plume-fée i Le c!mquant
et la grandiloquence se font jour parfois, trop ,souvent mê~e,
si la Qllerre entre en· j.e u, mais lorsqu'. il sé borne à « dire
une chose· », il la suggère dans sa totalité vivante mieux qu'aucun autre écrivain d'aujour_d'hui .·•
Le premier roman de G. A. Borgese, Rube, est ·d'une auti:e
façon, mais autant que le Notturno, en dehors du courant néotradi-tionàliste. Pour dire les choses grossièrement, c'est un
livre qui fait tantôt 'Penser à la technique des :'romans de Stendhal, tantôt à celle des romans d.e Dostoïevski. L'avocat Rubè,
à.la fois ambitieux et ·ahoulique, intensénJ.eut intelligent mais
incapable de conclure, s_ans forfe vie morale, se lançant
dans la guerre par -besoia d'a~tion et de _c_ei:;titudes~, courageux
par réaction contre sa peur, .jeté. à la misère ,pacla démobi! isi~
tion, trayersant.les pires cl'ises_ ·et niourant dans une marufestatlon bolcheviste à laquelle il s_e tro.uve pa'I' hasard mêlé, tel
est le héros tourmenté de ce lit re bouilto·onant et ·üiégal. Rubè
n~est pas un symbole, c'est un être vivant, .et pourtant c'estçonstamme □ t la figure de l'.Italie de la guerre qu:oo croit voir
transparaître sous la sienn~.
On a vi,(emenf' reproché ~on style _et .,surtout sa langue à
M. Borgese. Que l'un soit souvent hàtif et l'autre insuffisamment châtiée et pure, c'est possible, !)lais cela~ n'enlève rien à
la _signification et à la- puissance de c;e livre q-ui maTque le piemier grand effor t du roman itafien d'.:ip"ès-guerre pour sortir du.
r,égi;palisme et de l'h)lw.otisme et_pa;ur i,'insérer dans le vaste
mouyem_e nt du-J"orpan &lt;:lonte_mpo·raid.
Luigi .l'irapdello-, deven\l_auteµr -0-ramatique•à· cinquante ans

NOTES

497

pass-és, après avoir écrit plusieurs romans et d'innombrables
nouvelles où il prodiguait les dons de la plus féconde imagination, a réalisé, après des tâtonnements, une œuvre qui synthé~
tise toutes ses recherches et t-raduit intégralement sa Weltanschauung: Six personnages en quête d'au-teur. Pour Pirandello,
tous les sujets se ramènent à un seul : la dissociation ·dei la personnalité. Tant6t il étudie le cas d'un personn~e pris pour un
autre, ou jugé autre qu'il n'est, ou contraint d'agfr autrement
qu'i~ ne voudrait, tantôt il place ses personnages les uns vis-àvis des autres dans.les sit_uations les plus anti-naturelles. Dans
ses Six personnages... , il a_poussé ;m paroxysme son système, en
portant à la scène six personnages imaginés par un auteur dramatique qui n'a point écrit la pièce qu'il projetait de faire avec eux.
et qui veulent vivr'e leur drame et tentent en vain, quand ils l'ont
défini, de le transfuser aux acteurs chargés de le représenter.
Schéma dramatique plutôt que véritable pièce de théâtre, mais
d'une ingéniosité rare dans l'invention, parfois -poignante et eu
tout cas essai complètement réussi de théâtre d'humour, dans
le sens complet du mot (c humour».
De Pirandello est issu le pirandellisme:, mais il semble difficile
sinon impossible, qu'un -art si original, si étroitement lié à la
structure mentale très particulière de son créateur, puisse fâire
école. On peut en tout cas se demander, ême en accordant à
Pirandello -toute Fadmiration qu'il mérite, si ce serait souhaitable pour le théâtre italien.
Il n'y a en somme pas lieu de s'étonner que toutes ces œuvres
dues à de _vieux routiers des lettres aient 'é chappé à l'emprise de
la Ronda. C'est sur la génération nouvelle que Ja Ronda doit
normalement exercer son influence. Or cette influence est indéniable, même chez les « jeunes &gt;&gt; qui fout profession de lui être
hostile. On note depuis deux ans un peu partout un effort sensible vers cette forme solide et probe, massive et froide qui est
précisément celle de la_Ronda. La publication par cette revue
d'extraits choisis et groupés du Zibaldone de Leopardi, qui forment vraiment le Testament Littéraire du poète tle la Ginestra et
sur lequel nous reviendrons, a achevé de préciser les tendances
du groupe néo-traditionaliste et anti-romantique.
Il n'y a plus qu'à attendre les œuvres qu'on veut bien nous
annoncer de Vincenzo Cardarelli, d'Emilio Cecchi et d'Alberto
3-2

�LA NOUVELLE RE\'OE FRANÇAISE

Savinio. Mais même si elles étaient inégales à l'attente, la cure
de grammaire, d'archaïsme et de " beau style », de discipline
classique pour tout dire d'un mot,. imposée par la Ronda auxletterati italiens n'aurait pa-s été inutile.
Faute de place, je ne puis que signaler Mio Figlio Ftmwiere
d'Ugo Ojetti et Il libro dûla noia de Renzo Jesurum.
BENJAMIN Cll.ËMIBUX

*

* *

LA POÉSIE DE SWINBURNE, par Paul de Rml. LA LÉGENDE SOCRATIQUE ET LES SOURCES DE.
PLATON, par Charles Dupréel (Collection universitaire
de Belgique. Editions Robert Sand. Bruxelles).
Les Editions Robert Sand inaugurent par deux œuvres élégamment présentées une collection, consacrée aux écrit~ _des
universitaires belges. Le lm,e de M. de Reul sur la Poes-i.e dt
Swinburne passe déjà Pour le plus complet et le ~eilleur qui ~~t
é_té consacré au grand poète anglais. Je ne sa1s trop ce qu il
apprendra aux Anglais, mais iL se(a certainement pour l~s _lec•
teurs français de la j&gt;lus grande utilité. 11 contribuera à dJSSl~er
la léoende tenace qui enferme chez nous la renommée de Swm·
bur:e dans quelques p~èces - toujours les mêmes et dont cha:
cun cite les mêmes passag.es - des Poèmes et BallatÙ.s, et qm
restreint le génie.du poète à un, dom.aine de sensualité âcre et
perverse. M. de Reul montre fort bien que ce n'est là qu'un
moment exceptionnel dans !:ensemble abondant et touffu de
J'œuvre de Swinburne: un ensemble qu'on ne saurait comparer
qu'à I:œuvre de Victor Hugo. Il attire l'attention sur ses dr~mes énormes et souvent puissant~. Il nous donne un portrait
vivant de l'homme. A quand une monographie française de ce
.genre sur les Browning ?
Le livre de M. Dupréel sur la légende de Socrate part
évidemment d'une idée juste, celle qui consiste à voir dans
l'histoire et la renommée de Socr11,te beaucoup d'éléments dus à
l'imagination des philosophes- et aux lois mêmes du genre floris·
sant qui s'i:st constitué_ au dé~ut du ive ~iècle : ,le dialo~e_socra•
tique. Il fait, dans les idées d1:e.s, socrat1g:1es, ~ la _s~ph1~t1que la
grande part qu'on s'accorde d ailleurs au1ourd hw a lm reconnaitre. Mais ce que son livre cqntieut de juste est souvent com·

NOTES

499

promis par le manque de mesure, par l'extension toute logique
et arbitraire donnée à une thèse qui devient bien vite un plaidoyer contre l'existence même d'un Socrate autre que celui
d'Aristophane. Rien de plus fragile que son argumentation touchant le factum de Polycrate, - Je caractère légendaire de la
mort de Socrate, qui aurait été modelée sur celle d'Antiphon,
- la place exagérée faite à Hippias, si éloigné d'être 1e plus
sérieux des sophistes. M. Dupréel cherche à dissiper en le
niant simplement le mystère qui entoure la figure de Socr.ate :
procédé un peu sommaire et négation dont les preuves demeurent insuffisantes. Le livre n'en est pas moins d'une lecture
agréable, et on le mettra volontiers à la suite des suggestifs et
aussi aventureux. Varia Socratica de Taylor.
ALBERT THlBAUDET

*

* *

LA DÉDAIGNEUSE, suivie de ÉCOLE DE DRESSAGE
et de MONSIEUR THOMAS, par Bea_umont et Fletcher,
traduits de l'anglais par Pierre Mélèse (La Renaissance du
Livre).
M. Pierre Mélèse nous offre la traduction de trois comédies
de Beaumont et Fletcher, éditées par la Renaissance du Livre
dans la collection de Littérature ancienne qu'elle publie sous Ja
direction de Pierre Mac Orlan. Beaumont et Fletcher, contemporains de Shakespeare, sont à peu près totalement inconnus
en France. Je pense que seuls les spécialistes et les érudits ont
feuilleté
l'œuvre immense de ces deux amis intimes , morts
.
Jeunes (l'un à 46, l'autre à 32 ans) qui ont pourtant laissé plus
de cinquante pièces de thé~~re et dont la gloire balança longtemps celle de Shakespeare-. Ce n'est pas à dire que Beaumont
et Fletcher aient rien eu de comparable a\l., génie de Shakespeare. C'étaient bonnement deus hommes de talent. Mais la
postérité seule décide des classements littéraires, et si les
théâtres, au temps d'Elisabeth et de Jacques I•r, jouaient Beaum~~t et F~etcher deux. (ois plus som·ent que Shakespeare, c'est
qu ils avaient leurs ra1sons pour cela, qui étaient de faire des
affaires. On sait de reste que ceci n'a rien à voir avec l'art et la
linérature. Sachons gré à M, Mélèse des soins qu'il a pris. Nous

�500

11

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

avons en France une très belle bibliothèque de critique littéraire
étrangère, particulièrement riche pour la littérature anglaise,
mais il nous manque toujours des traducteurs. Nous n'avons pas
une assez grande provision d'œuvres traduites et bien traduites, qui permettraient au public cultivé de connattre l'étranger autrement que par ses poètes universels et officiels. L'~p_oquë shakespearienne, notamment, offre un trésor de pla1S1rs
intellectuels et artistiques foépuisable, et, malgré son désordre,
ses folies, ses naïveté's, ses grossièretés, un champ d'e:(ploration
psychologique et poétique que le seul XVII" siècle. français -a
égalé en richesse. Des hommes comme Marlowe ( qm .ado?ta le
vers blanc au lieu de la rime, bouleversant et affranchissant
ainsi tout l'art drama.tiqu·e anglais), Ben Jonson , Kyd, Webster,
Massinger, Ford, Sidney, Th. Heywood, peuvent figurer à côté
de Shakespeare et de Milton auxquels i.ls sont, par certains
endroits, à peine inférieurs. Ce qui leur manque, c'est la composition, le développement oratoire; l'habileté de conduite dans
l'intrigue. Ils ne sont pas asse_z dépouillés ; l'abondance de leur
sève les contraint de fleurir dans le désordre et l'exubérance)
comme ces vignes sans tuteurs, qui jettent en tous sens des
ramilles aventureuses. N'empêche que le Docteur Faustus, de
Marlowe, exprime de manière puissante (bien que toute différente de celle du classique Gœthe), l'enthousiasme et le~
révoltes de l'homme de la Renaissance. « Tous les corps
célestes ne sont-ils qu'un globe, comme cette terre? s'écrie-t-il.
Non, plutôt une chose qui rassasie la faim de mon cœur. » Et
l'on retrouve en lui, à. cent ans de distance, cette même faim,
ce vorace appétit-intellectuel de Rabelais, à côté des remords et
des douleurs de Villon :
Plus qu'une pauvre heure à vivre ... le démon va venir, Faust sera

damné. Oh I je veux sauter jusqu'à mon Dieu I Qui est-ce qui me tire
en arrière ? Regardez, regardez là-haut, le sang du Christ coule à .flots
sur le firmament I Une seule goutte sauverait mon âme, une dernigoutte. O mon Christ !.. Ne me déchire pas le cœur pour avoir
nommé mon Christ 1

Et Webster, autre ami du sombre, s'écrie : « J'ai pris
l'habitude du désespoir, comme un galérien tanné celle de
son aviron. » Quant à Ben Jonson, humaniste parfait, peintre
minutieux et profond,, dissociateur d'idées d'une habileté

501

surprenante et logicien à la française, il est le premier classique
le La Bruyère, ou plutôt le Th.éophra.st-e anglais, et même souvent Je Molière. « Vous qui avez honoré des monstres dit-il
peut-etre aimerez-vous des hommes », et, bien que moraliste
nprès avoir écrit tant de· comédfos, il invente encore les masques:
ces ballets poétiques et allégoriques auxquels prenait part toute
l'aristocratie anglaise un demi-siècle avant que Molière n'écrivît, pour Louis XIV et sa cour, les Plaisirs de l'lte e.ncbanlée. Il
passait pour le plus grand écrivain de son temps. Certaines c!e
ses pièces, pour ce qu'elles contienuent d'observation et de pensée, autant que par leur composition et leur style, sont exquises.
Cependant, ni Every man in bis humour, ni la Foire de la SaintBartbélemy (où, sous la iigure de M. Busy, nous avons un Tart~ffe puritain ci~qu~nte ans.avant le Tartuffe jésuite de Molière),
ni La Femme silencieµse, nj l'Alchimiste, ni le Renard, ni La F.éte
chez Cynthia n'ont été - je crois - traduits ou joués en français. Pas plus que le Juif de Malte, de Marlowe ( où Shakespeare
a pris soa Shylock), ni son Edouard II.
On sent peut-être que, si j'évoque ici ces grands noms et ces
œuvres essentielles, c'est parce que je regrette de leur voir préférer Beaumont et Fletcher, aristocrates égarés parmi les lettrés
et les génies, et qui, en dépit de leur renommée, n'ont rien à
nous offrir de véritable importance. « Mon charpentier a bâti
dans un nuage, )&gt; dit un de leurs personnages ; etil semble bien
que ces deux charpentiers-ci aient bâti dans les nuages aussi.
Leur œuvre ne nous apporte guère que quelques scènes isolées
qui vaillent d'être conservées ; encore faudrait-il les tirer d'un
énor'.11e fatras_ et laisser le reste enseveli sous le plus juste oubli.
Je fais except10n pour leur langue, souvent d'une poésie admirable, et pour leur esprit, assez rare, mais qu'ils auraient applîqué avec fruit à se juger eux-mêmes. Ce n'était point qu'ils
manquassent de fantaisie ; ils n'en avaient que trop ; et malheusement il faut le leur reprocher. Emportés par un talent facile
le dé ~1r
. d'ébl 001r,
· d' étourdir,
· de divertir (à quoi ils réussissaient'
parf~1tem_ent), leurs pièces ne sont construites que pour amener
des ~1tu~nons bizarres, expliquer des travestis risqués et dénouer
:~s int~18:"1es ~'une abaso~rdissante bêtise. Mais tout cela porait, faisait nre et rougir, amusait un public qui ressemblait
probablement beaucoup à celui de- nos boulevards d'aujour
A

•

)

j

�502

LA NOUVELLE lœ.VUE FRANÇAISB

d'hui. 11 faut ajouter pourtant que le sanguinaire l'y di put.lit
souvent à l'indécence, piment auquel on ne songe plus assei. Il
est sans doute qu'il reparaîtra.
Les trois comédies que M. Mélèse a pris la peine de traduire
s'intitulent : The Scornftû Lady (La Dédaigneuse), Rule a wife
and bave a wife (Ecole de dressage) et Monsieur Thomas. Elles
sont fon différentes les unes des autres et vont, si je puis dire,
crescendo, en s'améliorant ; heureusement, car personne
n'affronterait deux Dédaigneuses, Un amoureux évincé par une
dame ve~atile, part, revient sous un déguisement, et après avoir
chassé de chez soi un frère qui, le croyant mort, dilapidait ses
biens avec de joyeux drilles, conquiert enfin l'amour &lt;le sa maîtresse quand il a compris qu'il suffit, pour triompher, d'être dur,
grossier, brutal et moqueur. C'est en quelque sorte une Mégère
apprivoisée très « après la lettre », celle-ci ayant été écrite Yers
1596 déjà, c'est-à-dire quinze ou vingt ans auparavant. De plus)
il en faut retirer tout l'art du modèle. li n'y a pas, dans la Dédaigne1m, un seul caractère fortement dessiné, un personnage vrai,
une situation probable. L'art n'y est qu'artifice, le comique que
vulgarité, et la curiosité première se change bientôt en na martelant ennui. L'écho m ~me lointain du rire de Falstaff nous
emp~cbera de jamais rien entendre aux platitudes de Loveless
jeune.

Avec l'Ecole de dressage, on change de siècle et de climat.
Voici L'Espagne du xvrr•, un Don Juan, une 1argarita, un Pérez
et quelques scènes de bonne comédie encartées dans une histoire absurde et sans intérêt. On voit ici au naturel la manière
de Beaumont et Fletcher, qui est typique de celle des auteurs
du tToisième ordre : une scène a faire s'impose à leur esprit; ils
l'écrivent- souvent avec brio - puis l'obligent, de gré ou de
forœ, à entrer dans un scénario où eUe n'a que fuire. Mais le
public s'y amuse, et voilà qui suffit. Quant aux personaages de
la pièce, ils sont tTop falots pour retenir l'attention et l'on n'attend d'eux que quelques calembours, des disputes, des quiproquos, un certain nombre de mots obscènes. Toutes choses, au
reste, lArgement prodiguées.
La meilleure des trois pièces du retueil est Momitur Thomas.
L'on croirait presque entrer d os un conte de Dickens, et la surprise est agréable de rencontrer enfin un jeune homme et unt

NOTES

503

jeune fille qui ont quelque délicatesse de cœur, un vieillard original, un &lt; amoureux universel » d'une véritable saveur comique, trois médecins et un apothicaire tout à fait cousins de
ce_ux de Moli~re. Ce qui ne signifie pas que J'intrigue y soit
mieux condmte que dans les pièces précédentes • ici encore Je
travesti ~t le quiproquo sévissent : un père ne rec~nnaît pas son
fils déguisé en femme, ni l:i jeune fille son amant, et l'amoureu_x _universel_ empo1rté par son tempérament trouve un gotît
délicieux - b1eo qu un peu rude - aux baisers qu'il reçoit de
~on camarade. Mais enfin il y a là un peu de vraie vie; une Siltire
inattendue ~e fa manie b~itannique du voyage, un vieux père
t~ué, dessrné avec hardiesse et bonheur. Furieux de voir revenu ~on fil~ d'un voyage en France où il semble s'étre assagi et
avo1rappns les manières polies :
Perdu, s'écrie+il, perdu sacs remède I Il mange avec des
fourchettes I Complètement corrompu, l'esprit tourné J Comment ai-je
donc péché pour que cette affliction puisse peser si péniblement sur moi?
Je n'ai plus de fils, celui-ci n'est plus mon fils ; pas le moindre côté de
sa nature ne me Je fait reconnaitre pour mien maintenant · le voila
apprivoisé I Que ma plus grande malèdiction acc:ible ce qui Î•a transformé ainsi : le voyage l C'est mon cheval que j'enverrai en voyage
désormais, Monsieur 1

Et plus loin :
P~di, vous l'avez instruit comme un fripon fieffé, d'abord à lire
parfaitement, œ dont, Dieu me bénisse, je l'avais détourné • car je
savais_que, s'il lisait uo jour, c'était un homme perdu. Secondement,
Monsieur Lancelot (c'est son domestique), Monsieur le pouilleux Lancelot, \"Ous ~ve:,; souffert, contre mes ordres, contre mes préceptes qu'il
reste
eo co mJl'lgrue
· de cette sorte de gens tout en minauderies,' que
,
3
~ou_ fpelle des gens honnftes. Rema~qutt-vous cela, Monsieur? .•.
èmement eufi~ - et po,ur cela, si la loi le permettait, je te penais comm~ ua gredm - tu I as amené à oublier complètement ce que
c'_est _que _faire une bêtise, uoe jolie bêtise, comme 1u savais que je les
~ais b1eo. Mes seniteurs sont tous parfaits maintenant, mon vin
_st'.lm, pas un cheval n'est mis en gage, pas la moindre petite pene au
(~u ;. on voyage avec son argent sans faire de mauvaises rencontres •
J étais maudit quand je t'ai envoyé avec lui I Tu as toujours été porté
la paresse et à perdre l'esprit ...

c1/?1s1

à

Voilà de bon humour britannique, bien sec, et qui peint à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

merveille quelque gentilhomme rougeaud, rageur et rustique,
attablé devant son pot de bière, tel qu'on en voit dans les
tableaux de Hogarth. Malheureusement ce Sébastien n'est pas
un personnage essentiel de la pièce, et nous le perdons trop
souvent au p,rofit de l'imignifiant M. Thomas, son fils; du douceâtre Valentin, du décevant Lancelot ( sur lequel on compte
tout Je temps, 1 ais en pure perte), de la fade Dorothée. Et l'~ntrigue, bien qu'u,n peu mieux soutenue que dans les comédies
précédentes, est encore trop faible pour n'être pas avant tout
ennuyeuse.
·
M. Mélèse a traduit tout cela avec probité et nuance. Un peu
plus d'aisance, de liberté, aurait peut-être donné plus d'élégance
à son consciencieux travail. Il faut savoir s'affranchir du mot-àmot si l'on veut éviter les tournures de phrases lourdes et certains défauts de langue. Mais ce sont là peccadilles. Louons
M. Mélèse de son effort et songeons à la somme de travail et
d'abnégation qu'il représente. Dans le prochain volume ( qu'il
nous annonce) souhaitons surtout de rencontrer quelques cœurs
d'hommes et de femmes.
Après avoir lu ces trois comédies de Beaumont et Fletcher,
je me suis souvenu de l'exclamat.ion de Gœtbe feuilletant un
aloum d'estampes anglaises qui représentaient les scènes principales de toutes les pièces de Shakespeare : « On est effrayé,
s'écria-t-il, quand on voit toutes ces images, de l'infinie richesse
et grandeur de cet homme-là ! »

GUY DE POURTALÈS

*

* *

LA VIE ET L'HABITUDE, par Sanwel Butler ; trad.
française de Valery Larbaud (Editions de la Nouvelle
Revue française).
« La Vie et /'Habitude est, de tous les livres de Butler, celui qui
laisse l'impression la plus durable chez le lecteur. Les dramaturges et les romanciers de langue anglaise y ont puisé à pleines
mains, depuis une quinzaine d'années_ qu'ils ~onnaissent _ce
livre, et en lisant un auteur contetnporam on v01t tout de suite
s'il a lu La Vie et l' Habitude. C'est un point de départ; un ferment intellectuel et poétique ; un de ces livres que seuls l~s
lettrés ont lus, dont on parle peu, qu'on cite encore moins, mais

NOTES

qui font date dans les esprits qu'intéressent les grands problèmes
de la philosophie et de la morale, et où les vulgarisateurs viennent, tôt ou tard, chercher des idées, des Sl!.jets, des situations,
des mots d'espr~t. » Voilà ce que nous disait l'an dernier, un
lettré anglais. Un livie dont on peut dire cela est une force, une
puissance avec laquelle il faut compter, et a'est une aventure
agréable et intéressante que de le lancer dans la circulation intellectuelle d'un nouveau pays et de voir le chemin qu'il y fera.
Nous en attendons avec confiance, mais sans impatience, le
succès; nous savons que ce succès sera lent à se dessiner,
comme il l'a été en Angleterre; mais il est bien peu probable
que l'influence de Butler, jus.qu'à présent limitée aux seuls pays
de langue anglaise ( car Erewbon seul a été traduit, - avant
de Fêtre en français, - en allemand et en hollandais, et c'est la
première version, la version incomplète, gui a été traduite dans
ces langues), il est peu probable que cette influence, maintenant
aidée par le rayonnement des lettres françaises, ne s'étende pas
à tous les pays du Continent et ne joue pas, dans l'histoire de la
littérature européenne, un rôle important. La Vie et l' Habitude,
notamment, peut et doit la répandre : les lecteurs de L'Evolution
créatrice y trouveront avec surprise des vues qu•i out devancé et
qui parfois même dépassent, mais surtout complètent, les vues
exposées dans ce livre· fameux. Peut-être se trouvera-t-il quelque
critique -pour opposer à Henri Bergson, cc romantique )) , Samuel
Butler, cc classique ». Ce qu'il y a de certain, c'est que pour
tous les néo-lamarckiens ce livre, longtemps méconnu, et cité,
dans toute la littérature évolutionniste français.e, deux fois seulement (une fois par Vianna de Lima et une fois par Yves Delage),
sera une heureuse surprise.
VALERY LARBAUD

** *

UN ROMANESQUE, par May Sinclair, traduit de l'anglais par Marc Logé (Plon ).
Idylle dans le foin, reflet de deux visages dans l'abreuvoir,
bonne odeJu de ferme dans les sentiments et l'aveu d'une première faute : nous avions déjà suivi Tess d' Urberville dans ces
sentiers. Mais cet aveu est très bien reçu par John Conway, le
héros, un platonique. Puis des paysages de guerre où Conway

�LA NOUVELLE REVUE FRA.tiÇAISE

506

se rend, non pour sauver son pays, mais pour tenter de se sauver
-lui-même. Il fuit son terrible secret: l'impuisssance. Dans
ArmMice nous avons vu un impuissant français -qui ne peut se
retenir ,de faire le galant ; ici, nous trouvons un éas de frigidité
britannique ( avec mensonge, cruauté, H.cheté, peur-des femmes),
pathologiquement bien plus vrai. Il est traité par l' héroïsme et les
bombardements, considérés comme aphrodisiaques. Cesremèdes ont l'insuccès de tous les autres. C'est Charlotte, emmenée
d~ns la formation sanitaire, qui sera brave, active, endurante,
avec toute la viri1ité qui manque à 1ohn, lequel reste et mourra
couard, perfide ethystérique.
.
.
C'est là une très inté ressante étude de déformatrnn psyd11que
masculine et qui surpreJ1dra moins qu'on ne pourrait le croire
des lecteurs français habitué'S, depuis 17 50, -à voir, à côté de
!'Anglais rouge et &lt;le l' Anglais rose, l' Anglais pâle et qui verse
&lt;les pleurs, ancêtre de ce jeune dégénéré.
PAOL MORAND

,

*

* ..

LE ROMAN DE LA -VOIE LACTÉE, par Lafcadio
Hearn, traduit par Marc Logé (Mercure de France).
C'est forcé &lt;le trouver avec Toulêt 1( bien sympathique - le
bon Loufocadio », et d'aimer 1de cœur le Japon où il nous intro•
duit. Voici des légendes toutàfait gr-acieuses sur les étoiles, les
esprits des animaux, des plantes. On y notera en passant des
traits propres à faire voir u-ne fois de plus que tous les folk~lores
ont des parties communes. (C'est ainsi -q ue chez nous et chez
les Jap,s on berne les esprits pu: des pwcédés semblables. Chez
eux, on colle des charmes à côté des fenêtres : l'esprit s'approche, compte : &lt;( Combien de feuilles.Y a-t-i~? " ~es mots,_
par un calembour, se trouvent être une 1nvocat1011 pieuse qui
paralyse le visiteur. Chez nous, à la fenêtre, c'est un ta1:1is qu'on
suspend. Le lutin compte les trous: « Un, deu~, trois ... » Et,
trois étant un chiffre saint, figure cle la Trinité, il ne peut pas•
ser outre.)
L'intérêt de ce livre est surtout dans ses Poésies-tantômes, ou
Kyoka, -&lt;( divagations ». La forme est ceHe de la tanka dassique
(31 syllabes, 5, 7, 5, 7, 7). Mais ici on joue avec un sujet lugubre : le terrifiant, parune volte soudaine, tourne au burlesque.

NOTES

Cela fait songer à certains masques de traits fortement marqués,
dont le rictus semble sourire ironiquement de sa propre horreur. Voir par exemple les kyoka du crapaud-fantôme et de la
pieuvre-fantôme. En général le poète fait allusion à des croyances légendaires, rapproche une- appellation populaire d'un dicton pour aboutir à quelque calembour ou à une interrogation
narquoise. Ou bien, si l'on rattache tel mot à ceux qui précèdent, le poème a une allure et un sens tragiques; si c'est à ceux
qui sui vent, grotesques. Or cette jonglerie, qui e:xige à la fois
du tour, du détour et du contour, semble vraiment poésie, mais
d'un art si serré qu'il doit être le propre de gens habiles dans
les lettres. Toulet eût goûté sans doute ces minuscules chefsd'œuvre, gais, et terribles.
Et le traducteur qui parvient à nous en faire sentir tout le
prix à travers déjà la traduction de Lafcadio Bearn, son mérite
n'est pas mince.
HENRI POURRAT
* *

L'ESPAGNE ET Œ ROMANTISME FRANÇAIS,
par Ernest Martinenche (Hachette).
Devons-nous, pour nout représenter ce que fut 1~ ~ Espagne »
des Romantiques français, nous adresser à des -écrivains obscurs, reconstituer, à travers dès œuvres oubliées, à travers des
Revues ou des journaux p,atiemment classés, une histoire anonyme? -Devons-nous, au èontraire,-tout en ne négligeant rien
de ce que nous pourrait apporter la foule, choisir sans hésiter
les œuvres maitresses ? M. Martinenche s'est posé la question et
se décide nettement pour la seconde méthode. La première a
certes sa valeur. L'ingrat labeur qu'elle exigerait nous amènerait-il à des conclusions comparables à celles qu'obtient M. Martinenche ? Ce serait une confrontation fort intéressante à tenter
et que seules des recherches minutieuses pourraient préparer.
Dans l'une comme dans l'autre des deux enquêtes, il importerait de voir l'Espagne avec les Romantiques eux-mêmes, et
sans nous aider de ce qu'y ont pu apercevoir depuis iors d'autres regards. M. Martinencbe se soumet à cette règle stricte et
n'y a point failli.
Ce n'est pas encore tout le- romanfisme français dans ses
rapports avec l'Espagne qu'étudie M. Martinencbe, Il se réserve,

�508

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous dit-il, d'examiner à cet égard, dans Ùn ouvrage ultérieur,
« les romans, les contes en vers et ~n prose, les nouvelles et les
mémoires &gt;&gt;. Le livre qu'il nous offre aujourd'hui pose dès
maintenant des problèmes délicats et les résout avec finesse.
Une lecture superficielle discernerait ici avant tout un sûr
exposé de la fortune des c&lt; Romanc~s ,, espagn_ols en Franc~,
avant Victor Hugo et chez Hugo lm-même, puis un très précis
résumé de l'influence de la Cgmedia. Mais c'est d'une plus
haute question qu'il s'agit. Que fut l'Espagne pour quelquesuns de nos grands écrivains de l'époque romantique ?·Est-il certain qu'ils n'en aient deviné que très superficiellement les c~ra:tères ? M. Martinenche s'est avant tout demandé ce que s1go1fiait un tel problème en ce qui concerne Victor Hugo. C'est ici
que son livre est le plus neuf. Et ce n'est pas en ~aire un 1~édiocre éloge que de dire que l'on comprend mieux certams
traits de Hugo lorsqu'on a, non seulement lu avec le plus grand
soin l'exposé de M. Martinenche, mais relu à cette occasion les
textes qui sont en cause.
Un premier point est établi. Hugo, qui n'a pas su techni~uement l'espagnol, et dont il est trop facile de relever ~-ertames
fautes grossières, ne nous trompe pourtant pas lorsqu il nous
rapporte, dans ses notes de voyage sur le pays basque espagnol
et avec une minutie qu'il n'a pas artificiellement constituée, ses
entretiens avec les pêcheurs du village de Pasajes. M. Martinenche met fin, avec élégance, à une querelle qui _n'est pas sans
portée. Hugo n'a pas seulement aimé, de la langue espagnole,
la sonorité de quelques vocables. Il s'est plu à étudier en poète
les habitants et le sol des quelques pays traversés. Il a certainement examiné à sa manière, dans le texte original, « plus d'une
cornedia &gt;&gt;. Il a aimé sincèrement les Romances, et ce ne sont pas
les erreurs qu'il commet sur leur nature qui nous doivent faire
méconnaitre les signes d'une lecture directe. Il est curieux de
noter par exemple que Hugo, qui prend pour un type métrique
primitif ce qui n'est qu'une modification moderne, s'ada,pte
en tout cas à l'octosyllabe des Romances espagnols et en retrouve
le rythme grâce au vers fr__ançais de sept syllabes (Romance mauresque, Le Romancero du Cid). Une Espagne intérieure a vécue~
lui, et qui ne fut pas seulement celle de ~es drames. M. Ma~t1nenche, qui a minutieusement étudié les sources d'Hernam et

NOTES

de Ruy Blas et a réussi à nous montrer qu'elles ne furent pas
toutes empruntées à des œuvres de vulgarisation, nous convainc mieux encore lorsqu'il interroge, en Victor Hugo, le
poète lyrique. C'est au poète lyrique qu'il consacre les pages
qui sans doute lui sont le plus chères, celles aussi qui sont"
esthétiquement le plus fécGndes. De la Préface des Orientales et
des Orientale,s elles-mêmes à la Légende nous assistons, grâce à
une subtile analyse, à l'intime élaboration d'un paysage. « Victor Hugo)&gt;, écrit 'M. Martinenche à propos du Petit Roi de
Galice, « n'a parcouru ni les Asturies, ni la Galice, mais ilafait
un tel choix dans les éléments basques qu'il avait à sa disposition que son pa,,y sage plus général ne laisse pas cependant d'être
évocateur des sites mêmes qu'il n'a pas connus». Il faudrait
suivre également M. Martinenc!+e lorsqu'il nous parle de Mérimée, de Gautier et de son recueil Espa,ïa, lorsqu'il marque
aussi, à propos du mélodrame de Dumas, de F. Mallefille, de
J. Bouchardy, comment ce qui était pénétration et vision chez
un Hugo et un Gautier devient placage brutal. Ce qui nous
demeure encore précieux dans le paysage espagnol que les plus
hauts Romantiques ont esquissé, est moins ce qu'ils ont voulu
voir - car ici leurs ignorances nous heurtent - .que ce qu'ils
ont deviné, loin _de to.ute « Espagne ,, préconçue.
JEAN BARUZI

*
* *

LES REVUES
r

VfCTOR HUGO, SPIRITE
M. Paul Berret, qui a donné, dans la collection des Grands
Ecrivains, une édition savante de la Légende des Siecles dont la
Nouvelle Revue Française a rendu compte en son temps, publie
dans la REVUE DES DEUX-MONDES du 1er août une curieuse
étude sur Victor Hugo spirite :
L'empreinte du spiritisme sur l'œuvre de Victor Hugo, écrit-il, est
est un phénomène qui ne s'est jamais reproduit au même degré dans
notre histoire littéraire : jamais écrivain n'a été à ce point influencé,
dans la pensée philosophique et dans l'expression poétique, par la
croyance à l'intervention des forces occultes de la nature.
On sait comment, à Jersey, il interrogeait les tables tour-

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

sro

nantes. Mais on n'a pas assez admiré la candeur avec laquelle
il recevait leurs réponses. Qu'elles fussent rédigées dans son
propre style, il ne trouvait 1-à aucùne raison d'étonnement ni
de doute, et c'est a:vec un sincère frémissement qu'il éèoutait
par exemple Eschyle, questionné sur la fatalité, répondre :
Fatalité, lio1t dont l' dm:e est dih!orée,
f ai vou/.1, te dompter d'un bras e-yclcpéen,
f ai voulu sur mon dos porter ta peau tigrée,
Il me plaisait qu'on dit : Escbyle Néméen, etc.

Même les opinions du fantôme de « la Critique » sur les contemporains ne lui causaient, par leur étrange coïncidence
avec les sie11nes propres, aucune espèce de surprise :
« Mérimée I King-Charlès de vieille femme, »
« Dumas ! valseur littéraire. Augier l munito chauve usé par le

_çoiffeur. ,,

M. Paul Berret assure que :
Bien au contraire, ces ricanements d'outre-tombe, ces turlupinades
à la Maglia~ affermissaient sa croyance et prolongeaient son admiration
épouvantée pour des entités qui lui apparaissaient fraternelles. Il se sentait terrifié dans ses sens et dans son âme et cependant enhardi dans
son intellectualité. N'était-ce pas un réconfort, singulièrement flatteur
pour son amour-propre, qu'il e;.-i.stàt dans le monde des purs esprits,
une métaphysique, sœur de sa doctrine, et que toutes les nuances de
la pensée, depuis la méditation la plus grave jusqu'à l'ironie la plus
légére, y fussent identiques à s;i propre manière. Quelle consécration
de son génie marqué par là du sceau divin l

Et M. Btrret étudfe l'influence de ces voix mystérieuses sur
la production de Hugo dans ses dernières années, autant dire
l'influence sur Hugo créateur, de Hugo gobeur.

ANNA ET LE PRIITTEMPS
Robert Honnert~ qui a donné à ÂRIANE de cruµ-niantes notes,
écrit pour l'ŒuF DUR toute .une Vie d'Anna, dont voici le der•
nier épisode :
Marcel, après avoir présenté ses hommages à MJll• Walter, monta
retrouver Anna en haut du jardin. li marchait tra,nquillement, en vrai

5II

LES REVUES

tour~ng;tu, et_ prenait garde de ne pas poser dans les flaques ses souliers
~errns. ~en_a1t à la main son feutre et ses gants de peau. ses cheveux
lissés relwsa1ent
au soleil · Anna , en le voyant s,excusa' et dem d
.
e~écore cmq minutes, car Flip désirait poursuivre sa p~rtie Maarnceal
s carta ·' un coup d e vent secoua
·
·
un poirier voisin et l'inonda
de
gouttes et de pétates. Anna, essoufilée, s'approcha de lui. Fli fourrait
entre eux sa tête velue. - « Vous savez, dit Anna, je vJus ai fait
attendre exprès. ». ~rcel la regarda, sans_répondre, les yeux tristes. ~ ~:ouez, poutMsmv1t Anna, que lorsque Flip s'amuse ce serait cruel de
ranger.
. b'1en les animaux,
.
déclara
An » arcel fit signe que oui : _ « J'aime
, êé
na, et vous ? » - " Cer:tamement, répopdit Marcel i&gt; Ils
sh arr t rent. - Flip se c~ucha:_ u.evant
.,
eux et mangea de l'herbe. •Anna
1
aussa es épaules e.t tendit en riant sa main à Marcel.

•*•
reprit la conversation ·. &lt;c - Comme 1es cuoses
:t.
so Marcel,
t
· encouragé,
da
n se;emes ns la lumière du printemps. i&gt; - « La sérénité du printemps • ii murmura Anna. _ &lt;c '--l.uao
r.. d vo udr ez-vous, poursuivit
.. douce:ent ;arec!, fixer la date de notre mariage ? n Anna lui prit le bras et
::on it avec ardeur : « Vous vous dites que vous m'aimez et ~ela
us suff_ït M; vous ;ous représentez notre noce et vous êtes heureux
Po
ur moi, ., arcel.' 1e ne pe~"'{
~ pas. Tout ce qui arrivera est trop simple·
pour
que l en reve. Je sms sûre de vous aimer aussi mal!!l"é
finess_es et me~ gaucheries, mais l'idée de tout cela me f~tigue
me~
tant
. .1e ne puis m' en dé\"ivrer l' esprit. Depuis longtemps M ,1 pour
.
dis
. de ce qu'il' faut
arcepenser
' 1e ne
J rien. de r,ce qu'il faut dire , J.e n e pense nen
. e cr~1s qu il y a quelque chose de bon à penser . mais i' 'iano
. .
Je sms malheu
. Il
,
., re q uo1 et
.
reuse auss1. Y a quelque chose de bon à di
,
certamement
.
.
re et ce n est
mur
pas ce que Je dis. ,i c&lt; Vous cherchez trop Anna
s" ~ura Marcel, laissez-vous aller comme tout le monde à
plai,
LrS.
omme tout le monde. ii - « Mais répondit Ann
'
•
ment ce que ·
'
a, c est 1uste.
Je ne veui. pas. &gt;i - cc Vous avez tort di't M
1
« Je le sai b"
• A
,
arce . &gt;&gt; me
s ien, cna nna, seulement vous ne m'apprenez pas ce qui
~auq_ue pour que j'aie raison ... n - Marcel répliqua sans se tto bler « S1 soye
..
u1
•.
'
z naive.
» - EIle n'osa pas Je contredir
·
conseil ne fut pas neuf.
e, quoique e

~

:os

Flip fourrait son museau dans 1a terre et grognait en flairant une
musaraigne.

•• •

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

512

LE PRIX BLUME THAL
Les bourses de la fondation américaine pour la pensée et l'art
français (fondation Blumenthal) ont été attribuées, c~tte _année,
à M. Maurice Genevoix et à notre collaborateur Sen1am10 Cré-

I

mieux .

MEMENTO
LA fü:rAU.LE urrËRAIB.E (juillet-août) : Pohtie, par Serge Essenine.
Marcel Proust, par Hermann Grégoire.
FLORÉAL (septembre) : Documents sur Jules Guesde.
LA GRANDE REVUE (aoOt) : L'afJairc Ubu, par Charles Chassé.
MERCURE DE FRANCE (1er sept.): Freud tl SOfl. proddé sophisliq11e, par
Georges Dubujadoux ; La mort de Cbarles-Lou.is Philippe, par Paul

LA REGARDER DORMIR

-

Léautaud.

REvuE DE L'AMÉRIQUE LATINE (1er sept.) : Hommage au Brésil :
L'îlot de Paqmta, par Paul Fort.
.
.
LA R.EvuE BLEUE (2 sept.) : Le Paysan russe, par Ma=e Gorki.
LA fu:.vua DE FRANCE (1er sept.) : De ra,igoisse dans ramour, par
Jean Rostand; - William et Hmry Janies, par Régis Michaud._
LA REVUE DES DEUX-MONDES (1er sept.) : Jmnes rorna11ciers, par

André Beaunier.
LA REVUE HEBDOMADAIRE : Dos/oievsky amumdate11r du bolchwisme,
par E. Halpêrice Kaminski ; - Fragments inédits du Journal d'un

üri-i;ain de Dostoievsky.
LA REYUE DB PARIS (1er sept.) : La Vie d'un graml pkbeur (de
Dostoievsky), par Halpérine-Kaminski.
,
LA REVUE UNIVERSELLE (re_r sept.): Sta,ues dété, par J. L. Vaudoyer ; - Suite de Sylla tl sou destin, par Léon Daudet.

LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABBEVJLLE. -

IllfPRUd.Ulll P. PAILl.ART.

Même si je n'étais resté qu'un instant hors de ma chambre, en y rentrant, je trouvais Gisèle endormie et ne la
réveillais pas. Etendue de la tête aux pieds sur mon lit,
dans une attitude d'un naturel impossible à inventer, elle
avait l'air d'une longue tige en fleur qu'on aurait disposée
là, ,et c'était ainsi en effet. Le pouvoir de rêver que je
n'avais qu'en son absence, je le retrouvais en ces instants
passés auprès d'elle comme si en dormant elle était devenue
un être analogue à un végétal. Par là son somme.il réalisait
dans une certaine mesure la possibilité de l'amour; seul, je
pouvais penser à elle, mais elle me manquait, je ne la possédais pas. Présente, je lui parlais, mais étais trop absent
de moi-même pour pouvoir penser. Quand elle dormait,
je n'avais plus à parler, je savais que je n'étais plus regardé
par elle, je n'avais plus besoin de vivre à la surface de moiméme. En fermant les yeux, en perdant la conscience,
Gisèle avait dépouillé, l'un après l'autre, ses différents
caractères d'humanité qui m'avaient déçu deeuis le jour
où j'avais fait sa connaissance. EJle n'était plus animée que
de la vie inconsciente des végétaux, des arbres, vie plus
djfférente de la nôtre, plus étrange et qui cependant
m'appartenait davantage. Son moi ne s'échappait pas à tous
moments, comme quand nous causions, par les issues de la
pensée inavouée et du regard. Elle avait rappelé à soi tour
ce qui d'elle était en dehors, elle s'était réfugiée, enclose,
33

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

résumée, dans son corps. En la tenant sous mon regard)
dans mes mains, j'avais cette impression de la posséder tout
entière que je n'avais pas quand elle était réveillée. Sa vie
m'était soumise, exhalait vers moi son léger souffle. J'écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce
comme un zéphyr marin, féerique comme ce clair de lune
qu'était son sommeil. C'est peut-être même le dépouillement de l'être humain qu'on est qui, dans le sommeil,
supprime la parole, ne laisse passer qu'un bruit léger. A
ces moments-là Gisèle me semblait redevenue innocente.
Et pourtant quelles songeries, quels noms propres peutêtre ne flottaient-3.ls pas sans que je les pusse saisir, dans
cette pure haleine?
Quelquefois, s'il faisait trop chaud, je voyais qu'avant
de s'étendre, elle avait, dormant déjà presque, jeté son
kimono sur un fauteuil. Et maintenant qu'elle dormait,
je me disais que toutes ses lettres étaient dans la poche
intérieure de ce kimono où elle les mettait toujours. Une
signature, un rendez-vous donné eussent suffi pour prouver
un mensonge ou dissiper un soupçon. Quand je sentais
le sommeil de Gisèle assez profond, quittant le pied de son
lit où je la contemplais ,clepuis longtemps sans faire un
mouvement, ;e hasardais un pàs puis deux, pris d'une
curiosité ardente, sentant le secret de cette vie offert, floche
et sans défemse dans ce fauteuil. Pe1.\t-être aussi je m'a\,ançais
de la sorte parce que regarder dormir sans bouger finit par
devenir fatigant. Et ainsi, tout doucement, me retournant
sans cesse pour voir -si Gisèle ne s'éveillait pas, j'allais jusqu'au fauteuil. Là je ,:n'arrêtais, je restais longtemps à
regarder le kimono COIJlllle j'étais resté lo,ngtemps à regarder
Gisèle. Mais ( et peut-être j1ai eu tort) jatnais je n'ai. touché
a:u kimono, mis la main dans la poche, regardé les lettres.
A la fin, voyant que je ne me déciderais pas, je repartais, à
pas de loup, revenais -prês du lit de Gisèle.
Tant que persistait son sommeil je pouvais rêver à eUe et
pourtant la regatder,, et quand il dewenait plus profond 1a

LA REGARDER DORMIR

toucher, l'embrasser. Ce que j'éprouvais alors c'était un
amour devant quelque chose d'aussi pur, d'aussi immatériel, d'aussi mystérieux que si j'avais été devant ces créatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et en
effet, dès que Gisèle dormait plus profondément, elle cessait d'être seulemént 1a plante qu'elle avait été, son sommeil .au bord duquel, je rêvais, avec une fraîche volupté
dont je ne me fusse jamais lassé et que j'eusse pu goûter
indéfiniment, c'était pour moi tout un paysage. Son sommeil mettait à mes c.ôtés quelque chose d'aussi calme,
d'aussi sensuellemttnt délicieux, que la baie de Ba.lbec
devenue, !es nuits de pleine lune, douce comme un lac, où
les branches bougent à peine, où, étendu sur le sable, l'on
écouterait sans fin se briser le reflux. En entrant dam; la
chambre, j'étais resté debout sur le seuil n'osant pas
faire de bruit et je n'en avais pas entendu d'autre que
celui de son haleine :venant expirer sur ses lèvres à intervalles internrin:eotS et réguliers, comme un reflux aussi,
mais plus assoupi et plus doux. Et au moment où mon
oreille recueillait ce bruit divin, il me semblait que c'était,
condensée en lui, toute la personne, toute la vie de la charmante captive, étendue là sous mes yenx. Des voitures passaient bruyamment dans la rue, son front restait aussi immobile, aussi pur, son souffle aussi léger, rédo:it à la simple
expfration dé l'air nécessaire. J'ai passé de charmants soirs à
causer, à jouer a.vec Gisèle, mais jamais d'aussi doux que
quand jelaregardaisdormir. Elle avait beau avoir en bavardant, en jouant aux cartes, ce naturel qu'une actrice n'eût pu
imiter : c'était un naturel plus profond, un naturel au deuxième degré, que m'offrait .son somweil. Sa chevelure descendue le long de son visage rose était posl¼eà côté d'elle sur le
lit et parfois une mèche isolée et droite don naide même effet
de perspective que ces arbres lunaires grêles et pâles qu'on
aperçoit tout droitsaufondàes tableaux raphaëlesqu.es .d'Elstir. Si les lèvres de Gisèle étaient doses, en revanche, de la
façon dont j'étais pla.cé, ses p;i.upières paraissaient si peu

�)I

6

L.A NOUVELLE REVUE FRANÇATrn

jointes que j'aurais presque pu me demander si elle dormait
vraiment. Tout de même ces paupières abaissées mettaient
dans son visage cette continuité parfaite que les yeux
n,interrompent pas. Il y a des êtres dont la face prend une
beauté et une majesté inaccoutumée pour peu qu'ils n'aient
plus de regard. Je mesurais d~s yeux Gisèle é;endue _à ~es
pieds. Par instants elle étau parco~rue d un~ ag1tat1?n
légère et inexplicable, comme les feu1ll_ages . qu une bnse
inattendue convulse pendant quelques mstants. Elle touchait à sa.chevelure puis ne l'ayant pas fait comme elle le
voulait, elle y portait la main de nouveau et avec des mouvements si suivis,. si volontaires, que j'étais convaincu
qu'elle allait s'éveiller. Nullement; elle ~edevenait calm_e
dans le sommeil qu'elle n'avait pas qmtté. Elle restait
désormais immobile. Elle avait posé sa main sur sa poitrine en un abandon du bras si naïvement puéril que j'étais
obligé en la regardant d'étouffer le rire que par le~r
sérieux, leur innocence et leur grâce nous donnent les petits
enfants. Moi qui connaissais plusieurs Gisèle en une seule,
il me semblait en voir bien d~autres encore reposer auprès
de moi. Ses sourcils arqués comme je ne les avais jamais vus
entouraient les globes de ses paupières comme un doux
nid d'alcyon. Des races, des atavismes, des vices reposaient
sur son visage.
Chaque fois qu'elle déplaçait sa tête, elle créait une
femme nouvelle, souvent insoupçonnée de moi. Il me
semblait posséder en elle d'innombrables jeunes filles. Sa
respiration, peu à peu plus pr9fonde, ma.i ntenant soulev~it
réguüèrement sa poitrine et,, par-dess~s ell~, ses roams
croisées, ses perles, déplacées dune maruère différente par
le même mouvement, comme ces barques, ces chaînes
d'amarre que fait osciller le mouvement du flot. Alors sentant que son sommeil était dans son plein, que je ne. me
heurterais pas à des écueils de conscience recouverts mamtenant par la pleine mer du sommeil profond, délibéréme~t
je sautais sans bruit surle lit, je me couchais au long d'elle, 1e

LA REGARDER DORMIR

prenais sa taille d'un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa
joue et sur son cœur, puis, sur toutes les parties de son
corps, ma seule main restée libre et qui était soulevée
aussi comme les perles, par la respiration de la dormeuse;
moi-même j'étais déplacé légèrement par son mouvement
régulier, je m'étais embarqué sur le sommeil de Gisèle.
Parfois il me faisait got'.iter un plaisir moins pur. Je n'avais
besoin pour cela de nul mouvement, je faisais pendre ma
jambe contre la sienne, comme une rame qu'on laisse
traîner et à laquelle on imprime de temps à autre une oscillation légère pareille au battement intermittent de l'aile
qu'ont les oiseaux qui dorment en l'air. Je choisissais pour
la regarder cette face de son visage qu'on voyait bien raremeot et qui était si belle. On comprend à la rigueur que
les lettres que vous écrit quelqu'un soient à peu près
semblables entre elles et dessinent une image. assez difféœnte de la personne qu'on connaît pour qu'elles constituent
une deuxième personnalité. Mais combien il est plus
étrange qu'une femme soit accolée, comme Rosita et
Dodicaa, à une autre femme, dont la beauté différente fait
induire un autre caractère, et que pour voir l'une il faille se
placer de profil, pour l'autre de face.
Le bruit de sa respiration devenant plus fort pouvait
donner l'ifü1sion de l'essouffiemeot du plaisir et quand le
mien était à son terme, je pouvais l'embrasser sans avoir
interrompu son sommeil. Il me semblait à ces moments
là que je venais de la posséder plus complètement, comme
une chose inconsciente et sans résistance de la muette
nature. Je ne m'inquiétais pas des mots qu'elle laissait
parfois échapper en dormant, leur signification m'était fermée, et d'ailleurs quelque personne inconnue qu'ils eussent
désignée, c'était sur ma main, sur ma joue, que sa main
parfois animée d'un léger frisson se crispait un instant. Je
goûtais son sommeil d'un amour désintéressé, apaisant, comme je serais resté des heures i écouter le déferlement du flot. Peut-être faut-il que les êti:es soient capables

�LA NOO\'ELLE REVUE FRANÇA.lSE

de vous faire beaucoup souffrir pour que dans les heures
de rémission, ils vous procurent ce même calme apaisant
que la nature. Continuant à entendre, à recueillir d'instant
en instant, le murmure apaisant comme une imperceptible
brise, de sa pore haleine, c'était toute une existence physiologique qui était devant moi.; aussi longtemps que je restais jadis couché sur la plage, au clair de lune, je demeu·
rais là à la regarder, à l'écouter. Quelquefois on eüt dit que
la mer devenait grosse, que la tempête se fuisait sentir
jusque dans la baie et je me mettais contre elle à écouter
le grondement de son souffie qui roo.fiait.
J'avais son souffle près de ma joue, dans sa bouche qne
j'entrouvrais sur la mienne, où contre ma langue passait sa
vie. Mais ce plaisir de la voir dormir et qui était aussi doux
qne de la sentir ivre, nn autre y mettait fin et qui était
celui de la voir s'éveiller. Il était à un degré plus profond et
plus mystérieux, le plaisir même qu'elle habitât chez moi.
Sans doute il m'était doux, l'après-midi, quand elle descendait de voiture, que ce füt dans mon appartement qu'elle
rentrât. Il mer était plus encore que, quand du fond du
sommeil, elle remontait les derniers degrés de l'escalier des
songes, ce füt dans ma chambre qu'elle renaquît à la conscience et à la vie, qu'elle se demandât un instant : où suisje ? et que, voyant les objets dont elle était entourée, la
lampe dont la lumière lui faisait à peine cligner les yeux,
elle p6t se répondre qu'elle était chez elle en constatant
qu'elle s'éveillait chez moi. Dans ce premier moment délicieux d'incertitude il me semblait que je prenais à nouveau
plus complètement possession d'elle, puisque au lien
qu'après être sortie elle entrât dans sa chambre comme
quand elle revenait de promenade, c'était ma chambre, dès
qu'elle serait reconnue par elle, qui allait l'enserrer, la
contenir sans que ses yeux manifestent aucun éronnement, restant aussi calmes que si elle n'avait pas dormi.
L'hésitation du réveil révélée par son silence, ne l'était pas
par son regard. Dès qu'elle retrouvait la parole, elle disait:

LA REGAKDER DORMIR

Mon » ou cc Mon chéri » suivis l'un et l'autre de mon
no~ de baptême. Je ne permettais plus dès lors qu'en
fam11le en n_i•~~pelant ainsi on ôtât leur prix d'être uniques
a~x mots dehc1eux. que me disait Gisèle. Tout en me les
disant elle fa~ait une p_eri~e moue qu'elle changeait d'ellemême en baiser. Aussi vite qu'elle s'était tout à l'heure
endormie, aussi vite elles' était réveillée.
cc

�MES RÉVEILS

II

MES REVEILS
Quand Gisèle ·ne me quittait ainsi qu'au matin, je
m'endormais beaucoup plus profondément que d'habitude.
Comme un tel sommeil est - en moyenne - quatre fois
plus reposant qu'un sommeil léger, il paraît à celui qui
vient de dormir avoir été quatre fois plus long, alors qu'il
fut quatre fois plus court. Magnifique erreur d'une multiplication par seize qui donne tant de beauté au réveil et
introduit dans la vie une véritable novation pareille à ces
grands changements de rythme qui en musique font que,
dans un andante une croche tient autant de dorée qu'une
'
.
blanche dans un prestissimo, et qui sont inconnus à l'état de
veille. La vie est presque toujours la même, d'où les déceptions du voyage. Il semble bien que le rêvé soit fait pourtant avec la matière patfois la plus grossière de la vie, mais
cette matière y est traitée, malaxée, avec un étirement dû
à ce qu'aucune des limites horaires de l'état de veille
n'est plus là pour l'empêcher de s'effiler jusqu'à des
hauteurs telles qu'on ne la reconnaît pas. Ces matins où
Gisèle me quittait tard, la fortune m'advenait souvent que
le coup d'éponge du sommeil avait effacé de mon cerveau
les signes des occupations quotidiennes qui y sont tracées
comme sur un tableau noir, et qu'il me fallait faire revivre
ma mémoire; à force de volonté on peut rapprendre ce que
l'amnésie du sommeil ou d'une attaque a fait oublier et
qui renaît peu à peu, au fur et à mesure que les yeux
s'ouvrent ou que la paralysie disparait.
Et souvent une heure de sommeil de trop est une attaque
de paralysie après laquelle il faut retrouver l'usage de ses

521

membres, rapprendre à parler. La volonté n'y réussirait pas.
On a trop dormi, on n'est plus. Le réveil est à peine senti
mécaniquement, et sans conscience, comme peut l'être,
dans un tuyau, la fermeture d'un robinet. Une vie plus inanimée que celle de la méduse succède, où l'ou ci:oirait
aussi bien que l'on est tiré du fond des mers ou revenu du
bagne, si seulement l'on pouvait penser quelque chose.
Mais alors du haut du ciel la déesse Mnémotechnie se
penche et nous tend sous la forme cc habitude de demander
son café au lait » l'espoir de la résurrection. Encore le don
subit de la mémoire n'est-il pas tou}ours aussi simple. O,n
a souvent près de soi dans ces premières minutes où l'on se
· laisse glisser au réveil, une variété de réalités diverses entre
lesquelles l'on croit pouvoir choisir comm~ dans un jeu
de cartes. C'est vendredi matin et on rentre de promenade,
ou bien c'est l'heure du thé au bord de la mer. L'idée du
sommeil et qu'on est couché en chemise de nuit est souvent
la dernière qui se présente à vous. On croit. avoir sonné ,
on ne l'a pas fait, on a agité des propos déments. J'avais
vécu tant d'heures en quelques minutes que, voulant tenir
à Françoise que j'allais sonner, un langage conforme à la•
réalité et réglé sur l'heure, j'étais obligé d'user de tout mon
pouvoir interne de compression pour ne pas dire: cc Eh !
b!en, Françoise, nous voici à 5 heures du soir et je ne vous
a1 pas vue hier après-midi » et pour refouler mes rêves. En
contradiction avec eux et en me mentant à moi-même
(maintenant que j'étais arrivé à presser -la pÔire électrique
car le mouvement vous rend la pensée), je disais effrontément, en me réduisant de toutes mes forces au silence
je disais lentement mais nettement : cc Francoise il es~
bien dix heures n'est-ce pas ? (Je ne disais mê~e p;s : dix
heures, mais : dix heures dix, pour que ces incroyables dix
heures eussent quelque chose de plus naturel.) Donnez-moi
mon_ caf~ au lait. » Dire ces paroles au lieu de celles que
contmua1t à penser le dormeur à peine éveillé que j'étais
encore, me demandait le même effort d'équilibre qu'à quel-

�L~ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'un qui sautant d'un train et courant un instant le long
de la voie, réussit pourtant à ne pas tomber. Il court un
instant parce que le milieu qu'il quitte était un milieu
animé d'une plus grande vitesse~ et très dissemblable du sol
inerte auquel ses pieds ont quelque difficulté à se faire.
Mais, ô miracle I Françoise n'avait pu soupçonner la mer
d'irréel qui me baignait encore tout entier et à travers
laquelle j'avais eu l'énergie de faire passer mon étrange
question. Elle me répondait en effet : « Il est dix heures
dix », ce qui me donnait une apparence raisonnable et me
permettait de ne pas laisser apercevoir les conversations
bizarres qui m'avaient interminablement bercé, les jours
où ce n'était pas une montagne de néant qui m'avait
retiré la vie. A force de volonté, je m'étais réintégré dans
le réel.

PETITE FUGUE D'F.TF.

MARCEL .PROUST

I

Les fleurs de votre papier peint
Il faudra bien qu'on les jalouse :
Yow leur souriez. lt matin,
Est-il plus heureuse pelouse ?
Un jardin faux a la primeur
Des beautés dont ce temps m'exile
Et le véritable, où je meurs,
Na plus de gaz.or: qtlintctile.

Awrs que tout a déserté
L'az.ur de mon âpre Jolie,
Heureux pays, beurcux lté
Qtte vos grâces réconcilient I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

II

PETITE FUGUE D'ETÉ

525
IV

Reviendrons-nous à Bougival
Le jour qu'on y joute à la lance ?
Dans une guinguette en aval,
Quand le dimanche eut fait silence,

Moi qu'enchantèrent les regrets
Et les romans et les ramances
Maintenant je souhaiterais
Des yeux ou rien ne recommence.

Quand les calicots canotiers
Eurent laissé tomber les rames
Et qu'autour des demi-setiers
Rêvaient ces messieurs et ces darnes,

Quand le goàt des baisers anciens
Remonte adeux bouches offertes,
Chacune entend garder les siens
Et veut l'autre nue et déserte;

Je respirais autour de vous
Cette incomparable amertume
Qui nous punit d'être jaloux
D'amours que point nous ne cannâmes ...

Mais ce qu'un jour on a donné
Ou donc irait-on le reprendre ?
Comme on dit au Pays du Tendre :
C'est macache et midi-sonné.

III

V

Les paysages de l'amour
Bientôt dépouillent leur mystère;
Qu'il sera banal au grand jour
Ce bosquet que la lune éclaire.

Enfant I prête-moi ton bandeau,
Que je me dérobe a nwi-même /
Il n'est pas vrai, je le sais trop,
Qu'on soit aveugle quand on aime.

Toujours précis en leur dessin,
Les noms sont fideles aux marbres,
Et percés d'un dard assassin
Les cœurs croissent avec les arbres.

Ne quittez pas mes yeiix mortels
Retenez-les contre les vôtres,
Qu'ils ne voient plus terre ni ciel
Ni ces destins ou je me vautre.

Vers les plaisirs qui nous sont dus
En vain l'on veut tirer au large,
Ces aimables témoins acharge
Accusent notre temps perdu.

Faites que leurs feux obstinés
A votre ingrat et doux service,
Meurent enfin comme ils sont nts
Rebelles, et pleins de caprices.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

526

VI

PETITE FUGUE

o':frt

VIII

Que j'aimai tant avant la iuerre ;
Ils sont, cés chers lieux de naguère,
Aussi menteurs que des amants :

« Les délicats sont malheureux »
S'il est vrai que rien ne les flatte,
Il n'est rien d'assez dur pour eux :
Mais que dire des délicates?

Nous serons pour toi, disaient-ils,
Invariables et fideks ;
La Vierge d'Aoât tient dans ses fils
Nos trèfies et nos hirondelles ....

Qu.e ne m'avez-vous mieux meurtri
Quand j'étais capable de l'être?
Des pleurs que d'autres ont tari,
A présent je ne suis plus maître.

Aux promesses de leurs chemins
Que les couples nouveaux se fient !
]'apprendrai la géographie
D'un beau désert .sans lendemain.

Lèvres qui gardez le désir
Des mqrsu,res les plus-e~tdmes,
Sachez qu'il vous faudrait vous-mêrnee
Rester jeunes poHr mieux souffrir.

Fai revu

I.e vallon normand

ROGER ALLARD

VII

Souffrance, ô jeunesse des sens
Ne ni'abandonne pas encore/
Tous le.s dges sont innocents
S'il est des tourments qu'ils ignorent.
Chérissons la méchanceté
Des mains qui font fieurir nos veines,
Leur douceur non plus n'est point vajne
Qui réveille nos cruautés.
La volupté de cette vie
N'est donc que le cher désaccord
Où les complaisances des corps
Trompent la haini inasso11vie.

/

�ANTON TCHEKHOV

,

ANTON TCHEKHOV
CONSlDÉRATIO S ACTUELLES

I
Il ne faudrait pas chercher en ces quelques pages un
effort pour caractériser d'une façon générale et complète
l'œuvre d'Anton Tchekhov : toute étude de ce genre
exigerait une analyse extrêmement détaillée et fouillée et me
ettrait dans l'obligation de citer longuement des ouvrages
mue le public français ne connaît pas encore '. Et pour:1aot je ne parviendrais certainement pas à do~ner au lecteu; français une idée exacte à la fois et sùffisamment
claire de la personnalité artistique de Tchekhov, °:r mê~e
pour nous autres, Russes, qui connaissons ses hvr~s, _Je
ourrais dire presque par cœur, il y a. en cet écnvam
~'une forme si claire, si facile, semble-t-il, beau~ou~ ~e
choses obscures encore que nous ne parvenons pas a sa1s1r,
bien qu'elles agissent sur nous direc~ement et avec force.
Nous aimons Tchekhov ; il fut certamement, au cou~s des
années qui précédèrent la révolution, le plus populaire d~
nos écrivains, mais nous ne comprenons pas encore tout a
t Cette lacune sera bientôt comblée : la Maison Pion ~ en~repi~:
PubÏication de l'œuvre complète de Tchekhov, dans l~ tra ucuon artie
. Roche Les deux volumes déjà parus contiennent une p .
de M. Derus d
u·· es de Tchekhov qui exercèrent une action p~1sdes œuvres rama qu
d
illeurs récits,
ante sur le théâtre russe et quelques-uns e se~ ~e
,
isse
:els que: la Salle 6, Grai11e erra11te, l'U11ifor111e du Capllawe et 1Ango '
un pur chef-d'œuvre.

529
fait les raisons de l'attirance puissante qu'il exerce sur nos
esprits.
Tchekhov est encore une énigme. Peut-être le sera-t-il
toujours. La critique s'est beaucoup occupée de son œuvre,
mais n'a su jusqu'ici que la réduire à quelques formules
portatives, rapidement devenues des lieux communs et qui
ont déjà perdu toute valeur, aux yeux même de ceux qui
les emploient encore à défaut de mieux. Le succès a été
néfaste à Tchekhov sous ce rapport : le voilà déjà classé et
catalogué, avant même d'avoir été compris.
Tchekhov, a-t-on proclamé, c'est le chantre des âmes
crépusculaires, des petites gens, de la vie mesquine et
plate, l'historien des drames insignifiants, du lent enlisement des âmes débiles; c'est un pessimiste, mais un
tendre en même temps et un résigné, dont le regard aigu
se voile souvent de pitié ; son art élégant et doux est tout
de nuances. Conformément aux doctrines esthétiques jadis
à la mode, on a rattaché aussi Tchekhov à son époque, à son
milieu : son œuvre reflète les tendances, les sentiments de
la société russe pendant la longue période de réaction qui
marqua les règnes d'Alexandre III et de Nicolas II ; les
intellectuels russes, désespérant de l'avenir, impuissants,
rongés de doutes et d'inquiétudes, étaient plongés dans le
découragement, l'apathie. L'œuvre de Tchekhov est justement le produit de cet ét1t d'esprit « crépusculaire ». Tel
est le portrait que la critique russe a tracé de l'auteur de la
Mouette.
Si ce portrait était exact, si Tchekhov n'était que cela,
quel intérêt, quelle valeur présenterait-il pour nous
aujourd'hui, pour . nous qui avons vécu la guerre et traversé la tourmente révolutionnaire ? Quel intérêt présenterait-il aussi pour les étrangers qui ne peuvent le connaître
qu'à travers des traductions, lesquelles, si fidèles qu'elles
soient, affaiblissent encore sa signification ?
Dans les lieux communs qui se débitent généralement
sur le compte de Tchekhov et que je viens de résumer, il y
34

�53°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

a certainement un côté de vérité : oui, Tchekhov est un
peintre des mœurs et de l'état des esprits de la société
russe au cours des vingt dernières années du siècle passé;
et c'est ainsi que certaines choses ont déjà fortement vieilli
en Tchekhov : la description d'une existence qui nous
paraît aujourd'hui, après la révolution bolcheviste, aussi
différente de la nôtre que celle des Grecs ou des Romains. Lorsque nous lisons maintenant ses scènes de la
vie des paysans;-- des ouvriers, des propriétaires terriens,
des petits bourgeois, il nous sembie que ce ne sont là que
contes de nourrice.
Mais il y a aussi en lui quelque chose de très vivant
encore ; je dirai même plus : quelque chose d'extrêmement
important et qui, répondant très subtilement à certaines de
nos tendances, de nos préoccupations actuelles, à nous
autres Russes, ne peut être bien saisi et compris qu'aujourd'hui. Cet élément impérissable, Tchekhov l'a eu en commun avec ses aînés, Gogol, Dostoïevsky, Tolstoï. Eux aussi,
- pour autant qu'ils décrivaient en réfllistes la vie de leur
temps, les mœurs, la structure sociale - ils ont quelque
peu vieilli, il faut oser le dire. _Mais_qui donc so~ger~it à n~
voir dans La Guerre et la Paix qu un roman h1stonque, a
ne considérer les Frères Kararnaz.ov que commè un tableau
de la vie provinciale ! Téhekhov sous ce rapport est
bien l'héritier des grands génies .qui l'ont précédé, et on
a pu très justement dire de lui : si ce n'est pas le Roi,
c'est en tout cas le Dauphin. Il est de sang royal, de la race
de ceux que je viens de nommer et marche dans la voie
qu'ils ont tracée.
l

II
S'il me fallait caractériser d'un seul mot l'art de Tchekhov,
je ne pourrais souligner autre c~ose que s~n _ex~rême
simplicité. Je dirais même que s1 cc art » s1gmfi.a1t un

ANTON TCHEKHOV

53 I

certain arrangement, une réorganisation de la réalité il
faudrait alors admettre qu'il n'y a pas d'.art du tout 'en
Tchekhov ou, ce qui serait évidemment plus exact, que
tout l'art de Tchekhov consiste justement à faire naître
l'impression d'une absolue spontanéité, d'une sincérité
naïve, d'une complète absence de tout apprêt, de tout artifice. A ce point de vue Tchekhov occupe une place unique
dans la littérature eriropéenne.
Si le lecteur n'est pas prévenu, jamais l'idée ne lui viendra de prêter la moindre attention au style de Tchekhov ou
bien au développement de ses récits - car cette simplicité,
cette pauvreté des moyens dont use rauteur, caractérisent
aussi bien son style que sa composition. li y a des écrivains qui nous frappent dès l'abord par l'excellence de leur
métier littéraire, par la. beauté de leur langue, par la perfection et l'élégance de leur composition. Maïs jamais on ne
songe à ces choses en lisant Tchekhov et il faut faire un
violent effort sur soi-même, si l'on veut se détacher de ce
qu'il nous dit pour porter son attention .sur la manière dont
il le dit. Ivan Bounine, par exemple, est un grand maître
du verbe ; ses nouvelles sont de merveilleux joyaux :
Tchekhov ne produit jamais cette impression et n'éveille
aucune image de ce genre. On trouverait certainement
chez lui de très belles phrases, mais à la lecture elles
n'accrochent pas.
Quel est son style? Si l'on est amené pour une raison ou
pour mie autre à se poser cette question, on s'aperçoit que
la l~gue de Tchekhov possède un charme particulier :
qu'elle est très précise, gracieuse et facile, sans tension, sans
effort aucun. Ce style seripproche du. langage parlé; il en
conserve toutes les caractéristiques : la liber.té d'allure,, le
laisser-aller même, qui pourrait passer pour de l'incorrection, la légèreté. Ce style n'est pas très coloré: Tchekhov
ne peint pas ; il dessine plutôt ; et son dessin très fin
'
.
.
,
'
n est Jamais trop appuyé, trop riche en jeux d'ombres et
de lumières. Aussi, quand il lui arrive parfois de souligner

�532

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un détail quelconque, sans paraître y attacher une importance particulière, cela produit toujours un très grand ~ffet.
Ses goûts, ses habitudes (il débuta en collaborant a d~s
journaux quotidiens) et aussi la conscience ~rès nette qu il
avait des limites de ses propres forces le port~1ent tout naturellement vers la forme laconique et concentrée du récit, de la nouvelle plus ou moins développée. Il établ~ssait tou:
jours ses plans très minutieusem~n_t, mais le récit chez lm
se développe si naturellement, si _librement que le lect:~r
peut s'imaginer que l'auteur prend tout auta~t de. pla1s1r
à raconter que lui-même à lire. Presque touiours 11 entre
immédiatement et dé plain-pied dans son sujet, sans nulle
préparation, avec une audace tranquille qui so~v_ent d~concerte. Le début de Volodia est très caracténst1que a cet
égard : Tchekhov indique que les pe_ns~es de s?n héro~
suivent trois directions différentes, puis 11 les smt une a
une dans leurs méandres avec une sèche précision qui
pourrait passer pour de la gaucherie; mais dès ce début le
lecteur est conquis : il est persuadé.
Cet art extraordinaire qui consiste justement à créer l'illusion de l'absence de tout art, de toute forme, présente,
me sernble-t-il, de grandes analogies avec certaines trouvailles de Moussorgsky : celui-ci découvre intuitivement
une forme d'art telle que la vie qu'il y enclôt conserve sa
tiédeur, sa souplesse et un indéfinissable parfum de fraîcheur. La forme de Monssorgsky (je prends ce mot de
« forme » dans son acception la plus large), parfaitement
pure et transparente, ne se laisse pas ape:cevoir. et paraît
nous mettre en rapport direct, en contact 1mméd1at avec la
réalité vivante, encore toute palpitante, que nous découvre •
l'artiste. Je songe surtout, en ce moment, à la Chambre
d'Enfants, à la scène de l'auberge de Boris. Il en est ~-e
même de Tchekhov dans ses meilleures nouvelles. Sil
nous donne l'illusion de la vie, ce n'est pas en accumulant
des détails réalistes ou des peintures- éclatantes, mais en
conservant à son récit cette allure souple, cette démarche

ANTON TCHEKHOV

533

quelque peu incertaine, sans but précis, « au hasard
que nous présente 1a réalité.

&gt;&gt;

III
La critique russe, disais-je, ne put comprendre Tchekhov
ce qui ne l_'a pas empêchée de le couvrir de fleurs. Il y ~
une exception pourtant : c'est l'admirable étude de Léon
Schestov : La création ex nihilo, qui porte en épigraphe ce
vers de Baudelaire :
Résigne-toi, mon cœur, dors ton sommeil de brute.
Schestov voit en Tchekhov le chantre &lt;&lt; de la désespérance» : au cours de sa longue carrière littéraire Tchekhov
n'a jamais fait que tuer les espoirs humains· il faisait cela
bien mieux que Maupassant, insiste Schestov': des mains de
Ma_upassant_ la vic~ime réussissait parfois à s'échapper,
froissée, bnsée, mais encore vivante. Entre les mains de
Tchekhov, tout mourait.
Il y a du vrai dans ce terrible jugement que Schestov
développe longuement et avec de nombreux exemples à
l'appui. Mais je voudrais y introduire une correction qui
en modifierait considérablement la portée. Il ne s'agit
d'ailleurs pas d'épuiser l'œuvre de Tchekhov en une
seule formule; je voudrais souligner seulement une des
tendances dominantes de cette œuvre, celle qui me paraît
présenter actuellement une signification toute particulière.
Tchekhov tue les espoirs humains, mais « humains » doit
signifier ici &lt;&lt; sociaux i&gt;; Tchekhov enlève à l'homme tout
ce qui ne lui appartient pas en propre, ses vêtements
sociaux. Tchekhov déshabille la personnalité humaine que
son regard perçant découvre sous les somptueux habits ou
les sales ?ripeaux dont elle est toujours revêtue. Il n'a pas,
semble-t-11, de plus grande joie que de faire tomber un à
un les voiles dont l'homme recouvre sa nudité et _qui la

�534

LA NOUVELLE · REVUE FRANÇAISE

défendent ·oontte sès propres .regards et ceux d'autrui. Sop.
pessimisme, ses railleries, son .ironie ne sont jamais dirigts
contre l'homme, mais contre les contingences qui l'enserrent et déterminent son action. Ses meilleurs récits, comme
cette Ennu')'euse Histoire qu'il fit paraître quand il n'avait
encore que vingt-s_e pt ans, racoote.o.t j)Jstem~?t le lent
d€pouîllement ?a~•l'ho.m me de sa_, p~son1:alité soci~l~ et la
décauvèrte inattendue de son propre moi, du mot réel.
! 'Tel est ·aussi le thème de la Da1114 au.petit chien, un de
ses chefs-d'œuvre,' où le contraste entre l'existence sodale
1
'
de l'homme et sa vie intime est rendu a'autant plus frappant q_ue les héros du récit sont des êtres pa1faitement
quelconques et leurs aventures très ordinaires :
Il parlait, et songeait en même temps qu'il allait à ., un
rendez-vous et ·qùe pas une âme vivante ne le savait et ne le
saurait'sans doute jamais. Il vivait deux existences. : l'une, évidente, q,ue voyaient et constatâien.t tous c~x qui le devaient,
femplie de vérités partielles et de, mensonges partiels, parfaitement semblable à la vie d.e ses amis et connaissances, et
l'autre secrète. Et par un étrange concours de circonsta_1Jces,
peut-être fortuit, tout ce qui était P.Our lui important intéressant, indispensable, ce qu'il vivait sincèrement et sans se mentir
à lui-même, ce qui constituait le nôyau même de son existence
se déroulait secrètement, tandis que son mensonge, la carapace
dans laquelle il se retirait pour cacher ta vérité, comme par
e:xemple: ses occupations à la banque, ses discussions au club,
'ses théories sur les f-cmmes, les anniversaires qu'il fêtait- tout
cela se passait aux yeux de. tous. Et il jugeait des autres d'après
s:o4 ne croyait pas à 'ce qu'il constatait et .supposait toujours
que la vraie vie de chacun, sa vie la. plus intéress-ante se déroulait sous le voile du mystère, comme sous le voile de la nuit.
Toute e.xistence individuelle est bâtie s~r le mystère et c'est en
partie à cause de cela, peut-être, que l'hÔmœe dy:Uisé insiste
avec tant,de nervosité sur ,le respect dù à l,i vie privée.
Très souvent, et c'est là que le peS'Simismede Tchekhov
confine:' au désespoir; l'écrivain, après a'Voi-c. patiemment
épiuché son héros et mis à nu les en.'9eloppes- successiv.es

~NTON TCHEKHOV

5,5

q_ui reco:i;tvrai~n_t sa personnalité vé.dtable, ne trouve plus
nen, aucun restdl,l ~ 1a personnalité ~ .~ri; étouffée sous
le ~êtenw.n~ qui· s'est incrusté peu à peu dans sa chair
Parfois :'homme-lutte, sç. .révolte CO!}tre cet .envahissemen;
de s~n etre. Daps son pr~mier drame, Ivanov, par exemple
( écnt vers 1.889), ç'est la révolte contre les idées morales
et so~iales_ trans~rm!es ·en principes abstraits et prétendant a 'régir la vie q,ue décrit Tchekhov. Le plus souvent
cette révolte n'.aboutit pas, la _ défaite du héros est compl~te ;. mais, dans sa défaite même, il réussit à se retrouver
lu1-meme, ne fût-ce que pour un instant.
Nul romantisme ~vec cela, nulle dédamation, nulle
pose; les ~h~se~ se passent toujours trèssim.plement, vulgairement, d1ra1s-Je même. Absence complète aussi de toute
tendance moralisatrice, de théories philosophiques ou
sociales.
An~ré G!de fais 7it · ~è~ justement remarquer à propos de
Dost01evski que la littérature russe s'occupe plus des rap~orts en_tre la personnalité humaiue et Dieu, que des
hens sociaux. On peut en dire tout autant de Tchekhov :
ses descriptions du milieu social, ses scènes de mœur-s ne
s,ont pour lui qu'un moyeu d'atteindre le m.oi intime de
1homme. L'homme nu - tel est le véritable problème
pour Tchekhov.
Mais, la carapace sociale est solide ; elle résiste à tous les
coups, a toutes les
. secousses ; seule la maladie , la mort
peu:ent en avoir parfois raison. Aussi Tchekhov est-il
lmp1toyable pour ses héros : il les pousse lentement vers
l'abîme, il suit attentivement toutes leurs convulsions il
les fait souffrir tant qu'il peut, car ce n'est que lorsq~'ils
auro~t ~out perdu qu'ils retrouveront parfois un dernier
espoir, mexprimable.
C'est de cette même ·source, de cette vision de l'homme
nu q~e découle l'humour de Tchekhov, léger, naïf dans ses
pre~rnères œ~vres, p~us tard mélancolique et ironique :
le nre est toujours déclanché ici par le contraste entre les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vêtements de l'homme et le corps que Tchekhov voit
transparaître au travers de ces vêtements.
L'homme nu - c'est aussi d'une certaine façon le problème de Tolstoï, de Dostoïevsky. L'Ennuyewe Histoire ne
fait-elle pas songer à la Mort d'Ivan Ilitch ? Je parlais id
dernièrement de Bounine et rappelais aussi à propos du
Monsieur de San Francisco le chef-d'œuvre de Tolstoï.
C'est justement ce qui nous rend Tchekhov si actuel
aujourd'hui, tout comme ses aînés que nous comprenons
autrement et mieux qu'auparavant. Si, sous certains rapports, Tchekhov semble avoir reculé dans le temps, sous
d'autres il s'est rapproché de nous, il est devenu notre contemporain et nous sommes pour lui de bien meilleurs lecteurs que ces gens de la fin du x1x• siècle et du début du
siècle présent dont les pieds reposaient sur un sol ferme et
qui n'imaginaient même pas que la terre pût un jour
manquer sous leurs pas. Nous autres, qui nous trouvons
sur un terrain mouvant, qui avons vu se désagréger une
immense société presque en quelques mois et avons assisté
à la rupture de tous les liens sociaux, nous avons acquis
au moins une liberté d'esprit, une passion du risque, une
soif d'aventures que ne connaissaient pas nos pères, et
aussi un dégoût profond pour toutes les formules, toutes
les théories générales, tout ce qui tend à enclore la vie,
à la limiter. Tchekhov, œt esprit libre et inquiet, est un
des nôtres, car à nous aussi la nudité de l'homme est
apparue, brusquement dépouillée dans la catastrophe russe
de ses linges sociaux. Certes, il n'est pas beau, l'homme
nu : il est même hideux, très souvent et parfois pitoyable,
mais c'est peut-être parce qu'il se cachait toujours honteusement.
BORIS DE SCHLOEZER:

VOLÔDIA

. Un dimanche d'.été, vers cinq heures du soir, Volôdia,
Jeu_ne homme de dix-sept ans, laid, maladif et timide, était
assis sous _une to~nelle de la maison de campagne des
Cboumîkhme, et s ennuyait.
Ses tristes pensées suivaient trois directions.
Il devait, premièreme~t, passer le lendemain un examen de mathématiques et il savait que, s'il ne résolvait
pa~- le problèr~e posé,_ il serait renvoyé du lycée, parce
qu 11 redoublait sa seconde 1 et avait comme moyenne en
algèbre, 2 3
Deuxièmement, ce séjour chez les Cho~mîkhine, gens riches, prétendant à l'aristocratie, causait à son
a~~ur-pwpr,e u_ne constant~ _souffrance.~! lui semblait que
M Choum1khme et ses meces le tenaient, ainsi que sa
maman, pour des parents pauvres et des pique-assiettes ·
q~'elles n'estimaient poJnt sa mère et se moquaien~
delle. Il avait une fois entendu Mm• Choumîkhine dire
sur la terras~e, à sa cousine, Anna Fiôdorovna, que s;
man:a~ c01:tmuait à faire la jeune, qu'elle se fardait, ne
?aya1t 14ma1s ses dettes de jeu et qu'elle avait une passion
immodérée pour les bottines et les cigarette:s d'autrui.
Chaque jour, Volôdia suppliait sa maman de ne plus aller
chez les Choumîkhine, lui décrivait le rôle humiliant
qu'elle jouait chez ces gens-là, cherchait à la convaincre
l~i d~sait des choses dures, mais elle, légère, gâtée, ayan~
dilapidé deux fortunes, la sienne et celle de son mari,

l

I. ~xactement sa « si xième année », les cours des lycées russes étant
de hua ans.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

toujours attirée vers la haute société, ne comprenait pas
son fils, qui, deux fois par semaine, devait l'accompagner à

la villa maudite.
Troisièmement, le jeune homme ne parvenait pas à se
débarrasser d'un sentiment étrange et désagréable, et tout
nouveau pour lui ... Il lui semblait qu'il était amoureux
d' Anna Fiôdorovna, la cousine de Mme Choumîkhine, qui
était aussi en visite chez elle.
C'était une remuante, criarde et moqueuse petite dame
d'une trentaine d'années, robuste, fraiche, rose, avec des
épaules rondes, un menton rond et .gr~s, et qui ~vai~, s~,
ses lèvres minces, un perpétuel sounre. Elle n était m
belle, ni jeune; Volôdia le savait parfaitement. Mais il
n'avait pas la force de ne pas penser à elle, de ne pas la
regarder, lorsque, jouant au croquet, elle roulait ses épaul~s
rondes et remuait son dos droit, ou lorsque, ~près avoir
beaucoup ri et couru, elle se laissait tomber dans un fauteuil,, les yeux demi-clos, et haletait, comme si sa poitrine
.avait été à· l'étroit. Elle était mariée. Son mari, architecte
sérieux, venait une fois par semaine à la villa, y dormait tout son saoul et repartait. L'étrange sentiment commença, chez Volôdia, par une haine s.ans sujet pour cet
architecte et il se rejouissait chaque fois qu'il retournait
en ville.
Assis sous la tonnelle, pensant à l'examen du lendemain
et à sa maman que l'on raillait, VoJôdia ressentait un violent désir de voir Nioûta ( c'est ainsi que les Choumîkhine
appelaient Anna Fi6dorovna), d'entendre son rire, le
bruissement de sa robe... Ce désir ne ressemblait pas à
l'amour pur~ poétique, qu'il connaissait par les romans et
auquel il rêvait chaque soir en se couchant. Ce désir était
étrange, incompréhensible; Volôdia en avait honte et le
redoutait comme quelque chose de très mal et d'impur
qu'il est difficile de s'avouer à soi-même ...
« Ce n'est pas de l'amour, se disait-il. On ne s'amourache pas de femmes de trente ans, mariées ... Ce n'est

VOLÔDIA

539

qu'une petite galanterie ... Une simple petite galanterie. »
Et en pensant à cette petite galanterie, il sè r.app.elait sa
timidité insunn:ontable., son manque de moustachh, ses
rousseurs, ses yeux étroits. Il se plaçait, en ·pensée, ·près de
Nio-ôta et leur couple lui semblait impossible. Il s'empressait alors de se rêver beau, hardi, spirituel, habillé à la
dernière mode...
Au plus fort de sa r:êverie, tandis que, courbé, les yeux
à terre, il était assis ~n un coin sombre de la tonnelle,
des pas légers retentirent. Quelqu'un marchait sans se
presser dans l'allée. Bientôt les pas s'arrêtèrent et quelque
chose de blanc apparnt.
« Y a-t-il ici quelqu'un ? demanda. une voix de
femme.
Volôdia reconnut la voix et releva la tête ayec effroi.
- Qui est là ? demanda. Tjoûta, entrant sous la tonnelle. Ah! c'est vous, Volôdia? Que faites-vous ici? Vous
méditez ? Comment toujours méditer, méditer, méditer? ...
On peut eu devenir fou ! ·
Volôdia se leva et regarda Nioûta, efràré. Elle revenait
de se baigner. Sur ses épaules étaient jetés un drap et une
serviette-éponge. Sous un foulard de soie blanche passaient ses cheveux mouillés, collés au front. Une odeur
fraiche de rh·ière et de savon aux amandes émanait d'elle.
Elle était essoufflée d'avoir marché vite. Le bouton du
haut de sa robe n'était pas boutonné et le jeune homme
voyait son cou et sa gorge.
- Pourquoi vous taisez-vous ? demanda Nioûta en
regardant Volôdia. Il est impoli de se taire quand une
dame vous parle. Quel louraa,tid vous faites tout de même,
Volôdia ! Vous restez toujours assis, vous vous taisez, méditez comme une façon de philosophe. Il n'y a en ·vous nr feu,
ni vie ! Vous êtes dégoûtant, ma parole !. .. A votre âge, il
faut vivre, sauter., .remuer, faire 1a cour aux femmes, être
amoureux ...

�YOLÔDIA

540

.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Volôdia regardait le drap que tenait une main blanche
et potelée. Il songeait.
- Il se tait!... fit Nioûta étonnée. C'est même singulier ... Ecoutez; soyez un homme! Souriez, au moins! Fil
dégoûtant philosophe! (Et elle se mit à rire.) Savez-vous,
Volôdia, pourquoi vous êtes un lourdaud? Parce que vous
ne faites pas la cour aux femmes. Pourquoi ne la leur
faites-vous pas ? Il est vrai qu'il n'y a pas de demoiselles
ici. Mais rien ne vous · empêche de faire la cour aux
dames! Pourquoi, par exemple, ne me faites-vous pas la,
cour?
Volôdia écoutait, plongé dans de profondes et lourdes
réflexions, et se grattait la tempe.
- Seuls se taisent et aiment la solitude les gens très
fiers, poursuivit Nioûta, écartant sa main de la tempe de
Volôdia. Pourquoi regardez-vous en dessous ? Veuillez me
regarder en face ! Allons, lol!rdaud !
Volôdia se décida à parler. Voulant sourire, sa lèvre
inférieure se tira; ses yeux clignèrent, et il approcha à
nouveau la main de sa tempe.
- Je ... je vous aime ! dit-il enfin.
Nioûta releva les sourcils avec surprise et se mit à rire.
- Qu'entends-je ! commença-t-elle à chantonner à la
manière des chanteurs d'opéra qui entendent une chose
effroyable. Comment? Qu'avez-vous dit? Répétez! répétez!_...
- Je ... je vous aime! répéta Volôdia.
Et sans aucune participation de sa volonté, ne comprenant rien et ne réfléchissant à rien, il fit un demi-pas vers
Nioûta et lui prit le bras au-dessus du poignet. Ses yeux
se troublèrent et des larmes lui vinrent. Tout l'univers se
transforma pour lui en une grande serviette-éponge qui
sentait le bain.
- Bravo! bravo! - et en même temps un rire gai
retentissait. Pourquoi vous taisez-vous :1 Je veux que vous
parliez. Allons !

54 1
. Voyant qu'on ne l'empêchait pas de tenir le bras, Volôdia regarda la figure rieuse de Nioûta et lui entoura maladroitement, incommodément, la taille de ses deux bras
en joignant les mains derrière son dos. Il la tenait ainsi~
elle, les mains derrière sa nuque, montrant les fossette~
de_ ses coudes, arrangeait ses cheveux sous le mouchoir de
soie; et elle dit d'une voix calme :
- Il faut, Volôdia, être adroit, aimable, gentil, et on
ne peut le devenir que dans la société des femmes. Mais
quelle vilaine, quelle méchante figure vous faites !. .. II
fa~t parler, rire ... Oui, Volôdia, ne soyez pas un croquemttai?e. Vous êtes jeune et vous aurez le temps de faire
le philosophe. Allons, lâchez-moi. Je m'en vais. Lâchezmoi ! »
Elle se dégagea sans peine et sortit de la tonnelle en fredonnant. Volôdia resta seul. Il lissa ses cheveux, sourit, fit
le tour de la tonnelle, puis il s'assit sur le banc et sourit
e,ncore ~ne fois. Il avait insupportablement honte. Il
s étonnait même que la honte humaine pût atteindre un
tel degré de chaleur et de force. Il souriait, murmurait
&lt;les mots sans suite et gesticulait.
Il avait honte que l'on se fût comporté avec lui comme
avec un gamin; honte de sa timidité; honte surtout d'avoir
osé prendre par la taille une femme honnête une femme
marié_e, bien que son âge, son extérieur, sa po~ition sociale
ne lut en donnassent, lui semblait-il, nul droit.
Il se leva brusquement, sortit de la tonnelle, et, sans se
retourner, s'en fut au fond du jardin, loin de la maison.
«.Ah! partir_ au plus tôt d'ici ! pensait-il, en se prenant
la tete. Mon Dieu, au plus vite ! &gt;)
_Le train que Volodia et maman devaient prendre nartatt
· heures quarante. Il y avait près de trois heures
r
. a' h uit
!~squ'à ~~ temps-là, mais Volôdia serait parti sur-le-champ
vec plaisir pour la gare, sans attendre sa maman.
~ur les huit heures, il revint vers la maison. Toute son
attit d
· · · !a détermmation
·
u e expnmait
: advienne que pourra!

�542 .

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

IL résolut d'entrer hardiment, de regarder tout le monde
dans les yetix, de pa:rler haut, en dépit de tout.
,
Il traversa la terrasse, h. grande salle, le salon, et s y
arrêta pour respirer. On prenait le thé à côté, dans la
salle à manger. Mm• Choumîkhine, maman et Nioûta parlaient de quelque chose et riaient.
Volôdia prêta l'oreille . .
« Je. vous assure!.. disait Nioûta.. J~ n'en croyais _pas
mes yeux ! Quand il commença à me f~1re une d~clar~uon
d'amour, et même, figurez.-vous, me pnt par la taille, Je ne
.è t
le reconnus plus. Et vous savez, il a une mam re ... •
Quand il a dit qu'il était amoureux. de moi, il y avait dans
son. visage quelque chose de féroce, comme ·chez un
Tcherkesse.
- Pas possible ! s'exclama maman, partant d'un grand
éclat de rire. Pas possible. Comme. il me rappelle son père !
Volôdia prit la fuite et sortit à l'air libre.
- Comment peuvent-elles 'p arler de cela tout haut ! se
demanda-t-il, joignant les mains et regardant le ciel avec
terreur. Elles en parlent tout ha.ut, de sang-froid ... Maman
riait aussi, ... maman !. . Mon Dieu, pourquoi m'as-tu
donné une mère pareille ! Pourquoi ?
·
Mais il fallait coûte que coûte rentrer à la maison. Volôdia fit quelques tours dans l'allée, se calma un peu et entra.
- Pourquoi ne venez-vous pas à temps pour. le thé ?
lui dit sévèrement Mm• Choumîkhine.
- Pardon, il est temps ... , marmotta-t-il sans lever les
yeux, il est temps que je parte... Maman, il est déjà huit
heures.
- Pars seul, mon chéri, dit maman indolente. Je- reste
coucher chez IJli. Adieu, chéri... Donne que je te
bénisse ...
Elle signa son fils et dit en français, en s'adressant à
Nioftta :
- Uressembleun peu à Lermontov ... n'est-ce pas?»
Ayant pris congé de chacun tant bien que mal, sans

VOLÔDIA

543

re?ard~r personne, Volôdia sortit de la salle à manger.
D1~ mmutes après il marchait sur la route de la gare et en
était heureux. II n'av:üt plus ni honte ni peur. II respirait
à Faise, librement.
A un~ ~emi-verste de la station, il s'assit sur une pierre
e_t se rmt a re~arder le soleil plus qu'à moitié disparu derrière le remblai. A la gare, quelques feux étaient déjà allumés. Un feu _trouble, ~e~t, approchait, mais on ne voyait pas
encore le tram. II pla1sa1t à Volôdia d'être assis et d'écouter
le soir tomber peu à peu. La pénombre de la tonnelle les
pas, l'odeur de bain, le rire, la taille de Nioûta, - ~out
cela se présentait à son esprit avec une étonnante netteté et
n'était plus si terrible ni si grave qu'il lui avait semblé ....
« Qu'importe !. .. Elle n'a pas retiré son bras et elle
ri_ait qu~nd je la te?ais par la taille. Donc, cela lui' plaisait.
St ce lut eùt été désagréable, elle se serait fâchée. »
Et maintenant Volôdia était navré de n'avoir pas eu assez
d_e h,ardiesse, là-b~s, sous la tonnelle. Il regretta de partir
st b~tement. Il ~tait sftr ~ue si l'occasion se représentait, il
serait plus hardi et verrait les choses plus simplement.
Et il n'était pas difficile que l'occasion se représentât !
Chez les Choumîkhine, a~rès le souper, on se promène
longtemps. Que Volôdia aille se promener avec Nioûta dans
le jardin sombre, - voilà l'occasion retrouvée !
.« Je vais revenir, pensa-t-il, et partirai demain par le premier train ... Je dirai que j'ai manqué le train. »
Et il revint.
. Mm• Choumîkhine, maman, Nioûta, et une des nièces
Jouaient au vinte ' sur la terrasse. Quand Volôdia, mentant, leur dit qu'il avait manqué le train, elles redoutèrent
qu'il n'arrivât, le lendemain, trop tard pour son examen.
~ll~s lui c~nseillèrent de se lever tôt. Tout le temps qu'elles
JO~erent, 11 resta assis à 1'.écart, examinant avidement
Ntoftta. Dans sa tête, son plan-était déjà fait.
r • Sorte de whist.

�544

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il s'approcherait de Nioùta dai~s l'o_bsc_urit~, l~ pren_drait
par la main et l'embrasserait. Il n aurait nen a dire puisque
tout cela serait compréhensible pour eux sans p~rol~s.
Mais, après le souper, les dames n'allère~t ~as au_ iardi~
et continuèrent à jouer aux cartes. Elles iouerent iusqu a
une heure du matin et allèrent ensuite se coucher.
« Comme tout cela est bête ! se disait Volôdia, ennuyé~
en se mettant au lit. Mais ça ne fait rien. J'attendrai
demain .. . Demain, j'irai encore sous la tonnelle. Peu
importe.~. &gt;&gt;
Il ne tâchait pas de s'endormir; il restait assis dans son
lit, se tenant les genoux, et il pensait.
.
,
L'idée de l'examen lui était désagréable. Il décida qu on
le renverrait et qu'il n'y avait à cela rien d'effrayant. To~t,
au éon traire serait bien ... , même très bien ! Demain,
il serait libre' comme l'air. Il mettrait des habits civils. I~
fumerait sans se cacher. Il reviendrait ici et ferait la cour a
Nioùta quand bon lui semblerait. Et il ne serait pl_us, un
lycéen, mais un cc jeune ~01:1me_ ». Et le r:s:e,
quis a?pelle carrière, avenir, était si clair !. .. Volodia_ s engagerait,
deviend~ait télégraphiste, ou, enfin, ent~era1t da~s une
pharmacie, où il s'éleverait jusqu'à l'emploi de premier préparateur. Il ne manque pas de situat~ons ! Un~ heure
pa,sa, deux heures ... Il était toujours assis et p_en_sait.: ·
Vers trois heures, quand le jour commençait a pomdre,
la porte cria doucement et maman entra dans la ch~~bre.
c&lt; Tu ne dors pas ? lui demanda-t-elle en baillant.
Dors ... Je ne reste qu'une minute ... Je viens chercher des

;e'

gouttes.
- Pourquoi faire ?
- Cette pauvre Lili a des coliques, .. Dors, mon enfant.
Demain, tu as un examen .
Elle prit dans le chiffonnier une fiole, s'approc~a de la
fenêtre, lut l'ordonnance attachée à la fiole, et sortit.
.
- Maria Léontièvna, dit, une . minute après, une vmx
féminine, ce ne sont pas les gouttes qu'il fallait. C'est du

VOLÔDIA

545

muguet, et Lili demande de la morphine. Votre fils dort-il?
Demandez-lui de chercher .. .
C'était la voix de Nioûta. Volôdia eut un frisson. Il
passa son pantalon rapidement, jeta sur ses épaules sa
capote et approcha de la porte ...
- Vous comprenez, expliqua Nioûta à voix basse, la
morphine ! Ce doit être écrit en latin sur la fiole . Réveillez
Volôdia; il trouvera ...
Maman ouvrit la porte et Volôdia aperçut Nioûta. Elle
avait la même blouse qu'en revenant de se baigner. Ses
cheveux, non coiffés, étaient épars sur ses épaules. Sa figure
endormie paraissait brune dans la pénombre.
- Tiens, Volôdia qui ne dort pas ... dit-elle. Volôdia,
mon petit, cherchez la morphine dans le chiffonnier. C'est
une vraie malédiction, cette Lili ... Toujours quelque chose.
Maman marmotta quelques mots, bâilla et sortit.
- Cherchez donc, dit Nioûta ; pourquoi restez-vous
planté?
Volôdia alla au chiffonnier, se mit à genoux et commença à remuer les fioles et les boîtes, de médicaments.
Ses mains tremblaient, et il avait la sensation que des
vagues froides parcouraient sa poitrine et ses entrailles.
L'odeur de l'éther, de l'acide phénique et des diverses
herbes, qu'il touchait au hasard, l'entêtait et le suffoquait.
c&lt; 11 me semble, pensait-il, que maman est partie.,. C'est
bjen, c'est bien ...
- Trouverez-vous bientôt? demanda Nioûta marquant
de l'impatience.
- Tout de suite ... Voilà, c'est je crois la morphine, dit
Volôdia, lisant sur l'une des étiquettes le commencement
du mot .. . Tenez !
Nioüta était sur le seuil, un pied dans le corridor et
l'autre dans la chambre. Elle mettait en ordre ses cheveux
difficiles à arranger, tant ils étaient épais et longs, et ell;
regardait distraitement Volôdia. En sa blouse ample,
ensommeillée, les che,·eui défait~ dans la lumière . pauvre
35

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

&lt;ln jour, venant du ciel pâle, mais qu·e le soleil n'éclairait
pas encore, elle parut à Volôdia désira.ble, magnifique ..•
Séduit, tremblant de··tout son corps et se rappelant .avec
délices qu'il ~vait1 sous la tonnelle, tenu aans ses bra:s ce
corps merveilleux, il lui donna les gouttes en disant :
- Que vous êtes_.
-Quoi?
Elle entra dans la chambre et demanda en souriant~
-Quoi r
11 se tut et la :regard.a, puis, comme sous la tonnelle, il la
prit pa:r le brns ... Et elle le regardait, souriant et a_ttendant
ce qui allait arriver.~. ·
. ,..... , t _,1m,01;ri')
_: Je vous aime..~-&gt;I1i1U1101llr1~t-füp nifJôio '1 ,2rr·JiT
F JElleicèssa.-:àti1SOOfi1erlvéitfuhit:anrdil: :,')rh•"rb ,1:bq fl en
. ,2-.!.:Auendf7,-:i},çqe-&lt;sèmbiè:.qu:a rqudcpi uirli '.l.irem ©IY \.,ut6
lycéens, ·'. 111::-edie.r:lm trii'-~ l' J~ ' 1·.al\-aai 'we"tWr4.tt . tfürtil et
a11tg:rrdarrt, daioo\_'e ro:o1flqir.JNob~ ~è6onn~ .. s?rl:i~".l ') Elle revint.
~ ~ • r;l q
-, Ib pa wv ens:ui!d Vhlôdiia q nli ri:ai &lt;IIhàm blie, rNrur6ta? lliat1 be
et: hrnmême-• se',f~ihrtil ètl ;uh, Jut1iqll8!JS8U'tÎfnêlfltGtle
Mn be"µr r ~ig:ttJ1:exti.ao'idwaitî.e; .iinéovù1Ù{Hptlùr2d~{\M'el&lt;'. 0fl
.peifüsact-ifiet2 s.l. '.)VÎ1tn ètJ ~11-rer lei !tùl'lt~€~r~ite-rrle~.\J 'M!tis
;en1·ll'lhh

démi~:rrlrrçiie·:t(b-µokli~phu'i V0lbtiia 'ri.e 'iJî()ili,t\i\

.qir'an;mf}grosserdigutêp l:tilhttn:iéfdrm'têt~li "a1.\ illttr~mMlnle
.r:ép.Ülsiolli; er;ibserrt.ititout ittroulp-,1hti;.i~mb! rd~~â)~ptlsi?n
pour ce qui venait de se passer.
... ";ir; , 7 ~) ,P., ,J
: •s-ff,Pour~ntiiir. f.ûhit ·qu~J.e'm'ê11~i'1le-,_. ·&amp;tJN~aT
dant Volôdia avec dégoût. Vous m'êtes ~~x'l~irntihrn
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cheveux, sa blouse large, ses pas, sa voil!! .• .J'cc/Vifaml~Îl.#bil'.Otll,Opl3flsa,i Gll 2qabrnli9ijleo 11JiarHtr:J~Writttbl tiwè~Vîjë ~ u~s
Jmd):l r'!fdut esMaid rJ))Jismm 'JWI .'.ndrw:rb r,[ ?.fl:b '..):rJ?': I
5[!'.Lt&gt; s.0l!,til~I àYpr$~t}r&amp;ir.t~và4t. J rlrus .~tfiii~ ôhllli.~'.à!~Ht
,bfq.ymnmemC:J On: ertièn J:i:it~&lt;'~fi 'r,irdttt? lmll'âitfrl~ le ilfl{ëlfülêt
:et1gr,qice:6s-a,brodeerei,h F.wt~rè~~tll~btli1llléffi\'ë9g4êl-

~~a_;·

H

VOLÔD1A

547

ment des vaches et le pipeau du berger. La lumière du
soleil et les bmits du dehors disaient qu'il existe quelque
part une vie pure, exquise, poétique. Mais où est-ce ? Ni
maman, ni les gens de son entourage n'en avaient jamais
parlé à Volôdia.
Quand le domestique vint le réveiller pour le train du
matin, il fit semblant de dormir.
- Qu'il aille au diable ! se dit-il.
Il se leva vers onze heures. En se peignant, voyant dans
la glace sa. .figure lai.de, pâlie par une nuit sans sommeil, il
pensa:
~~~
• « .C'e-st '1rai,.je në':suis)qtf'Un vifa,ii11.càneton: )&gt;
•
Qu.ddd . .rtta:rn'll.n-de;:vit et(s'effitra&lt; d'e,ôe-: qu~.n l16'.n1t pnfüt
fexam:enJ Volêfdia lui ·ditrt . ,, . /,h;,rr1 -:r •i J? 1'q :sj
- Je ne me suis pas réveillé, maman ; . .maisAie.wbus
inqtrië.te,r pas r;;jff1füu1'.tiirài:tnn'tcrertiiim de.trlédecim~' Mm• Choumîkhine et Nioûta s'éveillèreht.v.ersumLheuni
:tptàs nüdi.CV'ol.ôdip. 1enmndir Mi--Chifmwîicbioe..• ci&amp;r-tr sa
fenêttre &lt;aVj!c?.!P,tl1it 'm }{_ioût!i: [r.ép,olldr.e ~ sa i\T.otx.' dÏ'.ite:&gt;gar
'un-:rii:è . enll ~:i.deJrùtl :-v~'1 hi · FJOtte, de cUa~• ~a.ne à · mange~
s'om.vtir~ ~(S.'ral1~ger-,v~t~~tl$'fa lcl:igqp.dile _des nièces ,e:t
d-tIB.rtcôii\meMattt,,~ahl'ii:·)l!S.guets')sà'·lma:nixa'.n ;i •puis (il 'lvit
pass-er.• Nio~tà,., 'SOijiti:rutè etrfavëe )eh: àr.l::.ôtihi?e;Ue,., les'. s!MD.r~
cits1rroh:s .et ,la•' baib'ei dij ~d!rÜ'®te;, qtif v.emi,~tid'ilrrhœr
-· Nli.o:ûtaî a~Î, UJ1ei•romrpdiîuprUS61emise -l[t{l ne luhàlait
pâ:s -ët f' ehlaidissàit 1/atfclmâct~froHtk·c~rem bo1irs ,plat~.et
pes&lt;1nts. Il sembfa à·NlJf'ti&amp;ù'tftl'e dhns.lçs..côielettes: quèfün
serv'ir,, îf'y av.-iit trapld'oigqqurJ.fi:.hrl paruo aussi rquéNioûti
f~ilit--e~près; (Ù{f. ri(f :foi-t~h!e; iegardei' de JSOII. cpté; ;pollit'
lui dormeis'~ entehçlre:iè(tre~hl~Quvani.r; dd,fa nuit ne 1a,tratf-i
blm &lt;'J1Ul.tèment1IH! qtùille! /Je. réma:rq'.nai pa:s 'i:i ,_i&gt;r~sitnoo ,.à
tahle du/ Wa,it1 can~éfo;rrJ fW'('.1'/ cr ', p ..;GÎJr; 'J. , 'a : 7
Vers quatre ht11tes7-V~1~ia ~a.rtitlr,cvebeia,rina.nian ,-i,o.~
1i 1gàf.e. :,ùè-.s wwi12rii!:-s·1 uowbles.~ là'.&gt; nuira.an~ soh-itrneit; le
r-en\roi"·prdch.a;.a} ta-S"1;teruo,i~{1tciu. ~n!ditŒi n1nintenaû11èfi
lui,;;une fur:eu11risit:iisrnL nfüi.:rega,dàitc Je-&gt;tptofiL.aUbngé?. de

�5-1-8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

maman, son petit nez, son imperméable, un cadeau de
Nioûta, et il murmurâ :
.
_ Pourquoi vous poudrez-vous ? Céla ne sied pas à
votre âge ! V ~us vous furdez, vous ne payez pas vos dettes
de jeu, vous fumez le tabac des autres ... C'est répugnant!
Je ne vous aime pas ... ne vous aime_ pas!
.
Il l'insultait et, elle, effrayée, ternfiée, remuait ses petits
yeux levait ses petites mains et balbutiait: ·
_' Qu'est-ce qui te prend, mon ami ! Mon Dieu, le
cocher va entendre! Tais-toi, ou le cocher va entendre! Il
peut tout entenqre.
.
.
- Je ne vous aime pas ... ne vous a1me pas! contmuat-il suffocant. Vous êtes sans mœurs, sans cœur. .. Ne prenez plus cet imperméable ! vous entendez ! Ou je le mettrai
en lambeaux ...
- Reviens à toi, mon enfant l dit maman sanglotantf'.
Le cocher entend.
- Où est passée la fortune de mon père ? Où est votre
argent? Vous avez tout gaspillé! Je ne rougi_s pas de ma
pauvreté, mais j'ai h&lt;?nte d'avoir une_mère p~re1lle_. .. Quand
mes camarades me parlent de vous, Je rougis touiours. »
Il y avait deux stations jusqu'à la gare. Volôdia resta
tout le temps sur 1~ plate-forme du wagon, tremblant de
tous ses membres. Il ne ·v,oulait pas entrer dans le compartiment parce que sa mère, qu'il haïssait, y était. Il .se haïssait lui-même, haïssait les contrôleurs, la fumée de la locomotive le froid auquel il attribuait ses frissons. Et plus
lourd il en avait sur le cœur, plus il sentait qu'il existe
quelque part dans le monde, chez des gen~ ignorés de lui,
une vie pure, noble, aisée, élégante, ple111e d'amour, de
caresses, de gaîté, de liberté! ... Il sentait cela et en éprouvait tant de peine qu'un voyageur, l'ayant regardé fixement lui demanda s'il avait mal aux dents.
En' ville, maman et Volôdia habitaient chez Maria
Pétrôvna, dame noble, qui avait un grand appartement et
en sous-louait une partie. Maman louait deux chambres.
\

VOLÔDIA

549

Elle occupait l'une, qui avait des fenêtres, où elle avait son
lit, et où il y avait aux murs deux tableaux dans des cadres
dorés; Volôdia habitait l'autre, contiguë, petite et obscure.
Il y avait un canapé sur lequel il dormait, et sauf ce
canapé, nul autre meuble. La chambre était encombrée de
corbeilles en osier remplies de robes, de cartons à chapeaux, et de toutes sortes de vieilleries que maman gardait,
on ne sait pourquoi; Volôdia faisait ses devoirs dans la
cbambre de maman ou dans la salle commune, - c'es;
ainsi qu'on appelait la grande salle où tous les pensionnaires
se réunissaient au moment des repas et le soir.
Revenu à la maison, il se coucha sur son canapé et se
couvrit d'une couverture pour faire tomber sa fièvre. Les
cartons à chapeaux, les corbeilles, les hardes lui rappelèrent
qu'il n'avait pas de chambre à lui, pas d'abri ou il pût se
garder de maman, de ceux gui venaient la voir et des voix
que l'on entendait maintenant dans la &lt;&lt; salle commune i&gt;.
Son sac d'écolier, les livres répandus dans tous les coins, lui
rappelèrent l'examen auquelil n'était pas allé ... Sans raison
aucune, il se ressouvint de Menton ou il avait vécu avec
son père, quand il avait sept ans. Il se ressouvint de Biarritz et de deux fillettes anglaises avec lesquelles il courait
SlJ.r le sable ... Il voulut se rappeler la couleur du ciel et de
l'océan, la hauteur des vagues et son humeur d'alors, mais
il n'y parvint pas. Les fillettes anglaises passèrent vivantes
devant ses yeux. Tout le reste s'emmêla, se brouilla, ùffaça.
« Non, se dit-il, il fait froid ici. ))
Il se leva, prit sa capote et entra dans la salle commune.
On y buvait le thé. Autour du samovar se trouvaient
trois personnes : maman, une maîtresse de musique, vieille
&lt;lame à lorgnon d'écaille, et Augustin Mikhaïlovitch, vieux
Français très gros, employé dans une fabrique de parfumerie.
- Je n'ai pas dîné, disait maman ; il faudrait envoyer 1a
femme de chambre prendre du pain.
- Douniâcha l cria le Français.

�55°

LA NOUVfilLE REVUE FRANÇAISE

La propriétaire avait justement envoyé Douniâcha faire
une course.
- Oh l ça ne fa,it absolument rien, dit le Français avec un
large sourire. Je vais tout de suite chercher du pain moimême.
Il posa son cigare âcre et puant en une place a.p_paxente,
mit son chapeau et sortit. Après son départ, maman
raconta à la maîtresse de· musique comme elle avait passé
agtéahlement son ten.1ps chez les Choumîkhine et y avait
été bien a'Ccueillie.
- Lili Choumîkhine est ma parente, disait-elle. Feu son
mari, le général Choumîkhine, était cousin du mien. Elle
est née baronne Kolb ...
- Maman, ce n'est pas vrai ! dit Volôdia nerveusement;
pourquoi mentir ?
Il savait parfaitement que ma,.man disait vrai. Dans ce
qu'elle disait du général Choumîkine et de sa femme, .née
baronne Kolbe, il n'y avait pas un mot de faux. Mais il
sentait que, malgré tout, elle nl.entait. Le meus.ange se sentait dans sa façon &lt;l'.e parler, dans l'e; pression de sôn visage,
dans son regard, dans tout..
- Vous mentez ! répéta Volôdia, et il donna sur la
table un coup de poing si violent que toute la vaisselle
trembla et que le thé de maman se répandit. Que parlezvous de généraux. et de baronnes? Tout est faux l
La JTi aîtresse de musique, c.onfuse, toussa dans son
mouchoir, faisant mine d'avoir avalé de travers, et maman se
mit à pleurer.
- Où aller? pensa Volôdia.
Il était déjà allé dans la rue;, aller chez ses camarades, la
honte l'en empêchait. Il se rappela de nouveau, sans sujet,
les deux fillettes anglaises ... Il marcha de long en large dans
la salle commune, puis en.tra dans la chambre d'Augustin
Mikhaïlovitch. Il y traînait une forte odeur d'huiles aromatiques et de savon à la glyc;érine. Sur la table, sur le rebord
des fenêtres, et même sur les chaises, se trouvait unemultitude

VOLÔDIA

551

de :fioles et de tubes à e~sai avec des liquides multicolores.
Volôdia prit sur la table un journal, le déplia et lut le
titre: Le Figaro. Le journal répandait une odeur agréable
et forte. Puis Volôdia prit, surla table, un revolver.
- Bah ! n'y faites pas attention, disait dans la pièce
voisine la maîtresse de musique, consolant mama,n. Il est
encore si jeune ! A_ cet âge, les ieunes gens se permette'ut
tant de choses! Il faut en prendre son parti.
- Non, Evguénia Andréievna, il est trop perverti I dit
maman d'une voix traînante. Il n'a personne d'âg~ auprès
de lui; et je suis faible&gt; et - ne puis. rien. Oh! je suis malheureuse!
Volooig mit le canon du revol'\ter (\ails sa bouche, tâta
quelque chose, la gâchette ou le cl:iie_n.,, et pre~a avec le
doigt .... Puis il tâta encare' qi.ielq.ue ch-ose de saillant,. et
pres~a encore un~ fois ... Ayantreûr~ le canon de-sa bouche,,
il l'essuya avec le pan de sa capote et contempla. la pla-tine.
Jamais auparavant il n'avait eu une arme en main ...
« Il me. semble qu:'i1 fa:n.t relever ça.,. ~e dit-iL Ou.i, if me
semble ... ,,
Augustin Mikhaïlovitch rentra da.ns hr salle commune et
se. mit à raconter (lUelqn:e. chose en riant très fort ...
Volôdia. remit le canon dans sa botrc:h~, le serra entre ses
dents et pressa quelque chose avec le doigt. Une détonation
retentit...
Quelque chose frappa Volôdia. à la nuque-avec une force
effroyable etil tomba. sur la. table, .la frgure droit sur les
verres et les· fioles. Puis il vit son père, en chapeau baut-defurme a~ec un large crêpe, tel qu'il portait, .à ~enton, Ie.
deuil d'une dame inconnue,. le saisir taut à coup dans. ses
dem bras; et ils tombèrerit tous deux dans un abîme· très
s.ombre et très profond.
Puis tout se. brouilla et disparut .•.
/iNT ON Tç:HEKHO.V

Traduit du

1'U5se

par I5ENIS ROCHE
(Seule traduction autorisée. paY I'auteur.)

�FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

FINALE
DE

SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN
Un jour je trouvai affichée à la porte du Casino une nou velle qui nous chassa de la Baltique.
- Révolution Munich. Comte Docteur Artiste Peintre
von Zelten a pris pouvoir.
Car il faut, en Allemagne, la moitié au moins du télégramme pour indiquer les titres bourgeois du révolutionnaire.
L'aube se levait, quand l'automobile que nous avions
frétée à Berlin et qui avaiL l'autorisation de traverser les
lignes révolutionnaires, le citoyen Siegfried von Kleist
étant invité à faire partie du nouveau Sénat, nous déposa
dans Munich. Des agents vêtus de l'ancien uniforme nous
poursuivirent dès notre entrée et nous donnèrent une
alerte, mais ils en voulaient à nos phares encore allumés et
il fallut leur payer contre reçu vingt-quatre marks, le premier impôt certainement qu'ait perçu le dictateur Zelten.
Ils ne nous demandèrent pas nos papiers, l'ancienne police
n'assurant plus la surveillance que des objets inanimés :
voitures, automobiles ou pots de fleurs, et devant remettre
à la nouvelle celle des êtres humains. On entendait de temps
à autre un coup de feu, timide, car_ guerre et révolte
demeurent :filles de la chasse, défendue en tous pays avant
le lever du soleil. Un dernier arrêt, provoqué par des
agents qui me signalèrent une déchirure à mon manteau,
- toujours l'ancienne police, - et je fus à la maison. Si

553

;'avais pu concevoir un doute sur la révolution, le moindre regard jeté vers la cour intérieure et la cage en verre de
mes israélites russes l'eût levé. Ils étaient déjà tous habillés,
groupés - je ne pouvais pas le préciser encore - à la manière du gibier ou des chasseurs, et les téléphones, les appareils de T. S. F. avaient surgi dans les réduits où le facteur
hier ne pouvait pénétrer que sa carte de facteur à la main.
Les femmes, que j'avais toujours vues étendues sur des grabats et recouvertes de haillons, étaient debout, demi-nues,
&lt;lécolletées pour la fête, et les bijoux avaient apparu à leur
gorge, leur cou, leur front et jusqu'à leurs chevilles comme
les tatouages qu'on repique de frais chez les Papous au jour
du Grand-Jour. Le murmure des harmonicas, des boîtes à
musique et les fredons, seule particularité empruntée à
l'Allemagne par la tribu, avait cessé. Eux qui ne ten:iient
jusqu'ici leurs renseignements sur le monde que par des
colloques, des lettres chiffrées, des pressions de pouce,
s'arrachèrent les journaux, et l'on sentait que le journal, en
effet, apportait aujourd'hui imprimés tous ces mots cabalistiques que leur transmettait hier la tradition orale. Des
mélanges que je n'aurais jamais soupçonnés et qui n'avaient
dû avoir lieu que de nuit s'opéraient au grand jour; la
blonde à dartres du quatrième circulait dans le premier à
gauche ; le casquettier, dans la cellule opposée à la sienne,
recevait pour la première fois les flots du soleil levant,
desquels il s'écartait avec dégoût, comme si c'était vraiment
-de l'eau. Les femmes tendaient des rideaux, hissaient des
stores, ainsi que dans les fiacres avant de complètes et
rapides unions. Les fenêtres, chose incroyable, s'ouvraient,
et l'air de la révolution recevait le droit d'aérer. Parfois une
nouvelle sensationnelle, comme un coup heureux au jeu
de l'oie, faisait avancer tout le monde de plusieurs chambres. Des enfants qui avaient l'ordre jusqu'ici de ne pas se
connaître, reprenaient dans la cour et en évidence le jeu
qu'ils avaient péniblement poursuivi toute l'année dans un
placard. Derrière leurs vitres, les quatre espions montraient

�554

LA NOUV"ELLE REVUE FRANÇAISE

les visages ahuris de savants qui ont étudié vingt ans au
microscope les mœu:rs des m~crobes et qui les voient soudain autour d1en:x. se marier et s'ébattre grosseur buma.ioe.
Pour la première fois des parfums, violents à la fois et
fades, et tels qu'en doit exhaler le corps des saints morts
en odeur de sainteté. L'agitation de la maison avait d'ailIeurs.m1e orientation ; c'était vers ma voisine de chambre
que venaient toutes les femmès en vêtements drapés teints
de ces couleurs que l'on projette sur les femmes nues. dans
les cafés-concerts. avec le pavillon de leur nation. Le drapeau de cette maison était rouge vif, jaune vif, or vif, en un
mot arc-en-ciel vif, sur teint d'ocre, de pourpre et de mort.
Puis on entendit un aéroplane passer. Toutes disparurent.
Il ne demeura de visible que Je casquettier et quelques
hommes qui insultaient de lem fenêtre l'avion gouvernemental comme des coqs la buse. Us lui criaient en hébreu
que le ciel est à Jehovah et en allemand qu'il n'est pas à
Wirth ni à Ebert ... On voyait distinctemeu.t à bord un
observateur écrire sur une carte.
- Marque-moi t criait le casquettier. Je suis Lie.viné
Lieven. J'ai à moi seul les deux plus beaux noms de la dernière révolution !
A neuf heures,. Ida m'apporta les nouvelles. C'était bien
le iour anniversaire de sa naissance que ZeJten avait proclamé sa dictatuxe. On n'était pas très bien. fixé encore sur
l'esprit du mouvement, car dans Schwabîng on avait arrêté
tous les juifs, e.t dans Haidb-ausen trois réunions de sémin.1ristes qui fêtaient la nomination d'un nouveau nonce. La
seconde république bavarœse avait d'ailleurs déjà. un débat
avec le Vatican, et pour la même raison. que la première,
ses agents ayant réquisitionné !'automobile de la nonciature,
à cause de sa couleur rouge. Zelten, d.'ajl[ès ces renseignements, me semblait déjà transiger avec_ ses goûts et ses
haines, car ce qu'il détestait le plus c'ét::ùt les ingénieurs
électriques et les peintres de plein air, et l'on nè signalait
point qu'aucun encore eütété pendu. Le 1•r juin,J'adjointdc

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

555

Zelten, capitaine Kessler, séduisant le gardien de la Bavaria,
cette statue de bronzé dont on apprend par cœur dans les
éco!es les dimensions géantes c~mme dans les hôpitaux celles,
momdres, de la belle Eva avait logé cent révolutionnaires
a,rmés de grenades dans la poitrine de 15 mètres 21 et les
jambes de 8 mètres 30. Ils avaient bouilli tout le jour, car
le thermomètre marquait trente-deux et la statue était surchauffée, mais à huit heures, comme les Grecs sortant de
leur cheval, ils s'étaient rués sur les casernes et avaient pris
le Rathaus. Il y avait eu un mort, et comme il arrive toujours le sort avait mal choisi: car c'était un malbeureuxsoldat qui allait être libéré Je soir, qui devait se baptiser le
lendemain matin, se marie1: ldendemain soir, et avoir un
enfant dans la sem:,t ine. Ida m'apportait un revolver, etme
pria de l'essayer, car il sentait la rouille. Je n'avais qu'à
tirer au plafond. Tous ces bruits dans la ville ce n'était ni
lutte ni fusillade, mais les bourgeois qui s'exerçaient au
pistolet dans leurs jardins.
Dans le ciel de Js:hovah passa un autre avion, cette fois
du gouvernement Zelten. Il jetait des proclamations vers
lesquelles la maisonnée tendait les bras comme vers la
manne et qui disparurent - celles de la dernière révolution valaient déjà trois dollars - ·,am.me des pièces de
collection. Ida l'a.,ait lue. Il y était question de la stupidité avec laquelle--!' Allemagne, après avoir imité toutes les
autres nations, s'était forgée l'idée d'une Allemagne gigan·
tesque à l'imtrieur de laquelle elle menait la vie hypocrite
d'un crabe dans un coquillage, et du trésor des forces électriques bavaroises. fo révolution avait pour but ùe déloger
le crabe et de répartir également les hectowatts sur chaque
tête de Bavarois.
D~ns b chambre de ma voisine, la voix de lieviné
Lieven faisait assaut avec une voix d'enfant.
- Ce gu'il faut, criait Lleven, c'est que la calomnie
cesse, c'est que l'honneurd'Eisuer soit lavé l Que lui reprochent-ils, Lerchenfeld et Brentano ? D'avoir dépensé

�) 56

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

LA NOUVELLE REVÙE FRANÇAISE

5.ooo marks dans son voyage en Suisse? J'ai fait et refaitle
~alcul, avec les ta'blei; de change ; j'ai compté comme lJOur
moi-même ; pas de bain ; les places en seconde, avec l'aller
et retour jusqu'i Landau, et la carte-tarif suisse. Je compte
les trois dîners offerts à Albert Thomas et à Ambroise Got
à 7 francs suisses chacun; je compt~ ro francs les deux
ressemelages; et j'arrive à 5.2 30 marks. Cest 2 30 marks que
legou vernement bavarois doit encore à ses pauvres héritiers ...
- Tais-toi, tais-toi, dit la voix d'enfant. Que fait
Zelten ?
- Que veux-tu qu'il fasse ! Il attend Kleist, il attend
Thomas Mann, il attend sa letfre de Gorki~ sa lettre d'Anatole France ! Les dictateurs coUectionnent les autographes
et disparaissent. En tout cas, il a trouvé au courrier la
mienne où je réclame les 230 marks. Au fond, tu le connais, ce n'est qu'un Allemand, ce qu'il attend, c'est Gœthe,
G'est le vrai Kleist. Mais la France est le seul pays où les
morts règnent et arrivent au commandement. Il ne veut
que des Bavarois en Bavière ! C'est comme s'il 1;1e voulait
que des Allemands en Allemagne et à qui est l'Allemagne,
sinon à nous? Cette belle bourgade de Berlin, à qui estelle ? A qui est le village de Francfort ? A qui est le district
de Leipzig ? Que Zelten me trouve un bateau, un théâtre,
unê barque oû nous ne soyo1Js les maîtres ? Chez Rhe\nhardt, l'autre soir, au Marchand de Venise, il n'y avait pas
un seul chrétien dans les quarante-trois acteurs qui insultaient Shylock ! Que Zelten me cite un seul beau livre ou
me montre un seul beau tableau fait depuis trente ans par
d'autres que par nous ! Qui est Schnitzler ? Qui est
Cassirer ? Qui est Rathenau ? Qui est Liebermann ? Le
bec de l'aigle allemand c'est notre nez.
- Tais-toi. Tu es. banal comme un national-libéral! On
nous écoute.
- Qui nous écoute, ma reine? Le Canadien ? Je me
moque du Canada. Je me moque de l'Amérique. Le billet
coûte trois cents dollars. Laisse les Allemands s'y précipiter,

557

y cirer_ des bottes, vendre du sirop et y tendre le dos à:
l'Amencan, Legion. D'ici, avec dix pfennig, je vais an.
cœur de 1Allemagne. Le petit Kieterfeld est allé au
Canada, on !ni a volé une dent en or qu'il aYait dans son
porte-:11i?.e. L'Allemagne est un pain sans levain qui me
nournt 1 ame. Regarde notre maison, ma reine ! Vois ces.
possédés! Tout fonctionne en nous déjà de cette vie nouv_elle que nous ne partageons pas encore. Que Zelten nous.
tl~nne à l'écart, s'il veut tenir la rate à l'écart de la course !
T1_ens.' rega_r~e ton Kleist qui s'en va au conseil... Je vais
lm cner qm Je suis !
·
Kleist en effet partait, fermait sa porte à clef, portant
sur ~e ~ras u?e couverture, allant au pouvoir suprême
aussi tnste qu on va en loge aux Beaux-Arts, pour tirer des
flots Vénus ou. des sillons l' Agriculture. Il se retourna vers
celui qui lui criait Lieviné-Lieven, fit signe que ce n'était
pas son no~1, _et partit. Il avait une musette et de quoi
manger trois Jours, comme le soir où il était parti pour le
front français.
- Excusez-moi, dit soudain la voix d'enfant derrière·
moi, je ne vous croyais pas chez vous. Vous y êtes d'ailleurs, à ce qu'il me semble, aussi peu que possible?
Surla reine de Lieviné Lieven, sur une chair ensoleilléer
n:es yeux posaient la petite tâche grise de Kleist, qui fondit
bie?tôt dans tant d'éclat. La reine avait vingt ans, et elle
é;alt _vêtue comme une parisienne à huit heures du soir.
J a~a1s devant moi le contraire d'Eva. Au lieu de chaque
chiffr_e accroché à chaque membre et à chàque trait de la_
parfaite Allemande, il y avait indiqué sur chacun de ceux-là
sa _valeur .dans le bien et dans le mal. Ces bras savaient:
mieux étreindre que les bras de Lisette Friedlander ellemême. Cette _bouche yenait seconde pour embrasser après.
celle de la reme de Sabba. Ce cerveau premier pour le
dévouement et le badinage dans le drame depuis la petite
S~yl~ck. Pas l'ombre d'une veine, d'une artère, n'apparaissait sur sa peau, - la peau la plus reconnaissante après.

�558

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

celle de Jacqueline May, - et il semblait évident que du
cœur artères et veines allaient tout droit en rayonnant à
travers la chair, comme en Judith. Elle était nu-tête. Ses cheveux ondulés avec la raie large d'un petit doigt étaient les
plus confiants qu'on ait vus depuis Mary Garden. Jamais un
corps n'avait été à ce point le désaveu du mesquin et du
mensonge et provoqué sur lui le doux écartellement des
chants de Salomon. Mais tout cela pouvait ne point
exclure d'ailleurs, chez le même être, les manies et les
nienson.ges de i'i.me..
· r, , •
, 1
Elle regardait avec dégoût les objets en, peiin,4.e dljh·aiid.
•.:_Le vieui sei;p~nt, clin.ngela1o1~~rdlhttl de-· pe.tt:èi,l&amp; e
dit-elle_ Â-U'4'&gt;:.IDÎl!î l.:r 1n.. Ls: • r·, m j
r1
1 :, ' "
TeU:e .étailO·LUi:1D:wù:l,.i8.rw:ur-e
rctt?tr.eofoii.r gue j'Gdote,
et qui ·appanien tl/ aurlJin! dit,.1.'.lè Î-tlé&gt;lliev.eii, ran Déinofi. .e.t
nonà W:.i.rth. Ses .pruiielles OÜ-s~.mêl~ieut et s&gt;em·m,êliient
ticom i l:es personnages :tles dessinsl de 1Re;mb.tirtdr&gt; avt't !~
pétl.te, lampe de là s.yriagogue eule précise1 sés mains irnlé~
pendantes de femme qui a l'habitude de pdec).uihi~s.
disjointes,. sci'ni.sourfre Utll piurLtant dèjpoUttpre (\:,rSa p.ensée,
tdut .indiquajr, '--' c~est toujou.rs, "ltin!ii tj'ailleuirs'le:tjgi:ir\~iù
l'on a'i besoin de •,q-iœrgu'nu~pour CO:u'dre vos ,boumas1~
faire ·vbrre v.allie -ttr une cré&gt;.itùre -pour ·qui ].Il 'tmdk . ét.iit
le moindre 1:hiatiaient. et la 6éatitud,er. J:r pnm~èr-er petite
réco1n.peose. P,àrrs ,:un: ·amre temps, )T~tl'Jids acoep~é de
m'accr:ooher quelques semaines· au bafuncier ~fùii bnttdë .ki
vie:à, .l'éter1aité,' 1avec arrêt,au-dëssos de Fa JérMaJ m céfost-€,.
mais' c.'était joµr 'de frévoiuiÛilnJ j'état5'- pressM~»~ 011t11lds
ét!:l:œnt rouge :, vrif, ' lDi~è.\:rlis, .et iP '){ JUVa.it, Üois. h~~s.
per.ciés ·xlaes· cha-que .lobe . ., ~eumb hma&amp;lais , cromt11ent tm
a-~1i ptliraifuê.ted le1Jsaiig,·&gt;f.dnrqciœ:.ijou!l!Pde tlfoi·ag6... • Sés
jain~.es· ét2ierlttles pros;oii..ressantès.et, les' plus fidèlé6,. ~p:&amp;s
ce1les, d(! l1.1jJmtri(!. , J"/1';..,
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Vdus .~ FllllQÇn!i6,'.l~ii:t•eUeJ je.!vrens \r'OU!i''demanàèh
seryipéa , .111.c Jrt. h
:i.
'... ~ ,J, ,
.. . : ,,, , 1?
2-~B·yile rnaïveté.qui. uni~ dè rnro~ ,, fran.~i 1&gt;&gt;' et, les 'ffio~

de

FINALE DE SIEGFRIED E'f LE LIMOUSIN

559

« demander service » ! Lili David me rappelait ce monsieur
à moustache bleue qui du fond du salon vide de l'OrientExpress s'avança vers ma table et me dit: - Voulez-vous
jouer aux cartes avec moi, je suis Grec? On voyait que
Lili ne connaissait pas mon oncle millionnaire, qui me
laissa ne faire qu'un repas par jour pendant deux .ans,
faute de trente~cinq francs par mois; ni Sainte-Beuve, qui
donnait aux étrennes dix sous à sa concierge; ni le directeur de Polytechnique, qui roulait dans un papier la
somme sans pourboire qu'il glissait au taxi, et disparaissait
avant que le cocher ait pu dérouler~et compieru tJn , soù:,
p~ màlheor pmir iui,')1! hvai: pris ii:me JJnau~adsé clef.
- Je vais être arrêtée, continua Lrli.Da:vid. Nous avions
préparé un mouvement que celui de votre ami Zelten
annule. Les Zelteniens, à moins que ce ne soit les Kleistims, à moint quexe ne "Soitl~ réactionm1ires qui s'emb:usqud.t ~à i d.èrri:èœl:Daohaw~nt11{ne prend.te. Je. .ser~
relâ.chèe, ·ofuis ou petd'dans es pri:soni; bien des oh os.es et
tous ses p ~ Aidez-moi à sai.rver ïes, seir\~ .:aux.qµel-s je
tienneJ i:ei, 1ro1s'ileroies,. qui ont évlLècri-tcs &gt;pao'Heiqv-iab
Heine::i. moo itciâre;.grand'mère. Vous pehse-z:qneLl!is"femii
d'elles,la nouvi,au. Séidl ou le n(:}\Wel Egeihofen Mo11 !W!eùx
Ll6iiné Llev&lt;!n •d'aut1lei 'p:rrt lès JJerirdr,aiq ire ~ulœp,o.1wl
Je pris les 1Jetttes. Jusqu~u .dèje~ner i'M:llèurs .lili
m&gt;;m va , de.5- ~.r.éreNtes à reverriK ; eU~ avak ub hlié en,. une
fois ée que les&gt; 'fe:tt1me&amp;' -0,ulitiena·in;:ùne-t anbéè c1~e,l;l1deui
ami, .S&lt;Jtl mo'tichoir1' son face-cà-ma~ run;,:&gt;etit' rçornet
ac~tiqu~Me§ i ls rpbw1.1:son,,camr,,1~ .r füp ét:ait }Ja$ fin dt'l
ses&lt;:'lienS' qôir 1 e fû.t: ti:op 'tenµu' où 1trdp liché; èt 'qw 11d
fédamâr ·a 1ia11te 1bèûre
exditllllt .ou!.imi freip. JEHe ::tffoctait r.d~rld 'p:M fttlsilr &amp; des .m'.ii.i~es~ieq m~ ~fi:ente_:-;1mè
l.tishitt,l~illl!~on q®j;ë rhtetrais w 1!1He. .a'lJ ,même .rythme
et.ses, yeu_~ ~ ~s :,Poumo·ns\ ét les- tmtles sonores. .. Pn'.is,,
q\liloo f.t:oUJCGtti , rdrou tléj"tlUe 'i-re,i Î.tft rp1!11.!L11 1n1b rco tri blln1hl.~
dons} que awi je .trlâi:ai$' §wguère oobliur-cnaa1elld, d1nne
rmiUc de: VO age enJlaqu~gr«vé~,lde.(;'Mnda-licws en.cire toUSI

uq

�560

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ustensiles éminemment pratiques, et qu'une révolution
risquait en effet de ne respecter qu'en partie. Puis ma
mission de coffret remplie, elle revint pour détruire les
objets en peau de lézard.
- Il faut du moi us que la révolution serve à cela ! dit-elle.
Je les arrachai avec peine de ses mains. Je dus ouvrir ses
mains pour les reprendre. Combien la peau du lézard est
moins douce que celle de Lili David !
Par malheur, c'est moi qu'on arrêta le soir à minuit, et
qu'on conduisit au café Luitpold. Mon agent devait être un
agent de l'ancienne police, car il bousculait mon bagage
mais il me parlait tendrement.
*
* *
On s'est demandé pourquoi le dictateur Zelren put durer
quatre jours alors que tous les cbefs de partis bavarois
réprouYèrent unanimement son programme, dont le premier paragraphe était l'alliance avec la France, et que les
troupes de Lerchenfeld étaient réunies dès le 3 juin à leur
immuable citadelle, Dachau, ville de peintres, d'où il
s'échappait maintenant sur Munich presque autant de
sang que jadis de peinture. Cest que toutes les sociétés
secrètes dont il me parlait à Paris et dont il était membre,
paralysèrent chacune quelques heures la machine, c'es_t que
le sous-chef du ravitaillement gouvernemental était de
ceux qui se reconnaissent au regard, le troisième ingénieur
postal de ceux qui se reconnaissent au mot ALRAUNE, et
le 4• chef de bataillon de la garde de ceux qui se découvrent frères par l'index. Au Luitpold, où le vestiaire fonctionnait pour les prisonniers, et où l'on m'obligea à
remettre mon pardessus et mon chapeau contre un ticket,
je fus lkhé dans le compartiment des révolutionnaires de
la dernière révolution qui, d'Autriche, de Suisse, d'Italie,
s'étaient abattus aux environs de Munich en auto, en avion,
ou en canot automobile. Il y avait là Axelrod, qui récla-

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

mait l'immunité diplomatique, le docteur Lipp le fou, qui
maître des transports une heure en 1918 en avait profité
pour déclarer à la Suisse et au Wurtemberg une guerre
qu'il croyait toujours sévissante et qu'il avait hâte de conclure. Il s'était échappé de l'asile, à la faveur de cette
confusion qui fait douter quelques minutes le directeur de
maison de fous, à l'annonce d'une guerre ou d'une
émeute, que les règles du bon sens vont rester les mêmes,
avec un camarade de cellule, un gros brasseur à folie
douce, qu'il essayait d'exciter en lui contant tous les
m6faits de cette Allemagne, qui avait laissé massacrer les
Roumains de Temesvar par les Hongrois, les Bulgares
russes par les Bulgares bulgares, les Arméniens par les
Turcs, qui avait ruiné la France et ne la payait pas. Les
gardes, désignés aux suffrages de leurs collègues comme les
plus doux, - pour éviter ks massacres de r9r8, apportaient des foulards à ceux qui toussaient et conduisaient le Dr Lipp fumer sa cigarette aux lavabos, après avoir
vérifié sa manchette comme au concours général. Le bruit
du canon seul donnait à réfléchir, car il n'était guère possible de l'expliquer, comme Ida les coups de fusils, par
l'exercice des bourgeois sur leurs terrasses ou contre leurs
plafonds. J'étais là depuis une heure dans la tabagie, et
commençai à regretter le compartiment pour révolutionnaires non fumeurs, quand une garde, de la part d'une
détenue, m'apporta le billet suivant :
- Cher Heinrich, je suis près de toi, au fond à droite.
Ecris-moi trois lettres. Qu'est-ce que la culture et qu•est-ce
que la civilisation? N'as-tu point passé jadis l'examen
du port de Hambourg? Sais-tu si je t'aime? Ta Fanny.
Je crus que le gardien s'était trompé. Mais, m'étant
levé, j'aperçus dans le fond à droite Lili David, qui
m'envoyait des baisers avec une ferveur dont je fus
surpris jusqu'au moment où je compris sa ruse. Elle voulait ses trois lettres ou leur copie. Les surveillants qui
eussent confisqué les manuscrits, nous laisseraient peut36

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

être correspondre. Je recopiai donc la première lettre :
cc Mon ange, ma lumière.
Tu t'en es laissé accroire par le petit Spontini. Chacune
de ses journées est consacrée à des mensonges qui préparent
une journée de mensonges plus ample. S'il ·t'a dit qu'il était
né au numéro 9 de la rue des Petits-Champs, c'est qu'il va
te dire aujourd'hui qu'il est le fils de Mademoiselle George,
qui habitait cette maison., et demain que Napoléon était
son père.
Mon ange; je réponds à tes demandes comme à un
enfant. La culture, la civilisation? On me posa cette question le jour où, devant les principaux magistrats des quais,
des entrepôts et des phares, j'aspirai aux fonc.tions de sur·
veillant du port de Hambourg. J'obtins la note o, mais je
crois cependant devoir te faire la même réponse. La culmre
est la superstition de la culture. Les pays de culture sont
aux autres ce que sont aux vrais les champignons de culture. Au lieu de suivte les leçons et les instincts que leur
donne le sol, qui leur fournit les oranges ou les pommes de
terre, ils se forgent un modèle, et croient dur comme fer à
la didactique (cette dernière phrase m'a fermé les entrepôts,
l'entreposeur étant ancien professeur de gymnase). Ils
imitent tour à tour chacune des rares nations auxquelles la
chance, les dons, la persévérance ou la sagesse ont permis
de donner une nouvelle forme à la dignité humaine, Grèce,
France, ou Angleterre, - ce qui assemble sur leur tête
des vérités opposées, qu'ils invoquent selon les occasions,
ce qui les rend, non pas menteurs, non_ pas hypocrites,
mais convaincus successivement et même à la fois de la
primauté du droit, de la force, de 1a fa;iblesse, des bienfaits
de la surpopulation ou de la stérilité. (Ici me fut fermée
la Chambre de Commerce, dont le président n'avait pas
d'enfant.) De là vient qu'ils sont cruels, sentimentaux,
qu'ils invoquent sans cesse les traités, et qu'ils les violent.
(Ce dernier mot, je ne sais pourquoi, me fit perdre la
dernière faveur du grand éclusier de !'Elbe.) Enfin, dans le

FI~ALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

563

dern,~er ~tade, ayant îmité tout le monde, ils entreprennent
de s 1m1ter eux-mêmes, on plutôt l'image de leur nation
que leur a forgée un peuple de pédants et de princes gendannes. Tyr, Rome, ont été des pays de culture mais
l' All~agne les d~pas~ra de ,cent ~oudées, dès qu:elle se
sera faite une galene d idoles a sa taille, se sera constituée
~ar l'emprunt une mythologie, et que le fils Meyer se sera
hé personn~llem~nt avec un Siegfried ou un Hagen ... (Ici.
me furent mterdtts les bateaux eux-mêmes, le directeur du
personnel naviguant s'appelant Meyer.) Pour la civilisation
c'est le résultat de l'enteme cordiale entre un · climat, u~
peuple, et ces courants de richesses morales et matérielles
gui disparaissent et apparaissent a:u cours des sièdes dans
les environs des mers tièdes. C'est un état de modestie qui
pousse l'homme civilisé à vivre parallèlement à la nature
~ ce ~ui lui év~te d'.ailleurs de rencontrer cette personn;
1~p1toyabl~), a attnbuer par une juste évaluation du pouvoir humam, dont les cathédrales et les Pyramides lui
marquent le plus grand volume, le moins de prix possible
à la vie, à garder vis-à-vis de son contraire la mort une
certaine déférence et à fa. saluer, - et d'autre pan, en raison
de ce doux mépris pour elle., à ne pas la compliquer sur
ter~e par d'a~tres e:&amp;igences que les humaines, à exercer,
ma_1s sa~s mure aux autres et par gymnastique, les qualités
qru seraient nécessaires si la vie était juste, agréable et éternelle, telles que le courage, l'activité, quelque parcimonie
et la bonté. (Ici, j'espère bien que l'embouchure de la Seine
me fu_t . ~uverte.) La France est actuellement le pays le
plus c1V11isé. Le Français a refusé ces missions fausses sur
lesqne~les l'Allemagne se précipite parce qu'elles comportent
un umforme, d'être dieu, d'être mondial, d'être démon et
quand il lui arrive un de ces reflets semi~divins dont n~us
sommes gratifiés tous les deux cents ans, il ne s'en sert
que pour éclairer le visage ou l'esprit humain. Sa langue
et _son raisonnement ne permettent que des vérités humames. (Ici je pense qu'on me leva le pont de Rouen.)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Î)e ce scepticisme s'expliquent tous ces contraires, que le
Français est le seul qui sache faire la cuisine et qu'il est
sobre, qu'il est acharné dans le combat et sans rancune~
qu'il déteste les étrangers et qu'il est au_mond: seul_ ami
des nègres, des races débiles, des panas. (Io s ouvrit de
droit pour moi le pont de Grenelle.) Telle est la France,
paisible, et elle exterminera ceux qui viendront troubler
ses couturiers, ses philosophes et ses cuisines ...
Si je sais que tu m'aimes ? Je t'écris d'un café du boulevard Saint-Michel, mon ange. Les garçons servent ma
rêverie avec de grandes burettes de grenadine et de kirsch.
Je n'aurais qu'à m'étendre, à arracher une lame du parquet
pour trouver une source qui a don_né s~n no_m a~ café et
qui rnisselle jusqu'au fleuve sans 1ama1s voir le Jour. Je
n'aurai qu'à me lever, à monter sur la banquette, a trouer
la tente pour voir l'étoile polaire veiller sur l'établissement.
Il fait noir, on ne soupçonne pas les maisons; seules apparaissent, soulevées au-dessus de la ville, les chambres
illuminées de ceux qui aiment à Paris. Des remords
me viennent du mal que j'ai dit à to;.t dans ma vie : j'ai dit
que les vêtements des civils sont d'affreuse couleur; je
pense ce soir qu'avec un évêque en gala, avec ces hommes
de Biarritz qui ont des pantalons rouges, avec quelques-uns
de ces vignerons bleus qui sulfatent les vignes ... &gt;J
Ici s'interrompait la lettre ... et je dus m'interrompre.
j'ajoutai tout juste une phrase où je ne retirais rien _du
mal dit par moi des lézards et de leur peau. Mon gard1e~
parcourut la copie, la porta au contrôleur Hofmann, ~ut
me regarda, regarda Lili David m'e~voy~r un. dernier
baiser et laissa passer, non sans av01r fait copier mon
manuscrit par la petite Kramer, l'ancienne dactylo du cruel
Egelhofer. Lili) par retour du courrier, pour amorcer la
seconde lettre, m'écrivit :
_ Cher petit Heinrich, crois-tu à l'été? Que penses-tu
des Musset ? Que font tes cousins Schombach ?
Je répondis;

1:

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

« Mon ange, ma lumière, crois à l'été. Rends-moi
cette justice que je n'ai pas encore évité une seule fois,
si fugitive qu'elle fût, l'occasion de pader du printemps
et de l'été. Le jour n'e5t pas loin d'ailleurs où je ne résisterai plus qu'à l'hiver. Mais que le bel été de l'an dernier
me paraît morne auprès de notre été pluvieux:! J'étais pourtant dans une auberge qui n'était autre que celle du PetitMorin et de l'Œuf dur. Ce doux vent, que les Français
appellent le faux mistral et les Allemands la vraie tramontane, retroussait pourtant les lilas débarrassés déjà
pour l'année de toute fleur et de toute ambition, po~r le
reste de l'année purs comme l'herbe. C'était pourtant l'été
habituel : au moindre signe de sécheresse l'angoisse envahissait le visage des maraîchers, au moindre signe de
pluie, celui des cultivateurs. Dans les ajoncs, les peintres
s'installaien; dos au soleil et tournaient avec lui, comme
s'ils s'exerçaient au daguerréotype. Aux abbés en victoria
Dieu parlait par la voix des petits torrents, par le silence
des lacs, et par les coucous volants ... On se retournait en
riant quand une femme justement était parfumée au lilas ...
Moi je sortais de la rivière le matin, pour vivre nu jusqu'à midi sur le rivage, pour mettre ma pélerine l'aprèsmidi, et le soir · j'allais en- frac aux petits chevaux de
Saint-Germain, - histoire de tout homme sans amour
en vacances, histoire du vêtement à travers les âges,
histoire de l'humanité. Mais je ne te connaissais pas,
mon amie. Mes sens étaient pourtant plus aiguisés que
jamais. Je voyais la fumée que font les pivoines en éclatant. Je voyais l_e clapet inférieur du bec des oiseaux quand
ils chantent.... Mais je ne te connaissais pas... C'était
pour un autre que les ormes sonnaient sept fois sous le bec
des picverts, que onze fois ce que les Français appellent
l'oie sauvage et les Allemands le cygne domestique claironnait au-dessus cle la diligence ... Je ne te connaissais
pas ... Le soir venait ... Les jasmins, qui par leurs efforts
de tout le jour étaient parvenus vers le crépuscule à se

�) 66

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

cramponner à ma fenêtre, deY-ai-ent céder quand je l'ouvrais, et m'inondaient de parfum, de pollen, d'é.tamh1es ...
Mais je ne te connaissais pas .. , }a.mais dans îl~ du Pacifique
pollen n'était tombé sur un rocher plus sec ... J'étais enfin
libéré du chat sans queue de l'hôtesse, qu'il me fallait
caresser à mon tour de table, d.u chevreuil à trois pattes
du gérant, que je devais nourrir de .cigarettes ; la nuit
m'expédiait des oiseaux sauvages intacts, qui ne dépelldaient point de l'hôtel, des insectes au complet et vernis,
et faisait hululer pour moi un grand-duc bien portant ,i,u
fond de la forêt... Mais je ne te connaissais pas ... J'écrivais
en automate j,e ne sais quell.e œuvre qui continuait à
pousser comme les ongles d'un mort, puis j'éteignais et
m'accoudais à tllil. fenê tre... Chaque ét~ng, chaque bassin
semblait épuisé, et se reposer d'avoir porté pendant le
jour une flotte innombrable ; à chacun une lune déjà
vieiUie distribuait un portrait jeu.ne d'elle. Jamais créature
de I m. 65 à 2 mètres n'avait moins demandé à la nature
et à l&lt;l, nuit, et jamais nature et nuit n'avaient offert davantage ... Elles ne savaient pas que pour moi, depuis ce jour
de plein juillet où j'avais senti qQe tu viva_is et que je ne
te con-naissais pas, l'image de la désolation ne m'était plus
donnée par des arbres dénudés, par un ciel ravagé de vent
et de verglas, mais en bas par les floraisons et eu haut
par les astres ... Je ne voyais de ma fenêtre que le spectacle
de forêts plus touffues, de collines plus rondes, .d'oiseaux
de nuit tout gras, celui de la désola!iop des désolations ...
D'un regard plus lent. mais plus dur que le leur, ~e regardais
fixement les étoiles ... Je ne te connaissais pas... Pas une
q~i n'ait cligné avant moi. .. Adieu, mon ange.
P.-S. - Les deux. Musset sont deux poètes et les deux.
Schombach deux idiots. )&gt;
Le temps pour la petite Kramer de recopier à six _exemplaires, et j'eus la réponse de Lili .• .
~ Petit Heinrich, d'où vient que tu casses les verres s1

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

facilement? Dis-moi si mes baisers te plaisent ? Tu ne me
parles pas non plus de mes jambes.
Je répondis :
« Fanny, ma main tremble. Ce n'est pas seulement
parce que je t'écris, ou par ce frémissemeut de l'aimant
qui veut attirer hors du papier quelques trésors. Parfois,
dans ce corps qui: t'appartient, surgissent des gestes qui
sont à mes aïeux et qui me possèdent quelques minutes,
Tu sais combien ma main est sûre, tu m'as vu jongler
avec un couteau, mais une ou deux fois par mois je me
sens tout à coup les doigts gourds, j'hésite devant le verre
que je voulais saisir, je me fais violence, je le casse, - et je
suis pris, non de remords, mais de tendresse pour mon
père, que j'ai vu si souvent, possédé du même frisson
infernal, répandre le vin rouge sur la nappe et la bière
sur les robes. Parfois aussi je bégaye vingt secondes, chaque année au moins une fois. C'est tout ce qui me reste du
bégayement d'un ancêtre. Je m'occupe, pour mes petitsneveu,x, de composer le répertoire de ces refl.exes qui sont
notre blason et nos coutumes, et s'ils se grattent soudain
l'annulaire de l'ongle de leur pouce, si toutes les fois
qu'on p.wnonce devant eux le mot français : Chat, leur
pensée, d'un penchant invincible, y ajoute le suffixe lu~
meau ou rançon ; s'ils aiment à se p1.ncer les doigts' a;vec
des épingles à tendre le linge, ils sauront que c'est leur vieil
oncle Heinrich Heine qui revient une minute en eux .
Voilà ma main solide, Fanny, voilà ma lèvre trem
blante. Quelle sorte de planète bizarre tu habites. Tu
n'apparais jamais à ma pensée comme un navire nous
apparaît, sur ce globe tout rond, par ton mât et tes voiles.
Ton pied nu d'abord m'apparaît, puis ta ,cheville ... Voici
ton visage enfin, Fanny. Mais déjà il est disparu .. . &gt;&gt;
Comme il n'était nulle part question de baisers) je
fus forcé d'ajouter un post-scriptum de mon cru. Mon
imagination me servit mal. -- Vous ne vous êtes rien
cassé, me dit plus tard Lili.

��LA NOUVELLE REVUE FRANÇ!ISR

dernier verste, je criais plus fort que si l'on m'égorgeait ...
Cest ainsi qu'un matin je fus réveillé, une main dans
les mains de Lili, u ne autre comprimée dans les mains de
Lieviné Lieven, par un vacarme. Protégés par le bruit de
la machine à écrire? quelques prisonniers avaient comploté.
Ils venaient de désarmer les gardes, et cherchaient maintenant à sortir par le.vestiaire.. . L'escouade de secours les
avait refoulés en tirant en l'air. Il ne restait plus, barricadé derrière l'estrade . de l'ouvreuse qu e le bon fou du
Docteur Lipp, déchainé, et qui tirait à vraies balles sur
1es hideux personnages dont le Docteur luîavait révélé les
méfaits.
- Ah l petits égoïstes., criait-il écumant, vous faites tuer
les Arméniens !
' Il rechargea son fusil.
- Ah! petits méchants! vous avez fait massacrer les
Roumains de·Temesvar l
Il tira, puis monta debout sur la. barricade.
.
- Ah l gr.an:ds paresseux! vous ne payez pas les Français l
lei il tomba en avant, et îe ne vis plus rien .
* **

A n·euf heures, un officier pommadé vint chercher
Lieven, qui affectai~ de croire, sans doute pour obtenir mon
adresse à Paris, que je lui avais sauvé la vie, et qui nous
quitta en cherchant par quoi il pourrait bien dégoûter son
garde. A dix heures ce fut mon, tour. Les nouvelles, d'après
mon surveillant, n'étaient pas bonnes . On disait que Zelten
était tué . La véritè était que les armuriers téléphonaient
à fa._ police dès qu'un étudiant leur avait acheté un revolver. Mais le.revolvet• n'est pas le signe caractéristique des
assassins d'hommes d'État ; c'est le p,etit pain et la barre
de chocolat que l'on trouve toujours dans leur poche ; et
les indications des boulangers sont plus' précieuses, en
révolution, que ceiles des armuriers. Zelten était sain et

FINALE DE SIEGFRIED .ET LE LIMOUSlN

57 I

sauf. Il avait lu mon nom dans la liste des prisonniers et
c'était lui qui m'appelait.
Il s'était logé à la Résidence. Pour l'atteindre, il fallait
accomplir un chemin terrestre comparable à la route d'eau
que je suivais avec Elsa pour le rejoindre jadis aux bains.
U ugerer : par une série de couloirs _à vitraux, p.at la grotte
des moules, la salle des singes et l'escalier en papier mâché.
Puis, après les quatrè salons des 60 panneaux des Niebelungen, peints par Schnorr von Carolsfeld, la cour de la
Pharmacie, la salle d'Hercule et Je salon blanc, j'arrivai
enfin à la salle d'Or, salle du trône, où je trouvai Zelten
tout seul, le col de son veston relevé, car il n'avait pas
dormi et il avait froid. Où était l'heureux temps où, après
l'enfilade des cavernes., je le retrouvais tout nu, mais au
soleil ! Il avait accroché la photographie de sa mère sur le
dossier du trône. Deux jeunes filles travesties en pages
noirs - tout ce qu'il avait pu travestir de ses six millions
de Bavarois - apportaient des télégrammes pour lesquels
le facteur exigeait un reçu. Les maillots de ce.s dames
ajnutaient encore à la ressemblance avec l'établissement de
bain. Puis l'homme du train apporta lui- même un paquet
recommandé. Puis Zelten fut appelé au téléphone, il y
avait erreur, on demandait le café Stefanie. Tout cela
tenait de la royauté et de la loge de concierge. Quand le
tlouveau roi m'aperçut, il vint me prendre les mains .
- L'opération est réussie, dit- il, mais le malade va
mourir. J'aurai à choisir dans quelques heures un des
quatre souterrains qui partent de cette salle même, car jen1eefuse absolument à revoir les Schnorr \'On Carolsfeld. Le
premier m'amènera dans un orme creux de l'Englicber
Garten, qu'on a eu d'ailleurs toutes les peines du monde _à
garder creux, car M. Grane, le journaliste américain, profite
de la révolution pour faire plombcr au ciment tous les beaux
arbres qui sonnent vide. Le second est relativement m oderne ; il aboutit -dans la gare de Ceinture à une des fosses
de nettoyage des ..machines. A la machine est attelé u n

�FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

572

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

wagon spécial. Le troisième au lac de Starnb~r?. Le quatrième est inutilisable, il donne dans une prame dont les
foins sont coupés depuis hier. Que diraient les paysans de
voir émerger la tête du dictateur, tiré au~ pi~~s par u~
garde? Je crois que je prendrai surtout le cmqu~e_me, celm
qui débouche par la gueule du Métro au m1heu· de la
Rotonde.
Je lui dis qu'il avait bonne mine, je lui demandai s'il
avait mangé. Ces questions eussent mieux conve_n~ po~r
un opéré de l'appendicite que pour un tyran, mais 11 était
aussi heureux de trouver à qui confier ses démêlés avec la
royauté qu'une maîtresse de maison en villégiature qui
aperçoit enfin, de la plage, émergeant des flots, l'âme sœur
capable de comprendre ses démêlés avec sa bonne.
- Cher Jean, dit-il, tu arrives pour le plus beau table~u,
pour l'abdication. Toute abdication, . fû:-ce d'un méue~
infime, prête à celui qui abdique une d1gmté con_ipara~le a
celle du sacre. Songe à un maître d'école qui abdique, a un
boulanger qui abdique! Veux-tu que j'abdique en t~,f~veur?
Cela fera bien dans les cafés. Le malheur est que J ai avec
moi la nation et que je l'abandonne. Ne crois pas que les
opiomanes, les cocaïnomanes et les morphinomanes _aient
été les seuls agents actifs de mon soulèveme~:· Mais . les
grands peuples, à part peut-être la France, n aiment e:re
gouvernés et régis que par ceux qui ne partagent ~omt
leurs soucis. Dès que le dieu de la poésie et du romantisme
agite soixante millions d'hommes, comme l'Allemagne en
ce moment, ils se donnent corps et âme à des t~afiquants en
pétrole. Dès qu'un peuple est sauvagement pratique, comme
l'américain, il élit pour guider ses pas les plus fameux et
ignorants idéologues que l'univers ait jamais connus. Chez
vous du moins la sagesse est entretenue par le corps même
des fonctionnaires. Du cantonnier au Président de la République, du plus infime traitement au plus élevé, quatre 1:1Hlions de Francais sont élevés ainsi à l'école de la modérat10n,
de la liberté,· et le percepteur et le receveur de l'enregistre-

573
.

ment sont des prêtres de la sagesse. Avec quatre millions
de brahmanes un pays est tranquille. Tous les excès sont
commis en dehors de ce corps officiel, qui est en Allemagne
le seul inintelligent et le seul dominateur ...
On apportait une liasse de télégrammes.
- Lis-les toi-même, dit-il, cela t'amusera.
Je lus donc :
- Paris Rotonde. Offrons à nouveau tyran vœux ·les
meilleurs. Retire couronne que Madeleine et Claire embrasent front royal. - Bombay. Tagore refuse questure honoraire nouveau Sénat bavarois. - Moscou. Ordonnons.
Zelten relâcher Docteur Lipp avec camarade. Cas refus,
orûlerons chaque heure un dessin original de Poussin que
Zelten passe pour aimer. - Berlin. Forces gouYernement
sont à deux kilomètres Munich. Une seule bourgade, Mittenwald, ville des luthiers, a pris parti Zelten. - NewYork. Tailleur Thomasini rappelle respectueusement petite
dette Excellence Zelten.
On an nonça le Docteur Krumper, sénateur de l'opposition.
- Où l'avez-vous mis ? dit Zelten.
- Il est dans la Cour des Grottes, auprès du Puits de
Persée.
-Quand jesonnerai, amenez-le parlasalleSaint-George,.
la salle d'Hercule, la Caverne de Nacre et la salle Blanche ...
Tu ne peux t'imaginer, cher Jean, ce que j'ai dû pâlir sur
le plan de la Résidence. Tous les dédales qu'un roi doit
connaître à rintérieur de sa royauté, je n'ai pu arriver à les
connaître qu'à l'intérieur même du château. Aucun de ces.
politiciens ne veut être vu des autres, et tous veulent
m'atteindre. Je suis une châtelaine obligée de recevoir à la
fois tous ses amis brouillés entre eux.
On annonça Siegfried von Kleist.
- Il s'est déclaré contre moi, dit Zelten. Il se sent humilié, paraît-il, que la tragédie du pouvoir absolu se débatte
dans une âme aussi enfantine que la mienne ... Je ne voudrais pas qu'il rencontrât Mueller, qui est dans la chambre

�LA NOUVELLE R.EVUE FRANÇAISE

papale .. . Faites passer l'Ambassadeu:r Mueller dans la
T roisième Chambre de Charlotte,, par la galerie des Petits
Saints. Que le Docteur Krumper recule jusqu'aux Niebelungen parla Salle Verte et !'Escalier Dodu.
Mais les visiteurs se multipliaient, sinistre présage. On
annonça M. von Salem, chef du parti tyrolien. Zelten dût
consutter son plan et se fàcha :
- Fourrez-le dans le Trésor l dit-iL Tous ces gens-là
viennent le .revolver au poing. D'ailleurs, qu'ils ·entrent
tous!... A part cependant le capucin Stobben, que vous
évacuerez sur le jardin parïa Trappe des Blasons . .. Toi,
Jean, reste .. .
Salem arriva le premier, car, familier du palais, il avait
trouvé une traverse du xv1c siècle pour aller du Trésor à la
salle Barberousse. Mueiler, Krumper et Kleist entrèrent
ensemble, avec le capiidn qu'on avait dû mal aiguiller à
quelque carrefour et; de peur de glisser sur ces parquets
luisants, ils marchaient sur la pointe des pieds, comme les
magistrats et le prêtre qui viennent réveiller un condamné.
Kleist voulut parler, mais M. von Salem le· pria de lui
.céder son tour.
- C'est cela, dit Kleist, que M. von Salem parle en notre
nom.
~ Pas du tout, dit -von. Salem. Je tiens à parler d'abord
pour moi-même. Je tiens à protester contre l'attente qu'on
m'a imposée dans les salles du Trésor, réservées ::1ux ministres émmgers. Depuis r 341, les Salem ont entrée directe
auprès des Wittelsbach. Si je dev;tis attendre, ce ne pouvait
être que dans la salle Grenat. Mais j'ai peur que le comte
von Zelten ne connaisse pas plus, les chemins de la Résioence que les avenues àu cœur allemand.
Zelten était allé prendre an dossier du Trône le portrait
de sa mère, et avait remis dans sa poche.
- Et puis ? dit-il.
Il n'y avait ammne chaise Olt fauteuil dans la pièce, et
l',im ne pouvaît guère li accouder . à la cheminée qui avait

r

FJN ALE DE SlEGFRIED ET l.E LIMOUSIN

57.5

huit pieds de haut... J'ét-ais sur le point de tomber dè
fatigue ... Kl-eist _s'avança :
-De la part du Sénat et de la Chambre, dont je suis le
mandataire, je demande à Zelten combien de minutes
encore H entend prolouger cette plaisanterie-...
- Le mandataire de qui?- demanda Zelten.
- D'un pays que vous vous retirez le droit de dire vôtre,
l'Allemagne.
·
- Messieurs, dit Zelten, dans une heure j'aurai quitté
le palais. Ce n'est pas vous qui m'en chassez, ni l' Allemagne. Je persiste à .croire que les vrais Allemands sont
avec la paix, l'amour des arts et la fraternité . Ce qui m'en
expulse, ce sont deux télégrammes pour Bertin que voitt--interceptés : le premier vient d'Amérique, et est adressé à,
Wfrth. Je vous le lis : Si Zelten se maintient Munich,
annulons contrat pétrole. Le deuxième vient de Londres et
est adressé à Stinnes : Si Zelten se maintient Munich, a111rnloos contrat Volga et provoquons hausse mark. Par contre,
je n'ai intercepté aucun télégramme disant ; Si Zelten
est roi, musiciens allemands refusent eomposer et jm1er.
- Si Zel:ten est président, philosophes allemands incapables penser et décorateurs feront grè:ve. - Si Zelten est
Premier Consul, jeunes filles allemandes renieront jeunesse
allemande, printempsallemand refu5€ra produir~ my11illes
et narci:sses. Mais je n'insiste pas. Que le pétrole et la
Volga pénètrent donc à fl0ts par les puits de Persée et la
fontaine Vittelsbach. J'ai traversé le pouvoirabsolu comme
aux enfers on traver-se une ombre. Je ne l'ai exercé en
somme que sur moi-même. Pendant quatre jours je me
suis dévoué comme un esclave à ces deux petites qualités
que je me connaissais, le désintétessement, la franchise,
et qui étaient devenues soudain une franchise et un
désintéressement royaux... Je pars, sans avoir dormi id,
sans savoir ce qu'est le sommeil royal. Mais je veux
vous conseiller, Messieurs, pour les. auttes exécutions,
quand vous choisirez un mandataire à l'Allemagne, de le

�576

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

choisir Allemand. Monsieur Kleist n'est pas Allemand ...
Kleist pâlissait. La transfusion de sang était commencée.
- Monsieur de Kleist est étranger. Un ancien soldat a
demandé hier à me parler. Il a vu apporter Kleist blessé dans
sa chambre d'hôpital} et l'a entendu se plaindre. Il ne se plaignait pas en allemand. Sa plaque d'identité, qui fut à dessein
égarée, portait un chiffre qui ne correspond à aucune formation allemande. A la suite de quelle amnésie Rathenau,
Harden et Scheidemann se sont introduits en Allemagne,
ce n'est pas à moi de vous le dire, ni les plaintes yeddish
qu'ils ont poussées tout petits ... Adieu, messieurs.
Je voulus courir à Kleist, que les autres emmenaient,
mais je devais a voir dans ce palais antique, en plus de ma
faùgue, le mal des musées. J'eus un étourdissement, je
tombai sur Zelten. Il me prit dans ses bras, chercha où
m'étendre, et me hissa par l'estrade sur le trône.
- Repose-toi une minute, cher Jean, fit-il...
Quand je m'éveillai, Zelten avait disparu. Les portes
étaient fermées et sans serrure visible. Quelque radicalsocialiste, mon futur concurrent aux élections, m'avait
enfermé seul avec un trône, comme les épouses prévoyantes
enferment sans qu'il s'en aperçoive, pour divorcer ensuite
à leur jour, l'époux avec une négresse. Le téléphone, le
microphone, le réflecteur avaient disparu. La vieille saUe
dorée avait supprimé ou réabsorbé ses sens nouveaux, et
il ne restait plus, sous un portrait de Benedicta, femme de
Louis le Sévère, qu'un tableau d'appel dont je pressai deux
boutons, celui du Chambellan de la Porte, pour qu'on
m'ouvrit, et celui de la Chambellane Tercéenne, pour en
voir une dans ma vie. Mais il ne vint qu'un des deux pages,
son maillot noir à la main, et qui se hâtait d'accrocher les
boutons à pression d'une robe verte, jaune et rouge. Le bain
de tyrannie et de bon goût était terminé. Par des passages
obscurs et des escaliers de service, mais qui longeaient les
salons à couleurs et à noms féeriques où nous pouvions

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

577

plonger grâce aux hublots dissimulés, par la piste de la
valetaille que la tradition des chambrières et des laquais
avait aussi baptisée, par le couloir de l'Araignée, la cour
aux Chats et le palier du Nombril de Charles, nous forâmes
dans le Palais, aux parties non protégées par la nacre,
l'onyx, et l'encaustique des préraphaélites munichois, un
terrier sans honneur. Les hublots nous laissaient .parfois
aperceyoir dans le Salon du Grand Casi~ir, dans la Cour
Papale, des groupes bavarois à la recherche de Zelten, que
la famille Wittelsbach, vieille Atalante, déroutait ou ralentissait par des parquets trop glissants ou par des mosaïques.
Pas de rencontre, à part celle du concierge à casquette
galonnée, casquette qu'il souleva, sachant par expérience
que tout ce qui sortait depuis quelques années par l'escalier de service avait infiniment plus de chance d'être princier que ce qui entrait par l'escalier d'honneur.
Je passai la journée à chercher Kleist qui n'avait pas
reparu à Nymphenbourg. Ida croyait qu'Eva de Schwanhofer l'avait conduit à Oberammergau, à sa villa. Il
paraissait impossible d'aller ailleurs, tous les moyens de
transport étant réquisitionnés ou par les Contrerévolutionnaires, ou par le Service de la Passion. Le lendemain,
vers deux heures, je fus déposé à Oberammergau.
La représentation commençait et j'eus de la peine à l'éviter. Les archers de Dieu rabattaient vers les guichets du
Calvaire. Mais ma curiosité ne les aidait point, car j'étais
déjà venu ici en I 9 r 5, pour cette répétition générale qui
précède de cinq ans la représentation ... La Passion d'ailleurs doit être la seule œuvre dramatique qui supporte cet
intervalle ... Arrivé par la montagne, avec des bandes de
tyroliens abhorrés des cantonniers car leurs bâtons ferrés
crevaient les routes, j'avais eu la chance d'être le voisin du
nonce, qui avait donné le signal des applaudissements au
châtiment de Judas, et de Mrs Barfield, de Birmingham,
qui devait acheter l'ânon chevauché par Jésus dans l'entrée
à Jérusalem, l'emmener à Birmingham, et pour guérir sa
37

�LA. NOUVELù'E REVUE FRANÇAISE

nostalgie, pauvre sioniste, l'y ,fa;fr..e périr .de candies et ,de
vrais ~ha,t:d.Ol'lS .é,cossa:i:;. l;a cenversation, ing:r~te 'llc'o/ec le
nonce, qui :miindiquait pll!r len-r nom bihlique ·les •héros du
lever du rideau, G:aii, Arcl~'i!wphei, et Achanaas, le fot
m@ins av-ec Mrs Barfield, quj habitait le .v,i.Uage de-puis twis
m(i)is, ,et ne savait au contti:aiire de Jésus, ~e V:é"ronique o:n
des:apêtr-es que 'leurs Mms de paysa:ns. Je !pl!!~ grâce à elte
e0nst.1.t"er que Str0ssmayer ·EG~ta-i't PonGe !Pilate) se• .la v-ait
vrà.Fment let mains dms une bouteille d'•eau-du Jourdain
offerre par Mrs Bairfi.éld, lij_Ue -le -père Wolf ~étail piqué à la
cour©nne tl'éprnes en ln portant •et qu'il i:tignait ; que
Zwartg tenait mal ses trente de-nier-s et aUaü sùrement ,les
pe1dr.e; et j"obtins -p0ur touiours rnn .traduction allemande
de la Bible, .quand, ,cèlni qu:etle appelait Anton Lang
ay&gt;ànt soupiré •sut la tl'Otx ,et -'l!e·nmin le-dernier -soupir, celte
qu'elle appelait Marîa Lang, sa ,mère, justement s'étant
étroulêe d·e mttfüeu:r, 'Meléhior Breitimmer~ le disciple -aux
cheveux 'dtor -soutenant Ji&gt;-anla Rendl, célle·qui devait aborder -un jom aux Saintes-Maries avec B~rtha V:eit et Llesl
G&gt;hlmüller, s01:1drri11, au milieu des cris et des tempêtes,
qutlnd Meyer, le simple Meyer, du haut 1de ses cieu,x,
appela son .fils Mll1er à sa-üt0ite, s'entOllra de ses séraphins
Zwick, Mayr, Zwinok.-et -de la mam Garessant Sll barbe b]an,che, de l'œil faisant un signe d'i:rneliigence -!m nonce, fouckoya, car ils wmmençaient à ·s'agiter bruyamment ave-c
leur cent trente démons, Julius -Fteysin.g et Kurt iEberlein.
La tribu sa'inte d'Oberammergau n'était pas-s011:ie intacte
de la guerre . Les mobilisé~ av:üen.'t dü, malg&amp;é ies •démarches t!lu bour,gme-stfe, fais:ser aouper pQur ta -premièi:e :fois
de 1eur •vi-e leurs chevélures ; sur ,les bras nus .demeuraient
les marq-1:1 es,du. -vacGiu -a.tlti typhique, an ticholérique, .antitétanique, 'et il apparaissiüt que les Amalécites avaicent sévi
sur la région. Al'!x porte,.~ du bomg, des gaillards armés
d'arcs et tle ja:vdots montaient l:a garde, .car ·tes mineurs
voisins de P-ei:sse-nberg menai;aienvd'interrornpre par la force

FINALE DE SIEG.FRIED' ET LE LIMOUSJN

579

des :;pectacles si pFéjudiciables aux -prix des denrées, et un
Américain ,devait&gt; malgré les défenses, cinématog:raphier la
sdne d~u:ne fenêtre. Dès qu.e le soleil éclatait :snT une vitre,
tous les arcs se ban·daient .ccrntre elle. Ils .parlaient le langage du nonce, et j'appris d'eux qu~ les Schwanhof.er habitaient en dehor-s de la ville entre les ma:isons de Sadok et
de Saint Pierre. Pour y acrii;,er, j'eus :à pa~ser sur le tronc
d'un chêneJes canau'i: il'eau .courante, à écart(!r les ·au~
pines, à 101e1cher tous les végétaux qui av.aient fourni aux
Jeux la couronne, la croix ou les :fl.-eurs. Un aigle planait au-dessus de quelque agneau dédaigné pour Je -rôle
d'.agneau pascal. Le printemps et la mo111agne, affolés par
tant de v,isîteµis, ,offraient à 'Profusion ·de qu01 finir pour
ton jours la Passi011 et la Lutte du Bien et ,du Mal, des cbnœs d'eau par .milliards de volts pour &amp;ctrntuter définitivetllent Judas, .des lacs profonds de _mille pieds pour noyer
l'enfer, et, pour donner un jeu éteriieJ .mx séraphins et
au~ archanges, un chamois apprivoisé qui m'escorta.
Forestie,r était assis sur la terqsse, et un jeune homme
près· de Jmi :feuillerait.les jonmauoc. Il .avait soulevé sa tête,
de .ses maiti.S, .ctl'-Offrait.a.u sole.i1 comme on offre une part
de soi amc i:a.r0ns X. A t0ut bruit, à. tout .murmure de
cascade, il tend#tl'oreille avec la d.emi-grimace de cerne'
qui croient avoir entendu crier leur nom. Son lecteur lisait
les dernières nouvelles ùe chaque nation, qu'il écoutait religieusement, comme si l'espoir lµi restait de deviner son
pays au nombre des ouvriers chômeurs, des .incendies ou
des duels entre parlementaires, et il se promenait sur l'Europe comme un sourcier ... Que peu de nationalités d'ailleurs paraissaient .enviables !
&lt;c Et en Jtalie ? demandait-il.
~ Le brave Gasparri a conclu un .trnité avec. les bolcheviki. Les-fascistes marchent sur Rome etles réc0ltes sont
mauvaises. D'Annunzio 'S'est fra'Cassé la tête, et un.e maladie appelée carico s.évit dans les lronilles,
·
- Et en Hongrie ?

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Les fonctionnaires des provinces cédées, qui logent
dans des trains, ont obtenu des wagons de seconde. C'est la
seule information de bonheur. La récolte est mauvaise. Une
maladie appelée charnin sévit près du Balaton.
- Et de Russie ?
- On a découvert à la fonte des neiges quinze mille
cadavres dans un coude de collines, là où les prospecteurs
espéraient trouver du pétrole. Deux Américains de la
Croix-Rouge rapportent les photographies de petits
enfants qui ont mangé leur père.
- Et des pays baltes ?
Il semblait ne pouvoir se résoudre à questionner le lecteur sur l'Angleterre, l'Amérique, la France. J'y pressentais
une appréhension, c'est-à-dire une préférence, et je n'en
étais pas fâché ; le journal ne donnait _ce matin sur la
France qu'un renseignement ridicule : deux éléphants d'un
cirque en voyage avaient évité une collision en gare de
Tulle, car on les avait attelés, en l'absence de machines, à
une rame mal placée ... Je me décidai à avancer, résolu à
parler aujourd'hui même et à guérir le seul être qui souffrît dans ce bourg dédié officiellement à la souffrance . Du
moins je le croyais ... Mais il se précipita vers moi _ave~
l'élan de celui qui donne une nouvelle et non de celm qui
la ,reçoit :
_ Mon pauvre ami, me dit-il, Geneviève se meurt! Il
a fallu l'opérer ce matin, on désespère ... Eva est près
d'elle ... Venez.
*
* *

Geneviève ne mourait pas commodément. Elle avait un
lit un peu court pour elle et ses regards aussi étaient gênés
par la montagne, qui tombait devant elle à pic. Elle préférait attendre la mort les genoux pliés et les yeux ferm és.
Jamais humiliée, mais toujours repentante d'être fille natu_relle, pleine d'admiration pour ce qui est l'ordre ou la ~OJ,
elle essayait seulement de donner à sa vie une conclus10n

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

58 I

plus _régulière que son commencement. - Est-ce que cela
se fait, me demandait-elle, quand je voulais lui mettre trois
oreillers au lieu de deux, ou lui lire quelque livre nouveau_? L'i~ée d'une mort conforme aux usages établis l'effra~an moms. !ous ces personnages licites et légitimes qui
allaient et venaient autour de son lit, non insoumis non
polygames, à métiers clairs et définis, la flattaient da~s son
m~l. Le cur~ d'Oberammergau vint la voir, puis le pasteur,
puis le rabbm. Elle déplorait d'avoir à d10isir une religion
au moment où trois s'offraient si aimablement comme on
déplore une triple invitation pour le même soir et décidait
'
d,.etre enterrée selon le rite qui permettait l'assistance
et la
présence des deux autres. Au fond, elle eût voulu être en
règle aussi avec la religion musulmane, la religion hindoue. Elle me demandait sur Bouddah les renseignements
qu'elle eût demandés sur un employé d'état-civil s'il était
impitoyable, s'il était beau. Elle était tourmentée s~ulement
de la tristesse et de l'incertitude de Forestier. De sorte
qu'un soir je fus amené à lui dire qui il était. Elle en fut
toute heureuse. Non point qu'elle eût éprouvé moins de
sy°:1p:thie pour l~i s'il était né dans une ville étrangère,
mais etre Hongrois, ou Bulgare, ou Lithuanien ne lui
semblait pas une situation en aussi parfaite conformité
avec la vie régulière et avec le code qu'être Français.
_« Tâchez qu'il s'inscrive à Belleville, me dit-elle. Tout
lUI sera aisé. Le jour de mon mariage le maire de Belleville
n'a lu tout haut ni mon acte de naissance, ni mon âge.
Il fut convenu que Kleist, dès qu'elle pourrait rentrer en
Franc~, nous accompagnerait. Elle le lui fit promettre.
Depms Iâ. révélation de Zelten, je n'avais reçu aucune lettre de la Consul, aucune visite de Schmeck et Eva s'était
résignée.
'
- Mon cher Kleist, disait Geneviève, ce n'est vraiment
pas de ~bance de voir mourir ainsi sans raison la première
Française que l'on rencontre. Si vous raisonniez comme
l'A ng1ais
. qui· vit
· 1a femme rousse de Boulogne vous nous

�582

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

feriez une belle réputation ... Vous le voyez, Jean. J'avais
raison. Tout ce qui n'est pas en bois me porte malheur.
Mais allez réclamer une table d'opération en bois, des pinces et des bistouris en bois ! Les opérations sont comme
les voyages en Algérie, on $'.imagine qu'on va pouvoir choisir son bateau, sa place, sa semaine et l'on est jeté sans précaution dans un des tubes même du déterminisme.. Je n'ai
vraiment jamais pu être comme les. autres, je .reviens faire
mes enfants en France et te vais mourir en_ Allemagne ...
Pour reparler des Françaises, Kleist, je vous assure qu'elles
sont très solides, et que les veuves en France sont autrement nombreuses que les veufs.
- Ne parlez donc pas toujours de mott, Gen:eviève.
- Cela ne se fait pas. Pourquoi?
Au lieu de revoir sa vie en une ~econde, comme d'antres
mourants-, elle- la revit minutieusement, mordant même
un peu sur la vie de sa mère du temps oit elle-même
n'existait pas encore. - J'en étais:-à ma naissance. J'en étais
à. l'élection de Félix Faure ..... J'en étais à l'exposition de
1900,. disait-elle quand on entrait, car _ses.souvenirs n~ se
cristallisaient qu'autour de dates _officielles. Elle parlart à
peinedeson métier, mais ses.mains -s'agitant, caressant ou
creusant, on sentait que sa mémoire de sculpteur cotnplétait et illustrait l'autre. C'était des mains qui avaient beaucoup touché l'univers et son argile, un peu usées, étroites,
et qui entraient dans tontes les mains amies ou ennemies
comme dans un fourreau, avec de hien inu~es petites rides
pour le sang. Elle avait peu. de fièvre ; le mal l'attaquait
par assauts qui dérouta:ient les docteurs, enflant subitement
un de ses bras, entourant son front d'un band.eau.. On eill
dit qu'il essayait sm elle de. nouvelles façons de tuer. Le
matin où elle en était au passage à. Paris du roi d'Espagne,
elle sentit ses jambes froides, et le froid monter. M~is
c'était trop peu pour nne pauvre créature abîmée par la. v1:,
les excès et l'insouciance. Une p.éritonite se .déclara, puis
pneumo.nie double, puis te ne sais plus qM encore et

une

0

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

583

par ses armes les plus vulgaires la maJadie parvint à: tr.inmpher de cette. enfant.
·
- Ne padez pas tant l disions-nous.
- C'est gue je n'ai jamais tant pensé,. mes amis... Quelle
drôle d'histoire est la vie ! Peut-être· personne dans lilfle
sen:,aine ne pou1:ra plus parler à la première personne de
1:101, demon corps, de Llil..esyeux, et cependant je neren0nce
a au~uu de mes goûts ; je préfrhe toujours le ja1.me au-x
autres _couleurs ; je sens le bleu, le- rouge intriguer autQur
de moi., essayer de m'attendrir, profiter de rua faiblesse
ri~n à faire ; Je continue à détester jusqu'à la dero-iir;
mmute les ~aux secs, le crêp.e de Chine, les aigrettes.~.
Pour l~s a~11maux er les hommes, au contraire, je n'ai plus
~e parti pns, plus auctm. Dieu sait s.i j'ai pu détester. les
s~~es, les. animaux à; ktngue visqueuse comme le fcrur-011lier, les rats ;.. je les verrais sans ennui entrer maintexi.an.t
par centaiia.es dans ma chambre;.. et aussi d'ailleurs ce pauvre Bougu:.ereau, et aussi cet hypocrite de Kessler, et Laut;lme, et un grand blond dont je mll! souviens, mais ce.La
c est une aut11e histoire ..

La porte s'ottvra.i.t. Ce n'était ni l~s fuuumiliers ni les
a~s, ni le co~1ège des humains dont la prétentio~ t'agaçait, des actrices aux députés, ce n'était pas non plus,
hélas! les Bernardo de Rotscbild. C'était le docteur avec
sa morphine. Il essayait de la faire taire.
-:- Je me tais. Mais ce grand blond, malgré t©ut j'y
reviens. Une brute, qui croyait tous les autres. êtres des
~rutes, ne les aimant que pour ce~ et disparai-ssa:nt le
Jour où il doutait de leur brutalité. Que n'ai-j·e pas c.ornmis
pour retarder ce jour-là! Sous ses yeux, je touchais en
~rut~ à mes oiseaux,. aux verres, à moi-même. Dès que
JétaJ.S seule,. j'essayais de réparer en embrassant et caressant conu:n~ je le pouvais. ces pauvres objets et cette pauvre
fem_me. Mais cela ne vous in.t_éresse po.int, Kleist. J'ai des
projets sur ~ous. Voulez-vous que nous fassions l'aveugle
et le paralyuque? Je, n'ai plus rien devant moi, mais j'ai un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

petit passé. On n'arrive jamais à la mort sans dot. Je voudrais vous léguer ce qui peut subsister de ces trente-six ans,
et deux ou trois commissions. Je tiens à ce que vous
habitiez parfois ma mais.o n de Solignac. Vous hériterez de
moi, de moi-même ; j'ai écrit dans ce papier deux ou
trois de mes manies que je voudrais ne pas voir périr, car
je n'ai pas de petits neveux auxquels elles reviendraient
naturellement, comme disait Heine dans sa lettre. Je
tiens à ce que vous soyez à Paris pour l'Exposition coloniale de 1924. Celle des Arts appliqués je m'en moque.
(Arts appliqués est d'ailleurs une faute de français.) Je
tiens à ce que toutes les fois que vous entendrez le mot
Prémisses...
.
Elle passa ainsi le soir à séparer ce qui devait périr avec
elle et ce qu'elle devait planter dans le nouveau passé de
Kleist. Puis quand ·le chromo officiel de sa vie fat épuisé,
quand les troupes alliées eurent défilé sous l' Arc ~e
Triomphe, et quand il ne resta plus en elle que ses défaillances, ses erreurs, ses mauvaises habitudes, elle se tut,
gémit toute une nuit, ressembla soudain à la mort, ressembla pour la première fois à son fiancé futur et non
passé, et mourut ...
*
* *

Il était minuit. Tous les Français dormaient. Y compris
le million de mères que la guerre a privées de fils. , Y
compris, dans les dortoirs de la Légion d'honneur, groupées pour la surveillance autour de la répétitrice qui ronfle
sous sa tonnelle de mousseline, les quatre élèves roman·
tiques. La lune, pour une aussi belle nuit, s'était arrangée
à la paraffine des traits normaux. A peine un futur clairon
s'exerçait-il dans les jardins lumineux sur un clairon d'argent.
Tout dormait eritre Rhin, Atlantique et Pyrénées, y compris, car c'était le lendemain d'un dimanche d'élections et de
sports, les nouveaux conseillers généraux et les nouveaux

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSI~

585

champions de longue-paume. Y compris Monet, Bergson,
Foch... Dans une proportion défavorable aux pyjamas et
favorable aux chemises de madapolam, les huit cent
mille fonctionnaires dormaient, gloire et douceur de
l'état. L'égalité de la nuit pénétrait par des millions de
volets hermétiquement clos et par cinq ou six fenêtres
· ouvertes le peuple le plus amoureux de l'égalité et le plus
ennemi de l'air. A peine une cloche mal rattachée.tintaitelle parfois en reprenant son équilibre. Au douanier et au
poète qui veillaient encore, par respect de la République
ou ~~ firmament, .et qui recevaient debout les coups
homicides de la nmt, la nature hypocrite affectait de se
donner elle aussi pour mortelle, mais ne consacrait à cette
politesse que l'effort minimum, une brindille cassée, un
craquement dans un silo, ce peu qui satisfait, paraît-il, les
douaniers et les poètes que consume à minuit l'idée d'une
nature immortelle ... Tout dormait. Y compris les acteurs
et les actrices encore maquillés dans le dernier train de
Bo~s-Colombes. Les trois cent mille concierges dormaient,
mais avec des sursauts, consciences des maisons. Y compris le Loing dont on avait clos les écluses. Y compris,
dans· de grands cimetières inclinés à la lune, Pasteur,
Debussy, Rodin ... Tout dormait ...
Hormis moi, qui regardais Forestier endormi, dans le
wagon gui nous menait au Limousin. Devant la première
pente du Massif Central la locomotive soufflait. j'avais
fermé le gaz, tiré les rideaux. Je maintenais l'ombre sur
mon ami jusqu'au moment où je pourrais à la fois lui
apprendre son nom et lui révéler son département HauteVienne étincelant, car.J'avais décidé de tout dire aujourd'hui. Il dormait, comme tous les Français. Je l'entendais
pa_rfois rêve: dans sa langue étrangère, je me penchais, je
lm répondais dans la mienne, je ramenais le francais sur
lui comme une couverture. Ce qui restait encor; en lui
de Siegfried aspirait à longue haleine cet air nouveau de la
montagne. Ce qui restait en lui de Kleist maintenait sur

�LA NOUVELLE REVUE FRAl',fÇAISB

ses yeux que la· mort de Geueviève avait adoucis des paupières- encore rudes. Puis l'an cria- le nom de la première
gare limousine,. et, soudain, ce département que j'avais
quitté à. deux ans et que je croyais ignorer me reçut
c(i)mme son enfant. Mon père l'avait habité toute sa:. jeunesse,.. tom; l~s noms propres que l'on prononçait cliez
moi avec amour et respect étaient pris dans les almanachs&gt;
les annuaires, les. journaux de ce pays, et aucuns noms
n'avaient contenu pour moi plus. de nostalgie et d'aventure
que ceux qu'appelaient maintenant à toute voix les
employés, ou que je voyais collés au flanc des gares comme
des colis précieux laissés pour moi en consigne, entre des
arbres et cl.es troupeaux don.t mon cœur aussi reconnaissait
la. race, par mon père adolescent. Car, comme si l'on
criait tout à coup dans le silence, aux arrêts de votre train,
les noms de celles que vous avez aimées ou désirées, on
criait Argenton, Saint-Sébastien, Azérables ! Dès le sud de
Châteauroux, tous les bourgs dont je conwiss:tls seulement par morr père les dates de foire et de frairies sor-tirent pour une si belle rencont.l.ïi! de leur réserve fixée par
le préfet, et Eygurande, de sou premier jeudi- mensuet,
Saint-Sébastien de son troisième rnardi, La Souterraine, de
son deuxième vendredi et de son 28 février des ann~es
bissextiles, vinrent me saluer jusqu'au quai. Gargilesse,
Crozant, pas un seul de ces bourgs dont je ne connuss.e
exactement à. quel jour et à quelle saison se produisait vers
lui la migration des génisses, des &lt;lin.dons et des poulains.
A Sagnat, j'aperçus d,ans l'étang la plus grande quantité
&lt;feau que mon. père ait jamais vue, ca-r il ne connaissait
pas la mer. A Razé, où mon père vit Monsieur Grévy,
une gare obscure, mystérieuse, accrochait pour la première
fois dans mon esprit au train_ présidentiel le wag&lt;.n de la
solitude-. Toute.s les sonnettes des gares sonnaient sans
arrêt ; en lisant ou en prononçant leur- nom, j'avais pressé
sur un boutorr électriqué que je ne savais plus apaiser et
qui appelait pour moi de la bourg-Gde et d.e la. co1ll0,lun-e

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

tous les personnages liés à elles dans trnr mémoire: à Morterolles, le père- Arouet de Saint~Sauveur, l'athée,_ qui faisait
ses enfants en janvier pour qu'ils naquissent en septembre&gt;
mais dont Ia femme n'avait que des grossesses raccourcies
ou prolongées; à Bessines, le cantonnier, le père Bén.oche,
qui avait sauvé un colonel eu Crbnée, un général au
Mexique, et dont la vie était ratée, disait-il, car il. lui
restait à sauver un Maréchal; au Breuilh-au-fa 011 l'on prend
au filet les saumons,- Monsieur Claretie qui avait emmené
à la pêch~mon père, le jour où il eut juste un mètre,. et
qui l'étendait près des poissons pour les mesurer. A
Droux,
des renards qui mangeaient les baies sous des
genévriers effrayèrent .mon pète. quand il regagnait le
collège, après les arrières-petits-neveux: de ces reaards,
peut-être, des chiens aboyaient. A Ambazac,.. ou le loup
suivit son cheval, je vis en me penchant deux disques vert
et rouge, un loup vairon. J'entrais dans le pays le pl.us
légendaire et le plus irréel pour moi ap1-ès celui de Gu11iver, mais où les hommes avaient ma taille et où le. train
passait. Tout ce qn:i a permis de prouver que l'itinéraire de
Chateaubriand en Amérique était faux, prouvait que la jeuness.e de mon père était vraie!. U y avait juste la place entre
Fnrsa.c et Blond pour la chasse à courre. des Lee.ointe. Je
devinais le nom d'arbres et de. plantes presque.inconnus pour
moi, sarrasin, merisiers, genévriers, tant chacun sem bla.it
_placé ou semé à la place exacte que lui assignait la parole
de mon père; et, bien que chaqu.e village offrît à mon regard
un tassement nomieau, ce n'était pas sur une contrée nouvelle. que j'éparpillais ces noms pour moi usés. Chacun
fécondait son district d'une humanité et d'une faune distinctes. Le Breuil, où_ les Lacôte, nouveaux venus du
Bourbonnais, s'étaient brouillés avec les Si-Hac, qui avaient
servi le poulet avec le foie et la tête,. et ou chez mon cousin
Petit vivait un lynx apprivoisé. Rançon, où était empaillé
à la mairie un oiseau porte-lyre et où le député auquel
mon père donnason premier vote affecta toujours de croire

ou

l

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il avait voté pour l'adversaire. Rancon, premier synonyme pour moi de la beauté et de l'injustice. Fromental,
avec sa tortue, où les nouveaux riches appelés Frommenthal s'empressent d'acheter des maisons de famille, et où il
vit un saltimbanque tomber de la corde raide et se tuer, premier synonyme pour moi de la mo.rr. Pas un de ces bourgs
ensoleillés pour lui et lunaires pour moi dont le nom ne
s'accolât ainsi à l'un des espoirs et l'une des déceptions de
la yÎe tels que je les avais imaginés pour la première fois à
huit ans. Quelquefois des stations, Larsac, Le Raynou,
dont je ne lui avais jamais entendu parler, et l'air, le sol
m'étaient dans cette z.one sans saveur; mais arrivait soudain Saint-Sulpice-Laurière, enbranchement vers les trois
villes d'Universités, où il dormait sur un banc dans ses
voyages d'examens, et où justement je voyais ce matin
affalés une dizaine de collégiens à l'intersection de Bourges,
de Clermont et de Poitiers, vers lesquelles chacun à l'aube
s'orienterait suivant sa force en mathématiqùes ou sa faiblesse en latin, qu'un répétiteur empêchait de dormir_ les
, uns sur les autres par habitude de les empêcher de copier.
Plus encore que par ce bruit, aux arrêts, d'eaux vives perpétuellys, ces odeurs nouvelles d'essence, cet accent de ma
terre, j'étais atteint par l'accent limousin des hommes
dans la nuit noire, cet accent du Midi que mon père reprenait dans ses surprises ou ses émotions, que je retrouvais ce
matin dans la voix des chefs de gare, des hommes d'équipe,
du répétiteur, et qui me donnait Pimpression de circuler
dans une province surprise et émue ... Sur mon cœur ~a
pesée s'accentuait de l'air ancestral ; j'étais tout à ce se~ttment de modestie vis-à-vis des éléments et des humains
que l'on ne peut éprouver que dans le pays de ses ~ères,
où ni les monuments ni les familles ne semblent avoir été
créés spécialement pour votre passage, comme Chambord
ou les Luynes, et, moins que le décor de notre vie, en
figurent une base inébranlable et quelque peu humiliante,
avec ses églises romanes où l'eau bénite n'a pas été changée

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

589

depuis votre baptême, ses chênes qui en toute votre vie
ont pris 30 cercles de 2 millimètres, et la dynastie des
Chausson-Bouillat. Cette force à vivre dix siècles, que l'on
se sent en Touraine,. entre Cléry et Montbazon, ce n'était
plus guère ici que l'espoir d'une vieillesse robuste; cette
immortalité garantie que donne la Provence, ce n'était
plus? entre Montagnac et Morterolles, que la certitude d'une
belle mort; et peut-être, à mesure que j'allais m'approcher
plus près de la ville de ma naissance et y reprendre mon
rang de simple pion dans le jeu qu'y jouent contre la mort
les neuf familles principales, cet intervalle avec l'éternité et
la liberté allait-il encore se restreindre. Que ma petite
dignité d'homme me paraissait claire aujourd'hui, à michemin de Magnac-Laval où sommeillait la lignée inconnue de mes petits cousins, et du Dorat, .ivec mes bellessœurs de belles-sœurs. Pour la première fois j'étais réduit
à la taille où la page de ma vie cadrait avec le transparent,
avec la grille et l'apparition infaillible de chaque nom
attendu, - Tiens, voilà Droux, Pierre Buffière n'est pas loin,
- près de cet être qui n'avait plus ni la jeunesse de son père
ni la sienne, - Tiens, Folles et Bersac ont disparu, non les
voilà ! - me donnait plus encore que l'indication d'une
expérience réussie, la seule vraie estimation que j'aie trouvée, - justement voilà Bellac! - de la condition humaine.
Soudain, le train fut secoué d1un de ces légers heurts
qui passent au corps du voyageur la surprise du mécanicien à la vue d'un mouton sur la voie ou la mort d'un
bicycliste dans un passage à niveau. A notre gauche le soleil
se levait et d'un rayon horizontal transperçait le corn partiment. Aux stations, on entendaitle début ou la fin du chant
d'un coq, et, quand l'arrêt était habile, le chant entier.
Du pardessus de Forestier, de ces vêtements qui allaient lui
sembler dans une heure la dépouille d'une autre, une
lettre avait glissé. C'était la dernière lettre de Kleist au
prince de Saxe Altdorf.
- Mon ami, disait-elle, adieu. Ce n'est pas que vous

�59°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

m'ayez peiné en préférant Hoffmann à Tieck. Ce n'est pas
que je doute dn récit de votre voyage en Sicile, et de ce
rosier dont les racines enserraient le cœur de Platen. Ce
n'est pas que j'en veuille à votre neveu Ernest d'avoir
reproché à la France ses idées claires, et .s on ar'.11ée ~s
poésie. Ni que je songe amère~en~ a n?s t~bles disputes~ et que je m'écarte de celui qm crœt la vre née ~e
l'ordre et non du d1aos, qui estime le sanscrit plus utlle
aux historiens que le grec~ et l'effort au lieu de .l'iut:a:ition
la seule preuve de rexistence. C'est que ie ne suis plus
Allem:md...
11 est six .heures ,du matin et je vous écris d'Oberammergau, à cette fenêtre des Schwanltofer vers laquelle
eécho renvoie six fois les paroles et douze fois les pensées.
Je vois tous les animaux sortis de la nnit grands et purs~
les bœufs endormis debout se redonner à la vi:e de hœuf
en ouvrant .simplemen.t les yeux, couverts de rosée comme
des plantes ; les chats tout lisses guener les musaraignes
toutes peignées. J'ai vu par contre le voisin Sadoçk lav~
son visage sali paT le sommeil, .étendre ses bras .alourdts
par le repos, et rap.pel.er ses esprits déchaînés par les
rêves en lisant sa Gaz.ett.e de Munich. La banque Mlleller
a sa,uté. Le ténor Knote va mieux. La bière baisse de
2 pfennig. Ces trois nouvelles vont .amorcer le passage
d'Oberammerga.u du songe au réel. La vie peut y reprendre.
La Passion continuer ...
C'est .que je disparais. C'est que ce soir., .à six heures~
mon train passera une fro.n:tièr.e et que Siegfried Kleist
aura vécu. Je vous rends ces deux noms intacts, de même
que j'-ai dû ,r endre, élève, à la fin de l'.année, 11 l'économe
du gymnase, mes livres de latin et de .grec sans taches
nouvelles. Tous mes papiers, permis de circulation pendant les .émeutes, cartes de séjour pendant les révolutions,
médailles d'identité pour la ration des denrées indigènes,
entrée gratuite aux Pinacothèq~es et à tous les ~sée_s
germaniques, abonnements spéciaux au gaz e:t à l é1ectn·

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LTMOUSIN

591

cité, j'en débarrasse tout à l'heure mon portefeuille. Désormais je paierai double pour voir les Cranach et les
Dürer, triple pour me chauffer à Munich, et quadruple pour
acheter l~s œuvres de Schiller ... J'ai perdu l'Allemagne ...
Le Rhm, le Danube, l'Elbe et 1~oder, tous ces fleuves
que j'ai appris si r-écemment dans l'ordre comme un enfant, je les ai perd~s. Il y en a que je n'aurai même pas
eu le temps de voir pendant qu'ils étaient mes fleuve&amp;
nourriciers. Soixante millions d'êtres et leurs ancêtres se
sont envolés de m?i l'autre jour, et m'ont laissé seul,
&lt;!omme le renard glissé dans l'assemblée des oiseaux qui°
apparaît dès que les oiseaux s'élèvent. Le gros aigle de
!"Empire s'est envolé. Me voici abandonné aussi par l'oi-•
seau Wagner, l'oiseau Nietzsche, l'oiseau Gœthe. Zelten
me :etire un second passé dont le souvenir peut m'être
:rus~ cru:l que le néant de l'autre. Je sens d'ailleurs qu'il
a dit vrai. Je sens que j'ai été un élément étranaer en
Allemagne ; je me rends compte aujourd'hui seulement
des malaises, des douleurs provoqués par elle en moi et
qui '.~'in?ique~ont peut-être mon vrai peuple : cette p~ine
que J avais touiours à rouler le verbe à la fin, cette manie
de Be pas croire les journaux, ce besoin d'avoir les cheveux
non rasés, d'exiger une preuve à toute affirmation et un
.
'
statut précis aux relations des états avec l'Empire et du
cœ~r ~vec les sens. Vous rappelez-vous comme je reprochais a. vot:re dynastie de n'avoir pas réglé depuis 1 n:3
la quest10n des biens du dergé avec la Saxe ? Vous auriez
dû .deviner ce jour-là que j'étais né hors de l'Allemagne.
Je ?1e rends compte mieux encore depuis l'autre jour du
dél1re sacré de votre patrie, que j'ai dansé chorégraphiquement, de sa r-ésonnance -terrible, dont j'ai usé pour lire
de petits discours composés, de son détermrnisme épouvantable, que j'avais cru quelque phénomène politique et
passager comme la course à la mer ou au Rhin, en somme
de tout ce que je croyais une conséquence .de la guerre
al ors que 1es causes -seules en apparaissent encore en Alle-'

�LA NOUVELLE REVUE FitANÇAISE

59.2
magne comme les muscles après l'écorchement. Pauvre
grande nation, qui n'est plus que chair, que poum~ns et
digestion à jour, et sans douce peau ... Tout ce que Je d:mande aujourd'hui c'est que l'on me redonne pour patne
un pays que je puisse caresser'.
J'ai prévenu les autorités. Il n'y aura pas de scandale.
On va me porter noyé au Starnberg. Mueller et Sa~em
m'ont vu couler devant eux. Ils m'ont tendu une dernière
fois les ~ains, avec une force d'ailleurs qui aurait retiré
vingt noyés. Krumper m'a regardé partir avec cet air à la
'fois dédaigneux et jaloux du soldat qui voit le soldat
blessé quitter le front. Toutes les recherches et ies sondages dans le lac n'ont donné aucun résultat. Dès que
je reparaîtrai, dans l'Adriatique, dans le lac d'Annecy, ou
le Balaton, vous serez prévenu par Eva ... Adieu ... Deux
vrais oiseaux viennent de s'élever près de moi, de la terrasse même... Les râles de genêts et les faisans bavarojs
m'abandonnent. ..
*

* *

Tous étaient maintenant éveillés en France. Le soleil
rayonnait sur le pays à idées claires. Un chasseur à cheval
de l'armée sans poésie avait capturé un renardeau et le
montr;J.it d'une barrière aux parents voyageurs qui n'hésitaient plus, pour un si beau spectacle, à réveiller leurs
enfants dans les filets. Ces mille sidecars roux hérités de
l'armée américaine couraient déjà les routes comme des
parasites. Tous étaient éveillés, à Valençay, à Buz::i,nçais,
et dans les pays des fromages, Roquefort et Levroux,
déjà on les mangeait tout jeunes en buvant du vin blanc.
Tous ouvraient les yeux, y compris les six cent rr:ill_e
.candidats aux Palmes académiques) à la Médaille des Ep1•démies. Y compris les tireurs à l'arc de l'Oise, devant
l'épouse en papilkmes et sans prétendant, qui bandent
l'arc d'acajou. Y compris les Indifférents de Pont-sury onne, tous déjà penchés sur l'Y on.ne avec leurs lignes et

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

593

q~i arrachent à .l'eau dorée des gardons comme des gangl10ns. Y compns Monet, Bergson, Foch. C'est l'heure
les peintres et les chasseurs de Crozant rentrent de conserve
à l'auberge Lépiuat, dégoûtants de sang et de couleur. On
cire au vernicire les sabots des chevaux de Robinson. A
Louang-Prabang, à Cayenne, à Brazzaville, les administrateurs jeunes et vieux se disent qu'il doit faire rudement
beau aujourd'hui à Bayeux, à Périgueux, et à Gap. Déjà
ceux des Français qui croient le plus en Djeu sortaient des
cathédrales après la seconde messe, tout heureux de la fin
do prêche, et les pies assaillaient les chouettes hasardées
dan~ ce beau dimanche. C'était le premier dimanche du
m?1s ; et tous acceptaient avec reconnaissance ce jour de
~a1x pro~onde au milieu des sept jours de paix problématique. Rien ne menace aujourd'hui les maisons et les
familles, c'est sans raison, et pour s'exercer seulement que
les pompiers se groupent autour de leur pompe e't les
filles Durand autour de leur mère. Les souvenirs des
batailles s'éveillent pour les visiteurs. Tout le monde est
éveillé: y compris ce_ux que l'on attendait le moins, y
compns Pasteur, Rodm, Debussy ... Les écluses lâchent
leurs eaux sur les canots du loueur de Nogent qui les
baptise et rebaptise d'après le nom de notre plus fidèle
allié, et les noms n'en sont jamais secs. Les ~réveils que
mon père avait placés pour moi dans chaque gare se sont
tus inutiles. Personne ne dort plus en France.
Hormis Forestier, près de moi. Mais il est temps. Pas
un: :allée, pas une colline depuis une heure qu'il n'y ait
eu Joie à caresser. Je vais le frapper à l'épaule de ma main
gantée comme celle d'un contrôleur, et, pendant qu'il
cherchera son billet, je lui tendrai, billet pour trente ans,
sa photographie d'enfant avec le nom imprimé du photographe, et, quoique à l'encre simplement, son nom ...

où

JEAN GIRAUDOUX

Copyright by Librairie Gallimard.

�R!Fl..IDf.IQ~S SUR LA LITTÊRATURE
:ri

REFLEXLONS SUR
LA LITTERATURE
r, -•

LA COMPOSITION DXNS LE .ROMAN
Des Nouvelles Pages de Critique et · de Doctrine, de M. Paul
Bourget, j'avoue que je n'ai pas.Ju les pag.es de doctrine. La
doctrine de M. Pa1,1l Bourget est connue depuis longtemps. Il est
probable qu'elle ne changera pas. Et il est certain que tout a
changé autour d'ell~ d'une telle façon q:ue ce -qui est aujourd'hui
le moins pris au sérieux: chez M. Bourget, c'est assurément le
doctrinaire. Il n'en va pas de même du romancier, ni surtout
du critique. J'ai donc lu ses pages de critique, et particulièrei:nent ·celles sur l'art du roman; avec toute l'attention qu'elles
méritent et qu'élfes récompensent.
.
On souhaiterait même, en tette matière, trouver, au lieu de
pages, un livre. Je ne sais combien dè romans M. Bourget
écrira encore jusqu'à la fin de sa carrlè're ; mais sans doute y en
aura-t-il plusieurs de médiocres. Ilesrvrai que le romancier, en
entamânt un roman, ne sait jàmais si ce1a donnera du bon, du
moyen ou du mauvais : le vin une fois tiré, on le boit, et ou
voit ou on sent comment il a passé. En tout cas ce que nous
savons bien, - c'est qu'un livre sur l'Art du Roman, écrit par
M. Bourget, présenterait -le plus vif intérêt, tiendrait dans son
œuvre une place élégante ~t utile. On -peut en pêcher déjà
quelques bribes dans ses anciennes et_ses nouvelles P~ges.
.
Les deux: ·volumes des premièrés Pages ont paru 11 y a duc.
ans, et je retrouve dans la Nouve'lle Revue Française d'aoüt !912
des Rtflexions sur le Roman, que j'écrivais à cette occasion. J'y
relevais et discutais ce que disait M. -Bourget au sujet d'une
qualité du ro~an &lt;1 sans laquelle il n'est pas de chef-d'œuvr_e
accompli. Cette qualité, la rhétorique classique la nommait
d'un terme pieu modeste : la composition. &gt;; Lui-même revient,

595

dans ~ses Ntmvellef Pagts, sur cafté quastion, et son point de Vüë
n'a pas cnangé, Il te n-ouve1 par ün exéeptiMMl nasard, qu'il
en est dé même du mien, Et cômmèon p~ur Vôir là une que§tion capfütle' de &lt;&lt; rhétorique &gt;&gt;, cômffl.è c\i~t rnênie la q-uestiôn
centrale de la rhétotiqi:re; comme il faùt bieil de témps é-o
temps se rettempu dahs l:t rllétoriqué,• je voudrais reprendra,
après ·dix ans, ~ mêtne problème Je n'ài, en œà ma-tières 1 ni
l'autorité de M. Bourget,, ni nOfi phis ceue con!fciem:e de ' sol}
autorité; (J_u'est sôn dogmàtisl:he ,- J'entte dans tint quastlptt
ouverte que je ne. prértnds pas fentief, qîte je tiehs au tontrair'é
à laisser ouvetre. tJn Att
Ronia-n véti~ablé serait u-ne sotte de
dialogue, issu d'Eta-ts -Gênéraux dû roman, aY~lt--ees trois ordres,
les rotnarîtlers, ]~ Cfi-tiqticl, le public, - le premier qui fhi!lte,
le second qui faif Maison, le troisièmè qui paie. Je s-ais bieü q-ue
nos oremùs paraissent aux deux autres- or.d res, d·e la fürtiée
subtile et·vaine; et que le tiets-érat, en nïatiète de tomàtt, tend
à ~tte tout. C'estg-râce à lui que rious aUi'bfls plutôt une ·aufre
Ecuyère qu'un Art du Roman. Rais011 de pJüs à notre dergé,
tant qu'il est èhcote t~léî'é; pour rê'vet sur °Ctt Art,. àvet des
fumées; tantôt épaisses, tantôt .bleues.
« Il y a, dit M. Bourget, outre l'élément de vérité, un élément
de beauté dans ·tet art si coü)ple~e du r'Mnan. Cet élément de
beauté, c'est, à illôfl s0ns, la èo111pôsitiôfi, Si nous voulons que
le roman fra-nçais garde un r.ang à pitcrt~ t'est la. .qüa-Ut&amp; que hOUS
devons maifltellit dan&amp; nos œuvtes. Une Eugé-nié Grandet, une
Colomba, une Mâdamè Bovary; un Gêfmir1al, un François le
Champi, un Nabab, pour ctiter au hasard quelques livres de type
nès dHférertt; sôm retnàrquabl~s par cetfé nettété da11s le
dessin, que vous ne tfOUvuez ni daûs Wilbelm Meistet, ni dans
les Purif1tit1.s d'Ecosse -ou Rob Roy, tri dlins David Coppstfiûd ou le
Moulin sur la- Floss, tü dans Anwa lforthint ou Crime et Châtimeiit. Je cite' de nouveà-a, au hasard de ma mémoire, d'autres
lin es dé toùt prertJ.iër ordre êgale:mént. 'Nws -ûe uoùvons pas.
davant-age ~ette beauté de co111posi1ion da'ns D&lt;nt Quichotte ni
dans Rô/Jinson. Pou-rqu:ôÏ ne pas tecôhnaitte que l'insuffisance de
ces puîssll.nts réêits est j-ustement Mt1s ce défaut d'ordonnance ?
Nous l'admirons, cette daire ordonnance, dans tous nos classiques.,. C'esr ,me ve1tu nationale, à ne jamais- sacrifier.
Quand on ex-amin~ les récits des romanciers nouveaux., on

du

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

voit qu'ils se laissent volontiers tenter par l'impressionnisme. rr
- Le roman français est un roman bien composé. Les Français seuls savent composer. Un romancier qui veut être éminemment français doit savoir composer. Un impressionnistequi ne compose pas n'est pas un écrivain très français.y ne.
suffit pas d'écrire en français, il faut composer en français. Tout cela, M. Bourget, bon traditionaliste, le redit après ses
maîtres de rhétorique, après les nôtres, après Brunetière, après
Fa~et. Ici tout notre passé littéraire fa~t. bloc. Nos ~remiers
exercices d'écriture s'appelaient compos1t10ns françaises. Le
« Ce n'est pas composé » est tombé incessamment et _tombe
encore des chaires universitaires, tantôt sur un écolier de
troisième, tantôt sur une thès·e d'histoire, tantôt sur MM. de
Goncourt. Et tout cela, d'un certain point de vue, est utile, est
légitime. Ce sont idées anciennes, idées cons_id~rables. Mais.
nous pouvons, nous devons toujours, comme d1sa1t ~ourmont,
les dissocier. Dissocier des idées n'est pas nécessairement les
ruiner. C'est voir d'abord comment elles se sont associées.
En 1912 j'écrivais que, dès qu'on sort des généralités, et decette composition sommaire qui consiste à avoir un commencement, un milieu et µne fin, composition qui existe à peu près
dans toute œuvre d'art, on s'aperçoit que le sens du mot est
très différent dans chacun des arts, en sculpture, en peinture,
en littérature, en musique. Remarque trop évidente, et par ellemême de peu de portée. Mais, pour nous borner à la littérature,,
voyons dans quelles conditions et autour de quels genres la
rhétorique a cristallisé son idée de composition.
,
A des époques précises et autour de deux genres seulement, a
savoir le discours et le poème dramatique.
Pas de discours sans composition. L'eipérience apprend en
effet que si on veut faire entrer des raisons dans la tête _d'un
tribunal, d'une assemblée, d'une foule, il faut que ces raisons
fassent masse, ou plutôt boule de neige, qu'elles s'appuient_Jes
unes les autres en une progression qui prenne le plus possible
les caractères d'une proo-ression
géométrique, qui accroisse
0
•
incessamment la conviction, et qui utilise avec le maximum
d'~ffi.cacité un espace de temps restreint : restreint mécaniquement chez les Grecs, par la clepsydre, restreint organiquement: partout, par la capacité d'attention d'un auditoire. De là~

RÉFLEXIONS SUR LA LIITÉRATURE

597

&lt;:omme dans le vaisseau phénicien de l'Economique, la nécessité
d'un ordre, à la fois artificiel et vivant, dont les rhéteurs siciliens firent un art. Cet art sicilien de la rhétorique, dont les
logographes et les orateurs athéniens donnèrent ensuite des
modèles, dont Aristote, Cicéron, Quintilien étendirent les lois
et les observations en une véritable Institution Oratoii-e, il est
demeuré jusqu'à nos jours l'arsenal de la rhétorique et la maisonmère de la « composition ». Composition et discours sont
presque synonymes. Composition latine ou française, en langue
scolaire, équivaut à discours latin et discours français. Les chaires
de prose latine ou française, dans nos universités, s'appelaient
naguère ou s'appellent encore chaires d'éloquence latine, d'éloquence française. L'Académie française décerne alternativement
un prix de poésie et un prix d'éloquence . li est vrai que l'éloquence qui nous gouverne n'est plus celle de Corax et Tisias
et du plaidoyer, mais celle de Bossuet et du sermon, c'est-à-dire
des trois points. Tout sujet peut et doit se traiter en trois
points, et s'il ne vous paraît en comporter que deux, c'est que
vous ne savez pas « composer». Faute d'un point, vous perdrez
le prix d'éloquence.
En matière dramatique la composition est aussi nécessaire
qu'en matière oratoire. Une pièce mal faite est une mauvaise
pièce, j'entends une mauvaise pièce pour le spectateur. La
Poétique d'Aristote porte sur la composition dramatique, comme
la Rhétorique porte sur la composition oratoire. La floraison du
théâtre en France s'est accompagnée d'une feuillaison de Poétiques ou de Dramatiques, depuis l'abbé d' Aubignac jusqu'à
Sarcey, où la question capitale était celle des règles de la composition : il y avait ici le songe comme il y avait là la prosopopée, ici la scène à faire comme là la péroraison, ici l'exposition comme là l'exorde, etc ...
Voyez au contraire les deux autres grands genres, à savoir
l'épopée et la poésie lyrique. Les prétendues règles de la compos1t1on épique, telles que les reproduit Horace, sont des
f~usses fenêtres, tentées par les critiques ; elle_s ont été vite
discréditées. La vérité est qu'aucune des trois grandes épopées
antiques, l'Iliade, l'Odyssée, l'Enéide, ne comporte une véritable
composition. On ne peut pas ôter une scène à Œdipe Roi, on
peut retrancher, sans les rendre ni moins épiques ni moins

�LA NOUVELLE REVUE FR,A.NÇAJSE

chûres, la moitié de l'Iliade, du No,tos, de la Mnesieropbonio ou
de l'Enéide. Elles ~ont belles avec vingt,quatte gU t\quzi:: çhants,
Elles &amp;eraient pell~s avec quarante-huit ou six, L., corupositioo
n'est pas une partie ii~sentielle de leur etre poétique. Il n'en va
p;is de même cle&amp; p~1tie~ : l'épi&amp;&lt;;&gt;de d'Uly&amp;se chez Polyphème,
de Priam dans la. tente d'Achille, sont des chefs-d'Q!uvre de
composition (qont hl leçon ne sera pas perdue pour le dramç
satyrique et la tragMie). NptoQs cette différence, Elle pous
!iervira tout à l'het1re.
Enfi,n, quapd jl s'agit de l?, poé~ie lyrique, ce µ'est plus la
coinpositiqn qui est érigée et) maxime, c'est l'absence ~e com_ppsiîioq, Il n'e~t pcmhêtre pas de théorie à _laqw:He }301le~u a1i
plt1~ tenu que ce\le du b~:;i..~ dé~9rdreen matuhedehaurlynsme,
Il insiste fortement sm elle ~f-ns ~es œuvres critiques çn ·pr,ose,
et, ce qui est plus gt;ive, il prétepd la mettre ep pr!ltiqus, daµ~
son Ode sur la prise de Namur. Je sais b.ien qiJe B\w1etièr~ et
Faguet ont cru voii: que les grapdes 9des de I,,amartine et qe
Huoo ét;iieot admirablement composées. Je ne crois pas cepen,
d;m~ que le mot c0Qvi1mne. La composition, la clilltributioo c\es
matières, le plan, sont, pour un discours ou pour un c\rame, un
travail préparatoire indispensa.l,)le. Mais pendant qu'u,o poète
lyrique procéderait à cett~ préparatiç&gt;n, l'ü1~piration l_'ahand~.nnerait ; elle reviendrai.\ ens1,1i\e sa h~urter aµx barqGres. du~
Cf\c;lre artificiel qui o,e serait plu$ f1tit poiH elle. Elle coqstru1t
:m coi;itraire son pl;m aq fur et à mesu~e qu'eHe se fait, comm_e
l'çtre vivant constn1it e,n gr\!,nçHssaot le squelette sur leque,l 1J
s~;tppuie. Il y a évidernrnent un qrdry dans les Révolutions, A i:-elle
qui est restée eu France ou lç R~~our de l'Ev,pereur, un, ordre pliltM
qu'un beau dé&amp;Qrdre; in~is Qr,c\rt1 ne signifie pas ici plan : c'e~t
un ordre spontané dé.Dosé par nospira,tiOJ;l1 penda!}t: q\le.stççrivait le poème. Et ce serait évidemment abt1ser des mots qye ~e
le cmnparer à l'orgr'\ d'un ~ermon c\e)3os&amp;uer ou d'une tragédie
de Racin11
Faguet, 4çrival)t sJ.Jr l'&lt;;lrrne du_ Mq,il (article rectleilU. dao~
les Propos- Littfrair~s), dit ql}e 111 livre « ~ i;es ?~faut&amp;,. qm ~o~t
u,n maqque tro,p ab&amp;oh,1, çnhu,e pour une fün\a1S1e, ç.e compos1tlon ». L'é\ern(lHç note, ~ l'e.ocre rougtl, qui foisonne sur les
copies l Bi nhc;ure\\ m~t\que cje composttiqn, qui ,now1_permel
d'qtJvrir l'Orme à n'iniµprte quelle page,, comme Mon,ta1gne ou

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

599

La Bruyère! On lit les livres qui sont composés, mais on relit
ceux qui ne le sont pas. Or, un ou deux ans après, parlant du
Mannequin d'Osier, voilà Faguet qui s'avise que c'est une merveille de composition parce qu'il est « en progression bien
ménagée et mesurée. M. Bergeret, mécontent, sans fureur, du
reste, d'avoir été vulcanisé, chasse sa femme; mais, comme il
est de caractère faible, il la chasse en trois fois. Il s'y reprend.
Un pas, puis un autre plus accusé, puis :un autre, définitif. Il la
chasse, d'abord, en la personne du mannequin d'osier sur lequel
elle essayait ses robes, et qu'il jette par la fenêtre. Il la chasse
ensuite en la personne · de la servante dévouée qui prenait les
intérêts de sa maitresse. Il la chasse enfin elle-même, et voilà
qui est d'une composition. admirable. » Très juste. Mais qu'estce que c'est que cette composition? Une composition de
roman? Non. Bien plutôt une composition de théâtre. Certes
personne n'est plus incapable de penser théâtre que M. Bergeret, si ce n'est M. France. Mais voilà que, mis en face de la
situation la pius comique qui soit dans les Gaules, le cocuage,
ils réagissent comiquement, ils font de la comédie, du théâtre.
« Un pas, puis un autre, puis un autre», c'e.st cela même le
mouvement dramatique. Relisez le Mannequin. On a eu l'idée
absurde de mettre le Lys Rouge au théâtre et même au cinéma.
Je suis loin de posséder le' répertoire du théâtre contemporain ;
mais je ne crois pas qu'un industrie} de l'adaptation ait songé à
scénifi.er le Mamiequin, qu'il n'y a pourtant qu'à jeter en l'air
pour le voir retomber sur la scène, y marcher,, y comporter ses
trois actes, y fair ses trois pas. Il y.a le Cocu imaginaire.. Il y a
le Cocu magnifique, il y a Dardamelle ou le cocu glorieux, le
Tartarin de la corporation. Il y aurait, ,en M. Bergeret, le .Cocu
malin r ]'Ulysse de la grande. armée. Et voilà pourquoi le livre
peut recevoir en marge, dè la main de Faguet, l'apostille : « Bien
composé »-Notez que plusieurs des romans de M. Bourget ont
été ainsi, et pour les mêmes raisons, portés d'eux-mêmes au
théâtre, où, ils résistaient mieux que les tableau~ épisodiques
adaptés des romans des Goncourt, de Daudet, de Zola,
Si l'on s'en tient-aux anciens genres, on, trouve donc que la
composition au sens plein du terme, c'est-à-dire la composition
préconçue, est issue des nécessités de deu genres déterminés,
florissants en notre âge classique, le développement oratoire et

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'œuvre de théâtre. Que dirons-nous du genre qui tend aujourd'hui à absorber les autres, - le roman?
Notons d'abord que lorsque M. Bourget exhorfo les romanciers à vénérer surtout l'arche sainte qu'est la composition, il
semble bien qu'il prêche pour son saint. Aucun romancier ne
compose d'une manière aussi habile, aussi nette, aussi apparente que lui; la qualité qu'on· peut le moins lui refuser c'est la
solidité de la construction : il y a dans sa soupe bien des
légumes venus des jardins de Taine, de Balzac, de Walter
Scott, mais ces légumes, associés à un pain bis, font une assiettée
épaisse, substantielle, nourrissante, je dirai même auvergnate :
soupe qui n'est évidemment pas signée Montagné, mais qui
tient debout la cuiller, qui tient solide dans l'estomac, et que
j'avoue manger de bon appétit presque chaque fois que M. Bourget publie un roman nouveau. Dans presque tous les livres
de M. Bourget, on reconnaît un homme qui a expliqué le Conciones, qui a pensé avec Taine et Brunetière, et un des rares
écrivains d'aujourd'hui qui ait fait visiblement et loyalement sa
rhétorique, Quico11que a le goût et le sentiment de la tradition
française, dans son fonds ancien et son étoffe solide, lui en sait
gré. Un roman de M. Bourget est composé comme un discours
de Tite-Live ou une tragédie classique. Mais qu'est-ce à dire
sinon précisément qu'un roman de M. Bourget nous apparaît
peut-être moins comme un roman pur que comme un recoupement romanesque des deux genres à composition, l'oratoire et
le dramatique ? M. Bourget a un style oratoire et même un but
oratoire, comme Taine et comme Brunetière. In narratione
orator. Il écrit des romans à thèse pour prouver et pour convaincre, ce qui est besogne d'orateur. Le récit prend spontanément chez lui la forme du discours, d'un fl.o t qui roule, d'un
ensemble en marche, marche ordonnée méthodiquement,
j'allais dire militairement. Mais l'oratoire à lui seul ne donnerait
rien, si M. Bourget n'y joignait précisément un don dramatique
des sîtuations, des crises: le talent de l'exposition, l'art des préparations sont chez lui visibles, peut--':tre trop visibles ; la
scène à faire, en général une grande scène d'explication,
est amenée aussi immanquablement et à une place aussi
déterminée que chez Sardou et Henry Bataille. Les marronniers de Figaro ne manquent pas davantage, où tous les per-

RÉFLEXIONS SUR LA LI'ITÉRATURE

6or

sonnages sont conduits et s'entrecroisent, soit par hasard, soit
par le mouvement même et la logiqùe de l'œuvre. Dire que
M. Bourget sait admirablement composer, c'est donc dire
qu'avec lui le roman verse à la fois dans l'oratoire et dans le
dramatique. Ce cas qui lui est particulier, ce cas Bourget,
n'est-ce pas par un mirage tout naturel et par une projection de
sa propre nature, que M. Bourget, lorsqu'il disserte sur son art
l'érige en règle et en nécessité du·roman?
· '
Il cite comme des exemples de « composition » : Eugénie

Gratukt, Colomba, Ma.dame Bovary, Germinal, François Je
Champi, le Nabab. C'est vrai pour Colomba etFra11çois le Champi,
un peu moins pour Eugénie Gra11det, fort peu pour Madame
Bovary, Germinal, le Nabab. Ces trois derniers romans sont au
contraire formés d'épisodes, tous intéressants, mais tels qu'on
pourrait en supprimer plusieurs ou en ajouter plusieurs sans
que l'ouvrage perdit sa signification. Il en est de même des
romans que M. Bourget déclare mal composés : Wilhelm
Meister, les Pc"itains, David Copperfield, le Moulin sur la Floss,
À11na Karénine, Crime et Cbâtiment. Je crois que "tout esprit non
prévenu reconnaîtra que le rythme, la disposition de Madame
Bovary se rapprochent beaucoup plus de ceux d'Anna Karénine
q~e de ceux de Colomba et de n'importe lequel des romans, si
b~en composés, de M. Bourget. Tolstoï nous dit qu'Anna Karémne lui étant payée à la page, il fit, pendant qu'il l'écrivait, de
grandes pertes au jeu, et dut, pour cela, allonger beaucoup son
roman. Donc, Tolstoî, s'il et\t amené plus souvent le roi à
!'écarté, Ânna Karénine eût été plus courte. Eût-elle été meilleure ou moins bonne? Nous n'en savons absolument rien. En
tout cas elle elÎt été encore At111a Karénine. C'est un fait que
l'imm~nse majorité des grands romans européens, de ceux qui
font partie de notre vie comme notre histoire même, individuelle ou nationale, ne sont pas des « compositions » oratoires
ou dramatiques, màis de la vie qui se crée elle-même à travers
une succession d'épisodes.
« Nous l'admirons, cette claire ordonnance, s'écrie M. Bourget, dans tous nos classiques, dans Corneille comme dans
Racine, et dans Molière comme dans La Fontaine, dans la Princesse dt Clèves, comme dans Candide et Manon Les.caut. C'est une
vertu nationale, à ne jamais sacrifier. )) 0 le dangereux natio-

�602

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nalisn;ie ! C'est avec ce raisonnement que l'Académie Française,
gardienne de la o: vertu nationale » et de la tradition française,
a exclu, depuis Balzac, presque tous les grands romanciers
français, parce que Madame Bovary n'est pas « composée ,,
comm~ un djscours du duc de Broglie ou une étude de Brunetière, parce que Numa Roumestan n'a pas la bâtisse de Theodora
ou de Célimare le Bien-Aimé. Le romancier n'a pas à composer
comme l'orateur, mais à disposer comme la yie, avec laquelle
il collapore et qu'il inùte. Que nous dte ici M. Bourget~ Corneille; Racine et Molière, qui sont des hommes de théâtre, La
Fontaine qui est un conteur, la Princesse de Clèves et Manon
Lescaut qui sont des nouveUes, Candide qui est une simple succession de scènes et de propos destinés à prouver q~elque
chose. Où est donc le roman? Le roman, genre nouveau, veut
des vertus, nationales ou autres, sur ses propres mesures, non
des vertus· qui aient déjà servi.
On l'a dit bien souvent. Que le roman descende plus ou
moins de l'épopée, il tient chez nous la place du poème épique
dans d'autres civilisations. Or, nous l'avons vu, le poème
épique n'exige nullement la composition oratoire ou dramatique. L'Odyssie a vingt-quatre chants. Elle aurait pu, comme
Anna Karénine, être plus longue ou plus coùrte, à la fantaisie
de celui qui les a réunis. C'était toujours l'Odyssée, l'histoinf du 7tOÀlYtpoitoç, la vie . industrieuse du roseau pensant
et actif, plus fort que la nature et la fortune. Mais allez donc
enlever la confirmation du Pro Milane ou un acte de Polyeucte 1
L'épopée ne demande pas de composition. Seulement les
épisodes, dont elle est formée, en exigent une. Ils sont faits de
disçours et de courts récits. Or le discqurs est composé, le
court récit est composé. Et précisément on verra, quand
paraitra l'Odyssée de Victor Bérard, à quel point l'épisode
homérique est lié à ces deui genres parlés et composés : le
disçours cher aux Grecs et la représentation dramatique.
Comme l'épopée le roman est formé d'épisodes, tous _destinés à
faire connaître les mêmes personnages, et donnant autant de
coupes sur le même flux dé vie. Et ·ces épisodes, eux, exigent
une composition, à laquelle ne manque aucun grand ronian..
cier. Il n'. y a rien au-~essus de la composition du Comice
Agricole dat1s Madame Bovary. Le~ épisodes de Dîckens et

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

d'Eliot, de Tolstoï et de Dostoïewsky se détachent, ou plutôt
s'auiicbent, pareillement.
Mais il y a un genre où l'épisode est seul, vit pour luir.même,
et où par conséquent la composition est tout : c'est la nouvelle.
Qui le dit, et fort bien? M. Bourget lui-même. La matière de
la nouvelle, écrit-il, « est un épisode, celle du roman une
suite d'épisodes. Cet épisode, que la nouvelle se propose de
peindre, elle le détache, elle l'isole. Ces épis.odes don.t la sùite
fait l'objet du roman, il le~ agglutine, il les relie. Il procède
par dév~loppement, la nouvelle par concentration. Les. épisodes
du roman peuvel)t être tout menu$', insignifiants presque. C'est
le cas dans Madame Eovary et dans l'Ed11cation Sentimentale. L'épisode traité par la nouvelle doit être intensétnent significatif. »
C'est juste. M;i.is pourq.1;1oi, &amp;Otl ~ cette étiquette de « composition 'l'J empruntée à la, rhétori.que classique, M. Bourget
réunit-H les deux opérations contraires_, celle de la nouvelle qui
concentre, celle du roman q\li étend et disperse. Le roman,
dit-il, « agglutine 1;t relie » des épisodes. Soit. Mais le romancier i1e çomp0s1; pas u,_n roman comme il compose ses épisodes,
tout au moins un rotnai.ciet plJrement romancier, non or.a,teur
ni dratnaturge. Un romancier, ayant conçu l'embryon de ses
personnages, vit avec ces personnages, se la.isse conduire par
leur&amp; eiigences de 'lie, se garde de vivre leur durée a.vant
qu'eul(-mêmes l'aient vécue. Les critiques à principes condamnetH la fin de Julien Sorel qui tue par vengeance alors que son
« caractère » e~t l'ambitioQ., celle d'Emma Bovary qui se tue
pour des affaires d'argent alor:i que son « ca.rac.tère » la classe
dans les afü;1(r~~ d'.amour ; ih reprochent tout simplement îci
à Stendhal et là à Flaubert, d'avoir laissé fa. vie se ,former,
déposer et s'achever comme elle fajt dans la réalité et dans un
tact de rom3-ncier qui crée, au lieu de l'avoir fait conclure
comme concltJt l'esprit d'un discours qui prouve. L'expérience
nous montre q1;1'un certain idéal de « composition 11 classique, portant &amp;_Ur les c.ar-actère__s- et sur l'œuvre,. doit être
considéré comme uu danger et un ennemi du roman : lisez
un roman écrit par un. schala;r comme l' Etienne Mayran de
Taine! Compo~er, dit M. Bourget, est « le è.onseil qu'une
critiq1te bienfaisante donnerait à c.es jeunes écrivains » trop,
purement impres$ionnistes, Je crois qu'il faudrait mettre

�LÀ NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

les plus gtandes précautions à pratiquer cette bienfaisance.
Sainte-Beuve, dans l'article qu'il écrivit à la mort de Balzac,
dit : « Il y a trois choses à considérer dans un roman : les caractères, l'action, le style. » Il n'emploie pas, dans cette table des
valeurs justes, le mot composition. Mais trois pages plus loin il
écrit :. (( M. Eugène Sue est peut-être l'égal de M. de Balzac en
invention, en fécondité, en composition. ii La composition a
pris place dans les trois qualités, plutôt inférieures, en lesquelles
un Eugène Sue peut dépasser un Balzac.
En réalité, il y a deux grandes di visions de l'art littéraire :
l'art à qui le.temps est mesuré et l'art qui dispose librement du
temps. Le discours, la conférence, le théâtre, la nouvelle sont
des genres très différents, mais ils présentent ce caractère commun d'être contraints à utiliser un minimuii.1 de temps pour un
maximum d'effet. De là la nécessité et les lois de la composition.
Le l,yrisme, l'épopée, le roman, disposent au contraire du temps
à la façon de la nature elle-même. Un même sentiment, l'amour
d'une femme, la mélancolie de la mort, peut être exprimé en
un sonnet, mais aussi en un long poème lyrique, en un recueil
lyrique, en une douzaine de recueils lyriques. Un Pindare ou
un Stesichore ne pouvaient chanter ou faire chanter trop longtemps devant leurs auditeurs, mais un Shelley ou un Hugo
peuvent chanter indéfiniment les mêmes choses pour leurs
lecteurs. L'épopée peut s~ répandre en liberté, et le roman
aussi. Voyez la faveur avec laquelle le public accueille les longs
romans, les romans-somme qui donnent non une sensation d'ordonnance et de composition, mais de long fleuve vivant : les
Misérables, les grands romans russes, jean-Christophe, demain,
peut-être, les Thibault. Le genre s1:1prême du roman est probablement là. Une « critique bienfaisante » ne saurait faire naître
ces œuvres cycliques. Elle peut du moins leur sourire et les
saluer, leur conseiller de ne pas s'inquiéter devant le vieux « Ce
n'est pas composé 1 » C'est notre plaisir. Mais c'est aussi un
devoir de savoir gré à M. Bourget de cette critique technique
que loue si justement en lui M. Charles Du Bos à la fin de ses
Approximations : critique technique, critique des genres, que
M. Bourget tient en p&lt;lcrtie de Brunetière, que chaque génération
est appelée à modifier, à rectifier, et dont il importe de ne pas
laisser perdre la tradition et le goût.
ALBERT THIBAUD'ET

CHRONIQUE DRAMATIQUE

THÉATRE DE L'ŒuvRE: L'Enfant truqué, pièce en 3 actes, de
M. Jacques Natanson.
ÛDÉON: La Dent rouge, pièce en 4 actes et 6 tableaux, de
M. Henri Lenormand.
GYMNASE : Judith, drame en 4 actes et 7 tableaux, de
M. Henry Bernstein.
Vous c.onnaissez Marivaux. C'est l'analyste des choses du
cœur, raffinant sur le sentiment et la passion avec élégance et
préciosité, célébrant les femmes et leur donnant la première
place, entièrement soumis à leur pouvoir. Il est agréable à
entendre. Il est pénétrant et vrai sous son maniérisme. Pourtant, il est bien quelquefois un peu fade et impatientant. Nous.
avons mis plus de rapidité en toutes choses, même dans
l'amour, moins de grâce aussi, peut-être? plus de franchise
moins d'esprit de sacrifice - et de soumi.ssion. Nous somme~
moins portés à recouvrir et masquer de jolies phrases ce qui
n'est au fond qu'une question physique, que pur attrait sensuel.
Chamfort entendait blâmer l'amour tel qu'il le voyait de son.
temps quand il a dit : « L'amour n'est q_ùe l'échange de deux:;
fantaisies et le contact de deux épidermes. &gt;i L'amour n'est pourtant que cela, ce qui n'empêche nullement la passion et les
gran?s déchirements. On commence par le goût, par le simpleattrait du plaisir. Le li.en se forme ensuite, souvent profond et
~urable, né de ce même plaisir. L'amour sans le physique ?·
l amour idéal ? l'amour platonique ? C'est une rêverie de
malad~, c'est pure hypocrisie, ce sont des phrases pour romans
pour Jeunes filles. Le véritable amour et le plus fort c'est'
l'
'
,
amo~r physique. Je demande qu'on me montre l'homme qui
aura aimé pendant toute sa vie une femme sans l'avoir jamais.

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

eue. Il me fera bien rire. Mais je m'aperçois que je commence
déjà à déborder de mon sujet. Je veux seulement dire que nous
avons un nouveau Marivaux. Non pas tel que nous connaissons
le premier. Mais un Marivaux ~niquement cérébral, jugeant
l'amour et le peignant uniquement en philosophe cynique,
férocement misogyne par-èlessus le marché et mtilttant à exprimer cette misogynie le plus mordant esprit, plein des traits les
plus vrais. Je vous le présente en la personne de M. Jacques
Natanson, un auteur dramatique de vingt et un ans. Son premier ouvrage, L' Age heureux, également représenté à l'Œuvre
Ia saison dernière, avait déjà rensefgné sur les tendances de son
esprit. Avec sa nouvelle pièce, L'Enfant truqué, il n'y a plus à
douter de ces tendances, nî surtout de son grand talent d'auteur
dramatique. Assez d'autres nous montrent sur là scène les
femmes comme des idoles devant lesquelles tous les hommes
plient et auxquelles ils sacrifient tout. M. Jacques Natanson
paraît vouloir nous dire quelques vérités sur leur compte et
nous démontrer 9.u'e-lles sont un peu moins fortes quand on se
mêle d'user. avec elles de leurs propres moyens.
Un homme a beaucoup souffert par les femmes penda,nt toute
sa vie. Il résu1ne ainsi son histoire sentimentale, arrivé à cinquante ans : il a toujours donné sans jamais recevoir; il s'est
toujours attaché et il a tourours été quitté, il a tolifou:rs cru que
la nouvelle aventure alhiit 1e consuler de· toutes leS' autres et el]é!
n'a toujours été qu'une déception de plus. Ce rôle désavantageux en amour a a:treint pour lui les proportions d'une véri-table
vocation. Comme,il n'est pas un niais, qu'il a a'u com raire le
don de l'ob-servatioA et le sens· de l'ironie, il à beaucoup réfléchi
sur tout cela et il a fait de -son ·t::xpé rience comme une sorte de
code de combat passionnel con,tre le:s femmes.
Il a un fils, qui a atteint l'âge de vi ngt ans et qui est fort jolt
gar(l:On. Il l'a élevé tout spécialement pour mettre ce wde en
p:ratique , pour être, lui qui aura été averti, renseigné et prémurri sur le compte des femmes, le vengeur de tous les hommes
dupés pa-r elle·s . Il a même trouvé un moyen assez remarquable
pour rerrforcer son enseignement. :Il a donné à son fils, comme
une sdrte de précepteur1 un autre joli garçon, son aîné de
quelques anné,es, qui tire toute sa subsistance et'tout l'.1rgent de
ses plaisirs des femmes dont il e;st aimé. Il semble hién, en

CHRONIQUE DRAMATIQUE

effe~ qu'il n'y ait pas de meilleur moyen, pour rnettte un tout
jeune homme en garde contre l'empite des fetilmes, que de lui
donnerpour mentor un homme qui joue auprès d'elles le rôle
même qu'elles jbuent généralement auprès de nous~ et de ltti
montrer par là qu'entre les deux m:tnières il n'y a que la distance d'un préjugé et que tout l'avantage des femmes ne tient
qu'à c,e prèjugé. Ce personnage, que je ne trouve nullement
blâmable'" je me dépêche de le dire pour rass~rer mes lecteurs,
explique de façon délicieuse autant que naturelle le mééanisme
de son agréable carrière. « Cela a débuté presque sans que je
m'en aperçoive. Elles (les-femmes) ont commencé par me vré•
ter de l'argent que je ne leur ai pas rendu. Je n'aurais pu le leur
rendre, d'ailleurs, n'en ayant que par elles. Cela a éontinué.
C'est devenu maintenant chose toute simple. Je suis beau, elles
m'aiment, ·e t c'est une partie de leur amour, et peut-être la
meilleure, de subvenir ainsi à tous mes besoins. » Le pète a de
la jubilation à voir un botnme qui sait si bien utiliser les femmes.
Quelle différepce avec lui, quelle supétiorité sur lui, qui a toujours été bafoué par elleS', qui a passé sa vie 1 souff:rir par eJles 1
Il voit dans. la vie et les actions de ce garçon tous les éléments,
tous les principes d'une morale amoureuse autrement supérieure
à. la morale habituelle. Il ne doute pas que son fils, sons l'égide
d'un compagnon qui sait tirer de si beaux profits cfe l'amour, ne
soit de tons points le vengeut' qu'il a souhaité,
L'enseignement qu'il lui a donné · personnellement peut se
résumer en ceci, sur la conduite à tenir à l'égard des femmes :
faire exactement avec elles·-ce qu'elles font a.vec ncrni~ savoir
toujours dire à temps, avant ellesi les paroles qu'ellés nous
disent, en un mot être, en toutes circonstances, encore plus
femme qu'è)les. Engager le jeu, mais ·savoir se retenir à temps,
4 uelq,ue fièv re qu'on se sente déjà~ quelque àrdeur d'al~er plus
loin qu'on éprouve. Paraître s'à:bandonner 1 avoir Yatr d'être
pressé de se donner, mettre l'eau à la bouche à sa. partenaire,
et se reprendre aussitôt, sans qu'ü y paraisse, détaché, i.ndiff~
rent ou capricieux. Toujours dire, comme elle,s , des non qui
signifient oui, et des oui qui signifient non.. Il hü rappelle sonvent comment il l'a dressé, tout enfant1 à cette gymnastique
sentimentale, par un exercic~ physique qui consistait à 1e fa~re
courir à peFdre hàleine dans nn patc, et quand il était .épuisé à

�608

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lui tendre un verre d'eau fraiche dans laquelle il lui permettait
de tremper seulement le bout des doigts. C'est là, en raccourci,
tout }'essentiel de son enseignement. Pousser les choses très
avant en gardant son sang-froid, et laisser l'adversaire en plan.
&gt;
Lr•
A
;c
Le jeune homme objecte que les femmes souunront peut-dre .
« Il faut qu' lies souffrent, répond le père. Songe à t~n père qui
a souffert. Songe à tes frères qui ont souffert, qui souffrent
encore, à ceux qui souffriront». li lui permet cependa~t q~elques concessions, quelques adoucissements: « A~ beso1~, s1
y tiens, caresse-les un peu, et jette-les d~hor~ ausstt~t. l&gt; J a_urat~
mieux aimé, pour ma part : « Au bcsom, s1 tu y tiens, fa1s-to1
caresser un peu, et jette-les dehors aussitôt. » Ce père ne compte
plus les ar!!Uments que ses expériences lui ont fournis pour prouver l'inég:iité du jeu dans les choses de l'amour. Il dit_ notamment à son fils i &lt;t Explique-moi, par exemple, pourquoi le mot
maîtresse n'a pas, en amour, son équivalent masculin ? Quelle
meilleure preuve de notre duperie'. de notre ~sclavage l Ne
sens-tu pas qu'il est temps de nous libérer ? » Le 1eune hom:ne
semble douter que les femmes ne voient pas clair da~s son 1eu
et s'y laissent prendre . Le père le rassure sur ce ~OJnt p~r un
aphorisme que je cite entre cent autres que ~o~ttent la pièce&gt;
tout aussi spirituels dans leur forme que v~nd1ques. dans leur
fond. « e t'inquiète pas de cela. Elles te croiront tou1ours. _Les
femmes ont une crédulité sans borne parce qu'elles se crment
être seules à savoir bien mentir. »
Ce père ne s'est pas borné à cet enseignement donné à son
fils et qui nous est expliqué par les propos des personn~es
pendant le premier acte. Il lui a encore meublé une garçonmère
destinée à ses rendez-vous. Il met à sa di position tout l'argent
dont il peut avoir besoin. Enfin, lui-même, il lui choisit et lui
procure des femmes. Nous voyons le jeun: homme dans s~
première expérience. Il s'agit d'une toute 1e~e femme ~~ 1
l'aime vraiment, sincère dans son amour, pleme de la ~ens1b1lité et de la tendress les plus charmantes. Il se conduit assez
proprement avec elle. Après l'avoir aimée_ ou f~in~ d~ l'aimer et
s'être laissé aimer pendant quinze jours, 11 lui s1g01fie presque
brutalement son congé et la laisse partir malgré ses larmes et
malgré son propre attendrissement qu'il maîtrise et rcfoul~.
C'est une première victime. Son père est assez content de lut.

t?

CHRONIQUE DRAMATIQUE

Le maquereau trouve aussi que les choses vont assez bien. On
passe à une autre expérience.
li s'agit cette fois d'une femme mariée, sorte de coquette et
de vicieuse, que le père a fait se rencontrer dans un salon avec
son fils et à laquelle a plu le joli visage du jeune homme, et,
sans doute, a-t-elle pensé eo elle-même, sa jeunesse à instruire.
Elle vient le voir dans sa garçonnière. Le père l'a prévenu, lui
a renouvelé tous ses préceptes. Ce sera le jeu classique. Elle
n':i.ura que cinq minutes à lui donner. Pas même le temps d'ôter
sou chapeau. Qu'il n'insiste pas. Qu'il prenne pour vrai tout ce
qu'elle lui dira. Au bout des cinq minutes, ce n'est pas seulement son chapeau qu'elle aura ôté, mais encore ses fourrures,
pour commencer. Qu'il n'oublie pas non plus d'avoir bien soin
de la prtvenir pour toutes les choses qu'elles disent toutes en
pareille circonstance, et qu'il soit bien le premier à le lui dire,
a,,1nt qu'elle les lui dise elle-même. C'est extrêmement important. Tout se passe ainsi, et la scène est merveilleuse et jouée à
merveille par les deux interprètes. Le jeune homme joue absolument le rôle de la femme, et celle-ci, décontenancée, surprise, tous ses effets supprimés ne sait plus que faire ni que
penser eo entendant dans la bouche du jeune homme tous les
propos qu'elle avait préparés. Les cinq minutes annoncées sont
à peine écoulées que devant la tranquillité du jeune homme et
sa façon de trouver tout naturel qu'elle n'ait pas plus de temps
à lui donner, elle a noo seulement ôté son chapeau, mais encore
quitté ses fourrures et s'est étendue sur un divan en montrant
quelque peu ses jambes. On parle de l'amour et le jeune homme
joue son rôle : son âme est une énigme, il n'est pas comme les
autres hommes, il ne faut pas le juger d'après eux, beaucoup de
femmes très bien ont voulu l'aimer mais il a résisté, il s'est
réservé pour le véritable amour, pour un :i.mour digne de lui.
L'a-t-il enfin rencontré ? Il voudrait bien le croire. Ce serait un
grand bonheur. Qui sait, pourtant? Les femmes sont si trompeuses ... En un mot, ce sont, dans sa bouche, tous les propos
que tient une femme quand un homme lui fait la cour et qu'elle
n'a l'air de résister que pour mieux céder. La femme, qui n'a
cessé de le regarder en l'écoutant, dans un étonnement grandissant qui frise le dépit et l:i. méfiance, finit par lui demander
s'il est sincère ou s'il s'amuse. Il est sincère, parbleu I et il le
39

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

proclami!. Elle se trouve alors réduite, ,lui jouant si bien. le r6le
de la femme, à jouer, elle, le rôle de 1homme. Elle arn ve aux.
propos équivoques, aux. allusions libertines, aux gestes inviteurs.
Elle garde l'espoir qu'il va bien finir par l'entraîner dans la
chambre à coucher. Il se tient au contraire très loin de l'entrée
de cette pièce, comme quelqu'un qu~ n'esi: pas pr~ss_é, qui n'y
pensë même pas, qui rougirait même d'y penser. St bien que les
rôles se renversent complètement. C'est elle qui, le prenant par
la main, l'entraîne presque de force vers le lit, comme font
habituellement les hommes avec les femmes, et c'est lui qui,
minaudant, résistant, f.ait des manières, joue la vertu et a des
airs de pudeur effarouchée, comme en font et comme en ont
les femmes en pareil cas.
Après l'amour, il s'agit de rompre, de laisser en plan la par•
tenaire, de la faire souffrir, de faire d'elle, selon l'enseignement
du père, une nouvelle victime expiatoire.,. C'est la matièr_e du
dernier acte. Le père demande à son fils sil est sür de lm. Le
jeune homme est plein d'assurance. C'est l'affaire d'un quart
d'heure. Son père sera content de lui. Le père s'en va, étant
entendu qu'il téléphonera dans un quart d'heure pour savoir le
résultat. La femme arrive, le jeune homme joue l'homme froid,
piéoccupé, indifférent. Elle s'étonne, s'inquiète et questionne.
Il déclare tout net qu'il ne l'aime plus et qu'il veut rompre.
C'est alors à la femme, dont la finesse naturelle et l'intuition
d'amante se sont éveillées, de jouer sa partie et de défendre son
amour. Tour à tour ardente, suppliante, dédaigneuse, moqueuse, dure, tendre, elle arrive à ébranler le jeune homme, à
le faire faiblir dans son jeu, presque à le confesser. Le père
téléphone pour savoir de son fils si la rupture est chose faite.
Le jeune homme ne peut que lui répondre d'une voix ~al
assurée : non, pas encore, tout à l'heure. La scène se poursmt.
La femme se fait de plus en plus éloquente. Le jeune homme
perd de plus en plus de t:rrain, ~bandon~~ de plus en ~lus son
jeu, ou ne le joue plus qu à demi. Le plaisir a créé le lien. Les
souvenirs, les rappels du plaisir agissent. Il n'a pas non plus
vino-t ans pour rien. Sa tendresse et son besoin de tendresse sont
plu: forts que la dureté et la sécheresse qu'il affecte. Autant il
faiblit, autant la femme gagne. Il est là, enfoncé dans un fauteuil, cachant son visage dans ses mains, ne se défendant plus

CHRONIQUE DRAMATIQUE

6rr

~ère qu_e par des gestes. Elle est debout à deux pas de lui et
dune voix émue, et peut-être avec sincérité, elle lui débite, romanesquement, toutes les niaiseries élégiaques dont on dit
qu'elles ~ont l'amour, toutes ces faiblesses qu'on célèbre comme
des motifs de bonheur. Elle lui jette même cette vérité p ît'l
1. .
' ara
1, que ce UJ qui ne veut pas être esclave n'a 1
·amais aimé c
.
'
è
'
1'h
qm ~ e~t gu re a onneur de l'amour. Finalement, comme' ile
fallait s _Y attendre, , le jeune homme, se défendant de · plus en
plus
faiblement, s abandonne à ses sentiments , et fi m·t par
,
s élancer dans les bras de la femme, éperdu d'amour. Juste à cc
momen~,
pè'.e survient. Le manque de nouvelles par le téléphone 1 a mqu1été. Il est accompagné du joli garçon si bien
entretenu par ses maîtresses. 11 voit son fils et la femme enlacés, juge du travail et de l'écroulement de son œuvre. 11 injurie
la femme et la chasse. Il cherche ensuite à réconforter son fils
à le remettre à flot, à le tirer de sa défaite. Mais l'autre n'es;
plus qu'un amoureux ordinaire. Il aime sa souffrance comme
o~ dit. Il ne veut rien entendre. Il ne croit plus rien de ce que
dit son. père. Il défend la femme contre lui, et gémissant,
a_rd~nt, 11_ ne_cesse de répéter avec délices ce mot qu'on voulait
si bien lm fa.1re détester : ma maîtresse ! ma maîtresse! Le père
appelle alo_rs à la_ re_sc?usse c~ntre son fils le maquereau luimême. ~fats celm-ci s attendnt, prend le parti du jeune homme
et conseille au père de le laisser suivre son amour. Il se révèle
.ainsi, lui qui est pourtant payé pour savoir ce que valent les
femmes, soumis lui-même à leur pouvoir. Cette attitude n'a
d'ailleurs rien pour surprendre. Ce personnage, au premier
acte, en même temps qu'il explique la nature de ses relations
avec les femmes, laisse voir quelques doutes sur la beauté de
sa conduite et la met, en s'en blâmant, sur le compte de sa
paresse. La valeur _m orale de son r6le lui échappe. Aucune
envergure. Ce n'est qu'un petit maquereau comme on en voit
~nt. De;ant tant de défaillance, le père abandonne la partie, en
Jetant à l adresse de son fils, de son mentor inutile et de tous
leurs pareils en esclavage ces mots justes dans leur comique :
« Moules ! moules ! moules 1 »
On comprend, je pense, le sens du titre de la pièce : L'enfa1it
truqué? Au fond, dans la pensée de l'auteur, le personnage vrai
dans so n natu re1, c' est cel ut· que nous voyons au dernier acte. '

1:

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

612
Une dame m'a dit, après avoir entendu la pièce, et parlant de
l'auteur : &lt;t Il a probablement eu certaines aventures désagréables, pour s'exprimer ainsi sur le compte des ,fe~mes. '.)
Voilà qui n'est pas du tout un argument. Don J~an n avait p~sa
se plaindre des femmes et pourtant il ne regardait pas à les fane
• souffrir et on peut penser qu'il ne les estimait guère. Aimer les
femmes physiquement et ne pas les aimer moralement, cela va
très bien ensemble, cela ne se contredit pas du tout. C'est tout
de même curieux qu'on ne puisse pas voir clair en un sujet, sans
être soupconné de se payer de certains mécomptes. Exemple :
un écrivai~ qui, faisant de la critique, dit tout ce .qu'il pense et
trouve partout, comme il en est forcément, plutôt des défauts
que des perfections, plutôt de la bêtise gue de l'esprit et plutôt
du ridicule que de la grandeur. Ou veut à toute force qu'il juge
ainsi par rancune, jalousie, déception, vengeanc~.' manque d~
réussite, caractère aigri, carrière ratée, alors qu il est, tout a
l'opposé, le meilleur exemple d'un écrivain, ~u~, ay~nt ~rès peu
produit et sans rien demander à personne.' na 1ama~s nen produit dans l'indiflérence et s'est au contraire conqms quelques
lecteurs si bien qu'il est fort loin d'avoir à se plaindre de qui ou
quoi qu~ ce soit. C'est de moi-mê~e qu_e je parle ici, je tiens à
le dire pour le cas où on ne le devmera1t pas.
On peut avoir été aimé par les femmes et leur garder rancune
pour les travers de leur caractère qui gâtent si souvent les
·plaisirs de l'amour. M. Jacques Natanson a fait du pèn:: de son
héros un homme qui n'a eu que des déconvenues avec les
femmes. Il aurait pu, il aurait dû en faire, au contraire, un
homme à bonnes fortunes ayant toujours gardé la faculté de
juger ses partenaires. Sa pièce y efl.t gagné et ces dames
n'auraient pu dire, tant de l'auteur que de son personnage,
qu'ils ue parlent ainsi des femmes que pour se venger de leurs
mauvaises aventures avec elles.
M. Jacques Natanson a vingt et un ans, dit-on. Peut-on, à cet
âge avoir eu tant d'-aventures, heureuses ou malheureuses, et
les ~yant eues, peut-on être capable d'y voir si bi~~ clair? Mon
avis est plutôt celui-ci : M. Jacques Nat~uson est 1mf. li a le don
intellectuel des juifs : une grande capacité de t~ut anal?er, de
tout dissocier, de tout décomposer, de découvnr de qu01 toutes
choses sont faites et comment. Il a dû s'amuser à regarder de

CHRONIQUE DRAMATIQUE

613

très près le phénomène nommé amour, qui n'est pas au fond
très compliqué, ni très relevé, et au lieu de le prendre du point
de vue du sentiment, qui fausse tout, il l'a pris du point de vue
de l'intelligence, bien que ce mot et ce qu'il signifie n'aient
guère affaire avec l'amour. Quoi qu'il en soit, sa pièce est
remarquable. Le premier acte, avec le jeu soutenu de ses répli•
ques toutes mordantes et spirituelles, sans aucune d'inutile et de
forcée, n'était pas un ouvrage facile. On en entend rarement
d'aussi pleins en même temps qu'aussi amusants. De même,
comme je l'ai dit, la scène de séduction entre le jeune homme
et la coquette, traitée et conduite de façon .étonnante. De même,
l'acte final, avec son caractère de satire douloureuse.
La même dame dont j'ai parlé plus haut m'a dit aussi, en
parlant de la pièce : « C'est fait par un tout jeune homme.
C'est sans importance. )J Je livre cette opinion aux réflexions des
femmes, s'il en est qui me lisent. Que signifie-t-elle, tout au
fond? Que l'auteur, malgré tous ses sarcasmes et toute sa pénétration, en passera par où passent tous les autres ? Ce doit être
cela.
Je crois que c'est au deuxième acte. Le père expliquait à ~on
fils, avant son entrevue avec la coquette, comment il devait s'y
prendre avec les femmes, étant donné ce qu'elles sont. Il venait,
je crois bien, d'énoncer entre autres aphorismes véridiques
celui que j'ai reproduit plus haut : « Les femmes ont une crédulité sans borne parce qu'elles se croient être sêules à savoir
bien mentir. ,, Une jeune femme, et jolie, placée derrière moi,
se mit à dire : « Qu'est-ce que nous prl!nons ! ,, « Et mérité ! ,,
dis-je de mon côté. Il m'a semblé que s'élevait alors, autour de
moi, chez les spectatrices, un murmure peu favorable.
La pièce est fort bien jouée par M. Harry Krimerdansle rôle
du jeune homme, M. Dartois dans celui de !'Alphonse sentimental, et Mesdames Suzy Prim et Corciade dans celui de la
première jeune femme et celui de la coquette victorieuse. C'est
M. Lugné Poe, le directeur de l'Œuvre, qui joue le rôle du
père. Il y a longtemps que j'en ai jugé et c'est souvent que je
l'ai dit que M. Lugné Poe est un comédien extraordinaire. Je
n'ai vu chez aucun acteur un tel manque de souci de l'effet,
une pareille soumission au rôle, une pareille manière de jouer
pleine de dessous, toutes les nuances d'un rôle interprétées et

�614

")

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rendues fi.dèlementi en un mot un acteur dédaignant à ce point
les ficelles de l'art du comédien. Il a eu raison, pour lui et pour
n.o tre plaisir, de jouer le rôle dii père dans l'Etijant trnq11é. Le
caractère sarcastique, amer, blessé et orgueilleux du personnage va à merveille à son physique comme à sa voix et à sou
débit.
La nouvelle pièce de M. Henri Lenormaod m'a fait joliment
plaisir. Je ne connaîs pas toutes les œuvrès de Get auteur. Je
n'ai vu de lui, au Thé¼tre des Arts, que Le temps est un songe.
C'est une pièce dans laquelle l'étrangeté tient lieu d'idées,
L'nallucination d'intérêt et des procédés imités d'Ibsen d'origi-.
nalité. On l'écoute à peu près comme on regard~rait eFJ passant
un épileptique se tordre dans une crise. C'est absolument du
même domaine. Il paraît cependant que c'est là un art dramatique s,upérieur et que nous devons attendre beaucoup de
M. Henri Lenormand. Je lis à chaque instant sur son
compte, dans les journaux, de petits articles extrêmement
élogieux. On Je tient pour un rénovateur du théâtre, pour
un écrivain hardi, pour un penseur et pour un poète. On
le place en tête des quelques auteurs nouveaux qui vont relever
le niveau de notre théâtre et dont').er au public le goût des belles
œuvres. Enfin, quelqu'un et.d'un grand format. Ce que je viens
de dire du Temps est ,m souge (pièce wu vent citée), étant la vérité
même, on pense si tout cet encens m'amuse. Je finissais par me
demander si tous ces thuriféraires sont de bonne foi ou si ce
n'est pas là tout simplement une bonne farce qu'oti nous
monte. Notez que la première suppos~tion était fort possible. Il
y a des gens qui ont des notions spéciales sur l'art littéraire et
dramatique. Le pathos et l'artificiel font tout de suite figure
pour eux de pensée et de beauté. Je suis renseigné aujourd'hui :
c'est une bonne farce. Il n'y a pas à en douter quand on a entendu La Dent rouge. C'est une pièce dans laquelle il est sans
cesse question d'esprits, sans qu'on voie jamais celui de l'auteur. Tous les procédés du mélodrame du plus ancien modèle.
M. Henri Lenormand l'a seulement ornée d'un amphigouri qu'il
trouve probablement très beau. Ses admirateurs ont raison de
trouver en lui un écrivain hardi. Il fallait du courage pour écrire
une pareille chose.
La Dent rouge est une certaine montagne, à la cime difficile-

CHRONIQUE DRAMATIQUE

ment accessible, dans les Alpes. C'est une émulation chez les
paysans de L'endroit, d'atteindre à son sommet, et c'est aussi
une superstition bien établie chez eux que nul n'y parvient sans
y trouver la mo.rt, dévoré par certains esprits qui habitent les
ravins d'alentour. On se ·rappelle l'admirable Solness, élevant
sa tour toujours plus haut, et précipité dans le vide au moment
même d'atteindre à la lumière et à la vérité. C'est d'une autre
envergure et d'une autre pensée. M. Henri Lenormand doit
avoi r beaucoup lu Ibsen. n croit sans doute le rappeler. Il s'illusionne. On ne rappelle pas un écrivain comme Ibsen. Cette
affaire de montagne et de superstition se complique d'une
histoi re d'amour. Un homme du pays est parti faire fortune au
Mexique. Il revient ave.c sa fille. Celle-ci. s'éprend, malgré la
volonté de son père, d'un jeune montagn'.lrd ,e t devient sa
maitresse . Elle obtient de lui qu'il renonce à l'ambition d'atteindre au sommet de la Denrrouge. Elle doit pourtant lui rendre
bien.tôt sa parole; le jeune bomme dépérissant de regret. Il part
sur-le-champ pour son escalade, parvient à la cime, et, comme
le veut la légende, choit aussitôt dans le vide. Tout Je village
s'ameute contre la jeune fille~ voyant. en elle une sorcière complice des esprits de la montagne, et ces brutes la tueraient si le
curé du lieu ne prena-it sa -défense. La jeune fille fait alors son
examen de conscience. Elle pense que les paysans ont peut-être
raiso11 et qu'elle a peut-être en elle quelque sorcellerie. N'est-ce
pas par sa permission que son amant est parti et qu'il a trouvé
la Ulort ? EUe avait le pressentiment de cette mort et pourtant
elle ne l'a pas retenu ? Le curé trouve qu'elle exagère. Elle lui
dit alors : « Et vous, Monsieur le Curé, vous croyez bien à des
choses aussi mystérieuses ? » Il est bien obligé d'en. convenir.
Vous voyez si tout cela est passionnant? Quatre actes, six tableaux, des phrases, des cris, du bruit, trois heures de bavar,dage et d'ennui, une pareille niaiserie avec les pires trucs et
ficelles dramatiques, pour arriver à dix mots qui signifient un
peu quelque chose, et par-dessus le marché la prétention à l'art
et à Ja pensée? M. Henri Leoormand est décidément un grand
auteur et l'Odéon sera brillant sous M. Gémier si c'est là, avec
le Motiere que nous avons eu récemment,~le genre de cbefs-d'œu,.
vre qu'il doit nous révéler.
Je ne suis pas revenu enchanté_complètement de la nouvelle

;/

�LA NOUVELLE llEVUE FRANÇAlSE

œuvre de M. Henry Bernstein. Une pièce sur Judith écrite par
lui, jouée par Madame Simone, - je ne sais si on comprend,
sans que j'insiste, tout ce que signifie le rapprochement de ces
deux noms, - cela pouvait être une belle chose, une chose
curieuse et att.ichante. Je ne vois pas au reste pourquoi je ne
dirais pas toute ma pensée. Je n'ai en vue, ici, qu'une question
d'art et de littérature. M. Henry Bernstein est juif et cela a souvent marqué, plus même qu'il ne l'aurait voulu, les héroïnes
de son théâtre. Madame Simone est juive, et le tempérament et
le caractère de sa race ont passé dans tous les rôles qu'elle a
joués. 11 y avait là pour tous les deux, avec le personnage de
Judith, l'héroine et le rôle rêvés. Eh ! bien, malgré tout cela,
- on n'a pas la sensation de la réussite jusqu'au bout. Je le dis
avec regrets, avec scrupules aussi. Il s'en faut de bien peu, mais
ce p·eu compte, puisque l'impression qu'on emporte de l'œuvre
dépend de lui. Ce peu tient uniquement dans les deux derniers
tableaux. A mon avis, ils sont parfaitement inutiles. Ils détonnent dans l'ensemble de la pièce. lis font l'effet d'un réalisme
cru, de deui, tableaux du Musée Grévin succédant à un débat
presque purement philosophique. Si bien commencer est important dans une œuvre littéraire, bien finir ne l'est pas moins,
surtout finir en harmonie avec l'ensemble.
Le sujet imaginé par M. Henry Bernstein avec le personnage de Judith est très beau. Judith, bien qu'ayant été
mariée, demeure ignorante de l'amour, en esprit et physiquement. Il y a là un domaine de choses auxquelles on
sent qu'elle rêve parfois avec curiosité. Elle surprend une
•
de ses servantes accouplée avec un homme, malgré le nsque de mort qu'entraîne pour elle une telle action. Elle veut
tout d'abord donner à cette femme le châtiment qu'elle s'est
attiré, puis elle se ravise, et lui promet la vie sauve, à condition
qu'elle lui raconte, dans les détails les p.lus intimes, les plaisirs
et les voluptés qu'elle éprouve à aimer et être aimée. Ils doivent être bien forts, pour qu'elle ait risqué pour eux jusqu'à sa
vie? La servante obéit, ne cache rien. Judith écoute avidement,
veut toujours savoir plus, et rêve plus que jamais à ces choses
qui restent un mystère pour elle. Mais une autre rêverie l'occupe davantage, un autre désir. C'est le désir de la gloire, celui
d'accomplir une grande action qui fera vivre son nom à travers

CHRONIQUE DRAMATIQUE

1

les siècles. Béthulie est assiégée par l'armée de Nabuchodonosor, commandée par Holopherne. C'est la reddition forcée à
brève échéance et tous les habitants massacrés par les vainqueurs. Judith veut sortir de la ville, se faire faire prisonnière,
pénétrer auprès d'Holopherne, le tuer, quitte à périr elle-même,
et privant ainsi l'année ennemie de son chef, sauver sa patrie et
assurer sa gloire à elle.
Nous la retrouvons dans la tente J'Holopherne, suivie de sa
servante, toutes deux prisonnières et les mains liées. L~ conquérant est tout de suite séduit par sa beauté, en même temps
qu'intrigué par l'intelligence qu'il devine en elle et le mystère
qui se dégage de toute sa persoooe. Il ordonne qu'on délie ses
mains, qu'on l'emmène, qu'on la pare, qu'on la parfume et qu'on
la. lui ramène. Le débat qui suit alors entre les deux personnages est d'un extrême intérêt. Holopherne, conquérant féroce
et débauché, semble garder dans un coin de son être comme
une aspiration à l'amour. Il cherche à séduire Judith, à lui
plaire. Celle-ci, de son côté, vaguement troublée, sans refuser
ni consentir, s'efforce surtout de ne rien laisser voir de son
dessein. Mais Holopherne, l'esprit aiguisé par la résistance de
Judith autant que par le souci constant qu'il a de sa sécurité,
pénètre ce dessein. Il montre à Judith qu'il sait qu'elle n'est
venue que pour le tuer et la condamne à la torture. D'abord
écroulée d'angoisse et de terreur, Judith se reprend, se relève
et jette tout son mépris et son dégoût à la face d'Holopherne.
Le conquérant, subjugué par tant de courage et d'orgueil,
déclare alors à Judith qu'elle est lib.r:e et qu'elle peut retourner
sans crainte à Béthulie. A son tour, séduite, intéressée malgré
elle par cette magnanimité dans laquelle elle devine l'amour,
Judith déclare qu'elle reste.
Le tableau suivant nous montre Judith dans sa tente, le jour
d'une sorte de fête du rut, en usage chez les guerriers d'Holopherne. Le conquérant vient la retrouver. Ardent, sensuel, fou
d'amour, désespéré d'impatience et d'incertitude, la pressant de
questions et de supplications, il l'entend lui dire qu'elle ne
l'aime pas et ne peut l'aimer, tout en eux se heurtant et les
éloignant, chez lui son réalisme, son désir trop sensuel et brutal, chez elle cette poursuite inquiète et indécise d'un bonheur
qu'elle sait à peine se définir. En vain, il essaie de la hausser

�LA NOUVELLE REVUE 1'.a.àNÇAISR

jusqu'à l'amour. 11 lui montre Je néant de la glotte. Il a conquis
le monde, détruit des villes; anéa:nti des peuples, semé partout
le désert et la mort. Que lui en reste-t-il? Tandis que deux êtres
qui s_e s011t aimés ont tenu l'univers entre fours bras. Judith
reste insensible, du moins incertaine. Il se rend compte que
l'idée de la gloire est la plus forte en eUe et que seul cet amour
l'occupe. Or, quoi peut lui procurer cette gloire? -~a mort à lui;
Holopherne, tué par elle, Judith r Cette action remplira la
mémo.ire des hommes ,au plus lointain des siècles. Puisqu'elle
ne peut l'aimer, il est prêt à lui donner cette preuve d'amo&amp;r. Il
s'étend sur son lit, place s0n cimeterre dans la main de Judith,
lui indique, .sur son cou, la place où l'enfoncer, et déjà lui dit
adieu. On voit Judith bien près de profiter de l'occasion, bien
tentée. Le cœm et l'esprit combattent en elle. Mais une fois
encore l'aspiration à l'amour t'emp011e. Elle laisse le cimeterre,
Elle se jette sur Holopherne, l'étreint et se donne à lui, dans le:s
c.r;is les plus passionnés.
Au tableau suivant, Holopherne, étendu sur le lit, de&gt;rt profondément. Judith, debout à quelques pas, songe. ·Les étreintes
qu'elle vient de subir, le don "qu'elle a fait de son cJ:Jrps à cet
homme, ne lui ont laissé que déception et tristesse. C'est donc
cda ces voluptés tant célébrées, ces élans qui font battre les
cœurs, ce bonheur pour lequel les êtres s'exaltent ou se désespèrent ?C'est donc cela l'amour ? Elle n'en garde que déception
et tristesse . (( Je déteste famour ! » repète-t-elle, presque surprise de la découverte. On sent qu'elle se représente jusqu'au
phénomè.ne physique et qu'elle n'en éprouve que dégoüt,
comme une créature fermée à laréciproqJ.le. Ellerevientprès&lt;l.u
lit d'Holopherne et regarde l'homme auquel elle s'"Cst donnée. IJ
rêve à voix haute. Elle écoute. En songe, il prononre ce mot:
l'ennemi ... Judith se trouve soudain ramenée au mobile qui l'a
fait quitter Béthulie. L'esprit, - et l'ambition ! - reprennent
le dessus. Dans une résolution presque farouche, heureuse,
comme se raccrochant à une _actiou qui, celle-là, au moins, ne
la décevra pas, et pourtant froidement, elle saisit le cimeterre
resté au côté d'Holopberne et le tue. Sa servante, qui survient,
coupe Ja tête du cadavre et toutes deux s'enfuient vers Béthulie;
C'est à Béthulie que nousreti::ouvens Judith. La mort d'Holopherne a mis la débandade et la dérour.e dans son armée. Béthu-

CHRONIQUE DRAMA,TIQUE

lie est s.auvée. La ville est en fête. Le peuple acclame Judith.
Mais une-âme comme la. sienne ne peut trouver le repos. Cest
l'éternelle insatisfaite, irrésolue et changeante, déçue aussitôt
que comblée, toujours· .ardente! pressée,. et chaque foi: désenchantée et le c,œur vide. Judith a mamtenant la gloire, et la
gloire la laisse sans contentement. fndi.fférente aux acclamations, elle se tourne de nouveau vers l'amour et n'a que désespoir d'avoir tué . Holopherne,. d'avoir gla~é cette ·~ou_che
qui l_a couvrait de baisers,_ éteint ces yeux qm seremphssaient
de sa beauté, séché ces btas qui l'étreignaient. 11 faut qu'elle
bouge encore. Elle était partie un jour,. poussé:e par l'ambition,
pour tuer Holopherne. 11 faut qu' elle parte maiutenant p~ur
revoir encore une fois le visage de son amwt, au haut du gibet
sur lequel on a cloué. sa tête. Arrivée là, elle lui parle, elle la
supplie, l'adore, cherche à voir, dans la nuit, à la. faveur d'un
éclair, &lt;a:e v-isag..e aimé. La vision qui lui est offerte n'est plus
que celle d'une tête exsangue, 1es yeux déjà dévorés par_ les
corbeaux, et Judith s'écroule au pied du gibet.
Ce sont ces deux derniers tableaux qui font tache, à mon
avis , dans l'ensemble, sans rien ajouter à la pièce, et Lui nuisent par l'impression qu'ils laissent. Le beau cl.rame psychologique que M. Henry Bernstein a imaginé avait s.a fin ~a:turelle
dans la scène dans laquelle Judith, déçue par la gloire et se
retournant vers l'amour, se désespère d'avoir tué Holopherne.
L'exhibition mélc,qramatique du gibet no\ls fait retomber dans
un simple-théâtre d'effets, dans la déclamation la plus inutile. 1~
est surprenant qu'un auteur _dramatique ~omme M. lien~
Bernstein ne se soit pas rendu compte d un contraste aussi
fâcheux.
Enfin, je crois bien aussi que pour une œuvrt de ce caractère,
le style :nanque un peu.
D'autres scènes fort intéressantes se placent au .oours du débat
entre Judith et Holopherne. Par exemple, au deuxième tableau,
la dispute entre les généraux cupides, débauchés et jaloux: les
uns des autres, sous les yeux indifférents et méprisants d'Holopherne, songeur sur son siège de chef. Egalement la s~ène,
dans l'un des derniers tableaux:, entre Judith et le ieune
Saaf qui l'aime depuis longtemps. Il remarque le tourment
et l'indécision de Judith au milieu de son trîomphe. Il la

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

presse, maintenant que la ville est délivrée, de répondre à son
amour. Judith lui fait cette question: « Dis-moi, crois-tu qu'on
p~isse tuer ce qu'on aime ? )&gt; Il comprend alors que Judith a
aimé Holopherne, et de désespoir il se poignarde sous ses yeux.
Nous voyons là que des ètres comme Judith, pourtant supérieurs, font le malheur des autres en même temps que le
leur.
Madame Simone a, comme toujours, des moments de grand
talent. Il faut malheureusement, quelque rôlt! qu'elle joue, qu'à
un moment donné elle crie et gesticule, comme une mauvaise
comédienne. Aux deux derniers tableaux, elle est aussi exagérée
que déplaisante et ajoute à la fâcheuse impression qu'ils laissent.
~- Grétillat est superbe, dans Holopherne, d'attitudes, d'expressions de physionomie et de chaleur verbale. La pièce comporte
e~ outre un rôle d'eunuque servile et sarcastique que joue fort
bien M. Alcover. A mon avis, la pièce, surtout pour les rôles
&lt;le Judith et d'Holopherne, est jouée un peu trop extérieurement. C'est une œuvre d'analyse. Elle gagnerait à être jouée
avec plus de dessous. C'est un jeu qu'on obtient difficilement
des comédiens et comédiennes.
On s'est extasié sur les décors, les costumes. Je ne suis pas
fou de toutes ces beautés. Judith est une œuvre toute cérébrale.
Elle a son intérêt en elle-même et pourrait se passer de tout ce
luxe. Les déploiements de mise en scène ne servent vraiment
que les mauvaises pièces.
.
A propos de M. Alcover, que je viens de nommer, on a
récemment raconté sur lui une anecdote. Il entre un jour dans
un débit de tabac et demande à la buraliste: « Vous avez des
timbres?- Oui, Monsieur. - Veuillez m'en montrer, je vous
prie. » La buraliste sort toute une feuille et la lui place sous les
yeux. M. Alcover se penche, examine, puis désignant un timbre
au milieu de la feuille : « Donnez-moi celui-ci », dit-il.Je ne sais
si cette anecdote est vraie. En tout cas, elle est amusante.
MA URI CE BOISSARD

NOTES

LITT~RATURE GÉNÉRALE
MAURICE BARRÈS ET LA CRITIQUE CATHOLIQUE.
Rien de plus délicat pour nous que de nous immiscer dans le
débat qui vient de s'om·rir, à propos du Jardin mr l'Oro,ite,
entre.Barrès et les principaux représentants de la critique catholique•. Il est clair, en effet, que notre neutralité en matière
religieuse nous retire le droit de décider si, oui ou non, le livre
de Barrès est offensant pour des lecteurs chrétiens et peut troubler leur vertu. C'est même, nous semble-t-il. le faible de la
position adoptée par l'accusé, que de réclamer l'assentiment de
juges dont il ne partage pas les principes. Aussi longtemps
qu'il ne se déclare pas formellement catholique, on voit mal et
l'on cherche pourquoi il attache tant de prix à l'approbation de
l'Eglise.
J'en distingue pourtant une raison : il est des consciences,
vraiment et profondément émancipées, pour qui le catholicisme
1. Les principales pièces du procès sont : trois articles d~ M. José
Vincent dans la Croix du 9-ro juillet, du 3-4 septembre et du I"-2 octobre ; - un article de Maurice Barrès dans l'Ecbo de Paris du
16 aoiit ; - un article de M. Jeao de Pierrefeu dans le Journal des
Dibats; - une lettre ouverte à Barrès de M. Robert Vallery-Radot
dans la Revue Hebdomadaire du 23 septembre; - une réponse de
Barrès dans la même revue (numéro du 7 octobre); - une chronique
de M. Henri Massis dans la Reuue Universelle do 1er octobre ; - un
article de M. Ga2tan Bernoville dans les Lettres du 1er octobre ; - un
article de M. Paul Souday dans le Tmips du 2 octobre ; - un article
de M. Victor Poucel dans les Etudes du 5 octobre ;
un article
d'Edmond Renard dans !'Eclair de l'Est du 8 octobre .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

représente une si considérable et si magnifique autorité que Je
jugement de ses mandataires ne peut les laisser indifférentes.
Person.nellement je comprends assez bien: la gêne de .Barrès
devant l'espèce d'excommunication dont son livre est l'objet .
Je comprends surtout sa révolte contre les personnes qui. la
,décrètent. Il est vexant, au lieu des ~randes voix de l'Eo-Lise
b
, de
n'entendre s'élever contre soi que celles des nouveaux convertis. Ils forment aujourd'hui une phalange redoutablement
organisée et montent, autour âe l'orthodoxie~ une garde_féroce,
et - ce qu'il y a de plus t'lrôle - dont personne ne semble les
.avoir chargés.
C:u lisez en regard tles articles de José Vincent et de R. Vallery-Radot, llartide dont la conclu'sion sans doute n'est guère
moins sévère, mais où se marque tant de réserve, de tolérance,
et même d!hésitation, que M. Victor Poucel a publié dans les,
Etudes. Là, .s 'exprime, je crois, le sentiment de la véritable
Eglise catholique vis-à-vis de l'art :
~

•

'

1

Aüx yeux d'un chrétien, l'art 11-'est pas dans une situation nmrale
da!re. La .figure d'Eve, éternellement doutèuse, adresse: a.u monde son
sourire amJ:,igu : à cette vue l'artiste, s'il est chrétien,.sei:it son admiration se trembler. Ces formes où son intelligence vi~nt de sai0r U-D signe
lumiheux d'ordre viva.ut et de rectitude morale, ces mêmes formes, il
les voit s'assembler comme un alphabet magique dont la lecture
nourrit sa perversité. Comment donc conciÙer tout l'art et toute la
morale ? Un chrétien peut logiquement ne pas,y prétendre. Après} out
ce n'est pas pour œ monde qu'il att;end de sa foi des lumières de ce
genre-. Pour le moment, contradiction, guerre. Son christianisme n.'a•
t.:H pas dépose dans son Ame, avec l'essentielle paix, de nouveauit ferments d',inquiétqde, de tristesse, d'obscurité même, qtù cuveront toute
sa vie et ne s'apaiseront en douceurs qu'aµ festin des noces de
l'Agneau.
Et plus loin :
En cette maüêre, les règles pratiques sont troubles. Tous fes chrétiens, tant s'en faut, ne choisissent pas le parti cl'Au~anel ( de chanter
la Beauté paienne).. La plupart, rencontrant au passage )'e marbre
éblouissant de la déesse ferment les yeux. et se taisent. Certains, enfin,
ne savent pas et ne sauront jamais ce qu'ils doivent faire. Et moi, je ne
suis ni asse~ fin ni_ assez sot pour le leur appre11dre.
Jésuitisme, direz-vous. -

Non, sensibilité et bon sens, deux

NOTES

qualités que le catholicisme n'a jamais obligé ses fidèles à
dépouiller.
Mais ce ne sont là que iles àvertissemen1s à la prudence qu'il
est intéressant d'entendre un bon catholique, et plus ancien
dans sa foi, adresser à ses jeunes coreligionnaires. Il me semble
que Barrès pourrait invoquer pour sa défense certains arguments positifs dont on ne trouve dans son ar1=icle d'apologie
que l'embryon :
Etudier et remuer les passiom, écrit-ïl, est-ce un mal en soi et
une action sans efficacité? Descartes, si j'ai bien compris son Traité des
Passions, croit dur comme fer que les passions sont des forces avec
lesquelles on peut produire de granâes bienfaisances.. Allons-nous les
ignmer, les redouter av~c · haine et refuser de faire leur éducation ?
Pour moi le gsand artiste tend à. améliorer ce que la nature nous suggère de pire mêlé avec de t'ellicellcnt, et les belles lettres .accomplissent,
pour une grande part, l'œuvre de la civilisation celle-ci étant dénoie
dans les termes qu'a proposés admirablement Baudelaire : ,, La
civilisation, dit-il, n'est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, nï dans les
tables tournantes. Elle est dans la diminution des traces du pécl1é
originel. »
Eh l oui, va-t-on laisser dire que le catholicisme ignore les
passious, ou ne les connaît que pour les condamner? Va-t-on
laisser transformer une doctrine d'amour, bien mieux : la seule
grande théorie de l'.amour qui ait j~mais existé, en un morne
-système de prohibitions ?
li me semble à moi, profane, que si le christianisme a une
originalité, c'est bien celle d',avoir osé réquisitionner les passions de l'homme. Quelle doctrine philosophique, ou même
r eligieuse (je pense aux doctrines orientales) à jamais osé
absorber une aussi grande quantité des forces instinctives qui
s'agitent en nous:?
Sans doute, ,en inventant l'amour de Dieu, il a dépouillé
l'amour humain de son exclusive rçyauté, il l'a frappé de servitude 1 • Mais on pomrait aussi bien se demander s'il ne l'a pas,
par là même, créé, s'il ne lui a pas en tous cas communiqué une
sublimité dont on n'avait jamais eu l'idée jusque là de le parer.
r. La seule objection valable, du point de vue catholique, contre
le Jardin su1" l'Oronte, c'.est que ·le pûncipe de cette servitude y est un
peu ·trop méconnu.

�LA NOUVELLE 'REVUE FRANÇAISE

Oui, l'amour humain, en tant qu'il se distingue du désir, ou
en tant qu'il le dépasse, peut bien être considéré comme
une création par contre-coup, du christianisme. La remarque
est d'ailleurs, je crois bien, des plus anciennes et des plus
banales.
Mais il y a plus encore : le désir lui-même, - voyons les
choses en face - le christianisme, et spécialement le catholicisme, ne l'a-t-il pas d'une certaine manière intégré ? Le problème est obscur, et de ceux auxquels on doit, avec M. Poucel,
réclamer le droit de ne pas donner de solution précise. Pourtant qu'est-tee que le dogm!'! du p~hé originel sinon un effort
pom faire entrer les choses de la chair dans un système spirituel?
La réprobation qui d'après ce dogme pèse sur elles doit être
soigneusement distingu'éè d'une exclusÎ-OH. L'exclusion, c'est le
stoïcisme qui s'en chargera. Le christianisme crée le péché,
mais crée du même coup le lien de la chair avec l'esprit et toutes les circulations qui pourront s'établir de l'un à l'autre, c'està-dire sans doute d'abord le renforcement de la volupté par la
réflexion, sa haute dignité de crime, mais aussi l'enrichissement
de la spéculation et de la vertu même par l'afflux secret du désir.
Si le christianisme conserve sur des esprits .qui s'en sont éloignés un pouvoir auquel ils ne se sentent pas sûrs de résister
jusqu'au bout, c'est avant tout par cette utilisation totale qu'ils
le voient seul savoir faire de l'hom me. Du jour où il leur faudrait reconnaître que certains élans en eux dont ils ne peuvent
douter qu'ils soient force et richesse, ne doivent y espérer
aucun emploi, ils perdraient toute envie d'accéder j_amais à la
vie catholique.
Ce qui vexe dans les attaques dont Barrès est l'objet, c'est
qu'on sent bien, en général, -je ne fais pas de personnalités, qu'elles émanent de gens qui s'annexent le catholicisme uniquement parce qu'il représente pour eux la simplification dont ils
ont toujours eu besoin, mais par manque de complexité, l'excuse à leurs insuffi.sances. Tous ces défenseurs de la pureté
chrétienne, s'ils sont si vigilants et si hargneux, c'est parce
qu'elle leur va comme un g,ant ; s'ils avaient eu plus de difficulté
à l'épouser, ils n'oublieraient pas si facilement les charmes qui
peuvent la compromettre, ou du moins ne les réprouveraient
pas sans ce mot de regret, de nostalgie et de tendresse, que je

NOTES

61.5

ne vois naître sous la plume d'aucun d'eux, que M. Pouce! est
seul, en tous cas,1 à laisser échapper.
Barrès rapporte dans la Revue Hebdomadaire un ~m,ot bien
charmant, d'un prêtre, dit-il : &lt;c Soyez tranquille, votre œuvre
est belle ; ne vous laissez pas troubler par certains néo-catholiques. Ce sont des suisses à rebours. Ils se tiennent aux portes
du temple pour le mieux fermer. » Je suis ici pour apporter une
confirmation à cette parole ; car je suis bien sùr de ne jamàis
entrer ou rentrer dans le temple, si je dois, sous le porche, :i,u
préalable,! remettre à M. José Vincent, pour qu'il le brùle, mon
exemplaire du Jardin sur l'Oronte, bréviaire, pour moi, de haute
extase.
JACQUES RlVIÈRE
*
* *

DURÉE ET SIMULTANÉITÉ, par Henri Bergson

(Alcan).
Il est bien diffi.cile de parler des théories d'Einstein en
renonçant au secours des formules algébriques et des calculs, - bien difficile aussi de résumer en quelques lignes
l'argumentation sur la durée et la simultanéité d'un esprit
aussi souple, nuancé, subtil, que M. Bergson. On peut regretter, il est vrai, qu'un philosophe de sa valeur s,e soit un
peu trop attaché à la lettre des vulgarisateurs, êt ait négligé
l'un des côtés les phfs ésotériques, mais les plus intéressants
et les plus philosophiques, d'Einstein : celui par lequel le
grand physico-mathématicien allemand se rattache aux logisticiens contemporains, à l'école axiomatique de David Hilbert
et à ces physiciens phénoménologistes (Maxwel, Hertz, Lorentz) qui calculent les phénomènes sans s'en faire aucune
image. Einstein n'a rien. d'un intuitionniste .
.M. Bergson proclame cependant son admiration pour le
théoricien de la relativité. Il désirait très évidemment que
la philosophie de la durée n'apparût pas en désaccord flagrant
avec les vues d'Einstein. On pouvait très facilement prévoir
qu'il déclarerait : « J'ai saisi, dans une. intuition, cet absolu :
la durée pure. Mathématiciens et physiciens ne peuvent se
mouvoir que dans le dom~ine relatif des comparaisons spatiales,
des mesures. Nos domaines sont différents. »
Mais M. Bergson va beaucoup plus loin. En premier lieu,
40

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la durée pure immédiatement perçue par les consciences
humaines implique, à son sens, la réalité d'un Temps nratériel
un et universel. « Ce n'est qu'une hypofüèse, dit..J.l, mais elle
-est fondée sur un raisonnement par analogie. » Suit ce raisonnement par analogie qu'on trouvera a-nx pages 58 et 59
de Durée et Simultanéité. - Je ne crois pas qt1e les einsteinie~s
lui accordent plus d'attenti'on qu'à la« conscience universelle»,
la « conscience monstre » de M. Edouard Guillaume, qui eut
-si peu de sutcès au Collège tie Ftante. - Eo second lieu,
M. Bergson estime que les temps relatifs et multiples d'Einstein prouvent l'existence d'un temps absolu et unique. Et -il
don.ne de c.ette assertion d'allure paradoxale une démonstration
extrêmement fine et élégante que l'on pourrait croire inspirée
par M. Painlevé. Au Collège de Franoo, M. Painlevé insista
· sur la réciprocité qui doit exister logiquement, au point de
vue de la mesure de l'espace et du temps, entre deux systèmes
en mouvement relatif l'un par rappott à l'autre. ~- Bergson
insiste à son tour sur cette . réciprocité. Si un observateur A
·voit les mètres et les horloges que porte un observateur B
raccourcis et ralentis par la vitesse, de même 'observateur B
verra les mètres et les horloges de A raccourcis et ralentis dans
les mêmes proportions. Si B parait à A vieillir moins rapidement, c'est l'inyerse qui se ,produit pour R Toutes choses
sont égales et réciproques. A ne viéillit pas plus que B et B pas
plus que A. Il n'y a donc pour les 'deux qu'un seul et même
temps.
Les einsteiniens répondront que, seuls, les systèmes en
mouvement uniforme de la relativité restreinte ionissent d'une
réciprocité, mais il n'en est pas de même des systèmes -en
mouvement accéléré de la relativité généralisée. Le fair pour
un système matérrel d'être en accélération on en rotation,
ou d'être ·soumis à la gravitation, ·exerce sur les instruments
de mesure une influence telle que, seules, des mesures loaales
sont possibles et qu'elles ne sont point comparables d'un lien
à l'autre. Comme le dit M. Borel, l'anraction newtonienne
ou une aocélératron rapide entràlnent un ralentissement des
horloges. « Le ralentissement de toutes les horloges doit entrainer également le ralentissement de tous les phfoomènes,
car tout phénomène est une horloge ·plus où moins ·grossière,

NOTES

\
r

en particulier le ralentissement des phénomènes vitaux, et,
pa:r suite, la modification de ce que l'on peut appeler le
temps .psychologique, la noti-0n intime que nous avons de la
durée, notion évidemment liée aux phénomènes intérieurs à
.notieipropre oorps. »
Il est vrai que, ·pour M. ..Bergson, la durée .est purement
spirituelle et n1a rien d'un système matériel. Mais je ne crois
pas qu'on · puisse confontlte durte et esprit et, en dépit- de tous
les prodiges d'ingéniosité .dialectique que Fon peut toujours
-espérer de M. Bergson, H ne.me semble pas que la durée berg. ..somenne soit une donnée à.la fois a.caeptaole et compatible avec
les--v.ues d'Einstcin.
Pour étayer cette double opinion, je négü~rai malgré son
intérêt (mai-s la place me :manque) Le problème logique du
temps, pour ne cornidérer que le problème psychologique et
kpiobl'èmepbysique. Le proh1:ème ps.ychologique est celui-ci:
y...a-t-il · une intuition ou une perception de la durée pure?
On ne convaincra j:amais un mystique que son intuition
est iUusoire et, d'.ltlltre part, nombreux sont les disciples (j'ai
été momentanément de ceux~tà) dont o: ,me certaine intensité
d'effort philosophique coutre nature », comme le dit Jacques
Mari.tain, «- a été capable de fixer l'esprit &lt;laps une vision ou
.dans une hallucination » de la durée bergsonienne. C'est, en
tout cas, un admirateur de Bergson, c'est l'inventeur du
« stream ofthougt », WilJiam James, qui a déclaré que, tout
11u moins, la perception d'une " suite de durées pures que l'on
sent poindre, se gonfler ,et s'épanouir comme des bourgeons
_s.ous un regard embrumé » est trompeuse. La conscience n'est
-pas alors a vidée de tous ses états multiformes "· Mais, de
même que, les yeux fermés, nous voy@ns encore « un champ
visuel sombre où .passent des tranches de luminosité pâle ,,
de même « le ténébreux royaume de la durée recèle encore
.tle la vie : battements de cœur, respiration, pulsations de
l'attention, fragments de mots ou de phrases qui traversent
notre imagination, etc ... » (le signale dans Proust - A l'Otnbre
des Jeunes Fitles -en Fleurs - une admirable notation sur
l'évaluation du temps d'aprèS' le sentiment de no-s fortes
refaites pendant le sommeil.) On peut se demander si ce n'est
pas toujours une réalité à quatre dimensions, une réalité à

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

la fois spatiale et chronologique, que saisit notre conscie.nee
.(par tranches de deux millièmes de seconde à douze secondes
dans la quatt.ième dimension, dimension temporelle.) Cela
pourrait être vrai de la perception intérieure, aussi bien que
de la perception extéri.eure, car, une émotion est toujours
accompagnée de réflexes, un sentiment d'un état du tonus musculaire et, plus généralement, un phénomène psychologique
de phé_nomènes physiologiques, c'est-à~dire spatiaux, Mais
M. Bergson dissocie, ne retient que l'élément subjectif (la
conscience) et l'élément temporel , puis refait une union indissoluble des deux, les confond même, et déclare que cette
union, cette confusion, est une donnée immédiate appréhendée
dans une intuition.
La solution du •problème psychologique du temps, que je
me suis borné à esquisser ou. à suggérer, s'accorderait avec la
solution eiusteinienne du problème physique. Toute la physique d'Eio-1tein tend à prouver que, dans Ja réalité physique,
le temps et l'espace ne sont pas dissociables. Le monde physique est un mixte insécable de l'un et de l'autre. li y a un
continu spatio-temporel, l'Univers de Minkowski. Bien plus,
non seulement le temps et l'espace sont interdépendants,
mais encore ils sont indissolublement liés à de la iµatière et
à de l'énergie. (Je serais presque tenté d'ajouter : et à de
l'esprit, en tenant compte de tous les degrés possibles de
subconscience et d'inconscience). Les propriétés métriques
du continu spatio-temporel sont différentes ·dans l'entourage
de chaque point spatio-temporel et conditionnées par la matière qui se trouve en. dehors de la région considérée. L'espace
et le temps, comme le dit Minkowski, ne sont que des c&lt; fantômes » des cc ombres vaines· ». il y a une union choses espace -temps (Dingraurwzei#) dont nous constatons les ctrUariances. L'unique réalité, la seule donnée, objective, imp.ersonnelle et invariante, est l'int~rval]e (le rayon de courbure).
Même, à l'ettrême rigueur, c'est peut-être beaucoup que ·de
parler d'espace, de temps, de choses. Car toute description
physique einsteinienne se résout en un certain nombre de
propositions exprimant la concordance de quatre nombres,
x1 , i.z, X3, n, n'ayant aucune signification. On voit, s-ans
que j'aie besoiµ d'insister, que (plus encore que, tout à l'heure,

dans le domaine psychologique) nous sommes ici dans ce
domaine logique, vidé de toute intuition, de tout élément
irrationnel ou étràngec à l'esprit, bien loin de cette durée
pure. ou concrete-} sur laquelle est fondée la philosophie,
d'ailleurs si ingénieuse et si originale, géniale même, de
M. Bergson.
CAMILLE VElTARD

*

* *

L'AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE, Mémoires
par Francis Jammes (Plan-Nourrir) .
Ce deuxième tome des mémoires de Francis Jammes situe,
explique et commente De l'Angelus de l'aube ... , Le Deuil des Primevères et le Tri.ompbe de la Vie, c'est-à-dire les trois œuvres qui
suffiraient, à elles seules, à faire durer son nom et qui ont ou vert
à la poésie française ( et aussi à la poésie allemande, russe, italienne, espagnole) des voies nouvelles. Son influence s'est souvent confondue avec celle de Laforgue, chez la plupart de ceux
qui l'ont subie, parfois avec celle de la comtesse de Noailles.
Elle a été en tov.t cas celle d'un maitre nouveau qui a découvert
u.ne « harmonie ,:, . Ses œuvres suivantes, après sa conversion,
ont complété, nuancé sa figure littéraire : mais le poète catholique n'a pas eu Yinfluence littéraire que l'élégiaque, le bucolique, le provincial fils de créole avait exercé. Sans doute s'en
console-t-il ai.s émenten songeant à la salutaire influence morale
de ses derniers ouvrages.
On imagine volontiers une édition de ses premières œuvres
où un admirateur pieux ferait suivre cbaque poème d'un &lt;&lt; commentaire » à la façon de Lamartine, puisé dans l'Amour, les
Muses et la Chasse. Après !'Elégie deuxième on imprimerait :
« Il est dans une rue dont je tairai le nom ... Ma première Muse
était née » ; après la septième : « Une nouvelle Muse m'attisait
de son souffie, le plus doux et le plus violent que j'aie connu ... » ; après la course de vaches d'Exi.stences: « Je n'ai vu,
ni ne reverrai a.u grand jamais rien qui puisse donner une
impression de stupidité plu.s grande que 1a course de vaches ... »
Ce qui nous rend ce livre cher entre tous ceux qu'a publiés
Jammes depuis quelques années, c'est que nous y retrouvons
tous les thèmes d'autrefois, repris dans un autre mode ( en
mai·eur , cette fois ' et non plus en mineur), tous
. les thèmes d'ado-

�6Jo

1

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lescence qui firent le délice de la notr.e• repris auj..ourd'hui
à: voix d'homme. De «. patriarche 'li_,, dirait Jamlll.l:ls,
Mais ce serait peu si ces mé.moir.es devaient tout leur charme
à cette évocation du passé. Us ont unautremé.dti, tout,_ présent
et intrinsèque : ils mettent en lumière un côté de -Er.ancïs
Jammes.jusqu'ici inconnu, ou connu seulement de eem qui_
avaient entendu sa conversation primesautière, anecdotique,
ponctuée d'un léger accent béarnais. La prose de Clara d' J;lléoeuse ou de Pomme d' Anis, aérienne et cristalline, rend un antre
son que celle des mémoires : elle fuyait l'in,dicati'on -générale
économi_quemem .f.ow:n.ie par l'abstrait, etlui-substituait&gt; un s.eul
déta.il choisi quL éclairait pat allusie.n tous le&amp; a.utœs dltmls'."
nécessaires àJ'ensemble du tabl.eau, p.1ëésenrant ailisLsai briè.veté
et son lyrj,sme. La p:rose des mémoires. n'ép~-rgn.e aucua détail,
elle procMe. classiquement, sans silences. IJaµ.ecdate naîtr_et
monte à son apogée, saas· hâte-~ moulée sur le, r~ en.apparence, en réalité d:éfot.mé:e dans. l'exacte mesure où:- ·I/art le
réclame.
Le · rappr.ochement •que voici ne plai.ra:.peu.t:être beau.coup. ni
à l'un, ni à l'autre ~ Jammes mémorialiste fait .souvent penser à
Léautaud~Boissard. Et dans les pmtraits pl.us encuœ peut-être
que dans l'a-ne.-cdote : cm~parez par. exemple les. portraits de- la
cbilmne Flore (pp. 1:06, 150 et passim) avecles pages de Léautaud, sur ses- chiens et chats, c.eLui de Loti:(p.. 166) à celui.dl!.
Philippe par Boissard. Un Jammes caractérist11, comme clis!!nt
les Italiens, voilà du nouveau et..quLréjouitc.
Parfois le texte s'ouate d'onction, s'humecte d'eau bénite.
Jammes moralise, rend grâces au Seigneur ou exorcise le diable.
l:.e mécréant d'abord sourit, mais pas longtemps. Que Jamme&amp;
si sensible à tous les ridic.ules aille risquer celui~là pour son
propre compte, c'est la preuve cfune sincéd.téi entière, d'un,
mépris du respect humain qui commande le respect tout court.
On comprend mieux Jammes. poète, apr.~s avoirlu ses s.ouve.-,
nirs. Qu'on en. compare. la sérénité évangélique au tumulte fac~
tic.e et vain qui s'agite dans le journal des· Goncour.t ou dans Les
'Vivants et. les Morts de Léon Daudet, qu'on compare cette 'l.ie de
poète _à ces vies d'hommes de lettres ; il y a là un parallèle à
instituer, une leçon à dégager dont le contemplatif ne se tirera
peut-être pas· à son désavantage, en tou.t cas_ de qu.oLlongue-

SOT.ES

ment rêyer su1 l'existen&lt;;e, sur Paris, sur la province.,. sur soimême. C'est be:wc.:oup.
BEl{JA~HN CRÉMIEUX

LA POÉSIE
LE SECRET PROFESSIONNEL, par Jean Cocteau
(Stock}.
Rien dans son œuvre, mîeux que ce petit livre ·de théorie
ne sau:~lÎt démontrer que M. Cocteau est poète. Sitôt qu'on
l'a fermé, si l'on veut s'en souvenir, ·ce n'est plus qu~un défilé,
dans la mémoire, de~ plus subtiles métaphores, une espèce
de cavalcade où les idées sont si bie·n costumées qu'on ne les
reconnaît plus. L'auteur lui-même, sentant que le lecte~r Y
aurait quelque peine, a •tâcbé de résumer dans les dermères
pages l'a~port doctrinal de son tivre, ~ais au~sit~t c'est, pou~
chaque article une nouvelle comparaison qm lm est venu_e a
'
' Il e a
l'esprit, et si séduisante,
si ravissante au sens propre que
entraîné, draîné, presqu(;! effacé la thèse.
Pourtant on ne peut pas dire qu'une telle façon, purement
sensible, de réfléchir, soit vaine. Les chemins par où Cocteau
nous fait passer qot beau n'être q_ue d'air, co·m me ceu~ qu_e
suivent ses chers acrobates : il reste quetque chose à I espnr
de les avbir parc_o urus. Je rie sais pas dire quoi. Mais écoutez :
Selon toujours ce luxe qui consiste à user sans .comm:ntaires _de
certains termes évidemment interprétés par le lecteur d une toute
autre sorte que par nous, les poètes parlent so~vent ~es ao~es. Sel~n
eux et selon nous l'ange se place juste entre I Immam et 1mhumam.
C'est un jeune animal éclatant, charmant, vig?ure~x, qui passe- du.
visible à- l'invisible a&gt;1ec les puissants raccourcis' d un ploogeur, le
tonnerre &amp;'ailes de mme pigeons sauvages. La vitesse du mouvement
·
~ he âe Je vorr.
• s1· ce mouvement
radieux
qw· le compose empc:c
.
. ralea-'
tissaït, sans doute apparaîtrait-il. C'est alors que Jacob,_ un vnu luttem:~
lui saute dessus. Beau specimen de monstre spornf, la mort! lm
demeure incompréhensible. Il étouffe les vivants, et leur arrache
l'âme sans- s'émouvoir. J'imagine' qu1H doit tenir du boxeur, du bateau
¼. voiles.
Bien que la pensée soit id emportée au gr_é des_ im~ges et
qu'on ne sache pas bien si c'est à l'ange ou a celm qw le te~rasse que Je poète est comparé, l'ensemble du morceau fi.rut

�632

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

par former une définition point si mauvaise de la créatiocr
poétique, telle gue l'entendent les modernes. Uoe attitude
nouvelle est décrite avec tout le relief et toute l'imprécision
nécessaires : Jacob aux. aguets de l'invisible et lui sautant
dessus sitôt qu'il se trame dans l'air, et ce débat, et cette lutte
avec!on ne sait qui sinon qu'il est quelqu'un qu'il faut saisir
et qui se défend, c'est bien le symbole de la poésie telle quel'ont conçue Rimbaud, Mallarmé, et même Baudelaire déjà.
Et si le poète est l'ange en même temps qu'il est son agresseur (souvenons-nous que dans tout sym.bolisme le principe
d'identité cesse, d'après Freud, de jouer strictement), cela
n'est pas, à. certains égards, sans exactitude et sert assez bien
à figurer l'espèce de constant problème où est le poète moderne
de savoir s'il est J;eul, d'où lui vient cette matière qu'i l tâche
d'informer et si ce n'est pas seulement à se construire une
personnalité seconde, comme un double incompréhensible
et vivant, qu'il travaille à. tâtons. La relativité de tout effort
créateur, la subjectivité foncière de l'opération poétique, sont
indiquées, de la seule façon dont on puisse le faire encore, diins
ce mythe gracieusement ambigu.
.
Oui, Cocteau nous aide ici à comprendre en quoi «: nos
po~tes », ceux qui ont refondu notre sensibilité et lui ont
donné ses nouvelles manies, se distinguent des grands poètes
historiens : Homère, Dante, et Ronsard même, et Chénier, et
Hugo. Il faut lui en savoir gré.
Il faut aimer aussi la façon, un peu trop suivie et appuyée
peut-être, mais subtile et profonde, dont il analyse les rapports de la poésie avec 1a mort :
La poésie dans son état brut fait vivre celui qui la ressent avec une
nausée. Cette nausée morale vient de la mort. La mort est l'envers
de la vie. Cela est cause que nous ne pouvons l'envisager, mais le
sentiment qu'elle forme la trame de notre tissu nous obsède toujours.
li nous arrrive de sentir nos morts contre nous et, cependant, d'une
sorte qui empêche toute correspondance. Imaginez un texte dont nous
ne pourrions savoir la suitt:, parce qu'il e-st imprimé à l'envers d'une
page que nous ne pouvons lire qu'à l'endroit. Or l'envers et l'endroit.
utiles pour s'exprimer à la mode btuna1ne, n'ayant sans doute aucun
sens dans le surhumain, ce verso, vague, creuse autour de nos actes,
de nos paroles, de nos moindres gestes un vide qui tourne l'âme
comme certains parapets tournent le cœur.

NOTES

La poésie active ce malaise, le.melange aux paysages, à l'amour, aUsommeil, à nos plaisirs.

De tels passages, qui témoignent d'un sentiment vrai de la
poésie et qui semblent impliquer chez l'auteur un certain
détachement des contingences littéraires, foot qu'on s'étonne de
le trouver au contraire, en d'autres endroits, préoccupé
des plus petites histoires et soucieux à l'excès de sa situation, au
sens propre, comme écrivain. Le besoin le tourmente de rester
à l'avant-garde; s'il est dépassé, le. voici qui s'épuise à démontrer que ce ne peut être qu'en apparence. Plus grand que l'inquiétude de la perfection semble être en lui par moments le
goût de créer, ou de lancer des modes artistiques .
On est gêné aussi de le voir faire avec tant d'insistance l'histoire de ses œuvres. Qu'il attende que la curio"Sité s'en éveille
en nous ! Il sera toujours temps, pour lui, de répondre aux
questions que nous lui poserons.
Et si nous n'avons pas deviné toutes les intentions qu'il a
mises dans Parade, dans le Potomak ou dans les Mariés de ta
Tour Eiffel, c'est notre faute, je n'en doute pas, mais qu'il nous
la laisse d'abord expier tranquilles l
Le public a tous les droits, et d'abord celui de se tromper.
Cocteau a de quoi conquérir sa faveur, et il l'aurait déjà conquise plus solidement, s'il ne voulait toujours lui faire la leçon
et ne contestait en toute occasion sa souveraineté.

,. ,.

JACQUES RIVIÈRE.

POÈMES DE LA VIE MORDUE, par Henri Dalby
(Images de Paris).
Un poète -se met en r011te, sachant

à peu près où il veut
alJer. Mais voici qu'il se laisse distraire, fait trop de détours,
arrache des épis verts et des fleurs fanées, oublie parfois le but
de sa promenade. J'espère p1ourtant qu'il arrivera.
Tributaire de l'unanimisme, partkulièrement attentif aux
,expériences techniques de quelques maîtres, M. Henri Dalby
compte ses pas, les écoute sonner sur le pavé. Il ne peut se
défendre, le rythme suscitant l'émotion, de servir du même
coup l'idéal de force et de viril amour qu'un Jules Romains, un
Charles Vildrac ont impérieusement défini. J'ai cru comprendre

�634

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSB

que, bien au fond du cœur, le disciple gardait le regret de certaines tendresses d'élégie et même de préciosités sentimentales
qui se traduisent en images littéraires. li en résulte un déséquilib1ie111omentané. Quand M. Henri Dalby sera maître de son
cfulnt, il .,n'auta- plus à se défier de son inspiration . Mais avant
qu'il s'abandonne davantage, on peut souhaiter que davantage
iL se contraign.e. Il est digne de recevoir un tel avis.
PAUL F!ElŒNS

LE ROMAN

KO'l'ES

humains, accusations contre les profiteurs, anathème contre le
tango, appels féministes, un peu de morale, deux lignes mystiques pour finir. D'autre part M. Vietor Matgueritte a des
grâces de style. Lui seul pe11t dire d'un homme qui va se
marier : « Il chaussait la perspective de cette stabilité comme
une tiédeur de pantoufles. »
La Garçonne est le grand succès de l'année . .A c6té les Don
Jaanes pâlissent, les Doti fuanes qui, aujourd'hui, hélas! me
semblent une source fraîche.
l'-AUL RIVAL

*

LA GARÇONNE, roman, par Victor Margueritte (Flammarion).
Le. plan de ce livre est naïf, Vous rappelez-vous les ficelles
ingénue(! de. Fénelon promen,ant son charmant mannequin
Télémaque à travers le monde ancien ? Vous souvenez-vous
des deux petits Lorrains du Tour de France errant de yj}]e cm
ville à la recherche d'u.n oncle introuvable et s'instruisant au
passage des mœurs, des industries et des grands hommes ?
M. Victor Margueritte conduit une irréelle jeUDe fille à travers
les plaisirs défendus. Joies très simples ou très compliquées,
in,ersions, chatoui)lemei1t, opium, l'auteur s'applique et
n'oublie rien. Il aura.it dù intitule, son livre : P~tït abrdgé des,

distractions confsmparaiues.
Cette matière a ~évolté beaucoup de gens. Eourquoi.? Les
plaisirs de la chair, c'est un très grand sujet. Imaginez un poète
ardent, robuste, s'enivrant du contact des corps_, quel bymne
de soleil pouvait naitre ! Ou bien pensez à un être concentré,
las du phtisir banal, cherchant la lueur inconnue, aiguisant son
esprit et ses sens, fouillant le noir jusqu'au frisson étrange.
Pcmsez, à Baudelaire!
M. Victor Margueritte n'a ni la flamme claire, niJe sombre
feu.. C'est un col!ectionneUI tou.t sec d'égarements i il les décrit
avec patience. il énumère les petits tours d~ gymnastique
sexuelle, Son line est un recueil, une.« règle des jeux».
A qu-~ ce manuel peut-il servir? A des vieillards doat le sang
s'engourdit, à de très jeunes gens_, que sans doute il rendrait
ch.-astes ?
Ces ternes priapées s'entremê lent de quelques trémolos, :
écqos de la gµerre,. tirades généreuses sui; les misères des

CES PETITS MESSIEURS (Emile-Paul) ; LE JEU DE
L'AMOUR ET DE LA DANSE (Œuvres Libres, n° 16),

par Francis-de Miomandre.
Peu ou prou fos héros de Francis -de Miomandre.s'appa:rcntent
tous au délicieux Pr-errot cle la pantomime marseillaise, tel que
l1adorent les habitués du Palais. de Crisflll. IL semblait que Ja
guerre (l'après-guerre plutôt) eüt chassé de la réalité l'insouciant
et nonchalant héros fantaisiste d'Ecr:-it sur de. l'eau., de Le Ve,it et
la Pmwière, des Dialogues att bon solei:l. Mais non, ce persoanage
est immortel, ou du moins· Mi-omandre, qui le cbédt comme
un frère, est parvenu à Je ressusciter. La vie comme à tout le
monde Jui est devenue difticile ; taper les amis d'un Jours de fois
à autre ne suffit plus pour manger et fumer (car pour ce qui est
de se vêtir, il n'a jamais été question dans un livre de Francis
de Miomandrede régler les factures de son tailleur). Il a pris
des allures iaquiéta11tes, comme dan.s Ces- Petîfs ' Messieurs, 011
bien Miornandre a fuit pleuvoir du ciel sur lut quelques rentes
comme dan&amp; le Jeu de Z:Amottr atde la Da11se. Mais c'est toujours
le rythme preste, les gestes et les- pirouettes de la pantomrme
italienne qui cadencent le rtût. Et comment ne pas ~abandonner à cet humour si ~aer, mélange de plaisa.nteries faciles;
de badinage exquis etd'iro0ielyrique, qui coufo de source ...
Dans sa peinture des hommes-femmes comme dans celle des
dancings, Miomandre a gliss_é rrne discrète étude de mœurs. U
aurait pu s'en dispenser : nous aurions eu tout de même ces
deux· couples inoubliables, le couple des champions de tango et
celui de l'héritier du trône d'Albanie et de la richissime Brésilienne.
BENJAMIN CRÉMIEUX

�I

LA NOU\'ELLE REVUE fRANÇAISB
NOTES

BAS -BASSINA-BOULOU, par Franz. Hellens (Rieder).
D'un côté il y avait des Anglais en tenue kaki cernés par un
parti Zoulou. Equipements, cartouches, baïonnettes et fusils
européens s'avéraient inutiles dans la mêlée. Les noirs, empanachés de plumes de guerre, abattaient et décapitaient les blancs,
en riant, tellement cela leur était facile sans doute. De l'autre
côté, sous un ciel bien bleu, à la corne d'un bois plein de fraîcheur, des Français en flottard et la canne à la main admiraient
un groupe de fétiches dahoméens deux fois hauts comme eux,
rouges, verts et jaunes plantés là awc leurs mamelles en obus,
Jeurs verges horizontales et leur rire sanglant, d'une oreille à
l'autre, plutôt idiot que cruel. C'était, il y a bien trente ans, une
illustration populaire sur quoi je me souviens avoir passl- des
heures entières, fasciné par cette barbarie et cette grossièreté.
Franz Hellens vient de me rendre toutes neuves ces vieilles
sensations enfantines. Sous le fer rouge qui lui grave des yeux
et une bouche, son Bass-Bassina-Boulou prend vie tout à coup.
Et les sorcelleries, les massacres, la tornade et la famine que
cette caricature de bois, quelque part en Afrique équatoriale.
préside et contemple en croyant les provoquer ou les arrêter,
ne m'effrayent pas trop, pas plus que le carnage zoulou de la
vieille image, pas plus que Bass-Bassina Boulou lui-même dont
le plus grand effort est de trouver tout cela « bien et nécessaire», puisque tout cela est.
Après tant de curieux livres et surtout cette Mélusine qui semblait bien marquer une étape dans son talent, Franz Hellens ne
pouvait re\'enir - brusquement du moins - à l'étude tendue
et émouvante des hommes si étroitement compliqués de ce
côté-ci du soleil. On n'escalade pas impunément, a\'ec Merlin,
la belle cathédrale inconnue. Il en faut redescendre, et comme
elle s'élevait en plein désert, c'est en plein désert que l'on remet
le pied tout d'abord, avec au plus près une ou deux tribus noires
où les femmes font encore l'amour sans s'en douter avant d'être
égorgées pour nourrir les mâles quand le ravitaillement fait
défaut.
Animer un fétiche nègre pour suivre aux cercles concentriques de sa cervelle de bois les courts tirets d'idées que l'uni•
vers y inscrit était une gymnastique tentante et nouvelle, et

637

fort périlleuse. Car il y fallait redécounir cet univers et le
re-conoaitre avec - et malgré - cette immobilité de bûche
taillée, ce cerveau embryonnaire d'anthropophage et cette ignorance de nouveau-né que l'auteur a su consen·cr à son fétiche.
Cest, au ralenti et par images simples, adroitement rapprochées, complétées et surchargées, la suggestion d'un monde
que nous ne connaissons déjà que vaguement et où nous pénétrons ainsi, avec les yeux, le nez et les oreilles d'un bout de
pieu à peine promu à l'animalité. Ainsi un boutiquier de Londres découvrait la vie martienne par petites surfaces, petits
fragments dépareillés, en se cassant le cou d~une certaine façon,
à une certaine heure, sous une certaine lumière, au-dessus de
son merveilleux œuf de cristal. C'est, au vrai, assez fatigant et
l'on est étonné de la force, de la patience de !'écrivain que ce
jeu, loin de rebuter, a conduit aux minuties les plus crupuleuses. Son talent de l'image primitive permettait seul de soutenir aussi longtemps cette exploration à petits pas. Rieo n'est
suggestif comme B-B-B jetant devant lui les cercles de ses yeux.
Ainsi il accroche et cerne précisément chaque objet- de bleu,
de jaune et de rouge - et le conduit en couleur et en forme à
son cerveau obstiné. Et ainsi du reste. Mais le vocabulaire
réduit dont il dispose pour ses conversations avec les animaux
qui seuls l'entendent et lui répondent (magie du règne inférieur) limite par influence les ressources du conteur. Certes, la
connaissance et le jugement de B-B-B sont curieux à découvrir,
mais d'autres choses qui lui échappent partiellement ou tout à
fait nous attireraient volontiers plus au large. La réceptivité de
cefétiche, tout extraordinaire qu'on nous la livre, nous devient
vite un loup étroit, aux yeux mal en place, sous lequel nous
étouffons. L'envie vient souvent, le désir prend de n'être qu'un
sorcier ou qu'un simple nègre même, plutôt que ce v maitre de
l'univers » toujours immobile que tant de choses simples
étonnent encore ou ne touchent même pas du tout. Sortir de
cette branche taillée et polie serait bon ; tourner la tête, seulement, ou la lever serait reposant. Mais sans doute est-ce là le
vrai dessein de Franz Hellens. Après la fantaisie et l'ubiquité
dont il nous a grisés dans Milusine, a-t-il voulu nous ankyloser
dans ce Quasimodo noir pour nous révéler le tourment des
pierres qui vivent elles aussi comme le prétendait Mouata-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Yamvo? Mais c.e n'est point ce tourment-ci qui abolira cette
griserie-là.
RENÉ-MàRIE HE'R,\IANT

LETT)ŒS bTRANGÈRES

LE DÉJEUNER CHEZ (E MARÉCHAL DE L,A.
NOBLESSE; UN MOIS A LA CAMPAGNE, par Iva~
Tourguéniev, traduction de Denis Roche (Bossard).
La coofüsion que nous ressentons à l'égard de Tchekhov
pour avoir si longtemps méconnu son œuvre, ne nous por:têt-elle pas, par une réaction. naturelle, à sutfaire uu peu son
.théâtre. - du moins à lui attribuer ¼e mérite exclusif de qualités
qu'il n'est pas seul à posséder dans SOll. pays? Rien de curieux
.à cet égard comme les ci.eux pièces de Tourguéniev que. vient-de
traduire M. Denis Roche, surtout la seconde, U,i Mois à la.
Ca,mpag11e . Une voix autorisée déclarait i « Le 1ht'iâ1re de Tourguéniev nous a aidés à comprendre le théâtre de l'chékhov, de
même que, par 1:1ne lumière rétrospechve1 Je théâtJe de Tchékhov nous a fait comptendrie celui de Tourguéuie-v. »
On trouve déjà :dans Un Mois à la Campagne, écrit en 1850,
cette st~ation de la provin-ce russe, cette impression d'ennui
dont plus tard Tcliékhov saura tirer un effet si saisissant.
Même atmosphère,., mêrue pesée du destin ; et, chez l'auteur,
même discrétion dans la conduite de l'action, mais avec un
dessin plus serré des , caractères, .u ne sorte de clarté frànçaisequi met dans toute l'œuvre plus de lignes et d!àrticulations. La
pièce est construite autour d'un grand rôle fémioiu, celui
d'une honnête femme qui s'ennuie entre son mari qu'elle
estime et un voisin qu'elle 11'-aime pas assez pou~ commettre
une folie, quand elle s'éprend soudain d'un jeune précepteur.
La '.llaissance de cette passion, le passage du sentiment confus à
1
la conscience, le. trouble jeté dans l'immooile existence de
ces barines, tout cela est décrit minutieusement, amplement,
~ans hâte. 11 y a quelque chose de racinien dans la délicatesse
.de l'analyse, dans les pro.cédés ..par lesquels sont amenés les
revirements, dans la lutte de l'ins.tinct et de fa pudeur et jusque
dans les monologues maladroitement taillés ur le modèle de
.ceux de Phèdre. La pièce est mieux que curieuse, elle est
-émouvante et, malgré ·quelques .fâcheux artifices qui datent,

NOT.ES

0 39

.elle est beaucoup moins fanée -que presque tonte"ll nos œuvres
dramatiques de la même époque. M. Denis Roche tnbus dit
qu'en la montant Stanislavski a obtenu un de ses plus brillants
succès.
Est-ce la difficulté de satisfaire aux exigences de la censure
russe et par conséquent de faire représenter ses pièces, est-ce
l'influence de ses amis parisiens qui a porté Tourgi.:éniev à se
désintéresser quelque .peu de ~on théâtre et à n'y voir que des
essais de jeunesse ? Il serait curieux que ce soit dans ses pr.emières œuvres qu'il .apparaisse J~ plus spédfiquement, le plus
,prophétiquement de son pays .
JEAN SCHLUMB~~

LE DOMAINE, par ]olm Ga!&amp;worthy, traduction du
prince Bibesco ( Calmann-Lévy).
Galsworthy occupe aujourd'hui uue des toutes premières
places du roman, non seulement pour l'opinion anglaise, mais
pour l'opinion européenne. II paraît avoir en Suède, pour le
prix Nobel, plus de partisans que Thomas Hardy, et il s4:ra probab1eme.nt, cette annêe, le favori. Jusqu'ici il a été acéueillï en
France avec tiédeûr, malgréTa'rticle enthousiaste et éclaifé que
lui a consacré M. André Chevrillon dans ses Trois Etuifes de
Littérature Anglaise (Plon). On a accusé ses traducteurs, dont
la tâche, avec un écrivain si délicat et si subtil, est extraordinairement difficile. La traduction du prince Bibesco parait
attentive et soignée, et elle fait passer en français une œuvre de
premier ordre. Le Domaine (Co1mtry Hottse) se rattache au cycle
des cinq premiers romans de Galsworthy, qui va d'Islartd Pharisees à Tbe Patrician, et où l'auteur a peint cinq milieux de
la haute société anglaise. Le Domaine présente au plus haut
degré les qualités ordin.aires de Gals worthy. Une extraordinaire
délicatesse de touche, une vie très intense obtenue par les
moyens les plus économiques, par les signes les plus discrets de
la vie la plus intérieure, une ironie où il n'y a pas un grain de
méchanceté, et qui se confond, d'un point de vue final, avec la
plus juste clairvoyance. Certains romans de M. Boylesve,
]'Enfant à la Balustrade par exemple, corrèspondraient peut-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

être, chez nous, à ce genre exquis d'art, d'observation et de
philosophie.
ALBERT THIBAUDET
* *

LES REVUES
L'AM'oUR

MEMENTO

(Sept.): Manet, par Tristan Klingsor.
NOUVEAUX (Sept.) : Certains chants d'innocence, par

MARCEL PROUST

DE L'ART

LES ÉcRITS

William Blake.
-

LA GRANOJl REVUE

(Sept.) : Hugo Stinnes, par Félix Bertaux.
Oct.) : Léo11 Chestov, par Boris de

Mli.RCURE DE FRANCE (1er

Schlœzer.
L'OPINION

(29 Sept.): Paul Valéry, par A. Thérive:
Sept.) : Henri Ghéon el le peuple fidèle, par

LA REvuE DES JEuNBS (25

R. Salomé.
LA REVUE DE
1'ar E. Seillière.

GENÈVE

LA REvoE RHENANE

(Août-Sept.): L'évolttlion morale d-e Taine,

(Oct.): Cbas Laborde, par Pierre Mac Orlan.

.

'*

La troupe de l'Atelier que dirige M. Charles Dullin vient de
s'installer au Théâtre Montmartre. Elle y joue La vie esl un
.songe, de Calderon . Nous reparlerons prochainement de son
.effort.

J

.,
LE. GERANT : GASTON GALUMARD
AIIBEVlLLE (FRANCE). -

IMPRIMERIE F. PAll.LART.

Un malheur affreux vient de nous frapper, frappe
les lettres françaises : Marcel Proust est mort. Malgré
la vie cloîtrée qu'il menait depuis plu~ieurs années
déjà, rien dans sa santé ne semblait irréparablement
atteint; il avait même un fonds de résistance qui
étonnait ses amis et les empêchait d'imaginer que la
maladie pût jamais le vaincre. Une petite grippe qu'il
n'a pas su ni voulu soigner, a traitreusement déjoué
ses défenses et nous l'a pris.
Sur cette tombe, il faut avant tout éviter l'emphase.
Il faut que notre douleur se maintienne intérieure
et sage, comme lui-même fut appliqué et profopd.
Et pourtant c'est un ami de la plus rare bonté et
d'un charme délicieux que nous perdons. Et pourtant c'est un des plus grands écrivains français qui
s'en va. Et pourtant c'est la lumière la plus éclatante
que la France ait projetée sur le monde, dans le
moment même où on pouvait la croire épuisée par
la guerre, qui s'éteint.
On ne sait pas encore, on ne peut pas savoir encore,
mais on verra peu à peu combien Proust est grand .
Les découvertes qu'il a faites dans l'esprit et dans le
cœur humains seront considérées un 1our comme
41

.,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aussi capitales et du même ordre que celles de Képler
en astronomie, de Claude Bernard en physiologie ou
d'Auguste Comte dans l'interprétation des sciences.
Il a droit encore pendant longtemps à l'indifférence
de ceux qui parlent au lieu de penser. Mais il faut
que l'entourent et 1assiègent avec instance et fi.délité, dès maintenant, la curiosité, la t~ndresse, la
reconnaissance de tous ceux pour qui se comprendre
et comprendre l'homme sont les seules occupations
qui aient un sens dans cette vie.
La ·Nouvelle Rçuuc Française, qui a eu l'honneur et
la joie de révéler Proust au grand public, tient à
montrer tout de suite l'importance qu'elle lui attribue
en lui consacrant un numéro spéciaJ. C'est l'homme
d'a ord que ses amis personnels tâcheront par des
souYenirs, de faire revivre ; c'est l'écrivain ensuite
que les critiques qui ont su, les premiers, le reconnaitre, s'attacheront à définir et à situer. Un fragment
inédit du volume que Proust venait de nous remettre
pour l'impression, et - nous l'espérons aussi- certains témoignages étrangers, complèteront cet hommage.
Que notre deuil du moins tâche d'l1rc fécond, s'il
est impossible à consoler !
JACQUES RfVIÊRE

ALAIN-FOURNIER

Comment rattraper sur la route terrible où elle nous a
fuis, au delà du spécieux tournant de la mort, cette âme qui
ne fut jamais tout entière avec nous, qui nous a passé entre
les mains comme une ombre rêveuse et téméraire ?
es Je ne suis peut-être pas tout à fait un être réel. » Cette
confidence de Benjamin Constant, le jour où il la découvrit,
Alain-Fournier fut profondément bouleversé; tout de suite
il s'appliqua la phrase à lui-même et il nous recommanda
solennellement, je me rappelle, de ne jamais l'oublier,
quand nous aurions, en son absence, à nous expliquer
quelque chose de lui.
Je vois bien ce qui était dans sa pensée : « Il manque
quelque chose à tout ce que je fais, pour être sérieux,
é~ident, indiscutable. Mais aussi le plan sur lequel je
circule n'est pas tout à fait 1 même que le vôtre; il me
permet peut-être de passer là où vous voyez un abîme: il
n'y a peut-être pas pour moi la même discontinuité que
pour vous entre ce monde et l'autre. »
Ses plus grands enthousiasmes littéraires allèrent toujours aux œuvres qui lui faisaient sentir l'idéalité de l'univers et de la vie elle-même.
Il faut savoir aussi combien il était sobre: matériellement
d'abord (jamais il ne sembla prendre à la nourriture le
moindr plaisir, il ne lui demandait qué de l'entretenir en
vie); mais surtout au spirituel: j'ai souvent admiré combien légèrement il goûtait à la réalité et c'était une surprise
pour moi, à chaque fois, de voir de quelle impondérable

�ALAIN-FOURNIER
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mousse s'emplissait seulement la coupe qu'il y plongeait.
Il n'y avait pas là l'effet d'une constitution physique
fragile, hi aucune intolérance par débilité. Au contraire
Fournier fut toute sa vie robuste et bien portant. C'était
son esprit tout seul dont l'aspiration était ainsi prudente et
réservée, - comme s'il eût eu ailleurs d'autres sources où
puiser, et une alimentation invisible.
Quand je la compare à la sienne, toute ma vie, qui pourtant fut occupée par beaucoup des mêmes événernents,
m'apparaît affreusement positive. J'ai à peu près réussi là où
il échoua sans cesse; et pourtant c'est lui qui volait, moi qui
reste ...
Il serait vain de vouloir faire la part du merveilleux spon. tané, dans son histoire, et de celui qu'il y ajouta luimême par la simple tournure de son imagination. Elle
reste, en tous cas, « à peine réelle &gt;&gt;, tissée des aventures
les moins analysables; des femmes y sont mêlées dont, du
fait que son regard seulement les effieura, il devient impossible de savoir qui elles furent d'autre que les anges ou les
démons qu'il vit.
Une biographie d'Alain-Fournier ? Ecrite du dehors,
puisée ailleurs que dans ses co:ites et dans le Grand Meaulnes,
ne sera-t-elle pas un continuel mensonge, le récit des faits
qu'il n'a pas vécus? Et comment oser, en particulier, reconstituer sa dernière rencontre? Comment savoir le visage
qu'eut pour lui, brusquement dévoilé dans la solitude, cette
maîtresse terrible qu'il avait toujours attendue: la guerre ?

I
Pourtant je suis le seul à l'avoir vraiment connu. Nous
nous étions liés au lycée Lakanal, où nous étions entrés
tous les deux en octobre 1903 pour préparer l'Ecole Normale Supérieure. Nous avions le même âge: dix-sept ans.
Notre amitié ne fut d'~illeurs pas immédiate, ni ne se

noua sans péripéties; nos différences de caractère se firent
jour avant nos ressemblances. Fournier, animé de l'esprit
d'indépendance qu'il devait attribuer plus tard à Meaulnes,
avait entrepris d'ébranler la vénérable et stupide institution
de la Cagne, c'est-à-dire la constitution hiérarchique qui
réglait les rapports des élèves de rhétorique supérieure et
l'ensemble de rites et d'obligations humiliantes que les
anciens imposaient aux « bizuths &gt;&gt;. il avait pris la tête
d'une coterie de révoltés, avec laquelle je sympathisais
secrètement, mais que ma timidité et mon .désir d'éviter
les distractions m'empêchèrent de rallier tout de suite.
J'observai longtemps une neutralité rigoureuse dans la
bataille qui opposait mes camarades. La figure de Fournier
m'intéressait pourtant déjà vivement. Parmi ces jeunes gens,
dont plusieurs étaient comme lui fils d'instituteurs, mais
que leurs dispositions universitaires rendaient déjà légèrement compassés, il surgissait libre, joueur, ivre de jeunesse.
Ce que l'atmosphère où nous étions plongés avait d'un peu
pédant et artificiel, il le faisait par instants drôlement fuser
au dehors et nous restituait le caprice dont nous avions
besoin pour respirer.
Je le regardais combiner ses offensives contre le
«Bureau», je lisais les pétitions révolutionnaires qu'il
faisait circuler pendant l'étude. Je me sentais un peu scandalisé, un peu effrayé, fort séduit malgré tout par son personnage.
Je ne pensais pourtant pas à me rapprocher de lui. C'est
lui qui me fit le premier des avances, d'ailleurs mêlées de
taquineries et de moqueries, qui me furent, je l'avoue, très
insupportables. De toute évidence je l'agaçais un peu, si je
l'attirais aussi; ma nature appliquée, scrupuleuse, méticuleuse lui donnait des impatiences. Il me jouait des tours
que je ne prenais pas toujours très bien. Que de fois, en
rentrant de récréation, je trouvai mon pupitre bouleversé,
mes livres en désordre: Fournier avait passé par là. Je lui
en voulais de tout mon cœur !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais il tenait à moi et peu à peu la sincérité de son attachemënt m'apparut, me convainquit, apaisa mes résistances.
C'est aussi qu'à côté de son indiscipline, tout un autre aspect
de son caractère se révélait ;\. moi, lentement, que je ne
pouvais qu'aimer. Sous ses dehors indomptés, je le dtcouvrais tendre, naïf, tout gor.gé d'une douce sève rêveuse,
infiniment plus mal armé encore que moi, ce qui n'était
pas peu dire, devant la vie.
Le parc de Lakanal, qui fut celui de la Duches~ du
Maine et de la Conr de Sceaux, est un endroit merveilleux;
il dévale lentement vers Bourg-la-Reine. La. grande allée
vient aboutir à une grille qui donne sur un chemin peu
fréquenté; u11 banc la termine, ou, parmi toute cette banlieue, on peut .avoir l'illusi.on d'un peu de solitude. C'est
sur ce banc que chaque jour, pendant l'heure de récréation
qui suivait le déjeuner, je venais m'asseoir avec Fourn1er.
Nous avions de grandes conversations. Il me parlait de
son pays avec une sorte de passion. Il était né I àLa Chapelled' Angillon, un petit chef-lien de canton d~ Cher, à une
trentaine de kilomètres au nord de Bourges, sur les confins
de la Soloone
et du Sancerrois, en plein centre de la France.
0
•
Mais c'est surtout d'Epineuil-le-Fleuriel, un plus petit
village encore, situé à l'autre extrémité du département,
entre Saint-Amand et Montluçon, où ses parents avaient
été longtemps instituteurs et où il avait passé toute sa
première enfance, qu'il me faisait des descriptions enthousiastes et presque amoureuses. Je reconstituais sa vie de petit
paysan dans cette campagne sans pittoresque, lente, pure
et copieuse et dont les aspects s'étaient comme incorporés à
son âme : je me rendais compte de ce qu'a.vait été cette
enfance alimentée par la précieuse ignorance de tout autre
paysage au monde que celui qu'on pouvait découvrir des
fenêtres de l'école. Quelle estacade que cette solitude pour
les voyages de l'imagination!
1.

Le 3 octobre 1886.

ALATh!-FOURNTER

1147

En effet, entraîné aussi, il faut le dire, par la lecture effrénée
des livres de prix que recevaient ses parents chaque année
vers le début de juillet et dont, s'enfermant au grenier avec
sa sœur, il consommait l'entière provision avant qu'ils ne
fussent distribués, Fournier s'était mis très tôt à imaginer
l'inconnu et à le chercher. Comme il était naturel, dans
ce plein milieu des terres, devant son horizon immobile,
il s'était particulièrement épris de l'océan. Au point qu'il
avait décidé Yers treize ans de se faire officier de marine.
Après un séjour à Paris, au lycée Voltaire, il avait été à
Brest pour préparer l'examen du Borda. Mais les mathématiques l'avaient rebuté et, au bout d'un an, laissant, le cœur
gros, échapper, comme un infidèle oiseau, son premier rêve
d'aventure, il était rentré dans son pays.
Il s'était tourné alors vers les lettres et était venu à Lakanal en faire l'apprentissage.
Il ne les choisissait donc à ce moment que comme nn
pis-aller. C'est qu'au fond il ne les avait pas encore, non
plus que moi d'ailleurs, découvertes. Je date des environs
de Noël 1903 la révélation qui nous en fut faite en même
temps à'i'un et à l'autre. Pour nous remercier du compliment traditionnel que nous lui avions adressé avant le
départ en vacances, notre excellent professeur, M. Francisque Vial, à qui mon éternelle reconnaissance soit ici
exprimée, nous -fit une lecture du Tel qu'en songe d'Henri
de Régnier:
f ai crtt voir ma Tristesse - dit-il - et je l'ai vue
- Dit-il plus bas Elle était nue,
Assise dans la grolle la plus silencieuse
De mes plus intérieures pensées, ... etc .

Puis :
En allant vers la ville où l'on cbanfe a,ix terrasses
Sous les arbres en fleurs comme cies bonq11ets de fia11,ks ...

�.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les grands vents venus d'autre-mer
Pas.sent par la Ville, l'hiver,
Comme des étrangers amers ...

Et ces deux vers enfin qui tombèrent en nous comme
une lente pierre dans une eau troublée :
Pauvre âme,
Ombre de la tour morne aux murs d' obsidiane !
Nous nous étions déjà penchés sur .des textes admirables ; nous y avions senti par instants palpiter quelque
chose de tendre et d'exquis ; mais la gangue scolaire qui
les entourait, emprisonnait aussi leur sortilège.
Et puis ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni
même Flaubert ne s'adressaient à nous, jeunes gens de
r 903 ; ils parlaient à l'humanité universelle; ils n'avaient
pas cette voix comme à Favance dirigée vers notre
cœur, que tout à coup Henri de Régnier nous fit entendre.
Nous tombions, sans avoir même su qu'il en existât
de tels, sur des mots choisis exprès pour nous et qui
non seulement caressaient nommément notre sensibilité,
mais encore nous révélaient à nous-mêmes. Quelque chose
d'inconnu, en effet, était atteint dans nos âmes ; une harpe
que nous ne soupçonnions pas en nous s'éveillait, répondait ; ses vibrations nous emplissaient. Nous n'écoutions
plus le sens des phrases ; nous retentissions seulement,
devenus tout entiers harmoniques .
. Je regardais Fournier sur son banc; il écoutait profondément ; plusieurs fois nous échangeâmes dés regards
brillants d'émotion. A la fin de la classe, nous nous précipitâmes l'un vers l'autre. Les forts en thème ricanaient
autour de nous, parlaient avec dédain de « loufoqueries ».
Mais nous, nous étions dans l'enchantement et bouleversés d'up enthousiasme si pareil que notre amltié en fut
brusquement portée à son comble.

ALAIN-FOURNIER

Dès la rentrée de janvier, délaissant les occupations dites
sérieuses et la préparation de l' « Ecole &gt;&gt;, nous achetâmes
les œuvr_es de Henri de Régnier, de Maeterlinck, de ViéléGriffin et nous les dévorâmes.
Je ne sais s'il est possible de faire comprendre ce qu'a
été le Symbolisme pour ceux qui l'ont vécu. Un climat
spirituel, un lieu ravissant d'exil, 0u de rapatriement
plutôt, un paradis. Toutes ces images et ces allégories,
qui pendent aujourd'hui, pour la plupart, fiasques et
défraîchies, elles nous parlaient, nous entouraient; nous
assistaient ineffablement. Les &lt;c terrasses », nous nous y
promenions, les cc vasques», nous y plongions nos main~
et l'automne perpétuel de cette poésie venait jaunir délicieusement les frondaisons mêmes de notre pensée.
Où le Griffon a-t-il enterré le Saphir ?

Nous y eussions condui~ sans hésiter le premier de ces
chevaliers masqués, surgis aux lisières ou près des sources
apparus, qui nous eût demandé le chemin.
Nous ne connaissions encore ni Mallarmé, ni Verlaine,
ni Rimbaud, ni Baudelaire. C'était dans le monde plus
vague et plus artificiel construit par leurs disciples, que
nous nous mouvions, sans soupçonner qu'il n'était qu'un
décor qui nous cachait la vraie poésie.
'
***

Pourtant des différences non pas tant de goùt que de
prédilection ne tardèrent pas à apparaître entre Fournier
et moi. Tandis que je mettais au premier plan Maeterlinck, pour la profondeur philosophique que je lui attribuais libéralement, et plus tard Barrès, dont l'idéologie me
ravissait, Fournier élisait avec une affection farouche
Jules Laforgue d'abord, ensuite Francis Jammes. Ces
deux admirations qui le prirent vers 1905, valent la peine
d'être analysées, car elles sont révélatriœs de certaines
tendances très profondes de son esprit.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Que n,ai-je pas dit et surtout écri.t à Fournier contre
Laforgue ? Il m'agaçait; je le trournis pleurard et pédant;
je ne comprenais rien à ses souffrances ; je ne m'en expliquais pas la cause. Fournier le défendait avec acharnement et je vois bien maintenant tout ce qu'il découvrait
de lui-même dans le pauvre blessé des Complaintes.
&lt;&lt; Blessé, mais amoureux, me répondait-il justement
lui-même dans une des nombreuses apologies qu'il me
fit de son héros 1 , blessé mais orgueilleux. Blessé, mais
d'une si grande douceur de cœur. Blessé, parce que tout
cela ; et ironique parce que blessé et seulement pour
cela. Il n'a jamais été que le jeune homme timide (à ne pas
pouvoir passer devant une &lt;&lt; dame &gt;Ï sans tomber), et qui
a répété toute sa vie :

Ob! qu'u11e, d'elle-même, wt beall soir, srit venir,
Ne voyant qlle boire à mes lèvres et mouri"i-. &gt;&gt;
Fournier était tout à fait exempt de cette timidité extérieure et physique qu'if attribue ici à Laforgue, mais il en
avait une plus secrète, à base de tendresse et d'orgueil,
qui ne le paralysait pas moins. Comme Laforgue, il avait
un immense besoin de la Femme, mais aYant tout comme
d'un calmant pour sa susceptibilité frémissante ; il ne
supportait pas l'idée d'être à découvert devant elle, en
butte à ses flèches, déconcerté, malmené ; une pureté et
une innocence parfaites en elle étaient indispensables à la
formation de son amour.
Il lui fallait l'union des àmes avant celle des corps et
un certain absolu d'affection où se plonger. Toutes les
exigences de Laforgue, il les reconnaissait pour siennes.
Et aussi les déceptions, car il n'était pas sans se rendre
compte confusément de ce que son rêve avait d'.irréalisable. Il en éprouvait d'avance cette même irritation
désolée qu'il voyait chez Laforgue se tourner en ironie.
« Ironique parce que blessé et seulement pour cela. i&gt;
1.

Lettre du

22

janvier 1906.

ALAIN-FOURNIER

Laforgue devait lui servir comme d'une vengeance anticipée contre cette étrange nation des femmes à laquelle il
avait la plus étrange idée encore d'aller demander du
bonheur. Il avait à ce moment-là des relations, tout à
fait pures d'ailleurs, avec une petite étudiante, qu'il accompagnait chaque dimanche et tâchait de former suivant son
idéal. Il ne chercluüt pas trop à la transfigurer à mes yeux ;
mais je sentais quelque chose en lui, dès ce moment, se
débattre contre les bornes par trop précises qu'elle infligeait à son imagination ; il la lui fallait déjà plus sincère,
plus candide surtout qu'elle ne pouvait être. Et de ses
petitesses, de ses coquetteries il souffrait comme d'autant
d'injustices qu'elle eût commises envers lui.
Pourtant il ne faudrait pas se représenter Fournier
comme dominé par le scepticisme moral ou le dépit,
ni comme dépourvu de tout réalisme ; à ses chanceuses
aspirations le goût des choses concrètes formait dès ce
moment contrepoids.
Déjà chez Laforgue il n'admirait pas seulement l'exilé en
ce monde ni l'amant tyrannique et craintif. Voulant me le
faire comprendre et aimer, c'est toute une série d'impressions de nature, choisies au hasard des pages, qu'il recopiait
pour moi dans une de ses lettres :
«0

cloîtres blancs perdus, ..

. - Soleils soufrés croulant dans Ier bois dépoi,itlés ...
... Paris I ses vieux dimanches
dans les quartiers tannés o,i regardent des brancbes
par-dessus les murs des puzsi01mats, etc. , ,,

Dès ce moment il· demandait à la poésie une certaine
traduction en langage clair et insaisissable, de la phis
humble réalité. C'est pourquoi Jammes, que nous avions
découvert dans !'Angélus de l'aube ... , l'avait du premier
coup enchanté.
1.

Lettre du zz janvie: 1906.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Toute la campagne, non pas celle qu'on visite, mais
celle où Fournier était né et dont il sentait l'imprégnation,
revivait dans ces lignes un peu tremblantes, privées de
toute architecture interne que Jammes traçait, les unes
au-dessous des autres, d'une main paisible et maladroite
exprès. La façon dont les mots y venaient, à leur place
physique plutôt que significative, et dont ils incarnaient les
animaux, les arbres, les métairies, en suggérant simplement l'odeur, la couleur ou la forme; la peintur~ de
chaque heure du jour, avec son soleil propre et l'exacte
déclivité des ombres ; ces vers si tangibles que certains
pouvaient être tenus entre les mains comme une gaule,
d'autres froissés dans les doigts comme une feuille de
menthe, - toute cette poésie matérielle et pure l'enchantait.

Nous ne séparerons pas la vie d'avec l'art.
Fournier s'empara tout de suite de ce vers faux,
ou mal cadencé, et le fit marcher longtemps, à clochepied, en avant-garde de son œuvre, comme un chemineau
et comme un guide.
Ce fut appuyé sur Jammes qu'il commença à se révolter
contre l'intelligence, c'est-à-dire, dans son esprit, contre la
culture des idées, contre l'effort pour définir, contre le
jugement qui exclut. Barrès, en qui je me complaisais
à ce moment et qu'il fit effort pour aimer avec moi, dans
le fond l'exaspérait : cc Je t'ai dit une fois pour toutes
que je trouvais parfaitement vain ce travail de mise en
formules... Je préférerai, moi, toujours m'arrêter pour
parler de la « mer méridionale éperdument bleue i&gt; - ou
de la batteuse que j'entends ronfler dans les champs derrière moi comme pour me dire que c'est encore l'été encore un peu de tout cet été que je n'ai pas vécu '. ii
Et plus tard : « Je me dégoûte d'écrire ainsi tant de petites
1. Lettre du 23 septembre 1905.

ALAIN-FOURNIER

théories, de petits jugements, de longues phrases qui ne
riment à rien. Alors que lentement, longuement, silencieusement je devrais chercher en moi des mots brefs et
légers qui disent le passé ou la vie '. »
Il avait commencé d'ailleurs, depuis assez longtemps
déjà, à les chercher, cc ces mots brefs _et légers i&gt;, dont it
devait plus tard trouver une si délicieuse et expressive
foison. Peu de temps après notre · découverte du Symbolisme, il s'était mis à écrire des vers. Rien de plus curieux
que ces premiers essais d'Alain-Fournier. Je dois avouer
à ma honte que je ne sus pas y reconnaitre sa vocation.
C'est aussi qu'ils révélaient tout autre chose que le
poète qu'on était porté naturellement à y chercher. Aucune image vraiment neuve, aucune transformation vraiment chimique du monde par les mots ; les objets n'y
devenaient jamais autres et saisissants ; un doux courant
les entraînait comme des fleurs intactes, - un courant
facile et faible comme la rêverie 2 • •
Je recopie ici, à titre d'exemple, non pas le meilleur mais
le plus important - je dirai en quoi tout à l'heure - deces poèmes :
A TRAVERS LES - ETÊS •••.•

(A une jeune fille.)

Attendue
A travers les étés qui s'ennuient dans les cours
en silence
et qui pleurent d'ennui,
Sous le soleil ancien de mes apres-midi
I.

Lettre du

2.

« Les premiers vers que j'ai faits, m'écrivait Fournier lui-mên,e-

22

jan ver r 906.

dans une lettre du 22 août 1906, étaient surtout la découverte extasiée
de deux ou trois mots auxquels je ne pensais plus et de tout ce que
leur son réveillait en moi : &lt;&lt; Angélus... aubépine... après-midi .•
civière ... ou voiture à chien. &gt;&gt;

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lourds de silence
solitaires et rêveurs d'amour
d'amours sous des glycines, à l'ombt:-e~ dans la cour
de quelques tnfi,Ùons calmes et-perdues sous les branches,
A travers nies lointains, ines enfantins étés,
ceux qui rêvaient d'amour
et qui pleuraient d'enfance,
-V:Ous étes 1Jentte,
une après-midi chaude dans les àvetmes,
sous une ornbrelle blanche,
avec un air étonné, sérieux,
un peu
penché oomme mon enjance,
Vous êtes vmue sous une ombrelle blanehe.
Avec toute la surprise
inespérée d'être venue et d'être bknde,
de vous être soudain
mise

sur mon chemin,
et soudain, d'apporter la fr.aîcbeur de v.os mains
avec, dà11s vos cheveux, tous tes étés du Monde.

*

Vous êtes venue :
Tout mon rêve au soleil
N'aurait jamais ose vous espérer si belle,
Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue.
Tout de suite, près de v.ous, fière et très demoiselle,
et une vieille dame gaie à votre bras,
il rn'a semblé que vous m! conduisiez, à pas
lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous vbtre ombrelle,
à la maison d'Eté, a mon rêve d'enfant,

li quelq11e maison calme, avec des nids aux toit-s,
.tt l'ombre des glyti.nes, dans là cour, sur le pas
de la porte - quelque maison à deux tourelles
avec, peut-être, un nom comme les livres de prix
qu'on lisait en Juillet, quand on était petit.

ALAIN-FOURNIER

Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi
Oh ! qui sait où? - à la « Maison des Tdurtereltes ».
*
Vous entriez, là-bas,
dans tout le piail1ement des moineaux sur le toit,
dans l'ombre de la grille qui se ferme. - Cela
fait s'ejfeuiller, du mur et des rosiers grimpants,
les pétales légers, embaumés et brûlants,
couleur de neige et couleur d'or, coµ,leur de feu,
sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
d dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu.
Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux,
avec la vieille dame, l'allée où, doucement,
votre robe, ce soir, en la reconduisant,
balaiera des parfums cou.leur de vos cheveux.
Puis recevoir, tous deux,
dans l'ombre du .salon,
des visites où nous dirons
de jolis rienr cérémonieux.
Ou bien lire avec vous, auprès dn pigeonnier,
sur un banc de jardin, et toute la soirée,
aux roucoulements longs des colombes J»Ureuses
ef.c{J.{,hées qui s'ejf.arent de la page t.ournée,
lire;, avec vous, a l'ombrt, sous le rnarr-onnùw,
un romand'autrefo.is, ou « Clara &lt;f Ellébeuse.. n.
Et rester là, jusqu'au diner, jusqu'à la nuit,
à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits
et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies.

C'est Là ... qu'auprès de-vous, oh ma lointaine,
je m'en allais,
et vous n'alliez,
avec mon rêve sur vos pas,
qu'a mori rêue, là-bas,
ir. ce château dont vous étiet, douce et hautaine,
la châ-telaine.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE -

C'est Là - que nous allions, tous les deux, n'est-ce pas,
ce Dimanche, aParis, dans l'a11enue lointaine,
qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve,
plus silenciwse, et plus lointaine, et solitaire ...
Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine ...
Et puis après, plus près de vous, sur le bateau,
qui faisait un bruit calme de machine et d'eau ...
*

* *

I

Evidemment j'aurais dû comprendre ; j'aurais dû dém~ler ce que Fournier lui-même d'ailleurs n'apercevait pas
encore à ce moment: que c'était là l'exercice d'un conteur,
et non -d'un poète.
Le vers libre y était adopté par Fournier sous l'influence
sans doute des Symbolistes, mais surtout comme un moyen
de suivre exactement les phases d'un récit. Il me semble
qu'on le sent ici s'entraîner à conter. Il ne s'est pas encore
arraché à ses impressions; il cherche encore à nous les
imposer telles quelles (et avouons franchement qu'il n'y
réussit guère); mais déjà, malgré lui peut-être, elles s'analysent, elles perdent la densité poétique et prennent la
forme d'une énumération. Des faits, des événements
percent sans cesse au travers des spectacles; un dynamisme
se fait sentir sous l'enveloppe émotive; des moments sont
distingués; le présent, le futur viennent tout naturellement
remplacer le passé :
Je vais entrer, nous allons suivre tous les deux
avec la vieille dame, l'allée, où doucement,
votre robe, ce soir, en la reconduisant,
balaiera des parfums couleur de vos cheveux.
D'ailleurs le thème du morceau n'est-il pas une &lt;c aventure &gt;i déjà? Et cette aventure, ne la reconnaissons-nous
pas ? N'est-ce pas, avant la lettre, la rencontre de Meaulnes
et d'Yvonne de Galais ? Plusieurs détails du récit définitif

ALAIN-FOURNIER

figurent déjà dans le poème : la vieille dame dont la jeune
fille est accompagnée, l'ombrelle de celle-ci) sa démarche
le titre de châtelaine qui lui est donné en passant· même'
1e dermer
· vers se retrouvera textuellement dans le ' chapitre'
de la Promenade sur l'étang.
I:ne seule différence importante : au lieu de se passer
entièrement dans un « domaine mystérîeux », la scène est
d'abord située à Paris. Ce n'est que par l'imagination que
le poète la transporte par instants à la campagne.
Ce point s(;rait sans intérêt s'il ne nous permettait de
~e~o~ter plus haut que le poè121e ici analysé, jusqu'à
1ongme dans la réalité de l'aventure qui en fait les frais
ju~qu'à l'événement de la vie d'Alain-Fournier qui a donné
naissance au Grand Meaulnes .
Il est si délicat, si fragile que j'ose à peine le toucher
avec des mots ; je crains de le briser en le racontant.
Pourtant ses répercussions sur toute la vie sentimentale
et même intellectuelle de Fournier furent infinies.
J'ai dit combien il était exigeant, en pensée, à l'égard
des femmes et quelle perfection il leur réclamait comme
son dû. Il avait été bientôt las des trop pauvres satisfactions
que pouvaient lui offrir celles qui étaient à sa portée.
~t-ce une exaspération de son attente qui la lui fit
croire tout à coup comblée ? Ou bien alla-t-il instinctive.ment ~hercher un objet inaccessible qui ne pourrait le
dé~evo1r? Ou bien la vie vint-elle réellement, comme il
arnve, au-devant de son imagination et lui présenta-t-elle son
rêve authentiquement incarné ?
~e fait est simplement qu'il rencontra un jour, dans
Pans, au Cours la Reine, une jeune fille merveilleusement
belle qu'il suivit, dont il obtint par mille ruses le nom et
l'adresse, qu'il retrouva et, bien qu'elle eût l'air extrêmement réservée, aborda. Le miracle est qu'il obtint d'elle
quelques mots de réponse qui purent lui donner à croire
~u'il n'était pas dédaigné. Et il sentit que l'étrange apparit10
· 1a1re
r •
n devalt
un effort sur elle-même pour briser
42

�6 58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'entretien et lui dire : « Quittons-nous ! Nous avons fait
une folie. »
Des années passèrent sur cette rencontre sans effa~er
l'impression que Fournier en avait reçue; au contra1re
elle alla en s'approfondissant.
La jeune fille avait quitté Paris; Four?1er eut _beaucoup
de peine à retrouver sa trace ; et quand t1 y parv1~t, longtemps plus tard, ce fut pour apprendre, avec un immense
désespoir, qu'elle était mariée.
.
Ayant suivi Alain-Fournier depuis son adol~sc:nce JUSqu•à sa mort, )e puis dire ~ue cet évé_ne;°~nt s1 d1:cret ;ut
l'aventure capitale de sa vre et ce qu1 1 alimenta 1usqu au
bout de ferve-ur, de tristesse et d'extase. Ses autres amours
n'effacèrent jamais celui-là, ni même, je crois, n'i~téressèrent jamais les mêmes parties de son âme. ~ vo!a1t tou:
jours· la parfaite jeune fille_ pen~hée s~r lm ; 11 ne. lm
demandait pas de se caracténser 01 de lm révéler ses différences• if n'avait aucun besoin, dans le fond, de la connaître ~u sens complexe et dangereux du mot ; il lui
suffisait qu'elle fût impossible comme la vie; elle non
plus, n'était&lt;, peut-être pas tout à fait un être réel~ : c'est_ par
quoi, en le comblant d'amertume, elle le consolait aussi.

II
J'avais quitté LakanaJ au mois de _juillet I 90~, aya~t
obtenu une bourse de licence en provmce. Fournier étatt
alîé passer ses vacances en Angleterre, puis· était rentré au
lycée pour une troisième année de &lt;r cagne ». Nous resümes séparés pendant deux ans.
Mais de cette séparation naquit une énorme correspondance qui me permet aujourd'hui de suivre rétrospectivem~nt le développement de mon ami pendant cette
période. ·
Ce fut, à coup sûr, une de celles où sa pensée fut le plus

ALAIN-FOURNIER

active, celle où son talent se nourrit, se forma. Tout le
poids dont l'accablait la « préparation de l'Ecole », pour
laquelle il n'était abso-lument pas doué, et qui était pour
l~i un véritable €auchemar, ne l'empêcha pas de lire,
m de pomper autour de lui tous les sucs dont il avait
ôesoin.
Il s'assimila Claudel, Gide, Rimlxmd, Ibsen, acheva de
digérer Laforgpe et Jammes. En Angleterre, il s'était épris
des Préraphaëlites. La peiamre l'intéressait, mais par les
-côtés, il faut bien le dire, où elle touchait à la littérature.
A Paris, il se mit à visiter les salons: Maurice Denis et
Laprade lui donnèrent de grandes émotions. IJ croyait
découvrir dans leurs toiles les paysages purs et dés spérés
qu'habitait naturellement son âme&gt; qu'il voulait à son tour
évoquer.
En toutes ses admürations de œtte époque, d'ailleurs,. et
même de t~:mjours, on sent un fort coefficient subjectif: il
se cherche au travers de ce qui l'enthousiasme; il poulisuit
surtout des exemples, des permissions.
Un moment il plie et s'effondre presque sous Oaudel ;
mais on le voit d'une lettre à l'autre se démener sous
1'ênorme avalanch·e, se rassembler,, se saisir : c&lt; Claude1,
sécrie-t-il, apprends-moi à penser et à écrire selon moi, à
moi qui sem.s selon moi 1 ». Et dans la lettre suivante iJ
note la leçorr et l'encou_ragement qu'il croit avoir reçu 'du
poète de Tête d:Or : « Il m'a renforcé ... dans cime conviction qne j'ai toujours eue ... que je ne serai pas moi tant
que j'aurai dans: la tête une phrase de livre, - ou, plus
exactement, qtt€· tout cela, littératlMi'e classique ou mo derne,
n'a rien àl voir avec ce que je suis et que j'ai été. Tout
tffort pour plier ma pensée à cela est vicieux. Peut-être
faudra+il longtemps etde rudes effotrts pour que, profondément, sous les voiles littéraires, ou philosophiques q:ue je
lui ai mis, je retrouve ma pensée à moi, et pour qu'alors à
I.

Lettre du 7 mars 1906.

�L.-. NOUVELLE REVUE FR,ANÇAJSE

660

genoux, 1e me penche sur elle et je transcrive mot à
mot 1. »
Il est difficile, tant elles sont nombreuses et riches, de
mettre en ordre toutes les découvertes que Fournier fit sur
lui- même, ou plutôt sur son talent et sur les conditions
de sa création, pendant ces deux ou trois années.
Les plus générales d'abord : il comprend, lui qui vient
de s'épanouir, au milieu et par le moyen de la littérature
la plus ésotérique, la plus aristocratique peut-être qui ait
jamais été, - il comprend que ses sources d'inspiration
sont d'ordre populaire, qu'il doit obéissance à son hérédité
paysanne et que c'est du milieu dont il sort que monteront
à son esprit les vrais thèmes de son œuvre future. Toutes ses
lettres sont pleines de descriptions de son pays, de grands
récits de promenades, de conversations avec des paysans qu'il
me rapporte méticuleusement : « Il me répondait, dit-il de
l'un d'eux, avec une grossièreté, et une lenteur, et une
prudence qui me prenaient le cœur 2 • » Et plus loin : « Je
voudrais dire avec le même amour les injures de celui qui
veut qu'on ferme les barrières de ses prés, et qui n'est que
haine déchaînée - et les paroles du braconnier que, revenant en retard, nous avons rencontré, poussé, le long de
la baie, par l'orage menaçant et le vent rouge, vers la nuit
d'août t0mbée, etc. i » Et dans la même lettre encore :
« Je voudrais m'adresser à la campagne, comme les Goncourt à Paris : « 0 Paris ... , tu possèdes ... » Je veux au
moins dire que si j'ai connu moins que les autres ces
inquiétudes de jeunesse, ces angoisses sur mon moi, ce
désarroi du déracinement, c'est que j'ai toujours été sôr de
me retrouver avec ma jeunesse et ma vie, à la barrière au coin d'un champ où l'on attelle deux chevaux à une
herse.. . Et jamais plus que cette année de douloureuse
sécheresse, je ne l'ai trouvée aussi compatissante, sympa1.

Lettre du

2.

Lettre du 3 septembre 19()6.

3. 1/xd.

21

mars

1&lt;)06.

ALAIN-FOUJU IER

661

thisame ... avec ses pardons pour ma fièvre, ses airs de
connaître mon mal comme la lavande connaît les plaies
d'être accoutumée à moi comme je suis terrestremen;
accoutumé à sa compagnie 1 • &gt;&gt;
Cette parenté avec les champs, que j'avais tout de suite
sentie en lui, dont Jammes plus tard l'avait aidé à mieux
prendre conscience, il commence à l'éprouver comme une
incitation à créer. Elle prend un sens positif, actif; elle
veut se développer et se dire.
Aussi comme il est hostile à tout ce qui pourrait le séparer de sa terre et plus généralement du monde vivant, des
êtres paniculiers, de l'immense règne du concret! J'ai déjà
noté plus haut sa répugnance, sa résistance à tout effort
critique et l'espèce de mauvaise humeur avec laquelle il
repoussait mes tentatives pour emprisonner le réel dans des
formules. Elles vont croissant.
Contre un ami à qui il s'était confié et qui avait cru lui
faire p~aisir en reconnaissant et en étiquetant chaque trait
de lui-même qu'il lui révélait, Fournier se ré,·olte :
« C'est moi-même qu'il veut à toute force comprendre et
même réfuter. Je suis loin, moi, d'avoir la même ambition
à son égard 1 . »
Et en effet s'il écrit : « Le principal est évidemment
mon horreur, ma frayeur d'être classé, JJ, c'est vrai qu'il
n_e cherche jamais non plus à cerner, à classer, ni même à
situer dans le plan intelligible, ni les autres, ni aucun
aspect du monde: « J'ai le mef',·eilleux pouvoir de sentir.
Toutes choses ne m'ont été connues que par l'impres-

1. Lettre du 3 septembre 19()6. La dernière phrase est une allusion
à un passage des Muses de Claudel.
2 . Lettre du 17-19 février 1900.
3- Même lettre. Et ailleurs: « Tous ceux qui ont voulu s'occuper de
m~ vie m'on_t froissé. » (Lettre du 9 novembre 19()6). « Surtout il faut
fu1_r ceux qm se prétendent vos amis, c'est-à-dire prétenJent vous conn~ttre et vous explorent brutalement. » (Mème lettre). « Qu'on me
l:usse ma cervelle à moi 1 » (Lettre du 29 janvier 1900).

�662

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sion qu'elles laissaient sur mon cœur. Aussi ne les ai-je pas
dîstinguées •. &gt;J
Fournier aperçoit un inconvénient grnve pour lui dans
toute opération de discernement ou même d'abstraction ;
eile isole, elle brise un contact, pense-t-il. Et c'est de
contact avec les choses, avec les gens qu'il a d'abord
besoin : « Puisque l'ignorance qui accepte est à mon avis
plus près de la vérité que n'importe quoi, et puisque,
selon toi, l'ignorance est la source des émotions infinies
(je n~avais pu formuler que par erreur une telle opinion
que toute ma nature démentait), je te demancie : Pourquoi ne pas se laisser aller tout de suite à cette ignorancelà ~ ? &gt;&gt; Et dans la même lettre : (&lt; Ne rien - même au
fond - mépriser. S'y fondre, s'y confondre, s'y mêler.
Y conformer sa pensée. Et la perdre ailleurs, le lendemain.
Il n'y a d'atroce dans la vie que notre, nos façons de la
voir - quand nous y tenons. »
Au fond, c'est sa vocation de romancier qui se révèle à
Fournier, déjà, au travers de son go{1t pour l'ignorance.
S'il se -dérobe à toute per:ception et à toute énonciation du
général, c'est parce qu'il entend s'établir sur le plan même
de la vie et dans une soi:te de commun niveau avec les
êtres particuliers.
et Il n'y a d~art et de vérité que du particulier 1 », écritil. Et déjà, bien plus tôt : « Je ne crois qu'à la recherche
l~ngue des mots qui redonnent l'impression première et
complète. )) cc f ai toujours désiré quelque chose qui
touche (dans le sens de toucher à fépaule), qui arrête et
qui évoque 4. » Et ailleurs encore: &lt;&lt; Je puis, des années,
avoir conçu les idées les plus claires, elles ne me sont rien
t;mt que je ne les ai pas senti passer de mon intellect à

r. Lettre du 9 novembre I9{)6.
Lettre ·du r9 février 1,00.
3. Lettre du 23 septembre 1905.
4. Lettre du I'5 août r 906.

ALAIN-FOURNIER

cette partie de moi où les choses sont plus obscures et
impossibles à exprimer sinon par l'énoncé difficile, ému,
surhumain de tout leur détail '. &gt;&gt;
Il réclame le droit d'aller trouver chaque être, à sa place,
sans aucune intention ni .ambition préalables, et simplement pour l'y vivifier de son amour et de son imagination ;
« Je crois que toute vie v~ut la peine d'être vécue. On
les évalue, on méprise les unes, 011 glorifie les autres,
parce que peut-être on en fait arbitrairement les parties
dtun tout, d'une société, d'un monde idéal, q_ui 11'a
pas plus de raison d'être sous le soleil que tel ou tel
autre 2 • &gt;&gt;
Déjà l'on a vu comment il fait sortir et pour ainsi dire
engendre au courant de la plume des personnages à la fois
précis et n:ystérieux, que sa lettre m'apporte fragilement,
comme enrobés encore de sa prédilectfon. Il y aurait de
longs passages exquis-à citer.
Toute rencontre l'émeut, toute vie entr'aperçue; il la
reconstruit aussitôt, dans son paysage, sous sa lumière,
avec sa vibration; il s'attendrit sur elle, il épanche sur elle
le flot de son admiration, pour mon goût un 1Jeu tro_p
compati,ssante et aveugle. Je lui reproche de temps en
temps son excès de sensibilité, que j'-appelle sans ménagement de la sensiblerie. Il se gendarme, comme si je voulais tarir une .source en lui.
C'est vra.i, pourtant, à cette époque, qu'il a l'émotion un
peu facile devant tout ce qui se présente avec humilité ou
insignifiance; les profondeurs qu'il veut y-voir, je n'y comprends rien. Je suis froissé par sa tendance à tout transfigurer ; je ne sais _pas y reconnaître ~e don protiigie.ux qui
est en train de lui venir, de rendre à chaque objet sa dose
latente de merveilleux.
Lui~ pourtant (c'est 1a seconde des dècouvertes qu'il fait

2.

1.

2.

Lettre &lt;lu ·21 avril 1906.
Lettre du 23 septembre 1.905.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sur son talent), le sent déjà se former en lui et devine tout
le parti qu'il pourra en tirer.
Ou plutôt il aperçoit, il sait que s'il lui faut rester en
communion avec la vie particulière, ce n'est pas seulement
pour la bien observer et la bien décrire ; Je naturalisme
n'est pas son fait ; l'entbousiasme que lui a donné un
moment Germiuie Laccrteux, est sans lendemain'.
Autant qu'à l'abstraction, il répugne à la reconstruction
littérale et intégrale de ses modèles. En fin de compte ce
n'est pas du tout l'épaisseur des objets, ni le volume des
âmes qu'il va tâcher d'exprimer. 11 n'en prendra que la plus
mince pellicule, et tout de suite leur fournira une autre
chair, comme immatérielle.
L'opération est si particulière et si étrange qu'il faut
alléguer le plus de te.1ttes possible pour la faire bien comprendre : cc Ce pouvoir de ne sentir « des choses que la
fleur » était devenu maladif, cette fin d'été doulou1eux, à
force de subtilité. j'ai revu en rentrant ici le portrait idéal
de la Beata Beatrix par Rossetti et l'impression idéalement exquise m'a immédiatement, inconsciemment et
invinciblement suggéré les bords du Cher, que je n'ai
pas vus depuis dix aus, avec leurs déserts de saules
et de vase. Comment dire cela? C'est venigineusement
particulier. Cette odeur sauvage et unique et brutalement
réelle et le regard idéal de Beatrix c'était, c'est encore tout
un pour moi, pour je ne sais quelle fibre de mon cœur. Arriver à reconstruire ce monde particulier de mon cœur
qui ne sera compréhensible que quand il sera complet r. &lt;c Ces jours-ci j'ai été amené à méditer sur le Réalil;me. Je vois
que c'est encore une formule à travers laquelle on examine le monde.
Un peu de science et le plus possible de « vérités &gt;J médiocres et courantes : on bâtit le monde làadessus et le tour est joué. Le principe du
réalisme, c'est ceci : se faire l'âme de tout le monde pour voir ce que
voit tout le monde ; car ce que voit tout le monde est la seule réalité.
Je me demande comment nous avons pu tous nous laisser prendre à
une théorie aussi grossière. 11 est vrai que c'était un échelon. » (Lettre
du 2. avril 1907).

ALAIN-FOURNIER

où toutes les réalités, à cause du cœur oô elles sont passées,
seront pures comme des idées '. )&gt;
Donc lien, par suite de perception simultanée, du particulier et de l'idéal, autrement dit : sublimation immédiate, sans le secours de l'intelligence, de l'objet concret.
Le résultat sera une transpositi011 comme automatique de
tout le spectacle abordé par l'espr.it du romancier dans un
monde quasi-surnaturel :
cc Pour le moment je voudrais plutôt [que de Dickens ou
des Goncourt] procéder de Laforgue) mais en écrivant
ttn roman. C'est contradictoire; ça ne le serait plus si on
ne faisait, de la vie avec ses personnages, que des rêves
qui se rencontrent. J'emploie ce mot rêve parce qu'il est
commode quoique agaçant et usé. J'entends par rêve :
vision du passé, espoirs, une rêverie d'autrefois revenue qui
rencontre une vision qui s'en va, un souvenir d'aprèsmidi qui rencontre la blancheur d'une ombrelle et la fraî•
cheur d'une autre pensée. - Il y a des erreurs de rêve, de
fausses pistes, des changements de direction, et c'est tout
ça qui vit, qui s'agite, s'accroche, se lâche, se renverse. Le
reste du personnage est plus ou moins de la mécanique sociale ou animale - et n'est pas intéressant.
Ce que je te dis là semble l'énoncé de vérités séculaires
et banales sous une forme tant soit peu différente.
Mon idéal c'est justement d'arriver à rendre cette fomw,
cette façon d'énoncer la vie tangible dans des romans,
d'arriver à ce que ce trésor incommensurablement riche de
vies accumulées qu'est ma simple vie, si jeune soit-eJle,
arrive à se produire au grand jour sous cette forme de
« rêves .» qui se promènent 2 • »
Aussi Fournier admire-t-il dans Tess d' Urberville « ces
trois filles de ferme amoureuses, si simplement irréelles
malgré les mille délicieux détails précis , ... &gt;)
t. Lettre du 9 novembre 1906.

Lettre du q août 1905.
3. Lettre du 24 janvier 1906.
2.

�6-66

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

Ailleurs: ci Mon credo en art: l'enfance. Arriver à la
rendre sans aucune puérilité (cf. J. A. Rimbau&lt;l), avec sa
profondeur qui touche les mystères. Mon livre futur sera
peut-être un perpétuel va-et-vient insensible du rêve à la
réalité: «Rêve&gt;&gt;, ,e ntendu comme l'immense et imprécise
v:ie enfantine planant au-des.sus de l'autre et sans cesse mise
en rumeur par les échos de l'autre 1 • Il
Fournier instinctivement se solidarise avec ses perceptions Jes plus inintellectueUe~ mais en même temps les
plus constructives ; il veut conserver comme principal
moyen de connaissance - et de création - ce regard de
l'enfant qui prélève les plus impondérables éléri.lents du
monde et aussitôt les réagenc;e, les combine merveilleusement, jusqu'à pouvoir loger dans le château qu'il en forme
tout ce que l'âme petite et pesante, par derrière, et souffre
et désire.
Son irréalisme est foncier; il en ferait presque un
système déjà; mais non; c'est vraiment sa a.atnre qni
s'éveille et se trom•e d'emblée tout occupée à l'illusion :
« Je trouve que ce qui est difficile, c'est beaucoup plus de
se donner partoutl'illnsion complète de la beauté, ou plus
généralement l'illusion•. »
IJ Je trouve « difficile », mais au sens de « méritoire »
seulement; car au contraire c'est dans ce sens que fonctionne immédiatement, spontanément, couramment $On

esprit.
L'exposé que nous avait fait notre professeur M. Mélinand de la théorie idéaliste du monde extérieur avait profondément frappé Fournier; mais non pas ~ornme une révélation faite à son intelligence, comme une permission plutôt
donnée à tout son être d'aper,cevoir le monde transpai:ent, et
modifiable par nos facultés.
Lettre du 22 août 1906.
Lettre du 22 janvieu9o6. Cf.: « Je n'aurai derrière moi qu'un peu
de rêve très doux et três lointain, bien à moi, que je façonnerai comme
je voudrai. &gt;1 Lettre du 13 août 1905.
I.
2.

ALAIN-FOURNIER

Lui qui tout à l'heure marquait tant de respect pour les
choses et semblait vouloir prosterner devant elles sa pensée,
ou l'y laisser se perd.re, c'est dans un mouvement plus sincère
encore qu'il s'écrie tout à coup : « Je me jouais du monde
avec la moindre de mes pensées', 11 et qu'après l'avoir
sireligieusement adorée, il parle cc d'une certaine âme de ces
campagnes ... que j'invent~ tous .les jours llll peu plus 2 • »
On sait l'importance qu'a le mot &lt;c changer ,1 chez Rimbaud, et ce clin d'œil, qui: a fait fortune, par lequel il communique à tout spectacle un aspect second. Il y a chez
Fournierune disposition analogue, non pas tout à fait des
sens, mais de l'âme, si j'ose dire. Encore une fois il n'est
pas directement poète, sa visi.on n'est pas assez subversive;
el1e ne brouille pas assez les choses ; il n'entre pas assez de
sens dessus dessous dans ce qu'il a regardé . .!Vfais il a une façon
propre d'ébranler les paysages et les êtres selon une certaine
pulsation comme amoureuse de son cœur et de les mettre
tranquillement en chemin, par ce seul moteur, sur toutes
les pentes du rêve.
Avec Rimbaud Ge ne fais pas ici de comparaison de
valeur), on a la sensation que toute l'étrangeté du spectacle
dépend d'un éclairage venant du dehors, fouru:i par le regard
du poète. Fournier invente une manière de désorientation
plus complète, plus sournoise, par la sympathie. Ce n'est
pas en \l'ain qu'il insiste, dans un des passages que j'ai cités&gt;
sur le rôle du « cœur )l dans la transformation des choses
en «idées». Ce n'est pas par hasard qu'il débute par cet
attendrissement devant toutes choses, à la Charles Louis Philippe, qui me donna un peu sur les ~erfs. ci Ce qui m'importe, c'est mon émotion, &gt;1 écrit-il,. Parce qu'il y distingue un moyen créateur et presque métaphysique, une
source de déplacement des objets et comme l'origine de la
procession qui les transfigurera.
Lettre du 9 décembre 1905.
Lettre du 4 octobre 1905.
3. Le 22 janvier 1906.

I.

2.

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Se plaignant, un peu plus tard, d'une fausse interprétation .d'un
, . de ses poèmes en prose, « il est vrai, dira-t-il,
que J aime assez cette façon de se tromper sur moi et
de comprendre fantastique là où j'ai voulu faire émouvant'.&gt;&gt;
~ui, le fantastique, - mais qui n'est pour lui qu'une
r~ahté plus grande, plus essentielle du monde perçu, - est
bien la fin suprême, et le résultat dernier, de toute sa
dévotion sentimentale. C'est à produire un certain détachement sur fond inconnu de la vie tout entière que tendent
ses admirations et ses apitoiements.
Aux personnages de Solness le Constructeur il reproche
une allure trop allégorique:« Je voudrais que la vie simple
des personnages et celle des symboles fût plus mêlée. Je
voudrais que leur vie fût un symbole et non pas eux... Je
v?udrais que la vie s'éclairât sans qu'on y pënse, rien qu'à
vivre avec eux 2 • »
Le don qu'il se découvre est ici défini dans sa simplicité
même, sous la forme où il défie l'analyse. C'est le don
d'illumination, au sens actif du mot, le don d'allumer au
sein des êtres et des choses, sans en rien prendre de plus
que « ce premier coup d'œil qui dit tout», une sorte
d'absence d'eux-mêmes et de vacance sur l'infini, - une
clarté timide faite de leur subite aliénation. Tout dérive,
tout s'en va sous son regard, tout se donne, en silence et
sans drame, à l'abîme. cc La vie s'éclaire sans qu'on y
pense. » Sa ténuité laisse entrevoir de pâles foyers ravissants. Le monde est « joué &gt;l avec « une seule pensée. »
JACQUES RIVIÈRE
1.

2.

Lettre du 31 décembre 1908.
Lettre du 17 février 1906.

COLOMBE BLANCHET
(FRAGMENT-)

Aussitôt après avoir achevé le Grand Meaulnes, Alain-Fournier avait conçu le plan d'un autre roman, Colombe Blanchet,
auquel il travailla activement pendant les années 1913 et 1914.
Le scénario, qu'il rédigea tout entier, par parties et par chapitres, en est extrêmement compliqué. Ce devait être fhistoire
des amours d'un jeune instituteur ; une petite ville de province,
presque un village, déchirée par des rivalités politiques, devait
servir de fond au récit.
Seuls les cinq premiers chapitres ont été esquissés par Fournier ; la forme ne peut en être en aucune façon considérée
comme définitive, car les brouillons contiennent de très nombreuses variantes et, pour certains chapitres, plusieurs états. Nous
publions pourtant ici une des versions qui nous paraît le plus
avancée du chapitre IV, intitulé le Pari.
Jean-Gilles Autissier est le héros du livre. Voyle et Bonnin
sont deux instituteurs, ses collègues. Josepha est la seule femme
officiellement légère de la ville; les trois jeunes gens ont passé
la soirée de la veille avec elle ; l'incident de la cave Bravard,
auquel Voyle fait allusion, est un épisode de la lutte pour les
élections qui met aux prises le parti du vieux. radical Blanchet
et celui des frères Fougerolles. La jeune fille qui apparatt à la
fenêtre de la Maison des sœurs est Colombe Blanchet ellemême.
J. R.

Plusieurs particularités ignorées de son enfance avaient
contribué à faire de Jean-Gilles ce jeune homme roma•
nesque que nous avons vu tout occupé d'une attente sin-

�670

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gulière : à dix ans il avait perdu sa mère, une toute jeune
femme anglaise pleine de charme et de fantaisie qui passait
des après-midi entières avec d'autres jeunes dames de B. ..
en riant aux éclats, à lui essayer de ravissants costumes
qu'elles composaient elles-mêmes. Son père qui était un
juge suppléant au tribunal de B. .. s'était par la suite fort
peu occupé de lui. Il avait commencé à se distraire de la
mort de sa femme d'une façon peu convenable. On le
voyait partout en voiture pour des parties -de plaisir, avec
des compagnons de tête et des femmes, tandis que l'enfant
restait enfermé durant de longues après-midis d'ennui
derrière la grille de la cour à attendre leur retour. Son
éducation avait été négligée et lorsque son père était mort
. à peu près ruiné, il était en retard de deux classes sur les
garçons de son âge. Courageusement, sous la conduire de
son tuteur, qui était le plus pauvre de ses oncles, il avait
renoncé à toute situation brillante, il avait préparé l'école
normale d'instituteurs, et la vie jusqu'au delà de ,·ingt ans
jusqu'après son service militaire, Jui était apparue comm;
une longue suite de travaux, de devoirs et d'efforts. Par
instants seulement il songeait à ce que serait son existence
lorsqu'enfin les examens seraient finis, lorsqu'il ne serait
pl~s à la c?arge de p_ersonne et inconsciemment il imaginait une existence qw res.5em blait au tendre paradis perdu de
:sa première enfa1:ce. Là aussi il y aurait une jeune femme,
venue on ne savait comment, mais certainement d'une facon
étrange, charmante et inattendue.
uvent, durant ,;ne
longue période où il avait travaillé pour elle, il avait imaginé cette arrivée singulière. lorsqu'il était arrivé à Villeneuve, dans un milieu, avec des collègues et pour un
travail auxquels il eût dû se sentir très supérieur, il ne
s'était dit qu'une chose : voici la ville où elle ne peut
manquer d'être. Et Villeneuve était devenu pour lui un
pays plein de charme et de mystère.
Même la soirée de la veille avec Josepha, si pauvre que
hlt pour les autres cette aventure, avait eu pour Jui ce

COLOMBE BLANCHET

même charme mystérieux. Pour la première fois quelqu'un
était ,·enu du dehors, qui lui parlait de son attente comme
d'une chose humaine et possible et qui n'était pas sans
espoir. Ainsi d'un jeune homme qui n'a jamais parlé de
sa vie à une jeune fille qu'il aime, mais qui ne déteste pas
qu'on le plaisante à ce sujet, comme si c'était une réalité.
A l'hôtel Didier, le ndemain soir, après le dîner, lorsque les deux plus anciens ~ous-maîtres se furent enfin
décidés à partir, Voyle, Bonnin et Autissier se concertèrent un instant du regard, puis tacitement décidèrent de
rester encore à causer autour de la table en désordre. Voyle
le premier raconta en I arrangeant un peu sa lamentable
fin de soirée, dans la c.lve de Bravard .
- Et pendant qn'jls sont là à nous abîmer et à: préparer
tout ce qu'il faut pour mettre l'école sens dessus dessous,
nous passons nos soirées avec une vi ille Josepha.
- U n'y avait rien à répondre, dit à la fin Bonnin. Il
vaut toujours mi ux se taire. Et tu aurais mieux fait aussi
de ne pas aller chez Bravard.
- Tout ce qui nous est permis, dit Voyle amèrement,
c'est de nous taire. Et, si nous voulons nous distrai.re, c'est
de passer nos soirées avec Josepha, le rebut de la ville, le
rebut de tous ces gens-là, de l'emmener promener, de lui
offrir de la limonade. Une Josepha que I année dernière
Jonquières et les autres ne trouvaient plus bonne qu'à
mettre en chemise dans un drap de lit et à faire saut r à la
couvert . Ce telle que oous emmenons. oilà notre distraction er voilà nos amours.
Ici Bonnin se tut et parut gêné. Quant à Auùssier, il
rougit légèrement. Il lui éta_ir pénible d'entendre parler
aussi brutalement de la soirée de la veille et de Josepha.
Et H rougissût que ce lui fùt pénible. Etait-il doL1c si sot
que d'imaginer toujours les femmes autrement quelles
n'étaient. Et il-se rnppelair les manières correctes de Josepha
et la façon dont elle tentait de donner le change, et il
rougissait pour elle, qui avait mérité qu'on la traitât ainsi.

�672

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Etais-je vraiment assez stupide [se disait-il] pour croire, sur
sa simple assurance, qu'elle avait la moindre tenue. Je
m'attache à la première femme à qui je plais, qui me
regarde et m'admire. Je ne demande qu'à croire tout ce
qu'elle dit. Il en rougissait maintenant jusqu'aux oreilles.
- Josepha en vaut une autre, dit Bonnin, l'année dernière ...
Mais Voyle l'arrêta :
- Je te vois venir, mon garçon, dit-il.
- Que veux-tu faire ici ? dit Bonnin. Tu sais bien toimême qu'il n'y a rien à faire. Il n'y a pas une femme.
Est-ce que tu espères encore des aventures, hein ?
Et il se mit à rire; puis il se leva de table, agacé.
Les deux autres le suivirent. Dans la grand'rue devant
l'église, la vieille Mademoiselle Périnaud, péniblement,
baissait la devanture en tôle de sa boutique poussiéreuse.
A l'intérieur, une seule bougie éclairait le triste étalage de
bocaux et de pièces d'étoffes:
- C'est la seule· femme que j'aie jamais vu ici, dit
Bonnin.
- Je finis par croire qu'on nous les cache, dit le grand
Voyle avec découragement.
Ils arri,èrent sur la place carrée. Là il y avait quelques
lumières et fa. légère animation des premiers soirs de chaleur. La musique tournante et enrouée d'un phonographe
dans un café. Des gens, assis devant leur porte, causaient
en regardant les étoiles. Quelques jeunes gens tournaient
en fumant. Au premier étage du café glacier la salle où se
réunissaient d'ordinaire les instituteurs était éclairée et l'on
voyait passer les ombres des joueurs de billard.
Allait-on monter les rejoindre, tandis que la belle nuit
de campagne était là toute proche. Du côté des abreuvoirs
on entendait vaguement les crapauds flûter. La lune brillait
sur le gravier entre les arbres des Grandes Allées. On imaginait des promenades, des rencontres, mais cette fois les

COLOMBE BLANCHET

jeunes gens s'étaient interdit, par leurs paroles mêmes,
l'aventure trop facile d'une rencontre avec Josepha. D'un
côté il y avait c·e café, cette place, cette vie de fonctionnaires, de l'autre la nuit insidieuse et romanesque. Et
Auti.ssier se sentait comme ces enfants qu'on envoie se
coucher les soirs d'été à l'heure où commence le plus beau
moment de la soirée.
&lt;&lt; Si nous faisions un tour encore, proposa-t-il.
- Les vieux là-haut, le directeur avec de Moly et Leboucher vont trouver qu'on les abandonne, dit Bonnin.
- Ils devraient trouver tout naturel, dit Voyle hargneux, que les jeunes aient leurs soirées prises. Et si nous
faisions ce que nous devrions faire, nous aqrions nos soirées
prises.
- Vous nous indiquerez où les passer», dit seulement
Bonnin, mais il suivit tout de même les deux autres.
Ils marchaient maintenant le long de la grand'rue que
de larges accotements plats séparaient des deux files de
maisons aux larges portes à marteaux qui presque toutes
s'ouvraient au ras de terre sans une marche de seuil.
Toute la petite ville était là, inconnue, endormie déjà.
Derrière ces façades si fermées, si ennuyées, il y avait des
jardins obscurs et des cours sous de grands arbres. Passeraije le temps de mon séjour ici, se disait Jean-Gilles, sans
qu'un rendez-vous me soit donné quelque nuit dans un
de ces jardins; sans qu'une porte finisse par s'ouvrir secrètement de l'autre côté des jardins là-bas dans un de ces longs
murs qui ferment leurs propriétés du côté du ruisseau?
11 Il n'y a qu'une chose à faire ici, dit Bonnin, et tu
sais bien laquelle. Je ne vois pas ce que tu as contre
Josepha. Moi j'ai fini la soirée hier avec elle.
Autissier à ce moment se sentit irrité et piqué, comme
d'une vague jalousie. Et cela lui parut un sentiment si sot,
il en ressentit contre lui-même une telle indignation, qu'il
en fut précipité dans un- tout autre sens et qu'il se sentit
assez d'autoriJé pour dire :
43

�6
LA NOUVELLE R'.E'VUE FRANÇ'A'ISE
7-l
.
_._ Eh bien •! je 1e •t'egrette pour vous. Vous valez mieux
que~eb..
, . . . .
......... Je vous tépète qu~il •ri'y a rien 11 fa1-r~ 1c1~ ~tt ento~e
13onnin, à 1li. fois piqué ~t flatté de ce qu Auosster vena"ft
ae ·dite.

.

,......... 'Rien à faire, ce -n'ellt pas prou'1é, dit Autiss1er~ à:~-ec

l'excitation et la légère émotion de voir ~ue ses :prorres
préoccupatiohs et ce1les {k' tes ,garçons_ qm se trouva~ent
être •ses camm-àdes pou.;aient se rrad-'Ufte dans le ~e1:1e
langàge -assez vulg~ire et viril : il y a on il •n'y a pas a faire
datts ce .pays.
,
.
Un 'instant il eut sur les deux autres 1ttutonté que peut
avoir en ces ·m~tières -un joli ·garçon, qui devait s~ .uonnaître et qui pouvait remporter une victoire là ott les

1

•

:fürres av11ient ·échtmé.
.
.
_ Si l'on s'y menait sérieusement, dit Voyle, si -au
li~ de nous enfermer au c1tfé et de r~noncer de gaîté de
cœnr à toutes nos sbitées, nous essay-10ns de frayer avec
les ·gens du pays, de faire ,aes conn~is~nces. ,
. .
.
_ Mais c'est wi-111ême 'llvirnt 1arrivée dAut1ssier qm
-ne ~oulais -pas sottir, tu ne te plais~is q?'ro c~fé, tu -ne_ me
lâchais ·pas d'un cmn pour the fa~Fe J?u~r : la mltmlle.
~ Ne t'inquiète -pas de ue -qae 1e fu1sa-1s _-1,a~tte ~nnée.
1.a:isse-'mbi dire... Si nous faisions -ce que 1e dis sér!eusettieht, avant un·tnois, nqu-s trois, rrous _au_rioFJside q-ei:oi ·~ous
·rt:mquer de Jonquières, •et _nous ne _se~ion~ pa~ ,e~osés à
a1ler dans sa cave le voir lutmer la pente 1nst1rut:nce pe11dant
•n"'-us somtnes là à tirer la hngue ,cortnne des IV'eaux.
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,.1·
B
·
_ Eh biep. nous verrons d'ahs 'Un mois, uit onnm

-sceptique.

,

.

r, •

_ Naturellement, dit Voyle, nou!&gt; n nnrons rt~ _-1a1t.
Farce que nous y penserons d~u~ jourste:.-que le,tromèm~
nous irons bôire des ·bocls. Mai:s il fauâra1-t ~atrtmger ..quel
que éhose. J\l fa:nd:rait se fix~r •un ?él:ai. .
. .
.
_ Oui, pourquoi pas, ,dit Autiss!er, tnté-ressé. Il faudr:nt
qu'il y eût à nous trois une espèae d1entehte.

COLOMBE BLANCHET

- Mais oomment cela ? Comment y aurait-il une
alliance de cette sorte? » questionnait à moitié badinant à
moitié sérieux Bonnin. Et c'.est ainsi que de question ~n
répo~se et t~ut :11 ba~inant ils en vinrent à parier à qui le
premier aurait fait vemr dans sa chambre une jeune fille de
Villeneuve. A celui-là les deux. autres offriraient un dîner
s~m~tueux à l'hôtel Didier-avec du champagne. On y conv1er::u secr-ètement la jeune fille si l'heureux gagnant avait
su mettre la main sur une personne suffisamment émancipée. Puis comme il importait surtout que le pari f-ût
gagné - peu importe par qui - on convint aussi que
chacun des trois, dès qu'il aurait jeté son dévolu sur une
femme, aurait droit à l'aide et au -dévouement absolu des
deux autres.

11 eût fallu voir la figure des tr-0is jeunes gens devant
cette entente : animés au jeu et sérieux comme des corsaires -qui organisent une carnpa,gne, J.a nuit, dans une
auberge mal famée. Bonnin, méprisant les femmes, mais un
pe~ gêné quand i.l s'agi~sait -des jeunes filles. Voyle cynique
et tngénu. Le moms séneux pa.i' avance était Autissier. En
plaisantant un peu rudement., à la façon ordinaire de ses
compagnons, il tâchait de donner le change sur l'intérêt
profond et particulier qu'avait soulevé en lui cette affaire.
Et pourtant vous n'eussiez pas dit à les voir trois aventuriers. Il y avait dans leur tenue je ne sais quoi de correct
et de démodé qui les eût fait prendre pour timides: des-eols
bas et droits un peu trop larges, qui laissaient voir leurs
pommes d'Adam; des cravates de cérémonie, étroites
comme des lacets, sur des plastr-o.ns de chemise empesés. Le
grand Voyle avait un veston de pêcheur aux larges poches
et un pantalon de toile ; Bonnin une jaquette fatiguée et
~n large pantalon à carreaux, qui .cachait ses courtes
Jambes arquées. Qua.nt à Autissier, on lui voyait toujours
une redingote noire un peu étriquée, qui d-evait -être son
uniforme d'école normale où l'on avait décousu les palmes
d'argent.

�COLOMBE BLANCHET

676

LA. NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

. ~e fut Bonnin qui demanda sur le pari les dernières préc1s10ns :
« C'est bien arrangé comme cela, avait dit le grand Veyle:
aura gagné le pari, celui qui le premier aura reçu une
jeune fille dans sa chambre .
- Reçu ? demanda Bonnin. Rien de plus? Il n'y a rien
de plus dans le pari ?
- Rien de plus, répondit Voyle après avoir regardé
Autissier, et tous les trois ils se mirent à" rire.
- Une jeune fille ou une femme ? demanda encore
B'onnin, placidement.
- Une jeune fille, une jeune fille, répéta Autissier en
insistant, comme si cela ne pouvait pas faire question.
Et tout étant réglé, ils se reprirent à marcher. Et au bout
de ~uatre pa~ recommençant à parler de la même question,
mais plus librement, comme des gens qui viennent de
rédiger et signer chez le notaire un contrat difficile :
&lt;&lt; Moi, dit Veyle d'un air pensif, je crois qu'il faudrait
plutôt voir du côté de la campagne. Et il se donna l'air
pensif et fermé de quelqu'un qui combine un plan.
- Chacun son goM, approuva Autissier . Après tout, il
y a de jolies paysannes.
- La grande Blanchet, par exemple, fit Bonnin. Et il
se mit à rire de son rire de crécelle. Autissier demanda des
explications.
- C'est, lui dit-on, la fille aînée dù maire. Elle est plus
avare encore que son père. C'est elle qui conduit les tombereaux de pierre et de fumier pour éviter le prix des rouliers. Elle a des muscles comme un homme, elle est tannée
comme une peau-rouge, et elle porte des chemises en toile
de sac.
- Vous n'êtes pas sérieux, dit Autissier, et il fit mine
de rester en arrière. Mais les autres ralentirent le pas pour
rester causer avec lui, tous les trois s'arrêtèrent. C'était
décid ément avec le nouveau venu que se plaisaient les
deux autres. Du fait au'il venait de loin, qu'il avait vécu à

677

la ville, il devait être, leur semblait-il, plus renseigné qu'eux,
plus audacieux qu'eux, bien que plus jeune. Et son prestige, grâce à cette ignorance de ce qu'il était vraiment, durait.
- Je vous entends sans cesse répéter qu'il n'y a pas de
femmes ici, dit-il. Et pourtant vous vous plaignez que les
gens de la ville aient des maîtresses. Qu'est-ce que cette
petite institutrice dont vous parliez tout à l'heure.
- Ce n'est pas une institutrice, répondit Bonnin ...
A ce moment la lune se montra et les jeunes gens arrêtés
~evant l'étroite façade d'une maison à un étage dont le
linteau de la porte soutenait une niche avec un SaintJoseph, se trouvèrent dans une nappe de lumière. Tant ce
dé:cor, passé onze heures, paraissait irréel, tant ces maisons
de petite ville paraissaient closes et in habitées, que les jeunes
gens ne songeaient même pas à s'éloigner ou que leurs voix
pussent troubler le sommeil de qui que ce· fût dans le
voisinage. Jean-Gilles était debout sur la route, le visage
tourné dans le sens de la rue, et les deux autres bientôt
s'étaient assis de chaque côté de la marche &lt;lu seuil, avec si
peu de gêne que Voyle machinalement tambourinait même
légèrement de son poing sur la porte de bois. Et il parlait
avec ce goôt, cette minutie, et cette application des gens qui
ont passé l'heure raisonnable de dormir et qui veulent faire
durer le plus longtemps possible le plaisir.
- Ce n'est pas une institutrice, dit Bonnin. Et je
n'affirme pas qu'elle ait jamais été la maîtresse de personne.
Nous l'appelons la petite institutrice, mais c'est en réalité la
sœur de Marie, l'adjointe de l'école des filles. Quant à sa vie
privée, on prétend qu'ellê fait la noce à T .. . Moi je n'en
crois rien. Ce sont des racontars de Voyle. Moi je l'ai
toujours vue bien se tenir.
- Demande-le donc aux officiers de T ... et à Jonquières.
- Pourquoi pas, j'ai un parent à T ... à qui je le ferai
demander.
- Nous verrons, poursuivit Voyle. Ici, naturellement,
elle fait la farouche à cause de sa sœur.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Enfia, dit Autissier, vous ne pouvez rien dire de
prééis sUF el1e ?
~ C'est eocore vrai, dit Voyle. Mais c'est parce que je
de me suis jamais bien ocrnpé de la question. Je me
rappelle seutement qu'une fois ...
- Moi je ne crois pas, dit Bonnin qui ne songeait déjà
plus à faire fâcher Voyle, qù'elle ait jamais rien fait pour
de l'argent. Mais elle- a bien J'a,ir tout de même d'une per·smme qui a eu des aventures. Et elle a dû s'y prendre
jeune. Je-me souviens maintenant que le procureur racontait des abomînations sur elle quand elle avait seize ans et
des nattes dans le dos. c~est une personne que les aventures
ont tentée de bonne heuœ.
- E-st-ce qu'elle a un joli v.rsage? demanda Autissi.er.
A ce moment it y eut an premier étage de I'étroke
maison des sœurs un mouvement imperceptilrle que personne ne vit : un rideau se souleva légèrement, i peine
effleuré par l'e bord du clair de lune. On eût pu voir' daas
·1a c-ollereue relevée d'une chemise- de nuit, une paisible
~re de très jeune fil.le, avec une flammèche de cheveux
couleur vieil or. Elle regarda posément les trois jeunes
gens qui parla-ient -r-0ut près d'elle, et ses regards s'arrêtèrent su-r Autissier qui restart de pro.6.I, immobile et
pensif, attendant leur 1éponse, et qui prêsentai-t lur-même
à la m:rison des sœurs un fort joli visage, un profil candide et jeune avec ses cheveux rabattus par une raie de côté,
nn- prool de joueur de flûte et de chevrier biblique. Mais· à
ce motina:ttendu et trop e:hoisi dei visage. les deux autres en
se regatrdant se prirent ,a sourire de- ce garçon trop- distingué, puis à rire aux éclats. Autissier interdit se· reprir à
marcher tandis que les deux autres en le suxva-nt répétaient
avec amusement c:e mot de visage. La: hme de nouveau fut
cachée. Le rideau, à la fenêtre du premier étage, retomba.
Tout s'éteignit, pour- ce soir-là ~ et pour longtemps.
!LAIN-FOURNIER

L'AURORE EN PLUIE

LA NUIT
OU LES CHEVEUX D'ÈVE

La n~ige et l:i: feuille de vigne
Dissimulaient mal ta vertu
Froid de loup que j'ai combattu
En éc.riv.a.n t ces q,uelques lignes 1

Remplis d'onc ma 60U})8', nuit pim:,
Et que je puisse refermer
Les mains. sur. la pditrine d-ure
Que je n'ai pas le goat d'aimer.
Serrées devant le fiot amer
Les rO-Stf,. les. mt1,Î4ons étroit~
Ecoutent l.e bruit de. la mn
Qu'imite-nt des lbvm: adroites.

�6So

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

681

L'AURORE EN PLUIE

Nuit rose ! vois su,-ta fournaise
Les grandes eaux comme à Saint-Cloud .•.
-Pour te bien narguer, froid de loup,

MENSONGE

Mes mains éparpillaient la braise.
La nei1;e tiédit sous tes pas

Par le blanc décembre mordue
L'eau pure et la neige fondue
Vengent l'amour que tu trompas

L'ÉTOILE EXTRA-DRY

Des haies d'étoiles t'ont meurtrie
Pour qu'infidêle à tes dépens
Tu connusses tes mains flétries

Vent marin caresse les voiles
Le port peut ferrner son vantail
Sur elle rEtoile Extra-Dry
Poursuit une Elonde océane

Mais jolies comme queue de paon
Tu vois les lumieres descendre
Sur le visagf;,_ des amants
Et la ville dort sous la cendre
Toi seule n'oublies le moment

Dame de cœur, dame de proue
Neptune passé au bleu

Ni de quel sang l'œillet coup,!

Vous guette un œil au hublot

Tache tnes doigts inoccupés.

La tour Eiffel, la grande Roue

VOIE DES ROSES
Apparaitron( demai1!
Les belles
De deux doigts de nuit maquillées

Les chemises sont sur la haie
Et les étoiles dans les vitres

Riront devant l'ancre mouillée

Au bar italien le pisan

Au matin, frais place Pigalle.

Choque les fiasques, choque les

�LA NOUVELLE' RE.VUE"' FRANÇAISE

L'AURORE EN PLUIE

Filles Adieu, Adieu Voie des Roses
Et sept de trefie qu,and se lèvent
Le soleil et le vitrier.

RITOURNELLE
L'orgue de barbarie

COURONNE

Pour le départ de Jeanne
Egrenait d'aigres sons
Àrnour citrons amers

Feu de· roses,. 1Joici.la vill&amp;

De la vergue à l'eau sombre

Que fr t'assigne•. Ses cyp.,'ès

Glissait la fille-anguille

Fredonnent les, chansotts récentes.
Apprim sans le faire expres
L'eau pure àevant l'eau rougie

Amour fuseaux légers

Sur la darse ou ma.cérent
Des zestes de soleil

Méprise ou com/Jat la pudeur.
Comme d'une main sur la bouche

Un colporteur traçait

L'orage a soufflé la bougie

De son bâüm de coudre
Deux cœurs entrelacés

L'aurore sur les colonies

Pour conjurer le sort ...

Charme les hommes de couleur
C'est à peine si l'ombre touche
Le clair visage de Sylvie-

FEU DE PAILLE

Et les mains. brâlles du pla18teu:r

Feu de paille, au bruit du tambour

Couronne, image du bonheur
Faite de roses et de pitJ,J,tres,

Pttratt le printemps des romances.
Tu voudrais donc que recommence

Si jolie au front dtt mulâl.re.

L'arc-en-ciel d'un candide amour?

�LA NOUVELLE REVUE FRA:NÇAISE

Elle passe et brale ses doigts
Au tendre incendie de Marseille,
Songeant encore au jeu étroit

Qu'u~ mauvais génie lui constille.

LE FLEUVE DE FEU

*

Eto-ile, une douce créole'

« Tout ce qui est au monde est
concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la
vie.))
SLJEAN (Ire épître, 2, 16).

Sort des eaux où vous reposiez.
Et dan:s la corbeille d'osier
Cache le cœur de Rocambole ...

« Malheureuse la terre. de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'ils n'arrosent 1 »

Sous la- paille des closeries
Le feu du ciel couve en secret,

PASCAL.

Destin que je marque a la craie

« O Dieu... qui oserait parler de
cette profonde et honteuse plaie de la
nature, de œtte concupiscence qui lie
l' il.me au corps par des liens si tendres
et si violents ? »

Sur l'ardoise des bergeries I

BOSSUET.

Caprices dénoués demain,
Quand l'aurore nous abandonne

Si tu doutes qu'une jeune fille bien, née et parfais dé:vote
puisse descendre jusqu'où tu vois GISELE DE PLAILLY,
songe a ton dme. éprise de Dieu, mais qiii toujours aima plus
ardemment ses souillures.

Qui peut dénoncer la maldonne,
Et par quelles coupables mains ?

Feu de paille, je te protege
Et la comete tombe à l'eau

I

Un soir devant Monte-Carlo :
Ainsi se compose la neige ...
PASCAL PfA

De sa fenêtre, Daniel Trasis vit que l'herbe dévorait les
allées. Aucun autre voyageut que lui dans cet hôtel de
second· ordre. Les flancs viv.ants de la montagne épandaient
l'animale odeur des châtaigneraies quand elles fleurissent.
Un troupeau pressé arracha à. la route une poussière qui

�686

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sentait le suint. Daniel entendit l'omnibus de l'hôtel, dans
un vacarme de vitres secouées, cle freins et de grelots, roulant vers la gare : &lt;c S'il revient vide, je reste; s'il ramène
des voyageurs, je rentre à Paris. » Ainsi le jeune homme
voulait se persuader que la solitude ne l'effrayait pas. Une
lou:de pluie inattendue, traversée de soleil, cingla les
feuilles, puis son crépitement cessa. Les pépiements se
firent plus aigus. Daniel Trasis n'avait jamais été si seul.
Il ferma les yeux, retrouva en lui-même la couleur, le par~m de cette. après-midi finissante à Paris : ces pluies du
Jeune éte avivent les feuilles de !'Avenue Henrî-Martin
enduisent les troncs et le macadam d'un noir luisant. Il s;
souvïnt
qu'à cette époque, l'année dernièreJ le passé de sa
A
ma1tresse, !hérèse Herlaut, le tourmentait au point que
pour le délivrer de fübsession, il fallait que Raymond
Co_urrège _l'emmenât chaque jour dans son Hispano. La
nmt, pareils à des bandits masqués, les deux amis traversaien~ en trombe les rues viaes. Sous l'Hispano, Paris désert
et fra1s se rétréà,sait. Ils volaîent à travers ce domaine restreint. Que la Concorde est proche du Point-du-Jour ! Ils
s.,.arrêtaient à des bars, mangeaient aux Halles la soupe de
l'aube-Aujourd'hui, cette Thérèse Herlarit, il la fuit jusqu'au f~n~ d'une vallée des Pyrénées - non plus jaloux,
certes, .mais, excédé, et il ne redoute tien antant que la
poursmte dune femme acharnée et vieille. Sous d1ahsurdes
prétextes, Thérèse Jaissait à Blois svn marit ses enfants ,
débarqu~it sans ~rier gare, ne sonnait pas, sachant,que po11r
eJle Dame! n'était jamais là; mais, derrière un arbre de
l'Avenue,'.le guettait. « Tu es un faible, - disait Raymond
Courrège - une bonne raclée : avec moi , ça ne traînerait
,
pas ... &gt;&gt; Daniel avait mieux aimé fuir.
«

11 faut .tenirqurnze1onrs -

quinze jours ,e ncore » se

dn..JL Rien .ne l'humiliait comme de ne pas accomplir à la
lettre -ses desseins; et il ,avait résolu de demeurer un
mois &lt;ians cette petite station morte. Mais sa force était

LE FLEUVE DE FEU

à bout. Que n~-avait-il fui Thérèse ,daru; la ville même ? Un
criminel t,raqué reste à !Paris. Il Fêva de oe divw. crevé
dans l'antiahambre de Raymond Courrège. Il y avait .-goûté
de belles ouits où, sans tain ière, .i11uou1,1able, ,ioaœessible,
anonyme, il ,était .délivré des hommes. Da-us la chambre

proche, !Ray~1ond ;aunait, l'ôSsait,son,amie, jusqu'à ,ce que
le s0mmeil confondît lew:s souilles, et .ce •ni!tait plus s@udafrn que la respiration.. calme., l'innocence nocturne d'une
cbambxe d" enfants. Etendu, Daniel regardait luire, sons la
porte, la iumière de !':escalier, lorsque rentrait nn locataire
tardif. Au-·dessns de .sa tête? nne étagère était chai;gke de
cartons 11 ,cb:rpeam, ,de vieux s011lier-s, de valises ; quelqu¾.m i:entua:it uo trousseau ,de defs, fermait une ,porte :
Fesc.alier :rede"\œnair absnu. Les hauts murs d'un jardin
étroit répercutaient Jes1roulade.s des merles à l:a.uhe. Du fond
d'11n sommeil lrienhew:.eu:x, Daniel ootendait le choc léger
d'une .bouteille de la:it :posée sur le palier et le gli5sement
sous•Ûa .p.o:rtem.1 jouro&gt;nl .et des lettres.
•&lt;c Si l'omnibus ne~eat v-i.d.e, je --i:este ... ) &gt; Le train devait
avoir du ret:ur8. Daniel, d.ésœuvré, regarda fi. son chevet la
seule ph@rog.ra:p.hrie qui ne le quittât jamais ,et qui n'était
poi:nt celle de ses parents défunts, mai-s ,de son grand oncle
Louprat de la Sesque dont -il a11ait illl.-érité et à qui il étai:t
redevable d'une indépendance modeste. A Bourideys, dans
la cbambr;e dn N,ord,Ouest, le .pè:Fe de Daniel s'était suicidé - ponr ..ne pas surviv:re à sa. femme, disaiient le-s
bonnes .l:mes. Ma.i.s d'antres rappdaient ,ijUe sa vigne ayRit
étégrêlèe cette année-là; edes:anci.errs se solll.venaient que
le grand.:.pème maternel de M . .:I'i:asis., &lt;c le Viiei.ix de la Sesque », qui habitat!: en pa.ys:m de .chtrteau de la Sesq1:1e ,au
delà dé Sauterne:s,,itr.epn .dqJlll:mnhes re.t,de lièvne-s saignants,
de bëcasses, ,de :poulets emgmi:ssés ,à · la ·millad.e, ,se pendit
an fond du cellier, entre les rasiers ifermé-s d'µn .cadenas
oii., dans les .bouteilles ténébreuses, survivaient les étés du
siècle cnmmen:çant. Daniel adolescent avait aimé s'émou-

�688

LA NOUVELLb: REVUE FRANÇAIS!!

voir, se faire peur, sangloter dans la chambre du NordOuest, devant la cheminée, à l'endroit où il savait qu'un
jour le plancher avait retenti du choc d'un corps pesant.
Plus tard, ayant lu dans son manuel de philosophie que
souvent le suicide est un penchant héréditaire, cette idée
fixe l'a vair, torturé au point que, même guéri, il n'avait
jamais pardonné à son père et nourrissait contre sa mémoire
une rancune dont toute la famille eut sa part : la branche
qui habitait Bazas, comme celle de Captieux, la tante de
Sore, les cousins de Landirats. Mais pour le grand-onde
Louprat de la Sesque, son tuteur, Daniel toujours s'était
senti une sorte de goût. Il rendait encore un culte, sur la
carte-album, à ce visage de ruse du vieux finaud haut cravaté, les pouces au gilet et qui, entre Langon et Bordeaux,
dans les premiers chemins de fer, avait lu tous les romans
de Paul de Kock. Il dut vendre après 1870 son château de
la Sesque qu'il s'était ruiné à embellir, persuadé par son
ami Jérôme David que !'Empereur et !'Impératrice y
relaieraient pendant le voyage de la Cour à Biarritz. Il finit
ses jours dans l'une des maisons qui bordent la place
assombrie de platanes du gros bourg dont dépend Bouri·deys. Il croyait en Dieu et haïssait les prêtres. En octobre
1915, un entresol secret de la rue des Remparts, à Bordeaux, reçut son dernier soupir.
Daniel vit, sur l'omnibus, une malle et un sac. Il soupira de joie : c&lt; Je partirai donc ! )) Préc~dés du domestique, les Pédebidou, maîtres de cet hôtel, se précipitèrent.
Daniel aperçut, au soleil couchant, le crâne de M. Pédebidou, les frisons de Madame, ses bras courts que la pres·sion du corset soulevait comme des élytres ; il vit encore
Made.m.oiselle Pédebidou, osseuse, pauvre de cheveux. Il
-fallait la venue d'un voyageur pour que œtte famille fût
visible autrement qu'à travers la vitre dépolie du bureau.
Une dame descendit, jeune et la toque voilée. Daniel
-Tépéta : « Je partirai demain. &gt;&gt; Il entendit des voix con-

LE FLEUVE DE FEU

fuses et soudain cet:te exclamation de la voyageuse :
- Comment ? Madame de Villeron n'est pa; ici ?
Elle insistait : une dame, avec sa petite fille ... Et comme
les Pédebidou se rendaient témoignage l'un à l'autre de ce
qu'ils n'avaient reçu aucune lettre, l'étrangère se lamenta :
-C'est incroyable ! Je n'y comprends rien ! Mon amie
m'avait donné rendez-vqus id ce soir.
Elle était surtout étonnée qu'il n'y eût pas de télégramme à son adresse. Mais Madame Pédebidou, comme si
elle en avait reçu l'avis mystérieux, promit à sa cliente
qu'elle aurait une dépêche le lendemain : (&lt; A la première
heure, bien certainement, Madame. &gt;&gt;
Les voix se perdirent dans le vestibule puis de nouveau
retentirent dans l'escalier. Une porte voisine grinça; Daniel
Trasi:s avait décroché son smoking ; il se rasa de près, descendit au deuxième coup de cloche et, traversant l vestibule, alla droit à « 1-a liste des étrangers &gt;&gt; ot'.i, jusqu'à ce
jour, il avait figuré seul. Déjà le nom de la voyageuse était
calligraphié au-dessous du sien. Il lut : Mademoiselle de
Plailly. Une jeune fille, à l'hôtel? Il comprenait pourquoi
l'absence de son amie l'avait émue; car il ne doutait point
que ce fût ttne très jeune fille. Il présumait qu'au restaurant, pour les commodités du service, leurs tables seraient
rapprochées; aussi fut-il déçu de dîner solitaire encore,
dans la salle où craquaient les bottines neuves de la grande
haridelle qui, mitrée d'une haute coiffe, servait. Elle apprit
à Daniel que la demoiselle mangeait dans sa chambre, sans
appétit : cc Elle se fait du mauvais sang, la pauvre. » Daniel
demanda une demi-bouteille de Oiquot ; il ne s'ennuyait
plus. Souvent il s'était comparé à ces rongeurs dont les
dents ne doivent pas une seconde rester inactives . .Il alla
sur la. route pour attendre la nuit moins attentif aux
bruissements, aux odeurs qui lui rappelaient d'autres soirs
&lt;le Juin dans son enfance et sous un ciel familier, qu'à ce
qui appartenait en propre à cette vallée pyrénéenne : ces
hauts pays encore touch és de soleil, ces hauteurs où tin44

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

taie11t des cloches rauq:ues d-e troupeaux et de chapelles
qu'on ne: voyait pas. Des brumes -flottaient, se défaisaient
au ras des prairies sereines. Il écouta surrou:t cé ruissellen1ent des gavés, ce bruit indéfini d1-eaux vives qui prête à
toute vallée des Pyrénées, le soir, une douceur sutnaturelle,
un repos d'éternité - comme si l'âme, selon la promesse
liturgique, y goûtait à la fois le Rafraichissement et la
Paix.
Mademoiselle de Plailly, une jeune fille ... Quel homme
ne nourrit un goût secret ? Daniel Trasis souffrait d'une
étrange soif de limpidité.~Ce débauché était humilié de se
sentir la proie du vertige devant tout être intact. Il ne l'eùt
avoué à aucun ami. Raymond Courrège lui répétait vainemeut que, depuis l!t. guerre, la dause élargit le terrain de
chasse des hommes. Daniel, parce qu'il avait eu à Vauquois le pied gauche blessé, fuyait les dancing : &lt;&lt; Tu as
tort, disait Raymond, les jeunes filles mettent plus de temps
à se décider; et souvent, après la .première entrevue, vous
quittent avec horreur. Mais élles reviennent toujours, surtout les plus dégoûtées ... &gt;l Son plaisir était de les dresser,
de les plier à ses manies. Daniel feignait de craindre de
telles intrigues, leurs conséquences; mais Raymond assurait
que les jeunes filles savent aujourd'ht1i n'être jamaisn1ères.
L'autre secouait la tête sans répondre et gardait pour lui
seul le secret de ce goût, de cette soif. Raymond s~ gaussait
de la rag.e jalouse qui portait Daniel à scruter le. passé de
chaque maîtresse (ainsi le martyrisa plusi!!urs semaines une
confidence de Thérèse Herlant touchant un jeune homme
qu'elle avait connu, jeune fille, à Cabourg et dont elle
avoua que le bain l'émouvait). Ce que les femmes aimaient
en Dâniel: qu'il eût, avec une si douce figure brune, et
tant de songe sous les paupières, des façons de brute,
venait peut-être de sa rage : cc Parce que, disait-il, elles ont
déjà servi, elles ont des traces de doi:gts. n

69I

LE FLEUVE DE FEU

Mademoiselle de Plailly ... A son propos, ce soir, sur la
route où les vaches revenant de boire l'obligeaient à se
tapir cohtre un p~rapet, Daniel évoqua _le souven~ de c_elle
qui sans doute la pr'el'nière suscita en lu1 cette s01f de lm~pidité. Le bourg du Bazadais, où _l'onc~e ~oupra_t recev~Lt
autrefois pendant les vacances, n offrait rien qm put séduire
beaucoup le c0llégien. Il comprenait mal qu'habitant toujours la campagne, son oncle souffrît que ses fenêtres donnassent directement sur la place enténébrée de platanes
énormes ; et qu'il n'y eût derriêre la maison qu'une cour
qu'assomdissaient les gétnissements de la scierie proche. Il
suffisait à l'oncle Louprat' de savoir qu'il posséd.iit beaucoup
de cc pins sur pied )l. Tel était son orgueil qu'il aimait
mieux les laisser pourrir que les couper. Et puis il craigna.it,
d·epuis la vente ùe la Sesque où l'Empereur n'était pas
venu, qu'on pût crnire qu'il av~it besoin d'argent. A l'affût, dans un bureau du rez-de-chaussée aux boiseries couleur chocolat,- il guettait les allées et venues sur la-place
des voisins, du curé surtout, faisait le compte des visites de
l'ecclésiastique aux demoiselles de la poste, - visites qui
inspiraient au bonhomme mille gaillardises. Ainsi se vengeait-il d'un mot du curé aux enfants de Marie: cc Une
bonne qui se place chez Louprat est perdue. J) Une armoire
de ce bureau contenait, outre une bottteille de fine séculaire, des estampes japonaises d'une laborieuse obscénité.
Casanova, Restif de la Bretonne, le Marquis de Sade aidaient
à ses délectations. Dans le coin des philosophes, l'oncle Louprat avait réuni les Facéties de Voltaire, le Testament du
Curé Meslier, l'Alcuran des Cordeliers, les Jésilites criminels,
l'Hisw-ire des Flagellants. Daniel Trasis ne découvrit qu'à la
mort clandestine de l'octogénaire cettè réserve cachée où le
bonhomme, dans le secret, attisait son feu. Mais durant
ces vacances de son adolescence, le jeune garçon n'avait
aucun autre plaisir que de parcourir a bicyclette les deux
lieues qui le séparaient de Bourideys où s'était tué son
père, - village si perdù que la route n'allait pas au dclà.

1:

�692

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les gardiens Ransinangue et leur fille Marie ouvraient au
soleil d'août la maison abandonnée sans qu'elle perdît son
odeur de moisi. Quatre rangs de chêne; énormes et bas
mêlaient leurs branches; puis s'étendait un grand champ de
pauvre millade. Cet espace de terre et de ciel, ourlé de
pins sombres, était le cirque où Daniel adolescent et la
petite Marie Ransinangue prêtaient aux nuages des formes
d'animaux, de chars et de dieux.
Cette Marie Ransinangue avait passé avant l'âge son
certificat d'études. La sœur Lodoïs, directrice à l'école
libre, disait qu'elle était un sujet remarquable. ·L'enfant
faisait chnque jour seize kilomètres pour apprendre. c&lt; C'est
une tête, disait la sœur, tout y entre. » Elle vantait à
l'enfant l'enchantement du noviciat. A quinze ans, devant
cette fille, dont le sarrau se gonflait durement, Daniel
Trasis avait été pénétré de ces délices douloureuses qui,
après tant d'années où il avait connu Paris, la guerre,
toutes les débauches, ce soir l'inondaient encore au seul
nom d'une jeune fille inconnue : Mademoiselle de Plailly.
La route était libre. Les gaves ruisselaient. Les pas .de
Daniel interrompirent un rossignol : cc Marie Ransinangue, dit-il, Marie Ransinangue ... &gt;) Elle lui avait tant
plu par sa candeur que, bien qu'il ne fût déjà plus pur dès
cette époque, il s'était défendu de la corrompre. Elle était
pieuse, certes, mais rieuse et rien ne manifestait qu'elle fût
touchée par les invites de sœur Lodoïs. A treize ans, elle
aimait poursuivre Daniel dans la maison vide, se dégruser
avec la friperie du grenier, lire à haute voix sur le talus, au
bord du champ, des romans de Maryan, de Raoul de
Navery, de Zénaïde Fleuriot, où sœur Lodoïs s'était
initiée à la connaissance du monde et des passions et dont
elle jugeait que sa protégée pouvait, sans risques graves, se
divertir. Jamais avec _Daniel que le verbiage ordinaire de
deux enfants interrompu par la femme Ransinangue pour
que Marie s'occupe des poules et du cochon. Aucune

LE FLEUVE DE FEU

rêverie chez cette belle fille; parfois seulement son regard
fixait Daniel qui lui disait de ne pas « prendre des yeux
de vache )&gt;. Un jour de 15 août, revenant des vêpres dans
sa robe ridicule, elle lui dit : &lt;&lt; Ce matin, j'ai communié
pour vous. » Il pouffa ; elle le regardait, les sourcils rapprochés. Il inspectait ce corps empaqueté de baleines et de
mousseline, ce corps transpirant, et dit enfin, l'œil trouble:
cc Tu as eu chaud, Marie. » Elle sourit niaisement, rejoignit, en courant, sa mère. Dès lors, et sans qu'il y ait eu
entre eux d'autres paroles, elle l'évita. Il chercha ailleurs
son plaisir, mais sut que Marie faisait réciter leur catéchisme aux drôles de Bourideys, coiffait les mariées et les
communiantes après avoir tué leurs poux, veillait les
morts. Il oublia Marie Ransinangue et n'en ouït plus
parler jusqu'à ce soir de sa première permission, pendant
la guerre, où l'oncle Louprat l'entretint rageusement de la
folie mystique dont tout le bourg, depuis la mobilisation,
était, disait-il, possédé. Un petit berger entendait des voix.
Une métayère avait des visions, prétendait savoir que tel
disparu était vivant.
- Quant à Marie Ransinangue, crois-tu que pour
prouver son dévouement à notre famille, la garce a fait
vœu d'entrer en religion, si tu reviens sain et sauf?
Daniel avait souri, haussé les épaules. Pourtant, lors des
obsèques de M. Louprat de la Sesque ( obsèques solennelles, selon ce que le bonhomme avait toujours promis
au curé : « Vous ne m'aurez pas vivant, mais vous
m'aurez mort. ») Daniel avait, au défi.lé de l'offrande, senti
sur lui les yeux insistants de Marie. Elle le fixa sans vergogne, sachant qu'elle ne le reverrait plus, soit qu'il fût
tué ou que, s'il revenait, elle s'ensevelît vivante. Ainsi la
jeune fille disparut aux derniers jours de r918. On sut
qu'elle était entrée au Carmel de Toulouse. Quand
Daniel, démobilisé, vint à Bourideys lors du règlement des
gemmes, il connut à la rancune muette des Ransinangue
qu'il était te1m pour responsable de leur malheur. Mais,

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tout à la joie -&lt;l'être dans la vie, de trafiq11er avec Raymond Courrège d'autos, de motocyclettes, d'ampoules
électriques, de toile d'avion, d'uniformes amérlc:iins,, de
conserves et enfin perdu de débauche, Daniel ne donna
nulle attention à cette entrée au cloître, - du moins
crut-il n'en donner aucune. Mais il arriva que sur le
divan dans l'antichambre de Raymond, au dancit'lg, dans
l'Hispano lorsqu'ils roulaient le dimanche vers un hôtel
de banlreue_; avec une cargaison de filles, le garçon avait,
le temps d'un éclair, la vision d\me petite paysanneJ prostrée. Il voyait des carreaux. rouges, 1:1ne terrine pleine
d'eau, un crucifix sur là çhaux du mur,
Ce soir, il pensait à Marie Rq.nsinangue ~ur la route
obscurcie que barra un instant une cJ1aîne vivante et chantante de drôles et de filles. Une seule fenêtre de l'hôtel
était éclairée. En traversant le vestibule, il déchiffra d'un
coup d'œil furtif ce beau nom : Mademoiselle de Plailly_,
décida de rester deux jours encore.
Le lendemain matin, devant le bureau, il la , yit . . Un
simple chapeau de paille cachait ses d1eveux; mai ils
devaient être roux, car ses, joues encore puériles paraissa.i ent
tavelées et lactées. Daniel observa le cou solide, la courte
vague de cheveux arrêtée net sur la' nuque, un peu trop
laroe
comme il les aimait. Il la voyait de profil ; elle parb '
lait vivement à Mm• Péde:bidou qui, honteuse de ses
bigoudis et de son peignoir, eutr.ebâ.illait sa porte. Jeune
fille, certes - ·mais à cette. seconde d'épanouissement où
l'amant futur mesure avec terreur le temps ·de se faire
aimer: demain le beatt fruit sera touché déjà. Daniel, dans
l'ombrè, couvait dé l'œil ce.t te proie intacte encore. Elle
tenait un télégramme ouvert, donnait des instructions
d'une voix hardie :
_ M111• de Villeron arrive ce soir ... La petite était un
peu souffrante... Vous préparerez la_· charn bre à côté
de la mienne... - Oui, celle qui c:om1mmique. -

LE FLEUVE DE FEU

Elle est moins bien exposée que l'autre ? - Cela ne fait
rien, Mme de Villeron aimera mieux celle qui communique ... N'oubliez pas le fü d'enfant ... - Non, pàs un
berceau. Il s'agit d'une petite fille de quatre ans, très gr11nde
pour son âge.
Elle sortit, Des nuées, masquées par la moutagne jusqu'à la ·dernière seconde, soudain ternirent l'.i.zur. Le soleil
s'éteignit et les papillons lourds le cherchaient dans l'herbe.
Daniel fila sur la route, emportant sa proie. 11 allait joyeux,
furieux, avec sa provende de douleur et de plaisir qu'il ne
démêlait pas encore. Le rongeur avait de quoi désormais
s'user les dents. Tout de suite ·il souffrit à cause de cc la
Villeron &gt;), comme déjà il la nommait haineusement. Qui
était cette amie tant désirée ? Il se réjouissait qu'elle füt
mère. Mais pourquoi ce rendez-vous à sept cents kilomètres de · Paris ? Que ce jour sans soleil était accablant !
La terre exténuée poussait le cri des insectes sans nombre.
Daniel, par un chemin de montagne, atteignit un village
croulant et vide, qu'il eût pu croi:re abandonné sans l'église
où il entra et où veillait la lampe. Son front, ses paupières,
ses mains reçurent la fraîcheur. La vo-ûte était peinte de
fleurs et d'oiseaux. Prisonniers depuis !a veille, les lis de
Pautel violemment saturaient cette ombre où Daniel peu à
peu reconnut l'humble défroque du culte, le brancard
pour les obsèques, l'antiphonaire sur un pupitre souilJé de
cire. Il se souvint du collège où il emponait à la chapelle
des livres profanes déguisés en livres d'heures. Les facéties
de l'oncle Louprat, d'après la Bible comique de Léo Taxil
et les chansons de Bérenger, t011chant les curés et leurs
servantes, -l'avaient détourné de la religion moins sans
doute que sa stupeur, au jour de sa première communion,
de n'avoir éprouvé rien que le vertige du jeftne. Mais en
rhétorique, il avait subi un temps la direction du plus
chétif de ses camarades, Jean Péloueyre, celui qu'on
appelait le « landousquet », dont il pressentait l'amitié
refoulée, contenue et de qui il prit le goût des vers iodé-

�LE FLEUVE DE FEU

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aurait voulu qu'elle ne le regardât plus ! Elle fit, pour
gagner la porte, un crochet de perdrix atteinte. Lui, erra
tout le jour, sans s'éloigner de l'hôtel et se répétant : &lt;c La
Villeron -sera là ce soir. Attendons de savoir qui est cette
Villeron. &gt;&gt;

finiment répétés. Evitons-nous jamais de subir l'empreinte
d'un être qui nous aime avec-quelque ardeut ? Plus fortement que ceux que nous aimâmes, ceux q)li nous ont aimés
nous marquent. Eh ce temps-là, garçon grandi trop vite,
hérissé, brutal, Daniel lut, outre tous les poères, Epictète
et l'Evangile, méprisa l'oncle Louprat, le haït même lorsqu'aux fins des déjeuners, en août, il le voya-it défaire son
col et se verser du. Gruau-Larose d'une main si agitée qu'il
en souillait la nappe. (« Voilà soixante ans qu'il boit son
frontignan de vin rouge à chaque repas! )&gt; répétait Ransinangue avec vénération.) Parfois 1~ vieux souhaitait les
confidencès de Daniel&gt; posait des questions queJ'adolescent éludait. Il l'amenait à Bordeau:t, au Grand Théâtre,
lui pinçait le bras pendant le ballet : c&lt; Regarde Lovati, la
dernière à gauche. Tiens : prends les jumelles. »
Ainsi Daniel s'attardait-il à rêver dans cette chapelle
perdue. Il oublia l'heure, revint en hâte et, sans prendre
le temps de se laver les mains, affamé, courut au restaurant.
Comme il ouvrait la porte, Mademoiselle d&lt;t Plailly tourna
brièvement la tête , Il regretta une seconde, puis ne regretta
plus d'être ainsi cramoisi, décoiffé. Raymond Courrège
souvent lui disait: ci Toi, elles t'aime,nt à l'état sauvage ... &gt;)
Il s'étonnait qu'elle ne se retournât ·pas e~ s?inquiétait,
lorsqu'il s'aperçut qu'un jeu de glaces permettait à la jeun,è
fille de le couver des yeux. Il aima ce subt erfuge et déjà il
en souffrait. Jusqu'à ce qu'elle eût fini de "manger ses
fraises, l'inconnue affecta de ne pas le voir ; mais Daniel
connaissait cette ruse ----du regard, toujours ailleurs qu'au
seul visage qui l'attire. lui la voyait mal, éta nt un peu
myope, mais il n'eût pour rien au monde abîmé d.e
lunettes son visage, ni voulu
qu'un monocle l'abêtit. Les
I
cheveux de 'la voyageuse, dans un rais de soleil brûlaient,
non pas tout à fait roux comme il avait cru : il n'aurait su
dire leur couleur _de flamme sombre. Il l'excusait, se
disant : cc EHe ne voit pas que je la vois. » Mais qu'il

I

Quand ce fut l'heure ·du train, la jeune fille traversa le
vestibule, volant vers son 'amie. Elle entr'ouvrit la porte du
bureau et adjura un Pédebidou invisible de placer dans la
chambre de M~e de Villeron deux vases qui pussent
cônterur des fleurs à longue tige. Ces signes d'une_amitié
&lt;lélicate irritèrent Daniel. li s'établit dans le vestibule pour
guetter l'ennemie inconnue. Le train devait avoir du
retard. Survint l'employé de la poste qui remit à: Mm• Pédebido.u un télégra'mme. Lorsque Daniel entendit le nom
de Mademoiselle de Plailly, sa joie Foblig€a-de se lever, de
marcher : il était sûr que l'a Villeron se récusait encore et
déjà mesurait sa puissance sur une proie soli taire. Il se
tapit.
Mademoiselle de Pl::(illy descendit seule en effet de
l'omni:bus et sa figure désolée exaspéra Daniel. Cependant
elle déchiffrait la dépêche, se lameotait : &lt;c Voilà que la
petite a unec angine maintenant ! Il y a écrit : Angine. sans
gravité. Voyage remis. Lettre suit ... ii Mm• Pédebidou la
rassurait : du momç,nt que c'était sans gravité... Son amie
serait là dans une huitaine ... La jeune fille s'arrêta au
milieu du vestibule, sans voir Daniel et murmurant : « Je
ne sais pas ce qu'il faut que je fasse. » Elle alla s'asseoir sur
un banc devant. la porte. Daniel s'approcha et, à travers la
vitre, comme sous une loupe, put observer à loisir ces
épaules, cette nuque. Comment eût-il négligé une telle
oecasion? Il s'avança donc vers la pleureuse qui leva la
tête. Le vent compliçe emporta le télégramme qu'elle
avait posé sur ses genoux. Daniel le ramassa, le lui remi.t,
osa parler : il savait par les Pédebidou qu'elle avait reçu de
mauvaises nouvelles; si elle avait besoin à'aide, il se mettait

�698

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE FLEUVE DE FEU

:à sa disposition. Elle ne s'offusqua pas, mais lui répondit
comme dans une gare la voyageuse qui s'est trompée de
train à Femployé qui offre ses services, et dans son désir
&lt;l'être secourue, comblait de renseignements sans prix ce
garçon avide : Fallait-il qu'elle revînt chez elle ? Les
voyages sont si coûteux aujourd'hui ! Son père habitait les
environs de Paris et ne consentirait pas à de nouvêlles
dépenses poùr qu'elle p(1t rej&lt;iindre son amie à Dut'J'kerque.
L'occasion .serait perdue... Fallait-il attendre seule ici, une
semaine, peut-être plus ? Et puis il y avait les frais
&lt;l'hôtel. .. C'est vrai que sou amie sren chargeait.
- Elle se charge des -frais t
- Oh! Elle esttellement plus riche que moL ..
Elle s'interrompit, les joues en feu, honteuse de s'être
livrée. Il n'nsa la regarder, sut même feindre l'indiff.érence
lorsqu'il -lui conseilla d'attendre la lettre de son amie
avant de rien décider. Elle se leva,- avec un rtibt d'excuse et
d'adieu.

petite Marie Ransinangue, gardée dans un cloître, défendue
des regards. Jalousie ? Il savait que cette passion en lui
dépassait toute Jalousie, car lorsque avec une imagination
prompte et patiente, il tentait de la posséder en pensée, de
la dénuder, il souffrait autant de cette débauche que si elle
s'y fût livrée avec. un autre.
Au re-pas du soir, elle l'acc1,1eillit d'un salut court et ne
le regarda pas une seu-le fois, mème à la dérobée. Il ne
s'inquiéta pas de cette reprise : il la laisserait courir, lui
donperait l'illusion de la liberté~ sachant que d'un bond
il pourrait l'atteindre, se servir d'elle. Non, il n'était pas
pressé et, dur-.mt ce repas,~déplora même que l'ennemie
inco.nnue ne fût ,pj!s là, cette Villeron qu'il aurait aimé
combattre à visage découvert. Que la jeune fille semblait
triste de son absence ! Elle'ne se surveillait pas__, mangeait le
coude sur la table, l'œil vague. Elle avait gardé sa jupe
ppussiéreuse et sa blouse de l'après-midi.

Daniel marcha à pa~ pressés sur la route comme si
quelqu'un l'attendait. Ainsi courait-il lorsqu'en·lui des sentiments contraires s'enchevêtraient et qu'il s'efforçait de
&lt;lémêler son désir de sa crainte, sa peine de -sa joie. Il
savait déjà· qu'il ne partirait pas, mais ignorait œ qui dominait en lui ; le regret de ne pas connaître encore cette
Villeron - l'espoir que toujours donne l'approche d'une
enfant mal défendue, déjà atteinte - la joie d''être seul à
mener cette i-ntrigue, sans témoin, loin de Raymond Courrège surtout. S'il avait été 1à, ce dur maître d'équipage,
Daniel n'aurait-il, par mauvaise honte, forcé ce doux
gibier qui ne songeait pas à. fuir ? Pour la première fois
sans doute, il suivrait sa loi intérieure. Rien ne lui était
plus évident que son désir de ravir ce corps, - rien,
sinon sa terreur qu'il ne fût pas intact. Que n'eût-il donné
ce soir pour obtenir cette -assurance qu'elle ignorait toute
caresse? Il aur.ait.voulu qu'elle eût été jusqu'à ce jour une

Après le diner, Daniel, dans le jardin crissant où, sous
les marronniers, la c,haleur du jour demeurait stagnante,
répondait à une pensée intérieure : &lt;c Pourquoi la salir ?... »
Plus tard il alluma une cigarette et ne sut pas que de la
terrasse, la jeune fille regardait luire brièvement _ses
deux mains enserrant l'allumette. A cet instant, il se répétait : &lt;c Pourquqi l..'l s~Iir ? Que vais-je imaginer ? Si
Raymond m'entendait, il se tordrait. Il dirait : Qu'est-ce
que ça veut _dire s;de ? Il n'y a que des gèstes. Un geste
en vaut un autre... Cette petite, que désiré-je en elle· ?
Après des heures de plaisir, son corps serait-il autre que ce
qu'il est, vierge ? Je chéris en elle un mirage. Qu'est-ce
que la pureté ? &gt;&gt;
Les feuilles épaisses au-dessus de lui se froissèrent ; la
campagne ruisselait d'eaux vives sous un ciel sans lune,
fourmillant et traversé d'une piste lactée, d'un gave blême
d'astres, et ce ruissell,ement indé6ni sm: la terre et dans

�700

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les cieux donnait l'idée d'un effacement de toute tache,
d'une rénovation par l'eau.
Après minuit, l'éveilla un instant le soupir nocturne
de la pluie, et le matin elle chuchotait encc5re sur les
feuilles et sur les oiseaux éveillés. On ne voyait pas la
montagne. Ce filet de la pluie aux mailles innombrables
rabattit dans l'hôtel Daniel et Mademoiselle de Plailly.
Mais comme au restaurant, il lui demandait si elle avait
reçu de meilleures nouvelles, la jeune fille l'avertit, d'un
ton bref, que son amie arriverait à la fin de la semaine
suivante et laissa entendre qu'elle ne souhaitait pas prolonger cet entretien. Il s'inclina et cependant la bénissait
d'être en défense. Il aimait qu'elle se méfiât. De la terrasse, à travers la porte vitrée du sàlon, il vit qu'elle
écrivait une lettre interminable : sa réponse à la Villeron,
sans doute. Il souffrit de ce qu'elle couvrait tant de pages.
Pour rien au monde il n'aurait quitté la place avant
qu'elle eût achevé cette lettre et, cherchant une contenance, relut celle qu'il avait reçu le matin de Raymond
Courrège. Elle portait le timbre d'un bar des ChampsElysées et la seconde feuille était roussie par le feu d'une
cigarette. Raymond ne se plaignait pas des affaires : il
avait gagné cinq mille balles sur une Voisin achetée et
revendue en quarante-huit heures. Il ne pouvait plus se
servir de l'Hispano, en ayant bourré la carrosserie avec
des coupons de soie : un coup merveilleux qu'il avait fait !
Au moment d'obtenir son règlement transactionnel, un
type lui avait vendu le lot en vrac, à vil prix. Il espérait
ratisser la fort~ somme. C'était urgent d'ailleurs au prix où est
le champagne à El Garone et Aux Acacias. Il avait plaquéMarcelle mais levé une petite argentine de dix-huit ans
qui allait au lycée - pas grue du tout. Dès sa première
visite il lui avait fait boire de son fameux vin chaud à la
'
cannelle.
Daniel déchira le papier et cependant, à travers la

LE FLEUVE DE FEU

7or

vitre, regardait Mademoiselle de Plailly qui écrivait,
écrivait. .. De la feuille roussie par la cigarette de Raymond
et vainement déchirée, émanait une force qu'iJ subissait
bassement. Cette fille, derrière la vitre, ne lui était plus
que ce qu'elle eût été pour un ravageur comme Courrège : Ah l forcer la porte, arracher ces papiers où elle
livrait ses secrets, et puis la prendre, se la soumettre.
A I:instant où, debout, elle fermait l'enveloppe, Daniel
entra et, du seuil, il la dévisageait. Comme le temps
pluvieux assombrissait le salon, elle ne put voir l'expression atroce de ses traits, d'ailleurs à contre-jour, mais
sans doute en pressentit-elle la menace, car elle se retira
en hâte par la porte du vestibule. Daniel examina les
ouvrages au crochet sur les fauteuils de palissandre, une
tête d'isard au-dessus de la porte, puis la table où tout
à l'heure la jeune fille écrivait. Un buvard était là dont
il se saisit avidement pour le placer devant la glace. Ainsi
déchiffra-t-il quelques mots insignifiants : tendresses ...
embrasse ... pluie... et la signature : Gisèle de Plailly.
Il emporta ce petit nom, le répéta, le savoura, s'en pénétra ; il en fut comme adouci, apaisé. A la fenêtre de sa
chambre, fumant et rêvassant devant la pluie, ayant sa
part de la joie végétale, il détachait chaque syllabe de ce
nom et de ce prénom : Gisèle, Gisèle de Plailly comme s'ils eussent dû lui ouvrir il ne savait quelles
portes.
Aux Pyrénées, la pluie dure : trois jours passèrent
sans interrompre le déluge qui, ensevelissant les montagnes, rétrécissait le monde autour de l'hôtel désert. Cette
complicité de la plùie livrerait à Daniel la jeune fille
abandonnée. Non qu'il fût si fat que de croire qu'il ne
pouvait déplaire. Mais son instinct d'abord l'avertissait si
la voie était libre, s'il pouvait aller de l'avant\ Sa force
était de se voir sans indulgence, tel que le reflétait la
fem{De élue, comme si malgré lui il eût dû se conformer

�LE FLEUVE DE FEU
702

7o3

LA NOUYELLE REVUE FRANÇATS1'

à l'image que de lui se fai ait l'adversaire. Il avait suffi
d'un mot, d'un regard pour qu'il se sentît parfois vulgaire, bellâtre même. En revanche sa chair éprouvait le
moindre trouble éveillé chez une autre. Il était averti de
la plus secrète complicité d'un corps. Ainsi se sentait-il
sôr de forcer Gisèle, la bénissait 'ti'ê re défiante et, pareil
au chasseur que divertissent les ruses du gibier d'avance
vaincu, ne la pourchassait pas. Plus tard, il devait se
rappeler, comme les seules sereines de son amour, ces
heures dans I hôtel ,·ide, pressées de pluie, des pas furtifs
sur la terrasse quand il feuilletait au salon un vieux recueil
du Monde Illflstri, - surtout ce visage soudain inexpressif de la jfüne fille lorsque, au restaurant, il jetait un
brusque regard vers la glace où il savait que les yeux
aimés l'épiaient. Mais il 'tait de ceux qu'nne femme, dès
les premières paroles, blesse.
Dans un hôtel, des nouveaux venus créent entre les
anciens une complicité. Ce jour.:là, au restaurant, une
famille fit son entrée : d'abord une vieille dame réduite
dont le corset saillant barra.it le dos ; puis un immense
fils d'une maigreur d'affamé et qui agitait, sur un long
cou où la pomme d'Adam semblait une maladie, son
osseuse figure masquée de boutons; enfin le père, gallinacé majestueux, portant haut sa tête chauve et rouge
de coq &lt;l1ode dont on eùt dit que Jébordait Ju col roide
la membrane charnue et IDQmelonnée. Daniel et Gisèle
se regardèrent, sourirent. Ce fut elle qui, au salon, avant
qu'il ait rien demandé, l'a,•ertit que « la petite trainait un
peu ». Mais son amie espérait être là dans une huitaine.
Elle ajouta :
- Savez-vous quelle est la maladie de ce grand
escogriffe, d'après Madame Pédebidou ? Il a le cœur trop
petit pour son corps. Alors le sang n'arrive pas aux.
extrémités.
Il devait avoir les pieds et les mains violets de froid.

Ils riren~ encore, s'étonnèrent de se sentir camarade
'?mn:e s1 ces quelques jours où, sans une parole, ils
nava1ent cessé de penser l'un i l'autre, plus sûrement
que .de longues confidences les avaient rapprochés. Ils
adrntr rent le travail déji fait. Elle montra qu'elle avait
des lettres eu citant une phrase de Maeterlinck touchant
les âmes qu~ se connaissent sa.os l'intermédiaire des corps.
II_ osa réparur que les corps, et non les âmes, réagissent à
distance, se ~airent, s'approuvent... Elle éclata d'un rire
affre~x. - grrouette ou crécelle qu'elle arrêta net.
~mel détesta d'abord ce rire qui ne ressemblait pas à ce
vis~ge P1;:· . Il _souffrit encore, l'observant de près, parce
q~ elle. n e~rut pe_ut-êrre pas aussi jeune que sa myopie le
lut a~att fait r tee. Ardemment, il contemplait ce visage
roussi, et comme flammé - ce beau grès vivant. Mais
autour
de la bouche, des yeux ' au cou même , dé'·
·
·
ia para1ssa1ent des_ signes d'~s~re. Jeune certes, mais d'une jeun~sse déch~:iote qui 1embrasait et la blessait comme de
8.eches honz~ntales. Grossier, il lui demanda son âge.
Elle regarda, mterdite, cet homme - plus rien du joli
garçon flatteur et doux -cet homme impérieux.
Croy z-vous que je dise mon âge au premier
venu?
Le. ton eoj?ué adoucissait un peu l injure ; mais qu'importait à Damd ? Il retenait seulement cela qu'elle avait
hont de son âge. Rien, rien ne pouvait faire qu'il l'ait
connue dans sa pnme
·
·
sai.son.
Il la suivit sur la t rrasse. Les branches s'égouttaient dans les ténèbres pleines
de_ c?assements. Comme il a.llumait une cigarette elle

~~:

'

- Je reconnais à l'odeur une abduUa. Donnez-m'en
une.
Il répondit sèchement :
- J'ai horreur que les jeunes filles fument.
t ~ rire qu'il détestait grinça, s'interrompit. Il lui
en t alors, sans la regarder,, un étui d'écaille; comme

�704

•

LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISB

elle ne répondait pas à ce geste, il leva les yeux:, ne vit
dans l'ombre aucun de ses traits mais seulement, bien
qu,elle fût debout, la masse d'un corps affaissé soudain,
les deux mains au dossier d'une chaise. La lumière venue
du salon n'éclairait que ces deux mains crispées. Sans plus
rien dire, elle s'éloigna. N'aurait-il pu suivre sa trace au
sang qu'elle perdait? Il ne doutait pas qu'il eût touché en
elle l'endroit d'une blessure.
Il se demanda, pendant la nuit, s'il pleuvait ou si c'était
le vent qui sous le couvert faisait s'égoutter les feuilles
basses. Il savait qu'il allait souffrir, que plus il avancerait
dans la connaissance du cœur, du corps désirés, s'en
épaissirait le mystère, - surtout s' il était aimé : « Elle
se déformera, elle se recomposera pour me séduire ... »
Il haïssait d'a\·ance les fausses images, les épreuves retouchées. Pourtant il n'avait jamais rien exigé de la vie
que cette recherche épuisante dans les ténèbres d'autrui.
11 n'avait osé confier qu'à Raymond Courr~ge que
l'hiver de 1916 où iJ grelottait sous une tente, dans des
landes inondées - et même l'année 1917 où il traversa
l'enfer de Vauquois, laissait en lui un souvenir dominant :
celui de Thérèse qu'il connut alors. La guerre, ,,était
pour lui Thérèse Herlant.
Le lendemain, pendant le déjeuner, il ne vit pas Mademoiselle de Plailly, séparé d'elle par des pèlerins de
Lourdes. Il maudit cette tablée de voyageurs fervents et
noirs, les accusa de ne s'être pas déshabillés depuis deux
jours. Il mit les bouchées doubles, s'assit au fond du jardin
sur un banc humide encore : il ferait beau, ce nuage immobile, là-bas, était un carré de neige.
- J'ai vingt-six ans. Que voulez-vous savoir encore ?
Interrogez.
ll tressaillit, se leva. Elle était venue à pas de louve.
Ses dents luisaient. es bras étaient nus, abimés d'anciens
coups de soleil - un peu trop forts. A travers la robe

LE FLEU\'E DE FEU

de piqu~, il croyait entendre vivre ce corps, comme à
travers les feuilles on entend l'eau vive sourdre. Son visaae
éclatait d'une jeunesse telle que Daniel n'en put soute;r
plus d'une seconde l'aspect. Il avait souvent regardé en
face le soleil et la mort - mais jamais un ,·isage bienaimé. Les yeux de l'amour sont fuyants. Ceux qui regardent en face n'aim nt pas. Les beaux bras se relevèrent
pour qu'elle pût rattacher sur la nuque une mèche,
comme si elle éteignait une flamme courte, - ses deux
bras se rele,,èrent, et le garçon, à cause de ce qu'il vit,
ferma les yeu.,:. Elle disait :
- Il y a une sortie sur la campagne. Voulez-vous que
nous fassions quelques pas ensemble ? Nous ne rencontrerons personne.
Il souffrirait plus tard qu'elle ait proposé cette promenade furtive. Mais rien ne lui était, à cette heure, que de
marcher près d'elle sur une route. Bien qu'elle ne dît rien
que d'innocent, pourquoi lui trouvait-il l'aspect d'une
prévenue qui brouille les pistes, veut donner le change ?
Il l'écoutait mal d'ailleurs, moins sensible à une parole
qu'à cette main qui, par mégarde, touchait la sienne, qu'à
cette épaule qu'il s'accoutumait à regarder de tout près,
qu'à ce nuage d'odeur autour de ce corps. Cependant elle
disait que chez elle ce n'était pas la même lumière qu'ici.
Bien qu'elle habitât à trente kilomètres de Paris J on ne
pouvait imaginer un pays aussi perdu : une heure de
voiture ;usqu'à la gare, sur des routes défoncées, dès l'autonrne, par les charrois de betteraves... Les gars des
Pyrénées chantent à tue-tête. N'avaient-ils pas empêch~
Daniel de dormir, hier soir ? Mais chez les Plailly, les
garçons abrutis par l'eau-de-vie ne chantent pas. C'est
un village sans curé et le dimanche, les femmes ne s'y
habillent pas, faute de grand'messe. Gisèle n'aimait guère
quitter le jardin, parce qu'elle avait peur des corps
d'hommes au revers des fossés, terrassés près d'un litre
vide. Son père racontait qu'un soir d'hiver, il avait tré4,

�706

LA NOUVELLE REVUE FRA."IÇAISB

bucbé sur la route conrre un cbarretier ivre-mort dont les
rats avaient commencé de ronger la figure. Daniel profita de ce que la bavar&lt;le reprenait haleine pour lui demander si l'hiver elle habitait Paris. Il demandait cela
distraitement, se disant: « Il faudra que je me souvi~nne
de la couleur de sa chair à l'eadroit du coude. » Sa gorge
dev.ait être un peu lourde déjà•.. Cependant Gisèle s'exclamait : Ah ! on voyait bien qu'il ne connaissait pas
M. de Plailly l « Un veuf, n'est-ce pas, prend souvent les
manies d'un vieux garçon. » Economiser .était son idée
fixe. A la campagne, séparé du monde, il n'était pas forcé
de faire figur~. Depuis la guerre, il avait suppri_mé _l'a~~jardinier, binait, sarclait lui-même : « Il a. tout a fan 1air
d'un paysan maintenant ... &gt;&gt; On ne pouvait garder aucune
bonne parce qu'il exigeait qn' elle soignât_ le :ocho~ •
Longtemps la jeune fille accumula _les gnefs. d un air
faussement léger, comme par plaisantene, et parfois en effet
résonnait la crécelle de son rire. Daniel aurait haï chez
toute autre ces commérages, cette facilité à se livrer. Mais
en dépit d'un ton de badinage, si âpre était ;e réq:3-isi~oire
de Gisèle contre son père que le garçon s effarait dune
telle aigreur, de cette rancune démesurée. Comme ils
longeaient une prairie, elle dit :
- Si nous souffiîons un peu ?
Côte à côte ils s'·é tendirent. Us étaient à la hauteur de
l'herbe · leurs cheveux remuaient dans le sillage des granùnées. Il~ écoutaient le vent qui n'est pas le bruit de,s feuilles
froissées mais une voix mouillée et tiède contre l'oreille. A
intervalles irréguliers, -sonnait un seul grillon. Les nn~ges
modelaient la montagne, y creusaient des tranchées noires:
La lumière gli:ssai.t sur des pentes de jade qui soudain aussi
s'assombrissaient. Ils se demandaient l'un à l'autre si cette
tache était une forêt parmi les prairies, ou l'ombre des
nues ou un r.o.c noir. Il ne la regardait pas, mais se brû- 1ait •feu de ce corps épandu. Elle.parlait, parlait. Plus tard
il serait assez tôt pour se rappeler telle parole sur le

:u

LE FLEUVE DE FEU

mariage, sur les jeunes gens, pour s'y écorcher. Oserait-il
un gest-e ? Il avait peur et envie qu'elle ne se défendît pas.
Enfin, s'étant soulevé d'abord sur les coudes, il baissa son
visage vers le sien, comme pour s'abreuver. Mais elle élargit brusquement la place entre leurs corps gisants et tira
chastement jusqu'à ses chevilles sa robe. Daniel connaissait
bien cette joie d'être dé.çu. Il murmura:
Et quelle sombre soif de la li rn pi-ditè ...

-

Que dites-vous ?
Rien ... un vèrs ...

Le ciel se ternit. Une brume couvrit les-Crêtes et Daniel
imaginait des transfigurations sur ces sommets ensevelis.
Ils revinrent. La jeune fille se taisait et il redoutait plus ce
silence qu'aucune parole. Elle traînait les pieds dans la
poussière. Il se souvint de la forme prostrée qu'il avait vue
la veille au soir. Etait-elle lasse ? Hostile peut-être à cause
de cette caresse tentée ? Non; non : ce n,était pas cela.
L'ombre étendue sur Gisèle de Plailly venait d'un ciel
inconnu. Devant une croix de mission, tandis qu'elle se
signait, tout son corps épanoui se contracta soudain, se
reforma. Et Daniel, si peu religieux, aima cette rétraction,
respira cette fille dévote, ce jasmin d'Espagne, puis ne put
supporter son silence, l'interrogea au hasard :
- Vous ne quittez jamais votre village?
- Oh ! je vais à Paris quelquefois ...
- Seule?
Bien qu'il ait jeté ce dernier mot sur le même ton impérieux que lorsque la veille il lui avait demandé son âge,
elle ne parut point froissée, mais anxieuse. Elle parla vite,
un peu b.aletante :
1 on ... Oui ... Enfin souvent seule ... Qui m'accompagnerait? J'ai p.e.rdu ma mère, je ne l'ai pas connue ... Depuis
la guerre, nom n'avons même plus de· cheval, croyez-vous ?
Il faut pour aller à la gare prendre la patache à six heures

�708

LA NOUVELLE REVUE FRAlfÇAISE

du matin ... Et la bonne a assez à faire avec le poulailler,
les lessives .. . Je suis obligée de prendre pour le retour te
dernier train du soir, le seul qui corresponde avec la
patache. Gest long ces journées dans Paris. On ne sait
où se poser; il n'y a que les grands magasins ...
Elle s'interrompit, comme si elle eût compiis que ce
n'était pas cela qu'il aurait fallu dire. Ah ! Dieu ! Dieu !
Elle errait donc des jours entiers dans cette jungle. C'était
un hasard qu'il ne l'eût pas un jour flairée, levée ... Comme
ils approchaient de l'hôtel, la jeune füle lui dit qu' il valait
mieux ne pas entrer ensemble, à cause des Pédebidou. Il
protesta qu'il était tout naturel qu'ils aient lié connaissance
et que personne n'y pouvait rien trouver à dire. Mais elle
secouait la tête et, butée, le suppliait de passer par le fond
du jardin. Il résistait :
- Les Pédebidoq penseront ce qu'ils voudront.
- Oui ! Et quand mon amie sera ici, ils lui raconteront de:; histoires.
- Quelles histoires ? Elle verra bien que je vous connais, votre amie ...
La jeune fille balbutia :
- Vous serez encore là ?
Sans doute, eût-elle voulu reprendre cette parole. Mais
sous le regard haineux du garçon, elle perdit contenance, et
elle demeurait immobile avec une humilité, une soumission douce. Qu'il souffrait ! Il lui sembla que plus jamais_
il n'oserait plonger dans ce cœur donnant, dans c:ette eau
traîtresse. Raymond Courrège, lui, aurait meurtri ces bras
abandonnés, saisi à deux mains cette tête, ployé la fille
tout entière cœnme une branche, jusqu'à la rompre. Il la
quitta sans un mot, chercha l'entrée secrète du jardin et,
comme il se retournait, la vit debout à la m~me place.
Seul maintenant sur l'allée herbeuse, il s'effrayaitdda boue
remuée en lui et dont il salissait la jeune fille. Mm• de Villeron ... Il la, voyait cette inconnue, se la représentait avec
minutie : ramassée, noiraude, l'œil dur et jauni de bile, il

LE FLEUVE DE FEU

connaissait jusqu'à sa toilette, comptait les boutons du
« tailleur ». Une confidence échappée à Gisèle, cette aprèsmidi, lui revenait soudain : A l'Abbaye-aux-Bois~ quand
Lucile était une grande, elle avait ch0isi Gisèle pour sa
petite fille : cc Vous savez l'usage des couvents ? Chaque
grande est une petite maman ... l&gt;

A table, elle quêta le rega.r:d de Daniel sans vergogne.
Qu'elle était imprudente l Qu'elle calculait peu ! Lui,
buvait sec, pou r mieux sentir sa passion; alms une subite
idée le frappa : si Gisèle était une vraie jeune fille, pourquoi ses gestes ni ses propos ne tendaient-ils au mariage ?
Elle ne lui avait pùsé a~cune insidieuse question sur sa
famille, sur son métier, sur ses revenus, comme elles font
presque toutes quand elles jettent le filet. cc Voyons, voyons,
voyons, 1&gt; marmonnait-il, cherchant dans le long bavardage
de la journée ce qu'elle avait pu dire touchant le mariage.
Il se rappela que, lorsqu'au tournant de la route il lui avait
demandé pourquoi sa chère amie Villeron ne s'était pas
inquiétée de son avenir, pareil à un chirurgien qui découvre
sous ses doigts qu'au delà de ce qu'il avait cru, le cancer se
rai;nifie, il l'avajt vu blémir. Mademoiselle de Plailly, verbeuse, s'était alors ietée dans une autre diatribe : à l'entendre, son père ne voulait faire aucune concession. Même
avant la guerre, il ne se füt jamais résolu à doter sa fille. 11
avait sur ce sujet des idées d'ancien régime, disait-elle, et lui
citait l'exemple des jeunes filles nobles d'autrefois ; il ne lui
faisait grâce d'aucun divorce connu de lui ni de leurs pires
motifs. Elle était cc ferrée à glace » ( ce fut son expression)
sur les plus scabreux cas de cassation reçus en cour de
Rome.
Daniel tournait maintenant dans les allées noires, se
cognait aux bancs, frottait l'une contre l'autre les paumes
de ses mains.
Après le dîner, à cause de la brume presque froide,
M;idemoiselle de Plailly s'établit au salon avec un livre.

�710

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE FLEUVE DE FEU

L'entré~ de Daniel ne lui fit pas lever la tête. II s'assit
assez loin d'elle dont soudain le rire éclata et elle lui
montrait, collé contre la vitre d'une porte-fenêtre,. le nez
aplati et blanc du jeune homme masqué de boutons. La
face exsangue alors s'effaça de la vitre et ils entendirent errer
l'escogriffe sur la véranda, sentinelle mélancolique.
- Il y en a qui ont cette figure, et d'autres ...
Et elle regardait hardiment Daniel qui répondit :
- Les jeunes filles répètent souvent q'tlun homme rt'a
pas besoin d'être beau.
Elle éclata encore de son rire, et du ton le plus vul-

Il ferma les y€ux, vit le métro comme un égout humain
qui la roulait. Il se rapprocha, les _dents serrées. EHe se
leva, passa sur la terrasse où le garçon an cœur trop petit
n'était plus. Comme un mufle mouillé et tiède, ils sentirent sur leurs joues et sur leurs yeux le jardin noir. Une
ampoule s'alluma au-dessus d'eux. Eblouis, ils ne virent
pas d'abord Mme Pédebidoù en camisole, le front a-rmé de
deux bigoudis. Mais ils l'entendirent, mielleuse :
- Pardon,_ M'sieur et Dame : j_e venais vo1r si on
pouvait fermer,

gaire :
- Oui, toujours assez beau pourvu qu'il épouse.
Daniel, comme s'il redoutait la réponse, insinua que
sans doute elle. ne l'entendait pas ainsi e_t qu'il devait falloir
être beau pour lui plaire. Ce fut alors que cette parole
étrange échappa à Gisèle de Plailly :
- Oh! Moi! Tous les visages me blessent.
- Ceux qui sont laids ?
- Moins que les autres.
Elle parlait avec une hardiesse d.ésolé:e, une sorte de bravade triste ; et Daniel n'osait soutenir son regard. li .
essaya, par lâcheté, de tourner en plaisanterie cet a::,eu : ce
qu'elle avait dû souvent être amoureuse! Un sourire, un
haussement d'épaul es signifièrent: bien plus souven.t que
vous ne sauriez croire. Alors le garçon, d'un ton fauss~
ment doux :
- Il y en a. tout cle même que vous avez dû préférer à

Avant que vint le sommeil, pendant des heures, il s'efforça de se rappeler toutes les jeunes filles qu'il avait connues pour tes comparer à Gisèle. Sauf Marie Ransinangue,
mystérieusement perdue à cause de lui dans des ténèbres
qu'il ne pouvait imaginer, il n'avait eu d'intimité avec
aucune. Il les revoyait toutes: celles qu'il fit danser, le seul
hiver où il alla au bal ; et d'autres, rencontrées pendant la
guerre au hasard des cantonnements et des ambuJances. ;
elles avaient ce trait commun de se garder, mais sans qu'il
pût démêler si elles étaient chastes ou seulement soucieuses de ne se pas déprécier. La· plupart sans doute con.fondaient-elles le goût de la pureté avec l'instinct de
conservation. L'énigme des jeunes filles,_ songeait Daniel,
naît de cette confusion de leur intérêt avec la plus stricte
vertu. Elles-mêmes ne sauraiem dite si leur cor ps leur est
un capital qu'il importe de réserver, ou si d 'abord elles
révèrent en leur chair intacte un mystère ... cc Gisèle de
Plailly ne me paraît différente q_ue parce qu'elle ne pense
plus au mariage. Oui, c'est c.ela ... Aussi chaste qu'aucune
autre, mais moins circonspecte, et ne ménageant plus rien.
Oui, mais ... »
Il se leva, alla pieds nus à la fenêtre qu'il ouv(it, et il
but à la nuit brumeuse et saturée comme une gorgée
d'eau. &lt;&lt; Même .ttec un père pareil à ce Plailly, quelle jeune
fille renonce au rna;iage ? A moi" par exemple, que n'es-

tous les autres ...
- Rassurez-vous : je les aime tous.
Et comme il se taisait, elle ajouta:
_ N'êtes-vous pas comme moi? En tramway, en train,
en métro, il suffit d'une paupière, d'une bouche, d'une
rriain posée sur des genoux, d'une main nue, pour que la
vie misérable me paraisse moins misérable~.. Vous ne
trouvez pas ? Non ?

�7 [2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

saie-t-elle de jeter l'hameçon ? Je lui plais... Est-elle sans
coquetterie, sans ruse? dégoûtée par d'autres expériences ?
A-t-elle flairé, avec cet instinct qu'elles ont, que je ne suis
pas de l'espèce des mnris? Elle ne ressemble à aucune
autre peut-être parce qu'elle est une jeune füle sans mère.
Elle a dit, elle a osé dire : tous les visages me blessent ... ,&gt;
Il souffrait et jouissait de cette parole insensée, imagina
ce qu'il pourrait faire avec Gisèle, voulut mener sa pensée
au gré de son désir, mais le .sommeil le prit tout d'un coup.
Un dormeur, derrière la cloison, avec des mots incohérents, le réveilla. Peu à peu l'hôtel se peuplait. Daniel
avait vu, la veille, de jeunes silhouettes blanches entre les
grillages du tennis. Il aurait dû apporter sa raquette ...
Pourquoi ne ferait-il pas quelques ascensions ? Les vraies
montagnes étaient trop loin. D'ailleurs il ne pratiquait le
sport qu'aux jours ou peu de passion l'occupait. Alors il y
détendait un corps joyeux et vacant. Mais toujours, quand
le feu intérieur le consumait, iJ en préférait la brûlure à
tout divertissement et n'aimait que la marche qui ne
détourne pas la pensée, qui l'aide au contraire à se concentrer. Ainsi différait-il de Courrège, dans ses crises
s'éreintant sur le ring ou à la rame, en candt. Pour Daniel,
le plaisir d'être le plus leste et le plus fort, en ces instants
ne comptait guère. La jeune foule animale l'assommait à
qui rien ne plaît mieux que se dépenser, exceller. Pourtant
il avait connu, dans les bars, quelques jeunes gens de
lettres qui affectaient de préférer à tout la boxe ou le
rugby qu'ils célébraient en prose et en vers. Mais chez
l'un, ce n'était que religion secrète, exaltée, douloureuse,
du corps humain, - chez l'autre, consumé de débauche,
recherche inquiète d'une discipline, d'un ascétisme ... Peuton aimer son corps dans chaque muscle et le sevrer
de sa joie? Alors Daniel pensa à l'autre excès, imagina
ceue petite pa.Ysanne, Ma.rie Ransinangue, exténuée de
jeûne, amaigrie, les genoux blessés contre des carreaux ...
Et Gisèle ? Il faudrait qu'il pensât à lui demander si elle

LE FLEUVE DE FEU

7r3

jouait au tennis : on trouverait bien deux raquettes. Le jeu
allume les jeunes corps comme des torches ... et il l'imagina brûlante sur le court, se Leva, emplit d'eau son verre à
dents, avala un comprimé d'aspirine, attendit Je ·sommeil.
Le lendemain, la place de Mademoiselle de Plailly, au
restaurant, demeura vide. Daniel sut par la grande hari~elle de service ~ue la jeune fille était à Lourdes pour la
Journée. Il se réjouit de ce répit comme d'une halte dans
une descente indéfinie. Il n'était plus i"inpatient de toucher
le fond. C'était assez d'en respirer le relent. Désormais,
comme le coup de grâce, il attendait de voir la Villeron.
Le seul aspect de cette femme l'éclairerait mieux qu'aucune
enquête. Après cette épreuve, tout serait consommé.
Alors il ne négligerait plus de cueillir ce fruit véreux
~~sèle ! Il ne quitterait l hôtel qu'il ne l'ait mordu pui;
reieté. Après la matinée brumeuse, un jour de feu l'étourdissait, l'accablait dans l'herbe drue et juteuse entre la
route de Saint-Savin et le gave. Cette intrigue dénouée, il
s'efforçait d'imaginer son retour à Paris, les affaires et les
amours que lui proposerait·Courrège. Mais ce rongeur ne
se pouvait détacher de la passion où il usait ses dents. Il
n'avait jamais su interrompre une histoire. De même
qu'enfant, il dévorait les livres, en secret rallumait sa
bougie, Ja p.uit, ne s'accordait de repos qu'il n'eût épuisé
le dernier chapitre, aujourd'hui il humait tout amour
jusqu'à la lie. Daniel appliquait en amour la règle cartésienne d'être le plus ferme et le plus résolu en ses actions
qu'il pouvait. Jamais il ne revenait sur ses pas.
Le jour où, par un colloque des Pédebidôu, il apprit que
Mme de Villeron arriverait le lendemain, Daniel alla vers le
gave. Comme un cœur malade, l'appel aux vêpres .battait
dans ce dimanche accablant. Les traînées jaunes des renoncules décelaient de seaètes eaux à travers les prairies crépitantes. Sur l'herbe, au bord du gave, le jeune homme vit
des taches rouges, bleues et blanches qui étaient le linge,

�714

LA NOUVELLE REVUE FlANÇAISE

les habits des garçons dont il entendait, derrière les aulnes,
les cris et les ébrouements. 11 se coucha à l'ombre étroite
d'une haie. Parfois, à travers les branches, étincelait de
soleil et d'eau un corps fuyant. Il semblait que la torpeur
d'un jour torride eùt éveillé les Œgipaos endormis et que
le grand Pan gonflât soudain sa poitrine feuillue. Daniel,
comme dans le désert un assoiffé suce un caillou, répétait:
Gisèle ... Gisèle ...
Pour rentrer à l'hôtel, il gagna un chemin creux, et
soudain il la vit. Elle venait du gave. La verdure avait
souillé de sève sa robe de piqué, elle tenait son chapeau à
la main. Il pensa d'abord à ceci qu'elle venait du gave
plein d'éclaboussures et de cris. Elle lui dit précipitamment,
comme pour se défendre :
- Je vous cherchais ... Elle arrive demain ...
Il répondit sans la regarder :
- Que voulez-vous que ça me fasse ?
II marchait si vite qu'elle était obligée de courir pour le
suivre. Elle lui demanda:
- Vous restez encore ?
- Si ça me plaît.
Perdant le souffie, elle lui dit :
- Je voudrais ... Je voudrais que vous ne vous occupiez
plus de moi. Maintenant, ce n'est plus la peine ... Laissezm01 ...
Il ne répondit pas. Elle avait renoncé à le suivre, sans
doute pour éviter qu'ils entrassent ensemble à l'hôtel. Il se
retourna et la vit immobile au milieu de la route sans
ombre, - la même épave, la même qu'avait roulée l'égout
vivant des Boulevards; corps noyé dans la cohue du
Printemps; petite vague battant les comptoirs des Galeries
Lzfayette; voyageuse errante à l'heure du train sous le hall
fumant de la Gare du Nord 1 •

(A suivre).
1.

Copyright by Librairie Gallimatd,

FRANÇOIS MAURIAC
19-22.

REFLEXIONS SUR
LA LI~T°ERATURE
LES TROIS CRITIQUES
11 y a bien longtemps qu'une question toute littéraire n'avait
fait autant de bruit que l'affaire des manuels ( et de Manuel)
soulevée par M. Vandérem. Notre confrère est devenu une
manière de vicomte de Foucault, q11i n'a d'ailleurs pas cette
fois, les mains auvergnates.
'
On_a trouvé étonnant que cette petite somme de remarques
peu discutables et dont on a généralement reconnu le bien fondé
n'aient été produites à la lumière qu'à un moment si tardif. Mais.
l'étonnement ne doit être en généra] qu'un commencement, qui
~ous _mène à cet, état où l'on ne s'étonne plus, parce gu'on
s explique et que l on comprend. Ces articles nous fourniront
une bonne occasion de pénétrer dans la vie intérieure de la
c_ritiq~e française et de voir comment les jugements étroits
s1~nales par M. Vandérem, et Ja polémique de M. Vandérem
lm-même, ont été déposés le long d'un courant ancien et
naturel.

*
On sait que Brunetière, étant parti pour l'exécution d'un
grand ouvrage en quatre volumes sur !'Evolution des genres, s'est
arrêté net après le premier, qui porte sur l'évolution de la
critique. Brunetière jugea-t-il que la critique présentait le
tableau le plus démonstratif de cette fameuse évolution ? En
tout cas, et sans méconnaitre l'importance d'une question
générale engagée à faux, mais qui portait bien sur un problème
réel et central et qui devra être reprise un jour, sans méjuger

�7I 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

non plus les morceaux solides du livre, on le voit, pour sa pl~s
grande partie, crouler de deux côtés. Tout d'abord des_ 101s
d'évolution de la critique, f évolution d'un genre, sont tirées
par Bruneti'ère de considérations qui portent unique~ent sur la
critique française. Or presque toutes les autres. littératures
modernes ont comporté leur critique, et il suffit de lire la.grande
History of criticism de M. Saintsbury pour voir à que_l point le
genre, si genre il y a, a évolué diversement dan_s _les divers ~ays:
En second lieu, dans l'espace même de cette crit~que française a
laquelle Brunetière restreint son étude,. ~n est frap?é d'une
lacune ou d'un parti-pris analogues : la cntique français~, pour
lui, est si.irtout une suite de professeurs en acte ou en pmssance,
qui va de La Harpe à Brunetière lu~-même, et où par exemple
Villemain est investi d'une grande importance. Prenez cela en
gros . Madame de Staël, à laquelle Brunetière fait avec raison
une place considérable, n'a évidemment rien d'un professeu~,
et Sainte-Beuve ne le fut qu'accidentellement. Au surplus il
est tout naturel que l'enseignement soit_ le second e; _même le
premier métier d'un critique profess~o~nel. J~ n a1 aucune
raison de dénigrer la critique universnaue. Mais, coru.11:e_ tout
ce qui existe, elle a ses limites. Elle n'est pas la seul~ _cnt1que:
Elle est bornée de deux côtés. ~l y a deux autres cnnques qm
commencent sinon là où elle finit, t-0ut• au moins là où elle
faiblit où elle devient gauche et dépaysée, et qui au surplus
sont 5~ 6 aî nées. J'appellerais l'une la critique parlée et l'a~tre la
critique d'artiste. En se bornant à la critique franç~1se d~
xixe siècle on écrirait sur chacune d'elles un livre aussi considérable et' aussi intéressant que celui que B~netière a con~acré
à un seul des trois secteurs, qui lui paraît la critique ~,~t1èr~.
Prenons un peu d'esprit géographique. La gé~graphrc, dit
Voltaire, permet d'opposer l'univers_ à la rue_ Samt-Jacques e~
de ne pas croire que les orgues de Samt-Séverm donnent le to
au reste du monde . Ils ne le donnent pas mê~1e au r_este de
Paris . M. Vandérem a €crit autrefois, pour expnmer pittoresquement le rythme binaire de l'intelligence parisienne, so,n
roman des Deux Rives. Admettons qu'avec la Cité et les autr~s
iles cela en fasse trois, et tâchons de voir notre pay sage entique de c~ point de vue des trois rives.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

71 7

J'entends par critique p.:irlé'e ce qu'on pourrait appeler aussi
la. critique spontanée, la critique faite par le public lui-même.
C'est évidemment l'aînée des trois critiques. Du jour où un
poète a chanté devant des hommes, les hommes ont manifesté
leur opinion sur lui. Plus ils ont appris à sentir et à ex-primer
leurs sentiments, ptus cette critique parlée s'est perfectionnée.
Elle s'est développée en fonction de la vie de société, et comme
la vie de société et de .conversa tien n'a nulle part étê plus brillante et plus fine que dans la France des xvne, xvm• et
x1x• s.iècle, il est naturel que la critique spontanée y ait pat'riculièremeat brillé. _cc La vraie critique de Paris, écrivait SainteBr:mve dans un M ses tout premiers Lundis, se fait en causant ;
c'est en allant au scrutin de toutes les opinions, et en dépouillant ce scrutin avec intelligence, que le critique composerait
son résultat le plus complet el: le plus juste. » Il "S'agit, bien
entendu, des conversations du public éclairé. Mais cette critique
verbale n'a guère pour nous qu'une existence théorique. Elfe
ne commence à vivre littérairement que, lorsque certains
détours Jui permettent de passer dans l'écriture sans y perdre sa
sincérité et sa fraîcheur. Ces détours sont heureusement nom-breux .
D'abor&lt;l ces conversations laissent des traces. On en a noté
de brillantes, comme l'éblouissant feu d'artifice criti_que tiré par
Rivarol devant Chênedollé. ll y ,a, dans les mémoires, les correspondances, les journaux, les nouvelles de la littérature
française, une sorte de Journal des Goncourt presque ininterrompu, qui dure depuis trois siècles. Et puis la critique spontanée 11e consiste pas seulement dans les conversations~ dans la
parole auditive, mais dans ces succédanés de la parole que sont les
lettres., les notes persormelles. Les lettres de madame de Sévigné
ou de Doudan, les pensées de Joubert, le joumal d'Amiel, toutes
les fois qu'ils s'expriment sur des matières littéraires, on peut dire
qu'ils font de la critique parlée, parlée ici à madame de Grignan
et là au trou d''où naissent les roseaux qui racontent les oreilles
de M1das. Enfin il existe des critiques, de vrais critiques, qui
peuvent être tentés par ce tôle en apparence ;mbalterue ;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exprimer moins son propre sentiment que le sentiment du
public, ou plutôt éprouver son sentiment comme un accord
.avec celui du public. « Le critique, dit encore Sainte-Beuve, en
des termes qu'il ne faudrait tout de même pas trop prendre à
la lettre, n'est que le secrét.aire du public, mais un secrétaire
qui n'attend pas qu'on lui dicte, et qui devine, qui démêle et
rédige chaque matin la pensée de tout le monde.
Il y aun moment où triomphe cette critique spont.anée~ cette
critique parlée. C'est lorsqu'il s'agit des arts mêmes de la p~~ole,
:à savoir l'éloquence et surtout le théâ:tre. Certes la cnt1que
_ dramatique professionnel1e, depuis Geoffroy . jusqu'à _Jules
Lemaltre, a connu au xrx.e siècle une belle carrière. Mais on
sait que, même lorsqu'elle était rédigée par Gautier, Lemaître
ou Brunetière, elle n'exerçait presque pas d'influence sur le
public, et que la feuille de location restait à peu près indépendante des « mouvements divers » du feuilleton. Une seule
exception, et qui confirmait bien la règ1~ _: Sarcer U~e ~ritique
parlée, j'allais dire gesticulée; et une cnt1que qm. réahsa1t ex~ctement la définition de Sainte-Beuve, un secrétanat du public,
qui démêlait et rédigeait chaque dimanche non la pensée de
tout le monde individuellement, mais la pensée de tout le
monde groupé en tranches de quinze cents personnes, pendant
trois heures, sous un lustre.
Cette critique spontanée, c'est pour elle qu'écrivent. en
général les auteurs. Son assentiment ne fait nullement lagloll'e,
mais il fait le succès. Tandis que les deux autres, celle de~
artistes et celle des professionnels, sont rédigées par des gensqm
écrivent, celle-ci est rédigée par des gens qui causent, qui lisent,
qui vont au théâtre, et qui ne se s_erve~t de réc~iture , qu'accidentellement, pour fixer la mémoire d un entretien, d une lecture, d'un spectacle. « li y a, dit Voltaire, beaucoup de gens de
lettres qui ne sont point auteurs, et ce sont probablement _les
plus heureux. lis sont à l'abri du dégoût que la yro_fess10~
d'auteur entraîne quelquefois, des querelles que la nv~1t~ f~t
naître des animosités de parti et des faux jugements ; ils JOUIS·
sent ;lus de la société ; ils sont juges, et les autres sont jug~s. 11
Et il est vrai que, dès qu'un critique écrit, il cesse un peu d être
critique pour devenir auteur. Un pur critique n'écrirait pas. Audessus de Sainte-Beuve il y a M. Teste. Mais M. Teste, n0n
J)

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

seulement il n'écrit pas ; pas davantage il ne lit. La critique
idéale c'est la chemise de l'homme heureux, - et l'homme
heureux n'a pas de chemise .
Dans la critique parlée, l'opération la plus accidentelle et la
plus secondaire c'est l'écriture. Mais parler est encore secondaire si on le compare à cette condition primordiale qui s'appelle lire. L'assiette de la littérature est établie, presque autant
que sur des auteurs, sur de bons et probes et patients lecteur~.
Cette année, Jérôme Tharaud le disait excellemment, en commémorant en tête d'un Cahier Vert un de nos camarades qui
n'avait presque rien écrit, mais qui appartenait à cette élite des
vrais lecteurs, Henri Genet. Or un des grands dangers de la
critique parlée, c'est qu'elle arrive vite à tromper, et à tromper
faute de lecture. D'abord on ne lit pas les anciens. Aujourd'hu
un salon où l'on se plairait à parler des classiques serait réputé
bas-bleu et pédant. La critique parlée s'applique aux livres du
jour. Mais ces livres du jour eux-mêmes, il arrive qu'on n'a pas
le temps de les lire. On ne se dispense pas pour cela d'en
parler : c'est en en parlant avec ceux qui les ont lus qu'on trouvera moyen d'en parler sans les avoir lus. Les choses ont-elles
beaucoup changé depuis le temps de Sainte-Beuve, qui écrivait
il y a soix.ante-dix ans : « Sachons bien que la plupart des
hommes de ce temps, qui sont lancés dans le monde et dans les
affaires, ne lisent pas, c'est-à-dire qu'ils ne lisent que ce qui leur
est indispensable et nécessaire, mais pas autre chose. Quand ces
hommes ont de l'esprit, du goût et une certaine prétention à
passer pour littéraires, ils ont une ressource très simple : ils tont
semblant d'avoir lu. Ils parlent des choses et des livres comme
les connaissant. lls devinent, ils écoutent, ils choisissent et ils
s'orientent à travers ce qu'ils entendent dire dans la conversation. Ils donnent leur avis, et finissent par en avoir un. »
Ce sont là des pentes où glisse facilement la critique parlée.
Et pourtant, si elle comporte une limite et des dangers, elle
exerce aussi une fonction. Elle représente en dernière analyse
le goût du public, qui se trompe évidemment, tout comme les
critiques, mais après tout pas plus souvent que les criti.ques.
Entre la critique spontanée du public et la critique réfléchie des
professionnels, c'est un dialogue continuel où l'une et l'autre ont
alternativement raison. Quand la critique du public fait un

�720

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

succès aux romans de Georges Ob net, un critique officiel, un
professeur de rhétorique comme Jules Lemaitre intervient et
lu_i expose qu'elle a tort. Quand la critique ~a~en~ée boy~otte
Flaubert et Baudelaire comme elle a boycotte pd1s le Cul', et
que le public finit par les lui imposer, elle se résigne, mais de
mam·aise grâce.

Malgré les Sévigné, les Grimm, les Rivarol e~ les Joubert,
ce que nous possédons de la critiq~e parlée du pa~sé ne
représente qu'une part infime de scnpt~ man-imt à c~té de
tout Je verba. vola.ni. Aussi bien cela n'a-t-il pas grande importance étant donné que, pour les œuvres anciemies, la critique
parlé; a passé dans la critique écrite, didactique, et que ce
qui nous intéresse aujourd'hui en elle, c'est ce ~ue ne p~ut
guère remplacer la critique aux doi~ts d'encre,. J~ veux d1r_e
l'impression fraiche et sincère de la littérature qu1 vient de naitre le vin bourru au sortir du pressoir. 11 n'en est pas de même
de 11a critique des artistes, c'est-à-dire de celle qui est faite par
les écrivains eux-mêmes. Celle-là comprend, surtout ~n ~rance~
d'abondantes manifestations. 11 es't'peu de grands écnva1ns qu~
n'aient exposé leurs vues sur leur genre et sur leur art, qut
n'aient défendu leur façon d'écrire et attaqué celle des autres.
C'est là une tradition cbssique que les romantiques se sont gardés de laisser perdre.
.
La critique professionnelle, ou criti~ue de . professeur, qu.,
u'est que l'une des trois critiques, et qui tend naturellement a
faire croire qu'elle est la seule, à jeter le discrédit sur le~ &lt;leu~
concurrentes (qui le lui rendent) est. tout de _mêm~ ar~1vée a
obscurcir ce mérite des grands romantiques, qui est d avoir f~ndé
et enraciné vioourcusemcnt la tradition d'une critique d'artiste.
Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Gautier, Baudelaire, , :aul
de Saint-Victor, Barbey d'Aurevilly, voilà une chaîne cnn_que
qu'on peut fort bien cô~pare~ à la chaine ~a Ha~pe-~ille~
main-Saint. Mar.: Girardm -Sa111te-Beuve-Tame-Biunct1ère
Faguet : l'une et l'autre offrant des qualit~s _et _des défauts
opposés l'une et l'autre se méconnaissant et s miunant comme
'
· remon ter à
il est naturel.
Cette critique, qu ,on peut faire
Diderot, a été baptisée par Chateaubriand d'un nom assez

~FLEXIONS SUR LA LI'ITÉRATORE

72r

juste. Il l'appelle la critique des beautés. Plus précisément
nous dirons que l'honneur des grands romantiques, à la suite
de Diderot, a été de faire entrer dans la critique ces deux puissances royales, que les écoles en bannissaient soupçonneusement : l'enthousiasme et les images.
Faguet remarque que « la critique des défauts a été inventée
par Jes critiques et la critique des beautés par les auteurs .o. S'il
en était vraiment ainsi, la part de ce que Faguet appelle les critiques, c'est-à-dire des seuls professionnels et des professeurs,
serait bien misérable. Ils ont apporté heureusement autre chose.
Mais les auteurs, c'est-à-dire la critique des grands artistes,
laissant les professionnels travailler pendant Les six jours ouvrables, nous ont vrai ment donné, le septième jour, nos vêtements de fête devant la beauté, les orgues et les chants, les corbeilles pleines de fleurs avec lesquelles nous célébrons son
culte. Le génie n'a pas touché à la critique sans y avoir laissé
ses traces d'or, sans lui avoir formé son épaule d'ivoire. Les lecteurs de Chateaubriand savent quelles lueurs divinatrices les
phrases et des images du Gbûe du Christianinn.e jettent sur les
grands écrivains du passé. Sans demander à William, Sbakespeare des services critiques qu'il ne saurait rendre, nous voyons
les traces de gloire ineffaçable qu'a laissées en passant dans le
champ de la critique ce grand oiseau de musique et d'or. Tous
ceux qui écriront sur Mistral seront tributaires des deux articles
de Lamartine, et ne pourront qu·e monnayer cette médaille
d'images souvernines.
La critique, par un certain côté, c'est l'art des comparaisons.
Mais les comparaisons, quand elles de,·iennent œuvres d'art,
s'appellent des images, et les romantiques out eu ce mérite de
tremper la critique dans un bain d'images. Evidemment il peut
y avoir de l'eitcès . Quand je lis Saint-Victor, disait Lamartine,
je mets des lunettes bleues. Mais le besoin heureux. de belles
images est aujourd'hui incorporé à la critique, où elles ne servent pas seulement à illuminer, mais à éclairer.
Je sais bien qu'on ne saurait nier les Ji mites et les lacunes dela critique d'artiste. Elle est presque toujours partiale et partielle. En général un grand poète voit dans les autres grands
poètes des reflets de lui-même, salue en eux les formes du
génie qui l'habite. Victor Hugo, dans William Shakespeare, se

46

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.,.V.
pla:ce entre deux glaces,. aperçoit une douzaine de Hiugos, les
appelle Eschyle-, Lucrèce, Rabelais, Shakespeare, etc ..• Dans ce
qu.'i1 écrit là-dessus d'admirable, il nous suffit de fa.ire la par\ de
ce poiiint de vue piutôt spé:cial.
.
.
La critique d'artiste porte sur les artistes et les éclaire . Elle
porte: aussi sur Ja nature de l'art, du géni.e, qu'elle nom, rend
sensible par l'exemple même. Mais elle portera. rarement sur
des suites, dftS' &lt;:.haines, sw des arts, des littératures, vues synthétiquement, comme des ensembles et. comme des êtres. Saint~Beuve, parlant de la fonction que lui-même chercha à remphr
en 18:;o, écrit: « Lamartine, Victor Hugo, de Vigny, sans le
désapprouver et en. le regardant faire avec indulgence, ne sont
jamais beaucoup entrés dan~ toutes ces c?,ns!dératio_ns ~e ra~ports, de filiations et de ressemblances qu d s efforçatt d éta,bltr
autour d'eux..» Ce devait être en effet, pour ces poètes, de 1 hébreu.
Enfin n'oublions pas que la critique d'artiste est aussi, ou
devient facilement, une critique d'atelier, ou de chapell~, a~ec
toutes les camaraderies, les jalousies, les haines, les hist01rc~
d'Institut, de journaux, &lt;falcôves, tous les champignons qm
pou&amp;aent sous la table et sur la plume de l'ho~~ de lettres . Les
Goncourt ont donJ1é dans l'Art au XVIIIe stecle un des chefsd'œuvre de la critiqu.e d'artiste (au contraire des Maîtres d'1utrefois, autre chef-d'œuvre où FJomentin, malgré son métier,
est beaucovp plus. professem que peintre). Et le Journal dis
Goncourt même dans sa mutilation actuelle► est évidemment la
plus fois~.nnante collecti0tt de œpeaux, de ragots e: d'humeu~s
d'atelier t}Ui existent en. littératuJe, le plus eom:i-cpe témoignage, aussi, (mettez en face le pugnacé BrunetJère, son~~z
aussi à Nisud et Victor Hugo) de l'antagonisme entre la cntlque des. artistes et la critique des pr~fes~eurs'. de la lutt_e entr~
les chantres et leg, c:hanoines du Lutnn httéraire. Je cueille ceo
dans le P"emier volume du Journal : « Î.:n érei~tem~nt_ du
nommé Baudrillart, dans les Débats. Le parti des uruvers1ta1res~
des académiques; des faiseurs d'éloges des morts, des critiques,
des. ncm-producteurs; d'idées, cks non-imaginatifs, choyé, fe&amp;toyé, gobergé, pensiooné,. logé, ehama1ré, galonné, crach~té et
truffé, et empiffré par le règne de. Louis.-~hilip~e, et tou}ours
faisant
chmlin par l'éreintement des mtelligences c.ontem-

mu

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

72 3

poraines, n'a donné, Dieu merci, à la France ni un homme ni
un livre, ni même un dévouement. » Dieu merci vaut son pe:ant
d'or.

** *
Il est naturel que nous n'anivions qu'en dernier. lieu à la cri1ique professionnelle, car, si elle n'est pas la moins considérable
des trois, si elle en constitne même le Tiers-Etat, qui cherche
à être tout, à la grande fureur de MM. de Goncourt, on ne
saurait nier qu'elle soit venue la dernière. Elle correspond à
l'âge des professeurs. Elle a été créée par des professeurs. En
France le Discours sur l'histoire. universelle et l'Essai sur les Mœurs
n'avaient été accompagnés, au xvu• et au XVIII• siècle, d'aucun
« discours » sur l'histoire littéraire. La première œuvre de ce
~genre, celle qui a presque fondé la- critique professionnelle~ cc
fut le cours professé par La Harpe et publié sous. le nom de
Lycée. L'œuvre de La Harpe a été continuée sous la Restauration par les cours éloquents de Villemain, dont on ne saurait
séparer les deux autres cours non moins éloquents de Guizot et
de Cousin. Et, depuis, la critique professionnelle est restée à peu
près réservée aux professeurs . Sainte-Beuve est à peine une
ex:ception. Son Port-Royal, son Chateaubriand, son Virgile, sont
sortis de cours publics, et quand il entra tardivement au ColJege de France, le seul scandale était qu'il n'y figurât pas
depuis longtemps.
Cette critique professionnelle demeure une des parties les
plus solides et les: plus respectables de notre littérature au
)uxe siècle. Elle a ret0urné et labouré en tous sens le champ de
nos XVI•, xvu• et xvn1• siècles. La critique spontanée représente
le c6té de ceux qui par:lent et qui jugent; la critique dl artiste le
camp de ceux qui créent et qui rayonnent ; la critique des professeurs est une critique faite par des. hommes qui lisent, qui
.savent et qui ordonnent : ce n'est pas tout, mais c'est
beaucoup.
Des hommes qui lisent. Le poète parle de ce. qu'il a senti, le
voyageur de ce qu'il a vu, le professeur parle généralement de
ce qu'il a lu. Le monde des lectures devient vite pour lui le
monde réel, ce qui ne va pas toujours sans une certaine naïveté
.à la don Quichotte, mai&amp; ce qui fournit au moi:11s à la critiq~

�LA NOUV:ELLB REVUE FRANÇA.l.SE

une base solide, et de. la nourriture à mâcher. Seulement le
profes.seur aussi est menacé de rouler sur une pente glissante.
La critique des salons se fait volontiers une opinion en écoutant
parler ceux qui ont lu le livre du jour, beaucoup plus qu'~n le
lisant. li arrive de même que les· critiques professionnels lisent,
de préfêrence aUX: auteurs, les leçteurs q!li ont lu lt:s .auteurs et
qui en pnt écrit. De là des tradition~ d!idées. toutes faites: Un
paysan .apporta, un jour de rnarché, un lièvre au .l1.0gp .de
Konia, et le hodja l'invita à dîner, Au marché su1v;mt, des
gens vinrent le voire~ lui dir~nt : Nous so~1mes ~es _parents de
l'homme qui t'a apporté un bèvre. Le bodp les mv1ta encore.
La semaine suivante, nouvelle visite : Nous &amp;mnmes les parents
des parents de l'homme qui t'a apporté un lièvre... Finalement
le hodja convia ses visiteurs ,à un repas où l'on ne-servit que des
bols d'e.auchaude. - Qu'est-ce que c'est que c.ela ? ......- C'.est -la
sauae de la sauce dela sauce du lièvre ... M. Vandérem a trouvé
que certains manuels ressemblaient t~?P à cet;e ~a~ce-là, t~ut
au moins en ce:qui concerne le Jl.-rx• s1ecle. Et 1 opm10n ne lm a
pas donné tort. Mais ce qui me paraît intéres!iant c'est de voir
comment de ce lièvre à la royale qu'e;5t par exemple Je PortRoyal, de Sainte-Beuve, la critique passe ~ l~ sauce de la :si,u~e
deh sauce qu'est tel manuel. Comment,s est formé dans l Université le Corpus .de jugements qu'on répète et qu'on délaye?.C'est peut-être la rançon d!une_ quJi,lité et le revers d't1ne
médaille.
.
Les professionnels de la critique_ universitatre sqnt des gen~
instruits- dans la connaissance des httér,.atures passées. Pourquoilés historiens ne font-Us {]Ue de médiocres politiques ? La
mémoire pourtant a pou,r rôle d'éclairèr l'action présente. Oui,,
mais à condition qu'elle t~nde à l'action présente~ qu~el_le nesoit pas cultivée et aimée pour elle-même_, qu'elle s'incorpore
àu sens du prése-n t qui fait l'homme d'.action et .non al] se,is gu,
passé qui fait l'historien. La di:7ision ~u.travail_ q_ui cr_é~ ~'étoffe
et le ressort de la société humame dmt 1ouer 1c1. D1v1S1o_n du.
travail qu'on retrouve en,,critique. ,l\.ucune période critiqu_e ~•a
été plus brillante que Je xrx• siècle français. Tous l~s écfiva_msqui ont rn.i.rqué dans.la critique profess~onµ~lle depu~s· La Harr.e
jusqu'à Lemaître et Faguet (pou~ ne ,nen dire des v1;v;t~ts), o,nt
dÎl, par une nécessité sans doute 1_nhérente au genre lui-même,.

RÉFLEXJONS SUR LA LITTERATURE

demeurer en retatd d'au moins une génération. Ils ont dll
vivre en état de lutte contre ce qu'il y avait de nouveau et de
vraiment pr:ogressif dans la littérature de leur temps. L'exemple
de Sainte-B.euve est caractéri-stique, nous permet d'ap'pliquer la
.méthode des v-ariations concomitantes. Lui, le mieux doué et
le plus grand de tous, il n'a pu porter le poids des deux tàches,
éc:lairer à la fois le présent et~le pas.sé. Le Sainte-Beuve inter- ,
prète de la litt~ràture contemporaine et le Sainte-Beuve interprête de la littérature classique n'ont pu coexister. lls se sont
succédé, le second pour fleurir dut à peu près supprimer
l'autre, et le critique en est arrivé à couper à peu près les ponts
qui le réunissaient à la littérature de soh temps. Jusqu'en 1870
la critique pr,ofessionn.elle a vécu contre le romantisme, elle -a
vécu ensuite_contre le naturalisme. Le romantisme à Villemain
et à Taine ( celui-ci pourtant si romantique t), le naturalisme à
Brunetière, le symbolisme à Lemaître, ne paraissent que des
maladies, et ils respirent leur flacon de sels en passant dans ces
zones dangereuses. Cer.es Lemaître a écrit son principal
ouvrage de critique sut les_ContenpordÙ1s, mais notez que ces
contempomins sont généralement ses aînés, ceux de la génération précédente; comme les personnages des Essais de psychologie contemporaine de M, Bourget. La vraie critique des contemporains n'est pas faite par les critiques professionnels, mais par
ceui qui gravitent dans l'o.rbe de la critique parlée. Dé là les
malentendus, les injures, les premiers appelant les seconds
ignorants et snobs, les seconds traitant tes premiers de cuistres,.
ou, comme disent les Goncourt, de cc faiseurs d'éloges de morts»,
de déserteurs de leurdevofr, qui est de cornaquer les vivant~.
Celle des tâches de la critique professîonnelle où «Ile réussit
le mieux, ou seule elle est capable de réussir, c'est la fonction
d'enchaîner, d'ordonner, de présenter une-li.trérature&gt; ·un genre,
une époque à l'état de suite, de tableau, d'être organique et
vivant. P.osséder son xv1•, son xvn•, son xvm•, bientôt son
x,1.x• siède, à la fois comme un historien possède le temps et an
romancier les personr.ages qu'il fait vivre, mettre de la logique
et du cc diseours )) dans le hasard littéraire, voilà la carrière et
l'honneur dela critique profession"nelle, telle qu'elle a progressé
pendant tout le xrx• siècle français. Jules Lemaître écrivait de
Brunetière : &lt;c M. Brunetière est incapable, ce semble: de con-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

sidérer une œuvre, quelle qu'elle soit, gra11&lt;le ou petite, sinon
dans ses .rapports -avec un groupe d'al!tres œuvres, dont la relation avec d'autres -gr-oupes. à travers. le œmps et J'espace lui
appara1t immédiatement, et ainsi de sui.te ... Tan.dis qu'il li.t un
livre, il pense, pourrait-on dire, à tous les · H:vr-es qui ont été
écrits depuis le commencement du monde. 11 .ne touche rien
qu'il ne le classe, et pour l'éterni.té. » C'.est là, indiquée sur 111n
ton un peu îr.onique, l'hyperbole d'une qualité inhérente à toute
aitique professionn.eUe, -c'est-à-dire -à la criti-que q·t).i vit dans .le
passé, qui s'assimile une histoire - qui sait. Même Lemaitre,
Icvendiquaut · contre _çette crüique les droits de 1a critique
impressionniste qui ne cherche qu'à jouir, est obligé d'écrire :
o: Lire un livre pour en jouir, ce n'est pas le lire pour oublier
le .reste, mais c'est lcatsser ce -reste s'ordonner librement en
nous, a1.1 hasard charmant de · la mémoire ; ce n'est pas couper
une œuvre de ses -rapports avec le demeurant de J.a production
h.umaine, mais c'est accueillir avec bienveillance tous ces rapports ». lei détendue et là-bas tendue, .i1 s'agit bien, en somme,
dela même critique, celle qui voit les œuvres sous l'aspect de
luociété qu'elles fonne,ot avec d'autres œuvres : la seule ditférea.c.e est que pour l'un .cette société s'appelle Athènes, et pour
l'autre Laçédéroone.
Tout en .estimant que le moment est venu d'i.nçorpore-r avec
moins de préjugéi; anciem; le x1x• sièple et même le xx• d.ans nos
manuels d'histoire littéraire et ,d'aé,rer un peu ces recueils de
jugements, gardons- nous d'abor.d d'attacher une importance
eugérée à des manuels, et ensuite de leur -demander des 1ualités qui ne sont pas c-ompatibles avec une -certaine divisioa de
travail. Les trois critiques oom!}Ortent des registres différents, et
le.goût, en passant de l'une à l'autre, cb~nge sinon de nati.ue,
du moins de for:me. L'.échaoge de polémiques, VGire d'injures.,
entr-e leurs r,eprésentants n'est peut-être, bien souvent, qu'une
preuve de leur salilté à toutes trois.
'
ALBERT THiaillDET

NOTE·S

LITTÉRATURE GÉNÉRALE

FERNAND VANDÉREM ET LES MANUELS D'HISTOIRE LITTÉRAIRE.
Comme une parenthèse dans la .série des chroniques qtl'H
donne régulièrement à la R~ de France et qui forment la substance de ses -volumes intitulés Le Miroir des Lettres (.déjà
signalés .aux lecteurs de la N. R. F.), Fernand Yandérem a
publié une série d'articles dans lesqueis il fait avec beaucoup
.d'esprit le procès des manuels &lt;l'histoire littéraire actudlement
rtpandus dans ie commerce et mis entre les mains des élèves de
nos Enseignements primaire, secondaire et supérieur. il leur
reproche, avec raison, de faire le silence sur un grand nombre
d'écrivains importants du xrxc siècle et des dix premières
années du :XX", et de donner de beaucoup .d'autres une idée
incomplète ou erronée. Il conclut en disant que tous ces
manuels (sauf un seul, le moins connu de tous et le moins
répandu) sont périmés, inutiles et même nuisibles, et qu'its
doivent être, ou bien entièrement rcfon&lt;lus ou bien retirés de
1a circulation. A la suite de ces articles, ~ui ont eu le retentissement qu'ils méritaient, une pétition a.dressée aux membres du
Conseil Supérieur de l' [nstruction Publique a été organisée p,ar
le journal l'IntransigWJit.
L'argumentation :du réquisitoire :de F. V.andérem est très
intéressante et d.oit retenir notre attention. Il a découvert et il
démontre que ces mauvais manuels procèdent tous de ceux de
F.agu.et et de Brunetièr,e, qu'ils ne font guère qne reproduire :
passant sous silence les écrivains que ces .deux auteurs ont
négligés, et donnant une i&lt;lée insuffisant-e ou fau55e des écriv.ains qu'ils ont o: condanmés » soit au nom de leurs pTincipea

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

esthétiques, soit au nom de leur goüt personnel. Dans l'un et
l'autre cas, ces omissions arbitraires et ces erreurs grossières
fournissent à F. Vandérem une riche matière comique dant il a
su très bien tirer parti pour l'amusement de8 lecteurs : à la fin
de chacun de ses paragraphes on rit ou on applaudit.
En même temps, dans un autre département de la même
revue, j'abordais, à propos des Lettres Anglaises, un sujet
voisin de celui que traitait F. Va.ndérem: l'érudition et l'histoire littéraire. Je tâchais de bien souligner la différence qu'il y
a entre }'Histoire Littéraire, qui esfune -Science, une branche
de la Science Histerique, et 1~ Critique Littéraire~ qui exige
d'autres dons, et comporte une part de création poétique, en
sorte que c'est à la Littérature,, à l'.1ht, qu'elle se rattache. Je
disais que, pour l',historien de la Littérature, il ne -doit pas y
avoir de ,« beaux -» livres, mais seulement des livres importants,
et que la méthode historique s'opposait à ce qu'on pût écrire
l'histoire des événements littéraires contemporains ou très rapproçhés de nous, pour la raison évidente qu'ils ne sont pas
encore entrés dans l'Histo'ire, et que leur importance ( qui est
faite surtout, ou presque uniquement, de l'influence qu'ils ont
eue) n'e-st pas déteJmi:nal:Jle. Par conséquent, l'homme qui traite
de Ia· littérature contemporaine doit abandonner la méthode
historique, 1a Scienêe, et. faire de la Critique, c'est-à-dire de la
Littérature. C'était là ,que ma ,digression rejoignait l'étùde de
F. Vandére,m sur les manuels d'histoire littéraire.
Eh bien, je vpis surtout, en Faguet et&lt; en Brunetière; deux
_h ommes qui ont confondu la méthode bistodque et la critique,
la Science et la Littérature. Raguet l'a fait sans préméditation.
La elassifi.cation par genres, et par écoles a paru suffisamment
méthodi.que à son esprit qui n'était pas scientifique ; et, d'àutre
pa,rt., comme il était, - il faut le diœ, (j'ai ,suivi ses cours
de la Sorbonne autrefois et je dois cet- hommage .sincère à sa
mémoire)' - un grand lettré, un homme pourvu d'une vaste
culture classique, e.t qu'il avait assez de gollt pour aèmer les
dassiques fran_çais qu'il avait longuement pratiqués, il a cru
que ce,la suffisait à faire de lui un critique, comme d'autre~ se
croient poètes ► comme _lui-même, très secrètement, en cachette
et sous son pupitre., . ,se croyait poète. Qu'on ajoute à cette
aai:éable
illusion la confiance en soi, l'assurance, et le ton d&lt;i&gt;go

NOTES

matique que donne à la longue, et si on n'y prend garde, l'habitude d'enseigner, - et voilà Eaguet et le manuel de Faguet.
Le cas de Brunetière est un peu différent, et surtout plus
con_iplexe. Mais il a été si bien décrit par Benêdetto Croce que
je ne résiste pas au- désir de cit"&lt;!r et de résumer ici ce que dit de
1ui l'illustre- philosophe napolitaip., disciple de Francesco De
Sanctis:
. . . La distinction des genres se promène encore d'ans les livres
d'Enseig□ement littéraire, écrits par des phjlologues et des lettrés,

dans les ouvrages scolaires d'It.ilie, de France, d'Allemagne; et des
psychologues et &lt;les philosophes continuent à écrire sur l'esthétique
du tragique, du comique, e,tc . .. L'objectivité des genres littéraires a été
franchement sout'enue par Ferd.Î11and Brqnetière, qui considère l'Histoire Littéraire comme l'évolution des genres, et, donne une forme
aiguë à ua préjugé ,qui, pas toujours exposé avec une telle franchise ni
applîqué :1vec autant de rjgueur, infecte les histoires littér;iires d'aujour•
d'lmi. ..

Croce, continuant, voit dans l'Honoré de BaJtac de F. Brunetière un exemple typique de cette erreur. Il y est sans cesse
question du« Roman &gt;&gt; comme d'un« genre-)J ayant des «lois».
Tantôt le Roman est un personnage auquel il arrive des aventures, tantôt c'est u:n jardin qu'on cultive, ou un fruit qui atteint
sa maturité, ou encore un instrument qu'-0n « porte à son point
de perfection )&gt;. Il a une méthode; des lois. On •ne comprend
pas toujours ce que Brunetière veut dire par ce mot : tantôt il
paraît penser que ce sont le.s lois àu dé;veloppement, ou de ce
qu'il appelle l'évolu.tion, du &lt;&lt; genre Roman », tantôt on dirait
qu'il donne des lois selo11 lesquelles « le Roman » doit être
écrit. (Plusieurs fois on lit : « Le Roman doit ... ~) De cette
erreur initi~le découle toute la fausseté du livre. Il n'y est pas
question de Balzac, homme ou œuvre. Ce ,sont de vaines et
vagues dissertations sur des aspects el!.térieurs de guelques
groupes des romans de Balzac. Il n'y pénètre jamais. Las de
cette promenade en rond autour du monument, il se met à disserter, à propos de Balzac, sur la valeur morale du Roman,
etc. Il se félicite d'éviter les comparaisons av,e c les contemporains ( comme on les trouve chez Sainte-Beuve et à sa .suite),
mais il y retombe à son' insu en faisant ses comparaisons dans
le temps ; avant Balzac, après Balzac. Le Roman, chauve avant

�73°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la découverte de la Lotion Balzac, est devenu très chevelu
après: t,;,s'est enrichi». Le cas &lt;le F. Brupetière n'est pas sans
ressemblance avec celui d'Emile Zola. Ge que Zola fut romme
romancier, Brunetière l'a été comme critique. Tous deux se
sont crus,scientifiques et modernes ,de la même ma1üère. Il Ya
chez Brunetière la même pauvre ruse -que chez Zola : le placage
d'une grossière doctrine scientifique sur de vieux préjugés de
collège. Mais, d'autre part, il y a chez Brunetière_ u~e grande
bonne volonté, une application honnête de ses principes faux.,.
de la naïveté et de l'entêtement. Zola a quelquefois réussi à
exprimer, Brunetière n'a jamais réussi à critiquer. Ou, &lt;:~ez
Brunetière la sottise devient, sous la naïveté, palpable, c est
quand il s; demande si Don Quichotte est un roman. (Cela aussi
est &lt;lans Honoré de Balzac, qui est d'après 1900). Il a pu entrevoir çà et là des lueurs de vérité. Mais la fausseté de sa doctrine
dom'ine to~te son œuvre, l'écrase, l'anéantit, la nullifie. Il
serait intéressant d'en sauver le bon : quelques heureuses rencontres qui ont é&lt;:happé à la vigilance de son dogmatism: . .
Voilà quel jugement le plus illustre représentant d: l Esthétique mod~rne porte sur F. Brunetière, et on peut vmr, dans le
r-équisitoire de f. Vandérem, le dé_veloppement de , toutes les
conséquences de l'erreur initiale de l'auteur de Honore de Balr.,ac.
Le passage de Benedetto Croce que je viens de résumer et
l'étude de Vandérem sur les Manuels mettent la situation dans
tout son 1
·our et il n'y a rien à ajoute,r au jugement porté par
.
le philosophe ' italien et le critique franç,aîs. Il n'y a ~u"a s~n h aiter la disparition rapide des mauvais manuels ~m, au lieu de
faciliter aux étu&lt;li.ants la connaissance de notre littérature, leur
en ferment les avenues .
,
Mais je suis sûr que tous les hommes qui, comme m:?i, ont
souffert, autrefois, de cette incompréhension syst_éroat1que et
dogmatique des manuels et de leurs auteurs-; qui ont vu, ne
serait-ce que pend.a.nt une courte période, quelques-u~s de
leurs plus chers .amis, élèves de « cagne,, ou de la rue d Ulm,
subir !'.ascendant de ces maitres ignorants, et déclarer nettement, par ex.eruple, que Rimbaud ou Laforgue étaient des
a: gosses » sans importance, ou prononcer le ~ameux « No~s
n'écrivons pas,,, ,d'un ton qui signifüiit que la L1tté:ature avait
fait son temps ( comme la Religion) et qu'un pareil désordre

HOTES

73(

de l'~prit n'était plus toi.érable ni mtme possible .en un âge
aussi éclairé que le nôtre ; tous ceux qui, malgré un haussement d'épaules et cc Ils ne savent pas ce que c'est que la Littérature ))' n'arrivaient pas à se débarrasser de cet incube qui,
prenant la voix de Laforgue, leur soufflait ; &lt;&lt; Pauvre, as-tu fini
tes écritures?» (nous étions si jeunes et on nous décourageait.
tant) - tous ceux-là seront r.econnaissants à F. Vandérem du
coup de balai qu'il a donné, et.d'une main si ferme.
Il n'y a qu'un point de l'.argum_entation .de Vandérem sur
lequel je ne suis pas .de son 11vi6, mais cela n'a rien à voir avec
la question des manuels . C'est lorsque, indigné de voir ses
pédants do11ner dix pages à Mm• d·e Staël pour une qu'ils
accordent à Stendhal, il rabaisse indûment le mérite de Mm• de
Staël, Oh, je ne suis pas un grand admirateur de Mm• de Staël !
Pas même son lecteur cons.ciencieux: j'ai, autrefois, très vaguement feuilleté Delphine et De l'Allemagne, et il n'y a pas plus de
six ans que je m.e suis décidé à lire (c'est si long!) Corinne.
Mais quand je Yai lu, j'ai été surpris de lui voir tant de qualités.
Une foule de remarques très fines sur ce qu'on appelait alorSo: le cœur humain l); un grand talent À peindre des coins de
paysage (une gondole attendant, immobile, dans la nuît) et à
saisir des traits d'époque ; et puis ces cc portraits si plaisamment
caractéristiques des différentes nations l&gt; (les contrastes entre
ses Anglais, ses Français et ses Italiens, si vrais encore aujourd'hui), et puis aus.si une .admirable et dramatique histoire
insérée dans la grande histoire, - un peu lente et molle, - &lt;lu
livre. Replaçant tout ça dans son temps, c'est-à-dire avant Stendhal, on y voit le génie moraliste des grands Français du xvn°
et du xvm• siècle sortant des frontières nationales, regardant en
dehors, projetant son rayon pour la première fois sur des
étramgers ( oh, si La Bruyère ! ... ) et mettant toute l'Europe
dans son champ d'observation, - une autre conquête, et moins.
éphémère, que celles de Napoléon! Avouons que tout cel1.
vaut bien au moins quatre pages de manuel, si Stendhal doit en
avoir douze.
VALERY LARBAUD* **

�732

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LETTRES DU LIEUTENANT DE VAISSEAU
DUPOUEY. Préface d'André Gide. (Éditions de la
Nouvelle Revue Française).
« Fallait-il donc la guerre pour me le présenter tel qu'il
était vraiment ? Fallait-il la guerre pour le révéler à lui•même,
pour réveiller en lui les plus belles vertus sommeillantes ? lJ
était mon ami depuis quinze ans et je ne le connaissais point ... »
Ainsi parle André Gide du lieutenant de vaisseau Dupouey
dans son émouvante préface. A dire vrai, ce n'est pas 1:i guerre
qui illumina Dupouey et son retour à Dieu coïncida avec son
mariage. Mais la guerre exalta ce qui était acquis ; elle plaça
sur son vrai terrain, dans les conditions les plus favorables, cet
homme à l'âme ardente, fière, active, qui avait été curieux de
tout, en qui s'était approfondi « ce vide espace, que seule, nous
dit André Gide, la Présence eucharistique. pourra remplir ll.
Sur le terrain de l'absolu, dans l'acceptation du dernier sacrifice, aux portes de la mort, Dupouey est vraiment Dupouey,
j'entends délivré de lui-même, selon l'admirable mot de
Claudel. 11 réalise, par cette délivrance, par sa confor mite à
Notre Seigneur Jésus-Christ, sôn ancien rêve d'individualiste.
Ce n'est pas là un paradoxe. (&lt; Qui veut sauver son âme ( ou sa
vie) la perdra. » Qui veut sauver, pour lui faire un sort, la
petite singularité qui semble particulière à son individu, ne
saurait réussir qu'à anéantir tout le reste, c'est-à-dire tout l'individu. Sur c.ette phrase de l'Evangile on bâtirait non pas seulement une éthique, mais une esthétique - et cette esthétique
chrétienne coïnciderait exactement avec l'esthétique classique.
Dupouey sait, étant chrétien, que si le mal égalise, banalise,
confond l'homme avec le troupeau, le bien, conforme à Dieu,
répand sur la créature, au contraire, cette harmonieuse diversité
qui est la marque de la création. -On ne résume pas ce volume
de Lettres. Elles sont tendres et violentes ; elles respirent cette
sérénité miséricordieuse et implacable, qui refuse de composer
avec l'erreur, avec le mal mais qui propose à tous les hommes le
trésor gratuit de la charité de Dieu . Leçon d'abandon à la Providence, leçon d'obéissance et de fidélité. La mort, demain
peut-être, frappera le foyer de paix où la femme et le jeune
enfant attende.n t le retour du père. Ce ne sera qu'une apparence.

NOTES

733

Par la vertu du sacrement ce foyer est indestructible. Chaque
lettre évoque l'éternelle douceur de la « villa Clémence » 011
.B._otte l'étendard_ bénéd~cti~. On s'y aime eu Dieu ; on s'y
a!me_ra P?Ur J_a vie. Celui qui a reçu la grâce et qui l'a bien reçue,
na nen a craindre des artisans d'iniquité. (( La vie de bien des
hommes, écrit le lieutenant de vaisseau Dupouey, n'est le plus
souvent qu'une l?"~e- et labqrieuse victoire contre la grâce,
sous préte.~te de d1;trnct1on, de culture, de sens artistique, de
largeur d idées, d esprit de famille, de respect de l'opinion
publique et autres idoles, sauterelles aux cheveux de femme
comme celles de l'Apocalypse, qui ont bientôt fait de tondre
ras l'humble gazon de notre foi. » Il les a une fois pour toutes
exorcisées, i_l a « laissé ses bottes dans le marécage esthétique»
et marche pieds nus au combat. La veille de sa mort il ne voit
en lui et autour de lui « que des motifs de joie» et en cela, pas
trace de fausse ex11ltation ; il peut mourir, il a atteint l'état de
suprême équilibre. - Ce beau livre de guerre etd'amour con juaal
que je ne pourrai jamais louer autant que la gratitude I'exi;e,
donne la clef de la mystérieuse aventure que j'ai contée naguère
dans le Tém.oignage d'1111 converti'· C'est avant tout un livre de
spiritualité. Il est digne d'être placé à côté de la Vie du Père de
Foucault et celle-ci est un chef-d'œuvre. Notons là un signe des
temps. On ignore peut-être, même chez les fidèles, le mouvemente de vie surnaturelle qui travaille en son fqnd l'Eglise,
peuple et renouvelle les cloîtres, gagne les laïcs. Il est analogue
sur plus d'un point à celui qui donna au xvne siècle cette phalange de saints et de docteurs qui demeurent l'honneur de
l'Eglise de France - et quelques-uns de la littérature française.
HENRl GHÊON

** •

ROMAIN ROLLAND, parfeanBonnerot. -LAURENT
TAILHADE, par Fernand Kolney. - PAUL FORT, par
Georges-Armand Masson. - HENRY BATAILLE, par
Paul Blanchart. - L'INCROYABLE EINSTEIN, par
F. Jean-Destbùux (Editions du Carnet Critique).
Le Carnet Critique a entrepris de publier une série de monor . Éditions de la Nouvelle Revue Française, r vol.

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

gnphies des « Célébrités d'aujourd'hui » et des « Cêlébrités
d'hier &gt;1.
Ecrites d'0rdina-ire par des amis ou des admirateurs de t'a-rtiste étudié, documentées par lui, ces monograp-hies pourront
~tre certainement d'uu grand secours à l'historien littéraire de
l'avenir. Leur valeur c:ritique risque naturetlement d'être beaucoup plus sujette à caution. Mais la critique fût-elte de premier ordre, ces monographies relèvent d'un genre hybride dont
Valery Larbaud, dans un articte de la Revue .de Fran.ce ( 1 5 septembre) a justement montré les dangers-. L'histoire littéraire est
une chose, la critique en est une autre. L'histoire fütéraire
apporte « à pied d'œuvre » au critique « lei. matériaux dont il a
besoin » et fait mieux connaître au.x lecteurs « l'histoire des
livres » qu'ils· aiment. 11 ne faut p-as que l'historien fütéraire
smte de son «doma~ne scientifique» pourfaire « des incursions
dans le domaine littéraire et plus précisément dans le domaine
de la critique littérai re ».
Ces dangers si justement signalés par Larbaud pourraient
cependant être évités si: ces monographies comp-renaient une
part d'histoire littéraire, qu'il n'y a pas d'inconvénient à appeler
biographie, à condition qu'elle soit une histoire non seulement
-de la vie, mais encore de chaqne œuvre et, nettement séparée
-de la première, une part de critique non plus historique et
scientifique, mais esthétique. C'est là to\lt te -eiue peut raisonnablement espérer la monbgraphie d'un contemporain. EUe ne
peut songer, faute de recu1, à situer son- homme, C'est l-'affaire
. de la postérité.
Des monographies que•j'ai sous les yeux (i1 en-e:xiste d'autres
. dans la même collection: Barbusse, Saint-Georges d~ Bouhélier
et la comtesse de Noailles), la seule qui réponde au programme
qui vient d'être tracé est celle de Laurent Tailh.ade, par son beaufrère Fernand Kolney. La partie historique semble complète et
à peu près définitive; elfe s~appuie sur une vive sympathie pour
·Tailhade et une longue-intimité avec lui. La partie critique,
strrcteet dégagéede t-Oute sympathie personne.Ile, est aussi judicieuse que possible. Tou'S les.1ettrés'se raltieront· à ses conclu. sions. C~te monographie est le modèle à suivre.
Le Romain Rolland de Jean Bonnerot est un document d'bisoire littéraire de tout .premier ordre: Cest- une biographie de

NOTES

735

l'homme et de 1'œuvre conduite d'un seul tenant, exposant les
conditions dans lesquelles chaque livre est né, l'analysant, indiquant )'accueil qu'il reçut. Cette biographie au sens le plus
large n'est suivie d'aucune « étude générale» et bien que cette
étude Hit annoncée, on ne serait pas tenté de la regretter, si
M. Bonnerot n'avait introduit dans sa biographie des considérations qui, riy sont pas à leur.place (invasion du domaine scientifique par la littérature) et qui auraient fort bien pris place
dans une étude critique générale-.
Quant au Paul Fort de G.-A. Masson et à l' Henry Bataille- de
Paul Blanchart, ils ne contiennent qu'une « étude générale».
La biographie manque (et c'est surtout regrettable pour Paul
Fort, directeur du Théâtre d'Art, puis de Vers et Prose). Ce sont
deu1f très. longs articles de :revue, ce ne sont pas des monographies.•. ll y a des pages charmantes et .spirituelles dans le Paul
Fvrt, plus de gaucherie et d'inexp-érience dans l'Hmry Batail/,e.
U faut souhaiter que les pJOchains volumes de }a collectton
du Carnet Critique $oient auss.ii excellents que le Tailhade ou
tout au moins aussi substantiels que le Romain Rolland.
Dans le même format et sous même couverture, M. Jean
Des.thieux publie une étude sur l'incroyable Einstein hi.en sommaire ; c'est de la vulgarisation. de seconde main. Quelques
pages plus personneUes sur le relativisme de Leibniz et quelques Gonjectures sur l'attitude de Bergson, que la publication
de Durée el Simultanéité a. démenties.
BENJAMIN CRÉMIEUX

*

* *
UN BOURGEOIS DILETTANTE A L'ÉPOQUE
ROMANTIQUE : EMILE DESCHAMPS, par Henri
Girard (Champion).
Le livre extrêmement copieux, et d'une information vraiment ex.baustive, que M. Henri Girard consacre à un poète ~
pen pi:ès oublié, n'ést pas un essai de réha.bilit~on, qui torn1. Mêm~ remar,que pou, les. monographies de Mistral, Bourget,
comtesse de 'Noailles reçues de~uis la rédaction de cette note. L'étude
sur Bourget se limite mê'me à l'examen de troi's livres représentatifs,
dit-on, de tonte l'œu-vre P

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

berait assez mal. C'est tlne contribution, fort intérèssante et
fort utile, à fhistoire du romantisme français , li serait à souhaiter que le mouvement romantique devînt de moin.s en
moins un sujet de dispute et de plus en plus· un sujet d'histoire. Cela· accorderait ses amis et ses ennemis, ses amis parce
que ce serait une manière de le mieux co.nnattre, ses ennemis
parce que cela serait une façon de le classer, de l'enterrer, de
le ramener à une matière d'érudition objective. _Des caractères
un peu effacés, dociles, passifs, comme celui. de Deschamps,
nous mettent dans le courant d'une époque,, permettent d'en
décrire sinon la région éthérée, du moins l'atmosphère inférieure. Emile Deschamps fut un employé de ministère qui
vécut quatre-vingts ans, eut une vie fort simple~ fit ce qu' on
pouvait attendre en son temps d'un homme qui produisait
honorablement de la littérature, se créa une petite spécialité en
mettant en vers français de pâles traductions en prose d'auteurs étrangers. On en conclut un reu ambitieusement qu'il
nous avait fait connaître lês po'ètes de l'Espagne, .de l' Angleterre, der Allemagne. Ma.is hü-même ne conclut rien de td,
car c'était un homme fort h\cide, intelligeoJ, de peaucoup
d'esprit et de goùt. Et M. Henri Girard le conclut en,core
moins. Il nous montre fort bien cè qu'oh entendait vers 18Jo
par les influences étrangère~, la faibJe rpesme dans laquelle
elles se sont m6iées au ei,urant indigè:qe du romantisme frauçais. Son livre est le second qui parais$e élans la Bibliothèque
de littérature comparée, dirigée par MM. Baldensperger et
Ha~ard, et c'est bien à un problème de littérature comparée
(je serais presque tenté d'employer le mot d'inter-littérature)
qu'il apporte une co~tribntion.
A~BERT THIBAUDET

*

**
BIE_N MANGER POQR BIEN VIVRE, essai de gastrono1:_1ie pratique, par Ed01lard de Pomùme (A[bin -Michel).
Ce n'est pas un hasard si le mo_t de goüt est commun aux
jugements que provoquent l'art de la littérature et l'art de la
cuisine. Les Goncourt corp.parent Taine à un chien de chasse
qui pratique admirablement son roètier, m~is qui n'a pas de nez.
C'est évidemment injuste. Mais les livres et les choses \'te la

NOTES

737

cuisine nous font sinon comprendre, sinon goilter, du moins
flairer avec plus de subtilité certains recoins du plaisir littéraire
ou artistique. Un essai de gastronomie théorique comme celui
de M. Pomiane donne la main à d'autres théories, en fait mieux
saisir les racines vivantes. Au temps où Valéry examrnait les
Métbodes au Mercure de France, j'imagine qu'il eüt wnsacré un
article à ce livre si bien écrit et si bien pensé ; je le rêve écrivant un dialogue dans ses· marges. œautres feront sur lui, à
loisir, des rêvessplus matériels, et aussi _plus.réalisables .. .
ALBERT THIBAUDET

LE ROMAN

LE CAMARADE INFIDÈLE, par Jean Schlumberger
(Editions de la Nouvelle Revue Française).
Parler d'un roman à l'endroit Ot1 d'abord il parut dispense
d'e.o. résumer « l'histoire », - entrt:prise non moins vaine pour
être si malaisée et qui, conduite à terme 1 me laisse toujours
déçu. Succédant à Un Homme Heureux - récit qui a rallié
bien des cœurs et pris tr.anciuillement sa·place - , Le Camarade
lnfidele montre la maîtrise de Schlumberger. en un genre tout
différent et que l'on a Le droit d'appeler nouveau dans Ja mesure
où la faculté de mise au point de l'auteur o6tient ici la conjonction.d'éléments f0rt disparates. J'ai employé au début le mot de
roman, - pour simplifier; mais ce n'est pas qu'en l'occurrence
il me satfsfass.e : mot si large, si lâche qu'il entraîne '.iO □veut
ambiguïté, et déjà je voi-s poindre le moment où, som:ieux de
distinguer, le critique dans cert~ins cas refusera de s'en couvrir.
Henry James revient à plusieurs reprises dans ses préfaces sur
l'alternative qui s'ouvre devant l'artiste lorsqu'il s'engage à
représenter les êtres et les choses: il nous le dépeint oscillant
sans cesse entre le «tableau)) et Je (&lt; drame», sans cesse à la
recherche d'un compromis entre les deux termes, conscient
q~e pour chaque sujet U n'eociste qu'un seul compromïs·viable ;
et plus Benry James avançâit dans la connaissance et dans la
pratique de son art, plus il se ré_pétait à lui-même~ « dramatisons, drall!atisons ! ,, Or. la. forme du Camarade 111,jùlèle est une
formé où le cc drame •&gt; domine, et où la part'faite au «tableau •»
stf ramêne presque à tes indicatîons scéniques telles que les trans47

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISli

forma Berrun:d Shaw, te lles ans&amp;i que now les retrouvons dans
Jean .&amp;rois. Mais l'art di:. Scblumberger justement a su établir
la lieisou, ménager partout les passages. Dans le Jea,1 Barois de
Mm1ù:m du. Gard ceS; iindicarir,ns trahissent encore la gaucherie
d'une probité trop juvénile, et je ne serais pas surpris qu'elles
constituassent une êhs raisons en vertu desquelles le flair soupçonneux de Martin du Gard s'est détourné de cette voie pour
reg:i.gner avec les Thibault la grande route du roman dont ïe
parlais ici naguère à propos de !'Epithalame. Dans Le CamanUI6
I,iful.èle le «: chant &gt;i est confié à la « partie haute » - que représente le dialogue ; la basse ne sert que d'accompagnement, et La
réussite technique du li,•re n'est pas sans analogie avec l'exécution impeccable Ge reconnais qu'elles sont rares) d'une partition jouée à quatre mains au piano. Le dialogue est ici l'agent
dramatique essentiel, et puisque nous ne sommes point&gt; au
théâtre, le constater 'est pas qu'un truisme. Constructeur à tout
moment des ca.ractères, le dia{oguese substitue à l'analyse mais
pouT fiiire son travail;: - et en même temps il rend sans cesse
une sonorité de réplique. Au danger inliérent à la réplique
Schlumberger a su parer en: al-Uant à je ne sais quelle dignité
touchée de hauteur dans l'accent une rudess.e, des à-cnups, et
comme une brusquerie. da11s Je- vocabulaire.. Les mots sortent
boudeurs, ainsi: qu' il ad ieut chez cel:ll qui ont à la fois envie
et pas- envie de parler . Il y a•un.e stylisation certaine. des propos,
mais si adroitement compensée par la dépréciatiQer àu langage
que toutesles répliques portent, blessent juste a;u point visé
sans· que.jamais cependa.on le·cliquetis des a.rn;:ies - péril majeur
de. la réplique - aonfisque l'attention: il n'est perçu qu.'autant
qu'il faut pour dénoncer le choc des sensibilités. D' oùce.tte atmosphère si spéciale - tendue, âcre, salubre, - comme d'une
ttagédie continO.ment en révolte contre son tragique même: un
c@rnélianisme d'abotd wulu; puis à moitié accepté, à moitié
robi; et qui finit par mettre son courage à se-dé.priser..
One démobilisation sentimentale, - &lt;ionnexe de cette démobilisation intellitctuelie dont nous eotreteoaiit, Thibaudet, mais
pour certains combien plus malai ée encru:e à obtenir de soi, td est le vrai1sujet du Ca.nuvade Infidèle: il semble qu'à travers
un dédale de « boyam » nou.s a5:.i.stiona à 1a marçh.e laborieuse
des personnages pour, du cornélianisme, rtj~dre la sincérité

.NOTES

739
sans plus_ des sentiments ; et une des beautés du livre réside dans
le ~ns aigu chez les personnages euxamêmes des abandons. des
renie rnents, 'd«s ill~~des que ce rctou r coœ porte' et aux~els
cependant c est la smcénti même qui nous invite Voilà 1
.des
d''
.
es
s-ous r~portance e_t devaleur si générales _ qui font du
Camarade bpdele un des ltvres les pJus directement issus de la
guerre, et d autant plus directement peut-être que le rôle de la
~err~_s'y ~éduitàcelui d'une ombre portée. Partout y est sen~
s1ble 1_mévnable déchirement du combattantenface de l'attitude
~e lw commande l'après-guerre. Après comme avant, la sincénté s3affirme l'intacte e-t exigeante déesse; mais l'honneur de
Schlumh_erger c'est de ne jamais fermer les yeux sur ce que l'on
peut av01r à perdre e11 remettant le cornélianisme au fourreau.
~ulle,pa~ la coupure si choquante qui' se produisit' dè:. l'armistice na mieux été marquée qu'en ce passage:
• . .. Cette torsion, qu'?n s'est fait_ subir, an ne la détord pas d'un
jOUr à autre. On na f.nt don de SOJ qu'au prix d'une extrême violence:
on ne se repren~ pas au premier commandement; et ce qu'on a eu
tant de mal à s'imposer- comme inviolable, on ne peur-pas le considérer
tout à coup comme insignifiant.

r

~:mois s'aperçoit qu,'il fuit de l'éloquence, mlris, contraiTement à ce
gu_eut été ,son mot1\IJ':ment habituel. il ne songe pas à s'en excuser. Suc
~ ioue_qu elle aperçoit de profil, Clymène remarque uo. pli qui tai;itôt
n y était pas.

•

- fai vu, dit-elle, l'incompréhension de l'arrière pour les angoisses
~u- fro.a~ éveiller des sentiments très amers chez quelques blessés dont
l ai su1v1 la convalescence ; à tel point que la colère et Ia rancune les
aidaient à vaincre la crainte d'un nouveau dëpart.
. J:imais Vernois n'a connu le plaisir de sentir une autre pensée veoir
St Vlvement au-devanr de 1a sienne; il en oublie sa taciturnité.
~ Déjà-pendanr nos pennissions, dit-il, nous flairions le maleaten~u ; mais on avaiic tant d'imérêt â ne pas nous décourager qu'on
~ t de qu~!que pru~ce. C'est seulement llll.e fois tout danger passé
qu[Qll a cyniquement J~ê les masques,. On pouvait eofin tout dire et
tout f~e,_ et rire_ de ces lieux com011Jns, bjea ripés, bien usag.és dont
on avait tiré un s1 beau rendement. Dieu sait si, le retour nous srutlevait
~'ivr-esse, et pourtant ces premiers mois de liberté restent dans notre
souv~nir parmi les plus sombres, ceux où nous nous sommes posé les
q,uest1ons les plus découragées.
Entte un tel sujet et les moyens de Scblumberger il semble

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il existât une prédestination. Esprit d'une sincérité des plus
strictes - mais d'une sincérité toute en redressements plutôt
qu'en sinuosités,-son originalité foncière je la vois dans le cons•
tant refus qu'il oppose - ferme, délibéré, allant jusqu'à l'entêtement - à toutes les formes de l'oubli. 11 ne s'agit point
seulement ici de l'incapacité d'oubli qui est, elle, un don, susceptible certes de culturé, et qui se mue parfois en une inappréciable vertu esthétique, mais qui n'en a pas moins ses origines
en deçà de la \folonté: à l'inçapacité d'oubli se superpose chez
Schlumberger une volonté de ne pas oublier qu'il ne cesse de
nourrir et qui frappe par son caractère tout positif. L'aspect le
plus particulier que cette volonté assume en ses écrits, c'est qu'il
semble qu'elle ne se limite pas aux sentiments et aux idées-,
qu'elle s'étende à tous les visages qui furent une fois regardés
bien en face. Le regard parait créer ici une obligation quasi
morale, - l'obligation du souvenir, et d'un souvenir qui tend
toujours à réduire au minimum la part jouée par les éléments
de hasard ; et c'est sans doute le fait que l'auteur sache à quoi
chaque regard l'engage qui rend compte de cette impression d'une
certaine absence d'ouverture, d'accueil, comme d'uneanti-hospitalité, que laisse presque partout son .œuvre. Ecrivant ailleurs
sur Un Homme. Heureux, je disais que Schlumberger excellait
à peindre cc un màlaise sourd, toujours présent, que le moindre
contact exacerbe, rend rétif et crispé» ; aujourd'hui je me
demandesi ce refus opposé à l'oubli ne nous en fournit pas l'explication véritable. Aux choses et- aux êtres les personnages de
Schlumberger ne disent jamais oui qu'à la dernière limite, parce que sur ce oui, une fois prononcé, il n'est pas dans. leur
nature de pouvoir revenir. Agiraient-ils autrement qu'ils seraient
aussit6t subm,ergés, ce à quoi leur apparente froideur~ quL.est
toujours à base de violence- ne saurait aucunement consentir.
Leur primat demeure la possession de soi : aussi ne s'éprouvent•
ils en sûreté que dans les sentiments bien différenciés, aussi
sont-ils pleins de méfiance envers l'amour dont ils reculent
autant qu'ils le peuvent l'échéance. « Eh bien, dit Vernois, je
pen~e qu'il existe deux: sentiments honnêtes, nettement définis,
et qui n'essaient pas de se donner pour cé qu'ils n~ sont point,
dont l'un est le désir, l'autre l'amitié'. Le premier est compris
partout, mais l'hypocrisie veut qu'on le déclare "'grossjer. Le

NOTES

74 1

second jouit de la considération universelle, mais presque personne ne s'y intéresse. Toute l'attention, tout le bavardage,
toute la littérature, toute l'éducation sont tournés vers le mélange
des deux: qui, comme tant de métis, a de la séduction et les vices
supt.rposés de ses deux parents. » Sans doute cette sortie est
commandée par les caractères et par la situation ; mais, une fois
posé le primat de Ia poss~ssion de soi, la vue qu'elle défend
se justifie parfaitement; seulement serait-il très logique ou très
fructueux de condamner en fonction de la possession de soi un
sentiment dont la grandeur - ainsi que pour certaines formes
du génie - gît dans la dépossession de soi qu'il entraîne? En
tout cas l'originalité de la vie intérieure des personnages de
Schlumberger, c'est d'être faite d'un petit nombre d'éléments,
mais qui sont tous comme fichés dans la mémoire, qui ne
s'épuisent que très lentement et pour ainsi dire à la place même
ou ils furent primitivement introduits.

Lorsque dans la scène finale Vernois avoue à Madame Heuland quel fut le tout premier mobile de son intervention, cet
aveu - sagement tenu en réserve parce que son rôle est de
nous apprendre que la démobilisation sentimentale est désormais un fait accompli - en même temps qu'il ferme le cercle,
touche un point d'une singulière subtilité.

Je dois vous avouer d'abord un abus de confiance. Avec les effets
de votre mari, vous avt"z reçu toutes celles de vos lettres qui se trouvaient dans son bagage, toutes, sauf une que voilà.
· Au botit de ses doigts, l'enveloppe blanche vacille uo peu.
- Il fallait savoir à qui rltourner ces lettres : c'est mon excuse pour
avoir ouvert celle que je tiens. Je n'en ai guère pour l'avoir lue jusqu'au
bout; j'en ai moins encore pç,ur l'avojr gardée. Et quand je dis que
l'intérêt d'Heuland a êté le premier mobile de mon intervention, cela
n'est pas tout à fait vrai ; le tout premier, c'est cette lettre.
_ - Je oe comprends pas.
- Une femme dont ui. tendresse trouvait pour s'exprimer des mots
si simples, si touchants, la savoir menacée d'une révélation brutale et
s'en tourmenter : c'était peut-être romanesque. Votre prénom l'est bien
un peu, et je me souvenais d'une photographie où l'on ne. distingue
que votre profil. .. Assurément je ne songeais pas tous les jours à cette

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
petite -armoire où. ,votre ,mari cachajt sa oorrespqndance, Qr ,quel ,~poir
avais-je-de ~e .montrer utile? Mais je ne l'oubliais pas; etlorsque, cet été,
j'ai pu prendre ioopinémel).t quinze jotll'S •de i:epos, cette i,dée m'a conduît sur votre plage~. Il faut vous .figurer l'ignorance où presque tous
les hommes sont d'une femme véritable. Cette lettre de vous, que j'avais
surprise, reprèsentait pour moi ce que l'amour peut avoir de plus fidèle
ef de plus charmant.

Peut-être ( allant plus loin que le cas strict de Vernois ne le
comportè) pourrait-on déceler ici l'embryon d'un phénomène
assez général et enregistrer un détour nouveau de l'amourpropre: nous sommes si mrturcllemeot égocentristes, ·il nous
paraitesi an:0nnal (quoique nous n'en convenions pas) que. les
aut!respuissen.t. ·éprIDuver .et phrs en.core insprrer des sentiments,
qne lorsque nous en: in!ercep,to.rrs l'expression adressée à autrui,
nous sommes suffisamment surpris ~pour qu'une cufio:sité en
naisse, - qui peut à l'occasion devenir irrésistible. Nul dessein
arrêté; simplement une pente que l'on suit et au sujet de laquelle,
ainsi qu'il advient dans le Camarade Infidèle, on se donne dès le
départ les motifs les plus spécieux. Combien, et qui ignorent
jusqu'au nom de Schopenh.auer, n'en vivent pas .1hoi,ns toute
leur 'lie ,en .fouation ,de s©n a-x.iome liminaire : Je monde est ma
représentation.
Une 1ésenve p:ourJinir, et ,quirJ.vise Je rôle prépondérant teil:
pas a~sez,diffécenàié ,que l'.autem accùi'de a.u petit• Antoine. li
me semble qu'avec le gmît , des difficultés qui le caractérise
Schlull}berger aurait dû se do[!.nt,rune difficuli:é de plus .en obligeant ,son dénou.e ment à ne surgir que des deux protagonistes~
Que si l'on me répond .q ue la nature de :Ver&lt;0ois avait besoin· de
ce prétexte poUI se décou'Vrir tout à. fait, je le veux bien ; mais
alms il faudrait cpae l'enfant apparût nettemént, .~inon ' comme
un simple prétexte, du moins coa:m1e· ,un mobile de sewnd
p'lan ; '0T le sentiment que V.emàts'éprouve-pour le ·petit Antoine
nous est ·montrl: comme plus-important que cela ;- et je ne dis
pas qu'il ne soit pas concevable q-ue Vernois épouse Clym~ène
en partie à cause de lui, mais en ce cas· le proolème dévie un
peu, perd quelque chose de '!a plénitude et de
rondeur, : la
bi:;iucle est moins complètement bouclée.

sa

CHA~LES DU BOS

NOTES

743

SILBERMANN, par Jacques de Lacretelle (Editions
de la Nouvelle Revue Française).
M. Jacques de Lacretelle, en chargeant ,son Silbermann de
tous les vices et de toutes les vertus d'Israël, s'expo:srit à
pein.dre le Juif, et IJ.1011 un juif, et il faut admirer d'abord .que
&lt;:e chétif Silbermann à la fois téméraire et craintif, rampant et
dominateur, propre aux idées comme au négoce, athée et fana- tique, fin ét sans tact, passionné de culture française et détaché
d.e la France, nous paraisse aussi vivant que tel petit israélite
al\Tec qui, au jardin public, nous hésitions à jouer. Il existe
désormais autant que l'adolescent huguenot qu'il a circonvenu.
Celui-d, M. de Lacretelle ,a bien vn qu'aucune tendresse ne
devait l'attacb.er à Silbermann : il subit d'abord Ja domination
d'un camarade qui lui om.,re le morrde des idées ; le lev.ain juif
travaille ce jeune esprit latin. Mais, à cet ~ge, finœlligence seule
ne saùrait fonder une amitié. Il fullait que &amp;ilbermann fût persécuté pour que le petit protestant goûtât :en sa compagnie le
plaisir d'être Jbéroïque. Rien de si fréquent à cet âge .que l'attrait
tlu martyre, qui est d'abol'd le besoin .d.e se séparer du commun.
Ce jeune chrétien accoutumé à l'examen de conscience., soucieux de perfection intérieure, nous acceptons donc qu'il se
donne tout entier à la d.éfense du juif honni et lapidé.
L'auteur nous montre-t-il son héros 'chrétien assez souffrant
de ia perte .d'amitiés qui lui étaient ch.hes? De œ c6té~là., il
nous semblait que dût se prol&lt;)n-ger le dtam.e-; mais c'est dam la
famille du collégien que M. d.e Lacretelle a mieux. aimé en
suivre le retentissement .. Ne le lni reprochons pas : quand le
critique &lt;écrit lui aussi ,des romans, il incline à juger une œuvre
,d'après le livr.e qu'instantan.ément il compose sur les données ,,
~ue lui fournit l'auteur. Sans doute, dès .que nous apprenons
-que le lycéen p.irotestant est Le fils •d 'un juge ~'instruction, nous
nous doutons bien que I-e louche père ·de S1lbermann tombera
sous la coupe ,de ce magistrat, C'était la sittmrion un peu trop
facile .à tmuver .(.a.na.leg:ue 3.l1 p:uisgue :mon père "tst l'off.enré et
l'offenseur ie pere de Chimène). Mais M._ de La:crete~le a s~
idoute eu raison de ne point chercher ailleurs: 1a vie est .fiute
,de œs .cofücidenœ:s et _celle.:-ci Jni a permis d'amorcer rantre
or.a.me d.e .son récit, qui est cette découverte dont nous ffrmes

�r

744

LA NOUYELU: REVUE FRANÇAISE

tous accablés à un instant de notre vie, lorsqu'il nous apparaît
que nos parents ne sont pas des demi-dieux . Nous nous rappelons notre étonnement parce que notre mère se confessait :
quels péchés pouvait-elle commettre? La grâce du père voleur
de Silbermann que l'enfant huguenot ne peut obtenir de son
père, elle est accordée le jour qu'un député influent se mêle de
l'exiger.
Nous avons loué M. Jacques de Lacretelle d'avoir su peindre
un juif et non le Juif: et c'est pourquoi nous regrettons cette
dernière vision de Silbermann, ce sermon sur les fortifications,
où cet effrayant Eliacin prophétise, s'enfle, et s'enlève presque
dans un ciel de Gustave Doré. Si l'auteur n'avait su d'abord
nous le peindre si vivant, il risquait ici de le muer en une
entité. on, ce Silbermann n'est pas tous les juifs. Il ne rappelle rien, ou presque rien du merveilleux Henri Franck qu'à
vingt ans nous avons vu danser devant l'Arche, rien non plus
de ces nobles israélites portugais dont la tribu était absente de
Jérusalem quand le Christ y mourut et qui, à Bordeaux, dans
d'admirables demeures construites par Gabriel et par Louis,
nous font admirer les portraits de leurs ancêtres, contemporains
de Samuel Bernard.
Et de même les jeunes bourgeois catholiques de l'école
Saint-François-Xavier que M. de Lacretelle nous montre si brutaux, si peu intelligents, nous ne nierons pas qu'il en existe
beaucoup de cette sorte ; mais dans ce tryptique où un juif persécuté souffre entre un huguenot compatissant et des catholiques injurieux, il ne faudrait pas non plus élever ceux-ci à la
dignité de «type» . L'un d'eux eût aussi bien pu éprouver que
son camarade protestant, de la ferveur, et la question juive,
alors, même en ces années proches de l' Affaire, se fût offerte à
lui moins simplement. Il faut relire, après Silbermann, la Releve
du matin où M. de Montherlant médite sur ce qu'il appelle « le
grand mystère collégien ». Parmi tant de «François-Xavier»
forcenés et cruels, il nous aurait plu de discerner l'une au
moins de ces figures inquiètes, scrupuleuses, d'enfants dont
nous nous souvenons.
Ce court récit d'un art si simple, si pur, d'un style parfois un
peu lâche, restitue à l'être humain tout ce dont le dépouillent
quelques-uns de nos camarades en leurs ouvrages d'ailleur1,

NOTES

745

délicieux : conscience, inquiétude, goût de la perfection, sens
du péché. Nous voici loin, avec Silbermami, de cette rutilante
littérature où, parmi la faune des palaces, des sleepings, des
bars de nuit et des hammams, l'instinct sexuel mène les êtres
comme des chenilles aveugles. Ce n'est point que M. de Lacretelle ne sache «voir», lui aussi. Regardez Silbermano :
Attentif à tout ce que disait lt: professeur, il ne le quittait pas du
regard ; il resta immobile, le menton en pointe, la lèvre pendante, la
physionomie tendue curieusement; seule, la pomme a'Adam, saillant
du cou maigre, bougeait par roomcntS. Comme ce profil un peu animal
ètait éclair&lt;! bizarrement par un rayon de soleil, il me fit penser aux
lèzards qui, sur la terrasse d' Aiguesbelles, à l'heure chaude, sortent
d'une fente et, la tête allong~e, avec un petit gonflement intem1ittcnt
de la gorge, surveillent la race des humai os .. .

Silbermami est composé soianeusement, selon la méthode
ancienne que M. Thibaudet reproche à M. Bourget de prêcher
aux jeunes écrivains .
FRANÇOIS MAURIAC

DOUZE CENT MILLE, par Luc Durtain (Editions de la
Nouvelle Revue Française).
L'année 1922 restera, entre toutes ces années où s'élabore la
grande littérature de demain, celle où l'imagination aura enfin
repris tous ses droits méconnus. Le roman dit d'aventure qui
comportait avant tout l'évasion d'un monde en ruine et l'invitation au \"Oyage post-baudelairieooe (le roman historique à la
Benoît est une survivance et non pas un point de départ), le .
roman d'aventure, dont Mac Orlan a fixé le type en France sans
parvenir à le réaliser complètement, tend à déboucher dans le
roman d'imagination qui lui donnera l'ampleur, la solidité et le
réalisme qui lui manquaient. Roman d'imagination qui pourra
osciller de la fantaisie de Giraudoux à la légende sociale de
Pierre Hamp ou rustique d'Henri Pourrat, qui les mélangera le
plus souvent selon des dosages individuels et dont les péripéties ( comme celles de Siegfried et le Limousin) pourront se
nuancer de satire. Avec une charge sentimentale infiniment plus
complexe grâce au symbolisme un sens de la construction, de
la progression plus perfectionnées grâce aux exemples anglais et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

russes, ce roman à péripéties pourra se relier à la tradition picaresque de Gil Blas ou de certains contes de Voltaire. Il remettra
de la joie, de l'élan, du feu, grâce au èinéma une rapidité
jusqu'ici inconnne, grâce à l'exemple de Marcel Proust la précision et l'approfondissement psychologiques dans le roman
amaigri, bassement historique et terre à terre que nous a légué
le naturalisme.
Dans cette œuvre de création ou de renaissance du romanfresque, du roman-épopée par opposition au roman d'analyse
genre Adolphe, au roman d'étude à la Madame Bu1.1ary ou à la
Germinie Lacerleux, le D(Jlrze Cmt Mille de Luc Durtain tiendra
une place non négligeable. Les ébauches de grandes épopées
modernes que nous a"Vions rencontrées en 1921 dans des livres
comme Les Nocturnes de Georges Imann ou le Rafael Gnlottna de
Maurice Larrouy se sont chez Luc Durtain muées en une épopée
véritable. La synthèse de ces trois nécessités sine qua mm d'un
renouveau du roman : des caractères, des péripéties, une signification sociale, qui déjà se trouve réalisée dans une œuvre
unilinéaire comme le Silbermann de Jacques de Lacretelle,
prend ici toute son ampleur. Le grand roman de l'amour
moderne conçu selon cette formule, avec des modalités strictement personnelles, existe déjà et on ne pourra plus de longtemps que le démarquer : c'est l'œuvre de Marcel Proust. Mais
précisément À la Rechercbe dit Temps perdu déblaie et éclaire la
route aux romanciers de demain. Leur principale originalité
sera d'émouvoir, de captiver, d'entraîner le lecteur avec autr.e
chose que des amours heureuses ou contrariées. Le précurseur
ici est Balzac, ou, si l'on veut, une interprétation de Balzac à
la mesure du moderne. Une époque atone ou trop enfoncée
dans le bien-être ne comprend pas Balzac, ou plutôt ne saisit
pas tout le côté « reconstruction d'un monde » qui est son plus
grand côté. Les ruines de la Révolution et de l'Empire relevées
par la Restauration, la mise au point du nouveau régime
d'après 89, l'étape franchie par la bourgeoisie Louis-Philip-parde, la légende des cinquante premières années du xix• siècle,
voilà ce qu'offre Balzac en exemple au romancier qui sort de la
guerre et vn dans le monde bouleversé de l'après-guerre.
En dépit de toutes les différences possibles, c'est au Balzac
-d'A combien l'amour revient aux vieillards et de la Dernière lncar-

l,lQT.liS

747

natio11. de ,Vautrin que Luc Durtain oblio-e
à penser en défutlti ve.
D
"b
. urtam ,s est ~o~i avidement de toute son époque. Le futunsme, 1 unanimisme ont trouvé en lui un terrain tout préparé
déjà ensemencé. Tout cela a été absorbé, transformé et l'arbr;
.d'aujourd'hui est un des plus vigoureux qui soient chez nous.
Beaucou~ des afféteries, des tics, des contorsions qui gâtaient
les pretn1ères œuvres de Durtain ont disparu. 11 en reste encore
trop. Une nature aussi généreuse, aussi riche gagnerait à s'imposer encore plus de discipline, à viser à une sorte de sécheresse
qu'elle n'atteindrait jamais, à se \'Ouloir simple.
Mais cela dit quelle étonnante légende que Douze C611t Mille.
La légende de l'argent moderne, rien de moins. Sujet conçu
av:ot la guer~e, réalisé après. ( mieux eût valu le situer après
qu ava~t, mais ~eut-êtr~ le hvre qui s'achève le 3 août 1914
aura-t-il une suite) qw pose tous les pions de cc vaste écbi.quie~: le capita~iste, ~ e d'or à exploiter, personnifié par un
ouvner de province q m a gagné douze cent mille francs et toute
1a .série des exploiteurs flanqués de leurs femmes, le banquier
et ses rabatteurs : l'homme du monde, le général, le courtier
marron sans oublier l'autre indispensable victime : l'inventeur.
~t voilà ~our l'affaire industrielle qui dévorera les premiers
srx cent mille francs. Le reste sera englouti par la terre et les
requins de 1a propriété foncière apparaissent : le notaire de
-s ous-préfecture, !'_homme de conliance à pots-de-vin, l'Jiostilité
paysanne.
Mais pour animer tout cela, pour permettre les mille et un
· rebondissements du récit, il faHait trouTer le moteur. Luc
.Durtain l'a trouvé : c'est s011 héros, Bongrand, d'Artagnan
prolétaire, que son argent jamais ne possède, -4ui dénoue les
situations d'un seul geste .de résjgnation ou &lt;le joyeux sacrifice
et qui peu à peu _en vient à haïr « J'excrément du démon ».
Lorsque miné, red~enu .simple artisan, il apprend qu'il possède
encore près de quarante mille irancs, il les r.efuse et - trouvaille
admirable -Jes donne à l'homme qui l'a le plns ignominieusement dépouillé, comme au seul capable de tripoter cette boue.
Ce vivant simple et puissant - autre trouvaille de Luc
Durtain - attire et .retient les femmes. Les plus viles, les
plus tarées sont intimidées, conquises. Leur intuition, leur
.instinct maternel leur fait épargner c.et homme que leurs

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAfSE

maris ou leurs amants accablent. Mm• d'Aiguesein, Paulette,
Olga, figures un peu trop directement balzaciennes peut-être,
ne s'oublient pas.
Une autre caractéristique de Luc Durtain, avec son imagination et son don de synthèse, c'est l'art qu'il possède de construire tous ses personnages, jusqu'aux plus épisodiques, à
trois dimensions. Tourguenieff établissait les biographies complètes de tous les personnages qu'il introduisait dans ses
romans. Luc Durtain ne se contente pas de les établir pour luimême dans ses préparations, il les livre au public en raccourcis
et en coups de sonde qui ne sont qu'à lui. Une certaine façon
de rattacher le moindre geste à sa signification sociale n'appartient également qu'à Durtain.
On éprouve en fermant ce livre une sensation de plénitude et
d'achèvement que l'abus des images (images parfois inutiles et
trop souvent médicales) et le tarabiscotage souvent agaça_nt,
toutes les scories de la forme ne parviennent pas à entamer. Il
faut enfin signaler que Luc Durtain a retrouvé le ton de la
grande familiarité épique qui lui permet d'interpeller les Muses
ou son lecteur sans jamais déchoir.
Le ciment secret de ce beau roman, c'est son souffle lyrique,
son idéalisme social. Le roman de pure analyse est mort ou
doit mourir, sa veine est tarie ; mais il ne meurt que pour
mieux renaître dans le roman de synthèse de demain où l'analyse jouera, avec toutes ses nuances et tous ses scalps, le r6le
épisodique qui doit en toute justice lui échoir pour compléter
la mise à nu des caractères en action.
Ce qui manque à ce très beau roman, pour approcher du
chef-d'œuvre, c'est un style vraiment d'aujourd'hui, ce style qui
est dans les œuvres les plus diverses, dans Proust, Giraudoux,
Larbaud, Morand, Paulhan, Aragon, Romains. Ici, malgré les
nouveautés très personnelles, nous en sommes encore au style
Paul Adam, Huysmans, Zola, République d'avant-guerre. Douze
cent mille démontre qu'il peut encore donner de beaux fruits.

•••

BENJAMIN CRtMIEUX

AU LION TRANQUILLE, par Marmouset (Librairie
de France).
Ce roman est un bon petit livre bien digne de vivre sans sa

749

NOTES

légende, ou par-dessus sa légende, si j'ose dire. Il serait peu
moral que ce roman bien fait, d'un romanesque fondé sur la
réalité sans le réalisme, ne connùt la fortune qu'à cause du
bruit fait autour de sa naissance irrégulière. Au Lio11 tra11q11i/le
est un enfant naturel de la littérature. Mais c'est la mère qui
fait des façons pour le reconnaitre. Quant au père, que n'a-t-il
pas pour attirer des protecteurss à ce fils costaud et coquet : un
digne ouvrier, ancien apache, écrivant une histoire d'apaches!
Après le nègre de 1921. qui «continuerait» mieux que le voyou
devenu typographe rangé ?
Mais Marmouset a vraiment plus pour réussir. Et d'abord,
il n'y a pas d'apaches ! Combien je vous remercie, Marmouset,
de me prouver que j'avais vu droit, en faisant dire à votre
Jacquot devenu bistrot en 1922, quelque chose d'égal à ce
propos de mon bistrot de 1912 : cc Il n'y a pas d'apaches, il n'y
a que des jeunes gens mal élevés qui s'amusent. » Marmouset
picaresque n'est pas responsable de la légende du repenti bon
salarié. (Cf. Comédies et Proverbes, de Mm• de Ségur). Jamais on
n'avait si justement employé l'argot. M. Boyer, le savant directeur de l'Ecole des Langues Orientales, argotisant éminent,
rangera ce bouquin auprès du trop méprisé Journal de Nénesse,
de Nonce Casanova. Souhaitons que M. Jean Variot écriYe un
second article généreux pour engager à lire de tels ouvrages les
magistrats si ignorants de la psychologie du faubourg. Les
magistrats eux-mêmes auraient de l'indulgence pour Marmouset.
Pourquoi? Marmouset reste dans&lt;&lt; son mitan ». Il ne commet
pas la faute d'indiquer par où ce « mitan » peut « grouper » les
autres oc mitans », le corridor secret par où les catégories d'individus (ignorons les classes) se pénètrent, se fondent, s'altèrent,
s'allient ... ça, c'est le secret de plus d'un succès limité. Marmouset peut tirer à cent mille sans inquiéter personne. Déjà ...
Avec quelle joie certain reporter II littéraire » le jette dans les
jambes de Carco, son camarade de promotion.
ANDRÉ SALMON

•*•
GÉRARD ET SON TÉMOIN, par Paul Brach (Editions
de la Nouvelle Revue Française).
M. Paul Brach expose dans son livre le cas d'un raté. Gérard

�750

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

est un jeune bourgeois riclie qui, tout: en ayaat fesprit et le
goût assez fins pour mépriser le milieu où il vit, est privé des
fortes facultés qui lui permettraient de s'élever hors de ce
milieu. C'est un type que l'on rencontre souvent en ce tempsci 1 car la guerre, si elle a élargi l'horizoa de quelques hommes,
ne leur a pas en même temps donné des ailes. C'est ce désaccord, ce manque d'équilibre, que rameur a étudié. ll nous
montre son personnage d'abord attiré par les lettres et, bientôt,
y renonçant faute d'application. sans doute ; puis, occupé, en
compagnie de camarades oisifs, à des passe-temps insignifiants
qui ne le contenteat point et durant lesquels il soupire : « Cette
existence ne peut durer. » Enfin - cela compose l'intrigue
romanesque du livre - Gérard essaie de donner du prix à sa
vie par une sorte de raffinement sentimental. Devenu amoureux,
le voici qui cristallise, qui analyse ses sentiments, s'embarrasse
de pudeurs et de petites défiances, exerce sur l'objet aimé un
esprit critique stendhalien, bref, transforme en un pur jeu c&amp;ébral des aventures assez terre à terre. Or, si ces subtilités
d'esprit procurent anx. grands amants leurs plus belles jouissances et activent leurs pa-ssions, on conçoit que chez les
natures médiocres elles dressent plutôt des obstacles et provoquent des déceptions. C'est le sort de Gé_rard, d'~~t _qu'il
s'adresse à des marionnettes aimables, ma.is tout a fait mcapable-s de se prêter à son ambition ~e, délicatess~ ~n~mental~
Sa carrière d'amant intellectuel, st 1 on peut ams1. dl.I'e, ne lm
apporte que des mécomptes. Il a la sagesse d'y renonc~, et, à
la, fin du récit, laissant cc à d'autres les débats de conscience et
les nuances sentimentales», il reprend sa. place parmi ses camarades ordinaires.
Ce personnage, qui a forcément les traits un peu pâles d'un
mondain, est bien présenté par l'auteur. Il a. quelqne chose
d'honnête et de touchant. Il fait penser à un personnage réel en
présence de qui l'crn se trouve souvent dans un salon. Nous
savons ce que deviendra Gérard. Ce sera cet homme du monde
« qui a eu des dispositions :o et qui témoigne aux artist~s ou
aux littérateurs une sympathie timide et comme mélancolique.
Quelquefois cet amateur nous paraît ridicule. Mais il est assurément supérieur à bien des gens de son mHieu, par exemple_à
celui.qui réponilllity comme on. lai vantait- les mérites d'Utl écn-

NOTES

vain désireux d'entrer dans un cercle qui est l'apanage d'une
coterie aristocratique : « Dieu merci ! Nous sommes encore
quelques-uns pour qui ces choses-là ne comptent pas. »
M. Brach écrit dans un style agréablement coulant et fort
soigné tout à la fois. Il a le do n de l'ironie et ses caricatures
sont réussies. Peut-être, chez lui, le psychologue cède-t-il trop
volontiers la place au poète. Il arrive que dans son récit le
développement psychologique disparaisse derrière une image
généralement jolie , et originale mais quelque peu gratuite. Cela
donne à l'ensemble du livre un tour élégant mais lui fait
perdre, par endroits, de la profondeur.
JACQUES· DE LACRETELLE

LETTRES iTRANGÈRES
LETTRE D'ANGLETERRE : LE STYLE DANS LA
PROSE ANGLAISE CONTEMPORAINE.
On dit souvent qu'il n'existe pas en anglais une prooe étalon.
A l'analyse on découvre que cette critique pourrait se formuler
plus exactement ainsi: la prose anglaise, si on la compare à la
française, à l'italienne et à l'espagnole, s'est développée tard.
Les formes- premières qu'elle assuma visaient &lt;l"es emplois spéciaux et limités ; et lorsqu'on arrive à l'époque de Hobbes, la
sensibilité et la pensée anglaise avaient déjà trouvé leur expression dans le vers : comparer le vus du temps de Shakespeare à
la: prose correspondante équivaut à comparer un esprit adulte et
indépendant avec un esprit qui n'a encore atteint ni maturité ni
indépendance. Aucune prose n'est jamais parvenue à rendre
l'esprit anglais au degré où-l'on peut dire que le style de Montaigne traduit l'esprit français: à des périodes diverses de notre
histoire littéraire on retrouve le contraste de styles qui ont trè.s
peu de choses en commun. D'où la difficulté à n'importe quel
moment d'assigner un style à une période donnée. Si nous
lisons tout ce que la prose anglaise a produit de meilleur, nous
p-0uvons arriver à savoir comment cette prose s'est développée;
mais nous nous apercevrons qu'il est très difficile de faire des
généralisations à son sujet.
Néanmoins il demeure possible de suivre à travers le
x1x• siècle jusqu'à notre génération ug ou deux courants et d'en

�752

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marquer la disparition. Il est assez curieux de constater que les
talents les plus originaux qui aient fait leur apparition dans notre
littérature pendant la majeure partie du xrx0 siècle furent des
prosateurs. Ni Tennyson, ni même Browning - et je n'avance
ceci qu'après mûre délibération - ne peuvent pr~tendre à
occuper une place de l'importance de celles de Ruskm, Newman Arnold ou Dickens. C'est le style de Carlyle qui constitn; la grande nouveauté. Jusque-là la prose habituellement
en usage se rattachait à la tradition de Gibbon et de Johnson:
le style de Macaulay est un style du xvm• siècle avili par une
exubérance de journaliste et une émotion théâtrale; le style de
Landor est un style du xvm• siècle atteint de bizarrerie. Cependant le style de Landor est un beau style ; celui de Macaulay
représente les résidus d'un beau style aux mai~s d'~n démagogue littéraire. Carlyle - un int~llectuel san~ 1_n:elhge~ce, et
un érudit sans culture - possédait une sens1b1hté umque et
précieuse, qu'il exploita mais_ sans la, discipliner; ~outefoi~, si
une licence avouée vaut 1meux qu une dépravation qui se
cache, son style est plus sain que celui de Macaulay. Les effets
de telles oro-ies ne s'en laissent pas moins voir non seulement
dans l'œu;re des descendants authentiques de Carlyle
comme George Meredith - mais même dans l'œuvre de ceux
qui paraissent appartenir à un type_ d'e~prit to~t diff~re~t. La
prose de tradition classique, plerne a la fois de d1gmté e,t
&lt;l'aisance dont le défaut résidait surtout dans la pompe et ou
l'antitùès~ constituait le procédé le plus fréquent, disparut.
Thackeray est souvent diffus ; Ruskin souvent exagéré et
vexatoire· le cardinal Newman lui-même, à qui nous devons la
plus belle' prose qui ait été écrite au. xrx• siècle, est li1~ité_ aux
couleurs automnales de son émotion propre, particulière.
Disons pour simplifier que même dans les cas o~ Ca_r'.yle n'est
pas directement à l'origine de ce:te rupture d éq,u'.hbre de la
prose anglaise, il sert encore de po10t de repère à laide duquel
la mesurer.
A partir de ce moment i,l y a pr~sque toujours dan~ la
prose anglaise, même lorsqu elle parait l~ plus opp~sé~ a_ la
prose de Carlyle, une certaine exa~ératlon, une _hm1tat1on
spéciale due à la prédominance de 1élément émouf, et pour
~i-nsi dire une température légèrement fiévreuse. D'aucun

NOTES

753

écrivain ceci n'est plus vrai que de Walter Pater, de qui la prose
forme le principal modèle qui eut cours dans les dix dernières
années du x1x• siècle et dans la première décade du xx•.
L'influence de Walter Pater a eu pour résultat une limitation
de la prose très différente de celle que l'on rencontre au
xvue siècle. Les styles de Clarendon, Sir Thomas Browne,
Jeremy Taylor et Hobbes sont tous des styles qui ont leurs
limites et qui sont tr~s différents les uns des autres; mais
chacun d'eux à l'intérieur des limites qui lui sont propres est
un stye équilibré et normal. Les thèmes de Walter Pater
dénotent une sphère d'intérêts beaucoup plus étendue mais en
dépit de cette extension, sa prose trouve ses limites dans les
bornes mêmes que lui assigne une valeur toute émotionnelle.
Walter Pater était un descendant littéraire de Ruskin et de
Matthew Arnold ; et même dans le tour d'esprit sévère,
raisonné d' Arnold se laisse discerner parfois quelque éclat
:fiévreux. Une analyse de l'œuvre de Pater nous entraînerait
trop Join ; je ne puis ici qu'affirmer combien fut grande son
influence. On la retrouve dans l'œuvre d'écrivains aussi différents que MM. F.-H. Bradley, Oscar Wilde et William Butler
Yeats. Les livres de M. Bradley, en particulier Apparence et
Réalité et Les Principes de Logique, méritent d'être salués comme
des classiques qui prennent rang dans la grande tradition des
écrits philosophiques anglais; mais même dans la magnifique
austérité de la prose sèche et osseuse de M. Bradley on décèle
par endroits cette rougeur de la fièvre qui est totalement étrangère à la tradition de Hobbes, Berkeley et Locke. L'ornementation étudiée d'Oscar Wilde et la simplicité étudiée de M. Yeats
diffèrent également des écrits de M. Bradley, mais reflètent non
moins également l'épicuréisme ascétique de Walter Pater. (Les
mémoires de M. Yeats qui ont paru récemment dans le Ne:w
York Dial constituent un document d'un très grand intérêt en
ce qui concerne la génération d'Oscar Wilde; et M. Yeats
témoigne explicitement en faveur de l'influence exercée par
Pater sur sa génération.)
L'influence de Pater, combinée avec celle de Renan, se
retrouve entière dans un volume d'essais admirablement écrits
mais déjà quelque peu anciens, dû à un écrivain de notre génération, Frédérick Manning, et intitulé : Seimes et Portraits. Cet:e

48

�754

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSR

influence de Pâter culmine et disparait à moo sens dans l'œuvre
de James Joyce. Ce que j'avance ici est sujet à discussion ; je
ne suis pas du tout sûr que M. Joyce souscrirait à cette analyse
de ses origines, mais pour ma part je vois dans Un Portrait de
l' Artiste comtm jeune homme l'œuvre d'un disciple de Walter
Pater aussi bien que d'un disciple du cardinal Newman. Dans
Ulysse ce courant disparait. Dans Ulysse, cette influence, comme l'influence d'lbsen et toutes les autres influences auxquelles M. Joyce s'est soumis, - est réduite à zéro. Mon
opinion est qu'Ulysse n'est pas tant une œuvre qui ouvre une
époque nouvelle que le gigantesque aboutissement d'une
époque révolue. Avec ce livre Joyce atteint à un résultat singulier, singulièrement distingué, et peut-être unique en littérature : cette distinction consiste à ne pas a·rnir de style du tout,
- et à 11e pas en avoir, non pas au sens négatlf, mais bien au
contraire dans un sens très positîf. Je veux dire que l'œuvre de
M. Joyce n'est pas un pastiche, mais que néanmoins elle ne
possède aucun des signes qui permettent de diagnostiquer la
présence d'un style.
L'œuvre. de M. Joyce met fin à la tradition de Walter Pater
comme elle met fin à un grand nombre d'autres choses, et elle
accentue par là la nécessité où se trouvent les écrivains de cette
génération de prendre un nouveau départ, soit en se soumettant à une influence étrangère, soit en développant quelque
tradition anglûse plus ancienne.
Il y a eu des écrivains très distingués qui sont demeurés
étrangers à la généalogie que je viens de tracer,; à n'importe
quelle époque des étrangers de ce genre peuyent toujours surgir
dans les lettres anglaises. Henry J:unes, Joseph Conrad et
Charles Doughty sont des éèrivains q1.ü possèdent des styles très
personnels et incommunicables; des styles que l'on peut imiter,
comme on peut imiter celui de M. Proust, mais dont il est pen
probable qu'ils servent de point de départ à une tradition.
Doughty est le moins connu de ces écrivains, en partie parce
que son graod ouvrage Voyages dam l'Arabie déserte est difficile
à se procurer et fort coûteux. Un bon essai sur la prose de
M. Doughty - et qui renferme des cita.tians - se trouve dans
le livre récent de M. Middleton Murry, Régions de l'Esprit.
L'œuvre de M. Doughty est étrangement isolée. Elle constitue

NOTES

755

u.n.e exception singulière au x1xe siècle ; s.a prose est presque
une prnse du xvue siècle; et ses limites sont les limites du
xvn• siècle, et tout à fait différentes de celles de l'école de
Walter Pater.
En présence d'un écrivain dont l'œuvre est encore en processus de formation, il est difficile de dire s'il constituera un cas
isolé comme M. Doughty ou s'il deviendra l'ancêtre d'une
époque comme Walter_Pater. Les écrits de M. Wyndham Lewis
s'offrent à uous aujourd'hui dans cet intéressant état d'ambiguïté. Je ne vois pas d'écrits contemporains au sujet desquels
on puisse établir une comparaison avec ceux de M. Lewis; j'ai
vu cependant certains livres, surtout américains, dont le
mérite - s'ils en possédaient un véritable - se rapprocherait
du genre de mérite que l'on rencontre chez M. L-ewis.
La prose de Wyndham Lewis se trouve ressembler à la prose
d'une époque encore antérieure à celle qui est sympathique à
M. Doughty. Ce dont eUe se rapproche le plus, ce sont les prosateurs, non du xvu• siècle, mais de la .fin du xv1•, tels que
Thomas Nashe, certains traducteurs du temps, et les auteurs
des Martin Marprelate tracts. Cette prose a une abondance, une
vigueur, une vitalité pleine de signification, une force vitupérative dont je ne vois pas ailleurs les équivalents. L'usage que
M. Lewis fait des mots r.ippelk la façon dont ceux-ci a:fHuent à
un Fa\staff. J'ai dit tout à l'heure « se trouve ressembler, parce
que je suis sfu- que M. Lewis n'a jamais particulièrement étudié
les écrivains en question. Dans son premier roman, Tarr,
l'influence de Dostoïevsky est visible -et l)ré-pondérante. Mais
la" partie Dostoïevsky » du livre, bien qu'exécutée- briUammeut
et avec OTiginalitt, n'est pas vraiment représentative de
M. Lewis ; l'autre élément présent dans l'ouvrage, et qui ne se
raccorde nullement au précédent, relève de cet humour anglais,
si sérieux et sauvage, auquel Baudelaire consacra naguère une
brève étude. Lewis est très en sympathie avec Hogartb, Rowlandson et Cruikshank ; comme il est avant tout un peintre,
son imagination est avant tout visuelle. Il possède quelque
chose de cet humour que l'on rencontre cbez Dickens (lui
aussi un écrivain visuel) lorsque Dickens est humoristique et
non délibérément comique. Mais un répertoire d'analogies ne
saurait en rien fournir une formule pour le style de M. Lewis,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lequel, encore imparfait et pas tout à fait au point, se laisse
voir au mieux dans l'essai sur l'art et l'architecture contemporains, intitulé « le Dessin du Calife ii.
Si l'on examine ce qui se produit de meilleur dans le roman
anglais contemporain, on trouve une tendance vers un autre
style très différent de celui de M. Lewis, un style d'une nudité
et d'une simplicité presque excessives. Ceci est particulièrement
visible chez les écrivains que travaille un souci authentique du
vocabulaire et de la syntaxe. Un très intéressant exemple nous
en est offert dans La Vie et la Mort de Harri.etFrean de Miss May
Sinclair. Miss Sinclair a. fait grand usage, le maximum d'usage
possible, des résultats de la psychanalyse. Dans ce livre elle
réduit le roman au strict essentiel ; elle a soin qu'aucune description, conversation ou monologue superflu ne vienne
détourner l'attention du lecteur du tracé de h1 croissance et de
la décadence de l'héroïne. Un autre écrivain qui tend toujours
davantage à dépouiller son style de tout ornement surajouté est
M. Stephen Hudson dans son livre Eleanor Colhouse. Il y a des
moments où le récit de M. Hudson va jusqu'à vous faire oublier
que le livre soit « écrit ii, dans n'importe quel sens du mot: il
semble que l'on repasse simplement en esprit la morne chronique d'existences humaines. Cependant quoique cette méthode
- qu'elle ait pour objet la documentation psychologique ou la
chronique sans plus - soit visible chez d'autres écrivains, je
ne saurais être sûr qu'elle représente une direction véritable, ni
même que les écrivains cités ne puissent être amenés à y
renoncer; et lorsque je me rappelle certains écrivains intéressants comme Virginia Weolf et D.-H. Lawrence que je juge
impossibles à classer, j'ai envie de retirer toute espèce de. gé~éralisation. Dans l'œuvre de D.-H. Lawrence, en particulier
dàns son dernier livre La Verge d'Aaron, se trouvent alliés la
plus profonde explor'ation de la nature humaine et le style le
plus inégal que j'aie rencontrés chez aucun écrivain de notre
génération.
T.-s. ELIOT

LES ARTS

LES ARTISTES INCONNUS A LA
SIMON ET LE SALON D'AUTOMNE.

GALERIE

Il est peu d'expositions qui comportent une morale ; celle

NOTES

757

qu'organisa le spirituel directeur de la Galerie Simon avait le
rare privilège d'être captivante et de faire réfléchir sur les problèmes compliqués de la création artistique. Elle était constituée exclusivement par ces toiles et ces bois sculptés que des
poètes et des peintres, séduits par leur vertu émotive, achètent
pour quelques sous au bric-à-brac. Au sortir du Salon d'Automne où, peu à peu, une espèce de sommeil moral s'abat sur
vous, provenant de l'impression de déjà vu qui émane de
presque toutes les toiles - même des bonnes - cette exposition offrait une véritable oasis de fraîcheur et de douceur.
Natures m_ortes groupant des bibelots lourds de souvenirs ;
paysages pauvres ou redoutablement pittoresques ; scènes de
famille attendrissantes; batailles, chasses, scènes historiques
reconstituées grâce au supplément du Petit Parisien ; scènes de
cirque ; portraits comme figés par l'effet de l'application réciproque du modèle et du peintre, tremblants tous deux de se
sentir les artisans d'une opération magique ; inévitables anecdotes plaisantes ou sentimentales ; toute la gamme des états
d'âme que la peinture peut extérioriser étaient représentés en
cette exposition inattendue.
L'auteur de ces peintures est ce curieux personnage anonyme,
qui, je crois, ne naît qu'en France ; qui tient le milieu entre le
poète et le pêcheur à la ligne ; qui peint les soirs d'été en rentrant du bureau, et le dimanche toute la journée. L'amour, la
patience et la propreté sont ses vertus coutumières ; l'estime de
sa famille et la considération de ses pairs sont la récompense
qui lui est accordée et qu'il peut savourer tranquillement, derrière le rempart d'un emploi honorable, d'une rente régulière,
ou d'une pension méritée. - Tant d'humilité, si naïvement
consentie, ne peut qu'arracher un sourire de pitié aux terribles
hommes que sont les artistes modernes - et cependant on
pouvait voir beaucoup d'entre eux s'attendrir, céder à un mouvement de curiosité presque inquiète devant les œuvres de leurs
parents pauvres.
Pour moi, j'ai souvent été torturé par le mystère de certaines
réalisations picturales, dues à ces anges en jaquette qui, non
gênés par des considérations techniques, se meuvent de plainpied dans le domaine du sublime quotidien. Quelques-unes
des peintures exposées à la Galerie Simon, c'est incontestable,

�75-8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

réalisaient un tel accord entre le sentiment et l'expression
qu'elles touchaient au chef--&lt;l'œuvre. - Et cependant? Une
telle affirmation est inadmissible ; elle contredit tontes nos
conceptions ; elle révolte notre bon sens. La candeur, la pureté,
la sainteté même, nous savons qu'elles sont impuissantes à réaliser une œuvre d'art. L'amour de la ature- ne suffit pas pour
produire un travail admirable. li n'est pas de beauté sans style ;
il n'est pas de style sans métier rationne.!. Ces toiles naïves possèdent souvent un dessin, une mise en page extraordinairement
expressifs ; une couleur sobre et riche, nne matière cristalline,
tout, peut-être, sauf un je ne sais quoi d'essentiel, qui nous
pr-ouverait que ces merveilles sont l'aboutissement d'une intention déterminée. L' œuvre d'art est le résultat d'une série d'éliminations, c'est un lieu commun. Mais il est deux façons
d'arriver à ce dépouillement nécessaire, deux façons dont une
seule compte : celle qui consiste dans un cboix conscient et
délibéré. L'autre qui peut quelquefois procurer des résultats
presque équivalents, n'est due qu'à l'insouciance et à l'ignorance;
il n'y a plus, dans ce cas, dépouillement par choix, ruais par oubli.
(A ce propos il n'est peut-être pas indifférent de dire un mot
du douanier Rousseau. - Est-il, oui ou non, un peintre,_ou
seulement un. amateur à peine supérieur aux exposants malgré
eux de la Galerie Simon ? M. Maurice Raynal, qui écrivit pour
cette exposition deux pages fort jolies, juge qu'on à . eu tort de
comparer l'art du douanier à celui des maitres. - Ont tort
évidemment ceux qui osent le comparer à Fouquet et à
Memling, mais l'ont à un égal degré ceux qui le rabaissent au
niveau des « Inconnus )) . Il y a justement dans son art cette
cm1stance dans les moyens employés qui montre dans son effort
une part de lucidité et &lt;le volonté iodfoiable.)
Il serait certes fort imprudent, et sot, de nier la puissance de
l'instinct, et le qractère poignant et mystérieui de son apport
dans l'œuvre d'art. C'est souvent à cause des choses mêmes,
que l'artiste n'a pas voulu introduire dans son tableau, que
celui.-ci est émouvant. On peut aller jusqu'à dire que c'est la
part d'irresp,msabilifé qui se glisse dans une œuvre qui la m3ccrnifie, lui donne un poids caché, une vertU secrète. Un artiste qui
réaliserait exactement ce qu'il a:vait dessein d'exécuter serait non
seulement un monstre, mais littéralement un« fruit sec». Gest

NOTES

759

une certaine façon qu'il a de rater s011 but, c'est une certaine
faillite de ses intentions qui constituent la poés.ie de son travail.
Mais justement cette faillite n'est possible que, sr au début de
son effort, le pein,tre ne se propose rien d'autre que de réussir à
expliciter ses intentions avec netteté, s'il force en quelque sorte
son subconscient à se réveiller, à s'insurger contre la pression
d'un système tyrannique adopté avec une résolution trop vive.
C'est pourquoi, quelque attrait que puissent avoir ces délassements extasiés des peintres du dimanche, il faut à regret leur
dire adieu, et bien se garder de tomber dans le travers de ces
artistes du Nord, qui s'intitulent « naîvistes », et qui ne se proposent rien moins que d'oublier leur connaissance de la
technique moderne et de ressusciter en eux leur enfance et
leur naïveté évanouies J
Quand nous entrons au Salon d'Automne, nous nous sentons
bien loin du « naïvisme :o. Sauf chez quelques attardés, il n'y
est plus question de singer les primitifs ; ce faux hiératisme de
Musée, qui faisait fureur il y a quelques annéès, a presque
entièrement disparu. Ces mêmes incorrigibles plagiaires, qui
sont les grotesques de l'art, suivent une autre piste. Le grand
Ingres est, hélas l à la mode : vite, il faut « en faire».
Quant aux véritables courants qui se partagent l'activité des
artistes, on ne les voit plus guère se dessiner qu'à leur source.
Si les placeurs de l'automne, cette année plus avisés que ceux
des Indépendants, avaie.at, comme ceux-ci l'année dernière,
mélangé les tableaux sans se préoccuper des préférences théoriques de leurs auteurs, il serait difficile de distinguer qui, de
Pierre ou de Paul, se relie au Cubisme ou au « Naturalisme
organisé 1&gt;. Les jeunes peintres qui par un savant decrescendo
se placent entre les. salles extrêmes où brillent d'un éclat inaccoutumé Braque et Léger côté cuhisme, Segonzac et Vlamir.ck,.
côté naturalisme, cultivent la formule dite œ Constructive ». Il
s'agit, on le sait, d'un art qui repose sur la consolidati&lt;m des
formes naturelles à l'aide d'éléments géométriques adoucis et
d'un mortier pictural plus ou moins épais. Nous voici aux antipodes de l'état d'esprit des primitifs de la Ga.lerit: Simon ! Au
Salon d'Automne, - qui, ~e tiens à le déclarer, fut rarement
aussi riche en bonnes œuvres - une recherche strictement
iechnique motive la presque totalité des toiles exposées. On l'a

�LA NOUV.ELLE lŒVOE FRANÇAISE

dit, fcrit, chanté : il s'agit de faire c&lt; de là peinture » et rien de
plus . La poésie aux poètes, la musique auit musiciens. oc Construire ! » Il y avait, pour uu esprit indépendant, des joies
grandés, et en quelque sorte sportives, à goûter, en visitant successivement le Grand Palais et la Galerie Simon. D'un côté,
constructions, digues, remparts, contreforts, pour mieux emprisonner la pesante matière terrestre; de l'autre, efforts ingénus et
pleins de tendres subterfuges pour représenter les choses les
plus nuancées, les plus légères, les plus poétiques que nous
propose l'Univers. D'un côté, des constàtatio,,s, souvent sérieuses,
quelquefois moroses, presque toujours empreintes de talent ;
de l'autre, une description amoureuse, extasiée, procédant d'une
tendre allégresse, sinon d'une technique disciplinée.
- li ne faut rien exagérer, ni le danger que court' la peinture
moderne, où la technique tiènt une place excessive, aux dépens
du sujet qui la doit justifier, ni le secours moral que peuvent
prêter aux praticiens leurs innocents rivaux. - Toutefois, il n'y
aurait rien d'étonnant à ce que certains professionnels du Salon
d' Automne, rêvant devant ces humbles toiles où les plus profondes aspirations des hommes essaient maladroitement de se
déployer, aient tout à coup la xévélation du pouvoir inspirateur
que peuvent posséder certains spectacles de la Nature, lorsqu'on
les découvre d'un œil sagement enivré, et débarrassé du souci ·
des cuisines d'atelier.
Al'fDRÉ LHOT-E

*
* *

LES REVUES
DE L'EXISTE 1CE DE L'EUROPE
Les Eutretiens de Pontigny ont repris cette année, sous Ja
direction de Paul Desjardins, discret et enflammé. L'on y a
entendu, successivement, Gide, Duhamel, Tbibaudet, Forster
et Curtius, Wiliam Martin, Hymans, Prezzolini. 11 était question de l'bonneur, de l'éducation. de la Société des Nations. Au
surplus, ni dissertations, ni discours - mais de longues causeries, un échange actif cfe réflexions, et, pour wus, un enrichissement à la fois du goût de la différence et du désir de.construire.
La REVUE DE GE.NÉVE, à son tour, prolongeant l'œuvre des
Eu/retiens, convie plusieurs écrivains européens it une conversa-

LES REVUES

76r

tion internatiouale : Y a-t-il une Europe ? Que vaut la Société
des Nations? Keyserliog, Middleton Murry, Vilfreclo Pareto,
Unamuno, Gicle, Merejkowski ont répondu, ou répondront.
Robert de Traz, qui pose les questions, et par avance tâche
d'appeler, d'entourer les réponses, écrit :
En contestant la possibilité de refaire l'Europe aujourd'hui, nous
discréditerions celle.d'autrefois dont nous sommes les héritiers. Dire que
les natiooalitës sont irréductibles et hostiles, c'est dire que Saint Louis
n'est que Français, Dante n'est qu'ltalien, Gœthe n'est qu'Allemand ~
c'est dépouiller notre esprit, c'est détruire notre patrimoine. Les siècles
donr nous sommes nés ont élaboré certaines notions morales où nous
nous reconnaissons tous : l'honneur du gentilhomme ou du gentleman, la liberté individuelle, l'idée du droit, bien d'autres t:ncore : allonsnous, par méfiance réciproque, renoncer à ce langage commun? Tandis
qu'être Européen, c'est perfectionner une entreprise que nous ont
léguée nos prédécesseurs et dont les bienfaits nous nourrissent encore.
La Suisse est le lieu naturel d'une conversation internationale:
L'Eur-0pe actuelle est multiforme; démocratique et nationaliste, c'està-dire sentimentale, elle se complait dans ses variétés. Rebelle à toute
influence Mucatrice et autoritaire, il faut la comparer à une famille ou
il y avait naguère quelques ainés et beaucoup de cadets et ou tous les
enfants sont devenus majeurs et ne veulent plus écouter persnune... Oo
nous excusem de citer ici, à titre de renseignement pratique, le cas de
la Suisse qui rassemble en une même harmonie vingt-deux peuples
divers. Cette cohabitation est rendue possible, grâce à un consentement
général à l'hétérogène ... Voila un premier point ; souffrir comme une
chose naturelle que mon voisin ne concorde pas exactement avec moimême. Et en voici un second : mon voisin et moi, quoique différents,
nous voulons vivre ensemble. Au-x Fatalités centrifuges qui nous opposeraient, nous opposons notre résolution humaine de demeurer unis.
Cela ne nous empêche pas de nous plaindre l'un de l'autre, de nous
disputer: mais toujours, sous nos récriminations, se maintient la croyance
latente qu'il est boa, qu'il est nécessaire que la Suisse demeure. Et l'on
voit cette croyance éclater tout à coup lors des grandes fêtes populaires
par exemple, en véritables actes de foi collectifs. Ces deux conditions
sentirµenrales de la paix helvétique peuvent-elles se réaliser sur u.n
beaucoup plus large ihéâtre. Pourquoi pas ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

TABLE DES MATIÈRES
MEMENTO

LEs CAHDRS D'AUJOURD'HUI (Novembre) publient une serie de Po,·Jraits plaisants : entre autres, ceux de Valery Larbaud par Marcel Ray,
&lt;le Marie Laurencin par H. P. Roché. Luc Durtain parle de Vildrac,
Salmon de Colette et de Léautaud, Mac Orlan· de Salmon.
LE CRI'rERlON est une jeune revue, que vient de fonder à Londres
notre collaborateur T. S. Eliot . Son premier numéro, fort intéressant,
réunit les noms de Dostoievsky, Valery Larbaud, George Saintsbury,
May Sinclair.
Les sains et drus ÉcRITS ou No-RD, que dirigent Franz Hellens et
Paul Vanderborght, succèdent à la fois à la LANTERNE SOURDE qui
appela à l'Université de Bruxelles Romains, Cendrars et Chennevière,
et au DrsQUB VERT, revue franco-belge, et peut-être internationale.
(Personne n'a parlé mieux qu'elle des littératures rnsse, irlandaise, espagnole.) Mélot du Dy esquisse une méthode de travail raisonnable:
Ce fut 53ns doute la folie bleu naïve de l'ccole dite • futuriste • que de
vouloir observer le monde moderne ;I. la manière des anciens, c'est-à-dire avec
une attention soutenue. On a pu sourire, non sans raison. Celui qui, à notre
époque, s'assied sur u.n banc du boulevar&lt;!, s'accoude â l'appui d'une fenêtre,
s'attable dB.Ils un restaurant, et regarde longtemps devant lni, ne voit plus rien
que d'insensé. Tout innocemment, les cravates se placent dans le dos des mes•
sieurs, les autos roulent à travers le salon, les bouteilles portent des nnméros
-de vestiaire, et cela est d'un ridicule achevé, d'une candeur intolêrnble. Nous
voulons antre chose : Nous voulons savoir ce qu'est l'homme maintenant, ne
point commettre l'erreur de ces peintres, ui de ces moralistes aussi, qui, a force
de patience attentive, confondent toutes les valeurs.
0

MERCUR.E DE FRANCE (15

novembre): Plaisir du l{bertin raisonneur;

_par André Rouveyre.
LE MouTON BLANC vient de se fonder à Lyon. Il sera l'organe du
.classicisme moderne. Ses héros sont Gide et Romains. Ses collaborateurs, Gab1i_el Audisio, Henry PetiÔt, Portail et l'impétueux Jean
Hytier. L'on trouvera dans chaque numéro une liste d'erreurs, et une
liste de vérit-és. La première vérité citée est : « L'art vit de contrainte».
REVUE DE L'AMÉIUQUE LATINE (rer octobre): Les idées philosopbÛjutS
in France, par Albert Thibaudet.
LA REVUE UWVERSELLE (15 novembre): LB Salon d'Autonme, par
Roger Allard.

CONTENUES DANS

LE TOME XIX

(JUILLET- DÉCEMBRE

ALAIN-FOURNIER
Colombe Blanchet (fragment).

1922)

(CXI)

ROGER ALLARD
La SJmpbo1ûe hcroiq11.e, par Henry Jacques
87
L'homme traqué, par Francis Carco .
2 3I
Les trois miracles de Sainte Cecile,- par Henri
Ghéon
241
Chansons : Liberté, par Henri Pourrat .
359
L'Aibum italien, par Jean-Louis Vaudoyer. 361
La lumière natale, par Léon Deubel .
362
Le Poème royal, par Albert Erlande . .
363
Guide chnmpèire, par Gabriel-Joseph Gros
363
Aquarelles, par Emile Henriot .
484
Petite fugue d'ét-é
523

(CVI)

(CVll)
(CVII)
(CVITI)
(CVJII)
(CVIII)
{CVIII)
(CVIII)
(CIX)
(CX)

LOUIS ARAGON
L'futra

20

(CVI)

507

(CIX)

JEAN BARUZI
L'Espagne et le romantisme français, par
Ernest Martinenche

.

FELIX BERTAUX
Les Revues jeunes en AlleITTagne
Lectures allemandes.
WILLIAM BLAKE
Le Mariage du Ciel et de !'Enfer (traduction de
Andr.é Gide).
Chronique
Chronique
Chronique
Chronique

MAURICE BOISSA.RD
Dramatique .
Dramatique
Dramatique .
DraITTatique .

CHARLES DU BOS
Remarque sur les Goncourt . . . .
Fiançailles, par Robert de Traz .
Les trois Impostures, par P.-J. Toul~t . .
Le Camarnde infidèle, par Jean Schluruberger.

JOl

37 1

129

2r5

339
456

6o5

(CVII)
(CVIf)
(èVIII)
(CIX)
(CX)

472

(CVII)
(CV1I1)
(CIX)

537

(CXI)

410

(CIX)

15 r
367

MAURI CE CHEVRIER
Chants

(CVI)
(CVIU)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ALBERT COHEN
Projections ou après-minuit à Genève

414

(CIX)

. . . . . . . . .
L'Escalier d'or, par Edmond Jalou}. . .
G11spc1rd dts Montagnes, par Henri Pourrat
Vers l'Outst, par Constantin Weyer. ·.
E" marge des marées, par Joseph Conrad

.

.

.

.

.

.

.

.

.
.
.
.
.

7ï
84

86

86
92
93
100
108

.

La Nef, par Elétnir Bourges
Henri Duvemois

.

. . . . . . . . .
La Vie en fleur, par Anatole France . . .
La Co11quite de la joie, par Raymond Schwab.
Littérature et Orient, par Henri Thuile. .
L'E11/isemenl, par Jean Monique . . . .
L'année littéraire en Italie . . . . . .
L'Amour, les Muses et la Cbasse, par Francis
Jammes . . . . . . . . . . .
Ces pe_tits Messieurs. - Le ]ttt de l'Amour et
de la danse, par Francis de Miomandre .
Biographies du Carnet critique. . . .
Do1iz.e cmt mille, par Luc Durtain. . .

.

ADOLPHE DELE ŒR
Une vue optimiste sur la situation de la
France
JOSEPH DELTÈIL
Iphigénie.
DOSTOIE\"SIG
La confession de Stavroguinc (fin).

.

.

.

.

.

.

.

Marcel Barnère .

.

.

(CIX)

.

GEORGES GABORY
Diableries, par Mêlot du Dv
Le Courrier des Muses . ·.
Le Courrier des Muses . . . . .
Poésies pour dames seules . . . . . .
Le Coffret de Santal, par Charles Cros

(CVI)
(CVI)
(CVill)
(CIX)
(ClX)

HENRI GHÉO
La Co11quile mystique : l'Ecole française, par
Henri Brémond. . . . . . . . .

Lettres du lieutenant de vaisuall Dupouty,
préface de André Gide

.

.

.

.

.

.

JEA GIRAUDOUX
Finale de Siegfried et le Limousin.
PIERRE HAMP
Compound 300 HP, no 243.

7l

(C\'l

732

(CXI)

552

(CX)

12

(CVI)
(CX)

Bass-Bassina-Boulou, par Franz Hellens .
MARCEL JOUHANDEAU
401

Clodomir l'assassin
JACQUES DE LACRETELLE

253

(CVII)

(CVIIl)

(CXI)

(CVill)
(CVlll)
(CXI)

La fia11cle morte, par J.-N. Faure-Biguet.
Gera,·d et sott timoin, par Paul Brach. .
VALERY LARBAUD

Mount Eryx, a11d other dit-asio11S of lrat•tl,
.

ro6

La 1:ie et l'habitude, par Samuel Butler . .

504

(CVI)
(ClX)

Fernand Vandêrem et les manuels d'histoire
littérnire .
727

(CXI)

par Henry Festiug Jones.
(CVI)

(ClX)

(CVII)

Silbennann .
Silbermann (fin)

.

.

.

.

ANDRE LHOTE
Les dernières rétrospectives . . .
111
Les Artistes inconnus (galerie Simon) et le
Salon d'Automoe . . . . . . . . 756

(CVI)
(CXI)

ANDRE MALRAt;X
88
148

(CVI)
(CVII)

362

(CVIII)

Le Chirnrgim des roses, p,tr Marcel Sauvage

(CVII)
(CVlll)
(CIX)
,(CIX)
(ClX)
(CIX)
(CIX)
(CIX)

(CX)
(CXI)
(CXI)

PACL FIERE S
.

(CV11)

(CVII)

Cbamom désabusées, par Max Elskamp
.

(CVI)
(CVI)
(CVI)
(CVI)
(CVI)

(CVI)

L'évadé de l'Enfer, par Jean Pellerin. . .
Essai mr le J?onjuatiisme co11te111porain, par

RENE-MARIE HERMANT

T.-S. ELIOT
Lettre d'Angleterre : Le style dans la prose
anglaise contemporaine . . . . . . 751

.

(CVI)
(CVI)
(CVI)

(CX)

LUC DURTAIN
Lucienne, par Jules Romains

Yolutes

(C.X)

FERNA} D FLEURET

La Campagne avec Tlmcydide; Gustave Flaubert, par Albert Thibaudet . . . . . 222
Saint-Just, par Marie Lenéru. - }011rnal de
Marie Lenéru

(CIX)
(CIX)

La Foi dtt doole, par Pierre Bourgeois .
J2 Décembre, par Jean-Victor Pellerin .
Poèmes de la vie mordue, par Henri Dalby

BENJAMIN CRÉMIEUX

Pages choisus de Jean Jaurès. - Histoire
socialiste de la Révolution française (I) : La
Comtituanle, par Jean Jaurès . . . .
Reliques, par Isabelle Rimbaud. . . . .
La Chauve-souris, par Charles Derennes. .
Les discours du doctmr O'Grady, par André
Maurois .

765

TABLE DES MATIERES

L'Abbale de Typlxzines, par le Comte de
Gobmeau

Art poétique, par Max Jacob

97
227

(CVI)
(CVII)

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇA.lSE

LOUIS MARTI '-CHAUFFlER
Le Jeu de massacre, par Tristan Bernard .
P. MASSON-OURSEL
Mégbadouta de Kalida.sa, traduit par farcelle Lalou .

.

.

.

.

.

.

.

. .
La Mentalité primitive, par L. Lévy Bruhl.
Trois 1nyst;rts tibétains, tradl!its p:ir Jacques
Bacot . .

FRA.1 ·çms MAURIAC
Le Fleuve de Feu .

Silbermarm , par Jacques de Lacrett:lle
MÊLOT DU DY

Bibelots

GIL ROBIN

348

(CVI)
(CVIII)

379

(CVIll)

JIO

743

(CXI)
(CXI)

17

(CVI)

685

Jean Tharaud .

.

.

.

.

243
528

.

.

.

.

.

.

.

.

121

{CIX)

Le dljeuner cl11~ le 11UJtl dktl de la 11obltSse

o/

.

.

.

.

.

'.

2

(CVl)

91

(CX}

(CVI)
(CVII)
(CVll)
(CVHI)

(CVI)

(CVlJI)
(CX)
(CX)

(CXI)
(CXI)

(CVI)
(CVI)

(CVI)
(CVII)
(CVIII)
(CIX)
(CX)

638

JULES SUPERVIELLE

74

(

li)

ANTON TCHEKHOV
Volôdia

229

8o

.

(CIX)
(CIX)

(CIX)

(CVl)
(CVI)
(CVI)
(C\'Il)
(CX)

bataille du f11tla11d vue d11 « Derjflinger »

fÎr le capitaine de corvette Georg vo~
ase . . . . . . . . . . . .
83
Marsyas 01i la justice d' Apol/011 par FrançoisPaul Alib1:tt . . . . . '. . . . .
89
Ceux qui f'evit1111ent, par Marie Ge,·ers . . l()O
Pitoeff et la fondation à Paris d'un théâtre
de répertoire étranger . . .
. . . 2 39
Cùtq 110s, traduits p~r Noël Péri; Th:J 110
plays Japot!, ~duit par Arthur Waley ;
le TbJatre clm101s, par Tchou-IGa-Kien . 375
Jea11 de La Fo11tai11e, par André Hallays . . 471

234
La maison de Cla11àir11, par Colette .
363
Myrrbin, courtisane et martyre, par Pierre
Mille . .
486
(CIX)
_!a'.-_ _ _ _ _
.:,.:._ _ __._~
La GarÇ()&gt;me, par Victor Margueritte.
634
(CX)

JACQUES RIVIÈRE
Les dangers d'une politique conséquente . . .
Paul Val6-y, poète. . . . . . . . . .
Maurice Barrès et la critique catholique .
Le secret professiomul, par Jean Cocteau.
Marcel Proust . . . . .
.
.
AlaiirFournier .
•

1:20

Terre.

513

.

IIS

SCHLUMBERGER

par Ivan Tourgueniev.

MARCEL PROUST

Les a111ora11des, par Julien Benda . .
Les Do11 J-uanes, par farce! PrévoSt .

109

i•ie de }1ousieur Du Gay-T1·011iti, écrite

de sa mam .
ÙI

(CVTII)

J.-C. PRIVÉ

PAUL RIVAL
La ra11do1111ée de Sambn Dwr1f, par Jérôme et

JEAN
Ùl

(CXI)

499

(CXI)

BORIS DE SCHLŒZER
Le Duel, par Alexandre Kouprine. •
Les B:ùh:ts russes . . . . . . . .
Wagner au théltre des Champs-Elysées .
Le Martyre de S,iint Sébastim à !'Opéra.
Anton Tcbt:khov . . . . . . . .

(CIX)
(CIX)
(CfX)

Charles Silve.m e . . . . . . . .
L'Opbélit1, par Marius et Ary fablond . .
Le Roman de la t'Oit lactu, par Lafcadio Heam .

La regarder dormir.

1 57

A DRÉ SALMON
Au lion tranquille, par Marmouset.

HE,'Rl POURRAT
Sur la Gllbe, par J. de PesquidouK . . .
L'Amour et la Mort de Jec1 11 Pradeau, par

Les daoseusescambodgiennes à l'Qpéra.

Etude de nu.

98

PAUL MORAND
Les bals de Paris, par André W:irnod
Le Cabinet 11oir, par Max Jacob . .
Un ro111anesq1u, par May Sinclair . .
PASCAL PIA
L' Aurore en pluie .

GUY DE PO URT ALÈS
La déàaig11e11se, par Beaumont et Fletcher

TABLE DES MATIÈRES

ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : L' Affaire Ubu.
Jules Tellier, par Ht!llriettc Charasson . .
Le vfo de ta vigm, par Louis Arnts . . .
Réflexions sur la littérature : Les jardins sur
l'Orient . . . . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Le Germanisme et la guerre . . . .
Le stupide àix-netn:ièt,u siècle, par Léon
Daudet . . . . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Renouveaux
quand même. . . . . . . . . .
L'Avmir de l'Intelligmct et T,·ois idus politiques, par Charles Maurras . . . . .
Les plaisfrset les jt11x, par Georges Duhamel
Approxi111atio11s, par Charles du Bos . . .
Lei Poésie de Swi11bur11e, par Paul de Reul. -

5J7

(CX)
(CVI)
(CVI)
(CVI)

(C\'ll)
(CVllI)
(CVIlI)

(CIX)
(CIX)

~g~~

�768

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La llgemle socraliqt1e cl les sources de PlaIon, par Charles Dupréel . . . . . . ,198

(CIX)

Réflexions sur la littérature : La composition
dans le roman .
594
Le Domaine, par John Galsworthy. . . . 639
Réflexions sur la littérature : Les trois critiques . . . . . . . . . . . . 715
Un bom·ueois dilettante à l'époque romantique:
Emile0 Descbt1111ps, par Henri Girard. . . 735
Bien 111anger pour bim 'l!Ïllre, par Edouard
de Pomiane.
736
FRITZ VON UNRUH
Fragments d'un Journal de guerre.

(CX)
(CX)
(CXI)
(CXI)
(CXI)
(CVlll)

276

CAMlLLE VETT ARD
Proust et Einstein.
Durie et Simultanéité, par Henri Bergson

246
625

.

124
127
383
384
509
512
512
640
640
760
762

LE GÉRANT : GASTON GALLl:-JA!l D.
ABBEVJLlB (FRANCE). -

'

Les néceaaitéa du tirage de « La Nouvelle Revue Francaiae »
noua obligeant à livrer à l'imprimerie le bulletin ci-deeaoua ~uinze
joura avant aon apparition, noua noua bornons à y insérer dea
apercue d'orientation générale. Maïa notre SERVICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS eat à la dispos ition de toua noa
lecteurs pour tout ce qui concerne leur porte feuille, valeun à
acheter, à vendre ou à conserver, arbitrages d'un titre contre un
autre, placement de fonda, etc.
Adre aser lea lettres à M. Léon Vigneault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIU• Arrondia1ement.

(CVII)
(CX)
LA FINAl CE

XXX
Les Revues.
Memento
Les Revues.
Meroento
Les Revues .
Le Prix Blumenthal
Memento des revues .
Memento des revues .
L'Atelier.
Les Revues.
Memento

LA VIE FINANCIÈRE

IMPRTMERIE F. PAiu.ART.

(CVI)
(CVI)
(CVIII)
(CVIII)
(CIX)
(CIX)
(CIX)
(CX)

scx)

( XI)
(CXI)

La ques lion des Detl es.

Il n'y a plus de crise décisive ni dans le domaine de la politique, ni
dans la sphère toute voisine et plus vaste de l'économie. Le mot
« décisif » n'a aucun sens à l'égard des difficultés mondiales issues de
la guerre. De même que la victoire fut, noo pas l'œuvre d'un homme,
n i le résultat d'une roanœuvre isolée, mais le total d'un ensemble
d'efforts, d'expériences et de sacrifices qui amenèrent le problème :i
maturité, de même l'équilibre des droits et des réalités, dans la paix, ne
se rétablira qu'après de multiples oscillations. Ces considérations
d'aspect un peu philosophique n'en comportent pas moins pour le capi·
taliste qui ne vise comme tel qu'à des résultats pratiques, de précieux
enseignements. Elles l'invitent en tom cas, à ne point tomber dam le
pessimisme, et bien au contraire, à utiliser les conditions qui lui sont
taites dans le présent, en vue d'obtenir des résultats positifs dans
l'avenir. C'est là tout le fin du placement.
Ceci dit, qu'il laisse se dérouler les discussions sur les changes,
sur la baisse du mark, que tant de Français assez mal avisés a7hetaient il y a deux ans à 30 centimes, il y a un an à r 5 et qui ne
peut même plus se tenir à r centime et demi, sur l'effondre~ent
de la couronne qui se mesure mal ici, mais que l'on sent mieux
à Londres où il en faut maintenant 250.000 po'ur une livre sterling. De ce que l'on s'est trompé sur la. possibilité ~our. un~ Autriche nouvelle de vivre dans le cadre étriqué que ltt1 ass1gna1ent les
traités, de ce que l'on n'avait pas prévu l'écroulement du mark, il n'en
résulte pas nécessairement que les capitalistes aient tous perdu de
l'argent depuis deux ans. Fon heureusement, ils ont su dans l'ensemble
se tirer d'affaire et beaucoup en achetant à des cour peu élevés des
titres industriels excellents, se sont préparés pour l'avenir d'assez jolis
bénéfices.
Pour le reste, soyez persuadés que des solutions sinon excellentes,
du moins passables, seront découvertes. Il n~ peut ~n être au~rement.
Voyez, par exemple, la question des dettes mteralliées. Le fait même

�de kur existence alors que leur r~glcment n'est pas encore exige,
contribue à troubler la situation genèrale et à empêcher le relèvement
de l'Europe. Le jour où les gouv rnements créanciers réclàmeraient le
paiement des intérêts et l'amortissement, il se produirait peut-être uue
véritable catastrophe économique ; d'autre part, ils n'ont pas eu
jusqu'ici le courage de trancher dans le vif, en éliminant cette cause de
désordre par une annulation simultanée, car ils redoutent d'être blâmés
par une opinion intérieure mal informée. Si une annulation générale
avait lieu, les Etats-Unis seuls y perdraient, sans gagner quoi que ce
soit. La Grande-Bretagne serait déchargée d'une dette. de I milliard de
livres sterling, mais abandonnerait une créance de 1 .867 millions de
livres. La France renoncerait à environ 30 milliards de francs papier,
mais serait libérée d' une dette d'au moins 70 milliards de francs papier.
Tous les autres pays tireraic:nt de l'opération un bénéfice sans contrepartie de perte. On voit aussi que, si la France prenait l'initiative, en
présentant un programme d'ensemble pour les répar-ations, de proposer
l'annulation, elle bifferait des créances dont le total est élevé.
Mais que pensent les Etats-Unis de l'opération? Il n'est pas douteux
que M. Mellon, secrétaire du Trésor Américain, qui fut déjà notre
avocat devant le Congrès, ne l'approuve. li est vraisemblable qu'il
essaie encore de la faire prévaloir dans son rapport. Il est probable que
le Congrès l'eilt admise en d'autres temps et qu'il eût consenti tout au
moins à retarder considérablement les paiements des premières annuités
qui en 25 ans doivent nous libérer. Mais les Etats-Unis sont maintemmt en temps d'élections. Un tiers du Sénat et toute la Chambre des
Représentants doivent être renouvelés en novembre prochain. Voilà qui
change bien des choses. Le Secrétaire du Trésor annonçait, dés mars
dernier, à ce Congrès que Je-déficit du budget américain pour l'année
fiscale 1922-23 monterait probablement à plus de 484.000.000 de
dollars. Pour combler ce déficit de nouveaux impôts devront donc être
créés. Ceci incline peu les contribuables américains qui ne connaissaient
guère le poids des impôts, il y a dix aos, à faire montre de générosité.
Mais peut-être arriveront-ils à penser que leurs charges seraient moins
lourdes si les affaires marchaient mieux et qu'elles ne marcheront
mieux outre-Atlantique que le jour où elles commenceront à se rétablir
de ce côté-ci.

LA VIE FINANCIÈRE
Le, néceuités du tirage de « La Nouvelle Revue Francais
noua obligeant à livrer .à . l'imprimerie le bulle ti n ci· deuoua quinze
• .e »
jour
s avant son appantton, noua noua bornon, à y insérer d
apercua
d'orient a ti' on geoe
• ·ra1 e. M a11
. notre SERVICE DE REN
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'
EIGNEMENTS FINANCIERS est à la diapoaition de toua no echteura pour tout . ce qui concerne leur portefeuille val
ac eter, à ven dre ou a• conserver, arbitrages d'un titre, c eura
a
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autre, placement de fonda, etc.
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A_dresser les lettres à M. Léon Vigneault, 5 , rue de Vienne,
P
VIII
aria,
• Arrondia•ement.

f

~

LA FINANCE

La chute du mark.
Le goU\•emement du Reicl~ et les dirigeants de sa grande industrie et
de s~n gran: com1;1er.ce ont JOUé une partie un peu scabreuse en poussant e mar vers I abime ou en ne faisant rien pour l'empêcher d'
. en F rance une
y
·tomber.
dé I Il semble que l'on commence enfin à se f:aire
; e pus ~xacte du caractère essentiellement factice de l'activ'té t d
a_prospénté que sa dépréciation a amenée outre-Rhin Ce i_ e e
tam ' t
dès
•
·
qui est cer1'Ali ces que,
mam~enant, sa chute vertigineuse a fait plus tort à
emagae que ses défaites tnilitaires, auprès des neutres.
-:'près la guer_re nombre de ceux-ci disaient : l'Allemagne n'est as
v~cue économ1quement; elle reste la plus grande nation du monde _Pen
q~ ques anné7s, e~e mettra tous les peuples dans sa poche ; donc ~ur
1~e fortune, il existe un moyen bien simple : acheter du mark ''t la
uisse all~m_ande, et la Hollande et les Scandinaves, et les Es a ~ois et
les Améncains germanophiles s'étaient bourrés les poches de g k Le
désastre estcomplet et formidable. Jamais ces gens-là ne pardo~!~ont
au~Allemands de s'êtr_e trompé~ si lourdement.
. s Alle1:1and~ ~v~ent aussi pour admirateurs certains inflatioorustes fran~a1s qui d_isa1ent : le Reich nous montre !e chemin, voilà
comment 11 faut faire; que le franc soit plus sérieusement déprécié et
nous pourrons soutenir la concurrence de l'industrie aile
d '
?otre :ommerce d'exportation marchera à pleins carnets et ::ie:~:~
mdustne connaîtra uue pro~périté insoupçonnée.
~eulement on ne transgresse pas longtemps les lois du bon sens. La
baisse du mark est devenue de l'avilissement et il ne pouvait as
être autrement avec une politique financière qui ne songeait ic,iot e~
sa~ r«:1èvement. Et voilà l'Allemagne dans un effroyable marasme ,:
âui· fait que depuis quelque temps, l'on parle beaucoup moins de l'ination comme panacée nationale pour la France.

t

PETIT COURRIER

Daniel à R. - Suis très sensible à vos compliments, et vous conseille
de vous porter acheteur, pour tout votre disponible~ des valeurs métallurgiques que je vous ai indiquées précédemment.
Madeleine D. - Je suis d'avis de ne pas exposer les 400.000 fr. qcie
vous avez disponibles sur une même valeur, mais d'en faire au moins
quatre parts. - Veuillez me donner votre adresse et je vous donnerai
mon avis motivé par lettre particulière.
P. F. 235. - Je vous conseille de vendre ce titre immédiatement.
Très mauvaise affaire. Je vois dans le bilan un compte Marchandises
beaucoup trop chargé et une situation trésorerie gênée.
C. à Montluçon. - Je ue suis pas de votre avis. Cette affaire ne rapporte que 2 o/o d'intér~t, mais ce n'est pas une raison pour vendre
cette valeur. On prévoit une hausse très prochaine sur ce titre.
LEON VIGNEAULT

~

�De mê~e que le boutiquier de Cologne ou de Berlin, l'industriel de
la Ruhr voudrait bien conserver sa marchandise, ses produits et ses
matières premières. Sou minerai, il le voit disparaitre avec regret dans
la gueule du haut-fourneau : à quel cours en rachètera-t-il plus tard, en
France ou au Canada ? Ces poutrelles qui sortent du laminoir, il voudrait bien qu'elles allassent rejoindre d'autres poutrelles semblables dans
le dépôt. Les vendre, n'est-ce _pas se dessaisir de quelque chose de
,c réel » pour recevoir en échange des signes monétaires éphémères ?
Mais il faut qu'il écoule ses produits au plus vite, sinon il risque de rester sans numéraire. Et du numér;iire, il en faut toujours plus ; tous les
dix ou qujnze jours recommencent les nègociations avec le personnel
pour ajuster le barème de salaires au prix de la vie que l'on ne rattrape
pas toujours. Malheur pourtaot à celui qui garde trop longtemps ces
marks qui se déprécient à vue d'œil. Ainsi va la vie sous l'emprise
du nouveau minotaure, l'inflation.
Félicitons-nous d'être à l'abri de ses tentacules. La France garde
l'équilibre. La base de sa richesse est dans la culture du sol et ceci la
préserve des fléaux dont souffrent actuellement les pays essentiellement
industriels. Il y a aussi là de quoi donner à son industrie qui n'est heureusement pas tombée dans la surproduction, des éléments sérieux et
solides d'activité. Le magnifique mouvement de reprise qui s'est produit
ces temps-ci à la Bourse ne fait que traduire l'optimisme que font naitre
les comparaisons que l'on peut établir entre la situation économique de
la France et les difficultés où se heurtent tant d'autres pays dont la prospérité apparente a pu faire illusion à certains moments.
LA BOURSE
L'état d'esprit de la Bourse s'est singulièrement modifié depuis quelques semaines. Alors qu'auparavant les plus minimes des difficultés politiquesinternationales que nous a léguées la guerre lui apparaissent grosses de conséquences fâcheuses, elle ne leur prête plus qu'une médiocre
attention. C'est qu'on s'est avisé à la Bourse, que la crise qui s'était
déchaînée en 1920 est finie et que nous sommes engagés sur la voie du
relèvement économique. Il est donc logique et ·légitime de commencer
~ escompter les conséquences heureuses de ce relèvement. Et c'est ainsi
que, depuis deux mois, s'est déterminé un sérieux mouvement de
hausse.
PETIT COURRIER
Alfred G. - Vous vous êtes fié à un bilan où le Compte Marchandises est encore trop chargé par rapport à la situation financière de la
Société. Il faut vous débarrasser de ces valeurs.
C. R. S. - Je ne vous conseille pas de placer tous vos fonds dans
cette valeur, laquelle est par trop spéculative, il ne manque certainement pas de bons titres appelés à profiter du mouvement de hausse qui
se dessine actuellement en bourse. Je me tiens à votre disposition pour
vous guider dans ce sens.
·
Charles 2 .625. - Je ne vous conseille pas de vendre ces tifres actuellement : je prends bonne note de votre lettre et vous aviserai en temps
utile.
Mil• Jeanne C. - Aucun de vos numéros n'est sorti aux tirages.
LÉON VIGNEAULT

,

.

LE

CARNET

DES ÉDITEURS

,

.

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.

( •

1

�2

LE CARNET DES EDITEURS

HISTOIRE DE MA FUITE DES PRISONS
DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE QU'ON APPELLE
LES PLOMBS

LA VIE FINANCIÈRE

Casanova vieilli et qui perdait sès dents était sans cesse prié
par ses visiteurs de leur conter l'histoire de sa fuite.

Le• néce11ités du tirage de &lt;( La Nouvelle Revue Francaï.e »
nous obligeant à livrer à l'imp,rimerie le bulletin ci-deaaous
jour• avant son apparition, nous nou• bornons à y insérer des
aperçus d'orientation générale. Mais notre SERVICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la disposition de tou• nos
lecteurs pour tout ce qui con,cerne leur portefeuilfe, valeur• à
acheter, à vendre ou à conserver, arbitrâge• d'un titre contre un
autre, placement de fond•, etc.
Adresser les lettres à M. Léon Vigneault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIII• Arrondissement.

CASANOVA :

I.

Il m'est arrivé cent fois, dit-il, de me trouver après le récit de cette
histoire quelque altération dans la santé, causée, ou par le fort souvenir de la triste aventure, ou par la fatigue soutenue par mes organes en
devoir d'en détailler les circonstances.

Il prit le parti de l'écrire. « Je suis arrivé, ajoute-t-il, à un
âge où il faut que je fasse à ma sa·nté bien d'autres sacrifices. »
Trop d'écrivains écrivent par pur génie ; que ne doit-on pas
espérer de qui écrit par faiblesse, ou par esprit de sacrifice r
Ca:sanova connaît mal le français ; c'est une seconde raison de
l'aimer ou d'attendre de lui des événements vrais, et non pas
précisément faits pour l'éc,riture. Dans sa langue, que d'éclats et
d'éclairs:
Vous verrez que je ne prétends rien ni par mon style, ni par desnouvelles et surprenantes découvertes en morale comme l'auteur que
je viens de nommer 0-·J. Rousseau) qui n'écrivait pas comme on
parle et qui, au lieu de décider en conséquence d'un système., il prononçait des aphorismes résultant d'un enchaînement casuel de ses
chaudes circonlocutions et non pas de la froide raison : ses axiomes
sont des paradoxes iaits pour faire éternuer l'esprit.

Bien des gens se figurent avoir lu l'Histoire de ma fuite, et qui
se trompent. Ils n'en ont lu que la version remaniée, déformée
par quelque professeur de Dresde, que l'on trouve dans les
Mémoires. C'est l'édition de 1787, inconnue, peu s'en faut, en
France, qu'a rééditée M. Ch. Samaran dans la Collection des

Chefs-d'Œuvre méconnus.

1. Un vol. in-16 grand aigle, tiré à 2.500 exemplaires numérotés sur
papier Rur chiffon, de la collection des Chefs-d'Œuvre meconnus(Bossard, éditeur, 43, rue Madame, Paris) : n francs.

quinze

LA .FINANCE
Le Fascisme et les Finances.
Ceux des capitalistes français, et ils sont nombreux, qui ont des
intérêts en Italie et que la dépréciation de la lira, l'effondrement d'une
des plus grandes banques de la Péninsule, la décadence peut-être irrémé.diable que la plus importante fume métallurgique italienne ont si sérieusement touchés, n'ont pas manqué de s'intéresser vivement, sinon aux
défilés des Camicie nère, ni à la grandiloquence parfaitement vide des
discours dont ont tressaj!li des foules trop faciles à émouvoir, du moins
à ce que le fascisme peut apporter de changements dans la situation
économique et financière de l'Italie..
. La lira valait encore 85 centimes au début de 1919, 81 centimes en
janvier 1920; en octobre 1920, elle tombe à 60 centimes, en décembre à 57. A l'heure actuelle elle se tient à 61 centimes, taux qui correspond à un cours de 23 centimes à Genève, E,n somme, la situation ne
s'est pas aggravée de ce. côté.
Mais depuis- deux ans·une crise extrêmement violente s'est ahattue
sur ritalie, crise essentiellement industrielle qui a fourni des éléments
d'abord à un communisme désordonné, avant d'approvisionner de
chômeurs l'armée fasciste.
L'Italie a toujours nourri l'ambition d'être 'une grande puissance
industrielle et il semblait qu'-elle avait réussi, 'suivant son rêve, à édifier
à la fin de la guerre, une superbe industrie métàllurgique. Hélas l
-llédifice ne reposait que sur des fondations d'argile. Lt- fabrication du
matériel de guerre, avec les bénéfices exceptionnels, pour ne pas dire
exorbitants qu'elle comportait, avait seule pu le sout~nir et rémunérer

P. S. - Notre texte, étant parvenu trop tard, n'a pu_être inséré dans le
dernier numéro. Nous nous en excusons bien vivement .auprès de nos
Lecteurs.

�les capitaux énormes qui avaient continué à s'y engouffrer, même après
l'armistice, dans l'espoir chimérique de trouver dans les fabrications du
temps de paix une rétribution aussi large. L'Italie n'a malheureusement
pas de charbon, et avec son change déprécié, celui qu'elle achète à
l'étranger, lui coûte horriblement cher. Le minerai de fer lui-même n'y
est pas assez abondant.
Le fascisme pourra+il relever l'édifice qui s'est écroulé? Il faudrait
évidemment qu'il s'attaquât d'abord au probléme du change, lié à celui
de la dette publique et spêcialement à celui des dettes contractées à
l'étranger. Avant la guerre, la dette italienne n'atteignait pas I 4 milliards
et l'on trouvait déjà ce chiffre élevé, bien que l'Italie nourrisse sur son
territoire une population extrêmement dense de r24 habitants par
kilomètre carré. Au reste, quoiqu'elle ait perdu 560.000 hommes pendant les hostilités, elle est, parmi les pays belligérants, le seul qui soit
sorti de la guerre avec une population supérieure. Mais sa dette est
aujourd'hui de 100 millards de lire environ. Elle doit 13 milliards à
l'Angleterre et 9 aux Etats-Unis. L'Allemagne et les autres puissances
ex-ennemies lui doivent bien, notamment en vertu de l'accord de Spa,
une quinzaine de milliards; mais nous ne savons que trop ce que
valent des cré.tnces de cette sorte.
Il reste à reconnaitre que l'Italie a fait depuis deux ans des efforts
considérables pour équilibrer ses budgets, qu'elle a même été jusqu'à un
impôt très lourd sur le capital. Attendons maintenant le ministère
fasciste à l'œuvre et suivons les cours de la lira.
LA BOURSE
Les changements de cciurs enregistrés à la Bourse durant les dernières
séances, témoignent plutôt de quelque indécision. Outre que les
brusques variations des changes causent un réel malaise, notre marché
se ressent évidemment de la nervosité qui règne au Stock-Exchange de
Londres à la veille d'élections dont l'importance est capitale, non seulement pour l'Angleterre elle-même, mais pour toute la politique Européenne. On attend aussi les résultats définitifs de celles qui viennent
d'avoir lieu aux Etats-Unis et l'on voudrait être fixé. sur la nouvelle
orientation de la politique italienne. Ceci dit, il reste à constater que,
dans l'ensemble, nos grandes valeurs ont conservé une remarquable
résistance en attendant que la reprise générale des affaires dans l'industrie et le commerce, les fasse vigoureusement progresser.
fETIT COURRI~R
C. R. 4021. - Oui, dites-moi exactement quelles sen~ vos disponibilités et je vous indiquerai plusieurs bonnes valeurs -(_actions et obligations) que vous pourrez classer en portefeuille en toute sécurité.
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maintenant.
LÉON VIGNEAULT

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                    <text>REVUE
REVUE MENSUELLE
DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE
(Sme ANNÉE)

Par.ut le Jtr de chaque mois

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Le 11uméro j_ fr. 50

Liste complète des sommaires
de

La Nouvell

Rev e Fra çaise

depuis sa fondation jusqu'à la fin de la quatrième année

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RÉDACTION ET ADMINISTRATION
35 et 37, RUE MADAME

Ce/au:iculf' (Ot'iobre
13) .sera complt!i~ _ ·chaque annte par llf¼ tmpplément.

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LA CHRONIQUE DE CAl,RDAL
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LES ÉDITIONS
DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
publient la œmea de:

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,lln.w&gt;,._....,.IAIII,_ ABd Gœa, CH.-L. PB1L1P1'1, EIIILB VDHAIUII, ~
lhuDml, VmiJ;..Gamnl, Pmau HAilP, VàLDY ~
JLUI Sao.v,maGD, G.-IL Cldl'l'DTOM, etc,

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CUISINONS
REVUE MENSUELLE DE LA MAISON
DE LA CUISINE ET DES ARTS MÉNAGERS
LE I°' DE CHAQUE MOIS

CUIIINO■S

Ce1le u,.te (a"l'rll t9J.C fait suite au rasçh::ule contenant s somm~~ ~ ~i':msiletsi
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Nou elle Re"l'ue Fran l&amp;e dept s aa fondat. n jusqu 1
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de la cruatrtème année.

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LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE MENSUELLE
DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

(6me ANNÉE)
LE NUMÉRO :

t fr. 50

SOMMAIRES
DE

La Nouvelle Revue Française

•

(Année 1913)
En publiant cette revue qui va paraitre mensuellement, nous nous
proposons d'aider dans leur tâche si importante de maîtresse de maison,
routes celles qui nous feront Je plaisir de la lire. Pour les lectrices
jeunes et inexpérimtntées, no·re revue sera une sorte de cours de cuisine avec lequel elles apprendront à faire de la cuisine simple, saine,
variée, à l'aide de recettes claires et nettes et dont le résultat encouragera leur d&lt; but dans l'art culinaire.
Elles y trouveront aussi des cooieilssur l'organisation et le nettoyage
de la maison, ainsi que des idées sur l'ornementation de la 1able, de
la salle à manger, de la cuisine.
Aux maîtresses de maiwn expérimentées, notre revue offrira un•
choix de recettes nouvelles d'excellente cuisine, qui enrichiront leur
scienc•.! culinaire, des menus de régime, de pique-nique, de goûters,
de grands repas, ainsi que des conseils sur l'alimentation des béoés et
des enfants.

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RÉDACTION ET ADMINISTRATION
35 &amp; 37, RUE MADAME

LE No: 3 FR: -

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LES ÉDITIONS A. M. T., 80, RUE BONAPARTE, PARIS
N. Jl, F.

7:éUphone: FLEURUS 12.27

�Liste complète des Sommaires
de La Nouvelle Revue Française

Muait111e, - Twdfth Nigbt, au Sno, Theatre. - L'Enfcr de Dante, traductian de
M- Jhpinuae-Moagcnet, nec une préface de M. Ch. Maunu. - Lettra Ancw- : Qgj
a .ecrit Vathelt 1 - Edgard Pol, par Emile LauYritre. - La Corre1pondaoce de Carlyle et
d'Emenon. - Lettrea Allemandea : Lettres choi•iea de Gœthe, traduite, par Mio A. Faita.

(ANNtlt 1913)

N° 53 -

l" Jlai 1913

Jean Schlumberger : En lisant Thucydide. -

N° 49 -

1 • Janvier 1918

Albert

Thibaudet : L'Esthétique des trois tradition,. - Jacques Dyssord : La Symphonie Nocturne. - Henri Ghéon : L'Epreuve de Florence (6n). V. M. Lion :
la pounuite de la" Dancing Girl" (1).

1• Pévrier 1913

Valery Larbaud : A. O. Barnabootb : Journal d'un milliardaire (I). -

Emile Ver- V. M. Llona : La poursuite de la "Dancing Girl" (fin).
CHomQua : Chronique de Ca,rdal, par André Suarès (VilJon et 10n peintre). - La Poéaie_
par Henri Gh,Eon (Les P~ies de Mallarm,E. - La Poaie de Stiph2ne Malliirm,E, par Albert
Thibaudet. - Le Puita d' ~ur, par Jean Dominique, etc;.). - Le Théitre, par Jean Schlmnberger (Fauat l 1'0~. - L'Annonce faite l Marie 1u Tbéitre de l'Œuvre). - Notea par
Jacque, Copeau, Henri Gh.Eon, Jacques RiYi~re, Jean Schlumberger, Albert Thibaudet,
Valay Larbaud, C.mille Vettard: René Bichet. - Jean-Chri,tophc: La Nounlle JOUTilœ_
par Romain Rolland. - D~couvertea, par Charlea V"udrac. - Dea Hommee. par Bernard
Combette. - Portrait:1 and Skctchee, par Edmund C.-.,. - Jean-Artur Rimbaud, le pœte,
par Paterne Berricho11. - La Penaée d'Hcnry Bergaoo, par Joacph Deuymard. - La
apectaclea de mulique du Théltre 'dea Arta.- Lettres AnJlaiaea: Marnage, by H. G. WdlL
- Les Revuea.

haeren : Poèmes.

N° 51 -

C■ ao,noua : Chronique de Ca!rdal, par André Suarèa (Ker-Enor). - Le Roman, par
Jacquet Copeau (Le Crime de Biodos, par Pierre Lauêrre). - Le Théltre, par Jean SchiwnLcrger (On 110 peut jamaia dire, par Bernard Shaw. - Lea Eclairewea, par Maurice DOllDay).
- Notea par Henri Ghéon, Valery Larbaud, Edmond Pilon, GHton Saunboia, Jean
Schlumberger, Camille Vettard: - Sddi : Le Jardin des Roaea, traduit par Fram Tollll&amp;Îllt.
- Honoré de Balaaç, c;ritique littuaire, prHace de M. Louia Lwnet. - Les Mœun du Tempa.
par Alfred Capua. - De l'Amour Phyaique, par Camille Mauclair. - Cheû-d'œu.-re lyriquea
du Nord, traduiu par O. W. Milou. - Clarté, Latenua, par Fnru: HellmL - L'Ann&amp;
Dramatique, par Henri Bidou. - La Salle Barye au Louvre. - Lettres Anglaiaea : The
Charwoman'• daughter et The Crock of Gold, par James Stephen,. - Lea RCYua.

N° 52 -

N° 54 -

La Poésie, par Henri Ghfon (Une Cantate de Paul Claudel. - Ode, et Prihes, par Julea
Romain•. - Chant Provincial, par Julea Delacre. - Le, PMerin, d'Emmao., p:ar Dominique
Combette). - Le Roman, par Jacque, Copeau (L'Homme Enchaloé, par Marcel Berger).Notea par Henri Ghéon, Edmond Pilou, Jacques Rivihe, Guton Sa.uYeboia, Jean Sc;blumberger. - E11ai1 de critique, par Abel Hcrmant. - La LitUrature belge d'expreaaion
&amp;anfaiae, par G. Heumann. - Lea Heur« de I' Acropole, par Albc-rt Thibaudet. - Pékin
qui s'en •-. par Loui, Carpeaux. - Poème, de Bohême, par Tristan Klingsor. - Le, Dieu
ches noua, par George, Pioch. - La Péallope de Gabriel Fauré et la Pauion aclon
St, Mathieu, de J. S. Bach. - Sur lea Indépendants. - Culture phy1iquc, helléniame et
aculpture. - A propo1 de notre édition dea Poê,iea de Stéphane Mallarmé. - Lettre,
Ailglaiaea : Le douit:r Vathek. (André Gide - Lucien Lavault - Lcwi• Melville - Valery
Larbaud). - Lea Revues.

N° 55 -

La Littérature, par Albc,rt Thibaudet (La Préface de Stéphanie, par Paul Adam). - Le
Théltre, par Jean Schlumbcrgcr (La Pisanclle, par Gabriele d' Annuuio). - Nota par
Henri Bachehn, Félix Bertaur, Jac;ques Copeau, Edouard Dollbna, Henri Ghwn, Jean
Scblumberger, Albert Thibaudet r Dingo, par Octne Mirbeau. - A propro• de Pénélope et
de Boris Godounoy. - Julien dCYant un public" averti". - Marie-Magdeleine, par Maurice
Maeterlinck.. - Riquet à la Houppe au théâtre Français. - La Gloire Ambulancière, par
Tri1t2n Bernard. - Marthe et Marie, par Edouard Dnjardin. - Philémon, vieux de la
vieille, par Lucien Deacave,. - Lea Copain•, par Jules Romains. - L'Enveu du Music-han
et Prrou, Poucette et quelque, autru, par Colette Willy. - Exposition Théo van Ry-1bertf,e_ - Lettres Allemandes : Freitagi,kind, par Otto Fiake. - Les Revues.

ter Avril 1918

-

milliardaire (III).

Caaowron:a : Chronique de Ca&amp;d.al, par Ancbi Suarb (Ker-Enor, fin). - La Littératare,
par Albert Thibaudet (La Colline Inspirée, par Maurice Banù). - La Pœ1ie, par Henri
Ghéoa (NouYCIJa Uitions de Rimbaud et de Verhaeren. - Le Buiuon Ardent, par FnoçoiaPaul Alibert. - Pagea politiques des ~tes franfais, etc.). - Notes par Félix Bertau.
Hari Ghioo, Valery Larbaud, Lucien Lnault, Jean Schlumbagcr, Albert Thiliaudet,
Emile Verliaeren : La Mort, par Maurice Macterlinclt. - La Trag.edie de R.anillac, par
Jir&amp;me et Jean Tharaud. - L'Art Social, par Roger Mane. - M. Vincent d'lnq et la

1 or Juillet 1918

Jules Renard : Lettres à l'amie. - François-Paul Alibert : Le Puits et le Laurier. Louis Lefebvre : Le Mur. - Jacques Rivière : Le Roman d'Aventure (lin). - AlaioFoumier : Le Grand Meaulnes (I).

André Gide : Les dix romans français que ... -

Gabriel Mourey : PsycM (fragment).
Léon-Paul Fargue : Charles Blanchard. - Charles-Louis Philippe : Charles Blanchard qu~te aux enterremeon. - Valery Larbaud : A. O. Barnabooth: Journal d'an

1"' Juin 1913

André Suar~ : Roses de la Passion. Rachel Annand Taylor : Une mère ... (trad.
MM. Bonnet.) - Jacques-Emile Blanche : Apiù une visite à Louis David. - Jacques
Rivière : Le Roman d'Aventure (II). - Valery Larbaud : A. O. Barnabooth : Journal
d" un milliardaire (6n).

1• llitars 1913

Franci1-Vielé Griflin : Le Geste de Saal. - Albert Thibaudet : L'Esthérique da trois
traditions (fin). Paul Claudel : Cantique de la Pologne. Valery Larbaud :
A. O. Barnabooth : Journal d'un milliardaire (II).

Pierre

Ca-rQua : Chronique de Ca!rdat, par André Suarès (Temple d' Amour). - Le Roman,
par Jac;qucs Copeau (Tendra Canailles, par André Salmon). - Le TM!trc, par Jeua
Scblumhcrgcr (Le Secret, par Henri Bernatein). - Note par Jacques Copeau, Henri Gliéon,
Valery Larbaud, Jacques Rivihe, Jean Schlumberger, Albert Thibaudet, Camille Vettarcl,
Michel Ycll : Ezp01ition1 de Dnid et de sea éltves. - La Mai1on di•ilic, par Andtt
Fernct. - La Statue Enchantée, par Henry Marx. - Molitre i Bobino. - Francesca da
Rimini, par Gabriele d'Annunzio - Au ThHtre dea Champs-Ely1écs. - Denx ouvrage, de
M. Albert Rouuel. - La Brebis .Egarêc, par Francis Janimea. - Lea Dîac;iplinea et Charlea
Maurru et la c;ritique des lettrea, par Henri Clouard. - Lei Jdéalistea Panionn.Es, par le
l)r Maurice Dide_ Lettre, Anglai1e1 : Qui a écrit Vathck? réporue i M. Lucien
Lnault. - Hermi1tou, le juge-pendeur, par Robert-Louia Stevenaon. - Lei ReYUe1.

C.aomQua: Chroruque de Cal!nW, par André Suarès (Frsn5oi1 Villon). - Le Roman, par
Jacquea Copeau (Francis de Miomandre). - Le Thé!ttt, par Jean Schlumberger (MarieMadeleine de Hebbc,J). - Notea par Henri Bac:helin, Feu Bmau%, Henri Ghéoa, Albert
Thibaadet, Valery Larbaud, Camille Vettard: Le, Epi1ode1 de Vathek, par William Beclr.ford. - La Rafalea, par J. H. Roany ahif. - L'Ordination, par Julien BendL - Fillea de
la Pluie, par Andr~ Snignon. - Promenade, Littéraires, par Remy de GourmonL - Eftlyne
Moncœur et la littérature féminine. - La Di•ine Renci;,ntre, par Ili Collin. - Quelqpeintrea et quelquea peintures. - Lettre, Allemandea : 01lur Walzel, Albert Soergel, G. YOn
Lukac-. Otto Flalte. - Lea Re•ues.

N° 60 -

Léopold Chauveau : Prœes. -

de Lanux: En Serbie (Octobre-Novembre 1912). - Georges Chenneviêre: Poèmee.
- Jacques Rivi~re : Le Roman d'uenture (I). - Valery Larbaud : A. O. Barnabooth :
Journal d'un milliardaire (IV).

N° 56 Paul

1.,. Aodt 1913

Claudd: Poèmes. - Jules Renard : Lettres à l'amie (fin). fruit plein de cendres. - Albert Thibaudct : Un livre sur Ronsard. Le grand Meaulnes (II).

Henri Aliés: .I.:e
Alain-Fournier :

C■ IOIOQUU : Chronique de Ca!rdal, par Andrê Suarèa (Contraires). - La Poérie, par Henri
Ghéon (La Tapi11erie de Notre-Dame, par Charles P~guy. - Alcool-, par GuilJaume Apollinaire. - Le Page de la Vie, par Maurice Rostand. - De Théophile Gautier, p«te, etc.).
- Notes par Félix Bertaux, Jacques Copeau, Louis Dumont-Wilden, Henri Ghéon, Valery
Larbaud, Jacques RiYièTe, Gaston Sauvebou, Je.tn Sthlumberger : Camille Lemonn.ier. Starùala1 Wyapianslti et le thé!tre polonai,. - La Kbnnnchtchina, pu Mou1sorgaky. -

�Sur quelques ballets de tran, ition. - Le Sacre du Printernp11, ballet par Igor Stra?inski,
Nicolao Roerich et Vlaslav Nijinski . - La Marchande de petits pains pour les canards, par
René Boylèsve. - ManusCTit trouvé dans une ile, par Luc Durtain. - La Culture française
en Belgique, par Maurice Wilmotte. L'Art Chrétien, par Georges Dcsvallière1. - A
pr11pos de Catulle Mendèa. - Lettres Anglaise• : Œuvrcs cumplètes, de Francis Thompson,
- Frands Thompson, par S. Rooker. - Pocms, par Alice Meynell. - Lettres Allemandes :
France et Allemagne : Littératures comparées, par Auguste Dupouy. - Les Revue..

N° 67 -

La Nouvelle Revue Française
35 et 37, rue Madame, Paris VI•

1 Septembre 1913

Jacques Copeau : Un essai de rénovation dramatique : le Théâtre du Vieux• Colombier.
- René Bichet : Poèmes. - Alain.Fournier , Le Grand Meaulnes (III).
CaRoN101!1!s : Chronique de Caërdal, par André Suarès (Pèlerins de Sion). - Notes par
Henri Ghéon, Jean Schlumberger, Jérôme et Jean Tharaud, Albert Thibaudet : La Llttéra•
ture : La Djsgrâce de Nicolas Machiavel, par Lucas Dubreton. - Essaie de critique littéraire
et philosophique, par Renê Gillouin. - Le Roman, par Jean M O!ler. - La Poésie: Les
Vivants et les Morts, par la Comtesse de Noailles. - Le Roman : Nouvelles Asi atiques, par
le Comte de Gobineau. - Laure, par Emile Clermont. - Le Théfttre : Petits Dialogues our
le théatre et l'art dramatique, par Edmo11d Sée. - Le Thél trc d•Hellerau. - La Peinture:
A propos des Degas de la Galerie Manzi. - Au Musée du Louvre. - Diver11: Le Tbéatre
du Vieux Colombier. - L'Edition monumentale d'Une Saispn en enfer. - Lea Revues.

N° 68 -

1 Novembre 1913

André Gide : Souvenirs de la Cour d'Assises (I). - André Baine : Poèmes. - Jacques
Rivière : Le Sacre du Printemps. - Alain.Fournier : Le Grand Meaulnes (fin).
CHitONtQUES: Chronique d" Caërdal, par André Suarès (Mort d'amour). - Notes par Michel
Arnauld, Henri Ghéon, Darius Milhaud, Gaston Sauvebois, Jean Schlumbergcr, Albert
Thibaudet : La Littérature : François Villon, sa vie et son temps, par Pierre Champion. A propos de deux livres de )\,1. Anàré Suarès : Idées et Visions et Trois Hommes. - Etude,
de Psychologie Littéraire, par Louis Cazamian. - Romain Rolland : l'homme et l' œuvre,
par Paul Seippel. - Portraits et Souvenirs, par Henri de Régnier. - La Poésie : Psyché,
par Ga!iriel Mourey. - Le Roman: L'Appel des Armes, pat Ernest Psichari. - Le Théitre:
Su~1mne Desprès dans H amlet. - Les "Fcstspiele " d'Octobre à Hellerau. - Les Revues :
Sur le Théatre du Vieux.Colombier.

N° 60 -

Veuillez m'envoyer franco: /t,~
• la collection complète des ~ premières années de la N cuvelle Revue
·Ho(
Française

1 Oct.obre 1913

François Porché : Pire que la mort. - Michel Arnauld : Deu:x:• liv;res sm: Proudhon.
- Rogef Martin do Gard: Jean Barois (fragment). - Alain• Foumier: Le Grand
Meaulnes (IV).
CaRONtQOl'.S : Chronique de Caërdal, par André. Suarès (Shakspeare à Pari, ), - Note• par
Henri Bachelin, F élix Bertaux, Henri Ghëon, Valery Larbaud, Jean Schlumberger, Albert
Thibaudet, Camjlle Vettard : La Littérature : Le Génie de Flaubert, par Jules de Gaultier.
- La bataille à Scutari d'Albanie, par Jérame et Jean Tharaud. - La Poésie : Heures et
Rêves, par Gérard Mallet. - Le Roman : Charles Blanchard, par Charles• Louis Philippe.
- Dam les rues, par J. H. Rosny alné et Sépulcres blanchis, par J. H. Rosny jeune. I,' Appel de• armes, par Ernest Psichari. Vic de Samuel Bclet, par Ramuz. - Lettres
Anglaises: William.Ernest Henley, par L. Cope Comford. - La Saison 1913. - Le
Napoléon de Notting•Hill, par G. K. Chesterton, traduction de Jean Florence. - Charlet
Dickens, par Algernon.Çharles Swinhucne. - Lettres Allemandes : Influence du th.éatre
français sur le théâtre allemand de 1870 .\ 1900, par Paul Fritsch. - Divers , Le Chartisme,
par Edouard Dollcans. - ThHtre du Vieux.Colombier : programme des matinées poétiques.
- Les Revues.

N° 59 -

BULLETIN DE COMMANDE

1 Décembre 1913

Rabindranath Tagore : L'offrande lyrique (fragments). (Traduction André Gide). André de Hevesy : Sur le Comte. de Gobineau. Comte de Gobineau : Adelatdc
(Nouvelle inédite) . - André Gide : Souvenirs de la Cour d'Assises (fin) .
Cuaomouu : Chronique de Cal!rdal, par André Suarès (Le plus beau temps). - Notco par
Mkhel Arnauld, Félix Bertaux, Henri Ghéon, Albert Thibaudet : La Littérature : Etudes de
psychologie littfaaire, par Louis Cazamian. - Lee Livres du Temps, par Paul Soùday. - La
Poésie : Introduction aux matinées de poésie du Thê!tre du Yieux•Colombiel', - Le Roman :
L' Aventure de Thérèse Beauchamps, par Francis de Miomandre. - Le ThHtrc : Les
premiers apectacles du Théatre du Vieux-Colombier. - Le Phalène, par Henry Bataille. Les Deux Forces, par P. J. Jouve. - Lettres Alletnandes: Wo tteiben wir i par Juliu,
Mder-Gtaefo - Diver~: Nice, capitale d'hiver, par Robert de Souza. - Li11te dei souscripteurs à l'édition nouvelle de Une Saison .,;,_ Enfer. -Souscdption Emmanuel Signoret. Les matin&lt;'=•• littéraîna du Salon d'Automne. - Lés Revues.

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en Ewope Occidentale, lom de son ancienne patrie. Le hasard d'un pari le
• remet sur les routes slaves; il arrive, en Roumanie, au1 portes de l'U. R. S. S.
11 U, il pr~te l'oreille it il s'émeut aux bruits nouveaux du marteau et de la
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." Saas re~rets pour son passé, pour ses richesses, pour sa tamille, pour )'Oc« cideot qu'ai abaodoooe, le prince Dimitri s'enfonce daos la Russie soviétique
" parce qu'elle coorinue l'c:i:pansioo des graods tzars de Moscou et parce qu'iÎ
« ne peut plus vivre loio de la terre de ses aocétres. »
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MARCEL ARLAND
Prix Goncourt 19'29

MARCEL ARLAND

CARNETS DE GILBERT

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ANTARES

Illustrés par GEORGES ROUAULT •

RÉCIT

Les C1naets J, GilJierl so11t le compll!lneut de L'Ordrs (Prix Goncourt L«p9).
Le Jivte qllC ttj)US pr!.sentoo:s est l'liDttJOl,l ORIGiliAI.E el UNIQUE des Carnns de
Gilbert.
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Le grand ROUAULT l'a admirablem~nt illustré~ par une 1li oiirap 1e ongma e,
cinq gouaches pastellisées tirées en couleurs, et trois gouaches tirées en brun, toutes composées spécialement pour ce livre.

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par l'imprimerie Darantière 'à Dijon, et pour les illustrations par Paul

Haasen à Puis.

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L'édition sera limitée
3 exemplaires sur papier japon, supern_acré, sign_és par l'auteur et, par

BULLETIN DE SOUSCRIPTION
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• rnr japon suptrnacré, ··- sur japon impérial, ··- su1· vélin de hollande, - mr i•elin d'aHbes.

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Un village, un enfant, une vieille fille, deux amants qui veulent
mourir parce que, trop heureux~ ils redoutent !e lendemain, un
drnetière où la \'Ïe la plus naïve mène son jeu, Antarès enfin, mais
est-ce Antarès ? - ces images, à mi-chemin entre le rêve et la
vie, sont, si l'on veut, celles d'une enfance . Pourtant il en est peu
où l'auteur se sente engagé davantage.

Un volume au format in-8t&gt; jésus (14 X 19) imprimé : pour le texte

l'illustrateur accompagnés dune suite en n01r des gravures, dune
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JEAN SCHLUMBERGER

JOSETTE CLOTIS

SAINT-SATURNIN

LE TEMPS VERT
ROMAN

ROMAN

Préface d'HENRI POURRAT
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UN VOLUME IN-16 DOUBLE COURONNE ••

EXTRAITS DE PRESSE (IV)
A l'heure où des critiques mettaient en doute la vitali~é du roman franç~is, ~e
livre leur apporte un démenti et uo exemple. Il faut adm1re,r sans réserve, 1tq:11libre et la maturité auxquels a atteint dans cet ouvrage 1auteur de L Inqr.,ète

PaterniU.
MAURICE BETz,

Frani:e de l'Est, 17-n-31.

Malgré ses « reins ca.ssés » le roman se pone bien. M. Jean Schlum~erge.r
nous donne une. œuvre capitale Une des quelques œuvres, très rare~, qui, à la
fois, par leurs hautes vertus littéraires et par .leur hummisme ne souffrent pas de
la marque artificielle d'un temps, sont enuèr~ment dégagées de toute mode, et
perpétuent la glorieuse lignée du roman français.
·
RoGEII. BRrELLE, Cahiers du Sud. déc. 3 l.
L'atmosphère paysanne et terrienne du livre a été ex;&gt;rimée d'une façon très
remarquable par M. Je~n Sc~lu~berge~ qui rejoint ici le grand s'.rle d'uo Bab;:ac
ou d'un. Georie Eliot. li a fait vivre Sit0t-S,1turmn de ~ette existence sourde,
tenace et perceptible, des viefües maisons, des terres qm ont été l~bourées pendant longtemps par des hommes du même nom, et avec la magistrale adresse
d'un Balzac encore ...
MARCEL BRION, Oran Matin, 10--1-32.
... Cette ,rens - et ce qui l'entoure, domesùqu~s, voisins,_p~ysans, habitants
de petite ville, vit d'une existen~e compacte e,t pmssante. W1lham Colombe est
aus~i inoubliable que le Père Gono~, ou Eugénie Grandet..
.
. .
Dans les romans de l'année il n en est pas un seul qu1 puisse nvahser avec
Saint-Saturnin. Mais c'est peu à son propos que de_ parler d'une a?née..
•
M. J. D., LeD1van,Janv1er 32,
Ce long roman a obtenu deux voix p?ur le prix Go?court ;_ il aurait aussi
bien mérité de les obtenir toutes, car c est un des meilleurs livres par:is d~ns
l'année. Il a de la puissance, de la poésie et on y admire une grande pénetranon
psychologique .

Bulletin del' Allia1zu Française, fév. 32J

De ce roi Lear de Saint-Saturnin, M. Jean Schlumberger a_ tait une figure que
l'on n'oublie plus, qui a une sorte de grandeur tragique et nu~érable, un.e tJgure
balzacienne ... M. Jeau Schlumberger a rencontré dans son Saint- Saturmn un de
ces beaux sujets auxquels je faisais allusion _tout à l'heure, et il l'a t_raité d'une
manière très magistralement originale sao~ y lien atrenuer et sans y rien forcer,
avec un détail sans longueur.
HEN~I DE RÉGNŒR, Figaro, 3-1-32.

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EXTRAITS DE LA PREFACE
... Apres tout, il suffirait que ce roman fût bien frais, bien vert, qu'il apportât ce que les
enfants de la montagne apportent a Adrienne institutrice : • leurs longs cils, leur peau fraiche
lenr miracle qu'ils ne savent pas. » On n'oserait rien loi demander d'autre.
'
Il apporte cela. 11 apporte aussi autre chose.
D'abord. on pouvait préférer la première partie, les vi.-es enfances c.impagnardes. Celle
allure désordonnée, cette gratuité, cette ,i.bondaace, c'est bien l'enfance où tout vous arrive
dessus pêle-mêle : oti un ri rame n'a rien à vous dire, et où un hasard - une visite à une
vieille femme, un mot d"une petite camarade, un rayon j,une dans un grenier - peut cb-anger
la _pente d'un caractère, Mais le .tout ira. se resserrant : l'lnie universelle, qu.i hésitait tiitre
nulle figares, adopte peu à peu une ressemblance. Un être se forme, une vie se dessine ... Et
l'être prend corps; les d1sposi1;ons se révèlent, contrariées ou accusées pu les circonstances,
le caractère trace son coJJtOur, sortant lentemem de la terre et de la nuit. La deuxième partie
retoucltéc, vaut sans doute mieu~ que la première; et la ~roisième gagne sar les autres e;
intérêt profond. Car arrive l'heure où la personne atteint sa liberté, et ou il lt1i faut choisir,
Quel est le roman qui a fait aussi bien sentir cela? Le, T~mps Vert donne le prpfil même
de la jeuoess• .••
Le Temps Vut: cc titre, qui a remplacé Adrie,tiJe,J.farit, repond, je ~rois, à une double idée.
En montagne on dit que le temps est vert pour dire qu'il est âpre, èomme en ces matins
d'o_ctobre où les feuilles roulent le long du chemin et où l'on va, les joues rougies de
fro,d et serrant les épaules, vers des cboses qui se silhooèttent mal dans le gris du brouillard. Et Le 7emps Vert, cela parle aussi des jeunes années vertes, vierges, furieuses ..•
L'authenticité du J emps Vert ne tient pas il une r~gio11 ai â un ttaiu d'existence. II faut aller la
chercher plus profond, - dans la lragédie de la jeunesse. Inquiétude et confiance. orgueil et
doute sur $OÎ, fa hâte, l'impatience, le mordant. Toujours !'.idée de la jeunesse qui p1lSse,
alors qu'elle do,t tout donner., .
... livre naïf. si! 'ou veut, naïf et perspicace comme l'enfance, mais qui du moins pousse
droit devant. Et pour Ja raretê du fait, il n'y a rien là qui ne fasse plaisir. C'est ainsi que
L, Temps Vert nous donne ce qu'Adrienne reçoit des simples gens et qui est • ce que nous
attendons des êtres ... •
On pourrait se demander ce que Josette Clotis ait de la vie d'une institutrice nee vers
1880. Son roman l'a.rait loin d'~lle, telle qu'on la rP.ncoutre dans le siècle. Mais, po.ir :tvoir
c~t•c~~ot, il faut bien _qu'il appartien~.e à qui l'a écrit. E~ s'il pose trop nettement les _questroas, ~ la f.çon de la Jeunesse, ce qu 11 apporte c est moins une réponse qu'un cri clair, qui
sonne Juste.
HENRI PooRM.T.

.!l'ai.ce biograpl1lque :
J'{ée à ,~011tpellicr_ /, 8 ovril T?I2 de parents caia/a,,s; ékve au lyde d'Orlia.ns, mwite ,',; Mrmt,p,liier
et a Ve~sa,Jle.,. Depuu for,, pnru,nou[t des tns1i;s camp";[ue.s beil~ceromus, on poun·aif se Jrn,auder,
com111; ec~,t Het1-n; Pou'.ral, ce q"e Jose/le Clutis c01ma,t de l'Ll.mlfrgne, des enfa,!Cts pauvres, du petit
Jo11ct,anar,sm, pb,1ble, sinon qu_el911•.~".Jfet_ d, yacanc,s, qmlque.rencar,tre, rl ce. q11'01, fave,rl; au/or,r,
Le Temps Vert ,s/ un rec,t d tmagmal,on un peu jai,tmmte. Jos,tte Clot,s peme danner plusieurs
romans où l!o,i tro,wcra d'antres jeu,iesses différct1fes.

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PRIX FÉMINA 1931

RADCLYFFE HALL

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ANTOINE DE SAINT-EXUPERY

LE PUITS
DE ,, SOLITUDE

'

VOL DE NUIT

(The "\\'ell of Louellness)

ANDRÉ GIDE

PRÉFACE PAR

ROlv/.AN

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UN VOL. IN·I6 DOUBLE-COURONNE.

EXTll.UTS DIE PRESSE (iV)

UN FORT VOLUME IN-t6 DOUBLE-COURONNE, DE 600 PAGES.

Cette courte et puissante nOU\1elle a pour mérite de décrire des choses et des
gens que l'aut.eur connait bien et aussi de nous montrer qu'il y a un épique
m6dcroe. Saiat-Ei;cpéry a, comme oc dit, de la poigne.
Al,,'DR'Ê TR.êa1V"E, Le Temps, 11-12-3 1.
Ce récit, de ton uoi et d'une simplicité. de dessin admirable~ est d'apparence
trompeuse, il unit des éléments exactement opposés. C'est un chant de la
prouesse humaioe, si l'on veut, mais sous la parure des exploits quel abime 1
Peu de livres montrent autant d'.\pre Jucjdité, autant de puissa.oce à d~celer
la vanité universell~ et l1iosignifiance profonde ·&lt;Je la bête humaine.
ROBERT DE SA!NT- J'l!.AN, La RevueHcl;domadairt,

1:2-12-31 .

On ne peut plus n.ier, après la lecture de Vo1 de Nuit, que l'a&gt;1enture de demain
soit contenue ici tout e.n1ière .•. Mettons, si l'on peut risquer ce para11ële, qu'il
est aujourd'hui le Stendh2.l des hommes de l'air.
ALAIN LAUBREAUX, Dépkhe àe Toulouse, 12-J2-3i.

Vol de N1ût a une pure beauté, dans tous les sens d'un mot qu'-0n a si pe u
l'occasion d'employer dans notre littérature contemporaine; une œnvre qui
comporte à la fois tant de pathétique et tant d'éléments de ré.Bexion domine de
haut toute -une production intellectuelle.
·

L'Avniir,

14•12- 3 1.

BrnotJ, Rroue tk Paris,

15-12-31.

PŒit.RE E&gt;ESCAVES,

.•• pJges saisis5aotes de vérité et de vigueur.
HENRY

Ce livre est à notre. avis la meilleure et la plus vraie des œuvres littéraires
1,ui aient jamais été inspirées par l'aYiation A torce de vérité, par une rigoureuse
correspondance entre la chose ...... longuemen t obser\'ée, vécue, ressenti~ aimée
par l'auteu r - et les mots qui l'expriment, VoJ de Nuit, parvient, e.o nombre d e
ses peu nombreuses pages, à faire éprouver au lecteur la cerûrude d'une beauté.
HENRI Hooce.t. Eur~pt 1 15-12-p.

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111.

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P.

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66 -

Traduction de l'anglais par LÉO LACK
Revue par RADCLYFFE HALL et UNA LADY TROUBRJDGE
~.j

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1

C'est L'histoire sobre, attentive- et douloureuse d une jetlne femme attirt.\e par
son propre sexe, et il o'}• a rieo de scandaleux dans cette histoire. L'auteur a voulu
souligner le caractère naturel et fatal des élans amoureux de soo héroïne. en
même temp,; qu'il nous la montre toujours rejttée dans 1a solitude, soit par la
coquetterie des personnes qu'elle aim'e, soit par , l'influence toute-puissante du
conformisme social. L'étude des caractères est mioutieuse et probe : rien n'est
laissé dans rombre1 et pourtant l'éclairage est distribal!: nec beaucoup de discrétion. Les revendications touchaoles de ceux que ropioion rou1înière voudrait
rejeter hors la nature sont présentées a,·ec une fierté simple et tendre que ne
vient g:1.ter aucun souci de réclame tapageuse. A prés Sodome f.l Gomor,-he, où la
caricature domine, ce livre est un de ceux que l'on devait souhaiter de. lire.
Interdit en Anp;lcter:re, nous osons croire que le lecteur fraoçais en saura corn•
prenJre l'esprit.
1l'oli ('!e blo-bibl-fographlqtc e :
Raddydt Hall tsl ni, au bord di l4 mrr ti Bournttr.oulh (Hampshirt, .At1f!ltürr1) de
pèrt _an~lais tt de min:. nmén'caine rt a }ait ses itutl,s ou King's Coll,ge â l ondru,

termtnies à Dresde.
Radrlyje Hall a ccmnw,té à écrire dtS l'enfance (son premier nt11eil foilique ut publiJ
aiut1t ses 20 am). Ct wlume tl lts quatre 1/lii suit irml fu,mt /rien acc11e1Uis par l,i (Jresse
tl le pt1Nit: 1 li nombre de us poim,s 01,1 tlt' 1nü m ,,msique par des r-en1pasiJnffS
céltbres.
So,t premier roman publü esl Th e fo r ge mais u Joni ses trois gra,,ds ron,a,u
The unlit lam p 1 Adam's breed tJ The Weil of LoneUness qui o,rt itabli
sa dputatfrm de romancier .
Adant's breed fut_œuro1111é far le Prix Fémina Vie heureuse am1111e le meilleur
roman ang1ais fttblii en t926~ tf t:Otlronmi la même annit p.r,· le J.imes Tait Black
Memorial Prize comme le tt1ûlleur ozwrage de fiction.
Le Puits d e s olitud e a lié acwei.Jli par l'Europ, mtiére tt r Amiriq11e pwr sn
grandes qualilis lirtêraires. Ce liv,·e fut mime cho;si par lts pr.oftsseu-rs dt Plus;.n,rs rmiî.'trsités t1miricaines pour l'élude t!u style dans la lillirature 011glai.1e. Ce lit:ra a d'ailù1trs ;.ù
traduit en- nlle-r,uwd, en hoJlanJ,1is, w ilalim, en 1tor1.1fgi,-,,, ffl polonais1 m tchtq,u. En
dêpit dt l'oNJosition d des ptrskutions du g011.1,·1r,mr,ent hritanntque, plt,s dt 2,r.000 ,x. de
lanfut anrlai!e ont iJé nnduJ, hs 1t·adurlio111 ronnaijsltlt /(s Jo,·fs tirares et m Amirique
plus de 100.000 ex. ont été vendus m q11elquu mois.

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COLLECTION "VlES DES HOMMES lLLUSTRES" -N° 13

COLLf!CTJON " VIES DES HOMMES ILLUSTRES"

LA VIE DE

GOETHE
par

LA. VIE DE

GOETHE

,

JEAN-MARIE CARRE

UN VOLUME [N-I6 DOUBLE-CO"qRONNE ••

par

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- Gœtbe après Rimbaud ? l'histoire du génie qui s'é;,anouit harmonieusement après la pathétique
aventure du genic q:il se dcvore ? Pourquoi pas ? Si Rimbaud peut être comparé l,. un
météore tragique qui traverse comme un èclair le ciel des idées, Gœthe est l'astre au rayonnement dura.bic qui illumine tout un siècle. Jean-Marie Carré pouvait ètre tentè par le contraste.
Au reste nnl ne paraît plus qualifié pour écrire la vie du grand Allemand. Le domaine des
littératures étrangères lui est aussi familier que celui de la littérature française . N'a-t-il pas
consacré naguère à Gœthe de savantes et minutieuses études? Mais aujourd'hui il met toute sa
'°quettede a composer un livre qui ne soit que vivant.
Lais!&gt;ant délibérément de côté l'interprétati,:m philosophique et !"analyse esthétique des
œuvres, il s'est simplement proposé de • faire défiler, sous les yeux du lecteur français, les
étapes, les tableaux les plus caractéristiques » de cette longue existence. L'enfance émerveillée
dans le décor médiéval de Francfort, les folles années d'etndiant à Leipzig, le séjour à Strasbourg·
et l'idylle alsacienne, les « Souffrances du jeune Wertber », les fiançailles êphéméres et orageuses, la vie à la cour de Weimar, la fuite libératrice en Italie, la liaison avec Christiane l'ouvriere, la Campagne de France et Valmy, l'amitié de Schiller, la bataille d'Jèua et l'entrevue
d'Erfurt avec Napoléon, enfin les dernieres amours, les années de renoncement, la vieillesse
glorieuse, autant de chapitres jaillis d'une plume alerte et évocatrice. Cette vie se déroule comme
un panorama.
An centre le bhos s'eclaire d'un jour nouveau. Fut-il un Olympien et un Sage dont la nature
profonde n'était qn'hannonie ? Ou un homme démoniaque tiraillé entre des forces hostiles et
jamais apaise ? un Jupner ou un Faust ? Peut-être les deux. Le lecteur décidera.
L'auteur n'a redouté ni la description, ni l'J&lt;uecdote. D'auues ont dit et diront encore la
signincatiou philosophique et morale, le génie poétique, l:i. valeur « surhumaine • de Gœthe.
Jean-Marie Carré n'a pas d'autre ambition que de le « regarder vivre - homme parmi les
hommes"·

UN VOLUME lN-8° COURONNE ••

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EXTRAITS DE PRESSE
... J.-M. Carré, dans son ouvrage, trace un portrait vraiment émouvant
parce que sobre - de la mort de cet homme extraordinaire ...
LÉON DAUDET, La Nation Belge, 20-r-28.
.. , Très attachante également La Vie àe Gœthe que son auteur, M. JeanMarie Carré, traite trop modestement de petit livre ...
• ALBÉJUC CAHUP.T,

L'Illustration, r4-r-28.

... Livre composé avec une rare habileté et écrit avec un rare talent, ...
extrêmement vivant, sans être aucunement (&lt;romancé&gt;&gt; ... Le livre de M. JeanMarie Carré est non seulement hautement instructif, mais encore fort amusant •..
HENRI DE REGNIER, Le Figaro, q-12-27.
Livre si attrayant et si facilement accessible qu'il ne peut manquer de
toucher beaucoup de lecteurs ...
J. B. SÉVÉRAC, ù 2opulaire, 23-12-27.
cc

Nollce blt&gt;-bl6liographiqve

,

JEAN-MARIE CARRE

La biographie de Gœthe, par Jean-Marie Carré, celle-ci n'est pas
romancée », se lit avec un intérêt puissant et toujours 5outenu ...
Louis PÊRIÉ, Le Courrier du Centre, 5-r-28.

·-a:m,

Né ei11887 da,is las Àrdmt,es. Àgrége de l'Ut1iversité (1909). Pensio,maire de la Fo11datio11 Thiers à
Paris (1912-r914) . Officier interprilt ,z la 4• divisio11, au I" Corp, et au G. Q. G. (l9r4-r918)
(croix de guerre, 2 citatiot1s). DO()teur-ès-kttres (T920). Chargé de coim à l'Univers,tc tk Lyon (r92C1).
ProftJsmr à l'Ut1iversité Colu-n,ia à New-York (1922-19:,J) ,t à l'Université Stanford (Californi,)
(r926). Professeur de littératures ""'d"""" comparëes à l'UnÎ'Versité de Lyon (1925). VQJages 1rombreur ~ Europe cmtrale, en Italie, en Angleterre, en Bels[ique .t Hollat.de. 1oun,its de umfére11ces
dam les Unjversités et les groupçs d'Alliance Franraise des .EtaJs-Unis e,1 19:,3 et en r926. lmJité à
ensei~tier dà11s les Universités anglaises m octobre 19:37.
Histoire d'une Division de Couverture. Paris, La Re11aissa11ee du Livre, r920. Gœtbe en Angleterre. Etude de littér.iturc comparêe. Paris, Pwn, 1920. - Gœthe en
Angleterre. Bibliographie critique et aaalyti~ue. Paris, Plott. 1920. - Denyse Carré. ln
memOiiam. Paris, Fiscbbacber, 1919 (ipuisé). - Les Ardennes et leurs écrivains. Cbarù•
'IJÎ/ù, Rube11, 192:J {épuisé.). - La vie aventureuse de Jean-Arthur Rimbaud. Paris,
Pkm, 1926. - Michelet et son temps, Paris, Perriti, r926, (ouvrage couronné par l'Acad;mie
française). - Images d'Amérique, Lyan, Lard,111cbet, 1927. - En collaboration: LES CouPAGNONS. L'Université Nouvelle, 2 vol. Paris, Fischbacber, 1918 et 19r9.

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68 -

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69 -

�VIENT DE PARAITRE

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RENE BERTHELOT

L'A~lANT DE LADY CHATTERLE)'

LA SAGESSE
DE SHAKESPEARE
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Né en 1~71 d Sèt-rc!S (Seille-et-Oise). MisJiom m Allm1agne ,t en. Anglet.ure de 189./
d 18~15. Pro/nw,-r d~ fûlru.1phi11 à rUniwrsitJ de Bru:cdles d~ 1897 t.i 1907. Cows de
philaiofftit à la S;;,rboJL,u de I907 11 19q.. o.. 1916 d 1919, duf dtt S"v;u d'étudu ,fe
r foformitiOll diplom.1liqt.e ,iu Mi1t ·stCre du Afferi ·es Elrat1gir~s. MisJior, au Japo,i m 1927.
A pu/'rlii: Evolutionnisme et Platonisme (AlcanJ; Un Romantisme utilitaire (Ak10) tn J w!llmes : TOME I Nietzsche et Poincaré, TOME n Bergson,

III Le Pragmatisme religieux chez William James et les catho-

liques modernistes; Poèmes Imités ou traduits de Shelley (Edit. Crès).

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70 -

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CORNAZ - Préface d'ANDRÈ MALRAUX

UN VOLUME IN- f 6 DOUBLE-COURONNE ••

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L'édition cr'igi:::iale d&lt;! cet ouvrage a été tirée, dans la collection du Monde Enlier, à
8oo ex, sur papier d'alfa Lafuma-Navarre, numérotés de 1 à 800 .. 3'!: fr. (épuisés)

EXTRAITS DE Pll.ESSE
11 n'y a aucune nuaoce de perversité et pas le moindre libertinage dans
L'.A111anl de lady Challerley, m:tisi au contraire, de la c:oçleur, uoe manière tout
à fait nalve de considérer l'amour... Le désir de D. H. Lawrence a été visiblement de renoncer à toutes ces formes intellectuelles de la vie, dont on a abusé
depuis le xvu• siècle, et de retremper !'humanité- daos uo pag1;nisa1e poétique ...
C'est un magnifique es!ai pour attemdre à la sérénité à ttavers les seas. C'est une
grande a:uv_re Httéraite... EDMOND JALOUX, Les Nouvelles LiJléraires, 16-1-p.
Dans ce livre amer et terrible, scandaleux etanarchi,re: jamais de rhétorique.
Une terrible ironie, des situations daogertuses, et qui se ~noduis&lt;..nt t:t s'Qpposrnt
naturellemeo1. Un art discret de présenter les héros quis oppose a.u réalisme des
détails...
ERNEST GAUBEBT, Le Quotiditn, 19-1-32.
Lawrence est grand par la prodigieuse qualité du détafl psychologique. A
chaque pas, quelque chose de si pénétraat et de si vivace qu'on en est ébloui. ..
Un tel pouvoir de &lt;&lt;créer» à. l'image de la vie que vous croyez avoir rencontré les
Anglais qu'il représente ou imagine. Un tel approfondissement des pensées, des
sentiments, de.$ SeJJsations que \'OUS en fréalissez de bonheurt sûr à la fois de mieux
connaître désormais les êtres humains et de oe jamais oublier ceux-là : ni lady
Chattcrley, ni soo mari, oi son amant, ni la femme de cet amant ...

ll'ifr.

A côté de la sagesse traditionoetle de 1a Grèce, et de celle de i~Asie, l'Rurope
moderne a su créer d~s formes nouvelles de la sage,seJ qùi se rattachent pu certains
traits à cet id~at aotîque et t0ujours jeuae, mais qui possèdent aussi leur caractère
propre. C'est chez des écrivains, c'est notamment dans l'œuvre d'un Shakespeare
et d\m Gœthe Q'UC ces formes de la vie spiritueUe out trouve leur expression la
plus complète. Une poésie fêe.rique et tragique chez: le premier, la poésie et fa.
science uoies ch!.!z. le second devienne.nt l'instrument d"une sagesse plus riche et
plus variée que celle de la Grèce èt de l'Asie, plus proche de nos sentiments et de
nos besoins. On s'est efforcé dans cet ouvuge de L1. dégager. Ce n'est ni une simple
biographie ni une ~tude purement litté-raire des deux artistes. C'est uoc tentative
pout mettre en lumitre le progrès intim!, l'ascensioa spiritueUe qui donne une
signification supérieure au développement de l~r vie comme à la snile de leurs
é.:rits,"en absotb:int duos une s1g~sse renouvelée le r~ve poétique et pastoral de la.
RenaissJoce franco-itJlienne dh z Shakespeare, l'élan roman•ique et le classicisme
bowgec:,is chez Gœtb.e. Pour faire res.s:&gt;rtir la valeur générale et durable de cette
sagesse, ainsi que sa liairon avec les problémes mora.ux qui s'imposent à l'Europe
moderne, on a donné comme fond de tal:ilea1.t à ces deux portraits spir:tuels uoe
large esquisse de la civilisatioa europ~ooe des derniers siècles, dont l~s lignes
vieonent converger d.lllS les deux figur;::s principales.

TOME

Traduit de l'anglais par

EuGÈfriE MAP.SA~, Comœdia, 4-2-32.

1

Le roman est descriptif, il n'est ni provocant, ni obscène ; Lawrence étudie
en analy:!:.te et il chante en Jynque la sexualité. Il oe l'éveille ni ne la Batte comme
les romans gal:mts de notre xvmc siècle. Il ne s'applique pas non plus avec la
lourdeur épaisse de nos romanciers naturalistes, qu'on a défiais des cochons
tristes. Lawrence n'es.t ni triste ni l'autre chose : c'est un animal vivant.
ALBERT Te1BAUDIIT, Candide, 28-1-;z.
... Est-il là, d'ailleurs, un précurseur ?•..
Comment ne pas rappeler, daos cet ordre d'idtes, le beau roman de
M. Julien Benda : ùs Amorandts, où l'écr!Vain frauçais parle si éloquemment de
&lt;( l'ignorance où vivent les humains oû il faut ptut-être qu'ils vivent - des
profondes lois de 1-a cl1air o? On n'a jamais entendu dire que l'œuvre de M. Julien
Benda ait choqué ses nombreux lecteurs. M. Paul Valéry, lui-même, n'a-t-iJ pas,
lui aussi, évoqué « ces nom, ridicu!es qu'échangent les amants »? « Quelles
apptllations de chiens et de perruches, expose-t-il, sont les fruits naturels des
intimitb chamûles. Les paroles du cœu-r sont enfantines. Les voix de la chair sont
é~émentaires ... L'amour consiste à pouvoir « être bêtes II ensemble... » Ainsi,
MM. Julien Benda et Paul Valéry ont-ils pressenti et, par avaoce, justifié par
leurs considérations une œuvre dans le genre de celle de D.-H Lawrence, où la
brutalité et la. crudité des mots ne doivent pas faire illusion, ni masquer le vrai
thème de l'ouvrage ...
La véritable noblesse des sentiments exprimés fait que, malgré l'apport de
scèoes et de mots peut-êt=e outrés parfois, ce livre est dénué de tout vulgaire
libertinage, de toute malencontrèuse perversité.
PrnRRE D!!SCAVES,

L'Avenir,

9-2-p.

'!r, A f':HETF:Z f':HEZ VOTRE TJR'f? A IRF'
-

71 -

�LA

NO VELLE

REVUE FRANÇAISE
19°

REVUE MENSUELLE DE LITTËRATQ'lŒ..:ET DE CRITIQUE DIRECTEUR (1919-192

Directeur : GASTON GALLIMARD

:

JACQUES RIVIÈRE

Rédacteur en cbe1: JEAN PAULHAN

MOJS

PARAIT LE
sur 1

Publiera très pi-uchainement :

Le ni:m · ro d' Hommage à Gœlhe de La Nouvelle Re-&lt;111~ Française, malgré son importancP. exceptionnelle (plus di: 300 pages), est maiottnu au prix h:.bituel En outre,
l'étudt que P.1ul Valéry consacrera à Gœthe dans le ·numéro de La Nouvelle Re, ue
Fra11çaise du 1er juin sera adre,sée contre rembomsement dos Irais de port (o, 3ocent.)
en feuillet5 séparés , à tout abonné, ancien ou nouveau, qui nous en ,era la demande
avant le r•r mai. Cette étude pourra être ainsi joia eau numéro d'Hommage.

CORDILL.f;RE DES ANDES~ récit, par SAINT-EXUPÉRY
SYBILLA., ronran, par JEAN-RICHARD BLOCH
LA CONDITION HUMAINE, roman, par ANDRÉ MALRAUX

Le rédacteur en chd re ;oit le mercredi de 3 heures à 7 heures

CARNETS, par PAUL VALÉRY
L'A.HOUR HU PROCHAIN, par

ANNÉE

Les auteurs non avisés dans le délai de trois mois de l'acceptation de leurs
ouvrages perwent les reprendre au bureau de la Revue où ils restent à leur
disposition pendant un an. Les manuscrits ne sont pas retournés.

JACQUES CHARDONNE

LA BELLE AU BOIS, pièu en trois actes, par JULES SUPERVIELLE

1oute demande de changement d'adresse doit 1. ous parvenir avant te r5Elle doit être r,ccompagnée de la dernière bande et de la somme de I fr 50

HISTOIRES SANGLANTES, par .PIERRE JEAN JOUVE

BULLETIN D'ABONNEMENT
Vcni\lez m'inscrire pour un abonnement de• un""• ,ix mois, à 1'6dition • Of'dinaitt - de lwce
&lt;ie La No-.1,':!Ûle ~ F...,ticaise, à partir du I°' ...
... _.... ....... .... .... 19a - •

ADA:ll ET l.VE, par C. F. RAMCZ

BUFl&lt;'O.S. par JEAN STROHL

' Ci-Joint mandat, - cbiqu,i de
voas envoie par courrier de \
ce joar chèque postal de
•: :nille% faire recouvrer à mon
domicile la somme de
\ fflaforée dt J fr. 2 J pour frais

Je:

S, K.lER.K.EGAAllD, par JEAN WAHL

LES ILES FOR l'UNÉES, par

JEAN GRENIER

recouwetnenl à ,I,,micile).

A PROPOS DE KAFKA., par

LE GALET, par FRANCIS PONGE

UN CHAPITRE DE LA VIE DE MAX J.1.COB, pa ROBERT GUIETTE
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LE CH.1UFF.EUR, par FRANZ KAFKA

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A.ire"•

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"iétaoPller te

•anett ■

et~•..,.,•a• ... , l•atlre••er • .-. ,,. DJr.,e&amp;ear .,.. la

!WelJ'lrtEJI,E aEY'1E P-..!W~418E. $, aue Mébadlen-Bottln,' aneleaaemeal
o, aoe de Beaune, Parla-YU', f&gt;emplf' l{l•e1111~ .-•••o,.l «89,SS. Télèplt. ,
LIUré t11-:at, e.a-at . .a.•r• 1'-lëa, , 11:a .. rete■ f' Pari ■ , - JIil. v. lil,..l,.,. 85•8••
•

C

e

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73 -

�NOUVEAUTÉS

NOUVEAUTÉS
MATJLA C. GHYKA

'' LES ESSAIS"

LE NOMBRE D'OR

JULIEN BENDA

Rites et ltfthmcs pytbagoridcns_ dnns 1&lt;' clévelo1lpemcnt
de la pen19éc occidentale

ESSAI

TOME

I

LES Il Y'f H~IES

D'UN r)ISCOURS COfll~RENT

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Illustré de 48 planches hors texte
Précèdê d'une lettre de M. PAUL VALERY, de l'Académie fraoçaise

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30 ex. sur pur fil..

SOfr.

EXTnAlTS DE PRESSE:
Aux mathématiciens, aux esthéticiens et même au&gt;. artistes, on n:commandera
Le Nombre d'Or, de Matila C. Ghyka, étude sur les rites et ks rythmes pythagoriciens dans le développement de la civilisation occideotalc.
P. F., Journal des D!bals, 8 juio 1931.
C'est un énorme travail que M. Gbyka a réussi à mener à bien :. li s'agit,
somme toute, dans ces deux volumes, d'une ~ynthèse très large, parfaitement
documemée en maints domaine;,, très lyrique co même temps et animée d'une
sorte de lorce or.noire qui ne nuit pas au sérieux de l'ouvrage.
LES TREIZE, lntransigeaut, 29 juillet 1931.
La beauté est-elle un chiffre? j'a\'oue que b question est troublante. Cependant Matila Ghyka publie la photogr:iphie d'un admirable visage de femme, où
l'exactitude des proportions donne, par uu autre mystère, la plus belle impression de calme et de douceur ... C'est h vérilicatioo paT les chiffres de ce que Paul
Valéry fait dire à l'architec1e antique ...
HENRY Bioou, Le Temps, 13 mai 1931.
Les coquilles dans le sab!t , ces gracieuses graminées ol:êissant :i un ordre
mystéri.:ux, n'arrivent à tant de délicJte beauté qu'en ~e conform1nt aux lois
immulbles que le livre de M. Ghyka énumère et commenlt: magistralement. Cela
peut taire réfléchir.
ANDRÉ LttoTI!, Nouvelle Re,•ue Française, J'• octobre 19p.
Eu fait, on peut dire que M. Gh} ka est un u ingénieur dans le domaine des
formes rnprasensib!es » . A. none époque éprise de précision où le rêve se glace
au contact d~ la réalité, il est précieux de voir un penseur jeter le pout entre
deu.x mondes séparés en app:m:nce de la maoiére la plus irré.ductible·
PAOL LE Cool\, Atlantis, .2.1 juin-21 juilh:t 193 t.
Q ·ioi qu'il en soit, je vou; liwc: lâ . . uu arcane redoutable, dont la di\'\Jlga-.
tîon va bouleverser tout le connu; ses dounees en sont développées d'une façon
à la fois claire et hermétique dans l'ouvrage de Ghyka.
D' I. C. :\lAanaos, A Paris, r4 août 19p.
Une idée générale, développée par l'auteur, c'est que l'application de la Loi
du Nombre à l'esthétique est un caractère essentiel de la dvifüat:on médi:erranéeone, éprise de proportion et d'harmonie, non seulement dans l'architecture et la
pla~tiqce, mais dans les domaines de la métaphysique et de la sensibilité ... M. Ghyka
n'a négligé, dans sa poursuite des harmooies cachées, ni la poésie ... ni la religion,
ni même les modalités changeanr.:s de l'amour.
SALOMON REINACB, &amp;vue Arcbéalogique, janvier-avril 193 r.
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DE PJlESSE

J'e:1 ai assez dit, je c,rois, _pour bic:n faire s:ntir tout ce que les esprb philosophiques_ trouvcroot d attrait à pren~n: conna1s~ance de ce système aud.lt.ieui., a
en pressem1r les sources et à en prévoir les abouussants logiques.
ERNE.ST SE11.1.I Î::RE, ]011,n,2/ d,s Débats, 9 septemb!e 1931.
Le paothéisme de M. Julien Bend1 revft une forme trés particulière, ou le
goût de la rigueur in1ellec1uelle s'allie avec la vivacité de l'esprit poléruic1ue, ou
l'_on conda~ne cl~~z l'.i~divid~ tollt_appéût d~ do~ination, m:iis d'un con si impérieux que c est I md1v1du qui semole vouloir momphc:r encore dans la manii:rc
même dont il nous demande d'abdiquer.
Louis LAVELU:, Le Temps, 1er novembre 193T.
Selon l:i plus parfaite mêtholc c:mésienne, sans jamais renoncer au plus
pur rationalisme, l'auteur a construit uu discours d'une parfaite cohérence pour
nous exposer ses idées sur la nature du concept de Dieu.
LES TREIZE, lnlransigtant, 5 novembre 1931.
. J'adm~re la force et le courage ave.c lesquels JuHen Benda a construit un
discours s1 cohérent C'est un extmplc de pure logique. Biea que je doive dire
que, pour moi, un Dieu indéterminé et infini soit inconcevable-.
ANoRR M.-.011.ots, El Universal, 16 novembre 1931.
J'ai n:trouvé, _~Il lis:i-nt c~ livre. tout d'un trait, une fascination que je n'avais
pl~ connue de,1_m1s les Jours JDoubltables où je fis la rencontre de Bouddha, de
Sptnozz.a, .de N1eu.sche, de Schopenhauer ... Julien Benda est le selù aujourd'hui
qui humilie le social et la divinisation qu'en font les hommes.
13. OF. CASSORF.S, The Thinke,-, juillet 19, 1.
Une co1séquen~e du système de M. Julien Benda est que toutes les prieres
qll:e les hommes formulent pou~ ob:cnir quelque chose (c'est-à-dire toutes les
prières tout court) s'adrcs~ent directement au Démon, alors qu'elles croient
s'adresser il Dieu.
GmsEPl'R RE?'&lt;SI, Il Pnsiero, Gêne~, 1&lt;r d&lt;!ctmhre 1931.
Je oe cache p:is CJ.Ue je sui~ trè, sensible à r.e souci de maintenir l'esprit
au~dessus des impur&lt;!t~s temporelles, la vérité au -dessus •1es accomn1odements du
~iècle, _Dieu au-dessus des visions trop humaines Ce n'e~t pas par hasard que
M. Julien Benda rencontre les maitres de la spirirnalité la plus raffin~e : il\' a
cenainement entre eux p1us qu'un accord superficiel.
·
HENRI Goo1:1rn11., Nouvdles Litteraires, 20 février 1932.

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VIENT DE PARAITRE

NOUVEAUTÉS

"LES CAHIERS MARCEL PROUST" - N" 6

PIERRE ABRAHAM

publiés sous la direction de R•MoN

FERNANDEZ

MARCEL PROUST

CRÉA.TURES

LETTRES A LA N.R.F.

Chez Balzac

BIBLIOGRAPHIE PROUSTJENNE
par G. DA SIL VA RAMOS

UN VOLUME IN-16 DOUBLE-COURONNE •• '

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18 fr.

EXTRAITS DE PR.ESSE

UN

M. Pierre Abraham vient une fois de plus de renouveler la critique.
AUGUSTIN FRANQUE, 1-a Re1111e F1·,1.nçaise, 19-7-31.

Le livre de Pierre Abraham s'Ji&gt;plique à discerner dans l'œuvre de Balzac ce
qui est singularité et ce qui est ressemblance. Il s'applique à sonder l'anatomie et
la psychologie du texte. Une telle attitude de critique e~t très nouvelle.
FRÉDÉRIC LEFÈVRE, La Rétmblique, 18-8-3 I.

• Créatures est un essai dans une voie qui mérite d'être suivie; et chemin
faisant, avec M. Pierre Abraham on apprend mille choses sur Balzac, qu'il
connaît si bien.
J. ]. PoPINOT, Journal de l'Ouest, 30-8-31,
Créatures offre donc une riche moisson d'observations ingénieusement groupées
pour !'anthropologiste et le psychologue ... Guidé p.1r Abraham, on suit avec un
mtérét passionné les rapports de l'imaginaire et du réel chez Balzac, la lutte
entre l'automatisme et la création révolutionnaire.
RENÉ LALOU,

La Quinzaine Critique,

PROUST A LA MAZARINE

2~-9-3 1.

Il faut souligner l'împonance d'un effort comme celui de Pierre Abraham qui
introduit les méthodes de la psychologie appliquée rlaos le domaine de la critique
littéraire... Ces méthodes sont capables de renouveler les sujets les plus bat 1 us ...
GEOR.GES FRHDMANN, Monde, 7-r 1-31.

On a parfois la bonne fortune, quand on fait métier de lire ses contemporains,
de tomber sur un ouvrage excitant. Tel est : Créatures chez. Balz.a.,. M. Abraham a
découvert un à un, wus les fils de la trame balzacienne. Il nous a rendu le grand
service d'y voir plus clair dans an des problèmes les plus magnifiques de l'esprit
humain. Quand nous donnera-t-il sur Racine, Shakespeare et Gœthe l'équivalent
de son Balzac ?
PIERRE CHARDON, L'Action Française, I 7-12-3 I.

EXTRAIT DE L'AVANT-PROPOS
Les Gabiers Marcel Prorist se devaient de publier une bibliographie complète de ses œuvres.
Plusieurs esquisses de bibliographies ont déjâ. été publiées, de-&lt;:i de.là, depu:s la mort de
Marcel Proust. 1'lus récemment l'érudit proust:en bien connu, M. Léon PJerre-QJiint, a abordé
la question plus amplement dans son ouvrage Commmt lravai/la.it Marcel Pr&lt;Just, mais il s'est
surtout attaché à faire ressortir l'importance prise par son œuvre dans les littératures française
et étrangères, consacra ut la plus grande partie de son travail aux articles parus dans les journaux
du monde entier.
Tout en rendant hommage à nos devanciers, nons sommes forcé de constater qu'ils out tous
traitè la question d'une façon plutôt générale sous le point de vue bibliographique proprement
dit, se contentant uniquement de meotionner les titres des ouvrages sans les décrire.
La bibliographie que nous publions aujourd'hui est la premiére qui donne une description
compléte de chaque ouvrage de Marcel Proust avec sou histoire et ses particularités, afin
d'éclairer les bibliophiles dans leurs recherches.
Nous avons divisé l'ensemble de notre bibliographie en trois parties :
La premiére comprend l'historique du talent de Marcel Proust, depuis sa plus tendre enfance
jusqu'à son apogée : Je Prix Goncourt.
La deuxième partie se subdivise en quatre chapitres :
a) les a:nvres de Marcel Proust parues en volumes;
b) les plaquettes;
c) les préfaces ;
à) les articles et les fragments parus dans les périodiques.
La troisième partie comprend les lettres inédites et les principales études sur Marcel Proust et
son œuvre ayant paru en volumes.
Nous avons complètement laissé de côté les articles consacrés à Proust dans les jouraan" et
les revues, aussi bien en !'rance qu'à l'étranger, n'ayant rien à ajourer à l'ouvrage déjà cité de
M. Lcon Pierre-Quint.

11 a été tiré JO ex. sur japon impérial
30 ex. sur hollande Va:i Gelder ..

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ex. sur pur fil Lafuma-Navarre..

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HOMMAGE A MARCEL PROUST .. ..
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Ri!.PERTOIRE D'A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU par
DAUDET

Créatures... Le li ·1re si intdligent et si curieux de Pierre Abraham.
ANDRÉ MAUROIS, Les Nau.1;e/les Littfraires,

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VOLUME IN-8° CARRÉ

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M()RCEAUX CHOISIS .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ... ..
15 fr.
AÙ BAL AVEC MARCEL PROUST par la PRINCESSE Br»Esco. .. ..
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AUTOUR DE SOIXANTE LETTRES DE MARCEL PROUST par LucœN
DAUDBT .• •• •• .. •• •• •• .. •. •• .. .. ••
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.. •• .,
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77

~

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Pour comprendre les événements de

VIENT DE PARAITRE

Chine

"LES CONTEMPORAINS VUS DE PRÈS"

"LES CONTEMPORAINS VUS DE PRÈS"
I

G. SOULIE DE MORANT

RUDOLF QLDEN

SOUN IAT-SÈNN

STRES~MA.NN

UN VOLUME IN-I6 DOUBLE-COURONNE ••

Voilà le livre qu'il faut lire si l'on veut voir se dessiner dans les remous du marc
de café actuel, le visage d; la Chine proch,Tine ;• l'exacte et complète traduction de la
biographie de Soua-Iat-Sénn pir lui-même, augmentée des commentaires indispensables a 1a compréhension européenne.

"LES DOCUMENTS BLEUS"

GEORGES R. MANUE

SOUS LE SIGN~ DU DUAGON
ÜN YOLUME lN· I

6 DOUBLE-Cm:.H-ONNE

••

Traduit de l'aUemand par JEAN GUiGNEBERT

1:, fr.

12 fr.

Qu'on ne cherche pas dans ce livre des rép0ns~s a~x questions que l'Occident se
pose. Georges Manue n'a ,·oulu_écrire qu'un r(ci:eil d'images de la guene de Chine.

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li est ,i peine besoin à l'heure act~ell@ de pultr dll Stresema.n n ·qui &lt;lirigea la politique
ètrang&lt;':,e allemande vers la loyale exècution des traités et 9ui reçut le 1&gt;rix Nobel de l;1
paix en décembre 1926 en même temps que M. Brian.d. M,is ce qu'il est néces~aire &lt;le
connaitre, c'est Li route qu'il a suivie Je la brasserie de son pére où il est oé en 1878, de
sa jeunesse où il défendait u.n « impèri.ilisme du meilleur teint », au traite de Loc:a.rno,,
Pendant la guerre le portrait de Lud.endorf ne quitte p:a.s son bureau de d-èp1uè nationalJ;béral. Il prmeste contre l'évenrualite d'une _p:ùx srns :a.nnexious. En 1918 il repood .au
député socialiste Scheidemal1Jl : • Le fou qui croit encore à la victoire aura aussi r.aison à
l'ouest. Si Dieu le veut, Et alors, régénérés, libérés, nous d,vrons nous demander coromeut
nous assurerons notre sécurite contre ceux qui daus cetti; gueue mondiale se sont montres
les ennemis morte1s de l'Allem~gne •· Ceux qu'il condamne ainsi ce ne sont pas les alliés
mai~ l_es partis protestataires qui ont soutenu les grèves.
/\prés l'armistice il collabore à h fondation du p.uti pop11listc dont il devient r,_pidement
le chef. Le n ao6t 1923 il coustime le mmistère, prend le portefenil)e des .-\ffaires
Etrangères, qu'il conserve ju~u'il sa mort. li conduit la politique allemande œ,mne. ,;
l'Allemagne n'était ni vaincue ni àésarmée.. Il veut ignorer les difficultés. Il conch1t la
paix de Locarno com1111: si l'accord régnait sw: toutes les qt1es1ions. li ~t désormais
républicain parce que la République ~llemande est sa république, celle qu'il a s:a.u,•èe de la
faillite et qu'il maintient forte dilns le con1crt euwpéen. ApTès Locarno il répond il
1l. Briau:l: , Si nous sombrons, nous sombrerons ensemble. Nous n'avons pas le droit de
vivre ennemis "'·
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l1 fallait un Allemand, et ayant connu Stresemann, pour expliquer $OU asi:ension ou
pouvoir et sa faculté d'adaptation presque gl,niale aux uéc:essitésde chaque époque. Il fallait
un Allemand pour èvoquet 10 ans de l'Allemagne moderne. du Congrès de Berlin â
l'evacuation de la Rhénanie, &gt;o années où l'Allemagne a connu la plus rumte et.la plus
basse fortllDe, et pendant lesquelles s'est developpêe l'activité .de Str-esemanu.
Di.jâ pMaf dam /a. Cullectio" " les Ccmtemporaius "'"' de prts "

LA CHINE ET LES .NATIONS
Traduction française de C. HEYWOOD

D'après la version anglaise de 1-SEN TENG et JOHN NIND SMITH
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Ecrit pa_r _une persocnalité &lt;:hinoise hautement compétente, ctt ouvrage cou: décrit
avec pté~1s1on les ~auses premières de la ré\olution chinoite, des inuigues de la
monarchie et de la d1ctat1;1re militaire, 1a siLuatÏOI\ aoo,male de 400 millions d'hommes
dont l~s revendications sont cléfoi mées par nos préj1.,gés co'.ooiaux.

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c_hercher dans l' -'."'ntdcbe d'apr~s-guerre ~ la fols !°'venture romantique et la cure ~sv:~s~;~fn~
tique. Il trouve a Vienne uu aimable p1ulologue le Professeur Fraukel q · 1•·
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am1y1st. ra,u tise eJr .P 1 ant ro_pde dynamïfcue et hôtesse spirituelle; Je Doct.eur Ber&lt;rer
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ure, se _s mus1CJenue, 1m, ar ent, idéaliste et marxiste fatiatique, Ulric confis: Sà
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tombe amoureux de Jesska, la poursuit de ses assiduités et comple te~ent dr~ émpds
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1ver q? 11 l'avau entrainée chez lui pour µr.endre le thé
La cu~e &lt;I Olne k lan~ant a bndt: abattue a la recherche du rativunel e 1 iiu réel d F d·
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':n am~)Ur, il J. la c)la~~e de r~trouver u11e vraie girl américaine, Nauska. su ·erbe ?011 ;;./,ss~,e
emanc1pée de tout pr~1ugé,. nche ~•une absence complète d'imagtnation et ~e seJsihilitè a':;
bras de laquelle 1! quntc bientôt Vienne paur parcourir l'Europe L
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ans, puis
er ~n. ais au uret a ~es ure qu Ulnc v1s1te notre vieux continent, il Je com rend
de 0101ns CIJ roo1~~· Il obt1e.m le, d,vorce a.iquel sa femme a fini par c;onsentîr â. ri/d'or
selon la mode arn,;ncame et J! en epronvc uDe impression passagère del·b té·
)) L
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su1·et d u roman, ces
' t Ie dê, so.rro1. mora 1 et intellectnel d'Olric Smltb passant
I er
deJoyeuse.
la
1. e lvr~1
au~ voyages, des ".oyages a la noce. et de la noce a la httenture sans pouvoir rie~s;~i~~~!~:
qui se passe en 1u, et autour de tu,.
Symbol7 d_u d~sordte de l'âme moderne cacli,!e sous Je rationalisme o timiste
b l d 1
fausse cunosnê et (je l'arrogance qui se croit réaliste errant en aveugle ,.P,,exor bl•o sy1u o el. c_ a
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t d'
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• ~ment so ttaire
and: ~ 1versit es c oses, es senttmeuts e~ de~ trad.itious ; symbole du C')nfüt èle l'Améri ue
et - l Europ,:, symbole, enfin. du mal du siècle Tour cela au cours d'un fil u
· ,· q
1 qui uerou1e
l'ess•im
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l es et •internatio11ales des grandes
·
~, ba
. r1'0Je' d es d 1v..rses
soc,'é\t:s
nattona
capitales
A l amère-pl_au: le ~aysage pur et calme d'un lac des Alpes de Styrie, le décor de d~uceur et
d~ n?blesse qm ."- in • p1rè M~~•rt et Schubert; Mu Klein, dans un petit vilh ·c dont la sim licité immuable evo.,ue les elements permanents de la nature hum •, e d. g
P .
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a n , 1scute ~vec un .am,
un ari_s -,crate r?mantique, es problemcs essentiels qui agitellt J, mond~ moderne.
',
, Ulnc, coavaincu enfin, au bout de quelques chapitres, de son ,ncnpacité à comprendre
1 Europe, ret'?u";'e daos s.o~ pays, pour y chercher le reruge de la simplicitê américaine
Ce livre. trcs bien nccueilh en Angleterre , a fait scandale en Ameriqne.. on pouvait
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Né ~11 r~9l à Br,d11f1est (Ho,1,:rie), ]ouf Bard fit ,es é.tudts à ru,.;v,,·,i'ld r ·ale Ho rois, de
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11tau,; angl~,s 1/.i ante'.·uanz;," Budapest, a Vr.c1111ut à. Be,·/i11. il publia des essais bf d&lt;s hr.is,e, dm, I.e
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e aarper ~ M.1gasrne et le Forum.
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En 19:u, f-0sef Boni s'éfoblit I, .Lon.dres et se consacra cnli,'rement aux /,/frè-s , Cef/• anr1ét-ln
Shi.pwr:eck Jry. Europe (1, pr,senl ro,,,an) parut Jim11lla11iml!fll eu A11ilefrrre et ,n 4mh·i u '
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/a,r,. p~ra//re vn ,imn•eau r oman ~Ife a1tnée. E11 ouJ.,·e Bord a fondé en H)
Tb l J · d 1/ '·
per,od,que ltlierarre cl arlisli17u,, publie à Londrn.
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D,'."s ses es~a,s ~t ,arlù:lts Jos•f.B,:rd. étu1ie ;u_rtout. taus une flYtme à la fois pif!t,a,rfe et profvuù, le
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C'est Madame à la cuisine, - qui aime manger et veut tout voir et savoir ...
Quelle audace de franchir la porte si jalousement condamnée à la maitresse de
maison ! Du grand chef mitré de blanc à la moindre cuisinière en 1abBer l&gt;leu, on
n'aime pas beaucoup ça. que les maitres descendent à1'office... Pourtant, il y a la
manière ... Et il se trouve de bons serviteurs pour comprendre, assez intelligents
pour vouloir se perfectionner, dans une collaboration profitable.. D'autant plus
que sont trop peu nombreuses le.s hôtes~es curie1;1ses de se passio?~er a~ jeu.des
fourneaux et des casseroles ou la gourmandise adorable re101nt l hygtène
prudente : les b~aux mangeurs ont les meilleurs estomacs, n'y faisant passer que
des mets choisis, sains et bien préparés.
Eo bref, Marie-Cl:rnde Finebouche, mieux que des recettes délectables, voudrait donner la curiosité de la cuisine aux dames soucieusts de ne pas abandonner
le gouvernement de la table à la domesticité indifférente et routinière ... Certes, les
débuts ne sont pas facile~ Mais peu à peu, quelles joies à ordonner le menu, à
surviiller la confection d'un plat, à présider au repas où s'épanouit la belle humeur
des amis - connaisseurs en bonne chère ... Ce qui n'empêche pas de vivre sa vie,
et d'être avertit dt: toutes choses du cœur, de l'esprit et de l'art, des enfants, au
livre, au tableau, à la musique - et d'avoir les ongles étincelants.
Madame, à la cuisine, peut. mettre la main à la pâte. peser le beurre, et mesurer
les herbes parfumées, - sans allumer le feu, récurer la poêle et peler les pommes
de terre. La cuisine proposée id n'exige pas, pour Madame, de vider le poisson
ou de plumer la volaille, ma-is de combiner la sauce et de diriger la cuisson,
selon des recettes éprouvées. qu'il ~uffit de suivre scrupuleusement, pour
réussir .à !out coup, eo attendant de les modifier, d'en inventer, au goùt et au
caprice de la matinée ...
Mais qui donc est Marie-Claude Finebouche ?

(It.,Ue, Autriclu tl _1Jlema:g11e) el ,uivd a,,a1'l /, gu,;r-re au ,:._lZèue d, ""ra,,' · /!$[' : " • vers fia1&gt;''{ B"rape
t d; l
B hl Tl lia
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&lt;-&lt;, , .. ,e,g11emen , • errsm
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.cvv-. ru • c_o h/Jl'nil a.l?nnofa,,.meJLI au JournoJ du Droit Hongrois ,t publia 1'-Utséri'nlmaù

,,,,. La Ph1losopi:ue du ~r~1t de A. Pulszki - 1916. - Théorje et pratique du droit
- r9 r7.-: D,'-1 ci:1 ~ ~ P'!htique-: 19.18). R.près la grwrrei/ drofot le corrH/&gt;(!•u/a"t tle dit-ers 'our-

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l&gt;our comprendre

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au~ transformations économiques

la crise mondiale

la crise de l'esprit
se trahit par uo.e révision des vJ.leurs héritées du siècle dernier. Voici en quels termes
Paul Valéry, dans Variét,, la dénonce : "La crise ko,u:miique est visi~le dans Ioule sa
force; mais la crise intellecJutlle, plus subt:le, tf qui, par sa natu,-e mfme, pn11d les
apparmu.s les plus trom/)$Uses (pllisqu'elle se passe d11ns le roynume mime de ln dissimulation), utt8 crise laisse dijjicile,nucl saisir sori virifablt point, sa phase ». C'est cette
délicate mise au point qu'ont tenté de faire les Editions de la N. R. F. en publiant
les ouvrages suh•ants :

il ne suffit pas de consulter les p&amp;iodiques et les livres qui p1raissent actuellemem.
Cette crise se préparait depuis plu~ieurs années, certains économistes ont même pu
la prévoir. Les ouvrages que les Editions de la N. R. F. ont réunis depuis la fin de
la guerre sur les évéaemeots politiques et économiques essentiels de cette époque
vous apportent la documentation nécessaire pour suivre les lignes directrices de
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da-os les collections d'Ispaban et de Téhéran, seront réunies ici poar la
premièi-e fois en Europe. Les recherches de ce maître, commencées entre
1890 et 1900, et qui n'a jamais va de peinture e~opée°?e, s'apparen•
tent à travers la tradiùon persane de la dynastie séfévt, à celles de
cert;ins artistes de l'école de Paris. Mais les difficultés que dut résoudre
le rénovateur du paysage persan font surtout songer, malgré toute la
distance qui sépare leurs arts, à Breughel le Vieux.

Cette exposmon est d'un caractère purement artistique : aucune des
toiles réunies n'est à vendre.

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�LA ..~ NOUVELLE.

REVUE FRANÇAISE

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

Imité, comme critique allemand, à parler de Gœthe à des
Français, ·je ne pais l'epou8lllllr la tentation de me placer en
cMbatant sous le signe de Sainte-Beuve, DOt1ll maitre à tous.
Car non seulement je saisis avec joie la moindre occasion qui
me permet de parler de ~Beuve, mais encore nous lui
IOJDDleS reooonaissanta, nous, J\JJernands, et nous critiques,
d'a'9'0ir nommé Gœthe • le plus grand de tous les critiques • ;
nous pourrions évoquer ici quels ont été les traits communs
à Gœtbe et à Sainte-Beuve (et pour n'en citer qu'un : tous
les deu aiment à s'en rapporter au mot de la Bible : • D
y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père. •)
lfaia DOU8 devoos aussi nous demander, il est vrai, à Gœthe
trouft plaœ dans le :Parnasse de Sainte-Beuve. Jetons un
lfllld sur la pographie et sur les contOlll'I de cette montagne aacrie. Elle fait partie de ce vaste système où s'orclolmeiat les lieux rêws de notre tradition, de cette longue
cbatQe qUi àne du JlOflle of FIIMd de Chaucer au P"""""
de RaphaS, à l'.Apotl,lou tl'Hoù, d'lngres, au Bous,
,__,_, de Walter Pater, et sur laquelle les Français
ùœent à CODltroire soit un Panthéon, soit un Temple du

Goet.

• Le Temple du Go6t, je lë crois, écrit Sainte-Beuve en
il s'agit simpte;.

1Sso, est à refaire ; mais en le rebâtissant,

21

�322

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment de l'agrandir, et qn'il dêvienne le Panthéon de tous les
nobles humains ,. Sainte-Beuve se montrait généreux. Il
accueillait Valmiki, Vyasa « et pourquoi pas Confucius
lui-même ? ,, Addison et Pellisson s'entretiennent avec
Xénophon, Lucrèce avec Milton. Mais Gœthe ne trouve
pas place dans ce temple, bien que « tous les nobles humains 11
puissent s'y rencontrer, « du plus grand des classiques sans
le savoir, Shakespeare, jusqu'au tout dernier des classiques
en diminutif, Andrieux. » Dans ce temple de la gloire qu'il
élève en 1850, Sainte-Beuve nous montre bien Milton,
mais Gœthe n'apparaît pas. Il ajoute bien quelque part :
v en général, les nations diverses y auraient chacune un coin
réservé », - mais de représentant de la • natio germanica »
(j'emprunte ce terme.au vocabulaire de la Sorbonne médiévale) il n'en cite pas un seul. Il est vrai qu'il a Andrieux.
Huit ans plus tard - en 1858 - Sainte-Beuve tente de
s'expliquer à nouveau et pour la derni~e fois sur le rôle
de 1a. tradition dans la vie spirituelle. Il s'agit de sa fameuse
leçon d'ouverture à l'Ecole Normale, qu'il intitula ; « De la
tradition en littérature, et dans quel sens il faut l'entendre. 11
Cette fois Gœthe joue un rôle important. Il est « ~~ui de q~
( l'on peut dire qu'il n'est pas seulement la tradition, mais
qu'il BSI routes /.es traditions réunies. 11 Et Sainte-Beuve
poursuit : • laquelle donc en lui, littérairement, domine ?
l'élément classique. J'aperçois chœ lui le temple de la Grèce
jusque sur le rivage de la Tauride. » Par cette tournure prudente, il veut sans nul doute indiquer que Gœthe a élevé en
plein territoire barbare une succursale du Temple du Goût.
Autrement dit : ~ Gœthe agrandit le Parnasse, il l'étage, il
le peuple à chaque station, à chaque sommet, à chaque
angle de rocher ; il le fait pareil, trop pareil peut-être, au
Mont-Serrat de Catalogne (ce mont plus dentelé qu'arrondi} ;
il ne le détruit pas. Gœthe, dan.:. son goût pour la Gr~ce qui
rorrige et fixe son indifférence, ou, si l'on aime mieux, sa
curiosité intellectuelle, pouvait se perdre dans l'infuù, dans
l'indéterminé; de tant de oommets qui lui sont familiers,
si l'Olympe n'était pas encore son sommet de prédilection,
où irait-il, où n'irait-il pas, lui, le plus ouvert des hommes
{
et le plus avancé du côté de l'Orient ? »

I

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

323

F. Baldensperger a montré dans ce beau livre qu'est son
Gœthe en France, que c Sainte-Beuve a subi, à un degré
que ses biographes ont insuffisamment marqué, le prestige
du Gœthe découvert par la France des années soixante, de
œ vieillard s'intéressant aux formes diverses de la pensée... 11
Devons-nous ajouter que, ainsi qu'il ressort de ce débat sur
le Parnasse dentelé et le Parnasse arroncli, Sainte-Beuve s'est
senti contraint par Gœthe de réviser sa conception du classi.
}
ClSDle
. .
Il le fait avec précaution. « Où n'irait-il pas ? » Son flair
politique le mène instinctivement à occuper d'avance les
positions de la c Défense de l'Occident •· L'hellénisme de l
Gœthe est pour lui nne garantie, un bastion contre l'Orient.
De même qu'il voit en Shakespeare un « classique sans le
savoir», de même il voit en Gœthe un cas limite du classique.
Mais de ce cas, il n'a pas poursuivi l'analyse. Au fond de
son cœur, il a toujoun: gardé la position qu'il a fixée une
fois dans ses CahiMs : • Je ne me figure pas qu'on dise: les
classiques allemands l&gt;. Le dernier des classiques était pour
lui Fontane. C'est du moins ce qu'il disait au public. En son
for intérieur, il se serait fort bien décerné à lui-même ce titre
d'honneur. Et il ne se serait pas trompé.
Mais la signification historique de Gœthe dans notre
culture occidentale vient justement de là : c'est qu'avec lui,
l'Allemagne entre dans le temple classique. La France a
reconnu sans nul doute le fait. Je crois que, sur ce point,
Léon Daudet et André Gide sont d'accord. Cei. deux parrains
suffisent. Peut-être suffisent-ils même à mettre en balance
les insultes d'un Claudel (« cet âne solennel de Gœthe li) et
l'incompréhension d'un Stendhal (« le plat Gœthe 11). L'esprit
français s'est prononcé en un vote clair : il opte pour Gœthe.
Mais comme il arrive si souvent, nous attendons encore la
ratification officielle. Elle n'arrive jamais sans retard. Je
veux dire par là que la version officielle fournie par l'Université française, lorsqu'elle nous présente l'histoire de la civilisation et de la littérature européennes, réserve d'habitude le
nom de classicisme au xvne siècle, et garde pour le XIXe siècle
l'étiquette de romantisme. Mais alors, et le xvme siècle?
On était visiblement embarrassé. Peu avant la guerre, et

f

�324

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

grflce en particulier aux recherches de Mornet, on trouva
une solution : ce fut le pré-romantisme.
Cette loi des trois états, appliquée à l'histoire littéraire,
a l'avantage de nous donner un tableau clair et commode.
Mais elle ne vaut justement que pour la France. Dès qu'on
essaie - comme l'ont fait les comparatistes français - de
l'appliquer à l'Europe, on commet - involontairement
d'ailleurs et sans s'en douter - une usurpation et une méprise. Car il faut alors rabaisser Gœthe au rang d'un préromantique. Or Gœthe mérite bien, je pense, qu'on renonce
- ne serait-ce que pour lui - à toute cette systématisation. Mais il n'est pas seul. Il y a aussi Mozart. Ce
duumvirat suffi.rait déjà à prouver que jamais depuis le
xvue siècle, l'esprit classique n'a trouvé un sol plus favorable et ne s'est plus magnifiquement développé qu'en
Allemagne, sur les ruines du Saint-Empire romain, et
par l'intermédiaire de la langue et de la musique allemandes. Ce n'est qu'après s'être rendu compte de ce phénomène qu'il devient possible de donner aussi à Winckelmann,
à Hfüderlin, à tous les autres représentants du classicisme
jusques et y compris les « diminutifs» comme Andrieux, le
rang qui leur convient. Alors on comprendra aussi que
l'esprit allemand et le peuple allemand, en tant que phénomènes nationaux, échapperont toujours par quelque côté
à toute définition, et que c'est toujours avec et dans le cadre
du« Reich» qu'il faut les penser.
De nos jours, Hofmannsthal, tout comme Stefan George,
font partie de ce Reich de l'esprit allemand. Il s'étend du
Rhin au Danube, à ce Danube dont les bords, du temps de
La Fontaine déjà, n'étaient plus habités seulement par des
paysans.
Il est un signe qui distmgue peut-être tous les vrais c}assiques: c'est que tous sont des politiques « sans le savoir».
Et ils le sont parce qu'ils sont à l'origine d'influences politiques. Cela vaut aussi - et précisément - pour les petites
J
nations, qui, pour faire valoir leurs prétentions nationales,
s'appuient sur leurs grands hommes. Gœthe lui-même comme
tout Allemand, n'aimait pas la politique. Mais les circons~
tances le contraignirent pourtant à s'y mêler et à y jouer

GŒTlŒ OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

des rôleE fort variés. Sa rencontre. avec Napoléon oacbe un
sens profond. Mais c'est après sa mort seulement que
commença sa véritable influence politique. Et en quoi
consiste cette influenœ? En rien d'autre - mais aussi en
rien de moins - qu'en la valeur universelle que Gœthe a
conférée à l'esprit allemand. Nos nationalistes ont malheureusement la vue trop courte pour s'en rendre compte. Ils
reprochent à Gœthe son peu d'enthousiasme pour les guerres
de libération; fü en veulent à son cosmopolitisme. Ils ne
peuvent pa:.s comprendre qu.:: c'est justement cette attitude
supra-nationale qui a valu à l'Allemagne l'attention et
l'intérêt du monde cultivé, et que Gœthe a conqui. pour son
pays des trésors de sympathie, étourdiment gaspillés par le
nationalisme. C'est dans les pays anglo-saxons que oette
influence s'est fait tout d'abord sentir. Son premier témoin,
c'est Carlyle,-dont Gœthe put encore lire l'Essai écrit en 1828.
Puis elle gagne l'Amérique, en 1847. Emerson accueille
Gœthe dans le cercle étroit_ des ~ Representative Men •
et l'associe à Platon, à Montaigne, à Shakespeare, à Napoléon ; c'est de nouveau en Angleterre que s'accomplit
par la suite le pas le plus important, avéc Lewes, qui
écrit en 1855 la première biographie de Gœthe - wie
œuvre dont la lecture devait être décisive encore pour un
André Gide.
Carlyle-1828, Emerson-1.847, Lewes-i:855, à considérer
ces noms et ces dates, on ne peut qu'admirer davantage
encore l'admiration si distante et si prudente de SainteBeuve, et l'on comprend mieux maintenant pourquoi André
Gide s'était trouvé contraint de recourir à un livre anglais,
pour entrer en contact plus intime avec la vie de Gœthe.
La France du xrxe siècle n'a pas produit un seul ouvrage
central sur Gœthe. En revanche, des âmes que bien des affinités unissaient à Gœthe, comme Nerval, cet Orphique, et
Gautier, cet amant de la forme, en ont saisi des aspects
essentiels. De son côté, Pierre Louys semble avoir senti et
fait sentir avec beaucoup de bonheur la beauté musicale du
vers gœthéen. Enfin - nous ne devons pas l'oublier ici c'est Taine qui, dans son Essai de: 1868, a rendu le plus bel
hommage que Gœthe ait jamais reçu de la France. Ce qui

�326

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

suffirait-déjà à donner à ces pages une valeur toute particulière, c'est qu'elles ont leur source dans l'exaltation que
Taine avait retirée d'une expérience toute concrète : l'ivresse
vitale d'une longue course en f01:êt; et cette forêt se trouve
en pays aisa.cien. Voici encore qui est caractéristique: c'est
sur la terre alsacienne que Taine a spontanément rencontré
Gœthe, c'est sur cette terre dont Michelet a dit : u Je m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
germ.anique est dangereux pour n1oi. Il y a là ttn tout-puissant lotos qui fait oublier la patrie». 1aine a eu le courage,
lui, de monter à Sainte-Odile, et il n'a pas pour cela oublié
sa patrie. Michelet se laissait-il donc plus facilement séduire ?
Ces rappe1s, ces souvenirs ne sont nullement du passé
mort. Ils vivent jusque dans le présent. Le nom de Maurice
Barrès en est le témoignage. Dans son dialogue avec Gœthe,
Barrès poursuit et approfondit le dialogue ébauché par
Taine. Et même il aurait pu le couronner si le nationalisme
- et cette fois le nationalisme français - n'avait à son tour
exigé et obten.u que Gœthe fût sacrifié. Dès l' Ennemi des
Lois, Gœthe apparait dans l'univers intellectuel du jeune
Barrès, et il y joue un rôle décisif. Dès lors, il sera pour lui,
durant de longues années, un guide et un maître ; il sera
celui auquel Barrès revient toujours, après avoir parcouru
le cycle des aventures. Une relation vivante, un drame avec
Gœthe, c'est sous cette espèce que Barrès participe à l'esprit
allemand, lorsque s'éloigne de lui l'ivresse spéculative
cl musicale de la sensibilité allemande. Gœthe personnifie
alors l'unité la plus haute qui ait jamais été réalisée entre la
poésie et la pensée - « celui qui est le plus poète est aussi la
source de toute pensée n - et par là, il est le modèle de toute
attitude créatrice envers la vie : sans cesse, il travaille à
élargir sa vision de l'Univers et à s'ouvrir à toutes les formes
nouv€11es d'activité - comme en cette journée mémorable
de Valmy: la Campagne de Francs est, selon Sture!,« un des
livres les plus honorables pour notre nation... Gœthe comprend les fièvres françaises qu'assurément il n'était pas né
pour partager». C'est encore le-jeune Sturel qui, s'imaginant
une belle peintme où lui-même figure comme personnage
principal, voit se dessiner le tableau de Tischbein : un Gœthe

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND « de vigoureuse beaut~. étendu dans une forte et joyeuse
campagne » et prenant « conscience de ce qui git d'~ernel
dans les formes diverses de la vie ».
Barrès aime à illustrer et éclairer œrtaines vicissitudes
typiques de la vie de ses héros par des formules qu'il emprunte à Gœthe et à sa Phénoménologie de la vie humaine.
Astiné ATavian, c'est « Yêternelle Hélène», « tant admirée,
tant décriée ». La déchéance morale de Racadot trouve son
-commentaire dans œtte autre formule : (&lt; L'homme &lt;l'action
est toujoms saos conscience. 11 Ainsi Gœthe apparaît chargé
d'interpréter les types &lt;le l'existence humaine. Mais son rôle
est plus vaste encore~ car dans la mesure où Barr~ cherche
à donner à ses instincts et à ses élans un système et une
armature - Gœthe devient le maître de vie, que Barrès
invoque pour que lui soient confirmées les grandes lignes
directrices de sa vision du monde. S'agit-il du déterminisme,
qui nous conduit à accepter cc ,qui est donn~ &lt;lans la nature
-et dans la société? Gœthe, en contemplant la forme -0rganique, entrevoit les lois naturelles et enseigne qu'on doit
s'y soumettre. S'agit-il de l'empirisme en politique ? Gœthe
a écrit : « Que 1'on crucifie cha.que enthousiaste â sa trentième
année! S'il connatt le monde une fois, de dupe il deviendra
fripon. » S'agit-il du traditionalisme ? Barres en appelle à
Iphigénie. Enfin, le plus beau témoignage d'un ,équilibrn
parfait entre la tradition et la libre audace de la création,
c'est le Faust : « conception solide, enracinée dans la réalité,
libre jusqu'à t'audaœ, disciplinée jusqu'au traditiooalisme,
et qui restera dans la construction humaine comme llD
témoin de la conscience allemande Il.
Mais pl.us Barrès s'attarde parmi les marécages et les
vapems méphitiques du natiooal.isme, moins il devient
capable de retr-OUYer le ehemin qui le ramènerait vers lei;
hautes altitudes on séjourne Gœthe. Détail caract-éristîque:
il s'.éloigne de Gœthe dans le mtme temps qu'il s'éloigne de
1a G1:-oce, -et en. vertu de la même nécessité : c'est 1e même
phénomène de rétrécissement &amp; d'appauvrissement. Dans
le récit qu•u nous a donné de son voyage en Grèce, il fait
un détour à travers les bois de Sainte-Odile, où Taine avait
mené l'Ipbigénie de Gœthe. Lui, il la renvoie de l'autre c6té

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du Rhin : la prière que dit Sainte-Odile « invoque ..• les
héroînes de Corneille et de .Racine... plutôt que la noble
jeune dame un peu lourde de la cour de Weimar». Et pourtant, quelques phrases plus loin, on trouve cet aveu:« Jaime
la Grecque germanisée ». Iphigénie est « une pièce civilisatrice», et« un très petit nombre de personnes sont à un
degré suffisant de culture pour ressentir, repenser l'esprit
profond de cette tragédie». Iphigénie représente les droits
de la société contre l'orgueil intellectuel.
• Le pédantisme et l'aplomb d'un Gœthe pourraient
• déconcerter. Gardons-nous de méconnaître sa magistrac ture. Il nous ouvre mieux qu'aucun maître la voie du grand
u art, en nous montrant que, pour produire une plus belle
« beauté, le secret, c'est de perfectionner notre âme ... Il
• nous est utile par l'exemple de sa vie, mieux encore que
c par son œuvre. La société d'un Gœthe apprend à tirer
c parti sans vergogne des moindres éléments, à ne pas nous
« intimider, ni enfiévrer, ni désespérer. Ce grand homme
c est calmant. Ses points de vue ne sont ni rares, ni extra• ordinairement puissants... Mais c'est un homme très
« solidement campé dans ses idées. Ce citoyen libre de Franc• fort, ce bourgeois haussé d'une classe, ce parfait produit
• d'une vigoureuse famille, bien adapté à la vie allemande,
, avec quelle heureuse audace il s'appuie sur ses erreurs 1 &gt;&gt;
Ces lignes sont empruntées au chapitre que Barrès, dans son
Voyage de Sparte a consacré à Gœthe ; chapitre tendu ; le
jeune Barrès y lutte avec le Barrès de la maturité ; on y sent
la volonté de tenir Gœthe à distance, et pourtant un désir de
plaire. Mais c'est là le dernier témoignage que Barrès nous
ait laissé, non seulement de sa volonté de rendre hommage
à Gœthe, mais encore du seul effort de le comprendre. Dans
les années qui suivent, Gœthe disparaît presque entièrement
des livres-de Barrès, ou, s'il apparaît, c'est sous la forme d'une
caricature où se montrent à plein les préjugés de l'esthétique
nationaliste : dans .Colette Baudoche, par exemple, Barrès,
comme s'il se citait lui-même, parle encore du Gœthe
portraituré par Tischbein·, mai.- cette fois, c'est pour
dire : « ce mémorable portrait, à la fois ridicule et beau, du
jeune Gœthe étendu dans la campagne romaine et pareil à

GŒT:FIE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

un jeune éléphant ~. Barrès a voulu se rectifier, mais ce faisant, il laisse assez voir jusqu'où la haine l'a conduit à
s'humilier.
Si la France veut vraiment s'assimiler Gœthe tout entier
et non pas le filtrer, il faut qu'elle choisisse de considérer
l'Allemagne sous un angle nouveau. En ce sens encore on
peut dire que cette commémoration de Gœthe a une portée
politique. Hâtons-nous d'ailleurs de reconnaître que la
germanistique française a su réaliser d'imposants travaux
d'approche, qui annoncent une image neuve de Gœthe. Je
n'en veux pour témoins que les noms de Fernand Baldensperger et de Henri Lichtenberger.
Que dire aujourd'hui de Gœthe? Mais peut-être faut-il
nous demander d'abord : que ne pouvons--nous pas encore
dire de lui? C'est bien simple: nous ne pouvons pas encore
dire sur lui le dernier mot. Depuis Gœthe, il n'a surgi aucun
artiste, aucun penseur aussi universel. Il est jusqu'ici le
dernier représentant de cette lignée qui va de Platon à
Dante et à Léonard de Vinci. Il est le dernier représentant
de cet « uomo universale » ,de cet idéal que la Renaissance
italienne a contemplé et dont on retrouve au xvne siècle
les tronçons épars, avec « l'honnête homme » et le « gentleman ». C'est dans cet uni'V'ersalistne qu'il faut chercher les
affinités qui rapprochent le génie italien et le génie allemand,
et dont Gœthe est à la fois le témoin et le modèle. Mais de
cet universalisme de Gœthe, il suit aussi qu'il est impossible
d'être aujourd'hui un esprit vraiment européen, tant que
l'on n'a pas accueilli et recueilli en soi cet élément de culture
que représente Gœthe. Aussi n'est-ce pas assez dire que '
Gœthe nous tient; il nous contient. C'est pourquoi nous n'en
avons pas encore fini avec lui; c'est pourquoi nous ne pouvons le découvrir et le pénétrer qu'à force d'approximations
toujours nouvelles. Nous ne pouvons pas encore regarder
par-de&amp;Sus son épaule. Et cela jusqu'à ce qu'ait surgi un
nouveau classique, universel comme Gœthe, mais tout
aussi différent de lui que Gœthe le fut de Shakespeare, ou
Shakespeare de Dante. Je sais qu'il entre dans la définition
de tout classique, ~d'être inépuisable. Mais ici, il convient f
de distinguer : un Platon, un Racine offrent sans cesse au

�330

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chercheur de nouveaux aspects : mais leur image même ne
change pas. L ' ~_de Gœthe reste encore c!!aJ,gea.nte. Le
siècle qui vient de s'écouler depuis sa mort n'a ni arrêté ni
fixé les contow-s de ce visage. Nous retournons à Dante,
à Milton. Nous vivons avec Gœthe. Il est notre compagnon
de route, il chemine avec nous dans notre vie, et si cette
constatation vaut à coup sûr pour nous autres Allemands,
elle ne vaut pas pour nous seals. Les limites de son univers
spirituel sont aussi les nôtre. en admettant que nous soyons
capables de coïncider avec elles en tous points. Et là où il
s'est tu, éludant tel ou tel problème de notre existence dans
un geste sibyllin, nous demeurons nous-mêmes irrésolus,
hésitants. Mais son amitié et sa proche présence nous accompagnent jusque dans les régions où les certitudes doivent
le céder aux pr~ntiments, et où le démon faustien de la
connaissance doit renoncer à s'assouvir.
Nous nous trouvons donc, par rapport à Gœthe, dans tme
situation coocrète donnée, laquelle aura disparu dans cent
ans, au deuxième centenaire de sa mort. Mais d'ici là nous
cél.èbrerons encore en 1949 le bicentenaire de sa naissance.
Entre ces deux dates, 1932 et 1949, quelques Européens
auront peut-être su maintenir vivantes en eux l'image et
l'action de Gœtbe : fidélité qui serait lourde de sens pour notre
proche avenir.
En se demandant de quels traits nouveaux Gœthe a
enrichi le type classique, on le pénétrera plus intimement
' que si l'on s'évertuait à l'enfermer dans une formule. L'un de
ces traits, je l'ai déjà nommé, en disant que Gœthe est le
r premier classique allemand. Un autre trait souvent remarqué
a été tout réœmment défini d'une façon très suggestive par
f .\ndré Gide : Gœtbe est le premier clasmque, chez qui la vie
et l'œuvre se pénètrent complètement. Il est donc le premier
classique dont la vie ait été elle-même une doctrine explicite.
D'Homùe et de son existence terrestre, nous ne savons
rien. Sur Dante et sur Shakespeare, nous ne possédons que
des -données tout extérieures, quelques pauvres dates. Sur
la vie intérieure de Racine, nous ne saurons jamais :rien.
Pour tous ces clusiques, l'œuvre seule comptait, et non pas
ce que l'homme, en eux, devenait. Mais de Gœthe nous a vous
0

,

•GŒTBE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

33I ..,

et nous savons presque tout. Nous connaissons sa vie extérieure et sa vie intérieure : que ce soit à Francfort, à Weimar,
à Strasbourg ou à Heidelberg, nous savons où il a demeuré.
Une véritable géographie gœthéenne s'étend sur la carte de
l'Allemagne. Les traces de sa vie restent encore présentes
sur notre sol. Moi qui écris à Bonn, je puis apprendre de
Gœtbe lui-même, à qui il a rendu visite ,ici, ce qu'il a vu, ce
qu'il a pensé de la fondation de notre Université, en 18:r9.
Mais si je vivais à Darmstadt, si je vivais à Wetzlar, on à
Dusseldorf, ou à Iéna, la même chose m'adviendrait. Les
stations de sa vie coïncident avec les centres, petits et

\

grands, de nos provinces allemandes. Ainsi nous sentor.s
réellement la présence de Gœthe. Il en est beaucoup pamù
nous, qui connaissent des descendants de ses amis. Etant à
Weimar, il y a vingt-cinq ans, l'hôte de l'archidiacre protestant, lequel demeurait - soit dit en passant - dans la
maison qu'occupait Herder lorsqu'il était en fonctions, je
fus présenté à une vieille dame, qui avait respiré, étant enfant,
l'atmosphère de la maison de Gœthe et qui en avait gardé un
souvenir très vivace. Ce qui nous unit à Gœthe, ce n'est pas
- ou œ n'était pas - seulement le livre, la lettre; c'est une
présence qui monte jusqu'à nous et nous adjure, à travers
une foule d'hommes, de villes, de lettres, de souvenirs de
toute sorte. Ma génération a été encore à même de grandir
dans l'émanation diffuse rayonnée par l'existence de Gœthe.
Lui-même a bien senti que son existence était exemplaire.
Il écrivit l'histoire de sa vie, il rédigea ses annales, il publia
sa correspondance avec Schiller. A trente ans déjà, il était
mené par cette idée que sa vie était tout aussi importante,
\ sinon plus, que son œuvre. Il écrit en 1780 : «le désir de dresser
la pyramide de mon existence aussi haut que possible dans
les airs l'emporte sur tout le reste; c'est à peine si je l'oublie
un seul instant ». Et deux ans plus tard, nous lisons dans ses
lettres cette constatation, dont le choc nous remplit d 'émo- _,
tion : « Décidément, je suis né pour être écrivain..• Gœthe
avait alors trente-trois ans. Et c'est alors seulement que se
fait en lui cette lumière, qui, seule, permet à l'homme de
génie de découvrir le secret de sa destinée. C'est alors sans
doute que • yjvre » et • écrire , neJont plus qu'un pour 1ui

�332

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et qu'il en opère consciemment la fusion. Ebauché par
l'adolescent, achevé par le patriarche, le Faust, l'œuvre
maitresse, avance comme sa vie, l'autre œuvre maîtresse.
Cinquante années de vie vécue, cinquante années de durée
réelle, séparent le plan et les derniers vers du Faust.
Balzac, lui aussi, a eu par deux fois en sa vie dans wie
extase visionnaire la révélation de sa vocation. Mais le grand
exemple de Balzac ne fait que mettre encore plus en évidenoe
la singularité de Gœthe. La vie de Balzac n'a pas été belle.
Il fut la triste victime de son activité dévorante. La vie de
Flaubert n'a pas été belle. Elle s'est écoulée dans les tortures
qu'il s'imposait à rompre en visière avec tout ce qui l'entourait, avec la société, avec Dieu. L'œuvre, ce Moloch, l'a
dévoré. Baudelaire avait tout ce qui est nécessaire à une
belle vie: il aimait la volupté, le luxe, la modernité. Il aimait
m~me ce qu'il y a de plus ancien et de plus éternel : la prière.
Mais ni les puissances de ce monde, ni son démon intérieur
ne lui permirent de réaliser la belle \ic qu'il avait rêvée. Et
qu'on ne parle pas d'exceptions ou de hasards. Les grands
artistes du xixe siècle - qu'on pense à Dostoiewski 1- ont
presque tous été des ci outsider» de la vie, ou bien, incapables
de donner une forme à leur vie, ils l'ont fuie. Destin bien
connu de l'homme de lettres I La tour d'ivoire de l'esthète
est devenue la prison de livres du critique - témoin SainteBeuve - ou le grenier à curiositPs du collectionneur, comme
chez les Goncourt.
Gœthe, lui aussi, a beaucoup souffert, beaucoup travaillé,
beaucoup lu et beaucoup collectionné. Mais il a encore aimé
et voyagé ; il a botanisé comme Rousseau ; il a entendu,
comme Dante, le • Chorus mysticus » et la musique des
sphères ; il a eu pour amis des rois et des enfants ; une telle
vie n'est plus simplement belle, elle est riche et vaste; elle
est profonde ; elle est grande. .
Les amis de Gœthe et aussi ses biographes, se divisent en
deux groupes : les uns considèrent que la vie de Gœthe est
plus importante ou plus belle que son œuvre; à Iphigénie,
ils préfèrent les Enlretiens avec Eckermann. Les autres affirment le primat de la valeur esthétique sur la valeur biographique. Ils s'opposent à ce qu'on réduise Gœtbe en une pous-

G&lt;ETlŒ OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

333

sière psychologique. Avec Gundolf, qui est leur plus grand
représentant, ils déclarent qne la véritable vie de Gœthe,
c'est son œuvre.
Ces deux façons de voir me semblent l'une et l'autre
partielles. En tout cas, je crois qu'il est une troisième possibilité. Elle consisterait à se:demander : comment Gœthe
a-t-il considéré sa propre vie, et toute vie en général? Comment sa conception de la vie se reflète-t-elle dans son œuvre ?
Je m'explique plus clairement : dans toutes ses considérations snr la vie, Gœthe a été guidé par deux idées fondamentalcs : celle de phénomène, et celle de morphologie.
Vers 1829, il écrit : • Pour me tirer d'affaire, je considère
tous les phénomènes (Erscheinungr-n) comme indépendants
les uns des autres, et je cherche à les isoler de force ; puis
je les considère comme corrélatüs, alors ils se groupent et
tout repart et se remet à vivre •· Gœthe emploie les mots
c Erscheinung • et • Phanomcn , dans le même sens. Son
attitude, comme penseur, est nettement phénoménolcgi.que;
la vie de la nature et la vie de l'esprit se présentent à lui sous
le même aspect. Dans l'un comme dans l'autre domaine, les
éléments derniers du réel ne sont ni des atomes, ni des c~mcepts, ni des • faits ,, ce sont des entités, mais des entité.s
qui échappent aussi bien à toute définition qu'à toute description ou qu'à toute analyse mathématique, et qui ne sont
saisissables qu'à l'intuition. C'est là ce que Gœthe appelle
pliénombus. li pense en empiri:.ic - non en positiviste - et
en visuel.
Parmi ces phénomènes, il en est auxquels Gœthe a donné
le nom de : • Urphânomene • : ce sont des phénomènes de
la nature ou de la vie spirituelle, auxquels se laissent ramener
tous les autres phénomènes appartenant au même groupe.
La pensée de l'homme doit, bon gré mal gré, se contenter de
suivr-:: "ies phénomènes jusqu'à cette source première. Parvcn;; à ce point, il lui arrive la chose la plut prodigieuse qui
puisse arriver à un homme qui pense : il s'étom,e. Ainsi
plongé dans l'étonnement par ce• Urphânomen 11, il lui est
loisible de se résigner à en rester là et de croire que la divinité
se trouve immédiatement denièrc. Un de ces phénomènes
fondament&amp;.ux, qui semblait à Gœthe particulièrement

1

f

�334

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE':

important, c'était par exemple la fonnation des couleurs,
l'action réciproque du clair et do sombre. Le« Urphànomen •
a deux faces ; il regarde non seulement du côté de la nature,
mais aussi dn côté de l'esprit.
Nous découvrons ainsi un autre aspect de la phénoménologie gœthéenne: c'est qu'elle conduit à une symbolique.
Si nous revenons de la physique et de la métaphysique au.
monde organique, la nature nous apparait comme le règn6
des fMmss. A celui qui sait voir ces fonnes ·mcombe aussi la
tâche de développer une théorie des formes. Cette théorie,
Gœtbe l'a appelé la morpho"logie, et c'est lui qui a créé ce mot.
La morphologie, selon sa définition, est ([ la théorie de la
forme, de la fonnation et de la transformation des corps
organiques. » Pareille conception impliquait qu'il était
convaincu de l'unité de la nature, de l'unité de composition
des êtres organiques, et enfin de la possibilité de la métamorphose - non pas ·entendue en un sens historique et
concret comme le fait la phylogénie, avec la théorie de la.
desœodanœ, mais entendue en nn sens aristotélicien, en
tant qu'elle suppose dans la nature organique un ordre idéal
de types. On sait que Gœthe a consacré à la métamorphose
des plantes une étude en prose, et qu'il écrivit également uneétwle de même nature et aussi toute une pièce de vers sur la
métamorphœe des animaux. Il existe aussi, de toute cette
vision gœthéenne de la nature, un tableau largement brossé ;
c'est un poème, un chant mystique et dionysiaque à 1a fois
qui a pour titre &lt;&lt; Ame du monde» (Weltseele) et qui retentit
à la fin d'tm « festin sacré 1). Comme dans le Banquet de
Platon, c'est Eros qui est ici glorifié, mais 1m Eros cosmogoniEJ_ tte ; les adeptes viennent de célébrer leurs mystères.
L'idée de métamorphose gouverne manifestement tout le
poème; les mystes sont invités à se précipiter dans le Tout,
à se métamorphoser en astres, puis, dans l'extase même de
leur élan créateur, à venir sur des terres nouvelles, à les
animer, à rytllnier leur atmosphère, à organiser le monde
minerai, à faire surgir le monde végétal et le monde animal.
et enfin, à se retrouver sous la forme humaine. En parcourant ce grand cycle, la vie se parachève dans l'amour.

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

335

Verteilet euch nach aUen Regionen 1
Von diese,n heilgen Schmaus !
Begeistert reisst euch dwch die nâchsten Zonen
[ns AU und fillU es a,us !
Sckon schwebet ihr in ungemessnen Fernen
Den selgen Gottertra1'm,
Und leuchtet neu, gesellig, unter Sternen

lm lichtbesiiten Ra11n~.

Dam, treibt ihr euch, gewaltige Komden,
Ins W eit unà W eitr hinan ;
Das LalJ,yrinth àer Sonnen und Planeten
Dt1rchschneidet eure Bahn.
1hr greifei ras ch nach ungeformten Erden
Unà wirket schôpfrisch fung,
Dass sie belebt unà stets bet-ebter werden
lm abgemessnen Schwung:
Unà kreisend f ührt ihr in bewegten Lilften
Den wandelbaren Flor
1.

Dispe,ses•vou.s dans toutes les directi,;ms,
Quitte:, ce banquet sacré I
Portés par l'enthousiasme, traversez /.es JDMS üs plus pr~ines.,
A /.lei vers l' Um'.vers, emplissez-Je!
Déjà, vous plane11 dans un itnin~nM lointain,
Réva,it l'heureux réve des Diet,x,

Et, renauvelts, soeiables, 1101'$ bril/.e: par,m /.es QSJrcs.
Dans l'espace se1t&lt;é de lumibes,

Lots, p,iissantes comètes, vous prem;s votre e1at1
V - monte•, eh cercles toujours plus larges
coupant dan,s JJotre course
Le labyrinthe des soleils el des plat1ètes.
Rapides, vous vo1,s emparez de limons informes,
Dociles à votre jeunesse créatrice, 41,lils s'animent, et s'animent touf1mrs de plus belù,
dans un élan mesuré.
Dans l'atmosphère agitte vous entraînez tùm, vos ç;iclu
L, je,, fugace des nuages,

�•SIM• .a.,._ GrilllMt

Utul sdwlilJI
Di, ,,.,. p.,,,,.,,. """·

N• .,,- sici _, rilllltwM ErA&amp;wlM

z.. • ,,,,,,,,,,_ ,ty,ld :

OU LB CLASS10UK AI1BMAMD

337
()ite coaceptiob acc:aeille à )a fois les hMes philoaopldqws
pfill dha&amp;6i ; on y retlouve l'hylozofsme ionien, rtme
6 IDClllde de PlatoD, l'enta-:Me d'Aristote, la natura natu~et: la natura natmata de Spinoza, Je.doctrine les1viidmne
dt la monade, la philoeophie de la nature œ Scbe11ing.
Iola ces S4ments si disparatea acmt ici œll'5et maintenus par
fidl5e de Jmtamorphœe. C'est elle qui est vraimeat l'idée
_ _ . de Gœthe, et c'est elle qtii Je fait participer à la
C&amp;diu-' de la Philoaophia perennis, comme aUISi, d'ailfnn. à œ1Je des mystàles antiques et de la ~ n
dat4dmme. Cette demiàe affirmation s'avèrera exacte pour
pea qa'on aonge aux demien vers da Ftiusl, qui cWpeignent
là IMtamorpbose d'une lme •f&gt;rbs üa MOrl.

Mais!

Du W.,,,,. will, IMI _,.._,,,,_,,, ,,.,._,
UN ;"'4s Stae,W. 1'bl.
Uu ,o wrdrtlflp _, liablœllM Sll'lilM
D• I""""'- Q,_,,,. NM/d:
N• gUIIIM ICAott ,,_ P•atlùus WlitM
lt1 111,erbt#,u, Prt1cld.
Wia r,gt ski INIU, li# ho'ltùs Lidd • scia.,,.,
G,slaU,,.,,w,, Scl,ar,
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Dam ces vers, Gœtbe cMcrit la double m~hose

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DM, , . . . . . . , . . - - - '"""'"·

wblo par Faust : c'est à la fois un rajtmnissement et une

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r"'"'- _,,,# -""
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• ,0,,.,U,•
..,, •

_,.fign.ratiud. On a fait remarquer qu'il y avait dans
-..œ de Gœthe un pusage para)We ; il se trouw dans Je
~ d'1111e cantate pour la RMormation, qae Gœthe aftit
~ d'cScme à 1'oœasion des fêtes de Luther en 181; . , . d-.uleun n n'a p u ~ : • Tout ce qui est terrestre
~ la spirituel s'Bm et ae baU11e jaaqu"à l'ascension

. -·;

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E,.-.W6-•w~
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22

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

et j~qu'à l'imtnortalité. » Ainsi, la vie humaine tout entière,
sur la terre comme au ciel, est transformation et transfiguration, et c'est pourquoi, du reste, la vie. prise à ehacun de ses
échelons, n'a qu'une réalité symbolique :
·
Alles Vergiintliche
I st nu, eiH Gleiekms , .

Dès lo{s, OOQS pouvons nous retoumer et regarder maintenant en arrière. Nous savons ce que G~the entenda.it par
phénoménologie. et par mwphologie. Il a. donc considéré
toutes les forme&amp; de la. vie comme des métamorphoses et
comme des symboles. Il n'a pas considéré sa propre vfo autrement. C'est pourquoi cette vie a. pu, a dû nécessairement
devenir pour lui matière à forme artistique. Et c'est pourquoi nous, de notre côté, loin de nous permettre de considérer
Gœthe !:'oit en purs biographes, soit en purs esthètes, nous
devons absolument nous élever à un plan supérieur en
essayant de réaliser une compénétration réciproque de
l'élément biographique et de l'élément esthétique. En
d'autres termes : l'œuvre poétique de Gœthe ne révèle
entièrement son secret qne si on voit en elle une contribution à la phénoménologie de la vie hmnaine. Gœthe nous a
appris lui-même, par des centaines et des centaines de confessions, que sa sensibilité réagissa.it très vivement et très
d.uuloureus~ment à tous les C?llflits, qirels qu'ils soient, qui
meUent les hommes aux prises. De ces conflits son œuvre
nous. p:résente un ca.tal~ d'une richesse incroyable, d'unericb.ess~ qui, en tout. cas, la.is.5e loin derrière elle le nQlllbre
as~z restreint des conflits typiques. aualysés par la tragédie
attique. ou par la. tra,gédie b:a.nçaise. Mais cet écart nCll.lS
amène à c~nsta.ter une différence ~ucot1p plus profonde
encore. Selon le système classique, les conflits sont insolubles et c'est pourquoi ils se dénouent tragiquement, par
la mort et par des catastrophes.. Cette conception domine
presque toute la littérature française, de Corneille à Julien.
Green. C'est une conception de psychologues.
r.

Toutes choses périssa'614,s
N11 sont qu'•m SY1JA/mJe.

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

339
Gœthe, très consciemment, écarte le tragique. En I197,
il écrit à Schiller : « Je ne me connais pas assez bien moimême, il est vrai, pour savoir si-je serais capable d'écrire'
une véritable tragédie; mais rien que de penser à l'entreprise me fait peur et je suis presque convaincu que, rien qu'à
m'y essayer, je risquerais d'être brisé&gt;&gt;. Passage révélateur,
car on sent très bien que Gœthe s'applique toujours à trouver
aux conflits une solution, et une solution qui soit due à la
médiation. On se rappelle ce personnage que Gœthe introduit
dans les Affinités électives et qui a pour nom « le médiateur ». Dans Wt'llielm Meister, il nous montre comment ]es
membres d'un cercle domestique se réunissent tous les
dimanches pour résoudre par voie de médiation certains
conflits moraux. On peut définir cette méthode en l'appelant
la méthode résolutive. On peut aussi l'appeler la méthode
anagogique, car, au lieu de mener à la mort et à une série
de catastrophes, elle permet de vivre et de monter toujours.
Autre exemple significatif : alors que la tragédie s'achève
souvent sur un suicide, le drame de Faust s'ouvre sur une
tentation de suicide, tentation réprimée après un recueillement et un acte de foi. Je n'ai choisi ici que quelques exemples qui sautent aux yeux. Mais si l'on fouille l'œuvre de
Gœthe en partant de cette idée, on ·1a trouvera partout
confirmée. On ne rend donc pas pleine justice à Gœthe,
lorsqu'on fait de lui un psychologue ou lorsqu'on l'aborde
en psychologue. On peut sans aucun doute le lire en
psychologue, mais on devrait le lire aussi en pensant à cette
méthode anagogique que je viens d'évoquer. Il ne serait pas
inutile de faire revivre pour nous autres modernes, la vieille
théorie médiévale de la quadruple signification et de la
quadruple interprétation.
Un des points particulièrement importants de la Phénoménologie de la vie humaine~ c'~t la théorie des quatre âges
de la vie. Gœthe l'a formulée d'une manière très intéressante. Le passage étant peu connu, je me permets de le citer
ici : « A tout âge répond une certaine philosophie. L'enfant
est réaliste; car il se trouve tout aussi convaincu de l'existence des pommes et des poires que de la sienne propre.
L'adolescent, assiégé de passions intérieures, est néœs..'WJ'e-

l
1

�340

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment porté à tourner toute son attention sur lui-même et à
ne rencontrer tout d'abord que soi : le voilà métamorphosé
en idéaliste. Par contre l'homme mûr, a, lui, tout lieu de
devenir un sceptique ; il fait bien de mettre en doute si le
moyen qu'il a choisi pour atteindre son but, est vraiment le
bon. Il va agir, il agit; il a tout lieu de vouloir garder son
intelligence toujours en éveil, pour n'avoir pas ensuite à se
plaindre d'avoir mal choisi. Mais le vieillard, de son côté,
sera toujours un tenant du mysticisme. n voit combien de
choses dépendent du hasard ; il voit le fou réussir, le sage
rater son coup; sans qu'on s'y attende, le bonheur et le malheur s'égalent ; il en est ainsi, il en fut toujours ainsi, et le
vieillard se repose sur celui qui est, qui a été, et qui sera
toujours là. » A travers ces lignes, c'est la conscience du
vieillard, donc la conscience mystique qui, en Gœthe, a
parlé. On se trompe, lorsqu'on ne voit dans la mystique de
Gœthe qu'un hors-d'œuvre, ou une velléité, ou un masque.
Or, c'est là une erreur qu'on commet presque toujours r, Elle
s'explique, si l'on songe que nous devons les meilleures biographies de Gœthe à des libres-penseurs, à des agnostiques
ou à des juifs. On est par là-même conduit à considérer le
dernier acte du second Faust comme un compromis embarrassé ou comme une allégorie, alors qu'il représente l'œuvre,
en son plus magnifique et lumineux déploiement, s'achevant
par le Chœur Mystique.
~
La religion de Gœthe n'a pas été, elle non plus, à l'abri des
malentendus. Nul doute qu'il ne les ait lui-même en partie
provoqués, car il aimait à voiler sa pensée. Mais pour une
bonne part aussi, il faut en accuser l'aveuglement des interprètes. S'il est vrai, comme je l'ai expliqué, que Gœthe soit
le premier classique allemand, on peut ajouter maintenant
qu'il est le premier classique protestant. On m'objectera :
Milton. J'ai ma réponse prête, mais elle dépasserait les
limites de cette étude. Pour en revenir à Gœthe il est hors
de doute que toutes ses origines, et ses opinions font de lui
un protestant. Il a en outre participé d'une façon active et
x. Notons ici, pourtant, une glorieuse exception, à savo;r les récents tra•
vaux que H. Lichtenberger a con.sacrés à Gœthe.

34:r
vivante à toutes les forces actives et vivantes du protestantisme : c'est le piétisme de sa jeunesse; c'est, dans sa vieillesse, cette idée de la Réformation, où s'affirme avant tout
la nécessité de renouveler sans cesse la norme du combat
spirituel qu'elle représente. Le jubilé de la Réformation, en
1817, a fréquemment donné à Gœthe l'occasion de s'exprimer en ce sens. Mais Gœthe - cela va de soi - a dépassé le
protestantisme. Il s'est assimilé le panthéisme de Spinoza,
mais il a aussi témoigné au catholicisme beaucoup de compréhension et de la sympathie. Si pourtant je me risque à
affirmer que Gœthe est un classique protestant, c'est que
j'entends par là que seul, un protestant et peut-être, seul,
un protestant allemand peut s'élever à une vue aussi ample.
Je suis bien loin de vouloir contester qu'il y ait chez Gœthe
des éléments antichrétiens. Chez tout chrétien on trouve,
je crois, de pareils éléments. La seule différence, c'est que
Gœthe les a manüestés. De plus, on doit prendre garde à
ceci, que certaines u sorties » antichrétiennes de Gœthe
reflètent des agacements et des impatiences momentanées. l
Ses relations avec Lavater et avec Herder nous fournissent
là-dessus de lumineux témoignages. Mais le Gœthe paien
et rien que païen est une légende, et une légende d'origine
juive, car elle remonte à Heine. Elle est un mythe, au moyen
duquel on peut faire de l'agitation et de la propagande antireligieuse. Tout cela dit, il n'en reste pas moins chez Gœthe
des éléments antichrétiens qui ne se laissent pas réduire.
Ils apparaissent surtout lorsqu'il est en présence de la nature
et de l'amo~. Gœthe a su transfigurer toute cette région de
sa conscience en recourant aux formes antiques de la piété ;
là aussi, il s'est peut-être montré exemplaire. Non pas que son
exemple soit isolé. Il continue la grande tradition qui, sous
forme d'associations secrètes, a cherché depuis l'avènement
du christianisme, à concilier et à marier avec la foi chrétienne
la piété qui jaillit des mystères antiques. En Allemagne, cette
très vieille tradition a revécu au xvne siècle, avec les RoseCroix. On ignore trop que, parmi ce que Gœthe nous a laissé
de plus beau, il se trouve une épopée, inachevée, à la gloire
des Rose-Croix, qui a pour titre : Die Geheimnisse (Les mystères). Il n'est donc pas très aisé, d'après tout cela, de
GŒTHE OU LE CLASSIQvE ALLEMAND

�342

\

LA :NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

trouver une formule satisfaisante pour définir la religion de
Gœthe. En disant : pluralisme, nous tenons peut-être la
formule la plus approximative. Là où l'idée monothéiste
apparaît avec le plus de force dans l'œuvre de Gœthe, c'est
à l'époque du Dit•an. Mais le courant pluraliste n'a jamais
ces.5é de couler. Qui dit pluralisme ne dit en aucune façon
polythéisme. Gœthe n'a jamais cru à l'existence d'un nombre
plus ou moins grand de dieux, mais il a cru à l'existence
d'un monde des esprits, monde que nous ne saurions préciser.
Les esprits ne sont pas des dieux, mais ils sont des me.§agers
de Dieu ou des reflets de Dieu. Dans le prologue du Faust,
Gœthe introduit les trois archanges. Ils disent au Seigneur :
Der Anblick gibt den Engeln Stiirke,
Da keiner dich "'grünkn mag,
Und alle deine hohen W erke
Sind Jierrlich wie am ersten Tag'.

Mais il est bien d'autres p~es où Gœthe fait mystérieusement allusion à un monde des esprits. Dans les Maximes
et Réfiexions, on peut lire notamment:« Le bien le plus cher
que nous ayons reçu de Dieu et de la nature, c'est la vie,
c'est ce mouvement rotatoire de la monade autour d'ellemême, qui ne connaît point de i-epos ; chaque être, obéissant
à un instinct indestructible, entoure la vie de soins; mais ce
qui fait le caractère spécifique de la vie reste pour nous,
comme pour les antres, un mystère. - La deuxième faveur
que nous octroient les &amp;res qui agissent à'en haut, c'est cette
accumulation d'expériences, de perceptions, d'incursions
vécues que la monade vivante et mobile peut faire panni tout
ce qui appartient au monde extérieur ; alors, et alors seulement, elle se connaît elle-même, en même temps comme un
être intérieurement illimité, et comme un être extérieurement limité. Bien que, pour amasser tout ce vécu, il faille des
prédispositions, une attention en éveil, et de la chance,
nous pouvons toujours en prendre clairement conscience
r.

Te voir doona aiu anges la /orce,
Nul pourlam ,u le pénètre,
et

us hauus œuw~s

sont splendides co,nnre au prn11ier four.

-GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

343

mais pour les autres, cela aussi reste toujours un ntystè"e.
La troisième faveur, c'est rnaintenant tout cet ensemble
d'actes et d'actions, de paroles dites et écrites, par quoi nous
répondons au monde extérieur ; tout œla appartient, à vrai
dire, plus au monde extérieur qu'à nous-mêmes, tout comme
ce même monde extérieur peut s'expliquer là-dessus mieu_x
que nous ne pouvons le faire nous-mêmes ; et paarta.nt, il
sent que, pour en avoir de son côté clairement conscience, il
doit chercher à savoir tout ce qu'il est possible de savoir de
notre vécu à nous. C'est pourquoi on est si friand de «primes
jetmesses "• de « degrés de culture"• de détails bioéTaphittues
b
'i
•
d ,anecdotes et autres données de ce genre ». Gœthe
tonfiaît
donc des ltres qui agissmt d'en haut.
Dans ce dernier passage, o:n voyait se grouper w1e multiplicité d'esprits. Mais il y a aussi, visiblement, pour Gœthe
plusieurs mondes d'esprits. Dans Faust. l'esprit de la tette
n'est pas le seul à apparaître; il y a aussi des esprits de

l'air :

.

0, ~s gibt Geister in der Luft,
Die zwischen Erd und Himmd, Mrrschend webe-K.
So sfeiget nieder aus dem goltinen Duft
Und führt mich weg, zu noueni bunten Leben J l

Avec de pareils esprits un courant de sympathie peut
s'établir. Mais dans l'histoire elle--tnê'rne, ctthe d-écôuvte
un monde d'esprits :
Das W ahre war sclwn lângst g~funkn,
Hat edle Geisterschaft ve.rbunden,
Das aUe W ahre fass es an J ~

En se représentant ainsi tous ces mondes d'esprits, Gœthe
-aboutit à une con~éqnence toute pratique, d&gt;otdte socioI.

l l t!t dt!!J esp,itS de l' at,
t,&gt;la1'11.fd dMl6 le t~aUIM tltlfll# rieJ et ùfft,

DesCfflde:i à moi, quittez vos nuages dOt"és,
emporte:i-mc-i bie11 loin, vers la vie, vers la coule-,.r.
2.

Depuis longtemps on i'a trouvét, ta vlt'ité.
Elle unü la noble com1ffUMll1é lks MP,lls.

L ' a ~ vé'f'ttt, saisis-t-m hardiment /

�344

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

logique. Elle se résume dans cette maxime: n'agir que dans
un cercle étroitement ésotérique :

Du P,üfst àas allgemeine Walten,
Es wird nach seiner Weise schalten,
Geselle dich zur kleinsten Schar '·
Que la foi en le mystère du monde et de la vie -

comme

Urphanomen - soit contrainte de se réfugier et de s'exprimer en des sociétés secrètes, ce n'est sans doute pas un
mal. Et d'ailleurs, ces sociétés peuvent être de nature
très diverse. Gœthe a appartenu à la franc-maçonnerie.
f Mais on trouve dans sa vie d'autres traces encore qui tt'.;moignent d'une attitude ou d'une relation secrète. En
r782, il écrit déjà dans une lettre : « Je garde le silence et
je tais ce que Dieu et la nature m'ont révélé ». Dans une
autre lettre, adressée en r796 à Schiller, il rappelle son
« tic réaliste », ce tic « qui me fait trouver commode de
cacher aux yeux des hommes mon existence, mes actes,
mes écrits ». Son existence, ses actes, ses écrits. Nous comprenons maintenant pourquoi les hommes arrivent si difficilement à se mettre d'accord sur Gœthe, et pourquoi il
subsiste encore tant d'incertitudes sur des points essentiels
de son activité, sur ses recherches scientifiques par exemple,
ou encore sur ses idées religieuses. Force nous est d'admettre
qu'il a voulu cette incertitude. Mais qu'on n'aille pas surtout retomber maintenant dans la vieille erreur : qu'on
ne vienne pas parler de Fégoïsme de Gœthe l Le procédé
suivi ici par Gœthe est bien plutôt un procédé pédagogique.
Il est parti de cette considération que, si l'on veut attacher
les hommes d'une façon durable à une idée, il faut en partie manifester cette idée, mais aussi la voiler en partie.
Le procédé ésotérique de Gœthe est donc un artifice tout
à fait conscient et voulu. Gœthe n'est pas le seul, parmi
les grandes figures de l'Occident, à avoir pratiqué ce très
grand art en matière d'éducation. On pourrait en suivre
1.

TM ,u vu le trllin dotll oa le monde ;
il n'agira qu'à sa guise,
lof, s11is tc.1t&gt;11rs le petit twmbre.

(Ira.à,

l'IltRRE BERTAUX)

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

345

la tradition jusqu'à Héraclite, en passant par Léonard
de Vinci et Giorgione. Et cette tradition va revivre très
vraisemblablement au cours du xxe siècle, car, devant
l'humanité faite masse, il va falloir mettre en sûreté et
plonger dans le secret les biens les plus précieux du savoir
et de la sagesse. C'est l'unique moyen de les transmettre.
Le procédé de l'ésotérisme sert donc en même temps la
société, tout de même que Faust mène une vie double,
à la fois ésotérique et politique, en restant au milieu de
son peuple.
u Auf freiem Grund mit freiem Volke stehn » - debout
sur un sol libre avec un peuple libre, c'est là le dernier but
terrestre de la vie publique de Faust, c'est encore aujourd'hui un des buts de l'humanité. Mais comment se comportent, chez Gœthe, peuple et humanité ? Il nous faut
encore considérer cette question et revenir, à ce propos,
à ce que nous avons dit de Gœthe classique allemand.
Lorsque des Français cultivés se livrent à des méditations sur Gœthe, ils constâtent le plus souvent que Gœthe
est plus humain qu' Allemand. Ce sentiment n'a par lui
même rien qui puisse nous choquer : il traduit très justement la conscience que l'on a de l'universalité de Gœthe.
Si je préfère dire « universalité » et non pas « humanité "•
c'est que ce dernier mot est vraiment par trop chargé de
malentendus et de confusions. Il n'est pas un Allemand qui ne se réjouisse d'apprendre qu'on reconnaît en
France l'universalité de Gœthe. Mais il n'en est pas un qui
consente à ce qu'on arrache pour cela à Gœthe ses titres
d'Allemand. Il y a là tout un complexe qui n'a pas été
encore éclairci et qui, à mon avis, est de la plus grande
importance pour l'avenir des relations politiques entre
nos deux pays. Dans un livre récemment paru en France
et consacré à Gœthe I je trouve cette conclusion : 1.1 Et
n'est-il pas flatteur pour nous de pouvoir nous dire
que si, tout en étant très Allemand de pensée et de sentiment, Gœthe, pris dans sa totalité, apparaît supérieur
aux Allemands de son temps, pour ne pas dire aux Alle1. Hippolyte Loiseau: Grzthe el la France (1930).

�346

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mands de touj011l'S, s'il appartient plus encore à l'hum.a•
llité qu'à son pays, il le doit, pour une bonne part, à l'action
qu'ont exercée sur lui la France du :xvne siècle et celle du
~ sîècle ». Voilà une affirmation un peu hasardée.
Doit-on réellement se risquer à dire qne Gœthe est univer•
sel, bien qu'il soit Allemand ? Faut-il, pour être universel,
se mettTe à l'école de la France et y laisser ses fonds de
culotte - la culotte apport-ée d'Allemagne ? Je sais bien
~ue l'opinion de l\L Loiseau n'est pas partagée par tous
les germanistes français . Mais elle n'est pas entièrement
isolée; elle n•est pas une exception. Elle a des racines profondes dans le passé de la France, si pleinement consciente
de son rôle civilisateur et dont la primauté politique, indiscutable sous Louis XIV déjà, s'exerça aux dépens de
\ l'Espagne et du Saint-Empire romain gennanjque. Partant, la question se pose d'elle-même : Comment peut~on
~tre Allemand ? Déjà Montesquieu, tendant à ses corn•
patriotes le miroir de l'ironie, demandait malicieusement,
en bon pédagogue ~ GQnunent peut-on être Persan? Et
c'est encore chez lui, que tant d'affinités :rapprochent de
Gœthe, qu'on peut trouver cette belle et juste appréciation de l'idée :nationale :
« Les divers caractères des nations sont mêlés de vertus
et de vices, de bonnes cl de mauvaises qualités. Les heu•
remr mélanges sont ceux dont il résulte de grands biens;
et soovent on ne les soupçonnerait pas : il y en a dont il
résulte de grands maux, et qu'on ne soupçonnerait pas
non plus. »
Cette phrase de Montesquieu vaut pour toutes les nations, la nation française y compris. S'adressant à m1e
a:utre génération, HcJfinarmsthal disait de son côté : « Les
Allemands, en particulier, doivent toujours se rappeler
qu'ils ne représentent pas plus l'esprit de l'antiquité classique, qu'ils ne :représentent l'humanité par excelle ce,
mais qu'ils sont tout simplement une nation- comme les
autres. :r. Faut-il donc rappeler la même chose à. la .Franre ?
Je
me puis m'empêcher de le croire, lorsque je lis d~s
déclarations comme celle-ci : « Le Français ne cherche
jamais à se penser efi tant que Français .et ne peut com-

ne

"GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

347

prendre qu'on se veuille penser comme Ang~ais. ou Allemand ; et s'il considère que les valeurs d:mt il Vlt ~nt ~
sens universel, c'est parce qu'il ne saurait concevoir qu il
y ait des vérités ethniques ou nationales et qu'il ne .peut
appliquer son esprit qu'à une idée de l'homme en sm. ~n
un mot, il ne poursuit que l'éternel. Tel est, dans la pl~e
acception du mot, son profond, son irréductible catholicisme

11 •.

•

Je crois assez bien connaitre la ~rance pour pouvoir
être convaincu que seule, une partie, et peut-êtr:, un~
très petite partie de la nation pense de la serte._ Je saJS aussi
que, chez nous, de_puis longtemps, des exces de même
ordre sont en vogue, avec leur cortège d'immoral:3 et
dangereuses vantardises. Je n'a~ jam~ laissé le momdre
doute sur mon attitude à ce su1et et Je ne me cache pas
pour désapprouver nettement de J:are~ excès. respère
qu'en France on fera de même. _Car il n y a ~ seulemen:
un pangermanisme, il y a , aUSSI un « panfranc1s~e ~. qui
"Consiste à proclamer que l'idée nationale françru~ représente l'humanité à l'état absolu, à l'état pur. C'est pour
toutes ces raisons qu'il serait v:raiment regrettable que
la France en rendant hommage à Gœthe, ne s'adressàt
qu'à l'ho~e, et non pas en même temps à l'A~ema~d.
Tous ces problèmes de politique et_ de ~ychologie nat~onale que nous venons d'évoquer, étaient bien &lt;:°nn~ déJà,
en France du siècle classique. Dans les Entretiens d Aristi,
et d'Eugè~e (r671) du P. Bouhours, on peut lire cette
bien curieuse discussion :
« Il faut au moins que vous confessiez, dit Ariste, que
le bel esprit est de tous les pays et de toutes les nati~s,
c'est-à-dire qne, comme il y a eu autrefois de ~a~- e~nts
grecs et romains il y en a maintenant dé français, d 1ta]j:11s,
d'espagnols, d'anglais, d'allemands même et de _moscoV1tes.
_ C'est une chose singulière qu'nn bel espnt allemand
ou 'moscovite, reprit Eugène, et, s'il y en ~ que~q~-uns
au monde, ils sont de la nature de ces espnts qm n a~raissent jamais sans causer de l'étonnement. Le Cardinal
x. Gilbert Charléf:, Fi garo du 4 décembre r93r.

�GŒTJIE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

348

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Du Perron disait un jour, en parlant du Jésuite Gretzcr :
• Il a bien de l'esprit pour un Allemand •• comme si ç'eût
été un prodige qu'un Allemand fort spirituel. - J'avoue,
interrompit Ariste, que les beaux esprits sont un peu plus
rares dans les pays froids, parce que la nature y est plus
languissante et plus morne, p(!nr parler ainsi. - Avouez
plutôt, dit Eugène, que le bel esprit, tel que vous l'avez
défini, ne s'accommode point du tout avec les tempéraments grossiers et les corps massifs des peuples du Nord.
- Ce n'est pas que je veuille dire, ajouta-t-il, que tous
les Septentrionaux soient bêtes. Il y a de l'esprit et de la
science en Allemagne, comme ailleurs, mais enfin on n'y
connaît point notre bel esprit, ni cette belle science qui ne
s'apprend point au collège et dont la politesse fait la principale partie ; on, si cette belle science et ce bel esprit y
sont connus, ce n'est ~eulemeut que comme des étrangers
dont on n'entend point la langue et avec qui on ne fait
point d'habitude. Je ne sais même si les beaux esprits
espagnols et italiens sont de la nature des nôtres •.
Ici, j'aimerais à me mêler à l'entretien, si ces beaux
esprits français le permettaient à un Allemand, et je les
prierais d'inviter aussi un Italien à donner son avis.
S'ils y consentaient, je leur proposerais alors le critique
romain Eugenio Giovannetti et je lui demanderais de répéter
ce qu'il écrivait en janvier 1932 : 1, Allemands et Italiens,
cent ans après la mort de Gœthe, se retrouvent, sans s'y
attendre, unis dans l'idée de Rome ; pour les peuples latins
comme pour les peuples germains, la magnifique maturité
du poète et de l'homme a le même sens que le soleil romain.
L'amour que Gœthe a porté à Rome était différent du
nôtre et il ne pouvait en être autrement ; la Rome qu'il
voyait, née de l'idéalisme de Winckelmann, ne pouvait
pas être autre chose qu'une rayonnante aœtraction. Mais
ce que nous aimons voir en Gœthe, ce n'est plus le demidieu de la littérature, c'est l'homme traversant tous :es
âges avec une étonnante vitalité; aussi n'avons-nous nul
besoin de mettre le Gœthe de l'époque romaine plus haut
que le jeune homme de vingt-deux ans qui, vivant à Strasbourg, redécouvrit dans la cathédrale le génie de l'Alle-

349

magne. Car c'est pour nous un des sign~ les pl us agréab_les
du réveil allemand que de voir les espnts se tourner bien
plutôt vers l'école romantique .de Hei~elberg _que _vers
le classicisme sec et pédant de 1 académISme philologique.
Aujourd'hui nous ne voulons plus voir Gœtbc comme le
voyait Tischbein, panni les ruines antiq_ucs de la. Campagne romaine déserte ; les étrangers do~ve~t sent': que
Rome est la patrie d'une race dont la v1talité. est mdes~
tructible. Et les Allemands ont été les prenuers pamu
les modernes à réagir contre la conception que le classicisme s'était faite de Rome; ils ont le mérite d'avoir vu
les premiers que Rome n'est p_as un~ ma~fique ville mort~,
mais une ville toujours pleme d une vie ardente. Mais
c'est Gœthe qui les y a conduits I Gœthe représente quelque chose de bien plus profond que ce q~'E:merson _a ~oulu
faire de lui; il n'est pas seulement l'écnvam parfait, il est
le souriant porteur de la joie. Dans cette fuite à Rome, l'_intcllectuel peut voir, s'il y tient, une aventure esthétique;
mais qu'en resterait-jJ sans la grâce du génie! Avec toutes
ses couleurs, la Rome de Chateaubriand n'en reste pas
moins une simple aventure personnelle ; la Rome de Gœtbe,
elle - aujourd'hui plus que jamais - est une aventure
uni~erselle, d'une clarté également pri.ntani~re pour le
Latin et pour le Germain. Ce n'est pas l'idéaliste,
c'est le réaliste Gœthe qui est aujourd'hui le plus proche
de nous, et qui réconcilie les Allemands avec la réalité. de
Rome ! - Nos pères lui ont élevé un monument (solution
qui n'est pas des plus heureuses) dans la plus pompe~se
des villas romaines : la Villa Borghese. Notre généra.bon
préférerait lui faire une place parmi les b~ns de la~rier du Palatin, tant la poésie de ce Germa.in nous parait
maintenant proche parente de la beauté de la Rome impériale ! •
Dans Poésie et V bilé, Gœthe nous parle de ce joyeux
cercle d'amis qu'il avait à Francfort pendant sa jeunesse,
et où l'on avait l'habitude de porter sur la scène tout ce
qui se passait d'important dans la vie. • Tout ce qui pe~t
arriver dans une vie bruyante et aventureuse, tout était
représenté sous forme de dialogue, de catéchisation, d'action

�3So
LA NOtmr.U.a DVUB •41'ÇUSS
animée. ,te çectacle ~ Gœthe ~ avait lai-mame QaucM œ roman. dans lequel les enfants d'une aeaJe et - .
famille devaient ae nconter leurs a.ventures dans da lettrea.
écrites en aJJemand, en anglais, en français, en italien., ea
t.tin. en yiddisch.
Aujourd'hui s'ouvre un grand débat entre les diffmmi$
membres de la famille humaine. Le sujet de cet entretien..
c'est Gœthe. Ce débat pourrait dewnir un concile œcommique des esprits. D pounait a.usm devenir un romaa
des nations. Amis de Gœthe, amis de tous les pL:,S. uniasons-noos, et vivons, sous le signe du maftte. Je ramaa
d'éducation de la. grande famille des peuples.
'ERNST ROBERT CURUOS

{T~HW

4,

l'""""""" ~ IIEKRI JOURJ&gt;AJf).

LA VIE DE GŒTHE

« La conscience des mourants calomnie leur vie•• dit
Vauvenargues. Mais comment domier tort aux lDQUrmts? La vie est toute en surface, la mort en profondeur.
L'une c'est le temps. et l'autre l'éterniU. « L'Ame
qui ae voit placée en face de la mort, faisant une justecomparaison du temps et de l'éternité, voit clairement
4\10 toutes les idées qu'elle en avait eues jusqu'alors.
6taieot infiniment éloignéés de la vérité ; que son imagination avait donné au temps et aux choses temporelles
une longueur et une grandeur fantutiques... L'Ame
condamne donc toutes ces pensées; elle s'étonne de son
aveuglement et eDe chaDge entièrement de vues et de
jugements.•
Ainsi parle le mourant. et que lui répliquera. le vivant ?
dira peuMtre : n'est-œ donc rien que d'avoir Yb,
et ne vous suflit-il pas d'avoir été là? n lui parlera. de
la cbaleur dn soleil. et combien c'était beau de se sentir
mre. n exaltera 1a vie et cette poussée vitale qui tnwne taus les êtres et dont vou avez bénéficié à voue
tour. Mais est-ce bien ainsi qu'il Eétablira les perapecthes de la• que l'autre a tait abandonnées 2
D ne me le semble pu. Avoh' vécu signifiait pour Je
moarant toutes sœ:tes de chœes. des choses temporelles
p6daément, D voulait vous pads d'un voyage cm
d'une l'eDalltre. d'un lieu oà il 1tait drfneiUlê et d'1111e
maism qui l'avait abdt.6, et que sais-je eacœ:e 1 ~

n

�353

L.A. VIE DE GŒTHE

352

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

devant l'éternité il s'est tu. Et comment le vivant, qui
lui parle de poussée vitale, lui rendrait-il la parole ?
Lui aussi, il a changé de perspectives, il a fait d'un récit
une donnée biologique. Il a rendu cette vie anonyme.
Le mourant s'y perd. Où retrouvera-t-il encore ce qui
était à lui et dont on ne parlait qu'entre amis ?
Mais peut-être le mourant a-t-il des choses très importantes à relater. Cela pourrait changer les données du
problème. Il a fait de «l'histoire», ou peut-être était-illà
quand d'autres en ont fait. Il écrit des Mémoires. Et
pourquoi ne les continuerai~-il pas sur son lit de mort
puisque ce qu'il écrit intéresse tout le monde? - Vanité
des vanités. Et qui vous dit qu'il ne voudrait pas parler
d'autre chose, de lui-même, par exemple, et de ce que
l'histoire précisément ignore. L'histoire a son « éternité 11; elle n'est pas moins terrible que l'autre. Que ne
peut-on garder à une vie ses proportions et parler simplement de ce qui s'y est passé, sans devoir au dernier
moment la renier en changeant de point de vue ?
Le biologiste et rhistorien s'en sont allés. Où donc est
celui qui resterait fidèle à la vie et qui permettrait au
mourant d'en faire le récit sans y changer quelque
chose?
Il y a la vie de Gœthe, le mythe de Gœthe, le mythe
profane de la vie. Quoi de plus étonnant qu'une vie qui
se dilate ainsi et abrite le monde ? Il y avait bien avant
lui Paracelse, qui avait découvert dans toute vie un
univers avec un firmament et des étoiles qui y sont
.fixées, et qui avait cherché à expliquer comment le sort
de cet univers se rattache à une vie et inversement,
de manière à ce que les deux ne forment plus
qu'un. Il y avait Leibniz, qui expliquait que la vie
d'un chacun est l'histoire d'un monde et que toutes les
rencontres se font selon une loi qui est la loi de cette vie.
Mais encore fallait-il le faire voir, car à l'entendre, on
pouvait se demander si ce n'était pas là des mots ou

si à la fin du compte la vie simple avec ce qu'elle a de
quotidien, était bien celle des philosophes.
Quand ils eurent lu Gœthe, ils ne doutère~t plu~.
C'était la vie, toute la vie, qui leur semblait avorr
trouvé sa justification. C'était la vie retrouvée qui semblait plus belle pour avoir été perdue pendant longtemps.
Il y avait la vie de Gœthe, et que fallait-il de plus ?
Dans cette vie, qui semblait les abriter toutes, chacun revoyait sa propre vie, car elle paraissait ne pas
connaître de limites. Elle était la vie de toute vie, tant
elle était vaste. Ils en étaient tous, les morts qu'il
était allé réveiller aussi bien que les vivants qu'il avait
rencontrés. Tous y avaient leur place, et chacun Y
retrouvait sa vie à lui.
Et puis tout disparaissait. Il n'y avait plus qu'une
vie repliée sur elle-même. Et l'on voyait comment
tout s'y rattachait, comment l'un ne pouvait être sa~s
l'autre et que le tout formait une suite réglée. Et puis
de nouveau cette vie était toute vie. L'enfance de cette
vie c'était toute l'enfance, et 1'qII1our tout l'amour.
Cl: ~que biographie est une histoire universelle. N'étaitce pas là l'enseignement de cette vie ? Le monde
semble se confondre avec la suite d'une vie. Il y est de
passage. Tenons-nous donc prêts à l'accueiÎlir. Et comment pourrions-nous le saisir autrement que dans ~e
passage et dans le spectacle qu'il s'est donné à lmmême en traversant une vie ? Que le vivant parle donc
de ce qu'il a vu, qu'il nous parle de sa vie !

*
LE POÈTE ET LES PHILOSOPHES

LE PHILOSOPHE. - Voyageur, où vas--tu? Arrêtetoi. Car que pourrais-tu donc savoir de plus que moi
qui suis demeuré dans ce lieu pour interroger le monde
23

�LA

354

NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

et rentrer en moi-même ? Que vas-tu donc chercher i&gt;
Que peux-tu être d'autre que ce que tu es? Et n'es~tu
pas le même en tous lieux ?
GcETHE. - Je change.
LE PHILOSOPHE. - Mais n'étant jamais le même,
comment te retrouveras-tu et pourras-tu dire : Moi ?
GŒTHE. - Je suis celui qui change.
LE P:ffILOSOPHE. - Mais ayan~ changé toujours,
qu'auras-tu trouvé à la :fin ?
GCETHE. - Ma vie.
LE PmLOSOPHE. - Et cela te suffira-t-il ?
GŒTHE. - J'aurai connu le monde, le monde d'une
vie, le seul qu'il nous soit donné de connaître. Il ~st
dans une vie, comme toute vie est en lui. Que pourraistu savoir de plus?

n

y a donc la vie, qui n'est qu'une rencontre du
monde et du Moi; c'est le monde et ma vie en un. Il
n'y a que les morts qui les séparent. Ils s~~t quel::i-ue
part au dehors; ils ne sont nulle part, et n etant d aucun lieu ni d'aucun temps, puisqu'ils ne sont d'aucune
vie, ils se disent, parlant entre eux: Voici comment est
le monde; je sais maintenant ce que c'est. Aupara~ant
je ne pouvais pas le savoir yu~s~1:1e j'étais au d:danset que je voyais mal.· Aussi n a1:re pu ~percevoir les
choses que successivement : un 3our ceci et un autre
jour cela. Mais maintenant que j'ai cessé d'en ~tre,
je te tiens, oh monde trompeur aux _multiples
aspects; tu ne m'échapperas plus. Je connais ta formule: X= A.
Ainsi parlent les morts. Ne pouvant déj~ plus ~e
rappeler avoir vécu, ils ne 'voi~nt que 1~ M01 abs:rait
et la chose en soi. La philosophie ne serait donc qu une
mort anticipée. Je suis encore, mais je ne vis plus. Je

LA VIE DE

GŒTHE

355

n'existe plus dans le temps. Ce que je dis sera donc
vrai pour toujours. Mourons pour connaître.
Vivons pour voir, dirait Gœthe. Restons au dedans
de la vie. Ce n'est qu'ainsi que le monde se donnera à
nous. J'ai vécu, j'en étais. Que pouvons-nous &lt;lire de
plus?

•
SAINT-AUGUSTIN ET GŒTHE
SAINT-AUGUSTIN. - Nous sommes d'accord. Vivo,
je vis et je veux vivre. Que peut-il y avoir de plus certain ? Mais tout passe et tout meurt, et qui donc peut
supporter la vue de ce qui n'est plus ? Qui donc peut
vivre dans le temps ?
GœTHE. - Mais n'est-ce pas ma vie, la vie qui
entre toutes les vies fut mienne, et n'ai-je pas vécu
dans le temps ce qui est de tous temps ?
SAINT-AUGUSTIN. - Tout te fut donné, sauf Dieu,
qui ne se donne qu'à ceux que rien n'arrête.
GŒTHE. - Mais qu'y a-t-il donc qui ait jamais pu
m'arrêter ? N'ai-je pas dit aux choses, comme tu leur
disais toi-même: &lt;c Ce n'est pas vous, que je cherche. Vous
ne m'arrêterez pas. Laissez-moi poursuivre ma route.»
SAINT-AUGUSTIN. - Pour aller où? ... Vers Dieu?
GœTHE. - Vers tout ce qui se dérobait à ma vue
et que je savais être là pour être vu, vers les mondes
nouveaux et vers ceux qui ne sont plus.
SAINT-AUGUSTIN. - Ainsi tu ne rencontreras jamais
Dieu. Il faut que tu t'abandonnes, il faut que tu te
sunnontes toi-même : Transcende te ipsum.
GŒTHE. - Toujours, je me retrouverai moi-même.
Je serai qui je suis. Il n'y a que cette vie-ci, la vie de
Gœthe. Rien n'est au dehors. Tout est au dedans. Et
partout tu -te rencontres. Tu ne t'échappes pas à toimême; tu n'échappes pas à ta vie.

�356

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SAINT-AUGUSTIN. - Tu appelles vie ce que j'appelle mort. Tu veux te saisir, et déjà tu n'es plus. Où
donc es-tu, toi qui meurs tous les jours, pour ne plus
être celui que tu étais hier. Dis-moi donc, si tu le peux,
-0ù est celui que tu étais autrefois? Où l'as-tu caché,
pour que je ne le voie plus ?
GœTHE. - Je suis celui qui était hier, et celui qui
sera demain. Regardant en arrière, je me vois et je
parle à celui que j'étais. N'étions-nous pas tous les
deux et d'innombrables autres que je fus autrefois,
unis dans la même vie ? Cette vie fut à l'enfant, et
cette vie fut au vieillard. Les deux se tendent la main.
Le vieillard n'a pas tué l'enfant. Regarde, il est là qui
joue.
SAINT-AUGUSTIN. - Mais comment peux-tu être
heureux si rien ne dure, et si toi, qui veux être heureux,
tu changes?
GŒTHE. Mais demeurant ce que je suis, comment
serais-je moi-même ? Vivrais-je si rien en dehors de
moi et en moi ne se transforme? Qu'est-ce qu'une vie
qui ne change pas ?
SAINT-AUGUSTIN. - La vie éternelle.
GœTHE. La mort.

LA VIE DE GŒTHE

357

ne comprennent plus très bien, tant est déjà loin le
t~mps ~e leur vie. Ils ne savent plus ce que c'était que
vi~e ; ils tuent les vivants pour pouvoir les juger et
faire leur autopsie.
J'ai vécu. Tout est bien. Je ne renie rien de ce qu'il
m'a ~té do~é de vivre. Et comment ferais-je le partage • L_a vie est une. Il n'y a pas à marchander. Tous
ceux qm sont venus du dehors ont séjourné chez moi
Les_ port~ étaien~ largement ouvertes. Je les voyai;
vemr de lom. ~a VIe fu~ hospitalière à tous. Ils y étaient
chez eux ; car ils devaient y être. A tous je leur étais
fidèle, étant fidèle à moi-même. Et je fis accueil au
monde tout entier. Rien ne resta au dehors, tant était
grand~ mon hospitalité. Et qu'y a-t-il encore à redire
à la vie, et qu'y a-t-il encore à redire au monde, quand
les deux se sont confondus ? Où est donc celui·
·
·
· 1 •
,
.
.
qui
Jugerait a :71e, ou est donc celU1 qui jugerait le monde ?
Et à _ce qm est, que pouvons-nous dire, sinon : « Sois.
à mol » ? Et attendre en silence.
BERNARD GROETHUYSEN

*
LA PIÉTÉ

:PE

GŒTHE

Tout était donc bien. Tout était dans cette vie, et
la vie était bonne. Laissez les morts juger les morts,
les absents condamner les absents. Ils disent : « Quand
tu fus, toi qui n'es plus, tu as fait ceci ou cela. Que
donnerais-tu pour ne pas l'avoir fait?» Mais que saventils, eux qui ne se souviennent plus de la vie ? Et que
tout s'est passé, et comment cela s'est passé ? Ils sont
.dans l'éternité et quand on leur parle du temps, ils

"

�359
au mot de Schiller sur ct les éternels aveugles )) auxquels
on ne devrait point confier le flambeau de la lumière
céleste : elle a trait au contraire· à l'aristocratisme de
l'esprit, que Gœthe à ce moment-là comparait à son
propre aristocratisme, à cette sorte de noblesse qui
vient de la Nature, et c'est la noblesse selon l'esprit,
selon Schiller qu'il plaçait le plus haut. « Rien ne
gênait Schiller, dit-il avec admiration, rien ne lui
rognait les ailes, rien n'arrêtait le vol de ses pensées.
Il avait autant de grandeur à table, au thé, qu'il en
aurait eu dans les conseils de l'État. J&gt; Cette admiration, cet émerveillement, viennent des profondeurs
de Gœthe, de sa nature d'Antée, qui n'avait nullement
conscience de disposer d'une telle liberté, d'une telle
indépendance, d'un tel absolu, mais qui bien plutôt,
en tout temps, se savait conditionnée, liée, influencée
par mille circonstances, et qui acquiesçait à ces liens,
à ces influences, avec la fierté d'être noble, tout 'en
étant fixé à la terre. Le sentiment fondamental ·de
son existence fut l'otéissance à une nécessité panthéistique. C'est trop peu de dire qu'il ne croyait pas au
libre arbitre, il le niait, il n'admettait pas que l'on
pût concevoir quelque chose de semblable. &lt;( On obéit
aux lois de la Nature, disait-il, là même où on leur
résiste ; on agit avec elles, là même où l'on veut
agir contre elles. » La iaçon démonique dont son être
était déterminé a souvent frappé ses contemporains.
On le disait un possédé, à qui il n'était pas permis
d'agir avec arbitraire. Sa dépendance tellurienne se
manifestait par une telle sensibilité aux varîations du
temps qu'il disait de lui-même : « Je suis déeidément
un baromètre », et il n'y a pas lieu de croire que d'être
ainsi lié - ce qui implique qu'il était aussi rdié- lui ait jamais paru comme une servitude d~a&lt;àante
pour sa personne, qu'il ait jamais mis sa volonté à lui
faire résistance. La volonté est chose de l'esprit; la

LIBER.TÉ ET NOBLESSE

I

LIBERTÉ ET NOBLESSE

La gloire de Schiller est d'avoir été le :téraut de la
liberté suprême. Gœthe, par contre, a. de tout _temps
ardé devant l'idée de liberté une attitude pleine de
!rudence, non seulement en politique, mai~ dan~ tous
les domaine.&lt;:, par princLpe et sans se demen~rr. De
tout
SChiller il disait : ct Dans sa :maturité, où il avait
d . ' l
u'il
faut
de
liberté
physique,
il
préten
ait
a
·a
e q
C
+ "dé l'
liberté de l'âme. On pourrait dire que cet.e 1 e a
tué. Car elle l'a conduit à des exigences et à des coups
de volonté qui dépassaient ses forces. Je yrof~se ~e
plus grand respect pour l'impératü c~t~gonque, Je sais
tout le bien qui peut en résulter, mais il faut se ~arde:
de le pousser trop loin, sans quoi cette idée de la libert_e
de l'âme ne conduit à rien de bon. » - Une telle sollicitude m'a, je l'avoue, toujours fait sourire - d: ce
même sourire que provoque le contraste entr: ce qm est
naïf et ce qui est moral. Mais Gœthe, fils des dieux, a tenu
sur le héros, sur le saint, des propos d'une autre nature et
d'un autre ton, qui rendent un cordial, un m~gniftqu~
témoignage à la noblesse qui vient de l'espnt. Car s1
Gœthe, un jour, déclara que certe_s il pass~it ~our
aristocrate, mais qu'au fond Schiller ava1t eté bien
plus aristocrate que
cette remarque, se rattachant
directement au problème de la noblesse d'âme, ne
vise certainement pas la politique, ne se rapporte pas

:un

yu,

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

36o
Nature a plus de nonchalance et de douceur. Mais de
même que celui dont la noblesse consent à des servitudes met un orgueil aristocratique à saluer l'obscur
pouvoir dont il relève et par lequel il se sait justement
conduit, de même - le cas de Gœthe du moins nous
l'enseigne - il sait à son heure faire le noble geste de
s'incliner devant cette autre noblesse qui réclame la
liberté, car derrière Schiller, dit Gœthe dans son épilogue au poème de la Cloche
Derrière lui dans le némit des apparences
Il laissait ce qui tous nous retient: le commun.

Voilà qui vraiment témoigne du plus profond oubli
de soi. Car qu'est-ce que le commun ? Considéré du
point de vue de l'esprit et de la liberté, rien d'autre que
le naturel. Qui dit liberté dit esprit, détachement de
la Nature, résistance à la Nature; la liberté, c'est une
humanité conçue comme une émancipation du naturel
et de ses servitudes, une émancipation qui serait la
chose proprement humaine, la dignité de l'homme. On
voit ici comment le problème aristocratique rejoint
celui de la dignité humaine. Qu'est-ce qui est plus
noble, qu'est-ce qui est plus digne, être libre ou être
lié, vouloir ou obéir, être moral ou être naïvement
· spontané ? Si nous refusons d'en décider, c'est par
conviction que jamais la question n'aura de réponsé
définitive.
Cependant, le moraliste sentimental ne serait précisément point un sentimental s'il ne se montrait prêt à
rendre hommage à la noblesse qui vient de la Nature,
avec plus de profondeur, plus de vivacité, que la partie
adverse ne le ferait pour la noblesse qui vient de l'esprit.
Nul doute qu'il n'y ait certaine soumission pleine
d'amour, certaine tendresse à servir, souvent méconnue,
dans la relation de l'esprit à la Nature, - soumission, ,tendresse, qui comptent parmi les plus grandioses,

LIBERTÉ ET NOBLESSE

36r

les plus touchants phénomènes de la vie supérieure.
Dostoiewsk:i lut en Sibérie une des premières œuvres
de Tolstoï, Enfance et ado!esccncc, apportée là-bas
par la revue c le Compagnon 11 , et il en eut un tel ravissement qu'il chercha partout le nom de l'auteur anonyme. « Tranquille, profonde, claire, et pourtant incompréhensible comme la Nature, telle est, dit-il, l'action
de cette œuvre, et jusque dans ses moindres parts
s'y découvre la belle sérénité du cœur d'où découle
l'ensemble 11. - Dostoïewski? eh bien non, ce n'est
pas lui qui a écrit ces mots, bien qu'il eût pu' le faire .
C'est Schiller, qui juge ainsi Wilhelm Me iscer dans
la lettre où pour la première fois il appelle Gœthe :
« cher ami», chaude appellation à laquelle Gœthe, que
je sache, n'a jamais réwndu. Dostoïewski a écrit la
plus profonde, la plus aimante de toutes les critiques
sur l'Anna K arénine de Tolstoï, un chef-d'œuvre d'exégèse enthousiaste, alors que Tolstoï n'a peut-être jamais
lu cet article (il ne lisait jamais les critiques), et
s'est encore bien moins cru obligé de faire l'éloge
d'une œuvre de Dostoïewski. Lorsque Fédor Michaïlovitch mourut, il paraît que Tolstoï aurait dit :
• J'ai beaucoup aimé cet homme ». Mais cette manifestation venait un peu tard ; tant que Dostoiewski
vécut, Tolstoï ne se soucia pas de lui, et plus tard,
dans une lettre au biographe de Dostoiewski, Strachof,
il le compara à un cheval superbe et qui paraît
valoir mille roubles, jusqu'à ce que soudain on lui
découvre quelque défaut dans l'allure, quelque boiterie,
et que le beau, le puissant cheval se trouve ne plus
valoir deux kopeks. « Plus je vis, ajoute-t-il, plus
j'estime les hommes qui n'ont pas de défaut d'allure. »
Mais cette philosophie chevaline me paraît, pour ne
rien dire de plus, peu convenir à l'auteur des Frtres

Karamazov.
Nous savons, et nous nous en réjouissons, que dans

�362

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le cas de Gœthe et de Schiller, la Nature s'est montrée
à l'égard de l'esprit plus digne, p1us noble, plus fraternelle. Toutefois si dans ce rapport Gœthe fut
u Hatem n - c'est-à-dire celui qui donne et qui prend
abondamment - n'a-t-il pas pris à l'ami aimant
plus qu'il ne lui donnait, compte tenu d'ailleurs de
ce qu'il offrait aussi par sa seule existence, donc
inconsciemment, involontairement ? Dans les rapports
qu'ils eurent, Schiller n'était-il pas 'à _proprement parler
~elui qui sert ? Pour ma part je le crois, simplement
parce que c'est dans 1a natme des choses, parce que
Schiller n'avait pas besoin de toute la louange, de tout
l'amour, de toute l'excitation qu'il apportait à Gœthe
pour l'encourager à produire, et je constate que pour
sa part jamais il ne reçut l~ttre pareille à cette lettre
célèbre, la première qui noua entre eux le lien d'amitié,
et où, d'une main attentive, il dressait le bilan de
l'existence de Gœthe.
Un propos tenu par Schiller à Gœthe m'a toujours
ravi et me paraît caractériser à merveille leurs rapports:
c'est ce passage où Schiller met Gœthe en garde contre
Kant, son propre maitre, son idole. Il dit à Gœthe qu'il
ne pouvait être que spinoziste ; que sa belle naïveté
naturelle serait détruite par l'adhésion à une philosophie de la liberté. Ce n'est ni plus ni moins que le
problème de l'ironie que nous voyons ici posé - un
problème qui est, sans comparaison possible, le plus
profond, le plus excitant du monde. L'esprit est bien
loin de vouloir convertir la Nature à soi. Il la met
en garde contre l'esprit même. Au moraliste épris de
sentiment, la naïveté apparaît belle et digne de tout
ménagement. Ce qui est connaissance éprouve ce qui
est "\7Ïe, ce qui est moral éprouve ce qui est candide, ce
qui est saint éprouve ce qui est divin, l'esprit éprouve
la Nature comme chose belle, et dans ce jugement
nous sentons passer le dieu de l'ironie, nous sentons

LIBERTÉ ET NOBLESSE

la présence d'Eros. Par là l'esprit noue avec la
Nature une relation que l'on pourrait qualifier d'érotique, engage des. rapports déterminés dans une certaine
rnesure par la polarité des sexes,. rapports grâce auxquels il peqt s'incliner très bas., jusqu'au reniement
de soi, sans être en reste vis-à-vis de sa propre
noblesse et sans jamais se départir d'un certain et
tout léger dédain. Holdetlin a fixé à jamais cette
ironie dans ces vers :
Qui a pensé la pensée la pl,us profonde
Aime les clwses les plus vivantes.
Il comprend la plus haute vertu, celui qui a contemplé le. rnonde,
Il n'est point rare q'II à lei fin le sage
incline vers le beau.

Par ailleurs la Nature naïve pratique une attitude
ironique qui est de même essence que son objectivité,
et qui coïncide avec la poésie, car son libre jeu l'élève
au-dessus des choses, au-dessus du bonheur et du
malheur, du bien et du mal, de la mort et de la vie.
C'est d'elle que parle ainsi Gcethe dans Poésie et
Vérité, à propos de Herder.
Il est évident que ce qui a si longtemps éloigné
Gœthe de Schiller, c'était d'abord l'emphase avec
laquell~ celui-ci parlait de la liberté; c'était la conception schillérienne de la dignité humaine, qui reposait sur la dictature de l'esprit, c'est-à-dire sur
une conception de l'humanité, de la noblesse, de la
dignité de l'homme, qui se voulait émancipatrice, et
devait déplaire à un Gcethe, lui sembler une offense
à la Nature. Nous pouvons être sûrs a ,prior·i que Gœthe
a été gravement choqué, irrité par le célèbre essai de
Schiller intitulé « De la grâce et de la dignité 11. On y lit
entre autres : « Les mouvements qui n'o~t d'autre
source que la sensualité, quel que soit le libre
arbitre qui s'y mêle, n'appartiennent qu'à la Nature,

�304

LIBERTÉ ET NOBLESSE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

laquelle ne s'élève jamais d'elle-même jusqu'à la
grâce. Si le désir pouvait s'exprimer avec élégance sr
l'instinct pouvait s'exprimer avec grâce, la grâce• ,e t
l'élégance ne seraient plus capables ni dignes de servir
d'expression à l'humanité." On peut lire dans ces lignes
~t c'est œrtainement ce qu'y a vu Gœthe, la
mtellectuelle d'un idéaliste pour la Nature : car ce
texte affirme avec présomption que la grâce ne peut pas
naître de la sensualité, et que la Nature ne peut pas
s'élever jusqu'à Ja grâce. La grâce n'est donc pas un
~ode ~•eXP,ression digne de l'homme ; car le désir peut
bien s expnmer avec élégance, et l'instinct avec grâce.
c~mme nous l'apprend une expérience elle-même • grac1euse ».
Et Schiller poursuit : « Le gracieux est une sorte de
beauté qui n'est pas donnée par la Nature, qui tient
au contraire au sujet lui-même. C'est la beauté que
prend la forme humaine sous l'influence de la liberté
la beauté de certaines apparences dont la personne
seule à décider. La beauté architectonique fait honneur
au créateur ; le naturel, le charme, la grâce font honneur à leur possesseur. La première est un Went, les
autres sont des mérites personnels. » Cette distinction
moralisatrice entre le talent et le mérite personnel est
un affront total au sens que Gœthe avait de la vie
et à son aristocratisme. u La façon dont s'enchaînent
mérite et fortune échappera toujours aux sots», dit
Gœthe. Et par fortune il faut entendre ici ce que Schiller..
sous !e nom de N atui'e ou de talent, distinguait du mérite
acquis par un homme dans le libre exercice de sa volonté.
Par une espèce de bravade, et de façon presque paradoxale, pour ôter au mot mérite le sens dont l'ont
imprégné les moralisateurs, Gœthe parle volontiers de
«.mérites_înn~_&gt;'· ll_n'est défendu à personne de quafüier
1 expression d illogique, d'absurde. Mais il est des cas
où à la logique s'oppose une certitude métaphysique

hain;

est

-qui est supérieure à elle. Et Gœthe, qui en général
n'était certes rien moins qu'un métaphysicien, sentait
sans aucun doute qu'avec le problème de la liberté
se pose un problème de métaphysique. En dehors de

tout concept, une intuition lui disait que la liberté, et
par conséquent la culpabilité et le mérite, ne relèvent
pas de l'ordre empirique, mais de l'ordre intelligible, et
que, pour reprendre le mot de Schopenhauer, l'essence
de la liberté ne réside pas dans « operari » mais dans
c esse )l. Voilà qui fait l'humilité de sa noblesse, la
aoblesse de son humilité - humilité, noblesse, qui
toutes deux s'opposent si strictement à l'idéaliste
dignité de Schiller, à la fierté personnelle et morale
qu'il tire de sa liberté. Gœthe, lorsqu'il veut désigner
le principe essentiel de son être, parle avec reconnaissance
et humilité d'une « grâce du destin ». l\I;is la notion de
.grâce, de grâce reçue, ~t plus aristocratique qu'on ne
le croit communén:i,ent ; elle implique en fait un inextricable enchaînement des notions de fortune et de
mérite, une synthèse des idées de liberté et de nécessité; elle signifie « mérite inné )\; et la reconnaissance,
l'humilité, impliquent en même temps la conscience
métaphysique d'être en toutes circonstances et de façon
.absolue assuré que le destin vous accordera la grâce.
Pour ce qui est de Gœthe, une anecdote que je m'en
-voudrais de ne pas rapporter illustre avec assez d'humour sa conception du mérite inné. Parlant de l'économiste et utilitariste anglais Bentham, il dit : « A son
.âge, c'est le comble de la folie d'être si nettement
iévolutionnaire ». A quoi quelqu'un rétorque : « Si
...otre Excellence était née en Anglet erre, elle eût
difficilement échappé au radicalisme révolutionnaire,
et au rôle de dénonciateur des abus. ,, Et Gœthe de
répliquer, en prenant la mine de Méphistophélès ;
• Pour qui me prenez-vous ? Moi, j'aurais dù dépister
les abus, les dénoncer, les mettre au pilori ? Moi qui

�366

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en Angleterre aurais vécu des abus? Venu au monde
en Angleterre, j'aurais été riche, duc, mieux encore :
évêque, avec chaque année 30.000 livres sterling de
revenus. - Très joli, et si par hasard vous n'aviez
pas eu le gros lot, mais tiré un mauvais numéro? Il
y a tellement de mauvais numéros à la loterie.&gt;&gt; Là-dessus Gœthe de conclure : « Mon très cher, tout le
monde n'est pas fait pour le gros lot. Croyez-vous que
j'aurais eu la sottise de tomber sur un mauvais numéro?,.
Plaisanterie, sans doute. Mais est-ce plaisanterie
seulement? Ne percevons-nous pas ici l'accent d'une
certitude profonde, la certitude métaphysique d'un
homme pour qui il va de soi que jamais, dans aucune
circonstance, il n'aurait pu naître autrement que privilégié, avantagé, être autre chose qu'un homme bien
né, et dans cette certitude n'y a-t-il pas pourtant quelque chose comme la conscience d'une volonté libre
'
encore que cette liberté joue par delà les apparences ?
Naître meurt~de-faim, révolutionnaire, idéaliste sentimental, il appelle cela &lt;tune sottise ». Voilà qui n'est
pas mal, n'est-ce pas ? Est-ce là l'ironie avec laquelle
les fils des Dieux traitent l'esprit ? S'il y a un mérite
naturel, il y a aussi une faute' naturelle, et si c'est une
balourdise de venir au monde pauvre diable, sans
argent, ou malade, ou bête, alors le coupable est répréhensible, sinon dans l'ordre empirique, du moins dans
l'ordre métaphysique. Car les concepts de mérite et derécompense, de faute et de châtiment, sont liés l'un à
l'autre. Et il y a au moins un châtiment qui atteint
tous ceux qui commirent la sottise de tirer un mauvais
numéro : c'est celui de la destruction éternelle, tandis
que, finalement, aux élus c'est encore la vie éternelle qui
échoit. « Celui qui ne s'est pas fait un nom et n'a rien
voulu de noble, appartient aux éléments; ainsi donc,
qu'il y retourne. Il Mais comme la possibilité de se faire
un nom et de vouloir quelque chose de noble ne dépend

LIBERTÉ ET NOBLESSE

pas pratiquement du libre arbitre, il y a dans ce mot :
« Qu'il retourne aux éléments» quelque chose de très
impitoyable; et si l'idée de « grâce des élus», à laquelle
correspond le concept de damnation métaphysique des
réprouvés, est une idée chrétienne, il faut convenir
que le christianisme montre ici un visage assez aristoeratique ...
THOMAS MANN

�.

I

GŒTHE

Depuis longtemps je souhaite de m'acquitter un peu
envers Gœthe. Je ne pourrais trouver meilleure occasion que cet anniversaire. Souvent le nom de Gœthe
est venu sous ma plume; mais jamais encore je n'ai
parlé directement de ce génie auquel, sans doute, je
dois plus qu'à aucun autre, peut-être même qu'à tous
les autres réunis. Oui vraiment, en parlant de lui, il me
semble aujourd'hui que je m'acquitte d'une dette.
j'eus le bonheur de rencontrer Gœthe au début de
ma vie. Je sentis aussitôt se tisser, comme malgré moi,
les liens d'une fraternité profonde ; et, si loin de lui
qu'aient pu m'emporter parfois des embardées mystiques, c'est toujours avec un intime contentement de
tout mon être que je me suis laissé lui revenir.
Ce ne sont pas des aperçus nouveaux sur son œuvre
ou sur sa personne que je me propose d'apporter ici.
Je n'ai pas cette outrecuidance, et pense lui rendre
meilleur hommage en exposant simplement le rôle qu'il
a joué dans mon développement intellectuel et moral,
dans ma vie. ·ce rôle a été considérable. Plus important
sans doute que celui qu'il a pu jouer dans la vie de bien
des Allemands; plus important que si j'avais été Allemand moi-même. Car, venu de plus loin, G~the pouvait m'apporter davantage. S'il nous apparaît, à nous
Français, moins Allemand que les autres auteurs
d'Outre-Rhin, c'est aussi qu'il est plus généralement et

GŒTHE
d'après un dessin de G.-~.

KRA US ( 1775).

�GCBTBB

mûvenellement humain, et c'est par lui que se rattache
à l'humanité le plus largement toute sa race. Pourtant,
si, par lui, je communiais avec l'humanite, c'était bien
à travers l'Allemagne. C'est une grave erreur de prétendre que le bienfait d'un grand auteur s'arrête aux

frontières de son pays. Sans doute n'est-il parfaitement
ses compatriotes; mais tout ce que
ceux-ci n'ont pas besoin d'apprendre parce qu'ils l'ont
déjà dans le sang, peut devenir, pour un étranger, d'un
enrichissement inestimable. L'Allemagne qui, après
Lessing, Winckelmann et Herder achevait de s'épanouir en Gœthe, avait moins à s'étonner et, partant,
peut~tre moins à profiter de lui que la France. Sans
doute la France avait eu Voltaire pour l'aider à lutter
contre un asservissement religieux; mais c'était avec
un ricanement qui emportait dans une même ironie
la musique et la vraie poésie. Celles-ci se ressaisissaient
bientôt de leurs droits avec Chateaubriand et nos premiers Romantiques. L'action de Gœthe é •ait plus durable, qui dressait en face du Calvaire un Olympe hant6
des Muses et résonnant des chants les plus beaux. Je
comprenais, en le lisant, que l'homme peut se désen•
gager de ses langes sans prendre froid, peut rejeter la
aédulité de son enfance sans en être trop appauvri,
et que le scepticisme (j'entends : l'esprit de recherche)
pouvait et devait devenir créateur. L'on m'excusera
donc, je l'espère, si j'apporte ici mes souvenirs personnels de lectures qui comptèrent parmi les événements les
plus importants de ma vie. Et, comme je ne pense point
que mon cas ait ici rien d'exceptionnel, il permettra
de mesurer le retentissement que peut éveiller Gœthe
dans un cerveau français.
C'est par le Second Faust qne le contact commença
de s'établir. j'étais en rhétorique encore lorsque
Pierre Louys me fit lire (et comment ne pas lui en garder reconnaissance ?) pour la première fois le Dialogue

compris que

w

24

�•

370

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avec le Centaure 1 • Chaque fois que je l'ai relu plus tard,
j'entendais la voix de Louys, mouillée de larmes d'admiration et de tendresse, se mêler à celle de Faust parlant
d'Hélène :

Sie ist mein ein.iiges Begehren ! •
Ce cri splendide, où devait se résumer son esthétique
(j'entends: celle de Pierre Louys) pour admirable qu'il me
parût, je ne consentais pas à n'y voir qu'une restriction.
G-œthe non plus, me semblait-il; car il savait bien que
Chiroh n'aurait pu s'occuper de botanique, de médecine,
ni de l'éducation d'Achille, s'il avait eu toujours Helène
sur son dos. Gœthe aussi savait secouer les épaules. Sa
biographie, que je lus peu après dans une traduction
allemande du livre de Lewes, me renseignait à ce sujet;
je la lus avec un intérêt si vif que je ne puis précisément
dire si, depuis, lorsque je songe à Gœthe, c'est de
l'œuvre ou de l'homme même qu'il s'agit. Il n'est point
d'exemple, dans toute la littérature, d'une confusion
plus parfaite et c'est aussi par là que son enseignement
est si pressant. Si dévouée que soit la vie de certains
artistes, elle reste distincte de leur production. Chez
Gœthe il y a pénétration constante. Chacun de ses
poèmes est un acte ; et, réciproquement, sa vie entière
nous paraît comme une œuvre d'art, une de ses œuvres
les plus belles. Quelles que soient les pages de Gœthe que
je lis, je ne puis l'oublier lui-même, comme il m'advient
d'oublier Shakespeare lorsque je lis Macbeth ou Othello_
Ce n'est point la fleur seule, ici, que j'admire; mais,
avec elle, la plante entière qui la porte et qui l'alimente,
et dont je ne la puis détacher. Et si je cède ici à un besoin
de naturaliste, ce besoin, je leretrouveencoreen Gœthe.
Si intellectuel qu'il pût être, Gœthe ne perd jamais de
vue le monde phénoménal. Un sûr instant le guide et
r. Voir la traduction ci-après.
Elle est mon unique exigence.

GŒTHE

ne lui permet de penser, anti-mystique, que d'accord
avec les lois de l'univers sensible. Cet instinct de naturaliste manque à la plupart de nos « intellectuels» d'aujourd'hui; et c'est bien par là, je crois, que Gœthe
pourrait le mieux nous instruire, mais qu'il est le moins
compris, le moins écouté. Et c'est aussi par là, sans
doute, que je me sens de plus près l'approcher.
Je ne lus pas, à cette première époque de ma vie,
tout le Second F ai~t, mais bien encore le monologue
de Faust à son réveil parmi la nature exultante, ces
vers où la participation du monde extérieur paraît si
active, que je compris tout aussitôt, pour en prendre
honte, qu~ jusqu'alors (j'avais dix-huit ans), je n'avais
ouvert à Dieu que mon âme; je compris qu'à travers
mes sens il pouvait aussi me parler, si ne s'interposait
p~, entre_ la nature et moi, l'écran des livres, si je laissais un direct et permanent contact, une communion
physique de mon être avec tout l'environ, s'établir.
Je lus aussi le .Monologue d'Hélène :

BF:Wundert viel itnd viel gescholten ..• ,
pue de fois, par la suite, me suis-je répété ces mots,
m exaltant dans cette persuasion que l'admiration
d'a~trui va de pair avec le blâme, que l'on ne peut
mé~ter 1~ louanges~ provoquer aussi l'insulte, et que
celui-là ~ a pas le ventable amour du laurier qui n'aime
pas aussi son amertume.
L~ souvenir de la première lecture du Torqi,ato Tasso-.
que Je :fis peu après, reste inséparable de Schopenhauer.
Le Monde comme Représentation et comme Volonté
creu~it une profondeur métaphysique sous les répliques
du dialo~~ entre le_ poète et l'homme d'action. Que
Gœthe n ru.t pas touJours eu lui-même conscience decette signification profonde, peu importe. N'est-ce pas.

2.

.I.

Ad.mirée beaucoup et beaucoup insultée.

�372

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le propre d'une œuvre d'art parfaite, de permettre d'y
voir plus encore que l'artiste n'avait dessein d'y mettre?
Dans ce dialogue, deux univers s'affrontaient; l'action
s'opposait au rêve et à la pure contemplation... Et
j'aimais à retrouver dans la vie entière de Gœthe cet
antagonisme qu'il maintenait en lui savamment, qui
'invitait à ne trouver satisfaction que dans la lutte
même, à né point aspirer au repos, à n'en admettre
point d'autre que celui même de la mort. Et c'est aussi
parce qu'il savait que :
Sur tous les sommets, le repos

et parce qu'il ne voulait pas le reP.os mais. la lutte,
qu'il préférait aux sommets surhumains du sublime,
aussi bien dans l'art que dans la vie, les mi-hauteurs
ensoleillées où croissent le froment et la vigne, ce qui
doit nourrir l'homme et ce qui peut l'enivrer.
Car rien ne fausse plus perfidement la figure de
Gœthe que l'image sereine que l'on s'en fait communément (en France du moins). Cette sorte de félicité supérieure, où se maintenir impassible et souriant dans une
région inaccessible aux orages, n'est point la sienne.
Son spinozisme ne va pas jusqu'à chercher à se soustraire aux passions que l' Ethique lui aidait à mieux
comprendre. Au contraire il s'abandonne d'abord à
chacune, sachant s'en instruire, et ne cherche à s'en
délivrer que lorsqu'elle a cessé de pouvoir encore lui
apprendre. Son but, s'il en eut un autre que celui de
simplement vivre le plus possible, c'est la culture, non
le bonheur. C'est ce que montrait excellemment Michel
Arnauld, à qui une étroite amitié me liait dès cette
époque, dans les pages qu'il faisait paraître en I900
et I9or à l'Ermitage sous ce titre : La Sagesse de Gœthe.
Je viens de relire ces pages; il ne me parait pas qu'on
ait depuis écrit sur Gœthe rien de plus sensé, de meilleur.
Sans doute les conversations que j'avais alors avec

373
Michel Arnauld m'aidèrent-elles à pénétrer mieu.x encore
dans l'intimité de celui vers qui m'inclinaient tant de
natives affinités. Mais sied-il de parler ici d'influence ?
Si je me laissais instruire par Gœthe si volontiers, c'est
qu'il m'informait de moi-même. Et, jouant sur le mot,
si je parle de Recomiaissance, c'est bien qu'en lui je me
reconnaissais sans cesse ; chaque pensée que je pouvais
avoir, sinon née de lui, du moins prenait en lui de
l'assurance. Il ne me détournait point de ma route et,
pour le rencontrer, je ne m'écartais pas de moi-même.
Les lectures que je fis de lui jalonnèrent mon existence.
Je retrouve un exemplaire de Dichumg tm.d Warheit
où, en marge des considérations sur l'histoire du peuple
hébreu (Livre IV) j'ai inscrit au crayon : « Tout ce
passage admirable je l'ai lu au Casino de Biskra, le
27 Février 1895) ... Et j'avoue que, le relisant aujourd'hui, si beau que me paraisse encore ce passage, je ne
comprends plus bien ce qui pouvait alors tant m'y
sourire. Il est certain que, ce jour que j'éprouvais le
besoin de préciser, j'eus une sorte de révélation. Peutêtre avais-je simplement su puiser une confiance nouvelle dans cette pensée si simple et si simplement exprimée : &lt;&lt; Der Mensch mag sich wenden, · wohin er will~
er mag untemehmen, was es auch sei, stets wird er
auf jenen Weg wieder zurückkehren, den ihm die Natur
einmal vorgezeichnet hat •. ,, Oui ; c'est surtout cela que
Gœthe m'apportait : la confiance. Et, dans le journal
que je tenais alors, je lis à peu près à la même date :
•Rienne m'aura plus rassuré dans la vie que la contemplation de la grande figure de Gœthe. » C'est aussi que
j'avais à me délivrer des entraves d'une morale puritaine qui, pour un temps, avait bien pu me raidir et
m'enseigner la résistance, mais dont je ne sentais plus
GŒTIIE

I. De quelque côté que l'homme se dirige et quoi que ce soit
qu'il entreprenne, toujours il en reviendra au chemin que
d'avance a tracé pour lui la Nature.

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à présent que la restriction et la gêne, de sorte que, cette
force de résistance qu'elle m'avait donnée, c'est contre
cette morale même, à présent, que j'étais résolu de
l'appliquer. Rien n'était mieux fait pour m'y aider que
1a lecture des Elégies Romaines. J'étais ravi de les si
bien comprendre. J'apprenais par cœur ces amples vers
et me les récitais le long du jour; ils scandaient les
battements pressés de mon cœur avide. J'y admirais
sans fin la légitimité du plaisir avec l'étonnement de
quelqu'un qui, jusqu'à ce jour, s'achoppait partout à
des prohibitions, des défenses. Quelle impunité ! Quelle
aisa.Ilce ! Je devais faire mien ce tranquille et harmonieux épanouissement dans la joie. Et, que rien ne
s'opposât plt;is puissamment à l'idéal chrétien, c'est ce
dont ne laissaient pas de s'apercevoir les zélés défenseurs de l'Église. Je m'amusais de les voir dénier à
Gœthe tout talent, tout don de persuasion, d'éloquence,
alors que déjà suffisait l'exemple glorieux de sa vie
pour me convaincre qu'il n'avait pas fait fausse route
et que ceux-là seuls, en France, pouvaient nier la splendeur de ses écrits, qui ne les lisaient pas dans sa langue,
mais seulement dans une traduction désenchantée.
Toutefois, le déni qu'il ne m'étonnait pas de les voir
marquer à l'égard de Gœthe, il me plaisait de n'en point
trouver chez Gœthe la réciproque envers eux. Il était
naturel qu'ils ne pussent admettre l'éthique de Gœthe.
Il était naturel que Gœthe, soucieux de tout admettre,
de tout comprendre, écrivît en parlant d'eux : « Il se
découvre le plus souvent que les au.tres ont aussi bien
le droit d'exister dans leur manière d'être, que moi dans
la mienne 1 ». Ainsi la culture accepte le catholicisme
t. Campagnes de France (Munst.er; Décembre 1792). Et
plus loin : u Cette formule d'adieu de pieux et bienveillants
1:atholiques ne m'était ni étrangère ni désagréable-; elle m'avait
êté souvent adressée par des connaissances passagères et souvent aussi par des prêtres, mes amis, et je ne sais pourquoi je

-CŒTHE

375

-comme un stade fécond de l'humanisme, de cet humanisme auquel la religion se doit de s'opposer.
Pourtant j'avoue que cette longanimité de Gœthe me
paraît aujourd'hui quelque peu compromettante. Tant
qu'il ouvre son intelligence et son cœur par grand besoin
de t?ut compren~~, tout va bien ; m~~• si _c'est par J
souci de tranquillité, de confort, vo1e1 q_m grandit ~
d'autant, à mes yeux, l'attitude incisive de Nietzsche.
Il n'est pas indifférent que la seule Allemagne ait
produit ces deux grands représentants de l'humanité.
Il fallait Gœthe pour permettre à Nietzsche de s'élever,
non point contre lui, mais sur lui. Lorsque je relis
Gœthe, j'y vois déjà Nietzsche en puissance. Il ne faut
pas presser beaucoup son Faust pour en faire jaillir le
Surhomme; dans Les Dieu-X, les Héros et Wieland, je
pressens la Naissance de la Tragédie.; enfin, dans son
Prométhée (et je ne parle pas seulement de l'Ode qui
:figure également dans le volume de ses Poésies, mais
du petit drame auquel il a, quelque peu facticement,
rattaché plus tard ce monologue 1 ) j'apprenais déjà que
rien de grand ne fut tenté par l'homme, qu'en révolte
contre les dieux. Aucune œuvre de Gœthe ne laboura
plus profondément ma pensée, c'est aussi que sa hardiesse est extrême~ et c'-est ce qui explique que Gœthe
ne se décidât que si difficilement à publier, et seulement
vers la fin de sa vie, cet écrit de sa jeunesse. L'Ode
même qu'il y rattacha fut livrée au public sans son
assentiment. Ici, comme malgré lui, Gœthe rejoint
saurais mauvais gré à toute personne qui souhaite de m'attirer
dans sa ~phère, 1~ seule où, selon sa conviction, on puisse vivre
et mourir tranquille, dans l'espérance d'une éternelle félicité. ~
(Ibid. ; fin du paragraphe).
I. A ma grande surprise, j'ai rencontré en Allemagne des
littérateurs éminents et fort cultivés, qui n'avaient pas connaissance ou souvenance de cett.e œuvre et même .nièrent qu'elle
existât; c'est bien aussi poUiquoi j'en fais une citation un peu
longue. C'est à ce Prometheus et non à la Pandora bien connue,
que Gœthe fait allusion au XVe livre de Dichtung"Und W ahrheit.

�376

LA NOUVELLE REVUE FRA.~ÇAlSE

Nietzsche, ou plutôt le précède. Mais l'état d'insubordination qu'il peint dans son Praméthée, Gœthe ne peut
et ne veut s'y maintenir ; il lui faut retrouver, quittant
la région de la foudre, un climat où sa pensée puisse
plus commodément s'épanouir. Celui qui devait tenter
dans le Second Faust une réconciliation de Faust avec
Dieu à travers une hasardeuse symbolique chrétienne,
souhaitait, dans son esprit pacifique, réconcilier de même
avec les divinités de l'Olympe le Titan d'abord révolté.
La phrase qu'il ajoute au monologue : « Minerva tritt
auf, nochmals eine Vermittelung einleitend » (:\linerve
arrive pour un nouvel essai de médiation) le laisse suffisamment entendre. Et qu'il n'ait pu arriver à trouver
une satisfaisante formule de conciliation ou qu'il en
soit venu à estimer cette conciliation impossible ou
vaine, c'est ce qui explique l'interruption de cette
œuvre à laquelle pourtant Gœthe n'avait guère cessé
de penser, car elle symbolisait et résumait admirablement le toum1ent de sa propre pensée. Je dirai plus :
cette paix à laquelle il parvint dans sa vie, sans doute
n'avait-il pu l'obtenir qu'en trichant un peu; il ne pouvait consentir à tricher dans l'œuvre d'art : celle-ci
resta donc inachevée.
Si la dure chasteté de Nietzsche pousse plus loin une
audace plus constante et non moins altière, j'admire et
j'aime chez Gœthe, compagne de sa force, cette tendresse
amoureuse qui le fait pencher Prométhée sur Pandore:
Et toi Pandore,
Saint réceptacle de tous les dons
Qui dispensent la ioie,
S01is le ciel lointain,
S1,r la terre immense ,·
Tout ce qui fait q•ue mon être jubile,
Ce q1ii, dans la /Yatclzeur de l'ombre,
M'abreuve de réconfort,

GŒTIIE

377
Et du soleil ami la félicité printanière
Et de l'océa1i le ff.ot tiède,
Si lew· tendresse a jamais caressé mon sei1t
Et tcmt ce dont le pur éclat céleste
A délecté mon dme de repos ...

Tout cela, tout... lvfiemie Pandore! '
L'universalité même de Gœthe et l'équilibre où il
maintient ses facultés, ne vont pas sans une sorte de
modération, de tempérance. Ou plutôt : seule la modération permet cet équilibre heureux, auquel bientôt
Nietzsche se refuse. Dyonisos ici triomphe. Gœthe
se méfie un peu de l'ivresse et préfère laisser dominer
Apollon. Son œuvre, imprégnée de rayons, n'a pas de
ces replis mystérieux où s'abrite l'angoisse suprême et ]
ses ténèbres. Il peut verser de douces larmes ; on ne
l'entend jamais sangloter. Nietzsche exigera de l'homme
davantage, il est vrai ; mais l'exemple de ce Titan foudroyé, de ce Prométhée sans Pandore, c'est aussi bien
notre fragilité qu'il remémore. A son anxieuse question:
u Que peut un homme? &gt;&gt; nul mieux que Gœthe n'a
répondu.
ANDRÉ GIDE.

I.

Und du, Pa11d0Ya
Heiliges Gefass dsr Gaben aile,
Die ergôtzlich sinà
Unter dem weiten Himmel .
.A.uf der unendlichen Erd8,
Alles, was mich je erquickt von Wonnegefülù,
W as in des SchaUens K ühle
Mir Labsal ergossen,
Der Sonne Liebe femals Friihlingswonne,
Des M eeres laue Welle
,
Jemals Zàrtlichkeit an 111eine1i Buse·n angeschmugt,
Und was ich ;e für reinen Himmelsglam
Unà Seelenruhgenuss geschmeckt...
Das all ail... 1\1eine Pandora I

�&lt;.ŒTHE, L'UNIVERSEL

GŒTHE, L'UNIVERSEL

1
GŒTHE OU LE COURAGE DE VIVRE

Un grand. homme, on ne l'enferme pas dans un
mot : si l'homme est assez grand, le mot est faux.
Cependant, on peut chercher le trait essentiel d'une
puissante figure, celui qui. frappe d'abord et ensuite;
qui se révèle dès la jeunesse, que le gran~ âge n'ait~~
pas, et même qui se marque davantage a mesure qu il
persiste. Ce trait n'est pas tout l'homme, il s'en faut
bien; mais il définit, il cerne le caractère. Si je le
cherche dans Gœthe,je trouve le courage de vivre.
Gœthe veut la vie en toutes ses formes, ou à peu
près ; il s'y élance, il l' étrei.nt, il l'accepte à . to~
risques ; il ne se lasse pas de s'y mesurer ; plus il s y
confronte, plus il entend s'y augmenter lui-même et
s'enrichir ; il y fait servir jusqu'à ses échecs et ses
plus fortes pertes, s'il en subit. Sans jeu d'antithèse,
Gœthe s'élève sur ses propres ruines : toute pierre
qui se détache de lui, toute poussière mhne, tombe
droit sous ses pieds et lui fait socle. Son commerce
avec la vie est parfois une lutte ; mais cette lutte est
pareille à l' arrwur qui ne refuse rien pour dur-er et
qui accepte tout pour être. Qui plus aime,, est le plus.

37~

Un certain goût bourgeois, une certaine timidite
à l'endroit de la mOTale bourgeoise, une certaine peur
du q,,len dira-t-on et du scandale dans tous les sens,
même' dans l'ordre de l'invention et de l'esprit, voilà
peut-itre la setde limite de Gœthe. Mais à cet égard,
il est le plus libre et le seul entre les Allemands de
son temps : Schiller est un pharisien près &lt;!,e lui.
Toute poésie doit être un poème de drconstance.
On ne fait rien, on ne doit rien faire en art qui ne
vienne de la vie. Le poème accomplit la vie et les
passions, ou nous en délivre. Mais il est vide, s'il
n'en sort pas aussi naturellement que le fruit de la
plante féconde.
Il suit de là que le poète, s'il n'est d'abord ardemment engagé dans les passions de la vie, ne peut
donner que des œuvres vaines.
Dans l'homme de lettres, qui n'est rien de plus,
tout est pris par la lettre à la fin, et l'homme est
anéanti.
Gœthe est de tous les poètes celui qui ressemble
le moins à l'lwnzme de cabinet, qui fait profession de
poésie et d'écrire. Au fond, il déteste et méprise ce:te
espèce, qui est la plus générale de tout.es : au pamt
qu'un artiste à la façon de Gœthe est ce qu'il y a
de plus rare aujourd'hui, et de plus méconnu. Flaubert est l'anti-Gœthe.
Schiller l'était déjà. Il faitle brigand à vingt ans,
mais toute sa vie est celle du plus moral et du plus
conformiste des hommes : le pasteur laïque, __bref l~
professeur ; qui pis est, idéaliste. Dans ses livres, il
est libre, il est hardi, il est tout ce qu'on voudra;
mais on sent fort bien que toute cette force n'est que
du papier. èe héros de la liberté n'ose même pas

�38o

GŒTIIE, L'UNIVERSEL
LA NOUVELLE REVUX FRANÇAISE

saluer, une seule fois, dans ses lettres, la femme de
Gœthe, parce qu'ils ne sont pas unis par un lien
légitime. Et tout le reste à l'avenant.
Gœthe si misuré en politique, en opinion et en
tout, est l'lwmme libre. Sch;//er est le Philistin.
En Gœthe, le courage de vivre est éclatant. Ses
amours en sont la preui•e, et toutes ses relations avec
la f ami/le . Il cède sur les mœurs et les apparences
sociales; il ne cède rien sur le fond. A soixantedix ans, il n'a pas honte d'avoir un grand amour
pour tme jeune fille de dix-neuf. li n'a pas honte,
etitre Austerlitz el Iéna, d'aimer les Français,
d'admirer Napoléon, et pour ie moins de lui rendre
justice. Ce qui ne I'empêche pas d'être pro/ondé- .
ment Allemand, de génie allemand, et filialement
attaché aux gra11deurs de I' Allemagne.

II
Gœthe a peut-être de l'orgueil; mais je ne foi vois
pas de vanité. Si on le compare à Chateaubriand,
il est sans vanité aucune, comme il est satis artifice.
Sa simplicité est le miroir de son génie. Dans Chateaubriand, tout est concerté jusqu'à I'imposture.
Gœthe ne di~pose les plis que de la draperie la plus
si.mple.

III
Faust est le témoin admirable de Gœthe. Cette
amvre immense est sans aucune unité, si ce n'est
l'âme de Gœthe. C'est bien pourquni elle dure autant
qtte la vie de Gœthe lui-mhne. Elle est sa confidence.

Il l'écrit tout autant qu'il vit. Il y met tout ce qu'il
éprouve de plus fort et tout ce qu'il pense de plus
haut. La seconde partie finit par être la contradiction
de la première. Lui, le grand païen, il s'y fait chrétien, par amour de Part ; il fait entrer Jésus et le
sentiment catlwlique dans le panthéon de tottS les
dieux. Je veux bien d'ailleur-s que ce soit la façon la
plus cruelle de détruire une religion que d'en faire
un moyen de fœuvre d'art.
Reste cette loyauté si noble de Gœthe envers luimême. Une œ11,vre comme le Faust est la seule façon
qu'un grand poète puisse admettre d'écrire ses
Mémoires. Ici encore, Chateaubriand lui fait i-is-àvis. Les Mémoires d'Outre-Tombe sont la seule
partie bien vivante et toujours admirable de Chateaubriand . .Mais quel abîme entre l'homme de ces
Mémoires et celui de Faust. Tout est affecté dans
Chateaubriand, mhne la ca11deur, même l' aflectation. Il n'est vrai que dans la vanité et la haine.
Gœthe et Napoléon. - Napoléon ( comme tous
les conquérants) ne serait rien sans les autres : ü
leur faut un pyuple, des armées, une foule : ils sont
les grands artistes de la foule et du hasard. Un
Gœthe se passe totalement des a11tres : il se doit
tout. Car Gœthe vit immensément dans le cadre le
plus modeste.

IV
OSE tfRB

Que l'homme est rare en ce monde plein d'ombres.
Ils sont à peine quelques-uns, qui vivent parmi des
morts. De ceux que j'ai connus, qui. 'Divaient un peu

�382

LA NOUVELLE

REVUE

FRANÇAISE

entre uûzgt et trente ans, à peine si deux étaient
encore vivants à quarante. Ils étaient ensevelis dans
les tombeaux de la famille, de l'argent et de la réussite, bons pères, momies à revenus, membres d'unettcadémie, que sais-je? Une tête dans trois ou quatre
troupeaux : un seul. ne saurait leur suffire.
Gœthe ne vit que pour la grandeur. Et la grandeur
pour lui consiste à se créer soi-mhne, à s'élroer toujours plus haut sur un plan supérieur. Telle est sa
1'f0rale.
Non pas la grandeur du rang, de la fortune, Oil
de quel ordre que ce soit dans la matière : la grandeur
intérieure, celle par où 1m homme s'accomplit en
accomplissant so11 Destin de créateur, par delà les
accidents mùérahles du succès, de la famill.e, du rôl.e
social ou de la vie prospère. Tous les Pharisiens
attendent Gœtlre à ce ca"efour. Ils le guettent po11r
le faire trébucher sur l'une ou l'autre de leurs maximes. Ils lui reprochent son orgueil et sa cruauté
égoïste. A leurs yeu.-c il n'est ni bon citoyen, ni bon
père de famille, ni digne académicien . Il ne leur rit
pas a:: nez. Et même Gœthe souffre un peu de leur
défiance. Mais il rit d'eux intérieurement, avec ,
moins de mépris que de colère, parfois, et d'ennui.
Ils ne savent certes pas ce que cette fidélité à
soi-même coûte. Combien de luttef, combien de sacrifices, et cette lassitude infinie qui prend le •z:ai12queur
après le combat.
Au bout du compte, ce que cet égoïste doit se
reprocher le plus n'est pas d'avoir abusé des autres,
et de les avoir immolés à sa plénitude; mais, au
œntraire, de ne l'avoir pas fait, quand il aurai.t pu
ou dû le faire, d'avoir cédé plus d'une fois aux

G&lt;BTBE, L'UNIVERSEL

lâches conseils de la sympathie, d'QfJOir trahi son
propre désir et sa mission propre par égard et pour
venir en aide aux autres.
Le crime est d'être infidèle à sa grande,u et à
l'action dure qu'elle exige. La grandeur est la vertu,
et il faut la servir.

V
Cet heureux Gœthe a eu ses accès de néo.nt. Il a
maudit la joie. Le pacte de Faust av~c I.e Malin ~st
le traité du disespoi.r avec la iie. Se lwrer au destin,
mais non sans en œvoir du moins tiré tout ce qu'on
peut. A vendre son âme, on s'engage à jouir de
l'heure présente : le présent est ce plat de letitilles
qu'Esaü le goulu, le membru, troque en écl~ange d't'!'e
nourrittae idéale. Vhn et se perdre ; mais du moins
se perdre en vivant.
Pas plus qlle Fa11st, Gœthe ne s'en tient là._ ~l
consent à passer de douleur en douleur, et de Joie
en joie, pourvu que I'une des spirales mène à l'autre.
La volonté d'être heureux se réduit à la ool01zté
de se donner, soi-même à soi, tme sorte de bonheur.
Cette création est un art propre à l'homme.
Comme I'appétit du néant est le terme du désespoi:,
/' asjrz.'ration au grand calme, à I' honneur de la paix
qui contemple est le terme de tout ce que nous pouvons
1lommer notre bonheur. &lt;&lt; Tai aménagé un port à
l'abri de tous les vents, dam une sûre rade : tiennent
toutes les templtes au large, je ne m'y dérobe pas .. 11
De toute manière, nous te11d01,s à nous accomplir,
autrement dit à nous quitter. Celui-là reste dam le

�384

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus drer et plus âpre désert, qui lui-mhne ne se
déserte.
Allons, quelle que soit la vie, elle est bonne : et
pourquoi? - Parce que je vis.

VI
POÈTE

La, grandeur de la poésie, dans Gœthe, est du

!

mime ordre.
Entre tous les grands Allemands, avec Heine,
Gœthe est le moins professeur. Il est en poésie comme
il est en amour : la même loi le régit dans l'une et
l'autre action.
La, force intacte de la vie et la puissance de la
culture s'y accordent et s'y confondent. Il faut toute
la culture de son peuple et des siècles pour produire
un de ces petits Lieds, où le sentiment touche à la
perfection. Mais il faut qu'elle s'oublie, tandis
qu'elle est en train de le produire.
A prendre une comparaison trop rnatérielle pour
n'être pas un peu grossière, tous les soins des vignerons
pendant deux mille ans, le choix des ceps, le travail
du vinage, l'aménagement de la terre, toutes les
formes de la culture sont nécessaires pour donner à
ce verre de Romanée le rubis, le feu doux, le corps,
la violette qui mettent une telle coulée de soleil
liquide si fort au-dessus d'un vin ordinaire, qu'on
ne les dirait pas également un jus de raisins, issus
l'un et l'autre d'une vigne. Mais quoi? il en est
ainsi, pourtant :
Un fruit miraculeux n'est pas moins fruit qu'un autre.

GŒTHE
d'après un dessin de Ferdin and

}AG EMAN N

( 1817).

�GŒTHE, L'UNIVERSEL

Par là, Gœthe est l'exemple et le modèle de "tout
grand poèie dans le temps à venir, s'il peut y en avoir
encore. Désormat"s, la culture estinséparable de la poésie.
Baudelaire lui-même n'accorde pas si pleinement
la pensée et l'instinct. Ce ·n'est pas que la culture de
Baudelaire soit trop étendue : au contraire, elle n'est
pas assez profonde. Quand il chante, il n'a pas tant
à oublier. Son chant est parfois sublime ; mais il
est plus conscient, étant plus borné. Il va plus loin
dans un sens, mais un sens seulement. Les autres lui
manquent. La pensée de Gœthe et sa culture sont
bien plus étendues. La religion ne vaut pas, pour
l'espace qu'elle couvre, la communion avec l'immense
nature. De là; que Baudelaire s'est porté vers l'artifice : sa gloire est de toujours l'excéder. En lui, la
mystique a corrigé les torts d'une foi, d'ailleurs
presque en tout hérétique. La doctrine de l'artifice
est une espèce de la théologie : presque partout, le
génie de Baudelaire y est infidèle. Et le bonheur de
Baudelaire, en poésie, est d'être un peu damné.
Gœthe chante, comme s'il· ignorait -toutes les ressources de l'art et tous les contrepoints de la pensée.
Il a plus que personne la vertu d'oubli, qui est au
fond du véritable poète et, sans doute, de toute
création artistique.
Quel beau miracle : le vrai poète oublie en créant
la culture qui le nourrit et le porte à créer. Son \
potentiel de vie lui permet cette action contradictoire : \
il laisse aller son instinct, il se donne à son émotion ;
et sans le savoir, sans le vouloi,r, la culture prnfonde
enveloppe l'instinct libéré; et si cachée qu'elle soit,
ou si muette, elle le guide. Ce prodige si rare est le
miracle de Gœthe . .
25

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vu
PAIEN DE L'ORDRE A VENIR

De l'id&amp;e chrétien,ie) Gœthe 1W retie11t que le
salitl- L'amour J'assure.
Que la fern:»œ ai.me l'homme : J&gt;ar amour, qu'elle
fasse tottt pour lui. Que l'homme aimi! la vie, et qu'il
soi.t prêt à tout, paJ' anwur pour elle. Cet équilib,:e
est juste.
L'amour de Marguerite sauve Faust. 111ais Faust
mérite d'être sauvé /JO'" ron anzour de la vi.e. Il fl'a
pas d' GMl.re droit au salut.
Toujours, Faust affirme. Il n'est pas d'affinna.ti&lt;»l
plu$ pleine et plus dense que l'avzour : elk porte
toute la vi.e et la -renouvell.e.
En ce sens, ai.mer le cède à étre aimé, peut-itre.
De là, que la femme est .u, grande médiatrice. Je 1~
suü pas sûr que pour Gœtht! la Vierge des Sept
Douleurs ne soit pas une simple image de 1\tfarguerite.
La Reine des Cieux est /l1111guerite délivrée de la
mort et. des remords, que nourrit la commu.Jle douleur.
Mort et douleur, il n'y a j&gt;as d'auP,e péché ni
d'autre crime : mz charge cette double besace en
naissant. La-vertu est de s'en libérer.
Dans l'ordre chrétietz, Gœthe détest.e le spectacle de
l'humi/lation et du suppüce, l'étalage de la souffrance,
la vanité d'une faiblesse même héroïque, et la croix
qui en est le symbole. Les bras de misère qui enferment
tout l'espace menacent tous les horizons de la petJ.Sée.

387

GŒTHE, L'UNIVERSEL

Gœthe a l'horreur et le mépris de ce gibet qui attache
même le ciel et le -soleil au supplice tks plus vils
esclaves. Un païen de la 1wble espèce 1,e peut pas
sentir autrement.
C'est en quai il a l' ai.r de nier que Jésus ait jamais
existé. Les dieux sont en nous. Ils so-nt ce que nous
sommes et nous les f aiso-ns à notre image. Le dieu de
Gœthe ne peut ,pas être .un malheureux qui. meurt
entre deux bandits cloué sur une croix d'esclave.
Prométhée, à la bonne lzet1re. Prométhée, l.tti, est
immortel. Lié mr la plus Izaute cime, signe suprbne
par-dessus les 111ontagnes, il souffre moins qu'il ne
menace. Il est sûr de vai11cre; il verra la fin des
dieux ennemis. Son seul tort est son génie : il est
venu trop tôt.
Enfin, pour Gœthe, il )' a bien des di.eux. La
plus belle ambition de l'homme est de les Jaire naître
et de les embellir.
L'ine.°'piable péché de Méphistophélès est de les
nier, de les avilir, de chercher à les détruire. Par là,
tout l'esprit de 'Jl,léphistophélès tze sert à rien. Car
il est aussi intelligent, sinon plus, que Faust luimême. Mais il 11e croit pas à ce qu'il pense ni à ce
qu'il fait. Sa révolte contre Dieu est une révolte
contre la 'lJie. Il est lacé. Bref, il n'aime pas.
Gœthe est le contraire de l'athée.
Le but de la 'lJie est la vie 111~ne.
0

VIII
NOTRE GŒTHB

Gœthe est le plus grand des Européens ; il est aussi.
le premier, depuis Montaigne ; et peut-être le seul

�388

L:\ NOUVELLE HEVUE FRANÇAISE

avec Ste11dhal. Voltaire ri'est qu'un faible L'ssai de
Gœthe : car t"l a tout de Gœtlie moins la puissa11te_
poésie. Dans Gœthe, au-dessus des di:-c hommes_ qu~
vivent en lui, le poète est le plus grand, et cel": qu_1
lie toute la gerbe. Gœthe sm,ait bien ce que Je dts
là : il a rendu justice à Voltaire mieux que persom!e.
C'est que le magnifique poète est un h01,~me
I?,1.xHuitième Siècle, tout en annonçant le D_ix-Aeuu':'ne
et les suivants· : il rend présente la raz.son classique
et la vertu de l'antiquité à l'âge se,.sible qui vient
de naître, à l'ère romantique. Gœthe est le grand
médiateur. Il n'y a de salut pour l' EuroP_e que dans
l'esprit de Gœthe. Mais il n'est pas 1&gt;,ossiblc que cet
esprit s'éteigne, puisqu'il est c~lui de l E~rope même_,
et que l'Europe ne serait qu un mot ·mde sans .lm..
Dans l'ancien rn01ule, quelques docteurs chrétiens,
porteurs de l'1111ité catholiq~e, 011~ ~té des eurorms.
Mais ils le furent dans l' espece reltgie~e : leur E:1rope
était ,m. Islam : il y avait une foi : tl n'y m,-azt pas
d'Europe. La foi est un sentiment? fondé sur le_ mystère. Non moins qu'tme fo11,clt01i du s~ntzment,
l'Europe est u11e forme générale de la raison. En
chaque esprit capable de s'é~•er à cette fo1'me rare,
/'Europe est une •volonté. Elle semble 1~lme ,une
.. olonté nécessaire. Ce qui ne veut pas dire qu elle
doive s'accomplir fatalement.
Le communiste est mi essai d'Euro-péen, sous le
siglle du nombre e.t de la matière. 1~ n'e~t pas plus
un européen que le chrétien des premiers siècles, dans
les câtacombes. D'ailleurs, c'est le même homme. Les
catacombes ne sont plu.ç dans le sous-sol de Rome.
Ces termitières de la cité fut ure vont en ~uwzels d~
Glas,,ow
à Cantvn et de Séville à Toki.o. La f m
b

GŒTHE, L'Ul\TJVERSEL

mène les religi.ons, et celle de Lé!li11e comme celle de
Jésus-Christ.
La foi tend à l'uniforme ; elle I' exige ; elle hait
la di7.:ersité sous le nom d'hérésie; elle se fonde sur
l'égalité générale et sur le nombre.

ftt

IX
Gœtlze ne connaît que l'indi1.:idu; il en a la passion; en lui, l'indii·idu blessé semble indifférent à la
nation et à la race. Il est trop sage et trop artiste
pour faire fi de la qualité et des pnissances inégales.
« Que chacun balaie devant sa porte et la rue sera
propre. » La véritable Europe est un accord et non
l'unisson. Gœthe tient pour toutes les variétés et
toutes les différences : l'esprit qui interprète la nature
1ze peut pas se donner une autre règle ni un autre
jugement. Il n'est d'Europe que dans une harmonie
assez riche pour contenir et résoudre les dissonances.
Mais l'accord d'un seul son, fût-ce à des octaves
en nombre infini, n'a auczm sens harmom'que. Pour
faire Utle Europe, il faut wie France, u11e Allemagne
1me Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse,
une Italie et le reste. Il faudra même 1me Asie, deu.x
Amériques, une Afrique, des noirs, des rouges et des
jaunes pour faire,
jour, un monde. Voulez-vous
un genre humain ou une termitière à fourmis humaines? Les temps sont venus de clwisir. Car nous
avons le choix, et cette liberté est le propre de l'homme.
Gœtlze a choisi.

un

�LA NO'OVEl,.I.Z ~ ~

f'~il y • •

X

c, w.,g,riJitJw Gœt1œ n, Mit rien ditnlin et œld
tout acœrtler. Voilà 6iffl 'le sem tls son orin• .A utû
échel'le, fordre est la sup,bne justice. L'ordre ed
lajigu,e de l'art en politique. Gœthe dit : u La critique
est aisée et r art est difficile. » Lu esprits sans pr,,tée
ne sont pas capables 1k transposer ce précepk à
pu,,, du liore au plan de la ,ociété. Si l'EUTop« est
am grœul œrps m,ant, dont ln nations sont •
· tliwr1 .,,,J,res, k cri1M ut igal. œntTe les flUlfll1,m
et œntre 'le corf.J$, qu'on ~ le corp, OIS
p'on _,,,. w fllffltb,u. Le critM Oil" la sottùe.
L'Europe est conç,u : tout fatteste. Peut-lue-'este-l'le • · Trmts ans après Val.my, Gœthe affin#6
l'tlfJOir w ,udtre, k soir à cetu batailk, la plu,
glorieuse et la JIIOÏnl ~ qui jut jQIIIOÜ. L'E•
..ope est Jetoant nous; mais elle est .almk. Oetü
œmb'le fièure à t(Jlff)UÙiOnS est sans doute r âge •
la p,,1,erli. n faut la soigner. A tout p,etllbe, ,__
..,i l'Et,,ope ""'1IMe 'J.I" l'Eur• 11UJ1Ü. La
m'/Dt,U ,ü m,n kal-te la ,nort. Le, prophètes à
flltlll,nr ont . . gram œiz et r Ô1M tlllftliot:ff..
GœtM ut ,. ""1,,iralile midecin : il n'ut pa, opti.
mte paru qu'il ut IJWflf'le, 1IUIÎI parce qu'il. ed
toujours jrit à tlotm6 ù sa force et da ,omr •
potient. Et jQ1fl/M ,1 ne 'le co,ula,nt,e.
XI

L'Europe de Montaigne est la pensée d'un uul
homme. R y a une Europe dans les F.asais, pa,œ

··•·ah

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.a-. ~ , ,_,,_, .A.. . . ., ,.1__ /If# ,..
1~-,a&amp;m..•rtitwlrihana•laCW.,
J, IMJÎIIW. l'Pw qw rEll1'0J» IIIIÎt fJIYliant .,_,
....._, il fat que f .Allnu,gu ltlÏt k llus .U. r ••·
41 ~ FNIKe le_~ faaçois• q,,e fan 11 , - , , . :
1IIOffll I.e mal, ici et là, moins 'le mépris, la viokna
et la haine. L'homme n'est fhomtne que si on tw
la bite en lui, ou tlu - - , qu'on l'y nuèl.e. La
'IHlriité est la loi, le charme et fhonneur de l'art 1a
,J- .t la ~ • 111 ,,..,,. Ct0, li -,. et li
I"' Ill rtlÎSm,, bd IIIIIOnt 1# la _,,,,,, p'il ,_,
Ga,- enle1Ni tm,jou,s '°"'llcr ns - - ~ •

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GCZTIIE UNJVDSEL BT POUlt QU()I

Un petit marteau à la main, or, , , . Wu à ,-..
iorim- seas u b,111; • iaa, w - . all..,.,
... 1.m,p, n,r 14 toillJ. 0ft
flatllnl f'IÎ
Jail ,. polagwl ,, IJoUIIIW, r ~ sas . . . .,
$'111$ tllJlll,M$, _,,; ~ t 1Jf1« loul le rMr,
. . . . . . If rp,i ,. ~ . IJlli ,.~- el qr,i ,-..
D, W • M autrl, "1 SIM# 4i/f..._ ~d qu'il ,v.1,._ 0 ,_ n p'il • 14 ,.,._ u tolllJtft . . . la

"""GœtJ,a •

�392

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nature. Les pierres, les terrains, les cou.leurs, les
plantes il cherche la sublime unité au fond de tous
les aspects et de toutes les dijférences. C'est l'acte
religieux par excellence de découvrir l' Un Divin
dans le mouvement perpétuel des divines variétés. Et
tantôt il se livre à la ravissante séduction des apparences ; tantôt il s'absorbe dans la contemplation du
plan où elles s'ordonnent toutes, où elles rentrent
après sTen être séparées. Mais ni les vapeurs changeantes ne lui font oublier l'océan I ni le Père Océan
les vagues de la vie et les innombrables nuées.

GŒT;HE, L'UNIVERSEL

393

minable et un peu puérile qu'il a faite pendant
quarante ans à Newton. L'optique de ce prince entre
les savants lui est un scandale. A la théorie des ondes
et des différentes longueurs d'ondes, il oppose sa
théorie des couleurs, comme s'il n'avait pas compris
ce que le fameux Anglais a voulu dire. Il s'intéresse
fortement avec une clairvoyance admirable aux travaux de Geoffroy Saint-Hilaire; et on se demande
s'il a seulement connu le nom de Fresnel.

XIV

XIII
Tous les mérites de Gœthe, en science, et toutes
ses erreurs partent de la même source. Il est aussi
peu géomètre que possible. Il ne peut rien penser,
dans l'ordre de la nature, qu'en fonction de la forme.
D'ailleurs les formes abstraites lu:i répugnent au
point qu'il préfère une erreur fondée sur une apparence plausible, à une vérité un peu abstraite. Avec
tout le crédit qu'il prête aux formes, il ne s'élève pas
à la figure géométri-que et moins encore au symbole;
car il ne croit pas qu'on puisse s'élever à la vérité
vivante par ce chemin.
Il a l'instinct du physicien, mais il n'en a pas la
culture. Il semble étranger aux travaux de son siècle ;
il n'a pas la moindre idée de la physique moderne et
de la part capitale qu'y doit avoir le nombre. Il a
horreur du calcul ; la notion même de l'analyse lui
manque. La mathématique est son ennemie, sans
doute parce qu'il l'ignore. De là, cette guerre inter-

Les formes sont tout à ses yeux. C'est la considératz'on des formes qui le mène à ses deux belles découvertes : la métamorphose des plantes et le crâne,
dernière et quadruple vertèbre. Là, en sa qualité
de poète, il est régi par la métaphore. L'analogie
implique autant de fausses vues que d'intuitions
réelles.
S'il n'a pas du tout le génie de la mathématique,
Gœthe, presque seul entre les écrivains de son temps,
a le sens le plus aigu de l'évolution. Combien, par là,
il domine au-dessus de tous les autres ; même des
hommes comme Chateaubriand, Byron, Benjamin
Constant, et d'autres, s'il en est, 1wn moins illustres,
on ne saurait dire d'eux qu'ils sont ses rivaux ;
ils lui sont trop inférieurs, en trop de manières.

XV
Pour Gœthe, pas de déduction qui vaille en dehors
du concret. C'est ce qu'il faut entendre en esprit,

�:394

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et non pas à la lettrs ; cum grano salis, et même

.deux.
Il va de soi que ce grand Goethe sait mieux que
wus qu'on ne pense pas sans abstraire. Mais il
s'agit de savoir jusqu'où l'on va dans l'abstraction
-et si elle ne se confond pas dans la connaissanc~.
L'esprit de Gœthe a toujours besoin d'un objet
précis. En tout, il lui faut l'individu. Quelle lefon
pour la fièvre des troupeaux. Si la pensée de Gœthe
' est condamnée, nous le sommes avec lui.

GŒTHE, L'UNIVERSEL

395

plus beau ni plus précieux. Pour un moment, voilà
bien Dieu fait Homme .
Or l'esprit de la science est celui de l'Europe.
C'est par là que I' Europe est universelle, et ne l'est
même que trop, depuis trente ou cinquante ans. Et
parce qu'il a porté presque en tout l'esprit de la
science, tout en restant poète, Gœthe, le Grand
Européen, a l'universalité.

XVIII

XVI
R:ftvE ET VIE

Il est bien clair que la science est du général.
Mais dans la science même, il importe de distraire
l'esprit qui sait et de le tirer de la masse. La physique
ne I'exige-t-elle pas? Le démon de Maxwell est plus
qu'un symbole.
Faust est le savant qui veut vivre et sortir de
l'abstrait. L'action est la chose concrète par excellence. Faust entend conquéri"r la vie en agissant.
Quelle vie ? une formule ? non, la sienne.
Toutes les préférences de Gœthe le mènent donc
aux sciences de la nature. L'anatomie, la botanique
ne sont pas abstraites. Et il voudrait que la physique
ne le fût jamais. Son inclination serait de forcer
toute la science â être concrète. En quoi il est toujours
l'antidote de la scolastique et le contraire du MoyenAge.

XVII
Magnifique Gœthe. L'esprit d'universalité qui
trouve la forme la plus personnelle : rien ne me semble

VIE ET DÉLIVRANCE

L'idée que notre Gœthe se fait de l'art tient à
l'une des vues les plus jusies et plus profondes que
l'artiste se puisse faire de lui-même et de la création.
Elle va même plus loin que l'homme, et une métaphysique y est incluse.
La poésie est délivrance.
L'homme se libère du fardeau, en créant.
Peut-être doit-on se délivrer du bonheur comme
de la peine. Le bonheur asservit, et la peine trouble,
enchaîne ou corrompt. En tout cas, il faut se rendre
libre de la douleur et de tous les excès que le désir
.déçu, la souffrance et les passions non satisfaites
condensent en orages au ciel de notre vie.
La délivrance de Gœthe est du même ordre que
la purgation d'Aristote.
Le Dieu lui-même n'a peut-être créé le monde
que pour se libérer de l'excès de sa pwssance. Le
powoir crée l'action ; l'œuvre suit. Cette sorte de

�'596

flildtl

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nt • fon4 tk l'4tne

illkmanàes.

ét

48 Ill

4'4dJHif•

Dam Gœth4 lè sem ile la tJie p,échu le ldli' tlt:
ràrl et lè porte. L'.i n'est rim 1a,u la•· L'tlrtUte

peu tù drole sans flto,nme.
Une f1ie médiocre ne peut pas :Jilw tlotme, f#fe
'gran,le œuure tfart (JU'une terre stlrik fi!" 6,#le
l'kolte.
Ct&gt;lntM notte powoir est la seule limite tù notre
droi.t, no'tre énergie ut la mesure et la ca,ue Je notre
action.
Gœthe est plus ancré Jam la 'Oie réelle, il y a tÜ
pùu fortes racine, que Shakapeare.
C'est tla,u Shakapeare et Wagner q,u je ITouw
une idie plus pure encore de la poésie ; elle en e11m1,t

tièlliment créatrice. Le musicien coml,le lè 1U!Jm.
ü poète amte,nple OfJec un SOff'ÏTe tovtu les fMiota
lontilk~.
• l~ poète ne dili-ore pas seuhmmt sa fJÏ8 prOftn ;
il accomplit toute 'Oie. Il lui p,lte la 1eule réalitl
'l"8 rillusion unifJerselle puûre eul,nmr1. :
Il élè'lfe une fJÏ8 plus libre et pl,u belle au-dema
D fNlÎ1f fllffllOnle de celle-ci, que tout corrompt,
iJ118 tout enehat,,e. Il fonde snjin la md8 tJie (Jlli •
ltlit pa, contla,nnâ dh f origi,,e : la f1k drt râ,e.
Et t:ettn, puisque tout tst fait œ fétojfe tf•
lfiflgè, le rlw de l'art est bien pltu wai q,u tdiii
de la oie.
XIX
WAGB ES, GLUCKLICH ZU SEIN

Ose ltre heurewe, tlit Gœtlte. Et pl,u tari, , • to,,ps tlfJant a ffllilb'ir, il ·a p,, liN (Jllil n't.t I"'
'

. . . . . t."DJIW~

a,-•
Itou UIIUlina
wai
• • Mai, quoi, annme le but 4e la

39f

~ en ~

t1,

tU at la w.
,.,,,,,, i. 1Joaheur mime est tÙ wore. A,u,i ai-:ie "'
ftMMll,ee 4e substituel' « Ose fliwe » à « Ose ltn

,..,,.....

•ernent
à ceux qw troublettt
règle, ov qui l'en font douter,
qui dérang~t

1ililïths en

Pl#I

.

œ,,t

or,

,_titre qu'il a mis dan, sa -oie pour f.accomp/ir.
JI IOÛ«lffte-àiz ans, quand il aÎllle une jeune jilk
e 6--f'U!U/, il est profondément blessé tle 'Pffilr6
#1,ù partis $UJ,Tbne. n feût gagnée, sans lei parent,,
,.,,, k monde, san.s tous ces témoins harg,zauc de la
iÎlllaétmce et des vsoges. Mademoüelle 4e LevefuoM
~ fait une folie, Gœtlul ne l'et2tfl"U faite;
il a,,rait bu UM àen,ière iwesse aux sources ks plm
dtattdes de la poésie. Ha, le poète a tant besoin
-tl, jeunesu, il en garde tpnt pour son tourment,
~ au filet des rides, mhne sous la neige des chew,,;o
6lana. La 'Die du wai poète est une fJie d'amour,
ou secrète ou mihle ; il n'est ja,nai, épowc, il est \
~ , amant. Et maihewr à lui, s'il se force à
• pas l'ltr~.
.
Pou, la .mhne raison, Gœthe rompt brt.uquetnffll
,._ Bee'thown, et {J'l)ec Bettl"ne. Beeùwven ne peut
ltr:; ,on ami • il remet tout en questior, ; il ne 1e plie
()' ritm qu'à' ses propres fJioknt:a ; et il f ~ait
a tJiïr à ses éruptûms untimntales : CllT il fait le
~ plutôt IJl''il ne fest; trois foi, IU1' quatre
il u f&gt;lalt à le faire. Or, Gœthe est son ainé en tQJd
#. 'DÎllfl am. Batl,o,vm porte dam le train quœitlÏn
• ta ae une rhétorique insupportable : il est par
~ plibtfien. n ne doute jamais de !'en, ne ~
_,,,_son~. Il se fait un droit de sa brutali.tl,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sous le nom de franchi.se. Il se ferait une vertu de
sa grossièreté, s'il y était sensible. S'il crie, il faut
hurler; il faut gbnir s'il pleur(!. Il est naturellement
dans l'e:-ccès; et plus il vit solitaire, plus son œuvre .
l'étale.
Mademoiselle de Levetzovn'est pas Bettine. Gœthe
a mis tout d'un coup le fossé entre Bettine et lui,
dès qu'il a saisi l'amour-propre immodéré qui est
trop visible sous l'amour et l'exaltation de cette jeune
fille. Il s'en sépare, parce qu'elle prétend trop sur
lui. Bettine est dangereuse dans son intempérance
de Muse romantique. Elle est trop semblable aux
jeunes Allemandes du temps présent : celles-là, si.
réab'.stes en tout, si directes aux sens, qu'elles puissent
être, font à l'homme, si grand soit-il, une guerre
sans merci. Elles veulent le conquérir et ne veulent
pas être conquises. _Elles entendent l'asservir et ne
pas être asservies.
Gœthe est un homme de l'ancien temps, dans le
train des mœurs démocratiques. Gœthe veut être
servi. On le lui reproche, tant on a peu le sens de
la grandeur et des rangs. Une Bettine est à fouetter
qui se jette sur les genoux de Gœthe, qui lui passe
les bras au.tour du cou, qui lui fait respirer la fleur
de ses vingt ans, et qui refuse d'être cueillie sans
conditions. Qu'elle ne soit pas tentée par l'homme
qui pourrait être son grand-père, soit. Mais de quel
droit le tente-t-elle ? Pour quoi vient-elle troubler
le vieux grand homme et lui fait-elle perdre son
temps? Qu'elle reste chez elle, entre son vertueux
père et sa sainte mère; ou du. moins qu'elle se tienne
sur sa chaise à bonne distance. Quand elle se colle
.à Gœthe, qu'elle fait la chatte sur son ventre, les

GŒTHE, L'UNIVERSEL

399

bras nu.s, la gorge nue, en robe légère, elle est à
prendre. Et le vieux Gœthe est bien honnite homme,
de ne l'avoir pas prise. Mais plutôt, il est amoureux:
et tout chargé d'ans et de génie soit-il, ce corps ne
s'offre pas assez, si le reste se refuse; cette vie se
refuse, si le corps se marchande et calcule le marché.
Qu'elle donne tout, cette Bettine, elle n'a 1-ien de
1nieux à faire dans la vie, que de la ·perdre ainsi.
Ou qu'elle s'en aille. Si Gœthe la veut, c'est qu'elle
a tout fait pour qu'il la voulût. Son œuvre n'est
pas achevée. Il a mieux à faire dans la vie que d'écrire . 1
ses livres, désormai.s, sous la dictée de cette Egérie,
ou de corriger et de nourrir ceux qu'elle brûle d'écrire.

XX
VERTU HUMAINE DE GOETHE

Quand on pénètre plus avant dans la vie de
Gœthe, et qu'on va un peu au delà des apparences,
on trouve toujours l'homme : il est égal à son œuvre.
On le dépouille sans peine de sa légende : on écarte
l'inutile apparat dont on l'entoure, Il est bien plus
vrai que ces portraits gu.indés au front couronné
de lauriers, à l'air inspiré de grand bourgeois prophète. Cette roideur de statue, cette majesté sotte,
cette fausse grandeur à l'antique, Gœthe n'est pas là,
même s'il s'y pr0te : le ridicul.e n'est pas pour lui,
mais pour le faux art de Thorwaldsen et de Canova.

�400

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXI
Goethe est fort simple, et comme on ne l'est plus
à présent. Le moindre grimaud à la mode vit œl)ec
plus de faste et plus de luxe que ce grand homme.
Ces petits talents font mille fois plus de bruit que
ce puissant génie. Ils ne voudraient-pas de sa mai.son,
de son ai.sance bourgeoise, de son train modéré. Ils
feraient fi de sa bibliothèque et de ses collections.
Le premier venu de ces imbéciles le traiterait de
bourgeois, avec tout le dédain qu'il faut attendre
de polissons qui se traînent aux genoti..'C de Corydon,
et de Staline. Ou mieux encore, ils croient entrer
dans un temple, quand ils ont une place dans un
Journal et une revue, où une douzaine de jeunes
pédants et de professeurs grimés en philosophes prétend
faire la loi à l'esprit humain.
Gœthe n'a rien de ce génie mercantile, ni de cette
impudence, ni de leur perfide habileté. Il ne triomphe
pas, comme eux, de la douleur et des tourments
d'autrui, non pas même de ceux qui pcurraient être
ses rivaux, s'il était possible qu'i'l en eût. Encore
moins en jouit-il. C'est là que Schiller, si infhieur
à Gœthe de toutes manières, s'est montré le moins
digne de lui.

XXII
Simple, mais de bon ton, et toujours réservé.
Gœthe déteste la familiarité. Il n'est pas bon garçon,
pas plus qu'il n'est hautain ni héros de parade.

GŒTHE, L'UNIVERSEL

4or
Il ne distribue pas des prix et on ne lui en décerne
pas. On ne -l'appelle pas Maître ; on ne lui envoie
pas du sublime poète dans le nez, à tout propos.
Ces mœurs de tréteau 'ne sont pas les siennes. Il fait
pe_u de gestes. Il ne harangue pas en public, il ne crie
ni ne tempête. Jamais il n'a cru nécessaire d'être
mal élevé. A qua,tre-vingts ans, il est exact à tout
rendez-vous. Prié à dîner pour huit heures on ne
l' ad":ir?"ait pas d'arriver à table après mi~uit ; il
rougirait des stupides esclaves qui prendraient cette
stupide indécence pour un signe de génie. Il ne plante
pas le drapeau de la hardiesse dans les excréments
et dans la grossièreté celui· de l'âme libre. En retour
~ui qui s~it parler au peuple et aux petites gens:
il ne tutoie personne. Par tous les traits cet homme
admirable est le contraire de nos chie,; de talents,

XXIII
POUR LE DOLICHOCÉPHALE BLOND.

Que!ques jours après la bataille de Valmy, échappan.t a la déroute, sur les chemins défoncés par la
pluie, encombrés de fuyards et de malades Gœthe
,
'
~e séP_are de cette armée que la défaite pourrit;
il arrive dans une ville riante, aux bords du Rhin ;
et des~endu à l'auberge, l'hôtesse heureuse lui fait
complunent de sa bonne mine. Il répond gaillardement ·
aux louanges de la gaillarde ; et il se félicite d'avoir
une apparence à faire moins pitié qu'envie. Même
s'il doi_t d!sespérer de l'univers, Gœthe est optimiste
sur luz-meme, comme un Juif; et ~me sceptique
26

�'402

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jusqu'à la négation, il croit inébranlablement à sa
propre
Il n'a pas l'air sombre ; il sait rire, quoiqu'il
ait le rire discret. Il ne porte pas l,e monde en terre
a&lt;oec le diable ; mais il cherche le soleil.
n'est pas maigre; il n'a rien et ne 'Veut rien
avofr du poète famélique. Il ne se vante pas d'être
bien en chair : il, en est content. Comme il fête afJec
beaucoup de soin et de pfuisi"r le jour de sa naissance,
même à quatre-vingts ans, il est bien aise d'avoir
tous les dehors de /,a, santé.
Tout ce qui. l'aide à vivre, et peut en rendre la
certitude plus forte, lui est une volupté. Un plaisir
modéré lui semble très proche de la vertu. Et il sait
faire admirablement d'un plaisir ordinaire une volupM
spirituelle.
Sans être ni gourmand, ni gros mangeur, iZ- a
bon appétit et l'a régulier. Il ne s'arrête pourtant
pas dans la rue à cueillir des saucisses.
La Charlotte lui plaît ; mais ce n'est pas seulement
la, tarte aux pommes. On ne le voit jamais à la
brasserie. Il fait faux bond à l'idéal héroïque des
estafilades sur la, joue et des litres sur la table, à la
tœmmie. Il ne mesure pas l'honneur du sang aux
coups de rapière et aux âcatrices. Pour rien au
monde, il n'en voudrait à travers son nez, et il
préfère d'autres morsures sur ses lèvres. Il étudie
toujours et n'a jamais rien eu d'un étudiant.
li ne se gorge pas de fJiere ; mais il aime l,e vin~
Et le plus beau, il n'en abuse pas.
Gœthe n'est pas blond : il a les dieveux noirs,
et les yeux plm noirs encore. Il n'est pas rose, comme
· !'ne sainte et noble tranche de jambon : il a le teint

me.

'

n

• 1

GŒTHE, L'UNIVERSEL

brun au contraire, la peau chaude et foncée. On ne
lui voit ni la figure rouge ni le teint pâle, ni docteur
ni guerrier. 0 misère des misères, mauvais air de
Francfort : et s'il y avait du Latin, ou, horreur,
du Sémite là-dessous? A cette seule pensée, l'esprit
recule et la, raison s'effondre. Il va falfuir envoyer
Houston Stewart Chamberfuin dans une maison
de santé. Hélas, tous /,es malheurs sont possibles.
Et même toutes ks hontes.
ne porte pas un canan sous le bras, ni un fusil,
ni seulement une serviette bourrée de livres. Il. est
pacifique. Il avoue ne pas savoir se servir d'une arme.
Rien n'annonce en lui qu'il ait un métier, fût-ce celui.
if avaleur de sabres. Il ne menace personne, pas même
ks trois tiers et demi de l'Europe.
Gœthe a passé par la maladie, et il n'y parqit
pas. Il a horreur d'être malade. Dans la vie, il n'est
pas romantique pour un sou.
Comme il n'est pas blond, il n'est décidément pas
moral. Ni d'ailleurs le contraire. Il porte en tout
/,a, présomption de la raison, la, mesure et l'étalon
de la beauté. Il n'est pas piétiste, ni pour plmre à
Odin, ni pour servir Jésus-Christ. Toutes les sortes
de barbarie le dégoûtent. Il exècre le tabac et la,
croix. Il est ·vrai qu'il déteste aussi l'ail et les punaises.
Il n'entend pas brûler les infidèles ni massacrer ks
peuples de l'Ouest et du Midi. Il adore ks Grecs.
En vérité, il n'a jamais rien fait pour le pauvre
Gobineau, qui a voulu tant faire pour lui. Il ne
prétend même pas à la suprême qualité de Lapon.
Et voilà pour le divin dolichocéphak blond, fleur
de la nature, seul digne du règne, seul digne de vivre.

n

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXIV
Dans sa grande force et son immense étendue,
toute sa dynamique n'empêche pas Gœthe d' itre
modéré où il faut. Son courant est puissant, mais
il n'est pas vite. Son flot est parfms irrésistible,
sans jamais tourner au torrent. fl est pacifique. Il ne
perd pas la mesure : il s'arrête dans l'excès; ou plutôt
il se suspend. S'il déborde ses rives à la fin, il irrigue
la campagne, il ne l'inonde pas. J'aime ce grand
fleuve qui se rend lui-même navigable de bout en
bout.
Si allemand qu'il puisse être, il s'est plié à un
ordre; il s'est donné une disdpline. Sa règle est
prudente; elle est ferme jusque dans l'éclat de la
passion : il calme ses orages, il les retient en vue
de la récolte.
Ce grand fleuve Rhin de Gœthe n'est plus une
barrière, mais un passage, un pont toujours vivant
entre les deux rives.
Gœthe est le grand conciliateur du monde germa-r
nique et de l'Occident.

XXV
SCEPTIQUE ET VRAI

Gœthe est un peu solennel, et le fut dès l'enfance,
parce qu'il est bien en chair, sérieux et fort, et aussi
parce qu'il est un peu lourd. Mais l'ironie le porte

GŒTHE, L'UNIVERSEL

405

et le sauve de la pesanteur : il n'est pas léger : il
est désencombré de dogmes ; ses pieds ne traînent
pas les boulets de la théorie. Gœthe est sceptique.
En quoi on l'a pe'll; compris ; et si on le comprend,
on se méfie de lui. Par là, il a révolté bien des gens
dans l'ancienne Allemagne : sans l'oser dire, dans
les priches et les spéculations de Schiller, il y a \
une pointe contre le sceptique. En vérité, de tous
les Allemands Goethe est le moins docteur. S'il y a
leçon dans ce qu'il dit, c'est à lui-même qu'il la
fait plutôt qu'aux autres. A quatre-vingts ans, il
prend conseil du brave Eckermann : ce jeune écolier
lui enseigne les oiseaux ; et le magnifique vieillard
l'écoute en disciple attent(f, tout à lajoie de s'instruire.
Il ne répète pas, comme Victor Hugo, cent foù par an&gt;
au premier rimeur venu : c&lt; Vous faites les vers mieux
que moi », mais il prête l'oreille à quiconque a fait
une étude ou une expérience personnelle. Il est toujours
prêt à voir plus loin, à étendre son horizon, à savoir
davantage. Son siège n'est pas fait et ne doit jamais
l'être. Il n'a réellement pas de système. En poésie,
en morale, il s'en tient à quelques idées dont 11 a
fait l'épreuve, et qu1: ont pour lui la certitude féconde,
puisqu'il les a mises en œuvre. 0 le noble esprit !
Comme il est vrai r Qu'il est peu fanatique. Quel
juste et calme dédain, quelle ironie il a pour le clerc
qui le prend de haut avec l'action, et pour l'homme
d'action qui ne tient pas compte de la pensée. Ces
deux fats, à tout coup, le font rire; et le pontife de
calnnet bien plus que l'homme de guerre. Rien ne
sépare jamais Gœthe de la vie. Et, mourant, s'il
appelle la lumière, c'est qu'il est toujours dans la
vie et qu'il veut y être plus encore.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXVI
CURIOSITÉ DE GOETHE

Tout le long de sa longue -iie, Gœthe est à l'étude.
Pour lui, l'étude est le plaisir même ; et le plaisir
est encore une étude. Gœthe est curieux de tout,
de la nature comme de l'homme, de la science et
de l'art, de l'hi.stoire et des mœurs. Il ne répugne
qu'à la théologie et au système. Sa curiosité universelle est la plus farte vertu de son esprit ; et 'le besoin
qu'il a d'accomplir le cznieux en poète, est le plus
beau titre ae son génie. Car le poème finit toujours
par. être la fleur de son étude.
« Poésie est délimance », dit-il : ce mot est un
des plus fameux qu'on lui doive. Mais la poésie
ne le délivre pas moins du savoir et de l'étude que
des passüms et des douleurs qu'elles engendrent. Il faut
se délivrer même de ce qu'on sait pour être libre.
Il est une délivrance parfaite : quand on se défait
du soi, qu'on répudie ks 11Windres parties de sai-méme
pour tout donner aux plus profondes et aux plus
belles; enfin, quand on choisit de faire le sacrifice
de ce qu'on est à ce qu'on doit être : on ne se sacrifie
pas en: vain. Il n'est -pas question d'un sacrifice aveugle
et servile ; mais de se passer toujours soi-même.
L' « En avant par àelà les tombeaux » est d'abord
mie marche au delà des-es propres mort:r ; des ccmàamnatiom successives que l'on porte cantre son ignmance
et son i'mperfection personnell,es, au-dessus des cadavres
qu'on a faits de sui, où l'on refuse d'ltre lié, et qu'on

GŒTHE, L'UNIVEaSEL

rejette : marche admirable où l'homme s'allège et
se purifie ; qu'on aille par bonds ou péniblement
pas à pas sur les genoux, qu'on se traine ou qu'01t
vole. Le renoncement est au terme de tous les chemins
de Gœthe. Le renoncement de Gœthe est une ascension : il quitte les branches mortes et les moissons
coupées. Il renonce au repos des ornières trop connues
dans la plaine.
La curiosité de Gœthe est la passion de son lspn·t.
Par là, l'étude a pour fin le poème, et la science la
beauté.
XXVII

Gœthe est l'éternel étudi.ant. Telle est sa façon
d'être le plus grand des maîtres, Lui seul, peut-être,
fut ainsi avec Montaigne; mais l'homme des Essais
cultive un champ clos, à peine deux ou trois provinces
dans /,e vaste royaume où Gœthe règne.
Gœthe étudie beaucoup plus à quarante ans qu'à
dix-neuf; et bien plus à soixante qu'à frente. Le
monde est son maître; et sa Sorbonne, la vie. Ce
merveilleux étudiant est le contraire du scholar et
même de l'homme de lettres. Surtout en Allemagne,
jamais, encore un coup, on ne fut si peu professeur,
ni docteur, ni pontife en dépit de l'attitude olympienne. Il fa-ut croire que ['Olympe est ce qui diffère
le plus de la Sorbonne.
Hegel, cette caricature de Gœtlte, et qui est à
la pensée de Gœthe ce qu'une galerie du Muséum
est à la nature, fait saisir ce que la curiosité du poète
a d'original, et de quel gbae elle est le moyen. Hegel
aboutit à la plus lourde, la plus m,:m,e, la plus morte"

�408

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

des théologies · quand la machine serait parfaite,
elle tourne à vide. Et Gœthe au plus puissant des
poèmes. Voilà Faust, et d'autre part la perpétuelle
tT'iade de la logique universelle. Le sublime Lyncée
peut chanter et même rire sur sa tour, en contemplant
l'univers, les yeux fermés : dans un coin du marais,
il entend cette grenouille intarissable, Hegel, le professeur : son coassement explique tout. Goethe est
la v-ie de la pensée; Hegel, la manie, la machine
idéologique.

XXVIII
En quoi la curiosité de Goethe diffère de toutes
les autres, celle de Montaigne exceptée : Aristote
est le très clair Hegel de l'antiquité, put de toute
pédanterie, mais non de système; et dljà dans
Aristote la métaphysique annonce une espèce de
théologie rationnelle. Mais il est trop grec pour
n'être pas libre d'esprt"t; et il ne perd pas le conta.et
avec la nature, avec la forme concrète. Moins deux,
les livres d'Aristote sont assez comparables à ceu.,"I:
d'Auguste Comte : livres d'ensei.gnement, qui veulent
des disciples pour les instruire de tout ce que la science
peut connaître. Tandis qu'Auguste Comte rédige et
codifie, Aristote exphque : ses meilleurs ouvrages
sont les recueils de ses notes.
Pour Léonard de Vinci, sa curiosité est celle de
l'homme qui ne laisse rien perdre, qui recuei,lle toute
sorte de notions ; et les recettes n'y ont pas moins
de part que les découvertes. Ce qu'on appelle ses
inventions ne sont, la plupart, que des. on-dit. li

GŒTHE, L'UNIVERSEL

entend savoir tout ce qu'on sait ; mais il est tout
empirique. S,il a des perles, elles viennent peut-~tre,
comme son écriture, des Indes et de l'Orient ; elles sont ·
mAlées à toute sorte de coquilles et de fatras. Léonard
est toujours l'ingénieur offrant ses services à Ludovic
le More, et qui lui énumère tout ce qu'il sait fafre
depuis les ponts jusqu'aux girandoles de fête, et des
canons aux bibelots.
Gœthe n'étudie pas sans cesse pour apprendre \
seulement ni pour tout savoir. Gœthe étudie p-Our \
ETRE. Mmze la connaissance n'est pas son véritable J
objet : son tout, c'est la vie.
Grâces lui soient rendues, et gloire à lui : Gœthe
seul n'a pas été de ru.étier. Pour qui le comprend,
Gœthe met fin, une fois pour toutes, au professeur \
et à l'homme de lettres. Si les gens de Sorbonne·, en
tous pays, entraient vraiment dans Gœthe, n'étant
pas poètes, ou ils iraient se jeter dans la Seine, ou
ils se tairaient. Ils feraient d'ailleurs mieux de se
taire que de se noyer.
Il est si bien m:ec les Dieux, qu,il leur fait la guerre
pour s'en délivrer; et il les ressuscite s'ils mccombent.
Gathe peut voir le divin dans la plus misérahle des
formes vivantes, et il lui reconnait, comme à lui-même.
le droit d'être ce qu'elle est.

XXIX
LYNCÉE

Par nature et par choix, les jeunes sont presque
wujours dans l'action. Ils vont dans la vie comme le

�~O

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chasseur égaré dans la f orh profonde : ils errent, iJ.s
cassent les branches, ils sautent par-dessus les haies;
il.s tze 'lJoient mime pas ce qu'ils fvulent aux pieds;
ils cherchent leur voie : il leu:r faut la trOU'lJer, coûte
que coûte, à force d'essais et de violences, sans
s'interdi.Te les CTis hideux, les gestes inutiles et les
efforts désordonnés. S'ils passent sur le corps de- leur
père, ils ne mesurent que l'espace franchi : iJ.s ne

vaient pas le cadavre étalé.
On ne peut pas être en même temps l'acteur du
drame et le spectateur tranquille. La calme lucidité du
témoin n'est pas davantage le calme souverain du
poète: car même s'il apaise les passums dans l'œuvre,
le poète est passionné. On faù l'œuvre quand on
renonce à la vie. Vivre d'abord et, s'il se peut, le
chef-d'œ:uvre ensui.te.
Le spectateur désintéressé de la tragédie, le poète
tTagique, a sans doute été l'acteur de son drame, le
plus souvent en esprit, mais aussi dans l' actûm :
imaginer d'une certaine manière n'est pas si loin
d'agir. H.amlet est un tTès grand poète : au bard de
l'action, que ne fait-il le poème, comme il l'a CüTlfU,
au lieu de prendre les armes? Il ,se trompe, non pas
sur sa nature, mais mr ses moyens. Son erreur est
là. Il la paie en mourant. Car il faut toujours payer
de la vie. Remarque, en guise d'oraison : La vie
d'Hamlet est le drame ; et le poème de Shakespeare
la tragédie. Quand le génie s'en mêle, la tragédie est
plus réelle que le drame.
Cette puissance d'être au spectacle des autres et
de soi, tout en en faisant un poème, voilà où les
hommes d'âge parviennent seuls, après m;oir vécu.
Les quarante premières années de Gœthe, plus ou

GŒTBE, L'UN:IVEXSEI.

moins stériles, ont nourri le fécond demi-siècle qui
s'en est suivi.
Ceux de vingt ans ont traité Gœthe. à soixante de
vieux poète. Gœthe est taujours jeune, avec 1WUS.
Et ces jeunes gens n,' ont mbne plus mille ans : ils
sont morts afJant de nmtre. Mais que de bruit dans
ces tombeatœ. En vérité, la discriti.on ici serait bien
nécessaire. C'est le cas de le dire, on ne soit pas vivre
dans les sépulcres. L'immeme su:périorit:i des vieux
grands poètes sur les jeunes est de n'avoir pas d'âge :
ils portent la vie qui dure.
Quel que soit Raphaël, ou Mozart, ou si haut qu'on
les place, leurs chefs-d'œuvre ne sont que des œuv-res
de jeune homme. Elles sont vides près des gra1Jdes
œuvres de la. vieillesse et de la maturité. Leur ltfgèreti
ne vient pas de leurs ailes, mais de ce qu'elles flottent:
elles n'ont pas assez de substance. Elles sont stériks
avec perfection. Le génie tragique de la
en est
absent. En général, ce génie ne se manifeste précisément ni par l'excès des événements, ni par le crime.
A cet égard, le drame est bien la loi des jeunes ; et la
tragédi.e, le lot des hommes d'âge. Il faut avoir vécu,
il faut avoir traversé le feu et en être sorti pour
donner aux passions une trempe éternelle.
Nous ne connaissons que les œuvres ; mais da.n.s
les œuvres, il n'y a rien de grand, de neuf, de profond, d'unique enfin que l'homme mbne. Lui. seul
fait l'accent propre et le tour singulier de la pai-ole
commune. Comme ü est l'âme du modèle dans le
portrait, il est le sens et fait tout le prix de l' événement.

me

�4,I2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXX
Le sithlime Lyncée ne naviguera plus; il n'est plus
sur la mer. Du plus haut de la tour., il contemple.
Quel détachement cette grandeur suppose. Que de
sacrifices elle implf:que. Celui-là s'est rendu maître
. de wut en se rendant maître de soi : partout Gœthe
l'exige. Mais il faut encore qu'il reste capable de se
perdre : _la vis-ion souveraine n'est pas sans passion :
elle en est au contraire le dernier et plus bel usage.
T~utes les haines, et même nationales, tous les partis
pris ne sont que jeux d'insectes; et soi-même, on
n'est qu'une fourmi si l'on s'y engage. Les fourmis
sont aveugles. A ce point que chacune se multiplie
de toute la founnilière. Que l'homme, du moins,
s'élève assez pour s'oublier et se jeter tout entier
dans k feu de l'esprit. Il faut enfin avoir tant vécu
qu'on dépasse sa propre vie et qu'on la renonce. Tous
les dieux de Gœthe sont des renonçants.
A défaut d'une poésie sublime, le renonçant donne
l'~xemple diune clarté solaire et d'une paix magnanime. Lyncée lui-même n'est pas toujours sur la
Tour. On le trouve aussi dans son jardin et dans sa
chambre. On admire alors ou on lui reproche son
calme olympien. Que n'est-on également sensible à
son indulgente bonté et à son ironie familière ?
Il y a sans doute que/,que froideur dans cette indulgence, et dans cette ironie quelque infin-i mépris des
choses fortuites? Soit. Gœthe garde tout son feu
pour la pensée et les objets de l'âme. Au mois d'août
1830, quand on lui annonce la Révolution à Paris
il bondit de son s-iège, et les yeux brillants, il s'écrie .:

GŒTHE, L'UNIVERSEL

« Enfin, ils sont dans la bonne voie. » Pour lui, la
Révolution, c'est la défaite de Cuvier à l'Académie

des Sciences et la victoire de Geoffroy Saint-Hilaire.
Plût au ciel qu'on vécût quatre-vingts et cent ans ou
mille,pour toujours comprendre l'espritcommecegrand
homme-là. Et quel reproche oserait-on lui faire, à lui
qui, couvre presque tous ses dédains d'une complaisance
et d'une politesse égales à son génie? Toutefois, il
vient une heure où on se prête et ne se donne plus.
Cette réserve n'est pas de l'avarice. Elle est la mesure
dans l'excès même, que les dieux l}xigent de leurs fils.
Qu'on ne parle plus du cœur ni du sentiment : les dieux
ont été trop avilis dans la servitude publique.

XXXI
Chacun de nous crée son avenir mystique, son
enfer et son paradis, son éternité ou son néant. Les
uns ont une âme, les autres, non; et il dépend d'eux
seuls, en quelque sorte. Ainsi, les uns sont immortels,
et les autres meurent. Une telle inigalité est la plus
terrible des justices; et comme toute justice, elk est
la parfaite et fatale iniquité. Tout me prouve que
Gœthe la considère en, face et l'accepte. Ce tenne
est digne de lui. Par là, son esprit consomme son
accomplissement, et s'élève encore dans la grandeur.
Il se couronne d'une majestipaisible.
Ni le plus beau, ni le plus profond, ni même, si
l'on 'Veut, le plus poète, Gœthe, parce qu'il est le
plus complet et qu'il pense le plus, dans tous les
ordres, avec beauté, est le plus gr.and homme des
temps modernes.
Gœthe seul est notre maître.
ANDRÉ SUARÈS

�LE SAGE

LE SAGE

Dans la matin.Je qui suivit la tMrl de Gœthe, fe fus
pris d'un désir secret de voir encore sa tù!-pouille terrestre.,.
Etendu sitr Je dos, il reposait comme un liomme. endormi...
L~ /~ont puissant avaü encore l'air àe penser... Le corps
gisait nu, enveloppé dans un .drap blanc. A c6té on avait
mis de gros blocs de glace pour foi conserver sa fralcheur
le Plus longtemps possible... Je restai stupéfait de la
divine magnificence de ses membres ... La poitrine très
bombû et très large; les bras et ks ouïsses bien en ckait
et do,u:.e1nent musclés ; les pieds dt/,icats, d~ la /orme la
plus j&gt;u,re ; - sur wut le corps pas une trace de graisu,
de maigreur, de caduci-té. Un homme a&amp;e0mpti reposait
devant moi dans sa grande beauté... Je posai la main
sur le cœur, - une im11Wbilité profonde s'était faite
partout, - et ie me détournai pour laisser libre cours 4i
mes larmes 1 ...

Pour le dire en passant, je crois bien que le pauvre
~clœnna.nn a été un peu calomnié. Il n'est pas touJours, heureusement. le famulus grandiloquent et servilement bénisseur dont le ton solennel gâte, il faut
bien le dire, et prive de tou.te efficacité. tant de passages
des Conversations. Si 1a plupart des discussions esthétiques ou métaphysiques qu'il nous rapporte le dépassent
manifestement et sont par là même suspectes, il lui
arrive aussi parfois, quand il s'agit de choses simples
1.

Ecltermann.

et de choses qu'il connaît bien, comme les mœms des
oiseaux des bois ou la fabrication des arcs, de nous
intéresser vivement et même de nous faire oublier son
redoutable interlocuteur (qui d'ailleurs se tait alors,
le plus souvent, et le laisse parler). Car Eckermann est
aussi un brave homme et même un homme -qui sait
voir. Il est extrêmement regrettable que l'illustration
du personnage qu'il met en scène et sans doute le désir
de se « montrer à la hauteur » l'aient fait se guinder
trop souvent hors de lui-même et peut-être hors de son
sujet. Gœthe en souffre et le pauvre Eckermann également. Comme nous aimerions trouver dans ces deux
gros volumes un peu plus d'humaine famniarité ! Et
jusque dans le portrait de Gœthe mort qu'on vient de
lire, il y aurait sans doute encore bien des épithètes à
effacer : Divine magnificence... un homme accompli.••
grande beauté... Mais certains termes semblent justes
et les blocs de glace nous rassurent sur l'authenticité
des autres détails : poitrine bombée, bras et cuisses doucement musclés, ,Pieàs délicats ; - alors le mot vous
vient de lui-même à l'esprit: un sage. Le portrait d'un
sage. Le portrait du sage.
Car il y a probablement deux pôles dans la nature
humaine : l'un qui est la sagesse, l'autre la sainteté,
la sainteté et la sagesse étant nettement antipodiques.
Il y a une sainteté religieuse et, par exemple, plus
particulièrement une samteté catholique : on entend
bien que ce n'est pas à elle que je fais ici allusion. Elle
se définit strictement; elle suppose un dogme, une foi;
elle a ses manifestations à elle, elle a ses preuves. Mais.
du saint catholique au saint musulman ou bouddhiste,
qui ne voit qn' en dehors des dogmes il y a tout de même
une parenté. Et en dehors de toute religion, car le
peuple n'a pas tort qui dit d'un incroyant même :
1. C'est_un saint.» On n'envisage ici la sainteté que sous

��.l.8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAfSE

Gœthe, fait 'SOll salut en se débattant et parce qu'il se
débat. En somme, il lui suffit, pour être sauvé, d'être
pleinement. D'être tel qu'il est, le plus possible, et en
tout sens. De sorte que le salut, pour Gœthe, finit par
se confondre avec la délectation même. Rien de plus
opposé â Paseal.
Le saint -est d'abord un homme qui a peur; c'est
parce qu'il a peur, que cet homme devient un saint.
Il n'échappe à la peur que dans une. certitude qu'il
situe hors de lui-m-ême. Il a peur de son humanité
même qu'il lui faut transcender pour qu'elle redevienne
acceptable. C'est an contraire dans son humanité, teUe
qu'elle est, que Gœthe s'installe, et confortablement.
Je ne suis pas très sûr qu'il n'ait jamais eu peur : il
était bien trop imaginatif pour cela et l'imagimttion
est la reine des épouvantes. Mais enfin il juge indigne
de sa qualité et de sa dignité d'homme d'avoir peur.
Il ne se réfugie pas dans une certitude dogmatique ou
extra-terrestre romme le saint; il n'oppose pas au
monde et à la vie qui ne sont que des apparences une
réalité métaphysique qui les débocde infiniment : c'est
dans ce monde même et dans cette vie même qu'il
situe sa Cl)nfia-nce, qui est précisément ce qui lui permet
de ne pas avoir pew. Ah l que tout ne soit pas perdu!
à quoi l'instinct profond de Gœthe lui permet de
répondre : « Rien n'est perdu. ,) Je dis instinct, car
cette confiance chez Gœthe est assez mal définie ; il
est difficile d'ailleurs qu'il en soit autrement, sans quoi
elle ne serait plus .de la confia:nœ. Confiance da,ns la
vie, oonfiance en soi-même en tant que participant à
la vie ~ confiance en up,e vie~Dieµ où so:i,.même on
est un mon:;e'a u de Dieu ; retour ici également à son
ceatre raisonnahle et aux donnée$ inconscientes ou
sub&lt;;onscientes de la raison ; pacte du poète avec le
~e : car elles sont aussi un fait, ces données, j'ai

LE SAGE

conscience qu'elles existent, elles sont donc naturelles
et c'est la même confiance que Gœthe port-e à toute la
nature qui l'empêche de croire qu'elles puissent le
tromper. Le sage (et Gœthe en l'espèce) n'admet pas
que les besoins qui sont en lui (besoin d'ordre, besoin
d'harmonie, besoin d'immortalité) puissent être sans
causes réelles. Le sage, qui a du bon sens, n'accepte
pas facilement que l'univers soit un non-sens.
Gœthe est le parfait humaniste, car i1 est à lui seul
beaucoup d'hommes réeonciliés. Beaucoup d'hommes \
qui âuraient toutes les raisons d'être brouillés et de ne
pas vivre ensemble; et qui cependa,nt vivent ensemble
et non seulement vivent ensemble, mais font bon ménage \
grâce à un père abbé qui est encore Gœthe.
Gœthe est un « bourgeois i), c'est même un grand
bourgeois. Le sage s'apparente toujours au bourgeois.
Gœthe est aussi, à tous les sens du mot, un propriétaire.
D'abord, le propriétaire de lui-même. Puis encore,
symboliquement et réellement, le propriétaire d'une
maison. Une grande mai'lon confortable et claire (qui
existe toujours et qu'on peut visiter) : avec de vastes
corridors, un ou deux grands salons de réception, une
bibliothèque, des salles pour les collections (Gœthe à
mon goût est un peu trop collectionneur), une petite
chambre de travail. Gœthe reçoit, Gœthe collectionne,
Gœthe disserte, Gœthe travaille; - Gœthe s'évade
même quelquefois, il s'évade de sa maison, mais il y
revient toujours. Il y a un point sur la terre qui est à
lui, dont trop de mesquineries, trop de visites, trop
de discours, et qui sait peut-être aussi trop d'honneurs
et une vie trop large et trop bien réglée peuvent lui
rendre parfois le séjour insupportable; - alors il le
quitte, il le quitte en réalité ou imaginativement (même
le Gœthe &lt;&lt;classique» de l'âge mûr se permet des fugues
en plein romantisme; le rationaliste de la fin est aussi

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�422

ClŒATUR:ES CHEZ GŒT.HE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le même flot qui les traverse pour former à la longue
ces canaux praticables qu'il baptise Werther, Ph.iline.
Wilhelm ou Ottilie.
Si l'espèce de la création gœthéenne n'est pas romanesque, si elle ne rejoint les lois de la création romanesque qu'en fin de course et non point dès son origine,
on pourrait se résoudre à considérer le double flot en
aval du confluent, c'est-à-dire à étudier le procédé
suivant lequel le poète se façonne en conteur. Besogne
humble - qui ne messiérait d'ailleurs à quiconque en
face de Gœthe.
Cela même, un autre obstacle paraît nous l'interdire.
Le Laocoon de Lessing, dissertation esthétique publiée
en 1766, va emmailloter l'expression de l'art allemand
jusqu'au plein mitan du XIX8 siècle, et c'est à peine si
aujo1!Id'hui quelques tempéraments vigoureux en ont
brisé les bandelettes. Gœthe, jeune étudiant à Leipzig
au moment où le livre paraît, en subit et en subira les
règles précises. Parmi elles, la mise en œuvre du personnage dans l'affabulation est une des plus strictement
délimitées. Tout le Laowon roule sur une vaste comparaison de moyens entre les, arts plastiques et les arts
du verbe ; il réserve expressément à la peinture et à la
sculpture le soin de décr_ire, pour confier à la poésie
le double soin d'évoquer et d'animer :
La sttccession du temps est le domaine dit poète, commlJ
f espace est celui dH peintre.
Combien on a tort de transporter dans la poésie l'idéal de la
,peinture: celle-ci doit icléaUser les corps, et celle-là les actions.
La poésie rèprésenfo des mouvements, et indicativement par
k moyen des mouvements elle peint aussi des corps.
Le poète q-ui nt peut nous montrer les éléments de la beauté
quel' un après l'attire, s'abstiendra donc entièrement de peindre
'fa beauté corporelle considérée comme beauté. Il sentira que ses
éléments successivement dénombrés ne püUrront fumais produire le même ef/et que l&lt;Wsqu'ils coexistenl à notre vue; qu'en

42J
fete,- un. œup

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Il' œil en t11rim pour lies «percewi4 à la. fois, el qw,' il. n'm- Pt1IJJ
~ résulte, ~ filJut

harWJniqw,.

L'interdiction, sévère quant à la poésie, se tempère
il est vrai de quelques autorisations quant à ta prose ;

Je.. ne.. re/U!ie point au discou:rs en gén.éral la Jaculté de dkrï,c
un t-Out matériel en suivant toute.s ses ,parties_, Mais je 1,111
refuse cette facuUé quand fe le considère comme l'instrument
de la poésie, parce que l'objet principal de la poésie est de faire
illusion et qU8 ce pouvoir manque toufours nécessairement à
toute de-Sc1'iption verbale. Et ce pouvoir lui manque nécessairement pl%1'r:e q'll,e E~ coexistence a~ parties ,lu eorps s •y t,,o;u,i,e en
emetr11tiictiofit avec le succession iks si gnss lit. discoms .. . A ùes;;,
loutes les fais qu'il ',i.e s' agirr, p.oi1# d:illusi01~ tinaes les: fois
p' CM ne fi' wessua qt.ùl r imtelligen&lt;e rir• licteur pf!ur It,,;
donner des notions d1iirt1s et a-wssi Cf)ftltj&gt;l,èU,s fU&amp; fl(1Ssibf.8, c~
~riptio-M des. c0'1,Ps, interdites à la ,PoJsi~ 84 trQ~&lt;mf à
leiir place et seront à' une grtlnde u.itlitié,. EU~ pour'Y()nt sen,{.,
alDrs. non. se-i.ûement a1t prosateur, mais au poète, didactique,
car celui-ci cesse d'&amp;re poète dès quil se mlle d'enseigner.
•

En vérité, si nous nous préoccupions de rédiger un
devoir d'hîstoire littéraire, le plan nous en serait donné
par œs demiers mots. de Lessing. 11 suffirait de constater leur application rigomeuse à travers les œuvres
de Gœthe : poésies sans description, proses à descriptions modérées, œnvres didactiques enfin, si nombreuses
comme l'on sait à. la fin. de sa vie et nomries de descriptions précises. Sans même attribuer à Lessing l'hon~
neur d'avoir à jamais marqué l'esprit du garçon de
dix-sept ans qui le lisait, disons simplement que Gœ.tbe
de son côté a pu retrouver et appliquer un ensemble de
principes assez. an_ciens. assez généraux, assez évidents
et assel'! constants pour avoir été formulés dans. le

Laoroo"".
Mais notre ambition ne va pas à établir un classement - si jurucieux soit-il - entre les divers types

�424

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'œuvres littéraires de Gœthe. Elle tend à suivre la
démarche même de Gœthe lorsqu'au long de sa vie
il se trouve dans l'obligation de nous présenter ses
personnages. Démarche qui, bien que souveraine, n'en
est pas moins tâtonnante comme toute démarche vitale
et qui révèle l'hésitation dans le choix des moyens propres à nous communiquer, à nous autres hommes, les
foudroyantes révélations du génie.

***
Gœthe, poète et se connaissant pour tel lors même
qu'il narre en prose, illusionniste dans le sens où Lessing l'entend, et forcé à devenir d'autant plus illusionniste que sa narration sera privée de la magie du vers,
voici la première donnée du problème.
Gœthe, naturaliste, observateur inlassable du scarabée, du caillou, du maxillaire, du prisme ou de la
graminée, ami de Lavater et rédacteur secret des plus
riches chapitres de la Physiognomonie, voici la seconde
donnée.
Ici encore, évitons le facile et brillant développement :
ne commettons pas l'erreur de mêler dans l'éprouvette
le blanc avec le rouge pour en exhiber triomphalement
le rose. Car le blanc, le rouge, sont de Gœthe, et le rose
ne serait que de nous. La conjonction du poète et du
naturaliste n'a donné lieu à aucun de ces hybrides
affreux qu'un critique, opérant sur textes à l'écart de
la vie, est seul à imaginer. Le poète, le naturaliste, ont
leur discipline propre, leur développement distinct, leur
biographie séparée, au sein de l'existence de Gœthe :
si les expériences de l'un servent à l'autre, c'est non
dans leur application mais dans leur principe, non dans
leur résultat mais dans leur essence. Et la double leçon
que le poète a cherchée auprès du naturaliste est celle
de l'humanité et celle de la vérité.

CRÉATURES CHEZ GŒTBE

L'homme, dernier chaînon d'un cosmos sans discontinuité, auquel le rattachent les mailles serrées des
existences animales et végétales. La vérité humaine
partie intégrante de. la réalité universelle. De telle
sorte que pour être humain et pour être vrai, le langage
dont use le poète dans les mises en scène lyriques, dramatiques ou romanesques, doit demeurer lié au fait
cosmique, y trouver ses répondants et ses cautions.
Nous voici loin du simple transfert grâce auquel
l'observation du naturaliste serait appliquée sur-lechamp par le poète. Il faut nous résoudre à ne pas
chercher une exploitation utilitariste de l'un des Gœthe
par l'autre. Par voie de conséquence, il faut également
nous résoudre à ne pas chercher, dans la mise en œuvre
des personnages, l'application des principes qu'au même
instant l'observateur du monde animé pouvait vérifier
sur la figure humaine. Si Gœthe naturaliste décrit,
Gœthe poète - et incidemment romancier - suggère.
Les procédés didactiques ne valent plus, même quant
à leurs résultats, dès lors qu'il s'agit de« faire illusion ».
Tâchons de suivre ces « procédés illusoires ».

***
Dans W erther, la moisson est pauvre, mais instrucdve par sa pauvreté même. Chaque figure apparaît
dès l'abord comme teintée par la sympathie ou par
l'antipatrue qu'elle inspire à l'auteur et à son porteparole. Attraction ou répulsion agissent et s'expriment
sans ambages, avertissant le lecteur d'avoir à se confier
ou à se méfier :
Un feum homme ouvert et franc et à'ttne très heureitse
,Ph'ysionomie... La fi,lle du pasteur salua Charlotte avec
une vive cordialité et fe dois dire qu'elle nll me déplut
point. C'est une bru.nette vive et bien tournée avec qui on
passerait tort bien quelque temps à la campagne... La

fi

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

pkyswnomie de lfZ vieilk me ,léplut... Unt personne sèche,
màladive, qui /ait bien de m ;,-rendre au monde a,uun intér&amp;,
lliiendu que personne n'en prend à elle ...

Lors même qu'une variation de la sympathie se produit, eJle s'accompagne de commentaires bien vagues:
M. Schmidt était un hom~ de bon ton, mais taciturne, qui
ne voitlait pas S6 mtler à notre conversation ... Ce qui me fdcha
le plus, c'est que je crus remarquer à sa physionomie que s'il
refu.sait de se comnwm·quer c'était caprice et mattivlise humeur
plu.t6f que défa,d d'1'ntelligt,m,,, .. La figure de M. Schmidt,
d'ailleurs -un peu brune, P,,it une teinte plu.s sombre.

La rencontre de Werther et de Charlotte a été abondamment vulgarisée par la peinture :
Dans la salle d'entrée, six enfants de deux à onze am sautillaient aidour d'u,u belle feune fiUe de moyen1te taille, qui
portait tme simple robe blanche avec des 1tœuds roses aiex bra
d au sein ... Elle obse1-vait chacun avec l'air le plus gracieux ..•
Comme fe me 1·epaùsais de ses yettx noirs 1 Comme ses lèvres
animées, ses ioues fraîches et riantes, attirairmt mon âme to,a
entière! ... Quel charme, quelle légèreté dans ses tnouvements I

Les premières atteintes du sentiment s'expriment ici
par l'admiration, et l'admiration à son tour se formule
par l'exclamation. Toute considération d'époque mise
à part, c'est là le procédé le plus direct et le plus simpliste. L'effet produit sur le lecteur dépend alors de
la plus ou moins grande puissance motrice de l'auteur,
de ce qu'il est permis d'appeler sa chaleur communicative. Dans le cas de W erther, elle a fait ses preuves...
Bientôt l'aspect de Charlotte se réduit à son regard :
le reste s'efface et disparaît comme un contexte inutile:
Pendam notre promenade 1·e crus voir dans ses yeux nciYs
un vbitable intérêt pour ma persmine et po," mon so-rt. .. Que
fe vou seulement ses yeux noirs, et J°e suis lte1'1'eux ... Elle m'a
,-egardé. Et i e ne voyais pltis en elle la beauté cha.rma~,

CRÉATURES CREZ GŒTHE

;e ne voyais plus la lumière de la noble int~ligence; tou~ cela
s'est évanoui devant mes yeux: un regard bien plus t'ldmirabu
encore agissait sur moi; il était plein de l'intérêt le plus tenàrt.,
de la plus douce ,Piété..

Et, précédant le dénouement, voici la dernière évocation:
Ici, tptand fe ferme les yeux, ic-i, dans mon fron_t où ~e
concentre la uision intérieure, sont toujours ses yeux noirs. Ici I
Je ne puis t' exprime.f cela. Si fe ferme mes pa1,piè1es, ils s~t
là; ils sont devant moi, dans moi, comme 1m aln1ne : ils
possèdent to1,s mes sens.
De W erther, sautons aux Affenités Electives. Quittons
l'homme de vingt-quatre ans pour l'homme de soi.""{ante.
Surprise. TI n'existe plus de physionomies déplaisantes.
Si certains personnages se trouvent assumer des rôles
blâmables aux yeux du lecteur, ils ne sont plus marqués
d'emblée par une antipathie de l'auteur. Plus d'antipathie, plus de répulsion, mais une sorte de bienveillance générale qui découvre en chaque visage des motifs
de l'admirer.
L'architecte était, dans toute la force du terme, un beau
feune Jwmme, d'une taille élancée, peut-être un pe1, trop
grande; il était modeste sans timidîté, commi,~icatif sa~is itr~
importwn ... Il avait, sous ses longs clwveux noirs,_ un air ~e si
par/aite candeur; il se tenait à l'écart, si simple et si tranquille ...
Debout, avec la grâce et la viguer'1 de la ieunesse. ..
.
Le capitaine... de l' dge où l' homm.e devient vraiment aimable
et digti.e d'amour ... Il ôte son habit; tous les regards se portet&amp;t
'Vers lui; sa taille souple et nerveuse inspire à chatitn la confiance ...
[Luciane]. Sa taille élancée, ses belles formes, sa figure
régulière et pourtant expressive, ses tresses brunes, son col
élégant ... Ses che1Je11,x tressés, la /arme _de sa tête, son cou et ~es
épaules étaient d'1me beauté inexprimable, et ... cette t~ille
élégante, svelte et légère se dessinait da1is les costu,nes du tieux
temps de la matiière la plus avan-tageuse.

�428

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CRÉATURES CHEZ G&lt;ETHE

429

Le comte et la baronne étaient de ces figures nobles et belles
qui plaisent plus dans l' dge moyen que dans la jeun~sse : car,
si elles ont perdu quelque chose de leur premier éclat, elles
éveillent par leur bienveillance une confiance entière.
Pour figurer le roi, ... on avait placé sur le trône d'or l'homme
le plus fort et le plus beau de la société.
Elle amena tout à ccwp la pdle et belle feu-ne fille ..•
Le vieillard endormi ... avait conservé sa physionomie gracieuse et prévenante.
[(?ttilie]. Elle est folie; elle a surtout de beaux yeux ... La
beauté est partout la bienvenue. Lorsqu'il se retournait vers
la hauteur et qu'il voyait Ottilie qui, d'une marche légère, sans
crainte et sans embarras, l-e suivait de pierre en pierre en gardant l~ p!,us gracieux équilibre, il croyait voir planer sur lui
une créature céleste. Et quelquefois si, dans les endroits difficiles,
elle saisissait la main qu'il fai tendait ou même s'appuyait sur
son épaule, alors il ne poiwait se dissimuler que c'était bien
une femme, une femme délicieuse, qui le touchait ... La taille,
k geste, la figure et le regard d'Ottilie surpassaient tor~t ce
qu'un peintre a fa,mais exprimé... La morle était touiottrs belle
et semblait dormir...
·

cèdent quelques silhouettes de Vérité et Poésie, tracé.es
environ à la même époque :

Il n'est pas jusqu'à l'enfant de Charlotte et d'Edouard
qui ne soit « un enfant admirable, un prodige » et dont
on n' « observe avec ravissement la taille, les belles
proportions, la force et la santé... »
Cette décision de ne· plus nous montrer l'humanité
que par ses échantillons les plus accomplis physiquement, nous avons beau savoir qu'elle se réfère à l'amour
de Gœthe pour la plastique grecque, nous n'en sommes
pas moins enclins à y voir le parti-pris d'une discipline
volontaire plutôt que la réaction libre d'un romancier
en face de ses personnages. Et nous savons des lecteurs
qui, si le respect ne leur enchaînait la langue, traiteraient volontiers, à dater de ce moment, Gœthe de
bénisseur.
Pour souligner l'erreur d'un jugement trop prompt,
il suffit de rapprocher des aimables figurines qui pré-

Et qu'on ne suppose pas dans Vérité et Poésie la
moindre intention polémique ou même sarcastique. Ces
m~moires, écrits soua la domination française, sont
destinés à faire revivre les temps d'autrefois et leur
atmosphère chaleureuse. Œuvre d'évasion au premier
chef, ils peuplent les cercles visités naguère de témoins
sympathiques et cordiaux. Les jugements y sont encore
plus modérés que dans les pages d'imagination. Cependant les visages sont autrement fouillés ... Si dans les
Affinités Electives l'auteur se meut avec complaisance
au sein d'une société de figures dont la grâce ne s'exprime pa'&gt; sans quelque mièvrerie, la plume de Gœthe
n'en est point responsable, mais bien ses intentions
profondes, sa conception actuelle du personnage imaginaire, son esthétique.
Partie avec W erther des réactions instinctives -

Merck était granà et maigre, remarquabl6 par son nez
pointu; ses yeux bleu clair, peut-être gris, donnaient à son
reoa-rd nwbile quelque chose du tigre ... Son caractère of/rait une
si:gitlière discordance: naturellement loyal, noble et sûr, il
s'était aigri contre le nwnàe, et il se laissait tellement dominer
par son humeur morose qu'il éprouvait tfn penchant irrésistible à se nwntrer, de propos délibéré, rusé et même narquois ...
Tandis que la figure de Lavater s'ouvrait librement à l'obse,vatem, celle de Basedow était concentrée et c-omme repliée sur
elle-mtme. Les yeux àe Lavater étaient brillants et doux, sous d-e
très larges paupières ,· ce11x de Basedow, enfoncés, pdits, noirs,
perçants, lançaient des éclairs par-dessus des sourcils hérissés,
tandis qtte le front de Lavater était encadré de gracieu,ses boucles
de chevem:; brnns. La voix de Basedow, impétueuse et rude,
ses assertions sowlaims et tranchantes, un certain air sardoniq1te, ses brusques changements de co-nversation ... étaient
l'opposé des qualités et des manières avec lesquelles Lavater
noi,s avait séduits.

�430

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sympathie, antipathie - elle aboutit avec les Affenités
en une sympathie généralisée, volontairement expurgée
de toute impulsion contraire. Le personnage de W erther
est une projection des sensations immédiates de l'auteur, le personnage des Affinités une projection de ses
disciplines morales. Egocentrisme dans les deux cas.
Qu'il s'agisse d'un égocentrisme physiologique ou
affectü d'abord, d'un égocentrisme intellectuel ou culturel en.suite, l'emprise est rude, sur la créature, d'un
créateur qui ne laisse pas oublier sa présence.

Entre ces deux points extrêmes, arrêtons-nous à la
région médiane. Médiane dans le temps, puisque
Les Années d'Apprentissage de Wilhelm Meister sont
l'œuvre d'un homme de quarante-six ans, nous allons
devoir reconnaitre qu'elle est médiane aussi entre les
deux égocentrismes et que par là elle leur échappe.
L'étude des visages y est d'autant plus féconde que
nous disposons de La Vocation Thé&amp;rale de Wilhelm
M eister, cette esquisse arrêtée à trente-sept ans, comme
d'un brouillon, d'un cahier de notes où Gœthe aurait
puisé les matériaux du roman.
Non seulement les visages sont nombreux, mais la
description de chacun est ardemment poussée. Nous ne
pouvons reproduire ici la centaine de « portraits i&gt; qui
s'appliquent à une trentaine de personnages; bornonsnous à quelques exemples.
Wilhelm, d'abord, c'est naturellement Wolfgang.
Bien qu'on ne trouve aucun c&lt; portrait» en pied de Wilhelm, les notations sont assez fréquentes pour qu'il soit
possible de reconstituer une stature précise. Notations
toujours fonrnies par ricochet, c'est-à-dire par la bouche
d'autres personnages - et jamais directement par
l'auteur

CRÉATURES CHEZ GŒTHE

431

Vous étiez un petit garçon forl éveilU... Il se trouve encore
là-haut un fort beau fi,wne homme, qui sans doute foue,ait
bientôt parfaitement les premie:,s amout'eux (c'est Philine
qui •parle) ... Un si noble visage, des manières si franches et
une pareille perfidie! (Cette fois, c'est Lydie qui parle) ...
(Voici encore Philine). C'est le danseur qui nous intéresse,
ce n'est pas le violon: il est pour cela trop agréable à deux yeux
bleus de s' arrtter sur deux beaux yeux noirs... (Wilhelm
refusant le rôle d'Hamlet). Peut-on se le -fi,gur~ aut'l'ement
qtee blond et cOYpulent? Et sa mélancolie rêveuse, sa moUe
tristesse, son inquiète résolution, ne conviennent-eUes pas
mieux à ce tempérament qil'à un f ciUne hot,1,me au corps
sveUe, aux cheveux bruns, duquel on attend plus àe Promptitude et de résolution?

La longue description que le commerçant Werner
fait du maintien et du costume de Wilhelm Meister
est bien celle qu'un honnête franc:fortois, légèrement
scandalisé, pouvait faire des allures du jeune Wolfgang Gœthe. Signalons que la notation si caractéristique dans la Vocation Théâtrale: « Wilhelm, l'incurable
optimiste... » parait a voir disparu dans les Années
d'Apprentissage. L'optimisme n'y est plus nommé, il y
est mis en action.
Plus généralement, en passant du brouillon au roman,
nous observons ici un transfert au persônnage des
discours ou des opinions de l'auteur. Gœthe nous présente lui-même la charmante Philine dans la V üco.tion
Théâtrale sous cet avertissement : &lt;( Les femmes la
détestaient. avec raison d'ailleurs ... » L'avertissement
a disparu dans les Années d'Apprentissage, mais voici
les mots d'Aurélie :
Que cette Pkiline m'est odieuse iusqite dans les ~plus petites
choses! Ces cils bruns avec ces ch::veux blonds ... fe ne puis les
souffrir ; et cette cicatrice au front est à mes yenx un objet leUement igno-ble et repoussant, qu'il me ferait reculer rle dix pas.
EUe racontait t'autre four, fxu forme tle ,plawnterie, (JIU, dans

..,.

�432

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son en/ance, son père lui avait feté une assiette à la tête et
qu'elle en portait la marque. Oui, elle est bien. marqu,ée am:
yeu~ et sur le front afin t['.t'on ait à se méfier d'elle ...
L'auteur s'est _effacé au profit d'un personnage, et
son· observation, mise dans la bouche de ce personnage, se trouve par là-même passer de l'immobilité au
mouvement. La pensée de Gœthe le quitte pour être
agie par ses porte-paroles. L'égocentrisme de l'auteur
s'est dissous, s'est réparti en une trentaine de protagonistes actüs. C'est une des grandes marques - une
des définitions - du roman.
La blonde Philine aux yeux bleus est abondamment
décrite, dans son maintien candide et dans ses gestes
mutins. Elle fait pendant à cette belle enfant grave,
la brune Mignon aux yeux noirs, à peu près de la façon
dont pour un Allemand du Sud, écartelé comme le
fut Gœthe sa vie durant entre Strasbourg et le SaintGothard, la France et l'Italie se font pendant. A peu
près de la façon aussi dont, pour Gœthe et sa vie
durant, se balancent le caprice et la passion.
Parmi les figures que sa plume a tracées, il s'est
complu à celle de l\fignon. A la décrire, elle, ses traits,
son costume, son chant, ses danses, sa parole et jusqu'à
son écriture, plus de pages sont dévolues qu'aux personnages réunis de W erther et des Affinités. Ce n'est
pas seulement pour cela que de toutes les apparitions
romanesques de Gœthe, Mignon demeure la plus vivante
et la plus évocatrice. Mais si à l'insistance des descriptions on ajoute cette espèce de violence, d'acharnement
singulier qui frémit sous la prose dès que l'enfant entre
en scène, on commence à deviner les motifs de l'étrange
hantise sous laquelle ont vécu cinq générations d'Europe. Fait à noter: Gœthe n'a pour ainsi dire rien changé
au personnage, de la Vocation Théâtrale aux Années
d'Apprentissage; -corrections de style, avec des additions à dater seulement de l'instant où le premiermanus-

433
crit s'arrête. Mignon est la seule créature romanesque
qui ait traversé sans modifications deux lustres de
l'existence de Gœthe. Et si elle nous parvient encore
avec cette impétuosité de projectile, c'est que la tension
de sa trajectoire initiale a été respectée par celui
même qui l'a redessinée après dix ans de méditation.
Dans le peuple bigarré qui s'agite autour de Wilhelm et où les femmes - actrices, nobles dames jouent un si grand rôle, non seulement les ressemblances sont fréquentes, mais il arrive que ces ressemblances fassent hésiter un cœur épris sur le véritable
objet de sa passion. En constatant ces quiproquos et les
troubles qui s'ensuivent, on peut penser qu'il s'agit ici
d'un ressort habituel à l'intrigue romanesque du
XVIII 8 siècle, comme d'ailleurs, et dep-ais plus longtemps
encore, à l'intrigue dramatique (La Nuit des Rais est
tout entière construite sur ce thème). Mais le procédé
technique n'est pas seul en cause chez Gœthe, et, si
Wilhelm découvre chez la Comtesse les traits de la belle
amazone Nathalie, si Marguerite et sa cousine peuvent
être prises l'une pour l'autre par leur amant, la raison n'en
est pas uniquement dans les parentés que la démarche
du roman finira par mettre au jour. Il s'agit d'un goût,
d'un goût profond et quelque peu pervers, qui à la
chose aimée mêle subrepticement des épices nouvelles
pour composer, au moyen d'une essence connue, un
corps tout à la fois étranger et familier - bref, doublement attirant.
Revenant à ce qu'il faut bien appeler « l'objectivité J&gt;
de l'auteur dans la description de ses personnages,
nous remarquerons que de la Vocation Théâtrale aux
Années d'Apprentissage les figures par trop grotesques
ont disparu. Par exemple ce Bendel, cet
Etre épais, lourdaud, sans trace de noblesse ni de sensibilité...
De f&gt;1'tits yeux, de grosses lèvres, des bras trop courts, une large
poitrine et un large dos ... Son gras et sot visage, ridiculemtmt
CRÉATURES CHEZ GŒTHE

28

�434
~ ,-, 1a fTDUH.

LA NOUYZLUt R E V U E ~

1a-.,,,.," z. iou.:.. lait blri1tlwàlli •

seni., • f,osmi:l'e- us ,,__ lm swllriMU • t. fête,, .ai f:,,t,i' " - ~. . . ic ût èù ([lf1 Ü

all:aii #lllW.

,

De telles apparitions. Gœthe les a 'SanS doute jugées
trop la.ides pour le$ maintenir sans nécessité. Ph! contre,
il ne se fait pas faute dans le roman dHmitii d:e préciser
les variations pbysi4ues des personnages dès lors 41tils
participent à l'action et servent de repoussom. Amsj_
Werner, le raisonnable beau-frète de Wihehn :

u ~ m s :s~it A8ir ,;lttit6J ~ - {]114 gllgtt,é. l l ~
i#eli~ plMs Maig.re q,i a#lre,/Qi$: sen visage 11nguh1U
umbia.ü ;,lu.s $gi}4 $.On nez aait plus long: son front et son
wne chauve$. sa voix grJk, Jure it -criaràe ; enfin -sa poitri1ae
enfoncée, son dos voaté, ses ioues décclorées annonfaient
bJi.dem'IJ4ent le lr.avail'ltw- soucieux.
l&amp; A 11nt!§ ,l,' .4,(&gt;n'Jlllissag,, fournissent nne -palette

de types physiqnes dont il n'y a p.tt.s . d"autre
exemple dans les roimms, les -pièœs de ttléi.tre on les

poèmes dè Gœthe. Ni oomrnt: ~tité, m. eoa::nr:t:1'e pré-t:islon, n i ~ ~n.œ mùniq11e, :nous ne renOOlltroos ~em-s l " é ~ t . Une J&gt;remièt'e e:xpliœtiolt
s•en J)ropooe: le« sujet 1même du.roman oti., corz:mœc:œi
Rabelais, Ger-nntès oo Le Sage, 1lll béros se von pr-omenê -au. C':!Oll.tact d~s événem.erits et des ~
les plus di'VŒ'S. Mn.lis !4irxplic3.titm se trou:vie démentie·
aussitôt que. n:on"S jetêns les yeim sur ks ~nn.ées b
Voyage de Wilhelm Meister. Même «sujet~. œ:pm~ant.,
et tni.it~ d¾.in.e mmiêre -plus -v.aste encore; le nombre
des ~agies l ~ doublé. Qn'y trouvons~

œtAmKEs CHBZ cœnm

435

i,s jfJUI••• U11 feWM là~ robuste et 11ÎgOfO'eÛX, k HUJyemse
taille, au teint brun, aux cheveux noirs ... Une fewse femme
à'un, jipre aÜNlbk et -dow:e. .• Je 'Clis derxmt nsesy.m~ la jlus
bel.le et la plus aitntilû.8- personne_, Il ,(avaü q1lun sMll /iJ$
qui était d'Wfe be/lu.té rt11f4rquabk. •. Deu% fi,una '{il.k:; belle,,
aimables, mais très àifjéremes l'une de l'autre•.. Une /effl11Je
feune et charmante ..• Toutes étaient joli.es ou àu moins agriA,bZes... Un hom1ne à6 bBlle taille, targe ir épaul,es, agil.e... U#

woMi: a-,,Ptrrmce qui, mal,gré le-s années,
USSS'Z fern-~... Deu:-c dames, l'une â.g~. a
l'air itnposant, l'autre jeune encore et d'une grâce Rtd,nacl-fJf.e.-

h ~ Ile bille
ffttuchmt K"IOJ

,et

J&gt;a.s

bref le souci de s•entourer, en évitant les détails qui
amoindrissent, d'une humanité de perfections physiques. Comme chez Homère, l'arrivée d'un personnage
s'accompagne obligatoirement d'adjectifs stéréotypés :
de même qu'Athéna est toujours glaucopis et Acbiile
poàokus, le jeune bomme, la jeune fille, l'homme et
la femme âgés ,appellent cbacun l'épithète embellissante ou anoblissante qui leur est une f9is _pour toutes ,..
dêvolue. Le Gœthe de soixante-douze ans qui _publie 1 1
la première _partie des Années de Voyage pousse au
degré maximum la tenda.nce plastique et culturelle, 1
et renchérit encore sur le Gœthe de soixante ans des
Affeniiês Electives.
Il ne s'agit point d'une question de « sujet i&gt; ou de
« matière », mais exclusivement d'une question de chro~
nologie. Et cette brève application de critique expérimentale à la description physique des personnages
gœthéens nous conduit à des réflexions dont les unes
touchent au créateur, les autres à la chose créée.·

MllS?

Un jeune howmte de befle taille ... Vini feu»~ fil1,e bitn faite ...
Ma compagne éiaii Mo~dl', tàitice ~ fnlt~ ... C' étff.i't ,i~-e bt!l1/,e
~ t'de : I ~ ~ ; .tilt • i l ~ rae.c tl!JIJJtS les
Q/%Mtl~ m tss tparati/es.._ Um f - â.gie_,, i'"u w:r,E,lt
et "ffflt~S~ p~t..,. Deu~ jtunés g ~ 6.taax à)"'1fflt

Peut-être arrivons-nous à éc1aicer, dans l'existenœ
de Gœt.he, œ qu'on peut appeler r l'à~ du roma.n •·
L'orbe de cette vie de penseur et de chanteur s'est, pat

�436

LA NOUVELLE :REVUE FRANÇAISE

intervalles d'une longue période. identifié avec celui
du conteur.
Et si l'on réfléchit à ceci que la Vocation Thé4trale,
commencée après l'arrivée à Weimar et terminée avant
le départ en Italie, englobe dix années d'expériences
politiques, que les Années d'Apprentissage, reprises à
Weimar. ont germé dix autres années plus tard grâce
à la fraternité chaleureuse de Schiller, on estimera à
sa valeur le prix que le poète a dû payer pour sa mue
passagère.
Que les A nnks à' Apprentissage soient le roman de
Gœthe. ne se déduit pas seulement de ses descriptions. Ïl suffit, assez; platement, de constater que c'est
la seule prose imaginaire de lui que nous relisions
aujourd'hui avec l'avidité propre au lecteur de romans.
Mais qnP les Années d' A pprentissaffe étant le roman
de Gœthe, soient précisément les pages où nous rencontrons cette acuité maxima dans la mise en scène
des personnages, voilà qui est confirmation et enseignement.
Car cela signifie que nous sommes en présence de la
seule fiction en prose où Gœthe se soit donné à ses
personnages avec assez d'abandon pour les faire vivre
à nos yeux dans leur détail et dans leur gratuité.
Dans les limites que nous e:-rp 1nrons, traduison~ ce
qu'e tendait Gœthe par le clésintéressement. Échange
de l'intérêt personnel et ünm&amp;liat, né des conditions
pbysioln;.{iques ou des conditions sociales, pour un intC~
rêt mPdin. Pt impersonnel , tourné vers la conquêtt: de
la n:itun· ,·t la souveraineté de la vie. Substitution
d'objet. L'intérêt de l'individn disparaissant, l'intérêt
de l'homm v ~•instaura.nt. Dl· ce dl'.:pouillement sangl.iat,
de ce lf"nt accès au nouvel hér01sme. le poète. le penseur, ont l'nn et l'autre en Gœthe marqué les pha~cs ;
dans la souffrance ils croissent, élargissant jusqu'au
finale leur verbe et leur action.

CRÉATURES CHEZ GŒTHE

437
H n'en est,.pas ainsi pour cet être singulier qui en

Gœthe aussi se nomme le conteur. Courbé d'abord sous
les lois de l'individu, il fi.nit par se courber sous les lois
de l'humanité. Il souffre également de la première discipline et de la seconde. Le déterminisme du système
nerveux engorge sa vigueur dans un système étroit
d'attirances et de répulsions : le déterminisme de l'harmonie universelle émiette sa diversité dans un éparpillement unüorme. Mais, entre les deux déterminismes,
s'ouvre un hiatus : le premier impératif a cédé, la
seconde discipline n'est pas encore instaurée. Souffle
de libération, avant le joug du vœu. C'est alors que le
conteur se dresse.
Le roman naît dans la double vacance de l'instinct
souverain et de la moralité souveraine. D'où il appert
que le roman a pour essence d'être doublement désintéressé : désintéressé quant aux réactions de son créateur, désintéressé quant à ses fins morales.
On a souvent remarqué qu'une matière ne s'identifie
avec exactitude que là où elle est rare. C'est parce que
tous les hommes respirent qu'il a fallu attendre l'aube
du XIX8 siècle pour identifier certaines propriétés évidentes de l'air. C'est pourquoi précisément un poète
nous permet d'identifier certaines conditions évidentes
du roman.
'
PIERRE ABRAHAM

�GŒIBE Er 1:BSPJtIT ll1t LA. &amp;mJSSANCE

-439

ce divorce de l'idhl et du réd, dont elle est morte.
. Le terme de « roman.tique ll dans son oppœition à

GŒTIIE ET L'ESPRIT DE LA RENAISSANCE

Gœtbe paraît au moment du xvme siècle oùl'opposition
entre l'intelligence et la sensibilité est la plus complète
et où la sen-.ibilité individuelle élève sa protei=tation
non seulement contre l'intelligence abstraite, maie, aussi
contre l'ordre social. C'est déjà le romantisme, bien que
l'emploi du mot ne soit pas encore courant et qu'il
ne désigne pas encore une école : Wenher, le Tasse,
les premières scènes de Faust lui ont prêté une expression jusqu'alors incomparable.
On arrivait là à la dis.sociation complète de l'esprit
dr la Renaissance, qui se poursuivait depuis deux
siècles. Les écrivains et lec; artistes de la Renais.sance
avaient voulu remettre en honneur cette union harmoaieuse de la nature et de la raison qu'ils pensaient
trouver dans l'antiquité gréco-latine, ce développement
puissant et équilibré de l'être humain dans la diveTSité
de ~ directions. Mais la Renaissance n'avait réalisé
cet idéal que dans l'ordre de la conscience esthétique
et de la création artistique. Dans l'ordre de la vie
pratique, politique, morale, elle avait fait faillite ; elle
avait entraîné la ruine de l'indépendance de l'Italie
et n'avait pas moins échoué en France sous les Valois;
la Renaissance anglaise était restée avant tout poétique
et dramatique. La Renaissance, dans l'lnstoire de l'humanité, c'est le moment où l'art s'affirme pour lui-même,
dût le monde en périr.
A l'époque où meurt la Renaissance, la poésie traduit

u classique a est employé dès œ moment poar désigner
le poème du Tasse, dont le sujet n'tt.ait pas emprunté
à l'antiquité grecque ou rnmaine; et si Gœthe a repr~
senté sous. ies traits du Tasse. le poète romantique et bien
des traits de sa pfopre jeun~. ce n'est pos par accide&amp;1t.

Certaines a.u moms des tendances romantiques s'an• noncent dans rœuvre et' dans la vie du poète italien :
la vague des passions. le « je ne sais quoi, (le iD. 1to1' so
_. cire.) auquel si souvent le Tasse fait appel. la m~que
verbale mise ao,dessus du sens et servant à évoquer
la vie inconsciente de l'âme. le déséquilibre intérieur.
l'incapacité. à s.'adapter à tordre social qui l'entoure.
1a tendance à la mélancolie et jusqu'à la folie. Et
Shal.-espea.re même, qui a agi bien plus ptofondément
SUT Gœthe, Shakespean, bien plœ; puissant que le
Tasse et dont l'œuvre dégage \lllC si haute sag~.
sa sagesse demeure toute poétique : elle échappe à
la tragédie de la vie réelle ou par lQ rêve pastoral et
magique dn Sotigo ~ tale t1.rnt à' dlé et de ÙI T mtpête ou par
la sympathie compréhensive pow- la passion. pour la douleur, pour la faiblesse et la. grandeur humaines qui petmet à Ja fois au poète de se rnettre à la place de ses
personnages. de prendre conscience de li néc"ssiti- de
leur destin et d'étendre un.e compassion mêlée d'admiration sur le héros malheureux et égaré. sur Hamlet
et sur Othello, sur Antoine et sur Brutus, dans l'iru:timt
même où il succombe par ses propres fautes autant
que par la perv&amp;Sité du monde. Le rève pastoral n'est
qu'un rêve; les châteaux. de la magie sont faits avec
des nu~es ; la musique ne suffit pa, pour Qrdonner
les pierres ; 1a ttagédie de Shakespeare. c'est la uagédie
même de la Rena.issance; et le plus grand poète peut~e qu'il y ait eu n'êtait qu'llil poète.
La Renaissance. en disparœant. a laissé en Mrlta«&amp;

\

�440

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à l'Europe, au début du xvne siècle, avec Galilée et

Monteverde, la science mathématique de la nature
et la musique orchestrale, c'est-à-dire qu'en cherchant
à manifester dans lei.r plénitude les tendances diverses
de l'esprit humain, elle a dû renoncer à maintenir
leur uruté : elle a dissocié la raison intellectuelle et le
langage d'une émotion étrangère à toute intellectualité
abstraite ; ce que pouvait faire pressentir déjà une
œuvre comme celle du Tasse. A travers le XVII 8 et
le XTITI 8 siècles, la science
la musique orchestrale
se sont développées de plus en plus chacune de leur
côté : et les compromis ou les équilibres précaires du
xvue siècle ont fait place, dans la seconde moitié du
xvme, à l'opposition décidée de la raison et de l'intelligence avec la sensibilité, l'intuition ou la vie, de l'art
avec la science. Dan~ l'atmosphère nouvelle créée par
la musique pure, le lyrisme s'est affirmé dans toute
sa liberté ; il s'est allié avec ces tendances de la Renaissance, refoulées, mais incompressibles, dont les progrès
de l'intelligence raisonnante entravaient le déploiement,
mais qui avaient recommencé à se faire jour, sous des
apparences multiples, dans l't&gt;sthétique intuitive de
Shaftesbury, dan::. le roman de Fielding, hostile à toute
moralité abstraite, dans le roman ~ sentimental " de
Sterne. Ce lyrisme d'essence musicale, ces voies nouvelles qu'ouvrait le roman anglais, le jeune Gœthe s'y
est jeté à corps perdu; et c'est à cet enthousiasme que
nous devons Werther, le Proniéthée, le premier Faust,
le Tasse.
Mais son intelligence l'attirait ardemment vers la
science; son sens de l'équilibre l'a ramené à vouloir
faire à son tour cette union de la nature et de la raison,
de l'intelligence et de la sensibilité qu'avait rêvée la
Renaissanœ. Ft par là l'histoire de sa vie a ét~ toute
différente de celle de son grand contemporain, de
Beethoven : tandis que celui-ci, parti des formes équi-

et

GŒTBE ET L'ESPRIT DE LA RENAISSANCE

44:c

Jibrées de la musique de Haydn, libérait avec une audace
croissante, dans la symphonie, dans la sonate, les puissances déchaînées de la musique• pure, Gœthe au contraire s'efforçait de faire rentrer le mouvement nouveau
dans un équilibre humain plus vaste, d'endiguer le
torrent. L'auteur de Werther et de Prométhée devenait
celui d'Iphigé-n.ie, de la Métamorphose des Plant-es, de
Wilhelm .Meisler et du Second Faust. Ce lyrique qui n'a
pa$ eté surpassé tentait d'unir romantisme et classicisme ; il réalisait une poésie où le sens et ~ musique
du langage se fondent et qui ne se résout ni en une
prose rythmée ni en une méthode d'incantation spirituelle. Il unis~ait en lui la poesie et la science, il contribuait à créer l'évolutionnisme moderne par l'étude
méthodique de la nature vivante dans la transformation
de ses formes, manifestations multiples d;un équilibre
qui se renouvelle sans se détruire ; et il voyait dans
ces équilibres toujours mobiles de la vie le prélude des
harmonies perpétuellement différentes et perpétuellement neuves que crée l'imagination de l'artiste. Il
jo;guait à l'observation des feuilles et des fleurs la
méditation historique sur la fl.L1ra.ison des cultures
humaines et il en mesurait la valeur avec un sens également profond des forces originelles et des formes
achevées, par qui s'engendrent et en qui s'achèvent
les civilisations. Il admirait dans l'esprit qui 1ës crée la
même activité infinie qui produit l'évolution de la
nature et le même effort pour s'incorporer dans les
contours d'une beauté harmonieuse et dans les formes
arrêtées d'une action définie, d'un travail ordonné.
Ainsi que l'avait tenté Léonard de Vinci, indivisiblement artiste et savant comme lui, mais avec les ressources inédites que lui founùssaient trois siècles
écoulés, il cherchait à restituer dans son ampleur
l'image de l'homme. S'inspirant à la fois de Shakespeare
et de Spinoza, il orientait ve.rs une sagesse commune la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conscience. oœc.ure ou h.1ntineuse, que déjà l'un tendait
à prendre de la nature de la poésie et l'autre de
celle de la science. Et il n'aurait pas voulu que ce
rêve de culture humaine restât un rêve ; il aurait voulu
le faire mordre sur la réalité, agir sur les choses, et que
Meister devint chirurgien, comme Faust ingénieur.
La Renaissance avait essayé de ressusciter l'esprit
de l'antiquité gréco-latine, en conciliant avec lui les
valeurs originales que la sensibilité chrétienne avait
introduites dans le monde. Gœthe à son tour s'est
efforcé de faire renaître l'esprit de la. Renaissance, en
conciliant avec lui et en conciliant ensemble les valeurs
intellectuelles originales qu 'avait fait surgir la science
moderne et ces manières nouvelles de sentir qu'évoquait du fond de l'âme, au delà du wai et du faux,
du bien et du mal, la musique pure, la mm:ique enfin
autonome de l'âge moderne.
Cette conception de la culture, la valeur humaine en
est toujours aussi grande. l\Ia.is Gœthe n'ei;t pas parvenu
à imprégner son propre pays de ses conceptions. L' Allemagne, depuis cent ans, a pu glorifier son plus grand
krivain ; en fait. elle l' a de plus en plus complètement
reni · . Et ce divorce croissant entre la réalité allemande
et le rêve de culture humaine de Gœthe, c'est au fond
la tragédie de l'Allemagne depuis un siècle,
Dans l'ordre specialement littéraire, Gœthe a réalisé
1Jlle pénétration de l'es,prit du lyrisme et de celui du
roman, dont le Faust, qm n'a que l'apparence extérieure
d'un dr~e. a été le chef-d'œuvre et dont l'influence,
après s'être fait sentir, à travers tout le XIX 8 siècle,
sur toute la littérature européenne, est encore loin
d'être épuisée. Le lyrisme et le roman sont les deux
manifestations les plus caractéristiques de la littérature
des cent derruères années et non seulement Gœthe,
.après Cervantès. a. été le premit'l' grand écrivain qtù
fût à la fois poète et romancier, mais il a été le premier

GŒTBE ET L'ESPRIT DE LA lŒNAISSANCE

443

à fondre intimement ces deux genres ; combien d'autres,
depuis Novalis, l'ont suivi, ou dans des poèmes en
forme de romans on dans des romans qu•anime et que
soulève un souffle poétique. en Fr"'&lt;:LUce et en Angleterre,
en Ru~ie et en Norvège, de Lamartine et de Hugo
aux Browning et à Hardy, du Tarass Boulba de Gogol
au Pur Gynt d'Ibsen, aux œ;vres de Tourguénief et
de l\Ieredit~ au Lorrl Jim de Conrad, au Serpen.1. emplumé de Lawrence I Et je les cite pêle-mêle pour mieux
montrer le champ de son rayonnement. Cette intime
union de la poésie avec le récit d'une suite d'événements
échelonnés dans le temps et qui ne se laissent pas contracter en un conflit de volontés, l'épo~e ionienne
l'avait réalisée autrefois, d'une manière objective et
pla~tique; Gœthe a été le premier à la refaire, mais
d'une manière plus psychologique, plus intérieure. Id,
comme dans son effort pour rcss!.lsciter l'esprit de la
Renaissance, il a donc rajeuni une antique tradition
humaine ; il a été de ceux qui lient entre eu..x non seulement les peuples, mais les âges de l'humanité.
Gœthe a toujours su avoir son âge et tirer de chaque
âge de la vie ce qu'il est le seul à pouvoir entièrement
donner. Comme dans sa vie individuelle, ainsi dans
son art et dans sa pensée, comparés à cerne des âges
antérieurs, on sent le rajeunissement d'un passé puissant
par une création non pas continue, mais bmsquernent
renouvelée, la renaissance, au sens plein du mot, des
forces productrices, la remontét- de la sève d'août,
symbole de son génie, où s'asrncie jusqu'au bout un
élan printanier avec un équilibre lucide.
La sève d' aoat.
Voici l'heure de la ,Pleine maturité.
Les voiliers dispersés mont.ent à l'horiZ&lt;m,
Le soir desc.-nd, la mer s'apaise, la saison
Finissante a déjà les odeurs, les clartés

�f44

c,,_,,.,,,,._

LA NOUYJD.LB UVtJl! DAJ1ÇA1S8

'41 ___, /ktmtl, dl I'...,_..
0 _ , ,._._,. d ~ tù l'IUI
Beur, pui,u tù f14u d tle sol,,mill /
ùs flot$ &amp;'OIIIÙfd tmœr àa1IS le creu% da rochers,
Jl•ù rie,, tU
f&gt;ÙIS it ùw vois'"""""""
Le nîenu emplil seul la plaine iUi,nilk
El les f,k1,es sans br11il tombent dans les t1ergm.
La slioe l°fll&gt;t1t rffllOfde atu brtnda ùs tillefll,
Et ,w les sombres, buis pi semblent rafeu,sir
Go,afk tl'• 'Oeri '/&gt;'"8 frai6 les botlrgeons el les flflilln,
Cotnlll6 l'espoir ,mati ilu /&lt;&gt;M o SOUW1'ir.
L'oia6ft "4111 k buissOfl cluml, q,,dques inslluds,
Une tlmtür, foi6, . . - tù ,.;ose,,
El r Ill 'I"' (mil. "' ""f1U-5 apawes
E• CMIS1M un auh'e avril ,Plus beau que le f&gt;,ÎffÛfllf,s.

'"'°""

:RENÉ BEltTIŒLOT

L"AM:ORALISME DE GŒTHE

Je ne pense pas qu'un homme puisse réussir jamais
l saisir, en un jugement sur lui-même, sa véridique

sœne,

image. La conscience qui, ici, entre en
s'y révèle
un principe d'altération de la réalité aux dépens de
laquelle elle se forme; car il faut qu'elle prélève une
part de l'activité où cette réalité s'exprime pour en
animer le miroir: où elle ne va la refléter qu'après l'avoir
mutilée. Cette première mésaventure en entraine

d'autres.
A mesure que la conscience se développe aux. dépens
des forces d'impulsion qui déterminent nos actes, qu'elle
leur emprunte leur violence pour f".n composer sa lumière,
elle nous écarte de la part agissante de nous-mêmes et
dans l'intervalle où elle interpose son miroir, viennent
se réfléchir, mêlés aux souvenirs de nos actes, tous les
jugements de valeur où s'exprime l'idéal collectif des
hommes d'une époque. Notre amour-propre séduit en
vient à interpréter nos souvenirs incertains en faveur
d'une représentation de nous-mêmes conforme à cet
idéal. Nous nous renions et nous masquons pour nous
ressembler.
Si après cela
ne pouvons nous connaitre tels
que nous sommes, l'image que les a\ltres composent de
nous,-mêmes n'est pas moins sujette à caution. Chacun
ne dispose pour juger autrui que de la conception
bltarde qu'il se forme de lui-même et du monde et, à
travers ce · prisme déformateur, il ne perçoit qu'une

nous

�446

447
Pour tous ceux: qui se passionnent à identifier le

'L'AMORALISME DK GœTHE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réalité elle-même apprêtée. La concordance unanime
des jugements pourrait tenir lieu d'Wl mètre objectif,
mais il s'en faut qu'on la rencontre. Il y a autant de
visages de Napoléon qu'il y a eu de penseurs, de poètes
ou d'historiens qui se soient mêlés d'en évoquer l'énigme.
Et parmi cette galerie d'images, il en est 'Une que Napoléon a gravée lui-même au Mémorial de Sainte-Hélène
quand, privé d'agir, il n'eut d'autre ressource que d'appliquer son génie au spectacle de lui-même. Faut-il
penser que cette image n'est, elle aussi, qu'une contrefaçon parmi les autres du véritable modèle ? Ainsi
l'exigerait, selon un bovarysme a"bsolu, la nécessité
psychologique qui contraint l'homme de se concevoir
autre qu'il n'est, et Gœthe lui-même n'a-t-il pas confumé
ce verdict quand son Faust, s'identifiant avec l'Esprit
de la Terre qu'il a conjuré, s'écrie : « 0 toi qui flottes
autour du vaste monde, combien je sens que je t'approche, infatigable Esprit l » et quand sa présomption
se brise à la réponse inexorable : • Tu ressembles à
l'esprit que tu conçois, pas à moi 1 • »
Mais si j'estime que nous sommes contraints d'accepter comme infranchissable le petit abîme qu'ouvre
entre nous-même et toute représentation de nous-même
l'apparition de la con'5Cience qui rend seule possible
cette représentation, c'est aussi pour conclure que c'est
pourtant cette évocation du soi par le soi qui permet de
rapprocher le plus les deux bords de l'abîme. Il est vrai
que nous ne pouvons restituer intégralement notre
passé dans nos souvenirs et le joindre à l'instant immédiat pour lequel nous n'avons que des regards aveugles.
Nos souvenirs sont pourtant lourds des parcelles de
notre moi comme. ces fleuves dont les eau.y roulf'nt
invisibles des parcelles d'or. Et ces souvenirs ne s'écoulent qu'en nous-mêmes.
t. Le Faust de Gœthe. Traduction Blaze de Bury. Charpentier, p. 168.

fantôme insaisi.c;sa hle du réel avec le mètre imparfait
de la connaissance, je tiens pour une bonne fortune les
cas où de grands esprits nous ont laissé, en des notes
autobiographiques, de ces portraits d'eux-mêmes, gravés
par eux-mêmes, pour eux-mêmes. Chez ces esprits doués
de facultés aiguês de critique et d'analyse, la joie
du spectacle l'emporte sur l'amour-propre qui les
pourrait incliner à se surfaire ou à se contrefaire. La
conscience qu'ils ont de leur force, emp&amp;he qu'ils aient
la tentation de se grimer et de se méconnaitre pour se
rendre conformes à des jugements et à des idéals qui sont
le fait de l'opinion. J'ai éprouvé récemment la valeur
qu'ont œs notes autopsychologiques pour la révélation
d'un caractère, d'une pensée et de l'essentiel d'un être.
Ce fut en lisant les pages publiées dans cette revue où
Frédéric Paulhan s'est analysé lui-même avec un
détachement si profond, avec une telle avidité de pure
connaissance de soi qu'elles me sont appaxues comme
la plus sûre initiation à la signification profonde de son
œuvre philosophique.

*

...,.

Or Gœthe nous a laissé de lui-même, et presque
involontairement, un document de cette nature. C'est,
nous dit M. Emile Ludwig, un billet sans introduction
ni titre. Et ce billet est rédigé à la troisième personne.
comme si l'auteur eût voulu plus expressément se
détacher de lui-même afin de s' objectiver davantage,
ou se dérober aux regards dans une solitude plus invi~
Jable. J'en extrais ces quelques notations dont il me
semble qu'elles expriment de la façon la moins ambiguë
ce qu'il y a dans la pensée de Gœthe de profondément
novateur pour son époque et qni l'est demeuré
encore pour la plus grande généralité de la nôtre.
u Il sait admettre, dit-il de lui-même, tout ce qtù arrive

�448

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et tout ce que produisent fo besoin, l'art, le travail;
il ne se voit contraint de fermer les yeux au monde que
quand les hommes, mus par l'instinct, se figurent
vaniteusement agir suivant leurs propres plans », et il
ajoute dans le même sens : « Il n'a régularisé et chéri
davantage que ce qui n'était autrefois en lui qu'une
tendance fortuite, un effort indéterminé. &gt;&gt; Enfin, dit-il
encore, &lt;1 sa nature ne peut agir que tardivement avec
conscience quand le moment est passé du ma:lcimum
d'énergie 1 ». Certes nous savions déjà que le génie
poétique de Gœthe, enrichissant l'œuvre de.la Renaissance, qui, deux siècles auparavant retrou._vait la Grèce,
avait su restituer par l'exemple le culte plastique de
la perfection du contour et le sens morphologique du
Divers, qui sont vertus grecques. Mais ce qu'il nous
révèle en cette analyse de lui-même où il a, cherché à
saisir les tendances les plus fortes de sa sensibilité et de
sa pensée, c'est, innovation plus profonde, cette vision
panthéiste du monde à laquelle Spinoza avait ouvert
ses regards et qui, en une lente infiltration de la pensée
hindoue, à travers Schopenhauer, Fichte et Schelling,
à travers les travaux d'exégèse et de philologie des
orientalistes, allait bientôt s'opposer à la conception
judéo-chrétienne, transcendante et dualiste, du monde.
Gœthe ne reconnaît dans l'univers qu'une seule activité
de laquelle émane tou,t· ce qui arrive, dont tout ce qui se
produit dans le monde n'est que la manifestation et le
reflet. C'est pourquoi il préfère en lui-même, il chérit
davantage, l'identifiant ave~ la manifestation de œtte
activité unique, ce qui s'y est développé fortuitement,
au sens où Nietzsche dit qu'une pensée u naît quand elle
veut et non quand nous voulons». Il sait que cela seul
est improvisation et création, est riche de quelque
nouveauté dans le domaine de l'action ou de la pensée.
1.

Émùe Ludwig : Gœthe, T. II, Victoc Attinger, p.

206.

L'AMORALISME DE . GŒTHE

449
Il sait aussi que la conscience n'intervient que tardivement, « quand le nwment est passé du maximum d'énergie».
Il évalue exactementl].'écart qu'il y a entre cette énergie
diminuée et comme refroidie dont il dispose alors et
l'énergie plénière dont le comblent les apparitions
soudaines jaillies des sources mêmes de l'action où ce
grand pragmatiste voyait la substance authentique
· de la réalité. La seconde est de l'ordre de la nature
naturante; l'autre, cette activité diminuée que la
conscience appauvrit du prélèvement qu'elle opère
pour s'exercer, est de l'ordre de la nature naturée.
C'est celle-ci toutefois dont il dispose le plus souvent.
Elle s'exerce sur des données dont il ne s'attribue pas
le mérite et si, par cette vue critique, il évite de tomber
dans le travers de ceux qui croient agir suivant leurs
propres plans, il fonde sur elle 11 un besoin de perfectionnement poétique qui l(presse, dit-il, dans son esprit
et ses actions, constitue le centre et la base de son
existence 1 . &gt;&gt; C'est ainsi que le grand artiste qu'est
Gœthe a voué son existence à enrichir la technique de
son art, à perfectionner sans relâche son métier. Mais
cette culture incessante de l'esprit, de l'appareil récepteur sur lequel viendront fulgurer, quand les circonstances le voudront, les illuminations qui rayonnent de
ce foyer unique de l'activité du monde, elle témoigne
encore de la foi gœthéenne en cette unicité. Qu'est-ce
que la science ? Qu'est-ce que le génie ? Qu'est-ce que
l'action ? Les manifestations dans l'homme, par le
moyen de l'homme, de cette unique force. C'est
pourquoi, selon la remarque de M. Ludwig, il reste
toujours « à l'affût &gt;&gt; et ne peut jamais comme Schiller
dîre d'avance ce qu'il va faire. Il sait trop la valeur
de cette activité plus haute qui parfois se développe
en lui. Il en guette les apparitions et se garde de
I.

Loc. cit.

�450

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

limiter par des interprétations anticipées la grandeur
de la révélation qu'il attend. ·E st-ce la divination de
ce point de vue commun à Napoléon et à Gœthe, qui
fit prononcer au César le mot fameux ; , Voilà un
homme », lors de sa première rencontre avec Gœthe, et
inspira aux deux hommes une admiration réciproque ?
« N'ira pas loin, disait Napoléon, celui qui sait
d'avance où il veut aller. » Paradoxe peut-être dans le
domaine quotidien des activités limitées par des buts
définis. Vue juste dans le domaine de l'activité plus
générale de l'action ou de la pensée, où le but qui n'est
pas encore s'engendre en fonction des virtualités du
possible. Qu'est-ce que cette intuition anticipée du
monde par laquelle Gœthe définissait son génie,
sinon l'apparition au plein jour de la_ conscience
et la métamorphose en phénomène, comme celle de·
la larve en papillon, de l'rme de ces virtualités du
possible ? Triomphatrice dans la lutte souterraine
des forces vives sur lesquelles la conscience n'a pas
encore prélevé sa part, elle veut jouer sa chance et
fait irruption dans le domaine où les phénomèness'accomplissent. Napoléon et Gœthe, chacun dans son
ordre, se sont offerts à jouer cette chance. C'est leur
grandeur d'avoir compris qu'il eût été mesquin d'opposer
à ces grandes anticipations ce que Nietzsche eût nommé
les desseins de leur petite raison.
Fidèle à cette idée maîtresse, Gœthe disait qu'il avait
toujours tenu K le monde pour plus génial que son
génie » 1 , et son œuvre « pour œlle d'un être collectif,.
Rien de l'humilité théologique ou chrétienne dans ces
déclarations, - Gœthe a toujours été aux antipodes.du christianisme. La nouveauté qu'il apporta fut
d'avoir réalisé dans une sensibilité la conception d'ordre
logique exposée more geometrico par Spinoza. Conception.
1.

Émile Ludwig,

op. cit.,

p.

21.

L'AMORALISME DE GŒTHE

panthéiste, et plus exactement moniste, d'une activité
unique agissant dans le monde sans intention et sans
but. Pas plus que le Deus sive natu.ra du maître de
l'Etliique l'esprit du monde, cette nature des choses,
dont Gœthe épie les mouvements spontanés, n'agit
en vertu d'une fin intentionnelle. Loin qu'aucun but
lui impose ses commandements et se tienne au devant
d'elle, c'est elle qui transforme en buts, les démarches
qu'elle improvise. Et si cette nature des choses est
douée de conscience, il semble permis d'interpréter
que pour Gœthe c'est dans l'esprit des hommes qu'elle
réalise cet état de connaissance d'elle-même. Ces intuitions anticipées qui illuminent l'esprit de Gœthe et
fécondent son œuvre, émanent de cette activité dont
il reconnaît le jeu unique dans le monde. Il est luimême partie de cette activité unique. Il lui est nécessaire comme elle lui est indispensable. Relation des
divers fragments étroitement solidaires d'un immense
organisme.
Pragmatisme de Gœtp.e: « L'action, dit-il, est supérieure à ses "résultats». Indifférence du but. Et l'action
qui, dans cette conception dynamique, est le tout
du monde, a le pouvoir de transformer éternellement
tout le passé en une création nouvelle. Evanescence
et reviviscence. Il répudie le souvenir qui n'est qu'un
souvenir figé dans l'identité de sa forme ancienne,
et qui ne suscite qu'un regret. Rien de plus essentiel
à la nature de Gœthe et d'un plus pathftique héroïsme
que œ refus de consentir à ce qui est stérile. « Il n'est
pas d'événement passé qu'on ait le droit de rappeler .••
La vraie nostalgie doit toujours être productrice et
créer une nouvelle chose qui soit meilleure 1 ».
Amoralisme de Gœthe. A cette reconnaissance d'une
activité unique seule pourvue du pouvoir de causalité,
I.

Émile Ludwig. Gœthe, t. III, p.

310.

�452

LA NOUVELLE :REVUE FRANÇAISE

principe unique de tout le mouvement qui se développe dans le monde, répond, en une attitude de la
sensibilité conforme à la logique de l'idée, l'immoralisme gœthéen dont la notion répudie la morale et
aussi bien l'immoralisme, laissant place, comme à une
caractéristique des hautes phases du réel, à la moralité, - à supposer que la moralité ne soit autre chose
selon la définition que j'en ai donnée, que l'ensembl;
des manières d'être qui conditionnent la vie d'une
espèce. La morale commence quand les hommes u se
figurent vaniteusement agir selon leurs propres plans »
c'est-à-dire s'opposent comme une force indépendante à l'activité unique qui est au cœur des choses.
Vaniteusement, tout est là. La morale se fonde sur
la présomption de la liberté qui n'a pas plus de sens
dans l'univers de Gœthe que dans celui de Spinoza.
Bovarysme essentiel de la morale : une province un
peu plate de l'imagination où les hommes, qui sont
ce qu'ils sont, se conçoivent autres qu'ils ne sont,
pourV1is d'un pouvoir qu'ils n'ont pas et dont peutêtre ils ne sauraient que faire.
A ce pouvoir incertain, Gœthe en a substitué deux
autres que la nature a développés dans l'homme et
qu'il a recueillis dans son expérience comme ses moyens
propres de se libérer de la souffrance et du mal. Le
premier de ces pouvoirs, le sens esthétique nous le
confère. « Que l'on se garde, dit Gœthe, de chercher
derrière les phénomènes, ils sont eux-mêmes l'enseignement 1 )), Et il déclare : « Le plus haut état que puisse
atteindre l'homme est l'étonnement. » Réaction naturelle de l'homme devant le mystère; et le mystère limite
le rapport de l'homme avec l'activité uruque où il est
compris et peut-être la relation de cette activité avec

1.

Cité pa.r J;;mile Ludwig,

op. cit., p.

4 09.

L'AMORALISME DE GŒTHE

453

elle-même. Il n'appartient pas à l'homme de dissiper
le mystère, mais d'atteindre à son contact sa plus
haute attitude, celle de l'étonnement. Le sens esthétique convertit l'étonnement en admiration. Il l'objective en l'œuvre d'art où il transpose en beauté les
sensations joyeuses ou douloureuses, que provoque
en nous l'événement du monde.
Le second de ces pouvoirs est donné dans l'action
qui tisse dans sa continuiM la substance des choses
et à laquelle échoit le don, « par delà les tombes »
et les formes décomposées du passé, de perpétuer tout
ce qui fut en un éternel renouvellement.
Conciliation par ce génie aux multiples faces de la
tradition et du devenir.
JULES DE GAULTIER

�455

1.E DÉMON DE GŒTHE

I
LE DÉMON DE GŒTHE

Pour comprendre l'évolution de la pensée de Gœthe
et pour porter un jugement sur elle, il faut toujours
revenir à son séjour en Alsace. C'est là qu'il sortit des
livres, des études abstraites, qu'il prit conscience de
sa personnalité et des conditions de son développement.
Quand il arriva à Strasbourg, le 2 avril IJ70, il venait
de traverser à Francfort une crise mystique pleine
d'enseignements pour l'avenir. Mais elle n'avait pas
encore fait disparaître en lui le bel esprit qui à Leipzig
avait reçu un vernis de culture française et qui considérait son séjour en Alsace comme une étape sur la
route de Paris. Ses maîtres alsaciens, Oberlin et Koch,
le futur député à l'Assemblée législative, croyaient le
décider facilement à faire sa carrière en France.
« Je n'avais fait aucun secret, écrit-il, de mon goût pour
la vie universitaire ; ils pensaient donc me gagner à
l'étude de l'histoire du droit public et de l'éloquence•..
La perspective d'arriver à la chancellerie allemande
de Versailles, l'exemple de Schœpflin, dont les services
me semblaient inégalables, devaient me pousser à marcher sur ses traces. » Or dix-huit mois plus tard il
retournait à Francfort brûlant d'enthousiasme pour
Shakespeare et impatient de produire les deux grandes
œuvres : Goetz de Berlichingen et Faust, qu'il venait
de concevoir. Son génie lyrique s'était éveillé tout à
coup par une sorte de brusque mutation dont les critiques s'efforceront toujours d'approfondir les causes.

Cette transformation si remarquable avait été préparée par une profonde réaction contre le milieu fran~ais dans lequel il vivait. Le moi s'était révélé au contact
du non-moi. Gœthe décrit ainsi, dans ses mémoires,
l'état d'esprit de ses condisciples allemands : « A la
frontière de la France nous étions affranchis de tout
esprit français. Nous trouvions son genre de vie trop
bien réglé et trop distingué, sa poésie froide, sa critique
destructive, sa philosophie abstruse et pourtant insuf~
fisante. &gt;&gt; Cette réaction contre le rationalisme et le
classicisme français commençait avec sa génération
qui, arrivant à la vie littéraire, répudiait les théories
de I'Aufkliirung et inaugurait ce qu'elle appelait
elle-même l'époque du génie, la Geniezeit. Mais elle
n'aurait pas exercé sur Gœthe une influence décisive
si elle n'avait pas eu pour interprète Herder, le génie
le plus apte à lui faire sentir la théorie du Génie.
Ce fut une grande date que celle où eut lieu leur
rencontre. Herder, précepteur du jeune prince de Holstein-Eutin, venait d'arriver avec lui à Strasbourg. Il
était descendu sur les bords de l'Ill à l'auberge de !'Esprit où quatre ans plus tôt Jean Jacques, chassé de
Bienne, avait cherché refuge. Gœthe raconte comment
il le rencontra, au pied du solide escalier bordé d'une
grosse rampe de chêne, qu'on voit encore. Il aurait pu
le prendre pour un ecclésiastique, à en juger par le
long manteau de soie noire dont Herder avait retroussé
le bas pour le mettre dans sa poche. Mais il ne douta
pas qu'il ne fût en présence du maitre qu'il cherchait.
Ils montèrent ensemble l'escalier et, séduit par la grâce
et · la déférence du jeune Gœthe, Herder se trouva

�456

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

« aussitôt prêt à un entretien animé... Le mouvement

qu'il y avait dans un tel esprit, la fermentation qui se
produisait dans une telle nature, il est impossible de
les comprendre ou de les représenter. Mais l'effort
intérieur était certainement grand, on en conviendra
aisément, si l'on se rappelle tout ce qu'il a mis en mouvement et pendant combien d'années son action s'est
fait sentir. ,,
Herder avait alors vingt-six ans. Originaire de la
Livonie et professeur à l'université de Riga, il s'était
embarqué l'année précédente pour Nantes. Il avait
traversé la France et fait un séjour à Paris. TI écrivait
dans sôn journal:&lt;&lt; La France: sa grande époque littéraire est achevée : le siècle de Louis XIV est passé ;
les Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Rousseau, eux
aussi sont passés : on vit sur des ruines ... Le goût pour
les encyclopédies, pour les dictionnaires, pour les extraits,
pour r&lt; l'esprit des œuvres i, prouve le manque d'idées
originales. Le goût pour les œuvres étrangères, les éloges
décernés par le Journal étranger etc. prouvent le manque
d'esprits originaux ... Puisque les Allemands s'éloignent
tant des tournures de langage et des manières préférées des Français, et que ceux-ci pourtant lisent ces
AUemands si méprisés - c'est un grand signe de l'appauvrissement, du déclin humiliant du pays. &gt;l
En effet 1'originalité est le caractère essentiel du
Génie. Depuis Shaftesbury toute l'esthétique anglaise
est basée sur cet axiome. Young, le poète des Nuits.
lui a consacré en I759 ses Coniectures on original Composition, aussitôt traduites et dont l'influence a été
profonde en Allemagne. Or, quelle est l'originalité de
la France ? Le Siècle de Louis XIV lui-même n'a-t-il
pas beaucoup emprunté ? Il doit à l'Espagne le théâtre
de Corneille, à l'Italie le goût de la musique et l'opéra.
Quelle est donc la part de la France ? Elle n'est pas
l'invention, mais le goût. Grâce à sa langue philoso-

. LE DÉMON DE GŒTHE

457

phique, si unüonne et si abstraite, elle peut épurer,
décanter les produits de la brûlante imagination des
Espagnols et des Italiens. Mais
où est le génie? la vérité ? la force ? la vertu ? La
philosophie âe's Français, inhérente à leu,r lang'l.-te, leur
richesse m abstractions, tout cela est appris, donc imprécis, ambigit, ce n'est donc plus une philosophie. On
n'écrit donc touiours que d' itne manière approximativement vraie. On df;IJt'ait faire attention à chaque expression,
à chaque idée, à chaque indication, la trouver soi-mtme,
et elle est déi à trouvée; on l'a apprise : on la connaît
praeter propter : on l'emploie comme d'autres la comprennent et à p,eu près comme ils l'emploient : on n'écrit
donc lamais d'une manière serrée, précise, entièrenu:nt
vraie. La philosophie de la langue française empêche
la philosophie de la pensée.

Puisque le règne du classicisme français est passé,
où donc trouver l'idéal esthétique . de la nouvelle
génération ? En quittant Paris Herder s'est rendu, par
la Belgique et la Hollande, à Hambourg. Dans ce grand
port de la mer du Nord on se sent tout près de l'Angleterre. C'est par là que les idées et la littérature
anglaise pénètrent en Allemagne. C'est là qu'habite
leur principal interprète Lessing, puissant polémiste,
qui s'applique à ruiner la domination littéraire de la
France. Attaché comme critique dramatique au théâtre
nouvellement fondé à Hambourg, il veut à tout prix
renverser la barrière que lui oppose la tragédie française et ouvrir la voie au génie national. Celui-ci est
à ses yeux représenté par Shakespeare, que les critiques
allemands revendiquent comme la plus belle incarnation de l'esprit gennanique. Chercher en Angleterre
les modèles et les doctrines d'après lesquelles on régénèrera la littérature allemande, c'est précisément ce
que veut Herder, qui comme Lessing a pensé à traduire

�458

LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE

l'ouvrage de Burke sur le sublime et le beau. et qni se
prépare à écrire une êtude sur Shakespeare. Il passe
donc « quinze heureuses journées auprès de Lessing, à
s'enthousiasmer pour de bon avec lui sur toute sorte
de sujets. )&gt; Au sortir de l'atmosphère desséchante de
Paris, quelle impression de fraîcheur, de rajeunissement
il éprouve à se plonger dans la littérature anglaise, où
vient de se développer la notion de l'originalité et du
Génie!
Herder a vraiment le culte du Génie dans le sens du
Genius latin, d'une sorte d'ange tutélaire qui nous
entratne à notre insu et parfois contre notre gré .:

Je crois, u,,i,t-il le 22 septembre r770, que chaque
homme a un Génie, c'est-à-dire au plus profond de son
dm,e, un certain don divin de prophétie qui le guide, une
lumière qui, si nous ne l'assourdissons et ne l'éteignons
pas entièrement par les raisonnements, par l'esprit de
société et par le sage entendement bourgeois, projette
1tn rayon, une lueur subite sur le point le plus sombre
du carre!our. C'était le démon de Socrate; il ne l'a pas
trompé; il ne trompe jamais, seulement ... i1 ne peut ttre
remarqué que par les âmes attentives, qui ne sont pas
formées de la boue commune, et qui ont une certaine
innocence intérieure.

Ailleurs cette belle invocation :

0 Génie ! te reconnallrai-fe ? Les années de ma
passent : tnon printemps glisse sans que f en
aie joui : mes fruits ont dé prématurés ... Je n'ai 1·amais
été ce que je devais devtmir, ce à quoi /,a nécessité et les
circonstances me -poussaimt, mais t01,tf()'J,l,rs queltpu chose

feunesse

d'autre. Ainsi comme ilèue, ainsi .comme ma!tre, ainsi
à Koenigsberg, ainsi à Riga, ainsi ffl voyage... Cénù,
par quel chemin S'l!l,ÏS-fe conduit et fe:U de-ci· de-là 1

Comment le génie individuel peut-il se développer?

459
Est-il soumis à un rapport avec le génie national ?

LE DÉMON DE GŒTHE

Voilà une question importante pour le jeune Gœthe, qui
va avoir à choisir entre deux cultures. A Leipzig il a
commencé une tragédie française, il a traduit une comédie de Corneille, et dans ses premières pièces, Le caprice
de l'amant et Les complices, il a adopté l'alexandrin
et le type classique de la comédie française. Ses maîtres
alsaciens veulent l'entraîner à faire sa carrière en France.
Mais à ce moment Herder exerce sur lui une influence
décisive. Or Herder enseigne que l'histoire n'est pas
une simple collection de faits. Elle nous fait apparaître
la croissance de ces grands organismes nationaux qui,
comme l'esprit du monde dans Faust, &lt;c sur le bruyant
métier du temps tissent le manteau vivant de la divinité. » Il faut donc s'insérer dans ces organismes. Le
développement de l'art est intimement lié à celui de
l'âme populaire, dont le poète doit se faire l'interprète.
Sur ses conseils Gœthe se met à rechercher les Volksliéder alsaciens. A la culture française Herder oppose
la culture « germanique » dans son sens le plus large,
en y comprenant la culture anglaise. « Si quelqu'un,
écrit Gœthe dans Poésie et Vérité, veut éprouver directement ce qui était alors pensé et discuté dans notre
société si vivante, qu'il lise l'essai de Herder sur Shakespeare dans le cahier Von deutscher Art und Kunst. "
Toutes les remarques que Herder avait faites à Paris
sur la décadence du génie français, Gœtbe les avait
faites de son côté à propos de Voltaire. Il lui reprochait
de représenter une tradition aristocratique vieillie,
de plus en plus éloignée de la réalité. « Un public qui
n'entend jamais que les jugements des vieillards ne
devient que trop aisément sage à leur manière. » La
rupture avec le rationalisme français est la première
condition de la formation du génie.
Désormais Gœthe conçoit le génie comme le résultat
d'une action patiente, réfléchie, intérieure, -tendant à

�LE DÉMON DE GŒTHE

460

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

discipliner, à unifier tous les éléments disparates qui
constituent une Personnalité :
L'homme peut obtenir maint résultat par l'usage
approprié de telle /aculté isolée; il parvient à l'extraordinaire par l'association de plusieurs facultés. Mais
l'unique, l'entièrenient inattendu, il ne pe,iet s'y hausser
que quand toutes ses énergies s'unissent harmonieusement en u1i tout.

Il faut d'abord qu'il prenne conscience des aspirations de sa nation, puis que toutes ses énergies soient
concentrées, et enfin qu'il reçoive l'impulsion créatrice
de ce Daïmôn qui, dans la pensée de Gœthe, semble
jouer le rôle du Destin.

II
Après avoir vu comment s'est formée en Gœthe la
notion du Génie, voyons comment s'est formée celle
du Daïmôn. Là-dessus nous ne manquons pas de
témoignages. En I820 Gœthe publiait dans sa Morphologie le poëme : Urworte dont la première strophe est
intitulée Daïm6n. D'après le commentaire, qui parut
bientôt après dans Kunst und Altertu1n: « Le Daïmôn
signifie ici la nécessaire ittdividualité de la personne, qui
à sa naissance est immédiatement définie et limitée, l'élément caractéristique par lequel chaque personne se distingue de toute autre, quelque grande que puisse être sa
ressemblantt ... L'individu peut être détruit, mais tant que
son noyau tient ensemble, il ne peut éclater ni &amp;re morcelé
pendant des générations. Cet être fort, opiniâtre, qui ne
peut se développer que d~ lui-méme, arrive à beaucoup de
situations où sen caractère original est gêné dans ses
actions, retenu dans ses inclinations.»
Alors intervient ce que nous appelons le hasard, non

dans l'hérédité - car les nations et les familles sont
comme des individus, ac;sujetties à leur propre démon mais dans la qualité de nos éducateurs et des différents
milieux auxquels nous sommes soumis. Cependant à
travers toutes ces influences le démon originel subsiste,
comme le vieil Adam, la vraie nature qu'on chasse
mais qui reparaît aussitôt.
Gœthe a pris soin de nous décrire lui-même, dans
le vingtième livre de Poésie et Vérité, la manière
dont cette notion s'éveilla en lui. Après avoir vainement cherché une religion positive, puis une croyance
universelle,
il crut reconnaître que le mieux était de détourner sa
pensée de l'infini, de l'inaccessible. Il crut reconnaitre
dans la nature vivante et sans vie, animée et inanimée,
quelque chose qui ne se manifestait que par des contradictions et par suite ne pouvait être compris dans aucune
idée, bien moins encore dans 1m mot. Ce quelque chose
n'était pas divin, car il était irraisonnable; ni humain
car il n'avait pas d'intelligence, ni diabolique, car il était
bien/aisant, ni angélique car il laissait souvent paraitre
la foie de nuire. Il ressemblait au hasard, car il ne montrait aucune suite; il avait un peu l'air de la l?rovidence,
car il indiquait un enchaînement. Tout ce qui nous limite
semblait pour lui pénétrable; il semblait agir à son gré
s147 les éléments nécessaires de notre existence; il resserrait le temps et il étendait l'espace. Il semblait ne se plaire
que dans l'impossible et écarter le possible avec mépris.
Cet être qui semblait pénétrer parmi tous les a1ttres,
les séparer, les combiner, je l'appelai démoniaque, à
l'exemple des anciens et de ceux qui avaient observé
quelque chose de pareil. Je cherchai à me sauver devant
cet &amp;re effrayant en me réfugiant, suivant mon habitude,
derrière ime figure.

Gœthe montre ici comment son attention fut attirée

�462

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sur la figure d'Egmont, dont il fit l'objet de son drame.
Il le décrivit plein de courage~ mais enserré dans les
filets de~Ja politique, plus difficiles à rompre que les
rangs des ennemis.
L'élénu,nt démoniaque qui est en jeu des deux parts,
ce con-fl,it dans lequel ce qui est aimable succombe et ce
fUÎ est haïssable triomphe... voilà ce qui a valu à la pièce
la faveur dont elle fouit encore... Quoique cet élémenl
àémoniaque puisse se manifester dans tout ce qui est corporel. et inwrporel, et fflÀme qu'il s'exprime chez les animaux de la manière la plus remarquable, c'est d,e préférence avec l'homme qii'il se trouve dans la liaison la plus
étrange, et qu'il forme une puissa1ice, sinon opposée à
l'ordre moral du nwnde, du moins entrelacée avec lui
de telle -manière qu'on ,Pourrait prendre l'un pour la
chaine et l'autre pour la trame. Poitr les phénomènes qui
sont ainsi produits il y a d'innombrables noms, car dans
toutes les philosophies et dans toutes les religions, la
prose et les vers ont cherché à résoiulre cette énigme et à
en finir avec cette difficulté, ce qit' elles sont toujours libres
d'entreprendre.
Mais là où cet élément démoniaque apparaît le plus
effrayant, c'est quand il se montre prépondérant chez tel
ou, tel homme. Au cours de ma vie f'ai pu en observer plu-sieurs, soit de près soit de loin. Ce ne sont pas toujours
les gens les plus remarquables par l'esprit et par les
talents, et ils se recommandent rarement par la bonté de
leur cœur; 1na,fs d'eux sort une force prodigieuse, et i1s
exercent une puissance incroyable sur toutes les créatures, même sur les él.éments, et qtti peut dire fitsqu'où
s'étendra une pareille inf,uence? Toutes les forces morales
réitnies ne peuvmit rien contre eux; c'est en vain que la
partie la plus édairée de l' humq.nité veut les rendre suspects comme t.rompés ou trompeurs, la masse est attirée
par eux. Jamais ou rarement des individus de cette

LE DÉMON DE GœTHE

espèu se rencontrent,

et ils ne peuvent être suYmontâs

~.,. rie11, tpte par l'univers J.ui-mlme, avec leq-uel ils
ont engagé la

vutte.

Ce sont

peut-être des observations

p,ueiUes qui ont dtmni lieu à la maxime singulièreffi&lt;lÎS d'une portée immense : N emt) contra deum nisi
ieHs ipse.

TI est intéressant de lire dans les Conversations
i'Eckermann les réflexions que ce passage lui inspira
le 28 février r83r, quand Gœthe lui en communiqua
le manuscrit, en l'accompagnant sans doute &lt;le quel~ues explications.
C'était le lieu, éc,rit Eckermann, de parler de cette force
mystérieuse et problématique que tous ressentent, qu'aucun phiwsophe n'explique, et qui avec un mot de consolation s' él,è:ve au-dessits àe l'élément religieux. Cette i1iex-primable énigme àu 1nonde et de la vie, Gœthe l'appelle
l'élément démoniaque.

Et le 2 mars I83r :
Ati,fO'Urd'.hui chez Gœthe, à table, la conversation revint
lli.e-nt6t sitr l'élément démoniaque, et pour le désigner plus
exactement il dit encore : « L' &amp;ment démonia:qzte est ce
tu' on ne peut expliquer pa, l'entendement et la raison.
Il ne se trouve pas dans ma nature, niais fe lifi suis sou,nis.
- N apoléo-n-, dis-1·e, semble avoir été d'une- nature
àémoniaque. - Ill' était entièrement, dit Gœthe&gt; au sup,éme
iegré, de sorte qu'à peine u11, autre peut lui être- com,paré.
Le feu Grand-Duc, lui aussi, était d'une nature dénwniaque, plein d'une activité sans limites et d'inquiétude,
de sorte que son profrre Etat lui était trop petit et qit'il
en eût été de même si cet Etat avait été plus grand. Des
êtres démoniaques de ceUe espèce étaient comptés par ks
Grecs au nombre des demi-dieux.
- L.,él,éfflent d6mtmiaque, dis-fe, n'appa't'aît-il pas aussi
ll&amp;ns les faits? - Tout particulièreme.nt, dit Gœthe, dans _

�464

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ceux qui ne peuvent pas être expliqués par l'entendement
et la raison. Il se manifeste surtout de la manière la plus
différente dans toute la 1iature, la visible comme l'invisible. Beauwup de créatures sont de nature entièrement
dé-m,oniaque, dans bea1tcoup d'autres cet élément agit
d'une manière partielle.
- Le litéphistophélès, dis-je, n'a-t-il pas aussi des
tra·its dé111011,iaques? - Non, dit Gœthe, le Méphistophélès
est un être beaucoup trop négatif; l'élément démoniaque
au contraire s'exprime dans une énergie entièrement
positive.
Le 8 mars suivant il continuait sur ce sujet :

Dans la poésie il y a absolument quelque chose de
démoniaque, et surtout dans celle qui est inconsciente, où
tout l'entendement et toute la raison sont trop courts et
qui p01.tr cela agit sur toutes les notions. Il en est de même,
et au plus haut degré, dans la musique, car elle plane si
haut qu'aucun entendement ne peut la rejoindre, et d'elle
émane une action qui domine tout, et dont personne n'est
en état de se rendre un compte exact. C'est pourquoi
le culte religieux ne peut pas s'en passer; elle est tm
des principaux moyens pour agir merveilleusement sur
les hommés. Le démoniaque se jette aussi volontiers dans
des individus remarquables, surtout quand ils ont une
haute situation, comme Frédéric et Pierre le Grand.
Chez le feit Grand Duc c'était au point que personne
ne pouvait lui résister. Pour exercer une attraction sur
les hommes, il n'avait qu'à être tranquillement présent
sans qu'il eût besoin de se montrer bon et aimable. Tout
ce que f' entrepris s1'1 son conseil me réussit, de sorte que
dans les cas où mon entendement et ma raison étaient
insuffisants, fe n'avais qil à lui demander ce qit' il fallait
fai1'e; il exprimait instinctivement son opinion, et ie
pouvais toujours d'avance être assuré du succès. Il aurait
fallu souhaiter pour lui qu'il pat se re1ulre mattre de mes

465

LE DÉMON DE GŒTHE

idées et de mes aspirations les plus élevées: car lorsque
l'esprit démoniaque l'abandonnait et qu'il ne restait que
l'élément humain, il était incapable de rien commencer,
et il en était mal à l'aise (übel). De même chez Byron
l'élément démoniaque peut avoir agi à un haut degré;
c'est pourquoi sa puissance attractive était si grande,
de sorte qu'en particulier les femmes ne pouvaient lui
résister.
- Dans l'idée du divin, essayai-je, ne semble pas
apparaitre la force active que noi,s appelons démoniaque.
- Cher enfant, dit Gœthe, que savons-nous de l'idée
dH divin, et que valent nos notions étroites pour l' Etre
suprême? Si f e voulais comme les Turcs lui donner cent
noms, ils seraient encore insuffisants et fe n'aurais rien
dit en comparaison de ses qualités illimitées.
A propos du travail scientifique, il disait le r8 mars
183r, en parlant de son livre sur la métamorphose des
plantes : &lt;&lt; il me donne pl11,5 de mal que fe ne pensais;
a1,ssi i' ai été au début entratné dans cette entreprise
presque contre mon gré, mais là régnait un élément démoniaque auquel on ne pouvait pas résister.
- Vous avez bien fait, dis-je, de céder à des actions
de ce genre, car l'élément démoniaque semble être d'une
nature si puissante qit' à la fin il l'emporte (recht behalt).
- Mais l'homme, réplique Gœthe, doit chercher lui
aussi à l'emporter sur l'élément démoniaque, et dans le
cas présent j-e. dois tendre par toute mon application et
ma peine à rendre mon travail aussi bon que mes forces
et les cfrconstances le perniettent. Il en est de ces choses
comme du feu que les Français nomment codiUe, où à
la vérit,é les dés qu'on jette décident beaucoup, mais où
on laisse le joueur montrer son intelligence dans la ma-ni,ère
de placer adroitement les pierres sur la planche.
Le 30 mars r83r, au cours d'une conversation avec
Eckermann sur l'élément démoniaque, Gœthe remarque;
JO

�466

LA NOUVEll.E REVUE FRANÇAISE

LE DÉMON DE GŒTHE

467

- Il se jette vowntiers sur àes -figures importrmtes
et clwisit volontiers des époq,,tes vn peu obscures. Dans
une ville claire et prosaïque comme Berlin, il trouverait
à peine l'occasion de se manifester.

a fait si peu de poèmes que ce n'est pas la peine de parle,
ie leur nombre. Mais il faut le dédarer un poète absolument productif parce que le peu qu'il a écrit a une vie
intérieure qui sait se maintenir. ))

Comme, le z avril I829, Eckermann lui disait qu'il
fallait examiner si une influence était avantageuse ou
contraire à notre nature, Gœthe répondit :
- C'est en effet de cela qu'il s'agit; mais la difficulté
est d'arriver à ce que notre meilleure nature se maintienne
fortement et n'accorde pas aiix dém-0.ns plus de puissance
qu'il n'est nécessaire.
Pour Gœthe le démoniaque est l'élément créateur;
mais il est trouble, irrationnel, et peut causer autant
de mal que de bien. Ce n'est donc pas de lui qu'il faut
attenêlrn la fécondité.

Gœthe reconnaît que dans la fécondité le corps a la
plus grande influence. Il y eut un temps où en Allemagne on se représentait un génie comme petit et faible.
« Mais fe loue le génie dont le corps est en rapport avec
l'esprit. Quand on dit de Napoléon qu'il est un homme
de granit, cela s'applique surtout à son corps ... Pe,u de
sommeil, peu àe nourriture, et avec cela la plus haute
4divité intellectuelle... Mais vous avez to,ut à fait raison,
sa période la plus éclatante est celle de sa feunesse... Oui,
oui, mon ami, il faut ttre jeune pour faire de grandes
choses. Et Napoléon n'est pas le seul! ... Si j'étais prince,
continua-t-il vivement, je ne prendrais fa mais dans mes
premières places des hommes qui sont arrivés peu il peu,
exchtsivement par la naissance et l'ancienneté, et qui à
leur Jge suivent lentement et confortablement la voie
habituelle... Je voudrais avoir des jeunes gens! Mais
ce devraient être des capacités, ayant l'esprit clair et
énergique, la meilleure volonté et le plus noble caractère.
Alors ce serait un plaisir de commander et de faire progresser son peuple!... « La voie libre au talent &gt;&gt; ! telle
était la maxime bien connue de Napoléon qui, à vrai dire ,
avait un tact tout particulier pour choisir ses hommes,
qui savait m-ettre chaque activité importante à la place
où elle semblait dans sa véritable sphère, et qui au cours
de sa vie a été servi dans toutes ses grandes entreprises
comme presque personne ne l'a été. )&gt;

III
La seule chose qui importe, pour Gœthe, c'est la
fécondité.
&lt;( Qu'est le Génie, demande-t-il le II mars I828 à
Eckermann, sinon cette force féconde dont naisstmt des
adions qui, peuvent pu:rat-tre devant Dieu et la nature, et
tJUi ainsi durent et se propagent? Touks les œuvres de
Mozart sont de cetl,e espèce; il y a .en elles itne force créatrice qui agit de gé1iération en génération. 1) De même
Phidias, Raphaël, Dûrer, Holbein, Luther, Lessing, etc.
11 Je dois a7"outer, dü-il, qu'un hümme productif ne se
juge pas par l.a. masse de ses actes et de ses créations.
Nous 4VOnS e,n littérature des poèies qui sont tenus pour
très-productifs parce qu'ils ont fait paraitre un volunie
de poésies après l'autre. Mais selon moi ces gens doivent
etre appelés absoùt1nient improductifs, car ce qu'ils faisaient n'a pas de vie ni de durée. Golàsmith au contraire

Eckermann remarque qu'en disant ces mots Gœthe
a tant de force dans la voix et de flamme dans les yeux
qu'il semble embrasé d'un renouveau de jeunesse.
N'était-il pas remarquable qu'occupant à un âge
avancé un poste important il voulût voir attribuer les

�,468

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

premières places de l'État à des hommes d'âge jeune?
Eckermann ne put s'empêcher d'indiquer quelques
Allemands haut placês auxquels, malgré leur gr-and âge,
ne semblaient nullement manquer l'énergie et la juvénile rapidité de mouvements qui sont nécessaires pour
diriger les affaires les plus importantes et les plus
variées.
- De tels hommes et leurs semblables, dit Gœthe,
sont des natures géniales ... celles-ci éprouvent une puberté
renouvelée, tandis que d'autres gens ne sont jeunes qu'une
seule fois. En ef/et chaque entéléchie est un nwrceau d' éternité, et elle ne vieillit pas pendant les quelques années
où elle est unie à son corps terrestre. Si cette entéléchie
est d'espèce médiocre, elle exercera peu de domination
pendant qu'elle sera unie à un corps, ce sera p!,ut6t le
corps qui dominera, et elle ne le retiendra pas sur la pente
de la vieillesse. Mais si l'entéléchie est d'une espèce
puissante, comme c'est le cas dans toutes les natures
géniales, alors, tandis qu'elle pénétrera le corps en l'animant, elle ne fera pas que fortifier et ennoblir son organisation ; profitant de sa suptriorité intellectuelle, elle cherchera à faire valoir son privilège d'une jeunesse éternelle.
De là vient que chez des hommes exceptionnellement doués
nous observons encore, même pendant leur vieillesse, de
fratches époques ' particulièrement productives; chez eux
semble tmijours de nouveau se produire un rajeunissement temporaire et c'est ce que j'appellerais une puberté
renmwelée.

Il rappela que dans sa jeunesse il avait écrit les
Geschwister en trois jours et Clavigo en huit, mais que
désormais, dans le SeconJ Fa,u st, il arrivait tout au

plus à écrire une page par jour. Comme Eckermann
lui demandait s'il n'y avait aucun moyen de provoquer
ou d'accroître un état favorable à la production, Gœthe
répondit :

LE DtMON DE GŒTHE

- Toute productivité de l'espèce la plus /levée, tout
aperçu important, toute invention, toute grande idée
féconde et riche de ronséquences, n'est dans la puissance
de personne et est au-dessus de tout pouvoir terrestre.
L'homme doit les considérer comme des présents inespérés
àu ciel; comme de purs enfants de Dieu qu'il doit honorer
et recevoir avec une f oyeuse grat#ude. Ce genre d'êtres est
apparenté au démoniaque qui agit avec l,ui d'une manière
toiite puissante, comme il l,ui convient, et auquel il se
donne inconsciemment, tout en croyant agir par sa propre
imp1,lsion. Dans ces cas l'homme doit souv.ent être considéré comme l'instrument d'un gouvernement supérieur
du monde, comme le 'Vase d'élection jugé digne de recevoir
une influence divine. Je dis cela en pensant combien
sm,vent une seule pensée a donné une autre forme à des
siècles entiers, et comment certains individus par le fi,uide
qui émanait d'eux ont marqué le,ur époque d'une empreinte
qui est restée reconnaissable et qui a exercé une action
bien/aisante encore sur les générations suivantes.
Mais il y a une productivité d'une autre espèce, qui
est déjà pluttJt soumise aux infiuences terrestres, et que
l'homme tient davantage dans son pouvoir, quoiqu'ici
il ait toute raison de s'incliner devant quelque chose de
divin. Je place dans cette région tout ce qui appartient
à l'exécution d'un plan, tous les intermédiaires d'une
chatne de pensées dont les extrémités seules sont déjà
éclairées; fy compte tout ce qui fait le corps visible d'une
œuvre d'art. Ainsi vint à Shakespeare la première idée.
de son « Hamlet 11 où l'esprit de l'ensemble (der Geist
des Ganzen) apparut devant son âme comme une vision
inattendue, et où dans son exaltation il embrassa du regard
chaque situation, les caractères et la concl,usion, romme un
pur présent du ciel, sur lequel il n'avait aucune infiuence
immédiate, quoique la possibilité de former un tel aperçu
suppose toujours un esprit comme le sien. Il tenait entièrement dans son pouvoir l'exécution ultérieure des scènes

�470

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et les dialogues, de sorte qu'il ,pouvait y travailler pendant
tÙ$ semaines, chaque jour et chaque heure, comme a u,i
ronvenait. Et à vrai dire dans tout ce qilil exécutait n&lt;&gt;ilS
i,oyom wujours la même force de production, et dans toutes
us ,pièces nous n'arrivons jamais à une scène dont on
puisse dire qf.!,'elle n'a pas été écrite dans l'état d'esprit
tJOnvenable et avec la ·plus grande puissance. Ta1ulis
'Jf'e nous le lisons, nous recevons de lui l'impressi()'lt, d'un
homme toujours et entièrement sain et vigoureux, aussi
oien moralement que physiquement.

Gœthe en déduit qu'un auteur de faible santé voit
souvent se ralentir la productivité nécessaire à l' exécution des scènes qu'il a conçues. Elle disparaîtra même
pendant des journées entières. Inutile d'essayer de la
forcer, par exemple par des spiritueux, car le résultat
serait mauvais. Gœthe conseille donc de ne rien forcer
et de consacrer au divertissement ou au sommeil les
journées improductives, plutôt que d'essayer d'en
tirer quelque chose qui, plus tard, ne donnerait aucUll
plaisir.
Eckermann ayant fait remarquer que des hommes
favorisés dans leur jeunesse par la fortune voyaient
parfois dans leur âge mûr se succéder les malheurs et
les insuccès, Gœthe déclara :

Savez-vous comment je me représente cela? - L'homme
i&lt;Jit être r'ltiné ! - Chaque homme exceptionnel a une certaine mission qu'il est appelé à remplir. S'il l'a accomplie
on n'a plus besoin de lui en ce monde sous cette forme,
et la Providence l'emploie à quelque chose d'autre.
Personne n'était plus éloigné que Gœthe d'exalter
la valeur individuelle. A propos des Mémoires de Mirabeau, et des nombreuses sources auxquelles il a puisé,
Gœthe disait à Eckermann le 17 février 1832, un mois
avant sa mort :

LE DÉMON DE GŒTHE

471

Au fond nous sommes tous des ttres collectifs. CompMt de ce que nous possédons et de ce
(Jft,e nous sommes; que nous puissions appeler notre profr,iéié au sens le plus exact du mot! Nous devons recevoir
et apprendre tout, aussi bien de nos P,éàécesseurs qi~ 1k
nos contemporains. Mt-me le pl,us grand génie n'irait
pas loin, s'il voulait tout devoir à son frr&lt;&gt;frre moi... Qu'y
a--t--il donc de bon en nous, sinon la force et le désir d' a't#ire1 à nous les moyens du monde extérieur et de les utiliser
pou, tws buts les plus élevés. ]' ai bi-eti le droit de parler
tle moi et de dire en 'iaute modestie ce que fe sens. Il est
vrai qu'au co-urs de ma longue vie f' ai fait bien des choses
dom ;e pourrais tirer vanité. Mais pour parler en toute
kJyauté qu' ai-fe possédé qui fût vtaiment à nwi, sauf l' aptitude et le goût de voir et d'entendre, de distinguer et de
choisir, de f(i.ire revivre avec un peu d'esprit ce que i' avais
vu et entendu et de le représenter avec quelque habileté.
Je ne dois nullement mon œuvre à ma seule sagesse,
mais à des milliers de choses et de personnes en dehors
de moi q,u,i m'en fournftent les matériaux ... Au fond c• est
une grande folie de chercher si u11 homme tient quel.que
chase de lui--mbiie O'U d'autrui, s'il agit par l,ui-même OH
par des tiers,· l'essentiel est d'avoir une forte volonté,
avec l'liabileté et l'opiniâtreté nécessaires pour l'exécute,-;
tout le reste est indiffére1it. Mirabeau avait donc entièrement raison de se servir du monde extérieur et de ses
énergies comme il le pouvait. Il possédait le don de distingiter le talent, et le talent se sentait attiré par le démon
de sa puissante nature, de sorte qu'il s'abandonnait
volontiers à sa direction.

lnen petite est la

Mais pour arriver à cette domination il faut se limiter,
et nous touchons là au sens le plus profond de la philosophie de Gœthe. Comme il l'a dit dans un vers célèbre:

In der Beschrankung zeigt sich erst der Meister.

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Oui, c'est dans l'art de se limiter qu'apparait le Maître.
Mais cette maxime est souvent mal comprise. Elle ne
s'adresse pas aux spécialistes incapables de s'élever
au-dessus de leur besogne de philistins; ils pourront
rouler indéfiniment dans leur ornière sans jamais en
sortir. Elle s'adresse au contraire aux esprits capables
de réfléchir toutes les lumières, puis de les faire converger sur un seul objet. Une immense aspiration doit
alterner avec l'énergique mouvement de concentration
comme la diastole alterne avec la systole dans le travail
du cœur humain. Personne ne comprit plus que Gœthe
l'importance de se donner une culture générale, car
personne ne fut plus convaincu que lui de la nécessité
d'avoir le pressentiment du ,, Tout » pour arriver à
découvrir et à créer quelque chose. Dans la dernière
lettre qu'il écrivit, le 17 mars 1832, il disait à Guillaume
de Humboldt : « Le génie le plus favorisé est çelui qui
absorbe tout, qui s'assimile tout en se renouvelant et
en développant toutes ses aptitudes. »
Mais lui qui dès sa prime jeunesse a créé le mot
d' Uebermensch et qui l'emploie déjà dans la première
rédaction de Faust, a toujours été aussi éloigné que
possible de l'égocentrisme. Houston Stewart Chamberlain a raison de trbuver une grandeur tragique dans
cette confession de Gœthe :
. Je peux vo1ts assurer qu'au milieH du bonheur f e
v·is dans un renoncement continuel et que chaque foi,r,
avec toute ma peine et mon travail, fe vois que ce n•est
pas ma volonté qui est faite, mais la volonté d'une plus
haute Puissance, dont les pensées ne sont pas mes pensées.
JEAN DE PANGE

L'ORDRE EN PLACE D'IDÉAL

Esprit très ouvert, cœur trop ouvert : il faut que
Gœthe lutte sans cesse en soi contre l'appétit de l'inconnu et contre certain esprit de préférence. C'est là
sa part de l'Uebermut, de l'orgueil des Titans dont il
s'est senti sauvé. Dans cette imagination forte et attachée aux désirs, la ruse (forme la plus jeune de la sagesse)
réussit d'abord à obtenir que la passion ne se r-etournera
plus en arrière, acceptera ce qui est accompli ; le mot
le plus antigœthéen, c'est celui de Beaumarchais :
« Pourquoi ces choses et non d'autres ? » a Inévitable"
au contraire ; « mieux ainsi » ; le premier ordre dans
l'esprit à l'époque des premières amours, c'est un ordre
que l'esprit établit, contre regrets et douleurs, dans un
passé irrévocable. A chaque instant, la sagesse ambitieuse essaiera de créer dans l'avenir un ordre de même
espèce; mais elle y échouera, jusqu'à l'Elégie de Marienbad : ce sont exactement les limites de la sagesse
humaine, quand elle n'est point aidée par la frigidité.
« Sa nature ... n'a malheureusement été que trop rompue
aux difficultés et aux obstacles, et ne peut agir que
tardivement avëc conscience, quand le moment est
passé du maximum d'énergie 1 • »
Apprentissage, ensuite, de l'ordre politique; nous
1.

ManusCf'it -f&gt;osthume, cité par Ludwig.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
474
avons mis, en France, au premier rang de nos adages
gœthéens, le « j'aime mieux une injustice qu'un
désordre » ; grâce à Paul Bourget et Maurice Barrès,
nous l'avons interprété exactement à contre-sens; à
contre-sens aussi la boutade contre Bentham : « Etre
radical quand on est vieux, c'est la pire des folies. »
:Non, il ne s'agit pas d'un ministre ou d'un courtisa•
bon organisateur et hautain; il s'agit d'un homme qui
a limité l'idéal parce que l'idéal est une ambition molle,
parce qu'il n'est pas assez désintéressé, et parce qu'il
nous détourne de nos plus urgents devoirs. « Si j'avais
le malheur de devoir être dans l'opposition, je préférerais provoquer l'émeute et la révolution plutôt que
de tourner dans le cercle obscur du blâme éternel jeté
sur tout ce qui existe. » (Entretiens avec de Muller,
3 (février I823.) Et: 11 Si l'individu veut se mêler aux
rouages et aux mouvements de la marche universelle, s'il
croit, en tant que partie de ce tout, devoir agir, créer
ou enrayer à sa guise, selon des idées personnelles, il va
d'autant plus sûrement à sa perte ... Il faut seulement
se replier sur soi-même, faire silencieusement le bien
dans le cercle qui nous est assigné ... » Ainsi l'idéalisme
politique est. repoussé, non comme une atteinte à u•
ordre extérieur, mais comme une atteinte à l'harmonie
intérieure de l'individu.
Cette prudence restrictive, on en trouverait des
traces dès les premières années du séjour à Weimar,
les années les plus actives et les plus ambitieuses en
apparence. Mais cette sagesse ne pouvait prendre toute
son ampleur, arriver à tenir dans l'être la place complète
de la foi, qu'en s'accompagnant d'une méthode, e•
s'appliquant à la totalité des êtres. Si l'on veut, cette
méthode lui vient de Linné ; en tous cas des sciences
naturelles : classification.
L'idéalisme, lui aussi, est formé selon une classification de l'ensemble des êtres, sur une hiérarchie qui va

L'ORDRE EN PLACE D'IDÉAL

475

du .supérieur à l'inférieur, dont les métempsychoses
nous offrent l'imagerie grossière, dont l'animisme universel de Hugo et Lamartine, passant par transitions
de l'âme obscure du minéral et du végétal à l'âme
illuminée du poète, nous offre un autre aspect. Tout
peut se dégrader en passant dans un règne inférieur,
mais tout peut s'élever, le minéral en s'animant, la.
bête en s'approchant de l'homme. Classement des êtres
selon la hiérarchie subjective et morale de la dignité,
mais comparaison toujours possible entre tous. Humiliation ou exaltation sur l'échelle des êtres, tel serait
le sens de la vie.
Le naturaliste voit autrement les choses ; même
4'_uand, comme Gœthe, il contribue à former la théorie
de l'évolution, il voit les êtres se plier chacun aux cireonstances, prouver leurs forces en s'adaptant diversement ; la perfection de chacim est jitStement ce qui le
èistingue de tous les autres et le diversifie. Il n'y a pas
à'échelle à gravir ou à descendre entre le lion et l'aigle,
le cheval et le rossignol, l'éléphant et le termite; il n'y
a d'imparfait dans chaque être que ce qui diminue eu.
lui sa puissance particulière, ou ce qui tend à le rendre
èifférent de soi-même.
Cette idée théorique revient dans la sagesse commune,
oomme l'idéalisme y revient de son côté. Il est beau,
pour l'idéaliste, de tendre à l'irréalisable : c'est même
la plus grande preuve de noblesse qu'un être puisse
donner. Pour l'esprit formé selon la contemplation de
le. nature, le mieux est que l'être humain, d'abord
embryon rempli de vague, se laisse modeler par la vie,
&amp;t conquière son caractère par adaptations successives.
On avait reproché au Wilhelm Meister de Gœthe de
manquer de caractère ; l'auteur s'en expliqua, le 22 janvier I82I, avec le Chancelier de Muller : « Wilhelm est
assurément un pauvre chien, mais ce n'est que sur un
tel être que l'on peut montrer bien clairement les phases

�476

LA NOUVJILLE UV11E ftANÇAISlt

s u ~ de la vie et ses mille devoirs dmn, non
pomt sur des caractères déjà formés et fermes. ,
Inutile d'insister ici sur le devoir d'être soi-même
et le_ plus individuellement possible; c'est là Je ~
le mieux connu, et on a recueilli bien des mots comme
~ui qu'il prononça, le 24 février r823, au coun d'une
cnse ~u~ tout le monde croyait mortelle : • Si je dois
mounr, Je veux que ce soit à ma manière propre. , On
a seulement oublié d'y rattacher sa lutte contre les
fonnes vagues de l'imagination ; justement, dans la
mêm~ crise et à travers un peu de délire, apparait cette
magnifique formule, complément naturel de la précédente : • Les imaginations ne sont que pillage de
l'esprit et de l'intellect. Des masses de cette matière
maladive pèsent sur moi depuis trois mille ans. On
aperçoit très bien comment le conventionnel le chimérique s'y glissent... •
'
. A ce genre de précautions contre l'imagination appartiennent certains traits de Gœthe qu'on pourrait considérer comme des manies : ainsi son goOt de la possession
des œuvres d'art, et l'opinion que les œuvres que l'on
possède sont seules reposantes et instructives : • Notre
imagination n'est même pas capable de nous rendre
fidèlement l'image d'un bel objet que nous avons vu
dans la réalité ; sa représentation aura toujours quelque
chose de nébuleux, de fugace. ,
La poésie s'accorderait donc mieux avec une vue
d'ensemble du monde, avec ses diversités et le goOt de
chaque particularité, qu'avec les imaginations, toujours
~es et généralisantes. Elle aussi, comme la science,
doit !enter de_ connaitre les choses par les rapports
exténeurs, mais elle a ce privilège d'arriver ""'4, ,t
n'f&gt;ri,,_ l e ~ Connaître par l'extérieur, c'est la seule manière de
penser selon l'ordre, non selon les préférences du désir
ou selon l'idéal. On ne peut même pas tenter de faire

n'mt.u.
477
exception pour la connaissance de soi-même. C'est
parce qu'il pense selon l'ordre que Gœthe se montre
l'ennemi irréductible de l'introspection : • J'affirme que
l'homme ne parvient jamais à se connaître lui-même,
à se considérer comme un pur objet. D'autres me connaissent mieux que je ne me connais moi-même. Je ne
pms apprendre à connaitre et à apprécier justement
que mes rapports avec le monde extérieur ; on devrait
s'en tenir là. Avec tous ces efforts pour la connaissance
de soi que nous prêchent les prêtres et la morale, nous ne
sommes pas plus avancés dans la vie ; nous n'arrivons
ni à un résultat ni à un véritable progrès intérieur...
Que sont nos travers ? De fausses positions prises par
rapport au monde extérieur. •
Il est aisé de voir comment l'ordre peut tenir la place
religieuse de l'idéal dans les rites de la vie courante,
comment ce qui ne parait de loin que précaution,
pédantisme ou manie peut avoir son sens symbolique
et remplacer le culte dans un grand esprit. Pour la
place que l'idée d'ordre doit tenir dans la vie contemplative, on •' en fait habituellement une idée fausse
(que résume le mot panthéiste) parce qu'on l'imagine
au lieu de la penser.
Ami de l'astronomie, Gœthe ne croyait pourtant pas
que le ciel fOt tout soumis à la Géométrie; il l'a dit à
propos de Cuvier ; la découverte des rapports et des
connexions le satisfaisait par elle-même ; il ne tenait pas
(comme certains de ses disciples croiront le faire) à imaginer et admirer un Tout, parce qu'il aime mieux se faire
1D1e idée complète d'un certain nombre de choses qu'une
idée confuse de leurs au-delà. Il a expliqué cela à de
Huiler, le u avril 1827, sous forme d'avertissement
IJOlennel : c Je veux vous dire quelque chose à quoi
vous pourrez tenir dans la vie. Il y a dans la nature
1D1e part accessible et une part inaccessible. Il faut
faire cette diff&amp;-ence, y réfléchir et la respecter. C'est

L'OIIJ)RB ]tif PLACB

�418

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

déjà un grand point acquis, lorsque nous savons simple~ent l'existence de ces limites, si difficile qu'il soit
toujours de voir où cesse l'un et où commence l'autre.
Quiconque l'ignore peut se tourmenter, sa vie durant,
devant l'inaccessible sans jamais approcher de la vérité.
Mais celui qui sait et qui a du bon sens s'en tiendra à.
l'accessible; en parcourant de tous côtés cette région,
en s'y établissant fermement, il pourra même par cette
voie gagner quelque chose sur l'inaccessible... » Garder
une réserve toujours dans l'inconnu, une espérance
restreinte et indestructible, ne pas croire que ce qui
est inconnaissable par sa distance le soit par nature ou
dessein providentiel, c'est se résigner, dans la contemplation de l'ordre, à ne point inclure une contemplation
de l'infini; mais cette possession de l'infini n'est rien
de plus pour lui qu'une illusion de nos imaginations.
Afosi nous arriverons à définir ce qu'on a nommé le
spinozisme de Gœthe. Gœthe ne s'est jamais donné
pour un spinoziste orthodoxe ; si les analogies sont
fortes entre les deux pensées, peut-être y a-t-il plus
d'intérêt encore à signaler les différences. Apaisement
des passions, affranchissement absolu de tout sentiment
intéressé, vaste et libre perspective sur le monde sensible et le monde mora1, voilà ce qu'il reconnaît devoir
à. Spinoza au dixième livre de Poésie et V bité. Pour
que cette leçon pût fructifier, il fallait que le phllosophe
et le poète eussent en commun le goût du concret, de
la nécessité des choses, la curiosité et l'acceptation des
enchaînements (ordo et concatenatio) ; que tous deux
traitassent le mal comme néant et négation. l\fa.is
Gœthe n'était pas venu là par une critique .interne des
notions abstraites, par..une réflexion repliée; il ne cherchait pas de joit\ en une sorte de contemplation mathématique immédiate et supérieure ; si lui aussi savait
reconnaître !'Eternité dans l'instant, il ne tentait pas
de concevoir un Infini qu'il.ne pouvait imaginer. Instruit

479
par l'expérience, maîtresse de précision _et de div~rsité,
les choses particulières avaient pour lm ce prestige de
plus, de pouvoir être exprimées. Spinoza av~t ad~r~blement nié l'ascétisme, il enseignait le devorr de Jouir,
selon notre nature, de tout ce dont on peut jouir sans
dommage pour autrui. C'est cette joie qui a paru à
Gœthe assez riche, assez vaste, et sacrée, pour qu'il
-f\\t inutile de la dépasser.
L'ORDRE EN PLACE D'IDÉAL

JEAN PRÉVOST

�LB SWlNCB D:S GŒTJŒ

LE SILENCE DE GŒTHE

• L'homme, dit Gœthe, ne reconnaît et n'apprécie
que ce qu'il est lui-même en état de faire. • Telle est
la cause du malentendu que soulèvera toujours à
nouveau l'exemple de cette vie. Ceux qui traitent
Gœtbe de bourgeois ne prouvent rien de plus que leur
propre rationalisme, sans tension ni grandeur : ils
ne sa.vent pas voir dans la sagesse faustienne qu'elle
est surtout une défense contre le Démon révolté et
la Magie latente; et s'ils ne le voient pas, c'est que
précisément cette défense a réussi. Par contre ils veulent
bien voir la révolte chez ceux-là qui la crient, et la
magie chez ceux qui vaticinent, ayant été moins loin
qùe Gœtbe dans la domination des mystères. Ainsi
se réclament-ils de Rimbaud.
PeuMtre la confrontation du Sage et du Fou d'un fou qui reste notre intime tentation - permettrat-elle, par la vivacité même du paradoxe, une prise
de conscience plus juste et plus efficace des puissances
gœthéennes.

•••
Rimbaud enfant écrit des poèmes • magiques • puis renonce à la magie, et se tait. Gœthe, initié dans
sa jeunesse, commence d'écrire vers ce temps, mais,
la :fièvre tombée, poursuivra durant toute sa vie une
• activité litt~raire •· Ces deux expériences seraient
antithétiques si elles étaient superposables, ce qui

n'est pas m~e le cas. De ce ~ t de vue_ littë~.
)a confrontation serait absurde, J en conviens. Mais
notre optique n'est-elle point faussée par un état
d'esprit qui voudrait que l'on considère ces deux honunei
avant tout comme des écrivains? C'est par la cbœe
êcrite, par la letke justement qu:ils s'op~t 1«: plus.
Pourtant Rimbaud ne fut jam&amp;JS un écrivain, m ne se
soucia de l'être. Et Gœthe ne fut qu'entr'autres choses
un écrivain, et se soucia de l'être dans la mesure~~
ment où il portait en tous les domaines de son activité
une application volontaire et soutenue. Ce n'est donc
pas l'aspect littéraire de leur e~enc,«:
doit conditionner notre vision. Non pomt qu il soit un seul
instant négligeable, s'agissant de deux êtres que l'~
connatt par leurs écrits d'abord. Mais, pour en tenir
un juste compte, il s'agit de le subordonn~ au, P~
blème personnel de oes vies, à leur équation d eXlStence, pourrait-on dire. Or c'est, chez
~mme chez
l'autre. une révolution profonde de 1 espnt dont_ proœclent à la fois le refus de la magie et le goftt passionné
de l'effort immédiat.
.
Qu'un fait de cet ordre puisse être tenu pour ~cial, je veux croire qu'on ne le contestera _pas. MaJS
ce qu'on voudrait dire maintenant, ce qw ne cesse
de provoquer dans notre esprit l'étonnement du ~
mier regard, c'est la similitude de forme, c'~-à-dire
la similitude essentielle, hors du temps, qw ~
dans ces deux expériences, à mesure qu'on les abstrait
de toute la littérature dont elles en':eloppè~t le~
manifestations, - à quoi l'on ne s est pomt pnvé
d'ajouter quelques tomes depuis, ~ ~nv_ïent de mareOt exasquet toutefois qu'une pareille ass1rndation
.
pêrê Gœthe autant que Rimbaud, mais, croyons-nous,
dans leur ~h-,. .individuel. bien plus que dans 1~
commune grand~'f· Seule la croyance en :ine analogie
universelle des· réactions profondes de 1 âme devant
JI

qlli:

run

�LB SILENCE DE G&lt;BTB.E
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son destin m'autorise à oette confrontation et me
persuade de son intérêt humain. Et si tout cela reste
absurde anx yeu.~ de œu.x pour qui seule compte
certaine « originalité n dans l'ordre - au mieux esthétique, je ne m'en étonnerai point. Il s'agit simplement, ici, de rendre plus concrète, grâce au recoupement de dèu."'!: vies qui l'ont réalisée selon des voies
totalement divergentes, unf' attitude humaine qui
me parait commune.

•*•
Que Gœthe ait pratiqué c le &lt;levis des choses grandes

et secrètes » comme parle Jérôme Cardan, l'on en
trouve dans toutes ses œuvres assez de signes irrévocables pour n'avoir plus besoin de solliciter les biographes. On a souvent rappelé l'amitié- du jeune bourgeois de Francfort et de la sage et très fervente
Mlle de Klettenberg. Mais bien plus que dan une spintualité facilement épurée, le mysticisme de celui qui,
tout enfant, édifiait un autel à la Nature, trouvait
son aliment daus une méditation, renouvelée des RoseCroix, et qui le porta même à quelques essais d'alchimie. Coquetteries, a-t-on dit, - mais il n'est point
de sentiments intennédfaires qui ne conduisent réellement vers une plénitude, pour un esprit comme celui
de Gœthc. 11 On a peur que son feu ne le consume ,
écrit un de ses amis, vers ce temps. « Gœthe vit s•1r
un perpétuel pied de guerre et de réyo!te psychique 11.
Et lui-même gémit, avec une sombre joie : a Sort misérable, qui ne me permet rien que d'extrême 11.
Jacob Bœhme, Paracelse, Swedenborg, lectures de
son adolescence, figurent bel et bien dans son évolution une de ces crises où l'être spirituel découvre sa
forme v11ritable. Et si, comme chez Gœthe, c'est une
forme mystique, celle du terrible II Meurs et deviens 1 ••
et s'il l'assume en connaissance de cause, - c'est un

événement qui ne peut normalement se traduire que
per une qualité nouvelle de silence. Encore faut-il
que le destin favorise concrètement cette assomption
intérieure. Par quel I! hasard • l'a-t-il provoquée chez
Gœthe?
Il est un fait de sa jeunesse dont on ne saurait exagérer l'importance à la fois historique et symbolique :
les premiers contacts de Gœthe avec le mysticisme
précédèrent de très peu une grave maladie, dont il
ne fut sauvé que par l'intervention d'un médecin
« alchimiste •· Retenons ceci : au seuil de l'initiation,
chez Gœthe, il n'y a pas une révolte, il y a. un péril
ccnjuré. C'est contre ce qu'il nommera désormais
son Dai.mon, contre « l'oppression d spotique des
éléments inquiétants qui gouvernent trop pnic;samment .,,
dans son âme » qu'il appelle les arts d'une magie maîtrisée, c'ert-à-dire incarnée. La question se pose pour
lui, dès l'abord, en termes matériels, urgents et contraignants. De là le sérieu.."'{ avec lequel il accepte les
conditions de l'initiation : et d'abord la plus difficile,
le silence. Ainsi, les premières séductions du dépaysement c;pirituel, de la connaissance ésotérique dans œ
qu'elle peut avoir de purement , étrange n ont à peine
enfiévré le jeune Gœthc, que déjà la faiblesse du corps
le ramène à l'aspect concret de notre condition. Et
c'est seulement en pas~t par une :ipplication matérielle que la magie, se reniant en tant que spéculation
extra-terrestre, peut s'intégrer dans l'équilibre humain.
Incident décisif qui figme en raccourci tout le drame
dialectique de sa vie.
Mais cette maladie, et la convalescence, ont éveillé
dans son esprit les premières tentations créatrices.
A l'origine de son œuvre, voici donc le fait de la magie
domptée; conçue sous de tels auspices, c'est tout
naturellement que la littérature prendra plus tard
chez Gœthe l'allure d'une discipline de l'âme. Un
0

�484

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exercice, une-activité organique à objectifs limités
et concrètement conditionnée, nullement spéculative.
Un instrument et un style.
Dès ce moment le choix de Gœthe a trouvé sa form,e.
Il lui faudra maintenant le renouveler perpétuellement
durant toute sa vie. Et comprendre, éprouver jusqu'à
la souffrance - qui est la « substance ll - à quel point
le renoncement à la magie spéculative n'est, en fait,
qu'un accomplissement, le plus difficile et le seul humainement fécond. Car un tel silence n'est pas absence
de mots. C'est encore chez Gœthe une activité réelle,
et même à double effet. Qu'y a-t-il de plus agis.sant,
dans une œuvre marquée du signe de la maturité, que
cette présence rayonnante dont on devine chaque
phrase sous-tendue. Mais rien ne la trahirait mieux
que la retenue même de l'expression. C'est pourquoi
je l'éprouve plus vivement dans certains passages
des Affinités Electives, d'une apparente platitude,
mais translucide, que dans le Conte du Serpent Vert,
trop visiblement ésotérique. Équilibre si périlleux que
la longue patience géniale ne parviendrait pas seule à
le sauvegarder. Tl y faudra le dressage de la souffrance.
L'excès verbal de Werther couvre d'abord la voix intérieure, la renie même bruyamment. C'est là le fait
d'une âme qui se refuse encore à la souffrance et la
crie sur la place. Un peu plus de souffrance, plus intimement ancrée, et voici l'autre danger : la délectation
ascétique, l'obscurité glaciale des Mystères. Un peu
plus d'humilité, c'est-à-drre le réel désir d'être « utile »,
et c'est le juste point : les Affinités. D'ailleurs, l'alternance des trois états, visible tout au long de l'œuvre
prouve que la question se pose sans cesse à nouveau
et que sous l'apparence de plus en plus sereine, la
tentation revient, l'agonie se poursuit. Seulement
l'effort d'équilibre crée des énergies nouvelles. Le
silence mûrit à la faveur du secret, et dans la profon-

485 •
deur, des conceptions· s'opèrent. C'est ams1 que la
magie reniée extérieurement au profit d'une expression « utile », renaît comme libérée intérieurement
au « jour nouveau ». L'âme parvient à cette I connaissance », à cet acte de fécondation spirituelle par où
l'homme pénètre dans la réalité mystique. Et cet acte
ne peut se produire que dans le plus profond silence
de l'esprit, dans la région où seul accède celui qui sait '
préserver sa passion au sein d'une interminable patience. N'est-ce point ce tréfonds dont parle Jacob
Bœhme, et qui « contient l'élément pur, mais aussi
l'être sombre dans le mystère de la fureur ».
Cette complexe dialectique de la magie, Gœthe
lui-m~me l'a stylisée en symboles concrets dans le
Faust, œuvre longue comme sa vie de créateur exactement, et à tel point autobiographique qu'il put songer
à incorporer le plan de certains actes à Vérité et Poésie.
Le drame s'ouvre sur un réveil : l'exercice sans frein
des arts occultes _laisse l'esprit de Faust béant sur le
vide : « Moi qui me suis cru plus grand que le Chérubin ... qui pensais en créant pouvoir jouir de la vie des
dieux et m'y égaler... combien je dois expier tout
cela ! » Faust se reprend au seuil de la mort. Mais la
vie ne lui sera plus qu'un profond renoncement ; même
si la passion l'occupe un temps, c'est l'action, la Tiitigkeit - le grand mot gœthéen - qui triomphera désormais. Mais une action qui par avance désespère du
seul succès qui pour Faust serait réel : la possession
bienheureuse de l'instant. Et lorsque, épuisé mais
pacifié, il va quitter son corps aveugle pour d'autres
fo1mes d'existence que la Nature se voit pour ainsi
dire contrainte d'assigner à l'homme actif 1 , l'on découvre que c'est la magie encore qui n'a cessé de l'entraver :

LE SILENCE DE GŒTHE

1 Conversations avec Eckermann, 4 février 1829.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Kllnnt W. Mag~ vo• nozin.,,, Pfllli, &lt;Xt/e,n•
Dù z,,;;t,,rsprlid,e glltlZ .,,.,. gar llm'WtlMI,
St;;,,d ich, N.t..r I vor '1i, ein M""" alleifl,

Dr, wii,-s d.:r M ühe wul, ein Mensch .,. uin •.

C'est tout Je drame secret de l'œuvre qui s'avoue
dans ce cri : chaque fois que Gœthe invoque la catégorie
sacrée de l'humain, comprenons qu'il y va de tout. ,
Mais les Anges enfin élèvent Faust au-dessus de
cette agonie symbolique de toute son existence, et
c'est leur chœur qui chante une dernière fois la loi.
au moment où il reçoit la grâce de lui échapper : « Wer
immer strebend sich b1..müht, - Den kêinnen wir
erlèisen ». Les grandes entités symboliqu~s l'accueillent
dans leur harmonie : c'est la« grande Magie » que Faust
enfin rejoint dans la pleine possession de ses forces et
l'assurance du regard. L'âme, p urifiée de sa • vieille
dépouille » par l'effort aveuglant de la vie, pénètre
dans le Nouveau Jour et contemple !'Indescriptible.
Si Faust est le drame d'une formidable patience
sans cesse remise en question, la Saison en enfer est
le drame d'une pureté avide, et son destin Sè joue d'un
coup. La grandeur de Gœthe est d'avoir su vieillir,
celle de llimbaud de s'y être refusé.
Transportez la dialectique faustienne dans la vie
d'un Hre jeune et libre encore de toute contrainte
sociale, culturelle, voire physiologique ; le dessin se
simplifiera jusqu'au schème unique, le rythme se
précipitera jusqu'à l'explosion, l'histoire se purifiera
jusqu'au mythe. La donnée initiale est bien la même :
c'est l'attrait d'une vision qui transcende la vie médiocre, Rimbaud s'y lance avec l'emportement d'une
0

1.

Si je pouvais éca1·ter la magie de ,non chemin
Oublier t".?Ut à fait les formnles d'enchaînement
Si ;'étais devant toi, d nature tin ho,nme solitai-re,
Sa1JS dout. vaudrait-ü al&lt;ws la pei,u d' em "" Jw,nm4.

LB SILENCE DE GŒTJ!E

révolte qui traduit d'abord uu excès féroce de vitalité
plntôt qu'une souffrance matérielle, - et va d'un
mouvement rigoureusement logique jusqu'au système de sa folie, Mais l'irruption de cette , magie •
est si violente qu'elle a certainement angoissé l'enfant : n'est-ce point pour se défendre qu'il parle si
fort, qu'il vante ses pouvoirs avec une étrange exagé•
ration ? Et voici que l'hallucination le gagne et le submerge. • Je devins un opéra fabuleux "· Il a brûlé les
étapes de l'initiation. Mais on ne déchaîne pas de
telles puissances impunément. " Ma santé fut mena•
cée. La terreur venait ... J'étais mûr pour le trépas ... •·
Alors paraît le doute, entraînant la conscience. « Je
vois que mes malaises viennent de ne m'être pas figuré
assez tôt que nous sommes à l'Occident ». L'Occident,
c'est !'Esprit incarné. L'incarnation entraîne des • conditions •· C'est la vision du travail humain, inexorable
et dégoûtant, mais comment échapper I L'hallucination est tombée, fai,ant place à une stupeur désolée.
, Je ne sais plus parler •· Le renoncement dès lors est
fatal • Moi? m~i qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je snis rendu au sol, avec un
devoir à chercher et la réalité mgueuse à étreindre •·
C'e!!t le cri même de Faust. « Il faut être absolument
moderne •· Travailler. Se donner à l'instant, à cette
heure • an moins très sévère ». Gagner 40.000 francs.
Mourir obsédé par ce travail.
Ainsi cette vie est bien d'un se.ul tenant ; une seule
et unique expérience la remplit : l'envahissement de
la magie aboutissant au renoncement et à l'action.
Le second Rimbaud est vraiment le même que le premier, dans une phase plus « réalisée ». L'homme moderne est peu fait pour comprendre cela, de méme
qu'il est peu fait pour la grandeur et la pureté, et
pour des paroles comme « Si t01l œil te fait tomber
dans Je péehé, arrache-le et jette-le loill de toi •· Mais

�488

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Rimbaud est d'une autre trempe: il a déjà prouvé en
écrivant les Ill1,minations qu'il peut renoncer violemment à tout un monde faux pour en créer un autre. Sa
vie en Afrique est un second renoncement. Nous aurions
combiné tout cela avec de la littérature. Car il n'est pas
donné à beaucoup d'hommes de devenir un mythe à
force de pureté dans la réalisation de leur destin.
Rimbaud est notre mythe occidental : mythe faustien. Il a vécu tragiquement la tentation orientale,
l'a condamnée, l'a dépassée, acceptant comme Gœtbe
les conditions réelles et données de son effort particulier. Ce renoncement à un Orient de mythe, c'est
cela même qui constitue l'Occident spirituel. C'est
le refus de la magie qui fonde notre étlùque, et ce
dilemme est peut-être le plus important qui se pose
à l'esprit Occidental, dès qu'il atteint Jes régions de
haute tension où la seule « orientation » qu'il adopte
suffit à déterminer une suite d'actes. Dilemme, en son
fond, religieux. C'est une forme dialectique, « agonique », de la vie de l'âme, une forme cruciale, c'està-dire une de ces contradictions essentielles, en signe
de croix, qui sont la marque même de la réalité dans
une conscience occidentale. Supprimez l'un des termes,
et la vie se détend, le tragique s'évanouit. Que ce
mythe dialectique soit profondément constitutif de
notre être, l'extension et la diversité de ses aspects
le prouvent. C'est l'opposition du savoir et du pouvoir, de la connaissance et de la souffrance, de la spéculation et de l'existence, de l'au-delà mystique et de
l'immédiat éthique. Et quels sont les plus grands
Occidentaux. ? Ceux qui ont incarné le choix le plus
audacieux.
Pascal choisit une fois pour toutes, dan'&gt; une crise
lucide, au sein d'un vertige total. Rimbaud choisit
dans une crise instinctive qui ressemble à la chute
soudaine de l'ivresse devant le mortel danger qui se

LE SILENCE DE GŒTHE

lève à un pas. Tous deux réalisent le renoncement,
le deuxième temps de cette dialectique, dans un mouvement que sa violence rend unique : c'est qu'ils reviennent tous deux de loin, d'un long abandon à
l'erreur. Gœthe n'a pas connu de tels déchirements.
Et c'est lui qui méritera la phrase de la Saison : « Pas
de partis de salut violents ». Dès les premiers instants
de son accession au monde spirituel, il s'est mis en état
de défense et de lenteur. Il avance ainsi pas à pas,
l'âme tendue dans une puissante circonspection, pendant soixante ans, sans jamais s'abandonner aux
bienheureuses violences de l'orage, au repos de la démesure. On rit de ses allures compassées, des solennelles
banalités dont il gratifie le pauvre Eckermann. Je
ne puis vofr dans ces façons que la distraction souveraine d'une âme toute occupée à dompter ses dieux.
Une haute menace, invisible à tout autre, l'accompagne
sans trêve, et c'est d'elle qu'il tire ses forces, toujours
renouvelées. Mais il y faut une prudence peu commune,
et même tellement soutenue qu'elle informe peu à peu
une sorte d'instinct, libérant l'attention consciente.
C'est ainsi que le voyant audacieux qui écrivit les
chœurs mystiques du Second Faust peut aussi faire
figure de sage officiel parmi les philistins. Le somnambule est désormais protégé par une cotte d'invisible silence. Vous pouvez lui parler sans le troubler :
les mots n'atteignent plus son rêve profond. Et le
cérémonieux silence du ministre renouvelle le vieux
mythe germanique de la ij Tarnkappe ;&gt;, du manteau
qui rend invisible.

Cette similitude de forme dans le cours de la magie
chez Gœthe et chez Rimbaud, et d'autre part le conti::aste absolu des rythmes, vont se traduire dans la

�490

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

similitude des conclusions éthiques et dans la diver~
gence des réalisations littéraires.
« Bon esprit, prends garde l Pas de partis de salut
violents. Exerce~toi ». Objurgation que l'on croirait
tirfo de quelque journal intime du Gœthe des années
ascétiques, à Weimar avant l'Italie. Et le passage
fameux de la Saiscn : « moi qui me suis dit mage ·ou
ange ... » rappelle étrangement ces vers du Premier
Faust que l'on citait plus haut : (( l\Ioi qui me suis
cm plus grand que le Chérubin.,, n
t&lt; Point de cantiques : tenir le pas gagné ... la réalité
rugueuse à étreindre )&gt;. Certes, les sentences du vieil_
Olympien de .la légende ont peu de consonnance avec
un tel pathétique, mais quel écho n'eût-il pas éveillé
dan.sJ'âme dn jeune ministre de trente-deux a11s, adonné
vers ce temps au plus dur effort d'organisation de son
silence intérieur. Période de repliement et de refus, si
douloureuse que le signe en de-vient visible sur ses
traîts. Je ne me lasse pas de méditer ce visage dottt
Klautr modela l'effigie passionnément triste et dominatrice. Large bouche aux lèvres serrées, l'inférieure
creusée coltllile d'un sanglot retenu, et relâchée anx
comrnis.5ures, - tristesse et volupté. Mais le front
d'une plénitude royale s'avance fortement contre la
lumière, et les yeux, entre cette bouche et ce front,
dise.nt d'un sobre et méditant regard le mot suprême
de la St.tison, ce cri sourd du plus lucide héroïsme :
« Et allons ! ))
Gœthe seul est allé jmqu 'à la délivrance consciente.
Il y a dans tout désespoir à la fois l'angoisse de la
catastrophe et la secrète, l'inavouable joie de la libération. Impossible d'isoler ces deux composantes
dans l'aventure rimbaldienne. Mais chez Gœthe, c'est
la longuem du temps qui les dénoncera. Et cette
iameuse sérénité de sa vieillesse, ce n'est rién ,rautre,
J&gt;eui-~e,. que 1t triomphe de l'élémellt libératetrr du

LE SILENCE DE GŒTHE

désespoir. La longue peine de celui (( qui toujourss'est efforcé » a purifié le corps, et l'âme est prête à
recevoir « I'amour ~d'en haut 1,. Car telle est la yoga
occidentale, dont le Second Faust restera comme le
livre sacré.
Que cette discipline libératrice comporte pour Ritnbaud le silence, alors qu'elle propose à Gœthe, comme
un exercice de choix, l'écriture, - ctla n'a rien que
de logique, et résulte de la définition même d'une
telle yoga. Tout savoir doit être confirmé par un fain:,
qui le tait et l'exprime à la fois. Le « faire» de Rimbaud
ne peut être la littérature, puisque écrire signifie pou~
lui révéler, parler, crier, miraculer le réel. Au contraire l'on peut considérer sans paradoxe que la littérature de Gœthe est un des moyens de silence dont
il dispose. Ni plus ni moins que l'étude des sciences
naturelles, la régie d'un théâtre ou l'administration
du Grand-Duché. « J'ai toujours considéré mon activité extérieure et ma production comme purement
symboliques, et, au fond, il m'est assez indifférent
d'avoir fait des pots ou des assiettes • &gt;,. Si tout de
même il a peiné sur la composition d'Iphigénie ou des
Ballades, c'est que rart est pour lui la tentation Ia
plus aiguë de jouer avec les mystères, et par là-même
roccasion de réaliser sans cesse à nouveau l'exigence
denl.Îère de la magie : son reniement au profit de
l'action. Insistons sur ce terme de ,P1'ofit, qu'on ne
saurait ici taxer de vulgarité, puisqu'il concerne les
fins les plus hantes de l'existence terrestFe. &lt;c Un fait
de notre vie ne vaut pas en tant qu'il est vrai, mais
en tant qu'il signifie quelque chose" ... Il est bien rare
que l'on soit apte à s'agréger ce qui est supérieur.
C'est pourquoi l'on fait bien, dans la vie ordinaire,
r. Conversations avec Eckermann, 2 mai 18:24.
Ibid. 30 mars 1831-.

2.

�492

LA NOUVELLE llBV1JE FBAMÇAISB

de garder ces choses-là pour soi et de n'en découvrir
que juste ce qu'il faut pour qu'elles puis9ent eue de
quelque avantage aux autres 1 ••• L'homme n'est pas

né pour résoudre le problàme de l'univers, mais bien
pour rechercher où tend ce problème, et ensuite

se maintenir entre les limites de l'intelligible a •· L'on
découvre ici la source de l'étrange refus de Gœthe,
dès qu'il s'agit de faire état des causes premières,
des fins dernières, en tant que telles. De là ce rationalisme agressif qu'il oppose aux dévots: S'occuper
d'idées relatives à l'immortalité, poursuivit Gœthe,
cela convient aux gens du monde et surtout aux belles
dames qui n'ont rien à faire. Mais un homme supérieur, qui a déjà conscience d'être quelque chose icibas, et qui par conséquent doit tous les jours travailler,
combattre, agir, laisse en paix le monde futur et se
contente d'être actif et utile en celui-ci' •· A quoi
nous saurons opposer cette confession mémorable :
• Nous ne devons proférer les plus hautes rnnimes
qu'autant qu'elles sont utiles pour le bien du monde.
Les autres, nous devons les garder pour nous; elles
seront toujours là pour diffuser leur éclat sur tout ce
que nous ferons, comme la douce lumière d'un soleil
1(

caché

4

1).

Écrire, tout en se taisant. Et ceux-là seuls entendront ce silence. qui auront su percevoir l'accent dominateur et tendu des pages les plus égales et sereines
du Faust.
Mais, qu'à ce tempérament démoniaque l'on enlève
la fOf'ce plus grande encore du caractère, et voici la
confession éruptive : les IU.•inaJions naissent d'une
1. Convnsatio,,s awe Eek#"81Jna, 18 mars 1831.
Ibid. 15 octobre 1825.
3. Ibid. 15 février 1824.
4. Ibid. 15 octobre 1825.
2.

LB SIU1'Clt DB G&lt;BTIŒ

493

telle rupture. Elles sont le champ même • où Rimbaud
ae liVR à l'expérience -spirituelle, où il se livre tout
eatier. Et c'est là sa pureté, mais c'est aussi ce qui
l'accule en fin de compte à l'évasion, La rage avec
laquelle il se ~bat sur le travail • à mains D, rage. de
revanche, par son excès même est encore une évasion
hors du ~- En cela il est romantique, comme tous
ceux que leur violence et leur faiblesse précipitent
ven des portes de sortie souvent illusoires, vers un
• au-delà • des conditions de vivre. Mais notre époque
voudra-t-elle encore de ces évasions ? Elle les reproche
au christianisme, avec moins de raiso.i d'ailleurs
(puisque le christiamsme affirme que l'éternité est
dans l'instant : Aeumitas non ISl lempt,s sine fi.na, setl
fftHIC sttms). Elle ~ut celte vie-ci. Et tout le reste,
- qu'elle soit marxiste ou nietzschéenne, - elle
l'appelle • l'arrière-monde • et le rejette, en ceci plus
chrétienne, plus tragique que l'époque romantique
- (Nietzsche plus chrétien que son idée du christianisme). Plus gœthéenne au.'!Si.
Mais gardons-nous de tirer de ceci je ne sais quel
critère de • jugement • qui permettrait de placer Gœthe
au-dessus de Rimbaud. C'est la pureté démesurée de
Rimbaud qui nous juge, et la grandeur humaine de
Gœthe. Et qui wudrait les oppc&gt;'ler ? Que signifierait
un choix dont l'opération resterait purement imaginaire et vaniteuse pour nous, tant que cette pureté
et cette grandeur ne tenteront pas nos âmes jusqu'à
)a mort. L'homme ne peut juger que plus bas que lui.
C'est-à-dire qu'il n'en a pas le droit. Certes. il est d'autres
recours, d'autre points de vision qu'humains, La révélation chrétienne déborde notre condition, si elle la
comble pu ailleurs. Ce critère du salut, cette tran&amp;œndance, en bonne dialectique autoriserait à des
1.

Et non plus symbolique.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
494
jugements de valeurs humaines. Mais il faudrait mettre
en balance une iongue fülélité peut-être orgueilleuse,
puisque Gœthe tenait ses faiblesses pour des erreurs,
non pour le péché, ~t d'autre part un orgueil assumé,
puis renié a.vec la m!\me viole!lce, - celle dont il est
écrit qu'elle force les portes du Royaume des Cieux ...
Il reste que les temps nous pressent de tontes parts
au choix, jusque da11s nos admirations, nous pi-cssent
d'affecter toute chose, même spirituelle, d'une sorte
.de coefficient d'utilité. En ce jour de février I93:l,
dans oe Francfort en proie au Carnaval et à l'angoisse,
ce n'est pas moi qui pose la question : elle m'assiège.
Ul dernier carnaval, peut-être, pour œtte bourgeoisie
d-ont je viens• d'admirer les trésors patinés dans la
haute demeure familiale des Gœthe. A 14ourd' hsti...
Un immense glissement de la réalité hors des cadres
d'ürte logique statique et cartésienne nous porte en
des régions nouvelles de l'esprjt où l'action redevient
notre seul critère de cohérence. C'est dire que nous
demandons aux œuvres que nqus aimons de témoigner d'une certaine force de révolte. Notre premier
mouvement nous porterait vers Rimbaud, nous détournant de Gœthe. Mais prenons garde de tomber
dans un conformisme à rebours, victimes de valeurs
sentimentales héritées des temps révolus, prenons
garde de nous laisser convaincre par les seuls éclats
d'un fanatisme à vrai dire splendide. (Qui me gué1ira
de la honte de n'être pas Rimbaud ?) Plus que jamais,
il faudrait s'appliquer à distinguer dans çe vertige
la réelle puissance d'une voix volontairement assourdie. Le silence de Gœthe n'est pa.s moins dangereux,
poar qm sait l'entendre, que nmprécation de Rimbaud: et tous deux nous contraignent aux tâches immédiates, c'est-à-dire : à l'actualisation de notre réalité.
« Il faut être absolument moderne ,1.

DENIS DE ROUGEMONT

GŒTHE, SAVA.NT NATURALISTE

« Si Gœthe n'avait déjà réuni assez de titres pour
être proclamé le plus beau génie de son siècle, disait
de lui Etienne Geoffroy Saint-Hilaire en 1831, il
devrait encore ajouter à sa couronne de grand poète
et de profond moraliste, le renom de savant naturaliste. » Mais n'est.ce point du fait même qu'il était
grand poète et puissamment intéressé à l'ordonnance
spirituelle des choses que lui vint la force d'être aussi
un savant délicat ? Il s'en rendait sans doute compte
lui-même, puisqu'il écrivait, en r8o6 : « Si nous nous
« occupons de savoir et de science, c'est a1t fond unique« ment p01ir retoimier à la vie mieux éq1tiftés. )&gt;
La recherche des vérités scientifiques réclame un
profond sens de la responsabilité en matière spirituelle.
Car il s'agit, pour le vrai savant, de faire preuve d'une
probité absolue devant les marchandages qu'à chaque
pas lui proposent ses sens ou son érudition, et d'autre
part de disposer d'un courage continuellement en éveil
vis-à-vis des distractions et des habitudes qui le guettent,
cachées sous les opinions courantes. Il y a bien des moyens
faciles· pour éluder les réactions que produit sur nous
l'inconnu; et nous savons ou bien adroitement le masquer de mille &lt;&lt; déjà connu ii ou le tenir élégamment
éloigné de nous en l'appelant miracle. Mais il est infiniment plus difficile de saisir et de bien juger les obfection.s
qui nous sont faites par la grande Nahtre qui parle bas
( die grosse, leise sprechende N aturJ dans ce colloque

�GŒTHE, SAVANT NATURALISTE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mystérieux et serré entre l' obfet et nous-mêmes, que
nous appelons : l'observation.
Les grands docteurs du Moyen-Age le savaient
fort bien, mais ils étaient, eux, beaucoup trop méfiants à l'égard de leurs sens et par contre beaucoup
trop confiants dans leur érudition et dans les artifices
de la dialectique. Gœthe a été, lui aussi, conscient
de ce problème, ainsi qu'en témoigne son étude de
1793, De l'expérience considérée comme médiatrice entre
l'objet et le sujet, où il dit :
On ne peut assez se garder de tirer des conclitsions trop
rapides de l'expérience : car au moment où l'on passe
de l'expérience at~ iitgement et de la connaissance à l' application, comme sur un col, toi{s les ennemis intérieurs de
l'homme font le guet: l'imagination, l'impatience, l'étourderie,
la suffisance, la raideur, la forme des pensées, les idées préconçues, la commodité, l'insouciance, la versatilité et tant
d'autres c;ompagnons; tous sont là en embuscade et terrassent
aussi bien l'Jumime du montÙ actif q1'e l'observateur paisible,
qui semble à l'abri de toute passion.

Il est naturel que Gœthe qui connaissait de près
l'éternel débat entre l'ange et le démon en nous zwei Seelen wohnen, ach ! in meiner Brust - ait pris la
Science pour guide afin de pénétrer un peu plus avant
dans les mystères de la Nature. Et assurément la Science
comme la Poésie a contribué à le libérer vis-à-vis de
lui-même, car en parfait tisserand il allait de l'une à
l'autre, et c'est sans doute cette alternance qui contribua
à maintenir intacte sa sensibilité jusqu'à un âge fort
avancé. Il y eut des phases, surtout dans son jeune âge,
où c'était essentiellement par la poésie qU:il se délivrait
de ses tensions émotives; -mais la poésie pure, en affinant
la sensibilité, épuise le poète, et c'est à ces moments
qu'inconsciemment sans doute, Gœthe, par un instinct
sûr, allait vers la Science comme Schiller vers l'Histoire.
Il connut ainsi, après son retour d'Italie, de longues

497

périodes pendant lesquelles il était plus savant que
poète, à tel point qu'il pouvait choquer son entourage.
Schiller lui-même, avant de connaître Gœthe de plus
près, n'avait-il pas, dans une lettre à Koemer, dénoncé
autour de Gœthe un attachement exagéré à la Nature
allant jusqu'à l'affectation. Mais il reconnut _facileme~t
plus tard que, chez Gœthe lui-même, ce sentiment était
loin d'être affecté. Et ce furent précisément des préoccupations au sujet de la Nature qui, un soir de r794, au
sortir d'une réunion de la Société d 'Histoire Naturelle à
Iéna, poussèrent l'un vers l'autre les deux grands poètes.
Gœthe s'adonnait avec passion aux recherches de
botanique, d'anatomie, de minéralogie, de géologi:,
de physique, et parfois s'y perdait presque, ou n'arrivait que difficilement à s'en dégager. Heureusement
l'amour ou l'amitié l'ont arraché de temps en temps
à ses travau.."&lt; scientifiques - quelquefois stériles et lui ont fait dire, comme à l'époque de sa jeunesse,
ce qui se passait en lui ( gab mir ein Gott, z1~ sagen, was
ich leide). La sublime Trilogie de la Passion de 1823
en est une des grandes preuves.
L'étonnant miracle est qu'il revenait de ses préoccupations scientifiques toujours pl':-s frais et en:ichi.
Combien significatives sont à ce pomt de vue ces lignes
détachées de la brève étude sur le Granit (1784) qui
dans son ensemble est d'une grande beauté poétique
et d'où émane un profond bonheur ~
Je ne crains point l'objection, qui _p~urrait _m'ê;'e !aite~
que ce doit être l'esprit de contr~d1~t10n qtt: m a detache
de la contemplation et de la descriptwn us états dit cœur
hu,main, c'est-à-dire dit plus récent, du plus mitUi/orme, du
pl1ts mobile, dt, plus changeant, du plus _ébranlable pro~mt
de la création, et m'a dirigé vers l'observation dit plus ancien,
du plu,s stable, du plitS profond, dtt plus inébranlable fils ~e
la Nature. Car on me concédera volontiers que tous les produits
de la Natitre sont intimement liés et qtte l'esprit chercheur ne
32

�LA NOUVELLE REVUE 1'RANÇAJSE

seul ordre tù r,cl,,erehôs. Q#'on #1acœ,tù
done, ià moi pi en ffl()i-tn/me el m ri: aat,u, ai huflœfff,
IIOW//m "6 ùi verSlllilité des Sfflliments iuMains. ü, •bli•
sbéniU que procure le voisinage solüaire et muet de la g,•wù
Natu,e qui f&gt;arle bu. ,,
""""" ll,1 exclt, 4'•

La Science l'affermissait, k virilisait et c'est en partie
pour cela, sans doute, qu'il aimait à être entouré de ses
collections, témoins suggestifs et discrets de ce p['()cessus
régénérateur. Niet7.sche, dans les belles pages qu'il consacre à Gœthe dans le Cript,sctlle des Fau Dieu, a
fortement insisté sur la discipline que le contact avec
la Science et avec la Vie active a conféré à l'esprit
de Gœthe, l'éloignant ainsi de ce que fut l'Europe
« sensible » à la suite de Jean-Jacques Rousseau.

Avec Shakespeare et Spinoza, c'est Linné qui a le
plus influencé, du propre avis de Gœthe, la formation
de son esprit. En effet, de toutes ses préoccupations
d'Histoire naturelle, celles qui avaien(trait aux plantes
ont été les plus heureuses. Entraîné par son besoin de
relier entre elles les diversités observées, et convaincu de
l'existence de principes simples, uniformes, il fut assez
vite amené, au cours de ses recherches de botanique, à
l'idée que les diverses parties d'une plante: pistils, étamines, feuilles, pétales, éléments du fruit, ne devaient être
que les modifications d'un même organe primitif qu'il
appela fe11ille-type (Urblatt) et qu'en botanique scientifique on désigna plus tard du nom de « phyllome 11.
Car ce principe entrevu par Gœthe s'est maintenu jusqu'à nos jours et a été le fondement naturel de l'organologie des végétaux. Ce principe a fourni aussi une
idée directrice pour la compréhension des anomalies
végétales.
Selon Gœthe, la métamorphose commande à la fois

499
Jes phéllommes réguliers et les irréguliers. Les organes
peuvent varier et être modifiés de la façon la plus extraordinaire sans échapper pourtant à son action. Gœthe
eo amve ainsi à cette cœstatation d'une haute valeur
eamŒ, SAVANT NATURALISTB

...-.ie:
Co,n,ne le Régulier a l' Irrégtdier apparaissent tribtdair,s
tl'tm Mime principe tfflimaleur, il se /ail fflSe f l ~
,,.,,, ü N01'tflllll a r Anormal, car /of"mllti&lt;m et l1'4Mfor:
1"'mDtf se succèàent iruléfonimnl &lt;le ulle sorle qw ce qtn
#1 lffltW'm4l s11mbl6 tùMHr fl01'Nl et ce 'l"Ï ni """"'"
aot'fNl... ], soullailmiis qu'"" s'i-Jwép4t bietl ü u#e
wnU: q,l'ü " ' ~ intl&gt;œsibu ,lamo,r" l a ~
~ intégrale si on ne ronsülb, p..s le Normal et l Anormal, comme agissattt wnlinuellefllUIIM l'u• su, l'IIUtre•..

L'idée de pouvoir comprendre les êtres en p~ant ~e
leur structure intime enchantait Gœthe et hu. paraissait rapprocher cette préoccupation des tendances et
du but de l'ai:t imitatif ou plastique.
Ln p1rén1Jmffles ù la forwdio1f et tk la trtms/or~~
lt$ 11,,s Ol'ftanisés m•IW&lt;IÙNI ~ /ra'l&gt;f"; CM r-,.watiOff a la nature SMJabuiient lutw à qui l4s tÜfl% sertlit

t,lu,11 "4rtlie

d

plus COffS«Jfl8"le dmJs

S8S

ué.atio1'S.

Il reconnut d'autre part l'importance de l'embryologie
pour la compréhension des processus morphologiques
en général ; il fit un joyeux accueil à cette pensée du
botaniste normand Turpin : 11 Voir venir les choses est le
meilleur moyen de les expliquer ,. Pour la même ra~n,
il eut grand plaisir à découvrir les termes françaJS :
acheminement, s'acheminer, auxquels il reconnut même
une valeur morale et s,,ggestive ( sittlich-lebendig) en
ce que, grâce à eux, on arrive à comprendre que toute
avance dans la bonne direction suppose une conception toujours plus parfaite du but à atteindre.
\
Combien tout se tient dans l' œuvre de Gœthe 1

�500

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Comme on reconnaît bien dans cette joie, dans cette
passion pour les phénomènes du développement (non
encore défraîchis, alors, par les discussions sur la théorie
du transformisme) l'auteur des Années d'apprent-issage
de Wilhelm M eister, de Fiction et Réa/,ité, des A ffenités
Electives. Et l'on comprend toute l'attraction que pouvait
exercer sur le poète ce principe du développement, de la
transformation, qui contient en soi à la fois la capacité
multiple, la puissance de l'état naissant et un peu déjà
la réalisation spécifique et tangible, qui sera suivie
d'autres affirmations toujours nouvelles. C'est au fond
comme un symbole de la Science elle-même : tout but
atteint est abandonné pour un nouveau but. Seule
la poursuite est continue et durable.

Il fallait toutefois à la curiosité scientifique de Gœthe
un contact immédiat entre l'objet et le sens visuel.
C'est alors seulement que sa pensée concrète ( gegenstii.ndliches Denekn) se trouvait avivée. Son manque de
sens mathématique et le malaise qu'il éprouvait en
faisant intervenir, entre l'observateur et l'objet, des
instruments étrangers à ces rapports directs, lui rendaient beaucoup moins familiers les problèmes de
physique pure. On connaît son dédain pour la méthode
de Newton qui n'aurait réussi, selon Gœthe, à extorquer
à de pauvres rayons de lumière isolés, de soi-disants
aveux de leur constitution colorée que par l'emploi
stupide de la torture par le prisme. Lui-même n'admettait pas que la lumière blanche fût faite d'un mélange de rayons colorés. Les couleurs, selon lui,
naissaient des interactions diverses de la lumière et
de l'obscurité. C'est de la même façon qu'il a expliqué la couleur bleue du ciel, qui serait due, pour lui,
à un effet de transparence du fond noir de l'Univers

GŒTBE, SAVANT NATURALISTE

50I

vu à travers les zones opaques que forment autour
de la Terre les condensations d'eau atmosphérique; Sa
théorie des couleurs est surtout intéressante là où il
entrevoit et interprète les rapports physiologiques
qui existent entre les couleurs et le:1r perception par
l'homme. Son autorité, la sûreté de son Jugement souvent
intuitif, s'affirment partout où intervient le principe
biologique de la Vie active.
Tout comme il fallait à Gœthe un objet concret pour
fixer sa curiosité scientifique, de même avait-il besoin,
pour s'y intéresser de plus près, ~e ~uv_oir relier_ les
objets par ,quelque principe abstrait. Ams1 les ob1e:s
de ses' collections ne semblaient bien lui apparlemr,
- dit-il, •que lorsqu'ils pouvaient être rangés par catégories dans un certain ordre ( iti Reih' und Glied)
soi-disant dicté par leur propre nature. De même il ne
réussit à s'intéresser scientifiquement aux diveISes
formes des nuages qu'à partir du moment où, vers r822,
il eut connnaissance de leur classification en cirrus,
stratus, cumulus, telle que l'avait proposée, en 1802, le
quaker anglais Luke Howard. Auparavant ces formes
lui étaient indifférentes parce qu'il les supposait fortuites. Mais la relation une fois entrevue, Gœthe y prit
tant d'intérêt et en eut une telle joie que la libération
qui en résultait pour lui éclatait au dehors, gagnant les
uns et paraissant enfantine aux autres. Quelle grande
affaire ne fut pas pour lui la découverte, chez l'homme,
de l'os intermaxillaire qui constituait, à son avis, la
confirmation réelle d'une relation idéale entre le type
de l' « homme &gt;&gt; et ceux des « mammifères ». Ou bien
encore cet autre événement qui lui fit entrevoir la constitution vertébrale du crâne, grâce à quoi il pouvait
espérer étendre aux animaux le principe de la métamorphose.

* **

�502

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si Linné et Cuvier avaient surtout été intéressés pax
ce qui distinguait les espèces animal.es ou végétales,
Gœthe était avant tout attiré par oe qui les reUai.t.
Aussi son intérêt pour les transformations devait
nécessairement le mettre en rapport avec ce mouvement plus ou moins romantique de Philosophie de la
Nature qui posa, au début du XIXe siècle, l'un des
problèmes intellectuels les plus graves. On sait l'im•
portance particulière que Gœthe attacha au débat
académique de 1830, à Paris, entre Cuvier et Geoffroy
Saint-Hilaire, débat où son propre nom fut prononcé
à l'appui de la thèse de l'Unité de composition dans
le règne animal.
TI y a dans cette orientation philosophique de la
pensée de Gœthe qui par ailleurs était si nettement
contrafre à toute métaphysique, à la fois un reflet de
la mentalité spéculative de l'époque et de la nation
auxquelles il appartenait, et un trait de sa structure
intellectuelle propre. Un Léonard de Vinci, en Italie
et au xve siècle, n'avait certes pas besoin, pour s'y
intéresser, qu'une anomalie organique lui apparût
comme une transformation d'un type donné. Les contours, les lignes extraordinaires seules suffisaient à le
fasciner. Mais, chez Gœthe, la sensibilité appelait
l'expression verbale. Et par là son intérêt scientifique
apparaît beaucoup plus près de la Vie. Il réclamait une
relation entre l'idée et le réel, et la mettait sous le contrôle continuel et précis de la parole adéquate. Aussi
trouvait-il tumultueuse et vague la façon de procéder
d'un Oken, l'un des chefs de l'École des Philosophes de
la Nature en Allemagne, chez qui l'idéologie primait la
réalité. Ce fut bien plus cette répulsion que certaine
quèstion de priorité au sujet de la nature du crâne qui
sépara ces deux esprits généralisateurs.
Mais il est bien plus significatif encore que, même à
l'égard de Geoffroy Saint-Hilaire qui représentait les

GŒTIŒ, SAVANT NATURALISTE

503

Philosophes de la Nature en France, Gœthe ait eu des
scrupules et que ces scrupules aient eu. trait aux
termes employés dans le débat avec Cuvier. En pleine
discussion l'.on voit ici apparaître, chez Gœthe, le sens
du réel et le besoin de précision. Jamais, en présence
de la Nature, il n'admettait de principe finaliste; il
allait même jusqu'à rejeter le principe de symétrie que
De Candolle avait cm devoir réclamer pour les végétaux.
Dans le débat entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier,
Gœthe constate donc que les tennes ~matériaux».,&lt; embranchement », &lt;&lt; composition », &lt;&lt; unité de plan 1&gt; etc. ont
des sens transposés datant évidemment d'une époque
où l'on considérait l'organisme comme une machine.
comme un mécanisme déterminé, et il lui parait regrettable que cet usage conventionnel, qui peut n'avoir
point d'inconvénient dans une conversation de tous les
jours, soit maintenu dans une discussion intûlectuelt~
entre savants soucieux d'arriver à des conceptions nouvelles. On risque, pensait-il, de ne pas s'entendre parce
qu'on discute avec des mots qui ont à la fois un sens
général ordinaire et wi sens déterminé spécial présup•
posant des relations qui sont elles-mêmes &lt;lisGutables
ou même franchement absurdes.
Son attitude sur ce point rappelle un _peu celle qui,
soixante ans plus tôt. l'avait retenu, à Strasbourg, de
suivre la suggestion qui lui était faite par ses amis J.-J.
Oberlin et Chr. G. Koch, d'entrer à la suite de Schoepflin au service de la France et plus particulièrement
peut-être à la Chancellerie allemande de Versailles, ou
de se fixer à l'Unive:œité de Strasbourg. Mais un manque
de fraîcheur, de concordance entre le fond et la forrM,
qne Gœthe avait ressenti dans la plupart des manifestations spirituelles de la société française d'alors, contri•
hua beaucoup à lui rendœ peu attrayante Ulle pareille
perspective.

�504

LA NOUVELLE REVUE FBANÇAISE

Dans le cas de ses préoccupations scientifi.ques, son
attitude offre un intérêt plus général et nous ramène en
quelque sorte au point de départ de la présente étude,
en nous rappelant qu'il y a, en matière scientifique, un

problème de ,esponsabiUlé morale dans la façon de formuler, d'exprimer en paroles les constatations faites sur
l'objet. Ce problème devait particulièrement attirer un
esprit aussi sensible au jeu de l'expression verbale que
l'était Gœthe. En cela il se rencontrait, d'ailleurs, et
tout juste dans le domaine de l'histoire naturelle, avec
un génie essentiellement français et pour lequel, dès son
jeune âge, Gœthe avait eu une admiration particulière:
Buffon. La sensibilité poétique est, en effet, un pré) cieux moyen pour mettre d'accord les constatations
scientifiques et leur expression verbale.
On comprendra mieux aussi, après cela, qu'un Gœthe
ne fut pas, comme on l'a parfois supposé, attiré vers les ·
sciences naturelles parce que cette idée de l'unité du
plan de composition chez les êtres vivants, qui lui était
chère, mettait une note poétique dans des préoccupations généralement réputées arides. Il y était, bien au
contraire, de tout temps gagné par son intérêt fondamental pour ce monde de relations entre les diverses
réalités, dont un des reflets est précisément ce princii:,e
de la totalité qu'a exalté Nietzsche à propos de Gœthe
et qui plus récemment a préoccupé le philosophe danois
HISffding. Or c'est là un monde qui parfois se révèle
moins à la logique qu'à la sensibilité, ainsi qu'en ferait
preuve une histoire attentive des Sciences Biologiques
comparée à celle des Sciences Mathématiques et Physiques. Et c'est aussi pour cette raison, sans doute, que
Gœthe fut, dans le domaine scientifique, plutôt naturaliste et biologiste que mathématicien ou physicien.
Car si les Sciences Mathématiqu~ et Physiques
cherchent essentiellement à définir leurs objets par un
enchaînement de caractères logiques, les Sciences Natu•

G&lt;BDŒ, SAVANT NATURALISTE

relles et Biologiques tendent, elles, plutôt, à caracté•
riser les leurs à l'aide de combinaisons particulières de
qualités établies par les diverses voies sensorielles.
C'est là un procédé qui, tout en risquant de faire
apparattre plus nalfs ceux qui le pratiquent, les rapproche davantage de l' « éternel enchantement, et les
empkhe d'oublier qu'ils sont eux-mêmes immergés
dans Je courant des joies et des douleurs de la vie •·
Frewlig war vor vielen ] ahren
Eif,ig so der Geist bestrebl,
Zu erforschen, zu erjahren,
Wie Natur im Schaffen lebt.
Urul es ist das ewig EiM,
Das sien vielfaclf oflenbarl :
Klein tlas Grosse, g,oss tlas KleiM,
Alles nacls àer eignm Arl;
lmmer wechselrul, /es# sich /taltend,
Nah urul fern urul fem urul Mis,
So gmaltend, umges"""1ul Zum Erstaunen bin icli la. l

.

1.

JEAN STROHL

Voici bien des années que, joyeux,
que, studieux, mon esprit s'efforçait
D'approfondir, d'apprendre
comment vit la Nature tlans sa création.
Or c'est l'unique et éternel principe
qui se manifeste en la multiplicité.
Petit ce qui est grand. grand ce qui est petit,
chaque chose selon son mode personnel,
Toujours changeants, toujonrs fermement conjugués
le lointain et le proche, le proche et le lointain.
Donnant certaine forme, et puis changeant de forme ...
Je suis ici pour admirer.
(trac!. PIERRE BERTA'OX)

�FAUST, QUESTION HOMÉRIQUE

FAUST, QUESTION HOMÉRIQUE

J'ai deux mille ans de retard sur mon idée de Gœthe.
Elle, ne retenant presque plus rien de la carrière, rend
Faust aussi incontestable que si son auteur n'avait pas
existé. A peine sait-elle que Gœthe eut trois cent
soixante-cinq femmes, comme tous les mythes solaires;
qu'un capitaine anciennement fameux, et qui, d'ailleurs, rangeait les passants, selon qu'on le servait ou
contrecarrait, en imbéciles et en coquins, lui décerna un
brevet d'humanité; et, comme l'attestent ses Pensées
de sens commun, que ce fut une manière de sage.
Heureuses gens de 3932, qui ne connaissent plus que
les auteurs fous du Faitst. :Maintenant l'homme-du-livre
a nµingé l'homme-de-la-vie, et le livre a pris cet aspect
intangible des écrits retirés par le temps à leur auteur,
devenus assez anonymes enfin pour que, au lieu d'y
quereller un de nos semblables, nous admettions, une
bonne fois, dans le moindre de leurs mots, un mystère
avec lequel nous serons toujours en reste.
Il fut une conscience, hélas, au sens le plus fort et
le plus haut du terme, - une conscience du monde de
son temps. Quelle chance pour les âges futurs, que
néanmoins, entre ses œuvres consciencieuses, il en ait
risqué une où il n'a pas tout-à-fait voulu savoir ce qu'il
disait ! Il y a même oublié la discutable honnêteté
réclamée par Dante, je crois, aux poètes du symbole
de ne pas donner plus de choses à deviner qu'on n'en
a dans l'esprit, de ne cacher que ce qu'ils voient. Ce

qu'on appelait sa curiosité et sa science n'est plus qu'un
antre trait décoratif de sa légende: comme c'est déjà
comique, au bout de cent ans, cette prétention d'un
crâne vermoulu, d'avoir tout connu ! Ce qu'il y aura eu
de plus incroyable pour le lecteur de Faust, c'est, comme
pour celui d'Ezéchiel ou d'Homère, que l'auteur ait été
un vivant.
Mais quel mort a jamais vécu ? petite question, peutêtre séante à propos d'un exigeant ingénu qui, durant
plus de soixante-dix années, avait pris le v~u pour
quelque chose.
Heureusement travaillent, en vingt siècles, assez
de souris, de théoriciens et d'incendiaires de bibliothèques ; on ne voit plus bien quelle peau il y eut derrière la sainte image. Même d'autres œuvres passées
sous son nom ressemblent maintenant à des supercheries de scholiastes, à des vengeances d'héritiers, à
des faiblesses d'admirateurs. Gœthe a-t-il existé? est-œ
lui, l'auteur du Faust? Oui - voilà la question-, en
admettant la fable de son existence, dans quelle mesure
encore fut-il le même que l'auteur de son œuvre?
Gœthe? Appellation désormais générique, comme
Véda-Vyâsa, dans une nomenclature cruelle où l'humanité sacrifie, rarement mais impitoyablement, chez
quelques-uns de ceux qui rêvèrent pour elle, leur
besoin d'exister à son besoin de croire•. La tradition
ne rapporte-t-elle pas, d'ailleurs, que Gœthe lui-même
sacrifiait les créatures de chair aux héros de ses livres?
C'est toujours le plus hardi qui commence par substituer l'être de mythe à l'être de réalité~ et jamais
.1. Rapidement, le nom de l'auteur ne sera plus qu'un second
titre, collectif, de ses œuvres et l'on sait quels surprenants
divorces se font aussi entre mainte œuvre et son titre : combien
de lecteurs se demandent ce que 1rignifie Divina Comwedia ou
~àucatton Sentimentale, ou même la Joconde et la Traviata?
images liées uniquement aux. sonoritès de noms qui ont perdu
lem idéologie.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FAUST, QUESTION HOMÉRIQUE

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Un oracle des Sirènes fait suite aux sibyllines déclarations de Manto en faveur des chercheurs d'impossible :
Ohne Wasser ist kein Heil.

la vit, non de beaucoup elle est connue, et où vous l'empoignez, là elle est intéressante ». Avec ce qui fut
vivant, il s'agit de faire ce qui sera valable. Puis vient
le vers-clôture, dont Gœthe tirera, après coup, le pro-gramme de l'œuvre : votn Hirnmel di,rch die Welt zur
HiiUe, abimer le ciel des possibles 1 à travers le monde
du créé jusqu'à cette fournaise infernale où toute
substance, devenant symbole (ainsi le chœur final
chante l'accomplissement de l'annonce liminaire),
s'évapore en de nouvelles significations : ce que dut
faire, exemplairement, la vie même du poète.
Dès le deuxième Faust, celui de I797 à I8o8, il a donc
compris, - mais non point sans l'appréhension sacrée
que traduit la Dédicace, d'avoir à se séparer des habitants de sa vie pour aller parmi des populations inexplorées dont le suffrage même terrifie son cœur, et
déjà retentit le motif central du Crépuscule des Réalités : « Ce que je possède, je le vois comme dans le
lointain, et ce qui disparut devient pour moi réalités ii .
Il n'a pas encore sondé lui-même tout le sens de ces
paroles qu'il met en avant de son propre drame, ni ne
sait tout ce que signifie, aussitôt après elles, la vie, la singulière « autre vie », que promet la perte de l'être
dans l'océan des générations chimériques : il est seulement a vide de la façon dont la foule des vivants fait
vivre, die Menge... besonders weil sie lebt und le ben
lasst !
Dans le troisième Faust enfin, celui de 1827 à I832,
il perd pied : il se décide enfin, le Gœthe des idées claires,
à perdre pied ! il a senti que se perdre est le but suprême
de la vie, et non pas se connaître ; il flaire le conseil,
caché jusqu'ici dans le sabbat de la première Walpurgis, dont l'environne la foisonnante Nuit magique.

Elles veulent qu'on se jette à l'eau : là est le salut,
dans ce qui coule et engloutit ; tel est le thème • qui
contredit ou complète l'Invitation au Sommeil, toutà-l'heure formulée par les Nymphes. Que cet exode
au pays des monstres soit effrayant pour la conscience
individuelle, elles ne le dissimulent pas : personne, à
qui le prodige rende service ! (Niemand., dem. das Wunder
/rommt). Et maintenant se dresse le personnage décisif
du Cataclysme, Seïsmos : cc Si je n'avais pas tout secoué
et ébranlé, comment ce monde serait-il si beau? » Nous
entendons quelqu'un dire cela aussi en Gœthe devant
son Fa11,st pour le consoler d'avoir fait sauter ses assises.
Dans une conversation, qui a la puissante familiarité
caractéristique de son génie, Gœthe dit, à propos de
ses rapports avec ce Faust dévorateur : « Un père de
six enfants est perdu )&gt;, car cc nous finissons toujours
par dépendre des créatures que nous faisons. » Et
Faust est une postérité bien autrement possessive que
six enfants. Détruire l'homme en œuvre l ce n'est plus
ici l'égoïste désespoir de l'élégie qui pourtant n'est pas
si ancienne. cc Mir ist dass All, ich bin mir selbst verloren ! J'ai perdu l'univers et moi-'même ». Bien venue,
l' œuvre-gouffre : Gœthe renonce au Moi décevant ;
après avoir tant fait pour rassembler en soi toutes les
miettes d'un homme, maintenant produire en fiction
l'homme indivisible que nul ne peut être pour soimême.
Il a mesuré l'abîme, sous lui, qui sépare du fragment

r. Sur le Faust de Delacrou : « Faust est une œuvre qui va.
du ciel à la terre, du possible à l'impossible».

r. On admettra ici un vocabulaire wagnérien, Richard
Wagner étant le disciple de Gœthe comme son Erda la fille de
Manto.

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�IMAGE DE GŒTHE

5r7

:;'il s'éveillait après un cauchemar, en étudiait Ja valeur

IMAGE DE GŒTHE

(Certainement le même jour de Pâques. A l'horizon,
où la ville est mangée de clairières et de couchant, un
barbet noir accourt en grandissant, les yeux plus forts
que le couchant, traçant derrière lui des rues inconciliables. Les fenêtres s'effaceront à son passage. Des
parchemins drroulent un ciel pâle de religfon laborieuse,
La partition d'un chant de cloches. Puis le souffle bref
et enflammé du barbet fait briller les vases de science.
Plus tard les mêmes vases et la fenêtre où se dépose
· lentement le sel vivant et lumineux de la mer en esprit.
Et peu à peu, sous la chaleur magique des mains lentes,
les ampoules s'emplissent de cortèges et de mythes de
chair. Sur le mur de fond, on constate les mêmes défroques toujours, robes théologiques, adolescences, un
costume douteux de dieu-mage, un autre de princechevalier ; quelques masques tragiques, habituels ; un
manteau rouge et la patte de bouc ; le tout pendu aux
mêmes clous imagînaires).
'
·
Peu de veHleurs ont échappé au frisson de la légende,
en dépit des ténors joyeux et des trappes d'où jaillit
la basse noble; comme il y eut sans doute le temps où
Vénus naissait, à chaque éveil, de la coque des yeux.
Deux frissons aux deux heures les plus religieuses, les
plus peuplées de l'homme : l'un de demande ardente
et peureuse, quand le corps va bientôt se confondre
dans l'ombre; l'autre de joie transie, chair d'aurore,
~ù chaque muscle a droit à sa part d'espace. Le grec,

prévoyante, avec ses yeux de jour, pour avoir toute
prête au matin la raison de son corps. Puis il y eut les
hommes de l'occident: la nuit se faisait lentement dans
leurs yeux, dispersant à mesure la géométrie de l'espace
et du plein jour, conduisant doucement les regards
jusqu'aux marais où la lune se débattait parmi des
formes, jusqu'au moment où les choses tressail1ent
drôlement à chaque clin d'ceil prises dans un filet de
cils, de branches, de fils de la Vierge et de rayons
d'étoiles. Alors Gœthe ...
Il était une fois un homme de mémoire ...
On connaît peu de drames où il soit donné d'assister
à une telle mise en pièces de l'unité d'espace, au profit
de la durée et de la dispersion du temps, au profit de
l'homme. Il fallait seulement découvrir que la chair et
le sang de l'homme sont de gagner le temps sur l'espace,
de ne pas contraindre l'esprit à l'espace par la recherche
d'une abstraction dernière qui réduirait le passé et le
futur aux seules fins d'un présent immuable. Il fallait
cesser d'appliquer au monde une mythologie de dieux
et d'idées, et faire de l'homme sa propre mythologie;
au lieu de l'accabler d'une fatalité étrangère à luimême et puisée dans le présent immuable, lui montrer
qu'il participait à la destinée universelle et que l'histoire de cette destinée est sans fin. A la minuit où le
célèbre docteur Faust s'est brfilé l'esprit aux étoiles
dans son désir de dépasser les vitres de son cabinet,
des milliers de papillons achevaient de consumer leurs
ailes autour d'un phare quelque part. Alors Gœthe
voit que pour comprendre les étoiles, il suffirait de
vivre avec elles en prenant son parti de la Nature
vivante, c'est-à-dire de les aimer belles, quand elles
pénètrent les yeux, et ainsi d'aimer tout ce qui est beau
et désirable : la jeunesse, la richesse qui habille bien et
permet les désirs, le pouvoir pour gagner la richesse,

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LA lfOUVBI.U ll&amp;'l'm "IIM'\IIZP

la magie polll' Paner le poütuis, I&amp; femme polo&amp; . . . .
l ' - r . Ainsi Faust va--t-i, 6pàaDt - illltillde,
IF is&amp;n~ la natbn, viwaute, -yant tour à tour IIS
pelllibiliUn œ bien t:t de -1 que Platon &amp;vait peine .s;;ac6r amc deus pOles de am œrps. llt
qlli umintsant jeil)inenl de œ même corp8 dans tamulte de sang. au contact de la nait .et da ulAI
nz càewux de so~res, au contact de Margaedla
oa d'• clair de hme grec où les pares de la pWae
art des corps - de J!11 es, 'la. parfum d'une mer
phosphorescente oi\ la même chair de lune traBsfigare
les récifs et les eh-Pins de vagues. Et quand il s'est
blti amsi sa propre catMdrale (il ea prit à Gœthe
pnnque auai long temps qu'à Faust : quatr&amp;-vagttrois ans), arcbontaot le bien contre le -1, il ne lui
reste plus qa.'à mourir. Il y a bien ce pacte qu'il a .
CODdu avec cet au:tre malin lui•même. Ibis on ne put
111Ï en vouloir d'avoir suivi la voie do sang à tra._. la
nature et la ~ . puisque de l'œe il a gap l'Actiœ,
le go(lt de Ja communauté libre awc le" hommes ; de
la seconde il a extrait la cnnoaissmce de l' c éternel
fimiDio •• qui est la Beauté ; et de toutes dem: l'Amour :
riN/ftibù

-

ici lwi4III lldl;
l'lûrnd ,.,._,.

"""........ """'·

. Et parce que Faust a laissé sa vie à un devenir cœtimœl
panui le devenir uni-1, il est satn6, n nom tle la
IIIÛ1IR viwnte, malgré ses désobéissaoœs à. la momie
commone. Bien entendu, le tribuna1 est surlmmain.
Il puae ct&gt;nc à a vie éternelle, mais sam. quitter la
Vie, car amsit6t les uges, qui sont sau doute œ qm
Viac:i appeUe le.s • limes des choses ,., s'empaaent ck
!Dl &amp;!ment immortel. D Œ meurt pas ~ 1Jft
hbœ de la vie ~ po1IIIR IUivant la ligne droite

' q:r- "JII GlnD
5li
" - - fatalit6 mome jusqu'à la brisue de cette liglMI,
- • c'est la mort. J&gt;DÎII - o e la vie étemllle
et l'eatrée dam le mythe où on n'est plus qa'ua dlll
dmllflloh111 de œtta bialit6, au ser\'Ïœ de cette fatalitA
(comme cette reine atlantide vient de temps en WIii'
wrifillr les corps aur66és de ses ameuta daœ Jeun
nidles). Mais Faust ne peut rester inactil dans la nai1are
vivante, après la ruine de sa forme humaine: DOUS le
•wns par cette phrue de Gœthe qui ouvre à l'imar
pmtiou un Troisième Faost : , La métamorphœe .t
la di de l'alphabet entier de la nature•... Le rid8a8
- lèverait sur un PAYSA.GB. TÙ$ CILUKANT, pendent
qs'un Chorus Mysticus chanterait le retour du moude
mineur FIWSt au aaiats 6Uments du corps terresue.
.AlOls s'éveille un Femt immeue, encore lourd de somaeil immortel, et dont la chair bienheureUSt-, - la

peau du- ciel, -

empnmta.nt sa focœ aux rocliers et

tranquillités aux plaines, repose dans un sang de
les regarda oot la tiédeur favorable de

_sel léger doot

la terre...
Alon Gœthe s'éveille des images, un matin de prilltemps. Il est allégé de Faust. Il a quatre-vingt-trois
111L D est allé ouvrir lui-même la fenêtre à la lumière
et aux âmes des choses : elles entrent par millions, ava:
fombre joyeuse des feuilles et les ronds de soleil .•.
• encore plus de lumière •··· Les tempes sonner,+ OOPIJPe
• encore plus de lumière... • La main passe.

1111 cristal ...

•••
Il suffisait qu'il fût questlœ de mots, pour disséquer
&amp;Ullitôt l'œuvre de chair et eo montrer triomphalement
du bout des plumes Ir • idées pures • et les symboles
pllll9i's. • Ce second Faust que nous ne reprodujsoos pu,
A'at intéressant qo'aa point de vue de l'érudition. •
S- voir qc'il fallait non pas une mémoire de livra
.t de religiœs, mais être un oo,pr qui se souvient ;

�520

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

IMAGE DE GŒTHE

qu'il ne s'agissait pas d'une cosmogonie, mais d'une

theologia mystica analogue à celle de Dante, d'une
quête de la Beauté sous toutes ses figures les plus
proprement sensuelles, en remontant les cercles du
monde et des formes.
Quand Gœthe disait de son drame achevé qu'il était
, incommensurable », il pensait que lui seul avait la
mesure des deux Faust : son corps. 11 aimait la musique ;
il avait failli adopter la peinture ; et voici que les mots
pouvaient être à la fois des idées colorées et des idées
bruyantes ; voici qu'il lui était donné de connaître et
d'aimer la beauté de la nature vivante comme Vinci
savait« se reposer», ou bien d'y forcener à corps perdu
comme Beethoven. Aussitôt, les cosmogonies du Premier Faust se résolvent en une succession d'imaginations colorées ou sonores. Depuis les paysages tranquilles de collines et de prairies où les paysans St livrent
à un scherzo pastoral, pendant que deux graves docteurs à la robe et à la barbe très renaissance se promènent en tenant des discours indulgents, jusqu'à la
frénésie symphonique de Faust rajeuni et traversé de
nature vivante, irrité de ces mêmes voluptés et contacts mystérieux qui font les désespoirs. musicaux de
Beethoven et les silences soudains où l'on peut croire
un instant qu'on va saisir le pouls de l'univers (mais
Faust aussi n'est-il pas réduit par le rire cmvré de
l'esprit de la Terre : « Voilà sans doute un plaisir surhumain, d'autant plus doux qu'enfin cette contemplation sublime se termine ... (il fait un geste) ... je n'ose
dire comment ... n) ; jusqu'aux portraits de Marguerite
où le sourire se repose sur un fond calme de nature
maîtrisée ; jusqu'aux magies de la taverne, aux chansons obscènes des sorcières du Walpurgis, où résonnent
les cuivres grotesques et grossiers et les chevauchées
sensuelles de certains scherzos et finales de Beethoven.
Que cette vision colorée du Premier Faust soit pleine

l'

521

de diables et de sorcières chrétien,nes, d'impudeur vêtue,
de jour sombre, de cachots, de tavernes, face à l'image
claire et désolée d'une fille pure même séduite, Gœthe
l'a laissé vouloir par son corps et non par sa raison.
~ drame est encore trop près de sa jeunesse dans les
vieilles villes et les ghettos hantés de portes basses où
de vieilles et de jeunes sorcières faisaient signe au jeune
bourgeois aventureux; trop près des tables de taverne
où l'on avait vendu son ombre au diable en hâte (d'ailleurs le vin faisait un bon manteau de diable); trop
, près des marionnettes qui peuplaient les ruelles de
peurs, le soir; trop près du corps chargé d'expériences
amoureuses très pures, et de mal, que ramenait de
Leipzig Gœthe à vingt ans. De là, les coups de soleil
et de sourire qui frappent la pièce ; de là l'amour de
l'obscénité derni~vêtue et des extases l:unaires, les jets
de vin magique. De là, la vie.
Le spectateur devra se faire un corps de Faust,
entendre en lui le sang bruyant, désirer la Beauté à
travers une fille d'auberge, ne pas redouter les cauchemars de chair. .. Le spectateur devra se faire Poète ...
Et alors peu importe que Faust s01t momentanément
damné et Marguerite sauvée, qu'tl y aille de la morale
et du problème du Bien et du Mal, qu'il doive être
impossible de ne pas voir un symbole pensé dans un
personnage aussi peu fréquent que le Diable. On prend
son parti de vivre quelques heures avec le diable, dans
un monde vivant et coloré., rouge vif, blond allemand,
vineux, fumeux, vert de sapin, couleur de lèvres et de
dents~ coupé de silhouettes violentes : chevauchées de
sorcières et bois de potence.
Je recevais dans mon âme des impressions m-ul.tiples, physiques, vivantes, séd11,isantes, variées, de mille espèces, que
m'offrait t,ne imagination toi4ours en tnoiwement; fe n'avais
,Plus ... qu'à les faire apparaître en peintures vivantes pour
que d'autres... pussent recevoir ces mtmes impressions.

�522

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et peu importe l'intention humaine qu'on s'est
efforcé d'imposer au Second Faust, que Gœthe a
reconnue lui-même avec l'aide de ses amis, - mais
pour la satisfaction du plus grand nombre et par l'effet
de cette politesse légendaire: « La nature n'a pas de
système. Elle est en vie, elle est vie et succession à
· partir d'un centre inconnu jusqu'à une borne inconnue. ;,
A soixante-quinze ans.,. les tempes étaient plus arides
et les veines plus dures ; la tentation était facile, de
raisonner un Second Faust à partir du Premier, d'écrire
l'équation d'une rédemption en chiffrant les forces
bonnes et les mauvaises, en dénombrant la nature
vivante, au lieu de traduire l'acte perpétuel par l'acte
mortel.
l\Iais on a vu le miracle génial.
Un homme riche et respecte pour son rang, sa gloire
et sa sagesse, ferme les yeux au monde et à son temps.
Une fois de plus, il fait appel à son corps ; il recneille
!-lOn corps; il va revivre en corps la naissance de l'esprit
Homunculus, vivre la mer innombrable, revivre les
siècles barbares de l'Empire, revivre surtout la beauté
de la Grèce. Avec l'imagination orgueilleuse d'un enfant,
il s'arroge le droit de vivre pour un temps parmi les
formes du monde et de frôler les éléments. Là où de
purs esprits se sont attachés à voir de grandes parades
biologiques, avec çà et là une ironique adresse à la ·
science contemporaine, on a connu un étonnant déluge
de lumière bleutée, lourde et hwnide et peu à peu plus
verte, et l'eau était sur tout et des algues naissaient
et se formaient en chevelures, tandis que des yeux de
lumière révélaient lentement les pâles visages des
vagues; bientôt ces visages s'interpellent par leurs
noms en jouant; et c'est ainsi qu'il les reconnaissait
pour avoir lu quelque l)arl déjà le vieux Nérée et ses
filles, et Protée, et la non moins insaisissable Galatée.
Les tempes de cristal sonnaient, et la lueur Homunculus

IMAGE DE GŒTHE

523

s'épandait en dec;.à des paupières, dans un spasme de
lumière.
Toujours plus au fond de son corps, Gœthe va puiser
la force enfantine de vaincre le temps et de trouver la
forme, digne d'être aimée d'Hélène; orgueilleux à
l'exemple d'Achille à qui fut accordé de posséder
Hélène en rêve. Quand le moment de s'éveiller viendra,
à peine ses yeux ont-ils vu fuir de leurs paupières un
long dernier manteau ; et déjà plus de chair... Les yeux
de l'âge ...
L'âge. où l'on sent la pesanteur humaine, où il est
temps de marcher panni les hommes et d'appuyer des
regards durs sur les choses. L'Action! j'en ai le temps
encore ... Un dernier rêv~ de corps... Maitre enfin ... Je
meurs. ..
La tragédie est passée. Il traîne dans les yeux les
restes luxueux de cortèges impériaux et barbares, le
souvenir cruel de nudités divines dans la lumière mythologique aveuglante qu'atténuait le rêve. Déjà la mer a
ressaisi ses droits et la plage que Faust avait sauvée
des eaux. Il reste un ciel immense d'harmonie.., très
bleu malgré la blancheur folle des voix d'anges. On
pense à l autre ciel final de la IXe Symphonie, et on
oublie, par l'effort surhumain des voix, l'éclat des
cuivres et l'épouvante des premières visions infemales.
~ Le frisson sacré est la meilleure part de l'humanité;
si cher que le monde lui fasse p?.yer le sentiment,
l'homme une fois ému sent profondément l'immensité.»
1

GEORGES PELORSON

�GŒTHE ET LE TOURMENT DE L'INFINI

GŒTHE ET LE TOURMENT DE L'INFINI

L'homme éprouve de la peine à concevoir qu'il n'a
pas toujours vécu et que sa mort est certaine. La Nuit
ronge sa vie aux points extrêmes, et s'insinue dans
son cœur. Pour la vaincre il veut la connaître. TI est
amené à s'interroger sur ses propres forces, et sur la
valeur de son existence. La pensée spéculathre nait
ainsi de la peur de la mort. Elle en conserve un accent
sublime et crépusculaire.
Aussi loin de son objet véritable qu'elle affecte de
se placer, la réflexion de l'homme retourne invinciblement à cet abîme qui le précède et qui le suit. Qu'il en
vienne à se nier lui-même, à désespérer de même concevoir l'énigm~ qu'il se pose, à refuser d'en rechercher
la clef, et à se satisfaire d'en enregistrer les lois, qu'il
se raidisse contre sa peur au point de paraître l'oublier
et de mépriser ceux que la majesté du vide envahi~
d'horreur, sans répit et à chaque heure, le silencieux
orage de l'au-delà menace de couvrir à ses oreilles le
bruit du monde.
La permanence de cette obsession explique sans
doute la gloire que l'humanité prodigue aux être'&gt; qui
s'efforcent de l'en délivrer. Elle permet de concevoir
du même coup l'apparente injus~ice de toute postérité
vis-à-vis des hommes qui s'appliquent à perfectionner
les conditions de l'existence humaine, plutôt que de
. reporter leurs dons spéculatifs rnr son envers : nul

doute que l'individu moyen ne soit susceptible de
récapinùer les noms des principaux philosophes et
des plus brillants poètes de la terre, alors que le paJmarès des inventeurs lui échappe.
Et cependant ces inventeurs lui fournissent des
machines incroyables et parfaites, alors que ces philosophes et ces poètes ne lui présentent la plupart du
temps que des llans vers la vérité, des révélations
tronquées... Toutefois leurs intentions les sauvent.
La défaillance de ces chercheurs vient de ce que la
Vérité ne peut apparaître aux hommes qui s'avisent
d'exercer un choix parmi les facultés de leur esprit.
Seuls certains êtres éveillés sur tous les plans, des
chercheurs capables de manifester une activité qui
tiendrait à la fois de la philosophie, de la science, et
de la poésie, se trouveraient naturellement placés devant
!'Evidence. C'est que leur conscience ne souffrirait pas
plus de linùtes que la Vérité même.
Ces premières réflexions nous permettent de fortifier
et de comprendre le pressentiment que nous éprouvons
d'être dirigés vers une réalité étrangère à notre entendement mais pressentie par notre angoisse, lorsque nous
entrons en contact avec l'œuvre de Gœthe. El!es nous
donnent les raisons d'une gloire au-dessus de toutes
les réputations humaines.
L'Orient, qui répugne à la division du labeur et au
morcellement de l'esprit, a su dresser au cours de
périodes millénaires des types d'humanité totalement
conscients. La révélation proclamée par ces penseurs
se retrouve chez les quelques hommes d'Occident qui,
malgré les contraintes de leur civilisation, surent sauvegarder l'intégrité de leur pensée. Cet accord émouvant
peut donner à croire qu'il existe un mot d'ordre jeté
d'une race à l'autre, et de siècle en siècle, et qui serait
celui de la révélation. Je demande que l'on y découvre
plutôt l'inéluctable aboutissement de la conscience

�,526

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GCBTlIE ET LE TOURMENT DE L'INFINI
~

humaine parvenue à son complet développement. La
rencontre - maintes fois signalée - de la pensée de
Gœthe et de la pensée orientale, en perdra son caractère
de singularité, pour revêtir celui d'une nécessité logique.

Philosophe, homme de science, et poète, Gœthe fut
amené à découvrir la Clef symbolique qu'il place dans
la main de Faust, et qui permet de remonter vers les
Mères. Je m'abstiendrai de m'appesantir sur la circonstance historique del'initiation de Gœthe aux sciences
secrètes. Maintes biographies mentionnent que guéri,
dans sa jeunesse, d'une maladie grave par les soins
d'un alchimiste, Gœthe lut J.es livres de Paracelse et
de Van Helmont, et poursuivit un temps. à Francfort,
la recherche de la Te1're Vierge. Egalement au passage,
je rappelle la lettre qu'il écrivit à Fraulein Von Klettenberg pour lui confier que ses études mystiques constituaient le ressort intime de sa pensée. Je désire que
l'on ne voie dans ces détails que la confirmation extérieure 5l'une évolution spirituelle dont l'accomplissement ne dépendait en rien du pittoresque des faits,
mais les déterminait.
Bien plutôt l'illurrûnation qui envahit une conscience
et détruit ses limites personnelles, me paraît expliquer
la conjonction des enseignements de Gœthe et de ceux
de la tradition qui se propage de l'Orient jusqu'à nous,
à travers la philosophie platonicienne, la kabbale, et
les admirables hérésies chrétiennes.
Faust et les versions du Second Faust naquirent de
cette ambition, poursuivie pendant soL'\'.ante années,
de réaliser un drame suffisamment vaste pour situer le
tourment de l'homme et le résoudre,
Le souci passionné de -dépasser toute mesure, de

,-

remettre en question la totalité de nos acquisitions
morales, et de revêtir de chair pour nos yeu.'\'. de chair
les démarches d'une dialectique qui part du monde
sensible pour s'élever aux Idées pures, et nous contraint, en conséquence, à considérer la matière et
l'esprit comme les deux faces d'rme réalité unique,
éclate convulsivement dans cette construction monstrueuse et toute portée vers l'invisible.
L'intelligence est la faculté qui nous permet d'accomplir une séle~tion parmi les choses, et de reconnaître
entre elles un rapport. Elle suppose un sujet et un
objet, et par là même ne peut s'exercer que d~s la
multiplicité qu'elle tend à. réduire abstraitement. L'intelligence disparait devant l'intégration du sujet et de
l'objet. Incompatible par sa nature avec la réalisation
de l'unité, elle s'arrête aux approches de la soi-conscience. L'homme qui refuse de vivre, et de réaliser par
de.,; actes d'amour successifs la reconnaissance de son
1
identité avec tout ce qui semble exister en dehors de
lui, pour tenter la pénétration des mystères par la seule
analyse intellectuelle, s"amène à :finalement admettre
qu'il ne peut rim savoir. C'est ainsi que le drame de
Faust s'ouvre sur la faillite de l'intelligence :

Philosophie hélas! furisprudence, médecine, et toi aussi,
triste théologie! ... fe vous ai àonc étudiées à fond avec ardeur
et patience : et maintenant me voici là, pauvre f01,, toi1,t aussi
sage que detJant ... je vois bien q·ue nous ne pouvons rien connaftre ! ... Voilà ce qui m-e brûle le sang 1 /
Magnifiquement, Gœthe nous fait assister au désespoir de l'homme de génie qui se sent devenu une sorte
de monstre, pour avoir hypertrophié ses facultés spéculatives au détriment de ses autres puissances, et qui
ne pourra retrouver la voie moyenne qu'en se livrant à
1.

Traduction de Gérard de N-erval.

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la violence des instincts qu'il a niés, au lieu d'étendre
sa conscience jusqu'à eux. La première partie du drame
est consacrée à cette précipitation dans la matière que
Faust doit subir. Il livre sa force vitale aux suggestions
trop longtemps comprimées d~ son inconscient. Un
paraphe de sang scelle le pacte avec Méphistophélès.
La signification du sang et le symbole du démon ne
cessent de s'éclairer au cours de l' œuvre
:MÉPHl"STOPHliLÈS.

Il no vous est assigné aucune limite, au,cun but. S'il vot4-S
plaît de goûter un peu de tout, d'attraper au vol ce qui se présentera, faites comme vm'5 l'entendrez. Allons, attachez-vous
à moi, et ne faites pas le timide !
FAUST.

Tu sens bien qu'il ne s'agit pas là d'am-useriunts. Je me
consacre au -tumulte, aux fouissa·nces douloureuses, à l'amour
qui sent la haine, à la paix qf+i sent le désespoir. Mon setn
guéri de l'ardeur de la science ne sera désormais fermé à
au.cune doyle,,r : et ce qvi est k partage de l'humanité tout
entière, je vei,x le concentrer dans le ,Ptus pro/ond àe mon
etre ; ie veu-x, par mon esprit, atteindre à ce qu'elle a de plus
élevé et de plus se01'd ,· ie veux entasser sur mon cœur tout le
bien et tout le mal qu'elle contient, et, en me ganfia,nt comme
elte, me lrtiser a11,5si de même.

Ce désir immense d'identification avec l'univers
amorce la. remontée de Faust vers l'Idée qui se trouve
à l'origine du monde créé. Un rayon issu de la Beaute
é.ternelk frappe le miroir que lui tend Méphistophélès.
L'interprétation que nous avons faite de ce dernier
personnage nous permet de traduire que l'intuition de
la Beauté se reflète dans l'inconscient du chercheur.
Et comme la Vénus céleste ne peut être atteinte qu'à
travers la Vénus terrestre, Faust verra tout d'abord
la Beauté dans µne de ses émanations sensibles :

GŒTHE ET LE TOU:RMENT DE L'INFINI

5z9

FAUST.

Que vois-fe ? quelle céleste image se montre dam c-e miroir
magique 1 0 amour ! pr&amp;e-moi la plus rapiàe de tes ailes, et
transporte-moi dans la région qu'elle ha bite... La plus belle
fortM de la femme! Est-il possible q·u'une femme ait tant de
beauté 1 Dois-je, dans ce corps étendu à ma vue, trouver
l'abrégé des merveilles de tous li;s cieux ? quelque clwse de
pareil existe-t-il sur la terre ?

La place me fait défaut pour suivre de façon détaillée
l'év_olution d~ Faust à travers les innombrables péripéties du drame. Le personnage de Marguerite, en
opprn~ition àvec celui de Faust, incarne sans aucun
doute l'être qui vit dans la simplicité de son cœur et
parvient à la vérité, en acceptant de sacrifier ~on
existence à la domination de l'amour. Mais en tant que
première émanation de _la Beauté pure vers laquelle
s'achemine le héros, nous avons le devoir de la dépasser
avec lui.
L'épisode du miroir magique forme entre le premier
et le second Faust une sorte de charnière. Nous en
retrouvons en effet le rappel au point culminant du
second ouvrage, lorsque Faust, parvenu à l'aide de la
clef magique au domaine des archétypes (les Mères)
en ramène le fantôme d'Hélène, reflet spirituel de l'Idée
qu'il poursuit.
Voici les paroles de Faust devant ce fantôme
A i-fe encore mes -yeux ? Il semble qu'à travers mon âme
s'échappe à '(lots la source de la beauté pure/ Ma course de
terreur aura-t-elle cette heitreuse récompense ? Combien le
monde m'était nul et fermé I qu'il me semble changé depuis
mon sacerdoce? Le voilà désirable enfin J solide, durable/ ...
Meun le souffle de mon étre si fe vais famais habiter loin de
toi! L'image adorée qui me charma fadis dans le miroir
magique n'était que le ,eff,et vague d'utte telle beauté I Tu
deviens désormais le mobile de t.oi,te ma force, l'aliment de ma
passi-On ! A toi désir, amour, ad(Jration, délire!

�539

LA NôUVBLt:&amp; lŒVUJt DA1CÇUIB

La Vénus céleste, second œflet de la Beauté que
Faust tend à rejoindre, lui arrache del exdamatûmJ
d'étœuement identiques à cellea que nous l'eotendimea
pousser en faveur de la Vénus terrestre. Mais tadisqu'en p ~ de Marguerite, le héros exaltait 1a W.
/ortlt6 du corps, nous l'entendons devant Hélène c,86..
brer des biens moins saisissables : JI m, semblt qt1•A
nvers mo,s 4,ru s'lclsapp, d flots la source 4e la b,aNII

,,,.,. ,

Et de même que Marguerite suit son enfant dans Ja
mort, Hélène ne peut survivre à Euphorion. Le processus dialectique se poursuit ainsi d'un drame à l'autre
avec une telle rigueur que les événements du secoù

Fat4St ne sont que la transposition des accidents du

premier.
L'effort de Faust pour faire passer tout l'mconscient
daDS le con.c;cient est encore figuré à la fin du drame
par le royaume qu'il tente de conquérir sur l'océan. La.
Mer, située à l'origine de J'buman~. est le symbole
utique de la matrice universelle. L'a.cher partiel•
lemeat pour établir une humanité neuve s'apparente
à l'effort de la conscience humaine pour empiéter sur
le domaine de l'inconscient. Cette interprétation me
pat'8lt confirmée par le fait que l'assécbemP.nt de la
mer en faveur d'une race meilleure survient paraiw.
ment à la défaite de Mèpbisto~lès.
Projeté en dehors des limites de sa personnalité par
l'amour, Faust a donc poutsuivi une intégration de plus
en plus violente de son esprit et de l'objet qui le limitait.
La Troisième phase dialectique s'accomplit. Après avoir
successivement c:lépassê l'aspect physique et l'aapeet
spirituel de l'éternelle Beaut6, le héros s'identifie avec
90II suprême aspect, auquel nulle parole humaine ne
oorrespond. Les si pures exclamations du chœur mystique accompagnent à la fia du drame cette apGtWole
qui est le fait de l'amour, et nous avertissent que le

53X
9'ritable Faust ne se râlifJe que dam Je silence sur
i.quet elles nous laissent :
La T•(Hwll, Il Plriaabla
N'ed fUd sy,,J'boù, ,a'• pa faiu.
L'~
ff,,qN'iœ.
L'l,,.,,,_,,,, I d ~ .
l 'lwltumable /
ü FIM_,. am,e1,
Noua dit, n cifl.

""*

A. :aoIIAWD DE U!ŒVJLLB

�533

SECOND FAUST

TEXTES

Où dois-je aller? Toi. qui te tiens ainsi sur la rive.
Veux-tu passer le fleuve? que je t'emporte par delà.
FAUST

SECOND FAUST
(Extrait)

FAUST

ET

Un cavalier s'avance au trot;
Son cœur et son esprit rayonnent ;
La blancheur de son cheval éhlouü ...
Je te reconnais .•. me trompé-je,
Fils illustre de Philyra !
Halte, Chiron/ halte! }'ai à te dire ...
CHIRON

Qt/est-cè ? Que me veut-on ?
FAUST

Mieux vaut n'en point parler.
Même Pallas, en tant qu'éducatrice, ne fut pas
beaucoup écoutée.
·
En fin de compte, chacun n'agit qu'à sa guise,
Oublieux de toute éducation.
· FAUST

Le médecin, qui sait le nom de chaque plante,

Qui connait les racines les plus profondes,
Qui procure au ma.lade la guérison et le soulagement
au blessé

j embrasse ici toute la force de son esprit et de son
CHIRON

CHIRON

ni' arrête

CHIRON

corps.

Modere ta course l

Je ne

Où tu veux. Merci pour toujours ...
0 grand homme, noble pédagogue,
Qui, pour sa gloi.re, instruisit un peuple de héros,
La belle phalange des nobles Argonautes.
Et tous ceux qui édifièrent le monde de la poésie.

CHIRON

FAUST

(enfourchant le Centaure)

pas.
FAUST

Alors, de grâce, emporte-moi!
CHIRON

Viens sur mon dos! Qu'il en soit selon ton désir.

Si, près de moi, quelque héros tombait navréj
Je savais lui porter secours et conseil;
Pourtant ces remèdes j'en suis venu à les laisser
Aux cornettes et aux soutanes.
FAUST

Vrai grand homme, te voi.là bien
Qui te Jais sourd à la louange,

�5J4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et t'effaces tl'Oec modestie
Comme si. l'on pouvait trotrou ton pareil.
CHIRON

Tu me parais habile à feindre
A flatter le peuple et les rois.
FAUST

Tu ne me nieras pas pourtant
Que tu connus les sommités de ton époque
Que par tes actes tu voulus toujours égakr le plus
noble,
Vivant la vie avec la gravité d'rm demi-dieu.
Mais dis : parmi ces héroïques figures
Qui tenais-tu pour le meilleur?
CHIRON

Da1lS la phalange auguste des Argonautes
Chacun était vaillant à sa manière
Et, selon la vertu qui l'animait,
Suffisait où l'autre eût failli.
Les Dioscures ont toujours triomphé
Où l'emportait la beauté, la plénitude de la jeunesse.
Résolution et promptitude au secours d'autmi
Telle était la belle part des Boréades.
Par sa réflexion, sa force, sa prudence et par son
aimable conseil
Dominait Jaso11, agrlable awc femmes.
Puis Orphée, tendre et toujours silencieusement
attentif,
Régnait sur tout, dès qu'il s'emparait de sa lyre.
Le clairvoyant Lyncée, jour et nuit,
Guidait à travers les récifs le nœmre.

535

SECO~ï&gt; FAUST

C'est en commun qu'o11 se mesure au danger
Un seul agit ; les autres louent.
FAUST

D'Hercule n'auras-lit rien à me dire?
CHIRON

0 douleur! Ne réveille pas ma tristessel ...
Je n'avais jamais vu Phœlms,
lfon plus qu'Arès, ou qu'Hermès, ainsi qu'otz les
no111me;
Lorsque devant moi se dresse
Cc qui paraît divin aux yeux des lwmmes ·
Un adolesce,zt radieux
Né pour être roi
Soumis à son frère aîné,
Soumis aux très aimables femmes.
De comparable à lui
Géa n'en e11fantera jamais plus,
Ni jamais plus Hébé n'en introduira dans l'Olympe;
En vain s'efforce la poésie,
En vain se tourmente la statuaire.
Le marbre a beau se prévalofr de ltti
Rien d'aussi ravissant ne peut itre offert à la vue•.
FAUST

Tu m'as parlé du plus beau d'entre les hommes,
Maintenant parle aussi de la plm belle des femmes.

r. Le texte allemand met ces deux derniers vers dans la
bouche de Faust,

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISII:

CHIRON

Eh (JIIOil ... La beauti des femmes m signife rien.
Ce n'est trop souvmt qu'UM image figée;
Je m puis Jaire cas d',m ltre
Que si l'aise et le bonheur de vwre en rayonne
La beauté n'en appelle qu'à elle-mhne;
La grâce seule faisait irrésistible
Hélène quand je la portai...

SIICOND PAUST

FAUST

Tu l'as portée1

&amp;pt am à pei&amp;!. ..
CHIRON

Oui, svr mon dos.

537

La /uiü rapide des Dioscures
S'anlta ,Jam les ,na,-ais d'Eleusis.
lù s'emlxna-baùnt. Pattaugeatrl et nageant, je
gagnai f autre bord;
HIUnt alors, sautant à bas,
Caressa ma chevelure humide, me flatta,
Me remercia, plew de cAannante astuce et de consciente grâce.
.
Rmlissante! Jeune, délices dv vieillard! ..
FAUST
CHIRON

~ fXlis

FAUST

Pour qu'augmenre meure mon diüre 'I
Alsise où je suis moi-mhne à présent! ••.
CHIRON

Elle .empoignait, comme tu fais, ma crinière.
FAUST

Mon esprit est tout égaTé. Raconte I

Elle est mon unique e%igence.
D'où venait-elle I' Tu remportais vers où l'
CHIRON

Il est aisé de te répondre.
Ses frères, les Dioscures, venaient de diliVTer fenfllllt
D'entre les mains des ravisseurs.
Mais ceiu-ci, pet, dispos à céder,
S'enhardirent à la poursuivre.

que les philologues
Tont trompé COPlflM ils se sont trompés euz-mhnes.
C'est là ce qu'il y a de bi:iane ,Jam la femme mytho/ogifue :
Le polte, ainsi qu'il ha convient, l'imagim;
Jœ,,aü elle n'atuint la mat,lrité, la vieillesse ;
Toujours d'aspect appétissant,
Enlevée toute je,me, toute vieille encqre courtisée ,·
Bref : Le poète n'est pas lii par le temps.
FAUST

Qu'elle non plus à aucun temps m soit /ile I
C'est hors du temps qu'Ad,ille la rencontrait il
Phbe.

Miraculeuse aubaine::
Amour conquis en dipit du destin !
Ne puis-je ainsi, par la force de mon disir,

ramener à la

vie, furme exquise,
Crlature étermlk, égale awc dieu#,
A la Jais altibe et tendre, majestueuse autant qu'aimable ,

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Borttii, à un-e. N.., y fJOÏtt.

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Ill ,u ""-• ~ . "''" usu, il ""' /1111#1 ,,.,.,..,
M-,rkr Il la P-,,,, d ü œllSeil iù, roi,.
:Il• ù ri 141 1IIOMS u - " furur la U1fllre asiü
Qw l'A-, t,'oledlw royal, m'a résmJI.

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Ni IIUÏllwre fi1t,a ,;.,. pp,,•.,,.__
11- ' - Mlfe h Nurl Me d fille • fllicilMd,
.D IF~ ed f'lli l ' • - • ltm œrf,s ras •i■

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..i,..,..

�54°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M altresse / ah 11' aie point regret de m'avoir cédi si vite.
Crois-moi, ie n'ai pour toi ni bl4me ni mépris.
Les flèches de l'Amour ne se ressemblent : l'une blesse
A peine, et son pois"'!, longtemps, ronge le _cœur.
Mais de frais empennée, une autre, de sa po,nJe neuve,
S' enfonu et tout soudain embrase notre sang. . .
Autrefois, quand les dieux s'aimaient, un regard fa,s&lt;Jll 1111Un
Le désir, - du désir naissait la volupté.
Crois-tu que la déesse ait attendu de longues heures
Dans l' Ida, lorsque Anchise apparut et ses yeux ?
Si Diane d baiser le beau dorme11r n' ellt ilé prompte,
L'Aurore, plus hardie, e(;t bien s11 l'éveiller.
Héro, parmi la ftle, aperçoit Léandre et, rapide,
L' ama,it de s'élancer dans les nocturnes flots .
Rhia Silvia, la vierge et la prinusse, d l'ea1, d1, _Tibre,
Tranquille, allait puiser, lorsque le dieu la pr,t. .
Ainsi Mars engendra ses fils/ - Or, 1111e louve allaite
Les deux jumeaux, et Rome est la reine d11 mo,uie.

•••

SEPT itLfGJES ROKAINES

541
Que leurs initiés se gardent de trahir.
Ah ! plut.il susciter sur nos traces les Erynnies
Par un crime, pl,,Mt mime, de Jupiter
Endurer le verdict, sur le rocher ou sur la roue,
Que refuser nos cœurs d ce culte charmant I
L'Occasion se nomme, apprenez-le, notre déesse I
Souvent, iamais la mime, elle vous apparut.
Protée, il se pourrait, l'engendra de Thétis changeante,
Dom la ruse " trompé jadis plus d'un héros.
Ainsi la fi/le, d présent, trompe la soue innocence,
Taquine les dormeurs, fait rlver ceux qui veillenl,
N'aime ,t s'abandonner qu' d l' IUJmme dom le prompt c-0urage
La découvre docile et de tendre gaité.
Un four, elle m'apparut aussi, brune, avec des mlches
A bontlantes, mettant leur ombre sur son front ;
De courts frisons couraient alentour de sa nuq14e exquise,
De ses tempes un flot chevelu s'élançait.
Je la reconnus, la saisis a1, vol, et l'adorable
Et savante, bient~t. me rendait mes baisers.
Oh I doux ravissement I Mais taisons-nous, ce temps 11' est plus,
Et je reste enlacé par vo14s, tresses romaines I

•
••
Qu'heurfJUSe est ma ferveur, désormais, en terre classiq11e J

De nous a,dres amants, point de démons qui.,. aie,it l' hommiig,,
De déesse, de dieu que nous ne suppliions.
.
Car not4s vot1s ressemblons, vainqueurs romains! aux duux des f,eu
De l'm1ivers offra,u des d.emeures chez vous,
Soit que, raides et noirs, l'Égypte, à même le basalte.
011 blancs et p,,rs, la Grl ce un iour les eat formés .
Pot4rlant les im111ortelsnous voient consacrer, sans ombrage,
A l'tme de leurs sœurs un encens pù,s choisi.
Oui, nous le confessons, nos prÜres el notre culte
N'honorent, chaque iour, qtt 'ulle divfoité.
i\falicieux, tlOUS cilébrons, et graves, des tn)·st&lt;'res

Du passé, du prése1ù, j'entends parler les voix.
Fidèle aux bons conseils, ie feuillette, assid11, les œuvres
Des anciens, toujours avec un plaisir neuf,
Mais Amour, au long des 11uits, à d'autres lravau,e m'occupe.
N'apprendre qu'd moitié fait ,non do1,ble bonheur.
Et n'est-ce pas apprendre aussi que d'épier les formes
D'un sein pur, de glisser iusqu'aux hanches la main?
Le marbre alors me devient clair, et je rêve, ie compare;
L' œil touche en regardant, la main qui touche voit,
Si ma bien-aimée encor du fom dérobe q11elq14es heures,
Les heures de ses nuits me récompensent bien.

�542

LA NOUVELLE REVUE FllA!IÇAISB

Les boi5"s ne s01lt -f,as totcl; l',,. conwru, l'M , . . _ .
Qu' elk '°'"me, élendt1 i• Mldile à loisir.
Bie1t S01'1Jent, ÙllS SIS bra, fai C(Jfflpou pa/M,
Et cherc/ui,u la •ut111 as sik,,a, ,,., doiit'
Su, son dos comf,U l'hexa1tlètr•. Ai,,,.bù, elk _,,.,;/k
Sa ,e.sj,i,alwff 111'embr,au /otl.t Mlilll';
Et ,aninuml la lampe, A - , ufJe1ul,ifll, se rapp,lk
A wi, pareilletM"' sdr!Ji s,s tritllfflMS.

Sclai,e "'1nc, gami• I • Il /ail Ï""' IJlfDIW. C' 4St "'-aga
Que de br(ller wt,e Mile d
les flOUls.
r.. soleil n'est pas encor atl-tlelà tù la "'°""'pa.
Lu cloches de la .,_ ,.. rn&amp;t mê#N pas St&gt;fflllJ I •
Obéis I /• l'attends I Et '°;, petite Z-.,,., .a-

f•-

Totl /eu COflSOlaku,, llleSSllf:8 de la ft#Ïl.

• Pourquoi donc, l,;.en,.o;ml, ne vins-ttl p.s 411flS Min flÏ,:,N 1
Seule, je t'attendais ; je te l'avais promis.
- Globe, j'entrais déjtl, qtiand par bonheur, j'aperçus l'OfllU
Occupé, près du ceps, t1 tourner en tous sens.
Tout dou, i• P,is le lage I - Oh ! -Diev I ((Wllu _ _, ftilaü I
Ce qwi l'a f,ut parlir •'at 'l"•- ~ 0. cAiflons, de
en aioras W. la 1-.
Moi la la.Je pr..üre, 4éùul pow- .,.,,._.,.
Aitssi le 1IÛlfl% lrioMphe : • p~. l10iU 'l"'il •ffrau
L'oisetl# 110levr q,,i lui p;Jlc ,mce • ;.,...

,os~. _,

Tout au /o,ul tlu illl'flffl, ilernier tl.es • ~• . , . ,..
Et fr..-, f'esSMy,rjs las ir,ju,a llu '-f,s.
La courte, à Irone tMillâ, gri111f&gt;&lt;rit d P'N'IN mMnbre

SEPT tltG!ES ROMAINES

543

Déftl cr~it. cédait sous la charge du fruits.
Pris de moi, du bois morl, offrantù d'hit•er, saison triste
Que i• hais d'envoyer l'inconve..ant corbeau
En{ienle, ma the, et l'ité, les manants, sans gtne,
Montrant leur vilain cul, venaient se soulager.
De l'ordure de bas en haut I i' en avais fini pa, craindre
De devenir fnQi-mlme ordure et de po ..rrir.
Or, pa, tes soins p.e.,e, /J P,obe artiste, je retrowoe
Le rang gu' ...tre les dieu:,,: f ai le droü à'occuper.
Qt,i donc a soutenu, de Zeus usu,pateiir. le tr/Jne,
Sif10IJ le marbre, l'or, et le bronze et les vers?
A P,é$efll les connaissevn avec plaisir me contemplent,
Et ile """ rtsumblance Il leur gré IXHlt '~"'La vierge, de me voir, plus ne s'indigne, ou la maJ,,one,
Car je ne s"is plus laid, je ne suis que IJiril.
De plus d'un demi-pied, qu'en récompe,.se, aussi, la tienne
Se dresse, long,u et belle, a1, gré de tes aMOurs.
Qw lots membre inlassable excelle au douzai,. des f,gu,,s
Qu'avec art, dam ses chants, in1Jen(a Philanis.
(Traductiotl I. P. SAMSON)
Cette demitre Elégi,, dont le texte n•a paru qu'en 1914, dans
le c i n q u a n ~ volume de r6dition de Weimar, eat ici
ta.laite e11 français pour la première fois.

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�tA NOUVELLE REVUE FRANÇA!SE

aussi d'herbe sèche et de mousse et de champignons poussés
pendant la nuit, tout œ que j'ai réuni en me promenant
è. travers des pays insignifiants, botanisant froidement pour
passe!' mon temps, et que je te consacre maintenant pour
honorer la. décomposition (à laquelle je voue ce passé].

11 C'est d'un pauvre goût», dit l'Italien, et il passe.« Enfantillages », murmure à son tour le Français, et il donne une
chiquenaude d'un air triomphant sur sa tabatière à la grecque. Qu'avez-vous fait qui vous permette d'être si méprisants?
Est-ce qu'en sortant de son tombeau le génie de l'antiquité n'a. pas enchainé le tien, Welche? Tu rampas vers les
restes puissants pour mendier des proportions, avec ces
débris sacrés tu bâtis des maisons de plaisir, et tu crois
garder les secrets de l'art parce que de point en point tu
peux rendre compte de constructions de géants 1 • Si tu avais
plus senti que mesuré, si l'esprit des masses que tu regardais
avec étonnement était venu sur toi, tu n'aurais pas seulement imité parce que cette œuvre vient d'eux et qu'elle
est belle; tu aurais fait tes plans d'une manière nécessaire
et vraie, et il en aurait jailli une beauté vivante et créatrice.
Ainsi sur tes besoins tu as passé un badigeon de vérité
et de beauté. Tu as été frappé par la magnifique impression
que font les colonnes, tu voulus t'en servir et tu les engageas
dans les murs, tu voulus aussi avoir des colonnades détachées, et tu entouras la première cour de Saint-Pierre
d'alléés de marbre qui ne conduisent nulle part; aussi mère
Nature, qui méprise ce qui est inconvenant et inutile, a
poussé ta populace à prostituer sa magniftcence pour en
faire des cloaques publics, de sorte que vous détournez les
yeux et que vous vous bouchez le nez devant la merveille
du monde.

Ces repco11hes, quI visent particulièrement l'attitude des Italiem
vis-à-vis des monuments de l'antiquité, sont très exagérés. Palladio
lui-même, malgré son érudition, s'est inspicé de l'antiquité~ la copier,
et Gœtbe, quand il vit ses œuvres en Italie, n'a pu lui refuser son admiration.
1.

t&gt;E L' ARCffiTECTURE ALLEMANDE

541

Tout continue ainsi à suivre son cours : la fantaisie de
l'artiste sert aux caprices du riche, l'éerivain voyageur
reste bouche bée, et nos beaux esprits, appelés philosophes,
fabriquent avec soin, d'après des fables antédiluviennes, des
principes et une histoire des arts jusqu'à. nos jours, et ce
méchant génie qui veut tout expliquer massacre de v~ri•
tables artistes dans l'avant-cour du mystère 1 •
Pour le Génie les principes sont plus funestes que les
exemples. Avant lui des hommes isolés peuvent avoir travaillé
des parties isolées. Il est le premier de l'âme duquel les
parties jaillissent organisées en un tout éternel. Mais l'école
et les principes enchaînent toute force de la connaissance
et toute activité. Que nous importe ce que tu racontes,
connaisseur de la nouvelle philosophie française ? Tu prétends que le premier homme qui créa le besoin de l'habitation enfonça quatre pieux,. fixa sur eux quatre perches
et les recouvrit de branches et de mousse ? Par là tu
établis une distinction entre ce qui est nééessa.ire et nos
besoins actuels, comme si tu voulais régir ta nouvelle Babya
lone avec le simple esprit patriarcal.
Et il est encore faux que ta hutte soit la première qtti soit
née au monde. Deux perches se croisant à leur sommet,
deux par derrière et une perche posée en travers pour former
le faîte, voilà ce qui est et ce qui reste une invention bien plus
précoce, comme tu petLx le reconnaître tous les jours chez
les gardiens des champs et des vignobles, et tn ne pourrai~
même pas en tirer un principe qui s'applique à tôn étable à
cochons.
Ainsi aucune de tes conclusions ne peut s'élever à la région
de la vérité, elles planent toutes dans l'atmosphère de ton
système. Tu veux nous enseigner ce dont nous àé'Cons a voir
besoin, parce que ce dont nous avons réellement besoin ne
peut pas se justifier d'après tes axiomes.
La colonne te tient à cœur, et dans une autre région
1., Allusi?n auX; principes est,hétiques tirés d 'une fausse interprétation
del antiq1J,Ité, qm p,-rd lei; artl.tes avant que ceux-ci aie.nt pu sentir l'art
par eu."C-mêll'le~. Gcethe pense sans doute aux • ConMdératl.011$ sur la peinture .• de Hai;edorn, dont il avait pu lui-même, à !'école d'Oeser, reconnaitre
la nefaste influence.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du monde tu serais un prophète. Tu dis ; la colonne est
l'élément premier, essentiel, du bâtiment, et le plus beau.
Quelle éminente élégance de la forme, quelle grandeur pure
et multiple, quand les colonnes sont là en rangs ! Mais gardezvous de les employer indûment; leur nature est d'être
libres. Malheur aux misérables qui ont appliqué leur
forme svelte contre des murs massifs !
Et pourtant il me semble, cher abbé 1 , que la fréquente
répétition de cette inconvenance qu'il y a à emmurer les
colonnes - au point que les modernes en sont arrivés à
rembourrer de maçonnerie même les intervalles des colonnes
dans les temples antiques - aurait pu provoquer en toi
quelques réflexions. Si ton oreille n'était pas sourde à la
vérité, ces pierres te l'auraient prêchée.
La colonne n'est nullement un élément de nos habitations;
bien au contraire elle contredit le caractère essentiel de
tous nos bâtiments. Nos maisons ne sont pas faites de quatre
colonnes aux quatre coins ; elles sont faites de quatre murs
sur quatre côtés, qui bien loin d'être des colonnes excluent
les colonnes; là où vous les ajoutez elles sont un pesant
superflu. Il en est de même pour nos palais et nos églises.
A peu d'exceptions près, dont je n'ai pas à tenir compte.
Ainsi les surfaces de vos édifices, plus elles s'étendent et
montent hardiment vers le ciel, plus elles devraient opprimer l'âme de leur insupportable uniformité! Soit! Mais
le Génie nous vient ici en aide, celui qui, inspira Erwin
de Steinbach : mets de la variété dans l'énorme mur
que tu dois élever vers le ciel, afin qu'il monte comme
un sublime arbre de Dieu largement étalé, avec des milliers de branches, des millions de rameaux et des feuilles
aussi nombreuses que le sable au bord de la mer ; tout
autour de lui annonce à la contrée la magnificence du
Seigneur son maître.

I. L'abbé l\Iarc-Antoi.ne Laugier, qw dans son • Essai sur l'architecture• (Paris 1;53), répète l'ancienM hypothèse d'après laquelle la première ·
hutte a consisté en un toit posé sur des piquets sans qu'il fflt question tles

murs.

DE L1 ARCHITECTURE ALLEMANDE

549

Quand j'allai pour la première fois à la cathédrale, j'avais
la tête pleine d'une connaissance générale du bon goût.
Docile à l'enseignement que j'avais reçu, je respectais
l'harmonie des masses, la pureté des formes, j'étais un ennemi
déclaré de l'arbitraire confus de l'ornementation gothique.
Sous la rubrique Gothique 1 , comme dans l'article d'un
dictionnaire, j'ent~sais tous les malentendus des synonymes qui m'avaient traversé la tête concernant ce qui est
indéfini, confus, peu naturel, raccommodé et surchargé.
Sans plus de raison qu'un peuple qui nomme barbare tout
le monde étranger, j'appelais gothique ce qui ne s'accordait
pas avec mon système, depuis l'ouvrage bien façonné et
bariolé des figurines et des images avec lesquelles nos gentilshommes bourgeois décorent leurs maisons, jusqu'au.,'{
restes sévères de l'ancienne architecture allemande, sur
lesquels, à propos de quelques volutes aventureuses, je
m'associais au cri universel : &lt;&lt; Entièrement écrasé par
l'ornementation », et ainsi, le long du chemin, je tremblais
de me trouver en présence d'un monstre difforme et rébarbatif.
Mais quand j'arrivai, quelle sensation imprévue me surprit
à la vue du monument ! Mon âme était emplie d'une impression grande et totale, que je pouvais goûter et dont je
pouvais jouir, parce qu'elle· tenait à l'hannonie de mille
détails, mais que je ne pouvais nullement reconnaître et
e:..--pliquer. On dit qu'il en est de même avec les joies célestes,
et combien de fois je suis retourné pour jouir de cette joie
céleste, pour saisir dans leurs œuvres l'esprit gigantesque
de nos frères aînés! Combien de fois je suis retourné pour
contempler sa dignité et sa magnificence de tous les côtés,
à toutes les distances, à chaque éclairage du jour. L'attitude
de l'esprit humain est difficile, quand l'œuvre de son frère
est si sublime qu'il ne peut que s'incliner et l'adorer. Que de
fois le crépuscule a rafraîchi mes yeux fatigués par l'attention du regard, et leur a donné un aimable repos, quand les
t. Le terme de stilo gotico avait été appliqué en Italie, à l'époque de la
Renaissance, à l'architecture ogivale qu'on jugeait barbare. Gqithe enseignera à ses compatriotes à le relever comme un titre d'honneur, emprunté
à l'une des races germaniques.
.

�550

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

innombrables parties se fondaient pour former des masses
entières, que celles-ci dans leur simplicité et leur grandeur
awaz:a.ïssaient à mon âmè, et que ma force se déployait
avec ivresse, avide à la fois de jouir et de connaître. Alors,
par de doux pressentiments, se révéla à moi le génie du grand
mrutre d'œu\tre. « De quoi t'étonnes-tu ? me murmurait-il.
Toutes œs masses étaient nécessaires, et ne les aperçois-tu
pas dans toutes les anciefines églises de ma ville ? Mon rôle se
boi:1e ~ établir un rapport convenable entre leurs grandèw'S
ar~itrwr&lt;:5, De même qu'au dessus de l'entrée principale,
qw domine les deux petites entrées latérales, s'ouvre le
larg:e cercle de la fenêtre, qui répond à la nef de l'église- et
ne ~erait autrement qu'une brutale ouverture laissant passer
le JOur- de même plus haut l'em.plaœm.ent des cloches e:x.i~
g~ait de petites fenêtres I Tout cela était nécessaire et je lui
a1 do~~ de belles formes. Mais hélas I qu.e dire quand je
plane 10 à _travers les sombrèS et hautes ouverlures, qui
semblent vides et inutiles ! Dans leur forme hardiment
élancée j'avai caché les forces secrètes, qui devaients élever
haut dans les airs ces deux tours, dont une seule hélas ! se
tient là tristement, sans la tête ornée du quintuple diadème
que je lui destinais, afu:I. que les provinces d'alentour rendissent hommage à elle et à sa royale sœur 11
Ainsi Erwin se Sépara de moi, et je- m'abîmai dans une
trist~e qui ne cessait pas de s'attacher à ce qui m'entourait.
JUS'J.U'à l'ihi»tant où les oiseaux du matin, qui hll.bitent dans
Bés mille fenêtres, jubilètent en voyant le soleil et m'éveil•
lèrent de mon sommeil. Comme il brillait fraichemtmt devant
~oi dans l'écla~ de la buée matinalè ! Comme je pouvais
JoyéUsement lm tendre les bras; contempler les grattdes
masses hannonie'Uses, anùnées jusque dans leurs innombrables particules, ~ telles les œuvres de la nature éter~
nelle ~ jusqu'à la moindre petite fibre, et toutes ces formes
tendant vers 16 Tout ! Comme l'immense bA.timent, appuyé
sur de fortes fon~tians, s'élève avec légèr&amp;té druis lei; airs,
comme tout est a3ouré et cependant construit pour l'éte.rJé dois à ton enseignement, Géni~j dè n'avoir plus le
vérlig'ê dè'vàtlt tes profondeurs, de sentir tomber dans mon
âme une goutte du repos délicieux de !'Esprit, qui peut

:nté'

DE L'ARCHITECTURE ALLEMANDE

contempler de haut une telle création et dire comme Dieu:
1.1 C'est bien! D

Et maintenant ma colère ne doit-elle pas éclater, saint
Erwin, quand l'historien de l'art allemand, se fia.nt à ce que
disent des voisins envieux, méconnaît son privilège et rape~
tisse ton œuvre en lui appliquant le mot mal compris de
Gothique? Alors qu'il devrait rendre gràce à Dieu, et pn;iclamer hautement : « Voici l'architecture allemande, notre
architecture, puisque !'Italien ne peut se vanter d'en. avoir
aucune, et encore moins le Français 1 ,,. Et si tu ne veux pas
t'avouer à. toi-même ce privilège, alors prouve-nous donc que
les Goths ont réellement bâ.ti de cette manière; tu y trouveras
quelques difficultés. Et tout à la fin, si tu ne démontres pas
qu'avant Homère il y a déjà eu un autre Homère, alors nous
te laissons volontiers le récit de petits essais heureux ou
malheureux. Pour nous, dans l'attitude de l'adoration 1 nous
avançons vers l'œuvre du maitre qui le premier sut téwrir
les éléments dispersés pour en former un tout vivant. Et toi,
mon cher frère, qui partages en esprit ma quête de la vérité
et de la beauté, ferme ton oreille à tout ce cliquetis de mots
sur les arts plastiques, viens, jouis et côntemple I Garde-toi
de profaner le nom de ton plus noble artiste, et hâte-toi do
venir contempler son magnifique ouvrage. S'il te répugne
ou te laisse indifférent, fais àtteler ta voiture et continue t-a
route sur Paris.
Mais je m'associe à toi, èhèr jeune homnie, qui restés Il
tout ému et ne pet1X aplanir lés contradictions qui se croisent
dans ton âme, toi qui tantôt sens la force irrésistible du
grand Tout, et tàntôt me grondes d'être un rêveur parce
que je vois de la beauté là où tu ne vois que force et que bru..
talité. Ne nous laisse pas séparér par un malentendu, I'le
laisse pas la. fa.de doctrine des plus rocentes théories esthé..
tiques t'amollir et t'enlever le sens de la rudesse qui seule
importe, afin que ta sensibilité maladiV'e ne finisses pas par
1. En réalité - les arcl\éologu~s allemands le r11oonn&amp;issent m1tintenant - c'est dans l'Ile-de-France, dès la seconda moitié du:&lt;m• siècle,

que l'a.rchltecture gothique a œmmencê son magnifique dêveJ-opp.m~nt,
bient-ot Côlitmùé de l'•uttè e6t6 du Rlain.

�552

LA NOl'VELLE REVUE FRANÇAISE

ne pouvoir supporter qu'un état tout uni et insignifiant.
Ils veulent vous faire croire que les beaux-arts sont nés du
penchant, qlÛ nous porte à embellir les choses autour de
nous. Ce n'est pas vrai I car si c'était vrai, la parole devrait
être ici laissée au bourgeois et à l'artisan. non au philosophe.
Les arts sont longtemps plastiques avant d'être beaux,
et pourtant ce sont des arts vrais et grands, oui, souvent
plus vrais et plus grands que les beaux-arts eu."\':-mêrnes. Car
dans l'homme il y a une nature plastique, qui manifeste
son activité dès que son existence est assurée. Dès qu'il n'a
plus de sujet de préoccupation ou de crainte, le demi-dieu,
actif dans son repos, saisit autour de lui de la matière pour
lui insuffler son esprit. Ainsi le sauvage modèle ses cocotiers, ses plumes et son corps avec des traits excentriques,
des fonnes monstrueuses et des couleurs vives. Et si vous
laissez cette formation plastiq uc se faire à partir des formes
les plus arbitraires, elle arrivera i\. un accord sans qu'il
soit besoin d'aucune proportion entre les parties ; car la
sensation initiale a suffi pow- en faire un tout caractéristique.
Cet art caractéristique est le seul vrai. Quand il agit autour
de lui en partant d'une sensation intérieure, unanime, personnelle et indépendante, insonciante et même ignorante
de tout ce qui est étranger, alor&lt;., qu'il soit né de l'âpre
sauvagerie ou de la sensibilité cultivée, il est entier et
vivant. Chez les nations et chez les individus vous en voyez
des degrés infinis. Plus l'âme s'élève au sentiment des proportions qui seules sont belles et éternelles, dont on peut prouver les accords essentiels, mais dont on ne peut que sentir
les mystères, et dans lesquelles seule se répand en mélodies
infinies la vie du Génie semblable à Dieu ; plus cette beauté
pénètre dans l'essence d'un esprit, en sorte qu'elle lui
semble innée, qu'elle seule le satisfait. qu'elle seule émane
de lui, plus l'artiste est heurew.., plus il est magnifique, et
plus nous nous courbons profondément pour adorer en lui
l'oint du Seigneur.
Et des hauteurs qu'a atteintes Erwin personne ne le
précipitera. C'est ici qu'est son œuvre; avancez et reconnaissez le plus profond sentiment de la vérité et de la beauté

DE L' ARCllITECTURE ALLEMANDE

553

des proportions qui ait jailli d'une âme allemande, forte et
rude, sur l'Hroite et sombre scène des prêtres du :Moyen Age.
Et notre siècle? Il a renoncé à son Génie, il a envoyé

ses fils de tous côtés, pour réwùr des produits étrangers qui
devaient leur nuire. Le Français léger, qui glane d'une manière
encore pire, a du moins une sorte d'esprit qui lui permet
de transformer ses conquêtes pour en faire un tout ; il construit maintenant pour sa Sainte :.\fadeltine un temple merveilleux a\'ec des colônnes grecques et des voûtes alJemandes 1
De l'un de nos artistes, a qui l'on demandait d'inventer un
portail pour une vieille église allemande, j'ai vu un modèle
achevé de magnifiques colonnades antiques.
Je ne puis dire assez haut combien je hais nos peintres
de marionnettes fardées. Ils ont capté les regards des femmes
par des situations dramatiques, des teints mensongers et des
habits bariolés. Plus viril est Albert Dürer dont les nouveau.....-:
venus se moquent; je préfère ta forme sculptée sur bois 2 •
Et vous-mêmes, hommes exccllents, , auxquels il a été
donné de jouir de la plus haute beauté, et qui à présent
descendez sur terre pour proclamer votre félicité, malgré
ses mérites votre 'érudition fait tort au Génie. Il ne veut
pas être enlevé et emporté sur des ailes étrangères, même
si c'étaient celles de l'aurore. C'est sa propre énergie qui
se déploie dans les rêves de l'enfant, dans la vie du jeune
homme, jusqu'à ce que, fort et agile comme le lion des
montagnes, il coure chercher une proie. Voilà comment l'éducation de cette énergie est génilralement faite par la nature,
car vous autres pédagogues ne pourrez jamais lui procurer
par vos artifices le théâtre varié de la vie, dont il a
besoin pour agir et jouir toujours dans la mesure de ses
forces.
Salut à toi, jeune garçon l toi qui es né avec une vue claire
1. L'Ë'.glise de la Maqcleine à Pari , commencéo en 1764 par Coutant
d'Ivry, devait à cette époque être surmont~ de hautes coupoles visibles

l'extérieur. On les remplaça au x1x• si.ècl~, !OIS de l'achèvement de l'édi•
tke, par des coupoles surbaissées de style byzanti11.
2. Avec Erwin et Hans Sachs, Dürer fut toujolll!ô considéré par Gœth':l
comme llll reprtsentant caractéristique de l'esprit allemand.
3. Gœthe s'adresse aux connaisseurs de l'antiquité.
d,,

�554

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des proportions, et avec le don de façonner facilement toutes
les images. Quand peu à peu la joie de vivre s'éveillera
autour de toi et que tu ressentiras l'allégresse qui vient à
l'homme du travail, de la crainte et de l'espérance; quand
tu entendras le cri courageux du vigneron, lorsque l'abondance de l'automne bouillonne dans ses tonneaux, la danse
animée du moissonneur lorsque il a E&gt;uspendu la faucille
oisive dans le haut des solives; quand, atteignant l'âge
d'homme, tu sentiras dans ta plume la force nerveuse des
désirs et des doukntrs, que tu auras assez lutté, souffert,
et joui, que tu seras rassasié de la beauté terrestre, et que tu
seras digne de reposer dans les bras de la déesse, digne
d'éprouver sur son Sein les sentiments qui accordèrent à
!'Hercule divinisé une nouvelle naissance, - accueille-le,
beauté du ciel, toi qui sers d'iRtermédiaire entre les dieux et
les hommes, et que mieux que Prométhée il fasse descendre
la félicité des dieu..x sur la tette.

(trad,wtion

JEA?( DE PANGE)

CHRONIQUES

PROPOS D'ALAIN
J'imagine Gœthe armé de son marteau de géologue, et
frappant sur la montagne. Les morceaux de montagne, tous
différents et singuliers, qu'il rangeait sur sa table, il ne se
lassait pas de les regarder ; Il observait; c'est une fonction
de l'esprit que l'enragée technique nous fait oublier. Il
observait, il ne pensait jamais à changer la chose. Je ne
vois pas que l'idée d'une machine se soit jamais formée
dans son esprit. Dans son Meister, il circonscrit les métiers
éternels, comme de mineur, de forgeron, de tisserand; et
toujours frappant sur les montagnes. C'est l'homme des
solides ; je dirais presque que les fluides sont ses ennemis
propres. La partie fluide de lui-même, ses passions, sa jeu•
nesse, il la secoue de lui, il s'en délivre. Il attend et il espère
le moment du cristal et la lumière fixée. Les beautés de
l'I,Phigéns, sont en quelque façon minérales; ce sont des
moments éternels. Ceux qui peuvent saisir ses poèmes
comme matiètê sonore y discernent, à ce qu'ils disent, le
pas sut le sol et l'écho rebondissant, ce qui fait une musique
ferme et disciplinée. Il se plai!iait à régler jusqu'au détail la
déclamation poétique, mesurant le ~ou:ffle et les pauses. Et
je conjecture que le théâtre était à ses yeux, à ses yeux
fixe; et perçants, un objet plus solide encore que le monde,
et sértànt le!S passions de plui. près, changeant en objets ces
mouvements redoutables, concentrant et fixant les feux.
comme font les diamants. Le Faust se trouve sur les limite.;
de ce jeu ·hardi. Mais, aussi dans le Meister, on remarquera.
la tnêrt1e proportion entre la catastrophe, lllle des plus
émôu'Va.ntM qui i.oient, et les degrés du souvenir et du salut,
qui sont de tnatbre. Il faut dire que ce majestueux edifi.ce
tremble de passions enchainées; non pas tant apaisées;
un noir et immobile regard en dit plus que les poignards et
les convulsions. Qu'est-ce qu'un poème, sinon l'insoutenable

soutenu?

�556

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La structure du Mei"ster, si longtemps interrogée, m'a
fait comprendre à la fui, ou à peu près comprendre, l'énigme
du Werther. Car on peut remarquer premièrement que le
désespoir ne se propose pas dans le moment du mariage,
où tout est fini, mais bien quand, après un assez long temps,
l'espoir revient, et même, si on lit bien, la certitude que
l'amour sera le plus fort. Ainsi la contradiction n'est pas
entre la passion et l'événement e:,..i:érieur, mais dans la
passion même, qui veut et ne veut pas, et qui craint ce
qu'elle cherche. Il s'y joint des déceptions d'ambitieux :
car Werther, dans l'intervalle, s'est mêlé au monde des
hommes et aux grande; affaires. Ce mélange n'a pas échappé
à Napoléon, ce contraire de Gœthe, cet homme qui accomplissait par la violence, et qui ne dura guère. Cette discussion de littérature, entre l'empereur et le poète, nous est
conservée par F. de Muller. (( Pour Werther, l'empereur
assura l'avoir lu sept fois, et en donna la preuve en faisant
une analyse approfondie de ce roman, non sans trouver
qu'à certains passages les motifs de l'ambition meurtrie
venaient se mélanger à ceux de l'amour passionné. Cela,
dit l'empereur, n'est pas conforme à la nature humaine,
et cela affaiblit dans l'esprit du lecteur, l'idée qu'il s'était
faite de la puissance irrésistible de l'amour sur Werther.
Pourquoi avez-vous fait cela? ,, Gœtbe convint de tout.
Que pouvait-il dire d'autre. Il avait sa manière de vaincre
le fluide. Savoir. Faire. Mais l'art est long, et l'œuvre ne
répond jamais aux questionneurs. Comment aurait-il
expliqué à ce Corse en mouvement la nécessité de mourir
au commencement afin de revivre ? l\:Ieister est revenu du
sombre royaume ; Faust en est revenu ; Gœthe en est revenu.
Il n'est pas bon d'être un ambitieux déçu; mais un ambitieux mort, c'est un homme. Conduire un grand duc, ce
n'est pas difficile alots, et on peut même l'aimer. C'est ainsi
qu'à des traits royaux on peut comprendre que Gœthe
aurait su, en un quart d'heure par jour, gouverner l'empire
et l'empereur même. Car les passions ne font rien, mais le
souvenir des passions a toute puissance, par la seule idée
que le plus difficile est loin derrière soi. Napoléon ne pouvait
le comprendre, mais il l'a senti comme on s.e nt l'impénétrable contraire. Aussi est-ce à la fin de cet entretien qu'il
dit de Gœthe: &lt;t Voilà un homme.&gt;&gt;
ALAIN

LETTRE

Paris, II février 1932.
MOKSIEUR,

Votre invitation m'honore et me touche. Mais des circonstances indépendantes de ma volonté m'interdisant tout
travail de quelque importance, je regrette vivement de ne
pouvoir vous répondre que par ces quelques lignes.
Comment un prêtre qui ne sait pas un mot d'allemand
a-t-il pu s'intéresser à Gœthe au point de courir passionnément sur toutes ses traces, en Allemagne, en France et en
Italie jusqu'au fond de la Sicile ?
A ceux qui s'en étonneraient, je me permettrai de rappeler
que Marguerite, le personnage le plus populaire de sa tragédie e&lt;:t d'origine catholique, et jl est fort possible qu'il en
soit de même pour }.lfignon. Elles ne sont pas des saintes,
je l'avoue, mais elles révèlent dans leurs faiblesses mêmes
un charme attendrissant qui ne saurait nuire d'aucune
sorte à tu..e religion « désirable et aimable » selon le mot de
Pascal. Et quand Faust, Msabusé de tout, s'apprête à boire
à la coupe fatale, c'est le son joyeux des cloches de
Pâques qui le retient et lui rend la force de vivre. On sait
aussi que la seconde partie du poème s'achève par des
chants presque dignes du mois de Marie.
L'homme dépasse encore son œuvre. Qùel esprit ouvert
à toutes les sciences et à tous les arts, d'où qu'ils viennent!
k)uel ami noble et sûr pour Schiller, pour un rival plus jeune
que beaucoup de ses contemporains lui préfèrent! Quel
souci d'une discipline intérieure qui le hante et le poursuit,
d'une expérience à l'autre, comme un idéal et comme un
remords 1
S'il a commis des fautes, n'est-il pas juste de le faire

��LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'Arc de Triomphe (sur le seuil duquel préside aujourd'hui le
Soldat inconnu, dont il n'est pas sûr qu'il ait voulu cela),
c'est éminemment Napoléon et Hugo. - Et eux, ils l'ont
voulu, bien voulu! Ajouterons-nous que si le roi Voltaire
est le grand héritier de notre littérature, et l'acte même du
génie classique en tant que possession d'héritage, Hugo est le
conquérant qui suit une révolution et qui l'utilise en empj.re ?
Comme le romantisme sans Hugo ressemblerait à la Révolution sans Napoléon ! Termj.nons en remarquant que ni
Napoléon ni Hugo n'ont eu d'héritier vrai, que tous deux
ont fulminé en météores, terriblement dangereux pour leurs
successeurs, et que, devant les vieux romantiques d'avantguerre que nous avons encore connus, la critique eût volontiers repris sur ces Hugo III le thème de l'Expiation. - Et
le roi Voltaire? direz-vous, les tragédies de M. de Voltaire ? Ont-elles eu des héritiers ? Où est son institution,
où est sa dynastie ? - Sur nous, messieurs, autour de
nous, et c'est la dynastie régnante, puisque la monarchie
de Ferney a duré encore plus longtemps que celle de Versailles, que Voltaire gouverne la littérature la plus universelle et la plus vivante, celle du journal, et que ses héritiers journalistes, de droite ou de gauche, le continuent
honorablement et brillamment, sinon depuis sa mort, tout
an moins depuis la Révolution. Évidemment il y a eu une
redistribution de l'Etat. Le roi Voltaire a perdu des titres
et il en a pris d'autres ; il est aujourd'hui, officiellement,
prince des journalistes, cela nous suffit. - Hugo ne reste-t-il
pas l'empereur des poètes lyriques ? - Ce n'est pas la même
chose. On admire Hugo, on ne le suit plus, tandis' que même
le journaliste qui n'admire pas son prince est obligé de le
suivre, de faire comme lui, sous peine de n'être point lu du
pnblic. Le journaliste qui voltairianise reçoit des fleurs du
public et de fortes mensualités de ses directeurs ; le poète
qui hugolise reçoit d..:s pommes, et n'est plus rien, pas même
académicien.
Si en France la République des Lettres a eu son roi et
eon empereur, il est remarquable qu'elle n'ait jamais eu de
Président. Une grande nature présidentielle, ce serait une
grande nature critique, lllle puissante intelligence objective.

RÉFLEXIONS

familière avec tous les partis de l'esprit, habile dans l'art de
les comprendre, d1; les consulter et de les utiliser, un arbitre
honoré, armé des balances généralement et du glaive

exceptionnellement, ayant d'ailleurs milité dans les partis
et créé dans plusieurs genres, sinon dans tous, non assez
retiré dans l'intelligence pour ne pas sentir avec des sens
d'artiste et pour ne pas créer avec l'originalité du génie,
mais enfin, comme un temple grec, étalant d'abord et de
loin au regard un fronton compréhensif et puissant. SainteBeuve, direz-vous ? A la réflexion on rejettera cette candidature. Sainte-Beuve n'est pas une nature présidentielle, c'est
une nature ministérielle. S'il a débuté dans le cabinet
romantique comme sous-secrétaire d'Etat à la propagande,
il n'a pas tardé à devenir le ministre permanent et irremplaçable d'un vaste département, celui de la critique classique
et de la psychologie littéraire. Un esprit jaloux et des
échecs dans l'ordre de la création ont contribué à le maintenir dans l'état que lui-même appelle une nature seconde.
Renan ? Trop clérical. Un clerc ne fait pas un chef d'Etat,
et le diocèse de la libre-pensée, dont il reçut la crosse et
l'anneau aprè:. Sainte-Beuve, n'est pas la République des
Lettres. Non plus que la France, la République des Lettres
ne veut du gouvernement des· curés. Taine ? Dans le beau
tens du mot, un grand commis. Nous sommes décidément
obligés de nous passer de Président.

Cette nature présidentielle, qui nous manque est-œ
qu'avec Gœthe, l'Allemagne la fournirait à l'Europe. Notez
que c'était déjà sous une figure de ce genre que s'était
levé d'Allemagne le génie le plus européen du x.vue siècle,
Leibnitz. Ses formules : " Il ne faut pas être un mécontent dans la République de l'Univers ». &lt;L Je ne méprise
presque rien», « Tous les systèmes sont vrais par ce qu'ils
affirment et faux par ce qu'ils nient », sont de magnifiques
maximes présidentielles : en remplaçant systèmes par partis, la seconde devrait être inscrite en lettres d'or sur les
lambris de l'Elysée. Sa correspondance est d'un président

�564

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de la science et de la pensée. Il est même bien remarquable
que, tandis que Descartes, extrêmement jaloux de la liberté
de Dieu, n'a jamais souffert qu'on le vît S?us une autre
figure que celle d'un pouvoir absolu, d'une · volo~té sans
obstacles, même logiques, et avec un autre attribut que
la plénitude de la royauté, Leib~tz le conçoit ~o~e un
président de République, le gardien _de la consti~ut~on et
de l'ordre de l'univers, qui ne dévie pas du pnnc1pe du
meilleur, et appelle nécessairement le meilleur m~nde possible à l'être, comme le Président confie le pouvoir au chef
éventuel de la plus forte majorité.
Mais personne n'est moins artiste que Leibnitz, et son
génie n'a pas visé dans un style et dans des créati~ns le prestige de la gloire littéraire, nécessaire aux ~and~ mfluences.
L'homme qui a réalisé dans le monde de 1 espnt une nature
présidentielle, comme Voltaire a obtenu une destinée royale
et comme Hugo a trouvé sur sa colonne une stature napoléonienne, on le verra donc en Gœthe. Pour faire un roi il
faut une tradition. Le miracle fulminant de !'Empereur est
celui du gérue. A la différence de Voltaire, Gœthe paraît dans
un pays d'une langue sans tradition littéraire. A la différence
de Hugo autant que de Byron (celui-ci, c'est le roi Vikin?, le
Guiscard en Sicile) il reste assez étranger aux fulgurations
et aux tonnerres du génie. Pour devenir le grand Président,
le délégué à la clairvoyance, à l'équilibre et à la ~ompensation il lui suffit de porter le titre que Napoléon lm a donné :
un homme. Et, par le même procès de généralisation qui
fournissait aux Grecs leurs dieux et leurs statues, l'Homme.
Que préside Gœthe ? La nature humaine.
A qui verrait un jeu d'esprit et un simple amusement dans
la motion de Francfort et dans cette nature présidentielle de
Gœthe, je répondrai simplement par cette page de l'~ des
candidats que nous avons évincés, Sainte-Beuve, qm, en
employant d'autres mots, ne caractérise guère autreme~t la
figure de Gœthe, et lui donne bien une figure de président
de la République des idées et des formes : « Le propre de
Gœthe était l'étendue, l'universalité même. Grand naturaliste et poète, il étudie chaque objet et le voit,~ ~ f_ois dan_s
la réalité et dans l'idéal; il l'étudie en tant qu mdividu, et il

RÉFLEXIONS

l'élève, il le place à son rang dans l'ordre général de la nature ;
et cependant il en respire le parfum de poésie que toute
chose recèle en soi. Gœthe tirait de la poésie de tout ; il était
curieux de tout. Il n'était pas un homme, pas une branche
d'étude, dont il ne s'enquît avec une curiosité, une précision qui voulait tout en savoir, tout en saisir, jusqu'au
moindre repli. On aurait dit d'une passion exclusive ; puis,
quand c'était fini et connu, il tournait la tête et passait à
un autre objet. Dans sa noble maison, dans ce cabinet qui
avait au frontispice ce mot : Salve, il exerçait l'hospitalité
envers les étrangers, les recevant indistinctement, causant
avec eux dans leur langue, faisant servir chacun de sujet à
son étude, à sa connaissance, n'ayant d'autre but en toute
chose que l'agrandissement de son goût; serein, calme, sans
fiel, sans envie. Quand une chose ou un homme lui déplaisait,
ou ne valait pas la peine qu'il s'y arrêtât plus longtemps, il
se détournait et portait son regard ailleurs, dans ce vaste
univers où il n'avait qu'à choisir; non pas indifférent, mais
non pas attaché, curieux avec insistance, avec sollkitude,
mais sans se prendre au fond ; bienveillant comme on se
figure que le serait un dieu ; véritablement olympien : ce
mot, de l'autre côté du Rhin, ne fait pas sourire. Paraissaitil un poète nouveau, un talent marqué d'originalité, un
Byron, un Manzoni, Gœthe l'étudiait aussitôt avec un intérêt
extrême et sans y apporter aucun sentiment personnel
étranger : il avait l'amour du génie. »
Ici une objection se présente. Un Président doit être élevé
au-dessus des partis pour les comprendre, avoir l'amour de
leurs génies. Or, dira-t-on, il y a un génie auquel Gœthe
reste étranger et même hostile : le Génie du Christianisme.
Sainte-Beuve fait cette restriction. « Gœthe comprenait tout
dans l'univers, - tout, excepté deux choses peut-être, le
chrétien et le héros. • Plus tard Sainte-Beuve s'est rétracté
en ce qui concerne le héros, non en ce qui regarde le chrétien.
L'auteur de Port-Royal, bien qu'évêque de la libre-pensée,
étendait davantage, de ce côté, son génie présidentiel. Entre
Jupiter et le Christ, Gœthe a opté pour Jupiter. Mais notons
qu'une nature présidentielle chimiquement pure est aussi
inconcevable que la nature royale ou impériale également

�566

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pure. Il y a des moments où l'on a plus envie de comparer
Voltaire au singe de Fagotin qu'à Louis XIV. Et Veuillot
ne voyait pas dans Hugo à Guernesey Napoléon à SainteHelène, mais bien Jocru.se à Patmos. L'opposition garde ses
droits. Paul Claudel, qui est catholique intégral, appelle le
Président Gœthe un âne sulenneJ, du même fonds dont son
camarade Léon Daudet, qui a coutume de designer les chefs
de l'Etat républicain par une onomastique de bestiaire, nommait l'honorable président Fallières le bœuf. Le rôle présidentiel comporte certains dehors vacants, certaine solennité
compassée, qui prêtent au..-.: brocards, et les chrétiens comme
les royalistes sont ici dans leur droit : est-ce qu'à gauche on
s'est privé de chansonner le confesseur de M. de Chateaubriand et le Sacre de Cluzrles le Simple ? (Un plâtre qu'on
prend pour du marbre, dit Barbey de Gœthe.) Cette licence
étant donnée à l'opposition, et à défaut d'une nature présidentielle encore plus émint:nte que la sienne {mais voilà 1
elle ferait aspirer son titulaire à la tyrannie, et il césariserait,
comme Victor Hugo 1) Gœthe reste le Président. On ne lui
tiendra même pas trop rigueur de ses boutades anti-chrétiennes. N'oublions pas que le Faust non seulement est bâti
sur un thème chrétien, mais que Gœthe y incorpore au sens
de l'œuvre les directions de l'humanité chrétienne. Cet
homme qui a dit qu'il haïssait les cloches est aussi le premier
qui ait fait entrer avec Faust les cloches de Pâques dans la
poésie. On a écrit que dans Iphigénie il avait transformé en
diaconesse l'héroïne d'Euripide : ce n'est pas inexact.
L' œuvre de Gœthe reste une grande mine pour un lettré.
Mais de cette œuvre il semble que trois livres surtout donnent
couramment à l'humanité un système de références usuel,
soient classés comme marques universellement connues de
nourritures spirituelles : le Faust, Wilhelm Meister et les
Conversaticms avec Eckermann. Ce sont trois livres éminemment présidentiels.
Faust est la première œuvre où un grand poète se soit
proposé un tableau cyclique de la destinée humaine sous sa
forme spirituelle, et dont le héros soit l'homme en tant qu'il
aspire, entre autres aspirations humaines, à la connaissance.
A vrai dire il y avait Platon, mais entre le Socrate de

RÉFLEXIONS

Platon et le Faust de Gœthe une chaîne avait été rompue.
Le tableau cyclique faustien se développe d'ailleurs au-dessna
de:; partis-pris de Platon, et il embrasse quelque chose de
l'infini du monde moderne. Le poète s'établit devant la
destinée humaine avec une forte impartialité, une puissante
sympathie, un oui donné à tout, même à l'esprit de négation,
qui est le diable, et qui porte pierre.
Wilhelm Meister témoigne de la même nature. On s'est
étonné parfois de l'illogisme apparent de ce livre, qui est
le roman de ce développement individuel, éminemment
gœthéen, mais qui s'achève, dans la mesme où il s'achève, en
consacrant de son activité le génie allemand du Verein. Il n'y
a pas là 4e .contradiction. Gœthe écrit dans Meister le roman
de la découverte dela vie et de l'éducation par la vie. II s'agit
moins de sa vie que de la vie, moins de Gœthe que de l'homme.
On y trouve non seulement le passage du théâtre à la vie
mais l~ passage d'un Gœthe homtne libre à un Gœthe jug;
et arbitre, une nature présidentielle qui se révèle et s'explicite, une pensée qui met chacun à sa place, qui l'utilise pour
des fins supérieures, pour le bien d'un tout, de sorte que le
roman, commencé dans les coulisses d'un théâtre de marionnettes (et où les marionnettes ne manquent pas) s'achève
dans la présence et l'imitation du Dieu présidentiel de
Leibnitz: le conseiller de Weimar rejoint l'bbtoriographe de
Brunswick.
Quant aux: Entretiens avec Eckermann, ce n'est point par
tous leurs détails qu'ils méritent d'être retenus. Des pages
mêmes s'y trouveraient, à l'appui du jugement qui coûta
à Claudel l'ambassade de Berlin I Mais, d'abord, ils sont
d'Eckermann et non de Gœthe. Ensuite leur éternel intérêt
est de nous introduire exactement à l'intérieur d'un cerveau
présidentiel, dans les appartements privés d'un Président
des idées. Le style, le son, le poids, l'équilibre, Iïmpartialité
lumineuse des jugements de Gœthe, leur forme ~ouveraine,
apportent à l'esprit du lecteur un bienfait plus grai1d que
le°: ~on:enu. _Les Entretiens sont un quartier général de
luc~dité littru:a1re, artistique, philosophique. Gœthe y parait
moms un arbitre entre les partis que, dans sa robe de chambre
blanche, un aïeul comp1éhensif et respecté au milieu des

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

familles d'esprit. Il est possible, il est probable que le vieux
Président radote parfois; ce radotage ressemble à telle couleur
ternie d'un tableau de maitre, qui évidemment ne vibre
et ne chante plus, mais qui, par la société profonde qu'elle
continue à former avec les autres tons, par l'autorité de cette
surface peinte, où tout se tient comme dans un discours
cohérent, reste chargée de signification et concourt toujours
au poids d'une beauté. Les Entretiens font de Gcethe le
Nestor du x1xe siècle. Et ce n'est pas le roi Voltaire, ni
l'empereur Hugo, bien que la vieillesse des bois chefs
ait atteint le même âge, quatre-vingt-trois ans, que l'on
comparerait au vieillard de Pylos! D'ailleurs, comme tout
est dans Homère, si le père des poètes a compris Agamemnon
comme une nature royale que Racine, en la copiant sur
l'antique, trouve déjà lotrisquatorzienne, si Achille, fils de la
déesse, ressemble à un jeune Bonaparte, l'Iliade a fait assez
naturellement assumer à Nestor, doyen des chefs grecs, une
nature présidentielle : le roi, le héros, le président, trois
têtt:s de l'armée humaine.
Est-ce en mémoire de Gœthe que l'Homéride Lamartine,
dans la Marseillaise de la Paix, en même temps qu'une
strophe donne à la France une figure achilléenne
Et vivent ces essaims de la ruck~ de France ...

assigne à ]'Allemagne, dans l'Europe de 1840, huit ans
après la mort du Président, une figure nestorienne ?
Vivent tes nobles fils de la grave Allemagne I

le sang /raid de le"'r Iront cowure un foyer ardent.
Chevaliers tombés ,ois des maim; de Charlemagne,
ùurs chefs sont tes Nestors des conseils d'Occident,

Lem cœur st1r est pareil au puits de la sirène,
Et tout ce qz"''on y 1ette, amour, bienfait ou haine,
Ne remonte famais du /otid.
On dirait un buste de Gœthe avec une couronne de roi,
comme le Napoléon de la Colonne est costumé en empereur romain. Dans cette ain1able illusion, les derniers vers

RÉFLEXIONS

569

formuleraient magnifiquement une des raisons qui obligent
les bons électeurs présidentiels à voter pour Gœthe contre
Sainte-Beuve, dont la candidature aurait des partisans.
Cette année du centenaire de Gœthe, nous n'effacerons
rien de la strophe de Lamartine. Elle répond à une Allemagne nouménale, qui depuis est tombée, comme le Cédar
de la Chut.e d'un Ange, mais qui, dans l'ordre de la paix et
de la raison, peut remonter par les neuf degrés de feu dont
chacun brûle le pied qu'il soutient. Pour une Fédération
Européenne, serait-il invraisemblable que l'Allemagne
retrouvât cette place de Nestor que Lamartine, les yeux
peut-être fixés sur Weimar, lui a assignée ? Il y a une grande
part de vérité dans ce mot de Maurras, dont il fait d'ailleurs
la clef de voûte et la raison de son anti-européanisme :
a L'Europe c'est l'Allemagne ! &gt;1 Entende;,; que, pour Maurras, ce qui est donné comme nourriture à l'idée européenne
profite à l'Allemagne, comme la nourriture de l'homme
affligé d'un ténia profite à son habitant. L'année même
où l'Allemagne entra dans la société des Nations, un Allemand considérable, fort intelligent, vint parler à Genève,
et, dans des conférences à l'École des Hautes Études Internationales, expliqua que l'Allemagne pénétrait dans la
Société par la grande porte, et comme dans un monde
où elle pouvait faire valoir un de ses privilèges principaux,
qui était, par sa place centrale, entre les Latins et les
Slaves, de constituer comme l'estomac de l'Europe, autour
duquel se répartissaient les membres : aucun pays, par
conséquent, n'étai'" plus intéressé à la paix européenne.
Peut-être on montrerait avec la même facilité que, pour la
même raison, aucun pays ne peut être plus tenté par la
guerre. Mais là n'est pas la question. Que ce soit pour le
bien ou pour le mal, cet Allemand exposait les titres de
l'Allemagne à une fonction présidentielle, à la place la plus
en vue dans le cartel d'intérêts européens qui devait alors
se former demain, et il eût pu, s'il n'eût été retenu dans son
role et son langage d'économiste, réclamer pour son pays la
place gcethéenne dans la coopération des idées. Assumant
moi-même ici une petite fonction présidentielle, au fauteuil
et à la sonnette dans une coquille de noix, je m'attache

�570

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

simplement à arrêter une idée que je laisse le lecteur libre
d'infléchir dans le sens de Maurras ou dans le sens de notre
Allemand d'accord sur le fond. Puisse alors I932, à l'ombre
de Gœth:, et au bénéfice de ces considérations, con~ertir les
vieux ferments impériaux et royau,x, abolis à Weimar, en
fen:nènts présidentiels! Quand nous essayons d'ap?liquer à
l'Allemagne d'aujourd'hui la strophe de Lamartine, nous
voyons bien quelque chose, mais nous distinguons m~,
comme les animawr à la lanterne magique. Il faudrait
âlors qu'au deuxième centenaire de la naissance de G~the,
dan::- dix-sept ans, on vît avec clarté, et que, dans cet mtervalle, le pays du Président eût gagné pacifiquement, sagement, gœthéennement, la figure présidentielle qui se trouve,
paraît-il, impliquée chns sa géographie.
pl~ce ~e Nestor
des conseils d'Occident, à Genève, est auJoUid hu1 vacante,
Oh! absolument vacante ! Dans cette cru:ence, renouvelons
la décision de Francfort, et plaçons, à défaut des Nestors
de chair et d'os l'année r932 s.ous la présidence de Gœthe.
Il eût été beau ~ue cette déclaration eût inauguré, au lieu
d'un prêche, le 3 février, les grandes assises pacificatrices
de Genève.

I:a

ALBERT THIBAUDET

GŒTHE AUJOURD'HUI

Le calme dans le mécontentement de soi. C'est sans doute
la grande leçon que nous donne, que donnera à jamais,
Gœthe. Dans la célèbre anecdote où Beethoven se conduit
si rudement avec les autorités, Gœthe lève son chapeau,
préserve les apparences du respect, et laisse passer, même
lorsque l'ami admiré, Beethoven, se révolte. Et Beethoven
a notre sympathie, mais c'est Gœthe qui nous donne wie
leçon. Car Gœthe, au fond, estimait les autorités moins
que Beethoven même ; et, de plus, mieux que Beethoven
même, il reconnaissait que les autorités sont ce qu'elles
sont parce que nous sommes ce que nous sommes. Il comprenait, alors que Beethoven ne comprenait pas, que nous,
et les Gœthe et les Beethoven aussi, que nous tous, sommes
responsables des autorités. On n'est mécontent que de soimême.

W arte nur - Balde - Ruhest du auck ...
Attends seulement - Bient6t - Toi aussi tu seras en repos ... .

Œuyre immense, et à aucun moment de laquelle il ne
s'est arrêté avec satisfaction. Il a renié Werther. Il n'était
pas content de I'Ur Faust, ni sans doute du Fa1tst, ni encore
du second Faust, qu'il a retouché si longtemps et laissé
pour après sa mort. Croyez-vous qu'il fût content del' Herman et Dorothée ? Il connaissait le danger final de la satisfaction de soi. C'est probablement de son Iphigénie qu'il
a tiré le plus de contentement, ,'parce qu'il y avait si .
bien suivi les Grecs et les Français, ·tout en restant Gœthe
et Allemand. Il sentait qu'il avait ajouté un geste à une
grande tradition. Ce n'était pas tant de lui-même qu'il
était content, que de la tradition, et de la sentir encore
vivante en lui.

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��LA NOUVELLE lŒVUB 11:URÇ,USS

I• erreun de 1CD optique, tmioîgnent au cootnn d'm
artiste qui veut d&amp;ndre, devant une ICÎence qui se quantifie
afin de se constituer, le point de vue poétique de la qualit6
llenSl'ble. D'autres encore, plus exaltés. faisant de lui une
sorte d'humanist,e surhumain, le dressent devant Dieu dans
ane attitude de Prom~hée, alors que le xvm• siècle imposait à l'humanisme une épreuve 80Cia1e à laquelle Gœtbe
s'est obstinffllellt d«obé. )fajs les plus égarants soot ceux
qui prétendent que Gœtbe est in~finissahle parce qu'il est
une.manière d'infini humain.
Je n'ai l'impression de l'entendre à peu près - je prends
toutes mes responsabilit~. que lorsque, quittant
!'Olympe, je le dépouille des foudres de Prométhée, lorsque
je me persuade, luttant contre l'instinct de vénération, que
Gœthe est d'abord un grand écrivain, plutôt qu!un grand
artiste, un homme merveilleusement doué pour traduire
en mots n'importe quoi. Au vrai, il faut prendre le terme
dans sa pleine acception : Gœtbe est le plus magnifique, le
plus constant, le plus coulant des traducteurs. Mais la
langue dans laquelle il traduit ce n'importe quoi, aassi bien
le système de Spinoza, que les visions de Herder, que les
données de l'optique. est soumise à des lois qui le transforment
et Je déforment entièrement. Que l'unité des parties de la
plante - idée esthétique s'il en fut - ne nous égare pas:
ce n'est plus Spinoza, ni même Herder, que nous retrouvons
cbez Gœtbe, mais toujours une écriture, ou mieux an
chant peu soucieux des replis de l'idée créatrice. Un homme
qui chante et qui jette les pensées dès autres au foyer de

a chanson.
Le voisinage de la conception et de la parole, chez Gœthe,
fllt immMiat. De tous les grands écrivains, c'est lui qui
crée le plus pns de son entendement. De là ce chant oœtinu
de l'intelligence qui perce et domine la sympbome dea aenations. Chant souverain, en effet, mais trompeur, car l'intelligence est id l'esclave de l'artiste, et les termes qu'elle
empunte à la philosophie, à la science, sœt Jllétamorpboais,
soas l"identit4§ verbale, en objets de jouissance pure pour les
ams. Quand Diderot et Voltaire font de la physique, bien
ou mal, il n'y a pas moyen de s'y tromper. Gœthe tnnapoae

tofilec:n. tomme fait 1e m-.,

r.,,._'°"

57'1
de SOD mteJ.

~ c•est~-ctire en fait lè contœite d e l ' ~ intel-

leetœlle.

Saaf en 1lll domaine daimitt§, où cette activitf est extra:ardinairement f6concle. L'inœlligenœ de Gœthe est surtout

dt nature mécimiclenne : l'ajustement des pièces lui importe

beaucoup plus que leur contenu, leur subStance. U, il
est incomparable, pnds et superbement indiffhent, bon. . , et dBi1m§ de tout fardeau moral, espêce d'artisan:
gigantesque. Gœthe a fond~ ce qu'on pourrait appeler la
critique manuelle, qui consiste à dmiotiter puis à remonter
l'œuvre, 1itthairè ou plastique, en mettant les join~. en
~ t les articulations ob il faut. Et ses œavres penonnelles elles-mêmes, si l'on excepte Wm.ü,, Willk-lM Mdst#
et le S"oll4 FIIUSI, font penser à de splendides • remonia.- • dont les ~ viennent d'ailleurs. Oui, même l'admirable Difltm, où la ~ de la sagesse et le bonheur de sa
nme en scène sont dans un rapport extraordinahement
subtil.
Que Gœtbe soit en effet le roi des metteurs en sœrle,
j'entends d e s ~ de leur œuvre et de leur vie, cela
n~ contest~ pâr personne. N'a-t-il pas ~ftnitiveinent
mil au J)oint ce commentaire perpétuel qui accompagne JË-$
questions de l'œuvre d'adroites réponses, quelquefois avant,
toujours après, et que nous voyons aujourd'hui d'un usage
comant dans le commerce littérafrè ? Mais il faut pousser
un peu plus foin. Gœthe a su établir une relation si souple
entre sa vie ét son œuvn, qu'il nous est impossible de savoir
quand notas touchons l'homme, et quand le poète. Son
œùvte est une seconde vie, sa vie une seconde œuvre. D'ou
un ~ant alibi qui lui permet de répondre aux questions
lés phis exigeantes. Ob est-il ? Nous n'en savons rien. Nous
a"fODS qu'il est, c'ëst teut, et c'est immense. Nul mieux
qœ, lui ne nous a rendu sensible une 'f&gt;,lsMCs. S'il a voulu
sauver son être, il y a réussi.
Mais ~ t ? Voilà donc le triomphe de l'humanisme? Je
ne le crois pas, à moins qu'on apPelle humaniste tout homme
qui tàche de se délivrer de Dieu, ou qui s'en passe naturellement. Mais c'est qualifier trop vite. Le sauvetage chez
37

�578

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Gœthe est trop individuel. Il n•arrache pas les autres avec
lui de l'ornière, il ne communique avec eux que par le
détour des conseils. On se dit trop souvent, quand on le
fréquente: 11. Quelle chance qu'il ait vécu dans le temps et
dans le lieu où il a vécu. » On ne pourrait dire cela à propos
d•un Montaigne ou d'un Herder. Dur lutteur. héroïque si
l'on veut, mais pour soi, ce qui facilite un peu les- choses.
Il me fait songer, par contraste, à la chèvre de M. Séguin:
il a lutté toute la nuit, certes, mais au matin il n'a pas été
mangé. Quoique on en ait, cela gêne un peu.
J'ai tort sans doute d'alourdir de tant de réserves un
panégyrique. Ce n'est pas à Gœthe que j'en ai, mais à ses
sectaires, qui le mettent à toutes les sauces, qui le veulent
utiliser à toutes fuis alors que de tous les génies il me paraît
le moins utilisable. Gœthe s'est développé, s'est trouvé,
s'est conquis dans des conditions et des circonstances qui
n'ont aucune commune mesure avec les conditions et les
circonstances de notre temps. Son européanisme était fondé
sur une communauté historique et intellectuelle aussi radicalement révolue que la catholicité du Moyen-Age. Son idéal
de culture est aujourd'hui déraciné. Sa conception de la
sagesse, comme une image renversée, est la transposition,
dans un état de passivité esthétique, d'une activité qui pr~d
conscience d'elle-même sous un jour tout no1;Lveau. Sa sérénité est le fruit de sacrifices incompatibles avec nos sentiments éthiques. Gœthe est le survivant du cadre historique
et moral qui l'a soutenu, et cela même est déjà grand.
Mais il y a plus. Inutilisable doctrinalement, et dans une
certaine mesure intellectuellement, il a laissé des trésors
d'expérience qui ne se peuvent comparer qu'à ceux de
Napoléon. Et il y a plus encore : malgré le sentiment que
nous avons de 1'archaisme de son message, malgré toutes
les raisons que nous avons de nous distraire de lui, son
chant est toujours là. A la première sollicitation il retentit,
inutile et presque sacré.
RAMON FERNANDEZ

BINCHE-ANA
AGNÈS

1

V
RELIGION D'AGNÈS

Agnès, parlant d'un Prêtre :
« S'il ne salue pas la personne, qu'il salue l'âme. ~
V:oilà une distinction toute chrétienne qui ne s'improVISe pas.

***
Agnès : « Pour quelques-uns le vrai moyen de
trouver Dieu, c'est de l'oublier. Plus ils cherchent Dieu
plus ils le perdent. Plus ils cherchent Dieu, plus ~
trouvent le Diable. Serait-ce parce que Dieu met plus
de hâte à les fuir qu'eux à l'atteindre ou parce qu'ils
corrompent tout ce qu'ils touchent ? »
Agnès: Quand j'ai dit « non ll, ni Dieu ni le Diable
ne me feraient revenir au (j oui ,1.

Agnès : « Hypocrite avec Dieu, tout n'est pas
perdu, mais avec soi-même, il n'y a plus de remède,
aucun retour possible à la vérité.
I.

Voir la N ouvelJe Revue Française du

Ier Février.

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Encore : « Hypocrite avec Dieu, on ne l'est pas
forcément avec soi-même. »

Agnès : u Je suis sûre que Dieu préfère le cœur
de Mme Banizier qui est une « Catherine » à celui de
Sœur Armande qui est une sainte.
Et une autre fois : &lt;&lt; J'aimerais mieux avoir à
répondre de l'âme de la mère Pioche (qui tient une
maison borgne) que de celle de Mlle Mélanie (la sœur
de l' Archiprêtre). &gt;i

***
Parlant de la Supérieure des Religieuses des Malades :
c&lt; Si Dieu l'a bien observée, il ne l'aime guère. Quand
Juste était malade, elle ne se faisait pas prier pour venir
le veiller, bien sûr. Elle posait sa cornette, dès qu'on
soufflait la bougie, et elle avait l'air de soigner, bien
carrée dans un bon fauteuil qu'elle-même avait choisi
et la main parfumée de Juste dans sa rnain, elle s'endormait. Mais, quand c'était moi qui avais le malheur
d'être malade trois fois plus que lui, elle me jetait
dans un lit, m'y couvrait de vésicatoires et ne revenait
que trois jours après. »
Agnès : a Les petites Sœurs des Malades, quand
Mère Euphrosime, leur Supérieure, les brutalisait, se
réfugiaient dans le Bois des Normaux où toute la sainte
journée elles se cachaient derrière un buisson. n
Agnès: u Mère Euphrosine s'est crue bien· maligne,
en demandant qu'on la rappelât, sous prétexte qu'on
ne lui obéissait plus, pour faire gronder une de ses
filles qu'elle n'aimait pas, La Mère Générale lui a obéi.
On l'a rappelée, mars personne ne lui obéira plus, simple
cornette. »

BINCHE-ANA

58:r

**•
Agnès : « M. l'Archipr~tre, Dieu sait si je J'aime,
mais jusqu'à porter le Cierge dans vos processions ?
non. Si j'apercevàis mon ombre à cette lumière, je
poufferais. i&gt;
Agnès : c&lt; Retourne à l'église une fois tous les ans,
tu y retrouveras toujours les mêmes visages, à la même
place. ii Aussi, disait-elle, conséquente avec elle-même,
quand elle apprenait la mort d'une dévote : « L'église
se démeuble &gt;&gt; pour c&lt; se dépeuple». Pour elle les dévotes
n'étaient pas « gens n, mais &lt;&lt; choses ,i.

* **
Agnès : cc Quand on voit ce qui communie, on
serait tenté de mépriser la communion. n
* **

Agnès, parlant des Prêtres: « Ils remettraient bien
leur Jésus-Christ en croix pour trente deniers. ,1
*

* *
Agnès appelle le malheur

&lt;&lt;

un tour de Croix. »

***
Agnès: cc Plutôt ne pas réussir sut la terre, si c'est
réussir dans le Ciel. »
Ou encore : &lt;&lt; Si ne pas réussir sur la terre, Juste,
c'est réussir dans le Ciel, nous sommes les Bienheureux. &gt;i

***
Agnès : &lt;&lt; J'entrais dans ma cu1.sme et ce n'était
plus ma cuisine. Je regardais ma cheminée et ce n'était
plus ma cheminée. Sans Lui, chez moi je n'étais plus

�582

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez moi et je n'étais plus moi-même. Quand j'ai compris que je ne pouvais pas plus longtemps me passer
de Lui, qu'il me fallait de ma place Le voir à la Sienne,
j'ai acheté de la colle forte, je me suis procuré de la
ganse, j'ai assemblé et collé les débris du Bon Dieu et
je l'ai lié de bandelettes, mais si la ganse qui était blanche ne se voyait pas sur la porcelaine qui est blanche,
elle se voyait sur le bois de la croix qui est noir. J'ai
donc acheté de l'encre de Chine et j'en ai enduit ma
ganse, où elle couvre le bois. Ainsi regarde, Juste, si
d'un peu loin l'illusion n'est pas parfaite?&gt;&gt; Juste remarquait surtout que les clous des mains et des pieds de
Jésus avaient été remplacés par des épingles et n~étaitce que l'effet de ces épingles ou celui de l'étoffe et des
traces de colle et d'encre? sous la cruauté fragile de
l'appareil, on eût pris le Crucifix d'Agnès pour un objet
de sorcellerie, comme si sur la cheminée de sa cuisine,
Agnès eût envoûté Dieu lui-même.

VI

BINCHE-ANA

Pour endormir Juste, quand il était petit, Agnès
chantait :

Picati Picota
Il y a une poule blanche
Qui est sur la planche
Pique-ci, Pique-là,
Lève la queue et puis s'en va.
&lt;&gt;u encore;

Fais dodo, Colas, mon ,Petit frère,
Fais dodo, tu auras du lolo,
Du lolo de la laitière,
Du lolo de son petit pot.
Le prestige de ces chansons sur l'âme de Juste est
si grand qu'encore aujourd'hui elles ont le pouvoir,
sinon de l'endormir, de l'apaiser.

***
Agnès a toujours cru qu'elle n'avait pas de voix.
Qnelqu.'un lui dit : « Quand tu parles, ta voix enchante,
que serait-ce si tu chantais? .ll

AGNÈS ET JUSTE

Agnès : « Pour '.ton petit frère Louis mes couches
furent sèches. Il était né pâle. Il n'est pas mort très
rouge. Le médecin a dit à ton père : Ne vous pressez
pas tant: deux en onze mois I ou je ne sais ce que sera
le troisième ? Le troisième, le premier viable, ce fut

toi »

***
Agnès
bliait. &gt;&gt;

« Juste était si sage enfant qu'on l'ou-

** *

Agnès chante : « Quand je souffre, dit-elle à Juste,
je chante, c'est ma prière. Je n'ai jamais chanté que
· pour prier ou pour t'endormir.»

Nul ne se dérobe à l'accent d'Agnès, quand elle appelle
quelqu'un la nuit. Belle histoire d'une voix qui a été
assez douce pour endormir Juste et assez perçante
pour le réveiller jusqu'au bout du monde.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La Messe de la Peur :
Pour guérir l'enfant qui en peur se réveillait, autrefois la mère s'en allait mendier, si riche qu'elle fût.
Elle devait réunir, un à un, quarante petits sous. Cela
supposait quarante amitiés et avec le produit de sa
quête elle faisait dire une Messe dans l'église d'un petit
village pittoresque où régnait un bon Saint-Blaise.
Agnès avait mendié et fait dire pour Juste, quand il
il était petit, cette cc Messe de la Peur ». Il se réveillait
toutes les nuits, en criant.

* **
Quand Juste enfant pleurait, Agnès disait : « n ·enfl.e
son bourdon. »

***

BINCHE-ANA

585
L'optimisme d'A~ès était de la plus touchante
mauvaise foi.
Si elle n'avait pas d'un plat pour tout le monde, elle
imaginait que deux ou trois de ses convives n'aimaient
pas ce qu'elle servait. Passant devant eux alors elle
affirmait, sur le ton le plus péremptoire : « Vous
n'aimez pas la crême fouettée. &gt;&gt; Et peut-être elle le
croyait ? Cependant, il arrivait qu'pn en raffolait, mais
par politesse ou par déférence on acquiesçait toujours
et l'on commençait par croire qu'on ne l'aimait pas,
avant de prendre décidément la crême fouettée en
dégoût.
Dans ces occasions Agnès ne regardait jamais Juste,
parce qu'elle sentait au coin de sa lèvre, un sourire qui
gênait ses affirmations.

Pédagogie d'Agnès : n Mieux vaut les faire pleurer
petits que de pleurer avec eux, quand ils sont grands. »

***

*

y faisait froid l'hiver, Agnès ne manquait pas de s'exclamer et Juste s'y attendait : u Quelle chaleur douce l 11

Quand elle entrait dans la chambre de Juste et qu'il

* *
Un cent de clous. Quand il était petit et que sa mère
Agnès le déshabillait, en lui disant : t&lt; Tu es maigre
comme un cent de clous }&gt;, Juste entendait : « Comme
un sang de clous &gt;1 et il y avait pour lui quelque chose
de « la Passion &gt;i dans ces paroles qui le vouaient déjà
à il ne savait quel destin mystique.

* **
Juste au milieu de sa famille, excepté avec sa mère,
est un peu trop léger, transparent, trop vêtu de noir,
le visage blanc, l' œil lumineux.
Les gens disent :
« Qu'est-ce que c'est que cette Ombre attardée
ici? Pauvre famille qui la promène. &gt;i

pour lui faire croire qu'il faisait chaud et qu'il souffrît
moins du froid, en attendant qu'elle allumât le feu
et pendant qu'elle allumait le feu, si la fumée l'empêchait
de respirer, elle disait : « Tu vois, Juste qu'on peut
faire du feu sans fumée ,, dans l'espoir que la fumée
passerait inaperçue et si la fumée était si flagrante
qu'elle faisait pleurer les yeux de l'un et suffoquer
l'autre : « On dit que rien n'assainit mieux qu'un
peu de fumée».

Agnès ne réussissait-elle qu'à éteindre le feu, quand
elle voulait l'allumer ou à l'allumer, quand elle eût
voulu l'éteindre ? Jamais Juste ne l'aimait davantage.
Souvent elle se montrait devant lui ainsi, aussi mala-

�586

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

BINCHE-ANA

droite qu'empressée, toute petite fille et confuse de
l'être.
Pour comble un soir elle avait renversé de la braise
sur le tapis, cramé le fauteuil et taché de cendre le
lambrequin blanc de la cheminée, n'ajoutant qu'au
déplaisir, en ne voulant que faire plaisir. Alors, Juste
se jeta avec un tel enthousiasme à son cou pour l'embrasser qu'elle ne put que s'enfermer chez elle en larmes.

C'était le luxe de Juste l'hiver de s'installer pour
tout le jour dans une fenêtre de la cuisine de sa mère,
à deux pas du fourneau qui pâlissait et rougissait devant
lui.
Telle une petite souris, Agnès allait et venait, discrète,
autour de l'écritoire.

•*•

***

Petite vieille touchante qui a sa coquetterie, fleure
la fleur d'orange et qui est votre mère.

Comme on ne pouvait plus aborder le jardin à cause
de la pluie, on en avait cueilli toutes les fleurs, des
roses, des :c hrysanthèmes, des dahlias dont les pétales
opulents étaient aussi grands que les pages d'un livre.
La chambre de Juste en était remplie et chaque fois
qu'on en ouvrait la porte, Agnès apercevait le bouquet
doré, comme une gloire dont la maison s'enivrait.

* **
En embrassant sa mère Agnès, Juste lui demanda,
le matin de l'anniversaire de sa naissance, s'il y avait
lieu de se réjouir ou de s'attrister de l'événement. Alors
Agnès avec transport lui répondit : &lt;&lt; C'est le plus
beau jour de ma vie. Toute consolation et toute joie me
~nt venues de toi. »

***
Agnès : « A la veillée, j'ai.me de m'asseoir sur la
petite chaise que Tante Alexandrine m'avait donnée
pour « nourrir » Juste et il me semble que je suis toujours sa nourrice, comme je suis toujours sa mère. »

•••
Juste : &lt;&lt; Il me semble, je ne sais pourquoi, que je
suis bien plus près' des parents de ma mère que de ceux
de mon père. »

• **
Juste : « Il existe une sorte de so]eil avec lequel je
suis en confidence et à qui je recommande sans cesse
ma mère.»

**•

Lettre d'Agnès à Juste :
, Je suis bienheureuse. Ma vie est si simple. Je
n'aime qu'une seule personne. Alors qu'est-ce qui
existe d'autre que toi? Tout le temps que je dois
m'occuper des autres, je pense que je me mettrai de
bonne heure dans mon lit le soir pour penser à toi. Je
ne pense jamais qu'on me fait de la peine. Toi seul peux
m'en faire et tu ne m'en as jamais fait. Je pense au
plaisir de penser à toi. Ce m'est bien assez. »

Agnès, après une nouvelle qui bouleverse la vie de
Juste:
« On n'a pas le même monde dans la tête. » Ce
n'était pas un mystère pour Juste que cette joie qui
était donnée à sa mère n'avait de rapport qu'avec le

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

589

BINCHE-ANA

c~agr~ qu:il éprouvait lui-même, mais il remerçiait
Dieu d avorr épargné sa mère plutôt que lui.
·

***

* **

Juste: c( Mère, si tu me promets de ne pas t'ennuyer
loin de moi, je me résignerai à être heureux loin de
toi. 1&gt;

La couleur de nos sentiments n'a pas de rapport
avec nos actes. Ainsi Juste a beau mener la vie régulière d'un moine auprès de sa mère, les tempêtes qui lui
traversent l'âme sont de l'ordre de l'Enfer et il ne sait
pas lui-même s'il est davantage avec le ciel de ses
gestes ou avec l'enfer de ses rêves.

***
Quand la lumière éclata au-dessus du paysage triste :
« Crois--tu, dit sa mère à Juste, que ce que tu vois

n'est pas aussi beau que Venise et Rome ?

***
Une grande barre lumineuse entr'ouvrait le cœur du
bois pour montrer à Agnès et à Juste un joyeux petit
coin d'herbe où une source chantait, mais ce n'était
qu'une émeraude que Juste voyait au doigt de son rêve.

***
Quand Juste était distrait, Agnès: (&lt; Pour combien
de temps seras-tu perdu ? 1&gt; Quelquefois elle disait
« perdu pour moi ? &gt;)

Une grande tristesse poignait Juste. Il sentait. sa
mère crispée, malheureuse auprès de lui : « Je crois
se disait-il, que ma mère est surtout sensible à &lt;( un
secret » dont elle devine entre nous l'existence et, du
moment que je lui cache quelque chose, elle ne peut
plus me parler de rien et, du moment qu'elle ne peut
plus me parler, elle est « Seule » au monde. »

Des dix mille arbres qu'ils avaient sous les yeux un
seul présentait son poitrail blanc de jeune bouleau pleureur à la lumière. Les autres s'empêchaient mutuellement de voir le soleil, mais parfois la forêt en un seul
endroit se déchirait pour livrer à Agnès et à Juste son
cœur d'or.
- Chaque arbre, pensait Juste, est une attention
divine, une marque particulière de la familiarité de Dieu
avec nous, si nous savons nous reposer, comme il convient, dans son ombre.
Agnès alors regardait Juste regarder les arbres et
leur conversation (la conversation de Juste avec les
arbres) était si intime, si poignante, quand ils étaient
dix mille devant lui qui lui répondaient de Dieu que sa
mère se détournait discrètement de peur de surprendre
l'expression exaltée de son visage.

***
Ce soir, comme tous les soirs de départ (départ pour
lui signifiait mort), surtout quand il s'agissait de s'éloigner de sa mère Agnès, Juste était désincarné. Tous ses
souvenirs en une couronne de fête douloureuse autour
de son front se resserraient, son cœur vibrait comme une
aile secrète prisonnière et toute sa chair peu à peu s'allégeait, se spiritualisait autour de son propre squelette
resplenclissant.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

• 59r

BINCHE-ANA

Quelle 101e, quand ils étaient loin l'un de l'autre.
pouvait donner à Juste une écharpe de laine blanche et
les bas blancs comme la neige que sa mère avait tricotée
pour lui avec amour comme on prépare un talisman 1

« Bonheur, dit Juste, de se débarrasser de l'amitié
hypocrite de sa famille ! Je ne parle pas de ma mère
Agnès. Elle n'est pas de ma famille. Nous étions nés.
tous les deux, avant le déluge. »

Juste n'aime aussi qu'un seul être. Il peut s'attacher
à d'autres, mais leur bonheur ou leur malheur ne l'intéressent pas. S'il les fait souffrir lui-même, il n'en éprouve
aucun remords et, s'ils souffrent d'ailleurs, que peine
légère. Cela, il ne le veut pas ... C'est ainsi, c'est plus
fort que lui. Ils sont malheureux, c'est leur affaire ou
c'est son affaire, mais pas pour qu'il en souffre. Peutêtre pour les faire souffrir ? Peut-être même, si c'est lui
qui les fait souffrir, y trouve-t-il une espèce de volupté ?
Mais sa mère, s'il la savait malheureuse, il ne poun·ait
plus supporter la vie, surtout s'il était cause de son malheur. Sans doute l'a-t-il fait souffrir quelquefois, mais
jamais pertinemment; c'est sa seule gloire, sa seule
pureté. La seule chose dont il ne puisse douter en dehors
de lui, c'est de l'amour de sa mère Agnès pour lui et la
seule chose dont il ne puisse douter en lui, c'est de son
amour pour sa mère Agnès. Son amour filial et l'amour
maternel d'Agnès pour lui, voilà le chef-d' œuvre de sa
vie. Aucun retard du cœur de l'un sur le cœur de l'autre.
Aucune tache. Aucune imperfection.

Juste: 1 Ce n'est que lorsque mon père est devenu
un vieillard que j'ai dû me rendre à cette évidence
que la jeunesse m'échappait, mais ma mère par miracle
demeure auprès de moi légère, gaie, active, comme
pour me laisser dans une sorte d'illusion sur son âge
et sur le mien et il n'est pas jusqu'à son vêtement
immuable qui ne m'aide à me garder da.ru; une sorte
d'ignorance du temps. Grâce à ma mère, du moment
que nous sommes seuls, elle et moi, ensemble, je suis
comme au cœur d'un jardin, dans une adolescence
perpétuelle. »

Comme Juste avait parlé étrangement de sa mère,
en montrant des photographies : « Ici, disait-il, elle
dormait encore, elle n'était pas enéore sortie de sa gaine.
Depuis, elle a tant souffert, tous ses traits se sont réveillés sur le bûcher. 11

* **
Dans son testament spirituel Juste demandait qu'après sa mort on réunit ses cendres à celles de sa mère,
pour qu'ils ne fissent qu'un tous les deux après comme
avant la vie qui ne les avait pas séparés.
**•
Juste disait : « Ma mère est assise à ma droite éternellement, comme la Mère de Jésus-Christ est assise à
sa droite et nulle Duchesse ne prendra sa place. »

VII
LA MORT

De sa fenêtre Héliodore Binche ; « On dit que le
père Bonafon est mort. »

�5911

•

LA NOUVELLE REVUE PRAN'ÇAISE

Pardoux : • Je n'en sais rien, mais ça ne vaut pas
mieux. 1
Amsi toute la ville tout le jour surveille l'agonie de
quelqu'un.
J ame&gt;t, un moment plus tard, passe et dit : • Vous
savez, Monsieur Binche, que La!oze est mort. • Et puis:
• C'est demain à deux heures et demie qu'on enterre

Garga.sse. •
Chacun pense:• A quand mon tour? Quel est mon
numéro de départ ? la mobilisation générale ne m'exceptera pas. Il n'est pas d'exemple que personne soit resté. •
Dans une petite ville plus qu'ailleurs, la Mort est une
obsession. A partir de soixante ans on ne fait plus que
l'attendre. Rien ne permet de l'oublier. Tout la rappelle
et le charron, dès qu'il n'est plus jeune, refuse de faire
un cercueil, parce qu'il aurait l'air de travailler pour
lui.

•••
Agnès : « Quand je vois les gens actifs si fiers, si
alertes et que je pense: demain ils seront là tout raides,
inertes, j'ai envie de rire et je sens mes larmes couler. •

•••
Agnès : « Tu sais, moi, je ne peux pas admettre la
mort. » Elle se reprend : « celle des autres •· Elle se
reprend, une seconde fois : , la mort de ceux que j'aime. •

Dans une petite ville, on connaît tous les morts et
toutes les circonstances de la mort. On entend sonner le
gw et une société de femmes est chargée de prévenir
chacun à domicile de l'heure des enterrements.
La Fille du Nègre est morte hier matin pendant que
son père lui disait, tout grondant : • Il ne faut pss man-

593

BINCHE-ANA

quer sa classe. Je te dis que tu n'es pas malade. On doit
croire son père. • Du Nègre ? il n'y a qu'un nègre à Chaminadour.
Mlle Alice aussi est morte. Les traits de son visage,
comme si quelqu'un en eût manœnvré le ressort toutes
les deux secondes, grimaçaient et chacun de ses membres
gesticulait, obéissant à une ficelle secrète sur laquelle
devait tirer le Diable. Enfin tout cela repose pour l'éternité, mais personne ne va la reconnaître immobile sur
son lit.

•••

Mme Giraudon aussi est morte, comme le soleil se
couchait, d'une piqûre au sein. D'aucuns disent que
c'est une guêpe qui a fait le mal, d'autres une aignille
à tricoter que dirigeait la main de son mari et que son
mari ne lui a permis de voir le Prêtre, avant de mourir,
que si elle promettait de mentir au médecin.

Mm• Reviron vient de rendre l'âme.
Sur un ton de prophète, Agnès :
, Il y a toujours « trois corps , qui se suivent. Cette
pauvre madame Granger va entrer en agonie et puis ce
sera au tour de Vincent de tomber malade. •

Agnès : , Je ne suis pas contente que Prudence
soit morte, mais je suis contente qu'elle soit morte avant
moi, parce que je n'aurais pas voulu qu'elle regardât
passer mon enterrement de sa fenêtre. •

Agnès : • On vit plus avec les morts qu'avec les
vivants. Chaque jour quelqu'un est a quia et toute la
journée il vous hante. Aux vivants on ne songe pas à
38

�594

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISX

prendre garde. A chaque jour suffit_son fantôme. Sou-•
vent il y en a deux et même trois. »

Agnès entre et dit : a On lni apportait son ,.café
au lait et on trouve la Mère Laclasse pendue à l' espa.
gnolette de la fenêtre par ses cheveux qu'elle avait
coupés pour en faire une corde. »

Le surlendemain, tout le monde s'enquiert de l'en•
terrement de la Mère Laclasse, quand il a eu lieu
la veille.
Agnès dit : « On l'a escamotée. »

Agnès:« On voit des générations et des générations.
de visages se perdre dans la nuit. On se dit: a Agnès,
bientôt toi. »
Quelqu'un
à aller voir
Agnès : «
mon âge, il
Mort.»

: « Et vous ne songez pas, :ri,rme Binche,
!'Exposition ? »
Oh I pour moi' voyez-vous, Monsieur, à
n'y a plus guère que l'Exposition de la

595

BINCHE-ANA

On voulait vendre un lit en cerisier qui ne servait
plus.
Agnès dit :
« Non. C'est là le bois où je suis nee et où mon père
et ma mère sont morts. On ne le paierait jamais son
prix. J'en ferai plutôt faire mon cercueil. »

Agnès avait toujours une paire de bas fins et tout
neufs dans sa commode, pour qu'on les mît à ses pieds
morte et toute sa vie elle porte des bas grossiers et raccommodés.
Agnès a ses idées à elle sur la résurrectjon des morts.
Elle dit: « Je ne crois pas qu'on« se retrouve i&gt;; alors
la mort est plus grave pour moi que pour Mme Mirguet
ou pour Mme Ferneix. Je crois qu'il y a &lt;( quelque chose »
de nous qui demeure, mais, quoi qu'on dise, nul ne sait
ce que c'est, nul ne sait ce que c'est que Dieu fait de
nous après nous. ,,

c Quand un enfant meurt en bas âge, dît Agnès, malheur à qui le pleure. L'Église s'habille de blanc. »

r5'Agnès : « J'ai

bien défendu à Héliodore d'acheter
cette maison où l'escalier est si étroit qu'on est obligé
de descendre les corps dans un drap pour les mettre
en bière chez le voisin. »
Héliodore. u Mince inconvénient, et que tu peux
toujours tourner, en recommandant par exemple par
testament qu'on t'ensevelisse d'abord et qu'on te fasse
descendre par la fenêtre avec des câ.bles, une fois bien
calée et sœllée. li

Agnès, parlant de son filleul Joseph : • Celui-ci
aussi, il n'est pas mort heureux, mais enfin il est mort.
Ma mère a souffert et elle est morte. Je ne peux pas
demander mieux pour moi. ,,

Agnès : c Pour moi, je crois qu'il n'y a jamais eu
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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il les entendait aller, venir, fouiller dans des tiroirs.
Cela lui rappela les dimanches d'autrefois, quand il
fallait s'habiller pour la promenade, et que le père ne
trouvait pas son bouton de col, et que la mère avajt
égaré ses gants.
On heurta encore à la porte, et M. Lacroix demanda:
&lt;&lt; Es-tu prêt ? »
Maurice ouvrit. Le père était en jaquette et souliers vernis. Debout près de la fenêtre, il essuyait du
revers de rn manche, les bords luis~ts de son chapeau
haut de forme. La mère, toute en noir, avec de~ dentelles
aux: manches et au cou, resserrait en se dépêchant une
bouclette au poignet de son corsage.
- Je vais avoir fini, dit-elle.
Comme ils avaient l'air « drôle &gt;&gt; en grande toilette,
au milieu de ce désordre I Ils avaient laissé sur la table,
Je pain, le beurre, les bols de leur déjeuner. La cafetière
chantonnait sur le gaz. Maurice se versa un grand bol
de café noir, qu'il avala presque d'un trait. Et la mère,
cassant son fil entre ses dents, se leva et dit :
- Voyons ton habit ?
Il lui fallut marcher, tourner, lever les bras l'un après
l'autre, pour bien montrer qu'il n'était pas gêné aux
entournures. Il se prêta complaisamment au jeu, brusquement interrompu par un roulement de voiture dans
la rue.
M. Lacroix se pencha :
- C'est bien pour nous.
Dans la voiture, ils échangèrent à peine quelques
mots. Le père était grave. Mme Lacroix examinait
craintivement sa toilette. Serait-elle assez belle ? On
allait la regarder, des gens plus riches qu'elle. Elle ne
voulait pas faire honte à son fils.
Maurice. son chapeau sur ses genoux, souriait.« C'est
cela q_ue je craignais ? Comme c'est facile I Les gens ne
se retournent même pas pour nous voir. »

599
D'autres voitures attendaient déjà devant la maison
de Berthe. Les cochers, la mèche de leurs fouets ornés
de rubans de couleur, se tenaient raides sur leur siège.
Les Lacroix descendirent. Une vieille dame en bandeaux
blancs s'avança à leur rencontre. C'était la sœur de
Mme Garel. Elle embrassa Maurice. Tous entrèrent dans
la maison.
Au salon. de nombreux invités se trouvaient déjà
réunis. On entoura les arrivants. M. Garel, en queue
de pie, quitta le collègue avec lequel il s'entretenait et
s'empressa auprès des Lacroix. Mme Garel, toute en
-satin ndîr, fit les présentations.
Maurice s'était attendu à trouver Berthe déjà prête.
Elle était encore aux mains de l'habilleuse. Antoinette
entra, très affairée. Élise retenue en Angleterre, Antoinette était la demoiselle d'honneur de Berthe. Elle
portait une élégante robe en taffetas mauve, très décolletée. Elle vint chuchoter à l'oreille de Maurice :
- On lui attache son voile, cher Monsieur. Un peu
de patience.
Il s'inclina cérémonieusement.
L'entrée de Berthe, dans son voile de tulle blanc
rendit à Maurice son angoisse des jour$ passés. Il devin~
en elle, mêlé au sentiment de son bonheur, celui d'une
victoire. Cela était si visible, qu'il s'étonna que les
autres n'en fissent pas tout haut la remarque. 11. Je
vais partir. Il est temps encore», se dit-il. Il se vit dévalant les escaliers, courant à la gare, sautant dans un
train, fuyant cette vfotoire de Berthe. Il ne fit paS un
geste.
Tout lui redevint spectacle dès qu'on se mit en route
pour la mairie. Même facilité que tout à l'heure dans la
voiture. Il s'amusa des gens qui sortaient sur le pas de
leurs portes pour regarder passer la noce. I1 ne pouvait
çro_rre qu'H s'agissait de lui, et chacun fut frappé de sa
grueté au cours de la cérémonie civile. Même quand les

�6oo

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cloches s'ébranlèrent, à l'approche de l'église, il ne
cessa pas de sourire. II vit Berthe descendre de voiture,
et prendre le bras de son père. Lui-même prit le bras
de Mm• Lacroix et le cortège se forma.
M. Garel. conduisant sa fille à l'autel, avait la figure
épouvantée d'un homme qui marche au canon. En
franchissant le seuil de l'église, il avait fixé les yeux
sur l'autel comme sur un but qu'il n'était pas sûr d'atteindre. Jl!ais nul ne vit son trouble, sauf peut-être le
suisse, blasé d'ailleun, sur la drôle de mine que faisaient
souvent les pères quand ils venaient marier leurs filles.
Les cloches ne sonnaient plus, mais l'orgue retentissait sous les voûtes, les Garel ayant tenu à bien faire
les choses. Agenouillé auprès de Berthe, pendant que
le prêtre céltbrait l'office, Jlfaurice écoutait cette
musique mystérieuse où revenait de temps en temps,
avec des échappées de lumière, comme la promesse que
sa douleur finirait un jour. Elle pouvait même finir
dès à présent. II regarda Berthe. La tête baissée sous
son voile, elle priait sans doute. Il se dit : • C·est pour
toujours. Elle sera ma femme ... • Il se répéta : • Pour
toujours. • Mais les mots n'avaient plus de sens. li fit
un grand effort pour l'aimer.
La veille, il s'était confessé. Quand il avait compris
qu'avant de se marier il lui faudrait aller trouver
le prêtre, une lueur s'était faite en lui. II avait bien
souvent entendu dire à sa mère qu'un prêtre ne pouvait donner de mauvais conseils. Il s'était demandé
s'il n'irait pas tout de suite en trouver un, sans
attendre. Il lui dirait tout. Ce serait en tout cas un
grand soulagement. Il avait tourné et retourné longtemps dans sa tête ce projet, avant d'y renoncer. li
était bien trop clair que le prêtre ne pourrait que l'engager à se marier, qu'il lui parlerait de devoir. Et
quant aux paroles de consolation, Maurice n'en avait
pas besoin. Mais à la veille de son l)lariage, obligé de

HYMÉNÉE

6o1

se confesser, il avait voulu le faire honnêtement, par
un souci de pureté, par un désir d'aborder une vie
nouvelle avec un cœur nouveau.
Il était arrivé tard à la sacristie. li était décidé à
tout dire, mais comment faire. 1 Agenouillé sur un priedieu, il récita le Confi,tecr, puis il dit ;
- Mon père, il y a longtemps que je ne suis pas venu
à l'église.
- Mon pauvre enfant ...
- Longtemps que je n'ai pas communié.
- Hélas ...
- J'ai beaucoup péché ...
- Avez-vous la foi 1
- Mon père, je...
- Je vois ce que c'est, interrompit le prêtre. Vous
avez la foi naturelle. Prions Notre-Seigneur JesusChrist ..•
Le prêtre s'était mis à réciter des prières et l'instant
d'après ll!aurice avait reçu l'absolution.
A présent, le même prêtre, ayant béni les anneau...:,
les lui présentait. Berthe offrit sa main. Maurice lui passa
l'anneau au doigt, mais dans son ignorance des rites,
il crut que Berthe devait agir de même à son égard.
Le prêtre, voyant qu'il hésitait, devina son erreur, et
se penchant à son oreille :
- Vous-même, mon enfant.
Maurice prit l'anneau et se le passa au doigt.
Alors, le spectacle recommença. A la sacristie, il
plaisanta avec les copains, venus pour le féliciter. Tout
redevint facile. On courut chez le photographe, et de
là, à l'hôtel. Le repas fut magnifique. Au dessert, Maurice chanta. Ou applaudit. Il avait bu quelques coupes
de champagne, et la tête lui tournait. Tout se déroula,
pour lui, avec la rapidité des songes. II vit Antoinette
danser aux bras de Gustave, son père danser avec
Mm• Garel, M. Garel danser avec sa fille ... Et quand

�002

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Berthe vint lui dire qu'il était cinq heures, et qu'il était
temps pour eux de « s'éclipser », il crut qu'il venait à
peine de quitter la table.
Il monta allègrement dans la voiture qui devait les
ramener chez les parents, où Berthe se déshabillerait,
et d'où ils partiraient pour la. Villa .

.

CHAPITRE XVI
Elle s'était révélée si audacieuse, si exigeante,
qu'une nouvelle crainte dominait Maurice - celle
d'avoir épousé une &lt;t putain ». Tout ce qui, alors qu'elle
était sa maîtresse, eût augmenté son amour, en diminuait à présent les chances. « Mais pourquoi ne puis-je
l'aimer, épouse, puisque je la désirais, maîtresse? &gt;&gt;
Ils se forçaient, l'un et l'autre, pour avoir l'air naturel.
Ils se disaient souvent qu'ils s'aimaient. Et lui, craignant par-dessus tout de laisser paraître la vérité,
exagérait ses protestations.
Berthe avait renoncé à son rôle de jeune femme exubérante de bonheur. Fiancée, ce rôle la servait. Il eût
été trop dangereux désormais, et peut-être même n'eûtelle pas su le tenir. Elle voyait que la meilleure de
ses armes était provisoirement l'effacement, jusqu'au
jour où - peut-être - il lui faudrait faire un second
aveu, cent fois plus terrible que le premier. Comme
elle s'empressait à le servir! K Elle fait tout pour "me
rendre heureux », se disait-il. Cela même ajoutait à
son malheur. Elle soignait la cuisine ; malgré la saison
tardive, elle trouvait le moyen d'orner la table de
fleurs aux repas. Chaque attention de Berthe le faisait
souffrir comme d'un remords. Il y voyait la preuve
d'un amour auquel il ne pouvait répondre. « On dirait,
pensait-il, qu'elle soigne un malade. »
Ils passèrent leurs premiers huit jours à installer

HYMÉNÉE

603

leur « nid », selon le mot de Berthe. Ces objets qu'il
maniait, qu'il disposait dans les pièces, l'entouraient,
lui semblait-il, de sollicitude. Il y avait fort à faire.
Non seulement il fallait arranger les pièces, mais des
portes étaient à repeindre, tout à retapisser. Ils voulaient s'en charger eux-mêmes, parce que c'était plus
amusant, plus « bohème 1&gt;, disait-elle.
Parfois, les craintes de Berthe s'envolaient comme
par magie, quand elle espérait devenir bientôt enceinte,
pour de bon. Cela ne la dispenserait pas de l'aveu, mais
elle garderait Maurice. Alors elle rentrait naturellement
dans son rôle primitü, elle chantait, faisait la folle,
obligeait Maurice à quitter le travail qu'il venait d'entreprendre, et à danser avec elle, parmi les caisses
ouvertes, les outils, et tout le déballage 1
Courts moments. Elle avait beau se surveiller, il lui
arrivait bien plus souvent de tomber dans des silences
si longs, de s'absorber tellement dans sa pensée, qu'elle
ne s'apercevait même pas qu'il était là, et la regardait
avec stupeur.
- Quoi ? Tu rêves ?
Elle éclatait en sanglots.
La première fois qu'il la vit pleurer, il eut honte de
n'être pas touché. Quand elle recommença, ces larmes
l'exaspérèrent. Il détestait les larmes; celles de sa
femme lui furent vite odieuses.
- As-tu quelque chose à me reprocher?
Elle répondait par des protestations d'amour. Non,
bien sûr, elle n'avait rien à lui reprocher. Il était doux,
bon, caressant ...
- Alors?
- Des idées, Maurice.
Elle rêvait toujours à la même chose, et ce n'était
pas l'aveu qui l'effrayait, mais cette pensée : il me
quittera ...
Il s'étonna de la facilité de Berthe à passer des larmes

�604

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au rire. Un jour, elle pleurait encore. On frappa. C'étaient
les beaux-parents qui venaient leur faire visite. Aussitôt
les yeux de Berthe se séchèrent. Elle redevint calme,
naturelle, enjouée. Pour la première fois depuis qu'ils
étaient mariés, revécut visiblement en elle ce sentiment
de victoire qui avait tant fait souffrir Maurice le jour
de leurs noces.
Tant que dura la visite, Berthe n'eut qu'une pensée:
persuader à ses parents qu'elle était parfaitement heureuse, et peut-être même leur laisser entendre qu'elle
dominait son mari. Il crut le sentir, à certaines façon
qu'elle eut de dire que« Maurice était si gentil 1l, et qu'« il
faisait tout pour lui plaire }), aux mots tendres, aux
petits noms amoureux qu'elle lui donna, et qu'elle
inventait dans le moment. Il rougit, ce qui amusa les
Garel. La belle-mère s'émerveillait des transformations
accomplies, et de l'adresse de son gendre. Elle ne reconnaissait plus son appartement. Elle voulut tout visiter,
tout voir, dire son mot sur tout. Le beau-père opinait,
suivant sa femme de pièce en pièce, l'air profondément
distrait. Maurice écoutait, regardait ces étrangers, et
cherchait à comprendre quels liens les unissaient à lui.
Il n'en trouvait aucun. Et pourtant, il y avait un lien,
celui par exemple, des ressemblances qu'ils présentaient
avec sa femme, ressemblances de traits, de gestes,
d'intonations. (( Si mon enfant allait ressembler à ce
bonhomme, se dit-il soudain ? ,,
Le bonhomme lui paraissait grotesque. Il portait un
béret basque, un pardessus très ample, et une cravate
lavallière, ce qu'il n'eût jamais osé se permettre au
temps où il était encore en fonctions. Oui, mais la
cravate Lavallière n'était pas tout. Quelle tête ferait-il,
le père Garel, si on venait lui annoncer un jour que sa
fille était abandonnée de son mari, et quelle tête feraitelle, la mère, malgré ses airs durs et pédants ? Et
Berthe qui continuait à lui donner des noms doux!

HYMÉNÉE

6o5

Quand ils furent partis :
- Écoute, dit Maurice, en prenant Berthe par le
bras, j'ai quelque chose à te dire, quelque chose qui ne
te fera pas plaisir, mais tu comprendras ... Je voudrais
que... lotsq_ue nous ne sommes pas seuls, tu ne me donnes
pas des noms, tu sais...
- Non, Maurice, je ne te comprends pas.
- Si ... Écoute-moi bien. Je voudrais, par exemple,
que tu ne me dises pas : « Mon chéri 1,, devant les autres.
- Ah I Et pourquoi ?
- Cela me gêne ... Tu comprends ?
- Bon... si tu veux ... mais je t'assure, je ne vois
pas pourquoi ça te gêne .. .
- C'est ... par pudeur, si tu veux ...
- Eh bien, c'est entendu. Je te dirai : Monsieur.
- Mais tu ne me comprends pas ...
Ils en restèrent là, Maurice comprenant du reste que
sa pudeur n'était pas la même que celle de sa femme.
Il s'en était déjà douté, à voir l'aisance avec laquelle
Berthe se montrait à lui dans des tenues négligées, ce
qui pouvait la faire paraître si laide. Mais il ne pouvait
lui dire ces choses, bien que de temps en temps, sur ce
chapitre comme sur tout le reste, il éprouvât un violent
besoin de s'expliquer une fois pour toutes, besoin qu'il
refoulait sans cesse, sachant déjà que toute explication
était impossible, et que d'ailleurs, elle ne mènerait
à rien.
CHAPITRE XVII
Le retour au bureau lui fut une délivrance. On l'accueillit par des plaisanteries. Il vit qu'il lui faudrait,
ici encore, jouer un rôle.
- Qu'est-ce que je te disais? fit M. Gautier. T'en
fais pas, va, il n'y a que les dix premières années qui
sont dures.

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La première fois qu'il se retrouva sur le quai, une
peur lui vint : celle de céder à la tentation de partir.
Autrefois, il avait imaginé ce geste facile : ouvrir,
fermer une portière. La vie changeait. Trop tard. Il
n'oserait jamais. Autrefois, partir était aisé : il n'avait
rien à fuir. A présent la difficulté était insurmontable,
mais la tentation redoublée.
Des gens riaient aux portières. Certains couraient le
long du quai, entraient au buffet, achetaient un journal.
Tous avaient l'air heureux. Maurice retrouvait cette
vie excitante de la gare, le spectacle toujours changeant
des trains, des foules. Il le découvrait plus beau que
jamais, depuis qu'il était une allusion à une chose
interdite.
Comment, d'un seul coup, briser tant de liens, oser
détromper tant de gens? Ses parents, qu'il avait à
peine revus depuis son mariage, le croyaient heureux.
De leur côté, les parents de Berthe étaient certains du
bonheur de leur fille. Comment, d'un geste-ouvrir,
fermer une portière - détruire ces assurances? Comment
abandonner son enfant qu'il aimait ? Il voyait que les
liens du mariage ne l'attachaient pas seulement à
Berthe, mais qu'au delà de Berthe, de leurs deux familles
et de l'enfant, des liens s'étendaient à une foule d'inconnus dont la vie et la mort lui étaient sans doute
indifférentes mais avec qui il devait compter. Il y avait
le frère Gustave, la sœur Élise, qu'il ne connaissait pas.
les amis, les siens et ceux de sa femme, Antoinette,
Dédé, puis les amis des amis, toute une foule de gens
qui tous croyaient la même chose et qu'il trompait.
Non, non, partir était impossible. "
Afin de ne point passer pour un mari obéissanti mais
aussi pour se réserver des occasions d'échapper quelquefois à Berthe, il déclara aux copains qu'~ ne ch~gerait rien à sa manière de vivre. On lui avait cent f.01s
dit qu'un homme qui se marie est perdu pour ses amis:

HYMÉNÉE

007

il prouverait le contra.ire. Il garderait sa place dans la
première équipe, il reviendrait au Bar des Sports, un
peu plus tard. Pour l'instant, il se laissa remplacer
dans un match-revanche, et s'il revint au Bar, il ne s-'y
arrêta que fort peu.
- Pourquoi n'amènes-tu pas ta femme? lui dirent
les copains.
Il promit de l'amener.
Elle battit des mains, quand il parla d'aller ensemble
au Bar.
- Je n'aurais jamais osé te le demander, tu sais,
, , Maurice. Je croyais, figure-toi, que c'était un endroit
pas convenable pour moi. Mais à présent, nous pouvons
aller partout, dis ?
- Bien sûr.
- Et puis... Je suis bien contente de connaître tes
amis. Ils sont gentils ?
- Mais oui. Tu verras. Ils sont quelquefois un peu
sans gêne, mais quoi...
Elle voulut les connaitre le plus tôt possible, et ils
convinrent d'aller au bar le vendredi suivant. On
prendrai± le digestif, et de là on irait au cinéma.
Le jour venu, le plaisir de Berthe déplut à Maurice.
Il regretta de s'être engagé. Il craignait que sa mauvaise humeur ne le trahît. Sans cesse occupé d'une même
chose secrète, il se croyait observé. Mais les copains ne
s'occupèrent pas beaucoup de lui. A peine installés, ils
entourèrent Berthe de politesses maladroites, de lourdes
prévenances. Elle rit comme il ne l'avait jamais entendue
rire et ce rire le stupéfia. Il lui était étranger. Mais
Maurice savait déjà dissimuler. A son tour il plaisanta.
Berthe avait les joues en feu. Les copains se permirent
des gaillardises. Elle rit plus fort, et plus faux. « Que
cache-t-elle donc ? » pensait :M:anrice. Il fut soulagé
quand on partit pour le cinéma. Mais là, les plaisanteries recommencèrent. Par bonheur il faisait nuit.

�6o8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle se blottit contre lui, lui prit les mains, mêla ses
jambes aux siennes. Il la sentait toute frémissante.
« Pourquoi, se disait-il, pourquoi suis-je le mari d'une
femme que d'autres désirent, et que moi je ne désire
pas, bien qu'elle soit jeune, jolie ? Comment cela s'est-il
fait? Il
Il repoussa le baiser qu'elle voulut lui donner, comparant tristement ce rêve d'autrefois :,. av~ir à. soi.
chez soi, pour toujours, une femme qu il aunerait, à
cette lourde présence à son côté.

CHAPITRE XVIII
Au grand chagrin de Berthe, il avait fallu renoncer
au voyage de noce. Elle qui en rêvait depuis si longtemps t Mais l'argent manquait. Les quatre mille francs
de Maurice ne pouvaient suffire à tout, et il fallait penser
à l'avenir.
Elle aurait tant voulu connaître Paris !
Tous dans sa famille pouvafont en parler. Son frère
y vivait. Son père, sa mère y étaient allés deux fois ?°ur
des congrès. Sa sœur Élise s'y était arrêtée plusieurs
jours avant de partir pour l'Angleterre. Elle seule
n'avait pas quitté son trou.
- Oh Maurice, je voudrais tant voir Paris 1
Il fit la moue. Son désir de Paris était mal éteint.
Hypocritement, il répondit :·
- Paris, Berthe, ce n'est pas toujours ce qu'on
croit.
- Je~-ne parle que d'aller y passer quelques jours
tous les deux, fit-elle. Tu m'y emmèneras, dis ?.
- Plus tard. Quand nous aurons de l'argent. Et
puis, Berthe, tu sais bien que, dans ton état, on ne doit
pas voyager.
Elle ne parla plus de Paris. Elle ne paraissait plus

HYMÉNÉE

6o9
avoir souci que d'aménager son intérieur. Chaque jour,
elle y faisait quelque nouvelle transformation, soit
qu'elle changeât une gravure de place, soit qu'elle
bâtît à la ,h âte un nouveau coussin pour le divan.
Berthe n'avait pas voulu de lit. C'était encombrant
et démodé. Au-dessus du divan elle avait fait poser
une étagère pour y mettre des livres et des bibelots,
copiant un dessin trouvé. dans une revue chez son père.
Ainsi, la pièce était plus coquette, plus intime, surtout
lorsque Berthe faisait glisser sur sa tringle . le grand
rideau de cretonne qui masquait alors toute la fenêtre,
et qu'elle allumait le feu dans la cheminée. Plus aucun
bruit ne venait du dehors. Le soir, pendant que son
dîner mijotait à petit feu sur la cuisinière elle entrait
dans la« chambre», tournait le commutateur et restait •
là, à regarder. Elle ouvrait son armoire toute grande
pour admirer les belles piles de linge que sa mère lui
avait données, s'asseyait sur le divan ou dans le fauteuil et ne bougeait plus. Elle rêvait. Que dirait-il,
quand il saurait ?
Un soir, elle était si. absorbée, qu'elle n'entendit pas
Maurice rentrer, et sursauta en le voyant.
- Je t'ai fait peur, Berthe ? demanda-t-il, en ôtant
son pardessus.
- Je ne sais pas. Je rêvais.
- A quoi?
- A toi, dit-elle.
Elle lui jeta les bras autour du cou. Il l'embrassa,
puis doucement, la repoussa, se prétendit fatigué et
vint s'asseoir dans le fauteuil.
Toute la journée il s'était trouvé mal portant, de
mauvaise humeur, prêt à se fâcher pour un rien. A son
bureau, il s'était trompé dans un compte, et comme
M. Gautier lui en faisait la remarque, quoique sans
reproche, Maurice avait répondu vertement et ils
avaient failli se dire des choses déplaisantes. Il était
39

�6:tO

LA NOUVELLE BEVUE FRAJIÇAI. .

sorti. Le train de Brest anivait à ce moment. Partir 1
Toujours la même pensée, le même rêve impossi"ble.
Et voilà qu'en rentrant chez lui, sa journée faite. il
avait rencontré Dédé1 qui lui avait proposé une partie
de billard japonais au bar des Sports. Il avait refusé.
Sa femme l'attendait. Et il trouvait une femme rêveuse,
bizarre, pleine de pensées qu'il ne eonuaissait pas. Elle
vint s'asseoir sur ses genoux et lui baisa. les cheveux.
- M'aimes-tu?
- Oui, Berthe.
- Tu m'aimeras toujours, dis, Maurice ?
- Mais oui, Berthe.
- Laisse-moi lire dans tes yeux.
11 se prêta au jeu, docile, offrit son regard en souriant.
Mais bientôt incapable de supporter l'interrogation de
Berthe, il l'étreignit et lui donna un baiser. Elle s'alourdit, s'abandonna, prête à l'amour. Sa main cherchait
la poitrine du jeune homme dans la chemise entr'ouverte. Il n'osait pas la repousser, et une grande tristesse
lui vint.
- Oh, Maurice, murmura-t-elle, dis-moi que tu ne
me quitteras pas. Jure-le.
Ce n'était pas la première fois qu'elle exigeait de lui
cette promesse. Il avait répondu selon le désir de
Berthe, et juré qu'il ne la quitterait pas. Pourquoi
recommencer ? S'il ava~t dQ l'abandonner, elle et le
~tit, il ne l'aurait pas épousée.
- Voyons, Berthe.
- Jure-le.
- Mais qu'as-tu ? s'écria-t-il, perdant patience.
Elle cachait son visage dans l'épaule de Maurice.
- Mais pourquoi, Berthe ?
- J'ai peur.
- Peur de quoi ?
- Que tu ne m'aimes pas.
n fut touché et &amp;e fit des reproches. • Ce n'est pas

BYJIÉKD

6n:
sa faute, après tout. Elle est aimi bien punie que moi.
Peut-être ne m'aime-t-elle pas? Dans ce cas elle souffre
autant que moi Je ne SÛis pas assez boo pour elle. ,
Mais sa vanité ne s'arrêta pas longtemps à la pensée
que Berthe pouvait ne pas l'aimer. c Si, elle m'aime,
se dit-il, et c'est pire à cause de cela. Il faut être bon,
penser un peu à elle. &gt; Il lui caressa les cheveux et lui
parla avec douceur.
- Allons, Berthe, calme-toi. Tu es trop nerveuse.
Mais oui, je t'aime.
- Vrai?
- Bien sOr. N'aie donc pas peur. C'est ton état qui
te rend ainsi.
Elle se leva, et-".Mauriœ poussant un soupir, se passa
la main sur le front. Il éprouvait un violent mal de
tête.
- Tu as raison, Maurice. Je suis bête, hein?
- Mais non, mon petit, que veux-tu...
Elle lui tournait le dos, occupée à se recoiffer devant
la glace.
- Maurice, reprit-elle, dis-moi la vérité, m'aurais-tu
épousée quand même?
Avant qu'il eO.t rien pu répondre, elle vit son regard
dans la glace, et, lâchant son peigne, elle s'écria :
- Tu vois... Tu vois bien. Ah, tu vois 1
Elle sanglotait, les mains jointes sur son visage. Il
s'approcha, voulut lui écarter les mains : elle résista :
- Laisse-moi.
- Mais Berthe..•
- Laisse-moi, Maurice.
Elle se jeta sur le divan et gémit. Comme ces gémissements exaspéraient Maurice et le rendaient malheureux I c Elle joue la comédie », pensait-il. Il savait bien
que si, à ce moment-là, comme l'autre jour ses beauxparents, quelqu'un était entré, Berthe eût aussitôt
cessé de gémir. Elle aurait pris une attitude naturelle,

�612

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

enjouée. Personne n'aurait pu se douter qu'un instant
plus tôt elle semblait être au désespoir. Fallait-il donc
que non seulement il eOt épousé une femme qu'il _n'aimait pas, mais que cette femme fOt une créature nerveuse, une sorte de demi-folle peut~tre, en tout cas,
il le croyait, pas une femme comme les autres ? Il eut
beau se dire qu'il la connaissait mal encore, qu'après
tout il n'était marié que depuis trois semaines, il en
savait trop déjà pour espérer qu'elle pot jamais changer.
Ce n'est pas ainsi qu'il s'était figuré le mariage. TI avait
cru que le mariage serait comme une aventure qui
durerait toute la vie, dans la gaieté, dans la bonne
humeur. Mais il ne connaissait encore que les scènes,
les larmes, les explosions de tendresse, et le soir les
possessions furieuses qui le brisaient et l'~p~ent
d'une sorte de peur. D'affrellSl.'S pensées lm venaient
qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même. TI se surprenait
à désirer que l'enfant naquit mort. Aifili il reprendrait
sa liberté. Et de cette pensée qui lui faisait horreur,
c'est Berthe qu'il rendait responsable. Si encore elle
n'avait pas fait de scènes! Si elle avait ét~ simple,
gaie, c alors, se disait-il, j'aurais peut-être pu l'aimer•·
Mais parce qu'il n'aimait pas sa femme, il lui reprochait
de ne pas savoir se faire aimer. TI la trouvait sotte,
maladroite.
- :Écoute, Berthe, si je te dis la vérité, cesseras-tu
de pleurer?
- Oui, promit-elle.
- Eh bien, voici la vérité, Berthe, je t'aurais épousée
quand même.
Elle courut à lui, le serra dans ses bras :
- 0 mon chéri 1
Il détourna son regard.

HYIŒNÉE

CHAPITRE XIX
Les Lacroix sentirent leur vieillesse. La maison leur
parut grande, vide, comme au temps où Maurice était
soldat. Mais alors, ils vivaient avec l'espoir de le voir
revenir un jour, de le garder longtemps encore auprès
d'eux. La chambre était toujours prête, le lit fait.
Aujourd'hui ils disaient bien encore : • la chambre
de Maurice, la chambre du gars •· Mais ce n'était plus
la même chose. Il était parti pour toujours. Ils n'auraient même plus la consolation de le voir revenir, pour
une nuit, et de l'entendre dormir auprès d'eux. li avait
emporté ses affaires : tout son linge, ses vêtements, ses
habits de sport, ses livres. Il ne restait plus qu'à louer
la chambre, à moins d'en faire un débarras.
]\{me Lacroix n'osait plus y entrer. Le petit lit de
fer, qui avait toujours été celui de Maurice depuis qu'il
avait quitté le berceau, montrait son sommier tendu,
rebondi, nu. L'armoire était vide, les quelques rayons,
au-dessus de la cheminée, vides. C'était comme après
•une mort. Et Mm• Lacroix avait beau lutter, se dire
que la vie est ainsi, {ju'elle-même avait causé à sa mère
une douleur semblable en se mariant, rien ne la consolait. Elle regrettait les temps encore proches, où elle
se levait, la nuit, pour venir s'accouder à la fenêtre.
et attendre Maurice. Sûre désormais que ces souffrances
lui seraient épargnées, que n'eût-elle donné pour pouvoir
les éprouver 1
Mais elle eût voulu être sûre qu'il ne regrettait rien.
Sans doute Berthe était gentille, prévenante, bonne
pour son mari, amoureuse. Mais quelque chose dans
l'air de l\Iaurice inquiétait Mm• Lacroix. Depuis son
mariage il était si renfermé, parfois si brusque. Elle
n'osait pas l'interroger. Et ses visites étaient si brèves.
.M. Lacroix cachait mieux ses pensées. Il feignait de

�614

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne pas entendre les soupirs de sa femme, quand celle-ci,
au moment de mettre le couvert, s'apercevajt qu'elle
s'était encore trompée, qu'elle avait pris dans le buffet
trois assiettes au lieu de deUL Mais le soir, assis au
coin de leur feu, lui fumant sa pipe, elle tricotant ou
reprisant, il leur arrivait à tous deux de ne plus oser
se regarder en face. Alors, M. Lacroix parlait de choses
indifférentes, pour donner le change à sa femme.
Il cra;gnait que le garçon ne füt pas aussi heureux
qu'il s'efforçait de le paraitre. Mais le vieux Lacroix
était un homme de bon sens qui ne se laissait pas mener
par son imagination. Quand ses craintes devenaient
trop vives, quand il se surprenait à penser que le fils
était « mal parti ,, il se redisait ce que lui avait enseigné
l'expérience de toute une vie : que les débuts d'un
ménage sont toujours difficiles. Paris ne s'est pas fait
en un jour. lis étaient jeunes l'un et l'autre. lis se connaissaient mal encore, ils n'avaient pas eu le temps de
ee faire l'un à l'autre. Cela viendrait sans qu'ils s'en
aperçoivent. Est-ce qu'il n'avait pas eu lui aussi, dans
les premiers mois de son ménage, des moments d'ennui,
des colères? 11 eût été bien en peine, aujourd'hui, de
dire pourquoi. Tout cela avait passé si vite I Il en serait
de même pour eux. les jelllles, et d'autant plus qu'ils
connaîtraient bientôt le bonheur d'avoir un enfant. Ils
ne se doutaient pas de ce que c'était.
- A quoi que tu rêves, mon pauvre vieux ?
Il sursautait, et, se frottant les yeux :
- Eh bien, si tu veux que je te le dise, je rêvais à
mon petit-fils..•
Le visage de Mme Lacroix s'illuminait. Elle souriait
et laissant retomber son ouvrage.
- Oui bien 1 C'est donc un garçon que tu veux ?
- Oui, pour que la race continue ...
- Tn as raison. Et puis, il vaut mieux. Les mères
ne sont pas heureuses.

JIYDNn

61:5

- Bah, Bah, de qu&lt;&gt;i t~ plaim-tu ? N'as-tu pas
tout œ que tu dœirais ? Tu craignais de voir Maurice
s'en aller au loin. Le voici maintenant près de nous
poar toujours. Tu le vois 10Uvent•.•
- Est-ce que tu l'as vu, toi, aujourd'hui ?
- Non ... J'étais en vérification, ma femme, et 1'il
est venu à mon bureau pour me voir, on aura dft le
lui dire.
Elle consentait bien à ne voir son fils que deux ou
trois fois par semaine, mais à la condition d'avoir toua
les jours de ses nouvelles. S'il arrivait que les nouvelles
vinssent à manquer, elle se • faisait des idées II et ne
.
'
c vivait plus ».

CHAPITRE XX

Il écouta. Berthe bavardait avec une femme dont il
ne connaissait pas la voix.

• Qui est-ce ? Une amie ? Antoinette ? , Il entendit
un long rire, fin, gai, auquel répondit le rire nerveux de

Berthe.
Maurice examina son vêtement et se passa la main

sur le visage. Il constata, avec ennui, qu'il n'était pas
rasé de frais. Le matin, il s'était levé en retard. ll

poussa la porte, avec cette émotion qui le saisissait
toujours à l'idée de se rencontrer pour une première
fois avec une jenne femme. Serait~lle jolie ? Il s'arrêta
sur le seuil, joua la surprise.
A sa vue, les rires cessèrent.
- Ah! s'écria Berthe, en se jetant à son cou, comme
ta as été long à venir I Il est plus de midi et demie.
Embrasse-moi encore, encore ...
Elle l'accablait de caresses. Gêné, il la repoussa, en

aouria.nt.
-

Mais voyons... Tu m'étouffes 1

�616

HYMÉNÉE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il n'avait pas oublié les façons de Berthe, lors de la
première visite de ses beaux-parents. Elle lui avait
promis alors de ne plus jamais recommencer. Et dès la
première occasion, elle manquait à sa promesse! La
jeune visiteuse s'était levée. A peine avait-il eu le
temps de s'apercevoir qu'elle était blonde, que Berthe
le prenant par la main, l'amena devant la jeune fille,
et dit :
- Embrasse-la ...
- Quoi?
- Je te dis de l'embrasser, répéta Berthe ... Et
voyant qu'il ne se décidait pas : eh bien toi, embrasse-le,
s'écria-t-elle, en riant aux éclats.
E11e les poussa dans les bras l'un de l'autre. Ils s'embrassèrent maladro!tement.
- Eh bien vrai, s'écria la jeune fille, il faut croire
que je ne ressemble pas beaucoup à ma sœur ...
- Ah I C'est donc ça ...
- Tu comprends, reprit Berthe, Élise est arrivée
ce matin. Elle est venue tout droit ici. Ils ne saven:. pas
à Étables qu'elle est rentrée. Quelle surprise pour eux 1
- Mais comment... interrompit le jeune homme.
- Oh I Elle n'écrit jamais... ou si rarement ... Mais
nous devrions bien nous mettre à table, mes petits
enfants ...
- Oui, j'ai terriblement faim, dit Élise ...
Avant de se mettre à table il voulut se donner un
coup de peigne, et traversa la chambre, pour se rendre
au cabinet de toilette.
Sur le divan, le manteau, les gants et le chapeau
d'Élise étaient soigneusement posés. Il ne résista pas
à la tenta•ion de toucher ce manteau, et d'en respirer
le parfum. Puis il entra dans le cabinet de toilette, et
se recoiffa en fredonnant : &lt;&lt; Elle est jolie... »
Berthe s'était mise en frais. D'ordinaire, elle prenait
bien soin d'orner sa ta.ble de quelques fleurs. mais

.

6r7
aujourd'hui il y en avait une profusion. Sur une belle
nappe en damassé, elle avait rassemblé ce que sa mère
lui avait offert de plus joli en fait de vaisselle. Élise
avait déjà pris place, et Maurice vint s'asseoir à côté
d'elle, tandis que Berthe apportait les hors-d'œuvre.
- Pour une surprise, dit-il ...
- Hein ! Croyez-vous, répliqua Élise. Vous étiez
loin de vous y attendre !
- Pense donc, expliqua Berthe, que j'étais tranquillement en train de faire mon ménage, quand j'entends sonner à la porte. J'étais en peignoir. Tu penses
si ça m'amusait d'aller ouvrir I D'autant plus que ce n'est pas pour dire - mais nous ne recevons pas
beaucoup de visites. D'ailleurs ça ne nous manque pas,
tu sais. Nous préférons rester tous les deux chez nous,
pas vrai, mon chéri? Et sans attendre la réponse de
Maurice, elle poursuivit : enfin, je me décide, je vais
ouvrir, et qui est-ce que je vois ? Élise 1
- Oui 1 J'ai couché à Saint-Malo hier soir, j'ai pris
le train de bonne heure ce matin, et je suis arrivée ici
à dix heures.
Sa voix était claire, fraîche, avec une petite pointe
d'accent étranger.
- Mais, poursuivit Berthe, je n'ai pas fi.ni de te
raconter. Voilà donc que j'ouvre la porte, et que je •
vois celle-ci, avec une valise à la mai.ri. Et sais-tu ce
qu'elle me dit? Non? Eh bien, elle me dit:« Ma pauvre
Berthe, fais-moi chauffer un peu de café, je crève de
faim.» Elle n'avait pas déjeuné l Alors je lui fais chauffer
son café; je m'habille, et je m'en vais chercher de quoi
faire le dîner. A propos, qui va découper la pintade?
- Qu.elle pintade? fit Maurice.
- Mais ... ma pintade, répondit Berthe. Je vais la
chercher... Verse à boire, toi, pendant ce temps-là.
Resté seul avec Élise, il perdit sa belle assurance. Que
lui dire ? Il n'osait pas la regarder. Elle était jolie, oui,

�61:8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAtSB

mais encore? Il savait qu'elle était blonde, mais les
~ux? bleus, pensait-il ... Et ..• et... les jambes ? En
tout cas, elle était grande. Aussi grande que Berthe?
Hum I Pas sûr...
- Voilà la bête 1 annonça Berthe, en posant le
plat sur la table. Travaille, Élise ...
Élise se mit à découper la pintade. Berthe, très
excitée reprit :
- Tiens, regarde donc là près de ton verre ...
- Cette petite boîte ?
- Mais oui .. . Ouvre-la 1
-Qu"'est-ce que c'est que cette histoire, une attrape?
Il dénoua les faveurs dont la boîte était enveloppée
et ouvrit. Sur un petit lit de coton blanc était posée
une paire de boutons de manchettes en or.
- C'est pour moi,
- Ah ça, demande à ta voisine... Et si elle te dit
oui, peut-être cette fois-là.. tu n'hésiteras pas à l'em!!
brasser.
Maurice comprit qu'il s'agissait de son cadeau de
mariage.
.
.
- C'est trop beau, dit-il ... Non, cette fois-là. Je
n'hésite pas...
Il était ravi. Et il embrassa Elise à trois reprises.
Comme elle était douce à embrasser 1
Là-dessus, on trinqua.
La pintade était délicieuse, arrangée aux champignons, le vin parfait. La première bouteille vidée, il
en déboucha aussitôt une seconde.
- C'est dommage que nous n'ayons pas été prévenus.
Je me serais arrangé pour avoir mon après-midi. Gautier
est très gentil pour ça. Au lieu &lt;iu'il va me falloir rentrer
pour deux heures.
- Mais nous nous reverrons, répliqua Elise. Pensezvous t Je ne fais que d'arriver. Bien sûr, j'aurais dû
-prévenir, .mais je ne le pouvais pas, Je suis partie

•

tout à fait d'un coup. Il n'y avait pas le temps matériel
d'envoyer même une dépêche. .Mais je vais rester à
Etables quelque temps .
- Ahl boni
- Maintenant, Maurice, dit Berthe, ça ne va pas
ie fâcher au moins ? Je voudrais bien accompagner
Elise à Etables, si tu le permets, dit-elle, de l'air soumis
d'une femme habituée à ne rien faire sans le consentement de son mari...
Cet air soumis, ces paroles qui devaient cacher un
mensonge, - lequel ? - rappelèrent à Maurice la
réalité. Depuis le début du repas, il s'était senti pénétré
de sentiments bienveillants à l'égard de sa femme,
par une sorte de compensation au plaisir trop vif qu'il
prenait à la présence d'Elise. Il crut d'autant plus
volontiers que la tristesse d'une séparation, même courte,
était feinte, que lui-même acceptait cette nouvelle
comme un bonheur. Seulement, il eût voulu que la
séparation durât toujours. A son tour, il rusa, et fit le
dépité :
- Tu vas me quitter ?
- Mais pas pour longtemps, dit Berthe... Et si tu
le veux, je resterai.
- Mais non, va, si ce n'est que pour quelques jours.
Or, le terme d'une nouvelle échéance était arrivé,
et Berthe cherchait en vain un moyen de rester séparée
de son mari pendant le temps qu'il faudrait. De cette
manière, si elle n'était pas enceinte, elle gagnerait
du moins un mois pour courir une nouvelle chance,
en tous cas pour reculer l'aveu. Elise était apparue ·pour
la sauver. Quoi de plus naturel, même à une jeune
épouse, que le désir d'accompagner sa sœur chez ses
parents ? Maurice, elle le savait, ne pourrait venir la
rejoindre pendant ce temps. Et peut-être se doutaitelle qu'il n'en aurait pas le désir. Mais l'eût-il voulu,
qu'on ne lui eût pas accordé de nouvelles vacances,

�620

•LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

après celles qu'il venait de prendre pour son mariage.
La chance lui souriait. On était au début de la semaine.
Si Elise était arrivée un samedi, Berthe n'eût rien
pu cacher : Maurice l'eût rejointe le dimanche. Or,
on était au lundi. Et en disant qu'elle ne resterait que
trois ou quatre jours à Etables, Berthe savait fort bien
qu'elle y resterait jusqu'à la fin de la semaine. C'est
tout cela qu'elle avait vu d'un coup en ouvrant la porte
à Elise. C'est cela qui lui avait donné tant de joie,
et qui avait fait qu'au lieu d'acheter un poulet, elle
avait acheté une pintade, trois bouteilles de Bordeaux
vieux, préparé une fête. C'est pour cela qu'ils avaient
pour dessert de magnifiques pêches, délicieuses, fondantes, fraîches comme de la glace.
.
- Alors, c'est oui, dit-elle ... Tu ne m'en veux pas?
Ce sera notre première séparation... Tu iras chez tes
parents pendant ce temps-là ?
- Mais oui ...
- Comme il est gentil, dit Elise à qui le vin faisait
un peu tourner la tête, et qui voulut qu'on ouvrit la
fenêtre parce qu'il faisait trop chaud ...
- C'est un amour.
L'heure avançait. Ils passèrent au salon, pour prendre
le café.
Il but le sien d'un trait.
- Au revoir. Il faut que je parte. Alors, Berthe,
dans quatre ou cinq jours ?
- Oui.
- Tu m'écriras ?
- Bien sûr l
Et comme il s'avançait vers Elise, Berthe, obéissant
au même sentiment qui, tout à l'heure, l'avait fait
pousser Maurice dans les bras d'Elise, s'écria :
- Savez-vous ce qui serait gentil ? C'est que vous
ne vous disiez plus vous. Voyons! Vous êtes frère et
sœur. Vous pouvez bien vous tutoyer.

HYMÉNÉE

CHAPITRE XXI
- Je t'amène un invité 1
C'était Maurice.
- Un invité, s'écria la mère! Ah! c'est mon gars 1
Et où donc est ta femme ?
- Eh! dit le père, il est déjà veuf!
Maurice sentit quelque chose se crisper en lui. Veuf ?
Il n'avait jamais osé regarder cette idée en face, s'avouer
son désir secret. Est-ce que, vraiment ...
- Berthe est à Etables, mère, dit-il, avec sa sœur.
Il expliqua comment Elise était arrivée le matin,
sans qu'on l'attendît, et comment Berthe avait voulu
l'accompagner chez ses parents.
- C'est bien naturel, n'est-ce pas, mère ?
- Comment donc, dit la mère, bien sûr ! Elle est
pour longtemps à Etables ?
- La semaine, je pense.
- Et tu vas rester avec nous, pendant tout ce
temps-là?
- Où voudrais-tu que j'aille, mère?
- Oh, mais c'est le bonheur, s'écria-t-elle...
Le bonheur! « Pauvre mère », se dit Maurice, elle
ne sait rien cacher. Comme elle est heureuse de me revoir
ici I Elle voudrait bien, elle aussi, revenir en arrière ... ».
Le père s'était mis à l'aise. Comme toujours, dès
qu'il rentrait, il avait revêtu ses vieux habits, et bourré
sa pipe.
- Eh bien, Maurice, dit-il, si nous prenions un peht
coup d'apéritif ?
Sans attendre, il ouvrit le buffet, y prit la bouteille
de bynh et trois verres qu'il posa sur la table. en disant :
- On aurait pu le prendre en route, pas vrai, Maurice ? Ma foi, la mère, je me suis dit que ce serait pas

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bien de boire sans toi. A la tienne, ma pauvre bonne
femme. A ta prospérité, et à celle de ta femme, Maurice,
sans oublier mon petit-fils, ajouta-t-il ...
La mère posa sur une chaise les couvertures qu'elle
venait déjà de tirer de son armoire, pour préparer le
lit de Maurice, et, levant son verre :
- A vos santés, répondit-elle. A ton bonheur, mon
petit gars ...
- A vos santés, fit Maurice ...
Il semblait à Maurice qu'il revenait d'un long voyage,
qu'il arrivait en permission. Autrefois, c'était toujours
ainsi qu'on l'accueillait. On buvait un petit coup d'apéritif, en signe de joie, et pour rendre un peu de cœur
au voyageur. On aurait dit que les vieux voulaient
se donner l'illusion d'être encore à ce temps-là. Et lui,
dans ce décor si familier, cherchait ses habitudes
anciennes.
- Mais, dit le père, du diable si je m'attendais à
te revoir ici, ce soir !
- C'est bien un hasard, dit Maurice.
- J'étais à mon bureau, bien tranquillement, quand
il est venu me dire ... M'entends-tu, la mère?
Elle faisait le lit, la porte de la chambre ouverte,
retournait le matelas, tapait les oreillers à grands
coups :
- Oui, continue...
- ... quand il est venu me dire:« Me 'voilà en billet
de logement, père.11 Tu m'entends, bonne femme?
- Oui donc 1
- En billet de logement l Sacré farceur. Il y aura
bien toujours un lit pour toi, ici.
Maurice eût voulu que sort père parlât d'autre chose.
Comme c'était triste cette joie des vieux, ce petit coup
d'apéritif. tout ce bonheur, parce qu'il allait passer
quelques jours avec eux! Depuis qu'il était marié,
il avait souvent pensé à eux, mais il n'avait jamais

, HYMÉNÉE

compris combien ils étaient malhew::eux, dans. leur
solitude. q Comme les journées doivent leur sembler
longues J l&gt; Et s'ils avaient su la vérité I S'ils avaient
su, que de son côté ... Tout cela lui fit détester Berthe
davantage. Elle était la cause de tout. Les parents,.
eux aussi, devaient la haïr. Ils se donnaient garde de
le montrer, mais est-ce que leur bonheur ne parlait
pas clairement pour eux ?
- Et parle-nous donc un peu de ta belle-sœur,
Maurice. Nous la verrons, peut-être ?
- Sans doute, père...
Il ne le souhaitait pa.-.. Bien que tout, jusqu'ici,
se fut passé « au mieux &gt;&gt; entre les deux familles, il
ne souhaitait pas de les voir se rencontrer.
- Ce sont de bonnes gen.s, reprit le père. Allons l
•Tu es bien tombé...
- Je ne me plains pas, père.
- Parbleu I Tu aurais grand tort. Eh bien, la mère,
auras-tu bientôt fini, avec ce lit? Viens donc boire
ton verre I Par ma foi, j'ai envie d'en reprendre une
goutte.
- Oh ! bonhomme.
- Il n'est pas mauvais. Et une petite goutte de byrrh
n'a jamais fait de mal à personne ...
II se versa une nouvelle rasade. C'était la troisième.
Et M. Lacroix, qui n'avait pas l'habitude de boire,
se sentait déjà un peu chaud. Les pommettes rouges,
il tirait sur sa pipe, et devenait loquace. Maurice l'écoutait distraitement, répondait par oui et par non à
ses questions. « Veuf ?.. • Si j'étais veuf... Épouser
Elise ? Non, rester libre. Est-ce bête, tout cela l Des
idées ... &gt;&gt;
Quelque chose bouillait sur le fourneau. Comme il
faisait bon ! « Tout de même, la vie pourrait être facile ... &gt;&gt;
Il laissait les idées, les images dériver dans sa tête,
comme s'il avait somnolé. Que faisait Berthe, en ce

��Qu'on ne s'y trompe pas, la Bourse est mainter,ant alertée. Il y aura
peut-être encore des faiblesses passagères sur tel ou tel titre, mais les
grandes entreprises des baissiers sont désormais vouées à l'échec.
L'atmosphère boursière vient, en effet, de manifester éloquemment sa
volontè de rester optimiste et cet élément d'ordre psychologique peut
el doit avoir, s'il per~iste encore quelque temps, un effet de contagion
certain sur la clientèle.
Ce jour-là, on reverra apparaitre les grands courants d'achats et une
longue période de hausse s'ouvrira pour le marché des valeurs mobilière:5. li est bien évident que la foi en des jours meilleurs ne suffira
pas à elle seule à entrainer les acheteurs et qu'il faudra que, parallèlement, une reprise de l'activité économique générale se manifeste dans
le monde entier. Mais, à ce point de vue, il n'y a pas d'inquiétude à
avoir. Nous avons atteint la dernière étape de la période criûquc, et
des indices éloquents ne vont pas tarder à nous apprendre que toute
crise, quelle qu'en soit l'ampleur ou la durée, fi.nit toufours par être
maîtrisée.
Ceu11: donc, qui ont suivi mes derniers conseils et ont osé a.:heter
en pleine période de marasme, doivent se féliciter, à l'hei,re actuelle,
de leur esprit de décision. Ils sont maintenant admirablement placés
pour emegistrer la suite des événements qui ne vont pas manquer de
se produire dans un sens favorable à leurs intérêts.
Mais que les retardataires ne considèrent pas qu'ils ont définitivement
raté le coche et que mieux vaut se désintéresser de la partie. Le mouvement, en effet, n'en est encore qu'à ses timides débuts et ce serait
agir bien légèrement que de négliger 1-i superbe occasion qui vous esr
offerte de réaliser de très substantiels bénéfices. Rien n'est perdu
encore pour tous ceux. qui sauront faire un emploi judicieux de leurs
disponibilités, mais le temps presse et chaque jour qui passe grignote
une partie des plus-values que vous réserve l'avenir.
André PLY,
de la Banqu• de l'Union ind1«lrieJI, fra,u:ais,.

PETIT COURRIER
S. B. Ora11. - Les résultats du dernier exercice qui fut si défectueux à tant d'entreprises, auraient été, pour la Société, très satisfaisants.
Le marché sur cette valeur n'a cessé de s'animer depuis quelque
temps. La moyenne journalière des échanges est passée de 400 titres
â I .ooo environ.

Liste complète des sommaires de la
Nouvelle Revue Française
depuis sa fondation jusqu'à la fin de la quatrième année.

N° l - l Février 1909
Jean Schlumberger : Considérations. - Lucien Jean : L'Enfant Prodigue. - Jean
Croué : Rivages. - Michel Arnauld : L'Image de la Grèce. - André Gide : La
Porte Etroite (première partie).
TuTES, - NoTu : L'Exposition Georges Seurat (Emile Verhaeren). - Aquarelles et dessins
de Bonnard, Cézanne, Cross etc. - Les Pastorales; par Mm• Marie Dauguet. - Contre
Mallarmé. - Francis Jammes et le sentiment de la Nature, par Edmond Pilon. - La vie
unanime, par Jules Romains. - Poèmes par un riche Amateur. - Le cinquième acte du
Foyer. - Le Poulailler, par M. Tristan Bernard. - NoTuu:s.

N° 2 -

l Mars 1909

François-Paul Alibert: Sur la Terrasse de Lectoure. - François-Paul Alibert : Le
Berger d'Ap0llon (poème). - Jean Giraudoux: A l'Amour et à l'Amitié. - Jacques
Copeau : M. de Faramond théoricien. - André Gide : La Porte Etroite (suite).
Tuns. - NOTES : Expositions Bonnard, Sérusier, Brangwyn. - Rouveyre et Remy de
Gourmont: Le Gynécée. - Ragotte, par Jules Renard.. - Pierre Hamp. - Les Veillées
d'un chauffeur, par T. Bernard.-Ecritsur de l'Eau, par F. de Miomandre. -André Lafon,
Jean Dominique, etc. - Miss Isadora Duncan. - L'interprétation de La Pariaienne. La Dette, par G. Trarieux. - Antoine contre Bouhélier. - Brisson contre Becque; etc.

N° 8 - 1 Avril 1909
André Gide : Mœurs Littéraires : Autour du tombeau de Catulle Mendès. - Paul
C~a?del: Hym~e du Saint_ Sacrement. - André Ruyters: Colette Baudoche. - Jacques
Rivière : Bouclier du Zodiaque par Suarès. - André Gide : La Porte Etroite (lin).
TuTu. -:--- Nons : E~ositions Falier, P.-A. Laurens; Va!tat. - La Vie Secrète, par
E. Estaun1é. - Les Doigts de Fée, par M. Boulenger. - Le Reste est Silence, par E. Jaloux.
- R. Boylesve et le roman d'amour. - G. Lavaud et la confidence sentimentale. - Lettres
de Jcune10e d'Eugène Fromentin. - La Mort de Philae, par P. Loti. -L'homme divin,
par E. Vernon. - Lea Représentations du Schauspielhaua de Dusseldorf; etc.

N° 4 -

1 Mai 1909

Jacques ~opeau: Le Métier au Théâtre. - Jean Schlumberger: Epigrammes Romaines.
- Henn Ghéon : A la gloire du mot" Patrie". - Edmond Pilon : Suite au récit du
Chevalier des Grieux.

TuT-i:.s. - NOTES: Rayons de Miel, par Francis Jammes. - Le Symbolisme et J. Ochaé. Couleur du Temps, par H. de Régnier. - Chroni4ue du Cadet de Coutras, par A. Hennant,
- L~ défaut de !'armure, par A. Erlande. - Douze histoires et un rêve, par H.G. Wells. Le 1:•vre ~e Désir, par Ch. Demange. - Connais-Toi, par P. Hervieu. - Les réfractaires de
J. R1chep1n. - Sur Bernard Shaw, etc. - La Société Nouvelle. - A propos des Indépendants. - Louis Süe. - A. Lhote, etc,

N° 5 -

l Juin 1909

Francis Vielé-Griffin : Swinburne. - Edmond Jaloux: Poèmes en Prose. - André
L,af~n : ?oirs. - .René Bichet : l' Attente, Fête, Histoire de l'Epi. - André Gide :
Nat1onahsme et Littérature. - André Ruyters : La Captive des Borromées (I).
Tans. -_Nons: Chardin, par Edmond Pilon. -Exposition dea Cent Portraits, Expositions
Luce et El_ie Nadelmann. - Provinciales, par Jean Giraudoux. - Attitudes et Poèmes, par
S. Bonmanage. - La P!4ue des Roses, par Touny-Léris. - Muai4uc Italienne. - Nouvelles
Revues. - Matinées classiques. - L'École du Style.

N° 6 -

1 Juillet 1909

André Ruyters: George Meredith. - Francis Jammes: Lettre à P. C., consul. - Paul
Fargue : Fragments d'un poème. - Henri Ghéon : Le Classicisme et M. Moréas. André Ruyters: La Captive des Borromées (fin.)
III

�TUTU: Lettre de Leopardi. - NoTu par Henri Ghéon, André Gide, Edmond Jalour, Jean
Schlumberger: Les" Paysar;cs d'eau" de Claude Monet. - Les Heures Claires, par E. Verhaeren. - Nouvelles Conversations de Goethe avec Eckermann, par Léon Blum. - M. Anatole
France et la pensée contemporaine, par Rapha!l Cor. - Dana le jardin de Sainte-Beuve, par
George Grappe. - Louis Le Cardonncl, par A. de Bersaucourt. - Les Repréaentatiom
Ru11es au Chitclet, - Pastiches Gothiques, etc.

N° 7 -

1 Aoftt 1909

Louis Laloy : Chansons des Royaumes (Préface et Traduction). Emile Verhaeren:
Michel Ange. - Saintléger Léger: Images à Crusoé. - Jules Romains: La Génération
Nouvelle et son Unité. - J. Iehl: Cauet (I et Il).
Tan : Lettre de Linné à Rudbcck. - Nons par Mjchel Arnauld, Jacques Copeau, Henri
Ghéon, André Gide, Louis Laloy, André Ruyters, Jean Schlumberger : Expositions Forajn,
Gozé, Charlot. - Une " question " de M. Barrès. - Taine et Renan, romanciers. - Les
derniers exercices de M. France. - Promenades Littéraires, par Remy de Gourmont. - La
Chanson de Naples, par Eugène Montfort. - Les affirmations de M. Mauclair. - A propo1
de la FHlte Enchantée. - Le quintette de Florent Schmitt. - Prix de Littérature. - Lea
Revues. - Poesia et le Futurisme. - Une lettre de M. Clouard.

N° 8 -

1 Septembre 1909

Michel Arnauld: Le Lyrisme de Gœthe. - François-Paul Alibert: A André Chénier.
- François Porché : Tombée du jour dans une capitale. - Jean Talva : La Culture
du Souvenir. Louis Laloy: Chansons des Royaumes (Suite). Jules lehl:
Cauet (III et IV).
TuTEs. - NoTES par Edmond Jaloux, André Ruytera, Jean Schlumbcrger: A la mémoire
d'Emmanuel Dclbousquet. - Jouets de Paris, par Paul Leclercq. - Le Roman de Six Petites
Filles, par M.,. Lucie Delarue-Mardrus. - Le Bar de la Fourche, par Gilbert de Voisins.

N° 9 -

1 Octobre 1909

Henri Ghéon : Ecce Homo ou le" Cas Nietzsche "'. - Guy Lavaud : Marthe, le paysage ...
- Valery Larbaud: Dolly. - Gaston Furst: Poèmes. - André Gide: Nationalisme et
littérature (2m• article). - Louis Laloy: Chansons des Royaumes (fin). - Jules Iehl :
Canet (fin).
Tun: Fénelon (Discours de Réception). - Nons par Michel Arnauld et Jean Schlumberger : Nouveaux Essais choisis de biographie et de morale, par Thomas Carlyle, trad.
Barthélemy. - La Jeune Fille bien élevée, par René Boylesve. - Au ThéAtre, réflexions
critiques, par Léon Blum. - Discours sur les préjugés ennemis de l'histoire de France, par
Fagus. - Trois Annêcs, par Francis Eon, - Décors et Chants, par Elsa Koeberlé, - PoètesMusicicns. - Les Jugements de Champfleury.

N° 10 -

1 Novembre 1909

André Gide: Nationalisme et Littérature (3'"" article). - André Baine : Poèmes. Jacques Rivière: Introduction à une Métaphysique du Rêve. - Michel Arnauld : Les
" Cahiers" de Charles Péguy, - Edouard Ducoté: Une Belle Vue (1).
Txxns. - NoT1:s par Jacques Copeau, · Henri Ghéon, André Ruyters : A travers le Salon
d'Automne. - Hans von Marees. - Un Roman de M. Pierre Lasserre. - Les Marginalia
de Stendhal. - La Poésie et M. Brieux. - M. Faguet et la Jeune Littérature. - Encore le
Futurisme. - Le, Biblioprulea Fantaisistes. - Revues. - A propos du Vers Français.

N° 11 -

1 Décembre 1909

Paul Claudel: Trois Hymnes. Henri de Régnier: La Rupture. - Paul Valéry:
Etudes. - Francis Carco: Poèmes. - André Ruyters: "Les Villes à Pignons". Edouard Ducoté: Une Belle Vue (suite).
Tuns. - Journal tans dates, par André Gide. - NoTq par Victor Gastilleur, André Gide,
Edmond Jaloux, Jean Schlumberger : Sur le tombeau de Charles Bordes. - Charles Guérin.
- La Vie de Frédfric Nietzsche, par Daniel Halévy. - Auteurs, Acteurs et Spectateurs, par
Tristan .8emard. - La Bigote, par J,dea Renard. - Revues. - Une lettre de M. Henri
Clouard.

N° 12 -

1 Janvier 1910

Michel Arnauld: Du Vers Français. Francis Jammes: La Vie. - Charles-Louis
Philippe : Charles Blanchard (1). - Jacques Cop.au: Le Cahier noir (1). - Edouard
Ducoté: Une Belle Vue (suite).
IV

Tuns. - Journal sans dates, par André Gide. - No.-xs par. ~ichel Arnauld, Jacquet
Copeau, Henri Franck, Henri Ghéon, Pierre d~ Lanur, Jacques Rivtèr~ J~an Schlumbcrger :
Les papien d'Ibsen. - Deux Drames, par Emile Verhaeren- - Le S0!1ta1re de la Lune, par
Fran9ois de Curel. - Tragi-Comédie de l'Amour, par George Meredith. - Les Amours et
Nouveaux Eschanges de Pierres Précieuses, par Remy Belleau et Les plus belles pages de
Tristan l'Hermite. - La mère de Nietzsche. - Au loin, peut-hre, par François Porché. L'homme en proie aux enfants, par A. Thierry. - L'Art et le Geste, par Je~ d'Udine. Quelques panneaux décoratifs de Maurice Denis. - Les Aquarelles d'Italie de Piene Laprade.
Dardanus à la Schola Cantorum. - Concert Claude Debussy. - Revues.

N° 18 -

1 Février 1910

Charles-Louis Philipp.:: Charles Blanchard (suite). - Emile Verhaere~: Les _Heures du
Soir. - Georges Valois: Lucien Jean. Jacques Copeau: Le Cahier Noir (fin). Claude Lorrey: Chansons. - Jean Scblumberger: Le Règne de !'Artiste. -Edouard
Ducoté, Une Belle Vue (fin).
Journal sana dates, par André Gide. - NOTES par Jac~ues Copeau, L~"!s Dumont-Wilden,
Henri Ghéo11, Edmond Jaloui, Louis Laloy, Edmon~ Pilon, Jacques _R1v1ère, André Ruyters,
Jean Schlumberger : L'Oiseau bleu, par M. Maeterlinck. - La Barncad7 par Paul Bourget.
- Comme les feuilles, par Giacosa, - La Bien-Aimée, par Jean-Louis Vaudoyer. - Le
Roman d'un mois d'été par Tristan Bernard, - La Carte au Liseré vert, par Georges
Delahache. - M. Paul Fort, poète lyrique. - Deux Poèmes et Poésies, par Claude Lorrey.
- BM.le-Gryne, par Jean de Bosschère. - Les Sagesse~, pa_r Francis Caillard. - Le Port~ait
en France par L. Dumont-Wildcn. - Après l'ImpresS1onn1sme, par J. C. Roll. - Festival
Franck a.:.X Concerts Colonne. - Claude Debussy, par Louis Laloy. - Le Cœur du Moulin,
par Déodat de Séverac. - La Rhapsodie Espagnole de Ravel. - Sur la mort de l'aviateur
Delagrange, - Revues.

N° 14 -

16 Février 1910

Portrait de Charles-Louis Philippe, par Ch. Guérin. - Paul Claudel : XXX. - Michel
Arnauld : L'œuvre de Charles-Louis Philippe. Comtesse de Noaill~ : L~ !-1ère et
!'Enfant. Marcel Ray : L'Enfance et la Jeunesse de Charles-Lows Ph1hppe. Marguerite Audaux: Souvenirs. - Régis Gignoux : Dans l'ile Saint-Louis. Emile
Guillaumin : Philippe en Bourbonnais. Charles-Louis Philippe: Journal de la
Vingtième Année. Lettres. Les " Charles Blanchard ".
Journal sans dates, par André Gide. - Nons par Maurice Beaubourg, Elie Faure,. Hi:nri
Ghéon Edmond Pilon, André Ruyters Jean Schlumberger, Léon Werth: Quatre histoires
de pau~re amour. - La bonne Madcleine et la pauvre Marie. - La Mère et !'Enfant. Bubu de Montparnasse. - Le père Perdrix. - Marie Donadieu. - Croquignole. - Les
Contes du " Matin ".

No 16 -

1 Mars 1910

Jean Schlumberger: Le Règne de l'Artiste. François-Paul Alibert: La Fo~taine
Mortelle. - Paul Wenz : Le Charretier. - Elsa Kœberlé : Des Vers ... - René Bicbet:
Le Livre d'Orphée (fragment). - Jacques Rivière: Cézanne. - Valery Larbaud: Fermina Marquez (1).
Journal sans dates par André Gide. - NoTJts par Alain-Fournier, Pierre de Lanui, C. Lucas
de Peslouan, And:é Ruyters, Jean Schlumberger : Les Poètes du Passé, à l'intention de ç~rtains du présent. - Demjers Contes, par Villiers de l'Isle-Adam. - A propos de Cymbcl1ne
(ThéAtre Shakespeare). - Les Dow:e Livres pour Lily, par Louis Thomas. -;-- Malaria, par
W. Jones. - Exposition Félix Valloton. - Quelques Aquarelles de René Piot. - Revues.

N° 16 -

1 Avril 1910

André Gide: L"amateur de M . Remy de Gourmont. Saintléger Léger: Eloges. Henri Ghéon : Une dicipline du vers libre. - Tristan Klingsor: Hiver. Tancrède
de Visan: Soir de Rentrée. - Jacques Rivière: Les Poèmes d'Orchestre de Claude
Debussy. Valery Larbaud: Fermina Marque:i (suite). Charles-Loui:1 Philippe:
Deux lettres.
Nons par Alam-Foumier, Henri Franck, Henri Ghéon, André Gide, Jaçques llivière, André
Ruyters, Jean Schlumberger : La V:ierge folle, par Henri Bataille. - Sur la Vic, par Scantr~
{Suarès), - Les Marches de l'Occident, par Adrien Mithouard. - Un livre de M. Lows
Dumur. - Israel Zangwill, par André Spire. - Un article de M. Paul Adam. - Le " Tombeur " de M. Rostand. - Expo~itions Pissarro, Matisse, Guérin, Flandrin, Rouault. - La
Passion selon S' Jean, de J. S. Bach. - Deux Poèmes de Florent Scbmjtt. - Revue,,

V

�N° 17 -

Jean Schlumberger, Jean Moréas. - Comtesse de Noailles: Poème. - Paul Claudel:
Magnificat. - Michel Arnauld: G. Deherme et la Crise Sociale. - Henri Bacheün :
Pas-comme-les-autres. - Henri Franck: Sur la Morale et la Pédagogie de Maurice
Barrès. - Valery Larbaud: Fermina. Marquez (suite).
Journal sans dates, par André Gide. - Nons par Michel Arnauld, Louis Dumont-Wilàen,
Alain-Fournier, Henri Ghéon, Edmond Jaloux, Jacques Rivière, Jean Schlumberger : La Vague
Rouge, par J. H. Rosny. - La Flambée, par Henri de Régnjer. - Les Rythmes Souverain$,
par Emile Verhaeren. - Le Trust, par Paul Adam. - Derniers Refuges, par Jeanne Termier.
- L'Ecole des Ménages, par H. de Balzac (Odéon). - Exposition de la Libre Esthétique à
· Ilruxelles. - A propos des Indépendants. - Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas. L'Action Française et le cas Moréas. - Trois traductions de Keats. - Revues.

N° 18 -

1 Juin 1910

André Gide: En marge du " Fénelon " de Jules Lemaître. - Charles Vildrac : Les
Conquérants. - André Ruyters: M. Paul Adam, penseur. - Jean Croué: Poèmes
d'un voyage. - Raymond Schwab: Le Poème Impossible. -Ambroise Raynal: L'huile
de la lampe. - Jacques Rivière: Paul Gauguin. - Walt Whitman: Propos recueillis
par M. Horace Traubel (trad. de Léon Bazalgette). - Valery Larbaud: Fermina
Marquez (fin).
Nans par Jacques Copeau, Alain-Fourruer, Henri Ghéon, Jean Schlumberger : Apologie
pour notre passé, par Daniel Halévy. - Un l!tte en marche, par Jules Romains. - La mise
en scène de Coriolan. - La Bête, par Ed. Fleg. - Un poème dramatique de M. Henry
Bataille. - La Dame qui a perdu son peintre, par M. Paul Bourget. - M. Baring et
Dostolevsky. - Au Temps de la Comète, par H.-G. Wells. - Les Paysages de M. Albert
Marquet. - Quelques Concerts de Musique nouvelle. - Le Président Roosevelt àla Sorbonne.

N° 19 -

1 Juillet 1910

Michel Arnauld : L'œuvre de Jules Renard. - Henri Bachelin : Jules Renard (Souvenirs). - Henri Ghéon: Foi en la France. - Emile Verhaeren: Henri-Edmond Cross.
- Albert Eclande: Emotions chantées. - Eugène Montfort: Gibraltar. - Jean
Schlumberger: L'Inquiète Paternité.
Journal sans dates, par André Gide. - NoT&gt;:s par Michel Arnauld, Henri Ghéon, Pierre de
Lanu.x, André Ruyters, Jean Schlumberger: A propos d'un article de M. Montfort. - Dans
la Petite Ville, par Charles-Louis Philippe. Parmi les hommes, par Lucien Jean. Ma Fille Bernadette, par Francis Jamme~. - Chroniques du Chaperon et de la Braguette,
par Tristan Klingsor. - Sous le vocable du Chêne, par Paul Drouot. - Poésies complètes
d'Edgar Pol!, traduites par Gabriel Mourey. - Au Grand Vent, par Alexandre Arnoux. - A
propos des deux Salomé. - Le Carnaval de Schumann dansé.

N° 20 -

1 Ao-0.t 1910

G. K. Chesterton (trad. P.C.) : Les Paradoxes du Christianisme. - Jean-Louis Vaudoyer:
Allégories.- Jacques Rivière: Voyage à Reims. - Jean Giraudoux, Jacques )'Egoïste (I).
- Henri Aliès : Poèmes. Henri Ghéon : Propos divers sur les Ballets Russes. Théodore Lascaris : Une Rencontre.
Journal sans dates, par André Gide. - NoTES par Henri Ghéon,Jean Schlumbergcr: Adieu
à Moréas, par Maurice Barrès. Portraits tendres et pathétiques, par Edmond Pilon. Le chemin, l'air qui glisse, par George Périn. - La très véridique histoire de deux gredins,
par Jean Variot, - Trois pièces de Tristan Bernard. - La Flore et la Pomone de Maillol.

N° 21 -

No 22 -

1 Mai 1910

1 Septembre 1910

Legrand-Chabrier: Sur Maurice de Guérin. - George Meredith: L"Amour dans la
Vallée (trad. André Fontaiaas). - Jean Giraudoux, Jacques l'Egolste (fin). - Lucien
Marié: Poèmes. -Guy Lavaud: Univers, Univers ... - Henri Bacheün: La Bancale (I).
Journal sans dates, par André Gide. - NoTES par Michel Arnauld, Henri Franck, Edmond
Pilon, Jean Schlumberger: Notre jeunesse, par Ch. Péguy.-Anna Veronica, par H.-G. Wells.
- Regarde de tous tes y-eux, par Raymond Schwab. Le Calumet, par André Salmon. Petits poèmes, par Tristan Dcréme. - Les Branches Lourdes, par Léon Bocquet. - Une
Soirée au Français. - Autour de Meredith.

VI

1 Octobre 1910

Jean !alva: Le Sacrifice des Apparences (A propos des écrits d'Eugène Carrière). _
Gabriel Mourey '. La Beauté d'Assise. - Henri Bachelin: La Bancale (fin). - Michel
Arnauld : En relisant " Colette Baudoche ". - André Ruyters: L'Ombrageuse (I).
Journal sans dates, par And:é Gide. - Nans par Michel Arnauld, Saint-Hubert, Jean
Sch!umberger : Marcel ~habrter: - Chastelard, Jpar Swinburne (trad. H. du Pasquier)._ MCJ
cahiers rouges, par Maiume Vuillaume. - Revues.

N° 23 -

1 Novembre 1910

An~ré Gide : Baudelaire et M. Faguet. - Comtesse de Noailles : Poème. - Jacques
R1~1~re : Les Beaux Jours. - André Spire: Le Voyageur et la Forêt. - Charles-Louis
Philippe: Lettres de Jeunesse. - André Ruyters: L'Ombrageuse (suite).
Nons par Michel A~auld, ~ain-Fournier, Henri Ghéon, André Gide, Piene de Lanux,
Je~ Schl umberfer : L Académie Goncourt. - M. de Gounnont et la jeunesse._ L'Art Décoratif au Salon d A_utomne. - Forse che si, forse che no, par Gabriele d'Annunzio. _ La
Guerre dans les :t;rs, p~r H. G. Wells. - Comme tout le monde, par Mme Lucie DelarueMardrus. - Mane-Claire, par Marguerite Audaux. - Sous le ciel vide par Johan B ·
- Autour de Meredith. - César Birotteau au Thé$.tre Antoine._ Un ;vis du Comitt'.oJer,

N° 24 -

1 Décembre 1910

Pa~~ C. : L'Otage (1" acte). - Emile Verhaeren: Heures du Soir. - Charles-Louis
Philippe: Lettres de Jeunesse (deuxième série). - Julien Ochsé. Poèmes
J
. "ère: Bau de1aire.
· - An d ré Ruyters: L'Ombrageuse (suite). ·
• acques
R1v1
Jo_urnal sans da~•~• par An~ré _Gide, - Nons par Jacques Copeau, Henri Ghéon, André
Gide, Jacques R1v1ère : Tr01s livres parents : Puissances de Paris, par Joies Romains; Selon
ma LOJ, par Georges Duhamel; Livre d'Amour, par Charles Vildrac. - Victor-Marie comte
Hugo, !'a_r Ch. Péguy.-. L' Art Théatral moderne, - Les matinées du Samedi à l'Odé.on. _
Les Ong1nes de la Mélodie, à l'Op_éra Comique. - Expoaition H. E. Cross. _ E1&lt;position
André Lh~t~. - Revues : Le Suisse entre deux langues. Comment on cuisine la loire
- SouscnptJon pour le buste de Charles-Louis Philippe.
g
•

N° 25 -

1 Janvier 1911

Jacques Copeau: Sur la Critique au Théâtre et sur un Critique. - Jean Domini
Poèmes. - Jacques Rivière: Sur le Tristan et Isolde de Wagner. - André
Isabelle (I). - Paul C.: L'Otage (2• acte). - André Rnyters: L'Ombrae-euse (fin).

o1~::.·

~~T~ ~ar Jacques Copeau, Henri Ghéon, Jacques Rivière, Jean Schlumberger: Les AJfran,.

~

IS à 1 Odéon. Le C~rnaval des Enfants, au Thé!tre des Arts. Le Mauvais Grain et
1 A~our _de Késa, au _Thdtre de l'Œuvrc. - George Meredith, par Constantin Photiadès. _

Feuilles eparses des Littératures Etranges, par Lafcadio Hearn, traduites par Marc Logé._
Stances, So~e_ts et Ch_ansons, par Claude Lorrey. - Des Fleurs, pourquoi par Guy Lavaud
- Pages chomes de ~•etzsche. - "!)istribution de prix. _ Le Concert de
Jane Rauna :
- Les Scènes Polovts1ennes du Pnnce Igor aux Concerts Colonne. _ C M ·
Comité. - Initiatives théhrales.
es eSSieurs u

M•,.

N° 26 -

J

1 Février 1911

He1nri Ghéon : L'E;temple de Racine. - François-Paul Alibert : L'H6tesse Inconnue.
A
Fontéüe. - Paul C • L'Otage (3• acte)
,., ·
p oèmes. - '
Valea Source
La b
. .
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· - André .uame:
. ry r aud : ~1lliam Ernest Henley, critique littéraire et critique d'art. Gide: Isabelle (suite).

André

:aTEs par :douard Ducoté, Henri Ghéon, André Grde, Jacques Rivière, Jean Schlumberger.
Le 1u acte de Guercœu;
( oussorgs 1 (à propos des Concerts de Mm• Marie Oléuine). Conc~•-ts Colon:ie). Hedda Gabler à l'Œuvre. Peintures Chinoises anciennes, _
Expos1tJon H. S1mmen. - Lectures. - Revues.

N° 27 -

1 Mal'1il 1911

Ch~~s-Louis ~hilippe '. Lettres d~ Jeunesse (troisième série). - Henri Allès: Poèmes
R . ~ond Pilon : D après trois Estampes. - Albert Tbibaudet . Taormine
( eo\ Bichet: Le Li~re de l'Amour. - Kurt Singer : Défense de la La~gue Allem~nde
en r ponse à un article de A. G.). - André Gide: Isabelle (fin).

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par Colette Willy. '-Claallrier. - s- .. Cnia .. S., par Pui
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et 11. Piene Lalo. - ~ cc Cartone cle M. Paul Sifaac. -Tapiaria de M. Mllillel.

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P'lucia de Miomandre I Petiu Dialopa Gra110ia (Première Saie). - CJaadc l'..onef :
Prim1 Rondel&amp;. - Head Bacbelia, A mon pàe. - Uoa-Paal Fugae: Sonpa. ReM Clwapt t l'amml. - Piene de Lanaz: L•Art cl. M. Hmryllermleia.-aum...
Loma Pbilippe, Letaa de JeuDCNe (quatri6me me).
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Ncnw par aam- Apallinalre, Hmri Bachelia, Lom o-t-Wildea, Jacpa Rimni,
J- Sc:tahunlierpr, Valay Larbaud, Emile Verfu1erau L'Kafimt de l'Amour, par Hmri
llataille. - L'.Annw dma la Ville, par Jales Romaim. - La Maitoa Paime, par Allti
Ldaa. - La M..- de Fer,,- Mbaûea-Oaarla a.-te. -· Noe.. craa 'fOPP• 0-,
par Cbar1a 0 - . - D at ~ 1par CbarlaMeriœ.-NOIIYelles Btuclea ~

a.emuoa. -

par Andrf
L'Ame da Aaflaï-. pu Fœmim. - Poàaes de TMo Varlet.Repri,e de Pellae et Maiunde. - Le Guipol L,aami1, - lzpolitiOG 'IMo YU R,-elbape. - Kapo1itiOG l'AcaMmie I l - . - Lectma. - Tnducti- (F6liz 8ertam.

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Comtae de Noailles 1 En Elpagae. - Gabriel Moany: La Deax Men. - Chula1.oaia Philippe: Lettra de Jeaneae (c:iaqaiàae et denüàe laie). -Albert Tlu1,aadet,
La NOGYCIJë Sorbomic. - Frucia de Miomaadre I Petit1 DiaJoguea Graaaia (fin).
Nara par Michel Aniaul4 Hari Bachelin, Henri 0Woa, Ja"iaa lliYim, Jeara Sclil-

berser I Le Greco, par Maurice Banà et Paal Lafood. - Le Miroir 11a Hnra, par Haari
de Mpier. - La Fnres KaramuoT, par Jacqaa Copea11 et Jean CrouL - L'Blprit de la
NOUftlle Sorboaae, par Apdaoa. - L'Ecole da ~ par Jean Giralldou. - Hamu
et POIIIIÜff., par Fruçoi, Porcbi. - Le Priatemp-. par G. Chmoni«e. - La Lamike,
par Georp Dalmnel, - L•Oi1ea11 bleu, pu Maurice Maetediack. - Le Cillqaiànc • ~
par Haa R,-r. - Les V'11ap1 de l'Jm,te, par )-,laBilliet.-Bapoütiom Jt.-X. lloaatèl.

ff1p1pat, M. Detbomaa. -

Lectura; Tradaction-. Rn-.

1'0 80 -

1 .Tlllla 1911

Jeu Schlumberger I Le ~ e de !'Artiste (3• anicle). - Jean-~arc Bernard : _Sab
Tegmüae Fa,i. - Charlea V ~ : DkoUYerta. - l.cgrud-Cha~. • Chateaubriand
et rAcadanie ea I h 1. Saintlqer Uger : Eloge.. - Jacqaea Rinae t Ingres. Walter Saqge Landor : Hauta et S.- Cia.a en Italie (tract. Valery Larbaud).
Nona par Heari Bacllclm, J.-B. Blaacbe, Heari GWoa, Jeaa Scblam&amp;erger: Ven la roates
Ûlanel, par Andri Spire. - Le Li'rre de la MHitcrraa-, ,ar _Louit Bertnmd. - Ea
81aut de Mllliae l Cadu, par Eucàae Moalort. - AiJM Pacbc, peintre •aadoia, par
C. P. llama.·-La ~ da Coange, par Stephen Crane
MM. Fr. Vael'-Gri&amp;ia
et H. Danay). - Vlupt d'hier et d'aajounl'hal, par Andri
•er. - Yigara litt&amp;alra,
par Lacis Ma1117. - Poàna_ par Pol Simoaaet. - La Voloat6 de M ~ par

t::;.~

J~Banm.-llpoeiticmlagres.-llc-,aa.

No 81 -

1 .Jumet 1911

Henri GWoa I M. d'Aanamio et l'Art. - Georges Dahamel I Compagaom. - SaintHubert : Rainer Maria lli1b et 10D dernier line. - R.-M. Rilke I La Calüen de Malte
Laarida Brigp (Fragmenta). Tnd.1 Andr6 Gide. - Jean Ridwd 1 lby.
Nora par Heari Bachelia, Fftiz lertawr, Heari 0Woa, Pierre cle Lanwr, Fnacia cle
Miommdre, J..- Rmàre, Jeu Sdilambcrpr : Le Tlla u Si1mœ, par Haa B.,-r. CaiUoa et Tili, pu Pierre Mille. - Le Rom.. d'1111 Malade, par Loaia de ~ - La
Lampe et le Miroir, pu Keû Cbalapt, - Pohies de Marcel Millet et de Maance BriUant.
- Hebbel,• Yie et 1a aawea, par A. Tibal. - 0 - rcprita aa 'l'Wltre-Fnmçaia. - Uae
pike ldltori,ae de Maurice de Fanmoad. - Le Claapia daa le Pmia de Hu, par Loaia
La1oJ et llmi Piot. - U11 ùaterp,ète d'IINea I Emil PoalHa. - L'Hearr ap p:J., par
Mnriœ llaftl. - .....itiom Mnrice Deaia et Pierre Boaaard.- Les
Fnac:ie
J_.__ - Lectarw 1 - pap cle Oaada Pica,. - Traoiactita: Pnl a..del 1 11r au

p.,..._ ..

tnilacdoa de Tacite.-~ - C.,eep dmw lt ..,._

VIII

. . . - 1 Aoat 1911
jCla Schlamberpr I La Criae de l'Art dnmarique. - Aadœ Baine I Poan-. - Jeu
C... 1 Pœm. en proae. - Geoqe Meredith I L'Ode A la France (trad. Maurice
Pieaoect). - Marœl Ray 1 "La M&amp;c et l'.En&amp;at ". - Reni Bicbet : Le Une de
rs,u..
N - par Hmri Bacbe1ia, Jaai- c.pe.11, Hmri GWoa, Jeaa Schlambcrpr , Mort de
Qaelcia'aa, pu Julea Romailll, - Taiu:riû, par Uoa-Paal )a,gae. - De Delacroi&amp; q
N-.1mpre.mailme. par Paal Sipac. - L'Ecole da l)imaadie, par Loai, Damar. - La
m-n, mal iermie, par G. l&gt;Dc:rocct, - Martin Scboapuer, par AIMlft Girodle. - L•
_fardia 11a TllllpÎCJaa, par Daaiel Tlial1. - Les llbneab. par O. W. Milou. - Nloa, par
baip D,mo( (adaptatioa de Serge Penky et H. R. Leaormaad). - La Saiaœ • " ••
aaAtelet.
- lapoeitiGa Cllarles Cottet, - Lecturn. - Tndactioaa I Chita, par Lafcadio
Heana.-Rnaa.

11'0 88 - 1 Septem.bJ'e 1911
Valay Larbaud , Co.entry Patmore (1). - Conatry Patmore I Pœma {tnd. Peul Ciaodel),- Alaia Fournier, PortraiL - Henri Franck : La Dame dennt l'Arche (&amp;acmeot).
- Alain Desponet : Payaga de la Trentiëme Annie.
Nona
Copeau, Loai, Dwnoat-W'ildea, Henri GWoa, J ~ Rmm,
Scbmm
, C. Vettard , La Mattre.e Sernate, par Jff6me et Jeu Tharaud.- Le Vi
daa la PillMe, par Galiricl Moure,. - L'Enntail de Crfpe, par Edmond Jalou. - L'atdtade da l,rume coatemporaui, par TaacrMe de ViAD. - L'Ordia.atioa, parJulien Beada. -

c.i~a

,i;

na.

l'a)ocernmploa, par Andrft et Jeaa Viollil. - En Wallonie; par Loaia Pimnl. rutûfaes et marina, par Loaia Eftll. - Petroachlt', par Igor Strrrilllki, Michel Fokhie et
A1eunclre Beaoia. - Uae can4die da dac de Laasaa. - Rebou contre Claadel.- .Renee.

5° M - 1 Octobre 1911
Pœma (tracf. Paul 'Claudel). Valery Larbaud I Co.eatry
Patmon: (fin). - Georga CheDDevike , Moments. - Andri Rayten I Addia-Abeba.
- Jean Richard : Comment on fait ane aectioa d•in&amp;nterie.
Nona par Henri Alia, F. Bertau, Jacqan Copeau, Henri Oh-,, JIQjae■ RMae, Jeu
Sddamberpr: 'IWtre de Paal Claalei , ntecr0r; La Ville (pmnim et ~ ftl'IÎOlla}.
Coteatry Pat.more

I

- Simpla nota poar aa pnip-amme d'aaioa et d'actioa, par Jales l.apeaa. - Ua Cahier
Wdit da Joarml d'Bagâùe de Gu&amp;ia. - Molim ldoa M. Miurice
BaUadee
cle Fl'IDÇOII Villon, manque de M. Claude Debatq. - Le Pn,sramme I A11toiae. - Ti.

Donna,. -

ncti-.-Rnaa.

11'0 88 -

1 Novembre 1911

Bari GMon : Sur le " Thiitre Popalaire ". - Comteue de Noailla I Hymne. Valery Larbaud : ROM Lourdin. - Henri Ali~ , Pomies. - Th~ore Lucaria : Lord
Cbatcrfield. - Lord Chesterfield : Comeila i mon fil, (Tracf. Th. Lucaria). V. M. Lloaa , L'Eacale i Tripoli.
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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1784977&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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